Project Gutenberg's Le mystre de la chambre jaune, by Gaston Leroux

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.net


Title: Le mystre de la chambre jaune

Author: Gaston Leroux

Release Date: October 16, 2004 [EBook #13765]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE MYSTRE DE LA CHAMBRE JAUNE ***




Produced by Ebooks libres et gratuits at http://www.ebooksgratuits.com





Gaston Leroux

LE MYSTRE DE LA CHAMBRE JAUNE

(1907)


Table des matires

I O lon commence  ne pas comprendre
II O apparat pour la premire fois Joseph Rouletabille
III Un homme a pass comme une ombre  travers les volets
IV Au sein dune nature sauvage
V O Joseph Rouletabille adresse  M. Robert Darzac une phrase qui
produit son petit effet
VI Au fond de la chnaie
VII O Rouletabille part en expdition sous le lit
VIII Le juge dinstruction interroge Mlle Stangerson
IX Reporter et policier
X Maintenant, il va falloir manger du saignant
XI O Frdric Larsan explique comment lassassin a pu sortir de
la Chambre Jaune.
XII La canne de Frdric Larsan
XIII Le presbytre na rien perdu de son charme ni le jardin de
son clat
XIV Jattends lassassin, ce soir
XV Traquenard
XVI trange phnomne de dissociation de la matire
XVII La galerie inexplicable
XVIII Rouletabille a dessin un cercle entre les deux bosses de
son front
XIX Rouletabille moffre  djeuner  lauberge du Donjon
XX Un geste de Mlle Stangerson
XXI  lafft
XXII Le cadavre incroyable
XXIII La double piste
XXIV Rouletabille connat les deux moitis de lassassin
XXV Rouletabille part en voyage
XXVI O Joseph Rouletabille est impatiemment attendu
XXVII O Joseph Rouletabille apparat dans toute sa gloire
XXVIII O il est prouv quon ne pense pas toujours  tout
XXIX Le mystre de Mlle Stangerson



I
O lon commence  ne pas comprendre

Ce nest pas sans une certaine motion que je commence  raconter
ici les aventures extraordinaires de Joseph Rouletabille. Celui-
ci, jusqu ce jour, sy tait si formellement oppos que javais
fini par dsesprer de ne publier jamais lhistoire policire la
plus curieuse de ces quinze dernires annes.

Jimagine mme que le public naurait jamais connu toute la vrit
sur la prodigieuse affaire dite de la Chambre Jaune, gnratrice
de tant de mystrieux et cruels et sensationnels drames, et 
laquelle mon ami fut si intimement ml, si,  propos de la
nomination rcente de lillustre Stangerson au grade de grand-
croix de la Lgion dhonneur, un journal du soir, dans un article
misrable dignorance ou daudacieuse perfidie, navait ressuscit
une terrible aventure que Joseph Rouletabille et voulu savoir, me
disait-il, oublie pour toujours.

La Chambre Jaune! Qui donc se souvenait de cette affaire qui fit
couler tant dencre, il y a une quinzaine dannes? On oublie si
vite  Paris.

Na-t-on pas oubli le nom mme du procs de Nayves et la tragique
histoire de la mort du petit Menaldo? Et cependant lattention
publique tait  cette poque si tendue vers les dbats, quune
crise ministrielle, qui clata sur ces entrefaites, passa
compltement inaperue. Or, le procs de la Chambre Jaune, qui
prcda laffaire de Nayves de quelques annes, eut plus de
retentissement encore. Le monde entier fut pench pendant des mois
sur ce problme obscur, -- le plus obscur  ma connaissance qui
ait jamais t propos  la perspicacit de notre police, qui ait
jamais t pos  la conscience de nos juges. La solution de ce
problme affolant, chacun la chercha. Ce fut comme un dramatique
rbus sur lequel sacharnrent la vieille Europe et la jeune
Amrique.
Cest quen vrit -- il mest permis de le dire puisquil ne
saurait y avoir en tout ceci aucun amour-propre dauteur et que
je ne fais que transcrire des faits sur lesquels une documentation
exceptionnelle me permet dapporter une lumire nouvelle -- cest
quen vrit, je ne sache pas que, dans le domaine de la ralit
ou de limagination, mme chez lauteur du _double assassinat, rue
morgue_, mme dans les inventions des sous-Edgar Poe et des
truculents Conan-Doyle, on puisse retenir quelque chose de
comparable, QUANT AU MYSTRE, au naturel mystre de la Chambre
Jaune.

Ce que personne ne put dcouvrir, le jeune Joseph Rouletabille,
g de dix-huit ans, alors petit reporter dans un grand journal,
le trouva! Mais, lorsquen cour dassises il apporta la clef de
toute laffaire, il ne dit pas toute la vrit. Il nen laissa
apparatre que ce quil fallait pour expliquer linexplicable et
pour faire acquitter un innocent. Les raisons quil avait de se
taire ont disparu aujourdhui. Bien mieux, mon ami doit parler.
Vous allez donc tout savoir; et, sans plus ample prambule, je
vais poser devant vos yeux le problme de la Chambre Jaune, tel
quil le fut aux yeux du monde entier, au lendemain du drame du
chteau du Glandier.

Le 25 octobre 1892, la note suivante paraissait en dernire heure
du _Temps_:
Un crime affreux vient dtre commis au Glandier, sur la lisire
de la fort de Sainte-Genevive, au-dessus dpinay-sur-Orge, chez
le professeur Stangerson. Cette nuit, pendant que le matre
travaillait dans son laboratoire, on a tent dassassiner Mlle
Stangerson, qui reposait dans une chambre attenante  ce
laboratoire. Les mdecins ne rpondent pas de la vie de Mlle
Stangerson.
Vous imaginez lmotion qui sempara de Paris. Dj,  cette
poque, le monde savant tait extrmement intress par les
travaux du professeur Stangerson et de sa fille. Ces travaux, les
premiers qui furent tents sur la radiographie, devaient conduire
plus tard M. et MmeCurie  la dcouverte du radium.

On tait, du reste, dans lattente dun mmoire sensationnel que
le professeur Stangerson allait lire,  lacadmie des sciences,
sur sa nouvelle thorie: _La Dissociation__ de la Matire. Thorie
destine  branler sur sa base toute la science officielle qui
repose depuis si longtemps sur le principe: rien ne se perd, rien
ne se cre._

Le lendemain, les journaux du matin taient pleins de ce drame.
_Le matin_, entre autres, publiait larticle suivant, intitul:
Un crime surnaturel:

Voici les seuls dtails -- crit le rdacteur anonyme du _matin_
-- que nous ayons pu obtenir sur le crime du chteau du Glandier.
Ltat de dsespoir dans lequel se trouve le professeur
Stangerson, limpossibilit o lon est de recueillir un
renseignement quelconque de la bouche de la victime ont rendu nos
investigations et celles de la justice tellement difficiles quon
ne saurait,  cette heure, se faire la moindre ide de ce qui
sest pass dans la Chambre Jaune, o lon a trouv Mlle
Stangerson, en toilette de nuit, rlant sur le plancher. Nous
avons pu, du moins, interviewer le pre Jacques -- comme on
lappelle dans le pays -- un vieux serviteur de la famille
Stangerson. Le pre Jacques est entr dans la Chambre Jaune en
mme temps que le professeur. Cette chambre est attenante au
laboratoire. Laboratoire et Chambre Jaune se trouvent dans un
pavillon, au fond du parc,  trois cents mtres environ du
chteau.

-- il tait minuit et demi, nous a racont ce brave homme (?), et
je me trouvais dans le laboratoire o travaillait encore M.
Stangerson quand laffaire est arrive. Javais rang, nettoy des
instruments toute la soire, et jattendais le dpart de M.
Stangerson pour aller me coucher. Mlle Mathilde avait travaill
avec son pre jusqu minuit; les douze coups de minuit sonns au
coucou du laboratoire, elle stait leve, avait embrass M.
Stangerson, lui souhaitant une bonne nuit. Elle mavait dit:
Bonsoir, pre Jacques! et avait pouss la porte de la Chambre
Jaune. Nous lavions entendue qui fermait la porte  clef et
poussait le verrou, si bien que je navais pu mempcher den rire
et que javais dit  monsieur: Voil mademoiselle qui senferme
double tour. Bien sr quelle a peur de la Bte du Bon Dieu!
Monsieur ne mavait mme pas entendu tant il tait absorb. Mais
un miaulement abominable me rpondit au dehors et je reconnus
justement le cri de la Bte du Bon Dieu! ... que a vous en
donnait le frisson...Est-ce quelle va encore nous empcher de
dormir, cette nuit? pensai-je, car il faut que je vous dise,
monsieur, que, jusqu fin octobre, jhabite dans le grenier du
pavillon, au-dessus de la Chambre Jaune,  seule fin que
mademoiselle ne reste pas seule toute la nuit au fond du parc.
Cest une ide de mademoiselle de passer la bonne saison dans le
pavillon; elle le trouve sans doute plus gai que le chteau et,
depuis quatre ans quil est construit, elle ne manque jamais de
sy installer ds le printemps. Quand revient lhiver,
mademoiselle retourne au chteau, car dans la Chambre Jaune, il
ny a point de chemine.

Nous tions donc rests, M. Stangerson et moi, dans le pavillon.
Nous ne faisions aucun bruit. Il tait, lui,  son bureau. Quant 
moi, assis sur une chaise, ayant termin ma besogne, je le
regardais et je me disais: Quel homme! Quelle intelligence!Quel
savoir! Jattache de limportance  ceci que nous ne faisions
aucun bruit, car  cause de cela, lassassin a cru certainement
que nous tions partis. Et tout  coup, pendant que le coucou
faisait entendre la demie pass minuit, une clameur dsespre
partit de la Chambre Jaune. Ctait la voix de mademoiselle qui
criait:   lassassin!  lassassin! Au secours! Aussitt des
coups de revolver retentirent et il y eut un grand bruit de
tables, de meubles renverss, jets par terre, comme au cours
dune lutte, et encore la voix de mademoiselle qui criait: 
lassassin! ... Au secours! ... Papa!Papa!

Vous pensez si nous avons bondi et si M. Stangerson et moi nous
nous sommes rus sur la porte. Mais, hlas! Elle tait ferme et
bien ferme  lintrieur par les soins de mademoiselle, comme
je vous lai dit,  clef et au verrou. Nous essaymes de
lbranler, mais elle tait solide. M. Stangerson tait comme fou,
et vraiment il y avait de quoi le devenir, car on entendait
mademoiselle qui rlait: Au secours! ... Au secours! Et M.
Stangerson frappait des coups terribles contre la porte, et il
pleurait de rage et il sanglotait de dsespoir et dimpuissance.

Cest alors que jai eu une inspiration. Lassassin se sera
introduit par la fentre,mcriai-je, je vais  la fentre! Et je
suis sorti du pavillon, courant comme un insens!

Le malheur tait que la fentre de la Chambre Jaune donne sur
la campagne, de sorte que le mur du parc qui vient aboutir au
pavillon mempchait de parvenir tout de suite  cette fentre.
Pour y arriver, il fallait dabord sortir du parc. Je courus du
ct de la grille et, en route, je rencontrai Bernier et sa femme,
les concierges, qui venaient, attirs par les dtonations et par
nos cris. Je les mis, en deux mots, au courant de la situation; je
dis au concierge daller rejoindre tout de suite M. Stangerson et
jordonnai  sa femme de venir avec moi pour mouvrir la grille du
parc. Cinq minutes plus tard, nous tions, la concierge et moi,
devant la fentre de la Chambre Jaune. Il faisait un beau clair
de lune et je vis bien quon navait pas touch  la fentre. Non
seulement les barreaux taient intacts, mais encore les volets,
derrire les barreaux, taient ferms, comme je les avais ferms
moi-mme, la veille au soir, comme tous les soirs, bien que
mademoiselle, qui me savait trs fatigu et surcharg de besogne,
met dit de ne point me dranger, quelle les fermerait elle-
mme; et ils taient rests tels quels, assujettis, comme jen
avais pris le soin, par un loquet de fer,  lintrieur.
Lassassin navait donc pas pass par l et ne pouvait se sauver
par l; mais moi non plus, je ne pouvais entrer par l!

Ctait le malheur! On aurait perdu la tte  moins. La porte de
la chambre ferme  clef  lintrieur, les volets de lunique
fentre ferms, eux aussi,  lintrieur, et, par-dessus les
volets, les barreaux intacts, des barreaux  travers lesquels vous
nauriez pas pass le bras... Et mademoiselle qui appelait au
secours! ... Ou plutt non, on ne lentendait plus... Elle tait
peut-tre morte... Mais jentendais encore, au fond du pavillon,
monsieur qui essayait dbranler la porte...

Nous avons repris notre course, la concierge et moi, et nous
sommes revenus au pavillon. La porte tenait toujours, malgr les
coups furieux de M. Stangerson et de Bernier. Enfin elle cda sous
nos efforts enrags et, alors, quest-ce que nous avons vu?Il
faut vous dire que, derrire nous, la concierge tenait la lampe du
laboratoire, une lampe puissante qui illuminait toute la chambre.

Il faut vous dire encore, monsieur, que la Chambre Jaune est
toute petite. Mademoiselle lavait meuble dun lit en fer assez
large, dune petite table, dune table de nuit, dune toilette et
de deux chaises. Aussi,  la clart de la grande lampe que tenait
la concierge, nous avons tout vu du premier coup doeil.
Mademoiselle, dans sa chemise de nuit, tait par terre, au milieu
dun dsordre incroyable. Tables et chaises avaient t renverses
montrant quil y avait eu l une srieuse batterie. On avait
certainement arrach mademoiselle de son lit; elle tait pleine de
sang avec des marques dongles terribles au cou -- la chair du cou
avait t quasi arrache par les ongles -- et un trou  la tempe
droite par lequel coulait un filet de sang qui avait fait une
petite mare sur le plancher. Quand M. Stangerson aperut sa fille
dans un pareil tat, il se prcipita sur elle en poussant un cri
de dsespoir que a faisait piti  entendre. Il constata que la
malheureuse respirait encore et ne soccupa que delle. Quant 
nous, nous cherchions lassassin, le misrable qui avait voulu
tuer notre matresse, et je vous jure, monsieur, que, si nous
lavions trouv, nous lui aurions fait un mauvais parti. Mais
comment expliquer quil ntait pas l, quil stait dj enfui?
... Cela dpasse toute imagination. Personne sous le lit, personne
derrire les meubles, personne! Nous navons retrouv que ses
traces; les marques ensanglantes dune large main dhomme sur les
murs et sur la porte, un grand mouchoir rouge de sang, sans aucune
initiale, un vieux bret et la marque frache, sur le plancher, de
nombreux pas dhomme. Lhomme qui avait march l avait un grand
pied et les semelles laissaient derrire elles une espce de suie
noirtre. Par o cet homme tait-il pass? Par o stait-il
vanoui? Noubliez pas, monsieur, quil ny a pas de chemine dans
la Chambre Jaune. Il ne pouvait stre chapp par la porte, qui
est trs troite et sur le seuil de laquelle la concierge est
entre avec sa lampe, tandis que le concierge et moi nous
cherchions lassassin dans ce petit carr de chambre o il est
impossible de se cacher et o, du reste, nous ne trouvions
personne. La porte dfonce et rabattue sur le mur ne pouvait rien
dissimuler, et nous nous en sommes assurs. Par la fentre reste
ferme avec ses volets clos et ses barreaux auxquels on navait
pas touch, aucune fuite navait t possible. Alors? Alors... je
commenais  croire au diable.

Mais voil que nous avons dcouvert, par terre, mon revolver.
Oui, mon propre revolver... a, a ma ramen au sentiment de la
ralit! Le diable naurait pas eu besoin de me voler mon revolver
pour tuer mademoiselle. Lhomme qui avait pass l tait dabord
mont dans mon grenier, mavait pris mon revolver dans mon tiroir
et sen tait servi pour ses mauvais desseins. Cest alors que
nous avons constat, en examinant les cartouches, que lassassin
avait tir deux coups de revolver. Tout de mme, monsieur, jai eu
de la veine, dans un pareil malheur, que M. Stangerson se soit
trouv l, dans son laboratoire, quand laffaire est arrive et
quil ait constat de ses propres yeux que je my trouvais moi
aussi, car, avec cette histoire de revolver, je ne sais pas o
nous serions alls; pour moi, je serais dj sous les verrous. Il
nen faut pas davantage  la justice pour faire monter un homme
sur lchafaud!

Le rdacteur du _matin_ fait suivre cette interview des lignes
suivantes:

Nous avons laiss, sans linterrompre, le pre Jacques nous
raconter grossirement ce quil sait du crime de la Chambre
Jaune. Nous avons reproduit les termes mmes dont il sest servi;
nous avons fait seulement grce au lecteur des lamentations
continuelles dont il maillait sa narration. Cest entendu, pre
Jacques! Cest entendu, vous aimez bien vos matres! Vous avez
besoin quon le sache, et vous ne cessez de le rpter, surtout
depuis la dcouverte du revolver. Cest votre droit et nous ny
voyons aucun inconvnient! Nous aurions voulu poser bien des
questions encore au pre Jacques -- Jacques-Louis Moustier -- mais
on est venu justement le chercher de la part du juge dinstruction
qui poursuivait son enqute dans la grande salle du chteau. Il
nous a t impossible de pntrer au Glandier, -- et, quant  la
Chnaie, elle est garde, dans un large cercle, par quelques
policiers qui veillent jalousement sur toutes les traces qui
peuvent conduire au pavillon et peut-tre  la dcouverte de
lassassin.

Nous aurions voulu galement interroger les concierges, mais ils
sont invisibles. Enfin nous avons attendu dans une auberge, non
loin de la grille du chteau, la sortie de M. de Marquet, le juge
dinstruction de Corbeil.  cinq heures et demie, nous lavons
aperu avec son greffier. Avant quil ne montt en voiture, nous
avons pu lui poser la question suivante:

-- Pouvez-vous, Monsieur De Marquet, nous donner quelque
renseignement sur cette affaire, sans que cela gne votre
instruction?

-- Il nous est impossible, nous rpondit M. de Marquet, de dire
quoi que ce soit. Du reste, cest bien laffaire la plus trange
que je connaisse. Plus nous croyons savoir quelque chose, plus
nous ne savons rien!

Nous demandmes  M. de Marquet de bien vouloir nous expliquer
ces dernires paroles. Et voici ce quil nous dit, dont
limportance nchappera  personne:

-- Si rien ne vient sajouter aux constatations matrielles
faites aujourdhui par le parquet, je crains bien que le mystre
qui entoure labominable attentat dont Mlle Stangerson a t
victime ne soit pas prs de sclaircir; mais il faut esprer,
pour la raison humaine, que les sondages des murs, du plafond et
du plancher de la Chambre Jaune, sondages auxquels je vais me
livrer ds demain avec lentrepreneur qui a construit le pavillon
il y a quatre ans, nous apporteront la preuve quil ne faut jamais
dsesprer de la logique des choses. Car le problme est l: nous
savons par o lassassin sest introduit, -- il est entr par la
porte et sest cach sous le lit en attendant Mlle Stangerson;
mais par o est-il sorti? Comment a-t-il pu senfuir? Si lon ne
trouve ni trappe, ni porte secrte, ni rduit, ni ouverture
daucune sorte, si lexamen des murs et mme leur dmolition --
car je suis dcid, et M. Stangerson est dcid  aller jusqu la
dmolition du pavillon -- ne viennent rvler aucun passage
praticable, _non seulement pour un tre humain, mais_ _encore pour
un tre quel quil soit_, si le plafond na pas de trou, si le
plancher ne cache pas de souterrain, il faudra bien croire au
diable, comme dit le pre Jacques!

Et le rdacteur anonyme fait remarquer, dans cet article --article
que jai choisi comme tant le plus intressant de tous ceux qui
furent publis ce jour-l sur la mme affaire -- que le juge
dinstruction semblait mettre une certaine intention dans cette
dernire phrase: il faudra bien croire au diable, comme dit le
pre Jacques.

Larticle se termine sur ces lignes: nous avons voulu savoir ce
que le pre Jacques entendait par: le cri de la Bte du Bon
Dieu. On appelle ainsi le cri particulirement sinistre, nous a
expliqu le propritaire de lauberge du Donjon, que pousse,
quelquefois, la nuit, le chat dune vieille femme, la mre
Agenoux, comme on lappelle dans le pays. La mre Agenoux est
une sorte de sainte qui habite une cabane, au coeur de la fort,
non loin de la grotte de Sainte-Genevive.

La Chambre Jaune, la Bte du Bon Dieu, la mre Agenoux, le
diable, sainte Genevive, le pre Jacques, voil un crime bien
embrouill, quun coup de pioche dans les murs nous dbrouillera
demain; esprons-le, du moins, pour la raison humaine, comme dit
le juge dinstruction. En attendant, on croit que Mlle Stangerson,
qui na cess de dlirer et qui ne prononce distinctement que ce
mot: Assassin! Assassin! Assassin! ... ne passera pas la
nuit...

Enfin, en dernire heure, le mme journal annonait que le chef de
la Sret avait tlgraphi au fameux inspecteur Frdric Larsan,
qui avait t envoy  Londres pour une affaire de titres vols,
de revenir immdiatement  Paris.



II
O apparat pour la premire fois Joseph Rouletabille


Je me souviens, comme si la chose stait passe hier, de lentre
du jeune Rouletabille, dans ma chambre, ce matin-l. Il tait
environ huit heures, et jtais encore au lit, lisant larticle du
_matin_, relatif au crime du Glandier.

Mais, avant toute autre chose, le moment est venu de vous
prsenter mon ami.

Jai connu Joseph Rouletabille quand il tait petit reporter. 
cette poque, je dbutais au barreau et javais souvent loccasion
de le rencontrer dans les couloirs des juges dinstruction, quand
jallais demander un permis de communiquerpour Mazas ou pour
Saint-Lazare. Il avait, comme on dit, une bonne balle. Sa tte
tait ronde comme un boulet, et cest  cause de cela, pensai-je,
que ses camarades de la presse lui avaient donn ce surnom qui
devait lui rester et quil devait illustrer.Rouletabille! _ As-
tu vu Rouletabille? -- Tiens! Voil ce sacrRouletabille! Il
tait toujours rouge comme une tomate, tantt gai comme un pinson,
et tantt srieux comme un pape. Comment, si jeune -- il avait,
quand je le vis pour la premire fois, seize ans et demi --
gagnait-il dj sa vie dans la presse? Voil ce quon et pu se
demander si tous ceux qui lapprochaient navaient t au courant
de ses dbuts. Lors de laffaire de la femme coupe en morceaux de
la rue Oberkampf -- encore une histoire bien oublie -- il avait
apport au rdacteur en chef de _lpoque_, journal qui tait
alors en rivalit dinformations avec _Le Matin_, le pied gauche
qui manquait dans le panier o furent dcouverts les lugubres
dbris. Ce pied gauche, la police le cherchait en vain depuis huit
jours, et le jeune Rouletabille lavait trouv dans un gout o
personne navait eu lide de ly aller chercher. Il lui avait
fallu, pour cela, sengager dans une quipe dgoutiers doccasion
que ladministration de la ville de Paris avait rquisitionne 
la suite des dgts causs par une exceptionnelle crue de la
Seine.

Quand le rdacteur en chef fut en possession du prcieux pied et
quil eut compris par quelle suite dintelligentes dductions un
enfant avait t amen  le dcouvrir, il fut partag entre
ladmiration que lui causait tant dastuce policire dans un
cerveau de seize ans, et lallgresse de pouvoir exhiber,  la
morgue-vitrinedu journal, le pied gauche de la rue Oberkampf.

Avec ce pied, scria-t-il, je ferai un article de tte.

Puis, quand il eut confi le sinistre colis au mdecin lgiste
attach  la rdaction de _Lpoque_, il demanda  celui qui
allait tre bientt Rouletabille ce quil voulait gagner pour
faire partie, en qualit de petit reporter, du service des faits
divers.

Deux cents francs par mois, fit modestement le jeune homme,
surpris jusqu la suffocation dune pareille proposition.

Vous en aurez deux cent cinquante, repartit le rdacteur en chef;
seulement vous dclarerez  tout le monde que vous faites partie
de la rdaction depuis un mois. Quil soit bien entendu que ce
nest pas vous qui avez dcouvert le pied gauche de la rue
Oberkampf, mais le journal _Lpoque_. Ici, mon petit ami,
lindividu nest rien; le journal est tout!

Sur quoi il pria le nouveau rdacteur de se retirer. Sur le seuil
de la porte, il le retint cependant pour lui demander son nom.
Lautre rpondit:

Joseph Josphin.

-- a nest pas un nom, a, fit le rdacteur en chef, mais puisque
vous ne signez pas, a na pas dimportance...

Tout de suite, le rdacteur imberbe se fit beaucoup damis, car il
tait serviable et dou dune bonne humeur qui enchantait les plus
grognons, et dsarma les plus jaloux. Au caf du Barreau o les
reporters de faits divers se runissaient alors avant de monter au
parquet ou  la prfecture chercher leur crime quotidien, il
commena de se faire une rputation de dbrouillard qui franchit
bientt les portes mmes du cabinet du chef de la Sret! Quand
une affaire en valait la peine et que Rouletabille --il tait dj
en possession de son surnom -- avait t lanc sur la piste de
guerre par son rdacteur en chef, il lui arrivait souvent de
damer le pionaux inspecteurs les plus renomms.

Cest au caf du Barreau que je fis avec lui plus ample
connaissance. Avocats, criminels et journalistes ne sont point
ennemis, les uns ayant besoin de rclame et les autres de
renseignements. Nous causmes et jprouvai tout de suite une
grande sympathie pour ce brave petit bonhomme de Rouletabille. Il
tait dune intelligence si veille et si originale! Et il avait
une qualit de pense que je nai jamais retrouve ailleurs.

 quelque temps de l, je fus charg de la chronique judiciaire au
_Cri du Boulevard_. Mon entre dans le journalisme ne pouvait que
resserrer les liens damiti qui, dj, staient nous entre
Rouletabille et moi. Enfin, mon nouvel ami ayant eu lide dune
petite correspondance judiciaire quon lui faisait signer
Business  son journal _Lpoque_, je fus  mme de lui fournir
souvent les renseignements de droit dont il avait besoin.

Prs de deux annes se passrent ainsi, et plus japprenais  le
connatre, plus je laimais, car, sous ses dehors de joyeuse
extravagance, je lavais dcouvert extraordinairement srieux pour
son ge. Enfin, plusieurs fois, moi qui tais habitu  le voir
trs gai et souvent trop gai, je le trouvai plong dans une
tristesse profonde. Je voulus le questionner sur la cause de ce
changement dhumeur, mais chaque fois il se reprit  rire et ne
rpondit point. Un jour, layant interrog sur ses parents, dont
il ne parlait jamais, il me quitta, faisant celui qui ne mavait
pas entendu.

Sur ces entrefaites clata la fameuse affaire de la Chambre
Jaune, qui devait non seulement le classer le premier des
reporters, mais encore en faire le premier policier du monde,
double qualit quon ne saurait stonner de trouver chez la mme
personne, attendu que la presse quotidienne commenait dj  se
transformer et  devenir ce quelle est  peu prs aujourdhui: la
gazette du crime. Des esprits moroses pourront sen plaindre; moi
jestime quil faut sen fliciter. On naura jamais assez
darmes, publiques ou prives, contre le criminel.  quoi ces
esprits moroses rpliquent qu force de parler de crimes, la
presse finit par les inspirer. Mais il y a des gens, nest-ce pas?
Avec lesquels on na jamais raison...

Voici donc Rouletabille dans ma chambre, ce matin-l, 26 octobre
1892. Il tait encore plus rouge que de coutume; les yeux lui
sortaient de la tte, comme on dit, et il paraissait en proie 
une srieuse exaltation. Il agitait _Le Matin_ dune main fbrile.
Il me cria:

-- Eh bien, mon cher Sainclair... Vous avez lu? ...

-- Le crime du Glandier?

-- Oui; la Chambre Jaune!Quest-ce que vous en pensez?

-- Dame, je pense que cest le diable ou la Bte du Bon Dieu
qui a commis le crime.

-- Soyez srieux.

-- Eh bien, je vous dirai que je ne crois pas beaucoup aux
assassins qui senfuient  travers les murs. Le pre Jacques, pour
moi, a eu tort de laisser derrire lui larme du crime et, comme
il habite au-dessus de la chambre de Mlle Stangerson, lopration
architecturale  laquelle le juge dinstruction doit se livrer
aujourdhui va nous donner la clef de lnigme, et nous ne
tarderons pas  savoir par quelle trappe naturelle ou par quelle
porte secrte le bonhomme a pu se glisser pour revenir
immdiatement dans le laboratoire, auprs de M. Stangerson qui ne
se sera aperu de rien. Que vous dirais-je? Cest une hypothse!
...

Rouletabille sassit dans un fauteuil, alluma sa pipe, qui ne le
quittait jamais, fuma quelques instants en silence, le temps sans
doute de calmer cette fivre qui, visiblement, le dominait, et
puis il me mprisa:

-- Jeune homme! Fit-il, sur un ton dont je nessaierai point de
rendre la regrettable ironie, jeune homme... vous tes avocat, et
je ne doute pas de votre talent  faire acquitter les coupables;
mais, si vous tes un jour magistrat instructeur, combien vous
sera-t-il facile de faire condamner les innocents!... Vous tes
vraiment dou, jeune homme.

Sur quoi, il fuma avec nergie, et reprit:

On ne trouvera aucune trappe, et le mystre de la Chambre Jaune
deviendra de plus, plus en plus mystrieux. Voil pourquoi il
mintresse. Le juge dinstruction a raison: on naura jamais vu
quelque chose de plus trange que ce crime-l...

-- Avez-vous quelque ide du chemin que lassassin a pu prendre
pour senfuir? demandai-je.

-- Aucune, me rpondit Rouletabille, aucune pour le moment... Mais
jai dj mon ide faite sur le revolver, par exemple... Le
revolver na pas servi  lassassin...

-- Et  qui donc a-t-il servi, mon Dieu? ...

-- Eh bien, mais...  Mlle Stangerson...

-- Je ne comprends plus, fis-je... Ou mieux je nai jamais
compris...

Rouletabille haussa les paules:

Rien ne vous a particulirement frapp dans larticle du _Matin_?

-- Ma foi non... jai trouv tout ce quil raconte galement
bizarre...

-- Eh bien, mais... et la porte ferme  clef?

-- Cest la seule chose naturelle du rcit...

-- Vraiment! ... Et le verrou? ...

-- Le verrou?

-- Le verrou pouss  lintrieur? ... Voil bien des prcautions
prises par Mlle Stangerson... Mlle Stangerson, quant  moi,
savait quelle avait  craindre quelquun; elle avait pris ses
prcautions; elle avait mme pris le revolver du pre Jacques,
sans lui en parler. Sans doute, elle ne voulait effrayer personne;
elle ne voulait surtout pas effrayer son pre... Ce que Mlle
Stangerson redoutait est arriv... et elle sest dfendue, et il
y a eu bataille et elle sest servie assez adroitement de son
revolver pour blesser lassassin  la main -- ainsi sexplique
limpression de la large main dhomme ensanglante sur le mur et
sur la porte, de lhomme qui cherchait presque  ttons une issue
pour fuir -- mais elle na pas tir assez vite pour chapper au
coup terrible qui venait la frapper  la tempe droite.

-- Ce nest donc point le revolver qui a bless Mlle Stangerson 
la tempe?

-- Le journal ne le dit pas, et, quant  moi, je ne le pense pas;
toujours parce quil mapparat logique que le revolver a servi 
Mlle Stangerson contre lassassin. Maintenant, quelle tait larme
de lassassin? Ce coup  la tempe semblerait attester que
lassassin a voulu assommer Mlle Stangerson... Aprs avoir
vainement essay de ltrangler... Lassassin devait savoir que le
grenier tait habit par le pre Jacques, et cest une des raisons
pour lesquelles, je pense, il a voulu oprer avec une arme de
silence, une matraque peut-tre, ou un marteau...

-- Tout cela ne nous explique pas, fis-je, comment notre assassin
est sorti de la Chambre Jaune!

-- videmment, rpondit Rouletabille en se levant, et, comme il
faut lexpliquer, je vais au chteau du Glandier, et je viens vous
chercher pour que vous y veniez avec moi...

-- Moi!

-- Oui, cher ami, jai besoin de vous. _Lpoque_ ma charg
dfinitivement de cette affaire, et il faut que je lclaircisse
au plus vite.

-- Mais en quoi puis-je vous servir?

-- M. Robert Darzac est au chteau du Glandier.

-- Cest vrai... son dsespoir doit tre sans bornes!

-- Il faut que je lui parle...

Rouletabille pronona cette phrase sur un ton qui me surprit:

Est-ce que... Est-ce que vous croyez  quelque chose
dintressant de ce ct? ... demandai-je.

-- Oui.

Et il ne voulut pas en dire davantage. Il passa dans mon salon en
me priant de hter ma toilette.

Je connaissais M. Robert Darzac pour lui avoir rendu un trs gros
service judiciaire dans un procs civil, alors que jtais
secrtaire de matre Barbet-Delatour. M. Robert Darzac, qui avait,
 cette poque, une quarantaine dannes, tait professeur de
physique  la Sorbonne. Il tait intimement li avec les
Stangerson, puisque aprs sept ans dune cour assidue, il se
trouvait enfin sur le point de se marier avec Mlle Stangerson,
personne dun certain ge (elle devait avoir dans les trente-cinq
ans), mais encore remarquablement jolie.

Pendant que je mhabillais, je criai  Rouletabille qui
simpatientait dans mon salon:

Est-ce que vous avez une ide sur la condition de lassassin?

-- Oui, rpondit-il, je le crois sinon un homme du monde, du moins
dune classe assez leve... Ce nest encore quune impression...

-- Et quest-ce qui vous la donne, cette impression?

-- Eh bien, mais, rpliqua le jeune homme, le bret crasseux, le
mouchoir vulgaire et les traces de la chaussure grossire sur le
plancher...

-- Je comprends, fis-je; on ne laisse pas tant de traces derrire
soi, quand elles sont lexpression de la vrit!

-- On fera quelque chose de vous, mon cher Sainclair! conclut
Rouletabille.


III
Un homme a pass comme une ombre  travers les volets


Une demi-heure plus tard, nous tions, Rouletabille et moi, sur le
quai de la gare dOrlans, attendant le dpart du train qui allait
nous dposer  pinay-sur-Orge. Nous vmes arriver le parquet de
Corbeil, reprsent par M. de Marquet et son greffier. M. de
Marquet avait pass la nuit  Paris avec son greffier pour
assister,  la Scala,  la rptition gnrale dune revuette dont
il tait lauteur masqu et quil avait sign simplement:Castigat
Ridendo.

M. de Marquet commenait dtre un noble vieillard. Il tait, 
lordinaire, plein de politesse et de galantise, et navait eu,
toute sa vie, quune passion: celle de lart dramatique. Dans sa
carrire de magistrat, il ne stait vritablement intress
quaux affaires susceptibles de lui fournir au moins la nature
dun acte. Bien que, dcemment apparent, il et pu aspirer aux
plus hautes situations judiciaires, il navait jamais travaill,
en ralit, que pour arriver la romantique Porte Saint-Martin
ou  lOdon pensif. Un tel idal lavait conduit, sur le tard, 
tre juge dinstruction  Corbeil, et  signer Castigat Ridendo
un petit acte indcent  la Scala.

Laffaire de la Chambre Jaune, par son ct inexplicable, devait
sduire un esprit aussi... littraire. Elle lintressa
prodigieusement; et M. de Marquet sy jeta moins comme un
magistrat avide de connatre la vrit que comme un amateur
dimbroglios dramatiques dont toutes les facults sont tendues
vers le mystre de lintrigue, et qui ne redoute cependant rien
tant que darriver  la fin du dernier acte, o tout sexplique.

Ainsi, dans le moment que nous le rencontrmes, jentendis M. de
Marquet dire avec un soupir  son greffier:

Pourvu, mon cher monsieur Maleine, pourvu que cet entrepreneur,
avec sa pioche, ne nous dmolisse pas un aussi beau mystre!

-- Nayez crainte, rpondit M. Maleine, sa pioche dmolira peut-
tre le pavillon, mais elle laissera notre affaire intacte. Jai
tt les murs et tudi plafond et plancher, et je my connais. On
ne me trompe pas. Nous pouvons tre tranquilles. Nous ne saurons
rien.

Ayant ainsi rassur son chef, M. Maleine nous dsigna dun
mouvement de tte discret  M. de Marquet. La figure de celui-ci
se renfrogna et, comme il vit venir  lui Rouletabille qui, dj,
se dcouvrait, il se prcipita sur une portire et sauta dans le
train en jetant  mi-voix  son greffier: surtout, pas de
journalistes!

M. Maleine rpliqua: Compris!, arrta Rouletabille dans sa
course et eut la prtention de lempcher de monter dans le
compartiment du juge dinstruction.

Pardon, messieurs! Ce compartiment est rserv...

-- Je suis journaliste, monsieur, rdacteur  _lpoque_, fit mon
jeune ami avec une grande dpense de salutations et de politesses,
et jai un petit mot  dire  M. de Marquet.

-- M. de Marquet est trs occup par son enqute...

-- Oh! Son enqute mest absolument indiffrente, veuillez le
croire... Je ne suis pas, moi, un rdacteur de chiens crass,
dclara le jeune Rouletabille dont la lvre infrieure exprimait
alors un mpris infini pour la littrature des faits diversiers
; je suis courririste des thtres... Et comme je dois faire, ce
soir, un petit compte rendu de la revue de la Scala...

-- Montez, monsieur, je vous en prie..., fit le greffier
seffaant.

Rouletabille tait dj dans le compartiment. Je ly suivis. Je
massis  ses cts; le greffier monta et ferma la portire.

M. de Marquet regardait son greffier.

-- Oh! Monsieur, dbuta Rouletabille, nen veuillez pas  ce
brave hommesi jai forc la consigne; ce nest pas  M. de
Marquet que je veux avoir lhonneur de parler: cest  M.
Castigat Ridendo! ... Permettez-moi de vous fliciter, en tant
que courririste thtral  _lpoque_...

Et Rouletabille, mayant prsent dabord, se prsenta ensuite.

M. de Marquet, dun geste inquiet, caressait sa barbe en pointe.
Il exprima en quelques mots  Rouletabille quil tait trop
modeste auteur pour dsirer que le voile de son pseudonyme ft
publiquement lev, et il esprait bien que lenthousiasme du
journaliste pour loeuvre du dramaturge nirait point jusqu
apprendre aux populations que M. Castigat Ridendo ntait autre
que le juge dinstruction de Corbeil.

Loeuvre de lauteur dramatique pourrait nuire, ajouta-t-il,
aprs une lgre hsitation,  loeuvre du magistrat... surtout en
province o lon est rest un peu routinier...

-- Oh! Comptez sur ma discrtion! scria Rouletabille en levant
des mains qui attestaient le Ciel.

Le train sbranlait alors...

Nous partons! fit le juge dinstruction, surpris de nous voir
faire le voyage avec lui.

-- Oui, monsieur, la vrit se met en marche... dit en souriant
aimablement le reporter... en marche vers le chteau du
Glandier... Belle affaire, monsieur De Marquet, belle affaire! ...

-- Obscure affaire! Incroyable, insondable, inexplicable
affaire... et je ne crains quune chose, monsieur Rouletabille...
cest que les journalistes se mlent de la vouloir expliquer...

Mon ami sentit le coup droit.

Oui, fit-il simplement, il faut le craindre... Ils se mlent de
tout... Quant  moi, je ne vous parle que parce que le hasard,
monsieur le juge dinstruction, le pur hasard, ma mis sur votre
chemin et presque dans votre compartiment.

-- O allez-vous donc, demanda M. de Marquet.

-- Au chteau du Glandier, fit sans broncher Rouletabille.

M. de Marquet sursauta.

Vous ny entrerez pas, monsieur Rouletabille! ...

-- Vous vous y opposerez? fit mon ami, dj prt  la bataille.

-- Que non pas! Jaime trop la presse et les journalistes pour
leur tre dsagrable en quoi que ce soit, mais M. Stangerson a
consign sa porte  tout le monde. Et elle est bien garde. Pas un
journaliste, hier, na pu franchir la grille du Glandier.

-- Tant mieux, rpliqua Rouletabille, jarrive bien.

M. de Marquet se pina les lvres et parut prt  conserver un
obstin silence. Il ne se dtendit un peu que lorsque Rouletabille
ne lui eut pas laiss ignorer plus longtemps que nous nous
rendions au Glandier pour y serrer la main dun vieil ami
intime, dclara-t-il, en parlant de M. Robert Darzac, quil avait
peut-tre vu une fois dans sa vie.

Ce pauvre Robert! continua le jeune reporter... Ce pauvre Robert!
il est capable den mourir... Il aimait tant Mlle Stangerson...

-- La douleur de M. Robert Darzac fait, il est vrai, peine  voir
... laissa chapper comme  regret M. de Marquet...

-- Mais il faut esprer que Mlle Stangerson sera sauve...

-- Esprons-le... son pre me disait hier que, si elle devait
succomber, il ne tarderait point, quant  lui,  laller rejoindre
dans la tombe... Quelle perte incalculable pour la science!

-- La blessure  la tempe est grave, nest-ce pas? ...

-- Evidemment! Mais cest une chance inoue quelle nait pas t
mortelle... Le coup a t donn avec une force! ...

-- Ce nest donc pas le revolver qui a bless Mlle Stangerson,
fit Rouletabille... en me jetant un regard de triomphe...

M. de Marquet parut fort embarrass.

Je nai rien dit, je ne veux rien dire, et je ne dirai rien!

Et il se tourna vers son greffier, comme sil ne nous connaissait
plus...

Mais on ne se dbarrassait pas ainsi de Rouletabille. Celui-ci
sapprocha du juge dinstruction, et, montrant _le_ _Matin_, quil
tira de sa poche, il lui dit:

Il y a une chose, monsieur le juge dinstruction, que je puis
vous demander sans commettre dindiscrtion. Vous avez lu le rcit
du _Matin_? Il est absurde, nest-ce pas?

-- Pas le moins du monde, monsieur...

-- Eh quoi! La Chambre Jaune na quune fentre grille dont
les barreaux nont pas t descells, et une porte que lon
dfonce... et lon ny trouve pas lassassin!

-- Cest ainsi, monsieur! Cest ainsi! ... Cest ainsi que la
question se pose! ...

Rouletabille ne dit plus rien et partit pour des pensers
inconnus... Un quart dheure ainsi scoula.

Quant il revint  nous, il dit, sadressant encore au juge
dinstruction:

-- Comment tait, ce soir-l, la coiffure de Mlle Stangerson?

-- Je ne saisis pas, fit M. de Marquet.

-- Ceci est de la dernire importance, rpliqua Rouletabille. _Les
cheveux en bandeaux, nest-ce pas? Je suis sr quelle portait ce
soir-l, le soir du drame, les cheveux en bandeaux!_

-- Eh bien, monsieur Rouletabille, vous tes dans lerreur,
rpondit le juge dinstruction; Mlle Stangerson tait coiffe, ce
soir-l, les cheveux relevs entirement en torsade sur la tte...
Ce doit tre sa coiffure habituelle... Le front entirement
dcouvert..., je puis vous laffirmer, car nous avons examin
longuement la blessure. Il ny avait pas de sang aux cheveux... et
lon navait pas touch  la coiffure depuis lattentat.

-- Vous tes sr! Vous tes sr que Mlle Stangerson, la nuit de
lattentat, navait pas la coiffure en bandeaux? ...

-- Tout  fait certain, continua le juge en souriant... car,
justement, jentends encore le docteur me dire pendant que
jexaminais la blessure: Cest grand dommage que Mlle Stangerson
ait lhabitude de se coiffer les cheveux relevs sur le front. Si
elle avait port la coiffure en bandeaux, le coup quelle a reu 
la tempe aurait t amorti. Maintenant, je vous dirai quil est
trange que vous attachiez de limportance...

-- Oh! Si elle navait pas les cheveux en bandeaux! gmit
Rouletabille, o allons-nous? o allons-nous? Il faudra que je me
renseigne.

Et il eut un geste dsol.

Et la blessure  la tempe est terrible? demanda-t-il encore.

-- Terrible.

-- Enfin, par quelle arme a-t-elle t faite?

-- Ceci, monsieur, est le secret de linstruction.

-- Avez-vous retrouv cette arme?

Le juge dinstruction ne rpondit pas.

Et la blessure  la gorge?

Ici, le juge dinstruction voulut bien nous confier que la
blessure  la gorge tait telle que lon pouvait affirmer, de
lavis mme des mdecins, que, si lassassin avait serr cette
gorge quelques secondes de plus, Mlle Stangerson mourait
trangle.

Laffaire, telle que la rapporte _Le Matin_, reprit Rouletabille,
acharn, me parat de plus en plus inexplicable. Pouvez-vous me
dire, monsieur le juge, quelles sont les ouvertures du pavillon,
portes et fentres?

-- Il y en a cinq, rpondit M. de Marquet, aprs avoir touss deux
ou trois fois, mais ne rsistant plus au dsir quil avait
dtaler tout lincroyable mystre de laffaire quil instruisait.
Il y en a cinq, dont la porte du vestibule qui est la seule porte
dentre du pavillon, porte toujours automatiquement ferme, et ne
pouvant souvrir, soit de lintrieur, soit de lextrieur, que
par deux clefs spciales qui ne quittent jamais le pre Jacques et
M. Stangerson. Mlle Stangerson nen a point besoin puisque le pre
Jacques est  demeure dans le pavillon et que, dans la journe,
elle ne quitte point son pre. Quand ils se sont prcipits tous
les quatre dans la Chambre Jaune dont ils avaient enfin dfonc
la porte, la porte dentre du vestibule, elle, tait reste
ferme comme toujours, et les deux clefs de cette porte taient
lune dans la poche de M. Stangerson, lautre dans la poche du
pre Jacques. Quant aux fentres du pavillon, elles sont
quatre:lunique fentre de la Chambre Jaune, les deux fentres
du laboratoire et la fentre du vestibule. La fentre de la
Chambre Jaune et celles du laboratoire donnent sur la campagne;
seule la fentre du vestibule donne dans le parc.

-- _Cest par cette fentre-l quil sest sauv du pavillon!_
scria Rouletabille.

-- Comment le savez-vous? fit M. de Marquet en fixant sur mon ami
un trange regard.

-- Nous verrons plus tard comment lassassin sest enfui de la
Chambre Jaune, rpliqua Rouletabille, mais il a d quitter le
pavillon par la fentre du vestibule...

-- Encore une fois, comment le savez-vous?

-- Eh! mon Dieu! cest bien simple. Du moment quil ne peut
senfuir par la porte du pavillon, il faut bien quil passe par
une fentre, et il faut quil y ait au moins, pour quil passe,
une fentre qui ne soit pas grille. La fentre de la Chambre
Jaune est grille, parce quelle donne sur la campagne; les deux
fentres du laboratoire doivent ltre certainement pour la mme
raison. Puisque lassassin sest enfui, jimagine quil a trouv
une fentre sans barreaux, et ce sera celle du vestibule qui donne
sur le parc, cest--dire  lintrieur de la proprit. Cela
nest pas sorcier! ...

-- Oui, fit M. de Marquet, mais ce que vous ne pourriez deviner,
cest que cette fentre du vestibule, qui est la seule, en effet,
 navoir point de barreaux, possde de solides volets de fer.
_Or, ces volets de fer sont rests ferms  lintrieur par leur
loquet_ _de fer, et cependant nous avons la preuve que lassassin
sest, en effet,_ _enfui du pavillon par cette mme fentre!_ Des
traces de sang sur le mur  lintrieur et sur les volets et des
pas sur la terre, des pas entirement semblables  ceux dont jai
relev la mesure dans la Chambre Jaune, attestent bien que
lassassin sest enfui par l! Mais alors! Comment a-t-il fait,
_puisque les volets sont rests ferms  lintrieur?_ Il a pass
comme une ombre  travers les volets. Et, enfin, le plus affolant
de tout, nest-ce point la trace retrouve de lassassin au moment
o il fuit du pavillon, quand il est impossible de se faire la
moindre ide de la faon dont lassassin est sorti de la Chambre
Jaune, _ni comment il a travers forcment le laboratoire pour_
_arriver au vestibule!_ Ah! oui, monsieur Rouletabille, cette
affaire est hallucinante... Cest une belle affaire, allez! Et
dont on ne trouvera pas la clef dici longtemps, je lespre bien!
...

-- Vous esprez quoi, monsieur le juge dinstruction? ...

M. de Marquet rectifia:

-- ... Je ne lespre pas... Je le crois...

-- On aurait donc referm la fentre,  lintrieur, aprs la
fuite de lassassin? demanda Rouletabille...

-- videmment, voil ce qui me semble, pour le moment, naturel
quoique inexplicable... car il faudrait un complice ou des
complices... et je ne les vois pas...

Aprs un silence, il ajouta:

Ah! Si Mlle Stangerson pouvait aller assez bien aujourdhui pour
quon linterroget...

Rouletabille, poursuivant sa pense, demanda:

Et le grenier? Il doit y avoir une ouverture au grenier?

-- Oui, je ne lavais pas compte, en effet; cela fait six
ouvertures; il y a l-haut une petite fentre, plutt une lucarne,
et, comme elle donne sur lextrieur de la proprit, M.
Stangerson la fait galement garnir de barreaux.  cette lucarne,
comme aux fentres du rez-de-chausse, les barreaux sont rests
intacts et les volets, qui souvrent naturellement en dedans, sont
rests ferms en dedans. Du reste, nous navons rien dcouvert qui
puisse nous faire souponner le passage de lassassin dans le
grenier.

-- Pour vous, donc, il nest point douteux, monsieur le juge
dinstruction, que lassassin sest enfui -- sans que lon sache
comment -- par la fentre du vestibule!

-- Tout le prouve...

Je le crois aussi, obtempra gravement Rouletabille.

Puis un silence, et il reprit:

-- Si vous navez trouv aucune trace de lassassin dans le
grenier, comme par exemple, ces pas noirtres que lon relve sur
le parquet de la Chambre Jaune, vous devez tre amen  croire
que ce nest point lui qui a vol le revolver du pre Jacques...

-- Il ny a de traces, au grenier, que celles du pre Jacques,
fit le juge avec un haussement de tte significatif...

Et il se dcida  complter sa pense:

Le pre Jacques tait avec M. Stangerson... Cest heureux pour
lui...

-- Alors, _quid_ du rle du revolver du pre Jacques dans le
drame? Il semble bien dmontr que cette arme a moins bless Mlle
Stangerson quelle na bless lassassin...

Sans rpondre  cette question, qui sans doute lembarrassait, M.
de Marquet nous apprit quon avait retrouv les deux balles dans
la Chambre Jaune, lune dans un mur, le mur o stalait la main
rouge -- une main rouge dhomme -- lautre dans le plafond.

Oh! oh! dans le plafond! rpta  mi-voix Rouletabille...
Vraiment... dans le plafond! Voil qui est fort curieux... dans le
plafond! ...

Il se mit  fumer en silence, sentourant de tabagie. Quand nous
arrivmes  Epinay-sur-Orge, je dus lui donner un coup sur
lpaule pour le faire descendre de son rve et sur le quai.

L, le magistrat et son greffier nous salurent, nous faisant
comprendre quils nous avaient assez vus; puis ils montrent
rapidement dans un cabriolet qui les attendait.

 Combien de temps faut-il pour aller  pied dici au chteau du
Glandier? demanda Rouletabille  un employ de chemin de fer.

-- Une heure et demie, une heure trois quarts, sans se presser,
rpondit lhomme.

Rouletabille regarda le ciel, le trouva  sa convenance et, sans
doute,  la mienne, car il me prit sous le bras et me dit:

Allons! ... Jai besoin de marcher.

-- Eh bien! lui demandai-je. a se dbrouille? ...

-- Oh! fit-il, oh! il ny a rien de dbrouill du tout! ... _Cest
encore plus embrouill quavant!_ Il est vrai que jai une ide...

-- Dites-la.

-- Oh! Je ne peux rien dire pour le moment... Mon ide est une
question de vie ou de mort pour deux personnes au moins...

-- Croyez-vous  des complices?

-- Je ny crois pas...

Nous gardmes un instant le silence, puis il reprit:

Cest une veine davoir rencontr ce juge dinstruction et son
greffier... Hein! que vous avais-je dit pour le revolver? ...

Il avait le front pench vers la route, les mains dans les poches,
et il sifflotait. Au bout dun instant, je lentendis murmurer:

Pauvre femme! ...

-- Cest Mlle Stangerson que vous plaignez? ...

-- Oui, cest une trs noble femme, et tout  fait digne de piti!
... Cest un trs grand, un trs grand caractre... jimagine...
jimagine...

-- Vous connaissez donc Mlle Stangerson?

-- Moi, pas du tout... Je ne lai vue quune fois...

-- Pourquoi dites-vous: cest un trs grand caractre? ...

-- Parce quelle a su tenir tte  lassassin, parce quelle sest
dfendue avec courage, _et surtout, surtout,  cause de la balle_
_dans le plafond._

Je regardai Rouletabille, me demandant _in petto_ sil ne se
moquait pas tout  fait de moi ou sil ntait pas devenu
subitement fou. Mais je vis bien que le jeune homme navait jamais
eu moins envie de rire, et lclat intelligent de ses petits yeux
ronds me rassura sur ltat de sa raison. Et puis, jtais un peu
habitu  ses propos rompus... rompus pour moi qui ny trouvais
souvent quincohrence et mystre jusquau moment o, en quelques
phrases rapides et nettes, il me livrait le fil de sa pense.
Alors, tout sclairait soudain; les mots quil avait dits, et qui
mavaient paru vides de sens, se reliaient avec une facilit et
une logique telles que je ne pouvais comprendre comment je
navais pas compris plus tt.



IV
Au sein dune nature sauvage


Le chteau du Glandier est un des plus vieux chteaux de ce pays
dle-de-France, o se dressent encore tant dillustres pierres de
lpoque fodale. Bti au coeur des forts, sous Philippe le Bel,
il apparat  quelques centaines de mtres de la route qui conduit
du village de Sainte-Genevive-des-Bois  Montlhry. Amas de
constructions disparates, il est domin par un donjon. Quand le
visiteur a gravi les marches branlantes de cet antique donjon et
quil dbouche sur la petite plate-forme o, au XVIIe sicle,
Georges-Philibert de Squigny, seigneur du Glandier, Maisons-
Neuves et autres lieux, a fait difier la lanterne actuelle, dun
abominable style rococo, on aperoit,  trois lieues de l, au-
dessus de la valle et de la plaine, lorgueilleuse tour de
Montlhry. Donjon et tour se regardent encore, aprs tant de
sicles, et semblent se raconter, au-dessus des forts verdoyantes
ou des bois morts, les plus vieilles lgendes de lhistoire de
France. On dit que le donjon du Glandier veille sur une ombre
hroque et sainte, celle de la bonne patronne de Paris, devant
qui recula Attila. Sainte Genevive dort l son dernier sommeil
dans les vieilles douves du chteau. Lt, les amoureux,
balanant dune main distraite le panier des djeuners sur
lherbe, viennent rver ou changer des serments devant la tombe
de la sainte, pieusement fleurie de myosotis. Non loin de cette
tombe est un puits qui contient, dit-on, une eau miraculeuse. La
reconnaissance des mres a lev en cet endroit une statue 
sainte Genevive et suspendu sous ses pieds les petits chaussons
ou les bonnets des enfants sauvs par cette onde sacre.

Cest dans ce lieu qui semblait devoir appartenir tout entier au
pass que le professeur Stangerson et sa fille taient venus
sinstaller pour prparer la science de lavenir. Sa solitude au
fond des bois leur avait plu tout de suite. Ils nauraient l,
comme tmoins de leurs travaux et de leurs espoirs, que de
vieilles pierres et de grands chnes. Le Glandier, autrefois
Glandierum, sappelait ainsi du grand nombre de glands que, de
tout temps, on avait recueillis en cet endroit. Cette terre,
aujourdhui tristement clbre, avait reconquis, grce  la
ngligence ou  labandon des propritaires, laspect sauvage
dune nature primitive; seuls, les btiments qui sy cachaient
avaient conserv la trace dtranges mtamorphoses. Chaque sicle
y avait laiss son empreinte: un morceau darchitecture auquel se
reliait le souvenir de quelque vnement terrible, de quelque
rouge aventure; et, tel quel, ce chteau, o allait se rfugier la
science, semblait tout dsign  servir de thtre  des mystres
dpouvante et de mort.

Ceci dit, je ne puis me dfendre dune rflexion. La voici:

Si je me suis attard quelque peu  cette triste peinture du
Glandier, ce nest point que jaie trouv ici loccasion
dramatique de crer latmosphrencessaire aux drames qui vont
se drouler sous les yeux du lecteur et, en vrit, mon premier
soin, dans toute cette affaire, sera dtre aussi simple que
possible. Je nai point la prtention dtre un auteur. Qui dit:
auteur, dit toujours un peu: romancier, et, Dieu merci! Le mystre
de la Chambre Jaune est assez plein de tragique horreur relle
pour se passer de littrature. Je ne suis et ne veux tre quun
fidle rapporteur. Je dois rapporter lvnement; je situe cet
vnement dans son cadre, voil tout. Il est tout naturel que vous
sachiez o les choses se passent.

Je reviens  M. Stangerson. Quand il acheta le domaine, une
quinzaine dannes environ avant le drame qui nous occupe, le
Glandier ntait plus habit depuis longtemps. Un autre vieux
chteau, dans les environs, construit au XIVe sicle par Jean de
Belmont, tait galement abandonn, de telle sorte que le pays
tait  peu prs inhabit. Quelques maisonnettes au bord de la
route qui conduit  Corbeil, une auberge, lauberge du Donjon,
qui offrait une passagre hospitalit aux rouliers; ctait l 
peu prs tout ce qui rappelait la civilisation dans cet endroit
dlaiss quon ne sattendait gure  rencontrer  quelques lieues
de la capitale. Mais ce parfait dlaissement avait t la raison
dterminante du choix de M. Stangerson et de sa fille. M.
Stangerson tait dj clbre; il revenait dAmrique o ses
travaux avaient eu un retentissement considrable. Le livre quil
avait publi  Philadelphie sur la Dissociation de la matire par
les actions lectriques avait soulev la protestation de tout le
monde savant. M. Stangerson tait franais, mais dorigine
amricaine. De trs importantes affaires dhritage lavaient fix
pendant plusieurs annes aux tats-Unis. Il avait continu, l-
bas, une oeuvre commence en France, et il tait revenu en France
ly achever, aprs avoir ralis une grosse fortune, tous ses
procs stant heureusement termins soit par des jugements qui
lui donnaient gain de cause, soit par des transactions. Cette
fortune fut la bienvenue. M. Stangerson, qui et pu, sil lavait
voulu, gagner des millions de dollars en exploitant ou en faisant
exploiter deux ou trois de ses dcouvertes chimiques relatives 
de nouveaux procds de teinture, avait toujours rpugn  faire
servir  son intrt propre le don merveilleux dinventer quil
avait reu de la nature; mais il ne pensait point que son gnie
lui appartnt. Il le devait aux hommes, et tout ce que son gnie
mettait au monde tombait, de par cette volont philanthropique,
dans le domaine public. Sil nessaya point de dissimuler la
satisfaction que lui causait la mise en possession de cette
fortune inespre qui allait lui permettre de se livrer jusqu sa
dernire heure  sa passion pour la science pure, le professeur
dut sen rjouir galement, semblait-il, pour une autre cause.
Mlle Stangerson avait, au moment o son pre revint dAmrique et
acheta le Glandier, vingt ans. Elle tait plus jolie quon ne
saurait limaginer, tenant  la fois toute la grce parisienne de
sa mre, morte en lui donnant le jour, et toute la splendeur,
toute la richesse du jeune sang amricain de son grand-pre
paternel, William Stangerson. Celui-ci, citoyen de Philadelphie,
avait d se faire naturaliser franais pour obir  des exigences
de famille, au moment de son mariage avec une franaise, celle qui
devait tre la mre de lillustre Stangerson. Ainsi sexplique la
nationalit franaise du professeur Stangerson.

Vingt ans, adorablement blonde, des yeux bleus, un teint de lait,
rayonnante, dune sant divine, Mathilde Stangerson tait lune
des plus belles filles  marier de lancien et du nouveau
continent. Il tait du devoir de son pre, malgr la douleur
prvue dune invitable sparation, de songer  ce mariage, et il
ne dut pas tre fch de voir arriver la dot. Quoi quil en soit,
il ne sen enterra pas moins, avec son enfant, au Glandier, dans
le moment o ses amis sattendaient  ce quil produist Mlle
Mathilde dans le monde. Certains vinrent le voir et manifestrent
leur tonnement. Aux questions qui lui furent poses, le
professeur rpondit: Cest la volont de ma fille. Je ne sais
rien lui refuser. Cest elle qui a choisi le Glandier. Interrog
 son tour, la jeune fille rpliqua avec srnit: O aurions-
nous mieux travaill que dans cette solitude? Car Mlle Mathilde
Stangerson collaborait dj  loeuvre de son pre, mais on ne
pouvait imaginer alors que sa passion pour la science irait
jusqu lui faire repousser tous les partis qui se prsenteraient
 elle, pendant plus de quinze ans. Si retirs vivaient-ils, le
pre et la fille durent se montrer dans quelques rceptions
officielles, et,  certaines poques de lanne, dans deux ou
trois salons amis o la gloire du professeur et la beaut de
Mathilde firent sensation. Lextrme froideur de la jeune fille ne
dcouragea pas tout dabord les soupirants; mais, au bout de
quelques annes, ils se lassrent. Un seul persista avec une douce
tnacit et mrita ce nom dternel fianc, quil accepta avec
mlancolie; ctait M. Robert Darzac. Maintenant Mlle Stangerson
ntait plus jeune, et il semblait bien que, nayant point trouv
de raisons pour se marier, jusqu lge de trente-cinq ans, elle
nen dcouvrirait jamais. Un tel argument apparaissait sans
valeur, videmment,  M. Robert Darzac, puisque celui-ci ne
cessait point sa cour, si tant est quon peut encore appeler
courles soins dlicats et tendres dont on ne cesse dentourer
une femme de trente-cinq ans, reste fille et qui a dclar
quelle ne se marierait point.

Soudain, quelques semaines avant les vnements qui nous occupent,
un bruit auquel on nattacha pas dabord dimportance -- tant on
le trouvait incroyable -- se rpandit dans Paris; Mlle Stangerson
consentait enfin  couronnerlinextinguible flamme de M. Robert
Darzac! Il fallut que M. Robert Darzac lui-mme ne dmentt point
ces propos matrimoniaux pour quon se dt enfin quil pouvait y
avoir un peu de vrit dans une rumeur aussi invraisemblable.
Enfin M. Stangerson voulut bien annoncer, en sortant un jour de
lAcadmie des sciences, que le mariage de sa fille et de M.
Robert Darzac serait clbr dans lintimit, au chteau du
Glandier, sitt que sa fille et lui auraient mis la dernire main
au rapport qui allait rsumer tous leurs travaux sur la
Dissociation de la matire, cest--dire sur le retour de la
matire  lther. Le nouveau mnage sinstallerait au Glandier et
le gendre apporterait sa collaboration  loeuvre  laquelle le
pre et la fille avaient consacr leur vie.

Le monde scientifique navait pas encore eu le temps de se
remettre de cette nouvelle que lon apprenait lassassinat de Mlle
Stangerson dans les conditions fantastiques que nous avons
numres et que notre visite au chteau va nous permettre de
prciser davantage encore.

Je nai point hsit  fournir au lecteur tous ces dtails
rtrospectifs que je connaissais par suite de mes rapports
daffaires avec M. Robert Darzac, pour quen franchissant le seuil
de la Chambre Jaune, il ft aussi document que moi.



V
O Joseph Rouletabille adresse  M. Robert Darzac une phrase qui
produit son petit effet


Nous marchions depuis quelques minutes, Rouletabille et moi, le
long dun mur qui bordait la vaste proprit de M. Stangerson, et
nous apercevions dj la grille dentre, quand notre attention
fut attire par un personnage qui,  demi courb sur la terre,
semblait tellement proccup quil ne nous vit pas venir. Tantt
il se penchait, se couchait presque sur le sol, tantt il se
redressait et considrait attentivement le mur; tantt il
regardait dans le creux de sa main, puis faisait de grands pas,
puis se mettait  courir et regardait encore dans le creux de sa
main droite. Rouletabille mavait arrt dun geste:

Chut! Frdric Larsan qui travaille! ... Ne le drangeons pas!

Joseph Rouletabille avait une grande admiration pour le clbre
policier. Je navais jamais vu, moi, Frdric Larsan, mais je le
connaissais beaucoup de rputation.

