The Project Gutenberg EBook of Maria Chapdelaine, by Louis Hmon

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Title: Maria Chapdelaine

Author: Louis Hmon

Release Date: September 25, 2004 [EBook #13525]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MARIA CHAPDELAINE ***




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Thank you to Donald Ipperciel and the Facult Saint-Jean
(University of Alberta) for making it available.






Maria Chapdelaine

Louis Hmon




CHAPITRE I


Ite missa est.

La porte de l'glise de Pribonka s'ouvrit et les
hommes commencrent  sortir.

Un instant plus tt elle avait paru dsole, cette glise, juche
au bord du chemin sur la berge haute, au-dessus de la rivire
Pribonka, dont la nappe glace et couverte de neige tait toute
pareille  une plaine. La neige gisait paisse sur le chemin aussi,
et sur les champs, car le soleil d'avril n'envoyait entre les nuages
gris que quelques rayons sans chaleur et les grandes pluies de
printemps n'taient pas encore venues. Toute cette blancheur froide,
la petitesse de l'glise de bois et des quelques maisons, de bois
galement, espaces le long du chemin, la lisire sombre de la fort,
si proche qu'elle semblait une menace, tout parlait d'une vie dure
dans un pays austre. Mais voici que les hommes et les jeunes gens
franchirent la porte de l'glise, s'assemblrent en groupes sur le
large perron, et les salutations joviales, les appels moqueurs lancs
d'un groupe  l'autre, l'entrecroisement constant des propos srieux
ou gais tmoignrent de suite que ces hommes appartenaient  une race
ptrie d'invincible allgresse et que rien ne peut empcher de rire.

Clophas Pesant, fils de Thade Pesant le forgeron,
s'enorgueillissait dj d'un habillement d't de couleur claire, un
habillement amricain aux larges paules matelasses; seulement il
avait gard pour ce dimanche encore froid sa coiffure d'hiver, une
casquette de drap noir aux oreillettes doubles en peau de livre, au
lieu du chapeau de feutre dur qu'il et aim porter.

 ct de lui gide Simard, et d'autres qui, comme lui, taient venus
de loin en traneau, agrafaient en sortant de l'glise leurs gros
manteaux de fourrure qu'ils serraient  la taille avec des charpes
rouges. Des jeunes gens du village, trs lgants dans leurs pelisses
 col de loutre, parlaient avec dfrence au vieux Nazaire Larouche,
un grand homme gris aux larges paules osseuses qui n'avait rien
chang pour la messe  sa tenue de tous les l'ours: vtement court de
toile brune doubl de peau de mouton, culottes rapices et gros bas
de laine gris dans des mocassins en peau d'orignal.

--Eh bien, monsieur Larouche, a marche-t-il toujours de l'autre bord
de l'eau?

--Pas pire, les jeunesses. Pas pire!

Chacun tirait de sa poche sa pipe et la vessie de porc pleine de
feuilles de tabac haches  la main et commenait  fumer d'un air
de contentement, aprs une heure et demie de contrainte. Tout en
aspirant les premires bouffes ils causaient du temps, du printemps
qui venait, de l'tat de la glace sur le lac Saint-Jean et sur les
rivires, de leurs affaires et des nouvelles de la paroisse, en
hommes qui ne se voient gure qu'une fois la semaine  cause des
grandes distances et des mauvais chemins.

--Le lac est encore bon, dit Clophas Pesant, mais les rivires ne
sont dj plus sres. La glace s'est fendue cette semaine  ras le
banc de sable en face de l'le, l o il y a eu des trous chauds tout
l'hiver.

D'autres commenaient  parler de la rcolte probable, avant mme que
la terre se ft montre.

--Je vous dis que l'anne sera pauvre, fit un vieux, la terre avait
gel avant les premires neiges.

Puis les conversations se ralentirent et l'on se tourna vers la
premire marche du perron, d'o Napolon Lalibert se prparait 
crier, comme toutes les semaines, les nouvelles de la paroisse.

Il resta immobile et muet quelques instants, attendant le
silence, les mains  fond dans les poches de son grand manteau de
loup-cervier, plissant le front et fermant  demi ses yeux vifs sous
la toque de fourrure profondment enfonce; et quand le silence fut
venu, il se mit  crier les nouvelles de toutes ses forces, de la
voix d'un charretier qui encourage ses chevaux dans une cte.

--Les travaux du quai vont recommencer... J'ai reu de l'argent du
gouvernement, et tous ceux qui veulent se faire engager n'ont qu'
venir me trouver avant les vpres. Si vous voulez que cet argent-l
reste dans la paroisse au lieu de retourner  Qubec, c'est de venir
me parler pour vous faire engager vitement.

Quelques-uns allrent vers lui; d'autres, insouciants, se
contentrent de rire. Un jaloux dit  demi-voix:

--Et qui va tre un _foreman_  trois piastres par jour? C'est le
bonhomme Lalibert...

Mais il disait cela plus par moquerie que par malice, et finit par
rire aussi.

Toujours les mains dans les poches de son grand manteau, se
redressant et carrant les paules sur la plus haute marche du perron,
Napolon Lalibert continuait  crier trs fort.

--Un arpenteur de Roberval va venir dans la paroisse la semaine
prochaine. S'il y en a qui veulent faire arpenter leurs lots avant de
rebtir les cltures pour l't, c'est de le dire.

La nouvelle sombra dans l'indiffrence. Les cultivateurs de Pribonka
ne se souciaient gure de faire rectifier les limites de leurs terres
pour gagner ou perdre quelques pieds carrs, alors qu'aux plus
vaillants d'entre eux restaient encore  dfricher les deux tiers de
leurs concessions, d'innombrables arpents de fort ou de savane 
conqurir.

Il poursuivait:

--Il y a icitte deux hommes qui ont de l'argent pour acheter les
pelleteries. Si vous avez des peaux d'ours, ou de vison, ou de rat
musqu, ou de renard, allez voir ces hommes-l au magasin avant
mercredi ou bien adressez-vous  Franois Paradis, de Mistassini, qui
est avec eux. Ils ont de l'argent en masse et ils payeront _cash_
pour toutes les peaux de premire classe.

Il avait fini les nouvelles et descendit les marches du perron. Un
petit homme  figure chafouine le remplaa.

--Qui veut acheter un beau jeune cochon de ma grand-race?
demanda-t-il en montrant du doigt une masse informe qui s'agitait
dans un sac  ses pieds.

Un grand clat de rire lui rpondit.

--On les connat, les cochons de la grand-race  Hormidas. Gros comme
des rats, et vifs comme des _cureux_ pour sauter les cltures.

--Vingt-cinq cents! cria un jeune homme par drision.

--Cinquante cents!

--Une piastre!

--Ne fais pas le fou, Jean. Ta femme ne te laissera pas payer une
piastre pour ce cochon-l.

Jean s'obstina.

--Une piastre. Je ne m'en ddis pas.

Hormidas Brub fit une grimace de mpris et attendit d'autres
enchres; mais il ne vint que des quolibets et des rires.

Pendant ce temps les femmes avaient commenc  sortir de l'glise
 leur tour. Jeunes ou vieilles, jolies ou laides, elles taient
presque toutes bien vtues en des pelisses de fourrure ou des
manteaux de drap pais; car pour cette fte unique de leur vie
qu'tait la messe du dimanche elles avaient abandonn leurs blouses
de grosse toile et les jupons en laine du pays, et un tranger se ft
tonn de les trouver presque lgantes au coeur de ce pays sauvage,
si typiquement franaises parmi les grands bois dsols et la neige,
et aussi bien mises  coup sr, ces paysannes, que la plupart des
jeunes bourgeoises des provinces de France.

Clophas Pesant attendit Louisa Tremblay, qui tait seule, et ils
s'en allrent ensemble vers les maisons, le long du trottoir de
planches. D'autres se contentrent d'changer avec les jeunes filles,
au passage, des propos plaisants, les tutoyant du tutoiement facile
du pays de Qubec, et aussi parce qu'ils avaient presque tous grandi
ensemble.

Pite Gaudreau, les yeux tourns vers la porte de l'glise, annona:

--Maria Chapdelaine est revenue de sa promenade  Saint-Prime, et
voil le pre Chapdelaine qui est venu la chercher.

Ils taient plusieurs au village pour qui ces Chapdelaine taient
presque des trangers.

--Samuel Chapdelaine, qui a une terre de l'autre bord de la rivire,
au-dessus de Honfleur, dans le bois?

--C'est a.

--Et la crature qui est avec lui, c'est sa fille, eh? Maria...

--Ouais. Elle tait en promenade depuis un mois  Saint-Prime, dans
la famille de sa mre. Des Bouchard, parents de Wilfrid Bouchard, de
Saint-Gdon...

Les regards curieux s'taient tourns vers le haut du perron. Lun des
jeunes gens fit  Maria Chapdelaine l'hommage de son admiration
paysanne:

--Une belle grosse fille! dit-il.

--Certain! Une belle grosse fille, et vaillante avec a. C'est de
malheur qu'elle reste si loin d'ici, dans le bois. Mais comment
est-ce que les jeunesses du village pourraient aller veiller chez
eux, de l'autre bord de la rivire, en haut des chutes,  plus de
douze milles de distance, et les derniers milles quasiment sans
chemin?

Ils la regardaient avec des sourires farauds, tout en parlant d'elle,
cette belle fille presque inaccessible; mais quand elle descendit les
marches du perron de bois avec son pre et passa prs d'eux, une gne
les prit, ils se reculrent gauchement, comme s'il y avait eu entre
elle et eux quelque chose de plus que la rivire  traverser et douze
milles de mauvais chemins dans les bois.

Les groupes forms devant l'glise se dispersaient peu  peu.
Certains regagnaient leurs maisons, ayant appris toutes les
nouvelles; d'autres, avant de partir, allaient passer une heure dans
un des deux lieux de runion du village: le presbytre ou le magasin.
Ceux qui venaient des rangs, ces longs alignements de concessions 
la lisire de la fort, dtachaient l'un aprs l'autre les chevaux
rangs et amenaient leurs traneaux au bas des marches de l'glise
pour y faire monter femmes et enfants.

Samuel Chapdelaine et Maria n'avaient fait que quelques pas dans le
chemin lorsqu'un jeune homme les aborda.

--Bonjour, monsieur Chapdelaine. Bonjour, mademoiselle Maria. C'est
un adon que le vous rencontre, puisque votre terre est plus haut le
long de la rivire et que moi-mme je ne viens pas souvent par
icitte.

Ses yeux hardis allaient de l'un  l'autre. Quand il les dtournait,
il semblait que ce ft seulement  la rflexion et par politesse, et
bientt ils revenaient, et leur regard dvisageait, interrogeait de
nouveau, clair, perant, charg d'avidit ingnue.

--Franois Paradis! s'exclama le pre Chapdelaine. C'est un adon de
fait, car voil longtemps que je ne t'avais vu, Franois. Et voil
ton pre mort, de mme. As-tu gard la terre?

Le jeune homme ne rpondit pas; il regardait Maria curieusement, et
avec un sourire simple, comme s'il attendait qu'elle parlt  son
tour.

--Tu te rappelles bien Franois Paradis, de Mistassini, Maria? Il n'a
pas chang gure.

--Vous non plus, monsieur Chapdelaine. Votre fille, c'est diffrent;
elle a chang; mais je l'aurais bien reconnue tout de suite.

Ils avaient pass la veille  Saint-Michel-de-Mistassini, au grand
jour de l'aprs-midi; mais de revoir ce jeune homme, aprs sept ans,
et d'entendre prononcer son nom, voqua en Maria un souvenir plus
prcis et plus vif en vrit que sa vision d'hier: le grand pont de
bois, couvert, peint en rouge, et un peu pareil  une arche de No
d'une tonnante longueur; les deux berges qui s'levaient presque de
suite en hautes collines, le vieux monastre blotti entre la rivire
et le commencement de la pente, l'eau qui blanchissait, bouillonnait
et se prcipitait du haut en bas du grand rapide comme dans un
escalier gant.

--Franois Paradis! Bien sr, son pre, que je me rappelle Franois
Paradis.

Satisfait, celui-ci rpondait aux questions de tout  l'heure.

--Non, monsieur Chapdelaine, je n'ai pas gard la terre. Quand le
bonhomme est mort j'ai tout vendu, et depuis j'ai presque toujours
travaill dans le bois, fait la chasse ou bien commerc avec les
Sauvages du grand lac  Mistassini ou de la Rivire-aux-Foins. J'ai
aussi pass deux ans au Labrador.

Son regard voyagea une fois de plus de Samuel Chapdelaine  Maria,
qui dtourna modestement les yeux.

--Remontez-vous aujourd'hui? interrogea-t-il.

--Oui; de suite aprs dner.

--Je suis content de vous avoir vu, parce que je vais passer prs de
chez vous, en haut de la rivire, dans deux ou trois semaines ds
que la glace sera descendue. Je suis icitte avec des Belges qui vont
acheter des pelleteries aux Sauvages; nous commencerons  remonter 
la premire eau claire, et si nous nous tentons prs de votre terre,
au-dessus des chutes, j'irai veiller un soir.

--C'est correct, Franois; on t'attendra.

Les aunes formaient un long buisson pais le long de la rivire
Pribonka; mais leurs branches dnudes ne cachaient pas la chute
abrupte de la berge, ni la vaste plaine d'eau glace, ni la lisire
sombre du bois qui serrait de prs l'autre rive, ne laissant entre
la dsolation touffue des grands arbres droits et la dsolation nue
de l'eau fige que quelques champs troits, souvent encore sems de
souches, si troits en vrit qu'ils semblaient trangls sous la
poigne du pays sauvage.

Pour Maria Chapdelaine, qui regardait toutes ces choses
distraitement, il n'y avait rien l de dsolant ni de redoutable.
Elle n'avait jamais connu que des aspects comme ceux-l d'octobre
 mal, ou bien d'autres plus frustes encore et plus tristes, plus
loigns des maisons et des cultures; et mme tout ce qui l'entourait
ce matin-l lui parut soudain adouci, illumin par un rconfort,
par quelque chose de prcieux et de bon qu'elle pouvait maintenant
attendre. Le printemps arrivait, peut-tre... ou bien encore
l'approche d'une autre raison de joie qui venait vers elle sans
laisser deviner son nom.

Samuel Chapdelaine et Maria allrent dner avec leur parente Azalma
Larouche, chez qui ils avaient pass la nuit. Il n'y avait l avec
eux que leur htesse, veuve depuis plusieurs annes, et le vieux
Nazaire Farouche, son beau-frre. Azalma tait une grande femme
plate, au profil indcis d'enfant, qui parlait trs vite et presque
sans cesse tout en prparant le repas dans la cuisine. De temps 
autre, elle s'arrtait et s'asseyait en face de ses visiteurs,
moins pour se reposer que pour donner  ce qu'elle allait dire une
importance spciale; mais presque aussitt l'assaisonnement d'un
plat ou la disposition des assiettes sur la table rclamaient son
attention, et son monologue se poursuivait au milieu des bruits de
vaisselle et de polons secous.

La soupe aux pois fut bientt prte et servie. Tout en mangeant, les
deux hommes parlrent de l'avancement de leurs terres et de l'tat de
la glace du printemps.

--Vous devez tre bons pour traverser  soir, dit Nazaire Larouche,
mais ce sera juste et je calcule que vous serez  peu prs les
derniers. Le courant est fort au-dessous de la chute, et il a dj
plu trois jours.

--Tout le monde dit que la glace durera encore longtemps, rpliqua
sa belle-soeur. Vous avez beau coucher encore icitte  soir tous les
deux, et aprs souper les jeunes gens du village viendront veiller.
C'est bien juste que Maria ait encore un peu de plaisir avant que
vous l'emmeniez l-haut dans le bois.

--Elle a eu suffisamment de plaisir  Saint-Prime, avec des veilles
de chants et de jeux presque tous les soirs. Nous vous remercions,
mais je vais atteler de suite aprs le dner, pour arriver l-bas 
bonne heure.

Le vieux Nazaire Larouche parla du sermon du matin, qu'il avait
trouv convaincant et beau; puis, aprs un intervalle de silence,
il demanda brusquement:

--Avez-vous cuit?

Sa belle-soeur, tonne, le regarda quelques instants, et finit par
comprendre qu'il demandait ainsi du pain. Quelques instants plus
tard, il interrogea de nouveau:

--Votre pompe, elle marche-t-y bien?

Cela voulait dire qu'il n'y avait pas d'eau sur la table. Azalma se
leva pour aller en chercher, et derrire son dos le vieux adressa 
Maria Chapdelaine un clin d'oeil factieux.

--Je lui conte a par paraboles, chuchota-t-il. C'est plus poli.

Les murs de planches de la maison taient tapisss avec de vieux
journaux, orns de calendriers distribus par les fabricants de
machines agricoles ou les marchands de grain, et aussi de gravures
pieuses: une reproduction presque sans perspective, en couleurs
crues, de la basilique de Sainte-Anne-de-Beaupr; le portrait du
pape Pie X, un chromo o la Vierge Marie offrait aux regards avec
un sourire ple son coeur  la fois sanglant et nimb d'or.

--C'est plus beau que chez nous, songea Maria.

Nazaire Larouche continuait  se faire servir par paraboles.

--Votre cochon tait-il ben maigre? Demanda-t-il; ou bien:

--Vous aimez a, vous, le sucre du pays? Moi, j'aime a sans raison...

Azalma lui servait une seconde tranche de lard ou tirait de l'armoire
le pain de sucre d'rable. Quand elle se fcha de ses manires
inusites et le somma de se servir lui-mme comme d'habitude, il
l'apaisa avec des excuses pleines de bonne humeur.

--C'est correct. C'est correct. Je ne le ferai plus; mais vous aviez
coutume d'entendre la rise, Azalma. Il faut entendre la rise quand
on reoit  sa table des jeunesses comme moi.

Maria sourit et songea que son pre et lui se ressemblaient un peu;
tous deux hauts et larges, gris de cheveux, des visages couleur de
cuir, et dans leurs yeux vifs la mme ternelle jeunesse que donne
souvent aux hommes du pays de Qubec leur ternelle simplicit.

Ils partirent presque de suite aprs la fin du repas. La neige fondue
 la surface par les premires pluies et gelant de nouveau sous le
froid des nuits tait merveilleusement glissante et fuyait sous les
patins du traneau. Derrire eux, les hautes collines bleues qui
bornaient l'horizon de l'autre ct du lac Saint-Jean disparurent peu
 peu  mesure qu'ils remontaient la longue courbe de la rivire.

En passant devant l'glise, Samuel Chapdelaine dit pensivement:

--C'est beau la messe. J'ai souvent bien du regret que nous soyons
si loin des glises. Peut-tre que de ne pas pouvoir faire notre
religion tous les dimanches, a nous empche d'tre aussi chanceux
que les autres.

--Ce n'est pas notre faute, soupira Maria, nous sommes trop loin!

Son pre secoua encore la tte d'un air de regret. Le spectacle
magnifique du culte, les chants latins, les cierges allums, la
solennit de la messe du dimanche le remplissaient chaque fois d'une
grande ferveur. Un peu plus loin, il commena  chanter:

  J'irai la voir un jour,
  M'asseoir prs de son trne,
  Recevoir ma couronne
  Et rgner  mon tour...

Il avait la voix forte et juste et chantait  pleine gorge d'un
air d'extase; mais bientt ses yeux se fermrent et son menton
retomba sur sa poitrine peu  peu. La voiture ne manquait jamais
de l'endormir, et son cheval, devinant l'assoupissement habituel
du matre, ralentit et finit par prendre le pas.

--Marche donc, Charles-Eugne!

Il s'tait rveill brusquement et tendit la main vers le fouet.
Charles-Eugne reprit le trot, rsign. Plusieurs gnrations
auparavant, un Chapdelaine avait nourri une longue querelle avec un
voisin qui portait ces noms, et il les avait promptement donns  un
vieux cheval dcourag et un peu boiteux qu'il avait, pour s'accorder
la satisfaction de crier tous les jours, trs fort, en passant devant
la maison de son ennemi:

--Charles-Eugne, grand malavenant! Vilaine bte mal dompte! Marche
donc, Charles-Eugne!

Depuis un sicle la querelle tait finie et oublie; mais les
Chapdelaine avaient toujours continu  appeler leur cheval
Charles-Eugne.

De nouveau le cantique s'leva, sonore, plein de ferveur
mystique:

  Au ciel, au ciel, au ciel,
  J'irai la voir un jour...

Puis, une fois de plus, le sommeil fut le plus fort, la voix retomba,
et Maria ramassa les guides que la main de son re avait laiss
chapper.

Le chemin glac longeait la rivire glace. Sur l'autre rive les
maisons s'espaaient, pathtiquement loignes les unes des autres,
chacune entoure d'une tendue de terrain dfrich. Derrire ce
terrain, et des deux cts c'tait le bois qui venait jusqu' la
berge: fond vert sombre et de cyprs, sur lequel quelques troncs de
bouleaux se dtachaient  et l, blancs et nus comme les colonnes
d'un temple en ruine.

De l'autre ct du chemin la bande de terre dfriche tait plus
large et continue; les maisons plus rapproches semblaient prolonger
le village en avant-garde; mais toujours derrire les champs nus
la lisire des bois apparaissait et suivait comme une ombre,
interminable bande sombre entre la blancheur froide du sol et le ciel
gris.

--Charles-Eugne, marche un peu!

Le pre Chapdelaine s'tait rveill et tendait la main vers le
fouet dans son geste habituel de menace dbonnaire; mais quand le
cheval ralentit de nouveau aprs quelques foules plus vives, il
s'tait dj rendormi, les mains ouvertes sur ses genoux et montrant
les paumes luisantes de ses mitaines en cuir de cheval, le menton
appuy sur le poil pais de son manteau.

Au bout de deux milles, le chemin escalada une cte abrupte et entra
en plein bois. Les maisons qui depuis le village s'espaaient dans la
plaine s'vanouirent d'un seul coup, et la perspective ne fut plus
qu'une cit de troncs nus sortant du sol blanc. Mme l'ternel vert
fonc des sapins, des pinettes et des cyprs se faisait rare; les
quelques jeunes arbres vivants se perdaient parmi les innombrables
squelettes couchs  terre et recouverts de neige, ou ces autres
squelettes encore debout, dcharns et noircis. Vingt ans plus tt
les grands incendies avaient pass par l, et la vgtation nouvelle
ne faisait que poindre entre les troncs morts et les souches
calcines. Les buttes se succdaient, et le chemin courait de l'une
 l'autre en une succession de descentes et de montes gure plus
profondes que le profil d'une houle de mer haute.

Maria Chapdelaine ajusta sa pelisse autour d'elle, cacha ses mains
sous la grande robe de carriole en chvre grise, et ferma  demi les
yeux. Il n'y avait rien  voir ici; dans les villages, les maisons et
les granges neuves pouvaient s'lever d'une saison  l'autre, ou bien
se vider et tomber en ruine; mais la vie du bois tait quelque chose
de si lent qu'il et fallu plus qu'une patience humaine pour attendre
et noter un changement.

Le cheval resta le seul tre pleinement conscient sur le chemin. Le
traneau glissait facilement sur la neige dure, frlant les souches
qui se dressaient des deux cts au ras des ornires; Charles-Eugne
suivait exactement tous les dtours, descendait au grand trot les
courtes ctes et remontait la pente oppose d'un pas lent, en bte
d'exprience tout  fait capable de mener ses matres au perron de
leur maison sans tre importune de commandements ni de peses des
guides.

Quelques milles encore, et le bois s'ouvrit de nouveau pour laisser
reparatre la rivire. Le chemin dvala la dernire butte du plateau
pour descendre presque au niveau de la glace. Sur un mille de berge
montante trois maisons s'espaaient; mais celles-l taient bien plus
primitives encore que les maisons du village, et derrire elles on
ne voyait presque aucun champ dfrich, presque aucune trace des
cultures de l't, comme si elles n'avaient t bties l qu'en
tmoignage de la prsence des hommes.

Charles-Eugne tourna brusquement sur la droite, raidit ses jambes
de devant pour ralentir dans la pente et s'arrta net au bord de la
glace. Le pre Chapdelaine ouvrit les yeux.

--Tenez, son pre, fit Maria, voil les cordeaux!

Il prit les guides, mais, avant de faire repartir son cheval, resta
immobile quelques secondes, surveillant la surface de la rivire
gele.

--Il est venu un peu d'eau sur la glace, dit-il et la neige a fondu;
mais nous devons tre bons pour traverser pareil. Marche,
Charles-Eugne!

Le cheval flaira la nappe blanche avant de s'y aventurer, puis s'en
alla tout droit. Les ornires permanentes de l'hiver avaient disparu;
les jeunes sapins plants de distance en distance qui avaient marqu
le chemin taient presque tous tombs et gisaient dans la neige
mi-fondue; en passant prs de l'le, la glace craqua deux fois, mais
sans flchir. Charles-Eugne trottait allgrement vers la maison de
Charles Lindsay, visible sur l'autre bord. Pourtant, lorsque le
traneau arriva au milieu du courant, au-dessous de la grande chute,
il dut ralentir  cause de la mince couche d'eau qui s'tendait l et
dtrempait la neige. Lentement ils approchrent de la rive; il ne
restait plus que trente pieds  franchir quand la glace commena 
craquer de nouveau et ondula sous les pieds du cheval.

Le pre Chapdelaine s'tait mis debout, bien rveill cette fois, les
yeux vifs et rsolus sous son casque de fourrure.

--Charles-Eugne, marche! Marche donc! cria-t-il de sa grande voix
rude.

Le vieux cheval planta dans la neige semi-liquide les crampons de ses
sabots et s'en alla vers la rive par bonds, avec de grands coups de
collier. Au moment o ils atterrissaient, une plaque de glace vira un
peu sous les patins du traneau et s'enfona, laissant  sa place un
trou d'eau claire.

Samuel Chapdelaine se retourna.

--Nous serons les derniers  traverser, cette saison, dit-il.

Et il laissa son cheval souffler un peu avant de monter la cte.

Bientt aprs ils quittrent le grand chemin pour un autre qui
s'enfonait dans les bois. Celui-l n'tait gure plus qu'une piste
rudimentaire encore encombre de racines, et qui dcrivait de petites
courbes opportunistes pour viter les rochers ou les souches. Il
grimpa une monte, serpenta sur un plateau au milieu du bois brl,
laissant parfois un aperu sur la descente du flanc abrupt, les
masses de pierre du rapide, le versant oppos qui devenait plus haut
et plus escarp au-dessus de la chute, puis rentrant dans la
dsolation des arbres couchs  terre et des chicots noircis.

Des coteaux de pierre, une fois contourns, semblrent se refermer
derrire eux; les brls firent place  la foule sombre des pinettes
et des sapins; les montagnes de la rivire Alec se montrrent deux ou
trois fois dans le lointain; et bientt les voyageurs perurent  la
fois un espace de terre dfrich, une fume qui montait, les
jappements d'un chien.

--Ils vont tre contents de te revoir, Maria, dit le pre
Chapdelaine. Tout le monde s'est ennuy de toi.



CHAPITRE II


L'heure du souper tait venue que Maria n'avait pas encore fini de
rpondre aux questions, de raconter, sans en omettre aucun, les
incidents de son voyage, de donner les nouvelles de Saint-Prime et de
Pribonka, et toutes les autres nouvelles qu'elle avait pu recueillir
au cours du chemin.

Tit'B, assis sur une chaise, en face de sa soeur, fumait pipe sur
pipe sans dtourner les yeux d'elle une seconde, craignant de laisser
chapper quelque rvlation importante qu'elle aurait tue jusque-l.
La petite Alma-Rose, debout prs d'elle, la tenait par le cou;
Tlesphore coutait aussi, tout en rparant avec des ficelles
l'attelage de son chien. La mre Chapdelaine attisait le feu dans le
grand pole de fonte, allait, venait, tirait de l'armoire les
assiettes et les couverts, le pain, le pichet de lait, penchait
au-dessus d'un pot de verre la grande jarre de sirop de sucre.
Frquemment elle s'interrompait pour interroger Maria ou l'couter et
restait songeuse quelques instants, les poings sur les hanches,
revoyant par la pense les villages dont elle entendait parler.

--Alors, l'glise est finie: une belle glise en pierre, avec des
peintures en dedans et des chssis de couleur... Que a doit donc
tre beau! Johnny Bouchard a bti une grange neuve l't
dernier, et c'est une petite Perron, une fille d'Ablard Perron, de
Saint-Jrme, qui fait la classe... Huit ans que je n'ai pas t 
Saint-Prime, quand on pense! C'est une belle paroisse, et qui
m'aurait bien adonn; du beau terrain planche aussi loin qu'on
peut voir, pas de crans ni de bois, rien que des champs carrs avec
de bonnes cltures droites, de la terre forte, et les chars  moins
de deux heures de voiture... C'est peut-tre pch de le dire; mais
tout mon rgne, j'aurai du regret que ton pre ait eu le got de
mouver si souvent et de pousser plus loin et toujours plus loin dans
le bois, au lieu de prendre une terre dans une des vieilles paroisses.

Par la petite fentre carre elle contemplait avec mlancolie les
quelques champs nus qui s'tendaient derrire la maison, la grange de
bois brut aux planches mal jointes, et plus loin l'tendue de terre
encore seme de souches, en lisire de la fort, qui ne faisait que
laisser esprer une rcompense de foin ou de grain aux longues
patiences.

--Tiens, fit Alma-Rose, voil Chien qui vient se faire flatter aussi.

Maria baissa les yeux vers le chien qui venait lui mettre sur les
genoux sa tte longue aux yeux tristes, et elle le caressa avec des
mots d'amiti.

--Il s'est ennuy de toi tout comme nous, dit encore Alma-Rose. Tous
les matins, il allait regarder dans ton lit pour voir si tu n'tais
pas revenue.

Elle l'appela  son tour.

--Viens, Chien; viens que je te flatte aussi.

Chien allait de l'une  l'autre, docile, fermant  moiti les yeux 
chaque caresse. Maria regarda autour d'elle, cherchant quelque
changement  vrai dire improbable qui se ft fait pendant son
absence.

Le grand pole  trois ponts occupait le milieu de la maison; un
tuyau de tle en sortait, qui aprs une monte verticale de quelques
pieds dcrivait un angle droit et se prolongeait horizontalement
jusqu' l'extrieur, afin que rien de la prcieuse chaleur ne se
perdt. Dans un coin la grande armoire de bois; tout prs, la table,
le banc contre le mur, et de l'autre ct de la porte l'vier et la
pompe. Une cloison partant du mur oppos semblait vouloir sparer
cette partie de la maison en deux pices; seulement elle s'arrtait
avant d'arriver au pole et aucune cloison ne la rejoignait, de sorte
que ces deux compartiments de la salle unique chacun enclos de trois
cts ressemblaient  un dcor de thtre, un de ces dcors
conventionnels dont on veut bien croire qu'ils reprsentent deux
appartements distincts, encore que les regards des spectateurs les
pntrent tous les deux  la fois.

Le pre et la mre Chapdelaine avaient leur lit dans un de ces
compartiments; Maria et Alma-Rose dans l'autre. Dans un coin, un
escalier droit menait par une trappe au grenier, o les garons
couchaient pendant l't; l'hiver venu, ils descendaient leur lit en
bas et dormaient  la chaleur du pole avec les autres.

Accrochs au mur, des calendriers illustrs des marchands de Roberval
ou de Chicoutimi; une image de Jsus enfant dans les bras de sa mre:
un Jsus aux immenses yeux bleus dans une figure rose, tendant des
mains poteles; une autre image reprsentant quelque sainte femme
inconnue regardant le ciel d'un air d'extase; la premire page d'un
numro de Nol d'un journal de Qubec, pleine d'toiles grosses comme
des lunes et d'anges qui volaient les ailes replies.

--As-tu t sage pendant que je n'tais pas l, Alma-Rose?

Ce fut la mre Chapdelaine qui rpondit:

--Alma-Rose n'a pas t trop hassable; mais Tlesphore m'a donn du
tourment. Ce n'est pas qu'il fasse du mal; mais les choses qu'il dit!
On dirait que cet enfant-l n'a pas tout son gnie.

Tlesphore s'affairait avec l'attelage du chien et prtendait ne pas
entendre.

Les errements du jeune Tlesphore constituaient le seul drame
domestique que connt la maison. Pour s'expliquer  elle-mme et pour
lui faire comprendre  lui ses pchs perptuels, la mre Chapdelaine
s'tait faonn une sorte de polythisme compliqu, tout un monde
surnaturel o des gnies nfastes ou bienveillants le poussaient tour
 tour  la faute et au repentir. L'enfant avait fini par ne se
considrer lui-mme que comme un simple champ clos, o des dmons
assurment malins et des anges bons mais un peu simples se livraient
sans fin un combat ingal.

Devant le pot de confitures vide il murmurait d'un air sombre:

--C'est le dmon de la gourmandise qui m'a tent.

Rentrant d'une escapade avec des vtements dchirs et salis, il
expliquait, sans attendre des reproches:

--Le dmon de la dsobissance m'a fait faire a. C'est lui, certain!

Et presque aussitt il affirmait son indignation et ses bonnes
intentions.

--Mais il ne faut pas qu'il y revienne, eh, sa mre! Il ne faut pas
qu'il y revienne, ce mchant dmon. Je prendrai le fusil  son pre
et je le tuerai...

--On ne tue pas les dmons avec un fusil, prononait la mre
Chapdelaine. Quand tu sens la tentation qui vient, prends ton
chapelet et dis des prires.

Tlesphore n'osait rpondre; mais il secouait la tte d'un air de
doute. Le fusil lui paraissait  la fois plus plaisant et plus sr et
il rvait d'un combat hroque, d'une longue tuerie dont il sortirait
parfait et pur, dlivr  jamais des embches du Malin.

Samuel Chapdelaine rentra dans la maison et le souper fut servi. Les
signes de croix autour de la table; les lvres remuant en des
_Benedicite_ muets, Tlesphore et Alma-Rose rcitant les leurs 
haute voix; puis d'autres signes de croix; le bruit des chaises et du
banc approchs, les cuillers heurtant les assiettes. Il sembla 
Maria qu'elle remarquait ces gestes et ces sons pour la premire fois
de sa vie, aprs son absence; qu'ils taient diffrents des sons et
des gestes d'ailleurs et revtaient une douceur et une solennit
particulires d'tre accomplis en cette maison isole dans les bois.

Ils achevaient de souper lorsqu'un bruit de pas se fit entendre au
dehors; Chien dressa les oreilles, mais sans grogner.

--Un veineux, dit la mre Chapdelaine. C'est Eutrope Gagnon qui vient
nous voir.

La prophtie tait facile puisque Eutrope Gagnon tait leur unique
voisin. L'aime prcdente, il avait pris une concession  deux
milles de l avec son frre; ce dernier tait mont aux chantiers
pour l'hiver, le laissant seul dans la hutte de troncs bruts quels
avaient leve. Il apparut sur le seuil, son fanal  la main.

--Salut un chacun, fit-il en tant son casque de laine. La nuit tait
claire et il y a encore une crote sur la neige; alors puisque a
marchait bien, j'ai pens que je viendrais veiller et voir si vous
tiez revenu.

Malgr qu'il vnt pour Maria, comme chacun savait, c'tait au pre
Chapdelaine seulement qu'il s'adressait, un peu par timidit et un peu
par respect de l'tiquette paysanne. Il prit la chaise qu'on lui
avanait.

