The Project Gutenberg EBook of Corysandre, by Hector Malot

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.net


Title: Corysandre

Author: Hector Malot

Release Date: September 18, 2004 [EBook #13490]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CORYSANDRE ***




Produced by Christine De Ryck, Renald Levesque, the Online Distributed
Proofreading Team and Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica)
at http://gallica.bnf.fr., .





CORYSANDRE

PAR

HECTOR MALOT

CORYSANDRE [1]

[Note 1: L'pisode qui prcde a pour titre: _la Duchesse
d'Arvernes_.]



I

La saison de Bade tait dans tout son clat; et une lutte qui s'tait
tablie entre deux joueurs russes, le prince Savine et le prince
Otchakoff, offrait aux curieux et  la chronique les pripties les plus
mouvantes.

C'tait pendant l'hiver prcdent que le prince Otchakoff avait fait son
apparition dans le monde parisien, et en quelques mois, par ses gains
ou ses pertes, surtout par le sang-froid imperturbable et le sourire
ddaigneux avec lesquels il acceptait une culotte de cinq cent mille
francs, il s'tait conquis une rputation tapageuse qui avait failli
donner la jaunisse au prince Savine, habitu depuis de longues annes 
se considrer orgueilleusement comme le seul Russe digne d'occuper la
badauderie parisienne.

C'tait un petit homme chtif et maladif que ce prince Otchakoff et qui,
n'ayant pas vingt-cinq ans, paraissait en avoir quarante, bien qu'il ft
blond et imberbe. Dans ce Paris o l'on rencontre tant de physionomies
ennuyes et vides, on n'avait jamais vu un homme si triste, et rien qu'
le regarder avec ses traits fatigus, ses yeux teints, son visage jaune
et rid, son attitude morne, on tait pris d'une irrsistible envie de
biller.

Aprs avoir essay de tout il avait trouv qu'il n'y avait que le jeu
qui lui donnt des motions, et il jouait pour se sentir vivre autant
que pour faire du bruit en ce monde, ce qui tait sa grande, sa seule
ambition.

Sa sant tant misrable, sa fortune tant inpuisable, le jeu tait
le seul excs qu'il pt se permettre, et il jouait comme d'autres
s'puisent, s'indigrent ou s'enivrent.

Comme tant d'autres, il aurait pu se faire un nom en achetant des
collections de tableaux ou de potiches qui l'auraient ennuy, en prenant
une matresse en vue qui l'aurait affich, en montant une curie de
course qui l'aurait dup; mais en esprit pratique qu'il tait, il avait
trouv que le plus simple encore et le moins fatigant, tait d'abattre
nonchalamment une carte, de pousser une liasse de billets de banque 
droite ou  gauche et de dire sans se presser: Je tiens.

Et ce calcul s'tait trouv juste. En six mois ce nom d'Otchakoff tait
devenu clbre, les journaux l'avaient cit, tambourin, trompt, et
la foule moutonnire l'avait rpt. Ce jeune homme, qui n'avait jamais
fait autre chose dans la vie que de tourner une carte et de combiner un
coup, tait devenu un personnage.

Mais une rputation ne surgit pas ainsi sans susciter la jalousie et
l'envie: le prince Savine, qui de trs bonne foi croyait tre le seul
digne de reprsenter avec clat son pays  Paris, avait t exaspr par
ce bruit. Si encore cet intrus, qui venait prendre une part, et une trs
grosse part de cette clbrit mondaine qu'il voulait pour lui tout seul
avait t Anglais, Turc, Mexicain, il se serait jusqu' un certain point
calm en le traitant de sauvage; mais un Russe! un Russe qui se montrait
plus riche que lui, Savine! un Russe qu'on disait, et cela tait vrai,
d'une noblesse plus haute et plus ancienne que la sienne  lui Savine!
Il fallait que n'importe  quel prix, mme au prix de son argent, auquel
il tenait tant, il dfendit sa position menace et se maintnt au rang
qu'il avait conquis, qu'il occupait sans rivaux depuis plusieurs annes
et qui le rendait si glorieux.

Alors, lui toujours si rogue et si gonfl, s'tait fait l'homme le
plus aimable du monde, le plus affable, le plus gracieux avec quelques
journalistes qu'il connaissait, et il les avait bombards d'invitations
 djeuner, ne s'adressant, bien entendu, qu' ceux qu'il savait assez
vaniteux pour tre fiers d'une invitation  l'htel Savine et en
situation de parler de ses djeuners dans leurs chroniques et aussi de
tout ce qu'il voulait qu'on clbrt: son luxe, sa fortune, sa noblesse,
son got, son esprit, son courage, sa force, sa sant, sa beaut.

Puis, aprs s'tre assur le concours de cette fanfare, il avait
commenc sa manoeuvre.

Trois jours aprs une perte norme subie par Otchakoff avec son flegme
ordinaire, Raphalle, la matresse de Savine, avait vu arriver un matin
dans la cour de son htel deux chevaux russes superbes, deux de ces
puissants trotteurs qui battent, en se jouant, les anglais comme les
arabes, et Savine n'avait pas tard  paratre. Comme Raphalle menace
d'une angine disait qu'elle tait dsole de ne pas pouvoir faire
atteler ses chevaux ce jour mme et de sortir, il s'tait fch. C'tait
justement l'ouverture de la runion de printemps  Longchamp, et il
voulait que ses chevaux fussent vus de tout Paris  cette runion 
l'aller et au retour; il ne les avait fait venir de son haras et ne
les avait donns que pour cela. Si vous ne pouvez pas vous en servir,
avait-il dit, je les garde pour moi, je m'en sers aujourd'hui, et, une
fois qu'ils seront entrs dans mes curies, ils n'en sortiront pas.
En vous enveloppant bien, vous n'aurez pas trop froid: il ne faut pas
s'exagrer son mal ou l'on se priverait de tout. Au risque d'en mourir,
car il soufflait un vent glacial, Raphalle avait t aux courses, et 
l'aller comme au retour ses trotteurs  la robe grise avaient provoqu
l'admiration des hommes et l'envie des femmes.

Il fallait continuer, car, de son ct, Otchakoff continuait de jouer,
perdant toutes les nuits ou gagnant des coups de trois ou quatre cent
mille francs, tantt contre celui-ci, tantt contre celui-l, sans
jamais lasser l'admiration de la galerie, qui rptait toujours son mme
mot: Cet Otchakoff, quel estomac! ce  quoi Savine rpondait toutes
les fois qu'il pouvait rpondre, en haussant les paules et en disant
que si Otchakoff, avait de l'estomac devant un tapis vert, il n'en avait
pas devant une nappe blanche, le pauvre diable tant incapable de boire
seulement les quatre ou cinq bouteilles de champagne qui, chez un vrai
Russe, remplace l'acte de naissance ou le passeport pour prouver la
nationalit.

Pour continuer la lutte, sinon avec conomie, au moins d'une faon qui
ne ft pas nuisible  ses intrts, Savine qui depuis longtemps se
contentait des collections qu'il avait recueillies par hritage, s'tait
mis  acheter des oeuvres d'art de toutes sortes: tableaux, bronzes,
livres, curiosits, n'exigeant d'elles que quelques qualits spciales:
d'tre authentiques, d'tre dans un parfait tat de conservation,
enfin de coter trs cher, de telle sorte que lorsqu'il voudrait les
revendre,--ce qu'il esprait bien faire un jour, tirant ainsi d'elles
deux rclames, l'achat et la vente,--il pt le faire avec bnfice,
sans autre perte que celle des intrts.

Alors, chaque fois qu'il avait fait une acquisition de ce genre, les
journaux l'avaient annonce et clbre: le prince Savine, quel Mcne!
Il est vrai que ce Mcne ne rpandait ses bienfaits que sur des
artistes morts depuis longtemps: Hobbema, Velasquez, Paul Veronse et
autres qui ne lui savaient aucun gr de ses largesses.

Mais un seul coup de baccara faisait oublier Mcne, et Otchakoff, en
une nuit heureuse ou malheureuse, s'imposait  la curiosit publique
d'une faon autrement vivante et palpitante en perdant son argent que
s'il l'avait dpens  acheter des Rubens ou des Titien.

Ce fut alors que Savine exaspr et perdant la tte, se dcida  lutter
contre son rival en employant les mmes armes que celui-ci, c'est--dire
 coups de millions.

Otchakoff, ne trouvant plus  jouer des grosses parties  Paris pendant
la saison d't, tait venu  Bade jouer contre la banque, et Savine
l'avait suivi, se disant qu'un homme habile et prudent qui joue contre
une banque de jeu ne doit perdre que dans une certaine mesure qui peut
se calculer mathmatiquement, et mme qu'il peut gagner.

Le tout tait donc d'tre cet homme habile et prudent.

Heureusement, les professeurs de systmes tous plus infaillibles les uns
que les autres ne manquent pas pour ceux qui veulent jouer  coup sr;
il y en a  Paris, et  cette poque il y en avait dans toutes les
villes d'eaux o l'on jouait:  Bade,  Hombourg,   Wiesbaden,  Ems,
 Spa, o ils tenaient boutiques de renseignements et de leons.

Dans un de ses sjours  Bade, Savine avait rencontr un de ces
professeurs: un vieux gentilhomme franais de grand nom et de belle mine
qui, aprs avoir perdu plusieurs fortunes au jeu, offrait aux jeunes
gens qui voulaient bien l'couter une rectitude de combinaisons
inexorables pour faire sauter la banque; mais alors, ne pensant pas
 jouer, il s'en tait dbarrass en lui faisant l'aumne de quelques
florins que le vieux professeur allait perdre avec une rectitude
inexorable ou qu'il employait  faire insrer dans les journaux des
annonces pour tcher de trouver des actionnaires qui lui permissent
d'essayer en grand son systme.

Arriv  Bade il avait cherch son homme aux combinaisons inexorables,
ce qui n'tait pas difficile, car on tait sr de le trouver 
la _Conversation_, assis sur une chaise devant la table de
trente-et-quarante, suivant le jeu auquel il ne pouvait pas prendre part
et notant les coups sur un carton qu'il perait d'une pingle.

Le marquis de Mantailles tait si bien absorb dans son travail qu'il
n'avait pas vu Savine, et qu'il avait fallu que celui-ci lui frappt sur
l'paule pour appeler son attention; mais alors il avait vivement quitt
le jeu pour faire ses politesses au prince, qui l'avait emmen dans
les jardins, ne voulant pas qu'on le vt en confrence avec le vieux
professeur de jeu, ni qu'on surprit un seul mot de leur entretien.

--Six cent mille francs seulement, prince, s'cria-t-il, mettez six cent
mille francs seulement  ma disposition, et le monde est  nous.

Mais Savine avait tout de suite teint ce beau feu il n'apporterait pas
ces six cent mille francs, il n'en apporterait pas cinquante mille, pas
mme dix mille; mais il tait dispos, dans un but moral et pour sauver
les malheureux qui se ruinaient,  essayer le systme des combinaisons
inexorables, seulement il voulait l'essayer lui-mme; bien entendu il
le payerait... s'il gagnait.

Le lendemain matin, le marquis de Mantailles s'tait prsent  la porte
du pavillon que le prince Savine occupait sur le _Graben_, et tout
de suite il avait t introduit; Savine, bien que mal veill, avait
remarqu qu'il tait porteur d'une sorte de petite bote plate
enveloppe dans une serviette de serge grise et d'un petit sac de toile
comme ceux dont se servent les joueurs de loto.

--Je ne recevrai personne, dit Savine au domestique qui avait introduit
le marquis.

Pendant ce temps, le vieux joueur avait prcieusement dpos sa bote
et son sac sur une table; puis, le domestique tant sorti, il s'tait
approch du lit de Savine: sa physionomie s'tait transfigure; il avait
l'air d'un pauvre vieux bonhomme us, cras en entrant, maintenant il
s'tait relev, c'tait un homme digne et fier, inspir, sr de lui.

--Avant tout, je dois vous montrer par l'exprience la rigoureuse
exactitude de ce que je viens de vous expliquer, et c'est dans ce but
que je me suis muni de diffrents objets utiles  ma dmonstration.

Ces objets utiles  la dmonstration des combinaisons inexorables
taient une petite roulette, un tapis de drap divis comme le sont les
tables de trente-et-quarante, six jeux de cartes, et enfin, dans le sac
en toile, des haricots blancs et rouges.

Aussitt que le professeur eut tal son tapis sur une table et dispos
en deux masses ses haricots, les rouges pour Savine, les blancs pour
lui, la dmonstration commena;  onze heures, Savine avait deux
cent-quarante haricots gagns contre la banque, c'est--dire deux
cent-quarante mille francs.

Le lendemain, la dmonstration continua; puis le surlendemain, pendant
dix jours, et au bout de ces dix jours Savine avait gagn dix-neuf cent
cinquante haricots, c'est--dire prs de deux millions de francs.

L'exprience tait dcisive; maintenant c'taient de vrais billets de
banque que Savine pouvait risquer; mais, chose extraordinaire, au lieu
de gagner il perdit.

Et cela tait d'autant plus exasprant que, ce jour-l, Otchakoff fit
sauter la banque au milieu de l'enthousiasme gnral.

Le lendemain Savine perdit encore, puis le troisime jour, puis le
quatrime.

--Courage, disait le marquis de Mantailles, plus vous perdez, plus vous
avez de chance de gagner; l'quilibre ne peut pas ne pas se rtablir.

Cependant il ne se rtablit point; au bout de quinze jours, Savine avait
perdu cinq cent mille francs, et ce qui lui tait plus sensible encore
que cette perte d'argent, il les avait perdus sans que cela fit
sensation et tapage.

--Il n'a pas de chance, le prince Savine, disait-on.

--Et pourtant il est prudent.

Prudent et malheureux, c'tait trop; quelle honte!

Cependant il n'abandonna pas la lutte; mais, puisque le jeu ne soulevait
pas le tapage qu'il avait espr, il chercha un autre moyen pour forcer
l'attention publique  se fixer sur lui, et il crut le trouver en
s'attachant trs ostensiblement  une jeune fille, mademoiselle
Corysandre de Barizel, qui, par sa beaut blouissante, tait la reine
de Bade, comme Otchakoff en tait le roi par son audace au jeu.



II

C'tait aussi l'hiver prcdent, presque en mme temps qu'Otchakoff,
que la belle Corysandre, sous la conduite de sa mre, la comtesse de
Barizel, avait fait son apparition  Paris.

Elle venait, disait-on, d'Amrique, de la Louisiane, o son pre, le
comte de Barizel, qui descendait des premiers colons franais tablis
dans ce pays, avait possd d'immenses proprits, aux mains de sa
famille depuis prs de deux cents ans; le comte avait t tu dans la
guerre de Scession, commandant une brigade de l'arme du Sud, et sa
veuve et sa fille avaient quitt l'Amrique pour venir s'tablir en
France, o elles voulaient vivre dsormais.

C'tait dans une des deux grandes ftes que donnait tous les ans le
financier Dayelle qu'elles avaient paru pour la premire fois.

Bien que Dayelle ne ft qu'un homme d'argent, un enrichi, les ftes
qu'il donnait dans son htel de la rue de Berry comptaient parmi les
plus belles et les mieux russies de Paris. Quand on avait un grand nom
ou quand on occupait une haute situation on se moquait bien quelquefois,
il est vrai, de Dayelle en rappelant d'un air ddaigneux qu'il avait
commenc la vie par tre commis chez un marchand de toile, puis
fabricant de toile lui-mme, puis filateur de lin, puis banquier, puis
l'un des grands faiseurs de son temps; mais on n'en recherchait pas
moins les invitations de ce parvenu qui, deux fois par an, pour chacune
de ses ftes, ne dpensait pas moins de cent mille francs en dcorations
nouvelles, en fleurs, et surtout en artistes qu'on n'entendait que chez
lui.

Ce n'tait pas seulement les meilleurs artistes que Dayelle tenait 
offrir  ses invits, c'tait encore tout ce qui,  un titre quelconque:
gloire, talent, beaut, fortune, promettait d'arriver bientt  la
clbrit; il ne fallait pas tre contest, mais d'autre part il ne
fallait pas non plus tre consacr, puisqu'il avait la prtention d'tre
lui-mme le consacrant. Aussi en allant chez lui s'attendait-on toujours
 quelque surprise. Quelle serait-elle? On n'en savait rien, car il la
cachait avec soin pour que l'effet produit ft plus grand; mais enfin on
savait qu'on en aurait une qui, pour ne pas figurer sur le programme,
faisait cependant partie oblige de ce programme.

Celle que causa la beaut de Corysandre fut des plus vives et pendant
huit jours elle fournit le sujet de toutes les conversations.

--Vous avez vu cette jeune Amricaine avec sa mre?

--Parbleu, seulement ce n'est pas une Amricaine, c'est une franaise;
elle est d'origine franaise: il y a encore dans le Poitou des Barizel
de trs vieille et trs bonne noblesse, et c'est d'un membre de cette
famille qui, il y a plus de deux cents ans, alla s'tablir en Amrique,
que descend cette belle jeune fille.

--Riches les Barizel?

--On le dit: cinq ou six cent mille francs de rente; mais je n'en sais
rien. Si vous avez des prtentions  la main de cette belle fille,
ne tablez donc pas sur ce que je vous dis; ces fortunes d'Amrique
ressemblent souvent aux btons flottants. La seule chose certaine, c'est
que la mre a achet un terrain dans les Champs-Elyses o elle va,
dit-on, faire construire un htel.

--a c'est quelque chose.

--C'est beaucoup si l'htel est construit; mais s'il ne l'est pas, si on
en voit jamais que le plan, ce n'est rien. J'ai connu des gens qui, avec
un terrain et un plan qu'ils montraient  propos et dont ils parlaient;
ont pendant de longues annes fait croire  une fortune qui n'existait
pas et n'avait jamais exist.

--C'est pour cette fortune que Dayelle l'a invite  sa fte.

--Il l'aurait bien invite pour la beaut de la fille, sans doute.

--Je n'ai jamais vu d'aussi beaux cheveux blonds.

--Il n'y a plus de blondes.

--Au moins il n'y en a plus de ce blond; il y a des blondes chtain, des
blondes cendr, il n'y a plus de blondes pures, de ce blond de moissons
mries par le soleil; c'est ce qu'on peut appeler la sincrit du blond.

--C'est dj quelque chose d'avoir de la sincrit dans les cheveux.

--Ce serait peu, mais elle parat en avoir ailleurs: ainsi dans son
front si pur, dans ses yeux nafs, et son regard limpide, dans sa
bouche innocente, dans son attitude modeste. Nave, douce, modeste et
admirablement belle d'une beaut qui s'impose par l'clat et la majest,
voil une runion qui est rare. Maintenant a-t-elle cette sincrit
dans le coeur et dans l'esprit? Cela, je l'ignore, elle ne dit rien ou
presque rien: et sous ce rapport il est difficile de la juger; je ne
parle que de ce j'ai vu, et ce que j'ai vu, ce qui m'a frapp, ce qui
m'a bloui c'est sa beaut, c'est cette chevelure blonde, ces yeux bruns
sous un sourcil ple, ce teint d'une blancheur veloute, enfin c'est,
comme disaient nos pres, ce port de reine bien curieux vraiment, bien
extraordinaire chez une jeune fille qui n'a pas dix-huit ans.

--En a-t-elle mme dix-sept?

--La mre dit dix-huit.

--On a vu des mres vieillir leurs filles pour s'en dbarrasser plus
vite.

--La mre est encore fort bien.

--Un peu empte.

--Une crole.

--Est-elle crole?

--Elle en a l'air.

--Elle a mme l'air plus que crole.

--C'est peut-tre une _octoroon_.

--Qu'est-ce que c'est que a, une _octoroon_?

--C'est la descendante d'un blanc et d'une ngresse arrive  la
huitime gnration; chez elle le sang noir a si bien disparu qu'il n'en
reste plus trace, mme pour l'oeil exerc d'un crole; ni la paume de sa
main, ni ses ongles ne disent plus rien de son origine.

C'tait cette belle Corysandre qui, lorsque les salons s'taient ferms
 Paris, tait venue avec sa mre passer la saison  Bade.

Et l on avait parl d'elle comme on en avait parl  Paris, car s'il
est des gens qui passent partout inaperus, il en est d'autres qui ne
peuvent faire un pas sans provoquer le tapage et la curiosit.

Cependant, leur installation fort modeste dans un petit chalet des
alles de Lichtenthal n'avait rien du faste insolent de quelques
trangers qui semblent n'tre venus  Bade que pour y trouver le plaisir
de dpenser leur argent avec ostentation: trois domestiques noirs, un
homme et deux femmes; une calche loue au mois; il n'y avait certes pas
l de quoi forcer l'attention; avec cela un cercle de relations assez
banal, une loge au thtre, une heure de station  la musique, une
promenade rapide dans les salons de la Conversation sans jamais risquer
un florin  la table de la roulette, tous les matins la messe  l'glise
catholique, c'tait tout.

Il tait impossible de mener une vie plus simple et cependant...

Cependant toutes les fois que madame de Barizel et sa fille se
montraient quelque part, il n'y avait plus d'yeux que pour elles ou
tout au moins pour Corysandre, et instantanment c'tait d'elles qu'on
s'occupait.

--Pourquoi parle-t-on tant d'elle, mme dans les journaux?

--Notre temps est celui de la rclame; tout finit par se placer avec
des annonces bien faites et souvent rptes: la mre s'entoure de
journalistes.

S'il n'tait pas rigoureusement exact de dire que madame de Barizel
recherchait les journalistes, au moins tait-ce vrai en partie et
particulirement pour un correspondant de journaux franais et
amricains nomm Leplaquet.

Ancien mdecin dans la marine de l'tat, ancien directeur d'un journal
franais  Bton-Rouge, Leplaquet tait bien rellement le commensal de
madame de Barizel et en quelque sorte son homme d'affaires, au moins
pour certaines affaires. On disait et il le racontait lui-mme, qu'il
l'avait connue en Amrique, o il avait t son ami et plus encore l'ami
de M. de Barizel;  propos de cette liaison ancienne il tait mme plein
d'histoires plus ou moins intressantes qu'il contait volontiers, mme
sans qu'on les lui demandt, et dans lesquelles la grosse fortune et la
haute situation de son ami le comte de Barizel, un type d'honneur
et d'intrpidit, remplissaient toujours une place considrable; en
Amrique, o lui Leplaquet, tait un personnage, il n'avait connu que
des personnages, et parmi les plus levs, son bon ami Barizel.

Ces histoires, on les coutait parce qu'elles taient gnralement bien
dites et avec une verve mridionale qui s'imposait; mais on les et
peut-tre mieux accueillies et avec plus de confiance si le conteur
avait t plus sympathique. Malheureusement ce n'tait pas le cas de
Leplaquet, qui, avec sa face plate, son front bas, ses yeux fuyants, son
air sombre, son attitude hsitante, inspirait plutt la dfiance que la
sympathie, la rpulsion que l'attraction.

D'autre part, le trop d'empressement qu'il mettait  les conter  tout
propos et souvent hors de propos leur nuisait aussi: on s'tonnait que
cet homme qui, ordinairement, disait du mal de tout le monde, chercht
si obstinment les occasions de dire du bien de la seule madame de
Barizel.

De mme on cherchait aussi pourquoi il dployait tant de zle  racoler
des convives pour les dners de madame de Barizel.

Bien entendu, c'tait dans son monde qu'il les prenait, ces convives,
parmi les artistes, les musiciens, les peintres, les sculpteurs, surtout
parmi les journalistes, ses confrres, franais ou trangers; il
suffisait, qu'on tnt une plume, quelle qu'elle ft, pour tre invit
par lui chez madame de Barizel.

Bien que des invitations de ce genre fussent assez frquentes  Bade, o
plus d'une femme en vue employait ses amis  l'enrlement d'une petite
cour compose de gens qui avaient un nom, la persistance et l'activit
que Leplaquet apportait  ces enrlements taient si grandes qu'elles ne
pouvaient pas ne pas provoquer un certain tonnement. C'tait  croire
qu'il guettait ceux qu'il pouvait inviter, car ds qu'ils arrivaient et
 leurs premiers pas dans Bade, il sautait sur eux et les enveloppait.

Le lendemain, l'invit de Leplaquet s'asseyait  la droite de la
comtesse de Barizel, qui se montrait une femme suprieure dans l'art de
chatouiller la vanit littraire de son convive, dont la veille elle
ne connaissait mme pas le nom, lui rptant avec une grce pleine de
charme la leon qu'elle avait apprise de Leplaquet; et le surlendemain,
au sortir du lit, de bonne heure, encore sous l'influence des beaux
yeux de Corysandre, les oreilles encore chaudes des compliments de la
comtesse, il envoyait  son journal une correspondance consacre  la
gloire des Barizel.



III

Une maison hospitalire: comme l'tait celle de madame de Barizel devait
s'ouvrir facilement pour le prince Savine.

En relations avec Dayelle depuis longtemps, Savine n'eut qu' attendre
une visite de celui-ci  Bade pour se faire prsenter  la comtesse, et
bientt on le vit partout aux cts de la belle Corysandre.

Ce ne fut qu'un cri:

--Le prince Savine va pouser mademoiselle de Barizel.

C'tait ce que Savine voulait. On parlait de lui, on s'occupait de lui,
lorsqu'il paraissait quelque part, il avait la satisfaction enivrante
pour sa vanit de voir qu'il faisait sensation; il tait revenu  ses
beaux jours, Otchakoff serait clips.

Pensez-donc, un mariage entre le riche Savine et la belle Corysandre,
quel inpuisable sujet de conversation!

Il levait les yeux dans un mouvement d'extase, mais il ne rpondait pas.

Cette femme adorable serait-elle la sienne? Serait-il ce mari
bienheureux?

Cela ne faisait pas de doute pour aucun de ceux qui avaient assist 
ces explosions d'enthousiasme, et cependant personne ne pouvait dire que
Savine s'tait nettement et formellement prononc  ce sujet.

Il voulut davantage, mais, sans s'engager, sans qu'un jour madame de
Barizel ou mme tout simplement le premier venu pussent s'appuyer sur un
fait positif et prcis pour soutenir qu'il avait voulu tre le mari
de Corysandre, car il avait une peur effroyable des responsabilits,
quelles qu'elles fussent.

Si ordinairement et en tout ce qui ne lui tait pas personnel, il
n'avait que peu d'imagination, il se montrait au contraire fort
ingnieux et trs fertile en ressources, en inventions, en combinaisons
pour tout ce qui s'appliquait immdiatement  ses intrts ou devait les
servir.

Ce qu'il trouva ce fut une fte de nuit en pleine fort, avec bal et
souper, organise en l'honneur de Corysandre. En choisissant un endroit
pittoresque qui ne ft pas trop loign de Bade, de faon qu'on pt y
arriver facilement, il tait sr  l'avance de voir ses invitations
recherches avec empressement. Sans doute la dpense qu'entranerait
cette fte serait grosse, et c'tait l pour lui une considration 
peser; mais, tout compte fait, elle ne lui coterait pas plus qu'une
sance malheureuse, comme celles qu'il avait eues en ces derniers temps
 la table de trente-et-quarante, et l'effet produit ne pouvait pas
manquer d'tre considrable et retentissant. D'ailleurs il n'tait pas
dans son intention de prodiguer ses invitations: plus elles seraient
rares, plus elles seraient prcieuses, et les malheureux qu'il ferait
parleraient de lui autant que les heureux,--ce qu'il voulait.

Aprs avoir soigneusement tudi les environs de Bade, l'emplacement
qu'il adopta fut un petit plateau bois situ entre le vieux chteau
et l'entassement de roches sillonnes de crevasses qu'on appelle les
Rochers; il y avait l une clairire entoure de superbes sapins au
tronc et aux rameaux, recouverts d'une mousse blanche, qui pendait  et
l en longs fils, et dont le sol tait  peu prs uni, c'est--dire tout
 fait  souhait pour qu'on y pt danser et pour qu'on y dresst les
tentes sous lesquelles on servirait les tables du souper.

En moins de huit jours, tout fut organis et Savine eut la satisfaction
de se voir poursuivi et assig de demandes d'invitations.

Quel chagrin, quel dsespoir pour lui de refuser; mais le nombre des
invits avait t fix  cent par suite de l'impossibilit de dresser
sur ce terrain tourment des tentes assez grandes pour recevoir autant
de convives qu'il aurait dsir. Ce dsespoir avait t tel qu'il
s'tait dcid  porter le nombre de cent,  cent cinquante; puis,
devant les instances dont il avait t accabl, et pour ne peiner
personne, de cent cinquante  deux cents.

Mais s'il se donna le plaisir pour lui trs doux de refuser de hauts
personnages qui ne pouvaient pas le servir, par contre il n'eut garde de
ne pas s'assurer la prsence des journalistes qui se trouvaient en ce
moment  Bade.

En ralit c'tait pour eux que la fte tait donne.

Aussi ce fut entre eux et Corysandre que pendant cette fte il se
partagea, n'ayant d'attentions et de gracieusets que pour elle et pour
eux; pour tous ses autres invits, affectant une morgue hautaine.

Mais tandis qu'avec Corysandre il affichait l'empressement, l'entourant,
l'enveloppant, ne la quittant presque pas, de faon  bien marquer
l'admiration et l'enthousiasme qu'elle lui inspirait, avec les
journalistes, au contraire, il se tenait sur la rserve et c'tait
seulement quand il croyait n'tre pas vu ou entendu qu'il leur
tmoignait sa bienveillance, prenant toutes les prcautions pour qu'on
ne pt pas supposer qu'il tait en relations suivies avec ces gens-l.

--Comment trouvez-vous cette petite fte?

--Admirable.

--Vous en direz quelques mots?

--C'est--dire que je lui consacrerai mon prochain article tout entier.

--Avec discrtion, n'est-ce pas? C'est un service, que je vous demande;
si vous pouvez ne pas parler de moi n'en parlez pas; j'ai l'horreur de
tout ce qui ressemble  la rclame.

--Si cela vous contrarie trop, je peux ne rien dire de cette fte.

--Oh! non, je ne veux pas, vous demander ce sacrifice: je comprends
qu'un sujet d'article est chose prcieuse, et je ne veux pas vous priver
de celui-l; seulement je vous prie d'observer une certaine rserve en
tout ce qui me touche personnellement, ou mieux, vous voyez que j'agis
avec vous en toute franchise, je vous prie si vous n'envoyez pas votre
article tout de suite, de me le lire. Voulez-vous?

--Volontiers.

--Comme cela je serai responsable de ce que vous aurez dit et je
ne pourrai avoir pour votre obligeance et votre sympathie que des
sentiments de reconnaissance. A demain, n'est-ce pas?

Le lendemain, aux heures qu'il avait eu soin d'chelonner pour que ceux
qui devaient trompter son nom ne se trouvassent point nez  nez, il
entendit la lecture des diffrents articles qui allaient chanter sa
gloire aux quatre coins du monde; et alors ce furent de sa part des
loges sans fin.

--Charmant, adorable! quel talent; mon Dieu! C'est une perle, cet
article, je n'ai jamais rien lu d'aussi joli, et quelle dlicatesse
de touche, quelle grce! Je ne risquerai qu'une observation. Vous
permettez, n'est-ce pas?

--Comment donc.

--C'est une prire que je veux dire: la rserve que je vous avais
demande, vous ne l'avez peut-tre pas observe aussi complte que
j'aurais voulu, mais passons; ce que je dsire, ce n'est pas une
suppression, c'est une addition: je serais bien aise que vous glissiez
un mot sur mon titre et sur le rang que j'occupe dans la noblesse russe;
il y a tant de princes russes d'une noblesse douteuse,--ce n'est pas
positivement pour Otchakoff que je dis cela,--je ne voudrais pas que
le public franais, mal instruit de ces choses, me confondt avec ces
gens-l; voulez-vous?

--Avec plaisir.

--Alors je vais vous donner des renseignements... authentiques.

Avec le second les loges reprirent:

--Charmant, adorable! quel talent, mon Dieu!

Il ne prsenta aussi qu'une observation, non pour demander une
suppression, mais pour indiquer une addition qui lui serait agrable.

--Ce serait de glisser un mot sur ma fortune, il y a tant de fortunes
russes peu solides que je ne voudrais pas qu'on confondt la mienne avec
celles-l, et qu'on crt que parce que je donne des ftes je me livre 
des prodigalits et  des folies; si vous le dsirez je vais vous donner
des renseignements... authentiques. Pour ma noblesse, il est inutile
d'en rien dire, elle est, grce  Dieu, bien connue.

Avec le troisime, il commena aussi par des loges et ce ne fut
qu'aprs avoir puis toute sa collection d'adjectifs qu'il demanda une
petite addition, non pour parler de sa noblesse ou de sa fortune: elles
taient, grce  Dieu, bien connues; mais pour qu'on rappelt son duel
avec le comte de San-Estevan et pour qu'on glisst un mot discret sur la
fermet et le courage qu'il avait montrs en cette circonstance.

Avec le quatrime, l'addition ne dut porter ni sur la noblesse, ni sur
la fortune, ni sur son courage, toutes choses qui, grce  Dieu, taient
de notorit publique, mais sur sa gnrosit; parce qu'il donnait des
ftes qui lui cotaient fort cher, il ne voulait pas qu'on crt qu'il ne
pensait pas aux malheureux.

Otchakoff tait battu.



IV

On ne pouvait pas parler ainsi du mariage de Savine avec la belle
Corysandre sans que ce bruit arrivt aux oreilles de la personne qui
justement avait le plus grand intrt  l'apprendre: Raphalle, la
matresse du prince, retenue  Paris par le rle qu'elle jouait dans une
pice en vogue, et aussi parce que son amant n'avait pas voulu l'emmener
avec lui.

Mais elle connaissait trop bien son prince pour admettre que ce mariage
ft possible: Savine ne se marierait que quand il serait impotent, et
ce serait pour avoir une garde-malade sre, dont il provoquerait
la sollicitude, l'intrt et les soins par toutes sortes de belles
promesses, que naturellement il ne tiendrait pas. Quant  penser qu'il
tait pris par l'amour et la passion, cette ide tait pour elle si
drle et si invraisemblable qu'elle ne s'y arrtait mme pas: Savine
amoureux, Savine passionn; cela la faisait rire aux clats.

Ce fut mme par un de ces clats de rire qu'elle accueillit la premire
fois cette nouvelle, quand une de ses bonnes amies vint la lui annoncer
hypocritement avec des larmes dans la voix, mais aussi avec la juste
satisfaction dans le coeur qu'prouve une pauvre femme qui n'a pas eu en
ce monde la chance  laquelle elle avait droit,  voir enfin abaisse
une de celles qui lui ont vol sa part de bonheur.

Cependant,  la longue et peu  peu,  force d'entendre et de lire
le mme mot sans cesse rpt, le mariage du prince Savine avec
mademoiselle de Barizel, elle finit par s'inquiter. Un bruit aussi
persistant ne pouvait pas se propager ainsi sans reposer sur quelque
chose de srieux.

La prudence exigeait qu'elle vt clair en cette affaire.

Ce n'tait point un rle facile  remplir que celui de matresse de Son
Excellence le prince Vladimir Savine; elle le savait mieux que personne,
et depuis longtemps elle l'et abandonn sans certains avantages
auxquels elle tenait assez fortement pour tout supporter. Et il y avait
des femmes qui l'enviaient! Si elles savaient de quel prix, de quels
dgots, de de quelles fatigues, de quels efforts elle payait son
luxe, ses diamants, ses quipages, ses toilettes, son htel des
Champs-lyses! Mais on ne voyait que la surface brillante de ce qui
s'talait insolemment en public; elle seule connaissait le fond des
choses, le bourbier dans lequel elle se dbattait, comme elle seule
connaissait la cravache qui plus d'une fois avait bleui sa peau.

Aprs avoir bien rflchi  la situation, Raphalle trouva que la seule
personne qu'elle pouvait charger de cette enqute dlicate tait son
pre.

Depuis qu'elle habitait son htel des Champs-Elyses, elle avait
t oblige de se sparer de sa famille, Savine n'tant pas homme 
supporter une communaut que le duc de Naurouse et Poupardin avaient
bien voulu tolrer: il ne reconnaissait pas  sa matresse le droit
d'avoir un pre et une mre, pas plus qu'il ne lui reconnaissait celui
d'avoir d'autres amants elle devait tre  lui, entirement  sa
disposition, sans distraction du matin au soir et du soir au matin; s'il
permettait qu'elle restt au thtre, c'tait parce qu'il tait flatt
dans sa vanit de l'entendre applaudir et de lire son nom en vedette sur
les colonnes du boulevard ou dans les rclames des journaux. C'tait une
grce qu'il faisait au public comme il lui en avait fait une du mme
genre en exposant ses trotteurs dans les concours hippiques. Qui aurait
os dire qu'il n'tait pas libral et qu'il n'usait pas noblement de sa
fortune!

Ne pouvant pas demeurer avec leur fille, M. et madame Houssu avaient
lou un logement dans la rue de l'Arcade, o M. Houssu avait continu
son commerce de prts en y joignant un bureau de renseignements intimes
et de surveillances discrtes. Une circulaire qu'il avait largement
rpandue expliquait ce qu'taient ces renseignements intimes et ces
surveillances discrtes, rien autre chose que l'espionnage au profit des
jaloux: maris, femmes, matresses, qui voulaient savoir s'ils taient
tromps et comme ils l'taient. Mais cela n'tait point dit crment, car
M. Houssu, qui avait des formes et de la tenue, aimait le beau style
aussi bien que les belles manires. Peut-tre, dans un autre quartier,
ce beau style qui mettait toutes choses en termes galants et-il nui 
son industrie; mais sa clientle se composait, pour la meilleure part,
de cuisinires qui frquentaient le march de la Madeleine, de femmes
de chambre, de quelques cocottes dvores du besoin d'apprendre ce que
faisaient leurs amis aux heures o elles ne pouvaient par les voir, et
tout ce monde trouvait les circulaires de M. Houssu aussi claires que
bien crites; c'tait encore plus prcis que les oracles des tireuses de
cartes et des chiromanciens, auxquels ils avaient foi. D'ailleurs, quand
on avait t une fois en relations avec M. Houssu, on retournait le voir
volontiers: sa rondeur militaire, son apparente bonhomie, la faon dont
il jetait sa croix d'honneur au nez de ses clients en avanant l'paule
gauche, qu'il faisait bomber, inspiraient la confiance.

Maintenant que Raphalle tait spare de son pre et de sa mre, elle
ne pouvait plus, comme au temps o elle tait la matresse du duc de
Naurouse, entrer chez eux aussitt qu'elle avait un instant de libert
et s'installer en caraco au coin du pole pour voir sauter le foie
ou mijoter le marc de caf; mais toutes les fois que cela lui tait
possible elle se sauvait de son htel des Champs-lyses pour accourir
djeuner dans le petit entresol de la rue de l'Arcade; c'tait avec joie
qu'elle chappait aux valets  la tenue correcte, aux sourires insolents
et railleurs, que son amant lui faisait choisir par son intendant,
et qu'elle venait tenir elle-mme la queue de la pole o cuisait le
djeuner paternel; c'tait l seulement, qu'entre son pre et sa mre
et quelques amis de ses jours d'enfance, elle redevenait elle-mme,
reprenant ses habitudes, ses plaisirs, ses gestes, son langage
d'autrefois, qui ne ressemblaient en rien, il faut le dire,  ceux de
l'htel des Champs-lyses et de sa position prsente.

Dcide  charger son pre d'une surveillance intime auprs de Savine,
elle vint un matin rue de l'Arcade  l'heure du djeuner, arrivant comme
 l'ordinaire les bras pleins et les poches bourres de provisions de
toutes sortes liquides et solides.

Un des grands plaisirs de M. Houssu tait, lorsque ses clients lui en
laissaient le temps, de faire lui-mme sa cuisine, ne trouvant bon que
ce qu'il avait prpar de sa main.

Lorsque Raphalle entra, il tait en manches de chemise, occup  couper
du lard en petits morceaux.

--Tu viens djeuner avec nous, dit-il gaiement, eh bien, je vais
te faire une omelette au lard dont tu me diras des nouvelles; mais
qu'est-ce que tu nous apportes de bon?

Abandonnant son lard, il passa l'inspection des provisions que Raphalle
venait de poser sur sa table.

--Un jambon de Reims, bonne affaire, voil qui change ma stratgie
culinaire, c'est un renfort qui arrive  un gnral au moment de livrer
bataille; je vais mettre quelques tranches de jambon dans l'omelette,
tu vas voir a;--il dveloppa deux bouteilles;--_vermouth, vieux rhum_,
fameuse ide, tu es une bonne fille, tu penses  tes parents, c'est
bien, c'est trs bien: si nous prenions un vermouth avant djeuner, a
nous ouvrirait l'apptit.

Sans attendre une rponse, il se mit  dboucher la bouteille de
vermouth.

--Non, dit Raphalle, j'aime mieux une absinthe.

--Il n'y en a plus; nous avons fini le reste hier.

--Eh bien, on va aller en chercher.

Tirant une pice d'argent de son porte-monnaie, elle la tendit  sa mre
qui essuyait la vaisselle mlancoliquement dans un coin.

Madame Houssu se leva et ayant pris une fiole en verre blanc, elle
sortit pendant que Raphalle dfaisant son chapeau et sa robe--une robe
de Worth,--les accrochait  un clou, entre deux casseroles.

--C'est a, ma fille, mets-toi  ton aise, dit M. Moussu, il fait chaud.

Mais  ce moment madame Houssu rentra sans la fiole.

--Et l'absinthe? demanda Raphalle.

--J'ai envoy la fille de la concierge.

--Quelle btise! elle va licher la bouteille, s'cria Raphalle.

--Allons, ma fille, dit M. Houssu, ne porte pas des jugements aventureux
sur cette enfant,  son ge...

--Avec a qu' son ge je n'en faisais pas autant!

Le feu tait allum, les oeufs taient battus: l'omelette fut vite
cuite; le temps de boire les trois verres d'absinthe, et l'on put
se mettre  table: M. Houssu au milieu, les manches de sa chemise
retrousses jusqu'aux coudes, le col dboutonn;  sa droite, madame
Houssu, correctement habille;  sa gauche, Raphalle, imitant le
dbraill paternel et ayant pour tout costume sa chemise et un jupon
blanc.

M. Houssu commena par servir sa fille avec un air triomphant.

--Gote-moi a, dit-il, est-ce moelleux, est-ce souffl? Tu as eu une
fameuse ide de venir djeuner avec nous.

--J'ai  te parler.

--Eh bien, ma fille, parle en mangeant, comme je t'couterai.

--Tu as lu ce que les journaux disent du prince?

--Qu'il allait pouser une jeune Amricaine.

--Il n'y a pas de fume sans feu; en tout cas l'affaire mrite d'tre
claircie et je compte sur toi pour a. Tu vas partir pour Bade et
m'organiser une surveillance intime, comme tu dis dans tes circulaires,
autour du prince Savine et de madame de Barizel, cette Amricaine.

--Moi! ton pre!

--Eh bien?

--C'est  ton pre que tu fais une pareille proposition!

--A qui veux-tu que je la fasse?

Vivement, violemment, M. Houssu se tourna vers elle en jetant son paule
gauche en avant par le geste qui lui tait familier lorsqu'il voulait
mettre sa dcoration sous les yeux d'un client qu'il fallait blouir.

--Tu ne parlerais pas ainsi, s'cria-t-il en frappant sa chemise de sa
large main velue, si le signe de l'honneur brillait sur cette poitrine.

--Puisqu'il n'y brille pas, coute-moi et ne dis pas de btises. On
raconte que Savine va se marier. S'il est quelqu'un que cela intresse,
c'est moi, n'est-ce pas?

M. Houssu toussa sans rpondre.

--Dans ces conditions, continua Raphalle, il faut que je sache  quoi
m'en tenir, et comme je ne peux pas aller  Bade voir par moi-mme
comment les choses se passent, je te demande de me remplacer.

--Moi, l'auteur de tes jours?

--Encore, s'cria Raphalle, impatiente, tu m'agaces  la fin en nous
la faisant  la paternit. En voil-t-il pas, en vrit, un fameux pre
qui abandonne sa fille pendant vingt ans, c'est--dire quand elle avait
besoin de lui, et qui ne s'occupe d'elle que quand elle commence 
sortir de la misre, c'est--dire quand il voit qu'il peut avoir besoin
d'elle et qu'elle est en tat de l'obliger.

M. Houssu s'arrta de manger, et, repoussant son assiette, il se croisa
les bras avec dignit.

--Si c'est pour le jambon de Reims que tu dis a, s'cria-t-il, c'est
bas; nous aurions mang notre omelette, ta mre et moi, tranquillement,
amicalement, comme mari et femme; nous n'avions pas besoin de tes
cadeaux, tu peux les remporter. Si je mangeais maintenant une seule
bouche de ton jambon, elle m'toufferait.

Du bout de sa fourchette, il piqua les morceaux de jambon; puis, aprs
les avoir pousss sur le bord de son assiette, il se mit  manger les
oeufs stoquement, sous les yeux de sa femme, qui n'osait pas soutenir
sa fille comme elle en avait envie, de peur de fcher ce bel homme,
qu'elle s'imaginait avoir reconquis depuis qu'il l'avait pouse.

Pendant quelques minutes le silence ne fut troubl que par le bruit
des couteaux et des fourchettes, car cette altercation qui venait de
s'lever entre le pre et la fille ne les empchait ni l'un ni l'autre
de manger.

La premire, Raphalle, reprit la parole:

--Allons, pre Houssu, dit-elle d'un ton conciliant, tout a c'est des
btises; ne laisse pas ton jambon refroidir, il ne vaudrait plus rien;
mange-le en m'coutant et tu vas voir que je n'ai jamais eu l'intention
de te rien reprocher.

--Si c'est ainsi...

--Puisque je te le dis.

Ramenant vivement les tranches de jambon dans son assiette, il en plia
une en deux et la porta  sa bouche.

--Je reprends maintenant mon affaire, continua Raphalle. En voyant que
l'on persistait  parler du mariage de Savine avec cette Amricaine,
j'ai pens que tu pourrais aller  Bade et que tu verrais ce qu'il y
avait de vrai l-dedans. Personne ne peut faire cela mieux que toi.
Est-ce que a ne rentre pas dans ton mtier? Que la scne se passe 
Bade ou  Paris, c'est la mme chose; seulement, tu auras peut-tre plus
de mal l-bas, en pays tranger, que tu n'en aurais  Paris, o tu es
chez toi.

--a c'est sr.

--Aussi les prix de Bade ne peuvent-ils pas tre ceux de Paris. Cela ne
serait pas juste.

Elle fit une pause et le regarda, mais sans affectation. Il parut ne
pas remarquer ce regard, qui tait plutt une affirmation qu'une
interrogation, et il continua de manger.

--Ce que tu auras  faire, poursuivit Raphalle, je n'ai pas  te
l'indiquer, c'est ton mtier et il me semble qu'il est plus facile
d'observer un homme comme Savine, qui vit au grand jour, en
reprsentation, comme si le monde tait un thtre sur lequel il doit se
faire applaudir, que de suivre  la piste une femme qui se cache de son
mari ou une matresse qui se dfie de ses amants.

--On a des moyens  soi, dit M. Houssu sentencieusement.

--Enfin c'est ton affaire; moi, ce qui me touche, c'est de savoir si
vritablement Savine est amoureux de mademoiselle de Barizel, ce qui, je
te le dis  l'avance, m'tonnerait joliment, tant donn le personnage,
ou bien s'il ne s'occupe pas seulement de cette jeune fille, qu'on
dit magnifique, prcisment parce qu'elle est magnifique et parce que
d'autres s'occupent d'elle. Et puis, ce qui me touche aussi, mais pour
le cas seulement o le prince te paratrait pris, c'est de savoir ce
que sont ces deux femmes; la fille et la mre; si ce sont vraiment
des honntes femmes ou bien si ce ne sont pas tout simplement des
aventurires qui visent la grosse fortune de Savine. Sur ces deux
points: Savine amoureux et madame de Barizel honnte ou aventurire,
il me faut des renseignements certains; n'pargne donc rien, je suis
dcide  payer le prix.

De nouveau elle le regarda en appuyant sur ses dernires paroles de
faon  les bien enfoncer.

Pendant quelques minutes M. Houssu resta silencieux, n'ouvrant la bouche
que pour manger, ce qu'il faisait consciencieusement avec un bruit de
mchoires rgulier comme le tic tac d'un moulin.

--Si tu m'avais parl ainsi tout d'abord j'aurais compris; tandis que
j'ai t suffoqu, indign, tu sais, moi, quand il s'agit de l'honneur;
le sang ne me fait qu'un tour et je m'emporte; quand on a t soldat,
vois-tu, on l'est toujours; et la proposition que tu me faisais ou
plutt que je m'imaginais que tu me faisais n'tait pas de celles
qu'coute froidement un soldat, un lgionnaire.

Il se frappa la poitrine, qui rsonna comme un coffre.

--Du moment qu'il s'agit seulement de savoir, continua M. Houssu, si le
prince Savine ne poursuit pas un mariage, je suis ton homme, car tu as
des droits  faire valoir.

--Un peu.

--Et quel autre qu'un pre peut mieux les dfendre? Puisque l'occasion
se prsente, je ne suis pas fch de m'expliquer une bonne fois pour
toutes sur ta liaison avec le prince Savine. Si j'ai tolr cette
liaison, c'est d'abord parce qu'il faut laisser une certaine libert 
une artiste, et puis c'est parce que j'ai toujours cru  la parfaite
innocence de cette liaison, ce qui est bien naturel entre une femme
comme toi et un homme comme lui.

--Tout ce qu'il y a de plus naturel.

--Eh bien! ton pre te tend la main.

Et, de fait, il la lui tendit, grande ouverte, avec un geste de thtre.

--Il fera son devoir, compte sur lui; il saura empcher ce mariage avec
cette Amricaine; il saura aider le tien; il saura mme... s'il le
faut... l'exiger.

--Contente-toi d'empcher celui de mademoiselle de Barizel, s'il est
vrai qu'il doive se faire.

--L-dessus je ne prendrai conseil que de ma conscience de pre.

--Quand peux-tu partir?

--Tout de suite, si tu veux.

Mais il se reprit:

--Demain, aprs-demain, dans quelques jours.

--Pourquoi pas ce soir?

--Tu n'aurais pas d me faire cette question, mais avec toi il ne faut
pas de fausse honte et j'aime mieux te dire qu'avant de partir, il me
faut runir les fonds ncessaires, non seulement  mon voyage, mais
encore  l'achat de certaines indiscrtions qu'il me faudra peut-tre
payer cher.

--Ce n'est pas ainsi que les choses doivent se passer: le voyage et les
indiscrtions, c'est moi qui les paye.

--Oh! non, pas de a; pas d'argent entre nous.

Mais sans lui rpondre, elle alla  sa robe et, ayant fouill dans la
poche, elle en tira un petit paquet de billets de banque qu'elle remit
. M. Houssu.

Celui-ci fit mine de le refuser, mais  la fin il l'accepta.

--Alors, dit-il, je puis partir ce soir, et ds demain, me mettre en
chasse.

--Tu sais, dit Raphalle, pas de roulette, hein!

--Jouer l'argent de mon enfant!

--Ne te fche pas, et finis de djeuner, que nous fassions un bsigue.



V

M. Houssu avait promis  sa fille de lui crire ds le lendemain;
cependant huit jours s'coulrent sans nouvelles.

--Il a jou, pensa-t-elle, et il n'a pas d'argent pour acheter les
indiscrtions de l'entourage de madame de Barizel.

Elle connaissait son pre et savait quel cas on devait faire de ses
nobles paroles sur l'honneur et le sentiment paternel: pendant trente
ans M. Houssu n'avait eu souci que de vivre aux dpens des femmes qu'il
subjuguait par sa belle prestance militaire; puis un jour, ayant eu
l'heureuse chance d'tre dcor, il s'tait tout  coup imagin qu'il
devait mettre un certain accord sinon entre sa vie, au moins entre son
langage et sa nouvelle position; de l cette phrasologie qu'il avait
adopte sur l'honneur (dont il se croyait le reprsentant sur la terre),
le devoir, la dlicatesse, la fiert, tous sentiments qu'ils connaissait
de nom mais sans avoir des ides bien prcises sur ce qu'ils pouvaient
tre; de l aussi son parti pris de paratre ignorer la situation vraie
de sa fille et de tout s'expliquer ou plutt de tout expliquer aux
autres par la libert d'artiste. Quoi de plus facile  comprendre que
sa fille possdt un htel aux Champs-Elyses: n'tait-elle pas artiste
et ne sait-on pas que les artistes gagnent ce qu'elles veulent? Quoi de
plus naturel qu'on lui donnt des diamants, des chevaux, des bijoux:
n'a-t-on pas toujours combl les artistes de cadeaux? Chacun applaudit 
sa manire, celui-ci les mains vides, celui-l les mains pleines. Malgr
cette attitude et le langage qu'il avait adopt, il n'en tait pas moins
toujours l'homme d'autrefois, c'est--dire parfaitement capable de
jouer l'argent de son enfant, comme autrefois il jouait et dpensait
l'argent de celles qu'il aimait.

Cependant elle se trompait: s'il avait jou et il n'avait eu garde de
ne pas le faire ds son arrive, il avait nanmoins obtenu certaines
indiscrtions sur la famille Barizel et le prince Savine; seulement, au
lieu de les obtenir rapidement en les payant, il avait t oblig, une
fois qu'il avait t ruin par la roulette, de manoeuvrer avec lenteur
et de remplacer par de l'adresse l'argent qu'il n'avait plus; de sorte
que 'avait t aprs toute une semaine d'attente qu'elle avait reu la
lettre promise, une longue lettre en belle criture moule, paisse et
carre, qu'il avait apprise au rgiment et qui lui avait valu la faveur
de son major pendant son service.

Ma chre fille,

Misre et compagnie.

Voil ce que j'ai  te dire de l'Amricaine et de sa fille.

Une pareille dcouverte vaut bien les quelques jours d'attente que j'ai
eu le chagrin de t'imposer malgr moi, je pense, et tu ne m'en voudras
pas d'un retard caus uniquement par les difficults de ma tche.

Car elle tait difficile, je t'en donne ma parole; difficile avec les
Amricaines, difficile avec le prince.

Et de ce ct mme assez difficile pour que je ne puisse pas encore
rpondre d'une faon prcise  ta question:--Est-il amoureux? Veut-il se
marier?

Je suis honteux de ne pouvoir pas te donner encore cette rponse; mais
puisque tu connais le personnage, tu sais qu'il n'y a pas qu' regarder
dans son jeu pour le deviner.

Comment, vas-tu te demander, en a-t-il appris si long sur les
Amricaines et si peu sur le prince?

Tu ne serais pas ma fille, je ne te dirais rien l-dessus, mais un pre
ne doit pas avoir de secrets pour son enfant: le fond du mtier, c'est
de savoir faire causer les domestiques; sans doute il ne faut pas
accepter bouche ouverte tout ce qu'ils racontent, ni en bien ni en mal;
en bien, parce qu'ils peuvent vouloir faire mousser leurs matres (ce
qui est rare); en mal parce qu'ils peuvent les dnigrer  plaisir, sans
esprit de justice (ce qui est frquent); mais enfin en se tenant sur ses
gardes, on peut avec eux serrer la vrit de bien prs. J'ai donc fait
causer les domestiques de l'Amricaine, mais je n'ai pas pu employer
le mme systme avec ceux du prince, qui me connaissent; de l cette
diversit dans mes renseignements. Il est bien vident, n'est-ce pas,
que je n'ai pas pu m'adresser aux domestiques du prince, qui auraient
t surpris de mes questions et qui auraient pu bavarder, qui auraient
srement qui ne me connaissant pas, n'ont point pens  se tenir en
dfiance et sont tombs dans tous les traquenards que j'ai eu l'ide de
leur tendre.

Comment j'ai fait causer ces domestiques; cela n'a pas d'intrt pour
toi; cependant, je dois te dire, pour que tu comprennes le mrite que
j'ai eu  cela, que ce sont des noirs trs dvous  leur matresse. Ce
qui te touche, n'est-ce pas, ce sont les rsultats de ces causeries? Les
voici:

Bien que madame de Barizel ait une fille de seize ou dix-sept ans, la
belle Corysandre, ce n'est point une vieille femme: c'est au contraire,
une personne trs agrable, qui a d tre fort jolie en sa jeunesse et
qui prsentement est encore assez bien pour avoir trois amants (je ne
parle que de ceux qui sont en pied), deux que tu connais parfaitement:
le financier Dayelle et le banquier Avizard, et un troisime que tu as
peut-tre vu ou dont tu as peut-tre entendu parler, un correspondant
de journaux nomm Leplaquet. Comment s'est-elle fait aimer de ces trois
hommes si diffrents? Cela je n'en sais rien et ce serait  creuser,
mais ce qu'il y a de certain c'est que tous les trois l'aiment au point
de ne pas se gner: au contraire, ils s'aident les uns les autres;
Dayelle qui, il y a quelques annes, tait en guerre avec Avizard, est
maintenant au mieux avec lui et tous les deux mettent leur influence et
leurs relations, peut-tre mme leur bourse au service de Leplaquet; et
il y a des braves gens qui s'imaginent que quand plusieurs hommes aiment
la mme femme ils doivent tre ennemis, c'est amis, au contraire, qu'ils
sont, compres, associs le plus souvent, au moins quand la femme est
habile. Et justement madame de Barizel est une matresse femme. De ces
trois amants en titre, il y en a deux qui veulent l'pouser, Avizard et
Leplaquet, et ceux-l elle les fait patienter en leur disant qu'elle ne
peut devenir leur femme que quand elle aura mari sa fille; et il y en
a un troisime qu'elle veut elle-mme pouser, Dayelle, qui, veuf, pre
d'un fils en ge de prendre femme, n'est point port au mariage, mais
qu'elle espre enlever en mariant sa fille  un grand personnage qui
blouira Dayelle, orgueilleux comme un dindon (qu'il n'est pas pour le
reste) de son grand nom, de sa grande situation dans le monde; beau-pre
du prince...

Tu vois, n'est-ce pas, comment les choses se prsentent et combien un
mariage avec notre prince les arrangerait?