Laffaire des lingots dor de lhtel de la Monnaie, quil
dbrouilla quand tout le monde jetait sa langue aux chiens, et
larrestation des forceurs de coffres-forts du Crdit universel
avaient rendu son nom presque populaire. Il passait alors,  cette
poque o Joseph Rouletabille navait pas encore donn les preuves
admirables dun talent unique, pour lesprit le plus apte 
dmler lcheveau embrouill des plus mystrieux et plus obscurs
crimes. Sa rputation stait tendue dans le monde entier et
souvent les polices de Londres ou de Berlin, ou mme dAmrique
lappelaient  laide quand les inspecteurs et les dtectives
nationaux savouaient  bout dimagination et de ressources. On ne
stonnera donc point que, ds le dbut du mystre de la Chambre
Jaune, le chef de la Sret ait song  tlgraphier  son
prcieux subordonn,  Londres, o Frdric Larsan avait t
envoy pour une grosse affaire de titres vols: Revenez vite.
Frdric, que lon appelait,  la Sret, le grand Fred, avait
fait diligence, sachant sans doute par exprience que, si on le
drangeait, cest quon avait bien besoin de ses services, et,
cest ainsi que Rouletabille et moi, ce matin-l, nous le
trouvions dj  la besogne. Nous comprmes bientt en quoi elle
consistait.

Ce quil ne cessait de regarder dans le creux de sa main droite
ntait autre chose que sa montre et il paraissait fort occup 
compter des minutes. Puis il rebroussa chemin, reprit une fois
encore sa course, ne larrta qu la grille du parc, reconsulta
sa montre, la mit dans sa poche, haussa les paules dun geste
dcourag, poussa la grille, pntra dans le parc, referma la
grille  clef, leva la tte et,  travers les barreaux, nous
aperut. Rouletabille courut et je le suivis. Frdric Larsan nous
attendait.

Monsieur Fred, dit Rouletabille en se dcouvrant et en montrant
les marques dun profond respect bas sur la relle admiration que
le jeune reporter avait pour le clbre policier, pourriez-vous
nous dire si M. Robert Darzac est au chteau en ce moment? Voici
un de ses amis, du barreau de Paris, qui dsirerait lui parler.

-- Je nen sais rien, monsieur Rouletabille, rpliqua Fred en
serrant la main de mon ami, car il avait eu loccasion de le
rencontrer plusieurs fois au cours de ses enqutes les plus
difficiles... Je ne lai pas vu.

-- Les concierges nous renseigneront sans doute? fit Rouletabille
en dsignant une maisonnette de briques dont porte et fentres
taient closes et qui devait invitablement abriter ces fidles
gardiens de la proprit.

Les concierges ne vous renseigneront point, monsieur
Rouletabille.

-- Et pourquoi donc?

-- Parce que, depuis une demi-heure, ils sont arrts! ...

-- Arrts! scria Rouletabille... Ce sont eux les assassins! ...

Frdric Larsan haussa les paules.

Quand on ne peut pas, dit-il, dun air de suprme ironie, arrter
lassassin, on peut toujours se payer le luxe de dcouvrir les
complices!

-- Cest vous qui les avez fait arrter, monsieur Fred?

-- Ah! non! par exemple! je ne les ai pas fait arrter, dabord
parce que je suis  peu prs sr quils ne sont pour rien dans
laffaire, et puis parce que...

-- Parce que quoi? interrogea anxieusement Rouletabille.

-- Parce que... rien... fit Larsan en secouant la tte.

-- Parce quil ny a pas de complices!souffla Rouletabille.

Frdric Larsan sarrta net, regardant le reporter avec intrt.

Ah! Ah! Vous avez donc une ide sur laffaire... Pourtant vous
navez rien vu, jeune homme... vous navez pas encore pntr
ici...

-- Jy pntrerai.

-- Jen doute... la consigne est formelle.

-- Jy pntrerai si vous me faites voir M. Robert Darzac...
Faites cela pour moi... Vous savez que nous sommes de vieux
amis... Monsieur Fred... je vous en prie... Rappelez-vous le bel
article que je vous ai fait  propos des Lingots dor. Un petit
mot  M. Robert Darzac, sil vous plat?

La figure de Rouletabille tait vraiment comique  voir en ce
moment. Elle refltait un dsir si irrsistible de franchir ce
seuil au-del duquel il se passait quelque prodigieux mystre;
elle suppliait avec une telle loquence non seulement de la bouche
et des yeux, mais encore de tous les traits, que je ne pus
mempcher dclater de rire. Frdric Larsan, pas plus que moi,
ne garda son srieux.

Cependant, derrire la grille, Frdric Larsan remettait
tranquillement la clef dans sa poche. Je lexaminai.

Ctait un homme qui pouvait avoir une cinquantaine dannes. Sa
tte tait belle, aux cheveux grisonnants, au teint mat, au profil
dur; le front tait prominent; le menton et les joues taient
rass avec soin; la lvre, sans moustache, tait finement
dessine; les yeux, un peu petits et ronds, fixaient les gens bien
en face dun regard fouilleur qui tonnait et inquitait. Il tait
de taille moyenne et bien prise; lallure gnrale tait lgante
et sympathique. Rien du policier vulgaire. Ctait un grand
artiste en son genre, et il le savait, et lon sentait quil avait
une haute ide de lui-mme. Le ton de sa conversation tait dun
sceptique et dun dsabus. Son trange profession lui avait fait
ctoyer tant de crimes et de vilenies quil et t inexplicable
quelle ne lui et point un peu durci les sentiments, selon la
curieuse expression de Rouletabille.

Larsan tourna la tte au bruit dune voiture qui arrivait derrire
lui. Nous reconnmes le cabriolet qui, en gare dpinay, avait
emport le juge dinstruction et son greffier.

Tenez! fit Frdric Larsan, vous vouliez parler  M. Robert
Darzac; le voil!

Le cabriolet tait dj  la grille et Robert Darzac priait
Frdric Larsan de lui ouvrir lentre du parc, lui disant quil
tait trs press et quil navait que le temps darriver  pinay
pour prendre le prochain train pour Paris, quand il me reconnut.
Pendant que Larsan ouvrait la grille, M. Darzac me demanda ce qui
pouvait mamener au Glandier dans un moment aussi tragique. Je
remarquai alors quil tait atrocement ple et quune douleur
infinie tait peinte sur son visage.

Mlle Stangerson va-t-elle mieux? demandai-je immdiatement.

-- Oui, fit-il. On la sauvera peut-tre. Il faut quon la sauve.

Il najouta pas ou jen mourrai, mais on sentait trembler la fin
de la phrase au bout de ses lvres exsangues.

Rouletabille intervint alors:

Monsieur, vous tes press. Il faut cependant que je vous parle.
Jai quelque chose de la dernire importance  vous dire.

Frdric Larsan interrompit:

Je peux vous laisser? demanda-t-il  Robert Darzac. Vous avez une
clef ou voulez-vous que je vous donne celle-ci?

-- Oui, merci, jai une clef. Je fermerai la grille.

Larsan sloigna rapidement dans la direction du chteau dont on
apercevait,  quelques centaines de mtres, la masse imposante.

Robert Darzac, le sourcil fronc, montrait dj de limpatience.
Je prsentai Rouletabille comme un excellent ami; mais, ds quil
sut que ce jeune homme tait journaliste, M. Darzac me regarda
dun air de grand reproche, sexcusa sur la ncessit o il tait
datteindre pinay en vingt minutes, salua et fouetta son cheval.
Mais dj Rouletabille avait saisi,  ma profonde stupfaction, la
bride, arrt le petit quipage dun poing vigoureux, cependant
quil prononait cette phrase dpourvue pour moi du moindre sens:

_Le presbytre na rien perdu de son charme ni le jardin de son
clat._

Ces mots ne furent pas plutt sortis de la bouche de Rouletabille
que je vis Robert Darzac chanceler; si ple quil ft, il plit
encore; ses yeux fixrent le jeune homme avec pouvante et il
descendit immdiatement de sa voiture dans un dsordre desprit
inexprimable.

Allons! Allons! dit-il en balbutiant.

Et puis, tout  coup, il reprit avec une sorte de fureur:

Allons! monsieur! Allons!

Et il refit le chemin qui conduisait au chteau, sans plus dire un
mot, cependant que Rouletabille suivait, tenant toujours le
cheval. Jadressai quelques paroles  M. Darzac... mais il ne me
rpondit pas. Jinterrogeai de loeil Rouletabille, qui ne me vit
pas.



VI
Au fond de la chnaie


Nous arrivmes au chteau. Le vieux donjon se reliait  la partie
du btiment entirement refaite sous Louis XIV par un autre corps
de btiment moderne, style Viollet-le-Duc, o se trouvait lentre
principale. Je navais encore rien vu daussi original, ni peut-
tre daussi laid, ni surtout daussi trange en architecture que
cet assemblage bizarre de styles disparates. Ctait monstrueux et
captivant. En approchant, nous vmes deux gendarmes qui se
promenaient devant une petite porte ouvrant sur le rez-de-chausse
du donjon. Nous apprmes bientt que, dans ce rez-de-chausse, qui
tait autrefois une prison et qui servait maintenant de chambre de
dbarras, on avait enferm les concierges, M. et MmeBernier.

M. Robert Darzac nous fit entrer dans la partie moderne du chteau
par une vaste porte que protgeait une marquise. Rouletabille,
qui avait abandonn le cheval et le cabriolet aux soins dun
domestique, ne quittait pas des yeux M. Darzac; je suivis son
regard, et je maperus que celui-ci tait uniquement dirig vers
les mains gantes du professeur  la Sorbonne. Quand nous fmes
dans un petit salonet garni de meubles vieillots, M. Darzac se
tourna vers Rouletabille et assez brusquement lui demanda:

Parlez! Que me voulez-vous?

Le reporter rpondit avec la mme brusquerie:

Vous serrer la main!

Darzac se recula:

Que signifie?

videmment, il avait compris ce que je comprenais alors: que mon
ami le souponnait de labominable attentat. La trace de la main
ensanglante sur les murs de la Chambre Jaune lui apparut... Je
regardai cet homme  la physionomie si hautaine, au regard si
droit dordinaire et qui se troublait en ce moment si trangement.
Il tendit sa main droite, et, me dsignant:

Vous tes lami de M. Sainclair qui ma rendu un service inespr
dans une juste cause, monsieur, et je ne vois pas pourquoi je vous
refuserais la main...

Rouletabille ne prit pas cette main. Il dit, mentant avec une
audace sans pareille:

Monsieur, jai vcu quelques annes en Russie, do jai rapport
cet usage de ne jamais serrer la main  quiconque ne se dgante
pas.

Je crus que le professeur en Sorbonne allait donner un libre cours
 la fureur qui commenait  lagiter, mais au contraire, dun
violent effort visible, il se calma, se dganta et prsenta ses
mains. Elles taient nettes de toute cicatrice.

tes-vous satisfait?

-- Non! rpliqua Rouletabille. Mon cher ami, fit-il en se tournant
vers moi, je suis oblig de vous demander de nous laisser seuls un
instant.

Je saluai et me retirai, stupfait de ce que je venais de voir et
dentendre, et ne comprenant pas que M. Robert Darzac net point
dj jet  la porte mon impertinent, mon injurieux, mon stupide
ami... Car,  cette minute, jen voulais  Rouletabille de ses
soupons qui avaient abouti  cette scne inoue des gants...

Je me promenai environ vingt minutes devant le chteau, essayant
de relier entre eux les diffrents vnements de cette matine, et
ny parvenant pas. Quelle tait lide de Rouletabille? tait-il
possible que M. Robert Darzac lui appart comme lassassin?
Comment penser que cet homme, qui devait se marier dans quelques
jours avec Mlle Stangerson, stait introduit dans la Chambre
Jaune pour assassiner sa fiance? Enfin, rien ntait venu
mapprendre comment lassassin avait pu sortir de la Chambre
Jaune; et, tant que ce mystre qui me paraissait inexplicable ne
me serait pas expliqu, jestimais, moi, quil tait du devoir de
tous de ne souponner personne. Enfin, que signifiait cette phrase
insense qui sonnait encore  mes oreilles: _le presbytre na
rien perdu de son charme ni le jardin de son_ _clat!_Javais hte
de me retrouver seul avec Rouletabille pour le lui demander.

 ce moment, le jeune homme sortit du chteau avec M. Robert
Darzac. Chose extraordinaire, je vis au premier coup doeil quils
taient les meilleurs amis du monde.

Nous allons  la Chambre Jaune, me dit Rouletabille, venez avec
nous. Dites-donc, cher ami, vous savez que je vous garde toute la
journe. Nous djeunons ensemble dans le pays...

-- Vous djeunerez avec moi, ici, messieurs...

-- Non, merci, rpliqua le jeune homme. Nous djeunerons 
lauberge du Donjon...

-- Vous y serez trs mal... Vous ny trouverez rien.

-- Croyez-vous? ... Moi jespre y trouver quelque chose, rpliqua
Rouletabille. Aprs djeuner, nous retravaillerons, je ferai mon
article, vous serez assez aimable pour me le porter  la
rdaction...

-- Et vous? Vous ne revenez pas avec moi?

-- Non; je couche ici...

Je me retournai vers Rouletabille. Il parlait srieusement, et M.
Robert Darzac ne parut nullement tonn...

Nous passions alors devant le donjon et nous entendmes des
gmissements. Rouletabille demanda:

Pourquoi a-t-on arrt ces gens-l?

-- Cest un peu de ma faute, dit M. Darzac. Jai fait remarquer
hier au juge dinstruction quil est inexplicable que les
concierges aient eu le temps dentendre les coups de revolver, de
shabiller, de parcourir lespace assez grand qui spare leur
loge du pavillon, tout cela en deux minutes; car il ne sest pas
coul plus de deux minutes entre les coups de revolver et le
moment o ils ont t rencontrs par le pre Jacques.

-- videmment, cest louche, acquiesa Rouletabille... Et ils
taient habills...?

-- Voil ce qui est incroyable... ils taient habills...
entirement, solidement et chaudement... Il ne manquait aucune
pice  leur costume. La femme tait en sabots, mais lhomme avait
ses souliers lacs. Or, ils ont dclar stre couchs comme
tous les soirs  neuf heures. En arrivant, ce matin, le juge
dinstruction, qui stait muni,  Paris, dun revolver de mme
calibre que celui du crime (car il ne veut pas toucher au
revolver-pice  conviction), a fait tirer deux coups de revolver
par son greffier dans la Chambre Jaune, fentre et porte
fermes. Nous tions avec lui dans la loge des concierges; nous
navons rien entendu... on ne peut rien entendre. Les concierges
ont donc menti, cela ne fait point de doute... Ils taient prts;
ils taient dj dehors non loin du pavillon; ils attendaient
quelque chose. Certes, on ne les accuse point dtre les auteurs
de lattentat, mais leur complicit nest pas improbable... M. de
Marquet les a fait arrter aussitt.

-- Sils avaient t complices, dit Rouletabille, _ils seraient_
_arrivs dbraills_, ou plutt ils ne seraient pas arrivs du
tout. Quand on se prcipite dans les bras de la justice, avec sur
soi tant de preuves de complicit, cest quon nest pas complice.
Je ne crois pas aux complices dans cette affaire.

-- Alors, pourquoi taient-ils dehors  minuit? Quils le disent!
...

-- Ils ont certainement un intrt  se taire. Il sagit de savoir
lequel... Mme sils ne sont pas complices, cela peut avoir
quelque importance. _Tout est important de ce qui se passe dans
une nuit pareille..._

Nous venions de traverser un vieux pont jet sur la Douve et nous
entrions dans cette partie du parc appele la Chnaie. Il y
avait l des chnes centenaires. Lautomne avait dj
recroquevill leurs feuilles jaunies et leurs hautes branches
noires et serpentines semblaient daffreuses chevelures, des
noeuds de reptiles gants entremls comme le sculpteur antique en
a tordu sur sa tte de Mduse. Ce lieu, que Mlle Stangerson
habitait lt parce quelle le trouvait gai, nous apparut, en
cette saison, triste et funbre. Le sol tait noir, tout fangeux
des pluies rcentes et de la bourbe des feuilles mortes, les
troncs des arbres taient noirs, le ciel lui-mme, au-dessus de
nos ttes, tait en deuil, charriait de gros nuages lourds. Et,
dans cette retraite sombre et dsole, nous apermes les murs
blancs du pavillon. trange btisse, sans une fentre visible du
point o elle nous apparaissait. Seule une petite porte en
marquait lentre. On et dit un tombeau, un vaste mausole au
fond dune fort abandonne...  mesure que nous approchions, nous
en devinions la disposition. Ce btiment prenait toute la lumire
dont il avait besoin, au midi, cest--dire de lautre ct de la
proprit, du ct de la campagne. La petite porte referme sur le
parc, M. et Mlle Stangerson devaient trouver l une prison idale
pour y vivre avec leurs travaux et leur rve.

Je vais donner tout de suite, du reste, le plan de ce pavillon. Il
navait quun rez-de-chausse, o lon accdait par quelques
marches, et un grenier assez lev qui ne nous occupera en aucune
faon. Cest donc le plan du rez-de-chausse dans toute sa
simplicit que je soumets au lecteur.

Il a t trac par Rouletabille lui-mme, et jai constat quil
ny manquait pas une ligne, pas une indication susceptible daider
 la solution du problme qui se posait alors devant la justice.
Avec la lgende et le plan, les lecteurs en sauront tout autant,
pour arriver  la vrit, quen savait Rouletabille quand il
pntra dans le pavillon pour la premire fois et que chacun se
demandait: Par o lassassin a-t-il pu fuir de la Chambre Jaune?



_1. __Chambre Jaune, avec son unique fentre grille et son unique
porte donnant sur le laboratoire._
_2. __Laboratoire, avec ses deux grandes fentres grilles et ses
portes; donnant lune sur le vestibule, lautre sur la Chambre
Jaune._
_3. __Vestibule, avec sa fentre non grille et sa porte dentre
donnant sur le parc._
_4. __Lavatory._
_5. __Escalier conduisant au grenier._
_6. __Vaste et unique chemine du pavillon servant aux expriences
de laboratoire._

Avant de gravir les trois marches de la porte du pavillon,
Rouletabille nous arrta et demanda  brle-pourpoint  M. Darzac:

Eh bien! Et le mobile du crime?

-- Pour moi, monsieur, il ny a aucun doute  avoir  ce sujet,
fit le fianc de Mlle Stangerson avec une grande tristesse. Les
traces de doigts, les profondes corchures sur la poitrine et au
cou de Mlle Stangerson attestent que le misrable qui tait l
avait essay un affreux attentat. Les mdecins experts, qui ont
examin hier ces traces, affirment quelles ont t faites par la
mme main dont limage ensanglante est reste sur le mur; une
main norme, monsieur, et qui ne tiendrait point dans mon gant,
ajouta-t-il avec un amer et indfinissable sourire...

-- Cette main rouge, interrompis-je, ne pourrait donc pas tre la
trace des doigts ensanglants de Mlle Stangerson, qui, au moment
de sabattre, aurait rencontr le mur et y aurait laiss, en
glissant, une image largie de sa main pleine de sang?

-- il ny avait pas une goutte de sang aux mains de Mlle
Stangerson quand on la releve, rpondit M. Darzac.

-- On est donc sr, maintenant, fis-je, que cest bien Mlle
Stangerson qui stait arme du revolver du pre Jacques,
puisquelle a bless la main de lassassin. _Elle redoutait donc_
_quelque chose ou quelquun?_
__
-- Cest probable...

-- Vous ne souponnez personne?

-- Non..., rpondit M. Darzac, en regardant Rouletabille.

Rouletabille, alors, me dit:

-- Il faut que vous sachiez, mon ami, que linstruction est un peu
plus avance que na voulu nous le confier ce petit cachottier de
M. de Marquet. Non seulement linstruction sait maintenant que le
revolver fut larme dont se servit, pour se dfendre, Mlle
Stangerson, mais elle connat, mais elle a connu tout de suite
larme qui a servi  attaquer,  frapper Mlle Stangerson. Cest,
ma dit M. Darzac, un os de mouton. Pourquoi M. de Marquet
entoure-t-il cet os de mouton de tant de mystre? Dans le dessein
de faciliter les recherches des agents de la Sret? Sans doute.
Il imagine peut-tre quon va retrouver son propritaire parmi
ceux qui sont bien connus, dans la basse pgre de Paris, pour se
servir de cet instrument de crime, le plus terrible que la nature
ait invent... Et puis, est-ce quon sait jamais ce qui peut se
passer dans une cervelle de juge dinstruction? ajouta
Rouletabille avec une ironie mprisante.

Jinterrogeai:

On a donc trouv un os de mouton dans la Chambre Jaune?

-- Oui, monsieur, fit Robert Darzac, au pied du lit; mais je vous
en prie: nen parlez point. M. de Marquet nous a demand le
secret. (Je fis un geste de protestation.) Cest un norme os de
mouton dont la tte, ou, pour mieux dire, dont larticulation
tait encore toute rouge du sang de laffreuse blessure quil
avait faite  Mlle Stangerson. Cest un vieil os de mouton _qui a
d servir dj _ _quelques crimes_, suivant les apparences. Ainsi
pense M. de Marquet, qui la fait porter  Paris, au laboratoire
municipal, pour quil ft analys. Il croit, en effet, avoir
relev sur cet os non seulement le sang frais de la dernire
victime, mais encore des traces rousstres qui ne seraient autres
que des taches de sang sch, tmoignages de crimes antrieurs.



-- un os de mouton, dans la main dun assassin exerc, est une
arme effroyable, dit Rouletabille, une arme plus utile et plus
sre quun lourd marteau.

-- Le misrable la dailleurs prouv, fit douloureusement M.
Robert Darzac. Los de mouton a terriblement frapp Mlle
Stangerson au front. Larticulation de los de mouton sadapte
parfaitement  la blessure. Pour moi, cette blessure et t
mortelle si lassassin navait t  demi arrt, dans le coup
quil donnait, par le revolver de Mlle Stangerson. Bless  la
main, il lchait son os de mouton et senfuyait. Malheureusement,
le coup de los de mouton _tait parti et tait dj arriv_... et
Mlle Stangerson tait quasi assomme, aprs avoir failli tre
trangle. Si Mlle Stangerson avait russi  blesser lhomme de
son premier coup de revolver, elle et, sans doute, chapp  los
de mouton... Mais elle a saisi certainement son revolver trop
tard; puis, le premier coup, dans la lutte, a dvi, et la balle
est alle se loger dans le plafond; ce nest que le second coup
qui a port...

Ayant ainsi parl, M. Darzac frappa  la porte du pavillon. Vous
avouerai-je mon impatience de pntrer dans le lieu mme du crime?
Jen tremblais, et, malgr tout limmense intrt que comportait
lhistoire de los de mouton, je bouillais de voir que notre
conversation se prolongeait et que la porte du pavillon ne
souvrait pas.

Enfin, elle souvrit.

Un homme, que je reconnus pour tre le pre Jacques, tait sur le
seuil.

Il me parut avoir la soixantaine bien sonne. Une longue barbe
blanche, des cheveux blancs sur lesquels il avait pos un bret
basque, un complet de velours marron  ctes us, des sabots;
lair bougon, une figure assez rbarbative qui sclaira cependant
ds quil eut aperu M. Robert Darzac.

Des amis, fit simplement notre guide. Il ny a personne au
pavillon, pre Jacques?

-- Je ne dois laisser entrer personne, monsieur Robert, mais bien
sr la consigne nest pas pour vous... Et pourquoi? Ils ont vu
tout ce quil y avait  voir, ces messieurs de la justice. Ils en
ont fait assez des dessins et des procs-verbaux...

-- Pardon, monsieur Jacques, une question avant toute autre chose,
fit Rouletabille.

-- Dites, jeune homme, et, si je puis y rpondre...

-- Votre matresse portait-elle, _ce soir-l_, les cheveux en
bandeaux, vous savez bien, les cheveux en bandeaux sur le front?

-- Non, mon ptit monsieur. Ma matresse na jamais port les
cheveux en bandeaux comme vous dites, ni ce soir-l, ni les autres
jours. Elle avait, comme toujours, les cheveux relevs de faon 
ce quon pouvait voir son beau front, pur comme celui de lenfant
qui vient de natre! ...

Rouletabille grogna, et se mit aussitt  inspecter la porte. Il
se rendit compte de la fermeture automatique. Il constata que
cette porte ne pouvait jamais rester ouverte et quil fallait une
clef pour louvrir. Puis nous entrmes dans le vestibule, petite
pice assez claire, pave de carreaux rouges.

Ah! voici la fentre, dit Rouletabille, par laquelle lassassin
sest sauv...

-- Quils disent! monsieur, quils disent! Mais, sil stait
sauv par l, nous laurions bien vu, pour sr! Sommes pas
aveugles! ni M. Stangerson, ni moi, ni les concierges qui-z-ont
mis en prison! Pourquoi qui ne my mettent pas en prison, moi
aussi,  cause de mon revolver?

Rouletabille avait dj ouvert la fentre et examin les volets.

Ils taient ferms,  lheure du crime?

-- Au loquet de fer, en dedans, fit le pre Jacques... et moi
jsuis bien sr que lassassin a pass au travers...

-- Il y a des taches de sang? ...

-- Oui, tenez, l, sur la pierre, en dehors... Mais du sang de
quoi? ...

-- Ah! fit Rouletabille, on voit les pas... l, sur le chemin...
la terre tait trs dtrempe... nous examinerons cela tout 
lheure...

-- Des btises! Interrompit le pre Jacques... Lassassin na pas
pass par l! ...

-- Eh bien, par o? ...

-- Est-ce que je sais! ...

Rouletabille voyait tout, flairait tout. Il se mit  genoux et
passa rapidement en revue les carreaux maculs du vestibule. Le
pre Jacques continuait:

Ah! vous ne trouverez rien, mon ptit monsieur. Y nont rien
trouv... Et puis maintenant, cest trop sale... Il est entr trop
de gens! Ils veulent point que je lave le carreau... mais, le jour
du crime, javais lav tout a  grande eau, moi, pre Jacques...
et, si lassassin avait pass par l avec ses ripatons, on
laurait bien vu; il a assez laiss la marque de ses godillots
dans la chambre de mademoiselle! ...

Rouletabille se releva et demanda:

Quand avez-vous lav ces dalles pour la dernire fois?

Et il fixait le pre Jacques dun oeil auquel rien nchappe.

Mais dans la journe mme du crime, jvous dis! Vers les cinq
heures et demie... pendant que mademoiselle et son pre faisaient
un tour de promenade avant de dner ici mme, car ils ont dn
dans le laboratoire. Le lendemain, quand le juge est venu, il a pu
voir toutes les traces des pas par terre comme qui dirait de
lencre sur du papier blanc... Eh bien, ni dans le laboratoire, ni
dans le vestibule qutaient propres comme un sou neuf, on na
retrouv ses pas...  lhomme! ... Puisquon les retrouve auprs
de la fentre, _dehors_, il faudrait donc quil ait trou le
plafond de la Chambre Jaune, quil ait pass par le grenier,
quil ait trou le toit, et quil soit redescendu juste  la
fentre du vestibule, en se laissant tomber... Eh bien, mais, y
ny a pas de trou au plafond de la Chambre Jaune... ni dans mon
grenier, bien sr! ... Alors, vous voyez bien quon ne sait
rien... mais rien de rien! ... et quon ne saura, ma foi, jamais
rien! ... Cest un mystre du diable!

Rouletabille se rejeta soudain  genoux, presque en face de la
porte dun petit lavatory qui souvrait au fond du vestibule. Il
resta dans cette position au moins une minute.

Eh bien? lui demandai-je quand il se releva.

-- Oh! rien de bien important; une goutte de sang.

Le jeune homme se retourna vers le pre Jacques.

Quand vous vous tes mis  laver le laboratoire et le vestibule,
la fentre du vestibule tait ouverte?

-- Je venais de louvrir parce que javais allum du charbon de
bois pour monsieur, sur le fourneau du laboratoire; et, comme je
lavais allum avec des journaux, il y a eu de la fume; jai
ouvert les fentres du laboratoire et celle du vestibule pour
faire courant dair; puis jai referm celles du laboratoire et
laiss ouverte celle du vestibule, et puis je suis sorti un
instant pour aller chercher une lavette au chteau et cest en
rentrant, comme je vous ai dit, vers cinq heures et demie que je
me suis mis  laver les dalles; aprs avoir lav, je suis reparti,
laissant toujours la fentre du vestibule ouverte. Enfin pour la
dernire fois, quand je suis rentr au pavillon, _la fentre tait
ferme_ et monsieur et mademoiselle travaillaient dj dans le
laboratoire.

-- M. ou Mlle Stangerson avaient sans doute ferm la fentre en
entrant?

-- Sans doute.

-- Vous ne leur avez pas demand?

-- Non! ...

Aprs un coup doeil assidu au petit lavatory et  la cage de
lescalier qui conduisait au grenier, Rouletabille, pour qui nous
semblions ne plus exister, pntra dans le laboratoire. Cest, je
lavoue, avec une forte motion que je ly suivis. Robert Darzac
ne perdait pas un geste de mon ami... Quant  moi, mes yeux
allrent tout de suite  la porte de la Chambre Jaune. Elle
tait referme, ou plutt pousse sur le laboratoire, car je
constatai immdiatement quelle tait  moiti dfonce et hors
dusage... les efforts de ceux qui staient rus sur elle, au
moment du drame, lavaient brise...

Mon jeune ami, qui menait sa besogne avec mthode, considrait,
sans dire un mot, la pice dans laquelle nous nous trouvions...
Elle tait vaste et bien claire. Deux grandes fentres, presque
des baies, garnies de barreaux, prenaient jour sur limmense
campagne. Une troue dans la fort; une vue merveilleuse sur toute
la valle, sur la plaine, jusqu la grande ville qui devait
apparatre, l-bas, tout au bout, les jours de soleil. Mais,
aujourdhui, il ny a que de la boue sur la terre, de la suie au
ciel... et du sang dans cette chambre...

Tout un ct du laboratoire tait occup par une vaste chemine,
par des creusets, par des fours propres  toutes expriences de
chimie. Des cornues, des instruments de physique un peu partout;
des tables surcharges de fioles, de papiers, de dossiers, une
machine lectrique... des piles... un appareil, me dit M. Robert
Darzac, employ par le professeur Stangerson pour dmontrer la
dissociation de la matire sous laction de la lumire solaire,
etc.

Et, tout le long des murs, des armoires, armoires pleines ou
armoires-vitrines, laissant apercevoir des microscopes, des
appareils photographiques spciaux, une quantit incroyable de
cristaux...

Rouletabille avait le nez fourr dans la chemine. Du bout du
doigt, il fouillait dans les creusets... Tout dun coup, il se
redressa, tenant un petit morceau de papier  moiti consum... Il
vint  nous qui causions auprs dune fentre, et il dit:

Conservez-nous cela, Monsieur Darzac.

Je me penchai sur le bout de papier roussi que M. Darzac venait de
prendre des mains de Rouletabille. Et je lus, distinctement, ces
seuls mots qui restaient lisibles:

_presbytre rien perdu charme, _
_ ni le jar de son clat._

Et, au-dessous: 23 octobre.

Deux fois, depuis ce matin, ces mmes mots insenss venaient me
frapper, et, pour la deuxime fois, je vis quils produisaient sur
le professeur en Sorbonne le mme effet foudroyant. Le premier
soin de M. Darzac fut de regarder du ct du pre Jacques. Mais
celui-ci ne nous avait pas vus, occup quil tait  lautre
fentre... Alors, le fianc de Mlle Stangerson ouvrit son
portefeuille en tremblant, y serra le papier, et soupira: Mon
Dieu!
Pendant ce temps, Rouletabille tait mont dans la chemine;
cest--dire que, debout sur les briques dun fourneau, il
considrait attentivement cette chemine qui allait se
rtrcissant, et qui,  cinquante centimtres au-dessus de sa
tte, se fermait entirement par des plaques de fer scelles dans
la brique, laissant passer trois tuyaux dune quinzaine de
centimtres de diamtre chacun.

Impossible de passer par l, nona le jeune homme en sautant
dans le laboratoire. Du reste, sil lavait mme tent, toute
cette ferraille serait par terre. Non! Non! ce nest pas de ce
ct quil faut chercher...

Rouletabille examina ensuite les meubles et ouvrit des portes
darmoires. Puis, ce fut le tour des fentres quil dclara
infranchissables et infranchies.  la seconde fentre, il trouva
le pre Jacques en contemplation.

Eh bien, pre Jacques, quest-ce que vous regardez par l?

-- Je rgarde lhomme de la police qui ne cesse point de faire le
tour de ltang... Encore un malin qui nen verra pas plus long
qules autres!

-- Vous ne connaissez pas Frdric Larsan, pre Jacques! dit
Rouletabille, en secouant la tte avec mlancolie, sans cela vous
ne parleriez pas comme a... Sil y en a un ici qui trouve
lassassin, ce sera lui, faut croire!

Et Rouletabille poussa un soupir.

Avant quon le retrouve, faudrait savoir comment on la perdu!
... rpliqua le pre Jacques, ttu.

Enfin, nous arrivmes  la porte de la Chambre Jaune.

Voil la porte derrire laquelle il se passait quelque chose!
fit Rouletabille avec une solennit qui, en toute autre
circonstance, et t comique.



VII
O Rouletabille part en expdition sous le lit


Rouletabille ayant pouss la porte de la Chambre Jaune sarrta
sur le seuil, disant avec une motion que je ne devais comprendre
que plus tard: Oh! Le parfum de la dame en noir! La chambre
tait obscure; le pre Jacques voulut ouvrir les volets, mais
Rouletabille larrta:

Est-ce que, dit-il, le drame sest pass en pleine obscurit?

-- Non, jeune homme, je ne pense point. Mamzelle tenait beaucoup
 avoir une veilleuse sur sa table, et cest moi qui la lui
allumais tous les soirs avant quelle aille se coucher... Jtais
quasi sa femme de chambre, quoi! quand vnait le soir! La vraie
femme de chambre ne vnait gure que le matin. Mamzelle travaille
si tard... la nuit!

-- O tait cette table qui supportait la veilleuse? Loin du lit?

-- Loin du lit.

-- Pouvez-vous, maintenant, allumer la veilleuse?

-- La veilleuse est brise, et lhuile sen est rpandue quand la
table est tombe. Du reste, tout est rest dans le mme tat. Je
nai qu ouvrir les volets et vous allez voir...

-- Attendez!

Rouletabille rentrant dans le laboratoire, alla fermer les volets
des deux fentres et la porte du vestibule. Quand nous fmes dans
la nuit noire, il alluma une allumette-bougie, la donna au pre
Jacques, dit  celui-ci de se diriger avec son allumette vers le
milieu de la Chambre Jaune,  lendroit o brlait, cette nuit-
l, la veilleuse. Le pre Jacques, qui tait en chaussons (il
laissait  lordinaire ses sabots dans le vestibule), entra dans
la Chambre Jaune avec son bout dallumette, et nous distingumes
vaguement, mal clairs par la petite flamme mourante, des objets
renverss sur le carreau, un lit dans le coin, et, en face de
nous,  gauche, le reflet dune glace, pendue au mur, prs du lit.
Ce fut rapide.

Rouletabille dit: Cest assez! Vous pouvez ouvrir les volets.

-- Surtout navancez pas, pria le pre Jacques; vous pourriez
faire des marques avec vos souliers... et il ne faut rien
dranger... Cest une ide du juge, une ide comme a, bien que
son affaire soit dj faite...

Et il poussa les volets. Le jour livide du dehors entra, clairant
un dsordre sinistre, entre des murs de safran. Le plancher -- car
si le vestibule et le laboratoire taient carrels, la Chambre
Jaune tait planchie -- tait recouvert dune natte jaune, dun
seul morceau, qui tenait presque toute la pice, allant sous le
lit et sous la table-toilette, seuls meubles qui, avec le lit,
fussent encore sur leurs pieds. La table ronde du milieu, la table
de nuit et deux chaises taient renverses. Elles nempchaient
point de voir, sur la natte, une large tache de sang qui
provenait, nous dit le pre Jacques, de la blessure au front de
Mlle Stangerson. En outre, des gouttelettes de sang taient
rpandues un peu partout et suivaient, en quelque sorte, la trace
trs visible des pas, des larges pas noirs, de lassassin. Tout
faisait prsumer que ces gouttes de sang venaient de la blessure
de lhomme qui avait, un moment, imprim sa main rouge sur le mur.
Il y avait dautres traces de cette main sur le mur, mais beaucoup
moins distinctes. Cest bien l la trace dune rude main dhomme
ensanglante.

Je ne pus mempcher de mcrier:

Voyez! ... voyez ce sang sur le mur... Lhomme qui a appliqu si
fermement sa main ici tait alors dans lobscurit et croyait
certainement tenir une porte. Il croyait la pousser! Cest
pourquoi il a fortement appuy, laissant sur le papier jaune un
dessin terriblement accusateur, car je ne sache point quil y ait
beaucoup de mains au monde de cette sorte-l. Elle est grande et
forte, et les doigts sont presque aussi longs les uns que les
autres! Quant au pouce, il manque! Nous navons que la marque de
la paume. Et si nous suivons la trace de cette main, continuai-
je, nous la voyons, qui, aprs stre appuye au mur, le tte,
cherche la porte, la trouve, cherche la serrure...

-- Sans doute, interrompit Rouletabille en ricanant, _mais il ny_
_a pas de sang  la serrure, ni au verrou! ..._

-- Quest-ce que cela prouve? Rpliquai-je avec un bon sens dont
jtais fier, il aura ouvert serrure et verrou de la main
gauche, ce qui est tout naturel puisque la main droite est
blesse...

-- Il na rien ouvert du tout! sexclama encore le pre Jacques.
Nous ne sommes pas fous, peut-tre! Et nous tions quatre quand
nous avons fait sauter la porte!

Je repris:

Quelle drle de main! Regardez-moi cette drle de main!

-- Cest une main fort naturelle, rpliqua Rouletabille, dont le
dessin a t dform _par le glissement sur le mur_. Lhomme _a_
_essuy sa main blesse sur le mur! _Cet homme doit mesurer un
mtre quatre-vingt.

--  quoi voyez-vous cela?

--  la hauteur de la main sur le mur...

Mon ami soccupa ensuite de la trace de la balle dans le mur.
Cette trace tait un trou rond.

La balle, dit Rouletabille, est arrive de face: ni den haut,
par consquent, ni den bas.

Et il nous fit observer encore quelle tait de quelques
centimtres plus bas sur le mur que le stigmate laiss par la
main.

Rouletabille, retournant  la porte, avait le nez, maintenant, sur
la serrure et le verrou. Il constata quon avait bien fait sauter
la porte, du dehors, serrure et verrou tant encore, sur cette
porte dfonce, lune ferme, lautre pouss, et, sur le mur, les
deux gches tant quasi arraches, pendantes, retenues encore par
une vis.

Le jeune rdacteur de _Lpoque_ les considra avec attention,
reprit la porte, la regarda des deux cts, sassura quil ny
avait aucune possibilit de fermeture ou douverture du verrou de
lextrieur, et sassura quon avait retrouv la clef dans la
serrure,  lintrieur. Il sassura encore quune fois la clef
dans la serrure  lintrieur, on ne pouvait ouvrir cette serrure
de lintrieur avec une autre clef. Enfin, ayant constat quil
ny avait,  cette porte, aucune fermeture automatique, bref,
quelle tait la plus naturelle de toutes les portes, munie dune
serrure et dun verrou trs solides qui taient rests ferms, il
laissa tomber ces mots: a va mieux! Puis, sasseyant par terre,
il se dchaussa htivement.

Et, sur ses chaussettes, il savana dans la chambre. La premire
chose quil fit fut de se pencher sur les meubles renverss et de
les examiner avec un soin extrme. Nous le regardions en silence.
Le pre Jacques lui disait, de plus en plus ironique:

Oh! mon ptit! Oh! mon ptit! Vous vous donnez bien du mal! ...
 Mais Rouletabille redressa la tte:

Vous avez dit la pure vrit, pre Jacques, votre matresse
navait pas, ce soir-l, ses cheveux en bandeaux; cest moi qui
tais une vieille bte de croire cela! ...

Et, souple comme un serpent, il se glissa sous le lit.

Et le pre Jacques reprit:

Et dire, monsieur, et dire que lassassin tait cach l-dessous!
Il y tait quand je suis entr  dix heures, pour fermer les
volets et allumer la veilleuse, puisque ni M. Stangerson, ni Mlle
Mathilde, ni moi, navons plus quitt le laboratoire jusquau
moment du crime.

On entendait la voix de Rouletabille, sous le lit:

 quelle heure, monsieur Jacques, M. et Mlle Stangerson sont-ils
arrivs dans le laboratoire pour ne plus le quitter?

--  six heures!

La voix de Rouletabille continuait:

Oui, il est venu l-dessous... cest certain... Du reste, il ny
a que l quil pouvait se cacher... Quand vous tes entrs, tous
les quatre, vous avez regard sous le lit?

-- Tout de suite... Nous avons mme entirement bouscul le lit
avant de le remettre  sa place.

-- Et entre les matelas?

-- Il ny avait,  ce lit, quun matelas sur lequel on a pos Mlle
Mathilde. Et le concierge et M. Stangerson ont transport ce
matelas immdiatement dans le laboratoire. Sous le matelas, il ny
avait que le sommier mtallique qui ne saurait dissimuler rien, ni
personne. Enfin, monsieur, songez que nous tions quatre, et que
rien ne pouvait nous chapper, la chambre tant si petite,
dgarnie de meubles, et tout tant ferm derrire nous, dans le
pavillon.

Josai une hypothse:

Il est peut-tre sorti avec le matelas! Dans le matelas, peut-
tre... Tout est possible devant un pareil mystre! Dans leur
trouble, M. Stangerson et le concierge ne se seront pas aperus
quils transportaient double poids... _et puis, si le concierge
est complice! ..._ Je vous donne cette hypothse pour ce quelle
vaut, mais voil qui expliquerait bien des choses... et,
particulirement, le fait que le laboratoire et le vestibule sont
rests vierges des traces de pas qui se trouvent dans la chambre.
Quand on a transport mademoiselle du laboratoire au chteau, le
matelas, arrt un instant prs de la fentre, aurait pu permettre
 lhomme de se sauver...

-- Et puis quoi encore? Et puis quoi encore? Et puis quoi encore?
me lana Rouletabille, en riant dlibrment, sous le lit...

Jtais un peu vex:

Vraiment on ne sait plus... Tout parat possible...

Le pre Jacques fit:

Cest une ide qua eue le juge dinstruction, monsieur, et il a
fait examiner srieusement le matelas. Il a t oblig de rire de
son ide, monsieur, comme votre ami rit en ce moment, car a
ntait bien sr pas un matelas  double fond! ... Et puis, quoi!
sil y avait eu un homme dans le matelas on laurait vu! ...

Je dus rire moi-mme, et, en effet, jeus la preuve, depuis, que
javais dit quelque chose dabsurde. Mais o commenait, o
finissait labsurde dans une affaire pareille!

Mon ami, seul, tait capable de le dire, et encore! ...

Dites donc! scria le reporter, toujours sous le lit, elle a t
bien remue, cette carpette-l?

-- Par nous, monsieur, expliqua le pre Jacques. Quand nous
navons pas trouv lassassin, nous nous sommes demand sil ny
avait pas un trou dans le plancher...

-- Il ny en a pas, rpondit Rouletabille. Avez-vous une cave?

-- Non, il ny a pas de cave... Mais cela na pas arrt nos
recherches et a na pas empch M le juge dinstruction, et
surtout son greffier, dtudier le plancher planche  planche,
comme sil y avait eu une cave dessous...

Le reporter, alors, rapparut. Ses yeux brillaient, ses narines
palpitaient; on et dit un jeune animal au retour dun heureux
afft... Il resta  quatre pattes. En vrit, je ne pouvais mieux
le comparer dans ma pense qu une admirable bte de chasse sur
la piste de quelque surprenant gibier... Et il flaira les pas de
lhomme, de lhomme quil stait jur de rapporter  son matre,
M le directeur de _Lpoque_, car il ne faut pas oublier que notre
Joseph Rouletabille tait journaliste!

Ainsi,  quatre pattes, il sen fut aux quatre coins de la pice,
reniflant tout, faisant le tour de tout, de tout ce que nous
voyions, ce qui tait peu de chose, et de tout ce que nous ne
voyions pas et qui tait, parat-il, immense.

La table-toilette tait une simple tablette sur quatre pieds;
impossible de la transformer en une cachette passagre... Pas une
armoire... Mlle Stangerson avait sa garde-robe au chteau.

Le nez, les mains de Rouletabille montaient le long des murs, _qui
taient partout de brique paisse_. Quand il eut fini avec les
murs et pass ses doigts agiles sur toute la surface du papier
jaune, atteignant ainsi le plafond auquel il put toucher, en
montant sur une chaise quil avait place sur la table-toilette,
et en faisant glisser autour de la pice cet ingnieux escabeau;
quand il eut fini avec le plafond o il examina soigneusement la
trace de lautre balle, il sapprocha de la fentre et ce fut
encore le tour des barreaux et celui des volets, tous bien solides
et intacts. Enfin, il poussa un ouf! de satisfaction et dclara
que, maintenant, il tait tranquille!

Eh bien, croyez-vous quelle tait enferme, la pauvre chre
mademoiselle quand on nous lassassinait! Quand elle nous appelait
 son secours! ... gmit le pre Jacques.

-- Oui, fit le jeune reporter, en sessuyant le front... la
_Chambre Jaune__ tait, ma foi, ferme comme un coffre-fort..._

-- De fait, observai-je, voil bien pourquoi ce mystre est le
plus surprenant que je connaisse, _mme dans le domaine de
limagination_. Dans le_Double Assassinat de la rue Morgue_, Edgar
Poe na rien invent de semblable. Le lieu du crime tait assez
ferm pour ne pas laisser chapper un homme, mais il y avait
encore cette fentre par laquelle pouvait se glisser lauteur des
assassinats qui tait un singe! ... Mais ici, il ne saurait tre
question daucune ouverture daucune sorte. La porte close et les
volets ferms comme ils ltaient, et la fentre ferme comme elle
ltait, _une mouche ne pouvait entrer ni sortir!_

-- En vrit! En vrit! acquiesa Rouletabille, qui spongeait
toujours le front, semblant suer moins de son rcent effort
corporel que de lagitation de ses penses. En vrit! Cest un
trs grand et trs beau et trs curieux mystre! ...

-- La Bte du Bon Dieu, bougonna le pre Jacques, la Bte du
Bon Dieu elle-mme, si elle avait commis le crime, naurait pas
pu schapper... coutez! ... Lentendez-vous? ... Silence! ...

Le pre Jacques nous faisait signe de nous taire et, le bras tendu
vers le mur, vers la prochaine fort, coutait quelque chose que
nous nentendions point.

Elle est partie, finit-il par dire. Il faudra que je la tue...
Elle est trop sinistre, cette bte-l... mais cest la Bte du
Bon Dieu; elle va prier toutes les nuits sur la tombe de sainte
Genevive, et personne nose y toucher de peur que la mre Agenoux
jette un mauvais sort...

-- Comment est-elle grosse, la Bte du Bon Dieu?

-- Quasiment comme un gros chien basset... cest un monstre que je
vous dis. Ah! Je me suis demand plus dune fois si a ntait pas
elle qui avait pris de ses griffes notre pauvre mademoiselle  la
gorge... Mais la Bte du Bon Dieu ne porte pas des godillots, ne
tire pas des coups de revolver, na pas une main pareille! ...
sexclama le pre Jacques en nous montrant encore la main rouge
sur le mur. Et puis, on laurait vue aussi bien quun homme, et
elle aurait t enferme dans la chambre et dans le pavillon,
aussi bien quun homme! ...

-- videmment, fis-je. De loin, avant davoir vu la Chambre
Jaune, je mtais, moi aussi, demand si le chat de la mre
Agenoux...

-- Vous aussi! scria Rouletabille.

-- Et vous? demandai-je.

-- Moi non, pas une minute... depuis que jai lu larticle du
_Matin, je sais quil ne sagit pas dune bte!_ Maintenant, je
jure quil sest pass l une tragdie effroyable... Mais vous ne
parlez pas du bret retrouv, ni du mouchoir, pre Jacques?

-- Le magistrat les a pris, bien entendu, fit lautre avec
hsitation.

Le reporter lui dit, trs grave:

Je nai vu, moi, ni le mouchoir, ni le bret, mais je peux
cependant vous dire comment ils sont faits.

-- Ah! vous tes bien malin..., et le pre Jacques toussa,
embarrass.

Le mouchoir est un gros mouchoir bleu  raies rouges, et le
bret, est un vieux bret basque, comme celui-l, ajouta
Rouletabille en montrant la coiffure de lhomme.

-- Cest pourtant vrai... vous tes sorcier...

Et le pre Jacques essaya de rire, mais ny parvint pas.

Comment quvous savez que le mouchoir est bleu  raies rouges?

-- Parce que, sil navait pas t bleu  raies rouges, on
naurait pas trouv de mouchoir du tout!

Sans plus soccuper du pre Jacques, mon ami prit dans sa poche un
morceau de papier blanc, ouvrit une paire de ciseaux, se pencha
sur les traces de pas, appliqua son papier sur lune des traces et
commena  dcouper. Il eut ainsi une semelle de papier dun
contour trs net, et me la donna en me priant de ne pas la perdre.

Il se retourna ensuite vers la fentre et, montrant au pre
Jacques, Frdric Larsan qui navait pas quitt les bords de
ltang, il sinquita de savoir si le policier ntait point
venu, lui aussi, travailler dans la Chambre Jaune.

Non! rpondit M. Robert Darzac, qui, depuis que Rouletabille lui
avait pass le petit bout de papier roussi, navait pas prononc
un mot. Il prtend quil na point besoin de voir la Chambre
Jaune, que lassassin est sorti de la Chambre Jaune dune faon
trs naturelle, et quil sen expliquera ce soir!

En entendant M. Robert Darzac parler ainsi, Rouletabille -- chose
extraordinaire -- plit.

Frdric Larsan possderait-il la vrit que je ne fais que
pressentir! murmura-t-il. Frdric Larsan est trs fort... trs
fort... et je ladmire... Mais aujourdhui, il sagit de faire
mieux quune oeuvre de policier... _mieux que ce quenseigne
lexprience! ... il sagit dtre logique, _mais logique,
entendez-moi bien, comme le bon Dieu a t logique quand il a dit:
2 + 2 = 4...! IL SAGIT DE PRENDRE LA RAISON PAR LE BON BOUT!

Et le reporter se prcipita dehors, perdu  cette ide que le
grand, le fameux Fred pouvait apporter avant lui la solution du
problme de la Chambre Jaune!

Je parvins  le rejoindre sur le seuil du pavillon.

Allons! lui dis-je, calmez-vous... vous ntes donc pas content?

-- Oui, mavoua-t-il avec un grand soupir_. Je suis trs content_.
Jai dcouvert bien des choses...

-- De lordre moral ou de lordre matriel?

-- Quelques-unes de lordre moral et une de lordre matriel.
Tenez, ceci, par exemple.

Et, rapidement, il sortit de la poche de son gilet une feuille de
papier quil avait d y serrer pendant son expdition sous le lit,
et dans le pli de laquelle il avait dpos _un cheveu blond de
femme_.



VIII
Le juge dinstruction interroge Mlle Stangerson


Cinq minutes plus tard, Joseph Rouletabille se penchait sur les
empreintes de pas dcouvertes dans le parc, sous la fentre mme
du vestibule, quand un homme, qui devait tre un serviteur du
chteau, vint  nous  grandes enjambes, et cria  M. Robert
Darzac qui descendait du pavillon:

Vous savez, monsieur Robert, que le juge dinstruction est en
train dinterroger mademoiselle.

M. Robert Darzac nous jeta aussitt une vague excuse et se prit 
courir dans la direction du chteau; lhomme courut derrire lui.

Si le cadavre parle, fis-je, cela va devenir intressant.

-- Il faut savoir, dit mon ami. Allons au chteau.

Et il mentrana. Mais, au chteau, un gendarme plac dans le
vestibule nous interdit laccs de lescalier du premier tage.
Nous dmes attendre.

Pendant ce temps-l, voici ce qui se passait dans la chambre de la
victime. Le mdecin de la famille, trouvant que Mlle Stangerson
allait beaucoup mieux, mais craignant une rechute fatale qui ne
permettrait plus de linterroger, avait cru de son devoir
davertir le juge dinstruction... et celui-ci avait rsolu de
procder immdiatement  un bref interrogatoire.  cet
interrogatoire assistrent M. de Marquet, le greffier, M.
Stangerson, le mdecin. Je me suis procur plus tard, au moment du
procs, le texte de cet interrogatoire. Le voici, dans toute sa
scheresse juridique:

Demande. -- Sans trop vous fatiguer, tes-vous capable,
mademoiselle, de nous donner quelques dtails ncessaires sur
laffreux attentat dont vous avez t victime?

Rponse. -- Je me sens beaucoup mieux, monsieur, et je vais vous
dire ce que je sais. Quand jai pntr dans ma chambre, je ne me
suis aperue de rien danormal.

 D. -- Pardon, mademoiselle, si vous me le permettez, je vais vous
poser des questions et vous y rpondrez. Cela vous fatiguera moins
quun long rcit.

 R. -- Faites, monsieur.

 D. -- Quel fut ce jour-l lemploi de votre journe? Je le
dsirerais aussi prcis, aussi mticuleux que possible. Je
voudrais, mademoiselle, suivre tous vos gestes, ce jour-l, si ce
nest point trop vous demander.

R. -- Je me suis leve tard,  dix heures, car mon pre et moi
nous tions rentrs tard dans la nuit, ayant assist au dner et 
la rception offerts par le prsident de la Rpublique, en
lhonneur des dlgus de lacadmie des sciences de Philadelphie.
Quand je suis sortie de ma chambre,  dix heures et demie, mon
pre tait dj au travail dans le laboratoire. Nous avons
travaill ensemble jusqu midi; nous avons fait une promenade
dune demi-heure dans le parc; nous avons djeun au chteau. Une
demi-heure de promenade, jusqu une heure et demie, comme tous
les jours. Puis, mon pre et moi, nous retournons au laboratoire.
L, nous trouvons ma femme de chambre qui vient de faire ma
chambre. Jentre dans la Chambre Jaune pour donner quelques
ordres sans importance  cette domestique qui quitte le pavillon
aussitt et je me remets au travail avec mon pre.  cinq heures,
nous quittons le pavillon pour une nouvelle promenade et le th.

D. -- Au moment de sortir,  cinq heures, tes-vous entre dans
votre chambre?

R. -- Non, monsieur, cest mon pre qui est entr dans ma chambre,
pour y chercher, sur ma prire, mon chapeau.

D. -- Et il ny a rien vu de suspect?

M. STANGERSON. -- videmment non, monsieur.

D. -- Du reste, il est  peu prs sr que lassassin ntait pas
encore sous le lit,  ce moment-l. Quand vous tes partie, la
porte de la chambre navait pas t ferme  clef?

Mlle STANGERSON. -- Non. Nous navions aucune raison pour cela...

D. -- Vous avez t combien de temps partis du pavillon  ce
moment-l, M. Stangerson et vous?

R. -- Une heure environ.

D. -- Cest pendant cette heure-l, sans doute, que lassassin
sest introduit dans le pavillon. Mais comment? On ne le sait pas.
On trouve bien, dans le parc, des traces de pas _qui sen vont_ de
la fentre du vestibule, on nen trouve point qui _y viennent_.
Aviez-vous remarqu que la fentre du vestibule ft ouverte quand
vous tes sortie avec votre pre?

R. -- Je ne men souviens pas.

M. STANGERSON. -- Elle tait ferme.

D. -- Et quand vous tes rentrs?

Mlle STANGERSON. -- Je nai pas fait attention.

M. STANGERSON. -- Elle tait encore ferme..., je men souviens
trs bien, car, en rentrant, jai dit tout haut: Vraiment,
pendant notre absence, le pre Jacques aurait pu ouvrir! ...

D. -- trange!trange! Rappelez-vous, monsieur Stangerson, que le
pre Jacques, en votre absence, et avant de sortir, lavait
ouverte. Vous tes donc rentrs  six heures dans le laboratoire
et vous vous tes remis au travail?

Mlle STANGERSON. -- Oui, monsieur.

D. -- Et vous navez plus quitt le laboratoire depuis cette
heure-l jusquau moment o vous tes entre dans votre chambre?

M. STANGERSON. -- Ni ma fille, ni moi, monsieur. Nous avions un
travail tellement press que nous ne perdions pas une minute.
Cest  ce point que nous ngligions toute autre chose.

D. -- Vous avez dn dans le laboratoire?

R. -- Oui, pour la mme raison.

D. -- Avez-vous coutume de dner dans le laboratoire?

R. -- Nous y dnons rarement.

D. -- Lassassin ne pouvait pas savoir que vous dneriez, ce soir-
l, dans le laboratoire?

M. STANGERSON. -- Mon Dieu,monsieur, je ne pense pas... Cest dans
le temps que nous revenions, vers six heures, au pavillon, que je
pris cette rsolution de dner dans le laboratoire, ma fille et
moi.  ce moment, je fus abord par mon garde qui me retint un
instant pour me demander de laccompagner dans une tourne urgente
du ct des bois dont javais dcid la coupe. Je ne le pouvais
point et remis au lendemain cette besogne, et je priai alors le
garde, puisquil passait par le chteau, davertir le matre
dhtel que nous dnerions dans le laboratoire. Le garde me
quitta, allant faire ma commission, et je rejoignis ma fille 
laquelle javais remis la clef du pavillon et qui lavait laisse
sur la porte  lextrieur. Ma fille tait dj au travail.

D. --  quelle heure, mademoiselle, avez-vous pntr dans votre
chambre pendant que votre pre continuait  travailler?

Mlle STANGERSON. --  minuit.

D. -- Le pre Jacques tait entr dans le courant de la soire
dans la Chambre Jaune?

R. -- Pour fermer les volets et allumer la veilleuse, comme chaque
soir...

D. -- Il na rien remarqu de suspect?

R. -- Il nous laurait dit. Le pre Jacques est un brave homme qui
maime beaucoup.

Demande. -vous affirmez, Monsieur Stangerson, que le pre Jacques,
ensuite, na pas quitt le laboratoire?

D. -- Vous affirmez, monsieur Stangerson, que le pre Jacques,
ensuite, na pas quitt le laboratoire? Quil est rest tout le
temps avec vous?

M. STANGERSON. -- Jen suis sr. Je nai aucun soupon de ce ct.

D. -- Mademoiselle, quand vous avez pntr dans votre chambre,
vous avez immdiatement ferm votre porte  clef et au verrou?

Voil bien des prcautions, sachant que votre pre et votre
serviteur sont l. Vous craigniez donc quelque chose?

R. -- Mon pre nallait pas tarder  rentrer au chteau, et le
pre Jacques,  aller se coucher. Et puis, en effet, je craignais
quelque chose.

D. -- Vous craigniez si bien quelque chose que vous avez emprunt
le revolver du pre Jacques sans le lui dire?

R. -- Cest vrai, je ne voulais effrayer personne, dautant plus
que mes craintes pouvaient tre tout  fait puriles.

D. -- Et que craigniez-vous donc?

R. -- Je ne saurais au juste vous le dire; depuis plusieurs nuits,
il me semblait entendre dans le parc et hors du parc, autour du
pavillon, des bruits insolites, quelquefois des pas, des
craquements de branches. La nuit qui a prcd lattentat, nuit o
je ne me suis pas couche avant trois heures du matin,  notre
retour de llyse, je suis reste un instant  ma fentre et jai
bien cru voir des ombres...

D. -- Combien dombres?

R. -- Deux ombres qui tournaient autour de ltang... puis la lune
sest cache et je nai plus rien vu.  cette poque de la saison,
tous les ans, jai dj rintgr mon appartement du chteau o je
reprends mes habitudes dhiver; mais, cette anne, je mtais dit
que je ne quitterais le pavillon que lorsque mon pre aurait
termin, pour lacadmie des sciences, le rsum de ses travaux
surla Dissociation de la matire. Je ne voulais pas que cette
oeuvre considrable, qui allait tre acheve dans quelques jours,
ft trouble par un changement quelconque dans nos habitudes
immdiates. Vous comprendrez que je naie point voulu parler  mon
pre de mes craintes enfantines et que je les aie tues au pre
Jacques qui naurait pu tenir sa langue. Quoi quil en soit, comme
je savais que le pre Jacques avait un revolver dans le tiroir de
sa table de nuit, je profitai dun moment o le bonhomme sabsenta
dans la journe pour monter rapidement dans son grenier et
emporter son arme que je glissai dans le tiroir de ma table de
nuit,  moi.

D. -- Vous ne vous connaissez pas dennemis?

R. -- Aucun.

D. -- Vous comprendrez, mademoiselle, que ces prcautions
exceptionnelles sont faites pour surprendre.

M. STANGERSON. -- videmment, mon enfant, voil des prcautions
bien surprenantes.

R. -- Non; je vous dis que, depuis deux nuits, je ntais pas
tranquille, mais pas tranquille du tout.

M. STANGERSON. -- Tu aurais d me parler de cela. Tu es
impardonnable. Nous aurions vit un malheur!

D. -- La porte de la Chambre Jaune ferme, mademoiselle, vous
vous couchez?

R. -- Oui, et, trs fatigue, je dors tout de suite.

D. -- La veilleuse tait reste allume?

R. -- Oui; mais elle rpand une trs faible clart...

D. -- Alors, mademoiselle, dites ce qui est arriv?

R. -- Je ne sais sil y avait longtemps que je dormais, mais
soudain je me rveille... Je poussai un grand cri...

M. STANGERSON. -- Oui, un cri horrible...  lassassin! ... Je
lai encore dans les oreilles...

D. -- Vous poussez un grand cri?

R. -- Un homme tait dans ma chambre. Il se prcipitait sur moi,
me mettait la main  la gorge, essayait de mtrangler.
Jtouffais dj; tout  coup, ma main, dans le tiroir entrouvert
de ma table de nuit, parvint  saisir le revolver que jy avais
dpos et qui tait prt  tirer.  ce moment, lhomme me fit
rouler  bas de mon lit et brandit sur ma tte une espce de
masse. Mais javais tir. Aussitt, je me sentis frappe par un
grand coup, un coup terrible  la tte. Tout ceci, monsieur le
juge, fut plus rapide que je ne le pourrais dire, et je ne sais
plus rien.

D. -- Plus rien! ... Vous navez pas une ide de la faon dont
lassassin a pu schapper de votre chambre?

R. -- Aucune ide... Je ne sais plus rien. On ne sait pas ce qui
se passe autour de soi quand on est morte!

D. -- Cet homme tait-il grand ou petit?

R. -- Je nai vu quune ombre qui ma paru formidable...

D. -- Vous ne pouvez nous donner aucune indication?

R. -- Monsieur, je ne sais plus rien; un homme sest ru sur moi,
jai tir sur lui... Je ne sais plus rien...

Ici se termine linterrogatoire de Mlle Stangerson. Joseph
Rouletabille attendit patiemment M. Robert Darzac. Celui-ci ne
tarda pas  apparatre.

Dans une pice voisine de la chambre de Mlle Stangerson, il avait
cout linterrogatoire et venait le rapporter  notre ami avec
une grande exactitude, une grande mmoire, et une docilit qui me
surprit encore. Grce aux notes htives quil avait prises au
crayon, il put reproduire presque textuellement les demandes et
les rponses.
En vrit, M. Darzac avait lair dtre le secrtaire de mon jeune
ami et agissait en tout comme quelquun qui na rien  lui
refuser; mieux encore, quelquun qui aurait travaill pour lui.

Le fait de la fentre ferme frappa beaucoup le reporter comme
il avait frapp le juge dinstruction. En outre, Rouletabille
demanda  M. Darzac de lui rpter encore lemploi du temps de M.
et Mlle Stangerson le jour du drame, tel que Mlle Stangerson et M.
Stangerson lavaient tabli devant le juge. La circonstance du
dner dans le laboratoire sembla lintresser au plus haut point
et il se fit redire deux fois, pour en tre plus sr, que, seul,
le garde savait que le professeur et sa fille dnaient dans le
laboratoire, et de quelle sorte le garde lavait su.

Quand M. Darzac se fut tu, je dis:

Voil un interrogatoire qui ne fait pas avancer beaucoup le
problme.

-- Il le recule, obtempra M. Darzac.

-- Il lclaire, fit, pensif, Rouletabille.



IX
Reporter et policier


Nous retournmes tous trois du ct du pavillon.  une centaine de
mtres du btiment, le reporter nous arrta, et, nous montrant un
petit bosquet sur notre droite, il nous dit:

Voil do est parti lassassin pour entrer dans le pavillon.

