The Project Gutenberg EBook of Les Demi-Vierges, by Marcel Prvost

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Title: Les Demi-Vierges

Author: Marcel Prvost

Release Date: March 28, 2004 [EBook #11747]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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Marcel Prvost

Les Demi-Vierges


Prface


_Pendant que cette tude paraissait dans un magazine parisien, quelques-unes des personnes qui voulaient bien en suivre la lecture me prsentrent deux objections "sur le fond", comme on dit au Palais, qui me touchrent vivement. Les voici, aussi nettement formules qu'il m'est possible:_

_1 Vous peignez, sous ce nom de Demi-Virges, une certaine catgorie de jeunes filles, une minorit, videmment. Le danger d'une observation pratique sur une minorit, c'est que la distraction ou la misanthropie du lecteur l'tende imprudemment  la majorit. Vous avez pu tomber sur un lambeau phylloxr d'une vigne saine._

_2 Mme si cette contamination est relle, mme si elle a quelque tendue, doit-on la publier ? Elle n'atteint, dites-vous, qu'une minorit. Le respect de la jeune fille, parmi tant de respects abolis, nous reste  peu prs intact. Pourquoi s'acharner  le dtruire, accrotre le gchis social o nous vivons?_



_De ces deux objections, la premire surtout a quelque force._

_Mais il me semble que c'est aussi y rpondre que de prvenir le lecteur, de le mettre en garde contre une gnralisation tmraire, -- de circonscrire, de dfinir aussi exactement qu'il se peut le coin de monde auquel l'observation s'est applique._

_Ce n'est pas, en effet, du monde tout court que j'ai parl, mais seulement du monde oisif et jouisseur, plus spcialement Parisien, ou du moins ayant une part importance de sa vie  Paris: monde aux vagues limites, contigu par quelques points au pays de Cosmopolis, ailleurs baign par les eaux cythrennes, mais touchant aussi, par de longues frontires, sans cesse franchies,  la bourgeoisie riche,  l'aristocratie qui s'amuse. Les caractristiques de ce monde? C'est que les ides religieuses et morales n'y sont jamais des ides_ directrices._ On n'y approuve, on n'y condamne point au nom d'un principe suprieur, infaillible, mais au nom des_ convenances_, de l'opinion des contemporains. Autre signe: il y est admis qu'une jeune fille se divertisse dans la socit des hommes._

_Tel est,  mon sens, le monde restreint o le type de la demi-vierge se rencontre autrement qu' l'tat d'exception. La gnralisation serait donc vraiment par trop simpliste qui dirait:_

"Toutes _les jeunes filles du monde  Paris sont des demi-vierges..." puis: "Toutes les jeunes filles Parisiennes;" puis enfin: "Toutes les jeunes filles franaises."_

_Pour les jeunes filles franaises, l'injustice serait d'autant plus forte que la demi-vierge est un type bien plus rpandu  l'tranger qu'en France: je ne serais mme pas surpris qu'elle ft chez nous une importation. Le flirt est "Anglo-Saxon", et l'on aura beau enguirlander le mot de toute l'innocence et de toute la posie qu'on voudra, nous avons la vrit sur le_ flirt._ Nulle part moins qu'en France il n'y a de demi-vierges.



_Reste la seconde objection. Puisque, somme toute, il s'agit, mme dans le monde Parisien, d'une minorit, quel besoin de publier cette misre? N'y a-t-il pas plus de danger  la divulguer d' la tenir secrte?_

_Non; parce que le mal tend  s'accrotre, et s'accrot rapidement. Cela est hors de doute et il n'en saurait tre autrement, car les moeurs du monde oisif et jouisseur deviennent de plus en plus les moeurs de tout le monde, et la plus simple bourgeoisie commence  se modeler sur lui. Or, rien n'est plus contagieux que le "genre" demi-vierge. La demi-vierge traverse la vie pimpante, lgante, fte: elle concourt avec la jeune femme et lui dispute ses courtisans avec l'avantage insolent de sa verdeur et de sa nouveaut. Pour la fillette d'honnte bourgeoisie, la demi-vierge exerce la fascination du viveur sur le collgien._

_Et c'est pour cela qu'il importe de dire aux mres: "Si vous n'avez pas le courage, vous dont les filles grandissent, de vivre exclusivement pour les lever et les conduire, intactes de coeur et de corps, au mariage, c'est--dire de recommencer, pour elles,_  vivre de la vie des jeunes filles, _de grce, ne les associez pas  votre vie mondaine, ne les habituez pas  vivre comme des femmes. Mariez-les jeunes, mais excluez-les du monde jusqu'au mariage. Rien ne vaut, certes, comme milieu d'ducation, la famille srieuse; nanmoins un pensionnat bien dirig vaut toujours mieux que la famille oisive, ouverte  tous les livres,  tous les passants... -- Mais il faut leur apprendre la vie!_

_-- Non, madame. Il faut leur apprendre le devoir, l'honneur, la rsignation. Croyez-vous srieusement qu'une jeune fille soit bien arme contre les preuves de la vie parce qu'elle est renseigne comme un carabin sur certains mystres? Nous sommes renseigns, nous autres, et cela ne nous empche pas de faire parfois de sots mariages."_

_Et puis, ceci est la grande et profonde raison, le mariage chrtien, qui est le ntre jusqu' nouvel ordre, n'est-ce pas ? est fond sur la conception de virginit, de l'intgrit absolue de l'pouse. (Le remariage est hors de cause: la femme chrtienne qui se remarie est cense avoir fait l'apprentissage de ses devoirs.) Entre la conception chrtienne du mariage et le type de la demi-vierge, il y a donc antinomie irrductible. Or l'ducation moderne des jeunes filles tend de plus en plus  dvelopper le type demi-vierge. Il faut donc changer l'ducation de la jeune fille, -- cela presse ! -- ou bien le mariage chrtien prira. Voil, en deux lignes, le rsum de mon opinion._



_Je n'ajoute qu'un mot. Ayant racont les moeurs d'un milieu perverti, j'affirme que j'ai fait tous mes efforts pour ne dire que ce qui me paraissait indispensable. Je m'alarmerais peu de la pudeur, crite ou parle, assez inintelligente pour me quereller. "Le reproche d'immoralit, a dit Balzac, qui n'a jamais failli  l'crivain courageux, est le dernier qui reste  faire quand on n'a plus rien  dire  un pote. Si vous tes vrai dans vos peintures, on vous jette le mot immoral  la face. Cette manoeuvre est la honte de ceux qui l'emploient."_

Marcel Prvost.



LES DEMI-VIERGES


PREMIRE PARTIE


I


Tandis que Maud s'asseyait devant le bureau du petit salon et crivait vivement un tlgramme bleu, sa mre, Mme de Rouvre, tendue tout prs d'elle sur une chaise longue, dans une posture ankylose de rhumatisante, reprit son roman anglais et se mit  lire.

Le bureau -- trop bas pour la longue taille de Maud -- tait un de ces meubles en acajou fonc, bizarres et commodes, que Londres fabrique et que Paris commence  adopter. De mme, l'ameublement du petit salon et de l'autre, beaucoup plus vaste, qu'on apercevait par l'ouverture d'une grande baie, sans rideaux, portait l'empreinte de ce got d'outre-Manche, amusant et un peu faux, o se rfugie l'lgance moderne, blase, pour les avoir trop vus, sur les purs et dlicieux styles franais du sicle dernier. C'taient des chaises en btons courbs, laques de blanc ou de vert ple, des fauteuils larges  l'excs, en acajou marquet de bois des les, pourvus, au lieu des moelleux oreillers de plume et de soie, de simples coussins plats en maroquin. Les tentures, les portires laissaient tomber des frises leurs plis droits de corah monochrome, de crpe lger  grandes fleurs oranges, mauves ou glauques. Un feutre ras, d'un ton mousse tirant sur le jaune, tendait par terre une sorte de pelouse unie, -- le gazon frachement tondu d'un parc britannique.

Et l'appartement, comme sa dcoration, tmoignait d'un got rsolu de modernit, inform des commodes d'hier, dcid  les utiliser. C'tait le second tage d'une de ces colossales maisons dont un architecte parisien a dot rcemment plusieurs avenues voisines de l'Arc de Triomphe. Celui-ci donnait avenue Klber, tout prs de la place de l'toile: quinze fentres de faade, la superficie d'un vaste htel, en plain-pied. Chacune des trois habitantes (Mme de Rouvre divorce, puis veuve, vivait avec ses deux filles, Maud et Jacqueline) y avait son chez-soi indpendant, ouvrant sur la longue galerie parallle  la faade. Les jours de bal, un immense hall mobile, occupant toute la cour intrieure de la maison, se montait  l'aide d'ascenseurs au niveau de chaque tage et en doublait l'tendue.

Maud de Rouvre ne dparait point ce cadre, dont elle avait voulu et combin la moderne lgance. Malgr des hanches rondes et un buste panoui, elle paraissait mince par la longueur flexible de sa taille, la grce tombante des paules, la petitesse de la tte ple, couronne de cheveux bruns, mais d'un brun rare, point nommable, comme un tissu d'or qu'on aurait bruni et qui laisserait transparatre, sous la patine, le roux lumineux du mtal. Ces lourds cheveux bruns, relevs  la japonaise, dcouvraient un front troit, soulign par les sourcils nets comme un trait de pinceau, par les yeux mdiocrement grands, mais d'un clat bleu incomparable; et le nez encore tait charmant, mince d'en haut, largi aux narines, avec ce lger relvement de la pointe qui donne au visage un air de mutinerie hautaine, et dcide, au Conservatoire, la vocation des grandes coquettes. Seule, la bouche rompait un peu l'harmonie des traits: petite, meuble de dents merveilleuses, mais plutt arrondie que fendue, avec des lvres o un mdecin curieux de stigmates dgnrescents et not les plis verticaux,  peine perceptibles. Et il et sans doute rapproch cet indice de la forme des mignonnes oreilles qui, par en bas, s'attachaient  la tte presque sans lobe.

Mais qui sait ? Peut-tre ces lgres inharmonies, rompant la monotonie de la beaut fminine convenue, sont-elles l'attirance suggestive, l'appt de mystre par quoi de telles femmes deviennent les plus dangereusement aimes. Celle-ci, penche sur le _blotter_ de maroquin, couvrant d'une longue criture rapide le carr de papier, fixait invinciblement le regard, qui et gliss peut-tre, avec indiffrence, sur des formes et des traits plus classiques. Sa simple robe de crpe gris,  ceinture de faille, sans un volant, sans un bijou; ses mains longues, nues de bagues; la fracheur de camlia de sa peau, et on ne savait quoi d'indcis dans le dessin des bras et l'attache du cou, la montraient jeune fille encore, -- non plus fillette, mais la vingtime anne  peine franchie... Et les hanches larges, et le corsage mr, et les yeux aux prunelles fixes qu'elle levait maintenant du papier, mordillant les barbes de sa plume, le front barr d'une ride par la recherche d'un mot rebelle, -- encore on ne savait quoi de dfinitif, d'achev, d'un peu dsabus mme dans l'attitude, dans le regard, eussent fait hsiter et demander: "Est-elle femme ?" De vrai, suivant les jours, suivant ses toilettes, elle s'entendait appeler "Mademoiselle" ou "Madame" dans les magasins o, depuis longtemps, son coup la menait presque toujours seule, Mme de Rouvre aggravant de rhumatismes chroniques son indolence naturelle de crole.

Rien ne ressemblait moins  Maud que cette pauvre mre valtudinaire, en ce moment tendue sur la chaise longue, le visage angoiss" par les coups de lance intermittents de son mal, -- et ne lisant plus son Tauchnitz tomb de ses mains sur le tapis. Elvira Hernandez avait t belle pourtant, des miniatures de sa jeunesse en tmoignaient, au temps o Franois de Rouvre, gentilhomme girondin en qute de fortune, dbarqu  Cuba, vers 1868, s'en faisait aimer et l'pousait, trouvant ainsi, du premier coup, la riche aventure qu'il venait chercher. De cette beaut, nulle trace ne demeurait  prsent, dans ce corps rduit par l'arthritisme, ni dans ce visage incroyablement pliss, bouffi, ravin, comme bouilli, qu'elle poudrait outrageusement, ce qui achevait l'apparence de dugne  laquelle peu d'Espagnoles chappent, la quarantaine venue. Dchue de sa grce, il lui demeurait, au milieu mme des souffrances, la frivolit, l'insoucieux optimisme de la jeunesse, avec un got persistant de la parure, des chiffons voyants, des gros bijoux d'or et des pierres colores, et il fallait l'autorit despotique de Maud pour l'empcher de vtir encore, les jours de promenade, les toilettes de perruche qu'elle se commandait en cachette. Au contraire, quand les rhumatismes la tenaient, elle se ngligeait  l'excs, gardait jusqu'au soir le vtement mis au sortir du lit. Aujourd'hui, par exemple, bien que ce ft mardi, son jour de rception, elle tranait encore,  deux heures aprs midi, roule dans une vieille robe de chambre brune  rubans havane, point peigne, point lave, sous la farine qui lui blanchissait les joues.


Maud achevait son tlgramme, le signait, le datait, -- 4 fvrier 1893; -- puis, mouillant lgrement son doigt, elle le passait sur la lisire gomme, et traait l'adresse.

-- A qui cris-tu ? demanda la mre.

-- A Aaron. Il passe toute l'aprs-midi  son bureau; j'envoie le "bleu" au Comptoir catholique.

Mme de Rouvre se tourna sur sa chaise en geignant:

-- Et qu'est-ce que tu lui veux,  ce vilain bonhomme ?

-- Je veux une loge  l'Opra, demain, pour la premire... Je lui dis de l'apporter ce soir. Je l'ai si mal reu mardi dernier qu'il n'ose plus se montrer. Mon petit billet rparera tout, et nous le verrons arriver  cinq heures, faisant des grces.

Maud garda quelque temps le tlgramme dans ses doigts, jouant avec. Elle reprit:

-- Directeur du Comptoir catholique, cela sonnera bien pour les Chantel.

Mme de Rouvre se rcria:

-- Pour les Chantel ! je pense que nous n'avons pas besoin de leur montrer ce personnage, faux Alsacien, faux catholique, qui exploite les curs, les bonnes soeurs, les communauts religieuses, et se permet de dire partout qu'il est amoureux de toi, comme si une demoiselle de Rouvre tait pour un usurier francfortais, et mari, encore ! Mme de Chantel, pour la premire fois o elle met les pieds ici, y trouvera mieux que a... Nos mardis sont assez suivis !

Maud laissait parler sa mre avec un sourire moiti triste, moiti ironique.

-- Oui, trs suivis, murmura-t-elle. Un peu trop de gens de ministre seulement; trop de monde des rceptions ouvertes. Des attachs de cabinet comme Lestrange, des secrtaires dputs comme Julien, le rsidu des relations de cercle de papa, et nos connaissances de villes d'eaux; ce n'est pas a qui impressionnera des gens de vieille roche comme Maxime et sa mre.

-- Et Mme Ucelli ?

-- Oh ! celle-l !

-- Comment, celle-l ? l'amie de la duchesse de la Spezzia ?...

-- Justement, interrompit la jeune fille. Cela se dit un peu trop. Si elle rencontre ici les Chantel, il ne faudra pas parler de la duchesse de la Spezzia.

-- Penses-tu que nous aurons les deux Le Tessier? demanda Mme de Rouvre aprs un silence.

-- Paul, ce n'est pas sr; il y a aujourd'hui une discussion importante au Snat sur le privilge de la Banque de France; il doit parler. Mais Hector viendra certainement, comme tout les mardis.

-- Eh bien ! je suppose que si Maxime et sa mre rencontrent ici un snateur, futur ministre, comme Paul, une sorte de princesse, comme Mme Ucelli...

-- Un directeur de grande socit financire catholique, comme Aaron, interrompit Maud ironiquement.

-- Et un gentleman accompli, un homme de sport trs en vue, comme Hector...

-- Ils auront lieu d'tre satisfaits, conclut la jeune fille. Dieu le veuille !...

-- Crois-tu donc qu'ils en voient tous les jours autant ? Je voudrais assister  une de leurs rceptions, l-bas, en Poitou,  Vzeris !

Maud se leva et pressa le bouton lectrique voisin de la chemine.

-- Oh! fit-elle, je ne sais pas qui les Chantel reoivent  Vzeris ! c'est peut-tre des gens trs nuls et trs ridicules, mais je suis convaincue que c'est tout ce qu'il y a de plus noble, tout ce qu'il y a de plus respectable et tout ce qu'il y a de plus cal dans la contre.

Mme de Rouvre rpondit:

-- Bah !... Personne n'est si simple que Mme de Chantel. Rappelle-toi cet t, aux boues de Saint-Amand, comme nous nous entendions bien ensemble ! Nos aprs-midi de bezigue... Nos promenades cte  cte, dans les pousse-pousse...

-- C'est vrai, fit Maud pensive, vous faisiez trs bon mnage, toutes les deux.

Elle cherchait, sans se l'expliquer, quels fils invisibles avaient pu lier si aisment, dans la solitude d'une petite station du Nord, le vieil oiseau cervel qu'tait sa mre avec la rigide provinciale, sorte de puritaine catholique et noble, qu'tait la mre de Maxime de Chantel.

"Toutes les deux sont pieuses, pensa-t-elle, pieuses avec un peu d'exagration; chacune d'elles a la mme maladie avec des accidents diffrents, et croit l'autre plus malade que soi. Et puis tout cela est mystrieux. Pourquoi ai-je plu  Maxime, moi ?"

Debout contre la chemine, elle voquait les quatre journes que Maxime de Chantel tait venu passer prs de sa mre,  Saint-Amand, et durant lesquelles elle l'avait senti se prendre, se ligoter  elle, malgr lui et presque sans qu'elle y aidt. Brusquement, il tait parti, il s'tait enfui dans la solitude de Vzeris, o il dirigeait une vaste entreprise agricole. Durant des mois, on n'avait eu de ses nouvelles que par les lettres de Mme de Chantel  Mme de Rouvre. Maud pensait: "N'importe... Il m'aime. On ne m'oublie pas." Et voici qu'il venait, en effet, accompagnant sa mre qui voulait consulter un mdecin  la mode.


-- ... Mademoiselle dsire ?...

C'tait la femme de chambre, appele par le coup de sonnette de Maud.

-- Tenez, Betty, faites porter a au tlgraphe. Vous pouvez allumer le feu dans le grand salon, mais avant, fermez le calorifre. On commence  touffer, ici.

-- Bien, mademoiselle.

-- A quatre heures et demie, vous irez chercher vous-mme Mlle Jacqueline  son cours. Vous la prierez de s'habiller tout de suite et de venir m'aider  servir le th au salon.

-- Oui, mademoiselle. C'est tout ?

-- Oui... Ah! attendez. Vers trois heures, il viendra une personne... une jeune fille... qui me demandera. Vous la ferez entrer ici, directement, sans passer par le grand salon, et vous me prviendrez.

-- Mme s'il y a du monde ?

-- Mme s'il y a du monde. Mais il n'y aura personne,  cette heure-l.

-- Qui vas-tu donc recevoir ? demanda Mme de Rouvre, se dressant pniblement sur son sant.

-- Tu ne connais pas... C'est une amie de couvent que je n'ai pas revue depuis ma sortie de Picpus.

-- Qu'est-ce qu'elle te veut ?

-- Mais je n'en sais rien, fit Maud avec un peu d'impatience. Je sais seulement qu'elle a besoin de me voir.

-- Et elle s'appelle ?

-- Duroy... Etiennette Duroy.

Mme de Rouvre rflchit un instant:

-- Etiennette Duroy... Non... Je ne me rappelle pas.

-- Tu ne te rappelles jamais rien, rpliqua Maud.

Rompant la conversation, elle alla soulever le rideau de la fentre; elle regarda, dans l'avenue lgrement feutre de neige malgr un clair soleil d'hiver, circuler les voitures aux vitres leves, les passants emmitoufls qui pressaient le pas.

La femme de chambre, demeure sur le seuil du petit salon, demanda:

-- Mademoiselle n'a plus besoin de moi ?

-- Non, rpondit Maud.

-- Moi, ma fille, dit Mme de Rouvre en achevant de se mettre sur pied, vous allez me conduire chez moi... Dis donc, Maud !

-- Maman ?

-- Il n'est pas ncessaire que je me presse, n'est-ce pas ?

-- Non. Reste dans ta chambre jusqu' ce que Mme de Chantel arrive, je te ferai prvenir.

-- Bon. Allons, Betty, votre bras.

Elle s'en allait par le grand salon, appuye sur la femme de chambre, la jambe gauche lourde et tranante. Avant de sortir, elle se retourna:

-- Maud !

-- Quoi, mre ?

Elle rejoignit Mme de Rouvre, tchant de brider son nervement... La malade cherchait ses mots, comme embarrasse de ce qu'elle avait  dire.

-- Cette aigrette, fit-elle, tu sais ?... en strass ancien, que nous avons vue l'autre jour au "Vieux Japon"...

-- Oui... Eh bien ?...

-- Eh bien... J'ai oubli de te dire: j'ai crit. On l'apportera ce soir.

Maud devint rose, subitement; le pli de son front se creusa, et ses yeux bleus noircirent:

-- Mais c'est absurde !... Voyons, ajouta-t-elle en se matrisant, quel besoin avais-tu ?...

-- Besoin, non, videmment, rpliqua Mme de Rouvre... Cela me faisait plaisir... et je n'ai pas tant de distractions, n'est-ce pas ? On apportera la note en mme temps. Nous n'en sommes pas  compter avec trois cents francs de plus ou de moins, je pense ?

Maud ne rpliqua pas; tandis que sa mre s'loignait au bras de Betty, elle rentra dans le petit salon. Sur le bureau, elle prit distraitement un mince porte-plume en bois, souvenir d'une plage; mais ses doigts taient si tremblants qu'elle le brisa. Elle en jeta les morceaux dans la chemine. Betty se montra de nouveau:

-- Mademoiselle ?

-- C'est cette dame, dj ?

-- Non, mademoiselle, c'est M. Julien.

Maud frappa de la main le marbre de la chemine:

-- Perdez donc l'habitude, Betty, de dire: "Monsieur Julien" tout court, quand il s'agit de M. de Suberceaux. Devant le monde, surtout, c'est ridicule... Pourquoi n'entre-t-il pas, M. de Suberceaux ?

-- C'est Joseph qui a ouvert... Il ne savait pas o tait Mademoiselle. Alors, M. Jul... M. De Suberceaux est all, sans demander, dans la chambre de Mademoiselle.

Betty avait dit sa phrase tout simplement; Maud ne parut point surprise.

-- Eh bien ! prvenez-le que je l'attends ici.

Reste seule, elle se regarda dans la glace de la chemine, sans coquetterie, par instinct de mondaine qui va, pour la premire fois de la journe, tre vue par un homme, ft-ce un frre ou un vieil ami.

Julien de Suberceaux parut sur le seuil du petit salon: un homme de trente ans  peine, vtu avec une extrme recherche,  la faon d'un lgant de 1830. Il tait grand, muscl et mince, avec un visage sec et mat comme en ont les Basques, presque pas de moustache, mais d'admirables cheveux bruns qu'il portait un peu longs. Et l'expression de ce visage  mplats nets,  menton troit,  lvres fines,  nez rigide, et t dure, presque menaante, sans la clart de beaux yeux clair, bleu de fleur de lin, des yeux de tendresse et d'indcision, des yeux de femme.

Maud se retourna et le parcourut d'un seul regard, ce regard enchant d'amoureuse qui trouve une fois de plus charmant, lgant, l'homme qu'elle aime.

Il prit la main qu'elle lui tendait et la baisa, crmonieusement.

-- Bonjour, mademoiselle... Vous allez bien ?

D'un coup d'oeil il inspectait la pice o ils taient et le grand salon voisin...

-- Non... Personne... fit Maud  demi-voix.

Alors il l'attira, la serra, moule contre lui, lui caressant des lvres, sur l'toffe du corsage, le gonflement de la gorge, le sillon mystrieux de l'aisselle, puis remontant jusqu'au col, jusqu'aux yeux, jusqu'aux joues, des baisers qu'elle lui rendit longuement quand ils effleurrent la bouche.

Ils se sparrent tout frmissants.

Maud, un peu de rose sur sa peau ple, revint  la glace de la chemine, et de quelques coups de doigts remit ses cheveux en ordre et les plis un peu froisss de son corsage. Suberceaux, tomb sur une chaise prs du bureau d'acajou, la regardait.

Debout, elle appuya ses mains au dossier d'un fauteuil, en face de lui.

-- Maud !... Maud chrie !... murmura le jeune homme.

Elle le regarda au fond des yeux; d'une voix basse et distincte, bougeant  peine les lvres, elle dit:

-- Je t'aime.

De ses traits, de ses yeux, de tout son visage et de toute sa personne, l'indcise aurole de virginit qui l'enveloppait tout  l'heure, quand elle crivait  ct de sa mre, s'tait efface. Elle apparaissait femme, avec cette flamme chaude dans le regard, ce je ne sais quoi de vaincu dans les poses, par o se trahissent les vierges qui ont pm une fois sous les caresses.

Julien rpondit:

-- J'avais besoin de vous l'entendre dire... j'ai pass de mauvaises heures depuis notre dernire rencontre, chez les Reversier.

Elle s'assit sur le fauteuil, les yeux rassrns; elle questionna:

-- Le jeu, encore ?...

-- Oh ! non... Au contraire... Tenez, voil ma nuit.

Il plongea sa main dans la poche intrieure de sa longue redingote, ample de buste et de jupe, pince  la taille comme une robe: il en sortit  demi, pour les faire voir  Maud, un tas de billets de banque chiffonns ensemble.

-- Rue Royale ? demanda Maud.

-- Non. Aux Deux-Mondes, contre Aaron.

-- Contre Aaron ? tant mieux ! C'est gal, vous avez tort. Vous m'aviez promis...

Suberceaux fit un geste d'indiffrence.

-- Bah ! qu'importe... Je ne serai jamais plus  plat que maintenant; et il faut que je vive, n'est-ce pas ?... Puis cela m'empche de penser.

Elle lui prit la main, souriant:

-- Qu'est-ce que vous voulez donc oublier?... Moi ?

-- Ah ! vrai, je le voudrais, rplique le jeune homme en retirant brusquement sa main.

Mais aussitt:

-- Pardonnez-moi... Je suis nerveux et triste. Vous me faites tant de chagrin !

Maud l'interrogea des yeux; il reprit:

-- Vous me faites du chagrin... Vous n'tes plus  moi... Je ne vous sens plus  moi.

Sans parler, la jeune fille lui montra du regard l'endroit o tout  l'heure ils s'taient enlacs comme des amants; et le souvenir fit encore frissonner Julien.

-- Toujours des reproches... toujours... Je fais ce que je peux, pourtant, je vous assure.

Suberceaux, peu  peu dompt et calm, baissait la tte.

-- Il y a si longtemps, balbutia-t-il... si longtemps... que vous n'tes venue !

Il avait dit ces derniers mots trs bas, comme s'il avait peur d'tre entendu de celle mme  qui il parlait. Et de fait Maud se leva brusquement, les yeux noircis, le front pliss, son joli visage altr comme lorsque sa mre lui avait parl de l'aigrette en vieux strass.

Julien tait dj prs d'elle, et l'implorant:

-- Oh ! ne m'en veuillez pas, Maud... ! Oui, je sais que cela vous froisse, lorsque je vous en parle... mais je ne peux pas ne pas vous en parler... C'est toute ma vie,  moi, ce souvenir-l... ces deux fois. Je vous le jure, on me dirait: "Elle va revenir dans ta maison... tu l'y garderas une heure... seule avec toi, comme ce deux fois... et aprs on te tuera, ont te fusillera tout de suite..." j'accepterais, je bniras ceux qui me tueraient... C'est que je vous aime, moi !

Elle demeurait accoude  la table de la chemine, le laissant parler. Il poursuivit, la voix entrecoupe:

-- La dernire fois surtout... la dernire fois que tu es venue... le 3 janvier... Oh! que tu es belle, Maud... il n'y a rien de pareil  toi... Il tait rest l'odeur de tes cheveux, de tes bras, sur le couvre-pied du lit ferm... Je n'ai pas voulu qu'on ouvrt ce lit et je ne m'y suis pas couch, jusqu' ce que cette odeur ft tout partie... Et tu ne veux plus !...

Elle se retourna lentement:

-- Comme tu es injuste ! Est-ce que je ne te reois pas ici autant qu'il te plat ? Est-ce qu'on nous surveille ? Est-ce qu'on t'empche de rester dans ma chambre ? Ma mre a fini par trouver cela naturel et les domestiques sont dresss.

-- Non, fit Suberceaux... C'est tout autre chose que de t'avoir  moi, chez moi. Tu dis que les domestiques sont dresss, eh bien ! moi qui n'ai pas peur, n'est-ce pas ? moi qui me moque d'une balle ou d'un coup d'pe... je me trouble en arrivant ici, devant les mines sournoises de ce Joseph et cette Betty... Ta mre a les yeux bands, elle ne verra jamais rien: soit ! cela me gne tout de mme de lui dire bonjour; j'entre plus librement quand je sais qu'elle n'est pas ici. Et Jacqueline ?

-- Oh ! Jacqueline... Une enfant !

-- Une enfant qui voit tout... et qui sait nous faire comprendre qu'elle y voit.

Maud s'approcha du visage de Julien, et lui tendit sa bouche, qu'il effleura.

-- Je t'aime. Cela doit te suffire... Veux-tu les commodits des amours de bourgeois, quand tu aimes une jeune fille ? Regarde-moi; ne peux-tu pas souffrir un peu, pour m'avoir ?

Julien murmura tristement:

-- Je ne t'ai jamais eue.

-- Ne dis pas cela. C'est de l'ingratitude et du mauvais amour. Je t'ai donn de moi tout ce que je pouvais te donner...

Il supplia:

-- Dis-moi seulement que tu reviendras.

-- O cela ?

-- Rue de la Baume. Chez moi...

Elle eut un geste d'impatience:

-- Encore !... Je t'ai dj dit que je suis guette, surveille... cette misrable Ucelli qui t'a fait la cour et dont tu n'as pas voulu... elle m'excre parce qu'elle sait que tu m'aimes... Elle me fait filer, j'en suis sre, avec sa police d'Italienne, d'entremetteuse princire. Tu ris ? Je ne suis pas fille  m'effrayer pour rien, tu sais bien. Les deux fois que je suis venue rue de la Baume, elle l'a su... elle s'en est doute, au moins.

-- Je changerai d'appartement.

-- Non, crois-moi, ne demande pas l'impossible; fie-toi  moi pour nous voir le plus souvent et le mieux... Mais ne me tourmente pas. En ce moment, _plus que jamais_, il faut que je me surveille.

Julien questionna, surpris:

-- Plus que jamais ? Pourquoi ?... Quelque chose en train ?

-- Peut-tre, fit Maud.

Il devint trs ple et, un instant, garda le silence. Puis, affectant d'tre calme:

-- Est-ce que... vous pouvez me dire... de quoi il s'agit ?

-- Oui, rpondit Maud, lentement, les yeux dans ses yeux. Je vais tout vous raconter si vous voulez tre... ce que j'ai le droit d'exiger que vous soyez.

Julien fit signe qu'il coutait. Tous deux, comme sans effort, avaient repris le ton, l'attitude de mondains indiffrents l'un  l'autre.

-- Eh bien ! dit Maud, voil, en deux mots. Au mois de juillet dernier (vous voyez qu'il  a longtemps), nous avons rencontr aux boues de Saint-Amand une dame de province, Mme de Chantel, qui suivait le traitement. Elle tait avec sa fille Jeanne, une enfant d'une quinzaine d'annes, assez jolie, mais tout  fait nulle. Son fils Maxime est venu passer les derniers jours de la cure avec elle...

Elle s'interrompit:

-- On a sonn, il me semble ?

-- Oui, dit Suberceaux; j'ai entendu le roulement du timbre. Tenez, on ouvre la porte. Des visites, dj ?

-- Non, c'est une petite... Mais, au fait, vous devez la connatre, c'est la petite Duroy...Etiennette Duroy...

-- La fille de Mathilde Duroy ?

-- Et la soeur de Suzanne du Roy, votre ancienne passion.

-- Oh ! passion !...

-- Non ? On disait que vous aviez t l'initiateur.

-- Est-ce qu'on sait, avec ces filles-l ! rpliqua Suberceaux. On n'est jamais le premier, je crois... C'est gal, si vous permettez, je prfre ne pas me rencontrer avec la soeur. Pourquoi diable la recevez-vous ?

-- Elle a t  Picpus avec moi, et on dit qu'elle vit avec sa mre, trs honntement. D'ailleurs, j'ignore ce qu'elle veut. Mais nous tions bonnes camarades et cela me fera plaisir de la revoir.

La face sournoise de Joseph apparut  la porte du salon:

-- Mademoiselle... C'est cette demoiselle.

-- Je vous quitte, fit Suberceaux.

-- Passez par le grand salon... A ce soir, n'est-ce pas ? Vers cinq heures et demie, revenez. Maman descendra... Faites entrer directement Mlle Duroy ici, par la galerie, Joseph.

Et reconduisant jusqu' la porte du grand salon Suberceaux pensif, Maud lui dit:

-- Venez... _Il_ sera l... Je veux que vous veniez.

Plus bas, quand il eut pass le seuil, elle lui redit par l'entre-billement de la porte:

-- Je t'aime !



II


La visiteuse tait dj introduite dans le petit salon: une mignonne blonde, un peu grasse, aux yeux gris, aux traits ronds et fins, aux cheveux de balle d'avoine, blottie comme une caille dans les plumes de sa palatine, de son manchon, de son chapeau.

En voyant Maud venir  elle, si grande, si brillante, si "dame", elle balbutia un timide:

-- Bonjour, mademoiselle... Je vous...

Mais Maud l'embrassa joyeusement.

-- Mademoiselle !... Vous !... Veux-tu bien rentrer ces vilains mots-l, Tiennette, et me parler comme  la pension !

Etiennette, les joues animes par une raction de contentement, rendit les baisers.

-- Oh ! c'est gentil, fit-elle, de te rappeler... Moi qui hsitais  venir... J'avais peur d'tre mal reue, figure-toi !

-- Et pourquoi cela, grand Dieu ? rpondit Maud, faisant asseoir son ancienne amie et s'asseyant elle-mme.

-- Parce que... Mon Dieu !... Le couvent, c'est un vieux souvenir... Plus de quatre ans ! cela suffit  bien des gens pour oublier. Et puis, ajouta-t-elle en baissant la voix, je supposais que, connaissant maintenant ma situation...

Maud sourit:

-- Crois-tu que je ne la connaissais pas au couvent, "ta situation", comme tu dis ?

-- Comment, tu savais ?... On t'avait dit ?... Qui a ?

-- Mais... les Le Tessier... L'an, Paul, celui qui est snateur depuis l'an pass, tait li avec ce dput de l'Aude, avec monsieur... comment donc ?

-- M. Asquin ? demande Etiennette.

Et, sur un signe affirmatif de Maud, elle ajouta, en rougissant un peu, mais sans affecter l'embarras:

-- C'tait mon pre. Nous l'avons perdu, il y a deux ans.

-- Ah ! c'tait ton pre ? Cela, je l'ignorais. Je savais seulement qu'il... allait chez ta mre, avec les deux Le Tessier et M. de Suberceaux.

-- M. de Suberceaux tait le secrtaire de papa... Il...

Elle s'arrta court, ressaisie par sa timidit de tout  l'heure. Maud de Rouvre lui prit la main:

-- Voyons, Tiennette, aie donc confiance. Je te dis que je suis au courant de tout... oui, de tout... Je sais aussi l'histoire de Julien avec ta soeur Suzanne.

-- Oh ! je pense bien, rpliqua Etiennette en s'essuyant les yeux, cela, tout Paris l'a su... Ma soeur est une telle folle ! Elle s'est affiche avec Suberceaux, comme elle s'affiche avec tant d'autres depuis... C'est gal, fit-elle aprs un temps, Julien n'a pas bien agi avec nous. Mon pre l'aimait beaucoup, maman le recevait comme notre frre. Il aurait d laisser Suzon tranquille. Et depuis sa rupture avec elle, croirais-tu qu'il n'est mme pas revenu  la maison ? Il sait pourtant que maman est malade, et elle tait si bonne pour lui ! Enfin, moi, je ne l'aime pas.

Mlle de Rouvre rpondit srieusement:

-- N'en dis pas de mal, Tiennette. Julien est de nos amis.

D'un de ces gestes mutins et clins qui la faisaient si captivante, Etiennette jeta ses bras autour du cou de son amie, et, presque  genoux:

-- Oh ! pardonne-moi, fit-elle, je ne savais pas... C'est ton ami ? Vois ! je te fais de la peine la premire fois que nous nous revoyons... Tu ne m'en veux pas ?

-- Je ne t'en veux pas, rpliqua Maud, lui baissant le front. Maintenant, dis-moi pourquoi tu es venue. J'espre que c'est pour me demander de te servir.

Etiennette rougit:

-- Oui... Il a fallu vraiment que j'eusse bien besoin de toi pour oser... J'ai dj subi tant d'avanies  cause de maman et de Suzanne !... Enfin, tu es bonne, je te remercie. Voici donc ce qui m'amne. Je ne suis pas bien vieille, mais j'ai vu la vie d'assez prs pour tre sre d'une chose: que c'est affreux, pour une femme, de dpendre des hommes. On m'a fait la cour, tu comprends, dans le milieu o j'ai vcu...

-- Je crois bien, jolie comme tu es. Sais-tu que tu es devenue un amour ?

Elle remercia d'un sourire, mais les compliments, visiblement, la laissaient indiffrente.

-- Entre autres, reprit-elle, quelqu'un que vous connaissez bien (il ne faut pas le rpter, je te dis cela  toi)... M. Le Tessier.

-- Hector ?

-- Non... son frre... le snateur, le sous-gouverneur de la Banque de France. Il venait beaucoup chez nous, du vivant de papa, et il m'aimait alors comme on aime une gamine... Depuis que j'ai grandi, dame !... je crois que je lui plais... autrement...

-- Eh bien ! fit Maud, qu'il t'pouse !

Etiennette sourit tristement:

-- Oh ! voyons ! ce n'est pas possible.

-- A cause de sa fortune ?

-- Non. Je crois que mon dfaut d'argent ne l'arrterait pas. Mais il y a... tout le reste... N'en reparlons pas, cela me chagrine, tu comprends. Paul Le Tessier ne peut vraiment pas tre le beau-frre de Suzanne du Roy.

"Et le gendre de Mathilde Duroy, pensa Maud. Elle a raison."

-- Pauvre chrie ! dit-elle tout haut.

-- Il me reste donc, continua Etiennette du mme ton rsign,  tre sa matresse... car de tous ceux qui m'ont fait la cour, c'est encore lui que j'aime le mieux, parce qu'il est bon... Un peu goste, tous les hommes le sont. Mais lui est bon, il souffre  voir souffrir les gens qu'il aime: c'est beaucoup. Seulement... je vais avoir l'air de dire une btise... je ne peux pas me dcider  franchir ce pas-l. Suis-je ne avec un temprament de petite bourgeoise sage, ou bien est-ce tout ce que j'ai vu autour de moi qui m'a donn le got de la rgularit ? je ne sais pas... Je ne condamne personne, je ne juge personne... je ne suis pas du tout sre de finir honnte, car ce n'est pas facile, va! partie d'o je pars. Mais enfin, je veux essayer de vivre indpendante, d'avoir ma chambre et mon lit bien  moi, de me suffire.

Elle s'arrta un instant, qutant du regard l'approbation de Maud.

-- Continue, fit celle-ci. C'est tout  fait curieux ce que tu me dis l.

-- Alors, voil, poursuivit Etiennette... J'ai pass par le Conservatoire, tu sais, aprs Picpus. J'ai eu un accessit de chant et deux premiers prix pour le piano et le solfge. Donner des leons de piano, a rapporte trop peu et trop pniblement. J'ai donc appris  jouer de la guitare; je m'en tire assez bien, aussi bien que n'importe quel artiste  Paris, je crois... Ma voix est petite, mais juste et agrable. Je me suis fait un rpertoire de chansons 1830... on est  cela maintenant. Je crois que cela pourrait plaire.

-- Certainement cela plairait, s'cria Maud, sduite aussitt par le ct artistique du projet... Jolie comme tu es... avec tes cheveux... Tu dois avoir une gorge adorable... On t'habillerait en gravure Tony Johannot, chignon pain de sucre  anglaise, manches  gigot, crinoline; tu chanterais du Losa Puget sur la guitare... Tout le monde te voudra.

Etiennette rit d'un rire clair:

-- Oh ! ce n'est pas si ais que cela. Il faut des relations, des gens du monde qui vous lancent... Oui... il y a les Le Tessier... Paul y avait song: une fte champtre  Chamblais, leur admirable proprit, sur la ligne du Nord... Mais, dcidment, prsentes par des clibataires, cela avait encore l'air trop cocotte, trop "petite femme"...

-- Mon Dieu ! fit Mlle de Rouvre en riant, quelle passion de respectabilit !

-- Il faut tout au rien, ma chre, en ces matires, il me semble... Et ce n'tait pas commode. Depuis mon enfance, je n'ai vu que des hommes  la maison, ou des femmes... qui m'auraient encore moins recommande. Alors j'ai pens  toi... Tu es riche, tu as de belles relations...

Maud l'interrompit:

-- D'abord je ne suis pas riche... Quant  nos relations... nous connaissons beaucoup de gens... mais ce n'est pas encore ce que je souhaiterais. Quand nous sommes revenus en France, en 84, il nous restait de la fortune. Papa, qui tait de bonne noblesse, aurait pu nous faire frquenter le meilleur monde. Il a prfr perdre son argent dans les tripots et le semer chez des demoiselles. Nous tranons le boulet de ce pass-l, mme aprs le divorce et la mort... Nous connaissons un tas de cercleux, de dames trangres, de gens de Bois, de plages et de villes d'eaux. Tout cela changera quand je serai marie, je t'en rponds. Je suis, comme toi, lasse du monde que j'ai vu chez moi, et je ne me marierai qu'avec un homme du vrai monde, ayant le seul vrai chic, le chic rare, qui consiste en un vieux nom, une grosse fortune territoriale, une famille sans tare et des relations irrprochables... Cela dit, je ne demande pas mieux, faute d'autres, que de mettre  ta disposition les relations que j'ai. Ce sont des gens riches et qui aiment le plaisir; ils ne te seront pas inutiles.

Le visage d'Etiennette sourit, d'une gaiet de pensionnaire.

-- Oh ! merci, fit-elle... Que tu es bonne !

-- Nous arrangerons quelque chose, poursuivit Maud. Une fte ici... On peut en donner de superbes, dans un halle mobile grand comme les salons de Continental... Compte sur moi, je vais y rflchir... Tu avais dj une jolie voix  Picpus. Elle doit tre tout  fait pose maintenant.

-- Oui, rpondit Etiennette... Elle est assez agrable... Si tu veux, nous pouvons essayer. As-tu quelque romance vieux jeu ?

Le piano tait tout proche. Elles fouillrent ensemble dans les cartons.

-- Tiens ! fit Etiennette, ceci est moderne, mais je le chante.

C'tait une romance de Chaminade, intitule _l'Anneau d'argent_.

-- Peux-tu m'accompagner ?

-- Oui, fit Maud.

Elle s'assit au piano et prluda, tandis qu'Etiennette, appuye d'une main au piano, penche sur la musique, chantait:

   _Le cher anneau d'argent que vous m'avez donn
    Garde en son cercle troit vos promessesse encloses..._

La voix tait d'un faible volume, mais pure comme le cristal effleur par un archet; l'artiste la mnageait, la conduisait en musicienne experte.

Comme elle achevait le second couplet, es applaudissements clatrent derrire les jeunes filles; une voix fminine, puissamment timbre, cria, accentuant le mot  l'italienne:

-- _Brava ! brava !..._ Tout  fait bien !

-- Ah ! Mme Ucelli, dit Maud.

L'opulente personne, dont le masque romain, les yeux noirs s'harmonisaient assez mal avec des cheveux blondis artificiellement, ouvrit le bras  Mlle de Rouvre et la baisa fortement sur le cou. Mme Ucelli n'tait pas seule; une femme, jeune fille ou jeune femme, brune et mince, d'une laideur trange, l'accompagnait.

-- Mlle Ccile Ambre, une bonne amie de la duchesse et de moi... n'est-ce pas, _sciasciona mia_, ajouta-t-elle en tapant amicalement sur les joues de la jeune fille. Elle est  Paris pour quelques semaines, chez moi. Je me suis permis de vous l'amener. Elle chante les chansons fin de sicle en perfection. A la Spezzia elle fait a joie de la duchesse et de sa _cortina_.

Maud tendit la main:

-- Soyez la bienvenue, mademoiselle.

-- Mais vous, ma belle, reprit Mme Ucelli, vous avez decouvert une grande artiste... Oui, mademoiselle, poursuivit-elle en s'adressant  Etiennette qui cachait le bas de sa figure derrire son manchon de plumes... Vous avez une voix de pur soprano, la voix de nos castrats d'autrefois. _E quanto  carina !_ N'est-ce pas, Ccile ? On dirait un _angiolo_ de Sienne.

Mlle Ambre dit simplement:

-- Oui, madame est trs jolie et chante trs bien.

Maud prsenta:

-- Mlle Etienne Duroy, un de mes amies de pension.

-- Vous tes au thtre, mademoiselle ?

-- Non, madame... pas encore.

-- Nous la ferons connatre, n'est-ce pas, madame ? reprit Maud. Elle s'accompagne admirablement avec la guitare.

-- Oh ! _cara !_ la guitare ! je l'aime tant... Mais tout de suite il faut faire cela, un concert, un grand concert... Je chanterai... et vous aussi, Cecilia, n'est-ce pas ? Quand le donnons-nous, Maud ?

-- Nous y songions, rpliqua Maud en souriant. Ce sera pour le mois de mars ou le mois d'avril prochain. Nous inaugurerons le grand hall, vous savez ? le hall mobile.

-- Je crois bien... Un hall admirable, Cecilia, la moiti de la Scala... Cela se monte avec un ascenseur. C'est un appartement... prodigieux, merveilleux, regardez, Ccile. _E come bn accommodato !... Gosto inglese..._

Elles se mirent  parler italien, Mme Ucelli faisait admirer  son amie le got singulier, bien moderne, des tentures et du mobilier. Maud,  mi-voix, disait  Etiennette:

-- Je l'ai en horreur, et au fond, elle m'excre,  cause de Julien qui a t oblig un jour de la mettre de force hors de chez lui... Oui, ma chrie. Ah ! c'est un vrai temprament, celle-l, une me  deux sexes galement imprieux. Elle m'excre; elle corrompt mes gens pour m'espionner: plus d'une fois je l'ai surprise ici en confrence avec Betty ou Joseph. N'importe, si elle peut vraiment chanter  la soire, cela attirera du monde. Tu lui as plu, parce que tu es jolie... Ne la vois pas trop: vous vous brouilleriez vite.

-- Tu es un amour, rpliqua Etiennette. Merci. Je m'en vais tout heureuse... Merci, du fond de mon coeur. Quel dommage que je ne puisse te servir en rien !

Les deux visiteuses, dans le grand salon, palpaient la soie lgre des rideaux de vitrage.

-- Reviens me voir souvent, fit Maud, ce sera la meilleure faon de m'tre agrable... Je n'ai point de confidents, et j'ai parfois le coeur oppress, va ! Et puis, ajouta-t-elle aprs un instant de rflexion, peut-tre, moi aussi, te demanderai-je quelque chose. Pourrais-tu me recevoir chez toi... chez ta mre... mettre une pice de l'appartement  ma disposition de temps en temps ?

-- Mais tout l'appartement si tu veux, chrie. D'autant que maman tant souffrante et ne bougeant gure de sa chaise longue, -- des rhumatismes au coeur, tu sais, -- je suis vraiment matresse de maison, maintenant, c'est moi qui mne tout.

-- C'est que, poursuivit Maud en domptant son hsitation et en affermissant sa voix, j'aurais besoin  mon tour d'y recevoir quelqu'un... quelqu'un que tu connais.

-- Julien ?

-- Cela t'ennuie ? Cela te compromet ?

-- Oh ! me compromettre, rpliqua tristement Etiennette. Est-ce qu'on me compromet, moi ? Fais ce qui te plaira. La maison t'appartient.

-- Merci. Compte donc sur moi. C'est un petit trait d'alliance que nous signons, n'est-ce pas ? Tu verras que je ne suis pas une mauvaise amie.

Elles rejoignirent, les bras enlacs, Mme Ucelli et Mlle Ambre.

-- Excusez-moi, chre madame, fit Maud. Mlle Duroy, qui nous quitte, me donnait une commission...

-- Vous partez, mademoiselle ? dit Mme Ucelli. Tous nos compliments... Vous aurez le plus grand succs... Venez me voir, rue de Lisbonne, 21, les jeudis soirs... Nous faisons de bonne musique, dans l'intimit.

Etiennette remercia et salua.

-- A propos, reprit l'Italienne, on vous verra demain  la _Walkyrie_, n'est-ce pas ?

Etiennette rpondit:

-- Mon Dieu, madame, je n'ai point de places pour les premires.

-- Oh ! vous n'iriez point, vous, _cara_, rpliqua l'Italienne en lui saisissant les mains comme  une ancienne amie... Une telle artiste... Et si jolie... _Che peccato !_... Venez dans ma loge... Baignoire 15... Il y aura Mlle Ambre, le comte Rustoli... Qui encore ? Peut-tre M. Luc Lestrange, un ami de ces dames de Rouvre.

La porte du grand salon s'ouvrait, pousse par le valet de pied, gant de blanc, qui n'annona pas. Un homme d'environ trente-cinq ans, blond, d'une jolie figure un peu fane et use, trs correct, s'avanait en souriant.

-- J'ai entendu mon nom... Que disait-on de moi ?

Il baisa les mains. Mme Ucelli s'cria:

-- Ah ! _signore Lucca !_ Voil qui est bien plaisant: nous parlions justement de vous... Et vous apparaissez comme un fantme.

Etiennette prenait cong et sortait, reconduite par Maud. Quand celle-ci revint, on s'assit autour de la chemine.

La chemine tait en marbre blanc, de style no-grec, presque nue, dcore d'une seule statuette de Tanagra, une vestale tenant un brle-parfums, et de deux sveltes vases o trempaient deux orchides. Dans l'tre une grosse bche brlait sans flammes, toute noire avec un coeur de braise.

Presque aussitt, de nouveau la porte s'ouvrit, livrant passage  une dame ge, accompagne de deux jeunes filles habilles pareil, assez jolies, l'air anmique. Elles s'appelaient Marthe et Madeleine. Madeleine plus alerte, plus gaie; Marthe plus silencieuse, souvent distraite, les yeux fuyants, la rougeur prompte. Et pourtant, elles se ressemblaient. Maud prsenta:

-- M. Luc Lestrange, chef de cabinet du ministre de l'intrieur; Mme de Reversie, Mlles de Reversier... Mais, au fait, vous vous connaissez, je crois ?

-- Est-ce que M. Lestrange ne connat pas toutes les jeunes filles de Paris ? dit en riant Mme Ucelli.

-- Non, lui rpondit Lestrange  demi-voix. Je ne vois que certaines spcialits.

-- Comment va votre chre mre ? demanda Mme de Reversier en s'asseyant.

-- Elle est un peu souffrante... Nous ne la verrons gure avant cinq heures, je crois.

-- Et Jacqueline ?

-- Jacqueline est alle  son cours de littrature. Mais il est quatre heures et demie. Elle devrait tre rentre. Vous allez la voir.

Mme Ucelli, qui causait avec Lestrange, interrompit:

-- Qu'est-ce donc que ce cours, Maud ? Celui de la rue Saint-Honor, o un jeune homme de trente ans enseigne la morale aux demoiselles ?

-- Aux demoiselles et aux messieurs, chre madame, rectifia Maud, il y en a pour les deux sexes.

-- Mls ?

-- Mls. Le cours est mixte.

-- Tiens ! fit Lestrange, il faudra que j'aille prendre l quelques notions de morale.

-- On ne vous laissera pas entrer, _birbante_; vous avez une trop mauvaise rputation auprs des mres de famille; vous compromettez les demoiselles.

-- Mais non. C'est elles qui me compromettent, je vous assure.

Maud changea la conversation:

-- Qui va  l'Opra, demain, pour la _Walkyrie_ ?

-- J'ai un fauteuil, fit Lestrange.

Mme de Reversier dclara:

-- On nous a offert des places. Je ne trouve pas que la _Walkyrie_ soit un spectacle convenable pour mes filles.

On se rcria... Mme de Reversier jugeait le second acte horriblement inconvenant. Mme Ucelli protestait bruyamment au nom de l'art. Madeleine et Marthe de Reversier prirent part  la discussion, donnrent leur avis.

-- Mais, demanda Lestrange  Madeleine, puisque vous connaissez parfaitement le livret,  ce que je vois, quel inconvnient y a-t-il  vous mener voir la pice ?

-- Il y a l'inconvnient que c'est en public, mon cher, et que d'autres "voient que nous entendons". Oseriez-vous dire tout haut les btises que vous nous dites en particulier,  ma soeur,  moi,  Jacqueline,  nous toutes ?... Hein, rpondez ? Qu'est-ce que vous avez  me regarder comme cela ?

-- Je regarde vos lvres, fit Lestrange, et je penses  des folies pires que toutes celles que je vous ai jamais dites.

Madeleine de Reversier sourit:

-- Eh bien ! attendez encore un instant avant de me les dire. Il n'y a pas assez de monde... Maman coute. Elle se mfie de vous, vous savez.

-- Oh ! votre maman est trs raisonnable, dit Lestrange. D'ailleurs, voici du monde.

-- Non, c'est le th.

La valet de chambre entrait, portant la table avec le samovar, les tasses, les gteaux. Derrire lui, Jacqueline de Rouvre parut: on lui fit fte... Les femmes l'embrassrent; elle serra la main de Lestrange. C'tait une toute petite personne, rousse et grasse, le contraire de Maud et le portrait de sa mre, en plus fin, plus dgag, plus Parisien, -- une peau de soie, des yeux glauques, toujours  demi cachs par les paupires qui semblaient lourdes d'une langueur de volupt, des formes dj mres, des seins et des hanches d'pouse, avec la taille la plus mignonne et une purilit voulue de geste, de parole et de toilette, des robes courtes de gamine qui remontaient  chaque instant, laissant voir des mollets ronds et rebondis; enfin un tre extraordinaire et troubleur, fait pour enflammer le dsir des hommes et leur injecter de la folie dans les yeux et dans le sang.

Quand elle fut assise entre Luc Lestrange et Mme de Reversier, celle-ci lui dit en souriant:

-- On parlait de votre cours de morale, Jacqueline. Quel sujet a trait le jeune matre, aujourd'hui ?

Jacqueline baissa les paupires et rpondit, sur un ton comique d'innocence:

-- De l'amour dans le mariage, madame.

-- Voil un beau sujet; qu'en disait-il ?

-- Oh ! je vous referais son discours mot  mot.

Elle se leva, sauta derrire une chaise avec une grce de bergeronnette, et commena, composant son visage, virilisant sa voix: "L'amour conjugal, Mesdemoiselles et Messieurs, est constitu par deux lments, aussi troitement unis en lui que le sont l'oxygne et l'hydrogne dans l'eau... Ces lments sont la tendresse et la (un temps, il mnage son effet)... et la sensualit. Vous savez tous ce qu'est la tendresse. Le foyer paternel, quand vos mres vous beraient sur leurs genoux... (etc..., grande tirade, je passe). Reste la sensualit..."

