The Project Gutenberg EBook of Plus fort que Sherlock Holmes, by Mark Twain

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Title: Plus fort que Sherlock Holmes
       Deuxieme Edition

Author: Mark Twain

Release Date: March 17, 2004 [EBook #11622]

Language: French

Character set encoding: ASCII

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PLUS FORT QUE SHERLOCK HOLMES ***




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MARK TWAIN

Plus fort que Sherlock Holmes


TRADUIT PAR FRANCOIS DE GAIL

DEUXIEME EDITION


MCMVII






PREMIERE PARTIE




I


La premiere scene se passe a la campagne dans la province de Virginie,
en l'annee 1880.

Un elegant jeune homme de vingt-six ans, de fortune mediocre, vient
d'epouser une jeune fille tres riche. Mariage d'amour a premiere vue,
precipitamment conclu, mais auquel le pere de la jeune personne, un
veuf, s'est oppose de toutes ses forces.

Le marie appartient a une famille ancienne mais peu estimee, qui avait
ete contrainte a emigrer de Sedgemoor, pour le plus grand bien du roi
Jacques. C'etait, du moins, l'opinion generale; les uns le disaient avec
une pointe de malice, les autres en etaient intimement persuades.

La jeune femme a dix-neuf ans et est remarquablement belle. Grande,
bien tournee, sentimentale, extremement fiere de son origine et tres
eprise de son jeune mari, elle a brave pour l'epouser la colere de son
pere, supporte de durs reproches, repousse avec une inebranlable fermete
ses avertissements et ses predictions; elle a meme quitte la maison
paternelle sans sa benediction, pour mieux affirmer aux yeux du monde la
sincerite de ses sentiments pour ce jeune homme.

Une cruelle deception l'attendait le lendemain de son mariage. Son mari,
peu sensible aux caresses que lui prodiguait sa jeune epouse, lui tint
ce langage etrange:

"Asseyez-vous, j'ai a vous parler. Je vous aimais avant de demander
votre main a votre pere, son refus ne m'a nullement blesse; j'en ai
fait, d'ailleurs, peu de cas. Mais il n'en est pas de meme de ce qu'il
vous a dit sur mon compte. Ne cherchez pas a me cacher ses propos a mon
egard; je les connais par le menu, et les tiens de source authentique.

"Il vous a dit, entre autres choses aimables, que mon caractere est
peint sur mon visage; que j'etais un individu faux, dissimule, fourbe,
lache, en un mot une parfaite brute sans le moindre coeur, un vrai "type
de Sedgemoor", a-t-il meme ajoute.

"Tout autre que moi aurait ete le trouver et l'aurait tue chez lui comme
un chien. Je voulais le faire, j'en avais bien envie, mais il m'est venu
une idee que j'estime meilleure. Je veux l'humilier, le couvrir de
honte, le tuer a petites doses: c'est la mon plan. Pour le realiser, je
vous martyriserai, vous, son idole! C'est pour cela que je vous ai
epousee, et puis... Patience! vous verrez bientot si je m'y entends."

Pendant trois mois a partir de ce jour, la jeune femme subit toutes les
humiliations, les vilenies, les affronts que l'esprit diabolique de son
mari put imaginer; il ne la maltraitait pas physiquement; au milieu de
cette epreuve, sa grande fierte lui vint en aide et l'empecha de trahir
le secret de son chagrin. De temps a autre son mari lui demandait: "Mais
pourquoi donc n'allez-vous pas trouver votre pere et lui raconter ce que
vous endurez?..."

Puis il inventait de nouvelles mechancetes, plus cruelles que les
precedentes et renouvelait sa meme question. Elle repondait
invariablement: "Jamais mon pere n'apprendra rien de ma bouche." Elle en
profitait pour le railler sur son origine, et lui rappeler qu'elle
etait, de par la loi, l'esclave d'un fils d'esclaves, qu'elle obeirait,
mais qu'il n'obtiendrait d'elle rien de plus. Il pouvait la tuer s'il
voulait, mais non la dompter; son sang et l'education qui avait forme
son caractere l'empecheraient de faiblir.

Au bout de trois mois, il lui dit d'un air courrouce et sombre: "J'ai
essaye de tout, sauf d'un moyen pour vous dompter"; puis il attendit la
reponse.

--Essayez de ce dernier, repliqua-t-elle en le toisant d'un regard plein
de dedain.

Cette nuit-la, il se leva vers minuit, s'habilla, et lui commanda:

"Levez-vous et appretez-vous a sortir."

Comme toujours, elle obeit sans un mot.

Il la conduisit a un mille environ de la maison, et se mit a la battre
non loin de la grande route. Cette fois elle cria et chercha a se
defendre. Il la baillonna, lui cravacha la figure, et excita contre
elle ses chiens, qui lui dechirerent ses vetements; elle se trouva nue.
Il rappela ses chiens et lui dit:

"Les gens qui passeront dans trois ou quatre heures vous trouveront dans
cet etat et repandront la nouvelle de votre aventure. M'entendez-vous?
Adieu. Vous ne me reverrez plus." Il partit.

Pleurant sous le poids de sa honte, elle pensa en elle-meme:

"J'aurai bientot un enfant de mon miserable mari, Dieu veuille que ce
soit un fils."

Les fermiers, temoins de son horrible situation, lui porterent secours,
et s'empresserent naturellement de repandre la nouvelle. Indignes d'une
telle sauvagerie, ils souleverent le pays et jurerent de venger la
pauvre jeune femme; mais le coupable etait envole. La jeune femme se
refugia chez son pere; celui-ci, aneanti par son chagrin, ne voulut plus
voir ame qui vive; frappe dans sa plus vive affection, le coeur brise,
il declina de jour en jour, et sa fille elle-meme accueillit comme une
delivrance la mort qui vint mettre fin a sa douleur.

Elle vendit alors le domaine et quitta le pays.




II


En 1886, une jeune femme vivait retiree et seule dans une petite maison
d'un village de New England: sa seule compagnie etait un enfant
d'environ cinq ans. Elle n'avait pas de domestiques, fuyait les
relations et semblait sans amis. Le boucher, le boulanger et les autres
fournisseurs disaient avec raison aux villageois qu'ils ne savaient rien
d'elle; on ne connaissait, en effet, que son nom "Stillmann" et celui de
son fils qu'elle appelait Archy. Chacun ignorait d'ou elle venait, mais
a son arrivee on avait declare que son accent etait celui d'une Sudiste.
L'enfant n'avait ni compagnons d'etudes ni camarades de jeux; sa mere
etait son seul professeur. Ses lecons etaient claires, bien comprises:
ce resultat la satisfaisait pleinement; elle en etait meme tres fiere.
Un jour, Archy lui demanda:

--Maman, suis-je different des autres enfants?

--Mais non, mon petit, pourquoi?

--Une petite fille qui passait par ici m'a demande si le facteur etait
venu, et je lui ai repondu que oui; elle m'a demande alors depuis
combien de temps je l'avais vu passer; je lui ai dit que je ne l'avais
pas vu du tout. Elle en a ete etonnee, et m'a demande comment je pouvais
le savoir puisque je n'avais pas vu le facteur; je lui ai repondu que
j'avais flaire ses pas sur la route. Elle m'a traite de fou et s'est
moquee de moi. Pourquoi donc?

La jeune femme palit et pensa: "Voila bien la preuve certaine de ce que
je supposais: mon fils a la puissance olfactive d'un limier."

Elle saisit brusquement l'enfant et le serra passionnement dans ses
bras, disant a haute voix: "Dieu me montre le chemin." Ses yeux
brillaient d'un eclat extraordinaire, sa poitrine etait haletante, sa
respiration entrecoupee. "Le mystere est eclairci maintenant,
pensa-t-elle; combien de fois me suis-je demande avec stupefaction
comment mon fils pouvait faire des choses impossibles dans l'obscurite.
Je comprends tout maintenant."

Elle l'installa dans sa petite chaise et lui dit:

--Attends-moi un instant, mon cheri, et nous causerons ensemble.

Elle monta dans sa chambre et prit sur sa table de toilette differents
objets qu'elle cacha; elle mit une lime a ongles par terre sous son lit,
des ciseaux sous son bureau, un petit coupe-papier d'ivoire sous son
armoire a glace. Puis elle retourna vers l'enfant et lui dit:

--Tiens! j'ai laisse en haut differents objets que j'aurais du
descendre; monte donc les chercher et tu me les apporteras,
ajouta-t-elle, apres les lui avoir enumeres.

Archy se hata et revint quelques instants apres portant les objets
demandes.

--As-tu eprouve une difficulte quelconque, mon enfant, a trouver ces
objets?

--Aucune, maman, je me suis simplement dirige dans la chambre en suivant
votre trace.

Pendant son absence, elle avait pris sur une etagere plusieurs livres
qu'elle avait ouverts; puis elle effleura de la main plusieurs pages
dont elle se rappela les numeros, les referma et les remit en place.

--Je viens de faire une chose en ton absence, Archy, lui dit-elle.
Crois-tu que tu pourrais la deviner?

L'enfant alla droit a l'etagere, prit les livres, et les ouvrit aux
pages touchees par sa mere.

La jeune femme assit son fils sur ses genoux et lui dit:

--Maintenant, je puis repondre a ta question de tout a l'heure, mon
cheri; je viens de decouvrir en effet que sous certains rapports tu n'es
pas comme tout le monde. Tu peux voir dans l'obscurite, flairer ce que
d'autres ne sentent pas; tu as toutes les qualites d'un limier. C'est un
don precieux, inestimable que tu possedes, mais gardes-en le secret,
sois muet comme une tombe a ce sujet. S'il etait decouvert, on te
signalerait comme un enfant bizarre, un petit phenomene, et les autres
se moqueraient de toi ou te donneraient des sobriquets.

Dans ce monde, vois-tu, il faut etre comme le commun des mortels, si
l'on ne veut provoquer ni moqueries, ni envie, ni jalousie. La
particularite que tu as recue en partage est rare et enviable, j'en
suis heureuse et fiere, mais pour l'amour de ta mere, tu ne devoileras
jamais ce secret a personne, n'est-ce pas?

L'enfant promit, mais sans comprendre. Pendant tout le cours de la
journee, le cerveau de la jeune femme fut en ebullition; elle formait
les projets les plus fantastiques, forgeait des plans, des intrigues,
tous plus dangereux les uns que les autres et tres effrayants par leurs
consequences. Cette perspective de vengeance donnait a son visage une
expression de joie feroce et de je ne sais quoi de diabolique. La fievre
de l'inquietude la gagnait, elle ne pouvait ni rester en place, ni lire,
ni travailler. Le mouvement seul, etait un derivatif pour elle. Elle
fondait sur le don particulier de son fils les plus vives esperances et
se repetait sans cesse en faisant allusion au passe:

--Mon mari a fait mourir mon pere de chagrin, et voila des annees que,
nuit et jour, je cherche en vain le moyen de me venger, de le faire
souffrir a son tour. Je l'ai trouve maintenant. Je l'ai trouve, ce
moyen.

Lorsque vint la nuit, son agitation ne fit que croitre. Elle continua
ses experiences; une bougie a la main elle se mit a parcourir sa maison
de la cave au grenier, cachant des aiguilles, des epingles, des bobines
de fil, des ciseaux sous les oreillers, sous les tapis, dans les fentes
des murs, dans le coffre a charbon, puis elle envoya le petit Archy les
chercher dans l'obscurite; il trouva tout, et semblait ravi des
encouragements que lui prodiguait sa mere en le couvrant de caresses.

A partir de ce moment, la vie lui apparut sous un angle nouveau;
l'avenir lui semblait assure; elle n'avait plus qu'a attendre le jour de
la vengeance et jouir de cette perspective. Tout ce qui avait perdu de
l'interet a ses yeux se prit a renaitre. Elle s'adonna de nouveau a la
musique, aux langues, au dessin, a la peinture, et aux plaisirs de sa
jeunesse si longtemps delaisses. De nouveau elle se sentait heureuse, et
retrouvait un semblant de charme a l'existence. A mesure que son fils
grandissait, elle surveillait ses progres avec une joie indescriptible
et un bonheur parfait.

Le coeur de cet enfant etait plus ouvert a la douceur qu'a la durete.
C'etait meme a ses yeux son seul defaut. Mais elle sentait bien que son
amour et son adoration pour elle auraient raison de cette
predisposition.

Pourvu qu'il sache hair! C'etait le principal; restait a savoir s'il
serait aussi tenace et aussi ancre dans son ressentiment que dans son
affection. Ceci etait moins sur.

Les annees passaient. Archy etait devenu un jeune homme elegant, bien
campe, tres fort a tous les exercices du corps; poli, bien eleve, de
manieres agreables il portait un peu plus de seize ans. Un soir, sa mere
lui declara qu'elle voulait aborder avec lui un sujet important,
ajoutant qu'il etait assez grand et raisonnable pour mener a bien un
projet difficile qu'elle avait concu et muri pendant de longues annees.
Puis elle lui raconta sa lamentable histoire dans tous ses details. Le
jeune homme semblait terrorise; mais, au bout d'un moment, il dit a sa
mere:

--Je comprends maintenant; nous sommes des Sudistes; le caractere de son
odieux crime ne comporte qu'une seule expiation possible. Je le
chercherai, je le tuerai.

--Le tuer? Non. La mort est un repos, une delivrance; c'est un bienfait
du ciel! il ne le merite pas. Il ne faut pas toucher a un cheveu de sa
tete!

Le jeune homme reflechit un instant, puis reprit:

--Vous etes tout pour moi, mere; votre volonte doit etre la mienne; vos
desirs sont imperatifs pour moi. Dites-moi ce que je dois faire, je le
ferai.

Les yeux de Mme Stillmann etincelaient de joie.

--Tu partiras a sa recherche, dit-elle. Depuis onze ans je connais le
lieu de sa retraite; il m'a fallu cinq ans et plus pour le decouvrir,
sans compter l'argent que j'ai du depenser. Il est dans une situation
aisee et exploite une mine au Colorado. Il habite Denver et s'appelle
Jacob Fuller. Voila. C'est la premiere fois que j'en parle depuis cette
nuit inoubliable. Songe donc! ce nom aurait pu etre le tien, si je ne
t'avais epargne cette honte en t'en donnant un plus respectable. Tu
l'arracheras a sa retraite, tu le traqueras, tu le poursuivras, et cela
toujours sans relache, ni treve; tu empoisonneras son existence en lui
causant des terreurs folles, des cauchemars angoissants, si bien qu'il
preferera la mort et aura le courage de se suicider. Tu feras de lui un
nouveau Juif errant; il faut qu'il ne connaisse plus un instant de repos
et que, meme en songe, son esprit soit persecute par le remords. Sois
donc son ombre, suis-le pas a pas, martyrise-le en te souvenant qu'il a
ete le bourreau de ta mere et de mon pere.

--Mere, j'obeirai.

--J'ai confiance, mon fils. Tout est pret, j'ai tout prevu pour ta
mission. Voici une lettre de credit, depense largement; l'argent ne doit
pas etre compte. Tu auras besoin de deguisements sans doute et de
beaucoup d'autres choses auxquelles j'ai pense.

Elle tira du tiroir de sa table plusieurs carres de papier portant les
mots suivants ecrits a la machine:

10.000 DOLLARS DE PRIME

"On croit qu'un certain individu qui sejourne ici est vivement recherche
dans un Etat de l'Est.

"En 1880, pendant une nuit, il aurait attache sa jeune femme a un arbre,
pres de la grand'route, et l'aurait cravachee avec une laniere de cuir;
on assure qu'il a fait dechirer ses vetements par ses chiens et l'a
laissee toute nue au bord de la route. Il s'est ensuite enfui du pays.
Un cousin de la malheureuse jeune femme a recherche le criminel pendant
dix-sept ans (adresse... Poste restante). La prime de dix mille dollars
sera payee comptant a la personne qui, dans un entretien particulier,
indiquera au cousin de la victime la retraite du coupable."

--Quand tu l'auras decouvert et que tu seras sur de bien tenir sa piste,
tu iras au milieu de la nuit placarder une de ces affiches sur le
batiment qu'il occupe; tu en poseras une autre sur un etablissement
important de la localite. Cette histoire deviendra la fable du pays.
Tout d'abord, il faudra par un moyen quelconque, que tu le forces a
vendre une partie de ce qui lui appartient: nous y arriverons peu a peu,
nous l'appauvrirons graduellement, car si nous le ruinions d'un seul
coup, il pourrait, dans un acces de desespoir chercher a se tuer.

Elle prit dans le tiroir quelques specimens d'affiches differentes,
toutes ecrites a la machine, et en lut une:

"A Jacob Fuller... Vous avez... jours pour regler vos affaires. Vous ne
serez ni tourmente ni derange pendant ce temps qui expirera a... heures
du matin le... 18... A ce moment precis il vous faudra demenager. Si
vous etes encore ici a l'heure que je vous fixe comme derniere limite,
j'afficherai votre histoire sur tous les murs de cette localite, je
ferai connaitre votre crime dans tous ses details, en precisant les
dates et tous les noms, a commencer par le votre. Ne craignez plus
aucune vengeance physique; dans aucun cas, vous n'aurez a redouter une
agression. Vous avez ete infame pour un vieillard, vous lui avez torture
le coeur. Ce qu'il a souffert, vous le souffrirez a votre tour."

--Tu n'ajouteras aucune signature. Il faut qu'il recoive ce message a
son reveil, de bonne heure, avant qu'il connaisse la prime promise, sans
cela, il pourrait perdre la tete et fuir sans emporter un sou.

--Je n'oublierai rien.

--Tu n'auras sans doute besoin d'employer ces affiches qu'au debut;
peut-etre meme une seule suffira. Ensuite, lorsqu'il sera sur le point
de quitter un endroit, arrange-toi pour qu'il recoive un extrait du
message commencant par ces mots: "Il faut demenager, vous avez...
jours." Il obeira, c'est certain.




III

EXTRAITS DE LETTRES A SA MERE


Denver, 3 avril 1897.

Je viens d'habiter le meme local que Jacob Fuller pendant plusieurs
jours. Je tiens sa trace maintenant; je pourrais le depister et le
suivre a travers dix divisions d'infanterie. Je l'ai souvent approche et
l'ai entendu parler. Il possede un bon terrain et tire un parti
avantageux de sa mine; mais, malgre cela, il n'est pas tres riche. Il a
appris le travail de mineur en suivant la meilleure des methodes, celle
qui consiste a travailler comme un ouvrier a gages. Il parait assez gai
de caractere, porte gaillardement ses quarante-quatre ans; il semble
plus jeune qu'il n'est, et on lui donnerait a peine trente-six ou
trente-sept ans. Il ne s'est jamais remarie et passe ici pour veuf. Il
est bien pose, considere, s'est rendu populaire et a beaucoup d'amis.
Moi-meme j'eprouve une certaine sympathie pour lui; c'est evidemment la
voix du sang qui crie en moi!

Combien aveugles, insensees et arbitraires sont certaines lois de la
nature, la plupart d'entre elles au fond! Ma tache est devenue bien
penible maintenant. Vous le saisissez, n'est-ce pas? et vous me
pardonnerez ce sentiment? Ma soif de vengeance du debut s'est un peu
apaisee, plus meme que je n'ose en convenir devant vous; mais je vous
promets de mener a bien la mission que vous m'avez confiee. J'eprouverai
peut-etre moins de satisfaction, mais mon devoir reste imperieux: je
l'accomplirai jusqu'au bout, soyez-en sure. Je ressens pourtant un
profond sentiment d'indignation lorsque je constate que l'auteur de ce
crime odieux est le seul qui n'en ait pas souffert. Son action infame a
tourne entierement a son avantage, et au bout du compte il est heureux.
Lui, criminel, s'est vu epargner toutes les souffrances; vous,
l'innocente victime, vous les supportez avec une resignation admirable.
Mais rassurez-vous, il recoltera sa part d'amertumes, je m'en charge.

       *       *       *       *       *

Silver Gulch, 19 mai...

J'ai placarde l'affiche n deg. 1 le 3 avril a minuit; une heure plus tard,
j'ai glisse sous la porte de sa chambre l'affiche n deg. 2, lui signifiant
de quitter Denver la nuit du 14 avant 11 h. 50.

Quelque vieux roublard de reporter m'a vole une affiche; en furetant
dans toute la ville, il a decouvert ma seconde qu'il a egalement
subtilisee. Ainsi, il a fait ce qu'on appelle en terme professionnel "un
bon scoop", c'est-a-dire qu'il a su se procurer un document precieux, en
s'arrangeant pour qu'aucun autre journal que le sien n'ait le meme
"tuyau". Ce scoop a permis a son journal, le principal de l'endroit,
d'imprimer la nouvelle en gros caracteres en tete de son article de fond
du lendemain matin; venait ensuite un long dithyrambe sur notre malheur
accompagne de violents commentaires sur le coupable; en meme temps, le
journal ouvrait une souscription de 1.000 dollars pour renforcer la
prime deja promise. Les feuilles publiques de ce pays s'entendent
merveilleusement a soutenir une noble cause... surtout lorsqu'elles
entrevoient une bonne affaire.

J'etais assis a table comme de coutume, a une place choisie pour me
permettre d'observer et de devisager Jacob Fuller; je pouvais en meme
temps ecouter ce qui se disait a sa table. Les quatre-vingts ou cent
personnes de la salle commentaient l'article du journal en souhaitant la
decouverte de cette canaille qui infectait la ville de sa presence. Pour
s'en debarrasser, tous les moyens etaient bons; on avait le choix du
procede: une balle, une canne plombee, etc.

Lorsque Fuller entra, il avait dans une main l'affiche (pliee), dans
l'autre le journal. Cette vue me stupefia et me donna des battements de
coeur. Il avait l'air sombre et semblait plus vieux de dix ans, en meme
temps que tres preoccupe; son teint etait devenu terreux. Et songez un
peu, ma chere maman, a tous les propos qu'il dut entendre! Ses propres
amis, qui ne le soupconnaient pas, lui appliquaient les epithetes et les
qualificatifs les plus infames, en se servant du vocabulaire tres
risque des dictionnaires dont la vente est permise ici. Et, qui plus
est, il dut prendre part a la discussion et partager les appreciations
vehementes de ses amis. Cette circonstance le mettait mal a l'aise, et
il ne parvint pas a me le dissimuler; je remarquai facilement qu'il
avait perdu l'appetit et qu'il grignotait pour se donner contenance. A
la fin, un des convives declara:

--Il est probable que le vengeur de ce forfait est parmi nous dans cette
salle et qu'il partage notre indignation generale contre cet
inqualifiable scelerat. Je l'espere, du moins.

Ah! ma mere! Si vous aviez vu la maniere dont Fuller grimacait et
regardait effare autour de lui. C'etait vraiment pitoyable! N'y pouvant
plus tenir, il se leva et sortit.

Pendant quelques jours, il donna a entendre qu'il avait achete une mine
a Mexico et voulait liquider sa situation a Denver pour aller au plus
tot s'occuper de sa nouvelle propriete et la gerer lui-meme.

Il joua bien son role, annonca qu'il emporterait avec lui quarante mille
dollars, un quart en argent, le reste en billets; mais comme il avait
grandement besoin d'argent pour regler sa recente acquisition, il etait
decide a vendre a bas prix pour realiser en especes. Il vendit donc son
bien pour trente mille dollars. Puis, devinez ce qu'il fit.

Il exigea le paiement en monnaie d'argent, pretextant que l'homme avec
lequel il venait de faire affaire a Mexico etait un natif de
New-England, un maniaque plein de lubies qui preferait l'argent a l'or
ou aux traites. Le motif parut etrange, etant donne qu'une traite sur
New-York pouvait se payer en argent sans la moindre difficulte. On jasa
de cette originalite pendant un jour ou deux, puis ce fut tout, les
sujets de discussion ne durent d'ailleurs jamais plus longtemps dans ce
beau pays de Denver.

Je surveillais mon homme sans interruption; des que le marche fut conclu
et qu'il eut l'argent en poche, ce qui arriva le 11, je m'attachai a ses
pas, sans perdre de vue le moindre de ses mouvements. Cette nuit-la, ou
plutot le 12 (car il etait un peu plus de minuit), je le filai jusqu'a
sa chambre qui donnait sur le meme corridor que la mienne, puis, je
rentrai chez moi; j'endossai mon deguisement sordide de laboureur, me
maquillai la figure en consequence, et m'assis dans ma chambre obscure,
gardant a portee de ma main un sac plein de vetements de rechange. Je
laissai ma porte entrebaillee, me doutant bien que l'oiseau ne tarderait
pas a s'envoler. Au bout d'une demi-heure, une vieille femme passa; elle
portait un sac. Un coup d'oeil rapide me suffit pour reconnaitre Fuller
sous ce deguisement; je pris mon baluchon et le suivis.

Il quitta l'hotel par une porte de cote; et, tournant au coin de
l'etablissement, il prit une rue deserte qu'il remonta pendant quelques
instants, sans se preoccuper de l'obscurite et de la pluie. Il entra
dans une cour et monta dans une voiture a deux chevaux qu'il avait
commandee a l'avance; sans permission, je grimpe derriere, sur le coffre
a bagages, et nous partimes a grande allure. Apres avoir parcouru une
dizaine de milles, la voiture s'arreta a une petite gare. Fuller en
descendit et s'assit sur un chariot remise sous la veranda, a une
distance calculee de la lumiere; j'entrai pour surveiller le guichet des
billets. Fuller n'en prenant pas, je l'imitai. Le train arriva: Fuller
se fit ouvrir un compartiment; je montai dans le meme wagon a l'autre
extremite, et suivant tranquillement le couloir, je m'installai derriere
lui. Lorsqu'il paya sa place au conducteur, il fallut bien indiquer sa
gare de destination; je me glissai alors un peu plus pres de lui pendant
que l'employe lui rendait sa monnaie.

Quand vint mon tour de payer, je pris un billet pour la meme station que
Fuller, situee a environ cent milles vers l'Ouest. A partir de ce
moment-la, et pendant une semaine, j'ai du mener une existence
impossible. Il poussait toujours plus loin dans la region Ouest. Mais,
au bout de vingt-quatre heures, il avait cesse d'etre une femme. Devenu
un bon laboureur comme moi, il portait de grands favoris roux. Son
equipement etait parfait, et il pouvait jouer son personnage mieux que
tout autre, puisqu'il avait ete reellement un ouvrier a gages. Son
meilleur ami ne l'aurait pas reconnu. A la fin, il s'etablit ici, dans
un camp perdu sur une petite montagne de Montana; il habite une maison
primitive et va prospecter tous les jours; du matin au soir, il evite
toute relation avec ses semblables.

J'ai pris pension a une guinguette de mineurs. Vous ne pouvez vous
figurer le peu de confortable que j'y trouve. Rien n'y manque: les
punaises, la salete, la nourriture infecte.

Voila quatre semaines que nous sommes ici, et pendant tout ce temps, je
ne l'ai apercu qu'une fois; mais, chaque nuit, je suis a la trace ses
allees et venues de la journee et me mets en embuscade pour l'observer.
Des qu'il a eu loue une hutte ici, je me suis rendu a cinquante mille
d'ici pour telegraphier a l'hotel de Denver de garder mes bagages
jusqu'a nouvel ordre. Ici je n'ai besoin que de quelques chemises de
rechange que j'ai eu soin d'apporter avec moi.

       *       *       *       *       *

Silver Gulch, 12 juin.

Je crois que l'episode de Denver n'a pas eu son echo jusqu'ici. Je
connais presque tous les habitants du Camp et ils n'y ont pas encore
fait la moindre allusion, du moins, devant moi. Sans aucun doute, Fuller
se trouve tres heureux; il a loue a deux milles d'ici, dans un coin
retire de la montagne, une concession qui promet un bon rendement et
dont il s'occupe tres serieusement. Mais, malgre cela, il est
metamorphose d'aspect! Jamais plus il ne sourit, il se concentre en
lui-meme et vit comme un ours, lui qui etait si sociable et si gai, il y
a a peine deux mois! Je l'ai vu passer plusieurs fois ces derniers
jours, abattu, triste, et l'air deprime. Il fait peine a voir. Il
s'appelle maintenant David Wilson.