Comme il y avait dautres bosquets de cette sorte entre les grands
chnes, je demandai pourquoi lassassin avait choisi celui-ci
plutt que les autres; Rouletabille me rpondit en me dsignant le
sentier qui passait tout prs de ce bosquet et qui conduisait  la
porte du pavillon.

Ce sentier est garni de graviers, comme vous voyez, fit-il. _Il
faut_ que lhomme ait pass par l pour aller au pavillon,
puisquon ne trouve pas la trace de ses pas du_voyage aller_, sur
la terre molle. Cet homme na point dailes. Il a march; mais il
a march sur le gravier qui a roul sous sa chaussure sans en
conserver lempreinte: ce gravier, en effet, a t roul par
beaucoup dautres pieds puisque le sentier est le plus direct qui
aille du pavillon au chteau. Quant au bosquet, form de ces
sortes de plantes qui ne meurent point pendant la mauvaise saison
-- lauriers et fusains -- il a fourni  lassassin un abri
suffisant en attendant que le moment ft venu, pour celui-ci, de
se diriger vers le pavillon. Cest, cach dans ce bosquet, que
lhomme a vu sortir M. et Mlle Stangerson, puis le pre Jacques.
On a rpandu du gravier jusqu la fentre -- presque -- du
vestibule. Une empreinte des pas de lhomme, _parallle_ au mur,
empreinte que nous remarquions tout  lheure, et que jai dj
vue, prouve quil na eu  faire quune enjambe pour se trouver
en face de la fentre du vestibule, laisse ouverte par le pre
Jacques. Lhomme se hissa alors sur les poignets, et pntra dans
le vestibule.

-- Aprs tout, cest bien possible! fis-je...

-- Aprs tout, quoi? aprs tout, quoi? ... scria Rouletabille,
soudain pris dune colre que javais bien innocemment
dchane... Pourquoi dites-vous: aprs tout, cest bien
possible!...

Je le suppliai de ne point se fcher, mais il ltait dj
beaucoup trop pour mcouter, et il dclara quil admirait le
doute prudent avec lequel certaines gens (moi) abordaient de loin
les problmes les plus simples, ne se risquant jamais  dire:
ceci estou ceci nest pas, de telle sorte que leur
intelligence aboutissait tout juste au mme rsultat qui aurait
t obtenu si la nature avait oubli de garnir leur bote
crnienne dun peu de matire grise. Comme je paraissais vex, mon
jeune ami me prit par le bras et maccorda quil navait point
dit cela pour moi, attendu quil mavait en particulire estime.

Mais enfin! reprit-il, il est quelquefois criminel de ne point,
_quand on le peut_, raisonner  coup sr! ... Si je ne raisonne
point, comme je le fais, avec ce gravier, il me faudra raisonner
avec un ballon! Mon cher, la science de larostation dirigeable
nest point encore assez dveloppe pour que je puisse faire
entrer, dans le jeu de mes cogitations, lassassin qui tombe du
ciel! Ne dites donc point quune chose est possible, quand il est
impossible quelle soit autrement. Nous savons, maintenant,
comment lhomme est entr par la fentre, et nous savons aussi 
quel moment il est entr. Il y est entr pendant la promenade de
cinq heures. Le fait de la prsence de la femme de chambre _qui_
_vient de faire la Chambre Jaune_, dans le laboratoire, au moment
du retour du professeur et de sa fille,  une heure et demie, nous
permet daffirmer qu une heure et demie, lassassin ntait pas
dans la chambre, sous le lit,  moins quil ny ait complicit de
la femme de chambre. Quen dites-vous, Monsieur Robert Darzac?

M. Darzac secoua la tte, dclara quil tait sr de la fidlit
de la femme de chambre de Mlle Stangerson, et que ctait une fort
honnte et fort dvoue domestique.

Et puis,  cinq heures, M. Stangerson est entr dans la chambre
pour chercher le chapeau de sa fille! ajouta-t-il...

-- Il y a encore cela! fit Rouletabille.

-- Lhomme est donc entr, dans le moment que vous dites, par
cette fentre, fis-je, je ladmets, mais pourquoi a-t-il referm
la fentre, ce qui devait, ncessairement, attirer lattention de
ceux qui lavaient ouverte?

-- il se peut que la fentre nait point t referme tout de
suite, me rpondit le jeune reporter. _Mais, sil a referm la_
_fentre, il la referme  cause du coude que fait le sentier
garni de gravier,  vingt-cinq mtres du pavillon, et  cause des
trois chnes qui slvent  cet endroit._

-- Que voulez-vous dire? demanda M. Robert Darzac qui nous avait
suivis, et qui coutait Rouletabille avec une attention presque
haletante.

Je vous lexpliquerai plus tard, monsieur, quand jen jugerai le
moment venu; mais je ne crois pas avoir prononc de paroles plus
importantes sur cette affaire, _si mon hypothse se justifie_.

-- Et quelle est votre hypothse?

-- Vous ne la saurez jamais si elle ne se rvle point tre la
vrit. Cest une hypothse beaucoup trop grave, voyez-vous, pour
que je la livre tant quelle ne sera quhypothse.

-- Avez-vous, au moins, quelque ide de lassassin?

-- Non, monsieur, je ne sais pas qui est lassassin, mais ne
craignez rien, monsieur Robert Darzac_, je le saurai_.
Je dus constater que M. Robert Darzac tait trs mu; et je
souponnai que laffirmation de Rouletabille ntait point pour
lui plaire. Alors, pourquoi, sil craignait rellement quon
dcouvrt lassassin (je questionnais ici ma propre pense),
pourquoi aidait-il le reporter  le retrouver? Mon jeune ami
sembla avoir reu la mme impression que moi, et il dit
brutalement:

Cela ne vous dplat pas, monsieur Robert Darzac, que je dcouvre
lassassin?

-- Ah! je voudrais le tuer de ma main! scria le fianc de Mlle
Stangerson, avec un lan qui me stupfia.

-- Je vous crois! fit gravement Rouletabille, mais vous navez pas
rpondu  ma question.

Nous passions prs du bosquet, dont le jeune reporter nous avait
parl  linstant; jy entrai et lui montrai les traces videntes
du passage dun homme qui stait cach l. Rouletabille, une fois
de plus, avait raison.

Mais oui! fit-il, mais oui! ... Nous avons affaire  un individu
en chair et en os, qui ne dispose pas dautres moyens que les
ntres, et il faudra bien que tout sarrange!

Ce disant, il me demanda la semelle de papier quil mavait
confie et lappliqua sur une empreinte trs nette, derrire le
bosquet. Puis il se releva en disant: Parbleu!

Je croyais quil allait, maintenant, suivre  la piste les pas de
la fuite de lassassin, depuis la fentre du vestibule, mais il
nous entrana assez loin vers la gauche, en nous dclarant que
ctait inutile de se mettre le nez sur cette fange, et quil
tait sr, maintenant, de tout le chemin de la fuite de
lassassin.

Il est all jusquau bout du mur,  cinquante mtres de l, et
puis il a saut la haie et le foss; tenez, juste en face ce petit
sentier qui conduit  ltang. Cest le chemin le plus rapide pour
sortir de la proprit et aller  ltang.

-- Comment savez-vous quil est all  ltang?

-- Parce que Frdric Larsan nen a pas quitt les bords depuis ce
matin. Il doit y avoir l de fort curieux indices.

Quelques minutes plus tard, nous tions prs de ltang.

Ctait une petite nappe deau marcageuse, entoure de roseaux,
et sur laquelle flottaient encore quelques pauvres feuilles mortes
de nnuphar. Le grand Fred nous vit peut-tre venir, mais il est
probable que nous lintressions peu, car il ne fit gure
attention  nous et continua de remuer, du bout de sa canne,
quelque chose que nous ne voyions pas...

Tenez, fit Rouletabille, voil  nouveau _les pas de la fuite de
lhomme_; ils tournent ltang ici, reviennent et disparaissent
enfin, prs de ltang, juste devant ce sentier qui conduit  la
grande route dpinay. Lhomme a continu sa fuite vers Paris...

-- Qui vous le fait croire, interrompis-je, puisquil ny a plus
les pas de lhomme sur le sentier? ...

-- Ce qui me le fait croire? Mais ces pas-l, ces pas que
jattendais! scria-t-il, en dsignant lempreinte trs nette
dune chaussure lgante... Voyez! ...

Et il interpella Frdric Larsan.

-- Monsieur Fred, cria-t-il... ces pas lgants sur la route
sont bien l depuis la dcouverte du crime?

-- Oui, jeune homme; oui, ils ont t relevs soigneusement,
rpondit Fred sans lever la tte. Vous voyez, il y a les pas qui
viennent, et les pas qui repartent...

-- Et cet homme avait une bicyclette! scria le reporter...

Ici, aprs avoir regard les empreintes de la bicyclette qui
suivaient, aller et retour, les pas lgants, je crus pouvoir
intervenir.

La bicyclette explique la disparition des pas grossiers de
lassassin, fis-je. Lassassin, aux pas grossiers, est mont 
bicyclette... Son complice, lhomme aux pas lgants, tait venu
lattendre au bord de ltang, avec la bicyclette. On peut
supposer que lassassin agissait pour le compte de lhomme aux pas
lgants?

-- Non! non! rpliqua Rouletabille avec un trange sourire...
Jattendais ces pas-l depuis le commencement de laffaire. Je les
ai, je ne vous les abandonne pas. Ce sont les pas de lassassin!

-- Et les autres pas, les pas grossiers, quen faites-vous?

-- Ce sont encore les pas de lassassin.

-- Alors, il y en a deux?

--Non! Il ny en a quun, et il na pas eu de complice...

-- Trs fort! trs fort! cria de sa place Frdric Larsan.

-- Tenez, continua le jeune reporter, en nous montrant la terre
remue par des talons grossiers; lhomme sest assis l et a
enlev les godillots quil avait mis pour tromper la justice, et
puis, les emportant sans doute avec lui, _il sest relev avec ses
pieds  lui_ et, tranquillement, a regagn, au pas, la grande
route, en tenant sa bicyclette  la main. Il ne pouvait se
risquer, sur ce trs mauvais sentier,  courir  bicyclette. Du
reste, ce qui le prouve, cest la marque lgre et hsitante de la
bcane sur le sentier, malgr la mollesse du sol. Sil y avait eu
un homme sur cette bicyclette, les roues fussent entres
profondment dans le sol... Non, non, il ny avait l quun seul
homme: Lassassin,  pied!

-- Bravo! Bravo! fit encore le grand Fred...

Et, tout  coup, celui-ci vint  nous, se planta devant M. Robert
Darzac et lui dit:

Si nous avions une bicyclette ici... nous pourrions dmontrer la
justesse du raisonnement de ce jeune homme, monsieur Robert
Darzac... _Vous ne savez pas_ sil sen trouve une au chteau?

-- Non! rpondit M. Darzac, il ny en a pas; jai emport la
mienne, il y a quatre jours,  Paris, la dernire fois que je suis
venu au chteau avant le crime.

-- Cest dommage! rpliqua Fred sur le ton dune extrme
froideur.

Et, se retournant vers Rouletabille:

Si cela continue, dit-il, vous verrez que nous aboutirons tous
les deux aux mmes conclusions. Avez-vous une ide sur la faon
dont lassassin est sorti de la Chambre Jaune?

-- Oui, fit mon ami, une ide...

-- Moi aussi, continua Fred, et ce doit tre la mme. Il ny a pas
deux faons de raisonner dans cette affaire. Jattends, pour
mexpliquer devant le juge, larrive de mon chef.

-- Ah! Le chef de la Sret va venir?

-- Oui, cet aprs-midi, pour la confrontation dans le laboratoire,
devant le juge dinstruction, de tous ceux qui ont jou ou pu
jouer un rle dans le drame. Ce sera trs intressant. Il est
malheureux que vous ne puissiez y assister.

-- Jy assisterai, affirma Rouletabille.

-- Vraiment... vous tes extraordinaire... pour votre ge!
rpliqua le policier sur un ton non dnu dune certaine ironie...
Vous feriez un merveilleux policier... si vous aviez un peu plus
de mthode... Si vous obissiez moins  votre instinct et aux
bosses de votre front. Cest une chose que jai dj observe
plusieurs fois, monsieur Rouletabille: vous raisonnez trop... Vous
ne vous laissez pas assez conduire par votre observation... Que
dites-vous du mouchoir plein de sang et de la main rouge sur le
mur? Vous avez vu, vous, la main rouge sur le mur; moi, je nai vu
que le mouchoir... Dites...

-- Bah! fit Rouletabille, un peu interloqu, _lassassin a t_
_bless  la main_ par le revolver de Mlle Stangerson!

-- Ah! observation brutale, instinctive... Prenez garde, vous tes
trop directement logique, monsieur Rouletabille; la logique vous
jouera un mauvais tour si vous la brutalisez ainsi. Il est de
nombreuses circonstances dans lesquelles il faut la traiter en
douceur, la prendre de loin... Monsieur Rouletabille, vous avez
raison quand vous parlez du revolver de Mlle Stangerson. Il est
certain que la victime a tir. Mais vous avez tort quand vous
dites quelle a bless lassassin  la main...

-- Je suis sr! scria Rouletabille...

Fred, imperturbable, linterrompit:

Dfaut dobservation! ... dfaut dobservation! ...

Lexamen du mouchoir, les innombrables petites taches rondes,
carlates, impressions de gouttes que je retrouve sur la trace des
pas, _au moment mme o le pas pose  terre_, me prouvent que
lassassin na pas t bless. _Lassassin, monsieur
Rouletabille, a saign du nez! ..._

Le grand Fred tait srieux. Je ne pus retenir, cependant, une
exclamation.

Le reporter regardait Fred qui regardait srieusement le reporter.
Et Fred tira aussitt une conclusion:

Lhomme qui saignait du nez dans sa main et dans son mouchoir, a
essuy sa main sur le mur. La chose est fort importante, ajouta-t-
il, _car lassassin na pas besoin dtre bless  la main pour
tre lassassin!_

Rouletabille sembla rflchir profondment, et dit:

Il y a quelque chose, monsieur Frdric Larsan, qui est beaucoup
plus grave que le fait de brutaliser la logique, cest cette
disposition desprit propre  certains policiers qui leur fait, en
toute bonne foi, plier en douceur cette logique aux ncessits de
leurs conceptions. Vous avez votre ide, dj, sur lassassin,
monsieur Fred, ne le niez pas... et il ne faut pas que votre
assassin ait t bless  la main, sans quoi votre ide tomberait
delle-mme... Et vous avez cherch, et vous avez trouv autre
chose. Cest un systme bien dangereux, monsieur Fred, bien
dangereux, que celui qui consiste  partir de lide que lon se
fait de lassassin pour arriver aux preuves dont on a besoin! ...
Cela pourrait vous mener loin... Prenez garde  lerreur
judiciaire, Monsieur Fred; elle vous guette! ...

Et, ricanant un peu, les mains dans les poches, lgrement
goguenard, Rouletabille, de ses petits yeux malins, fixa le grand
Fred.

Frdric Larsan considra en silence ce gamin qui prtendait tre
plus fort que lui; il haussa les paules, nous salua, et sen
alla,  grandes enjambes, frappant la pierre du chemin _de sa_
_grande canne._

Rouletabille le regardait sloigner; puis le jeune reporter se
retourna vers nous, la figure joyeuse et dj triomphante:

Je le battrai! nous jeta-t-il... Je battrai le grand Fred, si
fort soit-il; je les battrai tous... Rouletabille est plus fort
queux tous! ... Et le grand Fred, lillustre, le fameux,
limmense Fred... lunique Fred raisonne comme une savate! ...
comme une savate! ... comme une savate!

Et il esquissa un entrechat; mais il sarrta subitement dans sa
chorgraphie... Mes yeux allrent o allaient ses yeux; ils
taient attachs sur M. Robert Darzac qui, la face dcompose,
regardait sur le sentier, la marque de ses pas,  ct de la
marque du pas lgant. IL NY AVAIT PAS DE DIFFRENCE!

Nous crmes quil allait dfaillir; ses yeux, agrandis par
lpouvante, nous fuirent un instant, cependant que sa main droite
tiraillait dun mouvement spasmodique le collier de barbe qui
entourait son honnte et douce et dsespre figure. Enfin, il se
ressaisit, nous salua, nous dit dune voix change, quil tait
dans la ncessit de rentrer au chteau et partit.

Diable! fit Rouletabille.

Le reporter, lui aussi, avait lair constern. Il tira de son
portefeuille un morceau de papier blanc, comme je le lui avais vu
faire prcdemment, et dcoupa avec ses ciseaux les contours de
pieds lgants de lassassin, dont le modle tait l, sur la
terre. Et puis il transporta cette nouvelle semelle de papier sur
les empreintes de la bottine de M. Darzac. Ladaptation tait
parfaite et Rouletabille se releva en rptant: Diable!

Je nosais pas prononcer une parole, tant jimaginais que ce qui
se passait, dans ce moment, dans les bosses de Rouletabille tait
grave.

Il dit:

Je crois pourtant que M. Robert Darzac est un honnte homme...

Et il mentrana vers lauberge du Donjon, que nous apercevions
 un kilomtre de l, sur la route,  ct dun petit bouquet
darbres.



X
Maintenant, il va falloir manger du saignant


Lauberge du Donjon navait pas grande apparence; mais jaime
ces masures aux poutres noircies par le temps et la fume de
ltre, ces auberges de lpoque des diligences, btisses
branlantes qui ne seront bientt plus quun souvenir. Elles
tiennent au pass, elles se rattachent  lhistoire, elles
continuent quelque chose et elles font penser aux vieux contes de
la Route, quand il y avait, sur la route, des aventures.

Je vis tout de suite que lauberge du Donjon avait bien ses deux
sicles et mme peut-tre davantage. Pierraille et pltras
staient dtachs  et l de la forte armature de bois dont les
X et les V supportaient encore gaillardement le toit vtuste.
Celui-ci avait gliss lgrement sur ses appuis, comme glisse la
casquette sur le front dun ivrogne. Au-dessus de la porte
dentre, une enseigne de fer gmissait sous le vent dautomne. Un
artiste de lendroit y avait peint une sorte de tour surmonte
dun toit pointu et dune lanterne comme on en voyait au donjon du
chteau du Glandier. Sous cette enseigne, sur le seuil, un homme,
de mine assez rbarbative, semblait plong dans des penses assez
sombres, sil fallait en croire les plis de son front et le
mchant rapprochement de ses sourcils touffus.

Quand nous fmes tout prs de lui, il daigna nous voir et nous
demanda dune faon peu engageante si nous avions besoin de
quelque chose. Ctait,  nen pas douter, lhte peu aimable de
cette charmante demeure. Comme nous manifestions lespoir quil
voudrait bien nous servir  djeuner, il nous avoua quil navait
aucune provision et quil serait fort embarrass de nous
satisfaire; et, ce disant, il nous regardait dun oeil dont je ne
parvenais pas  mexpliquer la mfiance.

Vous pouvez nous faire accueil, lui dit Rouletabille, nous ne
sommes pas de la police.

-- je ne crains pas la police, rpondit lhomme; je ne crains
personne.

Dj je faisais comprendre par un signe  mon ami que nous serions
bien inspirs de ne pas insister, mais mon ami, qui tenait
videmment  entrer dans cette auberge, se glissa sous lpaule de
lhomme et fut dans la salle.

Venez, dit-il, il fait trs bon ici.

De fait, un grand feu de bois flambait dans la chemine. Nous nous
en approchmes et tendmes nos mains  la chaleur du foyer, car,
ce matin-l, on sentait dj venir lhiver. La pice tait assez
grande; deux paisses tables de bois, quelques escabeaux, un
comptoir, o salignaient des bouteilles de sirop et dalcool, la
garnissaient. Trois fentres donnaient sur la route. Une chromo-
rclame, sur le mur, vantait, sous les traits dune jeune
Parisienne levant effrontment son verre, les vertus apritives
dun nouveau vermouth. Sur la tablette de la haute chemine,
laubergiste avait dispos un grand nombre de pots et de cruches
en grs et en faence.

Voil une belle chemine pour faire rtir un poulet, dit
Rouletabille.

-- Nous navons point de poulet, fit lhte; pas mme un mchant
lapin.

Je sais, rpliqua mon ami, dune voix goguenarde qui me surprit,
_je sais que, maintenant, il va falloir manger du saignant._

Javoue que je ne comprenais rien  la phrase de Rouletabille.
Pourquoi disait-il  cet homme: Maintenant, il va falloir manger
du saignant...? Et pourquoi laubergiste, aussitt quil eut
entendu cette phrase, laissa-t-il chapper un juron quil touffa
aussitt et se mit-il  notre disposition aussi docilement que M.
Robert Darzac lui-mme quand il eut entendu ces mots fatidiques:
Le presbytre na rien perdu de son charme, ni le jardin de son
clat...? Dcidment, mon ami avait le don de se faire comprendre
des gens avec des phrases tout  fait incomprhensibles. Je lui en
fis lobservation et il voulut bien sourire. Jeusse prfr quil
daignt me donner quelque explication, mais il avait mis un doigt
sur sa bouche, ce qui signifiait videmment que non seulement il
sinterdisait de parler, mais encore quil me recommandait le
silence. Entre temps, lhomme, poussant une petite porte, avait
cri quon lui apportt une demi-douzaine doeufs et le morceau
de faux filet. La commission fut bientt faite par une jeune
femme fort accorte, aux admirables cheveux blonds et dont les
beaux grands yeux doux nous regardrent avec curiosit.

Laubergiste lui dit dune voix rude:

Va-ten! Et si lhomme vert sen vient, que je ne te voie pas!

Et elle disparut, Rouletabille sempara des oeufs quon lui
apporta dans un bol et de la viande quon lui servit sur un plat,
plaa le tout prcautionneusement  ct de lui, dans la chemine,
dcrocha une pole et un gril pendus dans ltre et commena de
battre notre omelette en attendant quil ft griller notre
bifteck. Il commanda encore  lhomme deux bonnes bouteilles de
cidre et semblait soccuper aussi peu de son hte que son hte
soccupait de lui. Lhomme tantt le couvait des yeux et tantt me
regardait avec un air danxit quil essayait en vain de
dissimuler. Il nous laissa faire notre cuisine et mit notre
couvert auprs dune fentre.

Tout  coup je lentendis qui murmurait:

Ah! le voil!
Et, la figure change, nexprimant plus quune haine atroce, il
alla se coller contre la fentre, regardant la route. Je neus
point besoin davertir Rouletabille. Le jeune homme avait dj
lch son omelette et rejoignait lhte  la fentre. Jy fus avec
lui.

Un homme, tout habill de velours vert, la tte prise dans une
casquette ronde de mme couleur, savanait,  pas tranquilles sur
la route, en fumant sa pipe. Il portait un fusil en bandoulire et
montrait dans ses mouvements une aisance presque aristocratique.
Cet homme pouvait avoir quarante-cinq ans. Les cheveux et la
moustache taient gris-sel. Il tait remarquablement beau. Il
portait binocle. Quand il passa prs de lauberge, il parut
hsiter, se demandant sil entrerait, jeta un regard de notre
ct, lcha quelques bouffes de sa pipe et dun mme pas
nonchalant reprit sa promenade.

Rouletabille et moi nous regardmes lhte. Ses yeux fulgurants,
ses poings ferms, sa bouche frmissante, nous renseignaient sur
les sentiments tumultueux qui lagitaient.

Il a bien fait de ne pas entrer aujourdhui! siffla-t-il.

-- Quel est cet homme? demanda Rouletabille, en retournant  son
omelette.

-- Lhomme vert! gronda laubergiste... Vous ne le connaissez
pas? Tant mieux pour vous. Cest pas une connaissance  faire...
Eh ben, cest lgarde  M. Stangerson.

-- Vous ne paraissez pas laimer beaucoup? demanda le reporter en
versant son omelette dans la pole.

-- Personne ne laime dans le pays, monsieur; et puis cest un
fier, qui a d avoir de la fortune autrefois; et il ne pardonne 
personne de stre vu forc, pour vivre, de devenir domestique.
Car un garde, cest un larbin comme un autre! nest-ce pas? Ma
parole! on dirait que cest lui qui est le matre du Glandier, que
toutes les terres et tous les bois lui appartiennent. Il ne
permettrait pas  un pauvre de djeuner dun morceau de pain sur
lherbe, sur son herbe!

-- Il vient quelquefois ici?

-- Il vient trop. Mais je lui ferai bien comprendre que sa figure
ne me revient pas. Il y a seulement un mois, il ne membtait pas!
Lauberge du Donjon navait jamais exist pour lui! ... Il
navait pas le temps! Fallait-il pas quil fasse sa cour 
lhtesse des Trois Lys,  Saint-Michel. Maintenant quil y a eu
de la brouille dans les amours, il cherche  passer le temps
ailleurs... Coureur de filles, trousseur de jupes, mauvais gars...
Y a pas un honnte homme qui puisse le supporter, cet homme-l...
Tenez, les concierges du chteau ne pouvaient pas le voir en
peinture, lhomme vert! ...

-- Les concierges du chteau sont donc dhonntes gens, monsieur
laubergiste?

-- Appelez-moi donc pre Mathieu; cest mon nom... Eh ben, aussi
vrai que je mappelle Mathieu, oui msieur, jles crois honntes.

-- On les a pourtant arrts.

-- Qu-que a prouve? Mais je ne veux pas me mler des affaires du
prochain...

-- Et quest-ce que vous pensez de lassassinat?

-- De lassassinat de cette pauvre mademoiselle? Une brave fille,
allez, et quon aimait bien dans le pays. Cque jen pense?

-- Oui, ce que vous en pensez.

-- Rien... et bien des choses... Mais a ne regarde personne.

-- Pas mme moi? insista Rouletabille.

Laubergiste le regarda de ct, grogna, et dit:

Pas mme vous...

Lomelette tait prte; nous nous mmes  table et nous mangions
en silence, quand la porte dentre fut pousse et une vieille
femme, habille de haillons, appuye sur un bton, la tte
branlante, les cheveux blancs qui pendaient en mches folles sur
le front encrass, se montra sur le seuil.

Ah! vous vl, la mre Agenoux! Y a longtemps quon ne vous a
vue, fit notre hte.

-- Jai t bien malade, toute prte  mourir, dit la vieille. Si
quelquefois vous aviez des restes pour la Bte du Bon Dieu...?

Et elle pntra dans lauberge, suivie dun chat si norme que je
ne souponnais pas quil pt en exister de cette taille. La bte
nous regarda et fit entendre un miaulement si dsespr que je me
sentis frissonner. Je navais jamais entendu un cri aussi lugubre.

Comme sil avait t attir par ce cri, un homme entra, derrire
la vieille. Ctait lhomme vert. Il nous salua dun geste de la
main  sa casquette et sassit  la table voisine de la ntre.

Donnez-moi un verre de cidre, pre Mathieu.

Quand lhomme vert tait entr, le pre Mathieu avait eu un
mouvement violent de tout son tre vers le nouveau venu; mais,
visiblement, il se dompta et rpondit:

Y a plus de cidre, jai donn les dernires bouteilles  ces
messieurs.

-- Alors donnez-moi un verre de vin blanc, fit lhomme vert sans
marquer le moindre tonnement.

-- Y a plus de vin blanc, y a plus rien!

Le pre Mathieu rpta, dune voix sourde:

Y a plus rien!

-- Comment va Mme Mathieu?

Laubergiste,  cette question de lhomme vert, serra les
poings, se retourna vers lui, la figure si mauvaise que je crus
quil allait frapper, et puis il dit:

Elle va bien, merci.

Ainsi, la jeune femme aux grands yeux doux que nous avions vue
tout  lheure tait lpouse de ce rustre rpugnant et brutal, et
dont tous les dfauts physiques semblaient domins par ce dfaut
moral: La jalousie.

Claquant la porte, laubergiste quitta la pice. La mre Agenoux
tait toujours l debout, appuye sur son bton et le chat au bas
de ses jupes.

Lhomme vert lui demanda:

Vous avez t malade, mre Agenoux, quon ne vous a pas vue
depuis bientt huit jours?

-- Oui, msieur lgarde. Je ne me suis leve que trois fois pour
aller prier sainte Genevive, notre bonne patronne, et lreste du
temps, jai t tendue sur mon grabat. Il ny a eu pour me
soigner que la Bte du Bon Dieu!

-- Elle ne vous a pas quitte?

-- Ni jour ni nuit.

-- Vous en tes sre?

-- Comme du paradis.

-- Alors, comment a se fait-il, mre Agenoux, quon nait entendu
que le cri de la Bte du BonDieu toute la nuit du crime?

La mre Agenoux alla se planter face au garde, et frappa le
plancher de son bton:

Je nen sais rien de rien. Mais, voulez-vous que jvous dise? Il
ny a pas deux btes au monde qui ont ce cri-l... Eh bien, moi
aussi, la nuit du crime, jai entendu, au dehors, le cri de la
Bte du Bon Dieu; et pourtant elle tait sur mes genoux, msieur
le garde, et elle na pas miaul une seule fois, je vous le jure.
Je msuis signe, quand jai entendu a, comme si jentendais
ldiable!

Je regardais le garde pendant quil posait cette dernire
question, et je me trompe fort si je nai pas surpris sur ses
lvres un mauvais sourire goguenard.

 ce moment, le bruit dune querelle aigu parvint jusqu nous.
Nous crmes mme percevoir des coups sourds, comme si lon
battait, comme si lon assommait quelquun. Lhomme vert se leva
et courut rsolument  la porte,  ct de ltre, mais celle-ci
souvrit et laubergiste, apparaissant, dit au garde:

Ne vous effrayez pas, msieur le garde; cest ma femme qua mal
aux dents!

Et il ricana.

Tenez, mre Agenoux, vl du mou pour votchat.

Il tendit  la vieille un paquet; la vieille sen empara avidement
et sortit, toujours suivie de son chat.

Lhomme vert demanda:

Vous ne voulez rien me servir?

Le pre Mathieu ne retint plus lexpression de sa haine:

Y a rien pour vous! Y a rien pour vous! Allez-vous-en! ...

Lhomme vert, tranquillement, bourra sa pipe, lalluma, nous
salua et sortit. Il ntait pas plutt sur le seuil que Mathieu
lui claquait la porte dans le dos et, se retournant vers nous, les
yeux injects de sang, la bouche cumante, nous sifflait, le poing
tendu vers cette porte qui venait de se fermer sur lhomme quil
dtestait:

Je ne sais pas qui vous tes, vous qui venez me dire: Maintenant
va falloir manger du saignant. Mais si a vous intresse:
lassassin, le vl!

Aussitt quil et ainsi parl, le pre Mathieu nous quitta.
Rouletabille retourna vers ltre, et dit:

Maintenant, nous allons griller notre bifteck. Comment trouvez-
vous le cidre? Un peu dur, comme je laime.

Ce jour-l, nous ne revmes plus Mathieu et un grand silence
rgnait dans lauberge quand nous la quittmes, aprs avoir laiss
cinq francs sur notre table, en paiement de notre festin.

Rouletabille me fit aussitt faire prs dune lieue autour de la
proprit du professeur Stangerson. Il sarrta dix minutes, au
coin dun petit chemin tout noir de suie, auprs des cabanes de
charbonniers qui se trouvent dans la partie de la fort de Sainte-
Genevive, qui touche  la route allant dpinay  Corbeil, et me
confia que lassassin avait certainement pass par l, vu ltat
des chaussures grossires, avant de pntrer dans la proprit et
daller se cacher dans le bosquet.

Vous ne croyez donc pas que le garde a t dans laffaire?
interrompis-je.

-- Nous verrons cela plus tard, me rpondit-il. Pour le moment, ce
que laubergiste a dit de cet homme ne moccupe pas. Il en a parl
avec sa haine. Ce nest pas pour lhomme vert que je vous ai
emmen djeuner au Donjon.

Ayant ainsi parl, Rouletabille, avec de grandes prcautions, se
glissa -- et je me glissai derrire lui -- jusqu la btisse,
qui, prs de la grille, servait de logement aux concierges,
arrts le matin mme. Il sintroduisit, avec une acrobatie que
jadmirai, dans la maisonnette, par une lucarne de derrire reste
ouverte, et en ressortit dix minutes plus tard en disant ce mot
qui signifiait, dans sa bouche, tant de choses: Parbleu!

Dans le moment que nous allions reprendre le chemin du chteau, il
y eut un grand mouvement  la grille. Une voiture arrivait, et, du
chteau, on venait au-devant delle. Rouletabille me montra un
homme qui en descendait:

Voici le chef de la Sret; nous allons voir ce que Frdric
Larsan a dans le ventre, et sil est plus malin quun autre...

Derrire la voiture du chef de la Sret, trois autres voitures
suivaient, remplies de reporters qui voulurent, eux aussi, entrer
dans le parc. Mais on mit  la grille deux gendarmes, avec dfense
de laisser passer. Le chef de la Sret calma leur impatience en
prenant lengagement de donner, le soir mme,  la presse, le plus
de renseignements quil pourrait, sans gner le cours de
linstruction.



XI
O Frdric Larsan explique comment lassassin a pu sortir de la
Chambre Jaune.


Dans la masse de papiers, documents, mmoires, extraits de
journaux, pices de justice dont je dispose relativement au
Mystre de la Chambre Jaune, se trouve un morceau des plus
intressants. Cest la narration du fameux interrogatoire des
intresss qui eut lieu, cet aprs-midi-l, dans le laboratoire du
professeur Stangerson, devant le chef de la Sret. Cette
narration est due  la plume de M. Maleine, le greffier, qui, tout
comme le juge dinstruction, faisait,  ses moments perdus, de la
littrature. Ce morceau devait faire partie dun livre qui na
jamais paru et qui devait sintituler: _Mes interrogatoires_. Il
ma t donn par le greffier lui-mme, quelque temps aprs le
dnouement inou de ce procs unique dans les fastes juridiques.

Le voici. Ce nest plus une sche transcription de demandes et de
rponses. Le greffier y relate souvent ses impressions
personnelles.

_La narration du greffier:_

Depuis une heure, raconte le greffier, le juge dinstruction et
moi, nous nous trouvions dans la Chambre Jaune, avec
lentrepreneur qui avait construit, sur les plans du professeur
Stangerson, le pavillon. Lentrepreneur tait venu avec un
ouvrier. M. de Marquet avait fait nettoyer entirement les murs,
cest--dire quil avait fait enlever par louvrier tout le papier
qui les dcorait. Des coups de pioches et de pics,  et l, nous
avaient dmontr linexistence dune ouverture quelconque. Le
plancher et le plafond avaient t longuement sonds. Nous
navions rien dcouvert. Il ny avait rien  dcouvrir. M. de
Marquet paraissait enchant et ne cessait de rpter:

Quelle affaire! monsieur lentrepreneur, quelle affaire! Vous
verrez que nous ne saurons jamais comment lassassin a pu sortir
de cette chambre-l!

Tout  coup, M. de Marquet, la figure rayonnante, parce quil ne
comprenait pas, voulut bien se souvenir que son devoir tait de
chercher  comprendre, et il appela le brigadier de gendarmerie.

Brigadier, fit-il, allez donc au chteau et priez M. Stangerson
et M. Robert Darzac de venir me rejoindre dans le laboratoire,
ainsi que le pre Jacques, et faites-moi amener aussi, par vos
hommes, les deux concierges.

Cinq minutes plus tard, tout ce monde fut runi dans le
laboratoire. Le chef de la Sret, qui venait darriver au
Glandier, nous rejoignit aussi dans ce moment. Jtais assis au
bureau de M. Stangerson, prt au travail, quand M. de Marquet nous
tint ce petit discours, aussi original quinattendu:

Si vous le voulez, messieurs, disait-il, puisque les
interrogatoires ne donnent rien, nous allons abandonner, pour une
fois, le vieux systme des interrogatoires. Je ne vous ferai point
venir devant moi  tour de rle; non. Nous resterons tous ici: M.
Stangerson, M. Robert Darzac, le pre Jacques, les deux
concierges, M. le chef de la Sret, M. le greffier et moi! Et
nous serons l, tous, au mme titre; les concierges voudront
bien oublier un instant quils sont arrts. Nous allons causer!
Je vous ai fait venir pour causer. Nous sommes sur les lieux du
crime; eh bien, de quoi causerions-nous si nous ne causions pas du
crime? Parlons-en donc! Parlons-en! Avec abondance, avec
intelligence, ou avec stupidit. Disons tout ce qui nous passera
par la tte! Parlons sans mthode, puisque la mthode ne nous
russit point. Jadresse une fervente prire au dieu hasard, le
hasard de nos conceptions! Commenons! ...

Sur quoi, en passant devant moi, il me dit,  voix basse:

Hein! croyez-vous, quelle scne! Auriez-vous imagin a, vous?
Jen ferai un petit acte pour le Vaudeville.

Et il se frottait les mains avec jubilation.

Je portai les yeux sur M. Stangerson. Lespoir que devait faire
natre en lui le dernier bulletin des mdecins qui avaient dclar
que Mlle Stangerson pourrait survivre  ses blessures, navait pas
effac de ce noble visage les marques de la plus grande douleur.

Cet homme avait cru sa fille morte, et il en tait encore tout
ravag. Ses yeux bleus si doux et si clairs taient alors dune
infinie tristesse. Javais eu loccasion, plusieurs fois, dans des
crmonies publiques, de voir M. Stangerson. Javais t, ds
labord, frapp par son regard, si pur quil semblait celui dun
enfant: regard de rve, regard sublime et immatriel de
linventeur ou du fou.

Dans ces crmonies, derrire lui ou  ses cts, on voyait
toujours sa fille, car ils ne se quittaient jamais, disait-on,
partageant les mmes travaux depuis de longues annes. Cette
vierge, qui avait alors trente-cinq ans et qui en paraissait 
peine trente, consacre tout entire  la science, soulevait
encore ladmiration par son impriale beaut, reste intacte, sans
une ride, victorieuse du temps et de lamour. Qui met dit alors
que je me trouverais, un jour prochain, au chevet de son lit, avec
mes paperasses, et que je la verrais, presque expirante, nous
raconter, avec effort, le plus monstrueux et le plus mystrieux
attentat que jai ou de ma carrire? Qui met dit que je me
trouverais, comme cet aprs-midi-l, en face dun pre dsespr
cherchant en vain  sexpliquer comment lassassin de sa fille
avait pu lui chapper?  quoi sert donc le travail silencieux, au
fond de la retraite obscure des bois, sil ne vous garantit point
de ces grandes catastrophes de la vie et de la mort, rserves
dordinaire  ceux dentre les hommes qui frquentent les passions
de la ville?


Voyons! monsieur Stangerson, fit M. de Marquet, avec un peu
dimportance; placez-vous exactement  lendroit o vous tiez
quand Mlle Stangerson vous a quitt pour entrer dans sa chambre.

M. Stangerson se leva et, se plaant  cinquante centimtres de la
porte de la Chambre Jaune, il dit dune voix sans accent, sans
couleur, dune voix que je qualifierai de morte:

Je me trouvais ici. Vers onze heures, aprs avoir procd, sur
les fourneaux du laboratoire,  une courte exprience de chimie,
javais fait glisser mon bureau jusquici, car le pre Jacques,
qui passa la soire  nettoyer quelques-uns de mes appareils,
avait besoin de toute la place qui se trouvait derrire moi. Ma
fille travaillait au mme bureau que moi. Quand elle se leva,
aprs mavoir embrass et souhait le bonsoir au pre Jacques,
elle dut, pour entrer dans sa chambre, se glisser assez
difficilement entre mon bureau et la porte. Cest vous dire que
jtais bien prs du lieu o le crime allait se commettre.

-- Et ce bureau? interrompis-je, obissant, en me mlant  cette
conversation, aux dsirs exprims par mon chef, ... et ce
bureau, aussitt que vous etes, monsieur Stangerson, entendu
crier:  lassassin! et queurent clat les coups de
revolver... ce bureau, quest-il devenu?

Le pre Jacques rpondit:

Nous lavons rejet contre le mur, ici,  peu prs o il est en
ce moment, pour pouvoir nous prcipiter  laise sur la porte,
msieur le greffier...

Je suivis mon raisonnement, auquel, du reste, je nattachais
quune importance de faible hypothse:

Le bureau tait si prs de la chambre quun homme, sortant,
courb, de la chambre et se glissant sous le bureau, aurait pu
passer inaperu?

-- Vous oubliez toujours, interrompit M. Stangerson, avec
lassitude, que ma fille avait ferm sa porte  clef et au verrou,
_que_ _la porte est reste ferme_, que nous sommes rests 
lutter contre cette porte ds linstant o lassassinat
commenait, _que nous tions dj sur la porte alors que la lutte
de lassassin et de ma pauvre enfant continuait, que les bruits de
cette lutte nous parvenaient encore et que nous entendions rler
ma malheureuse fille sous ltreinte des doigts dont son cou a
conserv la marque sanglante_. Si rapide quait t lattaque,
nous avons t aussi rapides quelle et nous nous sommes trouvs
immdiatement derrire cette porte qui nous sparait du drame.

Je me levai et allai  la porte que jexaminai  nouveau avec le
plus grand soin. Puis je me relevai et fis un geste de
dcouragement.

Imaginez, dis-je, que le panneau infrieur de cette porte ait pu
tre ouvert _sans que la porte ait t dans la ncessit de
souvrir_, et le problme serait rsolu! Mais, malheureusement,
cette dernire hypothse est inadmissible, aprs lexamen de la
porte. Cest une solide et paisse porte de chne constitue de
telle sorte quelle forme un bloc insparable... Cest trs
visible, malgr les dgts qui ont t causs par ceux qui lont
enfonce...

-- Oh! fit le pre Jacques... cest une vieille et solide porte du
chteau quon a transporte ici... une porte comme on nen fait
plus maintenant. Il nous a fallu cette barre de fer pour en avoir
raison,  quatre... car la concierge sy tait mise aussi, comme
une brave femme quelle est, msieur ljuge! Cest tout de mme
malheureux de les voir en prison,  ctheure!

Le pre Jacques neut pas plutt prononc cette phrase de piti et
de protestation que les pleurs et les jrmiades des deux
concierges recommencrent. Je nai jamais vu de prvenus aussi
larmoyants. Jen tais profondment dgot[1]. Mme en admettant
leur innocence, je ne comprenais pas que deux tres pussent  ce
point manquer de caractre devant le malheur. Une nette attitude,
dans de pareils moments, vaut mieux que toutes les larmes et que
tous les dsespoirs, lesquels, le plus souvent, sont feints et
hypocrites.

Eh! scria M. de Marquet, encore une fois, assez de piailler
comme a! et dites-nous, dans votre intrt, ce que vous faisiez,
 lheure o lon assassinait votre matresse, sous les fentres
du pavillon! Car vous tiez tout prs du pavillon quand le pre
Jacques vous a rencontrs...

-- Nous venions au secours! gmirent-ils.

Et la femme, entre deux hoquets, glapit:

Ah! si nous le tenions, lassassin, nous lui ferions passer le
got du pain! ...

Et nous ne pmes, une fois de plus, leur tirer deux phrases
senses de suite. Ils continurent de nier avec acharnement,
dattester le bon Dieu et tous les saints quils taient dans leur
lit quand ils avaient entendu un coup de revolver.

Ce nest pas un, mais deux coups qui ont t tirs. Vous voyez
bien que vous mentez. Si vous avez entendu lun, vous devez avoir
entendu lautre!

-- Mon Dieu! msieur le juge, nous navons entendu que le second.
Nous dormions encore bien sr quand on a tir le premier...

-- Pour a, on en a tir deux! fit le pre Jacques. Je suis sr,
moi, que toutes les cartouches de mon revolver taient intactes;
nous avons retrouv deux cartouches brles, deux balles, et nous
avons entendu deux coups de revolver, derrire la porte. Nest-ce
pas, monsieur Stangerson?

-- Oui, fit le professeur, deux coups de revolver, un coup sourd
dabord, puis un coup clatant.

-- Pourquoi continuez-vous  mentir? scria M. de Marquet, se
retournant vers les concierges. Croyez-vous la police aussi bte
que vous! Tout prouve que vous tiez dehors, prs du pavillon, au
moment du drame. Quy faisiez-vous? Vous ne voulez pas le dire?
Votre silence atteste votre complicit! Et, quant  moi, fit-il,
en se tournant vers M. Stangerson... quant  moi, je ne puis
mexpliquer la fuite de lassassin que par laide apporte par ces
deux complices. Aussitt que la porte a t dfonce, pendant que
vous, monsieur Stangerson, vous vous occupiez de votre malheureuse
enfant, le concierge et sa femme facilitaient la fuite du
misrable qui se glissait derrire eux, parvenait jusqu la
fentre du vestibule et sautait dans le parc. Le concierge
refermait la fentre et les volets derrire lui. _Car, enfin, ces
volets ne se sont_ _pas ferms tout seuls!_ Voil ce que jai
trouv... Si quelquun a imagin autre chose, quil le dise! ...

M. Stangerson intervint:

Cest impossible! Je ne crois pas  la culpabilit ni  la
complicit de mes concierges, bien que je ne comprenne pas ce
quils faisaient dans le parc  cette heure avance de la nuit. Je
dis: cest impossible! parce que la concierge tenait la lampe et
na pas boug du seuil de la chambre; parce que, moi, sitt la
porte dfonce, je me mis  genoux prs du corps de mon enfant,
_et quil tait impossible que lon sortt ou que lon entrt de
cette chambre par cette porte sans enjamber le corps de ma fille
et sans_ _me bousculer, moi!_ Cest impossible, parce que le pre
Jacques et le concierge nont eu qu jeter un regard dans cette
chambre et sous le lit, comme je lai fait en entrant, pour voir
quil ny avait plus personne, dans la chambre, que ma fille 
lagonie.

-- Que pensez-vous, vous, monsieur Darzac, qui navez encore rien
dit? demanda le juge.

M. Darzac rpondit quil ne pensait rien.

Et vous, monsieur le chef de la Sret?

M. Dax, le chef de la Sret, avait jusqualors uniquement cout
et examin les lieux. Il daigna enfin desserrer les dents:

Il faudrait, en attendant que lon trouve le criminel, dcouvrir
le mobile du crime. Cela nous avancerait un peu, fit-il.

-- Monsieur le chef de la Sret, le crime apparat bassement
passionnel, rpliqua M. de Marquet. Les traces laisses par
lassassin, le mouchoir grossier et le bret ignoble nous portent
 croire que lassassin nappartenait point  une classe de la
socit trs leve. Les concierges pourraient peut-tre nous
renseigner l dessus...

Le chef de la Sret continua, se tournant vers M. Stangerson et
sur ce ton froid qui est la marque, selon moi, des solides
intelligences et des caractres fortement tremps.

Mlle Stangerson ne devait-elle pas prochainement se marier?

Le professeur regarda douloureusement M. Robert Darzac.

Avec mon ami que jeusse t heureux dappeler mon fils... avec
M. Robert Darzac...

-- Mlle Stangerson va beaucoup mieux et se remettra rapidement de
ses blessures. Cest un mariage simplement retard, nest-ce pas,
monsieur? insista le chef de la Sret.

-- Je lespre.

-- Comment! Vous nen tes pas sr?

M. Stangerson se tut. M. Robert Darzac parut agit, ce que je vis
 un tremblement de sa main sur sa chane de montre, car rien ne
mchappe. M. Dax toussotta comme faisait M. de Marquet quand il
tait embarrass.

Vous comprendrez, monsieur Stangerson, dit-il, que, dans une
affaire aussi embrouille, nous ne pouvons rien ngliger; que nous
devons tout savoir, mme la plus petite, la plus futile chose se
rapportant  la victime... le renseignement, en apparence, le plus
insignifiant... Quest-ce donc qui vous a fait croire que, dans la
quasi-certitude, o nous sommes maintenant, que Mlle Stangerson
vivra, ce mariage pourra ne pas avoir lieu? Vous avez dit:
jespre. Cette esprance mapparat comme un doute. Pourquoi
doutez-vous?

M. Stangerson fit un visible effort sur lui-mme:

Oui, monsieur, finit-il par dire. Vous avez raison. Il vaut mieux
que vous sachiez une chose qui semblerait avoir de limportance si
je vous la cachais. M. Robert Darzac sera, du reste, de mon avis.

M. Darzac, dont la pleur,  ce moment, me parut tout  fait
anormale, fit signe quil tait de lavis du professeur. Pour moi,
si M. Darzac ne rpondait que par signe, cest quil tait
incapable de prononcer un mot.

Sachez donc, monsieur le chef de la Sret, continua M.
Stangerson, que ma fille avait jur de ne jamais me quitter et
tenait son serment malgr toutes mes prires, car jessayai
plusieurs fois de la dcider au mariage, comme ctait mon devoir.
Nous connmes M. Robert Darzac de longues annes. M. Robert Darzac
aime ma fille. Je pus croire, un moment, quil en tait aim,
puisque jeus la joie rcente dapprendre de la bouche mme de ma
fille quelle consentait enfin  un mariage que jappelais de tous
mes voeux. Je suis dun grand ge, monsieur, et ce fut une heure
bnie que celle o je connus enfin quaprs moi Mlle Stangerson
aurait  ses cts, pour laimer et continuer nos travaux communs,
un tre que jaime et que jestime pour son grand coeur et pour sa
science. Or, monsieur le chef de la Sret, deux jours avant le
crime, par je ne sais quel retour de sa volont, ma fille ma
dclar quelle npouserait pas M. Robert Darzac.

Il y eut ici un silence pesant. La minute tait grave. M Dax
reprit:

Et Mlle Stangerson ne vous a donn aucune explication, ne vous a
point dit pour quel motif? ...

-- Elle ma dit quelle tait trop vieille maintenant pour se
marier... quelle avait attendu trop longtemps... quelle avait
bien rflchi... quelle estimait et mme quelle aimait M. Robert
Darzac... mais quil valait mieux que les choses en restassent
l... que lon continuerait le pass... quelle serait heureuse
mme de voir les liens de pure amiti qui nous attachaient  M.
Robert Darzac nous unir dune faon encore plus troite, mais
quil ft bien entendu quon ne lui parlerait jamais plus de
mariage.

-- Voil qui est trange! murmura M Dax.

-- trange,rpta M. de Marquet.

M. Stangerson, avec un ple et glac sourire, dit:

Ce nest point de ce ct, monsieur, que vous trouverez le mobile
du crime.

M Dax:

En tout cas, fit-il dune voix impatiente, le mobile nest pas le
vol!

-- Oh! nous en sommes srs!, scria le juge dinstruction.

 ce moment la porte du laboratoire souvrit et le brigadier de
gendarmerie apporta une carte au juge dinstruction. M. de Marquet
lut et poussa une sourde exclamation;puis:

Ah! voil qui est trop fort!

-- Quest-ce? demanda le chef de la Sret.

-- La carte dun petit reporter de _Lpoque_, M. Joseph
Rouletabille, et ces mots: Lun des mobiles du crime a t le
vol!

Le chef de la Sret sourit:

Ah! Ah! le jeune Rouletabille... jen ai dj entendu parler...
il passe pour ingnieux... Faites-le donc entrer, monsieur le juge
dinstruction.

Et lon fit entrer M. Joseph Rouletabille. Javais fait sa
connaissance dans le train qui nous avait amens, ce matin-l, 
pinay-sur-Orge. Il stait introduit, presque malgr moi, dans
notre compartiment et jaime mieux dire tout de suite que ses
manires et sa dsinvolture, et la prtention quil semblait avoir
de comprendre quelque chose dans une affaire o la justice ne
comprenait rien, me lavaient fait prendre en grippe. Je naime
point les journalistes. Ce sont des esprits brouillons et
entreprenants quil faut fuir comme la peste. Cette sorte de gens
se croit tout permis et ne respecte rien. Quand on a eu le malheur
de leur accorder quoi que ce soit et de se laisser approcher par
eux, on est tout de suite dbord et il nest point dennuis que
lon ne doive redouter. Celui-ci paraissait une vingtaine dannes
 peine, et le toupet avec lequel il avait os nous interroger et
discuter avec nous me lavait rendu particulirement odieux. Du
reste, il avait une faon de sexprimer qui attestait quil se
moquait outrageusement de nous. Je sais bien que le journal
_Lpoque_ est un organe influent avec lequel il faut savoir
composer, mais encore ce journal ferait bien de ne point prendre
ses rdacteurs  la mamelle.

M. Joseph Rouletabille entra donc dans le laboratoire, nous salua
et attendit que M. de Marquet lui demandt de sexpliquer.

Vous prtendez, monsieur, dit celui-ci, que vous connaissez le
mobile du crime, et que ce mobile, contre toute vidence, serait
le vol?

-- Non, monsieur le juge dinstruction, je nai point prtendu
cela. Je ne dis pas que le mobile du crime a t le vol _et je ne
le_ _crois pas._

-- Alors, que signifie cette carte?

-- Elle signifie que _lun des mobiles_ du crime a t le vol.

Quest-ce qui vous a renseign?

-- Ceci! si vous voulez bien maccompagner.

Et le jeune homme nous pria de le suivre dans le vestibule, ce que
nous fmes. L, il se dirigea du ct du lavatory et pria M. le
juge dinstruction de se mettre  genoux  ct de lui. Ce
lavatory recevait du jour par sa porte vitre et, quand la porte
tait ouverte, la lumire qui y pntrait tait suffisante pour
lclairer parfaitement. M. de Marquet et M Joseph Rouletabille
sagenouillrent sur le seuil. Le jeune homme montrait un endroit
de la dalle.

Les dalles du lavatory nont point t laves par le pre
Jacques, fit-il, depuis un certain temps; cela se voit  la couche
de poussire qui les recouvre. Or, voyez,  cet endroit, la marque
de deux larges semelles et de cette cendre noire qui accompagne
partout les pas de lassassin. Cette cendre nest point autre
chose que la poussire de charbon qui couvre le sentier que lon
doit traverser pour venir directement,  travers la fort,
dpinay au Glandier. Vous savez qu cet endroit il y a un petit
hameau de charbonniers et quon y fabrique du charbon de bois en
grande quantit. Voil ce qua d faire lassassin: il a pntr
ici laprs-midi quand il ny eut plus personne au pavillon, et il
a perptr son vol.

-- Mais quel vol? O voyez-vous le vol? Qui vous prouve le vol?
nous crimes nous tous en mme temps.

-- Ce qui ma mis sur la trace du vol, continua le journaliste...

-- Cest ceci! interrompit M. de Marquet, toujours  genoux.

-- videmment, fit M. Rouletabille.

Et M. de Marquet expliqua quil y avait, en effet, sur la
poussire des dalles,  ct de la trace des deux semelles,
lempreinte frache dun lourd paquet rectangulaire, et quil
tait facile de distinguer la marque des ficelles qui
lenserraient...

Mais vous tes donc venu ici, monsieur Rouletabille; javais
pourtant ordonn au pre Jacques de ne laisser entrer personne; il
avait la garde du pavillon.

-- Ne grondez pas le pre Jacques, je suis venu ici avec M. Robert
Darzac.

-- Ah! vraiment... sexclama M. de Marquet mcontent, et jetant
un regard de ct  M. Darzac, lequel restait toujours silencieux.

Quand jai vu la trace du paquet  ct de lempreinte des
semelles, je nai plus dout du vol, reprit M. Rouletabille. Le
voleur ntait pas venu avec un paquet... Il avait fait, ici, ce
paquet, avec les objets vols sans doute, et il lavait dpos
dans ce coin, dans le dessein de ly reprendre au moment de sa
fuite; _il_ _avait dpos aussi,  ct de son paquet, ses lourdes
chaussures;_ car, regardez, aucune trace de pas ne conduit  ces
chaussures, et les semelles sont  ct lune de lautre, _comme
des semelles au repos et vides de leurs pieds. _Ainsi
comprendrait-on que lassassin, quand il senfuit de la Chambre
Jaune, na laiss aucune trace de ses pas dans le laboratoire ni
dans le vestibule. Aprs avoir pntr _avec ses chaussures_ dans
la Chambre Jaune, il les y a dfaites, sans doute parce quelles
le gnaient ou parce quil voulait faire le moins de bruit
possible. La marque de son passage _aller_  travers le vestibule
et le laboratoire a t efface par le lavage subsquent du pre
Jacques, ce qui nous mne  faire entrer lassassin dans le
pavillon par la fentre ouverte du vestibule lors de la premire
absence du pre Jacques, avant le lavage qui a eu lieu  cinq
heure et demie!

Lassassin, aprs quil eut dfait ses chaussures, qui,
certainement le gnaient, les a portes  la main dans le lavatory
et les y a dposes du seuil, car, sur la poussire du lavatory,
il ny a pas trace de pieds nus ou enferms dans des chaussettes,
_ou_ _encore dans dautres chaussures_. Il a donc dpos ses
chaussures  ct de son paquet. Le vol tait dj,  ce moment,
accompli. Puis lhomme retourne  la Chambre Jaune et sy glisse
alors sous le lit o la trace de son corps est parfaitement
visible sur le plancher et mme sur la natte qui a t,  cet
endroit, lgrement roule et trs froisse. Des brins de paille
mme, frachement arrachs, tmoignent galement du passage de
lassassin sous le lit...

-- Oui, oui, cela nous le savons... dit M. de Marquet.

-- Ce retour sous le lit prouve que le vol, continua cet tonnant
gamin de journaliste, _ntait point le seul mobile de la_ _venue
de lhomme_. Ne me dites point quil sy serait aussitt rfugi
en apercevant, par la fentre du vestibule, soit le pre Jacques,
soit M. et Mlle Stangerson sapprtant  rentrer dans le pavillon.
Il tait beaucoup plus facile pour lui de grimper au grenier, et,
cach, dattendre une occasion de se sauver, _si son_ _dessein
navait t que de fuir._ Non! Non! _Il fallait que lassassin_
_ft dans la Chambre Jaune..._

Ici, le chef de la Sret intervint:

a nest pas mal du tout, cela, jeune homme! mes flicitations...
et si nous ne savons pas encore comment lassassin est parti, nous
suivons dj, pas  pas, son entre ici, et nous voyons ce quil y
a fait: il a vol. Mais qua-t-il donc vol?

-- Des choses extrmement prcieuses, rpondit le reporter.

 ce moment, nous entendmes un cri qui partait du laboratoire.
Nous nous y prcipitmes, et nous y trouvmes M. Stangerson qui,
les yeux hagards, les membres agits, nous montrait une sorte de
meuble-bibliothque quil venait douvrir et qui nous apparut
vide.

Au mme instant, il se laissa aller dans le grand fauteuil qui
tait pouss devant le bureau et gmit:

Encore une fois, je suis vol...

Et puis une larme, une lourde larme, coula sur sa joue:

Surtout, dit-il, quon ne dise pas un mot de ceci  ma fille...
Elle serait encore plus peine que moi...

Il poussa un profond soupir, et, sur le ton dune douleur que je
noublierai jamais:

Quimporte, aprs tout... _pourvu quelle vive! ..._

-- Elle vivra! dit, dune voix trangement touchante, Robert
Darzac.

-- Et nous vous retrouverons les objets vols, fit M Dax. Mais
quy avait-il dans ce meuble?

-- Vingt ans de ma vie, rpondit sourdement lillustre professeur,
ou plutt de notre vie,  ma fille et  moi. Oui, nos plus
prcieux documents, les relations les plus secrtes sur nos
expriences et sur nos travaux, depuis vingt ans, taient enferms
l. Ctait une vritable slection parmi tant de documents dont
cette pice est pleine. Cest une perte irrparable pour nous, et,
jose dire, pour la science. Toutes les tapes par lesquelles jai
d passer pour arriver  la preuve dcisive de lanantissement de
la matire, avaient t, par nous, soigneusement nonces,
tiquetes, annotes, illustres de photographies et de dessins.
Tout cela tait rang l. Le plan de trois nouveaux appareils,
lun pour tudier la dperdition, sous linfluence de la lumire
ultra-violette, des corps pralablement lectriss; lautre qui
devait rendre visible la dperdition lectrique sous laction des
particules de matire dissocie contenue dans les gaz des flammes;
un troisime, trs ingnieux, nouvel lectroscope condensateur
diffrentiel; tout le recueil de nos courbes traduisant les
proprits fondamentales de la substance intermdiaire entre la
matire pondrable et lther impondrable; vingt ans
dexpriences sur la chimie intra-atomique et sur les quilibres
ignors de la matire; un manuscrit que je voulais faire paratre
sous ce titre: _Les Mtaux_ _qui souffrent_. Est-ce que je
sais?est-ce que je sais? Lhomme qui est venu l maura tout
pris... Ma fille et mon oeuvre... mon coeur et mon me...

Et le grand Stangerson se prit  pleurer comme un enfant.

Nous lentourions en silence, mus par cette immense dtresse. M.
Robert Darzac, accoud au fauteuil o le professeur tait croul,
essayait en vain de dissimuler ses larmes, ce qui faillit un
instant me le rendre sympathique, malgr linstinctive rpulsion
que son attitude bizarre et son moi souvent inexpliqu mavaient
inspire pour son nigmatique personnage.

M Joseph Rouletabille, seul, comme si son prcieux temps et sa
mission sur la terre ne lui permettaient point de sappesantir sur
la misre humaine, stait rapproch, fort calme, du meuble vide
et, le montrant au chef de la Sret, rompait bientt le religieux
silence dont nous honorions le dsespoir du grand Stangerson. Il
nous donna quelques explications, dont nous navions que faire,
sur la faon dont il avait t amen  croire  un vol, par la
dcouverte simultane quil avait faite des traces dont jai parl
plus haut dans le lavatory, et de la vacuit de ce meuble prcieux
dans le laboratoire. Il navait fait, nous disait-il, que passer
dans le laboratoire; mais la premire chose qui lavait frapp
avait t la forme trange du meuble, sa solidit, sa construction
en fer qui le mettait  labri dun accident par la flamme, et le
fait quun meuble comme celui-ci, destin  conserver des objets
auxquels on devait tenir par-dessus tout, avait, sur sa porte de
fer, sa clef. On na point dordinaire un coffre-fort pour le
laisser ouvert... Enfin, cette petite clef,  tte de cuivre, des
plus compliques, avait attir, parat-il, lattention de M.
Joseph Rouletabille, alors quelle avait endormi la ntre. Pour
nous autres, qui ne sommes point des enfants, la prsence dune
clef sur un meuble veille plutt une ide de scurit, mais pour
M. Joseph Rouletabille, qui est videmment un gnie --comme dit
Jos Dupuy dans _Les cinq cents millions de Gladiator_. Quel
gnie! Quel dentiste! -- la prsence dune clef sur une serrure
veille lide du vol. Nous en smes bientt la raison.

Mais, auparavant que de vous la faire connatre, je dois rapporter
que M. de Marquet me parut fort perplexe, ne sachant sil devait
se rjouir du pas nouveau que le petit reporter avait fait faire 
linstruction ou sil devait se dsoler de ce que ce pas net pas
t fait par lui. Notre profession comporte de ces dboires, mais
nous navons point le droit dtre pusillanime et nous devons
fouler aux pieds notre amour-propre quand il sagit du bien
gnral. Aussi M. de Marquet triompha-t-il de lui-mme et trouva-
t-il bon de mler enfin ses compliments  ceux de M Dax, qui, lui,
ne les mnageait pas  M. Rouletabille. Le gamin haussa les
paules, disant: il ny a pas de quoi! Je lui aurais flanqu une
gifle avec satisfaction, surtout dans le moment quil ajouta:

Vous feriez bien, monsieur, de demander  M. Stangerson qui avait
la garde ordinaire de cette clef?

-- Ma fille, rpondit M. Stangerson. Et cette clef ne la quittait
jamais.

-- Ah! mais voil qui change laspect des choses et qui ne
correspond plus avec la conception de M. Rouletabille, scria M.
de Marquet. Si cette clef ne quittait jamais Mlle Stangerson,
lassassin aurait donc attendu Mlle Stangerson cette nuit-l, dans
sa chambre, pour lui voler cette clef, et le vol naurait eu lieu
qu_aprs lassassinat!_ Mais, aprs lassassinat, il y avait
quatre personnes dans le laboratoire! ... Dcidment, je ny
comprends plus rien! ...

Et M. de Marquet rpta, avec une rage dsespre, qui devait tre
pour lui le comble de livresse, car je ne sais si jai dj dit
quil ntait jamais aussi heureux que lorsquil ne comprenait
pas:

... plus rien!

-- Le vol, rpliqua le reporter, ne peut avoir eu lieu qu_avant_
_lassassinat._ Cest indubitable pour la raison que vous croyez
_et pour dautres raisons que je crois. Et, quand lassassin a
pntr_ _dans le pavillon, il tait dj en possession de la clef
 tte de cuivre._

-- a nest pas possible! fit doucement M. Stangerson.