-- Jacqueline, interrompit Maud, tu vas dire des inconvenances !

-- Pas du tout. On m'envoie au cours, j'en profite. Je reprends: "La sensualit, Mesdemoiselles et Messieurs, est plus malaise  dfinir, surtout devant un pareil auditoire. Contentons-nous d'y reconnatre l'appel gnreux de l'tre humain vers la beaut, l'attrait des yeux pour la forme." A ce moment quelqu'un interrompit: "Et les aveugles ?" Le jeune matre fait semblant de ne pas entendre. Juliette Avrezac, qui est ma voisine, me dit  l'oreille: 'Ils ont le toucher si dvelopp !"

Tout le monde riait, y compris les petites Reversier et leur mre, qui semblait avoir oubli les svres principes noncs l'instant d'avant. Mme Ucelli ne put se tenir d'aller embrasser Jacqueline.

-- _E un fiore... pro un fiore !_

Maud reprit son srieux:

-- Allons, Jacqueline, assez de folies. Tu ferais bien mieux de servir le th. Madeleine et Marthe vont t'aider.

Elles s'y mirent toutes les trois, les deux ttes chtaines et la tte rousse penches autour de la table, les souples tailles courbes en jolies rvrences quand elles offraient la tasse. C'tait une mode nouvelle de servir,  Paris, le th fait  mme chaque tasse, dans une coupe surmonte d'une petite passoire en porcelaine. On admira.

-- C'est vous, Maud, qui avez dcouvert cela ?

-- Bon... C'est notre ami Aaron qui m'a rapport cela de Londres. Il nous comble de cadeaux.

-- Vous avez de la chance, fit navement Mme de Reversier. Les "flirts" de mes filles ne _nous_ donnent jamais rien.

-- Ah ! s'cria Maud joyeusement, _les_ voil... tous les deux... C'est gentil...

Les visiteurs qui entraient, si bien accueillis, taient deux hommes, l'un jeune, l'autre grisonnant.

Mme Ucelli, en leur tendant la main, rpta:

-- Tous les deux ! Un jour de Snat !... Ah ! monsieur Paul Le Tessier, ce n'est pas chez moi qu'on vous verrait si fidle... _Peccato !_ il faut cette enchanteresse de Maud !

-- Nous esprions bien, chre madame, rpliqua Paul Le Tessier, vous trouver ici. Moi, du reste, c'est un peu par hasard que je suis libre. Notre collgue Briard est mort cette nuit; comme d'ailleurs le gouvernement n'tait pas prt pour mon interpellation, on a lev la sance.

Il parlait d'une voix forte et gale, attachant un regard paisible sur son interlocutrice. Toute sa personne robuste, un peu paisse, sa face frache, sa barbe carre, blonde mle de fils gris, ses yeux brun clair qu'il remuait peu, lui donnaient un air de scurit, de srnit.

Son frre lui ressemblait, quoique sans barbe, les cheveux drus, plus mince et plus vif, mais avec la mme carrure de lutteur, allgie par les sports et la vie active... Et les yeux, bruns aussi, avaient au fond je ne sais quelle lueur plus rieuse, plus ironique, plus sceptique.

-- Quant  M. Hector, dit Mme de Reversier, c'est un fidle des mardis de Rouvre.

-- Oui, interrompit Jacqueline. Il aime les jeunes filles et il sait qu'on en trouve ici de pas trop btes.

-- On en trouve mme une qui a trop d'esprit, mademoiselle, rplique Hector  demi-voix, en s'approchant de Jacqueline.

Lestrange avait isol dans un coin les petites Reversier, et elles riaient, d'un rire un peu nerveux, aux choses qu'il leur disait en sourdine. Mme Ucelli se leva.

-- Dcidment, _cara_, je renonce  voir Mme de Rouvre.

-- Oh !restez, chre madame, fit Maud... Maman va descendre, elle sera dsole.

Mais l'Italienne avait des courses et des visites  faire. Maud, assez contente de la voir partir avant l'arrive des Chantel, n'insista plus.

-- Qu'est-ce que c'est que cette belle taciturne qu'elle promne? demanda Paul Le Tessier aprs la sortie des deux femmes.

-- C'est une Nioise, rpliqua Maud, une dame d'honneur de la duchesse de la Spezzia.

-- Jolie recommandation !

Le cercle s'tait resserr autour de la chemine, tous se sentant maintenant en intimit plus troite. Mais les aparts continurent. Mme de Reversier recommandait  Paul une oeuvre de bienfaisance  laquelle elle voulait intresser le gouvernement; Jacqueline faisait des coquetteries  Lestrange pour l'enlever aux petites Reversier. Hector causait avec Maud,  demi-voix.

-- Pourquoi cette convocation spciale aujourd'hui ? demanda-t-il.

-- Nous attendons la premire visite de gens avec qui je veux faire des relations. Je tenais  votre prsence pour dcorer notre salon, voil tout.

-- Dieu ! que je suis flatt ! Et qui attendons-nous ?

Maud sourit. Hector insinua:

-- Un mari ?

Elle ne rpondit pas  la question, elle dit seulement, aprs un temps:

-- tes-vous un ami, Hector ?

Le jeune homme fut touch par le ton srieux de la question.

-- Certes, dit-il, ma chre enfant... Mon frre a t plutt l'ami de votre pre; mais moi, je vous ai connue toute petite...

Et, s'apercevant qu'il s'attendrissait  ce retour sur le pass, il se matrisa aussitt et plaisanta:

-- Vous savez bien que j'ai eu un faible pour vous, vers quinze ans.

-- Ne blaguez pas, cher, je vous prie, rpliqua Maud. Vous n'avez jamais eu de faible pour moi, je le sais; je ne vous en veux pas... Mais je vous crois incapable de chercher  me faire tu tort.

Il protesta du geste.

-- Bon. Je le sais. Rappelez-vous que j'aurai peut-tre besoin de vous...

Les clats de rire l'interrompirent. On coutait Jacqueline. Elle disait:

-- ... Non, je vous assure, il n'a pas le mme coup de lance avec toutes ses clientes... Avec les vieilles dames qui l'appellent "M. de docteur Krauss", il douche mlancoliquement, par devoir, en dtournant la tte: l'eau tombe o elle peut. Avec les jolies femmes un peu mres, il plaisante, il dit des btises, il s'amuse  leur arracher des petits cris,  les chatouiller avec son jet,  leur faire peur. Mais pour les jeunes filles, il a la douche virginale, caressante, pudique. A peine s'il vous effleure, jamais un mot leste, jamais une brusquerie. Et il vous parle de musique, de littrature, de bals... tandis qu'on est toute nue en face de lui; rien n'est plus comique...

Elle s'interrompit:

-- Chut ! Taisons-nous... On a sonn... Ce sont les raseurs.

Avant qu'on n'ouvrt la porte, dj elle tait assise prs de la table  th, srieuse et correcte comme une pensionnaire sous l'oeil de la surveillante.

Le domestique, cette fois, annona:

-- Mme la vicomtesse de Chantel... Mlle de Chantel... M. Maxime de Chantel.

Un peu crmonieusement, silencieusement presque, les politesses de bienvenue furent changes. Jacqueline souffla  l'oreille de Marthe:

-- Hein, sont-ils assez de leur province ? Madame, son garon et sa demoiselle... Non, mais regarde-les !

Certes, l'entre des Chantel dans ce salon ultra-moderne, parmi ces hommes lgants, ces femmes pimpantes, habilles par Doucet, chapeautes par Reboux, contrastait assez plaisamment. Les trois Chantel taient vtus de noir, d'un de ces innombrables deuils de cousins qui entnbrent chaque anne les grandes maisons de province; et ce deuil, maladroitement taill, gauchissait encore, diminuait les deux femmes, vieillissait Maxime par la coupe suranne de la redingote en drap uni, de l'troite cravate noire noue sous le col rabattu.

-- C'est gal, rpondit Marthe de Reversier  Jacqueline, ils "ont de la branche", tous les trois.

Elle aussi avait raison? Accoutrs en provinciaux, ils gardaient l'air de nobles de province, mais de vraie race, d'une aristocratie terrienne sans macule de sang roturier. Mme de Chantel, maigre, petite et sche, montrait un visage de religieuse, blanc comme une hostie; la forme du chapeau couvrait presque entirement les cheveux  peine grisonnants; mais ses yeux noirs souriaient, d'une douceur imprvue,  la fois innocents et passionns, tout pareils aux yeux de sa fille Jeanne qui, d'ailleurs, lui ressemblait. Jeanne avait les mmes cheveux abondants, noirs et miroitants comme le jais de son corsage; plus grande que Mme de Chantel, moins macie, sa pleur tout de suite rougissait au moindre mot, sa timidit s'effarait... Et Maxime, avec sa redingote provinciale, son pantalon d'anctre, sa chemise dont le col recouvrait la mince cravate noue en forme d'X, Maxime maigre et solide, les traits pensifs, les yeux ardents comme ceux de sa mre et de sa soeur, voquait l'officier de province, mais l'officier noble, en bourgeois.

-- Monte prvenir maman qu'_ils_ sont arrivs, dit Maud  l'oreille de Jacqueline. Qu'elle passe sa robe de grenadine noire. Pas de jaune, pas de vert. Et qu'elle mette un corset.

-- Bon. Je la sanglerai moi-mme, s'il le faut, rpliqua la petite en s'esquivant.

Un silence assez froid s'tait rpandu dans le salon aprs l'arrive des Chantel. Maud avait prs d'elle Mme de Chantel: elles se complimentaient avec un peu de gne. Jeanne,  ct de sa mre, ne bougeait pas, ne levait pas les yeux de terre. Assis en face de Maud, entre Mme de Reversier et Hector Le Tessier, Maxime, fort ple, mordait par un tic familier le bout gauche de sa courte moustache. Il se forait  regarder les meubles, les tentures, l'installation de la maison, mais ses yeux revenaient  Maud, invinciblement  Maud, qui lui avait distraitement serr la main, qui ne le regardait plus, et qu'il voyait si jolie, d'une beaut renouvele, recre dans ce cadre choisi par elle, orn par elle,  ce point qu'il ne la reconnaissait plus, qu'il se demandait comment il avait os l-bas, parmi la solitude d'une petite ville d'eaux forestire, hausser jusqu' elle une pense de son coeur, et depuis enfouir en soi la semence du souvenir, la laisser germer, grandir, panouir les plus dangereuses fleurs de l'amour.

Hector Le Tessier observait le nouveau venu et le sondait du regard. Parisien avis, inform des dessous de ce monde aux moeurs commodes o il frquentait sans s'y fixer, il devina l'intrigue qui se nouait ici, dans ce salon, autour de cette chemine et de ce samovar, et supputa en dilettante les chances qu'elle avait de virer  la comdie ou au drame... "Les Rouvre sans le sou, derrire la faade de luxe... Maud lasse de la socit o elle vit, rsolue  se _caler_ dans le monde par un mariage solide... Le provincial emball  fond de train, prt  sauter le pas... Oui... Mais Suberceaux ?... Il est amoureux, elle est amoureuse... mme leur mode un peu animal de s'aimer les rend sympathiques, malgr leur temprament d'aventuriers... Beau sujet de pice ! Heureusement, je n'y suis qu'un indiffrent spectateur !" Il se rjouit de la neutralit promise  Maud tout  l'heure: "Spectateur indiffrent... et j'en suis bien aise."

Maxime,  prsent, s'oubliait tout  fait, ne dtachait plus ses yeux de Maud qui ne le regardait point.

-- C'est bizarre, pensa Hector. Ce visage-l ne m'est pas inconnu.

Mme de Rouvre entrait. Elle tait vtue de grenadine noire, et ce noir la rajeunissait,  l'embellissait. Mais, entre les seins, dans l'chancrure pointue du corsage, l'aigrette de vieux strass tincelait.

-- Pourquoi as-tu laiss maman mettre a ? dit  voix basse Maud  Jacqueline, qui suivait sa mre.

-- Ah ! fit la petite, j'ai essay; mais si tu crois que c'est facile !

A la vue de Mme de Rouvre, Mme de Chantel s'tait leve; claire d'une vraie joie, elle allait vers elle; elles s'embrassrent et se mirent  causer aussitt, l'absence oublie, leur verbiage de malades raccord au pass, tout naturellement:

-- Oh ! chre amie... comment allez-vous ? votre genou ?

-- Hlas ! je suis bien reprise, ma bonne amie. J'ai pass ma journe tendue. Mais vous ? votre paule ?

-- Beaucoup, beaucoup mieux. Imaginez que j'ai dcouvert les pilules du docteur Levert...

Elles s'assirent dans un coin, chacune presse de parler, n'coutant point l'autre, toute  la confidence de ses misres.

Hector s'tait rapproch de Maud:

-- Comment _les_ appelez-vous exactement ? demanda-t-il. J'ai mal entendu leur nom, quand on a annonc.

-- Chantel. Vicomtesse de Chantel.

-- Alors c'est bien cela. J'ai connu Maxime de Chantel.

Maud demanda vivement:

-- Vrai ? O cela ?

-- Au rgiment. Il y a huit ans. Il a t mon sous-lieutenant,  Chlons, quand j'tais volontaire dans les dragons.

-- En effet. Il a pass par Saint-Cyr et est rest trois ans officier... Il a d donner sa dmission  la mort de son pre pour s'occuper de ses terres du Poitou qui sont immenses. Il ne vous a pas reconnu ?

-- Oh ! c'est trop naturel. Je n'tais pas un dragon tellement minent ! Et puis, en ce moment, il me parait hors d'tat de reconnatre qui que ce soit. Dois-je me rappeler  lui ?

Maud rflchit un instant:

-- Vous n'avez pas oubli votre promesse ?

-- Non... Mme, si je puis vous servir en quelque chose ?

-- Oui, vous le pouvez. Rappelez-lui o vous l'avez-vu. Apprivoisez-le. C'est un sauvage, vous savez !

-- Pour le moment, rpliqua Hector, je crois qu'il flanquerait volontiers quinze jours de prison  son ancien cavalier. Regardez !

En effet, Maxime, le visage ravag, les traits crisps, guettait l'entretien d'Hector et de Maud, leur allure de confidents.

-- Je vais le calmer, fit Hector.

Il profita du remous caus par l'entre du peintre Valbelle -- grand garon athltique, teint color, poil grisonnant -- pour joindre Maxime.

-- Monsieur, voulez-vous me permettre d'invoquer de vieux souvenirs ? J'ai eu l'honneur de servir sous vos ordres,  Chlons. Monsieur Hector Le Tessier.

L'ironie lgre dont Hector saupoudra le respect apparent de sa phrase chappa  Maxime. Sa figure se dtendit, s'claircit. Il sera la main d'Hector.

-- Ah ! monsieur, je suis enchant... Je me rappelle fort bien... Le Tessier... Vers 84, n'est-ce pas ?

-- 83, rectifia Hector.

-- 83... Vous tes des Deux-Svres ?

-- Oui, monsieur: de Parthenay. Je reconnais,  la fidlit de votre mmoire, l'excellent officier que vous tiez.

-- J'aimais beaucoup mon mtier, dclara Maxime, la voix timbre d'un peu de tristesse.

Paul Le Tessier s'approchait, puis Mme de Chantel et Mme de Rouvre, surprises de voir les deux hommes en si promptes relations. On admira le hasard qui les runissait  dix ans de distance.

-- Pas bien romanesque, le hasard, observa Paul Le Tessier. M. de Chantel a t officier pendant trois ans, il a connu  peu prs deux mille recrues... Il doit en avoir rencontr plus d'une dans la vie, depuis.

-- Oh ! le vilain arithmticien, dit Mme de Rouvre. Toujours des chiffres, toujours des preuves que ce qui arrive devait arriver ! Moi, je dis que c'est une rencontre extraordinaire, et qui prouve que ces messieurs doivent tre amis. Voil.

-- J'accepte l'augure, madame, dclara Hector. Et si M. de Chantel reste quelque temps  Paris, j'espre qu'il se servira des deux vieux Parisiens que nous sommes, mon frre et moi, quoique natifs de Parthenay... Vous nous ferez bien, d'abord, la grce de dner au cabaret avec nous, demain ?

Maxime accepta; leur entretien se poursuivit, d'un ton de camaraderie sincre; tous deux,  parler du pass, revivaient un peu cette premire jeunesse irrevivable, dj regrette, la trentaine proche. D'autres visiteurs entraient, cependant: une Mme Duclerc, femme d'un pastelliste  la mode qu'on ne voyait jamais avec elle, jouant  des faons de grisette rendues piquantes par son visage de vierge  bandeaux; le romancier "fministe" Henri Espiens, mridional chevelu, ttu et bavard; Mme Avrezac et sa fille Juliette, deux brunes, minces et jolies, qui semblaient deux soeurs; enfin une cousine de Maud, Dora Calvell, petite Cubaine aux joues de citron clair, aux cheveux quasi bleus, au parler roucoulant scand par des regards d'incendie. Elle venait seule, sa dame de compagnie laisse dans l'antichambre.

Maud attira Jacqueline  l'cart:

-- Eh bien ! cela ne va pas mal, n'est-ce pas ?

-- Oui, mais il ne faudrait pas trop d'amiti entre Chantel et les Le Tessier... Tu sais, les hommes entre eux, c'est des allis contre nous.

-- Oh ! je suis sre d'Hector.

-- Et de Paul ?

-- Tu as raison. Mais Paul, je le tiens.

Elle fit, du doigt, signe  Paul de les rejoindre.

-- Beau snateur, lui dit-elle d'un ton enjou, vous aurez manqu aujourd'hui ma plus jolie visiteuse.

Paul sourit:

-- Je sais. C'est moi qui vous l'ai envoye.

-- Allons donc ! La petite cachottire ! Elle ne me l'a pas dit.

-- Elle n'osait pas venir. Je lui ai assur que vous tiez un bon et loyal camarade... pour ceux qui ne barrent pas votre chemin, ajouta-t-il avec un sourire.

-- Et moi, j'ai promis de la faire dbuter ici et de convoquer tout Paris  ses dbuts. Savez-vous qu'elle est adorable et que vous tes un heureux snateur ?

-- Oh !fit Paul Le Tessier: comme disent les rois d'oprette, je ne suis pour cette jeune fille qu'un pre.

-- Qui voudrait de l'avancement, fit Jacqueline entre ses dents. Enfin ma soeur est gentille pour votre fille, n'est-ce pas ?

-- En revanche, poursuivit Maud en baissant la voix, je vous demande votre alliance pour des projets  peine bauchs, mais dont le succs me tient au coeur.

Paul visa Maxime, du regard.

-- Lui ?

-- Oui. Hector est mon alli. Et vous ?

-- Moi aussi, bien sr...D'autant qu'il ne sera pas  plaindre, ce soldat-laboureur. Tiens !... Aaron avec Julien !...

Suberceaux, correct et impassible, entrait, suivi d'un petit homme rond et couperos, ventru et suant, l'air usurier de Francfort, malgr la coupe anglaise de sa vture, le gardnia rouge de sa boutonnire, malgr le lustre vif de son chapeau et de ses bottines. On prsenta pompeusement:

-- Le baron Aaron, directeur du Comptoir catholique.

Le gros homme saluait  droite et  gauche, serrait des mains, semblait rouler sur le tapis du salon comme une boule qu'on se renvoie.

-- Mademoiselle, balbutia-t-il en s'approchant de Maud et en tirant une enveloppe de sa poche, voici la loge, pour demain... pour l'Opra...

-- Ah ! merci, fit simplement Maud. Et elle dposa l'enveloppe sur une console.

On s'tait dispers dans les deux salons, suivant l'lection des affinits. Espiens avait attir Mme Avrezac dans le boudoir de Maud; on ne les voyait plus; seulement, de temps en temps, on entendait un rire touff, tout de suite suivi d'un arpge jet sur les touches du piano. Juliette Avrezac, isole prs de Suberceaux, lui parlait  voix basse, avec des gestes brusques de nerveuse, qui semblaient souligner des reproches; et lui coutait indiffrent, les yeux  une bauche de Turner, cadeau d'Aaron, nouvellement accroche au mur. Autour de la table  th, Valbelle et Lestrange plaisantaient Dora Calvell,  la vive joie de Jacqueline, de Marthe et de Madeleine: et la petite crole, le sang brunissant ses joues de citron, roucoulait comme un ramier, donnant, parmi ses rires, joyeusement la rplique aux deux hommes:

-- Une sauvage ! monsieur Valbelle ! ... Vous voulez me faire poser une petite sauvage... Ah ! non, je vous remercie... Vous tes poli.

-- Mais non, comprenez donc, disait Valbelle: ce n'est pas une sauvage comme les autres, c'est Rarahu.. la posie... l'amour... enfin, tout  fait votre type.

-- Et le costume vous ira divinement, observa Lestrange.

-- Comment est-il, ce costume ?... Oh ! vous vous moquez de moi, parce que vous savez que je suis bte... Je suis sre qu'il n'y a pas de costume du tout.

-- Mais si... il y a des feuilles... beaucoup de feuilles de palmier... C'est trs convenable, on en met autant qu'on veut.

-- Bien sr, dit Jacqueline; moi, je poserais cela tout de suite  M. Valbelle, si j'avais le type.

A l'oreille de Marthe elle ajouta: "Tu vas voir, Dora va dire oui. Elle est adorable."

Dora, aprs rflexion, objecta:

-- Maman ne voudra jamais.

-- Oh ! fit Lestrange, il n'y a pas besoin de lui dire... Vous vous ferez accompagner  l'atelier par cette bonne Mlle Sophie.

C'tait la dame de compagnie de Dora, clbre dans un certain monde de fteurs parisiens pour sa docilit et son mutisme. On l'asseyait sur une chaise, dans l'antichambre, elle s'endormait aussitt et ne bougeait que lorsqu'on venait la rveiller.

La petite Calvell mditait. Enfin elle profra cette rponse qui fit tomber ses amies dans des convulsions de fou rire:

-- Eh bien ! je veux bien... Mais promettez-moi qu'on ne verra pas ma figure.


Maxime, qu'Hector avait laiss seul aprs s'tre fait prsenter  sa soeur Jeanne, regardait, coutait; et il se demandait: "Est-ce que je rve ? Suis-je n dans un monde  part ? est-ce l les moeurs et le langage du monde moderne ? Ces propos de brasserie, qui valent encore mieux, il me semble, que telle causerie  voix basse... Ces gestes de frlement qu'on ne se donne pas la peine de dissimuler... Et ce mot odieux qui rsonne sans cesse comme un appel de libertinage: "Mon flirt... Elle a flirt... Nous avons flirt... C'est un flirt de ma fille..." Voil les gens qui entourent Maud... Voil ce qu'elle voit... ce qu'elle entend... Alors ?"

Maud ne lui avait pas encore adress la parole. A ce moment, elle le regarda, trop proche  son gr des caillettes libertines qui entouraient Lestrange et Valbelle; elle devina son tonnement irrit; elle vint  lui, tout droit:

-- A quoi pensez-vous, monsieur de Chantel ? dit-elle en rivant sur lui son regard.

Et elle recula vers l'angle du salon, forant le jeune homme  l'y suivre.

-- Je pense, rpondit Maxime trs grave, que ma solitude de Vzeris est l'asile qu'on ne devrait jamais quitter, lorsqu'on est, comme moi, un provincial et un paysan.

Malgr lui, il avait mis dans ses paroles toute l'amertume qu'il avait gote, en se comparant, sous les yeux de la femme qu'il aimait,  ces hommes lgants, brillants, causeurs aiss, comme Lestrange, Le Tessier, Suberceaux.

-- Alors, demanda Maud lentement, vous allez retourner  Vzeris ?

-- Oui. J'ai accompagn ma mre  Paris, parce qu'elle ne sait pas voyager seule. Elle va y rester plus ou moins longtemps, suivant les prescriptions du docteur Levert. Moi je ne sers  rien ici: je repartirai pour Vzeris et ne reviendrai plus que pour la chercher. Paris est trop grand pour moi: mme quand j'y suis, comme aujourd'hui, j'ai l'impression d'en tre absent. Mon pays natal, avec ses faibles coteaux, ses plaines aux horizons mystrieux, est plus prs de mon coeur.

-- Ah ! fit Maud, baissant lentement les paupires.

Maxime reprit, s'exaltant peu  peu au son de sa propre voix:

-- Ces solitudes m'ont fait tel que je suis,  leur image, voyez-vous. J'ai le mme coeur que mes bergers, immobiles d'un crpuscule  l'autre en face de l'horizon: mes sensations sont lentes et profondes, si profondes qu'une fois prouves leur seul ressouvenir suffit  combler ma pense durant de longs mois... Ici, on prouve vite et peu; la parole est rapide et brve comme la sensation; moi, je suis lent  parler, parce qu'on ne saurait exprimer vite de si lointaines sensations... Pardonnez-moi, je ne sais pourquoi je vous dis ces choses.

-- Parlez-moi, au contraire, fit Maud. Rien de ce qu'on raconte l (elle montra les groupes de Suberceaux, de Jacqueline, de le Tessier) ne saurait m'intresser autant.

-- Vous tes bonne de me le dire, au moins... Voyez, je ne suis mme pas assez matre de moi pour vous cacher cette motion ! Tout ce qui me rappelle une chose passe... une chose heureuse, me bouleverse ainsi. Et ma prsence ici, aprs des mois, me rappelle si vivement nos quatre jours de Saint-Amand...

Maud l'interrompit:

-- Je ne les ai pas oublis, moi non plus.

Ils se turent. En relevant les yeux sur M. de Chantel, la jeune fille fut effraye de leur flamme.

"Assez de roman pour aujourd'hui," pensa-t-elle. Et, coupant court d'avance aux mots de passion qu'elle devinait pressants sur les lvres de Maxime, elle dit tout haut, de faon  tre entendue:

-- Il faut venir  l'Opra demain, dans notre loge: c'est convenu ? Jeanne viendra aussi, n'est-ce pas ? O est-elle, notre Jeannette ? Comment ! elle parle, elle s'apprivoise !

Jeanne de Chantel causait d'un air timide avec Hector Le Tessier. La phrase de Maud suspendit net la conversation, et l'enfant, toute rougissante, vint se rfugier auprs de son frre. On rit un peu.

-- Comment l'avez-vous apprivoise ? demanda Maxime en promenant ses doigts dans les boucles brunes de sa soeur.

-- Je lui ai parl de vous, monsieur.

Tout de suite, cette me neuve avait requis la curiosit d'Hector. Il la devinait si diffrente des petites mes, fripes sous leur masque de virginit, qu'il guettait  travers les salons de Paris, non par got de dbauche, comme Lestrange ou Suberceaux, mais par dilettantisme spcial de collectionneur. Il l'avait questionne doucement, paternellement presque, lui parlant de ce frre qu'il avait connu, de ce Poitou, leur pays commun; et l'enfant livrait bientt sa confiance, avec l'abandon des timides, une fois rassurs. D'une voix paisible, attnue, comme ouate par l'habitude du silence, elle contait son enfance, sa jeunesse l-bas, sans ftes, sans compagnes, -- leve par sa mre, enseigne par Maxime.

-- Oh ! chrie ! dit Maxime, embrassant la jeune fille sur le front.

-- Voyons, fit Maud, un peu impatiente, que dcidons-nous pour demain soir ? M. Aaron et M. de Suberceaux ont leurs places, ainsi que vous, messieurs, ajouta-t-elle en s'adressant aux Le Tessier; vous tes du Tout-Paris. Mme de Chantel et Jeanne partagent notre loge. M. de Chantel voudra bien conduire ces dames ?

-- Je dne avec vos amis, mademoiselle, rpondit Maxime, mcontent que Maud et bris l'entretien, tout  l'heure.

-- Eh bien ! vous nous rejoindrez avec eux, aprs dner, voil tout. C'est entendu, n'est-ce pas ?

Elle fixait sur lui un regard adouci: il s'inclina. Suberceaux affectait de ne pas les voir et semblait causer fort attentivement avec Paul Le Tessier.

Mme de Chantel se leva. Aaron baisa la main de Mlle de Rouvre. Il tait prs de sept heures, tout le monde prit cong.

Suberceaux s'approcha de Maud. Elle lui dit:

-- Bien. Un bon point. Vous vous faites pardonner votre mchante humeur de tantt. Vous avez t convenable.

-- C'est _lui_ ? demanda ddaigneusement le jeune homme, en montrant du regard le dos de Maxime de Chantel.

-- Oui.

-- Il a l'air bien provincial.

Maud dit schement:

-- C'est un fort galant homme, mon cher, et il vaut mieux...

-- Que moi ?

Maud rpliqua:

-- Que nous... Maintenant, ajouta-t-elle, sauvez-vous; n'ayez pas l'air de rester ici aprs les autres. A demain.



III


Non, dclara Hector Le Tessier (il achevait de dner avec son frre et Maxime, au restaurant Joseph), le monde o nous nous sommes rencontrs hier, mon cher Chantel, n'est pas absolument un monde d'exception; ces jeunes filles que vous avez vues faire la roue devant les hommes, que vous avez entendues rire  des plaisanteries louches, rpondre sur le mme ton, -- et encore elles se tenaient devant vous ! -- ne sont pas des jeunes filles tellement exceptionnelles... C'est le monde oisif contemporain, et c'est la jeune fille contemporaine de ce monde-l. -- Si Dora Calvell est sans contredit un peu... coloniale, les autres chantillonnent en juste proportion la jeune personne de Paris jouisseur, celle qui a des parents  l'aise et sans morgue qui va au Bois, au bal, au thtre,  Aix,  Trouville, qui fait de l'hydrothrapie, du tennis, des parties de rallies; vous y verrez reprsents tous les degrs de l'chelle sociale entre la grisette et l'hritire des hautes familles historiques. Mme de Reversier est la femme d'un brave Berrichon un peu noble, ancien prfet de l'Ordre moral: intrieur correct, jolie fortune. M. Avrezac, de son vivant, fabriquait des produits chimiques, en grand, au Vsinet; sa veuve est riche... Vous connaissez sans doute les excellentes origines de la famille de Rouvre: Jacqueline a t fort bien leve... Non, ce n'est aucunement du monde ml, du demi-monde. Ce ne sont pas des dclasses. Je ne vois de douteuses, parmi les jeunes filles qui frquentent ce salon, que la petite Dora, bien ne d'ailleurs, et une certaine Ccile Ambre, dont le masque et fait rver Baudelaire, mais qu'on reoit partout comme dame d'honneur d'une princesse italienne... Toutes, et telles autres que vous connatrez, sont aussi naturellement le produit du Paris libertin et jouisseur que cette fine champagne est le produit des vins blancs de Charente... Ni l'une ni l'autre ne me dplaisent, ajouta-t-il en avalant ce qui restait dans son petit verre.

Paul Le Tessier choisissait un cigare, avec de longues prcautions:

-- Voil Hector  cheval sur son dada, dit-il. Au chapitre des jeunes filles, il est inpuisable.

Maxime, qui avait peu parl pendant le repas et qui ne fumait point, rpondit:

-- Mais je le trouve trs intressant.

Les paroles d'Hector Le Tessier visaient si juste les secrtes anxits de son coeur ! De cette visite de la veille, il tait sorti boulevers et ensorcel. Maud si belle, qui avait eu des mots si pntrants pour lui rappeler la communion de leurs souvenirs, certes, celle-ci, il l'avait trouve irrprochable, telle qu'il la souhaitait. Mais les autres ? Ces chattes frleuses, dont le titre et la vture de vierges rendaient les discours, les allures plus dconcertants ? Elles taient les soeurs, elles taient les compagnes de Maud, un peu plus jeunes qu'elle, seulement... Maud les entendait, leur rpondait, pensait d'accord avec leur pense, peut-tre !... A imaginer cela, l'ancien dragon sentait germer un ferment de colre contre ces gens, contre ce Paris qui peut-tre avaient souill l'me blanche de la femme lue par lui presque au lendemain de l'avoir vue, aime depuis avec l'ardeur concentre des mes fortes o la solitude, l'absence, loin de les abolir, chauffent les passions... Mais peut-tre aussi Maud, parmi ces impurets, demeurait-elle pure, ignorante du mal, traversant le monde sans le comprendre, comme sa propre soeur  lui, Jeanne, que rien n'avait choque, la veille... Oh ! le cruel mystre ! Comment, comment tre sr ?... Il coutait Hector avec une sorte d'attention contracte, le dsir d'apprendre et la peur de savoir.

Mais Hector se gardait de parler de Maud. Il dissertait sur les gnralits, le verbe ais, alerte, causeur de salon et de dner, habitu  la faveur de ceux qui l'entourent. De temps en temps son frre an interrompait la confrence par quelque incise d'amicale et paterne ironie.

-- C'est que, voyez-vous, poursuivait Hector, il s'est pass  Paris, depuis une quinzaine d'annes, des vnements -- deux vnements graves, deux "kracks", dirait mon frre -- dont vous n'avez mme pas senti le contre-coup le plus amorti l-bas, dans votre terre de Vzeris, mon cher, au milieu de vos talons, de vous chiens et de vos faisans...

-- Et c'est ? demanda Maxime.

-- Premirement, le krack de la pudeur. Notre poque est comparable  la dcadence latine ou  la Renaissance, au point de vue de l'amour. Nos jeunes filles (j'entends, toujours, celles du monde oisif et jouisseur) ne servent plus toutes nues  la table des Mdicis, elles n'ornent pas leur cou d'emblmes gnrateurs; mais elles sont aussi savantes des choses de l'amour que ces Florentines et ces Romaines. Qui se gne pour parler devant elles du scandale d'hier ? A quelles pices ne les mne-t-on pas ? Quels romans n'ont-elles pas lus ? Et encore la conversation, le livre, le thtre, ce n'est que des paroles... Il y a,  Paris, dans le monde, des professionnels de la dfloration, des hommes  l'afft de l'innocence: tel ce Lestrange que vous avez entrevu hier... La premire leon est donne aux jeunes filles le soir du premier bal; le cours se poursuit pendant la saison; vienne l't, les promiscuits de la ville d'eaux ou de la plage permettront au dflorateur professionnel de mettre  son oeuvre la dernire main.

-- La droite, observa Paul, car je suppose qu'il a commenc par la gauche. Alors tout est bien qui finit bien.

-- Non, reprit Hector. Le dflorateur n'pouse gure, et ce qui est vraiment admirable, c'est que les jeunes filles le savent: bien mieux, elles ne tiennent pas du tout  ce qu'il pouse, car d'ordinaire c'est un aventurier sans grande fortune, comme Lestrange ou Suberceaux: et la jeune fille moderne veut l'argent par le mariage.

Le garon entrait, sonn par Paul qui rclama l'addition. Hector attendit qu'il ft sorti pour continuer:

-- Le second krack que je vous dnonais tout  l'heure, c'est le krack de la dot, aussi pernicieux pour la vierge moderne que celui de la pudeur. Il n'y a plus de jeune fille innocente, mais il n'y a pas davantage de jeune fille riche. Le millionnaire donne deux cent mille francs de dot  sa fille, c'est--dire six mille francs de rente, c'est--dire rien, pas mme de quoi louer un coup au mois... Donc jamais la jeune fille n'a dpendu de l'homme  ce point, et comme elle n'a qu'une arme pour le conqurir, -- l'amour -- les mres les laissent apprendre l'amour le plus tt possible, par dvouement maternel...

Contre ce mot de dvouement, Maxime eut un geste de protestation. Hector insista:

-- Mais si, par dvouement maternel... Et ce n'est pas le seul effet de ce dvouement. A mon sens, l'altration universelle du type "jeune fille" d'autrefois est imputable, avant tout, aux mres de la gnration prsente. Jadis la vierge tait leve dans un clotre, gnralement en parfaite innocence, car vous ne prenez pas au srieux, je pense, ce que racontent les philosophes de table d'hte sur l'immoralit des couvents ? Elle sortait de l pour se marier avec un homme qu'elle connaissait  peine, mais que l'accord des parents avait lu: donc les luttes d'intrt (presque toutes les discordes conjugales) taient vites. Le mari tait vraiment _l'initiateur_, chance considrable d'tre      aim ! D'autre part, issue du clotre le plus aristocratique de Paris, la fiance trouvait dans le mnage le plus modeste un accroissement de confortable et d'lgance. On tait  l'abri des deux fameux kracks. Qu'arriva-t-il ? Quelques  hystriques de cette heureuse gnration, quelques Jane de Simerose trouvrent brusque et dsagrable la surprise de l'alcve, crirent  la trahison et au viol. Elles crirent si fort qu'elles persuadrent les autres. Il ne fut si placide bourgeoise qui ne soupirt: "Elever une enfant hors de la famille ! Marier une vierge ignorante ! Quels crimes !" Et elles se promirent de ne pas commettre ces crimes sur la personne de leurs filles... Vous voyez le rsultat. La jeune fille ne souffre plus de l'isolement, de l'inconfortable du clotre, mais elle s'habitue, ds quinze ans,  la large aisance que ses parents mirent quarante ans  conqurir. Elle ne se mariera plus ignorante, oh ! non... mais elle ne se contente pas, d'ordinaire, d'apprendre la thorie de l'amour: elle la fortifie d'expriences prparatoires, pour plus de sret. Et c'est le mari, maintenant,  qui l'alcve nuptiale mnage des surprises.

Les trois convives restrent quelque temps silencieux. Le garon rentrait avec la note. Paul Le Tessier la paya et dit:

-- Nous sortons ? Il est dix heures et demie, j'ai un rapport  corriger et je veux monter  cheval demain matin. Vous allez  l'Opra, je crois, monsieur de Chantel ?

-- J'irai, dit Maxime de Chantel, si votre frre m'y accompagne. Sinon, j'attendrai simplement ma mre  la sortie.

-- Mais je vous accompagne, c'est convenu, rpliqua Hector... Et mme, si vous voulez, nous allons partir... Il est temps. Nous arriverons pour la _Chevauche_.

Ils vtirent leurs pardessus et descendirent. A la porte du restaurant, le snateur trouva son coup. La nuit ouvrait un pan de ciel pur et glac sur l'emplacement vide de l'ancien Opra-Comique. Une mince couche de neige dure, cire par les semelles des passants, vernissait le sol; les clarts du gaz, les feux des globes lectriques luisaient fixement, dans l'air condens. C'tait, sur la Ville, une belle nuit d'hiver, claire, sereine, sonore.

-- Montez-vous dans mon coup ? demanda Paul Le Tessier. Si vous voulez, je vous jetterai  l'Opra.

-- Non, fit Hector. Deux minutes de _footing_ nous feront du bien. Va-t'en  tes rapports, snateur.

Tandis que le coup virait, Hector et Maxime gagnrent le boulevard. Hector avait allum un cigare. Maxime marchait d'un pas distrait, la pense bien loin du spectacle, pourtant brillant, pourtant rare pour lui, que voyaient ses yeux.

-- Vous rvez, mon lieutenant ? questionna Hector.

Maxime s'arrta net, comme un cheval sous un coup de caveon. Ses traits maigres, tendus plus qu' l'ordinaire, ses yeux dont l'arrire-flamme s'avivait, le mordillement de sa courte moustache dnonaient le trouble de ses nerfs.

-- Ecoutez, Te Tessier, fit-il... Vous avez parl tout  l'heure des jeunes filles qui frquentent Mlle de Rouvre et mme de sa soeur dans des termes qui m'ont afflig. J'ai pour elle, quoique je la connaisse depuis peu de temps, une estime absolue, je tiens  vous le dire...

-- Mais, mon cher, rplique Hector, je n'ai pas mme prononc le nom de Mlle de Rouvre, je crois ?

Dj Maxime condamnait sa brusquerie.

-- Pardonnez-moi... j'ai tort de vous parler sur ce ton. J'ai confiance en vous, trs large confiance, ajouta-t-il en lui posant la main sur le bras et en se remettant  marcher... Pensez combien je suis dsempar ici, ignorant Paris, mal fait  votre vie. Je suis un paysan, mais un paysan qui pense et se fie volontiers  l'air des visages pour juger les mes, comme  l'aspect du ciel pour prvoir le temps. Je vous sais tout le contraire de moi, et cependant je suis sr que vous valez d'tre mon ami. Vous le serez, n'est-ce pas ?

-- Mais certainement, mon cher Maxime, rpliqua Hector, touch.

Il pensait: "Voil des paroles qu'on n'entend pas souvent entre la rue Favart et le Vaudeville. Quel Danube passe donc  Vzeris ?"

-- Mlle Maud de Rouvre, reprit-il lentement, tandis qu'ils montaient vers l'Opra par la chausse d'Antin et la rue Meyerbeer, Mlle Maud de Rouvre est belle avec trop d'clat pour n'avoir pas suscit l'envie et la calomnie. Vous entendrez mdire d'elle, je vous en prviens; lestez-vous de patience et cuirassez votre coeur. Vous n'avez pas besoin, certes, que je vous donne des raisons de confiance en une femme qui vous a... beaucoup sduit, n'est-ce pas ?... Voil pourtant deux grosses observations que je vous soumets: ne les jugez pas niaises avant d'y avoir rflchi. La premire, c'est qu'il n'est aucune jeune fille jolie et mondaine, dans le monde oisif de Paris,  qui l'on n'ait prt, sinon des amants, du moins des camarades  de vilains jeux. Que voulez-vous ? La chose est vraie si souvent qu'il faut excuser la mdisance. Les robes de tulle blanc, bleu, rose ou mauve tendre que vous allez voir tout  l'heure, au balcon des loges, revtent si peu de corps tout  fait intacts ! Il y a tant de demi-vierges parmi ces vierges ! Les honntes ptissent de la dshonntet des autres. Ma seconde observation, c'est que, si dans le Paris mondain il est  peu prs impossible de savoir si une jeune fille est honnte, -- il ne l'est pas moins de savoir si elle a dfailli gravement. L'aventure, d'ordinaire, a lieu sans tmoins, surtout quand il s'agit d'une jeune fille. Celle-ci ne la raconte pas, n'est-il pas vrai ? C'est donc le partenaire qui trahit, l'amant ou le... demi-amant, et combien il est digne de mfiance ! En somme, l'on ne sait rien: innocente ou perverse, rserve ou provocante, la jeune fille, surtout pour qui l'aime, est un sphinx.

Ils avaient atteint la cour de l'Opra, en segment de cercle, que bordent les rues Glck et Halvy; ils arpentaient lentement ce coin isol dont le silence dsert, demi-obscur, contrastait avec le frmissement lumineux des quipages, les attelages piaffant dj le long des trottoirs.

"Si Maud m'avait entendu, pensait Hector, je suppose qu'elle et t contente de moi. Je n'ai d'ailleurs rien dit contre ma conscience."

Maxime murmura, comme pour lui-mme:

-- Mais quels maris trouveront-elles, celles que vous appelez des demi-vierges ?

-- Les demi-vierges ? Elles pouseront des barons en "toc", d'importants industriels guetts par la faillite, des hommes splendides, rongs de maladies mortelles, toutes sortes de maris de faade qui s'croulent un mois ou un an aprs la noce, car c'est un trange chtiment de ces petites trompeuses d'tre leurres presque infailliblement par le mariage, avec quoi elles voulurent biaiser. Et puis, comme la Providence est une fantaisiste de plus gaies, quelques-unes aussi se marieront avec un honnte homme et seront des pouses modles, doubles (pour leur mari) de matresses expertes. N'importe ! Le risque est trop grand, je ne prendrai jamais femme  Paris. C'est folie d'y vouloir chercher la merlette blanche: trop de merlettes noires se teignent en blanc... Je me contenterai d'un volatile moins rare, dont la couleur est plus solide.

-- Lequel ?

-- Une petite oie blanche, ne et nourrie dans un coin de province.

Et s'apercevant que le visage de Maxime se contractait de nouveau, il ajouta:

-- A moins de rencontrer une fille suprieure, comme Mlle Maud de Rouvre, un caractre d'une trempe rare, au-dessus de toutes les calomnies.

Hector eut la rcompense de cette phrase aussitt,  voir s'clairer le visage de Maxime; il surprit l'bauche d'un geste, aussitt rprim, pour lui prendre la main et la serrer.

"Suis-je coupable, pensa-t-il, d'agir avec ce garon comme un mdecin avec un malade ? Si je lui disais la vrit, il se tuerait ou tuerait quelqu'un. Et la vrit, la sais-je moi-mme ? On ne sait jamais rien. D'ailleurs, il peut tre heureux avec elle, quoique tromp, et, comme dit Werther, est-ce une duperie que le bonheur ?"

La cour s'emplissait de l'agitation de l'entr'acte.

-- Nous entrons ? demanda Hector.

-- Si vous voulez.

Maxime suivit son compagnon, qui se dirigeait avec une sret d'habitu  travers les escaliers et les corridors. Ce cadre monumental, cette moire de clart sur les marbres, cette foule bruissante et pare, il sentit confusment tout cela hostile, il sentit qu'il entrait dans le pril, chez l'adversaire.

"Une femme poursuivie l, prise l, n'est point celle qu'il me faut."

En lui fermentait aussi la rancune du solitaire, malgr tout gauchi par sa solitude, contre la socit alerte, aise de la Ville, la rancune de la province, mme intelligente, contre Paris.

"Vais-je donc lier ma vie, tout  l'heure, dans ce milieu de griserie factice, si loin du recueillement rv ?"

Mais le besoin de revoir Maud, de lui parler, de confirmer la foi qu'il voulait lui garder, le poussait malgr tout, contre tout. Et, l'apercevant de l'orchestre, au bord d'une loge de face, entre Jacqueline et Jeanne, il se dit, pour la premire fois, avec l'nergie exalte qui animait toutes ses dcisions: "Je la veux..."

Quelques minutes aprs, tous deux pntraient dans la loge. Aaron, affair et obsquieux, en sortit au mme instant: ils n'y trouvrent que les deux mres et les trois jeunes filles. Maud quitta aussitt sa place que prit Hector, entre Jeanne et Jacqueline; elle rejoignit Maxime de Chantel, dans le salon voisin.

"Toute folie est excusable pour une pareille femme, pensa Hector, qui la suivait des yeux. Heureux ceux qui ont le courage d'tre des fous !"

Vraiment, ce soir, Maud blouissait: de ses cheveux noirs, touchs de roux,  ses pieds, dont les souliers dcouvraient la cambrure de race, elle apparaissait reine, fait pour respirer d'en haut les hommages anonymes et unanimes des foules. Assis prs d'elle, sur le canap rouge, Maxime la contemplait, d'une admiration jalouse  le faire trembler. Elle portait un corsage rose, presque mauve aux lumires, lam d'entre-deux en dentelle d'or; la robe en mousseline du mme ton, tout unie. Rien de plus chaste que l'chancrure du col, laissant  peine deviner la naissance des seins: mais l'paule droite montrait sa rondeur presque nue, l'troite paulette attache par une simple agrafe, une turquoise ancienne taille en scarabe. Dans la lumire factice des lampes  incandescence, les cheveux rougissaient, le bleu sombre des yeux s'ambrait, le teint clatait de blancheur plus mate. Maxime la contemplait, tortur, jaloux... et heureux... et il s'avouait  lui-mme: "On ne peut pas ne pas aimer cette femme !"

Elle lui parlait, cette reine inaccessible. Elle lui parlait avec une volont de bienveillance, la marque d'un choix. Elle le remerciait d'tre l, lui qui l'adorait pour lui avoir permis de l'y rejoindre. Ah ! lui dire ce qu'il prouvait, se traner  ses pieds et crier dans la poussire: "Je vous aime ! Je vous aime ! Je suis  vous ! Je crois en vous !"

Et il avait dout d'elle, tout  l'heure ! Il avait accueilli un instant le soupon qu'elle donnt  un autre des droits sur cette intangible beaut !... Il excrait maintenant ce soupon comme un sacrilge.

Maud, tout en parlant de choses qui taient loin de leur pense, de la pice, des spectateurs, des rigueurs de l'hiver, sentait toute proche la chaleur de ce puissant foyer d'admiration et de dsir. Et malgr tout, elle s'enorgueillissait de sa conqute inattendue, soudaine, point pareille aux autres.

Elle avait, de quelques mots, cont sa journe; elle acheva le rcit en disant:

-- Et vous, qu'avez-vous fait dans ce grand Paris ?

Il ne lui confessa point qu'il avait, ds le matin, pass sous ses fentres,  cheval, avant la promenade au Bois o il essayait de couper sa fivre, de secouer son inquitude par une galopade furieuse. Il dit seulement:

-- J'ai mont  cheval avant le djeuner; j'ai djeun  l'htel des Missionnaires, prs de Saint-Sulpice, o je suis descendu avec ma mre et Jeanne... Aprs, j'ai fait quelques courses, une visite  un ancien camarade de rgiment, et...

Il s'interrompit:

-- Mais pourquoi vous conter tout cela ? Ma vie n'a rien qui vous intresse. Laissez-moi vous dire seulement que toute cette journe, toute la nuit d'avant je n'ai eu qu'une pense...

Maud se leva en souriant:

-- Voici les musiciens  l'orchestre. Restez avec nous; nous causerons en sortant. Restez aussi, Hector, dit-elle  Le Tessier qui lui rendait sa place.

Toute sa vie, Maxime de Chantel devait se rappeler l'heure o, sous l'clat attnu des lustres, aux sons de la plus extra-humaine des musiques, dans le prestige d'un dcor de ferie, il sentit que sa destine se nouait mystrieusement, par un sortilge comparable  ceux qui, dans le drame, fixaient la destine des hros. La salle n'tait pas si noye d'ombre qu'il n'y reconnt les visages rencontrs la veille chez Mme de Rouvre: la blonde Ucelli dcollete jusqu' la taille, rpandant sa poitrine sous les yeux de l'nigmatique Ccile Ambre; Mme de Reversier et ses deux filles, dans une loge voisine tout encombre d'habits noirs, Luc Lestrange, tout au fond, frlant de sa barbe ple la nuque grle de Madeleine; et surtout,  l'orchestre, se retournant impatiemment,  chaque instant, vers la loge des Rouvre, -- Julien de Suberceaux, beau, trangement lgant, point de mire de vingt lorgnettes de femmes... Maxime, une fois de plus, se rendit compte qu'il s'engageait dans une route ignore et prilleuse; mais encore cette fois, il ramassa sa volont comme une bte de sang, puis l'peronna en lui rendant la main dans le vide... Que lui importaient les embches, les prcipices, s'il marchait vers Maud ?... Maud dont les yeux, en ce moment, il en tait sr, _pensaient  lui_, voulaient l'attirer, le garder.

"Elle sera ma femme ou ma vie se brisera."

Auprs de Maud, tandis que Jacqueline changeait avec un des plastrons de la loge Reversier les signaux presque imperceptibles d'un langage mystrieux que Londres venait d'envoyer  Paris, Jeanne de Chantel, immobile, l'air ailleurs, regardait la scne. Des flots pourpres, de temps en temps, inondaient son jeune visage, sans cause apparente, mus par le magntisme d'un fluide intrieur. C'taient l'motion de cette entre subite dans un monde nouveau, le voisinage d'hommes si diffrents, par leur vtement, par leurs faons, des htes de Vzeris; peut-tre le contentement secret d'avoir occup l'un d'eux, hier et aujourd'hui, car tout  l'heure, pendant que Maxime et Maud s'isolaient dans le salon de la loge, --  elle d'abord, avant Jacqueline, Hector Le Tessier avait parl. Son coeur ardent et neuf s'tonnait d'une temprature inaccoutume; mais comme Maxime, plus que Maxime, une pesante mlancolie la pntrait, une tristesse d'exile,  se voir entoure de gens trangers  sa vie morale,  ses gots de scrupuleuse dcence, de recueillement, de pit. Pour se rassurer soi-mme, elle tait oblige de se rpter: "Puisque je suis l avec maman et Maxime, c'est qu'il n'est pas mal d'y tre."

Et de toute cette foule dont les clameurs des Walkyries fouaillaient l'nervement, ces deux tres simples, Maxime et Jeanne, peut-tre taient seuls qui pensaient, qui ressentaient vraiment, consciemment, srs de leur pense et de leur coeur. Les autres, aveulis, uss par cet affreux Paris qui fausse, qui mousse, qui anesthsie, les autres n'taient que des paves incertaines, ignorant mme leur dsir, ne sachant s'ils jouissaient d'tre l ou s'il leur plairait que toute cette musique fit silence, -- excds du jour monotone, apeurs par la nuit insomniaque, dtraqus, distraits, "claqus", l'me sourde et paralytique, le sens fallacieux ou dfaillants... Pensait-elle, cette pauvre cervelle vide de Mme de Rouvre, hante de fantmes de souvenirs, de coquetteries puriles, d'effroi de souffrir ? Pensaient-ils, ces hommes au regard trouble et louche, comme Lestrange, tenaills par les envies anormales d'un sensualit qu'ils n'taient pas bien srs de pouvoir satisfaire, ramens  leur besogne d'nerver les femmes comme  une tche de monomane, d'o le plaisir est exclu, qui,  la longue, se fait presque angoisse ? Pensaient-elles, ces poupes nerveuses, Jacqueline, Marthe ou Madeleine de Reversier, Juliette Avrezac, Dora Calvell, fatigues par les striles secousses, le coeur dsert, l'esprit meubl seulement des propos d'hommes en amour ? Cette Ucelli, use de dbauches hors nature, en qui toutes les sensations, mme celles de l'art, se traduisaient par l'excitation des sens, pensait-elle, la main crispe  chaque appel des Walkyries, sur le bras maigre de Ccile Ambre, qui, de l'autre main, cherchait dans sa poche la seringue Pravaz, toujours  sa porte, plusieurs fois par soir usite sous la pnombre des loges, au thtre... Et lui non plus ne savait pas o le menait sa pense, ce qu'il souhaitait, ce qu'il prouvait, ce Julien de Suberceaux, sondant son coeur entnbr, surpris d'y entrevoir la jalousie cte  cte avec la rancune de l'aventurier, le scepticisme du dflorateur... Et auprs d'eux, c'taient d'autres groupes de mondains, des jeunes filles, des mres, des oisifs, combien de mme race, menant la mme existence dsaxe et dsoriente, las de vivre et cramponns  la vie, sensuels et inertes, intelligents et purils ? et les artistes clairsems parmi eux, le gnie actif de la Ville pourtant, combien aussi ttonnaient dans la nuit, mal certains de leur idal, besogneux d'argent, aveugls par la jalousie du succs des autres, enivrs jusqu' la dmence par leur propre succs ?

De toute cette foule, les meilleurs sans doute taient les rsigns, ceux qui, comme Etiennette Duroy, dont le joli visage souriait paisiblement derrire les paules de Mme Ucelli, comme Hector Le Tessier, dilettante curieux des passions d'autrui, jugeaient et condamnaient le monde o ils vivaient, srs d'en sortir un jour, srs que leur voie, dans l'avenir, les conduirait ailleurs.


La pice tait finie. Les femmes,  la hte, vtaient leurs amples manteaux, les hommes soldaient le pourboire des ouvreuses, toute la salle se vidait par cent fuites soudaines. Maxime descendit les marches lucides du grand escalier, le bras nu de Maud pos sur son bras. Les mots qui, tout  l'heure, avaient failli s'chapper de sa gorge: "Je vous aime ! Je vous veux !" sa gorge serre maintenant ne leur donnait plus d'issue, sous l'irradiante lumire, parmi les remous de la foule. Tant de fois pourtant, dans la solitude de Vzeris, il avait rv Maud ainsi,  son bras, en face du monde ! Le rve s'accomplissait et voil que c'tait presque une souffrance.

