Project Gutenberg's Nouveaux mystres et aventures, by Arthur Conan Doyle

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Title: Nouveaux mystres et aventures

Author: Arthur Conan Doyle

Release Date: October 19, 2004 [EBook #13795]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK NOUVEAUX MYSTRES ET AVENTURES ***




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Arthur Conan Doyle

NOUVEAUX MYSTRES ET AVENTURES
(1910)


Table des matires

NOTRE DAME DE LA MORT
Chapitre I
Chapitre II
Chapitre III
Chapitre IV
Chapitre V
Chapitre VI
Chapitre VII
LES OS
Chapitre I
Chapitre II
Chapitre III
Chapitre IV
Chapitre V
Chapitre VI
Chapitre VII
Chapitre VIII
Chapitre IX
Chapitre X
LE MYSTRE DE LA VALLE DE SASASSA
Chapitre I
Chapitre II
Chapitre III
Chapitre IV
Chapitre V
Chapitre VI
Chapitre VII
NOTRE CAGNOTTE DU DERBY
Chapitre I
Chapitre II
Chapitre III
Chapitre IV
Chapitre V
Chapitre VI
Chapitre VII
Chapitre VIII
Chapitre IX
Chapitre X
Chapitre XI
Chapitre XII
Chapitre XIII
LE RCIT DE LAMRICAIN
Chapitre I
Chapitre II
Chapitre III
Chapitre IV
Chapitre V
Chapitre VI



NOTRE DAME DE LA MORT


Chapitre I

Mon existence a t accidente et la destine y a fait entrer
maintes aventures peu ordinaires. Mais parmi ces incidents, il en
est un dune tranget telle que, quand je passe en revue ma vie,
tous les autres deviennent insignifiants.

Celui-l surgit au-dessus des brouillards dautrefois avec un
aspect sonore et fantastique, en jetant son ombre sur les annes
dpourvues dvnements qui le prcdrent et le suivirent.

Cette histoire-l, je ne lai pas souvent raconte.

Bien petit est le nombre de ceux qui lont entendue de ma propre
bouche et ctaient des gens qui me connaissaient bien.

De temps  autre ils mont demand de faire ce rcit devant une
runion damis, mais je my suis constamment refus, car je
nambitionne pas le moine du monde la rputation dun Munchausen
amateur.

Pourtant, jai dfr jusqu un certain point  leur dsir en
mettant par crit cet expos des faits qui se rattachent  ma
visite  Dunkelthwaite.

Voici la premire lettre que mcrivit John Thurston.

Elle est date davril 1862.

Je la prends dans mon bureau et la copie textuellement:

Mon cher Lawrence.

Si vous saviez  quel point je suis dans la solitude et lennui,
je suis certain que vous auriez piti de moi et que vous viendrez
partager mon isolement.

Souvent vous avez vaguement promis de visiter Dunkelthwaite et de
venir jeter un coup doeil sur les landes du Yorkshire. Quel
moment serait plus favorable quaujourdhui pour votre voyage?

Certes, je sais que vous tes accabl de besogne, mais comme en
ce moment vous navez pas de cours  suivre, vous seriez tout
aussi  votre aise pour tudier que vous ltes dans Bakerstreet.

Emballez donc vos livres comme un bon garon que vous tes et
arrivez.

Nous avons une chambrette bien confortable pourvue dun bureau et
dun fauteuil qui sont juste ce quil vous faut pour travailler.

Faites-moi savoir quand nous pourrons vous attendre.

En vous disant que je suis seul, je nentends point dire par l
quil ny ait personne chez moi. Au contraire, nous formons une
maisonne assez nombreuse.

Tout dabord, naturellement, comptons mon pauvre oncle Jrmie,
bavard et maniaque, qui va et vient en chaussons de lisire, et
compose, selon son habitude, de mauvais vers  nen plus finir.

Je crois vous avoir fait connatre ce dernier trait de son
caractre la dernire fois que nous nous nous sommes vus.

Cela en est arriv  un tel degr quil a un secrtaire dont la
tache se rduit  copier et conserver ces panchements.

Cet individu, qui se nomme Copperthorne, est devenu aussi
indispensable au vieux que sa marotte ou son Dictionnaire
universel des Rimes.

Je nirai point jusqu dire que je minquite de lui, mais jai
toujours partag le prjug de Csar contre les gens maigres, et
pourtant, si nous en croyons les mdailles, le petit Jules faisait
videmment partie de cette catgorie.

En outre, nous avons les deux enfants de notre oncle Samuel, qui
ont t adopts par Jrmie -- il y en a eu trois, mais lun deux
a suivi la voie de toute chair -- et une gouvernante, une brune 
lair distingu, qui a du sang hindou dans les veines.

Outre ces personnes, il y a trois servantes et le vieux groom.

Vous voyez par l que nous formons un petit univers dans notre
coin cart.

Ce qui nempche, mon cher Hugh, que je meurs denvie de voir une
figure sympathique et davoir un compagnon agrable.

Comme je donne  fond dans la chimie, je ne vous drangerai pas
dans vos tudes. Rpondez par le retour du courrier  votre
solitaire ami.

John H. Thurston.

 lpoque o je reus cette lettre, jhabitais Londres et je
travaillais ferme en vue de lexamen final qui devait me donner le
droit dexercer la mdecine.

Thurston et moi, nous avions t amis intimes  Cambridge, avant
que jeusse commenc ltude de la mdecine et javais grand dsir
de le revoir.

Dautre part, je craignais un peu que, malgr ses assertions, mes
tudes neussent  souffrir de ce dplacement.

Je me reprsentais le vieillard retomb en enfance, le secrtaire
maigre, la gouvernante distingue, les deux enfants, probablement
des enfants gts et tapageurs, et jarrivai  conclure que quand
tout cela et moi nous serions bloqus ensemble dans une maison 
la campagne, il resterait bien peu de temps pour tudier
tranquillement.

Aprs deux jours de rflexion, javais presque rsolu de dcliner
linvitation, lorsque je reus du Yorkshire une autre lettre
encore plus pressante que la premire:

Nous attendons des nouvelles de vous  chaque courrier, disait
mon ami, et chaque fois quon frappe je mattends  recevoir un
tlgramme qui mindique votre train.

Votre chambre est toute prte, et jespre que vous la trouverez
confortable.

Loncle Jrmie me prie de vous dire combien il sera heureux de
vous voir.

Il aurait crit, mais il est absorb par la composition dun
grand pome pique de cinq mille vers ou environ.

Il passe toute la journe  courir dune chambre  lautre, ayant
toujours sur les talons Copperthorne, qui, pareil au monstre de
Frankenstein, le suit  pas compts, le calepin et le crayon  la
main, notant les savantes paroles qui tombent de ses lvres.

 propos, je crois vous avoir parl de la gouvernante brune si
pleine de chic.

Je pourrais me servir delle comme dun appt pour vous attirer,
si vous avec gard votre got pour les tudes dethnologie.

Elle est fille dun chef hindou, qui avait pous une Anglaise.
Il a t tu pendant lInsurrection en combattant contre nous; ses
domaines ayant t confisqus par le Gouvernement, sa fille, alors
ge de quinze ans, sest trouve presque sans ressource.

Un charitable ngociant allemand de Calcutta ladopta, parat-il,
et lamena en Europe avec sa propre fille.

Celle-ci mourut et alors miss Warrender -- nous lappelons ainsi,
du nom de sa mre -- rpondit  une annonce insre par mon oncle,
et cest ainsi que nous lavons connue.

Maintenant, mon vieux, nattendez pas quon vous donne lordre de
venir, venez tout de suite.

Il y avait dans la seconde lettre dautres passages qui
minterdisent de la reproduire intgralement.

Il tait impossible de tenir bon plus longtemps devant
linsistance de mon vieil ami.

Aussi tout en pestant intrieurement, je me htai demballer mes
livres, je tlgraphiai le soir mme, et la premire chose que je
fis le lendemain matin, ce fut de partir pour le Yorkshire.

Je me rappelle fort bien que ce fut une journe assommante, et que
le voyage me parut interminable, recroquevill comme je ltais
dans le coin dun wagon  courants dair, o je moccupais 
tourner et retourner mentalement maintes questions de chirurgie et
de mdecine.

On mavait prvenu que la petite gare dIngleton,  une quinzaine
de milles de Tarnforth, tait la plus rapproche de ma
destination.

Jy dbarquai  linstant mme o John Thurston arrivait au grand
trot dun haut dog-cart par la route de la campagne.

Il agita triomphalement son fouet en mapercevant, poussa
brusquement son cheval, sauta  bas de voiture, et de l sur le
quai.

-- Mon cher Hugh, scria-t-il, je suis ravi de vous voir. Comme
vous avez t bon de venir!

Et il me donna une poigne de main que je sentis jusqu lpaule.

-- Je crains bien que vous ne me trouviez un compagnon dsagrable
maintenant que me voil, rpondis-je. Je suis plong jusque par
dessus les yeux dans ma besogne.

-- Cest naturel, tout naturel, dit-il avec sa bonhomie ordinaire.
Jen ai tenu compte, mais nous aurons quand mme le temps de tirer
un ou deux lapins. Nous avons une assez longue trotte  faire, et
vous devez tre compltement gel, aussi nous allons repartir tout
de suite pour la maison.

Et lon se mit  rouler sur la route poussireuse.

Je crois que votre chambre vous plaira, remarqua mon ami. Vous
vous trouverez bientt comme chez vous. Vous savez, il est fort
rare que je sjourne  Dunkelthwaite, et je commence  peine 
minstaller et  organiser mon laboratoire. Voici une quinzaine
que jy suis. Cest un secret connu de tout le monde que je tiens
une place prdominante dans le testament du vieil oncle Jrmie.
Aussi mon pre a-t-il cru que ctait un devoir lmentaire pour
moi de venir et de me montrer poli. tant donne la situation, je
ne puis gure me dispenser de me faire valoir un peu de temps en
temps.

-- Oh! certes, dis-je.

-- En outre, cest un excellent vieux bonhomme. Cela vous
divertira de voir notre mnage. Une princesse comme gouvernante,
cela sonne bien, nest-ce pas? Je mimagine que notre
imperturbable secrtaire sest hasard quelque peu de ce ct-l.
Relevez le collet de votre pardessus, car il fait un vent glacial.

La route franchit une srie de collines faibles, peles,
dpourvues de toute vgtation,  lexception dun petit nombre de
bouquets de ronces, et dun mince tapis dune herbe coriace et
fibreuse, o un troupeau pais de moutons dcharns,  lair
affam, cherchaient leur nourriture.

Nous descendions et montions tour  tour dans un creux, tantt au
sommet dune hauteur, do nous pouvions voir les sinuosits de la
route, comme un mince fil blanc passant dune colline  une autre
plus loigne.

 et l, la monotonie du paysage tait diversifie par des
escarpements dentels, forms par de rudes saillies du granit
gris.

On et dit que le sol avait subi une blessure effrayante par o
les os fracturs avaient perc leur enveloppe.

Au loin se dressait une chane de montagnes que dominait un pic
isol surgissant parmi elles, et se drapant coquettement dune
guirlande de nuages, o se rflchissait la nuance rouge du
couchant.

-- Cest Ingleborough, dit mon compagnon en me dsignant la
montagne avec son fouet, et ici ce sont les Landes du Yorkshire.
Nulle part en Angleterre, vous ne trouverez de rgion plus
sauvage, plus dsole. Elle produit une bonne race dhommes. Les
milices sans exprience qui battirent la chevalerie cossaise  la
Journe de ltendard venaient de cette partie du pays.
Maintenant, sautez  bas, vieux camarade, et ouvrez la porte.

Nous tions arrivs  un endroit o un long mur couvert de mousse
stendait paralllement  la route.

Il tait interrompu par une porte cochre en fer,  moiti
disloque, flanque de deux piliers, au haut desquels des
sculptures, tailles dans la pierre, paraissaient reprsenter
quelque animal hraldique, bien que le vent et la pluie les
eussent rduites  ltat de blocs informes.

Un cottage en ruine qui avait peut-tre, il y a longtemps, servi
de loge, se dressait,  lun des cts.

Jouvris la porte dune pousse, et nous parcourmes une avenue
longue et sinueuse, encombre de hautes herbes, au sol ingal,
mais borde de chnes magnifiques, dont les branches, en
sentremlant au-dessus de nous, formaient une vote si paisse
que le crpuscule du soir fit place soudain  une obscurit
complte.

-- Je crains que notre avenue ne vous impressionne pas beaucoup,
dit Thurston, en riant. Cest une des ides du vieux bonhomme, de
laisser la nature agir en tout  sa guise. Enfin, nous voici 
Dunkelthwaite.

Comme il parlait, nous contournmes un dtour de lavenue marqu
par un chne patriarcal qui dominait de beaucoup tous les autres,
et nous nous trouvmes devant une grande maison carre, blanchie 
la chaux, et prcde dune pelouse.

Tout le bas de ldifice tait dans lombre, mais en haut une
range de fentres, claires dun rouge de sang, scintillaient au
soleil couchant.

Au bruit des roues, un vieux serviteur en livre vint, tout
courant, prendre la bride du cheval ds que nous avanmes.

-- Vous pouvez le rentrer  lcurie, lie, dit mon ami, ds que
nous emes saut  bas... Hugh, permettez-moi de vous prsenter 
mon oncle Jrmie.

-- Comment allez-vous? Comment allez-vous? dit une voix
chevrotante et fle.

Et, levant les yeux, japerus un petit homme  figure rouge qui
nous attendait debout sous le porche.

Il avait un morceau dtoffe de coton roule autour de la tte,
comme dans les portraits de Pope et dautres personnages clbres
du XVIIIe sicle.

Il se distinguait en outre par une paire dimmenses pantoufles.

Cela faisait un contraste si trange avec ses jambes grles en
forme de fuseaux quil avait lair dtre chauss de skis, et la
ressemblance tait dautant plus frappante quil tait oblig,
pour marcher, de traner les pieds sur le sol, afin que ces
appendices encombrants ne labandonnassent pas en route.

-- Vous devez tre las, Monsieur, et gel aussi, Monsieur, dit-il
dun ton trange, saccad, en me serrant la main. Nous devons tre
hospitaliers pour vous, nous le devons certainement. Lhospitalit
est une de ces vertus de lancien monde que nous avons conserves.
Voyons, ces vers, quels sont-ils:

_Le bras de lhomme du Yorkshire est leste et fort_
_Mais ! comme il est chaud, le coeur de lhomme du Yorkshire!_

Voil qui est clair, prcis, Monsieur. Cest pris dans un de mes
pomes. Quel est ce pome, Copperthorne?

-- La _Poursuite de Borrodaile_, dit une voix derrire lui, en
mme temps quun homme de haute taille,  la longue figure, venait
se placer dans le cercle de lumire que projetait la lampe
suspendue en haut du porche.

John nous prsenta, et je me souviens que le contact de sa main me
parut visqueux et dsagrable.

Cette crmonie accomplie, mon ami me conduisit  ma chambre, en
me faisant traverser bien des passages et des corridors relis
entre eux  la faon de lancien temps par des marches ingales.

Chemin faisant, je remarquai lpaisseur des murs, ltranget et
la varit des pentes du toit, qui faisait supposer lexistence
despaces mystrieux dans les combles.

La chambre qui mtait destine tait, ainsi que me lavait dit
John, un charmant petit sanctuaire, o ptillait un bon feu, et o
se trouvait une tagre bien garnie de livres.

Et, en mettant mes pantoufles, je me dis que jaurais eu tort sans
doute de refuser cette invitation  venir dans le Yorkshire.


Chapitre II

Lorsque nous descendmes  la salle  manger, le reste de la
maisonne tait dj runi pour le dner.

Le vieux Jrmie, toujours coiff de sa singulire faon, occupait
le haut bout de la table.

 ct de lui, et  droite, tait une jeune dame trs brune,  la
chevelure et aux yeux noirs, qui me fut prsente sous le nom de
miss Warrender.

 ct delle taient assis deux jolis enfants, un garon et une
fille, ses lves, videmment.

Jtais plac vis--vis delle, ayant  ma gauche Copperthorne.

Quant  John, il faisait face  son oncle.

Je crois presque voir encore lclat jaune de la grande lampe 
huile qui projetait des lumires et des ombres  la Rembrandt sur
ce cercle de figures, parmi lesquelles certaines taient destines
 prendre tant dintrt pour moi.

Ce fut un repas agrable, en dehors mme de lexcellence de la
cuisine et de lapptit quavait aiguis mon long voyage.

Enchant davoir trouv un nouvel auditeur, loncle Jrmie
dbordait danecdotes et de citations.

Quant  miss Warrender et  Copperthorne, ils ne causrent pas
beaucoup, mais tout ce que dit ce dernier rvlait lhomme
rflchi et bien lev.

Pour John, il avait tant de souvenirs de collge et dvnements
postrieurs  rappeler que je crains quil nait fait maigre
chair.

Lorsquon apporta le dessert, miss Warrender emmena les enfants.
Loncle Jrmie se retira dans la bibliothque, do nous arrivait
le bruit assourdi de sa voix, pendant quil dictait  son
secrtaire.

Mon vieil ami et moi, nous restmes quelque temps devant le feu 
causer des diverses aventures qui nous taient arrives depuis
notre dernire rencontre.

-- Eh bien, que pensez-vous de notre maisonne? me demanda-t-il
enfin, en souriant.

Je rpondis que jtais fort intress par ce que jen avais vu.

-- Votre oncle est tout  fait un type. Il me plat beaucoup.

-- Oui, il a le coeur excellent avec toutes les originalits.
Votre arrive la tout  fait ragaillardi, car il na jamais t
compltement lui-mme depuis la mort de la petite Ethel. Ctait
la plus jeune des enfants de loncle Sam. Elle vint ici avec les
autres, mais elle eut, il y a deux mois environ, une crise
nerveuse ou je ne sais quoi dans les massifs. Le soir, on ly
trouva morte. Ce fut un coup des plus violents pour le vieillard.

-- Ce dut tre aussi fort pnible pour miss Warrender, fis-je
remarquer.

-- Oui, elle fut trs afflige.  cette poque, elle ntait ici
que depuis une semaine. Ce jour-l elle tait alle en voiture 
Kirby-Lonsdale pour faire quelque emplette.

-- Jai t trs intress, dis-je, par tout ce que vous mavez
racont  son sujet. Ainsi donc, vous ne plaisantiez pas, je
suppose.

-- Non, non, tout est vrai comme lvangile. Son pre se nommait
Achmet Genghis Khan. Ctait un chef  demi indpendant quelque
part dans les provinces centrales. Ctait  peu prs un paen
fanatique, bien quil et pous une Anglaise. Il devint camarade
avec le Nana, et eut quelque part dans laffaire de Cawnpore, si
bien que le gouvernement le traita avec une extrme rigueur.

-- Elle devait tre tout  fait femme quand elle quitta sa tribu,
dis-je. Quelle est sa manire de voir en affaire de religion?
Tient-elle du ct de son pre ou de celui du sa mre?

-- Nous ne soulevons jamais cette question, rpondit mon ami.
Entre nous, je ne la crois pas trs orthodoxe. Sa mre tait sans
doute une femme de mrite. Outre quelle lui a appris langlais,
elle se connat assez bien en littrature franaise et elle joue
dune faon remarquable. Tenez, coutez-la.

Comme il parlait, le son dun piano se fit entendre dans la pice
voisine, et nous nous tmes pour couter.

Tout dabord la musicienne piqua quelques touches isoles, comme
si elle se demandait sil fallait continuer.

Puis, ce furent des bruits sonores, discordants, et soudain de ce
chaos sortit enfin une harmonie puissante, trange, barbare, avec
des sonorits de trompette, des clats de cymbales. Et le jeu
devenant de plus en plus nergique, devint une mlodie fougueuse,
qui finit par sattnuer et steindre en un bruit dsordonn
comme au dbut.

Puis, nous entendmes le piano se refermer, et la musique cessa.

-- Elle fait ainsi tous les soirs, remarqua mon ami. Cest quelque
souvenir de lInde,  ce que je suppose. Pittoresque, ne trouvez-
vous pas? Maintenant ne vous attardez pas ici plus longtemps que
vous ne voudriez. Votre chambre est prte, ds que vous voudrez
vous mettre au travail.

Je pris mon compagnon au mot, et le laissai avec son oncle et
Copperthorne qui taient revenus dans la pice.

Je montai chez moi et tudiai pendant deux heures la lgislation
mdicale.

Je me figurais que ce jour-l je ne verrais plus aucun des
habitants de Dunkelthwaite, mais je me trompais, car vers dix
heures loncle Jrmie montra sa petite tte rougeaude dans la
chambre:

-- tes-vous bien log  votre aise? demanda-t-il.

-- Tout est pour le mieux, je vous remercie, rpondis-je.

-- Tenez bon. Serez sr de russir, dit-il en son langage
sautillant. Bonne nuit.

-- Bonne nuit, rpondis-je.

-- Bonne nuit, dit une autre voix venant du corridor.

Je mavanai pour voir, et japerus la haute silhouette du
secrtaire qui glissait  la suite du vieillard comme une ombre
noire et dmesure.

Je retournai  mon bureau et travaillai encore une heure.

Puis je me couchai, et je fus quelque temps avant de mendormir,
en songeant  la singulire maisonne dont jallais faire partie.


Chapitre III

Le lendemain je fus sur pied de bonne heure et me rendis sur la
pelouse, o je trouvai miss Warrender occupe  cueillir des
primevres, dont elle faisait un petit bouquet pour orner la table
au djeuner.

Je fus prs delle avant quelle me vt et ne pus mempcher
dadmirer sa beaut et sa souplesse pendant quelle se baissait
pour cueillir les fleurs.

Il y avait dans le moindre de ses mouvements une grce fline que
je ne me rappelais avoir vue chez aucune femme.

Je me ressouvins des paroles de Thurston au sujet de limpression
quelle avait produite sur le secrtaire, et je nen fus plus
surpris.

En entendant mon pas, elle se redressa, et tourna vers moi sa
belle et sombre figure.

-- Bonjour, miss Warrender, dis-je. Vous tes matinale comme moi.

-- Oui, rpondit-elle, jai toujours eu lhabitude de me lever
avec le jour.

-- Quel tableau trange et sauvage! remarquai-je en promenant mon
regard sur la vaste tendue des landes. Je suis un tranger comme
vous-mme dans ce pays. Comment le trouvez-vous?

-- Je ne laime pas, dit-elle franchement. Je le dteste. Cest
froid, terne, misrable. Regardez cela, et elle leva son bouquet
de primevres, voil ce quils appellent des fleurs. Elles nont
pas mme dodeur.

-- Vous avez t accoutume  un climat plus vivant et  une
vgtation tropicale.

-- Oh! je le vois, master Thurston vous a parl de moi, dit-elle
avec un sourire. Oui, jai t accoutume  mieux que cela.

Nous tions debout prs lun de lautre, quand une ombre apparut
entre nous.

Me retournant, japerus Copperthorne rest debout derrire nous.

Il me tendit sa main maigre et blanche avec un sourire contraint.

-- Il semble que vous tes dj en tat de trouver tout seul votre
chemin, dit-il en portant ses regards alternativement de ma figure
 celle de miss Warrender. Permettez-moi de tenir ces fleurs pour
vous, Miss.

-- Non, merci, dit-elle dun ton froid. Jen ai cueilli assez, et
je vais entrer.

Elle passa rapidement  ct de lui, et traversa la pelouse pour
retourner  la maison.

Copperthorne la suivit des yeux en fronant le sourcil.

-- Vous tes tudiant en mdecine, master Lawrence, me dit-il, en
se tournant vers moi et frappant le sol dun pied, avec un
mouvement saccad, nerveux, tout en parlant.

-- Oui, je le suis.

-- Oh! nous avons entendu parler de vous autres, tudiants en
mdecine, fit-il en levant la voix et laccompagnant dun petit
rire fl. Vous tes de terribles gaillards, nest-ce pas? Nous
avons entendu parler de vous. Il est inutile de vouloir vous tenir
tte.

-- Monsieur, rpondis-je, un tudiant en mdecine est dordinaire
un gentleman.

-- Cest tout  fait vrai, dit-il en changeant de ton. Certes, je
ne voulais que plaisanter.

Nanmoins je ne pus mempcher de remarquer que pendant tout le
djeuner, il ne cessa davoir les yeux fixs sur moi, tandis que
miss Warrender parlait, et si je hasardais une remarque, aussitt
son regard se portait sur elle.

On et dit quil cherchait  deviner sur nos physionomies ce que
nous pensions lun de lautre.

Il sintressait videmment plus que de raison  la belle
gouvernante, et il ntait pas moins vident que ses sentiments
ntaient pays daucun retour.

Nous emes ce matin-l une preuve visible de la simplicit
naturelle de ces bonnes gens primitifs du Yorkshire.

 ce quil parat, la domestique et la cuisinire, qui couchaient
dans la mme chambre, furent alarmes pendant la nuit par quelque
chose que leurs esprits superstitieux transformrent en une
apparition.

Aprs le djeuner, je tenais compagnie  loncle Jrmie, qui,
grce  laide constante de son souffleur, mettait  jet contenu
des citations de posies de la frontire cossaise, lorsquon
frappa  la porte.

La domestique entra.

Elle tait suivie de prs par la cuisinire, personne replte mais
craintive.

Elles sencourageaient, se poussaient mutuellement.

Elles dbitrent leur histoire par strophe et antistrophe, comme
un choeur grec, Jeanne parlant jusqu ce que lhaleine lui
manqut, et laissant alors la parole  la cuisinire qui se voyait
 son tour interrompue.

Une bonne partie de ce quelles dirent resta  peu prs
inintelligible pour moi,  raison du dialecte extraordinaire
quelles employaient, mais je pus saisir la marche gnrale de
leur rcit.

Il parat que pendant les premires heures du jour, la cuisinire
avait t rveille par quelque chose qui lui touchait la figure.

Se rveillant tout  fait, elle avait vu une ombre vague debout
prs de son lit, et cette ombre stait glisse sans bruit hors de
la chambre.

La domestique stait veille au cri pouss par la cuisinire et
affirmait carrment avoir vu lapparition.

On et beau les questionner en tous sens, les raisonner, rien ne
put les branler, et elles conclurent en donnant leurs huit jours,
preuve convaincante de leur bonne foi et de leur pouvante.

Elles parurent extrmement indignes de notre scepticisme et cela
finit par leur sortie bruyante, ce qui produisit de la colre chez
loncle Jrmie, du ddain cher Copperthorne, et me divertit
beaucoup.

Je passai dans ma chambre presque toute ma seconde journe de
visite, et javanai considrablement ma besogne.

