The Project Gutenberg EBook of Histoire de la Revolution francaise, IV
by Adolphe Thiers

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.net


Title: Histoire de la Revolution francaise, IV

Author: Adolphe Thiers

Release Date: January 11, 2004 [EBook #10678]

Language: French

Character set encoding: ISO Latin-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE LA ReVOLUTION ***




Produced by Carlo Traverso, Tonya Allen, Renald Levesque and PG
Distributed Proofreaders. This file was produced from images generously
made available by the Biblioth que nationale de France (BnF/Gallica)
at http://gallica.bnf.fr.





HISTOIRE DE LA REVOLUTION FRANCAISE


PAR M.A. THIERS


DE L'ACADEMIE FRANCAISE





TOME QUATRIEME



CONVENTION NATIONALE.


CHAPITRE VII.


SUITE DE NOS REVERS MILITAIRES; DEFAITE DE NERWINDE.--PREMIERES
NEGOCIATIONS DE DUMOURIEZ AVEC L'ENNEMI.--SES PROJETS DE CONTRE-EVOLUTION;
IL TRAITE AVEC L'ENNEMI.--EVACUATION DE LA BELGIQUE.--PREMIERS TROUBLES DE
L'OUEST; MOUVEMENTS INSURRECTIONNELS DANS LA VENDEE.--DECRETS
REVOLUTIONNAIRES.--DESARMEMENT DES _suspects_.--ENTRETIEN DE DUMOURIEZ
AVEC DES EMISSAIRES DES JACOBINS.--IL FAIT ARRETER ET LIVRE AUX
AUTRICHIENS LES COMMISSAIRES DE LA CONVENTION.--DECRET CONTRE LES
BOURBONS.--MISE EN ARRESTATION DU DUC D'ORLEANS ET DE SA FAMILLE.
--DUMOURIEZ, ABANDONNE DE SON ARMEE APRES SA TRAHISON, SE REFUGIE DANS LE
CAMP DES IMPERIAUX; OPINION SUR CE GENERAL.--CHANGEMENTS DANS LES
COMMANDEMENTS DES ARMEES DU NORD ET DU RHIN.--BOUCHOTTE EST NOMME MINISTRE
DE LA GUERRE A LA PLACE DE BEURNONVILLE DESTITUE.


On a vu, dans le precedent chapitre, dans quel etat d'exasperation se
trouvaient les partis de l'interieur, et les mesures extraordinaires que
le gouvernement revolutionnaire avait prises pour resister a la coalition
etrangere et aux factions du dedans. C'est au milieu de ces circonstances,
de plus en plus imminentes, que Dumouriez, revenu de Hollande, rejoignit
son armee a Louvain. Nous l'avons vu deployant son autorite contre les
commissaires du pouvoir executif, et repoussant de toutes ses forces le
jacobinisme qui tachait de s'introduire en Belgique. A toutes ces
demarches il en ajouta une plus hardie encore, et qui devait le conduire a
la meme fin que Lafayette. Il ecrivit, le 12 mars, une lettre a la
convention, dans laquelle, revenant sur la desorganisation des armees
operee par Pache et les jacobins, sur le decret du 15 decembre, sur les
vexations exercees contre les Belges, il imputait tous les maux presens a
l'esprit desorganisateur qui se repandait de Paris sur la France, et de la
France dans les pays affranchis par nos armees. Cette lettre, pleine
d'expressions audacieuses, et surtout de remontrances, qu'il n'appartenait
pas a un general de faire, arriva au comite de surete generale, au moment
meme ou de si nombreuses accusations s'elevaient contre Dumouriez, et ou
l'on faisait de continuels efforts pour lui conserver la faveur populaire,
et l'attacher lui-meme a la republique. Cette lettre fut tenue secrete, et
sur-le-champ on lui envoya Danton pour l'engager a la retracter.

Dumouriez rallia son armee en avant de Louvain, ramena ses colonnes
dispersees, jeta un corps vers sa droite pour garder la Campine, et pour
lier ses operations avec les derrieres de l'armee hasardee en Hollande.
Aussitot apres, il se decida a reprendre l'offensive pour rendre la
confiance a ses soldats. Le prince de Cobourg, apres s'etre empare du
cours de la Meuse depuis Liege jusqu'a Maestrich, et s'etre porte au-dela
jusqu'a Saint-Tron, avait fait occuper Tirlemont par un corps avance.
Dumouriez fit reprendre cette ville; et, voyant que l'ennemi n'avait pas
songe a garder la position importante de Goidsenhoven, laquelle domine
tout le terrain entre les deux Gettes, il y dirigea quelques bataillons,
qui s'y etablirent sans difficulte. Le lendemain, 16 mars, l'ennemi voulut
recouvrer cette position perdue, et l'attaqua avec une grande vigueur.
Dumouriez, qui s'y attendait, la fit soutenir, et s'attacha a ranimer ses
troupes par ce combat. Les Imperiaux repousses, apres avoir perdu sept a
huit cents hommes, repasserent la petite Gette et allerent se poster entre
les villages de Neerlanden, Landen, Nerwinden, Overwinden et Racour. Les
Francais, encourages par cet avantage, se placerent de leur cote en avant
de Tirlemont et dans plusieurs villages situes a la gauche de la petite
Gette, devenue la ligne de separation des deux armees.

Dumouriez resolut des lors de donner une grande bataille, et cette pensee
etait aussi sage que hardie. La guerre methodique ne convenait pas a ses
troupes peu disciplinees encore. Il fallait redonner de l'eclat a nos
armes, rassurer la convention, s'attacher les Belges, ramener l'ennemi
au-dela de la Meuse, le fixer la pour un temps, ensuite voler de nouveau
en Hollande, penetrer dans une capitale de la coalition, et y porter la
revolution. A ces projets Dumouriez ajoutait encore, dit-il, le
retablissement de la constitution de 1791, et le renversement des
demagogues, avec le secours des Hollandais et de son armee. Mais cette
addition etait une folie, ici comme au moment ou il etait sur le Moerdik:
ce qu'il y avait de sage, de possible et de vrai dans son plan, c'etait de
recouvrer son influence, de retablir nos armes, et d'etre rendu a ses
projets militaires par une bataille gagnee. L'ardeur renaissante de son
armee, sa position militaire, tout lui donnait une esperance fondee de
succes; d'ailleurs il fallait beaucoup hasarder dans sa situation, et il
ne devait pas hesiter.

Notre armee s'etendait sur un front de deux lieues, et bordait la petite
Gette, de Neer-Heylissem a Leaw. Dumouriez resolut d'operer un mouvement
de conversion, qui ramenerait l'ennemi entre Leaw et Saint-Tron. Sa gauche
etant appuyee a Leaw comme sur un pivot, sa droite devait tourner par
Neer-Heylissem, Racour et Landen, et obliger les Autrichiens a reculer
devant elle jusqu'a Saint-Tron. Pour cela il fallait traverser la petite
Gette, franchir ses rives escarpees, prendre Leaw, Orsmael, Neerwinden,
Overwinden et Racour. Ces trois derniers villages, faisant face a notre
droite, qui devait les parcourir dans son mouvement de conversion,
formaient le principal point d'attaque. Dumouriez, divisant sa droite en
trois colonnes aux ordres de Valence, leur enjoignit de passer la Gette au
pont de Neer-Heylissem: l'une devait deborder l'ennemi, l'autre prendre
vivement la tombe elevee de Middelwinden, foudroyer de cette hauteur le
village d'Overwinden et s'en emparer, la troisieme attaquer le village de
Neerwinden par sa droite. Le centre, confie au duc de Chartres, et compose
de deux colonnes, avait ordre de passer au pont d'Esemael, de traverser
Laer, et d'attaquer de front Neerwinden, deja menace sur son premier flanc
par la troisieme colonne. Enfin, la gauche, aux ordres de Miranda, devait
se diviser en deux et trois colonnes, occuper Leaw et Orsmael, et s'y
maintenir, tandis que le centre et la droite, marchant en avant apres la
victoire, opereraient le mouvement de conversion, qui etait le but de
la bataille.

Ces dispositions furent arretees le 17 mars au soir. Le lendemain 18, des
neuf heures du matin, toute l'armee s'ebranla avec ordre et ardeur. La
Gette fut traversee sur tous les points. Miranda fit occuper Leaw par
Champmorin, il s'empara lui-meme d'Orsmael, et engagea une canonnade avec
l'ennemi, qui s'etait retire sur les hauteurs de Halle, et s'y etait
fortement retranche. Le but se trouvait atteint sur ce point. Au centre et
a droite, le mouvement s'opera a la meme heure, les deux parties de
l'armee traverserent Elissem, Esemael, Neer-Heylissem, et, malgre un feu
meurtrier, franchirent avec beaucoup de courage les hauteurs escarpees qui
bordaient la Gette. La colonne de l'extreme droite traversa Racour,
deborda dans la plaine, et au lieu de s'y etendre, comme elle en avait
l'ordre, commit la faute de se replier sur Overwinden pour chercher
l'ennemi. La seconde colonne de la droite, apres avoir ete retardee dans
sa marche, se lanca avec une impetuosite heroique sur la tombe elevee de
Middelwinden, et en chassa les imperiaux; mais au lieu de s'y etablir
fortement, elle ne fit que la traverser, et s'empara d'Overwinden. La
troisieme colonne entra dans Neerwinden, et commit une autre faute par
l'effet d'un malentendu, celle de s'etendre trop tot hors du village, et
de s'exposer par la a en etre expulsee par un retour des Imperiaux.
L'armee francaise touchait cependant a son but; mais le prince de Cobourg
ayant d'abord commis la faute de ne pas attaquer nos troupes a l'instant
ou elles traversaient la Gette, et gravissaient ses bords escarpes, la
reparait en donnant un ordre general de reprendre les positions
abandonnees. Des forces superieures etaient portees sur notre gauche
contre Miranda. Clerfayt, profitant de ce que la premiere colonne n'avait
pas persiste a le deborder, de ce que la seconde ne s'etait pas etablie
sur la tombe de Middelwinden, de ce que la troisieme et les deux composant
le centre s'etaient accumulees confusement dans Neerwinden, traversait la
plaine de Landen, reprenait Racour, la tombe de Middelwinden, Overwinden
et Neerwinden. Dans ce moment, les Francais etaient dans une position
desastreuse. Chasses de tous les points qu'ils avaient occupes, rejetes
sur le penchant des hauteurs, debordes par leur droite, foudroyes sur leur
front par une artillerie superieure, menaces par deux corps de cavalerie,
et ayant une riviere a dos, ils pouvaient etre detruits, et l'auraient ete
certainement si l'ennemi, au lieu de porter la plus grande partie de ses
forces sur leur gauche, eut pousse plus vivement leur centre et leur
droite. Dumouriez, accourant alors sur ce point menace, rallie ses
colonnes, fait reprendre la tombe de Middelwinden, et marche lui-meme sur
Neerwinden, deja pris deux fois par les Francais, et repris deux fois
aussi par les Imperiaux. Dumouriez y rentre pour la troisieme fois, apres
un horrible carnage. Ce malheureux village etait encombre d'hommes et de
chevaux, et dans la confusion de l'attaque, nos troupes s'y etaient
accumulees et debandees. Dumouriez, sentant le danger, abandonne ce champ
embarrasse de debris humains, et recompose ses colonnes a quelque distance
du village. La, il s'entoure d'artillerie, et se dispose a se maintenir
sur ce champ de bataille. Dans ce moment, deux colonnes de cavalerie
fondent sur lui; l'une de Neerwinden, l'autre d'Overwinden. Valence
previent la premiere a la tete de la cavalerie francaise, la charge
impetueusement, la repousse, et, couvert de glorieuses blessures, est
oblige de ceder son commandement au duc de Chartres. Le general Thouvenot
recoit la seconde avec calme, la laisse s'engager au sein de notre
infanterie, dont il fait ouvrir les rangs, puis il ordonne tout a coup une
double decharge de mitraille et de mousqueterie, qui, faite a bout
portant, accable la cavalerie imperiale et la detruit presque entierement.
Dumouriez reste ainsi maitre du champ de bataille, et s'y etablit pour
achever le lendemain son mouvement de conversion.

La journee avait ete sanglante; mais le plus difficile semblait execute.
La gauche, etablie des le matin a Leaw et Orsmael, devait n'avoir plus
rien a faire, et le feu ayant cesse a deux heures apres midi, Dumouriez
croyait qu'elle avait conserve son terrain. Il se regardait comme
victorieux, puisqu'il occupait tout le champ de bataille. Cependant la
nuit approchait, la droite et le centre allumaient leurs feux, et aucun
officier n'etait venu apprendre a Dumouriez, de la part de Miranda, ce qui
se passait sur son flanc gauche. Alors il concoit des doutes, et bientot
des inquietudes. Il part a cheval avec deux officiers et deux domestiques,
et trouve le village de Laer abandonne par Dampierre, qui commandait sous
le duc de Chartres l'une des deux colonnes du centre. Dumouriez apprend la
que la gauche, entierement debandee, avait repasse la Gette, et avait fui
jusqu'a Tirlemont; et que Dampierre, se voyant alors decouvert, s'etait
reporte en arriere, au poste qu'il occupait le matin avant la bataille. Il
part aussitot ventre a terre, accompagne de ses deux domestiques et de ses
deux officiers, manque d'etre pris par les hulans autrichiens, arrive vers
minuit a Tirlemont, et trouve Miranda qui s'etait replie a deux lieues du
champ de bataille, et que Valence, transporte la par suite de ses
blessures, engageait vainement a se reporter en avant. Miranda, entre a
Orsmael des le matin, avait ete attaque au moment ou les Imperiaux
reprenaient toutes leurs positions. La plus grande partie des forces de
l'ennemi avait porte sur son aile, qui formee en partie des volontaires
nationaux, s'etait debandee et avait fui jusqu'a Tirlemont. Miranda,
entraine, n'avait eu ni le temps ni la force de rallier ses soldats,
quoique Miacsinsky fut venu a son secours avec un corps de troupes
fraiches; il ne songea meme pas a en faire prevenir le general en chef.
Quant a Champmorin, place a Leaw avec la derniere colonne, il s'y etait
maintenu jusqu'au soir, et n'avait songe a rentrer a Bingen, son point de
depart, que vers la fin de la journee.

L'armee francaise se trouva ainsi detachee, partie en arriere de la Gette,
partie en avant; et si l'ennemi, moins intimide par une action aussi
opiniatre, eut voulu pousser ses avantages, il pouvait couper notre ligne,
aneantir notre droite campee a Neerwinden, et mettre en fuite la gauche
deja repliee. Dumouriez, sans s'epouvanter, se decide froidement a la
retraite, et des le lendemain matin il se prepare a l'executer. Pour cela,
il s'empare de l'aile de Miranda, tache de lui rendre quelque courage, et
veut la reporter en avant pour arreter l'ennemi sur la gauche de la ligne,
tandis que le centre et la droite, faisant leur retraite, essaieront de
repasser la Gette. Mais cette portion de l'armee, abattue par sa defaite
de la veille, n'avance qu'avec peine. Heureusement Dampierre, qui avait
repasse la Gette le jour meme avec une colonne du centre, appuie le
mouvement de Dumouriez, et se conduit avec autant d'intelligence que de
courage. Dumouriez, toujours au milieu de ses bataillons, les soutient, et
veut les conduire sur la hauteur de Wommersem, qu'ils avaient occupee la
veille avant le commencement de la bataille. Les Autrichiens y avaient
place des batteries, et faisaient de ce point un feu meurtrier. Dumouriez
se met a la tete de ces soldats abattus, leur fait sentir qu'il vaut mieux
tenter l'attaque que de recevoir un feu continu, qu'ils en seront quittes
pour une charge, bien moins meurtriere pour eux que cette froide
immobilite en presence d'une artillerie foudroyante. Deux fois il les
ebranle, et deux fois, comme decourages par le souvenir de la veille, ils
s'arretent; et tandis qu'ils supportent avec une constance heroique le feu
Des hauteurs de Wommersem, il n'ont pas le courage beaucoup plus facile de
charger a la baionnette. Dans cet instant un boulet emporte le cheval de
Dumouriez: il est renverse et couvert de terre. Ses soldats epouvantes
sont prets a fuir a cette vue, mais il se releve avec une extreme
promptitude, remonte a cheval, et continue a les maintenir sur le champ de
bataille.

Pendant ce temps, le duc de Chartres operait la retraite de la droite et
de la moitie du centre. Conduisant ses quatre colonnes avec autant
d'intrepidite que d'intelligence, il se retire froidement en presence d'un
ennemi formidable, et traverse les trois ponts de la Gette sans avoir ete
entame. Dumouriez replie alors son aile gauche, ainsi que la colonne de
Dampierre, et rentre dans les positions de la veille, en presence d'un
ennemi saisi d'admiration pour sa belle retraite. Le 19, l'armee se
trouvait, comme le 17, entre Hackenhoven et Goidsenhoven, mais avec une
perte de quatre mille morts, avec une desertion de plus de dix mille
fuyards, qui couraient deja vers l'interieur, et avec le decouragement
d'une bataille perdue.

Dumouriez, devore de chagrins, agite de sentimens contraires, songeait
tantot a se battre a outrance contre les Autrichiens, tantot a detruire la
faction des jacobins, auxquels il attribuait la desorganisation et les
revers de son armee. Dans les acces de sa violente humeur, il parlait tout
haut contre la tyrannie de Paris, et ses propos, repetes par son
etat-major, circulaient dans toute l'armee. Neanmoins, quoique livre a un
singulier desordre d'esprit, il ne perdit pas le sang-froid necessaire
dans une retraite, et il fit les meilleures dispositions pour occuper
long-temps la Belgique par les places fortes, s'il etait oblige de
l'evacuer avec ses armees. En consequence il ordonna au general d'Harville
de jeter une forte garnison dans le chateau de Namur, et de s'y maintenir
avec une division. Il envoya le general Ruault a Anvers pour recueillir
les vingt mille hommes de l'expedition de Hollande, et garder l'Escaut,
Tandis que de bonnes garnisons occuperaient Breda et Gertruydenberg. Son
but etait de former ainsi un demi-cercle de places fortes, passant par
Namur, Mons, Tournay, Courtray, Anvers, Breda et Gertruydenberg; de se
placer au centre de ce demi-cercle, et d'y attendre les renforts
necessaires pour agir plus energiquement. Le 22, il livra, devant Louvain,
un combat de position aux Imperiaux, qui fut aussi grave que celui de
Goidsenhoven, et leur couta autant de monde. Le soir, il eut une entrevue
avec le colonel Mack, officier ennemi qui exercait une grande influence
sur les operations des coalises, par la reputation dont il jouissait en
Allemagne. Ils convinrent de ne plus livrer de combats decisifs, de se
suivre lentement et en bon ordre, pour epargner le sang des soldats et
menager les pays qui etaient le theatre de la guerre. Cette espece
d'armistice, toute favorable aux Francais, qui se seraient debandes s'ils
avaient ete attaques vivement, convenait aussi parfaitement au timide
systeme de la coalition, qui, apres avoir recouvre la Meuse, ne voulait
plus rien tenter de decisif avant la prise de Mayence. Telle fut la
premiere negociation de Dumouriez avec l'ennemi. La politesse du colonel
Mack, ses manieres engageantes, purent disposer l'esprit si agite du
general a recourir a des secours etrangers. Il commencait a ne plus
apercevoir d'avenir dans la carriere ou il se trouvait engage: si quelques
mois auparavant il prevoyait succes, gloire, influence, en commandant les
armees francaises, et si cette esperance le rendait plus indulgent pour
les violences revolutionnaires, aujourd'hui battu, depopularise,
attribuant la desorganisation de son armee a ces memes violences, il
voyait avec horreur des desordres qu'il avait pu autrefois ne considerer
qu'avec indifference. Eleve dans les cours, ayant vu de ses yeux quelle
machine fortement organisee il fallait pour assurer la duree d'un etat, il
ne pouvait concevoir que des bourgeois souleves pussent suffire a une
operation aussi compliquee que celle du gouvernement. Dans une telle
situation, si un general, administrateur et guerrier a la fois, tient la
force dans ses mains, il est difficile que l'idee ne lui vienne pas de
l'employer pour terminer des desordres qui epouvantent sa pensee et
menacent meme sa personne. Dumouriez etait assez hardi pour concevoir une
pareille idee; et, ne voyant plus d'avenir en servant la revolution par
des victoires, il songea a s'en former un autre en ramenant cette
revolution a la constitution de 1791, et en la reconciliant a ce prix avec
toute l'Europe. Dans ce plan, il fallait un roi, et les hommes importaient
assez peu a Dumouriez pour qu'il ne s'inquietat pas beaucoup du choix. On
lui reprocha alors de vouloir placer sur le trone la maison d'Orleans. Ce
qui porta a le croire, c'est son affection pour le duc de Chartres, auquel
il avait menage a l'armee le role le plus brillant. Mais cette preuve
etait fort insignifiante, car le jeune duc avait merite tout ce qu'il
avait obtenu, et d'ailleurs rien ne prouvait dans sa conduite un concert
avec Dumouriez. Une autre consideration persuada tous les esprits: c'est
que, dans le moment, il n'y avait pas d'autre choix possible, si l'on
voulait creer une dynastie nouvelle. Le fils du roi mort etait trop jeune,
et d'ailleurs le regicide n'admettait pas une reconciliation aussi prompte
avec la dynastie. Les oncles etaient en etat d'hostilite; et il ne restait
que la branche d'Orleans, aussi compromise dans la revolution que les
jacobins eux-memes, et seule capable d'ecarter toutes les craintes des
revolutionnaires. Si l'esprit agite de Dumouriez s'arreta a un choix, il
ne put en former d'autre alors, et ce fut cette necessite qui le fit
accuser de songer a mettre la famille d'Orleans sur le trone. Il le nia
dans l'emigration; mais cette denegation interessee ne prouve rien; et il
ne faut pas plus le croire sur ce point que sur la date anterieure qu'il a
pretendu donner a ses desseins. Il a voulu dire en effet que son projet de
resistance contre les jacobins etait plus ancien, mais ce fait est faux.
Ce n'est qu'alors, c'est-a-dire lorsque la carriere des succes lui fut
fermee, qu'il songea a s'en ouvrir une autre. Dans ce projet, il entrait
du ressentiment personnel, du chagrin de ses revers, enfin une indignation
sincere, mais tardive, contre les desordres sans issue qu'il prevoyait
maintenant sans aucune illusion.

Le 22, il trouva a Louvain Danton et Lacroix qui venaient lui demander
raison de la lettre ecrite le 12 mars a la convention, et tenue secrete
par le comite de surete generale. Danton, avec lequel il sympathisait,
esperait le ramener a des sentimens plus calmes, et le rattacher a la
cause commune. Mais Dumouriez traita les deux commissaires et Danton
lui-meme avec beaucoup d'humeur, et leur laissa decouvrir les plus
sinistres dispositions. Il se repandit en nouvelles plaintes contre la
convention et les jacobins, et ne voulut pas retracter sa lettre.
Seulement il consentit a ecrire deux mots, pour dire qu'il en donnerait
plus tard l'explication. Danton et Lacroix partirent sans avoir rien pu
obtenir, et le laissant dans la plus violente agitation.

Le 23, apres une resistance assez vive pendant toute la journee, plusieurs
corps abandonnerent leurs postes, et il fut oblige de quitter Louvain en
desordre. Heureusement l'ennemi n'apercut rien de ce mouvement, et n'en
profita pas pour achever de jeter la confusion dans notre armee, en la
poursuivant. Dumouriez separa alors la troupe de ligne des volontaires, la
reunit a l'artillerie, et en composa un corps d'elite de quinze mille
Hommes, avec lequel il se placa lui-meme a l'arriere-garde. La, se
montrant au milieu de ses soldats, escarmouchant tous les jours avec eux,
il parvint a donner a sa retraite une attitude plus ferme. Il fit evacuer
Bruxelles avec beaucoup d'ordre, traversa cette ville le 25, et le 27 vint
camper a Ath. La, il eut de nouvelles conferences avec le colonel Mack, en
fut traite avec beaucoup de delicatesse et d'egards; et cette entrevue,
qui n'avait pour objet que de regler les details de l'armistice, se
changea bientot en une negociation plus importante. Dumouriez confia tous
ses ressentimens au colonel etranger, et lui decouvrit ses projets de
renverser la convention nationale. Ici, abuse par le ressentiment,
s'exaltant sur l'idee d'une desorganisation generale, le sauveur de la
France dans l'Argonne obscurcit sa gloire en traitant avec un ennemi dont
l'ambition devait rendre toutes les intentions suspectes, et dont la
puissance etait alors la plus dangereuse pour nous. Il n'y a, comme nous
l'avons deja dit, qu'un choix pour l'homme de genie dans ces situations
difficiles: ou se retirer et abdiquer toute influence, pour ne pas etre
complice d'un systeme qu'il desapprouve; ou s'isoler du mal qu'il ne peut
empecher, et faire une chose, une seule chose, toujours morale, toujours
glorieuse, travailler a la defense de son pays.

Dumouriez convint avec le colonel Mack qu'il y aurait une suspension
d'armes entre les deux armees; que les Imperiaux n'avanceraient pas sur
Paris, pendant qu'il y marcherait lui-meme, et que l'evacuation de la
Belgique serait le prix de cette condescendance; il fut aussi stipule que
la place de Conde serait temporairement donnee en garantie, et que, dans
le cas ou Dumouriez aurait besoin des Autrichiens, ils seraient a ses
ordres. Les places fortes devaient recevoir des garnisons composees d'une
moitie d'imperiaux et d'une moitie de Francais, mais sous le commandement
de chefs francais, et a la paix toutes les places seraient rendues. Telles
furent les coupables conventions faites par Dumouriez avec le prince de
Cobourg, par l'intermediaire du colonel Mack.

On ne connaissait encore a Paris que la defaite de Neerwinden et
l'evacuation successive de la Belgique. La perte d'une grande bataille,
une retraite precipitee, concourant avec les nouvelles qu'on avait recues
de l'Ouest, y causerent la plus grande agitation. Un complot avait ete
decouvert a Rennes, et il paraissait trame par les Anglais, les seigneurs
bretons et les pretres non assermentes. Deja des mouvemens avaient eclate
dans l'Ouest, a l'occasion de la cherte des subsistances et de la menace
de ne plus payer le culte; maintenant c'etait dans le but avoue de
defendre la cause de la monarchie absolue. Des rassemblemens de paysans,
demandant le retablissement du clerge et des Bourbons, s'etaient montres
aux environs de Rennes et de Nantes. Orleans etait en pleine insurrection,
et le representant Bourdon avait manque d'y etre assassine. Les revoltes
s'elevaient deja a plusieurs milliers d'hommes. Il ne fallait rien moins
que des armees et des generaux pour les reduire. Les grandes villes
depechaient leurs gardes nationales; le general Labourdonnaie avancait
avec son corps, et tout annoncait une guerre civile des plus sanglantes.
Ainsi, d'une part, nos armees se retiraient devant la coalition, de
l'autre la Vendee se levait, et jamais la fermentation ordinairement
produite par le danger n'avait du etre plus grande.

A peu pres a cette epoque, et a la suite du 10 mars, on avait imagine de
reunir les chefs des deux opinions au comite de surete generale, pour
qu'ils pussent s'y expliquer sur les motifs de leurs divisions. C'est
Danton qui avait provoque l'entrevue.

Les querelles de tous les jours ne satisfaisaient point des haines qu'il
n'avait pas, l'exposaient a une discussion de conduite qu'il redoutait,
et arretaient l'oeuvre de la revolution qui lui etait si chere. Il en
desirait donc la fin. Il avait montre une grande bonne foi dans les
differens entretiens, et s'il prenait l'initiative, s'il accusait les
girondins, c'etait pour ecarter les reproches dont il aurait pu etre
l'objet. Les girondins, tels que Buzot, Guadet, Vergniaud, Gensonne, avec
leur delicatesse accoutumee, se justifiaient comme si l'accusation eut ete
serieuse, et prechaient un converti en argumentant avec Danton. Il n'en
etait pas de meme avec Robespierre: on l'irritait en voulant le
convaincre, et on cherchait a lui demontrer ses torts, comme si cette
demonstration avait du l'apaiser. Pour Marat, qui s'etait cru necessaire a
ces conferences, personne n'avait daigne lui donner une explication, et
ses amis memes, pour n'avoir pas a se justifier de cette alliance, ne lui
adressaient jamais la parole. De pareilles conferences devaient aigrir
plutot que radoucir les chefs opposes: fussent-ils parvenus a se prouver
reciproquement leurs torts, une telle demonstration ne les eut
certainement pas concilies. Les choses en etaient a ce point, lorsque les
evenemens de la Belgique furent connus a Paris.

Sur-le-champ on s'accusa de part et d'autre; on se reprocha de contribuer
aux desastres publics, les uns en desorganisant le gouvernement, les
autres en voulant ralentir son action. On demanda des explications sur la
conduite de Dumouriez. On lut la lettre du 12 mars, qui avait ete tenue
secrete, et a cette lecture on s'ecria que Dumouriez trahissait, que bien
evidemment il tenait la conduite de Lafayette, et qu'a son exemple il
commencait sa trahison par des lettres insolentes a l'assemblee. Une
seconde lettre, ecrite le 27 mars, et plus hardie que celle du 12, excita
encore davantage les soupcons. De tous cotes on pressa Danton d'expliquer
ce qu'il savait de Dumouriez. Personne n'ignorait que ces deux hommes
avaient du gout l'un pour l'autre, que Danton avait insiste pour tenir
secrete la lettre du 12 mars, et qu'il etait parti pour en obtenir la
retractation. On disait meme qu'ils avaient malverse ensemble dans la
riche Belgique. Aux Jacobins, dans le comite de defense generale, dans
l'assemblee, on somma Danton de s'expliquer. Celui-ci, embarrasse des
soupcons des girondins et des doutes des montagnards eux-memes, eprouva
pour la premiere fois quelque peine a repondre. Il dit que les grands
talens de Dumouriez avaient paru meriter des menagemens; qu'on avait cru
convenable de le voir, avant de le denoncer, afin de lui faire sentir ses
torts, et le ramener, s'il etait possible, a de meilleurs sentimens; que
jusqu'ici les commissaires n'avaient vu dans sa conduite que l'effet de
mauvaises suggestions, et surtout le chagrin de ses derniers revers; mais
qu'ils avaient cru, et qu'ils croyaient encore, pouvoir conserver ses
talens a la republique.

Robespierre dit que, s'il en etait ainsi, il ne fallait pas le menager, et
qu'il etait inutile de garder tant de mesure avec lui. Il renouvela en
outre la motion que Louvet avait faite contre les Bourbons restes en
France, c'est-a-dire contre les membres de la famille d'Orleans; et il
parut etrange que Robespierre, qui, en janvier, les avait si fortement
defendus contre les girondins, les attaquat maintenant avec tant de
fureur. Mais son ame soupconneuse avait tout de suite suppose de sinistres
complots. Il s'etait dit: Un ancien prince du sang ne peut se resigner a
son nouvel etat, et bien qu'il s'appelle _Egalite_, son sacrifice ne peut
etre sincere; il conspire donc, et en effet tous nos generaux lui
appartiennent: Biron, qui commande aux Alpes, est son intime; Valence,
general de l'armee des Ardennes, est gendre de son confident Sillery; ses
deux fils occupent le premier rang dans l'armee de la Belgique; Dumouriez
enfin leur est ouvertement devoue, et il les eleve avec un soin
particulier: les girondins ont attaque en janvier la famille d'Orleans;
mais c'est une feinte de leur part qui n'avait d'autre but que d'ecarter
tout soupcon de connivence: Brissot, ami de Sillery, est l'intermediaire
de la conspiration: voila le complot decouvert; le trone est releve et la
France perdue, si on ne s'empresse de proscrire les conjures. Telles
etaient les conjectures de Robespierre; et, ce qu'il y a de plus effrayant
dans cette maniere de raisonner, c'est que Robespierre, inspire par la
haine, croyait a ses calomnies. La Montagne etonnee repoussa sa
proposition. "Donnez donc des preuves, lui disaient ceux qui etaient assis
a ses cotes.--Des preuves, repondait-il, des preuves! je n'en ai pas, mais
j'ai la _conviction morale!_"

Sur-le-champ on songea, comme on le faisait toujours dans les momens de
danger, a accelerer l'action du pouvoir executif et celle des tribunaux,
pour se garantir a la fois de ce qu'on appelait l'ennemi exterieur et
interieur.

On fit donc partir a l'instant meme les commissaires nommes pour le
recrutement, et on examina la question de savoir si la convention ne
devait pas _prendre une plus grande part a l'execution des lois_. La
maniere dont le pouvoir executif etait organise paraissait insuffisante.
Des ministres places hors de l'assemblee, agissant de leur chef et sous sa
surveillance tres eloignee, un comite charge de faire des rapports sur
toutes les mesures de surete generale, toutes ces autorites se controlant
les unes les autres, deliberant eternellement sans agir, paraissaient tres
au-dessous de l'immense tache qu'elles avaient a remplir. D'ailleurs ce
ministere, ces comites, etaient composes de membres suspects, parce qu'ils
etaient moderes; et dans ce temps ou la promptitude, la force, etaient des
conditions indispensables de succes, toute lenteur, toute moderation etait
suspecte de conspiration. On songea donc a etablir un comite qui reunirait
a la fois les fonctions du comite diplomatique, du comite militaire, du
comite de surete generale, qui pourrait au besoin ordonner et agir de son
chef, et arreter ou suppleer l'action ministerielle. Divers projets
d'organisation furent presentes pour remplir cet objet, et confies a une
commission chargee de les discuter. Immediatement apres, on s'occupa des
moyens d'atteindre l'ennemi interieur, c'est-a-dire _les aristocrates, les
traitres_, dont on se disait entoure. La France, s'ecriait-on, est pleine
de pretres refractaires, de nobles, de leurs anciennes creatures, de leurs
anciens domestiques, et cette clientele, encore considerable, nous
entoure, nous trahit, et nous menace aussi dangereusement que les
baionnettes ennemies. Il faut les decouvrir, les signaler, et les entourer
d'une lumiere qui les empeche d'agir. Les jacobins avaient donc propose,
et la convention avait decrete que, d'apres une coutume empruntee a la
Chine, le nom de toutes les personnes habitant une maison serait inscrit
sur leurs portes[1].

[Note 1: Decret du 29 mars.]

On avait ensuite ordonne le desarmement de tous les citoyens _suspects_,
et on avait qualifie tels, les pretres non assermentes, les nobles, les
ci-devant seigneurs, les fonctionnaires destitues, etc. Le desarmement
devait s'operer par la voie des visites domiciliaires; et le seul
adoucissement apporte a cette mesure fut que les visites ne pouvaient
avoir lieu la nuit. Apres s'etre ainsi assure le moyen de poursuivre et
d'atteindre tous ceux qui donnaient le moindre ombrage, on avait enfin
ajoute celui de les frapper de la maniere la plus prompte, en installant
le tribunal revolutionnaire. C'est sur la proposition de Danton que ce
terrible instrument de la defiance revolutionnaire fut mis en exercice.
Cet homme redoutable en avait compris l'abus, mais avait tout sacrifie au
but. Il savait que frapper vite, c'est examiner moins attentivement;
qu'examiner moins attentivement, c'est s'exposer a se tromper, surtout en
temps de partis; et que se tromper, c'est commettre une atroce injustice.
Mais, a ses yeux, la revolution etait la societe accelerant son action en
toutes choses, en matiere de justice, d'administration et de guerre. En
temps calme, la societe aime mieux, disait-il, laisser echapper le
coupable que frapper l'innocent, parce que le coupable est peu dangereux,
mais a mesure qu'il le devient davantage, elle tend davantage aussi a le
saisir; et lorsqu'il devient si dangereux qu'il pourrait la faire perir,
ou du moins quand elle le croit ainsi, elle frappe tout ce qui excite ses
soupcons, et prefere alors atteindre un innocent que laisser echapper un
coupable. Telle est la dictature, c'est-a-dire l'action violente dans
les societes menacees; elle est rapide, arbitraire, fautive, mais
irresistible.

Ainsi la concentration des pouvoirs dans la convention, l'installation du
tribunal revolutionnaire, le commencement de l'inquisition contre les
suspects, un redoublement de haine contre les deputes qui resisteraient a
ces moyens extraordinaires, furent le resultat de la bataille de Nerwinde,
de la retraite de la Belgique, des menaces de Dumouriez, et des mouvements
de la Vendee.

L'humeur de Dumouriez s'etait accrue avec ses revers. Il venait
d'apprendre que l'armee de Hollande se retirait en desordre, abandonnait
Anvers et l'Escaut, en laissant dans Breda et Gertruydenberg les deux
garnisons francaises; que d'Harville n'avait pu garder le chateau de
Namur, et se repliait sur Givet et Maubeuge; que Neuilly enfin, loin de
pouvoir se maintenir a Mons, s'etait vu oblige de se retirer sur Conde et
Valenciennes, parce que sa division, au lieu de prendre position sur les
hauteurs de Nimy, avait pille les magasins et pris la fuite. Ainsi, par
suite des desordres de cette armee, il voyait s'evanouir le projet de
former en Belgique un demi-cercle de places fortes, qui aurait passe de
Namur en Flandre et en Hollande,  et au centre duquel il se serait place
pour agir avec plus d'avantage. Il n'avait bientot plus rien a offrir en
echange aux Imperiaux, et il tombait  sous leur dependance en
s'affaiblissant. Sa colere augmentait en approchant de la France, en
voyant les desordres de plus pres, et en entendant les cris qui
s'elevaient contre lui. Deja il ne se cachait plus; et ses paroles,
proferees en presence de son etat-major, et repetees dans l'armee,
annoncaient les projets qui fermentaient dans sa tete. La soeur du duc
d'Orleans et Mme de Sillery, fuyant les proscriptions qui les menacaient,
s'etaient rendues en Belgique pour chercher une protection aupres de leurs
freres. Elles etaient a Ath, et ce fut un nouvel aliment donne aux
soupcons.

Trois envoyes jacobins, un nomme Dubuisson, refugie de Bruxelles, Proly,
fils naturel de Kaunitz, et Pereyra, juif portugais, se rendirent a Ath,
sous le pretexte faux ou vrai d'une mission de Lebrun. Ils se
transporterent aupres du general en espions du gouvernement, et n'eurent
aucune peine a decouvrir des projets que Dumouriez ne cachait plus. Ils le
trouverent entoure du general Valence et des fils d'Orleans, furent fort
mal recus, et entendirent les paroles les moins flatteuses pour les
jacobins et la convention. Cependant le lendemain ils revinrent et
obtinrent un entretien secret. Cette fois Dumouriez se decela entierement:
Il commenca par leur dire qu'il etait assez fort pour se battre devant et
derriere; que la convention etait composee de deux cents brigands et de
Six cents imbeciles, et qu'il se moquait de ses decrets, qui bientot
n'auraient plus de valeur que dans la banlieue de Paris. "Quant au
tribunal revolutionnaire, ajouta-t-il avec une indignation croissante, je
saurai l'empecher, et tant que j'aurai trois pouces de fer a mes cotes,
cette horreur n'existera jamais." Ensuite il s'emporta contre les
volontaires, qu'il appelait des laches; il dit qu'il ne voulait plus que
des troupes de ligne, et qu'avec elles il irait mettre fin a tous les
desordres de Paris. "Vous ne voulez donc pas de constitution? lui
demandent alors les trois interlocuteurs.--La  nouvelle constitution
imaginee  par Condorcet est trop sotte.--Et que mettrez-vous a la place?
--L'ancienne de 1791, toute mauvaise qu'elle est.--Mais il faudra un roi,
et le nom de Louis fait horreur.--Qu'il s'appelle Louis ou Jacques, peu
importe.--Ou Philippe, reprend l'un des envoyes. Mais comment
remplacerez-vous l'assemblee actuelle?" Dumouriez cherche un moment, puis
ajoute: "Il y a des administrations locales, toutes choisies par la
confiance de la nation; et les cinq cents presidens de districts seront
les cinq cents representans.--Mais avant leur reunion, qui aura
l'initiative de cette revolution?--Les Mameluks, c'est-a-dire mon armee.
Elle emettra ce voeu, les presidens de district le feront confirmer, et je
ferai la paix avec la coalition, qui, si je ne m'y oppose, est a Paris
dans quinze jours."

Les trois envoyes, soit, comme l'a cru Dumouriez, qu'ils vinssent le
sonder dans l'interet des jacobins, soit qu'ils voulussent l'engager a se
devoiler davantage, lui suggerent alors une idee. Pourquoi, lui
disent-ils, ne mettrait-il pas les jacobins, qui sont un corps deliberant
tout prepare, a la place de la convention? Une indignation melee de mepris
eclate a ces mots sur le visage du general, et ils retirent leur
proposition. Ils lui parlent alors du danger auquel son projet exposerait
les Bourbons qui sont detenus au Temple, et auxquels il parait
s'interesser. Dumouriez replique aussitot que, periraient-ils tous
jusqu'au dernier, a Paris et a Coblentz, la France trouverait un chef et
serait sauvee; qu'au reste, si Paris commettait de nouvelles barbaries sur
les infortunes prisonniers du Temple, il y serait sur-le-champ, et qu'avec
douze mille hommes il en serait le maitre. Il n'imiterait pas l'imbecile
de Broglie, qui, avec trente mille hommes, avait laisse prendre la
Bastille; mais avec deux postes, a Nogent et a Pont-Saint-Maxence, il
ferait mourir les Parisiens de faim. "Au reste, ajoute-t-il, vos jacobins
peuvent expier tous leurs crimes; qu'ils sauvent les infortunes
prisonniers, et chassent les sept cent quarante-cinq tyrans de la
convention, et ils sont pardonnes."

Ses interlocuteurs lui parlent alors de ses dangers. "Il me reste
toujours, dit-il, un temps de galop vers les Autrichiens.--Vous voulez
donc partager le sort de Lafayette?--Je passerai a l'ennemi autrement que
lui; et d'ailleurs les puissances ont une autre opinion de mes talens, et
ne me reprochent pas les 5 et 6 octobre."

Dumouriez avait raison de ne pas redouter le sort de Lafayette; on
estimait trop ses talens, et on n'estimait pas assez la fermete de ses
principes, pour l'enfermer a Olmuetz. Les trois envoyes le quitterent en
lui disant qu'ils allaient sonder Paris et les jacobins sur ce sujet.

Dumouriez, tout en croyant ses interlocuteurs de purs jacobins, ne s'en
etait pas exprime avec moins d'audace. Dans ce moment en effet ses projets
devenaient evidens. Les troupes de ligne et les volontaires s'observaient
avec defiance, et tout annoncait qu'il allait lever le drapeau de la
revolte.

Le pouvoir executif avait recu des rapports alarmans, et le comite de
surete generale avait propose et fait rendre un decret par lequel
Dumouriez etait mande a la barre. Quatre commissaires, accompagnes du
ministre de la guerre, etaient charges de se transporter a l'armee pour
notifier le decret et amener le general a Paris. Ces quatre commissaires
etaient Bancal, Quinette, Camus et Lamarque. Beurnonville s'etait joint a
eux, et son role etait difficile a cause de l'amitie qui l'unissait a
Dumouriez.

Cette commission partit le 30 mars. Le meme jour Dumouriez se porta au
champ de Bruille, d'ou il menacait a la fois les trois places importantes
de Lille, Conde et Valenciennes. Il etait fort incertain sur le parti
qu'il devait prendre, car son armee etait partagee. L'artillerie, la
troupe de ligne, la cavalerie, tous les corps organises lui paraissaient
devoues; mais les volontaires nationaux commencaient a murmurer et a se
separer des autres. Dans cette situation, il ne lui restait qu'une
ressource, c'etait de desarmer les volontaires. Mais il s'exposait a un
combat, et l'epreuve etait difficile, parce que les troupes de ligne
pouvaient avoir de la repugnance a egorger des compagnons d'armes.
D'ailleurs, parmi ces volontaires il y en avait qui s'etaient fort bien
battus, et qui paraissaient lui etre attaches. Hesitant sur cette mesure
de rigueur, il songea a s'emparer des trois places au centre desquelles il
s'etait porte. Par leur moyen il se procurait des vivres, et il avait un
point d'appui contre l'ennemi, dont il se defiait toujours. Mais l'opinion
etait divisee dans ces trois places. Les societes populaires, aidees des
volontaires, s'y etaient soulevees contre lui, et menacaient la troupe de
ligne. A Valenciennes et a Lille, les commissaires de la convention
excitaient le zele des republicains, et dans Conde seulement l'influence
de la division Neuilly donnait l'avantage a ses partisans. Parmi les
generaux de division, Dampierre se conduisait a son egard, comme lui-meme
avait fait a l'egard de Lafayette apres le 10 aout; et plusieurs autres,
sans se declarer encore, etaient prets a l'abandonner.

Le 31, six volontaires, portant sur leur chapeau ces mots ecrits avec de
la craie: _Republique ou la mort_, l'aborderent dans son camp, et firent
mine de vouloir s'emparer de sa personne. Aide de son fidele Baptiste, il
les repoussa et les livra a ses hussards. Cet evenement causa une grande
rumeur dans l'armee; les divers corps lui firent dans la journee des
adresses qui ranimerent sa confiance. Il leva aussitot l'etendart, et
detacha Miacsinsky avec quelques mille hommes pour marcher sur Lille.
Miacsinsky s'avanca sur cette place, et confia au mulatre Saint-George,
qui commandait un regiment de la garnison, le secret de son entreprise.
Celui-ci engagea Miacsinsky a se presenter dans la place avec une legere
escorte. Le malheureux general se laissa entrainer, et une fois entre dans
Lille, il fut entoure et livre aux autorites. Les portes furent fermees,
et la division erra sans general sur les glacis de Lille. Dumouriez envoya
aussitot un aide-de-camp pour la rallier. Mais l'aide-de-camp fut pris
aussi, et la division, dispersee, fut perdue pour lui. Apres cette
tentative malheureuse, il en essaya une pareille sur Valenciennes, ou
commandait le general Ferrand, qu'il croyait tres-bien dispose en sa
faveur. Mais l'officier charge de surprendre la place trahit ses projets,
s'unit a Ferrand et aux commissaires de la convention, et il perdit encore
Valenciennes. Il ne lui restait donc plus que Conde. Place entre la France
et l'etranger, il n'avait que ce dernier point d'appui. S'il le perdait,
il fallait qu'il se soumit aux Imperiaux, qu'il se remit entierement
dans leurs mains, et qu'il s'exposat a indigner son armee, en les faisant
marcher avec elle.

Le 1er avril, il transporta son quartier-general aux Boues de Saint-Amand,
pour etre plus rapproche de Conde. Il fit arreter le fils de Lecointre,
depute de Versailles, et l'envoya comme otage a Tournay, en priant
l'Autrichien Clerfayt de le faire garder en depot dans la citadelle. Le 2
au soir, les quatres deputes de la convention, precedes de Beurnonville,
arriverent chez Dumouriez. Les hussards de Berchiny etaient en bataille
devant sa porte, et tout son etat-major etait range autour de lui.
Dumouriez embrassa d'abord son ami Beurnonville, et demanda aux deputes
l'objet de leur mission. Ils refuserent de s'expliquer devant cette foule
d'officiers dont les dispositions leur paraissaient peu rassurantes, et
ils voulurent passer dans un appartement voisin. Dumouriez y consentit,
mais les officiers exigerent que la porte en restat ouverte. Camus lui lut
alors le decret, en lui enjoignant de s'y soumettre. Dumouriez repondit
que l'etat de son armee exigeait sa presence, et que, lorsqu'elle serait
reorganisee, il verrait ce qu'il aurait a faire. Camus insista avec force;
mais Dumouriez repondit qu'il ne serait pas assez dupe pour se rendre a
Paris, et se livrer au tribunal revolutionnaire; que des tigres
demandaient sa tete, mais qu'il ne voulait pas la leur donner. Les quatre
commissaires l'assurerent en vain qu'on n'en voulait pas a sa personne,
qu'ils repondaient de lui, que cette demarche satisferait la convention,
et qu'il serait bientot rendu a son armee. Il ne voulut rien entendre, il
les pria de ne pas le pousser a l'extremite, et leur dit qu'ils feraient
mieux de prendre un arrete modere, par lequel ils declareraient que dans
le moment le general Dumouriez leur avait paru trop necessaire pour
l'arracher a son armee. Il sortit en achevant ces mots, et leur enjoignit
de se decider. Il repassa alors avec Beurnonville dans la salle ou se
trouvait l'etat-major, et attendit au milieu de ses officiers l'arrete des
commissaires. Ceux-ci, avec une noble fermete, sortirent un instant apres,
et lui reitererent leur sommation. "Voulez-vous obeir a la convention? lui
dit Camus.--Non, repliqua le general.--Eh bien! reprit Camus, vous etes
suspendu de vos fonctions; vos papiers vont etre saisis et votre personne
arretee.--C'est trop fort, s'ecria Dumouriez; a moi, hussards!" Les
hussards accoururent. "Arretez ces gens-la, leur dit-il en allemand; mais
qu'on ne leur fasse aucun mal." Beurnonville le pria de lui faire partager
leur sort. "Oui, lui repondit-il, et je crois vous rendre un veritable
service; je vous arrache au tribunal revolutionnaire."

Dumouriez leur fit donner a manger, et les envoya ensuite a Tournay, pour
etre gardes en otage par les Autrichiens. Des le lendemain matin, il monta
a cheval, fit une proclamation a l'armee et a la France, et trouva dans
ses soldats, surtout ceux de la ligne, les dispositions en apparence les
plus favorables.

Toutes ces nouvelles etaient successivement arrivees a Paris. On y avait
connu l'entrevue de Dumouriez avec Proly, Dubuisson et Pereyra, ses
tentatives sur Lille et Valenciennes, et enfin l'arrestation des quatre
commissaires. Sur-le-champ la convention, les assemblees municipales, les
societes populaires, s'etaient declarees permanentes, la tete de Dumouriez
avait ete mise a prix, tous les parens des officiers de son armee avaient
ete mis en arrestation pour servir d'otages. On ordonna dans Paris et les
villes voisines la levee d'un corps de quarante mille hommes pour couvrir
La capitale, et Dampierre recut le commandement general de l'armee de la
Belgique. A ces mesures d'urgence se joignirent, comme toujours, des
calomnies. Partout on rangeait ensemble Dumouriez, d'Orleans, les
girondins, et on les declarait complices. Dumouriez etait, disait-on, un
de ces aristocrates militaires, un membre de ces anciens etats-majors,
dont on ne cessait de devoiler les mauvais principes; d'Orleans etait le
premier de ces grands qui avaient feint pour la liberte un faux
attachement, et qui se demasquaient apres une hypocrisie de quelques
annees; les girondins enfin n'etaient que des deputes devenus infideles
comme tous les membres de tous les cotes droits, et qui abusaient de leurs
mandats pour perdre la liberte. Dumouriez ne faisait, un peu plus tard,
que ce que Bouille et Lafayette avaient fait plus tot; d'Orleans tenait la
meme conduite que les autres membres de la famille des Bourbons, et il
avait seulement persiste dans la revolution un peu plus long-temps que le
comte de Provence; les girondins, comme Maury et Cazales dans la
constituante, comme Vaublanc et Pastoret dans la legislative, trahissaient
leur patrie aussi visiblement, mais seulement a des epoques differentes.
Ainsi, Dumouriez, d'Orleans, Brissot, Vergniaud, Guadet, Gensonne, etc.,
tous complices, etaient les traitres de cette annee.

Les girondins repondaient en disant qu'ils avait toujours poursuivi
d'Orleans, et que c'etaient les montagnards qui l'avaient defendu; qu'ils
etaient brouilles avec Dumouriez et sans relation avec lui, et qu'au
contraire ceux qui avaient ete envoyes aupres de lui dans la Belgique,
ceux qui l'avaient suivi dans toutes ses expeditions, ceux qui s'etaient
toujours montres ses amis, et qui avaient meme pallie sa conduite, etaient
des montagnards. Lasource, poussant la hardiesse plus loin, eut
l'imprudence de designer Lacroix et Danton, et de les accuser d'avoir
arrete le zele de la convention, en deguisant la conduite de Dumouriez. Ce
reproche de Lasource reveillait les soupcons eleves deja sur la conduite
de Lacroix et de Danton dans la Belgique. On disait en effet qu'ils
avaient echange l'indulgence avec Dumouriez: qu'il avait supporte leurs
rapines, et qu'ils avaient excuse sa defection. Danton, qui ne demandait
aux girondins que le silence, fut rempli de fureur, s'elanca a la tribune,
leur jura une guerre a mort. "Plus de paix ni de treve, s'ecria-t-il,
entre vous et nous!" Agitant son visage effrayant, menacant du poing le
cote droit de l'assemblee: "Je me suis retranche, dit-il, dans la
citadelle de la raison; j'en sortirai avec le canon de la verite, et je
pulveriserai les scelerats qui ont voulu m'accuser."

Le resultat de ces accusations reciproques fut: 1 deg. la nomination d'une
commission chargee d'examiner la conduite des commissaires envoyes dans la
Belgique; 2 deg. l'adoption d'un decret qui devait avoir des consequences
funestes, et qui portait que, sans avoir egard a l'inviolabilite des
representans, ils seraient mis en accusation des qu'ils seraient fortement
presumes de complicite avec les ennemis de l'etat; 3 deg. enfin, la mise en
arrestation et la translation dans les prisons de Marseille, de Philippe
d'Orleans et de toute sa famille[1]. Ainsi, la destinee de ce prince,
jouet de tous les partis, tour a tour suspect aux jacobins et aux
girondins, et accuse de conspirer avec tout le monde parce qu'il ne
conspirait avec personne, etait la preuve qu'aucune grandeur passee ne
pouvait subsister au milieu de la revolution actuelle, et que le plus
profond, et le plus volontaire abaissement ne pourrait ni calmer les
defiances, ni conjurer l'echafaud.

[Note 1: Decret du 6 avril.]

Dumouriez ne crut pas devoir perdre un moment. Voyant Dampierre et
plusieurs generaux de division l'abandonner, d'autres n'attendre que le
moment favorable, et une foule d'emissaires travailler ses troupes, il
pensait qu'il fallait les mettre en mouvement, pour entrainer ses
officiers et ses soldats, et les soustraire a toute autre influence que la
sienne. D'ailleurs, le temps pressait,  il fallait agir. En consequence,
il fit fixer un rendez-vous avec le prince de Cobourg, pour le 4 avril au
matin, afin de regler definitivement avec lui et le colonel Mack les
operations qu'il meditait. Le rendez-vous devait avoir lieu pres de Conde.
Son projet etait d'entrer ensuite dans la place, de purger la garnison, et
se portant avec toute son armee sur Orchies, de menacer Lille, et de
tacher de la reduire en deployant toutes ses forces.

Le 4 au matin, il partit pour se rendre au lieu du rendez-vous, et de la a
Conde. Il n'avait commande qu'une escorte de cinquante chevaux, et comme
elle tardait d'arriver, il se mit en route, ordonnant qu'on l'envoyat a sa
suite. Thouvenot, les fils d'Orleans, quelques officiers et un certain
nombre de domestiques l'accompagnaient. A peine arrive sur le chemin de
Conde, il rencontre deux bataillons de volontaires, qu'il est fort etonne
d'y trouver. N'ayant pas ordonne leur deplacement, il veut mettre pied a
terre aupres d'une maison, pour ecrire l'ordre de les faire retourner,
lorsqu'il entend pousser des cris et tirer des coups de fusil. Ces
bataillons en effet se divisent, et les uns le poursuivent en criant
_arretez!_ les autres veulent lui couper la fuite vers un fosse. Il
s'elance alors avec ceux qui l'accompagnaient, et devance les volontaires
courant a sa poursuite. Arrive sur le bord du fosse, et son cheval se
refusant a le franchir, il se jette dedans, arrive a l'autre bord au
milieu d'une grele de coups de fusil, et, acceptant un cheval d'un
domestique, s'enfuit a toute bride vers Bury. Apres avoir couru toute la
journee, il y arrive le soir, et est rejoint par le colonel Mack, averti
de ce qui s'etait passe. Il emploie toute la nuit a ecrire, et a convenir
avec le colonel Mack et le prince de Cobourg de toutes les conditions
de leur alliance, et il les etonne par le projet de retourner au milieu de
son armee apres ce qui venait d'arriver.

Des le matin en effet, il remonta a cheval, et, accompagne par des
cavaliers imperiaux, il rentra par Maulde au milieu de son armee. Quelques
troupes de ligne l'entourerent et lui donnerent encore des demonstrations
d'attachement; cependant beaucoup de visages etaient mornes. La nouvelle
de sa fuite a Bury, au milieu des armees ennemies, et la vue des dragons
imperiaux, avaient produit une impression funeste pour lui, honorable pour
nos soldats, et heureuse pour la fortune de la France. On lui apprit en
effet que l'artillerie, sur la nouvelle qu'il avait passe aux Autrichiens,
venait de quitter le camp, et que la retraite de cette portion de l'armee
si influente avait decourage le reste. Des divisions entieres se rendaient
a Valenciennes, et se ralliaient a Dampierre. Il se vit alors oblige de
quitter definitivement son armee, et de repasser aux Imperiaux. Il y fut
suivi par un nombreux etat-major, dans lequel se trouvaient les deux
jeunes d'Orleans, et Thouvenot, et par les hussards de Berchiny, dont le
regiment tout entier voulut l'accompagner.

Le prince de Cobourg et le colonel Mack, dont il etait devenu l'ami, le
traiterent avec beaucoup d'egards, et on voulut renouveler avec lui les
projets de la veille, en le faisant le chef d'une nouvelle emigration qui
serait autre que celle de Coblentz. Mais apres deux jours, il dit au
prince autrichien que c'etait avec les soldats de la France, et en
acceptant les Imperiaux seulement comme auxiliaires, qu'il avait cru
executer ses projets contre Paris; mais que sa qualite de Francais ne lui
permettait pas de marcher a la tete des etrangers. Il demanda des
passeports pour se retirer en Suisse. On les lui accorda sur-le-champ. Le
grand cas qu'on faisait de ses talens, et le peu de cas qu'on faisait de
ses principes politiques, lui valurent des egards que n'avait pas obtenus
Lafayette, qui, dans ce moment, expiait dans les cachots d'Olmutz sa
constance heroique. Ainsi finit la carriere de cet homme superieur, qui
avait montre tous les talens, ceux du diplomate, de l'administrateur, du
capitaine; tous les courages, celui de l'homme civil qui resiste aux
orages de la tribune, celui du soldat qui brave le boulet ennemi, celui du
general qui affronte et les situations desesperees et les hasards des
entreprises les plus audacieuses; mais qui, sans principes, sans
l'ascendant moral qu'ils procurent, sans autre influence que celle du
genie, bientot usee dans cette rapide succession de choses et d'hommes,
essaya fortement de lutter avec la revolution, et prouva par un eclatant
exemple, qu'un individu ne prevaut contre une passion nationale que
lorsqu'elle est epuisee. En passant a l'ennemi, Dumouriez n'eut pour
excuse ni l'entetement aristocratique de Bouille, ni la delicatesse de
principes de Lafayette, car il avait tolere tous les desordres, jusqu'au
moment ou ils avaient contrarie ses projets. Par sa defection, il peut
s'attribuer d'avoir accelere la chute des girondins  et la grande crise
revolutionnaire. Cependant il ne faut pas oublier que cet homme, sans
attachement pour aucune cause, avait pour la liberte une preference de
raison; il ne faut pas oublier qu'il cherissait la France; que, lorsque
personne ne croyait a la possibilite de resister a l'etranger, il
l'essaya, et crut en nous plus que nous-memes; qu'a Saint-Menehould, il
nous apprit a envisager l'ennemi de sang-froid; qu'a Jemmapes, il nous
enflamma, et nous replaca au rang des premieres puissances: il ne faut pas
oublier enfin que, s'il nous abandonna, il nous avait sauves. D'ailleurs
il a tristement vieilli loin de sa patrie, et on ne peut se defendre d'un
profond regret, a la vue d'un homme dont cinquante annees se passerent
dans les intrigues de cour, trente dans l'exil, et dont trois seulement
furent employees sur un theatre digne de son genie.

Dampierre recut le commandement en chef de l'armee du Nord, et retrancha
ses troupes au camp de Famars, de maniere a secourir celles de nos places
qui seraient menacees. La force de cette position et le plan de campagne
meme des coalises, d'apres lequel ils ne devaient pas penetrer plus avant
jusqu'a ce que Mayence fut reprise, retardaient necessairement de ce cote
les evenemens de la guerre. Custine, qui, pour expier ses fautes, n'avait
pas cesse d'accuser ses collegues et les ministres, fut ecoute avec faveur
en parlant contre Beurnonville, que l'on regardait comme complice de
Dumouriez, quoique livre par lui aux Autrichiens; et il obtint tout le
commandement du Rhin, depuis les Vosges et la Moselle jusqu'a Huningue.
Comme la defection de Dumouriez avait commence par des negociations, on
decreta la peine de mort contre le general qui ecouterait les propositions
de l'ennemi sans que prealablement la souverainete du peuple et la
republique eussent ete reconnues. On nomma ensuite Bouchotte ministre de
la guerre, et Monge, quoique tres agreable aux jacobins par sa
complaisance, fut remplace comme ne pouvant suffire a tous les details de
son immense ministere. Il fut decide encore que trois commissaires de la
convention resideraient constamment aupres des armees, et que chaque mois
il y en aurait un de renouvele.




CHAPITRE VIII.


ETABLISSEMENT DU _comite de Salut public_.--L'IRRITATION DES PARTIS
AUGMENTE A PARIS.--REUNION DEMAGOGIQUE DE L'EVECHE; PROJETS DE PETITIONS
INCENDIAIRES.--RENOUVELLEMENT DE LA LUTTE ENTRE LES DEUX COTES DE
L'ASSEMBLEE.--DISCOURS ET ACCUSATION DE ROBESPIERRE CONTRE LES COMPLICES
DE DUMOURIEZ ET LES GIRONDINS.--REPONSE DE VERGNIAUD.--MARAT EST DECRETE
D'ACCUSATION ET ENVOYE DEVANT LE TRIBUNAL REVOLUTIONNAIRE.--PETITION DES
SECTIONS DE PARIS DEMANDANT L'EXPULSION DE 22 MEMBRES DE LA CONVENTION.
--RESISTANCE DE LA COMMUNE A L'AUTORITE DE L'ASSEMBLEE.--ACCROISSEMENT DE
SES POUVOIRS.--MARAT EST ACQUITTE ET PORTE EN TRIOMPHE.--ETAT DES OPINIONS
ET MARCHE DE LA REVOLUTION DANS LES PROVINCES.--DISPOSITIONS DES
PRINCIPALES VILLES, LYON, MARSEILLE, BORDEAUX, ROUEN.--POSITION
PARTICULIERE DE LA BRETAGNE ET DE LA VENDEE.--DESCRIPTION DE CES PAYS;
CAUSES QUI AMENERENT ET ENTRETINRENT LA GUERRE CIVILE.--PREMIERS SUCCES
DES VENDEENS; LEURS PRINCIPAUX CHEFS.


La defection de Dumouriez, le facheux etat de nos armees, et les dangers
imminens ou se trouvaient exposes et la revolution et le territoire,
necessiterent toutes les mesures violentes dont nous venons de parler, et
obligerent la convention a s'occuper enfin du projet si souvent renouvele
de donner plus de force a l'action du gouvernement, en la concentrant dans
l'assemblee. Apres divers plans, on s'arreta a celui d'un comite _de salut
public_, compose de neuf membres. Ce comite devait deliberer en secret. Il
etait charge de surveiller et d'accelerer l'action du pouvoir executif, il
pouvait meme suspendre ses arretes quand il les croirait contraires a
l'interet general, sauf a en instruire la convention. Il etait autorise
a prendre, dans les circonstances urgentes, des mesures de defense
interieure et exterieure, et les arretes signes de la majorite de ses
membres devaient etre executes sur-le-champ par le pouvoir executif. Il
n'etait institue que pour un mois, et ne pouvait delivrer de mandat
d'amener que contre les agens d'execution[1].

[Note 1: Le comite de salut public fut decrete dans la seance du 6 avril.]

Les membres designes pour en faire partie etaient, Barrere, Delmas,
Breard, Cambon, Jean Debry, Danton, Guithon Morveaux, Treilhard, Lacroix
d'Eure-et-Loir[2].

[Note 2: Il fut adjoint a ces membres trois suppleans, Robert-Lindet,
Isnard et Cambaceres.]

Ce comite, quoiqu'il ne reunit pas encore tous les pouvoirs, avait
cependant une influence immense: il correspondait avec les commissaires de
la convention, leur donnait leurs instructions, pouvait substituer aux
mesures des ministres toutes celles qu'il lui plaisait d'imaginer.

Par Cambon il avait les finances, et avec Danton il devait acquerir
l'audace et l'influence de ce puissant chef de parti. Ainsi, par l'effet
croissant du danger, on marchait vers la dictature.

Revenus de la terreur causee par la desertion de Dumouriez, les partis
songeaient maintenant a s'en imputer la complicite, et le plus fort devait
necessairement accabler le plus faible. Les sections, les societes
populaires, par lesquelles tout commencait ordinairement, prenaient
l'initiative et denoncaient les girondins par des petitions et des
adresses.

Il s'etait forme, d'apres une doctrine de Marat, une nouvelle reunion plus
violente encore que toutes les autres. Marat avait dit que jusqu'a ce jour
on n'avait fait que _bavarder_ sur la souverainete du peuple; que d'apres
cette doctrine bien entendue chaque section etait souveraine dans son
etendue, et pouvait a chaque instant revoquer les pouvoirs qu'elle avait
donnes. Les plus forcenes agitateurs, s'emparant de ce principe, s'etaient
en effet pretendus deputes par les sections, pour verifier l'usage qu'on
faisait de leurs pouvoirs, et aviser au salut de la chose publique. Ils
s'etaient reunis a l'Eveche, et se disaient autorises a correspondre avec
toutes les municipalites de la republique. Aussi se nommaient-ils _Comite
central de salut public_. C'est de la que partaient les propositions les
plus incendiaires. On y avait resolu d'aller en corps a la convention, lui
demander si elle avait des moyens de sauver la patrie. Cette reunion, qui
avait fixe les regards de l'assemblee, attira aussi ceux de la commune et
des jacobins. Robespierre, qui sans doute desirait le resultat de
l'insurrection, mais qui redoutait l'emploi de ce moyen, et qui avait eu
peur a la veille de chaque mouvement, s'eleva contre les resolutions
violentes discutees dans ces reunions inferieures, et persista dans sa
politique favorite, qui consistait a diffamer les deputes pretendus
infideles, et a les perdre dans l'opinion, avant d'employer contre eux
aucune autre mesure. Aimant l'accusation, il redoutait l'usage de la
force, et preferait aux insurrections les luttes des tribunes, qui etaient
sans danger, et dont il avait tout l'honneur. Marat, qui avait parfois la
vanite de la moderation, comme toutes les autres, denonca la reunion de
l'Eveche, quoiqu'il eut fourni les principes d'apres lesquels on l'avait
formee. On envoya des commissaires pour s'assurer si les membres qui la
composaient etaient des hommes d'un zele outre, ou bien des agitateurs
payes. Apres s'etre convaincue que ce n'etait que des patriotes trop
ardens, la societe des jacobins, ne voulant pas les exclure de son sein,
comme on l'avait propose, fit dresser une liste de leurs noms pour pouvoir
les surveiller, et elle proposa une desapprobation publique de leur
conduite, parce que, suivant elle, il ne devait pas y avoir d'autre centre
de salut public qu'elle-meme. Ainsi s'etait preparee, et avait ete
critiquee d'avance, l'insurrection du 10 aout. Tous ceux qui n'ont pas
l'audace d'agir, tous ceux qui sont faches de se voir devances,
desapprouvent les premieres tentatives, tout en desirant leur resultat.
Danton seul gardait sur ces mouvemens un profond silence, et ne desavouait
ni ne desapprouvait les agitateurs subalternes. Il n'aimait point a
triompher a la tribune par de longues accusations, et il preferait les
moyens d'action qui, dans ses mains, etaient immenses, car il avait a sa
disposition tout ce que Paris renfermait de plus immoral et de plus
turbulent. On ne sait cependant s'il agissait secretement, mais il gardait
un silence menacant.

Plusieurs sections condamnerent la reunion de l'Eveche; et celle du Mail
fit, a ce sujet, une petition energique a la convention. Celle de
Bonne-Nouvelle vint, au contraire, lire une adresse dans laquelle elle
denoncait, comme amis et complices de Dumouriez, Brissot, Vergniaud,
Guadet, Gensonne, etc., et demandait qu'on les frappat du glaive des lois.
Apres de vives agitations, en sens contraires, les petitionnaires recurent
les honneurs de la seance; mais il fut declare qu'a l'avenir l'assemblee
n'entendrait plus d'accusation contre ses membres, et que toute
denonciation de ce genre serait deposee au comite de salut public.

La section de la Halle-aux-Bles, qui etait l'une des plus violentes, fit
une nouvelle petition, sous la presidence de Marat, et l'envoya aux
Jacobins, aux sections et a la commune, pour qu'elle recut leur
approbation, et que, sanctionnee ainsi par toutes les autorites de la
capitale, elle fut solennellement presentee par le maire Pache a la
convention. Dans cette petition, colportee de lieux en lieux, et
universellement connue, on disait qu'une partie de la convention etait
corrompue, qu'elle conspirait avec les accapareurs, qu'elle etait complice
de Dumouriez, et qu'il fallait la remplacer par les suppleans. Le 10
avril, tandis que cette petition circulait de section en section, Petion,
indigne, demande la parole pour une motion d'ordre. Il s'eleve, avec une
vehemence qui ne lui etait pas ordinaire, contre les calomnies dont une
partie de la convention est l'objet, et il demande des mesures de
repression. Danton, au contraire, reclame une mention honorable en faveur
de la petition qui se prepare. Petion, revolte, veut qu'on envoie ses
auteurs au tribunal revolutionnaire. Danton repond que de vrais
Representans, forts de leur conscience, ne doivent pas craindre la
calomnie, qu'elle est inevitable dans une republique, et que d'ailleurs on
n'a encore ni repousse les Autrichiens, ni fait une constitution, et que
par consequent il est douteux que la convention ait merite des eloges. Il
insiste ensuite pour qu'on cesse de s'occuper de querelles particulieres,
et pour que ceux qui se croient calomnies s'adressent aux tribunaux. On
ecarte donc la question; mais Fonfrede la ramene, et on l'ecarte encore.
Robespierre, passionne pour les querelles personnelles, la reproduit de
nouveau, et demande a dechirer le voile. On lui accorde la parole, et il
commence contre les girondins la plus amere, la plus atroce diffamation
qu'il se fut encore permise. Il faut s'arreter a ce discours, qui montre
comment la conduite de ses ennemis se peignait dans sa sombre
intelligence[1].

