Project Gutenberg's Le Cap au Diable, Lgende Canadienne, by Charles DeGuise

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.net


Title: Le Cap au Diable, Lgende Canadienne

Author: Charles DeGuise

Release Date: July 30, 2004 [EBook #13059]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CAP AU DIABLE, LGENDE ***




Produced by Renald Levesque and La Bibliothque Nationale du Qubec




LGENDE CANADIENNE

LE CAP AU DIABLE

Par Chs. DeGuise, M. D.

1863


LGENDE

I

"Quel est le Canadien, s'crie un savant gographe dont le nom sera
toujours cher parmi nous, quel est le Canadien qui n'aimerait pas sa
patrie, aprs l'avoir contempl quelque heures, du bord d'une de nos
barques  vapeur, sur la route de Qubec  Montral! Quel spectacle
enchanteur! Que de points de vue admirables! Quelle suite de campagnes
riches, paisibles, heureuses, se dploient sur l'une et sur l'autre
rive, d'aussi loin que l'oeil peut atteindre! La scne offre quelque
chose de plus grand, de plus vari, de plus ravissant encore, peut-tre,
si l'on descend le fleuve jusqu'au Saguenay."

Oui, quel plaisir pour l'oeil tonn et charm tour  tour, de
contempler sur la rive nord, cette chane de montagnes sourcilleuses,
ces caps abruptes, ces valles alpestres, cette nature si rude, si
accidente, et parfois si sauvage. Quel est l'tranger qui n'envie pas
le bonheur du paisible propritaire de ces maisons blanchies, suspendues
au flanc des coteaux, ou qui couronnent leurs sommets, tranchant ainsi
sur le fond de verdure qui les environnent, et, lorsque vous avez
pniblement gravi une pente rapide, que vous apercevez  vos pieds, au
fond d'une baie, un charmant village arros par une belle rivire, et
paraissant reposer en paix, sous la protection de la croix du clocher de
la vieille Eglise, qui le domine; votre me aime alors  s'y dlasser,
pour se remettre des impressions causes par les scnes varies qu'elle
vient de contempler.

La rive sud, pour n'avoir pas la sauvage et pittoresque beaut de la
rive nord, n'a pourtant rien  lui envier, dans son genre. Son site,
plus uni, et son sol moins tourment, nous offrent quelque chose de plus
calme et de plus champtre. Ses points de vue ont un horizon plus grand,
plus tendu et plus anim. C'est la nature, en quelques endroits,
belle de toute sa primitive beaut, ailleurs, enrichie par la vie et
l'activit que lui ont donn le travail et la main des hommes.

Mais de quinze  dit-huit lieues de Qubec, en descendant le fleuve,
vous rencontrez un cueil bien digne d'attirer votre attention: c'est La
Roche Avignon, ou, comme d'autres l'appellent, La Roche Ah Veillons, 
cause des dangers qu'elle prsentait autrefois  la navigation, avant
que le Gouvernement y fit construire un phare. Sur cet cueil vinrent
se briser plusieurs vaisseaux d'outre mer, et beaucoup de familles
canadiennes conservent encore un lugubre souvenir des naufrages de
btiments ctiers qui y prirent.

Plus loin, en cinglant vers le sud, et avant que d'arriver au charmant
village de Kamouraska, vous apercevez un cap, dont la vue vous frappe
et vous impressionne pniblement. Son aspect est morne et sombre, les
rochers qui le composent sont arides et dnuds, son isolement, le
silence et la nature dsole et presque dserte qui l'environnent, son
loignement du toute habitation; tout, enfin, concourt  jeter dans
votre me un malaise trange et inexprimable. Quelques bas fonds qui
l'avoisinent en rendent l'approche difficile, si impossible, non mme
aux btiments d'un faible tonnage. Ce Cap, c'est le "Cap au Diable."

Mais d'o vient donc ce nom qu'enfants, nous ne pouvions entendre sans
frmir? A-t-il t le thtre de quelques apparitions infernales, ou
bien a-t-il servi de repaire  quelque bande de brigands; et les bruits
confus qu'on y entend ne sont-ils pas tes cris de vengeance des victimes
ensanglantes que l'on trouva  ses pieds, ou dans son voisinage?
personne ne le sait; la justice des hommes a libr les accuss;
victimes et meurtriers sont aujourd'hui devant Dieu!

Mais vous eussiez trouv qu'il le mritait bien d'tre ainsi appel, si,
comme les habitants de la Petite Anse, en visitant leurs pches la
nuit, ou en attendant l'heure de la mare, vous eussiez entendu le vent
s'engouffrer, avec un bruit sinistre, dans les obscures cavernes des
rochers; si vous eussiez entendu ses hurlements, lorsqu'il vient dans
les temptes, se dchirer sur les branches dessches de quelques arbres
rabougris qui les couronnent! D'autres fois et en d'autres endroits se
trouvent d'pais fourrs; l semblent y rgner d'impntrables mystres;
et lorsque la brise souffle plus violemment, sa voix prend alors des
inflexions diffrentes; tantt c'est un gmissement, une plainte; tantt
un sourd grondement qui se prolonge d'chos en chos, produisant de
discordantes clameurs, et qui vous feraient croire que, dans ces lieux
solitaires, des sorcires viennent y clbrer leur sabbat. Vous
eussiez trouv surtout qu'il le mritait, ce nom, si, comme plusieurs
l'assuraient, vous eussiez aperu sur la cime d'un rocher surplombant
l'abme, lorsque le flot, battu par la tempte, venait lui livrer un
assaut toujours impuissant, mais incessamment renouvel, vous eussiez
aperu, dis-je, une femme  l'oeil hagard, aux cheveux pars, aux bras
nus, aux vtements en lambeaux, tendre les mains au fond du prcipice,
lui adresser une prire, une touchante supplication d'autrefois
profrant des menaces, des imprcations, comme si elle eut voulu
rclamer du gouffre une victime qui lui appartenait. Il eut t alors
bien hardi, le navigateur qui, en longeant la cte, aurait vu cette
apparition et entendu cette voix, s'il n'eut pas gagn le large au plus
vite, en adressant une prire  son patron. D'autres gens, et c'tait
les plus croyables, disaient l'avoir vu se traner sur les bords de la
plage, et implorer le flot, d'une voix dchirante et dsespre, de
lui rendre ce qu'elle avait perdu; puis ses paroles taient touffes,
ajoutaient-ils, par d'immenses sanglots. Nul doute que si cet tre
fantastique eut rellement t une femme, la malheureuse devait tre en
proie  d'immenses douleurs. Pourtant un pauvre pcheur, dont la cabane
tait assise au pied du cap, assurait l'avoir recueillie mourante, un
matin, le lendemain d'une furieuse tempte: elle gisait sur le bord
de la mer, auprs du cadavre d'un matelot; il l'avait, disait-il,
transporte  sa demeure, et aprs des peines infinies, sa femme et lui
taient enfin parvenus  la rappeler  la vie; mais qu'ils n'avaient pas
tard de s'apercevoir que la malheureuse tait folle....

II

Parmi les nombreuses criques formes dans les rochers escarps qui
bordent les rivages de l'ancienne Acadie, aujourd'hui la Nouvelle
cosse, vivait, au fond de l'une d'elles, un jeune et honnte ngociant
acadien, dont le nom tait St.-Aubin. Occup depuis plusieurs annes 
l'exploitation de la pche  la morue, grce  son intelligence et 
son indomptable nergie, son commerce prenait de jour en jour une plus
grande extension. Quelques familles de pcheurs, dont il tait le
bienfaiteur et le pre nourricier, taient venues se grouper autour de
lui. D'une probit reconnue, affable et obligeant pour tous, il avait su
s'attirer l'estime et le respect de chacun d'eux.

Tout le monde connat nos tablissements de pcheries, dans le bas
du fleuve; rien de plus amusant que de voir ces berges aux voiles
dployes, rentrer le soir, aprs le rude travail de la journe; ces
femmes, ces enfants accourir pour aider le mari, le pre ou le frre; le
Poste est alors tout en moi tout le monde se met gaiement  la besogne,
on s'assiste, on se prte un mutuel secours: c'est un plaisir d'entendre
les joyeux propos, les quolibet qui pleuvent sur les pcheurs
malheureux, les gai refrains; enfin, d'tre tmoin de la bonne harmonie
qui rgne parmi eux. C'est la bonne vieille Gaiet Gauloise qui prend
ses bats. Telle tait la Grce de Monsieur St.-Aubin.

Sa maison, situe sur une lgre minence, dominait la petite baie et
les ctes avoisinantes. De jolis jardins, de charmants bocages et de
coquets pavillons l'entouraient. Un peu plus loin, la vue pouvait
s'tendre sur de beaux champs, dans un tat de culture dj avance, et
o paissaient de nombreux troupeaux: enfin, dans son ensemble et mme
dans ses dtails, tout respirait l'aisance, la prosprit et le bonheur.

L'intrieur de la famille ne prsentait rien de particulier. M.
St.-Aubin, mari, depuis quelques annes,  une femme de sa nation,
qu'il aimait tendrement, tait pre d'une charmante petite fille. Cette
enfant tait venu mettre le comble  la flicit de ce couple fortun.

Madame St.-Aubin tait une de ces femmes d'lite, qui semblent se faire
un devoir de rendre heureux tous ceux qui les entourent. Doue des plus
riches qualits du coeur et de l'esprit, elle n'tait que prvenance,
amour et sollicitude pour son mari et sa chre petite Hermine, les
confondant tous deux dans une mme et touchante tendresse. Si parfois
elle pouvait leur drober un instant, dans la journe, c'tait pour
aller porter quelques secours, quelques consolations  ceux qui en
avaient besoin, aussi la regardait-on comme une vritable Providence. Le
soir amenait les intimes causeries, l'on se faisait part des impressions
de la journe, on formait de nouveaux projets pour l'avenir. Bien
souvent aussi, la maman racontait au papa mu, les mille petites
espigleries de la petite, les conversations qu'elle avait eues avec sa
poupe, voire mme avec une table, une chaise, un meuble quelconque;
enfin, ces mille et mille riens qui font venir des larmes de plaisir
et d'attendrissement aux heureux parents qui les entendent. Ces
jouissances, ces plaisirs leur suffisaient; et certes ils valaient bien
les bruyantes runions de l'opulence, o l'me et le coeur perdent leur
pure et limpide srnit. Quelques domestiques fidles compltaient
enfin l'intrieur de cette famille, aux moeurs simples et vraiment
patriarcales.

Mais il est un autre personnage que nous nous permettrons d'introduire
ici. Sans tre tout--fait de la maison, Jean Renousse, tel tait son
nom, y tait toujours le bien-venu. Jean Renousse,  l'poque o nous
parlons, tait g de, vingt-deux  vingt-cinq ans. N d'un pauvre
acadien et d'une femme indienne, de bonne heure orphelin, il devait  la
charit des habitants de l'endroit de n'tre pas mort de faim. Au lieu
de s'occuper, comme tous les autres, de la pche  la morue, il s'tait
construit une hutte dans les bois,  quelque distance de la mer et des
habitations. Il rpugnait trop au sang indien, qui coulait dans ses
veines, de s'astreindre  un travail constant et journalier. Ce qu'il
lui fallait c'tait la vie aventureuse des bois, avec son indpendance.
Aussi l't maraudeur, pour ne pas nous servir d'une expression plus
forte, il tait le cauchemar des jardinires. En effet, rien de plus
plaisant que de voir, lorsqu'il faisait une descente dans un jardin, la
leve des manches  balais, pour en dloger l'intrus. Au voleur! criait
l'une des voisines, au pillard! disait l'autre, au vaurien! Ajoutait une
troisime. Bref, toutes ces commres runies faisaient un tel vacarme,
qu'il aurait pu donner une ide de ce que fait certaine femme quand 
tort et  travers elle se fche. Le drle ne s'mouvait gure de ces
cris, tant que sa provision de patates ou de carottes n'tait pas faite,
et que les armes ne devenaient pas trop menaantes, par leur proximit;
d'un bond, alors, il se mettait hors de leur porte, se tournait
vers celles qui le poursuivaient, leur faisait mille grimaces, mille
gambades, mille contorsions; et quand la place n'tait plus tenable, il
enjambait la clture, et allait stoquement s'asseoir  quelques pas de
l. On l'avait vu quelquefois, quand de telles scnes taient passes,
entrer dans la chaumire de la plus furieuse, aller se placer bien
tranquillement  sa table et partager, gaiement avec elle, le repas.
Mais l'hiver, chasseur et trappeur infatigable, il s'enfonait dans la
fort avec les sauvages Abnakis, ne revenant souvent qu'au printemps
avec une ample provision du fourrures, dont il trouvait toujours chez
M. St.-Aubin un prompt et avantageux dbit, Malgr ses dfauts, Jean
Renousse tait loin d'tre dtest, par les braves gens de la colonie;
car,  plusieurs d'entr'eux, il avait rendu d'importants services.
Souvent, lorsqu'une forte brise surprenait, au large, quelque berge
attarde, qu'une femme plore, que des enfants en pleurs venaient
demander des nouvelles d'un pre, d'un mari ou d'un frre,  ceux qui
arrivaient, que les pcheurs hochaient tristement la tte, que les
voisines essuyaient des larmes, qu'elles ne pouvaient dissimuler, et
leur adressaient des consolations, on voyait Jean Renousse s'lancer
dans une berge, et, malgr le vent et la tempte, s'exposer seul, pour
aller porter secours au frle btiment dsempar; souvent, grce  son
sublime dvouement et  son habilet  conduire une embarcation, plus
d'un pcheur avait  le remercier d'avoir revu sa pauvre chaumire!