--Le temps est doux; c'est tout juste s'il ne mouille pas. On voit
que les pluies de printemps arrivent...

C'tait commencer ainsi une de ces conversations de paysans qui sont
comme une interminable mlope pleine de redites, chacun approuvant
les paroles qui viennent d'tre prononces et y ajoutant d'autres
paroles qui les rptent. Et le sujet en fut tout naturellement
l'ternelle lamentation canadienne; la plainte sans rvolte contre le
fardeau crasant du long hiver.

--Les animaux sont dans l'table depuis la fin de septembre, et il ne
reste quasiment plus rien dans la grange, dit la mre Chapdelaine.
Hormis que le printemps n'arrive bientt, je ne sais pas ce que nous
allons faire.

--Encore trois semaines avant qu'on puisse les mettre dehors, pour le
moins!

--Un cheval, trois vaches, un cochon et des moutons, sans compter les
poules, c'est que a mange, dit Tit'B d'un air de grande sagesse.

Il fumait et causait avec les hommes maintenant, de par ses quatorze
ans, ses larges paules et sa connaissance des choses de la terre.
Huit ans plus tt il avait commenc  soigner les animaux et 
rentrer chaque jour dans la maison sur son petit traneau la
provision de bois ncessaire. Un peu plus tard, il avait appris 
crier trs fort: Heulle! Heulle! derrire les vaches aux croupes
maigres, et: Hue! Dia! et Harri! derrire les chevaux au labour,
 tenir la fourche  foin et  btir les cltures de pieux. Depuis
deux ans il maniait tour  tour la hache et la faux  ct de son
pre, conduisait le grand traneau  bois sur la neige dure, semait
et moissonnait sans conseil; de sorte que personne ne lui contestait
plus le droit d'exprimer librement son avis et de fumer incessamment
le fort tabac en feuilles. Il avait encore sa figure imberbe
d'enfant, aux traits indcis, des yeux candides, et un tranger se
ft probablement tonn de l'entendre parler avec une lenteur mesure
de vieil homme plein d'exprience et de le voir bourrer ternellement
sa pipe de bois; mais au pays de Qubec les garons sont traits en
hommes ds qu'ils prennent part au travail des hommes, et de leur
usage prcoce du tabac, ils peuvent toujours donner comme raison que
c'est une dfense contre les terribles insectes harcelants de l't:
moustiques, maringouins et mouches noires.

--Que ce doit donc tre plaisant de vivre dans un pays o il n'y a
presque pas d'hiver, et o la terre nourrit les hommes et les
animaux. Icitte c'est l'homme qui nourrit les animaux et la terre, 
force de travail. Si nous n'avions pas Esdras et Da'B dans le bois,
qui gagnent de bonnes gages, comment ferions-nous?

--Pourtant la terre est bonne par icitte, fit Eutrope Gagnon.

--La terre est bonne; mais il faut se battre avec le bois pour
l'avoir; et pour vivre il faut conomiser sur tout et besogner du
matin au soir, et tout faire soi-mme, parce que les autres maisons
sont si loin.

La mre Chapdelaine se tut et soupira. Elle pensait toujours avec
regret aux vieilles paroisses o la terre est dfriche et cultive
depuis longtemps, et o les maisons sont proches les unes des autres,
comme  une sorte de paradis perdu.

Son mari serra les poings et hocha la tte d'un air obstin.

--Attends quelques mois seulement... Quand les garons seront revenus
du bois, nous allons nous mettre au travail, eux deux, Tit'B et moi,
et nous allons faire de la terre.  quatre hommes bons sur la hache
et qui n'ont pas peur de l'ouvrage, a marche vite, mme dans le bois
dur. Dans deux ans d'ici nous aurons du grain et du pacage, de quoi
nourrir bien des animaux. Je te dis que nous allons faire de la
terre...

Faire de la terre! C'est la forte expression du pays, qui exprime
tout ce qui gt de travail terrible entre la pauvret du bois sauvage
et la fertilit finale des champs labours et sems. Samuel
Chapdelaine en parlait avec une flamme d'enthousiasme et d'enttement
dans les yeux.

C'tait sa passion  lui: une passion d'homme fait pour le
dfrichement plutt que pour la culture. Cinq fois dj depuis sa
jeunesse il avait pris une concession, bti une maison, une table et
une grange, taill en plein bois un bien prospre; et cinq fois il
avait vendu ce bien pour s'en aller recommencer plus loin vers le
nord, dcourag tout  coup, perdant tout intrt et toute ardeur une
fois le premier labeur rude fini, ds que les voisins arrivaient
nombreux et que le pays commenait  se peupler et  s'ouvrir.
Quelques hommes le comprenaient; les autres le trouvaient courageux,
mais peu sage, et rptaient que s'il avait su se fixer quelque part,
lui et les siens seraient maintenant  leur aise.

 leur aise...  Dieu redoutable des critures que tous ceux du pays
de Qubec adorent sans subtilit ni doute, toi qui condamnas tes
cratures  gagner leur pain  la sueur de leur front, laisses-tu
s'effacer une seconde le pli svre de tes sourcils, lorsque tu
entends dire que quelques-unes de ces cratures sont affranchies, et
qu'elles sont enfin  leur aise?

 leur aise... Il faut avoir besogn durement de l'aube  la nuit
avec son dos et ses membres pour comprendre ce que cela veut dire; et
les gens de la terre sont ceux qui le comprennent le mieux. Cela veut
dire le fardeau retir: le pesant fardeau de travail et de crainte.
Cela veut dire une permission de repos qui, mme lorsqu'on n'en use
pas, est comme une grce de tous les instants. Pour les vieilles gens
cela veut dire un peu d'orgueil approuv de tous, la rvlation
tardive de douceurs inconnues, une heure de paresse, une promenade au
loin, une gourmandise ou un achat sans calcul inquiet, les cent
complaisances d'une vie facile.

Le coeur humain est ainsi fait que la plupart de ceux qui ont pay la
ranon et ainsi la libert--l'aise--se sont, en la conqurant,
faonn une nature incapable d'en jouir, et continuent leur dure vie
jusqu' la mort; et c'est  ces autres, mal dous ou malchanceux qui
n'ont pu se racheter, eux, et restent esclaves, que l'aise apparat
avec toutes ses grces d'tat, inaccessible.

Peut-tre les Chapdelaine pensaient-ils  cela et chacun  sa
manire; le pre avec l'optimisme invincible d'un homme qui se sait
fort et se croit sage; la mre avec un regret rsign; et les autres,
les jeunes, d'une faon plus vague et sans amertume,  cause de la
longue vie assurment heureuse qu'ils voyaient devant eux.

Maria regardait parfois  la drobe Eutrope Gagnon, et puis
dtournait aussitt les yeux trs vite, parce que chaque fois elle
surprenait ses yeux  lui fixs sur elle, pleins d'une adoration
humble. Depuis un an elle s'tait habitue sans dplaisir  ses
frquentes visites et  recevoir chaque dimanche soir, dans le cercle
des figures de la famille, sa figure brune qui respirait la bonne
humeur et la patience; mais cette courte absence d'un mois semblait
avoir tout chang, et en revenant au foyer elle y rapportait une
impression confuse que commenait une tape de sa vie  elle o il
n'aurait point de part.

Quand les sujets ordinaires de conversation furent puiss, l'on joua
aux cartes: au quatre-sept et au boeuf; puis Eutrope regarda sa
grosse montre d'argent et vit qu'il tait temps de partir. Le fanal
allum, les adieux faits, il s'arrta un instant sur le seuil pour
sonder la nuit du regard.

--Il mouille! fit-il.

Ses htes vinrent jusqu' la porte et regardrent  leur tour; la
pluie commenait, une pluie de printemps aux larges gouttes pesantes,
sous laquelle la neige commenait  s'ameublir et  fondre.

--Le sudet a pris, pronona le pre Chapdelaine. On peut dire que
l'hiver est quasiment fini.

Chacun exprima  sa manire son soulagement et son plaisir; mais ce
fut Maria qui resta le plus longtemps sur le seuil, coutant le
crpitement doux de la pluie, guettant la glissade indistincte du
ciel sombre au-dessus de la masse plus sombre des bois, aspirant le
vent tide qui venait du sud.

--Le printemps n'est pas loin... Le printemps n'est pas loin...

Elle sentait que depuis le commencement du monde il n'y avait jamais
eu de printemps comme ce printemps-l.



CHAPITRE III


Trois jours plus tard Maria entendit en ouvrant la porte au matin
un son qui la figea quelques instants sur place, immobile, prtant
l'oreille. C'tait un mugissement lointain et continu, le tonnerre
des grandes chutes qui taient restes glaces et muettes tout
l'hiver.

--La glace descend, dit-elle en rentrant. On entend les chutes.

Alors ils se mirent tous  parler une fois de plus de la saison qui
s'ouvrait et des travaux qui allaient devenir possibles. Mai amenait
une alternance de pluies chaudes et de beaux jours ensoleills qui
triomphait peu  peu du gel accumul du long hiver. Les souches
basses et les racines mergeaient, bien que l'ombre des sapins et des
cyprs serrs protget la longue agonie des plaques de neige; les
chemins se transformaient en fondrires; l o la mousse brune se
montrait, elle tait toute gonfle d'eau et pareille  une ponge. En
d'autres pays c'tait le renouveau, le travail ardent de la sve, la
pousse des bourgeons et bientt des feuilles, mais le sol canadien,
si loin vers le nord, ne faisait que se dbarrasser avec effort de
son lourd manteau froid avant de songer  revivre.

Dix fois, au cours de la journe, la mre Chapdelaine ou Maria
ouvrirent la fentre pour goter la tideur de l'air, pour couter le
chuchotement de l'eau courante en quoi s'vanouissait la dernire
neige sur les pentes, et cette autre grande voix qui annonait que la
rivire Pribonka s'tait libre et charriait joyeusement vers le
grand lac les bancs de glace venus du nord.

Au soir, le pre Chapdelaine s'assit sur le seuil pour fumer et dit
pensivement:

--Franois Paradis va passer bientt. Il a dit qu'il viendrait
peut-tre nous voir.

Maria rpondit: Oui trs doucement, et bnit l'ombre qui cachait
son visage.

Il vint dix jours plus tard, longtemps aprs la nuit tombe. Les
femmes restaient seules  la maison avec Tit'B et les enfants, le
pre tant all chercher de la graine de semence  Honfleur, d'o il
ne reviendrait que le lendemain. Tlesphore et Alma-Rose taient
couchs, Tit'B fumait une dernire pipe avant la prire en commun,
quand Chien jappa plusieurs fois et vint flairer la porte close.
Presque aussitt deux coups lgers retentirent. Le visiteur attendit
qu'on lui crit d'entrer et parut sur le seuil.

Il s'excusa de l'heure tardive, mais sans timidit.

--Nous avons camp au bout du portage, dit-il, en haut des chutes. Il
a fallu monter la tente et installer les Belges pour la nuit. Quand
je suis parti je savais bien que ce n'tait quasiment plus l'heure de
veiller et que les chemins  travers les bois seraient mauvais pour
venir. Mais je suis venu pareil, et quand j'ai vu la lumire...

Ses grandes bottes indiennes disparaissaient sous la boue; il
soufflait un peu entre ses paroles, comme un homme qui a couru; mais
ses yeux clairs taient tranquilles et pleins d'assurance.

--Il n'y a que Tit'B qui ait chang, fit-il encore. Quand vous avez
quitt Mistassini il tait haut de mme...

Son geste indiquait la taille d'un enfant. La mre Chapdelaine le
regardait d'un air plein d'intrt, doublement heureuse de recevoir
une visite et de pouvoir parler du pass.

--Toi non plus tu n'as pas chang dans ces sept ans-l; pas en tout;
mais Maria... srement, tu dois trouver une diffrence!

Il contempla Maria avec une sorte d'tonnement.

--C'est que... le l'avais dj vue l'autre jour  Pribonka.

Son ton et son air exprimaient que, de l'avoir revue quinze jours
plus tt, cela avait effac tout l'autrefois. Puisque l'on parlait
d'elle, pourtant, il se prit  l'examiner de nouveau.

Sa jeunesse forte et saine, ses beaux cheveux drus, son cou brun de
paysanne, la simplicit honnte de ses yeux et de ses gestes francs,
sans doute pensa-t-il que toutes ces choses-l se trouvaient dj
dans la petite fille qu'elle tait sept ans plus tt, et c'est ce qui
le fit secouer la tte deux ou trois fois comme pour dire qu'elle
n'tait vraiment pas change. Seulement il se prit  penser en mme
temps que c'tait lui qui avait d changer, puisque maintenant sa vue
lui poignait le coeur.

Maria souriait, un peu gne, et puis aprs un temps elle releva
bravement les yeux et se mit  le regarder aussi.

Un beau garon, assurment: beau de corps  cause de sa force
visible, et beau de visage  cause de ses traits nets et de ses yeux
tmraires... Elle se dit avec un peu de surprise qu'elle l'avait cru
diffrent, plus os, parlant beaucoup et avec assurance, au lieu
qu'il ne parlait gure,  vrai dire, et montrait en tout une grande
simplicit. C'tait l'expression de sa figure qui crait cette
impression sans doute, et son air de hardiesse ingnue.

La mre Chapdelaine reprit ses questions.

--Alors tu as vendu la terre quand ton pre est mort, Franois?

--Oui. J'ai tout vendu. Je n'ai jamais t bien bon de la terre, vous
savez. Travailler dans les chantiers, faire la chasse, gagner un peu
d'argent de temps en temps  servir de guide ou  commercer avec les
Sauvages, a, c'est mon plaisir, mais gratter toujours le mme
morceau de terre, d'anne en anne, et rester l, je n'aurais jamais
pu faire a tout mon rgne, il m'aurait sembl tre attach comme un
animal  un pieu.

--C'est vrai, il y a des hommes comme cela: Samuel, par exemple, et
toi, et encore bien d'autres. On dirait que le bois connat des
magies pour vous faire venir...

Elle secouait la tte en le regardant avec une curiosit tonne.

--Vous faire geler les membres l'hiver, vous faire manger par les
mouches l't, vivre dans une tente sur la neige ou dans un camp
plein de trous par o le vent passe, vous aimez mieux cela que faire
tout votre rgne tranquillement sur une belle terre, l o il y a des
magasins et des maisons. Voyons, un beau morceau de terrain planche,
dans une vieille paroisse, du terrain sans une souche ni un creux,
une bonne maison chaude toute tapisse en dedans, des animaux gras
dans le clos ou  l'table, pour des gens bien grs d'instruments et
qui ont de la sant, y a-t-il rien de plus plaisant et de plus
aimable?

Franois Paradis regardait le plancher sans rpondre, un peu honteux
peut-tre de ses gots draisonnables.

--C'est une belle vie pour ceux qui aiment la terre, dit-il enfin,
mais moi je n'aurais pas t heureux.

C'tait l'ternel malentendu des deux races: les pionniers et les
sdentaires, les paysans venus de France qui avaient continu sur le
sol nouveau leur idal d'ordre et de paix immobile, et ces autres
paysans, en qui le vaste pays sauvage avait rveill un atavisme
lointain de vagabondage et d'aventure.

D'avoir entendu quinze ans durant sa mre vanter le bonheur idyllique
des cultivateurs des vieilles paroisses, Maria en tait venue tout
naturellement  s'imaginer qu'elle partageait ses gots; voici
qu'elle n'en tait plus aussi sre. Mais elle savait en tout cas
qu'aucun des jeunes gens riches de Saint-Prime, qui portaient le
dimanche des pelisses de drap fin  col de fourrure, n'tait l'gal
de Franois Paradis avec ses bottes carapaces de boue et son gilet
de laine us.

En rponse  d'autres questions, il parla de ses voyages sur la cte
nord du golfe ou bien dans le haut des rivires; il en parla
simplement et avec un peu d'hsitation, ne sachant trop ce qu'il
fallait dire et ce qu'il fallait taire, parce qu'il s'adressait  des
gens qui vivaient en des lieux presque pareils  ceux-l, et d'une
vie presque pareille.

--L-haut les hivers sont plus durs encore qu'icitte et plus longs.
On n'a que des chiens pour atteler aux traneaux, de beaux chiens
forts, mais malins et souvent rien qu' moiti dompts, et on les
soigne une fois par jour seulement, le soir, avec du poisson gel...
Oui, il y a des villages, mais presque pas de cultures; les hommes
vivent avec la chasse et la pche... Non: je n'ai jamais eu de
trouble avec les Sauvages; je me suis toujours bien accord avec eux.
Ceux de la Mistassini et de la rivire d'icitte je les connais
presque tous, parce qu'ils venaient chez nous avant la mort de mon
pre. Voyez-vous, il chassait souvent l'hiver, quand il n'tait pas
aux chantiers, et un hiver qu'il tait dans le haut de la
Rivire-aux-Foins, seul, voil qu'un arbre qu'il abattait pour faire
le feu a fauss en tombant, et ce sont des Sauvages qui l'ont trouv
le lendemain par aventure, assomm et  demi gel dj, malgr que le
temps tait doux. Il tait sur leur territoire de chasse et ils
auraient bien pu faire semblant de ne pas le voir et le laisser
mourir l; mais ils l'ont charg sur leur trane et rapport  leur
tente, et ils l'ont soign. Vous avez connu mon pre: c'tait un
homme _rough_ et qui prenait un coup souvent, mais juste, et de bonne
mmoire pour les services de mme. Alors quand il a quitt ces
Sauvages-l, il leur a dit de venir le voir au printemps quand ils
descendraient  la Pointe-Bleue avec leurs pelleteries: Franois
Paradis, de Mistassini, il leur a dit, vous n'oublierez pas...
Franois Paradis. Et quand ils se sont arrts au printemps en
descendant la rivire, il les a logs comme il faut et ils ont
emport chacun en s'en allant une hache neuve, une belle couverte de
laine et du tabac pour trois mois. Aprs a, ils s'arrtaient chez
nous tous les printemps et mon pre avait toujours le choix de leurs
plus belles peaux pour moins cher que les agents des compagnies.
Quand il est mort, 'a t tout pareil avec moi, parce que j'tais
son fils et que mon nom tait pareil: Franois Paradis. Si j'avais eu
plus de capital, j'aurais pu faire gros d'argent avec eux... gros
d'argent.

Il semblait un peu confus d'avoir tant parl, et se leva pour partir.

--Nous redescendrons dans quelques semaines, et 'e tcherai de
m'arrter plus longtemps, dit-il encore. C'est plaisant de se revoir!

Sur le seuil, ses yeux clairs cherchrent les yeux de Maria, comme
s'il voulait emporter un message avec lui dans les grands bois
verts o il montait; mais il n'emporta rien. Elle craignait, dans sa
simplicit, de s'tre montre dj trop audacieuse, et tint
obstinment les yeux baisss, tout comme les jeunes filles riches qui
reviennent avec des mines de puret inhumaine des couvents de
Chicoutimi.

Quelques instants plus tard, les deux femmes et Tit'B
s'agenouillrent pour la prire de chaque soir. La mre Chapdelaine
priait  haute voix, trs vite, et les deux autres voix lui
rpondaient ensemble en un murmure indistinct. Cinq _Pater_, cinq
_Ave_, les Actes, puis les longues litanies pareilles  une mlope.

Sainte Marie, mre de Dieu, priez pour nous maintenant et  l'heure
de notre mort...

Coeur Immacul de Jsus, ayez piti de nous...

La fentre tait reste ouverte et laissait entrer le mugissement
lointain des chutes. Les premiers moustiques du printemps, attirs
par la lumire, entrrent aussi et promenrent dans la maison leur
musique aigu. Tit'B, les voyant, alla fermer la fentre, puis
revint s'agenouiller  ct des autres.

Grand saint Joseph, priez pour nous...

Saint Isidore, priez pour nous...

En se dshabillant, la prire finie, la mre Chapdelaine soupira d'un
air de contentement:

--Que c'est donc plaisant de recevoir de la visite, alors qu'on ne
voit presque qu'Eutrope Gagnon d'un bout de l'anne  l'autre. Voil
ce que c'est que de rester si loin dans les bois... Du temps que
j'tais fille,  Saint-Gdon, la maison tait pleine de veineux
quasiment tous les samedis soirs et tous les dimanches: Adlard
Saint-Onge, qui m'a courtise si longtemps; Wilfrid Tremblay, le
marchand, qui avait une si belle faon et essayait toujours de parler
comme les Franais; et d'autres... sans compter ton pre, qui est
venu nous voir quasiment toutes les semaines pendant trois ans avant
que je me dcide...

Trois ans... Maria songea qu'elle n'avait encore vu Franois Paradis
que deux fois dans toute sa vie de jeune fille et elle se sentait
honteuse de son moi.



CHAPITRE IV


Avec juin le vrai printemps vint brusquement aprs quelques jours
froids. Le soleil brutal chauffa la terre et les bois, les dernires
plaques de neige s'vanouirent, mme  l'ombre des arbres serrs; la
rivire Pribonka grimpa peu  peu le long de se hautes berges
rocheuses et vint noyer les buisson d'aunes et les racines des
premires pinettes; un boue prodigieuse emplit les chemins. La terre
canadienne se dbarrassa des derniers vestiges de l'hiver avec une
sorte de rudesse htive, comme par crainte de l'autre hiver qui
venait dj.

Esdras et Da'B Chapdelaine revinrent des chantiers o ils avaient
travaill tout l'hiver. Esdras tait l'an de tous, un grand garon
au corps massif, brun de visage, noir de cheveux,  qui son front bas
et son menton renfl faisaient un masque nronien, imprieux, un peu
brutal; mais il parlait doucement, pesant ses mots, et montrant en
tout une grande patience. D'un tyran il n'avait assurment que le
visage, comme si le froid des longs hivers et la bonne humeur
raisonnable de sa race fussent entrs en lui pour lui faire un coeur
simple, doux, et qui mentait  son aspect redoutable.

Da'B tait aussi grand, mais plus mince, vif et gai, et ressemblait
 son pre.

Les poux Chapdelaine avaient donn aux deux premiers de leurs
enfants, Esdras et Maria, de beaux noms majestueux et sonores; mais
aprs ceux-l ils s'taient lasss sans doute de tant de solennit,
car les deux suivants n'avaient jamais entendu prononcer leurs noms
vritables: on les avait toujours appels Da'B et Tit'B, diminutifs
enfantins et tendres. Les derniers, pourtant, avaient t baptiss
avec un retour de crmonie: Tlesphore... Alma-Rose...

--Quand les garons seront revenus nous allons faire de la terre,
avait dit le pre.

Ils s'y mirent en effet sans tarder, avec l'aide d'Edwige Lgar,
leur homme engag.

Au pays de Qubec l'orthographe des noms et leur application sont
devenues des choses incertaines. Une population disperse dans un
vaste pays demi-sauvage, illettre pour la majeure part et n'ayant
pour conseillers que ses prtres, s'est accoutume  ne considrer
des noms que leur son, sans s'embarrasser de ce que peut tre leur
aspect crit ou leur genre. Naturellement la prononciation a vari de
bouche en bouche et de famille en famille, et lorsqu'une circonstance
solennelle force enfin  avoir recours  l'criture, chacun prtend
peler son nom de baptme  sa manire, sans admettre un seul instant
qu'il puisse y avoir pour chacun de ces noms un canon imprieux. Des
emprunts faits  d'autres langues ont encore accentu l'incertitude
en ce qui concerne l'orthographe ou le sexe. On signe Denise, ou
Denije, ou Deneije; Conrad ou Conrade; des hommes s'appellent
Hermngilde, Agla, Edwidge...

Edwige Lgar travaillait pour les Chapdelaine tous les ts, depuis
onze ans, en qualit d'homme engag. C'est--dire que pour un salaire
de vingt piastres par mois il s'attelait chaque jour de quatre heures
du matin  neuf heures du soir  toute besogne  faire, et y
apportait une sorte d'ardeur farouche qui ne s'puisait jamais; car
c'tait un de ces hommes qui sont constitutionnellement incapables de
rien faire sans donner le maximum de leur force et de l'nergie qui
est en eux, en un spasme rageur toujours renouvel. Court, large, il
avait des yeux d'un bleu tonnamment clair--chose rare au pays de
Qubec-- la fois aigus et simples, dans un visage couleur d'argile
surmont de cheveux d'une teinte presque pareille et ternellement
hach de coupures. Car il se rasait deux ou trois fois par semaine,
par une inexplicable coquetterie, et toujours le soir, devant le
morceau de miroir pendu au-dessus de la pompe,  la lueur falote de
la petite lampe, promenant le rasoir sur sa barbe dure avec des
grognements d'effort et de peine. Vtu d'une chemise et de pantalons
en toffe du pays, d'un brun terreux, chauss de grandes bottes
poussireuses, il tait en vrit tout entier couleur de terre, et
son visage n'exprimait qu'une rusticit terrible.

Le pre Chapdelaine, ses trois fils et son homme engag commencrent
donc  faire de la terre.

Le bois serrait encore de prs les btiments qu'ils avaient levs
eux-mmes quelques annes plus tt; la petite maison carre, la
grange de planches mal jointes, l'table de troncs bruts entre
lesquels on avait forc des chiffons et de la terre.

Entre les quelques champs dj dfrichs, nus et la lisire de grands
arbres au feuillage sombre s'tendait un vaste morceau de terrain que
la hache n'avait que timidement entam. Quelques troncs verts avaient
t coups et utiliss comme pices de charpente; de chicots secs,
scis et fendus, avaient aliment tout un hiver le grand pole de
fonte; mais le sol tait encore recouvert d'un chaos de souches, de
racines entremles, d'arbres couchs  terre, trop pourris pour
brler, d'autres arbres morts mais toujours debout a milieu d'un
taillis d'aunes.

Les cinq hommes s'acheminrent un matin vers cette pice de terre et
se mirent  l'ouvrage de suite e sans un mot, car la tche de chacun
avait t fixe d'avance.

Le pre Chapdelaine et Da'B se postrent en face l'un de l'autre de
chaque ct d'un arbre debout et commencrent  balancer en cadence
leurs haches  manche de merisier. Chacun d'eux faisait d'abord une
coche profonde dans le bois, frappant patiemment au mme endroit
pendant quelques secondes, puis la hache remonta brusquement,
attaquant le tronc obliquement un pied plus haut et faisant voler 
chaque coup un copeau pais comme la main et taill dans le sens de
la fibre. Quand leurs deux entailles taient prs de se rejoindre,
l'un d'eux s'arrtait et l'autre frappait plus lentement, laissant
chaque fois sa hache un moment dans l'entaille; la lame de bois qui
tenait encore l'arbre debout par une sorte de miracle cdait enfin,
le tronc se penchait et les deux bcherons reculaient d'un pas et le
regardaient tomber, poussant un grand cri afin que chacun se gare.

Edwige Lgar et Esdras s'avanaient alors, et lorsque l'arbre
n'tait pas trop lourd pour leurs forces jointes ils le prenaient
chacun par un bout, croisant leurs fortes mains sous la rondeur du
tronc, puis se redressaient, raidissant avec peine l'chine et leurs
bras qui craquaient aux jointures et s'en allaient le porter sur un
des tas proches,  pas courts et chancelants, enjambant pniblement
les autres arbres encore couchs  terre. Quand ils jugeaient le
fardeau trop pesant Tit'B s'approchait, menant le cheval
Charles-Eugne qui tranait le bacul auquel tait attache une forte
chane; la chane tait enroule autour du tronc et assujettie, le
cheval s'arc-boutait, et avec un effort qui gonflait les muscles de
ses hanches, tranait sur la terre le tronc qui frlait les souches
et crasait les jeunes aunes.

 midi Maria sortit sur le seuil et annona par un long cri que le
dner tait prt. Les hommes se redressrent lentement parmi les
souches, essuyant d'un revers de main les gouttes de sueur qui leur
coulaient dans les yeux, et prirent le chemin de la maison.

La soupe aux pois fumait dj dans les assiettes. Les cinq hommes
s'attablrent lentement, comme un peu tourdis par le dur travail;
mais  mesure qu'ils reprenaient leur souffle leur grande faim
s'veillait et bientt ils commencrent  manger avec avidit. Les
deux femmes les servaient, remplissaient les assiettes vides,
apportant le grand plat de lard et de pommes de terre bouillies,
versant le th chaud dans les tasses. Quand la viande eut disparu,
les dneurs remplirent leurs soucoupes de sirop de sucre dans lequel
ils tremprent de gros morceaux de pain tendre; puis, bientt
rassasis parce qu'ils avaient mang vite et sans un mot, ils
repoussrent leurs assiettes et se renversrent sur les chaises avec
des soupirs de contentement, plongeant leurs mains dans leurs poches
pour y chercher les pipes et les vessies de porc gonfles de tabac.

Edwige Lgar alla s'asseoir sur le seuil et rpta deux ou trois
fois: j'ai bien mang... j'ai bien mang... de l'air d'un juge qui
rend un arrt impartial, aprs quoi il s'adossa au chambranle et
laissa la fume de sa pipe et le regard de ses petits yeux ples
suivre dans l'air le mme vagabondage inconscient... Le pre
Chapdelaine s'abandonna peu  peu sur sa chaise et finit par
s'assoupir; les autres fumrent et devisrent de leur ouvrage.

--S'il y a quelque chose, dit la mre Chapdelaine, qui pourrait me
consoler de rester si loin dans le bois, c'est de voir mes hommes
faire un beau morceau de terre... Un beau morceau de terre qui a t
plein de bois et de chicots et de racines et qu'on revoit une
quinzaine aprs, nu comme la main, prt pour la charrue, je suis sre
qu'il ne peut rien y avoir au monde de plus beau et de plus aimable
que a.

Les autres approuvrent de la tte et restrent silencieux quelque
temps, savourant l'image. Bientt voici que le pre Chapdelaine se
rveillait rafrachi par son somme et prt pour la besogne; ils se
levrent et sortirent de la maison.

L'espace sur lequel ils avaient travaill le matin restait encore sem
de souches et embarrass de buissons d'aunes. Ils se mirent  couper
et  arracher les aunes, prenant les branches par faisceaux dans
leurs mains et les tranchant  coups de hache, ou bien creusant le
sol autour des racines et arrachant l'arbuste entier d'une seule
tire. Quand les aunes eurent disparu, il restait les souches.

Lgar et Esdras s'attaqurent aux plus petites sans autre aide que
leurs haches et de forts leviers de bois.  coups de hache, ils
coupaient les racines qui rampaient  la surface du sol, puis
enfonaient un levier  la base du tronc et pesaient de toute leur
force, la poitrine appuye sur la barre de bois. Lorsque l'effort
tait insuffisant pour rompre les cent liens qui attachaient l'arbre
 la terre, Lgar continuait  peser de tout son poids pour le
soulever un peu, avec des grognements de peine, et Esdras reprenait
sa hache et frappait furieusement ait ras du sol, tranchant l'une
aprs l'autre les dernires racines.

Plus loin les trois autres hommes manoeuvraient l'arrache-souches
auquel tait attel le cheval Charles-Eugne. La charpente en forme
de pyramide tronque tait amene au-dessus d'une grosse souche et
abaisse, la souche attache avec des chanes passant sur une poulie,
et  l'autre extrmit de la chane le cheval tirait brusquement,
jetant tout son poids en vivant et faisant voler les mottes de terre
sous les crampons de ses sabots. C'tait une courte charge
dsespre, un lan de tempte que la rsistance arrtait souvent au
bout de quelques pieds seulement comme la poigne d'une main brutale;
alors les paisses lames d'acier des haches montaient de nouveau,
jetaient un clair au soleil, retombaient avec un bruit sourd sur les
grosses racines, pendant que le cheval soufflait quelques instants,
les yeux fous, avant l'ordre bref qui le jetterait en avant de
nouveau. Et aprs cela, il restait encore  traner et rouler sur le
sol vers les tas les grosses souches arraches,  grand renfort de
reins et de bras raidis et de mains souilles de terre, aux veines
gonfles, qui semblaient lutter rageusement avec le tronc massif et
les grosses racines torves.

Le soleil glissa vers l'horizon, disparut; le ciel prit de dlicates
teintes ples au-dessus de la lisire sombre du bois, et l'heure du
souper ramena vers la maison cinq hommes couleur de terre.

En les servant la mre Chapdelaine demanda cent dtails sur le
travail de la journe, et quand l'ide du coin de terre dblay,
magnifiquement nu, enfin prt pour la culture, eut pntr son
esprit, elle montra une sorte d'extase.

Les poings sur les hanches, ddaignant de s'attabler  son tour, elle
clbra la beaut du monde telle qu'elle la comprenait: non pas la
beaut inhumaine, artificiellement chafaude par les tonnements des
citadins, des hautes montagnes striles et des mers prilleuses, mais
la beaut placide et vraie de la campagne au sol riche, de la
campagne plate qui n'a pour pittoresque que l'ordre des longs sillons
parallles et la douceur des eaux courantes, de la campagne qui
s'offre nue aux baisers du soleil avec un abandon d'pouse.

Elle se fit le chantre des gestes hroques des quatre Chapdelaine et
d'Edwige Lgar, de leur bataille contre la nature barbare et de leur
victoire de ce jour. Elle distribua les louanges et proclama son
lgitime orgueil, cependant que les cinq hommes fumaient
silencieusement leur pipe de bois ou de pltre, immobiles comme des
effigies aprs leur longue besogne: des effigies couleur d'argile,
aux yeux creux de fatigue.

--Les souches sont dures, pronona enfin le pre Chapdelaine, les
racines n'ont pas pourri dans la terre autant que j'aurais cru. Je
calcule que nous ne serons pas clairs avant trois semaines.

Il questionnait Lgar du regard; celui-ci approuva, grave.

--Trois semaines... Ouais, blasphme! C'est a que je calcule aussi.

Ils se turent de nouveau, patients et rsolus comme des gens qui
commencent une longue guerre.

Le printemps canadien n'avait encore connu que quelques semaines de
vie que l't du calendrier venait dj et il sembla que la divinit
qui rglementait le climat du lieu donnt soudain  la marche
naturelle des saisons un coup de pouce auguste, afin de rejoindre une
fois de plus dans leur cycle les contres heureuses du sud. Car la
chaleur arriva soudain, torride, une chaleur presque aussi dmesure
que l'avait t le froid de l'hiver. Les cimes des pinettes et des
cyprs, oublies par le vent, se figrent dans une immobilit
perptuelle; au-dessus de leur ligne sombre s'tendit un ciel auquel
l'absence de nuages donnait une apparence immobile aussi, et de
l'aube  la nuit le soleil brutal rtit la terre.

Les cinq hommes continuaient le travail, et de jour en jour la
clairire qu'ils avaient faite s'tendait un peu plus grande derrire
eux, nue, seme de dchirures profondes qui montraient la bonne
terre.

Maria alla leur porter de l'eau un matin.

Le pre Chapdelaine et Tit'B coupaient des aunes; Da'B et Esdras
mettaient en tas les arbres coups. Edwige Lgar s'tait attaqu
seul  une souche; une main contre le tronc, de l'autre il avait
saisi une racine comme on saisit dans une lutte la jambe d'un
adversaire colossal, et il se battait contre l'inertie allie du bois
et de la terre en ennemi plein de haine que la rsistance enrage. La
souche cda tout  coup, se coucha sur le sol; il se passa la main
sur le front et s'assit sur une racine, couvert de sueur, hbt par
l'effort. Quand Maria arriva prs de lui avec le seau  demi plein
d'eau, les autres ayant bu, il tait encore immobile, haletant, et
rptait d'un air gar:

--Je perds connaissance... Ah! Je perds connaissance.