Mlle de Rouvre quitta subitement le bras de Maxime sous le pristyle. Julien de Suberceaux tait derrire eux, drap dans une longue cape noire  col de velours, la figure si bouleverse, si tragique que Maxime, bien inhabile  dchiffrer de telles mes complexes, souponna le drame. Il s'carta avec une affectation d'indiffrence, mordu pourtant par la jalousie. Maud s'tait approche de Suberceaux: sous cette vote de fte, parmi cette cohue pare, mouvante et bruyante, ils croisrent leurs regards.

-- Vous tes fou, voyons, murmura-t-elle...  Tenez vous, si vous ne voulez pas me perdre.

-- Maud... balbutia-t-il.

Elle le magntisa du regard.

-- Demain, fit-elle  voix basse... A quatre heures, chez vous, rue de la Baume... Attendez-moi.

Et le laissant matris, riv soudain par le sortilge de ces mots brefs, elle reprit le bras de Maxime.

-- Pauvre garon, dit-elle aussitt d'un ton naturel, sans attendre les questions, il est pris de Madeleine de Reversier qui ne l'aime pas, et d'avoir vu Lestrange tout le temps "flirter" avec elle, il est comme fou... Je lui ai dit deux mots pour le calmer. C'est un vieil ami d'enfance... Nous avons jou ensemble aux Tuileries. Vous voyez que, dans ce Paris sceptique et frivole, il y a place encore pour la passion sincre...

Maxime crut ce que disait Maud: il fut rassur. Et cette foi, comme lui l'aurait eue tout coeur garrott par l'amour.

Au pied des marches, sur la droite du monument, les voitures, une  une, tournaient prestement, emportant leurs charges lgantes de macferlanes, de pelisses, de mantes brodes d'hermine. La voiture de Mme de Rouvre, un de ces coups de remise magnifiquement attels, comme les grands loueurs parisiens en tiennent un ou deux  la disposition des riches trangers, reut Jeanne et sa mre que les Rouvre ramenaient  l'htel des Missionnaires.

Maxime, lui, partit seul,  pied... Il avait perdu Hector dans la foule et ne se souciait plus de rejoindre. Il voulait cuver son enivrement en pleine solitude. Il marcha au hasard,  travers la Ville o roulait le fracas des sorties de thtre, peu  peu apais, rarfi, vers les dserts quartiers de la rive gauche. Mme, ayant rejoint l'htel fort tard, il n'alla point, comme d'habitude, baiser le front de Jeanne endormie.

Tout le pass tait balay par la tempte prsente. -- Dans sa chambre froide et conventuelle d'htel ecclsiastique, en s'abattant sur un fauteuil, il traduisit son coeur par ces mots qu'il pronona tout haut:

-- Ah ! quand on aime une femme comme j'aime celle-ci, il faudrait l'avoir connue enfant, tout enfant, et l'avoir leve d'anne en anne comme une soeur !



IV


Presque toutes les maisons qui bordent le boulevard Haussmann entre l'avenue Percier et la rue de Courcelles ont une seconde issue, ordinairement rserve au service, sur la paisible rue de la Baume. Les appartements qui regardent cette rue ont l'avantage, si rare  Paris, d'ouvrir leurs fentres sur un jardin, celui de l'htel de Sgur, dont les magnifiques pelouses finissent  quelques pas de la rue de Courcelles. Jardin princier, guett par les entrepreneurs de btisses modernes, les rossignols le peuplent au printemps, comme un parc rustique; l'hiver, ses grands arbres, souvent ouats de brouillard, cachent encore de leur ramure enchevtre les maisons de la rue La Botie, loignent  l'infini le Paris affair et bruyant du faubourg Saint-Honor.

Julien de Suberceaux occupait depuis quatre ans un de ces appartements si heureusement orients. C'tait la moiti de l'entresol d'un htel, transform autrefois en logis de garon, sans doute pour la commodit de quelque fils de famille, avec son escalier, sa sortie particulire sur la rue de Baume, -- et depuis, lou toujours  part, l'htel restant assez vaste pour se passer de cette annexe.

Quand Julien vint pour la premire fois  Paris, en 1885, du fond de sa province natale, -- un village de l'Aude, -- il accompagnait,  titre de secrtaire, M. Asquin, viticulteur considrable des environs de Limoux, lu dput avec toute la liste monarchiste. Julien,  vingt et un ans, dernier mle d'une de plus anciennes familles du pays, se savait beau, se sentait intelligent et souffrait d'tre pauvre. Rsolu d'avance  toutes les compromissions, cuirass par un orgueil suprieur au jugement d'autrui, il posa le pied sur le sol de Paris comme ces admirables et chimriques hros balzaciens qui disent  la Ville: "Tu seras mienne."

Mais le temps a march depuis les du Tillet et les Rubempr. Paris n'est plus une proie fodale  partager entre quelques aventuriers hardis: c'est un champ morcel en mille parcelles o chaque apptit dmocratique assouvit sa fringale. Rastignac est devenu lgion: les scrupules n'encombrent personne, et quand la fortune lit celui-ci, celui qu'elle dpouille n'tait pas plus digne. Puis Julien, rellement beau, rellement sducteur, n'tait Rastignac qu' demi: lui-mme aimait trop les femmes. L'irrductible sincrit de son dsir paralysa ses projets de conqute. Jusqu'au jour o il rencontra Maud de Rouvre, il fut seulement un jeune mridional trs lgant et trs ft. Il menait assez large vie, grce au bonheur du jeu et aux libralits d'Asquin qu'il payait en complaisances; car le dput, la soixantaine passe, restait coureur et, naturellement, dissimulait ses fantaisies eux catholiques lecteurs de l'Aude. L'appartement de la rue de la Baume fut ainsi lou et pay par Asquin au nom de son secrtaire, qui l'habita  la condition de le livre de temps en temps aux rendez-vous du dput.

Julien de Suberceaux fut prsent aux Rouvre par Paul Le Tessier, depuis snateur, alors dput de Niort. Il connaissait M. de Rouvre pour avoir vu ce haut gentilhomme  favoris blancs,  faons correctes, assis  toutes les tables de baccarat de Paris, et pour l'avoir rencontr dans tous les soupers de filles. On le rputait riche, ignorant les brches effroyables que le jeu et les femmes avaient faites  la dot d'Elvira Hernandez, depuis que la famille vivait  Paris. Lorsque Julien se dit alors: "J'pouserai Maud," il pouvait se persuader encore qu'il suivait son programme de fortune et de conqute; la vrit, c'est que Maud, du premier coup, subjugua ce coeur infirme, masqu en aventurier. Elle le domina par sa beaut, certes, par la royaut de sa grce; mais elle l'asservit surtout parce qu'il reconnut en elle une me pareille  celle qu"il se souhaitait  lui-mme et qui lui manquait: -- une me ardente et implacable de rvolte, dcide, cote que cote,  vaincre la fortune et  pitiner la foule. Maud,  dix-huit ans, se savait ruine, rduite  l'hritage d'un oncle maternel. Courtise par les hommes presque depuis l'enfance, experte  les surprendre, elle avait prouv dj la difficult de les garder  soi, de les conduire jusqu'au mariage, avec une dot si mdiocre. Deux fois, elle connut l'affreux dboire des "flirts" affichs dans Paris, aboutissant  la disparition du prtendu, le jour o la vraie fortune tait connue. Elle hassait dj son pre pour l'avoir ruine, elle tendit sa haine  tous les tres vaniteux et sceptiques qui voulaient seulement se divertir d'elle, jouir de sa beaut, se faire honneur de ses prfrences. Le mariage, ds lors, lui fut la terre qu'il faut conqurir de violence ou de ruse: c'est ainsi qu'ils se rencontrrent, elle et Julien, comme deux adversaires arms.

Et le monde,  leur rencontre, se rangea pour ainsi dire en cercle autour d'eux, curieux de les voir aux prises, tant il semblait vident qu'ils devaient s'aimer, eux, le plus beau couple de Paris, eux de la mme race, d'une aristocratie de forme et d'lgance si manifeste que, l contre, mme la jalousie dsarmait. On eut l'impression d'une fatalit, d'une loi hors les vouloirs humains, et cette fatalit, cette loi, eux-mmes la subirent malgr la rvolte de leur arbitre. Julien fut le plus aveugle et le mieux possd; mais Maud, enrage contre cette dfaite imprvue, dut s'avouer qu'elle aussi tait conquise, et que ses rsistances ne tenaient pas contre un baiser de l'homme  qui, malgr tout, elle ne voulait pas se donner. Elle lui fit payer cruellement sa faiblesse: elle lui dclara qu'elle se marierait quand il lui plairait; qu'elle lui cdait, en quelque sorte, le provisoire de sa vie; elle ne s'accorda qu' demi. Julien se soumit; il aimait; puis l'influence de Maud affermissait ses rsolutions hier flottantes... Soit ! Il serait l'amant incomplet de cette admirable fille jusqu'au jour o elle se marierait; il serait son amant le lendemain du mariage. N'tait-ce pas l un pitinement assez crne des lois convenues, une belle revanche de sa vie ballotte d' prsent ?

Ds l'anne qui suivit leur rencontre, les circonstances adverses les aigrirent encore, et leur rsolution s'en fortifia de marcher unis et complices contre la socit dont ils souffraient. Sur les conseils de Maud, Mme de Rouvre avait demand et obtenu le divorce; quelques mois aprs le jugement, M. de Rouvre mourut. Sa succession liquide, il restait  la veuve une soixantaine de mille francs, deux cent mille  Maud, autant  Jacqueline. Vivant ensemble, les trois femmes pouvaient faire figure mondaine sans corner leur capital. Mais Maud entendait ne point dchoir de son luxe d'hier. Il fallut un vaste appartement, trois domestiques, un attelage de deux mille francs par mois. Ce qui manquait au revenus, Maud l'empruntait sans hsiter  son propre capital, car elle ne voulait  pas dpossder sa mre, et Jacqueline tait avise et avare pour son bien. N'importe ! Maud avait foi dans l'avenir; elle se ruinait avec une confiante srnit. Les vnements faillirent lui donner raison. Un jeune gentilhomme roumain, prodigieusement riche, le comte Christeanu, s'prit d'elle au point de demander sa main dans la semaine qui suivit leur premire entrevue. Bien accueilli, il retourna dans son pays pour obtenir l'agrment de sa famille. Pour quel motif se prit-il de querelle, pendant ce sjour, avec un camarade de cercle ? On ne le sut jamais: il se battit au sabre et fut tu. Maud porta le deuil. Hector Le Tessier dit  ce propos: "Cette femme ne sera aime que parmi des drames."

Presque en mme temps, Julien, lui aussi, tait atteint dans ses oeuvres vives. Aux lections de 1889, M. Asquin chouait contre son concurrent rpublicain. Le jeune secrtaire se trouvait seul  Paris, n'ayant plus  sa porte la bourse complaisante du dput qui, du moins, lui laissa l'appartement de la rue de la Baume, lou pour plusieurs annes. La fortune du jeu se montrait dj moins fidle. Suberceaux connut des passes ardues, d'o le tiraient les voyages d'Asquin  Paris, tous les deux mois environ: le vieux provincial venait voir sa matresse Mathilde Duroy, sa fille Etiennette, et dans ce milieu facile, o Suberceaux avait pris Suzanne du Roy pour matresse, il revivait quelques semaines sa vie de fteur parisien. A la fin de 1890, il mourut subitement. Suberceaux comptait sur un legs; mais pour lui comme pour Etiennette, le testament fut muet. Encore Etiennette devait-elle bnficier,  sa majorit, des vingt mille francs d'une assurance contracte sur sa tte le jour de sa naissance.

Ce temps o Maud et Julien sentirent s'appesantir sur eux les serres de la destine, fut celui o ils s'aimrent le plus fougueusement. Julien venait chaque jour chez les Rouvre, il passait des heures entires dans la chambre de Maud qui avait impos sa prsence; il s'accoutuma  la dangereuse saveur de cet amour inachev, dispens  leurs lus par des vierges savantes, plus poignant cent fois que les faciles et complets bonheurs des amours ordinaires. Avec son temprament de grande amoureuse, avec son impudeur rsolue, elle fit de Julien son serf, sa chose; elle fit plus: elle lui recra l'me  l'image de la sienne, lui suggra ses propres sentiments, galvanisa sa volont. Prs d'elle, Julien regarda la vie avec ses yeux: une lutte sans merci pour la fortune et la domination; il accepta ce plan effroyable: n'tre qu' demi l'amant de sa matresse jusqu'au mariage, demeurer son amant aprs le mariage... Il ne l'accepta pas sans luttes intimes. Sceptique et hardi en prsence de sa matresse, la solitude le laissait retomber  l'indcision. Maud appartiendrait  un autre, serait femme par un autre ! Pouvait-il souffrir cela sans rvolte ? Comme tous les coeurs faibles, il comptait sur la destine pour arranger l'avenir: le coup de sabre providentiel du Roumain.

Les projets de Maud sur Maxime de Chantel tout de suite lui firent peur, lui firent pressentir un vrai pril. Il devina Maud cette fois rsolue au mariage, cote que cote, malgr lui-mme. N'avait-elle pas gard jusqu'au dernier moment, pendant plus de six mois, le secret de la rencontre  Saint-Amand ? N'avait-elle pas (il le comprenait,  prsent) modifi sa vie depuis ces dix mois, surveill ses mots et ses gestes, de faon que pour le monde, si prompt  changer ses jugements, elle pouvait apparatre irrprochable ? "Je me suis laiss duper, pensait Suberceaux; Maud a manqu de loyaut. Si je suis vraiment son alli, elle devait au moins me tenir au courant de ses projets... L'aimerait-elle, par hasard ?..."


Ces penses le torturaient, par cette fin d'aprs-midi obscure de fvrier o, fivreux, agit, il attendait Maud chez lui. C'tait la nuit dj, les becs de gaz allums dans la rue tapisse de neige, et la neige encore descendait en lourds et rares flocons derrire les vitres, sur les trottoirs et la chausse, sur le grand parc vide aux ramures noires et blanches.

Cinq heures sonnrent  la petite pendule Empire, en forme d'amphore, qui dcorait un guridon.

"Elle ne viendra pas," pensa-t-il. Et sa rage de la veille le ressaisissait, assoupie tout le jour par les paroles qu'hier Maud lui avait jetes dans le vestibule de l'Opra. Un bref roulement du timbre lectrique le redressa. Il courut ouvrir, reconquis, vaincu, dfaillant.

La porte referme, tout de suite il enlaa de ses bras avec une passion de dsespr cette forme noire frmissante. Il ne trouvait point de mots, que le nom cent fois rpt: "Maud... Maud..." rpt comme une caresse, comme un baiser dans son oreille, dans ses cheveux, dans sa gorge, -- puis, l'instant d'aprs, quand il l'eut entrane dans la chambre, assise sur un fauteuil, il le soupirait encore dans le creux de sa robe, sur le fin cou-de-pied qu'il touchait de ses lvres, ce nom, ces syllabes vivantes qui, pour l'amant, rsument la grce, l'esprit, l'odeur et la forme de l'adore.

"Maud... Maud chrie !..."

Elle avait pos ses mains, vite dgantes, sur l'paule de Julien;  son tour, elle baissait sa bouche pour lui toucher le front et les yeux, tandis qu'elle rchauffait  son cou,  ses joues brlantes, le froid de ses doigts. Elle aussi, cette heure, ce lieu, cette prsence la troublaient.

-- Je t'aime... Je t'aime... lui dit-elle de cette voix basse et change qu'il connaissait seul... Je t'aime...

Elle lui parlait si prs du visage que l'haleine et le bruit des mots le caressaient comme des baisers d'une tnuit infinie.

-- Oh ! murmura Julien, comme j'ai souffert, hier soir !... Vous faisiez exprs de me torturer.

Elle se leva lentement, le forant  se lever aussi; elle l'amena dans le salon voisin de la chambre.

-- Asseyez-vous prs de moi, lui dit-elle, et soyez sage. Nous avons  causer srieusement. C'est pour cela que je suis venue.

-- Pour cela seulement ? murmura-t-il, humble et lche.

-- Pour cela _d'abord_. Vrai, c'est grave, ami, coutez-moi.

Il obit, il s'assit prs d'elle. En lui parlant, elle fixait sur lui ses prunelles bleu sombre qui semblaient noires  la lumire, elle y concentrait la suggestion. Et lui, magntis, se laissait infiltrer l'essence de ce vouloir suprieur.

-- Ecoutez-moi... Vous savez que je n'aime que vous, que je n'aimerai jamais que vous. Il faut tre le fou que vous tes pour imaginer que je vous prfre un M. de Chantel. Voil ce qui est certain, ce que vous verrez clair comme le jour, si vous voulez regarder et rflchir... Seulement (elle plongea plus profondment son regard dans les yeux de Julien), seulement  JE VEUX ME MARIER, et je veux pouser M. de Chantel.

Elle fit une courte pause. Julien ne dit rien. Les mots de tout  l'heure: "Je n'aime que vous, je n'aimerai jamais que vous", avaient, pour un temps, comme assoupi son coeur.

-- Je veux me marier, poursuivit Maud, affermissant l'autorit de sa voix. Ma vie actuelle est mine tout autour de moi; si je vous disais combien de temps elle peut durer encore !... ce n'est pas long. Je pense que vous m'aimez assez pour ne pas souhaiter me voir dans la dbcle; en tout cas, moi, _je ne veux pas_ de dbcle, entendez-vous ? Donc, il faut que je me marie: c'est mon droit, je vous ai toujours annonc que c'tait ma volont, nous avons toujours t d'accord l-dessus: libres l'un en face de l'autre, avant tout. Est-ce vrai ?

-- C'est vrai.

-- Eh bien ! tenons-nous parole, ami. Nous nous sommes vads des conventions misrables fait pour d'autres que pour nous: j'en suis fire, pour ma part. Nous sommes des rvolts et des aventuriers, soit ! Mais l'un pour l'autre, gardons notre parole, n'est-ce pas ? -- ou brisons-l et quittons-nous.

Julien lui saisit les mains:

-- Oh ! Maud... Nous quitter ! Ne dites pas ce mot... Vous pourriez me quitter, vous ?

-- Je vous jure, dclara Maud en se levant, que si, malgr nos conventions et vos promesses, malgr ma volont et mon droit, vous cherchiez  empcher mon mariage, je vous jure que de ma vie je ne vous reverrais.

Et aussitt, prenant dans ses mains la tte de Julien, elle l'approcha de sa bouche:

-- Mais je t'aime, fit-elle... Et je te garderai.

Julien, bris et gris, murmura:

-- Et si vous aimez votre mari. Qui sait ?

-- Tu es fou, rpliqua-t-elle. Je te jure de n'aimer que toi, de t'appartenir pour la vie. Je ne veux que toi... Allons, sois digne de m'aimer ! Pas de dfaillance... Mon mariage t'affranchit, car tu ne tenteras rien, je le sais, tant que je ne serai point marie. Veux-tu, toute ta vie, courir aux expdients ? Veux-tu que je donne des leons de piano ? C'est parce que je t'aime que je te dsire riche et libre: tu dois me vouloir reine, si tu m'aimes. Taillons-nous de vive force notre part de fortune sur des tres infrieurs  nous, de race moindre que nous, dont nous devons nous servir  sans scrupule, comme on met sans scrupule un mors et une selle  un cheval... Et restons l'un  l'autre par-dessus e monde que nous mprisons et que nous pitinons. C'tait ton rve quand je t'ai rencontr. Qu'est-ce qui a flchi en toi, depuis ?

Julien lui baisa les mains:

-- Tu as raison.

Le mirage suscit par les paroles de Maud surgissait de l'avenir, citadelle de rve qu'il fallait conqurir,  tout prix. En cette minute, vraiment il sentit bouillonner en soi une volont aussi ardente que celle de Maud: il se dlia des morales conventionnelles avec la mme mpris du droit des autres.

Maud le vit dompt.

-- Il est tard, fit-elle. Il faut que je parte.

-- Oh ! supplia Julien, reste... rien qu'un instant... L...

Il montrait, du regard, la chambre voisine, pleine d'ombre. Dans les yeux de la jeune fille il lut le consentement. Il l'emporta comme une proie. Les lvres jointes, ils dfaillirent ensemble contre cette couche ferme que, deux fois en quatre annes, Maud avait frle de sa robe: lui si vite ananti par cette treinte que, cette fois encore, Maud n'eut point  se refuser.


-- Rue de Berne, 22... vite...

Maud jeta cette adresse, en remontant dans le coup qui l'attendait rue de la Baume. La neige tombait toujours, mle maintenant d'un peu de pluie, et le cheval avanait avec peine, le long du boulevard Hausmann, o les tramways restaient en panne, puis  travers la place de l'Europe lumineuse comme en plein jour, ses mille lumires rverbres par la neige. Il fallut prs d'une demi-heure pour arriver chez Etiennette.

C'tait un de ces maisons  loyers que des socits construisent conomiquement, dfrachies au bout de six mois, par l'insuffisance des matriaux et la ngligence de l'entretien.

Maud ouvrit avec rpugnance la porte d'une loge assez malpropre:

-- Mademoiselle Etiennette Duroy ?

-- Au troisime, la porte en face, dit sans se tourner une grosse femme qui cuisinait dans une sorte de placard.

Maud monta les trois tages. Les stucs caills, les plafonds fendus, la rampe noircie, les cordons de sonnette amputs de leur gland, le tapis lim aux angles des marches, tout signifiait la demi-pauvret, l'indigence  dcor, la pire de toutes. Maud entrevit pour elle-mme, dans l'avenir, une pareille maison, une pareille vie... C'tait ce qui l'attendait si elle n'pousait pas Maxime de Chantel.

-- Oh ! cela, jamais ! pensa-t-elle.

Et sa rsolution se fortifia, d'asseoir l'avenir sur des fondations solides, malgr tout.

Le coup de sonnette voqua un pas lger; la porte, s'ouvrant, laissa voir Etiennette, vtue d'une trs simple robe de drap bleu, avec un tablier de batiste  bavette, pingl sur les seins, nou  la taille.

-- Dieu ! que tu es mignonne comme cela ! s'cria Maud en l'embrassant. Je viens te rendre ta visite.

-- Vrai ? rpliqua gaiement la jeune fille. C'est gentil. Tu vas rester  dner. Oh ! si toute seule avec moi... Maman est souffrante, ajouta-t-elle, elle a ses douleurs de coeur. Elle est couche.

-- Non, chrie, ce n'est pas possible. On m'attend chez moi, ce soir: les Chantel dnent dans l'intimit. Mais j'ai une demi-heure  te donner.

Elle suivit Etiennette  travers l'troite antichambre, jusqu'au salon, bas de plafond, touff de tentures, crevant de meubles, o se devinaient les paves d'une autre installation, plus ample.

Etiennette s'en expliqua tout simplement:

-- Tu vois, nous sommes bien mal  l'aise, mais je n'ai pas voulu vendre au hasard ce qui avait un peu de valeur, quand nous avons dmnag. Je tcherai de gagner un logement  tout cela avec ma guitare.

-- Justement, dit Maud en s'asseyant, je viens te parler de ta guitare et de tes chansons. Hier, je t'ai  peine entrevue,  l'Opra. Je n'ai pas eu le temps. Voici ce que j'ai projet, vois si cela te convient. Maxime de Chantel va quitter Paris dans quelques jours...

-- Le jeune homme  qui tu donnais le bras, hier,  la sortie de l'Opra ?

-- Oui. Il est amoureux de moi, il me convient: je veux l'pouser... ceci entre nous. M. de Chantel, te disais-je, quitte Paris dans quelques jours pour ses terres du Poitou. Tu comprends que si nous donnons une fte, j'aimerais autant qu'il ft l.

-- Bien sr.

-- Il reviendra vers le milieu de mars. Un mois nous reste pour prparer la fte, que je veux donner presque au lendemain de son arrive, afin de le ressaisir tout de suite, car c'est un trange garon: quelques semaines de solitude suffisent  l'ensauvager. Prpare donc ton rpertoire et tes toilettes. Tu as tout juste le temps.

-- Comme tu es bonne ! dit Etiennette, baisant son amie de nouveau.

-- Mais non, je ne suis pas bonne. C'est toi qui es mignonne  plaisir et qu'on est en joie d'obliger. Et puis ne sommes-nous pas allies ? Pauvre chrie, ajouta Maud aprs une courte pause, nos situations sont plus semblables que tu ne penses, va ! Toutes les deux nous avons souffert par le lche gosme des hommes, nous vivons toutes les deux o nous souhaiterions ne pas vivre... Nous attendons la dlivrance de l'avenir. Aidons-nous l'une l'autre, c'est tout simple.

Etiennette rpondit en souriant:

-- Moi, je suis ta servante, dispose de moi. Tu n'as pas encore eu besoin de notre hospitalit ? Quand en useras-tu ? J'ai prpar ta chambre, veux-tu la voir ?

-- Oui, bien volontiers, rpliqua Maud, contente qu'Etiennette parlt la premire du vritable objet de sa visite. Car tout  l'heure, en quittant Julien, sentant le besoin de le tenir en haleine, dans la crise prsente, par de plus frquentes entrevues, elle l'avait enivr par la promesse inattendue des rendez-vous chez Mathilde Duroy.

Etiennette, prenant sur un guridon une minuscule lampe nickele, prcda Maud.

-- Tu vois, fit-elle, il n'y a mme pas besoin de traverser le salon. De l'antichambre, tu entres dans la salle  manger o jamais tu ne rencontreras personne. Voici la chambre.

C'tait une pice rectangulaire, de dimension mdiocre, avec un cabinet de toilette minutieusement install.

-- Ce n'est pas ta chambre, au moins ? questionna Maud.

-- Oh ! non. Ma chambre est  ct de celle de maman.

Et, un peu rose, Etiennette ajouta:

>-- C'tait la chambre de Suzanne. L'an pass, elle est revenue demeurer avec nous. Elle tait souffrante: elle n'a pas la poitrine trs solide. Au bout d'un mois pass en famille, elle allait mieux. Malheureusement, elle s'est toque d'un acteur du Gymnase. Il n'y a plus eu moyen de la garder.

-- O est-elle, maintenant ?demanda Maud distraitement, inspectant la pice et les meubles.

-- Nous ne savons pas... Nous croyons qu'elle est  Londres, avec cet acteur. Pauvre Suzon !

Etiennette essuya quelques larmes qui glissaient jusqu' ses cils.

-- Et ta mre, demanda Maud, o couche-t-elle ?

-- Au del du salon et de ma chambre... Et comme elle est condamne  rester tout le jour au lit ou sur une chaise longue, tu vois qu'on est ici tout  fait tranquille.

-- Les domestiques ?

-- Les domestiques, dit Etiennette en souriant, sont tout simplement une petite bonne  tout faire que j'aide beaucoup, et qui, d'ailleurs, reste presque constamment aprs de maman... Les jours o tu auras besoin de cette chambre, prviens-moi par un "bleu". Je te donnerai une clef de l'appartement, tu n'auras mme pas  sonner.

Elle disait tout cela navement et simplement, heureuse de servir son amie, sans discuter la qualit du service. Si chaste de moeurs, si pure elle-mme de telles intrigues, les spectacles de sa jeunesse l'avaient pourvue pour le libertinage d'autrui d'indiffrence ou d'indulgence: triste et touchant produit de ce Paris qui produisait ailleurs des demi-virginits d'autre sorte, comme celle de Maud, de Ccile Ambre, des petites Reversier.

Elles avaient regagn le salon. Maud, dj, voulait partir.

-- Sept heures moins un quart, pense ! Avec cette neige, il me faut vingt-cinq minutes pour arriver chez moi. Et ma toilette ! J'ai  peine une heure devant moi. Adieu.

-- Adieu, puisque tu le veux... As-tu vu Paul depuis hier soir ? demanda Etiennette sur le seuil de l'antichambre.

-- Non. Tu l'as vu, toi, petite cachottire ?

-- Oh ! il vient ici  peu prs tous les jours, mais si tu savais comme c'est convenable, nos entrevues ! Donc je l'ai reu aujourd'hui, aprs le djeuner. Nous avons parl de toi. Son frre et lui ont le projet de nous runis tous  Chamblais avant le dpart de Maxime de Chantel. C'est ta mre qui recevriat et qui me chaperonnerait. Tu savais cela ?

-- Non, mais c'est gentil de la part d'Hector... car l'ide doit venir d'Hector ?

-- D'Hector et de Paul, je crois. Paul, tu comprends, souhaite le plus possible se montrer avec moi dans des milieux convenables.

-- Alors ?... ce mariage ?

-- Mon Dieu... je crois que Paul commence  m'aimer assez pour y songer.

-- Bonne chance !

-- Bonne chance aussi, chrie !

Les deux amies s'embrassrent. Maud redescendit vivement les trois tages et remonta dans le coup qui partit assez vite, car la neige avait cess de tomber et fondait rapidement en boue dans l'air adouci. Recogne  l'angle de la voiture, les mains dans son manchon, les pieds sur la boule chaude, Maud sentait effervescente en soi la douce fivre du succs proche, et, sre de l'avenir maintenant, elle laissait glisser sa pense aux souvenirs de sa visite chez Julien, au rve des futures entrevues dans la chambre discrte de Suzanne du Roy.




V


Maxime de Chantel, ayant pos sa canne dans le coin d'un compartiment pour y marquer sa place, redescendit sur le quai de la gare du Nord. Le train qui le menait  la station de Chamblais ne partait qu' trois heures cinq, dans cinq minutes.

Maxime se mit  arpenter le quai de son pas militaire, tout en inspectant les wagons de premire classe. Il avait espr voyager avec les dames de Rouvre qui dnaient aussi  Chamblais.

Il ne les vis point; elles taient parties dans la matine. Le train, d'ailleurs, tait presque vide, bien que la puret du ciel, la tideur printanire qui brusquement succdait  la fonte des neiges, engageassent les Parisiens aux excursions de banlieue.

Maxime n'avait point vu Maud depuis l'avant-veille, au mardi des Franais; la journe d'hier et celle d'aujourd'hui s'taient coules, pour lui, dans une telle dtresse de coeur qu'il ne pouvait plus mconnatre l'imprieux besoin de cette femme. Il souffrait de sa dtresse et ne voulait la confier  personne. Sa mre qu'il adorait, sa soeur qu'il avait leve jalousement, leur prsence lui pesait presque, car il sentait fixs sur lui des yeux tendres et inquiets qui n'osaient pourtant questionner. Oh ! la pense qui obsde, qui garrotte, qui bouche les issues de l'me, pour ainsi dire ! Ce n'tait pas un caprice des sens, une fume de dsir que le vent emporte; c'tait, depuis le jour o ils s'taient rencontrs  Saint-Amand, un envotement de la tte et du coeur, ce terrible exil de la vie ambiante o jettent les grandes passions.


Les agents de la gare fermaient les portires, invitaient les voyageurs  monter. Maxime, regagnant son compartiment, le trouva en partie occup par une grosse dame blonde, d'une lgance tapageuse, qui conversait dans un trange langage ml de franais et d'italien, avec deux jeunes femmes habilles pareil: celles-ci, Mme Avrezac et sa fille Juliette, Maxime les reconnut pour les avoir rencontres chez les Rouvre,  sa premire visite mais il vit bien qu'elles ne le reconnaissent pas. "Quoi d'tonnant ? On ne m'a mme pas prsent; puis elles taient trop occupes, chacune de son ct. Tant mieux, d'ailleurs; je n'aurai pas  tenir conversation."


Juliette, penche  la portire, appela:

-- Monsieur Aaron !

Le banquier suant, haletant, accourait. Il grimpa dans le compartiment au moment o le train partait.

"Lui non plus ne me reconnat pas," pensa Maxime.

En effet, le gros homme avait arrt sur lui ses yeux ronds de myope, sans le saluer.

-- Et vous allez, vous aussi, chez _notre_ Le Tessier ? demanda l'Italienne.

-- Oui. Paul m'a invit, rpliqua Aaron d'une voix lippue, mouille, coupe de haltements. Nous avons affaire ensemble... Leur proprit est magnifique. Vous la connaissez, n'est-ce pas, madame Ucelli ?

-- _Ma ch !_ J'y ai fait bien des parties en mail pendant que la duchesse de la Spezzia tait  Paris. Mais Mme Avrezac et Juliette y viennent pour la premire fois, n'est ce pas ?

Maxime, malgr lui, coutait. Un pressentiment douloureux lui disait que ces gens allaient parler de la femme qu'il aimait. Il et voulu, d'avance, leur dfendre de prononcer son nom. Et justement, aussitt, ce nom fut prononc.

-- Vous savez, disait Mme Avrezac, que c'est Mme de Rouvre qui fait les honneurs de Chamblais ?

-- Elle les fera couche sur sa chaise longue, alors ? observa Juliette.

-- Oh ! _cara_, c'est Maud, vous savez bien, qui mne tout dans ce petit monde, rpliqua Mme Ucelli. La mre ne compte pas, c'est un zro.

Elle prononait "_oune zerro_", roulant l'r en tonnerre, et sous cette formidable nullit la pauvre Mme de Rouvre s'voquait, crase, anantie.

-- Paul Le Tessier, reprit-elle, tait ami du pre de Rouvre qui est mort... camarade de jeunesse. Il a connu Maud toute petite, il l'aime beaucoup.

Aaron rapprocha des trois femmes sa basse figure qui semblait encaustique de rouge comme un carreau, et attnuant la voix, mais non sans que Maxime l'entendt:

-- Et le frre, dit-il, Hector le Tessier, celui qui ne fait rien, est-ce qu'il n'est pas aussi trs bien avec Mlle de Rouvre ? Pour l'pouser, bien entendu ! ajouta-t-il tout de suite, effar de ce qu'il osait dire.

-- _Altro!_ s'cria l'Italienne... Notre Hector ! pouser Maud ! Il est bien trop Parisien... comment dites-vous ? bien trop " la coule" pour pouser... Surtout celle-l !

-- M. Hector n'aime pas les jeunes filles qui flirtent avec d'autres qu'avec lui, dclara Juliette.

-- Mais, fit Mme Avrezac, Maud flirte-t-elle tant que a ? Je trouve qu'elle se tient trs bien, moi.

Pour cette parole de banale dfense, Maxime et souhait baiser les mains de cette femme. Mme Ucelli rpliqua:

-- Elle est trs forte... comment dites-vous ? trs "roublarde..." _m!_ Et le jeune Lestrange ?... Et le comte roumain, qui a t tu sans que l'on st comment ? Et maintenant, le beau Julien de Suberceaux... _Dio mio !_ Vous ne le nierez pas, celui-l ?

-- Bah ! fit Mme Avrezac avec indulgence, toutes les jeunes filles flirtent aujourd'hui. C'est la nouvelle mode. Juliette me dit que les jeunes filles qui ne sont pas _flirt_ ne se marient pas. Moi, je trouve que celles qui flirtent ne se marient pas non plus.

-- Tu as raison, maman, fit Juliette. On ne veut plus de nous; mais, au moins, si nous ne nous marions pas nous nous amusons un peu. C'est autant de pris.

-- Il y a _flirt_ et _flirt_, dit Mme Ucelli. Des autres, je ne dis rien, _ma per_ Suberceaux... Enfin... _L'ho visto; so dic he parlo_...

Elle acheva sa phrase en italien, pour elle-mme, au moment o le train s'arrtait  une station... Maxime l'entendit mal. Il avait seulement peru le nom de Maud ml  ceux de Suberceaux, de Lestrange, d'Hector, au souvenir du "comte roumain tu sans que l'on st comment". Certes il et voulu refouler dans les gorges les mots qui souillaient son idole... Mais, plus fort que tout, le dsir d'apprendre, de savoir, le tenait immobile, anxieux des paroles qu'il hassait.


Le train reparti, Aaron questionna, toujours  demi-voix:

-- Alors Suberceaux... vraiment... croyez-vous que... ?

-- Ah ! s'cria l'Italienne, en menaant du doigt le banquier, vous tes  jaloux !... _Birbante !_ soyez patient... C'est encore pour vous que je parierais -- de tous les amoureux.

Maxime,  ces mots qu'il perut, eut un sursaut si brusque que Mme Avrezac et sa fille, Aaron et Mme Ucelli se retournrent de son ct... Vraiment, une minute, le voile rouge se tendit devant ses yeux, ses muscles se crisprent pour frapper dans ce tas de vipres, pour les craser  coups de poing et de talon... Il se matrisa  violemment, comprenant que Maud serait mal servie par un scandale. Les autres cependant se taisaient; Aaron se pencha vers les femmes, aprs avoir considr Maxime  la drobe. Sans doute, reconnaissant cette fois l'ancien officier, il prvenait ses compagnes. On fit silence jusqu'au moment o le train stoppa en gare de Chamblais.

Hector Le Tessier et Jacqueline de Rouvre attendaient les voyageurs.

-- Nous sommes venus en tte--tte dans le dog-cart, fit Jacqueline, comme deux amoureux. Il m'a fait tellement la cour que j'en rougis encore.

-- Toi, rougir ? rpliqua Juliette, non... C'est le grand air, va.

-- Malhonnte !

Elles s'embrassrent, frottant l'un contre l'autre leurs museaux dlicats, avec d'amusantes mines de chattes rivales. Hector, quand on fut sorti de la gare devant laquelle stationnaient un landau ferm et la petite voiture d'osier, fit les prsentations. Aaron tendit la main  Maxime qui sembla ne pas apercevoir le geste et salua lgrement, dtournant la tte.

-- Moi, dclara Juliette Avrezac, je monte dans le dog-cart avec Le Tessier. J'ai envie de rougir comme Jacqueline.

-- Juliette ! fit svrement Mme Avrezac.

Et, tout bas, elle lui dit  l'oreille:

-- Tu ne vas pas laisser ce monsieur avec nous dans le landau, n'est-ce pas ? Il a l'air de vouloir nous dvorer vivantes.

On s'accorda vite. Aaron montait en landau avec les dames; Maxime accompagnait Hector dans le dog-cart... Bien attele d'une jolie ponette harnache de jaune, la petite voiture ne tarda pas  prendre une forte avance. Un tournant droba le landau ds qu'on atteignit les bois.

Hector disait  son compagnon:

-- Vous verrez notre ermitage sans sa robe de printemps qui le pare si bien; mais tel qu'il est, avec ses arbres nus, ses bois ravins, ses tangs encore jaunis par la fonte des neiges, il vous plaira,  vous qui ne demandez pas une campagne d'oprette... Vous connaissez l'histoire du chteau ?

-- Non, dit Maxime, distrait, obsd par l'cho des mauvaises paroles.

-- C'est un partisan du dernier sicle, reprit Hector, M. de Beauregard, qui possdait ces forts. L'habitation n'tait alors qu'un petit rendez-vous de chasse... M. de Beauregard y mena, un jour, une danseuse de l'Opra, nomme Hro, dont il tait perdument pris, et qui se refusait par caprice, bien qu'il la comblt de cadeaux. Mlle Hro gota le site, lui trouvant une ressemblance au dcor d'un acte d'_Armide_. "Quel malheur, ajouta-t-elle, qu'il y manque le chteau !..." Six mois aprs, le financier, toujours amoureux, ramena  Chamblais son amie toujours cruelle: le site n'avait pas chang, mais, sur l'emplacement du rendez-vous, une baguette magique avait bti le chteau d'Armide. Cette fois, dit-on, Hro succomba...Mais vous ne m'coutez point, cher ami... qu'avez-vous ?

Maxime rpondit:

-- C'est vrai... Je suis boulevers... Ces gens avec qui j'ai voyag, l'Italienne qui ne me connaissait pas, les Avrezac et Aaron qui ne m'ont pas reconnu, ont parl pendant le voyage...

-- Ils ont parl de Mlle de Rouvre et vous les avez entendus ?

-- Oui.

-- Je ne vous demande pas ce qu'ils ont dit, je le sais d'avance. La Ucelli est la pire langue de Paris, et cet ignoble Aaron qui poursuit Maud de ses plates courtisaneries ne lui pardonne pas de les ddaigner. Ne vous avais-je pas prvenu ?... Ils ont parl de Suberceaux, de Lestrange ?

-- Oui... et d'un certain comte roumain.

-- Le comte Christeanu a demand rgulirement Maud en mariage; il s'est fait tuer quinze jours aprs,  Bucharest, pour une querelle de cercle. Je ne vois pas en quoi Maud y fut compromise.

-- Ils ont parl aussi de vous.

-- De moi ? A propos de Maud !...

-- Vous tes trs intime avec elle, interrompit vivement Maxime, vous l'appelez "Maud" tout court.

La route montait. Hector mit la jument au pas.

-- Ah a ! mon cher laboureur, devenez-vous fou, voyons ? J'ai connu Maud  quatorze ans, vous dis-je, en jupes courtes; son pre et mon frre se tutoyaient... Savez-vous que c'est bien mal aimer une femme que de la suspecter ainsi ? Vous faut-il ma parole d'honneur que je n'ai jamais t que le camarade de Maud de Rouvre ?

-- Vous avez raison, rpondit Maxime, baissant le front. Je veux croire en elle... Et pourtant... si vous me donniez votre parole d'honneur... cela effacerait peut-tre l'horrible impression de ce que j'ai entendu tout  l'heure.

-- Eh bien ! je vous la donne, homme de peu de foi. Etes-vous content ?

Maxime le remercia d'un regard. Ils ne dirent plus rien jusqu'au moment o, entre les silhouettes claircies des arbres, parurent les blanches faades du chteau d'Armide. "Etrange garon, pensait Hector... Et moi-mme ne suis-je pas plus bizarre que lui ? Voil que je me mets  dfendre passionnment cette fille, comme si j'tais sr d'elle... Je ne l'pouserais pas, pourtant... Mais qui pouserais-je ? Et puis, vraiment, c'est trop lche d'empcher une fille de se marier en racontant sur son compte de sales histoires..."

Descendu devant le perron, Maxime, sans s'attarder au dlicieux dcor de cette maison de fe, un Trianon plus vaste en plus somptueux, dit  Hector:

-- Combien avons-nous de temps encore avant le dner ?

-- Une heure et demie,  peu prs... Votre habit est dans votre valise ?

-- Oui. En vingt minutes je serai prt. Permettez-moi de ne pas me montrer encore... Je suis trop boulevers... Si je rencontrais le banquier ou l'Italienne, je lcherais des mots que je regrettais aprs. Laissez-moi me promener un instant, seul, dans le parc... Tout seul, je me calmerai.

-- Eh bien ! allez. Quand vous rentrerez, faites le tour de la maison, vous ne serez pas vu. Un valet de pied vous indiquera la chambre o vous pourrez faire votre toilette.

-- Oui, dit Maxime, j'aime mieux cela. De cette faon, je ne verrai Mlle de Rouvre qu'au moment du dner. Au revoir.

Le landau apparaissait en haut de la monte: les deux hommes se serrrent la main. Maxime s'loigna vite vers les rgions les plus touffues du parc, une longue charmille qui s'ouvrait  gauche, pareille  une nef. D'un ciel merveilleusement pur, le soir tombait, lent comme un crpuscule d't. Et un large croissant de lune, dj, mlait  la pleur rousse de ce crpuscule sa pleur argente.

Maxime marchait devant soi, sans voir, le coeur houleux, tchant de se contenir et de revoir clair en lui-mme. Une voix parlait en lui et lui disait: "Prends garde ! vois comme tu souffres dj par cette femme, et tu ne lui as pas mme dit que tu l'aimais ! Prends garde ! Elle n'est pas faite pour toi, ni toi faite pour elle... Il est temps encore de partir !"

Oui, il tait temps, et une minute il y songea. Fuir ! courir, par la fort, jusqu' la station, et l, se jeter dans le premier train, se sauver comme un voleur,  Paris, se terrer dans les solitudes de Vzeris, jusqu' ce que l'oubli vnt cautriser sa plaie.

"L'oubli ! Mais je n'oublierai point... Quand j'ai quitt SaintAmand, je ne l'aimais pas, je ne pouvais pas l'aimer, l'ayant  peine entrevue. Et pourtant je n'ai pas oubli..."

Ses pas hasardeux l'avaient men au bord d'un tang immense, que l'incertitude du soir grandissait encore, effaant les limites dans la brume. Attache au bord de l'tang, une petite yole se balanait doucement. Elle ne contenait point d'aviron, mais seulement une de ces rames  large palette que les canotiers appellent une pale et qui suffit  mouvoir et  guider les embarcations lgres.

Maxime sauta dans la barque, dtacha l'amarre et nagea violemment pour user ses nerfs. Mais sur le lac aux bords mystrieux, aux eaux plombes par le crpuscule, plus seul encore en face de lui-mme, la voix se fit plus imprieuse:

"Prends garde ! cette femme c'est l'inconnu: elle apporte dans le pan de sa robe le mystre et le drame..."

Il ne ramait plus, il laissait la barque glisser d'un mouvement qui, lentement, se mourait. Soudain la cloche du chteau d'Armide sonna au del de l'tang, au del des bois. C'tait le premier appel annonant le dner. Maxime voqua l'image de Maud, la Maud des soirs, aux cheveux nus, aux paules nues. Elle tait l, si prs de lui ! Il n'avait plus que quelques heures  la voir, et il la fuyait ! Un violent reflux de dsir et de tendresse submergea ses hsitations. Il regagna vivement le bord, rattacha la yole, courut au chteau. Sept heures taient passes de quelques minutes. Il n'eut que le temps de se vtir  la hte. Au moment o il descendit au salon, on annonait le dner. Il entrevit seulement Mlle de Rouvre, dans la tache sombre d'une robe de velours vert; elle quittait le salon au bras d'Hector; mais  table, il se retrouva prs d'elle. Elle le questionna distraitement sur la cause de son retard: il rpondit du mme ton... L'autre voisin de la jeune fille tait le romancier  la mode, Henri Espiens: elle s'entretint avec lui presque tout le temps; il faisait des phrases molles et rondes de causeur pour salons sur l'amour, sur les femmes, avec des rires satisfaits quand il avait achev. Maud coutait, souriait, rpondait peu.

Maxime, lui, contemplait cette table de mondains et, sans les pntrer encore  demi-mot,  demi-vue, comme un Le Tessier ou un Suberceaux, il commenait  comprendre tous ces oisifs, ni meilleurs, ni pires que le reste de Paris, mon Dieu ! mais soucieux de leurs plaisirs, indulgents aux vices les uns des autres, sortes d'entre-metteurs rciproques, incapables de jalousie et de passion, curieux d'intrigues, de libert de sexe  sexe, avec l'accident de la dbauche complte de temps en temps, -- rarement.

Etabli par Mme de Rouvre et Paul Le Tessier, l'arrangement des places favorisait, avant toute chose, la sensualit des convives masque du nom indiffrent, lger, de "flirt". On avait plac Lestrange entre Jacqueline et Marthe de Reversier, pour qu'il pt  loisir exercer son mtier d'nerveur; Aaron mchait des histoires grasses dans les seins pandus de Mme Ucelli, qui, de l'autre ct, s'aiguisait les yeux  regarder les frisons chtains de Juliette Avrezac. Hector, le sage Hector, causait  voix basse avec Madeleine de Reversie qui, de temps en temps, affectait de lui frapper sur les doigts pour le faire taire. Paul Le Tessier s'tait gnreusement donn Etiennette comme voisine; il ne se gnait gure pour la regarder tendrement, ni elle pour lever sur lui ses yeux de clinerie, un peu atrists par moments, au souvenir de sa mre laisse rue de Berne, dont le mal s'aggravait chaque jour. Tous ces gens faisaient les uns en prsence des autres leurs petites affaires de sensualit, sous l'oeil indiffrent des mres: Mme de Rouvre, Mme de Reversier, Mme Avrezac, et d'un ou deux pres, gars l, sans emploi prvu. Et lui-mme, Maxime, ne l'avait-on pas mis  droite de Maud afin qu'il pt, comme les autres, pousser son aventure, gagner quelque complaisance sur sa voisine !

"Heureusement Suberceaux n'est pas invit, pensa-t-il amrement; on l'aurait mis de l'autre ct, sans doute,  la place du romancier."

Toute cette table lui faisait l'effet d'une sorte de cabinet de restaurant, mais plus pervers, plus frelat, avec je ne sais quoi en plus de dbauche inavouable qui lui venait de la prsence des jeunes filles.

"Heureusement aussi, pensa Maxime, Jeanne et ma mre ne sont pas l !"

Sur le conseil discret d'Hector, Mme de Chantel tait reste  Paris avec sa fille, et c'tait Hector galement qui engageait Maxime  ramener sa soeur  Vzeris avec lui, au lieu de la laisser  Paris avec Mme de Chantel.

Aaron, en ce moment, achevait le rcit d'une aventure mondaine qui dfrayait les entretiens de la semaine: la femme d'un officier tranger surprise dans un rez-de-chausse de la rue La Bruyre, au milieu d'une bande de petites vendeuses du Bon March. Et le croustillement des dtails avait arrt les conversations particulires. Maxime regarda Maud: elle semblait absente, la pense ailleurs; videmment elle n'coutait pas. Mais les autres jeunes filles tendaient l'oreille. Maxime eut un geste nerveux de colre qui abattit sa main  plat sur la table et fit tomber l'ventail de Maud. Il se baissa aussitt pour le ramasser, et se releva plus ple; il avait aperu la jambe de Marthe de Reversier  cheval sur le genou de Lestrange.

-- Qu'avez-vous ? demanda Maud, inquite de son silence et de son agitation, bien qu'un instinct infaillible de femme lui dt qu'il tait bien  elle en ce moment, plus ligott encore par sa jalousie.

-- Je n'ai rien, rpliqua Maxime. Seulement il fait ici une chaleur horrible.

En effet, dans cette salle close, chauffe au commencement du repas, la temprature devenait insupportable. Tout le monde soupira de soulagement en passant dans la pice voisine o le caf tait servi: un immense hall moderne habilement accol  l'aile gauche du chteau. Par les vitres aux stores relevs, on apercevait le parc baign de clart et la lune cornue nageant dans le ciel.

-- Oh ! sortons, s'cria Etiennette, allons dans le parc ! Il fait si beau. Il nous reste une heure encore avant le train...

L'ide fut applaudie par toute la jeunesse; on prit le caf vivement, tandis que les domestiques apportaient les manteaux. Maxime aida Mlle de Rouvre  passer le sien: un long fourreau de soie doubl d'hermine, serr  la taille par une ceinture intrieure. Maud lui prit le bras.

-- Sortons, dit-elle  demi-voix, menez-moi loin de ces gens.

Il lui sut gr de traduire aussi fidlement son propre dsir. Ils s'loignrent vers le bois. D'autres couples suivaient; mais Maxime reprit la traverse qu'il avait dcouverte tantt, descendit vers l'tang, et tous deux aussitt se sentirent comme isols du reste du monde. L'tang n'avait plus de limites, pareil  ces lacs mystrieux de l'Afrique, au bord desquels s'arrte le voyageur, se demandant: "Est-ce la mer ?" Les arbres nus brodaient le rivage de leurs linaments noirs et rigides, et la lune criblait l'eau doucement mouvante, la pailletait d'argent en fusion.

-- Que c'est beau ! murmura la jeune fille.

Du bout de son pied aigu, elle frlait la barque, les yeux sur l'immensit du lac, plus radieuse que ce lac, que ce ciel, que ces astres, -- beaut de femme victorieuse de la beaut des paysages, grce de femme clipsant la posie de la nuit.

-- Si vous voulez ?... fit Maxime, montrant le bateau.

-- Oh ! oui, s'cria-t-elle... Allons-nous, l-bas...trs loin, bien seuls...

Il sauta dans la yole, reut Maud dans ses bras solides, la posa sur le banc de l'arrire aussi aisment qu'une enfant. Il s'assit en face d'elle, et la yole dmarre glissa sur l'tang, mue par cette pale qui ne faisait aucun bruit.

"Je l'adore, je l'adore, pensait Maxime, de nouveau conquis. Je ne veux pas qu'elle appartienne  un autre qu' moi."

Bientt ils eurent perdu de vue les futaies noyes de brume ple. Maxime jeta la rame au fond du bateau; ils eussent pu se croire vraiment au plein milieu de la mer. Il dit  voix basse:

-- Je voudrais que cette heure n'et point de fin, ou que cet tang nous engloutt tous les deux, mais que jamais personne ne vous vt plus.

Elle rpondit, en fixant sur lui ses yeux dont elle savait le pouvoir magntique:

-- Pourquoi doutez-vous de moi ?

Et  ces simples paroles, tant elles le bouleversrent, il fut  ses pieds, baisant sa main qu'elle lui laissait prendre, balbutiant:

-- Pardon ! pardon !

-- Croyez-vous donc,  reprit Maud, que je vive dans le monde o je souhaiterais vivre ? Ah ! ds que je pourrai m'en vader, de cet horrible Paris !...

Les lvres sur cette main qui maintenant voulait se drober, Maxime osa rpter:

-- Pardonnez-moi ! Je vous aime tant !

Elle retira sa main et dit sans colre, mais la voix mue:

-- Ramenez-moi !

Il reprit doucement la rame. Ils abordrent sans rien dire, aprs une traverse silencieuse. Mais comme ils regagnaient le chteau, Maxime reprit courage sous la vote des arbres nus.

-- Maud, dit-il, vous savez que je vous appartiens. Je ne me donne pas  demi: je suis votre esclave, pour toujours, si vous voulez. Mais, je vous en supplie, si vous devez me repousser, ne jouez pas avec moi comme avec un de ces hommes au coeur lger qui vous entourent... Vous savez que je pars bientt. Je pensais rester trois semaines  Vzeris, puis revenir ? Dois-je revenir ?

Elle serra de sa main droite le bras du jeune homme:

-- Avez-vous foi en moi, maintenant ?

Il rpondit:

- J'ai foi en vous.

-- Comme en votre soeur ?

-- Comme en ma soeur.

-- M'aimez-vous ?

-- Plus que ma soeur, plus que ma mre, plus que tout.

-- Eh bien ! rpliqua Maud, revenez. Durant ces trois semaines, pensez  moi, pensez  l'avenir. Je n'accepte qu'une affection rflchie. Moi, je vous promets que jusqu' votre retour, on ne me verra ni au thtre, ni dans le monde; je ne sortirai pas.

-- Oh ! pardon ! pardon encore ! s'exclama Maxime. Je suis indigne de vous !

Il voulait l'attirer contre lui, -- heureux aussitt de la sentir se drober, refuser mme la plus chaste treinte de fianailles. Et dans cette retraite brusque, sincre comme celle d'une pudeur farouche, il ne sut pas dmler la rvolte instinctive de la femme amoureuse, coeur et corps, d'un autre homme, et neuve encore au partage.



Deuxime partie.


I


_Vzeris, mars 1893_

Et voici pourtant que j'ose vous crire, sans savoir comment vous nommer, vous dont j'ose  peine prononcer le nom quand je pense  vous, c'est--dire  toute heure. Je vous ai si peu vue ! Je vous ai si peu parl ! Maintenant que la distance s'est replace entre nous, il me semble que je dois n'tre plus rien dans votre souvenir. Oh ! comme je me sens loin de vous, pas seulement par des lieues et des lieues, mais par la distance autrement grande de nos faons d'tre et de vivre. Je vous en supplie, ne croyez pas que je dise l des mots au hasard, que j'essaie de modeler ma gaucherie sur l'adresse complimenteuse de vos courtisans. C'est l'intime de mon coeur que je vous dvoile; vrai, je me sens aussi loin de vous que je sens loin de moi le plus simple, le plus sauvage de mes bergers.