Je m'imagine qu'il restera ici, jusqu'a ce que nous le delogions de
nouveau. Puisque vous le voulez, je continuerai a le persecuter, mais je
ne vois pas en quoi il peut etre plus malheureux qu'a present. Je
retournerai a Denver, m'accorder une saison de repos et d'agrement; je
m'offrirai une nourriture meilleure, un lit plus confortable et des
vetements plus propres; puis je prendrai mes bagages et ferai demenager
le malheureux Wilson.

       *       *       *       *       *

Denver, 19 juin.

Tout le monde le regrette ici. On espere qu'il fait fortune a Mexico;
les voeux qu'on forme pour lui sont tres sinceres, et viennent du coeur.
Je m'en rends parfaitement compte: je m'attarde a plaisir ici, je
l'avoue; mais si vous etiez a ma place vous auriez pitie de moi. Je sens
bien ce que vous allez penser de moi; vous avez cent fois raison au
fond. Si j'etais a votre place, et si je portais dans mon coeur une
cicatrice aussi profonde!!!... C'est decide. Je prendrai demain le train
de nuit.

       *       *       *       *       *

Denver 20 juin.

Dieu me pardonne, mere! nous sommes sur une fausse piste; nous
pourchassons un innocent! Je n'en ai pas dormi de la nuit; le jour
commence a poindre et j'attends impatiemment le train du matin!... Mais
que les minutes me semblent longues, longues...

Ce Jacob Fuller est un cousin du coupable! Comment n'avons-nous pas
suppose plus tot que le criminel ne porterait plus jamais son vrai nom
apres son mefait? Le Fuller de Denver a quatre ans de moins que l'autre;
il est venu ici a vingt et un ans, en 1879, et etait veuf un an avant
votre mariage; les preuves a l'appui de ce que j'avance sont
innombrables. Hier soir, j'ai longuement parle de lui a des amis qui le
connaissaient depuis le jour de son arrivee. Je n'ai pas bronche, mais
mon opinion est bien arretee: dans quelques jours, je le rapatrierai en
ayant soin de l'indemniser de la perte qu'il a subie en vendant sa mine;
en son honneur je donnerai un banquet, une retraite aux flambeaux et une
illumination dont les frais retomberont sur moi seul; on me traitera
peut-etre "d'esbrouffeur", mais cela m'est egal. Je suis tres jeune,
vous le savez bien, et c'est la mon excuse. Dans quelque temps on ne
pourra plus me traiter en enfant.

       *       *       *       *       *

Silver Gulch, 2 juillet.

Mere! Il est parti! Parti sans laisser aucun indice. Sa trace etait
refroidie a mon arrivee; je n'ai pu la retrouver. Je me leve aujourd'hui
pour la premiere fois depuis cet evenement. Mon Dieu! comme je voudrais
avoir quelques annees de plus pour mieux supporter les emotions. Tout le
monde croit qu'il est parti pour l'Ouest; aussi vais-je me mettre en
route ce soir; je gagnerai en voiture la gare la plus voisine a deux ou
trois heures d'ici; je ne sais pas bien ou je vais, mais je ne puis
plus tenir en place; l'inaction en ce moment me met a la torture.

Bien entendu, il se cache sous un faux nom et un nouveau deguisement.
Ceci me fait supposer que j'aurai peut-etre a parcourir le monde entier
pour le trouver! C'est du moins ce que je crois. Voyez-vous, mere! le
Juif errant, en ce moment: c'est moi. Quelle ironie! Et dire que nous
avions reserve "ce role a un autre"!

Toutes ces difficultes seraient aplanies si je pouvais placarder une
nouvelle affiche. Mais je me sens incapable de trouver dans mon cerveau
un procede qui n'effraye pas le pauvre fugitif. Ma tete est prete a
eclater. J'avais songe a cette affiche:

"Si le Monsieur qui a dernierement achete une mine a Mexico et en a
vendu une a Denver veut bien donner son adresse" (mais a qui la donner?)
"il lui sera explique comment il y a eu meprise a son sujet; on lui fera
des excuses et on reparera le tort qui lui a ete cause en l'indemnisant
aussi largement que possible."

Mais comprenez-vous la difficulte? Il croira a un piege; c'est tout
naturel, d'ailleurs! Je pourrais encore ecrire: "Il est maintenant
avere que la personne recherchee n'est pas celle qu'on a trouvee; il
existait une similitude de nom; mais il y a eu echange pour des raisons
speciales." Cela pourrait-il aller? Je crains que les soupcons des gens
de Denver ne soient eveilles. Ils ne manqueront pas de dire en se
rappelant les particularites de son depart: Pourquoi s'est-il enfui s'il
n'etait pas coupable? Si je ne reussis pas a le trouver, il sera perdu
dans l'estime des gens de Denver qui le portent tres haut. Vous qui avez
plus d'experience et d'imagination que moi, venez a mon aide, ma chere
mere!

Je n'ai qu'une clef, une clef unique, je connais son ecriture; s'il
inscrit son nouveau nom sur un registre d'hotel sans prendre le soin de
la contrefaire tres bien, je pourrai la reconnaitre, mais il faut pour
cela que le hasard me fasse rencontrer le fugitif.

       *       *       *       *       *

San-Francisco, 28 juin 1898.

Vous savez avec quel soin j'ai fouille tous les Etats du Colorado au
Pacifique, et comment j'ai failli toucher au but. Eh bien! je viens
encore d'eprouver un nouvel echec et cela pas plus tard qu'hier. J'avais
retrouve dans la rue sa trace encore chaude qui me conduisit vers un
hotel de second ordre. Je me suis trompe; j'ai du suivre le contre-pied;
les chiens le font bien! Mais je ne possede malheureusement qu'une
partie des instincts du chien, et souvent je me laisse induire en erreur
par mes facultes d'homme. Il a quitte cet hotel depuis dix jours,
m'a-t-on dit. Je sais maintenant qu'il ne sejourne plus nulle part
depuis les six ou huit derniers mois, qu'il est pris d'un grand besoin
de mouvement et ne peut plus rester tranquille. Je partage ce sentiment
et sais combien il est penible! Il continue a porter le nom qu'il avait
inscrit au moment ou j'etais si pres de le pincer, il y a neuf mois:
"James Walker"; c'est aussi celui qu'il avait adopte en fuyant Silver
Gulch. Il ne fait pas d'effort d'imagination et a decidement peu de gout
pour les noms de fantaisie. Il m'a ete facile de reconnaitre son
ecriture tres legerement deguisee.

On m'assure qu'il vient de partir en voyage sans laisser d'adresse et
sans dire ou il allait; qu'il a pris un air effare lorsqu'on le
questionnait sur ses projets; il n'avait, parait-il, qu'une valise
ordinaire pour tout bagage et il l'a emportee a la main. "C'est un
pauvre petit vieux, a-t-on ajoute, dont le depart ne fera pas grand tort
a la maison."

Vieux! Je suppose qu'il l'est devenu maintenant, mais n'en sais pas plus
long, car je ne suis pas reste assez longtemps. Je me suis precipite sur
sa trace; elle m'a conduit a un quai. Mere! La fumee du vapeur qui
l'emportait se perdait a l'horizon! J'aurais pu gagner une demi-heure en
prenant des le debut la bonne direction; mais il etait meme trop tard
pour freter un remorqueur et courir la chance de rattraper son bateau!
Il est maintenant en route pour Melbourne!

       *       *       *       *       *

Hope Canyon, Californie.

3 octobre 1900.

Vous etes en droit de vous plaindre. Une lettre en un an: c'est trop
peu, j'en conviens; mais comment peut-on ecrire lorsqu'on n'a a
enregistrer que des insucces? Tout le monde se laisserait demonter;
pour ma part, je n'ai plus de coeur a rien.

Je vous ai raconte, il y a longtemps, comment je l'avais manque, a
Melbourne, puis comment je l'avais pourchasse pendant des mois en
Australie. Apres cela, je l'ai suivi aux Indes, je crois meme l'avoir
apercu a Bombay; j'ai refait derriere lui tout son voyage, a Baroda,
Rawal, Pindi, Lucknow, Lahore, Cawnpore, Allahabad, Calcutta, Madras,
semaine par semaine, mois par mois, sous une chaleur torride et dans une
poussiere! Je le traquais de pres, et croyais le tenir; mais il s'est
toujours echappe. Puis, a Ceylan, puis a...

Mais je vous raconterai tout cela en detail. Il m'a ramene en
Californie, puis a Mexico, et de la il retourna en Californie. Depuis ce
moment-la, je l'ai pourchasse dans tous les pays, depuis le 1er janvier
jusqu'au mois dernier. Je suis presque certain qu'il se tient pres de
Hope Canyon. J'ai suivi sa trace jusqu'a trente milles d'ici, mais je
l'ai perdue; pour moi, quelqu'un a du l'enlever en voiture.

Maintenant je me repose de mes recherches infructueuses. Je suis
ereinte, mere! decourage et bien souvent pres de perdre mon dernier
espoir. Pourtant, les mineurs de ce pays sont de braves gens; leurs
manieres affables que je connais de longue date et leur franchise
d'allures sont bien faites pour me remonter le moral et me faire oublier
mes ennuis. Voila plus d'un mois que je suis ici. Je partage la cabane
d'un jeune homme d'environ vingt-cinq ans, "Sammy Hillyer", comme moi
fils unique d'une mere qu'il idolatre et a qui il ecrit regulierement
chaque semaine (ce dernier trait me ressemble moins). Il est timide, et
sous le rapport de l'intelligence... certes... il ne faudrait pas lui
demander de mettre le feu a une riviere; a part cela, je l'aime
beaucoup; il est bon camarade, assez distingue, et je benis le ciel de
me l'avoir donne pour ami; je peux au moins echanger avec lui mes
impressions; c'est une grande satisfaction, je vous assure. Si seulement
"James Walker" avait cette compensation, lui qui aime la societe et la
bonne camaraderie. Cette comparaison me fait penser a lui, a la derniere
entrevue que nous avons eue. Quel chaos que tout cela, lorsque j'y
songe!

A cette epoque, je luttais contre ma conscience pour m'attacher a sa
poursuite! Le coeur de Sammy Hillyer est meilleur que le mien, meilleur
que tous ceux de cette petite republique, j'imagine; car il se declare
le seul ami de la brebis galeuse du camp, un nomme Flint Buckner. Ce
dernier n'adresse la parole a personne en dehors de Sammy Hillyer.

Sammy pretend qu'il connait l'histoire de Flint, que c'est le chagrin
seul qui l'a rendu aussi sombre et que pour ce motif on devrait etre
pour lui aussi charitable que possible. Un coeur d'or seul peut
s'accommoder du caractere de Flint Buckner, d'apres tout ce que
j'entends dire de lui. Le detail suivant vous donnera d'ailleurs une
idee plus exacte du bon coeur de Sammy que tout ce que je pourrais vous
raconter. Au cours d'une de nos causeries, il me dit a peu pres ceci:

"Flint est un de mes compatriotes et me confie tous ses chagrins; il
deverse dans mon coeur le trop plein de ses tristesses quand il sent que
le sien est pres d'eclater. Il est impossible de rencontrer une homme
plus malheureux, je t'assure, Archy Stillmann: sa vie n'est qu'un tissu
de miseres morales qui le font paraitre beaucoup plus vieux que son
age. Il a perdu depuis bien des annees deja la notion du repos et du
calme. Il n'a jamais connu la chance; c'est un mythe pour lui et je lui
ai souvent entendu dire qu'il soupirait apres l'enfer de l'autre monde
pour faire diversion aux miseres de cette vie."




IV


C'etait par une matinee claire et fraiche du commencement d'octobre. Les
lilas et les cytises, illumines par un radieux soleil d'automne, avaient
des reflets particuliers et formaient une voute ininterrompue que la
nature aimable mettait a la disposition des etres qui habitent la region
des hautes branches. Les melezes et les grenadiers profilaient leurs
formes rouges et jaunes et jetaient une teinte de gaiete sur cet ocean
de verdure; le parfum enivrant des fleurs ephemeres embaumait
l'atmosphere en delire; bien haut dans les airs un grand oiseau
solitaire planait, majestueux et presque immobile; partout regnaient le
calme, la serenite et la paix des regions etherees. Ceci se passe en
octobre 1900, a Hope-Canyon, et nous sommes sur un terrain de mines
argentiferes dans la region d'Esmeralva. Solitaire et recule, l'endroit
est de decouverte recente; les nouveaux arrives le croient riche en
metal (il suffira de le prospecter pendant un an ou deux pour etre fixe
sur sa valeur). Comme habitants, le camp se compose d'environ deux cents
mineurs, d'une femme blanche avec son enfant, de quelques blanchisseurs
chinois, d'une douzaine d'Indiens plus ou moins nomades, qui portent des
vetements en peaux de lapin, des chapeaux de liege et des colliers de
bimbeloterie. Il n'y a ici ni moulins, ni eglise, ni journaux. Le camp
n'existe que depuis deux ans et la nouvelle de sa fondation n'a pas fait
sensation; on ignore generalement son nom et son emplacement.

Des deux cotes de Hope-Canyon, les montagnes se dressent a pic, formant
une muraille de trois mille pieds, et la longue file des huttes qui
s'echelonnent au fond de cet entonnoir ne recoit guere qu'une fois par
jour, vers midi, la caresse passagere du soleil. Le village s'etend sur
environ deux milles en longueur et les cabanes sont assez espacees l'une
de l'autre. L'auberge est la seule maison vraiment organisee; on peut
meme dire qu'elle represente la seule maison du camp. Elle occupe une
position centrale et devient, le soir, le rendez-vous de la population.
On y boit, on y joue aux cartes et aux dominos: il existe un billard
dont le tapis couture de dechirures a ete repare avec du taffetas
d'Angleterre. Il y a bien quelques queues, mais sans procedes; quelques
billes fendues qui, en roulant, font un bruit de casserole felee et ne
s'arretent que par soubresauts, et meme un morceau de craie ebrechee; le
premier qui arrive a faire six carambolages de suite peut boire tant
qu'il veut, aux frais du bar.

La case de Flint Buckner etait au sud, la derniere du village; sa
concession etait a l'autre extremite, au nord, un peu au-dela de la
derniere hutte dans cette direction. Il etait d'un caractere cassant,
peu sociable, et n'avait pas d'amis. Ceux qui essayaient de frayer avec
lui ne tardaient pas a le regretter et lui faussaient compagnie au bout
de peu de temps. On ne savait rien de son passe. Les uns croyaient que
Sammy Hillyer savait quelque chose sur lui: d'autres affirmaient le
contraire. Si on le questionnait a ce sujet, Sammy pretendait toujours
ignorer son passe. Flint avait a ses gages un jeune Anglais de seize
ans, tres timide et qu'il traitait durement, aussi bien en public que
dans l'intimite. Naturellement, on s'adressait a ce jeune homme pour
avoir des renseignements sur son patron, mais toujours sans succes.
Fetlock Jones (c'est le nom du jeune Anglais) racontait que Flint
l'avait recueilli en prospectant une autre mine, et comme lui-meme
n'avait en Amerique ni famille ni amis, il avait trouve sage d'accepter
les propositions de Buckner; en retour du labeur penible qui lui etait
impose, Jones recevait pour tout salaire du lard et des haricots.
C'etait tout ce que ce jeune homme voulait raconter sur son maitre.

Il y avait deja un mois que Fetlock etait rive au service de Flint; son
apparence deja chetive pouvait inspirer de jour en jour de serieuses
inquietudes, car on le voyait deperir sous l'influence des mauvais
traitements que lui faisait subir son maitre. Il est reconnu, en effet,
que les caracteres doux souffrent amerement de la moindre brutalite,
plus amerement peut-etre que les caracteres fortement trempes qui
s'emportent en paroles et se laissent meme aller aux voies de fait
quand leur patience est a bout et que la coupe deborde. Quelques
personnes compatissantes voulaient venir en aide au malheureux Fetlock
et l'engageaient a quitter Buckner; mais le jeune homme accueillit cette
idee avec un effroi mal dissimule et repondit qu'il ne l'oserait jamais.

Pat Riley insistait en disant:

--Quittez donc ce maudit harpagon et venez avec moi. N'ayez pas peur, je
me charge de lui faire entendre raison, s'il proteste.

Fetlock le remercia les larmes aux yeux, mais se mit a trembler de tous
ses membres en repetant qu'il n'oserait pas, parce que Flint se
vengerait s'il le retrouvait en tete a tete au milieu de la nuit. "Et
puis, voyez-vous, s'ecriait-il, la seule pensee de ce qui m'arriverait
me donne la chair de poule, M. Riley."

D'autres lui conseillaient: "Sauvez-vous, nous vous aiderons et vous
gagnerez la cote une belle nuit." Mais toutes les suggestions ne
pouvaient le decider; Fetlock pretendait que Flint le poursuivrait et le
ramenerait pour assouvir sa vengeance.

Cette idee de vengeance, personne ne la comprenait. L'etat miserable du
pauvre garcon suivait son cours et les semaines passaient. Il est
probable que les amis de Fetlock se seraient rendu compte de la
situation, s'ils avaient connu l'emploi de ses moments perdus. Il
couchait dans une hutte voisine de celle de Flint et passait ses nuits a
reflechir et a chercher un moyen infaillible de tuer Flint sans etre
decouvert. Il ne vivait plus que pour cela; les heures pendant
lesquelles il machinait son complot etaient les seuls moments de la
journee auxquels il aspirait avec ardeur et qui lui donnaient l'illusion
du bonheur.

Il pensa au poison. Non, ce n'etait pas possible; l'enquete revelerait
ou il l'avait pris et qui le lui avait vendu. Il eut l'idee de lui loger
une balle dans le dos quand il le trouverait entre quatre yeux, un soir
ou Flint rentrerait chez lui vers minuit, apres sa promenade accoutumee.

Mais quelqu'un pourrait l'entendre et le surprendre. Il songea bien a le
poignarder pendant son sommeil. Mais sa main pourrait trembler, son coup
ne serait peut-etre pas assez sur; Flint alors s'emparerait de lui. Il
imagina des centaines de procedes varies; aucun ne lui paraissait
infaillible; car les moyens les plus secrets presentaient toujours un
danger, un risque, une possibilite pour lui d'etre trahi. Il ne s'arreta
donc a aucun.

Mais il etait d'une patience sans borne. Rien ne presse, se disait-il.
Il se promettait de ne quitter Flint que lorsqu'il l'aurait reduit a
l'etat de cadavre; mieux valait prendre son temps, il trouverait bien
une occasion d'assouvir sa vengeance. Ce moyen existait et il le
decouvrirait, dut-il pour cela subir toutes les hontes et toutes les
miseres.

Oui! il trouverait surement un procede qui ne laisserait aucune trace de
son crime, pas le plus petit indice; rien ne pressait: mais quand il
l'aurait trouve, oh! alors, quelle joie de vivre pour lui!

En attendant, il etait prudent de conserver religieusement intacte sa
reputation de douceur, et il s'efforcait plus que jamais de ne pas
laisser entendre le moindre mot de son ressentiment ou de sa colere
contre son oppresseur.

Deux jours avant la matinee d'octobre a laquelle nous venons de faire
allusion, Flint avait achete differents objets qu'il rapportait a sa
cabane, aide par Fetlock: une caisse de bougies, qu'ils placerent dans
un coin, une boite de poudre explosible qu'ils logerent au-dessus des
bougies, un petit baril de poudre qu'ils deposerent sous la couchette de
Flint et un enorme chapelet de fusees qu'ils accrocherent a un clou.

Fetlock en conclut que le travail du pic allait bientot faire place a
celui de la poudre et que Flint voulait commencer a faire sauter les
blocs. Il avait deja assiste a ce genre d'explosions, mais n'en
connaissait pas la preparation. Sa supposition etait exacte; le temps de
faire sauter la mine etait venu.

Le lendemain matin, ils porterent au puits les fusees, les forets, et la
boite a poudre. Le trou avait a peu pres huit pieds de profondeur, et
pour arriver au fond comme pour en sortir, il fallait se servir d'une
petite echelle. Ils descendirent donc; au commandement, Fetlock tint le
foret (sans savoir comment s'en servir) et Flint se mit a cogner. Au
premier coup de marteau, le foret echappa des mains de Fetlock et fut
projete de cote.

--Maudit fils de negre, vocifera Flint, en voila une maniere de tenir
un foret! Ramasse-le et tache de tenir ton outil! Je t'apprendrai ton
metier, attends! Maintenant charge.

Le jeune homme commenca a verser la poudre.

--Idiot, grommela Flint, en lui appliquant sur la machoire un grand coup
de crosse, qui lui fit perdre l'equilibre. Leve-toi! Tu ne vas pas
rester par terre, je pense. Allons, mets d'abord la meche, maintenant la
poudre; assez; assez! Veux-tu remplir tout le trou? Espece de poule
mouillee! Mets de la terre, du gravier et tasse le tout. Tiens! grand
imbecile, sors de la.

Il lui arracha l'instrument et se mit a damer la charge lui-meme en
jurant et blasphemant comme un forcene. Puis il alluma la meche, sortit
du puits et courut a cinquante metres de la, suivi de Fetlock. Ils
attendirent quelques instants: une epaisse fumee se produisit et des
quartiers de roche volerent en l'air avec un fracas d'explosion; une
pluie de pierres retomba et tout rentra dans le calme.

--Quel malheur que tu ne te sois pas trouve la-dedans, s'ecria le
patron.

Ils redescendirent dans le puits, le nettoyerent, preparerent un
nouveau trou et recommencerent la meme operation:

--Regarde donc ce que tu fais au lieu de tout gaspiller: Tu ne sais donc
pas regler une charge?

--Non, maitre!

--Tu ne sais pas? Ma foi! je n'ai jamais rien vu d'aussi bete que toi.

Il sortit du puits et cria a Fetlock qui restait en bas:

--Eh bien! idiot! Vas-tu rester la toute la journee! Coupe la meche et
allume-la!

Le pauvre garcon repondit tout tremblant:

--Maitre, je ferai comme il vous plaira.

--Comment? tu oses me repondre, a moi? Coupe, allume, te dis-je!

Le jeune garcon fit ce qui lui etait commande.

--Sacrebleu, hurla Flint; tu coupes une meche aussi courte... je
voudrais que tu sautes avec...

Dans sa colere, il retira l'echelle et s'enfuit.

Fetlock resta terrorise.

--Oh! mon Dieu! mon Dieu! au secours! Je suis perdu, criait-il. Que
faire? que faire?

Il s'adossa au mur et s'y cramponna comme il put: le petillement de la
poudre qui s'allumait l'empechait d'articuler un son; sa respiration
s'arreta, il etait la sans force et inerte; encore deux ou trois
secondes, et il volerait en l'air avec les blocs de pierre. Une
inspiration subite lui vint. Il allongea le bras, saisit la meche et
coupa l'extremite qui depassait d'un pouce au-dessus du sol; il etait
sauve! Il tomba a moitie evanoui et mort de peur, murmurant avec un
sourire sur les levres:

--Il m'a montre! Je savais bien qu'avec de la patience, j'y arriverais!

Cinq minutes apres, Buckner se glissa furtivement au puits, l'air gene
et inquiet, et en examina le fond. Il comprit la situation et vit ce qui
etait arrive; il descendit l'echelle. Fetlock put remonter malgre son
grand affaiblissement et son emotion. Il etait livide; sa mine
effrayante parut impressionner Buckner qui essaya de lui temoigner un
regret et un semblant de sympathie; mais ces deux sentiments lui etaient
trop inconnus pour qu'il sut les exprimer.

--C'est un accident, lui dit-il. N'en parle a personne, n'est-ce pas?
J'etais enerve et ne savais plus tres bien ce que je faisais. Tu me
parais fatigue, tu as trop travaille aujourd'hui. Va a ma cabane et
mange tout ce que tu voudras; ensuite, repose-toi bien.

N'oublie pas que cet accident est du a mon seul enervement.

--Vous m'avez bien effraye, lui dit Fetlock en s'en allant, mais j'ai au
moins appris quelque chose, je ne le regrette pas.

--Pas difficile a contenter, marmotta Buckner en l'observant du coin de
l'oeil. Je me demande s'il en parlera; l'osera-t-il? Quelle guigne qu'il
n'ait pas ete tue!

Fetlock ne pensa pas a se reposer pendant le conge qui lui avait ete
accorde; il l'employa a travailler avec ardeur et a preparer,
fievreusement, son plan de vengeance. Des broussailles epaisses
couvraient la montagne du cote de la demeure de Flint. Fetlock s'y cacha
et adopta cette retraite pour machiner son complot. Ses derniers
preparatifs devaient se faire dans le bouge qui lui servait de hutte.

--S'il a le moindre soupcon a mon endroit, pensa-t-il, il a bien tort
de croire que je raconterai ce qui s'est passe; d'ailleurs, il ne le
croira pas longtemps; bientot il sera fixe. Demain je ne me departirai
pas de ma douceur et de ma timidite habituelles qu'il croit
inalterables. Mais apres-demain, au milieu de la nuit, sa derniere heure
aura sonne sans que personne au monde puisse soupconner l'auteur de sa
mort et la maniere dont elle sera survenue. Le piquant de la chose est
que lui-meme m'en ait suggere l'idee.




V


Le jour suivant s'ecoula sans aucun incident. Minuit va sonner et, dans
peu d'instants, une nouvelle journee commencera. La scene se passe au
bar, dans la salle de billard. Des hommes d'aspect commun, aux vetements
grossiers, coiffes de chapeaux a larges bords, portent leurs pantalons
serres dans de grosses bottes, ils sont tous en veston et se tiennent
groupes autour d'un poele de fonte qui, bourre de charbon, leur
distribue une genereuse chaleur; les billes de billard roulent avec un
son fele; a l'interieur de la salle, on n'entend pas d'autre bruit;
mais, au dehors, la tempete mugit. Tous paraissent ennuyes et dans
l'attente.

Un mineur, aux epaules carrees, entre deux ages, avec des favoris
grisonnants, l'oeil dur et la physionomie maussade, se leve sans mot
dire, il passe son bras dans un rouleau de meche, ramasse quelques
objets lui appartenant et sort sans prendre conge de ses compagnons.
C'est Flint Buckner. A peine la porte est-elle refermee sur lui que la
conversation, genee par sa presence, reprend avec entrain.

--Quel homme regle! il vaut une pendule, dit Jack Parker, le forgeron,
sans tirer sa montre; on sait qu'il est minuit quand il se leve pour
sortir.

--Sa regularite est bien la seule qualite qu'il possede, repliqua le
mineur Peter Hawes, je ne lui en connais pas d'autre; vous non plus, que
je sache?

--Il fait tache parmi vous, dit Ferguson, l'associe de Well-Fargo. Si
j'etais proprietaire de cet etablissement, je le forcerais bien a se
demuseler un jour ou l'autre, qu'il le veuille ou pas!

En meme temps il lanca un regard significatif au patron du bar qui fit
semblant de ne pas comprendre, car l'homme en question etait une bonne
pratique, et rentrait chaque soir chez lui apres avoir consomme un
stock de boissons variees servies par le bar.

Dites donc, les amis, demanda le mineur Ham Sandwich, l'un de vous se
souvient-il que Buckner lui ait jamais offert un cocktail?

--Qui? lui? Flint Buckner? Ah! non certes!

Cette reponse ironique sortit avec un ensemble parfait de la bouche de tous
les assistants.

Apres un court silence, Pat Riley, le mineur, reprit:

--Cet oiseau-la est un vrai phenomene. Et son aide tout autant que lui.
Moi, je ne les comprends ni l'un ni l'autre; je donne ma langue au chat!

--Vous etes pourtant un malin, repondit Ham Sandwich, mais, ma foi, les
enigmes que sont ces deux individus restent impossibles a deviner. Le
mystere qui entoure le patron enveloppe egalement son acolyte. C'est
bien votre avis n'est-ce pas?

--Pour sur!

Chacun acquiesca. Un seul d'entre eux gardait le silence. C'etait le
nouvel arrivant, Peterson. Il commanda une tournee de rafraichissements
pour tous et demanda si, en dehors de ces deux types etranges, il
existait au camp un troisieme phenomene.

--Nous oublions Archy Stillmann, repondirent-ils tous.

Celui-la aussi est donc un drole de pistolet? demanda Peterson.

--On ne peut pas vraiment dire que cet Archy Stillmann soit un
phenomene, continua Ferguson, l'employe de Well-Fargo; il me fait plutot
l'effet d'un toque!