[Note 1: Voyez la note 5 a la fin du troisieme volume, qui peint le
caractere de Robespierre.]

Suivant lui, il existait au-dessous de la grande aristocratie, depossedee
en 1789, une aristocratie bourgeoise, aussi vaniteuse et aussi despotique
que la precedente, et dont les trahisons avaient succede a celle de la
noblesse. La franche revolution ne lui convenait pas, et il lui fallait un
roi avec la constitution de 1791, pour assurer sa domination. Les
girondins en etaient les chefs. Sous la legislative, ils s'etaient empares
des ministeres par Roland, Claviere et Servan; apres les avoir perdus, ils
avaient voulu se venger par le 20 juin; et a la veille du 10 aout, ils
traitaient avec la cour, et offraient la paix a condition qu'on leur
rendrait le pouvoir. Le 10 aout meme, ils se contentaient de suspendre le
roi, n'abolissaient pas la royaute, et nommaient un gouverneur au prince
royal. Apres le 10 aout, ils s'emparaient encore des ministeres, et
calomniaient la commune pour ruiner son influence et s'assurer une
domination exclusive. La convention formee, ils envahissaient les comites,
continuaient de calomnier Paris, de presenter cette ville comme le foyer
de tous les crimes, pervertissaient l'opinion publique par le moyen de
leurs journaux, et des sommes immenses que Roland consacrait a la
distribution des ecrits les plus perfides. En janvier, enfin, ils
s'opposaient a la mort du tyran, non par interet pour sa personne, mais
par interet pour la royaute. "Cette faction, continuait Robespierre, est
seule cause de la guerre desastreuse que nous soutenons maintenant. Elle
l'a voulue pour nous exposer a l'invasion de l'Autriche, qui promettait un
congres avec la constitution bourgeoise de 1791. Elle l'a dirigee avec
perfidie, et apres s'etre servie du traitre Lafayette, elle s'est servie
depuis du traitre Dumouriez, pour arriver au but qu'elle poursuit depuis
si long-temps. D'abord, elle a feint d'etre brouillee avec Dumouriez, mais
la brouillerie n'etait pas serieuse, car autrefois elle l'a porte au
ministere par Gensonne, son ami, et elle lui a fait allouer six millions
de depenses secretes. Dumouriez, s'entendant avec la faction, a sauve les
Prussiens dans l'Argonne, tandis qu'il aurait pu les aneantir. En
Belgique, a la verite, il a remporte une grande victoire, mais il lui
fallait un grand succes pour obtenir la confiance publique, et des qu'il a
eu cette confiance, il en a abuse de toutes les manieres. Il n'a pas
envahi la Hollande, qu'il aurait pu occuper des la premiere campagne; il a
empeche la reunion a la France des pays conquis, et le comite
diplomatique, d'accord avec lui, n'a rien neglige pour ecarter les deputes
belges qui demandaient la reunion. Ces envoyes du pouvoir executif, que
Dumouriez avait si mal traites parce qu'ils vexaient les Belges, ont tous
ete choisis par les girondins, et ils etaient convenus d'envoyer des
desorganisateurs contre lesquels on sevirait publiquement, pour deshonorer
la cause republicaine. Dumouriez, apres avoir tardivement attaque la
Hollande, revient en Belgique, perd la bataille de Nerwinde, et c'est
Miranda, l'ami de Petion et sa creature, qui, par sa retraite, decide la
perte de cette bataille. Dumouriez se replie alors, et leve l'etendard de
la revolte, au moment meme ou la faction excitait les soulevemens du
royalisme dans l'Ouest. Tout etait donc prepare pour ce moment. Un
ministre perfide avait ete place a la guerre pour cette circonstance
importante; le comite de surete generale, compose de tous les girondins,
excepte sept ou huit deputes fideles qui n'y allaient pas, ce comite ne
faisait rien pour prevenir les dangers publics. Ainsi rien n'avait ete
neglige pour le succes de la conspiration. Il fallait un roi, mais les
generaux appartenaient tous a Egalite. La famille _Egalite_ etait rangee
autour de Dumouriez; ses fils, sa fille et jusqu'a l'intrigante Sillery,
se trouvaient aupres de lui. Dumouriez commence par des manifestes, et que
dit-il? tout ce que les orateurs et les ecrivains de la faction disaient a
la tribune et dans les journaux: que la convention etait composee de
scelerats, a part une petite portion saine; que Paris etait le foyer de
tous les crimes; que les jacobins etaient des desorganisateurs qui
repandaient le trouble et la guerre civile, etc."

Telle est la maniere dont Robespierre explique et la defection de
Dumouriez, et l'opposition des girondins. Apres avoir longuement developpe
cet artificieux tissu de calomnies, il propose d'envoyer au tribunal
revolutionnaire les complices de Dumouriez, tous les d'Orleans et leurs
amis. "Quant aux deputes Guadet, Gensonne, Vergniaud, etc., ce serait,
dit-il avec une mechante ironie, un sacrilege que d'accuser d'aussi
honnetes gens, et sentant mon impuissance a leur egard, je m'en remets a
la sagesse de l'assemblee."

Les tribunes et la Montagne applaudirent leur _vertueux_ orateur. Les
girondins etaient indignes de cet infame systeme, auquel une haine perfide
avait autant de part qu'une defiance naturelle de caractere, car il y
avait dans ce discours un art singulier a rapprocher les faits, a prevenir
les objections, et Robespierre avait montre dans cette lache accusation
plus de veritable talent que dans toutes ses declamations ordinaires.
Vergniaud s'elance a la tribune, le coeur oppresse, et demande la parole
avec tant de vivacite, d'instance, de resolution, qu'on la lui accorde, et
que les tribunes et la Montagne finissent par la lui laisser sans trouble.
Il oppose au discours medite de Robespierre un discours improvise avec la
chaleur du plus eloquent et du plus innocent des hommes.

"Il osera, dit-il, repondre a monsieur Robespierre, et il n'emploiera ni
temps ni art pour repondre, car il n'a besoin que de son ame. Il ne
parlera pas pour lui, car il sait que dans les temps de l'evolution, la
lie des nations s'agite, et domine un instant les hommes de bien, mais
pour eclairer la France. Sa voix, qui plus d'une fois a porte la terreur
dans ce palais, d'ou elle a concouru a precipiter la tyrannie, la portera
aussi dans l'ame des scelerats qui voudraient substituer leur propre
tyrannie a celle de la royaute."

Alors il repond a chaque inculpation de Robespierre, ce que chacun y peut
repondre d'apres la simple connaissance des faits. Il a provoque la
decheance par son discours de juillet. Un peu avant le 10 aout, doutant du
succes de l'insurrection, ne sachant meme pas si elle aurait lieu, il a
indique a un envoye de la cour ce qu'elle devait faire pour se reconcilier
avec la nation et sauver la patrie. Le 10 aout, il a siege au bruit du
canon, tandis que monsieur Robespierre etait dans une cave. Il n'a pas
fait prononcer la decheance, parce que le combat etait douteux; et il a
propose de nommer un gouverneur au dauphin, parce que, dans le cas ou la
royaute eut ete maintenue, une bonne education donnee au jeune prince
assurait l'avenir de la France. Lui et ses amis ont fait declarer la
guerre, parce qu'elle l'etait deja de fait, et qu'il valait mieux la
declarer ouvertement, et se defendre, que la souffrir sans la faire. Lui
et ses amis ont ete portes au ministere et dans les comites par la voix
publique. Dans la commission des vingt et un de l'assemblee legislative,
ils se sont opposes a ce qu'on quittat Paris, et ils ont prepare les
moyens que la France a deployes dans l'Argonne. Dans le comite de surete
generale de la convention, ils ont travaille constamment, et a la face de
leurs collegues qui pouvaient assister a leurs travaux. Lui, Robespierre,
a deserte le comite et n'y a jamais paru. Ils n'ont pas calomnie Paris,
mais combattu les assassins qui usurpaient le nom de Parisiens, et
deshonoraient Paris et la republique. Ils n'ont pas perverti l'opinion
publique, car pour sa part il n'a pas ecrit une seule lettre, et ce que
Roland a repondu est connu de tout le monde. Lui et ses amis ont demande
L'appel au peuple dans le proces de Louis XVI, parce qu'ils ne croyaient
pas que, dans une question aussi importante, on put se passer de
l'adhesion nationale. Pour lui personnellement, il connait a peine
Dumouriez, et ne l'a vu que deux fois; la premiere a son retour de
l'Argonne, la seconde a son retour de la Belgique; mais Danton, Santerre,
le voyaient, le felicitaient, le couvraient de caresses, et le faisaient
diner tous les jours avec eux. Quant a Egalite, il ne le connait pas
davantage. Les montagnards seuls l'ont connu et frequente; et, lorsque les
girondins l'attaquaient, les montagnards l'ont constamment defendu. Ainsi,
que peut-on reprocher a lui et a ses amis?... D'etre des meneurs, des
intrigans? Mais ils ne courent pas les sections pour les agiter; ils ne
remplissent pas les tribunes pour arracher des decrets par la terreur; ils
n'ont jamais voulu laisser prendre les ministres dans les assemblees dont
ils etaient membres. Des moderes?... Mais ils ne l'etaient pas au 10 aout,
lorsque Robespierre et Marat se cachaient; ils l'etaient en septembre,
lorsqu'on assassinait les prisonniers et qu'on pillait le Garde-Meuble.

"Vous savez, dit en finissant Vergniaud, si j'ai devore en silence les
amertumes dont on m'abreuve depuis six mois, si j'ai su sacrifier a ma
patrie les plus justes ressentimens; vous savez si, sous peine de lachete,
sous peine de m'avouer coupable, sous peine de compromettre le peu de bien
qu'il m'est encore permis de faire, j'ai pu me dispenser de mettre dans
tout leur jour les impostures et la mechancete de Robespierre. Puisse
cette journee etre la derniere que nous perdions en debats scandaleux!"
Vergniaud demande ensuite qu'on mande la section de la Halle-aux-Bles,
et qu'on se fasse apporter ses registres.

Le talent de Vergniaud avait captive jusqu'a ses ennemis. Sa bonne foi, sa
touchante eloquence, avaient interesse et entraine la grande majorite de
l'assemblee, et on lui prodiguait de toutes parts les plus vifs
temoignages. Guadet demande la parole; mais a sa vue la Montagne
silencieuse s'ebranle, et pousse des cris affreux. La seance fut
suspendue, et ce ne fut que le 12 que Guadet obtint a son tour la faculte
de repondre a Robespierre, et le fit de maniere a exciter les passions
bien plus vivement que Vergniaud. Personne, selon lui, n'avait conspire;
mais les apparences, s'il y en avait, etaient bien plus contre les
montagnards et les jacobins qui avaient eu des relations avec Dumouriez et
Egalite, que contre les girondins qui etaient brouilles avec tous deux.
"Qui etait, s'ecrie Guadet, qui etait avec Dumouriez aux Jacobins, aux
spectacles? Votre Danton.--Ah! tu m'accuses, s'ecrie Danton; tu ne connais
pas ma force!"

La fin du discours de Guadet est remise au lendemain. Il continue a
rejeter toute conspiration, s'il y en a une, sur les Montagnards. Il lit,
en finissant, une adresse qui, comme celle de la Halle-aux-Bles, etait
signee par Marat. Elle etait des jacobins, et Marat l'avait signee comme
president de la societe. Elle renfermait ces paroles que Guadet lit a
l'assemblee: _Citoyens, armons-nous! La contre-revolution est dans le
gouvernement, elle est dans le sein de la convention. Citoyens,
marchons-y, marchons!_

"Oui, s'ecrie Marat de sa place, oui, marchons!" A ces mots, l'assemblee
se souleve, et demande le decret d'accusation contre Marat. Danton s'y
oppose, en disant que des deux cotes de l'assemblee on paraissait d'accord
pour accuser la famille d'Orleans, qu'il fallait donc l'envoyer devant les
tribunaux, mais qu'on ne pouvait accuser Marat pour un cri jete au milieu
d'une discussion orageuse. On repond a Danton que les d'Orleans ne doivent
plus etre juges a Paris, mais a Marseille. Il veut parler encore, mais,
sans l'ecouter, on donne la priorite au decret d'accusation contre Marat,
et Lacroix demande qu'il soit mis sur-le-champ en arrestation. "Puisque
mes ennemis, s'ecrie Marat, ont perdu toute pudeur, je demande une chose:
le decret est fait pour exciter un mouvement; faites-moi donc accompagner
par deux gendarmes aux Jacobins, pour que j'aille leur recommander la
paix." Sans ecouter ces ridicules boutades, il est mis en arrestation, et
on ordonne la redaction de l'acte d'accusation pour le lendemain a midi.

Robespierre courut aux Jacobins exprimer son indignation, celebrer
l'energie de Danton, la moderation de Marat, et leur recommander d'etre
calmes, afin qu'on ne put pas dire que Paris s'etait insurge pour delivrer
un jacobin.

Le lendemain, l'acte d'accusation fut lu et approuve par l'assemblee, et
l'accusation, tant de fois proposee contre Marat, fut serieusement
poursuivie devant le tribunal revolutionnaire.

C'etait le projet d'une petition contre les girondins qui avait amene ces
violentes explications entre les deux cotes de l'assemblee; mais il ne fut
rien statue a cet egard, et on ne pouvait rien statuer en effet, puisque
l'assemblee n'avait pas la force d'arreter les mouvemens qui produisaient
les petitions. On suivit avec activite le projet d'une adresse generale de
toutes les sections, et on convint d'une redaction uniforme; sur
quarante-trois sections, trente-cinq y avaient adhere; le conseil general
de la commune l'approuva, et le 15 avril les commissaires des trente-cinq
sections, ayant le maire Pache a leur tete, s'etaient presentes a la
barre. C'etait en quelque sorte le manifeste par lequel la commune de
Paris declarait ses intentions, et menacait de l'insurrection en cas de
refus. Ainsi elle avait fait avant le 10 aout, ainsi elle faisait a la
veille du 31 mai. Rousselin, orateur et commissaire de l'une des sections,
en fit la lecture. Apres avoir retrace la conduite criminelle d'un certain
nombre de deputes, la petition demandait leur expulsion de la convention,
et les enumerait l'un apres l'autre. Ils etaient vingt-deux: Brissot,
Guadet, Vergniaud, Gensonne, Grangeneuve, Buzot, Barbaroux, Salles,
Biroteau, Pontecoulant, Petion, Lanjuinais, Valaze, Hardy, Louvet,
Lehardy, Gorsas, Fauchet, Lanthenas, Lasource, Valady, Chambon.

Les tribunes applaudissent a la lecture de ces noms. Le president avertit
les petitionnaires que la loi les oblige a signer leur petition. Ils
s'empressent de le faire. Pache seul, essayant de prolonger sa neutralite,
demeure en arriere. On lui demande sa signature; il repond qu'il n'est pas
du nombre des petitionnaires, et qu'il a seulement ete charge par le
conseil general de les accompagner. Mais, voyant qu'il ne peut pas
reculer, il s'avance et signe la petition. Les tribunes l'en recompensent
par de bruyans applaudissemens.

Boyer-Fonfrede se presente aussitot a la tribune, et dit que si la
modestie n'etait pas un devoir, il demanderait a etre ajoute a la
glorieuse liste des vingt-deux deputes. La majorite de l'assemblee, saisie
d'un mouvement genereux, s'ecrie: "Qu'on nous inscrive tous, tous!"
Aussitot on accourt aupres des vingt-deux deputes, on leur donne les
temoignages les plus expressifs d'interet, on les embrasse, et la
discussion, interrompue par cette scene, est renvoyee aux jours suivans.

La discussion s'engage a l'epoque fixee. Les reproches et les
justifications recommencent entre les deux cotes de l'assemblee. Des
deputes du centre, profitant de quelques lettres ecrites sur l'etat des
armees, proposent de s'occuper des interets generaux de la republique, et
de negliger les querelles particulieres. On y consent, mais le 18 une
nouvelle petition contre le cote droit ramene a celle des trente-cinq
sections. On denonce en meme temps divers actes de la commune: par l'un,
elle se declare en etat continuel de revolution, et par un autre, elle
etablit dans son sein un comite de correspondance avec toutes les
municipalites du royaume. Depuis long-temps elle cherchait en effet a
donner a son autorite toute locale un caractere de generalite, qui lui
permit de parler au nom de la France, et de rivaliser d'autorite avec la
convention. Le comite de l'Eveche, dissous de l'avis des jacobins, avait
aussi eu pour objet de mettre Paris en communication avec les autres
villes; et maintenant la commune y voulait suppleer, en organisant cette
correspondance dans son propre sein. Vergniaud prend la parole, et
attaquant a la fois la petition des trente-cinq sections, les actes qu'on
impute a la commune, et les projets que sa conduite decele, demande que la
petition soit declaree calomnieuse, et que la municipalite soit tenue
d'apporter ses registres a l'assemblee pour faire connaitre les arretes
qu'elle a pris. Ces propositions sont admises, malgre les tribunes et le
cote gauche. Dans ce moment, le cote droit, soutenu par la Plaine,
commencait a emporter toutes les decisions. Il avait fait nommer pour
president Lasource, l'un de ses membres les plus chauds; et il avait
encore la majorite, c'est-a-dire la legalite, faible ressource contre la
force, et qui sert tout au plus a l'irriter davantage.

Les officiers municipaux, mandes a la barre, viennent hardiment soumettre
leurs registres des deliberations, et semblent attendre l'approbation de
leurs arretes. Ces registres portaient, 1 que le conseil-general se
declarait en etat de revolution, tant que les subsistances ne seraient pas
assurees; 2 que le comite de correspondance avec les quarante-quatre
mille municipalites serait compose de neuf membres, et mis incessamment en
activite; 3 que douze mille exemplaires de la petition contre les
vingt-deux seraient imprimes, et distribues par le comite de
correspondance; 4 enfin, que le conseil general se regarderait comme
frappe lorsqu'un de ses membres, ou bien un president, un secretaire de
section ou de club, seraient poursuivis pour leurs opinions. Ce dernier
arrete avait ete pris pour garantir Marat, qui etait accuse pour avoir
signe, en qualite de president de section, une adresse seditieuse.

La commune, comme on le voit, resistait pied a pied a l'assemblee, et sur
chaque point debattu prenait une decision contraire a la sienne.
S'agissait-il des subsistances, elle se constituait en revolution,
si les moyens violens etaient refuses. S'agissait-il de Marat, elle le
couvrait de son egide. S'agissait-il des vingt-deux, elle en appelait aux
quarante-quatre mille municipalites, et se mettait en correspondance avec
elles, pour leur demander en quelque sorte des pouvoirs generaux contre la
convention. L'opposition etait complete sur tous les points, et de plus
accompagnee de preparatifs d'insurrection.

A peine la lecture des registres est-elle achevee, que Robespierre jeune
demande aussitot les honneurs de la seance pour les officiers municipaux.
Le cote droit s'y oppose; la Plaine hesite, et dit qu'il serait peut-etre
dangereux de deconsiderer les magistrats aux yeux du peuple, en leur
refusant un honneur banal qu'on ne refusait pas meme aux plus simples
petitionnaires. Au milieu de ces debats tumultueux, la seance se prolonge
jusqu'a onze heures du soir; le cote droit, la Plaine, se retirent, et
cent quarante-trois membres restent seuls a la Montagne pour admettre aux
honneurs de la seance la municipalite parisienne. Dans le meme jour,
declaree calomniatrice, repoussee par la majorite, et admise seulement aux
honneurs de la seance par la Montagne et les tribunes, elle devait etre
profondement irritee, et devenir le point de ralliement de tous ceux qui
voulaient briser l'autorite de la convention.

Marat avait ete enfin defere au tribunal revolutionnaire, et ce fut
l'energie du cote droit, qui, en entrainant la Plaine, decida son
accusation. Tout mouvement d'energie honore un parti qui lutte contre un
mouvement superieur, mais hate sa chute. Les girondins, en poursuivant
courageusement Marat, n'avaient fait que lui preparer un triomphe. L'acte
portait en substance, que Marat ayant dans ses feuilles provoque le
meurtre, le carnage, l'avilissement et la dissolution de la convention
nationale, et l'etablissement d'un pouvoir destructeur de la liberte, il
etait decrete d'accusation, et defere au tribunal revolutionnaire. Les
jacobins, les cordeliers, tous les agitateurs de Paris, s'etaient mis en
mouvement pour ce _philosophe austere, forme_, disaient-ils, _par le
malheur et la meditation, joignant a une ame de feu une grande sagacite,
une profonde connaissance du coeur humain, sachant penetrer les traitres
sur leur char de triomphe, dans le moment ou le stupide vulgaire les
encensait encore!--Les traitres_, s'ecriaient-ils, _les traitres
passeront, et la reputation de Marat commence!_

Quoique le tribunal revolutionnaire ne fut pas compose alors comme il le
fut plus tard, neanmoins Marat n'y pouvait etre condamne. La discussion
dura a peine quelques instans. L'accuse fut absous a l'unanimite, aux
applaudissemens d'une foule nombreuse accourue pour assister a son
jugement. C'etait le 24 avril. Il est aussitot entoure par un cortege
nombreux compose de femmes, de sans-culottes a piques, et de detachemens
des sections armees. On se saisit de lui, et on se rend a la convention
pour le replacer sur son siege de depute. Deux officiers municipaux
ouvrent la marche. Marat, eleve sur les bras de quelques sapeurs, le front
ceint d'une couronne de chene, est porte en triomphe au milieu de la
salle. Un sapeur se detache du cortege, se presente a la barre et dit:
"Citoyen president, nous vous amenons le brave Marat. Marat a toujours ete
l'ami du peuple, et le peuple sera toujours l'ami de Marat! S'il faut que
la tete de Marat tombe, la tete du sapeur tombera avant la sienne." En
disant ces mots, l'horrible petitionnaire agitait sa hache, et les
tribunes applaudissaient avec un affreux tumulte. Il demande, pour le
cortege, la permission de defiler dans la salle. "Je vais consulter
l'assemblee," repond le president Lasource, consterne de cette scene
hideuse. Mais on ne veut pas attendre qu'il ait consulte l'assemblee, et
de toute part la foule se precipite dans la salle. Des femmes, des hommes,
se repandent dans l'enceinte, occupent les places vacantes par le depart
des deputes, revoltes de ce spectacle. Marat arrive enfin, transmis de
mains en mains et couvert d'applaudissemens. Des bras des petitionnaires
il passe dans ceux de ses collegues de la Montagne, et on l'embrasse avec
les plus grandes demonstrations de joie. Il s'arrache enfin du milieu de
ses collegues, court a la tribune, et declare aux legislateurs qu'il vient
leur offrir un coeur pur, un nom justifie, et qu'il est pret a mourir pour
defendre la liberte et les droits du peuple.

De nouveaux honneurs l'attendaient aux Jacobins. Les femmes avaient
prepare une grande quantite de couronnes. Le president lui en offre une.
Un enfant de quatre ans, monte sur le bureau, lui en place une sur la
tete. Marat ecarte les couronnes avec un dedain insolent. "Citoyens,
s'ecrie-t-il, indigne de voir une faction scelerate trahir la republique,
j'ai voulu la demasquer, et _lui mettre la corde au cou_. Elle m'a resiste
en me frappant d'un decret d'accusation. Je suis sorti victorieux. La
faction est humiliee, mais n'est pas ecrasee. Ne vous occupez point de
decerner des triomphes, defendez-vous d'enthousiasme. Je depose sur le
bureau les deux couronnes que l'on vient de m'offrir, et j'invite mes
concitoyens a attendre la fin de ma carriere pour se decider."

De nombreux applaudissemens accueillent cette impudente modestie.
Robespierre etait present a ce triomphe, dont il dedaignait sans doute le
caractere trop populaire et trop bas. Cependant il allait subir comme tout
autre la vanite du triomphateur. Les rejouissances achevees, on se hate de
revenir a la discussion ordinaire, c'est-a-dire aux moyens de purger le
gouvernement, et d'en chasser les traitres, les Rolandins, les Brissotins,
etc.... On propose pour cela de composer une liste des employes de toutes
les administrations, et de designer ceux qui ont merite leur renvoi.
"Adressez-moi cette liste, dit Marat, je ferai choix de ceux qu'il faut
renvoyer ou conserver, et je le signifierai aux ministres." Robespierre
fait une observation; il dit que les ministres sont presque tous complices
des coupables, qu'ils n'ecouteront pas la societe, qu'il vaut mieux
s'adresser au comite de salut public, place par ses fonctions au-dessus du
pouvoir executif, et que d'ailleurs la societe ne peut sans se
compromettre communiquer avec des ministres prevaricateurs. "Ces raisons
sont frivoles, replique Marat avec dedain; un patriote aussi pur que moi
_pourrait communiquer avec le diable_; je m'adresserai aux ministres,
et je les sommerai de nous satisfaire au nom de la societe."

Une consideration respectueuse entourait toujours _le vertueux,
l'eloquent_ Robespierre; mais l'audace, le cynisme insolent de Marat
etonnaient et saisissaient toutes les tetes ardentes. Sa hideuse
familiarite lui attachait quelques forts des halles, qui etaient flattes
de cette intimite avec _l'ami du peuple_, et qui etaient tous disposes a
preter a sa chetive personne le secours de leurs bras et de leur influence
dans les places publiques.

La colere de la Montagne provenait des obstacles qu'elle rencontrait; mais
ces obstacles etaient bien plus grands encore dans les provinces qu'a
Paris, et les contrarietes qu'allaient eprouver sur leur route ses
commissaires envoyes pour presser le recrutement, devaient bientot pousser
son irritation au dernier terme. Toutes les provinces etaient parfaitement
disposees pour la revolution, mais toutes ne l'avaient pas embrassee avec
autant d'ardeur, et ne s'etaient pas signalees par autant d'exces que la
ville de Paris. Ce sont les ambitions oisives, les esprits ardens, les
talens superieurs, qui les premiers s'engagent dans les revolutions; une
capitale en renferme toujours beaucoup plus que les provinces, parce
qu'elle est le rendez-vous de tous les hommes qui, par independance ou
ambition, abandonnent le sol, la profession et les traditions de leurs
peres. Paris devait donc produire les plus grands revolutionnaires. Placee
en outre a peu de distance des frontieres, but de tous les coups de
l'ennemi, cette ville avait couru plus de danger qu'aucune cite de la
France: siege des autorites, elle avait vu s'agiter dans son sein toutes
les grandes questions. Ainsi le danger, la dispute, tout s'etait reuni
pour produire chez elle l'emportement et les exces. Les provinces, qui
n'etaient pas soumises aux memes causes d'agitation, avaient vu ces exces
avec effroi, et partageaient les sentimens du cote droit et de la Plaine.
Mecontentes surtout des traitemens essuyes par leurs deputes, elles
croyaient voir dans la capitale, outre l'exageration revolutionnaire,
l'ambition de dominer la France, comme Rome dominait les provinces
conquises. Telles etaient les dispositions de la masse calme,
industrieuse, moderee, a l'egard des revolutionnaires de Paris. Cependant
ces dispositions etaient plus ou moins prononcees suivant les
circonstances locales. Chaque province, chaque cite avait aussi ses
revolutionnaires emportes, parce qu'en tous lieux se trouvent des esprits
aventureux, des caracteres ardens. Presque tous les hommes de cette espece
s'etaient empares des municipalites, et ils avaient profite pour cela du
renouvellement general des autorites, ordonne par la legislative apres le
10 aout. La masse inactive et moderee cede toujours le pas aux plus
empresses, et il etait naturel que les individus les plus violens
s'emparassent des fonctions municipales, les plus difficiles de toutes, et
qui exigeaient le plus de zele et d'activite. Les citoyens paisibles, qui
forment le grand nombre, s'etaient retires dans les sections, ou ils
allaient donner quelquefois leurs votes, et exercer leurs droits civiques.
Les fonctions departementales avaient ete conferees aux notables les plus
riches et les plus consideres, et par cela meme les moins actifs et les
moins energiques des hommes. Ainsi tous les chauds revolutionnaires
etaient retranches dans les municipalites, tandis que la masse moyenne et
riche occupait les sections et les fonctions departementales.

La commune de Paris, sentant cette position, avait voulu se mettre en
correspondance avec toutes les municipalites. Mais, comme on l'a vu, elle
en avait ete empechee par la convention. La societe-mere des jacobins y
avait supplee par sa propre correspondance, et la relation qui n'avait pas
pu s'etablir encore de municipalite a municipalite, existait de club a
club, ce qui revenait a peu pres au meme, car les memes hommes qui
Deliberaient dans les clubs jacobins, allaient agir ensuite dans les
conseils generaux des communes. Ainsi tout le parti jacobin de la France,
reuni dans les municipalites et dans les clubs, correspondant d'un bout du
territoire a l'autre, se trouvait en presence de la masse moyenne, masse
immense, mais divisee dans une multitude de sections, n'exercant pas de
fonctions actives, ne correspondant pas de ville en ville, formant ca et
la quelques clubs moderes, et se reunissant quelquefois dans les sections
ou dans les conseils de departemens pour donner un vote incertain et
timide.

C'est cette difference de position qui pouvait faire esperer aux
revolutionnaires de dominer la masse de la population. Cette masse
admettait la republique, mais la voulait pure d'exces, et dans le moment
elle avait encore l'avantage dans toutes les provinces. Depuis que les
municipalites, armees d'une police terrible, ayant la faculte de faire des
visites domiciliaires, de rechercher les etrangers, de desarmer les
suspects, pouvaient vexer impunement les citoyens paisibles, les sections
avaient essaye de reagir, et elles s'etaient reunies pour imposer aux
municipalites. Dans presque toutes les villes de France, elles avaient
pris un peu de courage, elles etaient en armes, resistaient aux
municipalites, s'elevaient contre leur police inquisitoriale, soutenaient
le cote droit, et reclamaient avec lui l'ordre, la paix, le respect des
Personnes et des proprietes. Les municipalites et les clubs jacobins
demandaient, au contraire, de nouvelles mesures de police, et
l'institution de tribunaux revolutionnaires dans les departemens. Dans
certaines villes on etait pret a en venir aux mains pour ces questions.
Cependant les sections etaient si fortes par le nombre, qu'elles
dominaient l'energie des municipalites. Les deputes montagnards, envoyes
pour presser le recrutement et ranimer le zele revolutionnaire,
s'effrayaient de cette resistance, et remplissaient Paris de leurs
alarmes.

Telle etait la situation de presque toute la France, et la maniere dont
elle etait partagee. La lutte se montrait plus ou moins vive, et les
partis plus ou moins menacans, selon la position et les dangers de chaque
ville. La ou les dangers de la revolution paraissaient plus grands, les
jacobins etaient plus portes a employer des moyens violens, et par
consequent la masse moderee plus disposee a leur resister. Mais ce qui
exasperait surtout les passions revolutionnaires, c'etait le danger des
trahisons interieures, plus encore que le danger de la guerre etrangere.
Ainsi sur la frontiere du Nord, menacee par les armees ennemies, et peu
travaillee par l'intrigue, on etait assez d'accord; les esprits se
reunissaient dans le voeu de la defense commune, et les commissaires
envoyes depuis Lille jusqu'a Lyon, avaient fait a la convention des
rapports assez satisfaisans. Mais a Lyon, ou des menees secretes
concouraient avec la position geographique et militaire de cette ville
pour y rendre le peril plus grand, on avait vu s'elever des orages aussi
terribles que ceux de Paris. Par sa position a l'est, et par son voisinage
du Piemont, Lyon avait toujours fixe les regards de la contre-revolution.
La premiere emigration de Turin voulut y operer un mouvement en 1790, et y
envoyer meme un prince francais. Mirabeau en avait aussi projete un a sa
maniere. Depuis que la grande emigration s'etait transportee a Coblentz,
un agent avait ete laisse en Suisse pour correspondre avec Lyon, et par
Lyon avec le camp de Jalles et les fanatiques du midi. Ces menees
provoquerent une reaction de jacobinisme, et les royalistes firent naitre
a Lyon des montagnards. Ceux-ci occupaient un club appele _club central_,
et compose des envoyes de tous les clubs de quartier. A leur tete se
trouvait un Piemontais qu'une inquietude naturelle avait entraine de pays
en pays, et fixe enfin a Lyon, ou il avait du a son ardeur revolutionnaire
d'etre nomme successivement officier municipal, et president du tribunal
civil. Son nom etait _Chalier_. Il tenait dans le _club central_ un
langage qui, chez les jacobins de Paris, l'aurait fait accuser par Marat
de tendre au bouleversement, et d'etre paye par l'etranger. Outre ce club,
les montagnards lyonnais avaient toute la municipalite, excepte le maire
Niviere, ami et disciple de Roland, et chef a Lyon du parti girondin.
Fatigue de tant d'orages, Niviere avait comme Petion donne sa demission,
et comme Petion il avait ete aussi reelu par les sections, plus puissantes
et plus energiques a Lyon que dans tout le reste de la France. Sur onze
mille votans, neuf mille avaient oblige Niviere a reprendre la mairie;
mais il s'etait demis de nouveau, et cette fois la municipalite
montagnarde avait reussi a se completer en nommant un maire de son choix.
A cette occasion on en etait venu aux mains; la jeunesse des sections
avait chasse Chalier du _club central_, et devaste la salle ou il exhalait
son fanatisme. Le departemens effraye avait appele des commissaires de la
convention, qui, en se prononcant d'abord contre les sections, puis contre
les exces de la commune, deplurent a tous les partis, se firent denoncer
par les jacobins et rappeler par la convention. Leur tache s'etait bornee
a recomposer le _club central_, a l'affilier aux jacobins, et, en lui
conservant son energie, a le delivrer de quelques membres trop impurs. Au
mois de mai, l'irritation etait arrivee au plus haut degre. D'un cote, la
commune, composee entierement de jacobins, et le _club central_ preside
par Chalier, demandaient pour Lyon un tribunal revolutionnaire, et
promenaient sur les places publiques une guillotine envoyee de Paris, et
qu'on exposait aux regards publics pour effrayer les _traitres_ et les
aristocrates, etc.; de l'autre cote, les sections en armes etaient pretes
a reprimer la municipalite, et a empecher l'etablissement du sanglant
tribunal que les girondins n'avaient pu epargner a la capitale. Dans cet
etat de choses, les agens secrets du royalisme, repandus a Lyon,
attendaient le moment favorable pour profiter de l'indignation des
Lyonnais, prete a eclater.

Dans tout le reste du Midi jusqu'a Marseille, l'esprit republicain modere
regnait d'une maniere plus egale, et les girondins possedaient
l'attachement general de la contree. Marseille jalousait la suprematie de
Paris, etait irritee des outrages faits a son depute cheri, Barbaroux, et
prete a se soulever contre la convention, si on attaquait la
representation nationale. Quoique riche, elle n'etait pas situee d'une
maniere favorable pour les contre-revolutionnaires du dehors, car elle ne
touchait qu'a l'Italie, ou rien ne se tramait, et son port n'interessait
pas les Anglais comme celui de Toulon. Les menees secretes n'y avaient
donc pas autant effarouche les esprits qu'a Lyon et Paris, et la
municipalite, faible et menacee, etait pres d'etre destituee par les
sections toutes puissantes. Le depute Moise-Bayle, assez mal recu, avait
trouve la beaucoup d'ardeur pour le recrutement, mais un devouement absolu
pour la Gironde.

A partir du Rhone, et de l'est a l'ouest jusqu'aux bords de l'Ocean,
cinquante ou soixante departemens manifestaient les memes dispositions. A
Bordeaux enfin l'unanimite etait complete. La, les sections, la
municipalite, le club principal, tout le monde etait d'accord pour
combattre la violence montagnarde et pour soutenir cette glorieuse
deputation de la Gironde, a laquelle on etait si fier d'avoir donne le
jour. Le parti contraire n'avait trouve d'asile que dans une seule
section, et partout ailleurs il se trouvait impuissant et condamne au
silence. Bordeaux ne demandait ni taxe, ni denrees, ni tribunal
revolutionnaire, et preparait a la fois des petitions contre la commune de
Paris, et des bataillons pour le service de la republique.

Mais le long des cotes de l'Ocean, en tirant de la Gironde a la Loire, et
de la Loire aux bouches de la Seine, se presentaient des opinions bien
differentes et des dangers bien plus grands. La, l'implacable Montagne ne
rencontrait pas seulement pour obstacle le republicanisme clement et
genereux des girondins, mais le royalisme constitutionnel de 89, qui
repoussait la republique comme illegale, et le fanatisme des temps
feodaux, qui etait arme contre la revolution de 93, contre la revolution
de 89, et qui ne reconnaissait que l'autorite temporelle des chateaux, et
l'autorite spirituelle des eglises.

Dans la Normandie, et particulierement a Rouen, qui etait la principale
ville, on avait voue un grand attachement a Louis XVI, et la
constitution de 1790 avait reuni tous les voeux qu'on formait pour la
liberte et pour le trone. Depuis l'abolition de la royaute et de la
constitution de 1790, c'est-a-dire depuis le 10 aout, il regnait en
Normandie un silence improbateur et menacant. La Bretagne offrait des
dispositions encore plus hostiles, et le peuple y etait domine par
l'influence des pretres et des seigneurs. Plus pres des rives de la Loire,
cet attachement allait jusqu'a l'insurrection, et enfin sur la rive gauche
de ce fleuve, dans le Bocage, le Loroux, la Vendee, l'insurrection etait
complete, et de grandes armees de dix et vingt mille hommes tenaient la
campagne.

C'est ici le lieu de faire connaitre ce pays singulier, couvert d'une
population si obstinee, si heroique, si malheureuse, et si fatale a la
France, qu'elle manqua perdre par une funeste diversion, et dont elle
aggrava les maux en irritant au dernier point la dictature
revolutionnaire.

Sur les deux rives de la Loire, le peuple avait conserve un grand
attachement pour son ancienne maniere d'etre, et particulierement pour ses
pretres et pour son culte. Lorsque, par l'effet de la constitution civile,
les membres du clerge se trouverent partages, un veritable schisme
s'etablit. Les cures qui refusaient de se soumettre a la nouvelle
circonscription des eglises, et de preter serment, furent preferes par le
peuple; et lorsque, depossedes de leurs cures, ils furent obliges de se
retirer, les paysans les suivirent dans les bois, et se regarderent comme
persecutes eux et leur culte. Ils se reunirent par petites bandes,
poursuivirent les cures constitutionnels comme intrus, et commirent les
plus graves exces a leur egard. Dans la Bretagne, aux environs de Rennes,
il y eut des revoltes plus generales et plus imposantes, qui avaient pour
cause la cherte des subsistances, et la menace de detruire le culte,
contenue dans ces paroles de Cambon: _Ceux qui voudront la messe la
paieront_. Cependant le gouvernement etait parvenu a reprimer ces
mouvemens partiels de la rive droite de la Loire, et il n'avait a redouter
que leur communication avec la rive gauche, ou s'etait formee la grande
insurrection.

C'est particulierement sur cette rive gauche, dans l'Anjou, le bas et le
haut Poitou, qu'avait eclate la fameuse guerre de la Vendee. C'etait la
partie de la France ou le temps avait le moins fait sentir son influence,
et le moins altere les anciennes moeurs. Le regime feodal s'y etait
empreint d'un caractere tout patriarcal, et la revolution, loin de
produire une reforme utile dans ce pays, y avait blesse les plus douces
habitudes, et y fut recue comme une persecution. Le Bocage et le Marais
composent un pays singulier, qu'il faut decrire pour faire comprendre les
moeurs et l'espece de societe qui s'y etaient formees. En partant de
Nantes et Saumur, et en s'etendant depuis la Loire jusqu'aux sables
d'Olonne, Lucon, Fontenay et Niort, on trouve un sol inegal, ondulant,
coupe de ravins, et traverse d'une multitude de haies, qui servent de
cloture a chaque champ, et qui ont fait appeler cette contree le _Bocage_.
En se rapprochant de la mer, le terrain s'abaisse, se termine en marais
salans, et se trouve coupe partout d'une multitude de petits canaux, qui
en rendent l'acces presque impossible. C'est ce qu'on a appele le
_Marais_. Les seuls produits abondans dans ce pays sont les paturages, et
par consequent les bestiaux. Les paysans y cultivaient seulement la
quantite de ble necessaire a leur consommation, et se servaient du produit
de leurs troupeaux comme moyen d'echange. On sait que rien n'est plus
simple que les populations vivant de ce genre d'industrie. Peu de grandes
villes s'etaient formees dans ces contrees; on n'y trouvait que de gros
bourgs de deux a trois mille ames. Entre les deux grandes routes qui
conduisent l'une de Tours a Poitiers, et l'autre de Nantes a La Rochelle,
s'etend un espace de trente lieues de largeur, ou il n'y avait alors que
des chemins de traverse, aboutissant a des villages et a des hameaux. Les
Terres etaient divisees en une multitude de petites metairies de cinq a
six cents francs de revenu, confiees chacune a une seule famille, qui
partageait avec le maitre de la terre le produit des bestiaux. Par cette
division du fermage, les seigneurs avaient a traiter avec chaque famille,
et entretenaient avec toutes des rapports continuels et faciles. La vie la
plus simple regnait dans les chateaux: on s'y livrait a la chasse a cause
de l'abondance du gibier; les seigneurs et les paysans la faisaient en
commun, et tous etaient celebres par leur adresse et leur vigueur. Les
pretres, d'une grande purete de moeurs, y exercaient un ministere tout
paternel. La richesse n'avait ni corrompu leur caractere, ni provoque la
critique sur leur compte. On subissait l'autorite du seigneur, on croyait
les paroles du cure, parce qu'il n'y avait ni oppression ni scandale.
Avant que l'humanite se jette dans la route de la civilisation, il y a
pour elle une epoque de simplicite, d'ignorance et de purete, au milieu de
laquelle on voudrait l'arreter, si son sort n'etait pas de marcher a
travers le mal, vers tous les genres de perfectionnement.

Lorsque la revolution, si bienfaisante ailleurs, atteignit ce pays avec
son niveau de fer, elle y causa un trouble profond. Il aurait fallu
qu'elle s'y modifiat, mais c'etait impossible. Ceux qui l'ont accusee de
ne pas s'adapter aux localites, de ne pas varier avec elles, n'ont pas
compris l'impossibilite des exceptions et la necessite d'une regle
uniforme et absolue dans les grandes reformes sociales. On ne savait donc,
au milieu de ces campagnes, presque rien de la revolution; on savait
seulement ce que le mecontentement des seigneurs et des cures en avait
appris au peuple. Quoique les droits feodaux fussent abolis, on ne cessa
pas de les payer. Il fallut se reunir, nommer des maires; on le fit, et on
pria les seigneurs de l'etre. Mais lorsque la destitution des pretres non
assermentes priva les paysans des cures qui jouissaient de leur confiance,
ils furent fort irrites, et, comme dans la Bretagne, ils coururent dans
les bois, et allerent a de grandes distances assister aux ceremonies du
culte, seul veritable a leurs yeux. Des ce moment une haine violente
s'alluma dans les ames, et les pretres n'oublierent rien pour l'exciter
davantage. Le 10 aout rejeta dans leurs terres quelques nobles poitevins;
le 21 janvier les revolta, et ils communiquerent leur indignation autour
d'eux. Cependant ils ne conspirerent pas, comme on l'a cru; mais les
dispositions connues du pays inspirerent a des hommes qui lui etaient
etrangers des projets de conspiration. Il s'en etait trame un en Bretagne,
mais aucun dans le Bocage; il n'y avait la aucun plan arrete; on s'y
laissait pousser a bout. Enfin la levee de trois cent mille hommes excita
au mois de mars une insurrection generale. Au fond, peu importait aux
paysans du Bas-Poitou ce qui se faisait en France; mais la dispersion de
leur clerge, et surtout l'obligation de se rendre aux armees, les
exaspera. Dans l'ancien regime, le contingent du pays n'etait fourni que
par ceux que leur inquietude naturelle portait a quitter la terre natale;
mais aujourd'hui la loi les frappait tous, quels que fussent leurs gouts
personnels. Obliges de prendre les armes, ils prefererent se battre contre
la republique que pour elle. Presque en meme temps, c'est-a dire au
commencement de mars, le tirage fut l'occasion d'une revolte dans le haut
Bocage et dans le Marais. Le 10 mars, le tirage devait avoir lieu a
Saint-Florent, pres d'Ancenis en Anjou: les jeunes gens s'y refuserent. La
garde voulut les y obliger; le commandant militaire fit pointer une piece
et tirer sur les mutins. Ils s'elancerent alors avec leurs batons,
s'emparerent de la piece, desarmerent la garde, et furent cependant assez
etonnes de leur temerite. Un voiturier, nomme Cathelineau, homme tres
considere dans les campagnes, tres brave, tres persuasif, quitta sa ferme
a cette nouvelle, accourut au milieu d'eux, les rallia, leur rendit le
courage, et donna quelque consistance a l'insurrection en sachant la
maintenir. Le jour meme il voulut attaquer un poste republicain, compose
de quatre-vingts hommes. Les paysans le suivirent avec leurs batons et
leurs fusils. Apres une premiere decharge, dont chaque coup portait parce
qu'ils etaient grands tireurs, ils s'elancerent sur le poste, le
desarmerent, et se rendirent maitres de la position. Le lendemain,
Cathelineau se porta sur Chemille, et l'enleva encore, malgre deux cents
republicains et trois pieces de canon. Un garde-chasse du chateau de
Maulevrier, nomme Stofflet, et un jeune paysan du village de Chanzeau,
avaient reuni de leur cote une troupe de paysans. Ils vinrent se joindre
a Cathelineau, qui osa concevoir le projet d'attaquer Cholet, la ville la
plus considerable du pays, chef-lieu de district, et gardee par cinq cents
republicains. Leur maniere de combattre fut la meme. Profitant des haies,
des inegalites du terrain, ils entourerent le bataillon ennemi, et se
mirent a tirailler a couvert et a coup sur. Apres avoir ebranle les
republicains par ce feu terrible, ils profiterent du premier moment
d'hesitation qui se manifesta parmi eux, s'elancerent en poussant de
grands cris, renverserent leurs rangs, les desarmerent, et les assommerent
avec leurs batons. Telle fut depuis toute leur tactique militaire; la
nature la leur avait indiquee, et c'etait la mieux adaptee au pays. Les
troupes qu'ils attaquaient, rangees en ligne et a decouvert, recevaient un
feu auquel il leur etait impossible de repondre, parce qu'elles ne
pouvaient ni faire usage de leur artillerie, ni marcher a la baionnette
contre des ennemis disperses. Dans cette situation, si elles n'etaient pas
vieillies a la guerre, elles devaient etre bientot ebranlees par un feu si
continu et si juste, que jamais les feux reguliers des troupes de ligne
n'ont pu l'egaler. Lorsqu'elles voyaient surtout fondre sur elles ces
furieux, poussant de grands cris, il leur etait difficile de ne pas
s'intimider et de ne pas se laisser rompre. Alors elles etaient perdues,
car la fuite, si facile aux gens du pays, etait impraticable pour la
troupe de ligne. Il aurait donc fallu les soldats les plus intrepides pour
lutter contre tant de desavantages, et ceux qui dans le premier moment
furent opposes aux rebelles, etaient des gardes nationaux de nouvelle
levee, qu'on prenait dans les bourgs, presque tous tres republicains, et
que leur zele conduisait pour la premiere fois au combat.

La troupe victorieuse de Cathelineau entra donc dans Cholet, s'empara de
toutes les armes qu'elle y trouva, et fit des cartouches avec les
gargousses des canons. C'est toujours ainsi que les Vendeens se sont
procure des munitions. Leurs defaites ne donnaient rien a l'ennemi, parce
qu'ils n'avaient rien qu'un fusil ou un baton qu'ils emportaient a travers
les champs, et chaque victoire leur valait toujours un materiel de guerre
considerable. Les insurges, victorieux, celebrerent leurs succes avec
l'argent qu'ils trouverent, et ensuite brulerent tous les papiers des
administrations, dans lesquelles ils voyaient un instrument de tyrannie.
Ils rentrerent ensuite dans leurs villages et dans leurs fermes, qu'ils ne
voulaient jamais quitter pour long-temps.

Une autre revolte bien plus generale avait eclate dans le Marais et le
departemens de la Vendee. A Machecoul et a Challans, le recrutement fut
l'occasion d'un soulevement universel. Un nomme Gaston, perruquier, tua un
officier, prit son uniforme, se mit a la tete des mecontens, et s'empara
de Challans, puis de Machecoul, ou sa troupe brula tous les papiers des
administrations, et commit des massacres dont le Bocage n'avait pas donne
l'exemple. Trois cents republicains furent fusilles par bandes de vingt et
trente. Les insurges les faisaient confesser d'abord, et les conduisaient
ensuite au bord d'une fosse, a cote de laquelle ils les fusillaient pour
n'avoir pas la peine de les ensevelir. Nantes envoya sur-le-champ quelques
cents hommes a Saint-Philibert; mais, apprenant qu'il y avait du mouvement
a Savenay, elle rappela ses troupes, et les insurges de Machecoul
resterent maitres du pays conquis.

Dans le departemens de la Vendee, c'est-a-dire vers le midi du theatre de
cette guerre, l'insurrection prit encore plus de consistance.

Les gardes nationales de Fontenay, sorties pour marcher sur Chantonnay,
furent repoussees et battues, Chantonnay fut pille. Le general Verteuil,
qui commandait la onzieme division militaire, en apprenant cette defaite,
envoya le general Marce avec douze cents hommes, partie de troupes de
ligne, partie de gardes nationales. Les rebelles, rencontres a
Saint-Vincent, furent repousses. Le general Marce eut le temps d'ajouter
encore a sa petite armee douze cents hommes et neuf pieces de canon. En
marchant sur Saint-Fulgent, il rencontra de nouveau les Vendeens dans un
fond, et s'arreta pour retablir un pont qu'ils avaient detruit. Vers les
quatre heures d'apres midi, le 18 mars, les Vendeens, prenant
l'initiative, vinrent l'attaquer. Profitant encore des avantages du sol,
ils commencerent a tirailler avec leur superiorite ordinaire, cernerent
peu a peu l'armee republicaine, etonnee de ce feu si meurtrier, et reduite
a l'impuissance d'atteindre un ennemi cache, disperse dans tous les replis
du terrain. Enfin ils l'assaillirent, repandirent le desordre dans ses
rangs, et s'emparerent de l'artillerie, des munitions et des armes que les
soldats jetaient en se retirant, pour etre plus legers dans leur fuite.

Ces succes, plus prononces dans le departemens de la Vendee proprement
dit, valurent aux insurges le nom de _Vendeens_, qu'ils conserverent
depuis, quoique la guerre fut bien plus active hors de la Vendee. Les
brigandages commis dans le Marais leur firent donner le nom de _brigands_,
quoique le plus grand nombre ne meritat pas ce titre. L'insurrection
s'etendait dans le Marais, depuis les environs de Nantes jusqu'aux Sables,
et dans l'Anjou et le Poitou, jusqu'aux environs de Vihiers et de
Parthenay. La cause des succes des Vendeens etait dans le pays, dans sa
configuration, dans leur adresse et leur courage a profiter de ces
avantages naturels, enfin dans l'inexperience et l'imprudente ardeur des
troupes republicaines, qui, levees a la hate, venaient les attaquer
precipitamment, et leur procurer ainsi des victoires, et tout ce qui en
est la suite, c'est-a-dire des munitions, de la confiance et du courage.

La paque avait ramene tous les insurges dans leurs demeures, d'ou ils ne
consentaient jamais a s'eloigner long-temps. La guerre etait pour eux une
espece de chasse de quelques jours; ils y portaient du pain pour le temps
necessaire, et revenaient ensuite enflammer leurs voisins par leurs
recits. Il y eut des rendez-vous donnes pour le mois d'avril.
L'insurrection fut alors generale, et s'etendit sur toute la surface du
pays. On pourrait comprendre ce theatre de la guerre dans une ligne qui,
en partant de Nantes, passerait par Pornic, l'ile de Noirmoutiers, les
Sables, Lucon, Fontenay, Niort, Parthenay, et reviendrait par Airvault,
Thouars, Doue et Saint-Florent jusqu'a la Loire. L'insurrection, commencee
par des hommes qui n'etaient superieurs aux paysans qu'ils commandaient
que par leurs qualites naturelles, fut continuee bientot par des hommes
d'un rang superieur. Les paysans allerent dans les chateaux, et forcerent
les nobles a se mettre a leur tete. Tout le Marais voulut etre commande
par Charette. Il etait d'une famille d'armateurs de Nantes; il avait servi
dans la marine, ou il etait devenu lieutenant de vaisseau, et a la paix il
s'etait retire dans un chateau appartenant a un oncle, ou il passait sa
vie a chasser. D'une complexion faible et delicate, il semblait peu propre
aux fatigues de la guerre; mais, vivant dans les bois, ou il passait des
mois entiers, couchant a terre avec les chasseurs, il s'etait renforce,
avait acquis une parfaite habitude du pays, et s'etait fait connaitre de
tous les paysans par son adresse et son courage. Il hesita d'abord a
accepter le commandement, en faisant sentir aux insurges les dangers de
l'entreprise. Cependant il se rendit a leurs instances, et en leur
laissant commettre tous les exces, il les compromit et les engagea
irrevocablement a son service. Habile, ruse, d'un caractere dur et d'une
opiniatrete indomptable, il devint le plus terrible des chefs vendeens.
Tout le Marais lui obeissait, et avec quinze et quelquefois vingt mille
hommes, il menacait les Sables et Nantes. A peine tout son monde fut-il
reuni, qu'il s'empara de l'ile de Noirmoutiers, ile importante dont il
pouvait faire sa place de guerre, et son point de communication avec les
Anglais.

Dans le Bocage, les paysans s'adresserent a MM. de Bonchamps, d'Elbee, de
La Rochejaquelein, et les arracherent de leurs chateaux pour les mettre a
leur tete. M. de Bonchamps avait autrefois servi sous M. de Suffren, etait
devenu un officier habile, et reunissait a une grande intrepidite un
caractere noble et eleve. Il commandait tous les revoltes de l'Anjou et
des bords de la Loire. M. d'Elbee avait servi aussi, et joignait a une
devotion excessive un caractere obstine, et une grande intelligence de ce
genre de guerre. C'etait dans le moment le chef le plus accredite de cette
partie du Bocage. Il commandait les paroisses autour de Cholet et de
Beaupreau. Cathelineau et Stofflet garderent leur commandement du a la
confiance qu'ils avaient inspiree, et se reunirent a MM. De Bonchamps et
d'Elbee, pour marcher sur Bressuire, ou se trouvait le general Quetineau.
Celui-ci avait fait enlever du chateau de Clisson la famille de Lescure,
qu'il soupconnait de conspiration, et la detenait a Bressuire. Henri de La
Rochejaquelein, jeune gentilhomme autrefois enrole dans la garde du roi,
et maintenant retire dans le Bocage, se trouvait a Clisson chez son cousin
de Lescure. Il s'evada, souleva les Aubiers, ou il etait ne, et toutes les
paroisses autour de Chatillon. Il se joignit ensuite aux autres chefs,
avec eux forca le general Quetineau a s'eloigner de Bressuire. M. de
Lescure fut alors delivre avec sa famille. C'etait un jeune homme de l'age
de Henri de La Rochejaquelein. Il etait calme, prudent, d'une bravoure
froide mais inebranlable, et joignait a ces qualites un rare esprit de
justice. Henri, son cousin, avait une bravoure heroique et souvent
emportee; il etait bouillant et genereux. M. de Lescure se mit alors a la
tete de ses paysans, qui vinrent se reunir a lui, et tous ensemble se
rendirent a Bressuire pour marcher de la sur Thouars. Les femmes de tous
les chefs distribuaient des cocardes et des drapeaux; on s'exaltait par
des chants, on marchait comme a une croisade. L'armee ne trainait point
avec elle de bagages; les paysans, qui ne voulaient jamais rester
long-temps absens, portaient avec eux le pain necessaire a la duree de
chaque expedition, et, dans les cas extraordinaires, les paroisses
averties preparaient des vivres pour ceux qui en manquaient. Cette armee
se composait d'environ trente mille hommes, et fut appelee la grande armee
royale et catholique. Elle faisait face a Angers, Saumur, Doue, Thouars et
Parthenay. Entre cette armee et celle du Marais, commandee par Charette,
se trouvaient divers rassemblemens intermediaires, dont le principal, sous
les ordres de M. de Royrand, pouvait s'elever a dix ou douze mille hommes.

Le grand rassemblement commande par MM. De Bonchamps, d'Elbee, de Lescure,
de la Rochejaquelein, Cathelineau, Stofflet, arriva devant Thouars le 3
mai, et se prepara a l'attaquer des le 4 au matin. Il fallait traverser le
Thoue, qui entoure la ville de Thouars presque de toutes parts. Le general
Quetineau fit defendre les passages. Les Vendeens canonnerent quelque
temps avec l'artillerie qu'ils avaient prise aux republicains, et
tiraillerent sur la rive avec leur succes accoutume. M. de Lescure voulant
alors decider le passage, s'avance au milieu des balles dont son habit est
crible, et ne peut entrainer qu'un seul paysan. Mais La Rochejaquelein
accourt, ses gens le suivent; on passe le pont, et les republicains sont
refoules dans la place. Il fallait pratiquer une breche, mais on manquait
des moyens necessaires. Henri de La Rochejaquelein se fait elever sur les
epaules de ses soldats, et commence a atteindre les remparts. M. d'Elbee
attaque vigoureusement de son cote, et Quetineau, ne pouvant resister,
consent a se rendre pour eviter des malheurs a la ville. Les Vendeens,
grace a leurs chefs, se conduisirent avec moderation; aucun exces ne fut
commis envers les habitans, et on se contenta de bruler l'arbre de la
liberte et les papiers des administrations. Le genereux Lescure rendit a
Quetineau les egards qu'il en avait recus pendant sa detention a
Bressuire, et voulut l'engager a rester dans l'armee vendeenne, pour le
soustraire aux severites du gouvernement, qui, ne lui tenant pas compte de
l'impossibilite de la resistance, le punirait peut-etre de s'etre rendu.
Quetineau refusa genereusement, et voulut retourner aux republicains pour
demander des juges.



CHAPITRE IX.


LEVEE D'UNE ARMEE PARISIENNE DE DOUZE MILLE HOMMES; EMPRUNT FORCE;
NOUVELLES MESURES REVOLUTIONNAIRES CONTRE LES SUSPECTS.--EFFERVESCENCE
CROISSANTE DES JACOBINS A LA SUITE DES TROUBLES DES DEPARTEMENS.--CUSTINE
EST NOMME GENERAL EN CHEF DE L'ARMEE DU NORD.--ACCUSATIONS ET MENACES DES
JACOBINS; VIOLENTE LUTTE DES DEUX COTES DE LA CONVENTION.--FORMATION D'UNE
COMMISSION DE DOUZE MEMBRES, DESTINEE A EXAMINER LES ACTES DE LA COMMUNE.
--ASSEMBLEE INSURRECTIONNELLE A LA MAIRIE. MOTIONS ET COMPLOTS CONTRE LA
MAJORITE DE LA CONVENTION ET CONTRE LA VIE DES DEPUTES GIRONDINS; MEMES
PROJETS DANS LE CLUB DES CORDELIERS.--LA CONVENTION PREND DES MESURES POUR
SA SURETE.--ARRESTATION D'HEBERT, SUBSTITUT DU PROCUREUR DE LA COMMUNE.
--PETITIONS IMPERIEUSES DE LA COMMUNE. TUMULTE ET SCENES DE DESORDRE DANS
TOUTES LES SECTIONS.--EVENEMENS PRINCIPAUX DES 28, 29 ET 30 MAI 1793.
--DERNIERE LUTTE DES MONTAGNARDS ET DES GIRONDINS.--JOURNEES DU 31 MAI ET
DU 2 JUIN.--DETAILS ET CIRCONSTANCES DE L'INSURRECTION  DITE DU 31 MAI.
--VINGT-NEUF REPRESENTANS GIRONDINS SONT MIS EN ARRESTATION.--CARACTERE ET
RESULTATS POLITIQUES DE CETTE JOURNEE.--COUP D'OEIL SUR LA MARCHE DE LA
REVOLUTION.--JUGEMENT SUR LES GIRONDINS.


Les nouvelles des desastres de la Vendee concourant avec celles venues du
Nord, qui annoncaient les revers de Dampierre, avec celles venues du Midi,
qui portaient que les Espagnols devenaient menacans sur les Pyrenees, avec
tous les renseignemens arrivant de plusieurs provinces, ou se
manifestaient les dispositions les moins favorables, ces nouvelles
repandirent la plus grande fermentation. Plusieurs departemens voisins de
la Vendee, en apprenant le succes des insurges, se crurent autorises a
envoyer des troupes pour les combattre. Le departemens de l'Herault leva
six millions et six mille hommes, et envoya une adresse au peuple de
Paris, pour l'engager a en faire autant. La convention, encourageant cet
enthousiasme, approuva la conduite du departemens de l'Herault, et
autorisa par la toutes les communes de France a faire des actes de
souverainete, en levant des hommes et de l'argent.

La commune de Paris ne resta pas en arriere. Elle pretendait que c'etait
au peuple parisien a sauver la France, et elle se hata de prouver son
zele, et de deployer son autorite en organisant une armee. Elle arreta
que, d'apres _l'approbation solennelle donnee par la convention a la
conduite du departemens de l'Herault_, il serait leve dans l'enceinte de
Paris une armee de douze mille hommes, pour marcher contre la Vendee. A
l'exemple de la convention, la commune choisit dans le conseil general des
commissaires pour accompagner cette armee. Ces douze mille hommes devaient
etre pris dans les compagnies des sections armees, et sur chaque compagnie
de cent vingt-six il devait en partir quatorze. Suivant la coutume
revolutionnaire, une espece de pouvoir dictatorial etait laisse au comite
revolutionnaire de chaque section, pour designer les hommes dont le depart
etait sujet a moins d'inconveniens. "En consequence, disait l'arrete de la
commune, tous les commis non maries de tous les bureaux existant a Paris,
excepte les chefs et sous-chefs, les clercs de notaires et d'avoues, les
commis de banquiers et de negocians, les garcons marchands, les garcons de
bureaux, etc. ... pourront etre requis d'apres les proportions ci-apres:
sur deux, il en partira un; sur trois, deux; sur quatre, deux; sur cinq,
trois; sur six, trois, sur sept, quatre; sur huit, quatre; et ainsi de
suite. Ceux des commis de bureaux qui partiront conserveront leurs places
et le tiers de leurs appointemens. Nul ne pourra refuser de partir. Les
citoyens requis feront connaitre au comite de leur section ce qui manque a
leur equipement, et il y sera pourvu sur-le-champ. Ils se reuniront
immediatement apres pour nommer leurs officiers, et se rendront tout de
suite a leurs ordres."

Mais ce n'etait pas tout que de lever une armee, et de la former aussi
violemment, il fallait pourvoir aux depenses de son entretien; et pour
cela, il fut convenu de s'adresser aux riches. Les riches, disait-on, ne
voulaient rien faire pour la defense du pays et de la revolution; ils
vivaient dans une heureuse oisivete, et laissaient au peuple le soin
de verser son sang pour la patrie; il fallait les obliger a contribuer au
moins de leurs richesses au salut commun. Pour cela, on imagina un emprunt
force, fourni par les citoyens de Paris, suivant la quotite de leurs
revenus. Depuis le revenu de mille francs jusqu'a celui de cinquante
mille, ils devaient fournir une somme proportionnelle qui s'elevait depuis
trente francs jusqu'a vingt mille. Tous ceux dont le revenu depassait
cinquante mille francs devaient s'en reserver trente mille, et abandonner
tout le reste. Les meubles et immeubles de ceux qui n'auraient point
satisfait a cette patriotique contribution, devaient etre saisis et vendus
a la requisition des comites revolutionnaires, et leurs personnes
regardees comme suspectes.

De telles mesures, qui atteignaient toutes les classes, soit en
s'adressant aux personnes pour les obliger a prendre les armes, soit en
s'adressant aux fortunes pour les faire contribuer, devaient eprouver une
forte resistance dans les sections. On a deja vu qu'il existait entre
elles des divisions, et qu'elles etaient plus ou moins agitees suivant la
proportion dans laquelle s'y trouvait le bas peuple. Dans quelques-unes,
et notamment celles des Quinze-Vingts, des Gravilliers, de la
Halle-aux-Bles, on declara qu'on ne partirait pas, tant qu'il resterait a
Paris des federes et des troupes soldees, lesquelles servaient, disait-on,
de _gardes-du-corps_ a la convention. Celles-ci resistaient par esprit de
jacobinisme, mais beaucoup d'autres resistaient pour une cause contraire.
La population des clercs, des commis, des garcons de boutique, reparut
dans les sections, et montra une forte opposition aux deux arretes de la
commune. Les anciens serviteurs de l'aristocratie en fuite, qui
contribuaient beaucoup a agiter Paris, se reunirent a eux; on se rassembla
dans les rues et sur les places publiques, on cria _a bas les jacobins! a
bas la Montagne!_ et les memes obstacles que le systeme revolutionnaire
rencontrait dans les provinces, il les rencontra cette fois a Paris.

Ce fut alors un cri general contre l'aristocratie des sections. Marat dit
que MM. les epiciers, les procureurs, les commis, conspiraient avec MM. du
cote droit et avec MM. les riches, pour combattre la revolution; qu'il
fallait les arreter tous comme suspects, et les reduire a la classe des
sans-culottes, _en ne pas leur laissant de quoi se couvrir le derriere_.

Chaumette, procureur de la commune, fit un long discours ou il deplora les
malheurs de la patrie, provenant, disait-il, de la perfidie des
gouvernans, de l'egoisme des riches, de l'ignorance du peuple, de la
fatigue et du degout de beaucoup de citoyens pour la chose publique. Il
proposa donc et fit arreter qu'on demanderait a la convention des moyens
d'instruction publique, des moyens de vaincre l'egoisme des riches, et de
venir au secours des pauvres; qu'on formerait une assemblee composee des
presidents des comites revolutionnaires, des sections, et des deputes de
tous les corps administratifs; que cette assemblee se reunirait les
dimanches et jeudis a la commune, pour aviser aux dangers de la chose
publique; qu'enfin on inviterait tous les bons citoyens a se rendre dans
les assemblees de section, pour y faire valoir leur patriotisme.

Danton, toujours prompt a trouver des ressources dans les moments
difficiles, imagina de composer deux armees de sans-culottes, dont l'une
marcherait sur la Vendee, tandis que l'autre resterait dans Paris pour
contenir l'aristocratie, et de les solder toutes deux aux depens des
riches; et enfin, pour s'assurer la majorite dans les sections, il proposa
de payer les citoyens qui perdraient leur temps pour assister a leurs
seances. Robespierre, empruntant les idees de Danton, les developpa aux
Jacobins, et proposa en outre de former de nouvelles classes de suspects,
de ne plus les borner aux ci-devant nobles, ou pretres, ou financiers,
mais a tous les citoyens qui avaient de quelque maniere fait preuve
d'incivisme; de les enfermer jusqu'a la paix; d'accelerer encore l'action
du tribunal revolutionnaire, et de contre-balancer par de nouveaux moyens
de communication l'effet des mauvais journaux. Avec toutes ces ressources,
on pouvait, disait-il, sans moyen illegal, sans violation des lois,
resister au cote droit et a ses machinations.

Toutes les idees se dirigeaient donc vers un but, qui etait d'armer le
peuple, d'en placer une partie au dedans, d'en porter une autre au dehors;
de l'equiper aux frais des riches, de le faire meme assister a leurs
depens a toutes les assemblees deliberantes; d'enfermer tous les ennemis
de la revolution sous le nom de _suspects_, bien plus largement defini
qu'il ne l'avait ete jusqu'ici; d'etablir entre la commune et les sections
un moyen de correspondance, et pour cela de creer une nouvelle assemblee
revolutionnaire qui prit des moyens nouveaux de salut, c'est-a-dire
l'insurrection. L'assemblee de l'Eveche, precedemment dissoute, et
maintenant renouvelee, sur la proposition de Chaumette, et avec un
caractere bien plus imposant, etait evidemment destinee a ce but.

Du 8 au 10 mai, des nouvelles alarmantes se succedent. Dampierre a ete tue
a l'armee du Nord. Dans l'interieur, les provinces continuent de se
revolter. La Normandie tout entiere semble prete a se joindre a la
Bretagne. Les insurges de la Vendee se sont avances de Thouars vers Loudun
et Montreuil, ont pris ces deux villes, et ont ainsi presque atteint les
bords de la Loire. Les Anglais debarquant sur les cotes de la Bretagne
vont, dit-on, se joindre a eux et attaquer la republique au coeur. Des
citoyens de Bordeaux, indignes des accusations portees contre leurs
deputes, et montrant l'attitude la plus menacante, ont desarme une section
ou s'etaient retires les jacobins. A Marseille, les sections sont en
pleine insurrection. Revoltees des exces commis sous le pretexte du
desarmement des suspects, elles se sont reunies, ont destitue la commune,
transporte ses pouvoirs a un comite, dit comite central des sections, et
institue un tribunal populaire, pour rechercher les auteurs des meurtres
et des pillages. Apres s'etre ainsi conduites dans leur cite, elles ont
envoye des deputes aux sections de la ville d'Aix, et s'efforcent de
propager leur exemple dans tout le departemens. Ne respectant pas meme les
commissaires de la convention, elles ont saisi leurs papiers et les ont
sommes de se retirer. A Lyon, le desordre est aussi grave. Les corps
administratifs unis aux jacobins ayant ordonne, a l'imitation de Paris,
une levee de six millions et de six mille hommes, ayant en outre voulu
executer le desarmement des suspects, et instituer un tribunal
revolutionnaire, les sections se sont revoltees, et sont pretes a en venir
aux mains avec la commune. Ainsi, tandis que l'ennemi avance vers le Nord,
l'insurrection partant de la Bretagne et de la Vendee, et soutenue par les
Anglais, peut faire le tour de la France par Bordeaux, Rouen, Nantes,
Marseille et Lyon. Ces nouvelles arrivant l'une apres l'autre dans
l'espace de deux ou trois jours, du 12 au 15 mai, font naitre les plus
sinistres presages dans l'esprit des montagnards et des jacobins. Les
propositions deja faites se renouvellent encore avec plus de fureur; on
veut que tous les garcons des cafes et des traiteurs, que tous les
domestiques partent sur-le-champ; que les societes populaires marchent
tout entieres, que des commissaires de l'assemblee se rendent aussitot
dans les sections pour les decider a fournir leur contingent; que trente
mille hommes partent en poste dans les voitures de luxe; que les riches
contribuent sans delai et donnent le dixieme de leur fortune; que les
suspects soient enfermes et gardes en otages; que la conduite des
ministres soit examinee; que le comite de salut public soit charge de
rediger une instruction pour les citoyens dont l'opinion est egaree; que
toute affaire civile cesse, que l'activite des tribunaux civils soit
suspendue, que les spectacles soient fermes, que le tocsin sonne, et que
le canon d'alarme soit tire.