-- Cest si bien possible, monsieur, quen voici la preuve.

Ce diable de petit bonhomme sortit alors de sa poche un numro de
_Lpoque_ dat du 21 octobre (je rappelle que le crime a eu lieu
dans la nuit du 24 au 25), et, nous montrant une annonce, lut:

-- Il a t perdu hier un rticule de satin noir dans les grands
magasins de la Louve. Ce rticule contenait divers objets dont une
petite clef  tte de cuivre. Il sera donn une forte rcompense 
la personne qui laura trouve. Cette personne devra crire, poste
restante, au bureau 40,  cette adresse: M.A. T.H.S.N. Ces
lettres ne dsignent-elles point, continua le reporter, Mlle
Stangerson? Cette clef  tte de cuivre nest-elle point cette
clef-ci? ... Je lis toujours les annonces. Dans mon mtier, comme
dans le vtre, monsieur le juge dinstruction, il faut toujours
lire les petites annonces personnelles... Ce quon y dcouvre
dintrigues! ... et de clefs dintrigues! Qui ne sont pas toujours
 tte de cuivre, et qui nen sont pas moins intressantes. Cette
annonce, particulirement, par la sorte de mystre dont la femme
qui avait perdu une clef, objet peu compromettant, sentourait,
mavait frapp. Comme elle tenait  cette clef! Comme elle
promettait une forte rcompense! Et je songeai  ces six lettres:
M.A.T.H.S.N. Les quatre premires mindiquaient tout de suite un
prnom.videmment, faisais-je, Math, Mathilde ... la personne
qui a perdu la clef  tte de cuivre, dans un rticule, sappelle
Mathilde! ... Mais je ne pus rien faire des deux dernires
lettres. Aussi, rejetant le journal, je moccupai dautre chose...
Lorsque, quatre jours plus tard, les journaux du soir parurent
avec dnormes manchettes annonant lassassinat de Mlle MATHILDE
STANGERSON, ce nom de Mathilde me rappela, sans que je fisse aucun
effort pour cela, machinalement, les lettres de lannonce.
Intrigu un peu, je demandai le numro de ce jour-l 
ladministration. Javais oubli les deux dernires lettres: S N.
Quand je les revis, je ne pus retenir un criStangerson! ... Je
sautai dans un fiacre et me prcipitai au bureau 40. Je demandai:
Avez-vous une lettre avec cette adresse: M.A.T.H.S.N! Lemploy
me rpondit: Non! Et comme jinsistais, le priant, le suppliant
de chercher encore, il me dit: Ah! , monsieur, cest une
plaisanterie! ... Oui, jai eu une lettre aux initiales
M.A.T.H.S.N.; mais je lai donne, il y a trois jours,  une dame
qui me la rclame. Vous venez aujourdhui me rclamer cette
lettre  votre tour. Or, avant-hier, un monsieur, avec la mme
insistance dsobligeante, me la demandait encore! ... Jen ai
assez de cette fumisterie... Je voulus questionner lemploy sur
les deux personnages qui avaient dj rclam la lettre, mais,
soit quil voult se retrancher derrire le secret professionnel -
- il estimait, sans doute,  part lui, en avoir dj trop dit --
soit quil ft vraiment excd dune plaisanterie possible, il ne
me rpondit plus...

Rouletabille se tut. Nous nous taisions tous. Chacun tirait les
conclusions quil pouvait de cette bizarre histoire de lettre
poste restante. De fait, il semblait maintenant quon tenait un
fil solide par lequel on allait pouvoir suivre cette affaire
insaisissable.

M. Stangerson dit:

Il est donc  peu prs certain que ma fille aura perdu cette
clef, quelle na point voulu men parler pour mviter toute
inquitude et quelle aura pri celui ou celle qui aurait pu
lavoir trouve dcrire poste restante. Elle craignait videmment
que, donnant notre adresse, ce fait occasionnt des dmarches qui
mauraient appris la perte de la clef. Cest trs logique et trs
naturel. _Car jai dj t vol, monsieur!_

-- O cela? Et quand? demanda le directeur de la Sret.

-- Oh! Il y a de nombreuses annes, en Amrique,  Philadelphie.
On ma vol dans mon laboratoire le secret de deux inventions qui
eussent pu faire la fortune dun peuple... Non seulement je nai
jamais su qui tait le voleur, mais je nai jamais entendu parler
de lobjet du vol sans doute parce que, pour djouer les calculs
de celui qui mavait ainsi pill, jai lanc moi-mme dans le
domaine public ces deux inventions, rendant inutile le larcin.
Cest depuis cette poque que je suis trs souponneux, que je
menferme hermtiquement quand je travaille. Tous les barreaux de
ces fentres, lisolement de ce pavillon, ce meuble que jai fait
construire moi-mme, cette serrure spciale, cette clef unique,
tout cela est le rsultat de mes craintes inspires par une triste
exprience.

M. Dax dclara: Trs intressant! et M. Joseph Rouletabille
demanda des nouvelles du rticule. Ni M. Stangerson, ni le pre
Jacques navaient, depuis quelques jours, vu le rticule de Mlle
Stangerson. Nous devions apprendre, quelques heures plus tard, de
la bouche mme de Mlle Stangerson, que ce rticule lui avait t
vol ou quelle lavait perdu, et que les choses staient passes
de la sorte que nous les avaient expliques son pre; quelle
tait alle, le 23 octobre, au bureau de poste 40, et quon lui
avait remis une lettre qui ntait, affirma-t-elle, que celle dun
mauvais plaisant. Elle lavait immdiatement brle.

Pour en revenir  notre interrogatoire, ou plutt  notre
conversation, je dois signaler que le chef de la Sret, ayant
demand  M. Stangerson dans quelles conditions sa fille tait
alle  Paris le 20 octobre, jour de la perte du rticule, nous
apprmes ainsi quelle stait rendue dans la capitale,
accompagne de M. Robert Darzac, que lon navait pas revu au
chteau depuis cet instant jusquau lendemain du crime. Le fait
que M. Robert Darzac tait aux cts de Mlle Stangerson, dans les
grands magasins de la Louve quand le rticule avait disparu, ne
pouvait passer inaperu et retint, il faut le dire, assez
fortement notre attention.

Cette conversation entre magistrats, prvenus, victime, tmoins et
journaliste allait prendre fin quand se produisit un vritable
coup de thtre; ce qui nest jamais pour dplaire  M. de
Marquet. Le brigadier de gendarmerie vint nous annoncer que
Frdric Larsan demandait  tre introduit, ce qui lui fut
immdiatement accord. Il tenait  la main une grossire paire de
chaussures vaseuses quil jeta dans le laboratoire.

Voil, dit-il, les souliers que chaussait lassassin! Les
reconnaissez-vous, pre Jacques?

Le pre Jacques se pencha sur ce cuir infect et, tout stupfait,
reconnut de vieilles chaussures  lui quil avait jetes il y
avait dj un certain temps au rebut, dans un coin du grenier; il
tait tellement troubl quil dut se moucher pour dissimuler son
motion.

Alors, montrant le mouchoir dont se servait le pre Jacques,
Frdric Larsan dit:

Voil un mouchoir qui ressemble tonnamment  celui quon a
trouv dans la Chambre Jaune.

-- Ah! je lsais ben, fit le pre Jacques en tremblant; ils sont
quasiment pareils.

-- Enfin, continua Frdric Larsan, le vieux bret basque trouv
galement dans la Chambre Jaune aurait pu autrefois coiffer le
chef du pre Jacques. Tout ceci, monsieur le chef de la Sret et
monsieur le juge dinstruction, prouve, selon moi -- remettez-
vous, bonhomme! fit-il au pre Jacques qui dfaillait --tout ceci
prouve, selon moi, que lassassin a voulu dguiser sa vritable
personnalit. Il la fait dune faon assez grossire ou du moins
qui nous apparat telle_, parce que nous sommes srs que
lassassin nest pas le pre Jacques, qui na pas quitt M.
Stangerson_. Mais imaginez que M. Stangerson, ce soir-l, nait
pas prolong sa veille; quaprs avoir quitt sa fille il ait
regagn le chteau; que Mlle Stangerson ait t assassine alors
quil ny avait plus personne dans le laboratoire et que le pre
Jacques dormait dans son grenier: _il naurait fait de doute pour
personne_ _que le pre Jacques tait lassassin!_ Celui-ci ne doit
son salut qu ce que le drame a clat trop tt, lassassin ayant
cru, sans doute,  cause du silence qui rgnait  ct, que le
laboratoire tait vide et que le moment dagir tait venu. Lhomme
qui a pu sintroduire si mystrieusement ici et prendre de telles
prcautions contre le pre Jacques tait,  nen pas douter, un
familier de la maison.  quelle heure exactement sest-il
introduit ici? Dans laprs-midi? Dans la soire? Je ne saurais
dire... _Un_ _tre aussi familier des choses et des gens de ce
pavillon a d pntrer dans la Chambre Jaune,  son heure._

-- Il na pu cependant y entrer quand il y avait du monde dans le
laboratoire? scria M. de Marquet.

-- Quen savons-nous, je vous prie! rpliqua Larsan... Il y a eu
le dner dans le laboratoire, le va-et-vient du service... il y a
eu une exprience de chimie qui a pu tenir, entre dix et onze
heures, M. Stangerson, sa fille et le pre Jacques autour des
fourneaux... dans ce coin de la haute chemine... Qui me dit que
lassassin... un familier! un familier! ... na pas profit de ce
moment pour se glisser dans la Chambre Jaune, aprs avoir, dans
le lavatory, retir ses souliers?

-- Cest bien improbable! fit M. Stangerson.

-- Sans doute, mais ce nest pas impossible... Aussi je naffirme
rien. Quant  sa sortie, cest autre chose! Comment a-t-il pu
senfuir? _Le plus naturellement du monde!_

Un instant, Frdric Larsan se tut. Cet instant nous parut bien
long. Nous attendions quil parlt avec une fivre bien
comprhensible.

Je ne suis pas entr dans la Chambre Jaune, reprit Frdric
Larsan, mais jimagine que vous avez acquis la preuve quon ne
pouvait en sortir _que par la porte_. Cest par la porte que
lassassin est sorti. Or, puisquil est impossible quil en soit
autrement, cest que cela est! Il a commis le crime et il est
sorti par la porte!  quel moment! Au moment o cela lui a t le
plus facile, _au moment o cela devient le plus explicable,_
tellement explicable quil ne saurait y avoir dautre explication.
Examinons donc les momentsqui ont suivi le crime. Il y a le
premier moment, pendant lequel se trouvent, devant la porte, prts
 lui barrer le chemin, M. Stangerson et le pre Jacques. Il y a
le second moment, pendant lequel, le pre Jacques tant un instant
absent, M. Stangerson se trouve tout seul devant la porte. Il y a
le troisime moment, pendant lequel M. Stangerson est rejoint par
le concierge. Il y a le quatrime moment, pendant lequel se
trouvent devant la porte M. Stangerson, le concierge, sa femme et
le pre Jacques. Il y a le cinquime moment, pendant lequel la
porte est dfonce et la Chambre Jaune envahie. _Le moment_ _o
la fuite est le plus explicable est le moment mme o il y a le
moins de personnes devant la porte. Il y a un moment o il ny en_
_a plus quune: cest celui o M. Stangerson reste seul devant la_
_porte._  moins dadmettre la complicit de silence du pre
Jacques, et je ny crois pas, car le pre Jacques ne serait pas
sorti du pavillon pour aller examiner la fentre de la Chambre
Jaune, sil avait vu souvrir la porte et sortir lassassin. _La
porte_ _ne sest donc ouverte que devant M. Stangerson seul, et
lhomme_ _est sorti._ Ici, nous devons admettre que M. Stangerson
avait de puissantes raisons pour ne pas arrter ou pour ne pas
faire arrter lassassin, puisquil la laiss gagner la fentre
du vestibule et quil a referm cette fentre derrire lui! ...
Ceci fait, comme le pre Jacques allait rentrer _et quil fallait
quil retrouvt les choses_ _en ltat,_ Mlle Stangerson,
horriblement blesse, a trouv encore la force, sans doute sur les
objurgations de son pre, de refermer  nouveau la porte de la
Chambre Jaune  clef et au verrou avant de scrouler, mourante,
sur le plancher... Nous ne savons qui a commis le crime; nous ne
savons de quel misrable M. et Mlle Stangerson sont les victimes;
mais il ny a point de doute quils le savent, eux! Ce secret doit
tre terrible pour que le pre nait pas hsit  laisser sa fille
agonisante derrire cette porte quelle refermait sur elle,
terrible pour quil ait laiss chapper lassassin... Mais il ny
a point dautre faon au monde dexpliquer la fuite de lassassin
de la Chambre Jaune!

Le silence qui suivit cette explication dramatique et lumineuse
avait quelque chose daffreux. Nous souffrions tous pour
lillustre professeur, accul ainsi par limpitoyable logique de
Frdric Larsan  nous avouer la vrit de son martyre ou  se
taire, aveu plus terrible encore. Nous le vmes se lever, cet
homme, vritable statue de la douleur, et tendre la main dun
geste si solennel que nous en courbmes la tte comme  laspect
dune chose sacre. Il pronona alors ces paroles dune voix
clatante qui sembla puiser toutes ses forces:

Je jure, sur la tte de ma fille  lagonie, que je nai point
quitt cette porte, de linstant o jai entendu lappel dsespr
de mon enfant, que cette porte ne sest point ouverte pendant que
jtais seul dans mon laboratoire, et quenfin, quand nous
pntrmes dans la Chambre Jaune, mes trois domestiques et moi,
lassassin ny tait plus! Je jure que je ne connais pas
lassassin!

Faut-il que je dise que, malgr la solennit dun pareil serment,
nous ne crmes gure  la parole de M. Stangerson? Frdric Larsan
venait de nous faire entrevoir la vrit: ce ntait point pour la
perdre de si tt.

Comme M. de Marquet nous annonait que la conversation tait
termine et que nous nous apprtions  quitter le laboratoire, le
jeune reporter, ce gamin de Joseph Rouletabille, sapprocha de M.
Stangerson, lui prit la main avec le plus grand respect et je
lentendis qui disait:

Moi, je vous crois, monsieur!

Jarrte ici la citation que jai cru devoir faire de la narration
de M. Maleine, greffier au tribunal de Corbeil. Je nai point
besoin de dire au lecteur que tout ce qui venait de se passer dans
le laboratoire me fut fidlement et aussitt rapport par
Rouletabille lui-mme.



XII
La canne de Frdric Larsan


Je ne me disposai  quitter le chteau que vers six heures du
soir, emportant larticle que mon ami avait crit  la hte dans
le petit salon que M. Robert Darzac avait fait mettre  notre
disposition. Le reporter devait coucher au chteau, usant de cette
inexplicable hospitalit que lui avait offerte M. Robert Darzac,
sur qui M. Stangerson, en ces tristes moments, se reposait de tous
les tracas domestiques. Nanmoins il voulut maccompagner jusqu
la gare dpinay. En traversant le parc, il me dit:

Frdric Larsan est rellement trs fort et na pas vol sa
rputation. Vous savez comment il est arriv  retrouver les
souliers du pre Jacques! Prs de lendroit o nous avons remarqu
les traces des pas lgants et la disparition des empreintes des
gros souliers, un creux rectangulaire dans la terre frache
attestait quil y avait eu l, rcemment, une pierre. Larsan
rechercha cette pierre sans la trouver et imagina tout de suite
quelle avait servi  lassassin  maintenir au fond de ltang
les souliers dont lhomme voulait se dbarrasser. Le calcul de
Fred tait excellent et le succs de ses recherches la prouv.
Ceci mavait chapp; mais il est juste de dire que mon esprit
tait dj parti par ailleurs, car, _par le trop grand nombre de
faux_ _tmoignages de son passage laiss par lassassin_ et par la
mesure des pas noirs correspondant  la mesure des pas du pre
Jacques, que jai tablie sans quil sen doutt sur le plancher
de la Chambre Jaune, la preuve tait dj faite,  mes yeux, que
lassassin avait voulu dtourner le soupon du ct de ce vieux
serviteur. Cest ce qui ma permis de dire  celui-ci, si vous
vous le rappelez, que, puisque lon avait trouv un bret dans
cette chambre fatale, il devait ressembler au sien, et de lui
faire une description du mouchoir en tous points semblable  celui
dont je lavais vu se servir. Larsan et moi, nous sommes daccord
jusque-l, mais nous ne le sommes plus  partir de l, ET CELA VA
TRE TERRIBLE, car il marche de bonne foi  une erreur quil va me
falloir combattre avec rien!

Je fus surpris de laccent profondment grave dont mon jeune ami
pronona ces dernires paroles.

Il rpta encore:

OUI, TERRIBLE, TERRIBLE!... Mais est-ce vraiment ne combattre
avec rien, que de combattre avec lide!

 ce moment nous passions derrire le chteau. La nuit tait
tombe. Une fentre au premier tage tait entrouverte. Une faible
lueur en venait, ainsi que quelques bruits qui fixrent notre
attention. Nous avanmes jusqu ce que nous ayons atteint
lencoignure dune porte qui se trouvait sous la fentre.
Rouletabille me fit comprendre dun mot prononc  voix basse que
cette fentre donnait sur la chambre de Mlle Stangerson. Les
bruits qui nous avaient arrts se turent, puis reprirent un
instant. Ctaient des gmissements touffs... nous ne pouvions
saisir que trois mots qui nous arrivaient distinctement: Mon
pauvre Robert! Rouletabille me mit la main sur lpaule, se
pencha  mon oreille:

Si nous pouvions savoir, me dit-il, ce qui se dit dans cette
chambre, mon enqute serait vite termine...

Il regarda autour de lui; lombre du soir nous enveloppait; nous
ne voyions gure plus loin que ltroite pelouse borde darbres
qui stendait derrire le chteau. Les gmissements staient tus
 nouveau.

Puisquon ne peut pas entendre, continua Rouletabille, on va au
moins essayer de voir...

Et il mentrana, en me faisant signe dtouffer le bruit de mes
pas, au del de la pelouse jusquau tronc ple dun fort bouleau
dont on apercevait la ligne blanche dans les tnbres. Ce bouleau
slevait juste en face de la fentre qui nous intressait et ses
premires branches taient  peu prs  hauteur du premier tage
du chteau. Du haut de ces branches on pouvait certainement voir
ce qui se passait dans la chambre de Mlle Stangerson; et telle
tait bien la pense de Rouletabille, car, mayant ordonn de me
tenir coi, il embrassa le tronc de ses jeunes bras vigoureux et
grimpa. Il se perdit bientt dans les branches, puis il y eut un
grand silence.

L-bas, en face de moi, la fentre entrouverte tait toujours
claire. Je ne vis passer sur cette lueur aucune ombre. Larbre,
au-dessus de moi, restait silencieux; jattendais; tout  coup mon
oreille perut, dans larbre, ces mots:

Aprs vous! ...

-- Aprs vous, je vous en prie!

On dialoguait, l-haut, au-dessus de ma tte... on se faisait des
politesses, et quelle ne fut pas ma stupfaction de voir
apparatre, sur la colonne lisse de larbre, deux formes humaines
qui bientt touchrent le sol! Rouletabille tait mont l tout
seul et redescendait deux!

Bonjour, monsieur Sainclair!

Ctait Frdric Larsan... Le policier occupait dj le poste
dobservation quand mon jeune ami croyait y arriver solitaire...
Ni lun ni lautre, du reste, ne soccuprent de mon tonnement.
Je crus comprendre quils avaient assist du haut de leur
observatoire  une scne pleine de tendresse et de dsespoir entre
Mlle Stangerson, tendue dans son lit, et M. Darzac  genoux  son
chevet. Et dj chacun semblait en tirer fort prudemment des
conclusions diffrentes. Il tait facile de deviner que cette
scne avait produit un gros effet dans lesprit de Rouletabille,
en faveur de M. Robert Darzac, cependant que, dans celui de
Larsan, elle nattestait quune parfaite hypocrisie servie par un
art suprieur chez le fianc de Mlle Stangerson...

Comme nous arrivions  la grille du parc, Larsan nous arrta:

Ma canne! scria-t-il...

-- Vous avez oubli votre canne? demanda Rouletabille.

-- Oui, rpondit le policier... Je lai laisse l-bas, auprs de
larbre...

Et il nous quitta, disant quil allait nous rejoindre tout de
suite...

Avez-vous remarqu la canne de Frdric Larsan? me demanda le
reporter quand nous fmes seuls. Cest une canne toute neuve...
que je ne lui ai jamais vue... Il a lair dy tenir beaucoup... il
ne la quitte pas... On dirait quil a peur quelle ne soit tombe
dans des mains trangres... Avant ce jour, _je nai_ _jamais vu
de canne  Frdric Larsan..._ O a-t-il trouv cette canne-l?
_a nest pas naturel quun homme qui ne porte jamais_ _de canne
ne fasse plus un pas sans canne, au lendemain du crime_ _du
Glandier..._ Le jour de notre arrive au chteau, quand il nous
eut aperus, il remit sa montre dans sa poche et ramassa par terre
sa canne, geste auquel jeus peut-tre tort de nattacher aucune
importance!

Nous tions maintenant hors du parc; Rouletabille ne disait
rien... Sa pense, certainement, navait pas quitt la canne de
Frdric Larsan. Jen eus la preuve quand, en descendant la cte
dpinay, il me dit:

Frdric Larsan est arriv au Glandier avant moi; il a commenc
son enqute avant moi; il a eu le temps de savoir des choses que
je ne sais pas et a pu trouver des choses que je ne sais pas... O
a-t-il trouv cette canne-l? ...

Et il ajouta:

Il est probable que son soupon -- plus que son soupon, son
raisonnement -- qui va aussi directement  Robert Darzac, doit
tre servi par quelque chose de palpable quil palpe, lui, et
que je ne palpe pas, moi... Serait-ce cette canne? ... O diable
a-t-il pu trouver cette canne-l? ...

 pinay, il fallut attendre le train vingt minutes; nous entrmes
dans un cabaret. Presque aussitt, derrire nous, la porte se
rouvrait et Frdric Larsan faisait son apparition, brandissant la
fameuse canne...

Je lai retrouve! nous fit-il en riant.

Tous trois nous nous assmes  une table. Rouletabille ne quittait
pas des yeux la canne; il tait si absorb quil ne vit pas un
signe dintelligence que Larsan adressait  un employ du chemin
de fer, un tout jeune homme dont le menton sornait dune petite
barbiche blonde mal peigne. Lemploy se leva, paya sa
consommation, salua et sortit. Je naurais moi-mme attach aucune
importance  ce signe sil ne mtait revenu  la mmoire quelques
mois plus tard, lors de la rapparition de la barbiche blonde 
lune des minutes les plus tragiques de ce rcit. Jappris alors
que la barbiche blonde tait un agent de Larsan, charg par lui de
surveiller les alles et venues des voyageurs en gare dpinay-
sur-Orge, car Larsan ne ngligeait rien de ce quil croyait
pouvoir lui tre utile.

Je reportai les yeux sur Rouletabille.

Ah a! monsieur Fred! disait-il, depuis quand avez-vous donc une
canne? ... Je vous ai toujours vu vous promener, moi, les mains
dans les poches! ...

-- Cest un cadeau quon ma fait, rpondit le policier...

-- Il ny a pas longtemps, insista Rouletabille...

-- Non, on me la offerte  Londres...

-- Cest vrai, vous revenez de Londres, monsieur Fred... On peut
la voir, votre canne? ...

-- Mais, comment donc? ...

Fred passa la canne  Rouletabille. Ctait une grande canne
bambou jaune  bec de corbin, orne dune bague dor.

Rouletabille lexaminait minutieusement.

Eh bien, fit-il, en relevant une tte gouailleuse, on vous a
offert  Londres une canne de France!

-- Cest possible, fit Fred, imperturbable...

-- Lisez la marque ici en lettres minuscules: Cassette, 6 bis,
opra...

-- On fait bien blanchir son linge  Londres, dit Fred... les
anglais peuvent bien acheter leurs cannes  Paris...

Rouletabille rendit la canne. Quand il meut mis dans mon
compartiment, il me dit:

Vous avez retenu ladresse?

-- Oui, Cassette, 6 bis, Opra... Comptez sur moi, vous recevrez
un mot demain matin.

Le soir mme, en effet,  Paris, je voyais M. Cassette, marchand
de cannes et de parapluies, et jcrivais  mon ami:
Un homme rpondant  sy mprendre au signalement de M. Robert
Darzac, mme taille, lgrement vot, mme collier de barbe,
pardessus mastic, chapeau melon, est venu acheter une canne
pareille  celle qui nous intresse le soir mme du crime, vers
huit heures.

M. Cassette nen a point vendu de semblable depuis deux ans. La
canne de Fred est neuve. Il sagit donc bien de celle quil a
entre les mains. Ce nest pas lui qui la achete puisquil se
trouvait alors  Londres. Comme vous, je pense quil la trouve
quelque part autour de M. Robert Darzac... Mais alors, si, comme
vous le prtendez, lassassin tait dans la Chambre Jaune depuis
cinq heures, ou mme six heures, comme le drame na eu lieu que
vers minuit, lachat de cette canne procure un alibi irrfutable 
M. Robert Darzac.


XIII
Le presbytre na rien perdu de son charme ni le jardin de son
clat


Huit jours aprs les vnements que je viens de raconter,
exactement le 2 novembre, je recevais  mon domicile,  Paris, un
tlgramme ainsi libell: Venez au Glandier, par premier train.
Apportez revolvers. Amitis. Rouletabille.
Je vous ai dj dit, je crois, qu cette poque, jeune avocat
stagiaire et  peu prs dpourvu de causes, je frquentais le
Palais, plutt pour me familiariser avec mes devoirs
professionnels, que pour dfendre la veuve et lorphelin. Je ne
pouvais donc mtonner que Rouletabille dispost ainsi de mon
temps; et il savait du reste combien je mintressais  ses
aventures journalistiques en gnral et surtout  laffaire du
Glandier. Je navais eu de nouvelles de celle-ci, depuis huit
jours, que par les innombrables racontars des journaux et par
quelques notes trs brves, de Rouletabille dans _Lpoque._ Ces
notes avaient divulgu le coup de los de mouton et nous avaient
appris qu lanalyse les marques laisses sur los de mouton
staient rvles de sang humain; il y avait l les traces
fraches du sang de Mlle Stangerson; les traces anciennes
provenaient dautres crimes pouvant remonter  plusieurs annes...

Vous pensez si laffaire dfrayait la presse du monde entier.
Jamais illustre crime navait intrigu davantage les esprits. Il
me semblait bien cependant que linstruction navanait gure;
aussi euss-je t trs heureux de linvitation que me faisait mon
ami de le venir rejoindre au Glandier, si la dpche navait
contenu ces mots: Apportez revolvers.

Voil qui mintriguait fort. Si Rouletabille me tlgraphiait
dapporter des revolvers, cest quil prvoyait quon aurait
loccasion de sen servir. Or, je lavoue sans honte: je ne suis
point un hros. Mais quoi! il sagissait, ce jour-l, dun ami
srement dans lembarras qui mappelait, sans doute,  son aide;
je nhsitai gure; et, aprs avoir constat que le seul revolver
que je possdais tait bien arm, je me dirigeai vers la gare
dOrlans. En route, je pensai quun revolver ne faisait quune
arme et que la dpche de Rouletabille rclamait revolvers au
pluriel; jentrai chez un armurier et achetai une petite arme
excellente, que je me faisais une joie doffrir  mon ami.

Jesprais trouver Rouletabille  la gare dpinay, mais il ny
tait point. Cependant un cabriolet mattendait et je fus bientt
au Glandier. Personne  la grille. Ce nest que sur le seuil mme
du chteau que japerus le jeune homme. Il me saluait dun geste
amical et me recevait aussitt dans ses bras en me demandant, avec
effusion, des nouvelles de ma sant.

Quand nous fmes dans le petit vieux salon dont jai parl,
Rouletabille me fit asseoir et me dit tout de suite:

-- a va mal!

-- Quest-ce qui va mal?

-- Tout!

Il se rapprocha de moi, et me confia  loreille:

Frdric Larsan marche  fond contre M. Robert Darzac.

Ceci ntait point pour mtonner, depuis que javais vu le fianc
de Mlle Stangerson plir devant la trace de ses pas.

Cependant, jobservai tout de suite:

Eh bien! Et la canne?

-- La canne! Elle est toujours entre les mains de Frdric Larsan
_qui ne la quitte pas..._

-- Mais... ne fournit-elle pas un alibi  M. Robert Darzac?

-- Pas le moins du monde. M. Darzac, interrog par moi en douceur,
nie avoir achet ce soir-l, ni aucun autre soir, une canne chez
Cassette... Quoi quil en soit, fit Rouletabille, je ne jurerais
de rien, car M. Darzac _a de si tranges silences_ quon ne sait
exactement ce quil faut penser de ce quil dit! ...

-- Dans lesprit de Frdric Larsan, cette canne doit tre une
bien prcieuse canne, une canne  conviction... Mais de quelle
faon? Car, toujours  cause de lheure de lachat, elle ne
pouvait se trouver entre les mains de lassassin...

-- Lheure ne gnera pas Larsan... Il nest pas forc dadopter
mon systme qui commence par introduire lassassin dans la
Chambre Jaune, entre cinq et six; quest-ce qui lempche, lui,
de ly faire pntrer entre dix heures et onze heures du soir? 
ce moment, justement, M. et Mlle Stangerson, aids du pre
Jacques, ont procd  une intressante exprience de chimie dans
cette partie du laboratoire occupe par les fourneaux. Larsan dira
que lassassin sest gliss derrire eux, tout invraisemblable que
cela paraisse... Il la dj fait entendre au juge
dinstruction... Quand on le considre de prs, ce raisonnement
est absurde, attendu que le familier -- _si familier il_ _y a_ --
devait savoir que le professeur allait bientt quitter le
pavillon; et il y allait de sa scurit,  lui familier, de
remettre ses oprations aprs ce dpart... Pourquoi aurait-il
risqu de traverser le laboratoire pendant que le professeur sy
trouvait? Et puis, quand le familier se serait-il introduit dans
le pavillon? ... Autant de points  lucider avant dadmettre
_limagination de_ _Larsan._ Je ny perdrai pas mon temps, quant 
moi, _car jai un_ _systme irrfutable_ qui ne me permet point de
me proccuper de cette imagination-l! Seulement, comme je suis
oblig momentanment de me taire et que Larsan, quelquefois,
parle... il se pourrait que tout fint par sexpliquer contre M.
Darzac... si je ntais pas l! ajouta le jeune homme avec
orgueil. Car il y a contre ce M. Darzac dautres signes
extrieurs autrement terribles que cette histoire de canne, qui
reste pour moi incomprhensible, dautant plus incomprhensible
que Larsan ne se gne pas pour se montrer devant M. Darzac avec
cette canne qui aurait appartenu  M. Darzac lui-mme! Je
comprends beaucoup de choses dans le systme de Larsan, mais je ne
comprends pas encore la canne.

-- Frdric Larsan est toujours au chteau?

-- Oui; il ne la gure quitt! Il y couche, comme moi, sur la
prire de M. Stangerson. M. Stangerson a fait pour lui ce que M.
Robert Darzac a fait pour moi. Accus par Frdric Larsan de
connatre lassassin et davoir permis sa fuite, M. Stangerson a
tenu  faciliter  son accusateur tous les moyens darriver  la
dcouverte de la vrit. Ainsi M. Robert Darzac agit-il envers
moi.

-- Mais vous tes, vous, persuad de linnocence de M. Robert
Darzac?

-- Jai cru un instant  la possibilit de sa culpabilit. Ce fut
 lheure mme o nous arrivions ici pour la premire fois. Le
moment est venu de vous raconter ce qui sest pass entre M.
Darzac et moi.

Ici, Rouletabille sinterrompit et me demanda si javais apport
les armes. Je lui montrai les deux revolvers. Il les examina, dit:
Cest parfait! et me les rendit.

En aurons-nous besoin? demandai-je.

-- Sans doute ce soir; nous passons la nuit ici; cela ne vous
ennuie pas?

-- Au contraire, fis-je avec une grimace qui entrana le rire de
Rouletabille.

-- Allons! allons! reprit-il, ce nest pas le moment de rire.
Parlons srieusement. Vous vous rappelez cette phrase qui a t
le: Ssame, ouvre-toi! de ce chteau plein de mystre?

-- Oui, fis-je, parfaitement: _le presbytre na rien perdu de_
_son charme, ni le jardin de son clat._ Cest encore cette
phrase-l,  moiti roussie, que vous avez retrouve sur un papier
dans les charbons du laboratoire.

-- Oui, et, en bas de ce papier, la flamme avait respect cette
date: 23 octobre. Souvenez-vous de cette date qui est trs
importante. Je vais vous dire maintenant ce quil en est de cette
phrase saugrenue. Je ne sais si vous savez que, lavant-veille du
crime, cest--dire le 23, M. et Mlle Stangerson sont alls  une
rception  llyse. Ils ont mme assist au dner, je crois
bien. Toujours est-il quils sont rests  la rception, puisque
je les y ai vus. Jy tais, moi, par devoir professionnel. Je
devais interviewer un de ces savants de lAcadmie de Philadelphie
que lon ftait ce jour-l. Jusqu ce jour, je navais jamais vu
ni M. ni Mlle Stangerson. Jtais assis dans le salon qui prcde
le salon des Ambassadeurs, et, las davoir t bouscul par tant
de nobles personnages, je me laissais aller  une vague rverie,
_quand je_ _sentis passer le parfum de la dame en noir._ Vous me
demanderez: quest-ce que le parfum de la dame en noir? Quil
vous suffise de savoir que cest un parfum que jai beaucoup aim,
parce quil tait celui dune dame, toujours habille de noir, qui
ma marqu quelque maternelle bont dans ma premire jeunesse. La
dame qui, ce jour-l, tait discrtement imprgne du parfum de
la dame en noir tait habille de blanc. Elle tait
merveilleusement belle. Je ne pus mempcher de me lever et de la
suivre, elle et son parfum. Un homme, un vieillard, donnait le
bras  cette beaut. Chacun se dtournait sur leur passage, et
jentendis que lon murmurait: Cest le professeur Stangerson et
sa fille! Cest ainsi que jappris qui je suivais. Ils
rencontrrent M. Robert Darzac que je connaissais de vue. Le
professeur Stangerson, abord par lun des savants amricains,
Arthur-William Rance, sassit dans un fauteuil de la grande
galerie, et M. Robert Darzac entrana Mlle Stangerson dans les
serres. Je suivais toujours. Il faisait, ce soir-l, un temps trs
doux; les portes sur le jardin taient ouvertes. Mlle Stangerson
jeta un fichu lger sur ses paules et je vis bien que ctait
elle qui priait M. Darzac de pntrer avec elle dans la quasi-
solitude du jardin. Je suivis encore, intress par lagitation
que marquait alors M. Robert Darzac. Ils se glissaient maintenant,
 pas lents, le long du mur qui longe lavenue Marigny. Je pris
par lalle centrale. Je marchais paralllement  mes deux
personnages. Et puis, je coupai travers la pelouse pour les
croiser. La nuit tait obscure, lherbe touffait mes pas. Ils
taient arrts dans la clart vacillante dun bec de gaz et
semblaient, penchs tous les deux sur un papier que tenait Mlle
Stangerson, lire quelque chose qui les intressait fort. Je
marrtai, moi aussi. Jtais entour dombre et de silence. Ils
ne maperurent point, et jentendis distinctement Mlle Stangerson
qui rptait, en repliant le papier: _le presbytre na rien
perdu de son charme, ni le jardin de son_ _clat!_ Et ce fut dit
sur un ton  la fois si railleur et si dsespr, et fut suivi
dun clat de rire si nerveux, que je crois bien que cette phrase
me restera toujours dans loreille. Mais une autre phrase encore
fut prononce, celle-ci par M. Robert Darzac: _Me faudra-t-il
donc, pour vous avoir, commettre un crime?_M. Robert Darzac tait
dans une agitation extraordinaire; il prit la main de Mlle
Stangerson, la porta longuement  ses lvres et je pensai, au
mouvement de ses paules, quil pleurait. Puis, ils sloignrent.

-- Quand jarrivai dans la grande galerie, continua Rouletabille,
je ne vis plus M. Robert Darzac, et je ne devais plus le revoir
quau Glandier, aprs le crime, mais japerus Mlle Stangerson, M.
Stangerson et les dlgus de Philadelphie. Mlle Stangerson tait
prs dArthur Rance. Celui-ci lui parlait avec animation et les
yeux de lAmricain, pendant cette conversation, brillaient dun
singulier clat. Je crois bien que Mlle Stangerson ncoutait mme
pas ce que lui disait Arthur Rance, et son visage exprimait une
indiffrence parfaite. Arthur-William Rance est un homme sanguin,
au visage couperos; il doit aimer le gin. Quand M. et Mlle
Stangerson furent partis, il se dirigea vers le buffet et ne le
quitta plus. Je ly rejoignis et lui rendis quelques services,
dans cette cohue. Il me remercia et mapprit quil repartait pour
lAmrique, trois jours plus tard, cest--dire le 26 (le
lendemain du crime). Je lui parlai de Philadelphie; il me dit
quil habitait cette ville depuis vingt-cinq ans, et que cest l
quil avait connu lillustre professeur Stangerson et sa fille.
L-dessus, il reprit du champagne et je crus quil ne sarrterait
jamais de boire. Je le quittai quand il fut  peu prs ivre.

Telle a t ma soire, mon cher ami. Je ne sais par quelle sorte
de prcision la double image de M. Robert Darzac et de Mlle
Stangerson ne me quitta point de la nuit, et je vous laisse 
penser leffet que me produisit la nouvelle de lassassinat de
Mlle Stangerson. Comment ne pas me souvenir de ces mots: Me
faudra-t-il, pour vous avoir, commettre un crime? Ce nest
cependant point cette phrase que je dis  M. Robert Darzac quand
nous le rencontrmes au Glandier. Celle o il est question du
presbytre et du jardin clatant, que Mlle Stangerson semblait
avoir lue sur le papier quelle tenait  la main, suffit pour nous
faire ouvrir toutes grandes les portes du chteau. Croyais-je, 
ce moment, que M. Robert Darzac tait lassassin? Non! Je ne pense
pas lavoir tout  fait cru.  ce moment-l, je ne pensais
srieusement rien. Jtais si peu document. Mais javais
besoin quil me prouvt tout de suite quil ntait pas bless 
la main. Quand nous fmes seuls, tous les deux, je lui contai ce
que le hasard mavait fait surprendre de sa conversation dans les
jardins de llyse avec Mlle Stangerson; et, quand je lui eus dit
que javais entendu ces mots: Me faudra-t-il, pour vous avoir,
commettre un crime? il fut tout  fait troubl, mais beaucoup
moins, certainement, quil ne lavait t par la phrase du
presbytre. Ce qui le jeta dans une vritable consternation, ce
fut dapprendre, de ma bouche, que, le jour o il allait se
rencontrer  llyse avec Mlle Stangerson, celle-ci tait alle,
dans laprs-midi, au bureau de poste 40, chercher une lettre qui
tait peut-tre celle quils avaient lue tous les deux dans les
jardins de llyse et qui se terminait par ces mots: Le
presbytre na rien perdu de son charme, ni le jardin de son
clat! cette hypothse me fut confirme du reste, depuis, par la
dcouverte que je fis, vous vous en souvenez, dans les charbons du
laboratoire, dun morceau de cette lettre qui portait la date du
23 octobre. La lettre avait t crite et retire du bureau le
mme jour. Il ne fait point de doute quen rentrant de llyse,
la nuit mme, Mlle Stangerson a voulu brler ce papier
compromettant. Cest en vain que M. Robert Darzac nia que cette
lettre et un rapport quelconque avec le crime. Je lui dis que,
dans une affaire aussi mystrieuse, il navait pas le droit de
cacher  la justice lincident de la lettre; que jtais persuad,
moi, que celle-ci avait une importance considrable; que le ton
dsespr avec lequel Mlle Stangerson avait prononc la phrase
fatidique, que ses pleurs,  lui, Robert Darzac, et que cette
menace dun crime quil avait profre  la suite de la lecture de
la lettre, ne me permettaient pas den douter. Robert Darzac tait
de plus en plus agit. Je rsolus de profiter de mon avantage.

-- Vous deviez vous marier, monsieur, fis-je ngligemment, sans
plus regarder mon interlocuteur, et tout dun coup ce mariage
_devient impossible  cause de lauteur de cette lettre_, puisque,
aussitt la lecture de la lettre, vous parlez dun crime
ncessaire pour avoir Mlle Stangerson. IL Y A DONC QUELQUUN ENTRE
VOUS ET MLLE STANGERSON, QUELQUUN QUI LUI DFEND DE SE MARIER,
QUELQUUN QUI LA TUE AVANT QUELLE NE SE MARIE!

Et je terminai ce petit discours par ces mots:

-- Maintenant, monsieur, vous navez plus qu me confier le nom
de lassassin!

Javais d, sans men douter, dire des choses formidables. Quand
je relevai les yeux sur Robert Darzac, je vis un visage dcompos,
un front en sueur, des yeux deffroi.

-- Monsieur, me dit-il, je vais vous demander une chose, qui va
peut-tre vous paratre insense, mais en change de quoi _je_
_donnerais ma vie_: il ne faut pas parler devant les magistrats de
ce que vous avez vu et entendu dans les jardins de llyse, ...
ni devant les magistrats, ni devant personne au monde. Je vous
jure que je suis innocent et je sais, et je sens, que vous me
croyez, mais jaimerais mieux passer pour coupable que de voir les
soupons de la justice sgarer sur cette phrase: le presbytre
na rien perdu de son charme, ni le jardin de son clat. Il faut
que la justice ignore cette phrase. Toute cette affaire vous
appartient, monsieur, je vous la donne, _mais oubliez la soire de
llyse._ Il y aura pour vous cent autres chemins que celui-l
qui vous conduiront  la dcouverte du criminel; je vous les
ouvrirai, je vous aiderai. Voulez-vous vous installer ici? Parler
ici en matre? Manger, dormir ici? Surveiller mes actes et les
actes de tous? Vous serez au Glandier comme si vous en tiez le
matre, monsieur, _mais oubliez la soire de llyse._

Rouletabille, ici, sarrta pour souffler un peu. Je comprenais
maintenant lattitude inexplicable de M. Robert Darzac vis--vis
de mon ami, et la facilit avec laquelle celui-ci avait pu
sinstaller sur les lieux du crime. Tout ce que je venais
dapprendre ne pouvait quexciter ma curiosit. Je demandai 
Rouletabille de la satisfaire encore. Que stait-il pass au
Glandier depuis huit jours? Mon ami ne mavait-il pas dit quil y
avait maintenant contre M. Darzac des signes extrieurs autrement
terribles que celui de la canne trouve par Larsan?

Tout semble se tourner contre lui, me rpondit mon ami, et la
situation devient extrmement grave. M. Robert Darzac semble ne
point sen proccuper outre mesure; il a tort; mais rien ne
lintresse que la sant de Mlle Stangerson qui allait
samliorant tous les jours _quand est survenu un vnement plus
mystrieux encore que le mystre de la Chambre Jaune!_

-- a nest pas possible! mcriai-je, et quel vnement peut tre
plus mystrieux que le mystre de la Chambre Jaune?

-- Revenons dabord  M. Robert Darzac, fit Rouletabille en me
calmant. Je vous disais que tout se tourne contre lui. Les pas
lgants relevs par Frdric Larsan paraissent bien tre les
pas du fianc de Mlle Stangerson. Lempreinte de la bicyclette
peut tre lempreinte de sa bicyclette; la chose a t
contrle. Depuis quil avait cette bicyclette, il la laissait
toujours au chteau. Pourquoi lavoir emporte  Paris justement 
ce moment-l? Est-ce quil ne devait plus revenir au chteau? Est-
ce que la rupture de son mariage devait entraner la rupture de
ses relations avec les Stangerson? Chacun des intresss affirme
que ces relations devaient continuer. Alors? Frdric Larsan, lui,
croit que tout tait rompu. Depuis le jour o Robert Darzac a
accompagn Mlle Stangerson aux grands magasins de la Louve,
jusquau lendemain du crime, lex-fianc nest point revenu au
Glandier. Se souvenir que Mlle Stangerson a perdu son rticule et
la clef  tte de cuivre quand elle tait en compagnie de M.
Robert Darzac. Depuis ce jour jusqu la soire de llyse, le
professeur en Sorbonne et Mlle Stangerson ne se sont point vus.
Mais ils se sont peut-tre crit. Mlle Stangerson est alle
chercher une lettre poste restante au bureau 40, lettre que
Frdric Larsan croit de Robert Darzac, car Frdric Larsan, qui
ne sait rien naturellement de ce qui sest pass  llyse, est
amen  penser que cest Robert Darzac lui-mme qui a vol le
rticule et la clef, dans le dessein de forcer la volont de Mlle
Stangerson en sappropriant les papiers les plus prcieux du pre,
papiers quil aurait restitus sous condition de mariage. Tout
cela serait dune hypothse bien douteuse et presque absurde,
comme me le disait le grand Fred lui-mme, sil ny avait pas
encore autre chose, et autre chose de beaucoup plus grave.
Dabord, chose bizarre, et que je ne parviens pas  mexpliquer:
ce serait M. Darzac en personne qui, le 24, serait all demander
la lettre au bureau de poste, lettre qui avait t dj retire la
veille par Mlle Stangerson; _la description de lhomme qui sest
prsent au guichet rpond point par point au signalement de M.
Robert Darzac. _Celui-ci, aux questions qui lui furent poses, 
titre de simple renseignement, par le juge dinstruction, nie
quil soit all au bureau de poste; et moi, je crois M. Robert
Darzac, car, en admettant mme que la lettre ait t crite par
lui -- ce que je ne pense pas -- il savait que Mlle Stangerson
lavait retire, puisquil la lui avait vue, cette lettre, entre
les mains, dans les jardins de llyse. Ce nest donc pas lui qui
sest prsent, le lendemain 24, au bureau 40, pour demander une
lettre quil savait ntre plus l. Pour moi, cest quelquun qui
lui ressemblait trangement, et cest bien le voleur du rticule
qui dans cette lettre devait demander quelque chose  la
propritaire du rticule,  Mlle Stangerson, -- quelque chose
quil ne vit pas venir. Il dut en tre stupfait, et fut amen 
se demander si la lettre quil avait expdie avec cette
inscription sur lenveloppe: M.A.T.H.S.N. avait t retire. Do
sa dmarche au bureau de poste et linsistance avec laquelle il
rclame la lettre. Puis il sen va, furieux. La lettre a t
retire, et pourtant ce quil demandait ne lui a pas t accord!
Que demandait-il? Nul ne le sait que Mlle Stangerson. Toujours
est-il que, le lendemain, on apprenait que Mlle Stangerson avait
t quasi assassine dans la nuit, et que je dcouvrais, le
surlendemain, moi, que le professeur avait t vol du mme coup,
grce  cette clef, objet de la lettre poste restante. Ainsi, il
semble bien que lhomme qui est venu au bureau de poste doive tre
lassassin; et tout ce raisonnement, des plus logiques en somme,
sur les raisons de la dmarche de lhomme au bureau de poste,
Frdric Larsan se lest tenu, mais, en lappliquant  Robert
Darzac. Vous pensez bien que le juge dinstruction, et que Larsan,
et que moi-mme nous avons tout fait pour avoir, au bureau de
poste, des dtails prcis sur le singulier personnage du 24
octobre. Mais on na pu savoir do il venait ni o il sen est
all! En dehors de cette description qui le fait ressembler  M.
Robert Darzac, rien! Jai fait annoncer dans les plus grands
journaux: Une forte rcompense est promise au cocher qui a
conduit un client au bureau de poste 40, dans la matine du 24
octobre, vers les dix heures. Sadresser  la rdaction de
_Lpoque_, et demander M. R. a na rien donn._ _En somme, cet
homme est peut-tre venu  pied; mais, puisquil tait press,
ctait une chance  courir quil ft venu en voiture. Je nai
pas, dans ma note aux journaux, donn la description de lhomme
pour que tous les cochers qui pouvaient avoir, vers cette heure-
l, conduit un client au bureau 40, vinssent  moi. Il nen est
pas venu un seul. Et je me suis demand nuit et jour: Quel est
donc cet homme qui ressemble aussi trangement  M. Robert Darzac
et que je retrouve achetant la canne tombe entre les mains de
Frdric Larsan? Le plus grave de tout est que M. Darzac, _qui
avait  faire,  la mme heure,  lheure o son sosie_ _se
prsentait au bureau de poste, un cours  la Sorbonne, ne la_
_pas fait._ Un de ses amis le remplaait. Et, quand on linterroge
sur lemploi de son temps, il rpond quil est all se promener au
bois de Boulogne._ _Quest-ce que vous pensez de ce professeur qui
se fait remplacer  son cours pour aller se promener au bois de
Boulogne? Enfin, il faut que vous sachiez que, si M. Robert Darzac
avoue stre all promener au bois de Boulogne dans la matine du
24, _il ne peut plus donner du tout lemploi de son_ _temps dans
la nuit du 24 au 25! ..._ Il a rpondu fort paisiblement 
Frdric Larsan qui lui demandait ce renseignement que ce quil
faisait de son temps,  Paris, ne regardait que lui... Sur quoi,
Frdric Larsan a jur tout haut quil dcouvrirait bien, lui,
sans laide de personne, lemploi de ce temps. Tout cela semble
donner quelque corps aux hypothses du grand Fred; dautant plus
que le fait de Robert Darzac se trouvant dans la Chambre Jaune
pourrait venir corroborer lexplication du policier sur la faon
dont lassassin se serait enfui: M. Stangerson laurait laiss
passer pour viter un effroyable scandale! Cest, du reste, cette
hypothse, que je crois fausse, qui garera Frdric Larsan, et
ceci ne serait point pour me dplaire, sil ny avait pas un
innocent en cause!_ Maintenant, cette hypothse gare-t-elle
rellement Frdric Larsan? Voil! Voil! Voil!_

-- Eh! Frdric Larsan a peut-tre raison! mcriai-je,
interrompant Rouletabille... tes-vous sr que M. Darzac soit
innocent? Il me semble que voil bien des fcheuses
concidences...

-- Les concidences, me rpondit mon ami, sont les pires ennemies
de la vrit.

-- Quen pense aujourdhui le juge dinstruction?

-- M. de Marquet, le juge dinstruction, hsite  dcouvrir M.
Robert Darzac sans aucune preuve certaine. Non seulement, il
aurait contre lui toute lopinion publique, sans compter la
Sorbonne, mais encore M. Stangerson et Mlle Stangerson. Celle-ci
adore M. Robert Darzac. Si peu quelle ait vu lassassin, on
ferait croire difficilement au public quelle net point reconnu
M. Robert Darzac, si M. Robert Darzac avait t lagresseur. La
Chambre Jaune tait obscure, sans doute, mais une petite
veilleuse tout de mme lclairait, ne loubliez pas. Voici, mon
ami, o en taient les choses quand, il y a trois jours, ou plutt
trois nuits, survint cet vnement inou dont je vous parlais tout
 lheure.



XIV
Jattends lassassin, ce soir


Il faut, me dit Rouletabille, que je vous conduise sur les lieux
pour que vous puissiez comprendre ou plutt pour que vous soyez
persuad quil est impossible de comprendre. Je crois, quant 
moi, avoir trouv ce que tout le monde cherche encore: la faon
dont lassassin est sorti de la Chambre Jaune... sans complicit
daucune sorte et sans que M. Stangerson y soit pour quelque
chose. Tant que je ne serai point sr de la personnalit de
lassassin, je ne saurais dire quelle est mon hypothse, mais je
crois cette hypothse juste et, dans tous les cas, elle est tout 
fait naturelle, je veux dire tout  fait simple. Quant  ce qui
sest pass il y a trois nuits, ici, dans le chteau mme, cela
ma sembl pendant vingt-quatre heures dpasser toute facult
dimagination. Et encore lhypothse qui, maintenant, slve du
fond de mon moi est-elle si absurde, celle-l, que je prfre
presque les tnbres de linexplicable.

Sur quoi, le jeune reporter minvita  sortir; il me fit faire le
tour du chteau. Sous nos pieds craquaient les feuilles mortes;
cest le seul bruit que jentendais. On et dit que le chteau
tait abandonn. Ces vieilles pierres, cette eau stagnante dans
les fosss qui entouraient le donjon, cette terre dsole
recouverte de la dpouille du dernier t, le squelette noir des
arbres, tout concourait  donner  ce triste endroit, hant par un
mystre farouche, laspect le plus funbre. Comme nous
contournions le donjon, nous rencontrmes lhomme vert, le
garde, qui ne nous salua point et qui passa prs de nous, comme si
nous nexistions pas. Il tait tel que je lavais vu pour la
premire fois,  travers les vitres de lauberge du pre Mathieu;
il avait toujours son fusil en bandoulire, sa pipe  la bouche et
son binocle sur le nez.

Drle doiseau! me dit tout bas Rouletabille.

-- Lui avez-vous parl? demandai-je.

-- Oui, mais il ny a rien  en tirer... il rpond par
grognements, hausse les paules et sen va. Il habite 
lordinaire au premier tage du donjon, une vaste pice qui
servait autrefois doratoire. Il vit l en ours, ne sort quavec
son fusil. Il nest aimable quavec les filles. Sous prtexte de
courir aprs les braconniers, il se relve souvent la nuit; mais
je le souponne davoir des rendez-vous galants. La femme de
chambre de Mlle Stangerson, Sylvie, est sa matresse. En ce
moment, il est trs amoureux de la femme du pre Mathieu,
laubergiste; mais le pre Mathieu surveille de prs son pouse,
et je crois bien que cest la presque impossibilit o lhomme
vert se trouve dapprocher MmeMathieu qui le rend encore plus
sombre et taciturne. Cest un beau gars, bien soign de sa
personne, presque lgant... les femmes,  quatre lieues  la
ronde, en raffolent.

Aprs avoir dpass le donjon qui se trouve  lextrmit de
laile gauche, nous passmes sur les derrires du chteau.
Rouletabille me dit en me montrant une fentre que je reconnus
pour tre lune de celles qui donnent sur les appartements de Mlle
Stangerson.

Si vous tiez pass par ici il y a deux nuits,  une heure du
matin, vous auriez vu votre serviteur au haut dune chelle
sapprtant  pntrer dans le chteau, par cette fentre!

Comme jexprimais quelque stupfaction de cette gymnastique
nocturne, il me pria de montrer beaucoup dattention  la
disposition extrieure du chteau, aprs quoi nous revnmes dans
le btiment.

Il faut maintenant, dit mon ami, que je vous fasse visiter le
premier tage, aile droite. Cest l que jhabite.

Pour bien faire comprendre lconomie des lieux, je mets sous les
yeux du lecteurs un plan du premier tage de cette aile droite,
plan dessin par Rouletabille au lendemain de lextraordinaire
phnomne que vous allez connatre dans tous ses dtails:


_1. __Endroito Rouletabille plaa Frdric Larsan._
_2. __Endroit o Rouletabille plaa le pre Jacques._
_3. __Endroit o Rouletabille plaa M. Stangerson._
_4. __Fentre par laquelle entra Rouletabille._
_5. __Fentre trouve ouverte par Rouletabille quand il sort de sa
chambre. Il la referme. Toutes les autres fentres et portes sont
fermes._
_6. __Terrasse surmontant une pice en encorbellement au rez-de-
chausse._

Rouletabille me fit signe de monter derrire lui lescalier
monumental double qui,  la hauteur du premier tage, formait
palier. De ce palier on se rendait directement dans laile droite
ou dans laile gauche du chteau par une galerie qui y venait
aboutir. La galerie, haute et large, stendait sur toute la
longueur du btiment et prenait jour sur la faade du chteau
expose au nord. Les chambres dont les fentres donnaient sur le
midi avaient leurs portes sur cette galerie. Le professeur
Stangerson habitait laile gauche du chteau. Mlle Stangerson
avait son appartement dans laile droite. Nous entrmes dans la
galerie, aile droite. Un tapis troit, jet sur le parquet cir,
qui luisait comme une glace, touffait le bruit de nos pas.
Rouletabille me disait  voix basse, de marcher avec prcaution
parce que nous passions devant la chambre de Mlle Stangerson. Il
mexpliqua que lappartement de Mlle Stangerson se composait de sa
chambre, dune antichambre, dune petite salle de bain, dun
boudoir et dun salon. On pouvait, naturellement, passer de lune
de ces pices dans lautre sans quil ft ncessaire de passer par
la galerie. Le salon et lantichambre taient les seules pices de
lappartement qui eussent une porte sur la galerie. La galerie se
continuait, toute droite, jusqu lextrmit est du btiment o
elle avait jour sur lextrieur par une haute fentre (fentre 2
du plan). Vers les deux tiers de sa longueur, cette galerie se
rencontrait  angle droit avec une autre galerie qui tournait avec
laile droite du chteau.

Pour la clart de ce rcit, nous appellerons la galerie qui va de
lescalier jusqu la fentre  lest, la galerie droite et le
bout de galerie qui tourne avec laile droite et qui vient aboutir
 la galerie droite,  angle droit, la galerie tournante. Cest
au carrefour de ces deux galeries que se trouvait la chambre de
Rouletabille, touchant  celle de Frdric Larsan. Les portes de
ces deux chambres donnaient sur la galerie tournante, tandis que
les portes de lappartement de Mlle Stangerson donnaient sur la
galerie droite (voir le plan).

Rouletabille poussa la porte de sa chambre, me fit entrer et
referma la porte sur nous, poussant le verrou. Je navais pas
encore eu le temps de jeter un coup doeil sur son installation
quil poussait un cri de surprise en me montrant, sur un guridon,
_un binocle._

Quest-ce que cest que cela? se demandait-il; quest-ce que ce
binocle est venu faire sur mon guridon?

Jaurais t bien en peine de lui rpondre.

 moins que, fit-il,  moins que...  moins que...  moins que ce
binocle ne soit ce que je cherche... et que... et que... _et que
ce soit un binocle de presbyte! ..._

Il se jetait littralement sur le binocle; ses doigts caressaient
la convexit des verres... et alors il me regarda dune faon
effrayante.

Oh! ... oh!

Et il rptait: Oh! ... oh! comme si sa pense lavait tout  coup
rendu fou...

Il se leva, me mit la main sur lpaule, ricana comme un insens
et me dit:

Ce binocle me rendra fou! car la chose est possible, voyez-vous,
mathmatiquement parlant; mais humainement parlant elle est
impossible... ou alors... ou alors... ou alors...

On frappa deux petits coups  la porte de la chambre, Rouletabille
entrouvrit la porte; une figure passa. Je reconnus la concierge
que javais vue passer devant moi quand on lavait amene au
pavillon pour linterrogatoire et jen fus tonn, car je croyais
toujours cette femme sous les verrous. Cette femme dit  voix trs
basse:

Dans la rainure du parquet!

Rouletabille rpondit: Merci! et la figure sen alla. Il se
retourna vers moi aprs avoir soigneusement referm la porte. Et
il pronona des mots incomprhensibles avec un air hagard.

Puisque la chose est mathmatiquement possible, pourquoi ne la
serait-elle pas humainement! ... Mais si la chose est
humainement possible, laffaire est formidable!

Jinterrompis Rouletabille dans son soliloque:

Les concierges sont donc en libert, maintenant? demandai-je.

-- Oui, me rpondit Rouletabille, je les ai fait remettre en
libert. Jai besoin de gens srs. La femme mest tout  fait
dvoue et le concierge se ferait tuer pour moi... Et, puisque le
binocle a des verres pour presbyte, je vais certainement avoir
besoin de gens dvous qui se feraient tuer pour moi!

-- Oh! oh! fis-je, vous ne souriez pas, mon ami... Et quand
faudra-t-il se faire tuer?

-- Mais, ce soir! car il faut que je vous dise, mon cher,
_jattends lassassin ce soir!_

-- Oh! oh! oh! oh! ... Vous attendez lassassin ce soir...
Vraiment, vraiment, vous attendez lassassin ce soir... mais vous
connaissez donc lassassin?

-- Oh! oh! oh! _Maintenant, il se peut que je le connaisse._ Je
serais un fou daffirmer catgoriquement que je le connais, car
lide mathmatique que jai de lassassin donne des rsultats si
effrayants, si monstrueux, _que jespre quil est encore possible
que je me trompe! Oh! Je lespre de toutes mes forces..._

-- Comment, puisque vous ne connaissiez pas, il y a cinq minutes,
lassassin, pouvez-vous dire que vous attendez lassassin ce soir?

-- _Parce que je sais quil doit venir._
__
-- Rouletabille bourra une pipe, lentement, lentement et lalluma.

Ceci me prsageait un rcit des plus captivants.  ce moment
quelquun marcha dans le couloir, passant devant notre porte.
Rouletabille couta. Les pas sloignrent.

Est-ce que Frdric Larsan est dans sa chambre? Fis-je, en
montrant la cloison.

-- Non, me rpondit mon ami, il nest pas l; il a d partir ce
matin pour Paris; il est toujours sur la piste de Darzac! ... M.
Darzac est parti lui aussi ce matin pour Paris. Tout cela se
terminera trs mal... Je prvois larrestation de M. Darzac avant
huit jours. Le pire est que tout semble se liguer contre le
malheureux: les vnements, les choses, les gens... Il nest pas
une heure qui scoule qui napporte contre M. Darzac une
accusation nouvelle... Le juge dinstruction en est accabl et
aveugl... Du reste, je comprends que lon soit aveugl! ... On le
serait  moins...

-- Frdric Larsan nest pourtant pas un novice.

-- Jai cru, fit Rouletabille avec une moue lgrement mprisante,
que Fred tait beaucoup plus fort que cela... videmment, ce nest
pas le premier venu... Jai mme eu beaucoup dadmiration pour lui
quand je ne connaissais pas sa mthode de travail. Elle est
dplorable... Il doit sa rputation uniquement  son habilet;
mais il manque de philosophie; la mathmatique de ses conceptions
est bien pauvre...

Je regardai Rouletabille et ne pus mempcher de sourire en
entendant ce gamin de dix-huit ans traiter denfant un garon
dune cinquantaine dannes qui avait fait ses preuves comme le
plus fin limier de la police dEurope...

Vous souriez, me fit Rouletabille... Vous avez tort! ... Je vous
jure que je le roulerai... et dune faon retentissante... mais il
faut que je me presse, car il a une avance colossale sur moi,
avance que lui a donne M. Robert Darzac et que M. Robert Darzac
va augmenter encore ce soir... Songez donc: _chaque fois_ _que
lassassin vient au chteau_, M. Robert Darzac, par une fatalit
trange, sabsente et se refuse  donner lemploi de son temps!

-- Chaque fois que lassassin vient au chteau! mcriai-je... Il
y est donc revenu...

-- Oui, pendant cette fameuse nuit o sest produit le
phnomne...

Jallais donc connatre ce fameux phnomne auquel Rouletabille
faisait allusion depuis une demi-heure sans me lexpliquer. Mais
javais appris  ne jamais presser Rouletabille dans ses
narrations... Il parlait quand la fantaisie lui en prenait ou
quand il le jugeait utile, et se proccupait beaucoup moins de ma
curiosit que de faire un rsum complet pour lui-mme dun
vnement capital qui lintressait.

Enfin, par petites phrases rapides, il mapprit des choses qui me
plongrent dans un tat voisin de labrutissement, car, en vrit,
les phnomnes de cette science encore inconnue quest
lhypnotisme, par exemple, ne sont point plus inexplicables que
_cette disparition de la matire de lassassin au moment o ils
taient quatre  la toucher. _Je parle de lhypnotisme comme je
parlerais de llectricit dont nous ignorons la nature, et dont
nous connaissons si peu les lois, parce que, dans le moment,
laffaire me parut ne pouvoir sexpliquer que par de
linexplicable, cest--dire par un vnement en dehors des lois
naturelles connues. Et cependant, si javais eu la cervelle de
Rouletabille, jaurais eu, comme lui, le pressentiment de
lexplication naturelle: car le plus curieux dans tous les
mystres du Glandier a bien t la faon naturelledont
Rouletabille les expliqua._ _Mais qui donc et pu et pourrait
encore se vanter davoir la cervelle de Rouletabille? Les bosses
originales et inharmoniques de son front, je ne les ai jamais
rencontres sur aucun autre front, si ce nest -- mais bien moins
apparentes -- sur le front de Frdric Larsan, et encore fallait-
il bien regarder le front du clbre policier pour en deviner le
dessin, tandis que les bosses de Rouletabille sautaient -- si
jose me servir de cette expression un peu forte -- sautaient aux
yeux.