Ferguson avait l'air de savoir ce qu'il disait. Et comme Peterson
desirait connaitre tout ce qui concernait Stillmann, chacun se declara
pret a lui raconter sa petite histoire. Ils commencerent tous a la fois,
mais Billy Stevens, le patron du bar, rappela tout le monde a l'ordre,
declarant qu'il valait mieux que chacun parlat a son tour.

Il distribua les rafraichissements et donna la parole a Ferguson.

Celui-ci commenca:

--Il faut d'abord vous dire qu'Archy n'est qu'un enfant, c'est tout ce
que nous savons de lui; on peut chercher a le sonder, mais c'est peine
perdue; on n'en peut rien tirer; il reste completement muet sur ses
intentions et ses affaires personnelles; il ne dit meme pas d'ou il est
et d'ou il vient. Quant a deviner la nature du mystere qu'il cache,
c'est impossible, car il excelle a detourner les conversations qui le
genent. On peut supposer tout ce que l'on veut; chacun est libre, mais a
quoi cela mene-t-il? A rien, que je sache!

Quel est, en fin de compte, son trait de caractere distinctif?
Possede-t-il une qualite speciale? La vue peut-etre, l'ouie, ou
l'instinct? La magie, qui sait? Choisissez, jeunes et vieux, femmes et
enfants. Les paris sont ouverts. Eh bien, je vais vous edifier sur ses
aptitudes; vous pouvez venir ici, disparaitre, vous cacher, ou vous
voudrez, n'importe ou; pres ou loin, il vous trouvera toujours et mettra
la main sur vous.

--Pas possible?

--Comme j'ai l'honneur de vous le dire. Le temps ne compte pas pour lui,
l'etat des elements le laisse bien indifferent, il n'y prete aucune
attention; rien ne le derange!

--Allons donc! et l'obscurite? la pluie? la neige?

--Hein?

--Tout cela lui est bien egal. Il s'en moque.

--Et le brouillard?

--Le brouillard! ses yeux le percent comme un boulet de canon! Tenez,
jeunes gens. Je vais vous raconter quelque chose de plus fort. Vous me
traiterez de blagueur!

--Non, non, nous vous croyons, crierent-ils tous en choeur. Continuez,
Well-Fargo.

--Eh bien! messieurs, supposez que vous laissiez Stillmann ici en train
de causer avec vos amis: sortez sans rien dire, dirigez-vous vers le
camp et entrez dans une cabane quelconque de votre choix; prenez-y un
livre, plusieurs si vous voulez, ouvrez-les aux pages qu'il vous plaira
en vous rappelant leurs numeros; il ira droit a cette cabane et ouvrira
le ou les livres aux pages touchees par vous; il vous les designera
toutes sans se tromper.

--Ce n'est pas un homme, c'est un demon.

--Je suis de votre avis. Et maintenant, je vous raconterai un de ses
exploits les plus merveilleux.

--La nuit derniere, il a...

Il fut interrompu par une grande rumeur au dehors; la porte s'ouvrit
brusquement et une foule en emoi se precipita dans le bar entourant la
seule femme blanche du camp qui criait et pleurait:

--Ma fille! ma fille! partie! perdue! Pour l'amour du ciel, dites-moi ou
est Archy Stillmann, nous ne savons plus ou chercher.

--Asseyez-vous, Mrs Hogan, lui dit le patron du bar. Asseyez-vous et
calmez-vous, Stillmann est ici depuis trois heures; il a engage une
chambre apres avoir rode toute la journee a la recherche d'une piste,
suivant sa bonne habitude. Il est ensuite monte se coucher. Ham
Sandwich, va donc le reveiller et amene-le; il est au numero 14.

Archy fut vite habille et en bas. Il demanda des details a Mrs Hogan.

--Helas! mon ami, je n'en ai pas. Si j'en possedais seulement! Je
l'avais couchee a sept heures et lorsque je suis rentree, il y a une
heure, plus personne! Je me suis precipitee chez vous; vous n'y etiez
pas; depuis, je vous cherche partout, frappant a toutes les portes; je
viens ici en desespoir de cause, folle, epouvantee, le coeur brise.
Dieu merci, je vous ai trouve enfin! et vous me decouvrirez mon enfant!
Venez vite! vite!

--Je suis pret, Madame, je vous suis; mais regagnez d'abord votre
logement.

Tous les habitants du camp avaient envie de prendre part a la chasse.
Ceux de la partie Sud du village etaient sur pied, et une centaine
d'hommes vigoureux balancaient dans l'obscurite les faibles lueurs de
leurs lanternes vacillantes. Ils se formerent en groupes de trois ou
quatre, pour s'echelonner plus facilement le long du chemin, et
emboiterent rapidement le pas des guides. Bientot, ils arriverent a la
maisonnette des Hogan.

--Passez-moi une lanterne, dit Archy.

Il la posa sur la terre durcie et s'agenouilla en ayant l'air d'examiner
le sol attentivement.

--Voila sa trace, dit-il en indiquant du doigt deux ou trois marques sur
le sol. La voyez-vous?

Quelques-uns d'entre les mineurs s'agenouillerent et ecarquillerent
leurs yeux pour mieux voir. Les uns s'imaginerent apercevoir quelque
chose, les autres durent avouer, en secouant la tete de depit, que la
surface tres unie ne portait aucune marque perceptible a leurs yeux.

--Il se peut, dit l'un, que le pied de l'enfant ait laisse son
empreinte, mais je ne la vois pas.

Le jeune Stillmann sortit, tenant toujours la lampe pres de la terre; il
tourna a gauche, et avanca de quelques pas en examinant le sol
soigneusement.

--Je tiens la trace, venez maintenant, et que quelqu'un prenne la
lanterne.

Il se mit en route, d'un pas allegre, dans la direction du Sud, escorte
par les curieux, et suivit, en decrivant des courbes, toutes les
sinuosites de la gorge pendant une lieue environ. Ils arriverent a une
plaine couverte de sauges, vaste et obscure. Stillmann commanda: Halte,
ajoutant:

--Il ne s'agit pas de partir sur une fausse piste, orientons-nous de
nouveau dans la bonne direction.

Il reprit la lanterne et examina la route sur une longueur de vingt
metres environ.

--Venez, dit-il, tout va bien.

Il se remit en route, fouillant les buissons de sauge, pendant un quart
de mille et obliquant toujours a droite; puis il prit une autre
direction, fit un grand circuit, repartit droit devant lui et marcha
resolument vers l'ouest pendant un demi-mille. Il s'arreta, disant:

--Elle s'est reposee ici, la pauvre petite. Tenez la lanterne et
regardez; c'est la qu'elle s'est assise.

A cet endroit, le sol etait net comme une plaque d'acier et il fallait
une certaine audace pour pretendre reconnaitre sur ce miroir uni la
moindre trace revelatrice. La malheureuse mere, reprise de
decouragement, tomba a genoux, baisant la terre et sanglotant.

--Mais ou est-elle alors? demanda quelqu'un. Elle n'est pourtant pas
restee ici; nous la verrions, je pense.

Stillmann continua a tourner en rond sur place, sa lanterne a la main;
il paraissait absorbe dans ses recherches.

--Eh bien! dit-il, sur un ton maussade. Je ne comprends plus.

Il examina encore.

--Il n'y a pas a en douter, elle s'est arretee ici, mais elle n'en est
pas repartie. J'en reponds! Reste a trouver l'enigme.

La pauvre mere se desolait de plus en plus.

--Oh! mon Dieu! et vous Vierge Marie! venez a mon aide! Quelque animal
l'a emportee! C'est fini! je ne la reverrai jamais, jamais plus!

--Ne perdez pas espoir, madame, lui dit Archy. Nous la retrouverons, ne
vous decouragez pas.

--Dieu vous benisse pour ces bonnes paroles de consolation, monsieur
Archy, et elle prit sa main quelle couvrit de baisers.

Peterson, le dernier arrive, chuchota avec ironie a l'oreille de
Ferguson:

--En voila une merveille d'avoir decouvert cet endroit. Vraiment pas la
peine de venir si loin, tout de meme; le premier coin venu nous en
aurait appris autant. Nous voila bien renseignes, maintenant!

L'insinuation n'etait pas du gout de Ferguson, qui repondit sur un ton
emballe:

--Vous allez peut-etre chercher a nous faire croire que l'enfant n'est
pas venue ici? Je vous declare que cette petite a passe par ici; si vous
voulez vous attirer de serieux ennuis, vous n'avez qu'a...

--Tout va bien! cria Stillmann. Venez tous ici et regardez bien. La
trace nous crevait les yeux et nous n'y avons rien vu les uns et les
autres.

Tous s'accroupirent avec ensemble a l'endroit suppose ou l'enfant avait
du s'asseoir et se mirent a ecarquiller les yeux en fixant le point
designe par le doigt d'Archy. Apres une pause suivie de profonds soupirs
de decouragement, Pat Riley et Ham Sandwich repondirent ensemble:

--Eh bien, Archy? Nous n'avons rien vu!

--Rien? vous appelez cela rien?

Et avec son doigt il fit sur le sol un signe cabalistique.

--La, la reconnaissez-vous maintenant la trace d'Injin Billy? C'est lui
qui a l'enfant.

--Dieu soit loue! s'ecria la mere.

--Reprenez la lanterne. Je tiens de nouveau la bonne direction.
Suivez-moi.

Il partit comme un trait, traversant rapidement les buissons de sauge,
puis disparut derriere un monticule de sable; les autres avaient peine a
suivre: ils le rejoignirent et le retrouverent assis tranquillement en
train de les attendre. A dix pas plus loin on apercevait une hutte
miserable, un pauvre abri informe, fait de vieux chiffons et de
couvertures de chevaux en loques qui laissaient filtrer une lumiere a
peine tamisee.

--Prenez le commandement, Mrs Hogan, dit le jeune homme. Vous avez le
droit d'entrer la premiere.

Tous la suivirent et purent voir le spectacle qu'offrait l'interieur de
cette hutte: Injin Billy etait assis par terre, l'enfant dormait a cote
de lui. Sa mere la prit dans ses bras et l'etouffa de caresses; son
coeur debordait de reconnaissance pour Archy Stillmann; elle pleurait a
chaudes larmes. D'une voix etranglee par l'emotion, elle laissa echapper
un flot de ces paroles attendries, de ces accents chauds et ardents que
seul peut trouver un coeur irlandais.

--Je l'ai trouvee vers dix heures, expliqua Billy. Elle s'etait
endormie, tres fatiguee, la figure humectee de larmes, je suppose; je
l'ai ramenee ici, et l'ai nourrie, car elle mourait de faim; depuis ce
moment elle n'a cesse de dormir.

Dans un elan de reconnaissance sans bornes, l'heureuse femme l'embrassa
lui aussi, l'appelant "le Messager du ciel". En admettant qu'il soit un
messager du ciel, il etait certainement un ange deguise et grime, car
son accoutrement bizarre n'avait rien de seraphique.

A une heure et demie du matin, le cortege rentra au village en chantant
un refrain triomphal et en brandissant des torches; c'etait une vraie
retraite aux flambeaux. Ils n'oublierent pas de boire tout le long de la
route et, pour tuer les dernieres heures de cette nuit mouvementee, ils
s'entasserent au bar en attendant le jour.






DEUXIEME PARTIE




I

SHERLOCK HOLMES ENTRE EN SCENE


Le jour suivant, une rumeur sensationnelle circula au village. Un
etranger de haute marque, a l'air grave et imposant, a la tournure tres
distinguee, venait d'arriver a l'auberge. Il avait inscrit sur le
registre le nom magique de:

SHERLOCK HOLMES

La nouvelle se repandit de hutte en hutte, de bouche en bouche dans la
mine; chacun planta la ses outils pour courir aux vrais renseignements.
Un mineur qui passait par la partie Sud du village annonca la nouvelle a
Pat Riley, dont la concession touchait a celle de Flint Buckner.
Fetlock Jones parut tres affecte de cet evenement et murmura meme:

--L'oncle Sherlock! Quelle guigne!

Il arrive juste au moment ou... Puis il se mit a revasser, se disant a
lui-meme:

--Apres tout, pourquoi avoir peur de lui? Tous ceux qui le connaissent
comme moi, savent bien qu'il n'est capable de decouvrir un crime
qu'autant qu'il a pu preparer son plan a l'avance, classer ses arguments
et accumuler ses preuves.

Au besoin il se procure (moyennant finances) un complice de bonne
volonte qui execute le crime point par point comme il l'a prevu!... Eh
bien! cette fois Sherlock sera tres embarrasse; il manquera de preuve et
n'aura rien pu preparer. Quant a moi, tout est pret. Je me garderai bien
de differer ma vengeance... non certainement pas! Flint Buckner quittera
ce bas monde cette nuit et pas plus tard, c'est decide!

Puis il reflechit:

--L'oncle Sherlock va vouloir, ce soir, causer avec moi de notre
famille; comment arriverai-je a m'esquiver de lui? Il faut absolument
que je sois dans ma cabine vers huit heures, au moins pour quelques
instants.

Ce point etait embarrassant et le preoccupait fort. Mais une minute de
reflexion lui donna le moyen de tourner la difficulte.

--Nous irons nous promener ensemble et je le laisserai seul sur la route
une seconde pendant laquelle il ne verra pas ce que je ferai: le
meilleur moyen d'egarer un policier est de le conserver aupres de soi
quand on prepare un coup. Oui, c'est bien le plus sur, je l'emmenerai
avec moi.

Pendant ce temps, la route etait encombree, aux abords de la taverne,
par une foule de gens qui esperaient apercevoir le grand homme. Mais
Holmes s'obstinait a rester enferme dans sa chambre et ne paraissait pas
au plus grand desappointement des curieux. Ferguson, Jake Parker le
forgeron, et Ham Sandwich, seuls, eurent plus de chance. Ces fanatiques
admirateurs de l'habile policier louerent la piece de l'auberge qui
servait de debarras pour les bagages et qui donnait au-dessus d'un
passage etroit sur la chambre de Sherlock Holmes; ils s'y embusquerent
et pratiquerent quelques judas dans les persiennes.

Les volets de M. Holmes etaient encore fermes, mais il les ouvrit
bientot. Ses espions tressaillirent de joie et d'emotion lorsqu'ils se
trouverent face a face avec l'homme celebre qui etonnait le monde par
son genie vraiment surnaturel. Il etait assis la devant eux, en
personne, en chair et en os, bien vivant. Il n'etait plus un mythe pour
eux et ils pouvaient presque le toucher en allongeant le bras.

--Regarde-moi cette tete, dit Ferguson d'une voix tremblante d'emotion.
Grand Dieu! Quelle physionomie!

--Oh oui, repondit le forgeron d'un air convaincu, vois un peu ses yeux
et son nez! Quelle intelligente et eveillee physionomie il a!

--Et cette paleur! reprit Ham Sandwich, qui est la caracteristique de
son puissant cerveau et l'image de sa nette pensee.

--C'est vrai: ce que nous prenons pour la pensee n'est souvent qu'un
dedale d'idees informes.

--Tu as raison, Well-Fargo; regarde un peu ce pli accuse au milieu de
son front; c'est le sillon de la pensee, il l'a creuse a force de
descendre au plus profond des choses. Tiens je parie qu'en ce moment il
rumine quelque idee dans son cerveau infatigable.

--Ma foi oui, on le dirait; mais regarde donc cet air grave, cette
solennite impressionnante! On dirait que chez lui l'esprit absorbe le
corps! Tu ne te trompes pas tant, en lui pretant les facultes d'un pur
esprit; car il est deja mort quatre fois, c'est un fait avere: il est
mort trois fois naturellement et une fois accidentellement. J'ai entendu
dire qu'il exhale une odeur d'humidite glaciale et qu'il sent le
tombeau; on dit meme que...

--Chut, tais-toi et observe-le. Le voila qui encadre son front entre le
pouce et l'index, je parie qu'en ce moment il est en train de creuser
une idee.

--C'est plus que probable. Et maintenant il leve les yeux au ciel en
caressant sa moustache distraitement. Le voila debout; il classe ses
arguments en les comptant sur les doigts de sa main gauche avec l'index
droit, vois-tu? Il touche d'abord l'index gauche, puis le medium,
ensuite l'annulaire.

--Tais-toi!

--Regarde son air courrouce! Il ne trouve pas la clef de son dernier
argument, alors il...

--Vois-le sourire maintenant d'un rire felin; il compte rapidement sur
ses doigts sans la moindre nervosite. Il est sur de son affaire; il
tient le bon bout. Cela en a tout l'air! J'aime autant ne pas etre celui
qu'il cherche a depister.

M. Holmes approcha sa table de la fenetre, s'assit en tournant le dos
aux deux observateurs et se mit a ecrire. Les jeunes gens quitterent
leur cachette, allumerent leurs pipes et s'installerent confortablement
pour causer. Ferguson commenca avec conviction:

--Ce n'est pas la peine d'en parler. Cet homme est un prodige, tout en
lui le trahit.

--Tu n'as jamais mieux parle, Well-Fargo, repliqua Parquer. Quel dommage
qu'il n'ait pas ete ici hier soir au milieu de nous!

--Mon Dieu oui, repliqua Ferguson. Du coup, nous aurions assiste a une
seance scientifique, a une exhibition d'"intellectualite toute pure", la
plus elevee qu'on puisse rever. Archy est deja bien etonnant et nous
aurions grand tort de chercher a diminuer son talent, mais la faculte
qu'il possede n'est qu'un don visuel: il a, me semble-t-il, l'acuite de
regard de la chouette. C'est un don naturel, un instinct inne, ou la
science n'entre pas en jeu. Quant au caractere surprenant du don
d'Archy, il ne peut etre nullement compare au genie de Sherlock Holmes,
pas plus que... Tiens, laisse-moi te dire ce qu'aurait fait Holmes dans
cette circonstance. Il se serait rendu tout bonnement chez les Hogan et
aurait simplement regarde autour de lui dans la maison. Un seul coup
d'oeil lui suffit pour tout voir jusqu'au moindre detail; en cinq
minutes il en saurait plus long que les Hogan en sept ans. Apres sa
courte inspection, il se serait assis avec calme et aurait pose des
questions a Mme Hogan... Dis donc, Ham, imagine-toi que tu es Mme Hogan;
je t'interrogerai, et tu me repondras.

--Entendu, commence.

--Permettez, Madame, s'il vous plait. Veuillez preter une grande
attention a ce que je vais vous demander: Quel est le sexe de l'enfant?

--Sexe feminin, Votre Honneur.

--Hum! feminin, tres bien! tres bien! L'age?

--Six ans passes.

--Hum! jeune... faible... deux lieues. La fatigue a du se faire sentir.
Elle se sera assise, puis endormie. Nous la trouverons au bout de deux
lieues au plus. Combien de dents?

--Cinq, Votre Honneur, et une sixieme en train de pousser.

--Tres bien, tres bien, parfait!--Vous voyez, jeunes gens, il ne laisse
passer aucun detail et s'attache a ceux qui paraissent les plus petites
vetilles.--Des bas, madame, et des souliers?

--Oui, Votre Honneur, les deux.

--En coton, peut-etre? en maroquin?

--Coton, Votre Honneur, et cuir.

--Hum! cuir? Ceci complique la question. Cependant, continuons; nous
nous en tirerons. Quelle religion?

--Catholique, Votre Honneur.

--Tres bien, coupez-moi un morceau de la couverture de son lit, je vous
prie. Merci!

Moitie laine, et de fabrication etrangere. Tres bien. Un morceau de
vetement de l'enfant, s'il vous plait? Merci, en coton et deja pas mal
usage. Un excellent indice, celui-ci. Passez-moi, je vous prie, une
pelletee de poussiere ramassee dans la chambre. Merci! oh! grand merci!

Admirable, admirable! Maintenant, nous tenons le bon bout, je crois.
Vous le voyez, jeunes gens, il a en main tous les fils et se declare
pleinement satisfait. Apres cela, que fera cet homme prodigieux? Il
etalera les lambeaux d'etoffe et cette poussiere sur la table, et il
rapprochera ces objets disparates et les examinera en se parlant a voix
basse et en les palpant delicatement:

"Feminin, six ans, cinq dents, plus une sixieme qui pousse; catholique.
Coton, cuir! Que le diable emporte ce cuir!" Puis il range le tout, leve
les yeux vers le ciel, passe la main dans ses cheveux, la repasse
nerveusement en repetant: "Au diable, le cuir!" Il se leve alors, fronce
le sourcil et recapitule ses arguments en comptant sur ses doigts; il
s'arrete a l'annulaire, une minute seulement, puis sa physionomie
s'illumine d'un sourire de satisfaction. Il se leve alors, resolu et
majestueux, et dit a la foule: "Que deux d'entre vous prennent une
lanterne et s'en aillent chez Injin Billy, pour y chercher l'enfant, les
autres n'ont qu'a rentrer se coucher. Bonne nuit, bonne nuit, jeunes
gens!" Et ce disant, il aurait salue l'assistance d'un air solennel, et
quitte l'auberge.

Voila sa maniere de proceder. Elle est unique dans son genre,
scientifique et intelligente; un quart d'heure lui suffit et il n'a pas
besoin de fouiller les buissons et les routes pendant des heures
entieres au milieu d'une population effaree et tumultueuse.

Messieurs, qu'en dites-vous? Avez-vous compris son procede?

--C'est prodigieux, en verite, repondit Ham Sandwich. Well-Fargo, tu as
merveilleusement compris le caractere de cet homme, ta description vaut
celle d'un livre, du livre le mieux fait du monde. Il me semble le voir
et l'entendre. N'est-ce pas votre avis, Messieurs?

--C'est notre avis. Ce topo descriptif d'Holmes vaut une photographie et
une fameuse!

Ferguson etait ravi de son succes; l'approbation generale de ses
camarades le rendait triomphant. Il restait assis tranquille et
silencieux pour savourer son bonheur.

Il murmura pourtant, d'une voix inquiete:

--C'est a se demander comment Dieu a pu creer un pareil phenomene.

Au bout d'un moment Ham Sandwich repondit:

--S'il l'a cree, il a du s'y prendre a plusieurs fois, j'imagine!




II


Vers huit heures du soir, a la fin de ce meme jour, par une nuit
brumeuse, deux personnes marchaient a tatons du cote de la hutte de
Flint Buckner. C'etait Sherlock Holmes et son neveu.

--Attendez-moi un instant sur le chemin, mon oncle, je vous prie, dit
Fetlock; je cours a ma hutte, j'en ai pour deux minutes a peine.

Il demanda quelque chose a son oncle qui le lui donna et disparut dans
l'obscurite; mais il fut bientot de retour, et leur causerie reprit son
cours avec leur promenade. A neuf heures, leur marche errante les avait
ramenes a la taverne. Ils se frayerent un chemin jusqu'a la salle de
billard, ou une foule compacte s'etait groupee dans l'espoir
d'apercevoir l'"Homme Illustre". Des vivats frenetiques l'accueillirent;
M. Holmes remercia en saluant aimablement et au moment ou il sortit,
son neveu s'adressa a l'assemblee, disant:

--Messieurs, mon oncle Sherlock a un travail pressant a faire qui le
retiendra jusqu'a minuit ou une heure du matin, mais il reviendra des
qu'il pourra, et espere bien que quelques-uns d'entre vous seront encore
ici pour trinquer avec lui.

--Par saint Georges! Quel genereux seigneur!

--Mes amis! Trois vivats a Sherlock Holmes, le plus grand homme qui ait
jamais vecu, cria Ferguson. "Hip, hip, hip!!!" "Hurrah! hurrah! hurrah!"

--Ces clameurs tonitruantes secouerent la maison, tant les jeunes gens
mettaient de coeur a leur reception. Arrive dans sa chambre, Sherlock
dit a son neveu, sans mauvaise humeur:

--Que diable! Pourquoi m'avez-vous mis cette invitation sur les bras?

--Je pense que vous ne voulez pas vous rendre impopulaire, mon oncle? Il
serait facheux de ne pas vous attirer les bonnes graces de tout ce camp
de mineurs. Ces gars vous admirent; mais si vous partiez sans trinquer
avec eux, ils prendraient votre abstention pour du "snobisme". Et du
reste, vous nous avez dit que vous aviez une foule de choses a nous
raconter, de quoi nous tenir eveilles une partie de la nuit.

Le jeune homme avait raison et faisait preuve de bon sens. Son oncle le
reconnut. Il servait en meme temps ses propres interets et fit cette
reflexion pratique dans son for interieur:

--Mon oncle et les mineurs vont etre fameusement commodes pour me creer
un alibi qui ne pourra etre conteste.

L'oncle et le neveu causerent dans leur chambre pendant trois heures.
Puis, vers minuit, Fetlock descendit seul, se posta dans l'obscurite a
une douzaine de pas de la taverne et attendit. Cinq minutes apres, Flint
Buckner sortait en se dandinant de la salle de billard, il l'effleura
presque de l'epaule en passant. "Je le tiens", pensa le jeune garcon.

Et il se dit a lui-meme, en suivant des yeux l'ombre de la silhouette:
"Adieu, mon ami, adieu pour tout de bon, Flint Buckner! Tu as traite ma
mere de... c'est tres bien, mais rappelle-toi que tu fais aujourd'hui ta
derniere promenade!"

Il rentra, sans se presser, a la taverne, en se faisant cette
reflexion: "Il est un peu plus de minuit, encore une heure a attendre;
nous la passerons avec les camarades... ce sera fameux pour l'alibi."

Il introduisit Sherlock Holmes dans la salle de billard qui etait comble
de mineurs, tous impatients de le voir arriver. Sherlock commanda les
boissons, et la fete commenca. Tout le monde etait content et de bonne
humeur; la glace fut bientot rompue. Chansons, anecdotes, boissons se
succederent (les minutes elles aussi se passaient).

A une heure moins six la gaiete etait a son comble:

Boum! un bruit d'explosion suivi d'une commotion.

Tous se turent instantanement. Un roulement sourd arrivait en grondant
du cote de la colline; l'echo se repercuta dans les sinuosites de la
gorge et vint mourir pres de la taverne. Les hommes se precipiterent a
la porte, disant:

--Quelque chose vient de sauter.

Au dehors une voix criait dans l'obscurite:

--C'est en bas dans la gorge, j'ai vu la flamme.

La foule se porta de ce cote: tous, y compris Holmes, Fetlock, Archy
Stillmann. Ils firent leur mille en quelques minutes. A la lumiere d'une
lanterne, ils reconnurent l'emplacement en terre battue ou s'elevait la
hutte de Flint Buckner; de la cabine elle-meme, il ne restait pas un
vestige, pas un chiffon, pas un eclat de bois. Pas trace non plus de
Flint. On le chercha tout autour; tout a coup quelqu'un cria:

--Le voila!

C'etait vrai. A cinquante metres plus bas, ils l'avaient trouve ou
plutot ils avaient decouvert une masse informe et inerte qui devait le
representer. Fetlock Jones accourut avec les autres et regarda.

L'enquete fut l'affaire d'un quart d'heure. Ham Sandwich, chef des
jures, rendit le verdict, sous une forme plutot primitive qui ne
manquait pas d'une certaine grace litteraire, et sa conclusion etablit
que le defunt s'etait donne la mort ou bien qu'il fallait l'attribuer a
une ou plusieurs personnes inconnues du jury; il ne laissait derriere
lui ni famille, ni heritage; pour tout inventaire une hutte qui avait
saute en l'air. Que Dieu ait pitie de lui! C'etait le voeu de tous.

Apres cette courte oraison funebre, le jury s'empressa de rejoindre le
gros de la foule ou se trouvait l'attraction generale personnifiee dans
Sherlock Holmes. Les mineurs se tenaient en demi-cercle en observant un
silence respectueux; au centre de ce demi-cercle, se trouvait
l'emplacement de la hutte maintenant detruite. Dans cet espace vide
s'agitait Holmes, l'homme prodigieux, assiste de son neveu qui portait
une lanterne. Il prit avec un ruban d'arpentage les mesures des
fondations de la hutte, releva la distance des ajoncs a la route, la
hauteur des buissons d'ajoncs et prit encore d'autres mesures.