Mais il s'interrompit en la voyant venir et poussa un rugissement:

--De l'eau frette! Blasphme! Donnez-moi de l'eau frette!

Il saisit le seau, en vida la moiti, se versa le reste sur la tte
et dans le cou et aussitt, ruisselant, se jeta de nouveau sur la
souche vaincue et commena  la rouler vers un des tas comme on
emporte une prise.

Maria resta l quelques instants, regardant le labeur des hommes et
le rsultat de ce labeur, plus frappant de jour en jour, puis elle
reprit le chemin de la maison, balanant le seau vide, heureuse de se
sentir vivante et forte sous le soleil clatant, songeant confusment
aux choses heureuses qui taient en route et ne pouvaient manquer de
venir bientt, si elle priait avec assez de ferveur et de patience.

Dj loin, elle entendait encore les voix des hommes qui la
suivaient, se rpercutant au-dessus de la terre durcie par la
chaleur. Esdras, les mains dj jointes sous un jeune cyprs tomb,
disait d'un ton placide:

--Tranquillement... ensemble!

Lgar se colletait avec quelque nouvel adversaire inerte, et jurait
d'une voix touffe.

--Blasphme! je te ferai bien grouiller, mou...

Son haltement s'entendait aussi, presque aussi fort que ses paroles.
Il soufflait une seconde, puis se ruait de nouveau  la bataille,
raidissant les bras, tordant ses larges reins.

Et une fois de plus sa voix s'levait en jurons et en plaintes.

--Je te dis que le t'aurai... Ah! ciboire! Qu'il fait donc chaud...
On va mourir...

Sa plainte devenait un grand cri.

--_Boss!_ On va mourir  faire de la terre!

La voix du pre Chapdelaine lui rpondait un peu trangle, mais
joyeuse.

--Toffe, Edwige, toffe! La soupe aux pois sera bientt prte.

Bientt en effet Maria sortait de nouveau sur le seuil, et, les mains
ouvertes de chaque ct de la bouche pour envoyer plus loin le son,
elle annonait le dner par un grand cri chantant.

Vers le soir, le vent se rveilla et une fracheur dlicieuse
descendit sur la terre comme un pardon. Mais le ciel ple restait
vide de nuages.

--Si le beau temps continue, dit la mre Chapdelaine, les bleuets
seront mrs pour la fte de sainte Anne.



CHAPITRE V


Le beau temps continua et ds les premiers jours de juillet les
bleuets mrirent.

Dans les brls, au flanc des coteaux pierreux, partout o les arbres
plus rares laissaient passer le soleil, le Sol avait t jusque-l
presque uniformment rose, du rose vif des fleurs qui couvraient les
touffes de bois de charme; les premiers bleuets, roses aussi,
s'taient confondus avec ces fleurs; mais sous la chaleur persistante
ils prirent lentement une teinte bleu ple, puis bleu de roi, enfin
bleu violet, et quand juillet ramena la fte de sainte Anne, leurs
plants chargs de grappes formaient de larges taches bleues au milieu
du rose des fleurs de bois de charme qui commenaient  mourir.

Les forts du pays de Qubec sont riches en baies sauvages; les
atocas, les grenades, les raisins de cran, la salsepareille ont
pouss librement dans le sillage des grands incendies; mais le
bleuet, qui est la luce ou myrtille de France, est la plus abondante
de toutes les baies et la plus savoureuse. Sa cueillette constitue de
juillet  septembre une vritable industrie pour les familles
nombreuses qui vont passer toute la journe dans le bois, thories
d'enfants de toutes tailles balanant des seaux d'tain, vides le
matin, emplis et pesants le soir. D'autres ne cueillent les bleuets
que pour eux-mmes, afin d'en faire des confitures ou les tartes
fameuses qui sont le dessert national du Canada franais.

Deux ou trois fois au dbut de juillet Maria alla cueillir des
bleuets avec Tlesphore et Alma-Rose; mais l'heure de la maturit
parfaite n'tait pas encore venue, et le butin qu'ils rapportrent
suffit  peine  la confection de quelques tartes de proportions
drisoires.

--Le jour de la fte de sainte Anne, dit la mre Chapdelaine en guise
de consolation, nous irons tous en cueillir; les hommes aussi, et
ceux qui n'en rapporteront pas une pleine chaudire n'en mangeront
pas.

Mais le samedi soir, qui tait la veille de la fte de sainte Anne,
fut pour les Chapdelaine une veille mmorable et telle que leur
maison dans les bois n'en avait pas encore connue.

Quand les hommes revinrent de l'ouvrage, Eutrope Gagnon tait dj
l. Il avait soup, disait-il, et pendant que les autres prenaient
leur repas, il resta assis prs de la porte, se balanant sur deux
pieds de sa chaise dans le courant d'air frais. Les pipes allumes,
la conversation roula naturellement sur les travaux de la terre et le
soin du btail.

-- cinq hommes, dit Eutrope, on fait gros d terre en peu de temps.
Mais quand on travaille seul comme moi, sans cheval pour traner les
grosses pices, a n'est gure d'avant et on a de la misre. Mai a
avance pareil, a avance.

La mre Chapdelaine, qui l'aimait et que l'ide de son labeur
solitaire pour la bonne cause remplis sait d'ardente sympathie,
pronona des paroles d'encouragement.

--a ne va pas si vite seul, c'est vrai; mais un homme seul se
nourrit sans grande dpense, et puis votre frre gide va revenir de
la drave avec deux, trois cents piastres pour le moins, en temps pour
les foins et la moisson, et si vous restez tous les deux icitte
l'hiver prochain, dans moins de deux ans vous aurez unie belle terre.

Il approuva de la tte et involontairement son regard se leva sur
Maria, impliquant que d'ici  deux ans, si tout allait bien, il
pourrait songer peut-tre...

--La drave marche-t-elle bien? demanda Esdras. As-tu des nouvelles de
l-bas?

--J'ai eu des nouvelles par Ferdinand Larouche, un des garons de
Thade Larouche de Honfleur, qui est revenu de La Tuque le mois
dernier. Il a dit que a allait bien; les hommes n'avaient pas trop
de misre.

Les chantiers, la drave, ce sont les deux chapitres principaux de la
grande industrie du bois, qui pour les hommes de la province de
Qubec est plus importante encore que celle de la terre. D'octobre 
avril les haches travaillent sans rpit et les forts chevaux tranent
les billots sur la neige jusqu'aux berges des rivires glaces; puis,
le printemps venu, les piles de bois s'croulent l'une aprs l'autre
dans l'eau neuve et commencent leur longue navigation hasardeuse 
travers les rapides. Et  tous les coudes des rivires,  toutes les
chutes, partout o les innombrables billots bloquent et
s'amoncellent, il faut encore le concours des draveurs forts et
adroits, habitus  la besogne prilleuse, pour courir sur les troncs
demi-submergs, rompre les barrages, aider tout le jour avec la hache
et la gaffe  la marche heureuse des pans de fort qui descendent.

--De la misre, s'exclama Lgar avec mpris. Les jeunesses d'
prsent ne savent pas ce que c'est que d'avoir de la misre. Quand
elles ont pass trois mois dans les bois elles se dpchent de
redescendre et d'acheter des bottines jaunes, des chapeaux durs et
des cigarettes pour aller voir les filles. Et mme dans les
chantiers,  cette heure, ils sont nourris pareil comme dans les
htels, avec de la viande et des patates tout l'hiver. Il y a trente
ans...

Il se tut quelques instants et exprima d'un seul hochement de tte
les changements prodigieux qu'avaient amens les annes.

--Il y a trente ans, quand on a fait la ligne pour amener les chars
de Qubec, j'tais l, mou, et je vous dis que a c'tait de la
misre. Je n'avais que seize ans, mais je bchais avec les autres
pour clairer la ligne, toujours  vingt-cinq milles en avant du fer,
et je suis rest quatorze mois sans voir une maison. On n'avait pas
de tentes non plus pendant l't: rien que des abris en branches de
sapin qu'on se faisait soi-mme, et du matin  la nuit c'tait bche,
bche, bche, mang par les mouches et dans la mme journe tremp de
pluie et rti de soleil.

Le lundi matin on ouvrait une poche de fleur et on se faisait des
crpes plein un siau, et tout le reste de la semaine, trois fois par
jour, pour manger, on allait puiser dans le siau. Le mercredi n'tait
pas arriv qu'il n'y avait dj plus de crpes, parce qu'elles se
collaient toutes ensemble; il n'y avait plus rien qu'un bloc de pte.
On se coupait un gros morceau de pte avec son couteau, on se mettait
a dans le ventre et puis bche et bche encore!...

Quand on est arriv  Chicoutimi, o les provisions venaient par
eau, on tait pire que les Sauvages, quasiment tout nus, la peau
toute dchire par les branches, et j'en connais qui se sont mis 
pleurer quand on leur a dit qu'ils pouvaient s'en retourner chez eux,
parce qu'ils pensaient qu'ils allaient trouver tout le monde mort,
tant a leur avait paru long. a, c'tait de la misre.

--C'est vrai, dit le pre Chapdelaine, je me rappelle ce temps-l. Il
n'y avait pas une seule maison en haut du lac: rien que des Sauvages
et quelques chasseurs qui montaient par l l't en canot et l'hiver
dans des traneaux  chiens, quasiment comme aujourd'hui au Labrador.

Les jeunes gens coutaient avec curiosit ces rcits d'autrefois.

--Et  cette heure, fit Esdras, nous voil icitte  quinze milles en
haut du lac, et quand le bateau de Roberval marche on peut descendre
aux chars en douze heures de temps.

Ils songrent  cela pendant quelque temps sans parler:  la vie
implacable d'autrefois,  la courte journe de voyage qui maintenant
les sparait seulement des prodiges de la voie ferre, et ils
s'merveillrent avec sincrit.

Tout  coup Chien grogna sourdement; un bruit de pas se fit entendre
au dehors.

--Encore de la visite! s'cria la mre Chapdelaine d'un ton
d'tonnement joyeux.

Maria se leva aussi, mue, lissant ses cheveux sans y penser; mais ce
fut phrem Surprenant, un habitant de Honfleur, qui ouvrit la porte.

--On vient veiller! cria-t-il de toutes ses forces en homme qui
annonce une grande nouvelle.

Derrire lui entra un inconnu qui saluait et souriait avec politesse.

--C'est mon neveu Lorenzo, annona de suite phrem Surprenant, un
garon de mon frre Elzar, qui est mort l'automne pass. Vous ne le
connaissez pas; voil longtemps qu'il a quitt le pays pour vivre aux
tats.

Lon se hta d'offrir une chaise au jeune homme qui venait des tats
et son oncle se mit en devoir d'tablir avec certitude sa gnalogie
des deux cts et de donner tous les dtails ncessaires sur son ge,
son mtier et sa vie, selon la coutume canadienne.

--Ouais, un garon de mon frre Elzar, qui avait mari une petite
Bourglouis, de Kiskising. Vous avez d connatre a, vous, madame
Chapdelaine?

Du fond de sa mmoire la mre Chapdelaine exhuma aussitt le souvenir
de plusieurs Surprenant et d'autant de Bourglouis, et elle en rcita
la liste avec leurs prnoms, leurs rsidences successives et la
nomenclature complte de leurs alliances.

--C'est a... Cest bien a. Eh bien, celui-ci, c'est Lorenzo. Il
travaille aux tats depuis plusieurs annes dans les manufactures.

Chacun examina de nouveau avec une curiosit simple Lorenzo
Surprenant. Il avait une figure grasse aux traits fins, des yeux
tranquilles et doux, des mains blanches; la tte un peu de ct, il
souriait poliment, sans ironie ni gne, sous les regards braqus.

--Il est venu, continuait son oncle, pour rgler les affaires qui
restaient aprs la mort d'Elzar et pour essayer de vendre la terre.

--Il n'a pas envie de garder la terre et de se mettre habitant?
interrogea le pre Chapdelaine.

Lorenzo Surprenant accentua son sourire et secoua la tte.

--Non. a ne me tente pas de devenir habitant; pas en tout. Je gagne
de bonnes gages l o le suis; je me plais bien; je suis accoutum 
l'ouvrage...

Il s'arrta l, mais laissa paratre qu'aprs la vie qu'il avait
vcue, et ses voyages, l'existence lui serait intolrable sur une
terre entre un village pauvre et les bois.

--Du temps que j'tais fille, dit la mre Chapdelaine, c'tait
quasiment tout un chacun qui partait pour les tats. La culture ne
payait pas comme  cette heure, les prix taient bas, on entendait
parler des grosses gages qui se gagnaient l-bas dans les
manufactures, et tous les ans c'taient des familles et des familles
qui vendaient leur terre presque pour rien et qui partaient du
Canada. Il y en a qui ont gagn gros d'argent, c'est certain, surtout
les familles o il y avait beaucoup de filles; mais  cette heure les
choses ont chang et on n'en voit plus tant qui s'en vont.

--Alors vous allez vendre la terre?

--Ouais. On en a parl avec trois Franais qui sont arrivs  Mistook
le mois dernier; je pense que a va se faire.

--Et y a-t-il bien des Canadiens l o vous tes? Parle-t-on
franais?

--L o j'tais en premier, dans l'tat du Maine, il y avait plus de
Canadiens que d'Amricains ou d'Irlandais; tout le monde parlait
franais; mais  la place o je reste maintenant, qui est dans l'tat
de Massachusetts, il y en a moins. Quelques familles tout de mme; on
va veiller le soir...

--Samuel a pens  aller dans l'Ouest, un temps, dit la mre
Chapdelaine, mais je n'aurai jamais voulu. Au milieu de monde qui ne
parle que l'anglais, j'aurais t malheureuse tout mon rgne. Je lui
ai toujours dit: Samuel, c'est encore parmi le Canadiens que les
Canadiens sont le mieux.

Lorsque les Canadiens franais parlent d'eux mmes, ils disent
toujours Canadiens, sans plus; et toutes les autres races qui ont
derrire eux peupl le pays jusqu'au Pacifique, ils ont gard pour
parler d'elles leurs appellations d'origine: Anglais, Irlandais,
Polonais, ou Russes, sans admettre un seul instant que leurs fils,
mme ns dans le pays, puissent prtendre aussi au nom de Canadiens.
C'est l un titre qu'ils se rservent tout naturellement et sans
intention d'offense, de par leur hroque antriorit.

--Et c'est-y une grosse place l o vous tes?

--Quatre-vingt-dix mille, dit Lorenzo avec une moue de modestie.

--Quatre-vingt-dix mille! Plus gros que Qubec!

--Oui. Et par les chars on n'est qu' une heure de Boston. a c'est
une vraie grosse place.

Alors il se mit  leur parler des grandes villes amricaines et de
leurs splendeurs, de la vie abondante et facile, ptrie de
raffinements inous, qu'y mnent les artisans  gros salaires.

On l'couta en silence. Dans le rectangle de la porte ouverte les
dernires teintes cramoisies du ciel se fondaient en nuances plus
ples, auxquelles la masse indistincte de la fort faisait un immense
socle noir. Les maringouins arrivaient en lgions si nombreuses que
leur bourdonnement formait une clameur, une vaste note basse qui
emplissait la clairire comme un mugissement.

--Tlesphore, commanda le pre Chapdelaine, fais-nous de la
boucane... Prends la vieille chaudire.

Tlesphore prit le seau dont le fond commenait  se dcoller, y
tassa de la terre, puis le remplit de copeaux secs et de brindilles
qu'il alluma. Quand le feu monta en une flamme claire, il revint avec
une brasse d'herbes et de feuilles dont il couvrit la flamme; une
colonne de fume cre s'leva, que le vent poussa dans la maison,
chassant les innombrables moustiques affols. Avec des soupirs de
soulagement l'on put enfin goter un peu de repos, interrompre la
gurilla.

Le dernier maringouin vint se poser sur la figure de la petite
Alma-Rose. Gravement elle rcita les paroles sacramentelles:

--Mouche, mouche diabolique, mon nez n'est pas une place publique!

Puis elle crasa prestement la bestiole d'une tape.

La boucane entrait par la porte en une colonne oblique; une fois dans
la maison, soustraite  la pousse du vent, elle enflait et se
rpandait en nues tnues; les murs devinrent vagues et lointains; le
groupe assis entre la porte et le pole se rduisit  un cercle de
figures brunes suspendues dans la fume blanche.

--Salut un chacun! fit une voix claire.

Et Franois Paradis mergea du nuage et parut sur le seuil.

Maria attendait sa venue depuis plusieurs semaines dj. Une
demi-heure plus tt le bruit de pas au dehors lui avait fait monter
le sang aux tempes, et voici pourtant que la prsence de celui
qu'elle attendait la frappait comme une surprise mouvante.

--Donne donc ta chaise, Da'B! s'exclama la mre Chapdelaine.

Quatre visiteurs venus de trois points diffrents runis chez elle,
il n'en fallait pas plus pour la remplir d'une agitation joyeuse. En
vrit ce serait une veille mmorable.

--Hein! Tu dis toujours que nous sommes perdus dans le bois et que
nous ne voyons personne, triompha son mari. Compte: onze grandes
personnes.

Toutes les chaises de la maison taient occupes; Esdras, Tit'B et
Eutrope Gagnon occupaient le banc; le pre Chapdelaine tait assis
sur une chaise renverse; Tlesphore et Alma-Rose, du perron,
surveillaient la boucane qui montait toujours.

--Par exemple, s'cria phrem Surprenant, a fait bien des garons et
rien qu'une fille!

Lon compta les garons: les trois fils Chapdelaine, Eutrope Gagnon,
Lorenzo Surprenant et Franois Paradis. Quant  la fille... Tous les
regards convergrent sur Maria, qui sourit faiblement et baissa les
yeux, gne.

--As-tu fait un bon voyage, Franois? Il a remont la rivire avec
des trangers qui allaient acheter des pelleteries aux Sauvages,
expliqua le pre Chapdelaine.

Et il prsenta formellement aux autres visiteurs Franois Paradis,
fils de Franois Paradis de Saint-Michel-de-Mistassini.

Eutrope Gagnon le connaissait de nom; phrem Surprenant avait connu
son pre: un grand homme, encore plus grand que lui, et d'une force
dpareille.

Il ne restait plus  expliquer que la prsence de Lorenzo Surprenant,
qui venait des tats, et tout fut en ordre.

--Un bon voyage? rpondit Franois. Non, pas trop bon. Il y a un des
Belges qui a pris les fivres et qui a manqu de mourir. Aprs a on
se trouvait tard dans la saison; plusieurs familles de Sauvages
taient dj descendues  Sainte-Anne-de-Chicoutimi et on n'a pas pu
les voir; et pour finir, ils ont chavir un des canots  la descente
en sautant un rapide et nous avons eu de la misre  repcher les
pelleteries, sans compter qu'un des _boss_ a manqu de se noyer,
celui qui avait eu les fivres. Non, on a t malchanceux tout le
long. Mais nous voil revenus pareil, et a fait toujours une job de
faite.

Il exprima par un geste qu'il avait fait son ouvrage, reu son
salaire, et que les bnfices ou pertes ventuels lui importaient
peu.

--a fait toujours une _job_ de faite, rpta-t-il lentement. Les
Belges se dpchaient pour tre de retour  Pribonka demain
dimanche; mais comme il restait un autre homme du pays avec eux, je
les ai laisss finir la descente seuls pour venir veiller avec vous.
C'est plaisant de revoir les maisons!

Son regard erra avec satisfaction sur l'intrieur pauvre empli de
fume et sur les gens qui l'entouraient. Parmi toutes ces figures
brunes, hles par le grand air et le soleil, sa figure tait la plus
brune et la plus hle; ses vtements montraient de nombreuses
cicatrices; un pan de son gilet de laine dchir lui retombait sur
l'paule; des mocassins avaient remplac ses bottes de printemps. Il
semblait avoir Rapport avec lui quelque chose de la nature sauvage
en haut des rivires o les Indiens et les grands animaux se sont
enfoncs comme dans une retraite sre. Et Maria, que sa vie rendait
incapable de comprendre la beaut de cette nature-l, parce qu'elle
tait si prs d'elle, sentait pourtant qu'une magie s'tait mise 
l'oeuvre et lui envoyait la griserie de ses philtres dans les
narines.

Esdras avait t chercher le jeu de cartes, des car tes au dos rouge
ple, uses aux coins, parmi lesquelles la dame de coeur, perdue,
avait t remplace par un rectangle de carton rouge vif qui portait
l'inscription bien claire: Dame de coeur.

Lon joua au quatre-sept. Les deux Surprenant l'oncle et le neveu,
avaient respectivement la mre Chapdelaine et Maria comme
partenaires; aprs chaque partie celui des couples qui avait t
battu quittait la table et faisait place  deux autres joueurs. La
nuit tait tout  fait tombe; par la fentre ouverte quelques
mouches pntrrent et promenrent dans la maison leur musique
harcelante et leurs piqres.

--Tlesphore! cria Esdras, guette la boucane; voil les mouches qui
rentrent.

Quelques minutes plus tard, la fume emplissait de nouveau la maison,
opaque, presque touffante, mais accueillie avec joie. La veille
poursuivit son cours placide. Une heure de jeu, quelques propos
changs avec des visiteurs qui apportent des nouvelles du vaste
monde, on appelle encore cela du plaisir au pays de Qubec.

Entre les parties, Lorenzo Surprenant entretenait Maria de sa vie et
de ses voyages; ou bien il l'interrogeait sur sa vie  elle. Il ne
songeait pas  assumer d'airs prtentieux ni suprieurs et pourtant
elle se sentait gne de trouver si peu de chose  dire et ne
rpondait qu'avec une sorte de honte.

Les autres causaient entre eux ou regardaient les joueurs. La mre
Chapdelaine rptait les veilles innombrables qu'elle avait connues
 Saint-Gdon, du temps qu'elle tait fille, et elle regardait l'un
aprs l'autre avec un plaisir vident les trois jeunes hommes
trangers runis sous son toit. Mais Maria s'asseyait  la table,
maniait les cartes, puis retournait  quelque sige vide, prs de la
porte ouverte sans presque jamais regarder autour d'elle. Lorenzo
Surprenant tait constamment  ct d'elle et lui parlait; elle
sentait aussi les regards d'Eutrope Gagnon passer souvent sur elle
avec leur expression coutumire de guet patient; et de l'autre ct
de la porte elle savait que Franois Paradis se tenait pench en
avant, les coudes sur ses genoux, muet avec son beau visage rougi par
le soleil et ses yeux intrpides.

--Maria n'a pas une bien belle faon  soir, dit la mre Chapdelaine
comme pour l'excuser. Elle n'est gure accoutume aux veineux,
voyez-vous...

Si elle avait su!

 quatre cents milles de l, en haut des rivires, ceux des Sauvages
qui avaient fui les missionnaires et les marchands taient accroupis
autour d'un feu de cyprs sec, devant leurs tentes, et promenaient
leurs regards sur un monde encore rempli pour eux, comme aux premiers
jours, de puissances occultes, mystrieuses: le Wendigo gant qui
dfend qu'on chasse sur son territoire; les philtres malfaisants ou
gurisseurs que savent prparer avec des feuilles et des racines les
vieux hommes pleins d'exprience; toute la gamme des charmes et des
magies. Et voici que sur la lisire du monde blanc,  une journe des
chars, dans la maison de bois emplie de boucane cre, un sortilge
imprieux flottait aussi avec la fume et parait de grces
inconcevables, aux yeux de trois jeunes hommes, une belle fille
simple qui regardait  terre.

La nuit avanait; les visiteurs s'en allrent: les deux Surprenant
d'abord, puis Eutrope Gagnon, et il ne resta plus que Franois
Paradis, debout, qui Semblait hsiter.

--Tu couches icitte  soir, Franois? demanda le pre Chapdelaine.

Sa femme n'attendit pas une rponse.

--Comme de raison! fit-elle. Et demain on ira tous ramasser des
bleuets. C'est la fte de sainte Anne.

Lorsque, quelques instants plus tard, Franois monta l'chelle avec
les garons, Maria en ressentit un plaisir mu. Il lui paraissait
venir ainsi un peu plus prs d'elle, et entrer dans le cercle des
affections lgitimes.

Le lendemain fut une journe bleue, une de ces journes o le ciel
clatant jette un peu de sa couleur claire sur la terre. Le jeune
foin, le bl en herbe taient d'un vert infiniment tendre, mouvant,
et mme le bois sombre semblait se teinter un peu d'azur.

Franois Paradis redescendit l'chelle au matin, mtamorphos, en des
vtements propres emprunts  Da'B et  Esdras, et quand il eut fait
sa toilette et se fut ras, la mre Chapdelaine le complimenta sur sa
bonne mine.

Une fois le djeuner du matin pris, tous rcitrent ensemble un
chapelet  l'heure de la messe, et aprs cela le Ion loisir
merveilleux du dimanche s'tendit devant eux. Mais le programme de la
journe tait dj arrt. Eutrope Gagnon arriva comme ils
finissaient le dner, qui avait t servi de bonne heure, et aussitt
aprs ils partirent tous, munis d'une multitude disparate de seaux,
de plats et de gobelets d'tain.

Les bleuets taient bien mrs. Dans les brls, le violet de leurs
grappes et le vert de leurs feuilles noyaient maintenant le rose
teint des dernires fleurs de bois de charme. Les enfants se mirent
 les cueillir de suite avec des cris de joie; mais les grandes
personnes se dispersrent dans le bois, cherchant les grosses talles
au milieu desquelles on peut s'accroupir et remplir un seau en une
heure. Le bruit des pas sur les broussailles et dans les taillis
d'aunes, les cris de Tlesphore et d'Alma-Rose qui s'appelaient l'un
l'autre, tous ces sons s'loignrent peu  peu et autour de chaque
cueilleur il ne resta plus que la clameur des mouches ivres du soleil
et le bruit du vent dans les branches des jeunes bouleaux et des
trembles.

--Il y a une belle talle icitte, appela une voix.

Maria se redressa, le coeur en moi, et alla rejoindre Franois
Paradis qui s'agenouillait derrire les aunes. Cte  cte ils
ramassrent des bleuets quelque temps avec diligence, puis
s'enfoncrent dans le bois, enjambant les arbres tombs, cherchant du
regard autour d'eux les taches violettes des baies mres.

--Il n'y en a pas gure cette anne, dit Franois. Ce sont les geles
de printemps qui les ont fait mourir.

Il apportait  la cueillette son exprience de coureur de bois.

--Dans le creux et entre les aunes, la neige sera reste plus
longtemps et les aura gards des dernires geles.

Ils cherchrent et firent quelques trouvailles heureuses: de larges
talles d'arbustes chargs de baies grasses, qu'ils grenrent
industrieusement dans leurs seaux. Ceux-ci furent pleins en une
heure; alors ils se relevrent et s'assirent sur un arbre tomb, pour
se reposer.

D'innombrables moustiques et maringouins tourbillonnaient dans l'air
brlant de l'aprs-midi.  chaque instant il fallait les carter d'un
geste; ils dcrivaient une courbe affole et revenaient de suite,
impitoyables, inconscients, uniquement anxieux de trouver un pouce
carr de peau pour leur piqre;  leur musique suraigu se mlait le
bourdonnement des terribles mouches noires, et le tout emplissait le
bois comme un grand cri sans fin. Les arbres verts taient rares: de
jeunes bouleaux, quelques trembles, des taillis d'aunes agitaient
leur feuillage au milieu de la colonnade des troncs dpouills et
noircis.

Franois Paradis regarda autour de lui comme pour s'orienter.

--Les autres ne doivent pas tre loin, dit-il.

--Non, rpondit Maria  voix basse.

Mais ni l'un ni l'autre ne poussa un cri d'appel.

Un cureuil descendit du tronc d'un bouleau mort et les guetta
quelques instants de ses yeux vifs avant de se risquer  terre. Au
milieu de la clameur ivre des mouches, les sauterelles pondeuses
passaient avec un crpitement sec; un souffle de vent apporta 
travers les aunes le grondement lointain des chutes.

Franois Paradis regarda Maria  la drobe, puis dtourna de nouveau
les yeux en serrant trs fort ses mains l'une contre l'autre. Qu'elle
tait donc plaisante  contempler! D'tre assis auprs d'elle
d'entrevoir sa poitrine forte, son beau visage honnte et patient, la
simplicit franche de ses gestes rares et de ses attitudes, une
grande faim d'elle lui venait et en mme temps un attendrissement
merveill, parce qu'il avait vcu presque toute sa vie rien qu'avec
d'autres hommes, durement, dans les grands bois sauvages ou les
plaines de neige.

Il sentait qu'elle tait de ces femmes qui, lorsqu'elles se donnent,
donnent tout sans compter: l'amour de leur corps et de leur coeur, la
force de leurs bras dans la besogne de chaque jour, la dvotion
complte d'un esprit sans dtours. Et le tout lui paraissait si
prcieux qu'il avait peur de le demander.

--Je vais descendre  Grand-Mre la semaine prochaine, dit-il 
mi-voix, pour travailler sur l'cluse  bois. Mais je ne prendrai pas
un coup, Maria, pas un seul!

Il hsita un peu et demanda abruptement, les yeux  terre:

--Peut-tre... vous a-t-on dit quelque chose contre moi?

--Non.

--C'est vrai que j'avais coutume de prendre un coup pas mal, quand je
revenais des chantiers et de la drave; mais c'est fini. Voyez-vous,
quand un garon a pass six mois dans le bois  travailler fort et 
avoir de la misre et jamais de plaisir, et qu'il arrive  La Tuque
ou  Jonquire avec toute la paye de l'hiver dans sa poche, c'est
quasiment toujours que la tte lui tourne un peu: il fait de la
dpense et il se met chaud des fois... Mais c'est fini.

Et c'est vrai aussi que je sacrais un peu.  vivre tout le temps
avec des hommes _rough_ dans le bois ou sur les rivires, on
s'accoutume  a. Il y a eu un temps que je sacrais pas mal, et M. le
cur Tremblay m'a disput une fois parce que j'avais dit devant lui
que je n'avais pas peur du diable. Mais c'est fini, Maria. Je vais
travailler tout l't  deux piastres et demie par jour et je mettrai
de l'argent de ct, certain. Et  l'automne je suis sr de trouver
une _job_ comme _foreman_ dans un chantier, avec de grosses gages. Au
printemps prochain j'aurai plus de cinq cents piastres de sauves,
claires, et je reviendrai.

Il hsita encore, et la question qu'il allait poser changea sur ses
lvres.

--Vous serez encore icitte... au printemps prochain?

--Oui.

Et aprs cette simple question et sa plus simple rponse, ils se
turent et restrent longtemps ainsi, muets et solennels, parce qu'ils
avaient chang leurs serments.



CHAPITRE VI


En juillet les foins avaient commenc  mrir, et quand le milieu
d'aot vint, il ne restait plus qu' attendre une priode de
scheresse pour les couper et les mettre en grange. Mais aprs
plusieurs semaines de beau temps continu, les sautes de vent
frquentes, qui sont de rgle dans la plus grande partie de la
province de Qubec, avaient repris.

Chaque matin les hommes examinaient le ciel et tenaient conseil.

--Le vent tourne au sudet. Blasphme! Il va mouiller encore, c'est
clair, disait Edwige Lgar d'un air sombre.

Ou bien le pre Chapdelaine examinait longuement les nuages blancs
qui surgissaient l'un aprs l'autre au-dessus des arbres sombres,
traversaient joyeusement la clairire et disparaissaient derrire les
cimes de l'autre ct.

--Si le norou tient jusqu' demain, on pourra commencer,
pronona-t-il.

Mais le lendemain le vent avait encore chang, et il semblait que les
nuages allgres de la veille revinssent sous forme de longues nues
confuses et dchires, pareilles aux dbris d'une arme aprs la
dfaite.

La mre Chapdelaine prophtisa des malchances certaines.

--Je vous dis que nous n'aurons pas de beau temps pour les foins. Il
parat que, dans le bas du lac, il y a des gens de la mme paroisse
qui se sont fait des procs les uns aux autres. Le bon Dieu n'aime
pas a, c'est sr.

Mais la Divinit se montre enfin indulgente et le vent du nord-ouest
souffla trois jours de suite, fort e continu, assurant une priode de
temps sans pluie. Les faux avaient t aiguises longtemps d'avance,
et les cinq hommes se mirent  l'ouvrage le matin du troisime jour.
Lgar, Esdras et le pre Chapdelaine fauchaient; Da'B et Tit'B les
suivaient pas  pas avec les rteaux et mettaient de suite en tas le
foin coup. Vers le soir, tous les cinq prirent des fourches et
firent les veilloches, hautes et bien tasses, en prvision d'une
saute de vent possible. Mais le temps resta beau. Cinq jours durant
ils continurent balanant tout le jour leurs faux de droite  gauche
avec le grand geste ample qui parat si facile chez un faucheur
exerc et qui constitue pourtant le plus difficile apprendre et le
plus dur de tous les travaux de la terre.

Les mouches et les maringouins jaillissaient par milliers du foin
coup et les harcelaient de leurs piqres; le soleil ardent leur
brlait la nuque et les gouttes de sueur leur brlaient les yeux; la
fatigue de leurs dos toujours plis devenait telle vers le soir
qu'ils ne se redressaient qu'avec des grimaces de peine. Mais ils
besognaient de l'aube  la nuit sans perdre une seconde, abrgeant
les repas, heureux et reconnaissants du temps favorable.

Trois ou quatre fois par jour, Maria ou Tlesphore leur apportait un
seau d'eau qu'ils cachaient sous des branches pour la conserver
froide; et quand la chaleur, le travail et la poussire de foin leur
avaient par trop dessch le gosier, ils allaient, chacun  son tour,
boire aie grandes lampes d'eau et s'en verser sur les poignets on
sur la tte.

En cinq jours, tout le foin fut coup, et comme la scheresse
persistait, ils commencrent au matin du sixime jour  ouvrir et
retourner les veilloches qu'ils voulaient granger avant le soir. Les
faux avaient fini leur besogne, et ce fut le tour des fourches. Elles
dmolirent les veilloches, talrent le foin au soleil, puis vers la
fin de l'aprs-midi, quand il eut sch, elles l'amoncelrent de
nouveau en tas de la grosseur exacte qu'un homme peut soulever en une
seule fois au niveau d'une haute charrette dj presque pleine.

Charles-Eugne tirait vaillamment entre les brancards; la charrette
s'engouffrait dans la grange, s'arrtait au bord de la tasserie, et
les fourches s'enfonaient une fois de plus dans le foin durement
foul, qu'elles enlevaient en galettes paisses, sous l'effort des
poignets et des reins, et dchargeaient au ct.

 la fin de la semaine tout le foin tait dans la grange, sec et
d'une belle couleur, et les hommes s'tirrent et respirrent
longuement comme s'ils sortaient d'une bataille.

--Il peut mouiller  cette heure, dit le pre Chapdelaine. a ne nous
fera pas de diffrence.

Mais il apparut que la priode de scheresse n'avait pas t
exactement calcule  leurs besoins, car le vent continua  souffler
du nord-ouest et les jours ensoleills ne cessrent pas de s'grener,
monotones.