"Il y a des moments o je m'en dsole: je souhaite alors tre pareil  vos amis parisiens; les mots qu'il faut vous dire ou vous crire me viendraient naturellement, je parlerais votre langue, vous me comprendriez mieux... Mais  jouer un rle qui n'est pas fait pour moi, je serais si maladroit, si ridicule ! Sur ce terrain-l, je suis vaincu d'avance; vous avez autour de vous vingt admirateurs, plus sduisants, hlas ! que l'humble solitaire de Vzeris. Moi, je ne mets  vos pieds que ma tendresse passionne, et cela ne luit pas, je le sais, et cela n'attire pas. Que faire ? Je vous supplie de vous laisser aimer. Je vous demande une grce invraisemblable, immrite; je vous dis: "Je suis le moindre de tous; cependant prfrez-moi !"

"Je vous aime tant ! Laissez-moi vous crier ce mot qui m'touffe, maintenant que je suis loin. On ne vous adorera pas ainsi. Personne au monde, cela, j'en suis sr, personne ne vous donnera tout soi, comme je vous le donne, sans s'inquiter d'autre chose que d'tre  vous et de vous faire heureuse. Et si je connais mon indignit, il est pourtant une chose dont je m'enorgueillis: c'est que je vous donne une me meilleure, plus haute, plus digne de vous que ceux de Paris, dont le vide ou le vice m'pouvantaient. Par grce, n'aimez pas un de ces hommes ! Quand je songe que peut-tre, en ce moment, il en est un auprs de vous, qui vous parle, qui va vous plaire, tout ce qui fermente de violence en moi s'exaspre, et je voudrais rentrer de force les fausses paroles dans les bouches menteuses, vous isoler de force de tout ce qui n'est pas digne de vous, qui ne doit pas approcher de vous. Pardonnez-moi de vous crire ainsi, cela me torture il faut que je vous le dise !...

"Savez-vous le rve que je fais, que je refais mille fois dans mon isolement ? Je vous imagine toute petite, prs de moi dj homme; telle je trouvai ici, il y a dix ans, ma soeur Jeanne, quand je revins  Vzeris, le coeur bris de quitter mon rgiment... Cette me enfantine, encore toute gourme d'ignorance, je l'adorai aussitt. Je rsolus d'y verser seul la connaissance et la rflexion, afin qu'elle ft le meilleur de moi, clos en elle; et je me suis tenu parole. Jeanne n'a pas eu d'autre ducateur ni d'autre ami; hors des besognes toutes fminines auxquelles ma mre l'a faonne, chacune de ses penses a sa source en moi. Oh ! vous avoir connue enfant, Maud, vous avoir leve et fait grandir ainsi ! Vous seriez peut-tre, vous seriez srement moins clatante, moins "reine". Mais j'aurais  toute heure la clef de vos rves, je ne serais pas rduit  rder ombrageusement autour de votre mystre !

"Pourtant, attard  ce regret,  j'hsite. Ce que j'ai ador aveuglment en vous, c'est peut-tre le contraire de ce que j'aime en Jeanne. Votre royaut mystrieuse, qui m'effraye, m'a subjug. Pardonnez-moi: je me trompais, je me mentais. Je ne vous veux pas autre que vous n'tes. Les derniers mots que vous m'avez dits me rassurent: notre heure de solitude, ces minutes exaltes que j'ai vcues prs de vous, juste avant de vous dire adieu, leur souvenir me rend le courage. Pour indigne que je sois de vous, vous voulez bien consentir  tre servie par moi. C'est tout ce que je vous demande dans le prsent, et j'ai peur de rver quand je pense que vous m'avez permis cela.

"Soyez bonne: crivez-moi. Je ne sollicite rien de plus que ce qui est, mais je vous supplie de me dire: "Cela est toujours." Il me faut ce rconfort pour continuer  vivre jusqu' l'heure o je vous reverrai.

"Moi, je ne pense qu' vous, je ne vis plus que pour vous. La scheresse de mon coeur pour tout ce qui n'est pas vous m'pouvante. Il me semble que je n'aime plus ce qui m'tait le plus cher. L'absence de ma mre m'est indiffrente, je ne jouis plus de la prsence de Jeanne qui s'en dsole, la pauvre chrie ! Je me sens dans la vie effroyablement seul. Ce n'est plus moi qui marche, qui parle, qui travaille ici: c'est une espce de fantme dsintress, que je regarde agir, que j'coute parler. Il faudrait, pour vous peindre cela, d'autres mots que les mots qui me viennent, mais vous savez tout comprendre, vous, et vous me comprendrez  travers cette parole infirme..."


_Paris, mars 1893._

"Je n'ai jamais tant regrett, mon cher Maxime, de n'tre point comme mon frre an -- l'illustre Paul -- un lgislateur et un administrateur de banque; un bonne apparence  excuserait au moins le retard de cette lettre... La vtre, sous son allure contenue, marquait un peu de nervosit et d'inquitude: elle valait une rponse plus prompte. Hlas ! je serai ternellement, comme je l'entends dire depuis dix ans dans notre petit coin de monde, "celui des Le Tessier qui ne fait rien". Ne mprisez pas trop mon inactivit, vous le laborieux. Je ne fais rien, c'est vrai, je suis lent  l'effort au point de retarder quinze jours une lettre  un ami que j'aime, mais j'ai commenc  ne  rien faire par conscience, par honntet, du jour o je me suis aperu que je ne faisais rien mieux que n'importe qui. Un terrible " quoi bon ?" m'a condamn  l'ternelle inaction, ou plutt je me suis rsign  n'tre qu'un spectateur des gestes d'autrui, autant que possible attentif et intelligent.

"N'en faut-il pas pour cette jolie comdie de la vie, si captivante ? Voyez comme elle vous a pris, vous, l'tranger, pour quelques reprsentations que vous en avez eues... Votre lettre, mon cher lieutenant, palpite de curiosit. Vous voulez savoir la suite de la pice: soyez satisfait, je vais tcher de vous renseigner, principalement sur ce qui vous tient le plus au coeur.

"D'abord -- par une concidence dont vous saurez peut-tre dbrouiller le mystre -- depuis que vous avez quitt Paris, nous n'avons vu nos amis de Rouvre gure plus que vous-mme. Mme de Rouvre est toujours souffrante, ses filles ont invoqu ce motif pour refuser toutes les invitations de la saison: dners, thtre, tout. J'ai cependant vu miss Maud chaque mardi, car je suis, ce jour-l, un fidle de la maison. J'y ai rencontr Mme de Chantel, qui me semble en meilleure sant; vous avez lieu, sur ce point, d'tre fort rassur. Miss Maud, elle, est toujours la royale magicienne que vous savez; un peu distraite en ce moment, un peu indiffrente  ses propres sortilges. Elle nous confiait, l'autre jour,  mon frre Paul et  moi, son horreur prsente de Paris, son violent dsir d'absence. Et nous de remettre bien vite Chamblais  sa disposition, Chamblais que nous n'habitons pas, qui est merveilleux par ce htif printemps ! Mme de Rouvre accepterait, je crois, si elle pouvait se rsigner  quitter sa grande amie, votre mre.

"Maintenant, les "potins" vous intressent-ils ? Je n'en sais rien. Vous me demandez des renseignements sur les gens que vous avez rencontrs autour de nous: je vous les donne ple-mle. Sachez donc que nous avons possd  Paris, pendant quelques jours, la duchesse de la Spezzia et toute sa _cortina_, ce qui nous a valu nombre de dners, de soires, de courses en mail o ont brill la Ucelli et son insparable Ccile qui devient spectrale  force de morphine. Sachez que le beau Suberceaux compromet en ce moment la petite Juliette Avrezac, sous le patronage de la mre, une charmante femme qui sait parfaitement l'homme qu'est Julien et ne voudrait pour rien au monde lui donner sa fille. Autre bruit plus surprenant: il est question d'un mariage entre Jacqueline de Rouvre et Luc Lestrange. L'adroite petite soeur de la magicienne fixerait ce clibataire rsolu. Marthe de Reversier s'en fondra les yeux, bien sr.

"Telles sont les nouvelles de nos chres "demi-vierges". Si j'ajoute que le directeur du Comptoir catholique vient de gagner quelques millions, en vendant  des actions de mine d'argent amricaines avant la baisse, et que Mlle Suzanne du Roy, la soeur de la jolie Etiennette que vous avez admire  Chamblais, est toujours absente en un pays inconnu, que sa mre est fort malade et menace de rendre au ciel son me de bonne fille range sur le tard, je vous aurai cont tout ce que je sais de neuf touchant les vnements de mon Paris.

"Hlas ! en vous les contant, j'ai envie de pleurer sur leur niaiserie, sur leur nant. Dire que j'ai trente ans bientt, que je m'en vais achever ce qui me reste de jeunesse  regarder gigoter tous ces fantoches indiffrents: les Suberceaux, des filles de rue et des filles de salon, des tireurs  cinq, des cercleux, des mres de comdie -- et moi-mme ! La pice es telle vraiment si
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drle que cela ? N'en ai-je pas vu dj assez de scnes ? N'est-ce pas une reprise  laquelle j'assiste sans le savoir, et avec des doublures encore ? Ah ! mon ami, ne me jugez pas sur mon inertie ni sur mes divertissements, je vous en prie. Si vous saviez combien de fois j'ai souhait planter l tous ces faux amis, tous ces faux vivants, et m'en aller rsolument tre un autre homme, ailleurs. Mais cet autre "soi", on ne le devient pas seul; il faut une main fminine pour changer la vie d'hommes de mon ge. O la trouver, la petite main forte et franche ? Et si on la trouve, prendra-t-elle la peine de se tendre  la vtre ?

"...J'ai des amis ici qui riraient bien s'ils lisaient par-dessus mon paule.  Ils m'attendent, en ce moment, pour dner avec des demoiselles plus btes et plus guindes que des mondaines; aprs quoi on ira un instant au spectacle, puis on remangera dans un cabinet en clinquant, puis on se couchera. Oh ! oh ! Vive la vie !

"Plaignez-moi, pensez  moi, crivez-moi. Et (ceci est un secret de vous  moi) dites-moi si la douce petite compagne de votre solitude a tout  fait oubli ses amis de Paris..."



_Paris, mars 1893_


"...Pourquoi, cher monsieur et ami, m'crire des lettres qui me mettent dans l'embarras, que je suis force d'oublier presque, d'avoir l'air de n'avoir point lues, pour garder le droit de vous rpondre ? Je le demande  votre loyaut: si vous surpreniez une lettre d'Hector Le Tessier  votre soeur Jeanne (je ne choisis point ces noms au hasard), crite sur le ton de la dernire que vous m'avez adresse, seriez-vous bien satisfait ? Ne jugeriez-vous pas qu'une jeune fille veut tre plus mnage dans l'expression d'une affection, mme sincre et respectable ?... Eh bien ! j'ai le droit d'exiger les mmes mnagements que notre chre Jeanne. Mme dans le monde o je vis et qui ne me convient pas plus qu' vous, personne ne me les refuse. Ne pas les recevoir de vous me causerait un chagrin particulier.

"Maintenant, ma petite gronderie est finie, je rpondis  ce que, de votre lettre, je consens  avoir lu. Vous vous sentez, dites-vous, aussi loin de moi que l'est de vous le plus rustique de vos bergers. Eh bien ! moi, j'avoue me sentir tout prs de vous, cher monsieur et ami. J'ai tout de suite reconnu en vous, comme on reconnat les sites de son pays natal, les qualits que je prise entre toutes, la loyaut et la bont, avec un peu de cette brusquerie qui va bien  un honnte homme. Plus que vous, je suis lasse des sceptiques indulgents, des rsigns, des nervs qui sont la socit masculine contemporaine; aucun de ceux-l, allez ! ne me prendra jamais une pense. C'est eux que je sens loin de moi: je suis proche des nergiques, des rsolus, j'allais dire des violents. Et ce que j'aime le mieux de vous, c'est justement cette ardeur un peu ombrageuse qui chauffe vos affections. Restez donc pour moi ce que vous tes: mais quand vous pensez  votre amie Maud, ne pensez qu' elle. Oubliez ce qui l'entoure et qui, pour elle, ne compte pas.

"Vous allez bientt revenir avec cette mignonne petite sauvage de Jeanne: nous vous recevrons en fte, afin de vous rconcilier avec Paris et de vous faire provisoirement oublier Vzeris. Je ne suis point sortie le soir, ni pour le bal, ni pour le thtre, depuis votre absence. Je ferai ma "rentre dans le monde" sous vos yeux, chez nous. Nous avons, le 3 avril, une grande rception: de la musique jusqu' minuit; aprs minuit, on dansera et on soupera. Ne manquez pas d'arriver  temps ! Je ne vous pardonnerais pas une absence, et cependant je devine combien sont  craindre vos caprices de la dernire heure !

"Donc,  bientt. D'ici l, pensez  moi comme je veux que vous y pensiez, c'est--dire avec respect et avec foi. J'embrasse de tout mon coeur la jolie Jeannette, en qui j'aime, avec tant de joie, ce que j'admire en vous, ce que vous lui avez donn.

"Maud".



_Vzeris, mars 1893._


"C'est dcid, mre chrie, nous quittons Vzeris pour Paris aprs-demain matin; Maxime a tout mis en ordre: ma malle est finie dj, tant j'ai hte de partir et de vous embrasser. Il me semble qu'il y a une ternit que je ne vous ai vue. Figurez- vous que, moi qui pense sans cesse  vous, je ne vois plus bien votre visage, ou du moins, c'est une image qui s'efface tout de suite, que je ne peux pas faire revivre  volont. Cela me cause bien du chagrin et me fait bien pleurer, allez, mre chrie !

"Les vilaines semaines que j'ai passes ici, loin de vous ! Je ne vous le disais pas pour ne pas vous tourmenter, mais j'tais si triste. Maxime est si chang ! Il a l'air de m'aimer si peu ! Il me parle  peine; quand je lui parle, je vois qu'il ne m'coute pas. De temps en temps, il me prend encore sur ses genoux et m'embrasse trs fort,  me faire mal, mais ce n'est plus sa bonne affection gale d'autrefois. Il ne m'aime plus par-dessus tout. Il aime mieux la belle Maud de Rouvre. Alors pourquoi ne nous le dit-il pas ? Je ne demande pas mieux que de l'aimer aussi, cette demoiselle, si elle l'aime et le rend heureux. Et pourtant, voyez-vous, maman, elle me fait un peu peur: elle est trop belle, elle parle trop bien; prs d'elle, je me sens toute honteuse d'tre la petite bte que je suis. Du reste, je n'ose vraiment parler qu'avec Maxime et avec vous. Et voil que Maxime commence  m'intimider aussi !

"Il parat que nous allons, le 3 avril,  un grand bal chez les de Rouvre. Comme je vais m'ennuyer ! J'aime bien danser, vous le savez, mre chrie ! mais il faut aussi causer avec les danseurs,  Paris, et ces jeunes gens que je ne connais pas, quand ils me parlent, je ne sais que leur rpondre.

"Ici, rien de nouveau depuis ma dernire lettre. Le temps est rest clair, et tellement chaud qu'on se croirait en t. Ah ! si, une nouvelle. Mathilde Sorbier, la servante du Croisset, qui a pous Joseph Leproux (le second des Leproux), il y a quatre mois, vient d'avoir un joli petit garon. Elle est bien contente qu'il soit venu si vite, il parat que c'est une sorte de merveille d'avoir si tt un petit enfant. On l'a baptis, mardi,  la chapelle de la Vierge.

"A bientt, maman aime. Votre petite Jeanne vous embrasse respectueusement et tendrement, et elle est bien heureuse de vous revoir."



II


L'orchestre, rig sur une scne au fond du hall fleuri d'arbustes illumins, attaquait le finale de la symphonie en _si_ mineur de Borodine; bien avant minuit, la morne rsignation des concerts mondains se marquait aux visages congestionns, aux yeux frips des femmes parques cte  cte sur les premiers rangs de chaises, avec des attitudes d'attention et d'admiration contraintes; elle s'avouait ingnument dans les poses vaincues des habits noirs accouts aux chambranles des portes, ou errant silencieusement de corridor en corridor. Quelques invits pourtant, des groupes de fumeurs indpendants, des couples de flirt insoucieux des critiques, s'taient rfugis dans les salons, dans les chambres toutes grandes ouvertes, o l'on pouvait trouver encore, avec une lumire moins aveuglante, un peu d'air et de fracheur.

Sur le canap du petit salon qui, d'ordinaire, servait de boudoir  Maud de Rouvre, o elle avait sa bibliothque personnelle, son piano et son bureau d'acajou anglais, Luc Lestrange, seul,  demi couch, la main droite tourmentant frquemment la pointe de sa barbe ple, semblait attendre quelqu'un, en veil au moindre bruit de pas qui s'approchaient de la baie ouverte sur le grand salon.

-- Enfin, c'est vous ! s'cria-t-il, en voyant paratre Jacqueline de Rouvre... Je dsesprais... Vous tes  manger de baisers, ce soir, ajouta-t-il en parcourant du regard la jeune fille, qui, mi-srieuse, mi-rieuse, levait du bout des doigts les cts de sa robe de tulle blanc, comme une danseuse de menuet, et lui faisait une rvrence.

Il s'assura du regard qu'ils taient bien seuls; jetant son bras autour de la taille de Jacqueline, il tenta d'effleurer la nuque sous les boucles rousses, mais, plus vite encore, elle glissa de ses bras, et, preste comme une bergeronnette, s'esquiva derrire le piano. Debout, un pied sur la pdale d'touffement, elle caressa le clavier d'un arpge, si adroitement penche que son corsage,  peine chancr, sembla lui dshabiller la poitrine.

-- Jacqueline ! murmura Lestrange.

-- Il n'y a pas de "Jacqueline" qui tienne, cher monsieur, rpliqua-t-elle en s'asseyant sur le tabouret du piano, prte  esquiver une autre attaque. On ne m'embrasse plus ni le cou, ni la joue, ni les bras, ni rien. C'est mon premier soir en robe longue... Je suis une dame.

Et, pour bien tablir sans doute que sa robe tait une robe longue, elle croisa les jambes d'un geste vif qui dcouvrit tout son mollet droit. Lestrange, debout devant elle, se mordait les lvres.

-- Si, pourtant, fit-elle... on m'embrasse la main.

Elle arracha le gant gauche d'un seul coup; le bras apparut subitement nu, tendu aux lvres de Lestrange. Il les posa sur la pointe des doigts d'abord, puis, lentement et goulment, il piqua de baisers le poignet, l'avant-bras, gagnant vers le coude... Jacqueline, les yeux  demi ferms, la bouche entr'ouverte, ne bougeait pas ce bras tendu qu'elle droba soudain, quand la moustache fauve toucha la saigne

-- Assez pour aujourd'hui fit-elle. Asseyez-vous l, et causons gentiment.

Elle montrait le canap. Lestrange obit.

-- Comme votre figure est drle, ce soir ! Qu'est-ce que vous avez ? Vous me faites les yeux que Chantel fait  ma soeur.

Lestrange affecta de rire, mais sa voix se dtimbrait.

-- J'ai... que vous vous moquez de moi, comme de tout le monde, du reste. Et je vous assure que j'en souffre. De vous  moi, a peut vous paratre absurde. Pourtant c'est vrai: je me prpare encore une nuit horrible.

-- Bah ! rplique Jacqueline, en jouant avec son ventail, vous devez bien connatre quelques gentilles amies chez qui vous pourrez passer une nuit d'insomnie... amusante, plus amusante que notre petite fte, toujours.

-- Des cocottes ?

-- Des cocottes, des actrices, des dames pour messieurs seuls, enfin... Est-ce que je sais, moi ? Vous ne voudriez pas que je vous donne des adresses, pourtant ?

-- S'il n'y a que des actrices ou des filles pour me distraire de vous ! rpliqua Lestrange srieusement.

-- Eh bien ! mais... les femmes du monde alors. La petite Mme Duclerc, justement, se frottait  vous, tout  l'heure, avec une grce ! J'ai vu cela, moi... Je vois tout. Vous lui avez demand une fleur... La voil  votre boutonnire.

-- Sa fleur ? Ce que je m'en moque !

Il l'arracha, la jeta par terre:

-- Une femme qui a eu trois enfants, merci, a ne me tente pas.

Jacqueline ramassa la fleur et la dchiqueta.

-- Voil ce que c'est que les mauvaises habitudes, dit-elle. On prend got aux jeunes filles, aux fruits un peu verts; on ne peut plus s'accommoder des jolis fruits mrs.

Un couple apparaissait sur le seuil: une femme au visage virginal encadr de bandeaux, donnant le bras  un trs jeune homme chevelu, de taille mdiocre; ds qu'ils virent le salon occup, ils battirent en retraite.

-- Tenez, fit Jacqueline, la voil, cette pauvre petite Duclerc; Henri Espiens la console de vos ddains.

-- Le romancier ? C'est un joli raseur. Il peut la garder, si elle le supporte.

Ils se turent. L'orchestre, dans l'loignement aprs quelques instants de silence, attaquait le finale de la symphonie.

-- Au fond, dit Jacqueline, si j'tais homme, j'aurais votre got. Les mres d'une nombreuse famille, non, dcidment a ne me comblerait pas de joie. -- J'en vois quelques-unes  la douche, chez le docteur Krauss, de celles qui sont ici ce soir, si pimpantes, si bien attifes, et je me figure la tte du sducteur quand il voit apparatre sans voile ces trsors ! Brr ! Ce n'est pas la dame qui doit recevoir la douche, alors !... Tandis qu'une jeune personne de dix-sept ans, toute neuve, comme... Madeleine de Reversier, par exemple.

-- Ne me parlez donc pas des autres, interrompit Lestrange. C'est vous seule que je veux, vous le savez bien.

-- Je crois que vous "me voulez", en effet. Mais vous voulez galement toutes les femmes qui passent  votre porte... mettons toutes les jeunes filles. Jusqu' cette pauvre Jeanne de Chantel, si plate, si fagote, dont vous regardiez les "salires" avec des yeux brillants. Ne dites pas non ! C'est une petite maladie, une "nvrosette", comme dit mon cher docteur Krauss. Je ne vous la reproche pas et je ne suis pas jalouse, allez.

Elle s'amusait, entre ses phrases,  piquer de baisers la fleur  demi dpouille qu'elle roulait entre ses doigts.

Lestrange murmura:

-- C'est vrai... Mais je vous... _veux_ par-dessus tout !

Sous le regard ironique de Jacqueline, il n'osa pas, cette fois encore, dire: "Je vous aime". Elle, toujours tenant la fleur prs de ses lvres, demanda.

-- C'est srieux, alors ?

-- Tout  fait srieux.

-- Eh bien ! si c'est srieux, rpliqua-t-elle tranquillement, pousez-moi. Ah ! vous voyez, vous commencez  faire une tte !

-- Mais...

-- Mais si, je vous assure, vous faites une tte ! Qu'est-ce que vous espriez donc, mon pauvre Luc, voyons ? Que j'allais jouer les Madeleine de Reversier, les Juliette Avrezac, ou d'autres encore que vous savez ? Payer le silence des femmes de chambre, courir les garonnires, comme une honnte pouse ? Non, non, mon cher. Je suis aux premires loges pour savoir ce qu'il en cote. On passe l'ge de noces, sans avoir mme eu pour se distraire une vraie aventure, et on risque un tas d'ennuis. Pas de a ! Je veux qu'on m'pouse. Suis-je donc un si mauvais parti ? Je suis de bonne naissance, j'ai deux cent mille francs de dot qui ne doivent rien  personne... Ce n'est pas le Prou, mais par le temps qui court, c'est encore un bibelot d'une jolie raret. Un peu cervele, peut-tre ? Bah ! a ne compte pas  cause de mon ge et je saurai me tenir une fois marie. Quant  tre intacte, mon cher, vous pourrez en chercher une dans tout Paris, et mme  Orlans... Vous n'en trouverez pas de plus... Jeanne d'Arc que votre servante. Mme la petite Chantel, malgr ses salires, je lui rendrais des points. Dame ! je sais bien qu'on ne fabrique pas les enfants en ramant des choux, je ne suis pas une petite oie blanche, comme dit l'ami Hector. Mais mon mari n'en aura pas moins la satisfaction d'inaugurer... toute la ligne.

Elle se leva, refit un arpge sur le piano et ajouta, comme pour elle-mme:

-- Et j'ai ide que l'inauguration en vaudra la peine.

L-bas, la symphonie expirait en de lents accords dcroissants. On applaudit: un remous de foule pitina vers les salons. Luc Lestrange regardait Jacqueline et ne rpondait pas.

-- Voil, mon bel ami, conclut-elle. Rflchissez, dcidez-vous. Le mariage, ou bien vous n'aurez jamais de moi autre chose que... ceci.

Et lui jetant  la figure le cadavre de la rose blanche, touche par ses lvres, elle s'esquiva lestement.

Lestrange, qui voulut la suivre, eut son chemin barr par les couples qui refluaient du hall. Il la vit, de loin, s'accrocher au bras du docteur Krauss: un chauve de quarante ans, au visage de tsar, promenant son tranquille regard vitr d'un lorgnon sur cette assemble de dtraqus, dont le dtraquage le faisait vivre.

A l'entre du hall, Lestrange se heurta  Paul Le Tessier qui causait avec Etiennette Duroy, debout l'un et l'autre, le snateur couvrant d'un regard plus que paternel l'adorable dcolletage de la jeune fille. Les deux hommes se serrrent la main. Lestrange demanda:

-- Est-ce votre tour, mademoiselle ? N'allez-vous pas arrter enfin ces dluges d'harmonie savante, en nous chantant quelque chose de simple ?

Tout tremblant encore de son entretien avec Jacqueline, il s'aiguisait le regard aux prunelles bleues d'Etiennette.

-- Non, fit-elle en souriant. Ce n'est pas encore mon tour. Mme Ucelli va chanter, et j'en suis bien aise.

-- Elle a un "trac" affreux, dit Paul. Et elle a tort, car elle aura beaucoup de succs.

-- Oh ! vous, observa le peintre Valbelle qui s'tait joint  leur groupe, mon cher snateur, vous tes aussi troubl qu'elle. Ce que vous tes mari de la dbutante, ce soir !

Etiennette rougit. Le Tessier, mcontent, ne rpliqua pas, mais il offrit son bras  la jeune fille et l'emmena.

-- Vous les avez froisss, dit Lestrange au peintre. Pourquoi avez-vous dit cela ? Trs srieux, vous savez, elle et lui. On parle d'un mariage.

-- Voil ce qui m'agace, rpondit Valbelle. De quel droit ce gros homme politique se mle-t-il de confisquer cette jolie fille ? Elle tait faite pour nous, pour les soupers et pour le couchage, comme la bonne Mathilde, sa mre, et la jolie Suzon, sa soeur. On en veut faire une bourgeoise honnte, fidle  son gros bta de snateur. Tant pis ! je siffle.

-- Le fait est, dit Lestrange rveur, qu'elle est ravissante ce soir, dans sa robe Indiana, avec ses manches  gigot, son chignon pointu et ses anglaises... Elle doit avoir le corps le plus dlicieux...

Ils se prirent  dtailler la jeune fille,  la dshabiller avec des mots de jockey, des pronostics sur l'inconnu de cette virginit tentante. Ils ne baissaient mme pas la voix, et les gens qui passaient, repassaient par l'entre du hall, cueillaient au vol les bribes de leur entretien. Puis ils parlrent d'autre chose, de la fte, de la musique.

-- Dire que voil ce qu'on peut faire de mieux  peu prs en matire de divertissement mondain ! Depuis quinze jours les chos des journaux nous parlent du fameux hall, du vrai thtre, de la gracieuse matresse de maison... Je trouve que cela ressemble  une soire du Continental. Et vous ?

-- Bah ! rpliqua Lestrange. Il n'y a plus de jolies ftes. Nous sommes trop laids et tout est trop vu. La gracieuse matresse de la maison, en tout cas, n'est pas surfaite. Regardez-la.

Maud, arrte au bras de Maxime de Chantel, conversait avec le couple insparable de Mme Ucelli et de Ccile Ambre: Ccile en robe plate, en corsage presque montant, les cheveux nous bas comme une perruque Louis XVI, adolescente indcise et inquitante; l'Italienne vtue  l'Empire, une paule et la moiti du buste  nu. Maxime -- en un habit neuf coup par Wasse, mais marqu tout de mme de sa province  tel dfaut de recherche dans le linge ou la chaussure, ple, aminci encore par la consomption de sa solitude -- ne voyait, n'entendait que l'adorable crature dont la main pesait sur son bras, et la joie de la conqute, maintenant assure, transparaissait sur ce visage inhabile, insoucieux  masquer les sentiments de l'me. Maud, l'air ailleurs, distrait de tout, ses yeux bleus noircis comme les faisait tout grave tourment de son me vigoureuse, parlait, coutait parler: et, si indiffrente aujourd'hui, par l'obsession de ses penses,  l'effet de sa beaut, elle apparaissait malgr tout la reine de cette foule, d'une autre race, plus haute, plus noble, faite pour la matriser, la brider et la chevaucher.

De la pointe du pied pos un peu en avant, jusqu'au sommet du front casqu de cheveux chtain sombre tout moirs de roux, la ligne de sa silhouette s'esquissait avec une grce envole, cette gloire de la forme fminine parfaite pour laquelle la vraie lgance des vtements est de la suivre au plus prs. Elle le savait, consciente de sa perfection: le crpe glauque de sa robe s'enroulait autour de son corps comme une algue amoureuse autour d'une blanche sirne, mergeant des flots. Et la nudit absolue du col et des bras, sans un fil, sans un bijou, tait chaste  force d'clat.

-- Oui, murmura Lestrange, elle est bien belle.

Il se tut. Il voquait un des souvenirs les plus poignants de son pass trouble, la minute de folie reste le secret de Maud et le sien, o il avait voulu gote  ces lvres, lui aussi,  ces lvres de Diane irrite. La mmoire mystrieuse des sens le fit tressaillir comme si son poignet saignait encore sous la morsure exaspre qui lui avait fait lcher prise.

-- La Ucelli va chanter, dit le peintre. Approchons-nous, cela en vaut la peine.

Dj les femmes reprenaient leurs places aux premiers accords plaqus par les doigts virils de Ccile Ambre. L'Italienne, debout  ct du piano, face au public, semblait une norme statue de chair, indcente par sa monstrueuse et molle blancheur.

Elle chanta: un fougueux pome de Holms, une invocation  Eros, matre du monde: et soudain cette masse de chair s'anima, la flamme de l'art la transfigura. Ce furent d'autres yeux, d'autres lvres, d'autres gestes; ce fut la prtresse d'amour, saoule d'encens, brle de parfums, tendant vers le dieu des douloureuses dlices ses lvres sches de la soif des baisers, ses bras tordus par l'anxit des treintes. La voix pure et dchirante comme elle de certains violons antiques, la voix avait une me, une me de passion et de spasme, et les clameurs taient aussi des baisers, des caresses, des soupirs de dsir ou d'assouvissement... Ces stances de Holms, tous les spectateurs les avaient maintes fois entendues: et voici qu'elles frappaient les oreilles comme une musique nouvelle, inquitant la bte sensuelle accroupie au fond des coeurs, faisant rougir les jeunes filles, pmer les femmes, incendiant les yeux des hommes.

Elle lana l'appel suprme: "_Eros, ouvre-moi les cieux !_" dans un cri si poignant, si haletant, si effroyablement passionn, que l'auditoire entier frmit, et que les voix inconscientes rpondirent du creux des gorges convulses... Puis elle tomba brise elle-mme dans les bras de Ccile Ambre et des musiciens accourus pour la soutenir.

-- Cette femme, pronona-t-on derrire Lestrange, chante avec son sexe.

C'tait Hector Le Tessier.

-- Avez-vous remarqu, observa Valbelle, que tout le temps qu'elle chantait elle a regard la mme personne ?

Lestrange et Le Tessier se tournrent du ct o, effectivement, les yeux de la chanteuse taient demeurs comme rivs. Ils virent au fond du hall, debout contre la muraille, Julien de Suberceaux, beau comme les hros de Balzac, vtu comme eux, impassible, muet et triste. Assise prs de lui, presque  ses pieds, la jolie Juliette Avrezac levait sur lui des regards d'pouse, isole de sa mre et des autres femmes, s'offrant  lui de ses prunelles attendries, de son mlancolique sourire d'amoureuse, de la nudit dlicate de ses paules et de ses bras.

-- C'est une force d'tre beau comme cela, tout de mme, murmura Hector. S'il y avait une me d'homme sous cette beaut, le monde serait  lui.

A ce moment Jacqueline de Rouvre, au bras du docteur Krauss, frlait le groupe des trois hommes. Non sans jeter  Lestrange un regard d'ironie, elle fit signe  Hector de s'approcher:

-- Penchez-vous, monsieur. Vous tes trop haut pour mes confidences.

Et les lvres  l'oreille du jeune homme:

-- Eros ayant dfinitivement terrass Mme Ucelli, c'est votre petite belle-soeur qui va chante... Elle a une peur terrible. Ne quittez pas ce coin afin d'y chauffer l'enthousiasme, hein ! Maxime de Chantel dfend l'aile gauche, sous les ordres de Maud: il est prt  assommer quiconque n'applaudira pas.

-- Comptez sur moi, rpondit Hector.

D'un de ces gestes en silhouette que les peintres enseignent aux mondains, il dessina en l'air le contour du dcolletage de la jeune fille.

-- Trs bien, fit-elle en souriant. Trs en forme... Jamais je n'aurais cru aussi... Enfin... trs bien !

-- Malhonnte ! rpliqua Jacqueline. Et encore c'est ce que j'ai de plus maigre, mon cher. Demandez au docteur.

-- Mlle Jacqueline de Rouvre est la cliente des miennes... qui me... meuve le plus, rpliqua l'Amricain dans le flegme de sa jeune barbe grise.

-- Hein ! voyez-vous ? L'amour de docteur !... Et dire qu'il nous dit  toutes la mme chose...

Elle s'loigna d'un bond de gamine, lchant Krauss. Le mdecin, habitu  de telles faons, demeura o on le laissait, et, serrant la main d'Hector, lui demanda sans transition des renseignements touchant une crise ministrielle qui menaait. Mais, sur l'estrade, Etiennette Duroy s'avanait au bras du clbre pianiste Spitze... Ni Hector ni Maxime n'eurent  entraner le public; on l'applaudit tout de suite, avant mme qu'elle et chant, tant elle apparut jolie sous sa robe  volants et  crinoline, avec les manches bouffantes de son corsage chancr et sa mignonne figure ronde et fine, encadre par le chignon pain de sucre et les papillotes. Toute rose d'moi, elle accorda sa guitare aux accords de Spitzer; puis, parmi le silence amical de l'assistance, elle commena  chante. Sa voix d'abord un peu incertaine, touffe de peur, s'assura vite, mince et solide, la voix du cristal que frle un archet de cheveux.

Elle chantait des romances qu'accompagnaient  merveille les sons chevrotants de la guitare et les notes du piano habilement assourdies par les doigts de Spitzer, romances dlicieuses et surannes, toute une poque voque, le temps d'_Amy Robsart_ et de _Jane Eyre_, le temps des pianos carrs, des jeunes hommes en bottes suivis de leur "tigre", des chaises de poste, des mirs, le temps des _Orientales_ et l'enfant du miracle... Magie des rsonances ! A tous ces blass,  tous ces brls de Paris, elle donnait un instant l'me vive et purile, enthousiaste et artiste d'un Franais de 1830  1840. Peu  peu le dlire gagna toute la salle, on acclama Etiennette, les femmes lui lancrent des fleurs, et quand elle descendit de l'estrade, on se la disputa pour l'embrasser.

Paul Le Tessier l'attendait dans la chambre de Jacqueline, qui servait de loge aux femmes: elle se jeta gentiment dans les bras qu'il lui tendait; il la baisa sur les deux joues.

-- Vous tes content ?

-- Oh ! ma chrie, vous tes une grande artiste. Mais, je l'espre, cette grande artiste ne sera pas pour le public.

Ils changrent un regard o se scellait l'accord de leur avenir.

-- Vous tes bon, dit la jeune fille. Vous m'aimez gentiment, comme il faut m'aimer. Je me sens si seule... et c'tait si effrayant de chanter ici, devant tout ce monde, avec l'inquitude de maman que j'ai laisse bien souffrante. Maintenant, allez-vous en. Vous me compromettez. On vient.

Mme de Rouvre, presque jolie dans une robe de velours noir  paillettes clair de lune, Maud, Mme Ucelli, les Reversier, accouraient fliciter la jeune fille; Paul s'esquiva.

Rentr dans le hall, il y rencontra Julien de Suberceaux qui s'y promenait presque seul. Lui tait  une de ces minutes o la joie personnelle surabondante fait aimer la vie et tous les hommes. Il serra avec une sorte d'effusion la main de Julien, tout de suite refoidi par le regard sec du jeune homme. Puis, comme il gagnait le buffet, il surprit ce bout de dialogue entre le romancier Espiens et Valbelle qu'entouraient des gens du monde administratif:

-- Vous savez le mot de la petite Duroy  son protecteur Le Tessier, en sortant de scne, tout  l'heure ?

-- Non.

-- "Oh ! mon ami, je voudrais que ma mre ft l... Elle qui n'est fire que de ma soeur Suzanne !"

La galerie d'couteurs rit aux clats. "Cette bonne Mathilde !... Cette bonne Suzon !" Paul passa, chatouill par l'envie de tomber sur ces niais mchants  coups de pied et  coups de poing. Mais il passa. A qui s'en prendre ? C'tait le faux esprit de Paris, calomniateur, sans indulgence, mprisant l'effort honnte, joyeux des dchances, hostile aux relvements. "N'importe, pensa-t-il, je l'pouserai." Et la joie de venger la chre petite, si vaillante, de l'imposer  ces drles, lui rchauffait la poitrine.

Le buffet, innovation de Maud, tait remplac par des petites tables disperses dans la salle  manger et dans le fumoir voisin, qu'on avait dcors en auberge normande. On s'asseyait ainsi en groupe sympathique, on hlait les matres d'htel comme au cabaret.

-- C'est vraiment le dernier mot du got mondain moderne: les jeunes femmes, les jeunes filles pouvant s'tabler paisiblement en partie double, en partie carre, jouer  ce jeu de cocottes dont elles raffolent, sous l'oeil indulgent des pres et des maris.

Ainsi parlait Hector Le Tessier  Aaron, qui, de son oeil rond de myope, cherchait Maud dans la foule bruyante des consommateurs sans l'apercevoir.

-- Vous n'avez pas vu Mlle de Rouvre ? demanda-t-il  Lestrange qui passait.

-- Je la cherche. Jacqueline, n'est-ce pas ?

-- Non... pas Jacqueline, Maud ?

-- Oh ! Maud !Il faut tre le gros monsieur cal que vous tes pour la disputer  ses deux gardes du corps actuels. Les avez- vous observs ? Ils sont bien curieux  voir.

-- Oui, fit Hector srieusement, curieux  voir. Mais j'ai peur du drame.

Le banquier chipotant une marquise se rcria:

-- Du drame ? Est-ce qu'on en voit dans le monde, aujourd'hui ? Il n'y a plus de passions, il n'y a que des apptits. Il n'y a plus de jalousies, il n'y a que des dpits.

-- Cette pense est de vous, monsieur ? demanda Hector trs srieusement.

-- Mais... oui, fit le banquier qui flaira l'ironie.

Parmi les groupes, Mme Ucelli passait, secouant la paresse des buveurs.

-- Allons ! _su ! su !_A la salle, vite, vite... Mlle Ambre va chanter des chansons fin de sicle, celles qu'elle chantait chez la duchesse... Vite !... C'est admirable ! Elle commence. Venez vite.

En effet, le piano rsonnait de nouveau dans le hall. Chacun regagna sa place. Accompagne par Mme Ucelli, la jeune chanteuse dbita quelques-unes de ces fantaisies au comique pince-sansrire qui auront t, pendant cinq ans, le divertissement musical de Paris et qui, sans doute, surprendront nos successeurs par leur laborieuse ineptie. L'amie de la duchesse chantait, suivant la formule, droite et raide, sans un geste, sans qu'un muscle bouget sur son masque, les lvres mme remuant  peine.

Comme il convenait, on applaudit. Mme Ucelli donna le signal. Mlle Ambre ne salua pas, s'assit tranquillement, tandis que l'Italienne criblait le clavier de variations brillantes. C'tait l'entr'acte convenu. Maud et Jacqueline en profitrent pour passer discrtement dans les rangs des chaises, appelant les jeunes filles qui se levrent et les suivirent.

-- Qu'est-ce que ceci ? demanda le docteur Krauss  Mme de Reversier, sa voisine.

-- On fait sortir les demoiselles. Cela se fait couramment maintenant, dans le monde, quand on fait chanter  Bruant ou  Flicia Mallet les morceaux corss de leur rpertoire. C'est bien plus convenable.

-- En vrit ! murmura Krauss.

Il souriait en les regardant sortir, les chres petites dtraques, presque toutes ses clientes et ses confidentes. Leur thorie multicolore s'exilait sous la conduite des deux filles de la maison; quelques hommes, jeunes ou mrs, professionnels avous et tolrs du flirt virginal, les accompagnaient: Lestrange, Hector Le Tessier, le peintre Valbelle qui glissait des impertinences dans les frisons noirs de Dora Calvell.

L'exode fut salu de rires et d'applaudissements. Du seuil, avant de disparatre, Jacqueline cria:

-- Et maintenant, racontez vos petites horreurs entre vous. Notre innocence est  l'abri.

Guid par Maud, le troupeau rieur des robes de mousseline claire, flanqu des quatre ou cinq habits noirs, se rfugia dans le petit salon o, tout  l'heure, pendant la symphonie de Borodine, Lestrange et Jacqueline s'taient rejoints. Elles taient une quinzaine, dont dix jolies; les autres,  part une ou deux disgracies, assez lgantes, assez provocantes pour gagner des courtisans. Et d'tre l, enfermes avec des hommes qui, tant de soirs, leur avaient tenu des propos lestes, au bruit affaibli d'une musique libertine qu'elles connaissaient bien, cela surchauffait leur petit cerveau, cela leur donnait le dsir de livrer plus d'elles-mmes  ces hommes, leurs fidles, qu'elles taient fires d'enlever aux femmes maries.

Maud avait pris le bras de Jeanne de Chantel que les lumires, la musique, -- un doigt de champagne aussi, vers par Luc Lestrange, -- grisaient un peu, et qui, malgr ce qui demeurait de touchante gaucherie  sa toilette provinciale, se faisait remarquer par sa jolie taille, le fardeau de ses cheveux bruns, sa peau blanche et ses grands yeux de sainte. Jeanne demanda simplement:

-- Pourquoi ne veut-on pas que nous restions au salon ? Qu'est-ce qu'on va faire ?

Valbelle attrapa la question au vol et rpliqua:

-- On va teindre l'lectricit; les messieurs prendront les dames sur les genoux et les embrasseront comme il leur plaira. Cela se fait partout dans le monde,  Paris, mais il faut tre marie, mademoiselle.

-- Il plaisante, mignonne, dit Maud en baisant le front subitement rouge de l'enfant. La vrit est qu'on ne donne plus de soire musicale sans chansons en argot... et vraiment il est moins gnant pour nous, les jeunes filles, d'tre absentes.

-- Mais ce n'est pas de l'argot du tout qu'on va chanter, observa Juliette Avrezac, mcontente d'tre spare de Julien. Ccile m'a dit le programme: Hlose et Ablard, le Fiacre, les stances de Ronsard... Je connais tout cela par coeur.

-- Moi aussi, avoua Marthe de Reversier.

Et les autres, Dora Calvell, Madeleine de Reversier, Jacqueline, dclarrent avec des clats de rire:

-- Moi aussi !... Moi aussi !

-- Moi, dit une fillette trs jeune, soeur de Mme Duclerc, je connais le Fiacre et les stances de Ronsard, mais mon frre n'a jamais voulu me chanter Hlose et Ablard... a doit tre drle.

-- Voulez-vous que je vous le chante, moi ? demanda Jacqueline.

-- Oui ! Oui !

-- Eh bien ! coutez.

Elle sauta sur le tabouret du piano et prluda avant que Maud, mcontente, et pu la retenir. Elle dtailla les couplets  double entente avec un imprvu talent de diseuse. Les hommes l'applaudissaient, plus troubls qu'ils ne voulaient le paratre, l'cume lgre du dsir souleve par le contraste de ces grivoiseries et de ces lvres intactes qui les disaient, et de ces oreilles de jeunes filles qui les recueillaient.


Elles aussi, les demi-vierges, secoues de rires qui sonnaient fl, se grisaient de cette mousse d'impudeur et s'appuyaient avec plus de langueur contre leurs cavaliers.

Luc Lestrange, l'oeil frip et luisant, s'tait approch de Jeanne de Chantel. Il guettait l'effet de chaque allusion sur ce visage chaste et pensif. Mais le mme sourire de complaisance et d'incomprhension fleurissait les lvres de l'enfant.

-- Le sale bonhomme ! pensa Hector qui les observait.

Il apercevait pour la premire fois, lui, sceptique indulgent aux vices de son temps et de son monde, l'odieux de ce rle de dflorateur professionnel; il l'apercevait aujourd'hui, parce que la sant menace par le flau tait celle d'une me qui, mystrieusement, insensiblement, lui tait devenue chre.

Jacqueline achevant le dernier refrain dans les acclamations, Lestrange demanda  Mlle de Chantel en lui caressant les yeux de son regard:

-- Eh bien ! mademoiselle, que pensez-vous de cette romance ?

-- Mais, rpliqua Jeanne avec la mme navet distraite, c'est charmant... Jacqueline la chante trs bien.


-- N'est-ce pas qu'on ne peut pas dire plus spirituellement des choses plus... inconvenantes ?

Jeanne redevint toute rose: sans bien entendre ce qu'on lui voulait, elle devina le mauvais dessein, l'intention de mener sa pense par des chemins interdits. Et cela lui donna le sentiment que la vraie jeune fille aura toujours devant les propos d'amour dont la tendresse est exclue: la peur. En mme temps elle eut honte de ses bras, de ce coin de gorge que les yeux de cet homme voyaient nus: cette pudique nudit lui fit mal. D'instinct, elle chercha l'appui, le refuge; mais en regardant autour d'elle, elle vit pour la premire fois o elle tait, qui l'entourait. Ces groupes de toilettes virginales et d'habits noirs, elle comprit ce qui s'y disait, elle surprit les frlements  peine dissimuls. La rvlation fut subite, foudroyante: le rveil de la vierge chrtienne enivre de pavots et ranime dans une maison de Suburre.

Lestrange, mpris sur la nature de cet moi, continuait de parler, la voix attnue; il abandonnait le sujet de la grivoiserie chante, trop scabreux dcidment pour l'ignorance de Jeanne; avec quelques compliments de transition, il servait une fois de plus le morceau qu'il savait par coeur, l'ayant dit  tant d'autres ! et qu'il jugeait excellent, infaillible pour attaquer, sous des dehors d'admiration et d'amiti, les nerfs, la sensibilit physique d'une jeune fille.

-- Voyez, disait-il, cette cruaut des relations du monde  Paris. Nous nous rencontrons ce soir: le hasard fait que nous causons amicalement, je puis m'imaginer un instant que vous appartenez  moi seul, si jolie, si fine; je devine le dlicieux tre de tendresse que vous serez un jour... et nous nous quittons, peut-tre pour ne plus nous revoir... Et c'est un autre qui aura ce trsor: ces beaux yeux-l se voileront pour un autre, il aura votre front, vos lvres et tout ce que je devine de vous par ce que je vois...

-- Monsieur ! murmura Jeanne.

Elle sentait les regards de Lestrange la dvtir, violer son corsage et sa robe... Elle allait dfaillir et il continuait, gris lui-mme, prisonnier de son pige.

-- Cet homme ne sera pas moi... mais rien ne peut m'empcher de rver  vous. Je vous regarde et je vous garde, et suis sr de mon rve qui, seul, va vous faire reparatre auprs de moi, quand je voudrai. Toutes ces choses exquises de vous, absente, seront  moi alors, et il n'y aura de vous rien de si mystrieux que je n'effleure...

Cette phrase-l, cette phrase frleuse,  combien de jeunes filles ne l'avait-il pas dbite, sr de les voir frmir comme d'une caresse ? Mais cette fois il n'eut pas le temps de l'achever. Hector Le Tessier, passant brusquement entre lui et Mlle de Chantel, coupa net la phrase.

-- Voulez-vous, mademoiselle, que je vous ramne auprs de Mme de Chantel ?

-- Oh ! oui, monsieur, s'cria-t-elle, avec un merci dans le regard.

-- Mais, mon cher Le Tessier... observa Lestrange.

Hector le regarda en face:

-- Je suis  vous tout  l'heure, mon cher.

Cette scne se perdit dans le frou-frou de la sortie joyeuse et bruyante des jeunes filles. Le concert tait fini, on rangeait les chaises le long des murailles pour le bal, la foule refluait au buffet. Jeanne, trop mue pour parler, prit le bras d'Hector Le Tessier: ils traversrent les deux salons, atteignirent le hall. Maxime vint  eux.

-- Sais-tu o est maman ? demanda la jeune fille.

-- Elle est dans la chambre de Mme de Rouvre. Elle se repose un peu. Veux-tu que je t'y conduise ?

-- M. Le Tessier va me conduire.

Dans le corridor, ils se trouvrent seuls un instant.

-- Je vous remercie, monsieur, dit Jeanne, levant ses larges yeux sur son compagnon. Je vous rends votre libert... Je vous remercie de tout mon coeur.

Elle lui tendit sa main: doucement, prt  cder si cette main se drobait, Hector mit un lger baiser sur le bout du gant gris. La jeune fille avait disparu qu'il tait encore l, tout remu, des picotements au coin des yeux. Il se gourmandait:

"Que je suis bte ! me voil mu parce que j'ai gar de ce sale Lestrange une petite fille niaise et innocente... Car, pour blanche, cette petite oie est blanche."

Et quelque chose riait doucement et chantait en lui, malgr l'ironie des paroles. Puis, songeant  la courte scne de tout  l'heure, avec Lestrange, il suspecta le comique de ce facile hrosme de salon. "Une affaire pour cette petite que je connais  peine et dont je me fiche radicalement, c'est trop _coco_ tout de mme... Mais cet animal-l me dgote !"

Comme il rentrait dans le "cabaret normand", il se trouva face  face avec Lestrange. Il lut la blague railleuse sur ce visage intelligent et sensuel.

-- Je suis  vos ordres, mon cher, dit-il.

-- A mes ordres ? ricana Lestrange... Un duel ? pour votre sortie de tout  l'heure ? Je pense que vous ne dites pas cela srieusement. Je ne me trouve offens en rien et n'ai pas envie d'tre ridicule. J'ignorais absolument que Mlle de Chantel vous...

-- Mlle de Chantel ne m'est rien, interrompit Le Tessier. Laissons-l tranquille. Du reste vous avez raison. Je n'ai aucun motif de vous en vouloir personnellement; je ne suis pas plus bgueule que vous, vous les savez, et je cote  son prix l'innocence de mes jeunes contemporaines... Cependant, justement parce que c'est trs rare, quand on trouve une tout  fait d'aplomb, on ne doit peut-tre pas la faire chavirer. a vous est gal, je suppose, une de plus ou de moins ? Vous en avez tant initi !... Je me demande mme comment a vous amuse encore.

-- a m'amuse ! Pas tant que vous croyez, bien sr, rpliqua Lestrange, brusquement assombri. Toutes ces gamines prtentieuses et nvroses, je n'y tiens pas plus qu' une cigarette... Mais ce qu'il me faut, c'est les avoir eues, vous m'entendez; les avoir vues en tat d'amour par mon fait, et puis aprs elles peuvent se livrer au premier venu, se marier, se faire nonnes ou filles, je m'en fiche ! Krauss appelle mon cas une "nvrosette", parat-il. Le diminutif est de trop. Je vous assure que j'en souffre,  l'angoisse... comme les monomanes.  Il y en a qui s'en est aperue; elle me tient, il faudra que je l'pouse.

Il n'y avait pas  douter: cet homme tait sincre. Hector fut gagn par cet aveu singulier, imprvu, sduit par le "cas" amusant qu'il dvoilait.

-- Allons, fit-il, je ne vous en veux pas, mon cher.

Ils se serrrent la main avec le pardon facile, le "bon camaradisme" indiffrent que les Parisiens professent pour les vices les uns des autres.

-- Un mot encore cependant, objecta Le Tessier. Avec la dtestable rputation que vous avez (car votre rputation est dtestable, n'est-ce pas ?), comment les mres vous permettent-elles de frquenter leurs filles ? Et comment les filles se laissent-elles prendre  vous, qui n'pousez gure, qui n'aimez pas, -- et elles le savent ?

-- Les mres seraient humilies qu'un homme, courtisan avr de toutes les jeunes filles, ddaignt leurs filles. Quant  nos chres petites demi-vierges (le mot est de vous, n'est-ce pas ?), voici leur secret qui est fort simple: donnez-leur vingt romans innocents et glissez dans le tas _le Portier des Chartreux_, vous pouvez tre sr qu'elles liront d'abord celui-l. Eh bien ! moi, je suis un mauvais livre reli en drap et en batiste par Wasse et Charvet. Toutes veulent m'avoir lu.

L'attaque vivement rythme d'une valse coupa leur entretien. Bousculs par un groupe joyeux qui laissait le cabaret pour le bal, ils rentrrent dans le hall dblay. Dj les mres se rangeaient le long des murailles; Mme de Rouvre et Mme de Chantel s'asseyaient tout au fond de l'immense salle, sous une tente faite de draperies et de plantes, sorte de salon isol o la matresse de la maison pouvait,  l'abri du frlement des jupes et du pitinement des danseurs, recevoir comme  son jour, tout en jouissant du bal.

Lestrange courut saisir la taille de Jacqueline, l'entrana dans le tourbillon: on le voyait, tout en valsant, pencher ses moustaches rousses si prs de la nuque rousse, qu'on n'et pu dire si le geste cachait ne parole ou un baiser. Et l'on entendait au passage la fillette rire de la gorge, comme une pigeonne. Valbelle, infidle  Dora Calvell, enlaait Marthe de Reversier, ple comme une vierge de cire, la longue robe blanche semblait seule effleurer le parquet, tant sa grce de lys avait de svelte lan. La petite Mme Duclerc s'encastrait dans un corps--corps assez peu psychologique avec Henri Espiens. Hector,  l'cart, appuy contre le chambranle de la porte o se rfugiaient les non-danseurs, oubliant dj l'accs de gnreuse indignation de tout  l'heure, observait complaisamment cette envole de couples, distrait des femmes, curieux surtout des dcolletages pudiques, des robes aux couleurs tendres. Il les regardait se mouvoir dans leur grce de vingt ans, ses petites camarades du monde, dont l'esprit naf et pervers, dont la fracheur pique l'amusaient, piment le plus actif de son plaisir de mondain. "Les voil contentes, pensait-il. Pendant deux heures la musique a frott leurs nerfs; les clameurs amoureuses de la Ucelli, les romances sentimentales d'Etiennette, les grivoiseries de l'autre, rpercutes par Jacqueline, et surtout le propos  mi-voix, les regards lascifs des hommes les ont bien entranes. Elles sont  point, la gorge sche, les yeux humides, le poignet fivreux. La valse arrive  temps pour donner  leurs chers petits sens une satisfaction bien mrite... Soyez contentes, mes mignonnes..."