Danton, pour apporter quelque assurance au milieu de ce trouble general,
fait deux remarques; la premiere, c'est que la crainte de degarnir Paris
des bons citoyens qui sont necessaires a sa surete, ne doit pas empecher
le recrutement, car il restera toujours a Paris cent cinquante mille
hommes, prets a se lever, et a exterminer les aristocrates qui oseraient
s'y montrer; la seconde, c'est que l'agitation des guerres civiles, loin
d'etre un sujet d'espoir, doit etre au contraire un sujet de terreur pour
les ennemis exterieurs. "Montesquieu, dit-il, l'a deja remarque en parlant
des Romains; un peuple dont tous les bras sont armes et exerces, dont
toutes les ames sont aguerries, dont tous les esprits sont exaltes, dont
toutes les passions sont changees en fureur de combattre, un tel peuple
n'a rien a craindre du courage froid et mercenaire des soldats etrangers.
Le plus faible des deux partis que la guerre civile mettrait aux prises,
serait toujours assez fort pour detruire des automates a qui la discipline
ne tient pas lieu de vie et de feu."

Il est ordonne aussitot que quatre-vingt-seize commissaires se rendront
dans les sections pour obtenir leur contingent, et que le comite de salut
public continuera ses fonctions pendant un mois de plus. Custine est nomme
general de l'armee du Nord, Houchard de celle du Rhin. On fait la
distribution des armees autour des frontieres. Cambon presente un projet
d'emprunt force d'un milliard, qui sera rempli par les riches et
hypotheque sur les biens des emigres. "C'est un moyen, dit-il, d'obliger
les riches a prendre part a la revolution, en les reduisant a acquerir une
partie des biens nationaux, s'ils veulent se payer de leur creance sur le
gage lui-meme."

La commune, de son cote, arrete qu'une seconde armee de sans-culottes sera
formee dans Paris pour contenir l'aristocratie, tandis que la premiere
marchera contre les rebelles; qu'il sera fait un emprisonnement general de
tous les suspects, et que l'assemblee centrale des sections, composee des
autorites administratives, des presidens des sections, des membres des
comites revolutionnaires, se reunira au plus tot pour faire la repartition
de l'emprunt force, pour rediger les listes des suspects, etc.

Le trouble etait au comble. D'une part, on disait que les aristocrates du
dehors et ceux du dedans etaient d'accord; que les conspirateurs de
Marseille, de la Vendee, de la Normandie, se concertaient entre eux; que
les membres du cote droit dirigeaient cette vaste conjuration, et que le
tumulte des sections n'etait que le resultat de leurs intrigues dans
Paris; d'autre part, on attribuait a la Montagne tous les exces commis sur
tous les points, et on lui imputait le projet de bouleverser la France, et
d'assassiner vingt-deux deputes. Des deux cotes, on se demandait comment
on sortirait de ce peril, et ce qu'on ferait pour sauver la republique.
Les membres du cote droit s'excitaient au courage, et se conseillaient
quelque acte d'une grande energie. Certaines sections, telles que celles
du Mail, de la Butte-des-Moulins, et plusieurs autres, les appuyaient
fortement, et refusaient d'envoyer des commissaires a l'assemblee centrale
formee a la mairie. Elles refusaient aussi de souscrire a l'emprunt force,
disant qu'elles pourvoiraient a l'entretien de leurs volontaires, et
s'opposaient a de nouvelles listes de suspects, disant encore que leur
comite revolutionnaire suffisait pour faire la police dans leur ressort.
Les montagnards, au contraire, les jacobins, les cordeliers, les membres
de la commune criaient a la trahison, repetaient en tous lieux qu'il
fallait en finir, qu'on devait se reunir, s'entendre, et sauver la
republique de la conspiration des vingt-deux. Aux Cordeliers, on disait
ouvertement qu'il fallait les enlever et les egorger. Dans une assemblee
ou se reunissaient des femmes furieuses, on proposait de saisir l'occasion
du premier tumulte a la convention, et de les poignarder. Ces forcenees
portaient des poignards, faisaient tous les jours grand bruit dans les
tribunes, et disaient qu'elles sauveraient elles-memes la republique. On
parlait partout du nombre de ces poignards, dont un seul armurier du
faubourg Saint-Antoine avait fabrique plusieurs centaines. De part et
d'autre, on marchait en armes, et avec tous les moyens d'attaquer et de se
defendre. Il n'y avait encore aucun complot d'arrete, mais les passions en
etaient a ce point d'exaltation ou le moindre evenement suffit pour amener
une explosion. Aux Jacobins, on proposait des moyens de toute espece. On
pretendait que les actes d'accusation diriges par la commune contre les
vingt-deux ne les empechaient pas de sieger encore, et que, par
consequent, il fallait un acte d'energie populaire; que les citoyens
destines a la Vendee ne devaient pas partir avant d'avoir sauve la patrie;
que le peuple pouvait la sauver, mais qu'il etait necessaire de lui en
indiquer les moyens, et que pour cela il fallait nommer un comite de cinq
membres, auquel la societe permettrait d'avoir des secrets pour elle.
D'autres repondaient qu'on pouvait tout dire dans la societe, qu'il etait
inutile de vouloir rien cacher, et qu'il etait temps d'agir a decouvert.
Robespierre, qui trouvait ces declarations imprudentes, s'opposait a ces
moyens illegaux; il demandait si on avait epuise tous les moyens utiles et
plus surs qu'il avait proposes. "Avez-vous organise, leur disait-il, votre
armee revolutionnaire? Avez-vous fait ce qu'il fallait pour payer les
sans-culottes appeles aux armes ou siegeant dans les sections? Avez-vous
arrete les suspects? avez-vous couvert vos places publiques de forges et
d'ateliers? Vous n'avez donc employe aucune des mesures sages et
naturelles qui ne compromettraient pas les patriotes, et vous souffrez que
des hommes qui n'entendent rien a la chose publique vous proposent des
mesures qui sont la cause de toutes les calomnies repandues contre vous!
Ce n'est qu'apres avoir epuise tous les moyens legaux, qu'il faut recourir
aux moyens violens, et encore ne faut-il pas les proposer dans une societe
qui doit etre sage et politique. Je sais, ajoutait Robespierre, qu'on
m'accusera de _moderantisme_, mais je suis assez connu pour ne pas
craindre, de telles imputations."

Ici, comme avant le 10 aout, on sentait le besoin de prendre un parti, on
errait de projets en projets, on parlait d'un lieu de reunion pour
parvenir a s'entendre. L'assemblee de la mairie avait ete formee, mais le
departemens n'y etait pas present; un seul de ses membres, le jacobin
Dufourny, s'y etait rendu; plusieurs sections y manquaient; le maire n'y
avait pas encore paru, et on s'etait ajourne au dimanche 19 mai, pour s'y
occuper de l'objet de la reunion. Malgre le but, en apparence assez
circonscrit, que l'arrete de la commune fixait a cette assemblee, on y
avait tenu les propos qui se tenaient partout, et on y avait dit, comme
ailleurs, qu'il fallait un nouveau 10 aout. Cependant on s'etait borne a
de nouveaux propos, a des exagerations de club; il s'y etait trouve des
femmes melees aux hommes, et ce tumultueux rassemblement n'avait offert
que le meme desordre d'esprit et de langage que presentaient tous les
lieux publics. Le 15, le 16 et le 17 mai se passent en agitations, et tout
devient une occasion de querelle et de tumulte dans l'assemblee. Les
Bordelais envoient une adresse, dans laquelle ils annoncent qu'ils vont se
lever pour soutenir leurs deputes; ils declarent qu'une partie d'entre eux
marchera sur la Vendee, pour combattre les rebelles, tandis que l'autre
marchera sur Paris, pour exterminer les anarchistes qui oseraient attenter
a la representation nationale. Une lettre de Marseille annonce que les
sections de cette ville persistent dans leur resistance. Une petition de
Lyon reclame du secours pour quinze cents detenus, enfermes sous le nom de
suspects, et menaces du tribunal revolutionnaire par Chalier et les
jacobins. Ces petitions excitent un tumulte epouvantable. Dans
l'assemblee, dans les tribunes, on semble pret a en venir aux mains.
Cependant le cote droit, s'animant par le danger, communique son courage a
la Plaine, et on decrete a une grande majorite que la petition des
Bordelais est un modele de patriotisme; on casse tout tribunal
revolutionnaire erige par des autorites locales, et on autorise les
citoyens qu'on voudrait y traduire a repousser la force par la force. Ces
decisions exaltent a la fois l'indignation de la Montagne et le courage du
cote droit. Le 18, l'irritation est portee au comble. La Montagne, privee
d'un grand nombre de ses membres, envoyes comme commissaires dans les
departemens et les armees, crie a l'oppression. Guadet demande aussitot la
parole pour une application historique aux circonstances presentes, et il
semble prophetiser d'une maniere effrayante la destinee des partis.
"Lorsqu'en Angleterre, dit-il, une majorite genereuse voulut resister aux
fureurs d'une minorite factieuse, cette minorite cria a l'oppression, et
parvint avec ce cri a mettre en oppression la majorite elle-meme. Elle
appela a elle les patriotes _par excellence_. C'est ainsi que se
qualifiait une multitude egaree, a laquelle on promettait le pillage et le
partage des terres. Cet appel continuel aux patriotes _par excellence_,
contre l'oppression de la majorite, amena l'attentat connu sous le nom de
_purgation du parlement_, attentat dont _Pride_, qui de boucher etait
devenu colonel, fut l'auteur et le chef. Cent cinquante membres furent
chasses du parlement, et la minorite, composee de cinquante ou soixante
membres, resta maitresse de l'etat.

"Qu'en arriva-t-il? Ces patriotes par excellence, instrumens de Cromwell,
et auxquels il fit faire folies sur folies, furent chasses a leur tour.
Leurs propres crimes servirent de pretexte a l'usurpateur." Ici Guadet
montrant le boucher Legendre, Danton, Lacroix, et tous les autres deputes
accuses de mauvaises moeurs et de dilapidations, ajoute: "Cromwell entra
un jour au parlement, et s'adressant a ces memes membres, qui seuls, a les
entendre, etaient capables de sauver la patrie, il les en chassa en disant
a l'un: Toi, tu es un voleur; a l'autre: Toi, tu es un ivrogne; a
celui-ci: Toi, tu es gorge des deniers publics; a celui-la: Toi, tu es un
coureur de filles et de mauvais lieux. Fuyez donc, dit-il a tous, cedez la
place a des hommes de bien. Ils la cederent, et Cromwell la prit."

Cette allusion grande et terrible touche profondement l'assemblee, qui
demeure silencieuse. Guadet continue, et pour prevenir cette _purgation
pridienne_, propose divers moyens de police que l'assemblee adopte au
milieu des murmures. Mais, tandis qu'il regagne sa place, une scene
scandaleuse eclate dans les tribunes. Une femme veut en enlever un homme
pour le mettre hors de la salle; on la seconde de toutes parts, et le
malheureux qui resiste est pres d'etre accable par toute la population des
tribunes. La garde fait de vains efforts pour retablir le calme. Marat
s'ecrie que cet homme qu'on veut chasser est un aristocrate....
L'assemblee s'indigne contre Marat de ce qu'il augmente le danger de ce
malheureux, expose a etre assassine. Il repond qu'on ne sera tranquille
Que lorsqu'on sera delivre des aristocrates, des complices de Dumouriez,
des _hommes d'etat_ ... c'est ainsi qu'il nommait les membres du cote
droit, a cause de leur reputation de talent.

Aussitot le president Isnard se decouvre, et demande a faire une
declaration importante. Il est ecoute avec le plus grand silence, et, du
ton de la plus profonde douleur, il dit: "On m'a revele un projet de
l'Angleterre que je dois faire connaitre. Le but de Pitt est d'armer une
partie du peuple contre l'autre, en le poussant a l'insurrection. Cette
insurrection doit commencer par les femmes;  on se portera contre
plusieurs deputes, on les egorgera, on dissoudra la convention nationale,
et ce moment sera choisi pour faire une descente sur nos cotes.

"Voila, dit Isnard, la declaration que je devais a mon pays."

La majorite applaudit Isnard. On ordonne l'impression de sa declaration;
on decrete de plus que les deputes ne se separeront point, et que tous les
dangers leur seront communs. On s'explique ensuite sur le tumulte des
tribunes. On dit que ces femmes qui les troublent appartiennent a une
societe dite de la _Fraternite_, qu'elles viennent occuper la salle, en
exclure les etrangers, les federes des departemens, et y troubler les
deliberations par leurs huees. Il est question alors des societes
populaires, et les murmures eclatent aussitot. Marat, qui n'a cesse de
parcourir les corridors et de passer d'un banc de la salle a l'autre,
parlant toujours des _hommes d'etat_, designe l'un des membres du cote
droit, en lui disant: _Tu en es un, toi, mais le peuple fera justice de
toi et des autres_. Guadet s'elance alors a la tribune, pour provoquer au
milieu de ce danger une determination courageuse. Il rappelle tous les
troubles dont Paris est le theatre, les propos tenus dans les assemblees
populaires, les affreux discours proferes par les jacobins, les projets
exprimes dans l'assemblee, reunie a la mairie; il dit que le tumulte dont
on est temoin n'a pour but que d'amener une scene de confusion, au milieu
de laquelle on executera les assassinats qu'on medite. A chaque instant
interrompu, il parvient neanmoins a se faire entendre jusqu'au bout, et
propose deux mesures d'une energie heroique mais impossible.

"Le mal, dit-il, est dans les autorites anarchiques de Paris; je vous
propose donc de les casser, et de les remplacer par tous les presidens
de sections.

"La convention n'etant plus libre, il faut reunir ailleurs une autre
assemblee et decreter que tous les suppleans se reuniront a Bourges, et
seront prets a s'y constituer en convention, au premier signal que vous
leur donnerez, ou au premier avis qu'ils recevront de la dissolution de la
convention."

A cette double proposition, un desordre epouvantable eclate dans
l'assemblee. Tous les membres du cote droit se levent en criant que c'est
la le seul moyen de salut, et semblent remercier l'audacieux genie de
Guadet, qui a su le decouvrir. Le cote gauche se leve de son cote, menace
ses adversaires, crie a son tour que la conspiration est enfin decouverte,
que les conjures se devoilent, et que leurs projets contre l'unite de la
republique sont avoues. Danton veut se precipiter a la tribune, mais on
l'arrete, et on laisse Barrere l'occuper au nom du comite de salut public.

Barrere, avec sa finesse insinuante et son ton conciliateur, dit que si on
l'avait laisse parler, il aurait depuis plusieurs jours revele beaucoup de
faits sur l'etat de la France. Il rapporte alors, que partout on parle
d'un projet de dissoudre la convention, que le president de sa section a
recueilli de la bouche du procureur Chaumette des propos qui annonceraient
cette intention; qu'a l'Eveche, et dans une autre assemblee de la mairie,
il a ete question du meme objet; que pour arriver a ce but, on a projete
d'exciter un tumulte, de se servir des femmes pour le faire naitre, et
d'enlever vingt-deux tetes a la faveur du desordre. Barrere ajoute que le
ministre des affaires etrangeres et le ministre de l'interieur doivent
s'etre procure a cet egard des renseignemens, et qu'il faut les entendre.
Passant ensuite aux mesures proposees, il est, ajoute-t-il, de l'avis de
Guadet sur les autorites de Paris; il trouve un departemens faible, des
sections agissant en souveraines, une commune excitee a tous les
debordemens par son procureur Chaumette, ancien moine, et suspect comme
tous les ci-devant pretres et nobles; mais il croit que la dissolution de
ces autorites causerait un tumulte anarchique. Quant a la reunion des
suppleans a Bourges, elle ne sauverait pas la convention, et ne pourrait
pas la suppleer. Il y a, suivant lui, un moyen de parer a tous les dangers
reels dont on est entoure, sans se jeter dans de trop grands inconveniens;
c'est de nommer une commission composee de douze membres, qui sera chargee
de verifier les actes de la commune depuis un mois, de rechercher les
complots trames dans l'interieur de la republique, et les projets formes
contre la representation nationale; de prendre aupres de tous les comites,
de tous les ministres, de toutes les autorites, les renseignemens dont
elle aura besoin, et autorisee enfin a disposer de tous les moyens,
necessaires pour s'assurer de la personne des conspirateurs.

Le premier elan d'enthousiasme et de courage passe, la majorite est trop
heureuse d'adopter le projet conciliateur de Barrere. Rien n'etait plus
ordinaire que de nommer des commissions: a chaque evenement, a chaque
danger, pour chaque besoin, on creait un comite charge d'y pourvoir, et
des que des individus etaient nommes pour executer une chose, l'assemblee
semblait croire que la chose serait executee, et que des comites auraient
pour elle ou du courage, ou des lumieres, ou des forces. Celui-ci devait
ne pas manquer d'energie, et il etait compose de deputes appartenant
presque tous au cote droit. On y comptait entre autres Boyer-Fonfrede,
Rabaut Saint-Etienne, Kervelegan, Henri Lariviere, tous membres de la
Gironde. Mais l'energie meme de ce comite allait lui etre funeste.
Institue pour mettre la convention a couvert des mouvemens des jacobins,
il allait les exciter davantage, et augmenter le danger meme qu'il etait
destine a ecarter. Les jacobins avaient menace les girondins par leurs
cris de chaque jour; les girondins rendaient la menace, en instituant une
commission, et a cette menace les jacobins  allaient repondre enfin, par
un coup fatal, en faisant le 31 mai et le 2 juin.

A peine cette commission fut-elle instituee, que les societes populaires
et les sections crierent, comme d'usage, a l'inquisition et a la loi
martiale. L'assemblee de la mairie, ajournee au dimanche 19, se reunit en
effet, et fut plus nombreuse que dans les seances precedentes. Cependant
le maire n'y etait pas, et un administrateur de police presidait. Quelques
sections manquaient au rendez-vous, et il n'y en avait guere que
trente-cinq qui eussent envoye leurs commissaires. L'assemblee se
qualifiait de _comite central revolutionnaire_. On y convient d'abord de
ne rien ecrire, de ne tenir aucun registre, et d'empecher quiconque voudra
se retirer de sortir avant la fin de la seance. On songe ensuite a fixer
les objets dont il faut s'occuper. L'objet reel et annonce etait l'emprunt
et la liste des suspects; neanmoins, des les premieres paroles, on
commence a dire que les patriotes de la convention sont impuissans pour
sauver la chose publique, qu'il est necessaire de suppleer a leur
impuissance, et qu'il faut pour cela rechercher les hommes suspects, soit
dans les administrations, soit dans les sections, soit dans la convention
elle-meme, et s'emparer d'eux pour les mettre dans l'impossibilite de
nuire. Un membre, parlant froidement et lentement, dit qu'il ne connait de
suspects que dans la convention, et que c'est la qu'il faut frapper. Il
propose donc un moyen fort simple: c'est d'enlever vingt-deux deputes, de
les transporter dans une maison des faubourgs, de les egorger, et de
supposer des lettres, pour faire accroire qu'ils ont emigre. "Nous ne
ferons pas cela nous-memes, ajoute cet homme, mais, en payant, il nous
sera facile de trouver des executeurs."  Un autre membre repond aussitot
que cette mesure est inexecutable, et qu'il faut attendre que Marat et
Robespierre aient propose aux Jacobins leurs moyens d'insurrection, qui
sans doute vaudront mieux. "Silence! s'ecrient plusieurs voix, on ne doit
nommer personne." Un troisieme membre, depute de la section de 92,
represente qu'il ne convient pas d'assassiner, et qu'il y a des tribunaux
pour juger les ennemis de la revolution. A cette observation, un grand
tumulte s'eleve; on se recrie contre la doctrine de celui qui vient de
parler; on dit qu'il ne faut souffrir que des hommes qui soient a la
hauteur des circonstances, et que chacun doit denoncer son voisin s'il en
suspecte l'energie. Sur-le-champ celui qui a voulu parler des lois et des
tribunaux est chasse de l'assemblee. On s'apercoit en meme temps qu'un
membre de la section de la Fraternite, section assez mal disposee pour les
jacobins, prenait des notes, et il est expulse comme le precedent. On
continue sur le meme ton a s'occuper de la proscription des deputes, du
lieu a choisir pour cette _septembrisation_, et pour l'emprisonnement des
autres suspects, soit de la commune, soit des sections. Un membre veut que
l'execution se fasse cette nuit meme; on lui repond que ce n'est pas
possible; il replique qu'on a des hommes tout prets, et il ajoute qu'a
minuit Coligny etait a la cour, et qu'a une heure il etait mort.

Cependant le temps s'ecoule; on renvoie au lendemain l'examen de ces
divers objets, et on convient de s'occuper de trois choses: 1 deg. de
l'enlevement des deputes; 2 deg. de la liste des suspects; 3 deg. de l'epurement
de tous les bureaux et comites. On s'ajourne au lendemain six heures du
soir.

Le lendemain lundi 20, l'assemblee se reunit de nouveau. Cette fois Pache
etait present; on lui presente plusieurs listes portant des noms de toute
espece. Il observe qu'on ne doit pas les nommer autrement que listes de
suspects, ce qui etait legal, puisque les listes etaient ordonnees.
Quelques membres observent qu'il ne faut pas que l'ecriture d'aucun membre
soit connue, et qu'il faut faire recopier les listes. D'autres disent que
des republicains ne doivent rien craindre. Pache ajoute que peu lui
importe qu'on le sache muni de ces listes, car elles concernent la police
de Paris, dont il est charge. Le caractere fin et reserve de Pache ne se
dementait pas, et il voulait faire entrer tout ce qu'on exigeait de lui
dans la limite des lois et de ses fonctions.

Un membre, voyant ces precautions, lui dit alors que sans doute il n'est
pas instruit de ce qui s'est passe dans la seance de la veille, qu'il ne
connait pas l'ordre des questions, qu'il faut le lui faire connaitre, et
que la premiere a pour objet l'enlevement de vingt-deux deputes. Pache
fait observer alors que la personne de tous les deputes est confiee a la
ville de Paris; que porter atteinte a leur surete serait compromettre la
capitale avec les departemens, et provoquer la guerre civile. On lui
demande alors comment il se fait qu'il ait signe la petition presentee le
15 avril au nom des quarante-huit sections de Paris, contre les
vingt-deux. Pache repond qu'alors il fit son devoir en signant une
petition qu'on l'avait charge de presenter, mais qu'aujourd'hui la
question proposee sort des attributions de l'assemblee, reunie pour
s'occuper de l'emprunt et des suspects, et qu'il sera oblige de lever la
seance, si on persiste a s'occuper de pareilles discussions. Sur de telles
observations, il s'eleve une grande rumeur, et comme on ne peut rien faire
en presence de Pache, et qu'on n'a aucun gout a s'occuper de simples
listes de suspects, on se separe sans ajournement fixe.

Le mardi 21, il ne se trouva qu'une douzaine de membres presens a
l'assemblee. Les uns ne voulaient plus se rendre dans une reunion aussi
tumultueuse et aussi violente; les autres trouvaient qu'il n'etait pas
possible d'y deliberer avec assez d'energie.

Ce fut aux Cordeliers qu'alla se decharger, le lendemain 22, toute la
fureur des conjures. Femmes et hommes pousserent d'horribles
vociferations. C'etait une prompte insurrection qu'il fallait, et
il ne suffisait plus du sacrifice de vingt-deux deputes; on en demandait
maintenant trois cents. Une femme, parlant avec l'emportement de son sexe,
proposa d'assembler tous les citoyens sur la place de la Revolution;
d'aller porter en corps une petition a la convention, et de ne pas
desemparer qu'on ne lui eut arrache les decrets indispensables au salut
public. Le jeune Varlet, qui se montrait depuis si long-temps dans toutes
les emeutes, presenta en quelques articles un projet d'insurrection. Il
proposait de se rendre a la convention, en portant les Droits de l'Homme
voiles d'un crepe, d'enlever tous les deputes ayant appartenu aux
assemblees legislative et constituante, de supprimer tous les ministres,
de detruire tout ce qui restait de la famille des Bourbons, etc. Legendre
se hate de le remplacer a la tribune pour s'opposer a ces propositions.
Toute la force de sa voix put a peine couvrir les cris et les huees qui
s'elevaient contre lui, et il parvint avec la plus grande peine a
combattre les motions incendiaires du jeune Varlet. Cependant on voulait
assigner un terme fixe a l'insurrection, et prendre jour pour aller exiger
de la convention ce qu'on desirait d'elle; mais la nuit etant deja
avancee, chacun finit par se retirer sans aucune decision prise.

Tout Paris etait deja instruit de ce qui s'etait dit, soit dans les deux
reunions de la mairie, le 19 et le 20, soit dans la seance des Cordeliers
du 21. Une foule de membres du _comite central revolutionnaire_ avaient
eux-memes denonce les propos qui s'y etaient tenus, les propositions qu'on
y avait faites, et le bruit d'un complot contre un grand nombre de
citoyens et de deputes etait universellement repandu. La commission des
douze en etait informee avec le plus grand detail, et se preparait a agir
contre les auteurs designes des propositions les plus violentes.

La section de la Fraternite les denonca formellement le 24 par une adresse
a la convention; elle rapporta tout ce qui s'etait dit et fait dans
l'assemblee de la mairie, et accusa hautement le maire d'y avoir assiste.
Le cote droit couvrit d'applaudissemens cette courageuse denonciation, et
demanda que Pache fut appele a la barre. Marat repondit que les membres du
cote droit etaient eux-memes les seuls conspirateurs; que Valaze, chez
lequel ils se reunissaient tous les jours, leur avait donne avis de
s'armer, et qu'ils s'etaient rendus a la convention avec des pistolets.
"Oui, replique Valaze, j'ai donne cet avis, parce qu'il devenait
necessaire de defendre notre vie, et certainement nous l'aurions
defendue.---Oui, oui, s'ecrient energiquement tous les membres du cote
droit." Lasource ajoute un fait des plus graves, c'est que les conjures,
croyant apparemment que l'execution etait fixee pour la nuit derniere,
s'etaient rendus chez lui pour l'enlever.

Dans ce moment, on apprend que la commission des douze est munie de tous
les renseignemens necessaires pour decouvrir le complot et en poursuivre
les auteurs, et on annonce un rapport de sa part pour le lendemain. La
convention declare en attendant que la section de la Fraternite a bien
merite de la patrie.

Le soir du meme jour, grand tumulte a la municipalite contre la section de
la Fraternite, qui a, dit-on, calomnie le maire et les patriotes, en
supposant qu'ils veulent egorger la representation nationale. De ce que le
projet n'avait ete qu'une proposition, combattue d'ailleurs par le maire,
Chaumette et la commune induisaient que c'etait une calomnie que de
supposer une conspiration reelle. Sans doute ce n'en etait pas une dans le
vrai sens du mot, ce n'etait pas une de ces conspirations profondement et
secretement ourdies comme on les fait dans les palais, mais c'etait une de
ces conspirations telles que la multitude d'une grande ville en peut
former; c'etait le commencement de ces mouvemens populaires,
tumultueusement proposes, et tumultueusement executes par la foule
entrainee, comme au 14 juillet et au 10 aout. En ce sens, il s'agissait
d'une veritable conspiration. Mais celles-la, il est inutile de vouloir
les arreter, car elles ne surprennent pas l'autorite ignorante et
endormie, mais elles emportent ouvertement et a la face du ciel l'autorite
avertie et eveillee.

Le lendemain 24, deux autres sections, celles des Tuileries et de la
Butte-des-Moulins, se joignirent a celle de la Fraternite pour denoncer
les memes faits. "Si la raison ne peut l'emporter, disait la
Butte-des-Moulins, faites un appel aux bons citoyens de Paris, et d'avance
nous pouvons vous assurer que notre section ne contribuera pas peu a faire
rentrer dans la poussiere ces royalistes deguises qui prennent insolemment
le titre de _sans-culottes_." Le meme jour, le maire ecrivit a l'assemblee
pour expliquer ce qui s'etait passe a la mairie. "Ce n'etait pas,
disait-il, un complot, c'etait une simple deliberation sur la composition
de la liste des suspects. Quelques _mauvaises tetes_ avaient bien
interrompu la deliberation par quelques propositions deraisonnables, mais
lui, Pache, avait rappele a l'ordre ceux qui s'en ecartaient, et ces
mouvemens d'imagination n'avaient eu aucune suite." On tint peu de compte
de la lettre de Pache, et on ecouta la commission des douze, qui se
presenta pour proposer un decret de surete generale. Ce decret mettait la
representation nationale, et les depots renfermant le tresor public, sous
la sauvegarde des bons citoyens. Tous devaient, a l'appel du tambour, se
rendre au lieu du rassemblement de la compagnie du quartier, et marcher au
premier signal qui leur serait donne. Aucun ne pouvait manquer au
rendez-vous; et, en attendant la nomination d'un commandant-general, en
remplacement de Santerre, parti pour la Vendee, le plus ancien chef de
legion devait avoir le commandement superieur. Les assemblees de section
devaient etre fermees a dix heures du soir; les presidens etaient rendus
responsables de l'execution de cet article. Le projet de decret fut adopte
en totalite, malgre quelques debats, et malgre Danton, qui dit qu'en
mettant ainsi l'assemblee et les etablissemens publics sous la sauvegarde
des citoyens de Paris, on _decretait la peur_.

Immediatement apres avoir propose ce decret, la commission des douze fit
arreter a la fois les nommes Marino et Michel, administrateurs de
police, accuses d'avoir fait a l'assemblee de la mairie les propositions
qui causaient tant de rumeur. Elle fit arreter en outre le substitut du
procureur de la commune, Hebert, lequel ecrivait, sous le nom du _pere
Duchene_, une feuille encore plus orduriere que celle de Marat, et mise,
par un langage hideux et degoutant, a la portee de la plus basse populace.
Hebert, dans cette feuille, imprimait ouvertement tout ce que les nommes
Marino et Michel etaient accuses d'avoir verbalement propose a la mairie.
La commission crut donc devoir poursuivre a la fois et ceux qui prechaient
et ceux qui voulaient executer une nouvelle insurrection. A peine l'ordre
d'arrestation etait-il lance contre Hebert, qu'il se rendit en toute hate
a la commune pour annoncer ce qui lui arrivait, et montrer au conseil
general le mandat d'arret dont il etait frappe. On l'arrachait, disait-il,
a ses fonctions, mais il allait obeir. La commune ne devait pas oublier le
serment qu'elle avait fait de se regarder comme frappee lorsqu'un de ses
membres le serait. Il n'invoquait pas ce serment pour lui, car il etait
pret a porter sa tete sur l'echafaud, mais pour ses concitoyens menaces
d'un nouvel esclavage. De nombreux applaudissemens accueillent Hebert.
Chaumette, le procureur en chef, l'embrasse; le president lui donne
l'accolade au nom de tout le conseil. La seance est declaree permanente
jusqu'a ce qu'on ait des nouvelles d'Hebert. Les membres du conseil sont
invites a porter des consolations et des secours aux femmes et aux enfans
de tous ceux qui sont ou seront detenus.

La seance fut permanente, et d'heure en heure on envoyait a la commission
des douze pour avoir des nouvelles du magistrat arrache, disait-on, a ses
fonctions. A deux heures et demie de la nuit, on apprit qu'il subissait un
interrogatoire, et que Varlet avait ete arrete aussi. A quatre heures, on
annonca qu'Hebert avait ete mis en etat d'arrestation a l'Abbaye. A cinq
heures, Chaumette se rendit dans sa prison pour le voir, mais il ne put
etre introduit. Le matin, le conseil general redigea une petition a la
convention, et la fit porter par des cavaliers dans les sections, afin
d'avoir leur adhesion. Presque dans toutes les sections on se battait; on
voulait changer a chaque instant les bureaux et les presidens, empecher ou
faire des arrestations, adherer ou s'opposer au systeme de la commune,
signer ou rejeter la petition qu'elle proposait. Enfin cette petition,
approuvee par un grand nombre de sections, fut presentee dans la journee
du 25 a la convention. La deputation de la commune se plaignait des
calomnies repandues contre les magistrats du peuple; elle demandait que la
petition de la section de la Fraternite fut remise a l'accusateur public,
pour que les coupables, s'il en existait, ou les calomniateurs, fussent
punis. Elle demandait enfin justice de la commission des douze, qui avait
commis un attentat sur la personne d'un magistrat du peuple, en le faisant
enlever a ses fonctions, et enfermer a l'Abbaye. Isnard presidait en ce
moment, et devait repondre a la deputation. "Magistrats du peuple, dit-il
d'un ton grave et severe, il est urgent que vous entendiez des verites
importantes. La France a confie ses representans a la ville de Paris, et
elle veut qu'ils y soient en surete. Si la representation nationale etait
violee par une de ces conspirations dont nous avons ete entoures depuis le
10 mars, et dont les magistrats ont ete les derniers a nous avertir, je le
declare au nom de la republique, Paris eprouverait la vengeance de la
France, et serait raye de la liste des cites." Cette reponse solennelle et
grande produisit sur l'assemblee une impression profonde. Une foule de
voix en demandaient l'impression. Danton soutint qu'elle etait faite pour
augmenter la division qui commencait a eclater entre Paris et les
departemens, et qu'il ne fallait rien faire qui put accroitre ce malheur.
La convention, croyant que c'etait assez de l'energie de la reponse, et de
l'energie de la commission des douze, passa a l'ordre du jour, sans
ordonner l'impression proposee.

Les deputes de la commune furent donc congedies sans avoir rien obtenu.
Tout le reste de la journee du 25 et toute la journee du lendemain 26, se
passerent en scenes tumultueuses dans les sections. On se battait de
toutes parts, et les deux opinions avaient alternativement le dessus,
suivant l'heure du jour, et suivant le nombre variable des membres de
chaque parti. La commune continuait d'envoyer des deputes pour s'enquerir
de l'etat d'Hebert. Une fois on l'avait trouve reposant; une autre fois il
avait prie la commune d'etre tranquille sur son compte. On se plaignait
qu'il fut sur un miserable grabat. Des sections le prenaient sous leur
protection; d'autres se preparaient a demander de nouveau son
elargissement, et avec plus d'energie que ne l'avait fait la municipalite;
enfin des femmes, courant les carrefours avec un drapeau, voulaient
entrainer le peuple a l'Abbaye pour delivrer son magistrat cheri.

Le 27, le tumulte fut pousse a son comble. On se portait d'une section a
l'autre pour y decider l'avantage en s'y battant a coups de chaise. Enfin
vers le soir, a peu pres vingt-huit sections avaient concouru a emettre le
voeu de l'elargissement d'Hebert, et a rediger une petition imperative a
la convention. La commission des douze, voyant quel desordre se preparait,
avait signifie au commandant de service de requerir la force armee de
trois sections, et elle avait eu soin de designer les sections de la
Butte-des-Moulins, de Lepelletier et du Mail, qui etaient les plus
devouees au cote droit, et pretes meme a se battre pour lui. Ces trois
sections s'empresserent d'accourir, et se placerent, vers les six heures
du soir, 27 mai, dans les cours du Palais-National, du cote du Carrousel,
avec leurs armes et leurs canons, meches allumees. Elles composaient ainsi
une force imposante, et capable de proteger la representation nationale.
Mais la foule qui se pressait autour de leurs rangs et aux diverses portes
du palais, le tumulte qui regnait, la difficulte qu'on avait a penetrer
dans la salle, donnaient a cette scene les apparences d'un siege. Quelques
deputes avaient eu de la peine a entrer, avaient meme essuye quelques
insultes au milieu de cette populace, et ils etaient venus repandre le
trouble dans l'assemblee, en disant qu'elle etait assiegee. Il n'en etait
rien pourtant, et si les portes etaient obstruees, elles n'etaient
cependant pas interdites. Mais les apparences suffisaient aux imaginations
irritees, et le desordre regnait dans l'assemblee. Isnard presidait. La
section de la Cite se presente, et demande la liberte de son president,
nomme Dobsen, arrete par ordre de la commission des douze, pour avoir
refuse de lui communiquer les registres de sa section. Elle demande en
outre la liberte des autres detenus, la suppression de la commission des
douze, et la mise en accusation des membres qui la composent. "La
convention, repond Isnard, pardonne a votre jeunesse; elle ne se laissera
jamais influencer par aucune portion du peuple." La convention approuve la
reponse. Robespierre veut au contraire la blamer. Le cote droit s'y
oppose, une lutte des plus vives s'engage, et le bruit du dedans, celui du
dehors, concourent a produire un tumulte epouvantable. Dans ce moment, le
maire et le ministre de l'interieur arrivent a la barre, croyant, comme on
le disait dans Paris, que la convention etait assiegee. A la vue du
ministre de l'interieur, un cri general s'eleve de tous cotes, pour lui
demander compte de l'etat de Paris et des environs de la salle. La
situation de Garat etait embarrassante, car il fallait se prononcer entre
les deux partis, ce qui ne convenait pas plus a la douceur de son
caractere qu'a son scepticisme politique. Cependant ce scepticisme
provenant d'une grande impartialite d'esprit, il eut ete heureux qu'on
put, dans le moment, l'ecouter et le comprendre. Il prend la parole, et
remonte a la cause des troubles. La premiere cause, selon lui, est le
bruit qui s'est repandu d'un conciliabule forme a la mairie pour comploter
contre la representation nationale. Garat repete alors, d'apres Pache, que
ce conciliabule n'etait point une reunion de conspirateurs, mais une
reunion legale, ayant un but connu; que si, en l'absence du maire,
quelques esprits ardens avaient fait des propositions coupables, ces
propositions, repoussees avec indignation lorsque le maire etait present,
n'avaient eu aucune suite, et qu'on ne pouvait voir la un veritable
complot; que l'institution de la commission des douze pour la poursuite de
ce pretendu complot, et les arrestations qu'elle avait faites, etaient
devenues la cause du trouble actuel; qu'il ne connaissait pas Hebert;
qu'il n'avait recu aucun renseignement defavorable sur son compte; qu'il
savait seulement qu'Hebert etait l'auteur d'un genre d'ecrit meprisable
sans doute, mais regarde a tort comme dangereux; que la constituante et
l'assemblee legislative dedaignerent toujours les ecrits degoutans
repandus contre elles, et que la rigueur exercee contre Hebert avait du
paraitre nouvelle et peut-etre intempestive; que la commission des douze,
composee d'hommes de bien et d'excellens patriotes, etait dans de
singulieres preventions, qu'elle paraissait trop dominee du desir de
montrer une grande energie. Ces paroles sont fort applaudies par le cote
gauche et la Montagne. Garat, arrivant ensuite a la situation presente,
assure que la convention n'est point en danger, que les citoyens qui
l'entourent sont pleins de respect pour elle. A ces mots, un depute
l'interrompt, en disant qu'il a ete insulte. "Soit, reprend Garat, je ne
reponds pas de ce qui peut arriver a un individu, au milieu d'une foule
renfermant des hommes de toute espece; mais que la convention tout entiere
se montre a la porte, et je reponds pour elle que tout le peuple s'ouvrira
devant elle avec respect, qu'il saluera sa presence et obeira a sa voix."

Garat termine en presentant quelques vues conciliatoires, et en indiquant,
avec le plus d'adresse possible, que c'est en voulant reprimer les
violences des jacobins qu'on s'exposait a les exciter davantage. Garat
avait raison, sans doute; c'est en voulant se mettre en defense contre un
parti qu'on l'irrite davantage, et qu'on precipite la catastrophe; mais
quand la lutte est inevitable, faut-il succomber sans resistance?... Telle
etait la situation des girondins; leur institution de la commission des
douze etait une imprudence, mais une imprudence inevitable et genereuse.

Garat, apres avoir acheve, se place noblement au cote droit, qui etait
repute en danger, et la convention vote l'impression et la distribution de
son rapport. Pache est entendu apres Garat. Il presente les choses a peu
pres sous le meme jour; il rapporte que l'assemblee etait gardee par trois
sections devouees, et convoquees par la commission des douze elle-meme; il
indique aussi qu'en cela la commission des douze avait transgresse ses
pouvoirs, car elle n'avait pas le droit de requerir la force armee; il
ajoute qu'un fort detachement avait mis les prisons de l'Abbaye a l'abri
de toute infraction des lois, que tout danger etait dissipe, et que
l'assemblee pouvait se regarder comme entierement en surete. Il demande,
en finissant que la convention veuille bien entendre des citoyens qui
demandent l'elargissement des detenus.

A ces mots, il s'eleve une grande rumeur dans l'assemblee. "Il est dix
heures, s'ecrie-t-on a droite; president, levez la seance!--Non, non,
repondent des voix de gauche, ecoutez les petitionnaires." Henri Lariviere
s'obstine a occuper la tribune. "Si vous voulez, dit-il, entendre
quelqu'un, il faut ecouter votre commission des douze, que vous accusez de
tyrannie, et qui doit vous faire connaitre ses actes pour vous mettre a
meme de les apprecier." De grands murmures couvrent sa voix. Isnard, ne
pouvant plus tenir a ce desordre, quitte le fauteuil, et il est remplace
par Herault-Sechelles, qui est accueilli par les applaudissemens des
tribunes. Il consulte l'assemblee, qui, entrainee par les menaces et le
bruit, vote, au milieu de cette confusion, que la seance sera continuee.

On introduit les orateurs a la barre; ils sont suivis d'une nuee de
petitionnaires. Ils demandent insolemment la suppression d'une commission
odieuse et tyrannique, l'elargissement des detenus et _le triomphe de la
vertu_. "Citoyens, leur repond Herault-Sechelles, _la force de la raison
et la force du peuple sont la meme chose._" De bruyans applaudissemens
accueillent cette dogmatique absurdite. "Vous demandez justice,
ajoute-t-il; la justice est notre premier devoir, elle vous sera rendue."

D'autres petitionnaires succedent aux precedens. Divers orateurs prennent
ensuite la parole, et on redige un projet de decret, par lequel les
citoyens incarceres par la commission des douze sont elargis, la
commission des douze est dissoute, et sa conduite livree a l'examen du
comite de surete generale. La nuit etait avancee; les petitionnaires
s'etaient introduits en foule et obstruaient la salle. La nuit, les cris,
le tumulte, la foule, tout contribuait a augmenter la confusion. Le decret
est mis aux voix, et il est rendu sans qu'on puisse savoir s'il a ete
vote. Les uns disent que le president n'a pas ete entendu; d'autres, que
les votes n'ont pas ete en nombre suffisant; d'autres enfin, que les
petitionnaires ont pris la place des deputes absens, et que le decret est
nul. Neanmoins il est proclame, et les tribunes et les petitionnaires
s'echappent, et vont annoncer a la commune, aux sections, aux Jacobins,
aux Cordeliers, que les prisonniers sont elargis et que la commission est
cassee.

Cette nouvelle repandit une grande joie populaire et un moment de calme
dans Paris. Le visage meme du maire sembla respirer un contentement
sincere de voir les troubles apaises! Cependant les girondins, decides a
combattre en desesperes, et a ne pas ceder la victoire a leurs
adversaires, se reunissent le lendemain avec la plus brulante indignation.
Lanjuinais surtout, qui n'avait pris aucune part aux haines d'orgueil qui
divisaient les deux cotes de la convention, et a qui on pardonnait son
opiniatrete, parce qu'aucun ressentiment personnel ne semblait l'animer,
Lanjuinais arrive plein de chaleur et de resolution pour faire honte a
l'assemblee de sa faiblesse de la veille. A peine Osselin a-t-il demande
la lecture du decret et sa redaction definitive, pour qu'on puisse elargir
sur-le-champ les detenus, que Lanjuinais s'elance a la tribune, et demande
la parole pour soutenir que le decret est nul et n'a pas ete rendu. Des
murmures violens l'interrompent. "Accordez-moi du silence, dit-il a la
gauche, car je suis decide a rester ici jusqu'a ce que vous m'ayez
entendu." On ne veut entendre Lanjuinais que sur la redaction du decret;
cependant, apres des epreuves douteuses, il est decide que, dans le doute,
il sera entendu. Il s'explique alors, et soutient que la question qui
s'agite est l'une des plus importantes pour la surete generale. "Plus de
cinquante mille citoyens, dit-il, ont ete enfermes dans toute la France
par vos commissaires; on a fait plus d'arrestations arbitraires en un mois
que sous l'ancien regime dans un siecle, et vous vous plaignez de ce qu'on
ait enferme deux ou trois hommes qui prechent le meurtre et l'anarchie a
deux sous la feuille? Vos commissaires sont des proconsuls qui agissent
loin de vos yeux, et que vous laissez agir; et votre commission, placee a
cote de vous, sous votre surveillance immediate, vous vous en defiez, vous
la supprimez! Dimanche dernier, on a propose dans la Jacobiniere de faire
un massacre dans Paris, on recommence ce soir la meme deliberation a
l'Eveche, on vous en fournit les preuves, on vous les offre, et vous les
repoussez! Vous protegez les hommes de sang!"

Le trouble eclate a ces paroles et couvre la voix de Lanjuinais. "On ne
peut plus deliberer, s'ecrie Chambon, il n'y a plus qu'a nous retirer dans
nos departements.--On assiege vos portes, reprend Lanjuinais.--C'est faux,
crie la gauche.--Hier, ajoute Lanjuinais de toutes ses forces, vous
n'etiez pas libres, vous etiez maitrises par les predicateurs du meurtre."
Legendre, de sa place, elevant alors la voix, dit: "On veut nous faire
perdre la seance; je declare que si Lanjuinais continue a mentir, je vais
le jeter a bas de la tribune." A cette scandaleuse menace, l'assemblee se
souleve, et les tribunes applaudissent. Aussitot Guadet demande que les
paroles de Legendre soient conservees dans le proces-verbal, et connues de
toute la France, pour qu'elle sache comment sont traites ses deputes.
Lanjuinais, continuant, soutient que le decret de la veille n'a pas ete
rendu, car les petitionnaires ont vote avec les deputes, ou que s'il a ete
rendu, il doit etre rapporte, parce que l'assemblee n'etait pas libre.
"Quand vous etes libres, ajoute Lanjuinais, vous ne votez pas l'impunite
du crime." A gauche, on affirme que Lanjuinais altere les faits; que les
petitionnaires n'ont pas vote, qu'ils se sont retires dans les couloirs. A
droite, on assure le contraire, et, sans s'etre entendu a cet egard, on
met aux voix le rapport du decret. A une majorite de cinquante-une voix,
le decret est rapporte. "Vous avez fait, dit alors Danton, un grand acte
de justice, et j'espere qu'il sera reproduit avant la fin de la seance;
mais si la commission que vous venez de reintegrer conserve ses pouvoirs
tyranniques, si les magistrats du peuple ne sont pas rendus a la liberte
et a leurs fonctions, alors je vous declare qu'apres avoir prouve que nous
passons nos ennemis en prudence et en sagesse, nous _prouverons que nous
les passons en audace et en vigueur revolutionnaire_." On met alors aux
voix l'elargissement provisoire des detenus, et il est prononce a
l'unanimite. Rabaut Saint-Etienne veut etre entendu au nom de la
commission des douze, invoque l'attention au nom du salut public, et ne
peut se faire ecouter; enfin il donne sa demission.

Le decret avait ete ainsi rapporte, et la majorite, revenue au cote droit,
semblait prouver que les decrets n'appartiendraient au cote gauche que
dans quelques momens de faiblesse. Quoique les magistrats reclames eussent
ete elargis, quoique Hebert fut rendu a la commune, ou il recevait des
couronnes, neanmoins le rapport du decret avait souleve toutes les
passions, et l'orage, qui semblait s'etre dissipe un moment, allait enfin
eclater d'une maniere plus terrible.

Le jour meme, l'assemblee qui s'etait tenue a la mairie, et qui ne s'y
reunissait plus depuis que le maire avait interdit les propositions dites
de _salut public_, fut renouvelee a l'Eveche, dans le club electoral, ou
se rendaient parfois quelques electeurs. Elle fut composee de commissaires
des sections, choisis dans les comites de surveillance, de commissaires de
la commune, du departemens et des divers clubs. Les femmes memes y etaient
representees, et sur cinq cents personnes on comptait cent femmes, a la
tete desquelles s'en trouvait une, fameuse par ses emportemens politiques
et son eloquence populaire. Le premier jour, il ne parut a cette reunion
que les envoyes de trente-six sections; il en restait douze qui n'avaient
pas depute de commissaires, et on leur adressa une nouvelle convocation.
On s'occupa ensuite de nommer une commission de six membres, chargee
d'imaginer et de presenter le lendemain les moyens de salut public. On se
separa apres cette mesure preliminaire, et on s'ajourna pour le lendemain
29.

Le meme soir, grand tumulte dans les sections. Malgre le decret de la
convention qui les ferme a dix heures, elles se prolongent bien apres, se
constituent a cette heure en _societes patriotiques_, et, sous ce nouveau
titre, continuent leurs seances fort avant dans la nuit. Dans les unes, on
prepare de nouvelles adresses contre la commission des douze; dans les
autres, on fait des petitions a l'assemblee, pour lui demander
l'explication de ces paroles d'Isnard: _Paris sera raye de la liste des
cites_.

A la commune, long discours de Chaumette sur la conspiration evidente qui
se trame contre la liberte, sur les ministres, sur le cote droit, etc.
Hebert arrive, raconte sa detention, recoit une couronne qu'il depose sur
le buste de J.-J. Rousseau, et retourne ensuite a sa section, accompagne
par des commissaires de la commune, qui ramenent en triomphe le magistrat
delivre de ses fers.

Le lendemain 29, la convention est affligee de deux nouvelles facheuses
venant des deux points militaires les plus importans, le Nord et la
Vendee. L'armee du Nord a ete repoussee entre Bouchain et Cambray;
Valenciennes et Cambray sont privees de toute communication. A Fontenay,
les troupes republicaines ont ete completement battues par M. de Lescure,
qui s'est empare de Fontenay meme. Ces nouvelles repandent la plus grande
consternation, et rendent plus dangereuse la situation du parti modere.
Les sections se succedent, avec des bannieres portant ces mots:
_Resistance a l'oppression_. Les unes demandent, comme elles l'avaient
annonce la veille, l'explication des paroles d'Isnard; les autres
declarent qu'il n'y a plus d'autre inviolabilite que celle du peuple, que
par consequent les deputes qui ont cherche a armer les departemens contre
Paris, doivent etre mis en accusation, que la commission des douze doit
etre cassee, qu'une armee revolutionnaire doit etre organisee.

Aux Jacobins, la seance n'etait pas moins significative. De toutes parts,
on disait que le moment etait arrive, qu'il fallait enfin sauver le
peuple; et des qu'un membre se presentait pour detailler les moyens a
employer, on le renvoyait a la commission des six, nommee au club central.
Celle-la, disait-on, est chargee de pourvoir a tout, et de rechercher les
moyens de salut public. Legendre, voulant parler sur les dangers du jour,
et sur la necessite d'epuiser les moyens legaux, avant de recourir aux
moyens extremes, fut traite d'_endormeur_. Robespierre, ne s'expliquant
pas, dit que c'etait a la commune _a s'unir intimement au peuple_; que,
pour lui, il etait incapable de prescrire les moyens de salut: que cela
n'etait pas donne a un seul homme, et moins encore a lui qu'a tout autre,
epuise qu'il etait par quatre ans de revolution, et consume d'une fievre
lente et mortelle.

Ces paroles du tribun firent un grand effet, provoquerent de vifs
applaudissemens. Elles indiquaient assez qu'il s'en remettait, comme tout
le monde, a ce que feraient les autorites municipales a l'Eveche. Cette
assemblee de l'Eveche s'etait encore reunie, et, comme la veille, elle
avait ete melee de beaucoup de femmes. On s'occupa d'abord de rassurer les
proprietaires, en jurant respect aux proprietes. L'on a respecte,
s'ecria-t-on, les proprietes au 10 aout et au 14 juillet; et sur-le-champ
on preta le serment de les respecter au 31 mai 1793. Apres quoi Dufourny,
membre de la commission des six, dit que, sans un commandant-general de la
garde parisienne, il etait impossible de repondre d'aucun resultat, et
qu'il fallait demander a la commune d'en nommer un sur-le-champ.

Une femme, la celebre Lacombe, prenant la parole, insista sur la
proposition de Dufourny, et declara que, sans des mesures promptes et
vigoureuses, il etait impossible de se sauver. Aussitot on fit partir des
commissaires pour la commune, et celle-ci repondit, a la maniere de Pache,
que le mode pour la nomination d'un commandant general etait fixe par les
decrets de la convention, et que ce mode lui interdisant de le nommer
elle-meme, il ne lui restait que des voeux a former a ce sujet. C'etait
inviter le club a ranger cette nomination au nombre des mesures
extraordinaires de salut public, dont il devait se charger. L'assemblee
resolut ensuite d'inviter tous les cantons du departemens a s'unir a elle,
et envoya des deputes a Versailles. Une confiance aveugle fut demandee
au nom des six, et on exigea la promesse d'executer sans examen tout ce
qu'ils proposeraient. Le silence fut prescrit sur tout ce qui regardait la
grande question _des moyens_, et on s'ajourna au lendemain matin neuf
heures, pour commencer une seance permanente, qui devait etre decisive.

La commission des douze avait ete instruite de tout dans la soiree meme;
le comite de salut public l'avait ete aussi, et il soupconna en outre,
d'apres un placard imprime dans la journee, qu'il y avait eu a Charenton
des conciliabules ou se trouvaient Danton, Marat et Robespierre. Le comite
de salut public, profitant d'un moment ou Danton etait absent de son sein,
ordonna au ministre de l'interieur de faire les perquisitions les plus
actives pour decouvrir ce conciliabule secret. Rien ne fut decouvert, et
tout prouve que le bruit etait faux. Il parait que tout se faisait dans
l'assemblee de la commune. Robespierre desirait vivement une revolution
manifestement dirigee contre ses antagonistes, les girondins, mais il
n'avait pas besoin de se compromettre pour la produire; il lui suffisait
de ne plus s'y opposer, comme il l'avait fait plusieurs fois, pendant le
mois de mai. En effet, son discours aux jacobins, ou il avait dit que la
commune devait s'unir au peuple et trouver les moyens que lui ne pouvait
pas decouvrir, etait un veritable consentement a l'insurrection[1].

[Note 1: Voir la note a la fin du volume.]

Cette approbation etait suffisante, et il y avait assez d'ardeur au club
central pour qu'il s'en melat. Pour Marat, il favorisait le mouvement par
ses feuilles, par ses scenes de tous les jours a la convention, mais il
n'etait pas membre de la commission des six, veritablement chargee de
l'insurrection. Le seul homme qu'on pourrait croire l'auteur cache de ce
mouvement, c'est Danton; mais il etait incertain; il desirait l'abolition
de la commission des douze, et cependant il n'aurait pas voulu qu'on
touchat encore a la representation nationale. Meilhan, le rencontrant dans
la journee au comite de salut public, l'aborda, l'entretint amicalement,
lui fit sentir quelle difference les girondins mettaient entre lui et
Robespierre, quelle consideration ils avaient pour ses grands moyens, et
finit par lui dire qu'il pourrait jouer un grand role en usant de sa
puissance au profit du bien, et pour le soutien des honnetes gens. Danton,
que ces paroles touchaient, releva brusquement la tete, et dit a Meilhan:
"Vos girondins n'ont point de confiance en moi." Meilhan voulut insister
de nouveau: "Ils n'ont point de confiance," repeta Danton; et il s'eloigna
sans vouloir prolonger l'entretien. Ces paroles peignent parfaitement les
dispositions de cet homme. Il meprisait cette populace municipale, il
n'avait aucun gout pour Robespierre ni pour Marat, et il eut bien mieux
aime se mettre a la tete des girondins, mais ils n'avaient point de
confiance en lui. Une conduite et des principes differents les separaient
entierement.

D'ailleurs, Danton ne trouvait, ni dans leur caractere, ni dans leur
opinion, l'energie necessaire pour sauver la revolution, grand but qu'il
cherissait par dessus toutes choses. Danton, indifferent pour les
personnes, ne cherchait qu'a distinguer celui des deux partis qui devait
assurer a la revolution les progres les plus surs et les plus rapides.
Maitre des cordeliers et de la commission des six, il est presumable qu'il
avait une grande part au mouvement qui se preparait, et il parait qu'il
voulait d'abord renverser la commission des douze, sauf a voir ensuite ce
qu'il faudrait faire a l'egard des girondins.

Enfin le projet d'insurrection fut arrete dans la tete des conjures du
club central revolutionnaire. Ils ne voulaient pas, suivant leur
expression, faire une insurrection _physique_, mais _toute morale_,
respecter les personnes, les proprietes, violer enfin avec le plus grand
ordre les lois, et la liberte de la convention. Leur but etait de
constituer la commune en insurrection, de convoquer en son nom toute la
force armee, qu'elle avait le droit de requerir, d'en entourer la
convention, et de lui presenter une adresse qui, en apparence, ne serait
qu'une petition, et qui en realite serait un ordre veritable. Ils
voulaient en un mot prier le fer a la main.

Le jeudi 30, en effet, les commissaires des sections s'assemblent a
l'Eveche, et ils forment ce qu'ils appellent l'_union republicaine_.
Revetus des pleins pouvoirs de toutes les sections, ils se declarent en
insurrection pour sauver la chose publique, menacee par _la faction
aristocratique et oppressive de la liberte_. Le maire, persistant dans ses
menagemens ordinaires, fait quelques representations sur le caractere de
cette mesure, s'y oppose doucement, et finit par obeir aux insurges, qui
lui ordonnent de se rendre a la commune pour annoncer ce qu'ils viennent
de decider. Il est ensuite resolu que les quarante-huit sections seront
reunies pour emettre, dans la journee meme, leur voeu sur l'insurrection,
et qu'immediatement apres, le tocsin sonnera, les barrieres seront
fermees, et la generale battra dans toutes les rues. Les sections se
reunissent en effet, et la journee se passe a recueillir tumultueusement
le voeu de l'insurrection. Le comite de salut public, la commission des
douze, mandent les autorites pour obtenir des renseignements. Le maire
fait connaitre, avec un regret du moins apparent, le plan arrete a
l'Eveche. L'Huillier, procureur-syndic du departemens, declare
ouvertement, et avec une assurance tranquille, le projet d'une
insurrection _toute morale_, et il se retire paisiblement aupres de ses
collegues.

La journee s'acheve ainsi, et des le commencement de la nuit le tocsin
retentit, la generale se bat dans toutes les rues, les barrieres sont
fermees, et les citoyens etonnes se demandent si de nouveaux massacres
vont ensanglanter la capitale. Tous les deputes de la Gironde, les
ministres menaces, passent la nuit hors de leur demeure. Roland va se
cacher chez un ami; Buzot, Louvet, Barbaroux, Guadet, Bergoing, Rabaut
Saint-Etienne, se retranchent dans une chambre ecartee, munis de bonnes
armes, et prets, en cas d'attaque, a se defendre jusqu'a la derniere
goutte de leur sang. A cinq heures du matin, ils en sortent pour se rendre
a la convention, ou, a la faveur du jour naissant, se reunissaient deja
quelques membres, appeles par le tocsin. Leurs armes, qui etaient
apparentes, les font respecter de quelques groupes qu'ils traversent, et
ils arrivent a la convention, ou se trouvaient deja quelques montagnards,
et ou Danton s'entretenait avec Garat. "Vois, dit Louvet a Guadet, quel
horrible espoir brille sur ces visages!--Oui, repond Guadet, c'est
Aujourd'hui que Clodius exile Ciceron." De son cote, Garat, etonne de voir
Danton rendu si matin a l'assemblee, l'observait avec attention. "Pourquoi
tout ce bruit, lui dit Garat, et que veut-on?--Ce ne sera rien, repond
froidement Danton. Il faut leur laisser briser quelques presses, et les
renvoyer avec cela." Vingt-huit deputes etaient presents. Fermont occupe
momentanement le fauteuil; Guadet siege courageusement comme secretaire.
Le nombre des deputes augmente, et on attend le moment d'ouvrir la seance.

Dans cet instant, l'insurrection se consommait a la commune. Les envoyes
du comite central revolutionnaire, ayant a leur tete le president Dobsen,
se presentent a l'Hotel-de-Ville, munis de pleins pouvoirs
revolutionnaires. Dobsen prend la parole, et declare au conseil general
que le peuple de Paris, blesse dans ses droits, vient annuler toutes les
autorites constituees. Le vice-president du conseil demande a connaitre
les pouvoirs du comite. Il les verifie, et y trouvant exprime le voeu de
trente-trois sections de Paris, il declare que la majorite des sections
annule les autorites constituees. En consequence, le conseil general, le
bureau, se retirent. Dobsen, avec les commissaires, prend la place vacante
aux cris de _vive la republique!_ Il consulte ensuite la nouvelle
assemblee, et lui propose de reintegrer la municipalite et le conseil
general dans leurs fonctions, vu que l'un et l'autre n'ont jamais manque a
leurs devoirs envers le peuple. Aussitot en effet on reintegre l'ancienne
municipalite avec l'ancien conseil general, au milieu des plus vifs
applaudissements. Ces formalites apparentes n'avaient d'autre but que de
renouveler les pouvoirs municipaux, et de les rendre illimites et
suffisants pour l'insurrection. Immediatement apres, on designe un nouveau
commandant-general provisoire: c'est le nomme Henriot, homme grossier,
devoue a la commune, et commandant du bataillon des sans-culottes. Pour
s'assurer ensuite le secours du peuple, et le maintenir sous les armes
pendant ces momens d'agitation, on arrete qu'il sera donne quarante sous
par jour a tous les citoyens peu aises qui seront de service, et que ces
quarante sous seront pris immediatement sur le produit de l'emprunt force
sur les riches. C'etait un moyen assure d'appeler au secours de la
commune, et contre la bourgeoisie des sections, tous les ouvriers qui
aimaient mieux gagner quarante sous en prenant part a des mouvemens
revolutionnaires, que d'en gagner trente en se livrant a leurs travaux
accoutumes.

Pendant qu'on prenait toutes ces determinations a la commune, les citoyens
de la capitale se reunissaient au bruit du tocsin, et se rendaient en
armes autour du drapeau, place a la porte de chaque capitaine de section.
Un grand nombre etaient incertains de ce qu'il fallait penser de ces
mouvemens; beaucoup d'entre eux meme se demandaient pourquoi on les
reunissait, et ignoraient les mesures prises la nuit dans les sections
et a la commune. Dans cette disposition, ils etaient incapables d'agir et
de resistera ce qui se ferait contre leur opinion, et ils devaient, tout
en desapprouvant l'insurrection, la seconder de leur presence. Plus de
quatre-vingt mille hommes en armes parcouraient Paris avec la plus grande
tranquillite, et se laissaient conduire avec docilite par l'autorite
audacieuse qui avait pris le commandement.

Les seules sections de la Butte-des-Moulins, du Mail et des
Champs-Elysees, prononcees depuis long-temps contre la commune et la
Montagne, et un peu encouragees par l'appui des girondins dont elles
partageaient les dangers, etaient pretes a resister. Elles s'etaient
reunies en armes, et attendaient l'evenement, dans l'attitude de gens
menaces et prets a se defendre. Les jacobins, les sans-culottes, effrayes
de ces dispositions, et se les exagerant, couraient dans le faubourg
Saint-Antoine, disant que ces sections revoltees allaient arborer la
cocarde et le drapeau blancs, et qu'il fallait courir au centre de Paris
pour arreter une explosion des royalistes. Pour exciter un mouvement plus
general, on voulait faire tirer le canon d'alarme. Il etait place au
Pont-Neuf, et il y avait peine de mort contre celui qui le tirerait sans
un decret de la convention. Henriot avait ordonne de tirer; mais le
commandant du poste avait resiste a cet ordre, et demandait un decret. Les
envoyes d'Henriot etaient revenus en force, avaient vaincu la resistance
du poste, et dans le moment, le bruit du canon d'alarme se joignait a
celui du tocsin et de la generale.

La convention, reunie des le matin, comme on l'a vu, avait mande
sur-le-champ toutes les autorites, pour savoir quelle etait la situation
de Paris. Garat, present dans la salle, et occupe a observer Danton,
parait le premier a la tribune, et rapporte ce que tout le monde connait,
c'est qu'une assemblee a ete tenue a l'Eveche, qu'elle demande une
reparation des injures faites a Paris, et l'abolition de la commission des
douze. A peine Garat a-t-il acheve de parler, que les nouveaux
commissaires, se qualifiant administration du departemens de la Seine, se
presentent a la barre, et declarent qu'il ne s'agit que d'une insurrection
_toute morale_, ayant pour but la reparation des outrages faits a la ville
de Paris. Ils ajoutent que le plus grand ordre est observe, que chaque
citoyen a jure de respecter les personnes et les proprietes, que les
sections armees parcourent la ville avec calme, et que toutes les
autorites reunies viendront dans la journee faire a la convention leur
profession de foi et leurs demandes.

Le president Mallarme fait immediatement connaitre un billet du commandant
de poste au Pont-Neuf, rapportant la contestation qui s'est elevee a
l'occasion du canon d'alarme. Dufriche-Valaze demande aussitot qu'on
s'enquiere des auteurs de ce mouvement, qu'on recherche les coupables qui
ont sonne le tocsin, et qu'on arrete le commandant-general, assez
audacieux pour faire tirer le canon d'alarme sans decret de la convention.
A cette demande, les tribunes et le cote gauche poussent des cris auxquels
il etait naturel de s'attendre. Valaze ne se decourage pas; il dit qu'on
ne le fera pas renoncer a son caractere, qu'il est le representant de
vingt-cinq millions d'hommes, et qu'il fera son devoir jusqu'au bout; il
demande enfin qu'on entende sur-le-champ cette commission des douze si
calomniee, et qu'on ecoute son  rapport, car ce qui arrive est la preuve
des complots qu'elle n'a cesse de denoncer. Thuriot veut repondre a
Valaze, la lutte s'engage et le tumulte commence. Mathieu et Cambon
tachent de se porter pour mediateurs; ils reclament le silence des
tribunes, la moderation des orateurs de la droite, et s'efforcent de faire
sentir que dans le moment actuel un combat dans la capitale serait mortel
pour la cause de la revolution, que le calme est le seul moyen de
maintenir la dignite de la convention, et que la dignite est pour elle le
seul moyen de se faire respecter par les malveillans. Vergniaud, dispose
comme Mathieu et Cambon a employer les moyens conciliatoires, dit qu'il
regarde aussi comme mortel a la liberte et a la revolution le combat pret
a s'engager; il se borne donc a reprocher moderement a Thuriot d'avoir
aggrave les dangers de la commission des douze, en la peignant comme le
fleau de la France dans un moment ou tous les mouvemens populaires sont
diriges contre elle. Il pense qu'il faut la dissoudre si elle a commis des
actes arbitraires, mais l'entendre auparavant; et, comme son rapport
serait inevitablement de nature a exciter les passions, il demande qu'on
en renvoie l'audition et la discussion a un jour plus calme. C'est, selon
lui, le seul moyen de maintenir la dignite de l'assemblee et de prouver sa
liberte. Pour le moment, il importe avant tout de savoir qui a donne dans
Paris l'ordre de sonner le tocsin et de tirer le canon d'alarme; on ne
peut donc se dispenser de mander a la barre le commandant-general
provisoire. "Je vous repete, s'ecria Vergniaud en finissant, que, quelle
que fut l'issue du combat qui s'engagerait aujourd'hui, il amenerait la
perte de la liberte; jurons donc de rester fermes a notre devoir, et de
mourir tous a notre poste plutot que d'abandonner la chose publique!" On
se leve aussitot avec des acclamations, et on prete le serment propose par
Vergniaud. On dispute ensuite sur la proposition de mander le
commandant-general a la barre. Danton, sur lequel tousvles regards etaient
fixes dans cet instant, et a qui les girondins et les montagnards
semblaient demander s'il etait l'auteur des mouvemens de la journee, se
presente a la tribune, et obtient aussitot une profonde attention. "Ce
qu'il faut avant tout, dit-il, c'est de supprimer la commission des douze.
Ceci est bien autrement important que de mander a la barre le
commandant-general. C'est aux hommes doues de quelques vues politiques que
je m'adresse. Mander Henriot ne fera rien a l'etat des choses, car il ne
faut pas s'adresser a l'instrument, mais a la cause des troubles. Or la
cause est cette commission des douze. Je ne pretends pas juger sa conduite
et ses actes; ce n'est pas comme ayant commis des arrestations arbitraires
que je l'attaque, c'est comme impolitique  que je vous demande de la
supprimer.--Impolitique! s'ecrie-t-on a droite, nous ne comprenons pas
cela!--Vous ne le comprenez pas! reprend Danton; il faut donc vous
l'expliquer. Cette commission n'a ete instituee que pour reprimer
l'energie populaire; elle n'a ete concue que dans cet esprit de
_moderantisme_ qui  perdra la revolution et la France. Elle s'est attachee
a poursuivre des magistrats energiques dont tout le tort etait de
reveiller l'ardeur du peuple. Je n'examine pas encore si elle a dans ses
poursuites  obei a des ressentimens personnels, mais elle a montre des
dispositions qu'aujourd'hui nous devons condamner. Vous-memes, sur le
rapport de votre ministre de l'interieur, dont le caractere est si doux,
dont l'esprit est si impartial, si eclaire, vous avez elargi des hommes
que la commission des douze avait renfermes. Que faites-vous donc de la
commission elle-meme, puisque vous annulez ses actes?... Le canon a tonne,
le peuple s'est souleve, mais il faut remercier le peuple de son energie,
dans l'interet de la cause meme que nous defendons; et, si vous etes des
_legislateurs politiques_, vous applaudirez vous-memes a son ardeur, vous
reformerez vos propres erreurs, et vous abolirez votre commission. Je ne
m'adresse, repete encore Danton, qu'a ces hommes qui ont quelque
intelligence de notre situation, et non a ces etres stupides qui, dans ces
grands mouvemens, ne savent ecouter que leurs passions. N'hesitez donc pas
a satisfaire ce peuple....--Quel peuple? s'ecrie-t-on a droite.--Ce
peuple, repond Danton, ce peuple immense qui est notre sentinelle avancee,
qui hait fortement la tyrannie et le lache _moderantisme_ qui doit la
ramener. Hatez-vous de le satisfaire, sauvez-le des aristocrates,
sauvez-le de sa propre colere; et si, lorsqu'il sera satisfait, des hommes
pervers, n'importe a quel parti ils appartiennent, voulaient prolonger un
mouvement devenu inutile, Paris lui-meme les ferait rentrer dans le
neant."