Parmi ceux, surtout, qui lui portaient un intrt tout particulier,
tait Madame St.-Aubin. Elle avait reconnu, en plusieurs occasions, que
sous cette corce rude et inculte, dans ses yeux noirs et vifs, dans
ses pommettes de joues saillantes, il y avait plus de coeur et
d'intelligence qu'un oeil peu observateur n'en pouvait d'abord
souponner. Jamais il ne se prsentait  la demeure du bourgeois, comme
on appelait M. St.-Aubin, sans en recevoir quelques secours; et, maintes
fois, il leur avait prouv, qu'un l'obligeant on n'avait pas rendu
service  un ingrat. Son attachement pour l'enfant tait excessif:
c'tait avec plaisir qu'il s'astreignait  un travail minutieux pour lui
confectionner des jouets, et satisfaire ses moindres caprices enfantins.
Bien des fois on l'avait confie  ses soins, et c'tait toujours avec
une tendre sollicitude qu'il veillait sur elle. A la vrit il n'tait
pas facile de faire de la peine impunment  la petite Hermine,
lorsqu'elle tait sous sa garde, ainsi que sous celle du magnifique
terre-neuve qu'on appelait Phdor.

III

C'est quelquefois au moment o l'on s'estime heureux que l'infortune
vient nous frapper. Tandis que la famille St.-Aubin jouissait
paisiblement des fruits d'une vie vertueuse et exempte d'ambition;
heureuse autant du bonheur des autres que du sien propre, de graves
vnements se prparaient contre les malheureux Acadiens, dans l'ancien
et le nouveau monde. Ce pays tait le point de mire des flibustiers
anglo-amricains.

En butte aux actes de rapines et de tyrannie de toutes sortes, les
Acadiens avaient t forcs de s'organiser militairement pour mettre un
terme aux infmes dprdations de leurs ennemis.

L'histoire avait enregistr antrieurement plusieurs hauts faits
clatants du leur bravoure. Ces faits dmontrent ce que peut une poigne
d'hommes hroques, ne comptant que sur leurs seules ressources, qui
s'arment vaillamment sans s'occuper de la force pcuniaire ou numrique
de ceux qu'ils ont  combattre, mais qui ont rsolus de dfendre jusqu'
la fin, leur religion, leurs foyers et leurs droits, Combien n'y eut-il
pas de luttes sanglantes et dsespres o le lion anglais dt s'avouer
battu par le moucheron acadien, et pour ainsi dire, oblig de fuir
honteusement devant lui. Mais l'orgueil britannique s'insurgeait
et cumait de rage, en voyant ces quelques braves tenir tte  ses
nombreuses armes! Le gouverneur Lawrence crut plus prudent et plus sr,
l o la force avait choue, d'employer la ruse et la perfidie. Le plan
fut tratreusement combin et habilement excut.

Vers la fin d'aot 1755, cinq vaisseaux de guerre, chargs d'une
soldatesque avide de pillage, mirent  la voile et vinrent jeter l'ancre
en face d'un poste florissant par son commerce, la fertilit de ses
terres et l'industrie de ses habitants. On fit savoir  plusieurs des
cantons voisins qu'ils eussent  se rendre  un endroit indiqu pour
entendre une importante communication, qui devait leur tre donne de la
part du gouverneur. Plusieurs souponnant un pige prirent la fuite et
se sauvrent dans les bois, en entendant cette proclamation. Mais le
plus-grand nombre, avec un esprit tout chevaleresque, se confiant  la
loyaut anglaise, se rendit  l'appel.

Chaque anne, M. St.-Aubin tait oblig de faire un voyage aux Mines,
endroit important de commerce pour y transiger les affaires de son
ngoce. Le trajet tait long et les chemins n'taient pas toujours srs
dans ce temps-l. Par une malheureuse fatalit, il y arriva le cinq
septembre au matin, jour fix par la proclamation pour la runion des
acadiens. Jean Renousse et le fidle terre-neuve lui avaient servi de
gardes de corps pendant le voyage.

M. St.-Aubin comme les habitants du lieu, se rendit  l'appel. Ce fut l
qu'on leur signifia qu'ils taient prisonniers de guerre, qu' part
de leur argent et de leurs vlements, tout ce qu'ils possdaient
appartenait dsormais au roi, et qu'ils se tinssent prts  tre
embarqus pour tre dports et dissmins dans les colonies anglaises.
L'ordre tait formel, on ne leur accordait que quatre jours de rpit.
Il est impossible de peindre Ici stupeur et le dsespoir que produisit
cette nouvelle; plusieurs refusrent de croire qu'on excutt jamais
un acte d'aussi lche et excrable tyrannie, mais le plus grand nombre
s'enfermrent dans leurs maisons et passrent dans les larmes et les
sanglots, les quelques heures qui prcdrent leur sparation. D'autres
essayrent de fuir, mais vainement. Des troupes avaient t disposes
dans les bois, ils se trouvrent cernes de toute part et furent donc
ramens au camp, aprs avoir essuy toutes sortes d'avanies et de
mauvais traitements.

Ce fut  grand'peine que le vnrable cur obtint du commandant la
permission de les runir le neuf septembre, veille du dpart, dans la
vieille glise pour y clbrer le saint sacrifice et leur adresser
quelques paroles de consolation et d'adieu. Personne ne fut jamais
tmoin, peut-tre, d'une scne plus dchirante. Tous les visages taient
inonds de larmes. L'glise retentissait des sanglots et des sourds
gmissements des malheureuses victimes. Lorsqu'avant la communion,
le bon prtre voulut leur dire quelques mots, il y eut une vritable
explosion de plaintes et de cris de dsespoir. Il fut lui-mme longtemps
avant que de pouvoir dominer son motion, et ce fut aprs de longs et
pnibles efforts qu'il put, d'une voix brise par la douleur, leur faire
entendre ces paroles:

"C'est peut-tre pour la dernire fois, mes bons frres, que vous allez
partager le pain des anges dans ce lieu saint. C'est lui qui donne le
courage et la force de braver les tourments et les perscutions des
mchants. C'est lui qui sera votre soutien, votre consolation dans les
temps malheureux que nous traversons. Dieu seul connat ce que l'avenir
nous rserve  tous, mais rappelons-nous que nous avons au ciel un bras
tout-puissant, qui saura djouer les complots des mchants: que ceux qui
pleurent seront consols et qu'ils recevront avec usure la rcompense
des larmes qu'ils auront verses. Car qu'est-ce que la terre que nous
habitons, sinon un lieu d'exil et de misres, mais le ciel, voila notre
patrie, vers laquelle doivent tendre nos dsirs et nos aspirations.
Spars sur la terre, c'est l o nous serons ensemble runis, c'est l
que nous pourrons dfier les perscutions des hommes. Recevez donc, mes
chers frres, et encore une dernire fois, la bndiction d'un prtre
qui, le coeur navr d'apprhensions pour l'avenir de ses enfants, mais
confiant dans le Dieu qui prend soin de ses cratures et jusqu'au plus
petit de ses oiseaux, le prie de vouloir bien vous accorder encore des
jours calmes et heureux. Si nous n'avions pas d'autre destine, je vous
dirais adieu! oui un adieu qui, peut-tre, serait ternel; mais  des
chrtiens,  ceux qui croient en la parole sainte, je vous dis au
revoir! Oui, encore une fois, au revoir!...."

La scne qui suivit se conoit plutt qu'elle ne se dcrit. Nous nous
permettrons d'emprunter  M. Rameau le rcit que fait M. Ney, sur le
lamentable vnement du lendemain:

"Le 10 septembre fut le jour fix pour l'embarquement. Ds le point du
jour les tambours rsonnrent dans les villages, et  huit heures le
triste son de la cloche avertit les pauvres Franais que le moment de
quitter leur terre natale tait arriv. Les soldats entrrent dans les
maisons et en firent sortir tous les habitants, qu'on rassembla sur la
place. Jusque l chaque famille tait reste runie et une tristesse
indicible rgnait parmi le peuple. Mais quand le tambour annona l'heure
de l'embarquement, quand il leur fallut abandonner pour toujours la
terre o ils taient ns, se sparer de leurs mres, de leurs parents,
de leurs amis, sans espoir de les revoir jamais; emmens par des
trangers leurs ennemis; disperss parmi ceux dont ils diffraient par
le langage, les coutumes, la religion; alors accabls par le sentiment
de leurs misres, ils fondirent en larmes et se prcipitrent dans les
bras les uns des autres dans un long et dernier embrassement."

"Mais le tambour battait toujours et on les poussa vers les btiments
stationns dans la rivire. 260 jeunes gens furent dsigns d'abord
pour tre embarqus sur le premier btiment, mais ils s'y refusrent,
dclarant qu'ils n'abandonneraient pas leurs parents, et qu'ils, ne
partiraient qu'au milieu de leurs famille. Leur demande fut rejete!
les soldats croisrent la baonnette et marchrent sur eux; ceux
qui voulurent rsister furent blesss, et tous furent obligs de se
soumettre  cette horrible tyrannie."

"Depuis l'glise jusqu'au lieu de l'embarquement, la route tait borde
d'enfants, de femmes qui,  genoux, au milieu de pleurs et de sanglots,
bnissaient ceux qui passaient, faisaient leurs tristes adieux  leurs
maris,  leurs fils, leur tendant une main tremblante, que leurs parents
parvenaient quelquefois  saisir, mais le soldat brutal venait bientt
les sparer. Les jeunes gens furent suivis par les hommes plus gs,
qui traversrent aussi,  pas lents, cette scne dchirante; toute
la population mle des Mines fut jete  bord de cinq vaisseaux de
transport stationns dans la rivire Gaspareaux. Chaque btiment tait
sous la garde de 6 officiers et de 80 soldats. A mesure que d'autres
navires arrivrent, les femmes et les enfants y furent embarqus et
loigns ainsi, en masse, des champs de la Nouvelle-cosse. Le sort
aussi dplorable qu'inou de ces exils excita la compassion de la
soldatesque mme.... Pendant plusieurs soires conscutives les bestiaux
se runirent autour des ruines fumantes, et semblaient y attendre
le retour de leurs matres, tandis que les fidles chiens de garde
hurlaient prs des foyers dserts."

M. St.-Aubin, comme toutes les autres notabilits, fut l'objet d'une
surveillance particulire. Malgr les efforts hroques de Jean
Renousse, malgr les ruses et les stratagmes qu'il employa pour sauver
son matre de la proscription, Celui-ci fut oblig de subir la loi
cruelle du plus fort. Bless grivement dans la lutte qui venait d'avoir
lieu, ce ne fut qu'avec peine que Jean Renousse lui-mme russit  se
soustraire aux mains des ravisseurs. Il gravit une petite minence, et
ce fut l, la mort dans l'me, qu'il fut tmoin des scnes de violence
et de brutalit qui viennent d'tre racontes. Malgr son tat de
faiblesse, il suivit d'un oeil morne et dsespr la chaloupe qui
emportait son bienfaiteur, se reprochant amrement de n'avoir pas russi
 le sauver. En dpit des tristes proccupations auxquelles il tait en
proie, Jean Renousse ne pt s'empcher de remarquer un point noir qui
suivait l'embarcation. C'tait Phdor. Le noble animal, quoique bless,
avait voulu suivre son matre, pour le protger et le dfendre au
besoin. Il ralisait une fois de plus l'ide du peintre qui reprsente
un chien suivant seul le corbillard qui conduit son matre  sa dernire
demeure. C'est le dernier ami qui reste quand nous avons tout perdu du
ct des hommes! Il vit tout--coup un matelot se lever et assner
un coup de rames sur la tte du fidle serviteur, celui-ci poussa un
gmissement plaintif et disparut. C'en tait trop, puis par le sang
qu'il avait perdu et par les motions de la journe, Jean Renousse
perdit connaissance. Lorsqu'il revint  lui, Phdor, couch auprs de
lui, lchait son visage et ses mains. comme s'il eut voulu le rappeler 
la vie. La nuit tait venue, les dernires lueurs de l'incendie doraient
encore l'horizon. C'en tait fait! les anglais avaient accompli leur
acte odieux de vandalisme et d'implacable vengeance!...