Il ramassa un chiffon d'un cote, un eclat de bois d'un autre, une pincee
de terre par ici, les considera attentivement et les mit de cote avec
soin. Il determina la longitude du lieu au moyen d'une boussole de poche
en evaluant a deux secondes les variations magnetiques. Il prit l'heure
du Pacifique a sa montre et lui fit subir la correction de l'heure
locale. Il mesura a grands pas la distance de l'emplacement de la hutte
au cadavre en tenant compte de la difference de la maree. Il nota
l'altitude, la temperature avec un aneroide et un thermometre de poche.
Enfin, il declara magistralement en saluant de la tete:

--C'est fini, vous pouvez rentrer, messieurs!

Il prit la tete de la colonne pour regagner la taverne, suivi de la
foule qui commentait cet evenement et vouait a l'"homme prodigieux" un
vrai culte d'admiration, tout en cherchant a deviner l'origine et
l'auteur de ce drame.

--Savez-vous, camarades, que nous pouvons nous estimer heureux d'avoir
Sherlock au milieu de nous? dit Ferguson.

--C'est vrai, voila peut-etre le plus grand evenement du siecle! reprit
Ham Sandwich. Il fera le tour du monde, souvenez-vous de ce que je vous
dis.

--Parions! dit Jake Parker le Forgeron, qu'il va donner un grand renom
au camp. N'est-ce pas votre avis, Well-Fargo?

--Eh bien, puisque vous voulez mon opinion la-dessus je puis vous dire
ceci:

Hier, j'aurais vendu ma concession sans hesiter a deux dollars le pied
carre; aujourd'hui, je vous reponds que pas un d'entre vous ne la
vendrait a seize dollars.

--Vous avez raison, Well-Fargo! Nous ne pouvions pas rever un plus grand
bonheur pour le camp. Dites donc, l'avez-vous vu collectionner ces
chiffons, cette terre, et le reste? Quel oeil il a! Il ne laisse
echapper aucun detail; il veut tout voir, c'est plus fort que lui.

--C'est vrai! Et ces details qui paraissent des niaiseries au commun des
mortels, representent pour lui un livre grand ouvert imprime en gros
caracteres. Soyez bien persuades que ces petits riens recelent de
mysterieux secrets; ils ont beau croire que personne ne pourra les leur
arracher; quand Sherlock y met la main, il faut qu'ils parlent, qu'ils
rendent gorge.

--Camarades, je ne regrette plus qu'il ait manque la partie de chasse a
l'enfant; ce qui vient de se passer ici est beaucoup plus interessant et
plus complexe; Sherlock va pouvoir etaler devant nous son art et sa
science dans toute leur splendeur.

Inutile de dire que nous sommes tous contents de la facon dont l'enquete
a tourne.

--Contents! Par saint Georges! ce n'est pas assez dire!

Archy aurait mieux fait de rester avec nous et de s'instruire en
regardant comment Sherlock procede. Mais non, au lieu de cela, il a
perdu son temps a fourrager dans les buissons et il n'a rien vu du tout.

--Je suis bien de ton avis, mais que veux-tu; Archy est jeune. Il aura
plus d'experience un peu plus tard.

--Dites donc, camarades, qui, d'apres vous, a fait le coup?

La question etait embarrassante; elle provoqua une serie de suppositions
plus ou moins plausibles. On designa plusieurs individus consideres
comme capables de commettre cet acte, mais ils furent elimines un a un.
Personne, excepte le jeune Hillyer, n'avait vecu dans l'intimite de
Flint Buckner; personne ne s'etait reellement pris de querelle avec lui;
il avait bien eu des differends avec ceux qui essayaient d'assouplir son
caractere, mais il n'en etait jamais venu a des disputes pouvant amener
une effusion de sang. Un nom brulait toutes les langues depuis le debut
de la conversation, mais on ne le prononca qu'en dernier ressort:
c'etait celui de Fetlock Jones. Pat Riley le mit en avant.

--Ah! oui, dirent les camarades. Bien entendu nous avons tous pense a
lui, car il avait un million de raisons pour tuer Flint Buckner;
j'ajoute meme que c'etait un devoir pour lui, mais tout bien considere,
deux choses nous surprennent: d'abord, il ne devait pas heriter du
terrain; ensuite, il etait eloigne de l'endroit ou s'est produite
l'explosion.

--Parfaitement, dit Pat. Il etait dans la salle de billard avec nous au
moment de l'explosion. Et il y etait meme une heure avant.

--C'est heureux pour lui; sans cela on l'aurait immediatement soupconne.




III


Les meubles de la salle a manger de la taverne avaient ete enleves, a
l'exception d'une longue table de sapin et d'une chaise. On avait
repousse la table dans un coin et pose la chaise par-dessus.

Sherlock Holmes etait assis sur cette chaise, l'air grave, imposant et
presque impressionnant. Le public se tenait debout et remplissait la
salle. La fumee du tabac obscurcissait l'air et l'assistance observait
un silence religieux.

Sherlock Holmes leva la main pour concentrer sur lui l'attention du
public et il la garda en l'air un moment; puis, en termes brefs,
saccades, il posa une serie de questions, soulignant les reponses de
"Hums" significatifs et de hochements de tete; son interrogatoire fut
tres minutieux et porta sur tout ce qui concernait Flint Buckner: son
caractere, sa conduite, ses habitudes et l'opinion que les gens avaient
de lui. Il comprit bien vite que son propre neveu etait le seul dans le
camp qui eut pu vouer a Flint Buckner une haine mortelle. M. Holmes
accueillit ces temoignages avec un sourire de pitie et demanda sur un
ton indifferent:

--Y a-t-il quelqu'un parmi vous, messieurs, qui puisse dire ou se
trouvait votre camarade Fetlock Jones au moment de l'explosion?

Tous repondirent en choeur: "Ici meme."

--Depuis combien de temps y etait-il? demanda M. Holmes.

--Depuis une heure environ.

--Bon! une heure a peu pres? Quelle distance separe cet endroit du
theatre de l'explosion?

--Une bonne lieue.

--Ceci est un alibi, il est vrai, mais mediocre.

Un immense eclat de rire accueillit cette reflexion. Tous se mirent a
crier: ma parole, voila qui est raide! vous devez regretter maintenant,
Sandy, ce que vous venez de dire?

Le temoin confus baissa la tete en rougissant et parut consterne du
resultat de sa deposition.

--La connexion quelque peu douteuse entre le nomme Jones et cette
affaire (rires) ayant ete examinee, reprit Holmes, appelons maintenant
les temoins oculaires de la tragedie et interrogeons-les.

Il exhiba ses fragments revelateurs et les rangea sur une feuille de
carton etalee sur ses genoux. Toute la salle retenait sa respiration et
ecoutait.

--Nous possedons la longitude et la latitude avec la correction des
variations magnetiques et nous connaissons ainsi le lieu exact du drame.
Nous avons l'altitude, la temperature et l'etat hygrometrique du lieu;
ces renseignements sont pour nous des plus precieux, puisqu'ils nous
permettent d'estimer avec precision le degre de l'influence que ces
conditions speciales ont pu exercer sur l'humeur et la disposition
d'esprit de l'assassin a cette heure de la nuit. (Brouhaha d'admiration,
reflexions chuchotees. Par saint Georges, quelle profondeur d'esprit!)

Holmes saisit entre ses doigts les pieces a conviction.

--Et maintenant, demandons a ces temoins muets de nous dire ce qu'ils
savent:

Voici un sac de toile vide. Que nous revele-t-il? Que le mobile du
crime a ete le vol et non la vengeance. Qu'indique-t-il encore? Que
l'assassin etait d'une intelligence mediocre ou, si vous preferez, d'un
esprit leger et peu reflechi? Comment le savons-nous? Parce qu'une
personne vraiment intelligente ne se serait pas amusee a voler Buckner,
un homme qui n'avait jamais beaucoup d'argent sur lui. Mais l'assassin
aurait pu etre un etranger? Laissez encore parler le sac. J'en retire
cet objet: c'est un morceau de quartz argentifere. C'est singulier.
Examinez-le, je vous prie, chacun a tour de role.

Maintenant rendez-le-moi, s'il vous plait.

Il n'existe dans ce district qu'un seul filon qui produise du quartz
exactement de cette espece et de cette couleur. Ce filon rayonne sur une
longueur d'environ deux milles et il est destine, d'apres ma conviction,
a conferer a cet endroit dans un temps tres rapproche une celebrite qui
fera le tour du monde; les deux cents proprietaires qui se partagent son
exploitation acquerront des richesses qui surpassent tous les reves de
l'avarice. Designez-moi ce filon par son nom, je vous prie.

"La Science chretienne consolidee et Mary-Ann!" lui repondit-on sans
hesiter.

Une salve frenetique de hurrahs retentit aussitot, chaque homme prit le
fragment des mains de son voisin et le serra avec des larmes
d'attendrissement dans les yeux; Well-Fargo et Ferguson s'ecrierent:

--Le "Flush" est sur le filon et la cote monte a cent cinquante dollars
le pied. Vous m'entendez!

Lorsque le calme fut revenu, Holmes reprit:

--Nous constatons donc que trois faits sont nettement etablis, savoir:
que l'assassin etait d'un esprit leger, qu'il n'etait pas etranger; que
son mobile etait le vol et non la vengeance. Continuons. Je tiens dans
ma main un petit fragment de meche qui conserve encore l'odeur recente
du feu. Que prouve-t-il? Si je rapproche ce fragment de meche de
l'evidence du quartz, j'en conclus que l'assassin est un mineur. Je dis
plus, Messieurs, j'affirme que l'assassinat a ete commis en recourant a
l'explosion. Je crois pouvoir avancer que l'engin explosif a ete pose
sur le cote de la hutte qui borde la route a peu pres au milieu, car je
l'ai trouve a six pieds de ce point.

Je tiens dans mes doigts une allumette suedoise, de l'espece de celles
qu'on frotte sur les boites de surete. Je l'ai trouvee sur la route, a
six cent vingt-deux pieds de la case detruite; que prouve-t-elle? Que la
meche a ete allumee a ce meme endroit. J'ajoute que l'assassin etait
gaucher. Vous allez me demander a quel signe je le vois. Il me serait
impossible de vous l'expliquer, Messieurs, car ces indices sont si
subtils, que seules une longue experience et une etude approfondie
peuvent rendre capable de les percevoir. Mais, les preuves restent la;
elles sont encore renforcees par un fait que vous avez du remarquer
souvent dans les grands recits policiers, c'est que tous les assassins
sont gauchers.

--Ma parole, c'est vrai, dit Ham Sandwich en se frappant bruyamment la
cuisse de sa lourde main; du diable si j'y avais pense avant.

--Ni moi non plus, crierent les autres; rien ne peut decidement echapper
a cet oeil d'aigle.

--Messieurs, malgre la distance qui separait l'assassin de sa victime,
le premier n'est pas demeure entierement sain et sauf. Ce debris de bois
que je vous presente maintenant a atteint l'assassin en l'egratignant
jusqu'au sang. Il porte certainement sur son corps la marque revelatrice
de l'eclat qu'il a recu. Je l'ai ramasse a l'endroit ou il devait se
tenir lorsqu'il alluma la meche fatale.

Il regarda l'auditoire du haut de son siege eleve, et son attitude
s'assombrit immediatement: levant lentement la main, il designa du doigt
un assistant en disant:

--Voici l'assassin!

A cette revelation, l'assistance fut frappee de stupeur puis vingt voix
s'eleverent criant a la fois:

--Sammy Hillyer? Ah! diable, non! Lui? C'est de la pure folie!

--Faites attention, Messieurs, ne vous emportez pas! regardez: il porte
au front la marque du sang!

Hillyer devint bleme de peur. Pret a eclater en sanglots, il se tourna
vers l'assistance en cherchant sur chaque visage de l'aide et de la
sympathie; il tendit ses mains suppliantes vers Holmes, et implora sa
pitie disant:

--De grace, non, de grace! ce n'est pas moi, je vous en donne ma parole
d'honneur. Cette blessure que j'ai au front vient de...

--Arretez-le, agent de police, cria Holmes. Je vous en donne l'ordre
formel.

L'agent s'avanca a contre-coeur, hesita, et s'arreta.

Hillyer jeta un nouvel appel.

--Oh! Archy, ne les laissez pas faire; ma mere en mourrait! Vous savez
d'ou vient cette blessure. Dites-le-leur et sauvez-moi. Archy,
sauvez-moi!

Stillmann perca la foule et dit:

--Oui, je vous sauverai. N'ayez pas peur.

Puis s'adressant a l'assemblee:

--N'attachez aucune importance a cette cicatrice, qui n'a rien a voir
avec l'affaire qui nous occupe.

--Dieu vous benisse, Archy, mon cher ami!

--Hurrah pour Archy, camarades! cria l'assemblee.

Tous mouraient d'envie de voir innocenter leur compatriote Sammy; ce
loyal sentiment etait d'ailleurs tres excusable dans leur coeur.

Le jeune Stillmann attendit que le calme se fut retabli, puis il reprit:

--Je prierai Tom Jeffries de se tenir a cette porte et l'agent Harris
de rester a l'autre en face, ils ne laisseront sortir personne.

Aussitot dit, aussitot fait.

--Le criminel est parmi nous, j'en suis persuade. Je vous le prouverai
avant longtemps, si, comme je le crois, mes conjectures sont exactes.
Maintenant, laissez-moi vous retracer le drame du commencement jusqu'a
la fin:

Le mobile n'etait pas le vol, mais la vengeance, le meurtrier n'etait
pas un esprit leger. Il ne se tenait pas eloigne de six cent vingt-deux
pieds. Il n'a pas ete atteint par un eclat de bois. Il n'a pas pose
l'explosif contre la case. Il n'a pas apporte un sac avec lui. J'affirme
meme qu'il n'est pas gaucher. A part cela, le rapport de notre hote
distingue sur cette affaire est parfaitement exact.

Un rire de satisfaction courut dans l'assemblee; chacun se faisait signe
de la tete et semblait dire a son voisin: "Voila le fin mot de
l'histoire: Archy Stillmann est un brave garcon, un bon camarade! Il n'a
pas baisse pavillon devant Sherlock Holmes." La serenite de ce dernier
ne paraissait nullement troublee. Stillmann continua:

--Moi aussi, j'ai des temoins oculaires et je vous dirai tout a l'heure
ou vous pouvez en trouver d'autres.

Il exhiba un morceau de gros fil de fer. La foule tendit le cou pour
voir.

--Il est recouvert d'une couche de suif fondu. Et voici une bougie qui
est brulee jusqu'a moitie. L'autre moitie porte des traces d'incision
sur une longueur de trois centimetres. Dans un instant, je vous dirai ou
j'ai trouve ces objets. Pour le moment, je laisserai de cote les
raisonnements, les arguments, les conjectures plus ou moins
enchevetrees, en un mot toute la mise en scene qui constitue le bagage
du "detective", et je vous dirai, dans des termes tres simples et sans
detours, comment ce lamentable evenement est arrive.

Il s'arreta un moment pour juger de l'effet produit et pour permettre a
l'assistance de concentrer sur lui toute son attention.

--L'assassin, reprit-il, a eu beaucoup de peine a arreter son plan, qui
etait d'ailleurs bien compris et tres ingenieux; il denote une
intelligence veritable et pas du tout un esprit faible. C'est un plan
parfaitement combine pour ecarter tout soupcon de son auteur. Il a
commence par marquer des points de repere sur une bougie de trois en
trois centimetres, il l'a allumee en notant le temps qu'elle mettait a
bruler. Il trouva ainsi qu'il fallait trois heures pour en bruler douze
centimetres. Je l'ai moi-meme experimente la-haut pendant une
demi-heure, il y a un moment de cela, pendant que M. Holmes procedait a
l'enquete sur le caractere et les habitudes de Flint Buckner. J'ai donc
pu relever le temps qu'il faut a une bougie pour se consumer lorsqu'elle
est protegee du vent. Apres son experience, l'assassin a eteint la
bougie, je crois vous l'avoir deja dit, et il en a prepare une autre.

Il fixa cette derniere dans un bougeoir de fer-blanc. Puis, a la
division correspondante a la cinquieme heure, il perca un trou avec un
fil de fer rougi. Je vous ai deja montre ce fil de fer recouvert d'une
mince couche de suif; ce suif provient de la fusion de la bougie.

Avec peine, grande peine meme, il grimpa a travers les ajoncs qui
couvrent le talus escarpe situe derriere la maison de Flint Buckner; il
trainait derriere lui un baril vide qui avait contenu de la farine. Il
le cacha a cet endroit parfaitement sur et placa le bougeoir a
l'interieur. Puis il mesura environ trente-cinq pieds de meche,
representant la distance du baril a la case. Il pratiqua un trou sur le
cote du baril, et voici meme la grosse vrille dont il s'est servi pour
cela. Il termina sa preparation macabre, et quand tout fut acheve, un
bout de la meche aboutissait a la case de Buckner, l'autre extremite,
qui portait une cavite destinee a recevoir de la poudre, etait placee
dans le trou de la bougie; la position de ce trou etait calculee de
maniere a faire sauter la hutte a une heure du matin, en admettant que
cette bougie ait ete allumee vers huit heures hier soir et qu'un
explosif relie a cette extremite de la meche ait ete depose dans la
case. Bien que je ne puisse le prouver, je parie que ce dispositif a ete
adopte a la lettre.

Camarades, le baril est la dans les ajoncs, le reste de la bougie a ete
retrouve dans le bougeoir de fer-blanc; la meche brulee, nous l'avons
reconnue dans le trou perce a la vrille; l'autre bout est a l'extremite
de la cote, a l'emplacement de la case detruite. J'ai retrouve tous ces
objets, il y a une heure a peine pendant que maitre Sherlock Holmes se
livrait a des calculs plus ou moins fantaisistes et collectionnait des
reliques qui n'avaient rien a voir avec l'affaire.

Il s'arreta. L'auditoire en profita pour reprendre haleine, et detendre
ses nerfs fatigues par une attention soutenue.

--Du diable, dit Ham Sandwich, en eclatant de rire, voila pourquoi il
s'est promene seul de son cote dans les ajoncs, au lieu de relever des
points et des temperatures avec le professeur. Voyez-vous, camarades,
Archy n'est pas un imbecile.

--Ah! non, certes...

Mais Stillmann continua:

--Pendant que nous etions la-bas, il y a une heure ou deux, le
proprietaire de la vrille et de la bougie d'essai les enleva de
l'endroit ou il les avait d'abord placees, la premiere cachette n'etant
pas bonne; il les deposa a un autre endroit qui lui paraissait meilleur,
a deux cents metres dans le bois de pins, et les cacha en les recouvrant
d'aiguilles. C'est la que je les ai trouvees. La vrille est juste de la
mesure du trou du baril. Quant a la...

Holmes l'interrompit, disant avec une certaine ironie:

--Nous venons d'entendre un tres joli conte de fees, messieurs, certes
tres joli, seulement je voudrais poser une ou deux questions a ce jeune
homme.

L'assistance parut impressionnee.

Ferguson marmotta:

--J'ai peur qu'Archy ne trouve son maitre cette fois.

Les autres ne riaient plus, et paraissaient anxieux. Holmes prit donc la
parole a son tour:

--Penetrons dans ce conte de fees d'un pas sur et methodique, par
progression geometrique, si je puis m'exprimer ainsi; enchainons les
details et montons a l'assaut de cette citadelle d'erreur (pauvre joujou
de clinquant) en soutenant une allure ferme, vive et resolue. Nous ne
rencontrons devant nous que l'elucubration fantasque d'une imagination a
peine eclose. Pour commencer, jeune homme, je desire ne vous poser que
trois questions.

Si j'ai bien compris, d'apres vous, cette bougie aurait ete allumee hier
soir vers huit heures?

--Oui, monsieur, vers huit heures!

--Pouvez-vous dire huit heures precises?

--Ca non! je ne saurais etre aussi affirmatif.

--Hum! Donc, si une personne avait passe par la juste a huit heures,
elle aurait infailliblement rencontre l'assassin. C'est votre avis?

--Oui, je le suppose.

--Merci, c'est tout. Pour le moment cela me suffit; oui, c'est tout ce
que je vous demande pour le quart d'heure.

--Diantre! il tape ferme sur Archy, remarqua Ferguson.

--C'est vrai, dit Ham Sandwich. Cette discussion ne me promet rien qui
vaille.

Stillmann reprit, en regardant Holmes:

--J'etais moi-meme par la a huit heures et demie, ou plutot vers neuf
heures.

--Vraiment? Ceci est interessant, tres interessant. Peut-etre avez-vous
rencontre vous-meme l'assassin?

--Non, je n'ai rencontre personne.

--Ah! alors, pardonnez-moi cette remarque, je ne vois pas bien la valeur
de votre renseignement.

--Il n'en a aucune a present. Je dis, notez-le bien, pour le moment.

Stillmann continua:

--Je n'ai pas rencontre l'assassin, mais je suis sur ses traces, j'en
reponds; je le crois meme dans cette piece. Je vous prierai tous de
passer individuellement devant moi, ici, a la lumiere pour que je puisse
voir vos pieds.

Un murmure d'agitation parcourut la salle et le defile commenca.

Sherlock regardait avec la volonte bien arretee de conserver son
serieux. Stillmann se baissa, couvrit son front avec sa main et examina
attentivement chaque paire de pieds qui passaient. Cinquante hommes
defilerent lentement sans resultat. Soixante, soixante-dix. La ceremonie
commencait a devenir ridicule et Holmes remarqua avec une douce ironie:

--Les assassins se font rares, ce soir.

La salle comprit le piquant et eclata d'un bon rire franc. Dix ou douze
autres candidats passerent ou plutot defilerent en dansant des
entrechats comiques qui exciterent l'hilarite des spectateurs.

Soudain, Stillmann allongea le bras et cria:

--Voici l'assassin!

--Fetlock Jones! par le grand Sanhedrin! hurla la foule en accompagnant
cette explosion d'etonnement de remarques et de cris confus qui
denotaient bien l'etat d'ame de l'auditoire.

Au plus fort du tumulte, Holmes etendit le bras pour imposer silence.
L'autorite de son grand nom et le prestige de sa personnalite
electriserent les assistants qui obeirent immediatement. Et au milieu du
silence complet qui suivit, maitre Sherlock prit la parole, disant avec
componction:

--Ceci est trop grave! Il y va de la vie d'un innocent, d'un homme dont
la conduite defie tout soupcon. Ecoutez-moi, je vais vous en donner la
preuve palpable et reduire au silence cette accusation aussi mensongere
que coupable. Mes amis, ce garcon ne m'a pas quitte d'une semelle
pendant toute la soiree d'hier.

Ces paroles firent une profonde impression sur l'auditoire; tous
tournerent les yeux vers Stillmann avec des regards inquisiteurs.

Lui, l'air rayonnant, se contenta de repondre:

--Je savais bien qu'il y avait un autre assassin!!!

Et ce disant, il s'approcha vivement de la table et examina les pieds
d'Holmes; puis, le regardant bien dans les yeux, il lui dit:

--Vous etiez avec lui! Vous vous teniez a peine a cinquante pas de lui
lorsqu'il alluma la bougie qui mit le feu a la meche (sensation). Et,
qui plus est, c'est vous-meme qui avez fourni les allumettes!

Cette revelation stupefia Holmes; le public put s'en apercevoir, car
lorsqu'il ouvrit la bouche pour parler, ces mots entrecoupes purent a
peine sortir:

--Ceci... ha!... Mais c'est de la folie... C'est...

Stillmann sentit qu'il gagnait du terrain et prit confiance. Il montra
une allumette carbonisee.

--En voici une, je l'ai trouvee dans le baril, tenez, en voici une
autre!

Holmes retrouva immediatement l'usage de la parole.

--Oui! Vous les avez mises la vous-meme!

La riposte etait bien trouvee, chacun le reconnut, mais Stillmann
reprit:

--Ce sont des allumettes de cire, un article inconnu dans ce camp. Je
suis pret a me laisser fouiller pour qu'on cherche a decouvrir la boite
sur moi. Etes-vous pret, vous aussi?

L'hote restait stupefait. C'etait visible aux yeux de tous. Il remua les
doigts; une ou deux fois, ses levres s'entr'ouvrirent, mais les paroles
ne venaient pas. L'assemblee n'en pouvait plus et voulait a tout prix
voir le denouement de cette situation. Stillmann demanda simplement:

--Nous attendons votre decision, monsieur Holmes.

Apres un silence de quelques instants, l'hote repondit a voix basse:

--Je defends qu'on me fouille.

Il n'y eut aucune demonstration bruyante, mais dans la salle chacun dit
a son voisin:

--Cette fois, la question est tranchee! Holmes n'en mene plus large
devant Archy.

Que faire, maintenant? Personne ne semblait le savoir. La situation
devenait embarrassante, car les evenements avaient pris une tournure si
inattendue et si subite que les esprits s'etaient laisse surprendre et
battaient la breloque comme une pendule qui a recu un choc. Mais, peu a
peu, le mecanisme se retablit et les conversations reprirent leurs
cours; formant des groupes de deux a trois, les hommes se reunirent et
essayerent d'emettre leur avis sous forme de propositions. La majorite
etait d'avis d'adresser a l'assassin un vote de remerciements pour avoir
debarrasse la communaute de Flint Buckner: cette action meritait bien
qu'on le laissat en liberte. Mais les gens plus reflechis protesterent,
alleguant que les cervelles mal equilibrees des Etats de l'Est
crieraient au scandale et feraient un tapage epouvantable si on
acquittait l'assassin.

Cette derniere consideration l'emporta donc et obtint l'approbation
generale.

Il fut decide que Fetlock Jones serait arrete et passerait en jugement.

La question semblait donc tranchee et les discussions n'avaient plus
leur raison d'etre maintenant. Au fond, les gens en etaient enchantes,
car tous dans leur for interieur avaient envie de sortir et de se
transporter sur les lieux du drame pour voir si le baril et les autres
objets y etaient reellement. Mais un incident imprevu prolongea la
seance et amena de nouvelles surprises.

Fetlock Jones, qui avait pleure silencieusement, passant presque
inapercu au milieu de l'excitation generale et des scenes emouvantes qui
se succedaient depuis un moment, sortit de sa torpeur lorsqu'il entendit
parler de son arrestation et de sa mise en jugement; son desespoir
eclata et il s'ecria:

--Non! ce n'est pas la peine! Je n'ai pas besoin de prison ni de
jugement. Mon chatiment est assez dur a l'heure qu'il est; n'ajoutez
rien a mon malheur, a mes souffrances. Pendez-moi et que ce soit fini!
Mon crime devait etre decouvert, c'etait fatal; rien ne peut me sauver
maintenant. Il vous a tout raconte, absolument comme s'il avait ete avec
moi, et m'avait vu. Comment le sait-il? c'est pour moi un prodige, mais
vous trouverez le baril et les autres objets. Le sort en est jete: je
n'ai plus une chance de salut! Je l'ai tue; et vous en auriez fait
autant a ma place, si, comme moi, vous aviez ete traite comme un chien;
n'oubliez pas que j'etais un pauvre garcon faible, sans defense, sans un
ami pour me secourir.

--Et il l'a bigrement merite, s'ecria Ham Sandwich.

_Des voix_.--Ecoutez camarades!

_L'agent de police_.--De l'ordre, de l'ordre, Messieurs.

_Une voix_.--Votre oncle savait-il ce que vous faisiez?

--Non, il n'en savait rien.

--Etes-vous certain qu'il vous ait donne les allumettes?

--Oui, mais il ne savait pas l'usage que j'en voulais faire.

--Lorsque vous etiez occupe a preparer votre coup, comment avez-vous pu
oser l'emmener avec vous, lui, un detective? C'est inexplicable!

Le jeune homme hesita, tripota les boutons de sa veste d'un air
embarrasse et repondit timidement:

--Je connais les detectives, car j'en ai dans ma famille, et je sais que
le moyen le plus sur de leur cacher un mauvais coup, c'est de les avoir
avec soi au moment psychologique.

L'explosion de rires qui accueillit ce naif aveu ne fit qu'augmenter
l'embarras du pauvre petit accuse.




IV


Fetlock Jones a ete mis sous les verrous dans une cabane inoccupee pour
attendre son jugement. L'agent Harris lui a donne sa ration pour deux
jours, en lui recommandant de ne pas faire fi de cette nourriture; il
lui a promis de revenir bientot pour renouveler ses provisions.