Rabaut Saint-Etienne veut justifier la commission des douze sous le
rapport politique, et s'attache a prouver que rien n'etait plus politique
que de creer une commission pour decouvrir les complots de Pitt et de
l'Autriche, qui paient tous les desordres de la France. "A bas!
s'ecrie-t-on; otez la parole a Rabaut!--Non, s'ecrie Bazire,
laissez-la-lui, c'est un menteur; je prouverai que sa commission a
organise dans Paris la guerre civile." Rabaut veut continuer; Marat
Demande qu'on introduise une deputation de la commune. "Laissez-moi donc
achever, dit Rabaut.--La commune!--La commune! la commune! s'ecrie-t-on
dans les tribunes et a la Montagne.--Je declarerai, reprend Rabaut, que,
lorsque j'ai voulu dire la verite, vous m'avez interrompu.--Eh bien!
concluez, lui dit-on." Rabaut finit par demander que la commission soit
supprimee, si l'on veut, mais que le comite de salut public soit
immediatement charge de poursuivre toutes les recherches qu'elle avait
commencees.

La deputation de la commune insurrectionnelle est introduite. "Un grand
complot a ete forme, dit-elle, mais il est decouvert. Le peuple qui s'est
souleve au 14 juillet et au 10 aout pour renverser la tyrannie, se leve de
nouveau pour arreter la contre-revolution. Le conseil general nous envoie
pour vous faire connaitre les mesures qu'il a prises. La premiere a ete de
mettre les proprietes  sous la sauvegarde des republicains; la seconde de
donner quarante sous par jour aux republicains qui resteront en armes; la
troisieme de former une commission qui corresponde avec la convention,
dans ce moment d'agitation. Le conseil general vous demande de fixer a
cette commission une salle voisine de la votre, ou elle puisse sieger et
se concerter avec vous."

A peine la deputation a-t-elle cesse de parler, que Guadet se presente
pour repondre a ses demandes. Ce n'etait pas celui des girondins dont la
vue etait le plus propre a calmer les passions. "La commune, dit-il, en
pretendant qu'elle a decouvert un complot, ne s'est trompee que d'un
mot, c'est qu'elle l'a execute." Les cris des tribunes l'interrompent.
Vergniaud demande qu'elles soient evacuees. Un horrible tumulte s'eleve,
et pendant longtemps on n'entend que des cris confus. Le president
Mallarme repete en vain que, si la convention n'est pas respectee, il
usera de l'autorite que la loi lui donne. Guadet occupe toujours la
tribune, et parvient a peine a faire entendre une phrase, puis une autre,
dans les intervalles de ce grand desordre. Enfin il demande que la
Convention interrompe ses deliberations jusqu'a ce que sa liberte soit
assuree, et que la commission des douze soit chargee de poursuivre
sur-le-champ ceux qui ont sonne le tocsin et tire le canon d'alarme. Une
telle proposition n'etait pas faite pour apaiser le tumulte. Vergniaud
veut reparaitre a la tribune pour ramener un peu de calme, mais une
nouvelle deputation de la municipalite vient reproduire les reclamations
deja faites. La convention pressee de nouveau ne peut plus resister, et
decrete que les ouvriers requis pour veiller au respect de l'ordre public
et des proprietes, recevront quarante sous par jour, et qu'une salle sera
donnee aux commissaires des autorites de Paris, pour se concerter avec le
comite de salut public.

Apres ce decret, Couthon veut repondre a Guadet, et la journee deja fort
avancee se consume en discussions sans resultat. Toute la population de
Paris, reunie sous les armes, continue de parcourir la ville avec le plus
grand ordre, et dans la meme incertitude. La commune s'occupe a rediger de
nouvelles adresses relatives a la commission des douze, et l'assemblee ne
cesse pas de s'agiter pour ou contre cette commission. Vergniaud, qui
venait de sortir un moment de la salle, et qui avait ete temoin du
singulier spectacle de toute une population ne sachant quel parti prendre
et obeissant aveuglement a la premiere autorite qui s'en emparait, pense
qu'il faut profiter de ces dispositions, et il fait une motion qui a pour
but d'etablir une distinction entre les agitateurs et le peuple parisien,
et de s'attacher celui-ci par un temoignage de confiance. "Je suis loin,
dit-il a l'assemblee, d'accuser la majorite ni la minorite des habitans de
Paris; ce jour servira a faire voir combien Paris aime la liberte. Il
suffit de parcourir  les rues, de voir l'ordre qui y regne, les nombreuses
patrouilles qui y circulent; il suffit de voir ce beau spectacle pour
decreter que "Paris a bien merite de la patrie!" A ces mots, toute
l'assemblee se leve et declare par acclamation que Paris a bien merite de
la patrie. La Montagne et les tribunes applaudissent, surprises de voir
une telle proposition sortir de la bouche de Vergniaud. Cette motion etait
fort adroite sans doute, mais ce n'etait pas avec un temoignage flatteur
qu'on pouvait reveiller le zele des sections, rallier celles qui
desapprouvaient la commune, et leur donner le courage et l'ensemble
necessaires pour resister a l'insurrection.

Dans ce moment, la section du faubourg Saint-Antoine, excitee par les
emissaires qui etaient venus lui dire que la Butte-des-Moulins avait
arbore la cocarde blanche, descend dans l'interieur de Paris avec ses
canons, et s'arrete a quelques pas du Palais-Royal, ou la section de la
Butte-des-Moulins s'etait retranchee. Celle-ci s'etait mise en bataille
dans le jardin, avait ferme toutes les grilles, et se tenait prete, avec
ses canons, a soutenir un siege en cas d'attaque. Au dehors on continuait
a repandre le bruit qu'elle avait la cocarde et le drapeau blancs, et on
excitait la section du faubourg Saint-Antoine a l'attaquer. Cependant
quelques officiers de cette derniere representent qu'avant d'en venir a
des extremites, il faut s'assurer des faits et tacher de s'entendre. Ils
se presentent aux grilles et demandent a parler aux officiers de la
Butte-des-Moulins. On les recoit, et ils ne trouvent partout que les
couleurs nationales. Alors on s'explique, on s'embrasse de part et
d'autre. Les officiers retournent a leurs bataillons, et bientot les deux
sections reunies se confondent et parcourent ensemble les rues de Paris.

Ainsi la soumission devenait de plus en plus generale, et on laissait la
nouvelle commune poursuivre ses debats avec la convention. Dans ce moment,
Barrere, toujours pret a fournir les projets moyens, proposait au nom du
comite de salut public d'abolir la commission des douze, mais en meme
temps de mettre la force armee a la disposition de la convention. Tandis
qu'il developpe son projet, une nouvelle deputation vient pour la
troisieme fois exprimer ses dernieres intentions a l'assemblee, au nom du
departemens, de la commune, et des commissaires des sections
extraordinairement reunis a l'Eveche.

Le procureur-syndic du departemens, l'Huillier, a la parole.
"Legislateurs, dit-il, depuis longtemps la ville et le departemens de
Paris sont calomnies aux yeux de l'univers. Les memes hommes qui ont voulu
perdre Paris dans l'opinion  publique sont les fauteurs des massacres de
la Vendee; ce sont eux qui flattent et soutiennent les esperances de nos
ennemis; ce sont eux qui avilissent les autorites constituees, qui
cherchent a egarer le peuple pour avoir le droit de s'en plaindre; ce sont
eux qui vous denoncent des complots imaginaires pour en creer de reels; ce
sont eux qui vous ont demande le comite des douze pour opprimer la liberte
du peuple; ce sont eux enfin qui, par une fermentation criminelle, par des
adresses controuvees, par leur correspondance, entretiennent les haines et
les divisions dans votre sein, et privent la patrie du plus grand des
bienfaits, d'une bonne constitution  qu'elle a achetee par tant de
sacrifices."

Apres cette vehemente apostrophe, l'Huillier denonce des projets de
federalisme, declare que la ville de Paris veut perir pour le maintien de
l'unite republicaine; et demande justice des paroles fameuses d'Isnard,
_Paris sera raye de la liste des cites_.

"Legislateurs, s'ecrie-t-il, le projet de detruire Paris serait-il bien
forme! voudriez-vous dissoudre ce depot sacre des arts et des
connaissances humaines!" Apres ces lamentations affectees, il demande
vengeance contre Isnard, contre les douze, et contre _beaucoup d'autres
coupables_, tels que Brissot, Guadet, Vergniaud, Gensonne, Buzot,
Barbaroux, Roland, Lebrun, Claviere, etc.

Le cote droit garde le silence. Le cote gauche et les tribunes
applaudissent. Le president Gregoire repond a l'Huillier par des eloges
emphatiques de Paris, et invite la deputation aux honneurs de la seance.
Les petitionnaires qui la composaient etaient meles a une foule de gens du
peuple. Trop nombreux pour rester tous a la barre, ils vont se placer du
cote de la Montagne, qui les accueille avec empressement et leur ouvre ses
rangs. Alors une multitude inconnue se repand dans la salle, et se confond
avec l'assemblee. Les tribunes, a ce spectacle de _fraternite_ entre les
representans et le peuple, retentissent d'applaudissemens. Osselin demande
aussitot que la petition soit imprimee, et qu'on delibere sur son contenu,
redige en projet par Barrere: "President, s'ecrie Vergniaud, consultez
l'assemblee pour savoir si elle veut deliberer dans l'etat ou elle se
trouve!--Aux voix le projet de Barrere! s'ecrie-t-on a gauche.--Nous
protestons, s'ecrie-t-on a droite, contre toute deliberation.--La
convention n'est pas libre, dit Doulcet.---Eh bien, reprend Levasseur, que
les membres du cote gauche se portent vers la droite, et alors la
convention sera distincte des petitionnaires, et pourra deliberer." A
cette proposition, la Montagne s'empresse de passer a droite. Pour un
moment les deux cotes se confondent et les bancs de la Montagne sont
entierement abandonnes aux petitionnaires. On met aux voix l'impression de
l'adresse, et elle est decretee. "Aux voix! repete-t-on ensuite, le projet
de Barrere!--Nous ne sommes pas libres, repondent plusieurs membres de
l'assemblee.--Je demande, s'ecrie Vergniaud, que la convention aille se
reunir a la force armee qui l'entoure, pour y chercher protection contre
la violence qu'elle subit." En achevant ces mots, il sort suivi d'un grand
nombre de ses collegues. La Montagne et les tribunes applaudissent avec
ironie au depart du cote droit; la Plaine reste indecise et effrayee. "Je
demande, dit aussitot Chabot, qu'on fasse l'appel  nominal pour signaler
les absens qui desertent  leur poste." Dans ce moment, Vergniaud et ceux
qui l'avaient suivi rentrent avec un air de douleur et comme tout-a-fait
accables; car cette demarche, qui pouvait etre grande, si elle eut ete
secondee, devenait petite et ridicule en ne l'etant pas. Vergniaud essaie
de parler, mais Robespierre ne veut pas lui ceder la tribune qu'il
occupait. Il y reste, et reclame des mesures promptes et energiques pour
satisfaire le peuple; il demande qu'a la suppression de la commission des
douze on joigne des mesures severes contre ses membres; il s'etend ensuite
longuement sur la redaction du projet de Barrere, et s'oppose a l'article
qui attribuait la disposition de la force armee a la convention. "Concluez
donc, lui dit Vergniaud impatient.--Oui,  reprend Robespierre, je vais
conclure et contre vous! Contre vous, qui, apres la revolution du 10 aout,
avez voulu conduire a l'echafaud ceux qui l'ont faite! contre vous, qui
n'avez cesse de provoquer la destruction de Paris! contre vous, qui avez
voulu sauver le tyran! contre vous, qui avez conspire avec Dumouriez! Ma
conclusion, c'est le decret d'accusation contre tous les complices de
Dumouriez, et contre ceux designes par les petitionnaires."

Apres de longs et nombreux applaudissemens, un decret est redige, mis aux
voix, et adopte au milieu d'un tumulte qui permet a peine de distinguer
s'il a reuni un nombre suffisant de suffrages. Il porte: que la commission
des douze est supprimee; que ses papiers seront saisis pour en etre fait
le rapport sous trois jours; que la force armee est en requisition
permanente; que les autorites constituees rendront compte a la convention
des moyens pris pour assurer la tranquillite publique; que les complots
denonces seront poursuivis, et qu'une proclamation sera faite pour donner
a la France une juste idee de cette journee, que les malveillans
chercheront sans doute a defigurer.

Il etait dix heures du soir, et deja les jacobins, la commune, se
plaignaient de ce que la journee s'ecoulait sans produire de resultat. Ce
decret rendu, quoiqu'il ne decide encore rien quant a la personne des
girondins, est un premier succes dont on se rejouit, et dont on force la
convention opprimee a se rejouir aussi. La commune ordonne aussitot
d'illuminer la ville entiere; on fait une promenade civique aux flambeaux;
les sections marchent confondues, celle du faubourg Saint-Antoine avec
celles de la Butte-des-Moulins et du Mail. Des deputes de la Montagne et
le president sont obliges d'assister a ce cortege, et les vainqueurs
forcent les vaincus eux-memes a celebrer leur victoire.

Le caractere de la journee etait assez evident. Les insurges avaient
pretendu faire toutes choses avec des formes. Ils ne voulaient point
dissoudre la convention, mais en obtenir ce qu'ils exigeaient, en
paraissant lui conserver leur respect. Les faibles membres de la Plaine se
pretaient volontiers a ce mensonge, qui tendait a les faire regarder
encore comme libres, quoique en fait ils obeissent. On avait en effet
aboli la commission des douze, et renvoye l'examen de sa conduite a trois
jours, afin de ne pas avoir l'air de ceder. On n'avait pas attribue a la
convention la disposition de la force armee, mais on avait decide qu'il
lui serait rendu compte des mesures prises, pour lui conserver ainsi les
apparences de la souverainete. On ordonnait enfin une proclamation, pour
repeter officiellement que la convention n'avait pas peur, et qu'elle
etait parfaitement libre.

Le lendemain, Barrere fut charge de rediger la proclamation, et il
travestit les evenemens du 31 mai avec cette rare dexterite qui le faisait
toujours rechercher quand il s'agissait de fournir aux faibles un pretexte
honnete de ceder aux forts. Des mesures trop rigoureuses avaient excite,
disait-il, du mecontentement; le peuple s'etait leve avec energie, mais
avec calme, s'etait montre toute la journee couvert de ses armes, avait
proclame le respect des proprietes, avait respecte la liberte de la
convention, la vie de chacun de ses membres, et demande une justice qu'on
s'etait empresse de lui rendre. C'est ainsi que Barrere s'exprimait a
l'egard de l'abolition de cette commission des douze, dont il etait
lui-meme l'auteur.

Le 1er juin, la tranquillite etait loin d'etre retablie; la reunion a
l'Eveche continuait ses deliberations; le departemens, la commune,
toujours convoques extraordinairement, etaient en seance; le bruit n'avait
pas cesse dans les sections; et de toutes part on disait qu'on n'avait
obtenu que la moitie de ce qu'on desirait, puisque les vingt-deux
siegeaient encore dans la convention. Le trouble regnait donc toujours
dans Paris, et on s'attendait a de nouvelles scenes pour le lendemain
dimanche, 2 juin.

Toute la force positive et materielle se trouvait dans la reunion
insurrectionnelle de l'Eveche, et la force legale dans le comite de salut
public, revetu de tous les pouvoirs extraordinaires de la convention. Une
salle avait ete assignee dans la journee du 31 mai, pour que les autorites
constituees y vinssent correspondre avec le comite de salut public.
Pendant toute la journee du 1er juin, le comite de salut public ne cessa
de demander les membres de l'assemblee insurrectionnelle, pour savoir ce
que voulait encore cette commune revoltee. Ce qu'elle voulait etait trop
evident: c'etait ou l'arrestation ou la destitution des deputes qui lui
avaient si courageusement resiste. Tous les membres du comite de salut
public etaient profondement affectes de ce projet. Delmas, Treilhard,
Breard, s'en affligeaient sincerement. Cambon, grand partisan, comme il le
disait toujours, _du pouvoir revolutionnaire_, mais scrupuleusement
attache a la legalite, s'indignait de l'audace de la commune, et disait a
Bouchotte, successeur de Beurnonville, et comme Pache, complaisant des
jacobins: "Ministre de la guerre, nous ne sommes pas aveugles; je vois
tres bien que des employes de vos bureaux sont parmi les chefs et les
meneurs  de tout ceci." Barrere, malgre ses menagemens accoutumes,
commencait aussi a s'indigner, et a le dire: "Il faudra voir, repetait-il,
dans cette triste journee, si c'est la commune de Paris qui represente la
republique francaise, ou si c'est la convention." Le jacobin Lacroix, ami
et lieutenant de Danton, paraissait embarrasse aux yeux de ses collegues
de l'attentat qui se preparait contre les lois et la representation
nationale. Danton, qui s'etait borne a approuver et a desirer fortement
l'abolition de la commission des douze, parce qu'il ne voulait rien de ce
qui arretait l'energie populaire, Danton aurait souhaite qu'on respectat
la representation nationale; mais il prevoyait de la part des girondins de
nouveaux eclats et une nouvelle resistance a la marche de la revolution,
et eut desire trouver un moyen de les eloigner sans les proscrire. Garat
lui en offrit un, qu'il saisit avec empressement. Tous les ministres
etaient presens au comite; Garat s'y trouvait avec ses collegues.
Profondement afflige de la situation ou se trouvaient, les uns a l'egard
des autres, les chefs de la revolution, il concut une idee genereuse qui
aurait pu ramener la concorde. "Souvenez-vous, dit-il aux membres du
comite, et particulierement a Danton, des querelles de Themistocle et
d'Aristide, de l'obstination de l'un a refuser ce qui etait propose par
l'autre, et des dangers qu'ils firent courir a leur patrie. Souvenez-vous
de la generosite d'Aristide, qui, profondement penetre des maux qu'ils
causaient tous deux a leur pays, eut la magnanimite de s'ecrier: O
Atheniens, vous ne pouvez etre tranquilles et heureux, que lorsque vous
nous aurez jetes, Themistocle et moi, dans le Barathre! Eh bien! ajoute
Garat, que les chefs des deux cotes de l'assemblee se repetent les paroles
d'Aristide, et qu'ils s'exilent volontairement, et en nombre egal, de
l'assemblee. Des ce jour les discordes se calmeront; il restera dans
l'assemblee assez de talens pour sauver la chose publique, et la patrie
benira, dans leur magnifique ostracisme, ces hommes qui se seront annules
pour la pacifier." A cette idee genereuse, tous les membres du comite sont
emus. Delmas, Barrere, le chaud Cambon, sont enchantes de ce projet.
Danton, qui etait ici le premier sacrifie, Danton se leve, les larmes aux
yeux, et dit a Garat: "Vous avez raison, je vais a la convention proposer
cette idee, et je m'offrirai a me rendre le premier en otage a Bordeaux."
On se separe tout pleins de ce noble projet, pour aller le communiquer aux
chefs des deux partis. On s'adresse particulierement a Robespierre, a qui
une telle abnegation ne pouvait convenir, et qui repond que ce n'est la
qu'un piege tendu a la Montagne pour ecarter ses plus courageux
defenseurs. De ce projet il ne reste plus alors qu'une seule partie
executable, c'est l'exil volontaire des girondins, les montagnards
Refusant de s'y soumettre eux-memes. C'est Barrere qui est charge, au nom
du comite de salut public, de proposer aux uns un sacrifice que les autres
n'avaient pas la generosite d'accepter. Barrere redige donc un projet pour
proposer aux vingt-deux et aux membres de la commission des douze de se
demettre volontairement de leurs fonctions.

Dans ce moment, le projet definitif de la seconde insurrection s'arretait
a l'assemblee de l'Eveche. On se plaignait, la, ainsi qu'aux Jacobins, de
ce que l'energie de Danton s'etait ralentie depuis l'abolition de la
commission des douze. Marat proposait d'aller exiger de la convention la
mise en accusation des vingt-deux, et conseillait de l'exiger par force.
On redigeait meme une petition courte et energique pour cet objet. On
arretait le plan de l'insurrection, non dans l'assemblee, mais dans le
comite d'execution, charge de ce qu'on appelait _les moyens de salut
public_, et compose des Varlet, des Dobsen, des Gusman, et de tous ces
hommes qui s'etaient constamment agites depuis le 21 janvier. Ce comite
decida de faire entourer la convention par la force armee, et de consigner
ses membres dans la salle, jusqu'a ce qu'elle eut rendu le decret exige.
Pour cela, on devait faire rentrer dans Paris les bataillons destines pour
la Vendee, qu'on avait eu soin de retenir, sous divers pretextes, dans les
casernes de Courbevoie. On croyait pouvoir obtenir de ces bataillons, et
de quelques autres dont on disposait, ce qu'on n'aurait peut-etre pas
obtenu de la garde des sections. En entourant le Palais-National de ces
hommes devoues, et en maintenant, comme au 31 mai, le reste de la force
armee dans la docilite et l'ignorance, on devait facilement venir a bout
de la resistance de la convention. C'est Henriot qui fut encore charge de
commander les troupes autour du Palais-National.

C'etait la ce qu'on s'etait promis pour le lendemain dimanche 2 juin; mais
dans la soiree du samedi on voulait voir si une derniere demarche ne
suffirait pas, et essayer quelques nouvelles sommations. Dans cette
soiree, en effet, on fait battre la generale et sonner le tocsin, et le
comite de salut public s'empresse de convoquer la convention, pour sieger
au milieu de cette nouvelle tempete.

Dans ce moment, les girondins, reunis une derniere fois, dinaient
ensemble, pour se consulter sur ce qui leur restait a faire. Il etait
evident a leurs yeux que l'insurrection actuelle ne pouvait plus avoir
pour objet, ni _des presses a briser_, comme avait dit Danton, ni une
commission a supprimer, et qu'il s'agissait definitivement de leurs
personnes. Les uns conseillaient de rester fermes a leur poste, et de
mourir sur la chaise curule, en defendant jusqu'au bout le caractere dont
ils etaient revetus. Petion, Buzot, Gensonne, penchaient pour cette grave
et magnanime resolution. Barbaroux, sans calculer les resultats, ne
suivant que les inspirations de son ame heroique, voulait aller braver ses
ennemis par sa presence et son courage. D'autres enfin, et Louvet etait le
plus ardent a soutenir cette derniere opinion, proposaient d'abandonner
sur-le-champ la convention, ou ils n'avaient plus rien a faire d'utile, ou
la Plaine n'avait plus assez de courage pour leur donner ses suffrages, et
ou la Montagne et les tribunes etaient resolues a couvrir leurs voix par
des huees. Ils voulaient se retirer dans leurs departemens, fomenter
l'insurrection deja presque declaree, et revenir en force a Paris venger
les lois et la representation nationale. Chacun soutenait son avis, et on
ne savait auquel s'arreter. Le bruit du tocsin et de la generale oblige
les infortunes convives a quitter la table, et a chercher un asile avant
d'avoir pris une resolution. Ils se rendent alors chez l'un d'eux, moins
compromis que les autres, et non inscrit sur la fameuse liste des
vingt-deux, chez Meilhan, qui les avait deja recus, et qui habitait, rue
des Moulins, un logement vaste, ou ils pouvaient se reunir en armes. Ils
s'y rendent en hate, a part quelques-uns qui avaient d'autres moyens de se
mettre a couvert.

La convention s'etait reunie au bruit du tocsin. Tres peu de membres
etaient presens, et tous ceux du cote droit manquaient. Lanjuinais seul,
empresse de braver tous les dangers, s'y etait rendu pour denoncer le
complot, dont la revelation n'apprenait rien a personne. Apres une seance
assez orageuse et assez courte, la convention repondit aux petitionnaires
de l'Eveche, que, vu le decret qui enjoignait au comite de salut public de
lui faire un rapport sur les vingt-deux, elle n'avait pas a statuer sur la
nouvelle demande de la commune. On se separa en desordre, et les conjures
renvoyerent au lendemain matin l'execution definitive de leur projet.

La generale et le tocsin se firent entendre toute la nuit du samedi au
dimanche matin, 2 juin 1793. Le canon d'alarme gronda, et toute la
population de Paris fut en armes des la pointe du jour. Pres de
quatre-vingt mille hommes etaient ranges autour de la convention, mais
plus de soixante-quinze mille ne prenaient aucune part a l'evenement, et
se contentaient d'y assister l'arme au bras. Quelques bataillons devoues
de canonniers etaient ranges sous le commandement de Henriot, autour du
Palais-National. Ils avaient cent soixante-trois bouches a feu, des
caissons, des grils a rougir les boulets, des meches allumees, et tout
l'appareil militaire capable d'imposer aux imaginations. Des le matin on
avait fait rentrer dans Paris les bataillons dont le depart pour la Vendee
avait ete retarde; on les avait irrites en leur persuadant qu'on venait de
decouvrir des complots dont les chefs etaient dans la convention, et qu'il
fallait les en arracher. On assure qu'a ces raisons on ajouta des
assignats de cent sous. Ces bataillons, ainsi entraines, marcherent des
Champs-Elysees a la Madeleine, de la Madeleine au boulevard, et du
boulevard au Carrousel, prets a executer tout ce que les conjures
voudraient leur prescrire.

Ainsi la convention, serree a peine par quelques forcenes, semblait
assiegee par quatre-vingt mille hommes. Mais quoiqu'elle ne fut reellement
pas assiegee, elle n'en courait pas moins de danger, car les quelques
mille hommes qui l'entouraient etaient disposes a se livrer contre elle
aux derniers exces.

Les deputes de tous les cotes se trouvaient a la seance. La Montagne, la
Plaine, le cote droit, occupaient leurs bancs. Les deputes proscrits,
reunis en grande partie chez Meilhan, ou ils avaient passe la nuit,
voulaient se rendre aussi a leur poste. Buzot faisait des efforts pour se
detacher de ceux qui le retenaient, et aller expirer au sein de la
convention. Cependant on etait parvenu a l'en empecher. Barbaroux seul,
reussissant a s'echapper, vint a la convention pour deployer dans cette
journee un sublime courage. On engagea les autres a rester reunis dans
leur asile en attendant l'issue de cette seance terrible.

La seance de la convention commence, et Lanjuinais, resolu aux derniers
efforts pour faire respecter la representation nationale, Lanjuinais, que
ni les tribunes, ni la Montagne, ni l'imminence du danger, ne peuvent
intimider, est le premier a demander la parole. A sa demande, les murmures
les plus violens retentissent. "Je viens, dit-il, vous occuper des moyens
d'arreter les nouveaux mouvemens qui vous menacent!--A bas! a bas!
s'ecrie-t-on, il veut amener la guerre civile.--Tant qu'il sera permis,
Reprend Lanjuinais, de faire entendre ici ma voix, je ne laisserai pas
avilir dans ma personne le caractere de representant du peuple! Jusqu'ici,
vous n'avez rien fait, vous avez tout souffert; vous avez sanctionne tout
ce qu'on a exige de vous. Une assemblee insurrectionnelle se reunit, elle
nomme un comite charge de preparer la revolte, un commandant provisoire
charge de commander les revoltes; et cette assemblee, ce comite, ce
commandant, vous souffrez tout cela!" Des cris epouvantables interrompent
a chaque instant les paroles de Lanjuinais; enfin la colere qu'il inspire
devient telle, que plusieurs deputes de la Montagne, Drouet, Robespierre,
Lejeune, Julien, Legendre, se levent de leurs bancs, courent a la tribune,
et veulent l'en arracher. Lanjuinais resiste et s'y attache de toutes ses
forces. Le desordre est dans toutes les parties de l'assemblee, et les
hurlemens des tribunes achevent de rendre cette scene la plus effrayante
qu'on eut encore vue. Le president se couvre et parvient a faire entendre
sa voix. "La scene qui vient d'avoir lieu, dit-il, est des plus
affligeantes. La liberte perira si vous continuez a vous conduire de meme;
je vous rappelle a l'ordre, vous qui vous etes ainsi portes a cette
tribune!" Un peu de calme se retablit, et Lanjuinais, qui ne craignait
pas les propositions chimeriques, quand elles etaient courageuses, demande
qu'on casse les autorites revolutionnaires de Paris, c'est-a-dire que ceux
qui sont desarmes sevissent contre ceux qui sont en armes. A peine a-t-il
acheve, que les petitionnaires de la commune se presentent de nouveau.
Leur langage est plus bref et plus energique que jamais. _Les citoyens de
Paris n'ont point quitte les armes depuis quatre jours. Depuis quatre
jours, ils reclament aupres de leurs mandataires leurs droits indignement
violes, et depuis quatre jours leurs mandataires se rient de leur calme et
de leur inaction.... Il faut qu'on mette les conspirateurs en etat
d'arrestation provisoire, il faut qu'on sauve le peuple sur-le-champ, ou
il _va se sauver lui-meme!_ A peine les petitionnaires ont-ils acheve de
parler que Billaud-Varennes et Tallien demandent le rapport sur cette
petition, seance tenante et sans desemparer. D'autres en grand nombre
demandent l'ordre du jour. Enfin, au milieu du tumulte, l'assemblee,
animee par le danger, se leve, et vote l'ordre du jour, sur le motif qu'un
rapport a ete ordonne au comite de salut public sous trois jours. A cette
decision, les petitionnaires sortent en poussant des cris, en faisant des
menaces, et en laissant apercevoir des armes cachees. Tous les hommes qui
etaient dans les tribunes se retirent comme pour aller executer un projet,
et il n'y reste que les femmes. Un grand bruit se fait au dehors, et on
entend crier _aux armes! aux armes!_ Dans ce moment plusieurs deputes
veulent representer a l'assemblee que la determination qu'elle a prise est
imprudente, qu'il faut terminer une crise dangereuse, en accordant ce qui
est demande, et en mettant en arrestation provisoire les vingt-deux
deputes accuses. "Nous irons tous, tous en prison," s'ecrie
Larevelliere-Lepaux. Cambon annonce alors que, dans une demi-heure, le
comite de salut public fera son rapport. Le rapport etait ordonne sous
trois jours, mais le danger, toujours plus pressant, avait engage les
comites a se hater. Barrere se presente en effet a la tribune, et propose
l'idee de Garat, qui la veille avait emu tous les membres du comite, que
Danton avait embrassee avec chaleur, que Robespierre avait repoussee, et
qui consistait en un exil volontaire et reciproque des chefs des deux
partis. Barrere, ne pouvant pas la proposer aux montagnards, la propose
aux vingt-deux. "Le comite, dit-il, n'a eu le temps d'eclaircir aucun
fait, d'entendre aucun temoin; mais, vu l'etat politique et moral de la
convention, il croit que la suspension volontaire des deputes designes
produirait le plus heureux effet, et sauverait la republique d'une crise
funeste, dont l'issue est effrayante a prevoir."

A peine a-t-il acheve de parler, qu'Isnard se rend le premier a la
tribune, et dit que, des qu'on mettra en balance un homme et la patrie, il
n'hesitera jamais, et que non seulement il renonce a ses fonctions, mais a
la vie, s'il le faut. Lanthenas imite l'exemple d'Isnard, et abdique ses
fonctions. Fauchet offre sa demission et sa vie a la republique.
Lanjuinais, qui ne pensait pas qu'il fallut ceder, se presente a la
tribune, et dit: "Je crois que jusqu'a ce moment j'ai montre assez
d'energie pour que vous n'attendiez de moi ni suspension, ni
demission...." A ces mots des cris eclatent dans l'assemblee. Il promene
un regard assure sur ceux qui l'interrompent. "Le sacrificateur,
s'ecrie-t-il, qui trainait jadis une victime a l'autel la couvrait de
fleurs et de bandelettes, et ne l'insultait pas.... On veut le sacrifice
de nos pouvoirs, mais les sacrifices doivent etre libres, et nous ne le
sommes pas! On ne peut ni sortir d'ici, ni se mettre aux fenetres; les
canons sont braques, on ne peut emettre aucun voeu, et je me tais."
Barbaroux succede a Lanjuinais, et refuse avec autant de courage la
demission qu'on lui demande. "Si la convention, dit-il, ordonne ma
demission, je me soumettrai; mais comment puis-je me demettre de mes
pouvoirs, lorsqu'une foule de departemens m'ecrivent et m'assurent que
j'en ai bien use, et m'engagent a en user encore? J'ai jure de mourir a
mon poste, et je tiendrai mon serment." Dusaulx offre sa demission. "Quoi!
s'ecrie Marat, doit-on donner a des coupables l'honneur du devouement? Il
faut etre pur pour offrir des sacrifices a la patrie; c'est a moi, vrai
martyr, a me devouer; j'offre donc ma suspension du moment que vous aurez
ordonne la mise en arrestation des deputes accuses. Mais, ajoute Marat, la
liste est mal faite; au lieu du vieux radoteur Dusaulx, du pauvre d'esprit
Lanthenas, et de Ducos, coupable seulement de quelques opinions erronees,
il faut y placer Fermont et Valaze, qui meritent d'y etre et qui n'y sont
pas."

Dans le moment, un grand bruit se fait entendre aux portes de la salle.
Lacroix entre tout agite, et poussant des cris; il dit lui-meme qu'on
n'est plus libre, qu'il a voulu sortir de la salle, et qu'il ne l'a pu.
Quoique montagnard et partisan de l'arrestation des vingt-deux, Lacroix
etait indigne de l'attentat de la commune, qui faisait consigner les
deputes dans le Palais-National.

Depuis le refus de statuer sur la petition de la commune, la consigne
avait ete donnee, a toutes les portes, de ne plus laisser sortir un seul
depute. Plusieurs avaient vainement essaye de s'evader; Gorsas seul etait
parvenu a s'echapper, et il etait alle engager les girondins, restes chez
Meilhan, a se cacher ou ils pourraient, et a ne pas se rendre a
l'assemblee. Tous ceux qui essayerent de sortir furent forcement retenus.
Boissy-d'Anglas se presente a une porte, recoit les plus mauvais
traitemens, et rentre en montrant ses vetemens dechires. A cette vue,
toute l'assemblee s'indigne, et la Montagne elle-meme s'etonne. On mande
les auteurs de cette consigne, et on rend un decret illusoire qui appelle
a la barre le commandant de la force armee.

Barrere prenant alors la parole, et s'exprimant avec une energie qui ne
lui etait pas ordinaire, dit que l'assemblee n'est pas libre, qu'elle
delibere sous l'empire de tyrans caches, que dans le comite
insurrectionnel se trouvent des hommes dont on ne peut pas repondre, des
etrangers suspects, tels que l'Espagnol Gusman et autres; qu'a la porte
de la salle on distribue des assignats de cinq livres aux bataillons
destines pour la Vendee, et qu'il faut s'assurer si la convention est
respectee encore ou ne l'est plus. En consequence, il propose a
l'assemblee de se rendre tout entiere au milieu de la force armee, pour
s'assurer qu'elle n'a rien a craindre, et que son autorite est encore
reconnue. Cette proposition, deja faite par Garat le 25 mai, renouvelee
par Vergniaud le 31, est aussitot adoptee. Herault-Sechelles, dont on se
servait dans toutes les occasions difficiles, est mis a la tete de
l'assemblee comme president, et tout le cote droit et la Plaine se levent
pour le suivre. La Montagne seule reste a sa place. Alors les derniers
deputes de la droite reviennent, et lui reprochent de ne pas partager le
danger commun. Les tribunes au contraire engagent avec des signes les
montagnards a rester sur leurs bancs, comme si un grand peril les menacait
au dehors. Cependant les montagnards cedent par un sentiment de pudeur, et
toute la convention, ayant a sa tete Herault-Sechelles, se presente dans
les cours du Palais-National, et du cote du Carrousel. Les sentinelles
s'ecartent et laissent passer l'assemblee. Elle arrive en presence des
canonniers, a la tete desquels se trouvait Henriot. Le president lui
signifie d'ouvrir passage a l'assemblee. "Vous ne sortirez pas, leur dit
Henriot, que vous n'ayez livre les vingt-deux.--Saisissez ce rebelle," dit
le president aux soldats. Alors Henriot faisant reculer son cheval, et
s'adressant a ses canonniers, leur dit: "Canonniers, a vos pieces!"
Quelqu'un aussitot saisit fortement Herault-Sechelles par le bras, et le
ramene d'un autre cote. On se rend dans le jardin pour renouveler la meme
experience. Quelques groupes criaient _vive la nation!_ d'autres _vive la
convention! vive Marat! a bas le cote droit!_ Hors du jardin, des
bataillons, autrement disposes que ceux qui entouraient le Carrousel,
faisaient signe aux deputes de venir les joindre. La convention, pour s'y
rendre, s'avance vers le Pont-Tournant, mais la elle trouve un nouveau
bataillon qui lui ferme la sortie du jardin. Dans ce moment, Marat,
entoure de quelques enfans qui criaient _vive Marat!_ s'approche du
president, et lui dit: "Je somme les deputes qui ont abandonne leur poste
d'y retourner."

L'assemblee en effet, dont ces epreuves repetees ne faisaient que
prolonger l'humiliation, rentre dans la salle de ses seances, et chacun
reprend sa place. Couthon monte alors a la tribune. "Vous voyez bien,
dit-il avec une assurance qui confond l'assemblee, que vous etes
respectes, obeis par le peuple; vous voyez que vous etes libres, et que
vous pouvez voter sur la question qui vous est soumise; hatez-vous donc de
satisfaire aux voeux du peuple." Legendre propose de retrancher de la
liste des vingt-deux ceux qui ont offert leur demission, et d'excepter de
la liste des douze Boyer-Fonfrede et Saint-Martin, qui se sont opposes aux
arrestations arbitraires; il propose de les remplacer par Lebrun et
Claviere. Marat insiste pour qu'on raie de la liste Lanthenas, Ducos et
Dusaulx, et qu'on y ajoute Fermont et Valaze. Ces propositions sont
adoptees; et on est pret a passer aux voix. La Plaine intimidee commencait
a dire qu'apres tout les deputes mis en arrestation chez eux ne seraient
pas tant a plaindre, et qu'il fallait mettre fin a cette scene terrible.
Le cote droit demande l'appel nominal pour faire honte aux membres du
_ventre_ de leur faiblesse; mais l'un d'eux fournit a ses collegues un
moyen honnete pour sortir de cette situation difficile. Il ne vote pas,
dit-il, parce qu'il n'est pas libre. A son exemple, les autres refusent de
voter. Alors la Montagne seule, et quelques autres membres, decretent la
mise en arrestation des deputes denonces par la commune.

Tel fut le celebre evenement du 2 juin, plus connu sous le nom du 31 mai.
Ce fut contre la representation nationale un vrai 10 aout; car, les
deputes une fois en arrestation chez eux, il ne restait plus qu'a les
faire monter sur l'echafaud, et c'etait peu difficile. Ici finit une ere
principale de la revolution, qui a servi de preparation a la plus terrible
et a la plus grande de toutes, et dont il faut se rappeler l'ensemble pour
la bien apprecier. Au 10 aout, la revolution, ne contenant plus ses
defiances, attaque le palais du monarque, pour se delivrer de craintes
insupportables. La premiere idee qu'on a, c'est de suspendre Louis XVI,
et d'ajourner son sort a la reunion de la prochaine convention nationale.
Le monarque suspendu, et le pouvoir restant aux mains des differentes
autorites populaires, nait la question de savoir comment on usera de ce
pouvoir. Alors les divisions qui s'etaient deja prononcees entre les
partisans de la moderation et ceux d'une energie inexorable, eclatent sans
menagement: la commune, composee de tous les hommes ardens, attaque la
legislative et l'insulte en la menacant du tocsin. Dans ce moment, la
coalition, ranimee par le 10 aout, se presse d'avancer; le danger
augmente, provoque de plus en plus la violence, decrie la moderation, et
pousse les passions aux plus grands exces. Longwy, Verdun tombent au
pouvoir de l'ennemi. En voyant approcher Brunswick, on devance les
cruautes qu'il annonce dans ses manifestes, et on frappe de terreur ses
partisans caches, par les epouvantables journees de septembre. Bientot,
sauvee par le beau sang-froid de Dumouriez, la France a le temps de
s'agiter encore pour cette grande question de l'usage modere ou
impitoyable du pouvoir. Septembre devient un penible sujet de reproches:
les moderes s'indignent; les violens veulent qu'on se taise sur des maux
qu'ils disent inevitables et irreparables. De cruelles personnalites
ajoutent les haines individuelles aux haines d'opinion; la discorde est
excitee au plus haut point. Alors arrive le moment de statuer sur le sort
de Louis XVI. On fait sur sa personne l'application des deux systemes;
celui de la moderation est vaincu, celui de la violence l'emporte; et, en
immolant le roi, la revolution rompt definitivement avec la royaute et
avec tous les trones.

La coalition, ranimee encore par le 21 janvier, comme elle l'avait ete
deja par le 10 aout, reagit de nouveau et nous fait essuyer des revers.
Dumouriez, arrete dans ses progres par des circonstances contraires et par
le desordre de toutes les administrations, s'irrite contre les jacobins
auxquels il impute ses revers, sort alors de son indifference politique,
se prononce tout a coup pour la moderation, la compromet en employant pour
elle son epee et l'etranger, et echoue enfin contre la revolution, apres
avoir mis la republique dans le plus grand peril. Dans ce meme moment la
Vendee se leve; les departemens, tous moderes, deviennent menacans; jamais
le danger ne fut plus grand pour la revolution. Des revers, des trahisons,
fournissent aux jacobins un pretexte pour calomnier les republicains
moderes, et un motif pour demander la dictature judiciaire et executive.
Ils proposent un essai de tribunal revolutionnaire et de comite de salut
public. Vive dispute a ce sujet. Les deux partis en viennent, sur ces
questions, aux dernieres extremites; ils ne peuvent plus demeurer en
presence. Au 10 mars, les jacobins tentent de frapper les chefs des
girondins, mais leur tentative, trop prematuree, echoue. Alors ils se
preparent mieux; ils provoquent des petitions, soulevent des sections et
s'insurgent legalement. Les girondins resistent en instituant une
commission chargee de poursuivre les complots de leurs adversaires; cette
commission agit contre les jacobins, les souleve et est emportee dans un
orage. Replacee le lendemain, elle est emportee de nouveau dans l'horrible
tempete du 31 mai. Enfin, le 2 juin, ses membres et les deputes qu'elle
devait defendre, sont enleves du sein de la representation nationale, et,
comme Louis XVI, la decision de leur sort est ajournee a une epoque ou la
violence sera suffisante pour les conduire a l'echafaud.

Tel est donc l'espace que nous avons parcouru depuis le 10 aout jusqu'au
31 mai. C'est une longue lutte entre les deux systemes sur l'emploi des
moyens. Le danger toujours croissant a rendu la dispute toujours plus
vive, plus envenimee, et la genereuse deputation de la Gironde, epuisee
Pour avoir voulu sauver septembre, pour avoir voulu empecher le 21
janvier, le tribunal revolutionnaire et le comite de salut public, expire
lorsque le danger plus grand a rendu la violence plus urgente et la
moderation moins admissible. Maintenant, toute legalite etant vaincue,
toute reclamation etouffee avec la suspension des girondins, et le peril
devenant plus effrayant que jamais par l'insurrection meme qui s'efforcera
de venger la Gironde, la violence va se deployer sans obstacle et sans
mesure, et la terrible dictature du tribunal revolutionnaire et du comite
de salut public va se completer. Ici commencent des scenes plus grandes et
plus horribles cent fois que toutes celles qui ont indigne les girondins.
Pour eux leur histoire est finie; il ne reste plus a y ajouter que le
recit de leur mort heroique. Leur opposition a ete dangereuse,
leur indignation impolitique, ils ont compromis la revolution, la liberte
et la France; ils ont compromis meme la moderation en la defendant avec
aigreur, et en mourant ils ont entraine dans leur chute tout ce qu'il y
avait de plus genereux et de plus eclaire en France. Cependant, qui ne
voudrait avoir rempli leur role? qui ne voudrait avoir commis leurs
fautes? Est-il possible, en effet, de laisser couler le sang sans
resistance et sans indignation?



CHAPITRE X.


PROJETS DES JACOBINS APRES LE 31 MAI.--RENOUVELLEMENT DES COMITES ET DU
MINISTERE.--DISPOSITIONS DES DEPARTEMENS APRES LE 31 MAI. LES GIRONDINS
PROSCRITS VONT LES SOULEVER CONTRE LA CONVENTION,--DECRETS DE LA
CONVENTION CONTRE LES DEPARTEMENS INSURGES.--ASSEMBLEES ET ARMEES
INSURRECTIONNELLES EN BRETAGNE ET EN NORMANDIE.--EVENEMENS MILITAIRES SUR
LE RHIN ET AU NORD.--ENVAHISSEMENT DES FRONTIERES DE L'EST PAR LES
COALISES; RETRAITE DE CUSTINE.--SIEGE DE MAYENCE PAR LES PRUSSIENS.
--ECHECS DE L'ARMEE DES ALPES. SITUATION DE L'ARMEE DES PYRENEES.--LES
VENDEENS S'EMPARENT DE FONTENAY ET DE SAUMUR.--DANGERS IMMINENS DE LA
REPUBLIQUE A L'INTERIEUR ET A L'EXTERIEUR.--TRAVAUX ADMINISTRATIFS DE LA
CONVENTION; CONSTITUTION DE 1793.--ECHECS DES INSURGES FEDERALISTES A
EVREUX.--DEFAITE DES VENDEENS DEVANT NANTES.--VICTOIRE CONTRE LES
ESPAGNOLS DANS LE ROUSSILLON.--MARAT EST ASSASSINE PAR CHARLOTTE CORDAY;
HONNEURS FUNEBRES RENDUS A SA MEMOIRE; JUGEMENT ET EXECUTION DE CHARLOTTE
CORDAY.


Le decret rendu le 2 juin contre les vingt-deux deputes du cote droit, et
contre les membres de la commission des _douze_, portait qu'ils seraient
detenus chez eux, et gardes a vue par des gendarmes. Quelques-uns se
soumirent volontairement a ce decret, et se constituerent en etat
d'arrestation, pour faire preuve d'obeissance a la loi, et pour provoquer
un jugement qui demontrat leur innocence. Gensonne, Valaze, pouvaient tres
facilement se soustraire a la surveillance de leurs gardiens, mais ils se
refuserent constamment a chercher leur salut dans la fuite. Ils resterent
prisonniers avec leurs collegues Guadet, Petion, Vergniaud, Biroteau,
Gardien, Boileau, Bertrand, Mollevaut et Gommaire. Quelques autres, ne
croyant devoir aucune obeissance a une loi arrachee par la force, et
n'esperant aucune justice, s'eloignerent de Paris, ou s'y cacherent en
attendant de pouvoir en sortir. Leur projet etait de se rendre dans les
departemens, pour exciter un soulevement contre la capitale. Ceux qui
prirent cette resolution etaient Brissot, Gorsas, Salles, Louvet, Chambon,
Buzot, Lydon, Rabaut Saint-Etienne, Lasource, Grangeneuve, Lesage, Vigee,
Lariviere et Bergoing. Les deux ministres Lebrun et Claviere, destitues
immediatement apres le 2 juin, furent frappes d'un mandat d'arret par la
commune. Lebrun parvint a s'y soustraire. La meme mesure fut prise contre
Roland, qui, demissionnaire depuis le 21 janvier, demandait en vain a
rendre ses comptes. Il echappa aux recherches de la commune, et alla se
cacher a Rouen. Madame Roland, poursuivie aussi, ne songea qu'a favoriser
l'evasion de son mari; remettant ensuite sa fille aux mains d'un ami sur,
elle se livra avec une noble indifference au comite de sa section, et fut
jetee dans les prisons avec une multitude d'autres victimes du 31 mai.

La joie etait grande aux Jacobins. On s'y felicitait de l'energie du
peuple, de sa belle conduite dans les dernieres journees, et du
renversement de tous les obstacles que le cote droit n'avait cesse
d'opposer a la marche de la revolution. On convint en meme temps, comme
c'etait l'usage apres tous les grands evenements, de la maniere dont on
presenterait la derniere insurrection. "Le peuple, dit Robespierre, a
confondu tous ses calomniateurs par sa conduite. Quatre-vingt mille hommes
ont ete debout pendant pres d'une semaine, sans qu'une propriete ait ete
violee, sans qu'une goutte de sang ait ete repandue, et ils ont fait voir
par la si leur but etait, comme on le disait, de profiter du desordre pour
se livrer au meurtre et au pillage. Leur insurrection a ete spontanee,
parce qu'elle etait l'effet de la conviction generale; et la Montagne
elle-meme, faible, etonnee en voyant ce mouvement, a prouve qu'elle
n'avait pas concouru a le produire. Ainsi cette insurrection a ete _toute
morale_ et toute populaire."

C'etait la tout a la fois donner une couleur favorable a l'insurrection,
adresser une censure indirecte a la Montagne, qui avait montre quelque
hesitation le 2 juin, repousser le reproche de conspiration adresse aux
meneurs du cote gauche, et flatter agreablement le parti populaire qui
avait tout fait, et si bien, par lui-meme. Apres cette interpretation,
recue avec acclamation par les jacobins, et depuis repetee par tous les
echos du parti victorieux, on se hata de demander compte a Marat d'un mot
qui faisait beaucoup de bruit. Marat, qui ne trouvait jamais qu'un moyen
de terminer les hesitations revolutionnaires, la dictature, Marat, voyant
qu'on tergiversait encore le 2 juin, avait repete, ce jour-la comme tous
les autres: _Il nous faut un chef_. Somme d'expliquer ce propos, il le
justifia a sa maniere, et les jacobins s'en contenterent bien vite,
satisfaits d'avoir prouve leurs scrupules et la severite de leurs
principes republicains. On presenta aussi quelques observations sur la
tiedeur de Danton, qui semblait s'etre amolli depuis la suppression de la
commission des douze, et dont l'energie, soutenue jusqu'au 31 mai, n'etait
pas allee jusqu'au 2 juin. Danton etait absent; Camille Desmoulins, son
ami, le defendit chaudement, et on se hata de mettre fin a cette
explication, par menagement pour un personnage aussi important, et pour
eviter des discussions trop delicates; car, bien que l'insurrection fut
consommee, elle etait loin d'etre universellement approuvee dans le parti
victorieux.

On savait en effet que le comite de salut public, et beaucoup de
montagnards, avaient vu avec effroi ce coup d'etat populaire. La chose
faite, il fallait en profiter, sans la remettre en discussion. On s'occupa
donc aussitot d'user promptement et utilement de la victoire.

Il y avait pour cela differentes mesures a prendre. Renouveler les comites
ou s'etaient places tous les partisans du cote droit, s'emparer par les
comites de la direction des affaires, changer les ministres, surveiller la
correspondance, arreter a la poste les ecrits dangereux, ne laisser
arriver dans les provinces que les ecrits reconnus utiles (car, disait
Robespierre, la liberte de la presse doit etre entiere, sans doute, mais
ne pas etre employee a perdre la liberte), former sur-le-champ l'armee
revolutionnaire dont l'institution avait ete decretee, et dont
l'intervention etait indispensable pour faire executer a l'interieur les
decrets de la convention, effectuer l'emprunt force d'un milliard sur les
riches: tels furent les moyens proposes et adoptes unanimement par les
jacobins. Mais une mesure derniere fut jugee plus necessaire encore que
toutes les autres, c'etait la redaction, sous huit jours, de la
constitution republicaine. Il importait de prouver que l'opposition des
girondins avait seule empeche l'accomplissement de cette grande tache, de
rassurer la France par de bonnes lois, et de lui presenter un pacte
d'union autour duquel elle put se rallier tout entiere. Tel fut le voeu
emis a la fois par les jacobins, les cordeliers, les sections et la
commune.

La convention, docile a ce voeu irresistible et repete sous tant de
formes, renouvela tous ses comites de surete generale, des finances, de la
guerre, de legislation, etc. Le comite de salut public, deja charge de
trop d'affaires et qui n'etait point encore assez suspect pour qu'on osat
en destituer brusquement tous les membres, fut seul maintenu. Lebrun fut
remplace aux relations exterieures par Deforgues, et Claviere aux finances
par Destournelles. On regarda comme non avenu le projet de constitution
presente par Condorcet, d'apres les vues des girondins; le comite de salut
public dut en presenter un autre sous huit jours. On lui adjoignit cinq
membres pour ce travail. Enfin il recut ordre de preparer un mode
d'execution pour l'emprunt force, et un projet d'organisation pour l'armee
revolutionnaire.

Les seances de la convention avaient un aspect tout nouveau depuis le 31
mai. Elles etaient silencieuses, et presque tous les decrets etaient
adoptes sans discussion. Le cote droit et une partie du centre ne votaient
plus; ils semblaient protester par leur silence contre toutes les
decisions prises depuis le 2 juin, et attendre les nouvelles des
departemens. Marat avait cru devoir par justice se suspendre lui-meme,
jusqu'a ce que ses adversaires les girondins fussent juges. En attendant,
il renoncait, disait-il, a ses fonctions, et se bornait a eclairer la
convention dans sa feuille. Les deux deputes Doulcet et Fonfrede de
Bordeaux rompirent seuls le silence de l'assemblee. Doulcet denonca le
comite d'insurrection, qui n'avait pas cesse de se reunir a l'Eveche, et
qui, arretant les paquets a la poste, les decachetait, et les renvoyait
decachetes a leur adresse, avec son timbre, portant ces mots: _Revolution
du 31 mai_. La convention passa a l'ordre du jour. Fonfrede, membre de la
commission des douze, mais excepte du decret d'arrestation, parce qu'il
s'etait oppose aux mesures de cette commission, Fonfrede monta a la
tribune, et demanda l'execution du decret qui ordonnait sous trois jours
le rapport sur les detenus. Cette reclamation excita quelque tumulte. "Il
faut, dit Fonfrede, prouver au plus tot l'innocence de nos collegues. Je
ne suis reste ici que pour les defendre, et je vous declare qu'une force
armee s'avance de Bordeaux pour venger les attentats commis contre eux."
De grands cris s'eleverent a ces paroles, l'ordre du jour repoussa la
proposition de Fonfrede, et on retomba aussitot dans un silence profond.
Ce sont, dirent les jacobins, _les derniers cris des crapauds du marais_.

La menace faite par Fonfrede du haut de la tribune n'etait point vaine, et
non seulement les Bordelais, mais les habitans de presque tous les
departemens etaient prets a prendre les armes contre la convention. Leur
mecontentement datait de plus loin que le 2 juin; il avait commence avec
les querelles entre les montagnards et les girondins. On doit se souvenir
que, dans toute la France, les municipalites et les sections etaient
divisees. Les partisans du systeme montagnard occupaient les municipalites
et les clubs; les republicains moderes, qui, au milieu des crises de la
revolution, voulaient conserver l'equite ordinaire, s'etaient tous
retires, au contraire, dans les sections. Deja la rupture avait eclate
dans plusieurs villes. A Marseille, les sections avaient depouille la
municipalite de ses pouvoirs, pour les transporter a un _comite central_;
elles avaient en outre institue de leur chef un tribunal populaire pour
juger les patriotes accuses d'exces revolutionnaires. Les commissaires
Bayle et Boisset casserent en vain ce comite et ce tribunal; leur autorite
fut toujours meconnue, et les sections etaient restees en insurrection
permanente contre la revolution. A Lyon, il y avait eu un combat sanglant.
Il s'agissait de savoir si un arrete municipal, portant l'institution
d'une armee revolutionnaire et d'une taxe de guerre sur les riches, serait
execute. Les sections qui s'y refusaient s'etaient declarees en
permanence: la municipalite avait voulu les dissoudre; mais, aidees du
directoire de departemens, elles avaient resiste. Le 29 mai, on en etait
venu aux mains, malgre la presence des deux commissaires de la convention,
qui firent de vains efforts pour empecher le combat. Les sections
victorieuses, apres avoir pris d'assaut l'arsenal et l'hotel-de-ville,
avaient destitue la municipalite, ferme le club jacobin, ou Chalier
excitait les plus grands orages, et s'etaient emparees de la souverainete
de Lyon. Il y avait eu quelques centaines de morts dans ce combat. Les
representans Nioche et Gauthier resterent detenus tout un jour; delivres
ensuite, ils se retirerent aupres de leurs collegues Albite et
Dubois-Crance, qui, comme eux, avaient une mission pour l'armee des Alpes.

Telle etait la situation de Lyon et du Midi dans les derniers jours de
mai. Bordeaux n'offrait pas un aspect plus rassurant. Cette ville, avec
toutes celles de l'Ouest, de la Bretagne et de la Normandie, attendait
pour agir que les menaces, si long-temps repetees contre les deputes des
provinces, fussent realisees. C'est dans ces dispositions que les
departemens apprirent les evenemens de la fin de mai. La journee du 27, ou
la commission des douze avait ete supprimee une premiere fois, causa deja
beaucoup d'irritation, et de toutes parts il fut question de prendre des
arretes improbateurs de ce qui se passait a Paris. Mais le 31 mai, le 2
juin, mirent le comble a l'indignation. La renommee, qui grossit toute
chose, exagera les faits. On repandit que trente-deux deputes avaient ete
massacres par la commune; que les caisses publiques etaient livrees au
pillage; que les brigands de Paris s'etaient empares du pouvoir, et
allaient le transmettre ou a l'etranger, ou a Marat, ou a d'Orleans. On
s'assembla pour faire des petitions, et pour se disposer a prendre les
armes contre la capitale. Dans ce moment les deputes fugitifs vinrent
rapporter eux-memes ce qui s'etait passe, et donner plus de consistance
aux mouvemens qui eclataient de toutes parts.

Outre ceux qui s'etaient deja evades, plusieurs echapperent encore aux
gendarmes; d'autres meme quitterent l'assemblee pour aller fomenter
l'insurrection. Gensonne, Valaze, Vergniaud, s'obstinerent a demeurer,
disant que, s'il etait bon qu'une partie d'entre eux allat reveiller le
zele des departemens, il etait utile aussi que les autres restassent en
otages dans les mains de leurs ennemis, pour y faire eclater par un
proces, et au peril de leur tete, l'innocence de tous. Buzot, qui n'avait
jamais voulu se soumettre au decret du 2 juin, se transporta dans son
departemens de l'Eure pour y exciter un mouvement parmi les Normands;
Gorsas l'y suivit dans la meme intention. Brissot se rendit a Moulins.
Meilhan, qui n'etait point arrete, mais qui avait donne asile a ses
collegues dans les nuits du 31 mai au 2 juin; Duchatel, que les
montagnards appelaient le revenant du 21 janvier, parce qu'il etait sorti
de son lit pour voter en faveur de Louis XVI, quitterent la convention
pour aller remuer la Bretagne. Biroteau echappa aux gendarmes, et alla
avec Chasset diriger les mouvemens des Lyonnais. Rebecqui, devancant
Barbaroux, qui etait encore retenu, se rendit dans les Bouches-du-Rhone.
Rabaut Saint-Etienne accourut a Nimes, pour faire concourir le Languedoc
au mouvement general contre les oppresseurs de la convention.

Des le 13 juin, le departemens de l'Eure s'assembla et donna le premier le
signal de l'insurrection. La convention, disait-il, n'etant plus libre, et
le devoir de tous les citoyens etant de lui rendre la liberte, il arretait
qu'une force de quatre mille hommes serait levee pour marcher sur Paris,
et que des commissaires envoyes a tous les departemens voisins iraient les
engager a imiter leur exemple, et a concerter leurs operations. Le
departemens du Calvados, seant a Caen, fit arreter les deux deputes, Romme
et Prieur de la Cote-d'Or, envoyes par la convention pour presser
l'organisation de l'armee des cotes de Cherbourg. Il fut convenu que les
departemens de la Normandie s'assembleraient extraordinairement a Caen
pour se federer. Tous les departemens de la Bretagne, tels que ceux des
Cotes-du-Nord, du Finistere, du Morbihan, d'Ille-et-Vilaine, de la
Mayenne, de la Loire-Inferieure, prirent des arretes semblables, et
deputerent des commissaires a Rennes, pour y etablir l'autorite centrale
de la Bretagne. Les departemens du bassin de la Loire, excepte ceux qui
etaient occupes par les Vendeens, suivirent l'exemple general, et
proposerent meme d'envoyer des commissaires a Bourges, d'y former une
convention composee de deux deputes de chaque departemens, et d'aller
detruire la convention usurpatrice ou opprimee, siegeant a Paris.

A Bordeaux, la sensation fut extremement vive. Toutes les autorites
constituees se reunirent en assemblee, dite _commission populaire de salut
public_, declarerent que la convention n'etait plus libre, et qu'il
fallait lui rendre la liberte; en consequence, elles arreterent qu'une
force armee serait levee sur-le-champ, et qu'en attendant, une petition
serait adressee a la convention nationale, pour qu'elle s'expliquat et fit
connaitre la verite sur les journees de juin. Elles depecherent ensuite
des commissaires a tous les departemens, pour les inviter a une coalition
generale. Toulouse, ancienne ville parlementaire, ou beaucoup de partisans
de l'ancien regime se cachaient derriere les girondins, avaient deja
institue une force departementale de mille hommes. Ses administrations
declarerent, en presence des commissaires envoyes a l'armee des Pyrenees,
qu'elles ne reconnaissaient plus la convention: elles elargirent beaucoup
d'individus emprisonnes, en firent incarcerer beaucoup d'autres accuses
d'etre montagnards, et annoncerent ouvertement qu'elles etaient pretes a
se federer avec les departemens du Midi. Les departemens superieurs du
Tarn, de Lot-et-Garonne, de l'Aveyron, du Cantal, du Puy-de-Dome, de
l'Herault, suivirent l'exemple de Toulouse et de Bordeaux. Nimes se
declara en etat de resistance; Marseille redigea une petition foudroyante,
remit en activite son tribunal populaire, commenca une procedure contre
les _tueurs_, et prepara une force de six mille hommes. A Grenoble, les
sections furent convoquees, et leurs presidens, reunis aux autorites
constituees, s'emparerent de tous les pouvoirs, envoyerent des deputes a
Lyon, et voulaient faire arreter Dubois-Crance et Gauthier, commissaires
de la convention a l'armee des Alpes. Le departemens de l'Ain adopta la
meme marche. Celui du Jura, qui avait deja leve un corps de cavalerie et
une force departementale de huit cents hommes, protesta de son cote contre
l'autorite de la convention. A Lyon enfin, ou les sections regnaient en
souveraines depuis le combat du 29 mai, on recut et on envoya des deputes
pour se concerter avec Marseille, Bordeaux et Caen; on instruisit
sur-le-champ une procedure contre Chalier, president du club Jacobin, et
contre plusieurs autres montagnards. Il ne restait donc sous l'autorite
de la convention que les departemens du Nord, et ceux qui composaient le
bassin de la Seine. Les departemens insurges s'elevaient a soixante ou
soixante-dix, et Paris devait, avec quinze ou vingt, resister a tous les
autres, et continuer la guerre avec l'Europe.

A Paris, les avis etaient partages sur les moyens a prendre dans ce peril.
Les membres du comite de salut public, Cambon, Barrere, Breard, Treilhard,
Mathieu, patriotes accredites, quoiqu'ils eussent improuve le 2 juin,
auraient voulu qu'on employat les voies de conciliation. Il fallait,
suivant eux, prouver la liberte de la convention par des mesures
energiques contre les agitateurs, et, au lieu d'irriter les departemens
par des decrets severes, les ramener en leur montrant le danger d'une
guerre civile en presence de l'etranger. Barrere proposa, au nom du comite
de salut public, un projet de decret tout a fait concu dans cet esprit.
Dans ce projet, les comites revolutionnaires, qui s'etaient rendus si
redoutables par leurs nombreuses arrestations, devaient etre casses dans
toute la France, ou ramenes au but de leur institution, qui etait la
surveillance des etrangers suspects; les assemblees primaires devaient
etre reunies a Paris pour nommer un autre commandant de la force armee, a
la place d'Henriot, qui etait de la nomination des insurges; enfin, trente
deputes devaient etre envoyes aux departemens comme otages. Ces mesures
semblaient propres a calmer et a rassurer les departemens. La suppression
des comites revolutionnaires mettait un terme a l'inquisition exercee
contre les suspects; le choix d'un bon commandant assurait l'ordre a
Paris; les trente deputes envoyes devaient servir a la fois d'otages et de
conciliateurs. Mais la Montagne n'etait pas du tout disposee a negocier.
Usant avec hauteur de ce qu'elle appelait l'autorite nationale, elle
repoussa tous les moyens de conciliation. Robespierre fit ajourner le
projet du comite. Danton, elevant encore sa voix dans cette circonstance
perilleuse, rappela les crises fameuses de la revolution, les dangers de
septembre au moment de l'invasion de la Champagne et de la prise de
Verdun; les dangers de janvier, avant que la condamnation du dernier roi
fut decidee; enfin les dangers bien plus grands d'avril, alors que
Dumouriez marchait sur Paris, et que la Vendee se soulevait. La
evolution, suivant lui, avait surmonte tous ces perils; elle etait sortie
victorieuse de toutes ces crises, elle sortirait victorieuse encore de la
derniere. "C'est au moment, s'ecria-t-il, d'une grande production que les
corps politiques, comme les corps physiques, paraissent toujours menaces
d'une destruction prochaine. Eh bien! la foudre gronde, et c'est au milieu
de ses eclats que le grand oeuvre, qui etablira le bonheur de vingt-quatre
millions d'hommes, sera produit." Danton voulait que, par un decret commun
a tous les departemens, il leur fut enjoint de se retracter vingt-quatre
heures apres sa reception, sous peine d'etre mis hors la loi. La voix
puissante de Danton, qui n'avait jamais retenti dans les grands perils
sans ranimer les courages, produisit son effet accoutume. La convention,
quoiqu'elle n'adoptat pas exactement les mesures proposees, rendit
neanmoins les decrets les plus energiques. Premierement, elle declara,
quant au 31 mai et au 2 juin, que le peuple de Paris, en s'insurgeant,
avait bien merite de la patrie[1]; que les deputes,

[Note 1: Decret du 13 juin.]

qui d'abord devaient etre mis en arrestation chez eux, et dont
quelques-uns s'etaient evades, seraient transferes dans une maison de
force, pour y etre detenus comme les prisonniers ordinaires; qu'un appel
de tous les deputes serait fait, et que les absens sans commission ou sans
autorisation, seraient dechus et remplaces par leurs suppleans; que les
autorites departementales ou municipales ne pourraient ni se deplacer, ni
se transporter d'un lieu dans un autre; qu'elles ne pourraient
correspondre entre elles, et que tous commissaires envoyes de departemens
a departemens, dans le but de se coaliser, devaient etre saisis
sur-le-champ par les bons citoyens, et envoyes a Paris sous escorte. Apres
ces mesures generales, la convention cassa l'arrete du departemens de
l'Eure; elle mit en accusation les membres du departemens du Calvados, qui
avaient arrete deux de ses commissaires; elle se conduisit de meme a
l'egard de Buzot, instigateur de la revolte des Normands; elle fit partir
deux deputes, Mathieu et Treilhard, pour les departemens de la Gironde, de
la Dordogne, de Lot-et-Garonne, qui demandaient des explications avant de
s'insurger. Elle manda les autorites de Toulouse, cassa le tribunal et le
comite central de Marseille; decreta Barbaroux, et mit les patriotes
incarceres sous la sauvegarde de la loi. Enfin, elle envoya Robert Lindet
a Lyon, pour y aller prendre connaissance des faits, et y faire un rapport
sur l'etat de cette ville.

Ces decrets, rendus successivement dans le courant de juin, ebranlerent
beaucoup de departemens, peu habitues a lutter avec l'autorite centrale.
Intimides, incertains, ils resolurent d'attendre l'exemple que leur
donneraient des departemens plus puissans, ou plus engages dans la
querelle.

Les administrations de la Normandie, excitees par la presence des deputes
qui s'etaient joints a Buzot, tels que Barbaroux, Guadet, Louvet, Salles,
Petion, Bergoing, Lesage, Cussy, Kervelegan, poursuivirent leurs premieres
demarches, et fixerent a Caen le siege d'un comite central des
departemens. L'Eure, le Calvados, l'Orne, y envoyerent des commissaires.
Les departemens de la Bretagne, qui s'etaient d'abord confederes a Rennes,
deciderent qu'ils se joindraient a l'assemblee centrale de Caen, et qu'ils
y depecheraient des deputes. Le 30 juin, en effet, les envoyes du
Morbihan, du Finistere, des Cotes-du-Nord, de la Mayenne,
d'Ille-et-Vilaine, de la Loire-Inferieure, reunis a ceux du Calvados, de
l'Eure et de l'Orne, se constituent en _assemblee centrale de resistance a
l'oppression_, promettent de maintenir l'egalite, l'unite,
l'indivisibilite de la republique, mais jurent haine aux anarchistes, et
s'engagent a n'employer leurs pouvoirs que pour assurer le respect des
personnes, des proprietes et de la souverainete du peuple. Apres s'etre
ainsi constitues, ils decident qu'il sera fourni par chaque departemens
des contingens destines a composer une force armee suffisante pour aller a
Paris retablir la representation nationale dans son integrite. Felix
Wimpffen, general de l'armee qui devait s'organiser le long des cotes de
Cherbourg, est nomme commandant de l'armee departementale. Il accepte, et
se revet aussitot du titre qu'il vient de recevoir. Mande a Paris par le
ministre de la guerre, il repond qu'il n'y a qu'un moyen de faire la paix,
c'est de revoquer tous les decrets rendus depuis le 31 mai; qu'a ce prix
les departemens fraterniseront avec la capitale, mais que, dans le cas
contraire, il ne peut aller a Paris qu'a la tete de soixante mille
Normands et Bretons.