IV

Plusieurs jours s'taient couls depuis le moment fix par M. St.-Aubin
pour le retour. Que pouvait-il lui tre arriv qui le retint si
longtemps, lui toujours si exact  revenir  l'heure dite. Dj
accompagner de la petite Hermine, Mme. St.-Aubin avait parcouru des
distances assez considrables pour aller   sa rencontre, et chaque
fois, elle tait toujours revenue de plus en plus triste. C'tait le
soir de la dixime journe aprs le dpart de M. St. Aubin. Assise dans
le salon et tenant son enfant dans ses bras, elle ne pouvait se dfendre
du vague et inexprimable sentiment qui l'obsdait. Pour la premire
fois de sa vie, les babillages et les clineries de sa petite fille ne
pouvaient la tirer de sa sombre proccupation. Le ciel tait bas et
charg, le feuillage jaunissant qui entourait sa demeure et le froid
vent de nord qui s'tait lev, ajoutait encore  sa tristesse. Parfois
une feuille dessche, pousse par la brise, courait dans l'avenue
dserte, o, d'une minute  l'autre, elle esprait voir arriver celui
qu'elle attendait avec tant d'angoisses.

Les heures s'coulaient lentement, et la soire tait avance. Vaincue
par le sommeil, la petite s'tait endormie en demandant  sa mre:
"quand donc papa reviendra-t-il!" Alors deux larmes involontaires
vinrent briller aux paupires de la pauvre femme; elle pressa avec
transport son enfant sur son coeur; celle-ci ouvrit les yeux, lui sourit
doucement et comme une prire, le mot papa s'chappa encore de ses
lvres, et elle se rendormit. C'en tait trop; n'y pouvant plus tenir,
et presque sans pouvoir s'en rendre compte, Madame St. Aubin se mit 
fondre en larmes.

Longtemps elle pleura, quand des pas bien distincts retentirent autour
de la maison, et la porte s'ouvrit: Te voil donc enfin, s'cria-t-elle,
s'lanant au-devant de celui qui arrivait. Mais jugez de sa stupeur!
c'tait Jean Renousse! Jean Renousse, ple, sanglant et dfigur, qui
venait lui apprendre la terrible nouvelle!!........

Bien des fois dj et au moindre bruit, elle avait tressailli, puis
toute palpitante d'motion et de joie, elle allait ouvrir et tendre les
bras; mais vain espoir, ce n'tait point les pas du cheval, ce n'tait
point non plus les joyeux aboiements de Phdor, mais bien le vent qui,
mugissant tristement dans les arbres, lui apportait, chaque fois une
poignante dception.

La foudre tombe  ses pieds n'eut pas produit plus d'effets. Madame
St.-Aubin s'affaissa sur elle-mme. On la transporta mourante dans son
lit. Deux jours entiers se passrent pendant lesquels elle luta contre
la mort. Dans son dlire, elle appelait avec transport son mari,
demandant avec garement  chaque instants aux personnes qui se
prsentaient, son poux bien-aim; et lorsqu'on lui apportait son
enfant, elle la repoussait durement. La pauvre petite qui ne comprenait
rien  la conduite trange de sa mre, allait alors se cacher dans un
coin de la chambre, elle pleurait amrement; et comme si elle se fut
crue coupable, elle revenait auprs du lit, baisant les mains de sa
mre, elle lui disait: "Ma bonne maman, embrasse-donc encore la petite
Hermine, elle ne te fera plus de mal, lves-toi et allons au-devant de
papa." Enfin, son temprament et surtout l'ide de laisser sa pauvre
enfant compltement orpheline, rendirent quelques forces  Madame
St.-Aubin, mais une insurmontable tristesse s'empara d'elle, et bientt
cette demeure nagure si heureuse ne devint plus qu'un sjour de deuil
et de larmes.

L, toutefois ne devaient pas s'arrter ses malheurs.

La rage des pirates n'tait pas encore satisfaite, il fallait de
nouvelles dpouilles  leur rapacit et de nouvelles victimes  leur
vengeance.

Peu de temps aprs les vnements que nous venons de rapporter, on
signala au large un vaisseau de guerre portant pavillon anglais.
Instruite par l'exprience, la petite colonie, aprs avoir recueilli
tout ce qu'elle avait de plus prcieux, crut prudent de se sauver dans
les bois. Madame St.-Aubin elle-mme, runit tout ce qu'elle put
avec l'aide de ses domestiques et de Jean Renousse, et dut aller les
rejoindre en toute hte, car le vaisseau s'approchait de la cte avec
une effrayante rapidit.

Il n'y avait pas longtemps qu'elle avait abandonn ses foyers si chers
pour s'enfoncer dans les bois avec ses fidles domestiques, lorsque
gravissant une petite minence o ses compagnons d'infortune
l'attendaient, elle vit les tourbillons de flamme et de fume s'lever
dans la direction de sa demeure et de celles des malheureux qui
l'entouraient. Ce navrant spectacle leur apprit  tous que les vandales
taient  leur oeuvre de pillage et de destruction. Longtemps elle
contempla les cendres brlantes de sa pauvre demeure qui s'levaient et
retombaient tour--tour comme font chacune de nos illusions du jeune
ge. Elle jeta un coup-d'oeil en arrire, vers les jours heureux qu'elle
avait passs sous ce toit fortun, vers les objets si chers qu'elle y
rencontrait  chaque instant, vers les personnes qui l'entouraient et
les autres qui, aprs tre venues lui demander des consolations et des
secours, s'en retournaient en lui offrant des larmes de gratitude et de
bndictions: mais sa pense se reporta surtout sur la main bien-aime
qui aprs Dieu lui avait fait ce bonheur si tot pass. Hlas! elle
n'tait plus auprs d'elle pour la soutenir et la protger avec son
enfant, cette main tant aime et tant regrette! Reverrait-elle jamais
celui auquel elle adressait chaque jour une pense, un souvenir, une
larme! Et lorsque la dernire flamme vint jeter une lueur vacillant
et disparatre pour toujours, elle comprit alors qu'une barrire
insurmontable venait de s'abaisser entre elle et son pass. Il ne
lui restait plus dsormais que l'avenir, mais quel avenir? L'hiver
s'approchant avec son nombreux cortge de froid, de privations et de
misres; nul asile pour la recevoir,  charge aux pauvres gens qui
n'avaient pas mme de quoi se nourrir, qu'allait-elle devenir? Accable
sous le poids de tant de malheurs elle sentait le dsespoir la gagner,
lorsque tombant  genoux, elle s'cria: "Mon Dieu, mon Dieu, vous tes
maintenant notre seul et unique espoir. Ce n'est pas en vain que la
veuve et l'orphelin vous implorent, ayez piti de nous." Cette courte
mais fervente prire fut immdiatement exauce. En relevant la tte,
elle aperut,  quelques pas d'elle, la figure bienveillante et amicale
de Jean Renousse qui, n'osant dire un mot, paraissait attendre ses
ordres: "Jean, lui dit-elle, en lui remettant son enfant dans ses bras
prends soin de cette pauvre petite, veilles sur elle, c'est en toi seul,
aprs Dieu, en qui nous devons nous confier. Peut-tre ne pourrai-je
jamais rcompenser dignement ton gnreux dvouement pour nous jusqu'
ce jour, mais compte sur une reconnaissance qui ne s'teindra qu'avec ma
vie." "Madame lui rpondit celui-ci, d'une voix mue et avec noblesse.
Dieu m'est tmoin que si j'ai tch de vous tre utile jusqu'ici ce
n'est pas dans l'espoir d'une rcompense; je donnerais volontiers ma vie
pour pouvoir vous rendre ce que vous avez perdu; mais de grce n'allez
pas vous dsesprer! A deux pas d'ici est ma pauvre cabane, la vieille
Martine, votre servante, vous y attend. J'ai pu sauver quelques linges
et des provisions. Venez, Madame et tant que Jean Renousse pourra
porter un fusil, vous et la petite ne manquerez pas de nourriture et
de vtements." Charg de son prcieux fardeau, il conduisit Madame
St.-Aubin dans sa demeure o Martine l'attendait. Un feu brillant avait
t allum, le lit de sapins avait t renouvel, on y avait tendu
les quelques couvertures que Jean Renousse, dans sa sollicitude, avait
sauves du pillage.

La marmite tait au feu. On offrit  Madame St.-Aubin les quelques
aliments qu'on avait prservs; elle en prit ce qu'il lui en fallait
pour se soutenir et s'empcher de mourir. La petite mangea avec
l'apptit qu'on a  quatre ans, puis toutes les deux vaincues par les
motions de la journe, la fatigue et le sommeil qui les gagnaient,
s'tendirent sur le lit de sapin et ne tardrent pas  s'endormir
profondment. Jean Renousse et Phdor se couchrent  l'entre de la
cabane et firent bonne garde toute la nuit.

Lorsque Madame St.-Aubin s'veilla le matin, tous les malheureux
proscrits, ses compagnons d'infortune, lui avaient construite une
demeure un peu plus confortable: c'tait une misrable masure de pices
qui lui offrait un sjour plus spacieux mais qu'il y avait loin de l 
la maison qu'elle avait laisse.

Comment l'hiver se passa-t-il? Laissons  M. Rameau de dpeindre ce
que durent souffrir les malheureuses victimes de l'expatriation. Cest
d'ailleurs de lui que nous emprunterons la partie historique de ce
rcit, en ce qui concerne les Acadiens:

"Quelle que fut l'pre sollicitude que montrrent les anglais, un
certain nombre d'individus cependant se sauvrent de la proscription.
Comment ces pauvres gens purent-ils vivre dans les bois et les dserts?
par quelle suite d'aventures et de souffrances ont-ils pass, pendant de
longues annes en prsence de spectateurs auxquels on distribua leurs
biens? c'est ce que nous ignorons..."

"L pendant plusieurs annes, ils parvinrent  drober leur existence au
milieu des inquitudes et des privations, cachant Soigneusement leurs
petites barques, n'osant se livrer  la culture, faisant le guet quand
paraissait un navire inconnu, et partageant avec leurs amis, les indiens
de l'intrieur, les ressources prcaires de la chasse et de la pche."

Enfin le printemps arriva. Jamais dans les longues journes d'hiver, le
zle et le dvouement de Jean Renousse ne s'tait ralentis une seule
fois. Sous le commandement de Bois-Hbert il avait t faire le coup de
feu contre les Anglais, puis aussitt sa tche acheve, il tait revenu
prendre son rle de pourvoyeur. Souvent, dans le cours de l'hiver, on
l'avait vu parcourir des distances considrables, refouler au plus
profond de son me tout sentiment de haine et d'antipathie, qu'il avait
vou aux Anglo-Amricains et rapporter des traitants Anglais, qui
taient tablis le long de la cte,  la place des malheureux Acadiens
expropris, les quelques effets qui pouvaient tre utiles et agrables 
ses protges. Mais le printemps qui apporte, pour le pauvre au moins,
un soupir de soulagement et une larme d'esprance; pour l'homme qui
jouit de l'aisance, un sentiment de satisfaction par anticipation des
jouissances que la nouvelle saison doit lui donner, tait pour les
pauvres expatris charg d'orages.

O iraient-ils fixer leurs demeures? En quel endroit seraient-ils hors
des atteintes de leurs implacables ennemis? tait-il un lieu  l'abri de
leurs rapines, o l'on put fournir le pain et la nourriture  la famille
et aux pauvres enfants qui les rclamaient? Telles furent les questions
que se posrent les Acadiens de la colonie que M. St.-Aubin avait
forme.

Plusieurs dcidrent de demeurer dans les bois, d'autres rsolurent,
d'aller rejoindre leurs concitoyens chelonns sur la cte, protgs
seulement par l'isolement et l'inhospitalit des parages qu'ils
habitaient. Madame St.-Aubin se voyant seule,  bout de toutes
ressources, et ne voulant plus tre  charge du gnreux Jean Renousse
ainsi qu' ses compagnons, prit la rsolution du se rendre en Canada. En
effet, de vagues rumeurs taient parvenues que dans ces pays lointains
un bon nombre d'Acadiens avaient, dans le voisinage de Montral, fonds
une petite colonie.

Jean Renousse, dans ces rapports avec les traitants anglais, avait
appris d'une manire certaine qu'un vaisseau portant un certain nombre
d'migrants avait mis  la voile pour le Canada. D'aprs le nombre de
jours qu'il tait en mer, il ne tarderait pas  tre en vue.

V

Que nos lecteurs nous permettent de les transporter au-del de l'Ocan.
Nous sommes dans un port de mer: Voyons l'activit qui y rgne. Des
centaines de vaisseaux dchargent d'un ct du quai d'amples provisions
de charbon et de coton, d'autres, les riches soieries et les magnifiques
produits de l'Orient. Tout le monde est  l'oeuvre. Partout il y a joie,
car il y a gain pour tous.

Mais d'o vient donc cette foule d'hommes en haillons, ces femmes
amaigries et presque nues, ces pauvres enfants si frles, si chtifs,
qui occupent un tout petit espace du quai? D'o viennent ces pleurs et
ces gmissements  fendre l'me? Ces embrassements pleins de regrets et
de tendresse? Ah! c'est qu'un pre vient peut-tre pour la dernire fois
de presser dans ses bras ses enfants bien-aims! C'est que des amis
viennent de dire un adieu peut-tre ternel aux compagnons de leur
enfance! C'est que, pour la dernire fois, on a jet un regard de
douleur sur la vieille chaumire qui nous a vus natre! C'est que, dans
un dernier embrassement, nous avons chang avec les amis mus, une
dernire poigne de mains, que pour toujours, nous avons salu les ctes
de l'Irlande, dont aucun de ses enfants ne peut parler sans verser une
larme de regret! Et ces malles, et ces paquets, que contiennent-ils,
sinon les pauvres vtements des malheureux Irlandais. Mais dans le
navire qui est en partance, que de cris joyeux. A peine entend-on
l'ordre du contrematre: "Embarque, embarque;" voil le mot qui se fait
entendre.