Ce qu'il y a d'ingnieux dans le plan de madame de Barizel, c'est que
tous ceux qui l'entourent ont intrt  ce que ce mariage se fasse:
Dayelle pour avoir tout  lui madame de Barizel qui prsentement le scie
 chaque instant avec: Ma fille, c'est pour ma fille, c'est  cause de
ma fille. Avizard et Leplaquet pour pouser madame de Barizel; de sorte
que, non seulement madame de Barizel et sa fille, la belle Corysandre,
poursuivent ce mariage, mais encore que Dayelle, Avizard, Leplaquet et
d'autres encore peut-tre que je ne connais pas y poussent de toutes
leurs forces: Dayelle et Avizard, en mettant dans le jeu de madame de
Barizel leur influence et leurs relations, Leplaquet en apportant dans
l'association un esprit d'intrigue et de ruse, une ingniosit de moyens
qui paraissent trs remarquables.

Voil la situation de madame de Barizel et de sa fille telle que je la
dmle au milieu de tous les renseignements, souvent contradictoires,
que je suis parvenu  runir depuis que je suis ici.

Tu vois qu'elle est redoutable.

Mais ce qui la rend plus dangereuse encore c'est:

1 La dtresse d'argent des Amricaines;

2 La beaut de la jeune fille.

C'est une vieille vrit que le succs n'appartient qu' ceux qui sont
aux abois, parce qu'ils risquent tout. Eh bien! c'est l justement le
cas de madame de Barizel d'tre aux abois pour l'argent: il est vrai que
les apparences ne sont pas d'accord avec ce que je te dis l, mais ce
n'est pas les apparences qu'il faut croire: on parle d'un terrain
 Paris sur lequel madame de Barizel va faire construire un htel
magnifique, on parle de grosses sommes dposes chez Dayelle et Avizard,
on parle d'une fortune considrable en Amrique; mais tout cela est
propos en l'air. La ralit, c'est qu'on vit d'expdients, avec largesse
pour ce qui doit frapper les yeux, avec une avarice dans tout ce qui
est cach, dont on n'aurait pas ide dans le mnage bourgeois le plus
pauvre. Si ma lettre n'tait pas dj si longue, j'entrerais  ce sujet
dans des dtails caractristiques que je rserve pour te les conter:
tu verras ce qu'est la misre cache de certains personnages qui
blouissent le monde; vrai, c'est curieux et amusant; a nous venge,
nous autres, gens d'honneur.

En te disant que la beaut de mademoiselle de Barizel est merveilleuse,
ce n'est pas de l'exagration; il faut la voir pour admettre qu'une
crature humaine peut tre aussi admirablement belle. Il est vrai, et
je l'ajoute tout de suite, qu'elle n'a pas l'air trs intelligent,
on prtend mme qu'elle est un peu bte; mais enfin la beaut reste,
blouissante; c'est un homme qui s'y connat qui lui donne ce certificat
Tout cela, n'est-ce pas: les projets de madame de Barizel, ses
relations, sa dtresse d'argent, la beaut de sa fille font qu'un
mariage avec le prince Savine parat avoir bien des chances pour lui?

Le prince veut-il ce mariage?

Toute la question est l, et je t'ai dit que je ne pouvais pas la
rsoudre; mais ne le voult-il pas, il me semble qu'on peut croire qu'il
sera amen un jour ou l'autre a se laisser faire de force ou de
bonne volont: il doit tre bien difficile de rsister  des femmes
dangereuses comme celles-l, la mre pour son habilet, la fille pour sa
beaut.

La seule chose certaine, c'est qu'il ne les quitte pas, ce qui est un
indice grave.

Pour le soustraire  cette influence qui menace de l'envelopper, il
faudrait qu'on lui ft connatre ces deux femmes. Mais comment? je n'ai
pas des faits prcis  lui mettre sous les yeux de faon  les lui
crever. Depuis qu'elles sont en France, elles s'observent d'autant mieux
qu'elles n'y sont venues que pour faire, l'une et l'autre, un grand
mariage. Ce serait en Amrique qu'il faudrait faire une enqute, 
Bton-Rouge,  la Nouvelle-Orlans, l o s'est coule la jeunesse de
madame de Barizel; c'est l que sont les cadavres, et si j'en crois le
peu que j'ai pu recueillir, ils ne seraient pas difficiles  dterrer.

Tandis qu'ici c'est le diable: il faut chercher, combiner, se donner un
mal de galrien et pour pas grand'chose.

Et pendant ce temps-l notre prince se trouve serr de plus en plus.

Dis-moi ce que je dois faire; surtout envoie-moi les moyens de faire
quelque chose, car je suis au bout de mes ressources. C'est tonnant
comme l'argent file.

Je t'embrasse avec les sentiments d'un pre affectueux et dvou.

Houssu.

A cette longue lettre, Raphalle rpondit par une dpche tlgraphique
qui ne contenait que deux mots:

Reviens immdiatement.

M. Houssu arriva  Paris le vendredi soir, et le samedi matin il
s'embarquait au Havre sur le transatlantique en partance pour New-York.
Raphalle avait jug la situation assez menaante pour aller en Amrique
dterrer les cadavres qui devaient lui rendre son prince.



VI

Le jour mme o la ville de Bade avait le malheur de perdre M. Houssu,
rappel par sa fille, elle recevait un hte dont le _Badeblatt_
annonait l'arrive en ces termes:

Le train d'hier soir nous a amen une des personnalits les plus en vue
du grand monde parisien: M. le duc de Naurouse, qui revient d'un long
voyage autour du monde. A peine dbarqu  Trieste, M. le duc de
Naurouse s'est mis en route pour Bade, o il compte, nous dit-on, faire
un sjour d'un mois ou deux et se reposer des fatigues de ses voyages.
Tout donne  esprer que M. le duc de Naurouse montera un des chevaux
engags dans notre grand steeple-chase qui s'annonce comme devant jeter
cette anne un clat plus vif encore que les annes prcdentes, aussi
bien par le nombre et le mrite des concurrents, que par la rputation
des gentlemen qui doivent les monter.

Si la nouvelle n'tait pas entirement vraie, et particulirement pour
le grand steeple-chase d'Iffetzheim dont on tait loin encore, et auquel
le duc de Naurouse ne pensait pas, au moins l'tait-elle dans ses autres
parties: il tait vrai que le duc de Naurouse tait de retour de son
voyage autour du monde et il tait vrai aussi qu' peine dbarqu 
Trieste il tait mont en wagon pour venir directement  Bade, au lieu
de rentrer en France.

Avant de rentrer  Paris, il tait bien aise de savoir ce qui s'tait
pass en son absence, un peu mieux et d'une faon plus dtaille et plus
prcise que les quelques lettres qu'il avait reues n'avaient pu le lui
apprendre.

Qu'avait fait la duchesse d'Arvernes aprs son dpart?

A cette question, qu'il s'tait si souvent pose et avec tant d'motion
pendant les longues heures mlancoliques de la traverse, en restant
appuy sur le plat-bord  voir la mer immense fuir derrire lui ou 
suivre le vol capricieux des nuages dans les horizons sans bornes,
il n''avait jamais eu d'autres rponses que celles qu'il se donnait
lui-mme en arrangeant les combinaisons de son imagination surexcite,
c'est--dire rien que le rve.

Cependant son ami Harly, avant qu'il quittt Paris, lui avait promis de
le tenir exactement au courant de ce qui se passerait.

Mais en quittant Paris le duc de Naurouse croyait aller  New-York, et
c'tait  New-York que Harly devait lui crire, tandis que c'tait 
Rio-Janeiro qu'il avait t. Aussitt dbarqu  Rio-Janeiro, il avait
employ tous les moyens pour que ses lettres le rejoignissent: mais la
hte qu'il avait mise  expdier des dpches de tous les cts avait
embrouill les choses: les lettres n'taient point arrives en temps
l o il devait les trouver; il les avait fait suivre; elles s'taient
gares; si bien qu'il n'avait pas reu la moiti de celles qui lui
avaient t crites. Celles qui taient adresses  New-York avaient
t le chercher  Rio-Janeiro; celles qui avaient t  Rio-Janeiro ne
l'avaient pas rejoint  San-Francisco; celles de Yokohama n'taient
pas arrives; celles de Calcutta, qu'il avait fait venir  Singapore,
taient en retard lorsque le vapeur qui le portait avait pass le
dtroit; et ainsi de suite jusqu' Alexandrie.

De tout cela il tait rsult une conversation  btons rompus et
tellement embrouille qu'elle tait  peu prs inintelligible.

Comment madame d'Arvernes avait-elle support leur sparation?
L'aimait-elle toujours? Avait-elle un nouvel amant? S'tait-elle
console?

Pour lui il tait bien guri, radicalement guri et, le voyage avait
achev le dsenchantement qui avait commenc avant son dpart.

Mais aprs tout il l'avait aime, et si elle n'avait point t pour lui
la matresse qu'il avait rve, c'tait prs d'elle cependant, par elle
qu'il avait eu quelques journes de bonheur.

Et comment l'en avait-il paye?

Avec la violence passionne qu'elle mettait dans tout, avait-elle pu
envisager froidement les choses? N'en tait-elle pas encore au moment
o, sur la jete du Havre, quand elle l'avait vu emport par le
_Rosario_ elle avait tendu vers lui ses mains dsespres dans un
mouvement o il y avait autant de colre que de douleur?

Voil pourquoi, avant de rentrer en France, il avait voulu passer par
Bade, o il avait chance de rencontrer quelqu'un de son monde et de le
faire parler sans l'interroger trop directement: s'il n'obtenait point
des rponses prdises, il demanderait  Harly de lui crire exactement
quelle tait la situation vraie et alors il saurait ce qu'il devait
faire: rentrer  Paris o rien ne l'appelait d'ailleurs un jour plutt
qu'un autre, ou bien aller passer quelques mois dans son chteau de
Varages ou dans celui de Naurouse.

A peine install  l'htel, dans un appartement assez modeste, son
premier soin fut de demander les derniers numro, du _Badeblatt_ et de
chercher sur la liste des trangers quels taient ceux de ses amis qui
taient arrivs  Bade en ces derniers temps.

Le nom de Savine lui sauta tout d'abord aux yeux, mais il ne s'y arrta
point, aimant mieux s'adresser  un ami avec lequel il n'aurait point 
se tenir sur ses gardes et  peser ses paroles comme s'il tait devant
un juge d'instruction.

Cependant, comme il ne trouva point cet ami, il fallut bien qu'il revnt
 Savine, sous peine d'attendre que le hasard ament  Bade quelqu'un
qu'il pourrait interroger librement.

Ne voulant point attendre, il se rendit au _Graben_, se promettant de
veiller sur son impatience. Mais Savine n'tait point chez lui; il
tait  la _Conversation_ occup  essayer de faire triompher la morale
publique  la table de trente-et-quarante en oprant d'aprs les
combinaisons inexorables du marquis de Mantailles.

Le duc de Naurouse se rendit  la Conversation c'tait l'heure o
la musique jouait sous le kiosque qui s'lve devant la maison de
Conversation. Autour de ce kiosque et sur la terrasse du caf, assis sur
des chaises ou se promenant lentement, se pressait en une lgante cohue
un public nombreux qui runissait  peu prs toutes les nationalits des
deux mondes, mais qui cherchait bien manifestement  se rattacher par
la toilette  deux seuls pays: les hommes  l'Angleterre, les femmes 
Paris.

Le duc de Naurouse connaissait trop bien cette socit cosmopolite qu'on
rencontre dans toutes les villes d'eaux  la mode pour le regarder
avec curiosit et l'tudier avec intrt; pendant son absence ce monde
n'avait pas chang, il tait toujours le mme. Cependant, quoiqu'il ne
proment sur cette assemble qu'un regard nonchalant et indiffrent,
ses yeux furent tout  coup irrsistiblement attirs et retenus par
la beaut d'une jeune fille, si clatante, si blouissante qu'elle le
frappa d'une sorte de commotion et l'arrta sur place. Alors il la
regarda longuement: elle paraissait avoir dix-sept ou dix-huit ans; elle
tait blonde, avec des yeux bruns ombrags par des sourcils ples et
soyeux; l'expression de ces yeux tait la tendresse et la bont; elle
tait de grande taille et se tenait noblement, dans une attitude modeste
cependant et qui n'avait rien d'apprt, naturelle au contraire et
gracieuse; prs d'elle tait assise une femme jeune encore, sa mre sans
doute, pensa le duc de Naurouse, bien qu'il n'y et entre elles aucune
ressemblance, la mre ayant l'air aussi dur que la fille l'avait doux.

Cependant, comme il ne pouvait rester ainsi camp devant elles en
admiration, il continua d'avancer, se promettant de revenir sur ses pas
et de repasser devant elles: il chercherait Savine plus tard; il tait
sorti de son htel assez mlancoliquement, trouvant tout triste et
morne, se demandant ce que ces gens qu'il rencontrait pouvaient bien
faire dans un trou comme Bade, et voil que tout  coup une claircie
s'tait faite en lui et autour de lui, il se sentait gai, dispos; le
ciel, de gris qu'il tait, avait instantanment pass au bleu; cette
verdure qui l'entourait tait aussi frache aux yeux qu' l'esprit, ce
paysage entour de montagnes aux sommets sombres tait charmant; cette
chaude journe d't le pntrait de bien-tre; ce pays de Bade tait le
plus gracieux de la terre; il tait heureux de se retrouver au milieu
de ce monde; comme les yeux de ces femmes, c'est--dire de cette jeune
fille ressemblaient peu aux yeux noirs, cuivrs, allongs, arrondis
qu'il avait vus dans son voyage.

C'tait tout en marchant sans rien regarder autour de lui qu'il suivait
l'veil de ces sensations; il allait arriver au bout de sa promenade
et revenir sur ses pas, lorsqu'un nom, le sien, prononc  mi-voix le
frappa:

--Roger!

Il tourna les yeux du ct d'o cette voix, qui avait rsonn dans son
coeur, tait partie.

La secousse qui l'avait frapp ne l'avait point tromp: c'tait elle;
c'tait madame d'Arvernes, qui l'appelait; le dernier mot qu'elle
avait cri lorsqu'ils s'taient spars, son nom, tait celui qu'elle
prononait aprs une si longue absence, comme si toujours, depuis qu'il
s'tait loign emport par le _Rosario_, elle l'avait rpt. Cet appel
le remua, et durant quelques secondes il resta abasourdi.

Mais il n'y avait pas  hsiter; elle tait l, le regardant, penche
en avant,  demi souleve sur sa chaise. Il alla  elle, sans bien voir
quelle tait l'expression vraie de ce visage mu.

Comme il approchait, elle lui tendit les deux mains:

--Vous ici!

--J'arrive.

--Et moi aussi. Quel bonheur!

Il avait la main dans celles qu'elle lui tendait, et il restait inclin
vers elle, n'osant trop ni la regarder, ni parler.

Autour d'eux un mouvement de curiosit s'tait produit, tant avait t
vif l'lan de leur abord; des centaines d'yeux les examinaient avidement
et dj les oreilles s'ouvraient pour couter les paroles qu'ils
allaient changer; madame d'Arvernes eut conscience de ce qui se
passait, et bien que par principe et par habitude elle ne prit jamais
souci de ceux qui l'entouraient, elle jugea que ce n'tait pas le moment
de se donner en spectacle.

--Votre bras? dit-elle  Roger.

En mme temps qu'elle s'tait leve et, sans attendre sa rponse, elle
lui avait pris le bras.

Ils s'loignrent, au grand bahissement des curieux dsappoints.

Tout d'abord ils marchrent silencieux l'un et l'autre, elle s'appuyant
doucement sur lui en le pressant contre elle, ce qui tait loin de lui
rendre le calme.

Ce fut seulement aprs tre sortis de la foule qu'elle prit la parole:
se haussant vers lui, mais sans le regarder, elle murmura:

--_Carino, Carino_, enfin je te revois!

Il ne rpondit pas, ne sachant que dire et se demandant o allait
aboutir cet entretien commenc sur ce ton. Ce qu'il avait redout se
ralisait-il donc? L'aimait-elle encore? Pour lui il tait mu par cette
pression de son bras et plus encore par ce nom de _Carino_ qu'elle avait
si souvent prononc et qui voquait tant de souvenirs passionns; mais
le sentiment qu'il prouvait ne ressemblait en rien  l'amour.

--Que je suis heureuse de te revoir! continua-t-elle. Et toi que
ressens-tu, en me retrouvant, en m'entendant? Tu ne dis rien.

--Un sentiment de grande joie, dit-il franchement.

Elle s'arrta et, tournant  demi la tte, elle le regarda en face,
plongeant dans ses yeux.

--Vrai, dit-elle, c'est vrai?

Mais elle ne trouva pas sans doute dans ces yeux ce qu'elle y cherchait,
car elle baissa la tte et reprit son chemin.

--Tu ne me demandes pas ce que je suis devenue sur la jete du Havre,
dit-elle, quand j'ai vu le vapeur, qui t'emportait s'loigner, me
laissant l dsespre, anantie, folle. Comment as-tu pu avoir ce
courage froce? Comment as-tu pu m'abandonner;--elle baissa la voix,--et
au lit encore?

Avant qu'il eut rpondu  ces questions qui taient pour lui
terriblement embarrassantes, il fut distrait par un signe de la main
gauche que venait de faire madame d'Arvernes. Machinalement il regarda 
qui ce signe tait adress, il vit que c'tait  un jeune homme qui se
trouvait  une courte distance et qui, bien videmment, avait t arrt
par madame d'Arvernes au moment mme o il s'approchait d'eux: ce jeune
homme tait un grand beau garon, solide et bien bti, de tournure
lgante,  la mine fire, avec des yeux au regard velout.

Madame d'Arvernes avait suivi le mouvement du duc de Naurouse et elle
avait trs bien senti qu'il examinait curieusement ce jeune homme; elle
se mit  sourire et, prenant un ton enjou:

--Sans lui, je ne me serais pas console. Le vicomte de Baudrimont. Je
te le prsenterai, mais pas tout de suite; il nous gnerait.

Ces quelques paroles avaient t une douche glace qui s'tait abattue
sur les paules de Naurouse. Eh quoi, c'tait quand il cherchait des
mots adoucis et des priphrases pour lui rpondre, qu'elle lui montrait
si franchement son consolateur, ce beau garon aux yeux passionns! Et
un moment il avait eu peur d'elle!

--Comment le trouves-tu? demanda madame d'Arvernes.

Cette interrogation acheva de lui rendre sa raison.

--Charmant, dit-il en riant.

--N'est-ce pas! Comme tu dis, il est charmant; beau garon, tu vois
qu'il l'est; bon, tendre, confiant, il l'est aussi; c'est une excellente
nature, mais malgr toutes ses qualits, et elles sont relles, elles
sont nombreuses, tu sais, ce n'est pas toi. Ah! Roger, comme je t'ai
aim et comme tu m'as fait souffrir! Si ce garon n'avait pas t l, je
serais devenue folle.

--Il tait l.

--Heureusement; mais enfin ce n'est pas toi, mon Roger.

Disant cela, elle fixa sur son Roger un regard dans lequel il y avait
tout un monde de souvenirs et mme peut-tre autre chose que des
souvenirs; mais l'heure de l'motion tait passe; maintenant il tait
dcid  prendre la situation gaiement.

--Ah! pourquoi es-tu parti? continua madame d'Arvernes, nous nous
aimerions toujours. Moi, jamais je ne me serais spare de toi. Mais tu
as voulu tre chevaleresque. Quelle folie! Tu vois  quoi a servi ce
sacrifice; car cela a t un sacrifice pour toi, n'est-ce pas?

--N'as-tu pas vu ma lutte, mes hsitations aprs que j'avais donn ma
parole, ma douleur, mon dsespoir? Que pouvais-je?

--C'est vrai et je suis injuste en demandant  quoi a servi ton
sacrifice. Je ne suis pas pour M. de Baudrimont ce que j'tais pour toi;
il n'est pas pour moi ce que tu tais; je ne suis pas fire de lui comme
je l'tais de toi; je ne m'en pare pas. Pour le monde, il n'y a rien 
blmer: les convenances sont sauves, c'est plat, c'est bourgeois. M.
d'Arvernes est heureux. Mais toi, comment t'es-tu consol? Qui t'a
consol?

--Personne.

Elle le regarda avec un sourire quivoque en se serrant contre lui:

--Ah! Carino, murmura-t-elle.

Mais cette pression, qui nagure le secouait de la tte aux pieds,
arrtait le sang dans ses veines et contractait tous ses nerfs, le
laissa insensible et froid.

Il y eut un moment de silence, puis elle reprit:

--Nous allons dner ensemble...

--Mais...

--... Oh! avec lui, je ne veux pas lui faire ce chagrin, il est dj
bien assez malheureux de notre entretien. Maintenant j'ai une grce  te
demander: il voudra se lier avec toi...

--... Mais...

--... Il veut ce que je veux. Laisse-toi faire; accepte-le. Il ne verra
que par toi; tu le guideras, tu l'empcheras de faire des folies, il est
si jeune, tu me le garderas.

Comme il ne rpondait pas, elle lui secoua le bras:

--Tu ne veux pas?

--Au fait, cela est drle.

A ce moment le jeune vicomte de Baudrimont les croisa de nouveau, madame
d'Arvernes l'appela d'un signe et la prsentation fut vite faite.

--M. de Naurouse veut bien me faire l'amiti de dner avec nous,
dit-elle, il nous contera son voyage.



VII

Roger se rveilla le lendemain matin maussade et triste.

Il voulut se rendormir; mais il se tourna et se retourna sur son lit
sans pouvoir fermer les yeux: ce qui s'tait pass la veille, ce qu'il
avait entendu, l'insouciance de madame d'Arvernes, l'inquitude du jeune
Baudrimont, tout cela s'agitait confusment dans sa tte trouble.

Enfin il se leva, se demandant  quoi il allait employer sa journe.
Il n'avait plus  chercher Savine; il savait; et mme ce que Savine
pourrait lui dire ne ferait qu'irriter sa mchante humeur au lieu de
l'adoucir; il ne tenait pas  ce qu'on lui racontt les amours de madame
d'Arvernes avec le vicomte de Baudrimont, ce que Savine ne manquerait
pas de faire bien certainement.

L'ide lui vint de s'en aller tout de suite  Paris, maintenant qu'il
n'avait plus  s'inquiter de ce qui l'y attendait. En ralit, ce qui
l'attendait, c'tait... rien. Qui trouverait-il  Paris? Personne,
except Harly. Ses anciens amis n'taient plus  Paris  cette poque.
Et puis devait-il reprendre avec ces amis l'existence qu'il menait
avant son dpart? Il en avait tristement explor le vide. O cela le
conduirait-il? Quelle solitude en lui et autour de lui. Pas de famille.
La seule femme qu'il et eu du bonheur  revoir, sa cousine Christine,
tait au couvent. Des amis qui mritaient  peine le titre de camarades
de plaisir. Un grand nom, une belle fortune dont il avait enfin la libre
disposition et rien  dsirer, aucun but  poursuivre, car il ne pouvait
pas songer  rentrer au ministre et  demander un poste quelconque dans
une ambassade, puisque M. d'Arvernes tait toujours ministre et que,
s'adresser  lui, c'et t en quelque sorte demander le paiement du
sacrifice qu'il avait accompli.

N'y avait-il donc pour lui d'autre avenir que de reprendre ses habitudes
d'autrefois, d'autres plaisirs que ceux qu'il avait puiss, d'autres
motions que celles du jeu?

Ne rien faire.

Avoir pour matresses des filles; passer de Balbine  Cara, de Cara 
Raphalle, et toujours ainsi.

Il se sentait n pour mieux que cela cependant.

Ce qui l'avait le plus lourdement accabl dans ce voyage, 'avait t
son isolement: plusieurs fois il avait t en danger, et alors il avait
eu la pense dsesprante qu' ce moment mme personne ne prenait
intrt  lui et qu'il pouvait mourir sans qu'on le pleurt. On dirait:
Si jeune, le pauvre garon! et, ce serait tout. Plusieurs fois aussi
il avait eu des heures, des journes de plaisir, des lans d'admiration
et d'enthousiasme, et alors il n'avait jamais pu reporter sa joie sur
personne et se dire: Si elle tait l; ou bien: Je lui conterai
cela. C'tait seul qu'il avait souffert; c'tait seul qu'il avait joui.

Pourquoi ne se marierait-il pas?

De famille il n'aurait jamais que celle qu'il se crerait.

Il se sentait dans le coeur des trsors de tendresse  rendre heureuse,
sans une heure de lassitude ou d'ennui, la femme qu'il aimerait et qui
l'aimerait, l'honnte femme qui serait la mre de ses enfants.

Quand on avait l'honneur de porter un nom comme le sien, c'tait un
devoir de ne pas le laisser s'teindre.

Et puis n'tait-ce pas le seul moyen d'empcher sinon sa fortune, au
moins son titre et son nom de tomber aux mains de ceux qui se disaient
sa famille,--ces Condrieu-Revel excrs,--qui n'taient que ses ennemis
aprs avoir t ses perscuteurs?

C'tait devant sa fentre ouverte, assis dans un fauteuil et regardant
machinalement le jeu de la lumire dans les branches des arbres, qu'il
rflchissait ainsi. Tout  coup la brise lui apporta le prlude d'une
valse que jouait une musique militaire.

Il couta un moment, puis vivement il se leva: l'image de la jeune fille
blonde qu'il avait vue la veille et  laquelle il n'avait plus pens
venait de se dresser devant lui, voque par cette musique, et il la
retrouvait aussi blouissante de beaut et de charme qu'elle lui tait
apparue la veille.



VIII

Dans le vestibule de l'htel, Roger se trouva face  face avec Savine,
qui arrivait.

--Vous veniez chez moi? dit Savine en tendant la main au duc.

C'tait en effet une de ses prtentions de s'imaginer qu'on devait
toujours aller chez lui et que lui n'avait  aller chez ses amis que
quand il avait besoin d'eux; c'tait pour cela qu'ayant appris la veille
que le duc de Naurouse tait venu pour le voir, il n'avait pas boug de
toute la matine, attendant une seconde visite d'un ami dont il s'tait
spar depuis prs de deux ans et ne se dcidant  venir chez cet ami
qu' la dernire extrmit.

--J'ai toutes sortes de choses  vous apprendre.

Et, serrant le bras de Roger contre le sien comme par un mouvement de
sympathie:

--D'abord ce qui vous touche de prs: Madame d'Arvernes n'a point t
malade de dsespoir aprs votre dpart; elle a reu les consolations
d'un trs joli garon qu'elle a t dcouvrir en province, je ne sais
o, le vicomte de Baudrimont.

--J'ai dn hier avec lui et avec madame d'Arvernes.

--Vous savez, Naurouse, vous tes admirable avec votre flegme.

Si Roger n'avait jamais voulu avouer qu'il tait l'amant de madame
d'Arvernes alors qu'il l'aimait, il n'tait pas plus dispos  un aveu
de ce genre maintenant que tout tait fini entre elle et lui.

--O voyez-vous ce flegme? dit-il froidement. Vous me racontez des
histoires de madame d'Arvernes qui sont curieuses jusqu' un certain
point, mais qui ne me touchent pas de prs comme vous pensez; il est
donc tout naturel qu'elles ne m'meuvent point.

Savine marcha un moment en silence en fouettant l'air de sa canne;
heureusement ils arrivaient devant la Conversation et le mouvement de la
foule, le bruit de la musique, le brouhaha des gens qui allaient 
et l empresss ou nonchalants empchrent ce silence de devenir trop
embarrassant pour l'un comme pour l'autre.

D'ailleurs Roger ne pensait plus  Savine, il cherchait s'il
n'apercevrait point sa belle jeune fille blonde de la veille: elle tait
prcisment  la place mme o il l'avait vue et prs d'elle se trouvait
la dame dont il avait remarqu l'air dur.

Toutes deux en mme temps firent une inclinaison de tte du ct de
Savine, un sourire amical accompagn d'un geste de main qui semblait une
invitation  les aborder.

--Vous connaissez cette admirable jeune fille? demanda Roger lorsqu'ils
eurent fait quelques pas.

--Si je connais la belle Corysandre!

Et, se rengorgeant de son air le plus vain:

--Vous ne lisez donc pas les journaux?

--Si j'avais lu les journaux que m'auraient-ils appris?

--Que j'ai, il y a quelque temps, donn une fte dans la fort, un bal
suivi d'un souper sous des tentes, dont mademoiselle de Barizel a t
la reine. Tous les journaux du monde ont parl de cette fte, qui, de
l'avis unanime, a t tout  fait russie.

Savine se mit  raconter ce qu'il savait sur madame de Barizel,
c'est--dire les propos vagues qui couraient le monde, car n'ayant
jamais eu l'intention d'pouser mademoiselle de Barizel, il ne s'tait
pas donn la peine de faire faire une enqute srieuse sur elle et sur
sa mre. Que lui importait, il n'avait souci que de sa beaut, et cette
beaut se manifestait  tous clatante, indiscutable.

Naurouse coutait sans interrompre, religieusement. Ce nom de Barizel
ne lui disait rien; c'tait la premire fois qu'il l'entendait et
il n'avait aucune ide de ce qu'il pouvait valoir; mais il ne s'en
inquitait pas autrement: cette blonde admirable ne pouvait tre qu'une
fille de race.

Ils taient revenus sur leurs pas et ils allaient de nouveau passer
devant elles:

--Voulez-vous que je vous prsente? demanda Savine.

--Ne serait-ce pas plutt  madame de Barizel qu'il faudrait demander si
elle veut bien que je lui sois prsent?

--Puisque vous tes mon ami! dit Savine superbement.

Sans attendre une rponse, sans mme penser qu'on pouvait lui en faire
une, il entrana doucement son ami, comme il disait: ce n'tait pas le
duc de Naurouse qu'il prsentait, c'tait son ami, et selon lui cela
devait suffire.

Cependant ce fut crmonieusement qu'il fit cette prsentation et en
insistant sur le titre de Roger, sinon pour madame de Barizel, au moins
pour la galerie, dont il tait, comme toujours, bien aise d'attirer
l'attention.

Madame de Barizel avait offert la chaise sur le barreau de laquelle elle
appuyait ses pieds  Savine et, sur un signe de sa mre, Corysandre
avait offert la sienne  Roger, qui se trouva ainsi plac vis--vis de
la belle fille blonde qui avait si fort occup son esprit, libre de la
regarder, libre de lui parler, libre de l'couter.

A vrai dire, la seule de ces liberts dont il usa fut celle du regard;
ce fut  peine s'il parla, ne disant que tout juste ce qu'exigeaient
les convenances; et, pour Corysandre, elle parla encore moins, mais son
attitude ne fut pas celle de l'indiffrence, de l'ennui ou du ddain.
Tout au contraire, c'tait avec un sourire que Roger trouvait le plus
ravissant qu'il et jamais vu qu'elle suivait l'entretien de sa mre et
de Savine, et bien qu'il ft toujours le mme, ce sourire, bien qu'il
ne traduist qu'une seule impression, il tait si joli, si gracieux en
plissant les paupires, en creusant des fossettes dans les joues, en
entr'ouvrant les lvres, qu'on pouvait rester indfiniment sous son
charme sans penser  se demander ce qu'il exprimait et mme s'il
exprimait quelque chose.

Ce fut ce qu'prouva Roger: du front et des paupires il passa aux
fossettes, puis aux lvres, puis aux dents, puis au menton, descendant
ainsi aux paules, au corsage,  la taille, aux pieds, pour remonter
aux cheveux et au front, ne s'interrompant que lorsque le regard de
Corysandre rencontrait le sien; encore tmoignait-elle si peu d'embarras
 se surprendre ainsi admire et paraissait-elle trouver cela si naturel
que c'tait plutt pour lui que pour elle, par pudeur et par respect,
qu'il dtournait ses yeux un moment.

Le temps passa sans qu'il en et conscience et sans qu'il et conscience
aussi de ce qui se disait autour de lui. Tout  coup, il fut surpris
et comme veill par une main qui se posait sur son paule,--celle de
Savine.

--Nous allons  Eberstein, dit celui-ci, et nous redescendrons dner au
bord de la Murg, une partie arrange depuis quelques jours. Voulez-vous
venir avec nous, mon cher Naurouse? ma voiture nous attend.

Par convenance, Roger se dfendit un peu; mais madame de Barizel s'tant
jointe  Savine et Corysandre l'ayant regard en souriant, il accepta.

Ce n'tait point une vulgaire voiture de louage qui devait servir 
cette promenade, mais bien une calche aux armes de Savine, avec un
cocher et deux valets de pied portant la livre du prince; la calche
dcouverte avait tout l'clat du neuf et les chevaux, choisis parmi
les plus beaux de son haras, foraient l'attention des curieux et
l'admiration des connaisseurs; on ne pouvait pas passer prs d'eux sans
les regarder et, les ayant vus, on ne les oubliait pas: luxe de la
voiture, beaut des chevaux, prestance du cocher et des valets de pied,
richesse de la livre, tout cela faisait partie de la mise en scne
dont Savine aimait  s'entourer dans ses reprsentations, bien plus
par besoin de briller que par got rel du beau. Aussi, ne manquait-il
jamais, avant de monter en voiture, de promener un regard circulaire
sur les curieux pour voir si l'effet produit tait en proportion de
la dpense,--ce qui, avec son esprit d'conomie, tait pour lui une
proccupation constante.

Son bonheur fut complet, car  ce moment mme Otchakoff vint  passer
tranant lourdement son ennui, et ce ne fut pas sur lui que les regards
des curieux s'arrtrent; ils ne quittrent pas la calche et Savine
remarqua des mouvements d'yeux, des coups de coude, des chuchotements
tout  faits significatifs, qui le comblrent de joie.

Jamais Roger ne l'avait vu si franchement joyeux: il redressait la tte,
les paules en bombant la poitrine, et autour de la calche il marchait
de ct tout gonfl comme un paon qui se pavane.

En toute autre circonstance Naurouse, qui connaissait bien son Savine,
et trs probablement devin ce qui causait cette joie dbordante; mais,
ne pensant qu' la jeune fille qu'il avait devant les yeux, il s'imagina
que ce qui transportait ainsi Savine tait le plaisir de faire une
promenade avec elle et cela l'attrista.

La calche roulait sous l'ombrage des chnes des alles de Lichtenthal,
et madame de Barizel qui lui faisait vis--vis, l'interrogeait sur ses
voyages.

--Avait-il visit la Nouvelle-Orlans et le sud des tats-Unis? Que
pensait-il du Mississipi?

Ce fut avec enthousiasme qu'il clbra la Nouvelle-Orlans, le
Mississipi, la Louisiane, la Floride, les tats-Unis (du Sud bien
entendu), le ciel, la mer, le paysage, les arbres, les btes, les gens.

Mais malgr sa volont de ne pas oublier que c'tait  madame de Barizel
qu'il s'adressait, il lui arriva plus d'une fois de s'apercevoir que
c'tait sur Corysandre qu'il tenait ses yeux attachs.

Quant  elle elle le regardait franchement, avec son beau sourire, la
bouche entr'ouverte, mais sans rien dire, bien qu'il ft question de
son pays natal. Quand Roger la prenait  tmoin, elle se contentait
d'incliner la tte en accentuant son sourire.

Ils taient en pleine fort, gravissant les pentes boises d'une colline
par une route en zig zag qui de chaque ct tait borde de grands
arbres, tantt des htres monstrueux qui couvraient les mousses
veloutes de leurs normes racines toutes bosseles de noeuds
entrelacs, tantt des pins qui s'lanaient droit vers le ciel,
teignant la lumire sous leurs branches superposes et leurs aiguilles
noires. Les lacets du chemin faisaient que tantt Corysandre tait
expose en plein au soleil et que tantt, au contraire, elle passait
tout  coup dans l'ombre. C'tait pour Roger un merveillement que ces
jeux de la lumire sur ce visage souriant et c'tait une question qu'il
se posait sans la dcider, de savoir ce qui lui seyait le mieux, la
pleine lumire ou les caprices de l'ombre.

Il vint un moment o il garda le silence et o dans l'air pais et
chaud de la fort on n'entendit plus que le roulement de la voiture, le
craquement des harnais et le sabot des chevaux frappant les cailloux de
la route.

--Aprs avoir t si bruyant au dpart, dit Savine qui ne manquait
jamais de placer une observation dsagrable, vous tes devenu bien
morne, mon cher Naurouse.

--C'est que les grands bois sombres agissent un peu sur moi comme
les cathdrales, ils me portent au recueillement et au silence;
instinctivement je parle bas si j'ai  parler.

--Tiens, vous faites donc de la posie, maintenant?

--Il y a des jours ou plutt des circonstances.

S'adossant dans son coin, il se croisa les bras et resta immobile,
silencieux,  demi tourn vers Corysandre qui l'avait regard.

On arriva  Eberstein, qui est une habitation d't des ducs de Bade
libralement ouverte aux visiteurs, et comme madame de Barizel ne
connaissait pas encore l'intrieur du chteau, elle voulut le parcourir;
mais aprs avoir visit deux ou trois salles, elle trouva que ces pices
sombres,  l'ameublement gothique et aux fentres fermes de vitraux de
couleurs, taient trop fraches pour Corysandre.

--J'ai peur que tu te refroidisses, dit-elle tendrement, va donc
m'attendre dans le jardin; ce ne sera pas une privation pour toi qui
n'aimes gure ces antiquailles.

--Si mademoiselle veut me permettre de l'accompagner, dit Roger.

Ils sortirent tandis que madame de Barizel continuait sa promenade avec
Savine et ils gagnrent une terrasse d'o la vue s'tend librement sur
la valle de la Murg et sur les montagnes qui l'entourent. Toujours
souriante, mais toujours muette, Corysandre parut prendre intrt au
paysage qui s'talait  ses pieds et que fermaient bientt de hautes
collines dont les sommets d'un noir violent ou d'un bleu indigo se
dcoupaient nettement sur le ciel.

Aprs quelques instants de contemplation silencieuse, Roger se tourna
vers elle:

--Est-il rien de plus doux, dit-il, que de laisser les yeux et la pense
se perdre dans ces profondeurs sombres? Que de choses elles vous disent!
La vue qu'on embrasse de cette terrasse est vraiment admirable.

--Oui, cela est beau, trs beau.

--Je garderai de ce paysage, que j'avais dj vu plusieurs fois, mais
que je ne connaissais pas encore, un souvenir mu.

Il attacha les yeux sur elle et la regarda longuement; elle ne baissa
pas les siens, mais elle ne rpondit rien, se laissant regarder sans
confusion.

A ce moment, madame de Barizel et Savine vinrent les rejoindre, et l'on
remonta en voiture pour descendre au village o l'on devait dner, ce
qui faisait une assez longue course.

Savine avait command d'avance son dner. Lorsque la calche arriva
devant la porte du restaurant, on se prcipita au-devant de Son
Excellence que l'on conduisit crmonieusement  la table qui avait
t dresse dans un jardin, au bord de la rivire, dont les eaux
tranquilles, retenues par un barrage, effleuraient le gazon.

--Mademoiselle n'aura-t-elle pas froid? demanda Roger, qui pensait aux
prcautions de madame de Barizel dans les salles du chteau d'Eberstein.

Ce fut madame de Barizel qui se chargea de rpondre:

--Je crains le froid humide des appartements, dit-elle, mais non la
fracheur du plein air.

Elle la craignait si peu qu'aprs le dner elle proposa  sa fille de
faire une promenade en bateau.

--Va, mon enfant, dit-elle, va, mais ne fais pas d'imprudence.

Une petite barque tait amarre  quelques pas de l. Corysandre
nonchalamment, se dirigea de son ct; mais Roger la suivit et, s'tant
embarqu avec elle, ce fut lui qui prit les avirons.

Pendant assez longtemps il la promena en tournant devant la table o
madame de Barizel et Savine taient rests assis puis, ayant relev les
avirons, il laissa la barque descendre lentement le courant.

Corysandre tait assise  l'arrire et elle restait l sans faire un
mouvement, sans prononcer une parole, le visage tourn vers Roger et
clair en plein par la ple lumire de la lune, qui se levait.

--Est-ce que vous avez vu plus belle soire que celle-l? dit-il.

--Non, dit-elle, jamais.

--Voulez-vous que nous retournions?

--Allons encore.

Et la barque continua de suivre le courant; mais bientt ils touchrent
le barrage et alors Roger dut reprendre les avirons. Cette fois c'tait
lui qui tait clair par la lune; il lui sembla que Corysandre, dont
les yeux taient noys dans l'ombre, le regardait comme lui-mme
quelques instants auparavant l'avait regarde.



IX

On arriva  Bade, et avant d'entrer dans les alles de Lichtenthal,
madame de Barizel invita trs gracieusement le duc de Naurouse 
les venir voir; sa fille et elle seraient heureuses de parler de la
dlicieuse journe qui finissait.

Pour la premire fois Corysandre se mla  l'entretien d'une faon
directe et avec une certaine initiative.

--Et de la terrasse d'Eberstein, dit-elle en se penchant vers Roger.

--Alors le dner ne mrite pas un souvenir? dit Savine d'un air bourru.

Mais Corysandre ne daigna pas rpondre; ce fut sa mre qui, voyant
qu'elle se taisait, prodigua les remerciements et les compliments 
Savine sans que celui-ci s'adouct.

Lorsque madame de Barizel et sa fille furent rentres chez elles, Savine
et Roger ne se sparrent point, car c'tait sans retard que celui-ci
voulait procder  son interrogatoire.

--Faites-vous un tour? demanda-t-il d'un ton qui marquait le dsir d'une
rponse affirmative.

--Je voudrais voir un peu o en est la rouge.

Cela n'arrangeait pas les affaires de Roger, qui ne prenait souci ni de
la noire ni de la rouge; mais il n'avait qu' accompagner Savine  la
Conversation en faisant des voeux pour qu'il gagnt, ce qui le mettrait
de belle humeur.

Il ne gagna ni ne perdit, car lorsqu'il entra dans les salles de jeu, le
vieux marquis de Mantailles vint vivement au-devant de lui, et aprs un
court moment d'entretien  voix basse, Savine revint  Roger, dclarant
qu'il ne jouerait pas ce soir-l.

Mais il regarda jouer et Roger dut rester prs de lui attendant qu'il
voult bien sortir. Le sujet qu'il allait aborder tait assez dlicat,
et avec un homme du caractre de Savine assez difficile pour avoir
besoin du calme du tte--tte dans la solitude.

Enfin ils sortirent, et aussitt qu'ils furent dans le jardin,  peu
prs dsert, Roger commena:

--J'ai  vous remercier, cher ami, de la bonne journe que vous m'avez
fait passer.

--Assez agrable en effet, dit Savine, se rengorgeant.

--Cette jeune fille est adorable.

--Oui.

Ce oui fut dit d'un ton grognon: ce n'tait pas de Corysandre que
Savine voulait qu'on lui parlt, c'tait de lui-mme, de lui seul; il le
marqua bien:

--Et mes chevaux, dit-il, comment trouvez-vous qu'ils ont men cette
longue course dans des montes et des descentes et un chemin dur? Quand
il y aura des courses srieuses en France, je me charge de battre tous
vos anglais avec mes russes: nous verrons si le bai  la mode ne sera
pas remplac par notre gris, qui est la vraie couleur du cheval.

--Oh! trs bien, dit Roger avec indiffrence. Et madame de Barizel, vous
la connaissez beaucoup?

--Je la connais depuis que je suis  Bade, j'ai t mis en relation avec
elle par Dayelle.

Puis, revenant au sujet qui lui tenait au coeur:

--Notez que la voiture tait lourde; vous me direz qu'on en trouverait
difficilement une mieux comprise et o chaque dtail soit aussi soign,
aussi parfait; c'est trs vrai, mais enfin elle est lourde, et puis nous
tions sept personnes.

--Oh! mademoiselle de Barizel est si lgre, dit vivement Roger, se
cramponnant  cette ide pour revenir  son sujet.

--O voyez-vous a? Ce n'est pas une petite fille, c'est une femme.

--Vous pouvez dire la plus belle des femmes.

--Comme vous en parlez!

--Cela vous blesse?

--Pourquoi, diable, voulez-vous que cela me blesse? Cela m'tonne,
voil tout. De la posie, de l'enthousiasme, je ne vous savais pas
si dmonstratif. On a bien raison de dire que les voyages forment la
jeunesse, mais ils la dforment aussi.

--Trouvez-vous donc que ce que vous appelez mon enthousiasme pour
mademoiselle de Barizel ne soit pas justifi?

Ce fut avec un lan d'esprance qu'il posa cette question qui allait lui
apprendre ce que Savine pensait de Corysandre et comment il la jugeait.

--Parfaitement justifi, au contraire; je partage tout  fait votre
sentiment sur mademoiselle de Barizel; c'est une merveille.

--Ah!

--Comme vous dites cela.

--Je ne dis rien.

--Il me semblait que mon admiration vous surprenait.

--Pas du tout, elle me parat toute naturelle; ce qui me surprendrait,
ce serait que la voyant souvent...

--Je la vois tous les jours.

--... Vous ne soyez pas sous le charme de sa beaut.

--Mais j'y suis, cher ami... comme tous ceux qui la connaissent
d'ailleurs, comme vous et bien d'autres. C'est la premire femme que je
rencontre dont la beaut ne soit ni conteste ni journalire; tout le
monde la trouve belle, et elle est galement belle tous les jours.

Ces rponses n'taient pas celles que Roger voulait, car dans leur
franchise apparente elles restaient trs vagues; que Savine juget
Corysandre comme tout le monde, ce n'tait pas cela qui le fixait; il
essaya de rendre ses questions plus prcises sans qu'elles fussent
cependant brutales.

--Comment se fait-il qu'avec cette beaut, un nom, de la fortune, elle
ne soit pas encore marie?

--Elle est bien jeune; elle a attendu sans doute quelqu'un digne d'elle.

--Et elle attend encore?

--Vous voyez.

--Et l'on ne parle pas de son mariage?

--Au contraire, on en parle beaucoup; on la marie tous les jours.

--Avec qui?

Ce fut presque malgr lui que Roger lcha cette question.

--Avec moi... Et avec d'autres; mais, vous savez, il ne faut pas
attacher trop de valeur aux propos de gens qui parlent sans savoir ce
qu'ils disent, pour parler.

--Alors, il n'y aurait donc rien de fond dans ces propos?

Savine haussa les paules, mais il ne rpondit pas autrement.



X

Le chalet qu'occupait madame de Barizel dans les alles de Lichtenthal
tait prcd d'un petit jardin: c'tait dans ce jardin que Savine et
Roger avaient fait leurs adieux  madame de Barizel et  Corysandre,
avant que celles-ci fussent dans la maison.

Ce fut vainement qu'elles frapprent  la porte d'entre, personne ne
rpondit; aucun bruit  l'intrieur; aucune lumire.

--Elles sont encore parties, dit Corysandre d'un ton fch, et Bob
aussi.

Sans rpondre madame de Barizel abandonna la porte d'entre et, faisant
le tour du chalet, elle alla  une petite porte de derrire qui servait
aux domestiques et aux fournisseurs; mais cette porte tait ferme
aussi. Aux coups frapps personne ne rpondit.

--Ne te fatigue pas inutilement, dit Corysandre.

Madame de Barizel ne continua pas de frapper; mais, allant  un massif
de fleurs bord d'un cordon de lierre, elle se mit  tter dans les
feuilles de lierre qu'clairait la lumire de la lune; ses recherches ne
furent pas longues, bientt sa main rencontra une clef cache l.

--Ce qui signifie, dit Corysandre, qu'elles ne sont pas sorties
ensemble; la premire rentre devait trouver la clef et ouvrir pour les
autres.

Elle parlait lentement, avec calme; mais cependant, dans son accent,
il y avait du mcontentement et aussi du mpris; il semblait que ces
paroles s'adressaient aussi bien aux domestiques, qui avaient dcamp,
qu' sa mre qui permettait qu'ils sortissent ainsi.

Avec la clef, madame de Barizel avait ouvert la porte et elles taient
entres dans la cuisine o brlait une lampe, la mche charbonne. La
table, noire de graisse, tait encore servie et il s'y trouvait six
couverts, des piles d'assiettes sales et un nombre respectable de
bouteilles vides qui disaient que les convives avaient bien bu.

--Chacun de nos trois domestiques avait son invit, dit Corysandre
regardant la table; on a fait honneur  ton vin.

Ce n'tait pas seulement au vin qu'on avait fait honneur: c'tait 
un melon et  un pt dont il ne restait plus que des dbris,  des
crevisses dont les carcasses rouges encombraient plusieurs plats,  un
gigot rduit au manche,  un immense fromage  la crme,  une corbeille
de fraises,  une corbeille de cerises qui ne contenait plus que des
queues et des noyaux, au caf qui avait laiss des ronds noirs sur la
table, au kirschwasser, au cassis, dont deux bouteilles taient aux
trois quarts vides.

De tout cet amas se dgageait une odeur chaude qui, mle  celle de la
graisse et de la vaisselle, troublait le coeur et le soulevait. On et
sans doute parcouru toutes les maisons de Bade sans trouver une cuisine
aussi sale, aussi pleine de gchis et de dsordre que celle-l.

Elles n'y restrent point longtemps: Madame de Barizel avait pris la
lampe d'une main, et de l'autre, relevant la trane de sa robe, tandis
que Corysandre retroussait la sienne  deux mains comme pour traverser
un ruisseau, elles taient passes dans le vestibule; mais l il n'y
avait point de bougies sur la table o elles auraient d se trouver, et
il fallut aller dans le salon chercher des flambeaux.

Nulle part un salon ne ressemble  une cuisine; mais nulle part aussi on
n'aurait trouv un contraste aussi frappant, aussi extraordinaire entre
ces deux pices d'une mme maison que chez madame de Barizel. Autant
la cuisine tait ignoble, autant le salon tait coquettement arrang,
dispos pour la joie des yeux, avec des fleurs partout: dans le foyer
de la chemine, sur les tables et les consoles, dans les embrasures des
fentres, et ces fleurs toutes fraches, enleves de la serre ou coupes
le matin, versaient dans l'air leurs parfums qui, dans cette pice
ferme, s'taient concentrs.

Le flambeau  la main, elles montrent au premier tage o se trouvaient
leurs chambres, celle de Corysandre tout  l'extrmit et spare de
celle de sa mre, qu'il fallait traverser pour y accder, par un cabinet
de toilette.

Ces deux chambres, ainsi que le cabinet, prsentaient un dsordre qui
galait celui de la cuisine. Les lits n'taient pas faits, les cuvettes
n'taient pas vides; sur les chaises et les fauteuils tranaient 
et l, entasss dans une trange confusion, des robes, des jupons, des
vtements, des bas, des cols, des bottines, tandis que les armoires et
des malles ouvertes montraient le linge dpli ple-mle comme s'il
avait t mis au pillage par des voleurs qui auraient voulu faire un
choix.

Cependant il n'y avait pas besoin d'tre un habile observateur pour
comprendre que tout cela n'tait point l'ouvrage d'un voleur, mais qu'il
tait tout simplement celui des habitants de cet appartement qui, en
s'habillant le matin, avaient fouill dans ces armoires pour y trouver
du linge en bon tat et qui avaient tout boulevers, parce que les
premires pices qu'ils avaient atteintes dans le tas manquaient l'une
de ceci, l'autre de cela; cette robe avait t rejete parce que la roue
du jupon tait dchire; ces bas avaient des trous; ces jupons n'avaient
pas de cordons; les boutons de ces cols taient arrachs.

Madame de Barizel ne parut pas surprise de ce dsordre; mais Corysandre
haussa les paules avec un mouvement d'ennui et de dgot.

--Elles n'ont pas seulement pu faire les chambres, dit-elle.

Madame de Barizel ne rpondit rien et parut mme ne pas entendre.

--Cela est insupportable, continua Corysandre, qui,  peu prs muette
tant qu'avait dur la promenade, avait retrouv la parole en entrant
chez elle et s'en servait pour se plaindre, qui va faire mon lit?

--Tu te coucheras sans qu'il soit fait; pour une fois.

--Si c'tait la premire; au reste, elles ont bien raison de ne pas se
gner, tu leur passes tout.

--Couche-toi, dit-elle  sa fille, j'ai  te parler.

--Il faut au moins que j'arrange un peu mon lit?

--Tu es devenue bien difficile depuis quelque temps, bien bourgeoise.

--Justement c'est le mot; c'est prcisment la vie bourgeoise que je
voudrais, un peu d'ordre, de rgularit, de propret, car je suis lasse
et coeure  la fin de tout ce gchis. Ne pourrions-nous donc pas avoir
des domestiques comme tout le monde, une maison comme tout le monde, une
existence comme tout le monde?

Tout en parlant elle avait dfait son chapeau et sa robe et les avait
poss o elle avait pu et comme elle avait pu; puis, les bras nus, les
paules dcouvertes, elle avait commenc  arranger les draps de
son lit; mais elle tait malhabile dans ce travail qu'elle essayait
manifestement pour la premire fois.

--Faut-il tant de crmonie pour se mettre au lit? dit madame de Barizel
en haussant les paules sans se dranger pour venir en aide  sa fille;
dpche-toi un peu, je te prie; ou si tu ne veux pas te coucher, je vais
me coucher, moi, et tu viendras dans ma chambre.

La mre n'avait pas les mmes exigences que la fille: elle ne s'inquita
pas de son lit, et sans se donner la peine de l'arranger, elle se
dshabilla, laissant tomber  et l ses vtements, sans daigner se
baisser pour les ramasser. Ce serait l'affaire du lendemain; pour le
moment, elle tait fatigue et voulait se mettre au lit.

Il arrivait bien souvent que, lorsqu'on les rencontrait ensemble, sans
savoir qui elles taient, on ne voulait pas croire qu'elles fussent la
mre et la fille; si ceux qui pensaient ainsi avaient pu voir madame de
Barizel procder  sa toilette de nuit ou plutt se dbarrasser de toute
toilette, ils se seraient confirms dans leur incrdulit: si cette
femme avait trente-sept ou trente-huit ans, comme on le disait, elle
tait parfaitement conserve: pas un crpon, pas la plus petite natte,
pas un cheveu gris, pas de rides, les plus beaux bras du monde, blancs,
fermes, se terminant par un poignet aussi dlicat que celui d'un enfant;
avec cela une apparence de sant  dfier la maladie, une solidit 
rsister  tous les excs. Les propos dont Houssu s'tait fait l'cho
auraient t explicables pour qui l'aurait vue en ce moment: elle
pouvait trs bien avoir des amants; elle pouvait tre la matresse
d'Avizard et de Leplaquet, elle pouvait poursuivre l'ide de se faire
pouser par Dayelle, elle pouvait tre aime. Il est vrai que si l'un de
ces amants avait pntr  cette heure dans cette chambre, il aurait pu
prouver un mouvement de rpulsion, caus par ce qu'il aurait remarqu,
et emporter une fcheuse impression des habitudes de sa matresse; mais
madame de Barizel n'admettait personne dans sa chambre,  l'exception
du fidle Leplaquet, que rien ne pouvait blesser, rebuter ou dgoter.
C'tait dans les appartements du rez-de-chausse qu'elle recevait ses
amis; et l, dans un milieu o tout tait combin pour parler aux yeux
et les charmer, entoure de fleurs fraches, en grande toilette, rien
en elle ni autour d'elle ne permettait de deviner les dessous de son
existence vraie. Ils voyaient le salon, le boudoir, la salle  manger,
ces amis; ils ne voyaient ni la cuisine, ni les chambres; ils voyaient
les dentelles ou les guipures de la robe, les fleurs de la coiffure,
les pierreries des bijoux, ils ne voyaient pas les pingles qui
rafistolaient un jupon, les trous des bas, les dchirures de la chemise,
les raies noires du linge. Pour eux, comme pour madame de Barizel
d'ailleurs, ne comptaient que les dehors,--et ils taient sduisants.

Elle fut bientt au lit; mais au lieu de s'allonger, elle s'assit
commodment:

--Maintenant, dit-elle, causons.

--Qu'ai-je fait encore?

--Tu n'as rien fait, et c'est l justement ce que je te reproche, et ce
n'est pas pour mon plaisir, c'est dans ton intrt.

--Ton plaisir, non, j'en suis certaine; mais mon intrt! Le tien aussi,
il me semble.

--Est-ce ton mariage que je veux, oui ou non?

--Le mien d'abord et le tien ensuite, c'est--dire le tien par le mien.
Parce que je ne parle pas, il ne faut pas s'imaginer que je ne vois pas,
c'est justement parce que je ne perds pas mon temps  parler que j'en ai
pour regarder.

--Ce n'est pas avec les yeux qu'on voit, c'est avec l'esprit.

--Ne me dis pas que je suis bte, tu me l'as cri aux oreilles assez
souvent pour qu'il soit inutile de le rpter. Il est possible que je
sois bte et quand je me compare  toi, je suis dispose  le croire: je
sais bien que je n'ai ni tes moyens de me retourner dans l'embarras, ni
ton assurance, ni tes ides, ni ton imagination, ni rien de ce qui fait
que tu es partout  ton aise; je sais bien que je ne peux pas parler de
tout comme toi, mme des choses et des gens que je ne connais pas. Si au
lieu de me laisser dans l'ignorance,  ne rien faire, sans me donner des
matres, on m'avait fait travailler, je ne serais peut-tre pas aussi
bte que tu crois.

--Est-ce que je sais quelque chose, moi? est-ce qu'on m'a jamais rien
appris? est-ce que j'ai jamais eu des matres?...

--Oh! toi!...

Assurment il n'y eut pas de tendresse dans cette exclamation, mais au
moins quelque chose, comme de l'admiration; ce fut la reconnaissance
sincre d'une supriorit. Au reste rien ne ressemblait moins  la
tendresse d'une mre pour sa fille, ou d'une fille pour sa mre, que la
faon dont elles se parlaient; mme lorsque madame de Barizel semblait
en public tmoigner de la sollicitude et de l'affection  Corysandre,
le ton attendri qu'elle prenait ne pouvait tromper que ceux qui s'en
tiennent aux apparences; quant  Corysandre, qui ne se donnait pas
la peine de feindre, son ton tait celui de l'indiffrence et de la
scheresse.

--Cela te blesse que ta mre se remarie?

--Oh! pas du tout, et mme,  dire vrai, je le voudrais si cela
devait...