-- Comment allez-vous, mon cher ami ? Je vous cherche dans cette foule depuis deux heures, sans pouvoir vous joindre.

C'tait Maxime de Chantel. Hector lui serra a main en souriant.

-- tes-vous bien sr de m'avoir cherch ? Moi, je vous ai aperu plusieurs fois: j'aurais eu scrupule  vous dranger.

-- Ah ! mon ami, rpliqua Maxime sans se justifier, comme je suis heureux ! Venez...

Il l'entrana. Le besoin de dire sa joie faisait dborder les mots de ses lvres:

-- Je suis arriv hier matin  Paris, dit-il, et, comme vous pensez, ds les premires heures de l'aprs-midi, je me suis rendu avenue Klber. Sans savoir pourquoi, j'tais horriblement inquiet, triste. Il me semblait que je n'tais plus rien pour elle, qu'elle allait me recevoir en tranger, ou ne pas me recevoir du tout. Je vous assure qu'il a tenu  presque rien que je n'entre pas, que je rebrousse chemin.

-- ... "Entrasse" et "rebroussasse", pensa Hector qui observait Maxime avec une piti un peu jalouse. Mais la passion excuse tout.

-- J'ai tout de mme sonn. On m'a introduit. Mon cher, j'ai trouv une Maud nouvelle, transforme par la retraite qu'elle s'est impose pendant mon absence, si simple ! si bonne ! Elle m'a reu et cette chre Mme de Rouvre aussi, et mme cette petite espigle de Jacqueline, comme un enfant de la maison. On tait en pleins prparatifs du bal, tout sens dessus dessous, chacun s'y occupait; on m'a mis  l'oeuvre avec les autres, j'ai grimp sur des chelles, j'ai enfonc des clous, j'ai fait le tapissier. Ah ! que j'tais heureux !... Nous ne pouvions nous parler beaucoup, n'tant jamais seuls, mais chaque fois que je cherchais ses yeux je les rencontrais, tels que je les aime, des yeux que je sens _pour moi_, srieux, doux, plus du tout ironiques.

" La Circ ! pensa Hector. Elle m'a chang mon Chantel ! De ce hros de roman elle a fait un tapissier galant. C'est gal, je l'aimais mieux avant, avec sa jalousie froce et ses tirades."

Et tout haut:

-- Mais, fit-il, les graves questions, vous les avez abordes ? Qu'a-t-elle rpondu ? Car, pour ce qui vous concerne, vous me paraissez dcid.

-- Ma vie lui appartient. Elle en fera ce qu'elle voudra, jamais je n'aimerai qu'elle au monde. Hier elles s'est drobe.

-- Le moment tait mal choisi, fit Hector en souriant, au milieu des employs de Belloir, grimp sur une chelle et le marteau en main...

-- Elle l'a pens, sans doute. Elle a remis notre entretien  aujourd'hui,  maintenant. Mais elle a t telle avec moi depuis le commencement de la soire que vraiment...

Il s'interrompit. Dans le bruit mme de l'orchestre, une sorte de vide silencieux se faisait, le froissement du parquet peu  peu se taisait. Hector et son ami regardrent. Maud de Rouvre et Julien de Suberceaux venaient d'entrer dans le bal au milieu d'une valse, et, en quelques instants, la curiosit, l'admiration que requraient invinciblement ces deux tres, surtout lorsqu'on les voyait ensemble, avaient largi l'espace autour d'eux: ils avaient comme balay la foule, et maintenant, presque seuls dans le coin du hall voisin de l'orchestre, on les regardait valser.

Hector observa Maxime: celui-ci ne disait rien, mais ses joues devenaient subitement grises.

"Le vrai Chantel n'est pas mort tout de mme, pensa Le Tessier. Il me plat ainsi: rageur et jaloux."

La jalousie de Maxime n'avait pas besoin de commentaire: les deux valseurs semblaient tellement faits l'un pour l'autre ! On sentait qu'ils devaient s'aimer. Leur valse, pourtant, tait correcte: rien des embrassements suspects, des valses-caresses auxquelles s'abandonnaient, tout  l'heure, Jacqueline, Dora, Juliette Avrezac, les petites Reversier. Suberceaux et Maud dansaient un peu  l'cart l'un de l'autre: elle ne le touchait que par sa taille demi-appuye sur le bras, par sa main effleurant la manche de l'habit, et les deux autres mains se frlaient  peine du bout des gants. Pourtant la symtrie, l'harmonie de leurs gestes tait si parfaite qu'ils semblaient rivs, rien que par ces lgers contacts, comme ces couples ails qu'on voit, aux fins d't, voler unis, se touchant  peine, bercs ensemble au remous de l'air. Leurs lvres paraissaient ne point bouger; et cependant ils se parlaient.

-- tes-vous contente de moi ? demandait Suberceaux avec un calme ironique.

-- Oh ! je ne suis contente qu' demi.

-- J'ai observ la consigne pourtant, je ne vous ai pas drangs.

-- Vous tes un enfant boudeur, vous affectez de vous isoler: croyez-vous qu'on ne le remarque pas ?

-- Comment ? Je n'ai pas quitt la petite Avrezac.

-- Elle ne vous a pas quitt, dites plutt. Elle vous mangeait des yeux, pauvre petite !... elle et les autres femmes aussi, du reste. La Ucelli en pmait sur son estrade. Car ce soir, vous tes trs bien.

Elle le caressa d'un regard d'amoureuse qui mit un lger voile de sang sur le masque ple de Julien. Il la serra imperceptiblement contre lui  un tournant du salon.

-- Je vous adore, murmura-t-il. Vous avez ma vie, faites-en ce qu'il vous en plaira.

-- Et moi, je t'aime ! je te veux ! rpliqua-t-elle. Laisse-moi faire, ne sois pas jaloux. Chaque fois que tu seras tent, pense  notre chambre de la rue de Berne. Mais prends garde ! On nous voit.

A l'vocation -- par cette bouche mme qui lui versait l'nervement et l'oubli -- de leurs plus poignantes caresses, il avait perdu une seconde la matrise de soi; son bras avait serr la taille de Maud en amant. Ce fut une seconde, aussitt il se contint... La valse expirait.

-- Ramne-moi  ma place, fit Maud. Nous nous verrons demain,  moins que la mre d'Etiennette soit plus gravement malade. D'ici l, songe  mes lvres.

Ils arrtrent court leur tournoiement, pourtant sans brusquerie, auprs du salon de feuillages o trnaient les mres. Julien salua sa danseuse qui rpondit par une lgre rvrence. Personne, mme Hector si avis, mme Maxime que la morsure de la jalousie tenait en veil, n'et souponn quel lendemain ce froid personnage et cette mondaine correcte venaient de se promettre.

Maud demeura  peine quelques instants auprs de Mme de Rouvre; tandis qu'un prlude de quadrille convoquait les couples, elle traversa, toute seule, le hall en diagonale et arriva devant M. de Chantel.

-- Voulez-vous me donner votre bras, monsieur, lui dit-elle, et me mener jusqu'au salon des accessoires ? J'ai besoin de vous.

Il hsita, mais il obit et, sans rpondre, offrit son bras. Ils s'loignrent, fendirent les groupes, gagnrent le salon des accessoires, petite pice voisine de la chambre de Jacqueline. Mais l, Maud dit  Maxime qui s'arrtait:

-- Non. Allons plus loin, j'ai  vous parler.

Elle le prcda, traversant un court corridor, puis une lingerie, jusqu' sa propre chambre. C'tait une vaste pice d'angle  trois fentres, meuble de rares et admirables meubles laqus vert ple, quelques grandes fleurs chimriques jetes  et l sur les lisses surfaces.

Maxime l'y suivit, le coeur trangl par l'motion. C'tait la chapelle de l'idole, ce coin de maison; le parfum personnel de Maud, si pntrant, une odeur d'ambre et de fougre mle  une autre essence inconnue, qu'elle tenait secrte, s'y condensait avec l'manation de ses cheveux et de sa peau. L elle s'habillait, elle se couchait, elle dormait. Il souffrit aussitt d'un trange vertige, comme un buveur plein de vins capiteux que le grand air frappe au visage. L'attitude que sa jalousie de l'instant d'avant lui avait compose tomba.

Maud dit simplement:

-- Nous serons tranquilles ici, personne ne viendra nous dranger. Je ne consentirais jamais, comme maman et Jacqueline,  livrer l'intimit de mon appartement  des trangers, -- mme un soir de bal.

Ces mots, qui le mettaient si nettement  part dans la pense de la jeune fille, achevrent de panser le coeur de Maxime. Il s'assit, comme elle l'y invitait, sur une chaise longue couverte de coussins; elle-mme s'assit sur une chaise. Une tablette charge de mille objets de toilette fminine les sparait; la lampe d'argent, avec un abat-jour d'argent, sans fanfreluches, mais d'un exquis travail d'orfvrerie Renaissance, pose sur un chiffonnier voisin du lit, clairait un cercle troit d'une clart assez vive, laissant noy de crpuscule le reste de la chambre.

-- Vous voyez que je vous tiens parole, dit Maud; je vous avais promis un moment de causerie en tte--tte: nous sommes tranquilles ici, et si j'ai tard jusqu' prsent, ne croyez pas que ce soit par caprice. Je ne voulais pas vous parler des choses graves qui nous intressent avant que nous nous fussions retrouvs dans le monde.

-- Mais... interrompit Maxime.

-- Laissez-moi m'expliquer. Nous ne nous sommes pas beaucoup vus, mais comme je vous ai bien observ et que j'ai beaucoup pens  vous, il me semble que je vous connais bien. Vous croyez m'aimer...

-- Oh ! Maud !

-- Ma phrase ne vous convient pas ? Je la change: vous m'aimez  votre faon, c'est--dire avec un fonds de rancune contre moi et contre le penchant qui vous porte vers moi. Ne dites pas non: vous enragez d'aimer une Parisienne, une mondaine, il suffit que vous m'aperceviez mle au monde pour que cette rancune se rveille. Tout  l'heure, parce que je dansais avec un ami d'enfance, vous avez dout de moi une fois de plus.

Elle pausa un instant sur ce reproche qui fit baisser la tte  Maxime. Il s'apparut comme un coupable indigne de pardon, et combien la contrition lui fut douce !

-- Vous doutez de moi parce que je valse avec un de nos invits, le soir d'un bal chez moi. Et vous n'avez encore aucun droit sur moi ! Si je vous en donne, comment en userez-vous ! Comprenez-vous pourquoi j'hsite  vous choisir pour matre ?

Maxime rpondit  voix basse:

-- Je vous aime... si fort que vous n'en avez mme pas l'ide. Mais j'ai horreur du monde que je vois autour de vous.

-- Le monde o je vis ? Vous savez bien que je le prise ce qu'il vaut. Mais nous ne sommes pas ici dans une terre seigneuriale du Poitou, nous sommes  Paris, o je ne puis voir que le monde de Paris. Est-ce ma faute, je vous le demande, si ce monde est ml et si le mlange est trouble ? Certes, une fois marie, ma faon de vivre dpendra de l'homme que j'pouserai, comme elle dpend aujourd'hui de ma famille. Mais je ne veux pas que cet homme pense se risquer ou dchoir en m'pousant. Que voulez-vous ? C'est peut-tre de l'orgueil fou et dplac: je veux tre pouse les yeux ferms; il me semble que je vaux cela.

Elle s'tait leve sur ces derniers mots, que la brlure de son amour-propre, tant de fois corrod par le doute ironique du monde, faisait sincres. Maxime la vit si hautaine qu'il sentit sa propre chtivit; il s'aperut que, peut-tre, il allait la perdre, et l'effroyable clair de dsespoir qui traversa son coeur  cette pense lui montra combien elle lui tait ncessaire.

Il se leva  son tour, il balbutia:

-- Mais je n'ai jamais dit, jamais pens rien de pareil. Je vous respecte et je crois en vous. Je vous supplie humblement de ne pas me repousser.

-- Encore un mot, interrompit Maud, sans attnuer la svrit triste de son regard. Je vous disais tout  l'heure: ma vie de femme dpendra de mon mari. Donc si mon mari m'impose de vivre loin du monde, j'obirai, seulement je ne sais pas si, loin du monde, je serai heureuse: j'ai le got d'un certain dcor d'lgance, d'un certain milieu d'art et d'esprit... Il me semble que cela n'existe gure hors de Paris. Si l'on m'loigne de Paris pour toujours, je serai peut-tre dpayse, comme nos oiseaux des colonies qui dprissent ici. Je ne serai peut-tre point heureuse, et, vous le savez, si l'un souffre, l'autre souffre aussi. Rflchissez bien  tout cela, mon ami, ajouta-t-elle, en adoucissant lentement sa voix.

Et elle laissa prendre ses mains par Maxime qui se pencha dessus, n'osant la regarder. D'une voix si passionne qu'elle en sentit frmir les chos dans son coeur:

-- Je suis  vous, murmura-t-il, sans conditions et comme vous voudrez. Je suis votre esclave, votre chose. Si vous refusez d'tre ma femme, oh ! dites-le-moi maintenant: je n'ai plus de force pour l'incertitude. Si vous me repoussez, je crois que je mourrai, mais je mourrai sur le coup. Cette mort lente de l'incertitude est pouvantable.

Il avait gliss  ses pieds, un genou sur le tapis; elle lui laissait ses mains qu'il appuyait contre son visage, mais elle ne le relevait pas.

-- Je vous en prie ! Je vous en prie !

Elle rpondit:

-- Je vous demande une foi absolue en moi, telle que vous l'avez en votre mre ou en votre soeur.

Il rpta, avec les mmes mots:

-- J'ai foi en vous, comme en ma mre ou en ma soeur.

Alors Maud le releva lentement. Il n'osait la regarder, lire l'arrt dans ses yeux.

Elle demanda:

-- Votre mre et votre soeur... leur avez-vous parl d'un mariage possible avec moi ? Qu'en pensent-elles ?

-- Ma mre et Jeanne sont des tres si simples que vous leur imposez un peu; peut-tre elles s'effrayent de voir pris de vous un campagnard tel que moi: je le suppose, car elles ne m'ont pas questionn et je ne leur ai pas dit mes projets. Mais toutes deux, je vous le jure, vous respectent comme elles le doivent, et elles aimeront la femme que je me choisis.

-- Alors, dit Maud simplement, que Mme de Chantel vienne demain demander pour vous ma main  ma mre. Moi, je vous la donne.

Comme Maxime restait muet et immobile devant elle, sous le choc de ce brusque bonheur, elle tendit lentement, gravement son front. Ds qu'il l'eut touch de ses lvres, il retrouva la force de serrer la jeune fille contre soi, en lui balbutiant des mots de tendresse... Cette fois il ne la sentit point se drober, se raidir sous son treinte, car Maud, d'un effort surhumain, matrisait ses nerfs, domptait ses sens, enrage de leur rbellion intime pour ce seul baiser de fianailles, pouvante du partage entrevu dans l'avenir, -- mais rsolue pourtant.


Ils regagnrent le hall, le vert rduit o s'taient maintenant runis tous es intimes de la maison. Mme de Chantel tait assise  ct de Mme de Rouvre; les deux Le Tessier causaient avec Etiennette. Hector, aux visages de Maud et de Maxime, comprit ce qui venait de se passer. Il aima Maud pour le triomphe qu'elle venait de remporter; il envia Maxime pour sa dfaite. "tre le mari de cette femme unique, pensa-t-il, cela ne vaut-il pas des annes de jalousie, des mois d'angoisse et le coup de pistolet final ? Heureux les aveugles et les fous !..." Maxime s'approcha de Jeanne, la baisa sur la joue:  cette effusion, elle aussi comprit tout. Hector vit monter  ses yeux des larmes aussitt refoules. Paul, lui, ne vit rien: il regardait Etiennette; il jouissait longuement de cette sorte de printemps que l'homme sent refleurir en lui, non sans surprise, la quarantaine passe, lorsque l'amour le reprend  l'improviste. "Gros bta, pensa Hector avec l'affectueuse ironie de leur fraternit, le voil,  son ge, aussi toqu que ce soldat-laboureur." Au fond, il l'enviait aussi. "Dcidment, il n'y a que moi pour rsister," se dit-il, rsolu  ne pas sentir la vapeur d'attendrissement, d'alanguissement sentimental qui montait en lui au spectacle de ces tendresses, si trangement closes en ce milieu de fte.

L'heure s'avanait, le bal ralenti faisait trve: c'tait le repos qui prcde le cotillon. Jacqueline et Suberceaux, qui devaient le conduire, surveillaient l'arrangement des chaises.

-- Regardez, dit Hector  Maxime: excellente occasion pour mesurer l'innocence des jeunes filles. Quelques-unes vont s'asseoir dans des coins inaccessibles avec leur danseur: Dora Calvell, la soeur de Mme Duclerc, les petites Reversier. Pour celles-l, le cotillon n'est qu'un prtexte  isolement et  flirt... Celles qui, bravement, au contraire, se campent au premier rang et dfendent leur place, sont de bonnes petites filles, avides de trmoussement et de transpiration. Vite il faut les pouser, avant qu'elles ne cherchent les petits coins, car, tt ou tard, elles finissent par l !

Chantel souriait, l'esprit absent. A ce moment Joseph, le valet de chambre, traversa le hall et, s'approchant de Maud, lui murmura quelques mots  l'oreille. Quand il eut achev, Maud lui demanda tout haut:

-- Il y a des voitures en bas ?

-- Oh ! srement, mademoiselle !

-- Faites-en avancer une.

A son tour, elle courut parler  l'oreille d'Etiennette qui devint toute ple; elles sortirent aussitt. Paul Le Tessier suivit les deux jeunes filles. Ce mange, inaperu des autres invits, avait suspendu les conversations autour de Mme de Rouvre.

-- Qu'est-ce que c'est ? demanda celle-ci  Jeanne de Chantel. Vous avez entendu ?

-- Non, madame. Il m'a sembl qu'il tait question de la mre de cette jeune fille. Quand Mlle Maud lui a parl tout bas, elle a dit: "Ah ! mon Dieu, maman..."

-- Ce sont de mauvaises nouvelles, dit Hector. La pauvre femme est condamne.

Maud rentrait, on la questionna.

-- Oui, c'est sa mre, elle est au plus mal; une voisine est venue chercher Etiennette.

Oh ! s'cria Jeanne de Chantel... sa mre ! Mais c'est horrible, au milieu d'un bal !... Et cette pauvre jeune fille s'en va toute seule... Si nous allions avec elle ?

-- Etiennette n'est pas seule  soigner sa mre, rpondit Maud. Il y a une domestique, une soeur de charit et cette voisine, prcisment, qui est venue la chercher... Nous ne servirions  rien. Elle n'a mme pas voulu de M. Paul Le Tessier.

Julien de Suberceaux reparaissait avec Jacqueline, un flot de rubans  la boutonnire, frappant la peau, fouettant les grelots du tambourin. L'orchestre attaqua la valse d'une oprette  la mode. A la suit de Julien et de Jacqueline, les premiers couples choisis se mirent  tourbillonner. Comme Julien passait prs d'elle, Maud se leva, le retint. Elle dit  demi-voix, mais de faon  tre entendue de Maxime:

-- Ne nous donnez pas d'accessoires; nous ne voulons pas danser, M. de Chantel et moi.

Plus bas, de cette voix inarticule, lvres immobiles, dont ils usaient pour se parler devant le monde, malgr le monde, elle ajouta:

-- La mre d'Etiennette se meurt. Impossible chez elle. J'irai rue de la Baume demain matin: il faut que je te voie.

Des yeux, Julien acquiesa. Maud se rassit prs de Maxime qui lui jeta un regard de remerciement pour lui avoir sacrifi le plaisir du bal.



III


La chambre o agonisait Mathilde Duroy et racont  un observateur la vie accidente et ballote de la mourante, rien que par son ameublement composite, stratifi par couches successives, pour ainsi dire; car Mathilde, tracasse de superstitions, ne se sparait pas volontiers des objets compagnons de son pass et, suivant les diverse fortunes de ses annes, les acquisitions, les cadeaux, les souvenirs s'accumulaient sur un fonds de dcoration tristement banale, peluche frange et fausse turquerie, qu'elle aimait, qui reprsentait son idal de confort, et dont en vain Etiennette, tellement plus affine, tellement d'autre race intellectuelle, avait essay de la dgoter. Sur la chemine rendue de peluche bleue,  garniture de cuivre repouss, un daguerrotype enchss dans un cadre noir ovale,  vitre bombe, montrait l'image miroitante, jaunie,  demi efface, d'une jolie premire communiante, blanche et frache, souriante comme une fleur d'aubpine. Mathilde faisait, soir et matin, sa prire devant ce cadre, sa propre image de petite campagnarde innocente. Deux autres photographies, plus rcentes, ornaient les angles: celle de la mre de Mathilde, une paysanne  bonnet breton; celle du mari de Mathilde, car Mathilde avait t marie  un contre-matre parisien. Du temps de son mariage il ne demeurait que ce portrait, et la folle Suzanne, que Mathilde avait eue du contre-matre. Lui tait mort jeune, et tout de suite, presque dans le cortge, o il y avait des patrons, de grands industriels  l'htel et  mail, la jolie veuve avait trouv le consolateur. Une bibliothque genre Boule, en bois de rose marquet, dnonait le style de la premire installation. Peu  peu des amitis plus artistiques laissrent comme reliques trois admirables fauteuils Louis XIV, en bois sculpts et dor, recouverts de gobelins pure soie, meubles qui se fabriquaient dans les manufactures royales,  la destination spciale de prsents royaux. Quelques bauches amusantes reprsentaient une jeune femme, le haut du buste nu, en corset ou en chemise (Mathilde Duroy avait t clbre pour ses paules et ses bras). Et plus d'une fois, au coin des pochades, comme sur la garde de tels romans nichs dans la bibliothque Boule, cette ddicace revenait, souscrite de signatures clbres: "A la bonne Mathilde... son ami". La bonne Mathilde ! Bonne, 'avait t son surnom toute la vie; une bont vide et vaine, un peu niaise, passant de la prodigalit  l'avarice, toujours proccupe d'amasser une fortune et se dcavant subitement de toutes ses conomies pour le plus sot caprice, parfois mme par toquade de charit. Que serait-elle devenue si, durant vingt annes de sa vie, elle n'avait pas gard l'amiti gnreuse et accommodante d'Asquin,  qui suffisait, lorsqu'il venait  Paris, le plaisir de retrouver une sorte de famille entre une matresse encore jolie et la jolie Etiennette, bien leve au couvent de Picpus, qui l'appelait papa ? La mort subite du dput monarchiste de l'Aude, sans testament, rveilla rudement la pauvre femme de joie, endormie dans cette confiance purile qu'elles ont presque toutes, qu'avait du moins cette gnration-l, car la contemporaine est plus pratique. Du coup s'aggrava une infirmit cardiaque, jamais soigne, traite par la fte jusqu' quarante ans: Mathilde tomba malade. Suzanne, dj lance, jeta un peu d'argent dans la maison; mais la sagesse d'Etiennette vita la dbcle. Etiennette tait sortie de Picpus  la mort d'Asquin: elle avait dix-sept ans. Le jour de sa naissance, son pre, ordonn, charitable dans ses incartades, avait vers  son bnfice,  une compagnie d'assurances sur la vie, une somme d'environ sept mille francs qui, vingt ans plus tard, constituaient une dot de vingt mille francs. L'avenir immdiat tait donc assur, aux conditions d'une vie modeste. Tout en accomplissant ses deux annes de Conservatoire, Etiennette liquida la situation de sa mre qui, dcidment, ne gurissait pas, installa le petit appartement de la rue de Berne avec le produit de la vente de quelques bijoux de valeur, aussi en empruntant sur son contrat qui fut ainsi escompt tout entier trois ans  l'avance.

leve  l'cart par la volont de son pre, sortant seulement lorsqu'il tait  Paris, la jeune fille n'avait souffert que de loin de la situation de sa mre et de sa soeur. La maladie de Mathilde, la fuite de Suzon suivirent d'assez prs sa sortie du couvent. Pourtant, en ces quelques mois, elle ne vit que trop les dessous de ces deux vies; son coeur vieillit aussitt, et de l vint, sans doute, la rsolution d'honntet qui la sauvegarda au Conservatoire, o tant d'autres prennent leurs premiers grades de filles galantes. Les amis de "cette bonne Mathilde" la visitrent assidment pendant les premiers temps de maladie; mais une femme de plaisir, malade, n'a plus de raison d'exister. Bien peu montrent encore l'escalier de la rue de Berne; les derniers sept mois, quand Mathilde hydropique cessa de se lever, elle ne vit plus gure que les deux Le Tessier. Puis Hector lui-mme se fit rare. Paul resta l'hte assidu, quotidien; il trouvait auprs d'Etiennette la dlicieuse distraction qu'est pour l'homme affair une amie jeune fille, jolie et point surveille. Tel est l'gosme de Paris devant la maladie de ceux qui, comme les courtisanes et les artistes malades, ne servant plus son plaisir.

Paul cependant, Etiennette l'avait dit  Maud, n'tait goste qu' la surface, ou plutt son gosme avait une fissure: la souffrance d'un tre qui l'aimait l'et ravag. Il offrit vingt fois  la jeune fille, la voyant si courageuse dans sa lutte contre la pauvret, de la tirer d'embarras, protestant qu'il ne demanderait rien en change, et il tait sincre: son coeur contenait cette lie d'attendrissement que la quarantaine fait remonter  la surface des mes de viveurs. Etiennette refusa: elle ne voulait rien recevoir de lui, justement parce qu'elle l'aimait un peu. Certes, ses sens tranquilles n'appelaient point d'amour: Paul l'avait conquise par la continuit de sa prsence, trouvant chaque jour quelques heures pour elle dans une des vies les plus disputes de Paris. Elle lui gardait la tendresse spciale des femmes chastes qui veulent donner leur corps en preuve de suprme abandon, mais pour cela mme, sachant combien il souille l'amour, elle repoussait l'argent de l'homme qu'elle aimait. Paul cda au charme de cette tendresse dsintresse. Il s'y enlisa peu  peu: on n'chappe gure, surtout  pareil ge. Peu  peu il n'imagina plus Etiennette hors de sa vie; mais comment y demeurait-elle s'il ne l'pousait ? A la vrit il s'exagrait encore l'opinitret de sa rsistance; il ne souponnait pas que la jeune fille, instruite par toutes les compromissions qu'elle avait connues, souhaitait d'tre honnte femme, sans trop de foi... Si elle lui et avou son voeu secret: russir comme artiste, gagner sa vie et, ds lors, se donner sans conditions, l'gosme de Paul Le Tessier et sans doute accept. Elle ne dit rien, point par habilet, par vraie pudeur. Et Paul s'habitua  l'ide qu'il l'pouserait un jour, plus tard,  une sorte de retraite de la vie officielle et mondaine. Insensiblement, il rapprocha cette chance... "Pourquoi pas bientt ? La mre n'en a pas pour un an... la soeur a disparu..." Voil  quels raisonnements tient l'hrosme bourgeois des meilleurs d'entre nous.


Quand Etiennette rentra chez elle, accompagne par sa voisine, une certaine Mme Gravier, il tait cinq heures du matin environ, la nuit tait noire...

-- Madame va un peu mieux, dit la petite bonne en ouvrant la porte, elle a l'air de dormir.

-- Est-ce que le docteur est l ? demanda Mme Gravier.

-- Oui.

Etiennette, son manteau de bal jet au hasard sur un meuble, courut  la chambre. Elle se heurta au mdecin qui en sortait, accompagn de la garde. C'tait un homme encore jeune, robuste et sanguin,  cheveux noirs pommads,  barbe noire. Il caressa du regard, en amateur, cette jolie fille dcollete, blonde et blanche.

-- Madame est la fille de... ? demanda-t-il  la garde, qui fit "oui" de la tte.

-- Mon Dieu ! madame... mademoiselle, du moins, reprit-il avec un sourire d'amabilit, j'ai vu la malade... Elle est assoupie en ce moment... Vous savez, n'est-ce pas, que le cas est srieux... Le coeur est bien pris... Enfin, je ne puis pas vous dire exactement...

-- Enfin, docteur, interrompit la jeune fille avec un peu d'impatience, tout est-il dsespr ? Dites-le-moi clairement. Je veux savoir.

Il hsita encore, puis prenant son parti:

-- Eh bien ! mademoiselle, puisque vous tes courageuse, oui... c'est la fin. Je suis tout  fait inutile ici. Il n'y a plus qu' asseoir  ct du lit et  attendre... Votre mre, heureusement, ne souffrira pas trop, tout se passera sans secousses. Voil, mademoiselle.

Etiennette, debout, ne rpondit rien. Une grosse motion indcise lui gonflait le coeur, sans faire monter encore les larmes  ses yeux.

-- Dois-je aller... pour les sacrements ? demanda Mme Gravier.

-- Oui, je vous en prie.

-- Mademoiselle... fit le docteur.

Il la salua, se frottant de nouveau le regard au frais clat de la gorge nue. Etiennette rentra dans la chambre.


Comme l'avait dit le mdecin, Mathilde Duroy tait assoupie. Etiennette s'approcha du lit qu'une lampe, sur la table de nuit, clairait vivement. Mathilde reposait sur le dos, la tte et le bras droit dcouverts. Son corps, d'une ampleur normale jusqu'aux environs de la ceinture, bombait dmesurment les couvertures,  la faon d'un difforme dredon qu'on et install sur les jambes. La face encadre par un joli bonnet de nuit trs blanc, d'o sortaient quelques mches bizarrement nuances, grises sous le blond artificiel des teintures, semblait au contraire presque maigre, d'une pleur de vieille cire dcolore: un tremblement intermittent agitait les traits, surtout les paupires et la bouche, et toute cette face revtait une expression lasse et hostile, si navrante ! Un vagissement inarticul, qui semblait pourtant voiler des paroles, sortait des lvres entr'ouvertes... La jeune fille prit dans ses mains la main courte et grasse de sa mre, et dessus appuya son front. Les bagues, enchsses dans la graisse des doigts, lui meurtrissaient le front.

"Maman va mourir !"

Assurment cette pense n'avait pas encore atteint la frontire mystrieuse o l'ide confine  la sensibilit. Etiennette tait horriblement triste, mais les larmes ne venaient toujours pas. Un doigt pos sur son paule nue la fit retourner. La garde et Mme Gravier taient derrire elle. Elle se retourna.

-- Je m'en vais, dit Mme Gravier,  la chapelle de la rue de Turin. Voil bientt six heures, il doit y avoir dj du monde debout. A tout  l'heure.

Elle embrassa Etiennette qui se laissa faire et quitta la chambre. La garde, une femme mre, sche et brune, avec de gros membres, dit:

-- Je vais vous aider  vous dshabiller, mademoiselle... bien vite... Si le cur vous voyait comme cela...

Alors seulement Etiennette se rappela qu'elle tait en toilette de bal. Elle dfit vivement son corsage et sa robe et, restant en jupon, passa une matine. Elle vint s'asseoir au pied du lit; elle attacha ses yeux aux paupires fermes et attendit. La garde s'tait rinstalle sur la chaise longue; elle avait mchonn quelque temps une tablette de chocolat, puis s'tait endormie. Etiennette fut bien aise d'tre seule  penser dans cette chambre d'agonie.

Car l'agonie commenait  travers le sommeil, le souffle s'accrochait pniblement aux bronches et  la gorge; crispe sur le drap, la main droite tentait de le ramener avec une dbilit, une maladresse enfantines. Et les lvres s'agitaient de plus en plus, s'essayaient  un discours indistinct et volubile. Que disaient-elles ? Des articulations de voix peraient maintenant. Etiennette se prit  couter. Peu  peu il lui sembla qu'elle comprenait; oui, bien sr elle distinguait des mots... "argent... mort..." Ces lvres tremblantes les rptaient parmi un bafouillage confus. Puis ce furent des moitis de noms: "Etienne... Suz...", les noms de ses filles mls  des noms d'amants de jadis, "Maurice... Asq... Berly..." Puis une phrase vide de sens: "Elle n'a pas voulu... voulu dire pourquoi elle tait partie..." De nouveau la voix charria des rsidus de mots mconnaissables, longtemps, longtemps, combien de temps ? Etiennette souffrait de se sentir plutt nerveuse qu'attendrie: "Je ne pleure pas, pourquoi ?... Cependant j'ai du chagrin..." Pour se forcer  pleurer, elle se replia sur soi-mme. "Je vais tre toute seule..." Certes, la pauvre Mathilde, depuis de mois, n'gayait point la maison. C'tait pourtant la famille, la chair commune, la pense qui vous a connue toute petite... "Seule... Je n'ai personne au monde..." Les larmes vinrent aussitt  cet appel de l'gosme humain. "Qu'est-ce que je vais devenir ? Je n'ai personne au monde..." La figure, la voix de Paul Le Tessier traversrent sa pense: "Je voudrais qu'il ft l. Il allait venir, pourquoi ai-je refus ?" Elle sentit bien que, sa mre une fois morte,elle se rfugierait dans les bras de cet ami, qu'il ferait d'elle ce qu'il lui plairait, pourvu qu'il la gardt, pourvu qu'il ne la laisst pas toute seule.


-- ... Oh ! les hommes, j'en ai assez !

Cette phrase, jaillie toute claire des lvres de la mourante, parmi son balbutiement aussitt recommenc, pouvanta Etiennette, comme si un mort ou un fantme avait parl auprs d'elle. Elle la connaissait bien, pourtant, l'exclamation familire de la pauvre Mathilde devant les dboires de sa vie d'entretenue ! C'tait le dgot du mtier, l'horreur de la domestication du sexe, l'appel au chmage,  la grve... "Oh !les hommes, j'en ai assez !" A travers le vagissement indistinct de l'agonie, la phrase revenait maintenant abme, boiteuse, informe, mais reconnaissable pour Etiennette qui la guettait et, chaque fois,  la reconnatre, sentait une brlure  son coeur: "Pourvu que la garde n'entende pas !" Etiennette couta: la garde ronflait doucement. Alors la jeune fille se leva, elle murmura: "Maman..." en essayant de prendre cette main crispe qui s'agitait, et qu'elle lcha aussitt en touffant un cri, car la main lui avait serr les doigts, entrant les ongles dans la peau. Et l'horrible phrase revenait toujours dans l'boulis des syllabes: "Oh !... les hommes... j'en ai assez !"

A genoux prs du lit, bouchant ses oreilles pour ne plus entendre, Etiennette se mit  prier... Prier ? Elle avait eu la pit de toutes, la pit facile et coquette des couvents, si vaine, si affleurante que l'homme le plus vaguement diste est souvent plus prs de la foi qu'une congrganiste  mdaille. En deux ans, le souffle cruel de la ralit avait tout emport, mme les prires du matin et du soir, mme les pratiques les moins gnantes. Le chagrin prsent, l'effroi de l'isolement ressuscitrent les pieuses paroles sur les lvres de la jeune fille: "Je vous salue, Marie, pleine de grce... Souvenez-vous,  trs misricordieuse Vierge Marie..." et les gestes de pit se rapprirent d'eux-mmes aux mains infidles, le frappement de la poitrine, le baiser sur la croix du pouce et de l'index. Sainte pit, si prcieuse que son plus faible cho console encore un misrable qui l'invoque !

Du bruit dans la chambre... Etiennette se redressa: un prtre venait d'entrer, accompagn de Mme Gravier, et tandis que celle-ci, aide de la garde, prparait les huiles pour les sacrements, ce prtre s'approchait du lit, prenait la main, disait: "Ma chre fille, m'entendez-vous ?" Etiennette couta avec le prtre: elle perut l'cho de l'horrible phrase reconnaissable pour elle seule: "Oh ! les hommes, j'en ai assez !"

-- On m'appelle bien tard, dit svrement le prtre  la jeune fille.

Il tait maigre et petit, avec des cheveux gris tout friss, une soutane de fantaisie en cachemire fin.

-- cartez-vous, dit-il encore  l'enfant tout en larmes.

Etiennette alla rejoindre au bout de la chambre la garde et Mme Verdier qui s'taient agenouilles; elle-mme s'agenouilla et essaya de prier. Le prtre murmurait les paroles de l'onction: "_Misereatur tu omnipotens Deus... Indulgentiam, absolutionem et remissionem peccatorum...-" Son oraison latine, sifflante et chantante, s'unissait maintenant au vagissement de l'agonisante de plus en plus rauque et indistinct, et pourtant Etiennette y distinguait toujours la mme exclamation dsespre, que sa mre ructait maintenant coup sur coup, sans intervalle: "Oh ! les hommes... j'en ai assez !"

L'horrible mot, dont nul autre qu'elle ne connatrait le secret ! Comme cela cautrisait le coeur, et pour toujours ! Ah ! de cette vie-l, de l'esclavage abominable aboutissant  cette agonie, jamais, jamais pour elle-mme ! L'alanguissement qui, tout  l'heure, s'tait empar de son coeur  songer combien elle serait seule dsormais, se dissipa. "Jamais je ne dpendrai d'un homme, duss-je tre ouvrire, femme de chambre ou morte."

Ayant fini les onctions, le prtre dit une courte prire au chevet de la mourante, puis il appela Etiennette et l'emmena dans le salon. Il lui parlait d'un ton svre, comme irrit de la trouver si jolie dans ses larmes:

-- Votre mre avait-elle des habitudes religieuses, mon enfant ?

-- Mais... monsieur l'abb... oui, je crois... Elle faisait ses prires matin et soir.

-- Elle ne frquentait pas les sacrements ?

Etiennette hsita:

-- Je ne crois pas, dit-elle.

-- Il faut prier pour elle, mon enfant. Dieu est trs misricordieux, mais il n'accorde rien  qui ne demande rien.

Aprs un silence, il ajouta:

-- Avez-vous d'autre famille ?

Etiennette rougit si vivement que le prtre comprit et pardonna le mensonge de sa rponse: "Non, monsieur," et il sembla mme s'adoucir un peu.

-- Ma pauvre enfant ! murmura-t-il, que le bon Dieu vous ait en sa garde ! Vous voil toute seule dans la vie... Si vous vous sentez le coeur trop gros ces jours-ci, venez rue de Turin; vous demanderez le P. de Rigny.

En balbutiant des remerciements, la jeune fille reconduisit le prtre jusqu' l'antichambre. Elle traversait de nouveau le salon quand elle entendit un grand cri; elle se prcipita dans la chambre... Mme de Gravier et la garde taient dj agenouilles et rcitaient le _De profundis_. Etiennette s'affaisa prs d'elles et pleura, cette fois, du fond du coeur.

Elle resta ainsi jusqu' ce que la voix de Mme Gravier lui dit  l'oreille:

-- Il faut vous tendre un peu, ma petite, ou vous prendriez mal, vous aussi.

Elle obit machinalement. Quand elle fut debout, elle vit avec surprise qu'on avait tir les rideaux des fentres. Il faisait dans la chambre un petit jour rose et gai de printemps. Mathilde, les yeux clos, avait repris dans la mort sa figure amicale des jours de sant.


Vers huit heures du matin, Etiennette, cdant aux instances de son obligeante voisine, buvait distraitement un peu de caf sur un coin de table, dans la salle  manger, quand la petite bonne, Ursule, entra en annonant confidentiellement:

-- C'est la "demoiselle". Elle est avec M. Paul.

La "demoiselle" tait le nom dont Ursule dsignait cette lgante et mystrieuse visiteuse qui, depuis deux mois, avait des rendez-vous assez frquents dans l'ancienne chambre de Suzanne avec un lgant et mystrieux visiteur qu'Ursule nommait, aussi vaguement, le "monsieur".

Etiennette rougit au rappel de cette complaisance... Elle tait gne de revoir Maud  prsent. Non, elle n'aurait plus permis cela. De l'vnement, pourtant si prvu, de la mort de sa mre, il lui demeurait, en mme temps qu'une rsolution plus robuste de vivre honnte et indpendante, un renouveau de pudeur juvnile vis--vis des choses qu'elle avait jusqu'ici considres comme invitables, avec quoi son deuil la faisait rompre.

-- Qu'est-ce qu'il faut dire, mademoiselle ? demanda la petite bonne.

-- Dites que j'y vais.

Elle rejoignit Maud et Le Tessier. Tous deux l'embrassrent tendrement sur ses larmes qui jaillissaient de nouveau.

-- Ma chrie !

-- Ma pauvre enfant !

Ils s'assirent, la tenant entre eux. Etiennette, par brves rponses, racontait la nuit.

-- Et que vas-tu faire maintenant ? demanda Maud.

Elle eut un geste d'incertitude et de dcouragement.

-- coutez, ma chre enfant, dit Paul Le Tessier. Maud et moi, nous sommes d'avis que vous ne pouvez pas demeurer ici, dans cette maison vide, tout de suite aprs la mort de votre mre. Voici donc ce que je vous propose,d'accord avec elle et avec Mme de Rouvre... Oh ! soyez tranquille, reprit-il, rpondant  un geste de refus qu'il devinait. Je ne vous offre aucune espce de secours, bien que, vous le savez, je sois  votre disposition, comme pourrait l'tre un frre an... Mme de Rouvre va venir pendant un mois s'installer  Chamblais, avec Maud et Jacqueline...

-- Oui, interrompit Maud. Tu devines pourquoi, n'est-ce pas ? Il n'y a pas d'autre moyen, je crois, de calmer la jalousie de qui tu sais. Et puis, du reste, j'ai horreur de Paris... Veux-tu venir avec nous ? C'est maman et moi qui t'invitons; aucune raison de refuser.

Etiennette ne rpondit pas tout de suite. Sa logique de fille raisonnable et exprimente lui disait: "Dcidment, Paul songe  m'pouser... Et Maud a peur de Suberceaux si elle reste  Paris. Cette combinaison arrange tout le monde. N'importe, c'est bien de m'avoir fait une part dans leurs projets."

Elle embrassa Maud:

-- J'accepte, ma chrie, et je te remercie.

Et comme Paul  son tour l'embrassait, elle se sentit soudainement si rconforte par cette treinte qu'elle pensa, plus tendrement que jamais: "Il m'aime bien... C'est bon d'tre aime ! Cher ami !"



IV


Julien de Suberceaux avait quitt le bal au moment o, le cotillon fini, on commenait  installer les tables du souper. Telle tait la volont de Maud qui lui avait jet  l'oreille cet ordre bref: "Rentrez chez vous le plus tt possible. Je ne tarderai pas..." Elle savait bien qu'avec une telle promesse, il obirait.

Il regagna son logis  pied, le long des grandes avenues paisibles  cette heure matinale comme les alles d'un parc. Sur le fond de noire amertume dont la nuit, passe si prs et si loin de Maud, avait empli son coeur, la radieuse aurore faisait jouer sa gaiet victorieuse. Quel homme jeune, aimant une femme et s'en sachant aim, peut rester triste en face d'un beau matin de printemps ? Puis il pensait: "Elle va venir..." et trop d'moi toujours tressaillait  cette pense dans son coeur, dans sa chair, pour qu'il pt vraiment rver  autre chose qu' sa prochaine venue.

Rue de la Baume, dans le petit htel recueilli, aux jalousies closes, aux rideaux tirs, aux escaliers silencieux veills par des lampes voiles, il retrouva la nuit, alourdie par le sommeil matinal des riches. C'tait la nuit aussi dans son appartement: il dut rveiller son valet de chambre roul dans une couverture, sur le canap de l'antichambre.

-- Allumez le gaz dans mon cabinet de toilette, Constant; mettez de l'eau chaude, prparez le tub.

-- Est-ce que Monsieur va se coucher ?

-- Non... Je ne sais pas... Enfin, faites ce que je vous dis.

Constant, ayant reu la canne, la pelisse et le chapeau de son matre, le prcdait dans le salon clair par la braise d'un feu dormant, et se disposait  ouvrir les fentres.

-- Qu'est-ce que vous faites ?

-- J'ouvre, monsieur...

-- Non. N'ouvrez nulle part... Allumez les lampes ici aussi...

Cette ouate d'ombre recueillie o il trouvait son _home_ l'avait caress. Il voulait y demeurer jusqu' la venue de l'Aime. Quelques minutes plus tard, il fut seul dans son cabinet de toilette. Jamais il ne se faisait aider par Constant: il avait cette horreur instinctive du contact des hommes sur la peau nue, cette bizarre pudeur d'tre vu par eux et de les voir qui caractrise ceux pour qui la Femme est le tout de la vie. D'un seul corps masculin il aimait contempler les lignes harmonieuses, la pleur ambre, les mouvements souples, et ce corps, c'tait celui qu'en ce moment refltait, sous la pluie d'un arrosage tide, le grand panneau de glace occupant tout un ct du cabinet de toilette: c'tait le sien.

Il soignait ce corps minutieusement, culte raffin du soi physique, dont la vue ou le rcit exaspre les autres hommes, leur apparat comme une marque d'infirmit virile, ce qui est loin d'tre vrai: le got de la beaut et le souci de la force s'unissent le plus souvent. Tel Julien. L'attirail quasi chirurgical de limes, de pinces, de ciseaux, de brosses en crin, en peau, en velours, de peignes d'caille chiffrs d'or, qui s'talait sur deux tables; l'appareil compliqu d'hydrothrapie lgante, dont les nickels et les cuivres tincelaient sous le feu nu du gaz, la finesse brode du linge multicolore, depuis le peignoir jusqu'aux serviettes  ongles; l'innombrable quantit de flacons de cristal taill, capsuls de vieil argent, tout cet arsenal dont l'objet tait le soin d'un corps masculin, et donn matire  bien des quolibets, et fait dire  bien des hommes: "Quelle femmelette !" Au vrai, nul n'tait plus exerc  tous les sports que cette femmelette, nul n'tait plus brave devant un pistolet ou une pe. Arrogant et provocant avec les hommes, c'tait justement les femmes qui le matrisaient et le menaient  leur gr.

En chemise de soie sous le complet de laine des Pyrnes, il traversait la chambre  coucher, regagnant le salon; il se baissa pour saisir une des haltres disposes au pied du lit, les manoeuvra avec une rgularit de professionnel et, satisfai du jeu souple des muscles, rentra dans le salon. Les lampes allumes y clairaient l'amoncellement des bibelots, des siges, des tentures. Julien regarda sa montre: huit heures cinq. Il sonna Constant.

-- Monsieur ?

-- Constant, _madame_ va venir tout  l'heure. Vous prparerez le samovar et des gteaux dans la salle  manger. Puis vous remonterez dans votre chambre, vous y resterez jusqu' ce que je sonne.

Constant salua et sortit. Rest seul, Julien disposa des coussins en oreillers  la tte du canap, s'allongea et rva...

"Elle va venir..." Il essayait de se la reprsenter, tout  l'heure, soulevant la grande verdure qui drapait la porte... Mais non, ce n'tait plus ainsi qu'il la voyait... Trois tages d'une maison douteuse, rue de Berne, l'antichambre de la salle  manger de l'appartement d'Etiennette, puis leur nid, l'ancienne chambre de Suzon si personnellement arrange par Maud. Entre le dpart et le retour de Chantel, il l'avait vue l presque rgulirement un jour sur deux, parfois deux jours de suite, Maud ayant compris qu'elle le tenait ainsi dans le plus troit esclavage, prise elle-mme, du reste, insensiblement au besoin des caresses. Sa matresse ? Non pas. Une sorte de ftichisme de loyaut, comme en nourrissent toutes les mes un peu hautes en lutte thorique avec l'ordre social, lui faisait rserver jalousement le suprme baiser pour l'homme qui allait lui donner son nom et sa fortune. Dans l'orgueil de sa supriorit, elle pensait: "Il restera encore mon dbiteur aprs !..." Leurs caresses singulires, point rares pourtant dans une socit dcrpite o les moeurs et les doctrines se contredisent tout en proclamant l'accord, avaient pour ainsi dire pris au rebours le procd de l'amour humain, et vraiment ce plerinage tait si passionn qu'ils oubliaient sincrement et ne souhaitaient point l'arrive. Qu'importait  son amant ? Il pensait chaque fois obtenir d'elle le don complet d'elle-mme, et chaque fois elle le laissait gris et satisfait de ce qu'il avait reu. Ainsi les mois fvrier et de mars, il avait vcu dans une sorte d'brit amoureuse qui lui tait jusqu'au souci du lendemain.

tendu, les yeux ferms, il continuait maintenant ce rve, gliss peu  peu au sommeil... Les voluptueuses vocation se mlaient, s'enchevtraient dans les mauvais ressouvenirs, des morsures de jalousie le tenaillaient, un poids lui opprimait le coeur, un poids de rancune, de mlancolie. Vivre sans elle ? non !... plus, plus jamais... Plutt ne plus vivre... plus voir le soleil... de claires matines... de jours de neige... de soirs illumins de Paris... Tout se brouillait, se confondait... Il plongeait dans la grande nuit incertaine o les dsesprs cherchent l'oubli de l'insupportable, et cette nuit vide, hlas ! tait encore pesante  son coeur endolori... Puis, comme si, ayant touch le fond de l'abme, il remontait lentement vers la clart de la vie, son coeur peu  peu s'allgea, une vapeur d'alanguissement l'enveloppa, son cerveau, tout son corps s'imprgnrent d'un bien-tre grandissant, dlicieux... Il entr'ouvrit les yeux, le rve s'tait fait chair: Maud tait debout prs de lui, ses doigts nus poss sur son front.

Il se redressa:

-- Oh ! c'est vous... Pardonnez-moi !... Je me suis tendu l et je crois que j'ai dormi. Mais je vous pressentais dans mon sommeil et cela me faisait tant de bien !

-- J'ai devin, rpondit-elle. Vous aviez de mauvais songes, car votre figure tait toute contracte... J'ai mis mon doigt sur votre front et j'ai conduit votre rve o j'ai voulu...  moi !

Elle fit descendre sur ce front la fracheur de ses lvres, puis chappant  l'embrassement qu'il cherchait:

-- Mais pourquoi tout est-il ferm ici ?... Savez-vous qu'il est neuf heures passes ? Ouvrez-moi vite ces fentres.

-- Oh ! Maud ! pria l'amant... J'aime tant cette nuit...

-- Non ! non ! ouvrez... Ne voyez-vous pas, ajouta-t-elle en souriant, que je suis vtue pour l'heure qu'il est ?

Son enjouement cachait une gne relle  se trouver, dans ce dcor de soir, habille pour la sortie du matin: jupe droite en grosse cheviotte bleue, cercle de velours, bolro pareil sur une chemisette de satin, et coiffe d'une toque d'astrakan bleu  voilette blanche.

Julien obit  regret. Il ouvrit les deux fentres, poussa les persiennes, tandis que Maud tournait la clef des lampes. Le jour entra, clair et bleu, chassant la vapeur de mystre, l'air d'apparition qui flottait autour des globes.

-- Bon, fit Maud. Maintenant asseyez-vous prs de moi. J'ai un tas de choses  vous raconter. D'abord Mathilde est morte.

-- Ah ! fit Suberceaux, c'est ennuyeux. Nous ne pourrons plus...

-- Elle est morte ce matin, vers sept heures; elle avait dj perdu connaissance quand on est venu chercher Etiennette. Nous sommes arrivs vers huit heures, Paul Le Tessier et moi; le brave Paul tait aussi troubl que si la mort de Mathilde l'et fait veuf.

Julien, hant par son unique souci, demanda:

-- Alors... nous nous verrons ici ? ou bien faut-il que je cherche un autre endroit ?

-- Quel enfant ! interrompit Maud en lui tendant  baiser son poignet nu. On ne peut pas vous parler srieusement. Vous ne m'coutez pas...

Et, aprs un temps de silence o elle ne regarda pas les yeux de son amant, elle ajouta, d'un ton lass qui ne lui tait pas habituel:

-- Soyez bon pour moi ! Si vous saviez comme je suis nerveuse aujourd'hui !

Elle appuya sa tte sur la poitrine de Julien et, rendue plus femme, plus caressante par la pense du chagrin qu'elle allait causer  cet ami irrsolu, elle entr'ouvrit la soie de la chemise et posa ses lvres sur la place du coeur. Ils s'alanguissaient tous les deux.

-- Viens ! implora-t-il.

-- Non. Ce matin, je suis ici pour parler de choses graves. Vous devinez ce que c'est ? J'ai autoris M. de Chantel  venir, cette aprs-midi, demander ma main.

-- Ah ! fit Julien.

Il s'tonna de ne pas souffrir, et Maud aussi fut surprise de le voir si calme. Elle poursuivit:

-- Il nous semble,  lui et  moi, qu'il vaut mieux, la chose une fois dcide, la terminer le plus tt possible. Nous nous marierons certainement avant la fin d'avril.

Lentement, Julien sentait sourdre une angoisse: cela n'tait presque rien encore, mais cela grandissait, grandissait. Il ne rpondit pas. Maud continua:

-- Jusque-l, vous comprenez, je dois me garder des curiosits, des malveillances d'amies: ce mariage enrage trop d'envieuses ! Maxime ne connat personne et ne se soucie de voir que moi: aucun pril  ce qu'il demeure  Paris. Mais moi, avec maman et Jacqueline, j'irai passer ce mois  Chamblais... Oh ! je viendrai presque tous les jours, tu comprends, poursuivit-elle en prenant les mains de Julien... le trousseau... les toilettes... l'installation. Seulement, j'habiterai officiellement Chamblais, o Etiennette restera avec nous pendant les premires semaines de son deuil. Nous y serons chez nous, les Le Tessier n'y viendront qu'en visiteurs. Je trouve cette combinaison excellente... Mais qu'est-ce que tu as ?

Julien s'tait lev aux derniers mots, et, toujours silencieux, se promenait maintenant  pas irrguliers dans la pice. L'angoisse montait  sa gorge, lui obstruait la respiration  l'touffer. Il revint s'arrter devant Maud.

-- Alors... c'est fait ?

-- Oui, en principe, c'est fait. Je ne pense pas que cela te surprenne ?

Elle lui dit cela hardiment, les yeux dans les yeux, en cette attitude redresse qu'elle prenait contre toute entrave  ses dcisions.

Mais lui ne rsistait pas. Il s'tait assis sur le coin de la table, morne, accabl. Elle le guetta quelque temps, pare  la dfense. Puis, comme il ne disait rien, ne bougeait pas, elle voulut, comme tant de fois, ressusciter son courage. S'approchant de lui, elle lui dit  voix basse:

-- Sois fort. Je n'aime que toi.

Il ne l'entendit pas, sans doute, abm dans ses penses. Il balbutia:

-- Ce n'est pas possible !...

L'horrible angoisse lui avait poignard le coeur: et, pour la premire fois, le mariage de cette femme, chair de sa chair, avec un autre homme, et consenti par lui, lui apparut chose hors nature, monstrueuse, pas vraie.

-- Qu'est-ce que tu veux dire ? demanda Maud.

Il rpta:

-- Ce n'est pas possible... Nous ne ferons pas cela !

Il passa sa main sur son front, cartant ce voile de cauchemar.

-- Ce n'est pas possible, rpta-t-il une troisime fois d'une voix sans accent qui ne signifiait ni l'ordre ni la prire: l'expression d'une vidence seulement. Voyons, Maud, je t'aime... Je n'ai que toi au monde... et tu m'aimes... Je suis sr que tu m'aimes... Et moi, je suis ta chose, je suis tout  toi... je ne suis qu' toi... je ne peux vivre hors de toi... Nous sommes des fous... nous nous trompons.

Maud, presque durement, lui rpondit:

-- Je ne suis pas folle, moi. C'est toi qui divagues.

-- Mais comprends donc, reprit Julien, que ce que tu vas donner  un autre, c'est tout de mme ce qu'il y a de plus prcieux... Tu seras sa _femme_, malgr tout... Tu m'as accord juste de quoi dsirer ce que tu lui donnes. Et puisque tu m'aimes, il faut m'appartenir. Je vois cela clair, clair... comme le jour qu'il fait.