Le ministre, en meme temps qu'il appelait Wimpffen a Paris, ordonnait au
regiment des dragons de la Manche, stationne dans la Normandie, de partir
sur-le-champ pour se rendre a Versailles. A cette nouvelle, tous les
federes deja rassembles a Evreux se mirent en bataille, la garde nationale
se joignit a eux, et on ferma aux dragons le chemin de Versailles.
Ceux-ci, ne voulant pas en venir aux mains, promirent de ne pas partir, et
fraterniserent en apparence avec les federes. Les officiers ecrivirent
secretement a Paris qu'ils ne pouvaient obeir sans commencer la guerre
civile. On leur permit alors de rester.

L'assemblee de Caen decida que les bataillons bretons deja arrives
seraient diriges de Caen sur Evreux, rendez-vous general de toutes les
forces. On expedia sur ce point des vivres, des armes, des munitions, des
fonds pris dans les caisses publiques. On y envoya des officiers gagnes a
la cause du federalisme, et beaucoup de royalistes caches qui se jetaient
dans tous les soulevemens, et prenaient le masque du republicanisme pour
combattre la revolution. Parmi les contre-revolutionnaires de cette espece
etait le nomme Puisaye, qui affichait un grand zele pour la cause des
girondins, et que Wimpffen, royaliste deguise, nomma general de brigade,
et chargea du commandement de l'avant-garde deja reunie a Evreux. Cette
avant-garde pouvait s'elever a cinq ou six mille hommes, et s'augmentait
tous les jours de nouveaux contingens. Les braves Bretons accouraient de
toutes parts, et annoncaient d'autres bataillons qui devaient les suivre
en plus grand nombre. Une circonstance les empechait de venir tous en
masse, c'etait la necessite de garder les cotes de l'Ocean contre les
flottes anglaises, et d'envoyer des bataillons contre la Vendee, qui
debordait deja jusqu'a la Loire, et semblait prete a la franchir. Quoique
les Bretons des campagnes fussent devoues au clerge, ceux des villes
etaient republicains sinceres, et, tout en combattant Paris, ils n'en
voulaient pas moins continuer une guerre opiniatre contre la Vendee.

Telle etait la situation des choses dans la Bretagne et la Normandie, vers
les premiers jours de juillet. Dans les departemens voisins de la Loire,
on s'etait ralenti; des commissaires de la convention, qui se trouvaient
alors sur les lieux pour diriger les nouvelles levees sur la Vendee,
avaient engage les administrateurs a attendre les evenemens avant de se
compromettre davantage. La, pour le moment, on ne songeait plus a envoyer
des deputes a Bourges, et on observait une grande reserve.

A Bordeaux, l'insurrection etait permanente et energique. Les deputes
Treilhard et Mathieu furent gardes a vue des leur arrivee, et il fut
question d'abord de les garder comme otages; cependant, sans en venir a
cette extremite, on les somma de comparaitre devant la commission
populaire, ou les bourgeois, qui les regardaient comme des envoyes
_maratistes_, les accueillirent assez mal. On les interrogea sur ce qui
s'etait passe a Paris; et, apres les avoir entendus, la commission declara
que, d'apres leur deposition meme, la convention n'avait pas ete libre au
2 juin, ne l'etait plus depuis cette epoque; qu'ils n'etaient eux-memes
que les envoyes d'une assemblee sans caractere legal, et qu'en consequence
ils n'avaient qu'a sortir du departemens.

Ils furent en effet reconduits sur les limites, et immediatement apres on
decreta a Bordeaux les mesures qui venaient d'etre prises a Caen. On
prepara des subsistances et des armes; on detourna les fonds publics, et
une avant-garde fut portee a Langon, en attendant le corps principal qui
devait partir sous peu de jours. Ceci se passait encore dans les derniers
jours de juin et les premiers de juillet.

Les deputes Mathieu et Treilhard, trouvant moins de resistance, et pouvant
mieux se faire entendre dans les departemens de la Dordogne, de la Vienne,
de Lot-et-Garonne, parvinrent a calmer les esprits, et reussirent, par
leur caractere conciliateur, a empecher des mesures hostiles et a gagner
du temps dans l'interet de la convention. Mais dans les departemens plus
eleves, dans les montagnes de la Haute-Loire, et sur leur revers, dans
l'Herault, le Gard, sur tous les bords du Rhone, l'insurrection fut
generale: le Gard et l'Herault mirent leurs bataillons en marche, et les
envoyerent au Pont-Saint-Esprit, pour y occuper les passages du Rhone, et
y faire leur jonction avec les Marseillais qui devaient remonter ce
fleuve. Les Marseillais, en effet, refusant d'obtemperer aux decrets de la
convention, maintinrent leur tribunal, n'elargirent point les patriotes
incarceres, et firent meme commencer les executions.

Ils formerent une armee de six mille hommes, qui s'avanca d'Aix sur
Avignon, et qui, se liant aux Languedociens reunis au Pont-Saint-Esprit,
devait soulever dans sa marche les rives du Rhone, de l'Isere et de la
Drome, et se coaliser enfin avec les Lyonnais et avec les montagnards de
l'Ain et du Jura. A Grenoble, les administrations federalisees luttaient
contre Dubois-Crance, et menacaient meme de l'arreter. N'osant encore
lever des troupes, elles avaient envoye des deputes pour fraterniser avec
Lyon. Dubois-Crance, avec l'armee desorganisee des Alpes, se trouvait au
milieu d'une ville presque revoltee, qui lui disait chaque jour que le
Midi pouvait se passer du Nord; il avait a garder la Savoie, ou les
illusions inspirees d'abord par la liberte et par la domination francaise
etaient dissipees, ou l'on se plaignait des levees d'hommes et des
assignats, et ou l'on ne comprenait rien a cette revolution si agitee et
si differente de ce qu'on l'avait crue d'abord. Il avait sur ses cotes la
Suisse, ou les emigres s'agitaient, et ou Berne voulait de nouveau envoyer
garnison a Geneve; et sur ses derrieres, enfin, Lyon, qui interceptait sa
correspondance avec le comite de salut public.

A Lyon on avait recu Robert Lindet; mais on avait prete en sa presence
meme le serment federaliste: UNITE, INDIVISIBILITE DE LA REPUBLIQUE; HAINE
AUX ANARCHISTES, ET REPRESENTATION NATIONALE TOUT ENTIERE. Loin d'envoyer
a Paris les patriotes arretes, on avait continue les procedures commencees
contre eux. Une nouvelle autorite, composee des deputes des communes et
des membres des corps constitues, s'etait formee sous le titre de
_Commission populaire et republicaine de salut public de Rhone-et-Loire_.
Cette assemblee venait de decreter l'organisation d'une force
departementale, pour se coaliser avec les freres du Jura, de l'Isere, des
Bouches-du-Rhone, de la Gironde et du Calvados. Cette force etait deja
toute prete; on avait decide en outre la levee d'un subside; et la, comme
dans tous les autres departemens, on n'attendait plus qu'un signal pour se
mettre en mouvement. Dans le Jura, des qu'on apprit la nouvelle que les
deux deputes Bassal et Garnier de Troyes, envoyes pour retablir
l'obeissance envers la convention, avaient reuni a Dole quinze cents
hommes de troupe de ligne, plus de quatorze mille montagnards avaient pris
les armes, et se disposaient a les envelopper.

Si l'on considere l'etat de la France dans les premiers jours de juillet
1793[1], on verra qu'une colonne sortie de la Bretagne et de la Normandie,

[Note 1: Rapport de Cambon sur les travaux du comite de salut public,
depuis le 10 avril jusqu'au 10 juillet.]

et portee jusqu'a Evreux, ne se trouvait qu'a quelques lieues de Paris;
qu'une autre s'avancait de Bordeaux, et pouvait entrainer a sa suite tous
les departemens du bassin de la Loire, encore incertains; que six mille
Marseillais, postes a Avignon, en attendant les Languedociens au
Pont-Saint-Esprit, occupe deja par huit cents Nimois, etaient a portee de
se reunir a Lyon avec tous les federes de Grenoble, de l'Ain et du Jura,
pour fondre, a travers la Bourgogne, sur Paris. En attendant cette
jonction generale, les federalistes prenaient tous les fonds dans les
caisses, interceptaient les subsistances et les munitions envoyees aux
armees, et remettaient en circulation les assignats rentres par la vente
des biens nationaux. Une circonstance remarquable, et qui caracterise bien
l'esprit des partis, c'est que les deux factions s'adressaient les memes
reproches et s'attribuaient le meme but. Le parti de Paris et de la
Montagne imputait aux federalistes de vouloir perdre la republique en la
divisant, et de s'entendre avec les Anglais pour faire un roi, qui serait
ou le duc d'Orleans, ou Louis XVII, ou le duc d'York. De son cote, le
parti des departemens et des federalistes accusait la Montagne de vouloir
amener la contre-revolution par l'anarchie, et disait que Marat,
Robespierre, Danton, etaient vendus a l'Angleterre ou a d'Orleans. Ainsi
des deux cotes, c'etait la republique qu'on pretendait sauver, et la
monarchie dont on croyait combattre le retour. Deplorable et ordinaire
aveuglement des partis!

Mais ce n'etait la qu'une portion des dangers de notre malheureuse patrie.
L'ennemi du dedans n'etait a craindre qu'a cause de l'ennemi du dehors,
devenu plus redoutable que jamais. Tandis que des armees de Francais
s'avancaient des provinces vers le centre, des armees d'etrangers
entouraient de nouveau la France et la menacaient d'une invasion presque
inevitable. Depuis la bataille de Nerwinde et la defection de Dumouriez,
une suite effrayante de revers nous avait fait perdre nos conquetes et
notre frontiere du Nord. On se souvient que Dampierre, nomme general en
chef, avait rallie l'armee sous les murs de Bouchain, et lui avait rendu
la un peu d'ensemble et de courage. Heureusement pour la revolution, les
Coalises, fideles au plan methodique arrete au commencement de la
campagne, ne voulaient percer sur aucun point, et ne devaient penetrer en
France que lorsque le roi de Prusse, apres avoir pris Mayence, pourrait
s'avancer dans le coeur de nos provinces. S'il s'etait trouve chez les
generaux de la coalition un peu de genie ou un peu d'union, la cause de la
revolution etait perdue. Apres Nerwinde et la defection de Dumouriez, ils
auraient du marcher en avant, ne laisser aucun repos a notre armee battue,
divisee et trahie; et, soit qu'on la fit prisonniere, soit qu'on la
rejetat dans les places fortes, nos campagnes restaient ouvertes a
l'ennemi victorieux. Mais les allies tinrent un congres a Anvers pour
regler les operations ulterieures de la guerre. Le duc d'York, le prince
de Cobourg, le prince d'Orange et divers generaux deciderent entre eux ce
qu'il convenait de faire. On resolut de prendre Conde et Valenciennes,
pour donner a la maison d'Autriche de nouvelles places fortes dans les
Pays-Bas, et de s'emparer de Dunkerque, pour assurer a l'Angleterre ce
port si desire sur le continent. Ces conventions faites, on recommenca les
operations. Les Anglais, les Hollandais etaient arrives en ligne. Le duc
d'York commandait vingt mille Autrichiens et Hanovriens; le prince
d'Orange quinze mille Hollandais; le prince de Cobourg avait quarante-cinq
Mille Autrichiens et huit mille Hessois. Le prince de Hohenlohe occupait
avec trente mille Autrichiens Namur et Luxembourg, et liait l'armee
coalisee des Pays-Bas avec l'armee prussienne chargee du siege de Mayence.
Ainsi quatre-vingt ou quatre-vingt dix mille hommes menacaient le Nord.

Deja les coalises faisaient le blocus de Conde, et la plus grande ambition
du gouvernement francais etait de debloquer cette place. Dampierre, brave,
mais se defiant de ses soldats, n'osait pas attaquer ces masses
formidables. Cependant, presse par les commissaires de la convention, il
ramene notre armee au camp de Famars sous Valenciennes, et le 1er mai il
attaque sur plusieurs colonnes les Autrichiens retranches dans les bois de
Vicogne et de Saint-Amand. Les combinaisons militaires etaient timides
encore; former une masse, saisir le point faible de l'ennemi, et le
frapper hardiment, etait une tactique inconnue aux deux partis. Dampierre
se jette avec bravoure, mais en petites masses, sur un ennemi divise
lui-meme, et qu'il eut ete facile d'accabler sur un point; puni de sa
faute, il est repousse apres un combat acharne. Le 9 mai il recommence
l'attaque; il etait moins divise que la premiere fois, mais les ennemis
avertis l'etaient moins aussi; et, tandis qu'il fait des efforts heroiques
pour decider de la prise d'une redoute qui devait determiner la jonction
de deux de ses colonnes, il est atteint d'un boulet de canon, et blesse a
mort. Le general Lamarche, revetu du commandement provisoire, ordonne la
retraite, et ramene l'armee dans le camp de Famars.

Le camp de Famars, situe sous les murs de Valenciennes, et lie a cette
place, empechait d'en faire le siege. Les coalises resolurent de
l'attaquer le 23 mai. Ils eparpillerent leurs troupes, suivant leur
methode accoutumee, en disperserent inutilement une partie sur une foule
de points que la prudence autrichienne voulait tous garder, et
n'attaquerent pas le camp avec toute la puissance qu'ils auraient pu
deployer. Arretes une journee entiere par l'artillerie, honneur de l'armee
francaise, il ne passerent que vers le soir la Ronelle, qui defendait le
front du camp. Lamarche decampa la nuit en bon ordre, et vint se poster au
camp de Cesar, qui se liait a la place de Bouchain, comme celui de Famars
a Valenciennes. Ici encore il fallait nous poursuivre et nous disperser;
mais l'egoisme et la methode fixerent les coalises autour de Valenciennes.
Une partie de leur armee, disposee en corps d'observation, se placa entre
Valenciennes et Bouchain, et fit face au camp de Cesar. Une autre division
entreprit le siege de Valenciennes, et le reste continua le blocus de
Conde, qui manquait de vivres, et qu'on esperait reduire sous peu de
jours. Le siege regulier de Valenciennes fut commence. Cent quatre-vingts
bouches a feu venaient de Vienne, et cent autres de Hollande;
quatre-vingt-treize mortiers etaient deja prepares. Ainsi en juin et en
juillet on affamait Conde, on incendiait Valenciennes, et nos generaux
occupaient le camp de Cesar avec une armee battue et desorganisee. Conde
et Valenciennes reduits, tout devenait a craindre.

L'armee de la Moselle, liant l'armee du Nord a celle du Rhin, avait passe
sous les ordres de Ligneville, quand Beurnonville fut nomme ministre de la
guerre. Elle se trouvait en presence du prince de Hohenlohe, et n'en avait
rien a craindre, car ce prince, occupant a la fois Namur, Luxembourg et
Treves, avec trente mille hommes au plus, ayant devant lui les places de
Metz et Thionville, ne pouvait rien tenter de dangereux. On venait de
l'affaiblir encore en detachant sept a huit mille hommes de son corps pour
les joindre a l'armee prussienne. Des lors il devenait plus facile et plus
convenable que jamais de joindre l'armee active de la Moselle a celle du
Haut-Rhin, pour tenter des operations importantes.

Sur le Rhin, la campagne precedente s'etait terminee a Mayence. Custine,
apres ses ridicules demonstrations autour de Francfort, avait ete
contraint de se replier et de s'enfermer a Mayence, ou il avait rassemble
une artillerie assez considerable, tiree de nos places fortes, et
particulierement de Strasbourg. La, il formait mille projets; tantot il
voulait prendre l'offensive, tantot garder Mayence, tantot meme abandonner
cette place. Enfin il fut resolu qu'il la garderait et il contribua meme a
decider le conseil executif a prendre cette determination. Le roi de
Prusse se vit alors force d'en faire le siege, et c'etait la resistance
qu'il rencontrait sur ce point, qui empechait les coalises d'avancer au
Nord.

Le roi de Prusse passa le Rhin a Bacharach, un peu au-dessous de Mayence;
Wurmser, avec quinze mille Autrichiens et quelques mille hommes de Conde,
le franchit un peu au-dessus: le corps hessois de Schoenfeld resta sur la
rive droite devant le faubourg de Cassel. L'armee prussienne n'etait pas
encore aussi forte qu'elle devait l'etre d'apres les engagements qu'avait
pris Frederic-Guillaume. Ayant envoye un corps considerable en Pologne, il
ne lui restait que cinquante-cinq mille hommes; en y comprenant les
differens contingents, Hessois, Saxons et Bavarois. Ainsi, en comptant les
sept a huit mille Autrichiens detaches de Hohenlohe, les quinze mille
Autrichiens de Wurmser, les cinq ou six mille emigres de Conde, et les
cinquante-cinq mille hommes du roi de Prusse, on peut evaluer a pres de
quatre-vingt mille soldats l'armee qui menacait la frontiere de l'Est. Nos
places fortes du Rhin renfermaient a peu pres trente-huit mille hommes de
garnison; l'armee active etait de quarante a quarante-cinq mille hommes,
celle de la Moselle de trente; et si l'on avait reuni ces deux dernieres
sous un seul commandement, et avec un point d'appui comme celui de
Mayence, on aurait pu aller chercher le roi de Prusse lui-meme et
l'occuper au-dela du Rhin.

Les deux generaux de la Moselle et du Rhin auraient du au moins
s'entendre, ils auraient pu disputer, empecher meme le passage du fleuve,
mais ils n'en firent rien. Dans le courant du mois de mars, le roi de
Prusse traversa impunement le Rhin, et ne rencontra sur ses pas que des
avant-gardes qu'il repoussa sans peine. Pendant ce temps, Custine etait a
Worms. Il n'avait pris soin de defendre ni les bords du Rhin, ni les
revers des Vosges, qui, formant le pourtour de Mayence, auraient pu
arreter la marche des Prussiens. Il accourut, mais s'alarma subitement des
echecs essuyes par ses avant-gardes; il crut avoir cent cinquante mille
hommes sur les bras, il se figura surtout que Wurmser, qui devait
deboucher par le Palatinat et au-dessus de Mayence, etait sur ses
derrieres, et allait le separer de l'Alsace; il demanda des secours a
Ligneville, qui, tremblant de son cote, n'osa pas deplacer un regiment;
alors il se mit a fuir, se retira tout d'un trait sur Landau, puis sur
Wissembourg, et songea meme a chercher une protection sous le canon de
Strasbourg. Cette inconcevable retraite ouvrit tous les passages aux
Prussiens, qui vinrent se grouper sous Mayence, et l'investirent sur les
deux rives.

Vingt mille hommes s'etaient enfermes dans la place, et si c'etait
beaucoup pour la defense, c'etait beaucoup trop pour l'etat des vivres,
qui ne pouvaient pas suffire a une garnison aussi considerable.
L'incertitude de nos plans militaires avait empeche de prendre aucune
mesure pour l'approvisionnement de la ville. Heureusement elle renfermait
deux representants du peuple, Rewbell et l'heroique Merlin de Thionville,
Les generaux Kleber, Aubert-Dubayet et l'ingenieur Meunier, enfin une
garnison qui avait toutes les vertus guerrieres, la bravoure, la sobriete,
la constance. L'investissement commenca en avril. Le general Kalkreuth
formait le siege avec un corps prussien. Le roi de Prusse et Wurmser
etaient en observation au pied des Vosges, et faisaient face a Custine. La
garnison renouvelait frequemment ses sorties et etendait fort loin sa
defense. Le gouvernement francais, sentant la faute qu'il avait commise en
separant les deux armees de la Moselle et du Rhin, les reunit sous
Custine. Ce general, disposant de soixante a soixante-dix mille hommes,
ayant les Prussiens et les Autrichiens eparpilles devant lui, et au-dela
Mayence, gardee par vingt mille Francais, ne songeait pas a fondre sur le
corps d'observation, a le disperser, et a venir joindre la brave garnison
qui lui tendait la main. Vers le milieu de mai, sentant le danger de son
inaction, il fit une tentative mal combinee, mal secondee et qui degenera
en une deroute complete. Suivant son usage, il se plaignit des
subordonnes, et fut transporte a l'armee du Nord pour rendre
l'organisation et le courage aux troupes retranchees au camp de Cesar.
Ainsi la coalition qui faisait les sieges de Valenciennes et de Mayence,
pouvait, apres deux places prises, avancer sur notre centre, et effectuer
sans obstacle l'invasion.

Du Rhin aux Alpes et aux Pyrenees, une chaine de revoltes menacait les
derrieres de nos armees et interrompait leurs communications. Les Vosges,
le Jura, l'Auvergne, la Lozere, forment, du Rhin aux Pyrenees, une masse
presque continue de montagnes de differente etendue et de diverse hauteur.
Les pays de montagnes sont, pour les institutions, les moeurs et les
habitudes, des lieux de conservation. Dans presque toutes celles que nous
venons de designer, la population gardait un reste d'attachement pour son
ancienne maniere d'etre, et, sans etre aussi fanatisee que la Vendee, elle
etait neanmoins assez disposee a s'insurger. Les Vosges, a moitie
allemandes, etaient travaillees par les nobles, par les pretres, et
montraient des dispositions d'autant plus menacantes, que l'armee du Rhin
chancelait davantage. Le Jura etait tout entier insurge pour la Gironde;
et si dans sa rebellion il montrait plus d'esprit de liberte, il n'en
etait pas moins dangereux, car quinze a vingt mille montagnards se
rassemblaient autour de Lons-le-Saulnier, et se liaient aux revoltes de
l'Ain et du Rhone. On a vu dans quel etat se trouvait Lyon. Les montagnes
de la Lozere, qui separent la Haute-Loire du Rhone, se remplissaient de
revoltes a la maniere des Vendeens. Commandes par un ex-constituant nomme
Charrier, ils s'elevaient deja au nombre de trente mille, et pouvaient se
joindre par la Loire a la Vendee. Apres, venaient les insurges
federalistes du midi. Ainsi, de vastes revoltes, differentes de but et de
principes, mais egalement formidables, menacaient les derrieres des armees
du Rhin, des Alpes et des Pyrenees.

Le long des Alpes, les Piemontais etaient en armes, et voulaient reprendre
sur nous la Savoie et le comte de Nice. Les neiges empechaient le
commencement des hostilites le long du Saint-Bernard, et chacun gardait
ses postes dans les trois vallees de Sallenche, de la Tarentaise et de la
Maurienne. Aux Alpes maritimes et a l'armee dite d'Italie, il en etait
autrement. La les hostilites avaient ete reprises de bonne heure, et des
le mois de mai on avait recommence a se disputer le poste si important de
Saorgio, duquel dependait la tranquille possession de Nice. En effet, ce
poste une fois occupe, les Francais etaient maitres du Col de Tende, et
tenaient la clef de la grande chaine. Aussi les Piemontais avaient mis
autant d'energie a le defendre que nous a l'attaquer. Ils avaient, tant en
Savoie que du cote de Nice, quarante mille hommes, renforces par huit
mille Autrichiens auxiliaires. Leurs troupes, disseminees en plusieurs
corps d'egale force depuis le col de Tende jusqu'au grand Saint-Bernard,
avaient suivi, comme toutes celles de la coalition, le systeme des
cordons, et gardaient toutes les vallees. L'armee francaise d'Italie etait
dans le plus deplorable etat; composee de quinze mille hommes au plus,
denuee de tout, faiblement commandee, il n'etait pas possible d'en obtenir
de grands efforts. Le general Biron, qui l'avait commandee un instant,
l'augmenta de cinq mille hommes, mais il ne put la pourvoir de tout ce qui
lui etait necessaire. Si une de ces grandes pensees qui nous auraient
perdus au Nord s'etait elevee au Midi, notre ruine n'eut pas ete moins
certaine de ce cote. Les Piemontais pouvaient, a la faveur des glaces qui
paralysaient forcement toute action du cote des grandes Alpes, transporter
toutes leurs forces aux Alpes du Midi, et, debouchant sur Nice avec une
masse de trente mille hommes, culbuter notre armee d'Italie, la refouler
sur les departemens insurges, la disperser entierement, favoriser le
soulevement des deux rives du Rhone, s'avancer peut-etre jusqu'a Grenoble
et Lyon, prendre la par derriere notre armee engagee dans les plaines de
la Savoie, et envahir ainsi toute une partie de la France. Mais il n'y
avait pas plus un Amedee chez eux qu'un Eugene chez les Autrichiens, ou
qu'un Marlborough chez les Anglais. Ils s'etaient donc bornes a la defense
de Saorgio.

Brunet, qui succeda a Anselme, avait fait, sur le poste de Saorgio, les
memes efforts que Dampierre du cote de Conde. Apres plusieurs combats
inutiles et sanglans, on en livra enfin un dernier, le 12 juin, qui fut
suivi d'une deroute complete. Alors encore, si l'ennemi eut puise dans son
succes un peu d'audace, il aurait pu nous disperser, nous faire evacuer
Nice et repasser le Var. Kellermann etait accouru de son quartier-general
des Alpes, avait rallie l'armee au camp de Donjon, fixe des positions
defensives, et ordonne, en attendant de nouvelles forces, une inaction
absolue. Une circonstance rendait encore plus dangereuse la situation de
cette armee, c'etait l'apparition dans la Mediterranee de l'amiral anglais
Hood, sorti de Gibraltar avec trente-sept vaisseaux, et de l'amiral
Langara, venu avec des forces a peu pres egales des ports d'Espagne. Des
troupes de debarquement pouvaient occuper la ligne du Var et prendre les
Francais par derriere. La presence des escadres empechait en outre les
approvisionnemens par mer, favorisait la revolte du midi, et encourageait
la Corse a se jeter dans les bras des Anglais. Nos flottes reparaient dans
Toulon les dommages qu'elles avaient essuyes dans l'expedition si
malheureuse de Sardaigne, et osaient a peine proteger les caboteurs qui
apportaient des grains d'Italie. La Mediterranee n'etait plus a nous, et
le commerce du Levant passait de Marseille aux Grecs et aux Anglais. Ainsi
l'armee d'Italie avait en face les Piemontais victorieux en plusieurs
combats, et a dos la revolte du Midi et deux escadres.

Aux Pyrenees, la guerre avec l'Espagne, declaree le 7 mars, a la suite de
la mort de Louis XVI, venait a peine de commencer. Les preparatifs avaient
ete longs des deux cotes, parce que l'Espagne, lente, paresseuse et
miserablement administree, ne pouvait se hater davantage, et parce que la
France avait sur les bras d'autres ennemis qui occupaient toute son
attention. Servan, general aux Pyrenees, avait passe plusieurs mois a
organiser son armee, et a accuser Pache avec autant d'amertume que le
faisait Dumouriez. Les choses etaient restees dans le meme etat sous
Bouchotte, et, lorsque la campagne s'ouvrit, le general se plaignait
encore du ministre, qui, disait-il, le laissait manquer de tout. Les deux
pays communiquent l'un avec l'autre par deux points, Perpignan et Bayonne.
Porter vigoureusement un corps d'invasion sur Bayonne et Bordeaux, et
aboutir ainsi a la Vendee, etait une tentative trop hardie pour ce
temps-la; d'ailleurs l'ennemi nous supposait de ce cote de plus grands
moyens de resistance; il lui aurait fallu traverser les Landes, la Garonne
et la Dordogne, et de pareilles difficultes auraient suffi pour detourner
de ce plan, si on y avait songe. La cour de Madrid prefera une attaque par
Perpignan, parce qu'elle avait de ce cote une base plus solide en places
fortes, parce qu'elle comptait sur les royalistes du Midi, d'apres les
promesses des emigres, parce qu'enfin elle n'avait pas oublie ses
anciennes pretentions sur le Roussillon. Quatre ou cinq mille hommes
furent laisses a la garde de l'Aragon; quinze ou dix-huit mille, moitie de
troupes reglees et moitie de milices, durent guerroyer sous le general
Caro dans les Pyrenees-Occidentales; enfin le general Ricardos, avec
vingt-quatre mille hommes, fut charge d'attaquer serieusement le
Roussillon.

Deux vallees principales, celle du Tech et celle de la Tet, se detachent
de la chaine des Pyrenees, et debouchant vers Perpignan forment nos deux
premieres lignes defensives. Perpignan est place sur la seconde, celle de
la Tet. Ricardos, instruit de la faiblesse de nos moyens, debute par une
pensee hardie, il masque les forts Bellegarde et les Bains, situes sur la
premiere ligne, et s'avance hardiment avec le projet de faire tomber tous
nos detachemens epars dans les vallees, en les depassant. Cette tentative
lui reussit. Il debouche le 15 avril, bat les detachemens envoyes sous le
general Villot pour l'arreter, et repand une terreur panique sur toute la
frontiere. En avancant avec dix mille hommes, il etait maitre de
Perpignan, mais il n'avait pas assez d'audace; d'ailleurs tous ses
preparatifs n'etaient pas faits, et il laissa aux Francais le temps de se
reconnaitre.

Le commandement, qui paraissait trop vaste, fut divise. Servan eut les
Pyrenees-Occidentales, et le general Deflers, qu'on a vu employe a
l'expedition de Hollande, les Pyrenees-Orientales. Celui-ci rallia l'armee
en avant de Perpignan dans une position dite _le Mas d'Eu_. Le 19 mai,
Ricardos etant parvenu a reunir dix-huit mille hommes, attaqua le camp
francais. Le combat fut sanglant. Le brave general Dagobert, conservant
dans un age avance toute la fougue d'un jeune homme, et joignant a son
courage une grande intelligence, reussit a se maintenir sur le champ de
bataille. Deflers arriva avec dix-huit cents hommes de reserve, et le
terrain fut conserve. La fin du jour approchait et le combat paraissait
devoir etre heureux; mais vers la nuit nos soldats, accables par la
fatigue d'une longue resistance, cedent tout a coup le terrain et se
refugient en desordre sous Perpignan. La garnison effrayee ferme les
portes et tire sur nos troupes, qu'elle prend pour des Espagnols. C'etait
encore le cas de fondre hardiment sur Perpignan et de s'emparer de cette
place, qui n'eut pas resiste; mais Ricardos, qui n'avait fait que masquer
Bellegarde et les Bains, ne crut pas devoir pousser la hardiesse plus
loin, et revint faire le siege de ces deux petites forteresses. Il s'en
empara vers la fin de juin, et se porta de nouveau en presence de nos
troupes, ralliees a peu pres dans les memes positions qu'auparavant.
Ainsi, en juillet, un combat malheureux pouvait nous faire perdre le
Roussillon.

Nous voyons les calamites s'augmenter en nous approchant d'un autre
theatre de guerre, plus sanglant, plus terrible que tous ceux qu'on a deja
parcourus. La Vendee, en feu et en sang, allait vomir au-dela de la Loire
une colonne formidable. Nous avons laisse les Vendeens enflammes par des
succes inesperes, maitres de la ville de Thouars, qu'ils avaient prise sur
Quetineau, et commencant a mediter de plus grands projets.
Au lieu de marcher sur Doue et Saumur, ils s'etaient rabattus au sud du
theatre de la guerre, et avaient voulu degager le pays du cote de Fontenay
et de Niort. MM. de Lescure et de Larochejacquelein, charges de cette
expedition, s'etaient portes sur Fontenay le 16 mai. Repousses d'abord par
le general Sandos, ils se replierent a quelque distance; bientot,
profitant de la confiance aveugle que le general republicain venait de
concevoir d'un premier succes, ils reparurent au nombre de quinze a vingt
mille, s'emparerent de Fontenay, malgre les efforts que le jeune Marceau
deploya dans cette journee, et obligerent Chalbos et Sandos a se retirer a
Niort dans le plus grand desordre. La, ils trouverent des armes, des
munitions en grande quantite, et s'enrichirent de nouvelles ressources,
qui, jointes a celles qu'ils s'etaient procurees a Thouars, leur
permettaient de pousser la guerre avec l'esperance de nouveaux succes.
Lescure fit une proclamation aux habitans et les menaca des plus terribles
peines s'ils donnaient des secours aux republicains. Apres quoi, les
Vendeens se separerent suivant leur coutume, pour retourner aux travaux
des champs, et un rendez-vous fut fixe pour le 1er juin dans les environs
de Doue.

Dans la Basse-Vendee, ou Charette dominait seul, sans lier encore ses
mouvemens avec ceux des autres chefs, les succes avaient ete balances.
Canclaux, commandant a Nantes, s'etait maintenu a Machecoul, mais avec
peine; le general Boulard qui commandait aux Sables, grace a ses bonnes
dispositions et a la discipline de son armee, avait occupe pendant deux
mois la Basse-Vendee, et avait meme conserve des postes tres avances
jusqu'aux environs de Palluau. Le 17 mai cependant, il fut oblige de se
retirer a la Motte-Achard, tres pres des Sables, et il se trouvait dans le
plus grand embarras, parce que ses deux meilleurs bataillons, tous
composes de citoyens de Bordeaux, voulaient se retirer pour retourner a
leurs affaires, qu'ils avaient quittees au premier bruit des succes
remportes par les bandes vendeennes.

Les travaux des champs avaient amene quelque repos, dans la basse comme
dans la haute Vendee, et, pour quelques jours, la guerre fut un peu moins
active, et ajournee au commencement de juin.

Le general Berruyer, dont les ordres s'etendaient dans l'origine sur tout
le theatre de la guerre, avait ete remplace, et son commandement se
trouvait divise entre plusieurs generaux. Saumur, Niort, les Sables,
composerent l'armee dite des cotes de la Rochelle, qui fut confiee a
Biron; Angers, Nantes et la Loire-Inferieure, formerent l'armee dite des
cotes de Brest, qu'on remit a Canclaux, general a Nantes. Enfin, les cotes
de Cherbourg avaient ete donnees a Wimpffen, devenu ensuite, comme on l'a
vu, general des insurges du Calvados.

Biron, transporte de la frontiere du Rhin a celle d'Italie, et de cette
derniere en Vendee, ne se rendit qu'avec repugnance sur ce theatre de
devastations, et devait s'y perdre par son aversion a partager les fureurs
de la guerre civile. Il arriva le 27 mai a Niort, et trouva l'armee dans
un desordre affreux. Elle etait composee de levees en masse, faites par
force ou par entrainement dans les contrees voisines, et confusement
jetees sur la Vendee, sans instruction, sans discipline, sans
approvisionnemens. Formees de paysans et de bourgeois industrieux des
villes, qui avaient quitte a regret leurs occupations, elles etaient
pretes a se dissoudre au premier accident. Il eut beaucoup mieux valu les
renvoyer pour la plupart, car elles faisaient faute dans les campagnes et
dans les villes, encombraient inutilement le pays insurge, l'affamaient
par leur masse, y repandaient le desordre, les terreurs paniques,
etentrainaient souvent dans leur fuite des bataillons organises, qui,
livres a eux-memes, auraient beaucoup mieux resiste. Toutes ces bandes
arrivaient avec leur chef, nomme dans la localite, qui se disait general,
parlait de son armee, ne voulait pas obeir, et contrariait toutes les
dispositions des chefs superieurs. Du cote d'Orleans, on formait des
bataillons, connus dans cette guerre sous le nom de _bataillons
d'Orleans_. On les composait avec des commis, des garcons de boutique,
des domestiques, avec tous les jeunes gens enfin recueillis dans les
sections de Paris, et envoyes a la suite de Santerre. On les amalgamait
avec des troupes tirees de l'armee du Nord, dont on avait detache
cinquante hommes par bataillon. Mais il fallait associer ces elemens
heterogenes, trouver des armes et des vetemens. Tout manquait, la paie
meme ne pouvait etre fournie, et comme elle etait inegale entre la troupe
de ligne et les volontaires, elle occasionnait souvent des revoltes.

Pour organiser cette multitude, la convention envoyait commissaires sur
commissaires. Il y en avait a Tours, a Saumur, a Niort, a la Rochelle, a
Nantes. Ils se contrariaient entre eux et contrariaient les generaux. Le
conseil executif y entretenait aussi des agens, et le ministre Bouchotte
avait inonde le pays de ses affides, choisis tous parmi les jacobins et
les cordeliers. Ceux-ci se croisaient avec les representans, croyaient
faire preuve de zele en accablant le pays de requisitions, et accusaient
de despotisme et de trahison les generaux qui voulaient arreter
l'insubordination des troupes, ou empecher des vexations inutiles. Il
resultait de ce conflit d'autorites un chaos d'accusations et un desordre
de commandement effroyable. Biron ne pouvait se faire obeir, et il n'osait
mettre en marche son armee, de peur qu'elle ne se debandat au premier
mouvement, ou pillat tout sur son passage. Tel est le tableau exact des
forces que la republique avait a cette epoque dans la Vendee.

Biron se rendit a Tours, arreta un plan eventuel avec les representans,
qui consistait, des qu'on aurait un peu reorganise cette multitude
confuse, a porter quatre colonnes de dix mille hommes chacune de la
circonference au centre. Les quatre points de depart etaient les ponts de
Ce, Saumur, Chinon et Niort. En attendant, il alla visiter la
Basse-Vendee, ou il supposait le danger plus grand que partout ailleurs.
Biron craignait avec raison que des communications ne s'etablissent entre
les Vendeens et les Anglais. Des munitions et des troupes debarquees dans
le Marais pouvaient aggraver le mal et rendre la guerre interminable. Une
flotte de dix voiles avait ete signalee, et on savait que les emigres
bretons avaient recu l'ordre de se rendre dans les iles de Jersey et
Guernesey. Ainsi tout justifiait les craintes de Biron, et sa visite dans
la Basse-Vendee.

Sur ces entrefaites, les Vendeens s'etaient reunis le 1er juin. Ils
avaient introduit quelque regularite chez eux, et nomme un conseil pour
gouverner le pays occupe par leurs armees. Un aventurier, qui se faisait
passer pour eveque d'Agra et envoye du pape, presidait ce conseil, et, en
benissant des drapeaux, en celebrant des messes solennelles, excitait
l'enthousiasme des Vendeens, et leur rendait ainsi son imposture tres
utile. Ils n'avaient pas encore choisi un generalissime; mais chaque chef
commandait les paysans de son quartier, et il etait convenu qu'ils se
concerteraient entre eux dans toutes leurs operations. Ces chefs avaient
fait une proclamation au nom de Louis XVII et du comte de Provence, regent
du royaume en la minorite du jeune prince, et ils s'appelaient _commandans
des armees royales et catholiques_. Ils projeterent d'abord d'occuper la
ligne de la Loire, et de s'avancer sur Doue et Saumur. L'entreprise etait
hardie, mais facile en l'etat des choses. Le 7 ils entrerent a Doue, et
arriverent le 9 devant Saumur. Des que leur marche fut connue, le general
Salomon, qui etait a Thouars avec trois mille hommes de bonnes troupes,
recut l'ordre de marcher sur leurs derrieres. Salomon obeit, mais les
trouva trop en force; il n'aurait pu essayer de les entamer sans se faire
ecraser; il revint a Thouars, et de Thouars a Niort. Les troupes de Saumur
avaient pris position aux environs de la ville, sur le chemin de
Fontevrault, dans les retranchements de Nantilly et sur les hauteurs de
Bournan. Les Vendeens s'approchent, attaquent la colonne de Berthier, sont
repousses par une artillerie bien dirigee, mais reviennent en force, et
font plier Berthier, qui est blesse. Les gendarmes a pied, deux bataillons
d'Orleans et les cuirassiers resistent encore; mais ceux-ci perdent leur
colonel; alors la defaite commence, et tous sont ramenes dans la place, ou
les Vendeens penetrent a leur suite. Il restait encore en dehors le
general Coustard, commandant les bataillons postes sur les hauteurs de
Bournan. Il se voit separe des troupes republicaines, qui avaient ete
refoulees dans Saumur, et forme la resolution hardie d'y rentrer, en
prenant les Vendeens par derriere. Il fallait traverser un pont ou les
vainqueurs venaient de placer une batterie. Le brave Coustard ordonne a un
corps de cuirassiers qu'il avait a ses ordres, de charger sur la batterie.
"Ou nous envoyez-vous? disent ceux-ci.--A la mort, repond Coustard; le
salut de la republique l'exige." Les cuirassiers s'elancent, mais les
bataillons d'Orleans se debandent, et abandonnent le general et les
cuirassiers qui chargent la batterie. La lachete des uns rend inutile
l'heroisme des autres, et Coustard ne pouvant rentrer dans Saumur, se
retire a Angers.

Saumur fut occupe le 9 juin, et le lendemain le chateau se rendit. Les
Vendeens, etant maitres du cours de la Loire, pouvaient marcher ou sur
Nantes, ou sur la Fleche, le Mans et Paris. La terreur les precedait, et
tout devait ceder devant eux. Pendant ce temps, Biron etait dans la
Basse-Vendee, ou il croyait, en s'occupant des cotes, parer aux dangers
les plus reels et les plus graves.

Tous les perils nous menacaient a la fois. Les coalises faisant les sieges
de Valenciennes, de Conde, de Mayence, etaient a la veille de prendre ces
places, boulevards de nos frontieres. Les Vosges en mouvement, le Jura
revolte, ouvraient l'acces le plus facile a l'invasion du cote du Rhin.
L'armee d'Italie, repoussee par les Piemontais, avait a dos la revolte du
Midi et les escadres anglaises. Les Espagnols, en presence du camp
francais sous Perpignan, menacaient de l'enlever par une attaque, et de se
rendre maitres du Roussillon. Les revoltes de la Lozere etaient prets a
donner la main aux Vendeens le long de la Loire, et c'etait le projet de
l'auteur de cette revolte. Les Vendeens, maitres de Saumur et du cours de
la Loire, n'avaient qu'a vouloir, et possedaient tous les moyens
d'executer les plus hardies tentatives sur l'interieur. Enfin les
federalistes, marchant de Caen, de Bordeaux et de Marseille, se
disposaient a soulever la France sur leurs pas.

Notre situation, dans le mois de juillet 1793, etait d'autant plus
desesperante, qu'il y avait sur tous les points un coup mortel a porter a
la France. Les coalises du Nord, en negligeant les places fortes,
n'avaient qu'a marcher sur Paris, et ils auraient rejete la convention sur
la Loire, ou elle aurait ete recue par les Vendeens. Les Autrichiens et
les Piemontais pouvaient executer une invasion par les Alpes-Maritimes,
aneantir notre armee et remonter tout le Midi en vainqueurs. Les Espagnols
etaient en position de s'avancer par Bayonne et d'aller joindre la Vendee;
ou bien, s'ils preferaient le Roussillon, de marcher hardiment vers la
Lozere, peu distante de la frontiere, et de mettre le Midi en feu. Enfin
les Anglais, au lieu de croiser dans la Mediterranee, avaient le moyen de
debarquer des troupes dans la Vendee, et de les conduire de Saumur a
Paris.

Mais les ennemis exterieurs et interieurs de la Convention n'avaient point
ce qui assure la victoire dans une guerre de revolution. Les coalises
agissaient sans union, et, sous les apparences d'une guerre sainte,
cachaient les vues les plus personnelles. Les Autrichiens voulaient
Valenciennes; le roi de Prusse, Mayence; les Anglais, Dunkerque; les
Piemontais aspiraient a recouvrer Chambery et Nice; les Espagnols, les
moins interesses de tous, songeaient neanmoins quelque peu au Roussillon;
les Anglais enfin pensaient plutot a couvrir la Mediterranee de leurs
flottes, et a y gagner quelque port, que de porter d'utiles secours dans
la Vendee. Outre cet egoisme universel qui empechait les coalises
d'etendre leur vue au-dela de leur utilite immediate, ils etaient tous
methodiques et timides a la guerre, et defendaient avec la vieille routine
militaire les vieilles routines politiques pour lesquelles ils s'etaient
armes. Quant aux Vendeens, insurges en hommes simples contre le genie de
la revolution, ils combattaient en tirailleurs braves, mais bornes. Les
federalistes repandus sur tout le sol de la France, ayant a s'entendre a
de grandes distances pour concentrer leurs operations, ne se soulevant
qu'avec timidite contre l'autorite centrale, et n'etant animes que de
passions mediocres, ne pouvaient agir qu'avec incertitude et lenteur.
D'ailleurs ils se faisaient un reproche secret, celui de compromettre leur
patrie par une diversion coupable. Ils commencaient a sentir qu'il etait
criminel de discuter s'il fallait etre revolutionnaire comme Petion et
Vergniaud, ou comme Robespierre et Danton, dans un moment ou toute
l'Europe fondait sur nous; et ils s'apercevaient que, dans de telles
circonstances, il n'y avait qu'une bonne maniere de l'etre, c'est-a-dire
la plus energique. Deja en effet toutes les factions, surgissant autour
d'eux, les avertissaient de leur faute. Ce n'etaient pas seulement les
constituants, c'etaient les agents de l'ancienne cour, les sectateurs de
l'ancien clerge, tous les partisans, en un mot, du pouvoir absolu, qui se
levaient a la fois, et il devenait evident pour eux que toute opposition a
la revolution tournait au profit des ennemis de toute liberte et de toute
nationalite.

Telles etaient les causes qui rendaient les coalises si malhabiles et si
timides, les Vendeens si bornes, les federalistes si incertains, et qui
devaient assurer le triomphe de la convention sur les revoltes interieures
et sur l'Europe. Les montagnards, animes seuls d'une passion forte, d'une
pensee unique, le salut de la revolution, eprouvant cette exaltation
d'esprit qui decouvre les moyens les plus neufs et les plus hardis, qui ne
les croit jamais ni trop hasardeux, ni trop couteux, s'ils sont
salutaires, devaient deconcerter, par une defense imprevue et sublime, des
ennemis lents, routiniers, decousus, et etouffer des factions qui
voulaient de l'ancien regime a tous les degres, de la revolution a tous
les degres, et qui n'avaient ni accord ni but determine.

La convention, au milieu des circonstances extraordinaires ou elle etait
placee, n'eprouva pas un seul instant de trouble. Pendant que des places
fortes ou des camps retranches arretaient un moment les ennemis sur les
differentes frontieres, le comite de salut public travaillait jour et nuit
a reorganiser les armees, a les completer au moyen de la levee de trois
cent mille hommes decretee en mars, a envoyer des instructions aux
generaux, a depecher des fonds et des munitions. Il parlementait avec
toutes les administrations locales qui voulaient retenir, au profit de la
cause federaliste, les approvisionnemens destines aux armees, et parvenait
a les faire desister par la grande consideration du salut public.

Pendant que ces moyens etaient employes a l'egard de l'ennemi du dehors,
la convention n'en prenait pas de moins efficaces a l'egard de l'ennemi du
dedans. La meilleure ressource contre un adversaire qui doute de ses
droits et de ses forces, c'est de ne pas douter des siens. C'est ainsi que
se conduisit la convention. On a deja vu les decrets energiques qu'elle
avait rendus au premier mouvement de revolte. Beaucoup de villes n'ayant
pas voulu ceder, l'idee ne lui vint pas un instant de transiger avec
celles dont les actes prenaient le caractere decide de la rebellion. Les
Lyonnais ayant refuse d'obeir, et de renvoyer a Paris les patriotes
incarceres, elle ordonna a ses commissaires pres l'armee des Alpes
d'employer la force, sans s'inquieter ni des difficultes, ni des perils
que ces commissaires couraient a Grenoble, ou ils avaient les Piemontais
en face, et tous les revoltes de l'Isere et du Rhone sur leurs derrieres.
Elle leur prescrivit de faire rentrer Marseille dans le devoir. Elle ne
laissa que trois jours a toutes les administrations pour retracter leurs
arretes equivoques, et enfin elle envoya a Vernon quelques gendarmes et
quelques mille citoyens de Paris, pour soumettre sur-le-champ les insurges
du Calvados, les plus rapproches de la capitale.

La grande ressource de la constitution ne fut pas negligee, et huit jours
suffirent pour achever cet ouvrage, qui etait plutot un moyen de
ralliement qu'un veritable plan de legislation. Herault de Sechelles en
avait ete le redacteur. D'apres ce projet, tout Francais age de vingt-un
ans etait citoyen, et pouvait exercer ses droits politiques, sans aucune
condition de fortune ni de propriete. Les citoyens reunis nommaient un
depute par cinquante mille ames. Les deputes, composant une seule
assemblee, ne pouvaient sieger qu'un an. Ils faisaient des decrets pour
tout ce qui concernait les besoins pressans de l'etat, et ces decrets
etaient executoires sur-le-champ. Ils faisaient des lois pour tout ce qui
concernait les matieres d'un interet general et moins urgent, et ces lois
n'etaient sanctionnees que lorsque, dans un delai donne, les assemblees
primaires n'avaient pas reclame. Le premier jour de mai, les assemblees
primaires se formaient de droit et sans convocation, pour renouveler la
deputation. Les assemblees primaires pouvaient demander des conventions
pour modifier l'acte constitutionnel. Le pouvoir executif etait confie a
vingt-quatre membres nommes par des electeurs, et c'etait la seule
election mediate. Les assemblees primaires nommaient les electeurs, ces
electeurs nommaient des candidats, et le corps legislatif reduisait par
elimination les candidats a vingt-quatre. Ces vingt-quatre membres du
conseil choisissaient les generaux, les ministres, les agens de toute
espece, et les prenaient hors de leur sein. Ils devaient les diriger, les
surveiller, et ils etaient continuellement responsables. Le conseil
executif se renouvelait tous les ans par moitie. Enfin, cette
constitution, si courte, si democratique, ou le gouvernement se reduisait
a un simple commissariat temporaire, respectait cependant un seul vestige
de l'ancien regime, les communes, et n'en changeait ni la circonscription
ni les attributions. L'energie dont elles avaient fait preuve leur avait
valu d'etre conservees sur cette table rase, ou ne subsistait pas une
seule trace du passe. Presque sans discussion, et en huit jours, cette
constitution fut adoptee,

[Note: Elle fut decretee le 24 juin. Le projet avait ete presente le 10.]

et a l'instant ou l'ensemble en fut vote, le canon retentit dans Paris, et
des cris d'allegresse s'eleverent de toutes parts. Elle fut imprimee a des
milliers d'exemplaires pour etre envoyee a toute la France. Elle n'essuya
qu'une seule contradiction. Ce fut de la part de quelques-uns des
agitateurs qui avaient prepare le 31 mai.

On se souvient du jeune Varlet, perorant sur les places publiques, du
jeune Lyonnais Leclerc, si violent dans ses discours aux Jacobins, et
suspect meme a Marat par ses emportements; de ce Jacques Roux, si dur
envers l'infortune Louis XVI qui voulait lui remettre son testament; tous
ces hommes s'etaient signales dans la derniere insurrection, et avaient
une grande influence au comite de l'Eveche et aux Cordeliers. Ils
trouverent mauvais que la constitution ne renfermat rien contre les
accapareurs; ils redigerent une petition, la firent signer dans les rues,
et coururent soulever les cordeliers, en disant que la constitution etait
incomplete, puisqu'elle ne contenait aucune disposition contre les plus
grands ennemis du peuple. Legendre voulut en vain resister a ce mouvement;
on le traita de modere, et la petition, adoptee par la societe, fut
presentee par elle a la convention. A cette nouvelle, toute la Montagne
fut indignee. Robespierre, Collot-d'Herbois, s'emporterent, firent
repousser la petition, et se rendirent aux jacobins pour montrer le danger
de ces exagerations perfides, qui ne tendaient, disaient-ils, qu'a egarer
le peuple, et ne pouvaient etre que l'ouvrage d'hommes payes par les
ennemis de la republique. "La constitution la plus populaire qui ait
jamais ete, dit Robespierre, vient de sortir d'une assemblee jadis
contre-revolutionnaire, mais purgee maintenant des hommes qui
contrariaient sa marche et mettaient obstacle a ses operations.
Aujourd'hui pure, cette assemblee a produit le plus bel ouvrage, le plus
populaire qui ait jamais ete donne aux hommes; et un individu couvert du
manteau du patriotisme, qui se vante d'aimer le peuple plus que nous,
ameute des citoyens de tout etat, et veut prouver qu'une constitution, qui
doit rallier toute la France, ne leur convient pas! Defiez-vous de telles
manoeuvres, defiez-vous de ces ci-devant pretres coalises avec les
Autrichiens! Prenez garde au nouveau masque dont les aristocrates vont se
couvrir! J'entrevois un nouveau crime dans l'avenir, qui n'est peut-etre
pas loin d'eclater; mais nous le devoilerons, et nous ecraserons les
ennemis du peuple sous quelque forme qu'ils puissent se presenter."
Collot-d'Herbois parla aussi vivement que Robespierre; il soutint que les
ennemis de la republique voulaient pouvoir dire aux departements: "_Vous
voyez, Paris approuve le langage de Jacques Roux!_"

Des acclamations unanimes accueillirent les deux orateurs. Les jacobins,
qui se piquaient de reunir la politique a la passion revolutionnaire, la
prudence a l'energie, envoyerent une deputation aux cordeliers.
Collot-d'Herbois en etait l'orateur. Il fut recu aux Cordeliers avec la
consideration qui etait due a l'un des membres les plus renommes des
Jacobins et de la montagne. On professa pour la societe qui l'envoyait un
respect profond. La petition fut retractee, Jacques Roux et Leclerc furent
exclus. Varlet n'obtint son pardon qu'en raison de son age, et Legendre
recut des excuses pour les paroles peu convenables qu'on lui avait
adressees dans la seance precedente. La constitution ainsi vengee fut
envoyee a la France pour etre sanctionnee par toutes les assemblees
Primaires.

Ainsi la Convention presentait aux departements, d'une main la
Constitution, de l'autre le decret qui ne leur donnait que trois jours
pour se decider. La Constitution justifiait la Montagne de tout projet
d'usurpation, fournissait un pretexte de se rallier a une autorite
justifiee; et le decret des trois jours ne donnait pas le temps d'hesiter,
et obligeait a preferer le parti de l'obeissance.

Beaucoup de departements en effet cederent, et d'autres persisterent dans
leurs premieres demarches. Mais ceux-ci, echangeant des adresses,
s'envoyant des deputations, semblaient s'attendre les uns les autres pour
agir. Les distances ne permettaient pas de correspondre rapidement et de
former un ensemble. En outre, le defaut de genie revolutionnaire empechait
de trouver les ressources necessaires pour reussir. Quelque bien disposees
que soient les masses, elles ne sont jamais pretes a tous les sacrifices,
si des hommes passionnes ne les y obligent pas. Il aurait fallu des moyens
violents pour soulever les bourgeois moderes des villes, pour les obliger
a marcher, a contribuer, a se hater. Mais les girondins, qui condamnaient
tous ces moyens chez les montagnards, ne pouvaient les employer eux-memes.
Les negociants bordelais croyaient avoir beaucoup fait quand ils avaient
parle avec un peu de vivacite dans les sections, mais il n'etaient pas
sortis de leurs murs. Les Marseillais, un peu plus prompts, avaient envoye
six mille hommes a Avignon, mais ils ne composaient pas eux-memes cette
petite armee; ils s'etaient fait remplacer par des soldats payes. Les
Lyonnais attendaient la jonction des Provencaux et des Languedociens; les
Normands paraissaient un peu refroidis; les Bretons seuls ne s'etaient pas
dementis, et avaient rempli eux-memes les cadres de leurs bataillons.

On s'agitait beaucoup a Caen, centre principal de l'insurrection.
C'etaient les colonnes parties de ce point qui devaient rencontrer les
premieres les troupes de la Convention, et ce premier engagement ne
pouvait qu'avoir une grande importance. Les deputes proscrits et assembles
Autour de Wimpffen se plaignaient de ses lenteurs, et croyaient entrevoir
en lui un royaliste. Wimpffen, presse de toutes parts, ordonna enfin a
Puisaye de porter, le 13 juillet, son avant-garde a Vernon, et annonca
qu'il allait marcher lui-meme avec toutes ses forces. Le 13, en effet,
Puisaye s'avanca vers Pacy, et rencontra les levees de Paris, accompagnees
de quelques centaines de gendarmes. Quelques coups de fusil furent tires
de part et d'autre dans les bois. Le lendemain 14, les federalistes
occuperent Pacy et parurent avoir un leger avantage. Mais le jour suivant
les troupes de la Convention se montrerent avec du canon. A la premiere
decharge, la terreur se repandit dans les rangs des federalistes; ils se
disperserent et s'enfuirent confusement a Evreux. Les Bretons, plus
fermes, se retirerent avec moins de desordre, mais ils furent entraines
dans le mouvement retrograde des autres. A cette nouvelle, la
consternation se repandit dans le Calvados, et toutes les administrations
commencerent a se repentir de leurs imprudentes demarches. Des qu'on
apprit cette deroute a Caen, Wimpffen assembla les deputes, leur proposa
de se retrancher dans cette ville, et d'y faire une resistance opiniatre.
Wimpffen, s'ouvrant ensuite davantage, leur dit qu'il ne voyait qu'un
moyen de soutenir cette lutte, c'etait de se menager un allie puissant, et
que, s'ils voulaient, il leur en procurerait un; il leur laissa meme
deviner qu'il s'agissait du cabinet anglais. Il ajouta qu'il croyait la
republique impossible, et qu'a ses yeux le retour a la monarchie ne serait
pas un malheur. Les girondins repousserent avec force toute offre de ce
genre, et temoignerent la plus franche indignation. Quelques-uns
Commencerent a sentir alors l'imprudence de leur tentative, et le danger
de lever un etendard quelconque, puisque toutes les factions venaient s'y
rallier pour renverser la republique. Ils ne perdirent cependant pas tout
espoir, et songerent a se retirer a Bordeaux, ou quelques-uns croyaient
pouvoir operer un mouvement sincerement republicain, et plus heureux que
celui du Calvados et de la Bretagne. Il partirent donc avec les bataillons
bretons qui retournaient chez eux, et projeterent d'aller s'embarquer a
Brest. Ils prirent l'habit de soldat, et se confondirent dans les rangs du
bataillon du Finistere. Il avaient besoin de se cacher depuis l'echec de
Vernon, parce que toutes les administrations, empressees de se soumettre
et de donner des preuves de zele a la convention, auraient pu les faire
arreter. Ils parcoururent ainsi une partie de la Normandie et de la
Bretagne au milieu de dangers continuels et de souffrances affreuses, et
vinrent se cacher aux environs de Brest, pour se rendre ensuite a
Bordeaux. Barbaroux, Petion, Salles, Louvet, Meilhan, Guadet, Kervelegan,
Gorsas, Girey-Dupre, collaborateur de Brissot, Marchenna, jeune Espagnol
qui etait venu chercher la liberte en France, Riouffe, jeune homme attache
par enthousiasme aux girondins, composaient cette troupe d'illustres
fugitifs, poursuivis comme traitres a la patrie, quoique tout prets
cependant a donner leur vie pour elle, et croyant meme encore la servir
alors qu'ils la compromettaient par la plus dangereuse diversion.

Dans la Bretagne, dans les departemens de l'Ouest et du bassin superieur
de la Loire, les administrations s'empresserent de se retracter pour
eviter d'etre mises hors la loi. La constitution, transportee en tous
lieux, etait le pretexte d'une soumission nouvelle. La convention,
disait-on, n'entendait ni s'eterniser, ni s'emparer du pouvoir,
puisqu'elle donnait une constitution; cette constitution devait terminer
bientot le regne des factions, et paraissait contenir le gouvernement le
plus simple qu'on eut jamais vu. Pendant ce temps, les municipalites
montagnardes, les clubs jacobins, redoublaient d'energie, et les honnetes
partisans de la Gironde cedaient devant une revolution qu'ils n'avaient
pas assez de force pour combattre, et qu'ils n'auraient pas eu assez de
force pour defendre. Des ce moment, Toulouse chercha a se justifier. Les
Bordelais, plus prononces, ne se soumirent pas formellement, mais ils
firent rentrer leur avant-garde, et cesserent d'annoncer leur marche sur
Paris. Deux autres evenemens importans vinrent terminer les dangers de la
Convention, dans l'Ouest et le Midi: ce fut la defense de Nantes, et la
dispersion des rebelles de la Lozere.

On a vu les Vendeens a Saumur, maitres du cours de la Loire, et pouvant,
s'ils avaient apprecie leur position, faire sur Paris une tentative qui
eut peut-etre reussi, car la Fleche et le Mans etaient sans aucun moyen de
resistance. Le jeune Bonchamps, qui portait seul ses vues au-dela de la
Vendee, aurait voulu qu'on fit une incursion en Bretagne, pour se donner
un port sur l'Ocean, et marcher ensuite sur Paris. Mais il n'y avait pas
assez de genie chez ses compagnons d'armes pour qu'il fut compris. La
veritable capitale, sur laquelle il fallait marcher, selon eux, c'etait
Nantes: ni leur esprit ni leurs voeux n'allaient au-dela. Il y avait
cependant plusieurs raisons d'en agir ainsi; car Nantes ouvrait les
communications avec la mer, assurait la possession de tout le pays, et
rien n'empechait les Vendeens, apres la prise de cette ville, de tenter
des projets plus hardis: d'ailleurs ils n'arrachaient pas leurs soldats de
chez eux, consideration importante avec des paysans qui ne voulaient
jamais perdre leur clocher de vue. Charrette, maitre de la Basse-Vendee,
apres avoir fait une fausse demonstration sur les Sables, s'etait empare
de Machecoul, et se trouvait aux portes de Nantes. Il ne s'etait jamais
concerte avec les chefs de la Haute-Vendee, mais il offrait cette fois de
s'entendre avec eux. Il promettait d'attaquer Nantes par la rive gauche,
tandis que la grande armee l'attaquerait par la rive droite, et il
semblait difficile de ne pas reussir avec un tel concours de moyens.

Les Vendeens evacuerent donc Saumur, descendirent vers Angers et se
disposerent a marcher d'Angers sur Nantes, en filant le long de la rive
droite de la Loire. Leur armee etait fort diminuee, parce que beaucoup de
paysans ne voulaient pas s'engager dans une expedition aussi longue;
cependant elle se composait encore de trente mille hommes a peu pres. Ils
nommerent un generalissime, et firent choix du voiturier Cathelineau, pour
flatter les paysans et se les attacher davantage. M. de Lescure, blesse,
dut rester dans l'interieur du pays pour faire de nouveaux rassemblemens,
pour tenir les troupes de Niort en echec, et empecher que le siege de
Nantes ne fut trouble.

Pendant ce temps, la commission des representans, seant a Tours, demandait
des secours a tout le monde, et pressait Biron, qui visitait la cote, de
se porter en toute hate sur les derrieres des Vendeens. Ne se contentant
meme pas de rappeler Biron, elle ordonnait des mouvemens en son absence,
et faisait marcher vers Nantes toutes les troupes qu'on avait pu reunir a
Saumur. Biron repondit aussitot aux instances de la commission. Il
consentait, disait-il, au mouvement execute sans ses ordres, mais il etait
oblige de garder les Sables et la Rochelle, villes plus importantes a ses
yeux que Nantes; les bataillons de la Gironde, les meilleurs de l'armee,
allaient le quitter, et il fallait qu'il les remplacat; il lui etait
impossible de mouvoir son armee sans la voir se debander et se livrer au
pillage, tant elle etait indisciplinee: il pouvait donc tout au plus en
detacher trois mille hommes organises, et il y aurait de la folie,
ajoutait-il, a marcher sur Saumur, et a s'enfoncer dans le pays avec des
forces si peu considerables. Biron ecrivit en meme temps au comite de
salut public qu'il donnait sa demission, puisque les representans
voulaient ainsi s'arroger le commandement. Le comite lui repondit qu'il
avait toute raison, que les representans pouvaient conseiller ou proposer
certaines operations, mais ne devaient pas les ordonner, et que c'etait a
lui seul a prendre les mesures  qu'il croirait convenables pour conserver
Nantes, la Rochelle et Niort. Biron n'en fit pas moins tous ses efforts
pour se composer une petite armee plus mobile, et avec laquelle il put
aller au secours de la ville assiegee.

Les Vendeens, dans cet intervalle, quitterent Angers le 27, et se
trouverent le 28 en vue de Nantes. Ils firent une sommation menacante qui
ne fut pas meme ecoutee, et se preparerent a l'attaque. Elle devait avoir
lieu sur les deux rives le 29, a deux heures du matin. Canclaux n'avait,
pour garder un espace immense, coupe par plusieurs bras de la Loire, que
cinq mille hommes de troupes reglees, et a peu pres autant de gardes
nationales. Il fit les meilleures dispositions, et communiqua le plus
grand courage a la garnison. Le 29, Charette attaqua, a l'heure convenue,
du cote des ponts; mais Cathelineau, qui agissait par la rive droite, et
avait la partie la plus difficile de l'entreprise, fut arretee par le
poste de Nort, ou quelques cents hommes firent la resistance la plus
heroique. L'attaque retardee de ce cote en devint plus difficile.
Cependant les Vendeens se repandirent derriere les haies et les jardins,
et serrerent la ville de tres pres. Canclaux, general en chef, et Beysser,
commandant de la place, maintinrent partout les troupes republicaines. De
son cote, Cathelineau redoubla d'efforts; deja il s'etait fort avance dans
un faubourg, lorsqu'une balle vint le frapper mortellement. Ses soldats se
retirerent consternes en l'emportant sur leurs epaules. Des ce moment,
l'attaque se ralentit. Apres dix-huit heures de combat, les Vendeens se
disperserent, et la place fut sauvee.

Tout le monde dans cette journee avait fait son devoir. La garde nationale
avait rivalise avec les troupes de ligne, et le maire lui-meme recut une
blessure. Le lendemain, les Vendeens se jeterent dans des barques, et
rentrerent dans l'interieur du pays. Des ce moment, l'occasion des grandes
entreprises fut perdue pour eux; ils ne devaient plus aspirer a executer
rien d'important, et ne pouvaient esperer tout au plus que d'occuper leur
propre pays. Dans ce moment, Biron, se hatant de secourir Nantes, arrivait
a Angers avec ce qu'il avait pu reunir de troupes, et Westermann se
rendait dans la Vendee avec sa legion germanique.

Nantes etait a peine delivree, que l'administration, disposee en faveur
des girondins, voulut se reunir aux insurges du Calvados. Elle rendit en
effet une arrete hostile contre la convention, Canclaux s'y opposa de
toutes ses forces, et reussit a ramener les Nantais a l'ordre.

Les dangers les plus graves etaient donc surmontes de ce cote. Un
evenement non moins important se passait dans la Lozere; c'etait la
soumission de trente mille revoltes, qui auraient pu communiquer avec les
Vendeens, ou avec les Espagnols par le Roussillon.

Par une circonstance des plus heureuses, le depute Fabre, envoye a l'armee
des Pyrenees-Orientales, se trouvait sur les lieux au moment de la
revolte; il y deploya l'energie qui plus tard lui fit chercher et trouver
la mort aux Pyrenees. Il s'empara des administrations, mit la population
entiere sous les armes, et appela a lui toutes les forces des environs en
gendarmerie et troupes reglees; il souleva le Cantal, la Haute-Loire, le
Puy-de-Dome; et les revoltes frappes, des le premier moment, poursuivis de
toutes parts, furent disperses, rejetes dans les bois, et leur chef,
l'ex-constituant Charrier, tomba lui-meme au pouvoir des vainqueurs. On
acquit, par ses papiers, la preuve que son projet etait lie a la grande
conspiration decouverte six mois auparavant en Bretagne, et dont le chef,
La Rouarie, etait mort sans pouvoir realiser ses projets. Dans les
montagnes du Centre et du Midi, la tranquillite etait donc assuree, les
derrieres de l'armee des Pyrenees etaient garantis, et la vallee du Rhone
n'avait plus l'un de ses flancs couvert par des montagnes insurgees.

Une victoire inattendue sur les Espagnols dans le Roussillon achevait
d'assurer la soumission du Midi. On les a vus, apres leur premiere marche
dans les vallees du Tech et de la Tet, retrograder pour prendre Bellegarde
et les Bains, et revenir ensuite se placer devant le camp francais. Apres
l'avoir long-temps observe, ils l'attaquerent le 17 juillet. Les Francais
avaient a peine douze mille jeunes soldats: les Espagnols au contraire
comptaient quinze ou seize mille hommes parfaitement aguerris. Ricardos,
dans l'intention de nous envelopper, avait trop divise son attaque. Nos
jeunes volontaires, soutenus par le general Barbantane et le brave
Dagobert, tenaient ferme dans leurs retranchemens, et apres des efforts
inouis, les Espagnols parurent decides a se retirer. Dagobert, qui
attendait ce moment, se precipite sur eux, mais un de ses bataillons se
debande tout a coup, et se laisse ramener en desordre. Heureusement a
cette vue, Deflers, Barbantane, viennent au secours de Dagobert, et tous
s'elancent avec tant de violence, que l'ennemi est culbute au loin. Ce
combat du 17 juillet releva le courage de nos soldats, et, suivant le
temoignage d'un historien, produisit aux Pyrenees l'effet que Valmy avait
produit dans la Champagne l'annee precedente.

Du cote des Alpes, Dubois-Crance, place entre la Savoie mecontente, la
Suisse incertaine, Grenoble et Lyon revoltes, se conduisait avec autant de
force que de bonheur. Tandis que les autorites sectionnaires pretaient
devant lui le serment federaliste, il faisait preter le serment oppose au
club et a son armee, et attendait le premier mouvement favorable pour
agir. Ayant saisi en effet la correspondance des autorites, il y trouva la
preuve qu'elles cherchaient a se coaliser avec Lyon; alors il les denonca
au peuple de Grenoble comme voulant amener la dissolution de la republique
par une guerre civile, et profitant d'un moment de chaleur, il les fit
destituer, et rendit tous les pouvoirs a l'ancienne municipalite. Des ce
moment, tranquille sur Grenoble, il s'occupa de reorganiser l'armee des
Alpes, afin de conserver la Savoie et de faire executer les decrets de la
convention contre Lyon et Marseille. Il changea tous les etats-majors,
retablit l'ordre dans ses bataillons, incorpora les recrues provenant de
la levee des trois cent mille hommes; et quoique les departemens de la
Lozere, de la Haute-Loire, eussent employe leur contingent a etouffer la
revolte de leurs montagnes, il tacha d'y suppleer par des requisitions.
Apres ces premiers soins, il fit partir le general Carteaux avec quelques
mille hommes d'infanterie, et avec la legion levee en Savoie sous le nom
de legion des Allobroges, pour se rendre a Valence, y occuper le cours du
Rhone, et empecher la jonction des Marseillais avec les Lyonnais.
Carteaux, parti dans les premiers jours de juillet, se porta rapidement
sur Valence, et de Valence sur le Pont-Saint-Esprit, ou il enleva le corps
des Nimois, dispersa les uns, s'incorpora les autres, et s'assura les deux
rives du Rhone. Il se jeta immediatement apres sur Avignon, ou les
Marseillais s'etaient etablis quelque temps auparavant.