--Puisque tu as commenc, pourquoi ne vas-tu pas jusqu'au bout?

--Parce que, si bte que je sois, je sens qu'il y a des choses qui
deviennent plus pnibles quand on les dit que quand on les tait; les
taire ne les supprime pas, mais les dire les grossit.

Il y eut un moment de silence, mais non de confusion ou d'embarras, au
moins pour madame de Barizel, qui se contenta de hausser les paules
avec un sourire de piti. videmment les paroles de sa fille ne la
blessaient pas, pas plus qu'elles ne la peinaient, et son sentiment
n'tait pas qu'il y a des choses qui deviennent plus pnibles quand on
les dit que quand on les tait. Ces choses que Corysandre retenait, elle
et jusqu' un certain point voulu les connatre, par curiosit, pour
savoir; mais en ralit elle ne trouvait pas que cela valt la peine de
les arracher. Elle avait mieux  faire pour le moment, et c'tait chez
elle une rgle de conduite d'aller toujours au plus press.

--Si ton mariage doit faire le mien, dit-elle, il me semble que c'tait
une raison pour tre aujourd'hui autre que tu n'as t. Combien de fois
t'ai-je recommand d'tre brillante; tu t'en remets  ta beaut pour
faire de l'effet et tu n'es qu'une belle statue qui marche.

--Il me semble que c'est quelque chose, dit Corysandre, se souriant,
s'admirant complaisamment dans la glace.

--Il fallait parler, continua madame de Barizel, briller, tre
sduisante, tourdissante; dire tout ce qui te passait par la tte. Dans
une bouche comme la tienne, avec des lvres comme les tiennes, des dents
comme les tiennes, les sottises mme sont charmantes.

--Je n'avais rien  dire.

--Mme quand le duc de Naurouse parlait de ton pays; il n'tait pas
difficile de trouver quelques mots sur un pareil sujet pourtant.

--Je ne pensais pas  parler, je le regardais; il est trs bien, le duc
de Naurouse; il a tout  fait grand air, la mine fire, l'oeil doux; il
me plat.

--Personne ne doit te plaire; c'est toi qui dois plaire, s'cria madame
de Barizel, s'animant pour la premire fois et montrant presque de la
colre; il te plat, un homme que tu ne connais pas!

--Il est duc.

--Et qu'est-ce que cela prouve? Sais-tu seulement quelle est sa fortune?

--Tu demanderas cela  tes amis; Leplaquet doit le connatre, M. Dayelle
doit savoir quelle est sa fortune.

--Ce n'est pas du duc de Naurouse qu'il s'agit: c'est de Savine, le seul
qui, prsentement, doit te plaire.

--Il ne me plat point.

--Ne vas-tu pas maintenant te mettre dans la tte que tu es libre de
n'pouser que l'homme qui te plaira?

--Je le voudrais.

--Une fille ne doit voir dans un homme qu'un mari, le reste vient plus
tard; on a toute sa vie de mariage pour cela. Savine est-il ou n'est-il
pas un mari dsirable pour toi?...

--Pour nous.

--Ne m'agace pas; ton mariage est assur si tu le veux, je mettrais tout
en oeuvre pour qu'il russt.

--Mais il me semble que le prince n'offre rien jusqu' prsent: il
parat prendre plaisir  tre avec nous,  se montrer avec nous partout
o l'on peut le remarquer; il nous offre beaucoup son bras, quelquefois
ses voitures, en tout cas je ne vois pas qu'il m'offre de devenir sa
femme;  vrai dire, je ne crois mme pas qu'il en ait l'ide.

--S'il ne l'a pas encore eue, cette ide, c'est ta faute; ce n'est pas
en tant ce que tu es avec lui que tu peux chauffer sa froideur. Je
t'avais dit qu'il tait l'orgueil mme et que c'tait par l qu'il
fallait le prendre. L'as-tu fait? Des compliments, les loges les plus
exagrs, il les boit avec batitude: lui en as-tu jamais fait?

--Cela m'ennuie.

--Et tu t'imagines qu'il n'y a pas d'ennuis  supporter pour devenir
princesse, quand on est... ce que nous sommes; tu t'imagines qu'il n'y
a pas de peine  prendre, pas de fatigues  s'imposer, pas de dgots 
avaler en souriant; tu t'imagines que tu n'as qu' te montrer dans la
gloire de ta beaut; eh bien! si belle que tu sois, tu n'arriverais
jamais  un grand mariage si je n'tais pas prs de toi. Tu peux le
prparer par ta beaut, cela est vrai; mais le poursuivre, le faire
russir, pour cela ta beaut ne suffit pas, il faut... ce que tu n'as
pas et ce que j'ai, moi.

--Et cependant ni la beaut, ni... ce que tu as n'ont encore dcid
Savine.

--Il se dcidera ou plutt on le dcidera.

--Qui donc?

--Le duc de Naurouse qui te fera princesse.

--J'aimerais mieux qu'il me fit duchesse.

--Ne dis pas de niaiseries; explique-moi plutt pourquoi j'ai eu peur
que tu n'aies froid dans le chteau d'Eberstein, qui n'est pas glacial?

--Je te le demande.

--Explique-moi plutt pourquoi j'ai eu l'ide de te faire faire une
promenade en bateau?

--Pour rester seule avec le prince.

Madame de Barizel se mit  rire:

--J'ai eu peur que tu n'aies froid pour te mnager un tte--tte avec
le duc de Naurouse, je t'ai fait faire une promenade en bateau pour
continuer ce tte--tte, ce qui deux fois a rendu le prince furieux.
C'est en l'peronnant ainsi que nous le ferons avancer malgr lui. Et
c'est  cela que le duc de Naurouse nous servira.

--Pauvre duc de Naurouse!

--Vas-tu pas le plaindre plutt; il sera bien heureux, au contraire;
sans compter qu'il aura le plaisir de nous rendre un fameux service.
Mais ce qui serait tout  fait aimable de sa part, ce serait d'tre en
situation de fortune d'inspirer des craintes relles  Savine et d'tre,
comme mari possible, un rival redoutable. C'est ce qu'il me faut savoir
et ce que je saurai demain par Leplaquet ou, en tout cas, aprs-demain
par M. Dayelle, que j'attends. Maintenant, va dormir, car je crois bien
que Coralie ne rentrera pas. Rve du duc de Naurouse, si tu veux, de son
grand air, de sa mine fire, de ses yeux doux, cela te fera trouver ton
lit moins mauvais. Bonne nuit, princesse!

--Bonne nuit, financire!



XI

Quand Leplaquet n'avait pas vu madame de Barizel le soir, il avait pour
habitude de venir le lendemain matin djeuner d'une tasse de th avec
elle pour parler de la journe coule et s'entendre sur la journe qui
commenait: c'tait l'heure des confidences, des renseignements, des
conseils, des projets, o tout se disait librement, comme il
convient entre associs qui n'ont qu'un mme but et qui travaillent
consciencieusement  l'atteindre en unissant leurs efforts.

Lorsqu'il venait ainsi, on faisait pour lui ce qui tait interdit pour
tout autre: on l'introduisait dans la chambre de madame de Barizel, qui
avait l'habitude de rester tard au lit, un peu parce qu'elle aimait 
dormir la grasse matine, et aussi parce qu'elle trouvait qu'elle tait
l mieux que nulle part pour suivre les caprices de son imagination,
toujours en travail, et chafauder ses combinaisons. Il n'y avait pas
 se gner avec Leplaquet, qui, dans sa vie de bohme, en avait vu
d'autres et qui n'avait de dgots d'aucunes sortes.

Lorsqu'il entra, madame de Barizel venait de s'veiller, et, comme elle
n'avait point t drange, elle tait de belle humeur.

--Je vous attendais, dit-elle en sortant sa main de dessous le drap et
en la tendant,  Leplaquet, qui la baisa galamment, il y a du nouveau.

--Vous avez fait hier la connaissance du duc de Naurouse, qui vous a
accompagnes dans votre promenade  Eberstein.

--Qu'est ce duc de Naurouse?

--Un homme dont le nom a empli les journaux pendant plusieurs annes
et qui a retenti partout: sur le turf, dans le _high-life_, devant les
tribunaux, et mme devant la cour d'assises.

--Que me parlez-vous de cour d'assises: il a pass en cour d'assises?

--Oui, et pour avoir tu un homme.

--Ah! mon Dieu! et il s'est assis  ct de nous, dans la mme voiture,
il a t vu dans notre compagnie.

--Rassurez-vous, il a tu cet homme en duel et conformment aux rgles
de l'honneur. Vous comptez donc sur lui?

--Beaucoup.

--Alors le prince Savine est lch?

--Au contraire.

--Je n'y suis plus.

--Vous y serez tout  l'heure, quand vous m'aurez dit ce que vous savez
du duc de Naurouse, tout ce que vous savez.

--Je ne sais que ce que tout le monde sait: grand nom, noblesse solide,
belle fortune. Cependant cette fortune a d tre corne par des folies
de jeunesse; ces folies lui ont mme valu un conseil judiciaire que lui
ont fait nommer ses parents contre lesquels il a lutt avec acharnement
pendant plusieurs annes. A la fin il en a triomph et il est
aujourd'hui matre de ce qui lui reste de sa fortune.

--Qu'est ce reste?

--Quatre ou cinq cent mille francs de rente peut-tre. Bien entendu je
ne garantis pas le chiffre; il faudrait voir.

--Je demanderai  Dayelle.

--Il doit bientt venir? demanda Leplaquet avec un certain
mcontentement.

Elle ne le laissa pas s'appesantir sur cette impression dsagrable, et
tout de suite elle continua ses questions sur le duc de Naurouse.

--Quelle a t sa vie?

--Celle des jeunes gens qui s'amusent et dont Paris s'amuse; pendant les
derniers temps de son sjour en France, il tait l'amant de la duchesse
d'Arvernes, et l'amant dclar au vu et au su de tout le Paris; leurs
amours ont fait scandale; il s'est  moiti tu pour la duchesse...

--Un passionn alors, c'est  merveille cela!

A ce moment l'entretien fut interrompu par une ngresse qui entra
portant un plateau sur lequel tait servi un djeuner au th pour deux
personnes.

Ce fut une affaire, de trouver  poser ce plateau; mais les ngresses,
au moins certaines ngresses, affines, ont l'adresse et la souplesses
des chattes pour se faufiler  travers les obstacles sans rien casser.
Celle-l manoeuvra si bien, qu'elle parvint  dcouvrir une place pour
son plateau sans le lcher.

--Si je n'avais trouv la clef dans le lierre, dit madame de Barizel
d'un ton indulgent, nous tions exposes  coucher dehors.

La ngresse, qui tait jeune encore et toute gracieuse, au moins par la
souplesse de ses mouvements et la mobilit de sa physionomie, se mit 
sourire en montrant le blanc de ses yeux et ses dents tincelantes avec
les mouvements flexueux et les ondulations caressantes d'une chienne qui
veut adoucir son matre.

--Pas faute  moi, bonne matresse, convenu avec Dinah, elle rentrer;
Dinah pas faute  elle non plus; grand machin de montre cass, criiii,
criiii;--et en riant elle imita le bruit d'un grand ressort bris;--elle
pas savoir l'heure, elle pas pouvoir rentrer; elle bien fche; moi,
grand chagrin.

Et, aprs avoir ri, instantanment elle se mit  pleurer.

--Est-elle drle, dit Leplaquet en riant.

Ce fut tout: elle, pas gronde, sortit en riant.

Madame de Barizel la rappela:

--Et nos chambres?

--Pas faute  moi; moi oubli. Oh! moi grand chagrin.

De nouveau elle se remit  pleurer; puis doucement elle tira la porte et
la ferma.

Tout en se disculpant de cette faon originale, elle avait plac un
petit guridon devant Leplaquet, et sur le lit de madame de Barizel une
de ces planchettes avec des rebords et des pieds courts qui servent aux
malades.

Leplaquet s'occupa  faire le th.

--Ainsi, dit-il, Corysandre a produit de l'effet sur le duc de Naurouse!

--Son effet ordinaire, c'est--dire extraordinaire: le duc est rest
en admiration devant elle. A deux reprises, je leur ai mnag quelques
instants de tte--tte, o ils auraient pu se dire toutes sortes de
choses tendres, s'ils avaient t en tat l'un et l'autre de parler.

--Comment, Corysandre?

--Je l'ai confesse hier en rentrant; elle m'a avou ou plutt elle m'a
dclar, car elle n'est pas fille  avouer, que le duc de Naurouse lui
plat: c'est le premier homme qui ait produit cet effet sur elle.

--Mais c'est dangereux, cela.

--Oh! pas du tout; si peu Amricaine que soit Corysandre, et leve par
son pre elle l'est trs peu, elle a au moins cela de bon, et pour moi
de rassurant, qu'on peut la laisser _flirter_ sans danger. Elle se
laissera faire la cour, elle coutera tout ce qu'on voudra lui dire de
tendre ou de passionn; elle serrera toutes les mains qui chercheront
les siennes, elle n'aura que des sourires pour ceux qui  droite et
 gauche d'elle lui presseront les pieds sous la table, dans le
tte--tte elle permettra mme avec plaisir qu'on dpose un baiser sur
son front, ses joues, ses cheveux ou son cou; mais il ne faudra pas
aller plus loin; elle connat la valeur de la dot qu'elle doit apporter
en mariage et elle ne consentira jamais  la diminuer. Ce n'est pas elle
qui mangera son bien en herbe; quand il aura port graine ce sera autre
chose, mais alors je n'aurai plus  en prendre souci.

--Votre intention est donc de faire du duc de Naurouse un prtendant?

--Savine, avec son caractre orgueilleux, s'imagine qu'en tant amoureux
de Corysandre il lui fait grand honneur, et comme il est  la glace,
incapable de passion et d'entranement pour ce qui n'est pas lui et lui
seul, il s'en tient aux satisfactions qu'il trouve dans son intimit
avec nous. Du jour o il verra que quelqu'un qui le vaut bien, sinon
par la fortune, du moins par le rang, car un duc franais de noblesse
ancienne vaut mieux qu'un prince russe, n'est-ce pas? Du jour o il
verra que ce duc franais est amoureux pour de bon et parle, il parlera
lui-mme.

--Maintenant il faut que le duc de Naurouse parle comme vous dites.

--Il parlera. Bien qu'il ne m'ait pas annonc sa visite, je l'attends
aujourd'hui; je l'inviterai  dner pour aprs-demain avec Savine,
Dayelle et vous. Corysandre devant Savine sera trs aimable pour le duc
de Naurouse, ce qui lui sera d'autant plus facile qu'elle n'aura
qu' obir  son impulsion, et elle ne fait bien que ce qu'elle fait
naturellement. De son ct, le duc de Naurouse sera trs tendre pour
Corysandre; cela, je l'espre, fondra la glace de Savine. Vous, de votre
ct, c'est--dire vous, mon cher Leplaquet, aid de Dayelle, vous
agirez sur le duc de Naurouse. Votre concours, je ne vous le demande
pas; je sais qu'il m'est acquis, entier et dvou. Celui de Dayelle, je
l'obtiendrai aprs-demain.

--Voil ce que je n'aime pas.

--Ne dis donc pas de ces navets d'enfant, gros niais: tu sais bien
pour qui je me donne tant de peine et pour qui je veux devenir libre.



XII

Madame de Barizel ne s'tait pas trompe en pensant que le duc de
Naurouse ne manquerait pas de lui faire visite le jour mme.

Aprs la promenade de la veille, n'tait-il pas tout naturel qu'il vnt
prendre des nouvelles de leur sant? N'taient-elles pas fatigues? Et
puis il craignait que Corysandre n'et eu froid sur la rivire.

Madame de Barizel le rassura: elle n'tait pas fatigue; Corysandre
n'avait pas gagn froid, elle avait t enchante de cette promenade.

Cependant, bien que Roger prolonget sa visite, la faisant durer plus
qu'il ne convenait peut-tre, Corysandre ne parut pas, car madame de
Barizel avait dcid qu'il fallait exasprer l'envie que le duc de
Naurouse aurait de voir celle qui avait la veille produit sur lui une
si forte impression, et elle avait exig que sa fille restt dans
sa chambre. Corysandre avait commenc par se rvolter devant cette
exigence, puis elle avait fini par cder aux raisons de sa mre.

--Veux-tu qu'il pense  toi?

--Oui.

--Veux-tu qu'il rve de toi?

--Oui.

--Eh bien, laisse-moi faire pour cette visite comme pour toutes choses;
on est stupide quand on coute son coeur, on ne fait que des sottises.

Elle tait reste dans sa chambre, mais en s'installant  la fentre,
derrire un rideau, de faon  voir le duc de Naurouse quand il
arriverait et repartirait.

Aprs une longue attente, Roger, perdant toute esprance de voir
Corysandre ce jour-l, s'tait lev pour se retirer; alors madame
de Barizel, le trouvant au point qu'elle voulait, lui adressa son
invitation  dner pour le surlendemain.

--Quelques intimes seulement: le prince Savine, M. Dayelle, que vous
connaissez sans doute? Et puis un bon ami  nous; un ami d'Amrique,
maintenant fix en Europe, un journaliste du plus grand talent, M.
Leplaquet.

Le duc de Naurouse tait parfaitement indiffrent au nom et  la qualit
des convives; ce ne serais pas avec eux qu'il dnerait, ce serait avec
Corysandre, et, tout en remerciant madame de Barizel, il plaa ces
convives: Dayelle et Savine  droite et  gauche de madame de Barizel;
le journaliste et lui de chaque ct de Corysandre: ce serait charmant.

C'tait beaucoup pour madame de Barizel de runir  sa table le prince
Savine et le duc de Naurouse; mais ce n'tait pas tout: pour que cette
runion portt les fruits qu'elle en attendait, il fallait que ses deux
autres convives, Dayelle et Leplaquet, jouassent bien le rle qu'elle
leur destinait; elle n'tait pas femme  s'en rapporter aux hasards de
l'inspiration, et  l'avance elle entendait rgler chaque chose, chaque
dtail, chaque mot, sans rien laisser  l'imprvu, de faon  ce que
tout marcht rgulirement, srement, pour arriver  un succs certain.

Pour Leplaquet, elle tait sre de lui: c'tait un associ, un complice
sans scrupules, un instrument docile et il y avait plutt  modrer son
zle qu' l'exciter. Comment ne se ft-il pas employ corps et me au
mariage de Corysandre? Que d'espoirs pour lui, que de rves, que de
projets dans ce mariage qui devait, croyait-il, faire le sien! Plus de
bohme, plus de travail, plus de copie, une position, des relations.

Mais pour Dayelle il n'en tait pas de mme: Dayelle tait un bourgeois,
un homme  principes, que sa situation financire et politique rendait
circonspect et timor, lui inspirant  propos de tout ce qui ne devait
pas se faire au grand jour une peur affreuse de se compromettre.
Qu'attendre de bon d'un homme qui,  chaque instant, s'criait avec la
meilleure foi du monde: Que dirait-on de moi! Un homme comme moi! S'il
tait heureux d'avoir une matresse dont il se croyait aim, une femme
jeune encore, lui qui tait un vieillard; une grande dame, lui qui tait
un parvenu, c'tait  condition que cette liaison ne l'entranerait pas
trop loin. Dj il trouvait que quitter Paris et ses affaires pour venir
 Bade deux fois par mois tait quelque chose d'extraordinaire, un
tmoignage de passion qu'un homme follement pris pouvait seul donner.
Cela n'tait ni de son ge, ni de sa position. Il perdait de l'argent,
il compromettait ses intrts pendant ces absences qui duraient trois
jours. Il se fatiguait, et, bien qu'il ft le voyage dans un wagon lui
appartenant, il n'en tait pas moins vrai que, rentr  Paris, il lui
fallait plusieurs jours pour se remettre: il n'avait plus sa facilit,
son application ordinaires pour le travail, sa lucidit, sa sret de
coup d'oeil. Pendant cinquante annes sa vie avait t consacre, avait
t voue au travail, sans une minute de distraction, sans plaisirs
autres que ceux que lui donnait l'amas de l'argent et des honneurs
sociaux, et jusqu'au jour de sa mort madame Dayelle avait eu en lui le
mari le meilleur et le plus fidle. Il ne fallait pas oublier tout cela.
A chaque instant,  chaque parole, il fallait se rappeler quelle avait
t la vie de cet homme, qui tout  coup,  l'ge o l'on fait une fin,
avait fait un commencement, entran dans une passion qui l'tonnait au
moins autant qu'elle l'inquitait. Il fallait penser  ses anciennes
habitudes,  son caractre,  ses craintes,  ses rflexions, aux
reproches qu'il s'adressait lui-mme sur sa propre folie.

Ce n'tait point, comme Leplaquet, un associ encore moins un complice,
 qui l'on peut tout dire en lui montrant le but qu'on poursuit. Sans
doute il dsirait le mariage de Corysandre et, pour que ce mariage avec
le prince de Savine s'accomplt, il tait dispos  faire beaucoup, mme
 verser une dot qu'il tait cens avoir en dpt, bien qu'il n'en et
jamais reu un sou, si ce n'est en valeurs dprcies et irralisables
qu'on ne pouvait vendre que pour le prix du papier rose, bleu, vert,
jaune sur lequel elles taient imprimes mais en tout cas il ne ferait
que ce qui lui paratrait dlicat, droit, correct, en accord avec ses
ides troites d'honntet bourgeoise.

Lui demander franchement de prendre un chemin dtourn, sem de piges
et de chausse-trapes tait aussi inutile que dangereux; non seulement il
refuserait de s'engager dans ce chemin, mais encore il s'indignerait,
il se fcherait qu'on le lui indiqut, et cela l'amnerait  des
rflexions,  des apprciations,  des inquitudes qu'il fallait
soigneusement viter, sous peine de perdre en une minute ce
qu'elle avait si laborieusement prpar depuis son arrive en
France,--c'est--dire son mariage avec Dayelle.

Marier Corysandre et lui faire pouser Savine avait un grand intrt
pour elle, mais se marier elle-mme et se faire pouser par Dayelle en
avait un bien plus grand encore.

Elle, elle avait trente-huit ans, et pour elle les minutes, les heures,
les jours se prcipitaient avec la vitesse fatale de tout ce qui est
arriv au bout de sa course et tombe de haut; encore une anne, encore
deux peut-tre et l'irrparable serait accompli, elle serait une vieille
femme. Si son mariage avec Dayelle manquait, ce serait fini. O trouver
un autre Dayelle aussi riche, en aussi belle situation que celui-l?
avec cette fortune et cette situation, elle ferait de lui un personnage
dans l'tat, tandis que d'Avizard et de Leplaquet, elle ne pourrait
jamais rien faire, si grande peine qu'elle se donnt: l'un resterait
ce qu'il tait, un simple faiseur; l'autre, ce qu'il tait aussi, un
bohme.

C'tait le samedi que Dayelle devait arriver  Bade, par le train parti
de Paris le soir. Bien que madame de Barizel et horreur de se lever
matin, ce jour-l elle montait en wagon  neuf heures pour aller  Oos,
qui est la station de bifurcation de Bade, l'attendre au passage.

Au temps o elle tait jeune et o elle aimait rellement, elle n'avait
jamais eu de ces attentions, mais alors les dmonstrations et les
preuves taient inutiles, tandis que maintenant elles taient
indispensables. Dayelle tait dfiant; de plus, il avait des moments
lucides o, se voyant ce qu'il tait rellement, un vieillard, il se
demandait s'il pouvait tre vraiment aim, si ce n'tait point une
illusion de le croire, un ridicule de l'esprer; et le seul moyen pour
combattre ces dfiances tait de lui donner de telles preuves de cet
amour, qu'elles fissent taire les soupons du doute aussi bien que les
objections de la raison. Comment ne pas croire  la tendresse d'une
femme qu'on sait paresseuse et dormeuse avec dlices, et qui quitte son
lit  huit heures du matin, qui s'impose la fatigue d'un petit voyage en
chemin de fer pour venir au-devant de celui qu'elle attend et lui faire
une surprise!

Elle fut grande, cette surprise de Dayelle, et bien agrable, quand
pendant la manoeuvre au moyen de laquelle on dtachait son wagon du
train de la grande ligne pour le placer en queue du train de Bade, il
vit la portire de son salon s'ouvrir et madame de Barizel apparatre,
souriante, avec la joie et la tendresse dans les yeux.

--Eh quoi, s'cria-t-il en lui tendant les deux mains pour l'aider 
monter, vous ici!



XIII

La distance est courte d'Oos  Bade. Pendant ce trajet, le nom du duc de
Naurouse ne fut pas prononc. Pouvait-elle penser  un autre qu' celui
qu'elle tait si heureuse de revoir? C'tait pour lui qu'elle tait
venue, c'tait de lui seul qu'elle pouvait s'occuper.

Mais, aprs les premiers moments d'panchement, il tait tout naturel de
parler de ce qui s'tait pass depuis la dernire visite de Dayelle 
Bade, et alors le nom du duc de Naurouse se prsenta, amen par la force
des choses.

--A propos, j'ai une nouvelle  vous annoncer, une grande nouvelle que
j'allais oublier, tant je suis trouble. Il faut me pardonner, quand je
vous vois, je perds la tte et ne pense plus  rien. Vous connaissez le
duc de Naurouse?

--Je l'ai beaucoup vu chez le duc d'Arvernes,  la campagne, au chteau
de Vauxperreux; prsentement, il est en train de faire un voyage autour
du monde.

--Prsentement, il est  Bade, arrivant de son voyage, et j'ai tout lieu
de penser qu'il est amoureux de Corysandre.

Elle dit cela joyeusement, glorieusement; mais Dayelle ne s'associa pas
 cette joie, loin de l.

--Si ce que vous supposez tait vrai, dit-il gravement, il ne faudrait
pas s'en rjouir; il faudrait, au contraire, s'en affliger, M. de
Naurouse ne serait nullement le mari que je souhaiterais  votre fille.

--Qu'a-t-on  lui reprocher?

Avant de rpondre, Dayelle prit une pose parlementaire, la tte en
arrire, les yeux  dix pas devant lui, deux doigts de la main dans la
poche de son gilet, le bras gauche tendu noblement:

--Vous savez, dit-il, combien est vive l'affection que je porte  votre
fille, d'abord parce qu'elle est votre fille et puis aussi parce qu'elle
est charmante; c'est sincrement que je souhaite son bonheur. M. le duc
de Naurouse n'est pas digne d'elle et je ne crois pas qu'il puisse la
rendre heureuse. Il faut que vous ayez jusqu' ces derniers temps habit
l'Amrique pour que le tapage de cette existence ne soit point arriv
jusqu' vous; c'est non seulement son argent que M. de Naurouse a
gaspill follement, le jetant aux quatre vents comme s'il avait hte de
s'en dbarrasser, c'est aussi son coeur, sa sant. Le scandale de ses
amours avec la duchesse d'Arvernes a tonn Paris qui, vous le savez, ne
s'tonne pas facilement. Bref et en un mot, M. le duc de Naurouse, bien
que jeune, beau, distingu, riche et noble, n'est pas mariable; soyez
sre que s'il se prsentait dans une famille honnte il serait conduit
et que pas une mre, qui le connatrait, ne consentirait  lui donner
sa fille. Pour moi, si mon fils avait eu une pareille conduite, je
renoncerais  le marier.

Tout Dayelle tait dans ce discours dbit avec une gravit et une
lenteur emphatiques. Madame de Barizel resta un moment embarrasse, car
ce qu'elle avait  rpondre  cette condamnation ne pouvait pas tre
dit, sous peine de se faire condamner elle-mme. Aprs quelques secondes
de rflexion son parti fut pris: Dayelle pouvait tre utilis.

--J'avoue, dit-elle, que ce que vous venez de m'apprendre me plonge dans
l'tonnement; mais je n'ai rien  rpondre aux raisons que vous
avez exposes avec cette noblesse, cette droiture, cette sret de
conscience, cette hauteur de vues qu'on rencontre toujours en vous et en
toutes circonstances, parce qu'elles sont le fond mme de votre nature.

Dayelle eut un sourire d'orgueil, car il n'tait pas encore blas
sur ces loges dont elle l'accablait, et c'tait pour lui un plaisir
toujours nouveau de s'entendre louer par ces belles lvres et de se voir
admirer par ces beaux yeux.

Elle continua:

--Ce n'est pas  moi que je voudrais vous entendre redire ce que vous
venez de si bien m'expliquer, ce serait  Corysandre d'abord, et puis
ensuite  une autre personne.

--Cela est assez difficile avec Corysandre.

--Pas pour vous; votre tact vous fera trouver juste ce que peut entendre
une jeune fille. Maintenant la seconde personne  laquelle je voudrais
vous voir rpter ce que vous m'avez expliqu, c'est--dire que le duc
de Naurouse n'est pas mariable, c'est... vous allez sans doute surpris,
c'est... le duc de Naurouse lui-mme.

Comme Dayelle faisait un mouvement de rpulsion, elle poursuivit en
insistant:

--Pour tout autre ce serait l une commission dlicate; mais pour vous,
avec votre tact, avec l'autorit que vous donnent votre caractre et
votre position, il me semble que quand le duc de Naurouse vous parlera
de l'impression que Corysandre a produite sur lui, et il vous en
parlera, j'en suis certaine, sachant l'amiti que vous nous portez, il
me semble que vous pouvez trs bien lui rpondre par ce que vous m'avez
dit.

--Mais c'est impossible, s'cria Dayelle.

Madame de Barizel, qui avait jusque-l parl avec une douceur
caressante, changea brusquement de ton, et sa parole, son geste, son
regard, prirent une nergie qui rendait la contradiction difficile:

--Jusque-l, dit-elle, je ne vous ai parl que de Corysandre; mais
je crois que je dois vous parler aussi de moi; de vous, de nous.
Voulez-vous que je sois toute  vous? Aidez-moi  marier Corysandre au
plus vite. Notre situation, telle qu'elle existe maintenant, ne peut
pas se prolonger plus longtemps. Vous comprenez que la vrit peut se
dcouvrir d'un moment  l'autre, et que, du jour o elle sera connue,
du jour o le monde donnera son vrai nom  ce qu'il a accept jusqu'
prsent pour de l'amiti, le mariage de Corysandre sera gravement
compromis, empch peut-tre pour jamais, par le scandale de la conduite
de sa mre. Ne serait-ce pas affreux? Aidez-moi donc  la marier si vous
m'aimez comme je vous aime.

--En quoi la mission que vous voulez que je remplisse auprs du duc de
Naurouse aidera-t-elle au mariage de Corysandre?

Elle se mit  sourire.

--Comme les hommes les plus fins sont nafs pour les choses de
sentiment, dit-elle en reprenant le ton caressant. Comprenez donc que le
duc de Naurouse ne doit nous servir qu' dcider le prince Savine, et
que le prince se dcidera quand il saura qu'il a un rival.

--Puisque ce rival n'aura paru que pour se retirer...

--Il se retirera cart par vous, notre ami prudent, mais non par nous,
de telle sorte qu'il peut revenir; c'est la peur de ce retour qui, je
l'espre, amnera le prince Savine  raliser enfin une rsolution
arrte dans son esprit comme dans son coeur et qu'il diffre, je ne
sais pourquoi.



XIV

Comme c'tait le soir mme, aprs le dner, que Dayelle devait adresser
son trange discours au duc de Naurouse, il voulut se prparer pendant
la journe en rptant  Corysandre ce qu'il avait dit le matin 
madame de Barizel sur le jeune duc. Malheureusement pour son loquence,
Corysandre ne lui facilita point sa tche, et, malgr le tact que madame
de Barizel lui avait reconnu le matin, il s'arrta plusieurs fois,
embarrass pour continuer.

Aux premiers mots Corysandre avait souri, heureuse qu'on lui parlt du
duc de Naurouse; mais, quand elle avait vu que ce n'tait pas du tout
l'loge qu'elle attendait que Dayelle entreprenait, elle avait pris sa
mine la plus ddaigneuse, et, malgr les signes dsesprs de sa mre,
elle avait rpondu d'une faon peu rvrencieuse aux observations qui la
contrariaient:

--Alors il a fait des dettes, M. de Naurouse?

--Des dettes considrables.

--Et il les a payes?

--Mais sans doute.

--Eh bien? cela ne prouve pas, il me semble, que ce soit un jeune homme
dsordonn, au contraire.

Sur un autre sujet plus dlicat que Dayelle avait trait avec toutes
sortes de mnagements, elle avait rpondu sur le mme ton.

--Alors il a eu des matresses, M. de Naurouse?

Dayelle avait inclin la tte.

--Et il les a aimes?

Dayelle avait rpt le mme signe afflig.

--Il a fait des folies pour elles?

--Scandaleuses.

--Vraiment! Et en quoi taient-elles scandaleuses? Voil ce que je
voudrais bien savoir.

--C'est l une question qui n'est pas convenable dans ta bouche,
interrompit madame de Barizel, qui, voyant la tournure que prenait
l'entretien, aurait voulu le couper court, de peur que Corysandre, par
quelques mots d'enfant terrible, ne fcht Dayelle.

--Alors je la retire, ma question, dit Corysandre, jusqu'au jour o je
pourrai la poser  M. de Naurouse lui-mme, ce qui sera bien plus drle.

--Corysandre!

--Si je ne dois pas avoir la fin des histoires que vous commencez,
pourquoi les commencez-vous? qu'est-ce que cela me fait,  moi, que M.
de Naurouse ait gaspill une partie de sa fortune; qu'est-ce que cela me
fait qu'il ait eu des matresses et qu'il les ait aimes follement? cela
prouve qu'il est capable d'amour et mme de passion, ce que je trouve
trs beau. Quand je dis que cela ne me fait rien, ce n'est pas trs
vrai, et, pour tre sincre, car il faut toujours tre sincre, n'est-ce
pas?

Dayelle,  qui elle s'adressait, ne rpondit pas.

--Pour tre sincre, je dois dire que cela me fait plaisir.

--Et pourquoi? demanda Dayelle srieusement.

--Parce que cela confirme le jugement que j'avais port sur M. de
Naurouse en le regardant.

--Et quel jugement aviez-vous port? demanda Dayelle.

--Ne l'interrogez pas, dit madame de Barizel, elle va vous rpondre
quelque sottise.

Habituellement, lorsque sa mre l'interrompait ainsi, ce qui arrivait
assez souvent devant Leplaquet, Dayelle ou Avizard, c'est--dire devant
des amis intimes, Corysandre se taisait en prenant une attitude o il
y avait plus de ddain que de soumission, mais cette fois il n'en fut
point ainsi; au lieu de courber la tte, elle la releva.

--En quoi donc est-ce une sottise, dit-elle lentement, de rpondre  une
question que M. Dayelle trouve bon de me poser? Si j'ai dit que cela me
faisait plaisir d'apprendre que M. de Naurouse tait capable d'amour,
c'est qu'en le voyant je l'avais jug ainsi et que je suis bien aise de
voir que je ne me suis pas trompe sur lui.

S'adressant  sa mre directement:

--Je t'ai dit que M. de Naurouse me plaisait, n'est-il pas tout
naturel que je sois satisfaite d'apprendre des choses qui ne peuvent
qu'augmenter la sympathie que j'prouve pour lui?

--Mais, malheureuse enfant, s'cria Dayelle, ce n'est, pas de la
sympathie que ces choses doivent vous inspirer, c'est de la rpulsion,
de l'loignement.

--Alors c'tait pour cela que vous me les disiez! eh bien! franchement,
mon bon monsieur Dayelle, vous n'avez pas russi. Je vois que M. de
Naurouse ne ressemble pas au commun des hommes: qu'il a un caractre 
lui: qu'il est capable d'entranement et de passion; qu'il a inspir des
amours extraordinaires, ce qui est quelque chose, il me semble: qu'il a
occup tout Paris, ce qui n'est pas donn  tout le monde, et pour tout
cela il me plat un peu plus encore qu'avant que vous ne me l'ayez fait
connatre. A l'ge o les petites filles jouent encore  la poupe on
m'a dit Plais  celui-ci, plais  celui-l. Et depuis on me l'a rpt
sans cesse, sans s'inquiter jamais de savoir si celui-ci ou celui-l me
plaisaient. Il semble que je sois une marchandise, une esclave qui doit
plaire  l'acheteur et passer entre ses mains le jour o il voudra de
moi. Je ne me suis jamais rvolte; je ne me rvolte pas. Mais je trouve
enfin un homme qui me plat, et je le dis tout haut, non  lui, mais 
vous, ma mre,  l'ami de ma mre, est-ce donc un crime?

--Quelle sauvage! s'cria madame de Barizel.

Corysandre la regarda un moment; puis avec un profond soupir:

--Ah! si je pouvais en tre une, dit-elle, une vraie!



XV

A l'exception de Savine, qui trouvait qu'il tait de sa dignit de
se faire toujours attendre, les convives de madame de Barizel furent
exacts.

Le dner tait pour sept heures;  sept heures vingt minutes seulement,
on entendit sur le sable du jardin le roulement d'une voiture, puis les
piaffements des chevaux qu'on arrtait, le saut lourd de deux valets qui
sautaient  terre pour ouvrir la portire et se tenir respectueux sur le
passage de leur matre. C'tait Son Excellence le prince Savine, qui,
pour venir du Graben aux alles de Lichtenthal, c'est--dire pour une
distance qu'on franchit  pied en quelques minutes, avait fait atteler,
afin d'arriver dans toute sa gloire et faire une entre digne de lui.

Madame de Barizel, Dayelle et Leplaquet s'empressrent au-devant de lui;
mais Corysandre, qui tait en conversation avec le duc de Naurouse dans
l'embrasure d'une fentre en tte- tte, ou qui plutt coutait le duc
de Naurouse, ne se drangea pas et elle attendit que Savine vnt  elle,
sans lever les yeux, sans les tourner de son ct, toujours souriante et
attentive  ce que Roger lui disait.

Quand on avait annonc le prince, Roger, avait eu un moment d'motion.
En voyant l'indiffrence qu'elle tmoignait et qui certainement n'tait
pas joue, une joie bien douce lui emplit le coeur. Assurment, elle
n'aimait pas Savine; jamais elle n'avait prouv un sentiment tendre
pour lui. Et les remarques qu'il avait faites pendant leur promenade 
Eberstein se trouvrent confirmes d'une faon frappante.

Elles le furent bien mieux encore lorsqu'on dut passer dans la salle 
manger.

A ce moment Savine, qui en entrant ne leur avait adress que quelques
courtes paroles sur un ton peu gracieux, revint vers Corysandre pour la
conduire; mais vivement elle tendit la main  Roger qu'elle n'avait pas
quitt des yeux.

--J'accepte votre bras, monsieur le duc, dit-elle gaiement.

Savine, qui dj arrondissait le bras en souriant d'un air un peu plus
aimable, resta interloqu, tandis que Corysandre impassible et Roger
tout heureux tournaient autour de lui pour suivre madame de Barizel et
Dayelle.

Si Leplaquet n'avait pas t invit, Savine serait entr le dernier dans
la salle  manger. Il tait suffoqu. Si Dayelle ne fut pas suffoqu, au
moins fut-il fort tonn lorsque, arriv  sa place et se retournant, il
vit venir Corysandre et le duc de Naurouse, souriants l'un et l'autre,
tandis que Savine, la figure empourpre et les sourcils contracts, les
suivait avec Leplaquet. Eh quoi! tait-ce ainsi que cette petite sauvage
devait se conduire avec le prince, son prtendant, son futur mari, celui
qu'on dsirait si vivement lui voir pouser? Et, dans son mouvement
de surprise, il pressa le bras de madame de Barizel pour appeler son
attention sur ce scandale. Mais elle ne rpondit pas  cette pression,
et ses yeux ne suivirent pas la direction que l'attitude de Dayelle lui
indiquait; car il n'y avait l rien qui pt la surprendre, puisque,
 l'avance, ce qui venait de se passer avait t arrt entre elles.
C'tait elle, en effet, qui avait dit  Corysandre de prendre le bras
du duc de Naurouse, et de se conduire avec celui-ci de telle sorte que
Savine en ft piqu.

--Il faut qu'il avance, avait-elle dit, et qu'il se dcide; profitons de
la prsence du duc de Naurouse; qui sait combien de temps nous l'aurons!

Roger ne s'tait pas tromp dans ses prvisions: Dayelle et Savine
se trouvrent placs  droite et  gauche de madame de Barizel; le
journaliste et lui de chaque ct de Corysandre.

On servit, et, comme le dner venait du restaurant, il se trouva bon;
comme les domestiques ne furent pas ceux de madame de Barizel, ils
s'occuprent convenablement de leur besogne; comme le linge tait
lou, il fut propre; comme l'argenterie, la vaisselle, les cristaux
appartenaient  la maison et qu'ils avaient t nettoys et essuys par
des domestiques trangers, ils ne trahirent en rien le dsordre et la
malpropret qui taient cependant la rgle ordinaire de cette maison;
les fleurs de la salle  manger taient aussi fraches que celles du
salon, et comme, pour faire le service, il fallait de la cuisine passer
par le vestibule, les convives, heureusement pour leur apptit, ne
pouvaient pas deviner ce qu'tait cette cuisine.

D'ailleurs,  l'exception de Savine, que la mauvaise humeur rendait
silencieux, aucun d'eux n'tait en tat de faire attention  ce qui se
passait autour de lui: Leplaquet, parce qu'il veillait  entretenir la
conversation, parlant lorsqu'elle tombait, se taisant lorsqu'il n'avait
pas besoin de faire sa partie; Dayelle parce qu'il n'avait d'yeux et
d'oreilles que pour madame de Barizel qui l'avait en quelque sorte
magntis en lui posant sur le pied le bout de sa bottine; le duc de
Naurouse enfin, parce qu'il tait tout  Corysandre, ne prenant intrt
qu' ce qui venait d'elle et s'appliquait  elle.

Dayelle qui avait commenc joyeusement le dner l'acheva assez
mlancoliquement: il s'tait engag envers madame de Barizel  prsenter
ses observations au duc de Naurouse ce soir-l, et,  mesure que le
dner s'avanait, le souvenir de cet engagement lui devenait plus
dsagrable et plus gnant.

Il tait fier, ce jeune duc, d'humeur peu accommodante lorsqu'on se
mlait de ses affaires; comment pendrait-il la chose? Quelle singulire
ide madame de Barizel avait-elle eue de le charger d'une pareille
commission?

La proccupation de Dayelle et la mauvaise humeur persistante de Savine
abrgrent les causeries du dessert; on sortit de table pour aller dans
le jardin, o Corysandre et Roger s'installrent, de faon  continuer
leur duo, et, au bout d'un certain temps, Savine, dont la mauvaise
humeur s'tait accrue, annona qu'il tait oblig de retourner au
trente-et-quarante pour suivre une srie qui l'intressait.

Ce fut le signal du dpart.

--Ne voulez-vous pas venir voir notre ami faire sauter la banque?
demanda Roger  Corysandre, esprant ainsi rester plus longtemps avec
elle; nous suivrons ses motions sur son visage.

--Sachez, mon cher, que je n'ai pas d'motions, dit Savine de plus en
plus maussade.

--Alors, rpondit Corysandre, cela n'offre aucun intrt de vous voir
jouer, et je ne sais vraiment pas pourquoi, le prince Otchakoff et vous,
vous avez toujours une galerie si nombreuse.

--Otchakoff, parce qu'il joue follement; moi, parce que mes combinaisons
sont intressantes.

--Pour moi, continua Corysandre qui n'avait jamais tant parl, le joueur
qui m'intresse, c'est celui qui s'approche de la table en se disant: je
ruine ma femme et mes enfants, si je perds, je n'ai plus qu' me tuer,
et qui joue cependant; voil celui qui me touche et que j'admire.

--Celui-l est un fou, dit Savine.

--Ou un passionn, dit Roger.

--J'aime les passionns, dit Corysandre.

Sur ce mot on se spara et les hommes se dirigrent tous les quatre vers
la _Conversation_, Savine et Leplaquet allant en tte, Dayelle et Roger
venant ensuite.

Arrivs  la maison de jeu, Savine et Leplaquet montrent le perron,
Roger, qui voulait faire parler Dayelle sur madame de Barizel et surtout
sur Corysandre, parut peu dispos  les suivre.

--Vous n'avez pas envie de jouer, monsieur le duc? demanda Dayelle.

--Je n'ai pas jou depuis que je suis  Bade et je crois que je partirai
sans avoir risqu un louis.

--Je ne saurais vous exprimer combien je suis heureux de vous voir dans
ces dispositions, car il y a quelques annes vous tiez un grand joueur,
et le jeu vous a cot cher.

--C'est peut-tre ce qui m'a guri.

Dayelle croyait avoir trouv une ouverture pour placer son discours, il
se hta d'en profiter:

--Enfin, je suis, je vous le rpte, bien heureux de vous voir revenu
si sage de votre voyage; c'est un grand bonheur pour vous, ce sera une
grande joie pour ceux qui, comme moi, vous portent un vif intrt, car
je ne doute pas que vous ne persvriez dans la bonne voie. La jeunesse
a des entranements, je comprends cela, mais il ne faut pas qu'ils se
prolongent au del d'une certaine limite. Avec votre beau nom, avec
votre grande fortune, quelle et t votre vie, je vous le demande, si
vous aviez persvr dans la voie que vous suiviez avant votre dpart.

Roger se redressa bless par cet trange discours, mais, aprs un court
moment de rflexion, il n'interrompit pas, voulant voir o il allait
arriver.

--Comment auriez-vous assur la perptuit de ce nom par un mariage
digne de la noblesse de votre race, continua Dayelle. Quelle mre de
famille et accept pour gendre le jeune homme brillant et, passez-moi
le mot, bruyant que vous tiez alors? Il y a des rputations qui font
peur. Tandis que dans quelques annes, quand la preuve sera faite, et
bien faite que ce jeune homme effrayant est devenu un homme sage, quelle
famille, parmi les plus hautes, ne sera pas heureuse et fire de votre
alliance! Mais il faudra du temps, soyez-en sr, car les mauvaises
impressions sont plus longues  s'effacer qu' se former; et ce sera le
temps, le temps seul qui amnera ce rsultat; toutes les paroles, tous
les engagements ne pourraient rien; on vous rpondrait: Attendons.
Voil pourquoi je suis heureux de vous voir renoncer ds maintenant
 vos anciennes habitudes pour en prendre de nouvelles qui, seules,
peuvent, dans un avenir, je ne dis pas immdiat, mais prochain au moins,
vous donner la vie qui convient  un duc de Naurouse, et que personne ne
vous souhaite plus sincrement que moi, croyez-le.

Dayelle avait cess de parler, que Roger se demandait ce qu'il y
avait dans ces paroles, et sous ces paroles. Que cachaient leur forme
entortille et leur sens obscur? Qui les avait inspires? Dans quel but
ce vieux bonhomme, qui tait l'ami de madame de Barizel, son ami intime,
les lui adressait-il?



XVI

Malgr les savantes combinaisons de madame de Barizel, les choses
continurent de suivre leur cours sans changement, c'est--dire sans que
le prince Savine et le duc de Naurouse parlassent mariage.

Leur empressement auprs de Corysandre ne laissait rien  dsirer;
chaque jour c'taient des parties nouvelles, des promenades  cheval et
en voiture dans la Fort-Noire, des excursions dans les villages voisins
et dans les villes o il y avait quelque chose  voir, des petits
voyages  et l le long du Rhin ou dans les Vosges; mais c'tait tout.

Savine se montrait ce qu'il avait toujours t: trs loquent en
tmoignages d'admiration.

Il tait impossible de voir des yeux plus tendres que ceux que le duc de
Naurouse attachait sur Corysandre, d'entendre une voix plus douce que la
sienne lorsqu'il lui parlait, ce qu'il faisait depuis le moment o il
arrivait jusqu'au moment o il partait.

Fatigue d'attendre, impatiente, inquite, presse par toutes sortes de
raisons, madame de Barizel se dcida enfin  faire une tentative directe
sur Savine, de faon  l'obliger  se prononcer ou tout au moins 
montrer quels taient ses vrais sentiments pour Corysandre, jusqu'o ils
allaient et ce qu'on pouvait en attendre.

Lorsqu'elle se ft arrte  cette ide, elle n'en diffra pas
l'excution, si srieuse qu'elle ft.

Savine devait venir dans la journe; elle s'arrangea pour tre seule
au moment de son arrive et aussi pour n'tre point drange tant que
durerait leur entretien.

Bien qu'elle ft encore assez jeune pour inspirer des passions, elle
tait cependant dans la classe des mres, de sorte que ceux qui venaient
pour voir Corysandre et qui, au lieu de trouver la fille, ne trouvaient
que la mre, se laissaient aller bien souvent  un mouvement de
dception.

--Mademoiselle Corysandre? demanda Savine aprs les premiers mots de
politesse.

--Elle est dans sa chambre, o elle restera, car j'ai  vous entretenir
en particulier de choses graves.

En particulier! Des choses graves! Savine fut inquiet. L'heure qu'il
avait si souvent redoute tait-elle sonne? Allait-on lui demander 
quel but tendaient ses assiduits dans cette maison?

--Et notre entretien, continua madame de Barizel, doit rouler sur elle,
au moins incidemment, surtout sur l'un de vos amis.

D'amis, il n'en avait rellement qu'un: lui-mme; puisque ce n'tait pas
de lui qu'il allait tre question, il n'avait pas  prendre souci. Les
autres, ses amis, que lui importait?

Il s'installa commodment dans son fauteuil pour subir le supplice qu'on
allait lui imposer, se disant tout bas qu'on tait vraiment bien bte de
s'exposer  ce que des gens pussent prtendre qu'ils taient vos amis.

--Vous connaissez beaucoup M. le duc de Naurouse? commena madame de
Barizel.

--Comment, si je le connais; c'est mon meilleur ami; nous sommes lis
depuis plusieurs annes. C'est lui qui m'a assist dans mon duel avec
le duc d'Arcala, ce duel stupide o j'ai eu la sottise, par pure
gnrosit, de me faire donner un coup d'pe par un adversaire moins
naf que moi, au moment mme o je cherchais  le mnager.

C'tait l un souvenir que Savine aimait  rappeler au moins en ces
termes, dont il tait satisfait.

--Alors, il n'est personne mieux que vous qui puisse dire ce qu'est M.
le duc de Naurouse?

--Personne. Cependant, par cela seul que je suis son ami...

--Oh! soyez sans crainte; je n'ai pas  me plaindre de M. de Naurouse et
ce n'est pas une accusation que je veux porter contre lui: je trouve que
c'est un des hommes les plus charmants que j'aie jamais rencontrs.

--Certainement, dit Savine avec une grimace, car rien ne le faisait plus
cruellement souffrir que d'entendre l'loge de ses amis.

--Distingu.

--Trs distingu, et mme peut-tre, si cela est possible  dire, un peu
trop distingu, ce qui lui donne quelque chose d'effmin.

--Gnreux.

--Gnreux jusqu' la prodigalit, jusqu' la folie, car toute qualit
pousse  l'extrme devient un dfaut.

--Noble.

--De la meilleure noblesse; bien que, par sa mre, qui tait une
Condrieu-Revel, c'est--dire tout bonnement une Coudrier si le procs en
ce moment pendant est fond, il y ait une tache sur son blason.

--Beau garon.

--Trs beau garon, quoique sa beaut ne soit pas trs solide  cause de
sa sant qui a t rudement prouve et qui mme inspire des craintes
srieuses  ses amis.

--La mine fire.

--Que trop, car il y a des moments o cette fiert frise l'arrogance.

--Le caractre chevaleresque.

--A un point que vous ne sauriez imaginer. Si je vous disais ce que ce
caractre chevaleresque lui a fait commettre d'extravagances, vous en
seriez stupfaite.

--Plein de coeur.

--Oh! pour cela, rien n'est plus vrai; on peut mme dire que c'est l
son faible, le brave garon. Combien de fois a-t-il t victime de son
coeur! Et ce qu'il y a de curieux, c'est que l'apparence le fait prendre
pour un sceptique et un indiffrent; tandis qu'en ralit c'est un naf
et, pour toutes les choses de coeur, disons le mot... un jobard.

--Je suis heureuse de voir que vous le jugez comme moi et que vous lui
rendez pleine justice.

--Je vous l'ai dit, c'est mon meilleur ami.

--Je le savais avant que vous ne me le disiez et cependant je n'ai pas
hsit  m'adresser  vous, parce que je savais en mme temps que
ce n'tait pas en vain qu'on faisait appel  votre honneur,  votre
probit.

Les compliments dbits ainsi, lchs  bout portant, en pleine figure,
provoquent ordinairement deux mouvements contraires chez ceux qui les
reoivent les uns s'inclinent en ayant l'air de dire: C'est trop; les
autres se redressent et se rengorgent en disant par leur attitude: Vous
pouvez continuer. Savine se rengorgea.

Madame de Barizel continua donc.

--Bien que nous ne vous connaissions pas depuis longtemps, nous avons
pu vous apprcier, ma fille et moi, elle avec son instinct, moi avec
l'exprience d'une femme qui a souffert. Il est vrai qu'il n'y a pas
grand mrite  cela. Un homme aussi droit que vous, aussi franc...

Savine se redressa encore.

--Une nature aussi ouverte, qui parle toujours haut parce qu'elle n'a
rien  cacher...

Savine fit craquer le dossier de son fauteuil sous la pression de ses
paules.

--Un caractre aussi loyal, un coeur aussi bon se laissent facilement
pntrer. Ce sont les fourbes qui droutent l'examen, les mchants; avec
eux on ne sait jamais  quoi s'en tenir, on a peur.

--Et on a bien raison.

--N'est-ce pas? Enfin nous n'avons pas eu peur de vous; je veux dire je
n'ai pas eu peur, car si ma fille partage les sentiments... d'estime
que je ressens, comme elle ignore la dmarche que j'entreprends en ce
moment, elle n'a pas eu  se prononcer sur la question de savoir si
malgr votre amiti pour M. le duc de Naurouse et les longues relations
qui vous unissent, j'avais ou n'avais pas raison de compter sur une
entire sincrit de votre part.

--J'espre qu'elle n'et pas eu de doute  cet gard.

--Oh! soyez-en sr: si Corysandre parle peu, c'est par discrtion, par
rserve de jeune fille, mais elle sait regarder, elle sait voir et je
ne connais pas de jeune fille de son ge qui sache comme elle, aller au
fond des choses et les apprcier  leur juste valeur. D'un mot elle vous
juge, et bien, et justement. Le malheur est qu'en ce qui vous touche je
ne puisse rien dire de cette apprciation et de ce jugement, arrte
que je suis par ce sentiment de modestie exagre qui vous empche
d'entendre tout ce qui ressemble  un compliment.

--Oh! je vous en prie, dit Savine, rouge de joie orgueilleuse.

--Ne craignez rien, je ne ferai pas violence  cette modestie;
d'ailleurs ce n'est pas de vous qu'il s'agit, et ce que j'ai dit n'a eu
d'autre objet que d'expliquer comment j'ai eu la pense de m'adresser 
vous dans les circonstances graves, solennelles, qui sont  la veille de
se produire, au moins je le suppose.

Savine, bien qu'il comment  se rassurer et  croire,--on le lui
disait d'ailleurs,--qu'il ne s'agissait pas de lui dans cet entretien,
ne fut pas matre d'imposer silence  sa curiosit, vivement surexcite,
et de retenir une question qui lui vint aux lvres.

--Quelles circonstances solennelles? dit-il vivement.

Madame de Barizel le regarda bien en face, en plein dans les yeux.

--La demande de la main de Corysandre par M. le duc de Naurouse,
dit-elle lentement.

Il n'tait point habituellement dmonstratif, le prince Savine;
cependant madame de Barizel avait si bien conduit l'entretien pour
produire l'effet qu'elle voulait, qu'il laissa chapper une exclamation
en se levant  demi sur son fauteuil.

--Naurouse vous a demand la main de mademoiselle Corysandre?

Elle ne rpondit pas tout de suite, jouissant de cette motion, pour
elle pleine de promesses.

Elle avait donc russi; maintenant il ne lui restait plus qu'
poursuivre l'avantage qu'elle avait obtenu et  achever ce qu'elle avait
si heureusement commenc.

--Je ne vous ai pas dit cela, rpondit-elle enfin. Au moins dans ces
termes. Je ne vous ai pas dit que la demande tait faite. Je suppose
qu'elle est sur le point de se faire.

--Ce n'est pas la mme chose.

--Assurment. Mais, comme cette supposition repose sur des faits
certains, mon devoir de mre est de prendre des prcautions. Voici ces
faits: M. de Naurouse a profit de la prsence ici de M. Dayelle, qui
est, comme vous le savez, notre meilleur ami, notre conseil, le second
pre de Corysandre, pour lui parler mariage et lui prouver, ce qui
vritablement n'aurait eu aucun intrt pour M. Dayelle sans l'intimit
qui nous unit, que les folies de jeune homme qu'il avait pu faire
n'avaient aucune importance au point de vue de son mariage.

--Vraiment!

--Cela est caractristique, n'est-ce pas? Ce n'est pas tout: il n'est
presque pas de soire que M. de Naurouse ne passe avec Leplaquet 
l'interroger sur nous, sur M. de Barizel, sur moi, sur notre vie en
Amrique, sur nos proprits, sur Corysandre, surtout sur Corysandre.
Cela a tellement frapp Leplaquet, qu'il a cru devoir m'en parler en me
racontant comment le duc de Naurouse, pris pour lui d'une belle amiti,
l'accompagne le soir pendant des heures entires et ne peut pas le
quitter. Cela aussi est caractristique, n'est-ce pas, car il n'est pas
dans les habitudes de M. de Naurouse de se lier ainsi et de montrer une
telle curiosit, qui serait blessante pour nous, si elle ne s'expliquait
pas par ma supposition. N'est-ce pas votre avis?

Il rpondit d'un signe de main.

--Maintenant, continua madame de Barizel, ce qu'est M. de Naurouse avec
ma fille, je n'ai pas  vous en parler, vous l'avez vu, vous le voyez
comme moi tous les jours. Les choses tant ainsi, cette demande serait
faite depuis quelque temps dj, j'en suis certaine, si M. de Naurouse
n'avait t et n'tait retenu par notre rserve: la mienne, qui est
celle d'une mre prudente, et celle de Corysandre...