Le soir, John et moi, nous nous rendmes  la garenne de lapins
avec nos fusils.

En revenant, je contai  John la scne absurde quavaient faite le
matin les domestiques, mais il ne me parut pas quil en saist,
autant que moi, le ct grotesque.

-- Cest un fait, dit-il, que dans les trs vieilles demeures
comme celle-ci, o la charpente est vermoulue et dforme, on voit
quelquefois certains phnomnes curieux qui prdisposent lesprit
 la superstition. Jai dj entendu, depuis que je suis ici,
pendant la nuit, une ou deux choses qui auraient pu effrayer un
homme nerveux et  plus forte raison une domestique ignorante.
Naturellement, toutes ces histoires dapparitions sont de pures
sottises, mais une fois que limagination est excite, il ny a
plus moyen de la retenir.

-- Quavez-vous donc entendu? demandai-je, fort intress.

-- Oh! rien qui en vaille la peine, rpondit-il. Voici les bambins
et miss Warrender. Il ne faut pas causer de ces choses en sa
prsence. Autrement elle nous donnera les huit jours, elle aussi,
et ce serait une perte pour la maison.

Elle tait assise sur une petite barrire place  la lisire du
bois qui entoure Dunkelthwaite, les deux enfants appuys sur elle
de chaque ct, leurs mains jointes autour de ses bras, et leurs
figures poteles tournes vers la sienne.

Ctait un joli tableau.

Nous nous arrtmes un instant  le contempler.

Mais elle nous avait entendus approcher.

Elle descendit dun bond et vint  notre rencontre, les deux
petits trottinant derrire elle.

-- Il faut que vous maidiez du poids de votre autorit, dit-elle
 John. Ces petits indociles aiment lair du soir, et ne veulent
pas se laisser persuader de rentrer.

-- Veux pas rentrer, dit le garon dun ton dcid. Veux entendre
le reste de lhistoire.

-- Oui, lhistoire, zzaya la petite.

-- Vous saurez le reste de lhistoire demain, si vous tes sages.
Voici M. Lawrence qui est mdecin. Il vous dira quil ne vaut rien
pour les petits garons et les petites filles de rester dehors
quand la rose tombe.

-- Ainsi donc vous coutiez une histoire? demanda John pendant que
nous nous remettions en route.

-- Oui, une bien belle histoire, dit avec enthousiasme le bambin.
Oncle Jrmie nous en dit des histoires, mais cest en posie, et
elles ne sont pas, oh! non, pas si jolies que les histoires de
miss Warrender. Il y en a une, o il y a des lphants.

-- Et des tigres, et de lor, continua la fillette.

-- Oui, on fait la guerre, on se bat et le roi des Cigares...

-- Des Cipayes, mon ami, corrigea la gouvernante.

-- Et les tribus disperses qui se reconnaissent entre elles par
le moyen de signes, et lhomme qui a t tu dans la fort. Elle
sait des histoires magnifiques. Pourquoi ne lui demandez-vous pas
de vous en raconter une, cousin John?

-- Vraiment, miss Warrender, dit mon compagnon, vous avez piqu
notre curiosit. Il faut que vous nous contiez ces merveilles.

--  vous, elles paratraient assez sottes, rpondit-elle en
riant. Ce sont simplement quelques souvenirs de ma vie passe.

Comme nous suivions lentement le sentier qui traverse le bois,
nous vmes Copperthorne arriver en sens oppos.

-- Je vous cherchais tous, dit-il en feignant maladroitement un
ton jovial, je voulais vous informer quil est lheure de dner.

-- Nos montres nous lont dj dit, rpondit John dune voix qui
me parut plutt bourrue.

-- Et vous avez couru le lapin ensemble, dit le secrtaire, en
marchant  pas compts prs de nous.

-- Pas ensemble, rpondis-je, nous avons rencontr miss Warrender
et les enfants, en revenant.

-- Oh! miss Warrender est alle  votre rencontre, quand vous
reveniez, dit-il.

Cette faon de retourner promptement le sens de mes paroles, et le
ton narquois quil y mit, me vexrent au point que jeusse rpondu
par une vive riposte, si je navais pas t retenu par la prsence
de la jeune dame.

Au mme moment, je tournai les yeux vers la gouvernante et je vis
briller dans son regard un clair de colre  ladresse de
linterlocuteur, ce qui me prouva quelle partageait mon
indignation.

Aussi fus-je bien surpris cette mme nuit quand, vers dix heures,
mtant mis  la fentre de ma chambre, je les vis se promenant
ensemble au clair de lune et causant avec animation.

Je ne sais comment cela se fit, mais cette vue magita au point
quaprs quelques vains efforts pour reprendre mes tudes, je mis
mes livres de ct et renonai au travail pour ce soir-l.

Vers onze heures, je regardai de nouveau, mais ils ntaient plus
l.

Bientt aprs jentendis le pas tranant de loncle Jrmie et le
pas ferme et lourd du secrtaire, quand ils remontrent lescalier
qui menait  leurs chambres  coucher, situes  ltage
suprieur.


Chapitre IV

John Thurston ne fut jamais grand observateur et je crois que jen
savais plus long que lui sur ce qui se passait  Dunkelthwaite, au
bout de trois jours passs sous le toit de son oncle.

Mon ami tait passionnment pris de chimie et coulait des jours
heureux au milieu de ses prouvettes, de ses solutions,
parfaitement content davoir  porte un compagnon sympathique,
auquel il pt faire part de ses trouvailles.

Quant  moi, jeus toujours un faible pour ltude et lanalyse de
la nature humaine, et je trouvais bien des sujets intressants
dans le microcosme o je vivais.

Bref, je mabsorbai dans mes observations au point de me faire
craindre quelles naient caus beaucoup de tort  mes tudes.

Ma premire dcouverte fut que le vritable matre  Dunkelthwaite
tait, et cela ne faisait aucun doute, non point loncle Jrmie,
mais le secrtaire de loncle Jrmie.

Mon flair mdical me disait que lamour exclusif de la posie, qui
et t une excentricit inoffensive au temps o le vieillard
tait encore jeune, tait devenu dsormais une vritable monomanie
qui lui emplissait lesprit en ne laissant nulle place  toute
autre ide.

Copperthorne, en flattant le got de son matre et le dirigeant
sur cet objet unique,  ce point quil lui devenait indispensable,
avait russi  sassurer un pouvoir sans limite en toutes les
autres choses.

Ctait lui qui soccupait des finances de loncle, qui menait les
affaires de la maison sans avoir  subir de questions ni de
contrle.

 vrai dire, il avait assez de tact pour exercer son pouvoir dune
main lgre, de faon  ne point meurtrir son esclave: aussi ne
rencontrait-il aucune rsistance.

Mon ami, tout entier  ses distillations,  ses analyses, ne se
rendit jamais compte quil tait devenu un zro dans la maison.

Jai dj exprim ma conviction que si Copperthorne prouvait un
tendre sentiment  lgard de la gouvernante, elle ne lui donnait
pas le moindre encouragement. Mais au bout de quelques jours jen
vins  penser quen dehors de cet attachement non pay de retour,
il existait quelque autre lien entre ces deux personnages.

Jai vu plus dune fois Copperthorne prendre  lgard de la
gouvernante un air qui ne pouvait tre qualifi autrement que
dautoritaire.

Deux ou trois fois aussi, je les avais vus arpenter la pelouse
dans les premires heures de la nuit, en causant avec animation.

Je narrivais pas  deviner quelle sorte dentente rciproque
existait entre eux.

Ce mystre piqua ma curiosit.

La facilit, avec laquelle on devient amoureux en villgiature 
la campagne, est passe en proverbe, mais je nai jamais t dune
nature sentimentale et mon jugement ne fut fauss par aucune
prfrence en faveur de miss Warrender. Au contraire, je me mis 
ltudier comme un entomologiste let fait pour un spcimen,
dune faon minutieuse, trs impartiale.

Pour atteindre ce but, jorganisai mon travail de manire  tre
libre quand elle sortait les enfants pour leur faire prendre de
lexercice.

Nous nous promenmes ainsi ensemble maintes fois, et cela mavana
dans la connaissance de son caractre plus que je neusse pu le
faire en my prenant autrement.

Elle avait vraiment beaucoup lu, connaissait plusieurs langues
dune manire superficielle, et avait une grande aptitude
naturelle pour la musique.

Au-dessous de ce vernis de culture, elle nen avait pas moins une
forte dose de sauvagerie naturelle.

Au cours de sa conversation, il lui chappait de temps  autre
quelque sortie qui me faisait tressaillir par sa forme primitive
de raisonnement et par le ddain des conventions de la
civilisation.

Je ne pouvais gure men tonner, en songeant quelle tait
devenue femme avant davoir quitt la tribu sauvage que son pre
gouvernait.

Je me rappelle une circonstance qui me frappa tout
particulirement, car elle y laissa percer brusquement ses
habitudes sauvages et originales.

Nous nous promenions sur la route de campagne. Nous parlions de
lAllemagne, o elle avait pass quelques mois, quand soudain elle
sarrta, et posa son doigt sur ses lvres.

-- Prtez-moi votre canne, me dit-elle  voix basse.

Je la lui tendis, et aussitt,  mon grand tonnement, elle
slana lgrement et sans bruit  travers une ouverture de la
haie, son corps se pencha, et elle rampa avec agilit en se
dissimulant derrire une petite hauteur. Jtais encore  la
suivre des yeux, tout stupfait, quand un lapin se leva soudain
devant elle et partit.

Elle lana la canne sur lui et latteignit, mais lanimal parvint
 schapper tout en boitant dune patte.

Elle revint vers moi triomphante, essouffle:

-- Je lai vu remuer dans lherbe, dit-elle, je lai atteint.

-- Oui, vous lavez atteint, vous lui avez cass une patte, lui
dis-je avec quelque froideur.

-- Vous lui avez fait mal, scria le petit garon dun ton pein.

-- Pauvre petite bte! scria-t-elle, changeant soudain de
manires. Je suis bien fche de lavoir blesse.

Elle avait lair tout  fait dcontenance par cet incident et
causa trs peu pendant le reste de notre promenade.

Pour ma part, je ne pouvais gure la blmer.

Ctait videmment une explosion du vieil instinct qui pousse le
sauvage vers une proie, bien que cela produist une impression
assez dsagrable de la part dune jeune dame vtue  la dernire
mode et sur une grande route dAngleterre.

Un jour quelle tait sortie, John Thurston me fit jeter un coup
doeil dans la chambre quelle habitait.

Elle avait l une quantit de bibelots hindous, qui prouvaient
quelle tait venue de son pays natal avec une ample cargaison.

Son amour dOrientale pour les couleurs vives se manifestait dune
faon amusante.

Elle tait alle  la ville o se tenait le march, y avait achet
beaucoup de feuilles de papier rouge et bleu, quelle avait fixes
au moyen dpingles sur le revtement de couleur sombre que
jusqualors couvrait le mur.

Elle avait aussi du clinquant quelle avait rparti dans les
endroits les plus en vue, et pourtant il semblait quil y ait
quelque chose de touchant dans cet effort pour reproduire lclat
des tropiques dans cette froide habitation anglaise.

Pendant les quelques premiers jours que javais passs 
Dunkelthwaite, les singuliers rapports qui existaient entre miss
Warrender et le secrtaire avaient simplement excit ma curiosit,
mais aprs des semaines, et quand je me fus intress davantage 
la belle Anglo-Indienne, un sentiment plus profond et plus
personnel sempara de moi.

Je me mis le cerveau  la torture pour deviner quel tait le lien
qui les unissait.

Comme se faisait-il que tout en montrant de la faon la plus
vidente quelle ne voulait pas de sa socit pendant le jour,
elle se proment seule avec lui, la nuit venue?

Il tait possible que laversion quelle manifestait envers lui
devant des tiers ft une ruse pour cacher ses vritables
sentiments.

Une telle supposition amenait  lui attribuer une profondeur de
dissimulation naturelle que semblait dmentir la franchise de son
regard, la nettet et la fiert de ses traits.

Et pourtant quelle autre hypothse pouvait expliquer le pouvoir
incontestable quil exerait sur elle!

Cette influence perait en bien des circonstances, mais il en
usait dune faon si tranquille, si dissimule quil fallait une
observation attentive pour sapercevoir de sa ralit.

Je lai surpris lui lanant un regard si imprieux, mme si
menaant,  ce quil me semblait, que le moment daprs, javais
peine  croire que cette figure ple et dpourvue dexpression ft
capable den prendre une aussi marque.

Lorsquil la regardait ainsi, elle se dmenait, elle frissonnait
comme si elle avait prouv de la souffrance physique.

Dcidment, me dis-je, cest de la crainte et non de lamour, qui
produit de tels effets.

Cette question mintressa tant, que jen parlai  mon ami John.

Il tait,  ce moment-l, dans son petit laboratoire, abm dans
une srie de manipulations, de distillations qui devaient aboutir
 la production dun gaz ftide, et nous faire tousser en nous
prenant  la gorge.

Je profitai de la circonstance qui nous obligeait  respirer le
grand air, pour linterroger sur quelques points sur lesquels je
dsirais tre renseign.

-- Depuis combien de temps disiez-vous que miss Warrender se
trouve chez votre oncle? demandai-je.

John me jeta un regard narquois et agita son doigt tach dacide.

-- Il me semble que vous vous intressez bien singulirement  la
fille du dfunt et regrett Achmet Genghis, dit-il.

-- Comment sen empcher? rpondis-je franchement. Je lui trouve
un des types les plus romanesques que jaie jamais rencontrs.

-- Mfiez-vous de ces tudes-l, mon garon, dit John dun ton
paternel. Cest une occupation qui ne vaut rien  la veille dun
examen.

-- Ne faites pas le nigaud, rpliquai-je. Le premier venu pourrait
croire que je suis amoureux de miss Warrender,  vous entendre
parler ainsi. Je la regarde comme un problme intressant de
psychologie, voil tout.

-- Cest bien cela, un problme intressant de psychologie, voil
tout.

Il me semblait que John devait avoir encore autour de lui quelques
vapeurs de ce gaz, car ses faons taient rellement irritantes.

-- Pour en revenir  ma premire question, dis-je, depuis combien
de temps est-elle ici?

-- Environ dix semaines.

-- Et Copperthorne?

-- Plus de deux ans.

-- Avez-vous quelque ide quils se soient dj connus?

-- Cest impossible, dclara nettement John. Elle venait
dAllemagne. Jai vu la lettre o le vieux ngociant donnait des
indications sur sa vie passe. Copperthorne est toujours rest
dans le Yorkshire, en dehors de ses deux ans de Cambridge. Il a d
quitter lUniversit dans des conditions peu favorables.

-- En quel sens?

-- Sais pas, rpondit John. On a tenu la chose sous clef. Je
mimagine que loncle Jrmie le sait. Il a la marotte de ramasser
des dclasss et de leur refaire ce quil appelle une nouvelle
vie. Un de ces jours, il lui arrivera quelque msaventure avec un
type de cette sorte.

-- Aussi donc Copperthorne et miss Warrender taient absolument
trangers lun  lautre il y a quelques semaines?

-- Absolument. Maintenant je crois que je ferai bien de rentrer et
danalyser le prcipit.

-- Laissez l votre prcipit, mcriai-je en le retenant. Il y a
dautres choses dont jai  vous parler. Sils ne se connaissent
que depuis quelques semaines, comment a-t-il fait pour acqurir le
pouvoir quil exerce sur elle?

John me regarda dun air bahi.

-- Son pouvoir? dit-il.

-- Oui, linfluence quil possde sur elle.

-- Mon cher Hugh, me dit bravement mon ami, je nai point pour
habitude de citer ainsi lcriture, mais il y a un texte qui me
revient imprieusement  lesprit, et le voici: Trop de science
les a rendus fous. Vous aurez fait des excs dtudes.

-- Entendez-vous dire par l, mcriai-je, que vous navez jamais
remarqu lentente secrte qui parat exister entre la gouvernante
et le secrtaire de votre oncle?

-- Essayez du bromure de potassium, dit John. Cest un calmant
trs efficace  la dose de vingt grains.

-- Essayez une paire de lunettes, rpliquai-je. Il est certain que
vous en avez grand besoin.

Et aprs avoir lanc cette flche de Parthe je pivotai sur mes
talons et mloignai de fort mchante humeur.

Je navais pas fait vingt pas sur le gravier du jardin, que je vis
le couple dont nous venions de parler.

Ils taient  quelque distance, elle adosse au cadran solaire,
lui debout devant elle.

Il lui parlait vivement, et parfois avec des gestes brusques.

La dominant de sa taille haute et dgingande, avec les mouvements
quil imprimait  ses longs bras, il avait lair dune norme
chauve-souris planant au-dessus de sa victime.

Je me rappelle que cette comparaison fut celle-l mme qui se
prsenta  ma pense et quelle prit une nettet dautant plus
grande que je voyais dans les moindres dtails de la belle figure
se dessiner lhorreur et leffroi.

Ce petit tableau servait si bien dillustration au texte, sur
lequel je venais de prcher, que je fus tent de retourner au
laboratoire et damener lincrdule John pour le lui faire
contempler.

Mais avant que jeusse le temps de prendre mon parti, Copperthorne
mavait entrevu.

Il fit demi-tour, et se dirigea dun pas lent dans le sens oppos
qui menait vers les massifs, suivi de prs par sa compagne, qui
coupait les fleurs avec son ombrelle tout en marchant. Aprs ce
petit pisode, je rentrai dans ma chambre, bien dcid  reprendre
mes tudes, mais, quoi que je fisse, mon esprit vagabondait bien
loin de mes livres, et se mettait  spculer sur ce mystre.

Javais appris de John que les antcdents de Copperthorne
ntaient pas des meilleurs, et pourtant il avait videmment
conquis une influence norme sur lesprit affaibli de son matre.

Je mexpliquais ce fait, en remarquant la peine infinie, quil
prenait pour se dvouer au dada du vieillard, et le tact consomm
avec lequel il flattait et encourageait les singulires lubies
potiques de celui-ci.

Mais comment mexpliquer linfluence non moins vidente dont il
jouissait sur la gouvernante?

Elle navait pas de marotte quon pt flatter.

Un amour mutuel et pu expliquer le lien qui existait entre elle
et lui, mais mon instinct dhomme du monde et dobservateur de la
nature humaine me disait de la faon la plus claire quun amour de
cette sorte nexistait pas.

Si ce ntait point lamour, il fallait que ce ft la crainte, et
tout ce que javais vu confirmait cette supposition. Qutait-il
donc arriv pendant ces deux mois qui pt inspirer  la hautaine
princesse aux yeux noirs quelque crainte au sujet de lAnglais 
figure ple,  la voix douce et aux manires polies?

Tel tait le problme que jentrepris de rsoudre en y mettant une
nergie, une application qui turent mon ardeur pour ltude et me
rendirent inaccessible  la crainte que devait minspirer mon
examen prochain.

Je me hasardai  aborder le sujet dans laprs-midi de ce mme
jour avec miss Warrender, que je trouvai seule dans la
bibliothque, les deux bambins tant alls passer la journe dans
la chambre denfants chez un squire[1] du voisinage.

-- Vous devez vous trouver bien seule quand il ny a pas de
visiteurs, dis-je. Il me semble que cette partie du pays noffre
pas beaucoup danimation.

-- Les enfants sont toujours une socit agrable, rpondit-elle.
Nanmoins je regretterai beaucoup M. Thurston et vous-mme, quand
vous serez parti.

-- Je serai fch que ce jour arrive, dis-je. Je ne mattendais
pas  trouver ce sjour aussi agrable. Pourtant vous ne serez pas
dpourvue de socit aprs notre dpart, vous aurez toujours
M. Copperthorne.

-- Oui, nous aurons toujours M. Copperthorne, dit-elle dun air
fort ennuy.

-- Cest un compagnon agrable, remarquai-je, tranquille,
instruit, aimable. Je ne mtonne pas que le vieux master Thurston
se soit attach  lui.

Tout en parlant, jexaminais attentivement mon interlocutrice.

Une lgre rougeur passa sur ses joues brunes, et elle tapota
impatiemment avec ses doigts sur les bras du fauteuil.

-- Ses faons ont quelquefois de la froideur...

Jallais continuer, mais elle minterrompit, me lana un regard
tincelant de colre dans ses yeux noirs.

-- Quest-ce que vous avez donc  me parler de lui? demanda-t-
elle.

-- Je vous demande pardon, rpondis-je dun ton soumis, je ne
savais pas que ctait un sujet interdit.

-- Je ne tiens pas du tout  entendre mme son nom, scria-t-elle
avec emportement. Ce nom, je le dteste, comme je le hais, lui.
Ah! si javais seulement quelquun pour maimer, cest--dire
comme aiment les hommes dau-del des mers, dans mon pays, je sais
bien ce que je lui dirais.

-- Que lui diriez-vous demandai-je, tout tonn de cette explosion
extraordinaire.

Elle se pencha si en avant, que je crus sentir sur ma figure sa
respiration chaude et pantelante.

-- Tuez Copperthorne, dit-elle, voil ce que je lui dirais. Tuez
Copperthorne. Alors vous pourrez revenir me parler damour.

Rien ne pourrait donner une ide de lintensit de fureur quelle
mit  lancer ces mots qui sifflrent entre ses dents blanches.

En parlant, elle avait lair si venimeuse que je reculai
involontairement devant elle.

Se pouvait-il que ce serpent python et la jeune dame pleine de
rserve qui se tenait bien, si tranquillement,  la table de
loncle Jrmie ne fissent quun?

Javais bien compt que jarriverais  voir quelque peu dans son
caractre au moyen de questions dtournes, mais je ne mattendais
gure  voquer un esprit pareil.

Elle dut voir lhorreur et ltonnement se peindre sur ma
physionomie, car elle changea dattitude et eut un rire nerveux.

-- Vous devez certainement me croire folle, dit-elle, vous voyez
que cest lducation hindoue qui se fait jour. L-bas nous ne
faisons rien  demi, dans lamour et dans la haine.

-- Et pourquoi donc hassez-vous M. Copperthorne? demandai-je.

-- Au fait, rpondit-elle en radoucissant sa voix, le mot de haine
est peut-tre un peu trop fort, mieux vaudrait celui de rpulsion.
Il est des gens quon ne peut sempcher de prendre en aversion,
alors mme quon na aucun motif  en donner.

videmment elle regrettait lclat quelle venait de faire, et
tchait de le masquer par des explications.

Voyant quelle cherchait  changer de conversation, je ly aidai.

Je fis des remarques sur un livre de gravures hindoues quelle
tait alle prendre avant mon arrive et qui tait rest sur ses
genoux.

La Bibliothque de loncle Jrmie tait fort complte, et
particulirement riche en ouvrages de cette catgorie.

-- Elles ne sont pas des plus exactes, dit-elle en tournant les
pages denluminures.

-- Toutefois celle-ci est bonne, reprit-elle en dsignant une
gravure qui reprsentait un chef vtu dune cotte de mailles, et
coiff dun turban pittoresque; celle-ci est vraiment trs bonne.
Mon pre tait ainsi vtu quand il montait son cheval de combat
tout blanc, et conduisait tous les guerriers de Dooab  la
bataille contre les Feringhees. Mon pre fut choisi parmi eux
tous, car ils savaient quAchmet Genghis Khan tait un grand-
prtre autant quun grand soldat. Le peuple ne voulait dautre
chef quun Borka prouv. Il est mort maintenant, et de tous ceux
qui ont suivi son tendard, il nen est plus qui ne soient
disperss ou qui naient pri, pendant que moi, sa fille, je suis
une mercenaire sur une terre lointaine.

-- Sans doute, vous retournerez un jour dans lInde, dis-je en
faisant de mon mieux pour lui donner une faible consolation.

Elle tourna les pages distraitement quelques minutes sans
rpondre.

Puis, elle laissa chapper soudain un petit cri de plaisir en
voyant une des images.

-- Regardez-le, scria-t-elle aussitt. Voici un de nos exils.
Cest un Bhuttotee. Il est trs ressemblant.

La gravure qui lexcitait ainsi, reprsentait un indigne daspect
fort peu engageant, tenant dune main un petit instrument qui
avait lair dune pioche en miniature, et de lautre une pice
carre de toile raye.

-- Ce mouchoir, cest son _roomal_, dit-elle. Naturellement, il ne
circulerait pas ainsi en public comme cela. Il ne porterait pas
non plus sa hache sacre, mais sous tous les autres rapports il
est exactement tel quil doit tre. Bien des fois je me suis
trouve avec des gens comme lui pendant les nuits sans lune, avec
les Lughaees marchant  lavant, quand ltranger sans mfiance
entendait le Pilhaoo  sa gauche, et ne savait pas ce que cela
signifiait. Ah, ctait une vie qui valait la peine dtre vcue.

-- Mais quest-ce quun _roomal_, et le Lughaee, et le reste,
demandai-je.

-- Oh! ce sont des mots indiens, rpondit-elle en riant. Vous ne
les comprendriez pas.

-- Mais cette gravure a pour lgende: Un Dacot et jai toujours
cru quun Dacot est un voleur.

-- Cest que les Anglais nen savent pas davantage, remarqua-t-
elle. Certes, les Dacots sont des voleurs, mais on qualifie de
voleurs bien des gens qui ne le sont rellement pas; eh bien, cet
homme est un saint homme, et selon toute probabilit cest un
gourou.

Elle maurait peut-tre donn plus de renseignements sur les
moeurs et les coutumes de lInde, car ctait un sujet dont elle
aimait  parler, quand soudain je vis un changement se produire
dans sa physionomie.

Elle tourna son regard fixe sur la fentre qui tait derrire moi.

Je me retournai pour voir, et japerus tout au bord la figure du
secrtaire qui piait furtivement.

Javoue que jeus un tressaillement  cette vue, car avec sa
pleur cadavreuse, cette tte avait lair de celle dun dcapit.

Il poussa la fentre et louvrit en sapercevant quil avait t
vu.

-- Je suis fch de vous dranger, dit-il en avanant la tte,
mais ne trouvez-vous pas, miss Warrender, quil est malheureux
dtre enferm dans une pice troite par un si beau jour. Ntes-
vous pas dispose  sortir et faire un tour?

Bien que son langage ft poli, ses paroles taient prononces
dune voix dure, presque menaante, qui leur donnait le ton du
commandement plutt que celui de la prire.

La gouvernante se leva et, sans protester, sans faire de remarque,
elle sortit doucement pour prendre son chapeau.

Ce fut l une preuve nouvelle de lempire que Copperthorne
exerait sur elle.

Et comme il me regardait par la fentre ouverte, un sourire
moqueur se jouait sur ses lvres minces.

On et dit quil avait voulu me provoquer par cette dmonstration
de son pouvoir.