Tandis que ces evenemens se passaient a Grenoble, Lyon affectant toujours
la plus grande fidelite a la republique, promettant de maintenir son
_unite_, son _indivisibilite_, n'obeissait pourtant pas au decret de la
convention, qui evoquait au tribunal revolutionnaire de Paris les
procedures intentees contre divers patriotes. Sa commission et son
etat-major se remplissaient de royalistes caches. Rambaud, president de la
commission, Precy, commandant de la force departementale, etaient
secretement devoues a la cause de l'emigration. Egares par de dangereuses
suggestions, les malheureux Lyonnais allaient se compromettre avec la
convention qui, desormais obeie et victorieuse, devait faire tomber sur la
derniere ville restee en revolte tout le chatiment reserve au federalisme
vaincu. En attendant, ils s'armaient a Saint-Etienne, reunissaient des
deserteurs de toute espece; mais, cherchant toujours a ne pas se montrer
en revolte ouverte, ils laissaient passer les convois destines aux
frontieres, et ordonnaient l'elargissement des deputes Noel Pointe,
Santeyra et Lesterpt-Beauvais, arretes par les communes environnantes.

Le Jura etait un peu calme; les representans Bassal et Garnier, qu'on y a
vus avec quinze cents hommes enveloppes par quinze mille, avaient eloigne
leurs forces trop insuffisantes, et tache de negocier. Ils reussirent, et
les administrations revoltees leur avaient promis de mettre fin a ce
mouvement par l'acceptation de la constitution.

Pres de deux mois s'etaient ecoules depuis le 2 juin (car on touchait a la
fin de juillet); Valenciennes et Mayence etaient toujours menacees; mais
la Normandie, la Bretagne et presque tous les departemens de l'Ouest
etaient rentres sous l'obeissance. Nantes venait d'etre delivree des
Vendeens, les Bordelais n'osaient pas sortir de leurs murs, la Lozere
etait soumise; les Pyrenees se trouvaient garanties pour le moment,
Grenoble etait pacifiee, Marseille etait isolee de Lyon, par les succes de
Carteaux, et Lyon, quoique refusant d'obeir aux decrets, n'osait cependant
pas declarer la guerre. L'autorite de la convention etait donc a peu pres
retablie dans l'interieur. D'une part, la lenteur des federalistes, leur
defaut d'ensemble, leurs demi-moyens; de l'autre, l'energie de la
convention, l'unite de sa puissance, sa position centrale, son habitude du
commandement, sa politique tour a tour habile et forte, avaient decide le
triomphe de la Montagne sur ce dernier effort des girondins.
Applaudissons-nous de ce resultat, car dans un moment ou la France etait
attaquee de toutes parts, le plus digne de commander c'etait le plus fort.
Les federalistes vaincus se condamnaient par leurs propres paroles: Les
honnetes gens, disaient-ils, n'ont jamais su avoir de l'energie.

Mais tandis que les federalistes succombaient de tous cotes, un dernier
accident allait exciter contre eux les plus grandes fureurs.

A cette epoque vivait dans le Calvados une jeune fille, agee de vingt-cinq
ans, reunissant a une grande beaute un caractere ferme et independant.
Elle se nommait Charlotte Corday d'Armans. Ses moeurs etaient pures, mais
son esprit etait actif et inquiet. Elle avait quitte la maison paternelle
pour aller vivre avec plus de liberte chez une de ses amies a Caen. Son
pere avait autrefois, par quelques ecrits, reclame les privileges de sa
province, a l'epoque ou la France etait reduite encore a reclamer des
privileges de villes et de provinces. La jeune Corday s'etait enflammee
pour la cause de la revolution, comme beaucoup de femmes de son temps, et,
de meme que madame Roland, elle etait enivree de l'idee d'une republique
soumise aux lois et feconde en vertus. Les girondins lui paraissaient
vouloir realiser son reve; les montagnards semblaient seuls y apporter des
obstacles; et, a la nouvelle du 31 mai, elle resolut de venger ses
orateurs cheris. La guerre du Calvados commencait; elle crut que la mort
du chef des anarchistes, concourant avec l'insurrection des departemens,
assurerait la victoire de ces derniers; elle resolut donc de faire un
grand acte de devouement, et de consacrer a sa patrie une vie dont un
epoux, des enfans, une famille, ne faisaient ni l'occupation ni le charme.
Elle trompa son pere, et lui ecrivit que les troubles de la France
devenant tous les jours plus effrayans, elle allait chercher le calme et
la securite en Angleterre. Tout en ecrivant cela, elle s'acheminait vers
Paris. Avant son depart, elle voulut voir a Caen les deputes, objets de
son enthousiasme et de son devouement. Pour parvenir jusqu'a eux, elle
imagina un pretexte, et demanda a Barbaroux une lettre de recommandation
aupres du ministre de l'interieur, ayant, disait-elle, des papiers a
reclamer pour une amie, ancienne chanoinesse. Barbaroux lui en donna une
pour le depute Duperret, ami de Garat. Ses collegues, qui la virent comme
lui, et comme lui l'entendirent exprimer sa haine contre les montagnards,
et son enthousiasme pour une republique pure et reguliere, furent frappes
de sa beaute et touches de ses sentimens. Tous ignoraient ses projets.

Arrivee a Paris, Charlotte Corday songea a choisir sa victime. Danton et
Robespierre etaient assez celebres dans la Montagne pour meriter ses
coups, mais Marat etait celui qui avait paru le plus effrayant aux
provinces, et qu'on regardait comme le chef des anarchistes. Elle voulait
d'abord frapper Marat au faite meme de la Montagne et au milieu de ses
amis; mais elle ne le pouvait plus, car Marat se trouvait dans un etat qui
l'empechait de sieger a la convention. On se rappelle sans doute qu'il
s'etait suspendu volontairement pendant quinze jours; mais, voyant que le
proces des girondins ne pouvait etre vide encore, il mit fin a cette
ridicule comedie, et reparut a sa place.

Bientot une de ces maladies inflammatoires qui, dans les revolutions,
terminent ces existences orageuses que ne termine pas l'echafaud,
l'obligea a se retirer et a rentrer dans sa demeure. La, rien ne pouvait
calmer sa devorante activite; il passait une partie du jour dans son bain,
entoure de plumes et de papiers, ecrivant sans cesse, redigeant son
journal, adressant des lettres a la convention, et se plaignant de ce
qu'on ne leur donnait pas assez d'attention. Il en ecrivit une derniere,
disant que, si on ne la lisait pas, il allait se faire transporter malade
a la tribune, et la lire lui-meme. Dans cette lettre, il denoncait deux
generaux, Custine et Biron. "Custine, disait-il, transporte du Rhin au
Nord, y faisait comme Dumouriez, il medisait des _anarchistes_, il
composait ses etats-majors a sa fantaisie, armait certains bataillons,
desarmait certains autres, et les distribuait conformement a ses plans,
qui, sans doute, etaient ceux d'un conspirateur." (On se souvient que
Custine profitait du siege de Valenciennes pour reorganiser l'armee du
Nord au camp de Cesar.) "Quant a Biron, c'etait un ancien valet de cour;
il affectait une grande crainte des Anglais pour se tenir dans la
Basse-Vendee, et laisser a l'ennemi la possession de la Vendee superieure.
Evidemment il n'attendait qu'une descente, pour lui-meme se reunir aux
Anglais et leur livrer notre armee. La guerre de la Vendee aurait du etre
deja finie. Un homme judicieux, apres avoir vu les Vendeens se battre une
fois, devait trouver le moyen de les detruire. Pour lui, qui possedait
aussi la science militaire, il avait imagine une manoeuvre infaillible, et
si son etat de sante n'avait pas ete aussi mauvais, il se serait fait
transporter sur les bords de la Loire pour mettre lui-meme ce plan a
execution. Custine et Biron etaient les deux Dumouriez du moment; et,
apres les avoir arretes, il fallait prendre une derniere mesure qui
repondrait a toutes les calomnies, et engagerait tous les deputes sans
retour dans la revolution, c'etait de mettre a mort les Bourbons
prisonniers, et de mettre a prix la tete des Bourbons fugitifs. De cette
maniere on n'accuserait plus les uns de destiner Orleans au trone, et on
empecherait les autres de faire leur paix avec la famille des Capet.

C'etait toujours, comme on le voit, la meme vanite, la meme fureur, et la
meme promptitude a devancer les craintes populaires. Custine et Biron, en
effet, allaient devenir les deux objets de la fureur generale, et c'etait
Marat qui, malade et mourant, avait encore eu l'honneur de l'initiative.

Charlotte Corday, pour l'atteindre, etait donc obligee d'aller le chercher
chez lui. D'abord elle remit la lettre qu'elle avait pour Duperret,
remplit sa commission aupres du ministre de l'interieur, et se prepara a
consommer son projet. Elle demanda a un cocher de fiacre l'adresse de
Marat, s'y rendit, et fut refusee. Alors elle lui ecrivit, et lui dit
qu'arrivee du Calvados, elle avait d'importantes choses a lui apprendre.
C'etait assez pour obtenir son introduction. Le 13 juillet, en effet, elle
se presente a huit heures du soir. La gouvernante de Marat, jeune femme de
vingt-sept ans, avec laquelle il vivait maritalement, lui oppose quelques
difficultes; Marat, qui etait dans son bain, entend Charlotte Corday, et
ordonne qu'on l'introduise. Restee seule avec lui, elle rapporte ce
qu'elle a vu a Caen, puis l'ecoute, le considere avant de le frapper.
Marat demande avec empressement le nom des deputes presens a Caen; elle
les nomme, et lui, saisissant un crayon, se met a les ecrire, en ajoutant:
"C'est bien, ils iront tous a la guillotine.--A la guillotine!..." reprend
la jeune Corday indignee; alors elle tire un couteau de son sein, frappe
Marat sous le teton gauche, et enfonce le fer jusqu'au coeur. "_A moi!_
s'ecrie-t-il, _a moi, ma chere amie!_" Sa gouvernante s'elance a ce cri;
un commissionnaire qui ployait des journaux accourt de son cote; tous deux
trouvent Marat plonge dans son sang, et la jeune Corday calme, sereine,
immobile. Le commissionnaire la renverse d'un coup de chaise, la
gouvernante la foule aux pieds. Le tumulte attire du monde, et bientot
tout le quartier est en rumeur. La jeune Corday se releve, et brave avec
dignite les outrages et les fureurs de ceux qui l'entourent. Des membres
de la section, accourus a ce bruit, et frappes de sa beaute, de son
courage, du calme avec lequel elle avoue son action, empechent qu'on ne la
dechire, et la conduisent en prison, ou elle continue a tout confesser
avec la meme assurance.

Cet assassinat, comme celui de Lepelletier, causa une rumeur
extraordinaire. On repandit sur-le-champ que c'etaient les girondins qui
avaient arme Charlotte Corday. On avait dit la meme chose pour
Lepelletier, et on le repetera dans toutes les occasions semblables. Une
opinion opprimee se signale presque toujours par un coup de poignard; ce
n'est qu'une ame plus exasperee qui a concu et execute l'acte, on l'impute
cependant a tous les partisans de la meme opinion, et on s'autorise ainsi
a exercer sur eux de nouvelles vengeances, et a faire un martyr. On etait
embarrasse de trouver des crimes aux deputes detenus; la revolte
departementale fournit un premier pretexte de les immoler, en les
declarant complices des deputes fugitifs; la mort de Marat servit de
complement a leurs crimes supposes, et aux raisons qu'on voulait se
procurer pour les envoyer a l'echafaud.

La Montagne, les jacobins, et surtout les cordeliers, qui se faisaient
gloire d'avoir possede Marat les premiers, d'etre demeures plus
particulierement lies avec lui, et de ne l'avoir jamais desavoue,
temoignerent une grande douleur. Il fut convenu qu'il serait enterre dans
leur jardin, et sous les arbres memes ou le soir il lisait sa feuille au
peuple. La convention decida qu'elle assisterait en corps a ses
funerailles. Aux Jacobins, on proposa de lui decerner des honneurs
extraordinaires; on voulut lui donner le Pantheon, bien que la loi ne
permit d'y transporter un individu que vingt ans apres sa mort. On
demandait que toute la societe se rendit en masse a son convoi; que les
presses de l'Ami du Peuple fussent achetees par la societe, pour qu'elles
ne tombassent pas en des mains indignes; que son journal fut continue par
des successeurs capables, sinon de l'egaler, du moins de rappeler son
energie et de remplacer sa vigilance. Robespierre, qui s'attachait a
rendre les jacobins toujours plus imposans, en s'opposant a toutes leurs
vivacites, et qui d'ailleurs voulait ramener a lui l'attention trop fixee
sur le martyr, prit la parole dans cette circonstance. "Si je parle
aujourd'hui, dit-il, c'est que j'ai le droit de le faire. Il s'agit des
poignards, ils m'attendent, je les ai merites, et c'est l'effet du hasard
si Marat a ete frappe avant moi. J'ai donc le droit d'intervenir dans la
discussion, et je le fais pour m'etonner que votre energie s'epuise ici en
vaines declamations, et que vous ne songiez qu'a de vaines pompes. Le
meilleur moyen de venger Marat, c'est de poursuivre impitoyablement ses
ennemis. La vengeance qui cherche a se satisfaire en vains honneurs
funeraires s'apaise bientot, et ne songe plus a s'exercer d'une maniere
plus reelle et plus utile. Renoncez donc a d'inutiles discussions, et
vengez Marat d'une maniere plus digne de lui." Toute discussion fut
ecartee par ces paroles, et on ne songea plus aux propositions qui avaient
ete faites. Neanmoins, les jacobins, la convention, les cordeliers, toutes
les societes populaires et les sections, se preparerent a lui decerner des
honneurs magnifiques. Son corps resta expose pendant plusieurs jours; Il
etait decouvert, et on voyait la blessure qu'il avait recue. Les societes
populaires, les sections venaient processionnellement jeter des fleurs sur
son cercueil. Chaque president prononcait un discours. La section de la
Republique vient la premiere: "il est mort, s'ecrie son president, il est
mort l'ami du peuple.... Il est mort assassine!... Ne prononcons point son
eloge sur ses depouilles inanimees. Son eloge c'est sa conduite, ses
ecrits, sa plaie sanglante, et sa mort!... Citoyennes, jetez des fleurs
sur le corps pale de Marat! Marat fut notre ami, il fut l'ami du peuple,
c'est pour le peuple qu'il a vecu, c'est pour le peuple qu'il est mort."
Apres ces paroles, des jeunes filles font le tour du cercueil, et jettent
des fleurs sur le corps de Marat. L'orateur reprend: "Mais c'est assez se
lamenter; ecoutez la grande ame de Marat, qui se reveille et vous dit:
Republicains, mettez un terme a vos pleurs.... Les republicains ne doivent
verser qu'une larme, et songer ensuite a la patrie. Ce n'est pas moi qu'on
a voulu assassiner, c'est la republique: ce n'est pas moi qu'il faut
venger, c'est la republique, c'est le peuple, c'est vous!"

Toutes les societes, toutes les sections vinrent ainsi l'une apres l'autre
autour du cercueil de Marat; et si l'histoire rappelle de pareilles
scenes, c'est pour apprendre aux hommes a reflechir sur l'effet des
preoccupations du moment, et pour les engager a bien s'examiner eux-memes
lorsqu'ils pleurent les puissances ou maudissent les vaincus du jour.

Pendant ce temps, le proces de la jeune Corday s'instruisait avec la
rapidite des formes revolutionnaires. On avait implique dans son affaire
deux deputes; l'un etait Duperret, avec lequel elle avait eu des rapports,
et qui l'avait conduite chez le ministre de l'interieur; l'autre etait
Fauchet, ancien eveque, devenu suspect a cause de ses liaisons avec le
cote droit, et qu'une femme, ou folle ou mechante, pretendait faussement
avoir vu aux tribunes avec l'accusee.

Charlotte Corday, conduite en presence du tribunal, conserve le meme
calme. On lui lit son acte d'accusation, apres quoi on procede a
l'audition des temoins: Corday interrompt le premier temoin, et ne
laissant pas le temps de commencer sa deposition: "C'est moi, dit-elle,
qui ai tue Marat.--Qui vous a engagee a commettre cet assassinat? lui
demande le president.--Ses crimes.--Qu'entendez-vous par ses crimes?--Les
malheurs dont il est cause depuis la revolution.--Qui sont ceux qui vous
ont engagee a cette action?--Moi seule, reprend fierement la jeune fille.
Je l'avais resolu depuis long-temps, et je n'aurais jamais pris conseil
des autres pour une pareille action. J'ai voulu donner la paix a mon
pays.--Mais croyez-vous avoir tue tous les Marat?--Non, reprend tristement
l'accusee, non." Elle laisse ensuite achever les temoins, et apres chaque
deposition, elle repete chaque fois: "C'est vrai, le deposant a raison."
Elle ne se defend que d'une chose, c'est de sa pretendue complicite avec
les girondins. Elle ne dement qu'un seul temoin, c'est la femme qui
implique Duperret et Fauchet dans sa cause; puis elle se rassied et ecoute
le reste de l'instruction avec une parfaite serenite. "Vous le voyez, dit
pour toute defense son avocat Chauveau-Lagarde, l'accusee avoue tout avec
une inebranlable assurance. Ce calme et cette abnegation, sublimes sous un
rapport, ne peuvent s'expliquer que par le fanatisme politique le plus
exalte. C'est a vous de juger de quel poids cette consideration morale
doit etre dans la balance de la justice."

Charlotte Corday est condamnee a la peine de mort. Son beau visage n'en
parait pas emu; elle rentre dans sa prison avec le sourire sur les levres;
elle ecrit a son pere pour lui demander pardon d'avoir dispose de sa vie;
elle ecrit a Barbaroux, auquel elle raconte son voyage et son action dans
une lettre charmante, pleine de grace, d'esprit et d'elevation; elle lui
dit que ses amis ne doivent pas la regretter, car une imagination vive, un
coeur sensible, promettent une vie bien orageuse a ceux qui en sont doues.
Elle ajoute qu'elle s'est bien vengee de Petion, qui a Caen suspecta un
moment ses sentimens politiques. Enfin elle le prie de dire a Wimpffen
qu'elle l'a aide a gagner plus d'une bataille. Elle termine par ces mots:
"Quel triste peuple pour former une republique! il faut au moins fonder la
paix; le gouvernement viendra comme il le pourra."

Le 15, Charlotte Corday subit son jugement avec le calme qui ne l'avait
pas quittee. Elle repondit par l'attitude la plus modeste et la plus digne
aux outrages de la vile populace. Cependant tous ne l'outrageaient pas;
beaucoup plaignaient cette fille si jeune, si belle, si desinteressee dans
son action, et l'accompagnaient a l'echafaud d'un regard de pitie et
d'admiration.

Marat fut transporte en grande pompe au jardin des Cordeliers. "Cette
pompe, disait le rapport de la commune, n'avait rien que de simple et de
patriotique: le peuple, rassemble sous les bannieres des sections,
arrivait paisiblement. Un desordre en quelque sorte imposant, un silence
respectueux, une consternation generale, offraient le spectacle le plus
touchant. La marche a dure depuis six heures du soir jusqu'a minuit; elle
etait formee de citoyens de toutes les sections, des membres de la
convention, de ceux de la commune et du departemens, des electeurs et des
societes populaires. Arrive dans le jardin des Cordeliers, le corps de
Marat a ete depose sous les arbres, dont les feuilles, legerement agitees,
reflechissaient et multipliaient une lumiere douce et tendre. Le peuple
environnait le cercueil en silence. Le president de la convention a
d'abord fait un discours eloquent, dans lequel il a annonce que le temps
arriverait bientot ou Marat serait venge, mais qu'il ne fallait pas, par
des demarches hatives et inconsiderees, s'attirer des reproches des
ennemis de la patrie. Il a ajoute que la liberte ne pouvait perir, et que
la mort de Marat ne ferait que la consolider. Apres plusieurs discours qui
ont ete vivement applaudis, le corps de Marat a ete depose dans la fosse.
Les larmes ont coule, et chacun s'est retire l'ame navree de douleur."

Le coeur de Marat, dispute par plusieurs societes, resta aux Cordeliers.
Son buste, repandu partout avec celui de Lepelletier et de Brutus, figura
dans toutes les assemblees et les lieux publics. Le scelle mis sur ses
papiers fut leve; on ne trouva chez lui qu'un assignat de cinq francs, et
sa pauvrete fut un nouveau sujet d'admiration. Sa gouvernante, qu'il
avait, selon les paroles de Chaumette, prise pour epouse, _un jour de beau
temps, a la face du soleil_, fut appelee sa veuve, et nourrie aux frais de
l'etat.

Telle fut la fin de cet homme, le plus etrange de cette epoque si feconde
en caracteres. Jete dans la carriere des sciences, il voulut renverser
tous les systemes; jete dans les troubles politiques, il concut tout
d'abord une pensee affreuse, une pensee que les revolutions realisent
chaque jour, a mesure que leurs dangers s'accroissent, mais qu'elles ne
s'avouent jamais, la destruction de tous leurs adversaires. Marat, voyant
que, tout en les condamnant, la revolution n'en suivait pas moins ses
conseils, que les hommes qu'il avait denonces etaient depopularises et
immoles au jour qu'il avait predit, se regarda comme le plus grand
politique des temps modernes, fut saisi d'un orgueil et d'une audace
extraordinaires, et resta toujours horrible pour ses adversaires, et au
moins etrange pour ses amis eux-memes. Il finit par un accident aussi
singulier que sa vie, et succomba au moment meme ou les chefs de la
republique, se concertant pour former un gouvernement cruel et sombre, ne
pouvaient plus s'accommoder d'un collegue maniaque, systematique et
audacieux, qui aurait derange tous leurs plans par ses saillies.
Incapable, en effet, d'etre un chef actif et entrainant, il fut l'apotre
de la revolution; et lorsqu'il ne fallait plus d'apostolat, mais de
l'energie et de la tenue, le poignard d'une jeune fille indignee vint a
propos en faire un martyr, et donner un saint au peuple, qui fatigue de
ses anciennes images, avait besoin de s'en creer de nouvelles.



CHAPITRE XI


DISTRIBUTION DES PARTIS DEPUIS LE 31 MAI, DANS LA CONVENTION, DANS LE.
COMITE DE SALUT PUBLIC ET LA COMMUNE.--DIVISIONS DANS LA _Montagne_.
--DISCREDIT DE DANTON.--POLITIQUE DE ROBESPIERRE.--EVENEMENS EN VENDEE.
--DEFAITE DE WESTERMANN A CHATILLON, ET DU GENERAL LABAROLIERE A VIHIERS.
--SIEGE ET PRISE DE MAYENCE PAR LES PRUSSIENS ET LES AUTRICHIENS.--PRISE
DE VALENCIENNES.--DANGERS EXTREMES DE LA REPUBLIQUE EN AOUT 1793.--ETAT
FINANCIER.--DISCREDIT DES ASSIGNATS.--ETABLISSEMENT DU _maximum_.
--DETRESSE PUBLIQUE.--AGIOTAGE.


Des triumvirs si fameux, il ne restait plus que Robespierre et Danton.
Pour se faire une idee de leur influence, il faut voir comment s'etaient
distribues les pouvoirs, et quelle marche avaient suivie les esprits
depuis la suppression du cote droit.

Des le jour meme de son institution, la convention fut en realite saisie
de tous les pouvoirs. Elle ne voulut cependant pas les garder
ostensiblement dans ses mains, afin d'eviter les apparences du despotisme;
elle laissa donc exister hors de son sein un fantome de pouvoir executif,
et conserva des ministres. Mecontente de leur administration, dont
l'energie n'etait pas proportionnee aux circonstances, elle etablit,
immediatement apres la defection de Dumouriez, un comite de salut public,
qui entra en fonctions le 10 avril, et qui eut sur le gouvernement une
inspection superieure. Il pouvait suspendre l'execution des mesures prises
par les ministres, y suppleer quand il les jugeait insuffisantes, ou les
revoquer lorsqu'il les croyait mauvaises. Il redigeait les instructions
des representans envoyes en mission, et pouvait seul correspondre avec
eux. Place de cette maniere au-dessus des ministres et des representans,
qui etaient eux-memes places au-dessus des fonctionnaires de toute espece,
il avait sous sa main le gouvernement tout entier. Quoique, d'apres son
titre, cette autorite ne fut qu'une simple inspection, en realite elle
devenait l'action meme, car un chef d'etat n'execute jamais rien lui-meme,
et se borne a tout faire faire sous ses yeux, a choisir les agens, a
diriger les operations. Or, par son seul droit d'inspection, le comite
pouvait tout cela, et il l'accomplit. Il regla les operations militaires,
commanda les approvisionnemens, ordonna les mesures de surete, nomma les
generaux et les agens de toute espece, et les ministres tremblans se
trouvaient trop heureux de se decharger de toute responsabilite en se
reduisant au role de simples commis. Les membres qui composaient le comite
de salut public etaient Barrere, Delmas, Breard, Cambon, Robert Lindet,
Danton, Guyton-Morveau, Mathieu et Ramel. Ils etaient reconnus pour des
hommes habiles et laborieux, et quoiqu'ils fussent suspects d'un peu de
moderation, on ne les suspectait pas au point de les croire, comme les
girondins, complices de l'etranger. En peu de temps, ils reunirent dans
leurs mains toutes les affaires de l'etat, et bien qu'ils n'eussent ete
nommes que pour un mois, on ne voulut pas les interrompre dans leurs
travaux, et on les prorogea de mois en mois, du 10 avril au 10 mai, du
10 mai au 10 juin, du 10 juin au 10 juillet. Au-dessous de ce comite, le
comite de surete generale exercait la haute police, chose si importante en
temps de defiance; mais, dans ses fonctions memes, il dependait du comite
de salut public, qui, charge en general de tout ce qui interessait le
salut de l'etat, devenait competent pour rechercher les complots contre la
republique.

Ainsi, par ses decrets, la convention avait la volonte supreme; par ses
representans et son comite, elle avait l'execution; de maniere que, tout
en ne voulant pas reunir les pouvoirs dans ses mains, elle y avait ete
invinciblement conduite par les circonstances, et par le besoin de faire
executer, sous ses yeux et par ses propres membres, ce qu'elle croyait mal
fait par des agens etrangers.

Cependant, quoique toute l'autorite s'exercat dans son sein, elle ne
participait aux operations du gouvernement que par son approbation, et ne
les discutait plus. Les grandes questions d'organisation sociale etaient
resolues par la constitution, qui etablissait la democratie pure. La
question de savoir si on emploierait, pour se sauver, les moyens les plus
revolutionnaires, et si on s'abandonnerait a tout ce que la passion
pourrait inspirer, etait resolue par le 31 mai. Ainsi la constitution
de l'etat et la morale politique se trouvaient fixees. Il ne restait donc
plus a examiner que des mesures administratives, financieres et
militaires. Or, les sujets de cette nature peuvent rarement etre compris
par une nombreuse assemblee, et sont livres a l'arbitraire des hommes qui
s'en occupent specialement. La convention s'en remettait volontiers a cet
egard aux comites qu'elle avait charges des affaires. Elle n'avait a
soupconner ni leur probite, ni leurs lumieres, ni leur zele. Elle etait
donc reduite a se taire; et la derniere revolution, en lui otant le
courage de discuter, lui en avait enleve l'occasion. Elle n'etait plus
qu'un conseil d'etat, ou des comites, chefs des travaux, venaient rendre
des comptes toujours applaudis, et proposer des decrets toujours adoptes.
Les seances, devenues silencieuses, sombres, et assez courtes, ne se
prolongeaient plus, comme auparavant, pendant les journees et les nuits.

Au-dessous de la convention, qui s'occupait des matieres generales de
gouvernement, la commune s'occupait du regime municipal, et y faisait une
veritable revolution. Ne songeant plus, depuis le 31 mai, a conspirer et a
se servir de la force locale de Paris contre la convention, elle
s'occupait de la police, des subsistances, des marches, des cultes, des
spectacles, des filles publiques meme, et rendait, sur tous ces objets de
regime interieur et prive, des arretes, qui devenaient bientot modeles
dans toute la France. Chaumette, procureur general de la commune, etait,
par ses requisitoires toujours ecoutes et applaudis par le peuple, le
rapporteur de cette legislature municipale. Cherchant sans cesse de
nouvelles matieres a regler, envahissant continuellement sur la liberte
privee, ce legislateur des halles et des marches devenait chaque jour plus
importun et plus redoutable. Pache, toujours impassible, laissait tout
faire sous ses yeux, donnait son approbation aux mesures proposees, et
abandonnait a Chaumette les honneurs de la tribune municipale.

La convention laissait agir librement ses comites, et la commune etant
exclusivement occupee de ses attributions, la discussion sur les matieres
de gouvernement etait restee aux jacobins; seuls, ils discutaient avec
leur audace accoutumee les operations du gouvernement, et la conduite de
chacun de ses agens. Depuis longtemps, comme on l'a vu, ils avaient acquis
une tres grande importance par leur nombre, par l'illustration et le haut
rang de la plupart de leurs membres, par le vaste cortege de leurs
societes affiliees, enfin par leur anciennete et leur longue influence sur
la revolution. Mais depuis le 31 mai, ayant fait taire le cote droit de
l'assemblee, et fait predominer le systeme d'une energie sans bornes, ils
avaient acquis une puissance d'opinion immense, et avaient herite de la
parole abdiquee en quelque sorte par la convention. Ils poursuivaient les
comites d'une surveillance continuelle, examinaient leur conduite ainsi
que celle des representans, des ministres, des generaux, avec cette fureur
de personnalites qui leur etait propre: ils exercaient ainsi sur tous les
agens une censure inexorable, souvent inique, mais toujours utile par la
terreur qu'elle inspirait et le devouement qu'elle imposait a tous. Les
autres societes populaires avaient aussi leur liberte et leur influence,
mais se soumettaient cependant a l'autorite des jacobins. Les cordeliers,
par exemple, plus turbulens, plus prompts a agir, reconnaissaient
neanmoins la superiorite de raison de leurs aines, et se laissaient
ramener par leurs conseils, quand il leur arrivait de devancer le moment
d'une proposition, par exces d'impatience revolutionnaire. La petition de
Jacques Roux contre la constitution, retractee par les cordeliers a la
voix des jacobins, etait une preuve de cette deference.

Telle etait, depuis le 31 mai, la distribution des pouvoirs et des
influences: on voyait a la fois un comite gouvernant, une commune occupee
de reglemens municipaux, et des jacobins exercant sur le gouvernement une
censure continuelle et rigoureuse.

Deux mois ne s'etaient pas ecoules sans que l'opinion s'exercat severement
contre l'administration actuelle. Les esprits ne pouvaient pas s'arreter
au 31 mai; leur exigence devait aller au-dela, et il etait naturel qu'ils
demandassent toujours et plus d'energie, et plus de celerite, et plus de
resultats. Dans la reforme generale des comites, reclamee le 2 juin, on
avait epargne le comite de salut public, rempli d'hommes laborieux,
etrangers a tous les partis, et charges de travaux qu'il etait dangereux
d'interrompre; mais on se souvenait qu'il avait hesite au 31 mai et au 2
juin, qu'il avait voulu negocier avec les departemens, et leur envoyer des
otages, et on ne tarda pas a le trouver insuffisant pour les
circonstances. Institue dans le moment le plus difficile, on lui imputait
des defaites qui etaient le malheur de notre situation et non sa faute.
Centre de toutes les operations, il etait encombre d'affaires, et on lui
reprochait de s'ensevelir dans les papiers, de s'absorber dans les
details, d'etre en un mot use et incapable. Etabli cependant au moment de
la defection de Dumouriez, lorsque toutes les armees etaient
desorganisees, lorsque la Vendee se levait et que l'Espagne commencait la
guerre, il avait reorganise l'armee du Nord et celle du Rhin, et il avait
cree celles des Pyrenees et de la Vendee, qui n'existaient pas, et
approvisionne cent vingt-six places ou forts; et quoiqu'il restat encore
beaucoup a faire pour mettre nos forces sur le pied necessaire, c'etait
beaucoup d'avoir execute de pareils travaux en si peu de temps et a
travers les obstacles de l'insurrection departementale. Mais la defiance
publique exigeait toujours plus qu'on ne faisait, plus qu'on ne pouvait
faire, et c'est en cela meme qu'on provoquait une energie si grande et
proportionnee au danger. Pour augmenter la force du comite, et remonter
son energie revolutionnaire, on avait adjoint a ses membres Saint-Just,
Jean-Bon-Saint-Andre et Couthon. Neanmoins, on n'etait pas satisfait
encore, et on disait que les derniers venus etaient excellens sans doute,
mais que leur influence etait neutralisee par les autres.

L'opinion ne s'exercait pas moins severement contre les ministres. Celui
de l'interieur, Garat, d'abord assez bien vu a cause de sa neutralite
entre les girondins et les jacobins, n'etait plus qu'un modere depuis le 2
juin. Charge de preparer un ecrit pour eclairer les departemens sur les
derniers evenemens, il avait fait une longue dissertation, ou il
expliquait et compensait tous les torts avec une impartialite tres
philosophique sans doute, mais peu appropriee aux dispositions du moment.
Robespierre, auquel il communiqua cet ecrit beaucoup trop sage, le
repoussa. Les jacobins en furent bientot instruits, et ils reprocherent a
Garat de n'avoir rien fait pour combattre le poison repandu par Roland. Il
en etait de meme du ministre de la marine, d'Albarade, qu'on accusait de
laisser dans les etats-majors des escadres tous les anciens aristocrates.
Il est vrai en effet qu'il en avait conserve beaucoup, et les evenemens de
Toulon le prouverent bientot; mais les epurations etaient plus difficiles
dans les armees de mer que dans celles de terre, parce que les
connaissances speciales qu'exige la marine ne permettaient pas de
remplacer les vieux officiers par de nouveaux, et de faire, en six mois,
d'un paysan un soldat, un sous-officier, un general. Le ministre de la
guerre, Bouchotte, s'etait seul conserve en faveur, parce que, a l'exemple
de Pache, son predecesseur, il avait livre ses bureaux aux jacobins et aux
cordeliers, et avait calme leur defiance en les appelant eux-memes dans
son administration. Presque tous les generaux etaient accuses, et
particulierement les nobles; mais deux surtout etaient devenus
l'epouvantail du jour: Custine au Nord, et Biron a l'Ouest. Marat, comme
on l'a vu, les avait denonces quelques jours avant sa mort; et depuis
cette accusation, tous les esprits se demandaient pourquoi Custine restait
au camp de Cesar sans debloquer Valenciennes? pourquoi Biron, inactif dans
la Basse-Vendee, avait laisse prendre Saumur et assieger Nantes?

La meme defiance regnait a l'interieur: la calomnie errait sur toutes les
tetes et s'egarait sur les meilleurs patriotes. Comme il n'y avait plus de
cote droit auquel on put tout attribuer, comme il n'y avait plus un
Roland, un Brissot, un Guadet, a qui on put, a chaque crainte, imputer une
trahison, le reproche menacait les republicains les plus decides. Il
regnait une fureur incroyable de soupcons et d'accusations. La vie
revolutionnaire la plus longue et la mieux soutenue n'etait plus une
garantie, et on pouvait, en un jour, en une heure, etre assimile aux plus
grands ennemis de la republique. Les imaginations ne pouvaient pas se
desenchanter si tot de ce Danton, dont l'audace et l'eloquence avaient
soutenu les courages, dans toutes les circonstances decisives; mais Danton
portait dans la revolution la passion la plus violente pour le but, sans
aucune haine contre les individus, et ce n'etait pas assez. L'esprit d'une
revolution se compose de passion pour le but, et de haine pour ceux qui
font obstacle: Danton n'avait que l'un de ces deux sentimens. En fait de
mesures revolutionnaires tendant a frapper les riches, a mettre en action
les indifferens, et a developper les ressources de la nation, il n'avait
rien menage, et avait imagine les moyens les plus hardis et les plus
violens; mais, tolerant et facile pour les individus, il ne voyait pas des
ennemis dans tous; il y voyait des hommes divers de caractere, d'esprit,
qu'il fallait ou gagner, ou accepter avec le degre de leur energie. Il
n'avait pas pris Dumouriez pour un perfide, mais pour un mecontent pousse
a bout. Il n'avait pas vu dans les girondins les complices de Pitt, mais
d'honnetes gens incapables, et il aurait voulu qu'on les ecartat sans les
immoler. On disait meme qu'il s'etait offense de la consigne donnee par
Henriot le 2 juin. Il touchait la main a des generaux nobles, dinait avec
des fournisseurs, s'entretenait familierement avec les hommes de tous les
partis, recherchait les plaisirs, et en avait beaucoup pris dans la
Revolution. On savait tout cela, et on repandait sur son energie et sa
probite les bruits les plus equivoques. Un jour, on disait que Danton ne
paraissait plus aux Jacobins; on parlait de sa paresse, de ses
continuelles distractions, et on disait que la revolution n'avait pas ete
une carriere sans jouissances pour lui. Un autre jour, un jacobin disait a
la tribune: "Danton m'a quitte pour aller toucher la main a un general."
Quelquefois on se plaignait des individus qu'il avait recommandes aux
ministres. N'osant pas toujours l'attaquer lui-meme, on attaquait ses
amis. Le boucher Legendre, son collegue dans la deputation de Paris, son
lieutenant dans les rues et les faubourgs, et l'imitateur de son eloquence
brute et sauvage, etait traite de modere par Hebert et les autres
turbulens des Cordeliers. "Moi un modere! s'ecriait Legendre aux Jacobins,
quand je me fais quelquefois des reproches d'exageration; quand on ecrit
de Bordeaux que j'ai assomme Guadet; quand on met dans tous les journaux
que j'ai saisi Lanjuinais au collet, et que je l'ai traine sur le pave!"
On traitait encore de modere un autre ami de Danton patriote aussi connu
et aussi eprouve, Camille Desmoulins, l'ecrivain a la fois le plus naif,
le plus comique et le plus eloquent de la revolution. Camille connaissait
beaucoup le general Dillon, qui, place par Dumouriez au poste des Islettes
dans l'Argonne, y avait deploye tant de fermete et de bravoure. Camille
s'etait convaincu par lui-meme que Dillon n'etait qu'un brave homme, sans
opinion politique, mais doue d'un grand instinct guerrier, et ne demandant
qu'a servir la republique. Tout a coup, par l'effet de cette incroyable
defiance qui regnait, on repand que Dillon va se mettre a la tete d'une
conspiration pour retablir Louis XVII sur le trone. Le comite de salut
public le fait aussitot arreter. Camille, qui s'etait convaincu par ses
yeux qu'un tel bruit n'etait qu'une fable, veut defendre Dillon devant la
convention. Alors de toutes parts on lui dit: "Vous dinez avec les
aristocrates." Billaud-Varennes, en lui coupant la parole, s'ecrie: "Qu'on
ne laisse pas Camille se deshonorer.--On me coupe la parole, repond alors
Camille, eh bien! a moi mon ecritoire!" Et il ecrit aussitot un pamphlet
intitule _Lettre a Dillon_, plein de grace et de raison, ou il frappe dans
tous les sens et sur toutes les tetes. Il dit au comite de salut public:
"Vous avez usurpe tous les pouvoirs, amene toutes les affaires a vous, et
vous n'en terminez aucune. Vous etiez trois charges de la guerre; l'un est
absent, l'autre malade, et le troisieme n'y entend rien; vous laissez a la
tete de nos armees les Custine, les Biron, les Menou, les Berthier, tous
aristocrates, ou fayettistes, ou incapables." Il dit a Cambon: "Je
n'entends rien a ton systeme de finances, mais ton papier ressemble fort a
celui de Law, et court aussi vite de mains en mains." Il dit a
Billaud-Varennes: "Tu en veux a Arthur Dillon, parce qu'etant commissaire
a son armee, il te mena au feu;" a Saint-Just: "Tu te respectes, et portes
ta tete comme un _Saint-Sacrement_;" a Breard, a Delmas, a Barrere et
autres: "Vous avez voulu donner votre demission le 2 juin, parce que vous
ne pouviez pas considerer cette revolution de sang-froid, tant elle vous
paraissait affreuse." Il ajoute que Dillon n'est ni republicain, ni
federaliste, ni aristocrate, qu'il est soldat, et qu'il ne demande qu'a
servir; qu'il vaut en patriotisme le comite de salut public et tous les
etats-majors conserves a la tete des armees; que du moins il est grand
militaire, qu'on est trop heureux d'en pouvoir conserver quelques-uns, et
qu'il ne faut pas s'imaginer que tout sergent puisse etre general.
"Depuis, ajoute-t-il, qu'un officier inconnu, Dumouriez, a vaincu malgre
lui a Jemmapes, et a pris possession de toute la Belgique et de Breda,
comme un marechal-des-logis _avec de la craie_, les succes de la
republique nous ont donne la meme ivresse que les succes de son regne
donnerent a Louis XIV. Il prenait ses generaux dans son anti-chambre,
et nous croyons pouvoir prendre les notres dans les rues; nous sommes meme
alles jusqu'a dire que nous avions trois millions de generaux."

On voit, a ce langage, a ces attaques croisees, que la confusion regnait
dans la Montagne. Cette situation est ordinairement celle de tout parti
qui vient de vaincre, qui va se diviser, mais dont les fractions ne sont
pas encore clairement detachees. Il ne s'etait pas forme encore de nouveau
parti dans le parti vainqueur. L'accusation de modere ou d'exagere planait
sur toutes les tetes, sans se fixer positivement sur aucune. Au milieu de
ce desordre d'opinions, une reputation restait toujours inaccessible aux
attaques, c'etait celle de Robespierre. Il n'avait certainement jamais eu
de l'indulgence pour les individus; il n'avait aime aucun proscrit, ni
fraye avec aucun general, avec aucun financier ou depute. On ne pouvait
l'accuser d'avoir pris aucun plaisir dans la revolution, car il vivait
obscurement chez un menuisier, et entretenait, dit-on, avec une de ses
filles un commerce tout a fait ignore. Severe, reserve, integre, il etait
et passait pour incorruptible. On ne pouvait lui reprocher que l'orgueil,
espece de vice qui ne souille pas comme la corruption, mais qui fait de
grands maux dans les discordes civiles, et qui devient terrible chez les
hommes austeres, chez les devots religieux ou politiques, parce qu'etant
leur seule passion, ils la satisfont sans distraction et sans pitie.

Robespierre etait le seul individu qui put reprimer certains mouvemens
d'impatience revolutionnaire, sans qu'on imputat sa moderation a des
liaisons de plaisir ou d'interet. Sa resistance, quand il en opposait,
n'etait jamais attribuee qu'a de la raison. Il sentait cette position, et
il commenca alors, pour la premiere fois, a se faire un systeme.
Jusque-la, tout entier a sa haine, il n'avait songe qu'a pousser la
revolution sur les girondins; maintenant, voyant, dans un nouveau
debordement des esprits, un danger pour les patriotes, il pensa qu'il
fallait maintenir le respect pour la convention et le comite de salut
public, parce que toute l'autorite residait en eux, et ne pouvait passer
en d'autres mains sans une confusion epouvantable.

D'ailleurs il etait dans cette convention, il ne pouvait manquer d'etre
bientot dans le comite de salut public, et, en les defendant, il soutenait
a la fois une autorite indispensable, et une autorite dont il allait faire
partie. Comme toute opinion se formait d'abord aux Jacobins, il songea a
s'en emparer toujours davantage, a les rattacher autour de la convention
et des comites, sauf a les dechainer ensuite s'il le jugeait necessaire.
Toujours assidu, mais assidu chez eux seuls, il les flattait de  sa
presence; ne prenant plus que rarement la parole a la convention, ou,
comme nous l'avons dit, on ne parlait presque plus, il se faisait souvent
entendre a leur tribune, et ne laissait jamais passer une proposition
importante sans la discuter, la modifier ou la repousser. En cela, sa
conduite etait bien mieux calculee que celle de Danton. Rien ne blesse les
hommes et ne favorise les bruits equivoques comme l'absence. Danton,
negligent comme un genie ardent et passionne, etait trop peu chez les
jacobins. Quand il reparaissait, il etait reduit a se justifier, a assurer
qu'il serait toujours bon patriote, a dire que "si quelquefois il usait de
certains menagemens pour ramener des esprits faibles, mais excellens, on
pouvait etre assure que son energie n'en etait pas diminuee; qu'il
veillait toujours avec la meme ardeur aux interets de la republique, et
qu'elle serait victorieuse." Vaines et dangereuses excuses! Des qu'on
s'explique, des qu'on se justifie, on est domine par ceux auxquels on
s'adresse. Robespierre, au contraire, toujours present, toujours pret a
ecarter les insinuations, n'etait jamais reduit a se justifier, il prenait
au contraire le ton accusateur; il gourmandait ses fideles jacobins et il
avait justement saisi le point ou la passion qu'on inspire, etant bien
prononcee, on ne fait que l'augmenter par des rigueurs.

On a vu de quelle maniere il traita Jacques Roux, qui avait propose une
petition contre l'acte constitutionnel; il en faisait de meme dans toutes
les circonstances ou il s'agissait de la convention. Cette assemblee etait
epuree, disait-il; elle ne meritait que des respects; quiconque l'accusait
etait un mauvais citoyen. Le comite de salut public n'avait sans doute pas
fait tout ce qu'il devait faire (car tout en les defendant, Robespierre ne
manquait pas de censurer ceux qu'il defendait); mais ce comite etait dans
une meilleure voie; l'attaquer, c'etait detruire le centre necessaire de
toutes les autorites, affaiblir l'energie du gouvernement, et compromettre
la republique. Quand on voulait fatiguer le comite ou la convention de
petitions trop repetees, il s'y opposait en disant qu'on usait l'influence
des jacobins, et qu'on faisait perdre le temps aux depositaires du
pouvoir. Un jour, on voulait que les seances du comite fussent publiques;
il s'emporta contre cette proposition; il dit qu'il y avait des ennemis
caches, qui, sous le masque du patriotisme, faisaient les propositions les
plus incendiaires, et il commenca a soutenir que l'etranger payait deux
especes de conspirateurs en France; les exageres, qui poussaient tout au
desordre, et les moderes, qui voulaient tout paralyser par la mollesse.

Le comite de salut public avait ete proroge trois fois; le 10 juillet, il
devait etre proroge une quatrieme, ou renouvele. Le 8, grande seance aux
Jacobins. De toutes parts, on dit que les membres du comite doivent etre
changes, et qu'il ne faut pas les proroger de nouveau, comme on l'a fait
trois mois de suite. "Sans doute, dit Bourdon, le comite a de bonnes
intentions; je ne veux pas l'inculper; mais un malheur attache a l'espece
humaine est de n'avoir d'energie que quelques jours seulement. Les membres
actuels du comite ont deja passe cette epoque; ils sont uses:
changeons-les. Il nous faut aujourd'hui des hommes revolutionnaires, des
hommes a qui nous puissions confier le sort de la republique, et qui nous
en repondent corps pour corps."

L'ardent Chabot succede a Bourdon. "Le comite, dit-il, doit etre
renouvele, et il ne faut pas souffrir une nouvelle prorogation. Lui
adjoindre quelques membres de plus, reconnus bons patriotes,
ne suffirait pas, car on en a la preuve dans ce qui est arrive. Couthon,
Saint-Just, Jean-Bon-Saint-Andre, adjoints recemment, sont annules par
leurs collegues. Il ne faut pas non plus qu'on renouvelle le comite au
scrutin secret, car le nouveau ne vaudrait pas mieux que l'ancien, qui ne
vaut rien du tout. J'ai entendu Mathieu, poursuit Chabot, tenir les
discours les plus inciviques a la societe des femmes revolutionnaires.
Ramel a ecrit a Toulouse que les proprietaires pouvaient seuls sauver la
chose publique, et qu'il fallait se garder de remettre les armes aux mains
des sans-culottes. Cambon est un fou qui voit tous les objets trop gros;
et s'en effraie cent pas a l'avance. Guyton-Morveau est un honnete homme,
un quaker qui tremble toujours. Delmas, qui avait la partie des
nominations, n'a fait que de mauvais choix, et a rempli l'armee de
contre-revolutionnaires; enfin ce comite etait l'ami de Lebrun, et il est
ennemi de Bouchotte."

Robespierre s'empresse de repondre a Chabot. "A chaque phrase, a chaque
mot, dit-il, du discours de Chabot, je sens respirer le patriotisme le
plus pur; mais j'y vois aussi le patriotisme trop exalte qui s'indigne que
tout ne tourne pas au gre de ses desirs, qui s'irrite de ce que le comite
de salut public n'est pas parvenu dans ses operations a une perfection
impossible, et que Chabot ne trouvera nulle part.

"Je le crois comme lui, ce comite n'est pas compose d'hommes egalement
eclaires, egalement vertueux; mais quel corps trouvera-t-il compose de
cette maniere? Empechera-t-il les hommes d'etre sujets a l'erreur?
N'a-t-il pas vu la convention, depuis qu'elle a vomi de son sein les
traitres qui la deshonoraient, reprendre une nouvelle energie, une
grandeur qui lui avait ete etrangere jusqu'a ce jour, un caractere plus
auguste dans sa representation? Cet exemple ne suffit-il pas pour prouver
qu'il n'est pas toujours necessaire de detruire, et qu'il est plus prudent
quelquefois de s'en tenir a reformer?

"Oui, sans doute, il est dans le comite de salut public des hommes
capables de remonter la machine et de donner une nouvelle force a ses
moyens. Il ne faut que les y encourager. Qui oubliera les services que ce
comite a rendus a la chose publique, les nombreux complots qu'il a
decouverts, les heureux apercus que nous lui devons, les vues sages et
profondes qu'il nous a developpees!

"L'assemblee n'a point cree un comite de salut public pour l'influencer
elle-meme, ni pour diriger ses decrets; mais ce comite lui a ete utile
pour demeler, dans les mesures proposees, ce qui etait bon d'avec ce qui,
presente sous une forme seduisante, pouvait entrainer les consequences les
plus dangereuses; mais il a donne les premieres impulsions a plusieurs
determinations essentielles qui ont sauve peut-etre la patrie; mais il lui
a sauve les inconveniens d'un travail penible, souvent infructueux, en lui
presentant les resultats, deja heureusement trouves, d'un travail quelle
ne connaissait qu'a peine, et qui ne lui etait pas assez familier.

"Tout cela suffit pour prouver que le comite de salut public n'a pas ete
d'un si petit secours qu'on voudrait avoir l'air de le croire. Il a fait
des fautes sans doute; est-ce a moi de les dissimuler? Pencherais-je vers
l'indulgence, moi qui crois qu'on n'a point assez fait pour la patrie
quand on n'a pas tout fait? Oui, il a fait des fautes, et je veux les lui
reprocher avec vous; mais il serait impolitique en ce moment d'appeler la
defaveur du peuple sur un comite qui a besoin d'etre investi de toute sa
confiance, qui est charge de grands interets, et dont la patrie attend de
grands secours; et quoiqu'il n'ait pas l'agrement des citoyennes
republicaines revolutionnaires, je ne le crois pas moins propre a ses
importantes operations."

Toute discussion fut fermee apres les reflexions de Robespierre. Le
surlendemain, le comite fut renouvele et reduit a neuf individus, comme
dans l'origine. Ses nouveaux membres etaient Barrere, Jean-Bon-Saint-Andre,
Gasparin, Couthon, Herault-Sechelles, Saint-Just, Thuriot, Robert Lindet,
Prieur de la Marne. Tous les membres accuses de faiblesse etaient congedies,
excepte Barrere, a qui sa grande facilite a rediger des rapports, et a se
plier aux circonstances, avait fait pardonner le passe. Robespierre n'y
etait pas encore, mais avec quelques jours de plus, avec un peu plus de
danger sur les frontieres, et de terreur dans la convention, il allait y
arriver.

Robespierre eut encore plusieurs autres occasions d'employer sa nouvelle
politique. La marine commencant a donner des inquietudes, on ne cessait
de se plaindre du ministre d'Albarade, de son predecesseur Monge, de
l'etat deplorable de nos escadres, qui, revenues de Sardaigne dans les
chantiers de Toulon, ne se reparaient pas, et qui etaient commandees par
de vieux officiers presque tous aristocrates. On se plaignait meme de
quelques individus nouvellement agreges au bureau de la marine. On
accusait beaucoup entre autres un nomme Peyron, envoye pour reorganiser
l'armee a Toulon. Il n'avait pas fait, disait-on, ce qu'il aurait du
faire: on en rendait le ministre responsable, et le ministre rejetait la
responsabilite sur un grand patriote, qui lui avait recommande Peyron. On
designait avec affectation ce patriote celebre sans oser le nommer. "Son
nom! s'ecrient plusieurs voix.--Eh bien! reprend le denonciateur, ce
patriote celebre, c'est Danton!" A ces mots, des murmures eclatent.
Robespierre accourt: "Je demande, dit-il, que la farce cesse et que la
seance commence.... On accuse d'Albarade; je ne le connais que par la voix
publique, qui le proclame un ministre patriote; mais que lui reproche-t-on
ici? une erreur. Quel homme n'en est pas capable? Un choix qu'il a fait
n'a pas repondu a l'attente generale! Bouchotte et Pache aussi ont fait
des choix defectueux, et cependant ce sont deux vrais republicains, deux
sinceres amis de la patrie. Un homme est en place, il suffit, on le
calomnie. Eh! quand cesserons-nous d'ajouter foi aux contes ridicules ou
perfides dont on nous accable de toutes parts?

"Je me suis apercu qu'on avait joint a cette denonciation assez generale
du ministre une denonciation particuliere contre Danton. Serait-ce lui
qu'on voudrait nous rendre suspect? Mais si, au lieu de decourager les
patriotes en leur cherchant avec tant de soin des crimes ou il existe a
peine une erreur legere, on s'occupait un peu des moyens de leur faciliter
leurs operations, de rendre leur travail plus clair et moins epineux, cela
serait plus honnete, et la patrie en profiterait. On a denonce Bouchotte,
on a denonce Pache, car il etait ecrit que les meilleurs patriotes
seraient denonces. Il est bien temps de mettre fin a ces scenes ridicules
et affligeantes; je voudrais que la societe des jacobins s'en tint a une
serie de matieres qu'elle traiterait avec fruit; qu'elle restreignit le
grand nombre de celles qui s'agitent dans son sein, et qui, pour la
plupart, sont aussi futiles que dangereuses."

Ainsi, Robespierre, voyant le danger d'un nouveau debordement des esprits,
qui aurait aneanti tout gouvernement, s'efforcait de rattacher les
jacobins autour de la convention, des comites et des vieux patriotes. Tout
etait profit pour lui dans cette politique louable et utile. En preparant
la puissance des comites, il preparait la sienne propre; en defendant les
patriotes de meme date et de meme energie que lui, il se garantissait, et
empechait l'opinion de faire des victimes a ses cotes; il placait fort
au-dessous de lui ceux dont il devenait le protecteur; enfin il se
faisait, par sa severite meme, adorer des jacobins, et se donnait une
haute reputation de sagesse. En cela, Robespierre ne mettait d'autre
ambition que celle de tous les chefs revolutionnaires, qui jusque-la
avaient voulu arreter la revolution au point ou ils s'arretaient
eux-memes; et cette politique, qui les avait tous depopularises, ne devait
pas le depopulariser lui, parce que la revolution approchait du terme de
ses dangers et de ses exces.

Les deputes detenus avaient ete mis en accusation immediatement apres la
mort de Marat, et on preparait leur jugement. On disait deja qu'il fallait
faire tomber les tetes des Bourbons qui restaient encore, quoique ces
tetes fussent celles de deux femmes, l'une epouse, l'autre soeur du
dernier roi; et celle de ce duc d'Orleans, si fidele a la revolution, et
aujourd'hui prisonnier a Marseille, pour prix de ses services.

On avait ordonne une fete pour l'acceptation de la constitution. Toutes
les assemblees primaires devaient envoyer des deputes qui viendraient
exprimer leur voeu, et se reuniraient au champ de la federation dans une
fete solennelle. La date n'en etait plus fixee au 14 juillet, mais au 10
aout, car la prise des Tuileries avait amene la republique, tandis que la
prise de la Bastille, laissant subsister la monarchie, n'avait aboli que
la feodalite. Aussi les republicains et les royalistes constitutionnels
se distinguaient-ils, en ce que les uns celebraient le 10 aout, et les
autres le 14 juillet.

Le federalisme expirait, et l'acceptation de la constitution etait
generale. Bordeaux gardait toujours la plus grande reserve, ne faisait
aucun acte decisif ni de soumission ni d'hostilite, mais acceptait la
constitution. Lyon poursuivait les procedures evoquees au tribunal
revolutionnaire; mais, rebelle en ce point seul, il se soumettait quant
aux autres, et adherait aussi a la constitution. Marseille seule refusait
son adhesion. Mais sa petite armee, deja separee de celle du Languedoc,
venait, dans les derniers jours de juillet, d'etre chassee d'Avignon, et
de repasser la Durance. Ainsi le federalisme etait vaincu, et la
constitution triomphante. Mais le danger s'aggravait sur les frontieres;
il devenait imminent dans la Vendee, sur le Rhin et dans le Nord: de
nouvelles victoires dedommageaient les Vendeens de leur echec devant
Nantes; et Mayence, Valenciennes, etaient pressees plus vivement que
jamais par l'ennemi.

Nous avons interrompu notre recit des evenemens militaires au moment ou
les Vendeens, repousses de Nantes, rentrerent dans leur pays, et nous
avons vu Biron arriver a Angers, apres la delivrance de Nantes, et
convenir d'un plan avec le general Canclaux. Pendant ce temps, Westermann
s'etait rendu a Niort avec la legion germanique, et avait obtenu de Biron
la permission de s'avancer dans l'interieur du pays. Westermann etait ce
meme Alsacien qui s'etait distingue au 10 aout, et avait decide le succes
de cette journee; qui, ensuite, avait servi glorieusement sous Dumouriez,
s'etait lie avec lui et avec Danton, et fut enfin denonce par Marat, qu'il
avait batonne, dit-on, pour diverses injures. Il etait du nombre de ces
patriotes dont on reconnaissait les grands services, mais auxquels on
commencait a reprocher les plaisirs qu'ils avaient pris dans la
revolution, et dont on se degoutait deja, parce qu'ils exigeaient de la
discipline dans les armees, des connaissances dans les officiers, et ne
voulaient pas exclure tout general noble, ni qualifier de traitre tout
general battu. Westermann avait forme une legion dite _germanique_, de
quatre ou cinq mille hommes, renfermant infanterie, cavalerie et
artillerie. A la tete de cette petite armee, dont il s'etait rendu maitre,
et ou il maintenait une discipline severe, il avait deploye la plus grande
audace et fait des exploits brillans. Transporte dans la Vendee avec sa
legion, il l'avait reorganisee de nouveau, et en avait chasse les laches
qui etaient alles le denoncer. Il temoignait un mepris tres haut pour ces
bataillons informes qui pillaient et desolaient le pays; il affichait les
memes sentimens que Biron, et etait range avec lui parmi les aristocrates
militaires. Le ministre de la guerre Bouchotte avait, comme on l'a vu,
repandu ses agens jacobins et cordeliers dans la Vendee. La, ils
rivalisaient avec les representans et les generaux, autorisaient les
pillages et les vexations sous le titre de requisitions de guerre, et
l'indiscipline sous pretexte de defendre le soldat contre le despotisme
des officiers. Le premier commis de la guerre, sous Bouchotte, etait
Vincent, jeune cordelier frenetique, l'esprit le plus dangereux et le plus
turbulent de cette epoque; il gouvernait Bouchotte, faisait tous les
choix, et poursuivait les generaux avec une rigueur extreme. Ronsin, cet
ordonnateur envoye a Dumouriez, lorsque ses marches furent annules,
etait l'ami de Vincent et de Bouchotte, et le chef de leurs agens dans la
Vendee, sous le titre d'adjoint-ministre. Sous lui se trouvaient les
nommes Momoro, imprimeur, Grammont, comedien, et plusieurs autres qui
agissaient dans le meme sens et avec la meme violence. Westermann, deja
peu d'accord avec eux, se les aliena tout a fait par un acte d'energie. Le
nomme Rossignol, ancien ouvrier orfevre, qui s'etait fait remarquer au 20
juin et au 10 aout, et qui commandait l'un des bataillons de la formation
d'Orleans, etait du nombre de ces nouveaux officiers favorises par le
ministere cordelier. Etant un jour a boire avec des soldats de Westermann,
il disait que les soldats ne devaient pas etre les esclaves des officiers,
que Biron etait un _ci-devant_, un traitre, et que l'on devait chasser les
bourgeois des maisons pour y loger les troupes. Westermann le fit arreter,
et le livra aux tribunaux militaires. Ronsin se hata de le reclamer, et
envoya tout de suite a Paris une denonciation contre Westermann.

Westermann, sans s'inquieter de cet evenement, se mit en marche avec sa
legion pour penetrer jusqu'au coeur meme de la Vendee. Partant du cote
oppose a la Loire, c'est-a-dire du midi du theatre de la guerre, il
s'empara d'abord de Parthenay, puis entra dans Amaillou, et mit le feu
dans ce dernier bourg, pour user de represailles envers M. de Lescure.
Celui-ci, en effet, en entrant a Parthenay, avait exerce des rigueurs
contre les habitans, qui etaient accuses d'esprit revolutionnaire.
Westermann fit enlever tous les habitans d'Amaillou, et les envoya a ceux
de Parthenay, comme dedommagement; il brula ensuite le chateau de Clisson,
appartenant a Lescure, et repandit partout la terreur par sa marche rapide
et le bruit exagere de ses executions militaires. Westermann n'etait pas
cruel, mais il commenca ces desastreuses represailles qui ruinerent les
pays neutres, accuses par chaque parti d'avoir favorise le parti
contraire. Tout avait fui jusqu'a Chatillon, ou s'etaient reunies les
familles des chefs vendeens et les debris de leurs armees. Le 3 juillet,
Westermann, ne craignant pas de se hasarder au centre du pays insurge,
entra dans Chatillon, et en chassa le conseil superieur et l'etat-major,
qui y siegeaient comme dans leur capitale. Le bruit de cet exploit
audacieux se repandit au loin; mais la position de Westermann etait
hasardee. Les chefs vendeens s'etaient replies, avaient sonne le tocsin,
rassemble une armee considerable, et se disposaient a surprendre
Westermann du cote ou il s'y attendait le moins. Il avait place sur un
moulin et hors de Chatillon un poste qui commandait tous les environs. Les
Vendeens, s'avancant a la derobee, suivant leur tactique ordinaire,
entourent ce poste et se mettent a l'assaillir de toutes parts.
Westermann, averti un peu tard, s'empresse de le faire soutenir, mais les
detachemens qu'il envoie sont repousses et ramenes dans Chatillon.
L'alarme se repand alors dans l'armee republicaine; elle abandonne
Chatillon en desordre; et Westermann lui-meme, apres avoir fait des
prodiges de bravoure, est emporte dans la fuite, et oblige de se sauver a
la hate, en laissant derriere lui un grand nombre d'hommes morts ou
prisonniers. Cet echec causa autant de decouragement dans les esprits, que
la temerite et le succes de l'expedition avaient cause de presomption et
d'esperance.

Pendant que ces choses se passaient a Chatillon, Biron venait de convenir
d'un plan avec Canclaux. Ils devaient descendre tous deux jusqu'a Nantes,
balayer la rive gauche de la Loire, tourner ensuite vers Machecoul, donner
la main a Boulard, qui partirait des Sables, et, apres avoir ainsi separe
les Vendeens de la mer, marcher vers la Haute-Vendee pour soumettre tout
le pays. Les representans ne voulurent pas de ce plan; ils pretendirent
qu'il fallait partir du point meme ou l'on etait, pour penetrer dans le
pays, marcher en  consequence sur les ponts de Ce avec les troupes reunies
a Angers, et se faire appuyer vis-a-vis par une colonne qui s'avancerait
de Niort. Biron, se voyant contrarie, donna sa demission. Mais, dans ce
moment meme, on apprit la deroute de Chatillon, et on imputa tout a Biron.
On lui reprocha d'avoir laisse assieger Nantes, et de n'avoir pas seconde
Westermann. Sur la denonciation de Ronsin et de ses agens, il fut mande a
la barre: Westermann fut mis en jugement, et Rossignol elargi
sur-le-champ. Tel etait le sort des generaux dans la Vendee au milieu des
agens jacobins.

Le general Labaroliere prit le commandement des troupes laissees a Angers
par Biron, et se disposa, selon le voeu des representans, a s'avancer dans
le pays par les ponts de Ce. Apres avoir laisse quatorze cents hommes a
Saumur, et quinze cents aux ponts de Ce, il se porta vers Brissac, ou il
placa un poste pour assurer ses communications. Cette armee indisciplinee
commit les plus affreuses devastations sur un pays devoue a la republique.
Le 15 juillet, elle fut attaquee au camp de Fline par vingt mille
Vendeens. L'avant-garde, composee de troupes regulieres, resista avec
vigueur. Cependant le corps de bataille allait ceder, lorsque les
Vendeens, plus prompts a lacher le pied, se retirerent en desordre. Les
nouveaux bataillons montrerent alors un peu plus d'ardeur; et, pour les
encourager, on leur donna des eloges qui n'etaient merites que par
l'avant-garde. Le 17, on s'avanca pres de Vihiers; et une nouvelle
attaque, recue et soutenue avec la meme vigueur par l'avant-garde, avec la
meme hesitation par la masse de l'armee, fut repoussee de nouveau. On
arriva dans le jour a Vihiers meme. Plusieurs generaux, pensant que ces
bataillons d'Orleans etaient trop mal organises pour tenir la campagne, et
qu'on ne pouvait pas avec une telle armee rester au milieu du pays,
etaient d'avis de se retirer. Labaroliere decida qu'il fallait attendre a
Vihiers, et se defendre si on y etait attaque. Le 18, a une heure apres
midi, les Vendeens se presentent; l'avant-garde republicaine se conduit
avec la meme valeur; mais le reste de l'armee chancelle a la vue de
l'ennemi, et se replie malgre les efforts des generaux. Les bataillons de
Paris, aimant mieux crier a la trahison que se battre, se retirent en
desordre. La confusion devient generale. Santerre, qui s'etait jete dans
la melee avec le plus grand courage, manque d'etre pris. Le representant
Bourbotte court le meme danger; et l'armee fuit si vite, qu'elle est en
quelques heures a Saumur. La division de Niort, qui allait se mettre en
mouvement, s'arreta; et le 20, il fut decide qu'elle attendrait la
reorganisation de la colonne de Saumur. Comme il fallait que quelqu'un
repondit de la defaite, Ronsin et ses agens denoncerent le chef
d'etat-major Berthier et le general Menou, qui passaient tous deux pour
etre aristocrates, parce qu'ils recommandaient la discipline. Berthier et
Menou furent aussitot mandes a Paris, comme l'avaient ete Biron et
Westermann.

Tel avait ete jusqu'a cette epoque l'etat de cette guerre. Les Vendeens se
levant tout a coup en avril et en mai, avaient pris Thouars, Loudun, Doue,
Saumur, grace a la mauvaise qualite des troupes composees de nouvelles
recrues. Descendus  jusqu'a Nantes en juin, ils avaient ete repousses de
Nantes par Canclaux, des Sables par Boulard, deux generaux qui avaient su
introduire parmi leurs soldats l'ordre et la discipline. Westermann,
agissant avec audace, et ayant quelques bonnes troupes, avait penetre
jusqu'a Chatillon vers les premiers jours de juin; mais, trahi par les
habitans, surpris par les insurges, il avait essuye une deroute; enfin la
colonne de Tours, voulant s'avancer dans le pays avec les bataillons
d'Orleans, avait eprouve le sort ordinaire aux armees desorganisees. A la
fin de juillet, les Vendeens dominaient donc dans toute l'etendue de leur
territoire. Quant au brave et malheureux Biron, accuse de n'etre pas a
Nantes, tandis qu'il visitait la Basse-Vendee, de n'etre pas aupres de
Westermann, tandis qu'il arretait un plan avec Canclaux, contrarie,
interrompu dans toutes ses operations, il venait d'etre enleve a l'armee
sans avoir eu le temps d'agir, et il n'y avait paru que pour y etre
continuellement accuse. Canclaux restait a Nantes; mais le brave Boulard
ne commandait plus aux Sables, et les deux bataillons de la Gironde
venaient de se retirer. Tel est donc le tableau de la Vendee en juillet:
deroute de toutes les colonnes dans le haut pays; plaintes, denonciations
des agens ministeriels contre les generaux pretendus aristocrates, et
plaintes des generaux contre les desorganisateurs envoyes par le ministere
et les jacobins.

A l'Est et au Nord, les sieges de Mayence et de Valenciennes faisaient des
progres alarmans.

Mayence, placee sur la rive gauche du Rhin, du cote de la France, et
vis-a-vis l'embouchure du Mein, forme un grand arc de cercle dont le Rhin
peut etre considere comme la corde. Un faubourg considerable, celui de
Cassel, jete sur l'autre rive, communique avec la place par un pont de
bateaux. L'ile de Petersau, situee au-dessous de Mayence, remonte dans le
fleuve, et sa pointe s'avance assez haut pour battre le pont de bateaux,
et prendre les defenses de la place a revers. Du cote du fleuve, Mayence
n'est protegee que par une muraille en briques; mais du cote de la terre,
elle est extremement fortifiee. En partant de la rive, a la hauteur de la
pointe de Petersau, elle est defendue par une enceinte et par un fosse,
dans lequel le ruisseau de Zalbach coule pour se rendre dans le Rhin. A
l'extremite de ce fosse, le fort de Haupstein prend le fosse en long, et
joint la protection de ses feux a celle des eaux. A partir de ce point,
l'enceinte continue et va rejoindre le cours superieur du Rhin; mais le
fosse se trouve interrompu, et il est remplace par une double enceinte
parallele a la premiere. Ainsi, de ce cote, deux rangs de murailles
exigent un double siege. La citadelle, liee a la double enceinte, vient
encore en augmenter la force.