--Il ne lui plait point? s'cria Savine avec un lan de joie qu'il ne
put pas contenir.

Madame de Barizel prit une figure effarouche et jusqu' un certain
point scandalise:

--Croyez-vous donc qu'on peut plaire ainsi  ma fille?

La puret de Corysandre tant sauvegarde par l'observation qu'elle
avait faite et sa dignit de mre prudente l'tant en mme temps, madame
de Barizel put continuer  pousser Savine en l'attaquant aux endroits
qu'elle savait tre les plus sensibles chez lui.

--On ne peut pas ne pas reconnatre que M. de Naurouse ne mrite la
sympathie.

--Oh! certainement.

--Sous tous les rapports.

--Certainement.

--Ainsi il est trs beau garon.

--Je vous le disais moi-mme tout  l'heure.

--Nous sommes donc d'accord. Vous me disiez aussi qu'il tait plein de
coeur, que son caractre tait chevaleresque, enfin vous me faisiez
de lui un loge tel que toute jeune fille qui l'aurait entendu aurait
souhait que celui dont on parlait ainsi devnt son mari.

--J'ai fait quelques rserves.

--Parce que vous tes son ami. Mais, quel que soit votre esprit de
justice ou mme plutt  cause de cet esprit de justice, vous proclamez
que c'est un des hommes les plus charmants qu'on puisse rencontrer.

Savine tait au supplice; chaque mot lui tait une blessure cruelle: un
autre que lui mritant la sympathie; un autre beau garon (il s'tait
regard dans la glace); un autre plein de coeur; un autre chevaleresque;
un autre l'un des hommes les plus charmants qu'on pt rencontrer!
Qu'avait-il donc pour qu'on parlt de lui en ces termes, pour qu'on le
juget ainsi?

--Malgr toutes ces qualits, continua madame de Barizel, vous devez
comprendre que Corysandre n'est pas fille  ouvrir son coeur  un
sentiment qui ne serait pas avouable. Le duc de Naurouse a pu lui
paratre... Comment dirais-je bien? Le mot ne me vient pas. Mais peu
importe. Enfin elle a pu le juger ce qu'il est rellement; mais de l 
dire qu'il lui plat, comme vous l'avez dit, il y a un abme qu'elle ne
franchira jamais. Non, jamais, jamais. Ce n'est pas la connatre que de
faire une pareille supposition.

--Ce n'tait pas une supposition, dit Savine, qui, devant la vhmence
de cette indignation maternelle, crut devoir s'excuser, c'tait un
cri... un cri de surprise provoqu par ce que vous m'appreniez.

--Sans qu'on puisse admettre une seule minute que cette enfant si
simple, si nave, si innocente, ait prouv de la tendresse pour M. de
Naurouse, je crois qu'elle ne serait pas insensible  sa recherche si M.
de Naurouse demandait sa main. Pensez donc  ce que vous m'avez dit: 
ses qualits,  sa belle figure,  sa mine fire,  ses yeux passionns,
 son caractre chevaleresque,  sa jeunesse,  son esprit,  tous les
mrites que vous reconnaissez en lui et qu'un ami ne peut pas tre seul
 voir, car ils crvent les yeux de tous.

Chaque mot tait soulign et suivi d'un silence, de faon  ce que tous
les coups portassent sans se confondre.

--Pensez donc que c'est un des hommes les plus charmants qu'on puisse
rencontrer, qu'il a tout pour lui: la naissance, la fortune...

Savine se rvolta.

--La fortune?

--Ce qu'on appelle la fortune en France, et vous savez que ma fille a
les ides franaises.

--Les Franais sont des crve-la-faim, bredouilla Savine.

Madame de Barizel l'examina; il tait rouge  clater. Elle jugea
qu'elle l'avait suffisamment exaspr et qu'aller plus loin serait
s'exposer  dpasser la mesure; videmment il tait dans un tat de
colre furieuse, et s'il avait pu tordre le cou de celui dont on
l'obligeait  couter et mme  faire l'loge, il et prouv un immense
soulagement. Naurouse n'tait plus son ami, c'tait un ennemi qu'il
hassait  mort pour les douleurs qu'il venait d'endurer. Tout ce
qu'elle pourrait dire maintenant du duc, de ses mrites, de ses
qualits, de son titre, de son rang, de sa fortune, serait inutile;
l'envie de Savine ne pourrait pas en tre plus vivement surexcite
qu'elle ne l'tait. Ce qu'elle voulait, ce n'tait pas fcher Savine,
bien loin de l: c'tait tout simplement lui prouver que Corysandre
pouvait tre aime et recherche par quelqu'un qui n'tait pas le
premier venu, par un rival dont il devait tre jaloux. Et ce rsultat
tait obtenu: la jalousie, l'envie de Savine taient exaspres; elle
les voyait le gonfler  chaque parole caractristique qu'elle assnait:
il se contemplait dans la glace, il se redressait, il se bouffissait,
les narines serres, les joues ballonnes, les paules rejetes en
arrire, la poitrine bombe en avant: Et moi, et moi! criait toute sa
personne, regardez-moi donc, vous qui parlez d'un homme beau garon!
Pour un peu, il et racont des histoires pour prouver que lui aussi
avait du coeur, que lui aussi tait chevaleresque. Surtout il et voulu
faire l'addition de sa fortune. Et sa noblesse! N'tait-il pas prince?

Maintenant qu'il tait dans cet tat, il y avait avantage  lui montrer
qu'elles voyaient aussi des mrites en lui, et de grands qui, s'ils ne
supprimaient pas ceux du duc de Naurouse, les galaient au moins et
peut-tre les surpassaient.

Aprs l'avoir fait souffrir par l'envie, il fallait l'exalter par
l'orgueil.

--Vous voyez, dit-elle, en quelle estime je tiens le duc de Naurouse et
quel cas nous faisons de lui, ma fille et moi. Mais, malgr tous les
mrites que je suis dispose  lui reconnatre, il n'en est pas moins
vrai que je ne sais pas ce qu'il est rellement. Ce n'est pas en
quelques jours qu'on peut apprcier un homme et son pays, qu'on n'a pas
vcu de sa vie et dans son le juger justement, alors surtout qu'on n'est
pas de monde. Si la demande dont je vous parlais m'est faite, il faut
que je puisse y rpondre. Je ne peux pas plus l'accueillir  la lgre
que la repousser. C'est chose grave que le mariage, la plus grave de la
vie, et lourde, bien lourde est ma responsabilit de mre, plus lourde
mme que ne le serait celle d'une autre mre. Je suis seule, je n'ai pas
de mari pour me guider et toute la responsabilit de la dcision que je
vais avoir  prendre pse sur moi, elle m'crase. Songez  ce qu'est la
situation de deux femmes sans homme. Et nous ne sommes pas dans notre
pays, o les amitis que M. de Barizel avait su se crer me seraient
d'un si grand secours pour m'aider, pour m'clairer, pour me guider! Si,
comme tout me le fait croire, M. le duc de Naurouse me demande bientt,
demain peut-tre, la main de ma fille, que dois-je lui rpondre? D'un
ct, il me semble, par le peu que je sais de lui, surtout par ce que je
vois, que c'est un parti assez beau pour ne pas le ddaigner. Mais je
n'ai pas confiance en moi, je ne suis qu'une femme, c'est--dire que je
peux trs bien me laisser prendre  des dehors trompeurs. D'autre part,
je me dis que ce parti, qui me parat beau parce que je le juge en
femme, n'est peut-tre pas aussi beau qu'il en a l'air. De l mon
tourment, mes angoisses. Et voil pourquoi je m'adresse  vous et
vous dis: Qu'est rellement le duc de Naurouse? Pour vous, qui le
connaissez, est-il digne de Corysandre?

--C'est  moi que vous adressez une pareille question! s'cria Savine
stupfait.

Cette exclamation et le ton dont elle fut prononce firent croire 
madame de Barizel qu'il allait ajouter Moi qui l'aime! c'est--dire le
mot qu'elle attendait si anxieusement et qu'elle avait si laborieusement
prpar, puisque tout ce qu'elle avait dit jusque-l n'avait eu d'autre
but que de l'amener, que de le forcer.

Mais il n'en fut rien: Savine, s'tant remis de sa surprise, se tint
prudemment sur la rserve et resta bouche close.

Alors elle continua, feignant de ne pas comprendre le vrai sens de cette
exclamation:

--Nous vous considrons donc comme notre ami, continua madame de
Barizel, un de nos meilleurs amis, et par ce que je sais, par ce que
j'ai vu, moi, femme d'exprience, j'estime que votre esprit est un des
plus srs auxquels on puisse faire appel, comme votre conscience est
une des plus hautes, des plus fermes auxquelles on puisse demander un
conseil. Voil pourquoi, dans les circonstances qui se prsentent, j'ai
eu la pense de m'adresser  vous pour vous poser cette demande qui tout
 l'heure a provoqu en vous un moment de surprise. Ai-je eu tort?

Bien que les hasards d'une vie tourmente l'eussent endurcie, elle tait
tremblante d'motion en cette minute solennelle qui, en faisant le sort
de Corysandre, allait dcider le sien.

La gne de Savine tait grande: la situation en effet se prsentait
sous un double aspect, et il fallait la trancher d'un mot sans pouvoir
s'chapper.

Vraiment elle tait cruelle, car s'il ne voulait pas de Corysandre pour
sa femme, il aurait voulu au moins qu'elle ne ft pas la femme d'un
autre, surtout celle d'un ami qu'on mettait sur la mme ligne que lui,
d'un ami qui avait su se faire aimer sans doute, ainsi que cela semblait
rsulter des paroles entortilles de la mre, sous lesquelles il
semblait qu'on pouvait deviner les sentiments vrais de la fille.

Durant quelques secondes: il balana le parti qu'il allait prendre,
enfin l'intrt l'emporta.

--Certainement Roger mrite tout ce que vous avez dit, tout ce que nous
avons dit de lui; s'il en tait autrement, il ne serait pas mon ami
intime. Toutes les qualits que vous lui avez reconnues, je les lui
reconnais aussi; ce n'est pas la peine de les rappeler, n'est-ce pas?
cependant il y a un point sur lequel j'ai des rserves  poser... je
trouve que la fortune de Naurouse est assez mdiocre: quatre ou cinq
cent mille francs de rente. Quelle figure peut-on faire avec cela dans
le monde?

Il haussa les paules avec un parfait mpris.

--Et puis... j'allais oublier un autre point sur lequel j'ai aussi des
rserves  faire: c'est la sant. Il n'est pas solide, ce pauvre diable
de Naurouse; son pre est mort d'une maladie du cerveau; sa mre a
succomb  une maladie de poitrine et lui-mme est, je le crois bien,
je le crains bien, poitrinaire. Mais, vous savez, on vit trs bien
poitrinaire; et puis, en plus des on-dit, il y a un fait: c'est la faon
dont il s'est jet  corps perdu dans des amours... ridicules; tout
poitrinaire est follement sentimental, cela est connu. Cela me peine et
beaucoup de vous parler ainsi, mais la confiance que vous me tmoignez
me fait un devoir d'tre franc et de tout dire. C'est pour cela aussi
que je ne peux point passer sous silence la manie fcheuse que Naurouse
a eue de jeter son argent par les fentres pour faire du bruit, du
tapage, pour paratre, au lieu de s'amuser pour le plaisir de s'amuser.
C'est pour cela aussi que je rappelle le procs en usurpation de nom
intent  son grand-pre, ce qui dmolira terriblement la noblesse de
Roger, si ce procs est perdu par M. de Condrieu-Revel, comme tout le
fait supposer. Mais cela n'empche, pas que Naurouse ne soit un charmant
garon; on n'est pas parfait, mme quand la faveur publique, qui souvent
est bien bte, vous fait une sorte d'aurole.

Madame de Barizel n'avait jamais entendu Savine parler si longuement. O
voulait-il en venir avec cette dmolition en rgle qui n'avait pargn
ni la fortune, ni la sant, ni le nom, ni le caractre, et qui s'tait
termine par une conclusion qui avait si peu de rapport avec ses
attaques.

--Aussi, en mon me et conscience,--il se posa la main sur le coeur
majestueusement,--mon avis est... c'est--dire le conseil que je vous
donne est que vous acceptiez la demande du duc de Naurouse quand il vous
l'adressera.

Bien que madame de Barizel ft inquite depuis quelques instants dj,
ce coup la surprit si fort, qu'il la laissa un moment anantie.

--Car il vous adressera cette demande, continua Savine, cela ne fait pas
le moindre doute pour moi. Comment aurait-il pu rester insensible 
la splendide beaut de mademoiselle Corysandre,  son charme,  ses
sductions, qui font d'elle une merveille incomparable! Pour moi il y a
longtemps que je vous aurais adress cette demande en mon nom... si je
ne m'tais jur de mourir garon.

Il se tut, trs satisfait de lui; il avait dmoli Naurouse et il s'tait
lui-mme dgag.

Heureusement pour lui madame de Barizel s'tait depuis longtemps exerce
 ne pas s'abandonner  son premier mouvement, car si elle avait cd
 l'indignation furieuse qui l'avait saisie, il et entendu des choses
qui, aprs les loges et les compliments auxquels elle l'avait habitu,
l'eussent trangement et bien dsagrablement surpris. Par un nergique
effort de volont, elle se rendit matresse d'elle-mme et refoula sa
fureur. Ah! s'il n'avait pas t l'ami du duc de Naurouse! Mais il tait
l'ami du duc, et maintenant c'tait du ct de celui-ci qu'elle devait
se retourner, en lui qu'elle devait esprer, sur lui qu'elle devait
chafauder ses nouveaux projets; il ne fallait donc pas se faire en ce
moment de ce misrable Savine un ennemi qui pouvait tre redoutable.



XVII

Madame de Barizel, qui avait horreur du mouvement, passait sa vie
couche ou tendue, ne quittant son canap ou son fauteuil qu' la
dernire extrmit et dans des circonstances tout  fait graves.
Cependant, lorsque Savine, qu'elle avait conduit jusqu' la porte du
salon, ce qui chez elle tait la plus grave preuve d'estime ou d'amiti
qu'elle pt donner, fut parti, au lieu de revenir s'asseoir, elle se
mit  marcher  grands pas, allant, revenant, sans savoir ce qu'elle
faisait, pousse par les mouvements dsordonns qui l'agitaient.

--Mourir garon, rptait-elle machinalement, mourir garon!

Pendant assez longtemps encore, elle marcha par le salon; puis, un
peu calme, elle alla s'allonger sur un divan, et l elle continua de
rflchir.

Enfin, s'tant arrte  une rsolution, elle sonna et commanda qu'on
prit Corysandre de descendre.

Celle-ci ne tarda pas  arriver, l'air ennuy.

--J'ai  te parler, dit madame de Barizel, srieusement.

--C'est de mon mariage, n'est-ce pas, qu'il va tre question? dit-elle.

--Oui.

--Hlas!

--coute-moi avant de te plaindre et peut-tre aprs me remercieras-tu.

--Ce serait si tu voulais bien ne plus me parler de mariage que je
te remercierais, si tu savais comme je suis lasse de toutes ces
combinaisons que tu te donnes tant de peine  chercher et qui
n'aboutissent jamais, comme j'en suis humilie.

Son beau visage s'anima, mais pour se voiler d'une expression
mlancolique:

--Si tu savais comme j'en suis malheureuse.

--Eh bien je ne veux pas que cela dure plus longtemps; je ne veux pas
que tu sois malheureuse, je ne l'ai jamais voulu. Sois convaincue que tu
n'as pas de meilleure amie que ta mre; que je n'ai jamais voulu que
ton bonheur; que je ne veux que lui et que je suis prte  tout pour
l'assurer. coute-moi et tu vas le voir; mais d'abord rponds-moi en
toute sincrit, sans rien me cacher, franchement: que penses-tu du
prince Savine?

--Je te l'ai dit vingt fois, cent fois, et je te l'aurais dit bien plus
encore si tu avais voulu m'couter.

--Le temps n'a pas modifi ton impression premire?

--Oh! si. Je le vois aujourd'hui plus insupportable qu'il ne m'tait
apparu avant de le connatre; suffisant, vaniteux, arrogant, envieux,
goste jusqu' la frocit, misrablement avare, sans coeur, sans
honneur, sans courage, sans esprit, fourbe, menteur, hbleur, je lui
cherche vainement une qualit, car il n'est mme pas beau avec son grand
corps mal dgrossi et ses grces d'ours blanc.

C'tait la premire fois que sa mre la voyait parler avec cette
passion, elle toujours si calme, si indiffrente; elle s'tait dresse
sur son fauteuil et, le corps pench en avant, la tte haute, elle
semblait de son bras droit, qu'elle levait et abaissait  chaque mot,
assner ces pithtes qui lui montaient aux lvres sur Savine plac
devant elle.

--Alors, continua madame de Barizel aprs quelques instants, tu voudrais
ne pas devenir sa femme?

Corysandre ne rpondit pas.

--Rponds-moi donc, dit madame de Barizel en insistant.

--A quoi bon? Je t'ai dj rpondu  ce sujet. Tu m'as dit que j'tais
folle; que ce mariage tait ncessaire; qu'il fallait qu'il se ft;
qu'il tait le plus beau que je puisse souhaiter; que le refuser c'tait
faire ton malheur et le mien; que nous n'avions que ce seul moyen de
sortir de la situation o nous nous trouvons; enfin, par la prire, par
le commandement, par la persuasion, de toutes les manires, tu me l'as
impos. Pourquoi viens-tu me demander aujourd'hui si je veux devenir sa
femme?

--Pour connatre ton sentiment.

--Il n'a pas plus chang sur le mariage que sur le mari, l'un me dplat
autant que l'autre: tu voulais savoir, tu sais.

--Et je ferai mon profit de ce que tu dis; tu le verras tout  l'heure:
Maintenant, autre question  laquelle tu dois rpondre avec la mme
franchise: que penses-tu du duc de Naurouse? Tes ides  son gard n'ont
pas chang?

--Il me plat autant que le prince Savine me dplat; tous les dfauts
de l'un sont des qualits opposes chez l'autre.

--Alors, si le duc de Naurouse te demandait en mariage, tu
l'accepterais?

Corysandre plit et ce fut les lvres tremblantes qu'elle regarda sa
mre; voyant un sourire dans les yeux de celle-ci, elle poussa un cri.

--Il m'a demande?

Mais cette explosion de joie qui venait de se manifester par ce cri et
cet lan irrsistible fut de courte dure.

--Pas encore, dit madame de Barizel.

--Ah! pourquoi m'as-tu fait cette joie! murmura Corysandre, se
renversant dans son fauteuil.

--C'est toi qui t'es trompe; je ne t'ai pas dit et je n'ai pas voulu te
dire que le duc de Naurouse t'avait demande, mais simplement, et
cela est quelque chose, tu vas le voir, que s'il te demandait je suis
dispose  te donner  lui.

Corysandre se leva vivement et, d'un bond venant  sa mre, elle la prit
dans ses bras et l'embrassa.

C'tait la premire fois depuis qu'elle n'tait plus une enfant qu'elle
avait un de ces lans d'effusion.

Aprs le premier mouvement de trouble, madame de Barizel la fit asseoir
sur le canap, prs d'elle; et, lui tenant une main dans les siennes:

--Tu vois maintenant combien tu m'as mal juge trop souvent. Je n'ai
jamais voulu que ton bonheur, et, si nous n'avons pas toujours t
d'accord, c'est qu'avec ton inexprience tu ne peux pas juger le monde
et la vie, comme je les juge moi-mme. J'ai cru que c'tait assurer ton
bonheur que te faire pouser le prince Savine, dont le nom, la fortune
et la situation m'avaient blouie; et si, malgr les rpugnances que tu
as manifestes, j'ai persist dans ce projet, c'est que j'ai cru que ces
rpugnances s'effaceraient quand tu connatrais mieux le prince, en qui
je ne voyais pas, comme toi, un ours blanc mal dgrossi. Mais, au lieu
de diminuer, ces rpugnances ont grandi; aujourd'hui, le prince te
parat le monstre que tu viens de me dpeindre.--Dans ces conditions,
moi, ta mre, qui veux ton bonheur, je ne puis te dire qu'une chose:
renonons au prince Savine et pouse le duc de Naurouse, mais pouse-le.

--Il m'pousera, je te le promets, je te le jure!



XVIII

Savine tait sorti de chez madame de Barizel enchant de lui-mme.

C'tait son habitude de trouver toujours dans ce qu'il avait dit comme
dans ce qu'il avait fait, de mme dans ce qu'il n'avait pas dit et ce
qu'il n'avait pas fait, des motifs de satisfaction qui lui permettaient
de se fliciter. Il avait parl, il avait agi, il avait t bien
inspir; il s'tait abstenu de paroles et d'actes, il avait t habile;
jamais il n'avait eu tort, jamais il n'avait commis une erreur, encore
moins une maladresse ou une sottise, et quand les choses n'avaient
point tourn selon son dsir ou ses intrts, c'tait la faute des
circonstances, ce n'tait pas la sienne. Comment et-il t en faute,
lui! Dieu, oui; Dieu en qui il croyait quand il russissait et en qui il
ne croyait plus quand il chouait, Dieu pouvait se tromper et faire des
btises; mais lui Savine, non, mille fois non, cela tait impossible.

Cependant ce jour-l il tait plus satisfait encore, plus fier de lui
qu' l'ordinaire. Ceux qui le voyaient passer sous les arbres des alles
de Lichtenthal, allant lentement, la poitrine bombe, la tte haute, le
sourire de l'orgueil sur le visage, superbe, glorieux, le front dans les
nuages, se disaient: Voil un homme heureux...

Et de fait il l'tait pleinement, il avait la veine.

Cette ide fut un clair pour lui: puisqu'il avait la veine, il devait
en profiter.

Et avec cette superstition des joueurs, il se dit qu'il devait se hter.

Aussitt, htant le pas, il se dirigea vers le Graben pour prendre chez
lui l'argent qui lui tait ncessaire: la banque n'avait qu' se
bien tenir; mais que pourrait-elle contre sa chance s'unissant aux
combinaisons inexorables du marquis de Mantailles? Elle allait sauter,
non pas une fois, mais deux, indfiniment.

Aprs avoir pris tout ce qu'il avait d'argent, car il voulait risquer un
coup dcisif, il entra  la Conversation.

Il n'eut pas de peine  trouver le marquis de Mantailles, qui, assis
comme  l'ordinaire  la table de trente-et-quarante piquait avec une
longue pingle des cartons placs devant lui. Mais, si attentif qu'il
ft  cette besogne, pour lui pleine d'intrt, le vieux marquis ne
manquait pas cependant, aprs chaque coup, de promener un regard
circulaire autour de lui pour voir s'il n'apercevait point un nouveau
venu  qui il pourrait proposer quelques-unes de ses combinaisons
inexorables ou mme une association pour ruiner toutes les banques de
jeu, ce qu'il attendait, ce qu'il esprait toujours.

Sur un signe de Savine, il quitta sa chaise et, suivit celui-ci, mais
de loin, et ce fut seulement lorsqu'ils furent arrivs dans un endroit
cart du jardin o il n'y avait personne qu'il l'aborda.

--Le moment est-il favorable? demanda Savine.

--On ne peut plus favorable; ainsi...

Mais Savine, brutalement, lui coupa la parole.

--Oh! vous savez, pas de blagues, n'est-ce pas.

Le marquis redressa sa grande taille vote et prit un air de dignit
blesse; mais ce ne fut qu'un clair; la rflexion sans doute lui dit
qu'il n'tait pas en tat de se fcher d'une offense.

--Parfaitement, continua Savine avec plus de duret encore dans le ton,
j'ai dit pas de blagues et je le rpte; selon vous, quand je vous
consulte, le moment est toujours on ne peut plus favorable; vous avez 
m'offrir des combinaisons de plus en plus inexorables; et malgr tout
cela la vrit est que je perds; je devais ruiner la banque en suivant
vos conseils et, tout au contraire, depuis que je joue, ce serait elle
qui m'aurait ruin... si j'tais ruinable. Si elle ne m'a pas ruin, au
moins m'a-t-elle enlev...

Le marquis l'arrta d'un geste plein de noblesse:

--Un homme comme vous, prince, retient-il le chiffre des sommes qu'il
perd au jeu?

--Parfaitement, au moins quand il joue pour gagner; ce qui est mon cas
avec la banque, contre laquelle je ne me serais pas amus  jouer si
je n'avais pas poursuivi un but lev. Eh bien, ce but, je ne l'ai pas
atteint: je devais gagner; j'ai perdu; de sorte que j'tais dcid  ne
plus jouer.

Le marquis de Mantailles eut un sourire qui disait qu'il les connaissait
bien; ces joueurs dcids  ne plus jouer, et quelle foi il avait en
leurs engagements.

--Cependant vous venez me demander un conseil.

--Parce que, aujourd'hui, j'ai la veine.

--Alors vous tes sr de perdre; vous le savez bien, qu'il n'y a pas de
veine, qu'il n'y a pas de hasard, et que l'ordre rgle toute chose en
ce monde, le jeu comme le reste, l'ordre qui est la manifestation de la
divine Providence, qui...

Savine avait entendu cinquante fois ce raisonnement sur l'ordre de la
Providence; il l'interrompit:

--Je vous dis que la Providence est avec moi aujourd'hui, s'cria-t-il;
mais si assur que je sois de gagner, je veux mettre toutes les chances
de mon ct; voyons donc quelle est la situation des figures que vous
suivez, de faon  ce que je puisse oprer largement: je veux une srie
de coups extraordinaires qui fassent pousser des cris d'admiration  la
galerie.

Le marquis de Mantailles expliqua cette situation des figures.

--C'est bien, dit Savine, l'interrompant avant qu'il ft arriv au bout
de ses explications, cela suffit maintenant; je vous rpte que si, par
extraordinaire, je ne gagnais pas aujourd'hui, ce serait fini et vous ne
toucheriez plus votre louis par jour, attendu que je quitterais Bade.
Tout  l'heure vous avez souri quand je vous ai dit cela; mais c'est que
vous ne me connaissez pas bien en me jugeant d'aprs les autres joueurs;
moi je n'ai pas de passions.

--Alors, prince, je vous plains de toute mon me.

--Encore un mot, dit Savine; ne m'accompagnez pas, je vous prie; sans
doute vous ne me parlez pas; mais cela me gne que vous soyez dans la
salle; malgr moi, je vous cherche et cela me donne des distractions, et
puis vos regards m'empchent de suivre mes inspirations.

--Dfiez-vous-en.

--Je vous dis que j'ai la veine.

Il quitta le vieux marquis pour rentrer dans la salle de jeu, o, rien
que par sa manire de se prsenter, il se fit faire place.

Lorsqu'il se fut assis, il promena sur les curieux, qui le regardaient
taler autour de lui ses liasses de billets un sourire de superbe
assurance qui disait:

--Regardez-moi bien, vous allez voir.

Il fit son jeu.

Ce qu'on vit, ce fut une dveine constante qui le poursuivit.

Au bout d'une heure il avait perdu deux cent mille francs.

--Je cde ma chaise.

--Je la prends, dit une voix derrire lui.

C'tait son ennemi, Otchakoff, qu'il n'avait pas vu.

Alors en tant oblig de passer au second rang tandis que son rival
s'avanait au premier, il sentit en lui un mouvement de rage plus
cruel que sa perte d'argent ne lui en avait fait prouver: c'tait une
abdication.



XIX

C'tait fini, Savine tait bien dcid  quitter Bade, o rien ne le
retenait plus.

A la _Conversation_, il ne voulait pas voir le triomphe insolent
d'Otchakoff, qui continuait  gagner ou  perdre avec la mme
indiffrence apparente.

Et il ne voulait pas assister davantage  celui de Naurouse auprs de
Corysandre.

Cependant, s'il se dcidait  partir ainsi, il fallait que son dpart
lui rapportt au moins quelque chose, ne serait-ce que la reconnaissance
de Naurouse.

Lorsque cette ide se fut prsente  son esprit, elle en chassa le
mcontentement et la colre. Il se dirigeait vers le _Graben_ pour
rentrer chez lui, il s'arrta, et, changeant de chemin, il alla chez le
duc de Naurouse.

--Vous venez dner avec moi? dit celui-ci, qui allait sortir.

--Justement, mais  une condition, qui est que nous allions dner
dans un endroit o nous pourrons causer; j'ai  vous parler de choses
srieuses, et je voudrais n'tre ni drang ni entendu.

--Vous paraissez agit.

--Je le suis, en effet; vous saurez tout  l'heure pourquoi;
occupons-nous d'abord de dner, le reste viendra aprs.

Ils montrent en voiture et se firent conduire  l'_Ours_, qui est un
restaurant tabli dans une prairie  quelques minutes de Bade; mais en
route Savine ne parla de rien, pas mme de la perte qu'il venait de
faire.

A table non plus il n'entama pas la confidence qu'il avait annonce, et
Roger remarqua qu'il mangeait et buvait  fond en homme qui ne se laisse
pas couper l'apptit par les motions: il s'tait fait servir de la
bire, du champagne et du cognac qu'il mlangeait lui-mme dans de
certaines proportions et qu'il avalait  grands coups, car lorsqu'il ne
se croyait pas malade c'tait une de ses prtentions de pouvoir boire
plus qu'aucun Russe; et sa rputation avait commenc  se fonder
autrefois  Paris par ce talent qui lui avait valu bien des envieux
parmi les jeunes gens de son monde.

Ce fut seulement au dessert, la porte close, qu'il commena l'entretien
que, tout en mangeant et en buvant, il avait prpar:

--Mon cher Roger, il faut me rpondre avec franchise.

--Vous savez bien que je parle toujours franchement.

--Comme moi, mais comme moi aussi vous ne dites que ce que vous voulez,
tandis que ce que je vous demande, c'est de rpondre  toutes mes
questions sans rien taire, sans rien cacher. Comment trouvez-vous
mademoiselle de Barizel?

--La plus gracieuse, la plus belle, la plus charmante, la plus
dlicieuse, la plus sduisante des jeunes filles.

--Je m'en doutais.

Il porta la main  son coeur avec le geste d'un homme qui vient de
recevoir un coup cruel.

--Puis, aprs un moment de silence assez long, il poursuivit:

--Maintenant, autre question: Quel sentiment vous a-t-elle inspir?

--L'admiration.

--Cela c'est l'effet, mais cet effet, qu'a-t-il produit lui-mme?

Roger ne rpondit pas.

--Je vous en prie; dit Savine en insistant, rpondez par un mot:
l'aimez-vous?

--C'est une question que je n'ai pas examine... par cette raison que je
ne pouvais pas l'examiner.

--Pourquoi?

--Parce que je n'aurais pu le faire qu'aprs vous avoir pos moi-mme
certaines questions que pour toutes sortes de raisons il me convenait de
taire.

--Et que vous ne pouvez plus taire maintenant que nous avons abord
cet entretien, qui, vous le sentez, doit tre pouss jusqu'au bout;
posez-les donc, ces questions, et soyez sr que j'y rpondrai sans
toutes les rsistances que vous opposez aux miennes.

--Nos conditions ne sont pas les mmes; vous tiez l'ami de la famille
de Barizel quand je suis arriv  Bade.

--Vos questions, vos questions?

--Eh bien, la question que je ne voulais pas vous adresser est la mme
que celle que vous me posez l'aimez-vous?

Savine tendit ses deux mains au duc de Naurouse:

--Mon cher Roger; dit-il d'une voie mue, vous tes l'ami le plus loyal,
le coeur le plus honnte, le plus droit, que j'aie jamais connu; mais
j'espre me montrer digne de vous: je rponds donc: Oui, je l'aime.

--Vous voyez donc...

--coutez-moi: quand je dis Je l'aime, je devrais plutt dire pour
tre absolument dans le vrai: Je l'ai aime. Quand vous tes arriv
 Bade et quand je vous ai amen prs d'elle, un peu pour que vous
l'admiriez comme je l'admirais moi-mme, je l'aimais et je pensais 
l'pouser; mais j'ai vu l'effet qu'elle a produit sur vous et celui que
vous avec produit sur elle; j'ai vu comment vous avez t attirs l'un
vers l'autre  Eberstein; ce que vous avez t depuis l'un pour l'autre,
je l'ai vu aussi. Oh! je ne vous fais pas de reproches, mon cher Roger,
vous tes rest, j'en suis certain, j'en ai eu cent fois la preuve,
l'ami loyal et dlicat dont je serrais la main tout  l'heure. Et c'est
l ce qui m'a si profondment touch, si doucement mu, moi qui n'ai pas
t gt par l'amiti. Mais enfin, quelle qu'ait t votre rserve, vous
n'avez pas pu ne pas vous trahir: mille petits faits, insignifiants pour
un indiffrent, considrables pour moi, m'ont appris chaque jour ce que
vous ressentiez pour Corysandre et ce que Corysandre ressentait pour
vous. Si je vous disais que les premiers moments n'ont pas t cruels,
dsesprs, vous ne me croiriez pas, vous qui tes un homme de coeur.
Mais si moi aussi je suis un homme de coeur, je suis en mme temps un
homme de raison. De plus, pardonnez-moi cet aveu brutal: je vous aime
tendrement, d'une amiti solide et profonde au-dessus de tout. J'ai fait
mon examen de conscience. En mme temps j'ai fait le vtre aussi... et
celui de Corysandre. Je me suis demand: Avec qui serait-elle le plus
heureuse? Et ma conscience m'a rpondu:--je pense que ma sincrit,
celle d'un homme qu'on accuse d'tre orgueilleux, a quelque
mrite,--Avec Roger; et alors mon plan a t arrt. J'avoue que j'en
ai diffr l'excution plus que je n'aurais d peut-tre. Mais il
faut me pardonner; il y a des sacrifices auxquels on se rsigne
difficilement. Ce plan, vous l'avez devin: il consistait  venir vous
poser les questions que je vous ai poses et qui se rsumaient dans une
seule: L'aimez-vous? En ne me rpondant pas vous m'avez rpondu mieux
que vous ne l'auriez fait par la rponse la plus prcise.

Il se tut et parut rflchir douloureusement comme s'il balanait dans
son coeur troubl une rsolution terrible  prendre.

--Il est vident, mon cher Roger, dit-il enfin, qu'un de nous deux est
de trop  Bade...

--C'est--dire?

--C'est--dire que je vous cde la place; dans quelques jours j'aurai
quitt Bade; plus tard, quand vous penserez  moi, vous verrez si j'ai
t votre ami, et alors, je l'espre, votre souvenir s'attendrira.

Lui-mme eut un accs d'motion qui lui coupa la parole.

--Si je vous ai dit avec une entire franchise ce qui se rapportait
 nous et  Corysandre, je dois vous dire maintenant, pour que notre
explication soit complte, que j'ai eu il y a quelques instants un
entretien avec madame de Barizel, qui, je dois en convenir, paraissait
me traiter avec une certaine bienveillance et peut-tre mme avec une
prfrence marque: n'en soyez pas jaloux, mon cher Roger, j'ai sur
vous, au moins aux yeux d'une mre, une supriorit marque: je suis
plus riche que vous. Eh bien, dans cet entretien tout  fait accidentel
et en l'air, j'ai annonc  madame de Barizel que j'avais la volont
bien arrte de mourir garon. Vous pouvez donc vous prsenter
maintenant quand vous voudrez, mon cher Naurouse, vous ne trouverez
devant vous ni mon titre de prince, ni mes mines de l'Oural. Je n'existe
plus. Je suis r*... au moins pour Corysandre. Ce que je vais devenir,
n'en prenez pas souci. Je vais tcher de m'occuper de quelque chose, de
me passionner pour quelque chose. Je vais fonder une chaire au Musum,
construire un observatoire, subventionner une exploration du Centre de
l'Afrique, fonder un orphelinat pour les jeunes filles; enfin, je vais
chercher quelque chose qui prenne mon temps, car vous pensez bien que
mourir garon, c'est tout simplement une blague, une blague hroque qui
mriterait de faire le sujet d'une tragdie; s'il y avait encore des
potes; malheureusement il n'y en a plus; je viens trop tard. C'est pour
vous dire cela que je vous ai demand  dner. Maintenant, si vous le
voulez bien, sonnez le garon, qu'il nous apporte du champagne et du
cognac, j'ai trs soif pour avoir si longtemps parl; et, de plus, il
est bon d'oublier.

    Car pour tre un hros on n'en est pas moins homme.

Est-ce que a fait un vers franais, a? Je n'en sais rien; a en a
l'air; mais il faut m'excuser, je ne suis qu'en rustre ou un Russe, et
entre les deux il n'y a pas grande distance... pour les vers franais.



XX

C'tait le malheur de Savine, de ne pas inspirer confiance  ceux qui
le connaissaient, et Roger le connaissait bien. Tout d'abord, il avait
prouv un moment d'motion quand Savine lui avait dit: J'ai fait mon
examen de conscience et ma conscience m'a rpondu que c'tait avec Roger
que Corysandre pouvait tre heureuse; et cette motion tait devenue
plus vive quand Savine, mettant la main sur son coeur, avait ajout avec
des larmes dans la voix: Un de nous deux est de trop  Bade, je vous
cde la place auprs de Corysandre. Mais cette motion, qui n'tait pas
descendue bien profondment en lui, n'avait pas touff la rflexion.

Comment Savine accomplissait-il un pareil sacrifice, lui qui n'tait
pas l'homme des sacrifices et qui n'avait jamais cout que la voix de
l'intrt personnel le plus troit?

Il et fallu tre d'une navet enfantine pour rejeter ces questions
sans les examiner et les peser.

Dans tout ce que Savine avait dit, et au milieu de cette explosion de
sensibilit peu naturelle chez un homme comme lui, et plus faite, par
son excs mme, pour inspirer le doute que la confiance, il n'y avait
qu'une chose certaine: sa renonciation  Corysandre.

Mais les raisons qui avaient amen cette renonciation n'taient
nullement claires et encore moins satisfaisantes, si on s'en tenait aux
confidences de Savine.

Un homme qui s'est montr assidu auprs d'une jeune fille, qui a affich
pour elle l'admiration et l'enthousiasme, qui s'est pos hautement en
prtendant et qui, tout  coup, se retire et renonce  elle, l'accuse.

Quelles accusations portait Savine?

Il et t puril de l'interroger  ce sujet, puisque sa renonciation,
comme il le disait lui-mme, tait un acte d'hrosme amical; mais, ce
qu'on ne pouvait pas lui demander, on pouvait, on devait le demander
 d'autres, et les renseignements qu'il avait obtenus, on pouvait les
obtenir soi-mme.

En ralit, Roger ne savait rien de la famille de Barizel, si ce n'tait
ce que Leplaquet lui avait racont; mais ces longs rcits, faits par un
pareil tmoin, n'taient pas suffisants pour dire ce qu'avait t M. de
Barizel, quelle situation il avait rellement occupe, ce qu'avait t,
ce qu'tait madame de Barizel.

Ces rcits, Roger les avait accepts surtout parce qu'ils lui parlaient
de Corysandre et lui permettaient de reconstituer par l'imagination ce
qu'avaient t l'enfance et la premire jeunesse de celle qui occupait
son esprit; mais jamais il n'avait eu la pense de les contrler,
n'ayant pas d'intrt  le faire; que lui importait qu'ils fussent ou ne
fussent pas des romans, ils n'en parlaient pas moins de Corysandre?

Mais maintenant que cet intrt tait n, ce contrle s'imposait et il
devait tre poursuivi d'autant plus svrement que la renonciation de
Savine ressemblait  une accusation.

Il pouvait reconnatre que la fortune de Savine tait suprieure 
la sienne; mais il ne mettait aucun nom au-dessus du sien, et ce qui
n'avait pas convenu  un Savine convenait encore moins  un Naurouse.

C'tait ce nom qu'il engageait en se mariant et jamais il ne le
compromettrait en prenant une femme qui ne ft pas digne de le porter ou
qui l'amoindrt.

Que la fortune de Corysandre ne ft pas ce qu'on disait, cela n'avait
que peu d'importance  ses yeux; mais qu'il y et une tache sur son
nom ou sur l'honneur de sa famille, cela au contraire en avait une
considrable qui pouvait empcher tout projet de mariage.

Avant de poursuivre l'excution de ce projet, avant de s'engager avec
madame de Barizel, et mme avec Corysandre, il fallait donc qu'il et
des renseignements prcis sur cette famille de Barizel.

Le lendemain, en se levant, il employa sa matine  crire des lettres
pour obtenir ces renseignements l'une  l'un de ses amis, secrtaire
de la lgation de France  Washington, l'autre  un Amricain de
Saint-Louis avec qui il s'tait li dans son voyage.



XXI

Madame de Barizel avait cru qu'aprs le dpart de Savine le duc de
Naurouse prendrait la place de celui-ci, se poserait franchement en
prtendant, et, dans un temps qui, selon elle, ne devait pas tre long,
lui demanderait Corysandre.

Cela semblait indiqu, car bien certainement, si le duc de Naurouse ne
s'tait pas encore prononc, c'tait Savine, Savine seul qui l'avait
retenu; Savine loign, les scrupules qui l'avaient arrt n'existaient
plus.

Il n'avait qu' parler.

Chaque soir elle avait donc interrog sa fille.

--Que t'a dit le duc de Naurouse aujourd'hui?

--Rien de particulier.

--Je vous ai laisss en tte--tte.

--C'est justement pour cela, je crois bien, qu'il n'a rien dit: quand tu
es avec nous ou quand nous sommes en public, il a toujours mille choses
 me dire, et il me les dit d'une faon charmante qui les rend intimes,
presque mystrieuses, quoique tout le monde puisse les entendre; puis,
aussitt que nous sommes seuls, il ne dit plus rien; il semble qu'il ait
peur de parler et de se laisser entraner.

--Alors?

--Alors il me regarde.

--La belle affaire!

--Si tu savais comme ses yeux sont doux et tendres!

--Et toi?

--Moi, je le regarde aussi.

--Avec les mmes yeux?

--Ah! je ne sais pas, mais je puis te dire que c'est avec un coeur bien
mu, bien heureux, tout bondissant de joie par moments, et dans d'autres
tout alangui, comme s'il se fondait.

--Alors cela durera toujours ainsi entre vous?

--Je ne sais pas... mais je le souhaite de tout coeur.

--Tu es stupide.

--Alors on a joliment raison de dire: Bienheureux les pauvres d'esprit,
le royaume des cieux leur appartient. Je l'ai sur la terre, ce royaume.

Ce n'tait pas de ce royaume que madame de Barizel s'inquitait, et
lorsque, aprs quelques jours d'attente, elle vit que le duc de Naurouse
ne se prononait pas, elle projeta d'intervenir entre ce jeune homme et
cette jeune fille si jeunes qui mettaient leur bonheur  se regarder en
silence, ne trouvant rien de mieux pour se dire leur amour. Combien de
temps les choses traneraient-elles, encore si elle ne s'en mlait pas?
Ce n'tait pas du bonheur de Corysandre qu'il s'agissait, ce n'tait pas
de celui du duc de Naurouse, c'tait de leur mariage, qui pouvait trs
bien ne pas se faire, s'il ne se faisait pas au plus vite.

Un soir qu'elle avait demand, comme  l'ordinaire,  Corysandre:
Que t'a dit M. de Naurouse aujourd'hui? et que celle-ci, comme 
l'ordinaire aussi, avait rpondu: Rien, elle se dcida:

--Veux-tu devenir duchesse de Naurouse? s'cria-t-elle.

--C'est toute mon esprance.

--Eh bien! si vous continuez ainsi, cette esprance ne se ralisera pas,
sois-en certaine.

Corysandre leva ses beaux yeux par un mouvement qui disait clairement
qu'elle n'avait aucun doute  cet gard:

--Tu ne crois pas ce que je te dis?

--Je suis sre de lui.

--Rappelle-toi ce qui est arriv avec don Jos.

--Ce n'tait pas la mme chose.

--Avec lord Start.

--Ce n'tait pas la mme chose.

--Avec Savine.

Elle haussa les paules en poussant des exclamations de piti.

--Veux-tu que ce qui est arriv avec don Jos, avec lord Start, avec
Savine, se renouvelle avec le duc de Naurouse?

--Il n'y a pas de danger; dit-elle avec une superbe assurance et
l'clair de la foi dans les yeux; ceux dont tu parles savaient qu'ils
m'taient indiffrents; M. de Naurouse sait que...

--Que?...

--Que je l'aime.

--Tu ne le lui as pas dit?

--Est-ce qu'il est besoin de se le dire, cela se voit, cela se sent;
lui, non plus, ne m'a pas dit, qu'il m'aimait, et cependant je suis
certaine de son amour tout aussi bien que s'il me l'avait affirm par
les serments les plus solennels; c'est l'lan de mon coeur qui me
l'affirme lorsque je le vois, c'est son anantissement lorsque nous
sommes spars.

--J'admets cet amour, je l'admets aussi grand que tu voudras chez le duc
de Naurouse; eh bien!  quoi a-t-il servi jusqu' prsent?

--A nous rendre heureux.

-J'entends pour ton mariage; si malgr cet amour, ce grand amour, M. de
Naurouse n'a point encore demand ta main, bien qu'il sache qu'il n'a
qu'un mot  prononcer pour l'obtenir, ne crains-tu pas qu' un moment
donn il se retire comme s'est retir Savine, comme se sont retirs dj
ceux qui ont voulu t'pouser et qui, aprs un certain temps, ont renonc
 leur projet?

--Non.

--Eh bien, moi, je le crains, et je vais te dire pourquoi; c'est parce
que tu effrayes les pouseurs; ils viennent  toi, irrsistiblement
attirs par ta beaut; mais, comme tu ne fais rien pour les retenir, ils
se retirent lorsqu'ils ont appris  connatre notre situation.

--A qui la faute?

--A personne, ni  toi, ni  moi; on nous reproche le tapage de notre
vie, et je conviens qu'on n'a pas tort; mais, cette vie, nous ne pouvons
pas la changer sous peine de renoncer au grand mariage que je veux pour
toi. Ceux qui ont une position bien tablie, un grand nom, une belle
fortune, des relations solides et brillantes, n'ont point besoin qu'on
fasse du tapage autour d'eux; on vient  eux tout naturellement, par la
force mme des choses. Mais nous, qui serait venu  nous si nous tions
restes dans notre pauvre habitation, sans fortune, sans relations?
Quand j'ai voulu un mariage digne de ta beaut, il a bien fallu prendre
un parti, sous peine de te laisser devenir la femme d'un homme mdiocre.
J'ai pris celui que les circonstances m'imposaient et non celui que
j'aurais choisi si j'avais t libre; je t'ai place dans un milieu
brillant et je me suis arrange pour qu'on parlt de toi. Mon calcul a
russi et les pouseurs se sont prsents, ayant un rang et une fortune
que nous ne devions pas esprer.

--Et ils se sont retirs.

--C'est l justement ce qui fait que nous ne devons pas laisser celui
que nous avons, en ce moment, suivre les autres, ce qu'il pourrait trs
bien faire si nous lui laissions le temps de la rflexion: il faut donc
l'obliger  se prononcer et  s'engager avant que la dsillusion ait
parl en lui ou qu'il ait cout les voix malveillantes qui nous
attaquent. Le duc de Naurouse est un homme d'honneur: quand il aura
pris un engagement il le tiendra. J'avais cru que cet engagement, il le
prendrait de lui-mme ou tout au moins que tu l'amnerais  le prendre;
mais ni l'une ni l'autre de ces esprances ne s'est ralise, et, je le
crains bien, ne se ralisera si je n'interviens pas entre vous.

--Oh! je t'en prie, laisse-nous nous aimer?

--Ce que je te demande n'est ni difficile, ni pnible: il s'agit tout
simplement de me rpter tout ce que M. de Naurouse te dira, et de ne
lui dire que ce que nous aurons arrt ensemble  l'avance.

--Alors c'est un rle que tu m'imposes.

--Et que tu joueras admirablement, puisqu'il sera dans ta nature et que
pas un mot ne sera contraire  tes sentiments.

--Ce qui sera contraire  mes sentiments, ce sera de n'tre pas moi...

--Veux-tu que M. de Naurouse t'pouse? Oui, n'est-ce pas? Eh bien,
laisse-moi te diriger. Maintenant, bonne nuit, va te coucher et
laisse-moi rver  la scne que tu devras jouer demain.



XXII

En disant  Corysandre. Tu joueras admirablement un rle qui sera dans
ta nature, madame de Barizel n'tait pas du tout certaine du succs
de sa fille, et mme elle en tait inquite, car le mot qu'elle lui
adressait si souvent: Tu es stupide, tait pour elle d'une vrit
absolue.

Elle n'tait point, en effet, de ces mres enthousiastes qui ne trouvent
que des perfections dans leurs enfants par cela seul qu'elles sont les
mres de ces enfants; belle elle-mme, mais autrement que sa fille, il
lui avait fallu longtemps pour voir la beaut de Corysandre, et encore
n'avait-elle pu l'admettre sans contestation que lorsqu'elle lui avait
t impose par l'admiration de tous: mais elle n'avait pas encore pu
s'habituer  l'ide que cette fille, qui lui ressemblait si peu, pouvait
tre intelligente. Pour elle, l'intelligence c'tait l'intrigue, la
ruse, le dtour, l'art de mentir utilement et de tromper habilement,
l'audace dans le choix des moyens  employer pour atteindre un but et la
souplesse dans la mise en excution de ces moyens, l'ingniosit  se
retourner, l'assurance dans le danger, le calme dans le succs, la
fertilit de l'imagination, la fermet du caractre, de sorte que quand
elle se comparait  sa fille et cherchait en celle-ci l'une ou l'autre
de ces qualits sans les trouver, elle ne pouvait pas reconnatre
qu'elle tait intelligente; stupide au contraire, aussi bte que belle.

Ce dfaut de confiance dans l'intelligence de sa fille lui rendait sa
tche dlicate. Avec une fille dlie rien n'et t plus facile que de
lui tracer le canevas d'une scne qui aurait infailliblement amen  ses
pieds un homme pris et passionn comme le duc de Naurouse; mais avec
elle il n'en pouvait pas tre ainsi: ce qu'on lui dirait d'un peu
compliqu, elle ne le rpterait pas; ce qu'on lui indiquerait d'un peu
fin, elle ne le ferait pas. Il lui fallait quelque chose de simple, de
trs simple qu'elle pt se mettre dans la tte et excuter. Mais quelque
chose de trs simple et de tout  fait primitif agirait-il sur le duc de
Naurouse?

Elle chercha dans ce sens; malheureusement elle n'tait  son aise que
dans ce qui tait compliqu, savamment combin, entortill  plaisir;
tout ce qui tait simple lui paraissait fade ou niais, indigne de
retenir son attention.

Et cependant, c'tait cela qu'il fallait, cela seulement: quelques mots,
une intonation, un geste, un regard, et il tait entran; mais ces
quelques mots, cette intonation, ce geste, ce regard, ne pouvaient
produire tout leur effet que s'ils taient en situation.

C'tait donc une situation qu'il fallait trouver, et, si elle tait
bonne, elle porterait la mauvaise comdienne qui la jouerait.

Une partie de la nuit se passa  chercher cette situation; elle en
trouva vingt, mais bonnes pour elle-mme, non pour Corysandre, se
dpitant, s'exasprant de voir combien il tait difficile d'tre bte;
enfin, de guerre lasse, elle s'endormit.

Le lendemain, en s'veillant, il se trouva que le calme de la nuit
avait fait ce que le trouble de la soire avait empch: elle tenait sa
situation, bien simple, bien bte, et telle qu'il fallait vraiment tre
endormie pour en avoir l'ide.

Aussitt elle passa un peignoir et vivement elle entra dans la chambre
de sa fille.

Corysandre tait leve depuis longtemps dj, et, assise dans un
fauteuil devant sa fentre, sous l'ombre d'un store  demi baiss,
elle paraissait absorbe dans la contemplation des cimes noires de la
montagne qui se trouvait en face de leur chalet.

--Que fais-tu l? demanda madame de Barizel.

--Je rflchis.

--A quoi?

--A ce que tu m'as dit hier.

--Et quel est le rsultat de tes rflexions, je te prie?

--C'est de te prier de ne pas persvrer dans ton ide et de nous
laisser tre heureux tranquillement.

--Tu es folle. Moi aussi, j'ai rflchi, et j'ai justement trouv le
moyen d'amener le duc de Naurouse  se prononcer aujourd'hui mme. Tu
comprends que ce n'est pas quand j'ai pass une partie de la nuit 
chercher ce moyen et quand je suis certaine d'arriver  un rsultat que
je vais couter tes billeveses: c'est  toi de m'couter et de faire
exactement ce que je vais te dire. Comprends-moi bien; suis mes
instructions et avant un mois tu seras duchesse de Naurouse. Il doit
venir tantt, n'est-ce pas? Eh bien tu seras seule; je ferai la sieste
aprs une mauvaise nuit et tu penseras que je ne dois pas me rveiller
de sitt; mais, au lieu d'en paratre fche, tu t'en montreras
satisfaite. Voyons, ce ne peut pas tre un chagrin pour toi de rester en
tte -tte avec le duc?

--C'est un embarras.

--Montre de l'embarras si tu veux, cela ne fait rien. D'ailleurs, ce
qu'il faut avant tout, c'est tre naturelle. Donc, le duc arrive. Tu es
dans un fauteuil comme en ce moment et tu lui tends la main. Attention!
coute et regarde: je suis le duc.

Faisant quelques pas en arrire, elle alla  la porte; puis elle revint
vers Corysandre, marchant vivement, lgrement, comme le duc, les deux
mains tendues en avant, le visage souriant:

--Seule? (c'est le duc qui parle). Alors tu rponds:

--Oui, ma mre a pass une mauvaise nuit, elle fait la sieste. L-dessus
le duc te dit quelques mots de politesse pour moi et tu rponds ce que
tu veux, cela n'a pas d'importance; ce qui en a, c'est ce que tu dois
ajouter, coute donc bien...--Et elle reprit la voix de Corysandre:--Au
reste, je suis bien aise de cette absence, qui me permet de vous
adresser une prire.--L-dessus, tu as l'air aussi embarrass que
tu veux; seulement, en mme temps, tu dois aussi avoir l'air mu et
attendri; tu le regardes longuement avec des yeux doux; plus ils seront
doux, plus ils seront tendres, mieux cela vaudra.--Une prire? dit le
duc surpris autant par les paroles que par ton attitude.--Oui, et que
je n'oserai jamais vous dire si vous ne m'aidez pas. Asseyez-vous donc,
voulez-vous?--Tu lui montres un sige prs de toi, mais pas trop prs
cependant; l'essentiel, c'est que le duc soit bien en face de toi, sous
tes yeux, ainsi.

Disant cela, elle prit une chaise et, l'ayant place  deux pas de
Corysandre, elle s'assit comme si elle tait le duc de Naurouse, et
reprit:

--Avant d'adresser ta prire au duc, tu le regardes de nouveau, toujours
longuement, avec des yeux de plus en plus tendres et un doux sourire
dans lequel il y a de l'embarras et de l'inquitude; tu prolonges cette
pause aussi longtemps que tu veux, des yeux comme les tiens en disent
plus que des paroles. Cependant, comme vous ne pouvez pas rester ainsi,
tu te dcides enfin et tu lui dis: C'est du steeple-chase dans lequel
vous devez monter un cheval que je veux vous parler; je vous en prie, ne
montez pas ce cheval, ne prenez pas part  cette course. Tu tches
de mettre beaucoup de tendresse dans cette prire et aussi beaucoup
d'angoisse. Cependant il ne faut pas que tu en mettes trop, car le duc
doit te demander pourquoi tu ne veux pas qu'il prenne part  cette
course. Voyons, si le duc court tu auras peur, n'est ce pas!

--Une peur mortelle.

--Tu vois bien que je te demande de n'exprimer que des sentiments qui
sont en toi: c'est cette peur que ton accent et tes regards doivent
trahir. Cependant,  la demande du duc, tu ne rponds pas tout de suite:
tu hsites, tu te troubles, tu rougis, tu veux parler et tu ne le peux
pas, arrte par ta confusion. Ne serait-ce pas ainsi que les choses se
passeraient dans la ralit?

--Non: je n'hsiterais pas; je ne me troublerais pas, je lui dirais tout
de suite et tout simplement que j'ai peur pour lui.

--Cela serait trop simple et trop bte; l'art vaut mieux que la nature.
Tu es donc confuse, et ce n'est qu'aprs l'avoir fait attendre, aprs
qu'il s'est rapproch de toi, comme cela,--elle approcha sa chaise en se
penchant en avant,--ce n'est qu'alors que tu lui dis: J'ai peur pour
vous. En mme temps, tu lui tends la main par un geste d'entranement,
et, s'il ne la saisit point passionnment, s'il ne tombe point  tes
genoux, s'il ne te prend pas, dans ses bras, c'est que tu n'es qu'une
sotte. Mais tu n'en seras pas une, n'est-ce pas? tu comprendras.

--Je comprends, s'cria, Corysandre en se cachant le visage dans ses
deux mains, que cela est odieux, et misrable. Pourquoi veux-tu me faire
jouer une comdie indigne de lui et indigne de moi?

--Parce qu'il le faut et parce que tout n'est que comdie en ce monde.
Qui te rvolte dans celle-la, puisqu'elle est conforme  tes sentiments?

--La comdie mme.

Madame de Barizel haussa les paules par un geste qui disait clairement
qu'elle ne comprenait rien  cette rponse.

--Cette leon que tu viens de me donner ressemble-t-elle  celles que
les mres donnent ordinairement  leurs filles? dit Corysandre d'une
voix tremblante, et ce que tu veux que je fasse, toi, n'est-ce pas
justement ce que les autres mres dfendent?