Chez les Chapdelaine les femmes n'avaient pas  participer aux
travaux des champs. Le pre et ses trois grands fils, tous forts et
adroits  la besogne, auraient suffi, et s'ils continuaient 
employer Lgar et  lui payer un salaire, c'est qu'il avait commenc
 travaille pour eux onze ans plus tt, quand les enfants taient
tout jeunes, et ils le gardaient maintenant  moiti par habitude et
 moiti parce qu'ils rpugnaient  se priver des services d'un si
terrible travailleur. Pendant le temps des foins Maria et sa mre
n'eurent donc  faire que leur ouvrage habituel: la tenue de la
maison, la confection des repas, la lessive et le raccommodage du
linge, la traite des trois vaches et le soin des volailles, et une
fois par semaine la cuisson du pain qui se prolongeait souvent tard
dans la nuit.

Les soirs de cuisson, l'on envoyait Tlesphore la recherche des
botes  pain, qui se trouvaient invariablement disperses dans tous
les coins de la maison ou du hangar, parce qu'elles avaient servi
tous le jours  mesurer l'avoine au cheval ou le bl d'Inde aux
poules, sans compter vingt autres usages inattendus qu'on leur
trouvait  chaque instant. Lorsqu'elles taient toutes rassembles et
nettoyes, la pte levait dj, et les femmes se htaient de se
dbarrasser des autres ouvrages pour abrger leur veille.

Tlesphore avait fait brler dans le foyer d'abord quelques branches
de cyprs gommeux, dont la flamme sentait la rsine, puis de grosses
bches d'pinette rouge qui donnaient une chaleur gale et soutenue.
Quand le four tait chaud, Maria y rangeait les botes pleines de
pte, et aprs cela il ne restait plus qu' surveiller le feu et 
changer les botes de place au milieu de la cuisson.

Le four avait t bti trop petit cinq ans auparavant, et depuis la
famille n'avait jamais manqu de parler toutes les semaines du four
neuf qu'il tait urgent de construire, et qui en vrit devait tre
commenc sans plus tarder; mais par une malchance sans cesse
renouvele, l'on oubliait  chaque voyage de faire venir le ciment
ncessaire: de sorte qu'il fallait toujours deux et quelquefois trois
fournes pour nourrir pendant une semaine les neuf bouches de la
maison. Maria se chargeait invariablement de la premire fourne;
invariablement aussi, quand la deuxime fourne tait prte et que la
soire s'avanait dj, la mre Chapdelaine disait charitablement:

--Tu peux te coucher, Maria, je guetterai la deuxime cuite.

Maria ne rpondait rien; elle savait fort bien que sa mre allait
tout  l'heure s'allonger sur son lit tout habille, pour se reposer
un instant, et qu'elle ne se rveillerait qu'au matin. Elle se
contentait donc de raviver la boucane qu'on faisait tous les soirs
dans le vieux seau perc, enfournait la deuxime cuite et venait
s'asseoir sur le seuil, le menton dans ses mains, gardant  travers
les heures de la nuit son inpuisable patience.

 vingt pas de la maison, le four, coiff de son petit toit de
planches, faisait une tache sombre; la porte du foyer ne fermait pas
exactement et laissait passer une raie de lumire rouge; la lisire
noire du bois se rapprochait un peu dans la nuit. Maria restait
immobile, gotant le repos et la fracheur, et sentait mille songes
confus tournoyer autour d'elle comme tin vol de corneilles.

Autrefois cette attente dans la nuit n'tait qu'un
demi-assoupissement, et elle ne cessait de souhaiter patiemment que
la cuisson acheve lui permt le sommeil; depuis que Franois Paradis
avait pass, la longue veille hebdomadaire lui tait plaisante et
douce, parce qu'elle pouvait penser  lui et  elle-mme sans que
rien vnt interrompre le cours des choses heureuses qu'elle
imaginait. Elles taient infiniment simples, ces choses, et
n'allaient gure loin. Il reviendrait au printemps; ce retour, le
plaisir de le revoir, les mots qu'il lui dirait quand ils se
trouveraient seuls de nouveau, les premiers gestes d'amour qui les
joindraient, il tait dj difficile  Maria de se figurer clairement
comment tout cela pourrait arriver.

Elle essayait pourtant. D'abord elle se rptait deux ou trois fois
son nom entier, crmonieusement, tel que les autres le prononaient:
Franois Paradis, de Saint-Michel-de-Mistassini... Franois
Paradis... Et tout  coup, intimement: Franois.

C'est fait. Le voil devant elle, avec sa haute taille et sa force,
sa figure cuite par le soleil et la rverbration de la neige, et ses
yeux hardis. Il est revenu, heureux de la revoir et heureux aussi
d'avoir tenu ses promesses, d'avoir vcu toute une anne en garon
sage, sans sacrer ni boire. Il n'y a pas encore de bleuets 
cueillir, puisque c'est le printemps; mais ils trouvent quelque bonne
raison pour s'en aller ensemble dans le bois; il marche  ct d'elle
sans la toucher ni rien lui dire,  travers le bois de charme qui
commence  se couvrir de fleurs roses, et rien que le voisinage est
assez pour leur mettre  tous deux un peu de fivre aux tempes et
leur pincer le coeur.

Maintenant ils se sont assis sur un arbre tomb, et voici qu'il
parle.

--Vous tes-vous ennuye de moi, Maria?

C'est assurment cela qu'il demandera d'abord; mais elle ne peut pas
aller plus loin dans son rve, parce que lorsqu'elle est arrive l
une dtresse l'arrte. Oh! mon Dou! Comme elle aura eu le temps de
s'ennuyer de lui, avant que ce moment-l vienne! Encore tout le reste
de l't  traverser, et l'automne et tout l'interminable hiver!
Maria soupire; mais l'infinie patience de sa race lui revient
bientt, et elle commence  penser  elle-mme, et  ce que toutes
choses signifient pour elle.

Pendant qu'elle tait  Saint-Prime une de ses cousines qui devait se
marier prochainement lui a parl plusieurs fois de ce mariage. Un
jeune homme du village et un autre, de Normandin, l'avaient courtise
ensemble, venant tous deux pendant de longs mois passer dans sa
maison la veille du dimanche.

--Je les aimais bien tous les deux, a-t-elle avou  Maria. Et je
pense bien que c'tait Zotique que j'aimais le mieux; mais il est
parti faire la drave sur la rivire Saint-Maurice; il ne devait pas
revenir avant l't; alors Romo m'a demande et j'ai rpondu oui. Je
l'aime bien aussi.

Maria n'a rien dit; mais elle a song qu'il devait y avoir des
mariages diffrents de celui-l, et maintenant elle en est sre.
L'amiti que Franois Paradis a pour elle et qu'elle a pour lui, par
exemple, est quelque chose d'unique, de solennel et pour ainsi dire
d'invitable, car il est impossible de concevoir comment les choses
eussent pu se passer autrement, et cela va colorer et rchauffer 
jamais la vie terne de tous les jours. Elle a toujours eu l'intuition
confuse qu'il devait exister quelque chose de ce genre: quelque chose
de pareil  l'exaltation des messes chantes,  l'ivresse d'une belle
journe ensoleille et venteuse, au grand contentement qu'apporte une
aubaine ou la promesse sre d'une riche moisson.

Dans le calme de la nuit le mugissement des chutes se rapproche et
grandit; le vent du nord-ouest fait osciller un peu les cimes des
pinettes et des sapins avec un grand mugissement frais qui est doux
 entendre; plusieurs fois de suite, et de plus en plus loin, un
hibou crie. Le froid qui prcde l'aube est encore loin et Maria se
trouve parfaitement heureuse de rester assise sur le seuil et de
guetter la raie de lumire rouge qui vacille, disparat et luit de
nouveau au pied du four.

Il lui semble que quelqu'un lui a chuchot longtemps que le monde et
la vie taient des choses grises. La routine du travail journalier,
coupe de plaisirs incomplets et passagers; les annes qui
s'coulent, monotones, la rencontre d'un jeune homme tout pareil aux
autres, dont la cour patiente et gaie finit par attendrir; le
mariage, et puis une longue suite d'annes presque semblables aux
prcdentes, dans une autre maison. C'est comme cela qu'on vit, a dit
la voix. Ce n'est pas bien terrible et en tout cas il faut s'y
soumettre; mais c'est uni, terne et froid comme un champ  l'automne.

Ce n'est pas vrai, tout cela. Maria secoue la tte dans l'ombre avec
un sourire inconscient d'extase, et songe que ce n'tait pas vrai.
Lorsqu'elle songe  Franois Paradis,  son aspect,  sa prsence, 
ce qu'ils sont et seront l'un pour l'autre, elle et lui, quelque
chose frissonne et brle tout  la fois en elle. Toute sa forte
jeunesse, sa patience et sa simplicit sont venues aboutir  cela; 
ce jaillissement d'espoir et de dsir,  cette prescience d'un
contentement miraculeux qui vient.

 la base du four la raie de lumire rouge vacille et s'affaiblit.

Le pain doit tre cuit! se dit-elle.

Mais elle ne peut se rsoudre  se lever de suite, craignant de
rompre ainsi le rve heureux qui ne fait que commencer.



CHAPITRE VII


Septembre arriva, et la scheresse bienvenue du temps des foins
persista et devint une catastrophe.  en croire les Chapdelaine il
n'y avait jamais eu de scheresse comme celle-l, et chaque jour
quelque raison nouvelle tait suggre, qui expliquait la svrit
divine.

L'avoine et le bl jaunirent avant d'avoir atteint leur croissance; le
soleil incessant brla l'herbe et les regains de trfle, et du matin
au soir les vaches affames beuglrent, la tte appuye sur les
cltures. Il fallut les surveiller sans rpit, car mme les maigres
crales encore sur pied tentaient cruellement leur faim, et pas un
jour ne s'coula sans que l'une d'elles ne brist quelques pieux pour
tenter de se rassasier dans le grain.

Puis le vent tourna brusquement un soir, comme puis par une
constance si rare, et au matin la pluie tombait. Elle tomba
irrgulirement pendant une semaine, et quand elle s'arrta et que le
vent du nord-ouest recommena  souffler, l'automne tait venu.

L'automne... Il semblait que le printemps ne ft que d'hier. Le grain
n'tait pas encore mr, bien que jauni par la scheresse; seuls les
foins taient en grange; toutes les autres rcoltes achevaient
seulement d'extraire leur substance du sol chauff par le trop court
t, et dj l'automne tait l annonant le retour de l'inexorable
hiver, le froid, bientt la neige...

Alternant avec les jours de pluie, vinrent encore de beaux jours
clairs et chauds vers le midi, o l'on pouvait croire que rien
n'tait chang: la moisson encore sur pied, le dcor ternel des bois
d'pinettes et de sapins, et toujours les mmes couchants mauve et
gris, orange et mauve, les mmes cieux ples au-dessus de la campagne
sombre... Seulement l'herbe commena  se montrer, au matin, blanche
de givre, et presque de suite les premires geles sches vinrent,
qui brlrent et noircirent les feuilles des plants de pommes de
terre.

Puis la premire pellicule de glace fit son apparition sur un
abreuvoir; fondue  la chaleur de l'aprs-midi, elle revint quelques
jours plus tard, et une troisime fois la mme semaine. Les sautes de
vent incessantes continuaient bien  faire alterner les journes
tides de pluie avec ces matins de gel; mais chaque fois que le
nord-ouest reprenait, il tait un peu plus froid, cousin un peu plus
proche des souffles glacs de l'hiver. Partout l'automne est
mlancolique, charg du regret de ce qui s'en va et de la menace de
ce qui s'en vient; mais sur le sol canadien, il est plus mlancolique
et plus mouvant qu'ailleurs, et pareil  la mort d'un tre humain
que les dieux rappellent trop tt, sans lui donner sa juste part de
vie.

 travers le froid qui venait, les premires geles, les menaces de
neige, l'on retardait pourtant et l'on remettait de jour en jour la
moisson pour permettre au pauvre grain de drober encore un peu de
force aux sucs de la terre et au tide soleil. Il fallut moissonner
pourtant, car octobre venait. L'avoine et le bl furent coups et mis
en grange sous un ciel clair, sans clat, au temps o les feuilles
des bouleaux et des trembles commencent  jaunir.

La rcolte de grain fut mdiocre; mais les foins avaient t beaux,
de sorte que l'anne dans son ensemble ne mritait ni transports de
joie ni dolances. Et pourtant, les Chapdelaine ne cessrent de
dplorer longtemps encore, dans leurs conversations du soir, et la
scheresse sans prcdent d'aot, et les geles sans prcdent de
septembre, qui avaient trahi leurs espoirs. Contre l'avarice du trop
court t et les autres rigueurs d'un climat sans indulgence ils
n'avaient aucune rvolte, mme d'amertume; seulement ils comparaient
toujours dans leur esprit la saison coule  quelque autre saison
miraculeuse dont leur illusion faisait la rgle; et c'est ce qui
mettait constamment sur leurs lvres cette ternelle lamentation des
paysans, si raisonnable d'apparence, mais qui revient tous les ans,
tous les ans:

--Si seulement 'avait t une anne ordinaire!



CHAPITRE VIII


Un matin d'octobre, Maria vit en se levant la premire neige
descendre du ciel en innombrables flocons paresseux. Le sol tait
blanc, les arbres poudrs, et il semblait bien que l'automne ft dj
fini, au temps o il ne fait que commencer ailleurs.

Mais Edwige Lgar pronona d'un air sentencieux:

--Aprs la premire neige on a encore un mois avant l'hivernement.
J'ai toujours entendu les vieux dire a, et je pense de mme.

Il avait raison, car deux jours plus tard une pluie fit fondre la
neige et la terre brune se montra de nouveau. Pourtant
l'avertissement n'avait pas t perdu et les prparatifs
commencrent: les prparatifs annuels de dfense contre les grands
froids et la neige dfinitive.

Avec de la terre et du sable Esdras et Da'B renchaussrent
soigneusement la maison, formant un remblai au pied des murs; les
autres hommes s'armrent de marteaux et de clous et firent aussi le
tour de la maison, consolidant, bouchant les trous, rparant de leur
mieux les dommages de l'anne. De l'intrieur, les femmes poussrent
des chiffons dans les interstices collrent sur le lambris intrieur,
du ct du nord-ouest, de vieux journaux rapports des villages et
soigneusement gards, promenrent leurs mains dans tous les angles 
la recherche des courants d'air.

Cela fait, il restait encore  ramasser la provision de bois de
l'hiver. De l'autre ct de la clture des champs,  la lisire de la
fort, les chicots secs abondaient encore. Esdras et Lgar prirent
leur hache et bchrent pendant trois jours; puis les troncs furent
mis en tas, pour attendre qu'une nouvelle chute de neige permt de
les charger sur le grand traneau  bois.

Tout au long d'octobre les jours de gel et les jours de pluie
alternrent, cependant que la fort devenait d'une beaut
miraculeuse.  cinq cents pas de la maison des Chapdelaine la berge
de la rivire Pribonka descendait  pic vers l'eau rapide et les
blocs de pierre qui prcdaient la chute, et de l'autre ct du
courant la berge oppose montait comme un amphithtre de rocher en
coteau, de coteau en colline, mais comme un amphithtre qui se
prolongeait sans fin vers le nord. Du feuillage des bouleaux, des
trembles, des aunes, des merisiers sems sur les pentes, octobre vint
faire des taches jaunes et rouges de mille nuances. Pour quelques
semaines le brun de la mousse, le vert inchangeable des sapins et des
cyprs ne furent plus qu'un fond et servirent seulement  faire
ressortir les teintes mouvantes de cette autre vgtation qui renat
avec chaque printemps et meurt avec chaque automne. La splendeur de
cette agonie s'tendait sur la pente des collines comme sur une bande
sans fin qui suivait l'eau, s'en allant toujours aussi belle aussi
riche de couleurs vives et tendres, aussi mouvante, vers les rgions
lointaines du nord o nul oeil humain ne se posait sur elle.

Mais voici que du nord vint bientt un grand vent froid qui
ressemblait  une condamnation dfinitive,  la fin cruelle d'un
sursis, et prsentement les pauvres feuilles jaunes, brunes et
rouges, secoues trop durement, jonchrent le sol; la neige les
recouvrit et le sol blanchi ne connut plus comme parure que le vert
immuable des arbres sombres, qui triomphrent, pareils  des femmes
emplies d'une sagesse amre, qui auraient chang pour une vie
ternelle leur droit  la beaut.

En novembre, Esdras, Da'B et Edwige Lgar repartirent pour les
chantiers. Le pre Chapdelaine et Tit'B attelrent Charles-Eugne au
grand traneau  bois et charroyrent laborieusement les troncs
coups qui furent empils de nouveau prs de la maison; quand cela
fut fait les deux hommes prirent le godendard et scirent, scirent,
scirent du matin au soir; puis les haches eurent leur tour et
fendirent les bches selon leur taille. Il ne restait plus qu'
corder le bois fendu dans le hangar accot  la maison,  l'abri des
grandes neiges, en piles imposantes o se mlaient le cyprs gommeux
qui flambe de suite avec une grande flamme chaude, l'pinette et le
merisier qui brlent rgulirement et font un feu soutenu, et le
bouleau au grain serr et poli comme du marbre, qui ne se consume que
lentement et montre encore des braises rouges  l'aube d'une longue
nuit d'hiver.

L'poque o l'on empile le bois est aussi celle o l'on fait
boucherie. Aprs la dfense contre le froid, la dfense contre la
faim. Les quartiers de lard s'entassrent dans le saloir;  la poutre
du hangar se balana la moiti d'une belle gnisse grasse--l'autre
moiti avait t vendue  des habitants de Honfleur--que le froid
devait conserver frache jusqu'au printemps; des sacs de farine
furent rangs dans un coin de la maison et Tit'B prit un rouleau de
fil de laiton et commena  confectionner des collets pour tendre aux
livres.

Une sorte d'indolence avait succd  la grande hte de l't, parce
que l't est terriblement court et qu'il importe de ne pas perdre
une heure des prcieuses semaines pendant lesquelles on peut
travailler la terre, au lieu que l'hiver est long, et n'offre que
trop de temps pour ses besognes.

La maison devint le centre du monde, et en vrit la seule parcelle
du monde o l'on pt vivre, et plus que jamais le grand pole de
fonte fut le centre de la maison.  chaque instant, quelque membre de
la famille allait sous l'escalier chercher deux ou trois bches de
cyprs le matin, d'pinette dans la journe, de bouleau le soir, et
les poussait sur les braises encore ardentes. Lorsque la chaleur
semblait diminuer, la mre Chapdelaine disait d'un ton inquiet:

--Ne laissez pas amortir le feu, les enfants!

Et Maria, Tit'B ou Tlesphore ouvrait la petite porte du foyer,
jetait un coup d'oeil et s'en allait vers la pile de bois sans
tarder.

Au matin, Tit'B sautait  bas de son lit longtemps avant le jour pour
aller voir si les gros morceaux de bouleau avaient rempli leur office
et brl toute la nuit; si par malheur le feu tait amorti, il le
rallumait aussitt avec de l'corce de bouleau et des branches de
cyprs, entassait de grosses bches sur la premire flamme, et
retournait en courant s'enfoncer sous les couvertures de laine brune
et de catalogne pour attendre que la bonne chaleur et de nouveau
rempli la maison.

Dehors, le bois voisin et mme les champs conquis sur le bois
n'taient plus qu'un monde tranger, hostile, que l'on surveillait
avec curiosit par les petites fentres carres. Parfois il tait, ce
monde, d'une beaut curieuse, glace et comme immobile, faite d'un
ciel trs bleu et d'un soleil clatant sous lequel scintillait la
neige; mais la puret gale du bleu et du blanc tait galement
cruelle et laissait deviner le froid meurtrier.

D'autres jours le temps s'adoucissait et la neige tombait dru,
cachant tout, et le sol, et les broussailles qu'elle couvrait peu 
peu, et la ligne sombre du bois qui disparaissait derrire le rideau
des flocons serrs. Puis le lendemain le ciel tait clair de nouveau;
mais le vent du nord-ouest soufflait, terrible. La neige souleve en
poudre traversait les brls et les clairires par rafales et venait
s'amonceler derrire tous les obstacles qui coupaient le vent. Au
sud-est de la maison elle laissait un gigantesque cne, ou bien
formait entre la maison et l'table des talus hauts de cinq pieds
qu'il fallait attaquer  la pelle pour frayer un chemin; au lieu que
du ct d'o venait le vent le sol tait gratt, mis  nu par sa
grande haleine incessante.

Ces jours-l les hommes ne sortaient gure que pour aller soigner les
animaux et rentraient en courant, la peau rpe par le froid, humide
des cristaux de neige qui fondaient  la chaleur de la maison. Le
pre Chapdelaine arrachait les glaons forms sur sa moustache,
retirait lentement son capot doubl en peau de mouton, et
s'installait prs du pole avec un soupir d'aise.

--La pompe ne gle pas? demandait-il. Y a-t-il bien du bois dans la
maison?

Il s'assurait que la frle forteresse de bois tait pourvue d'eau, de
bois et de vivres, et s'abandonnait alors  la mollesse de
l'hivernement, fumant d'innombrables pipes, pendant que les femmes
prparaient le repas du soir. Le froid faisait craquer les clous dans
les murs de planches avec des dtonations pareilles  des coups de
fusil; le pole bourr de merisier ronflait; au dehors le vent
sifflait et hurlait comme la rumeur d'une horde assigeante.

--Il doit faire mchant dans le bois! songeait Maria.

Et elle s'aperut qu'elle avait parl tout haut.

--Dans le bois, il fait moins mchant qu'icitte, rpondit son pre.
L o les arbres sont pas mal drus on ne sent pas le vent. Je te dis
qu'Esdras et Da'B n'ont pas de misre.

--Non?

Ce n'tait pas  Esdras ni  Da'B qu'elle avait song d'abord.



CHAPITRE IX


Depuis la venue de l'hiver, l'on avait souvent parl des ftes chez
les Chapdelaine, et voici que les ftes approchaient.

--Je suis  me demander si nous aurons de la visite pour le Jour de
l'An, fit un soir la mre Chapdelaine.

Elle passa en revue tous les parents ou amis susceptibles de venir.

--Azalma Farouche ne reste pas loin, elle; mais elle est trop
paresseuse. Ceux de Saint-Prime ne voudront pas faire le voyage.
Peut-tre que Wilfrid ou Ferdinand viendront de Saint-Gdon, si la
glace est belle sur le lac...

Un soupir rvla qu'elle songeait encore  l'animation des vieilles
paroisses au temps des ftes, aux repas de famille, aux visites
inattendues des parents qui arrivent en traneau d'un autre village,
ensevelis sous les couvertures et les fourrures, derrire un cheval
au poil blanc de givre.

Maria songeait  autre chose.

--Si les chemins sont aussi mchants que l'an dernier, dit-elle, on
ne pourra pas aller  la messe de minuit. Pourtant j'aurais bien
aim, cette fois, et son pre m'avait promis...

Par la petite fentre, elle regardait le ciel gris, et s'attristait
d'avance. Aller  la messe de minuit, c'est l'ambition naturelle et
le grand dsir de tous les paysans canadiens, mme de ceux qui
demeurent le plus loin des villages. Tout ce qu'ils ont brav pour
venir: le froid, la nuit dans le bois, les mauvais chemins et les
grandes distances, ajoute  la solennit et au mystre.
L'anniversaire de la naissance de Jsus devient pour eux plus qu'une
date ou un rite: la rdemption renouvele, une raison de grande joie,
et l'glise de bois s'emplit de ferveur simple et d'une atmosphre
prodigieuse de miracle. Or plus que jamais, cette anne-l, Maria
dsirait aller  la messe de minuit, aprs tant de semaines loin des
maisons et des glises; il lui semblait qu'elle aurait plusieurs
faveurs  demander, qui seraient srement accordes si elle pouvait
prier devant l'autel, au milieu des chants.

Mais au milieu de dcembre, la neige tomba avec abondance, fine et
sche comme une poudre, et trois jours avant Nol le vent du
nord-ouest se leva et abolit les chemins.

Ds le lendemain de la tempte, le pre Chapdelaine attela
Charles-Eugne au grand traneau et partit avec Tit'B, emmenant des
pelles, pour tenter de fouler la route ou d'en tracer une autre. Les
deux hommes revinrent  midi, puiss, blancs de neige, disant que
l'on ne pourrait passer avant plusieurs jours.

Il fallait se rsigner; Maria soupira et songea  s'attirer la
bienveillance divine d'une autre manire.

--C'est vrai, sa mre, demanda-t-elle vers le soir, qu'on obtient
toujours la faveur qu'on demande quand on dit mille _Ave_ le jour
avant Nol?

--C'est vrai, rpondit la mre Chapdelaine d'un air grave. Une
personne qui a quelque chose  demander et qui dit ses mille _Ave_
comme il faut avant le minuit de Nol, c'est bien rare si elle ne
reoit pas ce qu'elle demande.

La veille de Nol, le temps tait froid, mais calme. Les deux hommes
sortirent de bonne heure pour tenter encore de battre le chemin, sans
grand espoir; mais longtemps avant leur dpart et  vrai dire
longtemps avant le jour, Maria avait commenc  rciter ses _Ave_.
Rveille de bonne heure, elle avait pris son chapelet sous son
oreiller et de suite s'tait mise  rpter la prire trs vite,
revenant des derniers mots aux premiers sans aucun arrt et comptant
 mesure sur les grains du chapelet.

Tous les autres dormaient encore; seul, Chien avait quitt sa place
prs du pole en la voyant remuer et tait venu s'accroupir prs du
lit, solennel, la tte pose sur les couvertures. Les regards de
Maria se promenaient sur le long museau blanc appuy sur la laine
brune, sur les yeux humides o se lisait la simplicit pathtique des
animaux, sur les oreilles tombantes au poil lisse, pendant que ses
lvres murmuraient sans fin les paroles sacres: Je vous salue,
Marie, pleine de grce...

Bientt Tit'B sauta  bas de son lit pour mettre du bois dans le
pole; par une sorte de pudeur Maria se dtourna et cacha son
chapelet sous les couvertures tout en continuant  prier. Le pole
ronfla; Chien retourna  sa place ordinaire, et pendant une
demi-heure encore tout fut immobile dans la maison, sauf les doigts
de Maria, qui comptaient les grains de buis, et sa bouche qui priait
avec l'assiduit d'une ouvrire  sa tche.

Puis il fallut se lever, car le jour venait, prparer le gruau et les
crpes pendant que les hommes allaient  l'table soigner les
animaux, les servir quand ils revinrent, laver la vaisselle, nettoyer
la maison. Tout en vaquant  ces besognes, Maria ne cessa pas
d'lever  chaque instant un peu plus haut vers le ciel le monument
de ses _Ave_, mais elle ne pouvait plus se servir de son chapelet, et
il lui tait difficile de compter avec exactitude. Quand la matine
fut plus avance pourtant elle put s'asseoir prs de la fentre, car
nul ouvrage urgent ne pressait, et poursuivre sa tche avec plus de
mthode.

Midi! Trois cents _Ave_ dj. Ses inquitudes se dissiprent, car
elle se sentait presque sre maintenant d'achever  temps. Il lui
vint  l'esprit que le jene serait un titre de plus  l'indulgence
divine et pourrait raisonnablement transformer son espoir en
certitude: elle mangea donc peu, se privant des choses qu'elle aimait
le plus.

Pendant l'aprs-midi elle dut travailler au maillot de laine qu'elle
voulait offrir  son pre pour le jour de l'An, et bien qu'elle
continut  murmurer sans cesse sa prire unique, la besogne de ses
doigts parut la distraire un peu et la retarder; puis ce fut les
prparatifs du souper, qui furent longs; enfin Tit'B vint faire
radouber ses mitaines, et pendant ce temps les _Ave_ n'avancrent que
lentement, par -coups, comme une procession que des obstacles
sacrilges arrtent.

Mais quand le soir fut venu, toute la besogne du jour acheve et
qu'elle put retourner  sa chaise prs de la fentre, loin de la
faible lumire de la lampe, dans l'ombre solennelle, en face des
champs parquets d'un blanc glacial, elle reprit son chapelet, et se
jeta dans la prire avec exaltation. Elle tait heureuse que tant
d'Ave restassent  dire, puisque la difficult et la peine ne
donnaient que plus de mrite  son entreprise, et mme elle et
souhait pouvoir s'humilier davantage et donner plus de force  sa
prire en adoptant quelque position incommode ou pnible, ou par
quelque mortification.

Son pre et Tit'B fumaient, les pieds contre le pole; sa mre
cousait des lacets neufs  de vieux mocassins en peau d'orignal. Au
dehors la lune se leva, baignant de sa lumire froide la froideur du
sol blanc, et le ciel fut d'une puret et d'une profondeur
mouvantes, sem d'toiles qui ressemblaient toutes l'toile
miraculeuse d'autrefois.

Vous tes bnie entre toutes les femmes...

 force de rpter trs vite la courte prire elle finissait par
s'tourdir et s'arrtait quelquefois, l'esprit brouill, ne trouvant
plus les mots si bien connus. Cela ne durait qu'un instant: elle
fermait les yeux, soupirait, et la phrase qui revenait de suite  sa
mmoire et que sa bouche articulait sortait de la ronde machinale et
se dtachait, reprenant tout son sens prcis et solennel.

Vous tes bnie entre toutes les femmes...

Une fatigue pesa sur ses lvres  la longue, et elle ne pronona plus
les mots sacrs que lentement et avec plus de peine; mais les grains
du chapelet continurent  glisser sans fin entre ses doigts, et
chaque glissement envoyait l'offrande d'un _Ave_ vers le ciel
profond, o Marie pleine de grce se penchait assurment sur son
trne, coutant la musique des prires qui montaient et se remmorant
la nuit bienheureuse.

Le Seigneur est avec vous...

Les pieux des cltures faisaient des barres noires sur le sol blanc
baign de ple lumire; les troncs des bouleaux qui se dtachaient
sur la lisire du bois sombre semblaient les squelettes des cratures
vivantes que le froid de la terre aurait pntres et frappes de
mort; mais la nuit glace tait plus solennelle que terrible.

--Avec des chemins de mme nous ne serons pas les seuls forcs de
rester chez nous  soir, fit la mre Chapdelaine. Et pourtant y
a-t-il rien de plus beau que la messe de minuit 
Saint-Coeur-de-Marie, avec Yvonne Boilly  l'harmonium, et Pacifique
Simard qui chante le latin si bellement!

Elle se faisait scrupule de rien dire qui pt ressembler  une
plainte ou  un reproche, une nuit comme celle-l, mais malgr elle
ses paroles et sa voix dploraient galement leur loignement et leur
solitude.

Son mari devina ses regrets, et touch lui aussi par la ferveur du
soir sacr, il commena  s'accuser lui-mme.

--C'est bien vrai, Laura, que tu aurais fait une vie plus heureuse
avec un autre homme que moi, qui serait rest sur une belle terre,
prs des villages.

--Non, Samuel; le bon Dieu fait bien tout ce qu'il fait. Je me
lamente... Comme de raison je me lamente. Qui est-ce qui ne se
lamente pas? Mais nous n'avons pas t bien malheureux jamais, tous
les deux; nous avons vcu sans trop ptir; les garons sont de bons
garons, vaillants, et qui nous rapportent quasiment tout ce qu'ils
gagnent, et Maria est une bonne fille aussi...

Ils s'attendrissaient tous les deux en se rappelant le pass, et
aussi en songeant aux cierges qui brlaient dj, et aux chants qui
allaient s'lever bientt, clbrant partout la naissance du Sauveur.
La vie avait toujours t une et simple pour eux: le dur travail
ncessaire, le bon accord entre poux, la soumission aux lois de la
nature et de l'glise. Toutes ces choses s'taient fondues dans la
mme trame, les rites du culte et les dtails de l'existence
journalire tresss ensemble, de sorte qu'ils eussent t incapables
de sparer l'exaltation religieuse qui les possdait d'avec leur
tendresse inexprime.

La petite Alma-Rose entendit qu'on distribuait des louanges et vint
chercher sa part.

--Moi aussi j'ai t bonne fille, eh! son pre?

--Comme de raison... comme de raison... Ce serait un gros pch
d'tre hassable le jour o le petit Jsus est n.

Pour les enfants, Jsus de Nazareth tait toujours le petit Jsus,
l'enfantelet boucl des images pieuses; et en vrit pour les parents
aussi, c'tait cela que son nom reprsentait le plus souvent. Non pas
le Christ douloureux et profond du protestantisme, mais quelqu'un de
plus familier et de moins grand: un nouveau-n dans les bras de sa
mre, ou tout au plus un trs petit enfant qu'on pouvait aimer sans
grand effort d'esprit et mme songer  son sacrifice futur.

--As-tu envie de te faire bercer?

--Oui.

Il prit la petite fille sur ses genoux et commena  se balancer
d'avant en arrire.

--Et va-t-on chanter aussi?

--Oui.

--C'est correct; chante avec moi:

  Dans son table,
  Que Jsus est charmant!
  Qu'il est aimable
  Dans son abaissement...

Il avait commenc  demi-voix pour ne pas couvrir l'autre voix grle;
mais bientt la ferveur l'emporta et il chanta de toute sa force, les
yeux au loin. Tlesphore vint s'asseoir prs de lui et le regarda
avec adoration. Pour ces enfants levs dans une maison solitaire,
sans autres compagnons que leurs parents, Samuel Chapdelaine
incarnait toute la sagesse et toute la puissance du monde, et comme
il tait avec eux doux et patient, toujours prt  les prendre su ses
genoux et  chanter pour eux les cantiques ou les innombrables
chansons naves d'autrefois qu'il leur apprenait l'une aprs l'autre,
ils l'aimaient d'une affection singulire.

  ...Tous les palais des rois
  N'ont rien de comparable
  Aux beauts que je vois
  Dans cette table.

--Encore? C'est correct.

Cette fois la mre Chapdelaine et Tit'B chantrent aussi. Maria ne
put s'empcher d'interrompre quelques instants ses prires pour
regarder et couter; mais les paroles du cantique redoublrent son
zle et elle reprit bientt sa tche avec une foi plu ardente.

Je vous salue, Marie, pleine de grce...

--Et maintenant? Une autre chanson: laquelle?

Sans attendre une rponse il entonna:

  Trois gros navires sont arrivs,
  Chargs d'avoine, chargs de bl.
  Nous irons sur l'eau nous y prom-promener,
  Nous irons jouer dans l'le...

--Non, pas celle-l... Claire fontaine? Ah! c'est beau a! Nous
allons tous chanter ensemble.

Il jeta un regard vers Maria; mais voyant le chapelet qui glissait
sans fin entre ses doigts il s'abstint de le l'interrompre.

   la claire fontaine
  M'en allant promener,
  J'ai trouv l'eau si belle
  Que je m'y suis baign...
  Il y a longtemps que je t'aime,
  Jamais je ne t'oublierai...

L'air et les paroles galement touchantes; le refrain plein d'une
tristesse nave, il n'y a pas que des coeurs simples que cette
chanson-l ait attendris.

  ...Sur la plus haute branche,
  Le rossignol chantait.
  Chante, rossignol, chante,
  Toi qui as le coeur gai...
  Il y a longtemps que je t'aime,
  Jamais je ne t'oublierai...