Telle etait Mayence en 1793, avant meme que les fortifications en eussent
ete perfectionnees. La garnison s'elevait a vingt mille hommes, parce que
le general Schaal, qui devait se retirer avec une division, avait ete
rejete dans la place et n'avait pu rejoindre l'armee de Custine. Les
vivres n'etaient pas proportionnes a cette garnison. Dans l'incertitude de
savoir si on garderait ou non Mayence, on s'etait peu hate de
l'approvisionner. Custine en avait enfin donne l'ordre. Les juifs
s'etaient presentes, mais ils offraient un marche astucieux; ils voulaient
que tous les convois arretes en route par l'ennemi leur fussent payes.
Rewbell et Merlin refuserent ce marche, de crainte que les juifs ne
fissent eux-memes enlever les convois. Neanmoins les grains ne manquaient
pas; mais on prevoyait que si les moulins places sur le fleuve etaient
detruits, la mouture deviendrait impossible. La viande etait en petite
quantite, et les fourrages surtout etaient absolument insuffisans pour les
trois mille chevaux de la garnison. L'artillerie se composait de cent
trente pieces en bronze, et de soixante en fer, qu'on avait trouvees, et
qui etaient fort mauvaises; les Francais en avaient apporte quatre-vingts
en bon etat. Les pieces de rempart existaient donc en assez grand nombre,
mais la poudre n'etait pas en quantite suffisante. Le savant et heroique
Meunier, qui avait execute les travaux de Cherbourg, fut charge de
defendre Cassel et les postes de la rive droite; Doyre dirigeait les
travaux dans le corps de la place; Aubert-Dubayet et Kleber commandaient
les troupes; les representans Merlin et Rewbell. animaient la garnison de
leur presence. Elle campait dans l'intervalle des deux enceintes, et
occupait au loin des postes tres avances. Elle etait animee du meilleur
esprit, avait grande confiance dans la place, dans ses chefs, dans ses
forces; et de plus, elle savait qu'elle avait a defendre un point tres
important pour le salut de la France.

Le general Schoenfeld, campe sur la rive droite, cernait Cassel avec dix
mille Hessois: Les Autrichiens et les Prussiens reunis faisaient la grande
attaque de Mayence. Les Autrichiens occupaient la droite des assiegeans.
En face de la double enceinte, les Prussiens formaient le centre de
Marienbourg; la, se trouvait le quartier-general du roi de Prusse. La
gauche, composee encore de Prussiens, campait en face du Haupstein, et du
fosse inonde par les eaux du ruisseau de Zalbach. Cinquante mille hommes a
peu pres composaient cette armee  de siege. Le vieux Kalkreuth la
dirigeait. Brunswick commandait le corps d'observation du cote des Vosges,
ou il s'entendait avec Wurmser pour proteger cette grande operation. La
grosse artillerie de siege manquant, on negocia avec les etats de
Hollande, qui viderent encore une partie de leurs arsenaux pour aider les
progres de leurs voisins les plus redoutables.

L'investissement commenca en avril. En attendant les convois d'artillerie,
l'offensive appartint a la garnison, qui ne cessa de faire les sorties les
plus vigoureuses. Le 11 avril, et quelques jours apres l'investissement,
nos generaux resolurent d'essayer une surprise contre les dix mille
Hessois, qui s'etaient trop etendus sur la rive droite. Le 11, dans la
nuit, ils sortirent de Cassel sur trois colonnes. Meunier marcha devant
lui sur Hochein; les deux autres colonnes descendirent la rive droite vers
Biberik; mais un coup de fusil, parti a l'improviste dans la colonne du
general Schaal, repandit la confusion. Les troupes, toutes neuves encore,
n'avaient pas l'aplomb qu'elles acquirent bientot sous leurs generaux. Il
fallut se retirer. Kleber, avec sa colonne, protegea la retraite de la
maniere la plus imposante. Cette sortie valut aux assieges quarante boeufs
ou vaches, qui furent sales.

Le 16, les generaux ennemis voulaient faire enlever le poste de Weissenau
qui, place pres du Rhin et a la droite de leur attaque, les inquietait
beaucoup. Les Francais, malgre l'incendie du village, se retrancherent
dans un cimetiere; le representant Merlin s'y placa avec eux, et, par des
prodiges de valeur, ils conserverent le poste.

Le 26, les Prussiens depecherent un faux parlementaire, qui se disait
envoye par le general de l'armee du Rhin pour engager la garnison a se
rendre. Les generaux, les representans, les soldats deja attaches a la
place, et convaincus qu'ils rendaient un grand service en arretant l'armee
du Rhin sur la frontiere, repousserent toute proposition. Le 3 mai, le roi
de Prusse voulut faire prendre un poste de la rive droite vis-a-vis
Cassel, celui de Kosteim. Meunier le defendait. L'attaque, tentee le 3 mai
avec une grande opiniatrete, et recommencee le 8, fut repoussee avec une
perte considerable pour les assiegeans. Meunier, de son cote, essaya
l'attaque des iles places a l'embouchure du Mein; il les prit, les perdit
ensuite, et deploya a chaque occasion la plus grande audace.

Le 30 mai, les Francais resolurent une sortie generale sur Marienbourg, ou
etait le roi Frederic-Guillaume. Favorises par la nuit, six mille hommes
penetrerent a travers la ligne ennemie, s'emparerent des retranchemens, et
arriverent jusqu'au quartier-general. Cependant l'alarme repandue leur mit
toute l'armee sur les bras; ils rentrerent apres avoir perdu beaucoup de
leurs braves. Le lendemain, le roi de Prusse, courrouce, fit couvrir la
place de feux. Ce meme jour, Meunier faisait une nouvelle tentative sur
l'une des iles du Mein. Blesse au genou, il expira, moins de sa blessure
que de l'irritation qu'il eprouvait d'etre oblige de quitter les travaux
du siege. Toute la garnison assista a ses funerailles; le roi de Prusse
fit suspendre le feu pendant qu'on rendait les derniers honneurs a ce
heros, et le fit saluer d'une salve d'artillerie. Le corps fut depose a la
pointe du bastion de Cassel, qu'il avait fait elever.

Les grands convois etaient arrives de Hollande. Il etait temps de
commencer les travaux du siege. Un officier prussien conseillait de
s'emparer de l'ile de Petersau, dont la pointe remontait entre Cassel et
Mayence, d'y etablir des batteries, de detruire le pont de bateaux et les
moulins, et de donner l'assaut a Cassel, une fois qu'on l'aurait isole et
prive des secours de la place. Il proposait ensuite de se diriger vers le
fosse ou coulait la Zalbach, de s'y jeter sous la protection des batteries
de Petersau qui enfileraient ce fosse, et de tenter un assaut sur ce front
qui n'etait forme que d'une seule enceinte. Le projet etait hardi et
perilleux, car il fallait debarquer a Petersau, puis se jeter dans un
fosse au milieu des eaux et sous le feu du Haupstein; mais aussi les
resultats devaient etre tres prompts. On aima mieux ouvrir la tranchee du
cote de la double enceinte, et vis-a-vis la citadelle, sauf a faire un
double siege. Le 16 juin, une premiere parallele fut tracee a huit cents
pas de la premiere enceinte. Les assieges mirent le desordre dans les
travaux; il fallut reculer. Le 18, une autre parallele fut tracee beaucoup
plus loin, c'est-a-dire a quinze cents pas, et cette distance excita les
sarcasmes de ceux qui avaient propose l'attaque hardie par l'ile de
Petersau. Du 24 au 25, on se rapprocha; on s'etablit a huit cents pas, et
on eleva des batteries. Les assieges interrompirent encore les travaux et
enclouerent les canons; mais ils furent enfin repousses et accables de
feux continuels. Le 18 et le 19, deux cents pieces etaient dirigees sur la
place, et la couvraient de projectiles de toute espece. Des batteries
flottantes, placees sur le Rhin, incendiaient l'interieur de la ville par
le cote le plus ouvert, et lui causaient un dommage considerable.

Cependant la derniere parallele n'etait pas encore ouverte, la premiere
enceinte n'etait pas encore franchie, et la garnison pleine d'ardeur ne
songeait point a se rendre. Pour se delivrer des batteries flottantes, de
braves Francais se jetaient a la nage, et allaient couper les cables des
bateaux ennemis. On en vit un amener a la nage un bateau charge de
quatre-vingts soldats, qui furent faits prisonniers.

Mais la detresse etait au comble. Les moulins avaient ete incendies, et il
avait fallu recourir, pour moudre le grain, a des moulins a bras. Encore
les ouvriers ne voulaient-ils pas y travailler, parce que l'ennemi,
averti, ne manquait pas d'accabler d'obus le lieu ou ils etaient places.
D'ailleurs on manquait presque tout a fait de ble; depuis long-temps on
n'avait plus que de la chair de cheval; les soldats mangeaient des rats,
et allaient sur les bords du Rhin pecher les chevaux morts que le fleuve
entrainait. Cette nourriture devint funeste a plusieurs d'entre eux; il
fallut la leur defendre, et les empecher meme de la rechercher, en placant
des gardes au bord du Rhin. Un chat valait six francs; la chair de cheval
Mort quarante-cinq sous la livre. Les officiers ne se traitaient pas mieux
que les soldats, et Aubert-Dubayet, invitant a diner son etat-major, lui
fit servir comme regal, un chat flanque de douze souris. Ce qu'il y avait
de plus douloureux pour cette malheureuse garnison, c'etait la privation
absolue de toute nouvelle. Les communications etaient si bien
interceptees, que depuis trois mois elle ignorait absolument ce qui se
passait en France. Elle avait essaye de faire connaitre sa detresse,
tantot par une dame qui allait voyager en Suisse, tantot par un pretre qui
avait pris le chemin des Pays-Bas, tantot enfin par un espion qui devait
traverser le camp ennemi. Mais aucune de ces depeches n'etait parvenue.
Esperant que peut-etre on songerait a leur envoyer des nouvelles du
Haut-Rhin, au moyen de bouteilles jetees dans le fleuve, les assieges y
placerent des filets. Ils les levaient chaque jour, mais ils n'y
trouvaient jamais rien. Les Prussiens, qui avaient pratique toute espece
de ruses, avaient fait imprimer a Francfort de faux _Moniteurs_, portant
que Dumouriez avait renverse la convention, et que Louis XVII regnait avec
une regence. Les Prussiens places aux avant-postes transmettaient ces faux
_Moniteurs_ aux soldats de la garnison; et cette lecture repandait les
plus grandes inquietudes, et ajoutait aux souffrances qu'on endurait deja,
la douleur de defendre peut-etre une cause perdue. Cependant on attendait
en se disant: L'armee du Rhin va bientot arriver. Quelquefois on disait:
Elle arrive. Pendant une nuit, on entend une canonnade vigoureuse tres
loin de la place. On s'eveille avec joie, on court aux armes, et on
s'apprete a marcher vers le canon francais, et a mettre l'ennemi entre
deux feux. Vain espoir! le bruit cesse, et l'armee liberatrice ne parait
pas. Enfin la detresse etait devenue si insupportable, que deux mille
habitans demanderent a sortir. Aubert-Dubayet le leur permit; mais ils ne
furent pas recus par les assiegeans; resterent entre deux feux et perirent
en partie sous les murs de la place. Le matin, on vit les soldats
rapporter dans leurs manteaux des enfans blesses.

Pendant ce temps, l'armee du Rhin et de la Moselle ne s'avancait pas.
Custine l'avait commandee jusqu'au mois de juin. Encore tout abattu de sa
retraite, il n'avait cesse d'hesiter pendant les mois d'avril et de mai.
Il disait qu'il n'etait pas assez fort; qu'il avait besoin de beaucoup de
cavalerie pour soutenir, dans les plaines du Palatinat, les efforts de la
cavalerie ennemie; qu'il n'avait point de fourrages pour nourrir ses
chevaux; qu'il lui fallait attendre que les seigles fussent assez avances
pour en faire du fourrage, et qu'alors il marcherait au secours de
Mayence[1]. Beauharnais, son successeur, hesitant comme lui, perdit
l'occasion de sauver la place.

[Note 1: Voyez le proces de Custine.]

La ligne des Vosges, comme on sait, longe le Rhin, et vient finir non loin
de Mayence. En occupant les deux versans de la chaine et ses principaux
passages, on a un avantage immense, parce qu'on peut se porter ou tout
d'un cote ou tout d'un autre, et accabler l'ennemi de ses masses reunies.
Telle etait la position des Francais. L'armee du Rhin occupait le revers
oriental, et celle de la Moselle le revers occidental; Brunswick et
Wurmser etaient dissemines, a la terminaison de la chaine, sur un cordon
fort etendu. Disposant des passages, les deux armees francaises pouvaient
se reunir sur l'un ou l'autre des versans, accabler ou Brunswick ou
Wurmser, venir prendre les assiegeans par derriere et sauver Mayence.
Beauharnais, brave, mais peu entreprenant, ne fit que des mouvemens
incertains, et ne secourut pas la garnison.

Les representans et les generaux enfermes dans Mayence, pensant qu'il ne
fallait pas pousser les choses au pire; que si on attendait huit jours de
plus, on pourrait manquer de tout, et etre oblige de rendre la garnison
prisonniere; qu'au contraire, en capitulant, on obtiendrait la libre
sortie avec les honneurs de la guerre, et que l'on conserverait vingt
mille hommes, devenus les plus braves soldats du monde sous Kleber et
Dubayet, deciderent qu'il fallait rendre la place. Sans doute, avec
quelques jours de plus, Beauharnais pouvait la sauver, mais, apres avoir
attendu si long-temps, il etait permis de ne plus penser a un secours et
les raisons de se rendre etaient determinantes. Le roi de Prusse fut
facile sur les conditions; il accorda la sortie avec armes et bagages, et
n'imposa qu'une condition, c'est que la garnison ne servirait pas d'une
annee contre les coalises. Mais il restait assez d'ennemis a l'interieur
pour utiliser ces admirables soldats, nommes depuis les _Mayencais_. Ils
etaient tellement attaches a leur poste, qu'ils ne voulaient pas obeir a
leurs generaux lorsqu'il fallut sortir de la place: singulier exemple de
l'esprit de corps qui s'etablit sur un point, et de l'attachement qui se
forme pour un lieu qu'on a defendu quelques mois! Cependant la garnison
ceda; et, tandis qu'elle defilait, le roi de Prusse, plein d'admiration
pour sa valeur, appelait par leur nom les officiers qui s'etaient
distingues pendant le siege, et les complimentait avec une courtoisie
chevaleresque. L'evacuation eut lieu le 25 juillet.

On a vu les Autrichiens bloquant la place de Conde et faisant le siege
regulier de Valenciennes. Ces operations, conduites simultanement avec
celles du Rhin, approchaient de leur terme. Le prince de Cobourg, a la
tete du corps d'observation, faisait face au camp de Cesar; le duc d'York
commandait le corps de siege. L'attaque, d'abord projetee sur la
citadelle, fut ensuite dirigee entre le faubourg de Marly et la porte de
Mons. Ce front presentait beaucoup plus de developpement, mais il etait
moins defendu, et fut prefere comme plus accessible. On se proposa de
battre les ouvrages pendant le jour, et d'incendier la ville pendant la
nuit, afin d'augmenter la desolation des habitans et de les ebranler plus
tot. La place fut sommee le 14 juin. Le general Ferrand et les
representans Cochon et Briest repondirent avec la plus grande dignite. Ils
avaient reuni une garnison de sept mille hommes, inspire de tres bonnes
dispositions aux habitans, dont ils organiserent une partie en compagnies
de canonniers, qui rendirent les plus grands services.

Deux paralleles furent successivement ouvertes dans les nuits des 14 et 19
juin, et armees de batteries formidables. Elles causerent dans la place
des ravages affreux. Les habitans et la garnison repondirent a la vigueur
de l'attaque, et detruisirent plusieurs fois tous les travaux des
assiegeans. Le 25 juin surtout fut terrible. L'ennemi incendia la place
jusqu'a midi, sans qu'elle repondit de son cote; mais a cette heure un feu
terrible, parti des remparts, plongea dans les tranchees, y mit la
confusion, et y reporta la terreur et la mort qui avaient regne dans la
ville. Le 28 juin, une troisieme parallele fut tracee, et le courage des
habitans commenca a s'ebranler. Deja une partie de cette ville opulente
etait incendiee. Les enfans, les vieillards et les femmes avaient ete mis
dans des souterrains. La reddition de Conde, qui venait d'etre pris par
famine, augmentait encore le decouragement des assieges. Des emissaires
avaient ete envoyes pour les travailler. Des rassemblemens commencerent a
se former et a demander une capitulation. La municipalite partageait les
dispositions des habitans, et s'entendait secretement avec eux. Les
representans et le general Ferrand repondirent avec la plus grande vigueur
aux demandes qui leur furent adressees; et avec le secours de la garnison,
dont le courage etait parvenu au plus haut degre d'exaltation, ils
dissiperent les rassemblemens.

Le 25 juillet, les assiegeans preparerent leurs mines et se disposerent a
l'assaut du chemin couvert. Par bonheur pour eux, trois globes de
compression eclaterent au moment meme ou les mines de la garnison allaient
jouer et detruire leurs ouvrages. Ils s'elancerent alors sur trois
colonnes, franchirent les palissades, et penetrerent dans le chemin
couvert. La garnison effrayee se retirait, abandonnant deja ses batteries;
mais le general Ferrand la ramena sur les remparts. L'artillerie, qui
avait fait des prodiges pendant tout le siege, causa encore de grands
dommages aux assiegeans, et les arreta presque aux portes de la place. Le
lendemain 26, le duc d'York, somma le general Ferrand de se rendre; il
annonca qu'apres la journee ecoulee, il n'ecouterait plus aucune
proposition, et que la garnison et les habitans seraient passes au fil de
l'epee. A cette menace, les attroupemens devinrent considerables; une
multitude, ou se trouvaient en grand nombre des hommes armes de pistolets
et de poignards, entoura la municipalite. Douze individus prirent la
parole pour tous, et firent la requisition formelle de rendre la place. Le
conseil de guerre se tenait au milieu du tumulte; aucun des membres ne
pouvait en sortir, et ils etaient tous consignes jusqu'a ce qu'ils eussent
decide la reddition. Deux breches, des habitans mal disposes, un
assiegeant vigoureux, ne permettaient plus de resister. La place fut
rendue le 28 juillet. La garnison sortit avec les honneurs de la guerre,
fut contrainte de deposer les armes, mais put rentrer en France, avec la
seule condition de ne pas servir d'un an contre les coalises. C'etait
encore sept mille braves soldats, qui pouvaient rendre de grands services
contre les ennemis de l'interieur. Valenciennes avait essuye quarante-un
jours de bombardement, et avait ete accablee de quatre-vingt-quatre mille
boulets, de vingt mille obus, et de quarante-huit mille bombes. Le general
et la garnison avaient fait leur devoir, et l'artillerie s'etait couverte
de gloire.

Dans ce meme moment, la guerre du federalisme se reduisait a ces deux
calamites reelles: la revolte de Lyon d'une part; celle de Marseille et
de Toulon de l'autre.

Lyon consentait bien a reconnaitre la convention, mais refusait
d'obtemperer a deux decrets, celui qui evoquait a Paris les procedures
commencees contre les patriotes, et celui qui destituait les autorites et
ordonnait la formation d'une nouvelle municipalite provisoire. Les
aristocrates caches dans Lyon effrayaient cette ville du retour de
l'ancienne municipalite montagnarde, et, par la crainte de dangers
incertains, l'entrainaient dans les dangers reels d'une revolte ouverte.
Le 15 juillet, les Lyonnais firent mettre a mort les deux patriotes
Chalier et Riard, et des ce jour ils furent declares en etat de rebellion.
Les deux girondins Chasset et Biroteau, voyant surgir le royalisme, se
retirerent. Cependant le president de la commission populaire, qui etait
devoue aux emigres, ayant ete remplace, les determinations etaient
devenues un peu moins hostiles. On reconnaissait la constitution, et on
offrait de se soumettre, mais toujours a condition de ne pas executer les
deux principaux decrets. Dans cet intervalle, les chefs fondaient des
canons, accaparaient des munitions, et les difficultes ne semblaient
devoir se terminer que par la voie des armes.

Marseille etait beaucoup moins redoutable. Ses bataillons, rejetes au-dela
de la Durance par Carteaux, ne pouvaient opposer une longue resistance;
mais elle avait communique a la ville de Toulon, jusque-la si
republicaine, son esprit de revolte. Ce port, l'un des premiers du monde,
et le premier de la Mediterranee, faisait envie aux Anglais, qui
croisaient devant ses rivages. Des emissaires de l'Angleterre y
intriguaient sourdement, et y preparaient une trahison infame. Les
sections s'y etaient reunies le 13 juillet, et, procedant comme toutes
celles du Midi, avaient destitue la municipalite et ferme le club jacobin.
L'autorite, transmise aux mains des federalistes, risquait de passer
successivement, de factions en factions, aux emigres et aux Anglais.
L'armee de Nice, dans son etat de faiblesse, ne pouvait prevenir un tel
malheur. Tout devenait donc a craindre, et ce vaste orage, amoncele sur
l'horizon, du Midi, s'etait fixe sur deux points, Lyon et Toulon.

Depuis deux mois, la situation s'etait donc expliquee, et le danger, moins
universel, moins etourdissant, etait mieux determine et plus grave. A
l'Ouest, c'etait la plaie devorante de la Vendee; a Marseille, une
sedition obstinee; a Toulon, une trahison sourde; a Lyon, une resistance
ouverte et un siege. Au Rhin et au Nord, c'etait la perte des deux
boulevarts qui avaient si long-temps arrete la coalition et empeche
l'ennemi de marcher sur la capitale. En septembre 1792, lorsque les
Prussiens marchaient sur Paris et avaient pris Longwy et Verdun; en avril
1793, apres la retraite de la Belgique, apres la defaite de Nerwinde, la
defection de Dumouriez et le premier soulevement de la Vendee; au 31 mai
1793, apres l'insurrection universelle des departemens, l'invasion du
Roussillon par les Espagnols, et la perte du camp de Famars; a ces trois
epoques, les dangers avaient ete effrayans, sans doute, mais jamais
peut-etre aussi reels qu'a cette quatrieme epoque d'aout 1798. C'etait la
quatrieme et derniere crise de la revolution. La France etait moins
ignorante et moins neuve a la guerre qu'en septembre 1792, moins effrayee
de trahisons qu'en avril 1793, moins embarrassee d'insurrections qu'au
31 mai et au 12 juin; mais, si elle etait plus aguerrie et mieux obeie,
elle etait envahie a la fois sur tous les points, au Nord, au Rhin, aux
Alpes, aux Pyrenees.

Cependant on ne connaitrait pas encore tous les maux qui affligeaient
alors la republique, si on se bornait a considerer seulement les cinq ou
six champs de bataille sur lesquels ruisselait le sang humain. L'interieur
offrait un spectacle tout aussi deplorable. Les grains etaient toujours
chers et rares. Oh se battait a la porte des boulangers pour obtenir une
modique quantite de pain. On se disputait en vain avec les marchands pour
leur faire accepter les assignats en echange des objets de premiere
necessite. La souffrance etait au comble. Le peuple se plaignait des
accapareurs qui retenaient les denrees, des agioteurs qui les faisaient
rencherir, et qui discreditaient les assignats par leur trafic. Le
gouvernement, tout aussi malheureux que le peuple, n'avait, pour exister
aussi, que les assignats, qu'il fallait donner en quantite trois ou quatre
fois plus considerable pour payer les memes services, et qu'on n'osait
plus emettre, de peur de les avilir encore davantage. On ne savait donc
plus comment faire vivre ni le peuple ni le gouvernement.

La production generale n'avait pourtant pas diminue. Bien que la nuit du 4
aout n'eut pas encore produit ses immenses effets, la France ne manquait
ni de ble, ni de matieres premieres, ni de matieres ouvrees; mais la
distribution egale et paisible en etait devenue impossible, par les effets
du papier-monnaie. La revolution qui, en abolissant la monarchie, avait
voulu neanmoins payer sa dette; qui, en detruisant la venalite des
offices, s'etait engagee a en rembourser la valeur; qui, en defendant
enfin le nouvel ordre de choses contre l'Europe conjuree, etait obligee de
faire les frais d'une guerre universelle, avait, pour suffire a toutes ces
charges, les biens nationaux enleves au clerge et aux emigres. Pour mettre
En circulation la valeur de ces biens, elle avait imagine les assignats,
qui en etaient la representation, et qui, par le moyen des achats,
devaient rentrer au tresor et etre brules. Mais comme on doutait du succes
de la revolution et du maintien des ventes, on n'achetait pas les biens.
Les assignats restaient dans la circulation, comme une lettre de change
non acceptee, et s'avilissaient par le doute et par la quantite.

Le numeraire seul restait toujours comme mesure reelle des valeurs; et
rien ne nuit a une monnaie contestee, comme la rivalite d'une monnaie
certaine et incontestee. L'une se resserre et refuse de se donner, tandis
que l'autre s'offre en abondance et se discredite en s'offrant. Tel etait
le sort des assignats par rapport au numeraire. La revolution, condamnee a
des moyens violens, ne pouvait plus s'arreter. Elle avait mis en
circulation _forcee_ la valeur anticipee des biens nationaux; elle devait
essayer de la soutenir par des moyens _forces_. Le 11 avril, malgre les
girondins qui luttaient genereusement, mais imprudemment, contre la
fatalite de cette situation revolutionnaire, la convention punit de six
ans de fers quiconque vendrait du numeraire, c'est-a-dire echangerait une
certaine quantite d'argent ou d'or contre une quantite nominale plus
grande d'assignats. Elle punit de la meme peine quiconque stipulerait pour
les marchandises un prix different, suivant que le paiement se ferait en
numeraire ou en assignats.

Ces moyens n'empechaient pas la difference de se prononcer rapidement. En
juin, un franc metal valait trois francs assignats; et en aout, deux mois
apres, un franc argent valait six francs assignats. Le rapport de
diminution, qui etait de un a trois, s'etait donc eleve de un a six.

Dans une pareille situation, les marchands refusaient de donner leurs
marchandises au meme prix qu'autrefois, parce que la monnaie qu'on leur
offrait n'avait plus que le cinquieme ou le sixieme de sa valeur. Ils les
resserraient donc, et les refusaient aux acheteurs. Sans doute, cette
diminution de valeur eut ete pour les assignats un inconvenient absolument
nul, si tout le monde, ne les recevant que pour ce qu'ils valaient
reellement, les avait pris et donnes au meme taux. Dans ce cas, ils
auraient toujours pu faire les fonctions de signe dans les echanges, et
servir a la circulation comme toute autre monnaie; mais les capitalistes
qui vivaient de leurs revenus, les creanciers de l'etat qui recevaient ou
une rente annuelle ou le remboursement d'un office, etaient obliges
d'accepter le papier suivant sa valeur nominale. Tous les debiteurs
s'empressaient de se liberer, et les creanciers, forces de prendre une
valeur fictive, ne touchaient que le quart, le cinquieme ou le sixieme de
leur capital. Enfin le peuple ouvrier, toujours oblige d'offrir ses
services, de les donner a qui veut les accepter, ne sachant pas se
concerter pour faire augmenter les salaires du double, du triple, a mesure
que les assignats diminuaient dans la meme proportion, ne recevait qu'une
partie de ce qui lui etait necessaire pour obtenir en echange les objets
de ses besoins. Le capitaliste, a moitie ruine, etait mecontent et
silencieux; mais le peuple furieux appelait accapareurs les marchands qui
ne voulaient pas lui vendre au prix ordinaire, et demandait qu'on envoyat
les accapareurs a la guillotine.

Cette facheuse situation etait un resultat necessaire de la creation des
assignats, comme les assignats eux-memes furent amenes par la necessite
de payer des dettes anciennes, des offices et une guerre ruineuse; et, par
les memes causes, le _maximum_ devait bientot resulter des assignats. Peu
importait en effet qu'on eut rendu cette monnaie forcee, si le marchand,
en elevant ses prix, parvenait a se soustraire a la necessite de la
recevoir. Il fallait rendre le taux des marchandises force comme celui de
la monnaie. Des que la loi avait dit: Le papier vaut six francs, elle
devait dire: Telle marchandise ne vaut que six francs; car autrement le
marchand, en la portant a douze, echappait a l'echange.

Il avait donc fallu encore, malgre les girondins, qui avaient donne
d'excellentes raisons puisees dans l'economie ordinaire des choses,
etablir le _maximum_ des grains. La plus grande souffrance pour le peuple,
c'est le defaut de pain. Les bles ne manquaient pas, mais les fermiers,
qui ne voulaient pas affronter le tumulte des marches, ni livrer leur ble
au taux des assignats, se cachaient avec leurs denrees. Le peu de grain
qui se montrait etait enleve rapidement par les communes, et par les
individus que la peur engageait a s'approvisionner. La disette se faisait
encore plus sentir a Paris que dans aucune autre ville de France, parce
que les approvisionnemens pour cette cite immense etaient plus difficiles,
les marches plus tumultueux, la peur des fermiers plus grande. Les 3 et 4
mai, la convention n'avait pu s'empecher de rendre un decret par lequel
tous les fermiers ou marchands de grains etaient obliges de declarer la
quantite de bles qu'ils possedaient, de faire battre ceux qui etaient en
gerbes, de les porter dans les marches, et exclusivement dans les marches,
et de les vendre a un prix moyen fixe par chaque commune, et base sur les
prix anterieurs du 1er janvier au 1er mai. Personne ne pouvait acheter
pour suffire a ses besoins au-dela d'un mois; ceux qui avaient vendu ou
achete a un prix au-dessus du _maximum_, ou menti dans leurs declarations,
etaient punis de la confiscation et d'une amende de 300 a 1,000 francs.
Des visites domiciliaires etaient ordonnees pour verifier la verite; de
plus, le tableau de toutes les declarations devait etre envoye par les
municipalites au ministre de l'interieur, pour faire une statistique
generale des subsistances de la France. La commune de Paris, ajoutant ses
arretes de police aux decrets de la convention, avait regle en outre la
distribution du pain dans les boulangeries. On ne pouvait s'y presenter
qu'avec des cartes de surete. Sur cette carte, delivree par les comites
revolutionnaires, etait designee la quantite de pain qu'on pouvait
demander, et cette quantite etait proportionnee au nombre d'individus dont
se composait chaque famille. On avait regle jusqu'a la maniere dont on
devait _faire queue_ a la porte des boulangers. Une corde etait attachee a
leur porte; chacun la tenait par la main, de maniere a ne pas perdre son
rang et a eviter la confusion. Cependant de mechantes femmes coupaient
souvent la corde; un tumulte epouvantable s'ensuivait, et il fallait la
force armee pour retablir l'ordre. On voit a combien d'immenses soucis est
condamne un gouvernement, et a quelles mesures vexatoires il se trouve
entraine, des qu'il est oblige de tout voir pour tout regler. Mais, dans
cette situation, chaque chose s'enchainait a une autre. Forcer le cours
des assignats avait conduit a forcer les echanges, a forcer les prix, a
forcer meme la quantite, l'heure, le mode des achats; le dernier fait
resultait du premier, et le premier avait ete inevitable comme la
revolution elle-meme.

Cependant le rencherissement des subsistances qui avait amene leur
_maximum_, s'etendait a toutes les marchandises de premiere necessite.
Viandes, legumes, fruits, epices, matieres a eclairer et a bruler,
boissons, etoffes pour vetement, cuirs pour la chaussure, tout avait
augmente a mesure que les assignats avaient baisse, et le peuple
S'obstinait chaque jour davantage a voir des accapareurs la ou il n'y
avait que des marchands qui refusaient une monnaie sans valeur. On se
souvient qu'en fevrier il avait pille chez les epiciers d'apres l'avis de
Marat. En juillet, il avait pille des bateaux de savon qui arrivaient par
la Seine a Paris. La commune, indignee avait rendu les arretes les plus
severes, et Pache imprima cet avis simple et laconique:

LE MAIRE PACHE A SES CONCITOYENS.

"Paris contient sept cent mille habitans: le sol de Paris ne produit rien
pour leur nourriture, leur habillement, leur entretien; il faut donc que
Paris tire tout des autres departemens et de l'etranger.

"Lorsqu'il arrive des denrees et des marchandises a Paris, si les habitans
les pillent, on cessera d'en envoyer.

"Paris n'aura plus rien pour la nourriture, l'habillement, l'entretien de
ses nombreux habitans.

"Et sept cent mille hommes depourvus de tout s'entre-devoreront."

Le peuple n'avait plus pille; mais il demandait toujours des mesures
terribles contre les marchands, et on a vu le pretre Jacques Roux ameuter
les cordeliers, pour faire inserer dans la constitution un article relatif
aux accapareurs. On se dechainait beaucoup aussi contre les agioteurs, qui
faisaient, dit-on, augmenter les marchandises, en speculant sur les
assignats, l'or, l'argent et le papier etranger.

L'imagination populaire se creait des monstres et partout voyait des
ennemis acharnes, tandis qu'il n'y avait que des joueurs avides, profitant
du mal, mais ne le produisant pas, et n'ayant certainement pas la
puissance de le produire. L'avilissement des assignats tenait a une foule
de causes: leur quantite considerable, l'incertitude de leur gage qui
devait disparaitre si la revolution succombait; leur comparaison avec le
numeraire qui ne perdait pas sa realite, et avec les marchandises qui,
conservant leur valeur, refusaient de se donner contre une monnaie qui
n'avait plus la sienne. Dans cet etat de choses, les capitalistes ne
voulaient pas garder leurs fonds sous forme d'assignats, parce que sous
cette forme ils deperissaient tous les jours. D'abord ils avaient cherche
a se procurer de l'argent; mais six ans de gene effrayaient les vendeurs
et les acheteurs de numeraire. Ils avaient alors songe a acheter des
marchandises; mais elles offraient un placement passager, parce qu'elles
ne pouvaient se garder long-temps, et un placement dangereux parce que la
fureur contre les accapareurs etait au comble. On cherchait donc des
suretes dans les pays etrangers. Tous ceux qui avaient des assignats
s'empressaient de se procurer des lettres de change sur Londres, sur
Amsterdam, sur Hambourg, sur Geneve, sur toutes les places de l'Europe;
ils donnaient, pour obtenir ces valeurs etrangeres, des valeurs nationales
enormes, et avilissaient ainsi les assignats en les abandonnant.
Quelques-unes de ces lettres de change etaient realisees hors de France,
et la valeur en etait touchee par les emigres. Des meubles magnifiques,
depouilles de l'ancien luxe, consistant en ebenisterie, horlogerie,
glaces, bronzes dores, porcelaines, tableaux, editions precieuses,
payaient ces lettres de change qui s'etaient transformees en guinees ou en
ducats. Mais on ne cherchait a en realiser que la plus petite partie.
Recherchees par des capitalistes effrayes qui ne voulaient point emigrer,
mais seulement donner une garantie solide a leur fortune, elles restaient
presque toutes sur la place, ou les plus alarmes se les transmettaient les
uns aux autres. Elles formaient ainsi une masse particuliere de capitaux,
garantie par l'etranger, et rivale de nos assignats. On a lieu de croire
que Pitt avait engage les banquiers anglais a signer une grande quantite
de ce papier, et leur avait meme ouvert un credit considerable pour en
augmenter la masse, et contribuer, de cette maniere, toujours davantage au
discredit des assignats.

On mettait encore beaucoup d'empressement a se procurer les actions des
compagnies de finances, qui semblaient hors des atteintes de la revolution
et de la contre-revolution, et qui offraient en outre un placement
avantageux. Celles de la compagnie d'escompte avaient une grande faveur,
mais celles de la compagnie des Indes etaient surtout recherchees avec la
plus grande avidite, parce qu'elles reposaient en quelque sorte sur un
gage insaisissable, leur hypotheque consistant en vaisseaux et en magasins
situes sur tout le globe. Vainement les avait-on assujetties a un droit de
transfert considerable: les administrateurs echappaient a la loi en
abolissant les actions, et en les remplacant par une simple inscription
sur les registres de la compagnie, qui se faisait sans formalite. Ils
fraudaient ainsi l'etat d'un revenu considerable, car il s'operait
plusieurs milliers de transmissions par jour, et ils rendaient inutiles
les precautions prises pour empecher l'agiotage. Vainement encore, pour
diminuer l'attrait de ces actions, avait-on frappe leur produit d'un droit
de cinq pour cent: les dividendes etaient distribues aux actionnaires
comme remboursement d'une partie du capital: et par ce stratageme les
administrateurs echappaient encore a la loi. Aussi de 600 francs ces
actions s'eleverent a 1,000, 1,200, et meme 2,000 francs. C'etaient autant
de valeurs qu'on opposait a la monnaie revolutionnaire, et qui servaient a
la discrediter.

On opposait encore aux assignats non seulement toutes ces especes de
fonds, mais certaines parties de la dette publique, et meme d'autres
assignats particuliers. Il existait en effet des emprunts souscrits a
toutes les epoques, et sous toutes les formes. Il y en avait qui
remontaient jusqu'a Louis XIII. Parmi les derniers, souscrits sous Louis
XVI, il y en avait de differentes creations. On preferait generalement
ceux qui etaient anterieurs a la monarchie constitutionnelle a ceux qui
avaient ete ouverts pour le besoin de la revolution. Tous etaient opposes
aux assignats hypotheques sur les biens du clerge et des emigres. Enfin,
entre les assignats eux-memes, on faisait des differences. Sur cinq
milliards environ emis depuis la creation, un milliard etait rentre par
les achats de biens nationaux; quatre milliards a peu pres restaient en
circulation; et sur ces quatre milliards, on en pouvait compter cinq cents
millions crees sous Louis XVI, et portant l'effigie royale. Ces derniers
seraient mieux traites, disait-on, en cas de contre-revolution, et admis
pour une partie au moins de leur valeur. Aussi gagnaient-ils 10 ou 15 pour
cent sur les autres. Les assignats, republicains, seule ressource du
gouvernement, seule monnaie du peuple, etaient donc tout a fait
discredites, et luttaient a la fois contre le numeraire; les marchandises,
les papiers etrangers, les actions des compagnies de finances, les
diverses creances sur l'etat, et enfin contre les assignats royaux.

Le remboursement des offices, le paiement des grandes fournitures faites a
l'etat pour les besoins de la guerre, l'empressement de beaucoup de
debiteurs a se liberer, avaient produit de grands amas de fonds dans
quelques mains. La guerre, la crainte d'une revolution terrible, avaient
interrompu beaucoup d'operations commerciales, amene de grandes
liquidations, et augmente encore la masse des capitaux stagnans et
cherchant des suretes. Ces capitaux, ainsi accumules, etaient livres a un
agiot perpetuel sur la bourse de Paris, et se changeaient tour a tour en
or, argent, denrees, lettres de change, actions des compagnies, vieux
contrats sur l'etat, etc. La, comme d'usage, intervenaient ces joueurs
aventureux, qui se jettent dans toutes les especes de hasard, qui
speculent sur les accidents du commerce, sur l'approvisionnement des
armees, sur la bonne foi des gouvernements, etc. Places en observation a
la bourse, ils faisaient le profit de toutes les hausses sur la baisse
constante des assignats. La baisse de l'assignat commencait d'abord a la
bourse par rapport au numeraire et a toutes les valeurs mobiles. Elle
avait lieu ensuite par rapport aux marchandises, qui rencherissaient dans
les boutiques et les marches. Cependant les marchandises ne montaient pas
aussi rapidement que le numeraire, parce que les marches sont eloignes de
la bourse, parce qu'ils ne sont pas aussi sensibles, et que d'ailleurs les
marchands ne peuvent pas se donner le mot aussi rapidement que des
agioteurs reunis dans une salle. La difference, determinee d'abord a la
bourse, ne se prononcait donc ailleurs qu'apres un temps plus ou moins
long; l'assignat de 5 francs, qui deja n'en valait plus que 2 a la bourse,
en valait encore 3 dans les marches, et les agioteurs avaient ainsi
l'intervalle necessaire pour speculer. Ayant leurs capitaux tout prets,
ils prenaient du numeraire avant la hausse; des qu'il montait par rapport
aux assignats, ils l'echangeaient contre ceux-ci; ils en avaient une plus
grande quantite, et, comme la marchandise n'avait pas eu le temps de
monter encore, avec cette plus grande quantite d'assignats ils se
procuraient une plus grande quantite de marchandises, et la revendaient
quand le rapport s'etait retabli. Leur role consistait a occuper le
numeraire et la marchandise pendant que l'un et l'autre s'elevaient par
rapport a l'assignat. Leur profit n'etait donc que le profit constant de
la hausse de toutes choses sur l'assignat, et il etait naturel qu'on leur
en voulut de ce benefice toujours fonde sur une calamite publique. Leur
jeu s'etendait sur la variation de toutes les especes de valeurs, telles
que le papier etranger, les actions des compagnies, etc. Ils profitaient
de tous les accidens qui pouvaient produire des differences, tels qu'une
defaite, une motion, une fausse nouvelle. Ils formaient une classe assez
considerable. On y comptait des banquiers etrangers, des fournisseurs, des
usuriers, d'anciens pretres ou nobles, de recens parvenus
revolutionnaires, et quelques deputes qui, pour l'honneur de la
convention, n'etaient que cinq ou six, et qui avaient l'avantage perfide
de contribuer a la variation des valeurs par des motions faites a propos.
Ils vivaient dans les plaisirs avec des actrices, des ci-devant
religieuses ou comtesses, qui, du role de maitresses, passaient
quelquefois a celui de negociatrices d'affaires. Les deux principaux
deputes engages dans ces intrigues etaient Julien, de Toulouse, et
Delaunay, d'Angers, qui vivaient, le premier avec la comtesse de Beaufort,
le second avec l'actrice Descoings. On pretend que Chabot, dissolu comme
un ex-capucin, et s'occupant quelquefois des questions financieres, se
livrait a cet agiotage, de compagnie avec deux freres, nommes Frey,
expulses de Moravie pour leurs opinions revolutionnaires, et venus a Paris
pour y faire le commerce de la banque. Fabre d'Eglantine s'en melait
aussi, et on accusait Danton, mais sans aucune preuve, de n'y etre pas
etranger.

L'intrigue la plus honteuse fut celle que lia le baron de Batz, banquier
et financier habile, avec Julien, de Toulouse, et Delaunay, d'Angers, les
deputes les plus decides a faire fortune. Ils avaient le projet de
denoncer les malversations de la compagnie des Indes, de faire baisser ses
actions, de les acheter aussitot, de les relever ensuite au moyen de
motions plus douces, et de realiser ainsi les profits de la hausse.
D'Espagnac, cet abbe delie, qui fut fournisseur de Dumouriez dans la
Belgique, qui avait obtenu depuis l'entreprise generale des charrois, et
dont Julien protegeait les marches aupres de la convention, devait fournir
en reconnaissance les fonds de l'agiotage. Julien se proposait d'en
trainer encore dans cette intrigue Fabre, Chabot, et autres, qui pouvaient
devenir utiles comme membres de divers comites.

La plupart de ces hommes etaient attaches a la revolution, et ne
cherchaient pas a la desservir mais, a tout evenement, ils voulaient
s'assurer des jouissances et de la fortune. On ne connaissait pas toutes
leurs trames secretes; mais, comme ils speculaient sur le discredit des
assignats, on leur imputait le mal dont ils profitaient. Comme ils avaient
dans leurs rangs beaucoup de banquiers etrangers, on les disait agens de
Pitt et de la coalition; et on croyait encore voir ici l'influence,
mysterieuse et si redoutee, du ministere anglais. On etait, en un mot,
egalement indigne contre les agioteurs et les accapareurs, et on demandait
contre les uns et les autres les memes supplices.

Ainsi, tandis que le Nord, le Rhin, le Midi, la Vendee, etaient envahis
par nos ennemis, nos moyens de finances consistaient dans une monnaie non
acceptee, dont le gage etait incertain comme la revolution elle-meme, et
qui, a chaque accident, diminuait d'une valeur proportionnee au peril.
Telle etait cette situation singuliere: a mesure que le danger augmentait
et que les moyens auraient du etre plus grands, ils diminuaient au
contraire; les munitions s'eloignaient du gouvernement, et les denrees du
peuple. Il fallait donc a la fois creer des soldats, des armes, une
monnaie pour l'etat et pour le peuple, et apres tout cela s'assurer des
victoires.



CHAPITRE XII.


ARRIVEE ET RECEPTION A PARIS DES COMMISSAIRES DES ASSEMBLEES PRIMAIRES.
--RETRAITE DU CAMP DE CESAR PAR L'ARMEE DU NORD.--FETE DE L'ANNIVERSAIRE
DU 10 AOUT, ET INAUGURATION DE LA CONSTITUTION DE 1793.--MESURES
EXTRAORDINAIRES DE SALUT PUBLIC.--DECRET ORDONNANT LA LEVEE EN MASSE.
--MOYENS EMPLOYES POUR EN ASSURER L'EXECUTION.--INSTITUTION DU _Grand
Livre_; NOUVELLE ORGANISATION DE LA DETTE PUBLIQUE.--EMPRUNT FORCE.
--DETAILS SUR LES OPERATIONS FINANCIERES A CETTE EPOQUE.--NOUVEAUX DECRETS
SUR LE _maximum_--DECRETS CONTRE LA VENDEE, CONTRE LES ETRANGERS ET CONTRE
LES BOURBONS.


Les commissaires envoyes par les assemblees primaires pour celebrer
l'anniversaire du 10 aout, et accepter la constitution au nom de toute la
France, venaient d'arriver a Paris. On voulait saisir ce moment pour
exciter un mouvement d'enthousiasme, reconcilier les provinces avec la
capitale, et provoquer des resolutions heroiques. On prepara une reception
brillante. Des marchands furent appeles de tous les environs. On amassa
des subsistances considerables pour qu'une disette ne vint pas troubler
ces fetes, et que les commissaires jouissent a la fois du spectacle de la
paix, de l'abondance et de l'ordre; on poussa les egards jusqu'a ordonner
a toutes les administrations des voitures publiques de leur ceder des
places, meme celles qui seraient deja retenues par des voyageurs.
L'administration du departemens, qui avec celle de la commune rivalisait
d'austerite dans son langage et ses proclamations, fit une adresse _aux
freres_ des assemblees primaires. "Ici, leur disait-elle, des hommes
couverts du masque du patriotisme vous parleront avec enthousiasme de
liberte, d'egalite, de republique une et indivisible, tandis qu'au fond de
leur coeur ils n'aspirent et ne travaillent qu'au retablissement de la
royaute et au dechirement de leur patrie. Ceux-la sont les riches; et les
riches dans tous les temps ont abhorre les vertus et tue les moeurs. La,
vous trouverez des femmes perverses, trop seduisantes par leurs attraits,
qui s'entendront avec eux pour vous entrainer dans le vice.... Craignez,
craignez surtout le ci-devant Palais-Royal, c'est dans ce jardin que vous
trouverez ces perfides. Ce fameux jardin, berceau de la revolution,
naguere l'asile des amis de la liberte, de l'egalite, n'est plus
aujourd'hui, malgre notre active surveillance, que l'egout fangeux de la
societe, le repaire des scelerats, l'antre de tous les conspirateurs....
Fuyez ce lieu empoisonne; preferez au spectacle dangereux du luxe et de la
debauche les utiles tableaux de la vertu laborieuse; visitez les
faubourgs, fondateurs  de notre liberte; entrez dans les ateliers ou des
hommes actifs, simples et vertueux comme vous, comme vous prets a defendre
la patrie, vous attendent depuis long-temps pour serrer les liens de la
fraternite. Venez surtout dans nos societes populaires. Unissons-nous,
ranimons-nous aux nouveaux dangers de la patrie, et jurons pour la
derniere fois la mort et la destruction des tyrans!"

Le premier soin fut de les entrainer aux Jacobins, qui les recurent avec
le plus grand empressement, et leur offrirent leur salle pour s'y reunir.
Les commissaires accepterent cette offre, et il fut convenu qu'ils
delibereraient dans le sein meme de la societe, et se confondraient avec
elle pendant leur sejour. De cette maniere, il n'y avait a Paris que
quatre cents jacobins de plus. La societe, qui siegeait tous les deux
jours, voulut alors se reunir tous les jours pour deliberer avec les
commissaires des departemens, sur les mesures de salut public. On disait
que, dans le nombre de ces commissaires, quelques-uns penchaient pour
l'indulgence, et qu'ils avaient la mission de demander une amnistie
generale le jour de l'acceptation de la constitution. En effet, quelques
personnes songeaient a ce moyen de sauver les girondins prisonniers, et
tous les autres detenus pour cause politique. Mais les jacobins ne
voulaient aucune composition, et il leur fallait a la fois energie et
vengeance. On avait calomnie les commissaires des assemblees primaires,
dit Hassenfratz, en repandant qu'ils voulaient proposer une amnistie; ils
en etaient incapables, et s'uniraient aux jacobins pour demander, avec les
mesures urgentes de salut public, la punition de tous les traitres. Les
commissaires se tinrent pour avertis, et si quelques-uns, du reste peu
nombreux, songeaient a une amnistie, aucun n'osa plus en faire la
proposition.

Le 7 aout, au matin, ils furent conduits a la commune, et de la commune a
l'Eveche, ou se tenait le club des electeurs, et ou s'etait prepare le 31
mai. C'est la que devait s'operer la reconciliation des departemens avec
Paris, puisque c'etait de la qu'etait partie l'attaque contre la
representation nationale. Le maire Pache, le procureur Chaumette et toute
la municipalite, marchant a leur tete, introduisent les commissaires a
l'Eveche. De part et d'autre, on s'adresse des discours; les Parisiens
declarent qu'ils n'avaient jamais voulu ni meconnaitre, ni usurper les
droits des departemens; les commissaires reconnaissent a leur tour qu'on a
calomnie Paris; ils s'embrassent alors les uns les autres y et se livrent
au plus vif enthousiasme. Tout a coup l'idee leur vient d'aller a la
convention pour lui faire part de cette reconciliation. Ils s'y rendent en
effet, et sont introduits sur-le-champ. La discussion est interrompue,
l'un des commissaires prend la parole. "Citoyens representans, dit-il,
nous venons vous faire part de la scene attendrissante qui vient de se
passer dans la salle des electeurs, ou nous sommes alles donner le baiser
de paix a nos freres de Paris. Bientot, nous l'esperons, la tete des
calomniateurs de cette cite republicaine tombera sous le glaive de la loi.
Nous sommes tous montagnards, vive la Montagne!" Un autre demande que les
representans donnent aux commissaires le baiser fraternel. Aussitot les
membres de l'assemblee quittent leurs places, et se jettent dans les bras
des commissaires des departements. Apres quelques instans d'une scene
d'attendrissement et d'enthousiasme, les commissaires defilent dans la
salle, en poussant les cris de vive la Montagne! vive la republique! et en
chantant:

La Montagne nous a sauves
En congediant Gensonne....
La Montagne nous a sauves
En congediant Gensonne.
Au diable les Buzot,
Les Vergniaud, les Brissot!
Dansons la carmagnole, etc.

Ils se rendent ensuite aux Jacobins, ou ils redigent, au nom de tous les
envoyes des assemblees primaires, une adresse pour declarer aux
departemens que Paris a ete calomnie. "Freres et amis, ecrivent-ils,
calmez, calmez vos inquietudes. Nous n'avons tous ici qu'un sentiment.
Toutes nos ames sont confondues, et la liberte triomphante ne promene plus
ses regards que sur des jacobins, des freres et des amis. Le _Marais_
n'est plus. Nous ne formons ici qu'une enorme et terrible MONTAGNE qui va
vomir ses feux sur tous les royalistes et les partisans de la tyrannie.
Perissent les libellistes infames qui ont calomnie Paris!... Nous veillons
tous ici jour et nuit, et nous travaillons, de concert avec nos freres de
la capitale, au salut commun.... Nous ne rentrerons dans nos foyers que
pour vous annoncer que la France est libre et que la patrie est sauvee."
Cette adresse, lue, applaudie avec enthousiasme, est envoyee a la
convention pour qu'elle soit inseree sur-le-champ dans le bulletin de la
seance. L'ivresse devient generale; une foule d'orateurs se precipitent a
la tribune du club, les tetes commencent a s'egarer. Robespierre, en
voyant ce trouble, demande aussitot la parole. Chacun la lui cede avec
empressement. Jacobins, commissaires, tous applaudissent le celebre
orateur, que quelques-uns n'avaient encore ni vu ni entendu.

Il felicite les departemens qui viennent de sauver la France. "Ils la
sauverent, dit-il, une premiere fois en 89, en s'armant spontanement; une
seconde fois, en se rendant a Paris pour executer le 10 aout; une
troisieme, en venant donner au milieu de la capitale le spectacle de
l'union et de la reconciliation generale. Dans ce moment, de sinistres
evenemens ont afflige la republique, et mis son existence en danger; mais
des republicains ne doivent rien craindre; et ils ont a se defier d'une
emotion qui pourrait les entrainer a des desordres. On voudrait dans le
moment produire une disette factice et amener un tumulte; on voudrait
porter le peuple a l'Arsenal, pour en disperser les munitions, ou y mettre
le feu, comme il vient d'arriver dans plusieurs villes; enfin, on ne
renonce pas a causer encore un evenement dans les prisons, pour calomnier
Paris, et rompre l'union qui vient d'etre juree. Defiez-vous de tant de
pieges, ajoute Robespierre; soyez calmes et fermes; envisagez sans crainte
les malheurs de la patrie, et travaillons tous a la sauver."

On se calme a ces paroles, et on se separe apres avoir salue le sage
orateur d'applaudissemens reiteres.

Aucun desordre ne vint troubler Paris pendant les jours suivans, mais rien
ne fut oublie pour ebranler les imaginations et les disposer a un genereux
enthousiasme. On ne cachait aucun danger, on ne derobait aucune nouvelle
sinistre a la connaissance du peuple; on publiait successivement les
deroutes de la Vendee, les nouvelles toujours plus alarmantes de Toulon,
le mouvement retrograde de l'armee du Rhin, qui se repliait devant les
vainqueurs de Mayence, et enfin le peril extreme de l'armee du Nord, qui
etait retiree au camp de Cesar, et que les Imperiaux, les Anglais, les
Hollandais, maitres de Conde, de Valenciennes, et formant une masse
double, pouvaient enlever en un coup de main. Entre le camp de Cesar et
Paris, il y avait tout au plus quarante lieues, et pas un regiment, pas un
obstacle qui put arreter l'ennemi. L'armee du Nord enlevee, tout etait
perdu, et on recueillait avec anxiete les moindres bruits arrivant de
cette frontiere.

Les craintes etaient fondees, et dans ce moment en effet le camp de Cesar
se trouvait dans le plus grand peril. Le 7 aout, au soir, les coalises y
etaient arrives, et le menacaient de toutes parts. Entre Cambray et
Bouchain, s'etend une ligne de hauteurs. L'Escaut les protege en les
parcourant. C'est la ce qu'on appelle le camp de Cesar, appuye sur deux
places, et borde par un cours d'eau. Le 7 au soir, le duc d'York, charge
de tourner les Francais, debouche en vue de Cambray, qui formait la droite
du camp de Cesar. Il somme la place; le commandant repond en fermant ses
portes et en brulant les faubourgs. Le meme soir, Cobourg, avec une masse
de quarante mille hommes, arrive sur deux colonnes aux bords de l'Escaut,
et bivouaque en face de notre camp. Une chaleur etouffante paralyse les
forces des hommes et des chevaux; plusieurs soldats, frappes des rayons du
soleil, ont expire dans la journee. Kilmaine, nomme pour remplacer
Custine, et n'ayant voulu accepter le commandement que par interim, ne
croit pas pouvoir tenir dans une position aussi perilleuse. Menace, vers
sa droite, d'etre tourne par le duc d'York, ayant a peine trente-cinq
mille hommes decourages a opposer a soixante-dix mille hommes victorieux,
il croit plus prudent de songer a la retraite, et de gagner du temps en
allant chercher un autre poste. La ligne de la Scarpe, placee derriere
celle de l'Escaut, lui parait bonne a occuper. Entre Arras et Douay, des
hauteurs bordees par la Scarpe forment un camp semblable au camp de Cesar,
et comme celui-ci appuye par deux places, et borde par un cours d'eau,
Kilmaine prepare sa retraite pour le lendemain matin 8.

Son corps d'armee traversera la Cense, petite riviere longeant les
derrieres du terrain qu'il occupe, et lui-meme se portera, avec une forte
arriere-garde, vers la droite, ou le duc d'York est tout pres de
deboucher. Le lendemain, en effet, a la pointe du jour, la grosse
artillerie, les bagages et l'infanterie se mettent en mouvement,
traversent la Cense, et detruisent tous les passages. Une heure apres,
Kilmaine, avec quelques batteries d'artillerie legere, et une forte
division de cavalerie, se porte vers la droite, pour proteger la retraite
contre les Anglais. Il ne pouvait arriver plus a propos. Deux bataillons,
egares dans leur route, se trouvaient engages dans le petit village de
Marquion, et faisaient une forte resistance contre les Anglais.
Malgre leurs efforts, ils etaient pres d'etre enveloppes. Kilmaine,
arrivant aussitot, place son artillerie legere sur le flanc des ennemis,
lance sur eux sa cavalerie, et les force a reculer; les bataillons sont
alors degages, et peuvent rejoindre le reste de l'armee. Dans ce moment,
les Anglais et les Imperiaux, debouchant a la fois sur la droite et sur le
front du camp de Cesar, le trouvent entierement evacue. Enfin, vers la
chute du jour, les Francais sont reunis au camp de Gavrelle, appuyes sur
Arras et Douay, et ayant la Scarpe devant eux.

Ainsi, le 8 aout, le camp de Cesar est evacue comme l'avait ete celui de
Famars; Cambray et Bouchain sont abandonnes a leurs propres forces, comme
Valenciennes et Conde. La ligne de la Scarpe, placee derriere celle de
l'Escaut, n'est pas, comme on sait, entre Paris et l'Escaut, mais entre
l'Escaut et la mer. Kilmaine vient donc de marcher sur le cote, au lieu de
marcher en arriere; et une partie de la frontiere se trouve ainsi
decouverte. Les coalises peuvent se repandre dans tout le departemens du
Nord. Que feront-ils? Iront-ils, marchant une journee de plus, attaquer le
camp de Gavrelle, et enlever l'ennemi qui leur a echappe? Marcheront-ils
sur Paris; ou reviendront-ils a leur ancien projet sur Dunkerque? En
attendant ils poussent des partis jusqu'a Peronne et Saint-Quentin, et
l'alarme se communique a Paris, ou l'on repand avec effroi que le camp de
Cesar est perdu, comme celui de Famars; que Cambray est livre comme
Valenciennes. De toutes parts, on se dechaine contre Kilmaine, oubliant le
service immense qu'il vient de rendre par sa belle retraite.

La fete solennelle du 10 aout, destinee a electriser tous les esprits, se
prepare au milieu de ces bruits sinistres. Le 9, on fait a la convention
le rapport sur le recensement des votes. Les quarante-quatre mille
municipalites ont accepte la constitution. Il ne manque dans le nombre des
votes que ceux de Marseille, de la Corse et de la Vendee. Une seule
commune, celle de Saint-Tonnant, departemens des Cotes-du-Nord, a ose
demander le retablissement des Bourbons sur le trone.

Le 10, la fete commence avec le jour. Le celebre peintre David a ete
charge d'en etre l'ordonnateur. A quatre heures du matin, le cortege est
reuni sur la place de la Bastille. La convention, les envoyes des
assemblees primaires, parmi lesquels on a choisi les quatre-vingt-six
doyens d'age, pour representer les quatre-vingt-six departemens, les
societes populaires, et toutes les sections armees, se rangent autour
d'une grande fontaine, dite de la _Regeneration_. Cette fontaine est
formee par une grande statue de la Nature, qui de ses mamelles verse l'eau
dans un vaste bassin. Des que le soleil a dore le faite des edifices, on
le salue en chantant des strophes sur l'air de la Marseillaise. Le
president de la convention prend une coupe, verse sur le sol l'eau de la
regeneration, en boit ensuite, et transmet la coupe aux doyens des
departemens, qui boivent chacun a leur tour. Apres cette ceremonie, le
cortege s'achemine le long des boulevarts. Les societes populaires, ayant
une banniere ou est peint l'oeil de la surveillance, s'avancent les
premieres. Vient ensuite la convention tout entiere. Chacun de ses membres
tient un bouquet d'epis de ble, et huit d'entre eux, places au centre,
portent sur une arche l'Acte constitutionnel et les Droits de l'homme.
Autour de la convention, les doyens d'age forment une chaine, et marchent
unis par un cordon tricolore. Ils tiennent dans leurs mains un rameau
d'olivier, signe de la reconciliation des provinces avec Paris, et une
pique destinee a faire partie du faisceau national forme par les
quatre-vingt-six departemens. A la suite de cette portion du cortege,
viennent des groupes de peuple, avec les instrumens des divers metiers.
Au milieu d'eux, s'avance une charrue qui porte un vieillard et sa vieille
epouse, et qui est trainee par leurs jeunes fils. Cette charrue est
immediatement suivie d'un char de guerre sur lequel repose l'urne
cineraire des soldats morts pour la patrie. Enfin la marche est fermee par
des tombereaux charges de sceptres, de couronnes, d'armoiries et de tapis
a fleurs de lys.

Le cortege parcourt les boulevarts et s'achemine vers la place de la
Revolution. En passant au boulevart Poissonniere, le president de la
convention donne une branche de laurier aux heroines des 5 et 6 octobre,
assises sur leurs canons. Sur la place de la Revolution, il s'arrete de
nouveau, et met le feu a tous les insignes de la royaute et de la
noblesse, traines dans les tombereaux. Ensuite il dechire un voile jete
sur une statue, qui apparaissant a tous les yeux, laisse voir les traits
de la Liberte. Des salves d'artillerie marquent l'instant de son
inauguration; et, au meme moment, des milliers d'oiseaux, portant de
legeres banderoles, sont delivres, et semblent annoncer, en s'elancant
dans les airs, que la terre est affranchie.

On se rend ensuite au Champ-de-Mars par la place des Invalides, et on
defile devant une figure colossale, representant le peuple francais qui
terrasse le federalisme et l'etouffe dans la fange d'un marais. Enfin on
arrive au champ meme de la federation. La, le cortege se divise en deux
colonnes, qui s'allongent autour de l'autel de la patrie. Le president de
la convention et les quatre-vingt-six doyens occupent le sommet de
l'autel; les membres de la convention et la masse des envoyes des
assemblees primaires en occupent les degres. Chaque groupe de peuple vient
deposer alternativement autour de l'autel les produits de son metier, des
etoffes, des fruits, des objets de toute espece. Le president de la
convention, recueillant ensuite les actes sur lesquels les assemblees
primaires ont inscrit leurs votes, les depose sur l'autel de la patrie.
Une decharge generale d'artillerie retentit aussitot; un peuple immense
joint ses cris aux eclats du canon, et on jure, avec le meme enthousiasme
qu'aux 14 juillet 1790 et 1792, de defendre la constitution: serment bien
vain, si on considere la lettre de la constitution, mais bien heroique et
bien observe, si on ne considere que le sol et la revolution elle-meme!
Les constitutions en effet ont passe, mais le sol et la revolution furent
defendus avec une constance heroique.

Apres cette ceremonie, les quatre-vingt-six doyens d'age remettent leurs
piques au president; celui-ci en forme un faisceau, et le confie, avec
l'acte constitutionnel, aux deputes des assemblees primaires, en leur
recommandant de reunir toutes leurs forces autour de l'arche de la
nouvelle alliance. On se separe ensuite; une partie du cortege accompagne
l'urne cineraire des Francais morts pour la patrie, dans un temple destine
a la recevoir; le reste va deposer l'arche de la constitution dans un lieu
ou elle doit rester en depot jusqu'au lendemain, pour etre rapportee
ensuite dans la salle de la convention. Une grande representation,
figurant le siege et le bombardement de Lille, et la resistance heroique
de ses habitans, occupe le reste de la journee, et dispose l'imagination
du peuple aux scenes guerrieres.

Telle fut cette troisieme federation de la France republicaine. On n'y
voyait pas, comme en 1790, toutes les classes d'un grand peuple, riches et
pauvres, nobles et roturiers, confondus un instant dans une meme ivresse,
et fatigues de se hair, se pardonnant pour quelques heures leurs
Differences de rang et d'opinion; on y voyait un peuple immense, ne
parlant plus de pardon, mais de danger, de devouement, de resolutions
desesperees, et jouissant avec ivresse de ces pompes gigantesques, en
attendant de courir le lendemain sur les champs de bataille. Une
circonstance relevait le caractere de cette scene, et couvrait ce que des
esprits dedaigneux ou hostiles pourraient y trouver de ridicule, c'est le
danger, et l'entrainement avec lequel on le bravait. Au premier 14 juillet
1790, la revolution etait innocente encore et bienveillante, mais elle
pouvait n'etre pas serieuse, et etre mise a fin comme une farce ridicule,
par les baionnettes etrangeres; en aout 1793, elle etait tragique, mais
grande, signalee par des victoires et des defaites, et serieuse comme une
resolution irrevocable et heroique.

Le moment de prendre de grandes mesures etait arrive. De toutes parts
fermentaient les idees les plus extraordinaires: on proposait d'exclure
tous les nobles des emplois, de decreter l'emprisonnement general des
suspects contre lesquels il n'existait pas encore de loi assez precise, de
faire lever la population en masse, de s'emparer de toutes les
subsistances, de les transporter dans les magasins de la republique, qui
en ferait elle-meme la distribution a chaque individu; on cherchait enfin,
sans savoir l'imaginer, un moyen qui fournit sur-le-champ des fonds
suffisans. On exigeait surtout que la convention restat en fonctions,
qu'elle ne cedat pas ses pouvoirs a la nouvelle legislature qui devait lui
succeder, et que la constitution fut voilee comme la statue de la Liberte,
jusqu'a la defaite generale des ennemis de la republique.

C'est aux Jacobins que furent successivement proposees toutes ces idees.
Robespierre, ne cherchant plus a moderer l'elan de l'opinion, l'excitant
au contraire, insista particulierement sur la necessite de maintenir la
convention nationale dans ses fonctions, et il donnait la un sage conseil.
Dissoudre dans ce moment une assemblee qui etait saisie du gouvernement
tout entier, dans le sein de laquelle les divisions avaient cesse, et la
remplacer par une assemblee neuve, inexperimentee, et qui serait livree
encore aux factions, etait un projet desastreux. Les deputes des provinces
entourant Robespierre, s'ecrierent qu'ils avaient jure de rester reunis
jusqu'a ce que la convention eut pris des mesures de salut public, et ils
declarerent qu'ils l'obligeraient a rester en fonctions. Audouin, gendre
de Pache, parla ensuite, et proposa de demander la levee en masse et
l'arrestation generale des suspects. Aussitot, les commissaires des
assemblees primaires redigent une petition, et, le lendemain 12, viennent
la presenter a la convention. Ils demandent que la convention se charge de
sauver elle-meme la patrie, qu'aucune amnistie ne soit accordee, que les
suspects soient arretes, qu'ils soient envoyes les premiers a l'ennemi, et
que le peuple leve en masse marche derriere eux. Une partie de ces
propositions  est adoptee. L'arrestation des suspects est decretee en
principe; mais le projet d'une levee en masse, qui paraissait trop
violent, est renvoye a l'examen du comite de salut public. Les jacobins,
peu satisfaits, insistent, et continuent de repeter dans leur club, qu'il
ne faut pas un mouvement partiel, mais universel.

Les jours suivans, le comite fait son rapport, et propose un decret trop
vague, et des proclamations trop froides.

"Le comite, s'ecrie Danton, n'a pas tout dit: il n'a pas dit que si la
France est vaincue, que si elle est dechiree, les riches seront les
premieres victimes de la rapacite des tyrans; il n'a pas dit que les
patriotes vaincus dechireront et incendieront cette republique, plutot que
de la voir passer aux mains de leurs insolens vainqueurs! Voila ce qu'il
faut apprendre a ces riches egoistes."--"Qu'esperez-vous, ajoute Danton,
vous qui ne voulez rien faire pour sauver la republique? Voyez quel serait
votre sort si la liberte succombait! Une regence dirigee par un imbecile,
un roi enfant dont la minorite serait longue, enfin le morcellement de nos
provinces, et un dechirement epouvantable! Oui, riches, on vous
imposerait, on vous pressurerait davantage et mille fois davantage que
vous n'aurez a depenser pour sauver votre pays et eterniser la liberte!...
La convention, ajoute Danton, a dans les mains les foudres populaires;
qu'elle en fasse usage et les lance a la tete des tyrans. Elle a les
commissaires des assemblees primaires, elle a ses propres membres; qu'elle
envoie les uns et les autres executer un armement general!"

Les projets de loi sont encore renvoyes au comite. Le lendemain, les
jacobins depechent de nouveau les commissaires des assemblees primaires a
la convention. Ceux-ci viennent demander encore une fois, non un
recrutement partiel, mais la levee en masse, parce que, disent-ils, les
demi-mesures sont mortelles, parce que la nation entiere est plus facile a
ebranler qu'une partie de ses citoyens! "Si vous demandez, ajoutent-ils,
cent mille soldats, ils ne se trouveront point; mais des millions d'hommes
repondront a un appel general. Qu'il n'y ait aucune dispense pour le
citoyen physiquement constitue pour les armes, quelques fonctions qu'il
exerce; que l'agriculture seule conserve les bras indispensables pour
tirer de la terre les productions alimentaires; que le cours du commerce
soit arrete momentanement, que toute affaire cesse; que la grande,
l'unique et universelle affaire des Francais, soit de sauver la
republique!"

La convention ne peut plus resister a une sommation aussi pressante.
Partageant elle-meme l'entrainement des petitionnaires, elle enjoint a son
comite de se retirer pour rediger, dans l'instant meme, le projet de la
levee en masse. Le comite revient quelques minutes apres, et presente le
projet suivant, qui est adopte au milieu d'un transport universel:

ART. 1er. Le peuple francais declare, par l'organe de ses representans,
qu'il va se lever tout entier pour la defense de sa liberte, de sa
constitution, et pour delivrer enfin son territoire de ses ennemis.

2. Le comite de salut public presentera demain le mode d'organisation de
ce grand mouvement national.

Par d'autres articles, il etait nomme dix-huit representans charges de se
repandre sur toute la France, et de diriger les envoyes des assemblees
primaires dans leurs requisitions d'hommes, de chevaux, de munitions, de
subsistances. Cette grande impulsion donnee, tout devenait possible. Une
fois qu'il etait declare que la France entiere, hommes et choses,
appartenait au gouvernement, ce gouvernement, suivant le danger, ses
lumieres et son energie croissante, pouvait tout ce qu'il jugerait utile
et indispensable. Sans doute il ne fallait pas lever la population en
masse, et interrompre la production, et jusqu'au travail necessaire a la
nutrition, mais il fallait que le gouvernement put tout exiger, sauf a
n'exiger que ce qui serait suffisant pour les besoins du moment.

Le mois d'aout fut l'epoque des grands decrets qui mirent toute la France
en mouvement, toutes ses ressources en activite, et qui terminerent a
l'avantage de la revolution sa derniere et sa plus terrible crise.