--T'imagines-tu donc que je suis une mre comme les autres! Non, pas
plus que tu n'es une fille comme les autres. C'est une des fatalits de
notre position de ne pouvoir pas vivre, de ne pouvoir pas agir, penser,
sentir comme les autres. Crois-tu donc que les gens qui marchent la tte
en bas dans les cirques ou qui dansent sur la corde au-dessus du Niagara
n'aimeraient pas mieux marcher comme tout le monde: ils gagnent leur
vie. Eh bien, nous, il nous faut aussi gagner la ntre; et pour cela
tous les moyens sont bons. N'aie donc pas de ces rpugnances d'enfant.
En somme je ne te demande rien de bien terrible: tu as peur que le duc
de Naurouse monte dans ce steeple-chase o il peut se casser le cou,
dis-le-lui; le duc t'aime, qu'il te le dise. Cela est bien simple et ta
rsistance n'a pas de raison d'tre. Tu prfrerais que les choses se
fissent toutes seules; moi aussi; mais ce n'est ni ma faute ni la tienne
si nous sommes obliges d'y mettre la main. Quel mal y a-t-il  cela? De
l'ennui, oui, j'en conviens. Mais c'est tout. Et le titre de duchesse
de Naurouse mrite bien que tu te donnes un peu d'ennui pour l'obtenir.
Crois-en mon exprience, le duc peut t'chapper si tu laisses les choses
traner en longueur; presse-les donc. Pour cela le meilleur moyen
est celui que je viens de t'indiquer. tudions-le donc avec soin et
reprenons-le, si tu veux bien. Tu es seule, le duc arrive.

Comme elle l'avait fait une premire fois, elle alla  la porte pour
reprsenter l'entre du duc.

Et la rptition continua exactement comme si elle avait t dirige par
un bon metteur en scne.

Tour  tour, madame de Barizel remplissait le personnage du duc et celui
de Corysandre, mais c'tait  ce dernier seulement qu'elle donnait toute
son application: elle disait les paroles, elle mimait les gestes et
elle les faisait rpter  Corysandre, recommenant dix fois la mme
intonation ou le mme mouvement.

--Tu dis faux, s'criait-elle, allons, reprenons et dis comme moi.

Mais elle insistait plus encore sur les mouvements, sur les attitudes,
sur les regards.

--Ne t'inquite pas trop de ce que tu dis, ni de la faon dont tu le
dis; c'est dans tes yeux qu'est le succs, dans ton sourire, c'est dans
tes lvres roses, dans tes dents, dans les fossettes de tes joues;
combien de fois ai-je vu des comdiennes dire faux et se faire cependant
applaudir pour la musique de leur voix ou le charme de leur personne.



XXIII

Corysandre avait longuement rpt son rle dans la scne qu'elle devait
jouer avec Roger; elle avait travaill ses yeux tendres, tudi ses
silences, ses intonations, ses gestes, et, au bout d'une grande heure,
madame de Barizel s'tait dclare satisfaite.

--Je crois que a marchera; ce soir, M. de Naurouse viendra m'adresser
officiellement sa demande. Quelle joie!

Mais Corysandre n'avait pas partag cette satisfaction, car 'avait t
plutt par lassitude que par conviction, pour ne pas subir les ennuis
d'une discussion sur un sujet qui la blessait, qu'elle s'tait prte 
cette comdie.

Comment sa mre n'avait-elle pas senti combien cela tait rvoltant?
Sans doute, elle n'avait vu que le rsultat  obtenir; mais qu'importait
la lgitimit du rsultat si les moyens taient misrables et honteux!
Quelle tristesse! Quelle inquitude pour elle d'tre toujours en
dsaccord avec sa mre sur de pareils sujets! Elle et t si heureuse
de n'avoir pas  discuter et  se rvolter! A qui la faute? Elle ne
voulait pas condamner sa mre, et cependant elle ne pouvait pas ne pas
se rappeler qu'avec son pre ces dsaccords n'avaient jamais exist et
que tout ce que celui-ci disait, tout ce qu'il faisait lui paraissait, 
elle, enfant, bien jeune encore, mais comprenant et jugeant dj ce qui
se passait autour d'elle, noble, gnreux, juste, droit, lev. Quelle
diffrence, hlas! entre autrefois et maintenant!

Par son mariage elle chapperait  toutes les intrigues qui se nouaient
autour d'elle,  toutes les discussions qu'elles soutenaient entre
elle et sa mre,  tous les dgots qu'elles lui inspiraient; mais, si
presse qu'elle ft d'arriver  ce mariage qui devait l'affranchir,
pouvait-elle en hter l'heure par des moyens tels que ceux que sa mre
lui conseillait?

Ce n'tait pas seulement son honneur qui se refusait  cette comdie,
c'tait encore son amour lui-mme qui s'indignait  cette pense de
tromperie: il n'y avait que trop de hontes et de misres dans sa vie,
elle ne voulait pas que dans son amour il y et un mauvais souvenir.

C'tait en s'habillant qu'elle rflchissait ainsi, et elle venait de
terminer sa toilette lorsque sa mre rentra dans sa chambre.

--Comment, s'cria madame de Barizel, aprs l'avoir regarde, c'est
ainsi que tu t'habilles en un jour comme celui-ci?

--Je me suis habille comme tous les jours.

--C'est justement ce que je te reproche; tu dois tre irrsistible.

Corysandre glissa un regard du ct de la glace.

--Tu veux dire que tu l'es, continua madame de Barizel, tu l'es comme tu
l'tais hier, avant-hier; mais c'est plus qu'avant-hier, plus qu'hier,
que tu dois l'tre aujourd'hui, et diffremment. Ne t'ai je pas expliqu
que c'tait par ta beaut, plus encore que par tes paroles, que tu
devais enlever le duc de Naurouse: il faut donc que tu sois tout  ton
avantage, avec quelque chose de provocant, de vertigineux qui ne lui
laisse pas sa raison; et cette toilette-l n'est pas du tout ce qui
convient. C'est quelque chose d'abominable qu' ton ge tu ne saches
pas encore ce qui fait perdre la tte  un homme. Dfais-moi vite cette
robe-l, ce col, et puis viens l que je t'arrange les cheveux; bas
comme ils sont, ils te donnent l'air d'une fille de ministre qui va
chanter des psaumes.

En un tour de main elle lui eut retrouss et relev son admirable
chevelure de faon  changer compltement le caractre de sa
physionomie, qui, de calme et honnte qu'elle tait, devint audacieuse.

--Maintenant, dit madame de Barizel, voyons la robe.

Elle ouvrit les armoires et, prenant les robes qui taient accroches l
les unes  ct des autres, elle en jeta quelques-unes sur le lit, mais
sans faire son choix; elle en garda une dans ses mains, et, l'examinant:

--Je crois que celle-l est ce qu'il nous faut: le corsage entr'ouvert,
montrant bien le cou et un peu la gorge, c'est parfait; avec une petite
croix se dtachant bien sur la blancheur de la peau et qui attirera les
yeux, tu seras  ravir. Essayons.

--Je ne mettrai pas cette robe-l, dit Corysandre rsolument.

--Et pourquoi donc!

--Parce qu'elle ouvre trop.

--Tu l'as bien mise pour dner avec Savine et tu n'as jamais t aussi
jolie que ce soir-l.

--Savine n'tait pas Roger, et puis c'tait pour un dner; tu tais l,
il y avait du monde.

--Es-tu folle!

--Je ne la mettrai pas.

Cela fut dit d'un ton si ferme, que madame de Barizel comprit qu'il n'y
avait pas  insister.

--Alors laquelle veux-tu mettre? demanda-t-elle; je ne tiens pas plus 
celle-l qu' une autre; ce que je veux, c'est que le duc perde la tte.

Sans rpondre, Corysandre avait ouvert une autre armoire et elle avait
atteint une robe blanche, une robe de petite fille.

--C'est toi qui perds la tte! s'cria madame de Barizel.

Corysandre ne rpondit pas.

Tout  coup madame de Barizel frappa ses deux mains l'une contre
l'autre:

--Au fait, tu as raison, dit-elle joyeusement, ton ide est excellente;
ah! ces jeunes filles! c'est quelquefois inspir... Je n'avais pas pens
que le duc, malgr sa jeunesse, avait dj beaucoup vcu, beaucoup aim;
il sera donc plus touch par l'innocence que par la provocation, et, si
tu russis bien ton mouvement en lui tendant la main, le contraste entre
cet lan passionn et la toilette virginale sera trs puissant sur lui.
Adoptons donc la robe blanche, seulement je vais tre oblige de changer
une fois encore ta coiffure; mais je ne m'en plains pas, tu as eu une
inspiration de gnie.

De nouveau elle dfit les cheveux de sa fille, les retroussant tout
simplement et les runissant en un gros huit; mais ceux du front
s'chapprent en petites boucles crpes et frisantes qui frmissaient
au plus lger souffle et que la lumire dorait en les traversant.

Elle voulut aussi mettre la main  la robe, et cela malgr Corysandre,
qui aurait mieux aim s'habiller seule.

Enfin, quand tout fut fini, elle recula de quelques pas, comme un
peintre qui veut juger son ouvrage.

--Es-tu jolie! dit-elle; si le duc te rsiste c'est qu'il est de glace;
mais il ne te rsistera pas. Si nous repassions un peu le mouvement de
la main?

Mais Corysandre se refusa  cette nouvelle rptition.

--Si tu es sre de toi, c'est parfait, dit madame de Barizel.

Cependant elle n'avait pas encore fini ses leons et ses
recommandations; quand la demie aprs deux heures sonna, elle voulut
installer elle-mme Corysandre dans le salon.

Elle plaa le fauteuil dans lequel elle fit asseoir sa fille, cherchant
une pose gracieuse, l'essayant elle-mme; puis elle disposa la chaise
sur laquelle Roger devait s'asseoir pendant cet entretien, et elle
calcula la distance qu'il lui faudrait pour tre bien sous les yeux de
Corysandre et pour tomber aux genoux de celle-ci.

Alors elle s'aperut que sa fille n'tait pas bien claire, et, comme
le photographe qui manoeuvre ses crans, elle remonta le store et drapa
les rideaux de faon  ce que non seulement la lumire ft favorable 
Corysandre, mais encore  ce que le duc, s'il prenait souci des regards
curieux du dehors, se crt  l'abri de toute indiscrtion et pt en
toute scurit s'abandonner  son lan passionn.

--Que tu es donc jolie! rptait-elle  chaque instant; tu as un air
embarrass qui te va  merveille et qui est tout  fait en situation.

Ce n'tait pas de l'embarras qui oppressait Corysandre, c'tait la honte
qui lui faisait baisser les yeux et l'empchait de regarder sa mre.

Elle voulait ne rien dire cependant, mais elle ne fut pas matresse
de retenir les paroles qui du coeur lui montaient aux lvres et les
serraient avec une sensation d'amertume.

--Il semble que je sois  vendre, dit-elle.

--Ne dis donc pas des niaiseries.

--Pour moi, ce n'est pas une niaiserie, mais je suis presque heureuse de
penser que c'en est une pour toi.

Madame de Barizel la regarda un moment, puis elle haussa les paules
sans rpondre, et une dernire fois elle passa l'inspection du salon
pour voir si tout tait bien dispos pour concourir au rsultat qu'elle
avait prpar et qu'elle attendait.

Cet examen la contenta, car un sourire triomphant se montra sur son
visage:

--Maintenant on peut frapper les trois coups et lever le rideau, je
te laisse; allons, bon courage et bon espoir; c'est ta vie, c'est ton
bonheur, c'est le mien, que je mets entre tes mains.

Et elle s'loigna en rptant:

--Bon courage, bon espoir!

Mais, comme elle arrivait  la porte, elle revint sur ses pas:

--Surtout arrange-toi pour que le geste d'entranement par lequel tu lui
tends la main arrive bien sur ton dernier mot: J'ai peur pour vous. Si
ta voix tremble et si tu peux mettre une larme dans tes yeux, cela n'en
vaudra que mieux; tiens, comme en ce moment mme, avec l'expression mue
de ces yeux mouills. Si tu retrouves cela au moment voulu, ce sera
dcisif. A bientt; je ne redescendrai que quand le duc sera parti; 
moins, bien entendu, qu'il ne veuille m'adresser sa demande tout de
suite. Dans ce cas, je ne serai pas longue  arriver, tu peux en tre
certaine. Cependant, je crois qu'il vaut mieux qu'il diffre cette
demande jusqu' demain et qu'il me l'adresse en arrire de toi, comme
s'il ne s'tait rien pass entre vous. Cela sera plus digne pour moi et
me permettra de mieux jouer mon rle de mre; je vais m'y prparer,
car je dois le russir, moi aussi; et je ne suis pas dans les mmes
conditions que toi, je n'ai pas tes avantages.



XXIV

Ces yeux mouills dont avait parl madame de Barizel taient des yeux
noys de vraies larmes que Corysandre n'avait pu retenir que par un
cruel effort de volont.

Que penserait-il en la voyant dans cet tat? Il l'interrogerait; elle
devrait rpondre. Comment?

Il fallait qu'elle retnt ses larmes, qu'elle se calmt.

Mais, avant qu'elle y ft parvenue, le gravier du jardin craqua: c'tait
lui qui arrivait; elle avait reconnu son pas.

Au lieu d'aller au-devant de lui ou de l'attendre, elle se sauva dans un
petit salon dont vivement elle tira la porte sur elle et, rapidement,
avec son mouchoir, elle s'essuya les yeux et les joues, sans penser
qu'elle les rougissait.

Une porte se ferma: c'tait Roger qu'on venait d'introduire dans le
salon.

Dans le mur qui sparait ce grand salon du petit, o elle s'tait
sauve, se trouvait une glace sans tain place au-dessus des deux
chemines, de sorte qu'en regardant  travers les plantes et les fleurs
groupes sur les tablettes de marbre de ces chemines, on voyait d'une
pice dans l'autre.

C'tait contre cette chemine du petit salon que Corysandre s'tait
appuye. Au bout, de quelques instants elle carta lgrement le
feuillage et regarda o tait Roger.

Il tait debout devant elle, lui faisant face, mais ne la voyant pas, ne
se doutant pas d'ailleurs qu'elle tait  quelques pas de lui, derrire
cette glace et ces fleurs.

Immobile, son chapeau  la main, il restait l, attendant et paraissant
rflchir; de temps en temps un faible sourire  peine perceptible
passait sur son visage et l'clairait; alors un rayonnement agrandissait
ses yeux.

Sans en avoir conscience, Corysandre s'tait absorbe dans cet examen
qui tait devenu une contemplation: elle avait oubli ses angoisses,
elle avait oubli sa mre; elle avait oubli la leon qu'on lui avait
apprise, la scne qu'elle devait jouer; elle ne pensait plus  elle;
elle ne pensait qu' lui; elle le regardait; elle l'admirait.

Quelle noblesse sur son visage! quelle tendresse dans ses yeux! quelle
franchise dans son attitude!

Et elle le tromperait, elle jouerait la comdie, elle mentirait! Mais
jamais elle n'oserait plus tenir ses yeux levs devant ce regard
honnte!

Abandonnant la chemine, elle poussa la porte et entra dans le salon.

Roger vint au-devant d'elle, les mains tendues, mais, avant de
l'aborder, il s'arrta surpris, inquiet de lui voir les yeux rougis et
le visage convuls.

--Avez-vous donc des craintes? demanda-t-il vivement.

Elle comprit que le domestique qui avait reu Roger s'tait dj
acquitt de son rle et que le duc croyait madame de Barizel malade.

--Non, dit-elle, aucune; ma mre garde la chambre tout simplement, ce
n'est rien.

--Mais vous paraissez trouble?

--Un peu nerveuse, voil tout.

Elle lui tendit la main, qu'il serra doucement, mais sans la retenir
plus longtemps qu'il ne convenait.

Ils s'assirent vis--vis l'un de l'autre, Corysandre dans le fauteuil,
Roger sur la chaise, qui avaient t disposs par madame de Barizel.

Alors il s'tablit un moment de silence, comme s'ils n'avaient eu rien 
se dire.

Mais c'tait justement parce qu'ils avaient trop de choses  se dire
qu'ils se taisaient, aussi embarrasss l'un que l'autre:

Corysandre, parce qu'elle ne pouvait pas jouer la scne qui lui avait
t apprise.

Roger, parce qu'il ne savait trop que dire, ne pouvant pas tout dire.
Les paroles qui emplissaient son coeur et lui venaient aux lvres
taient des paroles de tendresse: Que je suis heureux d'tre seul avec
vous, chre Corysandre; de pouvoir vous regarder librement, les
yeux dans les yeux; de pouvoir vous dire que je vous aime, non pas
d'aujourd'hui, mais du jour o je vous ai vue pour la premire fois, et
o j'ai t  vous entirement, corps et me. Voil ce que son coeur
lui inspirait et ce qu'il ne pouvait pas dire, car ce n'tait l qu'un
dbut. Aprs ces paroles devaient en venir d'autres qui taient leur
conclusion: Je vous aime et je vous demande d'tre ma femme; le
voulez-vous, chre Corysandre? Et justement cette conclusion, il ne
pouvait pas la formuler; cet engagement, il ne pouvait pas le prendre
avant d'avoir reu les rponses aux lettres qu'il avait crites.
Jusque-l il fallait que, tout en montrant les sentiments de tendresse
qu'il prouvait, il ne les avout pas hautement, sous peine de se
mettre dans une situation fausse. Quand il aurait dit: Je vous aime,
qu'ajouterait-il? que rpondrait-il aux regards de Corysandre? Qu'il
ne pouvait pas s'engager avant... avant quoi? Cela ne serait-il pas
misrable? Il ne pouvait donc rien dire. Et cependant il fallait qu'il
parlt, se trouvant ainsi condamn  ne dire que des choses fades ou
niaises. Mais, s'il parlait ainsi, Corysandre ne s'en tonnerait-elle
pas, ne s'en inquiterait-elle pas? Si honnte qu'elle ft, si
innocente, et il avait pleinement foi dans cette honntet et cette
innocence, elle ne devait pas croire que dans ce tte--tte que le
hasard leur mnageait leur temps se passerait  parler de la pluie, des
toilettes de madame de Lucillire, des pertes ou des gains d'Otchakoff.
Elle devait attendre autre chose de lui. S'il ne lui avait jamais dit
formellement qu'il l'aimait, il le lui avait dit cent fois, mille fois,
par ses regards, par son empressement auprs d'elle, par son admiration,
son enthousiasme, ses lans passionns, ses recueillements plus
passionns encore, de toutes les manires enfin, except des lvres
et en mots prcis. C'taient ces mots mmes qu'elle tait en droit
d'attendre, qu'elle attendait certainement maintenant; l'occasion ne se
prsentait-elle pas toute naturelle? Qu'allait-elle penser s'il n'en
profitait pas? Il n'tait pas de ces collgiens timides que la violence
mme de leur motion rend muets; elle savait que nulle part et en aucune
circonstance il n'tait embarrass; s'il ne parlait pas, s'il ne disait
pas tout haut cet amour qu'il avait dit si souvent tout bas, c'tait
donc qu'il avait des raisons toutes-puissantes pour le taire.
Lesquelles? N'allait-elle pas s'imaginer qu'il ne l'aimait pas? Que
n'allait-elle pas croire? Vraiment la situation tait cruelle pour lui,
et mme jusqu' un certain point ridicule.

Heureusement Corysandre lui vint en aide en se mettant elle-mme 
parler, nerveusement il est, vrai, presque fivreusement, mais assez
promptement la conversation s'engagea, l'exaltation de Corysandre tomba,
lui-mme oublia son embarras et le temps s'coula sans qu'ils en eussent
conscience. Il semblait qu'ils avaient oubli l'un et l'autre qu'ils
taient seuls, et tous deux ils parlaient avec une gale libert, un
gal plaisir. Ce qu'ils disaient n'tait point prpar! c'tait ce
qui leur venait  l'esprit, ce qui leur passait par la tte. Que leur
importait! Ce qui charmait Corysandre, c'tait la musique de la voix
de Roger; ce qui enivrait Roger, c'tait le sourire de Corysandre: ils
taient ensemble, ils se parlaient, ils se regardaient, c'tait assez
pour que leur joie ft oublieuse du reste.

Les heures sonnrent sans qu'ils les entendissent.

Cependant il vint un moment o le soleil, en s'abaissant et en frappant
le store de ses rayons obliques, leur rappela que le temps avait march.

Roger ne pouvait pas plus longtemps prolonger sa visite, qui avait
dj singulirement dpass les limites fixes par les convenances. Il
fallait penser  madame de Barizel, qui, si elle ne dormait pas, devait
se demander ce que signifiait un pareil tte--tte. Il se leva.

Alors Corysandre se leva aussi:

--Avant que vous partiez, dit-elle, j'ai une demande  vous adresser.

Cela fut dit tout naturellement, d'un ton enjou et sans toutes
les savantes prparations de madame de Barizel, sans trouble, sans
confusion, sans hsitation, sans regards de plus en plus tendres, sans
doux sourire, plein d'embarras et d'inquitude.

--Une demande  moi, une demande de vous, quel bonheur!

--Ne dites pas cela sans savoir sur quoi elle porte.

--Mais, sur quoi que ce puisse tre, vous savez bien qu'elle est
accorde, ce serait me peiner, et srieusement, je vous le jure, d'en
douter. Qu'est-ce? Dites, je vous prie, dites tout de suite, que j'aie
tout de suite le plaisir de vous rpondre:--C'est fait.

Cela aussi fut dit tout naturellement, avec un accent de tendresse
contenue, il est vrai, mais sans l'motion sur laquelle madame de
Barizel avait compt.

--Eh bien, je serais heureuse que vous me disiez que vous ne monterez
pas dans le grand steeple-chase.

--Et pourquoi donc?

--Parce que j'aurais peur... assez peur pour ne pas pouvoir assister 
cette course si vous y preniez part.

--Vraiment?

Ils se regardrent un moment, trs mus l'un et l'autre.

Mais Corysandre ne permit pas que le silence accentut l'embarras de
cette situation.

--Vous ne voulez pas? dit-elle. Vous trouvez ma demande enfantine?

--Je la trouve...

Ces trois mots, il les avait jets malgr lui avec un lan irrsistible
et un accent passionn; mais  temps il s'arrta.

--Je la trouve assez...--il hsita...--assez raisonnable, et je suis
heureux de vous dire qu'il sera fait selon votre dsir. Je ne monterai
pas; je puis facilement me dgager.

Elle lui tendit la main.

Mais elle le fit si simplement, dans un mouvement si plein de
spontanit et d'innocence, qu'il ne pouvait vraiment pas se jeter  ses
genoux.

Il lui prit la main qu'elle lui offrait et doucement il la lui serra.

--Merci, dit-elle, et  demain, n'est-ce pas?

--A demain, ou plutt si je revenais ce soir.

--Oui, c'est cela, revenez, ma mre sera leve; elle sera heureuse de
vous voir. A bientt.



XXV

Roger n'tait pas sorti du jardin, que madame de Barizel se prcipitait
dans le salon.

--Eh bien? s'cria-t-elle.

Corysandre ne rpondit pas, car l'arrive de sa mre la ramenait
brutalement dans la ralit, et elle et voulu ne pas y revenir.

--Parle, parle donc.

Elle ne dit rien.

--Tu ne lui as donc pas adress ta demande?

--Si.

--Eh bien alors? Il t'a rpondu quelque chose. Quoi?

--Il a rpondu: Je suis heureux de vous dire qu'il sera fait selon
votre dsir, je ne monterai pas, je puis facilement me dgager.

--Et puis?

--Je lui ai tendu la main.

--Et alors?

--Il est parti.

Madame de Barizel leva les bras au ciel par un mouvement de stupfaction
dsespre; mais elle ne voulut pas s'abandonner.

--Voyons, voyons, dit-elle en faisant des efforts pour se calmer,
prenons les choses au commencement et dis-moi comment elles se sont
passes en suivant l'ordre: M. de Naurouse est arriv, o s'est-il
assis?

--L, sur cette chaise.

--Et toi?

--J'tais dans ce fauteuil.

--Alors?

--Il m'a demand des nouvelles de ma sant, et je lui ai rpondu.

--Et puis?

--Il s'est tabli un moment de silences entre nous, et nous sommes
rests en face l'un de l'autre, un peu embarrasss.

--Trs bien. Et puis?

--Nous nous sommes mis  parler.

--De quoi?

--De choses insignifiantes.

--Mais quelles choses?

--Ah! je ne sais pas.

--Mais tu es donc tout  fait stupide?

--Sans doute.

--Comment, tu ne peux pas me rpter ce que vous avez dit?

---Nous n'avons rien dit.

--Vous tes rests en tte--tte pendant plus de deux heures.

--Nous n'avons pas eu conscience du temps coul.

--Alors comment l'avez-vous employ, ce temps?

--De la faon la plus charmante.

--Comment?

--Je ne sais pas.

--Tu te moques de moi.

--Je t'assure que non. Nous avons parl, nous nous sommes regards, nous
avons t heureux; mais ce que nous avons dit, les mots mmes, les
ides de notre entretien, je ne me les rappelle pas. Ce qui m'en reste
seulement, c'est l'impression, qui est dlicieuse.

Madame de Barizel regarda sa fille pendant quelques instants sans
parler, rflchissant. videmment elle tait aussi bte que belle,
il n'y avait rien  en tirer, et la presser de questions, la secouer
fortement, n'aurait aucun rsultat; mieux valait ne pas se laisser.
emporter par la colre et la prendre par la douceur.

--Enfin, reprit elle, peux-tu au moins m'expliquer comment tu lui as
adress ta demande?

--Si tu y tiens, oui.

--Comment si j'y tiens!

--Tout  coup Roger s'est aperu que le temps avait march et il s'est
lev pour se retirer; alors je lui ai adress ma demande comme je te
l'ai dit.

--Et puis?

--Mais c'est tout; il est parti en disant qu'il reviendrait ce soir.

--Et puis aprs ce soir, s'cria madame de Barizel, exaspre, il
reviendra demain et puis aprs-demain, et toujours, jusqu'au moment o
il ne reviendra plus du tout, suivant l'exemple de Savine et des autres;
mais de quelle pte les hommes de maintenant sont-ils donc ptris?

N'osant pas trop faire tomber sa colre sur Corysandre, elle prouva un
mouvement de soulagement  la rejeter sur Roger qu'elle accabla de son
mpris et de ses railleries; mais elle n'tait pas femme  sacrifier les
affaires d'intrt  de vaines satisfactions.

--Tout cela ne sert  rien, dit-elle en s'interrompant; maintenant que
la sottise est faite, il est plus utile et plus pratique de la rparer
que de la pleurer. J'avais fond de justes esprances sur ce tte--tte
d'aujourd'hui qui pouvait te faire duchesse de Naurouse si tu avais su
jouer la scne que nous avons rpte ensemble. Tu ne l'as pas voulu ou
tu ne l'as pas pu; n'en parlons plus, et, au lieu de gmir sur le pass,
prparons l'avenir. Demain nous devons aller  Fribourg avec le duc; tu
t'arrangeras pour qu'il t'offre de t'pouser ou simplement qu'il te dise
qu'il t'aime, cela m'est gal. Ce qu'il faut, c'est qu'il s'engage d'une
faon quelconque. Si cet engagement n'a pas lieu, je t'avertis que nous
quitterons Bade et que tu ne reverras pas M. de Naurouse.

--Je l'aime!

--Eh bien, pouse-le; je ne demande pas votre malheur, puisque c'est 
votre bonheur que je travaille. Crois-tu que les filles belles comme
toi, qui ont fait de grands mariages, ont russi sans le secours de
leurs mres? Sois sre qu'une mre intelligente et dvoue vaut mieux
qu'une grosse dot. En tous cas, tu as la mre, et la dot, tu ne l'aurais
pas, si faible qu'elle soit, si je n'avais pas eu l'adresse de te la
constituer; encore celle que tu as ne vaut-elle pas un mari comme le duc
de Naurouse. Rflchis  cela et arrange-toi pour ne revenir de Fribourg
qu'avec un engagement formel de... de ton Roger; sinon nous quittons
Bade.

Cette promenade  Fribourg avait t arrange depuis quelque temps dj:
il s'agissait d'aller un dimanche entendre la messe en musique dans
la cathdrale de cette capitale religieuse du pays de Bade et du
Wurtemberg. On partait le samedi soir de Bade; on couchait  Fribourg;
on entendait la messe le dimanche, dans la matine, et le soir on
revenait  Bade. Madame de Barizel et Corysandre avaient dj visit la
cathdrale avec Savine; mais elles n'avaient point entendu la messe du
dimanche, dont la musique vocale et instrumentale a la rputation d'tre
admirable, et c'tait pour cette musique qu'elles faisaient une seconde
fois ce petit voyage.

La premire partie du programme s'excuta ainsi qu'elle avait t
arrte, au grand plaisir de Roger et de Corysandre, heureux d'tre
ensemble et beaucoup plus sensibles  cette joie intime qu'aux
merveilles gothiques de la vieille cathdrale, qu' ses vitraux et
qu' la musique dont l'excution se fait dans une tribune, comme dans
certaines glises italiennes. Le bonheur de Corysandre tait d'autant
plus grand, d'autant plus complet, qu'elle pouvait le goter sans
arrire-pense, sa mre ne lui ayant pas reparl de Roger.

Mais aprs le djeuner qui suivit la messe, madame de Barizel, la
prenant  part, revint au projet qu'elle n'avait fait qu'indiquer et le
prcisa:

--J'ai command une voiture pour que nous fassions une promenade dans
la ville et dans les environs: tout d'abord, nous allons retourner 
l'glise, et l tu monteras  la tour avec le duc; moi je resterai dans
la calche. Vous allez donc vous retrouver en tte--tte. Arrange-toi
pour en profiter; quand je suis monte avec toi  cette tour, il y a
quelque temps, l'ide m'est venue que la plate-forme tait un endroit
tout  fait propice pour des rendez-vous d'amoureux; on est l isol
entre ciel et terre, c'est charmant, commode et potique. Il est vrai
qu'on peut tre drang par des visiteurs, mais on peut ne pas l'tre
aussi. D'ailleurs en regardant de temps en temps du haut de la tour sur
la place, o je serai dans la voiture dcouverte, tu seras fixe  ce
sujet: s'il entre des visiteurs, j'aurai un mouchoir  la main, s'il
n'en entre pas, je n'aurai rien; alors tu auras tout le temps d'obtenir
l'engagement du duc. Je ne te fixe pas de marche  suivre. Prends celle
que tu voudras, dis ce que tu voudras, fais ce que tu voudras, peu
m'importe, pourvu que tu arrives au rsultat que j'exige. Si tu n'y
arrives pas, nous aurons quitt Bade avant la fin de la semaine et tu ne
reverras pas M. de Naurouse. Tu sais que ce que je dis, je le fais.

Corysandre voulut se dfendre, mais sa mre ne le lui permit pas; la
voiture attendait; on se fit conduire au Mnster, et l madame de
Barizel, dclarant qu'elle tait fatigue, engagea Roger et Corysandre 
faire l'ascension de la tour.

--Ne vous pressez pas, dit-elle, et parce que je vous attends ne vous
privez pas de jouir compltement de la belle vue qu'on a de l-haut; je
vais me reposer dans la voiture; je serai l admirablement.

Et elle montra un endroit de la place abrit du soleil, o elle dit au
cocher de la conduire; au pied mme de la tour, elle et t en mauvaise
position pour tre aperue par Corysandre quand celle-ci se pencherait
du balcon; tandis qu' l'endroit qu'elle avait adopt, elle serait
facilement aperue et en mme temps elle pourrait surveiller la porte
d'entre, de faon  ne pas laisser passer des visiteurs, sans les
signaler aussitt au moyen de son mouchoir.



XXVI

En montant derrire Roger l'escalier de la tour, Corysandre n'avait
qu'une seule pense, qui tait une esprance.

--Pourvu qu'il y ait des visiteurs sur la plate-forme, se disait-elle.

Et tout en montant elle coutait; mais, sur les pierres de grs rouge
qui forment les marches de l'escalier, on n'entendait point d'autres pas
que les leurs; de temps en temps seulement, quand ils passaient auprs
d'un jour ouvert dans l'paisse muraille de la tour, leur arrivait
le croassement de quelque corneille qui revenait  son nid ou qui
s'envolait.

--Il semble que nous soyons seuls dans cette glise, dit Roger en se
retournant vers elle.

Ils continurent de monter, allant lentement.

Cette tour du Mnster de Fribourg, qui est une des merveilles de
l'architecture gothique, est aussi large  sa base que la nef elle-mme,
alors elle est quadrangulaire; mais en s'levant cette forme se rtrcit
et change, pour devenir octogone, puis enfin elle devient une pyramide
qui se termine par une flche hardie que couronne une croix.

C'est jusqu'au point o commence cette flche que montent les visiteurs:
l se trouve une plate-forme que borde un balcon d'o la vue embrasse
l'ensemble du monument et un immense panorama:  ses pieds on a la
cathdrale avec sa toiture  la pente rapide, ses arcs-boutants, ses
statues, ses gouttires, ses colonnes, ses clochers aux dentelures
byzantines, puis, par-dessus les toits et les chemines de la ville,
d'un ct la Fort-Noire, dont les pentes sombres s'lvent rapidement,
et de l'autre la plaine du Rhin, que ferme au loin la ligne bleutre des
Vosges.

Ils restrent longtemps sur cette plate-forme, allant successivement
d'un ct  l'autre, de faon  embrasser entirement la vue qui se
droulait devant eux; chaque fois que Corysandre se penchait au-dessus
du balcon pour regarder la place, elle voyait sa mre, immobile dans la
calche, toute petite, et n'agitant aucun mouchoir.

Personne ne viendrait donc la tirer de son embarras qui avec le temps
allait en s'accroissant.

La journe tait radieuse et chaude, mais  cette hauteur la brise qui
soufflait  travers les arceaux rafrachissait l'air; cependant elle
touffait, le coeur serr par l'motion.

Pour Roger, il paraissait pleinement heureux, et  chaque instant il
tendait la main vers l'horizon pour lui montrer un point qu'il lui
dsignait jusqu' ce qu'elle l'et aperu elle-mme.

--Ne trouvez-vous pas, disait-il, que c'est une douce joie, pleine de
posie et de charme, de se perdre ainsi ensemble dans ces profondeurs
sans bornes, cela ne vous rappelle-t-il pas Eberstein?

Ce souvenir ainsi voqu la fit frmir de la tte aux pieds, elle se
sentit prise par une molle langueur.

--Si vous vouliez, dit-elle, nous pourrions redescendre.

--Dj!

--Ma mre n'a pas une aussi belle vue que nous dans sa voiture.

Comme ils arrivaient  l'escalier, il se retourna:

--Voulez-vous que nous jetions un dernier regard sur ce panorama,
dit-il, pour bien le graver en nous et l'emporter; c'est l un des
charmes de ces belles vues de faire un cadre  nos souvenirs.

Une dernire fois ils firent le tour de la plate-forme; mais Corysandre
tait trop mue, trop profondment trouble, pour rien voir: personne
n'tait venu, et elle n'avait rien dit.

Ils revinrent  l'escalier, qui  cet endroit est trs troit et tourne
dans une assez brusque rvolution. Roger descendit le premier et
Corysandre le suivit, indiffrente, insensible  ce qui se passait
autour d'elle, marchant sans regarder  ses pieds, toute  la pense de
la sparation que sa mre allait certainement lui imposer, n'tant pas
femme  revenir sur une chose qu'elle avait dite: Roger ne s'tait point
prononce il fallait quitter Bade. Quand, comment le reverrait-elle?

Tout  coup elle glissa sur une marche polie et elle se sentit tomber en
avant; justement en face d'elle une petite fentre longue s'ouvrait sur
le vide. Instinctivement elle crut qu'elle allait tre prcipite par
cette fentre, et, tendant les deux mains, elle laissa chapper un cri:

--Roger!

Le bruit de la glissade lui avait dj fait retourner la tte. Vivement
il lui tendit les bras et la reut sur sa poitrine; comme il avait le
dos appuy contre la muraille, il ne fut pas renvers.

Elle tait tombe la tte en avant et elle restait sur l'paule de
Roger,  demi cache dans son cou; doucement il se pencha vers elle, et,
la serrant dans ses deux bras, il lui posa les lvres sur les lvres.
Alors  son baiser elle rpondit par un baiser.

Longtemps ils restrent unis dans cette treinte passionne.

Puis, faiblement, elle murmura quelques paroles:

--Vous m'aimez donc!

Mais  ce montent un bruit de pas et des clats de voix retentirent
an-dessous d'eux: c'taient des visiteurs qui montaient et qui allaient
les rejoindre.

Il fallut se sparer et descendre.

Mais le hasard, qui leur avait t jusque-l favorable, leur tait
devenu contraire: le djeuner venait de finir dans les htels et c'tait
par bandes qui se suivaient que les visiteurs montaient  la tour; ils
n'eurent pas une minute de solitude assure dans ces escaliers dserts,
lors de leur ascension, et dont les votes sonores retentissaient
maintenant de cris et de rires. Tout ce qu'ils purent donner  leur
amour, ce furent de furtives treintes bien vite interrompues.

Quand Corysandre s'approcha de la voiture, elle sentit les yeux de sa
mre poss sur elle et la dvorant; mais elle tint les siens baisss,
incapable de soutenir ces regards, et plus incapable encore de leur
rpondre: une motion dlicieuse l'avait envahie et elle et voulu ne
pas s'en laisser distraire; tout bas elle se rptait: Il m'aime, il
m'aime, il m'aime; et quand elle ne prononait pas ces mots avec ses
lvres, ils rsonnaient dans son coeur qu'ils exaltaient.

--Au Schlossberg, dit madame de Barizel au cocher lorsque Roger et
Corysandre eurent pris place prs d'elle.

Et la voiture roula par les rues de la ville encombres de gens
endimanchs; les femmes coiffes du bonnet au fond brod d'or et
d'argent avec des papillons de rubans noirs; les jeunes filles, leurs
cheveux blonds pendants en deux longues tresses entrelaces de rubans;
les hommes, pour la plupart portant le chapeau  une corne ou mme,
malgr la chaleur, le bonnet  poil de martre  fond de velours surmont
d'une houppe en clinquant.

A entendre les observations de madame de Barizel, c'tait  croire
qu'elle n'avait d'autre souci en tte que de regarder les gens de
Fribourg et de les tudier au point de vue du costume et des moeurs.

Corysandre et Roger ne rpondaient rien, mais ils paraissaient couter;
en ralit ils se regardaient et par de brlants clairs leurs yeux se
disaient leur bonheur.

--Je t'aime.

--Je t'aime.

A un certain moment, dans la montagne, madame de Barizel, prise d'un
accs de piti pour les chevaux, ce qui n'tait cependant pas dans ses
habitudes, voulut descendre pour qu'ils pussent monter avec moins de
peine la cte, qui tait rude.

Ce fut une joie pour Roger de prendre Corysandre dans ses bras pour
l'aider  descendre et de la serrer plus tendrement qu'il n'avait os le
faire jusqu' ce jour, et ce fut une joie pour lui comme pour elle
de marcher cte  cte dans cette monte ombrage par de grands bois
sombres.

Madame de Barizel tait reste en arrire. Tout  coup elle appela
Corysandre, qui redescendit, tandis que Roger continuait de monter.

--Eh bien? demanda madame de Barizel  voix basse lorsque sa fille fut
 porte de l'entendre. Corysandre, qui connaissait bien sa mre,
s'attendait  cette question et elle avait prpar sa rponse.

--Il m'a dit qu'il m'aimait, murmura-t-elle.

--Enfin, peu importe; maintenant la victoire est  nous. Tu vois si
j'avais raison dans mes prvisions et mes combinaisons; coute-moi donc
jusqu'au bout. Tant qu'il ne m'aura pas adress sa demande, je te prie
de t'arranger pour ne pas te trouver seule avec lui. Moi, de mon ct,
je ferai en sorte que vous n'ayez pas de tte--tte, ceux que je vous
ai mnags taient indispensables, maintenant ils seraient nuisibles.
Il vaut mieux exasprer le dsir du duc et l'entretenir que de le
satisfaire.



XXVII

Elle attendait la demande du duc de Naurouse pour le soir mme; aussi
fut-elle assez vivement surprise, lorsqu'en arrivant  Bade le duc prit
cong d'elles sans avoir rien dit.

--Ce sera pour demain, pensa-t-elle.

Mais la journe du lendemain fut ce qu'avait t celle du dimanche, au
moins quant  la demande attendue.

videmment il se passait quelque chose d'extraordinaire.

Depuis qu'elle s'tait mis en tte de faire faire  Corysandre un grand
mariage, elle vivait sous le coup d'une menace qui, se ralisant,
pouvait anantir ses esprances et toutes ses combinaisons: le pass.
Qu'un de ces prtendants vnt  connatre ce pass, ne se retirerait-il
pas?

Savine l'avait-il connu?

Pour Savine, la question n'avait plus qu'un intrt thorique; mais,
pour le duc, elle avait un intrt immdiat et pratique d'une telle
importance, qu'il fallait cote que cote agir de faon  savoir  quoi
s'en tenir, et surtout  voir par quels moyens on combattrait, si
cela tait possible, l'impression que cette rvlation du pass avait
produite.

Le lendemain, au rveil, son plan tait arrt, et lorsque son fidle
Leplaquet fut introduit dans sa chambre pour djeuner avec elle, elle
lui en fit part.

--Eh bien! demanda Leplaquet en entrant, le duc s'est-il prononc?

--Non, et cela m'inquite beaucoup; aussi ai-je dcid d'agir pour
obliger le duc  parler enfin.

--Comment cela?

En lui crivant ou plutt en lui faisant crire par vous. C'est--dire
en empruntant votre plume si fine et si habile pour crire une lettre
que Corysandre recopiera et que j'enverrai.

--Ah! par exemple, voil qui est tout  fait original.

--Me blmez-vous?

--Moi! Je n'ai jamais blm personne et ce ne serait pas par vous que
je commencerais. Seulement vous me permettrez, n'est-ce pas, de trouver
originale une mre qui crit les lettres d'amour de sa fille, car cette
lettre, je ne peux l'crire que sous votre dicte ou tout au moins sous
votre inspiration, et c'est vous vraiment qui l'crivez. Voil ce qui
est drle. Mais quant  le blmer, non. Je ne condamne jamais ce qui
russit, et je sais bien que vous russirez; pour le succs je n'ai que
des applaudissements.

--Vous savez que le duc a dclar son amour  Corysandre sur la
plate-forme de la cathdrale de Fribourg.

--a, c'est drle aussi.

--En descendant, Corysandre tait terriblement mue et elle n'a pas pu
me cacher son trouble. Je l'ai interroge et elle m'a, en honnte fille
qu'elle est, avou ce qui s'est pass. Le duc a assist de loin  cet
interrogatoire, et, sans savoir ce qui s'est dit entre nous, il ne
trouvera pas invraisemblable que je sache la vrit; la sachant, il est
tout naturel que je ne veuille plus recevoir le duc... Cela est hardi,
j'en conviens, mais le succs n'appartient pas aux timides. Hier, j'ai
reu M. de Naurouse parce que j'ai cru qu'il venait me demander la main
de ma fille. Il ne m'a pas adress sa demande, je ne le reois pas
aujourd'hui, ce qui va avoir lieu tantt quand il se prsentera,
Corysandre, avec qui je me suis explique, crit au duc pour l'avertir
de ce qui se passe et pour le mettre en demeure de se prononcer.

--Et si le duc montrait cette lettre?

--Cela n'est pas  craindre: le duc est trop honnte homme pour cela:
d'ailleurs on doit apporter beaucoup de prudence dans la rdaction de
cette lettre et c'est pour cela que j'ai besoin de vous. Vous connaissez
la situation, allez donc; je recopierai cette lettre pour que Corysandre
ne sache pas qu'elle est de vous et, aprs l'avoir fait copier par ma
fille, je l'enverrai. Cherchez ce qu'il faut pour crire et mettez-vous
au travail.

Mais trouver ce qu'il fallait pour crire n'tait pas chose commode chez
madame de Barizel, qui n'crivait jamais ni lettres, ni comptes, ni
rien, un peu par paresse, beaucoup par prudence pour qu'on ne vt pas
son criture et surtout son orthographe. C'tait mme cette grave
question de l'orthographe qui faisait qu'elle demandait  Leplaquet de
lui crire cette lettre, car si Corysandre en savait plus qu'elle, elle
n'en savait pas beaucoup cependant, et il ne fallait pas que le duc
s'apert que celle qu'il aimait ne savait rien.

Toutes les recherches de Leplaquet furent vaines, il fallut faire
apporter de la cuisine un registre crasseux et un encrier boueux pour
qu'il pt crire son brouillon.

--Vous comprenez la situation? dit madame de Barizel.

--C'est que c'est vraiment dlicat, dit-il avec embarras.

--Pas pour vous, mon ami.

--Cela le dcida; il se mit  crire assez rapidement, sans s'arrter;
les feuillets s'ajoutrent aux feuillets.

--Il ne faudrait pas que cela ft trop long, dit madame de Barizel.

--Je sais bien, mais c'est que c'est le diable de faire court: il faut
des prparations, des transitions.

--Chez une jeune fille? Enfin, allez.

Il alla encore et il arriva enfin au bout de son sixime feuillet.

--Je crois que c'est assez, dit-il, voulez-vous voir?

--Si vous voulez lire vous-mme, je suivrai mieux.

Il commena sa lecture, que madame de Barizel couta sans interrompre,
sans un mot d'approbation ou de critique. Ce fut seulement quand il se
tut qu'elle prit la parole.

--C'est admirable, dit-elle, plein de belles phrases bien arranges et
de beaux sentiments merveilleusement exprims, seulement ce n'est pas
tout  fait ainsi qu'crit une jeune fille.

--Ah! dit Leplaquet d'un air pinc.

--Ne soyez pas bless de mon observation, mon ami, toutes les fois que
j'ai lu des lettres de femmes dans des romans crits par des hommes,
je les ai trouves fausses et maladroites; les hommes ne savent pas
attraper le tour des femmes ni leur manire de dire, qui, toute vague
qu'elle paraisse, est cependant si prcise. C'est l le dfaut de votre
lettre, qui dit trop nettement les choses, trop rgulirement, en
suivant un programme raisonn: les femmes n'crivent pas ainsi.

--Alors, comment crivent-elles?

--Je ne suis qu'une ignorante, je ne sais pas faire des phrases
d'auteur; mais voil ce que j'aurais dit... Voulez-vous l'crire?

Il reprit la plume avec mauvaise humeur et crivit ce qu'elle dictait,
assez lentement, en pesant ses mots, mais cependant sans hsitation:

Je n'aurais jamais eu la pense que notre intimit devait cesser;
j'tais heureuse; je vivais de ma journe de la veille et de l'esprance
du lendemain, sans rien prvoir, sans rien attendre, et voil que tout
 coup on me prouve que ce que je croyais per mis est blmable, que ce
qui faisait ma joie est dfendu.

--Il me semble qu'aprs avoir confess son amour il est bon que
Corysandre me fasse intervenir; elle aime, mais elle cde  sa mre.

--Trs bon; continuez.

Il va nous tre interdit de nous voir; vous ne serez plus reu chez ma
mre, et si je veux rester l'honnte fille que je dois tre il me faudra
effacer de mon souvenir...

--Elle s'interrompit:

--Si nous mettions mme!

... Mme de mon souvenir les doux moments passs ensemble; je devrai
me dire que j'ai rv. Rv! rv notre premire entrevue, rv nos
promenades, nos heures de libert, vos paroles, vos regards!...

Elle s'interrompit encore:

--Est-ce distingu, de mettre des points d'exclamation?

--Pourvu qu'il n'y en ait pas trop.

--Eh bien, mettez-en juste ce que les convenances permettent.

Elle continua de dicter:

... C'est ce que le monde nous impose, c'est ce qu'on exige de nous;
et je ne puis ni agir, ni lutter, je ne puis que courber la tte,
dsespre de mon impuissance. Quelle navrante chose d'tre oblige de
vous dire: Ne venez plus, quand je voudrais au contraire vous appeler
toujours; mais je le dois. Seulement saurez-vous jamais ce qu'une telle
dmarche m'aura cot de douleurs...--Soyons tendre, n'est-ce pas? ce
que j'en peux souffrir. Comprendrez-vous qu'il m'a fallu toute ma foi en
votre honneur, ma confiance en vos sentiments, ma croyance en vous, pour
n'tre pas arrte au premier mot de cette lettre et pour la terminer en
vous disant...

Elle s'arrta:

--Qu'est-ce qu'elle peut bien lui dire? c'est l le point dlicat, car
il faut qu'elle en dise assez sans en trop dire.

Aprs un moment de rflexion, elle poursuivit:

... En vous disant: Allez  ma mre, elle seule peut vous ouvrir notre
maison qu'elle veut vous tenir ferme.

--Et c'est tout: s'il ne comprend pas, c'est qu'il est stupide.
Maintenant, mon ami, relisez cela; arrangez mes phrases, donnez-leur une
bonne tournure. Je crois que l'essentiel est dit.

--Je me garderai bien de changer un seul mot  cette lettre, qui est
vraiment parfaite et que, pour mon compte, j'admire. Vous me dmontrez
une chose que je croyais dj: c'est qu'il n'y a que les femmes qui
puissent crire des lettres.



XXVIII

Aussitt que Leplaquet fut parti, madame de Barizel se mit  copier
la lettre qu'elle avait dicte, ou plutt  la dessiner, car pour son
esprit ignorant aussi bien que pour sa main inexprimente l'criture
tait une sorte de dessin; elle imitait scrupuleusement ce qu'elle avait
devant les yeux; puis, quand elle avait fini un mot, elle comptait sur
le modle le nombre de lettres dont il se composait, et elle faisait
aussitt, la mme opration sur sa copie. Ne fallait-il pas que
Corysandre ne pt pas se tromper?

Enfin, aprs beaucoup de mal et de temps, elle vint  bout de ce
travail, et aussitt elle fit appeler sa fille; mais, avant que
Corysandre entrt, elle eut soin de cacher sa copie.

--Je t'ai fait appeler, dit madame de Barizel, pour te parler de M. de
Naurouse.

Corysandre regarda sa mre avec inquitude; elle et voulu qu'on ne lui
parlt pas de Roger.

--Je t'ai dit, continua madame de Barizel, que s'il ne se prononait pas
nous romprions toutes relations.

--Il s'est prononc.

--Avec toi, oui; mais avec moi? C'est dimanche qu'il t'a dclar son
amour; le soir mme il devait me demander ta main ou en tous cas il
devait le faire le lendemain; il ne l'a pas fait. Je dois donc, quoi
qu'il m'en cote, ne pas laisser cette cour se prolonger plus longtemps.
A partir d'aujourd'hui notre porte sera ferme au duc.

Cela fut dit d'une voix ferme qui annonait une volont inbranlable.

Cependant, aprs quelques courts instants de silence, elle parut
s'adoucir.

--Cela est terrible pour toi, ma pauvre fille, je le comprends, je le
sens; mais que puis-je y faire?

--Pourquoi ne pas attendre? essaya Corysandre.

--Sois certaine que a n'a pas t sans de longues hsitations, que je
me suis arrte  cette rsolution. Je l'ai balance toute la nuit, ne
pouvant pas me rsoudre  te briser le coeur, prvoyant bien, sentant
bien quelle serait ta douleur. Un moment j'ai cru avoir trouv un moyen
pour n'en pas venir  cette terrible extrmit et pour amener le duc 
me demander ta main aujourd'hui mme; mais, aprs l'avoir longuement
examin, j'y ai renonc.

--Et pourquoi? s'cria Corysandre en se jetant sur cette esprance qui
lui tait prsente.

--Pour deux raisons: la premire, c'est qu'il est un peu aventureux; la
seconde, c'est que tu n'en voudrais peut-tre pas.

--Je voudrai tout ce qui ne nous sparera pas.

--Tu dis cela.

--Cela est ainsi.

--Au reste, je veux bien t'expliquer ce moyen; s'il n'a plus
d'importance maintenant que je l'ai rejet, au moins peut-il te montrer
combien vivement je veux ton bonheur et aussi comment je m'ingnie
toujours  t'viter des chagrins. Tu crivais au duc...

--Moi?

--Ah! tu vois; sans savoir, voil que tu m'interromps.

--C'est de la surprise, rien de plus.

--Tu crivais au duc et tu lui disais que j'exigeais la rupture de
votre intimit; puis, aprs avoir en quelques mots exprim combien cela
t'tait cruel, tu ajoutais qu'il n'y avait qu'un moyen pour que cette
rupture n'et pas lieu; et ce moyen, c'tait qu'il vint  moi. Cela
m'avait tout d'abord paru excellent, si bien que j'avais mme crit la
lettre, tiens, la voici; veux-tu la lire? Tu me diras si ces sentiments
sont les tiens et si je me suis mise  ta place.

Elle lui tendit la lettre, et Corysandre, l'ayant prise, commena  la
lire; mais madame de Barizel ne la laissa pas aller loin.

--Est-ce que tu n'aurais pas voqu ces souvenirs dont je parle, si tu
avais toi-mme crit? demanda-telle.

--Oui, je crois.

Corysandre continua sa lecture, que sa mre interrompit bientt:

--N'aurais-tu pas encore dit toi-mme que tu tais navre de parler
contre ton coeur?

--Oh! oui.

--Allons, je vois que j'ai bien devin tes sentiments, mais n'est-il pas
tout naturel qu'une mre, bien que n'tant pas prs de sa fille, crive
en quelque sorte sous sa dicte! En ralit cette lettre est de toi.

Corysandre acheva sa lecture.

--Quel malheur, dit madame de Barizel, qu'on ne puisse pas l'envoyer au
duc.

Elle fit une pause et, comme Corysandre ne disait rien, elle ajouta:

--Il y aurait des chances pour que le duc accourt tout de suite: au
moins cela m'avait paru probable en l'crivant, car tu penses bien
que je n'ai eu qu'un but: enlever M. de Naurouse  ses hsitations,
inexplicables s'il t'aime comme tu le crois.

--Et pourquoi ne pas l'envoyer? dit Corysandre lentement et en hsitant
 chaque mot.

--S'il ne t'aime pas, il saisira cette occasion de rupture.

--Il m'aime.

--Si tu en es sre, cela augmente singulirement les chances de le voir
accourir; seulement, moi qui n'ai pas les mmes raisons pour me fier 
cet amour, j'ai d renoncer  ce moyen que j'avais trouv tout d'abord
et qui conciliait tout: notre dignit et ton amour; car tu sens bien,
n'est-ce pas, que cette question de dignit est considrable? Que nous
continuions  recevoir le duc maintenant comme avant, et il s'tonnerait
bien certainement des facilits que je t'accorde, peut-tre mme cela
lui inspirerait-il des doutes pour le pass.

--Si je copiais cette lettre? rpta Corysandre, qui se perdait dans ces
paroles contradictoires et qui d'ailleurs tait trop profondment mue;
par la menace de sa mre pour pouvoir raisonner.

Puisqu'on lui disait, puisqu'on lui expliquait que cette lettre devait
tout concilier, ne serait-ce pas folie  elle de refuser le moyen qui
lui tait offert? En elle il y avait bien quelque chose qui protestait
contre l'emploi de ce moyen; mais elle n'tait gure en tat d'entendre
la voix de sa conscience et de son coeur, trouble, entrane qu'elle
tait par la voix de sa mre qui ne lui laissait pas le temps de se
reconnatre et de rflchir.

--Je n'ai pas le droit de t'empcher de risquer cette aventure, dit
madame de Barizel.

--Je pourrais la lui remettre quand il viendra.

--Oh! non, cela serait trs mauvais; ce qu'il faut, si tu veux copier
cette lettre, c'est qu'elle n'arrive au duc qu'aprs que nous ne
l'aurons pas reu. Aussitt qu'il sera parti, tu la remettras  Bob, qui
la portera, et il est possible que quelques minutes aprs nous voyions
le duc accourir ou qu'il m'crive pour me demander une entrevue. Je dis
que cela est possible, mais je ne dis pas que cela soit certain. Vois et
dcide toi-mme.

Comme Corysandre restait hsitante, madame de Barizel reprit:

-Pour moi, au milieu de ces incertitudes, mon devoir de mre est
heureusement trac et je n'ai qu' le suivre tout droit: Ne plus
recevoir le duc...  moins qu'il ne se prsente pour me demander ta main
et, quoi qu'il m'en cote, je ne faillirai pas  ce devoir; plus tard,
quand tu ne seras plus sous le coup immdiat de la douleur, tu me
remercieras de ma fermet.

Elle se dirigea vers la porte comme pour sortir; mais elle ne sortit
pas, car, tout en ayant l'air de vouloir laisser Corysandre  ses
rflexions, elle tenait essentiellement, au contraire,  ce qu'elle ne
pt pas rflchir.

--A quelle heure doit venir le duc aujourd'hui?

--A une heure pour...

--Et il est?

--Midi pass.

--Dj. Alors tu n'as que juste le temps d'crire..., si tu veux crire.

--Je vais crire.

--Alors, tu es sre de lui?

--Oui.



XXIX

Quand Roger se prsenta et que Bob lui rpondit que madame la comtesse
ne pouvait pas le recevoir ni mademoiselle non plus, il fut trangement
surpris. Cette heure matinale avait t choisie la veille avec
Corysandre pour s'entendre  propos d'une promenade, et il tait
d'autant plus tonnant qu'on ne le ret pas, que Bob, interrog,
rpondait que ni madame la comtesse ni mademoiselle n'taient malades.

Il dut se retirer, dconcert, se demandant ce que cela signifiait.

Mais il ne pouvait gure examiner froidement cette question en la
raisonnant, tant agit au contraire par une impatience fivreuse.

Les rponses aux lettres qu'il avait crites  ses amis d'Amrique
peur leur demander des renseignements sur la famille de Barizel ne lui
taient pas encore parvenues, et la veille il avait expdi des dpches
 ses deux amis pour les prier de lui faire savoir par le tlgraphe
s'il pouvait donner suite au projet dont il les avait entretenus dans
ses lettres; c'tait  la dernire extrmit qu'il s'tait dcid 
employer le systme des dpches qui, en un pareil sujet et aussi bien
pour les demandes que pour les rponses, ne pouvait tre que mauvais par
sa concision et surtout par sa discrtion oblige; mais, aprs ce qui
s'tait pass entre lui et Corysandre, dans la tour de l'glise de
Fribourg, il ne pouvait plus attendre. Par la poste les rponses
pouvaient tarder encore huit jours, peut-tre plus. Se taire plus
longtemps devenait tout  fait ridicule.

Revenant chez lui, il se trouva alors dans un tat pnible de confusion
et de perplexit, allant d'un extrme  l'autre, sans pouvoir
raisonnablement s'arrter  rien.

Il n'y avait pas une demi-heure qu'il tait rentr, quand on lui monta
la lettre de Corysandre, sans lui dire qui l'avait apporte.