Jai, parmi les papiers qui me furent remis par le jeune homme
aprs laffaire, un carnet o jai trouv un compte rendu complet
du phnomne de la disparition de la matire de lassassin, et
des rflexions quil inspira  mon ami. Il est prfrable, je
crois, de vous soumettre ce compte rendu que de continuer 
reproduire ma conversation avec Rouletabille, car jaurais peur,
dans une pareille histoire, dajouter un mot qui ne ft point
lexpression de la plus stricte vrit.



XV
Traquenard


_Extrait du carnet de Joseph Rouletabille_.

La nuit dernire, nuit du 29 au 30 octobre, crit Joseph
Rouletabille, je me rveille vers une heure du matin. Insomnie ou
bruit du dehors? Le cri de la Bte du Bon Dieu retentit avec une
rsonance sinistre, au fond du parc. Je me lve; jouvre ma
fentre. Vent froid et pluie; tnbres opaques, silence. Je
referme ma fentre. La nuit est encore dchire par la bizarre
clameur. Je passe rapidement un pantalon, un veston. Il fait un
temps  ne pas mettre un chat dehors; qui donc, cette nuit, imite,
si prs du chteau, le miaulement du chat de la mre Agenoux? Je
prends un gros gourdin, la seule arme dont je dispose, et, sans
faire aucun bruit, jouvre ma porte.

Me voici dans la galerie; une lampe  rflecteur lclaire
parfaitement; la flamme de cette lampe vacille comme sous laction
dun courant dair. Je sens le courant dair. Je me retourne.
Derrire moi, une fentre est ouverte, celle qui se trouve 
lextrmit de ce bout de galerie sur laquelle donnent nos
chambres,  Frdric Larsan et  moi, galerie que jappellerai
galerie tournantepour la distinguer de la galerie droite, sur
laquelle donne lappartement de Mlle Stangerson. Ces deux galeries
se croisent  angle droit. Qui donc a laiss cette fentre
ouverte, ou qui vient de louvrir? Je vais  la fentre; je me
penche au dehors.  un mtre environ sous cette fentre, il y a
une terrasse qui sert de toit  une petite pice en encorbellement
qui se trouve au rez-de-chausse. On peut, au besoin, sauter de la
fentre sur la terrasse, et de l, se laisser glisser dans la cour
dhonneur du chteau. Celui qui aurait suivi ce chemin ne devait
videmment pas avoir sur lui la clef de la porte du vestibule.
Mais pourquoi mimaginer cette scne de gymnastique nocturne? 
cause dune fentre ouverte? Il ny a peut-tre l que la
ngligence dun domestique. Je referme la fentre en souriant de
la facilit avec laquelle je btis des drames avec une fentre
ouverte. Nouveau cri de la Bte du Bon Dieu dans la nuit. Et
puis, le silence; la pluie a cess de frapper les vitres. Tout
dort dans le chteau. Je marche avec des prcautions infinies sur
le tapis de la galerie. Arriv au coin de la galerie droite,
javance la tte et y jette un prudent regard. Dans cette galerie,
une autre lampe  rflecteur donne une lumire clairant
parfaitement les quelques objets qui sy trouvent, trois fauteuils
et quelques tableaux pendus aux murs. Quest-ce que je fais l?
Jamais le chteau na t aussi calme. Tout y repose. Quel est cet
instinct qui me pousse vers la chambre de Mlle Stangerson? Quest-
ce qui me conduit vers la chambre de Mlle Stangerson? Pourquoi
cette voix qui crie au fond de mon tre: Va jusqu la chambre de
Mlle Stangerson! Je baisse les yeux sur le tapis que je foule et
je vois que mes pas, vers la chambre de Mlle Stangerson, sont
conduits par des pas qui y sont dj alls. Oui, sur ce tapis,
des traces de pas ont apport la boue du dehors et je suis ces pas
qui me conduisent  la chambre de Mlle Stangerson. Horreur!
Horreur! Ce sont les pas lgants que je reconnais, les pas de
lassassin! Il est venu du dehors, par cette nuit abominable. Si
lon peut descendre de la galerie par la fentre, grce  la
terrasse, on peut aussi y entrer.

Lassassin est l, dans le chteau, car les pas ne sont pas
revenus. Il sest introduit dans le chteau par cette fentre
ouverte  lextrmit de la galerie tournante; il est pass devant
la chambre de Frdric Larsan, devant la mienne, a tourn 
droite, dans la galerie droite, _et est entr dans la chambre de
Mlle_ _Stangerson._ Je suis devant la porte de lappartement de
Mlle Stangerson, devant la porte de lantichambre: elle est
entrouverte, je la pousse sans faire entendre le moindre bruit. Je
me trouve dans lantichambre et l, sous la porte de la chambre
mme, je vois une barre de lumire. Jcoute. Rien! Aucun bruit,
pas mme celui dune respiration. Ah! savoir ce qui se passe dans
le silence qui est derrire cette porte! Mes yeux sur la serrure
mapprennent que cette serrure est ferme  clef, et la clef est
en dedans. Et dire que lassassin est peut-tre l! Quil doit
tre l! Schappera-t-il encore, cette fois? Tout dpend de moi!
Du sang-froid et, surtout, pas une fausse manoeuvre! Il faut voir
dans cette chambre. Y entrerai-je par le salon de Mlle
Stangerson? il me faudrait ensuite traverser le boudoir, et
lassassin se sauverait alors par la porte de la galerie, la porte
devant laquelle je suis en ce moment.

Pour moi, ce soir, il ny a pas encore eu crime, car rien
nexpliquerait le silence du boudoir! Dans le boudoir, deux
gardes-malades sont installes pour passer la nuit, jusqu la
complte gurison de Mlle Stangerson.

Puisque je suis  peu prs sr que lassassin est l, pourquoi ne
pas donner lveil tout de suite? Lassassin se sauvera peut-tre,
mais peut-tre aurai-je sauv Mlle Stangerson? Et si, par hasard,
lassassin, ce soir, ntait pas un assassin? La porte a t
ouverte pour lui livrer passage: par qui? -- et a t referme:
par qui? Il est entr, cette nuit, dans cette chambre dont la
porte tait certainement ferme  clef  lintrieur, car Mlle
Stangerson, tous les soirs, senferme avec ses gardes dans son
appartement. Qui a tourn cette clef de la chambre pour laisser
entrer lassassin? Les gardes? Deux domestiques fidles, la
vieille femme de chambre et sa fille Sylvie? Cest bien
improbable. Du reste, elles couchent dans le boudoir, et Mlle
Stangerson, trs inquite, trs prudente, ma dit Robert Darzac,
veille elle-mme  sa Sret depuis quelle est assez bien
portante pour faire quelques pas dans son appartement -- dont je
ne lai pas encore vue sortir. Cette inquitude et cette prudence
soudaines chez Mlle Stangerson, qui avaient frapp M. Darzac,
mavaient galement laiss  rflchir. Lors du crime de la
Chambre Jaune, il ne fait point de doute que la malheureuse
_attendait lassassin._ Lattendait-elle encore ce soir? Mais qui
donc a tourn cette clef pour ouvrir  lassassin qui est l? Si
ctait Mlle Stangerson elle-mme? Car enfin elle peut redouter,
elle doit redouter la venue de lassassin et avoir des raisons
pour lui ouvrir la porte, pour tre force de lui ouvrir la
porte! Quel terrible rendez-vous est donc celui-ci? Rendez-vous
de crime?  coup sr, pas rendez-vous damour, car Mlle Stangerson
adore M. Darzac, je le sais. Toutes ces rflexions traversent mon
cerveau comme un clair qui nilluminerait que des tnbres. Ah!
Savoir...

Sil y a tant de silence, derrire cette porte, cest sans doute
quon y a besoin de silence! Mon intervention peut tre la cause
de plus de mal que de bien? Est-ce que je sais? Qui me dit que mon
intervention ne dterminerait pas, dans la minute, un crime? Ah!
voir et savoir, sans troubler le silence!

Je sors de lantichambre. Je vais  lescalier central, je le
descends; me voici dans le vestibule; je cours le plus
silencieusement possible vers la petite chambre au rez-de-
chausse, o couche, depuis lattentat du pavillon, le pre
Jacques.

Je le trouve habill, les yeux grands ouverts, presque hagards.
Il ne semble point tonn de me voir; il me dit quil sest lev
parce quil a entendu le cri de la Bte du Bon Dieu, et quil a
entendu des pas, dans le parc, des pas qui glissaient devant sa
fentre. Alors, il a regard  la fentre et il a vu passer, tout
 lheure, un fantme noir. Je lui demande sil a une arme. Non,
il na plus darme, depuis que le juge dinstruction lui a pris
son revolver. Je lentrane. Nous sortons dans le parc par une
petite porte de derrire. Nous glissons le long du chteau
jusquau point qui est juste au-dessous de la chambre de Mlle
Stangerson. L, je colle le pre Jacques contre le mur, lui
dfends de bouger, et moi, profitant dun nuage qui recouvre en ce
moment la lune, je mavance en face de la fentre, mais en dehors
du carr de lumire qui en vient; car la fentre est
entrouverte. Par prcaution? Pour pouvoir sortir plus vite par la
fentre, si quelquun venait  entrer par une porte? Oh! oh! celui
qui sautera par cette fentre aurait bien des chances de se rompre
le cou! Qui me dit que lassassin na pas une corde? Il a d tout
prvoir... Ah! savoir ce qui se passe dans cette chambre! ...
connatre le silence de cette chambre! ... Je retourne au pre
Jacques et je prononce un mot,  son oreille: chelle. Ds
labord, jai bien pens  larbre qui, huit jours auparavant ma
dj servi dobservatoire, mais jai aussitt constat que la
fentre est entrouverte de telle sorte que je ne puis rien voir,
cette fois-ci, en montant dans larbre, de ce qui se passe dans la
chambre. Et puis non seulement je veux voir, mais pouvoir entendre
et... agir...

Le pre Jacques, trs agit, presque tremblant, disparat un
instant et revient, sans chelle, me faisant, de loin, de grands
signes avec ses bras pour que je le rejoigne au plus tt. Quand je
suis prs de lui: Venez! me souffle-t-il.

Il me fait faire le tour du chteau par le donjon. Arriv l, il
me dit:

Jtais all chercher mon chelle dans la salle basse du donjon,
qui nous sert de dbarras, au jardinier et  moi; la porte du
donjon tait ouverte et lchelle ny tait plus. En sortant, sous
le clair de lune, voil o je lai aperue!

Et il me montrait,  lautre extrmit du chteau, une chelle
appuye contre les corbeauxqui soutenaient la terrasse, au-
dessous de la fentre que javais trouve ouverte. La terrasse
mavait empch de voir lchelle... grce  cette chelle, il
tait extrmement facile de pntrer dans la galerie tournante du
premier tage, et je ne doutai plus que ce ft l le chemin pris
par linconnu.

Nous courons  lchelle; mais, au moment de nous en emparer, le
pre Jacques me montre la porte entrouverte de la petite pice du
rez-de-chausse qui est place en encorbellement  lextrmit de
cette aile droite du chteau, et qui a pour plafond cette terrasse
dont jai parl. Le pre Jacques pousse un peu la porte, regarde 
lintrieur, et me dit, dans un souffle.

Il nest pas l!--Qui? --le garde!
La bouche encore une fois  mon oreille: Vous savez bien que le
garde couche dans cette pice, depuis quon fait des rparations
au donjon! ... et, du mme geste significatif, il me montre la
porte entrouverte, lchelle, la terrasse et la fentre, que jai
tout  lheure referme, de la galerie tournante.

Quelles furent mes penses alors? Avais-je le temps davoir des
penses? Je sentais, plus que je ne pensais...

videmment, sentais-je, si le garde est l-haut dans la chambre
(je dis: si, car je nai, en ce moment, en dehors de cette
chelle, et de cette chambre du garde dserte, aucun indice qui me
permette mme de souponner le garde), sil y est, il a t oblig
de passer par cette chelle et par cette fentre, car les pices
qui se trouvent derrire sa nouvelle chambre, tant occupes par
le mnage du matre dhtel et de la cuisinire, et par les
cuisines, lui ferment le chemin du vestibule et de lescalier, 
lintrieur du chteau... si cest le garde qui a pass par l,
il lui aura t facile, sous quelque prtexte, hier soir, daller
dans la galerie et de veiller  ce que cette fentre soit
simplement pousse  lintrieur, les panneaux joints, de telle
sorte quil nait plus, de lextrieur, qu appuyer dessus pour
que la fentre souvre et quil puisse sauter dans la galerie.
Cette ncessit de la fentre non ferme  lintrieur restreint
singulirement le champ des recherches sur la personnalit de
lassassin. Il faut que lassassin soit de la maison;  moins
quil nait un complice, auquel je ne crois pas...;  moins... 
moins que Mlle Stangerson elle-mme ait veill  ce que cette
fentre ne soit point ferme de lintrieur...
Mais quel serait donc ce secret effroyable qui ferait que Mlle
Stangerson serait dans la ncessit de supprimer les obstacles qui
la sparent de son assassin?

Jempoigne lchelle et nous voici repartis sur les derrires du
chteau. La fentre de la chambre est toujours entrouverte; les
rideaux sont tirs, mais ne se rejoignent point; ils laissent
passer un grand rai de lumire, qui vient sallonger sur la
pelouse  mes pieds. Sous la fentre de la chambre japplique mon
chelle. Je suis  peu prs sr de navoir fait aucun bruit. Et,
pendant que le pre Jacques reste au pied de lchelle, je gravis
lchelle, moi, tout doucement, tout doucement, avec mon gourdin.
Je retiens ma respiration; je lve et pose les pieds avec des
prcautions infinies. Soudain, un gros nuage, et une nouvelle
averse. Chance. Mais, tout  coup, le cri sinistre de la Bte du
Bon Dieu marrte au milieu de mon ascension. Il me semble que ce
cri vient dtre pouss derrire moi,  quelques mtres. Si ce cri
tait un signal! Si quelque complice de lhomme mavait vu, sur
mon chelle. Ce cri appelle peut-tre lhomme  la fentre! Peut-
tre! ... Malheur, lhomme est  la fentre! Je sens sa tte au-
dessus de moi; jentends son souffle. Et moi, je ne puis le
regarder; le plus petit mouvement de ma tte, et je suis perdu!
Va-t-il me voir? Va-t-il, dans la nuit, baisser la tte? Non! ...
il sen va... il na rien vu... je le sens, plus que je ne
lentends, marcher,  pas de loup, dans la chambre; et je gravis
encore quelques chelons. Ma tte est  la hauteur de la pierre
dappui de la fentre; mon front dpasse cette pierre; mes yeux,
entre les rideaux, voient.

Lhomme est l, assis au petit bureau de Mlle Stangerson, _et il_
_crit._ Il me tourne le dos. Il a une bougie devant lui; mais,
comme il est pench sur la flamme de cette bougie, la lumire
projette des ombres qui me le dforment. Je ne vois quun dos
monstrueux, courb.

Chose stupfiante: Mlle Stangerson nest pas l! Son lit nest pas
dfait. O donc couche-t-elle, cette nuit? Sans doute dans la
chambre  ct, avec ses femmes. Hypothse. Joie de trouver
lhomme seul. Tranquillit desprit pour prparer le traquenard.

Mais qui est donc cet homme qui crit l, sous mes yeux, install
 ce bureau comme sil tait chez lui? Sil ny avait point les
pas de lassassin sur le tapis de la galerie, sil ny avait pas
eu la fentre ouverte, sil ny avait pas eu, sous cette fentre,
lchelle, je pourrais tre amen  penser que cet homme a le
droit dtre l et quil sy trouve normalement  la suite de
causes normales que je ne connais pas encore. Mais il ne fait
point de doute que cet inconnu mystrieux est lhomme de la
Chambre Jaune, celui dont Mlle Stangerson est oblige, sans le
dnoncer, de subir les coups assassins. Ah! voir sa figure! Le
surprendre! Le prendre!

Si je saute dans la chambre en ce moment, il senfuit ou par
lantichambre ou par la porte  droite qui donne sur le boudoir.
Par l, traversant le salon, il arrive  la galerie et je le
perds. Or, je le tiens; encore cinq minutes, et je le tiens, mieux
que si je lavais dans une cage... Quest-ce quil fait l,
solitaire, dans la chambre de Mlle Stangerson? Qucrit-il?  qui
crit-il? ... Descente. Lchelle par terre. Le pre Jacques me
suit. Rentrons au chteau. Jenvoie le pre Jacques veiller M.
Stangerson. Il doit mattendre chez M. Stangerson, et ne lui rien
dire de prcis avant mon arrive. Moi, je vais aller veiller
Frdric Larsan. Gros ennui pour moi. Jaurais voulu travailler
seul et avoir toute laubaine de laffaire, au nez de Larsan
endormi. Mais le pre Jacques et M. Stangerson sont des vieillards
et moi, je ne suis peut-tre pas assez dvelopp. Je manquerais
peut-tre de force... Larsan, lui, a lhabitude de lhomme que
lon terrasse, que lon jette par terre, que lon relve, menottes
aux poignets. Larsan mouvre, ahuri, les yeux gonfls de sommeil,
prt  menvoyer promener, ne croyant nullement  mes imaginations
de petit reporter. Il faut que je lui affirme que lhomme est
l!

Cest bizarre, dit-il, _je croyais lavoir quitt cet aprs-midi,
 Paris!_

Il se vt htivement et sarme dun revolver. Nous nous glissons
dans la galerie.

Larsan me demande:

O est-il?

-- Dans la chambre de Mlle Stangerson.

-- Et Mlle Stangerson?

-- Elle nest pas dans sa chambre!

-- Allons-y!

-- Ny allez pas! Lhomme,  la premire alerte, se sauvera... il
a trois chemins pour cela... la porte, la fentre, le boudoir o
se trouvent les femmes...

-- Je tirerai dessus...

-- Et si vous le manquez? Si vous ne faites que le blesser? Il
schappera encore... Sans compter que, lui aussi, est
certainement arm... Non, laissez-moi diriger lexprience, et je
rponds de tout...

-- Comme vous voudrez, me dit-il avec assez de bonne grce.

Alors, aprs mtre assur que toutes les fentres des deux
galeries sont hermtiquement closes, je place Frdric Larsan 
lextrmit de la galerie tournante, devant cette fentre que jai
trouve ouverte et que jai referme. Je dis  Fred:

Pour rien au monde, vous ne devez quitter ce poste, jusquau
moment o je vous appellerai... Il y a cent chances sur cent pour
que lhomme revienne  cette fentre et essaye de se sauver par
l, quand il sera poursuivi, car cest par l quil est venu et
par l quil a prpar sa fuite. Vous avez un poste dangereux...

-- Quel sera le vtre? demanda Fred.

-- Moi, je sauterai dans la chambre, et je vous rabattrai lhomme!

-- Prenez mon revolver, dit Fred, je prendrai votre bton.

-- Merci, fis-je, vous tes un brave homme

Et jai pris le revolver de Fred. Jallais tre seul avec lhomme,
l-bas, qui crivait dans la chambre, et vraiment ce revolver me
faisait plaisir.

Je quittai donc Fred, layant post  la fentre 5 sur le plan, et
je me dirigeai, toujours avec la plus grande prcaution, vers
lappartement de M. Stangerson, dans laile gauche du chteau. Je
trouvai M. Stangerson avec le pre Jacques, qui avait observ la
consigne, se bornant  dire  son matre quil lui fallait
shabiller au plus vite. Je mis alors M. Stangerson, en quelques
mots, au courant de ce qui se passait. Il sarma, lui aussi, dun
revolver, me suivit et nous fmes aussitt dans la galerie tous
trois. Tout ce qui vient de se passer, depuis que javais vu
lassassin assis devant le bureau, avait  peine dur dix minutes.
M. Stangerson voulait se prcipiter immdiatement sur lassassin
et le tuer: ctait bien simple. Je lui fis entendre quavant tout
il ne fallait pas risquer, en voulant le tuer, de le manquer
vivant.

Quand je lui eus jur que sa fille ntait pas dans la chambre et
quelle ne courait aucun danger, il voulut bien calmer son
impatience et me laisser la direction de lvnement. Je dis
encore au pre Jacques et  M. Stangerson quils ne devaient venir
 moi que lorsque je les appellerais ou lorsque je tirerais un
coup de revolver et jenvoyai le pre Jacques se placer devant
la fentre situe  lextrmit de la galerie droite. (La fentre
est marque du chiffre 2 sur mon plan.) Javais choisi ce poste
pour le pre Jacques parce que jimaginais que lassassin, traqu
 sa sortie de la chambre, se sauvant  travers la galerie pour
rejoindre la fentre quil avait laisse ouverte, et voyant, tout
 coup, en arrivant au carrefour des galeries, devant cette
dernire fentre, Larsan gardant la galerie tournante,
continuerait son chemin dans la galerie droite. L, il
rencontrerait le pre Jacques, qui lempcherait de sauter dans le
parc par la fentre qui ouvrait  lextrmit de la galerie
droite. Cest ainsi, certainement, quen une telle occurrence
devait agir lassassin sil connaissait les lieux (et cette
hypothse ne faisait point de doute pour moi). Sous cette fentre,
en effet, se trouvait extrieurement une sorte de contrefort.
Toutes les autres fentres des galeries donnaient  une telle
hauteur sur des fosss quil tait  peu prs impossible de sauter
par l sans se rompre le cou. Portes et fentres taient bien et
solidement fermes, y compris la porte de la chambre de dbarras,
 lextrmit de la galerie droite: Je men tais rapidement
assur.

Donc, aprs avoir indiqu comme je lai dit, son poste au pre
Jacques et ly avoir vu, je plaai M. Stangerson devant le
palier de lescalier, non loin de la porte de lantichambre de sa
fille. Tout faisait prvoir que, ds lors que je traquais
lassassin dans la chambre, celui-ci se sauverait par
lantichambre plutt que par le boudoir o se trouvaient les
femmes et dont la porte avait d tre ferme par Mlle Stangerson
elle-mme, si, comme je le pensais, elle stait rfugie dans ce
boudoir pour ne pas voir lassassin qui allait venir chez elle!
Quoi quil en ft, il retombait toujours dans la galerie O mon
monde lattendait  toutes les issues possibles.

Arriv l, il voit  sa gauche, presque sur lui, M. Stangerson; il
se sauve alors  droite, vers la galerie tournante, ce qui est le
chemin, du reste, de sa fuite prpare.  lintersection des deux
galeries il aperoit  la fois, comme je lexplique plus haut, 
sa gauche, Frdric Larsan au bout de la galerie tournante, et en
face le pre Jacques, au bout de la galerie droite. M. Stangerson
et moi, nous arrivons par derrire. Il est  nous! Il ne peut plus
nous chapper! ... Ce plan me paraissait le plus sage, le plus sr
et le plus simple. Si nous avions pu directement placer
quelquun de nous derrire la porte du boudoir de Mlle Stangerson
qui ouvrait sur la chambre  coucher, peut-tre et-il paru plus
simple  certains qui ne rflchissent pas dassiger
directement les deux portes de la pice o se trouvait lhomme,
celle du boudoir et celle de lantichambre; mais nous ne pouvions
pntrer dans le boudoir que par le salon, dont la porte avait t
ferme  lintrieur par les soins inquiets de Mlle Stangerson. Et
ainsi, ce plan, qui serait venu  lintellect dun sergent de
ville quelconque, se trouvait impraticable. Mais moi, qui suis
oblig de rflchir, je dirai que, mme si javais eu la libre
disposition du boudoir, jaurais maintenu mon plan tel que je
viens de lexposer; car tout autre plan dattaque direct par
chacune des portes de la chambre nous sparait les uns des autres
au moment de la lutte avec lhomme, tandis que mon plan
runissait tout le monde pour lattaque,  un endroit que
javais dtermin avec une prcision quasi mathmatique. Cet
endroit tait lintersection des deux galeries.

Ayant ainsi plac mon monde, je ressortis du chteau, courus  mon
chelle, la rappliquai contre le mur et, le revolver au poing, je
grimpai.

Que si quelques-uns sourient de tant de prcautions pralables, je
les renverrai au mystre de la Chambre Jaune et  toutes les
preuves que nous avions de la fantastique astuce de lassassin; et
aussi, que si quelques-uns trouvent bien mticuleuses toutes mes
observations dans un moment o lon doit tre entirement pris par
la rapidit du mouvement, de la dcision et de laction, je leur
rpliquerai que jai voulu longuement et compltement rapporter
ici toutes les dispositions dun plan dattaque conu et excut
aussi rapidement quil est lent  se drouler sous ma plume. Jai
voulu cette lenteur et cette prcision pour tre certain de ne
rien omettre des conditions dans lesquelles se produisit ltrange
phnomne qui, jusqu nouvel ordre et naturelle explication, me
semble devoir prouver mieux que toutes les thories du professeur
Stangerson, la dissociation de la matire, je dirai mme la
dissociation instantane de la matire.



XVI
trange phnomne de dissociation de la matire


_Extrait du carnet de Joseph Rouletabille (suite)_

Me voici de nouveau  la pierre de la fentre, continue
Rouletabille, et de nouveau ma tte dpasse cette pierre; entre
les rideaux dont la disposition na pas boug, je mapprte 
regarder, anxieux de savoir dans quelle attitude je vais trouver
lassassin. Sil pouvait me tourner le dos! Sil pouvait tre
encore  cette table, en train dcrire... Mais peut-tre... peut-
tre nest-il plus l! ... Et comment se serait-il enfui? ... Est-
ce que je nai pas son chelle? ... Je fais appel  tout mon
sang-froid. Javance encore la tte. Je regarde: il est l; je
revois son dos monstrueux, dform par les ombres projetes par la
bougie. Seulement, il ncrit plus et la bougie nest plus sur
le petit bureau. La bougie est sur le parquet devant lhomme
courb au-dessus delle. Position bizarre, mais qui me sert. Je
retrouve ma respiration. Je monte encore. Je suis aux derniers
chelons; ma main gauche saisit lappui de la fentre; au moment
de russir je sens mon coeur battre  coups prcipits. Je mets
mon revolver entre mes dents. Ma main droite maintenant tient
aussi lappui de la fentre. Un mouvement ncessairement un peu
brusque, un rtablissement sur les poignets et je vais tre sur la
fentre... Pourvu que lchelle!...Cest ce qui arrive... je suis
dans la ncessit de prendre un point dappui un peu fort sur
lchelle et mon pied na point plutt quitt celle-ci que je sens
quelle bascule. Elle racle le mur et sabat... Mais dj mes
genoux touchent la pierre... Avec une rapidit que je crois sans
gale, je me dresse debout sur la pierre... Mais plus rapide que
moi a t lassassin... Il a entendu le raclement de lchelle
contre le mur et jai vu tout  coup le dos monstrueux se
soulever, lhomme se dresser, se retourner... Jai vu sa tte...
ai-je bien vu sa tte? ... La bougie tait sur le parquet et
nclairait suffisamment que ses jambes.  partir de la hauteur de
la table, il ny avait gure dans la chambre que des ombres, que
de la nuit... Jai vu une tte chevelue, barbue... Des yeux de
fou; une face ple quencadraient deux larges favoris; la couleur,
autant que je pouvais dans cette seconde obscure distinguer, la
couleur... en tait rousse...  ce quil mest apparu...  ce que
jai pens... Je ne connaissais point cette figure. Ce fut, en
somme, la sensation principale que je reus de cette image
entrevue dans des tnbres vacillantes... Je ne connaissais pas
cette figure ou, tout au moins, je ne la reconnaissais pas!

Ah! Maintenant, il fallait faire vite! ... il fallait tre le
vent! la tempte! ... la foudre! Mais hlas... hlas! il y avait
des mouvements ncessaires... Pendant que je faisais les
mouvements ncessaires de rtablissement sur les poignets, du
genou sur la pierre, de mes pieds sur la pierre... lhomme qui
mavait aperu  la fentre avait bondi, stait prcipit comme
je lavais prvu sur la porte de lantichambre, avait eu le temps
de louvrir et fuyait. Mais dj jtais derrire lui revolver au
poing. Je hurlai:  moi!

Comme une flche javais travers la chambre et cependant javais
pu voir quil y avait une lettre sur la table. Je rattrapai
presque lhomme dans lantichambre, car le temps quil lui avait
fallu pour ouvrir la porte lui avait au moins pris une seconde. Je
le touchai presque; il me colla sur le nez la porte qui donne de
lantichambre sur la galerie... Mais javais des ailes, je fus
dans la galerie  trois mtres de lui... M. Stangerson et moi le
poursuivmes  la mme hauteur. Lhomme avait pris, toujours comme
je lavais prvu, la galerie  sa droite, cest--dire le chemin
prpar de sa fuite... moi, Jacques!  moi, Larsan! mcriai-
je. Il ne pouvait plus nous chapper! Je poussai une clameur de
joie, de victoire sauvage... Lhomme parvint  lintersection des
deux galeries  peine deux secondes avant nous et la rencontre que
javais dcide, le choc fatal qui devait invitablement se
produire, eut lieu! Nous nous heurtmes tous  ce carrefour: M.
Stangerson et moi venant dun bout de la galerie droite, le pre
Jacques venant de lautre bout de cette mme galerie et Frdric
Larsan venant de la galerie tournante. Nous nous heurtmes jusqu
tomber...

Mais lhomme ntait pas l!

Nous nous regardions avec des yeux stupides, des yeux dpouvante,
devant cet irrel: lhomme ntait pas l!

O est-il? O est-il? O est-il? ... Tout notre tre demandait:
O est-il?

Il est impossible quil se soit enfui! mcriai-je dans une
colre plus grande que mon pouvante!

-- Je le touchais, sexclama Frdric Larsan.

-- Il tait l, jai senti son souffle dans la figure! faisait le
pre Jacques.

-- Nous le touchions! rptmes-nous, M. Stangerson et moi.

O est-il? O est-il? O est-il? ...

Nous courmes comme des fous dans les deux galeries; nous
visitmes portes et fentres; elles taient closes, hermtiquement
closes... On navait pas pu les ouvrir, puisque nous les trouvions
fermes... Et puis, est-ce que cette ouverture dune porte ou
dune fentre par cet homme, ainsi traqu, sans que nous ayons pu
apercevoir son geste, net pas t plus inexplicable encore que
la disparition de lhomme lui-mme?

O est-il? O est-il? ... Il na pu passer par une porte, ni par
une fentre, ni par rien. Il na pu passer  travers nos corps!
...

Javoue que, dans le moment, je fus ananti. Car, enfin, il
faisait clair dans la galerie, et dans cette galerie il ny avait
ni trappe, ni porte secrte dans les murs, ni rien o lon pt se
cacher. Nous remumes les fauteuils et soulevmes les tableaux.
Rien! Rien! Nous aurions regard dans une potiche, sil y avait eu
une potiche!



XVII
La galerie inexplicable


Mlle Mathilde Stangerson apparut sur le seuil de son antichambre,
continue toujours le carnet de Rouletabille. Nous tions presque 
sa porte, dans cette galerie o venait de se passer lincroyable
phnomne. Il y a des moments o lon sent sa cervelle fuir de
toutes parts. Une balle dans la tte, un crne qui clate, le
sige de la logique assassin, la raison en morceaux... tout cela
tait sans doute comparable  la sensation, qui mpuisait, qui
me vidait, du dsquilibre de tout, de la fin de mon moi pensant,
pensant avec ma pense dhomme! La ruine morale dun difice
rationnel, doubl de la ruine relle de la vision physiologique,
alors que les yeux voient toujours clair, quel coup affreux sur le
crne!

Heureusement, Mlle Mathilde Stangerson apparut sur le seuil de son
antichambre. Je la vis; et ce fut une diversion  ma pense en
chaos... Je la respirai... je respirai son parfum de la dame en
noir... Chre dame en noir, chre dame en noir que je ne reverrai
jamais plus! Mon Dieu! dix ans de ma vie, la moiti de ma vie pour
revoir la dame en noir! Mais, hlas! Je ne rencontre plus, de
temps en temps, et encore! ... et encore! ... que le parfum,  peu
prs le parfum dont je venais respirer la trace, sensible pour moi
seul, dans le parloir de ma jeunesse! ... cest cette rminiscence
aigu de ton cher parfum, dame en noir, qui me fit aller vers
celle-ci que voil tout en blanc, et si ple, si ple, et si belle
sur le seuil de la galerie inexplicable! Ses beaux cheveux dors
relevs sur la nuque laissent voir ltoile rouge de sa tempe, la
blessure dont elle faillit mourir... Quand je commenais seulement
 prendre ma raison par le bon bout, dans cette affaire,
jimaginais que, la nuit du mystre de la Chambre Jaune, Mlle
Stangerson portait les cheveux en bandeaux... Mais, avant mon
entre dans la Chambre Jaune, comment aurais-je raisonn sans la
chevelure aux bandeaux?

Et maintenant, je ne raisonne plus du tout, depuis le fait de la
galerie inexplicable; je suis l, stupide, devant lapparition
de Mlle Stangerson, ple et si belle. Elle est vtue dun peignoir
dune blancheur de rve. On dirait une apparition, un doux
fantme. Son pre la prend dans ses bras, lembrasse avec passion,
semble la reconqurir une fois de plus, puisquune fois de plus
elle et pu, pour lui, tre perdue! Il nose linterroger... Il
lentrane dans sa chambre o nous les suivons... car, enfin, il
faut savoir! ... La porte du boudoir est ouverte... Les deux
visages pouvants des gardes-malades sont penchs vers nous...
Mlle Stangerson demande ce que signifie tout ce bruit. Voil,
dit-elle, cest bien simple! ... -- Comme cest simple! comme
cest simple! -- ... Elle a eu lide de ne pas dormir cette nuit
dans sa chambre, de se coucher dans la mme pice que les gardes-
malades, dans le boudoir... Et elle a ferm, sur elles trois, la
porte du boudoir... Elle a, depuis la nuit criminelle, des
craintes, des peurs soudaines fort comprhensibles, nest-ce pas?
... Qui comprendra pourquoi, cette nuit justement o il devait
revenir, elle sest enferme par un hasard trs heureux avec
ses femmes? Qui comprendra pourquoi elle repousse la volont de M.
Stangerson de coucher dans le salon de sa fille, puisque sa fille
a peur? Qui comprendra pourquoi la lettre, qui tait tout 
lheure sur la table de la chambre, ny est plus! ... Celui qui
comprendra cela dira: Mlle Stangerson savait que lassassin devait
revenir... elle ne pouvait lempcher de revenir... elle na
prvenu personne parce quil faut que lassassin reste inconnu...
inconnu de son pre, inconnu de tous... except de Robert Darzac.
Car M. Darzac doit le connatre maintenant... Il le connaissait
peut-tre avant! Se rappeler la phrase du jardin de llyse: Me
faudra-t-il, pour vous avoir, commettre un crime? Contre qui, le
crime, sinon contre lobstacle, contre lassassin? Se rappeler
encore cette phrase de M. Darzac en rponse  ma question: Cela
ne vous dplairait-il point que je dcouvre lassassin?--Ah! Je
voudrais le tuer de ma main! Et je lui ai rpliqu: Vous navez
pas rpondu  ma question! Ce qui tait vrai. En vrit, en
vrit, M. Darzac connat si bien lassassin quil a peur que je
le dcouvre, tout en voulant le tuer. Il na facilit mon
enqute que pour deux raisons: dabord parce que je ly ai forc;
ensuite, pour mieux veiller sur elle...

Je suis dans la chambre... dans sa chambre... je la regarde,
elle... et je regarde aussi la place o tait la lettre tout 
lheure... Mlle Stangerson sest empare de la lettre; cette
lettre tait pour elle, videmment... videmment... Ah! comme la
malheureuse tremble... Elle tremble au rcit fantastique que son
pre lui fait de la prsence de lassassin dans sa chambre et de
la poursuite dont il a t lobjet... Mais il est visible... il
est visible quelle nest tout  fait rassure que lorsquon lui
affirme que lassassin, par un sortilge inou, a pu nous
chapper.

Et puis il y a un silence... Quel silence! ... Nous sommes tous
l,  la regarder... Son pre, Larsan, le pre Jacques et moi...
Quelles penses roulent dans ce silence autour delle? ... Aprs
lvnement de ce soir, aprs le mystre de la galerie
inexplicable, aprs cette ralit prodigieuse de linstallation
de lassassin dans sa chambre,  elle, il me semble que toutes les
penses, toutes, depuis celles qui se tranent sous le crne du
pre Jacques, jusqu celles qui naissent sous le crne de M.
Stangerson, toutes pourraient se traduire par ces mots quon lui
adresserait,  elle: Oh! toi qui connais le mystre, explique-le-
nous, et nous te sauverons peut-tre! Ah! comme je voudrais la
sauver... delle-mme, et de lautre! ... Jen pleure... Oui, je
sens mes yeux se remplir de larmes devant tant de misre si
horriblement cache.

Elle est l, celle qui a le parfum de la dame en noir... je la
vois enfin, chez elle, dans sa chambre, dans cette chambre o elle
na pas voulu me recevoir... dans cette chambre o elle se tait,
o elle continue de se taire. Depuis lheure fatale de la Chambre
Jaune, nous tournons autour de cette femme invisible et muette
pour savoir ce quelle sait. Notre dsir, notre volont de savoir
doivent lui tre un supplice de plus. Qui nous dit que, si nous
apprenons, la connaissance de son mystre ne sera pas le signal
dun drame plus pouvantable que ceux qui se sont dj drouls
ici? Qui nous dit quelle nen mourra pas? Et cependant, elle a
failli mourir... et nous ne savons rien... Ou plutt il y en a qui
ne savent rien... mais moi... si je savais qui, je saurais
tout... Qui? qui? qui? ... et ne sachant pas qui, je dois me
taire, par piti pour elle, car il ne fait point de doute quelle
sait, elle, comment il sest enfui, lui, de la Chambre Jaune,
et cependant elle se tait. Pourquoi parlerais-je? Quand je saurai
qui, je lui parlerai,  lui!

Elle nous regarde maintenant... mais de loin... comme si nous
ntions pas dans sa chambre... M. Stangerson rompt le silence. M.
Stangerson dclare que, dsormais, il ne quittera plus
lappartement de sa fille. Cest en vain que celle-ci veut
sopposer  cette volont formelle, M. Stangerson tient bon. Il
sy installera ds cette nuit mme, dit-il. Sur quoi, uniquement
occup de la sant de sa fille, il lui reproche de stre leve...
puis il lui tient soudain de petits discours enfantins... Il lui
sourit... il ne sait plus beaucoup ni ce quil dit, ni ce quil
fait... Lillustre professeur perd la tte... Il rpte des mots
sans suite qui attestent le dsarroi de son esprit... celui du
ntre nest gure moindre. Mlle Stangerson dit alors, avec une
voix si douloureuse, ces simples mots: Mon pre! mon pre! que
celui-ci clate en sanglots. Le pre Jacques se mouche et Frdric
Larsan, lui-mme, est oblig de se dtourner pour cacher son
motion. Moi, je nen peux plus... je ne pense plus, je ne sens
plus, je suis au-dessous du vgtal. Je me dgote.

Cest la premire fois que Frdric Larsan se trouve, comme moi,
en face de Mlle Stangerson, depuis lattentat de la Chambre
Jaune. Comme moi, il avait insist pour pouvoir interroger la
malheureuse; mais, pas plus que moi, il navait t reu.  lui
comme  moi, on avait toujours fait la mme rponse: Mlle
Stangerson tait trop faible pour nous recevoir, les
interrogatoires du juge dinstruction la fatiguaient suffisamment,
etc... Il y avait l une mauvaise volont vidente  nous aider
dans nos recherches qui, moi, ne me surprenait pas, mais qui
tonnait toujours Frdric Larsan. Il est vrai que Frdric Larsan
et moi avons une conception du crime tout  fait diffrente...

... Ils pleurent... Et je me surprends encore  rpter au fond de
moi: La sauver! ... la sauver malgr elle! la sauver sans la
compromettre! La sauver sans quil parle! Qui: il? -- Il,
lassassin... Le prendre et lui fermer la bouche! ... Mais M.
Darzac la fait entendre: pour lui fermer la bouche, il faut le
tuer! Conclusion logique des phrases chappes  M. Darzac. Ai-je
le droit de tuer lassassin de Mlle Stangerson? Non! ... Mais
quil men donne seulement loccasion. Histoire de voir sil est
bien, rellement, en chair et en os! Histoire de voir son cadavre,
puisquon ne peut saisir son corps vivant!

Ah! comment faire comprendre  cette femme, qui ne nous regarde
mme pas, qui est toute  son effroi et  la douleur de son pre,
que je suis capable de tout pour la sauver... Oui... oui... je
recommencerai  prendre ma raison par le bon bout et jaccomplirai
des prodiges...

Je mavance vers elle... je veux parler, je veux la supplier
davoir confiance en moi... je voudrais lui faire entendre par
quelques mots, compris delle seule et de moi, que je sais comment
son assassin est sorti de la Chambre Jaune, que jai devin la
moiti de son secret... et que je la plains, elle, de tout mon
coeur... Mais dj son geste nous prie de la laisser seule,
exprime la lassitude, le besoin de repos immdiat... M. Stangerson
nous demande de regagner nos chambres, nous remercie, nous
renvoie... Frdric Larsan et moi saluons, et, suivis du pre
Jacques, nous regagnons la galerie. Jentends Frdric Larsan qui
murmure: Bizarre! bizarre! ... Il me fait signe dentrer dans sa
chambre. Sur le seuil, il se retourne vers le pre Jacques. Il lui
demande:

Vous lavez bien vu, vous?

-- Qui?

-- Lhomme!

-- Si je lai vu! ... Il avait une large barbe rousse, des cheveux
roux...

-- Cest ainsi quil mest apparu,  moi, fis-je.

-- Et  moi aussi, dit Frdric Larsan.

Le grand Fred et moi nous sommes seuls, maintenant,  parler de la
chose, dans sa chambre. Nous en parlons une heure, retournant
laffaire dans tous les sens. Il est clair que Fred, aux questions
quil me pose, aux explications quil me donne, est persuad --
malgr ses yeux, malgr mes yeux, malgr tous les yeux -- que
lhomme a disparu par quelque passage secret de ce chteau quil
connaissait.

Car il connat le chteau, me dit-il; il le connat bien...

-- Cest un homme de taille plutt grande, bien dcoupl...

-- Il a la taille quil faut... murmure Fred...

-- Je vous comprends, dis-je... mais comment expliquez-vous la
barbe rousse, les cheveux roux?

-- Trop de barbe, trop de cheveux... Des postiches, indique
Frdric Larsan.

-- Cest bientt dit... Vous tes toujours occup par la pense de
Robert Darzac... Vous ne pourrez donc vous en dbarrasser jamais?
... Je suis sr, moi, quil est innocent...

-- Tant mieux! Je le souhaite... mais vraiment tout le condamne...
Vous avez remarqu les pas sur le tapis? ... Venez les voir...

-- Je les ai vus... Ce sont les pas lgants du bord de ltang.

-- Ce sont les pas de Robert Darzac; le nierez-vous?

-- videmment, on peut sy mprendre...

-- Avez-vous remarqu que la trace de ces pas ne revient pas?
Quand lhomme est sorti de la chambre, poursuivi par nous tous,
ses pas nont point laiss de traces...

-- Lhomme tait peut-tre dans la chambre depuis des heures. La
boue de ses bottines a sch et il glissait avec une telle
rapidit sur la pointe de ses bottines... On le voyait fuir,
lhomme... on ne lentendait pas...

Soudain, jinterromps ces propos sans suite, sans logique,
indignes de nous. Je fais signe  Larsan dcouter:

L, en bas... on ferme une porte...

Je me lve; Larsan me suit; nous descendons au rez-de-chausse du
chteau; nous sortons du chteau. Je conduis Larsan  la petite
pice en encorbellement dont la terrasse donne sous la fentre de
la galerie tournante. Mon doigt dsigne cette porte ferme
maintenant, ouverte tout  lheure, sous laquelle filtre de la
lumire.

Le garde! dit Fred.

-- Allons-y! lui soufflai-je...

Et, dcid, mais dcid  quoi, le savais-je? dcid  croire que
le garde est le coupable? laffirmerais-je? je mavance contre la
porte, et je frappe un coup brusque.

Certains penseront que ce retour  la porte du garde est bien
tardif... et que notre premier devoir  tous, aprs avoir constat
que lassassin nous avait chapp dans la galerie, tait de le
rechercher partout ailleurs, autour du chteau, dans le parc...
Partout...

Si lon nous fait une telle objection, nous navons pour y
rpondre que ceci: cest que lassassin tait disparu de telle
sorte de la galerie que nous avons rellement pens quil ntait
plus nulle part! Il nous avait chapp quand nous avions tous la
main dessus, quand nous le touchions presque... nous navions plus
aucun ressort pour nous imaginer que nous pourrions maintenant le
dcouvrir dans le mystre de la nuit et du parc. Enfin, je vous ai
dit de quel coup cette disparition mavait choqu le crne!

... Aussitt que jeus frapp, la porte souvrit; le garde nous
demanda dune voix calme ce que nous voulions. Il tait en chemise
et il allait se mettre au lit; le lit ntait pas encore
dfait...

Nous entrmes; je mtonnai.

Tiens! vous ntes pas encore couch? ...

-- Non! rpondit-il dune voix rude... Jai t faire une tourne
dans le parc et dans les bois... Jen reviens... Maintenant, jai
sommeil... bonsoir! ...

-- coutez, fis-je... Il y avait tout  lheure, auprs de votre
fentre, une chelle...

-- Quelle chelle? Je nai pas vu dchelle! ... Bonsoir!

Et il nous mit  la porte tout simplement.

Dehors, je regardai Larsan. Il tait impntrable.

Eh bien? fis-je...

-- Eh bien? rpta Larsan...

-- Cela ne vous ouvre-t-il point des horizons?

Sa mauvaise humeur tait certaine. En rentrant au chteau, je
lentendis qui bougonnait:

Il serait tout  fait, mais tout  fait trange que je me fusse
tromp  ce point! ...

Et, cette phrase, il me semblait quil lavait plutt prononce 
mon adresse quil ne se la disait  lui-mme.

Il ajouta:

Dans tous les cas, nous serons bientt fixs... Ce matin il fera
jour.



XVIII
Rouletabille a dessin un cercle entre les deux bosses de son
front


_Extrait du carnet de Joseph Rouletabille (suite)._

Nous nous quittmes sur le seuil de nos chambres aprs une
mlancolique poigne de mains. Jtais heureux davoir fait natre
quelque soupon de son erreur dans cette cervelle originale,
extrmement intelligente, mais antimthodique. Je ne me couchai
point. Jattendis le petit jour et je descendis devant le chteau.
Jen fis le tour en examinant toutes les traces qui pouvaient en
venir ou y aboutir. Mais elles taient si mles et si confuses
que je ne pus rien en tirer. Du reste, je tiens ici  faire
remarquer que je nai point coutume dattacher une importance
exagre aux signes extrieurs que laisse le passage dun crime.
Cette mthode, qui consiste  conclure au criminel daprs les
traces de pas, est tout  fait primitive. Il y a beaucoup de
traces de pas qui sont identiques, et cest tout juste sil faut
leur demander une premire indication quon ne saurait, en aucun
cas, considrer comme une preuve.

Quoi quil en soit, dans le grand dsarroi de mon esprit, je men
tais donc all dans la cour dhonneur et mtais pench sur les
traces, sur toutes les traces qui taient l, leur demandant cette
premire indication dont javais tant besoin pour maccrocher 
quelque chose de raisonnable,  quelque chose qui me permt de
raisonner sur les vnements de la galerie inexplicable.
Comment raisonner? ... Comment raisonner?

... Ah! raisonner par le bon bout! Je massieds, dsespr, sur
une pierre de la cour dhonneur dserte... Quest-ce que je fais,
depuis plus dune heure, sinon la plus basse besogne du plus
ordinaire policier... Je vais qurir lerreur comme le premier
inspecteur venu, sur la trace de quelques pas qui me feront dire
ce quils voudront!

Je me trouve plus abject, plus bas dans lchelle des
intelligences que ces agents de la Sret imagins par les
romanciers modernes, agents qui ont acquis leur mthode dans la
lecture des romans dEdgar Poe ou de Conan Doyle. Ah! Agents
littraires... qui btissez des montagnes de stupidit avec un pas
sur le sable, avec le dessin dune main sur le mur!  toi,
Frdric Larsan,  toi, lagent littraire! ... Tu as trop lu
Conan Doyle, mon vieux! ... Sherlock Holmes te fera faire des
btises, des btises de raisonnement plus normes que celles quon
lit dans les livres... Elles te feront arrter un innocent... Avec
ta mthode  la Conan Doyle, tu as su convaincre le juge
dinstruction, le chef de la Sret... tout le monde... Tu attends
une dernire preuve... une dernire! ... Dis donc une premire,
malheureux! ... Tout ce que vous offrent les sens ne saurait tre
une preuve... Moi aussi, je me suis pench sur les traces
sensibles, mais pour leur demander uniquement _dentrer dans_ _le
cercle quavait dessin ma raison._ Ah! bien des fois, le cercle
fut si troit, si troit... Mais si troit tait-il, il tait
immense, puisquil ne contenait que de la vrit! ... Oui, oui,
je le jure, les traces sensibles nont jamais t que mes
servantes... elles nont point t mes matresses... Elles nont
point fait de moi cette chose monstrueuse, plus terrible quun
homme sans yeux: un homme qui voit mal! Et voil pourquoi je
triompherai de ton erreur et de ta cogitation animale,  Frdric
Larsan!

Eh quoi! eh quoi! parce que, pour la premire fois, cette nuit,
dans la galerie inexplicable, il sest produit un vnement qui
semble ne point rentrer dans le cercle trac par ma raison,
voil que je divague, voil que je me penche, le nez sur la terre,
comme un porc qui cherche, au hasard, dans la fange, lordure qui
le nourrira... Allons! Rouletabille, mon ami, relve la tte... il
est impossible que lvnement de la galerie inexplicable soit
sorti du cercle trac par ta raison... Tu le sais! Tu le sais!
Alors, relve la tte... presse de tes deux mains les bosses de
ton front, et rappelle-toi que, lorsque tu as trac le cercle, tu
as pris, pour le dessiner dans ton cerveau comme on trace sur le
papier une figure gomtrique, _tu as pris ta raison par le bon
bout!_

Eh bien, marche maintenant... et remonte dans la galerie
inexplicableen tappuyant sur le bon bout de ta raison comme
Frdric Larsan sappuie sur sa canne, et tu auras vite prouv que
le grand Fred nest quun sot.

Joseph ROULETABILLE
30 octobre, midi.

Ainsi ai-je pens... ainsi ai-je agi... la tte en feu, je suis
remont dans la galerie et voil que, sans y avoir rien trouv de
plus que ce que jy ai vu cette nuit, le bon bout de ma raison ma
montr une chose si formidable que jai besoin de me retenir 
lui pour ne pas tomber.

Ah! Il va me falloir de la force, cependant, pour dcouvrir
maintenant les traces sensibles qui vont entrer, qui doivent
entrer dans le cercle plus large que jai dessin l, entre les
deux bosses de mon front!

Joseph ROULETABILLE
30 octobre, minuit.


XIX
Rouletabille moffre  djeuner  lauberge du Donjon


Ce nest que plus tard que Rouletabille me remit ce carnet o
lhistoire du phnomne de la galerie inexplicable avait t
retrace tout au long, par lui, le matin mme qui suivit cette
nuit nigmatique. Le jour o je le rejoignis au Glandier dans sa
chambre, il me raconta, par le plus grand dtail, tout ce que vous
connaissez maintenant, y compris lemploi de son temps pendant les
quelques heures quil tait all passer, cette semaine-l, 
Paris, o, du reste, il ne devait rien apprendre qui le servt.

Lvnement de la galerie inexplicable tait survenu dans la
nuit du 29 au 30 octobre, cest--dire trois jours avant mon
retour au chteau, puisque nous tions le 2 novembre. Cest donc
le 2 novembre que je reviens au Glandier, appel par la dpche
de mon ami et apportant les revolvers.

Je suis dans la chambre de Rouletabille; il vient de terminer son
rcit.

Pendant quil parlait, il navait point cess de caresser la
convexit des verres du binocle quil avait trouv sur le guridon
et je comprenais,  la joie quil prenait  manipuler ces verres
de presbyte, que ceux-ci devaient constituer une de ces marques
sensibles destines  entrer dans le cercle trac par le bon bout
de sa raison. Cette faon bizarre, unique, quil avait de
sexprimer en usant de termes merveilleusement adquats  sa
pense ne me surprenait plus; mais souvent il fallait connatre sa
pense pour comprendre les termes et ce ntait point toujours
facile que de pntrer la pense de Joseph Rouletabille. La pense
de cet enfant tait une des choses les plus curieuses que javais
jamais eu  observer. Rouletabille se promenait dans la vie avec
cette pense sans se douter de ltonnement -- disons le mot -- de
lahurissement quil rencontrait sur son chemin. Les gens
tournaient la tte vers cette pense, la regardaient passer,
sloigner, comme on sarrte pour considrer plus longtemps une
silhouette originale que lon a croise sur sa route. Et comme on
se dit: Do vient-il, celui-l! O va-t-il? on se disait: Do
vient la pense de Joseph Rouletabille et o va-t-elle? Jai
avou quil ne se doutait point de la couleur originale de sa
pense; aussi ne la gnait-elle nullement pour se promener, comme
tout le monde, dans la vie. De mme, un individu qui ne se doute
point de sa mise excentrique est-il tout  fait  son aise, quel
que soit le milieu quil traverse. Cest donc avec une simplicit
naturelle que cet enfant, irresponsable de son cerveau
supernaturel, exprimait des choses formidables par leur logique
raccourcie, tellement raccourcie que nous nen pouvions, nous
autres, comprendre la forme quautant qu nos yeux merveills il
voulait bien la dtendre et la prsenter de face dans sa position
normale.

Joseph Rouletabille me demanda ce que je pensais du rcit quil
venait de me faire. Je lui rpondis que sa question membarrassait
fort,  quoi il me rpliqua dessayer,  mon tour, de prendre ma
raison par le bon bout.

Eh bien, fis-je, il me semble que le point de dpart de mon
raisonnement doit tre celui-ci: il ne fait point de doute que
lassassin que vous poursuiviez a t  un moment de cette
poursuite dans la galerie.

Et je marrtai...

En partant si bien, sexclama-t-il, vous ne devriez point tre
arrt si tt. Voyons, un petit effort.

-- Je vais essayer. Du moment o il tait dans la galerie et o il
en a disparu, alors quil na pu passer ni par une porte ni par
une fentre, il faut quil se soit chapp par une autre
ouverture.

Joseph Rouletabille me considra avec piti, sourit ngligemment
et nhsita pas plus longtemps  me confier que je raisonnais
toujours comme une savate.

Que dis-je? comme une savate! Vous raisonnez comme Frdric
Larsan!

Car Joseph Rouletabille passait par des priodes alternatives
dadmiration et de ddain pour Frdric Larsan; tantt il
scriait: Il est vraiment fort!; tantt il gmissait: Quelle
brute!, selon que -- et je lavais bien remarqu -- selon que les
dcouvertes de Frdric Larsan venaient corroborer son
raisonnement  lui ou quelles le contredisaient. Ctait un des
petits cts du noble caractre de cet enfant trange.

Nous nous tions levs et il mentrana dans le parc. Comme nous
nous trouvions dans la cour dhonneur, nous dirigeant vers la
sortie, un bruit de volets rejets contre le mur nous fit tourner
la tte, et nous vmes au premier tage de laile gauche du
chteau,  la fentre, une figure carlate et entirement rase
que je ne connaissais point.

Tiens! murmura Rouletabille, Arthur Rance!

Il baissa la tte, hta sa marche et je lentendis qui disait
entre ses dents:

Il tait donc cette nuit au chteau? ... Quest-il venu y faire?

Quand nous fmes assez loigns du chteau, je lui demandai qui
tait cet Arthur Rance et comment il lavait connu. Alors il me
rappela son rcit du matin mme, me faisant souvenir que M.
Arthur-W. Rance tait cet amricain de Philadelphie avec qui il
avait si copieusement trinqu  la rception de llyse.

Mais ne devait-il point quitter la France presque immdiatement?
demandai-je.

-- Sans doute; aussi vous me voyez tout tonn de le trouver
encore, non seulement en France, mais encore, mais surtout au
Glandier. Il nest point arriv ce matin; il nest point arriv
cette nuit; il sera donc arriv avant dner et je ne lai point
vu. Comment se fait-il que les concierges ne maient point
averti?

Je fis remarquer  mon ami qu propos des concierges, il ne
mavait point encore dit comment il sy tait pris pour les faire
remettre en libert.

Nous approchions justement de la loge; le pre et la mre Bernier
nous regardaient venir. Un bon sourire clairait leur face
prospre. Ils semblaient navoir gard aucun mauvais souvenir de
leur dtention prventive. Mon jeune ami leur demanda  quelle
heure tait arriv Arthur Rance. Ils lui rpondirent quils
ignoraient que M. Arthur Rance ft au chteau. Il avait d sy
prsenter dans la soire de la veille, mais ils navaient pas eu 
lui ouvrir la grille, attendu que M. Arthur Rance, qui tait,
parat-il, un grand marcheur et qui ne voulait point quon allt
le chercher en voiture, avait coutume de descendre  la gare du
petit bourg de Saint-Michel; de l, il sacheminait  travers la
fort jusquau chteau. Il arrivait au parc par la grotte de
Sainte-Genevive, descendait dans cette grotte, enjambait un petit
grillage et se trouvait dans le parc.

 mesure que les concierges parlaient, je voyais le visage de
Rouletabille sassombrir, manifester un certain mcontentement et,
 nen point douter, un mcontentement contre lui-mme.
videmment, il tait un peu vex que, ayant tant travaill sur
place, ayant tudi les tres et les choses du Glandier avec un
soin mticuleux, il en ft encore  apprendre quArthur Rance
avait coutume de venir au chteau.

Morose, il demanda des explications.

Vous dites que M. Arthur Rance a coutume de venir au chteau...
Mais, quand y est-il donc venu pour la dernire fois?

-- Nous ne saurions vous dire exactement, rpondit M. Bernier --
ctait le nom du concierge -- attendu que nous ne pouvions rien
savoir pendant quon nous tenait en prison, et puis parce que, si
ce monsieur, quand il vient au chteau, ne passe pas par notre
grille, il ny passe pas non plus quand il le quitte...

-- Enfin, savez-vous quand il y est venu _pour la premire fois?_

-- Oh! oui, monsieur... il y a neuf ans! ...

-- Il est donc venu en France, il y a neuf ans, rpondit
Rouletabille; et, cette fois-ci,  votre connaissance, combien de
fois est-il venu au Glandier?

-- Trois fois.

-- Quand est-il venu au Glandier pour la dernire fois,  votre
connaissance, avant aujourdhui.

-- Une huitaine de jours avant lattentat de la Chambre Jaune.

Rouletabille demanda encore, cette fois-ci, particulirement  la
femme:

_Dans la rainure du parquet?_

-- Dans la rainure du parquet, rpondit-elle.

-- Merci, fit Rouletabille, et prparez-vous pour ce soir.

Il pronona cette dernire phrase, un doigt sur la bouche, pour
recommander le silence et la discrtion.

Nous sortmes du parc et nous dirigemes vers lauberge du
Donjon.

Vous allez quelquefois manger  cette auberge?

-- Quelquefois.

-- Mais vous prenez aussi vos repas au chteau?

-- Oui, Larsan et moi nous nous faisons servir tantt dans lune
de nos chambres, tantt dans lautre.

-- M. Stangerson ne vous a jamais invit  sa table?

-- Jamais.

-- Votre prsence chez lui ne le lasse pas?

-- Je nen sais rien, mais en tout cas il fait comme si nous ne le
gnions pas.

-- Il ne vous interroge jamais?

-- Jamais! Il est rest dans cet tat desprit du monsieur qui
tait derrire la porte de la Chambre Jaune, pendant quon
assassinait sa fille, qui a dfonc la porte et qui na point
trouv lassassin. Il est persuad que, du moment quil na pu,
sur le fait, rien dcouvrir, nous ne pourrons  plus forte
raison rien dcouvrir non plus, nous autres... Mais il sest fait
un devoir, depuis lhypothse de Larsan, de ne point contrarier
nos illusions.

Rouletabille se replongea dans ses rflexions. Il en sortit enfin
pour mapprendre comment il avait libr les deux concierges.

Je suis all, dernirement, trouver M. Stangerson avec une
feuille de papier. Je lui ai dit dcrire sur cette feuille ces
mots: Je mengage, quoi quils puissent dire,  garder  mon
service mes deux fidles serviteurs, Bernier et sa femme, et de
signer. Je lui expliquai quavec cette phrase je serais en mesure
de faire parler le concierge et sa femme et je lui affirmai que
jtais sr quils ntaient pour rien dans le crime. Ce fut,
dailleurs, toujours mon opinion. Le juge dinstruction prsenta
cette feuille signe aux Bernier qui, alors, parlrent. Ils dirent
ce que jtais certain quils diraient, ds quon leur enlverait
la crainte de perdre leur place. Ils racontrent quils
braconnaient sur les proprits de M. Stangerson et que ctait
par un soir de braconnage quils se trouvrent non loin du
pavillon au moment du drame. Les quelques lapins quils
acquraient ainsi, au dtriment de M. Stangerson, taient vendus
par eux au patron de lauberge du Donjon qui sen servait pour
sa clientle ou qui les coulait sur Paris. Ctait la vrit, je
lavais devine ds le premier jour. Souvenez-vous de cette phrase
avec laquelle jentrai dans lauberge du Donjon: Il va falloir
manger du saignant maintenant! Cette phrase, je lavais entendue
le matin mme, quand nous arrivmes devant la grille du parc, et
vous laviez entendue, vous aussi, mais vous ny aviez point
attach dimportance. Vous savez quau moment o nous allions
atteindre cette grille, nous nous sommes arrts  regarder un
instant un homme qui, devant le mur du parc, faisait les cent pas
en consultant,  chaque instant, sa montre. Cet homme, ctait
Frdric Larsan qui, dj, travaillait. Or, derrire nous, le
patron de lauberge sur son seuil disait  quelquun qui se
trouvait  lintrieur de lauberge: Maintenant, il va falloir
manger du saignant!

Pourquoi ce maintenant? Quand on est comme moi  la recherche
de la plus mystrieuse vrit, on ne laisse rien chapper, ni de
ce que lon voit, ni de ce que lon entend. Il faut,  toutes
choses, trouver un sens. Nous arrivions dans un petit pays qui
venait dtre boulevers par un crime. La logique me conduisait 
souponner toute phrase prononce comme pouvant se rapporter 
lvnement du jour. Maintenant, pour moi, signifiait: Depuis
lattentat. Ds le dbut de mon enqute, je cherchai donc 
trouver une corrlation entre cette phrase et le drame. Nous
allmes djeuner au Donjon. Je rptai tout de go la phrase et
je vis,  la surprise et  lennui du pre Mathieu, que je navais
pas, quant  lui, exagr limportance de cette phrase. Javais
appris,  ce moment, larrestation des concierges. Le pre Mathieu
nous parla de ces gens comme on parle de vrais amis... Que lon
regrette... Liaison fatale des ides... je me dis: Maintenant que
les concierges sont arrts, il va falloir manger du saignant.
Plus de concierges, plus de gibier! Comment ai-je t conduit 
cette ide prcise de gibier! La haine exprime par le pre
Mathieu pour le garde de M. Stangerson, haine, prtendait-il,
partage par les concierges, me mena tout doucement  lide de
braconnage... Or, comme, de toute vidence, les concierges ne
pouvaient tre dans leur lit au moment du drame, pourquoi taient-
ils dehors cette nuit-l? Pour le drame? Je ntais point dispos
 le croire, car dj je pensais, pour des raisons que je vous
dirai plus tard, que lassassin navait pas de complice et que
tout ce drame cachait un mystre entre Mlle Stangerson et
lassassin, mystre dans lequel les concierges navaient que
faire. Lhistoire du braconnage expliquait tout, _relativement aux
concierges._ Je ladmis en principe et je recherchai une preuve
chez eux, dans leur loge. Je pntrai dans leur maisonnette, comme
vous le savez, et dcouvris sous leur lit des lacets et du fil de
laiton. Parbleu! pensai-je, parbleu! voil bien pourquoi ils
taient, la nuit, dans le parc. Je ne mtonnai point quils se
fussent tus devant le juge et que, sous le coup dune aussi grave
accusation que celle dune complicit dans le crime, ils naient
point rpondu tout de suite en avouant le braconnage. Le
braconnage les sauvait de la cour dassisses, mais les faisait
mettre  la porte du chteau, et, comme ils taient parfaitement
srs de leur innocence sur le fait crime, ils espraient bien que
celle-ci serait vite dcouverte et que lon continuerait  ignorer
le fait braconnage. Il leur serait toujours loisible de parler 
temps! Je leur ai fait hter leur confession par lengagement
sign de M. Stangerson, que je leur apportais. Ils donnrent
toutes preuves ncessaires, furent mis en libert et conurent
pour moi une vive reconnaissance. Pourquoi ne les avais-je point
fait dlivrer plus tt? Parce que je ntais point sr alors quil
ny avait dans leur cas que du braconnage. Je voulais les laisser
venir, et tudier le terrain. Ma conviction ne devint que plus
certaine,  mesure que les jours scoulaient. Au lendemain de la
galerie inexplicable, comme javais besoin de gens dvous ici,
je rsolus de me les attacher immdiatement en faisant cesser leur
captivit. Et voil!