Avec le soleil derrire lui, on leut pris pour un dmon entour
dune aurole.

Il resta ainsi quelques instants  me regarder fixement, la figure
empreinte dune mchancet concentre.

Puis jentendis son pas lourd qui faisait craquer le gravier de
lalle, pendant quil se dirigeait vers la porte.


Chapitre V

Pendant les quelques jours qui suivirent lentrevue o miss
Warrender mavait avou la haine que lui inspirait le secrtaire,
tout alla bien  Dunkelthwaite.

Jeus plusieurs longues conversations avec elle dans des
promenades que nous faisions  laventure dans les bois, avec les
deux bambins, mais je ne russis point  la faire sexpliquer
nettement sur laccs de violence quelle avait eu dans la
bibliothque, et elle ne me dit pas un mot qui pt jeter quelque
lumire sur le problme qui mintressait si vivement.

Toutes les fois que je faisais une remarque qui pouvait conduire
dans cette direction, elle me rpondait avec une rserve extrme,
ou bien elle sapercevait tout  coup quil ntait que temps pour
les enfants de retourner dans leur chambre, de sorte que jen vins
 dsesprer dapprendre delle-mme quoi que ce ft.

Pendant ce temps, je ne me livrai  mes tudes que dune manire
irrgulire, par boutades.

De temps  autre, loncle Jrmie, de son pas tranant, entrait
chez moi, un rouleau de manuscrits  la main, pour me lire des
extraits de son grand pome pique.

Lorsque jprouvais le besoin dune socit, jallais faire un
tour dans le laboratoire de John, de mme quil venait me trouver
chez moi, quand la solitude lui pesait.

Parfois, je variais la monotonie de mes tudes en prenant mes
livres et minstallant  laise dans les massifs o je passais le
jour  travailler.

Quant  Copperthorne, je lvitais autant que possible, et de son
ct il navait nullement lair empress de cultiver ma
connaissance.

Un jour, dans la seconde semaine de juin, John vint me trouver un
tlgramme  la main et lair extrmement ennuy.

-- En voil, une affaire! scria-t-il. Le papa menjoint de
partir sance tenante pour me rendre  Londres. Ce doit tre pour
quelque histoire de lgalit. Il a toujours menac de mettre ordre
 ses affaires, et maintenant il lui a pris une crise dnergie et
il veut en finir.

-- Vous ne serez pas longtemps absent, je suppose? dis-le.

-- Une semaine ou deux peut-tre. Cest une chose bien
dsagrable. Cela tombe juste au moment o je comptais russir 
dcomposer cet alcalode.

-- Vous le retrouverez tel quel quand vous reviendrez, dis-je en
riant. Il ny a personne ici qui se mle de le dcomposer en votre
absence.

-- Ce qui mennuie le plus, cest de vous laisser ici, reprit-il.
Il me semble que cest mal remplir les devoirs de lhospitalit
que de faire venir un camarade dans ce sjour solitaire et de sen
aller brusquement en le plantant l.

-- Ne vous tourmentez pas  mon sujet rpondis-je. Jai beaucoup
trop de besogne pour me sentir seul. En outre, jai trouv ici des
attractions sur lesquelles je ne comptais pas du tout. Je ne crois
pas quil y ait dans ma vie six semaines qui maient paru aussi
courtes que les dernires.

-- Oh! elles ont pass si vite que cela? dit John, en se moquant.

Je suis convaincu quil tait toujours dans son illusion de me
croire amoureux fou de la gouvernante.

Il partit ce mme jour par un train du matin, en promettant
dcrire et de nous envoyer son adresse  Londres, car il ne
savait pas dans quel htel son pre descendrait.

Je ne me doutais pas des consquences qui rsulteraient de ce
mince dtail, je ne me doutais pas non plus de ce qui allait
arriver avant que je pusse revoir mon ami.

 ce moment-l, son dpart ne me faisait aucune peine.

Il en rsultait simplement que nous quatre qui restions nous
allions tre en contact plus intime et il semblait que cela dt
favoriser la solution du problme auquel je prenais de jour en
jour un plus vif intrt.

 un quart de mille environ de la maison de Dunkelthwaite se
trouve un petit village form dune longue rue, qui porte le mme
nom, et compos de vingt ou trente cottages aux toits dardoises,
et dune glise vtue de lierre toute voisine de linvitable
cabaret.

Laprs-midi du jour mme o John nous quitta, miss Warrender et
les deux enfants se rendirent au bureau de poste et je moffris 
les accompagner.

Copperthorne net pas demand mieux que dempcher cette
excursion ou de venir avec nous, mais, heureusement pour nous,
loncle Jrmie tait en proie aux affres de linspiration et ne
pouvait se passer des services de son secrtaire.

Ce fut, je men souviens, une agrable promenade, car la route
tait bien ombrage darbres o les oiseaux chantaient
joyeusement.

Nous fmes le trajet  loisir, en causant de bien des choses,
pendant que le bambin et la fillette couraient et cabriolaient
devant nous.

Avant darriver au bureau de poste, il faut passer devant le
cabaret dont il a t question.

Comme nous parcourions la rue du village, nous nous apermes
quun petit rassemblement stait form devant cette maison.

Il y avait l dix ou douze garons en guenilles ou fillettes aux
nattes sales, quelques femmes la tte nue, et deux ou trois hommes
sortis du comptoir o ils flnaient.

Ctait sans doute le rassemblement le plus nombreux qui ait
jamais fait figure dans les annales de cette paisible localit.

Nous ne pouvions pas voir quelle tait la cause de leur curiosit;
mais nos bambins partirent  toutes jambes, et revinrent bientt,
bourrs de renseignements.

-- Oh! miss Warrender, cria Johnnie qui accourait tout haletant
dempressement. Il y a l un homme noir comme ceux des histoires
que vous nous racontez.

-- Un bohmien, je suppose, dis-je.

-- Non, non, dit Johnnie dun ton dcisif. Il est plus noir encore
que a, nest-ce pas, May?

-- Plus noir que a, redit la fillette.

-- Je crois que nous ferions mieux daller voir ce que cest que
cette apparition extraordinaire, dis-je.

En parlant, je regardai ma compagne, et je fus fort surpris de la
voir toute ple, avec les yeux pour ainsi dire resplendissants
dagitation contenue.

-- Est-ce que vous vous trouvez mal? demandai-je.

-- Oh non! dit-elle avec vivacit, en htant le pas. Allons,
allons!

Ce fut certainement une chose curieuse qui soffrit  notre vue
quand nous emes rejoint le petit cercle de campagnards.

Jeus aussitt prsente  la mmoire la description du Malais
mangeur dopium que De Quincey vit dans une ferme dcosse.

Au centre de ce groupe de simples paysans du Yorkshire, se tenait
un voyageur oriental de haute taille, au corps lanc, souple et
gracieux; ses vtements de toile salis par la poussire des routes
et ses pieds bruns sortant de ses gros souliers.

videmment, il venait de loin et avait march longtemps.

Il tenait  la main un gros bton, sur lequel il sappuyait, tout
en promenant ses yeux noirs et pensifs dans lespace, sans avoir
lair de sinquiter de la foule qui lentourait.

Son costume pittoresque, avec le turban de couleur qui couvrait sa
tte  la teinte basane, produisait un effet trange et
discordant en ce milieu prosaque.

-- Pauvre garon! me dit miss Warrender dune voix agite et
haletante. Il est fatigu. Il a faim, sans aucun doute, et il ne
peut faire comprendre ce quil lui faut. Je vais lui parler.

Et, sapprochant de lHindou, elle lui adressa quelques mots dans
le dialecte de son pays.

Jamais je noublierai leffet que produisirent ces quelques
syllabes.

Sans prononcer un mot, le voyageur se jeta la face contre terre
sur la poussire de la route, et se trana littralement aux pieds
de ma compagne.

Javais vu dans des livres de quelle faon les Orientaux
manifestent leur abaissement en prsence dun suprieur, mais je
naurais jamais pu mimaginer quaucun tre humain descendt
jusqu une humilit aussi abjecte que lindiquait lattitude de
cet homme.

Miss Warrender reprit la parole dun ton tranchant, imprieux.

Aussitt il se redressa et resta les mains jointes, les yeux
baisss, comme un esclave devant sa matresse.

Le petit rassemblement qui semblait croire que ce brusque
prosternement tait le prlude de quelque tour de passe-passe ou
dun chef doeuvre dacrobatie, avait lair de samuser et de
sintresser  lincident.

-- Consentiriez-vous  emmener les enfants et  mettre les lettres
 la poste? demanda la gouvernante. Je voudrais bien dire un mot 
cet homme.

Je fis ce quelle me demandait.

Quelques minutes aprs, quand je revins, ils causaient encore.

LHindou paraissait raconter ses aventures ou expliquer les motifs
de son voyage.

Ses doigts tremblaient; ses yeux ptillaient.

Miss Warrender coutait avec attention, laissant chapper de temps
 autre un mouvement brusque ou une exclamation, et montrant ainsi
combien elle tait intresse par les dtails que donnait cet
homme.

-- Je dois vous prier de mexcuser pour vous avoir tenu si
longtemps au soleil, dit-elle enfin en se tournant vers moi. Il
faut que nous rentrions. Autrement nous serons en retard pour le
dner.

Elle pronona ensuite quelques phrases sur un ton de commandement
et laissa son noir interlocuteur debout dans la rue du village.

Puis nous rentrmes avec les enfants.

-- Et bien! demandai-je, pouss par une curiosit bien naturelle,
lorsque nous ne fmes plus  porte dtre entendus des visiteurs.
Qui est-il? quest-il?

-- Il vient des Provinces centrales, prs du pays des Mahrattes.
Cest un des ntres. Jai t rellement bouleverse de rencontrer
un compatriote dune manire aussi inattendue. Je me sens tout
agite.

-- Voil qui a d vous faire plaisir, remarquai-je.

-- Oui, un trs grand plaisir, dit-elle vivement.

-- Et comment se fait-il quil se soit prostern ainsi?

-- Parce quil savait que je suis la fille dAchmet Genghis Khan,
dit-elle avec fiert.

-- Et quel hasard la amen ici?

-- Oh! cest une longue histoire, dit-elle ngligemment. Il a men
une vie errante. Comme il fait sombre dans cette avenue et comme
les grandes branches sentrecroisent l-haut! Si lon
saccroupissait sur lune delles, il serait facile de se laisser
tomber sur le dos de quelquun qui passerait. On ne saurait jamais
que vous tes l, jusquau moment o vous auriez vos doigts serrs
autour de la gorge du passant.

-- Quelle horrible pense! mcriai-je.

-- Les endroits sombres me donnent toujours de sombres penses,
dit-elle dun ton lger.  propos, jai une faveur  vous
demander, M. Lawrence.

-- De quoi sagit-il? demandai-je.

-- Ne dites pas un mot  la maison au sujet de mon pauvre
compatriote. On pourrait le prendre pour un coquin, un vagabond,
vous savez, et donner lordre de le chasser du village.

-- Je suis convaincu que M. Thurston naurait jamais cette duret.

-- Non, mais M. Copperthorne en est capable.

-- Je ferai ce que vous voudrez, dis-je, mais les enfants
parleront certainement.

-- Non, je ne crois pas, rpondit-elle.

Je ne sais comment elle sy prit pour empcher ces petites langues
bavardes, mais, en fait, elles se turent sur ce point, et ce jour-
l on ne dit pas un mot de ltrange visiteur qui, de course en
course, tait venu jusque dans notre petit village.

Javais quelque soupon subtil que ce fils des rgions tropicales
ntait point arriv par hasard jusqu nous, mais quil stait
rendu  Dunkelthwaite pour y remplir une mission dtermine.

Le lendemain, jeus la preuve la plus convaincante possible quil
tait encore dans les environs, car je rencontrai miss Warrender
pendant quelle descendait par lalle du jardin avec un panier
rempli de crotes de pain et de morceaux de viande.

Elle avait lhabitude de porter ces restes  quelques vieilles
femmes du pays.

Aussi je moffris  laccompagner.

-- Est-ce chez la vieille Venables ou chez la bonne femme
Taylforth que vous allez aujourdhui? demandai-je.

-- Ni chez lune ni chez lautre, dit-elle en souriant. Il faut
que je vous dise la vrit, M. Lawrence. Vous avez toujours t un
bon ami pour moi et je sais que je puis avoir confiance en vous.
Je vais suspendre le panier  cette branche-ci et il viendra le
chercher.

-- Il est encore par ici? remarquai-je.

-- Oui, il est encore par ici.

-- Vous croyez quil le dcouvrira?

-- Oh! pour cela, vous pouvez vous en rapporter  lui, dit-elle.
Vous ne trouverez pas mauvais que je lui donne quelque secours,
nest-ce pas? Vous en feriez tout autant si vous aviez vcu parmi
les Hindous, et que vous vous trouviez brusquement transplant
chez un Anglais. Venez dans la serre, nous jetterons un coup
doeil sur les fleurs.

Nous allmes ensemble dans la serre chaude.

 notre retour, le panier tait rest suspendu  la branche, mais
son contenu avait disparu.

Elle le reprit en riant et le rapporta  la maison.

Il me parut que depuis cette entrevue de la veille avec son
compatriote, elle avait lesprit plus gai, le pas plus libre, plus
lastique.

Ctait peut-tre une illusion, mais il me sembla aussi quelle
avait lair moins contrainte qu lordinaire en prsence de
Copperthorne, quelle supportait ses regards avec moins de
crainte, et tait moins sous linfluence de sa volont.

Et maintenant jen viens  la partie de mon rcit o jai  dire
comment jarrivai  pntrer les rotations qui existaient entre
ces deux tranges cratures, comment jappris la terrible vrit
au sujet de miss Warrender, ou de la Princesse Achmet Genghis;
jaime mieux la dsigner ainsi, car elle tenait assurment plus de
ce redoutable et fanatique guerrier, que de sa mre, si douce.

Cette rvlation fut pour moi un coup violent, dont je noublierai
jamais leffet.

Il peut se faire que daprs la manire dont jai retrac ce
rcit, en appuyant sur les faits qui y ont quelque importance, et
omettant ceux qui nen ont pas, mes lecteurs aient dj devin le
projet quelle avait au coeur.

Quant  moi, je dclare solennellement que jusquau dernier moment
je neus pas le plus lger soupon de la vrit.

Jignorais tout de la femme, dont je serrais amicalement la main
et dont la voix charmait mon oreille.

Cependant, je crois aujourdhui encore quelle tait vraiment bien
dispose envers moi et quelle ne maurait fait aucun mal
volontairement.

Voici comment se fit cette rvlation.

Je crois avoir dj dit quil se trouvait au milieu des massifs
une sorte dabri, o javais lhabitude dtudier pendant la
journe.

Un soir, vers dix heures, comme je rentrais chez moi, je me
rappelai que javais oubli dans cet abri un trait de
gyncologie, et comme je comptais travailler un couple dheures
avant de me coucher, je me mis en route pour aller le chercher.

Loncle Jrmie et les domestiques taient dj au lit.

Aussi descendis-je sans faire de bruit, et je tournai doucement la
clef dans la serrure de la porte dentre.

Une fois dehors, je traversai  grands pas la pelouse, pour gagner
les massifs, reprendre mon bien et revenir aussi promptement que
possible.

Javais  peine franchi la petite grille de bois, et jtais 
peine entr dans le jardin que jentendis un bruit de voix.

Je me doutai bien que jtais tomb sur une de ces entrevues
nocturnes que javais remarques de ma fentre.

Ces voix taient celles du secrtaire et de la gouvernante, et il
tait vident pour moi, daprs la direction do elles venaient,
quils taient assis dans labri, et quils causaient sans se
douter le moins du monde quil y eut un tiers.

Jai toujours regard le fait dcouter aux portes comme une
preuve de bassesse, en quelque circonstance que ce ft, et si
curieux que je fusse de savoir ce qui se passait entre ces deux
personnes, jallais tousser ou indiquer ma prsence par quelque
autre signal, quand jentendis quelques mots prononcs par
Copperthorne, qui marrtrent brusquement et mirent toutes mes
facults en un tat de dsordre et dhorreur.

-- On croira quil est mort dapoplexie.

Tels furent les mots qui marrivrent clairement, distinctement,
dans la voix tranchante du secrtaire,  travers lair tranquille.

Je restai la respiration suspendue,  couter de toutes mes
oreilles.

Je ne songeais plus du tout  avertir de ma prsence.

Quel tait le crime que tramaient ces conspirateurs si
dissemblables en cette belle nuit dt?

Jentendis le son grave et doux de la voix de miss Warrender, mais
elle parlait si vite, si bas que je ne pus distinguer les mots.

Son intonation me permettait de juger quelle tait sous
linfluence dune motion profonde.

Je me rapprochai sur la pointe des pieds, en tendant loreille
pour saisir le plus lger bruit.

La lune ntait pas encore leve et il faisait trs sombre sous
les arbres.

Il y avait fort peu de chances pour que je fusse aperu.

-- Mang son pain, vraiment! disait le secrtaire dun ton de
raillerie. Dordinaire vous ntes pas si bgueule. Vous navez
pas eu cette ide-l quand il sagissait de la petite Ethel.

-- Jtais folle! jtais folle! cria-t-elle dune voix brise.
Javais beaucoup pri Bouddha et la grande Bowhanee et il me
semblait que dans ce pays dinfidles, ce serait pour moi une
grande et glorieuse action, si moi, une femme isole, jagissais
suivant les enseignements de mon noble pre. On nadmet quun
petit nombre de femmes dans les mystres de notre foi, et cest
uniquement le hasard qui ma valu cet honneur. Mais une fois que
le chemin fut ouvert devant moi, jy marchai droit, et sans
crainte, et ds ma quatorzime anne, le grand gourou Ramdeen
Singh dclara que je mritais de masseoir sur le tapis du
Trepounee avec les autres Bhuttotees. Oui, je le jure par la hache
sacre, jai bien souffert en cette occasion, car quavait-elle
fait, la pauvre petite, pour tre sacrifie!

-- Je mimagine que votre repentir tient beaucoup plus  ce que
vous avez t surprise par moi quau ct moral de laffaire, dit
Copperthorne, railleur. Javais dj conu des soupons, mais ce
fut seulement en vous voyant surgir le mouchoir  la main que je
fus certain davoir cet honneur, lhonneur dtre en prsence
dune Princesse des Thugs. Une potence anglaise serait une fin
bien prosaque pour une crature aussi romanesque.

-- Et depuis vous vous tes servi de votre dcouverte pour tuer
tout ce quil y a de vivant en moi, dit-elle avec amertume. Vous
avez fait de mon existence un fardeau pour moi.

-- Un fardeau pour vous! dit-il dune voix altre. Vous savez ce
que jprouve  votre gard. Si, de temps  autre, je vous ai
dirige par la crainte dune dnonciation, cest uniquement parce
que je vous ai trouve insensible  linfluence plus douce de
lamour.

-- Lamour! scria-t-elle avec amertume. Comment aurais-je pu
aimer lhomme qui me faisait sans cesse entrevoir la perspective
dune mort infme? Mais venons au fait. Vous me promettez ma
libert sans restriction si je fais seulement pour vous cette
chose?

-- Oui, rpondit Copperthorne, vous pourrez partir quand vous
voudrez ds que la chose sera faite. Joublierai que je vous ai
vue ici dans ces massifs.

-- Vous le jurez?

-- Oui, je le jure.

-- Je ferais nimporte quoi pour recouvrer ma libert, dit-elle.

-- Nous naurons jamais autant de chances de succs, scria
Copperthorne. Le jeune Thurston est parti, et son ami dort
profondment. Il est trop stupide pour se douter de quelque chose.
Le testament est fait en ma faveur et, si le vieux meurt, il nest
pas un brin dherbe, pas un grain de sable qui ne mappartienne
ici.

-- Pourquoi nagissez-vous pas vous mme alors? demanda-t-elle.

-- Ce nest point dans ma manire, dit-il. En outre, je nai pas
attrap le tour de main. Ce _roomal_, cest ainsi que vous appelez
cela, ne laisse aucune trace. Cest ce qui en fait lavantage.

-- Cest un acte infme que dassassiner son bienfaiteur.

-- Mais cest une grande chose que de servir Rowhanee, la desse
de lassassinat. Je connais assez votre religion pour savoir cela.
Votre pre ne le ferait-il pas, sil tait ici?

-- Mon pre tait le plus grand de tous les Borkas de Jublepore,
dit-elle firement. Il a fait prir plus dhommes quil ny a de
jours dans lanne.

-- Jaurais bien donn mille livres pour ne pas le rencontrer, dit
Copperthorne en riant. Mais que dirait maintenant Achmet Genghis
Khan, sil voyait sa fille hsiter en prsence dune chance, aussi
favorable pour servir les dieux? Jusqu ce moment vous avez agi
dans la perfection. Il a bien d sourire en voyant la jeune me de
la petite Ethel voleter jusque devant ce dieu ou cette goule de
chez vous. Peut-tre nest-ce pas le premier sacrifice que vous
ayez fait. Parlons un peu de la fille de ce brave ngociant
allemand. Ah! je vois  votre figure que jai encore raison. Aprs
avoir agi ainsi, vous avez tort dhsiter maintenant quil ny a
plus aucun danger, et que toute la tache nous sera rendue facile.
En outre, cet acte vous dlivrera de lexistence que vous menez
ici, et qui ne doit pas tre des plus agrables, attendu que vous
avez continuellement la corde au cou pour ainsi dire. Si la chose
doit se faire, quelle se fasse sur le champ. Il pourrait refaire
son testament dun instant  lautre, car il a de laffection pour
le jeune homme et il est aussi changeant quune girouette.

Il y eut un long silence, un silence si profond quil me sembla
entendre dans lobscurit les battements violents de mon coeur.

-- Quand la chose se fera-t-elle? demanda-t-elle enfin.

-- Pourquoi pas demain dans la nuit?

-- Comment parviendrai-je jusqu lui?

-- Je laisserai la porte ouverte, dit Copperthorne. Il a le
sommeil lourd et je laisserai une veilleuse allume pour que vous
puissiez vous diriger.

-- Et ensuite?

-- Ensuite vous rentrerez chez vous. Le matin, on dcouvrira que
notre pauvre vieux matre est mort pendant son sommeil. On
dcouvrira aussi quil a laiss tout ce quil possde en ce monde
 son fidle secrtaire, comme une faible marque de reconnaissance
pour son dvouement au travail. Alors comme on naura plus besoin
des services de miss Warrender, elle sera libre de retourner dans
sa chre patrie, o dans tout autre pays qui lui plaira. Elle
pourra se sauver, si elle veut, avec M. John Lawrence, tudiant en
mdecine.

-- Vous minsultez, dit-elle avec colre.

Puis, aprs un silence:

-- Il faut que nous nous retrouvions demain soir avant que
jagisse.

-- Pourquoi cela?

-- Parce que jaurai peut-tre besoin de quelques nouvelles
instructions.

-- Soit, eh bien, ici,  minuit, dit-il.

-- Non, pas ici, cest trop prs de la maison. Retrouvons-nous
sous le grand chne qui est au commencement de lavenue.

-- O vous voudrez, rpondit-il dun ton bourru, mais rappelez-
vous le bien, jentends ne pas tre avec vous au moment o vous
ferez la chose.

-- Je ne vous le demanderai pas, dit-elle avec ddain. Je crois
que nous avons dit ce soir tout ce quil fallait dire.

Jentendis le bruit que fit lun deux en se levant, et, bien
quils eussent continu  causer, je ne marrtai pas  en
entendre plus long.

Je quittai furtivement ma cachette, pour traverser la pelouse
plonge dans lobscurit, et je gagnai la porte, que je refermai
derrire moi.

Ce fut seulement quand je fus rentr chez moi, quand je me laissai
aller dans mon fauteuil, que je me trouvai en tat de remettre
quelque ordre dans mes penses bouleverses et de songer au
terrible entretien que jaurais cout.

Cette nuit-l, pendant de longues heures, je restai immobile,
mditant sur chacune des paroles entendues, et mefforant de
combiner un plan daction pour lavenir.


Chapitre VI

Les Thugs! Javais entendu parler des froces fanatiques de ce nom
quon trouve dans les rgions centrales de lInde, et auxquels une
religion dtourne de son but prsente lassassinat comme
loffrande la plus prcieuse et la plus pure quun mortel puisse
faire au Crateur.

Je me rappelle une description que javais lue dans les oeuvres du
colonel Meadows Taylor, o il tait question du secret des Thugs,
de leur organisation, de leur foi implacable et de linfluence
terrible que leur manie homicide exerce sur toutes les autres
facults mentales et morales.

Je me rappelai mme que le mot de _roomal_ -- un mot que javais
vu revenir plus dune fois -- dsignait le foulard sacr au moyen
duquel ils avaient coutume daccomplir leur diabolique besogne.

Miss Warrender tait dj femme quand elle les avait quitts, et 
en croire ce quelle disait, elle qui tait la fille de leur
principal chef, il ntait pas tonnant quune culture toute
superficielle net pas dracin toutes les impressions premires
ni empch le fanatisme de se faire jour  loccasion.

Ctait probablement pendant une de ces crises quelle avait mis
fin aux jours de la pauvre Ethel aprs avoir soigneusement prpar
un alibi pour cacher son crime, et Copperthorne ayant dcouvert
par hasard cet assassinat, cela lui avait donn lascendant quil
exerait sur son trange complice.

De tous les genres de morts, celui de la pendaison est regard
dans ces tribus comme le plus impie, le plus dgradant, et sachant
quelle stait expose  cette mort daprs la loi du pays, elle
y voyait videmment une ncessit inluctable de soumettre sa
volont, de dominer sa nature imprieuse lorsquelle se trouvait
en prsence du secrtaire.

Quant  Copperthorne, aprs avoir rflchi sur ce quil avait fait
et sur ce quil comptait faire, je me sentais lme pleine
dhorreur et de dgot  son gard.

Ctait donc ainsi quil reconnaissait les bonts que lui avait
prodigues le pauvre vieux.

Il lui avait dj arrach par ses flatteries une signature qui
tait labandon de ses proprits, et maintenant, comme il
craignait que quelques remords de conscience ne modifiassent la
volont du vieillard, il avait rsolu de le mettre hors dtat dy
ajouter un codicille.

Tout cela tait assez canaille, mais ce qui semblait y mettre le
comble, ctait que trop lche pour excuter son projet de sa
propre main, il avait  mis  profit les horribles ides
religieuses de cette malheureuse crature, pour faire disparatre
loncle Jrmie dune faon telle que nul soupon ne pt atteindre
le vritable auteur du crime.

Je dcidai en moi-mme que, quoi quil dt arriver, le secrtaire
nchapperait point au chtiment qui lui tait d.