Les grains du chapelet ne glissaient plus entre les doigts allongs.
Maria ne chanta pas avec les autres; mais elle couta, et la
complainte de mlancolique amour parut mouvante et douce  son coeur
un peu lass de prires.

  ...Tu as le coeur  rire,
  Moi je l'ai  pleurer.
  J'ai perdu ma matresse
  Pour lui avoir mal parl...
  Pour un bouquet de roses
  Que je lui refusai.
  Il y a longtemps que je t'aime,
  Jamais je ne t'oublierai...

Maria regardait par la fentre les champs blancs que cerclait le bois
solennel; la ferveur religieuse, la monte de son amour adolescent,
le son remuant des voix familires se fondaient dans son coeur en une
seule motion. En vrit, le monde tait tout plein d'amour ce
soir-l, d'amour profane et d'amour sacr, galement simples et
forts, envisags tous deux comme des choses naturelles et
ncessaires; ils taient tout mls l'un  l'autre, de sorte que les
prires qui appelaient la bienveillance de la divinit sur des tres
chers n'taient gure que des moyens de manifester l'amour humain, et
que les naves complaintes amoureuses taient chantes avec la voix
grave et solennelle et l'air d'extase des invocations
surhumaines.

  ...je voudrais que la rose
  Ft encore au rosier,
  Et que le rosier mme
   la mer ft jet.
  Il y a longtemps que je t'aime,
  Jamais je ne t'oublierai...

Je vous salue, Marie, pleine de grce...

La chanson finie, Maria avait machinalement repris ses prires avec
une ferveur renouvele, et de nouveau les _Ave_ s'grenrent.

La petite Alma-Rose, endormie sur les genoux de son pre, fut
dshabille et porte dans son lit; Tlesphore la suivit; bientt
Tit'B  son tour s'tira, puis remplit le pole de bouleau vert; le
pre Chapdelaine fit un dernier voyage  l'table et rentra en
courant disant que le froid augmentait. Tous furent couchs bientt,
sauf Maria.

--Tu n'oublieras pas d'teindre la lampe?

--Non, son pre.

Elle l'teignit de suite, prfrant l'ombre, et revint s'asseoir prs
de la fentre et rcita ses derniers _Ave_. Quand elle eut termin,
un scrupule lui vint et une crainte de s'tre peut-tre trompe dans
leur nombre, parce qu'elle n'avait pas toujours pu compter sur les
grains de son chapelet. Par prudence elle en dit encore cinquante et
s'arrta alors, tourdie, lasse, mais heureuse et pleine de
confiance, comme si elle venait de recevoir une promesse solennelle.

Au dehors le monde tait tout baign de lumire, envelopp de cette
splendeur froide qui s'tend la nuit sur les pays de neige quand le
ciel est clair et que la lune brille. Intrieur de la maison tait
obscur et il semblait que ce fussent la campagne et le bois qui
s'illuminaient pour la venue de l'heure sacre.

Les mille _Ave_ sont dits, songea Maria, mais je n'ai pas encore
demand de faveur... pas avec des mots.

Il lui avait sembl que ce ne serait peut-tre pas ncessaire; que la
divinit comprendrait sans qu'il ft besoin d'un voeu formul par les
lvres, surtout Marie... qui avait t femme sur cette terre. Mais au
dernier moment son coeur simple conut des craintes, et elle chercha
 exprimer en paroles ce qu'elle voulait demander.

Franois Paradis... Assurment son souhait se rapportait  Franois
Paradis. Vous J'aviez devin. Marie pleine de grce? Que pouvait-elle
noncer de ses dsirs sans profanation? Qu'il n'ait pas de misre
dans le bois... Qu'il tienne ses promesses et abandonne de sacrer et
de boire... Qu'il revienne au printemps...

Qu'il revienne au printemps... Elle s'arrte l, parce qu'il lui
semble que lorsqu'il sera revenu, ayant tenu ses promesses, le reste
de leur bonheur qui vient sera quelque chose quels pourront accomplir
presque seuls... presque seuls...  moins que ce ne soit sacrilge de
penser ainsi...

Qu'il revienne au printemps. Songeant  ce retour,  lui,  son beau
visage brl de soleil qui se penchera vers le sien, Maria oublie
tout le reste, e regarde longtemps sans le voir le sol couvert de
neige que la lumire de la lune rend pareil  une grande plaque de
quelque substance miraculeuse, un peu de nacre et presque d'ivoire,
et les cltures noires, et la lisire roche des bois redoutables.



CHAPITRE X


Le jour de l'An n'amena aucun visiteur. Vers le soir, la mre
Chapdelaine, un peu due, cacha sa mlancolie sous la guise d'une
gaiet exagre.

--Quand mme il ne viendrait personne, dit-elle, ce n'est pas une
raison pour nous laisser ptir. Nous allons faire de la tire.

Les enfants poussrent des cris de joie et suivirent des yeux les
prparatifs avec un intrt passionn. Du sirop de sucre et de la
cassonade furent mlangs et mis  cuire; quand la cuisson fut
suffisamment avance, Tlesphore rapporta du dehors un grand plat
d'tain rempli de belle neige blanche. Tout le monde se rassembla
autour de la table, pendant que la mre Chapdelaine laissait tomber
le sirop en bullition goutte  goutte sur la neige, o il se figeait
 mesure en claboussures sucres, dlicieusement froides.

Chacun fut servi  son tour, les grandes personnes imitant
plaisamment l'avidit gourmande des petits; mais la distribution fut
arrte bientt, sagement, afin de rserver un bon accueil  la vraie
tire, dont la confection ne faisait que commencer. Car il fallait
parachever la cuisson, et, une fois la pte prte, l'tirer
longuement pendant qu'elle durcissait. Les fortes mains grasses de la
mre Chapdelaine manirent cinq minutes durant l'cheveau succulent
qu'elles allongeaient et repliaient sans cesse; peu  peu leur
mouvement se fit plus lent, puis une dernire fois la pte fut tire
 la grosseur du doigt et coupe avec des ciseaux,  grand effort,
car elle tait dj dure. La tire tait faite.

Les enfants en mchaient dj les premiers morceaux quand des coups
furent frapps  la porte.

--Eutrope Gagnon, fit le pre. Je me disais aussi que ce serait bien
rare s'il ne venait pas veiller avec nous ce soir.

C'tait Eutrope Gagnon, en effet. Il entra, souhaita le bonsoir 
tout le monde, posa son casque sur la table... Maria le regardait,
une rougeur aux joues. La coutume veut que le jour de l'An les
garons embrassent les filles, et Maria savait fort bien qu'Eutrope,
malgr sa timidit, allait se prvaloir de cet usage; elle restait
immobile prs de la table et attendait, sans ennui, mais pensant 
cet autre baiser qu'elle aurait aim recevoir.

Pourtant le jeune homme prit la chaise qu'on lui offrait et s'assit,
les yeux  terre.

--C'est toi toute la visite que nous avons eue aujourd'hui, dit le
pre Chapdelaine. Mais je pense bien que tu n'as vu personne non
plus... J'tais bien certain que tu viendrais veiller.

--Comme de raison... Je n'aurais pas laiss passer le jour de l'An
sans venir. Mais en plus de a j'avais des nouvelles que je voulais
vous rpter.

--Ah!

Sous les regards d'interrogation convergeant sur lui, il continuait 
baisser les yeux.

-- voir ta face, je calcule que ce sont des nouvelles de malchance.

--Ouais.

La mre Chapdelaine se leva  moiti avec un geste de crainte.

--a serait-il les garons?

--Non, madame Chapdelaine. Esdras et Da'B sont bien, si le bon Dieu
le veut. Les nouvelles que je parle ne viennent pas de ce bord-l; a
n'est pas un parent  vous, mais un garon que vous connaissez.

Il hsita un instant et pronona le nom  voix basse.

--Franois Paradis...

Son regard se leva un instant sur Maria, pour se dtourner aussitt;
mais elle ne remarqua mme pas ce coup d'oeil charg d'honnte
sympathie. Un grand silence s'tait appesanti non seulement dans la
maison, mais sur l'univers entier; toutes les cratures vivantes et
toutes les choses restaient muettes et attendaient anxieusement cette
nouvelle qui tait d'une si terrible importance, puisqu'elle touchait
le seul homme au monde qui comptt vraiment.

--Voil comment a s'est pass... Vous avez peut-tre eu connaissance
qu'il tait _foreman_ dans un chantier en haut de La Tuque, sur la
rivire Vermillon. Quand le milieu de dcembre est venu, il a dit
tout  coup au _boss_ qu'il allait partir pour venir passer les ftes
au lac Saint-Jean, icitte... Le _boss_ ne voulait pas, comme de
raison; quand les hommes se mettent  prendre des congs de dix 
quinze jours en plein milieu de l'hiver, autant vaudrait casser le
chantier de suite. Il ne voulait pas et il le lui a bien dit; mais
vous connaissez Franois: c'tait un garon malais  commander,
quand il avait une chose en tte. Il a rpondu quel avait dans son
coeur d'aller au grand lac pour les ftes et qu'il irait. Alors le
_boss_ l'a laiss faire, par peur de le perdre, vu que c'tait un
homme capable hors de l'ordinaire, et accoutum dans le bois...

Il parlait avec une facilit singulire, lentement, mais sans
chercher ses mots, comme s'il avait tout prpar d'avance. Maria
songea tout  coup, au milieu de son angoisse: Franois a voulu
venir icitte pour les ftes... me voir, et une joie fugitive
effleura son coeur comme une hirondelle rase l'eau.

--Le chantier n'tait pas bien loin dans le bois, seulement  deux
jours de voyage du Transcontinental, qui descend sur La Tuque: mais
a s'adonnait qu'il y avait eu un accident  la _track_ qui n'tait
pas encore rpare, et les chars ne passaient pas. J'ai eu
connaissance de tout a par Johnny Niquette, de Saint-Henri, qui est
arriv de La Tuque il y a deux jours passs.

--Ouais?

--Quand Franois Paradis a su qu'il ne pourrait pas prendre les
chars, il a fait une rise et dit comme a que tant qu' marcher il
marcherait tout le chemin et qu'il allait gagner le grand lac en
suivant les rivires, la rivire Croche d'abord, et puis la rivire
Ouatchouan, qui tombe prs de Roberval.

--C'est correct, dit le pre Chapdelaine. a peut se faire. J'ai
pass par l.

--Pas dans cette saison icitte, monsieur Chapdelaine, srement pas
dans cette saison icitte. Tout le monde l-bas a dit  Franois que
a n'avait pas de bon sens de vouloir faire ce voyage-l en plein
hiver, au temps des ftes, avec le froid qu'il faisait, peut-tre
bien quatre pieds de neige dans le bois, et seul. Mais il n'a fait
que rire d'eux et leur dire qu'il tait accoutum dans le bois, qu'un
peu de misre ne lui faisait pas peur parce qu'il tait dcid
d'aller en haut du lac pour les ftes, et que l o les Sauvages
passaient lui passerait bien. Seulement--vous connaissez bien a,
monsieur Chapdelaine--quand les Sauvages font ce voyage-l, c'est
plusieurs ensemble, et avec des chiens. Franois est parti seul, 
raquettes, avec ses couvertes et des provisions sur une petite
trane...

Personne n'avait dit un mot pour le hter ou l'interrompre; on
l'coutait comme on coute quelqu'un qui conte une histoire, quand le
dnouement approche, visible, mais inconnu, pareil  un homme qui
vient en se cachant la figure.

--Vous vous rappelez bien le temps qu'il a fait la semaine avant la
Nol: il est tomb de la neige en masse, et puis le norou a pris. a
s'est adonn que pendant la tempte Franois Paradis tait dans les
grands brls, o la petite neige poudre terriblement et fait des
falaises. Dans des places comme celles-l, mme un homme capable n'a
pas grande chance quand il fait ben fret et que la tempte dure. Et
si vous vous rappelez le norou a souffl trois jours de suite, dur 
vous couper la face...

--Oui. Eh bien?

Le monologue qu'il avait prpar n'allait pas plus loin sans doute,
ou bien il hsitait  prononcer les paroles ncessaires, car il ne
rpondit qu'aprs quelques instants de silence,  voix basse:

--Il s'est cart...

Des gens qui ont pass toute leur vie  la lisire des bois canadiens
savent ce que cela veut dire. Les garons tmraires que la malchance
atteint dans la fort et qui se trouvent carts--perdus--ne
reviennent gure. Parfois une expdition trouve et rapporte leurs
corps, au printemps, aprs la fonte des neiges... Le mot lui-mme, au
pays de Qubec et surtout dans les rgions lointaines du nord, a pris
un sens sinistre et singulier, o se rvle le danger qu'il y a 
perdre le sens de l'orientation, seulement un jour, dans ces bois
sans limites.

--Il s'est cart... La tempte l'a surpris dans les brls et il
s'est arrt un jour; on sait a  cause que des Sauvages ont trouv
l'abri en branches de sapin qu'il s'tait fait, et ils ont vu aussi
ses pistes. Il est reparti parce qu'il n'avait gure de provisions et
qu'il avait hte d'arriver, je pense; mais le temps tait encore
mchant, la neige tombait, le norou soufflait dur, et probablement
qu'il ne pouvait pas voir le soleil ni marquer son chemin, car les
Sauvages ont dit que ses pistes s'loignaient de la rivire Croche,
qu'il avait suivie, et s'en allaient dret vers le nord.

Personne ne parlait encore; ni les deux hommes qui coutaient en
hochant parfois la tte, comprenant tous les dtails de la tragique
aventure; ni la mre Chapdelaine, dont les mains s'taient jointes
sur ses genoux comme pour une imploration tardive; ni Maria.

--Quand on a su a, des hommes d'Ouatchouan sont partis, aprs que le
temps s'tait adouci un peu. Mais la neige avait couvert toutes les
pistes et ils sont revenus en disant quels n'avaient rien vu, voil
trois jours passs. Il s'est cart...

Tous se redressrent, avec des soupirs: l'histoire tait termine et
en vrit il ne restait plus rien  dire. Le sort de Franois Paradis
tait aussi lugubrement certain que s'il avait t enterr dans le
cimetire de Saint-Michel-de-Mistassini, au milieu des chants, avec
la bndiction des prtres.

Un lourd silence pesa sur la maisonne. Le pre Chapdelaine se pencha
en avant, les coudes sur ses genoux, cognant machinalement une de ses
mains fermes contre l'autre, avec une moue grave.

--a montre que nous ne sommes que de petits enfants dans la main du
bon Dieu, fit-il. Franois tait un des meilleurs hommes de par
icitte pour vivre dans le bois et trouver son chemin; des trangers
l'engageaient comme guide et il les ramenait toujours chez eux sans
malchance. Et voil qu'il s'est cart. Nous ne sommes que de petits
enfants... Il y en a qui se croient pas mal forts et qui pensent
qu'ils peuvent se passer de l'aide du bon Dieu quand ils sont dans
leur maison ou sur leur terre; mais dans le bois...

Il secoua la tte et rpta encore d'une voix grave:

--Nous ne sommes que de petits enfants.

--C'tait un bon homme, dit Eutrope Gagnon, un vrai bon homme, fort
et vaillant, et sans malice.

--Comme de raison. Je ne veux pas dire que le bon Dieu avait des
raisons pour le faire mourir, lui plutt qu'un autre... C'tait un
bon garon, un travaillant, et je l'aimais bien... Mais a vous
montre...

--Personne n'a jamais rien eu contre lui, reprit Eutrope avec une
sorte de gnreux enttement.

C'tait un homme rare pour l'ouvrage, pas peureux de rien, et
serviable avec a. Tous ceux qui l'ont connu avaient de l'amiti pour
lui. C'tait un homme dpareill.

Il leva les yeux sur Maria et rpta avec force:

--C'tait un bon homme, un homme dpareill.

--Quand nous tions  Mistassini, dit la mre Chapdelaine, voil de
a sept ans, a n'tait encore qu'une jeunesse, mais fort et adroit
pas mal, dj aussi grand comme il est l... je veux dire comme il
tait... l't dernier, quand il est venu icitte. C'tait difficile
de ne pas l'aimer.

Ils regardaient droit devant eux en parlant, et cependant tout ce
qu'ils disaient semblait s'adresser  Maria, comme si son secret
d'amour avait t navement visible. Mais elle ne dit rien ni ne
bougea, les yeux fixs sur la vitre de la petite fentre que le gel
rendait pourtant opaque comme un mur.

Eutrope Gagnon s'en alla bientt; les Chapdelaine, rests seuls,
furent longtemps sans parler. Enfin le pre dit d'une voix hsitante:

--Franois Paradis n'avait quasiment pas de famille: alors comme nous
avions tous de l'amiti pour lui, on pourrait peut-tre faire dire
une messe ou deux... Eh, Laura?

--Srement. Trois grand-messes avec chant, et quand les garons
reviendront du bois, en bonne sant s'il plat au bon Dieu, trois
autres pour le repos de son me, pauvre garon! Et tous les dimanches
nous dirons un chapelet pour lui.

--Il tait comme tous les autres, reprit le pre Chapdelaine, pas
parfait, comme de raison, mais sans malice et propre dans sa vie. Le
bon Dieu et la Sainte Vierge auront piti de lui.

Encore le silence. Maria sentait bien que c'tait pour elle qu'ils
disaient cela, parce qu'ils avaient devin son chagrin et cherchaient
 l'adoucir; mais elle ne pouvait parler, ni pour louer le mort ni
pour se plaindre. Une main s'tait glisse dans sa gorge, l'touffant
ds que le dnouement du rcit tragique tait devenu clair pour elle,
et maintenant cette main avait pntr jusqu'en sa poitrine et lui
serrait durement le coeur. Les lancements et la douleur dchirante
viendraient plus tard peut-tre; mais pour le moment ce n'tait
encore que cela: la poigne cruelle de cinq doigts ferms sur son
coeur.

D'autres paroles furent prononces, qu'elle n'entendit gure; puis ce
fut le remue-mnage ordinaire du soir, les prparatifs du coucher, le
pre Chapdelaine sortant pour aller faire une dernire visite 
l'table et rentrant dans la maison trs vite, la peau rougie par le
froid, fermant en hte derrire lui la porte o une colonne de bue
froide s'engouffrait.

--Viens, Maria.

Sa mre l'appelait trs doucement, en lui posant une main sur
l'paule. Elle se leva et alla s'agenouiller avec les autres pour la
prire. Pendant dix minutes, les voix se rpondirent, touffes et
monotones, murmurant les paroles sacres. Quand ils furent arrivs 
la fin du chapelet, la mre Chapdelaine murmura:

--Encore cinq _Pater_ et cinq _Ave_ pour le repos de ceux qui ont eu
de la malchance dans les bois...

Et les voix s'levrent  nouveau, un peu plus touffes encore
qu'auparavant, avec parfois un frmissement qui ressemblait  un
sanglot.

Lorsqu'elles se turent et que tous se relevrent aprs le dernier
signe de croix, Maria se dtourna de suite et retourna prs de la
fentre. Le gel avait fait des vitres autant de plaques de verre
dpoli, opaques, qui abolissaient le monde du dehors; mais Maria ne
les vit mme pas, parce que les larmes avaient commenc  monter en
elle et l'aveuglaient. Elle resta l quelques instants, immobile, les
bras pendants, dans une attitude d'abandon pathtique; puis son
chagrin tout  coup se fit plus poignant et l'tourdit; machinalement
elle ouvrit la porte et sortit sur les marches du perron de bois.

Vu du seuil, le monde fig dans son sommeil blanc semblait plein
d'une grande srnit; mais ds que Maria fut hors de l'abri des
murs, le froid descendit sur elle comme un couperet, et la lisire
lointaine du bois se rapprocha soudain, sombre faade derrire
laquelle cent secrets tragiques, enfouis, appelaient et se
lamentaient comme des voix.

Elle se recula avec un gmissement, referma la porte et s'assit prs
du pole, frissonnante. La stupeur premire du choc commenait  se
dissiper; son chagrin s'aiguisa, et la main qui lui serrait le coeur
se mit  inventer des pincements, des dchirures, vingt tortures
ruses et cruelles.

Comme il a d ptir l-bas dans la neige! songe-t-elle, sentant
encore sur son visage la morsure rapide de l'air glac. Elle a bien
entendu dire par des hommes que le mme destin a effleurs que
c'tait une mort insensible et douce, au contraire, toute pareille 
un assoupissement; mais elle n'arrive pas  le croire, et les
souffrances que Franois a peut-tre endures, avant de s'abandonner
sur le sol blanc, dfilent dans sa pense  elle comme une procession
sinistre.

Point n'est besoin de voir le lieu; elle connat assez bien l'aspect
redoutable des grands bois en hiver, la neige amoncele jusqu'aux
premires branches des sapins, les buissons d'aunes, enterrs presque
en entier, les bouleaux et les trembles dpouills comme des
squelettes et tremblant sous le vent glac, le ciel ple se rvlant
 travers le fouillis des aiguilles vert sombre. Franois Paradis
s'en est all  travers les troncs serrs, les membres raides de
froid, la peau rpe par le norou impitoyable, dj mordu par la
faim, trbuchant de fatigue; ses pieds las n'ont plus la force de se
lever assez haut et souvent ses raquettes accrochent la neige et le
font tomber sur les genoux.

Sans doute ds que la tempte a cess il a reconnu son erreur, vu
quel marchait vers le Nord dsert, et de suite il a repris le bon
chemin, en garon d'exprience qui a toujours eu le bois pour patrie.
Mais ses provisions sont presque puises, le froid cruel le torture
encore; il baisse la tte, serre les dents et se bat avec l'hiver
meurtrier, faisant appel aux ressources de sa force et de son grand
courage. Il songe  la route  suivre et  la distance, calcule ses
chances de survivre, et par clairs pense aussi  la maison bien
close et chaude o tous seront contents de le revoir;  Maria qui
saura ce qu'il a risqu pour elle et lvera enfin sur lui ses yeux
honntes pleins d'amour.

Peut-tre est-il tomb pour la dernire fois tout prs du salut, 
quelques arpents seulement d'une maison ou d'un chantier. C'est
souvent ainsi que cela arrive. Le froid assassin et ses acolytes se
sont jets sur lui comme sur une proie; ils ont raidi le beau visage
franc, ferm ses yeux hardis sans piti ni douceur; fait un bloc
glac de son corps vivant... Maria n'a plus de larmes; mais elle
frissonne et tremble ainsi qu'il a d trembler et frissonner, lui,
avant que l'inconscience misricordieuse vienne; et elle se serre
contre le pole avec une grimace d'horreur et de compassion comme
s'il tait en son pouvoir de le rchauffer aussi et de dfendre sa
chre vie contre les meurtriers.

 Jsus-Christ, qui tendais les bras aux malheureux, pourquoi ne
l'as-tu pas relev de la neige avec tes mains ples? Pourquoi, Sainte
Vierge, ne l'avez-vous pas soutenu d'un geste miraculeux quand il a
trbuch pour la dernire fois? Dans toutes les lgions du ciel
pourquoi ne s'est-il pas trouv un ange pour lui montrer le chemin?

Mais c'est la douleur qui parle ainsi avec des cris de reproche, et
le coeur simple de Maria craint d'avoir t impie en l'coutant.
Bientt une autre crainte lui vient: peut-tre Franois Paradis
n'a-t-il pas su tenir assez exactement les promesses qu'il lui avait
faites. Dans les chantiers, au milieu d'hommes rudes, il a peut-tre
eu des moments de faiblesse, blasphm, profan les noms saints, et
il s'en est all vers la mort en tat de pch, accabl de courroux
divin.

Ses parents ont dit tout  l'heure qu'ils allaient faire dire des
messes. Comme ils ont t bons! Ayant devin son secret, comme ils
ont su se taire! Mais elle aussi peut aider de ses prires la pauvre
me en peine. Son chapelet est rest sur la table: elle le reprend,
et tout naturellement ce sont les phrases de l'_Ave_ qui montent 
ses lvres: Je vous salue, Marie, pleine de grce...

Aviez-vous dout d'elle, mre du Galilen? Parce qu'elle vous avait
huit jours auparavant supplie par mille fois et que vous n'aviez
rpondu  sa prire qu'en vous figeant dans une immobilit vraiment
divine pendant que s'accomplissait le destin, pensiez-vous qu'elle
allait, elle, douter ou de votre pouvoir ou de votre bont? C'et t
mal la connatre. Comme elle vous avait demand votre protection pour
un homme, voici qu'elle vous demande votre pardon pour une me, avec
les mmes mots, la mme humilit, la mme foi sans limites.

Vous tes bnie entre toutes les femmes, et Jsus, le fruit de vos
entrailles, est bni.

Seulement elle se serre contre le grand pole de fonte, et bien que
la chaleur du feu la pntre elle continue  frissonner en pensant au
pays glac qui l'entoure, au bois profond,  Franois Paradis qu'elle
lie peut encore imaginer insensible, et qui doit avoir si froid dans
son lit de neige...



CHAPITRE XI


Un soir de fvrier le pre Chapdelaine dit:

--Les chemins sont beaux. Si tu veux, Maria, nous irons  la Pipe,
dimanche, pour la messe.

--C'est correct, son pre.

Mais elle avait rpondu cela d'un ton lass, presque indiffrent, et
ses parents changrent un regard furtif par-dessus sa tte.

Les paysans ne meurent point des chagrins d'amour ni n'en restent
marqus tragiquement toute la vie. Ils sont trop prs de la nature et
peroivent trop clairement la hirarchie essentielle des choses qui
comptent. C'est pour cela peut-tre qu'ils vitent le plus souvent
les grands mots pathtiques, quels disent volontiers amiti pour
amour, ennui pour douleur, afin de conserver aux peines et aux
joies du coeur leur taille relative dans l'existence  ct de ces
autres soucis d'une plus sincre importance qui concernent le travail
journalier, la moisson, l'aisance future.

Maria n'avait pas song un moment que sa vie ft finie, ou que le
monde dt tre pour elle un douloureux dsert, parce que Franois
Paradis ne pourrait pas revenir au printemps ni plus tard. Seulement
elle tait malheureuse, et tant que le chagrin durait elle ne pouvait
pas aller plus avant.

Quand le dimanche vint, le pre Chapdelaine et sa fille commencrent
de bonne heure  se prparer pour le voyage de deux heures qui devait
les amener  Saint-Henri-de-Taillon, o se trouvait l'glise. Avant
sept heures et demie Charles-Eugne tait attel; Maria, revtue dj
de sa grande pelisse d'hiver, serrait avec soin dans son
porte-monnaie la liste des commissions que lui avait donne sa mre.
Quelques minutes plus tard les grelots de l'attelage commencrent 
tinter et le reste de la famille se groupa derrire la petite fentre
carre pour regarder s'loigner les voyageurs.

Pendant une heure le cheval ne put aller qu'au pas, enfonant
jusqu'aux jarrets dans la neige, car les Chapdelaine taient seuls 
passer sur ce chemin, quels avaient trac et dblay eux-mmes et qui
n'tait pas assez souvent foul pour devenir glissant et dur.

Mais quand ils eurent rejoint la route battue, Charles-Eugne trotta
allgrement.

Ils traversrent Honfleur, hameau de huit maisons disperses, puis
rentrrent dans le bois.  la longue quelques champs apparurent; des
maisons s'espacrent au bord du chemin; la lisire sombre s'loigna
peu  peu et bientt le traneau fut en plein village, prcd et
suivi d'autres traneaux qui s'en allaient aussi vers l'glise.

Depuis le commencement de la nouvelle anne, Maria tait dj venue
trois fois entendre la messe  Saint-Henri-de-Taillon, que les gens
du pays persistent  appeler la Pipe, comme aux jours hroques des
premiers colons. C'tait pour elle, en mme temps qu'un exercice de
pit, presque la seule distraction possible, et son pre s'tait
efforc de la lui donner frquemment, pensant que le spectacle rare
du culte et la rencontre des quelques connaissances quils avaient au
village aideraient  secouer la tristesse.

Cette fois, quand la messe fut termine, au lieu de visiter les
maisons amies ils allrent au presbytre. Celui-ci tait dj rempli
de paroissiens venus de fermes loignes, car le prtre n'est pas
seulement le directeur de conscience de ses ouailles, mais aussi leur
conseiller en toutes matires, l'arbitre de leurs querelles, et en
vrit la seule personne diffrente d'eux-mmes  laquelle ils
puissent avoir recours dans le doute.

Le cur de Saint-Henri satisfit tous ses consultants, certains en
quelques mots rapides, au milieu de la conversation gnrale 
laquelle lui-mme prenait part jovialement; d'autres plus longuement,
dans le secret de la pice voisine. Quand le tour des Chapdelaine fut
venu il regarda l'horloge.

--On va dner d'abord, eh? fit-il, bonhomme. Vous avez d prendre de
l'apptit sur le chemin, et moi, de dire la messe, a me donne faim
sans bon sens.

Il rit de toutes ses forces, amus plus que personne de sa
plaisanterie, et prcda ses htes dans la salle  manger. Un autre
prtre tait l, venu d'une paroisse voisine et deux ou trois
paysans; le repas ne fut qu'une longue discussion agricole coupe
d'histoires comiques et de commrages sans malice; de temps en temps
un des paysans se souvenait du lieu et mettait quelque rflexion
pieuse que les prtres accueillaient avec des hochements de tte
brefs et des Oui! oui! un peu distraits.

Enfin le dner prit fin; quelques-uns des invits partirent sitt les
pipes allumes. Le cur surprit un regard du pre Chapdelaine et
sembla se rappeler quelque chose; il se leva en faisant signe 
Maria.

--Viens un peu par icitte, tou, fit-il.

Il la prcda dans la pice voisine, qui lui servait  la fois de
salle de rception et de bureau.

Il y avait un petit harmonium contre le mur; de l'autre ct, une
table qui portait des revues agricoles, un Code, quelques livres
relis en cuir noir; aux murs le portrait du pape Pie X, une gravure
reprsentant la Sainte Famille, une planche en couleurs o
voisinaient les traneaux et les moulins  battre d'un fabricant de
Qubec, et plusieurs affiches officielles contenant des
recommandations sur les incendies de forts ou les pidmies de
btail.

--Alors il parat que tu te tourmentes sans bon sens, de mme? dit-il
assez doucement en se retournant vers Maria.

Elle le regarda avec humilit, peu loigne de croire qu'en son
pouvoir surnaturel de prtre il avait devin son chagrin sans que nul
ne l'en et averti. Lui courbait un peu sa taille dmesure et
penchait vers elle sa figure maigre de paysan; car sous sa soutane il
avait tout d'un homme de la terre: le masque jaune et dcharn, les
yeux mfiants, les larges paules osseuses. Mme ses mains,
dispensatrices de pardons miraculeux, taient des mains de laboureur,
aux veines gonfles sous la peau brune. Mais Maria ne voyait en lui
que le prtre, le cur de la paroisse, clairement envoy par Dieu
pour lui expliquer la vie et lui montrer le chemin.

--Assis-tou l! fit-il en montrant une chaise.

Elle s'assit un peu comme une colire qu'on rprimande, un peu comme
une femme qui consulte le magicien dans son antre, et attendit avec
un mlange de confiance et d'effroi que les charmes surnaturels
oprassent.

Une heure plus tard, le traneau filait sur la neige dure. Le pre
Chapdelaine commenait  s'assoupir et les guides glissaient peu 
peu de ses mains ouvertes.

Une fois encore il se secoua, releva la tte et reprit  pleine voix
le cantique qu'il avait entonn en quittant le village:

  ...Adorons-le dans le ciel,
     Adorons-le sur l'autel...

Puis il se tut, son menton s'abaissa peu  peu sur sa poitrine, et il
n'y eut plus sur le chemin d'autre bruit que le tintement des grelots
de l'attelage.

Maria songeait aux paroles du prtre.

--S'il y avait de l'amiti entre vous, c'est bien naturel que tu aies
du chagrin. Mais vous n'tiez pas fiancs, puisque tu n'en avais rien
dit  tes parents ni lui non plus; alors de te dsoler de mme et de
te laisser ptir  cause d'un garon qui ne t'tait rien, aprs tout,
a n'est pas bien, a n'est pas convenable...

Et encore:

--Faire dire des messes et prier pour lui, a c'est correct, tu ne
peux pas faire mieux. Trois grand-messes avec chant et trois autres
quand les garons reviendront du bois, comme ton pre l'a dit, comme
de raison a lui fera du bien et tu peux penser qu'il aimera mieux a
que des lamentations, lui, puisque a diminuera d'autant son temps de
purgatoire. Mais te chagriner sans raison et faire une face 
dcourager toute la maison, a n'a pas de bon sens, et le bon Dieu
n'aime pas a.

En disant cela il n'avait pas l'air d'un consolateur ou d'un
conseiller discutant les raisons impondrables du coeur, mais plutt
d'un homme de loi ou d'un pharmacien nonant prosaquement des
formules absolues, certaines.

--Une fille comme toi, plaisante  voir, de bonne sant et avec a
vaillante et mnagre, c'est fait pour encourager ses vieux parents,
d'abord, et puis aprs se marier et fonder une famille chrtienne. Tu
n'as pas dessein d'entrer en religion? Non. Alors tu vas abandonner
de te tourmenter de mme, parce que c'est un tourment profane et peu
convenable, vu que ce garon ne t'tait rien. Et le bon Dieu sait ce
qui est bon pour nous; il ne faut pas se rvolter ni se plaindre...

Dans tout cela, une phrase avait trouv Maria quelque peu incrdule:
l'assurance du prtre que Franois Paradis, l o il se trouvait, se
souciait uniquement des messes dites pour le repos de son me, et non
du regret tendre et poignant qu'il avait laiss derrire lui. Cela,
elle ne pouvait arriver  le croire. Incapable de le concevoir
rellement dans la mort autre qu'il avait t dans la vie, elle
songeait au contraire qu'il devait tre heureux et reconnaissant de
ce grand regret qui prolongeait un peu, par-del la mort, l'amour
devenu inutile. Enfin, puisque le prtre l'avait dit...

Le chemin louvoyait entre les arbres sombres fichs dans la neige;
des cureuils, effrays par le passage rapide du traneau et le bruit
des grelots tintant, gagnaient en quelques bonds le tronc des
pinettes et grimpaient en s'agriffant  l'corce. Un froid vif
descendait du ciel gris sur la terre blanche et le vent brlait la
peau, car c'tait fvrier, ce qui, au pays de Qubec, veut dire deux
pleins mois d'hiver encore.

Tandis que le cheval Charles-Eugne trottait sur le chemin durci,
ramenant les deux voyageurs vers leur maison solitaire, Maria, se
rappelant les commandements du cur de Saint-Henri, chassa de son
coeur tout regret avou, et tout chagrin, aussi compltement que cela
tait en son pouvoir et avec autant de simplicit qu'elle en et mis
 repousser la tentation d'une soire de danse, d'une fte impie ou
de quelque autre action apparemment malhonnte et dfendue.