Son premier mouvement fut de la jeter sur une table; il n'en connaissait
point l'criture et il avait bien autre chose en tte que de s'occuper
des lettres que pouvaient lui adresser des gens qui lui taient
indiffrents.

C'taient des dpches qu'il attendait, non des lettres.

Comme il ne pouvait rester en place et qu'il marchait  travers son
appartement, il passa plusieurs fois auprs de la table sur laquelle
il avait jet cette lettre: puis  un certain moment il la prit
machinalement entre ses doigts et il lui sembla que ce papier exhalait
le parfum de Corysandre.

Sans aucun doute c'tait l une hallucination: il pensait si fortement
 Corysandre, elle occupait si bien son coeur et son esprit, qu'il la
voyait partout.

Cependant il ne put s'empcher de flairer cette lettre, et aussitt une
commotion dlicieuse courut dans ses nerfs et le secoua de la tte aux
pieds; c'tait bien le parfum de Corysandre, le mme au moins que celui
qu'il avait si souvent respir avec enivrement.

Vivement il dchira l'enveloppe et il lut:

Allez  ma mre...

videmment il n'avait que cela  faire, et telle tait la situation que
crait cette lettre, qu'il ne pouvait pas attendre davantage.

Pour que Corysandre ne se ft pas jusqu' ce jour fche de ses
hsitations et de son silence, il fallait qu'elle et vraiment l'me
indulgente, ou plutt il fallait qu'elle l'aimt assez pour n'tre
sensible qu' son amour; mais maintenant, comment ne serait-elle pas
blesse d'un retard qui serait pour elle la plus cruelle des blessures
en mme temps que le plus injuste des outrages? comment s'imaginer que
plus tard elle pourrait s'en souvenir sans amertume?

Jamais il n'avait prouv pareille anxit, car, s'il avait de
puissantes raisons pour attendre, il en avait de plus puissantes encore
pour n'attendre pas.

Quoi qu'il dcidt, il serait en faute: s'il se prononait tout de
suite, envers son nom; s'il ne se prononait pas, envers son amour.

Comme il agitait anxieusement ces penses, sa porte s'ouvrit.

C'tait une dpche; qu'on lui apportait.

Pouvez donner suite  votre projet, mais plus sage serait d'attendre
lettre partie depuis six jours.

Plus sage!

D'un bond il fut  son bureau.

Madame la comtesse,

J'ai l'honneur de vous demander une entrevue, je vous serais
reconnaissant de me l'accorder aujourd'hui mme, aussitt que possible.

On attendra votre rponse.

Daignez agrer l'expression de mon profond respect.

NAUROUSE.

Au bout de dix minutes on lui remit sous enveloppe une carte portant ces
simples mots: Madame la comtesse de Barizel attend monsieur le duc de
Naurouse.

Lorsqu'il se prsenta devant la comtesse, il croyait qu'il prendrait le
premier la parole; mais elle le devana:

--Vous avez d tre surpris, monsieur le duc, dit-elle crmonieusement,
de ne pas nous trouver lorsque vous avez bien voulu nous honorer de
votre visite? Je vous dois une explication  cet gard et je vais vous
la donner. Ma fille et moi, monsieur le duc, nous avons beaucoup de
sympathie pour vous et nous sommes l'une et l'autre trs heureuses de
l'agrment que vous paraissez trouver en notre compagnie, agrment qui
est partag d'ailleurs; mais ma fille est une jeune fille, et, qui plus
est, une jeune fille  marier. Tant que nos relations ont gard un
caractre de camaraderie mondaine, je n'ai pas eu  m'en proccuper;
vous paraissiez prouver un certain plaisir  nous rencontrer, nous en
ressentions un trs vif  nous trouver avec vous, c'tait parfait. Mais
en ces derniers temps on m'a fait des observations... trs srieuses, au
moins au point de vue des usages franais qui dsormais doivent tre
les ntres, sur... comment dirais-je bien... sur votre intimit avec ma
fille. Mes yeux alors se sont ouverts, mon devoir de mre a parl haut
et j'ai dcid que, quoi qu'il nous en cott,  ma fille et  moi, nous
devions rompre des relations qui plus tard pouvaient nuire  Corysandre,
et qui mme lui avaient peut-tre dj nui. C'est ce qui vous explique
pourquoi nous n'avons pas pu recevoir votre visite tantt. Sans doute
j'aurais pu la recevoir et vous donner alors les raisons que je vous
donne en ce moment, mais j'ai pens que vous comprendriez vous-mme le
sentiment qui me faisait agir. Vous avez voulu une franche explication,
la voil.

--Si j'ai insist pour tre reu, ce n'a point t dans l'intention de
provoquer cette explication que vous voulez bien me donner avec tant de
franchise. Il y a longtemps que j'aime mademoiselle Corysandre...

--Vous, monsieur le duc!

--En ralit je l'aime du jour o je l'ai vue pour la premire fois.
Mais si vif, si grand que soit cet amour, je n'ai pas voulu couter ses
inspirations avant d'tre bien certain que je n'obissais pas  des
illusions enthousiastes; aujourd'hui cette certitude s'est faite dans
mon esprit aussi bien que dans mon coeur et je viens vous demander de me
la donner pour femme.

Aucune motion, ni trouble, ni joie, ni triomphe, ne se montra sur le
visage de madame de Barizel en entendant cette parole qu'elle avait
cependant si anxieusement attendue et si laborieusement amene.

Elle resta assez longtemps sans rpondre, comme si elle tait plonge
dans un profond embarras;  la fin elle se dcida, mais en hsitant.

--Avant tout je dois vous avouer que votre demande, dont je suis fort
honore, me prend tout  fait au dpourvu et me cause une surprise que
je n'ai pas la force de cacher, car j'tais loin de souponner votre
amour pour elle,--la rsolution que j'ai mise  excution aujourd'hui
en est la preuve. Avant de vous rpondre je dois donc tout d'abord
interroger ma fille, dont je ne connais pas les sentiments et que je ne
contrarierai jamais dans son choix. Et puis il est une personne aussi
que je dois consulter, notre meilleur ami en France, le second pre de
ma fille, M. Dayelle, qui, je ne vous le cacherai pas, sera peut-tre
votre adversaire, au moins dans une certaine mesure, c'est--dire...

--M. Dayelle m'a expliqu pourquoi il me considrait comme un assez
mauvais mari; mais c'est l un excs de rigorisme contre lequel je me
dfendrai facilement si vous voulez bien m'entendre.

--Je voudrais que ce ft notre ami Dayelle qui vous entendt, car je
dois avoir gard  son opinion. Justement je l'attends. Vous pourrez
donc le faire revenir de ses prventions, qui, j'en suis convaincue, ne
sont pas fondes; mais, jusque-l il est bien entendu que la mesure que
j'avais cru devoir prendre et qui s'imposait  ma prvoyance de mre
n'a plus de raison d'tre, et que toutes les fois que vous voudrez bien
venir, nous serons heureuses, ma fille et moi, de vous recevoir.

--Alors j'aurai l'honneur de vous faire ma visite ce soir.

Roger se retira.

Ce fut crmonieusement que madame de Barizel le reconduisit; mais
aussitt qu'il fut parti elle monta quatre  quatre  la chambre de sa
fille, o elle entra en dansant.

--Enfin a y est, s'cria-t-elle, embrasse-moi, duchesse!



XXX

Si l'annonce du mariage de mademoiselle de Barizel, de la belle
Corysandre avec le prince Savine avait fait du tapage, celle de son
mariage avec le duc de Naurouse en fit un bien plus grand encore. On
avait parl de Savine, parce que Savine voulait qu'on parlt de lui
et employait dans ce but toute sorte de moyens. On parlait du duc de
Naurouse tout naturellement, parce qu'on avait plaisir  s'occuper de
lui. Savine n'tait aim de personne; Naurouse tait sympathique 
tout le monde, mme  ceux qui ne le connaissaient que pour ce qu'on
racontait sur son compte.

Et puis c'tait la semaine des courses, et les anciens amis de Roger
taient arrivs  Bade; le prince du Kappel, Poupardin, Montrvault
et dix autres avec leurs matresses prsentes ou anciennes, et tous
s'taient jets sur cette nouvelle:

--Naurouse se marie, est-ce possible?

On l'avait entour, questionn, flicit, et tout d'abord il avait mis
une certaine rserve dans ses rponses; mais, lorsqu' la suite de
l'entrevue avec Dayelle et d'un nouvel entretien avec madame de Barizel,
dans lequel celle-ci, claire sur les sentiments de sa fille
et conseille par son ami Dayelle, avait formellement donn son
consentement, il avait trs franchement montr combien il tait heureux
de ce mariage, n'attendant mme pas les questions pour l'annoncer  ceux
de ses amis qu'il estimait assez pour leur parler de son bonheur.

Les flicitations les plus vives qu'il reut furent celles du prince de
Kappel:

--tes-vous heureux, cher ami, de pouvoir vous marier librement et de
vous choisir votre femme vous-mme et tout seul! Je crois que si j'avais
la libert de faire comme vous, je me marierais; tandis qu'il est bien
certain que je mourrai garon pour ne pas me laisser marier  quelque
princesse de sang royal, mais tuberculeux ou scrofuleux, qu'on
m'imposerait au nom de la politique et  qui je devrais faire des
enfants... si je pouvais. J'aime mieux ne pas essayer. D'ailleurs, un
futur roi qui ne se marie pas, c'est drle, et on est original comme on
peut.

Parmi ses amis, un seul, au lieu de le fliciter, le blma et trs
vivement, parlant au nom de l'amiti et de la raison, employant la
persuasion et la raillerie pour empcher ce qu'il appelait un suicide:
ce fut Mautravers.

Contrairement  son habitude, Mautravers n'tait point arriv  Bade
pour le commencement des courses, et quand Roger, surpris de ne le pas
voir, avait demand de ses nouvelles, on lui avait rpondu qu'il ne
viendrait probablement pas; cependant il tait venu, et, le matin de la
deuxime journe, en dbarquant de chemin de fer il tait tomb chez
Roger encore au lit et endormi.

--Enfin vous voil de retour et pour longtemps, j'espre.

--Pour trs longtemps, pour toujours probablement.

--Est-ce que ce qu'on raconte serait vrai?

--Que raconte-t-on?

--Que vous avez l'ide de vous marier.

--C'est vrai.

--Vous marier avec une Amricaine, une trangre, vous, Franois-Roger
de Charlus, duc de Naurouse?

--Cette Amricaine est d'origine franaise: elle appartient  une trs
vieille et trs bonne famille du Poitou, les Barizel.

--On m'avait dit tout cela, car on s'occupe beaucoup de vous en ce
moment, et on m'a dit aussi que c'tait par amour que vous vouliez
pouser cette jeune fille, mais je ne l'ai pas cru.

--Vraiment!

--Qu'on me dise que vous faites un mariage de convenance avec une jeune
fille de votre rang, et cela pour continuer votre nom, pour avoir une
maison, je ne rpondrai rien, ou presque rien, bien que le mariage soit
 mon sens la chose la plus folle du monde; mais un mariage d'amour,
vous, vous, Roger, jamais je ne l'admettrai. Qu'on puisse aimer sa femme
de coeur ternellement comme l'exige la loi du mariage, je veux bien
vous le concder; c'est rare, cependant c'est possible. Mais  ct
des sentiments du coeur, il y en a d'autres, n'est-ce pas? Eh bien,
croyez-vous que ceux-l puissent tre ternels? Vous avez eu des
matresses, et dans le nombre il y en a que vous avez aimes
passionnment, eh bien! est-ce qu' un moment donn, tout en prouvant
encore pour elles de la tendresse, vous n'avez pas t dsagrablement
surpris de vous apercevoir que sous d'autres rapports elles vous taient
devenues absolument indiffrentes, ne vous disant plus rien,  ce point
que vous vous demandiez avec stupfaction comment elles avaient pu
veiller en vous un dsir? Vous savez comme moi que cela est fatal et
que ceux-l mme qui sont les plus fortement matres de leur volont
n'chappent pas  cette loi humaine. Quand cela arrivera dans votre
mariage d'amour, car il faudra bien qu'un jour ou l'autre cela arrive,
et que vous resterez en prsence d'une femme aigrie, d'autant plus
insupportable qu'elle aura de justes raisons pour se plaindre, vous vous
souviendrez de mes paroles; seulement il sera trop tard. Et notez qu'en
parlant ainsi je ne calomnie pas l'amour, car je reconnais volontiers
qu'on peut aimer une matresse indfiniment, toujours, mme vieille, et
cela tout simplement parce qu'elle n'est pas lie  vous, parce que vous
ne lui appartenez pas; tandis qu'une femme qu'on a, ou plutt qui vous a
du matin au soir et du soir au matin, on ne peut pas ne pas s'en lasser,
et alors...

Mautravers tait rest dans la chambre, tandis que Roger tait entr
dans son cabinet de toilette, et c'tait de la chambre qu'il parlait.
Sur ces derniers mots, Roger sortit du cabinet une serviette  la main,
s'essuyant le cou et le visage.

--Mon cher ami, dit-il posment, tout en se frottant, ce n'est pas
d'aujourd'hui que vous me faites entendre des paroles du genre de
celles que vous venez de m'adresser. On dirait que c'est chez vous une
spcialit. Bien souvent, vous m'avez fait souffrir, aujourd'hui que
j'ai un peu plus d'exprience, vous m'intressez. Aussi ne vous ai-je
pas interrompu, curieux de voir o vous vouliez en venir. J'avoue que je
ne le sais pas encore, car, si vous avez pour but de me faire renoncer 
ce mariage, vous devez comprendre qu'il est trop tard. Je suis engag,
et vous savez bien que je ne me dgage jamais. D'ailleurs, tout ce que
vous venez de me dire, ft-il vrai et dt-il se raliser, que cela
ne m'arrterait pas. J'aime celle que je vais pouser, je l'aime
passionnment, et, duss-je n'avoir qu'un jour de bonheur prs d'elle,
pour ce jour je donnerais tout ce qui me reste de temps  vivre. Vous
voyez donc que rien ne changera ma rsolution... sentimentale. Mais,
alors mme que les sentiments qui s'ont inspire n'existeraient pas,
je la raliserais cependant quand mme, car je veux me marier tout de
suite, et pour cela j'ai une raison qui, quand je vous l'aurai dite,
vous fera, j'en suis certain, m'approuver: cette raison, c'est que je
veux avoir des enfants afin que mon nom ne puisse point passer un jour
aux Condrieu.

Disant cela il regarda Mautravers en plein visage et il s'tablit entre
eux un assez long silence; puis il reprit:

--Ma fortune, je puis la leur enlever par un bon testament; mais pour
mon nom je ne puis l'empcher srement de tomber entre leurs mains que
par un mariage qui me donnera des enfants... et je me marie. Au reste
vous allez voir bientt que celle que j'pouse est digne non seulement
d'inspirer l'amour, mais encore de le retenir et de le fixer.

--Je n'ai rien dit qui ft personnel  mademoiselle de Barizel, j'ai
parl en gnral.

--Elle sera tantt aux courses; je vous prsenterai  elle; quand vous
la connatrez, vous serez peut-tre moins absolu dans vos thories.

--Est-ce que vous dnez ce soir chez madame de Barizel? demanda-t-il.

--Non.

--Eh bien, alors nous dnerons ensemble si vous voulez bien.

Comme Roger faisait un mouvement pour refuser:

--Bien entendu, vous aurez toute libert pour vous en aller aussitt
que vous voudrez, de faon  faire une visite du soir  mademoiselle de
Barizel, si vous le dsirez.



XXXI

Roger devait aller aux courses avec madame de Barizel et Corysandre, et
il avait t convenu qu'il irait les chercher: pour lui c'tait une fte
de se montrer en public avec celle qui serait sa femme dans quelques
semaines.

Comme il allait sortir, on lui remit une lettre portant le timbre de
Washington,--la lettre justement qu'annonait la dpche.

En la prenant il prouva une vive motion: Plus sage d attendre
lettre, disait la dpche.

Maintenant que cette lettre arrivait, tait-il sage  lui de l'ouvrir?
Au point o en taient les choses il ne pouvait pas revenir en arrire.
Et le pt-il, le dt-il, il n'en aurait pas le courage: une douleur, il
la supporterait, si cruelle qu'elle ft; mais il ne l'imposerait jamais
 Corysandre.

Son mouvement d'hsitation fut court: l'anxit tait trop poignante
pour qu'il l'endurt, et d'ailleurs ce n'tait point son habitude
d'hsiter en face d'un danger.

Il lut:

Mon cher Roger,

Je voudrais rpondre  votre lettre d'une faon simple et prcise;
par malheur, cela n'est pas facile, car pour faire une enqute sur la
famille dont vous me parlez il faudrait aller dans le Sud, et je suis
justement retenu dans le Nord sans pouvoir m'absenter de l'abominable
rsidence de Washington, bien faite pour donner le spleen  l'homme
le plus gai de la terre. Je suis donc oblig de m'en tenir  des
renseignements obtenus de seconde main; n'oubliez pas cela, cher ami,
en me lisant et surtout en prenant une rsolution d'aprs ces
renseignements que j'ai le regret de ne pouvoir pas certifier conformes
 la vrit. Sur le mari il y a unanimit: un gentleman et, ce qui est
mieux, un gentilhomme dans toute l'acception du mot: homme d'honneur
et de coeur, noble des pieds  la tte, dans sa vie, ses manires, ses
habitudes, ses moeurs. Tous ceux qui parlent de lui le reprsentent
comme un type qu'on ne rencontre pas souvent ici. Rest Franais bien
que n'ayant pas vcu en France, mais Franais d'origine, Franais de
sang, et Franais du dix-huitime sicle avec quelque chose de brillant,
de chevaleresque, d'insouciant, qu'on ne trouve plus maintenant; s'est
distingu pendant la guerre et a accompli des actions qui eussent t
hroques dans un pays o l'on serait moins sensible  la pratique et au
but; n'a eu que des amis, et tous ceux qui parlent de lui le font avec
sympathie ou admiration. J'allais oublier un point qui cependant a son
importance: il avait hrit d'une grande fortune engage dans toutes
sortes de complications; il ne l'a point dgage, loin de l, et
l'abolition de l'esclavage a d lui porter un coup funeste; mais  cet
gard je ne puis vous fixer aucun chiffre, et il m'est impossible de
vous rpondre, suivant l'usage amricain:--Vaut.... tant de mille
dollars.--Sur la mre, au lieu de l'unanimit, c'est la contradiction
que je rencontre; pour les uns, c'est une femme remarquable; pour les
autres, c'est une aventurire, et ceux-l mme racontent sur elle toutes
sortes d'histoires scandaleuses que je ne peux pas vous rapporter, car
si elles taient vraies, elles seraient, invraisemblables, et, je vous
l'ai dit, il ne m'est pas possible en ce moment d'aller me renseigner
aux sources, de faon  vous dire ce qu'il y a d'exagration l dedans.
Ce sera pour plus tard, si par un mot ou une dpche vous me demandez de
faire cette enqute. Il est entendu que, pour cela comme pour tout, je
suis entirement  votre disposition et que ce me sera un plaisir de
vous obliger. Parlez donc; dans quinze jours, c'est--dire au moment o
vous recevrez cette lettre, je serai libre d'aller dans le Sud, dans
l'Est, dans l'Ouest, au diable, pour vous. Enfin sur la fille il y a
la mme unanimit que sur le pre: la plus belle personne du monde, a
provoqu l'admiration la plus vive, un vrai enthousiasme chez tous ceux
qui l'ont vue. La seule chose  noter et  interprter contre elle est
qu'elle a manqu plusieurs mariages sans qu'on sache pourquoi. Est-ce
elle qui n'a pas voulu de ses prtendants? sont-ce les prtendants qui
n'ont pas voulu d'elle? On ne peut pas me renseigner sur ce point; il
semble donc qu'il n'y ait rien de grave. Voil pour aujourd'hui tout ce
que je puis vous dire. Cela manque de prcision, j'en conviens; mais je
vous rpte que je suis tout  vous, prt  aller  la Nouvelle-Orlans
ou ailleurs au premier signe que vous me ferez.

crite sans alina, comme il est d'usage en diplomatie, et, en criture
btarde aussi nette que si elle avait t lithographie, cette lettre
fut un soulagement pour Roger. Sans doute elle tait sur un point assez
inquitante, mais il avait craint pire. En somme, elle tait aussi
satisfaisante que possible sur M. de Barizel et sur Corysandre, ce qui
tait l'essentiel. Le pre, homme d'honneur et de coeur, noble des pieds
 la tte, la fille, la plus belle personne du monde. C'tait quelque
chose cela, c'tait beaucoup. Il est vrai que du ct de la mre les
choses ne se prsentaient plus sous le mme aspect; mais ces histoires
scandaleuses dont on parlait vaguement se rapportaient sans doute  des
amants, et il ne pouvait pas exiger que sa belle-mre ft un modle
de vertu: ce n'est pas sa belle-mre qu'on pouse, sans quoi on ne se
marierait jamais.

Cependant, comme il ne fallait rien ngliger, il envoya une dpche 
son ami pour le prier d'aller sinon  la Nouvelle-Orlans pour suivre
cette enqute, au moins de la confier  quelqu'un de sr et, cela fait,
il se rendit chez madame de Barizel le coeur lger, plein de confiance,
ne pensant plus aux mauvaises paroles de Mautravers. Il allait
passer quelques heures avec Corysandre, la voir, l'entendre, quelle
proccupation et rsist  cette joie!

En arrivant il fut surpris de trouver un air sombre sur le visage de
madame de Barizel; avec inquitude il interrogea Corysandre du regard,
mais celle-ci ne lui rpondit rien ou plutt le regard qu'elle attacha
sur lui ne parlait que de tendresse et d'amour.

Ce fut madame de Barizel elle-mme qui vint au-devant des questions
qu'il n'osait pas poser:

--J'aurais un mot  vous dire? fit-elle en passant dans le petit salon.

Il la suivit.

Elle tira une lettre de sa poche:

--Voici une lettre que je viens de recevoir, dit-elle, une lettre
anonyme qui vous concerne: j'ai hsit sur la question de savoir si je
vous la montrerais; mais, tout bien considr, je pense que vous devez
la connatre.

Elle la lui tendit ouverte:

Un de vos amis, qui est en mme temps l'admirateur de votre charmante
fille, se trouve vivement mu par le bruit qu'on fait courir du prochain
mariage de celle-ci avec M. le duc de Naurouse. Pour que vous donniez
votre consentement  ce mariage il faut que vous ne connaissiez pas le
jeune duc, ce qui n'est explicable que parce que vous tes trangre.
Ce qu'est le duc moralement, je n'en veux dire qu'un mot: jamais il
n'aurait t admis par une famille franaise honorable qui aurait eu
souci du bonheur de sa fille. Mais ce qu'il est physiquement, je veux
vous l'expliquer: il est n d'un pre qui portait en lui le germe de
plusieurs maladies mortelles, auxquelles il a d'ailleurs succomb jeune
encore, et d'une mre qui est morte poitrinaire. Il a hrit et de son
pre et de sa mre. Si vous en doutez, examinez-le attentivement: voyez
ses pommettes saillantes; ses yeux vitreux, son teint ple; surtout
regardez bien sa main hippocratique, qui, pour tous les mdecins, est un
des signes les plus certains de la tuberculose pulmonaire. Depuis son
enfance il a t constamment malade et, en ces dernires annes, trs
gravement. Si vous voulez que votre fille soit prochainement veuve avec
un ou deux enfants qui seront les misrables hritiers de leur pre pour
la sant, faites ce mariage qui, pour vous, maintenant avertie, serait
un crime.

--Vous voyez! dit madame de Barizel.

Roger ne rpondit pas; mais silencieusement il regarda cette lettre qui
tremblait entre ses doigts.

--Si nous ne vous connaissions pas depuis longtemps, continua madame
de Barizel, il est certain que cette lettre au lieu de m'inspirer un
profond mpris, m'aurait jete dans une angoisse terrible: heureusement,
je sais par exprience que les craintes qu'elle voudrait provoquer
ne sont pas fondes, et c'est pour cela que je vous la communique,
uniquement pour cela, pour que vous vous teniez en garde contre les
ennemis odieux qui recourent  de pareilles armes.

--D'ennemis, je n'en ai qu'un, dit Roger, mon grand-pre, et je suis
aussi certain que cette lettre est de lui que si je l'avais entendu la
dicter: il voudrait m'empcher de me marier afin qu'un jour son autre
petit-fils, celui qu'il aime, hrite de mon titre et de mon nom et pour
cela il ne recule devant aucun moyen. Pour conserver ma fortune, il m'a
fait nommer autrefois un conseil judiciaire; maintenant pour m'empcher
d'avoir des enfants, il crit ces lettres infmes.

Violemment il la froissa dans sa main crispe.

--Je comprends, dit madame de Barizel, que vous soyez profondment
bless et pein; mais au moins ne vous inquitez pas, de pareilles
dnonciations ne peuvent rien sur mes rsolutions, et pour Corysandre,
il n'est pas besoin de vous dire, n'est-ce pas, qu'elle n'en sait et
n'en saura jamais rien?

En voyant comment madame de Barizel accueillait ces rvlations, il
pouvait ne pas s'inquiter pour son mariage, mais pour lui-mme il ne
pouvait pas ne pas penser  cette lettre.

Il tait vrai que son pre tait mort jeune; il tait vrai que sa mre
tait poitrinaire: il tait vrai que lui-mme depuis son enfance avait
t bien souvent malade. tait-il donc condamn  transmettre  ses
enfants les maladies hrditaires qu'il aurait reues de ses parents?

Une main hippocratique? Qu'tait-ce que cela? Avait-il vraiment la main
hippocratique?

Sa journe, dont il s'tait promis tant de bonheur fut empoisonne, et
le charmant sourire de Corysandre, sa douce parole, ses regards tendres
ne parvinrent pas toujours  chasser les nuages qui assombrissaient son
front.

A un certain moment il vit dans la foule un mdecin parisien qu'il avait
connu autrefois et qu'on tait sr de rencontrer partout o il y avait
des cocottes; aussitt, se levant de la chaise qu'il occupait auprs de
Corysandre, il alla  lui.

--Docteur, j'ai un renseignement  vous demander, dit-il en l'emmenant
 l'cart. A quels signes reconnat-on donc ce que vous appelez la main
hippocratique?

--Au renflement en massue de la dernire phalange des doigts et 
l'incurvation de l'ongle, qui devient convexe par sa face dorsale.

--Est-ce que cette main est le signe des maladies de poitrine.

--Trousseau dit qu'elle est propre aux tuberculeux; mais cela est
exagr: elle s'observe aussi chez des individus parfaitement sains.

--Je vous remercie.

Avant de revenir auprs de Corysandre, Roger s'en alla tout 
l'extrmit de l'enceinte du pesage, et l, se dgantant rapidement, il
examina ses deux mains, qu'il n'avait jamais regardes, en se demandant
si elles taient ou n'taient pas hippocratiques.

Il ne remarqua ce renflement en massue, et encore assez lger, qu' un
doigt de ses deux mains, l'annulaire; quant  l'incurvation de l'ongle,
il ne savait pas trop ce que cela pouvait tre; c'tait sans doute un
terme de mdecine, il le chercherait.



XXXII

Roger croyait dner avec Mautravers seul; mais, quand il entra dans le
salon o celui-ci l'attendait, il trouva plusieurs convives runis: le
prince de Kappel, Poupardin, Montrvault, Sermizelles, Cara, Balbine,
Esther Marix et enfin Raphalle.

Hommes et femmes s'empressrent au-devant de lui, pour lui tendre la
main; quand Raphalle lui tendit la sienne, il ne fut pas matre de
retenir un lger mouvement.

--Ne me remerciez pas d'avoir invit une ancienne amie, dit Mautravers,
qui l'observait, c'est elle-mme qui s'est invite tout  l'heure quand
elle a su que nous dnions ensemble.

--a c'est beau, dit Poupardin.

--Au moins c'est unique, rpondit Raphalle, ce n'aurait pas t
pour vous, mon cher Poupardin, que j'aurais adress cette demande 
Mautravers.

On se mit  rire et Poupardin n'osa pas se fcher tout haut.

--Ne remarquez-vous pas une chose curieuse, dit Mautravers, c'est qu'
l'exception de Garami mort et de Savine en voyage, nous voil tous
runis aujourd'hui pour clbrer les adieux  la vie de notre ami, comme
nous tions runis il y a cinq ans pour fter son entre dans la vie.

--Si cette remarque est juste, dit le prince de Kappel, elle n'est pas
consolante, car elle prouve que nous tournons toujours dans le mme
cercle et sur place, comme des chevaux de cirque;  Paris, comme 
l'tranger, comme partout, hommes, femmes, nous sommes toujours les
mmes, et franchement a manque de diversit. Nous allons dire les mmes
choses qu' Paris, rire des mmes plaisanteries, manger la mme sauce
brune, la mme sauce rouge, la mme sauce blanche; et puis demain nous
recommencerons.

On se mit  table et Raphalle se plaa  ct de Roger; ce voisinage
n'tait gure pour lui plaire, mais il et t maladroit et ridicule
d'en rien laisser paratre. Aussi s'assit-il sans faire la moindre
observation; c'tait dj trop qu'il et montr de la surprise en la
voyant: elle ne lui tait, elle ne pouvait lui tre que compltement
indiffrente et il ne devait pas plus se rappeler qu'il l'avait aime,
qu'il ne devait se souvenir qu'elle l'avait tromp; tout cela tait si
loin!

Cependant, au lieu de se tourner vers elle, il adressa la parole
 Balbine, qu'il avait  sa gauche, et pendant assez longtemps il
s'entretint avec elle, sans plus faire attention  Raphalle que s'il ne
la connaissait pas.

A un certain moment, cet entretien s'tant interrompu, Raphalle se
pencha vers lui et, parlant d'une voix touffe, de manire  n'tre
entendue que de lui seul:

--Cela te contrarie, dit-elle, que je me sois invite  ce dner.

Ce tutoiement le blessa; se tournant vers elle vivement, il la regarda
de haut, puis tout  coup se baissant de faon  lui parler  l'oreille:

--Le jour o nous nous sommes spars, dit-il, j'tais sur le balcon et
j'ai tout entendu.

--'a t justement parce que je te savais sur le balcon du boudoir et
parce que je savais aussi que de ce balcon on entendait tout ce qui se
disait chez mes parents que j'ai parl. Ne fallait-il pas t'amener 
rompre?

Il eut un tressaillement.

--Est-ce que tu te confesses? demanda Cara.

--Justement, rpondit-elle.

--Alors cela sera long!

--Si je disais tout, a ne finirait pas aujourd'hui.

--Continue, mais tout haut.

--Merci.

Elle continua comme si elle n'avait pas t interrompue, s'exprimant
au milieu de ces neuf personnes  peu prs aussi librement que si elle
avait t seule, car c'tait un de ses talents, de pouvoir parler en
jetant hardiment  la face des gens ce qu'elle voulait dire, sans que
ses voisins l'entendissent.

--Il y a longtemps que je sentais, que je voyais que tu te perdrais pour
moi, par gnrosit, par amour, et que si les choses continuaient ainsi
ta famille te ferait interdire. Plusieurs fois dj j'avais essay de
rompre et, tout ce que je t'avais propos, tu l'avais repouss; si tu
savais comme cela m'avait t doux! Alors, voyant qu'il fallait te
sauver malgr toi, j'ai invent cette comdie. Tu sais: ce n'est pas
impunment qu'on fait du thtre; j'ai pris un moyen qui m'tait inspir
par mon mtier, j'ai jou une scne... atroce, en me disant pour me
soutenir que si tu pouvais me croire ce que je paraissais tre, tu
souffrirais moins et te gurirais plus srement, plus vite.

Le matre d'htel l'interrompit pour placer devant elle une assiette 
laquelle elle ne toucha pas.

--Je sais bien, continua-t-elle, que je ne suis pas une bien bonne
comdienne; mais il parat que ce jour-l j'ai eu du talent, car tu as
cru  la scne que je jouais, tu y as cru pendant de longues annes, tu
y crois peut-tre encore en ce moment mme, te disant que j'ai t
la plus misrable des femmes, au lieu de voir que j'en tais la plus
tendre, la plus dvoue, tendre jusqu'au sacrifice de mon amour, dvoue
jusqu'au suicide.

--Que diable chuchotez-vous donc  l'oreille de Naurouse? demanda
Montrevault, a n'est pas correct, cela, ma chre.

Assurment non, cela n'tait pas correct; elle le sentait sans qu'il ft
besoin de le lui faire observer, mais, comme, elle n'avait pas dit tout
ce qu'elle voulait dire, elle prit bravement son parti et se dcida 
achever tout haut ce qu'elle avait commenc tout bas:

--Ce que je lui dis? fit-elle en se mettant de face et en promenant
sur tous les convives un regard assur, une chose bien simple, bien
lmentaire, mais qui, cependant, peut vous tre utile  tous, j'entends
 tous les hommes qui sont ici, et dont je veux bien vous faire part
pour votre ducation. Comme je n'aurai  tromper aucun de vous, je peux
parler franchement. Ce que je disais, le voici: Tout homme s'imagine,
quand il est l'amant d'une femme qui lui tmoigne de l'amour, qu'il doit
tre seul et que, s'il ne l'est pas, c'est qu'il n'est pas aim; eh
bien! a, c'est des btises.

--Bravo! cria Balbine.

--Certainement, continua Raphalle, une femme peut n'aimer qu'un homme
et l'aimer exclusivement, si bien que tous les autres ne sont rien
pour elle; mais, quant  n'avoir qu'un seul amant, a c'est une autre
affaire, et il n'en est pas une seule, si elle est franche, qui vous
dira que c'est possible; il en faut un pour ceci, un autre pour cela,
enfin des relais.

--Trs bien, dit Mautravers en riant, au moins tu es franche.

--Je m'en flatte; c'tait l ce que j'expliquais au duc, au petit duc,
comme nous disions autrefois, quand Montrvault m'a interrompue pour me
rappeler que je n'tais pas correcte, ce qui est grave. Et le but de
cette explication tait de lui prouver... a, j'aimerais mieux le lui
dire tout bas, mais puisque je ne serais pas correcte, il faut bien que
je le dise tout haut, tant pis pour ceux que a blessera...

--Va toujours, dit Mautravers, ceux qui se blesseront de tes paroles
auront mauvais caractre.

--Et puis, comme Savine ne peut pas m'entendre il m'est bien gal qu'on
se fche ou qu'on ne se fche pas. Donc le but de mon explication tait
de lui prouver que bien que nous nous soyons fchs, je l'ai aim,
tendrement, passionnment aim, et, qu'en ralit, je n'ai jamais aim
que lui.

Il y eut une explosion de cris et d'exclamations.

--a, c'est aimable pour Poupardin, dit Mautravers dominant le tumulte.

--Poupardin cheval de renfort, dit Montrvault.

--Pourquoi avez-vous voulu que je dise haut ce que j'tais en train de
dire bas, continua Raphalle sans se laisser dconcerter, ce n'est
pas ma faute. Nous nous sommes fchs, mon petit duc et moi, sans
explication; aprs plusieurs annes je le retrouve, alors je saisis
l'occasion aux cheveux et je m'explique! c'est bien naturel. Dans
d'autres circonstances je n'aurais pas risqu cette explication, parce
qu'on aurait pu supposer que je n'entreprenais ma justification que dans
un but intress, mais maintenant cela n'est pas  craindre, cette ide
ne peut venir  personne et je suis bien aise que le petit duc sache...

--Qu'il a t l'homme aim et non un vulgaire amant, dit Sermizelles,
c'est entendu.

--Il le sait.

--Il en est fier.

--Il en rvera.

--Ton souvenir consolera ses vieux jours.

--Blaguez tant que vous voudrez, rpliqua Raphalle, cela m'est gal;
j'ai dit ce que je voulais dire.

Elle se mit alors  manger consciencieusement, en femme qui veut
regagner le temps perdu, et, pendant le reste du dner, elle ne
chercha point  s'adresser  Roger en particulier, ne lui parlant
que lorsqu'elle y tait amene naturellement par les hasards de la
conversation.

Au dessert, Roger se leva et quitta la table.

--Comment, vous nous abandonnez? s'cria Balbine; c'est scandaleux!

--Et il a joliment raison! dit le prince de Kappel.

Sans plus rpondre  ceux qui l'approuvaient qu' ceux qui le blmaient,
Roger se retira pour se rendre auprs de Corysandre, et en chemin
une question qu'il s'tait dj pose lui revint: Pourquoi Raphalle
avait-elle essay cette justification? Il tait dans des dispositions o
l'on se dfie de tout et de tous: les tranges paroles que Mautravers
lui avait adresses le matin, puis presque aussitt la lettre anonyme
que madame de Barizel lui avait communique, l'avaient mis sur ses
gardes; il traversait bien videmment une phase dcisive, et des
dangers, des embches dresses par M. de Condrieu-Revel, devaient
l'envelopper de toutes parts. On ne reculerait devant rien pour rompre
son mariage. Cela tait bien certain, il le savait, il le voyait, et
ses soupons ne devaient s'arrter devant personne; mais enfin il lui
paraissait difficile d'admettre que les explications de Raphalle
pussent se rattacher  ces dangers, ou, si cela tait, il ne voyait ni
par o ni comment. Raphalle tait trop intelligente pour croire qu'il
pouvait revenir  elle, alors mme qu'il croirait qu'elle s'tait
immole, qu'elle s'tait suicide pour lui. Et si ce n'tait pas cela
qu'elle avait cherch, ce qui et t absurde, il ne trouvait pas ce
qu'elle avait pu vouloir, au moins en ce qui touchait son mariage.



XXXIII

Le lendemain matin, au moment o Roger allait descendre pour djeuner,
il entendit un bruit de voix dans son antichambre, et ce bruit se
continuant comme s'il y avait une discussion entre Bernard et une
personne qui voudrait entrer, il ouvrit sa porte.

La personne qui voulait entrer n'tait autre que Raphalle, et Bernard,
qui aimait  se substituer  son matre, s'imaginant que celui-ci ne
devait pas tre en disposition de recevoir une ancienne matresse,
refusait de la recevoir:

--Puisque j'affirme  madame que M. le duc est sorti.

C'tait sur ce mot que Roger avait ouvert la porte.

Sans daigner remettre le valet de chambre  sa place, Raphalle, passant
devant lui, se hta d'entrer.

Elle lui tendit la main en le regardant; il lui donna la sienne, mais ce
ne fut pas bien franchement. Cette visite n'tait pas pour lui plaire,
pas plus que ce tutoiement auquel elle s'obstinait, bien qu'il et vit
de la tutoyer lui-mme.

Elle parut ne pas s'en apercevoir et, tirant un fauteuil, elle s'assit.

--Sais-tu pourquoi j'ai tenu si fort  te prsenter ma justification?
lui demanda-t-elle.

--Pour te justifier probablement, rpondit-il en employant de mauvaise
grce le tutoiement.

--Sans doute; mais tu me connais mal si tu t'imagines que je n'ai t
guide que par un motif troitement personnel. Depuis notre sparation
j'ai support ton mpris, trouvant, je te l'avoue, une joie orgueilleuse
 me dire: Il ne saura jamais ce que j'ai fait pour lui, mais il suffit
que je le sache, moi.--Et cela me suffisait rellement. Tu penses bien
que dans ma vie j'ai eu des heures d'amertume, n'est-ce pas, et de
dgot? Mais quand, dans ces heures-l, je pensais  toi, j'tais tout
de suite releve et je redressais la tte quand je me disais: Voil ce
que j'ai fait pour l'homme que j'aimais. Eh bien! j'aurais continu
 me taire s'il n'tait pas venu un moment o j'ai eu besoin de ton
estime, non pour moi, mais pour toi.

Comme il la regardait avec tonnement, se demandant o tendaient ces
tranges paroles, elle continua:

Tu ne comprends rien  ce que je te dis l, n'est-ce pas? mais tu vas
voir bientt que je ne dis pas un seul mot inutile. Cependant, avant
d'en arriver l, il faut que je te dise encore que c'est pour toi que
je suis  Bade, au risque d'une scne terrible avec Savine quand il
apprendra que je suis venue ici, bien qu'il m'ait demand de rester 
Paris pendant son absence, et les demandes de Savine, ce sont les ordres
du plus froce des despotes. Enfin il faut que tu saches aussi que
c'est moi qui ai arrang ce dner avec Mautravers, qui ne voulait pas
m'inviter et qui ne s'est dcid qu'en pensant que j'avais sans doute
l'esprance de t'entraner  faire une infidlit  ta fiance,--ce qui,
pour sa nature bienveillante, est un plaisir trs doux.--Maintenant que
tout cela est expliqu, coute-moi.

Elle fit une pause, se recueillant, puis elle poursuivit:

--Tu sais qu'avant ton retour en Europe le bruit a couru que Savine
devait pouser mademoiselle de Barizel?

--Que ce nom ne soit pas prononc entre nous, dit Roger en tendant la
main par un geste nergique.

--Oh! sois tranquille, ce n'est pas d'elle que je veux parler; je n'ai
rien  en dire; jamais l'ide ne me serait venue de porter un tmoignage
contre une jeune fille que tu aimes et dont tu veux faire ta femme; tu
me calomnies si tu me juges capable d'une pareille bassesse. Rassure-toi
donc et laisse-moi continuer sans m'interrompre; ce que j'ai  dire est
dj assez difficile; si tu me troubles je n'en viendrai jamais  bout.

Elle fit une nouvelle pause:

--Tu connais Savine, tu comprends donc sans qu'il soit besoin que je te
le dise que je ne l'aime pas. Savine mourra sans avoir jamais aim
et sans avoir jamais t aim; peut-tre, quand il sera vieux, le
regrettera-t-il, mais il sera trop tard. Cependant malgr son gosme,
son avarice, sa scheresse de coeur, sa mchancet, sa duret, sa
lchet, malgr tous les dfauts et tous les vices qui font de lui un
des plus vilains masques qu'on puisse rencontrer, je tiens  lui...
parce qu'il m'est ncessaire. Si je pouvais aimer; je n'aurais jamais
t sa matresse; mais, dans les dispositions o je suis, mieux vaut lui
qu'un autre; au moins il a une qualit: la richesse, et, bien qu'il y
tienne terriblement,  cette richesse, on peut avec un peu d'habilet
lui en extraire de temps en temps quelques bribes. De ces bribes je n'ai
pas assez et il me faut quelques annes encore pour atteindre le chiffre
que je me suis fix, car, avec lui, le travail d'extraction est d'un
difficile que tu n'imaginerais jamais, toi qui es la gnrosit mme.
Aussi, quand j'ai appris le bruit qu'on faisait courir de son mariage,
tu peux te reprsenter l'tat dans lequel cela m'a jete; on ne perd
pas ainsi un homme qui vous fait la femme la plus envie de Paris. Tout
d'abord je me suis refuse  admettre que ce mariage ft possible, car
je croyais bien connatre mon Savine, et ce qui s'est pass m'a donn
raison; mais devant la persistance de ce bruit j'ai fini par m'inquiter
un peu, puis beaucoup, et alors j'ai eu l'ide d'empcher ce mariage si
je le pouvais. Avant tout il me fallait savoir quelle tait celle que
Savine voulait pouser, et j'ai envoy un homme dont j'tais sr faire
une enqute ici.

--Il suffit, dit Roger, je comprends maintenant o tend cet entretien,
restons-en l; je ne veux pas en entendre davantage; j'en ai dj trop
entendu.

--Il faut que tu m'entendes, dit-elle, il le faut, au nom de ton
honneur.

--Mon honneur ne regarde que moi seul, et je ne permets  personne d'en
prendre souci.

--Quand tu sais qu'il est en danger, oui; mais quand tu ne sais pas
qu'il est menac, ne permets-tu pas qu'on t'avertisse? Je t'ai dit que
je ne voulais pas parler de... de celle que tu aimes, tu peux donc
m'entendre sans craindre que mes paroles soient un outrage pour elle;
mais il y a plus: tu dois m'entendre, tu le dois pour ton nom, dont tu
es si justement fier, pour ton bonheur. Quand on se marie on prend
des renseignements sur la famille de celle qu'on pouse, pourquoi
repousserais-tu ceux que je t'apporte?

Il eut un geste de colre; puis, d'une voix sourde:

--Parce qu'on choisit ceux  qui on demande un tmoignage.

--Ah! Roger! s'cria-t-elle, tu es cruel pour une femme qui ne veut que
ton bien et qui ne demande rien que d'tre entendue quand elle lve la
voix non pour elle, mais pour toi; tu la frappes injustement. Mais je ne
veux pas me plaindre, encore moins me fcher; je me mets  ta place, je
sens ce que ma dmarche doit te faire souffrir et je sais que, quand tu
souffres, la colre l'emporte en toi sur la bont et la gnrosit de
ton caractre; si tu regrettes le coup dont tu viens de me frapper,
coute-moi, c'est la seule rparation que je veuille.

--Mais pourquoi donc, s'cria-t-il violemment, venir m'imposer des
paroles que je ne veux pas entendre, car elles s'adressent  des
personnes dont il ne peut pas tre question entre nous?

--Parce qu'il faut que tu les entendes, ces paroles, parce que si je ne
venais pas te les dire, les sachant, je serais coupable d'une infamie
et d'une lchet. Ce que j'ai appris, je ne l'ai pas cherch pour toi,
mais, maintenant que je le sais, je ne peux pas, je ne dois pas le
garder pour moi. Refuserais-tu donc d'couter une voix qui t'avertirait
que tu vas tomber dans un prcipice, parce que tu n'aurais pas demand
cet avertissement? N'est-ce pas un devoir de te le donner, de te le
crier, pour qui voit ce prcipice, et vas-tu me rpondre que je ne suis
pas digne de t'avertir? Mais ce serait de la folie.

L'insistance mme de Raphalle avait fini par mouvoir Roger. Son
premier mouvement avait t de lui fermer la bouche; mais, ne le pouvant
pas, il avait t peu  peu branl par l'ardeur qu'elle avait mise
 vouloir parler quand mme et malgr lui; et puis le souvenir de la
lettre de son ami, le secrtaire de la lgation de Washington, lui
revenait et le troublait.

Brusquement il se dcida:

--Hier tu m'as dit des choses bien tranges et bien invraisemblables,
auxquelles je n'ai pas voulu rpondre; aujourd'hui l'heure est venue de
me prouver que tu tais sincre hier, et pour cela c'est de m'apporter
les preuves palpables, videntes, de ce que tu veux me rvler. Si tu me
donnes ces preuves, je te croirai non seulement pour aujourd'hui, mais
encore pour hier; au contraire, si tu ne me les donnes pas, je te
traiterai comme la dernire des misrables.

Vivement elle tendit le bras:

--Alors mets ta main dans la mienne, s'cria-telle, la condition que
tu m'imposes, je la tiens, et les preuves que tu exiges, je te les
donnerai, non pas dans un dlai que je pourrais allonger, non pas
demain, mais tout de suite, car ces preuves, je les ai l, les voici:

Disant cela, elle tira une liasse de papiers de la poche de sa robe
et la prsenta  Roger, qui, prt  la prendre, eut un mouvement de
rpulsion.

--Mais, avant de te les mettre sous les yeux, continua-t-elle, il faut
que je t'explique comment elles sont venues entre mes mains. Je t'ai
dit que voulant empcher Savine de m'abandonner pour se marier, j'avais
envoy ici un homme sr, habitu  ce genre de recherches, qui devait
faire une enqute sur ce qu'tait celle que Savine allait pouser,
disait-on, et sur la famille de celle-ci. Mon homme me confirma ce
mariage, qui lui parut dcid; mais les renseignements qu'il me donna
n'eurent pas une grande importance. Ils m'apprirent ce que tu as d voir
toi-mme sur l'intrieur, les relations, les habitudes de madame de
Barizel, qui n'ont rien de respectable et qui sentent terriblement la
bohme.

Roger voulut l'interrompre.

--Il faut bien, dit-elle, que j'appelle les choses par leur nom;
d'ailleurs, madame de Barizel tant une trangre, il n'y a rien
d'extraordinaire  ce qu'elle ne vive pas comme tout le monde. Si je
n'avais  parler que de cela, je n'en dirais rien. Sans me rapporter
rien de prcis, mon homme m'en dit assez cependant pour me faire
comprendre que si je voulais poursuivre mon enqute en Amrique, je
pouvais en apprendre assez sur madame de Barizel pour empcher Savine de
devenir son gendre. C'tait grave d'envoyer un agent en Amrique et de
poursuivre l-bas des recherches de ce genre; cela exigeait de grands
frais. Mais, d'autre part, c'tait grave aussi de perdre Savine, et les
risques que je courais d'un ct n'taient nullement en rapport avec les
chances que je pouvais m'assurer d'un autre. J'envoyai donc mon homme en
Amrique.

--Ah!

Il et voulu retenir cette exclamation qui trahissait son motion, mais
en voyant la tournure que prenaient les choses, il n'avait pas t
matre de ne pas la laisser chapper, car ce n'tait pas, comme il
l'avait suppos tout d'abord, de bavardages mondains qu'il allait tre
question, de racontages ramasss  Paris ou  Bade; ce que Raphalle
avait fait pour son intrt  elle, c'tait ce qu'il aurait voulu, ce
qu'il aurait d faire lui-mme pour son honneur.

--Et ce que je t'apporte, dit-elle, c'est le rsultat des recherches
que mon homme a faites en Amrique, avec preuves  l'appui, car il
me fallait ces preuves pour Savine, et j'avais recommand qu'on ne
recueillt aucun bruit sans le faire appuyer par un tmoignage certain;
tous les renseignements qu'on a recueillis n'ont pas t prouvs, mais
ceux qui l'ont t suffiront, et au del, pour t'clairer.

Au lieu de continuer, elle s'arrta, et son visage, qu'avait anim
l'ardeur de la discussion, prit une expression dsole:

--Si tu savais, dit-elle, comme je suis peine de te causer une douleur,
moi qui voudrais tant t'viter un chagrin, moi qui aurais voulu que mon
souvenir ne ft pas associ  de mauvais souvenirs! Mais je suis comme
une mre qui doit avoir le courage de frapper l'enfant qu'elle aime.

--Au fait, dit Roger, ces renseignements, ces preuves...

Aprs avoir rsist pour ne pas l'entendre, c'tait lui maintenant qui
la pressait de parler.

--Tu sais le nom de madame de Barizel, son nom de famille?

--Non.

--C'est fcheux, car cela t'aurait permis de suivre les renseignements
et les tmoignages que je vais successivement te donner sur sa jeunesse,
qui est la partie intressante de sa vie; mais tu pourras savoir
facilement ce nom mme sans le lui demander. Elle a achet un terrain
aux Champs-lyses, soi-disant pour construire dessus un htel, mais en
ralit et tout simplement pour blouir les pouseurs, et son nom de
fille se trouve dans cet acte: Olympe de Boudousqui ou plutt sans
_de_, Olympe Boudousqui tout court, ainsi que le prouve, ce certificat
de baptme, revtu, comme tu le vois, de toutes les signatures et de
toutes les cachets qui peuvent affirmer son authenticit.

Disant cela, elle prit dans sa liasse un papier qu'elle prsenta 
Roger, et, pendant qu'il lisait, elle continua:

--Tu vois: le pre, Jrme Boudousqui, professeur de musique; la mre,
Rosalie Aitie, modiste, cela n'indique gure que la fille de ces gens-l
ait droit  la particule, n'est-ce pas? Au reste, cette Rosalie Aitie
tait une personne remarquable par sa beaut,  laquelle il n'a manqu
pour faire fortune qu'un autre thtre que Natchez, qui est une petite
ville de trois  quatre mille habitants, o une femme, mme de talent
(et il parat qu'elle tait doue), ne peut pas briller, et puis il y
avait en elle un vice qui devait l'empcher de s'lever: son sang; elle
tait d'origine noire, bien que parfaitement blanche...

Comme Roger avait laiss chapper un mouvement, elle s'interrompit pour
prendre deux pices qu'elle lui tendit:

--Ceci est prouv; la mre de Rosalie Aitie tait, tu le vois, une
esclave.

Elle fit une pause pour que Roger et le temps de lire les papiers
qu'elle lui avait prsents; puis, sans le regarder, pour ne pas
augmenter sa confusion qu'elle n'avait pas besoin d'examiner
attentivement, car elle se trahissait par un tremblement des mains, elle
continua:

--M. Jrme Boudousqui disparut quand sa fille Olympe tait encore tout
enfant. Mourut-il? se sauva-t-il pour fuir sa femme? Les renseignements
manquent; mais cela n'a pas une grande importance, pas plus que la
lacune qui existe entre le moment o madame Boudousqui quitte Natchez
et celui o nous la retrouvons  la Nouvelle-Orlans, tenant l'emploi
des mres nobles ou pas du tout nobles auprs de sa fille Olympe, lance
dans la haute cocotterie, et dj mademoiselle de Boudousqui pour ceux
qui ne savent pas d'o elle vient. Elle a un succs de tous les diables,
succs d autant  sa beaut qu' son habilet, car tout le monde
s'accorde  reconnatre que c'est une femme trs forte. Malheureusement,
sur cette priode, les renseignements manquent aussi, c'est--dire les
renseignements avec preuve  l'appui, les seuls dont nous ayons  nous
occuper, tandis que les histoires au contraire abondent. Cependant je
dois en citer une, une seule: on raconte qu'elle assassina un des amants
qui allait lui chapper en s'embarquant et qu'elle lui vola les dbris
de la fortune qu'il emportait avec lui; le coup de revolver fut mis au
compte de la jalousie par des juges complaisants.

--Ceci est absurde, s'cria Roger, et c'est se moquer de moi que de me
raconter de pareilles histoires.

--Je ne l'ai raconte que pour que tu voies ce qu'on dit de madame de
Barizel et quelle est sa rputation. N'est-ce pas chose grave qu'on
puisse parler ainsi d'une femme, mme alors que cette femme serait
innocente? Pour la charger d'un pareil crime, ne faut-il pas qu'on la
juge capable de le commettre? Enfin je n'insiste pas l-dessus. Une
seule chose est certaine, c'est qu'aprs la mort de ce personnage,
qui s'appelait Jose Granda et qui tait Espagnol, elle quitte la
Nouvelle-Orlans pour Charlestown, o un riche commerant se ruine et
se tue pour elle: William Layton. Justement le jeune frre de William
Layton, qui l'a alors connue comme la matresse de son frre et qui 
t tmoin de cette ruine et de ce suicide, est tabli  Paris, 45,
rue de l'chiquier, et il peut donner, il donne volontiers tous les
renseignements qu'on lui demande sur la femme qui a caus la mort de son
frre et la ruine de sa famille. Tu n'as qu' l'interroger pour qu'il
parle: c'est un tmoin vivant et qui, par son honorabilit, mrite toute
confiance. Tu retiens l'adresse, n'est-ce pas: M. Daniel Layton, 45, rue
de l'chiquier?

Il rpondit par un signe de tte, car une motion poignante le serrait 
la gorge: ce n'tait plus une histoire absurde qu'on lui racontait. Pour
avoir la preuve de celle-ci, il n'avait qu' interroger un tmoin, un
tmoin vivant et honorable. Madame de Barizel serait donc l'aventurire
dont parlait la lettre de Washington et les histoires invraisemblables
dont il tait question dans cette lettre seraient vraies? tait-ce
possible? Il se dbattait contre cette question, et son amour pour
Corysandre se rvoltait,  cette pense.

--Aprs Charlestown, continua Raphalle, il y a encore une disparition.
On la retrouve  Savannah menant grande existence, matresse d'un
ngociant qui, ruin par elle, est venu se refaire une fortune en
France, o il a russi: M. Henry Urquhart, au Havre. Lui aussi parle
volontiers d'Olympe Boudousqui, car elle n'a laiss que de mauvais
souvenirs  ses amants et ils la traitent sans mnagement; il n'y a qu'
l'interroger aussi, celui-l. Nouvelle disparition. Elle va  la Havane,
d'o la ramne le comte de Barizel, qui la prsente et la traite comme
sa femme. L'a-t-il vritablement pouse? On n'en sait rien: mon
homme n'a pas pu se procurer le certificat de mariage. C'est possible
cependant, car le comte tait un homme passionn, un parfait gentilhomme
franais dont on dit le plus grand bien; il n'y a contre lui ou plutt
contre sa fortune qu'une mauvaise chose: en mourant il n'a laiss que de
grosses dettes, de sorte qu'on se demande comment sa veuve peut mener le
train qui est le sien depuis qu'elle est  Paris. Il est vrai que les
rponses ne manquent pas  ces questions pour ceux qui veulent prendre
la peine d'ouvrir les yeux et de voir comment madame de Barizel
manoeuvre entre Dayelle et Avizard. Mais ceci n'est pas mon affaire. Tu
peux l-dessus en savoir autant que moi, ou si tu ne peux pas en savoir
autant parce que tu n'es pas du mtier, tu peux en voir assez cependant
pour te faire une opinion. Enfin je ne m'occupe pas de ce qui se passe 
Paris ou  Bade, et je ne suis venue  toi que pour te parler de ce que
je savais sur la vie de madame de Barizel en Amrique. Le hasard ou
plutt, mon intrt m'ayant amene  rechercher ce qu'tait cette femme
qui, par son habilet et surtout par son audace, est parvenue  prendre
place dans le monde, et une place si haute, qu'elle croit pouvoir, par
sa fille, se rattacher aux plus grandes familles; il m'a paru que je me
ferais en quelque sorte sa complice si je ne t'avertissais pas de ce que
j'avais appris. Si je ne t'ai pas tout dit, tu en sais cependant assez
maintenant pour ne pas continuer ta route en aveugle. Ce que tu feras,
je ne me permets pas de te le demander. Je n'ai plus qu'une chose 
ajouter, c'est que jamais personne au monde ne saura un mot de ce que
je viens de te dire. Je te laisse ces papiers, pour moi inutiles; tu en
feras ce que ton honneur t'indiquera.

Elle se leva, tandis que Roger restait assis, ananti, cras par ces
terribles rvlations.