Et se rapprochant d'elle, plus pressant:

-- Nous avons t des fous, oui, des fous, toi et moi... Je ne veux pas, je ne veux pas qu'un autre t'aie, toi que je n'ai jamais eue. Cela ne sera pas. Laisse-moi te garder; je changerai ma vie, je travaillerai, je te ferai reine aussi, mieux que cet imbcile qui ne te comprend pas.  Tu ris de ce que je dis ? Ah ! je saurai travailler, va, pour te garder... Je ferai n'importe quoi, mais je te garderai. Je volerai, je tuerai, mais je te garderai... Ah ! reste !... reste-moi !... Je ne peux pas !... Je ne peux pas !...

Il s'abma aux pieds de la jeune fille, baisant ses pieds, roulant son front dans sa robe, enlaant les jambes rondes sous l'toffe. Il ne pleurait pas, mais des sanglots sans larmes le secouaient. Il sentit la main de Maud qui le repoussait par l'paule, fermement, de toute la force de ses nerfs contracts. Bless  son tour dans son orgueil, devinant qu'il se perdait en suppliant, il se releva.

-- Est-ce fini ? demanda Maud d'un ton de mpris.

-- Ce n'est pas fini, rplique Julien. Ce qui est fini, c'est cette comdie de mariage; cela ne sera pas, tu entends ? On ne se joue pas d'un homme comme tu t'es joue de moi. Je ne veux pas de ce rle, continua-t-il, exaspr par l'ironique silence de Maud... Je ne veux pas n'avoir t (il haletait de colre et les mots se faussaient dans sa gorge), n'avoir t... qu'un... qu'un... allumeur...

-- Ah ! misrable !...

Elle lui jeta sa main  la vole sur la bouche, comme pour y aplatir et y rentrer l'insulte. Mais Julien saisit cette main, la serra contre ses lvres; de l'autre bras, il encerclait la taille de la jeune fille, et maintenait ainsi ce corps rvolt, agit de soubresauts, tandis qu'il lui disait, si prs du visage qu'elle sentait l'effleurement des lvres:

-- Non... ce ne sera pas. Il faut que tu sois  moi. Tu as cru vraiment que je te laisserais aller ? Jamais... Tu es  moi ! Je te veux... Je t'aurai, mme de force !

-- Lche ! lche ! fit Maud. Laisse-moi...

Il la serra plus fort, elle se sentit porte vers le canap o les coussins recevraient sa chute... L'ide qu'elle allait tre prise malgr soi, possde par la force, peronna si rudement son orgueil qu'en cette minute elle hat Julien... De ses bras arc-bouts, de ses jambes violemment croises, de ses ongles et de ses dents, elle se dfendait, ne sachant mme plus ce qu'elle dfendait, emballe dans la lutte instinctive de la vierge contre cet homme, presque son amant tant de fois dj. Lui, la tte perdue, vraiment frapp de frnsie, donnait toute sa force, insensible aux morsures et aux dchirures. Soudain, Maud poussa un cri. Sa main, que Julien appuyait contre sa gorge dans le dsordre de la lutte, avait touch l'ardillon de la broche: le sang coula de la peau dchire. Julien, aussitt dgris, lcha prise... Ce ne fut qu'une seconde, mais quand il voulut la reprendre, elle tait  l'autre bout du salon, renversant entre elle et lui les meubles en barricade.

-- Maud !... voyons, dit Suberceaux, plus bris qu'elle par cette lutte... c'est de la folie... pourquoi ?... pourquoi pas ?...

Il n'osait l'approcher, hypnotis par ce filet sanglant qui filtrait sur la peau blanche, et bientt s'talait sur le dos de la main.

Maud, sans le quitter des yeux, ouvrit la fentre:

-- Je te jure, dit-elle, la voix coupe par le haltement de sa respirations... que si... tu m'approches, je saute par l... Si je me tue... tant pis... Mais je ne me tuerai pas, ce n'est pas haut... je t'chapperai, je ne te reverrai plus... jamais... jamais... je te le jure.

Il fit tout de mme un pas vers elle, et aussitt rla un cri de dtresse: elle s'lanait...

-- Maud !

-- Me crois-tu,  prsent ? lui dit-elle au bord du vide.

Il recula; il s'effondra sur le canap, le front dans ses mains. Il tait vaincu, dcidment; il l'aimait trop. Elle tait sa matresse effroyablement, il devait obir... Des larmes, pareilles  celles que verse une femme qui vient d'tre sauve d'un pril, jaillirent abondamment de ses yeux.

Lorsqu'il osa relever la tte, Maud tait debout prs de lui, calme. Cette fois encore, elle lui posa sa main sur le front, pour lui rendre la paix, la main adorable qu'il avait blesse.

-- Maud... Maud chrie !...

Il n'avait plus de force, plus de volont, plus mme de dsir. Il voulait seulement la garder prs de soi, garder ce qu'elle consentirait  lui laisser d'elle.

-- Sage ?... murmura-t-elle. C'est bien; je te pardonne.

Agenouille prs de lui, elle le baisa longuement aux lvres, lui suant par l le reste de ses forces...

-- Crois-moi, lui dit-elle... Nous avons t raisonnables. Laisse-moi faire ta vie en mme temps que la mienne. Je n'aime que toi !

Elle se relevait, elle se gantait. Il voulut la suivre...

-- Non, reste l, commanda-t-elle... Adieu ! Ne viens pas  la maison: je t'crirai.

Il obit.


Constant, descendant vers midi, inquiet de n'tre pas sonn par son matre, osa pntrer dans le salon sans tre appel. Il trouva Julien dans la mme posture de prostration.

-- Monsieur dormait ?

-- Oui... Constant... Laissez-moi. Quand je voudrai djeuner, je vous sonnerai.

Il n'avait pas dormi. Maud partie, il tait demeur l, assomm par ses penses, l'esprit vague et actif... Il souffrait. En vain il essayait de reprendre pied dans la vie, de se remmorer les paroles anciennes par o la jeune fille avait comme ananti sa volont: "Le monde appartient aux forts... Les tres qui nous sont infrieurs, il faut les brider et les chevaucher comme des btes..." En vain il se disait: "J'ai tenu Maud entre mes bras avant cet homme... J'ai en d'elle des caresses qu'il n'aura jamais." Le tressaillement rvolt de la jalousie lui rpondait: "Oui... mais elle sera SA FEMME..." et l'horrible image de Maud possde par un autre s'voquait... "Oh ! je souffre !... je souffre !..." Il souffrait: contre cela, il n'est pas d'argument ni de thorie qui vaillent... Certes, malgr sa souffrance, il restait incrdule aux lois convenues; rien ne lui prouvait, toujours, qu'une moralit soit enclose dans les caresses, qu'il existe un bien et un mal dans l'amour humain.

Mais pourquoi, de sa souffrance mme, montait-il en lui un appel violent, dsespr, vers cette loi tant de fois renie, vers cette loi improuvable ?



TROISIME PARTIE



I


-- Tu es rveille ?

-- Oui. Entre, chrie.

Etiennette, la porte referme derrire elle, courut embrasser Maud encore couche. Leurs bouches et leurs mains se caressaient, avec cette tendresse  fleur de peau, dmonstrative, empresse, complimenteuse, que les jolies femmes se tmoignent volontiers, quand l'absence des hommes supprime entre elles la concurrence... Du reste, depuis qu'elles vivaient ensemble  Chamblais, leur amiti, puise aux sources de l'ancienne intimit de couvent, s'tait chauffe dans les confidences, l'aveu des espoirs prochains, la communion des inquitudes. Toutes deux, Maud si rsolue dans sa marche rvolte, Etiennette si rudement enseigne par la vie, restaient l'une pour l'autre de simples jeunes filles amies. Qui les et entendues converser ensemble, et, la plupart du temps, admir l'innocence de leurs propos, leur adorable purilit.

Les caresses matinales changes  profusion, leur bavardage quotidien s'amora en compliments sur leur visage, en discussions de chiffons ou de toilettes.

-- Tu devrais toujours t'habiller de crpon noir, comme  prsent, disait Maud. Rien ne sied mieux  ton teint et  tes cheveux. Oh ! les amours de cheveux ! C'est de l'or neuf, ces nattes-l...

Elle en prenait une, la posait sur l'oreiller, au milieu de la soie plus obscure de ses propres cheveux dfaits.

-- Tiens ! regarde... les miens paraissent presque bruns... Jamais je ne devrais me montrer auprs de toi. Tu m'teins compltement.

-- Veux-tu bien te taire ! rpliquait Etiennette. Est-ce qu'on lutte contre a, tiens ! et contre a, contre a ?...

Elles passa ses doigts dans la souple et douce coule des boucles brunes qui s'allumrent aussitt de reflets roux, elle entr'ouvrit le col  volant, formant charpe, de la chemise de linon, elle dcouvrit la naissance de la gorge et y posa ses lvres.

-- C'est toi, chrie, qui es trop jolie... trop reine. Prs de toi, j'ai l'air de ta petite femme de chambre. Mais a m'est gal, je t'aime.

Elles s'embrassrent encore.

-- A propos, dit Maud, je me suis dcide pour le grand peplum tombant droit sur la robe  taille...

-- Celle de chez Laferrire ?

-- Oui. Seulement je la modifie un peu, en rtrcissant l'empicement du corsage. Tu vas comprendre.

Elle s'expliqua, interrompue par Etiennette qui, elle aussi, avait eu son inspiration pendant la nuit, pour modifier le modle de Laferrire. Et c'tait vraiment un tableau  tenter un pinceau de l'cole de Valenciennes, ces deux jolie filles mi-srieuses, mi-rieuses, discutant, prenant des poses, dans la vaste chambre du chteau d'Armide, boise de riches coquilles, de courbes gracieuses, meuble de vraies pices de muse.

Elles n'taient pas tombes d'accord quand la porte de la chambre s'ouvrit. Betty apportait le courrier du matin.

-- Vous avez _ma lettre_ aussi, Betty ? demanda Etiennette.

-- Oui, mademoiselle. J'ai vu que Mademoiselle n'tait pas dans sa chambre... Alors, j'ai tout port ici. Il y a deux lettres pour mademoiselle Etiennette.

-- Tiens ! fit la jeune fille tonne... Qui est-ce qui peut ?...

Elle n'attendait une lettre que de Paul Le Tessier. Il lui crivait chaque jour, mme lorsqu'il venait djeuner ou dner  Chamblais. Chaque jour aussi, elle lui rpondait, heureuse de se prouver ainsi quotidiennement qu'elle n'tait pas tout  fait seule au monde.

Aujourd'hui l'enveloppe blanche, avec l'estampille gaufre: _Snat_, tait bien l, comme chaque jour. Elle ne l'ouvrit pas la premire, elle tenait entre ses doigts hsitants l'autre enveloppe, longue, rouge brique, marque d'un timbre tranger.

-- Qu'est-ce que tu as ? demanda Maud, quand Betty fut sortie. De qui est cette lettre ?

-- C'est de Suzon, rpondit Etiennette. Cela vient de Hollande.

-- Ah ! c'est bien ennuyeux. Elle aurait pu attendre encore un peu avant de donner de ses nouvelles, Suzon.

Elle traduisait la pense d'Etiennette. Maintenant que la mre tait morte, l'obstacle au mariage avec Paul, c'tait cette folle Suzanne qui avait soup, ft, couch avec tout Paris. Sa longue absence, le long silence, point rompu mme  la mort de Mathilde, commenaient  la faire oublier de Paris qui oublie vite. Allait-elle rentrer en scne ?


"... Je t'cris d'Amsterdam, o je suis arrive avec la troupe. Mais j'ai quitt le thtre. Je _suis avec_ un jeune ngociant trs cal, trs chic, que je compte bien amener  Paris. Peut-tre dciderons-nous aussi son frre  nous accompagner: il est riche aussi, il ne fait rien et tu serais tout  fait son type.

"J'espre que maman va bien. Si elle a besoin de quelque chose, elle n'a qu' m'crire _Htel Mille-Colonnes_. Henri est trs gentil et j'ai tout ce que je veux..."


Deux pages sur ce ton d'incohrence et d'inconscience, un verbiage de lorette qui navrait Etiennette et l'humiliait. "J'espre que maman va bien... Henri a un frre qui ne fait rien: tu serais son type..." Voil comment elle comprenait la famille !

-- Je n'ose pas te lire cela, dit-elle  Maud. Je voudrais ne l'avoir pas lu.

Pourtant, elle songea qu'elle l'avait crue morte, elle aussi, emporte par cette phtisie qui la minait. Alors elle eut honte d'avoir accept cette hypothse sans chagrin, et peut-tre avec soulagement. N'tait-ce pas tout ce qui lui restait de l'autrefois, cette folle Suzon avec qui elle jouait, gamine, ne sachant encore ni l'une ni l'autre rien de la vie vraie.

Elle dit tout haut:

-- Pauvre petite ! Je suis bien contente tout de mme d'avoir de ses nouvelles. Elle a si peu de sant ! Si on pouvait la rendre raisonnable ! Son coeur est excellent.

Dans cette offre mme qui l'avait choque tout  l'heure, la bonne volont de la pauvre fille s'affirmait. On est bienfaisant comme on peut, suivant sa situation et ses moeurs... Pauvre Suzon !

Elle consulta Maud:

-- Faut-il dire  Paul que j'ai reu des nouvelles ?

-- Moi, je ne le dirais pas. Cela lui sera dsagrable. Si Suzon revient, il l'apprendra toujours assez tt. Et puis, qui sait ? reviendra-t-elle ?

Etiennette embrassa son amie.

-- C'est vrai, tu as raison. Comme tu vois juste toujours !... Mais je t'ennuie avec mes affaires. As-tu des nouvelles, toi ?

-- Rien, rpliqua Maud, vannant du bout des doigts les lettres, les enveloppes ouvertes, niches dans le creux du lit, entre ses genoux... Des fournisseurs, l'invitable Aaron qui nous invite  djeuner pour le jour du vernissage, John Arthur qui offre un htel  louer, rue Lincoln... C'est tout... plus Maxime, naturellement.

-- Et... ?

-- Non, pas un mot.

-- Quel jour lui as-tu crit, toi ?

-- Mercredi.

-- Prs d'une semaine. Ce n'est pas naturel. Il boude.

Maud se renversa en arrire, sur les oreillers, les mains  plat, l'air las:

-- Que veux-tu ? ma chre, il boudera. Je ne peux pourtant pas, moins de quinze jours avant de me marier, passer mes aprs-midi dans un entresol de la rue de la Baume. Je ne veux pas de tyrannie. Le dlai que je lui impose n'est pas tellement long: il peut vraiment patienter. D'ailleurs, qu'il le veuille ou non, je m'en tiendrai  ce que je lui ai crit: je ne sortirai plus seule  Paris. Est-ce que le conseil que je lui donnais n'est pas le plus sage, voyons ? Qu'il parte, qu'il aille faire un tour  l'tranger... un tour d'un mois ou deux... il est en fonds, justement: il gagne tout ce qu'il veut au cercle, en ce moment-ci. Quand il reviendra, tout sera cas et tass; je serai vicomtesse de Chantel... et je me charge de l'avenir de Julien.

Elle attendit quelque temps l'approbation d'Etiennette; puis, comme celle-ci ne parlait pas, regardant distraitement la lettre de Le Tessier qu'elle venait de parcourir, elle se redressa, s'appuya du coude au traversin:

-- Tu ne m'coutes pas ?

-- Si, fit la jeune fille. Mais, tu sais, moi, je suis un peu bte pour tout cela. Tu m'tonnes toujours. Je ne te comprendrai jamais bien.

-- C'est pourtant assez clair !

-- Oh ! pardonne-moi ! reprit Etiennette en glissant clinement son bras  ct du bras pli de Maud. D'avance, je te dis: C'est toi qui as raison, c'est moi qui suis une petite niaise... Moi, tout ce que je dsire au monde, c'est d'tre auprs de quelqu'un qui m'aime bien, que j'aime bien... Le reste m'est si gal ! Tu ne peux pas te le figurer ! Je suis une bourgeoise: je vivrais avec trois mille francs par an, en province. Alors, tu conois,  ta place, aimant Julien comme tu l'aimes (ne dis pas non, tu l'aimes  en avoir fait des imprudences, ce qui est extraordinaire de ta part !), je l'aurais pous tout simplement... Dirig par toi, Julien, qui est paresseux, mais qui n'est pas sot, aurait fait son chemin... Tu aurais t moins riche que ne le sera la vicomtesse de Chantel, mais tu n'aurais pas t mise dans cette alternative: ne plus voir un homme que tu aimes, ou passer ta vie dans une atmosphre de drame... car ils ne sont commodes ni l'un ni l'autre, tes deux amoureux. Vivre dans le drame, moi, c'est au-dessus de ma nature. J'aime mieux la tranquillit la plus mdiocre.

Tout cela tait dit d'un ton paisible, insinuant, presque caressant, avec ce mlange d'assurance et de modestie, charme singulier de la fille de Mathilde Duroy. Maud, qui l'avait coute srieusement, rpondit, la voix un peu altre:

-- Ce que tu dis l est vrai pour toi et pour bien d'autres; ce n'est pas vrai pour moi... Oh ! je ne me mets pas au-dessus de toi, comprends-moi, ni de personne. Mais, je le sens, je ne me rsignerai jamais  tre la femme d'un homme comme Julien, parce que je ne veux pas tre dclasse, comprends-tu ? Plutt tre une simple cocotte, comme... (elle allait dire: "comme ta soeur," elle se reprit  temps) tant d'autres qui ont commenc par le couvent et fini par la galanterie... J'aimerais mieux devenir la matresse avre d'Aaron qui me rpugne... Au moins, comme cela, la coupure est franche; on n'est plus du monde, on n'y songe plus, et puis on a le grand luxe et la "rosserie" pour se rattraper.

-- Et l'amour ? dit en souriant Etiennette.

-- L'amour ? Ce que tu entends par l'amour c'est--dire le coin du feu, le monsieur assagi, comme Paul, qui vous prend sur ses genoux et vous dorlote, en vous disant des tendresses, et  qui, en change, on prpare des grogs et des pantoufles ! J'en ai horreur de cet amour-l, entends-tu ? horreur ! horreur !... Je ne suis pas tendre, on ne se refait pas; les tendresses me portent sur les nerfs.

-- Mais Julien, cependant ? questionna Etiennette un peu surprise.

Maud s'appuya des deux coudes au bord du lit et, la voix sourde et ardente:

-- Julien !... Ah ! ce n'est pas de la tendresse en pantoufles qu'il y a entre nous deux, va ! Tu disais que je l'aime... Eh bien ! non, je suis sre de ne pas l'aimer. Je le vois tel qu'il est, pas suprieur comme intelligence, vaniteux, goste, paresseux... Oh ! je le connais bien... Mais il y a en lui quelque chose de tellement suprieur aux autres hommes, malgr tout cela ! Il est tellement un tre plus beau, plus fort, plus dlicat, plus lgant, plus... comment dire ? je ne sais pas; il n'y a pas de mots pour exprimer cela... il n'est qu'une chose, mais il l'est extrmement... il est l'Amant. Me comprends-tu ?

Elle s'abattit de nouveau, le dos sur son lit, fermant les yeux, et d'une voix plus lente:

-- Tous les hommes... mme ce pauvre Christeanu qui faisait pmer jeunes et vieilles... ils me rpugnent un peu. Maxime n'est pas laid, n'est-ce pas ? J'ai envie de le mordre aprs qu'il a bais mon front que je lui tends... Il n'y a que Julien. J'aime ses mains, sa bouche, ses yeux. Je le dsire, il me semble, comme les hommes nous dsirent, mme en nous hassant... Tu ne comprends pas cela non plus, toi. Peut-tre tu ne le comprendras jamais, comme je ne comprends pas les rves en pantoufles. Moi, je ne suis amoureuse que d'un homme unique, mais je le suis terriblement. D'o me vient ce temprament-l ? Ma mre est calme comme une marmotte, Jacqueline n'est dvergonde qu'en paroles... De papa, peut-tre, qui tait trs amateur... ou de quelque ngre,  moiti sauvage, un aeul imprvu du ct de maman... En tout cas, j'en ptis, moi.

Elle se tut un instant, puis elle ajouta:

-- Te rappelles-tu, un soir,  la maison, ce graphologue belge qui a lu dans nos critures ? Il a mis sur mon signalement: trs sensuelle... Et ce petit imbcile d'Espiens, lisant cela pardessus mon paule, ricanait: " Ah ! ah ! trs sensuelle..." Je l'ai fait taire d'un coup d'oeil et je n'ai pas pu m'empcher de lui dire: "Il n'y a pas de quoi rire... Si vous croyez que c'est drle !..." Ils ne savent pas, vois-tu, ni toutes ces poupes, ni tous ces claqus, ce que c'est que d'avoir des sens... Il y a des moments o je suis tente de croire qu'il n'y a que deux amants  Paris: Julien et moi.

Elle se tut assez longtemps. Etiennette, un peu effraye par cette vue brusquement ouverte sur l'me de son amie, songeait: "Comme elle doit tre mue pour parler ainsi, elle qui se surveille si bien !" Mais Maud se retournant vers elle, la voix et l'attitude remises:

-- Que dit le cher snateur ?

-- Il dit qu'il vient djeuner ce matin comme c'tait convenu. Hector aussi, probablement.

-- Certainement, fit Maud en souriant, puisque Mme de Chantel amne Jeanne.

Etiennette, le rire aux lvres, se leva et embrassa Maud.

-- Allons, dit-elle, je vais me faire belle pour recevoir mon amoureux.

-- Il n'est pas  plaindre, ton amoureux. Seulement, veux-tu un conseil ? Ne laisse pas traner le flirt trop longtemps.

Le jeune fille , de la porte, envoya un signe d'assentiment.

-- Et crois-moi, conclut Maud, pas un mot de Suzon.

Elle sonna Betty. Ds que l'Anglaise fut l, lui prsentant les mules, Maud sauta en bas du lit, laissant aussitt glisser de ses paules sur le tapis, o vite l'Anglaise le ramassa, le souple tissu de linon. Tandis qu'on prparait le tub dans le cabinet de toilette, la jeune fille erra, tranquillement nue, de la commode o elle choisit elle-mme les bas, la chemise, le pantalon qu'elle allait mettre,  la glace de la chemine devant laquelle elle s'amusa  faire jouer dans ses boucles les reflets roussis du jour. Et cette blanche forme, de la nuque brune aux seins menus, aux hanches larges et pourtant tombantes, aux genoux troits, aux pieds dlicats, soigns comme des mains, toute cette blanche forme de Diane tait si parfaite qu'elle restait chaste, de l'impudeur sacre des marbres de desse.

Ensuite, allonge sur le canap du cabinet de toilette, Betty agenouille la tamponna lgrement avec des serviettes floconneuses, lima minutieusement les ongles des orteils, massa les jointures polies. Maud s'attardait agrablement  ces frlements agiles, discrets, de doigts fminins: "Encore, Betty... un peu plus fort..." Durant cette demi-heure de massage, elle rvait  l'aise, elle prparait sa journe dans le silence... "Maxime... Julien... les deux ples de ma vie,  prsent." Jusqu' ce jour, elle avait tenu Julien par le servage des sens altrs, puis rassasis, ne lui laissant jamais entre deux rendez-vous le temps de la rflexion ou de la rvolte. Il fallait aujourd'hui changer de tactique. Quand elle se rendait chez Suberceaux, elle avait le pressentiment d'tre guette par des yeux hostiles... "C'est fou vraiment d'y tre retourne, mme une seule fois, depuis que Maxime est  Paris... Si quelqu'un lui disait !..." Elle le trouvait embruni parfois, ingal, distrait, chavir dans des silences brusques,  certains mots qui, sans doute, voquaient le souvenir de paroles prononces ailleurs. "Il a d recevoir des lettres anonymes... J'ai tant d'ennemies ! Je n'ai que des ennemies... Cette abominable Ucelli, Aaron enrag contre mon mariage, qui lui te ses dernires chances, me poursuivent d'espionnages. Ils sont capables d'acheter mes domestiques, et Betty sait tout !"

Pour la premire fois, elle frissonnait devant l'avenir, devant la chance de la catastrophe. "Si cela casse, cette fois, c'est fini... la vie est manque..." Une suggestion puissante le lui certifiait. Ce mariage manqu, que devenait sa vie ? la chute dans le hasard, dans l'inconnu... l'horrible avenir de mdiocrit, Oh ! non... cela, jamais, jamais !" La face humble et obstine d'Aaron glissait dans son rve. Elle savait ce qu'il voulait, lui: il avait os le lui dire un jour, grce au tte--tte forc d'un grand dner, il lui avait coul dans l'oreille, alors qu'elle ne pouvait ni le faire taire, ni refuser de l'entendre, ses projets louches de conqute, et, tandis qu'elle le cinglait d'insultes  voix basse, elle l'entendait encore rptant: "Votre ami, toujours... on ne sait pas ce que l'avenir rserve... vous me trouverez toujours... toujours... et, vous savez, j'ai toujours russi  ce que je voulais !" Oh ! le misrable !... Cette dclaration cynique lui avait laiss l'impression d'un contact de bte impure, de bte gluante frle par mgarde... Pourtant, l'avenir, si le mariage manquait, c'tait cela ou la misre... "Nous sommes  la veille de la dbcle," pensa-t-elle, voquant d'autres soucis, des soucis d'argent qui la travaillaient trop souvent, bien qu'elle s'effort de les carter. "On nous laisse encore tranquilles, parce que mon mariage est annonc officiellement. Si tout manquait, quel assaut !"

Mais bientt, demi-vtue devant la haute psych au cadre gris filet de bleu, elle se rassurait. Julien, Maxime, l'un et l'autre taient trop esclaves pour s'affranchir: elle tenait trop bien leur pense, ils teraient plutt d'eux-mmes le pigment de leurs prunelles, la couleur de leurs cheveux. "D'autres se sont librs pourtant et m'ont oublie..." Elle se rappelait les mariages manqus comme une injure ingurissable... "C'est que je ne m'tais pas donn la peine de me faire aimer," pensa-t-elle.

Betty fixait les dernires agrafes de la robe en cachemire gris  longs plis indplissables, et Maud, debout  la fentre entr'ouverte, regardait les massifs fleurissants qui s'arrondissaient devant le chteau... Malgr la jeunesse de la saison, l'haleine prcoce de l't flottait, parse dans l'air, exhale des profondeurs dj touffues de parc d'Armide o, parmi la verdure des taillis, se dtachaient  et l, en reflets de marbre, les blanches statues. Quelle me jeune rsiste  l'appel puissant,  l'invocation au bonheur jaillis d'une tide matine de printemps ? Maud souriait, tout  fait calme, confiante en soi, confiante en l'avenir.

-- Tiens ! murmura-t-elle... Hector est dj l.

Il descenda les marches du perron; Jacqueline le suivait, l'ombrelle ouverte. Leurs ombres, sur les marches blanches, paraissaient  peine laves de bleu dans le poudroiement tnu du soleil. Presque aussitt, Paul Le Tessier parut  son tour, avec Etiennette dont la nuque tait d'or sous l'or du jour. Les deux couples se suivirent quelques pas... Puis, tandis que Jacqueline et Hector s'enfonaient dans le parc, le snateur s'assit avec Etiennette sur un des bancs de pierre circulaires qui garnissaient, de place en place, les alentours du bassin.

-- Allez voir, dit Maud  Betty, si les Chantels sont arrivs. Je n'ai plus besoin de vous.

Etiennette et Paul Le Tessier, sur le banc o, sans doute, la danseuse Hro et son financier s'taient, aux temps jadis, becquets tendrement, causaient en bons amis affectueux, Paul gardant dans ses mains d'athlte la main de la jeune fille. Il lui contait les dmarches faites pour elle, la veille,  Paris.

-- Voil, chre amie. Tout est rgl pour l'assurance... Il est convenu que c'est moi qui toucherai,  votre majorit, les vingt mille francs que vous prtendez me devoir pour rembourser mes avances: vous me permettrez bien, je l'espre, de les mettre dans la corbeille, puisqu'ils sont  vous... Les grosses difficults pour la succession sont aplanies: votre soeur n'ayant pas donn signe de vie au dcs de votre mre, tout fait supposer qu'elle ne rclamera pas sa part de l'hritage.

Etiennette eut envie de l'interrompre, d'avouer la lettre de Suzanne. Elle n'osa pas et, ds lors, lie par son silence, l'aveu devint impossible.

-- L'appartement reste  votre nom jusqu' l'expiration du bail, dans dix-huit mois. D'ici l, nous serons maris, je suppose, et vous dciderez ce qu'il vous plaira. De mon ct, toutes mes affaires sont en ordre: j'ai vu Krauss qui me signera un certificat de maladie me permettant d'avoir un cong de trois mois. Avec les mois de vacances, cela nous fera la moiti d'une anne. Nous nous marierons  Londres; nous irons passer ensuite quelque temps  Vzeris, chez le jeune couple Chantel, et nous rentrerons  Paris, ajouta-t-il en souriant, tout parfums d'aristocratie par le frottement de la haute noblesse poitevine.

Il dguisait sous un ton de plaisanterie un plan longuement, sagement mri. Il voulait pouser Etiennette sous le patronage des Chantel et des Rouvre, dont les noms clatants faisaient rentrer dans l'ombre les origines et les alliances de Mlle Duroy.

"Il y a tant de Duroy par le monde... Et puis qu'importe le nom d'une femme le lendemain de son mariage ?"

-- Comme vous tes bon ! murmura la jeune fille, le caressant de ses yeux clins.

Boulevers par ces vagues de puissante tendresse qui battent les coeurs de quarante ans, tendresse inquite et nave  la fois, prte  douter de tout et  tout esprer, il lui rpondit, d'une voix qui tremblait:

-- Je vous aime tant. M'aimerez-vous un peu, au moins ?

-- Vous savez bien que je vous aime !

"Oui, elle m'aime, pensait-il en buvant la douceur de ces yeux bleu clair, en respirant cette odeur de jeune printemps qu'elle vaporait. Elle m'aime, mais comment m'aime-t-elle ? surtout comment m'aimera-t-elle ? Une sorte de tendresse filiale lui suffit aujourd'hui. Mais quand je serai son mari ? Oh ! m'aimera-t-elle avec tout elle-mme, comme un amant ?"

Le voeu tenace, rongeur des coeurs trop jeunes pour leurs annes, le tenaillait plus cruellement  mesure qu'il approchait de la possession. Il et fait bon march de la tendresse, de la dilection d'me  me. Il ne dsirait que la palpitation de ce jeune corps dans les caresses, l'amour de la chair pour la chair. N'est-ce pas le voeu de tous les amants ?

Hector revenait, avec Jacqueline, des bords de l'tang. Paul, l'apercevant, envia sa silhouette plus mince et plus alerte, ses cheveux drus et bruns, sa figure juvnile, ses trente ans.

"L'animal, se dit-il avec un peu d'humeur, il a la jeunesse et l'emploie  cette chose bte qu'ils appellent le flirt, au lieu d'aimer !"

Et, si triste de ses quarante-cinq ans qu'il en oublia un instant la profonde affection qui l'unissait  son frre, il dit  Etiennette silencieuse, anxieuse un peu:

-- Rentrons, voulez-vous ?

Hector et Jacqueline, retour du bois, devisaient d'amour sur un tout autre ton.

Jaqueline, quand ils s'assirent  leur tour, sur l'un des bancs de marbre, concluait l'entretien commenc:

-- Si toutes les jeunes filles pensaient comme moi, mon cher, nous ferions notre petit 89, et nous gagnerions nos liberts de vive lutte.

-- Quelles liberts ?

-- Libert de sortir et de voyager seule, d'abord. Libert de rentrer chez nous  l'heure qu'il nous plat, de ne rentrer que le matin, par exemple. Vous n'imaginez pas ce que cela m'amuserait de noctambuler. Libert de dpenser de l'argent  notre fantaisie, libert d'avoir des amants... Oui, des amants... Vous avez bien de matresses !

-- Elles seront difficiles  marier, vos jeunes filles d'aprs 89.

-- Pourquoi ? Vous vous mariez bien, vous, quand vous vous tes affichs pendant dix ans avec cocottes ? Ce serait un usage  tablir, voil tout. On dirait: "Mademoiselle Une-telle a eu une jeunesse orageuse, mais ce sont les jeunes filles comme celle-l qui font les meilleures femmes. Mieux vaut courir avant le mariage qu'aprs, etc." Tout ce qu'on dit pour vous.

-- Nous verrons peut-tre ces moeurs-l, fit Hector. Moi, je ne m'en plaindrai pas.

-- Oh ! vous serez trop vieux pour en profiter, mon cher. Vous serez comme les gens du Tiers qui sont morts vers 1790, juste avant d'avoir eu le plaisir de voir guillotiner des nobles. Moi aussi, d'ailleurs. C'est pour cela que je suis une jeune fille parfaitement sage, qui ne laissera pas toucher le moindre petit acompte avant le mariage.

Hector, souriant, rflchissait. Il regardait Jacqueline, la trouvait infiniment dsirable, et pensait  Lestrange avec le pire sentiment de jalousie mle: celui qui jalouse la possession, sans dsir personnel, pour le plaisir que l'autre en aura.

Il demanda:

-- Alors, c'est dcid, ce mariage avec l'homme blond ?

-- tes-vous discret ?

-- Trop pour le divertissement de mes contemporains.

-- Eh bien ! oui, c'est fait, en principe. Je vous le raconte parce que je sais que cela amusera votre dilettantisme. Cela s'est pass avant-hier soir. J'avais fait inviter tout seul l'homme blond, comme vous dites. "Il faut bien que j'aie mon amoureux de temps en temps, moi aussi, avais-je dit  maman, tout le monde a le sien dans la maison." Je m'tais un peu dcollete... et puis j'ai un secret pour que, quand on est prs de moi, on ne puis penser qu' moi, on ne respire que moi. Devinez !... Au dner, naturellement, Lestrange s'est allum, allum,  ce point qu'il ne pouvait plus manger et qu'il n'entendait plus ce qu'on disait. Savez-vous une des raisons qui m'ont donn du penchant pour lui, qui n'est pas beau ? C'est que je l'excite extrmement: je le chavire, ce garon. Toutes les femmes, me direz-vous ? Non. Moi, davantage. Aprs dner, on a t dans la serre. Prodigieux endroit de flirt, mon cher, votre serre, sous les palmiers du fond. Ma soeur jouait du Berlioz; maman faisait des patiences. Nous tions vraiment l dedans, Luc et moi, comme en cabinet particulier. Nous avons caus. J'ai un peu activ Luc en lui dclarant que j'en avais tout  fait assez de ma chastet professionnelle, que je ne demandais qu' changer d'tat; je lui racontai que j'avais des insomnies, des rveils trs nervs...

-- Est-ce vrai ? demanda Hector.

-- Mais oui, mon cher, c'est vrai. Voil le plus drle de l'affaire. Tiens ! il parat que a vous agite un peu, vous aussi, sage ami, ce que je vous raconte l ? Lestrange ne se tenait plus. Il me prenait les mains, balbutiant: "Jacqueline ! Jacqueline !" comme un amoureux de quinze ans... Je l'ai achev en lui avouant que dans ces insomnies, dans ces nervements, c'tait  lui, Lestrange, que je pensais.

-- Et c'tait encore vrai ?

-- Encore. Ceci pour vous calmer, vous. Alors, mon amoureux,  bout de rsistance, a pris brusquement son parti: "Jacqueline, je vous veux ! Vous savez que j'ai horreur du mariage: pourtant je suis prt  vous pouser. Seulement, je vous prviens: j'ai peur d'tre un assez mauvais mari. J'ai besoin de la socit des femmes; mme mari avec une femme qui me passionne, comme vous, peut-tre ce besoin persistera-t-il. J'abhorre la chane, l'entrave  la libert. Serez-vous jalouse ?" Je lui ai ri au nez. "Jalouse, moi ? coutez Luc, confiance pour confiance. Je ne suis pas folle du mariage, moi non plus; ce n'est pas moi qui l'ai invent; mais puisqu'on se dclasse quand on ne se marie pas, je me marie. Vous concevez dj le respect que je professe pour l'institution. Vous me plaisez, je vous plais: pousons-nous, je crois que nous ferons trs bon mnage ensemble, outre les petits moments particulirement agrables, qui n'ont qu'un temps, je le sais. Nous serons associs pour ces petits moments-l et aussi pour les intrts srieux de la vie: vous vous y entendez, avec vos airs de libertin, et moi aussi, tout cervele que je parais. Hors cela, de part et d'autre, libert complte. Je ne suis pas assez niaise pour imaginer qu'un viveur comme vous, qui ne peut pas voir une robe sans pmer, va devenir subitement chaste, ou mme fidle, aprs le lunch de noces. Vous continuerez  courir, sans cesser pour cela de penser  moi, car vous tes de la varit qui cumule, vous. Moi, de mon ct, je ne demande pas mieux que d'tre une perle de fidlit, une Barberine.  Mais que voulez-vous ? Ma petite exprience m'a dmontr que les Barberine ne se prodiguent plus dans la vie relle. A quoi serviraient des promesses de rsistance  une tentation que j'ignore ? Ce que je vous promets formellement, c'est de vous garder toujours ce qui vous est d et de ne jamais vous rendre ridicule. A cela prs, je veux tre libre. A mon tour de vous adresser votre question de tout  l'heure: Serez-vous jaloux ?"

-- Et qu'a-t-il rpondu ?

-- Il a rflchi un instant, pas longtemps, puis m'a dit: "Vous avez raison. Le mariage tel que vous le comprenez est le seul qui ne nous mnera pas au divorce... Vous tes une femme exquise et je vous remercie de m'avoir prouv qu'il fallait vous pouser..." L-dessus, afin de sceller nos fianailles, je lui ai tendu mes lvres et pour la premire fois qu'un homme les touchait (pourquoi ricanez-vous ? je vous jure que c'tait la premire fois), j'espre n'avoir pas sembl trop gauche. Voil... Moi, je me sauve et je vous laisse. Voici venir les Chantel, je ne veux pas que la jolie Jeanne m'arrache les yeux... car elle est et elle sera jalouse, celle-l, je vous le garantis !

Sans attendre la rponse, elle se leva et, lestement, gagna la maison. Lui la regardait s'loigner, d'une grce perverse et provocante que sa dmarche accentuait. En mme temps, par le chemin qui dbouchait du bois de chnes  peine feuill, une charrette  quatre places de vis--vis montait, amenant les Chantel. En avant, on voyait la silhouette immobile de Jeanne; Hector devinait ses yeux noirs, limpides comme l'onyx, fixs sur lui qu'elle aimait, il le savait bien  prsent, un peu triste de la facilit de cette conqute, pressentant bien qu'elle le mnerait au mariage, et triste  la pense de cette mort de sa libert. Il marcha au-devant de la voiture. Il songeait: "Ces deux enfants, Jacqueline et Jeanne, sont aprs tout les deux solutions raisonnables du mariage contemporain. Si l'on veut lui garder les caractres chrtiens qui faisaient sa noblesse, l'indissolubilit, la fidlit, la fcondit, il faut chercher la femme exceptionnelle, l'oiseau rare, ou la petite oie blanche, comme Jeanne... Si l'on veut le comprendre  la moderne, une faade correcte avec la licence derrire, mieux vaut, comme les Lestrange, se prvenir d'avance et s'entendre l'un avec l'autre. Les moeurs n'y perdent rien. La franchise y gagne."

Mais, en vue de la voiture, le sourire de Jeanne, si innocent, si joyeux, le ravit.

"Chre petite, se dit-il... Je crois que je l'aime bien tout de mme !"

La charrette vira devant le perron du chteau d'Armide, dchirant le sable. Hector tendit  Jeanne l'appui de sa main, qu'elle toucha  peine, tout de suite rougissante, et sauta  terre. Mme de Chantel, au contraire, courbatue aux jointures, se laissa presque porter de la voiture  l'escalier. Trois mois de Paris, les conversations cerveles de Mme de Rouvre, les stations chez les couturires, chez les modistes, chez les joailliers, les promenades au Bois ne l'avaient pas change. C'tait le mme visage aristocratique et vide, la mme tournure gauche et souffreteuse sous l'ternel deuil provincial. Plutt elle avait dteint sur Mme de Rouvre, voue maintenant au noir par sympathie pour sa noble amie, noir fanfreluch, sans doute, gay de dentelles et de rubans... Maxime, sur le conseil d'Hector, gardait sa faon un peu srieuse et militaire de se vtir, corrig par la coupe d'un bon tailleur parisien. Mais Paris avait vraiment transform Jeanne. Elle aussi avait couru la rue de la Paix, de compagnie avec Maud, et ses yeux avivs par le dsir de plaire  quelqu'un eurent vite fait de juger ce qui la diffrenciait d'une Parisienne. Aujourd'hui, sa toilette noire et blanche en taffetas mille raies, la jupe cloche  volants dchiquets, le corsage drap, le grand chapeau Gainsborough tout noir la transformaient, faisaient valoir sa taille exceptionnelle  Paris, son allure de Vendenne souple et solide, de petite aristocrate guerrire.

-- Charmant, ceci, dit Hector en silhouettant du pouce la ligne cambre, de la nuque au dernier volant.

-- Oh ! vous vous moquez de moi, encore ! fit Jeanne d'un ton chagrin. Ce n'est pas bien.

-- Je vous assure, rpliqua le jeune homme, que votre toilette est du meilleur Paris.

-- Vrai ? Oh ! je suis contente. J'avais si peur qu'elle ne vous dplt, ajouta-t-elle ingnument. Tu vois, Maxime, M. Le Tessier trouve ma robe trs bien.

Maxime sourit, la pense absente. Ils entraient dans le jardin d'hiver o la table tait dresse: Jacqueline, Etiennette et Mme de Rouvre les y attendaient avec Paul Le Tessier. Maud n'y tait pas encore, et c'est elle que cherchaient les yeux de l'ancien officier.

Il profita du moment o s'changeaient les politesses de bienvenue pour tirer Hector  part:

-- Maud est absente ?

-- Non, je l'ai aperue tout  l'heure  la fentre de sa chambre.

-- J'aurai  lui parler srieusement avant le djeuner.

-- Encore jaloux ? Vous tes incorrigible, gronda doucement Hector.

Que de fois, depuis un mois, il avait reu les confidences de Maxime, assailli par les dlations obscures que Maud pressentait !

-- Au contraire, rpliqua Maxime, j'ai gravement offens Mlle de Rouvre et je veux m'excuser auprs d'elle.

-- Vous tes dcidment un fianc rempli d'imprvu. Eh bien ! mais, sortons... attendons-l dans le vestibule... Maud sera force de passer devant nous lorsqu'elle descendra.

Ils la rencontrrent sur le seuil mme, attarde  fixer au ruban de sa ceinture un ptunia double, bizarre de forme et de couleur comme une orchide. Hector, point trop rassur sur l'issue de l'entretien, s'effora de plaisanter:

-- Voici monsieur, chre miss Maud, qui souhaite vous "prendre une conversation", comme disent les gazettes... Le petit salon est vide et peut servir  l'_interview_, n'est-ce pas ?

Il le leur ouvrit avec une affectation de politesse et de srieux, s'effaa pour les laisser passer et s'esquiva.

Maud, inquite, voulut aussi paratre gaie:

-- C'est vrai, Maxime, vous avez quelque chose  me dire ?

Elle ramassait sa volont pour ne rien trahir de son angoisse. Tout de suite, elle avait pens: "Julien !..."

Mais Maxime, gravement, lui prit les mains et posant son front dessus:

-- Je vous demande grce ! fit-il, la voix basse, comme consume par l'motion... Je me suis conduit en mauvais ami. Je ne suis plus digne de vous.

Maud ne comprenait pas:

-- Qu'avez-vous donc fait ? Vous avez encore dout de moi ?

-- Ah ! si vous saviez ce que j'ai souffert,  douter. Mais pensez que, chaque jour, depuis que vous tes  Chamblais, je reois des lettres, des lettres tellement prcises sur vous... sur vos habitudes... un tel mlange de faits que je sais, que je vois vrais... comme vos toilettes de la journe, comme telle ou telle course que vous avez faite, et que vous me racontez le lendemain et le soir... un tel mlange de cela et de calomnies...

-- Que vous avez cru les calomnies, n'est-ce pas ? rpliqua Maud en retirant ses mains.

-- Maud, supplia Maxime, je pourrais ne rien vous avouer... Ne me condamnez pas parce que je me confesse  vous. Voil ce que j'ai fait, coutez. Quatre fois dj, j'avais reu une lettre crite  la machine; on me disait: "Ce soir... vers cinq heures et demie, Mlle de R... ira rue de la Baume, deuxime porte  droite dans la rue, en venant de l'avenue, chez..." Non, jamais je n'oserai vous dire l'infamie qui tait crite.

-- "Chez son amant," acheva Maud. Pourquoi ne pas la prononcer, cette infamie, puisque vous l'avez crue ?

-- Je ne l'ai pas crue. Quatre fois j'ai dchir cette lettre et je ne vous en ai mme parl... Hier... j'ai t fou... je...

-- Vous m'avez fait suivre ?

-- Non. J'ai t rue de la Baume. Un peu avant six heures, un fiacre s'est arrt devant la porte et il en est descendu une femme de votre taille... du moins il m'a sembl... Je me suis lanc... mais la petite porte tait dj referme... Ah ! Maud, si j'ai pch contre vous... l'heure -- plus d'une heure -- que j'ai passe sur ce trottoir, le long de ce mur qui borde un grand jardin, m'a bien fait expier...

Maud coutait, rassure maintenant, mais surprise et mordue par une jalousie secrte... "Ah ! Julien se console; il reoit des femmes,  prsent..."

-- Continuez, dit-elle. A quelle heure _suis-je sortie ?_

-- Pass sept heures... Quand j'ai vu la porte de fer se rouvrir, j'ai perdu la tte, j'ai bondi au-devant de cette femme... je l'ai arrte par le bras, je l'ai force  montrer son visage sous la lanterne de la voiture.

-- Et c'tait ? demanda Maud, dont la voix altre et donn l'veil  un observateur plus avis.

Maxime hsita:

-- Je n'ai pas le droit de la nommer.

-- Je vous l'ordonne. J'ai le droit, moi, de dmasquer les misrables qui me calomnient.

-- C'est une prtendue jeune fille que j'ai vue  votre bal... qui se faisait remarquer en courtisant ouvertement Julien de Suberceaux.

-- Juliette Avrezac ? dit Maud.

-- Oui.

Elle ne parla plus. Maxime, qui la regardait anxieusement, prit pour lui la colre de son front, de ses yeux, de sa bouche crispe.

-- Oh ! pardonnez-moi... fit-il  genoux, le front dans sa jupe.

Elle revint  elle:

-- Levez-vous, fit-elle presque durement. Je n'aime pas qu'un homme s'agenouille. Soit. J'oublie. Si _cela_ a pu vous gurir, tant mieux... Car l'avenir m'inquite, avec un coeur tel que le vtre.

Il sollicita son front, ce coin de chair embaum par les cheveux, le seul qu'elle lui et jamais donn le droit d'effleurer depuis leurs fianailles. Elle lui tendit son cou, qu'elle laissa un instant sous des lvres qui la brlaient, avec un obscur dsir de vengeance, l'envie de trahir,  son tour. Jamais Maxime n'avait tant reu d'elle; jamais baiser de Maxime ne lui crispa les nerfs si douloureusement.



II


Depuis que la mort de Mathilde Duroy et le dpart de Maud pour Chamblais avaient mis fin  leurs entrevues, Julien de Suberceaux ne quittait gure le club, refusant les invitations mondaines, vitant le thtre et tous les endroits o des gens de connaissance pouvaient lui parler de Maud ou de Maxime. Il jouait beaucoup. La partie tait forte en ce moment, grce  deux riches trangers, deux frres qui, chaque nuit, risquaient un village de Pologne. Commence  cinq heures, elle ne s'interrompait qu'au "ces messieurs sont servis" du matre d'htel et reprenait avant minuit. Suberceaux arrivait le premier et partait le dernier: il jouait sans s'arrter, avec une effroyable chance, une de ces chances de condamns qui font peur au joueur heureux lui-mme, lorsqu'il rentre le soir, bourr de billets de banque, stupide et perclus. En six jours, il avait gagn prs de trois cent mille francs. Cette fivre unique que donne aux plus solides le mystre sans cesse renaissant des cartes fatidiquement rassembles pour la ruine ou pour la fortune, seule parvenait  le distraire du dsespoir inerte o il sombrait, depuis que Maud, en ces termes impersonnels, inintelligibles  tout autre qu' lui, dont elle dguisait, comme d'un chiffre, sa correspondance secrte, lui avait signifi la ncessit d'interrompre leurs rendez-vous jusqu'aprs le mariage.

Ainsi, la nuit passait, et le peu de la journe qui suivait le sommeil noir o il tombait au retour, vers six heures du matin. Mais l'heure mauvaise tait neuf heures, quand, le dner fini, le cigare fum, les camarades s'en allaient au spectacle, au foyer de l'Opra, ou simplement -- car ces soirs taient d'une tideur estivale -- se faisaient voiturer jusqu'au Bois dans une victoria du cercle. Lui ne voulait pas de spectacle, pas de caf-concert, pas de Bois, rien qui lui rappelt une vie mondaine, aucun endroit o l'on rencontrt des gens qui pourraient lui parler de Maud et de Chantel. Et les lentes minutes coulaient une  une, dans le silence touff du club vide o tranait l'odeur du tabac refroidi. Il songeait: "Que fait-elle maintenant ? Est-il auprs d'elle ? Que font-ils ?..." Et sa solitude lui pesait cruellement.

En apercevant, un de ces soirs, Hector Le Tessier qui, vers neuf heures et demie, traversait les salons dserts pour gagner le cabinet de correspondance, il ne put se tenir d'aller  sa rencontre. Hector lui serra la main avec plaisir: une secrte sympathie l'attirait vers le superbe animal humain que Julien reprsentait  son dilettantisme, et il concdait volontiers  un tel tre, comme  Maud, toute licence sur le vil troupeau des contemporains.

-- Vous allez crire ? demanda Julien.

-- Oui... un bleu. Cinq minutes et je vous appartiens. Voulez-vous m'attendre ?

Tout en crivant son tlgramme, il continuait la conversation, coupe de silences:

-- Que faites-vous dans ce dsert,  cette heure, vous, l'homme des ftes ?

-- J'attends la partie.

-- Vous feriez mieux d'aller au Bois. L'air est dlicieux.

-- Le Bois m'ennuie.

--Allez entendre Yvette.

-- Yvette m'ennuie.

Hector, mouillant et fermant le tlgramme, se retourna  demi:

-- Eh bien ! mais... les femmes ? fit-il en souriant.

-- Oh ! par exemple, celles-l, je les ai en horreur ! Si j'tais sr de ne pas en rencontrer, peut-tre je sortirais.

-- Bah ! s'cria Hector, quel pessimisme !

Il alla jeter son tlgramme dans la bote du cercle, revint s'asseoir  califourchon sur une fumeuse et, allumant une cigarette:

-- Vaille que vaille, reprit-il, les femmes me paraissent un des divertissements les plus indiscutables  travers cette valle de larmes.

-- Moi, rplique Julien sourdement, les mains appuyes  plat sur la molesquine du canap, la tte penche d'un air d'accablement, moi, elles me dgotent  vomir...

Son visage se contracta d'une vraie nause. Sous ce vaste silence des pices vides, aux hautes baies entr'ouvertes, silence largi encore par l'apaisement des bruits de Paris, par l'accalmie de l'aprs-dne, il continua, pensant tout haut, mais content d'avoir une oreille prs de lui pour couter sa rancune:

-- Oui... elles me dgotent ! Toutes les paroles des livres de thologie sur elles, sur leur basse animalit, sont encore trop adoucies pour exprimer ce que j'en pense. Je voudrais supprimer du pass le temps que je leur ai donn. Il me semble qu'elles ont tout corrompu en moi: l'envie du travail, l'ambition, jusqu'au got de la vie et au dsir de l'avenir.

Hector se gardait bien d'interrompre. Julien poursuivit aprs une pause:

-- Dire qu'on rve d'elles, de les possder, d'tre dsir par elles, depuis la fin de son enfance, ds qu'on a appris  les voir, ds qu'on devine l'amour ! Au collge, je ne pensais pas  autre chose. Comme j'tais chez des prtres et que j'tais encore trs religieux, savez-vous ce qui me navrait d'avance ? C'est qu'il ne me serait jamais permis de possder toutes les femmes... Toutes ! Il me les fallait toutes pour que la vie me part dsirable ! Et j'tais chaste, avec cela.

-- C'est curieux, murmura Hector, ces enfances d'amant... Vous tiez un prdestin, un amant-n. Moi, au collge, j'avais dj une matresse, les jeudis soirs, une bonne fille de Paris, avec laquelle je partageais mes petits revenus. Et cela ne me troublait gure. Aussi, dans la vie, je n'ai pas t un amant. Il est vrai que je ne suis pas irrsistible.

-- Bah ! ne vous moquez pas de moi ! Vous avez eu autant de femmes que moi... peut-tre davantage... car, vrai, je ne pose pas avec vous, vous savez ? certaines femmes ont peur de moi. Je me ridiculiserais  raconter cela  tout le monde; mais plus d'une m'a rpondu: "Non... dcidment, vous tes trop beau..." tre beau, c'est un mdiocre moyen d'action sur elles... c'est leur propre escrime. Elles y sont toujours plus fortes que nous... Du reste, qu'est-ce que cela fait ?... On a toujours trop de femmes... Elles sont tellement pareilles, tellement des petites btes de luxure, toutes... la plus honnte, je me charge de la transformer en une nuit. Leur chastet, leur honntet, ce n'est jamais que du respect humain, de la vanit ou de l'habitude... Leur me est un chiffon qu'on reteint  la couleur de la sienne. Il n'y a que leur corps qui diffre... Et, franchement, un programme de vie qui consiste  promener ses caresses sur le plus grand nombre de corps possible... a finit par apparatre tout  fait coeurant et niais.

Un valet de pied entra, rangea des papiers, glana des journaux pars sur les tables vertes. Tant qu'il vit l'habit brod, les gros mollets blancs rder dans la salle, Julien se tut. Mais son coeur n'tait pas encore tout  fait vid, car, ds qu'il se retrouva seul avec Hector, il reprit:

-- Moi, cette fois, c'est fini... Je crois que je suis guri... Aucune ne me fera plus envie,  prsent: j'ai retrouv la chastet au fond de la dbauche... Tenez... aujourd'hui, il en est venu une chez moi, une dbutante... ce qu'il y a de mieux comme aventure dans la socit contemporaine, n'est-ce pas ? une jeune personne qui passe pour jolie, qui se dit neuve. Elle est venue chez moi, elle y est reste une heure, sa gouvernante dans le fiacre, en bas, devant ma porte... Si je sais pourquoi je la recevais, par exemple !... par dsoeuvrement, pour tcher d'oublier mes embtements. Elle est reste l plus d'une heure, complaisante comme les filles ne le sont qu'avec les banquiers... et tout le temps, moi, je pensais: "Si tu savais comme tu m'coeures... et comme tu m'ennuies !" Allons ! conclut-il en se levant et en se rapprochant d'Hector, ne parlons plus de tout cela. a m'nerve et a vous assomme. Allez-vous quelque part, ce soir ? Si vous voulez, je sortirai avec vous, je vous conduirai... et j'attraperai plus facilement l'heure de la partie.