Ils arrivrent chez eux comme la nuit tombait. Le soir n'avait t
qu'un lent vanouissement de la lumire; car depuis le matin le ciel
tait demeur gris et le soleil invisible. De la tristesse pesait sur
le sol livide; les sapins et les cyprs n'avaient pas l'air d'arbres
vivants, et les bouleaux dnuds semblaient douter du printemps.
Maria sortit du traneau en frissonnant et n accorda qu'une attention
distraite aux Happements de Chien,  ses gambades, aux cris des
enfants qui l'appelaient du seuil. Le monde lui paraissait
curieusement vide, tout au moins pour un soir. Il ne lui restait plus
d'amour et on lui dfendait le regret. Elle entra dans la maison trs
vite sans regarder autour d'elle, prouvant un sentiment nouveau fait
d'un peu de crainte et d'un peu de haine pour la campagne dserte, le
bois sombre, le froid, la neige, toutes ces choses parmi lesquelles
elle avait toujours vcu et qui l'avaient blesse.



CHAPITRE XII


Comme mars venait, Tit'B rapporta un jour de Honfleur la nouvelle
qu'il y aurait le soir, chez phrem Surprenant, une grande veille 
laquelle ils taient tous pris.

Il fallait que quelqu'un restt pour garder la maison, et comme la
mre Chapdelaine mit le dsir de faire le voyage pour se distraire
un peu, aprs ces longs mois de rclusion, ce fut Tit'B qui resta.
Honfleur, le village le plus proche de leur maison, tait  huit
milles de distance; mais qutaient huit milles  faire en traneau
sur la neige  travers les bois compars au plaisir d'entendre des
chansons et des histoires, et de causer avec d'autres gens venus de
loin.

Il y avait nombreuse compagnie chez phrem Surprenant: plusieurs
habitants du village d'abord, puis les trois Franais qui avaient
achet la terre de son neveu Lorenzo, et enfin,  la grande surprise
des Chapdelaine, Lorenzo lui-mme, revenu encore une fois des
tats-Unis pour quelque affaire se rapportant  cette vente et  la
succession de son pre. Il accueillit Maria avec un empressement
marqu et s'assit auprs d'elle.

Les hommes allumrent leurs pipes; l'on causa du temps, de l'tat des
chemins, des nouvelles du comt; mais la conversation languissait et
chacun semblait attendre. Les regards se tournaient instinctivement
vers Lorenzo et les trois Franais comme si de leur prsence
simultane dussent naturellement jaillir des rcits merveilleux, des
descriptions de contres lointaines aux moeurs tranges. Les
Franais, arrivs dans le pays depuis quelques mois seulement,
devaient ressentir une curiosit du mme ordre, car ils coutaient et
ne parlaient gure.

Samuel Chapdelaine, qui les rencontrait pour la premire fois, se
crut autoris  leur faire subir un interrogatoire, selon la candide
coutume canadienne.

--Alors, vous voil rendus icitte pour travailler la terre. Comment
aimez-vous le Canada?

--C'est un beau pays, neuf, vaste... Il y a bien des mouches en t
et les hivers sont pnibles; mais je suppose que l'on s'y habitue 
la longue.

C'tait le pre qui rpondait, et ses deux fils hochaient la tte,
les yeux  terre. Leur aspect et suffi  les diffrencier des autres
habitants du village; mais ds qu'ils parlaient le foss semblait
s'largir encore et les paroles qui sortaient de leur bouche
sonnaient comme des mots d'une langue trangre. Ils n'avaient pas la
lenteur de diction canadienne, ni cet accent indfinissable qui n'est
pas l'accent d'une quelconque province franaise, mais seulement un
accent paysan, en quoi les parlers diffrents des migrants
d'autrefois se sont confondus. Ils employaient des expressions et des
tournures de phrases que l'on n'entend point au pays de Qubec, mme
dans les villes, et qui aux hommes simples assembls l paraissaient
recherches et pleines de raffinement.

--Dans votre pays avant de venir icitte, tiez-vous cultivateur
aussi?

--Non.

--Quel mtier donc que vous faisiez?

Le Franais hsita un instant avant de rpondre, se rendant compte
peut-tre que ce qu'il allait dire serait trange et difficile 
comprendre.

--Moi, j'tais accordeur, dit-il enfin, accordeur de pianos; et mes
deux fils que voil taient employs, Edmond dans un bureau et Pierre
dans un magasin.

Employs--commis--cela c'tait clair pour tout le monde; mais la
profession du pre restait un peu obscure dans les esprits de ceux
qui l'coutaient.

phrem Surprenant rpta: Accordeur de pianos; c'tait a, c'tait
bien a! Et il regarda son voisin Conrad Nron d'un air suprieur,
et de dfi, qui semblait dire: Tu ne voulais pas me croire ou bien
tu ne sais pas ce que c'est; mais tu vois...

--Accordeur de pianos, rpta  son tour Samuel Chapdelaine,
pntrant lentement le sens des mots. Et c'est-il un bon mtier, a?
Gagniez-vous de bonnes gages? Pas trop bonnes, eh!... Mais de mme
vous tes ben instruits, vous et vos garons; vous savez lire et
crire, et le calcul, eh? Et moi qui ne sais seulement pas lire.

--Ni moi! ajouta promptement phrem Surprenant.

Conrad Nron et gide Racicot firent chorus:

--Ni moi!

--Ni moi!

Et tous se mirent  rire.

Le Franais eut un geste vague d'indulgence, impliquant quels
pouvaient fort bien s'en passer et qu' lui cela ne servirait gure,
maintenant.

--Alors vous n'tiez pas capables de vivre comme il faut avec vos
mtiers, l-bas. Oui...  cause, donc, que vous tes venus par
icitte?

Il demandait cela sans intention d'offense, en toute simplicit,
s'tonnant qu'ils eussent abandonn pour le dur travail de la terre
des besognes qui lui semblaient si plaisantes et si faciles.

Pourquoi ils taient venus? Quelques mois plus tt ils auraient pu
l'expliquer d'abondance, avec des phrases jaillies du coeur: la
lassitude du trottoir et du pav, de l'air pauvre des villes; la
rvolte contre la perspective sans fin d'une existence asservie; la
parole mouvante, entendue par hasard, d'un confrencier prchant
sans risque l'vangile de l'nergie et de l'initiative, de la vie
saine et libre du sol fcond. Ils auraient su dire tout cela avec
chaleur quelques mois plus tt...

Maintenant ils ne pouvaient gure qu'esquisser une moue vasive et
chercher laquelle de leurs illusions leur restait encore.

--On n'est pas toujours heureux dans les villes, dit le pre. Tout
est cher, on vit enferm...

Cela leur avait paru si merveilleux, dans leur troit logement
parisien, cette ide qu'au Canada ils passeraient presque toutes
leurs journes dehors, dans l'air pur d'un pays neuf, prs des
grandes forts. Ils n'avaient pas prvu les mouches noires, ni
compris tout  fait ce que serait le froid de l'hiver, ni souponn
les mille durets d'une terre impitoyable.

--Est-ce que vous vous figuriez a comme c'est, demanda encore Samuel
Chapdelaine, le pays icitte, la vie?

--Pas tout  fait, rpondit le Franais  voix basse. Non, pas tout 
fait...

Quelque chose passa sur son visage, qui fit dire  phrem Surprenant:

--Ah! c'est dur, icitte; c'est dur!

Ils firent oui de la tte tous les trois et baissrent les yeux:
trois hommes aux paules maigres, encore ples malgr leurs six mois
passs sur la terre, qu'une chimre avait arrachs  leurs comptoirs,
 leurs bureaux,  leurs tabourets de piano,  la seule vraie vie
pour laquelle ils fussent faits. Car il n'y a pas que les paysans qui
puissent tre des dracins. Ils avaient commenc  comprendre leur
erreur. Ils taient trop diffrents pour imiter les Canadiens qui les
entouraient, dont ils n'avaient ni la force, ni la sant endurcie, ni
la rudesse ncessaire, ni l'aptitude  toutes les besognes:
agriculteurs, bcherons, charpentiers, selon la saison et selon
l'heure.

Le pre hochait la tte, songeur; un des fils, les coudes sur les
genoux, contemplait avec une sorte d'tonnement les callosits que le
dur travail des champs avait plaques aux paumes de ses mains frles.
Tous trois avaient l'air de tourner et de retourner dans leurs
esprits le bilan mlancolique d'une faillite. Autour d'eux l'on
pensait: Lorenzo leur a vendu son bien plus qu'il ne valait; ils
n'ont plus gure d'argent et les voil mal pris; car ces gens-l ne
sont pas faits pour vivre sur la terre.

La mre Chapdelaine voulut les encourager, un peu par piti, un peu
ont l'honneur de la culture.

--a force un peu au commencement quand on n'est pas accoutum,
dit-elle, mais vous verrez que quand votre terre sera pas mal avance
vous ferez une belle vie.

--C'est drle, remarqua Conrad Nron, comme chacun a du mal  se
contenter. En voil trois qui ont quitt leurs places et qui sont
venus de ben loin pour s'tablir icitte et cultiver, et moi je suis
toujours  me dire qu'il ne doit rien y avoir de plus plaisant que
d'tre tranquillement assis dans un office toute la journe, la plume
 l'oreille,  l'abri du froid et du gros soleil.

--Chacun a son ide, dcrta Lorenzo Surprenant, impartial.

--Et ton ide  toi, a n'tait point de rester  Honfleur  suer sur
les chousses, fit Racicot avec un gros rire.

--C'est vrai, et je ne m'en cache pas: a ne m'aurait pas adonn. Ces
hommes icitte ont achet ma terre. C'est une bonne terre, personne ne
peut rien dire  l'encontre; ils avaient dessein d'en acheter une et
je leur ai vendu la mienne. Mais pour moi, je me trouve bien o je
suis et je n'aurais pas voulu revenir.

La mre Chapdelaine secoua la tte.

--Il n'y a pas de plus belle vie que la vie d'un habitant qui a de la
sant et point de dettes, dit-elle. On est libre; on n'a point de
_boss_; on a ses animaux; quand on travaille, c'est du profit pour
soi... Ah! c'est beau!

--Je les entends tous dire a, rpliqua Lorenzo. On est libre; on est
son matre. Et vous avez l'air de prendre en piti ceux qui
travaillent dans les manufactures, parce qu'ils ont un _boss_  qui
il faut obir. Libre... sur la terre... allons donc!

Il s'animait  mesure et parlait d'un air de dfi.

--Il n'y a pas d'homme dans le monde qui soit moins libre qu'un
habitant... Quand vous parlez d'hommes qui ont bien russi, qui sont
bien grs de tout ce qu'il faut sur une terre et qui ont plus de
chance que les autres, vous dites: Ah! ils font une belle vie; ils
sont  l'aise; ils ont de beaux animaux.

a n'est pas a qu'il faudrait dire. La vrit, cest que ce sont
leurs animaux qui les ont. Il n'y a pas de _boss_ dans le monde qui
soit aussi stupide qu'un animal favori. Quasiment tous les jours ils
vous causent de la peine ou ils vous font du mal. C'est un cheval
apeur de rien qui s'carte ou qui envoie les pieds; c'est une vache
pourtant douce, tourmente par les mouches, qui se met  marcher
pendant qu'on la tire et qui vous crase deux orteils. Et mme quand
ils ne vous blessent pas par aventure, il s'en trouve toujours pour
gter votre vie et vous donner du tourment...

Je sais ce que c'est: j'ai t lev sur une terre; et vous, vous
tes quasiment tous habitants et vous le savez aussi. On a travaill
fort tout l'avant-midi; on rentre  la maison pour dner et prendre
un peu de repos. Et puis avant qu'on soit assis  table, voil un
enfant qui crie: Les vaches ont saut la clture; ou bien:
Les moutons sont dans le grain. Et tout le monde se lve et
part  courir, en pensant  l'avoine ou  l'orge qu'on a eu tant de
mal  faire pousser et que ces pauvres fous d'animaux gaspillent.
Les hommes galopent, brandissent des btons, s'essoufflent; les
femmes sortent dans la cour et crient. Et puis quand on a russi 
remettre les vaches ou les moutons au clos et  relever les cltures
de pieux, et qu'on rentre, bien rest, on trouve la soupe aux pois
refroidie et pleine de mouches, le lard sous la table, grug par les
chiens et les chats, et l'on mange n'importe quoi, en hte, avec la
peur du nouveau tour que les pauvres brutes sont peut-tre  prparer
encore.

Vous tes les serviteurs de vos animaux: voil ce que vous tes.
Vous les soignez, vous les nettoyez; vous ramassez leur fumier comme
les pauvres ramassent les miettes des riches. Et c'est vous qui les
faites vivre  force de travail, parce que la terre est avare et
l't trop court. C'est comme cela et il n'y a pas moyen que cela
change, puisque vous ne pouvez pas vous passer d'eux; sans animaux on
ne peut pas vivre sur la terre. Mais quand bien mme on pourrait...
Quand bien mme on pourrait... Vous auriez d'autres matres: l't
qui commence trop tard et qui finit trop tt, l'hiver qui mange sept
mois de l'anne sans profit, la scheresse et la pluie qui viennent
toujours _mal_  point...

Dans les villes on se moque de ces choses-l; mais ici vous n'avez
pas de dfense contre elles et elles vous font du mal; sans compter
le grand froid, les mauvais chemins, et de vivre seuls, loin de tout,
sans plaisirs. C'est de la misre, de la misre, de la misre du
commencement  la fin. On dit souvent qu'il n'y a pour russir sur la
terre que ceux qui sont ns et qui ont t levs sur la terre; comme
de raison... les autres, ceux qui ont habit les villes, pas de
danger qu'ils soient assez simples pour se contenter d'une vie de
mme!

Il parlait avec chaleur, et d'abondance, en citadin qui cause chaque
jour avec ses semblables, lit les journaux, entend les orateurs de
carrefour. Ceux qui l'coutaient, tant d'une race sensible  la
parole, se sentaient entrans par ses critiques et ses plaintes, et
la duret relle de leur vie leur apparaissait d'une faon nouvelle
et saisissante qui les surprenait eux-mmes.

La mre Chapdelaine pourtant secouait la tte.

--Ne dites pas a; il n'y a pas de plus belle vie que celle d'un
habitant qui a une bonne terre.

--Pas dans ce pays-ci, madame Chapdelaine. Vous tes trop loin vers
le nord; l't est trop court; le grain n'a pas eu le temps de
pousser que dj les froids arrivent. Quand je remonte par icitte 
chaque voyage, venant des tats, et que je vois les petites maisons
de planches perdues dans le pays, si loin les unes des autres et qui
ont l'air d'avoir peur, et le bois qui commence et qui vous cerne de
tous cts... Batche, je me sens tout dcourag pour vous autres,
moi qui n'y habite plus, et j'en suis  me demander comment a se
fait que tous les gens d'icitte ne sont pas partis voil longtemps
pour s'en aller dans les places moins dures, o on trouve tout ce
qu'il faut pour faire une belle vie, et o on peut sortir l'hiver et
aller se promener sans avoir peur de mourir...

Sans avoir peur de mourir... Maria frissonna tout  coup et songea
aux secrets sinistres que cache la fort verte et blanche. C'est vrai
ce que disait l Lorenzo Surprenant; c'tait un pays sans piti et
sans douceur. Toute l'inimiti menaante du dehors, le froid, la
neige profonde, la solitude semblrent entrer soudain dans la maison
et s'asseoir autour du pole comme un essaim de mauvaises fes, avec
des ricanements prophtiques de malchance ou des silences plus
terribles encore.

Te souviens-tu des beaux garons aims que nous avons tus et cachs
dans le bois, ma soeur? Leurs mes ont pu nous chapper; mais leurs
corps, leurs corps, leurs corps... personne ne nous les reprendra
jamais...

Le bruit du vent aux angles de la maison ressemble  un rire lugubre,
et il semble  Maria que tous ceux qui sont runis l entre les murs
de planches courbent l'chine et parlent bas comme des gens dont la
vie est menace et qui craignent.

Sur tout le reste de la veille un peu de tristesse pesa, tout au
moins pour elle. Racicot racontait des histoires de chasse, des
histoires d'ours pris au pige, qui se dmenaient et grondaient si
frocement  la vue du trappeur, que celui-ci tremblait et perdait le
courage, et puis qui s'abandonnaient tout  coup quand ils voyaient
les chasseurs revenir en nombre et les fusils meurtriers braqus sur
eux; qui s'abandonnaient, se cachaient la tte entre leurs pattes et
se lamentaient avec des cris et des gmissements presque humains,
dchirants et pitoyables.

Aprs les histoires de chasse vinrent les histoires de revenants et
d'apparitions; des rcits de visions terrifiantes ou d'avertissements
prodigieux reus par des hommes qui avaient blasphm ou mal parl
des prtres. Et aprs cela, comme personne ne consentait  chanter,
l'on joua aux cartes; la conversation descendit  des sujets moins
mouvants, et le seul souvenir que Maria emporta avec elle de ce qui
fut dit alors quand le traneau la ramena avec ses parents vers leur
maison,  travers les bois entnbrs, fut celui de Lorenzo
Surprenant parlant des tats-Unis et de la vie magnifique des grandes
cits, de la vie plaisante, sre, et des belles rues droites,
inondes de lumire le soir, pareilles  de merveilleux spectacles
sans fin.

Avant le dpart Lorenzo lui avait dit  demi-voix, presque en
confidence:

--C'est demain dimanche... J'irai vous voir aprs midi.

Quelques courtes heures de nuit, un matin de soleil sur la neige, et
voici qu'il tait de nouveau prs d'elle, reprenant ses rcits
merveilleux comme un plaidoyer interrompu.

Car c'tait pour elle surtout qu'il avait parl la veille au soir;
elle le comprit clairement. Le grand mpris qu'il avait tmoign pour
la vie des campagnes; ses descriptions de l'existence glorieuse des
villes, ce n'avait t que la prface d'une tentation dont il lui
mettait maintenant sous les yeux les vingt aspects comme on
feuillette un livre d'images.

--Oh! Maria, vous ne pouvez pas vous imaginer. Les magasins de
Roberval, la grand-messe, une veille dramatique dans un couvent;
voil tout ce que vous avez vu de plus beau encore. Eh bien, toutes
ces choses-l, les gens qui ont habit les villes ne feraient qu'en
rire. Vous ne pouvez pas vous imaginer... Rien qu' vous promener sur
les trottoirs des grandes rues, un soir, quand la journe de travail
est finie--pas des petits trottoirs de planches comme  Roberval,
mais de beaux trottoirs d'asphalte plats comme une table et larges
comme une salle--rien qu' vous promener de mme, avec les lumires,
les chars lectriques qui passent tout le temps, les magasins, le
monde, vous verriez de quoi vous tonner pour des semaines. Et tous
les plaisirs qu'on peut avoir; le thtre, les cirques, les gazettes
avec des images, et dans toutes les rues des places o l'on peut
entrer pour un nickel, cinq cents, et rester deux heures  pleurer et
 rire. Oh! Maria! Penser que vous ne savez mme pas ce que c'est que
les vues animes!

Il se tut quelques instants, repassant dans sa mmoire le spectacle
prodigieux des cinmatographes et se demandant s'il pourrait
l'expliquer et en raconter les pripties ordinaires: l'histoire
touchante des petites filles abandonnes ou perdues dont la vie est
condense sur l'cran en douze minutes de misre atroce et trois
minutes de rparation et d'apothose dans un salon d'un luxe exagr.
Les galopades effrnes de _cowboys_  la poursuite des Indiens
ravisseurs; l'pouvantable fusillade; la dlivrance ultime des
captifs,  la dernire seconde, par les soldats qui arrivent en
trombe, brandissant magnifiquement la bannire toile.

Aprs une minute d'hsitation, il secoua la tte, reconnaissant son
impuissance  peindre toutes ces choses avec des mots.

Ils marchaient ensemble sur la neige, les raquettes aux pieds, dans
les brls qui couvrent la berge haute de la rivire Pribonka
au-dessus de la chute. Lorenzo Surprenant n'avait eu recours  aucun
prtexte pour obtenir que Maria sortt avec lui; il le lui avait
demand simplement, devant tous, et maintenant il lui parlait d'amour
avec la mme simplicit directe et pratique.

--Le premier jour que je vous ai vue, Maria, le premier jour... c'est
vrai! Voil longtemps que je n'tais revenu au pays, et j'tais  me
dire que c'tait une misrable place pour vivre, que les hommes
taient une _gang_ de simples qui n'avaient rien vu et que les filles
n'taient srement pas aussi fines ni aussi _smart_ que celles des
tats... Et puis rien qu' vous regarder, je me suis dit tout d'un
coup que c'tait moi qui n'tais qu'un simple, parce que ni  Lowell
ni  Boston je n'avais vu de fille comme vous. Aprs que j'tais
retourn l-bas, dix fois par jour je pensais que peut-tre bien
quelque malavenant d'habitant allait venir vous chercher et vous
prendre, et chaque fois a me faisait froid dans le dos. C'est pour
vous que je suis revenu, Maria, revenu de tout prs de Boston
jusqu'icitte: trois jours de voyage! Les affaires que j'avais,
j'aurais pu les faire par lettre; c'est pour vous que je suis revenu,
pour vous dire ce que j'avais  dire et savoir ce que vous me
rpondriez.

Toutes les fois que le sol tait nu l'espace de quelques pieds devant
eux, dpourvu de chicots et de racines, et qu'il pouvait relever les
yeux sans crainte de trbucher dans la neige, il la regardait, mais
ne voyait d'elle que son profil pench,  l'expression patiente et
tranquille, entre son bonnet de laine et le long gilet de laine qui
moulait ses formes hroques, de sorte que chaque regard lui
rappelait ses raisons d'aimer sans lui rapporter de rponse.

--Icitte, ce n'est pas une place pour vous, Maria. Le pays est trop
dur, et le travail est dur aussi: on se fait mourir rien que pour
gagner son pain. L-bas, dans les manufactures, fine et forte comme
vous tes, vous auriez vite fait de gagner quasiment autant que moi;
mais si vous tiez ma femme vous n'auriez pas besoin de travailler.
Je gagne assez pour deux, et nous ferions une belle vie: des
toilettes propres, un joli plain-pied dans une maison de briques,
avec le gaz, l'eau chaude, toutes sortes d'affaires dont vous n'avez
pas l'ide et qui vous pargnent du trouble et de la misre  chaque
instant. Et ne vous figurez pas qu'il n'y a que des _Angls_ par l;
je connais bien des familles canadiennes qui travaillent comme moi ou
bien qui ont des magasins. Et il y a une belle glise, avec un prtre
canadien: M. le cur Tremblay, de Saint-Hyacinthe. Vous ne vous
ennuieriez pas...

Il hsita encore, et promena son regard autour de lui sur le sol
blanc sem de souches brunes, sur le plateau austre qui un peu plus
loin descendait d'une seule course jusqu' la rivire glace, comme
s'il cherchait des arguments dcisifs.

--Je ne sais pas quoi vous dire... Vous avez toujours vcu par icitte
et vous ne pouvez pas vous figurer comment c'est ailleurs, et je ne
suis pas capable de vous le faire comprendre rien qu'en parlant. Mais
je vous aime, Maria, je gagne de bonnes gages et je prends pas un
coup jamais. Si vous voulez bien me marier comme je vous le demande,
je vous emmnerai dans des places qui vous tonneront; de vraies
belles places pas en tout comme par icitte, o on peut vivre comme du
monde, et faire un rgne heureux.

Maria resta muette, et pourtant chacune des phrases de Lorenzo
Surprenant tait venue battre son coeur comme une lame s'abat sur la
grve. Ce n'taient point les protestations d'amour qui la
touchaient, encore quelles fussent sincres et honntes, mais les
descriptions par lesquelles il cherchait  la tenter. Il n'avait
parl que de plaisirs vulgaires, de mesquins avantages de confortable
ou de vanit; mais considrez que ces choses taient les seules
qu'elle pt comprendre avec exactitude, et que tout le reste--la
magie mystrieuse des cits, l'attirance d'une vie diffrente,
inconnue, au centre mme du monde humain et non plus sur son extrme
lisire--n'avait que plus de force de rester ainsi impalpable et
vague, pareil  une grande clart lointaine.

Tout ce qu'il y a de merveilleux, d'enivrant, dans le spectacle et le
contact des multitudes; toute la richesse fourmillante de sensations
et d'ides qui est l'apanage pour lequel le citadin a troqu
l'orgueil pre de la terre, Maria pressentait tout cela confusment,
comme une vie nouvelle dans un monde nouveau, une glorieuse
mtempsycose dont elle avait la nostalgie d'avance. Mais surtout elle
avait un grand dsir de s'en aller.

Le vent soufflait de l'est et chassait devant lui une arme de nuages
tristes chargs de neige. Ils dfilaient comme une menace au-dessus
du sol blanc et des bois sombres; le sol semblait attendre une autre
couche  son linceul, et les sapins, les pinettes, les cyprs,
serrs les uns contre les autres, n'oscillaient pas, figs dans cet
aspect de grande rsignation qu'ont les arbres aux troncs droits. Les
souches mergeaient de la neige comme des paves. Rien dans le
paysage ne parlait d'un printemps possible ni d'une saison future de
chaleur et de fcondit; c'tait plutt un pan de quelque plante
dshrite o ne rgnait jamais que la froide mort.

Ce froid, cette neige, cette campagne endormie, l'austrit des
arbres sombres, Maria Chapdelaine avait connu cela toute sa vie; et
maintenant pour la premire fois elle y songeait avec haine et avec
crainte. Quels paradis ce devaient tre ces contres du sud o
l'hiver tait fini en mars et o ds avril les feuilles se
montraient? Au plus fort de l'hiver l'on pouvait marcher sur les
chemins sans raquettes, sans fourrures, loin des bois sauvages. Et
dans les villes, les rues...

Des questions tremblrent sur ses lvres. Elle et voulu savoir s'il
y avait de hautes maisons et des magasins des deux cts de ces rues,
sans interruption, comme on le lui avait dit, si les chars
lectriques marchaient toute l'anne; si la vie tait bien chre...
Et des rponses  toutes ces questions n'eussent satisfait qu'une
petite partie de sa curiosit mue et laiss subsister presque tout
le vague merveilleux du grand mirage.

Elle demeura silencieuse, pourtant, craignant de rien dire qui
ressemblt  un commencement de promesse. Lorenzo la regarda
longuement tout en marchant  ct d'elle sur la neige, et il ne
devina rien de ce qui se passait dans son coeur.

--Vous ne voulez pas, Maria? Vous n'avez pas d'amiti pour moi, ou
bien c'est-il que vous ne pouvez pas vous dcider encore?

Comme elle ne rpondait toujours pas, il s'accrocha  cette dernire
supposition par peur d'un refus dfinitif.

--Vous n'avez pas besoin de dire oui de suite, bien sr! Il n'y a
gure longtemps que vous me connaissez... Seulement pensez  ce que
je vous ai dit. Je reviendrai, Maria. C'est un grand voyage, et qui
cote cher; mais je reviendrai. Et si vous pensez assez, vous verrez
qu'il n'y a pas un garon dans le pays avec qui vous pourriez faire
un rgne comme vous ferez avec moi, parce que si vous me mariez nous
vivrons comme du monde, au lieu de nous tuer  soigner des animaux et
 gratter la terre dans des places dsoles...

Ils rentrrent. Lorenzo causa quelque temps du voyage qui
l'attendait, des tats o il allait trouver le printemps dj venu,
du travail abondant et bien pay dont tmoignaient ses vtements
lgants et sa lionne mine. Puis il partit, et Maria, qui avait
laborieusement dtourn les yeux devant les siens, s'assit prs de la
fentre et regarda la nuit et la neige descendre ensemble, en
songeant  son grand ennui.



CHAPITRE XIII


Personne ne posa de questions  Maria, ni ce soir-l ni les soirs
suivants; mais quelque membre de la famille dut parler  Eutrope
Gagnon de la visite de Lorenzo Surprenant et de ses intentions
videntes, car le dimanche d'aprs Eutrope vint  son tour, aprs le
repas de midi, et Maria entendit un deuxime aveu d'amour.

Franois Paradis tait venu au coeur de l't, descendu du pays
mystrieux situ en haut des rivires; le souvenir des trs simples
paroles qu'il avait prononces tait tout ml  celui du grand
soleil clatant, des bleuets mrs, des dernires fleurs de bois de
charme se fanant dans la brousse. Aprs lui Lorenzo Surprenant avait
apport un autre mirage: le mirage des belles cits lointaines et de
la vie qu'il offrait, riche de merveilles inconnues. Eutrope Gagnon,
quand il parla  son tour, le fit timidement, avec une sorte de honte
et comme dcourag d'avance, comprenant qu'il n'avait rien  offrir
qui et de la force pour tenter.

Hardiment il avait demand  Maria de venir se promener avec lui;
mais quand ils eurent mis leurs manteaux et ouvert la porte ils
virent que la neige tombait. Maria s'tait arrte sur le perron,
hsitante une main sur le loquet, faisant mine de rentrer; et lui,
craignant de laisser chapper l'occasion, s'tait mis  parler de
suite, se dpchant comme s'il redoutait de ne pouvoir tout dire.

--Vous savez bien que j'ai de l'amiti pour vous, Maria. Je ne vous
en avais pas parl encore, d'abord parce que ma terre n'tait pas
assez avance pour que nous puissions vivre dessus comme il faut tous
les deux, et aprs a parce que j'avais devin que c'tait Franois
Paradis que vous aimiez mieux. Mais puisqu'il est mort maintenant et
que cet autre garon des tats est aprs vous, je me suis dit que moi
aussi je pourrais bien essayer ma chance.

La neige descendait maintenant en flocons serrs; elle dgringolait
du ciel gris, faisait un papillonnement blanc devant l'immense bande
sombre qui tait la lisire de la fort, et puis allait se joindre 
cette autre neige que cinq mois d'hiver avaient dj accumule sur le
sol.

--Je ne suis pas riche, bien sr; mais j'ai deux lots  moi, tout
pays, et vous savez que c'est de la bonne terre. Je vais travailler
dessus tout le printemps, dessoucher le grand morceau en bas du cran,
faire de bonnes cltures, et quand mai viendra jen aurai grand prt 
tre sem. Je smerai cent trente minots, Maria... cent trente minots
de bl, d'orge et d'avoine, sans compter un arpent de gaudriole pour
les animaux. Tout ce grain-l, du beau grain de semence, je
l'achterai  Roberval et je payerai _cash_ sur le comptoir, de
mme... J'ai l'argent de ct tout prt; je payerai _cash_, sans une
cent de dette  personne, et si seulement c'est une anne ordinaire,
a fera une belle rcolte. Pensez donc Maria cent trente minots de
beau grain de semence dans de la bonne terre! Et pendant l't, avant
les foins, et puis entre les foins et la moisson, a serait le bon
temps pour lever une belle petite maison chaude et solide, toute en
pinette rouge. J'ai le bois tout prt, coup, empil, derrire ma
grange; mon frre m'aidera et peut-tre aussi Esdras et Da'B quand
ils seront revenus. L'hiver d'aprs je monterai aux chantiers avec un
cheval et je reviendrai au printemps avec pas moins de deux cents
piastres dans ma poche, clair. Alors, si vous avez bien voulu
m'attendre, a serait le temps...

Maria restait appuye  la porte, une main sur le loquet, dtournant
les yeux. C'tait cela tout ce qu'Eutrope Gagnon avait  lui offrir;
attendre un an, et puis devenir sa femme et continuer la vie d'
prsent, dans une autre maison de bois, sur une autre terre
mi-dfriche... Faire le mnage et l'ordinaire, tirer les vaches,
nettoyer l'table quand l'homme serait absent, travailler dans les
champs peut-tre, parce qu'ils ne seraient que deux et qu'elle tait
forte. Passer les veilles au rouet ou  radouber de vieux
vtements... Prendre une demi-heure de repos parfois l't, assise
sur le seuil, en face des quelques champs enserrs par l'norme bois
sombre; ou bien, l'hiver, faire fondre avec son haleine un peu de
givre opaque sur la vitre et regarder la neige tomber sur la campagne
dj blanche et sur le bois... Le bois... Toujours le bois,
impntrable, hostile, plein de secrets sinistres, ferm autour d'eux
comme une poigne cruelle qu'il faudrait desserrer peu  peu, anne
par anne, gagnant quelques arpents chaque fois, au printemps et 
l'automne, anne par anne,  travers toute une longue vie terne et
dure.

Non, elle ne voulait pas vivre comme cela.

--Je sais bien qu'il faudrait travailler fort pour commencer,
continuait Eutrope, mais vous tes vaillante, Maria, et accoutume 
l'ouvrage, et moi aussi. J'ai toujours travaill fort; personne n'a
pu dire jamais que j'tais lche, et si vous vouliez bien me marier
a serait mon plaisir de peiner comme un boeuf toute la journe pour
vous faire une belle terre et que nous soyons  l'aise avant d'tre
vieux. Je ne prends pas de boisson, Maria, et le vous aimerais
bien...

Sa voix trembla et il tendit la main vers le loquet  son tour,
peut-tre pour prendre sa main  elle, peut-tre pour l'empcher
d'ouvrir la porte et de rentrer avant d'avoir donn sa rponse.

--L'amiti que j'ai pour vous... a ne peut pas se dire...

Elle ne rpondait toujours rien. Pour la deuxime fois un jeune homme
lui parlait d'amour et mettait dans ses mains tout ce qu'il avait 
donner, et pour la deuxime fois elle coutait et restait muette,
embarrasse, ne se sauvant de la gaucherie que par l'immobilit et le
silence. Les jeunes filles des villes l'eussent trouve niaise; mais
elle n'tait que simple et sincre, et proche de la nature, qui
ignore les mots. En d'autres temps, avant que le monde ft devenu
compliqu comme  prsent, sans doute de jeunes hommes, mi-violents
et mi-timides, s'approchaient-ils d'une fille aux hanches larges et 
la poitrine forte pour offrir et demander, et toutes les fois que la
nature n'avait pas encore parl imprieusement en elle, sans doute
elle les coutait en silence, prtant l'oreille moins  leurs
discours qu' une voix intrieure et prparant le geste d'loignement
qui la dfendait contre toute requte trop ardente, en attendant...
Les trois amoureux de Maria Chapdelaine n'avaient pas t attirs par
des paroles habiles ou gracieuses, mais par la beaut de son corps et
parce qu'ils pressentaient de son coeur limpide et honnte; quand ils
lui parlaient d'amour elle restait semblable  elle-mme, patiente,
calme, muette tant qu'elle ne voyait rien qu'il leur fallt dire, et
ils ne l'en aimaient que davantage.

--Ce garon des tats est venu vous faire de beaux discours, mais il
ne faut pas vous laisser prendre...

Il devina son geste bauch de protestation et se fit plus humble.

--Oh! vous tes bien libre, comme de raison; et je n'ai rien  dire
contre lui. Mais vous seriez mieux de rester icitte, Maria, parmi des
gens comme vous.

 travers la neige qui tombait, Maria regardait l'unique construction
de planches, mi-table et mi-grange, que son pre et ses frres
avaient leve cinq ans plus tt, et elle lui trouvait un aspect  la
fois rpugnant et misrable, maintenant qu'elle avait commenc  se
figurer les difices merveilleux des cits. L'intrieur chaud et
ftide, le sol couvert de fumier et de paille souille, la pompe dans
un coin, dure  manoeuvrer et qui grinait si fort, l'extrieur
dsol, tourment par le vent froid, soufflet par la neige
incessante, c'tait le symbole de ce qui l'attendait si elle pousait
un garon comme Eutrope Gagnon, une vie de labeur grossier dans un
pays triste et sauvage.

Elle secoua la tte.