Le premier mouvement qu'il fit longtemps, trs longtemps aprs le dpart
de Raphalle, fut d'tendre la main pour prendre un _Indicateur des
chemins de fer_ qui tait l sur une table; mais il lui fallut plusieurs
minutes pour trouver ce qu'il cherchait: les lettres dansaient devant
ses yeux troubls et les filets noirs qui sparent les trains se
brouillaient; enfin il parvint  voir que le premier train pour Paris
tait  trois heures, ce serait ce draina qu'il prendrait.

Mais avant de partir il voulut voir Corysandre, et aussitt il se rendit
aux alles de Lichtenthal.

Ce fut Corysandre qui descendit pour le recevoir.

--Quel bonheur! dit-elle, le visage radieux, je ne vous attendais pas de
sitt; quelle bonne surprise!

Il se raidit pour ne pas se trahir:

--C'est une mauvais nouvelle que je vous apporte je suis oblig de
partir pour Paris par le train de trois heures.

--Partir!

Elle le regarda en tremblant: instantanment son beau visage s'tait
dcolor.

--Et pourquoi partir? demanda-t-elle d'une voix rauque.

--Pour une chose trs grave... mais rassurez-vous, chre mignonne, et
dites-vous que je n'ai jamais mieux senti combien profondment, combien
passionnment je vous aime qu'en ce moment o je suis oblig de
m'loigner de vous... pour quelques jours seulement, je l'espre.

Tendrement elle lui tendit la main et le regardant avec des yeux doux et
passionns:

--Alors partez, dit-elle, mais revenez vite, n'est-ce pas, trs vite? Si
courte que soit votre absence, elle sera ternelle pour moi.

A ce moment madame de Barizel ouvrit la porte et entra dans le salon;
vivement Corysandre courut au-devant d'elle:

--Si tu savais quelle mauvaise nouvelle, dit-elle.

--Quoi donc?

Roger voulut rpondre lui-mme:

--Je suis oblig de partir pour Paris  trois heures et je viens vous
faire mes adieux.

--Comment partir! Vous n'assistez pas aux dernires journes de courses?

--Cela m'est impossible.

--Mais vous ne nous aviez pas parl de ce dpart.

--C'est que je ne savais pas moi-mme que je partirais; c'est ce matin,
il y a quelques instants, que ce dpart a t dcid.

Avec Corysandre il s'tait senti le coeur bris; mais avec madame de
Barizel ce n'tait pas un sentiment de lchet qui l'anantissait,
c'tait un sentiment d'indignation et de fureur qui le soulevait.
tait-elle vraiment la femme que Raphalle venait de lui montrer? Il
pouvait le savoir.

Il fit quelques pas vers la porte:

--C'est justement avec deux de vos compatriotes, dit-il en regardant
madame de Barizel, que j'ai  traiter l'affaire... capitale qui
m'appelle  Paris, deux Amricains, M. Layton, de Charlestown...

Elle plit.

--... Et M. Henry Urquhart, de Savannah.

Il crut qu'elle allait dfaillir; mais elle se redressa:

--Bon voyage! dit-elle.



XXXIV

Le trouble de madame de Barizel avait t le plus terrible des aveux.

Cependant Roger partit pour Paris, et, aprs avoir vu M. Layton, le
frre du suicid de Charlestown, il alla au Havre pour voir M. Urquhart.

Une fille! La mre de celle qu'il aimait avait t une fille!

Il revint  Paris, cras, mais cependant ferme dans sa rsolution.

Jamais il ne reverrait Corysandre.

Comment supporteraient-ils l'un et l'autre cette sparation? Il n'en
savait rien, il ne se le demandait mme pas, car ce n'tait pas de
l'avenir qu'il pouvait s'occuper, c'tait du prsent, du prsent seul.

Et dans ce prsent il n'y avait qu'une chose: la fille d'Olympe
Boudousqui ne pouvait pas tre duchesse de Naurouse.

Ce que souffrirait Corysandre, ce qu'il souffrirait lui-mme, il devait
pour le moment carter cela de sa pense et tcher de ne voir que ce que
l'honneur de son nom lui imposait.

Il se serait fait tuer pour l'honneur de ce nom: cette rsolution serait
un suicide.

Et dans le wagon qui le ramenait du Havre  Paris, il arrta la mise 
excution de cette rsolution, s'y reprenant  vingt fois,  cent fois,
ne restant fix qu' un seul point, qui tait qu'il ne devait pas
retourner  Bade, car il sentait bien que, s'il revoyait Corysandre, il
n'y aurait ni volont, ni dignit, ni honneur qui tiendraient contre
elle; et puis, que lui dirait-il, d'ailleurs? Il ne pouvait pas lui
parler de sa mre, il faudrait qu'il inventt des prtextes; lesquels?
Elle le verrait mentir, et cela il ne le voulait pas.

Il crirait donc.

Il fut emport dans un tel trouble, un tel moi, une telle angoisse, un
tumulte si vertigineux, qu'il fut tout surpris de se trouver arriv 
Paris: le temps, la distance, tant choses inapprciables pour lui.

Immdiatement il se rendit chez lui et tout de suite il crivit ses
lettres, dont les termes taient arrts dans sa tte.

Madame la comtesse,

En vous disant que je partais pour voir MM. Layton et Urquhart vous
avez compris qu'il me serait impossible de donner suite au projet de
mariage dont je vous avais entretenu. Aprs avoir vu ces deux messieurs,
je vous confirme cette impossibilit.

NAUROUSE.

Puis il passa  la lettre de Corysandre; mais, avant de pouvoir poser
la plume sur le papier, il la laissa tomber plus de dix fois, l'esprit
affol, le coeur dfaillant:

Je vous aime, chre Corysandre, et c'est sous le coup de la plus
affreuse, de la plus grande douleur que j'aie jamais prouve que je
vous cris.

Nous ne nous verrons plus.

Cependant mon amour pour vous est ce qu'il tait hier, plus profond
mme, et ce que je vous disais en me sparant de vous, je vous le rpte
en toute sincrit: Je vous aime, je vous adore.

Mais l'implacable fatalit nous spare et il n'y a pas de volont
humaine qui puisse nous runir.

Adieu; mon dernier mot sera celui qui a commenc cette lettre, celui
qui remplit ma vie: je vous aime, chre Corysandre.

ROGER.

Cette lettre crite, il la relut, et il voulut la dchirer, car elle ne
disait nullement ce qu'il voulait dire; mais, quand il la recommencerait
dix fois, vingt fois,  quoi bon, puisque, ce qui tait dans son coeur,
il ne pouvait justement pas l'exprimer.

Il avait dcid que ce serait Bernard rest  Bade qui porterait
ces deux lettres, et, en les envoyant  celui-ci, il lui donna ses
instructions qu'il prcisa minutieusement: tout d'abord, Bernard devait
porter la lettre adresse  Corysandre et la remettre lui-mme aux mains
de mademoiselle de Barizel; quand  celle de madame de Barizel, il tait
mieux qu'il la remt  quelqu'un de la maison sans explication.

Lorsque l'enveloppe dans laquelle il avait plac ces lettres fut ferme,
il la garda longtemps devant lui, ne pouvant pas l'envoyer  la poste:
c'tait sa vie, son bonheur, qu'il allait sacrifier, son amour.

Jamais il n'avait prouv pareille douleur, pareille angoisse, et si son
coeur ne dfaillait pas dans les faiblesses de l'irrsolution, il se
brisait sous les efforts de la volont.

Il fallait qu'il renont  celle qu'il avait aime, qu'il aimait si
passionnment, et il y renonait; mais au prix de quelles souffrances
accomplissait-il ce devoir!

Enfin l'heure du dpart des courriers approcha! il ne pouvait plus
attendre; il prit la lettre et la porta lui-mme au bureau de la rue
Taitbout, marchant rapidement, rsolument; mais, lorsqu'il la jeta dans
la bote, il eut la sensation qu'il lui en aurait moins cot de presser
la gchette d'un pistolet dont la gueule et t appuye sur son coeur.

Il tait prs de la rue Le Pelletier; le souvenir de Harly se prsenta 
son esprit, non de Harly son ami,--il n'avait point d'ami  cette heure
et l'humanit entire lui tait odieuse, mais de Harly, mdecin; il
monta chez lui.

En le voyant entrer, Harly vint  lui vivement.

--Quelle joie, mon cher Roger!

Mais en remarquant combien il tait ple et comme tout son visage
portait les marques d'un profond bouleversement, il s'arrta.

--Qu'avez-vous donc? tes-vous malade? s'cria-t-il.

--Malade, non; mort: je viens de rompre mon mariage.

Plusieurs fois Roger avait crit  Harly pour lui parler de ce mariage
et lui dire combien il aimait Corysandre.

--J'ai rompu, continua Roger, et j'aime celle que je devais pouser plus
que je ne l'ai jamais aime; de son ct elle m'aime toujours, c'est
vous dire ce que je souffre. Plus tard, je vous expliquerai les raisons
de cette rupture; aujourd'hui je viens demander au mdecin un remde
pour oublier et dormir, car, si j'ai eu le courage d'accomplir cette
rupture, j'ai maintenant la lchet de ne pas pouvoir supporter ma
douleur.

--Mais que voulez-vous?

--Je vous l'ai dit: oublier, dormir, ne pas penser, ne pas souffrir.

--Mais, mon ami, la douleur morale s'use par le temps; on ne la supprime
pas. Si je la suspends par le sommeil, au rveil vous la retrouverez
aussi intense qu'en ce moment.

--J'aurai dormi, j'aurai chapp  moi-mme,  mes penses,  mes
souvenirs.

--Et aprs?

--Ce n'est pas demain qui m'occupe en ce moment, c'est aujourd'hui.

Harly ne l'avait pas vu depuis deux ans et il le trouvait plus ple,
plus maigre que lorsqu'il l'avait quitt. Ce long voyage ne lui avait
pas t salutaire. La fivre bien certainement ne le quittait pas.

Dans ces conditions comment allait-il supporter la crise qu'il
traversait? Par les lettres qu'il avait reues Harly savait que Roger
avait mis toutes les esprances de sa vie dans ce mariage qui, pour
lui, tait le point de dpart d'une existence nouvelle, srieusement,
utilement remplie, avec toutes les joies de l'amour et de la famille,
ces joies qu'il n'avait jamais connues et aprs lesquelles il aspirait
si ardemment. Dans cette existence tranquille et rgulire, il aurait
pu trouver le rtablissement de sa sant, tandis que s'il reprenait ses
anciennes habitudes il y trouverait srement l'aggravation rapide de sa
maladie.

Comment l'empcher de les reprendre?



XXXV

Ce que Harly avait prdit se ralisa: quand Roger sortit de son
assoupissement il trouva sa douleur aussi intense que la veille et
mme plus lourde, plus accablante, car il n'tait plus enfivr par la
rsolution  prendre puisque l'irrparable tait accompli, et c'tait le
sentiment de cet irrparable qui pesait sur lui de tout son poids.

C'tait fini, il ne la verrait plus, et cependant elle tait l devant
ses yeux plus belle, plus radieuse, plus blouissante qu'il ne l'avait
jamais vue; ce n'tait pas la mort qui la lui enlevait, mais sa propre
volont. Cette sparation, il l'avait voulue, il la voulait et cependant
il en tait  se demander s'il n'tait pas plus coupable envers
Corysandre en l'abandonnant qu'il ne l'et t envers l'honneur de son
nom en l'pousant. Que lui avait-il valu jusqu' ce jour, ce nom dont il
avait t, dont il tait si fier? La guerre avec sa famille qui avait
empoisonn sa jeunesse, et maintenant le sacrifice de son bonheur.

Il ne pouvait pas rester enferm toute la journe, tournant et
retournant la mme pense, voyant et revoyant toujours la mme image.

Il envoya chercher une voiture:

--O faut-il aller?

--Faites-moi faire le tour de Paris par les boulevards extrieurs.

En arrivant pour la seconde fois  la Porte-Maillot, le cheval de sa
victoria n'en pouvait plus; il descendit de voiture, en prit une autre
et recommena sa promenade.

A sept heures, il se fit conduire chez Bignon; mais au lieu d'entrer au
rez-de-chausse, il monta  l'entresol pour dner seul dans un salon
particulier.

--Combien monsieur le duc veut-il de couverts? demanda le matre
d'htel, qui le reconnut.

--Un seul.

--Que commande monsieur le duc?

--Ce que vous voudrez.

A huit heures il entra  l'Opra.

Il ne tarda pas  ne pas pouvoir rester en place; la musique
l'exasprait.

Il sortit et s'en alla aux Bouffes.

Mais il n'y resta pas davantage.

Alors il se fit conduire aux Folies-Dramatiques, d'o il se sauva au
bout d'un quart d'heure.

Ces gens qui paraissaient s'amuser, ces comdiens qui jouaient
srieusement, la foule, le bruit, les lumires, tout lui faisait
horreur.

Il entra chez lui, se disant que le lendemain ce serait la mme chose,
puis le surlendemain, puis toujours ainsi.

Mais le lendemain justement il n'en fut pas ainsi.

Le matin, comme il allait sortir, pour sortir, sans savoir o aller, le
valet de chambre, entrant dans son cabinet, lui demanda s'il pouvait
recevoir madame la comtesse de Barizel.

La comtesse  Paris! Il resta un moment abasourdi.

--Avez-vous dit que j'tais chez moi? demanda-il.

--J'ai dit que j'allais voir si M. le duc pouvait recevoir.

Son parti fut pris.

--Faites entrer, dit-il.

Il passa dans le salon, s'efforant de se calmer. Ce n'tait que la
comtesse, il n'avait pas de mnagement  garder avec elle; il hassait,
il mprisait cette misrable femme qui le sparait de Corysandre.

Elle entra la tte haute, avec un sourire sur le visage, et comme Roger,
stupfait, ne pensait pas  lui avancer un sige, elle prit un fauteuil
et s'assit. Elle et fait une visite insignifiante, qu'elle n'et certes
pas paru tre plus  son aise.

--J'ai reu votre lettre hier matin, dit-elle, et aussitt je me suis
mise en route pour venir vous demander ce qu'elle signifie.

--Que je renonce  la main de mademoiselle de Barizel.

--Oh! cela, je l'ai bien compris; mais pourquoi renoncez-vous  la main
de ma fille?

Il avait eu le temps de se remettre, et en voyant cette assurance qui
ressemblait  un dfi, un sentiment d'indignation l'avait soulev.

--Parce qu'un duc de Naurouse ne donne pas son nom  la fille de
mademoiselle Olympe Boudousqui.

Il croyait la faire rentrer sous terre, elle se redressa au contraire et
son sourire s'accentua:

--Je crois, dit-elle, que vous tes victime d'une trange confusion de
nom, que des malveillants, des jaloux ont invente dans un sentiment de
haine stupide et de basse envie pour ma fille: je me nomme, il est vrai,
de Boudousqui du nom de mon pre; mais de Boudousqui et Boudousqui
sont deux. Lorsque avec des yeux gars vous tes venu m'annoncer que
vous partiez pour voir MM. Layton et Urquhart, j'ai t pour vous
avertir qu'on tendait un pige  votre crdulit, comme on avait essay
d'en tendre un  la mienne lorsqu'on m'avait crit pour m'avertir qu'il
y avait en vous le germe de je ne sais quelle maladie mortelle, car dj
on m'avait menace, pour m'escroquer de l'argent, de me rattacher 
cette famille Boudousqui avec laquelle je n'ai rien de commun; mais
je ne l'ai point fait, pensant que vous ne donneriez pas dans cette
invention grossire. Je crois que j'ai eu tort; je vois que ces gens ont
su troubler votre jugement, cependant si ferme et si droit d'ordinaire,
et je viens me mettre  votre disposition pour vous fournir toutes les
explications que vous pouvez dsirer. Il s'agit de ma fille, de son
bonheur, de son honneur, et je n'coute, moi, sa mre, que cette seule
considration. Que vous a-t-on dit!

--Vous le demandez?

--Certes.

--M. Layton m'a dit qu'Olympe Boudousqui, aprs avoir ruin son frre
dont elle tait la matresse, avait amen celui-ci  se tuer. M.
Urquhart m'a dit que la mme Olympe Boudousqui, qui l'avait tromp et
ruin, tait la dernire des filles.

--Eh bien! en quoi cela a-t-il pu vous toucher? Il n'y a jamais eu rien
de commun entre la famille Boudousqui,  laquelle appartenait cette...
fille, et la famille de Boudousqui d'o je sors.

--Alors comment se fait-il que le portrait d'Olympe Boudousqui, que M.
Urquhart a conserv et m'a montr, soit... le vtre?

Du coup, madame de Barizel, si pleine d'assurance, fut renverse;
une pleur mortelle envahit son visage et Roger crut qu'elle allait
dfaillir. Se voyant observe, elle se cacha la tte entre ses mains,
mais le tremblement de ses bras trahit son motion.

Cependant elle se remit assez vite, au moins de faon  pouvoir
reprendre la parole:

--Je n'essayerai pas de cacher ma confusion et ma honte, dit-elle, car
je veux vous avouer la vrit, toute la vrit. Que ne l'ai-je fait plus
tt! Je vous aurais pargn les douleurs par lesquelles vous avez pass
et que vous nous avez imposes,  ma fille et  moi. J'avoue donc que,
tout  l'heure, en vous disant qu'il n'y avait rien de commun entre
Olympe Boudousqui et ma famille, j'ai manqu  la vrit: en ralit
cette Olympe tait la fille de mon pre, fille naturelle, ne de
relations entre mon pre et une jeune femme...

--Mademoiselle Aitie, modiste  Natchez; j'ai le certificat de baptme
d'Olympe Boudousqui et beaucoup d'autres pices authentiques la
concernant et concernant aussi sa mre.

Madame de Barizel eut un mouvement d'hsitation, cependant elle
continua:

--Vous savez comme ces liaisons se font et se dfont facilement. Mon
pre eut le tort de ne pas s'occuper de cette fille qui, devenue grande,
suivit les traces de sa mre; c'est  elle que se rapportent sans doute
les pices dont vous parlez,  elle aussi que se rapportent les rcits
qui ont t faits par MM. Layton et Urquhart et si vous trouvez qu'une
certaine ressemblance existe entre le portrait qu'on vous a montr et
moi, vous devez comprendre que cette ressemblance est assez naturelle
puisque celle qui a pos pour ce portrait tait... ma soeur.

--Et cette soeur naturelle, puis-je vous demander ce qu'elle est
devenue?

--Morte.

--Il y a longtemps?

--Une quinzaine d'annes.

--Vous avez un acte qui constate sa mort.

--Non, mais on pourrait sans doute le trouver... en le cherchant.

--Eh bien, je puis viter cette peine, car j'ai une srie d'actes
s'appliquant  cette Olympe Boudousqui qui permettent de la suivre
jusqu'au moment o M. le comte de Barizel l'a ramene de la Havane.

--Monsieur le duc!

Mais Roger ne se laissa pas interrompre, vivement il se leva et tendant
le bras vers la porte:

--Je vous prie de vous retirer.

--Mais je vous jure.

--Me croyez-vous donc assez naf pour avoir foi aux serments d'Olympe
Boudousqui?

Elle se jeta aux genoux de Roger en lui saisissant une main malgr
l'effort qu'il faisait pour se dgager:

--Eh bien! je partirai, s'cria-t-elle avec un accent dchirant, je
retournerai en Amrique, vous n'entendrez jamais parler de moi, je serai
morte pour le monde, pour vous, mme pour ma fille; mais, je vous en
conjure  genoux,  mains jointes, en vous priant, en vous suppliant
comme le bon Dieu, ne l'abandonnez pas, ne renoncez pas  ce mariage.
Elle est innocente, elle est la fille lgitime du comte de Barizel
dont la noblesse est certaine; elle vous aime, elle vous adore. La
tuerez-vous par votre abandon? C'est sa douleur qui m'a pousse  cette
dmarche. Ne vous laisserez-vous pas mouvoir, vous qui l'aimez? l'amour
ne parlera-t-il pas en vous plus que l'orgueil?

--Que l'orgueil, oui; que l'honneur, non, jamais!



XXXVI

Madame de Barizel tait partie depuis longtemps et Roger n'avait pas
quitt son salon, qu'il arpentait en long et en large,  grands pas,
fivreusement, quand le domestique entra de nouveau.

--Il y a l une dame, dit-il, qui veut  toute force voir monsieur le
duc; elle refuse de donner son nom.

--Ne la recevez pas.

--Elle est jeune, et sous son voile elle parat trs jolie.

Roger ne fut pas sensible  cette raison qui, dans la bouche du
domestique, paraissait toute-puissante:

--Ne la recevez pas, dit-il, ne recevez personne.

Mais, avant que le domestique ft sorti, la porte du salon se rouvrit et
la jeune dame qui paraissait trs jolie sous son voile entra.

Roger n'eut pas besoin de la regarder longuement pour la reconnatre;
son coeur avait bondi au-devant d'elle:

--Vous!

--Roger!

Le domestique sortit vivement.

Elle se jeta dans les bras de Roger.

--Chre Corysandre!

Ils restrent longtemps sans parler, se regardant, les yeux dans les
yeux, perdus dans une extase passionne; ce fut elle qui la premire
prit la parole:

--Ma prsence ici vous explique que je ne vous en veux pas de votre
lettre, j'ai t foudroye en la lisant, je n'ai pas t fche. Fche
contre vous, moi!

Et elle s'arrta pour le regarder, mettant toute son me, toute sa
tendresse, tout son amour dans ce regard, frmissante de la tte aux
pieds, perdue, anantie; ce n'tait plus l'admirable et froide statue
qu'il avait vue en arrivant  Bade, mais une femme que la passion avait
touche et qu'elle entranait.

Tout  coup un flot de sang empourpra son visage et elle se cacha la
tte dans le cou de Roger.

--Si je viens  vous, dit-elle faiblement, chez vous, ce n'est pas pour
vous demander les raisons qui vous empchent de me prendre pour femme.

--Mais...

--Ces raisons, ne me les dis pas, s'cria-t-elle dans un lan
irrsistible, je ne veux pas les connatre... au moins je ne veux pas
que tu me les dises.

De nouveau, elle se cacha le visage contre lui.

Puis aprs quelques instants elle poursuivit sans le regarder:

--Si un homme comme vous ne tient pas l'engagement qu'il a pris...
librement, c'est qu'il a pour agir ainsi des raisons qui s'imposent 
son honneur; je sens cela. Lesquelles? Je ne les sais pas, je ne veux
pas les savoir, je ne veux pas qu'on me les dise.

Elle jeta ses mains sur ses yeux et ses oreilles comme si elle avait
peur de voir et d'entendre.

--Tu as pens  moi, n'est-ce pas, demanda-t-elle, avant de prendre
cette rsolution,  ma douleur,  mon dsespoir; tu as pens que je
pouvais en mourir.

Il inclina la tte.

--Et cependant tu l'as prise?

--J'ai d la prendre.

--Tu as d! C'est bien cela, je comprends; mais tu m'aimes, n'est-ce
pas; tu m'aimes encore!

--Si je t'aime!

La prenant dans ses bras, il l'treignit passionnment; ils restrent
sans parler, les lvres sur les lvres.

Mais doucement elle se dgagea:

--Ce que je te demande, je le savais avant que tu me le dises, je
l'avais senti, je l'avais devin, et c'est parce que je sentais bien que
tu m'aimais, que tu m'aimes toujours que je suis venue  toi, car
enfin nous ne pouvons pas tre spars,--j'en mourrais. Et toi,
supporterais-tu donc cette douleur? vivrais-tu sans moi? Pour moi, je ne
peux pas vivre sans toi, sans ton amour. Je le veux, il me le faut et je
viens te le demander. Ce que disait ta lettre, n'est-ce pas, c'tait que
je ne pouvais pas tre ta femme?

Il baissa la tte, ne pouvant pas rpondre.

--Pourquoi ne rponds-tu pas? s'cria-t-elle, pourquoi ne parles-tu
pas franchement? Tu as peur que je t'adresse des questions. Mais ces
questions m'pouvantent encore plus qu'elles ne peuvent t'pouvanter
toi-mme. En me disant que tu m'aimais toujours et que tu ne pouvais
pas faire de moi ta femme, tu m'as tout dit. Je ne veux pas en savoir
davantage. Il y a l quelque mystre, quelque secret terrible que je ne
dois pas connatre puisque tu ne me l'as pas dit et que tu montres tant
d'inquitude  la pense que je peux te le demander. Je ne suis qu'une
pauvre fille sans exprience, je ne sais que bien peu de chose dans la
vie et du monde; mais, pour mon malheur, j'ai appris  regarder et
 voir, et ce que bien souvent je ne comprends pas, je le devine
cependant. Ce que j'ai devin c'est qu'aprs avoir voulu me prendre pour
ta femme, tu ne le veux plus maintenant.

--Je ne le peux plus.

--Mais tu peux m'aimer cependant, tu m'aimes. Eh bien, ne nous sparons
plus. Me voici; prends-moi, garde-moi.

Elle lui jeta les bras autour du cou, et le regardant sans baisser les
yeux:

--Me veux-tu?

--Et j'ai pu t'crire que nous ne nous verrions plus! s'cria-t-il.

--Oh! ne t'accuse pas. A ta place j'aurais agi comme toi sans doute; 
la mienne tu ferais ce que je fais; tu as eu la douleur de rsister 
ton amour, moi j'ai la joie d'obir au mien. Et sens-tu comme elle est
grande, sens-tu comme elle m'exalte, comme elle m'lve au-dessus de
toutes les considrations si sages et si petites de ce monde? Jusqu' ce
jour je n'ai eu qu'un orgueil, celui de ma beaut; on m'a tant dit que
j'tais belle, on m'a montr tant d'enthousiasme, tant d'admiration,
que j'ai cru... quelquefois que j'tais au-dessus des autres femmes; au
moins je l'ai cru pour la beaut, car pour tout le reste je savais bien
que je n'tais qu'une fille trs ordinaire. Mais voil que tu m'aimes,
voil que je t'aime, que je t'aime passionnment, plus que tout au
monde, plus que ma rputation, plus que mon honneur, plus que tout, et
voil que c'est par mon amour que je deviens suprieure aux autres,
puisque je fais ce que nulle autre sans doute n'oserait faire  ma place
et m'en glorifie.

Elle le regarda un moment; ses yeux lanaient des flammes, sa poitrine
bondissait, elle tait transfigure par la passion.

--C'est que j'ai foi en toi, continua-t-elle, et que je sais que tu
m'acceptes comme je me donne,--entirement. O tu voudras que j'aille,
j'irai; ce que tu voudras, je le voudrai. Je n'aurai pas d'autre volont
que la tienne, d'autres dsirs que les tiens, d'autre bonheur que le
tien; heureuse que tu m'aimes, ne demandant rien, n'imaginant rien, ne
souhaitant rien que ton amour. Si tu savais comme j'ai besoin d'tre
aime; si tu savais que je ne l'ai jamais t... par personne, tu
entends, par personne, et que mon enfance a t aussi triste, aussi
dlaisse que la tienne.

Comme il la regardait dans les yeux, elle dtourna la tte.

--Ne parlons pas de cela, dit-elle, je veux plutt t'expliquer comment
j'ai pris cette rsolution.

Elle avait jusqu'alors parl debout; elle attira un fauteuil et s'assit,
tandis que Roger prenait place devant elle sur une chaise, lui tenant
les mains dans les siennes, pench vers elle, aspirant ses paroles et
ses regards.

--C'est aussitt aprs avoir lu ta lettre et quand ma mre m'a donn
celle que tu lui crivais que je me suis dcide. Comme elle m'annonait
qu'elle venait  Paris pour dissiper le malentendu qui s'tait lev
entre vous, je lui ai demand  l'accompagner, devinant bien qu'il
ne s'agissait point d'un malentendu comme elle disait et que rien ni
personne ne te ferait revenir sur cette rupture, que tu n'avais pu
arrter qu'aprs de terribles combats, forc par des raisons qui ne
changeraient pas. Elle a consenti  mon voyage. Nous sommes arrives ce
matin, et elle m'a dit qu'elle venait chez toi. J'ai attendu son retour,
mais sans rien esprer de bon de sa visite. Lorsqu'elle est rentre,
dans un tat pitoyable de douleur et de fureur, elle m'a dit que tu
persistais dans ta rsolution. Alors je suis sortie; dans la rue j'ai
appel un cocher qui passait et je lui ai dit de m'amener ici. Il a
fallu subir l'examen de ton concierge et de ton valet de chambre. Mais
qu'importe! Pouvais-je tre sensible  cela en un pareil moment! Me
voici, prs de toi,  toi, cher Roger; ne pensons qu' cela, au bonheur
d'tre ensemble. Moi, je me suis faite  l'ide de ce bonheur puisque,
depuis hier, je savais que ces mots que tu as d avoir tant de peine 
crire: Nous ne nous verrons plus, n'auraient pas de sens aujourd'hui;
mais toi, ne te surprend-il pas?

Glissant de son sige, il se mit  genoux devant elle, et dans une
muette extase, il la contempla, la regarda des pieds  la tte, tandis
qu'il promenait dans de douces caresses ses mains sur elle, sur ses
bras, sur son corsage, la serrant, l'treignant comme s'il avait besoin
d'une preuve matrielle pour se persuader qu'il n'tait pas sous
l'influence d'une illusion.

--Que ne puis-je te garder toujours ainsi,  mes pieds, dit-elle en
souriant; mais nous ne devons pas nous oublier. Il est impossible que ma
mre ne s'aperoive pas bientt de mon dpart. Elle me cherchera. Ne me
trouvant pas, la pense lui viendra bien certainement que je suis ici,
car elle sait combien je t'aime. Il ne faut pas qu'elle puisse me
reprendre, car elle saurait bien nous sparer, dt-elle me mettre dans
un couvent jusqu'au jour o elle aurait arrang un autre mariage pour
moi. Ce mariage, je ne l'accepterais pas; cela, tu le sais. Mais je ne
veux pas de luttes, je ne veux pas d'intrigues. Arrache-moi  cette
existence... misrable. Partons, partons aussitt que possible.

--Tout de suite. O veux-tu que nous allions?

--Et que m'importe! J'aurais voulu aller  Varages,  Naurouse, l o tu
as vcu, o tu devais me conduire. Mais ce serait folie en ce moment;
on nous retrouverait trop facilement, et il ne faut pas qu'on nous
retrouve, il ne le faut pas, aussi bien pour toi que pour moi. Allons
donc o tu voudras; moi je ne veux qu'une chose: tre ensemble. Tous les
pays me sont indiffrents; ils me deviendront charmants quand nous les
verrons ensemble.

--L'Espagne!

--Si tu veux.

--Partons.

--Le temps d'envoyer chercher une voiture.

Mais au moment o il se dirigeait vers la porte, un bruit de voix
retentit dans le vestibule, comme si une altercation venait de s'lever
entre plusieurs personnes.



XXXVII

Roger courut  la porte pour la fermer, et en mme temps, se tournant
vers Corysandre, il lui fit signe d'entrer dans la pice voisine, qui
tait sa chambre.

Il n'avait pas tourn le pne, qu'on frappa  la porte non avec le
doigt, mais avec la main pleine, trois coups assez forts.

--Au nom de la loi, ouvrez! cria une voix assure.

videmment c'tait madame de Barizel qui venait reprendre Corysandre.

Au lieu d'ouvrir, Roger traversa le salon en courant et entra dans sa
chambre, o il trouva Corysandre.

--Ma mre! murmura-t-elle d'une voix pouvante.

--Oui.

--Qu'allez-vous faire?

--Nous allons descendre par l'escalier de service; vite.

La prenant par la main, il l'entrana de la chambre dans le cabinet de
toilette, du cabinet de toilette dans un couloir de dgagement au bout
duquel se trouvait la porte de l'escalier de service; mais cette porte
tait ferme  clef, et la clef ne se trouvait pas dans la serrure.

Roger n'avait pas pens  cela, il fut dconcert. O, chercher cette
clef? Il n'en avait pas l'ide.

Avant qu'il et pu rflchir, un bruit de pas retentit au bout du
couloir. Alors, tenant toujours Corysandre par la main, il rentra dans
le cabinet de toilette dont il verrouilla la porte. C'tait se faire
prendre dans une souricire; mais ils n'avaient aucun moyen de sortir.

Corysandre treignit Roger dans ses deux bras, et, comme il se baissait
vers elle, elle l'embrassa passionnment, dsesprment, comme si elle
avait conscience que c'tait le dernier baiser qu'elle lui donnait et
qu'elle recevait de lui.

-Entrons dans ta chambre, dit-elle, et ouvre la porte; ne nous cachons
pas.

Mais il n'eut pas  aller tirer le verrou: au moment o ils arrivaient
dans la chambre, la porte oppose  celle par laquelle ils entraient
s'ouvrait, et derrire un petit homme  lunettes, vtu de noir, ils
aperurent madame de Barizel.

Le petit homme entr'ouvrit sa redingote et Roger aperut le bout d'une
charpe tricolore.

--Monsieur le duc, dit le commissaire de police, je suis charg de
rechercher chez vous mademoiselle Corysandre de Barizel, mineure
au-dessous de seize ans, que sa mre, madame la comtesse de Barizel, ici
prsente, vous accuse d'avoir enleve et dtourne.

Roger s'tait avanc, tandis que Corysandre tait reste en arrire,
mais sans chercher  se cacher, la tte haute, ne laissant paratre sa
confusion que par le trouble de ses yeux et la rougeur de son visage.

Sur ces derniers mots du commissaire elle s'avana  son tour et vint se
poser  ct de Roger.

--Je n'ai t ni enleve, ni dtourne, dit-elle en s'efforant
d'affermir sa voix, qui malgr elle trembla, je suis venue
volontairement.

Le commissaire salua de la tte sans rpondre, tandis que madame de
Barizel levait au ciel ses mains indignes et frmissantes.

--Prtendez-vous, monsieur le duc, dit le commissaire, s'adressant 
Roger, que mademoiselle est venue chez vous simplement en visite?

Roger ne rpondit rien.

--S'enferme-t-on au verrou pour recevoir des visites? s'cria madame de
Barizel; cherche-t-on  se sauver? Enfin une jeune fille va-t-elle faire
une visite  un jeune homme? Cette dfense est absurde.

--Me suis-je donc dfendu? demanda Roger avec hauteur.

--M. de Naurouse n'a pas  se dfendre, dit vivement Corysandre, il n'a
rien fait; s'il faut un coupable, ce n'est pas lui.

Toutes ces paroles, celles de Corysandre, de Roger et de madame de
Barizel, taient parties irrsistiblement, sans rflexion, sous le coup
de l'motion; seul le commissaire; qui en avait vu bien d'autres et qui
d'ailleurs n'tait point partie intresse, avait su ce qu'il disait.

Cependant le temps avait permis  Roger de se reconnatre, au moins
jusqu' un certain point, c'est--dire qu'il ne comprenait rien  ce qui
se passait.

Cependant il fallait qu'il parlt, qu'il se dfendt, ou s'il ne se
dfendait pas, qu'il st  quoi cela l'entranait. Madame de Barizel,
habile et avise comme elle l'tait, n'avait certes pas dcid une
pareille aventure  la lgre.

--Monsieur le commissaire, dit-il, je voudrais avoir quelques instants
d'entretien avec vous.

--Je suis  votre disposition, monsieur le duc, rpondit le commissaire,
qui paraissait beaucoup mieux dispos en faveur des accuss que de
l'accusateur.

--Mais, monsieur... s'cria madame de Barizel.

--Ne craignez rien, madame, la porte est garde.

Avant de sortir, Roger regarda Corysandre comme pour lui demander pardon
de la laisser seule; mais elle lui fit signe qu'elle avait compris.
Alors il passa dans le salon avec le commissaire.

--Monsieur le commissaire, dit-il, c'est une question que je voudrais
vous adresser si vous le permettez: vous avez parl d'accusation tout 
l'heure, cette accusation est-elle srieuse? sur quoi porte-t-elle? 
quoi expose-t-elle?

--Vous avez un code, monsieur le duc?

--Non.

--C'est cependant un livre qui devrait se trouver chez tout le monde,
dit-il sentencieusement; enfin, puisque vous n'en avez pas, je vais
tcher de rpondre  vos questions. Vous demandez si cette accusation
est srieuse? Oui, monsieur le duc, au moins par ses consquences
possibles. Les articles sous le coup desquels elle vous place sont les
354, 355, 356, 357 du code pnal, qui disent que quiconque aura enlev
ou dtourn une fille au-dessous de seize ans subira la peine des
travaux forcs  temps.

Roger ne fut pas matre de retenir un mouvement.

--C'est ainsi, monsieur le duc; on ne sait pas cela dans le monde,
n'est-ce pas? Cependant telle est la loi. Elle dit aussi que, quand mme
la fille aurait consenti  son enlvement ou suivi volontairement son
ravisseur, si celui-ci est majeur de vingt-un ans ou au-dessus, il
sera condamn aux travaux forcs  temps. Mademoiselle de Barizel, en
affirmant qu'elle tait venue librement chez vous, a paru vouloir vous
innocenter; vous voyez qu'elle s'est trompe. N'oubliez pas cela,
monsieur le duc. De mme n'oubliez pas non plus le dernier article que
je signale tout particulirement  votre attention, et qui dit que
dans le cas o le ravisseur pouserait la fille qu'il a enleve, il ne
pourrait tre condamn que si la nullit de son mariage tait prononce.
Dans l'espce, vous sentez, n'est-ce pas, l'importance de cet article?

Baissant la tte, le commissaire adressa  Roger par-dessus ses lunettes
un sourire qui en disait long.

--Vous avez devin qu'on voulait me contraindre  ce mariage? dit Roger.

--H! h! h!

Il n'en dit pas davantage; mais il se frotta les mains, satisfait sans
doute d'avoir t compris.

--J'ai un procs-verbal  dresser, dit-il, je puis m'installer ici,
n'est-ce pas?

Il s'assit devant la table.

--Ce procs-verbal doit constater la porte ferme  clef, la tentative
de fuite par l'escalier de service, le dsordre de la toilette de la
jeune personne. Pourquoi donc avez-vous ferm cette porte, monsieur le
duc?

--Je n'ai pens qu' la mre et j'ai voulu lui chapper.

--Fcheux.

Abandonnant le commissaire, Roger rentra dans la chambre; Corysandre
tait assise  un bout, madame de Barizel  un autre.

--Eh bien, monsieur le duc, demanda-t-elle, vous tes-vous fait
renseigner par M. le commissaire sur les consquences de ce que la loi
franaise appelle un dtournement de mineure?

Comme Roger ne rpondait pas, elle continua:

--Oui, n'est-ce pas. Alors vous savez que ces consquences sont un
procs en cour d'assises et une condamnation aux travaux forcs.

Corysandre se leva et d'un bond vint  Roger.

--Je pense, poursuivit madame de Barizel, que cela vous a donn 
rflchir et que vous pouvez me faire connatre vos intentions. Vous
aimez ma fille. De son ct, elle vous aime passionnment, follement; sa
dmarche le prouve. L'pousez-vous?

Avant qu'il et pu rpondre. Corysandre s'tait jete devant lui et,
s'adressant  sa mre:

-M. le duc de Naurouse ne peut pas m'pouser, dit-elle.

--Je ne te parle pas, s'cria madame de Barizel.

--Je rponds pour lui.

Puis se tournant vers Roger:

--Si  la demande qu'on t'adresse sous le coup de cette pression infme,
dit-elle, tu rpondais: Oui, tu ne serais plus le duc de Naurouse que
j'aime. Tu ne pouvais pas me prendre pour ta femme hier, tu le peux
encore moins aujourd'hui.

Madame de Barizel parut hsiter un moment; mais presque aussitt ses
yeux lancrent des clairs, tandis que ses narines retrousses et ses
lvres minces frmissaient: elle se leva et s'avanant:

--Et pourquoi donc M. le duc de Naurouse ne peut-il pas t'pouser?
dit-elle d'un air de dfi; s'il a des raisons  donner pour justifier
son refus, j'entends des raisons honntes et avouables, qu'il les donne
tout haut. Parlez, monsieur le duc, parlez donc.

Une fois encore Corysandre intervint en se jetant au-devant de Roger:

--Ah! vous savez bien qu'il ne parlera pas, s'cria-t-elle, et que je
n'ai pas  lui demander, moi, votre fille, de se taire.

Malgr sa fermet, madame de Barizel fut dconcerte; mais son trouble
ne dura qu'un court instant:

--Vous rflchirez, monsieur le duc, dit-elle; votre femme, ou vous ne
la reverrez jamais.

Sans rpondre, Corysandre se jeta sur la poitrine de Roger.

--A toi pour la vie, s'cria-t-elle, pour la vie, je te le jure.

La porte du salon s'ouvrit:

--Si monsieur le duc de Naurouse veut signer le procs-verbal? dit le
commissaire de police.



XXXVIII

Quel usage madame de Barizel allait-elle faire de son procs-verbal.

Il ne fallut pas longtemps  Roger pour voir qu'il ne lui tait pas
possible, non seulement de rsoudre cette question, mais mme de
l'examiner, et tout de suite il pensa  Nougaret. Il croyait cependant
bien en avoir fini avec les avous, les avocats et les gens d'affaires.

Bien que les tribunaux fussent en vacances Nougaret tait au travail.
Les vacances taient pour lui son temps le plus occup; il mettait 
jour son arrir.

Il fit raconter  Roger comment les choses s'taient passes,
minutieusement, et il exigea un rcit complet non seulement sur le fait
mme du procs-verbal du commissaire de police, mais encore sur les
antcdents de madame de Barizel.

--C'est le caractre du personnage qui nous expliquera ce dont il est
capable, dit-il pour dcider Roger, qui hsitait.

Il fallut donc que Roger rptt le rcit de Raphalle et les
tmoignages de MM. Layton et Urquhart.

--Et la jeune personne, demanda l'avou, elle n'est pas complice de sa
mre?

--Elle!

--a s'est vu.

Ce fut un nouveau rcit, celui de l'intervention de Corysandre.

--C'est trs beau, dit l'avou; seulement cela serait plus beau encore
si c'tait jou, car il est bien certain que par la venue chez vous de
cette jeune fille qui vous dit: Ne me prenez pas pour votre femme,
puisque je ne suis pas digne de vous; mais gardez-moi pour votre
matresse, puisque nous nous aimons, vous avez t profondment touch.

--C'est l'motion la plus forte que j'aie prouve de ma vie.

--Il est bien certain aussi, n'est-ce pas, qu'en se jetant entre sa mre
et vous pour dire: Il ne peut pas m'pouser, elle vous a paru trs
belle.

--Admirable d'hrosme.

--C'est bien cela; de sorte que vous l'aimez plus que vous ne l'avez
jamais aime.

--Au point que je me demande si je ne commets pas la plus abominable des
lchets en ne l'pousant pas.

--C'est bien cela. Certes, monsieur le duc, je serais dsespr de dire
une parole qui pt vous blesser dans votre amour. Je comprends que vous
admiriez cette belle jeune fille pour son sacrifice plus encore que pour
sa beaut; mais enfin je ne peux pas ne pas vous faire observer que ce
sacrifice arrive bien  point pour peser sur vos rsolutions. Et notez
que je ne veux pas insinuer qu'elle n'a pas t sincre; je n'insinue
jamais rien, je dis les choses telles qu'elles sont. Et ce que je dis
prsentement, c'est que nous avons affaire  une mre trs forte qui a
bien pu pousser sa fille, sans que celle-ci ait vu ou senti la main qui
la faisait agir.

--Je vous affirme que tout en elle a t spontan, inspir seulement par
le coeur.

--Je veux le croire; mais il est possible que le contraire soit vrai,
et cela suffit pour vous avertir d'avoir  vous tenir sur vos gardes.
D'ailleurs les raisons qui vous empchaient hier d'pouser mademoiselle
de Barizel existent encore aujourd'hui, il me semble, et je ne crois
pas que par sa dmarche auprs de vous, pas plus que par la mise
en mouvement du commissaire de police, madame de Barizel se soit
rhabilite; elle est ce qu'elle tait, et elle a pris soin de vous
prouver elle-mme qu'on ne l'avait pas calomnie en vous la reprsentant
comme une aventurire dangereuse. Maintenant quel parti va-t-elle tirer
de son procs-verbal? C'est l qu'est la question pressante.

--Justement. A ce sujet je voudrais vous faire observer que je crois que
mademoiselle de Barizel a plus de seize ans.

--C'est quelque chose; mais ce n'est pas assez pour vous mettre 
l'abri. Si la loi punit des travaux forcs le ravisseur d'une fille
au-dessous de seize ans, elle punit de la rclusion le ravisseur d'une
mineure; or si mademoiselle de Barizel a plus de seize ans, elle a
toujours moins de vingt-un ans et, par consquent, la plainte peut tre
dpose et le procs peut tre fait. Le fera-t-elle?

--Elle est capable de tout, et l'histoire du coup de revolver tir
sur un amant qui se sauvait d'elle, que je n'avais pas voulu admettre
lorsqu'on me l'avait raconte, me parat maintenant possible.

--En disant: le fera-t-elle? ce n'est pas  elle que je pense, c'est
aux avantages qu'elle peut avoir  le faire. A vous en menacer, les
avantages sautent aux yeux: elle espre vous faire peur; avant de se
laisser amener sur le banc des assises ou de la police correctionnel, un
duc de Naurouse rflchit, et entre deux hontes il choisit la moindre.

La moindre serait la condamnation.

--C'est elle qui raisonne et elle pense bien que la moindre pour vous
serait de devenir son gendre. C'est l son calcul: tout a t prpar
pour vous effrayer et vous amener au mariage par la peur. C'est un
chantage comme un autre et,  vrai dire, je suis surpris que celui-l ne
soit pas plus souvent pratiqu; mais voil, les coquins n'tudient le
code que pour chapper aux consquences de leurs coquineries et non pour
en prparer de nouvelles. S'ils savaient quelles armes la loi tient  la
dispositions des habiles!

--Si madame de Barizel n'a pas tudi le code, soyez sr qu'elle se
l'est fait expliquer par des gens qui le connaissent.

--J'en suis convaincu, car le coup qu'elle a risqu part d'une main
exprimente; mais justement parce qu'elle n'a pas agi  la lgre, elle
doit savoir que vous pouvez trs bien, au lieu d'avoir peur du procs,
l'affronter. S'il en est ainsi, sa fille, qui prsentement est encore
mariable, devient immariable. Si belle, si sduisante que soit une jeune
fille, elle ne trouve pas de mari quand elle a t enleve ou dtourne
et quand un procs retentissant a fait un scandale pouvantable autour
de son nom. Que devient madame de Barizel si elle ne marie pas sa fille?
Une aventurire vieillie qui n'a plus un seul atout dans son jeu,
puisqu'elle a perdu le dernier. Vous pouvez donc tre certain qu'avant
de dposer sa plainte, elle y regardera  deux fois. Elle a jou ses
premires cartes et elle a gagn, c'est--dire qu'elle a gagn son
procs-verbal sur lequel elle peut chafauder une action... si vous
avez peur; mais si vous n'avez pas peur, que va-t-elle en faire de son
procs-verbal? Voyez-vous son embarras avant de risquer une aussi grosse
partie? Mon avis est donc de ne pas bouger et de laisser venir. Soyez
assur qu'il viendra quelqu'un, qu'on cherchera  vous tter, qu'on vous
fera mme des propositions. Nous verrons ce qu'elles seront. Pour le
moment, tout cela ne nous regarde pas.

--Hlas!

--C'est en homme d'affaires que je parle, car je devine trs bien ce que
vous devez souffrir.

--Ce n'est pas  moi que je pense, c'est ... elle.

Le quelqu'un qui devait venir et que Nougaret avait annonc avec sa
sret de diagnostic, ce fut Dayelle.

Un matin, au bout de huit jours, pendant lesquels Roger avait vainement
cherch  apprendre ce que Corysandre tait devenue, retenu qu'il tait
par la rserve que Nougaret lui avait impose, Bernard, de retour de
Bade, annona M. Dayelle, et celui-ci fit son entre, grave, majestueux,
s'tant arrang une tte et une tenue pour cette visite, plus imposant,
plus important qu'il ne l'avait jamais t, serr dans sa redingote
noire, son menton ras de prs relev par son col de satin.

Aprs les premires paroles de politesse, Roger attendit, s'efforant
d'imposer silence  son motion et de ne pas crier le mot qui lui
montait du coeur:--O est Corysandre?

--Monsieur le duc, dit Dayelle, je viens vous demander quelles sont vos
inventions.

--Mes intentions? A propos de quoi? Au sujet de qui?

--Au sujet de mademoiselle de Barizel, de qui je suis l'ami le plus
ancien... un second pre.

--J'ai fait connatre ces intentions  madame la comtesse de Barizel;
il m'est,  mon grand regret, impossible de donner suite au projet que
j'avais form et dont je vous avais entretenu.

--Mais depuis que vous avez fait connatre vos intentions  madame de
Barizel, il s'est pass un... incident grave qui a d les modifier.

--Il ne les a point modifies.

--Vous m'tonnez, monsieur le duc; c'est un honnte homme qui vous le
dit.

Roger ouvrit la bouche pour remettre cet honnte homme  sa place; mais
il ne pouvait le faire qu'en accusant madame de Barizel, et il ne le
voulut pas.

--Monsieur le duc, continua Dayelle, qui paraissait prouver un rel
plaisir  prononcer ce mot, monsieur le duc, c'est de mon propre
mouvement que je me suis dcid  cette dmarche auprs de vous, dans
l'intrt de Corysandre que j'aime d'une affection trs vive; je viens
de voir madame de Barizel bien dcide  demander aux tribunaux la
rparation de l'injure sanglante que vous lui avez faite, je l'ai
arrte en la priant de me permettre de faire appel  votre honneur....

--C'est justement l'honneur qui m'empche de poursuivre ce mariage, dit
Roger, incapable de retenir cette exclamation.

--Monsieur le duc, cela est grave; il y a dans vos paroles une
accusation terrible. Qui la justifie? Vous ne pouvez pas laisser mes
amies, madame de Barizel aussi bien que sa fille, sous le coup de cette
accusation tacite.

--J'ai donn  madame de Barizel les raisons qui me font rompre un
mariage que je dsirais ardemment.

--Vous avez cout de basses calomnies, monsieur le duc.

Roger ne rpondit pas.

Dayelle le pressa; Roger persista dans son silence, et il et rompu
l'entretien s'il n'avait espr pouvoir trouver le moyen de savoir o
tait Corysandre.

--Je suis surpris, monsieur le duc, que vous persistiez dans votre
inqualifiable refus de me donner des explications que je me croyais en
droit de demander  votre loyaut. Je venais  vous en conciliateur.
Vous avez tort de me repousser, car vous perdez Corysandre que vous
dites aimer.

--Que j'aime et qui m'aime.

--Sa mre a d la faire entrer dans un couvent, et si vous ne l'en
faites pas sortir en l'pousant, elle y restera enferme jusqu' sa
majorit, car vous sentez bien qu'aprs ce procs elle ne pourrait
jamais se marier.

Roger, se raidissant contre son motion, voulut essayer de suivre les
conseils de Nougaret:

--Alors nous attendrons cette majorit, dit-il, j'ai foi en elle comme
elle a foi en moi; par ce procs, madame de Barizel dshonorera sa
fille, voil tout.



XXXIX

Nous attendrons.

Mais c'tait une parole de dfense, une bravade, un dfi qui n'avait
d'autre but que de montrer qu'il n'tait pas plus effray par la menace
du procs que par celle du couvent.

En ralit, il esprait bien n'avoir pas  attendre longtemps;
Corysandre trouverait certainement un moyen pour lui faire savoir dans
quel couvent elle tait; et lui, de son ct, en trouverait un pour la
tirer de ce couvent. Runis, ils partiraient, et bien adroite serait
madame de Barizel si elle les rejoignait.

Quant aux poursuites en dtournement de mineure, il semblait, aprs la
visite de Dayelle, qu'il ne devait pas s'en inquiter; jamais madame
de Barizel ne poursuivrait ce procs qui perdrait sa fille, et  la
vengeance elle prfrerait son intrt.

Il se trouva avoir raisonn juste pour les poursuites, mais non pour
Corysandre.

Des poursuites il n'entendit pas parler, si ce n'est par Nougaret, qui
lui apprit que Dayelle avait fait des dmarches auprs du commissaire
de police et auprs de quelques autres personnes pour qu'on gardt le
silence sur le procs-verbal, qui serait enterr.

De Corysandre il ne reut aucune nouvelle; le temps s'coula; la lettre
qu'il attendait n'arriva pas. Il devait donc la chercher, la trouver;
mais comment?

Madame de Barizel avait quitt Paris pour s'installer chez Dayelle,
dans un chteau que celui-ci possdait aux environs de Poissy, et o
il passait tous les ans la saison d'automne avec son fils et tout un
cortge d'invits qui se renouvelaient par sries; en la surveillant
adroitement, en la suivant, elle devait vous conduire au couvent o
Corysandre tait enferme.

Mais il ne lui convenait pas de remplir ce rle d'espion, et d'ailleurs
il et suffi que madame de Barizel pt souponner qu'elle tait
espionne pour drouter toutes les recherches; il lui fallait donc
quelqu'un qui pt exercer cette surveillance avec autant de discrtion
que d'habilet.

L'ide lui vint de demander  Raphalle de lui donner l'homme qu'elle
avait envoy en Amrique; sans doute il prouvait bien une certaine
rpugnance  s'adresser  Raphalle; mais cet homme, en obtenant les
renseignements relatifs  madame de Barizel, avait donn des preuves
incontestables d'activit et d'habilet; il connaissait dj celle-ci,
et c'taient l des considrations qui devaient l'emporter, semblait-il,
sur sa rpugnance; puisque c'tait par Raphalle seule qu'il pouvait
savoir qui tait cet homme, il fallait bien qu'il le lui demandt.

Aux premiers mots qu'il lui adressa  ce sujet, elle parut embarrasse;
mais bientt elle prit son parti.

--C'est que la personne dont tu me parles, dit-elle, ne fait pas son
mtier de ces sortes d'affaires; c'est par amiti qu'elle a bien voulu
me rendre ce service; en un mot, c'est mon pre. Tu vois combien il est
dlicat que je lui demande de faire pour toi ce qu'il a bien voulu faire
pour moi. Et puis, ce qui est dlicat aussi, c'est de lui donner des
raisons pour justifier  ses propres yeux son intervention. Ces raisons,
je ne te les demande pas, elles ne me regardent pas. Mais lui, avant
d'agir, voudra savoir pourquoi il agit. C'est un homme mticuleux, qui
pousse certains scrupules  l'exagration; le type du vieux soldat.
Enfin je vais tcher de te l'envoyer; tu t'arrangeras avec lui.

Raphalle russit dans sa mission qu'elle prsentait comme si dlicate,
si difficile, et le lendemain matin Roger vit entrer M. Houssu, sangl
dans sa redingote boutonne comme une tunique, les paules effaces,
la poitrine bombe, avec un large ruban rouge sur le coeur. Il salua
militairement et, d'une voix brve:

--Monsieur le duc, je viens  vous de la part de ma fille...  qui je
n'ai rien  refuser. Elle m'a dit que vous aviez besoin de mes services
pour rechercher une jeune fille que sa mre ferait retenir injustement
dans un couvent. Je me mets donc  votre disposition, d'abord pour avoir
le plaisir de vous obliger,--il salua,--ensuite pour tre agrable  ma
fille,--il mit la main sur son coeur d'un air attendri,--enfin parce que
mes principes d'homme libre s'opposent  ces squestrations dans les
couvents.

Comme Roger se souciait peu de connatre les principes de M. Houssu, il
se hta de parler de la question de rmunration.

--A la vacation, monsieur le duc, dit Houssu avec bonhomie,  la
vacation, je vous compterai le temps pass  cette surveillance... et
mes frais, au plus juste.

Soit que Houssu voult tirer  la vacation, soit toute autre raison, le
temps s'coula sans qu'il apportt aucun renseignement sur Corysandre;
cependant il tait bien certain qu'il s'occupait de cette surveillance
avec activit, car, s'il tait muet sur Corysandre, il tait d'une
prolixit inpuisable sur madame de Barizel, dont Roger pouvait suivre
la vie comme s'il l'avait partage.

Mais ce n'tait pas de madame de Barizel qu'il s'inquitait, c'tait de
Corysandre.

Que lui importait que madame de Barizel quittt, deux fois par semaine,
le chteau de Dayelle pour venir  Paris et qu'en arrivant elle allt
djeuner avec Avizard dans un cabinet, tantt de tel restaurant, tantt
de tel autre; puis qu'aprs avoir quitt Avizard elle allt passer une
heure avec Leplaquet dans une chambre d'un des htels qui avoisinent la
gare Saint-Lazare; cela confirmait ce que Raphalle lui avait racont,
mais que lui importait! Son opinion sur madame de Barizel tait faite,
et il n'tait d'aucun intrt pour lui qu'on la confirmt ou qu'on la
combattt.

Cependant il fallait qu'il coutt tous ces rapports de Houssu, de mme
qu'il fallait qu'il autorist celui-ci  continuer sa surveillance, car
c'tait en la suivant qu'on pouvait esprer arriver  Corysandre.

Mais les journes s'ajoutaient aux journes et Houssu ne trouvait rien.

Que devait penser Corysandre? Ne l'accusait-elle point de l'abandonner?

L'automne se passa et madame de Barizel revint  Paris.

--Maintenant, dit Houssu, nous la tenons.

Mais ce fut une fausse esprance; elle n'alla point voir sa fille et ses
domestiques, interrogs, ne purent rien dire de satisfaisant. Les uns
pensaient que mademoiselle tait retourne en Amrique, une autre
croyait qu'elle tait  Paris; la seule chose certaine tait qu'elle
n'crivait pas  sa mre et que sa mre ne lui crivait pas. Quant 
celle-ci, on parlait de son prochain mariage avec Dayelle.

Ce mariage inspira  Houssu une ide que Roger n'accepta pas; elle tait
cependant bien simple c'tait de faire savoir  madame de Barizel que si
elle ne rendait pas la libert  sa fille, on ferait manquer son mariage
avec Dayelle en communiquant  celui-ci les renseignements avec pices 
l'appui qui racontaient la jeunesse d'Olympe Boudousqui.

Houssu fut d'autant plus surpris que ce moyen ft repouss, qu'il voyait
combien tait vive l'impatience, combien taient douloureuses les
angoisses du duc.