Hector se leva:

-- Je vais passer une heure  l'Opra, o j'ai une petite amie en ce moment. Sortons. Excusez-moi si vous me voyez un peu abasourdi par tout ce que je viens d'entendre. Il n'en faudrait pas tant. Et mme je me demande si vous ne m'avez pas fait poser.

-- Oh ! mon cher, je vous jure...

-- Voyons pourtant, beau Julien, reprit Hector, curieux de le pousser  bout... je vous ai observ, je vous connais. Vous ne me ferez pas croire que toutes les femmes, _toutes_, vous soient indiffrentes...

Suberceaux se redressa:

-- De qui voulez-vous parler ? dit-il, la voix, le regard subitement glacs.

Hector soutint le choc du regard sans rien dire, et, tout de suite, la franchise de son attitude eut raison de la mauvaise humeur de Julien.

-- Aprs tout, fit celui-ci, vous avez raison. Comme tout le monde et, je pense, comme vous, je mets Mlle de Rouvre  part des autres femmes. Mais, ajouta-t-il, avec un effort d'ironie, elle n'appartient plus  notre admiration aujourd'hui. Est-ce que la date du mariage est fixe ?

Il tchait de se dompter, mais sa voix brise avouait.

-- C'est pour le 18... dans neuf jours, par consquent.

-- Ah ! fit Suberceau.

Il ne disait plus rien, fig sur place, les yeux  la pointe de ses escarpins. Et tout d'un coup il tendit la main  Hector:

-- Je vous quitte, cher ami... j'oubliais que j'ai une course  faire, une course presse, ce soir. Adieu.

Il ne se donna pas la peine de chercher une autre excuse; il sortit aussitt. Hector entendit les portes massives du vestibule s'ouvrir et se refermer. Puis, par la fentre, il aperut Julien s'loignant  pied, d'un pas rapide d'abord, vite ralenti au poids des lourdes rflexions.

-- Voil un homme, pensa-t-il, qui est  bout, et qui mdite la priptie du drame. Que faire, moi ?

Le rle de Providence rpugnait  son scepticisme indulgent. "tre Providence, c'est prendre parti pour le bonheur des uns contre le bonheur des autres.. Qui en a le droit ?..."

Il lui sembla tout de mme,  la rflexion, que le mariage de Maud avec Chantel tait encore la meilleure solution, celle du "malheur minimum".

"Et puis j'ai promis  Maud mon alliance." Il se dcida, crivit et jeta  la bote un petit billet que Maud devait recevoir le lendemain matin  Chamblain: "Veillez, chre amie... je viens de rencontrer au cercle, bien surexcit, un de nos amis, le plus beau de nos amis." Puis il sortit et acheva sa soire  l'Opra, content d'une journe o il avait got cette sensation assez rare: entrevoir le fond d'un coeur humain en tait de passion.

Julien cependant, de ce pas accabl, vaincu, qu'Hector avait guett de la fentre, tournait l'angle de la rue Saint-Honor, la remontait vers Saint-Philippe du Roule, gagnant inconsciemment sa maison. Mais, devant sa porte, il revint  lui... Rentrer l, retrouver parse dans l'air, attache aux tentures, reflte dans l'au-del mystrieux des glaces, cette poussire, cette fume du Soi aboli que laissent traner les jours chus, oh ! non, plutt s'chapper mme du prsent, s'oublier, oublier ! Il rebroussa chemin  la hte, comme s'il et peur de voir, par la petite porte grise subitement ouverte, sortir des fantmes pareils  lui-mme.

Droite et vide, une rue, qui ouvrait de l'autre ct du boulevard sa longue perspective claire par les deux chapelets d'toiles jaunes, l'attira, propice  une marche distraite. Il s'y engagea, il sa suivit, tonn du bruit de ses pas sur l'asphalte sec, tonn de son ombre girante  chaque bec de gaz, tonn de se sentir vivre. Car le problme de la vie, de la personnalit permanente, oubli dans le train-train des jours sans vnements, requiert imprieusement l'tre humain aux heures de crise grave. Celui qui marchait sans but en ce moment, machine dsoriente et folle, rien que pour faire jouer ses rouages, _voyait_ un autre tre vivre, penser, ptir, et cet tre tait lui-mme: et,  constater que c'tait bien lui, en effet, il avait, de minute en minute, l'moi d'une chute pesante, inattendue.

"Dans neuf jours ! Marie dans neuf jours..." Il prononait ces mots  mi-voix et, chaque fois, il lui semblait qu'il disait quelque chose de contradictoire avec sa propre vie, avec l'existence ambiante des choses relles, comme s'il et dit: "Je suis mort," ou bien: "C'est du rve, ce sont des images vaines, ces maisons, cette rue, ce bruit de mon pas..." Chaque fois, aprs le choc de la pense: "Maud se marie... c'est fini... c'est fait..." il rappelait la vie d'une aspiration spasmodique, en asphyxi qui cherche l'air dsesprment, dans l'atmosphre sans air. Vite comme le rve, o les annes s'entassent dans quelques secondes, passaient, repassaient devant sa mmoire les faits, les dates, les paroles, le tissu du pass qui devait, lui semblait-il, emmailler le prsent, le contraindre  _n'tre pas_ la sparation, la fin. La force d'espoir et de conqute qu'il avait sentie palpiter, quand, six ans auparavant, il arrivait  Paris, glorieux, ambitieux, avide, cette force vivait encore, voulait vivre, se rvoltait contre la dfaite: "Ce n'est pas possible. Ce ne sera pas. Je ne veux pas..."

Sa pense dsoriente ressaisit des bribes de raisonnements, tout le puril scepticisme oppos nagure aux scrupules traditionnels de sa conscience et de son ducation. "La possession d'une femme doit tre aussi indiffrente  l'tre moral qu'un verre bu d'une liqueur agrable... La morale, le sentiment surajouts  cet acte sont des rvasseries de moine et de pote. L'homme fort, sain de raison, usera des femmes comme d'un autre bien terrestre, pour son plaisir, pour son intrt."

Oui, les raisonnements vivaient toujours dans le cerveau dsempar. Mais pourquoi,  cette heure de souffrance, victime  son tour par une femme, pourquoi une impulsion robuste, irrsistible comme une force de la nature, l'inclinait-elle aux convictions contradictoires,  celles du pass, de l'enfance chaste et religieuse ?

"Il y a une loi morale impose  l'amour humain. Cette treinte fugitive comme le contact du verre plein sur les lvres, elle atteint par contre-coup les facults de souffrance de tout l'tre humain... Et tu vois bien que tu souffres, aujourd'hui, d'autre chose que du plaisir aboli..."

Il souffrait d'autre chose. Ce qui le tenaillait, ce n'tait pas la jalousie thorique, celle que les psychographes ont inscrite et dmontre dans leurs thormes, l'chauffement de colre provoqu par l'image d'une autre gotant la volupt vole. Plus que jamais, au contraire, ce dgot de la chair si violemment ressenti, aux heures de crise sentimentale, par les vrais voluptueux, proscrivait toute vocation de lubricit. Sa jalousie, sa rancune, c'tait de penser que Maud s'affranchissait de le dsirer, lui, l'Amant, qu'il n'tait plus ncessaire, tandis que lui-mme ne pouvait s'affranchir. Il l'avait prouv aujourd'hui, quand il serrait dans ses bras une autre femme, convoque par dpit. Son corps mme, ses nerfs refusaient l'motion. L'Absente, l'infidle gardait malgr tout son domaine; le dsir perdu de la dernire minute le forait encore, de loin,  la fidlit.

"Mais elle aussi souffre, sans doute !"

C'tait l'espoir de sa jalousie, qu'elle montt son calvaire, elle aussi.

"Elle n'a pas cess de m'aimer comme cela, brusquement, par une raison d'intrt. Elle souffre...  moins que ?"

Le doute surgit, et avec lui la jalousie vulgaire, l'horreur des baisers pris par d'autre lvres d'homme, l'affolement de haine qui rend meurtrier. Et, avec cette jalousie, le dsir de chair le ressaisit.

La nettet d'un souvenir -- Maud, les bras nus, rajustant ses cheveux, dans l'ancienne chambre de Suzanne du Roy -- subitement le dgrisa et le rejeta  la ralit. "O suis-je ?" Autour de lui, c'tait la troue claire du pont de l'Europe. Une corde secrte de la mmoire, frappe par le souvenir des caresses, avait vibr... "Quoi ! cet endroit mme ?..." Ainsi l'instinct le ramenait, comme une bte blesse,  toutes ses remises familires.

Il dut obir, en pleine conscience, maintenant; il s'engagea dans la rue de Saint-Ptersbourg, puis dans la rue de Berne. De pauvres filles de joie, dj, y faisaient le guet de l'amour aux alentours des petits dbits de vins  lanterne rouge... La soire tait douce, poudreuse, large et gaie.

Devant la maison de Mathilde, il hsita. La porte tait ferme, comme chaque soir. "Que dire  la concierge ? On ne me laissera pas monter dans l'appartement de cette morte..."

Mais aussitt il pensa qu'on lui obissait _toujours_ quand il mettait un certain air de volont dans sa voix.

Il gagna la loge. La femme y tait seule, essuyant des vaisselles. Elle fut un instant interdite quand Julien, d'un ton d'autorit qui prvient la rplique, demanda la clef de l'appartement. Le peuple de Paris a le respect de la mort, il n'en a gure d'autre.

-- J'ai laiss l-haut un ncessaire que je veux reprendre, dit Suberceaux, consentant  rassurer cette me simple.

La concierge donna la clef. Julien monta les trois tages aussi prestement qu'aux jours de rendez-vous. Enfin, il dsirait quelque chose ! Dans le dsarroi de son coeur, il fut heureux de retrouver l'envie irraisonne de revoir cette chambre complice, mme vide, dans l'appartement vide et mort.


La mort, du reste, en le visitant, n'y avait rien chang; il le constata ds qu'il eut allum le bougeoir pos comme de coutume sur un buffet bas, dans l'antichambre. Ni un meuble, ni une tenture, ni un cadre n'taient hors de place, dans cette antichambre, dans la salle  manger qu'il traversa; seulement la fadeur de l'inhabit imprgnait l'air, combattue par cette odeur dlicate que laisse longtemps aprs soi la peau parfume des femmes, l o elles se sont maintes fois habilles, dshabilles, o elles ont dormi maintes nuits. Mais surtout dans leur chambre, dans "la chambre de Suzon", l'hier vivait encore pars dans l'air, blotti dans les plis des rideaux, tissu aux mailles du couvre-pied, sur le lit intact, fig en gouttes dans les flacons, empoussirant d'atomes l'attirail des menues toilettes que Maud n'avait pas eu le temps ou le souci d'emporter.

Julien, le coeur opprim d'motion, entra, alluma les candlabres de la chemine, refit ce cher mnage d'amour si souvent, si allgrement faut au temps des entrevues d'hiver. L'treinte des fantmes qu'il avait fuie tout  l'heure,  la porte de son logis, il la cherchait ici; il la voulait pour son atroce volupt. Mais l'hallucination se drobait. Vainement, assis dans le fauteuil voisin de la fentre, il fermait les yeux, coutant le bruit des rares voitures. Malgr l'identit du dcor, hier  refusait de se confondre avec aujourd'hui. Il n'eut mme pas la seconde d'illusion qu'il implorait. Il souffrit seulement davantage, d'une sorte de dsespoir sans attendrissement, sans pleurs.

Bientt il se leva, gmissant, cherchant d'instinct l'arme, l'objet, la chose qui peut donner la mort.

"J'ai mal !..."

L'horreur de vivre le pntra. Il se jeta sur le lit, arracha les couvertures, mordit les draps dont la neuve blancheur ne rappelait mme plus l'Absente. Une fureur de dtruire, d'anantir le pass l'agitait; il saccagea le lit comme un enfant bat un meuble qu'il a heurt. Et soudain, de dessous le traversin, un chiffon de batiste roula, une chemise de Maud, une chemise de jeune fille longue, chaste, point transparente, quoique si fine, comme il convient  un vtement qui n'est pas fait pour l'amour. Son odeur d'ambre et de fougre, vivifie par l'manation de la chair, y restait enrsille. Longtemps touffe, elle monta brusquement aux narines: choc lger, qui fit jaillir l'motion humaine, les larmes de l'amour vrai, pareil a celui des autres hommes, auquel il avait menti, contre lequel il avait pch...

"Maud, Maud chrie !..."

Ce cri sortait de ses sanglots, tandis qu'abattu, effar de sa solitude, la face dans cette chose inerte et vivante, tout ce qui lui restait de Maud ! il gmissait.

Or, si dsespr, les croyances de l'enfance, en une minute, refleurirent en lui: elles vivaient donc, sous la poussire malsaine qui les avait si longtemps recouvertes ? Il pria; il mla aux divins noms jadis implors le nom de celle dont il avait profan le corps adorable. Et il fut ainsi, sincrement, l'tre religieux qui foule aux pieds toute raison, demande en un cri de foi les grces qui contredisent la foi et la morale. Comme jadis, quand, petit garon, dsirant une sortie ou un cadeau, il faisait des promesses  la Vierge, aux saints Patrons, -- il engagea l'avenir: "Je me marierai... Je travaillerai... Je vivrai _sainement_ avec elle. Mais rendez-la-moi !"

Tragiques, les vagissements dsesprs de cet homme, parfaitement beau, parfaitement jeune; ces prires profres, les lvres dans le linge fait pour vtir la pudeur d'une vierge, et qui avait servi d'accessoire  des caresses passionnes !


Quand il redescendit, onze heures avaient sonn. La concierge le guettait sur le seuil de sa loge; il coupa court aux questions en lui glissant un louis dans la main en mme temps que la clef... Dehors, il marcha d'un pas plus solide, comme si, parmi les dcombres, surgissait malgr tout l'espoir d'une restitution. C'est que des larmes saines avaient coul sur son chagrin; c'est qu'il avait touch le fond de sa conscience et y avait retrouv, avec ce qui y restait de moralit et de foi, l'indfectible esprance qui dort au creux des mes dsespres.

"Cela ne se fera pas. Elle n'pousera pas Chantel." Un sentiment puissant lui disait cela, hors de toute preuve. Comment l'vnement se produirait-il, par lui ou sans lui ? Il l'ignorait. Il concevait seulement son droit d'intervention dans le dnouement, sans savoir non plus comment il en userait, ni mme s'il en userait.

Il souffrait toujours, mais d'une douleur sourdement engourdie: qui ne se raisonnait pas, qui se rflchissait  peine sur la conscience, -- une douleur qui ne pensait pas. A partir de ce moment, il reprit sa vie ordinaire. Il rentra chez lui, s'habilla avec le soin minutieux habituel. Qui l'et vu sortir, pass minuit, en frac sous le lger pardessus printanier, une fleur au revers gauche, un cigare aux dents, descendre la rue Saint-Honor  pied, d'un pas de flnerie, gagner le cercle et s'asseoir  la table de jeu,  ct d'un panier de jetons, -- certes n'et pas imagin que cet homme, depuis plus de quinze jours, vivait dans un tat de fivre continue, et, depuis six, presque en dmence, -- que deux heures plus tt, il avait agonis en serrant contre ses lvres le chiffon de batiste qui, soigneusement pli,  peine plus volumineux qu'un mouchoir, bombait lgrement la poche de son frac.

Au club, la partie tait commence. Il ponta quelques instants, puis, ds qu'une suite de banque fut libre, il la prit. Il la tint toute la nuit et perdit constamment, lentement, chaque banque solde par quelques milliers de louis. On leva la partie vers cinq heures, dans l'effervescence de joie nave, insolente, o les banques mauvaises mettent les pontes heureux. De fait, tout le monde gagnait autour de Suberceaux, qui perdait trois cent mille francs, son gain de la semaine.

Joueur toujours impassible: mais, ce jour-l, il fora l'admiration des plus hostiles. Il avait laiss couler cette fortune entre ses doigts avec une insouciante absolue; et, quand il sortit du club, quand il regagna son logis, il respirait l'air cordial de cette matine de printemps, les poumons joyeux et larges.

Faut-il le dire ? il prouvait, de la continuit de sa malechance, une sorte de satisfaction. me de fticheur, il s'tait fait en lui-mme,  son insu, cette "russite" trange: "Si je perds, cette nuit, c'est que le mariage n'aura pas lieu..." Il avait perdu autant qu'il pouvait perdre; il rentrait chez lui n'ayant plus  lui, peut-tre, que ses vtements; aussi rapportait-il cette foi instinctive: le mariage ne se ferait pas. Il ne s'attarda pas  chercher comment; il tait tranquille; il sentait dans le chaos de sa tte germer des projets qui suivraient leurs cours le lendemain, encore aussi indistincts que la fleur dans ces oignons qu'une nuit fait pousser, germer, fleurir. Il se coucha paisiblement et s'endormit calme, la chemise de Maud pandant son parfum sous ses narines.

C'tait bien une me de joueur  travers la vie,  la fois outrancire et purile, superstitieuse et tmraire, l'me des joueurs, l'me des femmes, l'me aussi des conqurants, quand il plat au hasard.



III


Le quartier Saint-Sulpice, au milieu des bouleversements de voirie qui ont rendu mconnaissable presque toute la rive gauche de la Seine, a gard sa curieuse physionomie sacerdotale. A l'ombre des tours justement compares par Victor Hugo  des clarinettes monstrueuses,  l'ombre du grand sminaire, o ne furent point changes les dalles du parloir depuis le temps o elles se mouillrent des pleurs de Manon, toutes les industries laques qui vivent du prtre et du fidle s'y groupent dans la pnombre d'installations discrtes, boutiques silencieuses ouvrant sur des voies troites, presque obscures, marchands de statues, marchands de cierges, marchands de chasubles, librairies qui vendent des missels, des brviaires, des _horae diurnae_. Les rues elles-mmes portent des noms fans, vieillots, ecclsiastiques: rue Saint-Placide, rue Princesse, rue Cassette, rue du Vieux-Colombier. C'est aussi le quartier d'htels spciaux, frquents par des prtres en voyage, par des religieuses en obdience, par quelques pieuses familles de province aussi, lesquelles y sont adresses par l'vque de leur endroit. Dans ces htels, les chambres ont un air d'infirmerie, avec les plafonds  solives champis de blanc, les lits  flche d'o tombent les rideaux de calicot, les sujets de pit ornant la chemine et les murailles. La propret y est trique et mticuleuse: on est tout surpris que la femme de chambre ne porte pas la cornette, la guimpe et le crucifix battant les genoux au bout d'un long chapelet. Pour salle  manger, un vrai rfectoire, avec la vaisselle lourde, les grosses carafes, le linge parfaitement net, toil de reprises savantes. Les jours de maigre, on doit prvenir le matin pour avoir un bifteck  son djeuner, et le domestique, en le servant, vous jette un regard de mfiance. Le bureau de l'htel est meubl en acajou, dcor de vases remplis de ces brindilles panaches que l'on appelle des "balais" dans le Midi. Sur la table, on trouve _la Croix_, avec son Christ saignant parmi des rayons, _l'Univers_, la _Revue du Monde catholique_... Et ces htels, outre le charme singulier de leur dcor us, ancien, sacerdotal, avec leur coucher et leur cuisine honntes, seraient assurment des meilleurs de Paris, s'il n'y rgnait cette atmosphre de tristesse et d'acrimonie dgage par les gens qui touchent au clerg et ne sont pas des prtres.

Tel cet htel des Missionnaires o demeurent,  Paris, Mme de Chantel, sa fille et son fils. Ils occupaient, au second, un appartement partie en faade sur la rue Notre-Dame des Champs, partie sur des jardins de couvent dcoups en bosquets, en massifs, en picettes d'eau, avec des statues pieuses semes  et l, dans la verdure. Mme de Chantel et Jeanne avaient les deux plus jolies chambres,  qui communiquaient. Celle de Maxime, plus petite, regardait les jardins de couvent et le dcor, en arrire-plan, du grand sminaire. Vraie chambre d'un Tiberge arrivant  Paris et attendant la rentre au sminaire. Sous l'angle des rideaux blancs, le lit troit ne devait abriter que des sommeils paisibles, des sommeils de science et de pit, purs de toute mauvaise image. Le mobilier, en noyer verni, c'tait ce lit, la petite table de nuit pose auprs, une commode dont le marbre se parait de carreaux tricots, quelques chaises, l'une assez basse pour servir de prie-Dieu, une table et une petite bibliothque en planche et en btons articuls. Il n'y avait de glace qu'au-dessus de la chemine, orne de deux gros coquillages. Une gravure dcorait la muraille, d'aprs la Descente de croix de Rembrandt, extraite du _Magasin pittoresque_.

La petite chambre sacerdotale certes n'avait pas encore accueilli un plerin  ce point travaill de passions contradictoires. Elle voyait, suivant les jours, Maxime exalt de joie, oubliant les heures  regarder un portrait de Maud,  repenser  telles minutes exceptionnelles passes prs d'elle, -- ou ramass sur lui-mme dans une horrible et douloureuse rverie, tenaill d'envies de dpart, de fuite l-bas, vers la solitude de Vzeris. Car le pays natal,  chaque accs de souffrance, s'voquait ainsi qu'un dsirable, inviolable asile.

La vraie passion peut se reconnatre  l'incomparable isolement qu'elle fait autour de l'me. Le viveur, touch par cette force mystrieuse, peut continuer sa vie dissipe: il n'en est pas moins seul parmi les hommes et, pour un temps, il traverse le monde comme s'il n'en tait pas. Qu'on imagine cette prodigieuse force d'isolement s'exerant sur une me de taciturne, seul par got et par tat depuis l'enfance. -- Maxime, sauf les deux ans de Saint-Cyr et les trente mois de rgiment, avait vcu  Vzeris, entre sa famille, des paysans et un vieux prcepteur ecclsiastique. Pendant cette sortie  travers le monde que furent les annes militaires, il avait subi la crise de virilit qu'un mdecin et prdite  sa jeunesse chaste et entrave; mais avant mme de revenir  Vzeris, une remonte de dgot contre soi, contre la femme instrument  sensations, paye pour cela, l'avait guri, soumis  l'abstinence. La gourme tait jete. Maxime n'en demeurait pas moins un sentimental dou d'un temprament brutal, imprieux. L'obsession de la femme aime devint tout de suite pour lui aigu, monomaniaque. Il souffrait de son absence et de sa prsence, irrit qu'elle ne ft pas l  toute heure, irrit de sa propre gaucherie qui, prs d'elle, le paralysait, lui tait le courage de mendier une caresse, dans la peur de dplaire. Et, par contrecoup, il souffrait de l'effondrement de sa volont, du dsordre prsent de son nergie. Ce n'tait pas ainsi, il en tait sr, -- un sens droit, une ferme conscience le lui proclamaient, -- qu'on devait aller au mariage, d'avance immol  l'pouse. Tant de fois, dans sa solitude, il avait jadis imagin son avenir conjugal: l'union d'une volont et d'une intelligence dominatrice, avec une sensibilit douce et rsigne, comme sa soeur Jeanne, faonne par lui ! Et voil qu'il se fianait, d'avance vaincu, sentant bien que l'aime tait de race plus fine, plus dominatrice, un peu dans l'tat de coeur o durent tre les chefs barbares, matres de Rome, que des Romaines daignrent aimer: esclaves ombrageux, mprisant et adorant leur servitude. Maxime, irrit de la protestation secrte de sa dignit, lui avait rsolument impos silence. "Je veux tre ainsi... Je veux obir..." Comme ces catholiques qui jouissent  immoler leurs gots,  mortifier leur esprit, il offrait ce renoncement  la pense consumatrice de celle qu'il chrissait.

Mais ce qu'il ne pouvait faire taire, ni cesser d'entendre, c'tait la voix sagace qui avait parl, le jour o il s'tait enfui de Saint-Amand; la voix qui lui avait parl de nouveau, le soir o il entrait  l'Opra avec Hector Le Tessier, le soir encore du dner de Chamblais, et qui depuis, sans cesse, lui rptait: "Cette femme n'est point celle qu'il te faut. C'est folie  toi de chercher ta compagne dans le monde factice dont tu n'es point... Le jour o tu l'as aime, tu as chri l'erreur, invoqu la catastrophe..." Cette voix obstine troublait les meilleures minutes de contentement, timbrait d'une flure les sonores carillons de joie qui retentissaient en son coeur,  certains retours  de Chamblais, aprs l'ensorcellement d'une aprs-midi entire passe aux cts de Maud... Et mme prs d'elle, il en tait harcel, quand parfois, inquite de son air, elle lui demandait: "A quoi pensez-vous ?" N'importe ! Il acceptait cette destine hors de ses gots, hors de ses projets. Il se laissait traner chez les couturires, chez les modistes, chez les tapissiers de Paris, l'me engourdie d'une tristesse lourde, infinie, comme un soldat brave  qui l'on ferait casser des pierres sur une route, un jour de bataille, mais par  tout, acceptant tout pour demeurer plus longtemps dans le parfum de Maud, la regarder et lui parler. Mme aprs les mauvaises journes, o l'anxit l'avait rendu le plus taciturne, quand il la quittait, quand il pensait: "Jusqu' demain je ne la verrai plus !" il se sentait si effroyablement dlaiss, si dgot des minutes de sa vie o elle ne participait pas, qu'il faisait amende honorable, qu'il se frappait le coeur comme un pnitent, s'accusait de mal aimer, adorant les caprices de l'amie et n'ayant plus de force que pour vouloir une chose: qu'elle ft l toujours, prs de lui, pour l'aimer, pour le torturer, mais l... Dans ce dsarroi de son coeur, dans cette fivre de ses sens, les lettres dnonciatrices qui accusaient Maud taient tombes sur lui, coup sur coup, le mariage une fois rsolu, comme autant d'avertissements providentiels. Il avait jur  Maud qu'il avait foi en elle, il _ne voulait pas_ douter; mais comment lire sans torture des lettres tellement prcises, qui semblaient si informes, dcrivaient minutieusement ses toilettes, notaient ses heures de sortie, ses dmarches de la journe ? Il souffrit, il combattit avec lui-mme, il chercha un appui contre le doute dans le souvenir des paroles d'Hector: "Il n'y a pas de jeune fille mondaine,  Paris,  qui l'on n'ait prt des camarades  de vilains jeux... Et Mlle Maud de Rouvre est belle avec trop d'clat pour n'avoir pas suscit la calomnie. Lestez-vous de patience, cuirassez votre coeur..."

Malgr tout, malgr ses raisonnements, malgr l'argument rassurant que lui fournissait l'irrprochable tenue de Maud, malgr le mpris que tout honnte homme garde  la dnonciation anonyme, malgr sa volont et son amour, enfin sans avoir jamais os se dire  lui-mme: "Je doute !" il doutait continuellement, cruellement.


Tout ce qu'on dira, tout ce qu'on crira sur l'inanit et l'ignominie des lettres anonymes n'empchera pas l'homme le plus sens d'tre boulevers par une telle lettre lui dnonant la fraude d'une femme chrie, et-il pour cette femme le respect le mieux confirm. Car la lettre anonyme, c'est, au moins, le rappel de l'esprit de l'amant  ce problme effroyable: "Qu'y a-t-il derrire le front de ma matresse ? Que sais-je de sa pense ?" Ah ! si intime et si abandonne qu'elle vous soit apparue, l'homme raisonnable sait bien qu'il ne sait jamais tout ! Le doute et la dfiance ce sont la raison mme, car une me est un mystre pou une autre me: c'est la confiance qui est l'abdication, le volontaire aveuglement. Voil ce que rappelle  l'amant le plus croyant l'infme papier sans signature qui lui dit: "Cette femme vous ment..." Or Maxime n'tait venu  la confiance que par un acte de volont comparable  l'effort d'un prtre pour retenir la foi qui s'chappe, et avec la foi, le repos du coeur ! Tout l'difice fut par terre, du coup: ils sont si fragiles, ceux que construit laborieusement notre vouloir raisonn ! Les seuls solides se sont btis tout seuls, dans l'irrflexion.

Maxime connut l'horrible travail intrieur que la pense industrieuse accomplit dans le silence, dans l'insomnie, malgr vous, le travail qui va chercher les souvenirs pi par pi, les runit, les dresse en une gerbe monstrueuse qu'on ne peut plus ne pas apercevoir. Sa mmoire travaillait avec persvrance, l'infatigable glaneuse ! Saint-Amand... la premire entrevue... "La mre a bien mauvais genre... la petite soeur aussi... _Elle_ est belle et se tient bien, mais elle n'a pas _l'air d'une jeune fille_..." Et dj, il s'en souvenait maintenant, ds ce premier jour d'automne, il avait besoin de se rassurer, de croire en Maud; il tait tout heureux d'entendre Mme de Chantel lui dire: "Oh ! ce sont des gens charmants et trs bien..." Jeanne ne disait rien: il comprenait cependant qu'elle n'aimait pas la socit des demoiselles de Rouvre; mais Jeanne tait si timide !... De longs mois se passent, des mois de solitude o s'achve, dans l'absence, la conqute de tout son tre, mais le doute n'est jamais exclu de sa pense fidle. Puis c'est le retour  Paris, l'entre dans le salon de l'avenue Klber, Maud si reine, qui semble ne pas voir les allures dshonntes, ne pas entendre les entretiens abominables... "Quoi ! pure dans ce milieu impur ?  Est-ce possible..." Et le doute se fait plus fort, treignant plus troitement l'amour qui grandit. Il le suit pas  pas, il crot avec lui... Voici le vestibule de l'Opra: Suberceaux, la face dcompose, force d'un regard Maud  quitter le bras de Maxime, et ils changent des paroles secrtes. Maud les explique bien  Maxime et l'explication le satisfait alors, parce qu'il est prs d'elle, dans son air, dans son rayonnement; mais combien elle lui parat purile aujourd'hui ! La menterie en est manifeste; il sait bien, connaissant  prsent ce monde, que Julien de Suberceaux n'est pas pris de Marthe de Reversier... Encore une tape, c'est le dner de Chamblais, l'inoubliable et romanesque promenade sur cet tang magique, parmi cette clart de rve, lune et brume, l'hiver et le printemps fondus dans une tideur dlicate,  et le premier baiser qu'il tente, et auquel elle se drobe. Pourquoi ?  Par innocence, par pudique rvolte ? Il l'a pens alors. Mais l'industrieuse raison se fait ironique: "Allons donc ! parmi ces petites jouisseuses et ces dbauchs professionnels, une jeune fille, mme sage, ne s'effare pas d'un baiser sur le front !" Alors quoi ? C'tait le coup de glaive dans son coeur: "Elle aime l'autre... Elle a horreur d'un contact qui n'est pas le sien. Pourrais-je, moi, effleurer seulement une autre femme ?..." Si inexpriment qu'il ft  l'amour d'une jeune fille, il aimait trop, avec une sensibilit trop veille, pour ne pas souffrir de cet invincible effroi rtractile que ses tentatives de caresses provoquaient chez Maud. Mais, conduit  cette constatation par la logique de ses rflexions, il se rveillait, il se rvoltait, il ne voulait plus croire: c'tait trop douloureux aussi, trop effroyable  imaginer que celle qu'il adorait et horreur de lui: c'tait plus affreux encore que la pense d'tre trahi. Il se forait de nouveau  se rassurer: "Comme elle est douce avec moi, comme elle cherche videmment  ne pas me dplaire !... Durant toute mon absence, n'a-t-elle pas renonc au monde ?... Ne vit-elle pas maintenant  part des gens qui l'entouraient ? Ne m'a-t-elle pas dit ce qu'elle en pensait avec tant de sincrit ?..." Il revivait les jours adorables, ceux o les soucis d'installation et de trousseau faisaient trve. Alors, il djeunait  Chamblais, y passait l'aprs-midi, y dnait, revenant  Paris par un train du soir. Quand le temps tait beau et sec (et par ce printemps bni, il l'tait presque tous les jours), il allait  pied de la gare au chteau d'Armide, par un raccourci  travers bois qui rduisait le trajet  moins de deux kilomtres: et, sachant l'heure de son arrive, Maud avait imagin d'avancer  sa rencontre jusqu' la porte latte qui, du parc, ouvrait sur le bois... Oh ! cette silhouette claire, de loin aperue dans l'aurore verte des bois ! ce visage ador, toujours nouveau ! l'effleurement de cette longue main fine !... le retour au chteau d'Armide, prs d'elle... C'tait le meilleur moment de la journe, avec quelques instants de l'aprs-midi o parfois ils taient seuls dans la serre. Ds que d'autres se trouvaient avec eux, ft-ce Mme de Rouvre, Etiennette ou Jacqueline, Maxime devenait maussade, irrit de ne pouvoir plus lui dire librement qu'il l'adorait. Elle, son aisance de reine jamais ne l'abandonnait, mais le tte--tte avec Maxime ne semblait point lui dplaire et plusieurs fois elle lui avait marqu, pour son esprit et son caractre, une estime certainement non joue. Aprs ces journes heureuses, Maxime regagnait, vers onze heures du soir, sa petite chambre de sminariste, enivr, fou: le sommeil ne le tentait pas; il le fuyait; il voulait repasser, revivre la journe. Alors il ne doutait plus, il tait sr d'elle et sr de lui, jusqu' ce qu'un nouvel avis anonyme, ou seulement l'hostile laboration de sa pense, le rejett au dsarroi de la jalousie et du doute.

Ce qui doublait pour lui l'horreur de ses souffrances intimes, c'est qu'il souffrait seul. Quel appui moral et-il trouv dans sa mre, dans sa soeur, qu'il sentait des intelligences infrieures  la sienne, et des coeurs aussi passionns, aussi bouleversables que le sien ? Elles assistaient  ses luttes intimes sans oser y demander leur part, ni mme en soliciter la confidence, car elles gardaient pour Maxime le respect inn des nobles familles pour le chef de la maison, qui porte le nom et dfend l'honneur. Pourtant leur amour avait sa clairvoyance et, regardant souffrir ce chef chri et respect, elles souffraient, elles taient anxieuses par contre-coup. C'tait le sujet de leurs constants entretiens, les noires mlancolies de Maxime, les journes o son visage dcompos, la distraction de sa pense (quoiqu'il s'effort de ne rien laisser transparatre et qu'il n'avouait rien) trahissaient l'effroyable combat intrieur. Mme de Chantel, honnte esprit tout  fait born  sa vie de solitude et de puret, tait bien incapable de pntrer le mystre ce cet esprit plus complexe et plus inquiet: elle avait seulement prouv, en aimant ellemme de tout son coeur, que l'amour ne va pas sans mlancolies, sans angoisses, et elle se disait: "Il aime trop sa fiance, il est impatient..." Cela n'tonnait pas son me honnte qui avait t en mme temps extrmement passionne, mais pour un seul tre humain, pour son mari: bon mari, ardent avec un peu d'inconstance, qu'elle servit et chrit en esclave amoureuse, et qu'elle pleurait  depuis sept ans avec les chaudes larmes du lendemain de la mort... Jeanne n'avait mme pas cette exprience pour expliquer le dsarroi moral de son frre. Elle ne voyait qu'une chose: il souffrait, il souffrait depuis qu'il connaissait Maud, donc il souffrait par elle. N'ayant connu, toute sa jeunesse, d'autre ami que ce frre, son vritable ducateur, et quel ducateur tendre et fervent ! elle n'et pas t femme si un levain de jalousie n'et germ dans son coeur contre l'autre jeune fille qui lui volait Maxime. Elle domina ce sentiment par abngation de chrtienne, le jugeant malsain,
coupable...mais sa rsolution d'aimer Maud ne tint pas contre le chagrin de son frre, qu'elle lui reprocha. Maud, d'instinct, ne lui plaisait pas: d'instinct presque spcifique, comme certaines races animales sont hostiles. Elle se mit  la dtester. Pourtant elle n'et, en ce moment, demand qu' tre heureuse,  regarder,  sentir fleurir un sentiment nouveau dans son coeur. Elle commenait  aimer comme peut aimer une vierge absolument innocente (et qu'il faut de circonstances d'ducation exceptionnelle pour garder cette innocence  une vierge de nos jours, jusqu'aux approches de la vingtime anne !); elle aimait avec la joie ingnue de dcouvrir en soi une force, une ardeur ignores. Tel un aveugle qui, insensiblement, sentirait s'amincir et se diaphaniser devant ses prunelles le voile qui les spare du jour. Elle n'osait le dire encore  sa mre, il lui semblait qu'elle n'oserait jamais, et pourtant elle savait bien qu'il faudrait l'avouer, car elle aimait comme cette mre avait aim, comme Maxime aimait, avec l'ardeur la conviction de ncessit qui dit: "Il faut," ou la vie est brise.

Au moins, la mre et la soeur avaient, outre leurs confidences communes, l'appui de la prire. Que de matines les virent monter  pied les pentes de la rue Lepic ou de la rue Caulaincourt, vers le sanctuaire dj vnrable qui dresse au fate de la ville ses blanches colonnes, ses blanches arcades encore chafaudes ! Que d'aprs-midi elles passrent dans l'ombre discrte, paillete de mille cierges allums, de Notre-Dame des Victoires ! Elles demandaient ardemment le bonheur de l'an, la digne perptuation de la famille par une fidle gardienne de son honneur... Et Jeanne osait mler  cette prire dsintresse une prire plus goste, implorant pour elle-mme le bonheur d'tre aime. Cela lui paraissait si lointain, presque impossible ! et pourtant l'admirable foi des vingt ans innocents lui disait: "Cela sera."

Maxime, lui, ne priait pas. Tandis que Julien de Suberceaux, aux heures de crise aigu, retrouvait les balbutiements pieux de son enfance et, avec eux, l'chauffement de coeur que n'avaient pas touff les cendres de la dbauche, Maxime, si chaste, d'une vie si droite, lev religieusement, ne priait plus, parce qu'il ne croyait plus... A peine homme, la foi s'en tait alle de lui, comme tombent les cheveux  quelques-uns, sans cause apparente, sans souffrance. Impntrable mystre, ce souffle de croyance qui, librement, anime les uns, dlaisse les autres, contrarie les ducations et les hrdits par un caprice qui ne se prvoit ni se s'vite. Maxime tait incroyant
avec une telle sincrit que l'ide de la prire ne lui venait mme pas: signe indiscutable de l'athisme vrai.

Dpourvu d'appui o fonder sa rsistance, il arriva ce qui devait arriver: une dernire lettre eut raison de ses rsolutions. La lettre, "type"  la machine, disait:


Vous ne voulez pas voir, dcidment et vous allez vous marier avec une crature ! Cette lettre est la dernire que vous crira la personne qui s'intresse  vous: prenez-y garde ! Si vous n'tes pas un enfant ou un fou, trouvez-vous aujourd'hui, jeudi, entre cinq et six heures, rue de la Baume, en vue d'une petite porte de fer, la seconde, en venant de l'avenue Percier. Que vous en cote-t-il d'aller voir ? Personne ne le saura, si ce que nous vous disons n'est pas vrai, et, dans ce cas, vous serez rassur dfinitivement..."


Le correspondant mystrieux, homme ou femme, qui signait sa lettre: _Prudence_, tait certes un psychologue assez avis. Les deux arguments qui terminaient dcidrent Maxime. L'un s'adressait aux moins nobles sentiments: "Personne ne le saura." Mais que vaut notre conscience, la plupart du temps, isole de la conscience universelle ? L'autre argument faisait miroiter l'espoir de la dlivrance: c'tait le flacon de morphine montr au nphrtique  qui l'on dit: "Vous ne souffrirez plus aprs la piqre..." A cinq heures, il tait rue de la Baume. Il vit entrer celle qu'il prit pour Maud; il attendit cinq quarts d'heure devant la porte de fer, quand elle fut entre. Cinq quarts d'heure durant lesquels il eut _la certitude_ que Maud tait l, dans les bras de Suberceaux... Cinq sicles ? Point. Ce ne fut ni long ni court, ce ne fut pas du _temps_  proprement dire: toute catgorie de succession avait disparu: il souffrit  chaque seconde tout son martyre... Qu'on imagine, aprs cette passion, la rsurrection de ce damn, quand il constata, de ses yeux, que la femme entre chez Suberceaux _n'tait point Maud_. Non seulement cela le rassurait pour cette fois, mais, du coup tout tait expliqu: on prenait pour Maud une autre femme. La lettre anonyme avait bien dit: Maxime ne pouvait tre plus compltement rassur.

Et cet incident, d'apparence romanesque, n'tait mme point ce que notre ignorance des causes appelle ordinairement le hasard. Comme tous les voluptueux professionnels, Julien, sachant l'incertitude des rendez-vous de Maud et leur raret, avait des doublures  ce premier rle,  des obissantes qui venaient au moindre signe et occupaient les heures devenues libres, atroces d'nervement. Ds que Maud implore par lui l'avait averti qu'elle ne venait pas, il avait tlgraphi  Juliette Avrezac, ou plutt  Mme Duclerc leur intermdiaire complaisante, et la jeune fille tait venue, docilement, trop heureuse de ce rendez-vous inattendu dans le dlaissement o, depuis longtemps, l'abandonnait Julien.


Maxime regagna l'htel des Missionnaires, ce soir-l, ivre de cette excessive joie dont la fivre intense emprunte l'aspect de la folie. Sa mre et sa soeur l'attendaient, pou le dner qu'ils prenaient  une petite table, dans la salle commune du rez-de-chausse, parmi les vieilles dames  coques blanches, les bonnes soeurs, les grands ensoutans barbus, convives habituels de la maison.

Maxime embrassa les deux femmes avec un lan d'allgresse qu'elles ne lui connaissaient plus, qui les rassrna, les remplit d'une joie fivreuse, presque gale  la sienne: c'tait le fils, le frre perdu qu'enfin elles retrouvaient. Les vieilles dames  cheveux blancs, les prieures en cornette, les grands gaillards  barbe et  soutane se scandalisrent quelque peu, sans doute, de la gaiet qui rgnait  cette table de trois convives, si morne d'habitude, et o l'on osa, ce soir l, -- un samedi, jour de demi-pnitence ! -- dboucher une bouteille capsule d'tain, d'o s'mulsionnait un liquide sucr, et qui portait sur le cartouche de sa panse une image pieuse avec ce titre surprenant: _Vritable Champagne Saint-Joseph_.

Par une misricorde de la destine, cette griserie joyeuse de Maxime ne se dissipa point aussitt. Elle fut durable. Le doute tait mort. Son coeur contenait  la place un immense besoin de s'humilier aux pieds de Maud, de lui confesser son pch contre elle:  nul prix il n'et consenti  garder sur sa conscience cette faute et ce secret. Quand, le lendemain, il eut avou, et que le premier baiser un peu consenti de Maud et scell la rmission, sa fivre s'apaisa. La journe s'acheva dans cette parfaite accalmie; tout conspirait pour l'embellir: le sourire du ciel, la srnit des visages, l'espoir d'un bonheur proche o chacun prendrait sa part. Rentr dans sa chambre de sminariste, vers onze heures du soir, Maxime ne chercha pas  s'endormir. Il voulait prolonger dans le silence de cette nuit travers par des vols de carillons, par les sonneries d'heures aux campaniles des chapelles voisines, la batitude de son coeur enfin combl. Le crpuscule du matin bleuissait les fentres quand il s'endormit.

A la mme heure, Suberceaux, rentr chez lui, ruin et calme, fermait ses yeux sous le poids d'un sommeil pesant o seule vivait cette foi: "Le mariage ne se fera pas..."



IV


L'obsession de cette pense: "Le mariage ne se fera pas, il ne doit pas se faire," fut l'unique clart qui luisit dans le cerveau de Julien, au rveil: tout le reste tait l'incohrence, la nuit. Un tel tat mental est celui des monomanes impulsifs, si curieusement et si scientifiquement tudis aujourd'hui, qui se lvent un matin, sortent, marchent droit devant eux... au suicide, au vol, au meurtre, mystrieusement contraints et vraiment irresponsables. Mais ce que la science n'a pas assez dit, -- parce qu'elle choisit surtout ses sujets d'observation dans le peuple, o la monomanie a des manifestations simples, -- c'est que presque tous les tres vivant de cette vie de luttes, de plaisirs, d'motions factices, violentes et rptes, qui est la vie des capitales modernes, c'est--dire des grands marchs d'argent, de gloire et de dbauche, -- presque tous ces tres portent le germe d'une monomanie impulsive. On est surpris de voir clater brusquement l'vnement: le meurtre commis sur l'amant par le mari rput le plus complaisant; le coup de revolver du viveur qui se "liquide", aprs une soire de th, de placides conversations, de poker inoffensif, au club; la dbcle dans l'ordure d'un grave personnage aprs trente ans de tenue.

L'ide fixe de Julien le poussa  se hter  se mettre en mesure de rejoindre Maud ou Maxime, ou tous les deux s'il se pouvait,  provoquer la catastrophe. Et tout de suite des paroles d'Hector lui revenaient  la mmoire: "Maxime tous les jours  djeuner... arrive par un train du matin..." et le nom, le lieu de Chamblais devinrent le ple de son impulsion. Il s'habilla assez prestement: il ne mditait plus, il ne pensait plus, il ne souffrait pas non plus. L'horrible nvralgie de son me tait assourdie, stupfie, sinon apaise. Comme son valet de chambre, tonn d'tre sonn  cette heure matinale, lui disait:

-- Monsieur me permettra-t-il de lui demander si Monsieur va se battre ?

Il sourit assez gaiement.

-- Non, Constant, je vais seulement  la campagne.

Et c'tait vrai: il n'en savait pas plus long pour le moment.

En glissant sa montre dans le gousset de son gilet, il lut l'heure: neuf heures passes de quelques minutes. "Je n'ai dormi que trois heures. Constant a raison. Il est bien tt..." Le mcanisme de sa mmoire fonctionnait docilement au service de son impulsion: il se rappela que des trains partaient toutes les "heures cinq" et toutes les "heures trente-cinq",  la gare du Nord. "J'arriverai un peu tt... vers dix heures et demie." Qu'importe ? Il voulait tre l, s'interposer entre Maud et Maxime, le plus vite possible. "Oui... voir Chantel." Le voeu instinctif de son coeur se formulait. Voir Maxime. Pourquoi ? Pour le tuer ? Pour le supplier ? Pour le convaincre ? Cela, il ne le savait pas encore. "Il faut que je le voie." C'tait maintenant une formule aussi indiscutable pour lui que l'autre, tout  l'heure: "Il ne faut pas que Maud se marie."

Il arriva  la gare du Nord quelques minutes avant le dpart du train de neuf heures et demie. Peu de monde encore; il fut seul dans son compartiment. Quand le train s'branla, Julien commena  rflchir. Les yeux de sa raison s'habituaient insensiblement  cette clart de l'ide fixe qui d'abord l'avait bloui. Il entrait dans l'action; il commena  _voir_, avec la nettet et la sret de l'instinct, ce qu'il allait faire.

Dans moins d'une demi-heure, il serait  la gare de Chamblais. Il se rappela le dcor: la petite gare rouge et jauntre, dresse, presque isole, dans un paysage de plaine, ceint par des moutonnements de forts... Il se rappela la traverse dont lui avait parl Hector, le sentier sous bois qui menait  une porte latte. Par l passait Maxime. Irait-il l'attendre dans ce chemin, comme un voleur ? Cette seconde nature que crent  un homme de longues habitudes de correction raffine se rvolta contre l'ignominie. "Non... ce n'est pas possible... Mais je peux l'attendre  la gare. Il faudra bien qu'il passe devant moi." Il songea tout  coup que peut-tre Maxime viendrait en voiture... La certitude de l'instinct protesta: "Non... il viendra par le train... je le verrai..." Et tout de suite il eut rsolu ce qu'il ferait: attendre  la gare l'arrive du train, se mler aux gens qui descendaient, aborder Maxime tout naturellement... Ne se connaissaient-ils pas assez ?... Que se passerait-il alors entre eux, immdiatement aprs l'abord ? Cela encore, Julien ne le savait pas. Il espra secrtement, en ce moment o il essayait de drober son secret  l'avenir, un mouvement d'impatience de la part de Chantel, un prtexte quelconque  duel. Ah ! se battre avec lui ! le tuer ! le tuer... Tout finir sans recommencement possible, d'un coup d'pe ! L'vocation de sa fivre avait chang, il voyait maintenant en face  de lui un plastron de chemise, un fer crois... Quiconque a pressenti une rencontre avec un homme vraiment ha se ressouviendra de ce brusque lan de frocit, de cette ardeur de la brute humaine vers le sang d'autrui. Quelques pouces de lame dans le poumon ou dans le coeur, et c'est fini; l'obstacle est franchi, la route est libre. Julien dsira cela passionnment; il se dlecta  ce dsir, presque amoureusement; il eut la tristesse d'un rveil aprs un songe heureux quand l'arrt le rappela  la ralit. Il tait arriv  Chamblais.

L'attente du train suivant, ces minutes de vie perdues  errer dans la salle de la petite gare, ou sur le trottoir qui bordait la faade du ct du bois, passrent vite, tant tait intense sa proccupation; il ne se laissait pas de penser, de repenser coup sur coup la minute prochaine o il se retrouverait face  face avec Maxime.

Sensation frquente dans le rve, dans le dlire de la fivre, ces recommencements conscutifs fig, distrait de tout, absent de la ralit, hypnotis par ses imaginations. Et il lui apparut l, vraiment, comme le fantme de sa destine hostile, dress sur le seuil du chemin qui le menait  Maud, dcid  le lui barrer. Telle fut la premire pense de Chantel -- et, sur-le-champ, il la corrigea... "Mais si... c'est bien moi qu'il attend... c'est pour l'affaire d'avant-Hier... la petite Avrezac..." Le jeune fille affole avait d le reconnatre, se plaindre  son amant, qui venait, maintenant, lui demander raison. Il ne remarqua pas combien taient singuliers le retard et le lieu de cette dmarche.. Il n'eut pas de doute. Il faut songer qu'en ce moment Maxime tait confirm dans une foi absolue en l'innocence de Maud, et croyait, pour l'avoir surpris de ses yeux, que Suberceaux tait l'amant de Juliette Avrezac.

Il aborde Julien:

-- Monsieur, vous m'attendiez ?

L'imprvu de cet abord fit hsiter Suberceaux une seconde... une seconde, un rien, mais il y perdit l'offensive qu'il mditait. Il se reprit aussitt, pourtant; il montra de nouveau le masque d'indiffrence ironique dont l'habitude d'tre pi par ses adversaires revt la physionomie de quiconque a un grade, une fonction exceptionnels dans la bataille pour la vie.

-- Je suis bien aise de vous rencontrer, monsieur de Chantel, rpliqua-t-il. Vous allez sans doute...

-- A Chamblais ? oui, monsieur. Mais j'ai un peu de temps devant p. 311

moi... et, si vous voulez, nous nous expliquerons sans retard.

Suberceaux dit:

-- Comme vous voudrez.

Les quelques voyageurs s'taient disperss dj, emports par les voitures publiques vers le village, situ  l'oppos des bois, dans la valle de l'Oise.

Maxime et Suberceaux se dirigrent du ct du bois. Ils ne se parlaient pas, gns par le large vide qui les environnait, comme si le paysage nu les et guetts. L'homme ne se sent point en sret pour exprimer sa pense confidentielle, sinon dans les espaces troits et clos. Ds qu'ils eurent franchi la lisire des premiers taillis, dans le chemin qui menait au chteau d'Armide, ils ralentirent le pas.

-- Monsieur, dit Maxime, je tiens  vous faire part de mon sentiment, avant toute demande d'explication; cela me permettra de vous dire en pleine libert que je regrette sincrement ce qui s'est pass. J'ai agi sous l'empire d'une motion violente qui ne raisonne pas, -- que vous devez comprendre... Je fais... toutes mes excuses ... la personne en question. Voil.

C'est une caprice ironique de la Destine, ces malentendus qu'elle fait planer parfois sur les rencontres les plus tragiques: et cette ironie les rend plus tragiques encore.

Julien ne comprit point ce que Maxime voulait dire. Mais il ne lui vint pas  l'esprit qu'il pt s'agir d'une autre femme que de Maud. Juliette Avrezac tait si loin de sa pense en ce moment et toutes les femmes, hors Maud de Rouvre ! Il comprit seulement que l'ancien officier prenait posture d'excuse et de drobage. Et, habitu  dominer les autres hommes,  les passer outre, cela ne l'tonna pas.

-- Alors, monsieur, demanda-t-il avec hauteur, si ce sont l vos sentiments, qu'allez-vous faire chez Mme de Rouvre ?

Maxime, cette fois, souponna l'erreur.

-- Je crois dcidment, rpliqua-t-il avec rudesse, que nous ne parlons pas de la mme personne. Je veux dire, moi, la jeune fille que vous avez reue chez vous, ou du moins qui est sortie de votre maison,  six heures, il y a quelques jours.

-- Juliette Avrezac ?

-- C'est vous qui la nommez.

-- Eh bien ! qu'est-ce que cette petite a  faire ici ?

-- Ah ! vous ne savez pas ce qui s'est pass ? Ce n'est pas mon rle de vous l'apprendre. J'ai t induit en erreur. C'est de cette erreur que je m'excuse auprs de Mlle Avrezac, et comme il n'y a pas apparence que je la rencontre, je vous en charge, si vous voulez. Voil tout ce que j'avais  vous dire. Maintenant, puisqu'il ne s'agit pas de cette jeune fille, je vous demande  mon tour ce que vous me voulez, monsieur, et pourquoi je vous trouve sur mon chemin ?...

Suberceaux, sans rien dire, guettait l'irritation croissante de Maxime, guettait le mot, l'insulte  relever. Il guettait si videmment que Maxime s'en aperut. Maxime frmit de l'envie brutale de lutter entre mles, dans cette fort, la mme envie qui avait, l'heure d'avant, fait palpiter Suberceaux. "Une affaire entre nous, et Maud est dshonore..." Cette pense l'arrta. Il rsolut qu'il ne se battrait pas avec Julien, et ce fut rsolu formellement, dfinitivement, comme tout ce qu'il dcidait.

-- Au fait, peu importe, fit-il. Je vous ai dit tout ce que j'avais  vous dire.

-- Mais pas du tout, monsieur, rpliqua vivement Suberceaux. Ce n'est pas fini. Comment ! vous vous permettez de surveiller ma maison, vous faites subir  une femme un espionnage odieux...

-- Arrtez, monsieur, interrompit simplement Maxime. Ne cherchez pas l'occasion d'une affaire. Je ne veux point me battre avec vous. Donc, pas d'injures ! Vous pensez de moi ce que je pense de vous l-dessus: ni l'un ni l'autre nous ne reculons devant un coup d'pe... Je ne me battrai pas avec vous avant d'tre le mari de Mlle de Rouvre; voil qui est clair, n'est-ce pas ? et vous comprenez mes raisons... Aprs, quand Mlle de Rouvre sera ma femme, je serai tout dispos  vous rendre raison. Croyez-moi, laissez cela, laissez-moi.

Ce fut dit si net, si ferme, que Julien comprit qu'il n'y avait pas  s'obstiner; il fut oblig de se rendre cette terrible justice, chtiment des caractres qui se sont compromis devant leur propre arbitre: "S'il refuse publiquement de se battre avec moi, ce n'est pas lui qui sera dshonor !"

Et le grand dsespoir de la veille, dont l'avait momentanment dlivr la rsolution de se mettre en travers du chemin de Maxime, --  prsent que le moyen si simple d'un duel lui chappait, de nouveau s'abattit sur lui.