Inutile de le dire, nous le voyons dj que trop, ce btiment est charg
d'migrants pour l'Amrique. Voyez sur le gaillard d'arrire cet homme 
la figure replte et trapue, comme il savoure avec dlices les bouffes
de tabac qui s'chappent de sa longue pipe d'cume de mer; quels regards
distraits il jette sur la gazette qu'il lient entre ses mains; comme les
nouvelles sont loin de l'absorber; il hoche ddaigneusement la tte en
voyant les pleurs des malheureux enfants de la verte Erin. Dans le fond
que sont-ils pour lui? Des Irlandais catholiques, il est protestant. Que
lui importe donc si la plus grande partie d'eux n'atteint pas les ctes
de l'Amrique? Que lui importe si l'espace qu'il leur a destine dans
son vaisseau n'est pas suffisant? Que lui importe si les aliments dont
il a fait provision ne peuvent suffire  une moiti de ceux qu'il
entasse  son bord? Sa bourse n'est-elle pas bien remplie, et si le
typhus, le cholra ou mille autres maladies viennent les dcimer,
n'a-t-il pas devant lui un immense cimetire; comme bien d'autres qui
l'ont suivi, il peut dire  chacune de ces victimes qu'on jette dans
l'Atlantique; "Si une tombe, un mausole, tait lev  chacune d'elles,
ou n'aurait pas besoin de boussole pour aller dans le Nouveau-Monde."

Tel tait le "Boomerang" capitaine Brand, quelques jours avant le moment
o nous venons de laisser Madame St.-Aubin. Les communications taient
alors bien difficiles entre l'Acadie et le Canada. C'tait donc une
belle occasion qui se prsentait pour Madame. St.-Aubin de se rendre
dans ce dernier pays. L on pouvait correspondre plus facilement
avec l'Europe et les tats-Unis et qui sait, peut-tre avoir des
renseignements sur celui auquel,  chaque instant du jour, elle
adressait un cuisant souvenir, un pnible regret. Depuis plusieurs
jours, Madame St.-Aubin avait mise en vedette toute la petite colonie.
Chaque jour des berges prenaient le large et taient charges de venir
lui annoncer l'approche du vaisseau tant dsir. Bien des heures se
passrent en d'inutiles et inexprimables regrets. Enfin Jean Renousse
vint un matin l'informer que le navire tant dsir tait en vue, et lui
offrit en mme temps de la conduire  son bord.

Il tait facile de voir,  l'accablement de cet home tremp aux muscles
d'acier,  'son air morne et abattu, combien il lui en coulait de
remplir cette pnible mission.

Il est dur, en effet, de voir disparatre les fruits d'un labeur de
chaque jour, de voir s'engloutir les annes d'un travail constant
et journalier, de revoir  la place de sa demeure des dbris et des
cendres.

La femme a chez elle un sentiment d'amour et de dvouement qu'on ne
sait pas toujours apprcier. Qu'il dut en coter  Madame St.-Aubin
de laisser les endroits qui lui rappelaient de bien doux souvenirs,
d'abandonner ces pauvres gens qui auraient pu se priver du plus
essentiel ncessaire plutt que de la voir s'loigner; mais lorsqu'elle
les vit tous ensemble l'accompagner jusqu' la barque fatale, qu'elle
vit leurs pleurs, que depuis l'aeul jusqu'au plus petit des enfants, on
se pressait pour lui baiser les mains, enfin lorsqu'elle fut embarque,
qu'elle les vit tomber  genoux, oh! alors, un inexprimable sentiment de
tristesse et de regrets s'empara d'elle.

Mon Dieu! que deviendraient-ils sur les terres trangres les pauvres
exils, si vous n'tiez pas l pour les consoler des regrets de la
patrie?

Cependant au signal de la petite barque, le navire avait mis en panne...
Une passagre de chambre, ah! c'tait une nouvelle aubaine pour le
capitaine. L'chelle fut immdiatement descendue et avant que de gravir
le premier degr, Madame St.-Aubin tendit en pleurant sa main blanche
et frle,  la main rude et calleuse de Jean Renousse. "Merci, ami,
lui dit-elle, pour ce que vous avez fait pour mon enfant et pour moi.
Puissiez-vous tre heureux autant que vous le mritez, autant surtout
que mon coeur le dsire."

Celui qui aurait contempl alors la figure hle de Jean Renousse aurait
vu ses joues s'inonder de larmes abondantes, et elles n'avaient encore
t inondes, bien probablement, que les pluies du ciel et l'eau de la
mer. Il remit l'enfant  sa mre, aprs l'avoir couverte de baisers,
puis se jetant aux pieds du capitaine, il le supplia de le prendre lui
aussi  son bord. Mais celui-l ne payait pas. Violemment, au milieu
des rires et des hues d'une partie de l'quipage, on le rejeta dans la
berge, les ris furent lchs et le navire, fin voilier, prit le large.
Jean Renousse, en regagnant la cte dans sa petite embarcation, jeta un
regard triste et dsespr sur le vaisseau qui emportait sa bienfaitrice
et l'enfant qu'il chrissait tant.

Plusieurs jours se passrent, un vent favorable les conduisit  la
pointe Ouest de l'Ile d'Anticosti.

VI

Si tout parat tranquille au dehors d'un vaisseau qui se dirige vers sa
destination, souvent il n'en est pas ainsi  l'intrieur.

Madame St.-Aubin, avec son enfant, avait t confine dans une pauvre
alcve qu'on se plaisait  appeler emphatiquement "la chambre". Elle n'y
fut pas bien longtemps sans ressentir les terribles effets du mal de
mer. Ce mal dont nous nous plaisons quelquefois  rire, moissonne
pourtant un bon nombre de victimes. Madame St.-Aubin, doue d'une faible
sant, dt plus que beaucoup d'autres; en souffrir; malgr le froid du
soir, elle fut contrainte de remonter sur le pont, tenant son enfant
dans ses bras. On n'imagine pas quelle est la brutalit de quelques
marins. Ils paraissaient se faire un plaisir de tourmenter ceux qui
sont pour ainsi dire sous leur domination. La pauvre femme qui, vu ses
malheurs, aurait plutt mrit la piti et la compassion, fut en butte
elle-mme aux plus mauvais traitements. Fatigue par la maladie,
rservant le peu de forces qui lui restaient pour couvrir son enfant et
la prserver du froid; elle tait loin de croire qu'il y avait auprs
d'elle un espce de tyran, sous forme d'un grand matelot, tenant un
sceau plein d'eau: "Madame, lui dit-il, les ordres du Capitaine sont que
nous arrosions le pont, changez de ct." A peine s'tait-elle loigne
que l'eau verse par le matelot vint presque l'inonder. L'enfant qui
dormait dans ses bras en fut veille. Elle alla s'asseoir un peu plus
loin, mais les mmes menaces lui furent ritres, suivies de la mme
excution.

En vain se plaignit-elle au Capitaine des mauvais traitements qu'on lui
faisait endurer; il hochait la tte sans lui rpondre; on eut dit que
c'tait un parti pris de maltraiter la malheureuse femme. Comme l'a dit
Lafontaine: "La raison du plus fort est toujours la meilleure".

La nourriture du bord n'tait pas celle  laquelle Madame St.-Aubin
tait accoutume, comme de raison ordre avait t donn au cuisinier de
ne servir qu'une nourriture ordinaire  la passagre de chambre. Aussi
lorsque l'enfant voyait sur la table quelque chose qui flattait son
got, qn'elle en demandait une toute petite part au Capitaine, celui-ci
ne l'entendait pas, ce plat tait pour lui. Souffrir pour soi-mme, ce
n'est rien pour la mre, mais voir souffrir son enfant et n'tre pas
capable de lui donner ce dont elle a besoin, voil la souffrance relle
que ne comprennent que celles qui l'ont ressentie. Dans ces moments la
pauvre mre pressait son enfant sur son coeur et priait de toutes ses
forces celui  qui nous demandons le pain de chaque jour, secours et
protection.

Comme si cette prire devait tre immdiatement exauce elle vit un jour
un matelot aux formes athltiques, mais  la figure franche et ouverte,
tenant sa casquette sous son bras, qui s'approchait d'elle et lui dit:
"Madame, si vous voulez me prter la petite, je vais l'emmener dans la
cuisine, O'Brien m'a dit qu'il lui avait prpar un fameux djeuner." Ce
fut avec joie qu'elle lui abandonna son enfant, et peut-tre dut-elle
apprhender que le matelot, crainte de faire mal  la petite, en la
tenant dans ses bras, ne la laisst choir. Quelle fut la macdoine
qu'O'Brien servit  l'enfant? Dieu seul le sait; mais toujours est-il
qu'en revenant elle dit  sa mre: "Viens donc, ma bonne maman dans la
cuisine, l'homme qui nous y fait la nourriture n'est pas mauvais comme
les autre; et je t'assure qu'il m'en avait prpar un bon djeuner."
Peu d'instants aprs, O'Brien arriva lui-mme tenant gauchement un pot
rempli d'excellent th qu'il destinait  Madame St.-Aubin.

Il tait facile de voir quels efforts il avait faits pour que tout parut
net et convenable. Le pot tait dpoli par les frictions rptes pour
le rendre luisant et ses mains taient presqu'exemptes de goudron. Le
regard de gratitude qu'elle lui adressa en dit plus que ses paroles. Il
y a chez les hommes de coeur un langage particulier qui fait qu'ils se
devinent et s'entr'aident au besoin. Le remercment qu'elle lui exprima
lui fit venir les larmes aux yeux. Deux protecteurs taient maintenant
acquis  Madame St.-Aubin. Tom. le fort et robuste matelot et O'Brien le
cuisinier. Le premier tait respect de l'quipage du vaisseau, car il
avait dans maintes occasions prouv une force vritablement herculenne.

Le soir donc du jour dont nous venons de parler, il annona au souper,
qu'il tannerait vive la peau  celui qui oserait encore tourmenter la
pauvre Dame Acadienne. Et certes, chacun savait que pour ces sortes de
justices sommaires, Tom n'avait jamais manqu de tenir sa promesse. Ce
fut en consquence de cet avertissement, que si Madame St.-Aubin ne
rencontra pas plus de sympathie et de prvenance de la part des gens
du vaisseau, du moins ne fut-elle pas autant en butte  leurs mauvais
traitements.

Cependant le navire pouss par une forte brise du nord-est tait sorti
du golfe et on apercevait dj les Isles du Grand Fleuve.

On tait au soir de la troisime journe depuis les incidents que nous
venons de rapporter. Le navire avait toujours fait bonne route, car le
vent frachissant de plus en plus, inclin sur son bord, ses hautes
hunes baisaient presque la mer houleuse qui s'levaient en de terribles
tourbillons. Mais les malheureux migrants presss les uns contre les
autres, dans la cale, faisaient d'inutiles efforts pour s'empcher de se
heurter  chaque secousse sur une parois ou sur l'autre du btiment.
Les cris de douleur des enfants, les lamentations des femmes, joints
au bruit des manoeuvres des matelots, l'obscurit et l'infection qui
rgnaient dans ce cloaque, de plus, les sifflements furieux du vent,
les cordages frmissants et palpitants au souffle de la tempte, mais
par-dessus tout la nuit qui s'approchait, la nuit avec son triste voile
de misre, d'angoisses et d'inquitudes; et le vaisseau comme frapp
d'pouvante refusant d'obir au gouvernail: telle tait la scne
qu'offrait le "Boomerang".

Nous tions aux grandes mers de mai; et il tait rare qu' cette poque
les belles rives du Saint-Laurent ne fussent pas tmoins de quelques
sinistres maritimes.

Par l'ordre du Capitaine on avait  peu prs cargu toutes les voiles,
car le ciel de plus en plus sombre prsentait un immense chaos de nuages
qui se heurtaient, s'entre dchiraient et se culbutaient. La mer cumait
de vagues furieuses, l'horizon se rtrcissant  chaque instant, mais
par-dessus tout les tnbres qui dj les enveloppaient. Qu'allaient
donc devenir les pauvres migrants.

Ordre fut donn de fermer toutes les coutilles et de mettre  la cape.
Plusieurs fois dj une mer furieuse tait venue retomber sur le pont.
Les matelots taient attachs pour n'tre pas emports. Le Capitaine
lui-mme, pale de terreur, avait pris toutes les prcautions ncessaires
pour sauver sa vie dans un cas de sinistre.