Ainsi sexprima Joseph Rouletabille, et je ne pus que mtonner
encore de la simplicit de raisonnement qui lavait conduit  la
vrit dans cette affaire de la complicit des concierges. Certes,
laffaire tait minime, mais je pensai  part moi que le jeune
homme, un de ces jours, ne manquerait point de nous expliquer,
avec la mme simplicit, la formidable nuit de la Chambre Jaune
et celle de la galerie inexplicable.

Nous tions arrivs  lauberge du Donjon. Nous entrmes.

Cette fois, nous ne vmes point lhte, mais ce fut lhtesse qui
nous accueillit avec un bon sourire heureux. Jai dj dcrit la
salle o nous nous trouvions, et jai donn un aperu de la
charmante femme blonde aux yeux doux qui se mit immdiatement 
notre disposition pour le djeuner.

Comment va le pre Mathieu? demanda Rouletabille.

-- Gure mieux, monsieur, gure mieux; il est toujours au lit.

-- Ses rhumatismes ne le quittent donc pas?

-- Eh non! Jai encore t oblige, la nuit dernire, de lui faire
une piqre de morphine. Il ny a que cette drogue-l qui calme ses
douleurs.

Elle parlait dune voix douce; tout, en elle, exprimait la
douceur. Ctait vraiment une belle femme, un peu indolente, aux
grands yeux cerns, des yeux damoureuse. Le pre Mathieu, quand
il navait pas de rhumatismes, devait tre un heureux gaillard.
Mais elle, tait-elle heureuse avec ce rhumatisant bourru? La
scne  laquelle nous avions prcdemment assist ne pouvait nous
le faire croire, et cependant, il y avait, dans toute lattitude
de cette femme, quelque chose qui ne dnotait point le dsespoir.
Elle disparut dans sa cuisine pour prparer notre repas, nous
laissant sur la table une bouteille dexcellent cidre.
Rouletabille nous en versa dans des bols, bourra sa pipe,
lalluma, et, tranquillement, mexpliqua enfin la raison qui
lavait dtermin  me faire venir au Glandier avec des revolvers.

Oui, dit-il, en suivant dun oeil contemplatif les volutes de la
fume quil tirait de sa bouffarde, oui, cher ami, _jattends, ce
soir, lassassin._

Il y eut un petit silence que je neus garde dinterrompre, et il
reprit:

Hier soir, au moment o jallais me mettre au lit, M. Robert
Darzac frappa  la porte de ma chambre. Je lui ouvris, et il me
confia quil tait dans la ncessit de se rendre, le lendemain
matin, cest--dire ce matin mme,  Paris. La raison qui le
dterminait  ce voyage tait  la fois premptoire et
mystrieuse, premptoire puisquil lui tait impossible de ne pas
faire ce voyage, et mystrieuse puisquil lui tait aussi
impossible de men dvoiler le but.Je pars, et cependant, ajouta-
t-il, je donnerais la moiti de ma vie pour ne pas quitter en ce
moment Mlle Stangerson. Il ne me cacha point quil la croyait
encore une fois en danger.Il surviendrait quelque chose la nuit
prochaine que je ne men tonnerais gure, avoua-t-il, et
cependant il faut que je mabsente. Je ne pourrai tre de retour
au Glandier quaprs-demain matin.

Je lui demandai des explications, et voici tout ce quil
mexpliqua. Cette ide dun danger pressant lui venait uniquement
de la concidence qui existait entre ses absences et les attentats
dont Mlle Stangerson tait lobjet. La nuit de la galerie
inexplicable, il avait d quitter le Glandier; la nuit de la
Chambre Jaune, il naurait pu tre au Glandier et, de fait, nous
savons quil ny tait pas. Du moins nous le savons
officiellement, daprs ses dclarations. Pour que, charg dune
ide pareille, il sabsentt  nouveau aujourdhui, _il fallait
quil_ _obt  une volont plus forte que la sienne._ Cest ce
que je pensais et cest ce que je lui dis. Il me rpondit: Peut-
tre! Je demandai si cette volont plus forte que la sienne tait
celle de Mlle Stangerson; il me jura que non et que la dcision de
son dpart avait t prise par lui, en dehors de toute instruction
de Mlle Stangerson. Bref, il me rpta quil ne croyait  la
possibilit dun nouvel attentat qu cause de cette
extraordinaire concidence quil avait remarque et que le juge
dinstruction, du reste, lui avait fait remarquer. Sil arrivait
quelque chose  Mlle Stangerson, dit-il, ce serait terrible et
pour elle et pour moi; pour elle, qui sera une fois de plus entre
la vie et la mort; pour moi, qui ne pourrai la dfendre en cas
dattaque et qui serai ensuite dans la ncessit de ne point dire
_o jai pass la nuit._ Or, je me rends parfaitement compte des
soupons qui psent sur moi. Le juge dinstruction et M. Frdric
Larsan -- ce dernier ma suivi  la piste, la dernire fois que je
me suis rendu  Paris, et jai eu toutes les peines du monde 
men dbarrasser -- ne sont pas loin de me croire coupable.--Que
ne dites-vous, mcriai-je tout  coup, le nom de lassassin,
puisque vous le connaissez? M. Darzac parut extrmement troubl
de mon exclamation. Il me rpliqua, dune voix hsitante: Moi! Je
connais le nom de lassassin? Qui me laurait appris? Je repartis
aussitt: Mlle Stangerson! Alors, il devint tellement ple que
je crus quil allait se trouver mal, et je vis que javais frapp
juste: _Mlle Stangerson_ _et lui savent le nom de lassassin!_
Quand il fut un peu remis, il me dit: Je vais vous quitter,
monsieur. Depuis que vous tes ici, jai pu apprcier votre
exceptionnelle intelligence et votre ingniosit sans gale. Voici
le service que je rclame de vous. Peut-tre ai-je tort de
craindre un attentat la nuit prochaine; mais, comme il faut tout
prvoir, je compte sur vous pour rendre cet attentat impossible...
Prenez toutes dispositions quil faudra pour isoler, pour garder
Mlle Stangerson. Faites quon ne puisse entrer dans la chambre de
Mlle Stangerson. Veillez autour de cette chambre comme un bon
chien de garde. Ne dormez pas. Ne vous accordez point une seconde
de repos. Lhomme que nous redoutons est dune astuce prodigieuse,
qui na peut-tre encore jamais t gale au monde. Cette astuce
mme _la sauvera si vous veillez_; car il est impossible quil ne
sache point que vous veillez,  cause de cette astuce mme; et,
sil sait que vous veillez, il ne tentera rien. --Avez-vous parl
de ces choses  M. Stangerson?--Non!--Pourquoi?--Parce que je ne
veux point, monsieur, que M. Stangerson me dise ce que vous mavez
dit tout  lheure: Vous connaissez le nom de lassassin! Si,
vous, vous tes tonn de ce que je viens vous dire: Lassassin
va peut-tre venir demain!, quel serait ltonnement de M.
Stangerson, si je lui rptais la mme chose! Il nadmettra peut-
tre point que mon sinistre pronostic ne soit bas que sur des
concidences quil finirait, sans doute, lui aussi, par trouver
tranges... Je vous dis tout cela, monsieur Rouletabille, parce
que jai une grande... une grande confiance en vous... Je sais
que, _vous_, vous ne me souponnez pas! ...

Le pauvre homme, continua Rouletabille, me rpondait comme il
pouvait,  hue et  dia. Il souffrait. Jeus piti de lui,
dautant plus que je me rendais parfaitement compte quil se
ferait tuer plutt que de me dire qui tait lassassin comme Mlle
Stangerson se fera plutt assassiner que de dnoncer lhomme de la
Chambre Jaune et de la galerie inexplicable. Lhomme doit la
tenir, ou doit les tenir tous deux, dune manire terrible, et
ils ne doivent rien tant redouter que de voir M. Stangerson
apprendre que sa fille est tenue par son assassin. Je fis
comprendre  M. Darzac quil stait suffisamment expliqu et
quil pouvait se taire puisquil ne pouvait plus rien mapprendre.
Je lui promis de veiller et de ne me point coucher de la nuit. Il
insista pour que jorganisasse une vritable barrire
infranchissable autour de la chambre de Mlle Stangerson, autour du
boudoir o couchaient les deux gardes et autour du salon o
couchait, depuis la galerie inexplicable, M. Stangerson; bref,
autour de tout lappartement. Non seulement je compris,  cette
insistance, que M. Darzac me demandait de rendre impossible
larrive  la chambre de Mlle Stangerson, mais encore de rendre
cette arrive si visiblement impossible, que lhomme ft rebut
tout de suite et dispart sans laisser de trace. Cest ainsi que
jexpliquai,  part moi, la phrase finale dont il me salua: Quand
je serai parti, vous pourrez parler de vos soupons pour cette
nuit  M. Stangerson, au pre Jacques,  Frdric Larsan,  tout
le monde au chteau et organiser ainsi, jusqu mon retour, une
surveillance dont, aux yeux de tous, vous aurez eu seul lide.

Il sen alla, le pauvre, le pauvre homme, ne sachant plus gure
ce quil disait, devant mon silence et mes yeux qui lui criaient
que javais devin les trois quarts de son secret. Oui, oui,
vraiment, il devait tre tout  fait dsempar pour tre venu 
moi dans un moment pareil et pour abandonner Mlle Stangerson,
quand il avait dans la tte cette ide terrible de la
concidence...

Quand il fut parti, je rflchis. Je rflchis  ceci, quil
fallait tre plus astucieux que lastuce mme, de telle sorte que
lhomme, sil devait aller, cette nuit, dans la chambre de Mlle
Stangerson, ne se doutt point une seconde quon pouvait
souponner sa venue. Certes! lempcher de pntrer, mme par la
mort, mais le laisser avancer suffisamment pour que, _mort ou
vivant, on pt_ _voir nettement sa figure!_ Car il fallait en
finir, il _fallait librer Mlle Stangerson de cet assassinat
latent!_

Oui, mon ami, dclara Rouletabille, aprs avoir pos sa pipe sur
la table et vid son verre, il faut que je voie, dune faon bien
distincte, sa figure, _histoire dtre sr quelle entre dans le
cercle que jai trac avec le bon bout de ma raison._

 ce moment, apportant lomelette au lard traditionnelle,
lhtesse fit sa rapparition. Rouletabille lutina un peu
MmeMathieu et celle-ci se montra de lhumeur la plus charmante.

Elle est beaucoup plus gaie, me dit-il, quand le pre Mathieu est
clou au lit par ses rhumatismes que lorsque le pre Mathieu est
ingambe!

Mais je ntais ni aux jeux de Rouletabille, ni aux sourires de
lhtesse; jtais tout entier aux dernires paroles de mon jeune
ami et  ltrange dmarche de M. Robert Darzac.

Quand il eut fini son omelette et que nous fmes seuls  nouveau,
Rouletabille reprit le cours de ses confidences:

Quand je vous ai envoy ma dpche ce matin,  la premire heure,
jen tais rest, me dit-il,  la parole de M. Darzac: Lassassin
viendra peut-tre la nuit prochaine. Maintenant, je peux vous
dire quil viendra srement. Oui, je lattends.

-- Et quest-ce qui vous a donn cette certitude? Ne serait-ce
point par hasard...

-- Taisez-vous, minterrompit en souriant Rouletabille, taisez-
vous, vous allez dire une btise. Je suis sr que lassassin
viendra _depuis ce matin, dix heures et demie_, cest--dire avant
votre arrive, et par consquent _avant que nous nayons aperu
Arthur Rance  la fentre de la cour dhonneur..._

-- Ah! ah! fis-je... vraiment... mais encore, pourquoi en tiez-
vous sr ds dix heures et demie?

-- Parce que,  dix heures et demie, jai eu la preuve que Mlle
Stangerson faisait autant defforts pour permettre  lassassin de
pntrer dans sa chambre, cette nuit, que M. Robert Darzac avait
pris, en sadressant  moi, de prcautions pour quil ny entrt
pas...
-- Oh! oh! mcriai-je, est-ce bien possible! ...

Et plus bas:

Ne mavez-vous pas dit que Mlle Stangerson adorait M. Robert
Darzac?

-- Je vous lai dit parce que cest la vrit!

-- Alors, vous ne trouvez pas bizarre...

-- Tout est bizarre, dans cette affaire, mon ami, mais croyez bien
que le bizarre que vous, vous connaissez nest rien  ct du
bizarre qui vous attend! ...

-- Il faudrait admettre, dis-je encore, que Mlle Stangerson et
son assassin aient entre eux des relations au moins pistolaires?

-- Admettez-le! mon ami, admettez-le! ... Vous ne risquez rien!
... Je vous ai rapport lhistoire de la lettre sur la table de
Mlle Stangerson, lettre laisse par lassassin la nuit de la
galerie inexplicable, lettre disparue... dans la poche de Mlle
Stangerson... Qui pourrait prtendre que, dans cette lettre,
lassassin ne sommait pas Mlle Stangerson de lui donner un
prochain rendez-vous effectif, et enfin quil na pas fait savoir
 Mlle Stangerson, aussitt quil a t sr du dpart de M.
Darzac, que ce rendez-vous devait tre pour la nuit qui vient?

Et mon ami ricana silencieusement. Il y avait des moments o je me
demandais sil ne se payait point ma tte.

La porte de lauberge souvrit. Rouletabille fut debout, si
subitement, quon et pu croire quil venait de subir sur son
sige une dcharge lectrique.

Mr Arthur Rance! scria-t-il.

M. Arthur Rance tait devant nous, et, flegmatiquement, saluait.



XX
Un geste de Mlle Stangerson


Vous me reconnaissez, monsieur? demanda Rouletabille au
gentleman.

-- Parfaitement, rpondit Arthur Rance. Jai reconnu en vous le
petit garon du buffet. (Visage cramoisi de colre de Rouletabille
 ce titre de petit garon.) Et je suis descendu de ma chambre
pour venir vous serrer la main. Vous tes un joyeux petit garon.

Main tendue de lamricain; Rouletabille se dride, serre la main
en riant, me prsente, prsente Mr Arthur-William Rance, linvite
 partager notre repas.

Non, merci. Je djeune avec M. Stangerson.

Arthur Rance parle parfaitement notre langue, presque sans accent.

Je croyais, monsieur, ne plus avoir le plaisir de vous revoir; ne
deviez-vous pas quitter notre pays le lendemain ou le surlendemain
de la rception  llyse?

Rouletabille et moi, en apparence indiffrents  cette
conversation de rencontre, prtons une oreille fort attentive 
chaque parole de lAmricain.

La face rose violace de lhomme, ses paupires lourdes, certains
tics nerveux, tout dmontre, tout prouve lalcoolique. Comment ce
triste individu est-il le commensal de M. Stangerson? Comment
peut-il tre intime avec lillustre professeur?

Je devais apprendre, quelques jours plus tard, de Frdric Larsan
-- lequel avait, comme nous, t surpris et intrigu par la
prsence de lAmricain au chteau, et stait document -- que M.
Rance ntait devenu alcoolique que depuis une quinzaine dannes,
cest--dire depuis le dpart de Philadelphie du professeur et de
sa fille.  lpoque o les Stangerson habitaient lAmrique, ils
avaient connu et beaucoup frquent Arthur Rance, qui tait un des
phrnologues les plus distingus du Nouveau Monde. Il avait su,
grce  des expriences nouvelles et ingnieuses, faire franchir
un pas immense  la science de Gall et de Lavater. Enfin, il faut
retenir  lactif dArthur Rance et pour lexplication de cette
intimit avec laquelle il tait reu au Glandier, que le savant
amricain avait rendu un jour un grand service  Mlle Stangerson,
en arrtant, au pril de sa vie, les chevaux emballs de sa
voiture. Il tait mme probable qu la suite de cet vnement une
certaine amiti avait li momentanment Arthur Rance et la fille
du professeur; mais rien ne faisait supposer, dans tout ceci, la
moindre histoire damour.

O Frdric Larsan avait-il puis ses renseignements? Il ne me le
dit point; mais il paraissait  peu prs sr de ce quil avanait.

Si, au moment o Arthur Rance nous vint rejoindre  lauberge du
Donjon, nous avions connu ces dtails, il est probable que sa
prsence au chteau nous et moins intrigus, mais ils nauraient
fait, en tout cas, quaugmenter lintrt que nous portions  ce
nouveau personnage. Lamricain devait avoir dans les quarante-
cinq ans. Il rpondit dune faon trs naturelle  la question de
Rouletabille:

Quand jai appris lattentat, jai retard mon retour en
Amrique; je voulais massurer, avant de partir, que Mlle
Stangerson ntait point mortellement atteinte, et je ne men irai
que lorsquelle sera tout  fait rtablie.

Arthur Rance prit alors la direction de la conversation, vitant
de rpondre  certaines questions de Rouletabille, nous faisant
part, sans que nous ly invitions, de ses ides personnelles sur
le drame, ides qui ntaient point loignes,  ce que jai pu
comprendre, des ides de Frdric Larsan lui-mme, cest--dire
que lAmricain pensait, lui aussi, que M. Robert Darzac devait
tre pour quelque chose dans laffaire. Il ne le nomma point,
mais il ne fallait point tre grand clerc pour saisir ce qui tait
au fond de son argumentation. Il nous dit quil connaissait les
efforts faits par le jeune Rouletabille pour arriver  dmler
lcheveau embrouill du drame de la Chambre Jaune. Il nous
rapporta que M. Stangerson lavait mis au courant des vnements
qui staient drouls dans la galerie inexplicable. On
devinait, en coutant Arthur Rance, quil expliquait tout par
Robert Darzac.  plusieurs reprises, il regretta que M. Darzac ft
justement absent du chteau quand il sy passait daussi
mystrieux drames, et nous smes ce que parler veut dire. Enfin,
il mit cette opinion que M. Darzac avait t trs bien inspir,
trs habile, en installant lui-mme sur les lieux M. Joseph
Rouletabille, qui ne manquerait point -- un jour ou lautre -- de
dcouvrir lassassin. Il pronona cette dernire phrase avec une
ironie visible, se leva, nous salua, et sortit.

Rouletabille,  travers la fentre, le regarda sloigner et dit:

Drle de corps!

Je lui demandai:

Croyez-vous quil passera la nuit au Glandier?

 ma stupfaction, le jeune reporter rpondit que cela lui tait
tout  fait indiffrent.

Je passerai sur lemploi de notre aprs-midi. Quil vous suffise
de savoir que nous allmes nous promener dans les bois, que
Rouletabille me conduisit  la grotte de Sainte-Genevive et que,
tout ce temps, mon ami affecta de me parler de toute autre chose
que de ce qui le proccupait. Ainsi le soir arriva. Jtais tout
tonn de voir le reporter ne prendre aucune de ces dispositions
auxquelles je mattendais. Je lui en fis la remarque, quand, la
nuit venue, nous nous trouvmes dans sa chambre. Il me rpondit
que toutes ses dispositions taient dj prises et que lassassin
ne pouvait, cette fois, lui chapper. Comme jmettais quelque
doute, lui rappelant la disparition de lhomme dans la galerie, et
faisant entendre que le mme fait pourrait se renouveler, il
rpliqua: Quil lesprait bien, et que cest tout ce quil
dsirait cette nuit-l. Je ninsistai point, sachant par
exprience combien mon insistance et t vaine et dplace. Il me
confia que, depuis le commencement du jour, par son soin et ceux
des concierges, le chteau tait surveill de telle sorte que
personne ne pt en approcher sans quil en ft averti; et que,
dans le cas o personne ne viendrait du dehors, il tait bien
tranquille sur tout ce qui pouvait concerner ceux du dedans.

Il tait alors six heures et demie,  la montre quil tira de son
gousset; il se leva, me fit signe de le suivre et, sans prendre
aucune prcaution, sans essayer mme dattnuer le bruit de ses
pas, sans me recommander le silence, il me conduisit  travers la
galerie; nous atteignmes la galerie droite, et nous la suivmes
jusquau palier de lescalier que nous traversmes. Nous avons
alors continu notre marche dans la galerie, aile gauche,
passant devant lappartement du professeur Stangerson. 
lextrmit de cette galerie, avant darriver au donjon, se
trouvait une pice qui tait la chambre occupe par Arthur Rance.
Nous savions cela parce que nous avions vu,  midi, lAmricain 
la fentre de cette chambre qui donnait sur la cour dhonneur. La
porte de cette chambre tait dans le travers de la galerie,
puisque la chambre barrait et terminait la galerie de ce ct. En
somme, la porte de cette chambre tait juste en face de la fentre
est qui se trouvait  lextrmit de lautre galerie droite,
aile droite, l o, prcdemment, Rouletabille avait plac le pre
Jacques. Quand on tournait le dos  cette porte, cest--dire
quand on sortait de cette chambre, on voyait toute la galerie en
enfilade: aile gauche, palier et aile droite. Il ny avait,
naturellement, que la galerie tournante de laile droite que lon
ne voyait point.

Cette galerie tournante, dit Rouletabille, je me la rserve.
Vous, quand je vous en prierai, vous viendrez vous installer ici.

Et il me fit entrer dans un petit cabinet noir triangulaire, pris
sur la galerie et situ de biais  gauche de la porte de la
chambre dArthur Rance. De ce recoin, je pouvais voir tout ce qui
se passait dans la galerie aussi facilement que si javais t
devant la porte dArthur Rance et je pouvais galement surveiller
la porte mme de lAmricain. La porte de ce cabinet, qui devait
tre mon lieu dobservation, tait garnie de carreaux non dpolis.
Il faisait clair dans la galerie o toutes les lampes taient
allumes; il faisait noir dans le cabinet. Ctait l un poste de
choix pour un espion.

Car que faisais-je, l, sinon un mtier despion? de bas policier?
Jy rpugnais certainement; et, outre mes instincts naturels, ny
avait-il pas la dignit de ma profession qui sopposait  un
pareil avatar? En vrit, si mon btonnier me voyait! si lon
apprenait ma conduite, au Palais, que dirait le Conseil de
lOrdre? Rouletabille, lui, ne souponnait mme pas quil pouvait
me venir  lide de lui refuser le service quil me demandait,
et, de fait, je ne le lui refusai point: dabord parce que jeusse
craint de passer  ses yeux pour un lche; ensuite parce que je
rflchis que je pouvais toujours prtendre quil mtait loisible
de chercher partout la vrit en amateur; enfin, parce quil tait
trop tard pour me tirer de l. Que navais-je eu ces scrupules
plus tt? Pourquoi ne les avais-je pas eus? Parce que ma curiosit
tait plus forte que tout. Encore, je pouvais dire que jallais
contribuer  sauver la vie dune femme; et il nest point de
rglements professionnels qui puissent interdire un aussi gnreux
dessein.

Nous revnmes  travers la galerie. Comme nous arrivions en face
de lappartement de Mlle Stangerson, la porte du salon souvrit,
pousse par le matre dhtel qui faisait le service du dner (M.
Stangerson dnait avec sa fille dans le salon du premier tage,
depuis trois jours), et, comme la porte tait reste entrouverte,
nous vmes parfaitement Mlle Stangerson qui, profitant de
labsence du domestique et de ce que son pre tait baiss,
ramassant un objet quelle venait de faire tomber, versait
htivement le contenu dune fiole dans le verre de M. Stangerson.



XXI
 lafft


Ce geste, qui me bouleversa, ne parut point mouvoir extrmement
Rouletabille. Nous nous retrouvmes dans sa chambre, et, ne me
parlant mme point de la scne que nous venions de surprendre, il
me donna ses dernires instructions pour la nuit. Nous allions
dabord dner. Aprs dner, je devais entrer dans le cabinet noir
et, l, jattendrais tout le temps quil faudrait pour voir
quelque chose.

Si vous voyez avant moi, mexpliqua mon ami, il faudra
mavertir. Vous verrez avant moi si lhomme arrive dans la galerie
droite par tout autre chemin que la galerie tournante, puisque
vous dcouvrez toute la galerie droite et que moi je ne puis voir
que la galerie tournante. Pour mavertir, vous naurez qu
dnouer lembrasse du rideau de la fentre de la galerie droite
qui se trouve la plus proche du cabinet noir. Le rideau tombera de
lui-mme, voilant la fentre et faisant immdiatement un carr
dombre l o il y avait un carr de lumire, puisque la galerie
est claire. Pour faire ce geste, vous navez qu allonger la
main hors du cabinet noir. Moi, dans la galerie tournante qui fait
angle droit avec la galerie droite, japerois, par les fentres
de la galerie tournante, tous les carrs de lumire que font les
fentres de la galerie droite. Quand le carr lumineux qui nous
occupe deviendra obscur, je saurai ce que cela veut dire.

-- Et alors?

-- Alors, vous me verrez apparatre au coin de la galerie
tournante.

-- Et quest-ce que je ferai?

-- Vous marcherez aussitt vers moi, derrire lhomme, mais je
serai dj sur _lhomme et jaurai vu si sa figure entre dans mon
cercle..._

-- Celui qui est trac par le bon bout de la raison, terminai-je
en esquissant un sourire.

-- Pourquoi souriez-vous? Cest bien inutile... Enfin, profitez,
pour vous rjouir, des quelques instants qui vous restent, car je
vous jure que tout  lheure vous nen aurez plus loccasion.

-- Et si lhomme chappe?

-- _Tant mieux!_ fit flegmatiquement Rouletabille. Je ne tiens pas
 le prendre; il pourra schapper en dgringolant lescalier et
par le vestibule du rez-de-chausse... et cela avant que vous
nayez atteint le palier, puisque vous tes au fond de la galerie.
Moi, je le laisserai partir _aprs avoir vu sa figure_. Cest tout
ce quil me faut: voir sa figure. Je saurai bien marranger
ensuite pour quil soit mort pour Mlle Stangerson, _mme sil
reste vivant._ Si je le prends vivant, Mlle Stangerson et M.
Robert Darzac ne me le pardonneront peut-tre jamais! Et je tiens
 leur estime; ce sont de braves gens. Quand je vois Mlle
Stangerson verser un narcotique dans le verre de son pre, pour
que son pre, cette nuit, ne soit pas rveill par la conversation
quelle doit _avoir avec_ _son assassin_, vous devez comprendre
que sa reconnaissance pour moi aurait des limites si jamenais 
son pre, _les poings lis_ _et la bouche ouverte_, lhomme de la
Chambre Jaune et de la galerie inexplicable! Cest peut-tre
un grand bonheur que, la nuit de la galerie inexplicable,
lhomme se soit vanoui comme par enchantement! Je lai compris
cette nuit-l  la physionomie soudain rayonnante de Mlle
Stangerson quand elle eut appris _quil avait chapp_. Et jai
compris que, pour sauver la malheureuse, il fallait moins prendre
lhomme que le rendre muet, de quelque faon que ce fut. Mais tuer
un homme! tuer un homme! ce nest pas une petite affaire. Et puis,
a ne me regarde pas...  moins quil ne men donne loccasion!
... Dun autre ct, le rendre muet sans que la dame me fasse de
confidences... cest une besogne qui consiste dabord  deviner
tout avec rien! ... Heureusement, mon ami, jai devin... ou
plutt non, jai raisonn... et je ne demande  lhomme de ce soir
de ne mapporter que la figure sensible qui doit entrer...

-- Dans le cercle...

-- Parfaitement. et sa figure ne me surprendra pas! ...

-- Mais je croyais que vous aviez dj vu sa figure, le soir o
vous avez saut dans la chambre...

-- Mal... la bougie tait par terre... et puis, toute cette
barbe...

-- Ce soir, il nen aura donc plus?

-- Je crois pouvoir affirmer quil en aura... Mais la galerie est
claire, et puis, maintenant, je sais... ou du moins mon cerveau
sait... alors mes yeux verront...

-- Sil ne sagit que de le voir et de le laisser chapper...
pourquoi nous tre arms?

-- Parce que, mon cher, _si lhomme de la Chambre Jaune et de la
galerie inexplicable sait que je sais, il est capable de tout!_
Alors, il faudra nous dfendre.

-- Et vous tes sr quil viendra ce soir? ...

-- Aussi sr que vous tes l! ... Mlle Stangerson,  dix heures
et demie, ce matin, le plus habilement du monde, sest arrange
pour tre sans gardes-malades cette nuit; elle leur a donn cong
pour vingt-quatre heures, sous des prtextes plausibles, et na
voulu, pour veiller auprs delle, pendant leur absence, que son
cher pre, qui couchera dans le boudoir de sa fille et qui accepte
cette nouvelle fonction avec une joie reconnaissante. La
concidence du dpart de M. Darzac (aprs les paroles quil ma
dites) et des prcautions exceptionnelles de Mlle Stangerson, pour
faire autour delle de la solitude, ne permet aucun doute. La
venue de lassassin, que Darzac redoute, _Mlle Stangerson la
prpare!_

-- Cest effroyable!

-- Oui.

-- Et le geste que nous lui avons vu faire, cest le geste qui va
endormir son pre?

-- Oui.

-- En somme, pour laffaire de cette nuit, nous ne sommes que
deux?

-- Quatre; le concierge et sa femme veillent  tout hasard... Je
crois leur veille inutile, avant... Mais le concierge pourra
mtre utile aprs, si on tue!

-- Vous croyez donc quon va tuer?

-- _On tuera sil le veut!_

-- Pourquoi navoir pas averti le pre Jacques? Vous ne vous
servez plus de lui, aujourdhui?

-- Non, me rpondit Rouletabille dun ton brusque.

Je gardai quelque temps le silence; puis, dsireux de connatre le
fond de la pense de Rouletabille, je lui demandai  brle-
pourpoint:

Pourquoi ne pas avertir Arthur Rance? Il pourrait nous tre dun
grand secours...

-- Ah a! fit Rouletabille avec mchante humeur... Vous voulez
donc mettre tout le monde dans les secrets de Mlle Stangerson! ...
Allons dner... cest lheure... Ce soir nous dnons chez Frdric
Larsan...  moins quil ne soit encore pendu aux trousses de
Robert Darzac... Il ne le lche pas dune semelle. Mais, bah! sil
nest pas l en ce moment, je suis bien sr quil sera l cette
nuit! ... En voil un que je vais rouler!

 ce moment, nous entendmes du bruit dans la chambre  ct.

Ce doit tre lui, dit Rouletabille.

-- Joubliais de vous demander, fis-je: quand nous serons devant
le policier, pas une allusion  lexpdition de cette nuit, nest-
ce pas?

-- videmment; nous oprons seuls, _pour notre compte personnel._

-- Et toute la gloire sera pour nous?

Rouletabille, ricanant, ajouta:

Tu las dit, bouffi!

Nous dnmes avec Frdric Larsan, dans sa chambre. Nous le
trouvmes chez lui... Il nous dit quil venait darriver et nous
invita  nous mettre  table. Le dner se passa dans la meilleure
humeur du monde, et je neus point de peine  comprendre quil
fallait lattribuer  la quasi-certitude o Rouletabille et
Frdric Larsan, lun et lautre, et chacun de son ct, taient
de tenir enfin la vrit. Rouletabille confia au grand Fred que
jtais venu le voir de mon propre mouvement et quil mavait
retenu pour que je laidasse dans un grand travail quil devait
livrer, cette nuit mme,  _Lpoque_. Je devais repartir, dit-il,
pour Paris, par le train donze heures, emportant sa copie, qui
tait une sorte de feuilleton o le jeune reporter retraait les
principaux pisodes des mystres du Glandier. Larsan sourit 
cette explication comme un homme qui nen est point dupe, mais qui
se garde, par politesse, dmettre la moindre rflexion sur des
choses qui ne le regardent pas. Avec mille prcautions dans le
langage et jusque dans les intonations, Larsan et Rouletabille
sentretinrent assez longtemps de la prsence au chteau de M.
Arthur-W. Rance, de son pass en Amrique quils eussent voulu
connatre mieux, du moins quant aux relations quil avait eues
avec les Stangerson.  un moment, Larsan, qui me parut soudain
souffrant, dit avec effort:

Je crois, monsieur Rouletabille, que nous navons plus
grandchose  faire au Glandier, et mest avis que nous ny
coucherons plus de nombreux soirs.

-- Cest aussi mon avis, monsieur Fred.

-- Vous croyez donc, mon ami, que _laffaire est finie?_

-- Je crois, en effet, quelle est finie et quelle na plus rien
 nous apprendre, rpliqua Rouletabille.

-- Avez-vous un coupable? demanda Larsan.

-- Et vous?

-- Oui.

-- Moi aussi, dit Rouletabille.

-- Serait-ce le mme?

-- Je ne crois pas, _si vous navez pas chang dide_, dit le
jeune reporter.

Et il ajouta avec force:

M. Darzac est un honnte homme!

-- Vous en tes sr? demanda Larsan. Eh bien, moi, je suis sr du
contraire... Cest donc la bataille?

-- Oui, la bataille. Et je vous battrai, monsieur Frdric Larsan.

-- La jeunesse ne doute de rien, termina le grand Fred en riant
et en me serrant la main.

Rouletabille rpondit comme un cho:

De rien!

Mais soudain, Larsan, qui stait lev pour nous souhaiter le
bonsoir, porta les deux mains  sa poitrine et trbucha. Il dut
sappuyer  Rouletabille pour ne pas tomber. Il tait devenu
extrmement ple.

Oh! oh! fit-il, quest-ce que jai l? Est-ce que je serais
empoisonn?

Et il nous regardait dun oeil hagard... En vain, nous
linterrogions, il ne nous rpondait plus... Il stait affaiss
dans un fauteuil et nous ne pmes en tirer un mot. Nous tions
extrmement inquiets, et pour lui, et pour nous, car nous avions
mang de tous les plats auxquels avait touch Frdric Larsan.
Nous nous empressions autour de lui. Maintenant, il ne semblait
plus souffrir, mais sa tte lourde avait roul sur son paule et
ses paupires appesanties nous cachaient son regard. Rouletabille
se pencha sur sa poitrine et ausculta son coeur...

Quand il se releva, mon ami avait une figure aussi calme que je la
lui avais vue tout  lheure bouleverse. Il me dit:

Il dort!

Et il mentrana dans sa chambre, aprs avoir referm la porte de
la chambre de Larsan.

Le narcotique? demandai-je... Mlle Stangerson veut donc endormir
tout le monde, ce soir? ...

-- Peut-tre... me rpondit Rouletabille en songeant  autre
chose.

-- Mais nous! ... nous! exclamai-je. Qui me dit que nous navons
pas aval un pareil narcotique?

-- Vous sentez-vous indispos? me demanda Rouletabille avec sang-
froid.

-- Non, aucunement!

-- Avez-vous envie de dormir?

-- En aucune faon...

-- Eh bien, mon ami, fumez cet excellent cigare.

Et il me passa un havane de premier choix que M. Darzac lui avait
offert; quant  lui, il alluma sa bouffarde, son ternelle
bouffarde.

Nous restmes ainsi dans cette chambre jusqu dix heures, sans
quun mot ft prononc. Plong dans un fauteuil, Rouletabille
fumait sans discontinuer, le front soucieux et le regard lointain.
 dix heures, il se dchaussa, me fit un signe et je compris que
je devais, comme lui, retirer mes chaussures. Quand nous fmes sur
nos chaussettes, Rouletabille dit, si bas que je devinai plutt le
mot que je ne lentendis:

Revolver!

Je sortis mon revolver de la poche de mon veston.

Armez! fit-il encore.

Jarmai.

Alors il se dirigea vers la porte de sa chambre, louvrit avec des
prcautions infinies; la porte ne cria pas. Nous fmes dans la
galerie tournante. Rouletabille me fit un nouveau signe. Je
compris que je devais prendre mon poste dans le cabinet noir.
Comme je mloignais dj de lui, Rouletabille me rejoignit et
membrassa, et puis je vis quavec les mmes prcautions il
retournait dans sa chambre. tonn de ce baiser et un peu inquiet,
jarrivai dans la galerie droite que je longeai sans encombre; je
traversai le palier et continuai mon chemin dans la galerie, aile
gauche, jusquau cabinet noir. Avant dentrer dans le cabinet
noir, je regardai de prs lembrasse du rideau de la fentre... Je
navais, en effet, qu la toucher du doigt pour que le lourd
rideau retombt dun seul coup, cachant  Rouletabille le carr
de lumire: signal convenu. Le bruit dun pas marrta devant la
porte dArthur Rance. Il ntait donc pas encore couch! Mais
comment tait-il encore au chteau, nayant pas dn avec M.
Stangerson et sa fille? Du moins, je ne lavais pas vu  table,
dans le moment que nous avions saisi le geste de Mlle Stangerson.

Je me retirai dans mon cabinet noir. Je my trouvais parfaitement.
Je voyais toute la galerie en enfilade, galerie claire comme en
plein jour. videmment, rien de ce qui allait sy passer ne
pouvait mchapper. Mais quest-ce qui allait sy passer? Peut-
tre quelque chose de trs grave. Nouveau souvenir inquitant du
baiser de Rouletabille. On nembrasse ainsi ses amis que dans les
grandes occasions ou quand ils vont courir un danger! Je courais
donc un danger?

Mon poing se crispa sur la crosse de mon revolver, et jattendis.
Je ne suis pas un hros, mais je ne suis pas un lche.

Jattendis une heure environ; pendant cette heure je ne remarquai
rien danormal. Dehors, la pluie, qui stait mise  tomber
violemment vers neuf heures du soir, avait cess.

Mon ami mavait dit que rien ne se passerait probablement avant
minuit ou une heure du matin. Cependant il ntait pas plus donze
heures et demie quand la porte de la chambre dArthur Rance
souvrit. Jen entendis le faible grincement sur ses gonds. On et
dit quelle tait pousse de lintrieur avec la plus grande
prcaution. La porte resta ouverte un instant qui me parut trs
long. Comme cette porte tait ouverte, dans la galerie, cest--
dire pousse hors la chambre, je ne pus voir, ni ce qui se passait
dans la chambre, ni ce qui se passait derrire la porte.  ce
moment, je remarquai un bruit bizarre qui se rptait pour la
troisime fois, qui venait du parc, et auquel je navais pas
attach plus dimportance quon na coutume den attacher au
miaulement des chats qui errent, la nuit, sur les gouttires.
Mais, cette troisime fois, le miaulement tait si pur et si
spcial que je me rappelai ce que javais entendu raconter du
cri de la Bte du Bon Dieu. Comme ce cri avait accompagn,
jusqu ce jour, tous les drames qui staient drouls au
Glandier, je ne pus mempcher,  cette rflexion, davoir un
frisson. Aussitt je vis apparatre, au del de la porte, et
refermant la porte, un homme. Je ne pus dabord le reconnatre,
car il me tournait le dos et il tait pench sur un ballot assez
volumineux. Lhomme, ayant referm la porte, et portant le ballot,
se retourna vers le cabinet noir, et alors je vis qui il tait.
Celui qui sortait,  cette heure, de la chambre dArthur Rance
tait le garde. Ctait lhomme vert. Il avait ce costume que
je lui avais vu sur la route, en face de lauberge du Donjon, le
premier jour o jtais venu au Glandier, et quil portait encore
le matin mme quand, sortant du chteau, nous lavions rencontr,
Rouletabille et moi. Aucun doute, ctait le garde. Je le vis fort
distinctement. Il avait une figure qui me parut exprimer une
certaine anxit. Comme le cri de la Bte du Bon Dieu
retentissait au dehors pour la quatrime fois, il dposa son
ballot dans la galerie et sapprocha de la seconde fentre, en
comptant les fentres  partir du cabinet noir. Je ne risquai
aucun mouvement, car je craignais de trahir ma prsence.

Quand il fut  cette fentre, il colla son front contre les
vitraux dpolis, et regarda la nuit du parc. Il resta l une demi-
minute. La nuit tait claire, par intermittences, illumine par
une lune clatante qui, soudain, disparaissait sous un gros nuage.
Lhomme vert leva le bras  deux reprises, fit des signes que je
ne comprenais point; puis, sloignant de la fentre, reprit son
ballot et se dirigea, suivant la galerie, vers le palier.

Rouletabille mavait dit: Quand vous verrez quelque chose,
dnouez lembrasse. Je voyais quelque chose. tait-ce cette chose
que Rouletabille attendait? Ceci ntait point mon affaire et je
navais qu excuter la consigne qui mavait t donne. Je
dnouai lembrasse. Mon coeur battait  se rompre. Lhomme
atteignit le palier, mais  ma grande stupfaction, comme je
mattendais  le voir continuer son chemin dans la galerie, aile
droite, je laperus qui descendait lescalier conduisant au
vestibule.

Que faire? Stupidement, je regardais le lourd rideau qui tait
retomb sur la fentre. Le signal avait t donn, et je ne voyais
pas apparatre Rouletabille au coin de la galerie tournante. Rien
ne vint; personne napparut. Jtais perplexe. Une demi-heure
scoula qui me parut un sicle. Que faire maintenant, mme si je
voyais autre chose? Le signal avait t donn, je ne pouvais le
donner une seconde fois... Dun autre ct, maventurer dans la
galerie en ce moment pouvait dranger tous les plans de
Rouletabille. Aprs tout, je navais rien  me reprocher, et, sil
stait pass quelque chose que nattendait point mon ami, celui-
ci navait qu sen prendre  lui-mme. Ne pouvant plus tre
daucun rel secours davertissement pour lui, je risquai le tout
pour le tout: je sortis du cabinet, et, toujours sur mes
chaussettes, mesurant mes pas et coutant le silence, je men fus
vers la galerie tournante.

Personne dans la galerie tournante. Jallai  la porte de la
chambre de Rouletabille. Jcoutai. Rien. Je frappai bien
doucement. Rien. Je tournai le bouton, la porte souvrit. Jtais
dans la chambre. Rouletabille tait tendu, tout de son long, sur
le parquet.



XXII
Le cadavre incroyable


Je me penchai, avec une anxit inexprimable, sur le corps du
reporter, et jeus la joie de constater quil dormait! Il dormait
de ce sommeil profond et maladif dont javais vu sendormir
Frdric Larsan. Lui aussi tait victime du narcotique que lon
avait vers dans nos aliments. Comment, moi-mme, navais-je point
subi le mme sort! Je rflchis alors que le narcotique avait d
tre vers dans notre vin ou dans notre eau, car ainsi tout
sexpliquait: je ne bois pas en mangeant. Dou par la nature
dune rotondit prmature, je suis au rgime sec, comme on dit.
Je secouai avec force Rouletabille, mais je ne parvenais point 
lui faire ouvrir les yeux. Ce sommeil devait tre,  nen point
douter, le fait de Mlle Stangerson.

Celle-ci avait certainement pens que, plus que son pre encore,
elle avait  craindre la veille de ce jeune homme qui prvoyait
tout, qui savait tout! Je me rappelai que le matre dhtel nous
avait recommand, en nous servant, un excellent Chablis qui, sans
doute, avait pass sur la table du professeur et de sa fille.

Plus dun quart dheure scoula ainsi. Je me rsolus, en ces
circonstances extrmes, o nous avions tant besoin dtre
veills,  des moyens robustes. Je lanai  la tte de
Rouletabille un broc deau. Il ouvrit les yeux, enfin! de pauvres
yeux mornes, sans vie et ni regard. Mais ntait-ce pas l une
premire victoire? Je voulus la complter; jadministrai une paire
de gifles sur les joues de Rouletabille, et le soulevai. Bonheur!
je sentis quil se raidissait entre mes bras, et je lentendis qui
murmurait: Continuez, mais ne faites pas tant de bruit! ...
Continuer  lui donner des gifles sans faire de bruit me parut une
entreprise impossible. Je me repris  le pincer et  le secouer,
et il put tenir sur ses jambes. Nous tions sauvs! ...
On ma endormi, fit-il... Ah! Jai pass un quart dheure
abominable avant de cder au sommeil... Mais maintenant, cest
pass! Ne me quittez pas! ...

Il navait pas plus tt termin cette phrase que nous emes les
oreilles dchires par un cri affreux qui retentissait dans le
chteau, un vritable cri de la mort...

Malheur! hurla Rouletabille... nous arrivons trop tard! ...

Et il voulut se prcipiter vers la porte; mais il tait tout
tourdi et roula contre la muraille. Moi, jtais dj dans la
galerie, le revolver au poing, courant comme un fou du ct de la
chambre de Mlle Stangerson. Au moment mme o jarrivais 
lintersection de la galerie tournante et de la galerie droite, je
vis un individu qui schappait de lappartement de Mlle
Stangerson et qui, en quelques bonds, atteignit le palier.

Je ne fus pas matre de mon geste: je tirai... le coup de revolver
retentit dans la galerie avec un fracas assourdissant; mais
lhomme, continuant ses bonds insenss, dgringolait dj
lescalier. Je courus derrire lui, en criant: Arrte! arrte! ou
je te tue! ... Comme je me prcipitais  mon tour dans
lescalier, je vis en face de moi, arrivant du fond de la galerie,
aile gauche du chteau, Arthur Rance qui hurlait: Quy a-t-il?
... Quy a-t-il? ... Nous arrivmes presque en mme temps au bas
de lescalier, Arthur Rance et moi; la fentre du vestibule tait
ouverte; nous vmes distinctement la forme de lhomme qui fuyait;
instinctivement, nous dchargemes nos revolvers dans sa
direction; lhomme ntait pas  plus de dix mtres devant nous;
il trbucha et nous crmes quil allait tomber; dj nous sautions
par la fentre; mais lhomme se reprit  courir avec une vigueur
nouvelle; jtais en chaussettes, lAmricain tait pieds nus;
nous ne pouvions esprer latteindre si nos revolvers ne
latteignaient pas! Nous tirmes nos dernires cartouches sur
lui; il fuyait toujours... Mais il fuyait du ct droit de la cour
dhonneur vers lextrmit de laile droite du chteau, dans ce
coin entour de fosss et de hautes grilles do il allait lui
tre impossible de schapper, dans ce coin qui navait dautre
issue, devant nous, que la porte de la petite chambre en
encorbellement occupe maintenant par le garde.

Lhomme, bien quil ft invitablement bless par nos balles,
avait maintenant une vingtaine de mtres davance. Soudain,
derrire nous, au-dessus de nos ttes, une fentre de la galerie
souvrit et nous entendmes la voix de Rouletabille qui clamait,
dsespre:

Tirez, Bernier! Tirez!

Et la nuit claire, en ce moment, la nuit lunaire, fut encore
strie dun clair.

 la lueur de cet clair, nous vmes le pre Bernier, debout avec
son fusil,  la porte du donjon.

Il avait bien vis. Lombre tomba. Mais, comme elle tait
arrive  lextrmit de laile droite du chteau, elle tomba de
lautre ct de langle de la btisse; cest--dire que nous vmes
quelle tombait, mais elle ne sallongea dfinitivement par terre
que de cet autre ct du mur que nous ne pouvions pas voir.
Bernier, Arthur Rance et moi, nous arrivions de cet autre ct du
mur, vingt secondes plus tard. Lombre tait morte  nos pieds.

Rveill videmment de son sommeil lthargique par les clameurs et
les dtonations, Larsan venait douvrir la fentre de sa chambre
et nous criait, comme avait cri Arthur Rance: Quy a-t-il? ...
Quy a-t-il? ...

Et nous, nous tions penchs sur lombre, sur la mystrieuse ombre
morte de lassassin. Rouletabille, tout  fait rveill
maintenant, nous rejoignit dans le moment, et je lui criai:

Il est mort! Il est mort! ...

-- Tant mieux, fit-il... Apportez-le dans le vestibule du
chteau...

Mais il se reprit:

Non! non! Dposons-le dans la chambre du garde! ...

Rouletabille frappa  la porte de la chambre du garde... Personne
ne rpondit de lintrieur... ce qui ne mtonna point,
naturellement.

videmment, il nest pas l, fit le reporter, sans quoi il serait
dj sorti! ... Portons donc ce corps dans le vestibule...

Depuis que nous tions arrivs sur lombre morte, la nuit
stait faite si noire, par suite du passage dun gros nuage sur
la lune, que nous ne pouvions que toucher cette ombre sans en
distinguer les lignes. Et cependant, nos yeux avaient hte de
savoir! Le pre Jacques, qui arrivait, nous aida  transporter le
cadavre jusque dans le vestibule du chteau. L, nous le dposmes
sur la premire marche de lescalier. Javais senti, sur mes
mains, pendant ce trajet, le sang chaud qui coulait des
blessures...

Le pre Jacques courut aux cuisines et en revint avec une
lanterne. Il se pencha sur le visage de lombre morte, et nous
reconnmes le garde, celui que le patron de lauberge du Donjon
appelait lhomme vert et que, une heure auparavant, javais vu
sortir de la chambre dArthur Rance, charg dun ballot. Mais, ce
que javais vu, je ne pouvais le rapporter qu Rouletabille seul,
ce que je fis du reste quelques instants plus tard.

..................................................................
...................................


Je ne saurais passer sous silence limmense stupfaction -- je
dirai mme le cruel dsappointement -- dont firent preuve Joseph
Rouletabille et Frdric Larsan, lequel nous avait rejoint dans le
vestibule. Ils ttaient le cadavre... ils regardaient cette figure
morte, ce costume vert du garde... et ils rptaient, lun et
lautre: Impossible! ... cest impossible!

Rouletabille scria mme:

Cest  jeter sa tte aux chiens!

Le pre Jacques montrait une douleur stupide accompagne de
lamentations ridicules. Il affirmait quon stait tromp et que
le garde ne pouvait tre lassassin de sa matresse. Nous dmes le
faire taire. On aurait assassin son fils quil net point gmi
davantage, et jexpliquai cette exagration de bons sentiments par
la peur dont il devait tre hant que lon crt quil se
rjouissait de ce dcs dramatique; chacun savait, en effet, que
le pre Jacques dtestait le garde. Je constatai que seul, de nous
tous qui tions fort dbraills ou pieds nus ou en chaussettes, le
pre Jacques tait entirement habill.

Mais Rouletabille navait pas lch le cadavre;  genoux sur les
dalles du vestibule, clair par la lanterne du pre Jacques, il
dshabillait le corps du garde! ... Il lui mit la poitrine  nu.
Elle tait sanglante.

Et, soudain, prenant, des mains du pre Jacques, la lanterne, il
en projeta les rayons, de tout prs, sur la blessure bante.
Alors, il se releva et dit sur un ton extraordinaire, sur un ton
dune ironie sauvage:

Cet homme que vous croyez avoir tu  coups de revolver et de
chevrotines est mort dun coup de couteau au coeur!

Je crus, une fois de plus, que Rouletabille tait devenu fou et je
me penchai  mon tour sur le cadavre. Alors je pus constater quen
effet le corps du garde ne portait aucune blessure provenant dun
projectile, et que, seule, la rgion cardiaque avait t entaille
par une lame aigu.



XXIII
La double piste


Je ntais pas encore revenu de la stupeur que me causait une
pareille dcouverte quand mon jeune ami me frappa sur lpaule et
me dit:

Suivez-moi!

-- O, lui demandai-je?

-- Dans ma chambre.

-- Quallons-nous y faire?

-- Rflchir.

Javouai, quant  moi, que jtais dans limpossibilit totale,
non seulement de rflchir, mais encore de penser; et, dans cette
nuit tragique, aprs des vnements dont lhorreur ntait gale
que par leur incohrence, je mexpliquais difficilement comment,
entre le cadavre du garde et Mlle Stangerson peut-tre  lagonie,
Joseph Rouletabille pouvait avoir la prtention de rflchir.
Cest ce quil fit cependant, avec le sang-froid des grands
capitaines au milieu des batailles. Il poussa sur nous la porte de
sa chambre, mindiqua un fauteuil, sassit posment en face de
moi, et, naturellement, alluma sa pipe. Je le regardais
rflchir... et je mendormis. Quand je me rveillai, il faisait
jour. Ma montre marquait huit heures. Rouletabille ntait plus
l. Son fauteuil, en face de moi, tait vide. Je me levai et
commenai de mtirer les membres quand la porte souvrit et mon
ami rentra. Je vis tout de suite  sa physionomie que, pendant que
je dormais, il navait point perdu son temps.

Mlle Stangerson? demandai-je tout de suite.

-- Son tat, trs alarmant, nest pas dsespr.

-- Il y a longtemps que vous avez quitt cette chambre?

-- Au premier rayon de laube.

-- Vous avez travaill?

-- Beaucoup.

-- Dcouvert quoi?

-- Une double empreinte de pas trs remarquable et qui aurait pu
me gner...

-- Elle ne vous gne plus?

-- Non.

-- Vous explique-t-elle quelque chose?

-- Oui.

-- Relativement au cadavre incroyable du garde?

-- Oui; ce cadavre est tout  fait croyable, maintenant. Jai
dcouvert ce matin, en me promenant autour du chteau, deux sortes
de pas distinctes dont les empreintes avaient t faites cette
nuit en mme temps, cte  cte. Je dis: en mme temps; et, en
vrit, il ne pouvait gure en tre autrement, car, si lune de
ces empreintes tait venue aprs lautre, suivant le mme chemin,
elle et souvent empit sur lautre, ce qui narrivait jamais.
Les pas de celui-ci ne marchaient point sur les pas de celui-l.
Non, ctaient des pas qui semblaient causer entre eux. Cette
double empreinte quittait toutes les autres empreintes, vers le
milieu de la cour dhonneur, pour sortir de cette cour et se
diriger vers la chnaie. Je quittais la cour dhonneur, les yeux
fixs vers ma piste, quand je fus rejoint par Frdric Larsan.
Immdiatement, il sintressa beaucoup  mon travail, car cette
double empreinte mritait vraiment quon sy attacht. On
retrouvait l la double empreinte des pas de laffaire de la
Chambre Jaune: les pas grossiers et les pas lgants; mais,
tandis que, lors de laffaire de la Chambre Jaune, les pas
grossiers ne faisaient que joindre au bord de ltang les pas
lgants, pour disparatre ensuite -- dont nous avions conclu,
Larsan et moi, que ces deux sortes de pas appartenaient au mme
individu qui navait fait que changer de chaussures -- ici, pas
grossiers et pas lgants voyageaient de compagnie. Une pareille
constatation tait bien faite pour me troubler dans mes certitudes
antrieures. Larsan semblait penser comme moi; aussi, restions-
nous penchs sur ces empreintes, reniflant ces pas comme des
chiens  lafft.

Je sortis de mon portefeuille mes semelles de papier. La premire
semelle, qui tait celle que javais dcoupe sur lempreinte des
souliers du pre Jacques retrouvs par Larsan, cest--dire sur
lempreinte des pas grossiers, cette premire semelle, dis-je,
sappliqua parfaitement  lune des traces que nous avions sous
les yeux, et la seconde semelle, qui tait le dessin des pas
lgants, sappliqua galement sur lempreinte correspondante,
mais avec une lgre diffrence  la pointe. En somme, cette trace
nouvelle du pas lgant ne diffrait de la trace du bord de
ltang que par la pointe de la bottine. Nous ne pouvions en tirer
cette conclusion que cette trace appartenait au mme personnage,
mais nous ne pouvions non plus affirmer quelle ne lui appartenait
pas. Linconnu pouvait ne plus porter les mmes bottines.

Suivant toujours cette double empreinte, Larsan et moi, nous
fmes conduits  sortir bientt de la chnaie et nous nous
trouvmes sur les mmes bords de ltang qui nous avaient vus lors
de notre premire enqute. Mais, cette fois, aucune des traces ne
sy arrtait et toutes deux, prenant le petit sentier, allaient
rejoindre la grande route dpinay. L, nous tombmes sur un
macadam rcent qui ne nous montra plus rien; et nous revnmes au
chteau, sans nous dire un mot.

Arrivs dans la cour dhonneur, nous nous sommes spars; mais,
par suite du mme chemin quavait pris notre pense, nous nous
sommes rencontrs  nouveau devant la porte de la chambre du pre
Jacques. Nous avons trouv le vieux serviteur au lit et constat
tout de suite que les effets quil avait jets sur une chaise
taient dans un tat lamentable, et que ses chaussures, des
souliers tout  fait pareils  ceux que nous connaissions, taient
extraordinairement boueux. Ce ntait certainement point en aidant
 transporter le cadavre du garde, du bout de cour au vestibule,
et en allant chercher une lanterne aux cuisines, que le pre
Jacques avait arrang de la sorte ses chaussures et tremp ses
habits, puisque alors il ne pleuvait pas. Mais il avait plu avant
ce moment-l et il avait plu aprs.

Quant  la figure du bonhomme, elle ntait pas belle  voir.
Elle semblait reflter une fatigue extrme, et ses yeux
clignotants nous regardrent, ds labord, avec effroi.

Nous lavons interrog. Il nous a rpondu dabord quil stait
couch immdiatement aprs larrive au chteau du mdecin que le
matre dhtel tait all qurir; mais nous lavons si bien
pouss, nous lui avons si bien prouv quil mentait, quil a fini
par nous avouer quil tait, en effet, sorti du chteau. Nous lui
en avons, naturellement, demand la raison; il nous a rpondu
quil stait senti mal  la tte, et quil avait eu besoin de
prendre lair, mais quil ntait pas all plus loin que la
chnaie. Nous lui avons alors dcrit tout le chemin quil avait
fait, _aussi bien que si_ _nous lavions vu marcher._ Le vieillard
se dressa sur son sant et se prit  trembler.

--Vous ntiez pas seul! scria Larsan.

Alors, le pre Jacques:

--Vous lavez donc vu?

--Qui? demandai-je.

-- Mais le fantme noir!

Sur quoi, le pre Jacques nous conta que, depuis quelques nuits,
il voyait le fantme noir. Il apparaissait dans le parc sur le
coup de minuit et glissait contre les arbres avec une souplesse
incroyable. Il paraissait traverser le tronc des arbres; deux
fois, le pre Jacques, qui avait aperu le fantme  travers sa
fentre,  la clart de la lune, stait lev et, rsolument,
tait parti  la chasse de cette trange apparition. Lavant-
veille, il avait failli la rejoindre, mais elle stait vanouie
au coin du donjon; enfin, cette nuit, tant en effet sorti du
chteau, travaill par lide du nouveau crime qui venait de se
commettre, il avait vu tout  coup, surgir au milieu de la cour
dhonneur, le fantme noir. Il lavait suivi dabord prudemment,
puis de plus prs... ainsi il avait tourn la chnaie, ltang, et
tait arriv au bord de la route dpinay. L, le fantme avait
soudain disparu.

--Vous navez pas vu sa figure? demanda Larsan.

--Non! Je nai vu que des voiles noirs...

--Et, aprs ce qui sest pass dans la galerie, vous navez pas
saut dessus?

--Je ne le pouvais pas! Je me sentais terrifi... Cest  peine
si javais la force de le suivre...

--Vous ne lavez pas suivi, fis-je, pre Jacques, -- et ma voix
tait menaante -- vous tes all avec le fantme jusqu la route
dpinay bras dessus, bras dessous!

--Non! cria-t-il... il sest mis  tomber des trombes deau... Je
suis rentr! ... Je ne sais pas ce que le fantme noir est
devenu...

Mais ses yeux se dtournrent de moi.

Nous le quittmes.

Quand nous fmes dehors:

--Complice? interrogeai-je, sur un singulier ton, en regardant
Larsan bien en face pour surprendre le fond de sa pense.

Larsan leva les bras au ciel.

--Est-ce quon sait? ... Est-ce quon sait, dans une affaire
pareille? ... Il y a vingt-quatre heures, jaurais jur quil ny
avait pas de complice! ...

Et il me laissa en mannonant quil quittait le chteau sur-le-
champ pour se rendre  pinay.

Rouletabille avait fini son rcit. Je lui demandai:

Eh bien? Que conclure de tout cela? ... Quant  moi, je ne vois
pas! ... je ne saisis pas! ... Enfin! Que savez-vous?

-- _Tout! _sexclama-t-il_... Tout!_

Et je ne lui avais jamais vu figure plus rayonnante. Il stait
lev et me serrait la main avec force...

Alors, expliquez-moi, priai-je...

-- Allons demander des nouvelles de Mlle Stangerson, me rpondit-
il brusquement.



XXIV
Rouletabille connat les deux moitis de lassassin


Mlle Stangerson avait failli tre assassine pour la seconde fois.
Le malheur fut quelle sen porta beaucoup plus mal la seconde que
la premire. Les trois coups de couteau que lhomme lui avait
ports dans la poitrine, en cette nouvelle nuit tragique, la
mirent longtemps entre la vie et la mort, et quand, enfin, la vie
fut plus forte et quon pt esprer que la malheureuse femme,
cette fois encore, chapperait  son sanglant destin, on saperut
que, si elle reprenait chaque jour lusage de ses sens, elle ne
recouvrait point celui de sa raison. La moindre allusion 
lhorrible tragdie la faisait dlirer, et il nest point non
plus, je crois bien, exagr de dire que larrestation de M.
Robert Darzac, qui eut lieu au chteau du Glandier, le lendemain
de la dcouverte du cadavre du garde, creusa encore labme moral
o nous vmes disparatre cette belle intelligence.

M. Robert Darzac arriva au chteau vers neuf heures et demie. Je
le vis accourir  travers le parc, les cheveux et les habits en
dsordre, crott, boueux, dans un tat lamentable. Son visage
tait dune pleur mortelle. Rouletabille et moi, nous tions
accouds  une fentre de la galerie. Il nous aperut; il poussa
vers nous un cri dsespr:

Jarrive trop tard! ...

Rouletabille lui cria:

Elle vit! ...

Une minute aprs, M. Darzac entrait dans la chambre de Mlle
Stangerson, et,  travers la porte, nous entendmes ses sanglots.

..................................................................
..................................
Fatalit! gmissait  ct de moi, Rouletabille. Quels Dieux
infernaux veillent donc sur le malheur de cette famille! Si lon
ne mavait pas endormi, jaurais sauv Mlle Stangerson de lhomme,
et je laurais rendu muet pour toujours... _et le garde ne serait
pas mort!_
__
_.................................................................
................................_

M. Darzac vint nous retrouver. Il tait tout en larmes.
Rouletabille lui raconta tout: et comment il avait tout prpar
pour leur salut,  Mlle Stangerson et  lui; et comment il y
serait parvenu en loignant lhomme pour toujours aprs avoir vu
sa figure; et comment son plan stait effondr dans le sang, 
cause du narcotique.

Ah! si vous aviez eu rellement confiance en moi, fit tout bas le
jeune homme, si vous aviez dit  Mlle Stangerson davoir confiance
en moi! ... Mais ici chacun se dfie de tous... la fille se dfie
du pre... et la fiance se dfie du fianc... Pendant que vous me
disiez de tout faire pour empcher larrive de lassassin, _elle_
_prparait tout pour se faire assassiner!_ ... Et je suis arriv
trop tard...  demi endormi... me tranant presque, dans cette
chambre o la vue de la malheureuse, baignant dans son sang, me
rveilla tout  fait...

Sur la demande de M. Darzac, Rouletabille raconta la scne.
Sappuyant aux murs pour ne pas tomber, pendant que, dans le
vestibule et dans la cour dhonneur, nous poursuivions lassassin,
il stait dirig vers la chambre de la victime... Les portes de
lantichambre sont ouvertes; il entre; Mlle Stangerson gt,
inanime,  moiti renverse sur le bureau, les yeux clos; son
peignoir est rouge du sang qui coule  flots de sa poitrine. Il
semble  Rouletabille, encore sous linfluence du narcotique,
quil se promne dans quelque affreux cauchemar. Automatiquement,
il revient dans la galerie, ouvre une fentre, nous clame le
crime, nous ordonne de tuer, et retourne dans la chambre.
Aussitt, il traverse le boudoir dsert, entre dans le salon dont
la porte est reste entrouverte, secoue M. Stangerson sur le
canap o il sest tendu et le rveille comme je lai rveill,
lui, tout  lheure... M. Stangerson se dresse avec des yeux
hagards, se laisse traner par Rouletabille jusque dans la
chambre, aperoit sa fille, pousse un cri dchirant... Ah! il est
rveill! il est rveill! ... Tous les deux, maintenant,
runissant leurs forces chancelantes, transportent la victime sur
son lit...