Les deux hommes, sans plus rien dire, marchrent quelque temps le long de l'alle. Malgr tout, Maxime dsirait que Suberceaux parlt encore, effar devant le rveil des affreuses hsitations assoupies.  D'accord, tous deux s'arrtrent et se considrent. Ils comprirent, aprs ce coup d'oeil chang, qu'ils allaient enfin se dire tout, savoir le fond de l'me l'un de l'autre, et que cette explication tait ncessaire. Il y eut,  cette loquente dclaration que se firent leurs yeux, une promesse rciproque de trve. C'tait l'entente passagre de deux consciences d'hommes, adverses, hostiles, contre la torture inflige par une mme femme. Le jouisseur sans moralit qu'tait Suberceaux, l'espce de saint laque qu'tait Maxime de Chantel s'allirent un instant.

-- Monsieur de Chantel, dit Berceaux presque  voix basse, son masque d'ironie mondaine tomb, n'allez pas  Chamblais !

Et il y eut de l'anxit, pas de colre, dans la rplique de Maxime, ce simple mot:

-- Pourquoi ?

-- Ne me faites pas parler. A quoi bon ? Vous me croyez  prsent, j'en suis sr. Retournez  Paris, retournez dans votre pays. Tchez d'oublier ce que vous avez vu et entrepris ici.

Maxime, lentement, avanait toujours. Suberceaux lui mit la main sur le bras, d'un geste o il n'y avait plus de menace, aucune contrainte, une sollicitation convaincue, seulement:

-- Vous ne pouvez pas pouser Mlle de Rouvre. Voyez, je vous parle sans colre. Croyez-moi. Vous allez  une catastrophe. Retournez. N'allez pas plus loin.

-- Oh ! mon Dieu ! murmura Maxime.

Il souffrait si cruellement qu'il ne songeait plus  dissimuler.

-- Retournez chez vous, reprit Suberceaux, allez-vous-en. Laissez-moi seul en face de Maud. Vous n'avez pas le droit de l'pouser... ni elle...

Un cri de dtresse s'trangla dans la gorge de Maxime:

-- Ah !... ce n'est pas vrai ! Vous mentez... Je me battrai avec vous, maintenant... Je vous tuerai... misrable !

Suberceaux secoua la tte:

-- A quoi bon nous battre ? _Tout est fini_, maintenant que vous savez. Maud est ma...

Il dtourna avec son bras, habitu aux luttes, l'lan de Maxime qui se prcipitait sur lui, et l'arrta court en disant:

-- Chut !... la voici...

Une tache mauve flottait, ensoleille, au del du coude de l'avenue, et s'avanait. Ils continurent  marcher  sa rencontre. Et soudain, Maud les aperut.

Elle tressaillit: sans savoir comment s'tait machine cette rencontre, elle avait compris que l'heure, tant de fois prsage, o les deux hommes s'expliqueraient en sa prsence, -- que cette heure venait d'choir.

Elle ramassa son nergie, recueillit son sang-froid de lutteuse, rsolue  passer outre,  continuer sa route en avant, par-dessus l'obstacle, s'il le fallait. "Peut-tre Maxime e sait rien...  Alors, rien n'est perdu... S'il sait, c'est fini. Eh bien ! tant pis: ce sera fini ! Mais je resterai "moi", quand mme !" Rester soi, c'tait ne pas abdiquer son attitude d'aventureuse bravoure qui marche sans regarder en arrire, toujours rsolue. "Ni celui-ci ni celui-l ne me feront plier," pensa-t-elle encore en observant les deux hommes. Et, masque d'impntrable indiffrence, elle attendit leur lutte, devant elle, pour elle. Le plus troubl, certes, fut Suberceaux qui subitement entrevit l'abme o ses espoirs allaient crouler: "Jamais Maud ne pardonnera !..."

Maxime, lui, s'tait ressaisi.

-- Maud, dit-il, la voix tout de mme entrecoupe, j'ai trouv, en venant ici, M. de Suberceaux sur mon chemin...

Suberceaux, blme d'motion, essaya de parler, si troubl que sa bouche se tordit sans profrer une parole. Maud le regarda, et ce regard le fit reculer.

-- Qu'est-ce qu'_il_ vous a dit ? demanda la jeune fille en ramenant sur Maxime ses yeux o elle mit de la douceur.

-- Il m'a dit... il allait me dire, du moins, car je ne lui ai pas permis d'achever, que vous aviez t sa ... (le mot se brisa dans un sanglot sec) sa... matresse.

Elle marcha  Suberceaux et demanda:

-- Tu as dit cela ?

Il ne nia pas. Il balbutia seulement son nom:

-- Maud...

Sans profrer un mot de reproche, elle le regarda encore, un long moment, avec des yeux qui changeaient, se chargeaient d'hostilit et de mpris. Puis, d'un seul geste en coup de fouet, elle lui sabra le visage de son ombrelle, qui se brisa en deux, lacrant la peau qui saigna.

-- Va-t'en ! dit-elle, jetant les morceaux  terre.

Il tremblait comme un enfant qu'on vient de chtier. La brve douleur de ce cravachement, pourtant, lui fut chre, il chercha la caresse dans cette brutalit. Mais le regard de Maud, arrt sur lui, lui tait toute force... Il ramassa son chapeau d'un geste machinal.

-- Va-t'en ! rpta Maud.

Lentement, il remit son chapeau bossu, sali de terre. C'tait douloureux, affreux, cet croulement brusque de la dignit d'un homme sous l'imprieuse violence d'une femme, et le coeur de Maxime,  ce spectacle, se leva d'indignation. Lui, Suberceaux, ne voyait plus Maxime, ni l'endroit o il tait; il ne voyait que Maud, et peu lui importait d'tre humili. Il ne pensait que ceci: "Maud irrite... et la seule chance d'tre pardonn, obir, obir vite."

-- Va-t'en !

Il ne demanda plus rien; humblement, comme une bte battue, il partit, sans hte... Maud et Maxime le virent s'loigner  pas lents; il ne se retourna pas, il ne regarda pas en arrire... Oui, c'tait navrant et horrible; Maxime en souffrit dans sa dignit d'homme pour l'homme qui partait ainsi fltri et battu par une femme, dans l'effroyable dchance o s'effondrent tt ou tard ceux dont l'amour-dbauche a lentement us la volont, dissous le sens moral, derrire l'apparence faade d'ironie et d'insolence.

Courb, chancelant, mconnaissable, Maud et Maxime le virent disparatre au coude de l'alle. Ils taient seuls. Si Maxime et jamais senti flchir son courage, son vouloir de ne pas abdiquer, l'exemple effrayant de Suberceaux l'et ranim. Ralliant toutes ses nergies, il se redressa et sa voix ne tremblait pas trop quand il pronona:

-- C'est  mon tour de partir, n'est-ce pas ?

Ils se regardrent un instant. Sans savoir quoi, ils sentaient bien qu'ils avaient encore quelque chose  se dire; qu'ils ne se quitteraient pas ainsi. Maud, sans doute, pensait: "Il dpend de moi de le reprendre... Essayerai-je ?" Mais sur cette me d'aventurire hroque, point vulgaire, bien que dvoye, la vue de Suberceaux effondr et fuyant avait eu le mme contre-coup que sur Maxime. Le mensonge la dgota subitement.

-- coutez-moi, Maxime, dit-elle. Je ne veux vous dire qu'un seul mot. Je ne vous ai pas tromp: c'est cet homme qui a menti; je n'ai jamais t sa matresse. Vous me croirez, car j'ajoute qu'il m'a aime, que je l'ai aim... que je l'aimais peut-tre encore hier. Donc, tout est fini, n'est-ce pas ? Je ne cherche pas  vous persuader,  vous retenir malgr vous.

Il n'est point d'amant sincre qui n'et,  ces paroles, entrevu la lueur d'une esprance.

-- Alors, fit Maxime...

Et ses yeux, des yeux d'amant toujours, d'amant passionn, imploraient une explication complte, rassurante.

Pour la premire fois peut-tre, Maud comprit le leurre de cette prtendue dignit personnelle qu'elle avait cru conserver parmi les compromis et les duperies. Il n'y avait pas moyen, l'et-elle voulu, d'expliquer la vrit  Maxime. Il et fallu mentir, encore mentir.

-- Ce qui s'est pass entre lui et moi, reprit-elle, dans un violent besoin de sincrit, de rachat devant soi-mme, non... ne me le demandez pas. Je ne puis pas vous le dire. Il vaut mieux pour vous que vous ne restiez pas ici, que vous ne pensiez plus  moi.

L'horreur de la sparation imminente fit plir Maxime. Une fois encore, il voulut esprer. Tous deux, lentement, s'taient remis en marche vers le chteau:

-- Maud, je ne suis venu dans votre vie que depuis bien peu de temps. Le pass ne m'appartient pas, je n'ai pas de droit sur lui. Puisque... Puisqu'_il_ a menti, pourquoi me dfendre de penser  vous ?

Elle le regarda, reprise d'hsitation, elle aussi... Ce fut une minute fatidique, le tranchant du destin dont parle le Tirsias de Sophocle. Maxime reprit:

-- Si je vous aimais assez pour vous pardonner ?

Ce mot de pardon rompit brusquement la trve; Maud fut dcide d'un coup.

-- Je ne veux pas de pardon, rpliqua-t-elle. Croyez-moi, Maxime, quittons-nous. Vous vous rappellerez que c'est moi qui vous ai dit: "Partez !"  un moment o, peut-tre, j'aurais pu vous ressaisir. Il ne faudra pas penser  moi haineusement. Vous me le promettez ?

Maxime comprit, au srieux de ces paroles, que vraiment l'adieu tait formel, qu'il fallait se quitter.

-- Je vous le promets, dit-il, la voix grave et trouble.

-- Adieu !

Et ce fut tout. Il la vit s'loigner: la tache mauve s'estompa quelque temps  travers les pousses feuillues des taillis, puis s'effaa. Alors, alors seulement il comprit que son rve tait fini, que Maud tait perdue.

Une statue, prs de l, dans un enfoncement de l'alle, une Hb de marbre versait dans sa coupe ronde une invisible liqueur; au pied de la statue, il y avait un banc. Maxime s'assit sur le banc et, le front sur ses mains, s'croula dans l'abme de cette ide fixe: "Maud est perdue... Maud n'existe plus !"


Maud n'existait plus:  sa place, il voyait maintenant, les cailles tombes de ses yeux, une fille pareille aux autres filles de cet affreux monde, sans pudeur, sans croyances, o elle vivait, et dont il l'avait mise  part, parce qu'il l'aimait. Le mot d'Hector le Tessier: demi-vierge ! lui traversa la mmoire, et il sourit d'amertume. Elle aussi, l'idole, l'pouse choisie, une demi-vierge ! Car il comprenait tout,  prsent, prpar  la soudaine vidence par les longues angoisses des doutes antrieurs. Aimer une telle me, dsirer un corps ainsi pollu, non !... C'tait si impossible  cet tre simple et sain, qu'il n'eut pas mme l'ide de courir  cette maison, toute proche, o elle s'en tait retourne, de la rejoindre, de la reprendre. Vraiment il ne l'aimait plus, il ne la voulait plus: elle pouvait appartenir  qui il lui plairait: la jalousie ni le dsir ne le tourmenteraient plus... Sa souffrance, et elle tait l'agonie mme ! c'est que quelqu'un tait perdu irrparablement, tait mort; quelqu'un en qui il avait cru, qu'il avait ador. Elle tait morte, la fiance, l'amante: il la pleurait comme une morte...

Et toute sa vie il la pleurerait.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Le soir mme, Maud de Rouvre tait rinstalle  Paris. Sa rsolution, comme toujours, avait t prompte et dfinitive. Aprs avoir quitt Maxime, elle avait regagn le chteau d'Armide, s'tait enferme seule dans sa chambre et, l, avait considr les vnements comme un chef d'arme inspecte ce qui lui reste de troupes aprs une dfaite. Car pourquoi chercher de vaines dissimulations ? C'tait une dfaite, la ruine d'esprances prcieuses. Reconqurir Maxime, elle n'y songea mme pas. Si, prs d'elle, au moment de la perdre pour toujours, il avait pu hsiter une seconde, certes, maintenant, dans la solitude, il s'tait dj repris. "Il ne m'oubliera jamais, mais jamais il ne reviendra !" Jamais ! Ce mot pouvante tellement notre humanit que la rancune de Maud fut traverse de tristesse.

Maxime disparu, que faire de sa vie ? Recommencer la lutte pour le mariage ? C'tait possible. Seulement les chances de succs taient largement entames par l'chec prsent. "Vont-ils tre contents, ceux qui me guettent, Aaron, la Ucelli, et tous les petits claqus qui paradaient  la maison !..." Elle eut un instant de lassitude dcourage  prvoir une nouvelle campagne pour le mariage, avec l'chec probable encore au bout de l'effort. "C'est donc impossible, maintenant, de se marier ?" Recommencer ! et comment ? O trouver l'argent pour continuer  dpenser comme hier, o trouver trois cents louis par mois ? Dj toute sa fortune personnelle tait mange... La rentre  Paris, c'tait la banqueroute avre, l'assaut des fournisseurs que l'espoir du mariage riche avait fait patienter, la saisie...

"Oh ! cela... jamais !"

Alors, que faire ? Elle n'envisagea mme pas l'hypothse d'un mariage avec Suberceaux. La rancune avait trop exalt sa fiert pour laisser parler encore la voix du dsir: et maintenant c'tait de lui, et non de Maxime, qu'elle souhaiter se venger. "Oui... lui faire du mal..." Elle voulait lui briser le coeur, pour le mal qu'elle avait souffert de sa trahison. Or -- elle y songea tout de suite -- la vengeance tait  sa porte, avec la solution immdiate de tous les ennuis d'argent, avec l'avenir assur. "Matresse d'Aaron..." Soit ! Dans cette lutte entre trois hommes, pour sa conqute, elle appartiendrait au plus tenace, au plus habile,  celui dont les lentes et sres machinations avaient djou, ananti l'effort des deux autres. "Matresse d'Aaron !" Elle pronona tout haut ces mots horribles, imaginant le dsespoir de Julien s'il les entendait, et la joie de faire ainsi souffrir l'homme qu'elle accusait de sa dchance triompha de l'horreur inspire par l'odieux amant qu'elle acceptait.

Dsormais, elle fut rsolue. D'abord il fallait partir, rentrer  Paris pour quelques jours, presser le mariage de Jacqueline avec Lestrange, puis quitter la France, aller passer un mois ou deux  l'tranger avec Mme de Rouvre. On ne se fixerait de nouveau  Paris que sre de l'avenir, la vie restaure, rebtie  neuf.

"Il y aura quelques mauvaises annes... mais je saurai bien le tenir en bride, le juif !... Il est mari, mais on divorce. Et un jour, qui sait ? -- On ne chicane pas sur le pass d'une femme de banquier, quand elle a huit cent mille francs de rente."

Elle sonna Betty:

-- Faites les malles, Betty. Ce soir, nous couchons  Paris.

Et comme, l'instant d'aprs, Mme de Rouvre affole, ne comprenant rien  cette rvolution imprvue, tombait dans la chambre, pleine d'moi et de questions, Maud rpliqua brivement:

-- Nous partons parce qu'il faut partir; entends-tu ? il le faut. Je t'expliquerai cela  Paris. Pour le moment, je n'en ai pas envie. Crois-moi sur parole. _Il le faut !_ Dpche-toi.

-- Mais nos amis Le Tessier qui viennent dner ?...

-- Ils verront bien que nous ne sommes pas l. D'ailleurs, je vais leur tlgraphier.

-- Mais Mme de Chantel et Jeanne ?

-- Mme de Chantel et Jeanne ne viendront pas.

Cela l'exasprait, cette srie d'interrogations et d'effarements,  mesure que la nouvelle du dpart passait, dans la maison, d'une personne  une autre. Etiennette s'en aperut, ne questionna pas. Jacqueline dit seulement:

-- Oh ! moi, a ne m'tonne pas, j'attendais le coup. Ma malle est faite. Je campais !... Qu'est-ce que tu comptes faire  Paris ? demanda-t-elle  Maud, non sans ironie.

-- Je ferai ce qui me conviendra, rpliqua Maud.

-- Naturellement. Je te prie seulement d'attendre que je sois la lgitime pouse de Luc... Aprs, c'est ton affaire.



V


"leve par une mre qui n'a cess de vous donner l'exemple de la pit la plus sincre, ayant eu le bonheur de grandir prs du foyer, sans vous en loigner jamais, sans autre compagne que votre soeur ane, vous allez, ma fille, quitter ce foyer pour la premire fois au bras de votre poux; et certes, jamais le blanc vtement, le voile pudique, l'odorante couronne de l'pouse ne furent des symboles plus fidles de ce coeur d'enfant pure que vous apportez  votre poux. Oh ! s'il est doux  l'ami de vous consacrer pouse,  cause de l'affection que je porte  votre famille, quelle joie pour le pasteur, mon enfant, de bnir une union rappelant par la grce, la jeunesse, l'innocence de l'pouse, les mariages bibliques de Rbecca et de Ruth..."

Ces paroles que le vnrable Mgr Leverdet, vque de Sfax, ancien ami de M. de Rouvre, laissait tomber doucement le long de sa barbe grise, Hector Le Tessier peut-tre tait le seul  en goter la terrible saveur d'antinomie, parmi l'assistance nombreuse, lgante, mais point trop recueillie, qui emplissait la nef de Saint-Honor d'Eylau. Jacqueline de Rouvre, la marie, Luc Lestrange, le mari, se tenaient toutefois comme il convient: elle, attnuant par une immobilit voulue des gestes et des traits sa mutinerie de gamine; lui, un peu nerveux, un peu plus ple que de coutume, mais nullement gn par ce dcor d'glise pour songer ardemment, fivreusement  la possession prochaine du petit tre troubleur et vicieux vtu de tulle et de satin, assis  ct de lui sur des velours rouges crpins d'or.

Dans l'assistance, o le Paris politique coudoyait le Paris fteur, la solennit du lieu, le caractre de la crmonie, l'allocution mme de l'vque clbrant n'empchaient ni les entretiens  voix basse, ni cette proccupation de suivre les intrigues  travers tous les incidents de la vie qui est, pour le dilettante, un des amusements de l'amour  Paris.

Comme en un bal, on s'tait group l suivant l'lection des affinits. Le romancier Espiens avait accompagn la jolie Mme Duclerc, dont le mari, fidle  ses coutumes, demeurait invisible. Dora Calvell  peine entrait dans l'glise et s'installait, chaperonne par Mlle Sophie, que Valbelle quittait Hector Le Tessier pour la rejoindre et s'asseoir tranquillement derrire elle. Puis, tout de suite, lui pench sur le dossier du prie-Dieu, elle, sa jolie tte d'oiseau des les demi-dtourne, le petit livre de messe entre-clos devant ses lvres, continuaient en public ce "flirt" insouciant qui faisait la joie ironique de leurs amis, flirt sans cesse aggrav depuis le jour o Valbelle avait commenc le portrait de Dora. Marthe de Reversier avait tran l son nouveau courtisan, un certain comte de Rothenhaus, Autrichien attach  de vagues ambassades, petit, chauve, les yeux brids, qui devait quelques succs de femmes  une supriorit extraordinaire au jeu du tennis, laquelle lui avait valu le surnom de "roi de Puteaux". Ple, immobile, ses larges yeux d'hystrie fixs sur le choeur, Madeleine de Reversier ne priait pas, ne parlait pas, ne remuait pas, mais regardait, regardait perdument l'estrade o s'rigeaient les siges des poux.

Cependant l'vque disait:

"En maint endroit des Saintes critures, Dieu a manifest qu'il ne condamnait point, -- loin de l, -- qu'il favorisait, qu'il bnissait l'amour rciproque des cratures,  condition qu'il demeurt lui-mme le but suprme de cet amour. L'pouse chrtienne doit aimer en son poux, mademoiselle, le reprsentant immdiat de son Crateur..."

"Voil un mnage, pensa Hector, o le Crateur sera assez mal reprsent."

Mais en ce moment, observant Juliette Avrezac, assez proche de lui, il la vit rougir, puis cacher son visage de ses doigts gants. Il se retourna du ct o il avait surpris le regard de la jeune fille: et l, debout  l'un des derniers rangs, parmi les chaises vides, il aperut Julien de Suberceaux. La mme impeccable lgance le revtait toujours: mais son front blme et ravag, son masque maci par la fivre, pouvantaient comme ces tristes visages de mourants qu'on entrevoit parfois derrire les vitres des hpitaux.

"Que vient-il chercher ici ?" pensa Hector.

Sans avoir interrog Maud sur les circonstances, Hector savait en somme ce qui s'tait pass. Le soir mme de la rupture, Maxime lui avait annonc, sans dtails, son dpart pour Vzeris avec sa mre et sa soeur. Il avait tmoign son regret de quitter si brusquement ses amis; il avait fait promettre  Hector de venir le voir en Poitou dans le cours de l't. Aucune allusion  Maud; son nom mme n'avait pas t prononc.

Ce brusque dpart avait eu un effet qu'Hector n'en attendait pas: il lui avait rvl le vide o le laissait l'absence de Jeanne. Les premiers jours, il avait fait l'me sourde, pour ainsi dire, refusant l'vidence. Puis il s'tait gourmand: "C'est trop absurde, voyons. Je suis _bien sr_ que cette petite m'est indiffrente, que je vais l'oublier." Huit jours, dix jours passrent ainsi, et ne chassrent pas l'irritante sensation d'isolement, de vacuit. "N'importe, pensait-il, il _faut_ que j'oublie." Il n'oubliait pas. Un soir, rentrant chez lui, nerv, mcontent de soi, il trouva une lettre d'une criture inconnue, que tout de suite il reconnut. Elle disait: "Je sais bien que je fais quelque chose de trs mal. Mais j'ai trop de chagrin, vraiment. Il faut que je sache si je dois entrer au couvent." Hector, au moment o il reut la lettre, tait seul: il se prit  couvrir le papier de baisers, et les caractres timides que la main de Jeanne y avait tracs. Aprs, il se railla. "Je suis bte comme un collgien. C'est idiot  mon ge et avec l'exprience que j'ai des jeunes filles !" Mais sa conscience protestait: "Non, celle-ci n'est point pareille aux autres, tu le sais bien. Tu es vraiment sa pense unique. Elle n'a jamais aim, celle-l; elle n'a pas dpens au hasard son coeur et son corps. Le mot de couvent qu'elle prononce n'est point une vaine parole: telle sera vraiment sa vie si tu ne la veux point..."  Il ressentit pour elle une tendresse extrme. Puis, pardessus tout, la pense que cette chre petite me affectueuse souffrait en ce moment par sa faute lui fut insupportable. C'est la flure de l'gosme moderne, cette peur un peu fminine de la souffrance d'autrui.

Il crivit le soir mme  Maxime une lettre annonant un voyage prochain  Vzeris. Il n'osai pas encore la dmarche dfinitive. Mais, au fond il tait rsolu. Il savait bien qu'il se marierait. Et voil pourquoi aujourd'hui, assistant au mariage d'une de celles qu'il avait baptises les "demi-vierges", il tait frapp, seul peut-tre de tous les assistants, par l'effroyable contradiction des principes de ce mariage chrtien -- auxquels il croyait, lui sceptique et dilettante -- et des moeurs de ce monde jouisseur o il avait vcu.

L'vque  barbe grise, en ce moment, entamait l'loge de l'poux.

"Vous, monsieur, vous appartenez  cette lite de jeunes hommes que la confiance des chefs de l'tat investit d'une partie de leur autorit. Habitu au gouvernement des peuples, vous savez que le principe de leur flicit est dans le bon ordre du foyer, dans le respect de la saintet du mariage..."

Ces paroles extraordinaires tombaient sur la foule indiffrente, qui seulement commenait  trouver le discours bien long. Les conversations ne se gnaient plus; des rires touffs partirent du coin o quelques amis s'taient groups autour de Valbelle et de Dora. Hector pensait: "Quelle comdie ! Lestrange, gouverneur des peuples ! C'est du mme ordre que l'innocence de Jacqueline et la saintet de leur union. Pourquoi cette hypocrisie officielle ? Pourquoi ? Pourquoi ce dcor de mensonge ? Pourquoi ces fleurs qui signifient "intgrit physique" sur le front de cette gamine vicieuse ? Pourquoi des promesses publique de fidlit entre gens bien rsolus  prendre leur plaisir o il se trouvera ? Pourquoi l'appareil vnrable du mariage chrtien autour de cette association moderne qui n'a plus aucun des caractres spcifiques qui furent la beaut du mariage chrtien ?... Que vaut une socit o les institutions et les moeurs ne peuvent s'atteler cte  cte que par de tels artifices ? Et combien de temps durera l'institution si les moeurs ne se rforment pas ?"

L'vque achevait son allocution en parlant de la postrit nombreuse qu'il souhaitait au jeune couple. Autre guitare, encore ! Elle tait bien rsolue, la petite rousse vtue de blanc, il tait bien rsolu, le dflorateur professionnel,  limiter leur postrit, aprs l'avoir diffre d'abord de quelques annes. Ils taient rsolus  cela, comme  s'offrir leur premier caprice de sens, comme  se quitter par la porte commode du divorce ds qu'ils auraient cess de se plaire. Fcondit, fidlit, indissolubilit, -- tout ce qui faisait nagure si haut et si noble le mariage, qu'en restait-il  cette union de deux tres gostes,  la jeune fille savante, l'esprit pourri, les sens en veil,  l'poux dress au mpris de la femme et de la famille ?

Enfin le discours de l'vque s'achevait dans des voeux de prosprit. Toute la liturgie symbolique volua sous les yeux, cette fois attentifs, de l'assistance: on guetta le glissement de l'anneau autour du doigt, on fit silence pour entendre le "oui" des poux... Et quand ces "oui" furent prononcs, quand l'vque eut dit le _Ego autem marito vos in Spiritu sancto_, cette foule sceptique ou athe eut tout de mme la sensation que maintenant une chose nouvelle, une mystrieuse alliance des mes tait ralise, que Lestrange et Jacqueline taient "maris", -- obscure croyance au sacrement, tisse dans les mes par vingt sicles de christianisme.

La distraction, l'inconvenance des entretiens, des rires, des frlements, recommencrent avec la messe et durrent autant qu'elle. La qute fut un prtexte  rflexions et  sourires comme une entre de premiers sujets sur une scne. Les deux garons d'honneur taient des attachs de cabinet, amis de Lestrange; les demoiselles d'honneur taient Marthe de Reversier et Maud. Tandis que celle-ci passait de rang en rang, sa main tranant dans la main de son compagnon, les yeux naturellement se fixaient sur elle. Depuis son retour  Paris, elle n'avait rien dit  personne touchant la rupture de son mariage, et personne n'osait la questionner. "L'tonnante comdienne ! pensait Hector, la suivant des yeux. Si je ne le savais pertinemment, devinerais-je qu'elle est abandonne, ruine, condamne aux pires expdients ?..." Elle passait, reine toujours, belle toujours  ce point qu'elle forait l'admiration de ses pires ennemis, si mouvante que les hommes rougissaient en jetant leur offrande dans la bourse tendue... Hector l'observait... Elle arriva devant Julien de Suberceaux; l'offrande sonna dans la bourse: rien n'avait trahi l'motion sur les traits de la quteuse; mais lui, l'instant d'aprs, flchissait, tombait  genoux sur le prie-Dieu.

Une voix dit, derrire Hector:

-- J'ai fait le tour de l'glise. Etiennette n'est pas l. L'as-tu aperue ?

C'tait Paul Le Tessier. Il venait d'arriver et s'installait prs de son frre.

-- Non, rpliqua Hector. Je ne l'ai pas vue. On pourrait demander  Maud.

-- Oui, tout  l'heure,  la sacristie. a va finir bientt, je suppose, cette fte de famille ?

-- Dans cinq minutes... Mais la sance  la sacristie sera longue.

Effectivement, le dfil fut interminable. Un long couloir coud, fort obscur, conduisait  la petite pice, vraie sacristie de province, o les nouveaux poux, flanqus de leurs parents, changrent avec l'assistance des politesses et des embrassades. Pourtant, grce  l'obscurit du corridor, on prit patience. Les amies s'taient vite rejoint; il y eut des isolements de couples dans l'angle des bahuts, des conversations  deux sur ce ton pench et murmurant qui est la langue du "flirt". Quelques-uns s'oubliaient tout  fait, traitant ce vestibule d'glise comme une antichambre de bal, s'amusaient  des frlements dont la presse de la foule tait le prtexte. Rothenhaus contait  Marthe de Reversier, en prsence de Mme Duclerc et de Juliette Avrezac, un bal de rapins, un bal "fin de sicle", auquel il avait assist la nuit mme, et o, entre autres divertissements, une fille nue avait t promene sur une sorte de pavois autour de la salle, puis avait mim sur la scne la danse du ventre...

-- Tous les journaux en parlent ce matin, disait-il, les yeux luisants de cette polissonnerie gloutonne qu'ont les trangers  Paris. Il parat que le parquet va s'en mler... Je suis joliment content d'avoir vu a... C'tait _colossal !_

Prs d'eux, Hector se tenait un peu  l'cart, causant  voix basse avec Suberceaux. Valbelle, en compagnie de Paul Le Tessier, de Mme Avrezac et du docteur Krauss, lutinait Dora, voulait absolument lui faire dire ses ides sur le mariage.

-- Oh ! moi, rpliquait la petite, montrant l'mail merveilleux de ses dents parmi des roucoulements de rire, je vous assure que je ne suis pas presse. C'est si bon de dormir toute seule dans son lit !

-- Eh bien ! disait Valbelle... Mais il y a d'autres systmes que le lit pour deux. Avez-vous lu _la Physiologie_ de Balzac ?

-- Balzac ? Qu'est-ce que c'est que a ?... Je suis sre que c'est encore un livre avec des gravures, comme celui que vous m'avez fait voir l'autre jour dans votre atelier. Vous savez, je ne veux plus regarder des affaires comme a.

L'ignorance prodigieuse de Dora divertissait inpuisablement ses amis. Valbelle donna des explications sur le chapitre de _la Physiologie du mariage_ auquel il avait fait allusion. Krauss, souriant dans sa barbe grise, proposa des inventions plus modernes; ils s'expliquait avec un accent amricain prononc:

-- C'est un systme toute fait moderne... le lit qui se ouvre et s'approche  la volont. Vous connaissez pas ? Nous avons en Amrique, beaucoup.

-- Oh ! bien, gardez-les, rpliqua Dora. a c'est trop quaker, par exemple, trop Arme du Salut. C'est comme ces chemises de nuit...

Elle s'arrta subitement et, cette fois, rougit. Les auditeurs se regardrent en souriant.

-- Avanons, dit le peintre en glissant sous son bras le bras rond de Dora, qui, un peu confuse, lui faisait des reproches:

-- Vous vous moquez toujours de moi... Vous vous amusez  me faire dire des btises devant le monde. A la fin, je me fcherai. Est-ce que c'est ma faute si je suis bte ?

-- Voulez-vous que je vous dise ? rpliquait Valbelle. Eh bien ! je ne vous aime jamais tant que quand vous en dites, des btises...

-- Vrai ?

Et les yeux noirs s'alanguissaient de chatterie amoureuse.

-- Vrai. Ainsi, en ce moment, je vous adore. Et comme ils passaient sous la vote noire de la sacristie, il frla la nuque brune d'un baiser qui fit doucement gmir la petite crole.
*
*
Maud, irrite par le ridicule bourgeois du dfil, avait vite laiss sa soeur, sa mre, Lestrange et les parents, et s'tait rfugie dans une chapelle dsaffecte, toute voisine, o Aaron vint aussitt la rejoindre. Elle le reut avec une froide politesse. Lui, comme toujours, obsquieux, aplati, essayait des privauts que Maud repoussait ddaigneusement.

Il balbutiait, de sa voix lippue:

-- Bien heureux... de cette crmonie... qui me permet d'esprer que j'aurai mon tour, bientt.

Et comme le visage de Maud se contractait, il avoua son inquitude:

-- Vous n'avez pas chang d'avis, au moins ?

Ses yeux luisaient de la plus vile convoitise.

Maud rpliqua:

-- Je vous ai dit que j'acceptais le march.

Il baissa la tte sous ce mot. Puis, avec volubilit, assourdissant sa voix:

-- Les dernires traites ont t rgles ce matin. Quant  l'htel de la rue Alphonse de Neuville, j'ai sign le contrat d'achat. Vous pourrez vous y installer en rentrant.

-- Eh bien ! rpliqua Maud, c'est toujours dit. Nous partirons demain soir pour Spa, ma mre et moi; vous viendrez nous rejoindre dans une huitaine. Allez-vous-en, maintenant.

Il obit, et sortit, tout de suite redress et arrogant, hors du regard de Maud. Il ne la vit pas, il ne l'entendit pas jeter  sa suite cette menace, pousse  ses lvres par le dgot et la colre:

"Va, misrable ! c'est toi qui payeras la banqueroute de ma vie. Tu la payeras cher !"

Elle se matrisa aussitt, voyant entrer dans la chapelle Paul Le Tessier, qui la cherchait:

-- Vous voulez des nouvelles d'Etiennette ? dit-elle.

-- Oui... je ne la vois pas... je suis un peu inquiet. Elle n'est pas souffrante ?

-- Non. Elle a reu une lettre ce matin, au moment o nous nous disposions  sortir. Elle a d aller o on la mandait.

-- Une lettre de qui ?

-- Ne soyez pas jaloux. Je ne puis vous dire de qui, je ne le sais pas. Mais c'est une femme.

Le Tessier, rassur, lui baisa la main. Maud ne disait la vrit qu' demi. Etiennette avait bien reu ce matin une lettre pressante d'appel: mais cette lettre tait de Suzanne, qui se trouvait  Paris sans que sa soeur s'en doutt.

Peu  peu, la sacristie s'tait vide; Mme de Rouvre, Jacqueline et Lestrange rejoignirent Maud.

-- Ouf ! fit la marie... Quelle corve... S'il en fallait tant pour tromper son mari, il n'y aurait gure de femmes infidles.

Hector Le Tessier s'approcha discrtement de Maud:

-- _Il_ veut vous parler, lui dit-il  l'oreille.

Elle devint ple, d'une pleur de colre, point de peur:

-- Qui, _il_ ? Julien ?

-- Julien... Il vous suivra jusque chez vous, si vous ne lui accordez pas un instant d'entretien. Je me permets de vous conseiller de lui parler ici... il n'y a pour ainsi dire plus personne... Tandis qu'au lunch... Il vous attend  l'entre du corridor.

-- Bien, j'y vais.

Elle le rencontra au seuil du corridor demi-obscur.

-- Maud... je veux vous revoir... je le veux, il le faut. Voyez... j'ai tant souffert ! Je vous aime tant.

Il avait la voix brise, et ses dents claquaient de misre.

-- coute, rpliqua Maud, et elle le regardait bien en face. Je ne serai plus  toi, jamais, jamais, parce que tu as manqu  ta parole et que tu as t lche. Cela, d'abord. Et, dans huit jours, je serai la matresse d'un homme. Tu as entendu ? Maintenant, va-t-en !

Il supplia:

-- Maud... je vais me tuer... Je te jure que si tu me renvoies je vais me tuer.

Elle le regarda, les yeux dans les yeux, et de cette voix basse, comme sortie du coeur, dont elle lui disait nagure: "Je t'aime," -- avant de refermer entre eux la porte de la sacristie, elle lui rpondit:

-- Eh bien ! tue-toi !

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

L'heure d'aprs, on lunchait dans le hall de l'avenue Klber, par de verdures. Un orchestre de guitaristes espagnols faisait jaillir des airs de danses, derrire le paravent de feuillage; des couples dansaient, en toilette de ville. On n'avait pu retenir Paul Le Tessier, qui tout de suite avait couru rue de Berne  la recherche d'Etiennette. Mais Hector tait l; isol dans l'encadrement d'une fentre, il regardait s'agiter sous la franche lumire que versaient largement les vitrages les acteurs de tous ces drames d'intrigue intime, tant de fois observs dj. Et, silencieux, ne se mlant plus aux groupes, il rflchissait; des gouttes d'amertume se mlaient au miel de son espoir.

"Dire que j'ai aim ce monde, que j'ai got l'esprit de ces hommes, que j'ai souhait ces femmes..."

Vingt ans ! les premiers bals, l'moi de mystre que lui avait caus la Parisienne, l'admiration stupfaite et timide devant les beauts classes et les gens clbres ! Puis l'habitude, le dsenchantement venaient avec les annes, avec tant de bals, de soires, de premires, o il s'tait imbib de la mme atmosphre. "Et maintenant, je vois que tout cela tient dans la main, l'esprit des hommes, la beaut des femmes, tout cela n'est gure, et le temps qu'on passe avec eux est perdu." Pareil  ces jeunes hommes, il avait cherch le trouble des sens dans les regards des femmes, dans les yeux clairs des jeunes filles. "Oh ! comme j'en ai assez, de tout cela... Vrai, il n'y en a pas une pour qui je ferais un pas !" Le spectacle mme de ce monde brillant et vicieux ne le divertissait plus. Que Dora passt ses aprs-midi chez un peintre, que Juliette Avrezac court aux bras de Suberceaux, que les petites Reversier et tant d'autres qutassent dans la socit des hommes des nervements striles, il ne lui importait gure ! Si la chute d'une vierge, provoque par la passion, est un drame d'me vraiment poignant, les amusements libertins de ces petites jouisseuses ne se haussaient pas beaucoup au-dessus du vaudeville. "Celle qui vraiment tait une me, Maud, notre beau sphinx, renonce  son nigme, et la prostitution la guette, _comme les autres !_" Oui, la prostitution. C'tait elle diversement dguise, qui guettait les demi-vierges  un tournant de la vie. Avant ou aprs le mariage, pis-aller de la dlaisse, revanche de la mal marie... mais presque infailliblement. La force des choses apparaissait  Hector dans un mcanisme simple, invitable. "Car si l'abngation commande par l'glise, et naturellement enclose dans la tendresse sincre des femmes, n'est pas la loi du rapprochement des sexes, celui-ci aboutira  l'antinomie de l'affection et des intrts, de l'argent et de l'amour, et cette antinomie, seule la prostitution peut la rsoudre."

Un amer dgot lui monta, suscit par ces penses... L'orchestre avait beau parpiller la gaiet sautillante des _peteneras_, et les femmes sourire, et les hommes les entraner dans le tourbillon des danses: sous ces verdures, ces fleurs, ces parures, lentement transparaissait  ses yeux la pierre du spulcre o lentement, insoucieusement, descendait cette socit pourrie, condamne  mort pour avoir tari la source de l'amour humain qui est l'innocence des vierges, et tu le mariage en supprimant le jeune fille. "Oui, ce monde est pourri, l'odeur de la prostitution s'en exhale: _jam foetet_." Et voici que l'envie vint subitement  Hector de s'enfuir, de quitter ce monde pour n'y plus revenir, heureux de n'en point emporter la poussire aux semelles de ses souliers. Du mme coup, il entrevit l'asile, la terre de Chalde: un coin de province, le plus mystrieux, le plus secret, o, pleine de lui, qui maintenant s'en jugeait indigne, une me chaste de vraie jeune fille attendait qu'il voulait bien l'aimer.

Sans prendre cong de personne, comme on se sauve d'une salle de thtre menace par l'incendie, il sortit. Il descendit l'escalier de cette maison de l'avenue Klber, bien des fois gravi avec sa gaiet souriante de sceptique fminisant. Il pensait:

"Voil des marches que je ne remonterai jamais."


Lui parti, la fte continua quelque temps encore. Elle s'achevait, rduite aux danses de quelques enrags, quand on vint appeler Maud, qui conversait avec le romancier Espiens.

-- Mlle Etiennette demande Mademoiselle.

Maud la rejoignit dans la chambre o elle habitait, prs d'elle, depuis leur retour de Chamblais. Tout de suite, Etiennette s'abattit sur la poitrine de son amie:

-- Oh ! chrie !... chrie !... Comme j'ai du chagrin !

Maud l'assit sur ses genoux, la caressa, la baisa de son mieux. Elle l'aimait, cette compagne jolie, saine d'me, elle l'aimait avec un peu d'envie pour sa sant mme, un peu de nostalgie de l'absolue intgrit physique qu'elle avait su garder.

-- Qu'est-ce qu'il y a, mignonne ? Suzanne est malade ?

-- Oh ! non... non ! Pis que a !...

Parmi ses larmes, elle raconta l'histoire lamentable et grotesque  la fois: le bal-orgie de la veille, la fille grise, montre nue, palpe par cinq cents hommes en folie, et la plainte porte le lendemain, et l'arrestation, et le scandale dj, dans les feuilles du boulevard.

-- Tiens, regarde, fit-elle en montrant un journal. Tout  la fois... Ma soeur, ma mre... et mme mon pre.

Un reporter diligent contait, en effet, des anecdotes sur le pass de Suzon, nommait Mathilde Duroy, dsignait sous des initiales transparentes feu le dput Asquin.

-- Mais toi, murmura Maud sincrement compatissante, on ne te nomme pas ?

-- Qu'est-ce que cela fait ? Moi, tu comprends, je n'intresse personne. Mon cher rve n'en est pas moins par terre. Pauvre Paul !

Elle tait sincre. Son pire chagrin, c'tait la souffrance de l'homme qui l'aimait.

Maud chercha l'offrande d'une consolation:

-- Paul t'aime trop pour tre influenc par des vnements dont tu n'es pas responsable.

-- Lui ? Pauvre ami ! je sais bien qu'il ne m'en aimera pas moins. Notre mariage est tout de mme impossible. Paul y consentirait que je ne le voudrais pas, moi. Pense ! Quel parti ses ennemis politiques tireraient de l'affaire ! Nuire  Paul ! Oh ! cela, jamais.

Maud ne trouvait pas d'objection. Elle dit seulement:

-- Que vas-tu faire ?

-- Je vais retourner rue de Berne, toute seule, que veux-tu ? et je travaillerai.

-- Voyons ! fit Maud haussant les paules, tout cela est trs ennuyeux, certes; mais ce n'est pas une raison pour ne pas revoir Paul, qui t'aime, que tu aimes. Vous avez fait ce que vous pouviez, l'un et l'autre, pour vous marier. Franchement, puisque vous en tes empchs par des vnements o il n'y a point de votre faute, vous seriez trop niais de ne pas passer outre. Laissons faire le temps. Tout s'oublie... Un jour viendra o Paul laissera ses fonctions officielles, le Snat et la Banque, il me l'a dit bien des fois. Vous vous marierez alors. Mais jusque-l, aimez-vous !

Etiennette secouait la tte obstinment:

-- Non. Ce que tu dis est trs raisonnable, c'est mme tout ce qui me reste d'espoir; je crois bien que Paul m'pousera lorsqu'il aura rsign ses fonctions, et alors, moi, je consentirai. Mais jusque-l, je ne veux pas, non, je ne veux pas tre sa matresse... C'est absurde, c'est niais, c'est tout ce qu'il te plaira. Je ne veux pas, je ne peux pas; je sens que la minute d'aprs je ne l'aimerais plus, et que je serais malheureuse.

Elles restrent quelque temps sans rien dire... Qui des deux avait raison ? Elles ne savaient plus, la conscience dsoriente, dociles simplement  l'impulsion de leur temprament.

-- Et comment vivras-tu, pauvre aime ? demanda Maud.

Etiennette sourit, des larmes encore aux paupires:

-- Je jouerai de la guitare dans les salons... Te rappelles-tu, en fvrier, quand je venais te demander ta protection ? Quatre mois passs, seulement, et que d'vnements depuis, que de changements dans nos vies !...

Elles retombrent dans les bras l'une de l'autre,  ce rappel de leur amiti renoue. Pour la premire fois peut-tre, dans l'treinte de cette bonne et saine tendresse qui lui demeurait seule du pass, au seuil de l'horrible vie qu'elle adoptait, Maud mla ses larmes aux larmes d'Etiennette Duroy.
*
*
*
*
_28 mai, 4 heures_.

"Maud, je t'obis. Je vais me tuer. Aussi bien, ma rsolution est prise depuis le jour o tu m'as si rudement congdi,  Chamblais. Si j'ai tard  l'excuter, ce n'est pas que j'aie eu peur de la mort, ni mme que j'aie espr te flchir. Mais je voudrais te revoir, Maud... et quand j'ai compris que tu ne voulais plus m'accueillir, j'ai attendu l'occasion du mariage de Jacqueline pour te revoir quand mme, pour te parler.

"Ne me garde pas rancune pour cette violence que je t'ai faite ! J'ai tant souffert depuis un mois ! j'ai tant souffert par toi... et je ne t'en veux pas. Je t'appartiendrai encore au moment o je sentirai sur ma tempe le froid du revolver, comme je t'ai appartenu depuis le moment o je t'ai rencontre. Vois-tu, juste avant de mourir, j'aperois clairement la vrit qui se cachait de moi en pleine vie: je n'tais point fait pour les luttes o tu voulais m'entraner. Tout ce que j'ai cru vaincre et chasser de moi me revient  prsent et me ressaisit. J'tais fait pour t'aimer de tout mon coeur, fidlement, toujours.

"Tu ne veux plus de moi; je gne ta vie; eh bien ! pardonne-moi: je laisse ta route libre. Je ne te demande pas de me regretter, de me pleurer: pense seulement  moi avec amiti, plus tard, pour prix de ma prompte obissance au dernier ordre que j'ai reu de toi. Je ne te demande pas de m'aimer au del de la mort: je sais que tu ne m'aimes plus. Je te supplie seulement de ne pas effacer de ta mmoire que tu m'as aim. Je t'en supplie, rappelle-toi parfois, sans mauvaise rancune... Vois, je pars tout simplement, et j'ai tant souffert !

"Moi, le temps o tu m'as aim fut  ce point toute ma vie et me comble le coeur si parfaitement que je ne m'irrite pas contre la Providence. Malgr mon agonie prsente, je sais bien que j'aurai eu la vie plus belle, plus enviable. Maud chrie !... Rien n'effacera cela: tu m'as fait,  des minutes rares, l'abandon de toi-mme, et tu as connu l'amour par moi ! Rien n'effacera cela; je me le redis  toute heure, et chaque fois cela me parat si merveilleux et si adorable, que j'oublie de souffrir.

"Mais quand je pense que demain tu seras  un autre, qu'un autre te regardera et te touchera, la douleur d'une balle dans la tempe me semble aussitt dsirable. Voil pourquoi je veux mourir, et j'embrasse la mort ardemment, malgr l'horreur de l'inconnu qui est au del. Car cet au-del, j'y crois, Maud: la croyance m'en est revenue avec tant d'autres, dans le bouleversement de ces temps-ci. Et j'y puisse le courage de te dire: nous nous sommes tromps, nous avons fait le mal, nous avons agi contre notre conscience. Nous avons mrit d'tre punis. Je demande que la punition me frappe seul !

"Adieu, mon cher sphinx, cruel et bienfaisant: je meurs tout  toi... A l'heure o je me tuerai, tout  l'heure, je penserai  tes lvres,  tes yeux,  l'odeur de tes cheveux et de tes bras, et je mourrai  toi, parmi toi, tout en toi. Je t'aime, je t'aime, je t'aime."

"JULIEN."



VI


L'automne commenait, de cette mme anne 1893, quand Paul Le Tessier se rendit  Vzeris, mand par son frre pour y solliciter en son nom la main de Jeanne de Chantel. Hector tait lui-mme  Vzeris: c'tait, depuis les vnements du dernier printemps, le second sjour qu'il y faisait.

Paul arriva le matin, par un jour clair de septembre. On achevait les vendanges;  chaque tournant de route on croisait des chariots chargs de "comportes" pleines, trans par deux boeufs conjugs.

Le domaine de Vzeris tend ses amples dpendances entre le village de ce nom, la rivire de la Vienne et les coteaux d'un petit affluent de cette rivire, qui traverse le parc du chteau. Celui-ci est une construction Louis XIII  deux tages, entourant une veste cour, o donne accs une porte plus ancienne, lourde comme une arche. L'habitation est en face, non sans allure avec ses toits d'ardoise largement dbordants, son perron en trapze, les baies  meneaux de la faade. A droite et  gauche sont les communs et les curies.

Le snateur fur reu par Mme de Chantel dans le grand salon du rez-de-chausse. Sous les hauts plafonds gris et blancs, parmi les images d'anctre authentiques, elle apparaissait vraiment dans son cadre, avec la grce singulire et l'autorit que donne une longue ascendance d'aristocratie.  Les deuils faisaient trve: elle et Jeanne gayaient leur ajustement de quelques rubans, de quelques dentelles claires. Jeanne avait rapport de Paris et, depuis, continu sous les conseils d'Hector les traditions d'un got plus moderne, -- mais avec assez de mesure pour ne pas altrer ce que son fianc appelait en souriant "son type de petite Vendenne". Quant  Maxime, sa figure avait peu chang. Ses cheveux grisonnaient  peine, et l'on n'aurait su dire pourquoi il semblait plus vieux de dix annes:  l'expression des yeux, peut-tre, des lvres, de ces plis du visage qui  traduisent malgr nous, par leur orientation et leur profondeur, le sillon creus par le chagrin.

Ds que le djeuner fut termin, on partit  pied pour visiter la proprit. Mme de Chantel resta  la maison, mais Jeanne accompagnait les trois hommes. Vtue d'un costume de drap brun qui moulait sa taille troite, coiffe d'un de ces petits chapeaux de paille  fond de toile cire qui furent  la mode cette anne-l, elle partait en avant, avec Maxime. Paul dit  son frre:

-- Elle a joliment embelli. L'as-tu transforme aussi au moral ?

-- Non, fit Hector en souriant. Je m'en garderai bien. C'est toujours la chre petite oie blanche qui m'a pris le coeur... avec un peu plus d'art pour arrange son plumage et un peu plus de passion, voil tout. Et toi, mon pauvre ami, comment vont tes tendresses ?

Paul secoua tristement la tte:

-- Rien de nouveau... Une enfant bute  sa rsistance... Rien ne peut l'en dtourner. Insister ? je n'ose mme pas trop, elle finirait par ne plus me recevoir. Oui, mon cher vieux. A quarante ans, je suis un homme qui tous les jours passe une heure ou deux avec une fille adorable qu'il aime, et qui l'aime, et dont il n'a jamais bais que les joues et le front.

-- L'affaire de Suzanne est finie, pourtant, on n'en parle plus.

-- Elle est finie !... par l'hpital o cette malheureuse achve de mourir.

Hector lui prit le bras et le serra affectueusement:

-- Aie confiance en l'avenir, va. Tout passe, tous s'oublie. Un jour, tu sauras gr  cette chre petite Etiennette de t'avoir rsist pour te donner une femme intacte, pour que ton mariage avec elle soit vraiment une date, ait vraiment un sens. Oh ! tu sais bien que je ne suis pas plus que toi entich de respect convenu pour des institutions sociales que le temps modifie ou abolit. Mais, durant les annes de transformation, les sages doivent se rserver un abri dans la morale traditionnelle. Les imprudents seuls dmnagent sans avoir arrt leur nouveau gte.

Jeanne et Maxime avaient atteint une sorte de monticule bois, et l, attendaient leurs htes. Quand ils furent tout proches, elle dit  Hector:

-- Montrez ceci en dtail  M. Paul, afin qu'il aime mon pays.

Et ses yeux, illumins de cette flamme incomparable qui est l'innocence amoureuse, disaient  Hector: "C'est  votre acquiescement que je tiens; de vous, mon seul matre, je veux que mon pays soit aim."

Le site qu'ils avaient  leurs pieds, c'tait un horizon de vaste plaines et de faibles coteaux, spcial au Poitou, dont le charme paisible ne se ressent qu' la longue. Maxime le dtaillait  Paul :

-- La rivire qui borde si joliment le coteau, tourne  angle droit devant ce petit village feuillu et riant: c'est un modeste affluent de la Vienne; il traverse le ct sud de notre proprit aprs ce coude. Et le petit village riant est un village historique, ravag par la guerre et les siges anglais, par les luttes du protestantisme. Je ne sais pourquoi, son nom n'est pas glorieux, cependant. C'est Azay-la-Bataille. Nous les visiterons.

-- Reste-t-il des dbris des vieilles dfenses ? demanda Paul.

-- Vous verrez... De grosses pierres mconnaissables. On ne sait plus.

Il parlait avec srnit, sans joie, sans gaiet, ne riant jamais, rentr dans sa vie avec une telle volont de silence sur le pass, qu'elle imposait la discrtion  ceux mmes de sa famille. Jeanne, repartie en avant avec Paul Le Tessier, le lui avouait ingnument; ni elle ni sa mre n'avaient os l'interroger, ni mme lui faire entendre qu'elles devinaient les causes de son grand chagrin.

-- Nous avons quitt Paris dsespres; Maxime ne nous expliquait rien. C'est notre chef de famille, n'est-il pas vrai ? Il nous a command de rentrer  Vzeris, nous lui avons obi. Oh ! nous avons pass de tristes moments... Comment cette femme a-t-elle pu faire souffrir un homme tel que Maxime, et qui l'aimait tant !

Aprs un silence, elle demanda:

-- Est-ce qu'_elle_ est marie ?...

-- Non, rpliqua Le Tessier... Peut-tre un jour se mariera-t-elle. Mais pour le moment, elle est absente de Paris et elle n'est plus de la socit. Il ne faut plus parler d'elle.

-- Ah ! fit Jeanne, sans rougir, car elle n'avait pas nettement compris.

Pourtant, ayant rflchi quelques instants, elle ajouta:

-- Pauvre femme !

Ils atteignaient le village d'Azay. C'tait l'heure du repos mridien des hommes et des femmes qui avaient travaill  la vendange. Ils revenaient par bandes joyeuses, le sang de la vigne aux lvres, en cette griserie particulire o la cueillette du raisin met les paysans.

Maxime, triste et paisible, contait l'histoire de l'endroit:

-- Ces grosses pierres sont tout ce qui demeure du chteau. La lgende conte que mille hommes furent brls avec le donjon... Aujourd'hui, vous le voyez, il pousse des lgumes autour de ces vestiges. Mme la terre y est meilleure, peut-tre  cause de l'effroyable charnier qui l'a fertilise.

Un paysan passait, trs vieux, la taille dvie par le travail du sillon, la face embrase de soleil. Maxime l'appela:

-- N'est-ce pas, pre Laurent, que la terre est bonne par ici, autour du chteau ?

-- Oh ! ben oui, m'sieu le comte, fit l'homme, ben meilleure. A cause de la bataille, sans doute, qu'y a eu l, aut'fois, _devant la Rvolution_.

Il regardait d'un oeil envieux cette terre grasse et riche, enrichie, engraisse par du sang. La vaste tendue qui avait t le thtre de ces tueries lgendaires s'apaisait, retourne par la force des choses, par le voeu immanent de la nature, aux besognes rgulires de l'anne, aux semailles et aux rcoltes, aux bls d'ambre, aux vignes pourpres; -- le petit village, une fois travers par la guerre, rentrait d'anne en anne plus avant dans la tradition sans histoire, dans la vie qui n'a pas de nom.

Jeanne souriait  cette terre fconde,  ce soleil,  l'avenir, oubliant dans l'gosme de son propre bonheur, et les rcentes misres de ceux qu'elle aimait et le pass tragique du pays natal.

Mais Paul et Hector, observant Maxime qui ne parlait plus, isol par son rve, devinrent ce rve: un instant, leur coeur fraternel battit  l'unisson du sien... Pourquoi, sur l'me humaine dvaste, la vie ne fait-elle pas repousser aussi, par une infaillible loi, l'espoir, l'amour, les nouvelles moissons ?

_La Roche, 1893-1894_.








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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

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