Blottie dans son troite cabine, pressant avec transport son enfant dans
ses bras. Madame St.-Aubin, mourante de frayeur plutt pour les les
dangers que courait son enfant que pour elle-mme, adressait au ciel
de ferventes prires, le suppliant de conserver la vie  la pauvre
orpheline. Oh! combien elles dures et amres, les heures de cette
terrible nuit, combien elle durent tre tristes et dsesprantes
les penses de la pauvre femme prive de tout secours, au milieu
d'trangers, dans les horreurs de la tempte.

Elle tait au milieu de ses rflexions, peut-tre, lorsque l'ouragan
redoublant de force et de violence imprima au vaisseau une terrible
secousse; les mats craqurent, un d'eux se rompit... le navire venait de
toucher un cueil. D'immenses cris de terreur et de dsespoir sortirent
de la cale. Ils taient pousss par les migrants; c'tait une voie
d'eau qui venait de se dclarer. Une voie d'eau, une voie d'eau! Qui
peut comprendre ce qu'il y a dans ces mots d'avenir et de pass:
D'avenir pour celui qui aspire  de longs et d'heureux jours; de pass,
pour celui qui regrette et qui pleure.

La mer roulait avec fracas sur les rochers qui se trouvaient  une bien
petite distance. Le capitaine avait ordonn de faire jouer les pompes,
mais les vagues avaient emport les quelques matelots qui avaient voulu
se mettre  la besogne. Les masses d'eau avaient couch le vaisseau sur
son flanc. Il n'y avait plus d'autre moyen, le Capitaine avait fait
jeter les chaloupes et avait saut dans la meilleure avec ses
matelots. Cette lche et infme conduite lui fut funeste, car  peine
s'taient-ils loigns de quelques pieds du vaisseau naufrag, que
l'embarcation qu'ils montaient chavira.

Cependant le temps s'tait un peu clairci, on commenait  entrevoir
une petite lueur vers l'aurore, mais la mer tait toujours furieuse.
L'eau avait entirement envahi la cale, aucuns cris, aucunes plaintes
ne se faisaient plus entendre; le silence de la mort planait sur les
malheureux migrants. Dieu avait pris piti d'eux; tous ensemble ils
dormaient de l'ternel repos.

Le vent paraissait avoir un peu diminu. Quatre personnes vivantes
restaient  bord: c'taient Madame St.-Aubin et son enfant, Tom et
O'Brien.

La cabine qu'occupait Madame St.-Aubin tait d'un niveau plus lev que
le fond de la cale o se trouvaient les migrants;  cette circonstance
elle devait de n'avoir pas partag le sort de ses malheureux compagnons
d'infortune.

Les deux matelots avaient toujours persist  rester attachs aux parois
du navire. Au clapotement de l'eau dans la cale, au craquement du
vaisseau, ils comprirent bientt que celui-ci ne pouvait pas tenir
longtemps sans se disjoindre entirement. Ils couprent donc les cordes
qui les retenaient attachs; O'Brien alla ouvrir l'coutille pour
voir s'il pouvait encore tre utile  quelques-uns de ses infortuns
compatriotes. Mais, vain espoir!

Tous se tenaient fortement embrasss les uns les autres dans une suprme
et dernire treinte; et chaque vague furieuse qui venait frapper le
vaisseau, faisait passer par la rpercussion, sur la tte des cadavres
inanims les masses d'eau qui les avaient envahis, Tom ouvrit la porte
de la cabine, Madame St.-Aubin vivait encore, quoique dans l'eau jusqu'
la ceinture. D'une main, elle se tenait cramponne  une barre de fer
avec toute l'nergie du dsespoir, de l'autre elle soutenait son enfant
au-dessus de son paule.

Il tait temps que ce secours lui arriva, car dfaillante, la force
surnaturelle qui l'avait jusqu'alors soutenue, allait l'abandonner. La
saisir dans ses bras, la transporter sur le pont avec son enfant, fut
pour Tom l'affaire d'un instant; il les attacha solidement aprs les
avoir recouvert de son habit et de quelques lambeaux de voiles. Avec son
compagnon, il se mit en devoir de construire un petit radeau. Il est
difficile de se figurer les peines inoues qu'ils prouvrent dans
l'excution de ce travail. Pendant ce temps, le navire menaait de plus
en plus de s'ouvrir, l'eau l'enveloppait presque de toutes parts, il
n'en restait plus qu'un petit endroit; une minute plus tard, et tout
tait perdu.

Tom aussitt attacha Madame St.-Aubin et son enfant sur le petit radeau,
en saisit un des cordages, puis une vague immense recouvrit le
vaisseau; elle entrana dans sa fureur tout ce qui tait sur le pont.
Malheureusement O'Brien ne fut pas assez prompt pour imiter son
compagnon, l'abme s'ouvrit pour lui. Longtemps il lutta avec toute
l'nergie que peut donner l'instinct de conservation, il nagea quelque
temps pour atteindre le radeau qui, un instant englouti, tait revenu
pniblement  la surface. Ceux qui taient sur la frle embarcation
purent suivre d'un oeil dsespr les efforts de ce gnreux marin pour
sauver sa vie, sans qu'ils pussent eux-mmes lui porter aucun secours.
Enfin ils virent la vague le recouvrir, puis celui-ci revenir  la
surface pour tre englouti encore, ils le virent, dis-je reparatre
une troisime fois, mais une dernire nappe d'eau le recouvrit pour
toujours. La mer comptait une victime de plus! Pendant cette scne, un
affreux craquement s'tait fait entendre dans la direction du vaisseau,
il venait de s'ouvrir. Ses dbris et les monceaux de cadavres qu'il
contenait entourrent le radeau en un instant. Madame St.-Aubin tait
mourante.

Lorsque l'attention de Tom fut un peu dtourn de ce navrant spectacle,
son oreille exerce de marin l'avertit que la mer se brisait  une bien
faible distance d'eux sur les rochers de la cte: "Courage," dit-il 
Madame St.-Aubin, "courage" pour vous et votre chre petite enfant,
dans peu d'instants "nous toucherons la terre." Ces quelques paroles
ranimrent la malheureuse femme. La mer tait encore grosse et houleuse,
mais le vent diminuait sensiblement et le jour commenait  poindre.
Dans un clairci, ils aperurent  quelques centaines de pas d'eux, les
rochers d'un cap, et ce cap c'tait le "Cap au Diable" d'aujourd'hui.
Cette vue ranima leur espoir. Ce qui se passa de temps avant qu'ils y
parvinssent fut de peu de dure, mais Dieu sait ce qu'endurrent les
malheureuses victimes du naufrage pendant ce court trajet.

Ils taient  la veille de toucher le rivage, lorsqu'une mer plus haute,
plus furieuse encore que toutes les autres, jeta violemment le radeau
sur un cueil  fleur d'eau et le mit en pices. Il y eut un dernier cri
d'angoisse parti du sein de Madame St.-Aubin, elle fut lance  l'eau;
Tom s'y prcipita aussitt pour la secourir et, l'enlaant dans ses
bras, il nagea avec elle vers le rivage. Quelques instants aprs, on eut
pu voir, gisant sur la plage, le cadavre du pauvre matelot dont la
tte avait t brise sur un rocher, en prservant Madame St.-Aubin. A
quelques pas plus loin, le corps inanim de celle-ci, tandis que les
restes du radeau emportant l'enfant mourante allaient aborder dans une
petite anse un peu plus loigne.

VII

On a souvent parl de la beaut de nos fleuves et de nos rivires.
Beaucoup de voyageurs, qui les ont visits, proclament hautement qu'il
n'est peut-tre pas de pays au inonde qui en soient si richement dot?

Parmi les rivires qui font, avec raison, l'admiration des trangers,
est celle du St. Maurice, qui vient avec ses trois grandes bouches
parsemes d'lots, se jeter dans le fleuve. Elle est belle surtout
lorsque vous la contemplez  quelques lieues des Trois-Rivires; quand
ses eaux limpides et profondes, aprs s'tre voluptueusement roules sur
leur lit recouvert d'un beau sable, sur des roches polies et mousseuses;
qu'elles se sont tordues et allonges dans les troits dfils, et
qu'elles viennent complaisamment se prcipiter de hauteurs considrables
pour former la belle chute de Shawinigan. Comme ces immenses monstres
marins, qui se jouent avec plaisir  la surface de l'eau, se plongent,
se replongent dans la profondeur des mers, pour reparatre, un instant
aprs plus brillants qu'auparavant.

Sur un charmant plateau, presqu'au pied de la chute, vous pouvez la
contempler dans toute sa splendeur! Les beaux arbres de la rive,
l'arc-en-ciel que les rayons du soleil font clore dans le brouillard
qui s'lve de l'abme, le chant des oiseaux, tout enfin prsente un
coup d'oeil vraiment admirable!

Un des derniers soirs des beaux jours de mai, on eut pu voir sur le
plateau, dont nous venons de parler, quatre  cinq cabanes de sauvages
qui s'y taient leves dj depuis quelques jours. Dans chacune
d'elles, les femmes taient hardiment  l'ouvrage, on confectionnait des
corbeilles d'corce aux couleurs brillantes et varies; on remarquait
aussi beaucoup de pelleteries, soigneusement prpares, il tait vident
que la chasse de l'hiver avait t bonne. Les hommes, nonchalamment
tendus sur l'herbe, conversaient en fumant le calumet; quelques
enfants, aux petits yeux noirs et vifs, mais aux muscles forts et
vigoureux jouaient  quelques pas plus loin. Les chiens couchs, a et
l dormaient paresseusement dans une pleine et entire quitude. Aux
portes des cabanes, des marmites bouillottaient sur de bons feux, on
sentait les armes de quelques pices de venaison qui cuisaient pour
le repas du soir. Un peu plus loin, un petit groupe djeunes filles
prparaient des ornements de toilette. Il tait clair qu'on avait en vue
une fte ou quelqu'vnement qui n'tait pas ordinaire.

Parmi elles, on eut pu remarquer une jeune indienne, du moins elle en
portait le costume, qui confectionnait ses ornements avec un got et une
dlicatesse plus exquis que ses compagnes. En l'examinant de plus prs,
on eut t bien surpris de voir sous sa pittoresque coiffure, de longs
et soyeux cheveux blonds. Son teint tait un peu hal, mais ses joues
n'taient pas saillantes comme celles des autres jeunes filles qui
l'entouraient. Ses beaux yeux bleus taient d'une douceur ineffable.
videmment, il n'y avait chez elle aucun sang sauvage.

Quand elle eut termine son ouvrage, elle s'approcha d'un des chasseurs
qui causait avec ses camarades, puis lui mettant amicalement et
familirement la main sur l'paule, elle lui dit: "Quand donc, mon ami,
nous rendrons-nous aux Trois-Rivires? Il me tarde de voir toutes les
belles choses dont tu m'as parl." Celui  qui elle adressait ces
paroles, lui rpondit avec amour: "Demain, ma fille, lorsque la premire
toile du matin brillera, nous serons dans nos canots et en route; et le
soleil ne sera pas encore haut lorsque nous serons dbarqus." Puis la
joyeuse jeune fille retourna gaiement annoncer  ses compagnes la bonne
nouvelle et toutes ensembles elles manifestrent une joie clatante.

"D'o vient donc, dit un des sauvages  celui auquel la jeune fille
venait de parler, d'o vient donc l'amour et l'amiti que ta femme et
toi, vous portez  cet enfant?" Celui-ci reprit: "Ah! c'est une longue
et triste histoire, je la connais depuis longtemps cette chre petite,
et l'ai, pour ainsi dire, vu natre, et toi, mon frre, si tu peux
parcourir les bois  ct de Jean Renousse, lui presser les mains et le
voir chasser avec toi, c'est  ses parents que tu le dois, car ils l'ont
bien souvent empch de mourir de faim quand il tait jeune. Qu'il me
suffise de te dire, pour le moment, que j'ai cru l'avoir perdue pour
toujours. Ses parents habitaient autrefois l'Acadie je demeurais auprs
d'eux; son pre lui fut un jour violemment arrach, toutes leurs
proprits furent brles, sa mre fut contrainte de se sauver avec
les autres dans les bois, ce que souffrirent la mre et l'enfant, qui
n'taient pas habitues  la vie que nous menons, je ne puis te le dire.
Au printemps, sa mre rsolut de venir ici en Canada. Elle pensait qu'il
lui serait beaucoup plus facile, dans cet endroit, d'avoir des nouvelles
du btiment qui avait emmen son mari. Elle partit donc avec son enfant
et ce fut moi qui les conduisis  bord. Je demandai comme une faveur de
me laisser prendre place parmi l'quipage, m'offrant de me rendre utile
autant que je le pourrais. Ma demande fut accueillie par les hues du
capitaine et des matelots; brutalement on me rejeta dans ma berge.
Longtemps je suivis le navire des yeux, ne sachant si je devais essayer
de le suivre; mais enfin triste et dcourag je regagnai la terre.
Dsormais seul et abandonn du tous ceux que j'avais aims, je me
trouvai pris d'un indicible ennui et d'un profond sentiment de
dcouragement. Mais il fallait sortir de cette position; je pris mon
fusil, j'avais une ample provision de munitions, et accompagn du pauvre
vieux chien que tu vois la, je m'enfonai dans les bois."