Le lendemain matin, nous partimes quelques-uns avec notre ami Hillyer,
pour l'aider a enterrer son parent defunt et peu regrette, Flint
Buckner; je remplissais les fonctions de premier assistant et tenais les
cordons du poele; Hillyer conduisait le cortege. Au moment ou nous
finissions notre triste besogne, un etranger loqueteux, a l'air
nonchalant, passa devant nous; il portait un vieux sac a main, marchait
la tete basse et boitait. Au meme instant, je sentis nettement l'odeur a
la recherche de laquelle j'avais parcouru la moitie du globe. Pour mon
espoir defaillant, c'etait un parfum paradisiaque.

En une seconde, je fus pres de lui, et posai ma main doucement sur son
epaule. Il s'affala par terre comme si la foudre venait de le frapper
sur son chemin. Quand mes compagnons arriverent en courant, il fit de
grands efforts pour se mettre a genoux, leva vers moi ses mains
suppliantes, et de ses levres tremblotantes me demanda de ne plus le
persecuter.

--Vous m'avez pourchasse dans tout l'univers, Sherlock Holmes, et
cependant Dieu m'est temoin que je n'ai jamais fait de mal a personne!

En regardant ses yeux hagards, il etait facile de voir qu'il etait fou.
Voila mon oeuvre, ma mere! La nouvelle de votre mort pourra seule un
jour renouveler la tristesse que j'eprouvai a ce moment; ce sera ma
seconde emotion.

Les jeunes gens releverent le vieillard, l'entourerent de soins et
furent pleins de prevenance pour lui; ils lui prodiguerent les mots les
plus touchants et chercherent a le consoler en lui disant de ne plus
avoir peur, qu'il etait maintenant au milieu d'amis, qu'ils le
soigneraient, le protegeraient et pendraient le premier qui porterait
la main sur lui. Ils sont comme les autres hommes, ces rudes mineurs,
quand on ranime la chaleur de leur coeur; on pourrait les croire des
enfants insouciants et irreflechis jusqu'au moment ou quelqu'un fait
vibrer les fibres de leur coeur. Ils essayerent de tous les moyens pour
le reconforter, mais tout echoua jusqu'au moment ou l'habile strategiste
qu'est Well-Fargo prit la parole et dit:

--Si c'est uniquement Sherlock Holmes qui vous inquiete, inutile de vous
mettre martel en tete plus longtemps.

--Pourquoi? demanda vivement le malheureux fou.

--Parce qu'il est mort!

--Mort! mort! Oh! ne plaisantez pas avec un pauvre naufrage comme moi!
Est-il mort? Sur votre honneur, jeunes gens, me dit-il la verite?

--Aussi vrai que vous etes la! dit Ham Sandwich, et ils soutinrent
l'affirmation de leur camarade, comme un seul homme.

--Ils l'ont pendu a San Bernardino la semaine derniere, ajouta
Ferguson, tandis qu'il etait a votre recherche. Ils se sont trompes et
l'ont pris pour un autre. Ils le regrettent, mais n'y peuvent plus rien.

--Ils lui elevent un monument, continua Ham Sandwich de l'air de
quelqu'un qui a verse sa cotisation et est bien renseigne.

James Walker poussa un grand soupir, evidemment un soupir de
soulagement; il ne dit rien, mais ses yeux perdirent leur expression
d'effroi; son attitude sembla plus calme et ses traits se detendirent un
peu. Nous regagnames tous nos cases et les jeunes gens lui preparerent
le meilleur repas que pouvaient fournir nos provisions; pendant qu'ils
cuisinaient, nous l'habillames des pieds a la tete, Hillyer et moi; nos
vetements neufs lui donnaient un air de petit vieux bien tenu et
respectable. "Vieux" est bien le mot, car il le paraissait avec son
affaissement, la blancheur de ses cheveux, et les ravages que les
chagrins avaient faits sur son visage; et, pourtant, il etait dans la
force de l'age. Pendant qu'il mangeait, nous fumions et causions;
lorsqu'il eut fini, il retrouva enfin l'usage de la parole et, de son
plein gre, nous raconta son histoire. Je ne pretends pas reproduire ses
propres termes, mais je m'en rapprocherai le plus possible dans mon
recit:

HISTOIRE D'UN INNOCENT

"Voici ce qui m'arriva:

"J'etais a Denver, ou je vivais depuis de longues annees: quelquefois,
je retrouve le nombre de ces annees, d'autres fois, je l'oublie, mais
peu m'importe. Seulement, on me signifia d'avoir a partir, sous peine
d'etre accuse d'un horrible crime commis il y a bien longtemps, dans
l'Est. Je connaissais ce crime, mais je ne l'avais pas commis; le
coupable etait un de mes cousins, qui portait le meme nom que moi.

"Que faire? Je perdais la tete, ne savais plus que devenir. On ne me
donnait que tres peu de temps, vingt-quatre heures, je crois. J'etais
perdu si mon nom venait a etre connu. La population m'aurait lynche sans
admettre d'explications. C'est toujours ce qui arrive avec les
lynchages; lorsqu'on decouvre qu'on s'est trompe on se desole, mais il
est trop tard... (vous voyez que la meme chose est arrivee pour M.
Holmes). Alors, je resolus de tout vendre, de faire argent de tout, et
de fuir jusqu'a ce que l'orage fut passe; plus tard, je reviendrais avec
la preuve de mon innocence. Je partis donc de nuit, et me sauvai bien
loin, dans la montagne, ou je vecus, deguise sous un faux nom.

"Je devins de plus en plus inquiet et anxieux; dans mon trouble je
voyais des esprits, j'entendais des voix et il me devenait impossible de
raisonner sainement sur le moindre sujet; mes idees s'obscurcirent
tellement que je dus renoncer a penser, tant je souffrais de la tete.
Cet etat ne fit qu'empirer. Toujours des voix, toujours des esprits
m'entouraient. Au debut, ils ne me poursuivaient que la nuit, bientot ce
fut aussi le jour. Ils murmuraient a mon oreille autour de mon lit et
complotaient contre moi; je ne pouvais plus dormir et me sentais brise
de fatigue.

"Une nuit, les voix me dirent a mon oreille: "Jamais nous n'arriverons a
notre but parce que nous ne pouvons ni l'apercevoir, ni par consequent
le designer au public."

"Elles soupirerent, puis l'une dit: "Il faut que nous amenions Sherlock
Holmes; il peut etre ici dans douze jours." Elles approuverent,
chuchoterent entre elles et gambaderent de joie.

"Mon coeur battait a se rompre; car j'avais lu bien des recits sur
Holmes et je pressentais quelle chasse allait me donner cet homme avec
sa tenacite surhumaine et son activite infatigable.

"Les esprits partirent le chercher; je me levai au milieu de la nuit et
m'enfuis, n'emportant que le sac a main qui contenait mon argent: trente
mille dollars. Les deux tiers sont encore dans ce sac. Il fallut
quarante jours a ce demon pour retrouver ma trace. Je lui echappai. Par
habitude, il avait d'abord inscrit son vrai nom sur le registre de
l'hotel, puis il l'avait efface pour mettre a la place celui de "Dagget
Barclay". Mais la peur vous rend perspicace. Ayant lu le vrai nom,
malgre les ratures, je filai comme un cerf.

"Depuis trois ans et demi, il me poursuit dans les Etats du Pacifique,
en Australie et aux Indes, dans tous les pays imaginables, de Mexico a
la Californie, me donnant a peine le temps de me reposer; heureusement,
le nom des registres m'a toujours guide, et j'ai pu sauver ma pauvre
personne!

"Je suis mort de fatigue! Il m'a fait passer un temps bien cruel, et
pourtant, je vous le jure, je n'ai jamais fait de mal ni a lui, ni a
aucun des siens."

Ainsi se termina le recit de cette lamentable histoire qui bouleversa
tous les jeunes gens; quant a moi, chacune de ces paroles me brula le
coeur comme un fer rouge. Nous decidames d'adopter le vieillard, qui
deviendrait mon hote et celui d'Hyllyer. Ma resolution est bien arretee
maintenant; je l'installerai a Denver et le rehabiliterai.

Mes camarades lui donnerent la vigoureuse poignee de main de bienvenue
des mineurs et se disperserent pour repandre la nouvelle.

A l'aube, le lendemain matin, Well-Fargo, Ferguson et Ham Sandwich nous
appelerent a voix basse et nous dirent confidentiellement:

--La nouvelle des mauvais traitements endures par cet etranger s'est
repandue aux alentours et tous les camps des mineurs se soulevent. Ils
arrivent en masse de tous cotes, et vont lyncher le professeur. L'agent
Harry a une frousse formidable et a telephone au sheriff.

--Allons, venez!

Nous partimes en courant. Les autres avaient le droit d'interpreter
cette aventure a leur facon. Mais dans mon for interieur, je souhaitais
vivement que le sheriff put arriver a temps, car je n'avais nulle envie
d'assister de sang-froid a la pendaison de Sherlock Holmes. J'avais
entendu beaucoup parler du sheriff, mais j'eprouvai quand meme le besoin
de demander: "Est-il vraiment capable de contenir la foule?"

--Contenir la foule! lui, Jack Fairfak, contenir la foule! Mais vous
plaisantez! Vous oubliez que cet energumene a dix-neuf scalps a son
acquit, oui! dix-neuf scalps!

En approchant nous entendimes nettement des cris, des gemissements, des
hurlements qui s'accentuerent a mesure que nous avancions; ces cris
devinrent de plus en plus forts, et lorsque nous atteignimes la foule
massee sur la place devant la taverne, le bruit nous assourdit
completement.

Plusieurs gaillards de "Dalys Gorge" s'etaient brutalement saisis de
Holmes, qui pourtant affectait un calme imperturbable.

Un sourire de mepris se dessinait sur ses levres et, en admettant que
son coeur de Breton ait pu un instant connaitre la peur de la mort, son
energie de fer avait vite repris le dessus et maitrisait tout autre
sentiment.

--Venez vite voter, vous autres! cria Shadbelly Higgins, un compagnon de
la bande Daly: vous avez le choix entre pendu ou fusille!

--Ni l'un ni l'autre! hurla un de ses camarades. Il ressusciterait la
semaine prochaine! le bruler, voila le seul moyen de ne plus le voir
revenir.

Les mineurs, dans tous les groupes, repondirent par un tonnerre
d'applaudissements et se porterent en masse vers le prisonnier; ils
l'entourerent en criant: "Au bucher! Au bucher!" Puis ils le trainerent
au poteau, l'y adosserent en l'enchainant et l'entourerent jusqu'a la
ceinture de bois et de pommes de pin. Au milieu de ces preparatifs, sa
figure ferme ne bronchait pas et le meme sourire de dedain restait
esquisse sur ses levres fines.

--Une allumette! Apportez une allumette!

Shadbelly la frotta, abrita la flamme de sa main, se baissa et alluma
les pommes de pin. Un silence profond regnait sur la foule; le feu prit
et une petite flamme lecha les pommes de pin. Il me sembla entendre un
bruit lointain de pas de chevaux. Ce bruit se rapprocha et devint de
plus en plus distinct, mais la foule absorbee paraissait ne rien
entendre.

L'allumette s'eteignit. L'homme en frotta une autre, se baissa et de
nouveau la flamme jaillit. Cette fois elle courut rapidement au travers
des brins de bois. Dans l'assistance, quelques hommes detournerent la
tete. Le bourreau tenait a la main son allumette carbonisee et
surveillait la marche du feu. Au meme instant, un cheval deboucha a
plein galop du tournant des rochers, venant dans notre direction.

Un cri retentit:

--Le sheriff!

Fendant la foule, le cavalier se fraya un passage jusqu'au bucher;
arrive la, il arreta son cheval sur les jarrets et s'ecria:

--Arriere, tas de vauriens!

Tous obeirent a l'exception du chef qui se campa resolument et saisit
son revolver. Le sheriff fonca sur lui, criant:

--Vous m'entendez, espece de forcene. Eteignez le feu, et enlevez au
prisonnier ses chaines.

Il finit par obeir. Le sheriff prit la parole, rassemblant son cheval
dans une attitude martiale; il ne s'emporta pas et parla sans vehemence,
sur un ton compasse et pondere, bien fait pour ne leur inspirer aucune
crainte.

--Vous faites du propre, vous autres! Vous etes tout au plus dignes de
marcher de pair avec ce gredin de Shadbelly Higgins, cet infame...
reptile qui attaque les gens par derriere et se croit un heros.

Ce que je meprise par-dessus tout, c'est une foule qui se livre au
lynchage. Je n'y ai jamais rencontre un homme a caractere. Il faut en
eliminer cent avant d'en trouver un qui ait assez de coeur au ventre
pour oser attaquer seul un homme meme infirme. La foule n'est qu'un
ramassis de poltrons et quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent le sheriff
lui-meme est le roi des laches.

Il s'arreta, evidemment pour savourer ces dernieres paroles et juger de
l'effet produit, puis il reprit:

--Le sheriff qui abandonne un prisonnier a la fureur aveugle de la foule
est le dernier des laches. Les statistiques constatent qu'il y a eu cent
quatre-vingt-deux sheriffs, l'annee derniere, qui ont touche des
appointements injustement gagnes. Au train ou marchent les choses, on
verra bientot figurer une nouvelle maladie dans les livres de medecine
sous le nom de "mal des sheriffs".

Les gens demanderont: "Le sheriff est encore malade?"

Oui! il souffre toujours de la meme maladie incurable.

On ne dira plus: "Un tel est alle chercher le sheriff du comite de
Rapalso!" mais: un tel est alle chercher le "froussard" de Rapalso! Mon
Dieu! qu'il faut donc etre lache pour avoir peur d'une foule en train de
lyncher un homme!

Il regarda le prisonnier du coin de l'oeil et lui demanda:

--Etranger, qui etes-vous et qu'avez-vous fait?

--Je m'appelle Sherlock Holmes; je n'ai rien a me reprocher.

Ce nom produisit sur le sheriff une impression prodigieuse. Il se remit
a haranguer la foule, disant que c'etait une honte pour le pays
d'infliger un outrage aussi ignominieux a un homme dont les exploits
etaient connus du monde entier pour leur caractere merveilleux, et dont
les aventures avaient conquis les bonnes graces de tous les lecteurs par
le charme et le piquant de leur exposition litteraire. Il presenta a
Holmes les excuses de toute la nation, le salua tres courtoisement et
ordonna a l'agent Harris de le ramener chez lui, lui signifiant qu'il le
rendrait personnellement responsable si Holmes etait de nouveau
maltraite. Se tournant ensuite vers la foule, il s'ecria:

--Regagnez vos tannieres, tas de racailles!

Ils obeirent; puis s'adressant a Shadbelly:

--Vous, suivez-moi, je veux moi-meme regler votre compte. Non, gardez ce
joujou qui vous sert d'arme; le jour ou j'aurai peur de vous sentir
derriere moi avec votre revolver, il sera temps pour moi d'aller
rejoindre les cent quatre-vingt-deux poltrons de l'annee derniere.--Et,
ce disant, il partit au pas de sa monture suivi de Shadbelly.

En rentrant chez nous vers l'heure du dejeuner, nous apprimes que
Fetlock Jones etait en fuite; il s'etait evade de la prison et battait
la campagne. Personne n'en fut fache au fond. Que son oncle le
poursuive, s'il veut; c'est son affaire; le camp tout entier s'en lave
les mains.




V

LE JOURNAL REPREND


Dix jours plus tard.

"James Walker" va bien physiquement, et son cerveau est en voie de
guerison. Je pars avec lui pour Denver demain matin.

       *       *       *       *       *

La nuit suivante.

Quelques mots envoyes a la hate d'une petite gare. En me quittant, ce
matin, Hillyer m'a chuchote a l'oreille:

--Ne parlez de ceci a Walker que quand vous serez bien certain de ne pas
lui faire de mal en arretant les progres de son retablissement. Le crime
ancien auquel il a fait allusion devant nous a bien ete commis, comme
il le dit, par son cousin.

Nous avons enterre le vrai coupable l'autre soir, l'homme le plus
malheureux du siecle, Flint Buckner. Son veritable nom etait "Jacob
Fuller".

Ainsi, ma chere mere, ma mission est terminee. Je viens d'accomplir mon
mandat. Sans m'en douter, j'ai conduit a sa derniere demeure votre mari,
mon pere. Qu'il repose en paix!


FIN






CANNIBALISME EN VOYAGE


Je revenais dernierement de visiter Saint-Louis, lorsqu'a la bifurcation
de Terre-Haute (territoire d'Indiana), un homme de quarante a cinquante
ans, a la physionomie sympathique, aux manieres affables, monta dans mon
compartiment et s'assit pres de moi; nous causames assez longtemps pour
me permettre d'apprecier son intelligence et le charme de sa
conversation. Lorsqu'au cours de notre entretien, il apprit que j'etais
de Washington, il se hata de me demander des "tuyaux" sur les hommes
politiques, sur les affaires gouvernementales; je m'apercus d'ailleurs
tres vite qu'il etait au courant de tous les details, de tous les
dessous politiques, et qu'il en savait tres long sur les faits et gestes
des senateurs et des representants des Chambres aux Assemblees
legislatives. A une des stations suivantes deux hommes s'arreterent pres
de nous et l'un d'eux dit a l'autre:

"Harris, si vous faites cela pour moi, je ne l'oublierai de ma vie."

Les yeux de mon nouveau compagnon de voyage brillerent d'un singulier
eclat; a n'en pas douter, ces simples mots venaient d'evoquer chez lui
quelque vieux souvenir. Ensuite son visage redevint calme, presque
pensif. Il se tourna vers moi et me dit:

--Laissez-moi vous conter une histoire, vous devoiler un chapitre secret
de ma vie, une page que j'avais enterree au fin fond de moi-meme.
Ecoutez-moi patiemment, et ne m'interrompez pas.

Je promis de l'ecouter; il me raconta l'aventure suivante, avec des
alternatives d'animation et de melancolie, mais toujours avec beaucoup
de persuasion et un grand serieux.

Recit de cet etranger:

"Le 19 decembre 1853, je quittai Saint-Louis par le train du soir qui va
a Chicago. Tous compris, nous n'etions que vingt-quatre voyageurs
hommes; ni femmes ni enfants; nous fimes vite connaissance et comme
nous paraissions tous de bonne humeur, une certaine intimite ne tarda
pas a s'etablir entre nous.

"Le voyage s'annoncait bien; et pas un d'entre nous ne pouvait
pressentir les horribles instants que nous devions bientot traverser.

"A 11 heures, il neigeait ferme. Peu apres avoir quitte le village de
Welden, nous entrames dans les interminables prairies desertes qui
s'etendent horriblement monotones pendant des lieues et des lieues; le
vent soufflait avec violence, car il ne rencontrait aucun obstacle sur
sa route, ni arbres, ni collines, ni meme un rocher isole; il chassait
devant lui la neige qui tombait en rafales et formait sous nos yeux un
tapis epais. Elle tombait dru, cette neige, et le ralentissement du
train nous indiquait assez que la locomotive avait peine a lutter contre
la resistance croissante des elements. Le train stoppa plusieurs fois et
nous vimes au-dessus de nos tetes un double rempart de neige aveuglant
de blancheur, triste comme un mur de prison.

"Les conversations cesserent; la gaiete fit place a l'angoisse; la
perspective d'etre mures par la neige au milieu de la prairie deserte,
a cinquante lieues de toute habitation, se dressait comme un spectre
devant chacun de nous et jetait une note de tristesse sur notre bande
tout a l'heure si joyeuse.

"A deux heures du matin, je fus tire de mon sommeil agite par un arret
brusque. L'horrible verite m'apparut dans toute sa nudite hideuse: nous
etions bloques par la neige. "Tous les bras a la rescousse!" On se hata
d'obeir. Chacun redoubla d'efforts sous la nuit noire et la tourmente de
neige, parfaitement convaincu qu'une minute perdue pouvait causer notre
mort a tous. Pelles, planches, mains, tout ce qui pouvait deplacer la
neige fut requisitionne en un instant.

"Quel etrange spectacle de voir ces hommes lutter contre les neiges
amoncelees, et travailler d'arrache-pied, les uns plonges dans une
obscurite profonde, les autres eclaires par la lueur rougeatre du
reflecteur de la machine!

"Au bout d'une heure, nous etions fixes sur l'inutilite complete de nos
efforts; car la tempete remplissait en rafales les tranchees que nous
avions pratiquees. Pour comble de malheur, on decouvrit que les bielles
de la locomotive s'etaient brisees sous la resistance du poids a
deplacer. La route, eut-elle ete libre, devenait impraticable pour
nous!!

"Nous remontames dans le train, fatigues, mornes et decourages; nous
nous reunimes autour des poeles pour examiner l'etat de notre situation.
Nous n'avions pas de provisions de bouche; c'etait la le plus clair de
notre desastre! Largement approvisionnes de bois, nous ne risquions pas
de mourir de froid. C'etait deja une consolation.

"Apres une longue deliberation, nous reconnumes que le conducteur du
train disait vrai: en effet quiconque se serait risque a parcourir a
pied les cinquante lieues qui nous separaient du village le plus
rapproche aurait certainement trouve la mort. Impossible de demander du
secours, et l'eussions-nous demande, personne ne serait venu a nous. Il
nous fallait donc nous resigner et attendre patiemment du secours ou la
mort par la faim; je puis certifier que cette triste perspective
suffisait a ebranler le coeur le plus stoique.

"Notre conversation, pourtant bruyante, produisait l'illusion d'un
murmure vague, qu'on distinguait a peine au milieu des rafales de vent;
la clarte des lampes diminua peu a peu, et la plus grande partie des
"naufrages" se turent, les uns pour reflechir, les autres pour chercher
dans le sommeil l'oubli de leur situation tragique.

"Cette nuit nous parut eternelle; l'aurore glacee et grise commenca a
poindre a l'est; a mesure que le jour grandissait, les voyageurs se
reveillerent et se donnerent du mouvement pour essayer de se rechauffer;
l'un apres l'autre, ils etirerent leurs membres raidis par le sommeil,
et regarderent par les fenetres le spectacle horrible qui s'offrait a
leurs yeux. Horrible! il l'etait en effet, ce spectacle. Pas une
habitation! pas un atome vivant autour de nous! partout le desert, blanc
comme un linceul; la neige, fouettee en tous sens par le vent,
tourbillonnait en flocons dans l'espace.

"Nous errames toute la journee dans les wagons, parlant peu, absorbes
dans nos pensees; puis vint une seconde nuit, longue, monotone, pendant
laquelle la faim commenca a se faire sentir.

"Le jour reparut; silencieux et triste, nous faisions le guet,
attendant un secours qui ne pouvait pas venir; une autre nuit lui
succeda, agitee de reves fantastiques pendant lesquels des festins
somptueux et les fetes bacchiques defilaient sous nos yeux! Le reveil
n'en fut que plus penible! Le quatrieme et le cinquieme jour parurent!
Cinq jours de veritable captivite! La faim se lisait sur tous les
visages deprimes qui accusaient l'obsession d'une meme idee fixe, d'une
pensee a laquelle nul n'osait ni ne voulait s'arreter. Le sixieme jour
s'ecoula, et le septieme se leva sur notre petite troupe haletante,
terrifiee a l'idee de la mort qui nous guettait. Il fallait pourtant en
finir et parler. Les levres de chacun etaient pretes a s'entr'ouvrir
pour exprimer les sombres pensees qui venaient de germer dans nos
cerveaux. La nature, trop longtemps comprimee, demandait sa revanche et
faisait entendre un appel imperieux!

"Richard H. Gaston, de Minnesota, grand, d'une paleur de spectre, se
leva. Nous savions ce qui allait sortir de sa bouche; un grand calme,
une attention recueillie avaient remplace l'emotion, l'excitation
factice des jours precedents.

"--Messieurs, il est impossible d'attendre davantage! L'heure a sonne.
Il nous faut decider lequel d'entre nous mourra pour servir de
nourriture aux autres.

"M. John J. Villiams, de l'Illinois, se leva a son tour:--Messieurs,
dit-il, je propose pour le sacrifice le Reverend James Sawyer de
Tennessee.

"--Je propose M. Daniel Hote de New-York, repondit M. W. R. Adams,
d'Indiana.

"M. Charles Langdon:--Que diriez-vous de M. Samuel Bowen de
Saint-Louis?

"--Messieurs, interrompit M. Hote, j'opine plutot en faveur du jeune
John A. Van Nostrand, de New-Jersey.

"H. Gaston:--S'il n'y a pas d'objection, on accedera au desir de M.
Hote.

"M. Van Nostrand ayant proteste, la proposition de M. Hote fut
repoussee, celles de MM. Sawyer et Bowen ne furent pas acceptees
davantage.

"M. A.-L. Bascom, de l'Ohio, se leva:--Je suis d'avis de clore la liste
des candidatures et de laisser l'Assemblee proceder aux elections par
vote.

"M. Sawyer:--Messieurs, je proteste energiquement contre ces procedes
irreguliers et inacceptables. Je propose d'y renoncer immediatement, et
de choisir un president a l'Assemblee; nous pourrons ensuite poursuivre
notre oeuvre sans violer les principes immuables de l'equite.

"M. Bell, de Iowa:--Messieurs, je proteste. Ce n'est pas le moment de
s'arreter a des formalites absurdes. Voila huit jours que nous ne
mangeons pas; et chaque minute perdue en discussions vaines rend notre
situation plus critique. Les propositions precedentes me satisfont
entierement (ces messieurs en pensent autant, je crois); pour ma part,
je ne vois donc pas pourquoi nous ne nous arreterions pas a l'une
d'elles, il faut en finir au plus vite.

"M. Gaston:--De toutes facons, l'election nous demanderait au moins
vingt-quatre heures, et c'est justement ce retard que nous voulons
eviter. Le citoyen de New-Jersey...

"M. Van Nostrand:--Messieurs, je suis un etranger parmi vous; je n'ai
donc aucun droit a l'honneur que vous me faites, et j'eprouve une
certaine gene a...

"M. Morgan d'Alabama, l'interrompant:--Je demande que la question soit
soumise au vote general. Ainsi fut fait, et le debat prit fin, bien
entendu. Un conseil fut constitue, M. Gaston nomme president, M. Blake
secretaire, MM. Holcomb, Baldwin et Dyer firent partie de "la Commission
des candidatures"; M. R.-M. Howland, en sa qualite de pourvoyeur, aida
la Commission a faire son choix.

"La Commission s'accorda un repos d'une demi-heure avant de proceder a
ses grands travaux. L'Assemblee se reunit, et le comite porta son choix
sur quelques candidats: MM. George Ferguson, de Kentucky, Lucien
Herrman, de la Louisiane, et W. Messick, du Colorado. Ce choix fut
ratifie.

"M. Rogers, de Missouri, se leva:--Monsieur le President, les decisions
ayant ete prises maintenant selon les regles, je propose l'amendement
suivant, en vue de substituer au nom de M. Herrman celui de M. Lucius
Harris, de Saint-Louis, qui est honorablement connu de tous ici. Je ne
voudrais en quoi que ce soit amoindrir les grandes qualites de ce
citoyen de la Louisiane, loin de la. J'ai pour lui toute l'estime et la
consideration que meritent ses vertus. Mais il ne peut echapper a
personne d'entre nous que ce candidat a maigri etonnamment depuis le
debut de notre sejour ici. Cette consideration me porte a affirmer que
le comite s'est fourvoye en proposant a nos suffrages un candidat dont
la valeur morale est incontestable, mais dont les qualites nutritives
sont...

"Le President:--Le citoyen du Missouri est prie de s'asseoir; le
President ne peut admettre que les decisions du comite soient critiquees
sans suivre la voie reguliere.

"Quel accueil fera l'Assemblee a la proposition de ce citoyen?

"M. Halliday, de Virginie:--Je propose un second amendement visant la
substitution de M. Harvey Davis, de l'Oregon, a M. Messick. Vous
estimerez sans doute avec moi que les labeurs et les privations de la
vie de frontiere ont du rendre M. Davis quelque peu coriace; mais,
Messieurs, pouvons-nous, a un moment aussi tragique, ergoter sur la
qualite de la chair humaine? Pouvons-nous discuter sur des pointes
d'aiguilles? Avons-nous le droit de nous arreter a des considerations
sans importance? Non, Messieurs; la corpulence, voila tout ce que nous
demandons; l'embonpoint, le poids sont a nos yeux les principales
qualites requises: le talent, le genie, la bonne education, tout cela
nous est indifferent. J'attire votre attention sur le sens de mon
amendement.