Mais que faire?

Si javais connu ladresse de mon ami, je lui aurais envoy un
tlgramme le lendemain matin, et il aurait pu tre de retour 
Dunkelthwaite avant la nuit.

Malheureusement, John tait le pire des correspondants, et bien
quil ft parti depuis quelques jours dj, nous navions point
reu de ses nouvelles.

Il y avait trois servantes dans la maison, mais pas un homme, 
lexception du vieil lie, et je ne connaissais dans le pays
personne sur qui je puisse compter.

Toutefois, cela importait peu, car je me savais de force  lutter
avec grand avantage contre le secrtaire, et javais assez
confiance en moi-mme pour tre sr que ma seule rsistance
suffirait pour empcher absolument lexcution du complot.

La question tait de savoir quelles taient les meilleures mesures
que je devais prendre en de telles circonstances.

Ma premire ide fut dattendre tranquillement jusquau matin, et
alors denvoyer sans esclandre au poste de police le plus proche
pour en ramener deux constables.

Alors je pourrais livrer Copperthorne et sa complice  la justice
et raconter lentretien que javais entendu.

En y rflchissant davantage, je reconnus que ce plan tait tout 
fait impraticable.

Avais-je lombre dune preuve contre eux en dehors de mon
histoire?

Et cette histoire ne paratrait-elle pas dune absurde
invraisemblance  des gens qui ne me connaissaient pas.

Et je mimaginais bien aussi de quel ton rassurant, de quel air
impassible Copperthorne repousserait laccusation, combien il
stendrait sur la malveillance que jprouvais contre lui et sa
complice  cause de leur affection rciproque; combien il lui
serait ais de faire croire  une tierce personne que je montais
de toutes pices une histoire pour nuire  un rival; combien il me
serait difficile de persuader  qui que ce fut que ce personnage 
tournure decclsiastique et cette jeune personne vtue  la
dernire mode taient deux animaux de proie associs pour chasser.

Je sentais que je commettrais une grosse erreur en me montrant
avant dtre sr que je tenais le gibier.

Lautre alternative tait de ne rien dire et de laisser les
vnements suivre leurs cours, en me tenant toujours prt 
intervenir lorsque les preuves contre les conspirateurs
paratraient concluantes.

Ctait bien la marche qui se recommandait delle-mme  mon
caractre jeune et aventureux.

Ctait aussi celle qui semblait la plus propre  amener aux
rsultats dcisifs.

Lorsquenfin  la pointe du jour je mallongeai sur mon lit,
javais compltement fix dans mon esprit la rsolution de garder
pour moi ce que je savais et de men rapporter  moi seul pour
faire chouer le complot sanguinaire que javais surpris.

Le lendemain, loncle Jrmie se montra plein dentrain aprs le
djeuner, et voulut  toute force lire tout haut une scne des
Cenci de Shelley, oeuvre pour laquelle il avait une admiration
profonde.

Copperthorne tait auprs de lui, silencieux, impntrable,
except quand il mettait quelque indication, ou lchait un cri
dadmiration.

Miss Warrender semblait plonge dans ses penses et je crus voir
une fois ou deux des larmes dans ses yeux noirs.

Jprouvais une trange sensation  pier ces trois personnages et
 rflchir sur les rapports qui existaient rellement entre eux.

Mon coeur schauffait  la vue du petit vieux  la figure
rougeaude, mon hte, avec sa coiffure bizarre et ses faons
dautrefois.

Se me jurais intrieurement quon ne lui ferait aucun mal tant que
je serais en tat de lempcher.

Le jour scoula long, ennuyeux.

Il me fut impossible de mabsorber dans mon travail, aussi me mis-
je  errer sans trve par les corridors de la vieille btisse et
par le jardin.

Copperthorne tait en haut avec loncle Jrmie, et je le vis peu.

Deux fois, pendant que je me promenais dehors  grands pas, je vis
la gouvernante venant de mon ct avec les enfants, et chaque fois
je mcartai promptement pour lviter.

Je sentais que je ne pourrais lui parler sans laisser voir
lhorreur indicible quelle minspirait et sans lui montrer que
jtais au courant de ce qui stait pass la nuit davant.

Elle remarqua que je lvitais, car, au djeuner, mes yeux stant
un instant ports sur elle, je vis dans les siens un clair de
surprise et de colre, auquel nanmoins je ne ripostai pas.

Le courrier du jour apporta une lettre de John o il minformait
quil tait descendu  lhtel Langham.

Je savais quil tait dsormais impossible de recourir  lui pour
partager avec lui la responsabilit de tout ce qui pourrait
arriver.

Cependant, je crus de mon devoir de lui envoyer une dpche pour
lui apprendre que sa prsence serait dsirable.

Cela ncessitait une longue course pour aller jusqu la gare,
mais cette course aurait lavantage de maider  tuer le temps, et
je me sentis soulag dun poids en entendant le grincement des
aiguilles, qui mapprenait que mon message volait  mon but.

 mon retour dIngleton, quand je fus arriv  lentre de
lavenue, je trouvai notre vieux domestique lie debout en cet
endroit, et il avait lair trs en colre.

-- On dit quun rat en amne dautres, me dit-il en soulevant son
chapeau. Il parat quil en est de mme avec les noirauds.

Il avait toujours dtest la gouvernante  cause de ce quil
appelait ses grands airs.

-- Eh bien, quest-ce quil y a? demandai-je.

-- Cest un de ces trangers qui reste toujours par l  se cacher
et  rder, rpondit le bonhomme. Je lai vu ici parmi les
broussailles et je lai fait partir en lui disant ma faon de
penser. Est-ce quil regarde du ct des poules? a se peut. Ou
bien a-t-il envie de mettre le feu  la maison et de nous
assassiner tous dans nos lits? Je vais descendre au village,
M. Lawrence, et je minformerai  son sujet.

Et il sen alla en donnant libre cours  sa snile colre.

Le petit incident fit sur moi une vive impression, et jy songeai
beaucoup en suivant la longue avenue.

Il tait clair que lHindou voyageur tournait toujours autour de
la maison.

Ctait un lment que javais oubli de faire entrer en ligne de
compte.

Si sa compatriote lenrlait comme complice dans ses plans
tnbreux, il pourrait bien arriver qu eux trois ils fussent
trop forts pour moi.

Toutefois, il me semblait improbable quelle agt ainsi,
puisquelle avait pris tant de peine pour que Copperthorne ne st
rien de la prsence de lHindou.

Jeus un instant lide de prendre lie pour confident, mais en y
rflchissant jarrivai  conclure quun homme de son ge serait
plutt un embarras quun auxiliaire.

Vers sept heures, comme je montais dans ma chambre, je rencontrai
Copperthorne qui me demanda si je pouvais lui dire o tait miss
Warrender.

Je rpondis que je ne lavais pas vue.

-- Cest bien singulier, dit-il, que personne ne lait vue depuis
le dner. Les enfants ne savent pas o elle est. Jai  lui dire
quelque chose en particulier.

Il sloigna, sans la moindre expression dagitation et de trouble
sur sa physionomie.

Pour moi, labsence de miss Warrender ntait pas faite pour me
surprendre.

Sans aucun doute, elle tait quelque part dans les massifs, se
montant la tte pour la terrible besogne quelle avait entrepris
dexcuter.

Je fermai la porte sur moi, et massis, un livre  la main, mais
lesprit trop agit pour en comprendre le contenu.

Mon plan de campagne tait dj construit.

Javais rsolu de me tenir en vue de leur lieu de rendez-vous, de
les suivre, et dintervenir au moment o mon intervention serait
le plus efficace.

Je mtais pourvu dun gourdin solide, noueux, cher  mon coeur
dtudiant, et grce auquel jtais sr de rester matre de la
situation.

Je mtais, en effet, assur que Copperthorne navait pas darmes
 feu.

Je ne me rappelle aucune poque de ma vie o les heures maient
paru si longues, que celles que je passai, ce jour-l, dans ma
chambre.

Jentendais au loin le son adouci de lhorloge de Dunkelthwaite
qui marqua huit heures, puis neuf, puis, aprs un silence
interminable, dix heures.

Ensuite, comme jallais et venais dans ma chambrette, il me sembla
que le temps et suspendu compltement son cours, tant jattendais
lheure avec crainte et aussi avec impatience, ainsi quon le fait
quand on doit affronter quelque grave preuve.

Nanmoins tout a une fin, et jentendis,  travers lair calme de
la nuit, le premier coup argentin qui annonait la onzime heure.

Alors je me levai, me chaussai de pantoufles en feutre, pris ma
trique et me glissai sans bruit hors de ma chambre pour descendre
par le vieil escalier grinant.

Jentendis le ronflement bruyant de loncle Jrmie  ltage
suprieur.

Je parvins  trouver mon chemin jusqu la porte  travers
lobscurit. Je louvris et me trouvai dehors sous un beau ciel
plein dtoiles.

Il me fallait tre trs attentif dans mes mouvements, car la lune
brillait dun tel clat quon y voyait presque comme en plein
jour.

Je marchai dans lombre de la maison jusqu ce que je fusse
arriv  la haie du jardin.

Je rampai  labri quelle me donnait et je parvins sans encombre
dans le massif o je mtais trouv la nuit prcdente.

Je traversai cet endroit, en marchant avec la plus grande
prcaution, avec lenteur, si bien que pas une branche ne se cassa
sous mes pieds.

Je mavanai ainsi jusqu ce que je fusse cach parmi les
broussailles, au bord de la plantation.

De l je voyais en plein ce grand chne qui se dressait au bout
suprieur de lavenue.

Il y avait quelquun debout dans lombre que projetait le chne.

Tout dabord je ne pus deviner qui ctait, mais bientt le
personnage remua, et savana sous la lumire argente que la lune
versait par lintervalle de deux branches sur le sentier, et il
regarda impatiemment  droite et  gauche.

Alors je vis que ctait Copperthorne, qui attendait et qui tait
seul.

 ce quil parat, la gouvernante ntait pas encore venue au
rendez-vous.

Comme je tenais  entendre autant quy voir, je me frayai passage
sous les ombres noires des arbres dans la direction du chne.

Lorsque je marrtai, je me trouvai  moins de quinze pas de
lendroit o la taille haute et dgingande du secrtaire se
dressait farouche et fantastique sous la lumire changeante.

Il allait et venait dun air inquiet, tantt disparaissant dans
les tnbres, tantt reparaissant dans les endroits quclairait
la lumire argente filtrant  travers lpaisseur du feuillage.

Il tait videmment, daprs ses allures, intrigu et dsappoint
de ne point voir venir sa complice.

Il finit par sarrter sous une grosse branche qui cachait son
corps, mais do il pouvait voir dans toute son tendue la route
couverte de gravier qui partait de la maison, et par laquelle il
comptait certainement voir venir miss Warrender.

Jtais toujours tapi dans ma cachette et je me flicitais
intrieurement dtre parvenu jusqu un endroit o je pouvais
tout entendre sans courir le risque dtre dcouvert, quand mes
yeux rencontrrent soudain un objet qui me saisit au coeur et
faillit marracher une exclamation qui et dcel ma prsence.

Jai dit que Copperthorne se trouvait juste au-dessous dune des
grosses branches du chne.

Au-dessous de cette branche rgnait lobscurit la plus complte,
mais la partie suprieure de la branche mme tait tout argente
par la lumire de la lune.

 force de regarder, je finis par voir quelque chose qui
descendait en rampant le long de cette branche lumineuse; ctait
je ne sais quoi de papillotant, dinforme qui semblait faire
partie de la branche elle-mme, et qui, nanmoins, avanait sans
trve en se contournant.

Mes yeux stant accoutums, au bout de quelque temps,  la
lumire, ce je ne sais quoi, cet objet indfini prit forme et
substance.

Ctait un tre humain, un homme.

Ctait lHindou que javais vu au village.

Les bras et les jambes enlacs autour de la grosse branche, il
avanait en descendant, sans faire plus de bruit et presque aussi
vite que let fait un serpent de son pays.

Avant que jeusse le temps de faire des conjectures sur ce que
signifiait sa prsence, il tait arriv juste au-dessus de
lendroit o le secrtaire se tenait debout, et son corps bronz
se dessinait en un contour dur et net sur le disque de la lune,
qui apparaissait derrire lui.

Je le vis dtacher quelque chose qui lui ceignait les reins,
hsiter un instant, comme sil mesurait la distance, puis
descendre dun bond, en faisant bruire les feuilles sur son
passage.

Ensuite eut lieu un choc sourd, on et dit deux corps tombant
ensemble, puis ce fut, dans lair de la nuit, un bruit analogue 
celui quon fait en se gargarisant, et qui fut suivi dune srie
de croassements, dont le souvenir me hantera jusqu mon dernier
jour.

Pendant tout le temps que cette tragdie mit  saccomplir sous
mes yeux, sa soudainet, son caractre dhorreur mavaient t
toute facult dagir en un sens quelconque.

Ceux-l seuls qui se sont trouvs dans une situation analogue
pourront se faire une ide de limpuissance paralysante qui
sempara de lesprit et du corps dun homme en pareille aventure.
Elle lempche de faire aucune des mille choses qui pourraient
plus tard vous venir  la pense, et qui vous paratraient tout
indiques par la circonstance.

Pourtant, quand ces accents dagonie parvinrent  mon oreille, je
secouai ma lthargie et je mlanai de ma cachette en jetant un
grand cri.

 ce bruit, le jeune Thug se dtacha de sa victime par un bond, en
grondant comme une bte froce quon chasse de son cadavre, et
descendit lavenue en dtalant dune telle vitesse que je sentis
limpossibilit de le rejoindre.

Je courus vers le secrtaire et lui soulevai la tte.

Sa figure tait pourpre et horriblement contorsionne.

Jouvris son col de chemise. Je fis de mon mieux pour le rappeler
 la vie. Tout fut inutile.

Le _roomal_ avait fait sa besogne; lhomme tait mort.

Je nai plus que quelques dtails  ajouter  mon trange rcit.

Peut-tre ai-je t un peu prolixe dans ma narration, mais je sens
que je nai point  men excuser, car je me suis born  dire la
suite des incidents dans leur ordre, dune manire simple,
dpourvue de toute prtention, et le rcit et t incomplet si
jen avais omis un seul.

On sut par la suite que miss Warrender tait partie par le train
de sept heures vingt minutes pour Londres, et quelle avait gagn
la capitale assez  temps pour y tre en sret, avant quon pt
commencer des recherches pour la retrouver.

Quant au messager de mort quelle avait laiss derrire elle pour
prendre sa place au lieu du rendez-vous, on nentendit plus parler
de lui. On ne le revit plus.

On lana son signalement dans tout le pays, mais ce fut peine
perdue.

Sans doute le fugitif passait le jour dans une retraite sre, et
employait la nuit  voyager, en se nourrissant de dbris, comme un
Oriental peut le faire, jusqu ce quil ft hors de danger.

John Thurston revint le lendemain, et il fut stupfait quand je
lui fis part de laventure.

Il fut daccord avec moi pour reconnatre quil valait mieux ne
rien dire de ce que je savais sur les projets de Copperthorne et
des raisons qui lauraient oblig  sattarder si longtemps au
dehors pendant cette nuit dt.

Aussi la police du comt elle-mme na jamais su compltement
lhistoire de cette extraordinaire tragdie et elle ne la saura
certainement jamais,  moins que le hasard ne fasse tomber ce
rcit sous les yeux dun de ses membres.

Le pauvre oncle Jrmie se lamenta sur la perte de son secrtaire,
et pondit des quantits de vers sous forme dpitaphes et des
pomes commmoratifs.

Il a t depuis runi  ses pres, et je suis heureux de pouvoir
dire que la majeure partie de sa fortune a pass  son hritier
lgitime,  son neveu.

Il ny a quun point sur lequel je dsirerais faire une remarque.

Comment le Thug voyageur tait-il arriv  Dunkelthwaite?

Cette question-l na jamais t claircie, mais je nai pas dans
lesprit le moindre doute  ce sujet, et je suis certain que quand
on pose les circonstances, on admettra, comme moi, que son
apparition ne fut point un effet du hasard.

Cette secte formait dans lInde un corps nombreux et pressant, et
quand elle songea  se choisir un nouveau chef, elle se rappela
tout naturellement la fille si belle de son ancien matre.

Il ne devait pas tre malais de retrouver sa trace  Calcutta, en
Allemagne et, finalement,  Dunkelthwaite.

Il tait sans doute venu linformer quelle ntait pas oublie
dans lInde, et quelle serait accueillie avec le plus grand
empressement si elle jugeait bon de venir retrouver les dbris
pars de sa tribu.

On pourra juger cette supposition un peu force mais cest la
manire de voir qui a toujours t la mienne en cette affaire.


Chapitre VII

Jai commenc ce rcit par la copie dune lettre; je le finirai de
mme.

Celle-ci me vint dun vieil ami, le Docteur B. C. Haller, homme de
science encyclopdique et particulirement au fait des moeurs et
coutumes de lInde.

Cest grce  sa complaisance que je suis en tat de transcrire
les divers mots indignes que jai entendu de temps  autre
prononcer par miss Warrender, et que je naurais pas t capable
de retrouver dans ma mmoire, sil ne me les avait rappels.

Dans sa lettre, il fait des commentaires sur le sujet que je lui
avais expos quelque temps auparavant au cours dune conversation.

Mon cher Lawrence,

Je vous ai promis de vous crire au sujet du Thuggisme, mais mon
temps a t tellement pris que cest seulement aujourdhui que je
puis tenir mon engagement.

Jai t fort intress par votre extraordinaire aventure et
jaurais grand plaisir  causer encore de ce sujet avec vous.

Je puis vous apprendre quil est extrmement rare quune femme
soit initie aux mystres du Thuggisme, et dans le cas qui vous
concerne, cela a pu arriver parce quelle avait got, soit par
hasard, soit  dessein, le _goor_ sacr, qui est le sacrifice
offert par la bande aprs chaque assassinat.

Quiconque a fait cela peut devenir un membre actif du Thuggisme,
quels que soient son rang, son sexe et son tat.

Comme elle tait de sang noble, elle a d franchir rapidement les
divers grades, celui de Tuhaee, ou claireur, celui de Lughaee, ou
fossoyeur, celui de Shumshaee, qui maintient les mains de la
victime, et finalement celui de Bhuttotee, ou trangleur.

En tout cela, elle aurait reu les leons de son gourou, ou
conseiller spirituel, quelle indique dans votre rcit comme son
propre pre, qui fut un Borka ou Thug accompli.

Une fois quelle et atteint ce degr, je ne mtonne pas quelle
et eu de temps en temps des accs de fanatisme instinctif.

Le Pilhaoo, dont elle parle  un endroit, est un prsage venu du
ct gauche, lequel, sil est suivi du Thibaoo, ou prsage du ct
droit, tait regard comme une indication que tout irait bien.

 propos, vous parlez du vieux cocher qui vit lHindou sortant
parmi les broussailles dans la matine.

Ou je me trompe fort, ou bien il tait occup  creuser la fosse
de Copperthorne, car les coutumes des Thugs sopposent absolument
 ce que le meurtre soit commis avant quun rceptacle soit
prpar pour le corps.

 ma connaissance, un seul officier anglais dans lInde a t
victime de cette confrrie, ce fut le Lieutenant Monsell, en 1812.

Depuis, le colonel Sleeman est parvenu  lcraser en grande
partie, bien que lon ne puisse pas douter quelle a une extension
plus grande que ne le supposent les autorits.

Vraiment, les endroits tnbreux de la terre sont pleins de
cruauts et lvangile seul est en tat de concourir efficacement
 dissiper ces tnbres. Je vous autorise trs volontiers 
publier ces quelques remarques, sil vous semble quelles jettent
quelque lumire sur votre rcit.

Votre sincre ami

B. C. Haller


LES OS


Chapitre I

La cabane dAbe Durton ntait point belle.

On a entendu des gens affirmer quelle tait laide, et morne,
suivant lexemple des gens de lcluse de Harvey, aller jusqu
faire prcder leur adjectif dun expltif plein dexpression qui
soulignait leur apprciation.

Mais Abe tait un homme impassible, qui allait son train, et pour
lesprit duquel les commentaires dun public dpourvu de got ne
faisaient gure dimpression.

Il avait bti lui-mme la maison.

Elle faisait son affaire et celle de son associ; leur fallait-il
quelque chose de plus?

 vrai dire, il montrait quelque susceptibilit sur ce point.

-- Quoique je dise que cest moi qui lai btie, remarquait-il.
Elle est bien prfrable  tous les hangars de la valle.

Des trous? mais oui, naturellement; est-ce que vous prtendriez
avoir de lair frais sans quil y ait des trous? a ne sent pas le
renferm chez moi.

La pluie? Eh bien, si elle laisse entrer la pluie, nest-ce pas
un avantage de savoir quil pleut sans avoir  ouvrir la porte.

Je ne voudrais pas dune maison qui ne laisserait pas passer
leau quelque part.

Quant  tre un peu carte de la perpendiculaire, eh bien, il ne
me dplat pas quune maison penche un peu de ct.

En tout cas elle plat  mon camarade, le patron Morgan, et ce
qui est bon pour lui est assez bon pour vous, je suppose.

Et alors son interlocuteur, sentant venir les arguments _ad
homineum_, sesquivait ordinairement, et laissait larchitecte
indign matre du champ de bataille.

Mais si diffrentes que pussent tre les opinions quant  la
beaut de ldifice, il ny en avait quune au sujet de son
utilit.

-- Pour le voyageur fatigu, aprs une marche pnible de la route
de Buckhurst dans la direction de lcluse de Harvey, la belle
lueur qui brillait au sommet de la hauteur tait comme un phare
despoir et de confort.

Ces mmes trous, dont parlaient les voisins narquois,
contribuaient  rpandre au dehors une joyeuse atmosphre de
lumire, qui tait deux fois la bienvenue en un soir comme celui-
ci.

Il ny avait quun homme  lintrieur de la hutte.

Ctait le propritaire, Abe Durton, en personne, ou Les Os,
comme on lavait baptis daprs les rgles primitives du blason
en usage au camp.

Il tait assis devant le grand feu de bois, contemplant dun air
farouche les profondeurs brlantes, et donnant de temps  autre un
coup de pied  un fagot en manire de leon ds que ce fagot
faisait mine de se consumer en cendres.

Sa figure de saxon au teint clair, aux yeux nafs et hardis,  la
barbe blonde et frise, se dessinait en un contour dcoup
nettement sur lobscurit, quand la lumire fantasque sy jouait.

Ctait celle dun homme viril, rsolu.

Cependant, un physionomiste aurait pu dcouvrir, dans le dessin de
la bouche, des indices qui trahissaient je ne sais quelle
faiblesse, une indcision qui contrastait trangement avec ses
paules dhercule et ses membres massifs.

Cette faiblesse dAbe, ctait dtre une de ces natures
confiantes, simples, qui sont aussi aises  mener que difficiles
 faire marcher, et cette heureuse flexibilit de caractre avait
fait de lui en mme temps le jouet et le favori des habitants de
lcluse.

Dans cette colonisation primitive, le badinage avait des allures
assez lourdes, et cependant, si loin quon pousst la blague, on
ntait jamais arriv  faire prendre  la physionomie de Les Os
un air sombre,  faire natre en son brave coeur une mchante
pense.

Ctait seulement quand il se figurait quon mettait en jeu son
aristocratique associ, que lon voyait sa lvre infrieure
prendre une contraction de mauvais augure et quun clair de
colre dans ses yeux bleus obligeait le plaisant le plus
incorrigible de la colonie  rentrer jusqu lapparence de sa
raillerie prfre et  bifurquer vers une dissertation srieuse
et absorbante sur le temps quil faisait.

-- Le patron est en retard ce soir, murmura-t-il en se levant et
stirant en un billement de gant. Par mes toiles! quelle
pluie, quel vent! Nest-ce pas, Blinky?

Blinky tait une chouette pleine de rserve,  lhumeur
mditative, dont le confort et le bien-tre taient pour son
matre un sujet de sollicitude constante, et qui, en ce moment
mme, le contemplait gravement, perche sur une des solives du
toit.

Cest dommage que vous ne sachiez parler, Blinky, reprit Abe, en
jetant un coup doeil  sa compagne emplume, car il y a
terriblement de raison dans votre figure. Et aussi pas mal de
mlancolie, on le dirait. Amour malheureux, peut-tre, quand vous
tiez jeune...  propos damour, ajouta-t-il, je nai pas vu
Suzanne de la journe.

Il alluma la bougie plante dans une bouteille noire sur la table,
traversa la chambre et alla considrer dun air grave une des
nombreuses gravures des journaux illustrs qui staient gars
par l, o elles avaient t dcoupes par les habitants de la
maison et colles au mur.

La gravure qui attirait particulirement son attention
reprsentait une actrice au costume trs voyant, qui, un bouquet 
la main, minaudait devant un auditoire imaginaire.

Ce dessin avait, pour je ne sais quel motif insondable, fait une
impression profonde sur le coeur sensible du mineur.

Il avait conu  lgard de la jeune personne un intrt tout
humain, et sans que rien ly autorist, il lavait baptise
Suzanne Banks, et avait fait delle son idal de la beaut
fminine.

-- Vous voyez ma Suzanne, disait-il, quand un voyageur venant de
Buckhurst ou mme de Melbourne dcrivait les charmes dune Circ
quil avait laisse l-bas. Il ny a pas de jeune fille comparable
 ma Suz. Si jamais vous retournez au vieux pays, ne manquez pas
de demander  la voir. Suzanne Banks, cest son nom, et jai
trouv son portrait, que jai mis dans la cabane.


Chapitre II

Abe tait encore  la contemplation de sa charmeuse, quand la
grossire porte souvrit.

Un nuage aveuglant de rafale et de pluie pntra dans la cabane,
cachant presque entirement un jeune homme, qui avana dun bond
et se mit en devoir de fermer la porte derrire lui, opration que
la violence du vent rendait assez malaise.

On aurait pu le prendre pour le gnie de la tempte, avec leau
qui ruisselait de sa longue chevelure et coulait sur sa figure
ple et distingue.

-- Eh bien, dit-il, dune voix lgrement boudeuse, navez-vous
rien prpar pour souper?

-- Il est prt  servir, dit gaiement son compagnon, en montrant
une grande marmite qui bouillait prs du feu. Vous avez lair un
peu mouill.

-- Peste! un peu mouill! je suis tremp, ami, je suis inond
jusquaux os. Cest une nuit  ne pas mettre un chien dehors, du
moins un chien pour lequel jaurais quelque respect. Passez-moi
cet habit sec qui est suspendu au clou.