--Je ne peux rien vous dire Eutrope, ni oui ni non; pas maintenant...
Je n'ai rien promis  personne. Il faut attendre.

C'tait plus qu'elle n'en avait dit  Lorenzo Surprenant et pourtant
Lorenzo tait parti plein d'assurance et Eutrope sentit qu'il avait
tent sa chance, et perdu. Il s'en alla seul  travers la neige,
tandis qu'elle rentrait dans la maison.

Mars se trana en l'ours tristes; un vent froid poussait d'un bout 
l'autre du ciel les nuages gris ou balayait la neige; il fallait
tudier le calendrier, don d'un marchand de grain de Roberval, pour
comprendre que le printemps venait.

Les journes qui suivirent furent pour Maria toutes pareilles aux
journes d'autrefois, ramenant les mmes tches, accomplies de la
mme manire; mais les soires devinrent diffrentes, remplies par un
effort de pense pathtique. Sans doute ses parents avaient-ils
devin ce qui s'tait pass; mais respectant son silence, ils ne lui
offraient pas de conseils et elle n'en demandait pas. Elle avait
conscience qu'il n'appartenait qu' elle de faire son choix et
d'arrter sa vie, et se sentait pareille  une lve debout sur une
estrade devant des yeux attentifs, charge de rsoudre sans aide un
problme difficile.

C'tait ainsi: quand une fille arrivait  un certain ge, lorsqu'elle
tait plaisante  voir, saine et forte, habile  toutes les besognes
de la maison et de la terre, de jeunes hommes lui demandaient de les
pouser. Et il fallait qu'elle dt: Oui  celui-l, Non 
l'autre...

Si Franois Paradis ne s'tait pas cart sans retour dans les bois
dsols, tout et t facile. Elle n'aurait pas eu  se demander ce
qu'il lui fallait faire: elle serait alle droit vers lui, pousse
par une force imprieuse et sage, aussi sre de bien faire qu'une
enfant qui obit. Mais il tait parti; il ne reviendrait pas comme il
l'avait promis, ni au printemps ni plus tard, et M. le cur de
Saint-Henri avait dfendu de continuer par un long regret la longue
attente.

Oh! mon Dou! Quel temps merveilleux 'avait t que le commencement
de cette attente! Quelque chose se gonflait et s'ouvrait dans son
coeur de semaine en semaine, comme une belle gerbe riche dont les
pis s'cartent et se penchent, et une grande joie venait vers elle
en dansant... Non, c'tait plus vif et plus fort que cela. C'tait
pareil  une grande flamme-lumire aperue dans un pays triste,  la
brunante, une promesse clatante vers laquelle on marche, oubliant
les larmes qui avaient t sur le point de venir en disant d'un air
de dfi: Je savais bien qu'il y avait quelque part dans le monde
quelque chose comme cela. Fini. Oui, c'tait fini. Maintenant il
fallait faire semblant de n'avoir rien vu, et chercher laborieusement
son chemin, en hsitant dans le triste pays sans mirage.

Le pre Chapdelaine et Tit'B fumaient sans rien dire, assis prs du
pole; la mre tricotait des bas; chien, couch sur le ventre, la
tte entre ses pattes allonges, clignait doucement des yeux,
jouissant de la bonne chaleur. Tlesphore s'tait endormi, son
catchisme ouvert sur les genoux, et la petite Alma-Rose, qui tait
encore veille, elle, hsitait depuis plusieurs minutes dj entre
un grand dsir de faire remarquer la paresse inexcusable de son frre
et la honte d'une pareille trahison.

Maria baissa les yeux, reprit son ouvrage, et suivit un peu plus loin
encore sa pense obscure et simple.

Quand une jeune fille ne sent pas ou ne sent plus la grande force
mystrieuse qui la pousse vers un garon diffrent des autres,
qu'est-ce qui doit la guider? Qu'est-ce qu'elle doit chercher dans le
mariage? Avoir une belle vie, assurment, faire un rgne heureux...

Ses parents auraient prfr qu'elle poust Eutrope Gagnon--elle le
savait--d'abord parce qu'elle resterait ainsi prs d'eux et ensuite
parce que la vie de la terre tait la seule qu'ils connussent, et
qu'ils l'imaginaient naturellement suprieure  toutes les autres.
Eutrope tait un bon garon, vaillant et tranquille, et il l'aimait;
mais Lorenzo Surprenant l'aimait aussi; il tait galement sobre,
travailleur; il tait en somme rest Canadien, tout pareil aux gens
parmi lesquels elle vivait; il allait  l'glise... Et il lui
apportait comme un prsent magnifique un monde blouissant, la magie
des villes; il la dlivrerait de l'accablement de la campagne glace
et des bois sombres...

Elle ne pouvait se rsoudre encore  se dire: Je vais pouser
Lorenzo Surprenant. Mais en vrit son choix tait fait. Le norou
meurtrier qui avait enseveli Franois Paradis sous la neige, au pied
de quelque cyprs mlancolique, avait fait sentir  Maria du mme
coup toute la tristesse et la duret du pays qu'elle habitait et lui
avait inspir la haine des hivers du Nord, du froid, du sol blanc, de
la solitude, des grandes forts inhumaines o tous les arbres ont
l'aspect des arbres de cimetire. L'amour--le vrai amour--avait pass
prs d'elle... Une grande flamme chaude et claire qui s'tait
loigne pour ne plus revenir. Il lui tait rest une nostalgie et,
maintenant, elle se prenait  dsirer une compensation et comme un
remde, l'blouissement d'une vie lointaine dans la clart ple des
cits.



CHAPITRE XIV


Un soir d'avril la mre Chapdelaine refusa de se mettre  table avec
les autres  l'heure du souper.

--J'ai mal dans le corps et je n'ai pas faim, dit-elle. Je pense que
je me suis force en levant la poche de fleur aujourd'hui pour faire
le pain; maintenant je sens quelque chose dans le dos qui me tire...
et je n'ai pas faim.

Personne ne rpondit rien. Les gens qui vivent d'une vie facile sont
prompts  s'inquiter ds que chez l'un d'entre eux le mcanisme
humain se drange; mais ceux qui vivent sur la terre en sont venus 
trouver presque naturel que parfois leur dur mtier les surmne et
que quelque fibre de leur corps se rompe. Pendant que le pre et les
enfants mangeaient, la mre Chapdelaine resta immobile sur sa chaise,
prs du pole. Elle haletait un peu et sa figure grasse s'altrait.

--Je vas me coucher, dit-elle bientt. Une bonne nuit et demain matin
je serai correcte, certain! Tu guetteras la cuite, Maria.

Le lendemain, en effet, elle se leva  son heure ordinaire; mais
quand elle eut prpar la pte pour les crpes, la peine la terrassa
et elle dut s'allonger de nouveau. Prs du lit elle s'arrta un
instant, se tenant les reins des deux mains et s'assura que la
besogne du jour serait faite.

--Tu donneras  manger aux hommes, Maria. Et ton pre t'aidera 
tirer les vaches si tu veux. Je ne suis bonne  rien ce matin.

--C'est bon, sa mre; c'est bon, rpondit Maria. Reposez-vous
tranquillement; nous n'aurons pas de misre.

Pendant deux jours elle resta couche, surveillant de son lit toute
la vie domestique, donnant des conseils.

--Tourmente-toi point, lui rptait son mari sans cesse. Il n'y a
quasiment rien  faire dans la maison  part de l'ordinaire, et pour
a Maria est bien capable, et pour le reste aussi, batche! Elle
n'est plus une petite fille  cette heure: elle est aussi capable
comme toi. Reste sans bouger, ben  l'aise, au lieu de bardasser tout
le temps entre les couvertes et d'empirer ton mal.

Le troisime jour elle cessa de penser aux soins du mnage et
commena  se lamenter.

--Oh! mon Dou! gmissait-elle. J'ai mal dans tout le corps et la tte
me brle. Je vas mourir!

Le pre Chapdelaine essaya de la rconforter en plaisantant.

--Tu mourras quand le bon Dieu voudra que tu meures, et  mon ide a
n'est pas encore de ce temps icitte. Qu'est-ce qu'il ferait de toi?
Le paradis est plein de vieilles femmes, au lieu qu'icitte nous n'en
avons qu'une et elle peut encore rendre service, des fois...

Mais il commenait  s'inquiter et tint conseil avec sa fille.

--Je pourrais atteler et aller virer  la Pipe, proposa-t-il.
Peut-tre bien qu'au magasin ils ont des remdes pour cette
maladie-l; ou bien j'en causerais  M. le cur et il me dirait quoi
faire.

Avant quils eussent pris une dcision, la nuit tait venue et Tit'B,
qui tait all aider Eutrope Gagnon  scier du bouleau pour son
pole, rentra et le ramena avec lui.

--Eutrope a un remde, dit-il.

Ils se rassemblrent tous autour d'Eutrope, qui prit dans une de ses
poches et ouvrit lentement une petite bote de fer-blanc.

--Voil ce que j'ai, fit-il d'un air de doute. C'est des pilules.
Quand mon frre a eu mal aux rognons, voil trois ans passs, il a vu
dans une gazette une annonce pour ces pilules-l, qui disait qu'elles
taient bonnes; alors il a envoy de l'argent pour une bote. Il dit
que c'est un bon remde. Son mal n'est pas parti de suite, comme de
raison; mais il dit que c'est un bon remde. a vient des tats...

Pendant quelques instants ils contemplrent sans mot dire les
quelques pilules grises qui roulaient  et l sur le fond de la
bote. Un remde... prpar par quelque homme repu de science en des
pays lointains... Le mme respect troubl les courbait qu'inspire aux
Indiens la dcoction d'herbes cueillies par une nuit de pleine lune,
au-dessus de laquelle le gurisseur de la tribu a rcit les formules
magiques.

Maria questionna d'une voix hsitante:

--C'est-il bien aux rognons qu'elle a mal, seulement?

--D'aprs ce que Tit'B m'avait dit, j'avais pens que c'tait a.

Le pre Chapdelaine fit un geste vasif.

--Elle s'est force en levant la poche de fleur, qu'elle dit, et
maintenant voil qu'elle a mal dans tout le corps. On ne peut pas
savoir...

--La gazette qui partait de ce remde-l, reprit Eutrope Gagnon,
disait comme a que quand le monde tombait malade et ptissait,
c'tait  cause des rognons, toujours; et pour les rognons ces
pilules-l, c'est extra. La gazette le disait, et mon frre aussi.

--Quand mme a ne serait pas pour ce mal-l tout  fait, dit Tit'B
d'un air de respect, c'est un remde de toujours...

--Elle ptit, c'est sr: on ne peut pas la laisser comme a.

Ils s'approchrent du lit o la malade gmissait et respirait
bruyamment, tentant par intervalles des mouvements lgers que
suivaient des plaintes plus aigus.

--Eutrope t'a apport un remde, Laura.

--J'y crois point  vos remdes, rpondit-elle entre deux plaintes.

Mais elle regarda pourtant avec intrt les pilules grises qui
roulaient sans cesse dans la bote de fer-blanc, comme si elles
eussent t animes d'une vie surnaturelle.

--Mon frre en a mang, voil trois ans passs, quand il avait le mal
de rognons si fort qu'il ne pouvait quasiment pas travailler, et il
dit que a lui a fait du bien. Oh! c'est un bon remde, madame
Chapdelaine, certain!

 mesure qu'il parlait, son hsitation primitive s'vanouissait, et
il se sentait envahi d'une grande confiance.

--a va vous gurir, madame Chapdelaine, sr comme il y a un bon
Dieu. C'est un remde de premire classe: mon frre l'a fait venir
des tats exprs. Vous ne trouveriez pas un remde comme a au
magasin de la Pipe, srement.

--a ne peut pas la rendre pire? interrogea Maria avec un reste de
crainte. a n'est pas du poison ni une affaire de mme?

Tous les hommes protestrent ensemble avec une sorte d'indignation.

--Faire du mal, des petites pilules pas plus grosses que a!

--Mon frre en a mang quasiment une bote, et il dit que c'est du
bien que a lui a fait.

Quand Eutrope partit, il laissa les pilules derrire lui; la malade
n'avait pas encore consenti  en prendre, mais sa rsistance
diminuait de force  chaque fois.

Elle en prit deux au milieu de la nuit, deux autres au matin, et
pendant les heures qui suivirent tout le inonde attendit avec
confiance que la magie du remde oprt. Mais vers midi il fallut se
rendre  l'vidence; elle souffrait toujours autant et continuait 
se plaindre. Au soir la bote tait vide, et quand la nuit tomba les
gmissements de la malade remplirent la maison d'une tristesse
angoisse, maintenant surtout que l'on n'avait plus de remde en quoi
l'on pt esprer.

Maria se leva deux ou trois fois, mue des plaintes plus fortes;
chaque fois elle trouvait sa mre dans la mme position, couche sur
le ct dans une immobilit qui semblait la faire souffrir et la
raidir un peu plus d'heure en heure, et toujours se lamentant
bruyamment.

--Quoi c'est, sa mre? demandait Maria. a va-t-il mieux?

--Oh! mon Don! que je ptis. Que je ptis donc! rpondait la malade.
Je peux plus grouiller, plus en tout, et a me fait mal tout de mme.
Donne-moi de l'eau frette, Maria; j'ai soif  mourir.

Maria lui donna  boire plusieurs fois, mais finit par concevoir des
craintes.

--a n'est peut-tre pas bon pour vous de boire tant que a, sa mre.
Tchez d'endurer votre soif un temps.

--C'est pas endurable, je te dis... La soif, et puis le mal que j'ai
dans tout le corps, et la tte qui me brle... Oh! mon Dou! C'est
certain que je vas mourir.

Un peu avant le jour elles s'assoupirent toutes les deux; mais Maria
fut bientt rveille par son pre, qui lui secouait l'paule et
parlait  voix basse.

--Je vas atteler, dit-il. J'irai virer  Mistook pour chercher le
mdecin, et en passant  la Pipe je vas parler  M. le cur aussi.
C'est peurant de l'entendre se lamenter de mme...

Les yeux ouverts dans la clart blafarde de l'aube, Maria prta
l'oreille aux bruits du dpart; la porte de l'curie battant contre
le mur; les sabots du cheval sonnant mat sur les madriers de l'alle;
des commandements touffs: Ho l! Harri! Harri donc! Ho! puis le
tintement des grelots de l'attelage. Dans le silence qui suivit, la
malade gmit deux ou trois fois, mais sans se rveiller; Maria
regarda le jour ple emplir la maison et songea au voyage de son
pre, s'efforant de calculer les distances.

De chez eux au village de Honfleur, huit milles. De Honfleur  la
Pipe, six.  la Pipe son pre parlerait  M. le cur et puis il
continuerait vers Mistook. Elle se reprit, et au lieu du vieux nom
indien que les gens du pays emploient toujours, elle donna au village
son nom officiel, celui dont l'avaient baptis les prtres:
Saint-Coeur-de-Marie... De la Pipe  Saint-Coeur-de-Marie, huit
autres milles. Huit et six, et huit encore... Elle s'embrouilla, et
dit  voix basse:

--a fait loin toujours. Et les chemins seront mchants.

Une fois de plus elle ressentait un effarement tragique en songeant 
leur solitude, dont elle ne se souciait gure autrefois. C'tait bon
quand tout le monde tait fort et joyeux et qu'on n'avait pas besoin
d'aide; mais qu'un peu de chagrin vnt, une maladie, et le bois qui
les entourait semblait resserrer sur eux sa poigne hostile pour les
priver des secours du monde, le bois et ses acolytes: les mauvais
chemins o les chevaux enfoncent jusqu'au poitrail, les temptes de
neige en plein avril...

Sa mre tenta de se retourner dans son sommeil, s'veilla en poussant
un cri aigu de douleur et aussitt recommena  gmir sans rpit.
Maria se leva et alla s'asseoir prs d'elle, songeant  la longue
journe qui commenait, au cours de laquelle elle n'aurait ni conseil
il ni aide.

Elle ne fut qu'une longue plainte, cette journe: un gmissement sans
fin qui venait du lit o gisait la malade et hantait l'troite maison
de bois. De temps en temps se mlait  cette lamentation quelque
bruit domestique: la vaisselle entrechoque, la porte du pole de
fonte ouverte avec un claquement; des pas sur le plancher, Tit'B
rentrant dans la maison doucement, inquiet et gauche, pour prendre
des nouvelles.

--a va-t-il point mieux?

Maria secouait la tte. Ils restaient tous deux immobiles quelques
secondes, regardant la forme immobile sous les couvertures de laine
brune, prtant l'oreille aux plaintes; puis Tit'B sortait de nouveau
pour vaquer aux menues besognes du dehors; Maria achevait de mettre
la maison en ordre et recommenait ensuite son guet patient, que des
gmissements plus perants venaient parfois interrompre comme des
reproches.

D'heure en heure elle reprenait son calcul de temps et de distance.

--Son pre doit tre loin de Saint-Coeur-de-Marie... Si le mdecin
est l, ils vont laisser le cheval reposer une couple d'heures, et
ils partiront ensemble. Mais les chemins doivent tre mchants; au
printemps, de ce temps icitte, c'est quasiment pas passable des
fois...

Un peu plus tard:

--Ils doivent tre partis; peut-tre bien qu'en passant  la Pipe ils
s'arrteront pour parler  M. le cur. Ou bien encore il sera venu de
suite ds qu'il aura su, sans les attendre. Il peut arriver dans
aucun temps.

Mais la nuit approcha sans amener personne, et vers sept heures
seulement des grelots se firent entendre au dehors. C'taient le pre
Chapdelaine et le mdecin qui arrivaient. Ce dernier entra dans la
maison seul, posa son sac sur la table et commena  retirer sa
pelisse en grognant.

--Avec des chemins de mme, dit-il, c'est pas qu'une petite affaire
de venir voir des malades. Et vous, vous tes venus vous cacher dans
le bois apparemment, le plus loin que vous avez pu. Batche! vous
pourriez bien tous mourir sans que personne vous vienne en aide.

Il se chauffa quelques secondes au pole, puis s'approcha du lit.

--Eh bien, la mre, on se met  tre malade, tout comme les gens qui
ont le moyen!

Mais aprs un premier examen il cessa de plaisanter.

--Elle est malade pour de bon, je cr!

C'tait sans affectation qu'il parlait comme les paysans; son
grand-pre et son pre avaient travaill la terre, et lui n'avait
quitt la campagne que pour faire ses tudes de mdecine  Qubec,
parmi d'autres garons semblables  lui pour la plupart, petit-fils
sinon fils de cultivateurs, qui avaient tous gard des manires
frustes de villageois et le lent parler hrditaire. Il tait grand
et massif, moustachu de gris, et sa figure paisse avait toujours une
expression un peu gne de bonne humeur arrte court par l'annonce
d'un chagrin d'autrui, auquel il devait faire semblant de compatir.

Le pre Chapdelaine, ayant dtel et soign son cheval, rentra dans
la maison  son tour. Il s'assit  distance respectueuse avec ses
enfants pendant que le mdecin remplissait ses rites. Ils pensaient
tous:

Maintenant on va savoir ce que c'est, et il va lui donner de bons
remdes...

Mais quand l'examen fut fini, au lieu d'avoir recours de suite aux
philtres de son sac, il resta hsitant et se mit  poser des
questions sans fin. Comment cela avait commenc, et de quoi elle se
plaignait surtout... Si elle avait dj souffert du mme mal... Les
rponses ne semblrent pas l'clairer beaucoup; alors il s'adressa 
la malade elle-mme, mais n'obtint d'elle que des indications vagues
et des plaintes.

--Si a n'est rien qu'un effort qu'elle s'est donn, fit-il  la
longue, elle gurira toute seule: elle n'a qu' rester au lit sans
bouger. Mais si c'est une lsion dans le milieu du corps, aux rognons
ou ailleurs, a peut tre mchant.

Il sentit confusment que le doute o il restait plong dsappointait
les Chapdelaine, et voulut rtablir son prestige.

--Des lsions internes, c'est grave, et on ne peut rien y voir. Le
plus grand savant du monde ne pourrait pas vous en dire plus long que
moi. Il faut attendre... Mais a n'est peut-tre pas a.

Il recommena son examen et secoua la tte.

--Je peux toujours lui donner quelque chose pour l'empcher de ptir
de mme.

Le sac de cuir rvla enfin ses fioles mystrieuses: quinze gouttes
d'une drogue jauntre tombrent dans deux doigts d'eau que la malade,
soutenue, but avec force plaintes aigus. Aprs cela, il ne restait
apparemment qu' attendre encore; les hommes allumrent leurs pipes
et le docteur, les pieds contre le pole, parla de sa science et de
ses cures.

--Des maladies de mme, dit-il, qu'on ne sait pas bien ce que c'est,
c'est plus bdrant pour un mdecin qu'une affaire grave. Ainsi la
pneumonie, ou bien la fivre typhode; les trois quarts des gens de
par icitte, hormis qu'ils meurent de vieillesse, ce sont ces deux
maladies-l qui les tuent. Eh bien, la fivre typhode et la
pneumonie, j'en guris tous les mois. Vous connaissez bien Viateur
Tremblay, le matre de poste de Saint-Henri...

Il paraissait un peu offens que la mre Chapdelaine ft atteinte
d'un mal obscur, au diagnostic difficile, et non d'une des deux
maladies qu'il traitait avec le plus de succs, et il conta par le
menu comment il avait guri le matre de poste de Saint-Henri. De l
ils en vinrent  discuter toutes les nouvelles du comt, de ces
nouvelles qui font le tour du lac Saint-Jean, colportes de maison en
maison, et qui sont d'un intrt plus passionnant mille fois que les
famines ou les guerres parce que les causeurs arrivent toujours  les
rattacher  quelqu'un de leurs amis ou de leurs parents, dans ce pays
o tous les liens de parent sont suivis mticuleusement en esprit,
malgr les distances.

La mre Chapdelaine cessa de se plaindre, et parut s'assoupir. Le
mdecin jugea donc qu'il avait fait ce qu'on attendait de lui, tout
au moins pour un soir, vida sa pipe et se leva.

--Je vas aller coucher  Honfleur, dit-il. Votre cheval est bon pour
me mener jusque-l, eh? Vous n'avez pas besoin de venir, vous; je
connais le chemin. Je vas passer la nuit chez phrem Surprenant et je
reviendrai demain dans l'avant-midi.

Le pre Chapdelaine hsita quelques instants, songeant que son vieux
cheval avait dj fait une dure journe; mais il ne rpondit rien et
finit par sortir pour atteler une fois de plus. Quelques minutes plus
tard l'homme de science tait parti et la famille se retrouva seule
comme  l'ordinaire.

Une grande quitude remplit la maison. Chacun songea avec
soulagement: C'est un bon remde qu'il lui a donn, pareil! Elle ne
se lamente plus... Mais une heure s'tait  peine coule que la
malade sortit de la torpeur o l'avait plonge le trop faible
narcotique, essaya de se retourner et poussa un cri. Tous se levrent
de nouveau, navrs, et se rangrent prs du lit: elle ouvrait les
yeux, et aprs quelques plaintes aigus se mit  pleurer bruyamment:

--Oh! Samuel! c'est certain, je vas mourir.

--Mais non! Mais non! Fais-toi pas des ides de mme.

--Oui je te dis que je vas mourir. Je sens a, et ce mdecin-l n'est
qu'un grand simple qui ne sait pas quoi faire. Il ne peut mme pas
dire quel mal que c'est, et le remde qu'il m'a donn n'tait pas un
bon remde; a ne m'a pas gurie. Je te dis que je vas mourir.

Elle disait cela d'une voix dfaillante, entrecoupe de gmissements,
pendant que les larmes coulaient sur ses joues grasses. Son mari et
ses enfants la regardrent, atterrs. La peur de la mort envahit la
maison. Ils se sentirent isols du reste du monde, sans dfense,
n'ayant mme plus de cheval pour aller chercher un secours lointain,
et leurs yeux se mouillrent aussi, cependant qu'ils se taisaient et
demeuraient immobiles, consterns, comme par une trahison.

Eutrope Gagnon arriva sur ces entrefaites.

--Et moi qui pensais la trouver quasiment gurie, fit-il. Ce
mdecin-l, donc...

Le pre Chapdelaine, hors de lui, se mit  crier:

--Ce mdecin-l n'est bon  rien, et je lui dirai bien, mou. Il est
venu icitte, il lui a donn un petit remde de rien dans le fond
d'une tasse et il s'en est all coucher au village comme s'il avait
gagn son argent. Il n'a rien fait que fatiguer mon cheval; mais il
n'aura pas une cent de moi, rien en tout, rien...

Eutrope secoua la tte et dit d'un air grave:

--Je n'y ai point confiance non plus, aux mdecins. Si on avait pens
 aller chercher un remmancheur, comme Tit'Sbe de Saint-Flicien...

Tous les visages se tournrent vers lui et les larmes s'arrtrent.

--Tit'Sbe, fit Maria. Vous pensez qu'il est bon pour les maladies de
mme?

Eutrope et le pre Chapdelaine affirmrent leur confiance en mme
temps:

--Tit'Sbe gurit le monde; c'est sr. Il n'a pas pass par les
coles, lui; mais il gurit le monde.

--Vous avez bien entendu parler de Nazaire Gaudreau, qui tait tomb
du haut d'une btisse et qui s'tait bris la taille... Les mdecins
sont venus le voir: Ils n'ont rien su lui dire que le nom latin de
son mal, et puis qu'il allait mourir. Alors on a t qurir Tit'Sbe,
et il l'a guri.

Ils connaissaient tous de rputation le rebouteux, et l'espoir
renaissait.

--Tit'Sbe est un bon homme, et qui gurit le monde. Et pas difficile
pour l'argent, avec a. On va le qurir, on lui paye son temps, et il
vous gurit. C'est lui qui a remmanch le petit Romo Boily, aprs
qu'il avait t cras par une waguine charge de planches.

La malade tait retombe dans une sorte de torpeur et gmissait
faiblement les yeux ferms.

--J'irai bien le qurir si vous voulez, proposa Eutrope.

--Mais avec quel cheval donc? fit Maria. Le mdecin a emmen
Charles-Eugne  Honfleur.

Le pre Chapdelaine eut un geste de rage et jura entre ses dents:

--Le vieux maudit!

Eutrope rflchit quelques secondes et se dcida.

--a ne fait rien: j'irai pareil. Je marcherai jusqu' Honfleur et l
je trouverai bien quelqu'un qui me prtera un cheval et une carriole;
Racicot, ou bien le pre Nron.

--C'est trente-cinq milles d'icitte  Saint-Flicien, et les chemins
sont mchants.

--J'irai pareil.

Il partit de suite et courut sur la neige, songeant au regard
reconnaissant de Maria. Les autres se prparrent pour la nuit,
agitant dans leur esprit un nouveau calcul de distance... Soixante et
dix milles aller et retour... Et les mauvais chemins... La lampe
resta allume, et jusqu'au matin la malade se lamenta dans le
silence, tantt en plaintes aigus, tantt en un haltement affaibli.

Deux heures aprs l'aube, le mdecin et le cur de Saint-Henri
arrivrent ensemble.

--Je n'ai pas pu venir plus tt, expliqua le cur. Mais me voil tout
de mme, et j'ai pris le docteur au village en passant.

Ils s'assirent prs du lit et causrent  voix basse; le mdecin
procda  un nouvel examen; mais ce fut le cur qui en annona le
rsultat.

--On ne peut rien dire, dit-il. Elle n'a pas l'air pire; mais a
n'est pas une maladie ordinaire. Je vais toujours la confesser et lui
donner l'absolution; aprs a nous nous en irons tous les deux et
nous reviendrons aprs-demain.

Il s'approcha du lit de nouveau, pendant que tous les autres allaient
s'asseoir prs de la fentre. Pendant quelques minutes les deux voix
se rpondirent, l'une affaiblie par la souffrance et coupe de
gmissements, l'autre assure, grave,  peine abaisse pour les
questions solennelles. Aprs un murmure indistinct, des gestes
augustes planrent, faisant baisser les ttes, et le cur se leva.

Avant le dpart le mdecin confia  Maria une petite fiole, avec des
recommandations.

--Seulement si elle ptit bien fort,  crier, et jamais plus de
quinze gouttes  la fois... Et ne lui donnez pas d'eau frette 
boire...

Elle les reconduisit jusqu'au seuil, la fiole  la main. Au moment de
monter dans la carriole, le cur de Saint-Henri la prit  part et lui
dit quelques mots  son tour.

--Les mdecins font ce qu'ils peuvent, dit-il avec simplicit, mais
il n'y a que le bon Dieu qui connat les maladies. Priez bien fort,
et je dirai la messe pour elle demain; oui, une grand-messe avec
chant, c'est entendu.

Toute la journe Maria s'effora de combattre avec des prires la
marche incomprhensible du mal, et chaque fois qu'elle s'approchait
du lit c'tait avec l'espoir confus qu'un miracle s'tait produit et
que la malade allait prsentement cesser de gmir, s'assoupir
quelques heures et se rveiller gurie. Il n'en fut rien: les
plaintes continuaient et vers le soir elles se murent en une sorte
de soupir profond, rpt sans cesse, qui semblait protester contre
un fardeau, ou bien contre l'envahissement lent d'un poison
meurtrier.

Au milieu de la nuit, Eutrope Gagnon arriva, ramenant Tit'Sbe le
remmancheur.

C'tait un petit homme maigre  figure triste, avec des yeux trs
doux. Comme toutes les fois qu'on l'appelait au chevet d'un malade il
avait mis ses vtements de crmonie, de drap fonc, assez uss,
qu'il portait avec la gaucherie des paysans endimanchs. Mais les
fortes mains brunes, qui saillaient des manches, avaient des gestes
qui imposaient la confiance. Elles palprent les membres et le corps
de la mre Chapdelaine avec des prcautions infinies, sans lui
arracher un seul cri de douleur, et aprs cela il resta longtemps
immobile, assis prs du lit, la contemplant comme s'il attendait
qu'une intuition miraculeuse lui vnt.

Mais quand il parla, ce fut pour dire:

--Vous avez-t-y appel le cur? Il est venu... Et quand c'est qu'il
doit revenir? Demain: c'est correct.

Aprs un nouveau silence, il avoua simplement:

--Je n'y peux rien... C'est une maladie dans le dedans du corps, que
je ne connais pas. Si 'avait t un accident, des os briss, je
l'aurais gurie. Je n'aurais rien eu qu' sentir ses os avec mes
mains, et puis le bon Dieu m'aurait inspir quoi faire, et je
l'aurais gurie. Mais a c'est un mal que je ne connais pas. Je
pourrais bien lui poser des mouches noires sur le dos, et peut-tre
a lui tirerait le sang et que a la soulagerait pour un temps. Ou
bien je pourrais lui donner une boisson faite avec des rognons de
castor; c'est bon pour les maladies de mme, c'est connu. Mais je ne
pense pas que a la gurirait, ni la boisson ni les mouches noires.

Il parlait avec tant d'honntet, et si simplement, qu'il faisait
sentir  tous ce que c'tait que la maladie d'un corps humain: un
phnomne mystrieux et terrible qui se passe derrire des portes
closes et que les autres humains ne peuvent combattre que gauchement
en ttonnant, se fiant  des signes incertains.

--Si le bon Dieu le veut, elle va mourir.

Maria se mit  pleurer doucement; le pre Chapdelaine resta immobile
et muet, la bouche ouverte, ne comprenant pas encore, et le
remmancheur, ayant prononc son verdict, baissa la tte et regarda
longuement la malade de ses yeux compatissants. Ses mains brunes de
paysan, inutiles, reposaient sur ses genoux; vot, un peu pench en
avant, doux et triste, il semblait poursuivre avec son Dieu un
dialogue muet disant:

--Vous m'avez donn le don de gurir les os briss, et j'ai guri;
mais vous ne m'avez pas donn le don de gurir les maux comme
ceux-ci: alors je suis oblig de laisser cette pauvre femme mourir.

Pour la premire fois les marques profondes que la maladie avait
creuses sur le visage de la mre Chapdelaine parurent  son mari et
 ses enfants tre autre chose que des signes passagers de douleur:
l'empreinte dfinitive de la dissolution qui venait. Les soupirs
profonds, et en vrit pareils  des rles, qui sortaient de son
gosier, devinrent non plus une expression consciente de souffrance,
mais la dernire protestation instinctive d'un organisme que
dchirait l'approche de la mort. Et une peur nouvelle leur vint 
tous, presque plus forte que leur peur de la perdre.

--Vous ne pensez pas qu'elle va mourir avant que M. le cur ne
revienne? demanda Maria.

Tit'Sbe eut un geste d'ignorance.

--Je ne peux pas dire... Si votre cheval n'est pas trop fatigu, vous
feriez bien d'aller le chercher ds qu'il fera jour.

Les regards se tournrent vers la fentre, qui n'tait encore qu'une
plaque noire, et de l revinrent vers la malade. Une femme forte et
courageuse, qui avait toute sa sant et toute sa connaissance cinq
jours plus tt. Srement elle n'allait pas mourir aussi vite que
cela... Mais, maintenant qu'ils savaient l'issue triste et
invitable, chaque coup d'oeil rvlait un changement subtil, quelque
signe nouveau qui faisait de cette femme couche, aveugle et
gmissante, une crature toute diffrente de leur femme et de leur
mre quels avaient connue si longtemps.

Une demi-heure passa: le pre Chapdelaine se leva brusquement, aprs
un nouveau regard vers la fentre.

--Je vas atteler, dit-il.

Tit-Sbe hocha la tte.

--C'est correct: vous ferez aussi bien d'atteler; le jour va venir.
De mme M. le cur sera icitte pour midi.

--Oui, je vas atteler, rpta le pre Chapdelaine.

Mais au moment de partir il semblait se rendre compte tout  coup
qu'il se prparait  remplir une mission lugubre et solennelle en
allant chercher le Saint-Sacrement, qui annonce la mort, et il
hsitait un peu, comme au seuil d'une tape irrmdiable.

--Je vas atteler.

Il se balana d'un pied sur l'autre, jeta un dernier regard sur la
malade, et sortit enfin.

Le jour vint, et bientt aprs le vent se leva et commena  mugir
autour de la maison.

--Voil le norou qui prend: il va y avoir une tempte, dit Tit'Sbe.

Maria tourna les yeux vers la fentre et soupira.

--Et justement il a neig il y a deux jours: a va poudrer, certain!
Les chemins taient dj mchants; son pre et M. le cur vont avoir
de la misre.

Le remmancheur secoua la tte.

--Ils auront peut-tre un peu de misre en route; mais ils arriveront
pareil. Un prtre qui apporte le Saint-Sacrement, c'est fort!

Ses yeux doux taient remplis d'une foi sans borne.