"M. Morgan (_tres agite_):--Monsieur le President, en principe, je suis
pour ma part absolument oppose a cet amendement. Le citoyen de l'Oregon
est vieux; de plus, il est fortement charpente, et tres peu dodu. Que
ces Messieurs me disent s'ils preferent le pot-au-feu a une alimentation
substantielle? et s'ils se contenteraient de "ce spectre de l'Oregon"
pour assouvir leur faim? Je demande a M. Halliday, de Virginie, si la
vue de nos visages decaves, de nos yeux hagards ne lui fait pas horreur;
s'il aura le courage d'assister plus longtemps a notre supplice en
prolongeant la famine qui dechire nos entrailles et en nous offrant le
paquet d'os que represente le citoyen en question? Je lui demande s'il
reflechit a notre triste situation, a nos angoisses passees, a notre avenir
effroyable; va-t-il persister a nous jeter en pature cette ruine, cette
epave, ce vagabond miserable et desseche, des rives inhospitalieres de
l'Oregon? Non! il ne l'osera pas! (_Applaudissements._)

"La proposition fut mise aux voix et repoussee apres une discussion
violente. M. Harris restait designe, en conformite du premier
amendement. Le scrutin fut ouvert. Il y eut cinq tours sans resultat. Au
sixieme, M. Harris fut elu, tous les votes, sauf le sien, s'etant portes
sur son nom. Il fut alors propose que ce scrutin serait ratifie par un
vote unanime a mains levees; mais l'unanimite ne put etre obtenue, M.
Harris votant encore contre lui-meme.

"M. Radiway proposa alors que l'assemblee fit son choix parmi les
derniers candidats, et que l'election eut lieu sans faute pour le
dejeuner. Cette proposition fut acceptee.

"Au premier tour, il y eut scission: les uns penchaient en faveur d'un
candidat repute tres jeune; les autres lui preferaient un autre homme de
belle stature. Le vote du president fit incliner la balance du cote du
dernier, M. Messick; mais cette solution deplut fortement aux partisans
de M. Ferguson, le candidat battu; on songea meme un instant a demander
un nouveau tour de scrutin; bref, tous deciderent d'ajourner la
solution, et la seance fut levee de suite.

"Les preparatifs du repas detournerent l'attention du parti Ferguson et
au moment ou le fil de la discussion allait reprendre, on annonca en
grande pompe _que M. Harris etait servi_. Cette nouvelle produisit un
soulagement general.

"Les tables furent improvisees avec les dossiers de fauteuils des
compartiments, et nous nous assimes, la joie au coeur, en pensant a ce
regal apres lequel nous soupirions depuis une grande semaine. En
quelques instants, nous avions pris une tout autre physionomie. Tout a
l'heure le desespoir, la misere, la faim, l'angoisse fievreuse, etaient
peints sur nos visages; maintenant une serenite, une joie indescriptible
regnaient parmi nous; nous debordions de bonheur. J'avoue meme sans
fausse honte que cette heure de soulagement a ete le plus beau moment de
ma vie d'aventures.

"Le vent hurlait au dehors et fouettait la neige autour de notre prison,
mais nous n'en avions plus peur maintenant.

"J'ai assez aime Harris. Il aurait pu etre mieux cuit, sans doute, mais
en toute justice, je dois reconnaitre qu'aucun homme ne m'agrea jamais
autant que Harris et ne me procura autant de satisfaction. Messick ne
fut pas precisement mauvais, bien qu'un peu trop haut en gout; mais pour
la saveur et la delicatesse de la chair, parlez-moi de Harris.

"Messick avait certainement des qualites que je ne lui contesterai pas,
mais il ne convenait pas plus pour un petit dejeuner qu'une momie (ceci
soit dit sans vouloir l'offenser). Quelle maigreur!! mon Dieu! et dur!!
Ah! vous ne vous imaginerez jamais a quel point il etait coriace! Non
jamais, jamais!

--Me donnez-vous a entendre que reellement vous...?

--Ne m'interrompez pas, je vous en prie.

"Apres ce frugal dejeuner, il fallait songer au diner; nous portames
notre choix sur un nomme Walker, originaire de Detroit. Il etait
excellent; je l'ai d'ailleurs ecrit a sa femme un peu plus tard. Ce
Walker! je ne l'oublierai de ma vie! Quel delicieux morceau! Un peu
maigre, mais succulent malgre cela. Le lendemain, nous nous offrimes
Morgan de l'Alabama pour dejeuner. C'etait un des plus beaux hommes que
j'aie jamais vus, bien tourne, elegant, distingue de manieres; il
parlait couramment plusieurs langues; bref un garcon accompli, qui nous
a fourni un jus plein de saveur. Pour le diner, on nous prepara ce vieux
patriarche de l'Oregon. La, nous recumes un superbe "coup de
fusil";--vieux, desseche, coriace, il fut impossible a manger. Quelle
navrante surprise pour tous! A tel point que je finis par declarer a mes
compagnons:--Messieurs, faites ce que bon vous semble; moi, je prefere
jeuner en attendant meilleure chere.

"Grimes, de l'Illinois, ajouta:--Messieurs, j'attends, moi aussi.
Lorsque vous aurez choisi un candidat qui soit a peu pres "degustable",
je serai enchante de m'asseoir a votre table.

"Il devint evident que le choix de l'homme de l'Oregon avait provoque le
mecontentement general. Il fallait a tout prix ne pas rester sur cette
mauvaise impression, surtout apres le bon souvenir que nous avait laisse
Harris. Le choix se porta donc sur Baker, de Georgie.

"Un fameux morceau celui-la! Ensuite, nous nous offrimes Doolittle,
Hawkins, Mac Elroy,--ce dernier, trop petit et maigre, nous valut
quelques protestations. Apres, defilerent Penrol, les deux Smiths et
Bailey; ce dernier avec sa jambe de bois nous donna du dechet, mais la
qualite etait irreprochable; ensuite un jeune Indien, un joueur d'orgue
de Barbarie, un nomme Bukminster,--pauvre diable de vagabond, decharne;
il etait vraiment indigne de figurer a notre table.

"Comme consolation d'une si maigre pitance, nous pouvons nous dire que
ce mauvais dejeuner a precede de peu notre delivrance.

--L'heure de la delivrance sonna donc enfin pour vous?

--Oui, un beau matin, par un beau soleil, au moment ou nous venions
d'inscrire John Murphy sur notre menu. Je vous assure que ce John Murphy
devait etre un "morceau de roi"; j'en mettrais ma main au feu. Le destin
voulut que John Murphy s'en retournat avec nous dans le train qui vint a
notre secours. Quelque temps apres il epousa la veuve de Harris!!...

--La victime de...?

--La victime de notre premiere election. Il l'a epousee, et maintenant
il est tres heureux, tres considere et a une excellente situation. Ah!
cette histoire est un vrai roman, je vous assure! Mais me voici arrive,
monsieur, il faut que je vous quitte. N'oubliez pas, lorsque vous aurez
quelques instants a perdre, qu'une visite de vous me fera toujours le
plus grand plaisir. J'eprouve pour vous une reelle sympathie, je dirai
meme plus, une sincere affection. Il me semble que je finirais par vous
aimer autant que Harris. Adieu monsieur, et bon voyage."

Il descendit; je restai la, meduse, abasourdi, presque soulage de son
depart. Malgre son affabilite, j'eprouvais un certain frisson en sentant
se poser sur moi son regard affame. Aussi, lorsque j'appris qu'il
m'avait voue une affection sincere, et qu'il me mettait dans son estime
sur le meme pied que feu Harris, mon sang se glaca dans mes veines!

J'etais litteralement transi de peur. Je ne pouvais douter de sa
veracite; d'autre part il eut ete parfaitement deplace d'interrompre par
une question inopportune un recit aussi dramatique, presente sous les
auspices de la plus grande sincerite. Malgre moi, ces horribles details
me poursuivaient et hantaient mon esprit de mille idees confuses. Je vis
que le conducteur m'observait; je lui demandai: Qui est cet homme?

J'appris qu'il faisait autrefois partie du Congres et qu'il etait un
tres brave homme. Un beau jour, pris dans une tourmente de neige et a
deux doigts de mourir de faim, il a ete tellement ebranle par le froid
et revolutionne, que deux ou trois mois apres cet incident, il devenait
completement fou. Il va bien maintenant, parait-il, mais la monomanie le
tient et lorsqu'il enfourche son vieux "dada", il ne s'arrete qu'apres
avoir devore en pensee tous ses camarades de voyage. Tous y auraient
certainement passe, s'il n'avait du descendre a cette station; il sait
leurs noms sur le bout de ses doigts. Quand il a fini de les manger
tous, il ne manque pas d'ajouter: "L'heure du dejeuner etant arrivee,
comme il n'y avait plus d'autres candidats, on me choisit. Elu a
l'unanimite pour le dejeuner, je me resignai. Et me voila."

C'est egal! j'eprouvai un fameux soulagement en apprenant que je venais
d'entendre les elucubrations folles d'un malheureux desequilibre et non
le recit des prouesses d'un cannibale avide de sang.






L'HOMME AU MESSAGE POUR LE DIRECTEUR GENERAL




I


Il y a quelques jours, au commencement de fevrier 1900, je recus la
visite d'un de mes amis qui vint me trouver a Londres ou je reside en ce
moment. Nous avons tous deux atteint l'age ou, en fumant une pipe pour
tuer le temps, on parle beaucoup moins volontiers du charme de la vie
que de ses propres ennuis. De fil en aiguille, mon ami se mit a
invectiver le Departement de la Guerre. Il parait qu'un de ses amis
vient d'inventer une chaussure qui pourrait etre tres utile aux soldats
dans le Sud Africain.

C'est un soulier leger, solide et bon marche, impermeable a l'eau et qui
conserve merveilleusement sa forme et sa rigidite. L'inventeur voudrait
attirer sur sa decouverte l'attention du Gouvernement, mais il n'a pas
d'accointances et sait d'avance que les grands fonctionnaires ne
feraient aucun cas d'une demande qu'il leur adresserait.

--Ceci montre qu'il n'a ete qu'un maladroit, comme nous tous d'ailleurs,
dis-je en l'interrompant. Continuez.

--Mais pourquoi dites-vous cela? Cet homme a parfaitement raison.

--Ce qu'il avance est faux, vous dis-je. Continuez.

--Je vous prouverai qu'il...

--Vous ne pourrez rien prouver du tout. Je suis un vieux bonhomme de
grande experience. Ne discutez pas avec moi. Ce serait tres deplace et
desobligeant. Continuez.

--Je veux bien, mais vous serez convaincu avant longtemps. Je ne suis
pas un inconnu, et pourtant il m'a ete aussi impossible qu'a mon ami, de
faire parvenir cette communication au Directeur General du Departement
des Cuirs et chaussures.

--Ce deuxieme point est aussi faux que le premier. Continuez!

--Mais, sur mon honneur, je vous assure que j'ai echoue.

--Oh! certainement, je le savais, vous n'aviez pas besoin de me le dire.

--Alors? ou voyez-vous un mensonge?

--C'est dans l'affirmation que vous venez de me donner de
l'impossibilite ou vous croyez etre d'attirer l'attention du Directeur
General sur le rapport de votre ami. Cette affirmation constitue un
mensonge; car moi je pretends que vous auriez pu faire agreer votre
demande.

--Je vous dis que je n'ai pas pu. Apres trois mois d'efforts; je n'y
suis pas arrive.

--Naturellement. Je le savais sans que vous preniez la peine de me le
dire. Vous auriez pu attirer son attention immediatement si vous aviez
employe le bon moyen, j'en dis autant pour votre ami.

--Je vous affirme que j'ai pris le bon moyen.

--Je vous dis que non.

--Comment le savez-vous? Vous ignorez mes demarches.

--C'est possible, mais je maintiens que vous n'avez pas pris le bon
moyen, et en cela je suis certain de ce que j'avance.

--Comment pouvez-vous en etre sur, quand vous ne savez pas ce que j'ai
fait?

--Votre insucces est la preuve certaine de ce que j'avance. Vous avez
pris, je le repete, une fausse direction. Je suis un homme de grande
experience, et...

--C'est entendu, mais vous me permettrez de vous expliquer comment j'ai
agi pour mettre fin a cette discussion entre nous.

--Oh, je ne m'y oppose pas; continuez donc, puisque vous eprouvez le
besoin, de me raconter votre histoire. N'oubliez pas que je suis un
vieux bonhomme...

--Voici: J'ai donc ecrit au Directeur General du Departement des Cuirs
et chaussures une lettre des plus courtoises, en lui expliquant...

--Le connaissez-vous personnellement?

--Non.

--Voila deja un point bien clair. Vous avez debute par une maladresse.
Continuez...

--Dans ma lettre, j'insistais sur l'avenir assure que promettait
l'invention, vu le bon marche de ces chaussures, et j'offrais...

--D'aller le voir. Bien entendu, c'est ce que vous avez fait. Et de
deux!

--Il ne m'a repondu que trois jours apres.

--Naturellement! Continuez.

--Il m'a envoye trois lignes tout juste polies, en me remerciant de la
peine que j'avais prise, et en me proposant...

--Rien du tout.

--C'est cela meme. Alors je lui ecrivis plus de details sur mon
invention...

--Et de trois!

--Cette fois je... n'obtins meme pas de reponse. A la fin de la semaine,
je revins a la charge et demandai une reponse avec une legere pointe
d'aigreur.

--Et de quatre! et puis apres?

--Je recus une reponse me disant que ma lettre n'etait pas arrivee; on
m'en demandait un double. Je recherchai la voie qu'avait suivie ma
lettre et j'acquis la certitude qu'elle etait bien arrivee; j'en envoyai
quand meme une copie sans rien dire. Quinze jours se passerent sans
qu'on accordat la moindre attention a ma demande; pendant ce temps, ma
patience avait singulierement diminue et j'ecrivis une lettre tres
raide. Je proposais un rendez-vous pour le lendemain et j'ajoutai que si
je n'avais pas de reponse, je considererais ce silence du Directeur
comme un acquiescement a ma demande.

--Et de cinq!

--J'arrivai a midi sonnant; on m'indiqua une chaise dans l'antichambre
en me priant d'attendre. J'attendis jusqu'a une heure et demie, puis je
partis, humilie et furieux. Je laissai passer une semaine pour me
calmer. J'ecrivis ensuite et donnai un nouveau rendez-vous pour
l'apres-midi du lendemain.

--Et de six!

--Le Directeur m'ecrivit qu'il acceptait. J'arrivai ponctuellement et
restai assis sur ma chaise jusqu'a deux heures et demie. Ecoeure et
furieux, je sortis de cette antichambre maudite, jurant qu'on ne m'y
reverrait jamais plus. Quant a l'incurie, l'incapacite et l'indifference
pour les interets de l'armee que venait de temoigner le Directeur
General du Departement des Cuirs et chaussures, elles etaient
decidement au-dessus de tout.

--Permettez! Je suis un vieil homme de grande experience et j'ai vu bien
des gens passant pour intelligents qui n'avaient pas assez de bon sens
pour mener a bonne fin une affaire aussi simple que celle dont vous
m'entretenez. Vous n'etes pas pour moi le premier echantillon de ce
type, car j'en ai connu personnellement des millions et des milliards
qui vous ressemblaient. Vous avez perdu trois mois bien inutilement;
l'inventeur les a perdus aussi, et les soldats n'en sont pas plus
avances; total: neuf mois. Eh bien, maintenant je vais vous lire une
anecdote que j'ai ecrite hier soir, et demain dans la journee vous irez
enlever votre affaire chez le Directeur General.

--Je veux bien, mais le connaissez-vous?

--Du tout, ecoutez seulement mon histoire.




II

COMMENT LE RAMONEUR GAGNA L'OREILLE DE L'EMPEREUR



I

L'ete etait venu; les plus robustes etaient harasses par la chaleur
torride; les plus faibles, a bout de souffle, mouraient comme des
mouches. Depuis des semaines, l'armee etait decimee par la dysenterie,
cette plaie du soldat; et personne n'y trouvait un remede. Les medecins
ne savaient plus ou donner de la tete; le succes de leur science et de
leurs medicaments (d'une efficacite douteuse, entre nous), etait dans le
domaine du passe, et risquait fort d'y rester enfoui a tout jamais.

L'empereur appela en consultation les sommites medicales les plus en
renom, car il etait profondement affecte de cette situation. Il les
traita fort severement, et leur demanda compte de la mort de ses
hommes; connaissaient-ils leur metier, oui ou non? etaient-ils des
medecins ou simplement de vulgaires assassins? Le plus haut en grade de
ces assassins, qui etait en meme temps le doyen des medecins du pays et
le plus considere aux environs, lui repondit ceci:

"Majeste, nous avons fait tout notre possible, et nos efforts sont
restes infructueux. Ni un medicament, ni un medecin ne peut guerir cette
maladie; la nature et une forte constitution seules peuvent triompher de
ce mal maudit. Je suis vieux, j'ai de l'experience. Ni medecine, ni
medicaments ne peuvent en venir a bout, je le dis et je le repete.
Quelquefois ils semblent aider la nature, mais en general ils ne font
qu'aggraver la maladie."

L'empereur, qui etait un homme incredule, emporte, invectiva les
docteurs des epithetes les plus malsonnantes et les renvoya brutalement.
Vingt-quatre heures apres, il etait pris, lui aussi, de ce mal cruel. La
nouvelle vola de bouche en bouche, et remplit le pays de consternation.
On ne parlait plus que de cette catastrophe et le decouragement etait
general; on commencait a perdre tout espoir. L'empereur lui-meme etait
tres abattu et soupirait en disant:

"Que la volonte de Dieu soit faite. Qu'on aille me chercher ces
assassins, et que nous en finissions au plus vite."

Ils accoururent, lui taterent le pouls, examinerent sa langue, et lui
firent avaler un jeu complet de drogues, puis ils s'assirent patiemment
a son chevet, et attendirent.

(Ils etaient payes a l'annee et non a la tache, ne l'oublions pas!)



II

Tommy avait seize ans; c'etait un garcon d'esprit, mais il manquait de
relations; sa position etait trop humble pour cela et son emploi trop
modeste. De fait, son metier ne pouvait pas le mettre en evidence; car
il travaillait sous les ordres de son pere et vidait les puisards avec
lui; la nuit, il l'aidait a conduire sa voiture. L'ami intime de Tommy
etait Jimmy, le ramoneur; un garcon de quatorze ans, d'apparence grele;
honnete et travailleur, il avait un coeur d'or et faisait vivre sa mere
infirme, de son travail dangereux et penible.

L'empereur etait malade depuis deja un mois, lorsque ces deux jeunes
gens se rencontrerent un soir vers neuf heures. Tommy etait en route
pour sa besogne nocturne; il n'avait naturellement pas endosse ses
habits des jours de fete, et ses sordides vetements de travail etaient
loin de sentir bon! Jimmy rentrait d'une journee ardue; il etait d'une
noirceur inimaginable; il portait ses balais sur son epaule, son sac a
suie a la ceinture; pas un trait de sa figure n'etait d'ailleurs
reconnaissable; on n'apercevait au milieu de cette noirceur que ses yeux
eveilles et brillants.

Ils s'assirent sur la margelle pour causer; bien entendu ils aborderent
l'unique sujet de conversation: le malheur de la nation, la maladie de
l'empereur. Jimmy avait concu un projet et il brulait du desir de
l'exposer.

Il confia donc son secret a son ami:

--Tommy, dit-il, je puis guerir Sa Majeste; je connais le moyen.

Tommy demanda stupefait:

--Comment, toi?

--Oui, moi.

--Mais, petit serin, les meilleurs medecins n'y arrivent pas.

--Cela m'est egal, moi j'y arriverai. Je puis le guerir en un quart
d'heure.

--Allons, tais-toi. Tu dis des betises.

--La verite. Rien que la verite!

Jimmy avait un air si convaincu que Tommy se ravisa et lui demanda:

--Tu m'as pourtant l'air sur de ton affaire, Jimmy. L'es-tu vraiment?

--Parole d'honneur.

--Indique-moi ton procede. Comment pretends-tu guerir l'empereur?

--En lui faisant manger une tranche de melon d'eau.

Tommy, ebahi, se mit a rire a gorge deployee d'une idee aussi absurde.
Il essaya pourtant de maitriser son fou rire, lorsqu'il vit que Jimmy
allait le prendre au tragique. Il lui tapa amicalement sur les genoux,
sans se preoccuper de la suie, et lui dit:

--Ne t'offusque pas, mon cher, de mon hilarite. Je n'avais aucune
mauvaise intention, Jimmy, je te l'assure. Mais, vois-tu, elle semblait
si drole, ton idee. Precisement dans ce camp ou sevit la dysenterie, les
medecins ont pose une affiche pour prevenir que ceux qui y
introduiraient des melons d'eau seraient fouettes jusqu'au sang.

--Je le sais bien, les idiots! dit Jimmy, sur un ton d'indignation et de
colere. Les melons d'eau abondent aux environs et pas un seul de ces
soldats n'aurait du mourir.

--Voyons, Jimmy, qui t'a fourre cette lubie en tete?

--Ce n'est pas une lubie, c'est un fait reconnu. Connais-tu le vieux
Zulu aux cheveux gris? Eh bien, voila longtemps qu'il guerit une masse
de nos amis; ma mere l'a vu a l'oeuvre et moi aussi. Il ne lui faut
qu'une ou deux tranches de melon; il ne s'inquiete pas si le mal est
enracine ou recent; il le guerit surement.

--C'est tres curieux. Mais si tu dis vrai, Jimmy, l'empereur devrait
connaitre cette particularite sans retard.

--Tu es enfin de mon avis? Ma mere en a bien fait part a plusieurs
personnes, esperant que cela lui serait repete, mais tous ces gens-la ne
sont que des travailleurs ignorants qui ne savent pas comment parvenir a
l'empereur.

--Bien entendu, ils ne savent pas se debrouiller, ces empailles,
repondit Tommy avec un certain mepris. Moi j'y parviendrais.

--Toi? Un conducteur de voitures nocturnes, qui empestes a cent lieues a
la ronde?

Et a son tour, Jimmy se tordait de rire; mais Tommy repliqua avec
assurance:

--Ris si tu veux, je te dis que j'y arriverai.

Il paraissait si convaincu, que Jimmy en fut frappe et lui demanda avec
gravite.

--Tu connais donc l'empereur?

--Moi le connaitre, tu es fou? Bien sur que non.

--Alors comment t'en tireras-tu?

--C'est tres simple. Devine. Comment procederais-tu, Jimmy?

--Je lui ecrirais. J'avoue que je n'y avais jamais pense auparavant;
mais je parie bien que c'est ton systeme?

--Pour sur que non. Et ta lettre, comment l'enverrais-tu?

--Par le courrier, pardi!

Tommy haussa les epaules et lui dit:

--Allons, tu ne te doutes donc pas que tous les gaillards de l'Empire en
font autant. Voyons! Tu ne me feras pas croire que tu n'y avais pas
reflechi.

--Eh bien, non, repondit Jimmy ebahi.

--C'est vrai, j'oublie, mon cher, que tu es tres jeune et par consequent
inexperimente. Un exemple, Jimmy; quand un simple general, un poete, un
acteur ou quelqu'un qui jouit d'une certaine notoriete tombe malade,
tous les loustics du pays encombrent les journaux de remedes
infaillibles, de recettes merveilleuses qui le doivent guerir. Que
penses-tu qu'il arrive s'il s'agit d'un empereur?

--Je suppose qu'il en recoit encore plus, dit Jimmy tout penaud.

--Ah! je te crois! Ecoute-moi, Jimmy; chaque nuit nous ramassons a peu
pres la valeur de six fois la charge de nos voitures, de ces fameuses
lettres, qu'on jette dans la cour de derriere du Palais, environ
quatre-vingt mille lettres par nuit. Crois-tu que quelqu'un s'amuse a
les lire? Pouah! Pas une ame! C'est ce qui arriverait a ta lettre si tu
l'ecrivais; tu ne le feras pas, je pense bien?

--Non, soupira Jimmy, deconcerte.

--Ca va bien, Jimmy; ne t'inquiete pas et pars de ce principe qu'il y a
mille manieres differentes d'ecorcher un chat. Je lui ferai savoir la
chose, je t'en reponds.

--Oh, si seulement, tu pouvais, Tommy! Je t'aimerais tant!

--Je le ferai, je te le repete. Ne te tourmente pas et compte sur moi.

--Oh! oui. J'y compte Tommy, tu es si roublard et beaucoup plus malin
que les autres. Mais comment feras-tu, dis-moi?

Tommy commencait a se rengorger. Il s'installa confortablement pour
causer, et entreprit son histoire:

--Connais-tu ce pauvre diable qui joue au boucher en se promenant avec
un panier contenant du mou de veau et des foies avaries? Eh bien, pour
commencer, je lui confierai mon secret.

Jimmy, de plus en plus meduse, lui repondit:

--Voyons, Tommy, c'est mechant de te moquer de moi. Tu sais combien j'y
suis sensible et tu es peu charitable de te payer ma tete comme tu le
fais.

Tommy lui tapa amicalement sur l'epaule et lui dit:

--Ne te tourmente donc pas, Jimmy, je sais ce que je dis, tu le verras
bientot. Cette espece de boucher racontera mon histoire a la marchande
de marrons du coin; je le lui demanderai d'ailleurs, parce que c'est sa
meilleure amie. Celle-ci a son tour en parlera a sa tante, la riche
fruitiere du coin, celle qui demeure deux pates de maisons plus haut; la
fruitiere le dira a son meilleur ami, le marchand de gibier, qui le
repetera a son parent, le sergent de ville. Celui-ci le dira a son
capitaine, le capitaine au magistrat; le magistrat a son beau-frere, le
juge du comte; le juge du comte en parlera au sherif, le sherif au
lord-maire, le lord-maire au president du Conseil, et le president du
Conseil le dira a...

--Par saint Georges! Tommy, c'est un plan merveilleux, comment as-tu
pu...

--... Au contre-amiral qui le repetera au vice-amiral; le vice-amiral le
transmettra a l'amiral des Bleus, qui le fera passer a l'amiral des
Rouges; celui-ci en parlera a l'amiral des Blancs; ce dernier au premier
lord de l'amiraute, qui le dira au president de la Chambre. Le president
de la Chambre le dira...

--Continue, Tommy, tu y es presque.

--... Au piqueur en chef; celui-ci le racontera au premier groom; le
premier groom au grand ecuyer; le grand ecuyer au premier lord de
service; le premier lord de service au grand chambellan; le grand
chambellan a l'intendant du palais; l'intendant du palais le confiera au
petit page favori qui evente l'empereur; le page enfin se mettra a
genoux et chuchotera la chose a l'oreille de Sa Majeste... et le tour
sera joue!!!

--Il faut que je me leve pour t'applaudir deux fois, Tommy, voila bien
la plus belle idee qui ait jamais ete concue. Comment diable as-tu pu
l'avoir?

--Assieds-toi et ecoute; je vais te donner de bons principes, tu ne les
oublieras pas tant que tu vivras. Eh! bien, qui est ton plus cher ami,
celui auquel tu ne pourrais, ni ne voudrais rien refuser?

--Comment, Tommy? Mais c'est toi, tu le sais bien.

--Suppose un instant que tu veuilles demander un assez grand service au
marchand de mou de veau. Comme tu ne le connais pas, il t'enverrait
promener a tous les diables, car il est de cette espece de gens; mais il
se trouve qu'apres toi, il est mon meilleur ami, et qu'il se ferait
hacher en menus morceaux pour me rendre un service, n'importe lequel.
Apres cela, je te demande, quel est le moyen le plus sur: d'aller le
trouver toi-meme et de le prier de parler a la marchande de marrons de
ton remede de melon d'eau, ou bien de me demander de le faire pour toi?

--Il vaudrait mieux t'en charger, bien sur. Je n'y aurais jamais pense,
Tommy, c'est une idee magnifique.

--C'est de la haute philosophie, tu vois; le mot est somptueux, mais
juste. Je me base sur ce principe que: chacun en ce monde, petit ou
grand, a un ami particulier, un ami de coeur a qui il est heureux de
rendre service. (Je ne veux parler naturellement que de services rendus
avec bonne humeur et sans rechigner).