Jack Morgan, ou le patron, comme on lappelait, appartenait  une
classe plus nombreuse quon ne let suppos  lpoque de la rue
qui avait marqu les commencements.

Ctait un homme de bonne famille, qui avait reu une ducation
librale, un gradu dune universit anglaise.

Le patron aurait, suivant le cours naturel des choses, t un
vicaire nergique.

Il aurait cherch  faire son chemin dans les carrires librales,
sans certains traits cachs de son caractre qui avaient fait
irruption au dehors, et qui avaient bien pu lui tre lgus en
hritage par le vieux sir Henry Morgan, lhomme qui avait fond la
famille, grce  quelques pices de huit vaillamment conquises
dans des batailles navales.

Ctait videmment ces quelques gouttes de sang aventureux qui
lavaient pouss  quitter, en sautant par la fentre de la
chambre  coucher, le presbytre vtu de lierre,  abandonner le
home et les amis, pour venir en Australie, tenter la fortune, le
pic et la pelle  la main dans les plaines australiennes.

Les rudes habitants de lcluse de Harvey navaient pas tard 
apprendre quen dpit de sa figure fminine et de ses manires
prcieuses, ce petit homme possdait un courage froid, une
rsolution invincible, grce auxquels il avait conquis ce respect
dans une runion dhommes o laudace tait regarde comme la plus
leve des qualits humaines.

Personne dentre eux ne savait comment Les Os et lui taient
devenus associs, et pourtant ils ltaient, associs, et lhomme
le plus vigoureux, dans sa simple et sympathique nature, prouvait
un respect presque superstitieux envers son compagnon  lesprit
clair et dcid.

-- Voil qui va mieux, dit le patron en se laissant tomber dans la
chaise devenue libre devant le feu, et regardant Abe qui mettait
le couvert, deux assiettes de mtal, des couteaux  manches de
corne et des fourchettes aux dents de longueur anormale.

-- Enlevez vos bottes de mineur, dit Les Os. Ce nest pas la
peine demplir la cabane de terre rouge... Venez vous asseoir.

Son gigantesque associ sapprocha dun air humble et sassit sur
un baril.

-- Quy a-t-il de nouveau? demanda-t-il.

-- Les actions montent, dit son compagnon, voil ce quil y a.
Regardez a.

Et il tira de la poche de son habit fumant un numro de journal
froiss.

Voici la _Sentinelle de Buckhurst_. Lisez cet article: celui qui
se rapporte  un filon qui donne un bon rendement dans la mine de
Conemara. Nous sommes fortement engags dans laffaire, mon
garon. Nous pourrions vendre aujourdhui et faire quelque
bnfice, mais je crois quil vaut mieux attendre.

Pendant quil parlait, Abe dchiffrait laborieusement larticle en
question, en suivant les lignes avec son gros index et marmottant
sous sa moustache couleur de rouille.

-- Deux cents dollars le pied! dit-il en relevant la tte. Eh!
camarade, nous avons cent pieds chacun. a nous ferait vingt mille
dollars. Avec a on pourrait retourner au pays.

-- Quelle sottise! dit son compagnon. Nous lavons quitt pour
venir ramasser ici un peu mieux quun misrable millier de livres.
Laffaire doit devenir encore meilleure. Sinclair, lessayeur,
sest rendu sur place et il dit quil a l une des couches de
quartz les plus riches quil aie jamais vues. Cest le moment de
faire lacquisition de machines  broyer.  propos, quel est le
rsultat de la journe?

Abe tira de sa poche une petite bote de bois et la tendit  son
camarade.

Elle contenait la valeur dune cuillre  th de sable et un ou
deux petits grains mtalliques de la grosseur dun pois tout au
plus.

Le patron Morgan se mit  rire et la rendit  son associ.

--  ce compte-l, nous ne ferons pas notre fortune, Les Os,
dit-il.

Et il y eut une pause dans la conversation, pendant que les deux
hommes coutaient le vent qui tournait la petite cabane en hurlant
et sifflant.

-- Et des nouvelles de Buckhurst? dit Abe en se levant, et se
mettant en devoir dextraire le contenu de la marmite.

-- Pas grand-chose, dit son compagnon. Joe--loeil-de-coq  t
tu dun coup de feu par Billy-Reid dans le magasin de Mac
Farlane.

-- Ah! dit Abe dun air vaguement intress.

-- Les coureurs de la Brousse sont en campagne et arrivs presqu
la gare de Rochdale: on dit quils vont se montrer par ici.

Le mineur sifflota en versant un peu de whisky dans une cruche.

-- Rien de plus? demanda-t-il.

-- Rien dimportant, sinon que les Noirs se sont un peu fait voir
par l-bas vers la route de Sterling, et que lessayeur a achet
un piano, et quil va faire venir sa fille de Melbourne, pour
stablir dans la maison neuve, de lautre ct de la route.
Ainsi, vous le voyez, mon garon, nous aurons quelque chose 
voir, ajouta-t-il en sasseyant et attaquant le plat qui lui tait
servi.

-- On dit que cest une beaut, Les Os, reprit-il.

-- Elle ne serait quun chiffon  coudre sur ma Suzon, rpliqua
lautre dun ton dcid.

Son associ sourit en regardant limage aux couleurs criardes
colle au mur.

Soudain il posa son couteau et parut couter.

Au milieu du grondement furieux du vent et de la pluie, passait un
son sourd et roulant qui videmment ne venait pas de la lutte des
lments.

-- Quest-ce que cest?

-- Du diable! si je le sais.

Les deux hommes se dirigrent vers la porte et sondrent
attentivement lobscurit du regard.

Bien loin sur la route de Buckhurst, ils entrevirent une lumire
mobile et le son sourd saccrut.

-- Cest un buggy qui arrive, dit Abe.

-- O va-t-il?

-- Je ne sais pas. Sans doute il va traverser le gu.

-- Mais, mon homme, il y aura six pieds deau au gu cette nuit et
un courant aussi violent quune chute de moulin.

Maintenant la lumire tait plus rapproche. Elle se mouvait
rapidement au tournant de la route.

On entendait un galop furieux avec le cahot des roues.

-- Les chevaux se sont emports, par le tonnerre?

-- Mauvaise affaire pour lhomme qui est dedans.


Chapitre III

Il y avait chez les habitants de lcluse de Harvey un rude
sentiment dindividualit, grce auquel chacun supportait  lui
seul le poids de ses msaventures et sympathisait fort peu avec
celles de son prochain.

Ce qui prdominait chez les deux hommes, ctait uniquement la
curiosit pendant quils regardaient les lanternes se balancer,
sagiter  mesure quelles se rapprochaient sur les dtours de la
route.

-- Sil narrive pas  se rendre matre deux avant quils
atteignent le gu, cest un homme flamb, remarqua Abe Durton,
avec rsignation.

Une accalmie soudaine se fit dans le morne ruissellement de la
pluie.

Elle ne dura quun moment, mais en ce moment-l, le vent apporta
un long cri qui fit tressaillir les deux hommes, qui leur fit
changer un regard puis les lana  toutes jambes sur la pente
raide qui descendait vers la route.

-- Une femme, par le ciel! fit Abe, dune voix haletante, en
franchissant dun bond, dans sa hte tmraire, la fosse dune
mine.

Morgan tait le plus lger et le plus agile des deux.

Il eut bientt devanc son athltique compagnon.

Une minute plus tard, il tait debout, haletant, la tte nue, dans
la vase qui couvrait la route molle et dtrempe, pendant que son
associ descendait encore  grand-peine la pente trs raide.

La voiture tait presque sur lui  ce moment.

Il distinguait aisment,  la lumire des lanternes, le cheval
australien au corps efflanqu, qui, terrifi par lorage et le
bruit quil faisait lui-mme, se dirigeait  une allure folle vers
le gu.

Lhomme, qui conduisait vit sans doute devant lui la figure ple
et rsolue de celui qui tait debout sur la route, car il hurla
quelques mots davertissement et fit un effort suprme pour
retenir la bte.

Il y eut un cri, un juron, un bruit de craquement, et Abe,
accourant en bas, vit un cheval emport au dernier degr de
fureur, qui se dressait avec rage, soulevant un corps svelte
suspendu  la bride.

Le Patron, avec cette rapide intuition qui avait fait de lui, en
son temps, le meilleur joueur de cricket, avait saisi la bride
juste au-dessous du mors et sy tait cramponn avec une muette
concentration de force.

Une fois, il fut projet sur le sol par un choc violent et sourd,
pendant que le cheval portait brusquement la tte en avant, avec
un renclement de triomphe, mais ce fut seulement pour
sapercevoir que lhomme, tendu  terre sous ses sabots de
devant, maintenait son treinte impitoyable.

-- Tenez-le, Les Os, dit-il  un homme de haute taille qui se
prcipitait sur la route, et saisissait lautre bride.

-- Trs bien, mon vieux, je le tiens!

Et le cheval, effray  la vue dun nouvel assaillant, ne bougea
plus, et resta tout frissonnant dpouvante.

-- Levez-vous, Patron, il ny a plus de danger  prsent.

Mais le pauvre patron restait tendu, gmissant, dans la boue.

-- Je ne peux pas, Les Os, dit-il, avec une certaine vibration
dans la voix, comme celle de la souffrance. Il y a quelque chose
qui ne va pas, mon vieux, mais ne faites pas de bruit. Ce nest
que le contrecoup. Donnez-moi un coup de main.

Abe se pencha tendrement sur son compagnon gisant.

Il put voir quil tait trs ple et respirait difficilement.

-- Du courage, Patron, murmura-t-il. Hallo! mes toiles!

Les deux dernires exclamations jaillirent de la poitrine du brave
mineur comme si elles en taient chasses par une force
irrsistible, et tel fut son bahissement quil recula de deux
pas.

L, de lautre ct de lhomme  terre,  demi enveloppe de
tnbres, se dressait une forme qui, pour lme simple dAbe,
apparut comme la plus belle vision qui se ft jamais montre sur
terre.

Pour des yeux, qui nont t accoutums  se reposer sur rien de
plus captivant que les figures rougeaudes et les barbes en
broussailles des mineurs de lcluse, il semblait que cette
crature si blanche, si dlicate ne put tre quune passagre
venue de quelque monde plus beau.

Abe la contempla avec un respect plein dadmiration, au point den
oublier un moment son ami qui gisait contusionn sur le sol.

-- Oh! papa, dit lapparition dune voix fort mue, il est bless,
le gentleman est bless.

Et avec un geste rapide de sympathie fminine, elle se pencha sur
le corps gisant du patron Morgan.

-- Tiens, mais cest Abe Durton et son associ, dit le conducteur
du buggy, en savanant, ce qui fit reconnatre la figure
grisonnante de M. Joshua Sinclair, lessayeur des mines. Je ne
sais comment vous remercier, les gars. Cet infernal animal a pris
le mors aux dents, et jai vu le moment o il me fallait jeter
Carrie par-dessus bord et risquer ensuite la mme chance.

-- Cela va bien, reprit-il en voyant Morgan se remettre debout
tout chancelant. Pas trop de mal, jespre?

-- Maintenant, je suis en tat de remonter jusqu la cabane, dit
le jeune homme en sappuyant  lpaule de son associ. Comment
ferez-vous pour conduire miss Sinclair chez elle?

-- Oh! nous pouvons faire le trajet  pied, dit la jeune personne,
qui secoua les dernires traces de sa peur avec toute llasticit
de son ge.

-- Nous pouvons remonter en voiture et suivre la route en
contournant la rive de manire  carter le passage  gu, dit son
pre. Le cheval a lair tout  fait calm  prsent, et vous
navez plus rien  en craindre, Carrie. Jespre que nous vous
verrons tous les deux  la maison. Ni elle, ni moi, nous ne
pourrons oublier lvnement de cette nuit.

Miss Carrie ne dit rien, mais elle trouva moyen de jeter un petit
coup doeil timide, plein de reconnaissance sous ses longs cils,
un de ces coups doeil qui eussent rendu lhonnte Abe capable
darrter une locomotive.

Puis on cria joyeusement bonne nuit. Le fouet claqua et le buggy
disparut  grand bruit dans lobscurit.


Chapitre IV

-- Vous mavez dit, papa, que les gens taient butors et sales,
fit miss Sinclair, aprs un long silence, quand les deux ombres
noires furent effaces dans le lointain, et que la voiture roulait
tout le long de lindocile torrent. Je ne le trouve pas. Ils me
paraissent fort gentils.

Et Carrie fut dune tranquillit inaccoutume pendant le reste de
son voyage, et elle parut prendre mieux son parti du destin qui
lloignait de sa chre amie Amlie, reste l-bas bien loin,  la
pension,  Melbourne.

Cela ne lempcha point dcrire ce mme soir  ladite jeune
personne une longue lettre, franche, pleine de dtails sur leur
petite aventure.

Ils ont arrt le cheval, ma chre, et un de ces pauvres garons
a t bless.

Oh! Amy, si vous aviez vu lautre en chemise rouge, un pistolet 
la ceinture.

Je nai pu mempcher de penser  vous, ma chre.

Il tait juste ce que vous imaginiez. Vous vous rappelez? Une
moustache blonde et de grands yeux bleus.

Et comme il me dvisageait, pauvre crature! Vous navez jamais
vu de gens pareils dans Burke Street, non, Amy.

Et ainsi de suite quatre pages de ce joli gazouillement fminin.

Pendant ce temps, le pauvre patron, rudement secou, avait remont
la cte avec laide de son associ et regagn labri de la cabane.

Abe le soigna avec des remdes emprunts  la modeste pharmacie du
camp et lui banda son bras dmis.

Tous deux taient des gens peu loquaces.

Ni lun ni lautre ne fit allusion  ce qui stait pass.

Nanmoins, Blinky ne manqua pas de remarquer que son matre
oubliait de faire ses dvotions ordinaires du soir devant lautel
de Suzanne Banks.

Cet oiseau perspicace tira-t-il quelques conclusions de ce fait,
ainsi que de cet autre que Les Os resta longtemps, lair grave,
 fumer, prs du feu, qui allait steignant? Je ne sais.

Quil suffise de dire que la chandelle finit par steindre, que
le mineur se leva de sa chaise, que son amie emplume descendit se
percher sur son paule, et que si elle ne lana point un ululement
de sympathie, cest quelle en fut empche par un signe
davertissement quAbe lui fit du doigt et aussi par linstinct
des convenances, fort dvelopp en elle.


Chapitre V

Si un voyageur de passage tait arriv dans les rues tortueuses de
la ville de lcluse de Harvey peu de temps aprs la venue de miss
Sinclair, il aurait remarqu un changement considrable dans les
manires et les costumes de ses habitants.

tait-il d  linfluence bienfaisante quexerce la prsence dune
femme, ou avait-il pour cause lmulation que faisait natre
lextrieur brillant dAbe Durton?

Voir qui est difficile  dterminer: probablement les deux causes
y concouraient ensemble.

Il est certain que ce jeune homme avait senti soudain se
dvelopper en lui un got de plus en plus prononc pour la
propret, et des gards pour les conventions de la vie civilise,
qui provoquaient ltonnement et les railleries de ses compagnons.

Que le patron Morgan prt quelque soin de son extrieur, ctait
une chose qui avait t range depuis longtemps au nombre des
phnomnes curieux et inexplicables, qui dpendent dune premire
ducation, mais que ce grand dgingand de Les Os, avec son
laisser-aller, paradt en chemise propre, ctait un fait que tous
les barbons de lcluse regardaient comme un affront direct et
prmdit.

En consquence, et comme mesure dfensive, il y eut une sance de
dbarbouillement gnral aprs les heures de travail.

Lpicerie fut envahie au point que le savon haussa jusqu un
prix sans prcdent et quil fallut en commander un rassortiment
au magasin de Macfarlane,  Buckhurst.

-- Est-ce que nous sommes ici dans un libre camp de mineurs ou
dans une maudite cole du dimanche?

Ainsi se plaignait dun ton indign le grand Mac Coy, membre
distingu du parti ractionnaire, homme qui avait persist 
marquer le pas, pendant que le temps marchait, car il avait t
absent pendant la priode de rgnration.

Mais ses protestations ne trouvrent que peu dchos, et au bout
de deux jours, laspect trouble de leau de la crique annona sa
capitulation, et elle fut confirme par son apparition au Bar
Colonial, o il montra une face luisante, dun air embarrass.

Sa chevelure exhalait un relent de graisse dours.

-- Je me sens comme qui dirait dpays, dit-il du ton dun homme
qui sexcuse, mais jai voulu me rendre compte de ce quil y avait
sous largile.

Et il se contempla dun air approbateur dans le miroir fl qui
embellissait la salle dhonneur de ltablissement.

Notre visiteur fortuit aurait galement remarqu une modification
dans les propos de la population.

En tout cas, ds que se montrait, mme de loin, sous un certain
petit chapeau fort coquet, une charmante et douce figure de
fillette, parmi les puits hors de service et les amas de terre
rouge qui dshonoraient les flancs de la valle, on entendait des
chuchotements de gens qui savertissaient, et aussitt se
dissipait partout le nuage de jurons, qui tait, je regrette
davoir  le constater, un trait caractristique de la population
travailleuse  lcluse de Harvey.

Pour que de telles choses arrivent, il ne faut quun commencement,
et il fut facile de remarquer que longtemps aprs la disparition
de miss Sinclair, il y eut un mouvement dascension dans le
baromtre moral des fouilles.

Les gens reconnurent par exprience que leur stock dpithtes
tait moins born quils ne staient habitus  le croire, et que
les moins sales taient parfois les plus propres  exprimer leur
pense.

Abe avait t autrefois regard, dans le camp, comme un des
apprciateurs les plus expriments, de la valeur dun minerai.

On tait daccord pour le croire capable destimer avec une
exactitude remarquable la quantit dor que contenait un fragment
de quartz.

Toutefois, ctait l une erreur.

Sans quoi il neut point fait la dpense inutile de tant
danalyses dchantillons sans valeur, quil le faisait
maintenant.

Master Joshua Sinclair se vit encombr dun tel arrivage de
fragments de mica, de morceaux de roche contenant un pourcentage
infinitsimal de mtaux prcieux quil commenait  se faire une
opinion trs dfavorable des aptitudes du jeune homme au travail
des mines.

On assure mme quAbe sen alla un matin vers la maison, un
sourire despoir sur les lvres, et quaprs stre fouill, il
tira du creux de son tricot une moiti de brique, en faisant la
remarque toute strotype: qu la fin il avait donn le coup de
pic au bon endroit, et quil tait venu, comme a, faire un tour,
et se faire donner une estimation en chiffre.

Toutefois, comme cette anecdote na pas dautre fondement que
lassertion toute gratuite de Jim Struggles, le loustic du camp,
il peut se faire que les dtails nen soient pas dune rigoureuse
exactitude.


Chapitre VI

Ce qui est certain, cest que soit par suite de ses visites
professionnelles de la matine, soit de celles quil faisait le
soir comme voisin, le gigantesque mineur tait devenu un des tres
familiers du petit salon, dans la villa des Azales, ainsi que se
dnommait somptueusement la maison neuve de lessayeur.

Il se risquait rarement  prendre la parole en prsence de la
jeune personne qui loccupait. Il se bornait  rester assis tout 
fait au bord de sa chaise, dans un tat dadmiration muette,
pendant quelle tapotait un air trs dansant sur le piano
rcemment import.

Et ses pieds lentranaient dans maints endroits tranges,
inattendus.

Miss Carrie en tait venue  croire que les jambes dAbe
agissaient dune faon tout  fait indpendante du reste de son
corps.

Elle avait renonc  se rendre compte pour quoi elle les
rencontrait  un bout de la table, pendant que leur propritaire
tait  lautre bout, et sexcusait.

Il ny avait quun nuage  lhorizon mental du brave Les Os,
ctait lapparition priodique de Tom Ferguson le Noir, du bac de
Rochdale.

Ce jeune et rus chenapan avait russi  sinsinuer dans les
bonnes grces du vieux Joshua, et il faisait de trs frquentes
visites  la villa.

Des bruits fcheux couraient au sujet de Tom le Noir.

 lcluse de Harvey, on nest gure port  la censure et
pourtant on y sentait gnralement que Ferguson tait un homme 
viter.

Il y avait nanmoins dans ses manires un lan tmraire, dans sa
conversation un ptillement qui charmaient dune faon
irrsistible.

Le patron lui-mme, si difficile en pareilles matires, en vint 
cultiver sa socit, tout en se faisant une ide exacte de son
caractre. Miss Carrie parut accueillir sa venue comme un
soulagement.

Elle jasait pendant des heures  propos de livres, de musique, et
des plaisirs de Melbourne.

Dans de telles occasions, le pauvre Les Os tombait au fin fond
des abmes du dcouragement ou bien sesquivait, ou restait 
jeter sur son rival des regards empreints dune malveillance
sincre qui paraissaient divertir beaucoup ce gentleman.

Le mineur ne tint point secrte pour son associ ladmiration
quil prouvait pour miss Sinclair.

Sil tait silencieux lorsquil se trouvait avec elle, il se
montrait prodigue de paroles, lorsquil tait question delle dans
la conversation.

Sil y avait des flneurs sur la route de Buckhurst, ils purent
entendre au haut de la cte une voix de stentor lanant  toute
vole un chapelet des charmes fminins.

Il soumit ses embarras  lintelligence suprieure du patron.

-- Ce fainant de Rochdale, disait-il, on dirait que a lui est
naturel de dgoiser ainsi. Quant  moi, quand il sagirait de ma
vie, je ne trouve pas un mot. Dites-moi, patron, quest-ce que
vous diriez  une demoiselle comme celle-l?

-- Eh bien, je lui parlerais des choses qui lintressent, dit son
compagnon.

-- Ah! oui, voil le difficile.

-- Parlez-lui des habitudes de lendroit et du pays, dit le
patron! en aspirant dun air mditatif une bouffe de sa pipe.
Racontez-lui des histoires de ce que vous avez vu dans les mines,
des choses de ce genre.

-- Eh! vous feriez a, vous? lui rpondait son compagnon un peu
encourag. Si cest de l que a dpend, je suis son homme. Je
vais aller l-bas maintenant, je lui parlerai de Chicago Bill, et
je lui conterai comment il mit deux balles dans un homme, au
tournant de la route, le soir du bal.

Le Patron Morgan clata de rire:

-- Ce ne serait gure  propos, dit-il. Si vous lui racontiez
cela, vous lui feriez peur. Dites-lui quelque chose de plus lger,
voyez-vous, quelque chose qui lamuse, quelque chose de plaisant.

-- De plaisant? dit lamoureux inquiet, dun ton moins confiant.
Comment vous et moi nous avons enivr Mat Roulahan, et lavons mis
dans la chaire du ministre  lglise baptiste, et comme quoi, le
matin, il refusa de laisser entrer le prdicateur. Quel effet a
ferait-il? Hein?

-- Au nom du ciel, dit son mentor tout constern, nallez pas lui
raconter de ces sortes dhistoires. Elle nadresserait plus la
parole  vous ni  moi. Non, ce que je veux dire, ce serait de lui
parler des habitudes des mines, de la faon dont on y vit, dont on
y travaille, dont on y meurt. Si cest une jeune fille sense,
cela devrait lintresser.

-- Comment on vit dans les mines? Camarade, vous tes bon pour
moi. Comment on vit. Voil de quoi je peux parler avec autant
dentrain que Tom le Noir, que le premier venu. Jen ferai lessai
sur elle la premire fois que je la verrai.

--  propos, dit son associ dun air indiffrent, ayez loeil sur
cet individu, ce Ferguson. Il na pas les mains trs pures, vous
savez, et il ne sembarrasse gure de scrupules quand il a quelque
chose en vue. Vous vous rappelez Dick Williams, de la ville
anglaise, quon a trouv mort dans la brousse. On dit pourtant que
Tom le Noir lui devait bien plus dargent quil neut pu jamais
lui en payer. Il y a une ou deux choses singulires sur son
compte. Ayez loeil sur lui, Abe, faites attention  ses actes.

-- Je le ferai, dit son compagnon.

Et il le fit.

Il lpia ce mme jour.

Il le vit sortir  grands pas de la maison de lessayeur, la
colre et lorgueil du se manifestant dans les moindres dtails
de sa belle figure dun brun fonc.

Il le vit franchir dun bond la palissade du jardin, suivre 
longues et rapides enjambes les flancs de la valle, tout en
gesticulant avec fureur, pour disparatre ensuite dans les
profondeurs de la brousse.

Tout cela, Abe Durton le vit, et ce fut lair pensif quil ralluma
sa pipe et regagna lentement sa cabane au sommet de la cte.


Chapitre VII

Mars tirait sa fin.

 lcluse de Harvey lclat aveuglant et la chaleur dun t des
antipodes staient adoucis pour laisser paratre les teintes
riches et si bien fondues de lautomne.

Cette localit na jamais t agrable  voir.

Il y avait je ne sais quoi de dsesprment prosaque dans ces
deux crtes denteles, affaiblies, perfores par la main des
hommes, avec les bras de fer des treuils, avec les seaux briss se
montrant de toutes parts  travers les innombrables petits tertres
de terre rouge.

En bas, laxe de la valle tait parcouru par la route de
Buckhurst, aux profondes ornires, qui faisait ses tours et
dtours, longeant et franchissant le ruisseau de Harper au moyen
dun pont de bois vermoulu.

Au del de ce pont se voyait le petit groupe de buttes, avec le
Bar Colonial et lpicerie dominant de toute la majest de leur
crpissage les humbles demeures dalentour.

La maison  vranda de lessayeur slevait au-dessus des
excavations du ct de la pente qui faisait face  ce spcimen
darchitecture menaant ruine, au sujet duquel notre ami Abe
montrait une fiert si peu justifie.

Il y avait un autre difice susceptible de figurer dans la classe
de ceux quun habitant de lcluse aurait pu qualifier d
difices publics en le dsignant par un mouvement de la main qui
tenait sa pipe, comme sil avait voqu une perspective indfinie
de colonnades et de minarets.

Ctait la chapelle baptiste, une modeste construction couverte en
bardeaux, situe prs dun coude de la rivire,  environ un mille
en amont du camp.

Cest de l que la ville paraissait sous son aspect le plus
avantageux, les contours durs et la crudit des couleurs tant un
peu adoucis par lloignement.

Ce matin-l, le ruisseau avait lair joli, avec ses mandres dans
la valle; joli aussi le long plateau qui slevait  larrire-
plan, avec son vtement de luxuriante verdure; mais ce quil y
avait l de plus joli, ce fut miss Sinclair, lorsquelle posa 
terre le panier de fougres quelle rapportait et sarrta au
point culminant de la monte.

On et dit que tout nallait pas au gr de cette jeune personne.