"O allais-je, je n'en savais rien. Je marchai pendant bien des jours,
je traversai une grande tendue de forts, enfin j'arrivai un soir sur
le bord du fleuve, je ne savais o j'tais. En examinant l'endroit de
tous cts, j'aperus une petite fume qui s'levait  quelque distance;
en m'en approchant je reconnus quelques cabanes de nos frres sauvages,
o on m'accueillit volontiers. Ils allaient passer l'hiver  faire la
chasse dans le Saguenay; ne sachant moi-mme que faire, ni o tourner
la tte, je leur demandai de vouloir bien me donner place dans leurs
canots. Ils y consentirent avec plaisir. Nous partmes donc le lendemain
matin, et quoique la distance fut grande, nous mmes peu de temps 
traverser le fleuve, nous remontmes le Saguenay, et de l nous gagnmes
les bois. Le gibier tait trs-abondant, nous fmes bonne chasse tout
l'hiver."

"Un jour qu'accompagn de Phdor, j'avais parcouru une trs-grande
distance pour visiter mes trappes, j'avais tout en marchant chass  et
l, et je me trouvai trop loin pour retourner au campe; il fallut donc
me construire un abri et je me mis  la besogne. Depuis  bonne heure
dans la journe le chien avait disparu, et je commenais  craindre
qu'il n'eut t trangl par quelque ours, lorsque tout--coup il fondit
sur moi comme un coup de vent, il jappait, sautait, courait et reprenait
toujours la mme direction dans sa folle gat, jamais je ne l'avais vu
si joyeux. Certainement quelque chose d'extraordinaire se passait. Je
saisis mon fusil, et m'lanai sur ses traces. Comme pour m'encourager
ou s'assurer peut-tre si je le suivais, il revenait quelquefois sur
ses pas, recommenait son mme mange et reprenait toujours sa mme
direction. La nuit tait venue, mais la lune tait brillante. Enfin il
commenait  se faire tard et j'tais fatigu."

"J'allais, tout en pestant contre ma folie d'avoir suivi le chien si
loin, me prparer un nouvel abri, lorsque j'aperus au travers des
arbres un lac d'une assez grande tendue. Je rsolus de m'y rendre.
Grande fut ma surprise de voir trois cabanes sauvages reposant sur les
bords."

"Je m'approchai avec prcaution, craignant qu'ils ne fussent des
ennemis, mais je ne tardai pas  m'apercevoir qu'ils taient une tribu
amie. L'intelligent animal courait toujours devant moi. J'entrai dans la
hutte o je l'avais vu s'enfoncer. L une enfant chaudement enveloppe
dans d'paisses couvertes, dormait sur un bon lit de sapins; une jeune
fille tait occupe avec sa mre  prparer des peaux, mais son travail
ne l'empchait pas de jeter, de temps  autre, un coup d'oeil de
sollicitude sur l'enfant. Un bon feu brillait au milieu de l'enceinte,
et le pre dormait dans le fond. Ma brusque apparition l'veilla et tous
trois poussrent ensemble un wah! de surprise. Je tendis la main au pre
pour lui demander l'hospitalit, elle me fut accord de tout coeur. Je
pris donc place auprs du feu et leur racontai par quelle aventure je
m'tais rendu jusque l."

"Cependant les allures de Phdor m'intriguaient vivement. Couch auprs
de l'enfant, bien qu'il en eut  plusieurs reprises t repouss, il
y revenait incessamment, lui lchant la figure et les mains. L'enfant
soudainement veille s'assit toute droite sur sa couche, la lueur
claira son visage. Je poussai un cri et m'lanai vers elle; je la pris
dans mes bras et l'embrassai avec transports, puis la couvris de mes
larmes. J'avais reconnu ma petite Hermine, l'enfant de mon ancien
bienfaiteur. Ne comprenant rien  cette conduite, mes trois htes
s'taient levs spontanment; mais leur surprise fut encore plus grande,
lorsqu'ils virent la petite me passer familirement les mains dans la
figure, chose qu'elle me faisait autrefois quand je lui avais fait
plaisir, la chre enfant m'avait reconnu elle aussi. Je m'empressai
alors de leur raconter en quelques mots notre histoire, et demandai par
quelle aventure l'enfant se trouvait au milieu d'eux.

"Ce fut la jeune fille qui m'apprit qu'tant un soir campe sur le bord
de la mer, auprs d'un endroit qu'ils appelaient Kamouraska, elle avait
aperu un matin, le lendemain d'une terrible tempte, le printemps
prcdent, la pauvre enfant attache sur deux morceaux de bois. Qu'elle
s'tait alors jete  la nage et l'avait ramen au rivage. Que rendue
dans la cabane, elle s'tait aperue que la pauvre petite respirait
encore. Elle l'avait alors enveloppe dans de bien chaudes couvertes, 
force de soins et avec le concours de la famille ils taient parvenus
 la ranimer; en ouvrant les yeux elle avait demand sa mre et parut
effraye de voir ces figures tranges, mais qu'elle n'avait pas tard de
s'y habituer."

"Hlas! sa pauvre mre, ajouta la jeune fille, elle tait prie dans le
naufrage du vaisseau, car la plage tait couverte de cadavres d'hommes,
de femmes et d'enfants. Qu'alors elle avait adopte comme la sienne
propre, cette pauvre enfant Cette jeune fille dont je te parle, il y a
huit ans qu'elle est ma femme, et voil pourquoi, camarade, dit Jean
Renousse en se levant, voil pourquoi nous l'aimons comme si elle tait
notre fille. Mais, ajouta-t-il, il en est temps, allons souper."

Alors toutes les familles se runirent, en formant un rond; chacune
d'elles apporta la marmite; tout le monde pouvait puiser avec la
micoine, sans s'occuper si c'tait dans la science, et lorsque celle-ci
manquait, ou se servait de la fourchette naturelle. Si quelqu'un avait
os demander si tous s'taient lav les mains, on lui aurait rpondu par
des hues et des clats de rire.

Quoiqu'il en soit, Jean Renousse tint parole, car le lendemain il tait
beau de voir la petite flottille, compose de lgers canots d'corces,
descendant les uns  la file des autres le St.-Maurice. C'tait un
magnifique matin, le temps tait calme et pur, l'air tait embaum
de fleurs des bois qui commenaient  s'panouir. On voguait
silencieusement, lorsque tout--coup la voix d'un sauvage domina le
chant des oiseaux de l'une et l'autre rive; mais son chant n'tait pas
ces anciens cris de guerre que nos pres entendaient, lorsque des tribus
sanguinaires venaient les attaquer, pour s'exciter entre elles au
meurtre et au carnage. Mais la voix sonore du chantre respirait un
sentiment de douceur ineffable. Il y avait aussi quelque chose dans
ses paroles qui ressentait la bienfaisante et divine influence que le
Christianisme exerce sur ces peuples autrefois si froces. En quoi
consistait-il ce chant? c'tait une prire qu'on adressait  Marie,
c'tait la prire du matin, et chaque canot faisait chorus  la voix
du premier chantre; et les chos de la rive se renvoyaient les uns
aux autres ces chants bizarres, sauvages et capricieux, qui n'avaient
peut-tre rien de bien mlodieux, mais qui devaient monter vers les
cieux comme un parfum d'encens et d'ambroisie.

Pendant ce temps on pesait sur l'aviron, le lger canot volait sur les
eaux et bientt ou arriva  Trois-Rivires.

Cette charmante petite ville n'avait pas alors l'aspect que l'industrie
lui a donn depuis; c'tait un ravissant petit village compos de jolies
maisons. Chacune des habitations tait entoure d'un verger et d'un
jardin potager. Dans le temps o nous parlons,  cause des faciles
communications qu'elle avait parla rivire Matawin avec Ottawa, elle
tait un des postes les plus importants pour le commerce de pelleteries.

Depuis quelques annes, un homme qu'on aurait pu dire jeune encore par
l'ge, mais d'aprs l'apparence, vieilli par le malheur, tait venu s'y
tablir; c'tait un commerant qu'on disait dj riche. Reconnu par tous
et jouissant d'une rputation d'une grande probit et d'honneur, tout le
monde reposait en lui la plus grande confiance. Son commerce avec les
sauvages avait pris une telle extension, qu'il excitait presque la
jalousie des maisons rivales, engages dans la mme ligne. Cependant sa
conduite avait toujours t si honorable, que jamais un sentiment de
malveillance n'avait pu tre exprim contre lui.

Souvent on l'avait vu, triste et abattu, verser des larmes abondantes,
lorsqu'il se croyait seul et hors de la vue. Peu communicatif, on
sentait qu'il devait y avoir en lui-mme un foyer de douleurs qui avait
fait blanchir ses cheveux; mais personne n'attribuait ces rides aux
remords qui laissent toujours ces empreintes. Le nom de cet homme, nous
le devinons; c'tait M. St.-Aubin.

Et si nous ne craignions de fatiguer nos lecteurs par trop de citations,
nous nous permettrions encore de leur dire que le vaisseau dans lequel
il avait t embarqu fut un de ceux qui essayrent d'aller aborder
sur les bords de la Caroline du Nord, mais dont les habitants les
repoussrent. Il fut un de ceux qui cherchrent  prendre terre dans cet
tat o le gouverneur leur proposa de s'tablir comme esclaves. Laissons
encore une fois parler la voix loquente de M. Rameau:

"Ce fut une triste et dplorable odysse que celle de ces malheureux
enlevs subitement  la paix de la vie domestique pour subir toutes les
horreurs de la guerre la plus violente et le bouleversement de leur
fortune, de leurs affections. Jets sur les vaisseaux; dans l'anxit
d'un avenir inconnu, ils n'avaient mme pas, pour se consoler l'espoir,
le rve de la patrie: car derrire eux, l'incendie, la ruine, la
dispersion gnrale, avaient dtruit la patrie; il n'y avait plus
d'Acadie! et cinq ans aprs, on ne pouvait plus reconnatre le pays o
avaient fleuri leurs villages."

"Dirigs sur les colonies anglaises, il se trouva qu'elles n'avaient
point t prvenues de cette transportation; et dans plusieurs endroits
on eut l'inhumanit de ne point les accueillir sur la cte. C'est ainsi
que 1500 de ces malheureux furent repousss en Virginie, et cet exemple
eut des imitateurs dans une partie de la Caroline. 450 hommes, femmes et
enfants destines  la Pennsylvanie, chourent prs de Philadelphie;
le gouvernement de cette colonie n'eut pas honte, pour se dgrever des
secours ncessaires  ces malheureux naufrags, de chercher  les faire
vendre comme esclaves; les Acadiens s'y opposrent avec une nergique
indignation, et ce projet n'eut pas de suite. Mais cette bassesse de
coeur couronna dignement la conduite des colonies anglaises, dans toute
cette affaire. Ailleurs de la ruine des Acadiens, hritiers avides de
leur spoliation, les Amricains eurent l'impudeur de leur refuser le
secours et mme les gards dus au malheur. Ces vnements, si tristes
qu'ils puissent tre, sont d'une importance historique bien secondaire
sans doute; mais il ne mritent pas moins de fixer notre attention,
car rien n'est plus fcond en justes enseignements que ces actions
trs-simples de la vie commune, o les peuples et les hommes se rvlent
pour ainsi dire en dshabill, sans que ni passion ni apprts, les
mettent hors de leur naturel; on y trouve peut-tre sur les socits et
sr les individus, des donnes plus exactes que dans la solennit des
grands faits historiques; et si on tudie toute la suite de l'histoire
des tats-Unis, on se convaincra facilement en effet combien le
caractre de cette nation manque gnralement de gnrosit et de
grandeur:

"Cependant les commandants des navires qui portaient les prisonniers
taient fort embarrasss, et les infortuns Acadiens ainsi repousss de
tous les rivages et ballotts sur la mer, ne savaient o il leur serait
possible d'aller souffrir et mourir. Quelle situation pour de pauvres
pres de famille, cultivateurs aiss et paisibles, qui n'avaient jamais
quitt leurs villages, o ils vivaient encore heureux la veille, jets
maintenant au milieu de l'Ocan, seuls, dnus de tout, entours
d'ennemis, sans avenir et sans espoir! On dit que quelques-uns, dans
cette triste extrmit, se rendirent matres de leurs btiments et se
rfugirent sur les ctes sud d'Acadie ou dans les les du golfe St.
Laurent; mais il est certain que le plus grand nombre fut ramen des
ctes d'Amrique en Angleterre o ils furent retenus prisonniers 
Bristol et  Exeter jusqu' la fin de la guerre."