Il fallait a la fois mettre la population debout, la pourvoir d'armes, et
fournir, par une nouvelle mesure financiere, a la depense de ce grand
deplacement; il fallait mettre en rapport le papier-monnaie avec le prix
des subsistances et des denrees; il fallait distribuer les armees, les
generaux, d'une maniere appropriee a chaque theatre de guerre, et enfin,
satisfaire la colere revolutionnaire par de grandes et terribles
executions. On va voir ce que fit le gouvernement pour suffire a la fois a
ces besoins urgens et a ces mauvaises passions qu'il devait subir,
puisqu'elles etaient inseparables de l'energie qui sauve un peuple en
danger.

Exiger de chaque localite un contingent determine en hommes, ne convenait
pas aux circonstances, c'eut ete douter de l'enthousiasme des Francais en
ce moment, et on devait supposer cet enthousiasme pour l'inspirer. Cette
maniere germanique d'imposer a chaque contree les hommes comme l'argent,
etait d'ailleurs en contradiction avec le principe de la levee en masse.
Un recrutement general par voie de tirage ne convenait pas davantage. Tout
le monde n'etant pas appele, chacun aurait songe alors a s'exempter, et se
serait plaint du sort qui l'eut oblige a servir. La levee en masse
exposait, il est vrai, la France a un desordre universel, et excitait les
railleries des moderes et des contre-revolutionnaires. Le comite de salut
public imagina le moyen le plus convenable a la circonstance, ce fut de
mettre toute la population en disponibilite, de la diviser par
generations, et de faire partir ces generations par rang d'age, au fur et
a mesure des besoins. "Des ce moment, portait le decret[1], jusqu'a celui
ou les ennemis auront ete chasses du territoire de la republique, tous les
Francais seront en requisition permanente pour le service des armees.

[Note 1: 23 aout.]

Les jeunes gens iront au combat; les hommes maries forgeront des armes et
transporteront les subsistances; les femmes feront des tentes, des habits,
et serviront dans les hopitaux; les enfans mettront le vieux linge en
charpie; les vieillards se feront porter sur les places publiques pour
exciter  le courage des guerriers, precher la haine des rois, et l'amour
de la republique."

Tous les jeunes gens non maries, ou veufs sans enfans, depuis l'age de
dix-huit ans jusqu'a celui de vingt-cinq ans, devaient composer la
premiere levee, dite la _premiere requisition_. Ils devaient se reunir
sur-le-champ, non dans les chefs-lieux de departemens, mais dans ceux de
district, car, depuis le federalisme, on craignait ces grandes reunions
par departemens, qui leur donnaient le sentiment de leurs forces et l'idee
de la revolte. D'ailleurs, il y avait un autre motif pour agir ainsi,
c'etait la difficulte d'amasser dans les chefs-lieux des subsistances et
des approvisionnemens suffisans pour de grandes masses. Les bataillons
formes dans les chefs-lieux de district devaient commencer sur-le-champ
les exercices militaires, et se tenir prets a partir au premier jour. La
generation de vingt-cinq ans a trente etait avertie de se preparer, et, en
attendant, elle etait chargee de faire le service de l'interieur. Le reste
enfin, de trente jusqu'a soixante, etait disponible au gre des
representans envoyes pour operer cette levee graduelle. Malgre ces
dispositions, la levee en masse et instantanee de toute la population
etait ordonnee de droit dans certains lieux plus menaces, comme la Vendee,
Lyon, Toulon, le Rhin, etc.

Les moyens employes pour armer les levees, les loger, les nourrir, etaient
analogues aux circonstances. Tous les chevaux et betes de somme, dont
l'agriculture et les fabriques pouvaient se passer, etaient requis et mis
a la disposition des ordonnateurs des armees. Les armes de calibre
devaient etre donnees a la generation qui partait; les armes de chasse et
les piques etaient reservees au service de l'interieur. Dans les
departemens ou des manufactures d'armes pouvaient etre etablies, les
places, les promenades publiques, les grandes maisons comprises dans les
biens nationaux, devaient servir a construire des ateliers. Le principal
etablissement se trouvait a Paris. On placait les forges dans les jardins
du Luxembourg, les machines a forer les canons sur les bords de la Seine.
Tous les ouvriers armuriers etaient requis, ainsi que les ouvriers en
horlogerie, qui, dans le moment, avaient peu de travail, et qui pouvaient
etre employes a certaines parties de la fabrication des armes. Trente
millions etaient mis, pour cette seule manufacture, a la disposition du
ministre de la guerre. Ces moyens extraordinaires seraient employes
jusqu'a ce qu'on eut porte la fabrication a mille fusils par jour. On
placait ce grand etablissement a Paris, parce que la, sous les yeux du
gouvernement et des jacobins, toute negligence devenait impossible, et
tous les prodiges de rapidite et d'energie etaient assures. Cette
manufacture ne tarda pas en effet a remplir sa destination.

Le salpetre manquant, on songea a l'extraire du sol des caves. On imagina
donc de les faire visiter toutes, pour juger si la terre dans laquelle
elles etaient creusees en contenait quelques parties. En consequence,
chaque particulier dut souffrir la visite et la fouille des caves, pour en
lessiver la terre lorsqu'elle contiendrait du salpetre. Les maisons
devenues nationales furent destinees a servir de casernes et de magasins.

Pour procurer les subsistances a ces grandes masses armees, on prit
diverses mesures qui n'etaient pas moins extraordinaires que les
precedentes. Les jacobins auraient voulu que la republique, faisant
achever le tableau general des subsistances, les achetat toutes, et s'en
fit ensuite la distributrice, soit en les donnant aux soldats armes pour
elle, soit en les vendant aux autres citoyens a un prix modere. Ce
penchant a vouloir tout faire, a suppleer la nature elle-meme, quand elle
ne marche pas a notre gre, ne fut point aussi aveuglement suivi que
l'auraient desire les jacobins. Cependant il fut ordonne que les tableaux
des subsistances, deja commandes aux municipalites, seraient promptement
termines, et envoyes au ministere de l'interieur, pour faire la
statistique generale des besoins et des ressources; que le battage des
grains serait acheve la ou il ne l'etait pas, et que les municipalites les
feraient battre elles-memes si les particuliers s'y refusaient; que les
fermiers ou proprietaires des grains paieraient en nature leurs
contributions arrierees, et les deux tiers de celles de l'annee 1793;
qu'enfin les fermiers et regisseurs des biens devenus nationaux en
deposeraient les revenus aussi en nature.

L'execution de ces mesures extraordinaires ne pouvait etre
qu'extraordinaire aussi. Des pouvoirs limites, confies a des autorites
locales qui auraient ete a chaque instant arretees par des resistances,
qui, d'ailleurs, n'auraient pas eu toutes la meme energie et le meme
devouement, ne convenaient ni a la nature des mesures decretees ni a leur
urgence. La dictature des commissaires de la convention etait encore ici
le seul moyen dont on put faire usage. Ils avaient ete employes deja pour
la premiere levee des trois cent mille hommes, decretee en mars, et ils
avaient promptement et completement rempli leur mission. Envoyes aux
armees, ils surveillaient les generaux et leurs operations, quelquefois
contrariaient des militaires consommes, mais partout ranimaient le zele,
et communiquaient une grande vigueur de volonte. Enfermes dans les places
fortes, ils avaient soutenu des sieges heroiques a Valenciennes et a
Mayence; repandus dans l'interieur, ils avaient puissamment contribue a
etouffer le federalisme. Ils furent donc encore employes ici, et recurent
des pouvoirs illimites, pour executer cette requisition des hommes et des
choses. Ayant sous leurs ordres les commissaires des assemblees primaires,
pouvant les diriger a leur gre, leur confier une partie de leurs pouvoirs,
ils tenaient sous leur main des hommes devoues, parfaitement instruits de
l'etat de chaque localite, et n'ayant d'autorite que ce qu'ils leur en
donneraient eux-memes pour le besoin de ce service extraordinaire.

Il y avait deja differens representans dans l'interieur, soit dans la
Vendee, soit a Lyon et a Grenoble, pour detruire les restes du
federalisme; il en fut nomme encore dix-huit, charges de se partager la
France, et de se concerter avec ceux qui etaient deja en mission pour
faire mettre en marche les jeunes gens de la premiere requisition, pour
les armer, les approvisionner, et les diriger sur les points convenables,
d'apres l'avis et les demandes des generaux. Ils devaient en outre achever
la complete soumission des administrations federalistes.

Il fallait a ces mesures militaires joindre des mesures financieres pour
fournir aux depenses de la guerre. On connait l'etat de la France sous ce
rapport. Une dette en desordre, composee de dettes de toute espece, de
toute date, et qui etaient opposees aux dettes contractees sous la
republique; les assignats discredites, auxquels on opposait le numeraire,
le papier etranger, les actions des compagnies financieres, et qui ne
pouvaient plus servir au gouvernement pour payer les services publics, ni
au peuple pour acheter les marchandises dont il avait besoin; telle etait
alors notre situation. Que faire dans de pareilles conjonctures?
Fallait-il emprunter, ou emettre des assignats? Emprunter etait impossible
dans le desordre ou se trouvait la dette, et avec le peu de confiance
qu'inspiraient les engagemens de la republique. Emettre des assignats
etait facile, et il suffisait pour cela de l'imprimerie nationale. Mais,
pour fournir aux moindres depenses, il fallait emettre des quantites
enormes de papier, c'est-a-dire cinq ou six fois plus que sa valeur
nominale, et par la on augmentait necessairement la grande calamite de son
discredit, et on amenait un nouveau rencherissement dans les marchandises.
On va voir ce que le genie de la necessite inspira aux hommes qui
s'etaient charges du salut de la France.

La premiere et la plus indispensable mesure etait de mettre de l'ordre
dans la dette, et d'empecher qu'elle ne fut divisee en contrats de toutes
les formes, de toutes les epoques, et qui, par leurs differences d'origine
et de nature, donnaient lieu a un agiotage dangereux et
contre-revolutionnaire. La connaissance de ces vieux titres, leur
verification, leur classement, exigeaient une science particuliere, et
introduisaient une effrayante complication dans la comptabilite. Ce
n'etait qu'a Paris que chaque rentier pouvait se faire payer, et
quelquefois la division de sa creance en plusieurs portions l'obligeait a
se presenter chez vingt payeurs differens. Il y avait la dette constituee,
la dette exigible a terme fixe, la dette exigible provenant de la
liquidation; et, de cette maniere, le tresor etait expose tous les jours a
des echeances, et oblige de se procurer des capitaux pour rembourser des
sommes echues. "Il faut uniformiser et republicaniser la dette," dit
Cambon; et il proposa de convertir tous les contrats des creanciers de
l'etat en une inscription sur un grand livre, qui serait appele
_Grand-Livre de la dette publique_. Cette inscription et l'extrait qu'on
en delivrerait aux creanciers, seraient desormais leurs seuls titres. Pour
les rassurer sur la conservation de ce livre, il devait en etre depose un
double aux archives de la tresorerie; et, du reste, le feu et les autres
accidens ne le menacaient pas plus que les registres des notaires. Les
Creanciers devaient donc, dans un delai determine, remettre leurs titres
pour qu'ils fussent inscrits et brules ensuite. Les notaires avaient ordre
d'apporter tous les titres dont ils etaient depositaires, et on les
punissait de dix ans de fers si, avant la remise, ils en gardaient ou
delivraient des copies. Si le creancier laissait ecouler six mois pour se
faire inscrire, il perdait les interets; s'il laissait ecouler un an, il
etait dechu, et perdait le capital. "De cette maniere, disait Cambon, la
dette contractee par le despotisme ne pourra plus etre distinguee de celle
contractee depuis la revolution; et je defie _monseigneur le despotisme_,
s'il ressuscite, de reconnaitre son ancienne dette lorsqu'elle sera
confondue avec la nouvelle. Cette operation faite, vous verrez le
capitaliste qui desire un roi parce qu'il a un roi pour debiteur, et qui
craint de perdre sa creance si son debiteur n'est pas retabli, desirer la
republique qui sera devenue sa debitrice, parce qu'il craindra de perdre
son capital en la perdant."

Ce n'etait pas la le seul avantage de cette institution; elle en avait
d'autres encore tout aussi grands, et elle commencait le systeme du credit
public. Le capital de chaque creance etait converti en une rente
perpetuelle, au taux de cinq pour cent. Ainsi le creancier d'une somme de
1,000 francs se trouvait inscrit sur le Grand-Livre pour une rente de 50
francs. De cette maniere, les anciennes dettes, dont les unes portaient
des interets usuraires, dont les autres etaient frappees de retenues
injustes, ou grevees de certains impots, etaient ramenees a un interet
uniforme et equitable. L'etat, changeant sa dette en une rente
perpetuelle, n'etait plus expose a des echeances, et ne pouvait jamais
etre oblige a rembourser le capital, pourvu qu'il servit les interets. Il
trouvait en outre un moyen facile et avantageux de s'acquitter, c'etait de
racheter la rente sur la place, lorsqu'elle viendrait a baisser au-dessous
de sa valeur: ainsi, quand une rente de 50 livres de revenu et de 1,000
francs de capital ne vaudrait que neuf ou huit cents livres, l'etat
gagnerait, disait Cambon, un dixieme ou un cinquieme du capital en
rachetant sur la place. Ce rachat n'etait pas encore organise au moyen
d'un amortissement fixe, mais le moyen etait entrevu, et la science du
credit public commencait a se former.

Ainsi l'inscription sur le Grand-Livre simplifiait la forme des titres,
rattachait l'existence de la dette a l'existence de la republique, et
changeait les creances en une rente perpetuelle, dont le capital etait non
remboursable, et dont l'interet etait le meme pour toutes les portions
d'inscriptions. Cette idee etait simple et empruntee en partie aux
Anglais; mais il fallait un grand courage d'execution pour l'appliquer a
la France, et il y avait un grand merite d'a-propos a le faire dans le
moment. Sans doute, on peut trouver quelque chose de force a une operation
destinee a changer ainsi brusquement la nature des titres et des creances,
a ramener l'interet a un taux unique, et a frapper de decheance les
creanciers qui se refuseraient a cette conversion; mais, pour un etat, la
justice est le meilleur ordre possible; et cette grande et energique
uniformisation de la dette convenait a une revolution hardie, complete,
qui avait pour but de tout soumettre au droit commun.

Le projet de Cambon joignait a cette hardiesse un respect scrupuleux pour
les engagemens pris a l'egard des etrangers, qu'on avait promis de
rembourser a des epoques fixes. Il portait que les assignats n'ayant pas
cours hors de France, les creanciers etrangers seraient payes en
numeraire, et aux epoques determinees. En outre, les communes ayant
contracte des dettes particulieres, et faisant souffrir leurs creanciers
qu'elles ne payaient pas, l'etat se chargeait de leurs dettes, et ne
s'emparait de leurs proprietes que jusqu'a concurrence des sommes
employees au remboursement. Ce projet fut adopte[1] en entier, et aussi
bien execute qu'il etait bien concu.

[Note 1: 24 aout.]

Le capital de la dette ainsi uniformisee fut converti en une masse de
rentes de 200 millions par an. On crut devoir, pour remplacer les anciens
impots de differente espece dont elle etait grevee, la frapper d'une
imposition fonciere d'un cinquieme, ce qui reduisait le service des
interets a 160 millions. De cette maniere tout etait simplifie, eclairci;
une grande source d'agiotage se trouvait detruite, et la confiance
renaissait, parce qu'une banqueroute partielle, a l'egard de telle ou
telle espece de creance, ne pouvait plus avoir lieu, et qu'une banqueroute
generale pour toute la dette n'etait pas supposable.

Des ce moment, il devenait plus facile de recourir a un emprunt. On va
voir de quelle maniere on se servit de cette mesure pour soutenir les
assignats.

La valeur dont la revolution disposait pour ses depenses extraordinaires
consistait toujours uniquement dans les biens nationaux. Cette valeur,
representee par les assignats, flottait dans la circulation. Il fallait
favoriser les ventes pour faire rentrer les assignats, et les relever en
les rendant plus rares. Des victoires etaient le meilleur moyen, mais non
le plus facile, de hater les ventes. Pour y suppleer, on imagina divers
expediens. Par exemple, on avait permis aux acquereurs de diviser leurs
paiemens en plusieurs annees. Mais cette mesure, inventee pour favoriser
les paysans et les rendre proprietaires, etait plus propre a provoquer
des ventes qu'a faire rentrer des assignats. Afin de diminuer plus
surement leur quantite circulante, on avait decide de faire le
remboursement des offices, partie en assignats, partie en _reconnaissances
de liquidation_. Les remboursements s'elevant a moins de 3,000 francs
devaient etre soldes en assignats, les autres devaient l'etre en
_reconnaissances de liquidation_, qui n'avaient pas cours de monnaie, qui
ne pouvaient pas etre divisees en sommes moindres de 10,000 livres, ni
autrement transmises que les autres effets au porteur, et qui etaient
recues en paiement des biens nationaux. De cette maniere, on diminuait la
portion des biens nationaux convertis en monnaie forcee; tout ce qui etait
transforme en _reconnaissances de liquidation_ consistait en sommes peu
divisees, difficilement transmissibles, fixees dans les mains des riches,
et eloignees de la circulation et de l'agiotage.

Pour contribuer encore a la vente des biens nationaux, on declara, en
creant le Grand-Livre, que les inscriptions de rentes seraient recues pour
moitie dans le paiement de ces biens. Cette facilite devait amener de
nouvelles ventes et de nouvelles rentrees d'assignats.

Mais tous ces moyens adroits ne suffisaient pas, et la masse de
papier-monnaie etait encore beaucoup trop considerable. L'assemblee
constituante, l'assemblee legislative, et la convention, avaient decrete
successivement la creation de 5 milliards et 100 millions d'assignats: 484
millions n'avaient pas encore ete emis et restaient dans les caisses; il
n'avait donc ete mis en circulation que 4 milliards 616 millions. Une
partie etait rentree par les ventes; les acheteurs pouvant prendre des
termes pour le paiement, il etait du encore, pour les acquisitions faites,
12 a 15 millions. Il etait rentre en tout 840 millions d'assignats qui
avaient ete brules: il en restait donc en circulation, au mois d'aout
1793, 3 milliards 776 millions.

Le premier soin fut de demonetiser les assignats a effigie royale, qui
etaient accapares, et nuisaient aux assignats republicains par la
confiance superieure qu'ils inspiraient. Quoique demonetises, ils ne
cesserent pas d'avoir une valeur; ils furent transformes en effets au
porteur, et purent etre recus ou en paiement des contributions, ou en
paiement des domaines nationaux, jusqu'au 1er janvier suivant. Passe cette
epoque, ils ne devaient plus avoir aucune espece de valeur. Ces assignats
s'elevaient a 558 millions. Cette mesure les faisait necessairement
disparaitre de la circulation avant quatre mois, et comme on les savait
tous dans les mains des speculateurs contre-revolutionnaires, on faisait
preuve de justice en ne les annulant pas et en les obligeant seulement a
rentrer au tresor.

On se souvient que, pendant le mois de mai, lorsqu'il fut declare en
principe qu'il y aurait des armees dites revolutionnaires, on decreta en
meme temps qu'il serait etabli un emprunt force d'un milliard sur les
riches, pour subvenir aux frais d'une guerre dont ils etaient, comme
aristocrates, reputes les auteurs, et a laquelle ils ne voulaient
consacrer ni leurs personnes, ni leurs fortunes. Cet emprunt, reparti
comme on va le voir, fut consacre, d'apres le projet de Cambon, a faire
rentrer un milliard d'assignats en circulation. Pour laisser le choix aux
citoyens de meilleure volonte, et leur assurer quelques avantages, il
etait ouvert un emprunt volontaire; ceux qui se presentaient pour le
remplir recevaient une inscription de rente au taux deja decrete de 5 pour
cent, et obtenaient ainsi un interet de leurs fonds. Ils pouvaient, avec
cette inscription, s'exempter de contribuer a l'emprunt force, ou du moins
jusqu'a concurrence de la valeur placee dans le pret volontaire. Les
riches de mauvaise volonte, qui attendaient l'execution de l'emprunt
force, recevaient un titre qui ne portait aucun interet, et qui n'etait,
comme l'inscription de rente, qu'un titre republicain avec 5 pour cent de
moins. Enfin, comme, d'apres la nouvelle loi, les inscriptions pouvaient
servir pour moitie dans le paiement des biens nationaux, les preteurs
volontaires, recevant une inscription de rente, avaient la faculte de se
rembourser immediatement en biens nationaux; tandis qu'au contraire les
certificats de l'emprunt force ne devaient etre pris en paiement des
domaines acquis que deux ans apres la paix. Il fallait, disait le projet,
interesser les riches a la prompte fin de la guerre et a la pacification
de l'Europe.

L'emprunt force ou volontaire devait faire rentrer un milliard d'assignats
qui seraient brules. Il devait en rentrer, en outre, par les contributions
arrierees, 700 millions, dont 558 millions en assignats royaux deja
demonetises, et recus seulement pour le paiement des impots. On etait donc
assure, en deux ou trois mois, d'avoir enleve a la circulation, d'abord le
milliard de l'emprunt, puis 700 millions de contributions. La somme
flottante de 3 milliards 776 millions se trouverait donc reduite a 2
milliards 76 millions. En supposant, ce qui etait probable, que la faculte
de changer les inscriptions de la dette en biens nationaux amenerait de
nouvelles acquisitions, on pouvait par cette voie faire rentrer peut-etre
5 a 600 millions. La masse totale se trouverait donc encore peut-etre
reduite par-la a 15 ou 16 cents millions. Ainsi, pour le moment, en
reduisant la masse flottante de plus de moitie, on rendait aux assignats
Leur valeur; les 484 millions restant en caisse devenaient disponibles.
Les 700 millions rentres par les impots, et dont 558 devaient recevoir
l'effigie republicaine et etre remis en circulation, recouvraient aussi
leur valeur, et pouvaient etre employes l'annee suivante. On avait donc
releve les assignats pour le moment, et c'etait la l'essentiel. Si l'on
parvenait a se sauver, la victoire les releverait tout a fait, permettrait
de faire de nouvelles emissions, et de realiser le reste des biens
nationaux,  reste qui etait considerable et qui s'augmentait chaque jour
par l'emigration.

Le mode d'execution de cet emprunt force etait, de sa nature, prompt et
necessairement arbitraire. Comment evaluer les fortunes sans erreur, sans
injustice, meme a des epoques de calme, en prenant le temps necessaire, et
en consultant toutes les probabilites? Or, ce qui n'est pas possible, meme
avec les circonstances les plus propices, devait l'etre bien moins encore
dans un temps de violence et de precipitation. Mais lorsqu'on etait oblige
de troubler tant d'existences, de frapper tant de tetes, pouvait-on
s'inquieter beaucoup d'une meprise sur les fortunes, et de quelques
inexactitudes de repartition? On institua donc pour l'emprunt force, comme
pour les requisitions, une espece de dictature, et on l'attribua aux
communes. Chaque individu etait oblige de declarer l'etat de ses revenus.
Dans chaque commune, le conseil general nommait des verificateurs; ces
verificateurs decidaient, d'apres leurs connaissances des localites, si
les declarations etaient vraisemblables; et s'ils les supposaient fausses,
ils avaient le droit de les porter au double. Dans le revenu de chaque
famille, il etait preleve 1,000 francs par individu, mari, femme et
enfants; tout ce qui excedait constituait le revenu superflu, et, comme
tel, imposable. De 1,000 fr. a 10,000 fr. de revenu imposable, la taxe
etait d'un dixieme. 1,000 fr. de superflu payaient 100 fr.; 2,000 fr. de
superflu payaient 200 fr., et ainsi de suite. Tout revenu superflu
excedant 10,000 fr. etait impose d'une somme egale a sa valeur. De cette
maniere, toute famille qui, outre les 1,000 fr. accordes par individu,
et les 10,000 de superflu frappes d'un dixieme, jouissait encore d'un
revenu superieur, devait donner a l'emprunt tout cet excedant. Ainsi, une
famille composee de cinq individus, et riche a 50,000 livres de rentes,
avait 5,000 fr. reputes necessaires, 10,000 fr. imposes d'un dixieme, et
reduits a neuf, ce qui faisait en tout quatorze; et elle devait pour cette
annee abandonner les 36,000 fr. restants a l'emprunt force ou volontaire.
Prendre une annee de superflu a toutes les classes opulentes n'etait
certainement pas une si grande rigueur, lorsque tant d'individus allaient
expirer sur les champs de bataille; et cette somme, que du reste on aurait
pu prendre sans condition, comme taxe indispensable de guerre, on
l'echangeait contre un titre republicain, conversible ou en rentes sur
l'etat, ou en portions de biens nationaux[1].

[Note 1: Le decret sur l'emprunt force est du 3 septembre.]

Cette grande operation consistait donc a tirer de la circulation un
milliard d'assignats en le prenant aux riches; d'oter a ce milliard sa
qualite de monnaie et de valeur circulante, et d'en faire une simple
delegation sur les biens nationaux, que les riches echangeraient ou non en
une portion correspondante de ces biens. De cette maniere, on les
obligeait de devenir acquereurs, ou du moins a fournir la meme somme
d'assignats qu'ils auraient fournie s'ils l'etaient devenus. C'etait, en
un mot, le placement force d'un milliard d'assignats.

A ces mesures, destinees a soutenir le papier monnaie, on en joignit
d'autres encore. Apres avoir detruit la rivalite des anciens contrats sur
l'etat, celle des assignats a l'effigie royale, il fallait detruire la
rivalite des actions des compagnies de finances. On decreta donc
l'abolition de la compagnie d'assurances a vie, de la compagnie de la
caisse d'escompte, de toutes celles enfin dont le fonds consistait en
actions au porteur, en effets negociables, en inscriptions sur un livre,
et transmissibles a volonte. Il fut decide que leur liquidation serait
faite dans un court delai, et que le gouvernement pourrait seul a l'avenir
creer de ces sortes d'etablissemens. On ordonna un prompt rapport sur la
compagnie des Indes, qui, par son importance, exigeait un examen
particulier. On ne pouvait pas empecher l'existence des lettres de change
sur l'etranger, mais on declara traitres a la patrie les Francais qui
placaient leurs fonds sur les banques ou comptoirs des pays avec lesquels
la republique etait en guerre. Enfin on eut recours a de nouvelles
severites contre le numeraire, et le commerce qui s'en faisait. Deja on
avait puni de six ans de gene quiconque vendrait ou acheterait du
numeraire, c'est-a-dire qui le recevrait ou le donnerait pour une somme
differente d'assignats; on avait de meme soumis a une amende tout vendeur
ou acheteur de marchandises, qui traiterait a un prix different, suivant
que le paiement serait stipule en numeraire ou en assignats. De pareils
faits etant difficiles a atteindre, on s'en vengea en augmentant la peine.
Tout individu convaincu d'avoir refuse en paiement des assignats, de les
avoir donnes ou recus a une perte quelconque, fut condamne a une amende de
3,000 liv., et a six mois de detention pour la premiere fois; et en cas de
recidive, a une amende double et a vingt ans de fer. Enfin, comme la
monnaie de billon etait indispensable dans les marches, et ne pouvait etre
facilement suppleee, on ordonna que les cloches seraient employees a
fabriquer des decimes, des demi-decimes, etc., valant deux sous, un sou.
etc.

Mais quelques moyens qu'on employat pour faire remonter, les assignats et
detruire les rivalites qui leur etaient si nuisibles, on ne pouvait pas
esperer de les remettre au niveau du prix des marchandises, et il fallait
forcement rabaisser le prix de celles-ci. D'ailleurs le peuple croyait a
de la malveillance de la part des marchands, il croyait a des
accaparemens, et quelle que fut l'opinion des legislateurs, ils ne
pouvaient moderer, sous ce rapport, un peuple qu'ils dechainaient sur tous
les autres. Il fallut donc faire pour toutes les marchandises ce qu'on
avait deja fait pour le ble. On rendit un decret qui rangeait
l'accaparement au nombre des crimes capitaux, et le punissait de mort.
Etait considere comme accapareur _celui qui derobait a la circulation les
marchandises de premiere necessite_, sans qu'il les mit publiquement en
vente. Les marchandises declarees _de premiere necessite_ etaient le pain,
la viande, les grains, la farine, les legumes, les fruits, les charbons,
le bois, le beurre, le suif, le chanvre, le lin, le sel, le cuir, les
boissons, les salaisons, les draps, la laine, et toutes les etoffes,
excepte les soieries. Les moyens d'execution, pour un pareil decret,
etaient necessairement inquisitoriaux et vexatoires. Il devait etre fait
par chaque marchand des declarations prealables de ce qu'il possedait en
magasin. Ces declarations devaient etre verifiees au moyen de visites
domiciliaires. Toute fraude ou complicite etait, comme le fait lui-meme,
punie de mort. Des commissaires, nommes par les communes, etaient charges
de faire exhiber les factures, et d'apres ces factures, de fixer un prix
qui, en laissant un profit modique au marchand, n'excedat pas les moyens
du peuple. Si pourtant, ajoutait le decret, le haut prix des factures
rendait le profit des marchands impossible, la vente n'en serait pas moins
effectuee, a un prix auquel l'acheteur put atteindre. Ainsi, dans ce
decret, comme dans celui qui ordonnait la declaration des bles et leur
_maximum_, on laissait aux communes le soin de taxer les prix suivant
l'etat des choses dans chaque localite. Bientot on allait etre conduit a
generaliser encore ces mesures, et a les rendre plus violentes en les
etendant davantage.

Les operations militaires, administratives et financieres de cette epoque
etaient donc aussi habilement concues que la situation le permettait, et
aussi vigoureuses que l'exigeait le danger. Toute la population, divisee
en generations, etait a la disposition des representans, et pouvait etre
appelee, soit a se battre, soit a fabriquer des armes, soit a panser les
blesses. Toutes les anciennes dettes, converties en une seule dette
republicaine, etaient exposees a partager le meme sort, et a n'avoir pas
plus de valeur que les assignats. On detruisait les rivalites multipliees
des anciens contrats, des assignats royaux, des actions des compagnies; on
empechait les capitaux de se retirer sur ces valeurs privilegiees, en les
assimilant toutes; les assignats ne rentrant pas, on en prenait un
milliard sur les riches, qu'on faisait passer de l'etat de monnaie a
l'etat d'une simple delegation sur les biens nationaux. Enfin, pour
etablir un rapport force entre les monnaies et les marchandises de
premiere necessite, on laissait aux communes le soin de rechercher toutes
les subsistances, toutes les marchandises, et de les faire vendre a un
prix convenable dans chaque localite. Jamais aucun gouvernement ne prit a
la fois des mesures ni plus vastes ni plus hardiment imaginees, et pour
accuser leurs auteurs de violence, il faudrait oublier le danger d'une
invasion universelle, et la necessite de vivre sur les biens nationaux
sans acheteurs. Tout le systeme des moyens forces derivait de ces deux
causes. Aujourd'hui, une generation superficielle et ingrate critique ces
operations, trouve les unes violentes, les autres contraires aux bons
principes d'economie, et joint le tort de l'ingratitude a l'ignorance du
temps et de la situation. Qu'on revienne aux faits, et qu'enfin on soit
juste pour des hommes auxquels il en a coute tant d'efforts et de perils
pour nous sauver.

Apres ces mesures generales de finances et d'administration, il en fut
pris d'autres plus specialement appropriees a chaque theatre de la guerre.
Les moyens extraordinaires, depuis longtemps resolus a l'egard de la
Vendee, furent enfin decretes. Le caractere de cette guerre etait
maintenant bien connu. Les forces de la rebellion ne consistaient pas dans
des troupes organisees qu'on put detruire par des victoires, mais dans une
population qui, en apparence paisible et occupee de ses travaux agricoles,
se levait tout a coup a un signal donne, accablait de sa masse, surprenait
de son attaque imprevue les troupes republicaines, et, en cas de defaite,
se cachait dans ses bois, dans ses champs, et reprenait ses travaux sans
qu'on put distinguer celui qui avait ete soldat de celui qui n'avait pas
cesse d'etre paysan. Une lutte opiniatre de plus de six mois, des
soulevements qui avaient ete quelquefois de cent mille hommes, des actes
de la plus grande temerite, une renommee formidable, et l'opinion etablie
que le plus grand danger de la revolution etait dans cette guerre civile
devorante, devaient appeler toute l'attention du gouvernement sur la
Vendee, et provoquer a son egard les mesures les plus energiques et les
plus coleres. Depuis longtemps on disait que le seul moyen de soumettre ce
malheureux pays etait, non de le combattre, mais de le detruire, puisque
ses armees n'etaient nulle part et se trouvaient partout. Ces voeux furent
exauces par un decret formidable[1], ou la Vendee, les derniers Bourbons,
les etrangers, etaient frappes tous a la fois d'extermination.

[Note 1: 1er aout.]

En consequence de ce decret, il fut ordonne au ministre de la guerre
d'envoyer dans les departemens revoltes des matieres combustibles pour
incendier les bois, les taillis et les genets. "Les forets, etait-il dit,
seront abattues, les repaires des rebelles seront detruits, les recoltes
seront coupees par des compagnies d'ouvriers, les bestiaux seront saisis,
et le tout transporte hors du pays. Les vieillards, les femmes, les
enfants, seront conduits hors de la contree, et il sera pourvu a leur
subsistance avec les egards dus a l'humanite." Il etait enjoint en outre
aux generaux et aux representans en mission de faire tout autour de la
Vendee les approvisionnements necessaires pour nourrir de grandes masses,
et, aussitot apres, de provoquer dans les departemens environnants, non
pas une levee graduelle, comme dans les autres parties de la France, mais
une levee subite et generale, et de verser ainsi toute une population sur
une autre. Le choix des hommes repondit a la nature de ces mesures. On a
vu Biron, Berthier, Menou, Westermann, compromis et destitues pour avoir
soutenu le systeme de la discipline, et Rossignol, infracteur de cette
discipline, tire de prison par les agents du ministere. Le triomphe du
systeme jacobin fut complet. Rossignol, de simple chef de bataillon, fut
tout a coup nomme general en chef de l'armee des cotes de La Rochelle.
Ronsin, le chef de ces agents du ministere qui portaient dans la Vendee
toutes les passions des jacobins et soutenaient qu'il ne fallait pas des
generaux experimentes, mais des generaux franchement republicains; non pas
une guerre reguliere, mais exterminatrice; que tout homme de nouvelle
levee etait soldat, que tout soldat pouvait etre general; Ronsin, le chef
de ces agents, fut fait en quatre jours capitaine, chef d'escadron,
general de brigade, et fut adjoint a Rossignol avec tous les pouvoirs du
ministere lui-meme pour presider a l'execution de ce nouveau systeme de
guerre. On ordonna en meme temps que la garnison de Mayence fut conduite
en poste du Rhin dans la Vendee. La mefiance etait si grande, que les
generaux de cette brave garnison avaient ete mis en arrestation pour avoir
capitule. Heureusement, le brave Merlin, toujours ecoute avec la
consideration due a un caractere heroique, vint rendre temoignage de leur
devouement et de leur bravoure. Kleber, Aubert-Dubayet, furent rendus a
leurs soldats, qui voulaient les delivrer de vive force, et ils se
rendirent dans la Vendee, ou ils devaient, par leur habilete, reparer les
desastres causes par les agents du ministere. Il est une verite qu'il faut
repeter toujours: la passion n'est jamais ni sage, ni eclairee, mais c'est
la passion seule qui peut sauver les peuples dans les grandes extremites.
La nomination de Rossignol etait une hardiesse etrange, mais elle
annoncait un parti bien pris, elle ne permettait plus les demi-mesures
dans cette funeste guerre de la Vendee, et elle obligeait toutes les
administrations locales qui etaient encore incertaines a se prononcer. Ces
jacobins fougueux, repandus dans les armees, les troublaient souvent, mais
ils y communiquaient cette energie de resolution sans laquelle il n'y
aurait eu ni armement, ni approvisionnement, ni moyens d'aucune espece.
Ils etaient d'une injustice inique envers les generaux, mais ils ne
permettaient a aucun de faiblir ou d'hesiter. On verra bientot leur folle
ardeur, se combinant avec la prudence d'hommes plus calmes, produire les
plus grands et les plus heureux resultats.

Kilmaine, auteur de la belle retraite qui avait sauve l'armee du Nord, fut
aussitot remplace par Houchard, ci-devant general de l'armee de la
Moselle, et jouissant d'une assez grande reputation de bravoure et de
zele. Dans le comite de salut public, quelques changements eurent lieu.
Thuriot et Gasparin, malades, donnerent leur demission. L'un d'eux fut
remplace par Robespierre, qui penetra enfin dans le gouvernement, et dont
la puissance immense fut ainsi reconnue et subie par la convention, qui
jusqu'ici ne l'avait nomme d'aucun comite. L'autre eut pour successeur le
celebre Carnot, qui deja, envoye a l'armee du Nord, avait donne de lui
l'idee d'un militaire savant et habile.

A toutes ces mesures administratives et militaires, furent ajoutees des
mesures de vengeance, suivant l'usage de faire suivre les actes d'energie
par des actes de cruaute. On a deja vu que, sur la demande des envoyes des
assemblees primaires, une loi avait ete resolue contre les suspects. Il
restait a en presenter le projet. On le demandait chaque jour, parce que
ce n'etait pas assez, disait-on, du decret du 27 mars, qui mettait les
aristocrates hors la loi. Ce decret exigeait un jugement, et on en
souhaitait un qui permit d'enfermer, sans les juger et seulement pour
s'assurer de leur personne, les citoyens suspects par leurs opinions. En
attendant ce decret, on decida que les biens de tous ceux qui etaient mis
hors la loi appartiendraient a la republique. On exigea ensuite des
dispositions plus severes envers les etrangers. Deja ils avaient ete mis
sous la surveillance des comites qui s'etaient intitules revolutionnaires;
mais on voulait davantage. L'idee d'une conspiration etrangere, dont Pitt
etait suppose le moteur, remplissait plus que jamais tous les esprits. Un
portefeuille trouve sur les murs de l'une de nos villes frontieres
renfermait des lettres qui etaient ecrites en anglais, et que des agens
anglais en France s'adressaient entre eux. Il etait question dans ces
lettres de sommes considerables envoyees a des agens secrets repandus dans
nos camps, nos places fortes et nos principales villes. Les uns etaient
charges de se lier avec les generaux pour les seduire, de prendre des
renseignemens exacts sur l'etat de nos forces, de nos places et de nos
approvisionnemens; les autres avaient mission de s'introduire dans les
arsenaux, dans les magasins, avec des meches phosphoriques, et d'y mettre
le feu. "Faites hausser, disaient encore ces lettres, le change jusqu'a
deux cents livres pour une livre sterling. Il faut discrediter le plus
possible les assignats, et refuser tous ceux qui ne porteront pas
l'effigie royale. Faites hausser le prix de toutes les denrees. Donnez les
ordres a vos marchands d'accaparer tous les objets de premiere necessite.
Si vous pouvez persuader a Cott....i  d'acheter le suif et la chandelle a
tout prix, faites-la payer au public jusqu'a cinq francs la livre. Milord
est tres-satisfait pour la maniere dont B--t--z a agi. Nous esperons que
les assassinats se feront avec prudence. Les pretres deguises et les
femmes sont les plus propres a cette operation."

Ces lettres prouvaient seulement que l'Angleterre avait quelques espions
militaires dans nos armees, quelques agens dans nos places de commerce
pour y aggraver les inconveniens de la disette, et que peut-etre
quelques-uns se faisaient donner de l'argent sous pretexte de commettre a
propos des assassinats. Mais tous ces moyens etaient fort peu redoutables,
et etaient certainement exageres par la vanterie ordinaire des agens
employes a ce genre de manoeuvres. Il est vrai que des incendies avaient
eclate a Douai, a Valenciennes, a la voilerie de Lorient, a Bayonne, et
dans les parcs d'artillerie pres Chemille et Saumur. Il est possible que
ces agens fussent les auteurs de ces incendies; mais certainement ils
n'avaient dirige ni le poignard du garde-du-corps Paris contre
Lepelletier, ni celui de Charlotte Corday contre Marat; et s'ils
agiotaient sur le papier etranger et les assignats, s'ils achetaient
quelques marchandises moyennant les credits ouverts a Londres par Pitt,
ils n'avaient qu'une mediocre influence sur notre situation commerciale et
financiere, qui tenait a des causes bien plus generales et plus majeures
que ces viles intrigues. Cependant, ces lettres, concourant avec quelques
incendies, deux assassinats, et l'agiotage du papier etranger, exciterent
une indignation universelle. La convention, par un decret, denonca le
gouvernement anglais a tous les peuples, et declara Pitt l'ennemi du genre
humain. En meme temps elle ordonna que tous les etrangers domicilies en
France depuis le 14 juillet 1789, seraient sur-le-champ mis en etat
d'arrestation (Decret du 1er aout).

Enfin on decreta le prompt achevement du proces de Custine. On mit en
jugement Biron et Lamarche. L'acte d'accusation des girondins fut presse
de nouveau, et ordre fut donne au tribunal revolutionnaire de se saisir de
leur proces dans le plus bref delai. Enfin la colere se porta sur les
restes des Bourbons, et sur la famille infortunee qui deplorait, dans la
tour du Temple, la mort du dernier roi. Il fut decrete que tous les
Bourbons qui restaient en France seraient deportes, excepte ceux qui
etaient sous le glaive des lois[1]; que le duc d'Orleans, qui avait ete
transfere, dans le mois de mai, a Marseille, et que les federalistes
n'avaient pas voulu faire juger, serait reconduit a Paris, pour y
comparaitre devant le tribunal revolutionnaire.

[Note 1: 1er aout.]

Sa mort devait servir de reponse a ceux qui accusaient la Montagne de
vouloir en faire un roi. L'infortunee Marie-Antoinette, malgre son sexe,
fut, comme son epoux, vouee a l'echafaud. Elle passait pour l'instigatrice
de tous les complots de l'ancienne cour, et etait regardee comme beaucoup
plus coupable que Louis XVI. Elle avait le malheur surtout d'etre fille de
l'Autriche, qui etait dans ce moment la plus redoutable de toutes les
puissances ennemies. Suivant la coutume de braver plus audacieusement
l'ennemi le plus dangereux, on voulut, au moment meme ou les armees
imperiales s'avancaient sur notre territoire, faire tomber la tete de
Marie-Antoinette. Elle fut donc transferee a la Conciergerie pour etre
jugee comme une accusee ordinaire par le tribunal revolutionnaire. Madame
Elisabeth, destinee a la deportation, fut retenue pour deposer contre sa
soeur.

Les deux enfans devaient etre eleves et gardes par la republique, qui
jugerait, a l'epoque de la paix, ce qu'il conviendrait de statuer a leur
egard. Jusques alors, la depense du Temple avait ete faite avec une
certaine somptuosite qui rappelait le rang de la famille prisonniere. Il
fut decrete qu'elle serait reduite au necessaire. Enfin, pour consommer
tous ces actes de la vengeance revolutionnaire, on decreta que les tombes
royales de Saint-Denis seraient detruites.

Telles furent les mesures que les dangers imminens du mois d'aout 1798
provoquerent pour la defense et pour la vengeance de la revolution.


FIN DU TOME QUATRIEME.





NOTE
ET
PIECES JUSTIFICATIVES
DU TOME QUATRIEME.


NOTE PAGE 143.

Les veritables dispositions de Robespierre, a l'egard du 31 mai, sont
manifestees par les discours qu'il a tenus aux Jacobins, ou on parlait
beaucoup plus librement qu'a l'assemblee, et ou l'on conspirait hautement.
Des extraits de ce qu'il a dit aux diverses epoques importantes prouveront
la marche de ses idees a l'egard de la grande catastrophe des 31 mai et 2
juin. Son premier discours prononce sur les pillages du mois de fevrier
donne une premiere indication.

(_Seance du 25 fevrier 1793._)

_Robespierre_: "Comme j'ai toujours aime l'humanite et que je n'ai jamais
cherche a flatter personne, je vais dire la verite. Ceci est une trame
ourdie contre les patriotes eux-memes. Ce sont les intrigans qui veulent
perdre les patriotes; il y a dans le coeur du peuple un sentiment juste
d'indignation. J'ai soutenu, au milieu des persecutions et sans appui, que
le peuple n'a jamais tort; j'ai ose proclamer cette verite dans un temps
ou elle n'etait pas encore connue; le cours de la revolution l'a
developpee.

"Le peuple a entendu tant de fois invoquer la loi par ceux qui voulaient
le mettre sous son joug, qu'il se mefie de ce langage.

"Le peuple souffre; il n'a pas encore recueilli le fruit de ses travaux;
il est encore persecute par les riches, et les riches sont encore ce
qu'ils furent toujours, c'est-a-dire durs et impitoyables. (_Applaudi_.)
Le peuple voit l'insolence de ceux qui l'ont trahi, il voit la fortune
accumulee dans leurs mains, il ne sent pas la necessite de prendre les
moyens d'arriver au but; et, lorsqu'on lui parle le langage de la raison,
il n'ecoute que son indignation contre les riches, et il se laisse
entrainer dans de fausses mesures par ceux qui s'emparent de sa confiance
pour le perdre.

"Il y a deux causes: la premiere, une disposition naturelle dans le peuple
a chercher les moyens de soulager sa misere, disposition naturelle et
legitime en elle-meme; le peuple croit qu'au defaut des lois protectrices,
il a le droit de veiller lui-meme a ses propres besoins.

"Il y a une autre cause. Cette cause, ce sont les desseins perfides des
ennemis de la liberte, des ennemis du peuple, qui sont bien convaincus que
le seul moyen de nous livrer aux puissances etrangeres, c'est d'alarmer le
peuple sur ses subsistances, et de le rendre victime des exces qui en
resultent. J'ai ete temoin moi-meme des mouvemens. A cote des citoyens
honnetes, nous avons vu des etrangers et des hommes opulens, revetus de
l'habit respectable des sans-culottes. Nous avons entendu dire: On nous
promettait l'abondance apres la mort du roi, et nous sommes plus
malheureux depuis que ce pauvre roi n'existe plus. Nous en avons entendu
declamer non pas contre la portion intrigante et contre-revolutionnaire de
la convention, qui siege ou siegeaient les aristocrates de l'assemblee
constituante, mais contre la Montagne, mais contre la deputation de Paris
et contre les jacobins, qu'ils representaient comme accapareurs.

"Je ne vous dis pas que le peuple soit coupable; je ne vous dis pas que
ses mouvemens soient un attentat; mais quand le peuple se leve, ne doit-il
pas avoir un but digne de lui? Mais de chetives marchandises doivent-elles
l'occuper? Il n'en a pas profite, car les pains de sucre ont ete
recueillis par les mains des valets de l'aristocratie; et en supposant
qu'il en ait profite, en echange de ce modique avantage, quels sont les
inconveniens qui peuvent en resulter? Nos adversaires veulent effrayer
tout ce qui a quelque propriete; ils veulent persuader que notre systeme
de liberte et d'egalite est subversif de tout ordre, de toute surete.

"Le peuple doit se lever, non pour recueillir du sucre, mais pour
terrasser les brigands. (_Applaudi_.) Faut-il vous retracer vos dangers
passes? Vous avez pense etre la proie des Prussiens et des Autrichiens; il
y avait une transaction; et ceux qui avaient alors trafique de votre
liberte, sont ceux qui ont excite les troubles actuels. J'articule a la
face des amis de la liberte et de l'egalite, a la face de la nation, qu'au
mois de septembre, apres l'affaire du 10 aout, il etait decide a Paris que
les Prussiens arriveraient sans obstacle a Paris."

(_Seance du mercredi 8 mai 1793._)

_Robespierre_: "Nous avons a combattre la guerre exterieure et interieure.
La guerre civile est entretenue par les ennemis de l'interieur. L'armee de
la Vendee, l'armee de la Bretagne et l'armee de Coblentz, sont dirigees
contre Paris, cette citadelle de la liberte. Peuple de Paris, les tyrans
s'arment contre vous, parce que vous etes la portion la plus estimable de
l'humanite: les grandes puissances de l'Europe se levent contre vous: tout
ce qu'il y a en France d'hommes corrompus secondent leurs efforts.

"Apres avoir concu ce vaste plan de vos ennemis, vous devez deviner
aisement le moyen de vous defendre. Je ne vous dis point mon secret; je
l'ai manifeste au sein de la convention.

"Je vais vous reveler ce secret, et, s'il etait possible que ce devoir
d'un representant d'un peuple libre put etre considere comme un crime, je
saurais braver tous les dangers pour confondre les tyrans et sauver la
liberte.

"J'ai dit ce matin a la Convention que les partisans de Paris iraient
au-devant des scelerats de la Vendee, qu'ils entraineraient sur leur route
tous leurs freres des departemens, et qu'ils extermineraient tous, oui,
tous les rebelles a la fois.

"J'ai dit qu'il fallait que tous les patriotes du dedans se levassent, et
qu'ils reduisissent a l'impuissance de nuire, et les aristocrates de la
Vendee et les aristocrates deguises sous le masque du patriotisme.

"J'ai dit que les revoltes de la Vendee avaient une armee a Paris; j'ai
dit que le peuple genereux et sublime, qui depuis cinq ans supporte le
poids de la revolution, devait prendre les precautions necessaires pour
que nos femmes et nos enfans ne fussent pas livres au couteau
contre-revolutionnaire des ennemis que Paris renferme dans son sein.
Personne n'a ose contester ce principe. Ces mesures sont d'une necessite
Pressante, imperieuse. Patriotes! volez a la rencontre des brigands de la
Vendee.

"Ils ne sont redoutables que parce qu'on avait pris la precaution de
desarmer le peuple. Il faut que Paris envoie des legions republicaines;
mais quand nous ferons trembler nos ennemis interieurs, il ne faut pas que
nos femmes et nos enfans soient exposes a la fureur de l'aristocratie.
J'ai propose deux mesures: la premiere, que Paris envoie deux legions
suffisantes pour exterminer tous les scelerats qui ont ose lever
l'etendard de la revolte. J'ai demande que tous les aristocrates, que tous
les feuillans, que tous les moderes fussent bannis des sections qu'ils ont
empoisonnees de leur souffle impur. J'ai demande que tous les citoyens
suspects fussent mis en etat d'arrestation.

"J'ai demande que la qualite de citoyen suspect ne fut pas determinee par
la qualite de ci-devant nobles, de procureurs, de financiers, de
marchands. J'ai demande que tous les citoyens qui ont fait preuve
d'incivisme fussent incarceres jusqu'a ce que la guerre soit terminee, et
que nous ayons une attitude imposante devant nos ennemis. J'ai dit qu'il
fallait procurer au peuple les moyens de se rendre dans les sections sans
nuire a ses moyens d'existence, et que, pour cet effet, la convention
decretat que tout artisan vivant de son travail fut solde, pendant tout le
temps qu'il serait oblige de se tenir sous les armes pour proteger la
tranquillite de Paris. J'ai demande qu'il fut destine des millions
necessaires pour fabriquer des armes et des piques, pour armer tous les
sans-culottes de Paris.

"J'ai demande que des fabriques et des forges fussent elevees dans les
places publiques, afin que tous les citoyens fussent temoins de la
fidelite et de l'activite des travaux. J'ai demande que tous les
fonctionnaires publics fussent destitues par le peuple.

"J'ai demande qu'on cessat d'entraver la municipalite, et le departemens
de Paris, qui a la confiance du peuple.

"J'ai demande que les factieux qui sont dans la convention cessassent de
calomnier le peuple de Paris, et que les journalistes qui pervertissent
l'opinion publique fussent reduits au silence. Toutes ces mesures sont
necessaires, et en me resumant, voici l'acquit de la dette que j'ai
contractee envers le peuple:

"J'ai demande que le peuple fit un effort pour exterminer les aristocrates
qui existent partout. (_Applaudi_.)

"J'ai demande qu'il existat au sein de Paris une armee, une armee non pas
comme celle de Dumouriez, mais une armee populaire qui soit
continuellement sous les armes pour imposer aux feuillans et aux moderes.
Cette armee doit etre composee de sans-culottes payes; je demande qu'il
soit assigne des millions suffisans pour armer les artisans, tous les
bons patriotes; je demande qu'ils soient a tous les postes, et que leur
majeste imposante fasse palir tous les aristocrates.

"Je demande que des demain les forges s'elevent sur toutes les places
publiques, ou l'on fabriquera des armes pour armer le peuple. Je demande
que le conseil executif soit charge d'executer ces mesures sous sa
responsabilite. S'il en est qui resistent, s'il en est qui favorisent
les ennemis de la liberte, il faut qu'ils soient chasses des demain.

"Je demande que les autorites constituees soient chargees de surveiller
l'execution de ces mesures, et qu'elles n'oublient pas qu'elles sont les
mandataires d'une ville qui est le boulevart de la liberte, et dont
l'existence rend la contre-revolution impossible.

"Dans ce moment de crise, le devoir impose a tous les patriotes de sauver
la patrie par les moyens les plus rigoureux; si vous souffrez qu'on egorge
en detail les patriotes, tout ce qu'il y a de vertueux sur la terre sera
aneanti; c'est a vous de voir si vous voulez sauver le genre humain.

(Tous les membres se levent par un elan simultane, et crient en agitant
leurs chapeaux: _Oui, oui, nous le voulons!_)

"Tous les scelerats du monde ont dresse leurs plans, et tous les
defenseurs de la liberte sont designes pour victimes.

"C'est parce qu'il est question de votre gloire, de votre bonheur; ce
n'est que par ce motif que je vous conjure de veiller au salut de la
patrie. Vous croyez peut-etre qu'il faut vous revolter, qu'il faut vous
donner un air d'insurrection? point du tout, c'est la loi a la main qu'il
faut exterminer tous nos ennemis.

"C'est avec une impudence insigne que des mandataires infideles ont voulu
separer le peuple de Paris des departemens, qu'ils ont voulu separer le
peuple des tribunes du peuple de Paris, comme si c'etait notre faute a
nous, qui avons fait tous les sacrifices possibles pour etendre nos
tribunes pour tout le peuple de Paris. Je dis que je parle a tout le
peuple de Paris, et s'il etait assemble dans cette enceinte, s'il
m'entendait plaider sa cause contre Buzot et Barbaroux, il est indubitable
qu'il se rangerait de mon cote.

"Citoyens, on grossit les dangers, on oppose les armees etrangeres reunies
aux revoltes de l'interieur; que peuvent leurs efforts contre des millions
d'intrepides sans-culottes? Et, si vous suivez cette proposition, qu'un
homme libre vaut cent esclaves, vous devez calculer que votre force est
au-dessus de toutes les puissances reunies.

"Vous avez dans les lois tout ce qu'il faut pour exterminer legalement nos
ennemis. Vous avez des aristocrates dans les sections: chassez-les. Vous
avez la liberte a sauver: proclamez les droits de la liberte, et employez
toute votre energie. Vous avez un peuple immense de sans-culottes, bien
purs, bien vigoureux; ils ne peuvent pas quitter leurs travaux: faites-les
payer par les riches. Vous avez une convention nationale; il est tres
possible que les membres de cette convention ne soient pas egalement amis
de la liberte et de l'egalite, mais le plus grand nombre est decide a
soutenir les droits du peuple et a sauver la republique. La portion
gangrenee de la convention n'empechera pas le peuple de combattre les
aristocrates. Croyez vous donc que la Montagne de la convention n'aura pas
assez de force pour contenir tous les partisans de Dumouriez, de
d'Orleans, de Cobourg? En verite, vous ne pouvez pas le penser.

"Si la liberte succombe, ce sera moins la faute des mandataires que du
souverain. Peuple, n'oubliez pas que votre destinee est dans vos mains;
vous devez sauver Paris et l'humanite; si vous ne le faites pas, vous etes
coupable.

"La Montagne a besoin du peuple; le peuple est appuye sur la Montagne. On
cherche a vous effrayer de toutes les manieres; on veut nous faire croire
que les departements meridionaux sont les ennemis des Jacobins. Je vous
declare que Marseille est l'amie eternelle de la Montagne; qu'a Lyon les
patriotes ont remporte une victoire complete.

"Je me resume et je demande, 1 deg. que les sections levent une armee
suffisante pour former le noyau d'une armee revolutionnaire qui entraine
tous les sans-culottes des departemens pour exterminer les rebelles; 2 deg.
qu'on leve a Paris une armee de sans-culottes pour contenir
l'aristocratie; 3 deg. que les intrigans dangereux, que tous les aristocrates
soient mis en etat d'arrestation, que les sans-culottes soient payes aux
depens du tresor public, qui sera alimente par les riches, et que cette
mesure s'etende dans toute la republique.

"Je demande qu'il soit etabli des forges sur toutes les places publiques.

"Je demande que la commune de Paris alimente de tout son pouvoir le zele
revolutionnaire du peuple de Paris.

"Je demande que le tribunal revolutionnaire fasse son devoir, qu'il
punisse ceux qui, dans les derniers jours, ont blaspheme contre la
republique.

"Je demande que ce tribunal ne tarde pas a faire subir une punition
exemplaire a certains generaux pris en flagrant delit, et qui devraient
etre juges.

"Je demande que les sections de Paris se reunissent a la commune de Paris,
et qu'elles balancent par leur influence les ecrits perfides des
journalistes alimentes par les puissances etrangeres.

"En prenant toutes ces mesures, sans fournir aucun pretexte de dire que
vous avez viole les lois, vous donnerez l'impulsion aux departemens, qui
s'uniront a vous pour sauver la liberte."

(_Seance du dimanche 12 mai 1793._)

_Robespierre_: "Je n'ai jamais pu concevoir comment, dans des momens
critiques, il se trouvait tant d'hommes pour faire des propositions qui
compromettent les amis de la liberte, tandis que personne n'appuie celles
qui tendent a sauver la republique. Jusqu'a ce qu'on m'ait prouve qu'il
n'est pas necessaire d'armer les sans-culottes, qu'il n'est pas bon de les
payer pour monter la garde et assurer la tranquillite de Paris, jusqu'a ce
qu'on m'ait prouve qu'il n'est pas bon de changer nos places en ateliers
pour fabriquer des armes, je croirai et je dirai que ceux qui, mettant ces
mesures a l'ecart, ne vous proposent que des mesures partielles, quelque
violentes qu'elles soient, je dirai que ces hommes n'entendent rien au
moyen de sauver la patrie; car ce n'est qu'apres avoir epuise toutes les
mesures qui ne compromettent pas la societe, qu'on doit avoir recours aux
moyens extremes; encore ces moyens ne doivent-ils pas etre proposes au
sein d'une societe qui doit etre sage et politique. Ce n'est pas un
moment, d'effervescence passagere qui doit sauver la patrie. Nous avons
pour ennemis les hommes les plus fins, les plus souples, qui ont a leur
disposition tous les tresors de la republique.

"Les mesures que l'on a proposees n'ont et ne pourront avoir aucun
resultat; elles n'ont servi qu'a alimenter la calomnie, elles n'ont servi
qu'a fournir des pretextes aux journalistes de nous representer sous les
couleurs les plus odieuses.

"Lorsqu'on neglige les premiers moyens que la raison indique, et sans
lesquels le salut public ne peut etre opere, il est evident qu'on n'est
point dans la route. Je n'en dirai pas davantage; mais je declare que je
proteste contre tous les moyens qui ne tendent qu'a compromettre la
societe sans contribuer au salut public. Voila ma profession de foi: le
peuple sera toujours en etat de terrasser l'aristocratie; il suffit que la
societe ne fasse aucune faute grossiere.

"Quand je vois qu'on cherche a faire inutilement des ennemis a la societe,
a encourager les scelerats qui veulent la detruire, je suis tente de
croire qu'on est aveugle ou malintentionne.

"Je propose a la societe de s'arreter aux mesures que j'ai proposees, et
je regarde comme tres-coupables les hommes qui ne les font pas executer.
Comment peut-on se refuser a ces mesures? comment n'en sent-on pas la
necessite? et, si on la sent, pourquoi balance-t-on a les appuyer et a les
faire adopter? Je proposerai a la societe d'entendre une discussion sur
les principes de constitution qu'on prepare a la France; car il faut bien
embrasser tous les plans de nos ennemis. Si la societe peut demontrer le
machiavelisme de nos ennemis, elle n'aura pas perdu son temps. Je demande
donc que, ecartant les propositions deplacees, la societe me permette de
lui lire mon travail sur la constitution."

(_Seance du dimanche 26 mai 1793._)

_Robespierre:_ "Je vous disais que le peuple doit se reposer sur sa force;
mais, quand le peuple est opprime, quand il ne lui reste plus que
lui-meme, celui-la serait un lache qui ne lui dirait pas de se lever.
C'est quand toutes les lois sont violees, c'est quand le despotisme est a
son comble, c'est quand on foule aux pieds la bonne foi et la pudeur, que
le peuple doit s'insurger. Ce moment est arrive: nos ennemis oppriment
ouvertement les patriotes; ils veulent, au nom de la loi, replonger le
peuple dans la misere et dans l'esclavage. Je ne serai jamais l'ami de ces
hommes corrompus, quelques tresors qu'ils m'offrent. J'aime mieux mourir
avec les republicains, que de triompher avec ces scelerats. (_Applaudi_.)

"Je ne connais pour un peuple que deux manieres d'exister: ou bien qu'il
se gouverne lui-meme, ou bien qu'il confie ce soin a des mandataires.
Nous, deputes republicains, nous voulons etablir le gouvernement du
peuple, par ses mandataires, avec la responsabilite; c'est a ces principes
que nous rapportons nos opinions, mais le plus souvent on ne veut pas nous
entendre. Un signal rapide, donne par le president, nous depouille du
droit de suffrage. Je crois que la souverainete du peuple est violee,
lorsque ses mandataires donnent a leurs creatures les places qui
appartiennent au peuple. D'apres ces principes, je suis douloureusement
affecte...."

L'orateur est interrompu par l'annonce d'une deputation. (_Tumulte_).

"Je vais, s'ecrie Robespierre, continuer de parler, non pas pour ceux qui
m'interrompent, mais pour les republicains.

"J'exhorte chaque citoyen a conserver le sentiment de ses droits; je
l'invite a compter sur sa force et sur celle de toute la nation; j'invite
le peuple a se mettre, dans la convention nationale, en insurrection
contre tous les deputes corrompus. (_Applaudi_.) Je declare qu'ayant recu
du peuple le droit de defendre ses droits, je regarde comme mon oppresseur
celui qui m'interrompt, ou qui me refuse la parole, et je declare que, moi
seul, je me mets en insurrection contre le president, et contre tous les
membres qui siegent dans la convention. (_Applaudi._) Lorsqu'on affectera
un mepris coupable pour les sans-culottes, je declare que je me mets en
insurrection contre les deputes corrompus. J'invite tous les deputes
montagnards a se rallier et a combattre l'aristocratie, et je dis qu'il
n'y a pour eux qu'une alternative: ou de resister de toutes leurs forces,
de tout leur pouvoir, aux efforts de l'intrigue, ou de donner leur
demission.

"Il faut en meme temps que le peuple francais connaisse ses droits; car
les deputes fideles ne peuvent rien sans la parole.

"Si la trahison appelle les ennemis etrangers dans le sein de la France;
si, lorsque nos canonniers tiennent dans leurs mains la foudre qui doit
exterminer les tyrans et leurs satellites, nous voyons l'ennemi approcher
de nos murs, alors je declare que je punirai moi-meme les traitres, et je
promets de regarder tout conspirateur comme mon ennemi, et de le traiter
comme tel." (_Applaudi_.)


FIN DE LA NOTE ET DES PIECES JUSTIFICATIVES.





TABLE DES CHAPITRES CONTENUS DANS LE TOME QUATRIEME.



CHAPITRE VII.


Suite de nos revers militaires; defaite de Nerwinde.--Premieres
negociations de Dumouriez avec l'ennemi; ses projets de contre-revolution;
il traite avec l'ennemi.--Evacuation de la Belgique.--Premiers troubles de
l'Ouest; mouvemens insurrectionnels dans la Vendee.--Decrets
revolutionnaires. Desarmement des _suspects_.--Entretien de Dumouriez avec
des emissaires des jacobins. Il fait arreter et livre aux Autrichiens les
commissaires de la convention.--Decret contre les Bourbons.--Mise en
arrestation du duc d'Orleans et de sa famille.--Dumouriez, abandonne de
son armee apres sa trahison, se refugie dans le camp des Imperiaux;
opinion sur ce general. Changements dans les commandements des armees du
Nord et du Rhin. Bouchotte est nomme ministre de la guerre a la place de
Beurnonville destitue.



CHAPITRE VIII.


Etablissement du _comite de salut public_.--L'irritation des partis
augmente a Paris. Reunion demagogique de l'Eveche; projets de petitions
incendiaires.--Renouvellement de la lutte entre les deux cotes de
l'assemblee.--Discours et accusation de Robespierre contre les complices
de Dumouriez et les girondins.--Reponse de Vergniaud.--Marat est decrete
d'accusation et envoye devant le tribunal revolutionnaire.--Petition des
sections de Paris demandant l'expulsion de vingt-deux membres de la
Convention.--Resistance de la commune a l'autorite de l'assemblee.
Accroissement de ses pouvoirs.--Marat est acquitte et porte en triomphe.
--Etat des opinions et marche de la revolution dans les provinces.
Disposition des principales villes, Lyon, Marseille, Bordeaux, Rouen.
--Position particuliere de la Bretagne et de la Vendee. Description de ces
pays; causes qui amenerent et entretinrent la guerre civile. Premiers
succes des Vendeens, leurs principaux chefs.



CHAPITRE IX.


Levee d'une armee parisienne de 12,000 hommes; emprunt force; nouvelles
mesures revolutionnaires contre les suspects.--Effervescence croissante
des jacobins a la suite des troubles des departements.--Custine est nomme
general en chef de l'armee du Nord.--Accusations et menaces des jacobins;
violente lutte des deux cotes de la convention.--Formation d'une
commission de douze membres, destinee a examiner les actes de la commune.
--Assemblee insurrectionnelle a la mairie. Motions et complots contre la
majorite de la convention et contre la vie des deputes girondins; memes
projets dans le club des Cordeliers.--La convention prend des mesures pour
sa surete.--Arrestation d'Hebert, substitut du procureur de la commune.
--Petitions imperieuses de la commune.--Tumulte et scenes de desordres
dans toutes les sections.--Evenements principaux des 28, 29 et 30 mai
1793. Dernieres luttes des montagnards et des girondins.--Journees du 31
mai et du 2 juin. Details et circonstances de l'insurrection dite du 31
mai.--Vingt-neuf representants girondins sont mis en arrestation.
--Caractere et resultats politiques de cette journee. Coup d'oeil sur la
marche de la revolution. Jugement sur les girondins.



CHAPITRE X.


Projets des jacobins apres le 31 mai.--Renouvellement des comites et du
ministere.--Dispositions des departemens apres le 31 mai. Les girondins
proscrits vont les soulever contre la convention.--Decrets de la
convention contre les departemens insurges.--Assemblees et armees
insurrectionnelles en Bretagne et en Normandie.--Evenemens militaires sur
le Rhin et au Nord. Envahissement des frontieres de l'Est par les
coalises; retraite de Custine. Siege de Mayence par les Prussiens. Echecs
de l'armee des Alpes. Situation de l'armee des Pyrenees.--Les Vendeens
s'emparent de Fontenay et de Saumur.--Dangers imminens de la republique a
l'interieur et a l'exterieur.--Travaux administratifs de la convention;
constitution de 1793.--Echecs des insurges federalistes a Evreux.--Defaite
des Vendeens devant Nantes.--Victoire contre les Espagnols dans le
Roussillon.--Marat est assassine par Charlotte Corday; honneurs funebres
rendus a sa memoire; jugement et execution de Charlotte Corday.



CHAPITRE XI.


Distribution des partis depuis le 31 mai, dans la convention, dans le
comite de salut public et la commune.--Divisions dans la _Montagne_.
--Discredit de Danton.--Politique de Robespierre.--Evenements en Vendee.
Defaite de Westermann a Chatillon, et du general Labaroliere a Vihiers.
--Siege et prise de Mayence par les Prussiens et les Autrichiens.--Prise
de Valenciennes.--Dangers extremes de la republique en aout 1793.--Etat
financier.--Discredit des assignats.--Etablissement du _maximum_.
--Detresse publique.--Agiotage.



CHAPITRE XII.


Arrivee et reception a Paris des commissaires des assemblees primaires.
--Retraite du camp de Cesar par l'armee du Nord.--Fete de l'anniversaire
du 10 aout, et inauguration de la constitution de 1793.--Mesures
extraordinaires de salut public. Decret ordonnant la levee en masse.
--Moyens employes pour en assurer l'execution.--Institution du
_Grand-Livre_; nouvelle organisation de la dette publique.--Emprunt force.
--Details sur les operations financieres a cette epoque.--Nouveaux decrets
sur le _maximum_.--Decrets contre la Vendee, contre les etrangers et
contre les Bourbons.


FIN DE LA TABLE.







End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de la Revolution francaise, IV
by Adolphe Thiers

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE LA ReVOLUTION ***

***** This file should be named 10678.txt or 10678.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        http://www.gutenberg.net/1/0/6/7/10678/

Produced by Carlo Traverso, Tonya Allen, Renald Levesque and PG
Distributed Proofreaders. This file was produced from images generously
made available by the Biblioth que nationale de France (BnF/Gallica)
at http://gallica.bnf.fr.


Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License (available with this file or online at
http://gutenberg.net/license).


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.net

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.net),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS," WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's
eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII,
compressed (zipped), HTML and others.

Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over
the old filename and etext number.  The replaced older file is renamed.
VERSIONS based on separate sources are treated as new eBooks receiving
new filenames and etext numbers.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.net

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.

EBooks posted prior to November 2003, with eBook numbers BELOW #10000,
are filed in directories based on their release date.  If you want to
download any of these eBooks directly, rather than using the regular
search system you may utilize the following addresses and just
download by the etext year.

     http://www.gutenberg.net/etext06

    (Or /etext 05, 04, 03, 02, 01, 00, 99,
     98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90)

EBooks posted since November 2003, with etext numbers OVER #10000, are
filed in a different way.  The year of a release date is no longer part
of the directory path.  The path is based on the etext number (which is
identical to the filename).  The path to the file is made up of single
digits corresponding to all but the last digit in the filename.  For
example an eBook of filename 10234 would be found at:

     http://www.gutenberg.net/1/0/2/3/10234

or filename 24689 would be found at:
     http://www.gutenberg.net/2/4/6/8/24689

An alternative method of locating eBooks:
     http://www.gutenberg.net/GUTINDEX.ALL