Puis Rouletabille veut nous rejoindre, pour savoir... pour
savoir... mais, avant de quitter la chambre, il sarrte prs du
bureau... Il y a l, par terre, un paquet... norme... un
ballot... Quest-ce que ce paquet fait l, auprs du bureau? ...
Lenveloppe de serge qui lentoure est dnoue... Rouletabille se
penche... Des papiers... des papiers... des photographies... Il
lit: Nouvel lectroscope condensateur diffrentiel... Proprits
fondamentales de la substance intermdiaire entre la matire
pondrable et lther impondrable.... Vraiment, vraiment, quel
est ce mystre et cette formidable ironie du sort qui veulent qu
lheure o on lui assassine sa fille, on vienne restituer au
professeur Stangerson toutes ces paperasses inutiles, quil
jettera au feu! ... au feu! ... au feu! ... le lendemain.

..................................................................
.................................

Dans la matine qui suivit cette horrible nuit, nous avons vu
rapparatre M. de Marquet, son greffier, les gendarmes. Nous
avons tous t interrogs, except naturellement Mlle Stangerson
qui tait dans un tat voisin du coma. Rouletabille et moi, aprs
nous tre concerts, navons dit que ce que nous avons bien voulu
dire. Jeus garde de rien rapporter de ma station dans le cabinet
noir ni des histoires de narcotique. Bref, nous tmes tout ce qui
pouvait faire souponner que nous nous attendions  quelque chose,
et aussi tout ce qui pouvait faire croire que Mlle Stangerson
attendait lassassin. La malheureuse allait peut-tre payer de
sa vie le mystre dont elle entourait son assassin... Il ne nous
appartenait point de rendre un pareil sacrifice inutile... Arthur
Rance raconta  tout le monde, fort naturellement -- si
naturellement que jen fus stupfait -- quil avait vu le garde
pour la dernire fois vers onze heures du soir. Celui-ci tait
venu dans sa chambre, dit-il, pour y prendre sa valise quil
devait transporter le lendemain matin  la premire heure  la
gare de Saint-Michel et stait attard  causer longuement
chasse et braconnage avec lui! Arthur-William Rance, en effet,
devait quitter le Glandier dans la matine et se rendre  pied,
selon son habitude,  Saint-Michel; aussi avait-il profit dun
voyage matinal du garde dans le petit bourg pour se dbarrasser de
son bagage.

Du moins je fus conduit  le penser car M. Stangerson confirma ses
dires; il ajouta quil navait pas eu le plaisir, la veille au
soir, davoir  sa table son ami Arthur Rance parce que celui-ci
avait pris, vers les cinq heures, un cong dfinitif de sa fille
et de lui. M. Arthur Rance stait fait servir simplement un th
dans sa chambre, se disant lgrement indispos.

Bernier, le concierge, sur les indications de Rouletabille,
rapporta quil avait t requis par le garde lui-mme, cette nuit-
l, pour faire la chasse aux braconniers (le garde ne pouvait plus
le contredire), quils staient donn rendez-vous tous deux non
loin de la chnaie et que, voyant que le garde ne venait point, il
tait all, lui, Bernier, au-devant du garde... Il tait arriv 
hauteur du donjon, ayant pass la petite porte de la cour
dhonneur, quand il aperut un individu qui fuyait  toutes jambes
du ct oppos, vers lextrmit de laile droite du chteau; des
coups de revolver retentirent dans le mme moment derrire le
fuyard; Rouletabille tait apparu  la fentre de la galerie; il
lavait aperu, lui Bernier, lavait reconnu, lavait vu avec son
fusil et lui avait cri de tirer. Alors, Bernier avait lch son
coup de fusil quil tenait tout prt... et il tait persuad quil
avait mis  mal le fuyard; il avait cru mme quil lavait tu, et
cette croyance avait dur jusquau moment o Rouletabille,
dpouillant le corps qui tait tomb sous le coup de fusil, lui
avait appris que ce corps avait t tu dun coup de couteau;
que, du reste, il restait ne rien comprendre  une pareille
fantasmagorie, attendu que, si le cadavre trouv ntait point
celui du fuyard sur lequel nous avions tous tir, il fallait bien
que ce fuyard ft quelque part. Or, dans ce petit coin de cour o
nous nous tions tous rejoints autour du cadavre, il ny avait
pas de place pour un autre mort ou pour un vivant sans que nous
le vissions!

Ainsi parla le pre Bernier. Mais le juge dinstruction lui
rpondit que, pendant que nous tions dans ce petit bout de cour,
la nuit tait bien noire, puisque nous navions pu distinguer le
visage du garde, et que, pour le reconnatre, il nous avait fallu
le transporter dans le vestibule...  quoi le pre Bernier
rpliqua que, si lon navait pas vu lautre corps, mort ou
vivant, on aurait au moins march dessus, tant ce bout de cour
est troit. Enfin, nous tions, sans compter le cadavre, cinq dans
ce bout de cour et il et t vraiment trange que lautre corps
nous chappt... La seule porte qui donnait dans ce bout de cour
tait celle de la chambre du garde, et la porte en tait ferme.
On en avait retrouv la clef dans la poche du garde...

Tout de mme, comme ce raisonnement de Bernier, qui  premire vue
paraissait logique, conduisait  dire quon avait tu  coups
darmes  feu un homme mort dun coup de couteau, le juge
dinstruction ne sy arrta pas longtemps. Et il fut vident pour
tous, ds midi, que ce magistrat tait persuad que nous avions
rat le fuyardet que nous avions trouv l un cadavre qui
navait rien  voir avec notre affaire. Pour lui, le cadavre du
garde tait une autre affaire. Il voulut le prouver sans plus
tarder, et il est probable que cette nouvelle affaire
correspondait avec des ides quil avait depuis quelques jours sur
les moeurs du garde, sur ses frquentations, sur la rcente
intrigue quil entretenait avec la femme du propritaire de
lauberge du Donjon, et corroborait galement les rapports quon
avait d lui faire relativement aux menaces de mort profres par
le pre Mathieu  ladresse du garde, car  une heure aprs-midi
le pre Mathieu, malgr ses gmissements de rhumatisant et les
protestations de sa femme, tait arrt et conduit sous bonne
escorte  Corbeil. On navait cependant rien dcouvert chez lui de
compromettant; mais des propos tenus, encore la veille,  des
rouliers qui les rptrent, le compromirent plus que si lon
avait trouv dans sa paillasse le couteau qui avait tu lhomme
vert.

Nous en tions l, ahuris de tant dvnements aussi terribles
quinexplicables, quand, pour mettre le comble  la stupfaction
de tous, nous vmes arriver au chteau Frdric Larsan, qui en
tait parti aussitt aprs avoir vu le juge dinstruction et qui
en revenait, accompagn dun employ du chemin de fer.

Nous tions alors dans le vestibule avec Arthur Rance, discutant
de la culpabilit et de linnocence du pre Mathieu (du moins
Arthur Rance et moi tions seuls  discuter, car Rouletabille
semblait parti pour quelque rve lointain et ne soccupait en
aucune faon de ce que nous disions). Le juge dinstruction et son
greffier se trouvaient dans le petit salon vert o Robert Darzac
nous avait introduits quand nous tions arrivs pour la premire
fois au Glandier. Le pre Jacques, mand par le juge, venait
dentrer dans le petit salon; M. Robert Darzac tait en haut, dans
la chambre de Mlle Stangerson, avec M. Stangerson et les mdecins.
Frdric Larsan entra dans le vestibule avec lemploy de chemin
de fer. Rouletabille et moi reconnmes aussitt cet employ  sa
petite barbiche blonde: Tiens! Lemploy dpinay-sur-Orge!
mcriai-je, et je regardai Frdric Larsan qui rpliqua en
souriant: Oui, oui, vous avez raison, cest lemploy dpinay-
sur-Orge. Sur quoi Fred se fit annoncer au juge dinstruction par
le gendarme qui tait  la porte du salon. Aussitt, le pre
Jacques sortit, et Frdric Larsan et lemploy furent introduits.
Quelques instants scoulrent, dix minutes peut-tre.
Rouletabille tait fort impatient. La porte du salon se rouvrit;
le gendarme, appel par le juge dinstruction, entra dans le
salon, en ressortit, gravit lescalier et le redescendit. Rouvrant
alors la porte du salon et ne la refermant pas, il dit au juge
dinstruction:

Monsieur le juge, M. Robert Darzac ne veut pas descendre!

-- Comment! Il ne veut pas! ... scria M. de Marquet.

-- Non! il dit quil ne peut quitter Mlle Stangerson dans ltat
o elle se trouve...

-- Cest bien, fit M. de Marquet; puisquil ne vient pas  nous,
nous irons  lui...

M. de Marquet et le gendarme montrent; le juge dinstruction fit
signe  Frdric Larsan et  lemploy de chemin de fer de les
suivre. Rouletabille et moi fermions la marche.

On arriva ainsi, dans la galerie, devant la porte de lantichambre
de Mlle Stangerson. M. de Marquet frappa  la porte. Une femme de
chambre apparut. Ctait Sylvie, une petite bonniche dont les
cheveux dun blond fadasse retombaient en dsordre sur un visage
constern.

M. Stangerson est l? demanda le juge dinstruction.

-- Oui, monsieur.

-- Dites-lui que je dsire lui parler.

Sylvie alla chercher M. Stangerson.

Le savant vint  nous; il pleurait; il faisait peine  voir.

Que me voulez-vous encore? demanda celui-ci au juge. Ne pourrait-
on pas, monsieur, dans un moment pareil, me laisser un peu
tranquille!

-- Monsieur, fit le juge, il faut absolument que jaie, sur-le-
champ, un entretien avec M. Robert Darzac. Ne pourriez-vous le
dcider  quitter la chambre de Mlle Stangerson? Sans quoi, je me
verrais dans la ncessit den franchir le seuil avec tout
lappareil de la justice.

Le professeur ne rpondit pas; il regarda le juge, le gendarme et
tous ceux qui les accompagnaient comme une victime regarde ses
bourreaux, et il rentra dans la chambre.

Aussitt M. Robert Darzac en sortit. Il tait bien ple et bien
dfait; mais, quand le malheureux aperut, derrire Frdric
Larsan, lemploy de chemin de fer, son visage se dcomposa
encore; ses yeux devinrent hagards et il ne put retenir un sourd
gmissement.

Nous avions tous saisi le tragique mouvement de cette physionomie
douloureuse. Nous ne pmes nous empcher de laisser chapper une
exclamation de piti. Nous sentmes quil se passait alors quelque
chose de dfinitif qui dcidait de la perte de M. Robert Darzac.
Seul, Frdric Larsan avait une figure rayonnante et montrait la
joie dun chien de chasse qui sest enfin empar de sa proie.

M. de Marquet dit, montrant  M. Darzac le jeune employ  la
barbiche blonde:

Vous reconnaissez monsieur?

-- Je le reconnais, fit Robert Darzac dune voix quil essayait en
vain de rendre ferme. Cest un employ de lOrlans  la station
dpinay-sur-Orge.

-- Ce jeune homme, continua M. de Marquet, affirme quil vous a vu
descendre de chemin de fer,  pinay...

-- Cette nuit, termina M. Darzac,  dix heures et demie... cest
vrai! ...

Il y eut un silence...

Monsieur Darzac, reprit le juge dinstruction sur un ton qui
tait empreint dune poignante motion... Monsieur Darzac, que
veniez-vous faire cette nuit  pinay-sur-Orge,  quelques
kilomtres de lendroit o lon assassinait Mlle Stangerson? ...

M. Darzac se tut. Il ne baissa pas la tte, mais il ferma les
yeux, soit quil voult dissimuler sa douleur, soit quil craignt
quon pt lire dans son regard quelque chose de son secret.

Monsieur Darzac, insista M. de Marquet... pouvez-vous me donner
lemploi de votre temps, cette nuit?

M. Darzac rouvrit les yeux. Il semblait avoir reconquis toute sa
puissance sur lui-mme.

Non, monsieur! ...

-- Rflchissez, monsieur! car je vais tre dans la ncessit, si
vous persistez dans votre trange refus, de vous garder  ma
disposition.

-- Je refuse...

-- Monsieur Darzac! Au nom de la loi, je vous arrte! ...

Le juge navait pas plutt prononc ces mots que je vis
Rouletabille faire un mouvement brusque vers M. Darzac. Il allait
certainement parler, mais celui-ci dun geste lui ferma la
bouche... Du reste, le gendarme sapprochait dj de son
prisonnier...  ce moment un appel dsespr retentit:

Robert! ... Robert! ...

Nous reconnmes la voix de Mlle Stangerson, et,  cet accent de
douleur, pas un de nous qui ne frissonnt. Larsan lui-mme, cette
fois, en plit. Quant  M. Darzac, rpondant  lappel, il stait
dj prcipit dans la chambre...

Le juge, le gendarme, Larsan sy runirent derrire lui;
Rouletabille et moi restmes sur le pas de la porte. Spectacle
dchirant: Mlle Stangerson, dont le visage avait la pleur de la
mort, stait souleve sur sa couche, malgr les deux mdecins et
son pre... Elle tendait des bras tremblants vers Robert Darzac
sur qui Larsan et le gendarme avaient mis la main... Ses yeux
taient grands ouverts... elle voyait... elle comprenait... Sa
bouche sembla murmurer un mot... un mot qui expira sur ses lvres
exsangues... un mot que personne nentendit... et elle se
renversa, vanouie... On emmena rapidement Darzac hors de la
chambre... En attendant une voiture que Larsan tait all
chercher, nous nous arrtmes dans le vestibule. Notre motion 
tous tait extrme. M. de Marquet avait la larme  loeil.
Rouletabille profita de ce moment dattendrissement gnral pour
dire  M. Darzac:

Vous ne vous dfendrez pas?

-- Non! rpliqua le prisonnier.

-- Moi, je vous dfendrai, monsieur...

-- Vous ne le pouvez pas, affirma le malheureux avec un pauvre
sourire... Ce que nous navons pu faire, Mlle Stangerson et moi,
vous ne le ferez pas!

-- Si, je le ferai.

Et la voix de Rouletabille tait trangement calme et confiante.
Il continua:

Je le ferai, monsieur Robert Darzac, parce que moi, _jen sais
plus long que vous!_

-- Allons donc! murmura Darzac presque avec colre.

-- Oh! soyez tranquille, je ne saurai que ce quil sera utile de
savoir _pour vous sauver!_

-- _Il ne faut rien savoir_, jeune homme... si vous voulez avoir
droit  ma reconnaissance.

Rouletabille secoua la tte. Il sapprocha tout prs, tout prs de
Darzac:

coutez ce que je vais vous dire, fit-il  voix basse... et que
cela vous donne confiance! Vous, vous ne savez que le nom de
lassassin; Mlle Stangerson, elle, _connat seulement la moiti de
lassassin; mais moi, je connais ses deux moitis; je connais
lassassin tout entier, moi! ..._

Robert Darzac ouvrit des yeux qui attestaient quil ne comprenait
pas un mot de ce que venait de lui dire Rouletabille. La voiture,
sur ces entrefaites, arriva, conduite par Frdric Larsan. On y
fit monter Darzac et le gendarme. Larsan resta sur le sige. On
emmenait le prisonnier  Corbeil.



XXV
Rouletabille part en voyage


Le soir mme nous quittions le Glandier, Rouletabille et moi. Nous
en tions fort heureux: cet endroit navait rien qui pt encore
nous retenir. Je dclarai que je renonais  percer tant de
mystres, et Rouletabille, en me donnant une tape amicale sur
lpaule, me confia quil navait plus rien  apprendre au
Glandier, parce que le Glandier lui avait tout appris. Nous
arrivmes  Paris vers huit heures. Nous dnmes rapidement, puis,
fatigus, nous nous sparmes en nous donnant rendez-vous le
lendemain matin chez moi.

 lheure dite, Rouletabille entrait dans ma chambre. Il tait
vtu dun complet  carreaux en drap anglais, avait un ulster sur
le bras, une casquette sur la tte et un sac  la main. Il
mapprit quil partait en voyage.

Combien de temps serez-vous parti? lui demandai-je.

-- Un mois ou deux, fit-il, cela dpend...

Je nosai linterroger...

Savez-vous, me dit-il, quel est le mot que Mlle Stangerson a
prononc hier avant de svanouir... en regardant M. Robert
Darzac? ...

-- Non, personne ne la entendu...

-- Si! rpliqua Rouletabille, moi! Elle lui disait: parle!

-- Et M. Darzac parlera?

-- Jamais!

Jaurais voulu prolonger lentretien, mais il me serra fortement
la main et me souhaita une bonne sant, je neus que le temps de
lui demander:

Vous ne craignez point que, pendant votre absence, il se commette
de nouveaux attentats? ...

-- Je ne crains plus rien de ce genre, dit-il, depuis que M.
Darzac est en prison.

Sur cette parole bizarre, il me quitta. Je ne devais plus le
revoir quen cour dassises, au moment du procs Darzac, lorsquil
vint  la barre expliquer linexplicable.



XXVI
O Joseph Rouletabille est impatiemment attendu


Le 15 janvier suivant, cest--dire deux mois et demi aprs les
tragiques vnements que je viens de rapporter, _Lpoque_
publiait, en premire colonne, premire page, le sensationnel
article suivant:

Le jury de Seine-et-Oise est appel aujourdhui,  juger lune
des plus mystrieuses affaires qui soient dans les annales
judiciaires. Jamais procs naura prsent tant de points obscurs,
incomprhensibles, inexplicables. Et cependant laccusation na
point hsit  faire asseoir sur le banc des assises un homme
respect, estim, aim de tous ceux qui le connaissent, un jeune
savant, espoir de la science franaise, dont toute lexistence fut
de travail et de probit. Quand Paris apprit larrestation de M.
Robert Darzac, un cri unanime de protestation sleva de toutes
parts. La Sorbonne tout entire, dshonore par le geste inou du
juge dinstruction, proclama sa foi dans linnocence du fianc de
Mlle Stangerson. M. Stangerson lui-mme attesta hautement lerreur
o stait fourvoye la justice, et il ne fait de doute pour
personne que, si la victime pouvait parler, elle viendrait
rclamer aux douze jurs de Seine-et-Oise lhomme dont elle
voulait faire son poux et que laccusation veut envoyer 
lchafaud. Il faut esprer quun jour prochain Mlle Stangerson
recouvrera sa raison qui a momentanment sombr dans lhorrible
mystre du Glandier. Voulez-vous quelle la reperde lorsquelle
apprendra que lhomme quelle aime est mort de la main du
bourreau? Cette question sadresse au jury auquel nous nous
proposons davoir affaire, aujourdhui mme.

Nous sommes dcids, en effet,  ne point laisser douze braves
gens commettre une abominable erreur judiciaire. Certes, des
concidences terribles, des traces accusatrices, un silence
inexplicable de la part de laccus, un emploi du temps
nigmatique, labsence de tout alibi, ont pu entraner la
conviction du parquet qui, ayant vainement cherch la vrit
ailleurs, sest rsolu  la trouver l. Les charges sont, en
apparence, si accablantes pour M. Robert Darzac, quil faut mme
excuser un policier aussi averti, aussi intelligent, et
gnralement aussi heureux que M. Frdric Larsan de stre laiss
aveugler par elles. Jusqualors, tout est venu accuser M. Robert
Darzac, devant linstruction; aujourdhui, nous allons, nous, le
dfendre devant le jury; et nous apporterons  la barre une
lumire telle que tout le mystre du Glandier en sera illumin.
Car nous possdons la vrit.

Si nous navons point parl plus tt, cest que lintrt mme de
la cause que nous voulons dfendre lexigeait sans doute. Nos
lecteurs nont pas oubli ces sensationnelles enqutes anonymes
que nous avons publies sur le Pied gauche de la rue Oberkampf,
sur le fameux vol du Crdit universel et sur laffaire des
Lingots dor de la Monnaie. Elles nous faisaient prvoir la
vrit, avant mme que ladmirable ingniosit dun Frdric
Larsan ne let dvoile tout entire. Ces enqutes taient
conduites par notre plus jeune rdacteur, un enfant de dix-huit
ans, Joseph Rouletabille, qui sera illustre demain. Quand
laffaire du Glandier clata, notre petit reporter se rendit sur
les lieux, fora toutes les portes et sinstalla dans le chteau
do tous les reprsentants de la presse avaient t chasss. 
ct de Frdric Larsan, il chercha la vrit; il vit avec
pouvante lerreur o sabmait tout le gnie du clbre policier;
en vain essaya-t-il de le rejeter hors de la mauvaise piste o il
stait engag: le grand Fred ne voulut point consentir  recevoir
des leons de ce petit journaliste. Nous savons o cela a conduit
M. Robert Darzac.

Or, il faut que la France sache, il faut que le monde sache que,
le soir mme de larrestation de M. Robert Darzac, le jeune Joseph
Rouletabille pntrait dans le bureau de notre directeur et lui
disait: Je pars en voyage. Combien de tempsserai-je parti, je ne
pourrais vous le dire;peut-tre un mois, deux mois, trois
mois...peut-tre ne reviendrai-je jamais... Voici unelettre... Si
je ne suis pas revenu le jour o M.Darzac comparatra devant les
assises, vous ouvrirez cette lettre en cour dassises, aprs
ledfil des tmoins. Entendez-vous pour cela aveclavocat de M.
Robert Darzac. M. Robert Darzacest innocent. _Dans cette lettre il
y a le_ _nom delassassin_, et, je ne dirai point: les preuves,
car, les preuves, je vais les chercher,mais _lexplication
irrfutable de sa__culpabilit._ Et notre rdacteur partit. Nous
sommes rests longtemps sans nouvelles mais un inconnu est venu
trouver notre directeur, il y a huit jours, pour lui dire:
Agissez suivant les instructions de Joseph Rouletabille, _si la
chose devient_ _ncessaire._ Il y a la vrit dans cette lettre.
Cet homme na point voulu nous dire son nom.

Aujourdhui, 15 janvier, nous voici au grand jour des assises;
Joseph Rouletabille nest pas de retour; peut-tre ne le
reverrons-nous jamais. La presse, elle aussi, compte ses hros,
victimes du devoir: le devoir professionnel, le premier de tous
les devoirs. Peut-tre,  cette heure, y a-t-il succomb! Nous
saurons le venger. Notre directeur, cet aprs-midi, sera  la cour
dassises de Versailles, avec la lettre: _la lettre qui contient
le nom de_ _lassassin!_

En tte de larticle, on avait mis le portrait de Rouletabille.

Les parisiens qui se rendirent ce jour-l  Versailles pour le
procs dit du Mystre de la Chambre Jaune nont certainement pas
oubli lincroyable cohue qui se bousculait  la gare Saint-
Lazare. On ne trouvait plus de place dans les trains et lon dut
improviser des convois supplmentaires. Larticle de _Lpoque_
avait boulevers tout le monde, excit toutes les curiosits,
pouss jusqu lexaspration la passion des discussions. Des
coups de poing furent changs entre les partisans de Joseph
Rouletabille et les fanatiques de Frdric Larsan, car, chose
bizarre, la fivre de ces gens venait moins de ce quon allait
peut-tre condamner un innocent que de lintrt quils portaient
 leur propre comprhension du mystre de la Chambre Jaune.
Chacun avait son explication et la tenait pour bonne. Tous ceux
qui expliquaient le crime comme Frdric Larsan nadmettaient
point quon pt mettre en doute la perspicacit de ce policier
populaire; et tous les autres, qui avaient une explication autre
que celle de Frdric Larsan, prtendaient naturellement quelle
devait tre celle de Joseph Rouletabille quils ne connaissaient
pas encore. Le numro de _Lpoque_  la main, les Larsan et les
Rouletabille se disputrent, se chamaillrent, jusque sur les
marches du palais de justice de Versailles, jusque dans le
prtoire. Un service dordre extraordinaire avait t command.
Linnombrable foule qui ne put pntrer dans le palais resta
jusquau soir aux alentours du monument, maintenue difficilement
par la troupe et la police, avide de nouvelles, accueillant les
rumeurs les plus fantastiques. Un moment, le bruit circula quon
venait darrter, en pleine audience, M. Stangerson lui-mme, qui
stait avou lassassin de sa fille... Ctait de la folie.
Lnervement tait  son comble. Et lon attendait toujours
Rouletabille. Des gens prtendaient le connatre et le
reconnatre; et, quand un jeune homme, muni dun laissez-passer,
traversait la place libre qui sparait la foule du palais de
justice, des bousculades se produisaient. On scrasait. On
criait: Rouletabille! Voici Rouletabille! Des tmoins, qui
ressemblaient plus ou moins vaguement au portrait publi par
_Lpoque_, furent aussi acclams. Larrive du directeur de
_Lpoque_ fut encore le signal de quelques manifestations. Les
uns applaudirent, les autres sifflrent. Il y avait beaucoup de
femmes dans la foule.

Dans la salle des assises, le procs se droulait sous la
prsidence de M. De Rocoux, un magistrat imbu de tous les prjugs
des gens de robe, mais foncirement honnte. On avait fait lappel
des tmoins. Jen tais, naturellement, ainsi que tous ceux qui,
de prs ou de loin, avaient touch les mystres du Glandier: M.
Stangerson, vieilli de dix ans, mconnaissable, Larsan, M. Arthur
W. Rance, la figure toujours enlumine, le pre Jacques, le pre
Mathieu, qui fut amen, menottes aux mains, entre deux gendarmes,
MmeMathieu, toute en larmes, les Bernier, les deux gardes-malades,
le matre dhtel, tous les domestiques du chteau, lemploy de
poste du bureau 40, lemploy du chemin de fer dpinay, quelques
amis de M. et de Mlle Stangerson, et tous les tmoins  dcharge
de M. Robert Darzac. Jeus la chance dtre entendu parmi les
premiers tmoins, ce qui me permit dassister  presque tout le
procs.

Je nai point besoin de vous dire que lon scrasait dans le
prtoire. Des avocats taient assis jusque sur les marches de la
cour; et, derrire les magistrats en robe rouge, tous les
parquets des environs taient reprsents. M. Robert Darzac
apparut au banc des accuss, entre les gendarmes, si calme, si
grand et si beau, quun murmure dadmiration plus que de
compassion laccueillit. Il se pencha aussitt vers son avocat,
matre Henri-Robert, qui, assist de son premier secrtaire,
matre Andr Hesse, alors dbutant, avait dj commenc 
feuilleter son dossier.

Beaucoup sattendaient  ce que M. Stangerson allt serrer la main
de laccus; mais lappel des tmoins eut lieu et ceux-ci
quittrent tous la salle sans que cette dmonstration
sensationnelle se ft produite. Au moment o les jurs prirent
place, on remarqua quils avaient eu lair de sintresser
beaucoup  un rapide entretien que matre Henri-Robert avait eu
avec le directeur de _Lpoque_. Celui-ci sen fut ensuite prendre
place au premier rang de public. Quelques-uns stonnrent quil
ne suivt point les tmoins dans la salle qui leur tait rserve.

La lecture de lacte daccusation saccomplit comme presque
toujours, sans incident. Je ne relaterai pas ici le long
interrogatoire que subit M. Darzac. Il rpondit  la foi de la
faon la plus naturelle et la plus mystrieuse. Tout ce quil
pouvait dire parut naturel, tout ce quil tut parut terrible pour
lui, mme aux yeux de ceux qui sentaient son innocence. Son
silence sur les points que nous connaissons se dressa contre lui
et il semblait bien que ce silence dt fatalement lcraser. Il
rsista aux objurgations du prsident des assises et du ministre
public. On lui dit que se taire, en une pareille circonstance,
quivalait  la mort.

Cest bien, dit-il, je la subirai donc; mais je suis innocent!

Avec cette habilet prodigieuse qui a fait sa renomme, et
profitant de lincident, matre Henri-Robert essaya de grandir le
caractre de son client, par le fait mme de son silence, en
faisant allusion  des devoirs moraux que seules des mes
hroques sont susceptibles de simposer. Lminent avocat ne
parvint qu convaincre tout  fait ceux qui connaissaient M.
Darzac, mais les autres restrent hsitants. Il y eut une
suspension daudience, puis le dfil des tmoins commena et
Rouletabille narrivait toujours point. Chaque fois quune porte
souvrait, tous les yeux allaient  cette porte, puis se
reportaient sur le directeur de _Lpoque_ qui restait,
impassible,  sa place. On le vit enfin qui fouillait dans sa
poche et qui en tirait une lettre. Une grosse rumeur suivit ce
geste.

Mon intention nest point de retracer ici tous les incidents de ce
procs. Jai assez longuement rappel toutes les tapes de
laffaire pour ne point imposer aux lecteurs le dfil nouveau des
vnements entours de leur mystre. Jai hte darriver au moment
vraiment dramatique de cette journe inoubliable. Il survint,
comme matre Henri-Robert posait quelques questions au pre
Mathieu, qui,  la barre des tmoins, se dfendait, entre ses deux
gendarmes, davoir assassin lhomme vert. Sa femme fut appele
et confronte avec lui. Elle avoua, en clatant en sanglots,
quelle avait t lamie du garde, que son mari sen tait
dout; mais elle affirma encore que celui-ci ntait pour rien
dans lassassinat de son ami. Matre Henri-Robert demanda alors
 la cour de bien vouloir entendre immdiatement, sur ce point,
Frdric Larsan.

Dans une courte conversation que je viens davoir avec Frdric
Larsan, pendant la suspension daudience, dclara lavocat, celui-
ci ma fait comprendre que lon pouvait expliquer la mort du garde
autrement que par lintervention du pre Mathieu. Il serait
intressant de connatre lhypothse de Frdric Larsan.

Frdric Larsan fut introduit. Il sexpliqua fort nettement.

Je ne vois point, dit-il, la ncessit de faire intervenir le
pre Mathieu en tout ceci. Je lai dit  M. de Marquet, mais les
propos meurtriers de cet homme lui ont videmment nui dans
lesprit de M. le juge dinstruction. Pour moi, lassassinat de
Mlle Stangerson et lassassinat du garde sont la mme affaire.
On a tir sur lassassin de Mlle Stangerson, fuyant dans la cour
dhonneur; on a pu croire lavoir atteint, on a pu croire lavoir
tu;  la vrit il na fait que trbucher au moment o il
disparaissait derrire laile droite du chteau. L, lassassin a
rencontr le garde qui voulut sans doute sopposer  sa fuite.
Lassassin avait encore  la main le couteau dont il venait de
frapper Mlle Stangerson, il en frappa le garde au coeur, et le
garde en est mort.

Cette explication si simple parut dautant plus plausible que,
dj, beaucoup de ceux qui sintressaient aux mystres du
Glandier lavaient trouve. Un murmure dapprobation se fit
entendre.

Et lassassin, quest-il devenu, dans tout cela? demanda le
prsident.

-- Il sest videmment cach, monsieur le prsident, dans un coin
obscur de ce bout de cour et, aprs le dpart des gens du chteau
qui emportaient le corps, il a pu tranquillement senfuir.

 ce moment, du fond du public debout, une voix juvnile
sleva. Au milieu de la stupeur de tous, elle disait:

Je suis de lavis de Frdric Larsan pour le coup de couteau au
coeur. Mais je ne suis plus de son avis sur la manire dont
lassassin sest enfui du bout de cour!

Tout le monde se retourna; les huissiers se prcipitrent,
ordonnant le silence. Le prsident demanda avec irritation qui
avait lev la voix et ordonna lexpulsion immdiate de lintrus;
mais on rentendit la mme voix claire qui criait:

Cest moi, monsieur le prsident, cest moi, Joseph
Rouletabille!



XXVII
O Joseph Rouletabille apparat dans toute sa gloire


Il y eut un remous terrible. On entendit des cris de femmes qui se
trouvaient mal. On net plus aucun gard pour la majest de la
justice. Ce fut une bousculade insense. Tout le monde voulait
voir Joseph Rouletabille. Le prsident cria quil allait faire
vacuer la salle, mais personne ne lentendit. Pendant ce temps,
Rouletabille sautait par-dessus la balustrade qui le sparait du
public assis, se faisait un chemin  grands coups de coude,
arrivait auprs de son directeur qui lembrassait avec effusion,
lui prit sa lettre dentre les mains, la glissa dans sa poche,
pntra dans la partie rserve du prtoire et parvint ainsi
jusqu la barre des tmoins, bouscul, bousculant, le visage
souriant, heureux, boule carlate quilluminait encore lclair
intelligent de ses deux grands yeux ronds. Il avait ce costume
anglais que je lui avais vu le matin de son dpart -- mais dans
quel tat, mon Dieu! -- lulster sur son bras et la casquette de
voyage  la main. Et il dit:

Je demande pardon, monsieur le prsident, le transatlantique a eu
du retard! Jarrive dAmrique. Je suis Joseph Rouletabille! ...

On clata de rire. Tout le monde tait heureux de larrive de ce
gamin. Il semblait  toutes ces consciences quun immense poids
venait de leur tre enlev. On respirait. On avait la certitude
quil apportait rellement la vrit... quil allait faire
connatre la vrit...

Mais le prsident tait furieux:

Ah! vous tes Joseph Rouletabille, reprit le prsident... eh
bien, je vous apprendrai, jeune homme,  vous moquer de la
justice... En attendant que la cour dlibre sur votre cas, je
vous retiens  la disposition de la justice... en vertu de mon
pouvoir discrtionnaire.

-- Mais, monsieur le prsident, je ne demande que cela: tre  la
disposition de la justice... je suis venu my mettre,  la
disposition de la justice... Si mon entre a fait un peu de
tapage, jen demande bien pardon  la cour... Croyez bien,
monsieur le prsident, que nul, plus que moi, na le respect de la
justice... Mais je suis entr comme jai pu...

Et il se mit  rire. Et tout le monde rit.

Emmenez-le! commanda le prsident.

Mais matre Henri-Robert intervint. Il commena par excuser le
jeune homme, il le montra anim des meilleurs sentiments, il fit
comprendre au prsident quon pouvait difficilement se passer de
la dposition dun tmoin qui avait couch au Glandier pendant
toute la semaine mystrieuse, dun tmoin surtout qui prtendait
prouver linnocence de laccus et apporter le nom de lassassin.

Vous allez nous dire le nom de lassassin? demanda le prsident,
branl mais sceptique.

-- Mais, mon prsident, je ne suis venu que pour a! fit
Rouletabille.

On faillit applaudir dans le prtoire, mais les chut! nergiques
des huissiers rtablirent le silence.

Joseph Rouletabille, dit matre Henri-Robert, nest pas cit
rgulirement comme tmoin, mais jespre quen vertu de son
pouvoir discrtionnaire, monsieur le prsident voudra bien
linterroger.

-- Cest bien! fit le prsident, nous linterrogerons. Mais
finissons-en dabord...

Lavocat gnral se leva:

Il vaudrait peut-tre mieux, fit remarquer le reprsentant du
ministre public, que ce jeune homme nous dise tout de suite le
nom de celui quil dnonce comme tant lassassin.

Le prsident acquiesa avec une ironique rserve:

Si monsieur lavocat gnral attache quelque importance  la
dposition de M. Joseph Rouletabille, je ne vois point
dinconvnient  ce que le tmoin nous dise tout de suite le nom
de son assassin!

On et entendu voler une mouche.

Rouletabille se taisait, regardant avec sympathie M. Robert
Darzac, qui, lui, pour la premire fois, depuis le commencement du
dbat, montrait un visage agit et plein dangoisse.

Eh bien, rpta le prsident, on vous coute, monsieur Joseph
Rouletabille. Nous attendons le nom de lassassin.

Rouletabille fouilla tranquillement dans la poche de son gousset,
en tira un norme oignon, y regarda lheure, et dit:

Monsieur le prsident, je ne pourrai vous dire le nom de
lassassin qu six heures et demie! _Nous avons encore quatre
bonnes heures devant nous!_

La salle fit entendre des murmures tonns et dsappoints.
Quelques avocats dirent  haute voix:

Il se moque de nous!
Le prsident avait lair enchant; matres Henri-Robert et Andr
Hesse taient ennuys.

Le prsident dit:

Cette plaisanterie a assez dur. Vous pouvez vous retirer,
monsieur, dans la salle des tmoins. Je vous garde  notre
disposition.

Rouletabille protesta:

Je vous affirme, monsieur le prsident, scria-t-il, de sa voix
aigu et claironnante, je vous affirme que, lorsque je vous aurai
dit le nom de lassassin, _vous comprendrez que je ne pouvais vous
le dire qu six heures et demie! _Parole dhonnte homme! Foi de
Rouletabille! ... Mais, en attendant, je peux toujours vous donner
quelques explications sur lassassinat du garde... M. Frdric
Larsan qui ma vu travailler au Glandier pourrait vous dire avec
quel soin jai tudi toute cette affaire. Jai beau tre dun
avis contraire au sien et prtendre quen faisant arrter M.
Robert Darzac, il a fait arrter un innocent, il ne doute pas,
lui, de ma bonne foi, ni de limportance quil faut attacher  mes
dcouvertes, qui ont souvent corrobor les siennes!

Frdric Larsan dit:

Monsieur le prsident, il serait intressant dentendre M. Joseph
Rouletabille; dautant plus intressant quil nest pas de mon
avis.

Un murmure dapprobation accueillit cette parole du policier. Il
acceptait le duel en beau joueur. La joute promettait dtre
curieuse entre ces deux intelligences qui staient acharnes au
mme tragique problme et qui taient arrives  deux solutions
diffrentes.

Comme le prsident se taisait, Frdric Larsan continua:

Ainsi nous sommes daccord pour le coup de couteau au coeur qui a
t donn au garde par lassassin de Mlle Stangerson; mais,
puisque nous ne sommes plus daccord sur la question de la fuite
de lassassin, dans le bout de cour, il serait curieux de savoir
comment M. Rouletabille explique cette fuite.

-- videmment, fit mon ami, ce serait curieux!

Toute la salle partit encore  rire. Le prsident dclara aussitt
que, si un pareil fait se renouvelait, il nhsiterait pas 
mettre  excution sa menace de faire vacuer la salle.

Vraiment, termina le prsident, dans une affaire comme celle-l,
je ne vois pas ce qui peut prter  rire.

-- Moi non plus! dit Rouletabille.

Des gens, devant moi, senfoncrent leur mouchoir dans la bouche
pour ne pas clater...

Allons, fit le prsident, vous avez entendu, jeune homme, ce que
vient de dire M. Frdric Larsan. Comment, selon vous, lassassin
sest-il enfui du bout de cour?

Rouletabille regarda MmeMathieu, qui lui sourit tristement.

Puisque MmeMathieu, dit-il, a bien voulu avouer tout lintrt
quelle portait au garde...

-- la coquine! scria le pre Mathieu.

-- Faites sortir le pre Mathieu! ordonna le prsident.

On emmena le pre Mathieu.

Rouletabille reprit:

... Puisquelle a fait cet aveu, je puis bien vous dire quelle
avait souvent des conversations, la nuit, avec le garde, au
premier tage du donjon, dans la chambre qui fut, autrefois un
oratoire. Ces conversations furent surtout frquentes dans les
derniers temps, quand le pre Mathieu tait clou au lit par ses
rhumatismes.

Une piqre de morphine, administre  propos, donnait au pre
Mathieu le calme et le repos, et tranquillisait son pouse pour
les quelques heures pendant lesquelles elle tait dans la
ncessit de sabsenter. MmeMathieu venait au chteau, la nuit,
enveloppe dans un grand chle noir qui lui servait autant que
possible  dissimuler sa personnalit et la faisait ressembler 
un sombre fantme qui, parfois, troubla les nuits du pre Jacques.
Pour prvenir son ami de sa prsence, MmeMathieu avait emprunt au
chat de la mre Agenoux, une vieille sorcire de Sainte-Genevive-
des-Bois, son miaulement sinistre; aussitt, le garde descendait
de son donjon et venait ouvrir la petite poterne  sa matresse.
Quand les rparations du donjon furent rcemment entreprises, les
rendez-vous nen eurent pas moins lieu dans lancienne chambre du
garde, au donjon mme, la nouvelle chambre, quon avait
momentanment abandonne  ce malheureux serviteur,  lextrmit
de laile droite du chteau, ntant spare du mnage du matre
dhtel et de la cuisinire que par une trop mince cloison.

MmeMathieu venait de quitter le garde en parfaite sant, quand le
drame du petit bout de cour survint. MmeMathieu et le garde,
nayant plus rien  se dire, taient sortis du donjon ensemble...
Je nai appris ces dtails, monsieur le prsident, que par
lexamen auquel je me livrai des traces de pas dans la cour
dhonneur, le lendemain matin... Bernier, le concierge, que
javais plac, avec son fusil, en observation derrire le donjon,
_ainsi que_ _je lui permettrai de vous lexpliquer lui-mme_, ne
pouvait voir ce qui se passait dans la cour dhonneur. Il ny
arriva un peu plus tard quattir par les coups de revolver, et
tira  son tour. Voici donc le garde et MmeMathieu, dans la nuit
et le silence de la cour dhonneur. Ils se souhaitent le bonsoir;
MmeMathieu se dirige vers la grille ouverte de cette cour, et lui
sen retourne se coucher dans sa petite pice en encorbellement, 
lextrmit de laile droite du chteau.

Il va atteindre sa porte, quand des coups de revolver
retentissent; il se retourne; anxieux, il revient sur ses pas; il
va atteindre langle de laile droite du chteau quand une ombre
bondit sur lui et le frappe. Il meurt. Son cadavre est ramass
tout de suite par des gens qui croient tenir lassassin et qui
nemportent que lassassin. Pendant ce temps, que fait
MmeMathieu? Surprise par les dtonations et par lenvahissement de
la cour, elle se fait la plus petite quelle peut dans la nuit et
dans la cour dhonneur. La cour est vaste, et, se trouvant prs de
la grille, MmeMathieu pouvait passer inaperue. Mais elle ne
passa pas. Elle resta et vit emporter le cadavre. Le coeur serr
dune angoisse bien comprhensible et pousse par un tragique
pressentiment, elle vint jusquau vestibule du chteau, jeta un
regard sur lescalier clair par le lumignon du pre Jacques,
lescalier o lon avait tendu le corps de son ami; elle vit et
senfuit. Avait-elle veill lattention du pre Jacques? Toujours
est-il que celui-ci rejoignit le fantme noir, qui dj lui avait
fait passer quelques nuits blanches.

Cette nuit mme, avant le crime, il avait t rveill par les
cris de la Bte du Bon Dieu et avait aperu, par sa fentre, le
fantme noir... Il stait htivement vtu et cest ainsi que lon
sexplique quil arriva dans le vestibule, tout habill, quand
nous apportmes le cadavre du garde. Donc, cette nuit-l, dans la
cour dhonneur, il a voulu sans doute, une fois pour toutes,
regarder de tout prs la figure du fantme. Il la reconnut. Le
pre Jacques est un vieil ami de MmeMathieu. Elle dut lui avouer
ses nocturnes entretiens, et le supplier de la sauver de ce moment
difficile! Ltat de MmeMathieu, qui venait de voir son ami mort,
devait tre pitoyable. Le pre Jacques eut piti et accompagna
MmeMathieu,  travers la chnaie, et hors du parc, par del mme
les bords de ltang, jusqu la route dpinay. L, elle navait
plus que quelques mtres  faire pour rentrer chez elle. Le pre
Jacques revint au chteau, et, se rendant compte de limportance
judiciaire quil y aurait pour la matresse du garde  ce quon
ignort sa prsence au chteau, cette nuit-l, essaya autant que
possible de nous cacher cet pisode dramatique dune nuit qui,
dj, en comptait tant! Je nai nul besoin, ajouta Rouletabille,
de demander  MmeMathieu et au pre Jacques de corroborer ce
rcit. Je sais que les choses se sont passes ainsi! Je ferai
simplement appel aux souvenirs de M. Larsan qui, lui, comprend
dj comment jai tout appris, car il ma vu, le lendemain matin,
pench sur une double piste o lon rencontrait voyageant de
compagnie, lempreinte des pas du pre Jacques et de ceux de
madame.

Ici, Rouletabille se tourna vers MmeMathieu qui tait reste  la
barre, et lui fit un salut galant.

Les empreintes des pieds de madame, expliqua Rouletabille, ont
une ressemblance trange avec les traces des pieds lgants de
lassassin...

MmeMathieu tressaillit et fixa avec une curiosit farouche le
jeune reporter. Quosait-il dire? Que voulait-il dire?

Madame a le pied lgant, long et plutt un peu grand pour une
femme. Cest, au bout pointu de la bottine prs, le pied de
lassassin...

Il y eut quelques mouvements dans lauditoire. Rouletabille, dun
geste, les fit cesser. On et dit vraiment que ctait lui,
maintenant, qui commandait la police de laudience.

Je mempresse de dire, fit-il, que ceci ne signifie pas
grandchose et quun policier qui btirait un systme sur des
marques extrieures semblables, _sans mettre une ide gnrale_
_autour,_ irait tout de go  lerreur judiciaire! M. Robert
Darzac, lui aussi, a les pieds de lassassin, et cependant, _il
nest pas lassassin!_

Nouveaux mouvements.

Le prsident demanda  MmeMathieu:

Cest bien ainsi que, ce soir-l, les choses se sont passes pour
vous, madame?

-- Oui, monsieur le prsident, rpondit-elle. Cest  croire que
M. Rouletabille tait derrire nous.

-- Vous avez donc vu fuir lassassin jusqu lextrmit de laile
droite, madame?

-- Oui, comme jai vu emporter, une minute plus tard, le cadavre
du garde.

-- Et lassassin, quest-il devenu? Vous tiez reste seule dans
la cour dhonneur, il serait tout naturel que vous layez aperu
alors... Il ignorait votre prsence et le moment tait venu pour
lui de schapper...

-- Je nai rien vu, monsieur le prsident, gmit MmeMathieu.  ce
moment la nuit tait devenue trs noire.

-- Cest donc, fit le prsident, M. Rouletabille qui nous
expliquera comment lassassin sest enfui.

-- videmment! rpliqua aussitt le jeune homme avec une telle
assurance que le prsident lui-mme ne put sempcher de sourire.

Et Rouletabille reprit la parole:

Il tait impossible  lassassin de senfuir normalement du bout
de cour dans lequel il tait entr sans que nous le vissions! Si
nous ne lavions pas vu, nous leussions touch! Cest un pauvre
petit bout de cour de rien du tout, un carr entour de fosss et
de hautes grilles. Lassassin et march sur nous ou nous eussions
march sur lui! Ce carr tait aussi quasi-matriellement ferm
par les fosss, les grilles et _par nous-mmes,_ que la Chambre
Jaune!

-- Alors, dites-nous donc, puisque lhomme est entr dans ce
carr, dites-nous donc comment il se fait que vous ne layez point
trouv! ... Voil une demi-heure que je ne vous demande que cela!
...

Rouletabille ressortit une fois encore loignon qui garnissait la
poche de son gilet; il y jeta un regard calme, et dit:

Monsieur le prsident, vous pouvez me demander cela encore
pendant trois heures trente, je ne pourrai vous rpondre sur ce
point qu six heures et demie!

Cette fois-ci les murmures ne furent ni hostiles, ni dsappoints.
On commenait  avoir confiance en Rouletabille. On lui faisait
confiance. Et lon samusait de cette prtention quil avait de
fixer une heure au prsident comme il et fix un rendez-vous  un
camarade.

Quant au prsident, aprs stre demand sil devait se fcher, il
prit son parti de samuser de ce gamin comme tout le monde.
Rouletabille dgageait de la sympathie, et le prsident en tait
dj tout imprgn. Enfin, il avait si nettement dfini le rle de
MmeMathieu dans laffaire, et si bien expliqu chacun de ses
gestes, cette nuit-l, que M. De Rocoux se voyait oblig de le
prendre presque au srieux.

Eh bien, monsieur Rouletabille, fit-il, cest comme vous voudrez!
Mais que je ne vous revoie plus avant six heures et demie!

Rouletabille salua le prsident, et, dodelinant de sa grosse tte,
se dirigea vers la porte des tmoins.

*

Son regard me cherchait. Il ne me vit point. Alors, je me dgageai
tout doucement de la foule qui menserrait et je sortis de la
salle daudience, presque en mme temps que Rouletabille. Cet
excellent ami maccueillit avec effusion. Il tait heureux et
loquace. Il me secouait les mains avec jubilation. Je lui dis:

Je ne vous demanderai point, mon cher ami, ce que vous tes all
faire en Amrique. Vous me rpliqueriez sans doute, comme au
prsident, que vous ne pouvez me rpondre qu six heures et
demie...

-- Non, mon cher Sainclair, non, mon cher Sainclair! Je vais vous
dire tout de suite ce que je suis all faire en Amrique, parce
que vous, vous tes un ami: je suis all chercher _le nom de la
seconde moiti de lassassin!_

-- Vraiment, vraiment, le nom de la seconde moiti...

-- Parfaitement. Quand nous avons quitt le Glandier pour la
dernire fois, je connaissais les deux moitis de lassassin et le
nom de lune de ces moitis. Cest le nom de lautre moiti que je
suis all chercher en Amrique...

Nous entrions,  ce moment, dans la salle des tmoins. Ils vinrent
tous  Rouletabille avec force dmonstrations. Le reporter fut
trs aimable, si ce nest avec Arthur Rance auquel il montra une
froideur marque. Frdric Larsan entrant alors dans la salle,
Rouletabille alla  lui, lui administra une de ces poignes de
main dont il avait le douloureux secret, et dont on revient avec
les phalanges brises. Pour lui montrer tant de sympathie,
Rouletabille devait tre bien sr de lavoir roul. Larsan
souriait, sr de lui-mme et lui demandant,  son tour, ce quil
tait all faire en Amrique. Alors, Rouletabille, trs aimable,
le prit par le bras et lui conta dix anecdotes de son voyage.  un
moment, ils sloignrent, sentretenant de choses plus srieuses,
et, par discrtion, je les quittai. Du reste, jtais fort curieux
de rentrer dans la salle daudience o linterrogatoire des
tmoins continuait. Je retournai  ma place et je pus constater
tout de suite que le public nattachait quune importance relative
 ce qui se passait alors, et quil attendait impatiemment six
heures et demie.

*

Ces six heures et demie sonnrent et Joseph Rouletabille fut 
nouveau introduit. Dcrire lmotion avec laquelle la foule le
suivit des yeux  la barre serait impossible. On ne respirait
plus. M. Robert Darzac stait lev  son banc. Il tait ple
comme un mort.

Le prsident dit avec gravit:

Je ne vous fais pas prter serment, monsieur! Vous navez pas t
cit rgulirement. Mais jespre quil nest pas besoin de vous
expliquer toute limportance des paroles que vous allez prononcer
ici...

Et il ajouta, menaant:

Toute limportance de ces paroles... _pour vous_, sinon pour les
autres! ...

Rouletabille, nullement mu, le regardait. Il dit:

Oui, msieur!

-- Voyons, fit le prsident. Nous parlions tout  lheure de ce
petit bout de cour qui avait servi de refuge  lassassin, et vous
nous promettiez de nous dire,  six heures et demie, comment
lassassin sest enfui de ce bout de cour et aussi le nom de
lassassin. Il est six heures trente-cinq, monsieur Rouletabille,
et nous ne savons encore rien!

-- Voil, msieur! commena mon ami au milieu dun silence si
solennel que je ne me rappelle pas en avoir vu de semblable, je
vous ai dit que ce bout de cour tait ferm et quil tait
impossible pour lassassin de schapper de ce carr sans que ceux
qui taient  sa recherche sen aperussent. Cest lexacte
vrit. _Quand nous tions l, dans le carr de bout de cour,
lassassin sy trouvait encore avec nous!_

-- Et vous ne lavez pas vu! ... cest bien ce que laccusation
prtend...

-- Et nous lavons tous vu! monsieur le prsident, scria
Rouletabille.

-- Et vous ne lavez pas arrt! ...

-- Il ny avait que moi qui st quil tait lassassin. Et javais
besoin que lassassin ne ft pas arrt tout de suite! Et puis, je
navais dautre preuve,  ce moment, que ma raison! Oui, seule,
ma raison me prouvait que lassassin tait l et que nous le
voyions! Jai pris mon temps pour apporter, aujourdhui, en cour
dassises, _une preuve irrfutable, et qui, je my engage,
contentera tout le monde._

-- Mais parlez! parlez, monsieur! Dites-nous quel est le nom de
lassassin, fit le prsident...

-- Vous le trouverez parmi les noms de ceux qui taient dans le
bout de cour, rpliqua Rouletabille, qui, lui, ne semblait pas
press...

On commenait  simpatienter dans la salle...

Le nom! Le nom! murmurait-on...

Rouletabille, sur un ton qui mritait des gifles, dit:

Je laisse un peu traner cette dposition, la mienne, msieur le
prsident, parce que jai des raisons pour cela! ...

-- Le nom! Le nom! rptait la foule.

-- Silence! glapit lhuissier.

Le prsident dit:

Il faut tout de suite nous dire le nom, monsieur! ... Ceux qui se
trouvaient dans le bout de cour taient: le garde, mort. Est-ce
lui, lassassin?

-- Non, msieur.

-- Le pre Jacques? ...

-- Non msieur.

-- Le concierge, Bernier?

-- Non, msieur...

-- M. Sainclair?

-- Non msieur...

-- M. Arthur William Rance, alors? Il ne reste que M. Arthur Rance
et vous! Vous ntes pas lassassin, non?

-- Non, msieur!

-- Alors, vous accusez M. Arthur Rance?

--Non, msieur!

-- Je ne comprends plus! ... O voulez-vous en venir? ... il ny
avait plus personne dans le bout de cour.

-- Si, msieur! ... _il ny avait personne dans le bout de cour,
ni au-dessous, mais il y avait quelquun au-dessus, quelquun
pench  sa fentre, sur le bout de cour..._

-- Frdric Larsan! scria le prsident.

-- Frdric Larsan! rpondit dune voix clatante Rouletabille.

Et, se retournant vers le public qui faisait entendre dj des
protestations, il lui lana ces mots avec une force dont je ne le
croyais pas capable:

Frdric Larsan, lassassin!

Une clameur o sexprimaient lahurissement, la consternation,
lindignation, lincrdulit, et, chez certains, lenthousiasme
pour le petit bonhomme assez audacieux pour oser une pareille
accusation, remplit la salle. Le prsident nessaya mme pas de la
calmer; quand elle fut tombe delle-mme, sous les chut!
nergiques de ceux qui voulaient tout de suite en savoir
davantage, on entendit distinctement Robert Darzac, qui, se
laissant retomber sur son banc, disait:

Cest impossible! Il est fou! ...

Le prsident:

Vous osez, monsieur, accuser Frdric Larsan! Voyez leffet dune
pareille accusation... M. Robert Darzac lui-mme vous traite de
fou! ... Si vous ne ltes pas, vous devez avoir des preuves...

-- Des preuves, msieur! Vous voulez des preuves! Ah! je vais vous
en donner une, de preuve... fit la voix aigu de Rouletabille...
Quon fasse venir Frdric Larsan! ...

Le prsident:

Huissier, appelez Frdric Larsan.

Lhuissier courut  la petite porte, louvrit, disparut... La
petite porte tait reste ouverte... Tous les yeux taient sur
cette petite porte. Lhuissier rapparut. Il savana au milieu du
prtoire et dit:

Monsieur le prsident, Frdric Larsan nest pas l. Il est parti
vers quatre heures et on ne la plus revu.

Rouletabille clama, triomphant:

Ma preuve, la voil!

-- Expliquez-vous... Quelle preuve? demanda le prsident.

-- Ma preuve irrfutable, fit le jeune reporter, ne voyez-vous pas
que cest la fuite de Larsan. Je vous jure quil ne reviendra pas,
allez! ... vous ne reverrez plus Frdric Larsan...

Rumeurs au fond de la salle.

Si vous ne vous moquez pas de la justice, pourquoi, monsieur,
navez-vous pas profit de ce que Larsan tait avec vous,  cette
barre, pour laccuser en face? Au moins, il aurait pu vous
rpondre! ...

-- Quelle rponse et t plus complte que celle-ci, monsieur le
prsident? ... _il ne me rpond pas! Il ne me rpondra jamais!_
Jaccuse Larsan dtre _lassassin et il se sauve!_ Vous trouvez
que ce nest pas une rponse, a! ...

-- Nous ne voulons pas croire, nous ne croyons point que Larsan,
comme vous dites,se soit sauv... Comment se serait-il sauv? Il
ne savait pas que vous alliez laccuser?

-- Si, msieur, il le savait, puisque je le lui ai appris moi-
mme, tout  lheure...

-- Vous avez fait cela! ... Vous croyez que Larsan est lassassin
et vous lui donnez les moyens de fuir! ...

-- Oui, msieur le prsident, jai fait cela, rpliqua
Rouletabille avec orgueil... Je ne suis pas de la justice, moi;
je ne suis pas de la police, moi; je suis un humble journaliste,
et mon mtier nest point de faire arrter les gens! Je sers la
vrit comme je veux... cest mon affaire... Prservez, vous
autres, la socit, comme vous pouvez, cest la vtre... Mais ce
nest pas moi qui apporterai une tte au bourreau! ... Si vous
tes juste, monsieur le prsident -- et vous ltes -- vous
trouverez que jai raison! ... Ne vous ai-je pas dit, tout 
lheure, que vous comprendriez que je ne pouvais prononcer le nom
de lassassin avant six heures et demie. Javais calcul que ce
temps tait ncessaire pour avertir Frdric Larsan, lui permettre
de prendre le train de 4 heures 17, pour Paris, o il saurait se
mettre en sret... Une heure pour arriver  Paris, une heure et
quart pour quil pt faire disparatre toute trace de son
passage... Cela nous amenait  six heures et demie... Vous ne
retrouverez pas Frdric Larsan, dclara Rouletabille en fixant M.
Robert Darzac... il est trop malin... _Cest un homme qui vous a
toujours chapp..._ et que vous avez longtemps et vainement
poursuivi... Sil est moins fort que moi, ajouta Rouletabille, en
riant de bon coeur et en riant tout seul, car personne navait
plus envie de rire... il est plus fort que toutes les polices de
la terre. Cet homme, qui, depuis quatre ans, sest introduit  la
Sret, et y est devenu clbre sous le nom de Frdric Larsan,
est autrement clbre sous un autre nom que vous connaissez bien.
Frdric Larsan, msieur le prsident, _cest Ballmeyer!_

-- Ballmeyer! scria le prsident.

-- Ballmeyer! fit Robert Darzac, en se soulevant... Ballmeyer! ...
Ctait donc vrai!

-- Ah! ah! msieur Darzac, vous ne croyez plus que je suis fou,
maintenant! ...

Ballmeyer! Ballmeyer! Ballmeyer! On nentendait plus que ce nom
dans la salle. Le prsident suspendit laudience.

*

Vous pensez si cette suspension daudience fut mouvemente. Le
public avait de quoi soccuper. Ballmeyer! On trouvait,
dcidment, le gamin patant! Ballmeyer! Mais le bruit de sa
mort avait couru, il y avait, de cela, quelques semaines.
Ballmeyer avait donc chapp  la mort comme, toute sa vie, il
avait chapp aux gendarmes. Est-il ncessaire que je rappelle ici
les hauts faits de Ballmeyer? Ils ont, pendant vingt ans, dfray
la chronique judiciaire et la rubrique des faits divers; et, si
quelques-uns de mes lecteurs ont pu oublier laffaire de la
Chambre Jaune, ce nom de Ballmeyer nest certainement pas sorti
de leur mmoire. Ballmeyer fut le type mme de lescroc du grand
monde; il ntait point de gentleman plus gentleman que lui; il
ntait point de prestidigitateur plus habile de ses doigts que
lui; il ntait point dapache, comme on dit aujourdhui, plus
audacieux et plus terrible que lui. Reu dans la meilleure
socit, inscrit dans les cercles les plus ferms, il avait vol
lhonneur des familles et largent des pontes avec une maestria
qui ne fut jamais dpasse. Dans certaines occasions difficiles,
il navait pas hsit  faire le coup de couteau ou le coup de
los de mouton. Du reste, il nhsitait jamais, et aucune
entreprise ntait au-dessus de ses forces. tant tomb une fois
entre les mains de la justice, il schappa, le matin de son
procs, en jetant du poivre dans les yeux des gardes qui le
conduisaient  la cour dassises. On sut plus tard que, le jour de
sa fuite, pendant que les plus fins limiers de la Sret taient 
ses trousses, il assistait, tranquillement, nullement maquill, 
une premiredu Thtre-Franais. Il avait ensuite quitt la
France pour travailler en Amrique, et la police de ltat dOhio
avait, un beau jour, mis la main sur lexceptionnel bandit; mais,
le lendemain, il schappait encore... Ballmeyer, il faudrait un
volume pour parler ici de Ballmeyer, et cest cet homme qui tait
devenu Frdric Larsan! ... Et cest ce petit gamin de
Rouletabille qui avait dcouvert cela! ... Et cest lui aussi, ce
moutard, qui, connaissant le pass dun Ballmeyer, lui permettait,
une fois de plus, de faire la nique  la socit, en lui
fournissant le moyen de schapper!  ce dernier point de vue, je
ne pouvais quadmirer Rouletabille, car je savais que son dessein
tait de servir jusquau bout M. Robert Darzac et Mlle Stangerson
en les dbarrassant du bandit _sans quil parlt._

On ntait pas encore remis dune pareille rvlation, et
jentendais dj les plus presss scrier: En admettant que
lassassin soit Frdric Larsan, cela ne nous explique pas comment
il est sorti de la Chambre Jaune! ... quand laudience fut
reprise.

*

Rouletabille fut appel immdiatement  la barre et
soninterrogatoire, car il sagissait l plutt dun interrogatoire
que dunedposition, reprit.

Le prsident:

Vous nous avez dit tout  lheure, monsieur, quil tait
impossible de senfuir du bout de cour. Jadmets, avec vous, je
veux bien admettre que, puisque Frdric Larsan se trouvait pench
 sa fentre, au-dessus de vous, il ft encore dans ce bout de
cour; mais, pour se trouver  sa fentre, il lui avait fallu
quitter ce bout de cour. Il stait donc enfui! Et comment?

Rouletabille:

Jai dit quil navait pu senfuir normalement... Il sest donc
enfui anormalement! Car le bout de cour, je lai dit aussi,
ntait que quasi ferm tandis que la Chambre Jaune ltait
tout  fait. On pouvait grimper au mur, chose impossible dans la
Chambre Jaune, se jeter sur la terrasse et de l, pendant que
nous tions penchs sur le cadavre du garde, pntrer de la
terrasse dans la galerie par la fentre qui donne juste au-dessus.
Larsan navait plus quun pas  faire pour tre dans sa chambre,
ouvrir sa fentre et nous parler. Ceci ntait quun jeu denfant
pour un acrobate de la force de Ballmeyer. Et, monsieur le
prsident, voici la preuve de ce que javance.

Ici, Rouletabille tira de la poche de son veston, un petit paquet
quil ouvrit, et dont il tira une cheville.

Tenez, monsieur le prsident, voici une cheville qui sadapte
parfaitement dans un trou que lon trouve encore dans lecorbeau
de droite qui soutient la terrasse en encorbellement. Larsan, qui
prvoyait tout et qui songeait  tous les moyens de fuite autour
de sa chambre -- chose ncessaire quand on joue son jeu -- avait
enfonc pralablement cette cheville dans ce corbeau. Un pied
sur la borne qui est au coin du chteau, un autre pied sur la
cheville, une main  la corniche de la porte du garde, lautre
main  la terrasse, et Frdric Larsan disparat dans les airs...
dautant mieux quil est fort ingambe et que, ce soir-l, il
ntait nullement endormi par un narcotique, comme il avait voulu
nous le faire croire. Nous avions dn avec lui, monsieur le
prsident, et, au dessert, il nous joua le coup du monsieur qui
tombe de sommeil, car il avait besoin dtre, lui aussi, endormi,
pour que, le lendemain, on ne stonnt point que moi, Joseph
Rouletabille, jaie t victime dun narcotique en dnant avec
Larsan. Du moment que nous avions subi le mme sort, les soupons
ne latteignaient point et sgaraient ailleurs. Car, moi,
monsieur le prsident, moi, jai t bel et bien endormi, et par
Larsan lui-mme, et comment! ... Si je navais pas t dans ce
triste tat, jamais Larsan ne se serait introduit dans la chambre
de Mlle Stangerson ce soir-l, et le malheur ne serait pas arriv!
...

On entendit un gmissement. Ctait M. Darzac qui navait pu
retenir sa douloureuse plainte...

Vous comprenez, ajouta Rouletabille, que, couchant  ct de lui,
je gnais particulirement Larsan, cette nuit-l, car il savait ou
du moins il pouvait se douter que, cette nuit-l, je veillais!
Naturellement il ne pouvait pas croire une seconde que je le
souponnais, lui! Mais je pouvais le dcouvrir au moment o il
sortait de sa chambre pour se rendre dans celle de Mlle
Stangerson. Il attendit, cette nuit-l, pour pntrer chez Mlle
Stangerson, que je fusse endormi et que mon ami Sainclair ft
occup dans ma propre chambre  me rveiller. Dix minutes plus
tard Mlle Stangerson criait  la mort!