--C'est fort un prtre qui apporte le Saint-Sacrement, rpta-t-il.
Voil trois ans passs, on m'avait appel pour soigner un malade en
bas de la rivire Mistassini; j'ai vu de suite que je ne pouvais pas
le gurir, alors j'ai dit qu'on aille qurir un prtre. C'tait la
nuit et il n'y avait pas d'hommes dans la maison, vu que c'tait le
pre qui tait malade de mme, et que les garons taient tous
petits. Alors j'y ai t moi-mme. Il fallait traverser la rivire
pour revenir; la glace venait de descendre--c'tait au printemps--et
il n'y avait quasiment pas un seul bateau  l'eau encore. Nous avons
trouv une grosse chaloupe qui tait reste dans le sable tout
l'hiver, et quand nous avons essay de la mettre  l'eau elle tait
si enfonce dans le sable, et si pesante, qu' quatre hommes nous
n'avons seulement pas pu la faire grouiller. Il y avait l Simon
Martel, le grand Lalancette, de Saint-Mthode, un autre que je ne me
rappelle plus et moi, et  nous quatre, halant et poussant  nous
briser le coeur en pensant  ce pauvre homme qui tait en train de
mourir comme un paen de l'autre bord de l'eau, nous n'avons
seulement pas pu grouiller cette chaloupe-l d'un quart de pouce. Eh
bien, M. le cur est venu; il a mis sa main sur le bordage... rien
que mis sa main sur le bordage, de mme... Poussez encore un coup
qu'il a dit; et la chaloupe est partie quasiment seule et s'en est
alle vers l'eau comme une crature en vie. Cet homme qui tait
malade a reu le bon Dieu comme il faut et il est mort en monsieur,
juste comme le jour venait. Oui, c'est fort, un prtre!

Maria soupira encore; mais son coeur avait trouv dans la certitude
et dans l'attente de la mort une sorte de srnit triste. La maladie
obscure, l'inquitude de ce qui pouvait venir, c'taient des choses
qu'on combattait  l'aveuglette, sans trop les comprendre, des choses
vagues et terrifiantes comme des fantmes. Mais devant la mort
invitable et prochaine, ce qui restait  faire tait simple et prvu
depuis des sicles par des lois infaillibles. M. le cur venait, que
ce ft le jour ou la nuit, il venait de loin apportant le
Saint-Sacrement  travers les rivires torrentielles du printemps,
sur la glace tratresse, par les mauvais chemins emplis de neige, en
face du norou cruel, il venait sans jamais manquer, escort de
miracles; il faisait les gestes consacrs, et aprs cela il n'y avait
plus de place pour le doute ou la peur: la mort devenait une
promotion auguste, une porte ouverte sur la batitude inimaginable
des lus...

La tempte s'tait leve et faisait trembler les parois de la maison
comme les vitres d'une fentre tremblent sous les rafales. Le norou
arrivait en mugissant par-dessus les cimes du bois sombre; sur
l'espace dfrich et nu qui entourait les petites constructions de
bois--la maison, l'table et la grange--il s'abattait et
tourbillonnait quelques secondes, violent, mauvais, avec des
bourrasques brusques qui tentaient de soulever la toiture ou bien
frappaient les murs comme des coups de bliers, avant de repartir
vers la fort dans une rue de dpit.

La maison de bois frissonnait du sol  la chemine et semblait
osciller sur sa base, si bien que ses habitants, entendant les
mugissements et les clameurs aigus du vent, sentant tout autour
d'eux l'branlement de son choc, souffraient en vrit de presque
toute l'horreur de la tempte, n'ayant pas cette impression d'asile
sr que donnent les fortes maisons de pierre.

Tit'Sbe regarda autour de lui.

--C'est une bonne maison que vous avez l, pareil; bien tanche et
chaude... C'est-y votre pre et les garons qui l'ont leve? Oui...
Et de mme vous devez avoir pas mal grand de terre faite,  cette
heure...

Le vent tait si fort qu'ils n'entendirent pas les grelots de
l'attelage, et tout  coup la porte battit contre le mur et le cur
de Saint-Henri entra, portant le Saint-Sacrement de ses deux mains
leves. Maria et Tit'Sbe s'agenouillrent; Tit'B courut fermer la
porte, puis se mit  genoux aussi. Le prtre retira sa grande pelisse
de fourrure, la toque poudre de neige qui lui descendait jusqu'aux
yeux, et s'en alla vers le lit de la malade sans perdre une seconde,
comme un messager porteur d'une grce.

Oh! la certitude! le contentement d'une promesse auguste qui dissipe
le brouillard redoutable de la mort! Pendant que le prtre
accomplissait les gestes consacrs et que son murmure se mlait aux
soupirs de la mourante, Samuel Chapdelaine et ses enfants priaient
sans relever la tte, presque consols, exempts de doute et
d'inquitude, srs que ce qui se passait l tait un pacte conclu
avec la divinit, qui faisait du paradis bleu sem d'toiles d'or un
bien lgitime.

Aprs cela le cur de Saint-Henri se chauffa au pole; puis ils
prirent encore quelque temps ensemble,  genoux prs du lit.

Vers quatre heures, le vent sauta au sud-est, la tempte s'arrta
aussi brusquement qu'une lame qui frappe un mur, et dans le grand
silence singulier qui suivit le tumulte, la mre Chapdelaine soupira
deux fois, et mourut.



CHAPITRE XV


phrem Surprenant poussa la porte et parut sur le seuil.

--Je suis venu...

Il ne trouva pas d'autres mots et resta immobile quelques secondes,
regardant l'un aprs l'autre d'un air gn le pre Chapdelaine,
Maria, les enfants qui taient assis prs de la table, raides et
muets; puis il enleva sa casquette d'un geste htif, comme pour
rparer un oubli, referma la porte derrire lui et s'approcha du lit
o reposait la morte.

On avait chang le lit de position, lui tournant la tte au mur et le
pied vers l'intrieur de la maison, afin qu'il ft accessible des
deux cts. Prs du mur, deux chandelles brlaient sur des chaises;
une d'elles tait fiche dans un grand chandelier de mtal blanc que
les visiteurs de la famille Chapdelaine n'avaient encore jamais vu;
pour l'autre, Maria n'avait rien pu trouver de plus appropri qu'une
coupe de verre dans laquelle, l't, on servait les bleuets et les
framboises sauvages aux jours de crmonie.

Le chandelier de mtal luisait, le verre de la coupe scintillait  la
lumire, qui n'clairait pourtant que faiblement le visage de la
morte. Il avait revtu, ce visage, une pleur singulire, raffine,
de femme des villes, effet des quelques jours de maladie ou bien du
froid dfinitif des cadavres, dont le pre Chapdelaine et ses enfants
s'taient d'abord un peu tonns, y voyant ensuite une mtamorphose
auguste et qui marquait combien la mort l'avait dj leve au-dessus
d'eux.

phrem Surprenant regarda quelques instants, puis s'agenouilla. Il ne
murmura d'abord que des mots indistincts de prire; mais quand Maria
et Tit'B vinrent s'agenouiller aussi prs de lui Il tira de sa poche
son chapelet  gros grains et commena  le rciter  demi-voix.

Quand ce fut fini, il alla s'asseoir sur une chaise prs de la table
et resta silencieux quelque temps, secouant la tte d'un air triste,
comme il convient de faire dans une maison o il y a un deuil, et
aussi parce qu'il tait sincrement chagrin.

--C'est une grande perte, fit-il enfin. Tu tais bien gr de femme,
Samuel; personne ne peut rien dire  l'encontre. Tu tais bien gr
de femme, certain!

Aprs cela, il se tut de nouveau, chercha sans les trouver les
paroles de consolation, et finit par parler d'autre chose.

--Le temps est doux  soir; il va mouiller bientt. Tout le monde dit
que le printemps viendra de bonne heure.

Pour les paysans, tout ce qui touche  la terre qui les nourrit, et
aussi aux saisons qui tour  tour assoupissent et rveillent la
terre, est si important qu'on peut en parler, mme  ct de la mort,
sans profanation. Tous dirigrent instinctivement leurs regards vers
la petite fentre carre; mais la nuit tait obscure et ils ne
pouvaient rien voir.

phrem Surprenant fit de nouveau l'loge de la morte.

--Dans toute la paroisse il n'y avait pas de femme plus vaillante
qu'elle, ni plus capable. Accueillante, avec a, et quelle belle
faon elle avait pour les visiteurs! Dans les vieilles paroisses et
mme dans les villes, o les chars passent, on n'en aurait pas trouv
beaucoup qui la valaient. Oui, tu tais bien gr de femme,
certain...

Il se leva bientt, et sortit d'un air attrist.

Dans le long silence qui suivit, le pre Chapdelaine laissa sa tte
retomber peu  peu sur sa poitrine et parut s'assoupir. Maria leva
la voix, craignant un sacrilge.

--Endormez-vous point, son pre.

--Non... Non...

Il se redressa sur sa chaise et carra les paules; mais comme ses
yeux se fermaient malgr lui, il se leva bientt.

--On va dire encore un chapelet, fit-il.

Ils allrent s'agenouiller prs du lit o reposait la morte et
rcitrent un chapelet entier. Quand ils se relevrent, ils
entendirent la pluie qui fouettait la vitre et les bardeaux du toit.
C'tait la premire pluie du printemps et elle annonait la
dlivrance, l'hiver fini, la terre reparaissant bientt, les rivires
reprenant leur marche heureuse, le monde mtamorphos une fois de
plus comme une belle crature qu'un coup de baguette miraculeuse
dlivre enfin d'un malfice... Mais ils n'osaient s'en rjouir, dans
cette maison o pesait la mort, et vritablement ils n'prouvaient
presque aucune joie, parce que leur chagrin tait profond et sincre.

Ils ouvrirent la fentre et s'assirent de nouveau, prtant l'oreille
au crpitement des gouttes pesantes sur la toiture. Maria vit que son
pre avait dtourn la tte et restait immobile, elle crut que son
assoupissement habituel du soir s'emparait de lui une fois de plus;
mais au moment o elle allait le rveiller d'un mot, ce fut lui qui
soupira et se mit  parler.

--phrem Surprenant a dit la vrit, fit-il. Ta mre tait une bonne
femme, Maria, une femme dpareille.

Maria fit Oui de la tte, serrant les lvres.

--Courageuse et de bon conseil, elle l'a t tant qu'elle a vcu,
mais c'est surtout dans les commencements, juste aprs notre mariage,
et un peu plus tard, quand Esdras et toi vous tiez encore jeunets,
qu'elle s'est montre rare. La femme d'un petit habitant s'attend
bien d'avoir de la misre; mais des femmes qui vont  la besogne
aussi capablement et d'une si belle humeur comme elle a fait dans ce
temps-l, il n'y en a pas beaucoup, Maria.

Maria murmura:

--Je sais, son pre; je sais bien.

Et elle s'essuya les yeux, car son coeur se fondait.

--Quand nous avons pris notre premire terre  Normandin, nous avions
deux vaches et pas gros de pacage, car presque tout ce lot-l tait
encore en bois debout, et difficile  faire. Moi j'ai pris ma hache
et puis je lui ai dit: Je vas te faire de la terre, Laura! Et du
matin au soir c'tait bche, bche, sans jamais revenir  la maison
hormis que pour le dner; et tout ce temps-l elle faisait le mnage
et l'ordinaire, elle soignait les animaux, elle mettait les cltures
en ordre, elle nettoyait l'table, peinant sans arrter, et trois ou
quatre fois dans la journe elle sortait devant la porte et restait
un moment  me regarder, l-bas  la lisire du bois, o je fessais
de toutes mes forces sur les pinettes et les bouleaux pour lui faire
de la terre.

Et puis voil qu'en juillet le puits a tari: les vaches n'avaient
plus d'eau  leur soif et elles ont quasiment arrt de donner du
lait. Alors pendant que j'tais dans le bois, la mre s'est mise 
voyager  la rivire avec une chaudire dans chaque main, remontant
l'carre huit et dix fois de suite avec ses chaudires pleines, les
pieds dans le sable coulant, jusqu' ce qu'elle ait eu fini de
remplir un quart, et quand le quart tait plein, elle le chargeait
sur une brouette et s'en allait le vider dans la grande cuve dans le
clos des vaches,  plus de trois cents verges de la maison, au pied
du cran. C'tait pas un ouvrage de femme, a, et je lui ai bien dit
de me laisser faire; mais toutes les fois elle se mettait  crier:
Occupe-toi pas de a, toi... Occupe-toi de rien... Fais-moi de la
terre. Et elle riait pour m'encourager, mais je voyais bien qu'elle
avait eu de la misre, et que le dessous de ses yeux tait tout noir
de fatigue.

Alors je prenais ma hache et je m'en allais dans le bois, et je
fessais si fort sur les bouleaux que je faisais sauter des morceaux
gros comme le poignet, en me disant que c'tait une femme dpareille
que javais l et que si le bon Dieu me gardait ma sant je lui ferais
une belle terre...

La pluie crpitait toujours sur le toit; de temps en temps un coup de
vent venait fouetter la fentre de gouttes pesantes qui coulaient
ensuite sur le carreau comme des larmes lentes. Encore quelques
heures de pluie et ce serait le sol mis  nu, les ruisseaux se
formant sur toutes les pentes; quelques jours, et de nouveau l'on
entendrait les chutes...

--Quand nous avons pris une autre terre en haut de Mistassini, reprit
Samuel Chapdelaine, 'a t la mme chose: du travail dur et de la
misre pour elle comme pour moi; mais toujours encourage et de belle
humeur... L nous tions en plein bois; mais comme il y avait des
clairires avec du foin bleu parmi les roches, nous nous sommes mis 
lever des moutons. Un soir...

Il se tut encore quelques instants, puis recommena  parler en
regardant Maria fixement comme s'il voulait lui faire bien comprendre
ce qu'il allait dire.

--C'tait en septembre; au temps o toutes les btes dans le bois
deviennent mauvaises. Un homme de Mistassini qui descendait la
rivire en canot s'tait arrt prs de chez nous et il nous avait
dit comme a: Prenez garde  vos moutons, les ours sont venus tuer
une gnisse tout prs des maisons la semaine passe. Alors la mre
et moi nous sommes alls ce soir-l virer au foin bleu pour faire
rentrer les moutons au clos la nuit, pour pas que les ours les
mangent.

Moi j'avais pris par un bord et elle par l'autre,  cause que les
moutons s'gaillaient dans les aunes. C'tait  la brunante, et tout
 coup j'entends Laura qui crie: Ah! les maudits! Il y avait des
btes qui remuaient dans la brousse, et c'tait facile de voir que
c'taient pas des moutons,  cause que dans le bois, vers le soir,
les moutons font des taches blanches. Alors je me suis mis  courir
tant que j'ai pu, ma hache  la main. Ta mre me l'a cont plus tard,
quand nous tions de retour  la maison: elle avait vu un mouton
couch par terre, dj mort et deux ours qui taient aprs le manger.
a prend un bon homme, pas peureux de rien, pour faire face  des
ours en septembre, mme avec un fusil; et quand c'est une femme avec
rien dans la main, le mieux qu'elle peut faire c'est de se sauver et
personne n'a rien  dire. Mais la mre elle a ramass un bois par
terre et elle a couru dret sur les ours, en criant: Nos beaux
moutons gras! Sauvez-vous, grands voleux, ou je vais vous faire du
mal!

Moi, j'arrivais en galopant tant que je pouvais  travers les
chousses; mais le temps que je la rejoigne les ours s'taient sauvs
dans le bois sans rien dire, tout piteux, parce qu'elle les avait
apeurs comme il faut.

Maria coutait, retenant son haleine, et se demandant si vraiment
c'tait bien sa mre qui avait fait cela, sa mre qu'elle avait
toujours connue douce et patiente, et qui n'avait jamais donn une
taloche  Tlesphore sans le prendre ensuite sur ses genoux pour le
consoler, pleurant avec lui et disant que de battre un enfant, il y
avait de quoi lui briser le coeur.

La courte averse de printemps tait dj finie; la lune se montrait 
travers les nuages comme un visage curieux venant voir ce qui restait
encore de la neige de l'hiver aprs cette premire pluie. Le sol
tait toujours d'une blancheur uniforme; le silence profond de la
nuit annonait que bien des jours encore s'couleraient avant qu'on
entendt de nouveau le tonnerre lointain des grandes chutes; mais la
brise tide chuchotait des encouragements et des promesses.

Samuel Chapdelaine se tut quelque temps, la tte penche, les mains
sur ses genoux, se souvenant du pass et des dures annes pourtant
pleines d'esprance. Quand il recommena  parler, ce fut d'une voix
hsitante, avec une sorte d'humilit mlancolique.

-- Normandin, et  Mistassini, et dans les autres places o nous
avons pass, j'ai toujours travaill fort; personne ne peut rien dire
 l'encontre. J'ai clair bien des arpents de bois, et bti des
maisons et des granges, en me disant toutes les fois qu'un jour
viendrait o nous aurions une belle terre, et o ta mre pourrait
vivre comme les femmes des vieilles paroisses avec de beaux champs
nus des deux bords de la maison aussi loin qu'on peut voir, un jardin
de lgumes, de belles vaches grasses dans le clos... Et voil qu'elle
est morte tout de mme dans une place  moiti sauvage, loin des
autres maisons et des glises et si prs du bois qu'il y a des nuits
o l'on entend crier les renards. Et c'est ma faute, si elle est
morte dans une place de mme; c'est ma faute, certain!

Le remords l'treignait; il secouait la tte, les yeux  terre.

--Plusieurs fois, aprs que nous avions pass cinq ou six ans dans
une place et que tout avait bien march, nous commencions  avoir un
beau bien: du pacage, de grands morceaux de terre faite prts  tre
sems, une maison toute tapisse en dedans avec des gazettes 
images... Il venait du monde qui s'tablissait autour de nous; il n'y
avait rien qu' attendre un peu en travaillant tranquillement et nous
aurions t au milieu d'une belle paroisse o Laura aurait pu faire
un rgne heureux... Et puis tout  coup le coeur me manquait; je me
sentais tann de l'ouvrage, tann du pays; je me mettais  har les
faces des gens qui prenaient des lots dans le voisinage et qui
venaient nous voir, pensant que nous serions heureux d'avoir de la
visite aprs tre rests seuls si longtemps. J'entendais dire que
plus loin vers le haut du lac, dans le bois, il y avait de la bonne
terre; que du monde de Saint-Gdon parlait de prendre des lots de ce
ct-l, et voil que cette place dont j'entendais parler, que je
n'avais jamais vue et o il n'y avait encore personne, je me mettais
 avoir faim et soif d'elle comme si c'tait la place o jtais n...

Dans ces temps-l, quand l'ouvrage de la journe tait fini, au lieu
de rester  fumer prs du pole, j'allais m'asseoir sur le perron et
je restais l sans grouiller, comme un homme qui a le mal du pays et
qui s'ennuie, et tout ce que je voyais l devant moi: le bien que
j'avais fait moi-mme avec tant de peine et de misre, les champs,
les cltures, le cran qui bouchait la vue, je le hassais  en perdre
la raison.

Alors ta mre venait par-derrire sans faire de bruit; elle
regardait aussi notre bien, et je savais qu'elle tait contente dans
le fond de son coeur, parce que a commenait  ressembler aux
vieilles paroisses o elle avait t leve et o elle aurait voulu
faire tout son rgne. Mais au lieu de me dire que je n'tais qu'un
vieux simple et un fou de vouloir m'en aller, comme bien des femmes
auraient fait, et de me chercher des chicanes pour ma folie, elle ne
faisait rien que soupirer un peu, en songeant  la misre qui allait
recommencer dans une autre place dans les bois, et elle me disait
comme a tout doucement: Eh bien, Samuel! C'est-y qu'on va encore
mouver bientt?

Dans ces temps-l je ne pouvais pas lui rpondre, tant j'tranglais
de honte,  cause de la vie misrable qu'elle faisait avec moi; mais
je savais bien que je finirais par partir encore pour m'en aller plus
haut vers le Nord, plus loin dans le bois, et qu'elle viendrait avec
moi et prendrait sa part de la dure besogne du commencement, toujours
aussi capablement, encourage et de belle humeur, sans jamais un mot
de chicane ni de malice.

Aprs cela il se tut et sembla ruminer longuement son regret et son
chagrin. Maria soupira et se passa les mains sur la figure, comme
l'on fait quand on veut effacer ou oublier quelque chose; mais en
vrit elle ne dsirait rien oublier. Ce qu'elle venait d'entendre
l'avait mue et trouble; elle avait l'intuition confuse que ce rcit
d'une vie dure, bravement vcue, avait pour elle un sens profond et
opportun, et qu'il contenait une leon, si seulement elle pouvait
comprendre.

--Comme on connat mal les gens! songea-t-elle.

Ds le seuil de la mort, sa mre semblait prendre un aspect auguste
et singulier, et voici que les qualits familires, humbles, qui
l'avaient fait aimer de son vivant, disparaissaient derrire d'autres
vertus presque hroques.

Vivre toute sa vie en des lieux dsols, lorsqu'on aurait aim la
compagnie des autres humains et la scurit paisible des villages;
peiner de l'aube  la nuit, dpensant toutes les forces de son corps
en mille dures besognes et garder de l'aube  la nuit toute sa
patience et une srnit joyeuse; ne jamais voir autour de soi que la
nature primitive, sauvage, le bois inhumain, et garder au milieu de
tout cela l'ordre raisonnable, et la douceur, et la gaiet, qui sont
les fruits de bien des sicles de vie sans rudesse, c'tait une chose
difficile et mritoire, assurment. Et quelle tait la rcompense?
Quelques mots d'loge, aprs la mort.

Est-ce que cela en valait la peine? La question ne se posait pas dans
son esprit avec cette nettet; mais c'tait bien  cela qu'elle
songeait. Vivre ainsi, aussi durement, aussi bravement, et laisser
tant de regret derrire soi, peu de femmes en taient capables.
Elle-mme...

Le ciel baign de lune tait singulirement lumineux et profond, et
d'un bout  l'autre de ce ciel des nuages curieusement dcoups,
semblables  des dcors, dfilaient comme une procession solennelle.
Le sol blanc n'voquait aucune ide de froid ni de tristesse, car la
brise tait tide et quelque vertu mystrieuse du printemps qui
venait faisait de la neige un simple dguisement du paysage,
nullement redoutable, et que l'on devinait condamn  bientt
disparatre.

Maria, assise prs de la petite fentre, regarda quelque temps sans y
penser le ciel, le sol blanc, la barre lointaine de la fort, et tout
 coup il lui sembla que cette question qu'elle s'tait pose 
elle-mme venait de recevoir une rponse. Vivre ainsi, dans ce pays,
comme sa mre avait vcu, et puis mourir et laisser derrire soi un
homme chagrin et le souvenir des vertus essentielles de sa race,
elle sentait qu'elle serait capable de cela. Elle s'en rendait compte
sans aucune vanit et comme si la rponse tait venue d'ailleurs.
Oui, elle serait capable de cela; et une sorte d'tonnement lui vint,
comme si c'tait l une nouvelle rvlation inattendue.

Elle pourrait vivre ainsi; seulement... elle n'avait pas dessein de
le faire... Un peu plus tard, quand ce deuil serait fini, Lorenzo
Surprenant reviendrait des tats pour la troisime fois et
l'emmnerait vers l'inconnu magique des villes loin des grands bois
qu'elle dtestait, loin du pays barbare o les hommes qui s'taient
carts mouraient sans secours, o les femmes souffraient et
agonisaient longuement tandis qu'on s'en allait chercher une aide
inefficace au long des interminables chemins emplis de neige.
Pourquoi rester l, et tant peiner, et tant souffrir lorsqu'on
pouvait s'en aller vers le Sud et vivre heureux?

Le vent tide qui annonait le printemps vint battre la fentre,
apportant quelques bruits confus: le murmure des arbres serrs dont
les branches frmissent et se frlent, le cri lointain d'un hibou.
Puis le silence solennel rgna de nouveau. Samuel Chapdelaine s'tait
endormi; mais ce sommeil au chevet de la morte n'avait rien de
grossier ni de sacrilge; le menton sur sa poitrine, les mains
ouvertes sur ses genoux, il semblait plong dans un accablement
triste, ou bien enfonc dans une demi-mort volontaire o il suivit
d'un peu plus prs la disparue.

Maria se demandait encore: pourquoi rester l, et tant peiner, et
tant souffrir? Pourquoi? Et comme elle ne trouvait pas de rponse
voici que du silence de la nuit,  la longue, des voix s'levrent.

Elles n'avaient rien de miraculeux, ces voix; chacun de nous en
entend de semblables lorsqu'il s'isole et se recueille assez pour
laisser loin derrire lui le tumulte mesquin de la vie journalire.
Seulement elles parlent plus haut et plus clair aux coeurs simples,
au milieu des grands bois du Nord et des campagnes dsoles. Comme
Maria songeait aux merveilles lointaines des cits, la premire voix
vint lui rappeler en chuchotant les cent douceurs mconnues du pays
qu'elle voulait fuir.

L'apparition quasi miraculeuse de la terre au printemps, aprs les
longs mois d'hiver... La neige redoutable se muant en ruisselets
espigles sur toutes les pentes; les racines surgissant, puis la
mousse encore gonfle d'eau, et bientt le sol dlivr sur lequel on
marche avec des regards de dlice et des soupirs d'allgresse, comme
en une exquise convalescence... Un peu plus tard les bourgeons se
montraient sur les bouleaux, les aunes et les trembles, le bois de
charme se couvrait de fleurs roses, et aprs le repos forc de
l'hiver le dur travail de la terre tait presque une fte; peiner du
matin au soir semblait une permission bnie...

Le btail enfin dlivr de l'table entrait en courant dans les clos
et se gorgeait d'herbe neuve. Toutes les cratures de l'anne: les
veaux, les jeunes volailles, les agnelets batifolaient au soleil et
croissaient de jour en jour tout comme le foin et l'orge. Le plus
pauvre des fermiers s'arrtait parfois au milieu de sa cour ou de ses
champs, les mains dans ses poches et savourait le grand contentement
de savoir que la chaleur du soleil, la pluie tide, l'alchimie
gnreuse de la terre--toutes sortes de forces gantes--travaillaient
en esclaves soumises pour lui... pour lui.

Aprs cela, c'tait l't: l'blouissement des midis ensoleills, la
monte de l'air brlant qui faisait vaciller l'horizon et la lisire
du bois, les mouches tourbillonnant dans la lumire, et  trois cents
pas de la maison les rapides et la chute--cume blanche sur l'eau
noire--dont la seule vue rpandait une fracheur dlicieuse. Puis la
moisson, le grain nourricier s'empilant dans les granges, l'automne,
et bientt l'hiver qui revenait... Mais voici que miraculeusement
l'hiver ne paraissait plus dtestable ni terrible: il apportait tout
au moins l'intimit de la maison close et au dehors, avec la
monotonie et le silence de la neige amoncele, la paix, une grande
paix.

Dans les villes il y aurait les merveilles dont Lorenzo Surprenant
avait parl, et ces autres merveilles qu'elle imaginait elle-mme
confusment: les larges rues illumines, les magasins magnifiques, la
vie facile, presque sans labeur, emplie de petits plaisirs. Mais
peut-tre se lassait-on de ce vertige  la longue, et les soirs o
l'on ne dsirait rien que le repos et la tranquillit, o retrouver
la quitude des champs et des bois, la caresse de la premire brise
frache, venant du nord-ouest aprs le coucher du soleil, et la paix
infinie de la campagne s'endormant tout entire dans le silence?

a doit tre beau pourtant! se dit-elle en songeant aux grandes
cits amricaines. Et une autre voix s'leva comme une rponse.
L-bas c'tait l'tranger: des gens d'une autre race parlant d'autre
chose dans une autre langue, chantant d'autres chansons... Ici...

Tous les noms de son pays, ceux qu'elle entendait tous les jours,
comme ceux qu'elle n'avait entendus qu'une fois, se rveillrent dans
sa mmoire: les mille noms que des paysans pieux venus de France ont
donns aux lacs, aux rivires, aux villages de la contre nouvelle
qu'ils dcouvraient et peuplaient  mesure... lac  l'Eau-Claire...
la Famine... Saint-Coeur-de-Marie... Trois-Pistoles...
Sainte-Rose-du-Dgel... Pointe-aux-Outardes...
Saint-Andr-de-l'pouvante...

Eutrope Gagnon avait un oncle qui demeurait 
Saint-Andr-de-l'pouvante; Racicot, de Honfleur, parlait souvent de
son fils, qui tait chauffeur  bord d'un bateau du golfe, et chaque
fois c'taient encore des noms nouveaux qui venaient s'ajouter aux
anciens: les noms de villages de pcheurs ou de petits ports du
Saint-Laurent, disperss sur les rives entre lesquelles les navires
d'autrefois taient monts bravement vers l'inconnu...
Pointe-Mille-Vaches... Les Escoumins... Notre-Dame-du-Portage... les
Grandes-Bergeronnes... Gasp...

Qu'il tait plaisant d'entendre prononcer ces noms, lorsqu'on parlait
de parents ou d'amis loigns, ou bien de longs voyages! Comme ils
taient familiers et fraternels, donnant chaque fois une sensation
chaude de parent, faisant que chacun songeait en les rptant: Dans
tout ce pays-ci nous sommes chez nous... chez nous!

Vers l'Ouest, ds qu'on sortait de la province, vers le Sud, ds
qu'on avait pass la frontire, ce n'tait plus partout que des noms
anglais, qu'on apprenait  prononcer  la longue et qui finissaient
par sembler naturels sans doute; mais o retrouver la douceur joyeuse
des noms franais?

Les mots d'une langue trangre sonnant sur toutes les lvres, dans
les rues, dans les magasins... De petites filles se prenant par la
main pour danser une ronde et entonnant une chanson que l'on ne
comprenait pas... Ici...

Maria regardait son pre, qui dormait toujours, le menton sur sa
poitrine comme un homme accabl qui mdite sur la mort, et tout de
suite elle se souvint des cantiques et des chansons naves qu'il
apprenait aux enfants presque chaque soir.

   la claire fontaine,
  M'en allant promener...

Dans les villes des tats, mme si l'on apprenait aux enfants ces
chansons-l, srement ils auraient vite fait de les oublier!

Les nuages pars qui tout  l'heure dfilaient d'un bout  l'autre du
ciel baign de lune s'taient fondus en une immense nappe grise,
pourtant tnue, qui ne faisait que tamiser la lumire; le sol couvert
de neige mi-fondue tait blafard, et entre ces deux tendues claires
la lisire de la fort s'allongeait comme le front d'une arme.

Maria frissonna; l'attendrissement qui tait venu baigner son coeur
s'vanouit; elle se dit une fois de plus: Tout de mme... c'est un
pays dur, icitte. Pourquoi rester?

Alors une troisime voix plus grande que les autres s'leva dans le
silence: la voix du pays de Qubec, qui tait  moiti un chant de
femme et  moiti un sermon de prtre.

Elle vint comme un son de cloche, comme la clameur auguste des orgues
dans les glises, comme une complainte nave et comme le cri perant
et prolong par lequel les bcherons s'appellent dans les bois. Car
en vrit tout ce qui fait l'me de la province tenait dans cette
voix: la solennit chre du vieux culte, la douceur de la vieille
langue jalousement garde, la splendeur et la force barbare du pays
neuf o une racine ancienne a retrouv son adolescence.

Elle disait: Nous sommes venus il y a trois cents ans, et nous
sommes rests... Ceux qui nous ont mens ici pourraient revenir parmi
nous sans amertume et sans chagrin, car s'il est vrai que nous
n'ayons gure appris, assurment nous n'avons rien oubli.

Nous avions apport d'outre-mer nos prires et nos chansons: elles
sont toujours les mmes. Nous avions apport dans nos poitrines le
coeur des hommes de notre pays, vaillant et vif, aussi prompt  la
piti qu'au rire, le coeur le plus humain de tous les coeurs humains:
il n'a pas chang. Nous avons marqu un plan du continent nouveau, de
Gasp  Montral, de Saint-Jean-d'Iberville  l'Ungava, en disant:
ici toutes les choses que nous avons apportes avec nous, notre
culte, notre langue, nos vertus et jusqu' nos faiblesses deviennent
des choses sacres, intangibles et qui devront demeurer jusqu' la
fin.

Autour de nous des trangers sont venus, qu'il nous plat d'appeler
des barbares; ils ont pris presque tout le pouvoir; ils ont acquis
presque tout l'argent; mais au pays de Qubec rien n'a chang. Rien
ne changera, parce que nous sommes un tmoignage. De nous-mmes et de
nos destines, nous n'avons compris clairement que ce devoir-l:
persister... nous maintenir... Et nous nous sommes maintenus,
peut-tre afin que dans plusieurs sicles encore le monde se tourne
vers nous et dise: Ces gens sont d'une race qui ne sait pas mourir...
Nous sommes un tmoignage.

C'est pourquoi il faut rester dans la province o nos pres sont
rests, et vivre comme ils ont vcu, pour obir au commandement
inexprim qui s'est form dans leurs coeurs, qui a pass dans les
ntres et que nous devrons transmettre  notre tour  de nombreux
enfants: Au pays de Qubec rien ne doit mourir et rien ne doit
changer...

L'immense nappe grise qui cachait le ciel s'tait faite plus opaque et
plus paisse, et soudain la pluie recommena  tomber approchant,
encore un peu, l'poque bnie de la terre nue et des rivires
dlivres. Samuel Chapdelaine dormait toujours, le menton sur sa
poitrine, comme un vieil homme que la fatigue d'une longue vie dure
aurait tout  coup accabl. Les flammes des deux chandelles fiches
dans le chandelier de mtal et dans la coupe de verre vacillaient
sous la brise tide, de sorte que des ombres dansaient sur le visage
de la morte et que ses lvres semblaient murmurer des prires ou
chuchoter des secrets.

Maria Chapdelaine sortit de son rve et songea: Alors je vais rester
ici... de mme! car les voix avaient parl clairement et elle
sentait qu'il fallait obir. Le souvenir de ses autres devoirs ne
vint qu'ensuite, aprs qu'elle se fut rsigne, avec un soupir.
Alma-Rose tait encore toute petite; sa mre tait morte et il
fallait bien qu'il restt une femme  la maison. Mais en vrit
c'taient les voix qui lui avaient enseign son chemin.

La pluie crpitait sur les bardeaux du toit, et la nature heureuse de
voir l'hiver fini envoyait par la fentre ouverte de petites bouffes
de brise tide qui semblaient des soupirs d'aise.  travers les
heures de la nuit Maria resta immobile, les mains croises dans son
giron, patiente et sans amertume, mais songeant avec un peu de regret
pathtique aux merveilles lointaines qu'elle ne connatrait jamais et
aussi aux souvenirs tristes du pays o il lui tait command de
vivre;  la flamme chaude qui n'avait caress son coeur que pour
s'loigner sans retour, et aux grands bois emplis de neige d'o les
garons tmraires ne reviennent pas.



CHAPITRE XVI


En mai, Esdras et Da'B descendirent des chantiers, et leur chagrin
raviva le chagrin des autres. Mais la terre enfin nue attendait la
semence, et aucun deuil ne pouvait dispenser du labeur de l't.

Eutrope Gagnon vint veiller un soir, et peut-tre, en regardant  la
drobe le visage de Maria, devina-t-il que son coeur avait chang,
car lorsqu'ils se trouvrent seuls il demanda:

--Calculez-vous toujours de vous en aller, Maria?

Elle fit: Non de la tte, les yeux  terre.

--Alors... Je sais bien que a n'est pas le temps de parler de a,
mais si vous pouviez me dire que j'ai une chance pour plus tard,
j'endurerais mieux l'attente.

Maria lui rpondit:

--Oui... Si vous voulez je vous marierai comme vous m'avez demand,
le printemps d'aprs ce printemps-ci, quand les hommes reviendront du
bois pour les semailles.






End of the Project Gutenberg EBook of Maria Chapdelaine, by Louis Hmon

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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.net

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including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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