Transfr en Angleterre, M. St.-Aubin y endura toutes les souffrances
physiques et morales qu'un homme peut prouver. dnu de tout, les
privations qu'il endura pendant quelque temps, n'taient pourtant rien
en comparaison de ce qu'il ressentait au souvenir constant de sa femme
et de son enfant. Il put un bon jour, grce au secours d'un ami qu'il
rencontra providentiellement, obtenir la permission de revenir en
Amrique. Ce fut en qualit de matelot qu'il traversa dans un navire, se
dirigeant vers Boston. Le trajet qu'il lui restait  faire tait bien
long, et certes le salaire d'un pauvre matelot tait loin d'tre
suffisant pour subvenir aux frais d'un voyage qui devait le conduire
de la  son ancienne colonie, o il esprait retrouver sa femme et
son enfant. Il l'entreprit cependant, marchant autant que ses forces
pouvaient le lui permettre, de temps  autre, louant une pauvre berge
de pcheur et se faisant conduire d'une distance  l'autre. Combien le
trajet lui parut long. Mais revoir les objets chris dont il avait t
spare depuis dj 18 mois; cette seule pense lui donnait des nouvelles
forces. Enfin il arriva, un soir,  l'endroit o tait sa demeure, mais,
hlas! quelle poignante dception! il n'y avait plus que des ruines.
Un tranger  la tte d'un bon nombre d'ouvriers s'occupait  faire
reconstruire de nouvelles habitations, car dsormais le poste lui
appartenait.

Et sa femme! sa femme et son enfant! qu'taient-elles devenues? Ce fut
l qu'on lui apprit le nom du btiment dans lequel elles s'taient
embarques pour le Canada. Il s'empressa de se rendre dans ce pays pour
tcher de les y joindre; mais en y arrivant, il apprit le dsastre du
"Boomerang", et que la seule personne survivante du naufrage, tait
une pauvre misrable folle qui vivait de la charit publique. Rien ne
pouvait, d'aprs les renseignements qu'il put obtenir, lui fournir
aucune trace du sort de son pouse et de son enfant; indubitablement
elles devaient avoir eu la destine des autres naufrags. Atterr, comme
on le suppose; par ces terribles dtails, M. St.-Aubin, trouva dans la
religion quelques consolations, et en lui-mme un reste d'nergie. A
force de travail, de soins et d'conomie, il avait russi  fonder, aux
Trois-Rivires, endroit qu'il avait choisi  cause de son isolement et
du genre de commerce qu'on y faisait, une maison dj florissante au
moment o nous parlons. Ce lieu, d'ailleurs, convenait  sa tristesse.

Telle tait sa position le matin du jour o les canots sauvages vinrent
y aborder.

Inutile de dire que les toilettes taient faites. Chaque indienne tait
dans ses plus beaux atours, et les sauvages eux-mmes avaient revtu
leurs plus brillants costumes. Tout naturellement on se dirigea vers
la maison de M. St.-Aubin pour lui offrir les fourrures. Mais la plus
presse, la plus 'joyeuse et la plus dsireuse de voir un magasin avec
les richesses qu'il tale, c'tait on le devine, c'tait Hermine. Jean
Renousse lui avait racont des choses si merveilleuses qu'on voit dans
un magasin. Aussi entra-t-elle avec empressement et une nave curiosit,
avec les autres indiens dans celui de M. St.-Aubin. Mais son ami, comme
on appelait Jean Renousse, n'avait pu les suivre immdiatement. Les
pelleteries furent exhibes et soigneusement examines par M. St.-Aubin
et ses employs. Les prix furent, fixs, les marchs conclus, il ne
s'agissait plus que des changes; pour, ceux d'entre les sauvages qui
avaient besoin d'effets. Comme on le pense bien, chacune des femmes
indiennes s'empressa de choisir les toffes aux couleurs les plus
brillantes.

Mais une jeune fille, toutefois, se tenait un peu  l'cart, M.
St.-Aubin le remarqua.

--Pourquoi donc, lui dit-il, ma petite soeur ne vient-elle pas aussi
prendre quelques-uns de ces jolis draps? Ne lui conviennent-ils pas ou
prfre-t-elle de l'argent?

--C'est, rpondit la jeune fille  laquelle, il s'adressait que mon ami
n'est pas arriv et, que ma grande soeur, attend qu'il soit ici pour les
choisir lui-mme. Il est si bon pour nous que nous craignons de faire
quelque chose qu'il n'aimerait pas.

--Mais, dit M. St.-Aubin, en la regardant plus attentivement, tu n'es
pas une fille d'un sang indien; je le vois  tes yeux,  tes traits et 
ton teint. C'est beau, ma soeur, ajouta-t-il, en s'adressant  la femme
de Jean Renousse, d'avoir pris soin de cette enfant qui parat tant
l'aimer; sans doute que tu l'auras recueillie dans quelque pauvre
famille dnue de tout.

Puis il s'loigna sans attendre la rponse pour aller servir quelques
commandes.

La jeune fille s'approcha du comptoir, elle examina quelques
marchandises.

--Oh! c'est beau, bien beau, monsieur, ce que vous vendez l.

--Oui, mon enfant, lui rpondit-il, en la regardant encore fixement; on
eut dit que ses traits lui rappelaient quelques douloureux souvenirs.

--De quelle paroisse taient tes parents, petite? lui dit-il.

--Mes parents, lui rpondit-elle, avec une douce empreinte de tristesse,
je ne les ai presque pas connus, ils n'taient pas de ce pays-ci, ils
demeuraient autrefois dans l'Acadie.

--Et que sont-ils devenus? demanda M. St.-Aubin, mu  ce seul nom.

--Ils sont morts, lui rpondit-elle.

--Pauvre enfant, dit celui-ci, en essuyant, deux larmes qui roulaient
sur ses joues, et il retourna dans un autre endroit du magasin.

Un instant aprs il revint; on eut dit qu'il y avait un sentiment
instinctif qui le ramenait auprs d'elle. Peut-tre aussi pensa-t-il en
lui-mme, cette jeune fille a-t-elle t une des victimes des malheurs
qui sont venus fondre sur mes malheureux compatriotes.

--Et moi aussi je suis de l'Acadie; est-ce que celui que tu appelles ton
ami est natif de cet endroit?

--Oui, rpondit la jeune fille, du plus loin que mon souvenir peut se
reporter, il me semble encore le revoir;

--Et quel est donc son nom?

--Il s'appelle Jean Renousse.

--Jean Renousse? rpta M. St.-Aubin en plissant.

--Et toi quel est donc ton nom?

--Hermine, rpondit la jeune fille.

--Hermine! rpta M. St.-Aubin, en s'loignant; mais non, non,, 'est
impossible. Oh! ta Providence ne peut ainsi se jouer du coeur des,
hommes.

Il revint, auprs de la jeune fille.

--Mais o donc se trouve-t-il, que je le voie et lui parle?

--Le, voici qui entre, dit Hermine.

Effectivement! en entrant, Jean Renousse reconnut M. St.-Aubin.

--M. St.-Aubin!

--Jean Renousse!

Telles furent les seules paroles qu'ils purent dire, et ils tombrent
dans les bras l'un de l'autre.

Alors Jean 'Renousse poussa la jeune fille vers M. St.-Aubin en
s'criant: "Chre enfant, embrasse ton pre." En entendant ces paroles,
celui-ci sentit comme un ocan de joie et de bonheur, depuis longtemps
inconnu, l'inonder tout entier, et chancelant comme un homme ivre, il
alla s'affaisser dans un fauteuil qu'on lui prsenta. Mais rarement les
secousses de la joie inespre, qu'on prouve soudainement, produisent
de fcheux rsultats, aussi, grce aux soins qu'on lui prodigua, fut-il
bientt remis.

En ouvrant les yeux, il vit tout autour du lui les figures de ces bons
sauvages inondes de larmes, et il sentit sur ses joues les baisers
brlants de son enfant. Enfin aux pleurs succdrent la joie et le
bonheur. Toute la petite tribu qui avait adopte Hermine comme une des
leurs, qui lui avait montr toute espce de bonts et de prvenances,
fut invite  une grande fte.

Aprs le repas, M. St.-Aubin distribua  chacun des hommes et des femmes
de riches prsents; de sorte que, outre la satisfaction d'avoir fait une
bonne action, ils partirent enchants de la munificence de leur hte.
Jean Renousse et sa femme ne purent se dcider  abandonner leur enfant.
Dsormais, d'ailleurs, leur place tait marque pour toujours  ct de
M. St.-Aubin et d'Hermine.

VIII

Mais il est temps que nous revenions  Madame St.-Aubin. Comme nous
l'avons dit dj, elle fut recueillie en touchant le rivage par un
pauvre pcheur qui la transporta, plus morte que vive, dans sa cabane.
Les soins intelligents et prolongs qu'ils lui donneront, la rappelrent
 la vie. Mais sa raison avait t branle par les terribles vnements
que nous avons rapports.

Elle fut longtemps avant, que de pouvoir se remettre des commotions
qu'elle avait prouves. Souvent dans la journe et mme la nuit elle
chappait aux mains des braves gens qui l'avait recueillie, s'lanait
vers la plage, puis alors dans le silence et les tnbres on entendait
une voix demander avec dsespoir  la vague de lui rendre son enfant.
Quelquefois elle l'implorait d'un ton suppliant; ses paroles taient
entrecoupes par moments par des sanglots  fendre l'me; d'autres fois
par des chants! tristes, si plaintifs, qu'on ne pouvait les entendre
sans verser des larmes.

Ce spectre que nous avons vu dans le premier chapitre de ce rcit, le
lecteur le voit; c'tait Madame St.-Aubin.

Plusieurs semaines se passrent ainsi et jamais dans le foyer ou elle
tait venue s'asseoir on ne songea  se demander si elle tait une
nouvelle charge pour la famille; bien au contraire, le meilleur morceau,
et il tait rare qu'il en entra dans cette pauvre cabane, lui tait
toujours destin, gaiement on partageait la tranche de pain, laissant 
la pauvre dame, comme on appelait Madame St.-Aubin, la meilleure part,
et s'il n'y en avait que pour elle, le souper des pauvres gens tait
alors remis au lendemain.

Les choses en taient  cet tat, lorsqu'un lundi soir deux voitures,
pesamment charges, s'arrtrent devant la cabane.

En regardant par la fentre on reconnut deux des plus respectables
habitants de l''endroit. Ils frapprent  la port et entrrent.

Il tait facile de voir que la mission diplomatique dont ils taient
chargs n'tait pas aise  remplir. Il ne s'agissait de rien moins que
de faire accepter au pauvre pcheur les prsents qu'ils lui apportaient,
sans blesser sa susceptibilit et son amour propre. Enfin aprs s'tre
gratt la tte plusieurs fois, aprs bien des tours et des dtours l'un
d'eux trouva moyen de briser la glace; le sermon que le cur avait fait
la veille fournit l'occasion d'entrer dans le sujet. Le bon prtre leur
avait longuement parl de charit et les avaient engags, rptrent-ils
au pcheur, de la pratiquer comme celui-ci l'avait fait,  l'occasion de
la pauvre femme trangre, il les avait assur que s'ils mettaient de
ct, la part du bon dieu, ils verraient les bndictions du ciel se
rpandre dans leurs maisons et sur leurs champs. Qu'alors ils avaient
fait ensemble une tourne et que C'tait avec empressement que chacun
avait fourni. Tout le monde avait voulu s'associer  la bonne oeuvre.
Qu'ils apportaient: une ample provision de comestibles de toute sorte et
des vtements. Que de plus une pauvre veuve viendrait prendre soin de
la malheureuse folle pour ne pas dranger la femme du pcheur de son
travail, car le filage et l'ouvrage ne lui manquerait pas; et qu'enfin
on ferait table commune.

Sans vouloir entendre un seul mot de remercment, les deux habitants
sortirent prcipitamment et se mirent  dcharger les voitures. Certes
ils n'avaient pas tromp le pcheur; il y avait la, dans ces deux
voilures, des provisions de toutes sortes pour plus dune anne.

Belle et sainte coutume que celle des tournes, o nous voyons des
hommes honntes et laborieux, laisser leurs occupations pour parcourir
les maisons et rapporter, un soir, le fruit de leurs qutes et entendre
les bndictions d'une famille mourante de faim,  laquelle on a apport
l'abondance et le bonheur.

Madame St.-Aubin passa deux annes dans cette demeure o elle avait
attir avec, les bndictions du ciel une honnte aisance, car la
charit des habitants de l'endroit ne s'tait pas ralentie un seul
instant. Souvent elle fut visite par le vnrable pasteur et quelques
autres personnes notables de l'endroit. Un mdecin plus instruit dans
l'art de gurir que dans la science des grands mots, lui prodigua; des
soins assidus et au bout de ce temps il eut la satisfaction de voir ses
peines couronnes de succs.

Une douce et triste rsignation succda, sur la figure de Madame
St.-Aubin  son air d'garement. Ses cheveux avaient considrablement
blanchis, et tous ses traits portaient l'empreinte du deuil et de la
souffrance.

Pour lui assurer plus de distractions, le pasteur, avec quelque mes
charitables lui lourent une couple de chambres auprs de l'glise. La
veuve qui avait t choisie pour la soigner l'accompagna. L, elle
passa environ six annes, sinon heureuse, du moins ses douleurs taient
adoucies par la prire, ce baume divin qui cicatrise les plaies du
coeur le plus ulcr. Elle pouvait aussi se livrer aux ouvrages qui lui
apportaient quelques distractions. Et si parfois elle sortait de sa
demeure, aprs les instances du cur et du mdecin, elle tait
certaine de rencontrer toujours des regards et des paroles affectueux,
bienveillants et sympathiques de la part de tous ceux qu'elle voyait.