-- Comment tiez-vous arriv  souponner, alors, Frdric Larsan?
demanda le prsident.

-- Le bon bout de ma raison me lavait indiqu, msieur le
prsident; aussi javais loeil sur lui; mais cest un homme
terriblement fort, et je navais pas prvu le coup du narcotique.
Oui, oui, le bon bout de ma raison me lavait montr! Mais il me
fallait une preuve palpable; comme qui dirait: Le voir au bout de
mes yeux aprs lavoir vu au bout de ma raison!

-- Quest-ce que vous entendez par le bon bout de votre raison?

-- Eh! msieur le prsident, la raison a deux bouts: le bon et le
mauvais. Il ny en a quun sur lequel vous puissiez vous appuyer
avec solidit: cest le bon! On le reconnat  ce que rien ne peut
le faire craquer, ce bout-l, quoi que vous fassiez! quoi que vous
disiez! Au lendemain de la galerie inexplicable, alors que
jtais comme le dernier des derniers des misrables hommes qui ne
savent point se servir de leur raison parce quils ne savent par
o la prendre, que jtais courb sur la terre et sur les
fallacieuses traces sensibles, je me suis relev soudain, en
mappuyant sur le bon bout de ma raison et je suis mont dans la
galerie.

L, je me suis rendu compte que lassassin que nous avions
poursuivi navait pu, cette fois, ni normalement, ni
anormalement quitter la galerie. Alors, avec le bon bout de ma
raison, jai trac un cercle dans lequel jai enferm le problme,
et autour du cercle, jai dpos mentalement ces lettres
flamboyantes: Puisque lassassin ne peut tre en dehors du
cercle, _il est dedans!_ Qui vois-je donc, dans ce cercle? Le bon
bout de ma raison me montre, outre lassassin qui doit
ncessairement sy trouver: le pre Jacques, M. Stangerson,
Frdric Larsan et moi! Cela devait donc faire, avec lassassin,
cinq personnages. Or, quand je cherche dans le cercle, ou si vous
prfrez, dans la galerie, pour parler matriellement, je ne
trouve que quatre personnages. Et il est dmontr que le cinquime
na pu senfuir, na pu sortir du cercle! _Donc, jai, dans le
cercle, un personnage qui est deux, cest--dire qui est, outre
son personnage, le personnage de lassassin! ... _Pourquoi ne men
tais-je pas aperu dj? Tout simplement parce que le phnomne
du doublement du personnage ne stait pas pass sous mes yeux.
Avec qui, des quatre personnes enfermes dans le cercle,
lassassin a-t-il pu se doubler sans que je laperoive?
Certainement pas avec les personnes qui me sont apparues  un
moment, _ddoubles de lassassin_. Ainsi ai-je vu, _en mme
temps_, dans la galerie, M. Stangerson et lassassin, le pre
Jacques et lassassin, moi et lassassin._ _Lassassin ne saurait
donc tre ni M. Stangerson, ni le pre Jacques, ni moi! Et puis,
si ctait moi lassassin, je le saurais bien, nest-ce pas,
msieur le prsident? ... Avais-je vu, en mme temps, Frdric
Larsan et lassassin? Non! ..._ _Non! Il stait pass _deux
secondes_ pendant lesquelles javais perdu de vue lassassin, car
celui-ci tait arriv, comme je lai du reste not dans mes
papiers, _deux secondes_ avant M. Stangerson, le pre Jacques et
moi, au carrefour des deux galeries. Cela avait suffi  Larsan
pour enfiler la galerie tournante, enlever sa fausse barbe dun
tour de main, se retourner et se heurter  nous, comme sil
poursuivait lassassin! ..._ _Ballmeyer en a fait bien dautres!
et vous pensez bien que ce ntait quun jeu pour lui de se grimer
de telle sorte quil appart tantt avec sa barbe rouge  Mlle
Stangerson, tantt  un employ de poste avec un collier de barbe
chtain qui le faisait ressembler  M. Darzac, dont il avait jur
la perte! Oui, le bon bout de ma raison me rapprochait ces deux
personnages, ou plutt ces deux moitis de personnage que je
navais pas vues _en mme temps:_ Frdric Larsan et linconnu que
je poursuivais... pour en faire ltre mystrieux et formidable
que je cherchais:_ _lassassin.

Cette rvlation me bouleversa. Jessayai de me ressaisir en
moccupant un peu des traces sensibles, des signes extrieurs qui
mavaient, jusqualors, gar, et quil fallait, normalement,
faire entrer dans le cercle trac par le bon bout de ma raison!

Quels taient, tout dabord, les principaux signes extrieurs,
cette nuit-l, qui mavaient loign de lide dun Frdric
Larsan assassin:

1 Javais vu linconnu dans la chambre de Mlle Stangerson, et,
courant  la chambre de Frdric Larsan, jy avais trouv Frdric
Larsan, bouffi de sommeil.

2 Lchelle;

3 Javais plac Frdric Larsan au bout de la galerie tournante
en lui disant que jallais sauter dans la chambre de Mlle
Stangerson pour essayer de prendre lassassin. Or, jtais
retourn dans la chambre de Mlle Stangerson o javais retrouv
mon inconnu.

Le premier signe extrieur ne membarrassa gure. Il est probable
que, lorsque je descendis de mon chelle, aprs avoir vu linconnu
dans la chambre de Mlle Stangerson, celui-ci avait dj fini ce
quil avait  y faire. Alors, pendant que je rentrais dans le
chteau, il rentrait, lui, dans la chambre de Frdric Larsan, se
dshabillait en deux temps, trois mouvements, et, quand je venais
frapper  sa porte, montrait un visage de Frdric Larsan
ensommeill  plaisir...

Le second signe: lchelle, ne membarrassa pas davantage. Il
tait vident que, si lassassin tait Larsan, il navait pas
besoin dchelle pour sintroduire dans le chteau, puisque Larsan
couchait  ct de moi; mais cette chelle devait faire croire 
la venue de lassassin, de lextrieur, chose ncessaire au
systme de Larsan puisque, cette nuit-l, M. Darzac ntait pas au
chteau. Enfin, cette chelle, en tout tat de cause, pouvait
faciliter la fuite de Larsan.

Mais le troisime signe extrieur me droutait tout  fait. Ayant
plac Larsan au bout de la galerie tournante, je ne pouvais
expliquer quil et profit du moment o jallais dans laile
gauche du chteau trouver M. Stangerson et le pre Jacques, _pour_
_retourner dans la chambre de Mlle Stangerson!_ Ctait l un
geste bien dangereux! Il risquait de se faire prendre... Et il le
savait! ... Et il a failli se faire prendre... nayant pas eu le
temps de regagner son poste, comme il lavait certainement
espr... Il fallait quil et, pour retourner dans la chambre,
une raison bien ncessairequi lui ft apparue tout  coup, aprs
mon dpart, car il naurait pas sans cela prt son revolver!
Quant  moi, quand jenvoyai le pre Jacques au bout de la
galerie droite, je croyais naturellement que Larsan tait toujours
 son poste au bout de la galerie tournante et le pre Jacques
lui-mme,  qui, du reste, je navais point donn de dtails, en
se rendant  son poste, ne regarda pas, lorsquil passa 
lintersection des deux galeries, si Larsan tait au sien. Le pre
Jacques ne songeait alors qu excuter mes ordres rapidement.
Quelle tait donc cette raison imprvue qui avait pu conduire
Larsan une seconde fois dans la chambre? Quelle tait-elle? ... Je
pensai que ce ne pouvait tre quune marque sensible de son
passage qui le dnonait! Il avait oubli quelque chose de trs
important dans la chambre! Quoi? ... Avait-il retrouv cette
chose? ... Je me rappelai la bougie sur le parquet et lhomme
courb... Je priai MmeBernier, qui faisait la chambre, de
chercher... et elle trouva un binocle... Ce binocle, msieur le
prsident!

Et Rouletabille sortit de son petit paquet le binocle que nous
connaissons dj...

Quand je vis ce binocle, je fus pouvant... Je navais jamais vu
de binocle  Larsan... Sil nen mettait pas, cest donc quil
nen avait pas besoin... Il en avait moins besoin encore alors
dans un moment o la libert de ses mouvements lui tait chose si
prcieuse... Que signifiait ce binocle? ... Il nentrait point
dans mon cercle. _ moins quil ne ft celui dun presbyte,_
mexclamai-je, tout  coup! ... En effet, je navais jamais vu
crire Larsan, je ne lavais jamais vu lire. Il pouvait donc
tre presbyte! On savait certainement  la Sret quil tait
presbyte, sil ltait... on connaissait sans doute son
binocle... Le binocle du presbyte Larsan trouv dans la chambre
de Mlle Stangerson, aprs le mystre de la galerie inexplicable,
cela devenait terrible pour Larsan! Ainsi sexpliquait le retour
de Larsan dans la chambre! ... Et, en effet, Larsan-Ballmeyer est
bien presbyte, et ce binocle, que lon reconnatra peut-tre 
la Sret, est bien le sien...

Vous voyez, monsieur, quel est mon systme, continua
Rouletabille; je ne demande pas aux signes extrieurs de
mapprendre la vrit; je leur demande simplement de ne pas aller
contre la vrit que ma dsigne le bon bout de ma raison! ...

Pour tre tout  fait sr de la vrit sur Larsan, car Larsan
assassin tait une exception qui mritait que lon sentourt de
quelque garantie, jeus le tort de vouloir voir sa figure. Jen
ai t bien puni! Je crois que cest le bon bout de ma raison qui
sest veng de ce que, depuis la galerie inexplicable, je ne me
sois pas appuy solidement, dfinitivement et en toute confiance,
sur lui... ngligeant magnifiquement de trouver dautres preuves
de la culpabilit de Larsan que celle de ma raison! Alors, Mlle
Stangerson a t frappe...

Rouletabille sarrta... se mouche... vivement mu.

*

Mais quest-ce que Larsan, demanda le prsident, venait faire
dans cette chambre? Pourquoi a-t-il tent dassassiner  deux
reprises Mlle Stangerson?

-- Parce quil ladorait, msieur le prsident...

-- Voil videmment une raison...

-- Oui, msieur, une raison premptoire. Il tait amoureux fou...
et  cause de cela, et de bien dautres choses aussi, capable de
tous les crimes.

-- Mlle Stangerson le savait?

-- Oui, msieur, mais elle ignorait, naturellement, que lindividu
qui la poursuivait ainsi ft Frdric Larsan... sans quoi Frdric
Larsan ne serait pas venu sinstaller au chteau, et naurait pas,
la nuit de la galerie inexplicable, pntr avec nous auprs de
Mlle Stangerson, aprs laffaire. Jai remarqu du reste quil
stait tenu dans lombre et quil avait continuellement la face
baisse... ses yeux devaient chercher le binocle perdu... Mlle
Stangerson a eu  subir les poursuites et les attaques de Larsan
sous un nom et sous un dguisement que nous ignorions mais quelle
pouvait connatre dj.

-- Et vous, monsieur Darzac! demanda le prsident... vous avez
peut-tre,  ce propos, reu les confidences de Mlle Stangerson...
Comment se fait-il que Mlle Stangerson nait parl de cela 
personne? ... Cela aurait pu mettre la justice sur les traces de
lassassin... et si vous tes innocent, vous aurait pargn la
douleur dtre accus!

-- Mlle Stangerson ne ma rien dit, fit M. Darzac.

-- Ce que dit le jeune homme vous parat-il possible? demanda
encore le prsident.

Imperturbablement, M. Robert Darzac rpondit:

Mlle Stangerson ne ma rien dit...

-- Comment expliquez-vous que, la nuit de lassassinat du garde,
reprit le prsident, en se tournant vers Rouletabille, lassassin
ait rapport les papiers vols  M. Stangerson? ... Comment
expliquez-vous que lassassin se soit introduit dans la chambre
ferme de Mlle Stangerson?

-- Oh! quant  cette dernire question, il est facile, je crois,
dy rpondre. Un homme comme Larsan-Ballmeyer devait se procurer
ou faire faire facilement les clefs qui lui taient ncessaires...
Quant au vol des documents, je crois que Larsan ny avait pas
dabord song. Espionnant partout Mlle Stangerson, bien dcid 
empcher son mariage avec M. Robert Darzac, il suit un jour Mlle
Stangerson et M. Robert Darzac dans les grands magasins de la
Louve, sempare du rticule de Mlle Stangerson, que celle-ci perd
ou se laisse prendre. Dans ce rticule, il y a une clef  tte de
cuivre. Il ne sait pas limportance qua cette clef. Elle lui est
rvle par la note que fait paratre Mlle Stangerson dans les
journaux. Il crit  Mlle Stangerson poste restante, comme la note
len prie. Il demande sans doute un rendez-vous en faisant savoir
que celui qui a le rticule et la clef est celui qui la poursuit,
depuis quelque temps, de son amour. Il ne reoit pas de rponse.
Il va constater au bureau 40 que la lettre nest plus l. Il y va,
ayant pris dj lallure et autant que possible lhabit de M.
Darzac, car, dcid  tout pour avoir Mlle Stangerson, il a tout
prpar, pour que, _quoi quil arrive, M. Darzac, aim de Mlle
Stangerson, M. Darzac quil dteste et dont il veut la perte,
passe pour le coupable._

Je dis: quoi quil arrive, mais je pense que Larsan ne pensait
pas encore quil en serait rduit  lassassinat. Dans tous les
cas, ses prcautions sont prises pour compromettre Mlle Stangerson
sous le dguisement Darzac. Larsan a, du reste,  peu prs la
taille de Darzac et quasi le mme pied. Il ne lui serait pas
difficile, sil est ncessaire, aprs avoir dessin lempreinte du
pied de M. Darzac, de se faire faire, sur ce dessin, des
chaussures quil chaussera. Ce sont l trucs enfantins pour
Larsan-Ballmeyer.

Donc, pas de rponse  sa lettre, pas de rendez-vous, et il a
toujours la petite clef prcieuse dans sa poche. Eh bien, puisque
Mlle Stangerson ne vient pas  lui, il ira  elle! Depuis
longtemps son plan est fait. Il sest document sur le Glandier et
sur le pavillon. Un aprs-midi, alors que M. et Mlle Stangerson
viennent de sortir pour la promenade et que le pre Jacques lui-
mme est parti, il sintroduit dans le pavillon par la fentre du
vestibule. Il est seul, pour le moment, il a des loisirs... il
regarde les meubles... lun deux, fort curieux, et ressemblant 
un coffre-fort, a une toute petite serrure... Tiens! Tiens! Cela
lintresse... Comme il a sur lui la petite clef de cuivre... il y
pense... liaison dides. Il essaye la clef dans la serrure; la
porte souvre... Des papiers! Il faut que ces papiers soient bien
prcieux pour quon les ait enferms dans un meuble aussi
particulier... pour quon tienne tant  la clef qui ouvre ce
meuble... Eh! Eh! cela peut toujours servir...  un petit
chantage... cela laidera peut-tre dans ses desseins amoureux...
Vite, il fait un paquet de ces paperasses et va le dposer dans le
lavatory du vestibule. Entre lexpdition du pavillon et la nuit
de lassassinat du garde, Larsan a eu le temps de voir ce
qutaient ces papiers. Quen ferait-il? Ils sont plutt
compromettants... Cette nuit-l, il les rapporta au chteau...
Peut-tre a-t-il espr du retour de ces papiers, qui
reprsentaient vingt ans de travaux, une reconnaissance quelconque
de Mlle Stangerson... Tout est possible, dans un cerveau comme
celui-l! ... Enfin, quelle quen soit la raison, il a rapport
les papiers _et il en tait bien dbarrass!_

Rouletabille toussa et je compris ce que signifiait cette toux. Il
tait videmment embarrass,  ce point de ses explications, par
la volont quil avait de ne point donner le vritable motif de
lattitude effroyable de Larsan vis--vis de Mlle Stangerson. Son
raisonnement tait trop incomplet pour satisfaire tout le monde,
et le prsident lui en eut certainement fait lobservation, si,
malin comme un singe, Rouletabille ne stait cri: Maintenant,
nous arrivons  lexplication du mystre de la Chambre Jaune!

*

Il y eut, dans la salle, des remuements de chaises, de lgres
bousculades, des chut! nergiques. La curiosit tait pousse 
son comble.

Mais, fit le prsident, il me semble, daprs votre hypothse,
monsieur Rouletabille, que le mystre de la Chambre Jaune est
tout expliqu. Et cest Frdric Larsan qui nous la expliqu lui-
mme en se contentant de tromper sur le personnage, en mettant M.
Robert Darzac  sa propre place. Il est vident que la porte de la
Chambre Jaune sest ouverte quand M. Stangerson tait seul, et
que le professeur a laiss passer lhomme qui sortait de la
chambre de sa fille, sans larrter, peut-tre mme _sur la prire
de_ _sa fille_, pour viter tout scandale! ...

-- Non, msieur le prsident, protesta avec force le jeune homme.
Vous oubliez que Mlle Stangerson, assomme, ne pouvait plus faire
de prire, quelle ne pouvait plus refermer sur elle ni le verrou
ni la serrure... Vous oubliez aussi que M. Stangerson a jur sur
la tte de sa fille  lagonie _que la porte ne stait pas
ouverte!_

-- Cest pourtant, monsieur, la seule faon dexpliquer les
choses! _La Chambre Jaune__ tait close comme un coffre-fort._
Pour me servir de vos expressions, il tait impossible 
lassassin de sen chapper normalement ou anormalement. Quand
on pntre dans la chambre, on ne le trouve pas! Il faut bien
pourtant quil schappe! ...

-- Cest tout  fait inutile, msieur le prsident...

-- Comment cela?

-- Il navait pas besoin de schapper, _sil ny tait pas!_

Rumeurs dans la salle...

Comment, il ny tait pas?

-- videmment non! _Puisquil ne pouvait pas y tre, cest quil_
_ny tait pas!_ Il faut toujours, msieur lprsident, sappuyer
sur le bon bout de sa raison!

-- Mais toutes les traces de son passage! protesta le prsident.

-- a, msieur le prsident, cest le mauvais bout de la raison!
... Le bon bout nous indique ceci: depuis le moment o Mlle
Stangerson sest enferme dans sa chambre jusquau moment o lon
a dfonc la porte, il est impossible que lassassin se soit
chapp de cette chambre; et, comme on ne ly trouve pas, cest
que, depuis le moment de la fermeture de la porte jusquau moment
o on la dfonce, _lassassin ntait pas dans la chambre!_

-- Mais les traces?

-- Eh! msieur le prsident... a, cest les marques sensibles,
encore une fois... les marques sensibles avec lesquelles on commet
tant derreurs judiciaires _parce quelles vous font dire ce_
_quelles veulent!_ Il ne faut point, je vous le rpte, sen
servir pour raisonner! Il faut raisonner dabord! Et voir ensuite
si les marques sensibles peuvent entrer dans le cercle de votre
raisonnement... Jai un tout petit cercle de vrit incontestable:
_lassassin ntait point dans la Chambre Jaune!_ Pourquoi a-t-on
cru quil y tait?  cause des marques de son passage! Mais il
peut tre pass _avant!_ Que dis-je: il doit tre pass avant.
La raison me dit quil faut quil soit pass l, _avant_!
Examinons les marques et ce que nous savons de laffaire, et
voyons si ces marques vont  lencontre de ce _passage avant...
avant que Mlle Stangerson senferme dans sa chambre, devant son
pre et le pre Jacques!_

Aprs la publication de larticle du _Matin_ et une conversation
que jeus dans le trajet de Paris  pinay-sur-Orge avec le juge
dinstruction, la preuve me parut faite que la Chambre Jaune
tait mathmatiquement close et que, par consquent, lassassin en
avait disparu avant lentre de Mlle Stangerson dans sa chambre, 
minuit.

Les marques extrieures se trouvaient alors tre terriblement
contre ma raison. Mlle Stangerson ne stait pas assassine
toute seule, et ces marques attestaient quil ny avait pas eu
suicide. Lassassin tait donc venu _avant!_ Mais comment Mlle
Stangerson navait-elle t assassine quaprs? ou plutt ne
paraissait-elle avoir t assassine quaprs? Il me fallait
naturellement reconstituer laffaire en deux phases, deux phases
bien distinctes lune de lautre de quelques heures: la premire
phase pendant laquelle on avait rellement tent dassassiner Mlle
Stangerson, tentative quelle avait dissimule; la seconde phase
pendant laquelle,  la suite dun cauchemar quelle avait eu, ceux
qui taient dans le laboratoire avaient cru quon lassassinait!

Je navais pas encore, alors, pntr dans la Chambre Jaune.
Quelles taient les blessures de Mlle Stangerson? Des marques de
strangulation et un coup formidable  la tempe... Les marques de
strangulation ne me gnaient pas. Elles pouvaient avoir t faites
avant et Mlle Stangerson les avait dissimules sous une
collerette, un boa, nimporte quoi! Car, du moment que je crais,
que jtais oblig de diviser laffaire en deux phases, jtais
accul  la ncessit de me dire que _Mlle Stangerson avait_
_cach tous les vnements de la premire phase;_ elle avait des
raisons, sans doute, assez puissantes pour cela, puisquelle
navait rien dit  son pre et quelle dut raconter naturellement
au juge dinstruction lagression de lassassin _dont elle ne
pouvait nier le_ _passage,_ comme si cette agression avait eu lieu
la nuit, pendant la seconde phase! Elle y tait force, sans quoi
son pre lui et dit: Que nous as-tu cach l? Que signifie ton
silence aprs une pareille agression?

Elle avait donc dissimul les marques de la main de lhomme  son
cou. Mais il y avait le coup formidable de la tempe! a, je ne le
comprenais pas! Surtout quand jappris que lon avait trouv dans
la chambre un os de mouton, arme du crime... Elle ne pouvait avoir
dissimul quon lavait assomme, et cependant cette blessure
apparaissait videmment comme ayant d tre faite pendant la
premire phase puisquelle ncessitait la prsence de lassassin!
Jimaginai que cette blessure tait beaucoup moins forte quon ne
le disait -- en quoi javais tort -- et je pensai que Mlle
Stangerson avait cach la blessure de la tempe _sous une coiffure
en bandeaux!_

Quant  la marque, sur le mur, de la main de lassassin blesse
par le revolver de Mlle Stangerson, cette marque avait t faite
videmment avant et lassassin avait t ncessairement bless
pendant la premire phase, cest--dire _pendant quil tait_
_l!_ Toutes les traces du passage de lassassin avaient t
naturellement laisses pendant la premire phase: Los de mouton,
les pas noirs, le bret, le mouchoir, le sang sur le mur, sur la
porte et par terre... De toute vidence, si ces traces taient
encore l, cest que Mlle Stangerson, qui dsirait quon ne st
rien et qui agissait pour quon ne st rien de cette affaire,
navait pas encore eu le temps de les faire disparatre! Ce qui me
conduisait  chercher la premire phase de laffaire dans _un
temps trs_ _rapproch de la seconde._ Si, aprs la premire
phase, cest--dire aprs que lassassin se ft chapp, aprs
quelle-mme et en hte regagn le laboratoire o son pre la
retrouvait, travaillant, -- si elle avait pu pntrer  nouveau un
instant dans la chambre, elle aurait au moins fait disparatre,
tout de suite, los de mouton, le bret et le mouchoir qui
tranaient par terre. Mais elle ne le tenta pas, son pre ne
layant pas quitte. Aprs, donc, cette premire phase, elle nest
entre dans sa chambre qu minuit. Quelquun y tait entr  dix
heures: le pre Jacques, qui fit sa besogne de tous les soirs,
ferma les volets et alluma la veilleuse. Dans son anantissement
sur le bureau du laboratoire o elle feignait de travailler, Mlle
Stangerson avait sans doute oubli que le pre Jacques allait
entrer dans sa chambre! Aussi elle a un mouvement: elle prie le
pre Jacques de ne pas se dranger! De ne pas pntrer dans la
chambre! Ceci est en toutes lettres dans larticle du _Matin_. Le
pre Jacques entre tout de mme et ne saperoit de rien, tant la
Chambre Jaune est obscure! ... Mlle Stangerson a d vivre l
deux minutes affreuses! Cependant, je crois quelle ignorait quil
y avait tant de marques du passage de lassassin dans sa chambre!
Elle navait sans doute, aprs la premire phase, eu le temps que
de dissimuler les traces des doigts de lhomme  son cou et de
sortir de sa chambre! ... Si elle avait su que los, le bret et
le mouchoir fussent sur le parquet, elle les aurait galement
ramasss quand elle est rentre  minuit dans sa chambre... Elle
ne les a pas vus, elle sest dshabille  la clart douteuse de
la veilleuse... Elle sest couche, brise par tant dmotions, et
par la terreur, la terreur qui ne lavait fait regagner cette
chambre que le plus tard possible...

Ainsi tais-je _oblig_ darriver de la sorte  la seconde phase
du drame, _avec Mlle Stangerson seule dans la chambre, du moment
quon navait pas trouv lassassin dans la chambre..._ Ainsi
devais-je naturellement faire entrer dans le cercle de mon
raisonnement les marques extrieures.

Mais il y avait dautres marques extrieures  expliquer. Des
coups de revolver avaient t tirs, pendant la seconde phase. Des
cris: Au secours!  lassassin! avaient t profrs! ... Que
pouvait me dsigner, en une telle occurrence, le bon bout de ma
raison? Quant aux cris, dabord: du moment o il ny a pas
dassassin dans la chambre, _il y avait forcment cauchemar dans
la chambre!_

On entend un grand bruit de meubles renverss. Jimagine... je
suis oblig dimaginer ceci: Mlle Stangerson sest endormie,
hante par labominable scne de laprs-midi... elle rve... le
cauchemar prcise ses images rouges... elle revoit lassassin qui
se prcipite sur elle, elle crie:  lassassin! Au secours! et
son geste dsordonn va chercher le revolver quelle a pos, avant
de se coucher, sur sa table de nuit. Mais cette main heurte la
table de nuit avec une telle force quelle la renverse. Le
revolver roule par terre, un coup part et va se loger dans le
plafond... Cette balle dans le plafond me parut, ds labord,
devoir tre la balle de laccident... Elle rvlait la possibilit
de laccident et arrivait si bien avec mon hypothse de cauchemar
quelle fut une des raisons pour lesquelles je commenai  ne plus
douter que le crime avait eu lieu _avant,_ et que Mlle Stangerson,
doue dun caractre dune nergie peu commune, lavait cach...
Cauchemar, coup de revolver... Mlle Stangerson, dans un tat moral
affreux, est rveille; elle essaye de se lever; elle roule par
terre, sans force, renversant les meubles, rlant mme...
lassassin! Au secours! et svanouit...

Cependant, on parlait de deux coups de revolver, la nuit, lors de
la seconde phase.  moi aussi, pour ma thse -- ce ntait plus,
dj, une hypothse -- il en fallait deux; mais un dans chacune
des phases et non pas deux dans la dernire... un coup pour
blesser lassassin, _avant_, et un coup lors du cauchemar,
_aprs!_ Or, tait-il bien sr que, la nuit, deux coups de
revolver eussent t tirs? Le revolver stait fait entendre au
milieu du fracas de meubles renverss. Dans un interrogatoire, M.
Stangerson parle dun coup sourd dabord, dun coup clatant
ensuite! Si le coup sourd avait t produit par la chute de la
table de nuit en marbre sur le plancher? Il est _ncessaire_ que
cette explication soit la bonne. Je fus certain quelle tait la
bonne, quand je sus que les concierges, Bernier et sa femme,
navaient entendu, eux qui taient tout prs du pavillon, _quun
seul coup de_ _revolver._ Ils lont dclar au juge dinstruction.

Ainsi, javais presque reconstitu les deux phases du drame quand
je pntrai, pour la premire fois, dans la Chambre Jaune.
Cependant la gravit de la blessure  la tempe nentrait pas dans
le cercle de mon raisonnement. Cette blessure navait donc pas t
faite par lassassin avec los de mouton, lors de la premire
phase, parce quelle tait trop grave, que Mlle Stangerson
naurait pu la dissimuler et quelle ne lavait pas dissimule
sous une coiffure en bandeaux! Alors, cette blessure avait t
ncessairement faite lors de la seconde phase, au moment du
cauchemar? Cest ce que je suis all demander  la Chambre Jaune
et la Chambre Jaune ma rpondu!

Rouletabille tira, toujours de son petit paquet, un morceau de
papier blanc pli en quatre, et, de ce morceau de papier blanc,
sortit un objet invisible, quil tint entre le pouce et lindex et
quil porta au prsident:

Ceci, monsieur le prsident, est un cheveu, un cheveu blond
macul de sang, un cheveu de Mlle Stangerson... Je lai trouv
coll  lun des coins de marbre de la table de nuit renverse...
Ce coin de marbre tait lui-mme macul de sang. Oh! un petit
carr rouge de rien du tout! mais fort important! car il
mapprenait, ce petit carr de sang, quen se levant, affole, de
son lit, Mlle Stangerson tait tombe de tout son haut et fort
brutalement sur ce coin de marbre qui lavait blesse  la tempe,
et qui avait retenu ce cheveu, ce cheveu que Mlle Stangerson
devait avoir sur le front, bien quelle ne portt pas la coiffure
en bandeaux! Les mdecins avaient dclar que Mlle Stangerson
avait t assomme avec un objet _contondant_ et, comme los de
mouton tait l, le juge dinstruction avait immdiatement accus
los de mouton _mais le coin dune table de nuit en marbre est
aussi un objet contondant auquel ni les mdecins ni le juge
dinstruction navaient song, et que je neusse peut-tre point
dcouvert moi -mme si le bon bout de ma raison ne me lavait
indiqu, ne me lavait fait pressentir._

La salle faillit partir, une fois de plus, en applaudissements;
mais, comme Rouletabille reprenait tout de suite sa dposition, le
silence se rtablit sur-le-champ.

Il me restait  savoir, en dehors du nom de lassassin que je ne
devais connatre que quelques jours plus tard,  quel moment avait
eu lieu la premire phase du drame. Linterrogatoire de Mlle
Stangerson, bien quarrang pour tromper le juge dinstruction, et
celui de M. Stangerson, devaient me le rvler. Mlle Stangerson a
donn exactement lemploi de son temps, ce jour-l. Nous avons
tabli que lassassin sest introduit entre cinq et six dans le
pavillon; mettons quil ft six heures et quart quand le
professeur et sa fille se sont remis au travail. Cest donc entre
cinq heures et six heures et quart quil faut chercher. Que dis-
je, cinq heures! mais le professeur est alors avec sa fille... Le
drame ne pourra stre pass que loin du professeur! Il me faut
donc, dans ce court espace de temps, chercher le moment o le
professeur et sa fille seront spars! ... Eh bien, ce moment, je
le trouve dans linterrogatoire qui eut lieu dans la chambre de
Mlle Stangerson, en prsence de M. Stangerson. Il y est marqu que
le professeur et sa fille rentrent vers six heures au laboratoire.
M. Stangerson dit:  ce moment, je fus abord par mon garde qui
_me retint un_ _instant._ il y a donc conversation avec le garde.
Le garde parle  M. Stangerson de coupe de bois ou de braconnage;
Mlle Stangerson nest plus l; elle a dj regagn le laboratoire
puisque le professeur dit encore: Je quittai le garde et je
rejoignis ma fille qui tait dj au travail!

Cest donc dans ces courtes minutes que le drame se droula.
Cest ncessaire! Je vois trs bien Mlle Stangerson rentrer dans
le pavillon, pntrer dans sa chambre pour poser son chapeau et se
trouver en face du bandit qui la poursuit. Le bandit tait l,
dans le pavillon, depuis un certain temps. Il devait avoir arrang
son affaire pour que tout se passt la nuit. Il avait alors
dchauss les chaussures du pre Jacques qui le gnaient, dans les
conditions que jai dites au juge dinstruction, il avait opr la
rafle des papiers, comme je vous lai dit tout  lheure, et il
stait ensuite gliss sous le lit quand le pre Jacques tait
revenu laver le vestibule et le laboratoire... Le temps lui avait
paru long... il stait relev, aprs le dpart du pre Jacques,
avait  nouveau err dans le laboratoire, tait venu dans le
vestibule, avait regard dans le jardin, et avait vu venir, vers
le pavillon -- car,  ce moment-l, la nuit qui commenait tait
trs claire -- _Mlle Stangerson, toute seule! _Jamais il net os
lattaquer  cette heure-l sil navait cru tre certain que Mlle
Stangerson tait seule! Et, pour quelle lui appart seule, il
fallait que la conversation entre M. Stangerson et le garde qui le
retenait et lieu  un coin dtourn du sentier, _coin o se
trouve un bouquet darbres qui les cachait aux yeux du misrable.
_Alors, son plan est fait. Il va tre plus tranquille, seul avec
Mlle Stangerson dans ce pavillon, quil ne laurait t, en pleine
nuit, avec le pre Jacques dormant dans son grenier. _Et il dut
fermer la fentre du_ _vestibule!_ ce qui explique aussi que ni M.
Stangerson, ni le garde, du reste assez loigns encore du
pavillon, nont entendu le coup de revolver.

Puis il regagna la Chambre Jaune. Mlle Stangerson arrive. Ce
qui sest pass a d tre rapide comme lclair! ... Mlle
Stangerson a d crier... ou plutt a voulu crier son effroi;
lhomme la saisie  la gorge... Peut-tre va-t-il ltouffer,
ltrangler... Mais la main ttonnante de Mlle Stangerson a saisi,
dans le tiroir de la table de nuit, le revolver quelle y a cach
depuis quelle redoute les menaces de lhomme. Lassassin brandit
dj, sur la tte de la malheureuse, cette arme terrible dans les
mains de Larsan-Ballmeyer, un os de mouton... Mais elle tire... le
coup part, blesse la main qui abandonne larme. Los de mouton
roule par terre, _ensanglant par la blessure de_ _lassassin..._
lassassin chancelle, va sappuyer  la muraille, y imprime ses
doigts rouges, craint une autre balle et senfuit...

Elle le voit traverser le laboratoire... Elle coute... Que fait-
il dans le vestibule? ... Il est bien long  sauter par cette
fentre... Enfin, il saute! Elle court  la fentre et la referme!
... Et maintenant, est-ce que son pre a vu? a entendu? Maintenant
que le danger a disparu, toute sa pense va  son pre... doue
dune nergie surhumaine, elle lui cachera tout, sil en est temps
encore! ... Et, quand M. Stangerson reviendra, il trouvera la
porte de la Chambre Jaune ferme, et sa fille, dans le
laboratoire, penche sur son bureau, attentive, _au travail,
dj!_

Rouletabille se tourne alors vers M. Darzac:

Vous savez la vrit, scria-t-il, dites-nous donc si la chose
ne sest pas passe ainsi?

-- Je ne sais rien, rpond M. Darzac.

-- Vous tes un hros! fait Rouletabille, en se croisant les
bras... Mais si Mlle Stangerson tait, hlas! en tat de savoir
que vous tes accus, elle vous relverait de votre parole... elle
vous prierait de dire tout ce quelle vous a confi... que dis-je,
elle viendrait vous dfendre elle-mme! ...

M. Darzac ne fit pas un mouvement, ne pronona pas un mot. Il
regarda tristement Rouletabille.

Enfin, fit celui-ci, puisque Mlle Stangerson nest pas l, _il_
_faut bien que jy sois, moi!_ Mais, croyez-moi, monsieur Darzac,
le meilleur moyen, le seul, de sauver Mlle Stangerson et de lui
rendre la raison, cest encore de vous faire acquitter!

Un tonnerre dapplaudissements accueillit cette dernire phrase.
Le prsident nessaya mme pas de rfrner lenthousiasme de la
salle. Robert Darzac tait sauv. Il ny avait qu regarder les
jurs pour en tre certain! Leur attitude manifestait hautement
leur conviction.

Le prsident scria alors:

Mais enfin, quel est ce mystre qui fait que Mlle Stangerson, que
lon tente dassassiner, dissimule un pareil crime  son pre?

-- a, msieur, fit Rouletabille, jsais pas! ... a ne me regarde
pas! ...

Le prsident fit un nouvel effort auprs de M. Robert Darzac.

Vous refusez toujours de nous dire, monsieur, quel a t lemploi
de votre temps pendant quon attentait  la vie de Mlle
Stangerson?

-- Je ne peux rien vous dire, monsieur...

Le prsident implora du regard une explication de Rouletabille:

On a le droit de penser, msieur le prsident, que les absences
de M. Robert Darzac taient troitement lies au secret de Mlle
Stangerson... Aussi M. Darzac se croit-il tenu  garder le
silence! ... Imaginez que Larsan, qui a, lors de ses trois
tentatives, tout mis en train pour dtourner les soupons sur M.
Darzac, ait fix, justement, ces trois fois-l, des rendez-vous 
M. Darzac dans un endroit compromettant, rendez-vous o il devait
tre trait du mystre... M. Darzac se fera plutt condamner que
davouer quoi que ce soit, que dexpliquer quoi que ce soit qui
touche au mystre de Mlle Stangerson. Larsan est assez malin pour
avoir fait encore cette combinaise-l! ...

Le prsident, branl, mais curieux, rpartit encore:

Mais quel peut bien tre ce mystre-l?

-- Ah! msieur, jpourrais pas vous dire! fit Rouletabille en
saluant le prsident; seulement, je crois que vous en savez assez
maintenant pour acquitter M. Robert Darzac! ...  moins que Larsan
ne revienne! mais jcrois pas! fit-il en riant dun gros rire
heureux.

Tout le monde rit avec lui.

Encore une question, monsieur, fit le prsident. Nous comprenons,
toujours en admettant votre thse, que Larsan ait voulu dtourner
les soupons sur M. Robert Darzac, mais quel intrt avait-il 
les dtourner aussi sur le pre Jacques? ...

-- Lintrt du policier! msieur! Lintrt de se montrer
dbrouillard en annihilant lui-mme ces preuves quil avait
accumules. Cest trs fort, a! Cest un truc qui lui a souvent
servi  dtourner les soupons qui eussent pu sarrter sur lui-
mme! Il prouvait linnocence de lun, avant daccuser lautre.
Songez, monsieur le prsident, quune affaire comme celle-l
devait avoir t longuement mijote  lavance par Larsan. Je
vous dis quil avait tout tudi et quil connaissait les tres et
tout. Si vous avez la curiosit de savoir comment il stait
document, vous apprendrez quil stait fait un moment le
commissionnaire entre le laboratoire de la Sretet M.
Stangerson,  qui on demandait des expriences. Ainsi, il a pu,
avant le crime, pntrer deux fois dans le pavillon. Il tait
grim de telle sorte que le pre Jacques, depuis, ne la pas
reconnu; mais il a trouv, lui, Larsan, loccasion de chiper au
pre Jacques une vieille paire de godillots et un bret hors
dusage, que le vieux serviteur de M. Stangerson avait nous dans
un mouchoir pour les porter sans doute  un de ses amis,
charbonnier sur la route dpinay! Quand le crime fut dcouvert,
le pre Jacques, reconnaissant les objets  part lui, neut garde
de les reconnatre immdiatement! Ils taient trop compromettants,
et cest ce qui vous explique son trouble,  cette poque, quand
nous lui en parlions. Tout cela est simple comme bonjour et jai
accul Larsan  me lavouer. Il la du reste fait avec plaisir,
car, si cest un bandit -- ce qui ne fait plus, jose lesprer,
de doute pour personne -- cest aussi un artiste! ... Cest sa
manire de faire,  cet homme, sa manire  lui... Il a agi de
mme lors de laffaire du Crdit universel et des Lingots de la
Monnaie! Des affaires quil faudra rviser, msieur le prsident,
car il y a quelques innocents dans les prisons depuis que
Ballmeyer-Larsan appartient  la Sret!



XXVIII
O il est prouv quon ne pense pas toujours  tout


Gros moi, murmures, bravos! Matre Henri-Robert dposa des
conclusions tendant  ce que laffaire ft renvoye  une autre
session pour supplment dinstruction; le ministre public lui-
mme sy associa. Laffaire fut renvoye. Le lendemain, M. Robert
Darzac tait remis en libert provisoire, et le pre Mathieu
bnficiait dunnon-lieuimmdiat. On chercha vainement Frdric
Larsan. La preuve de linnocence tait faite. M. Darzac chappa
enfin  laffreuse calamit qui lavait, un instant, menac, et il
put esprer, aprs une visite  Mlle Stangerson, que celle-ci
recouvrerait un jour,  force de soins assidus, la raison.

Quant  ce gamin de Rouletabille, il fut, naturellement, lhomme
du jour!  sa sortie du palais de Versailles, la foule lavait
port en triomphe. Les journaux du monde entier publirent ses
exploits et sa photographie; et lui, qui avait tant interview
dillustres personnages, fut illustre et interview  son tour! Je
dois dire quil ne sen montra pas plus fier pour a!

Nous revnmes de Versailles ensemble, aprs avoir dn fort
gaiement au Chien qui fume. Dans le train, je commenai  lui
poser un tas de questions qui, pendant le repas, staient
presses dj sur mes lvres et que javais tues toutefois parce
que je savais que Rouletabille naimait pas travailler en
mangeant.

Mon ami, fis-je, cette affaire de Larsan est tout  fait sublime
et digne de votre cerveau hroque.

Ici il marrta, minvitant  parler plus simplement et prtendant
quil ne se consolerait jamais de voir quune aussi belle
intelligence que la mienne tait prte  tomber dans le gouffre
hideux de la stupidit, et cela simplement  cause de ladmiration
que javais pour lui...

Je viens au fait, fis-je, un peu vex. Tout ce qui vient de se
passer ne mapprend point du tout ce que vous tes all faire en
Amrique. Si je vous ai bien compris: quand vous tes parti la
dernire fois du Glandier, vous aviez tout devin de Frdric
Larsan? ... Vous saviez que Larsan tait lassassin et vous
nignoriez plus rien de la faon dont il avait tent dassassiner?

-- Parfaitement. Et vous, fit-il, en dtournant la conversation,
vous ne vous doutiez de rien?

-- De rien!

-- Cest incroyable.

-- Mais, mon ami... vous avez eu bien soin de me dissimuler votre
pense et je ne vois point comment je laurais pntre... Quand
je suis arriv au Glandier avec les revolvers,  ce moment
prcis, vous souponniez dj Larsan?

-- Oui! Je venais de tenir le raisonnement de la galerie
inexplicable! mais le retour de Larsan dans la chambre de Mlle
Stangerson ne mavait pas encore t expliqu par la dcouverte du
binocle de presbyte... Enfin, mon soupon ntait que
mathmatique, et lide de Larsan assassin mapparaissait si
formidable que jtais rsolu  attendre des traces sensibles
avant doser my arrter davantage. Tout de mme cette ide me
tracassait, et javais parfois une faon de vous parler du
policier qui et d vous mettre en veil. Dabord je ne mettais
plus du tout en avant sa bonne foi et je ne vous disais plus
quil se trompait. Je vous entretenais de son systme comme dun
misrable systme, et le mpris que jen marquais, qui sadressait
dans votre esprit au policier, sadressait en ralit, dans le
mien, moins au policier quau bandit que je le souponnais
dtre!... Rappelez-vous... quand je vous numrais toutes les
preuves qui saccumulaient contre M. Darzac, je vous disais: Tout
cela semble donner quelque corps  lhypothse du grand Fred.
Cest, du reste, cette hypothse, que je crois fausse, qui
lgarera... et jajoutais sur un ton qui et d vous stupfier:
Maintenant, cette hypothse gare-t-elle rellement Frdric
Larsan? Voil! Voil! Voil! ...

Ces voil! eussent d vous donner  rflchir; il y avait tout
mon soupon dans ces Voil! Et que signifiait: gare-t-elle
rellement? sinon quelle pouvait ne pas lgarer, lui, mais
quelle tait _destine  nous garer, nous!_ Je vous regardais 
ce moment et vous navez pas tressailli, vous navez pas
compris... Jen ai t enchant, car, jusqu la dcouverte du
binocle, je ne pouvais considrer le crime de Larsan que comme une
absurde hypothse... Mais, aprs la dcouverte du binocle qui
mexpliquait le retour de Larsan dans la chambre de Mlle
Stangerson... voyez ma joie, mes transports... Oh! Je me souviens
trs bien! Je courais comme un fou dans ma chambre et je vous
criais: Je roulerai le grand Fred! je le roulerai dune faon
retentissante! Ces paroles sadressaient alors au bandit. Et, le
soir mme, quand, charg par M. Darzac de surveiller la chambre de
Mlle Stangerson, je me bornai jusqu dix heures du soir  dner
avec Larsan sans prendre aucune mesure autre, _tranquille parce
quil_ _tait l,_ en face de moi!  ce moment encore, cher ami,
vous auriez pu souponner que ctait seulement cet homme-l que
je redoutais... Et quand je vous disais, au moment o nous
parlions de larrive prochaine de lassassin: Oh! je suis bien
sr que Frdric Larsan sera l cette nuit! ...

Mais il y a une chose capitale qui et pu, qui et d nous
clairer tout  fait et tout de suite sur le criminel, une chose
qui nous dnonait Frdric Larsan et que nous avons laisse
chapper, _vous et moi! ..._

Auriez-vous donc oubli lhistoire de la canne?

Oui, en dehors du raisonnement qui, pour tout esprit logique,
dnonait Larsan, il y avait lhistoire de la cannequi le
dnonait  tout esprit observateur.

Jai t tout  fait tonn -- apprenez-le donc -- qu
linstruction, Larsan ne se ft pas servi de la canne contre M.
Darzac. Est-ce que cette canne navait pas t achete le soir du
crime par un homme dont le signalement rpondait  celui de M.
Darzac? Eh bien, tout  lheure, jai demand  Larsan lui-mme,
avant quil prt le train pour disparatre, je lui ai demand
pourquoi il navait pas us de la canne. Il ma rpondu quil nen
avait jamais eu lintention; que, dans sa pense, il navait
jamais rien imagin contre M. Darzac avec cette canne et que nous
lavions fort embarrass, le soir du cabaret dpinay, _en lui_
_prouvant quil nous mentait!_ Vous savez quil disait quil avait
eu cette canne  Londres; or, la marque attestait quelle tait de
Paris! Pourquoi,  ce moment, au lieu de penser: Fred ment; il
tait  Londres; il na pas pu avoir cette canne de Paris, 
Londres?; Pourquoi ne nous sommes-nous pas dit: Fred ment. Il
ntait pas  Londres, puisquil a achet cette canne  Paris!
Fred menteur, Fred  Paris, au moment du crime! Cest un point de
dpart de soupon, cela! Et quand, aprs votre enqute chez
Cassette, vous nous apprenez que cette canne a t achete par un
homme qui est habill comme M. Darzac, alors que nous sommes srs,
daprs la parole de M. Darzac lui-mme, que ce nest pas lui qui
a achet cette canne, alors que nous sommes srs, grce 
lhistoire du bureau de poste 40, _quil y a _ _Paris un homme
qui prend la silhouette Darzac,_ alors que nous nous demandons
quel est donc cet homme qui, dguis en Darzac, se prsente le
soir du crime chez Cassette pour acheter une canne que nous
retrouvons entre les mains de Fred, comment? comment? comment ne
nous sommes-nous pas dit un instant: Mais... mais... mais... cet
inconnu dguis en Darzac qui achte une canne que Fred a entre
les mains, ... si ctait... si ctait... Fred lui-mme? ...
Certes, sa qualit dagent de la Sret ntait point propice 
une pareille hypothse; mais, quand nous avions constat
lacharnement avec lequel Fred accumulait les preuves contre
Darzac, la rage avec laquelle il poursuivait le malheureux... nous
aurions pu tre frapps par un mensonge de Fred aussi important
que celui qui le faisait entrer en possession,  Paris, dune
canne _quil ne pouvait avoir eue  Londres_. Mme, sil lavait
trouve  Paris, le mensonge de Londres nen existait pas moins.
Tout le monde le croyait  Londres, mme ses chefs et il achetait
une canne  Paris! Maintenant, comment se faisait-il que, pas une
seconde, il nen usa comme dune canne trouve _autour de M.
Darzac! _Cest bien simple! Cest tellement simple que nous ny
avons pas pens... Larsan lavait achete, aprs avoir t bless
lgrement  la main par la balle de Mlle Stangerson, _uniquement
pour avoir un maintien, pour avoir toujours la main referme, pour
ntre point tent douvrir la main et de montrer sa blessure
intrieure? _Comprenez-vous? ... Voil ce quil ma dit, Larsan,
et je me rappelle vous avoir rpt souvent combien je trouvais
bizarre que sa main ne quittt pas cette canne.  table, quand
je dnais avec lui, il navait pas plutt quitt cette canne quil
semparait dun couteau dont sa main droite ne se sparait plus.
Tous ces dtails me sont revenus quand mon ide se ft arrte sur
Larsan, cest--dire trop tard pour quils me fussent dun
quelconque secours. Cest ainsi que, le soir o Larsan a simul
devant nous le sommeil, je me suis pench sur lui et, trs
habilement, jai pu voir, sans quil sen doutt, dans sa main. Il
ne sy trouvait plus quune bande lgre de taffetas qui
dissimulait ce qui restait dune blessure lgre. Je constatai
quil et pu prtendre  ce moment que cette blessure lui avait
t faite par toute autre chose quune balle de revolver. Tout de
mme, pour moi,  cette heure-l, ctait un nouveau signe
extrieur qui entrait dans le cercle de mon raisonnement. La
balle, ma dit tout  lheure Larsan, navait fait que lui
effleurer la paume et avait dtermin une assez abondante
hmorragie.

Si nous avions t plus perspicaces, au moment du mensonge de
Larsan, et plus... dangereux... il est certain que celui-ci et
sorti, pour dtourner les soupons, _lhistoire que nous_ _avions
imagine pour lui,_ lhistoire de la dcouverte de la canne autour
de Darzac; mais les vnements se sont tellement prcipits que
nous navons plus pens  la canne! Tout de mme nous lavons fort
ennuy, Larsan-Ballmeyer, sans que nous nous en doutions!

-- Mais, interrompis-je, sil navait aucune intention, en
achetant la canne, contre Darzac, pourquoi avait-il alors la
silhouette Darzac? Le pardessus mastic? Le melon? Etc.

-- Parce quil arrivait du crime et quaussitt le crime commis,
il avait repris le dguisement Darzac qui la toujours accompagn
dans son oeuvre criminelle dans lintention que vous savez!

Mais dj, vous pensez bien, _sa main blesse lennuyait_ et il
eut, en passant avenue de lOpra, lide dacheter une canne,
ide quil ralisa sur-le-champ! ... Il tait huit heures! Un
homme, avec la silhouette Darzac, qui achte une canne que je
trouve dans les mains de Larsan! ... Et moi, moi qui avais devin
que _le drame_ _avait dj eu lieu_  cette heure-l, _quil
venait davoir lieu,_ qui tais  peu prs persuad de linnocence
de Darzac je ne souponne pas Larsan! ... il y a des moments...

-- Il y a des moments, fis-je, o les plus vastes
intelligences...

Rouletabille me ferma la bouche... Et comme je linterrogeais
encore, je maperus quil ne mcoutait plus... Rouletabille
dormait. Jeus toutes les peines du monde  le tirer de son
sommeil quand nous arrivmes  Paris.



XXIX
Le mystre de Mlle Stangerson


Les jours suivants, jeus loccasion de lui demander encore ce
quil tait all faire en Amrique. Il ne me rpondit gure dune
faon plus prcise quil ne lavait fait dans le train de
Versailles, et il dtourna la conversation sur dautres points de
laffaire.

Il finit, un jour, par me dire:

Mais comprenez donc que javais besoin de connatre la vritable
personnalit de Larsan!

-- Sans doute, fis-je, mais pourquoi alliez-vous la chercher en
Amrique? ...

Il fuma sa pipe et me tourna le dos. videmment, je touchais au
mystre de Mlle Stangerson. Rouletabille avait pens que ce
mystre, qui liait dune faon si terrible Larsan  Mlle
Stangerson, mystre dont il ne trouvait, lui, Rouletabille, aucune
explication dans la vie de Mlle Stangerson, en France, il avait
pens, dis-je, que ce mystre devait avoir son origine dans la
vie de Mlle Stangerson, en Amrique. Et il avait pris le bateau!
L-bas, il apprendrait qui tait ce Larsan, il acquerrait les
matriaux ncessaires  lui fermer la bouche... Et il tait parti
pour Philadelphie!

Et maintenant, quel tait ce mystre qui avait command le
silence  Mlle Stangerson et  M. Robert Darzac? Au bout de tant
dannes, aprs certaines publications de la presse  scandale,
maintenant que M. Stangerson sait tout et a tout pardonn, on peut
tout dire. Cest, du reste, trs court, et cela remettra les
choses au point, car il sest trouv de tristes esprits pour
accuser Mlle Stangerson qui, en toute cette sinistre affaire, fut
toujours victime, depuis le commencement.

Le commencement remontait  une poque lointaine o, jeune fille,
elle habitait avec son pre  Philadelphie. L, elle fit la
connaissance, dans une soire, chez un ami de son pre, dun
compatriote, un Franais qui sut la sduire par ses manires, son
esprit, sa douceur et son amour. On le disait riche. Il demanda la
main de Mlle Stangerson au clbre professeur. Celui-ci prit des
renseignements sur M. Jean Roussel, et, ds labord, il vit quil
avait affaire  un chevalier dindustrie. Or, M. Jean Roussel,
vous lavez devin, ntait autre quune des nombreuses
transformations du fameux Ballmeyer, poursuivi en France, rfugi
en Amrique. Mais M. Stangerson nen savait rien; sa fille non
plus. Celle-ci ne devait lapprendre que dans les circonstances
suivantes: M. Stangerson avait, non seulement refus la main de sa
fille  M. Roussel, mais encore il lui avait interdit laccs de
sa demeure. La jeune Mathilde, dont le coeur souvrait  lamour,
et qui ne voyait rien au monde de plus beau ni de meilleur que son
Jean, en fut outre. Elle ne cacha point son mcontentement  son
pre qui lenvoya se calmer sur les bords de lOhio, chez une
vieille tante qui habitait Cincinnati. Jean rejoignit Mathilde l-
bas et, malgr la grande vnration quelle avait pour son pre,
Mlle Stangerson rsolut de tromper la surveillance de la vieille
tante, et de senfuir avec Jean Roussel, bien dcids quils
taient tous les deux  profiter des facilits des lois
amricaines pour se marier au plus tt. Ainsi fut fait. Ils
fuirent donc, pas loin, jusqu Louisville. L, un matin, on vint
frapper  leur porte. Ctait la police qui dsirait arrter M.
Jean Roussel, ce quelle fit, malgr ses protestations et les cris
de la fille du professeur Stangerson. En mme temps, la police
apprenait  Mathilde que son mari ntait autre que le trop
fameux Ballmeyer! ...

Dsespre, aprs une vaine tentative de suicide, Mathilde
rejoignit sa tante  Cincinnati. Celle-ci faillit mourir de joie
de la revoir. Elle navait cess, depuis huit jours, de faire
rechercher Mathilde partout, et navait pas encore os avertir le
pre. Mathilde fit jurer  sa tante que M. Stangerson ne saurait
jamais rien! Cest bien ainsi que lentendait la tante, qui se
trouvait coupable de lgret dans cette si grave circonstance.
Mlle Mathilde Stangerson, un mois plus tard, revenait auprs de
son pre, repentante, le coeur mort  lamour, et ne demandant
quune chose: ne plus jamais entendre parler de son mari, le
terrible Ballmeyer -- arriver  se pardonner sa faute  elle-mme,
et se relever devant sa propre conscience par une vie de travail
sans borne et de dvouement  son pre!

Elle sest tenue parole. Cependant, dans le moment o, aprs avoir
tout avou  M. Robert Darzac, alors quelle croyait Ballmeyer
dfunt, car le bruit de sa mort avait courut, elle stait
accorde la joie suprme, aprs avoir tant expi, de sunir  un
ami sr, le destin lui avait ressuscit Jean Roussel, le Ballmeyer
de sa jeunesse! Celui-ci lui avait fait savoir quil ne
permettrait jamais son mariage avec M. Robert Darzac et quil
laimait toujours! ce qui, hlas! tait vrai.

Mlle Stangerson nhsita pas  se confier  M. Robert Darzac; elle
lui montra cette lettre o Jean Roussel-Frdric Larsan-Ballmeyer
lui rappelait les premires heures de leur union dans ce petit et
charmant presbytre quils avaient lou  Louisville: ... Le
presbytre na rien perdu de son charme, ni le jardin de son
clat. Le misrable se disait riche et mettait la prtention de
la ramener l-bas! Mlle Stangerson avait dclar  M. Darzac que,
si son pre arrivait  souponner un pareil dshonneur, elle se
tuerait! M. Darzac stait jur quil ferait taire cet Amricain,
soit par la terreur, soit par la force, dt-il commettre un crime!
Mais M. Darzac ntait pas de force, et il aurait succomb sans ce
brave petit bonhomme de Rouletabille.

Quant  Mlle Stangerson, que vouliez-vous quelle ft, en face du
monstre? Une premire fois, quand, aprs des menaces pralables
qui lavaient mise sur ses gardes, il se dressa devant elle, dans
la Chambre Jaune, elle essaya de le tuer. Pour son malheur, elle
ny russit pas. Ds lors, elle tait la victime assure de cet
tre invisible qui pouvait la faire chanter jusqu la mort, qui
habitait chez elle,  ses cts, sans quelle le st, qui exigeait
des rendez-vous au nom de leur amour. La premire fois, elle lui
avait refus ce rendez-vous, rclam dans la lettre du bureau
40; il en tait rsult le drame de la Chambre Jaune. La
seconde fois, avertie par une nouvelle lettre de lui, lettre
arrive par la poste, et qui tait venue la trouver normalement
dans sa chambre de convalescente, elle avait fui le rendez-vous,
en senfermant dans son boudoir avec ses femmes. Dans cette
lettre, le misrable lavait prvenue, que, puisquelle ne pouvait
se dranger, vu son tat, il irait chez elle, et serait dans sa
chambre telle nuit,  telle heure... quelle et  prendre toute
disposition pour viter le scandale... Mathilde Stangerson,
sachant quelle avait tout  redouter de laudace de Ballmeyer,
lui avait abandonn sa chambre... Ce fut lpisode de la
galerie inexplicable. La troisime fois, elle avait prpar le
rendez-vous. Cest quavant de quitter la chambre vide de Mlle
Stangerson, la nuit de la galerie inexplicable, Larsan lui avait
crit, comme nous devons nous le rappeler, une dernire lettre,
dans sa chambre mme, et lavait laisse sur le bureau de sa
victime; cette lettre exigeait un rendez-vous effectif dont il
fixa ensuite la date et lheure, lui promettant de lui rapporter
les papiers de son pre, et la menaant de les brler si elle se
drobait encore. Elle ne doutait point que le misrable net en
sa possession ces papiers prcieux; il ne faisait l sans doute
que renouveler un clbre larcin, car elle le souponnait depuis
longtemps davoir, avec sa complicit inconsciente, vol lui-
mme, autrefois, les fameux papiers de Philadelphie, dans les
tiroirs de son pre! ... Et elle le connaissait assez pour
imaginer que si elle ne se pliait point  sa volont, tant de
travaux, tant defforts, et tant de scientifiques espoirs ne
seraient bientt plus que de la cendre! ... Elle rsolut de le
revoir une fois encore, face  face, cet homme qui avait t son
poux... et de tenter de le flchir... puisquelle ne pouvait
lviter! ... On devine ce qui sy passa... Les supplications de
Mathilde, la brutalit de Larsan... Il exige quelle renonce 
Darzac... Elle proclame son amour... Et il la frappe... avec la
pense arrte de faire monter lautre sur lchafaud! car il est
habile, lui, et le masque Larsan quil va se reposer sur la
figure, le sauvera... pense-t-il... tandis que lautre... lautre
ne pourra pas, cette fois encore, donner lemploi de son temps...
De ce ct, les prcautions de Ballmeyer sont bien prises... et
linspiration en a t des plus simples, ainsi que lavait devin
le jeune Rouletabille...

Larsan fait chanter Darzac comme il fait chanter Mathilde... avec
les mmes armes, avec le mme mystre... Dans des lettres,
pressantes comme des ordres, il se dclare prt  traiter, 
livrer toute la correspondance amoureuse dautrefois et surtout 
disparatre... si on veut y mettre le prix... Darzac doit aller
aux rendez-vous quil lui fixe, sous menace de divulgation ds le
lendemain, comme Mathilde doit subir les rendez-vous quil lui
donne... Et, dans lheure mme que Ballmeyer agit en assassin
auprs de Mathilde, Robert dbarque  pinay, o un complice de
Larsan, un tre bizarre, une crature dun autre monde, que nous
retrouverons un jour, le retient de force, et lui fait perdre son
temps, en attendant que cette concidence, dont laccus de demain
ne pourra se rsoudre  donner la raison, lui fasse perdre la
tte...

Seulement, Ballmeyer avait compt sans notre Joseph Rouletabille!

*

Ce nest pas  cette heure que voil expliqu le mystre de la
Chambre Jaune, que nous suivrons pas  pas Rouletabille en
Amrique. Nous connaissons le jeune reporter, nous savons de quels
moyens puissants dinformation, logs dans les deux bosses de son
front, il disposait pour remonter toute laventure de Mlle
Stangerson et de Jean Roussel.  Philadelphie, il fut renseign
tout de suite en ce qui concernait Arthur-William Rance; il apprit
son acte de dvouement, mais aussi le prix dont il avait gard la
prtention de se le faire payer. Le bruit de son mariage avec Mlle
Stangerson avait couru autrefois les salons de Philadelphie... Le
peu de discrtion du jeune savant, la poursuite inlassable dont il
navait cess de fatiguer Mlle Stangerson, mme en Europe, la vie
dsordonne quil menait sous prtexte de noyer ses chagrins,
tout cela ntait point fait pour rendre Arthur Rance sympathique
 Rouletabille, et ainsi sexplique la froideur avec laquelle il
laccueillit dans la salle des tmoins. Tout de suite il avait du
reste jug que laffaire Rance nentrait point dans laffaire
Larsan-Stangerson. Et il avait dcouvert le flirt formidable
Roussel-Mlle Stangerson. Qui tait ce Jean Roussel? Il alla de
Philadelphie  Cincinnati, refaisant le voyage de Mathilde. 
Cincinnati, il trouva la vieille tante et sut la faire parler:
lhistoire de larrestation de Ballmeyer lui fut une lueur qui
claira tout. Il put visiter,  Louisville, le presbytre-- une
modeste et jolie demeure dans le vieux style colonial -- qui
navait en effet rien perdu de son charme. Puis, abandonnant la
piste de Mlle Stangerson, il remonta la piste Ballmeyer, de prison
en prison, de bagne en bagne, de crime en crime; enfin, quand il
reprenait le bateau pour lEurope sur les quais de New-York,
Rouletabille savait que, sur ces quais mmes, Ballmeyer stait
embarqu cinq ans auparavant, ayant en poche les papiers dun
certain Larsan, honorable commerant de la Nouvelle-Orlans, quil
venait dassassiner...

Et maintenant, connaissez-vous tout le mystre de Mlle Stangerson?
Non, pas encore. _Mlle Stangerson avait eu de son_ _mari Jean
Roussel un enfant, un garon._ Cet enfant tait n chez la vieille
tante qui stait si bien arrange que nul nen sut jamais rien en
Amrique. Qutait devenu ce garon? Ceci est une autre histoire
que je vous conterai un jour.

*

Deux mois environ aprs ces vnements, je rencontrai Rouletabille
assis mlancoliquement sur un banc du palais de justice.

Eh bien! lui dis-je,  quoi songez-vous, mon cher ami? Vous avez
lair bien triste. Comment vont vos amis?

-- En dehors de vous, me dit-il, ai-je vraiment des amis?

-- Mais jespre que M. Darzac...

-- Sans doute...

-- Et que Mlle Stangerson... Comment va-t-elle, Mlle Stangerson?
...

-- Beaucoup mieux... mieux... beaucoup mieux...

-- Alors il ne faut pas tre triste...

-- Je suis triste, fit-il, parce que je songe au _parfum de la
dame en noir..._

-- _le parfum de la dame en noir!_ Je vous en entends toujours
parler! Mexpliquerez-vous, enfin, pourquoi il vous poursuit avec
cette assiduit?

-- Peut-tre, un jour... un jour, peut-tre... fit Rouletabille.

Et il poussa un gros soupir.


    [1] textuel






End of Project Gutenberg's Le mystre de la chambre jaune, by Gaston Leroux

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE MYSTRE DE LA CHAMBRE JAUNE ***

***** This file should be named 13765-8.txt or 13765-8.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        http://www.gutenberg.net/1/3/7/6/13765/

Produced by Ebooks libres et gratuits at http://www.ebooksgratuits.com

Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License (available with this file or online at
http://gutenberg.net/license).


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.net

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.net),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.net

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