Ainsi peu m'importe ce que tu entreprends; tu peux toujours arriver a
qui tu veux, meme si, personnage sans importance, tu t'adresses a
quelqu'un de tres haut place. C'est bien simple; tu n'as qu'a trouver un
premier ami porte-parole; voila tout, ton role s'arrete la. Cet ami en
cherche un autre, qui a son tour en trouve un troisieme et ainsi de
suite, d'ami en ami, de maille en maille, on forme la chaine; libre a
toi d'en suivre les maillons en montant ou en descendant a ton choix.

--C'est tout simplement admirable, Tommy!

--Mais aussi simple et facile que possible; c'est l'A B C; pourtant,
as-tu jamais connu quelqu'un sachant employer ce moyen? Non, parce que
le monde est inepte. On va sans introduction trouver un etranger, ou
bien on lui ecrit; naturellement on recoit une douche froide, et ma foi,
c'est parfaitement bien fait. Eh! bien, l'empereur ne me connait pas,
peu importe; il mangera son melon d'eau demain. Tu verras, je te le
promets. Voila le marchand de mou de veau. Adieu, Jimmy, je vais le
surprendre.

Il le surprit en effet, et lui demanda:

--Dites-moi, voulez-vous me rendre un service?

--Si je veux? en voila une question! Je suis votre homme. Dites ce que
vous voulez, et vous me verrez voler.

--Allez dire a la marchande de marrons de tout planter la, et de vite
porter ce message a son meilleur ami; recommandez-lui de prier cet ami
de faire la boule de neige."

Il exposa la nature du message, et le quitta en disant: "Maintenant,
depechez-vous."

Un instant apres, les paroles du ramoneur etaient en voie de parvenir a
l'empereur.



III

Le lendemain, vers minuit, les medecins etaient assis dans la chambre
imperiale et chuchotaient entre eux, tres inquiets, car la maladie de
l'empereur semblait grave. Ils ne pouvaient se dissimuler que chaque
fois qu'ils lui administraient une nouvelle drogue, il s'en trouvait
plus mal. Cette constatation les attristait, en leur enlevant tout
espoir. Le pauvre empereur emacie somnolait, les yeux fermes. Son page
favori chassait les mouches autour de son chevet et pleurait doucement.
Tout a coup le jeune homme entendit le leger froufrou d'une portiere
qu'on ecarte; il se retourna et apercut le lord grand-maitre du palais
qui passait la tete par la portiere entrebaillee et lui faisait signe de
venir a lui. Vite le page accourut sur la pointe des pieds vers son cher
ami le grand-maitre; ce dernier lui dit avec nervosite:

--Toi seul, mon enfant, peux le persuader. Oh! n'y manque pas. Prends
ceci, fais-le lui manger et il est sauve.

--Sur ma tete, je le jure il le mangera.

C'etaient deux grosses tranches de melon d'eau, fraiches, succulentes
d'aspect.



IV

Le lendemain matin, la nouvelle se repandit partout que l'empereur etait
hors d'affaire et completement remis. En revanche, il avait fait pendre
les medecins. La joie eclata dans tout le pays, et on se prepara a
illuminer magnifiquement.

Apres le dejeuner, Sa Majeste meditait dans un bon fauteuil: l'empereur
voulait temoigner sa reconnaissance infinie, et cherchait quelle
recompense il pourrait accorder pour exprimer sa gratitude a son
bienfaiteur.

Lorsque son plan fut bien arrete, il appela son page et lui demanda s'il
avait invente ce remede. Le jeune homme dit que non, que le grand maitre
du palais le lui avait indique.

L'empereur le congedia et se remit a reflechir:

Le grand-maitre avait le titre de comte: il allait le creer duc, et lui
donnerait de vastes proprietes qu'il confisquerait a un membre de
l'opposition. Il le fit donc appeler et lui demanda s'il etait
l'inventeur du remede. Mais le grand-maitre, qui etait un honnete homme,
repondit qu'il le tenait du grand chambellan. L'empereur le renvoya et
reflechit de nouveau: le chambellan etait vicomte; il le ferait comte,
et lui donnerait de gros revenus. Mais le chambellan repondit qu'il
tenait le remede du premier lord de service.

Il fallait encore reflechir. Ceci indisposa un peu Sa Majeste qui songea
a une recompense moins magnanime. Mais le premier lord de service
tenait le remede d'un autre gentilhomme! L'empereur s'assit de nouveau
et chercha dans sa tete une recompense plus modeste et mieux
proportionnee a la situation de l'inventeur du remede.

Enfin de guerre lasse, pour rompre la monotonie de ce travail imaginatif
et hater la besogne, il fit venir le grand chef de la police, et lui
donna l'ordre d'instruire cette affaire et d'en remonter le fil, pour
lui permettre de remercier dignement son bienfaiteur.

Dans la soiree, a neuf heures, le grand chef de la police apporta la
clef de l'enigme. Il avait suivi le fil de l'histoire, et s'etait ainsi
arrete a un jeune gars, du nom de Jimmy, ramoneur de profession.
L'empereur s'ecria avec une profonde emotion.

--C'est ce brave garcon qui m'a sauve la vie! il ne le regrettera pas.

Et... il lui envoya une de ses paires de bottes, celles qui lui
servaient de bottes numero deux!

Elles etaient trop grandes pour Jimmy, mais chaussaient parfaitement le
vieux Zulu. A part cela, tout etait bien!!!




III

CONCLUSION DE L'HISTOIRE DE L'HOMME AU MESSAGE


--Maintenant, saisissez-vous mon idee?

--Je suis oblige de reconnaitre que vous etes dans le vrai. Je suivrai
vos conseils et j'ai bon espoir de conclure mon affaire demain. Je
connais intimement le meilleur ami du directeur general. Il me donnera
une lettre d'introduction avec un mot explicatif sur l'interet que peut
presenter mon affaire pour le gouvernement. Je le porterai moi-meme sans
avoir pris de rendez-vous prealable et le ferai remettre au directeur
avec ma carte. Je suis sur que je n'aurai pas a attendre une
demi-minute.

Tout se passa a la lettre, comme il le prevoyait, et le gouvernement
adopta les chaussures.






LES GEAIS BLEUS


Les animaux causent entre eux; personne n'en peut douter, mais je crois
que peu de gens comprennent leur langage. Je n'ai jamais connu qu'un
homme possedant ce don particulier; mais je suis certain qu'il le
possede, car il m'a fortement documente sur la question.

C'etait un mineur d'age moyen, au coeur simple; il avait vecu longtemps
dans les forets et les montagnes solitaires de la Californie, etudiant
les moeurs de ses seuls voisins, les animaux et les oiseaux; il parvint
ainsi a traduire fidelement leurs gestes et leurs attitudes. Il
s'appelait Jim Baker. Selon lui, quelques animaux ont une education des
plus sommaires et n'emploient que des mots tres simples, sans
comparaisons ni images fleuries; d'autres, au contraire, possedent un
vocabulaire etendu, un langage choisi, et jouissent d'une enonciation
facile; ces derniers sont naturellement plus bavards, ils aiment
entendre le son de leur voix et sont ravis de produire leur petit effet.
Apres une mure observation, Baker conclut que les geais bleus sont les
plus beaux parleurs de tous les oiseaux et animaux. Voici ce qu'il
raconte:

"Le geai bleu est tres superieur aux autres animaux; mieux doue qu'eux,
il a des sentiments plus affines et plus eleves, et il sait les exprimer
tous, dans un langage elegant, harmonieux et tres fleuri. Quant a la
facilite d'elocution, vous ne voyez jamais un geai bleu rester a court
de mots. Ils lui viennent tout naturellement d'abord a l'esprit, ensuite
au bout de la langue. Autre detail: j'ai observe bien des animaux, mais
je n'ai jamais vu un oiseau, une vache ou aucune autre bete parler une
langue plus irreprochable que le geai bleu. Vous me direz que le chat
s'exprime merveilleusement. J'en conviens, mais prenez-le au moment ou
il entre en fureur, au moment ou il se crepe le poil avec un autre chat,
au milieu de la nuit; vous m'en direz des nouvelles, la grammaire qu'il
emploie vous donnera le tetanos!

"Les profanes s'imaginent que les chats nous agacent par le tapage
qu'ils font en se battant; profonde erreur! en realite, c'est leur
deplorable syntaxe qui nous exaspere. En revanche, je n'ai jamais
entendu un geai employer un mot deplace; le fait est des plus rares, et
quand ils se rendent coupables d'un tel mefait, ils sont aussi honteux
que des etres humains; ils ferment le bec immediatement et s'eloignent
pour ne plus revenir.

"Vous appelez un geai un oiseau: c'est juste, car il a des plumes et
n'appartient au fond a aucune paroisse; mais a part cela, je le declare
un etre aussi humain que vous et moi. Je vous en donnerai la raison: les
facultes, les sentiments, les instincts, les interets des geais sont
universels. Un geai n'a pas plus de principes qu'un depute ou un
ministre: il ment, il vole, il trompe, et trahit avec la meme
desinvolture, et quatre fois sur cinq il manquera a ses engagements les
plus solennels. Un geai n'admet jamais le caractere sacre d'une parole
donnee. Autre trait caracteristique: le geai jure comme un mineur. Vous
trouvez deja que les chats jurent comme des sapeurs; mais donnez a un
geai l'occasion de sortir son vocabulaire au grand complet, vous m'en
direz des nouvelles: il battra le chat, haut la main, dans ce record
special. Ne cherchez pas a me contredire: je suis trop au courant de
leurs moeurs. Autre particularite: le geai bleu surpasse toute creature
humaine ou divine dans l'art de gronder: il le fait simplement avec un
calme, une mesure, et une ponderation parfaite. Oui, monsieur, un geai
vaut un homme. Il pleure, il rit, et prend des airs contrits; je l'ai
entendu raisonner, se disputer et discuter; il aime les histoires, les
potins, les scandales; avec cela plein d'esprit, il sait reconnaitre ses
torts aussi bien que vous et moi. Et maintenant je vais vous raconter
une histoire de geais bleus, parfaitement authentique:

"Lorsque je commencai a comprendre leur langage, il survint ici un petit
incident. Le dernier homme qui habitait la region avec moi, il y a sept
ans, s'en alla. Vous voyez d'ailleurs sa maison. Elle est restee vide
depuis; elle se compose d'une hutte en planches, avec une grande piece
et voila tout; un toit de chaume et pas de plafond. Un dimanche matin,
j'etais assis sur le seuil de ma hutte, et je prenais l'air avec mon
chat; je regardais le ciel bleu, en ecoutant le murmure solitaire des
feuilles, et en songeant, reveur, a mon pays natal dont j'etais prive de
nouvelles depuis treize ans; un geai bleu parut sur cette maison
deserte; il tenait un gland dans son bec, et se mit a parler: "Tiens,
disait-il, je viens de me heurter a quelque chose." Le gland tomba de
son bec, roula par terre; il n'en parut pas autrement contrarie et resta
tres absorbe par son idee. Il avait vu un trou dans le toit; il ferma un
oeil, tourna la tete successivement des deux cotes, et essaya de voir ce
qu'il y avait au fond de ce trou; je le vis bientot relever la tete, son
oeil brillait. Il se mit a battre des ailes deux ou trois fois, ce qui
est un indice de grande satisfaction, et s'ecria: "C'est un trou ou je
ne m'y connais pas; c'est surement un trou."

"Il regarda encore; son oeil s'illumina, puis, battant des ailes et de
la queue, il s'ecria: "J'en ai, une veine! C'est un trou, et un trou des
mieux conditionnes." D'un coup d'aile, il plongea, ramassa le gland et
le jeta dans le trou; sa physionomie exprimait une joie indescriptible,
lorsque soudain son sourire se figea sur son bec, et fit place a une
profonde stupeur: "Comment se fait-il, dit-il, que je ne l'aie pas
entendu tomber?" Il regarda de nouveau, et resta tres pensif; il fit le
tour du trou en tous sens, bien decide a percer ce mystere; il ne trouva
rien. Il s'installa alors sur le haut du toit, et se prit a reflechir en
se grattant la tete avec sa patte. "Je crois que j'entreprends la un
travail colossal; le trou doit etre immense, et je n'ai pas le temps de
m'amuser."

"Il s'en alla a tire d'aile, ramassa un autre gland, le jeta dans le
trou et essaya de voir jusqu'ou il etait tombe, mais en vain; alors il
poussa un profond soupir. "Le diable s'en mele, dit-il, je n'y comprends
plus rien, mais je ne me laisserai pas decourager pour si peu." Il
retourna chercher un gland et recommenca son experience, sans arriver a
un resultat meilleur.

"C'est curieux, marmotta-t-il; je n'ai jamais vu un trou pareil; c'est
evidemment un nouveau genre de trou." Il commencait pourtant a
s'enerver. Persuade qu'il avait affaire a un trou ensorcele, il
secouait la tete en ronchonnant; il ne perdit pas cependant tout espoir
et ne se laissa pas aller au decouragement. Il arpenta le toit de long
en large, revint au trou et lui tint ce langage: "Vous etes un trou
extraordinaire, long, profond; un trou peu banal, mais j'ai decide de
vous remplir; j'y arriverai coute que coute, dusse-je peiner des
annees."

Il se mit donc au travail; je vous garantis que vous n'avez jamais vu un
oiseau aussi actif sous la calotte des cieux. Pendant deux heures et
demie, il ramassa et jeta des glands avec une ardeur devorante, sans
meme prendre le temps de regarder ou en etait son ouvrage. Mais la
fatigue l'envahit et il lui sembla que ses ailes pesaient cent kilos
chacune. Il jeta un dernier gland et soupira: "Cette fois je veux etre
pendu si je ne me rends pas maitre de ce trou." Il regarda de pres son
travail. Vous allez me traiter de blagueur, lorsque je vous dirai que je
vis mon geai devenir pale de colere.

"Comment, s'ecria-t-il, j'ai reuni la assez de glands pour nourrir ma
famille pendant trente ans et je n'en vois pas la moindre trace. Il n'y
a pas a en douter: si j'y comprends quelque chose, je veux que l'on
m'empaille, qu'on me bourre le ventre de son et qu'on me loge au musee."
Il eut a peine la force de se trainer vers la crete du toit et de s'y
poser, tant il etait brise de fatigue et de decouragement. Il se
ressaisit pourtant et rassembla ses esprits.

"Un autre geai passa; l'entendant invoquer le ciel, il s'enquit du
malheur qui lui arrivait. Notre ami lui donna tous les details de son
aventure. "Voici le trou, lui dit-il, et si vous ne me croyez pas,
descendez vous convaincre vous-meme." Le camarade revint au bout d'un
instant: "Combien avez-vous enfoui de glands la-dedans?"
demanda-t-il.--"Pas moins de deux tonneaux."

"Le nouveau venu retourna voir, mais, n'y comprenant rien, il poussa un
cri d'appel qui attira trois autres geais. Tous, reunis, procederent a
l'examen du trou, et se firent raconter de nouveau les details de
l'histoire; apres une discussion generale leurs opinions furent aussi
divergentes que celles d'un comite de notables humains reunis pour
trancher d'une question grave. Ils appelerent d'autres geais; ces
volatiles accoururent en foule si compacte que leur nombre finit par
obscurcir le ciel. Il y en avait bien cinq mille; jamais de votre vie
vous n'avez entendu des cris, des querelles et un carnage semblables.
Chacun des geais alla regarder le trou; en revenant, il s'empressait
d'emettre un avis different de son predecesseur. C'etait a qui
fournirait l'explication la plus abracadabrante. Ils examinerent la
maison par tous les bouts. Et comme la porte etait entr'ouverte, un geai
eut enfin l'idee d'y penetrer. Le mystere fut bien entendu eclairci en
un instant: il trouva tous les glands par terre. Notre heros battit des
ailes et appela ses camarades: "Arrivez! arrivez! criait-il; ma parole!
cet imbecile n'a-t-il pas eu la pretention de remplir toute la maison
avec des glands?" Ils vinrent tous en masse, formant un nuage bleu; en
decouvrant la clef de l'enigme ils s'esclafferent de la betise de leur
camarade.

"Eh bien! monsieur, apres cette aventure, tous les geais resterent la
une grande heure a bavarder comme des etres humains. Ne me soutenez donc
plus qu'un geai n'a pas l'esprit grivois; je sais trop le contraire. Et
quelle memoire aussi! Pendant trois annees consecutives, je vis
revenir, chaque ete, une foule de geais des quatre coins des Etats-Unis:
tous admirerent le trou, d'autres oiseaux se joignirent a ces pelerins,
et tous se rendirent compte de la plaisanterie, a l'exception d'une
vieille chouette originaire de Nova-Scotia. Comme elle n'y voyait que du
bleu, elle declara qu'elle ne trouvait rien de drole a cette aventure;
elle s'en retourna, et regagna son triste logis tres desappointee."






COMMENT J'AI TUE UN OURS


On a raconte tant d'histoires invraisemblables sur ma chasse a l'ours de
l'ete dernier, a Adirondack, qu'en bonne justice je dois au public, a
moi-meme et aussi a l'ours, de relater les faits qui s'y rattachent avec
la plus parfaite veracite. Et d'ailleurs il m'est arrive si rarement de
tuer un ours, que le lecteur m'excusera de m'etendre trop longuement
peut-etre sur cet exploit.

Notre rencontre fut inattendue de part et d'autre. Je ne chassais pas
l'ours, et je n'ai aucune raison de supposer que l'ours me cherchait. La
verite est que nous cueillions des mures, chacun de notre cote, et que
nous nous rencontrames par hasard, ce qui arrive souvent. Les voyageurs
qui passent a Adirondack ont souvent exprime le desir de rencontrer un
ours; c'est-a-dire que tous voudraient en apercevoir un, de loin, dans
la foret; ils se demandent d'ailleurs ce qu'ils feraient en presence
d'un animal de cette espece. Mais l'ours est rare et timide et ne se
montre pas souvent.

C'etait par une chaude apres-midi d'aout; rien ne faisait supposer qu'un
evenement etrange arriverait ce jour-la. Les proprietaires de notre
chalet eurent l'idee de m'envoyer dans la montagne, derriere la maison,
pour cueillir des mures. Pour arriver dans les bois, il fallait
traverser des prairies en pente, tout entrecoupees de haies, vraiment
fort pittoresques. Des vaches paturaient paisibles, au milieu de ces
haies touffues dont elles broutaient le feuillage. On m'avait
aimablement muni d'un seau, et prie de ne pas m'absenter trop longtemps.

Pourquoi, ce jour-la, avais je pris un fusil? Ce n'est certes pas par
intuition, mais par pur amour-propre. Une arme, a mon avis, devait me
donner une contenance masculine et contrebalancer l'effet deplorable
produit par le seau que je portais; et puis, je pouvais toujours faire
lever un perdreau (au fond j'aurais ete tres embarrasse de le tirer au
vol, et surtout de le tuer). Beaucoup de gens emploient des fusils pour
chasser le perdreau; moi je prefere la carabine qui mutile moins la
victime et ne la crible pas de plombs. Ma carabine etait une "Sharps",
faite pour tirer a balle. C'etait une arme excellente qui appartenait a
un de mes amis; ce dernier revait depuis des annees de s'en servir pour
tuer un cerf. Elle portait si juste qu'il pouvait,--si le temps etait
propice et l'atmosphere calme,--atteindre son but a chaque coup. Il
excellait a planter une balle dans un arbre a condition toutefois que
l'arbre ne fut pas trop eloigne. Naturellement, l'arbre devait aussi
offrir une certaine surface!

Inutile de dire que je n'etais pas a cette epoque un chasseur emerite.
Il y a quelques annees, j'avais tue un rouge-gorge dans des
circonstances particulierement humiliantes. L'oiseau se tenait sur une
branche tres basse de cerisier. Je chargeai mon fusil, me glissai sous
l'arbre, j'appuyai mon arme sur la haie, en placant la bouche a dix pas
de l'oiseau, je fermai les yeux et tirai! Lorsque je me relevai pour
voir le resultat, le malheureux rouge-gorge etait en miettes,
eparpillees de tous les cotes, et si imperceptibles que le meilleur
naturaliste n'aurait jamais pu determiner a quelle famille appartenait
l'oiseau.

Cet incident me degouta a tout jamais de la chasse; si j'y fais allusion
aujourd'hui, c'est uniquement pour prouver au lecteur que malgre mon
arme je n'etais pas un ennemi redoutable pour l'ours.

On avait deja vu des ours dans ces parages, a proximite des muriers.
L'ete precedent, notre cuisiniere negre, accompagnee d'une enfant du
voisinage, y cueillait des mures, lorsqu'un ours sortit de la foret, et
vint au-devant d'elle. L'enfant prit ses jambes a son cou et se sauva.
La brave Chloe fut paralysee de terreur; au lieu de chercher a courir,
elle s'effondra sur place, et se mit a pleurer et a hurler au perdu.
L'ours, terrorise par ces simagrees, s'approcha d'elle, la regarda, et
fit le tour de la bonne femme en la surveillant du coin de l'oeil. Il
n'avait probablement jamais vu une femme de couleur, et ne savait pas
bien au fond si elle ferait son affaire; quoi qu'il en soit, apres
reflexion, il tourna les talons et regagna la foret. Voila un exemple
authentique de la delicatesse d'un ours, beaucoup plus remarquable que
la douceur du lion africain envers l'esclave auquel il tend la patte
pour se faire extirper une epine. Notez bien que mon ours n'avait pas
d'epine dans le pied.

Lorsque j'arrivai au haut de la colline, je posai ma carabine contre un
arbre, et me mis en devoir de cueillir mes mures, allant d'une haie a
l'autre, et ne craignant pas ma peine pour remplir consciencieusement
mon seau. De tous cotes, j'entendais le tintement argentin des
clochettes des vaches, le craquement des branches qu'elles cassaient en
se refugiant sous les arbres pour se mettre a l'abri des mouches et des
taons. De temps a autre, je rencontrais une vache paisible qui me
regardait avec ses grands yeux betes, et se cachait dans la haie. Je
m'habituai tres vite a cette societe muette, et continuai a cueillir mes
mures au milieu de tous ces bruits de la campagne; j'etais loin de
m'attendre a voir poindre un ours. Pourtant, tout en faisant ma
cueillette, mon cerveau travaillait et, par une etrange coincidence, je
forgeai dans ma tete le roman d'une ourse qui, ayant perdu son ourson,
aurait, pour le remplacer, pris dans la foret une toute petite fille,
et l'aurait emmenee tendrement dans une grotte pour l'elever au miel et
au lait. En grandissant, l'enfant mue par l'instinct hereditaire, se
serait echappee, et serait revenue un beau jour chez ses parents qu'elle
aurait guides jusqu'a la demeure de l'ourse. (Cette partie de mon
histoire demandait a etre approfondie, car je ne vois pas bien a quoi
l'enfant aurait pu reconnaitre son pere et dans quel langage elle se
serait fait comprendre de lui.)

Quoi qu'il en soit, le pere avait pris son fusil, et, suivant l'enfant
ingrate, etait entre dans la foret; il avait tue l'ourse qui ne se
serait meme pas defendue; la pauvre bete en mourant avait adresse un
regard de reproche a son meurtrier. La morale suivante s'imposait a mon
histoire:

"Soyez bons envers les animaux."

J'etais plonge dans ma reverie, lorsque par hasard, je levai les yeux et
vis devant moi a quelques metres de la clairiere... un ours! Debout sur
ses pattes de derriere, il faisait comme moi, il cueillait des mures:
d'une patte il tirait a lui les branches trop hautes, tandis que de
l'autre il les portait a sa bouche; mures ou vertes, peu lui importait,
il avalait tout sans distinction. Dire que je fus surpris, constituerait
une expression bien plate. Je vous avoue en tout cas bien sincerement
que l'envie de me trouver nez a nez avec un ours me passa
instantanement. Des que cet aimable gourmand s'apercut de ma presence,
il interrompit sa cueillette, et me considera avec une satisfaction
apparente. C'est tres joli d'imaginer ce qu'on ferait en face de tel ou
tel danger, mais en general, on agit tout differemment; c'est ce que je
fis. L'ours retomba lourdement sur ses quatre pattes, et vint a moi a
pas comptes. Grimper a un arbre ne m'eut servi a rien car l'ours etait
certainement plus adroit que moi a cet exercice. Me sauver? Il me
poursuivrait, et bien qu'un ours coure plus vite a la montee qu'a la
descente, je pensai que dans les terres lourdes et embroussaillees, il
m'aurait bien vite rattrape.

Il se rapprochait de moi; je me demandais avec angoisse comment je
pourrais l'occuper jusqu'a ce que j'aie rejoint mon fusil laisse au pied
d'un arbre. Mon seau etait presque plein de mures excellentes, bien
meilleures que celles cueillies par mon adversaire. Je posai donc mon
seau par terre, et reculai lentement en fixant mon ours des yeux a la
maniere des dompteurs. Ma tactique reussit.

L'ours se dirigea vers le seau et s'arreta. Fort peu habitue a manger
dans un ustensile de ce genre, il le renversa et fouilla avec son museau
dans cet amas informe de mures, de terre et de feuilles. Certes, il
mangeait plus salement qu'un cochon. D'ailleurs lorsqu'un ours ravage
une pepiniere d'erables a sucre, au printemps, on est toujours sur qu'il
renversera tous les godets a sirops, et gaspillera plus qu'il ne mange.
A ce point de vue, il ne faut pas demander a un ours d'avoir des
manieres elegantes!

Des que mon adversaire eut baisse la tete, je me mis a courir; tout
essouffle, tremblant d'emotion, j'arrivai a ma carabine. Il n'etait que
temps. J'entendais l'ours briser les branches qui le genaient pour me
poursuivre. Exaspere par le stratageme que j'avais employe, il marchait
sur moi avec des yeux furibonds.

Je compris que l'un de nous deux allait passer un mauvais quart d'heure!
La lucidite et la presence d'esprit dans les circonstances pathetiques
de la vie sont faits assez connus pour que je les passe sous silence.
Toutes les idees qui me traverserent le cerveau pendant que l'ours
devalait sur moi auraient eu peine a tenir dans un gros in-octavo. Tout
en chargeant ma carabine, je passai rapidement en revue mon existence
entiere, et je remarquai avec terreur qu'en face de la mort on ne trouve
pas une seule bonne action a son acquit, tandis que les mauvaises
affluent d'une maniere humiliante. Je me rappelai, entre autres fautes,
un abonnement de journal que je n'avais pas paye pendant longtemps,
remettant toujours ma dette d'une annee a l'autre; il m'etait helas!
impossible de reparer mon indelicatesse car l'editeur etait decede et le
journal avait fait faillite.

Et mon ours approchait toujours! Je cherchai a me rememorer toutes les
lectures que j'avais faites sur des histoires d'ours et sur des
rencontres de ce genre, mais je ne trouvai aucun exemple d'homme sauve
par la fuite. J'en conclus alors que le plus sur moyen de tuer un ours
etait de le tirer a balle, quand on ne peut pas l'assommer d'un coup de
massue. Je pensai d'abord a le viser a la tete, entre les deux yeux,
mais ceci me parut dangereux. Un cerveau d'ours est tres etroit, et a
moins d'atteindre le point vital, l'animal se moque un peu d'avoir une
balle de plus ou de moins dans la tete.

Apres mille reflexions precipitees, je me decidai a viser le corps de
l'ours sans chercher un point special.

J'avais lu toutes les methodes de Creedmoore, mais il m'etait difficile
d'appliquer seance tenante le fruit de mes etudes scientifiques. Je me
demandai si je devais tirer couche, a plat ventre, ou sur le dos, en
appuyant ma carabine sur mes pieds. Seulement dans toutes ces positions,
je ne pourrais voir mon adversaire que s'il se presentait a deux pas de
moi; cette perspective ne m'etait pas particulierement agreable. La
distance qui me separait de mon ennemi etait trop courte, et l'ours ne
me donnerait pas le temps d'examiner le thermometre ou la direction du
vent. Il me fallait donc renoncer a appliquer la methode Creedmoore, et
je regrettai amerement de n'avoir pas lu plus de traites de tir.