C'tait non seulement pour Corysandre que Roger s'exasprait de ces
retards, mais c'tait encore pour lui-mme.

En effet, avec la mauvaise saison son tat maladif s'tait aggrav, et
il ne se passait gure de jour sans que Harly le presst de partir pour
le Midi.

--Allez o vous voudrez, disait Harly, la Corniche, l'Algrie, Varages
si vous le prfrez, mais, je vous en prie comme ami, je vous l'ordonne
comme mdecin, quittez Paris dont la vie vous dvore.

--Bientt, rpondait Roger, dans quelques jours.

Car il esprait qu'au bout de ces quelques jours il pourrait partir avec
Corysandre, et puisqu'on lui ordonnait le Midi, s'en aller avec elle en
gypte, dans l'Inde, au bout du monde.

Mais les quelques jours s'coulaient; Houssu n'apportait aucune nouvelle
de Corysandre, le mal faisait des progrs, la faiblesse augmentait et
Harly revenait  la charge et rptait son ternel refrain: Partez.
Partir au moment o il allait enfin savoir dans quel couvent se trouvait
Corysandre, quitter Paris quand elle pouvait arriver chez lui tout 
coup! Puisqu'elle tait venue une fois, pourquoi ne viendrait-elle pas
une seconde? Et il attendait.

Un matin Houssu se prsenta avec une figure joyeuse.

--Cassez-moi aux gages, monsieur le duc, je n'ai t qu'un sot: j'ai
surveill madame de Barizel, tandis que c'tait M. Dayelle qu'il fallait
filer.

--Mademoiselle de Barizel, interrompit Roger.

--Elle est  Paris, au couvent des dames irlandaises, rue de la
Glacire, o M. Dayelle va tous les jours la voir avec son fils. On
dit... Mon Dieu, je ne sais pas si je dois le rpter  monsieur le
duc....

--Allez donc.

--On dit que le fils doit pouser la fille en mme temps que le pre
pousera la mre; c'est un moyen que M. Dayelle a trouv afin de ne pas
perdre l'argent qu'il a donn  madame de Barizel pour constituer la dot
de sa fille.

--C'est insens.

--videmment.... Seulement on le dit, et j'ai cru que mon devoir tait
de le rpter  monsieur le duc.

--Il faut que vous fassiez parvenir aujourd'hui mme  mademoiselle de
Barizel la lettre que je vais vous donner.

--Cela sera bien difficile.

--Je payerai l'impossible.

--On tchera.

Tout de suite Roger se mit  crire cette lettre, qui fut longuement
explicative et surtout ardemment passionne, mais qui ne dit pas un mot
des projets de mariage avec Dayelle fils.

Tandis que Houssu emportait cette lettre, il alla lui-mme rue de la
Glacire pour voir le couvent o elle tait enferme; mais il ne vit
rien que des grands murs, des grands arbres et une grande porte aussi
bien ferme que celle d'une prison.

Comme il restait devant cette porte, la regardant mlancoliquement, un
bruit de voiture lui fit tourner la tte: c'tait un coup attel de
deux chevaux qui arrivait grand train, conduit par un cocher  livre
vert et argent,--celle de Dayelle.

Il s'loigna pour n'tre pas reconnu et, s'tant retourn, il vit
descendre du coup Dayelle accompagn de son fils; le valet de pied
avait sonn. La porte si bien ferme s'ouvrit; ils entrrent.



XL

C'tait folie d'admettre que Lon Dayelle pouvait devenir le mari de
Corysandre.

Mais alors pourquoi venait-il la voir avec son pre?

C'tait une terrible femme que madame de Barizel, de qui l'on pouvait
tout attendre, de qui l'on devait tout craindre! Si elle se pouvait
faire pouser par Dayelle, ne pouvait-elle pas faire pouser Corysandre
par Lon? Il est vrai qu'elle voulait ce mariage avec le pre, tandis
que Corysandre ne voudrait jamais le fils. Ce serait lui faire une
mortelle injure que la croire capable d'une pareille trahison. Il avait
foi en elle, en sa fidlit, en son amour.

Et cependant cette visite du pre et du fils dans le couvent se
prolongeait bien longtemps. Que pouvaient-ils dire? Comment Corysandre
pouvait-elle les couter?

C'tait embusqu sous la porte d'un mgissier que Roger agitait
fivreusement ces questions, attendant qu'ils sortissent.

Enfin il les vit paratre; ils montrent en voiture, et il put  son
tour partir et rentrer chez lui, o il attendit Houssu. Mais Houssu ne
vint pas ce jour-l. Ce fut seulement le lendemain qu'il arriva, la mine
longue: il n'avait pas russi  trouver quelqu'un pour se charger de la
lettre, et il craignait bien de n'tre pas plus heureux. Les difficults
taient grandes; il voulut les numrer, mais Roger l'interrompit en lui
disant qu'il fallait, cote que cote, que cette lettre ft remise au
plus vite dans les mains de mademoiselle de Barizel. Avec du zle et de
l'argent, on devait russir.

--Soyez sr que je n'conomiserai ni l'un ni l'autre, dit Houssu.

Le lendemain il vint annoncer qu'il avait des esprances, le
surlendemain qu'il n'en avait plus, puis deux jours aprs qu'il en avait
de nouvelles et d'un autre ct.

Le temps recommena  s'couler sans rsultat, et Roger, exaspr,
voulut agir lui-mme. Il pensa  s'adresser  mademoiselle Rene de
Queyras, la tante de Christine, qui devait tre en relation avec les
dames irlandaises de la rue de la Glacire, comme elle l'tait avec
toutes les congrgations religieuses de Paris. Mais que lui dirait-il
quand elle lui demanderait dans quel but il voulait avoir des nouvelles
de mademoiselle de Barizel?

--C'est une fille que vous aimez? Oui.--Que vous voulez pouser?--Non,
que je veux enlever.

C'tait la une des fatalits de sa position qu'il ne pouvait trouver
d'aide qu'auprs de gens comme Houssu. Il se cachait de Harly et de
Nougaret;  plus forte raison ne pouvait-il pas s'ouvrir  mademoiselle
Rene.

Cependant il fallait qu'il se htt d'agir, car dans le monde, autour de
lui, on commenait  parler du mariage de mademoiselle de Barizel
avec Lon Dayelle. Ce bruit, qui tout d'abord lui avait paru absurde,
s'imposait maintenant  lui quoi qu'il ft pour le repousser. Il y avait
des gens qui le regardaient d'une faon trange, ceux-ci avec curiosit,
ceux-l d'un air nigmatique. Il y en avait d'autres qui, plus nafs ou
plus cyniques, l'interrogeaient directement:

--Est-ce vrai que la belle Corysandre pouse le fils du pre Dayelle?

Quand il ne rpondait pas il y avait des gens qui rpondaient pour lui,
expliquant les raisons qui justifiaient ce mariage: la rouerie de madame
de Barizel, la beaut de Corysandre, ses mariages manqus jusqu' ce
jour, la nullit de Lon Dayelle, l'avarice du pre Dayelle qui voulait
faire passer aux mains de son fils l'argent qu'il avait eu la faiblesse
de se laisser arracher par madame de Barizel, ce qui tait une opration
vritablement habile.

Ainsi press, il allait se dcider  chercher un nouvel agent pour
l'adjoindre  Houssu, quand celui-ci vint l'avertir tout triomphant
qu'il avait enfin trouv une personne sre pour faire remettre 
mademoiselle de Barizel la lettre dont il tait charg.

--Et la rponse  cette lettre? demanda Roger.

--Si la jeune personne en fait une, j'ai pris mes prcautions pour
qu'elle nous parvienne demain; mais monsieur le duc doit comprendre que
je ne peux pas savoir si mademoiselle de Barizel rpondra.

Cela pouvait, en effet, faire l'objet d'un doute pour Houssu, mais non
pour Roger, qui tait bien certain qu' sa lettre elle rpondrait par
une lettre non moins tendre; non moins passionne. Maintenant que
le moyen de correspondre tait trouv, ils s'criraient, ils
s'entendraient, et dans quelques jours elle serait  lui; si ce n'tait
pas dans quelques jours, ce serait dans quelques semaines; le temps
n'avait plus d'importance pour eux.

Grande fut sa surprise ou plutt sa stupfaction quand le lendemain,
au moment o il attendait Houssu, Bernard lui annona que madame la
comtesse de Barizel lui demandait un entretien et qu'elle tait dans son
salon, l'attendant.

Aprs quelques secondes de rflexion, il se dit qu'elle venait sans
doute pour obtenir de lui les pices compromettantes qu'il avait entre
ses mains et au moyen desquelles il pouvait empcher son mariage avec
Dayelle s'il voulait s'en servir.

Il entra dans son salon le sourire aux lvres, dcid  se montrer bon
prince et  ne pas abuser des avantages de sa position: malgr tout elle
tait la mre de Corysandre.

Mais, ayant jet sur elle un rapide coup d'oeil, il remarqua qu'elle
aussi tait souriante et que son attitude, au lieu d'tre celle d'une
suppliante, tait plutt celle d'une femme sre d'elle-mme, qui peut
parler haut.

C'tait  elle d'entamer l'entretien et d'expliquer le but de sa
visite,--ce qu'elle fit sans aucun embarras.

--C'est une lettre que je vous apporte, dit-elle.

--Je vous remercie, madame de la peine que vous avez prise.

--Une lettre de la part de ma fille.

Avant de tendre cette lettre qu'elle tenait cache, elle le regarda avec
un sourire ironique; ce ne fut qu'aprs une pause assez longue qu'elle
la sortit de sa poche.

Il reconnut celle qu'il avait remise  Houssu et ne fut pas matre de
retenir un mouvement.

--Mon Dieu oui, monsieur le duc, c'est la vtre, dit-elle en accentuant
son sourire; l'agent que vous employez a pay des gens pour la faire
parvenir  ma fille, et celle-ci, ayant reconnu l'criture de l'adresse,
n'a pas cru devoir l'ouvrir: elle me l'a remise pour que je vous la
rapporte. Vous voyez que le cachet est intact, n'est-ce pas.

Puis, aprs avoir joui pendant quelques instants de la confusion de
Roger, elle poursuivit:

--Comment n'avez-vous pas compris, que cet accueil tait le seul que
pouvait recevoir votre lettre? Elle serait arrive le lendemain de la
visite de ma fille ici, il en et t sans doute autrement. Encore sous
l'influence de son coup de tte, Corysandre n'et pas rflchi et elle
aurait t peut-tre entrane. Vous savez comme on persiste facilement
dans une folie; mme quand on sait que c'est une folie on s'y obstine.
Mais aprs le temps qui s'est coul, aprs votre long silence, elle
a pu rflchir; elle a envisag la situation, elle vous a jug, mal
peut-tre, mais enfin elle vous a jug tel que les circonstances vous
montraient et,  vrai dire, non  votre avantage. Songez donc qu'elle
avait t prodigieusement tonne et mme assez profondment blesse de
votre lenteur  vous dclarer  Bade, ne comprenant rien  votre rserve
et se disant que vous tiez un amant bien compass, bien froid, ce que
vous appelez, je crois, un amoureux transi. Est-ce le mot?

Elle regarda toujours souriante, montrant ses dents blanches pointues;
puis comme il ne rpondait pas, elle continua:

--Lorsque aprs son dpart d'ici et dans la solitude du couvent o je
l'avais place, elle a vu que vous ne faisiez rien pour l'arracher 
ce couvent et que vous continuiez  vous enfermer dans votre prudente
rserve, elle a trouv que de transi vous deveniez tout  fait glac. La
situation que vous me faisiez tait vraiment trop belle pour que je n'en
profite pas, et je vous avoue que j'en ai tir parti. Aux rflexions que
faisait ma fille j'ai ajout les miennes, qui je l'avoue encore, n'ont
pas t  votre avantage. Croyez-vous qu'il a t difficile de prouver
 ma fille que vous ne l'aimiez pas, que vous ne l'aviez jamais aime.
Est-ce que quand on aime une jeune fille, belle, honnte, tendre comme
Corysandre, on ne l'pouse pas malgr tout? Est-ce qu'on se laisse
arrter par je ne sais quelles considrations d'orgueil? Quand on aime,
il n'y a pas de considrations, il n'y a que l'amour. Est-ce que quand
cette jeune fille est mise dans un couvent, on la laisse s'y morfondre
et s'y dsesprer? Si elle commence par l, elle finit par se consoler
et se laisser consoler. C'est ce qui est arriv. Aprs avoir cout la
voix de la raison, Corysandre, qui ignorait que vous aviez charg un
agent de la dcouvrir, a cout celle de la tendresse. Vous dites?

--Rien, madame; je vous coute, je vous admire.

--N'allez pas croire au moins que j'exagre. Il ne faut pas juger
Corysandre sur son coup de tte et voir en elle une fille exalte et
passionne, capable de tout dans un lan d'amour. Songez qu'elle a pu
tre pousse  ce coup de tte par une volont au-dessus de la sienne,
qui croyait ainsi assurer son mariage.

--Ah! vous le reconnaissez?

--J'explique, rien de plus. Mais ce que je veux surtout vous faire
comprendre c'est la nature de ma fille. En ralit c'est une personne
raisonnable, douce, tendre, qui a horreur des aventures, du dsordre, de
la lutte et qui dsire par-dessus tout une existence rgulire et calme.
L'et-elle trouve auprs de vous, cette existence? En devenant votre
femme, oui, sans doute; mais votre matresse... On la lui a offerte...
elle l'a accepte avec un coeur mu, plein de reconnaissance pour le
galant homme qui voulait bien oublier qu'elle avait eu une minute
d'garement... rien qu'une minute. Aujourd'hui elle aime ce galant
homme,--la faon dont elle rpond  votre lettre vous le prouve,--et
dans quelques jours elle devient la femme de M. Lon Dayelle.

Roger, qui tout d'abord avait t foudroy, se tint la tte haute et
ferme.

--Votre visite a devanc la mienne, dit-il, j'ai l certains papiers qui
vous concernent: ce sont les pices qui se rapportent  l'enqute faite
 Natchez, la Nouvelle-Orlans, Charlestown, Savannah.

--Ces pices n'ont aucun intrt pour moi, dit-elle avec audace.

--Mme si je vous les remets.

Il passa dans son cabinet et presque aussitt il revint avec les papiers
qui lui avaient t remis par Raphalle.

Madame de Barizel sauta dessus plutt qu'elle ne les prit, et violemment
elle les jeta dans la chemine, o brlait un grand brasier; ils se
tordirent et s'enflammrent.

Alors elle passa devant Roger s'arrtant un court instant:

--Monsieur le duc, vous tes un homme d'honneur.

Il resta impassible, mais lorsqu'elle fut sortie en fermant la porte, il
se laissa tomber sur un fauteuil et se cacha la tte entre ses mains.



XLI

Bien que Roger n'et plus  attendre Corysandre, il n'avait pas voulu,
cependant, obir aux prescriptions de Harly et quitter Paris.

Au lieu de chercher le calme et la tranquillit qui lui eussent permis
de se soigner, il s'tait lanc  corps perdu dans la vie fivreuse qui
avait t celle des premires annes de sa jeunesse. Aprs une longue
disparition le monde qui s'amuse l'avait retrouv partout o il y avait
un plaisir  prendre et o il tait de bon ton de se montrer: au Bois,
chaque jour, quelque temps qu'il ft, montant un cheval brillant ou dans
une voiture qui attirait les regards des connaisseurs; aux courses,
si loignes qu'elles fussent dans la banlieue de Paris;  toutes les
premires reprsentations, si tard qu'elles finissent; dans tous les
petits thtres  la mode, si enfums, si touffants qu'ils fussent. O
qu'on allt et toujours au premier rang, avec quelques amis, Mautravers,
Sermizelles, le prince de Kappel, tantt l'un, tantt l'autre, car
ils taient obligs de se relayer pour le suivre, eux solides et bien
portants, on tait sr d'apercevoir sa tte ple aux joues creuses, aux
yeux ardents qui, se promenant partout, sur toutes choses et sur tous
indiffremment, ne trahissaient que l'ennui, le dgot ou la raillerie.

Chaque matin Harly venait le voir et avant tout il l'interrogeait sur sa
journe de la veille.

--A quelle heure tes-vous rentr cette nuit?

--A trois heures.

--C'est fou.

--Mais non, c'est sage. Pourquoi voulez-vous que je rentre? Pour ne pas
dormir, pour rflchir, pour songer; le bruit m'occupe.

--Au moins vous tes-vous amus?

--Je ne m'amuse pas; je m'tourdis, je m'use, je me fatigue.

--Vous vous tuez.

--Qu'importe. Mais, je vous en prie, ne parlons pas mdecine: nous ne
nous entendons pas; il me peine d'tre en dissentiment avec vous que
j'aime comme ami, mais que je crains comme mdecin.

Il dit ces derniers mots avec une nergie voulue et comme avec une
intention.

--Ce que vous me dites l est grave pour moi, car si vous ne voulez pas
faire ce que je vous ordonne je suis oblig de me retirer.... Oh! comme
mdecin, non comme ami.

Roger garda le silence un moment:

--Eh bien, dit-il, donnez-moi un de vos confrres, celui que vous
appelleriez si vous tiez malade; je ne veux pas de cause de division
entre nous; je vous aime trop.

S'il ne s'tait pas laiss soigner par Harly, il n'avait pas t plus
docile avec le mdecin que celui-ci lui avait donn, et ce fut seulement
quand il fut abattu tout  fait sur son lit, sans forces, qu'il s'arrta
et se livra  son nouveau mdecin.

Ceux qui avaient t ses compagnons de plaisir furent presque tous ses
compagnons de douleur. Du jour o il fut oblig de garder la chambre, il
vit arriver chez lui ses anciens amis: Mautravers, le prince de Kappel,
Sermizelles, Montrvault, Savine, et aussi les femmes de son monde:
Cara, Balbine, Raphalle. On se donnait rendez-vous chez lui pour
djeuner, dner ou souper, et sa cuisine, qui n'avait jamais vu une
casserole, fut garnie de tous les ustensiles que pouvait dsirer le
cordon bleu le plus exigeant.

Quand il tait en tat de se mettre  table, l'on djeunait ou l'on
dnait avec lui; quand il tait souffrant ou quand il dormait, on se
faisait servir comme s'il avait t l. Bernard prenait soin seulement
de tenir fermes les portes du salon, de faon  ce que le tapage de la
salle  manger n'arrivt pas jusqu' la chambre  coucher; on causait,
on riait, et de temps en temps on le plaignait:--Pauvre petit
duc.--Chut, s'il nous entendait.--C'est vrai.--Et l'on recommenait 
plaisanter et  s'amuser, pour ne pas l'inquiter. Bien souvent, aprs
le djeuner ou aprs le souper, on remplaait la nappe blanche par un
tapis en drap vert et une partie de la journe ou de la nuit on restait
l  jouer; les hommes arrivaient en sortant de leur cercle, les femmes
aprs que le thtre tait fini, si elles n'avaient rien de mieux 
faire; c'tait une maison qu'on avait la certitude de trouver toujours
ouverte, avec table servie, ce qui est commode.

Si Roger se rveillait, on allait lui faire une visite  tour de rle,
courte pour ne pas le fatiguer, et l'on revenait bien vite prendre
sa place devant la nappe ou le tapis vert. Quand les portes
s'entrouvraient, de son lit il entendait le cliquetis de la vaisselle et
de l'argenterie, ou le tintement des louis; il s'informait des noms de
ceux ou celles qui taient l, et il faisait appeler ceux ou celles
qu'il voulait voir, les renvoyant sans colre lorsqu'il les trouvait
impatients d'aller finir le morceau servi dans leur assiette ou la
partie commence.

Seules ses matines taient solitaires, car c'tait le moment du sommeil
pour tous et pour toutes. Il est vrai que pour lui c'tait le moment des
tristes rflexions qui suivent ordinairement une nuit de fivre; mais
aprs lui avoir donn la journe ou la soire, il n'tait que juste de
prendre le matin pour dormir. Pour le soigner et l'gayer, devait-on se
rendre malade?

Un matin qu'il sommeillait  moiti, il entendit un bruit de pas sur le
tapis; mais il n'y prit pas attention, croyant que c'tait la garde
de jour qui venait relever la garde de nuit. Tout  coup un fracas de
verrerie lui fit brusquement tourner la tte pour voir qui venait de
renverser cette verrerie, et il aperut au milieu de la chambre, se
tenant sur la pointe des pieds sans oser avancer ou reculer, son ancien
professeur Crozat.

--Eh quoi! c'est vous, mon cher Crozat?

--Excusez-moi, je ne voulais pas faire de bruit?

--Et vous avez renvers le guridon.

--Mon Dieu! oui, a n'arrive qu' moi, ces maladresses-l.

--Ce n'est rien; avancez et donnez-moi la main, que je vous dise combien
je suis content de vous voir.

--Vrai?

--En doutez-vous?

--Non, et c'est pour cela que je suis venu quand j'ai appris par Harly
que vous tiez malade, pour vous voir d'abord et puis pour me mettre
 votre disposition, vous faire la lecture, si cela peut vous tre
agrable, crire vos lettres.

--Merci, mon bon Crozat.

--Seulement je dbute mal dans la chambre d'un malade.

D'un air piteux, il regarda les dbris qui jonchaient le tapis.

--Ne vous inquitez donc pas de cela. Dites-moi plutt comment vous
allez. Parlez-moi du _Comte et de la Marquise_.

--Je viens de le transformer en opra-comique pour un musicien influent
qui va le faire jouer... srement. Il est vrai que la musique nuira au
pome, mais que voulez-vous!

Crozat raconta les msaventures de sa pice. Cela fut long et dura
jusqu'au moment o Mautravers, qui tait toujours le premier arriv,
entra; alors il se retira.

Le lendemain, il revint  la mme heure, et Roger le vit entrer portant
un livre sous son bras.

--Qu'est-ce que cela?

--L'_Odysse_ en grec; j'ai pens qu'aprs les journaux qui sont bien
vides, vous seriez peut-tre satisfait que je vous fasse une bonne
lecture; alors j'ai apport l'_Odysse_, que nous n'avons pas eu le
temps de bien lire quand nous travaillions ensemble  Varages.

--En grec?

--Oh! je vais vous le traduire, bien entendu; parce que les traductions
imprimes sont ridicules.--Il ouvrit le volume--Ainsi si je vous dis,
comme dans toutes les traductions, que Tlmaque s'asseoit sur un sige
lgant, cela ne vous fait rien voir, car il y a vingt faons d'tre
lgant pour un sige; tandis que si je traduis sur un sige sculpt,
vous voyez tout de suite ce sige. Le mot propre, il n'y a que cela.

Tout de suite il commena sa traduction; et ce fut seulement quand
Mautravers arriva qu'il ferma son livre et s'en alla.

--a vous amuse? demanda Mautravers  Roger d'un air mprisant.

--Lui, a l'amuse, et moi a me fait plaisir de lui laisser croire qu'il
me fait plaisir.

Mautravers se promit de rendre la place impossible  ce cuistre, de
faon  l'empcher de revenir.

En effet il lui dplaisait qu'on entourt son ami, qu'il et voulu tre
le seul  soigner et  visiter.

Dans chaque personne qui venait il voyait un coureur d'hritage, et il
esprait bien, il voulait que la fortune du duc de Naurouse ou tout au
moins la plus grosse part de cette fortune ft pour lui. N'tait-ce pas
tout naturel. Puisque Roger dshriterait sa famille, et puisque lui
Mautravers tait son plus ancien ami? A qui laisser cette fortune, si
ce n'est  lui? Le prince de Kappel n'en avait pas besoin, Sermizelles
tait impossible, Montrvault aussi, Savine encore plus, Harly tait
incapable de recevoir en sa qualit de mdecin; les femmes, Balbine,
Cara et mme Raphalle, malgr son avidit et sa rouerie, ne
recueilleraient certainement qu'un souvenir. Lui seul pouvait hriter et
s'imposait au choix de Roger, qui avait si souvent exprim sa volont de
soustraire sa fortune aux Condrieu.

Il se croyait dj si bien matre de cette fortune, qu'il veillait  ce
qu'il n'y et pas trop de gaspillage dans la maison et mme  ce qu'on
ne dtriort pas le mobilier.

En ces derniers temps, Roger avait renouvel ce mobilier et il avait
apport de Londres un meuble de chambre  coucher qui plaisait tout
particulirement  Mautravers: l'toffe des rideaux du lit et des
fentres, du canap et des fauteuils tait en satin bleu de ciel, 
grands dessins brochs camaeu du gris au blanc; le bois des meubles
tait en citronnier des Iles, d'un grain serr et poli dont la teinte
claire tait releve par des filets en acajou au-dessus desquels courait
une petite peinture mignarde qui faisait l'effet d'une marqueterie; le
tout tait parfaitement harmonieux, d'une dcoration correcte, bien
ordonne, et les nuances du bois et de l'toffe produisaient un effet
doux et gracieux.

C'tait justement la fracheur et la douceur de ces nuances qui
inquitaient Mautravers; il avait peur qu'on les dfrachit; il veillait
sur les visiteurs, les examinant de la tte aux pieds, surtout aux
pieds, et les jours de pluie il faisait des prodiges de diplomatie pour
qu'on ne s'asst pas sur ce satin. Si l'on n'tait pas venu en voiture,
il se montrait impitoyable.

--Notre ami est bien fatigu, disait-il.

Son inquitude alla si loin qu'un beau jour il apporta dans la chambre
deux chaises du cabinet de toilette: une pour lui et l'autre qu'il
trouvait toujours moyen d'offrir quand il tait l et qu'il n'oubliait
jamais de placer au pied du lit quand il s'en allait.



XLII

Mais il s'en allait aussi peu que possible, voulant veiller de prs son
ami, de manire  voir tous ceux qui venaient et entendre tout ce qui se
disait.

Cependant il avait l'horreur de la maladie aussi bien que des malades:
la maladie le dgotait, les malades l'exaspraient. Ce sentiment tait
si vif chez lui que, malgr tout le dsir qu'il avait de ne pas blesser
Roger, il ne pouvait pas bien souvent ne pas montrer sa mauvaise humeur.
Cela arrivait surtout  l'occasion des accs de toux qui,  chaque
instant, prenaient le malade; suffoqu, touff par ces accs,  bout
de respiration, Roger, au lieu de se retenir, toussait quelquefois
volontairement pour faire entrer un peu d'air dans ses poumons.

--Retenez-vous donc, disait Mautravers exaspr; vous vous faites mal.

--Mais non, cela me fait respirer.

--Cela vous puise, au contraire.

Si les paroles taient brutales, le ton sur lequel elles taient dites
tait plus dur encore; alors Roger se tournait du ct oppos  celui o
se tenait son ami et il s'efforait de ne pas tousser; mais si l'on peut
tousser volontairement, on ne peut pas ne pas tousser  volont. Quand
il sentait l'accs venir, il renvoyait Mautravers, tantt sous un
prtexte, tantt sous un autre, s'ingniant  en chercher.

Mais o il dsirait surtout se dbarrasser de lui, c'tait quand Harly
devait venir, afin d'avoir quelques instants de causerie intime et
affectueuse qui le repost.

Bien qu'il ne ft plus fonction de mdecin, Harly n'en venait pas moins
voir Roger tous les matins, et s'il ne lui prescrivait plus des remdes
qui, au point o en tait arrive la maladie, ne pouvaient pas avoir
grande efficacit, il le rconfortait au moins par des paroles
d'esprance et d'amiti aussi bonnes pour le coeur que pour l'esprit.

Ces heures du matin entre Harly et Crozat taient les meilleures de la
journe pour le malade, celles au moins qui lui faisaient oublier sa
maladie et la gravit de son tat.

Un jour Harly n'arriva pas seul: il amenait par la main une petite fille
de dix  onze ans, qui portait une corbeille recouverte de feuilles.

--C'est ma fille, dit-il, qui a voulu malgr moi vous apporter la
premire cueille de son cerisier. Vous savez, votre cerisier?

--Comment si je sais; mais c'est l un des meilleurs souvenirs de ma
vie. J'ai eu la joie de faire ce jour-l une heureuse, et c'est l un
plaisir qui m'a t donn... ou que je me suis donn trop rarement; il
est vrai qu'il est encore possible de rattraper le temps perdu.

--Certainement, dit Crozat.

--En se pressant, ajouta Roger avec un triste sourire.

Puis, pour ne pas rester sous cette dernire impression, il demanda  la
petite fille de lui donner sa main pour qu'il l'embrasst, et il voulut
qu'elle manget quelques cerises avec lui; mais, pour lui, il n'en put
manger que trois ou quatre, leur acidit l'ayant fait tousser.

--Ce sera pour tantt, dit-il.

Puis, comme Harly et sa fille allaient se retirer, il rappela celle-ci:

--Claire est votre nom, n'est-ce pas? demanda-t-il, et vous n'en avez
pas d'autre?

--Non.

--C'est un trs joli nom.

S'il y avait des visites qui rendaient Roger heureux, il y en avait
d'autres qui l'exaspraient, bien qu'il ne les ret pas: celles du
comte de Condrieu et de Ludovic de Condrieu, qui chaque jour venaient
ensemble se faire inscrire.

--Quelle belle chose que l'hypocrisie! disait-il, voil des gens qui
savent que je les excre et qui cependant viennent tous les jours  ma
porte pour qu'on ne les accuse pas de me laisser mourir dans l'abandon;
si j'en avais la force je voudrais les recevoir un jour moi-mme pour
leur dire leur fait; ils doivent cependant tre bien convaincus qu'ils
n'auront rien de moi.

--Cela serait trop bte, dit Mautravers.

--Alors il n'y aurait plus de justice en ce monde, dit Raphalle.

--L'avantage d'avoir des parents de ce genre, continua Mautravers, c'est
qu'on peut les dshriter sans remords.

--Je voudrais plus et mieux, dit Roger.

S'il ne pouvait pas plus et mieux que les dshriter, il pouvait au
moins leur faire peur, les tourmenter, les exasprer de faon  ce
qu'ils ne vinssent plus. Cette ide qui avait travers son esprit devint
bientt chez lui une manie de malade et il voulut la mettre  excution,
ce qu'il fit un soir qu'il avait presque tous ses amis runis autour de
lui:

--Savez-vous une ide qui m'est venue, dit-il, c'est de me marier.

Et comme on le regardait pour voir s'il ne dlirait point.

--De me marier in extremis avec une jeune fille de bonne maison qui
aurait un enfant. Je lgitimerais cet enfant par ce mariage et je lui
assurerais mon nom, mon titre et ma fortune.

--Elle est absurde votre ide, s'cria Mautravers.

--Mais non, je sauverais mon nom et mon titre, ce qui n'est pas absurde,
il me semble. Montrvault, vous qui avez tant de relations et qui
connaissez tout le monde en France et  l'tranger, vous devriez me
chercher cette jeune fille.

--On peut la trouver.

--Vous lui direz que je ne serai pas un mari gnant.

Il esprait bien que ces paroles seraient rapportes  M. de Condrieu;
mais il tait loin de prvoir ce qu'elles produiraient.

Quelques jours aprs il vit entrer dans sa chambre; Bernard, qui avait
un air embarrass:

--Ce sont deux religieuses, dit-il.

--Qu'on leur donne une offrande.

--Mais l'une de ces religieuses veut voir monsieur le duc.

--C'est impossible; il faut le lui expliquer poliment.

--Je l'ai fait; mais elle a insist et elle a voulu que je vienne dire 
monsieur le duc que celle qui dsirait le voir tait la soeur Anglique.

Soeur Anglique! Mais c'tait le nom en religion de Christine. Christine
chez lui; Christine qui voulait le voir. tait-ce possible?

L'motion fit trembler sa voix:

--Quel est le costume de cette religieuse? demanda-t-il. Une robe noire,
une ceinture de cuir noir, une coiffe blanche  fond pliss?

--Oui.

--Qu'elles entrent.

Pendant que Bernard allait les chercher, il s'effora de calmer les
mouvements tumultueux de son coeur: Christine  laquelle il avait si
souvent pens! Christine qu'il avait si ardemment dsir revoir avant de
mourir! son amie d'enfance! sa petite Christine!

Elle entra: elle tait seule.

--Toi! s'cria-t-il, tandis qu'elle s'avanait vers son lit.

Il lui tendit ses deux mains dcharnes; mais elle ne les prit point,
rpondant seulement  son lan par un sourire qui valait le plus doux,
le plus tendre des baisers.

--Voil que je te dis toi sans savoir si je peux te tutoyer: mais, tu
vois, ma chre Christine, je ne suis plus qu'une me, et dans le
ciel, n'est-ce pas, les mes amies doivent se tutoyer? Pourquoi ne se
tutoieraient-elles pas sur la terre?

--J'ai appris que tu tais malade.

--Plus que malade, mourant.

--J'ai voulu te voir et j'en ai obtenu la permission de notre mre.

--Chre Christine, tu me donnes la plus grande des joies que je puisse
goter, et quand je n'esprais plus rien.

--Pourquoi parles-tu ainsi?

--Parce que c'est fini. Serais-tu l, prs de moi, s'il en tait
autrement? C'est au mourant que tu viens dire adieu; c'est le mourant
que tu viens consoler par ta chre prsence, et c'est plus que la
consolation que tu lui apportes: c'est l'oubli du prsent, c'est le
retour dans le pass, dans la jeunesse,--la ntre, o je te trouve
partout prs de moi, avec moi, mon amie, ma soeur, mon bon ange.

Elle dtourna la tte pour cacher son attendrissement; mais, aprs un
moment de silence recueilli, elle attacha sur lui ses yeux mus, tandis
que lui-mme la regardait longuement, l'admirait, frache jeune, belle
d'une beaut sraphique sous sa coiffe qui lui faisait une sorte
d'aurole de sainte et de vierge.

Ils restrent assez longtemps ainsi; puis tout  coup, en mme temps,
des larmes roulrent dans leurs paupires et coulrent sur leurs joues,
sans qu'ils pensassent  les retenir ou  les cacher.

--Ah! Roger!

--Chre Christine!

Ce fut elle qui se remit la premire, au moins ce fut elle qui parla:

--Ce retour dans le pass ne t'inspire-t-il pas un souvenir pour ta
famille? dit-elle d'une voix vibrante.

--Ma famille, c'est toi

--Je ne suis pas seule.

--Ah! ne me parle ni de ton grand-pre, ni de ton frre.

--Je le veux cependant, je le dois:  cette heure suprme ton coeur si
bon, si droit, ne t'inspirera-t-il pas une parole de rconciliation?

--Ah! s'cria-t-il d'une voix rauque en se frappant la poitrine, quel
coup tu viens de lui porter  ce coeur! ce mot que tu as prononc Je le
dois, m'a fait tout comprendre. Et je m'imaginais que c'tait de ton
propre mouvement que tu tais venue.

Un accs de toux lui coupa la parole; mais assez vite il reprit, les
joues rougies, les yeux tincelants:

--Tu ne savais pas hier que j'tais malade, j'en suis sr, car les
bruits de ce monde ne passent pas vos portes; c'est ton grand-pre qui
t'a prvenue en allant t'avertir que tu devais veiller  mon salut et
aussi  assurer ma fortune  ton frre. Oh! tu sais que je le connais
bien; je le vois d'ici avec sa mine paterne. Eh bien! pour mon salut, ne
sois pas en peine: envoie-moi ton confesseur; tu seras en paix, n'est-ce
pas? Mais pour ma fortune, jamais, tu entends, jamais ta famille n'en
aura que ce que je ne puis pas lui enlever. Ah! si j'avais pu te la
laissez sans craindre qu'elle passe  ton frre!

Elle l'interrompit:

--Tu juges mal notre grand-pre, ce n'est point  ta fortune comme tu le
dis qu'il a pens, c'est  l'honneur de ton nom.

A son tour il lui soupa la parole:

--Et tu as pu croire  cette histoire, toi qui me connais. Que ton
grand-pre y ait cru; a c'est ma vengeance et ma joie; mais toi,
Christine, toi, ma petite soeur, tu as pu croire que moi, duc de
Naurouse prt  paratre devant Dieu, je ferais un mensonge; que la main
de la Mort sur ma tte, et elle y est, tu la vois bien sur ce front
dcharn,--tu as pu croire que je parjurerais et que je reconnatrais un
enfant qui ne serait pas de moi! Ah! tu ne sais pas ce qu'il me cote,
ce nom: et c'est l ton excuse. Aussi, malgr cet accs de colre, sois
bien certaine que je ne t'en veux pas, mais  ceux qui t'envoient, 
ceux-l....

De nouveau la toux lui coupa la parole et il eut une crise, suivie d'une
faiblesse.

Christine perdue voulut appeler, mais d'un signe il la retint.

--Que faut-il faire?

De sa main vacillante il lui montra une fiole, puis une cuillre; et
vivement elle lui donna ce qu'il paraissait demander.

Un peu de calme se produisit, mais en mme temps l'abattement,
l'anantissement.

Elle se mit  genoux et, appuyant ses mains jointes, sur le lit,
longuement elle pria en le regardant.

Puis, se relevant:

--Je demanderai  notre mre de venir te voir demain, dit-elle, le temps
qu'on m'avait accord est plus qu'coul.

Il lui saisit la main et l'attirant par un mouvement irrsistible:

--Dis-moi adieu, Christine, et maintenant prie pour moi: jusqu' ma
dernire heure, ce me sera une joie de penser que tu prononces mon nom
en t'adressant  Dieu. Dans le ciel tu sauras combien je t'ai aime.




XLIII

Les mdecins avaient dclar qu'il ne devait point passer la semaine et
mme qu'il pouvait mourir d'un moment  l'autre, tout  coup, sans qu'on
s'en apert; si on ne le veillait pas attentivement et sans le quitter.

Mautravers avait fait de cet avertissement un ordre, et il s'tait
install rue Auber, y mangeant, y couchant, agissant en vritable matre
de la maison, pour tout ordonner et diriger aussi bien que pour recevoir
 sa table ceux qui, malgr l'imminence du danger, continuaient  venir
s'y asseoir, chaque jour, djeunant l, dnant, soupant, jouant comme
s'ils avaient t dans un cercle ou un restaurant.

Malgr l'extrme faiblesse dans laquelle il tait tomb, Roger avait
conserv sa pleine connaissance et, contrairement  ce qui arrive
avec la plupart des poitrinaires, il se rendait compte de son tat: 
l'entendre on pouvait croire qu'il calculait l'instant prcis de sa
mort, et  tout ce qu'on lui disait pour le tromper, il se contentait de
secouer la tte avec un triste sourire.

--Ce qu'il y a d'affreux dans la mort, rptait-il quelquefois, ce n'est
pas de renoncer  l'avenir, c'est de regretter le pass: bienheureux
sont ceux qui ont un pass.

Mais ce n'tait pas  tous ses amis qu'il parlait ainsi, seulement 
quelques-uns: Harly, Crozat.

Un matin, au petit jour, il fit appeler Mautravers qui, s'tant couch
tard aprs une soire de dveine, arriva l'air maussade, aussi furieux
d'tre rveill de bonne heure que d'avoir perdu la veille.

--Eh bien! que se passe-t-il? demanda-t-il en billant.

--Le moment approche.

--Ne dites donc pas de pareilles niaiseries, vous avez dj surmont
plus d'une faiblesse, vous surmonterez celle-l. Voulez-vous quelque
chose? ajouta-t-il de l'air d'un homme press d'aller se remettre au
lit.

--Oui, donnez-moi mon pupitre; l'heure est venue de s'occuper de mon
testament.

Instantanment ce mot changea la physionomie de Mautravers, qui se fit
bienveillante et affectueuse.

--Tout de suite, cher ami.

Avec empressement il alla chercher ce pupitre qui tait ferm  clef, et
il l'apporta  Roger.

--Obligez-moi d'ouvrir les rideaux, dit Roger, on n'y voit pas.

Aussitt les rayons rouges du soleil levant clairrent la chambre.

Alors Roger de sa main vacillante ttonna sous son oreiller, et ayant
trouv un trousseau de clefs il ouvrit le pupitre.

Il chercha un moment parmi les papiers qui s'y trouvaient enferms et
ayant trouv deux larges enveloppes scelles d'un cachet rouge il en
prit une, aprs l'avoir attentivement examine; il remit l'autre dans le
pupitre qu'il referma  clef.

Sans en avoir l'air Mautravers ne perdait rien de ce qui se passait; il
s'tait plac en face d'une fentre comme pour regarder le levant, mais
au moyen de la psych il n'avait d'yeux que pour le lit.

Ce fut ainsi qu'il vit Roger ouvrir l'enveloppe qu'il avait prise,
dplier une feuille de papier timbr, la lire puis la dchirer en petits
morceaux: un testament qu'il annulait sans doute; l'autre, le sien
assurment, tait donc le bon.

Roger l'appela; vivement il alla  lui, il n'tait plus maussade, il
n'avait plus perdu.

--Voulez-vous anantir ces papiers? dit Roger, montrant les morceaux.

--Comment?

--Puisque nous n'avons pas de feu allum: jetez-les dans les cabinets et
faites couler de l'eau.

Mautravers ramassa scrupuleusement tous ces morceaux les emporta, mais
en sortant il laissa la porte de la chambre ouverte.

Debout, sur son sant, Roger coutait; n'entendant rien, il appela:

--Je n'entends pas l'eau couler, cria-t-il faiblement.

C'est qu'avant de faire disparatre ces morceaux de papier Mautravers
avait voulu voir ce qui tait crit dessus, ayant lu plusieurs fois le
mot hospices et les noms de Harly, de Corysandre et de Crozat, il
fut convaincu que le testament conserv tait bien dcidment le
bon, c'est--dire le sien, et alors il fit couler l'eau abondamment,
bruyamment.

--Mon testament est dans ce pupitre, dit Roger lorsqu'il rentra, vous le
remettrez  M. Le Genest de la Crochardire; je vous le recommande: il
dshrite les Condrieu qui ont t indignes pour moi. Vous comprenez
combien je tiens  ce qu'il soit excut.

--Il sera sacr pour moi, s'cria Mautravers avec enthousiasme et je
vous jure que je ferai tout pour qu'il soit excut.

--Merci; maintenant je vais tre plus tranquille.

Il tourna le dos  la lumire crue du matin, tandis que Mautravers, qui
n'avait plus envie de dormir s'installait dans un fauteuil, ne voulant
pas qu'un autre que lui veillt un si brave garon.

Il y avait une heure  peu prs que Mautravers se promenait dans ses
terres de Varages et de Naurouse, lorsqu'il crut remarquer que, depuis
quelque temps dj, Roger n'avait pas remu; il couta et, n'entendant
plus sa respiration, il s'approcha du lit: il tait mort, tout  coup,
comme avaient dit les mdecins, sans qu'on s'en apert.

Aussitt Mautravers rveilla toute la maison.

--Qu'on aille vite chercher M. Le Genest de la Crochardire, dit-il,
qu'on le fasse lever, qu'il vienne tout de suite; avertissez-le que
c'est pour recevoir le testament du duc de Naurouse.

Il attendit, suant d'impatience; mais ce ne fut pas le notaire qui
arriva tout d'abord, ce fut Raphalle, qu'il n'avait pas dit de
prvenir.

--Tu sais, dit-elle aprs la premire explosion du chagrin, que le duc
m'avait donn son argenterie et ses bijoux.

--Non, je n'en sais rien; mais il a fait un testament qu'on va ouvrir
tout  l'heure, nous verrons cela.

--Je n'ai pas besoin du testament pour ce qui m'a t donn.

--Attendons.

Il n'y eut pas longtemps  attendre: le notaire arriva bientt,
Mautravers esprait qu'on allait ouvrir le testament tout de suite, mais
il n'en fut rien.

--Je vais le dposer au prsident du tribunal, dit le notaire.

--Quand en connatra-t-on le contenu! s'cria Mautravers.

Puis, comprenant qu'il montrait trop franchement son impatiente
curiosit:

--Il peut y avoir dans ce testament que je ne connais pas, dit-il, des
prescriptions relatives aux obsques et il est important que nous soyons
fixs l-dessus.

--Vous le serez dans la journe, dit le notaire.

Le notaire parti, Mautravers dclara  Raphalle qu'ils devaient se
retirer, et celle-ci ne fit pas d'observation.

Ils sortirent ensemble et se quittrent  la porte, Raphalle tournant
 gauche et Mautravers  droite; mais il n'alla pas plus loin que la
Chausse-d'Antin et revenant sur ses pas, il remonta l'escalier de
Roger. Quand il entra dans la salle  manger, il trouva Raphalle,
qui tait revenue, elle aussi, au plus vite, en train d'emballer
l'argenterie dans des serviettes. Dj elle avait fourr plusieurs
pices dans ses poches.

--Je ne permettrai pas cela, s'cria Mautravers en sautant sur les
serviettes qui taient dj noues.

--De quoi te mles-tu?

--J'ai jur de faire excuter le testament de ce pauvre Roger.

--Tu espres donc bien hriter! Ce pauvre Roger! C'tait de son vivant
qu'il fallait le plaindre, au lieu de se faire son espion au profit du
vieux Condrieu.

--Si quelqu'un a tir parti du vieux Condrieu, n'est-ce pas toi, qui lui
as vendu tes papiers pour faire manquer le mariage de Corysandre?

La querelle allait s'envenimer; mais la porte s'ouvrit et M. de Condrieu
entra, pouvant  peine se tenir, appuy sur le bras de Ludovic:

--Oh! mon pauvre petit-fils, s'cria-t-il d'une voix brise, plus
hsitante que jamais, mon cher petit-fils, o est-il?

Il se heurtait aux meubles, aveugl par les larmes. Heureusement
Ludovic, guid par Mautravers, put le conduire  la chambre mortuaire
et le faire agenouiller auprs du lit, o il resta longtemps en prire,
cras par la douleur, poussant des sanglots et criant;

--Mon cher petit-fils!

Peu  peu arrivrent les amis de Roger: Harly, Crozat et les autres;
puis, vers midi, madame d'Arvernes, accompagne d'un jeune homme plus
jeune, plus frais, plus beau garon encore que le vicomte de Baudrimont.

Elle voulut voir Roger et elle entra dans la chambre, ne faisant rien
pour cacher les larmes qui coulaient sur ses joues. Se penchant sur lui,
elle l'embrassa au front.

--Pauvre Roger, dit-elle.

Elle sortit, clatant en sanglots. Dans la salle  manger, elle prit le
bras du jeune homme qui l'accompagnait et, se serrant contre lui:

--N'est-ce pas qu'il tait beau, dit-elle, mais c'tait ses yeux qu'il
fallait voir, ces pauvres yeux qui n'ont plus de regard.

Les visites se continurent ainsi, reues par M. de Condrieu et par
Ludovic aussi bien que par Mautravers, qui agissait de plus en plus
comme s'il tait chez lui. N'tait-ce pas maintenant une affaire de
quelques minutes seulement; le notaire allait arriver.

Il se fit attendre longtemps encore; mais enfin il arriva, accompagn de
Harly et de Nougaret, que M. de Condrieu regarda comme s'il voulait les
mettre  la porte; mais il avait autre chose  faire pour le moment.

--Le testament de mon petit-fils, de mon cher petit-fils, a-t-il t
ouvert? demanda-t-il au notaire.

--Oui, monsieur le comte, et en voici la copie.

--Veuillez la lire, dit M. de Condrieu.

--Mais, monsieur le comte...

--Veuillez la lire, rpta M. de Condrieu.

--Lisez, dit Mautravers, mon ami Roger m'a charg de veiller 
l'excution de son testament; je dois le connatre.

Le notaire lut:

Ceci est mon testament; il m'a t inspir par le dsir de faire aprs
moi ce que je n'ai pu faire de mon vivant--le bonheur d'une personne qui
en soit digne.

Je dshrite donc autant que la loi me le permet la famille de
Condrieu, qui a t mon ennemie, et je laisse ma fortune  mademoiselle
Claire Harly, fille de mon ami Harly,  charge par elle de donner:

1 A mon ancien matre, M. Crozat, qui m'a appris le peu que je sais,
deux cent mille francs;

2 Aux pauvres de Naurouse cent mille francs;

3 Aux pauvres de Varages cent mille francs;

4 A mes domestiques cent mille francs, sur lesquels Bernard, mon valet
de chambre, en prlvera quarante mille pour sa part.

Franois-Roger de CHARLUS, duc de NAUROUSE.

--Voil un testament qui est nul, s'cria M. de Condrieu; l'article
909 du code ne permet pas aux mdecins de profiter des dispositions
testamentaires faites en leur faveur par un malade qu'ils ont soign
pendant la maladie dont il meurt, et l'article dclare que les enfants
de ces mdecins sont personnes interposes et par consquent incapables
de recevoir.

Nougaret s'avana:

--Monsieur le comte de Condrieu oublie, dit-il, que depuis quatre mois
le docteur Harly n'tait plus la mdecin de M. de Naurouse.

--N'a-t-il pas t le mdecin de la dernire maladie?

--Il n'tait plus le mdecin de M. de Naurouse quand ce testament a t
fait; c'est ce que prouve la date, qui remonte  six semaines seulement.

--Ce n'est pas le lieu de dcider cette question, dit Harly.

--Ce seront les tribunaux qui la dcideront, dit M. de Condrieu.




FIN



NOTICE SUR LA BOHME TAPAGEUSE

Malgr le secret professionnel, c'est de leurs observations personnelles
que les mdecins se servent pour crire la plupart des livres qu'ils
publient chaque jour avec une abondance qui n'est gale que par
celle des thologiens; si bien que pour peu que vous ayez un mdecin
crivain,--et ils le sont tous,--vous tes expos  vous trouver un jour
ou l'autre dans un de leurs livres ou de leurs articles, tandis que
vos amis, perant des initiales transparentes, apprendront que vos
ascendants paternels taient alcooliques, les maternels tuberculeux, que
vos enfants seront l'un ou l'autre, et que vous-mme vous n'en avez pas
pour longtemps.

C'est aussi avec leurs observations que les romanciers crivent leurs
livres, mais les romans sont les romans, et comme on doit toujours
y introduire une certaine dose d'imagination et de fantaisie, ils
s'loignent forcment de la prcision mdicale. D'ailleurs le romancier
n'est pas li par le secret professionnel. Ceux dont il parle ne l'ont
pas pay pour qu'il se taise. Et par cela seul sa situation ne ressemble
en rien  celle du mdecin.

Ce n'est pas  dire qu'elle ne soit pas quelquefois dlicate, en cela
surtout que plus il est consciencieux, plus il est entran  peindre
ceux qu'il connat le mieux: les siens, ses proches, ses amis intimes.
Pour mon compte,  l'exception de quelques romans crits sous
l'inspiration directe et demande de ceux qui les avaient vcus: les
_Amours de Jacques, Madame Obernin, Pompon, Vices franais_, je n'ai
point pris mes modles parmi les miens ni parmi mes intimes, et ceux qui
ont honor ou gay ma vie de leur amiti ont eu cette scurit de ne
point se voir servis tout vifs  la curiosit des lecteurs.

Mais pour ceux avec qui ne me liait point une troite intimit, je
reconnais qu'il en a t autrement, et particulirement pour les
personnages de la _Bohme tapageuse_ qui tous ou presque tous ont vcu
d'une vie propre que j'ai pu observer et rendre sans aucune trahison,
puisque selon la formule de la loi je n'ai t ni leur parent, ni leur
alli, et que je n'ai pas plus t attach  leur service qu'ils ne
l'ont t au mien, si bien que j'ai pu ouvrir les yeux et les oreilles
sans que rien dans nos relations me fermt la bouche.

J'tais encore collgien et tout jeune collgien lorsque j'ai connu
celle qui, dans ce roman, est devenue la duchesse d'Arvernes, Avec
ma mre j'avais t passer les vacances au bord de la mer, 
Sainte-Adresse, qu'Alphonse Karr venait de faire entrer dans la
notorit, et je m'tais si bien ingni auprs d'amis communs que
j'avais obtenu des lettres pour me faire ouvrir la porte de son jardin
dont rvait mon admiration juvnile. C'tait justement le beau temps
de la rputation d'Alphonse Karr; il avait donn _Sous les Tilleuls,
Genevive, le Chemin le plus court_, et depuis quelques annes il
publiait les _Gupes_ qui,  cette poque, faisaient presque autant de
bruit qu'en a fait plus tard la _Lanterne_. On comprend quel pouvait
tre mon enthousiasme pour le premier crivain de talent que
j'approchais, car les jeunes gens de ma gnration ne commenaient point
la vie par l'indiffrence ou le mpris pour leurs ans. Ce fut dans
ce fameux jardin original et bizarre dont il a tir tant de livres
charmants que je rencontrai la duchesse d'Arvernes, venue 
Sainte-Adresse pour y passer une saison avec sa mre, et comme nous
tions du mme ge, comme elle s'ennuyait et n'avait personne pour
l'amuser, comme elle n'tait ni timide, ni rserve, oh! mais pas
du tout du tout, nous fmes bien vite camarades. On peut, sans que
j'insiste, se faire une ide de ce que fut la stupfaction d'un jeune
provincial, fils d'un notaire qui, parmi ses clients, comptait quelques
reprsentants de la noblesse polie, affine, sceptique et lgre du
dix-huitime sicle, en se trouvant brusquement en prsence de cette
fille dlure qui portait un des grands noms de l'Empire, car telle je
l'ai reprsente, dans ce roman, telle elle tait dj, si bien que
je n'ai eu qu' me souvenir pour la copier, et encore sans appuyer,
laissant dans l'ombre certains cts que j'aurais d peindre, si au lieu
d'une figure de roman j'avais fait un portrait.

Ce fut  Cauterets que je connus Naurouse: on avait organis une journe
de courses d'hommes  la montagne, et j'avais t charg de runir
quelques souscriptions, parmi lesquelles celle du duc de Naurouse. Le
hasard fit qu'il connt quelques-uns de mes romans. Il s'ennuyait ferme,
il m'invita  entrer chez lui quand je passerais devant sa fentre
toujours ferme, derrire laquelle il se tenait, seul, du matin au soir,
ple, triste, mourant, regardant sans le voir le mouvement des alles et
venues dans le petit jardin de l'_Htel de France_. Et je n'eus garde de
refuser cette invitation, jusqu'au moment o il quitta Cauterets, autant
parce qu'il n'y trouvait point de soulagement  son mal, que parce que
madame d'Arvernes tait venue l'y relancer. On l'avait loge dans la
chambre voisine de la mienne, et tous les soirs,  travers notre mince
cloison, j'entendais les clats de sa voix et de ses rires pendant
qu'elle dnait avec une jeune amie  laquelle elle faisait visiter les
Pyrnes, comme tous les matins j'entendais aussi le guide Barragat, qui
venait la chercher pour une excursion dans la montagne, crier avec son
accent mridional: Madame la duchesse est-elle prte?

Avec Naurouse et madame d'Arvernes, Harly est un des principaux
personnages de la _Bohme tapageuse_. Il avait lu une scne de jeu dans
_Un Mariage sous le Second Empire_; il me fit demander par Ph. Jourde,
le directeur du _Sicle_, si je voulais qu'il m'en racontt une vraie
au moins aussi intressante que celle que j'avais invente. C'est
celle qui se trouve au commencement de _Raphalle_, avec l'pisode
du cerisier. Mais il ne s'en tint pas l, il me communiqua aussi les
papiers laisss par Naurouse, ses carnets de dpenses, ses lettres,
et c'est en les ayant sous les yeux, du premier au dernier mot de mon
roman, que je l'ai crit.

Ce que je dis  propos de Naurouse, de madame d'Arvernes, de Harly,
je pourrais le dire aussi  propos du prince de Kappel, de Savine,
de Mautravers; mais c'en est assez de ces quelques indications
d'observation pour qu'on voie comment a t tudi et excut ce roman.
Je n'ajoute qu'un mot. Il est trs rare que dans mes romans j'aie
introduit des faits qui me soient personnels: dans _La Bohme
tapageuse_, j'ai manqu une fois  cette rgle, et si j'en parle ici
c'est pour expliquer un passage du _Dictionnaire des Contemporains_ de
Vapereau, copi par beaucoup d'autres, qui n'est pas trs exact, et par
cela m'a plus d'une fois ennuy. Vapereau dit: Il (c'est moi) crivit
des brochures politiques pour un snateur. Les brochures, ou plutt
la brochure que j'ai crite, c'est celle qui m'a t en quelque sorte
dicte par M. de Condrieu-Revel, exactement dans les mmes conditions
que celles racontes dans mon roman, et elle tait historique,
non politique. Sous plus d'un point de vue la rectification a son
importance, pour moi au moins.

Bien qu'crite avec la sincrit dont je viens de donner quelques
preuves, _La Bohme tapageuse_, au moment de sa publication, fut accuse
d'exagration, et particulirement par Aurlien Scholl, qui avait bien
connu la plupart de ses personnages, et avait mme t de l'intimit de
plus d'un d'entre eux. Dans un article qu'il publia  ce sujet, et dans
lequel il les nomme avec une libert que prennent les chroniqueurs,
mais que se refusent les romanciers, il dit C'est une srie d'actes
d'accusation.

Trop dure, la _Bohme tapageuse!_ trop cruelle! trop acte
d'accusation! Voyons la ralit.

Peu de temps aprs la mise en vente de mon roman, je reus d'un
magistrat un mot pour assister  une audience de la Cour d'Assises:
L'affaire intressera l'auteur de la _Duchesse d'Arvernes_, me
disait-il.

En effet, cette affaire tait celle d'une des filles de la duchesse
d'Arvernes, accuse de faux, une de celles que le duc veut emmener dans
sa promenade, avec ceux de ses enfants qu'il croit les siens.

Elle fut acquitte; mais aurais-je jamais os inventer un dnouement
aussi cruel, aussi acte d'accusation? Tant il est vrai que le roman
reste le plus souvent au-dessous de la simple vrit, au lieu d'aller
au-del.

H. M.





End of the Project Gutenberg EBook of Corysandre, by Hector Malot

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CORYSANDRE ***

***** This file should be named 13490-8.txt or 13490-8.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        http://www.gutenberg.net/1/3/4/9/13490/

Produced by Christine De Ryck, Renald Levesque, the Online Distributed
Proofreading Team and Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica)
at http://gallica.bnf.fr., .


Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License (available with this file or online at
http://gutenberg.net/license).


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.net

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.net),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.net

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