Ainsi s'coulait sa vie, lorsqu'un matin on vint prvenir le vnrable
cur que quatre personnes l'attendaient dans le salon. Ces quatre
personnes c'taient: M. St.-Aubin et son enfant, Jean Renousse et sa
femme.

En effet, depuis que M. St.-Aubin avait retrouv Hermine, il ne lui
restait plus qu'un seul dsir, une seule pense;  prsent qu'il avait
des dtails prcis sur l'endroit du naufrage, dtails qu'il avait eus
par la femme de Jean Renousse, son plus ardent dsir tait de visiter
la tombe de son pouse, car, peut-tre par quelques papiers trouvs sur
elle, aurait-on pu distinguer tombe de celle des autres naufrags.

Les renseignements fournis par la femme de Jean Renousse taient si
prcis qu'il n'y avait pas de doute qu'elle avait d tre enterre au
pied du cap o dans le cimetire du village, et nul n'tait plus 
porte de leur donner les informations ncessaires que le cur de
la place, aussi, taient-ils venus s'adresser  lui directement. M.
St.-Aubin commena par donner son nom au vnrable prtre, lui exposa le
but de sa visite et lui raconta son histoire.

A mesure qu'il parlait, l'attention du cur se trouvais de plus en plus
veille. Entran par la chaleur du rcit, ce ne fut que quand il eut
fini de parler que M. St.-Aubin s'aperut: de l'motion extraordinaire
de celui qui l'coutait et qu'il vit des larmes couler dr ses yeux.

--M. St.-Aubin, rptait le bon prtre, comme se parlant  lui-mme: Oh!
mon Dieu! mon Dieu! serait-il possible?

Puis dominant son motion:

--Une femme, dit-il, d'une condition qui n'est pas ordinaire, est
aujourd'hui la seule survivante du naufrage du "Boomerang"

Et cette femme est une dame acadienne.

--Une dame acadienne! rpta M. St.-Aubin en se levant d'un mouvement
tout automatique; puis ple comme un mort:

--Son nom, monsieur, son nom, dit-il en tremblant.

Alors le cur redevenu matre de lui, et calculant l'effet terrible
que ses paroles pouvaient avoir sur les acteurs de cette scne; voyant
toutes les angoisses peintes sur la figure de son interlocuteur, et
craignant que la secousse ne fut trop forte: car pur son histoire et
celle de son enfant il avait reconnu le mari et l'enfant de Madame
St.-Aubin.

--Son nom, rpta-t-il, en se fermant les yeux, comme s'il eut craint
l'effet qu'il allait produire en le donnant. Lorsqu'il les ouvrit, les
quatre trangers taient  ses genoux et l'imploraient en pleurant et
demandant son nom, son nom!

--Son nom, reprit le prtre, vous l'avez nomm en vous nommant; c'est
celui que vous portez, et cette femme, M. St.-Aubin, c'est...... c'est
la mre de votre enfant, c'est votre pouse!...

Un cri s'chappa de toutes les poitrines!

--O est-elle! O est-elle!

Ce fut avec peine qu'il russit  les calmer et  leur faire comprendre
qu'il fallait apporter de grands mnagements en annonant  Madame
St.-Aubin le bonheur inespr qui l'attendait. Le bon cur se chargea de
cette mission et il fut convenu qu'on entrerait dans la maison qu'
un signal convenu et que le bonheur ne viendrait que par gradations,
qu'elle verrait d'abord Jean Renousse et son pouse, puis  un autre
signal, son mari et son enfant.

La matine tait magnifique, l'air tait frais et embaum, les portes et
les fentres de la maison de Madame St.-Aubin taient ouvertes et les
torrents de lumire joints aux chants des oiseaux qui jouaient dans les
buissons voisins, inondaient cette demeure, lorsqu'il s'y prsenta.

En apercevant le pasteur, Madame St.-Aubin l'accueillit par un sourire
tout amical et lui prsenta un sige. On eut dit facilement  l'clat
des yeux du prtre,  son agitation,  sa figure ordinairement calme et
sereine et o maintenant une joie et un bonheur indicibles rayonnaient
presque sur chacun de ses traits, on eut dit qu'il y avait chez lui
quelque chose d'extraordinaire qui s'y passait.

Aprs s'tre inform de la sant de la dame, il continua avec une
insouciance affecte:

--Madame,  ma messe de ce malin, j'ai rendu grce  Dieu de tout
coeur, en voyant deux personnes dans l'glise qui assistaient au saint
sacrifice et priaient arec recueillement et ferveur: c'taient celle
pauvre veuve Deuil et son fils. Celui-ci tait parti depuis bien des
annes pour des voyages prilleux. Jamais elle n'en avait entendu parler
elle le croyait mort depuis longtemps, lorsqu'hier il est arriv, lui
apportant une jolie somme d'argent qui leur permettra de vivre dans
l'aisance. Tous deux ce matin ils venaient remercier Dieu.

--Heureuse mre, dit Madame St.-Aubin, et un profond soupir souleva sa
poitrine.

--Eh! madame, reprit-il, j'ai depuis pens  vous  vos malheurs et
je me suis dit que Dieu pourrait bien  vous aussi rendre ce que vous
croyez avoir perdu.

--Oh! monsieur, monsieur, dit-elle, et ses yeux s'inondrent en larmes.
Je n'espre plus de bonheur sur la terre, que celui qu'aprs Dieu, vous
et la charit m'avez fait. Revoir ceux que j'ai perdus, oh! non, c'est
impossible.

Et ses larmes redoublrent.

--Il y a longtemps dj qu'ils dorment dans le tombeau.

--Mais, reprit le cur, il donnait bien, lui aussi, dans le tombeau,
Lazare, lorsque Dieu le rendit  ses soeurs! Il avait tout perdu, lui
aussi, le saint homme Job, lorsque Dieu lui rendit avec usure ce qu'il
croyait, perdu pour toujours.

--Oh! par grce, monsieur, dit la pauvre femme en sanglotant; par
grce, ne me faites pas esprer, le rveil serait trop terrible. Ou,
reprit-elle avec exaltation, avez-vous quelques nouvelles de mon mari?
S'il en est ainsi, ajouta-t-elle joignant les mains, par piti et au nom
de ce que vous avez de plus cher, dites-le moi sans me faire attendre
plus longtemps.

--Madame, il serait mal  vous de douter de la toute puissance et de la
bont de Dieu. La vie pour vous a t comme un de ces jours o le soleil
se lve radieux et brillant pendant quelques instants, puis de sombres
nuages viennent en cacher l'clat pendant quelque temps; aprs les
avoir dissips, vous voyez l'astre du jour reparatre plus brillant
qu'auparavant. Peut-tre, madame, votre vie en est-elle  cette dernire
phase et les ombres paisses qui l'ont obscurcie vont-ils se dissiper
comme le soleil dissipe les nuages.

Madame St.-Aubin se prcipita  ses genoux:

--Grce, grce, dit-elle, pour l'amour de Dieu, si vous savez quelque
chose de mon mari ou de mon enfant, dites-le moi, dites-le moi tout de
suite.

Le prtre la releva avec bont.

--Ce n'est pas moi, lui dit-il, qui va vous donner ces renseignements,
mais c'est un sauvage et sa femme que je viens de rencontrer; ils vous
cherchaient. Leur permettez-vous d'entrer?

Au signal convenu, Jean Renousse et sa femme s'avancrent dans la
chambre, Madame St.-Aubin le reconnut, elle courut  lui et lui pressant
les mains fortement:

--Est-il possible, Jean, lui dit-elle, que vous m'apportiez des
nouvelles de mon mari ou de mon enfant!

--De l'un et de l'autre, rpondit celui-ci d'une voix tremblante
d'motions. Mais d'abord, Madame, remettez-vous un pu, car la joie et le
bonheur peuvent quelquefois tre fatals; c'est  ma femme de commencer
le rcit.

--Oh! parlez, parlez, dit Madame St.-Aubin en s'adressant  l'indienne,
voyez comme je suis calme  prsent. Et ses membres tremblaient, en
disant cela, d'un mouvement convulsif.

Alors l'indienne lui raconta comment l'enfant avait t sauve du
naufrage, comment elle avait t reconnue par Jean Renousse, et comment
ils en avaient pris soin.

--Et mon enfant, ma chre petite enfant, puisqu'elle n'est pas dans vos
bras, elle est donc m...... elle n'osa achever.

--Elle est vivante, madame, reprit la voix mue du prtre, elle est dans
les bras de son pre, et les voil tous deux qui viennent se jeter dans
les vtres.

A ces mots, M. St.-Aubin et Hermine se prcipitrent l'un dans les bras
de son pouse, l'autre dans les bras de sa mre.

Le prtre avait compris que prolonger plus longtemps cette scne
d'attente eut t dangereux pour la raison de Madame St.-Aubin.
Dpeindre les impressions des acteurs et des spectateurs de cette scne
serait les affaiblir dans le coeur de nos lecteurs.

Quelques jours aprs ces vnements, on voyait M. St.-Aubin avec sa
famille, Jean Renousse et sa femme, entrer dans la chaumire du
pauvre pcheur qui avait recueilli Madame St.-Aubin, et lorsqu'ils en
sortirent, la figure des pauvres gens tait baigne de larmes, mais
rayonnait de bonheur. Ils avaient dsormais plus que l'obole au-dessus
du besoin. On alla ensuite visiter l'endroit o Tom tait enterr; et si
une larme de gratitude peut faire pousser une fleur sur la tombe de ceux
pour qui elle est verse, combien elle dut en tre orne. Mais par les
soins de M. St.-Aubin, une croix de fer fut rige. Les noms de Tom et
O'Brien y furent gravs. Plus bas on y lisait: Aux nobles victimes de
leur gnreux dvouement. Par la famille St.-Aubin.

Enfin on entra dans toutes les maisons qui avaient si gnreusement
tendu la main  Madame St.-Aubin dans sa dtresse, et  tous coeurs
gnreux furent offerts un sincre remerciement, un souvenir par les
poux qui s'taient retrouvs aprs une sparation si prolonge et
si douloureuse. Le vnrable cur, lui, ne voulut rien prendre, rien
accepter. Il n'appartenait pas  des hommes de le rcompenser. Faire une
bonne action tait un devoir pour lui. Sa rcompense, il l'avait dans le
tmoignage de sa conscience qui lui disait qu'il avait fait une bonne
oeuvre, et qui lui assurait que Dieu tait content de ce qu'il avait
fait.

Toutefois, l'air natal manquait  la famille de M. St.-Aubin. Celui-ci,
quelque temps aprs, liquida ses affaires de commerce et retourna dans
sa chre Acadie, o il acheta une grave et continua son premier ngoce
qui fleurit comme auparavant. Si vous voulez maintenant savoir ce
que devinrent Jean Renousse et sa femme, suivez le regard de Madame
St.-Aubin et d'Hermine qui sont penches sur le balcon. Voyez, sur la
lisire du bois, onduler cette petite colonne de fume qui s'lve en
spirale et qui parat se jouer dans les airs; c'est l que demeure Jean
Renousse et sa femme, dans une jolie maisonnette que M. St.-Aubin leur a
fait construire; car pour eux, il leur faut encore l'air des forts. Et
chaque semaine on se visite, car on n'a pas oubli quels liens
unissent la maison des bois avec celle de M.
St.-Aubin.....................................

PILOGUE.

Mais, disais-je  mon grand-pre, quel rapport cette lgende peut-elle
avoir avec le nom du "Cap au Diable"?

--D'abord, me rpondit-il, c'est du dsastre du "Boomerang" que commena
le merveilleux. Tous ces cadavres enterrs  ses pieds, cette voix qui
se faisait entendre; la frayeur, la superstition qui animaient chaque
vapeur qui s'levait du bord de la mer et leur faisaient prendre
l'aspect de revenants; le vent qui passait avec un bruit triste et
plaintif sur ces tombeaux, la tempte qui jetait  la nuit, en passant,
dans le creux des arbres, des sons bizarres et stridents. Joins  cela
l'inhospitalit du lieu, le meurtre, plus tard, d'un ami tratreusement
prcipit, par son ami, du haut des rochers, et ces mille lumires
qui clairent ses pieds et qui s'avancent dans la mer dans les nuits
sombres, qui ne sont pourtant rien autre chose que les lanternes des
gens qui visitent leurs pches. Vois la peur et la superstition grossir
et multiplier tous ces objets, et tu avoueras toi-mme qu'il le mrite
bien son nom.... On! oui, il le mrita bien d'tre appel le "CAP AU
DIABLE."


C. DeGuise.





End of the Project Gutenberg EBook of Le Cap au Diable, Lgende Canadienne
by Charles DeGuise

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CAP AU DIABLE, LGENDE ***

***** This file should be named 13059-8.txt or 13059-8.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        http://www.gutenberg.net/1/3/0/5/13059/

Produced by Renald Levesque and La Bibliothque Nationale du Qubec

Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License (available with this file or online at
http://gutenberg.net/license).


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.net

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.net),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.net

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