Elle avait dans la physionomie une expression dinquitude qui
contrastait trangement avec son air habituel de piquante
insouciance.

Quelque ennui rcent avait laiss ses traces sur elle.

Peut-tre tait-ce pour le dissiper par une promenade, quelle
tait alle errer par la valle.

En tout cas il est certain quelle respirait les fraches brises
des bois comme si leur arme rsineux lui faisait leffet de
quelque antidote contre la souffrance humaine.

Elle resta quelque temps  contempler le panorama qui stendait
devant elle.

De l elle pouvait apercevoir la maison paternelle, petite tache
blanche  mi-cte et cependant, chose assez trange, ce qui
semblait attirer surtout son attention, ctait une bande de fume
bleue qui montait du versant oppos.

Elle restait l,  regarder, la curiosit dans ses yeux couleur de
noisette.

Alors on et dit que lisolement de sa situation la frappait.

Elle prouva un de ces accs violents de terreur inconsciente
auxquels sont sujettes les femmes les plus courageuses.

Des histoires dindignes, de coureurs de la brousse, de leur
audace et de leur cruaut passrent dans son esprit comme des
clairs.

Elle considra la vaste et mystrieuse tendue de la Brousse qui
se dployait prs delle, puis se baissa pour ramasser son panier,
dans lintention de regagner au plus vite la route, dans la
direction des tranches de mines.

Elle tressaillit et eut de la peine  retenir un cri en voyant un
long bras  manche de chemise rouge apparatre derrire elle et
lui prendre son panier dans ses propres mains.

Lindividu, qui se prsentait  ses yeux, et paru  certaines
gens peu fait pour dissiper ses craintes.

Les grandes bottes, la grossire chemise, la large ceinture garnie
de ses armes de mort, tout cela, sans doute, tait trop familier 
miss Carrie pour lui causer de la frayeur, et quand elle vit au-
dessus de ces objets une paire dyeux bleus la regarder avec
tendresse, et un sourire assez timide qui se dissimulait sous une
paisse moustache blonde, elle comprit que pendant tout le reste
de sa promenade, coureurs de Brousse et indignes seraient
galement hors dtat de lui faire aucun mal.

-- Oh! monsieur Durton, dit-elle, comme vous mavez surprise!

-- Jen suis fch, miss, dit Abe, tout tremblant davoir caus 
son idole un seul instant dinquitude.

-- Vous voyez, reprit-il avec une ruse nave, comme il faisait
beau temps et que mon associ est parti pour prospecter, jai cru
que je pouvais me permettre une promenade  Hagley Hill, en
revenant par la grande courbe, et voil que je vous trouve, par
hasard, par pur hasard, debout sur cette cte.

Le mineur dbita avec une grande volubilit ce mensonge effront.

Il y avait dans le ton de sa voix une franchise si bien imite
quelle dcelait immdiatement la supercherie.

Les Os, lavait compose et apprise par coeur tout en suivant la
trace laisse dans largile par les petites bottines, et regardait
son invention comme le dernier mot de lingniosit humaine.

Miss Carrie ne jugea pas  propos de risquer une observation, mais
il brillait dans ses yeux une expression damusement qui intrigua
son amoureux.

Abe tait fort en train ce matin-l.

tait-ce leffet du beau soleil, tait-ce la hausse rapide des
actions dans le Conemara qui lui rendait le coeur si lger?

Je suis cependant port  croire que ce ntait ni lune ni
lautre des deux causes.

Si simple quil ft, la scne dont il avait t tmoin la veille
ne pouvait lamener qu une seule conclusion.

Il se voyait descendant  pas rapides la valle en des
circonstances analogues, et il avait dans le coeur de la piti
pour son rival.

Il se sentait parfaitement certain que cette figure de mauvaise
augure, ce M. Thomas Ferguson, du gu de Rochdale, ne se
montrerait plus dans lenceinte de la villa des Azales.

Alors pourquoi lavait-elle renvoy?

Il tait beau, il tait fort  son aise.

Se pouvait-il que...?

Non, ctait impossible, naturellement, ctait impossible?
Comment la chose et-elle t possible?

Cette ide-l tait ridicule, dun ridicule tel quelle avait
ferment toute la nuit dans le cerveau du jeune homme, quil
navait pu sempcher dy rflchir toute la matine et de la
porter avec lui dans son me agite.

Ils descendirent ensemble le sentier de terre rouge, puis
suivirent le bord du ruisseau.

Abe tait retomb dans le silence qui tait son tat normal.

Il avait fait un effort courageux pour tenir bon sur le terrain
des fougres, se sentant encourag par le panier quil tenait  la
main, mais ce ntait point un sujet passionnant, et aprs une
srie defforts dcroissants, il avait abandonn sa tentative.

Pendant quil avait fait le trajet, il stait senti lesprit
plein danecdotes piquantes, dobservations plaisantes.

Il avait repass un nombre infini de remarques quil devait conter
 miss Sinclair si capable de les apprcier. Mais  ce moment-l,
on et dit que le vide stait fait dans son cerveau et quil ny
restait plus trace daucune ide, si ce nest une tendance folle
et irrsistible de faire des commentaires sur la chaleur que
donnait le soleil.

Jamais astronome ne fut si occup du calcul dune parallaxe et si
compltement absorb par ses penses sur la constitution des corps
clestes, que ltait le brave Les Os pendant quil suivait le
cours paresseux de la rivire australienne.

Soudain, son entretien avec son associ lui revint  lesprit.

Quavait-il donc dit le Patron? Donne-lui les dtails sur le
genre de vie des mineurs. Il tourna et retourna mentalement la
chose.

Ctait, semblait-il, un singulier sujet de conversation. Mais le
patron lavait affirm, et le patron avait toujours raison.

Il ferait le saut.

Il commena donc, en bredouillant aprs une toux prliminaire.

-- Les gens de la valle se nourrissent surtout de lard et de
pois.

Il lui fut impossible de juger de leffet produit sur sa compagne
par cette communication.

Il tait de trop haute taille pour pouvoir regarder par dessous le
petit chapeau de paille.

Elle ne rpondit pas.

Il ferait une nouvelle tentative.

-- Du mouton, le dimanche, dit-il.

Mme cette nouvelle ne produisit aucun enthousiasme.

Elle avait mme lair de rire.

videmment le patron stait tromp. Le jeune homme tait au
dsespoir.

La vue dune cabane en ruine au bord du sentier fit clore une
ide nouvelle.

Il sy raccrocha comme un homme qui se noie se raccroche  un
ftu.

-- Cest Cockney Jack qui la btie.

-- De quoi est-il mort? demanda sa compagne.

-- Du brandy marque trois toiles, dit Abe, dun ton dcid.
Javais lhabitude de venir my asseoir, et de rester prs de lui,
quand il tait pris. Pauvre garon! il avait une femme et deux
enfants  Putney. Il dlirait, il mappelait Polly pendant des
heures. Il tait rinc  fond. Il ne lui restait plus un rouge
liard, mais les camarades rcoltrent assez dor brut pour lui
faire des funrailles. Il est enterr dans cette fosse que voil.
Ctait son claim. Nous navons eu qu ly descendre et  combler
le trou. Nous y avons mis aussi son pic, une pelle et un seau, de
sorte quil se sentira un peu plus  laise et chez lui.

Miss Carrie paraissait plus intresse maintenant.

-- Est-ce quil en meurt beaucoup de cette faon? demanda-t-elle.

-- Ah! oui, le brandy en tue beaucoup, mais il y en a davantage
qui sont descendus... tus dune balle, vous savez.

-- Ce nest pas ce que je veux dire. Est-ce quil y a beaucoup de
gens qui meurent ainsi dans la misre et la solitude, sans que
personne soit l pour soccuper deux?

Et elle indiqua du doigt le groupe de maisons qui se trouvait en
bas, devant eux.

-- Y a-t-il quelquun qui soit maintenant en train de mourir?
Cest une chose terrible.

-- Il ny a personne qui soit prsentement sur le point de casser
son pic.

-- Je vous demanderai, monsieur Durton, de ne pas employer tant
dexpressions dargot, dit Carrie en le regardant de ses yeux
violets.

Ctait tonnant  quel point cette jeune personne arrivait peu 
peu  prendre des airs de propritaire  lgard de son
gigantesque compagnon.

-- Vous savez que ce nest pas poli. Il faut vous procurer un
dictionnaire, et apprendre les termes propres.

-- Mais, dit Les Os dun ton dexcuse, cest justement le terme
propre: quand vous ntes pas en mesure davoir un perforateur 
vapeur, il faut vous rsigner  employer le pic.

-- Oui, mais cest chose facile si vous y mettez de la bonne
volont. Vous pourriez dire quun homme est mourant, ou
moribond, si sous aimez mieux.

-- Cest a, dit le mineur enthousiasm. Moribond! en voil un
mot. Vous pourriez damer le pion au patron Morgan en fait de mots.
Moribond: voil un mot qui sonne bien!

Carrie se mit  rire.

-- Ce nest pas au son que vous devez songer; il faut vous
demander si le mot exprime bien votre pense. Pour parler
srieusement, monsieur Durton, si quelquun tombait malade dans le
camp, il faut que vous men informiez. Je sais donner des soins et
je peux rendre quelques services. Vous le ferez, nest-ce pas?

Abe y consentit avec empressement, et, retombant dans le silence,
il rflchit  l possibilit de sinoculer quelque maladie longue
et ennuyeuse.

On avait parl  Buckhurst dun chien enrag. Il y aurait peut-
tre moyen den tirer parti.

-- Et maintenant, il faut que je vous dise bonjour, dit Carrie,
quand on fut arriv  un endroit o un sentier faisant le crochet
partait de la route pour aboutir  la villa des Azales. Je vous
remercie infiniment de mavoir escorte.

Abe demanda en vain quon lui permt de faire les cent yards de
plus, et employa en vain largument crasant du mignon petit
panier quil soffrait  porter.

La jeune personne fut inexorable: elle lavait dj trop loign
de son chemin.

Elle en tait confuse; elle ne voulut rien entendre.

Le pauvre Les Os dut donc sen aller, prouvant un mlange
confus de sentiments.

Il lavait intresse. Elle lui avait parl avec bont. Mais elle
lavait renvoy avant que cela ft indispensable.

Si elle avait agi ainsi, cest quelle ne se souciait pas beaucoup
de lui.

Je crois pourtant quil se serait senti un peu plus de courage,
sil avait vu miss Sinclair pendant que, debout  la grille du
jardin, elle le regardait sloigner, ayant une expression
affectueuse sur sa figure mutine, et un sourire plein de malice, 
le voir partir la tte penche, lair dcourag.


Chapitre VIII

Le Bar Colonial tait le rendez-vous favori des habitants de
lcluse de Harvey pendant leurs moments de loisir.

Il y avait eu une vive concurrence entre ce Bar et ltablissement
rival appel Lpicerie, et qui, en dpit de son innocente
dnomination, aspirait  vendre aussi des rafrachissements
spiritueux.

Lintroduction de chaises dans ce dernier avait fait apparatre
dans le premier un divan. Des crachoirs furent introduits au Bar,
le jour o un tableau fit son entre  lpicerie, et alors, comme
le dirent les clients, la premire manche fut gagne.

Toutefois, lpicerie ayant arbor des rideaux, pendant que son
concurrent inaugurait un cabinet particulier et un miroir, il fut
dcid que ce dernier avait gagn la partie, et lcluse de Harvey
montra combien elle apprciait le zle du propritaire en retirant
sa clientle  son adversaire.

Bien que le premier venu et le droit de saventurer dans le Bar
et de se prlasser sous le papillotement de ses bouteilles aux
couleurs varies, il tait admis tacitement, mais gnralement,
que le cabinet particulier ou boudoir tait rserv  lusage des
citoyens les plus en vue.

Ctait dans cette pice que se runissaient les comits,
qutaient conues et mises au monde dopulentes compagnies, que
se faisaient ordinairement les enqutes.

Cette dernire crmonie, jai le regret de le dire, tait assez
frquente  lcluse, vers 1861, et les conclusions du coroner se
faisaient parfois remarquer par une saveur et une originalit fort
piquantes.

Pour nen citer quun exemple, quand Burke le Pourfendeur, un
bandit de notorit, fut abattu dun coup de feu par un jeune
mdecin aux faons tranquilles, un jury sympathique dclara: que
le dfunt avait rencontr la mort dans une tentative imprudente
quil avait faite pour arrter dans son trajet une balle de
pistolet.

Dans le camp, on regarda ce verdict comme un chef-doeuvre de
jurisprudence, en ce quil dchargeait le coupable, tout en
respectant rigoureusement, incontestablement, la vrit.

Ce soir-l, il y avait dans le petit salon une runion de
notabilits, quoiquelles ny eussent point t amenes par une
crmonie pathologique de ce genre.

Il tait survenu en ces derniers temps maints changements qui
mritaient discussion et ctait dans cette pice, somptueusement
meuble dun divan et dun miroir, que lcluse de Harvey avait
coutume dchanger ses ides.

Les habitudes de propret, qui commenaient  stablir dans la
population, causaient encore quelque agitation dans les esprits de
plusieurs.

Puis, il y avait des commentaires  faire sur miss Sinclair, ses
alles et venues, sur le filon riche du Conemara, sur les bruits
rcents relatifs aux coureurs de la brousse.

Il ny avait donc rien dtonnant  ce que les notables de la
ville se fussent runis au Bar Colonial.

Les coureurs de la Brousse taient en ce moment-l lobjet de la
discussion.

Depuis quelques jours, on parlait de leur prsence et la colonie
prouvait un sentiment de malaise.

La crainte physique est chose peu connue  lcluse de Harvey.

Les mineurs se seraient mis en campagne pour faire une chasse 
mort aux brigands et ils sy seraient livrs avec autant dentrain
que sil stait agi de tuer un mme nombre de Kangourous.

Ce qui causait leur inquitude, ctait la prsence dune grande
quantit dor dans la ville.

Ils taient dcids  mettre en sret  tout prix le fruit de
leur travail.

Des messages avaient t envoys  Buckhurst pour faire venir tous
les soldats disponibles.

En attendant, la rue principale de lcluse tait parcourue chaque
nuit par des patrouilles de bonne volont.

La panique avait augment de nouveau  la suite des nouvelles
rapportes le jour mme par Jim Struggles.

Jim tait dun caractre ambitieux et entreprenant, et aprs avoir
pass quelque temps  considrer avec dgot le rsultat de son
travail de la dernire semaine, il avoir secou, mtaphoriquement
sentend, la poussire de largile de lcluse, et tait parti
poux les bois dans lintention de prospecter aux environs jusqu
ce quil trouvt un endroit  sa convenance.

Jim racontait qutant assis sur un tronc darbre tomb et en
train de prendre son repas de midi, compos de liquide et de lard
rance, son oreille exerce avait peru le bruit de sabots de
chevaux.

Il avait eu  peine le temps de sallonger  terre derrire
larbre quune troupe de cavaliers traversa le bois et passa  un
jet de pierre de lui.

-- Il y avait l Bill Smeaton et Murphy Duff, dit-il.

Ctaient les noms de deux bandits bien connus.

Il y en avait trois autres que je nai pas trs bien vus. Ils ont
pris la piste de droite. Ils avaient lair dtre partis en
expdition pour tout de bon, leurs fusils en main.

Jim fut soumis ce soir-l  un interrogatoire minutieux, mais rien
ne put le faire varier dans sa dposition ni ajouter quelque
clart  ce quil avait vu.

Il raconta lhistoire plusieurs fois et  de longs intervalles,
mais bien quil y eut peut-tre dagrables variations dans les
dtails, les faits essentiels restaient toujours les mmes.

La chose commenait  prendre une tournure srieuse.

Il y en eut toutefois qui exprimrent bruyamment leurs doutes au
sujet de lexistence de coureurs de la brousse.

Parmi ceux qui se firent ainsi le plus remarquer, tait un jeune
homme, perch sur un baril, au milieu de la pice.

Ctait videmment un des membres influents de la population.

Nous avons dj vu cette chevelure noire et boucle, cet oeil sans
clat, cette lvre cruelle, chez Tom Ferguson le Noir, prtendant
vinc de miss Sinclair.

Il tait ais de le distinguer du reste de lassemble, grce 
son complet  carreaux et  dautres indices dun caractre
effmin, que fournissait son costume et qui auraient pu lui
procurer une fcheuse rputation; mais, comme lassoci dAbe, il
stait fait de bonne heure connatre pour un homme capable de
tout sans en avoir lair.

Dans la circonstance actuelle, il paraissait tre jusqu un
certain point sous linfluence de la boisson, fait fort rare chez
lui, et quil fallait probablement mettre sur le compte de son
chec rcent.

Il mettait un vritable emportement  combattre Jim Struggles et
son rcit.

-- Cest toujours la mme chose, disait-il, quun homme rencontre
dans la fort quelques voyageurs, il nen faut pas davantage pour
quil perde la tte et vienne raconter des histoires de coureurs
de la brousse. Sils avaient aperu Jim Struggles en cet endroit,
ils seraient partis avec des histoires  nen plus finir, dun
coureur de Brousse vu par eux derrire un arbre. Quant 
reconnatre des hommes qui vont  cheval, et vite, parmi des
troncs darbres, cest une impossibilit.

Mais Struggles sobstinait  soutenir sa premire assertion, et
les sarcasmes, les arguments se brisaient sur lpaisseur
invulnrable de sa placidit.

On remarqua que Ferguson avait lair singulirement ennuy de
toute cette affaire.

On et dit aussi que quelque chose pesait sur son esprit, car de
temps  autre il se levait brusquement, arpentait la pice en long
et en large, sa figure brune anime dune expression trs
menaante.

Tous prouvrent un vrai soulagement, quand il prit brusquement
son chapeau, et disant schement bonsoir  la compagnie, il
sortit, traversa le bar et sen alla par la rue.

-- Il a lair comme qui dirait dsappoint, dit Mac Coy le Long.

-- Il ne peut pas avoir peur des coupeurs de la brousse,
assurment, dit Joe Shamees, autre personnage dimportance et
principal actionnaire de lEldorado.

-- Non, ce nest pas un homme  avoir peur, rpondit un autre.
Voici un jour ou deux quil a lair tout singulier. Il fait de
longues tournes dans les bois sans emporter aucun outil. On dit
que la fille de lessayeur la envoy promener.

-- Elle a parfaitement bien fait. Elle est bien trop jolie pour
lui, remarqurent plusieurs voix.

-- Ce serait bien drle quil neut pas un autre tour dans son
sac. Cest un homme difficile  battre quand il sest mis quelque
chose en tte.

-- Abe Durton est le cheval gagnant, remarqua Roulahan, un petit
Irlandais barbu. Je parie sept contre quatre pour lui.

-- Vous tenez donc bien  perdre votre argent, lami, dit un jeune
homme en riant. Il lui faut un homme qui et plus de cervelle que
Les Os nen eut jamais. Voulez-vous parier?

-- Qui a vu Les Os aujourdhui? demanda Mac Coy.

-- Je lai vu, dit le jeune mineur. Il allait de tous cts,
demandant un dictionnaire. Probablement il avait une lettre 
crire.

-- Je lai vu en train de le lire, dit Shamees. Il est venu me
trouver et ma dit quil avait trouv du premier coup quelque
chose de bon. Ma montr un mot presque aussi long que votre
bras... abdiquer... quelque chose dans ce genre.

-- Cest aujourdhui un richard, je suppose, conclut lIrlandais.

-- Oui, il a presque fait son magot. Il possde cent pieds dans le
Conemara et les actions montent dheure en heure. Sil vendait, il
serait en tat de retourner au pays.

-- Je parie quil compte emmener quelquun au pays avec lui, dit
un autre. Le vieux Joshua ne ferait pas de difficult, vu que
largent est l.

Je crois avoir dj rapport dans ce rcit que Jim Struggles, le
prospecteur ambulant, stait fait la rputation dhomme spirituel
du camp.

Il avait conquis cette rputation non seulement par ses propos
lgers et plaisants, mais encore par la conception et lexcution
de farces plus compliques.

Son aventure du matin avait caus une certaine stagnation dans le
cours habituel de son humour, mais la socit et la boisson le
remettaient peu  peu dans un tat plus gai.

Depuis le dpart de Ferguson, il avait couv en silence une ide,
quil se disposait  exposer  ses compagnons attentifs.

-- Dites donc, les enfants, commena-t-il, quel jour sommes-nous?

-- Vendredi, nest-ce pas?

-- Non, non, pas a; quel jour du mois?

-- Le diable memporte si je le sais.

-- Eh bien! je vais vous le dire. Nous sommes au premier avril.
Jai trouv dans la cabane un calendrier qui le dit.

-- Quest-ce que a fait? firent plusieurs voix.

-- Eh bien, ne le savez-vous pas? Cest le jour des farces. Ne
pourrions-nous pas en arranger une pour quelquun? Ne pourrions-
nous pas nous en divertir un peu? Eh bien, voil le vieux Les Os
par exemple, il ne se mfiera de rien. Ne pourrions-nous pas le
faire aller quelque part et le regarder _marcher_. Nous aurions
ensuite de quoi le blaguer pendant un grand mois.

Il y eut un murmure gnral dassentiment.

Une farce, si piteuse quelle ft, tait toujours bienvenue 
lcluse.

Plus lesprit en tait pataud, plus elle tait apprcie. Dans les
fosses dexploitation, on ne va point jusqu une dlicatesse
morbide de sensation.

-- O lenverrons-nous? se demanda-t-on.

Depuis un instant, Jim Struggles tait plong dans ses penses.

Puis une inspiration sacrilge parut lui venir.

Il partit dun bruyant clat de rire, se frotta les mains entre
les genoux tant il tait content.

-- Eh bien! Quest-ce que cest? demanda lauditoire empress.

-- Voici, les enfants. Voil miss Sinclair. Vous disiez quAbe en
est fou. Vous pensez bien quelle ne fait pas grand cas de lui.
Supposez que nous lui crivions un billet, que nous le lui
envoyions ce soir, voyez-vous.

-- Eh bien, quoi alors? dit Mac Coy.

-- Eh bien, on dirait que le billet vient delle. On mettrait son
nom en bas. On mettrait quelle veut le voir et quelle lui donne
un rendez-vous  minuit dans le jardin. Il ne manquera pas dy
aller. Il croira quelle veut se sauver avec lui. Ce sera la plus
belle farce joue cette anne.

clat de rire gnral.

Lvocation de ce tableau: lhonnte Les Os faisant le pied de
grue au clair de lune dans le jardin et le vieux Joshua sortant
pour le rprimander, un fusil  deux coups  la main: ctait dun
comique irrsistible.

Le plan fut approuv  lunanimit.

-- Voici un crayon, et voici du papier, dit lhumoriste. Qui est-
ce qui va crire la lettre?

-- crivez-la vous-mme, Jim, dit Shamees.

-- Bon, quest-ce que je dirai?

-- Dites ce qui vous paratra convenable.

-- Je ne sais pas comment elle sexprimerait, dit Jim en se
grattant le front, fort perplexe. Il est vrai que Les os ne
sapercevra pas de la diffrence. Et ceci fera-t-il laffaire:
Cher vieux, venez ce soir  minuit, au jardin. Autrement je ne
vous adresserai plus la parole. Hein?

-- Non, ce nest pas le style quil faut, dit le jeune mineur.
Rappelez-vous que cest une demoiselle qui a reu de
lducation... Faut mettre a comme qui dirait dans un genre
fleuri, bien tendre.

-- Eh bien, crivez a vous-mme, dit Jim sur un ton maussade en
lui faisant passer le crayon.

-- Voici ce quil faut, dit le mineur en mouillant la pointe avec
ses lvres: Quand la lune est dans le ciel...

-- Cest bien a, cest magnifique, fit lassistance.

-- Et que les toiles envoient leur clat brillant, venez, oh!
venez me trouver, Adolphus,  la porte du jardin,  minuit.

-- Il ne sappelle pas Adolphus, objecta un critique.

-- Cest comme a quon fait en posie, dit le mineur; cest comme
qui dirait fantastique, voyez-vous. a vous a un autre son que
Abe. Rapportez-vous en  lui pour deviner ce que a veut dire. Je
vais signer a Carrie. Voil!

Cette ptre passa gravement de main en main et fit le tour de la
chambre.

On la contempla avec le respect d  une production aussi
remarquable du cerveau de lhomme.

Elle fut ensuite plie et confie aux soins dun petit garon, qui
reut, avec accompagnement de terribles menaces, lordre de la
porter  la cabane et de sesquiver avant quon et le temps de
lui poser des questions embarrassantes.

Ce fut seulement quand il eut disparu dans lobscurit quun peu,
bien peu de componction se fit jour dans lme dun ou deux
assistants.

-- Et nest-ce pas jouer un assez vilain tour  la demoiselle? dit
Shamees.

-- Et se montrer assez cruel pour le vieux Les Os, suggra un
autre.

Mais la majorit passa outre  ces objections, qui furent noyes
compltement sous une nouvelle tourne de whisky.

Lon ne songeait presque plus  la chose au moment o Abe reut la
missive et se mit  lpeler, le coeur palpitant,  la lueur de sa
chandelle solitaire.


Chapitre IX

Cette nuit-l a laiss un long souvenir  lcluse de Harvey.

Une brise capricieuse descendait des montagnes lointaines, en
gmissant et soupirant sur les claims dserts.

Des nuages noirs passaient rapidement sur la lune, jetant leur
ombre sur le paysage terrestre et ensuite laissant reparatre la
lueur argente, froide, claire, sur la petite valle, baignant
dune lumire trange, mystrieuse, la vaste tendue de la Brousse
qui se dveloppait des deux cts.

Une grande solitude semblait reposer sur la face de la Nature.

Les gens se rappelrent plus tard cette atmosphre fantastique,
magique, qui enveloppait la petite ville.

Il faisait trs noir, quand Abe quitta sa petite cabane.

Son associ, le patron Morgan, tait encore absent, rest dans la
brousse, de sorte qu part la toujours vigilante Blinky, il ny
avait pas un tre vivant qui pt pier ses alles et venues.

Il prouvait une douce surprise, en son me simple,  songer que
les doigts mignons de son ange avaient pu tracer ces grands
hiroglyphes aligns, mais le nom tait au bas, et cela lui
suffisait.

Elle le demandait. Peu importait pourquoi; et ce rude mineur
partait  lappel de son amour, avec lhrosme dun chevalier
errant.

Il gravit tant bien que mal la route montante et tortueuse qui
conduisait  la villa des Azales.

Un petit massif darbrisseaux et de buisson se dressait  environ
cinquante yards de lentre du jardin.

Abe sy arrta un instant pour reprendre sa prsence desprit.