L'ours approchait de plus en plus! A ce moment, je pensai, la mort dans
l'ame, a ma famille; comme elle se compose de peu de membres, cette
revue fut vite passee. La crainte de deplaire a ma femme ou de lui
causer du chagrin dominait tous mes sentiments. Quelle serait son
angoisse en entendant sonner les heures et en ne me voyant pas revenir!
Et que diraient les autres, en ne recevant pas leurs mures a la fin de
la journee; Quelle douleur pour ma femme, lorsqu'elle apprendrait que
j'avais ete mange par un ours! Cette seule pensee m'humilia: etre la
proie d'un ours! Mais une autre preoccupation hantait mon esprit! On
n'est pas maitre de son cerveau a ces moments-la! Au milieu des dangers
les plus graves, les idees les plus saugrenues se presentent a vous.
Pressentant en moi-meme le chagrin de mes amis, je cherchai a deviner
l'epitaphe qu'ils feraient graver sur ma tombe, et arretai mon choix sur
cette derniere:

CI-GIT UN TEL

MANGE PAR UN OURS

LE 20 AOUT 1877.

Cette epitaphe me parut triviale et malsonnante. Ce "mange par un ours"
m'etait profondement desagreable, et me ridiculisait. Je fus pris de
pitie pour notre pauvre langue; en effet ce mot "mange" demandait une
explication; signifiait-il que j'avais ete la proie d'un cannibale ou
d'un animal? Cette meprise ne saurait exister en allemand, ou le mot
"essen" veut dire mange par un homme et "fressen" par un animal. Comme
la question se simplifierait en allemand!

HIER LIEGT

HOCHWOHLGEBOREN

HERR X.

GEFRESSEN

AUGUST 20. 1877.


Ceci va de soi. Il saute aux yeux d'apres cette inscription que le Herr
X... a ete la victime d'un ours, animal qui jouit d'une reputation bien
etablie depuis le prophete Elisee.

Et l'ours approchait toujours! ou plus exactement, il etait a deux pas
de moi. Il pouvait me voir dans le blanc des yeux! Toutes mes
reflexions precedentes dansaient dans ma tete avec incoherence. Je
soulevai mon fusil, je mis en joue et je tirai.

Puis, je me sauvai a toutes jambes. N'entendant pas l'ours me
poursuivre, je me retournai pour regarder en arriere; l'ours etait
couche. Je me rappelai que la prudence recommande au chasseur de
recharger son fusil aussitot qu'il a tire. C'est ce que je fis sans
perdre de vue mon ours. Il ne bougeait pas. Je m'approchai de lui avec
precaution, et constatai un tremblement dans ses pattes de derriere; en
dehors de cela, il n'esquissait pas le moindre mouvement. Qui sait s'il
ne jouait pas la comedie avec moi? Un ours est capable de tout! Pour
eviter ce nouveau danger je lui tirai a bout portant une balle dans la
tete; cela me parut plus sur. Je me trouvais donc debarrasse de mon
redoutable adversaire. La mort avait ete rapide et sans douleur, et
devant le beau calme de mon ennemi, je me sentis impressionne.

Je rentrai chez moi, tres fier d'avoir tue un ours.

Malgre ma surexcitation bien naturelle, j'essayai d'opposer une
indifference simulee aux nombreuses questions qui m'assaillirent.

--Ou sont les mures?

--Pourquoi avez-vous ete si longtemps dehors?

--Qu'avez-vous fait du seau?

--Je l'ai laisse.

--Laisse? ou? pourquoi?

--Un ours me l'a demande.

--Quelle stupidite!

--Mais non, je vous affirme que je l'ai offert a un ours.

--Allons donc! vous ne nous ferez pas croire que vous avez vu un ours?

--Mais si, j'en ai vu un!

--Courait-il?

--Oui, il a couru apres moi!

--Ce n'est pas vrai. Qu'avez-vous fait?

--Oh! rien de particulier,--je l'ai tue.

Cris surhumains: "Pas vrai!"--"Ou est-il?"

--Si vous voulez le voir, il faut que vous alliez dans la foret. Je ne
pouvais pas l'emporter tout seul.

Apres avoir satisfait toutes les curiosites de la maisonnee et calme
leurs craintes retrospectives a mon endroit, j'allai demander de l'aide
aux voisins. Le grand chasseur d'ours, qui tient un hotel en ete, ecouta
mon histoire avec un sourire sceptique; son incredulite gagna tous les
habitants de l'hotel et de la localite. Cependant comme j'insistais sans
le faire a la pose, et que je leur proposais de les conduire sur le
theatre de mon exploit, une quarantaine de personnes accepterent de me
suivre et de m'aider a ramener l'ours. Personne ne croyait en trouver
un; pourtant chacun s'arma dans la crainte d'une facheuse rencontre, qui
d'un fusil, d'un pistolet, un autre d'une fourche, quelques-uns de
matraques et de batons; on ne saurait user de trop de precautions.

Mais lorsque j'arrivai a l'endroit psychologique et que je montrai mon
ours, une espece de terreur s'empara de cette foule incredule. Par
Jupiter! c'etait un ours veritable; quant aux ovations qui saluerent le
heros de l'aventure... ma foi, par modestie, je les passe sous silence.
Quelle procession pour ramener l'ours! et quelle foule pour le
contempler lorsqu'il fut depose chez moi! Le meilleur predicateur
n'aurait pas reuni autant de monde pour ecouter un sermon, le dimanche.

Au fond, je dois reconnaitre que mes amis, tous sportsmen accomplis, se
conduisirent tres correctement a mon egard. Ils ne contesterent pas
l'identite de l'ours, mais ils le trouverent tres petit. M. Deane, en sa
qualite de tireur et de pecheur emerite, reconnut que j'avais fait la un
joli coup de fusil; son opinion me flatta d'autant plus que personne n'a
jamais pris autant de saumons que lui aux Etats-Unis et qu'il passe pour
un chasseur tres remarquable.

Pourtant il fit remarquer, sans succes d'ailleurs, apres examen de la
blessure de l'ours, qu'il en avait deja vu d'analogues causees par des
cornes de vache!!

A ces paroles meprisantes, j'opposai le parapluie de mon indifference.
Lorsque je me couchai ce soir-la, extenue de fatigue, je m'endormis sur
cette pensee delicieuse: "Aujourd'hui, j'ai tue un ours!"






UN CHIEN A L'EGLISE


Apres le chant du cantique, le Reverend Sprague se retourna et lut une
liste interminable "d'annonces", de reunions, d'assemblees, de
conferences, selon le curieux usage qui se perpetue en Amerique, et qui
subsiste meme dans les grandes villes ou les nouvelles sont donnees dans
tous les journaux.

Cela fait, le ministre du Seigneur se mit a prier; il formula une
invocation longue et genereuse qui embrassait l'Univers entier, appelant
les benedictions du ciel sur l'Eglise, les petits enfants, les autres
eglises de la localite, le village, le comte, l'Etat, les officiers
ministeriels de l'Etat, les Etats-Unis, les eglises des Etats-Unis, le
congres, le president, les officiers du gouvernement, les pauvres marins
ballottes par les flots, les millions d'opprimes qui souffrent de la
tyrannie des monarques europeens et du despotisme oriental; il pria pour
ceux qui recoivent la Lumiere et la Bonne Parole, mais qui n'ont ni yeux
ni oreilles pour voir et comprendre; pour les pauvres paiens des iles
perdues de l'ocean, et il termina en demandant que sa predication porte
ses fruits et que ses paroles sement le bon grain dans un sol fertile
capable de donner une opulente moisson. Amen.

Il y eut alors un froufrou de robes, et l'assemblee, debout pour la
priere, s'assit. Le jeune homme a qui nous devons ce recit ne
s'associait nullement a ces exercices de piete; il se contentait de
faire acte de presence... et pretait une attention des plus mediocres a
l'office qui se deroulait. Il etait rebelle a la devotion, et comme il
ne suivait la priere que d'une oreille distraite, connaissant par le
menu le programme du pasteur, il ecoutait de l'autre les bruits
etrangers a la ceremonie. Au milieu de la priere une mouche s'etait
posee sur le banc devant lui, il s'absorba dans la contemplation de ses
mouvements; il la regarda se frotter les pattes de devant, se gratter
la tete avec ces memes pattes, et la faire reluire comme un parquet
cire; elle se frottait ensuite les ailes et les astiquait comme si elles
eussent ete des pans d'habit; toute cette toilette se passait tres
simplement, et sans la moindre gene; la mouche evidemment se sentait en
parfaite securite. Et elle l'etait en effet, car, bien que Tom mourut
d'envie de la saisir, il n'osa pas, convaincu qu'il perdrait
irremediablement son ame, s'il commettait une action pareille pendant la
priere. Mais a peine l'"Amen" fut-il prononce, Tom avanca sa main
lentement et s'empara de la mouche.

Sa tante, qui vit le mouvement, lui fit lacher prise.

Le pasteur commenca son preche et s'etendit si longuement sur son sujet
que peu a peu les tetes tomberent; Dieu sait pourtant que la conference
etait palpitante d'interet, car il promettait la recompense finale a un
nombre d'elus si restreint qu'il devenait presque inutile de chercher a
atteindre le but.

Tom compta les pages du sermon; en sortant de l'eglise il ne se doutait
meme pas du sujet du preche, mais il en connaissait minutieusement le
nombre des feuillets. Cependant cette fois-ci il prit plus d'interet au
discours. Le ministre esquissa un tableau assez pathetique de la fin du
monde, a ce moment supreme ou le lion et l'agneau couches cote a cote se
laisseront guider par un enfant. Mais la lecon, la conclusion morale a
tirer de cette description grandiose ne frapperent pas le jeune
auditeur; il ne comprit pas le symbole de cette image, et se confina
dans un realisme terre a terre; sa physionomie s'illumina et il reva
d'etre cet enfant, pour jouer avec ce lion apprivoise.

Mais lorsque les conclusions arides furent tirees, son ennui reprit de
plus belle. Tout d'un coup, une idee lumineuse lui traversa l'esprit; il
se rappela qu'il possedait dans sa poche une boite qui renfermait un
tresor: un enorme scarabee noir a la machoire armee de pinces
puissantes. Des qu'il ouvrit la boite, le scarabee lui pinca
vigoureusement le doigt; l'enfant repondit par une chiquenaude
vigoureuse; le scarabee se sauva et tomba sur le dos, pendant que
l'enfant sucait son doigt. Le scarabee restait la, se debattant sans
succes sur le dos. Tom le couvait des yeux, mais il etait hors de son
atteinte. D'autres fideles, peu absorbes par le sermon, trouverent un
derivatif dans ce leger incident et s'interesserent au scarabee. Sur ces
entrefaites, un caniche entra lentement, l'air triste et fatigue de sa
longue reclusion; il guettait une occasion de se distraire; elle se
presenta a lui sous la forme du scarabee; il le fixa du regard en
remuant la queue. Il se rapprocha de lui en le couvant des yeux comme un
tigre qui convoite sa proie, le flaira a distance, se promena autour de
lui, et s'enhardissant, il le flaira de plus pres; puis, relevant ses
babines epaisses, il fit un mouvement pour le happer, mais il le manqua.
Le jeu lui plaisait evidemment, car il recommenca plusieurs fois, plus
doucement; petit a petit il approcha sa tete, et toucha l'ennemi avec
son museau, mais le scarabee le pinca; un cri aigu de douleur retentit
dans l'eglise pendant que le scarabee allait s'abattre un peu plus loin,
toujours sur le dos, les pattes en l'air. Les fideles qui observaient le
jeu du chien se mirent a rire, en se cachant derriere leurs eventails ou
leurs mouchoirs; Tom exultait de bonheur. Le caniche avait l'air bete
et devait se sentir idiot, mais il gardait surtout au coeur un sentiment
de vengeance. Se rapprochant du scarabee, il recommenca la lutte,
cabriolant de tous les cotes, le poursuivant, cherchant a le prendre
avec ses pattes ou entre ses dents; mais ne parvenant pas a son but, il
se lassa, s'amusa un instant d'une mouche, d'une demoiselle, puis d'une
fourmi, et abandonna la partie, decourage de n'arriver a rien. Enfin,
d'humeur moins belliqueuse, il se coucha... sur le scarabee. On entendit
un cri percant, et on vit le caniche courir comme un fou dans toute
l'eglise, de la porte a l'autel, de l'autel vers les bas-cotes; plus il
courait, plus il hurlait. Enfin, fou de douleur il vint se refugier sur
les genoux de son maitre, qui l'expulsa honteusement par la porte; sa
voix se perdit bientot dans le lointain.

Pendant ce temps, l'assistance etouffait ses rires et le pasteur
s'interrompit au milieu de son discours. Il le reprit ensuite tant bien
que mal en cherchant ses mots, mais dut renoncer a produire le moindre
effet sur l'auditoire; le recueillement des fideles s'etait evanoui, les
plus graves conseils du pasteur etaient recus par eux avec une legerete
mal dissimulee et tres peu edifiante.

Lorsque la ceremonie fut terminee, et la benediction donnee, chacun se
sentit heureux et soulage.

Tom Sawyer rentra chez lui tres satisfait, pensant qu'apres tout le
service divin avait du bon, lorsque de legeres distractions venaient
l'agrementer. Une seule chose le contrariait: il admettait bien que le
chien se fut amuse avec son scarabee, mais il avait vraiment abuse de la
permission en le faisant s'envoler par la fenetre.






UNE VICTIME DE L'HOSPITALITE


--Monsieur, dis-je, ne m'en voulez pas si je vous ai amene dans ma
maison aussi glaciale et aussi triste!

Il faut vous dire tout d'abord que j'ai ete assez fou pour amener chez
moi un ami, et qui plus est, un malade. Assis en chemin de fer en face
de ce monsieur, j'eus l'idee diaboliquement egoiste de lui faire
partager avec moi le froid de cette nuit brumeuse.

J'allai a lui et lui tapai sur l'epaule: "Ah!" s'ecria-t-il etonne.

--Venez, lui dis-je, sur un ton engageant et parfaitement hypocrite, et
que ma maison soit la votre. Il n'y a personne en ce moment, nous y
passerons d'agreables moments. Venez donc avec moi.

Aguiche par mon amabilite, cet homme accepta. Mais lorsque nous eumes
cause quelques instants dans la bibliotheque, nous sentimes le froid.

--Allons, dis-je, faisons un beau feu clair et prenons du the bien
chaud; cela nous mettra de bonne humeur. Permettez-moi de vous laisser
seul pour tout preparer, et distrayez-vous en mon absence. Il faut que
j'aille jusque chez Palmer pour lui demander de m'aider. Tout ira tres
bien.

--Parfait, me repondit mon hote.

Palmer est mon bras droit. Il habite a quelques centaines de metres de
ma maison, une vieille ferme qui servait de taverne pendant la
Revolution. Cette ferme s'est beaucoup delabree depuis un siecle; les
murs, les planchers ont perdu la notion de la ligne droite et l'allee
qui mene a la maison a presque completement disparu; aussi le batiment
parait-il tout de travers; quant aux cheminees, elles semblent fortement
endommagees par le vent et la pluie. Pourtant c'est une de ces vieilles
maisons d'apparence solide qui avec tant soit peu de reparations
braveraient les intemperies pendant encore cent ans et meme plus. Devant
la ferme s'etend une grande pelouse, et on apercoit dans la cour un
puits ancien qui a desaltere des generations de gens et de betes. L'eau
en est delicieusement pure et limpide. Lorsque sevirent les chaleurs de
l'ete dernier, j'y puisai bien souvent de l'eau, me rencontrant avec les
mendiants qui venaient se desalterer d'une gorgee d'eau claire avant de
continuer leur route. Certes, vos vins capiteux peuvent faire briller de
convoitise les yeux des convives qui se reunissent autour de tables
somptueusement servies; il n'en reste pas moins vrai que l'eau pure et
cristalline constitue une boisson exquise pour les pauvres desherites de
l'existence.

En arrivant a la ferme, je m'apercus qu'il n'y avait pour tout eclairage
qu'une triste bougie a la porte, et je frappai discretement. On ouvrit
aussitot.

--Palmer est-il la? demandai-je.

--Non, John est absent; il ne reviendra qu'apres dimanche.

Helas! helas! il ne me restait qu'a m'en retourner; reprenant a tatons
la route que je distinguais a peine dans le brouillard au milieu des
pechers, je rentrai dans ma lugubre maison.

Mon hote malade paraissait tres affecte.

--Allons! lui dis-je en lui tapant doucement sur l'epaule,--le secouer
plus vigoureusement eut ete tres deplace dans le cas present,--il faut
nous debrouiller nous-memes; je n'ai trouve personne a la ferme.

Allons! reprenons courage et ayons un peu d'entrain. Remontons-nous le
moral, et allumons le feu; mon voisin est absent, mais nous saurons bien
nous passer de lui.

J'allumai donc ma lampe astrale, ma lampe a globe, veux-je dire, dont le
pietre fonctionnement est une honte pour l'inventeur. Il faut lever la
meche tres haut pour qu'elle donne un peu de lumiere, et au bout d'un
moment elle fume si bien que la piece est pleine d'une suie epaisse qui
vous prend a la gorge. Au diable cette vilaine invention! Comme
j'aimerais l'envoyer au diable!

Je me rappelai que je trouverais des fagots sous le hangar; j'en rapportai
donc et les mis dans le fourneau de la cuisine que j'allumai; ensuite je
pris la bouilloire, j'allai au puits la remplir, la mis sur le fourneau et
j'attendis. Lorsque l'eau fut bien bouillante, je pris la boite a the, et
coupai dans un gros pain carre des tranches que je fis griller. Au bout de
trois quarts d'heure qui me parurent un siecle, je retournai vers mon ami.
"Le the est pret", lui dis-je. Nous nous transportames silencieusement a la
cuisine. Je recitai le benedicite; la lampe fumait, le feu flambait
difficilement, le the etait froid; mon ami tremblait de froid (on me
raconta plus tard qu'il avait medit de mon hospitalite. Ingrat
personnage!) Apres le the, la principale chose a faire etait de nous
rechauffer pour ne pas nous laisser mourir. Au fond, mon ami se montra
assez vaillant, et lorsqu'il s'agit de bourrer le poele plusieurs fois,
il me proposa son aide. Il essayait de paraitre gai, mais sa physionomie
restait triste. Pour ma part je riais interieurement comme un homme qui
vient de faire une bonne affaire en achetant un cheval. Et dire que les
gens viennent chez vous pour trouver de l'agrement! Lorsqu'ils sont sous
votre toit, vous leur devez le confort sous toutes ses formes. Ils
s'attendent a etre fetes, soignes, cajoles et bordes dans leur lit le
soir. Le temps qu'ils passent chez les autres represente pour eux un
doux "farniente". Avec quelle satisfaction ils s'effondrent dans un
fauteuil, et regardent vos tableaux et vos albums. Comme ils aiment a se
promener en baguenaudant, humant avec delices la brise parfumee! Que la
peste les etouffe! Comme ils attendent le diner avec un appetit aiguise.
Le diner! Quelquefois le menu en est bien difficile a composer, et
pendant que les invites sont dans un etat de beatitude celeste, le
maitre de maison se creuse la tete dans une perplexite douloureuse! Oh!
quelle delicieuse vengeance lorsqu'on peut troubler un peu leur
quietude, et qu'on les voit essayer de dissimuler leur mecontentement le
jour ou l'hospitalite qu'ils recoivent chez vous ne repond pas a leur
attente. "Mauvaise maison, pensent-ils; on ne me reprendra pas dans une
galere pareille; j'irai ailleurs a l'avenir, la ou je serai mieux
traite!"

Lorsque je vois cela, je me paye la tete de mes invites et m'amuse
follement de leur deconfiture. C'est tout naturel, et je trouve tres
logique qu'ils partagent mes ennuis de maitre de maison. Avec notre
nature il nous faut des signes visibles et exterieurs de bonte;
l'accueil du coeur ne nous suffit pas. Si vous offrez a un ami un bon
diner ou un verre de vin, s'il a chaud et est bien eclaire chez vous, il
reviendra; sans cela vous ne le reverrez plus; la nature humaine est
ainsi faite; moi, du moins, je me juge ainsi. Mais ici j'etablis une
distinction. Si votre ami fait des avantages materiels qu'il peut
trouver chez vous plus de cas que des charmes intellectuels, s'il
dedaigne votre amitie parce qu'il ne trouve pas chez vous tout le luxe
et le confort qu'il aime, alors, ne l'honorez pas du nom d'"Ami!"

--Allons nous coucher, proposai-je.

--Parfait, repondit mon invite.

--Pas si vite, mon cher, repliquai-je; les lits ne sont pas faits; il
n'y a pas de femme de chambre dans la maison. Mais qu'est-ce que cela
fait? Cela n'a aucune importance. Je vais m'absenter un instant pendant
que vous entretiendrez le feu.

Je monte dans la chambre d'ami; je n'y trouve rien. Au bout d'une
demi-heure, je decouvre des oreillers, des draps et des couvertures. Je
redescends et je tape joyeusement sur l'epaule de mon ami toujours
transi de froid, et je lui dis aimablement: "Venez dans le nid qui vous
attend. Vous y dormirez comme un bienheureux et demain vous vous
sentirez mieux."

Je le deshabille, le couche, et en le voyant la tete sur l'oreiller, je
lui souhaite: "Bonsoir, bons reves."

--Bonsoir, me repond-il avec un faible sourire.

Apres avoir regarde le temps par la fenetre, je gagnai mon lit, qui
etait fait a la diable. Oh! l'horrible lune, froide et lugubre! Phoebe,
Diane ou Lune, je te supplie par le nom que tu voudras de ne pas
penetrer dans ma chambre et de ne pas inonder mes yeux de ton pale
sourire! Au diable ta figure blafarde qui trouble le sommeil et les doux
reves!

Le lendemain matin, j'allai chez mon ami et le traitant comme un prince
ou un personnage de marque, je lui demandai avec force details des
nouvelles de sa nuit. Comme c'est un homme integre, incapable d'alterer
la verite, il m'avoua qu'il avait eu un peu froid. Insupportable
personnage! Je lui avais pourtant donne toutes les couvertures de la
maison!

Nous tombions juste sur un dimanche; or, mon ami qui est un fin rimeur
a beaucoup chante les charmes et la poesie du dimanche a la campagne;
comme le feu n'etait pas encore allume, je le pris par le bras, et lui
proposai une promenade sur le gazon; mais le gazon etait couvert de
rosee, et il rentra transi pour se rechauffer pres du poele eteint.
L'heure du dejeuner approchait, mais je n'avais pas encore solutionne
cette question embarrassante. Tout d'un coup, me frappant le front comme
si une etincelle en eut jailli, je me precipitai hors de la cuisine, en
traversant le jardin au galop, et je frappai a la porte de la ferme.

L'excellente fermiere etait heureusement visible.

--Madame, lui dis-je, je suis dans un grand embarras. J'ai un ami chez
moi, et ne dispose de personne pour nous faire la cuisine; je n'ai pas
la moindre provision; pouvez-vous me rendre le service de nous preparer
le dejeuner, le diner et le the pour la journee?

Tres obligeamment elle y consentit, et au bout d'une demi-heure, je
conduisis triomphalement mon poete dans cette vieille maison; la nappe
blanche etait mise, une chaleur exquise regnait dans la piece; du coup,
mon ami retrouva toute sa gaiete.

Nous allames a l'eglise, et au retour, son sang, fouette par la marche,
lui avait rendu sa bonne humeur; lorsqu'il s'assit dans le fauteuil a
bascule pour attendre le poulet roti, il me donna l'illusion du
"Bien-etre en personne".

J'etais presque furieux de lui avoir procure un tel confort!






LES DROITS DE LA FEMME

PAR

ARTHEMUS WARD


L'annee derniere, j'avais plante ma tente dans une petite ville
d'Indiana. Je me tenais sur le seuil de la porte pour recevoir les
visiteurs, lorsque je vis arriver une deputation de femmes; elles me
declarerent qu'elles faisaient partie de l'Association feministe et
reformiste des droits de la femme de Bunkumville, et me demanderent
l'autorisation d'entrer dans ma tente sans payer.

--Je ne saurais vous accorder cette faveur, repondis-je; mais vous
pouvez payer sans entrer.

--Savez-vous qui nous sommes? cria l'une de ces femmes, creature
immense, a l'air rebarbatif, qui portait une ombrelle de cotonnade
bleue sous le bras; savez-vous bien qui nous sommes, monsieur?

--Autant que j'en puis juger a premiere vue, repondis-je, il me semble
que vous etes des femmes.

--Sans doute, monsieur, reprit la meme femme sur un ton non moins
reveche; mais nous appartenons a la societe protectrice des droits de la
femme; cette societe croit que la femme a des droits sacres, et qu'elle
doit chercher a elever sa condition.

--Douee d'une intelligence egale a celle de l'homme, la femme vit
perpetuellement meprisee et humiliee; il faut remedier a cette
situation, et notre societe a precisement pour but de lutter avec une
energie constante contre les agissements des hommes orgueilleux et
autoritaires.

Pendant qu'elle me tenait ce discours, cette creature excentrique me
saisit par le col de mon pardessus et agita violemment son ombrelle
au-dessus de ma tete.

--Je suis loin de mettre en doute, madame, lui dis-je en me reculant,
l'honorabilite de vos intentions; cependant je dois vous faire observer
que je suis le seul homme ici, sur cette place publique; ma femme (car
j'en ai une) est en ce moment chez elle, dans mon pays.

--Oui, vocifera-t-elle, et votre femme est une esclave! Ne reve-t-elle
jamais de liberte? Ne pensera-t-elle donc jamais a secouer le joug de la
tyrannie? a agir librement, a voter...? Comment se fait-il que cette
idee ne lui vienne pas a l'esprit?

--C'est tout bonnement, repondis-je un peu agace, parce que ma femme est
une personne intelligente et pleine de bon sens.

--Comment? comment? hurla mon interlocutrice, en brandissant toujours
son ombrelle; a quel prix, d'apres vous, une femme doit-elle acheter sa
liberte?

--Je ne m'en doute pas, repondis-je; tout ce que je sais, c'est que pour
entrer sous ma tente, il faut payer quinze cents par personne.

--Mais les membres de notre association ne peuvent-ils pas entrer sans
payer? demanda-t-elle.

--Non, certes. Pas que je sache.

--Brute, brute que vous etes! hurla-t-elle en eclatant en sanglots.

--Ne me laisserez-vous pas penetrer? demanda une autre de ces
excentriques en me prenant la main doucement et avec calinerie: "Oh!
laissez-moi entrer! Mon amie, voyez-vous, n'est qu'une enfant terrible."

--Qu'elle soit ce qu'elle voudra, repondis-je, furieux de voir se
prolonger cette facetie, je m'en fiche! La-dessus elles reculerent
toutes et me traiterent d'"animal" toutes en choeur.

--Mes amies, dis-je, avant votre depart, je voudrais vous dire quelques
mots bien sentis: ecoutez-moi bien: La femme est une des plus belles
institutions de ce bas monde; nous pouvons nous en glorifier. Nul ne
peut se passer de la femme. S'il n'y avait pas de femmes sur terre, je
ne serais pas ici a l'heure actuelle. La femme est precieuse dans la
maladie; precieuse dans l'adversite comme dans le bonheur! O femme!
m'ecriai-je sous l'effluve d'un souffle poetique, tu es un ange quand tu
ne cherches pas a sortir de tes attributions; mais quand tu pretends
intervertir les roles et porter la culotte (ceci soit dit au figure);
lorsque tu desertes le foyer conjugal et que, la tete farcie des
theories feministes, tu t'elances comme une lionne en courroux, en quete
d'une proie a devorer; lorsque, dis-je, tu veux te substituer a l'homme,
tu deviens un etre infernal et nefaste!

--Mes amies! continuai-je en les voyant partir indignees, n'oubliez pas
ce que Arthemus Ward vous dit!






TABLE




PLUS FORT QUE SHERLOCK HOLMES

CANNIBALISME EN VOYAGE

L'HOMME AU MESSAGE POUR LE DIRECTEUR GENERAL

LES GEAIS BLEUS

COMMENT J'AI TUE UN OURS

UN CHIEN A L'EGLISE

UNE VICTIME DE L'HOSPITALITE

LES DROITS DE LA FEMME











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remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
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and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
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state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
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number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
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The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
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For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
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array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
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considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
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concept of a library of electronic works that could be freely shared
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