Il tait  peine minuit et il navait devant lui que quelques
minutes. Il sassit sous leur vote sombre et pia la maison
blanche qui se dessinait vaguement devant lui.

Ctait une maisonnette bien simple aux yeux dun prosaque
mortel, mais elle tait enveloppe, pour ceux de lamoureux, dune
atmosphre de respect et de vnration.

Le mineur, aprs cette station  lombre des arbres, se dirigea
vers la porte du jardin.

Il ny avait personne.

videmment il tait venu un peu trop tt.

 ce moment, la lune brillait de tout son clat et lon voyait les
environs aussi clairement quen plein jour. Abe regarda de lautre
ct de la petite villa et vit la route, qui apparaissait comme
une ligne blanche et tortueuse, jusquau sommet de la cte.

Si quelquun stait trouv l pour lpier, il et pu voir sa
carrure dathlte se dessiner nettement, en contour prcis.

Alors il eut un mouvement brusque, comme sil venait de recevoir
une balle, et il chancela, sappuya  la petite porte qui se
trouvait prs de lui.

Il avait vu une chose qui fit plir encore sa figure tanne par le
soleil, et dj plie  la pense de la jeune fille qui tait si
prs de lui.

 lendroit mme o la route faisait une courbe, et  moins de
deux cents yards de distance, il voyait une masse noire se mouvant
sur la courbe et perdue dans lombre de la colline.

Cela ne dura quun moment, mais ce moment suffit  son coup doeil
exerc de forestier,  sa rapidit de perception, pour se rendre
compte de la situation dans tous ses dtails.

Ctait une troupe de cavaliers qui se dirigeaient vers la villa,
et quels pouvaient tre ces cavaliers nocturnes, sinon les gens
qui terrifiaient le pays forestier, les redouts coureurs de la
Brousse.

Abe tait, il faut le dire, dune intelligence lente et se mouvait
lourdement dans les circonstances ordinaires.

Mais  lheure du danger, il tait aussi remarquable par son sang-
froid et sa rsolution que par sa promptitude  agir dune manire
dcisive.

Tout en savanant  travers le jardin, il calcula les chances
quil avait contre lui.

Selon lvaluation la plus modre, il avait une demi-douzaine
dadversaires, tous gens dtermins  tout et ne redoutant rien.

Il sagissait de savoir sil pourrait les tenir pendant un instant
en chec et les empcher de pntrer par force dans la maison.

Nous avons dj dit que des sentinelles avaient t postes dans
la rue principale de la ville. Abe se dit quil arriverait de
laide moins de dix minutes aprs le premier coup de feu.

Sil stait trouv dans lintrieur de la maison, il aurait t
sr de tenir bon plus longtemps que cela. Mais les coureurs de la
Brousse arriveraient sur lui avant quil et pu rveiller les
habitants endormis et se faire ouvrir.

Il devait se rsigner  faire de son mieux.

En tout cas, il prouverait  Carrie que sil ne savait pas lui
parler, il tait du moins capable de mourir pour elle.

Cette ide fit passer en lui une vraie flamme de plaisir, pendant
quil rampait dans lombre de la maison.

Il arma son rvolver: lexprience lui avait appris lavantage
dtre le premier  tirer.

La route par laquelle arrivaient les coureurs de la Brousse
aboutissait  une porte de bois donnant sur le haut du petit
jardin de lessayeur.

Cette porte tait flanque  gauche et  droite dune haute haie
dacacia, et souvrait sur une courte alle borde galement dune
muraille infranchissable darbustes pineux.

Abe connaissait parfaitement la disposition des lieux.

 son avis, un homme rsolu pouvait barrer le passage pendant
quelques minutes, jusquau moment o les assaillants se feraient
jour par quelque autre endroit et le prendraient par derrire.

En tout cas, ctait sa chance la plus favorable.

Il passa devant la porte de la faade, mais sabstint de donner
lalarme.

Sinclair tait un homme assez avanc en ge et ne pouvait lui tre
bien utile dans un combat dsespr comme celui auquel il
sattendait, et lapparition de lumires dans la maison avertirait
les brigands de la rsistance quon se prparait  leur faire.

Ah! que navait-il auprs de lui son associ, le patron, Chicago
Bill, nimporte lequel des vaillants hommes qui auraient accouru 
son appel et se seraient rangs  ses cts en une pareille lutte!

Il fit demi-tour dans ltroite alle.

Voici la porte de bois quil connaissait trs bien, et l-haut,
perch sur la traverse, un homme, dans une attitude languissante,
balanait ses jambes, et piait sur la route qui stendait devant
lui; ctait master John Morgan, celui-l mme quAbe appelait du
plus profond de son coeur.

Le temps manquait pour de longues explications.

En quelques mots htifs, le patron dit quen revenant de sa petite
excursion, il avait crois les coureurs de la Brousse partis 
cheval pour leur expdition tnbreuse.

Il avait surpris des propos qui lui avaient fait connatre le but.

En courant  toutes jambes, et grce  sa connaissance du pays, il
tait parvenu  les devancer.

-- Pas le temps de donner lalarme, expliqua-t-il, tout haletant
de son rcent effort, il faut les arrter nous-mmes. Pas venu
pour faire le galant... venu pour votre jeune fille...
Narriveront que par-dessus nos corps, Les Os.

Et aprs ces quelques mots jets dune voix entrecoupe, ces deux
amis si trangement assortis se donnrent une poigne de main,
changrent un regard de profonde affection pendant que la brise
parfume des bois leur apportait le bruit des pas des chevaux.

Il y avait six brigands en tout.

Lun deux, qui paraissait tre le chef, marchait en avant.

Les autres venaient derrire, formant un groupe.

Arrivs devant la maison, ils mirent leurs chevaux  lattache 
un petit arbre, aprs quelques mots dits  voix basse par leur
capitaine, et, savancrent avec assurance vers la porte.

Le patron Morgan et Abe taient accroupis dans lombre de la haie,
tout au bout de lalle.

Ils taient invisibles pour les bandits, qui videmment
sattendaient  ne rencontrer quune faible rsistance dans cette
maison isole.

Comme lhomme de tte, qui stait avanc, se tournait  moiti
pour donner un ordre  ses camarades, les deux amis reconnurent le
profil dur et la grosse moustache de Ferguson le Noir, le
prtendant refus par miss Carrie Sinclair.

Lhonnte Abe jura mentalement que celui-l du moins narriverait
pas vivant jusqu la porte.

Le bandit savana jusqu cette porte et mit la main sur le
loquet.

Il sursauta en entendant une voix de stentor crier: Arrire du
milieu des buissons.

En guerre, comme en amour, le mineur tait homme peu bavard.

-- On ne passe pas par ici, expliqua une autre voix au timbre
dune tristesse et dune douceur infinie, ainsi quelle ltait
toujours quand son possesseur avait le diable dans le corps.

Le coureur de la Brousse reconnut cette voix: il se rappelait
lallocution prononce dune voix molle et languissante quil
avait entendue dans la salle de billard des Armes de Buckhurst,
allocution qui stait termine comme suit.

Le doux orateur stait adoss  la porte, avait sorti un rvolver
et avait demand  voir le filou qui aurait laudace de se frayer
un passage.

-- Cest ce maudit imbcile de Durton, et son ami  la face
blanche, dit-il.

Ces deux noms taient fort connus  la ronde.

Mais les coureurs de la Brousse taient des hommes tmraires et
dcids  tout.

Ils avancrent en masse jusqu la porte.

-- Dbarrassez le passage, dit leur chef dun ton farouche, 
demi-voix, vous ne pouvez sauver la demoiselle. Allez-vous en sans
une balle dans la peau, puisquon vous en laisse la chance.

Les associs rpondirent par leur rire.

-- Alors au diable! avancez.

La porte souvrit largement et la troupe tira une salve tout en
poussant et fit un effort nergique pour pntrer dans lalle
sable.

Les revolvers firent un bruit joyeux dans le silence de la nuit
entre les buissons,  lautre bout.

Il tait malais de tirer avec justesse dans les tnbres.

Le second homme fit un bond convulsif en lair et tomba la face en
avant, les bras tendus. Il se tordit affreusement au clair de
lune.

Le troisime fut touch  la jambe et sarrta.

Les autres en firent autant, par esprit dimitation.

Aprs tout, la demoiselle ntait pas pour eux et ils mettaient
peu dentrain  la besogne.

Leur capitaine slana furieusement en avant, comme un courageux
bandit quil tait, mais il fut accueilli par un coup formidable
que lui porta Abe, avec la crosse de son pistolet, coup lanc avec
une telle violence quil recula en chancelant parmi ses
compagnons, le sang ruisselant de sa mchoire brise, mis hors
dtat de lancer un juron au moment mme o il en sentait le
besoin le plus urgent.

-- Ne partez pas encore, dit la voix partant des tnbres.

Mais ils navaient nullement lintention de partir tout de suite.

Quelques minutes devaient scouler, ils le savaient, avant quils
eussent sur eux les gens de lcluse de Harvey.

Ils avaient encore le temps denfoncer la porte sils pouvaient
venir  bout des dfenseurs.

Ce que redoutait Abe se ralisa.

Ferguson le Noir connaissait la maison aussi bien que lui.

Il courut de toute sa vitesse le long de la haie. Les cinq hommes
sy frayaient passage  grand bruit partout o il paraissait y
avoir une ouverture.

Les deux amis changrent un regard.

Leur flanc tait tourn. Ils restrent l, pareils  des gens qui
connaissent le sort qui les attend et ne craignent pas de
laffronter.

Il y eut une mle furieuse de corps noirs au clair de lune,
pendant quclatait un cri sonore dencouragement lanc par des
voix connues.

Les farceurs de lcluse de Harvey se trouvaient en prsence dune
situation bien plus extraordinaire que la mystification  laquelle
ils venaient assister.

Les associs virent prs deux des figures amies, Shamees,
Struggles, Mac Coy.

Il y eut une reprise dsespre, un corps  corps dcisif, un
nuage de fume do partaient des coups de feu, des jurons
farouches et, quand il se dissipa, on vit une ombre noire senfuir
toute seule pour sauver sa vie, en franchissant louverture de la
haie.

Ctait le seul des coureurs de la Brousse qui ft rest debout.

Mais les vainqueurs ne jetrent aucun cri de triomphe.

Un silence trange rgna parmi eux, suivi dun murmure
compatissant, car en travers du seuil quil avait dfendu si
vaillamment, gisait le pauvre Abe, lhomme au coeur loyal et
simple.

Il respirait pniblement, car une balle lui avait travers les
poumons.

On le porta dans la maison, avec tous les mnagements dont taient
capables ces rudes mineurs.

Il y avait l, jen suis sr, des hommes qui auraient voulu avoir
reu sa blessure, sils avaient pu ainsi gagner lamour de cette
jeune fille vtue de blanc qui se penchait sur le lit tach de
sang, et lui disait  demi-voix des paroles si douces et si
tendres.

Cette voix parut le ranimer.

Il ouvrit ses yeux bleus, au regard de rve, et les promena autour
de lui: ils se portrent sur cette figure.

-- Perdu la partie, murmura-t-il, pardon, Carrie, morib...

Et, avec un sourire languissant, il se laissa aller sur
loreiller.


Chapitre X

Mais cette fois, Abe ne tint pas parole.

Sa robuste constitution intervint, et il triompha dune blessure
qui et t mortelle pour un homme plus faible.

Faut-il lattribuer  lair balsamique des bois que la brise
amenait par dessus des milliers de milles de fort jusque dans la
chambre du malade; ou  la petite garde-malade qui le soignait
avec une telle douceur?

En tout cas nous savons quen moins de deux mois il avait vendu
ses actions du Conemara et quitt pour toujours la petite cabane
de la cte.

Peu de temps aprs, jeus le plaisir de lire lextrait dune
lettre crite par une jeune personne du nom dAmlie,  laquelle
nous avons fait une allusion passagre au cours de notre rcit.

Nous avons dj enfreint le secret dune ptre fminine: aussi ne
nous ferons-nous gure de scrupule de jeter un coup doeil sur une
autre ptre:

Jai t lune des demoiselles dhonneur, dit-elle, et Carrie
paraissait _charmante_ (mot soulign) sous le voile et les fleurs
doranger.

Quel homme! Il est deux fois plus gros que votre Jack! Il tait
bien amusant avec sa rougeur; il a lch le livre de prires. Et
quand on lui a pos la question, il a rpondu _oui_, dune voix
telle, que vous lauriez entendu dun bout  lautre de George
Street.

Son tmoin tait _charmant_ (mot soulign de deux traits), avec
sa figure douce. Il tait bien beau, bien gentil. Trop doux pour
se dfendre parmi ces rudes gaillards, jen suis sre.

Il est, selon moi, parfaitement possible que quand les temps
furent accomplis, miss Amlie se soit charge de veiller elle-mme
sur notre ancien ami M. Jack Morgan, gnralement connu sous le
nom de patron.

Il y a prs du coude de la rivire un arbre quon montre en
disant: cest le gommier de Ferguson.

Il est inutile dentrer dans des dtails qui seraient rpugnants.

La justice est brve et svre dans les colonies qui dbutent et
les habitants de lcluse de Harvey taient gens srieux et
pratiques.

Llite de la socit continue  se donner rendez-vous le samedi
soir dans la chambre rserve du Bar Colonial.

En de telles circonstances, si lon a un tranger ou un invit 
rgaler, on observe constamment le mme crmonial, qui consiste 
remplir les verres en silence,  les frapper sur la table, puis,
aprs avoir touss, comme pour sexcuser, Jim Struggles savance
et fait la narration du poisson davril et de la faon dont
laventure se termina.

On est daccord pour reconnatre quil sen tire en vritable
artiste, lorsque, parvenu au terme de son rcit, il le conclut en
balanant son verre en lair, et disant:

-- Maintenant,  la sant de Monsieur et Madame Les Os.

Manifestation sentimentale  laquelle ltranger ne manquera pas
dapplaudir, sil est un homme avis.


LE MYSTRE DE LA VALLE DE SASASSA


Chapitre I

Si je sais pourquoi lon a qualifi Tom Donahue de Tom le
Chanard?

Oui, je le sais, et cest plus que ne peut en dire un sur dix des
gens qui lappellent ainsi.

Jai pas mal roul le monde en mon temps, et vu maintes choses
tranges, mais aucune qui le soit plus que la faon dont Tom gagna
ce sobriquet, et avec cela sa fortune. Car je me trouvais alors
avec lui.

La raconter?

Oh, certainement, mais cest une histoire un peu longue, et une
histoire des plus tranges. Ainsi donc remplissez de nouveau votre
verre, et allumez un autre cigare, pendant que je tcherai de la
dvider.

Oui, cest une histoire fort trange, et qui laisse bien loin
certains contes de fes que jai entendus.

Et pourtant elle est vraie, Monsieur, vraie dun bout  lautre.

Il y a dans la Colonie du Cap des gens qui vivent encore, qui sen
souviennent et qui vous confirmeront ce que je dis.

Le rcit a t fait bien des fois autour du feu dans les
chaumires des Boers depuis ltat dOrange jusquau Criqualand,
oui, et aussi dans la Brousse et aux Champs de diamants.

Jai pris des manires assez rudes, Monsieur, mais jai t
inscrit jadis  Middle Temple, et jai fait mes tudes pour le
Barreau.

Tom -- cest tant pis pour moi -- fut un de mes condisciples, et
nous avons fait une rude noce pendant ce temps-l de sorte que nos
finances allaient se trouver  sec.

Nous fmes obligs de laisser l nos prtendues tudes, et de voir
sil ny aurait point quelque part dans le monde un pays o deux
jeunes gaillards aux bras vigoureux,  la constitution saine,
pourraient faire leur chemin.

En ce temps-l, le courant de lmigration commenait  peine 
dvier du ct du lAfrique.

Nous pensmes donc que le meilleur parti  prendre tait daller
l-bas, dans la colonie du Cap.

Donc, pour couper au plus court, nous nous embarqumes, et nous
dbarqumes au Cap, avec un capital de moins de cinq livres, et
alors nous nous sparmes.

On tenta la chance dans bien des directions, lon eut des hauts et
des bas, mais au bout du compte, quand le hasard, aprs trois ans,
eut amener chacun de nous dans le haut pays, o lon se rencontra
de nouveau, jai le regret de dire que nous tions dans une
situation aussi embarrasse qu notre point de dpart.


Chapitre II

Voil qui navait gure lair dun dbut brillant, et nous tions
bien dcourags, si dcourags, que Tom parlait de retourner en
Angleterre et de chercher une place demploy.

Par o vous voyez que, sans le savoir, nous navions jou que nos
basses cartes, et que nous avions encore en main tous nos atouts.

Non, nous nous figurions que nous avions la main malheureuse en
tout.

Nous nous trouvions dans une rgion presque dpourvue de
population.

Il ne sy trouvait que quelques fermes parpilles  de grandes
distances, avec des maisons dhabitation entoures dune palissade
et de barrires pour se dfendre contre les Cafres.

Tom Donahue et moi nous avions tout juste une mchante hutte dans
la brousse, mais on savait que nous ne possdions rien, et que
nous jouions avec quelque adresse du revolver, de sorte que nous
ne courions pas grand risque.

Nous restions l,  faire quelques besognes par ci par l, et 
esprer des temps meilleurs.

Or, au bout dun mois, il arriva un soir certaine chose qui
commena  nous remonter un peu lun et lautre, et cest de cette
chose-l, Monsieur, que je vais vous parler.

Je men souviens bien.

Le vent hurlait auteur de notre cabane et la pluie menaait de
faire irruption par notre misrable fentre.

Nous avions allum un grand feu de bois qui ptillait et lanait
des tincelles sur le foyer.

Jtais assis  ct, moccupant  rparer un fouet, pendant que
Tom, tendu dans la caisse qui lui servait de lit, geignait
piteusement sur la malchance qui lavait amen dans un tel
endroit.

-- Du courage, Tom, du courage, dis-je. Aucun homme ne sait jamais
ce qui lattend.

-- La dveine, Jack, la dveine. Jai toujours t le chien le
plus dveinard quil y ait. Voici trois ans que je suis dans cet
abominable pays. Je vois des jeunes gens qui arrivent  peine
dAngleterre, et qui font sonner leurs poches pleines dargent et
moi je suis aussi pauvre que le jour o jai dbarqu. Ah! Jack,
vieux copain, si vous tenez  rester la tte au-dessus de leau,
il faut que vous cherchiez fortune ailleurs quen ma compagnie.

-- Des btises, Jack! vous tes en dveine aujourdhui... Mais
coutez, quelquun marche au dehors!  son pas, je reconnais Dick
Wharton. Si quelquun est capable de vous remettre en train, cest
lui.

Je parlais encore, que la porte souvrit pour laisser entrer
lhonnte Dick Wharton, tout ruisselant deau, sa bonne face rouge
apparaissant  travers une bue comme la lune dans lquinoxe
dautomne.

Il se secoua, et, aprs nous avoir dit bonjour, il sassit prs du
feu.

-- Dehors, Dick, par une nuit pareille? dis-je. Vous trouverez
dans le rhumatisme un ennemi pire que les Cafres, si vous ne
prenez pas des habitudes rgulires.

Dick avait lair plus srieux que dordinaire.

On eut mme pu dire quil paraissait effray, si lon navait pas
connu son homme.

-- Fallait y aller, dit-il. Fallait y aller. Une des btes de
Madison sest gare. On la aperue par l-bas, dans la valle de
Sasassa, et naturellement pas un de nos noirs na consenti  se
hasarder la nuit dans cette valle et si nous avions attendu
jusquau matin, lanimal se serait trouv dans le pays des Cafres.

-- Pourquoi refusent-ils daller la nuit dans la valle de
Sasassa? demanda Tom.

--  cause des Cafres, je suppose, dis-je.

-- Fantmes, dit Dick.

Nous nous mmes tous deux  rire.

-- Je suis persuad qu un homme aussi prosaque que vous, ils
nont pas seulement laiss entrevoir leurs charmes? dit Tom du
fond de sa caisse.

-- Si, dit Jack dun ton srieux, mais si, jai vu ce dont parlent
les noirauds, et, sur ma parole, mes garons, je ne tiens pas  le
revoir.

Tom se mit sur son sant:

-- Des sottises, Dick, vous voulez rire, lami. Allons, contez-
nous tout cela: La lgende dabord, et ensuite ce que vous avez
vu. Passez-lui la bouteille, Jack.

-- Eh bien, dit Dick, pour la lgende, il parat que les noirauds
se repassent de gnration en gnration la croyance que la valle
de Sasassa est hante par un Dmon horrible. Des chasseurs, des
voyageurs qui descendaient le dfil ont vu ses yeux luisants sous
les ombres des escarpements, et le bruit court que quiconque a
subi par hasard ce regard malfaisant, est poursuivi pendant tout
le reste de sa vie par la malchance due  linfluence maudite de
cet tre. Est-ce vrai, ou non? dit Dick dun air piteux. Je
pourrai avoir loccasion de le savoir par moi-mme.

-- Continuez, Dick, continuez, scria Tom. Racontez-nous ce que
vous avez vu.

-- Eh bien voil: jallais  ttons par la valle en cherchant la
vache de Madison, et jtais arriv, je crois,  moiti chemin de
la pente, vers lendroit o un rocher escarp, tout noir, se
dresse dans le ravin de droite. Je my arrtai pour boire une
gorge.

 ce moment-l, javais les yeux tourns vers cette pointe de
rocher.

Au bout dun moment je vis surgir, en apparence, de la base du
roc,  huit pieds de terre, et  une centaine de yards de
distance, une trange flamme livide, qui papillotait, oscillait,
tantt semblait prs de steindre, et tantt reparaissait...

Non, non, jai vu bien des fois le ver luisant et la mouche de
feu. Ce ntait rien de pareil.

Cette flamme tait bien l, et je la regardai dix bonnes minutes
en tremblant de tous mes membres.

Je fis alors un pas en avant.

Elles disparut instantanment, comme la flamme dune bougie quon
a souffle.

Je fis un pas en arrire; mais il me fallut un certain temps pour
retrouver lendroit exact et la position do la flamme tait
visible.

 la fin, elle reparut, la lueur mystrieuse, mobile comme
auparavant.

Alors, rassemblant tout mon courage, je marchai vers le rocher,
mais le sol tait si accident quil mtait impossible de marcher
en droite ligne, et quoique jaie fait tout le tour de la base du
rocher, je ne pus rien voir.

Alors je me remis en route pour la maison, et je puis vous le
dire, mes enfants, je ne me suis pas aperu quil pleuvait pendant
tout le long du trajet, jusquau moment o vous me lavez dit.

Mais hol? Quest-ce qui prend  Tom?

Quest-ce qui lui prenait, en effet?

 ce moment-l Tom tait assis, les jambes hors de sa caisse, et
sa figure entire trahissait une excitation si intense quelle
faisait peine  voir.

-- Le dmon aurait deux yeux. Combien avez-vous vu de lumires,
Dick? Parlez.

-- Une seule.

-- Hourra! scria Tom.  la bonne heure.

Sur quoi il lana dun coup de pied les couvertures jusquau
milieu de la pice, quil se mit  arpenter  grands pas fivreux.

Tout  coup, il sarrta devant Dick, et, lui mettant la main sur
lpaule:

-- Dites-moi, Dick, est-ce que nous pourrions arriver dans la
valle de Sasassa avant le lever du soleil?

-- Ce serait bien difficile.

-- Eh bien, faites attention, nous sommes vieux amis, Dick
Wharton. Je vous le demande, dici  huit jours, ne parlez 
personne de ce que vous venez de nous raconter. Vous le promettez,
nest-ce pas?

Au regard que jeta Dick sur la figure de Tom, il tait facile de
deviner quil regardait le pauvre Tom comme devenu fou, et je dois
dire que sa conduite me confondit absolument.

Mais javais eu jusqualors tant de preuves du bon sens de mon ami
et de sa rapidit de comprhension quil me parut parfaitement
admissible que le rcit de Dick avait pour lui un sens, bien que
mon intelligence obtuse ne pt le saisir.


Chapitre III

Pendant toute la nuit, Tom fut extrmement agit.

Lorsque Wharton nous quitta, il lui fit rpter sa promesse.

Il se fit galement faire une description minutieuse de lendroit
o il avait vu lapparition, et indiquer lheure o elle stait
montre.

Quand Wharton fut parti, vers quatre heures du matin, je me
couchai dans ma caisse, do je vis Tom assis prs du feu, occup
 lier ensemble, deux btons.

Je mendormis.

Je dus dormir environ deux heures, mais  mon rveil, je trouvai
Tom qui, dans la mme attitude, tait toujours  sa besogne.

Il avait fix un des bouts de bois  lextrmit de lautre de
manire  reprsenter grossirement un T et il tait actuellement
en train de fixer dans langle un bout de bois plus petit au moyen
duquel le bras transversal du T pouvait tre plac dans une
position plus ou moins releve ou incline.

Il avait pratiqu des entailles dans le bton vertical, de sorte
quau moyen de ce petit tai, la croix pouvait tre maintenue
indfiniment dans la mme position.

-- Regardez cela, Jack, scria-t-il en me voyant rveill, venez
me donner votre opinion. Supposons que je mette ce bton juste
dans la direction dun objet, et que je place cet autre bout de
bois de manire  maintenir le premier, dans sa position,
quensuite je le laisse l, pourrais-je retrouver ensuite lobjet,
si je le voulais? Ne croyez-vous pas que je le pourrais? Jack, ne
le croyez-vous pas? reprit-il avec agitation, en me saisissant par
le bras.

-- Oh! dis-je, cela dpendrait de la distance o se trouverait
lobjet, et de lexactitude avec laquelle votre bton serait
orient. Si ctait  une distance quelconque, je taillerais des
mires sur votre bton en croix; au bout, jattacherais une corde,
que je ferais descendre en fil  plomb; et cela vous conduirait
fort prs de lobjet que vous voulez. Mais, assurment, Tom, ce
nest point votre intention de marquer ainsi la place exacte du
fantme.

-- Vous verrez ce soir, mon vieux, vous verrez ce soir. Je
porterai cela  la valle de Sasassa. Vous emprunterez le levier
de Madison et vous viendrez avec moi; mais souvenez-vous bien
quil ne faut dire  personne ni o vous allez, ni pourquoi vous
voulez ce levier.

Tom passa toute la journe  se promener dans la pice ou 
travailler  son appareil.

Il avait les yeux brillants, les joues animes dun rouge de
fivre, dont il prsentait au plus haut degr tous les symptmes.

-- Fasse le ciel que le diagnostic de Dick ne se confirme pas, me
dis-je, en revenant avec mon levier.

Et pourtant, quand vint le soir, je me sentis envahi  mon tour
par cette excitation.

Vers six heures, Tom se leva et prit son instrument.

-- Je ny tiens plus, Jack, dit-il, prenez votre levier, et en
route pour la valle de Sasassa. La besogne de cette nuit, mon
vieux, nous rendra opulents ou nous achvera. Prenez votre
revolver, pour le cas o on rencontrerait des Cafres...

Je nose pas prendre le mien, Jack, reprit-il en me mettant les
mains sur les paules, car si ma dveine me poursuit encore cette
nuit, je ne sais ce que je serais capable nen faire.

Ayant donc rempli nos poches de vivres, nous partmes pour ce
fatigant trajet de la valle de Sasassa.

En route, je fis maints efforts pour tirer de mon compagnon
quelques indications sur son projet.

Il se bornait  rpondre:

-- Htons-nous, Jack. Qui sait combien de gens ont,  cette heure,
entendu le rcit de Wharton. Htons-nous, sans quoi nous ne serons
peut-tre pas les premiers arrivs sur le terrain.

Ah! Monsieur, nous fmes un trajet de dix milles environ  travers
les montagnes.

Enfin, aprs tre descendus par une pente rapide, nous vmes
souvrir devant nous un ravin si sombre, si noir quon et pu le
prendre pour la porte mme de lenfer.

Des falaises hautes de plusieurs centaines de pieds enfermaient de
tous cts ce dfil encombr de blocs bouls qui conduisait 
travers le pays hant, dans la direction du Pays des Cafres.

La lune, surgissant au-dessus des escarpements, dessinait en
contours des plus nets les dentelures irrgulires des rochers qui
en formaient les sommets, pendant quau-dessous de cela tout tait
noir comme lrbe.

-- La valle de Sasassa? dis-je.

-- Oui, rpondit Tom.

Je le regardai.

En ce moment, il tait calme.

Lardeur fbrile avait disparu.

Il agissait avec rflexion, avec lenteur.

Cependant, il avait dans les traits une certaine raideur, dans
loeil une lueur qui annonaient que linstant grave tait venu.


Chapitre IV

Nous entrmes dans le dfil, en trbuchant parmi les boulis.

Tout  coup jentendis une exclamation courte, vive, lance par
Tom.

-- Le voici, le rocher, scria-t-il en dsignant une grande masse
qui se dressait devant nous dans lobscurit.

-- Maintenant, je vous en supplie, faites bon usage de vos yeux.
Nous sommes  environ cent yards de la falaise,  ce que je crois.
Avancez lentement dun ct; jen ferai autant de lautre. Si vous
apercevez quelque chose, arrtez-vous et appelez. Ne faites pas
plus de douze pouces  chaque pas et tenez les yeux fixes sur
lescarpement  environ huit pieds de terre. tes-vous prt?

-- Oui!

 ce moment jtais encore plus excit que lui.

Quelle tait son intention, quavait-il en vue?

Je navais pas mme de supposition  ce sujet, si ce nest quil
se proposait dexaminer en plein jour la partie de la falaise do
venait la lumire.

Mais linfluence de cette situation romanesque et de lagitation
que mon compagnon prouvait en la comprimant, tait si forte que
je sentais le sang courir dans mes veines et le pouls battre
violemment  mes tempes.

-- Partez, cria Tom.

Et alors nous nous mmes en marche, lui  droite, moi  gauche, en
tenant les yeux fixs sur la base du rocher.

Javais avanc denviron vingt pas, quand la chose mapparut
soudain.

 travers la nuit de plus en plus noire, brillait une petite lueur
rouge, une lueur qui diminuait, qui augmentait, papillotait,
oscillait, qui  chaque changement faisait un effet de plus en
plus trange.

Lantique superstition cafre sempara de mon esprit et je sentis
passer en moi un frisson glacial.

Dans mon agitation, je fis un pas en arrire.

Alors la lueur disparut instantanment, laissant  sa place une
profonde obscurit.

Je mavanai de nouveau.

Elle reparut, la lueur rouge,  la base du rocher.

-- Tom, Tom! criai-je.

-- Oui, jy vais, lentendis-je crier  son tour, comme il
accourait  moi.

-- La voici... l, en haut, contre le rocher.

Tom tait tout prs de moi.

-- Je ne vois rien, dit-il.

-- Voyons, l, l, ami, en face de vous.

En disant ces mots, je mcartai un peu vers la droite, et
aussitt la lueur disparut  mes yeux.

Mais  en juger par les exclamations joyeuses que lanait Tom, il
tait vident quaprs avoir pris la place que javais occupe, il
voyait aussi la lueur.

-- Jack, scria-t-il en se tournant et me serrant la main de
toutes ses forces, Jack, vous et moi nous naurons plus lieu de
nous plaindre de notre malchance.

Maintenant faisons un tas de pierres  lendroit o nous sommes.
Cest cela.

 prsent nous allons fixer solidement notre poteau indicateur au
sommet. Voil!

Il faudrait un vent bien fort pour labattre et il nous suffit
quil tienne bon jusquau matin.

Oh! Jack, mon garon quand je songe que nous parlions hier de
nous faire employs, et vous qui rpondiez que personne ne sait ce
qui lattend.

Par Jupiter, Jack, voil qui ferait une jolie nouvelle.

 ce moment, nous avions fix solidement le piquet vertical entre
deux grosses pierres.

Tom se baissa et visa au moyen du montant horizontal.

Il resta un bon quart dheure  le faire monter et descendre tour
 tour; enfin, poussant un soupir de satisfaction, il fixa le
support dans langle et se redressa.

-- Regardez sur cette ligne, Jack, dit-il. Vous avez le coup
doeil le plus juste que jaie jamais rencontr.

Je regardai sur la mire.

L-bas,  porte de la vue, brillait la tache scintillante.

On et dit quelle tait au bout de la mire, tant la vise avait
t exactement faite.

-- Et maintenant, mon garon, dit Tom, mangeons un peu et dormons.

Il ny a plus rien  faire cette nuit, mais demain nous aurons
besoin de tout ce que nous aurons desprit et de force.

Ramassons du bois et faisons un feu ici. Alors nous serons en
tat davoir loeil sur notre poteau indicateur et de veiller  ce
que rien ne lui arrive pendant la nuit.

Nous fmes du feu, et nous soupmes pendant que le dmon de la
Sasassa nous contemplait face  face de son oeil mobile et
tincelant.

Il continua de le faire pendant toute la nuit.

Toutefois ce ne fut pas toujours du mme endroit, car, aprs
souper, quand je regardai le long de la mire pour le revoir, il
tait entirement invisible.

Mais cette information ne troubla nullement Tom; il se borna 
cette remarque:

-- Cest la lune, et non lobjet, qui a chang de place.

Puis, se recroquevillant sur lui-mme, il sendormit.

Le lendemain, ds la pointe du jour, nous tions debout, et nous
examinions le rocher au bout de notre mire. Nous ne distinguions
rien, quune surface terne, ardoise, uniforme, peut-tre un peu
plus raboteuse  lendroit o arrivait notre ligne de mire, mais
sans autre particularit remarquable.

-- Maintenant mettons  excution votre ide, Jack, dit Tom
Donahue, en droulant dautour de sa taille une longue ficelle,
fixez-la par un bout, tandis que jirai jusqu lautre bout.

En disant ces mots, il partit dans la direction de la base de
lescarpement, en tenant un bout de la corde, pendant que je
tirais sur lautre en lenroulant autour du piquet, et le faisant
passer par la mire du bout.

De cette faon, je pouvais dire  Tom daller  droite ou 
gauche.

Notre corde tait maintenue tendue depuis son point dattache, par
le point de mire, et de l dans la direction du rocher, o elle
aboutissait  environ huit pieds du sol.

Tom traa  la craie un cercle denviron trois pieds de diamtre
autour de ce point.

Alors il me cria de venir le rejoindre.

-- Nous avons combin laffaire ensemble, Jack, dit-il, et nous
ferons la trouvaille ensemble, sil y en a une.

Le cercle, quil avait trac, comprenait une partie du rocher plus
lisse que le reste, except au centre, ou se remarquaient quelques
noyaux saillants et rugueux.

Tom men montra un en poussant un cri de joie.

Ctait une masse assez irrgulire, de teinte brune, qui avait 
peu prs le volume du poing dun homme, et quon et pris pour un
tesson de verre sale incrust dans le mur escarp.

-- Cest cela! scria-t-il, cest cela!

-- Cela, quoi?

-- Eh! mon homme, un _diamant_, et un diamant tel quil ny a
monarque au monde qui nen envie la possession  Tom Donahue!
Jouez de votre barre de fer, et bientt nous aurons exorcis le
dmon de la valle de Sasassa.

Jtais si abasourdi que pendant un instant je restai muet de
surprise,  contempler le trsor qui tait tomb entre nos mains
de faon si inespre.

-- Allons, dit Tom, passez-moi le levier.  prsent, en prenant
comme point dappui la saillie qui sort ici du rocher, nous
pourrons le faire sauter... Oui, il cde. Je naurais jamais cru
quil serait venu aussi facilement...  prsent, Jack, plus nous
nous dpcherons de retourner  la cabane, et de l daller au
Cap, mieux nous ferons.


Chapitre V

Aprs avoir envelopp notre trsor, nous reprmes  travers les
collines la route de la maison. Chemin faisant, Tom me conta quau
temps o il tudiait le droit  Middle-Temple, il avait trouv
dans la bibliothque une brochure poudreuse dun certain Jans Van
Hounym, qui racontait une aventure fort semblable  la ntre, et
qui tait arrive  ce brave Hollandais vers la fin du XVIIe
sicle, aventure qui avait abouti  la dcouverte dun diamant
lumineux.

Ce rcit stait reprsent  lesprit de Tom pendant quil
coutait lhistoire de fantme de lhonnte Dick Wharton.

Quant aux moyens invents pour vrifier la supposition, ils
taient sortis de son fertile cerveau dIrlandais.

Nous le porterons au Cap, dit Tom, et si nous ne pouvons nous en
dfaire avantageusement dans cette ville, nous gagnerons bien
notre voyage en nous embarquant pour Londres. Tout de mme allons
dabord chez Madison; il se connat un peu en ces choses, et peut-
tre nous donnera quelque ide de ce que nous pouvons regarder
comme un prix quitable pour notre trsor.

En consquence, nous quittmes notre route, au lieu de retourner 
notre butte, pour prendre le sentier troit qui conduisait  la
ferme de Madison,

Nous le trouvmes en train de djeuner.

Une minute aprs, nous tions assis  sa table, grce 
lhospitalit sud-africaine.

-- Eh bien, dit-il, quand les domestiques furent partis, quy a-t-
il sous roche? Vous avez quelque chose  me dire, je le vois.
Quest-ce que cest?

Tom tira son paquet, dnoua dun air solennel les mouchoirs qui
lenveloppaient.

-- Voil, dit-il, en posant le cristal sur la table, quel prix
vous paratrait-il honnte doffrir pour ceci?

Madison prit lobjet et lexamina dun air de connaisseur.

-- Eh bien, dit-il, en le remettant sur la table,  ltat brut,
cela vaudrait douze shillings la tonne.

-- Douze shillings, scria Tom, en se dressant dun bond. Ne
voyez-vous pas ce que cest?

-- Du sel gemme.

-- Au diable le sel gemme! Cest du diamant.

-- Gotez-y, dit Madison.

Tom le porta  ses lvres, le jeta  terre en poussant un juron
terrible, et sortit aussitt de la chambre.

Je me sentais moi-mme attrist, du, mais me rappelant ce que
Tom avait dit au sujet du rvolver, je sortis aussi et retournai 
la hutte, plantant l Madison, muet, abasourdi.

Quand jentrai, je trouvai Tom couch dans sa caisse, la figure
tourne vers le mur, et lair trop dcourag pour accepter mes
paroles de consolation.

Maudissant Dick et Madison, le dmon de Sasassa et tout le reste,
jallai faire un tour hors de la hutte et me rconfortai de notre
pnible msaventure en fumant une pipe.

Jtais arriv  cinquante pas de la hutte quand jen entendis
partir le bruit auquel je mattendais le moins de ce ct-l.

Si ce son avait t un gmissement ou un juron, je laurais trouv
tout naturel, mais celui qui me fit marrter et retirer ma pipe
de ma bouche tait un bruyant clat de rire.

Linstant daprs, Tom en personne sortait de la hutte, la figure
toute rayonnante de joie.


Chapitre VI

-- En chasse pour dix autres milles  pied, vieux camarade.

-- Ah! oui, pour un autre morceau de sel gemme,  douze shillings
la tonne...

-- Ne parlons plus de cela, Jack, me dit Tom avec un large rire,
si vous avez de laffection pour moi. Maintenant faites attention,
Jack. Quels sots, quels fous nous avons t de nous laisser jeter
 bas par une bagatelle? Asseyez-vous seulement, un instant sur
cette souche, et je vous rendrai la chose aussi claire que le
jour. Vous avez vu plus dune fois un bloc de sel gemme incrust
dans de la roche, et moi aussi jen ai vu, quoique jaie fait tant
daffaires avec celui-ci. Eh bien, Jack, avez-vous jamais vu de
ces morceaux-l briller dans lobscurit  peine autant quune
luciole?

-- Non, je ne peux pas dire que jen aie vu.

-- Je puis menhardir jusqu prdire que si nous attendions
jusqu la nuit, ce que nous ne ferons pas, nous verrions cette
lumire briller de nouveau parmi les rochers. Donc, Jack, quand
nous avons dtach ce sel sans valeur, nous nous sommes tromps de
cristal. Il ny a rien dtrange, dans ces collines,  ce quun
morceau de sel gemme se trouve  un pied de distance dun diamant.
Il en a pris lclat, et nous tions surexcits, nous nous somms
conduits sottement, et avons laiss en place la vritable pierre.
Vous pouvez y compter, Jack, la pierre prcieuse de Sasassa est
incruste dans le primtre du cercle magique trac  la craie sur
la surface de ce rocher de l-bas. Venez, vieux camarade, allumez
votre pipe, et reprenez votre rvolver, et nous serons bien loin
avant que ce Madison ait eu le temps dadditionner deux et deux.

Je ne crois pas avoir montr un bien vif enthousiasme cette fois.

Javais dj commenc  regarder ce diamant comme un flau sans
compensation. Mais dcid  ne point jeter deau froide sur les
esprances de Tom, je me dclarai tout prt  partir.

Quelle marche ce fut?

Tom avait toujours t bon marcheur de montagne, mais ce jour-l
lexcitation paraissait lui donner des ailes, pendant que je
mvertuais de mon mieux  gravir derrire lui.

Quand nous fmes arrivs  moins dun demi-mille, il prit le pas
de charge, et ne sarrta que quand il fut devant le cercle blanc
trac sur le rocher.

Pauvre vieux Tom! quand je leus rejoint, son tat desprit avait
chang.

Il tait l, debout, les mains dans les poches, et le regard
distrait, flottant devant lui, la mine piteuse.

-- Voyez, examinez, dit-il en me montrant le rocher.

Il ne sy voyait absolument rien qui ressemblt  un diamant.

Dans le cercle on napercevait que la surface lisse de couleur
ardoise, avec un gros trou, celui do nous avions arrach le
morceau de sel gemme, et un ou deux petits creux. Quant  la
pierre prcieuse, pas de trace.

-- Je lai examin pouce par pouce, dit le pauvre Tom; elle nest
pas l; quelquun sera venu et aura remarqu le cercle, et laura
prise. Rentrons  la maison, Jack, je me sens nerv, fatigu. Oh!
y eut-il jamais une mauvaise chance pareille  la mienne.

Je faisais demi-tour pour partir, mais je jetai dabord un dernier
coup doeil sur lescarpement.

Tom avait dj fait une dizaine de pas.

-- Hol! criai-je, napercevez-vous aucun changement dans ce
cercle depuis hier?

-- Que voulez-vous dire? demanda Tom.

-- Retrouvez-vous une certaine chose qui y tait auparavant?

-- Le sel gemme? dit Tom.

-- Non, mais le petit corps saillant et arrondi dont nous nous
sommes servi comme point dappui. Je suppose que nous laurons
descell en manoeuvrant le levier. Regardons un peu de quoi il
tait fait.

En consquence, nous cherchmes parmi les cailloux dtachs qui se
trouvaient au pied de lescarpement.

-- Nous y voil, Jack. Nous avons russi enfin. Nous voil
redevenus des hommes.

Je fis demi-tour et me trouvai en face de Tom qui rayonnait de
joie et qui tenait  la main un petit morceau de roche noire.

Au premier coup doeil, on eut pris cela pour un clat de la
pierre, mais tout prs de la base, il en sortait un objet que Tom
me montrait avec enthousiasme.

On eut dit tout dabord un oeil de verre, mais il y avait l, un
clat et une profondeur transparente que jamais ne donna aucune
espce de verre.

Cette fois, il ny avait pas erreur, nous tions bien possesseurs
dune pierre prcieuse de grande valeur.

Nous quittmes donc la valle dun coeur lger, en emportant le
dmon qui y avait rgn si longtemps.


Chapitre VII

Voil la chose, Monsieur, je lai conte dune faon trop prolixe,
et je vous ai peut-tre fatigu.

Vous le voyez, quand je me mets  parler de ces rudes temps
dautrefois, je crois revoir la petite cabane, le ruisseau qui
coulait auprs, et la Brousse qui lentourait, et je crois
entendre encore la voix de ce brave Tom.

Il me reste peu de chose  ajouter.

Nous prosprmes grce  la pierre prcieuse.

Tom Donahue, comme vous le savez, sest tabli ici, et il est bien
connu dans la ville.

De mon ct jai russi, je me livre  lagriculture et 
llevage des autruches en Afrique.

Nous avons donn au vieux Dick Wharton, de quoi stablir pour son
compte, et il est un de nos plus proches voisins.

Si jamais vous venez de notre ct, Monsieur, ne manquez pas de
demander Jack Turnbull, propritaire de la ferme de Sasassa.


NOTRE CAGNOTTE DU DERBY


Chapitre I

-- Bob! criai-je.

Pas de rponse.

-- Bob!

Un rapide crescendo de ronflements sachve en un billement
prolong.

-- Rveillez-vous, Bob.

-- Que diable signifie tout ce vacarme? dit une voix toute
endormie.

-- Il est bientt lheure du djeuner, expliquai-je.

-- Que le diable emporte le djeuner! dit lesprit rebelle de son
lit.

-- Et il y a une lettre, Bob, dis-je.

-- Est-ce que vous ne pouviez pas le dire plus tt? Apportez-la
tout de suite.

Et sur cette aimable invitation, jentrai dans la chambre de mon
frre et massis sur le bord de son lit.

-- Voici la chose: timbre poste de lInde, timbre de la poste de
Brindisi. De qui cela peut-il venir?

-- Mlez-vous de ce qui vous regarde, Trognon, dit mon frre,
rejetant en arrire ses cheveux friss en dsordre.

Puis, aprs stre frott les yeux, il se mit en devoir de rompre
le cachet.

Or, sil est un sobriquet qui minspire une plus profonde aversion
que les autres, cest bien celui de Trognon.

Une misrable bonne, impressionne par les proportions entre ma
figure ronde et grave et mes petites jambes piquetes de taches de
rousseur, minfligea ce sobriquet aux jours de mon enfance.

En ralit, je ne suis pas plus un trognon que nimporte quelle
autre jeune fille de dix sept ans.

En la circonstance actuelle, je me dressai avec toute la dignit
quinspire la colre, et je me prparais  bourrer de coups de
traversin la tte de mon frre, quand je fus arrte par
lexpression dintrt que marquait sa physionomie.

-- Vous ne devineriez jamais qui va venir, Nelly, dit-il. Ctait
un de vos amis autrefois.

-- Comment? De lInde? Ce nest pas Jack Hawthorne?

-- Tout juste, dit Bob. Jack revient et va passer quelques jours
chez nous. Il dit quil arrivera ici, presque en mme temps que sa
lettre. Ne vous mettez pas  danser comme cela. Vous ferez tomber
les fusils ou vous causerez quelque autre accident. Tenez-vous
tranquille comme une fille bien sage et rasseyez-vous.

Bob parlait avec toute lautorit des vingt-deux ts qui avaient
pass sur sa tte moutonne.

Aussi je me calmai et repris ma premire position.

-- Comme ce sera charmant! mcriai-je; mais, Bob, la dernire
fois quil tait ici, ce ntait quun jeune garon, et maintenant
cest un homme. Ce ne sera plus du tout le mme Jack.

-- Oh! quant  cela, dit Bob, vous ntiez alors quun bout de
fille, une mchante gamine avec des boucles; tandis qu
prsent...

-- Tandis qu prsent?... demandai-je.

On et dit vraiment que Bob tait sur le point de me faire un
compliment.

-- Eh bien, vous navez plus les boucles, et vous tes maintenant
bien plus grosse et plus mauvaise.

 un certain point de vue, cest excellent davoir des frres.

Il nest pas possible  une jeune personne qui en a, de se faire
de ses mrites une opinion exagre.

Je crois qu lheure du djeuner, tout le monde fut content
dapprendre le retour promis de Jack Hawthorne.

Par tout le monde jentends ma mre, et Elsie, et Bob.

Notre cousin Salomon Barker, par contre, neut pas du tout lair
dtre accabl de joie quand je lanai cette nouvelle dun ton
triomphant, dune voix haletante.

Jusqualors je ny avais jamais song, mais peut-tre que ce jeune
gentleman commence  sprendre dElsie et quil redoute un rival.

Sans cela je ne vois pas pourquoi une chose aussi simple laurait
fait repousser son oeuf, dclarer quil avait djeun superbement,
et cela dun ton agressif qui permettait de douter de sa
sincrit.

Grace Maberly, lamie dElsie, avait lair trs contente, selon
son habitude.

Quant  moi, jtais dans un tat de joie exubrante.

Jack et moi, nous avions t camarades denfance.

Il avait t pour moi comme un frre plus g, jusquau jour ou il
tait entr dans les cadets et nous avait quitts.

Que de fois Bob et lui ont grimp aux pommiers du vieux Brown,
pendant que je me tenais par-dessous et recevais le butin dans mon
petit tablier blanc.

Il ny avait gure dans ma mmoire descapade, gure daventure o
Jack ne jout un rle de premier ordre.

Mais dsormais il tait le lieutenant Hawthorne.

Il avait fait la guerre dAfghanistan, et, selon lexpression de
Bob, ctait un guerrier fini.

Quelle tournure allait-il avoir?

Je ne sais comment cette expression de guerrier avait fait
surgir limage de Jack en armure complte, avec des plumes au
casque, altr de sang, et sescrimant avec une pe norme sur un
adversaire.

Aprs un tel exploit, je craignais bien quil ne condescendt plus
 jouer  saute-mouton, aux charades et aux autres amusements
traditionnels de Hatherley House.

Le cousin Sol fut certainement trs dprim pendant les quelques
jours qui suivirent.

On avait toutes les peines du monde  le dcider  faire un
quatrime aux parties de tennis.

Il tmoignait une passion tout  fait extraordinaire pour la
solitude et le tabac fort.

Nous tombions sur lui dans les endroits les plus inattendus, dans
les massifs, le long de la rivire, et dans ces occasions, sil
lui tait impossible de nous viter, il tenait son regard
rigoureusement fix vers le lointain et refusait dentendre nos
appels fminins et de sapercevoir quon agitait des ombrelles.

Cela tait certainement fort peu chic de sa part.

Un soir, aprs dner, je memparai de lui, et, me dressant de
toute ma hauteur, qui atteint cinq pieds quatre pouces et demi, je
me mis en devoir de lui dire ce que je pensais de lui.

Cest un procd que Bob regarde comme le comble de la charit,
car il consiste  donner libralement ce dont jai moi-mme le
plus grand besoin.

Le cousin Sol flnait dans un rocking-chair, le _Times_ devant
lui, et regardait le feu par dessus son journal, dun air
maussade.

Je me rangeai sur son flanc et lui envoyai ma borde.

-- On dirait que nous vous avons fch, master Barker, dis-je dun
ton de hautaine courtoisie.

-- Que voulez-vous dire, Nell? demanda mon cousin en me regardant
avec surprise.

Il avait une faon bien bizarre de me regarder, le cousin Sol.

-- Il semble que vous ne teniez plus  notre socit, remarquai-
je.

Puis, descendant soudain de mon ton hroque:

-- Vous tes stupide, Sol. Quest-ce qui vous a donc pris?

-- Rien du tout, Nell, ou du moins rien qui en vaille la peine.
Vous savez que je passe mon examen de mdecine dans deux mois et
que je dois my prparer.

-- Oh! dis-je, tout hrisse dindignation, si cest cela, alors
nen parlons plus. Naturellement, si vous prfrez des _os_  vos
jeunes parentes, cest fort bien. Il y a des jeunes gens qui
feraient de leur mieux pour se rendre agrables, au lieu de bouder
dans les coins et dapprendre  dpecer leurs semblables avec des
couteaux.

Et aprs avoir ainsi rsum la noble science de la chirurgie, je
moccupai avec une violence exagre  remettre en place des
ttires qui nen pouvaient mais.

Je voyais bien le cousin Sol regarder, dun air amus, la petite
personne aux yeux bleus qui allait et venait en colre devant lui.

-- Ne soufflez pas sur moi, Nell, dit-il. Jai dj t cueilli
une fois, vous savez. En outre (et alors il prit une figure grave)
vous aurez assez de distractions quand arrivera ce... comment se
nomme-t-il?... le lieutenant Hawthorne.

-- Ce nest pas toujours Jack qui irait frquenter les momies et
les squelettes, remarquai-je.

-- Est-ce que vous lappelez toujours Jack? demanda ltudiant.

-- Naturellement. Ce nom de John, cela vous a lair si raide.

-- Oh! oui, cest vrai, dit mon interlocuteur dun air de doute.

Javais toujours, trottant dans ma tte ma thorie au sujet
dElsie.

Je me figurai que je pourrais essayer de donne aux choses une
tournure plus gaie.

Sol stait lev et regardait par la fentre.

Jallai ly rejoindre et regardai timidement sa figure qui,
dordinaire, exprimait la bonhomie et qui, en ce moment, avait
lair trs sombre, trs malheureuse.

En tout temps, il tait trs renferm, mais je pensai quen le
poussant un peu je lamnerais  un aveu.

-- Vous tes un vieux jaloux, dis-je.

Le jeune homme rougit et me regarda.

-- Je connais votre secret, dis-je hardiment.

-- Quel secret? dit-il en rougissant davantage.

-- Ne vous tourmentez pas, je le connais. Permettez-moi de vous
dire, repris-je, devenant plus hardie encore, que Jack et Elsie
nont jamais t trs bien ensemble. Il y a bien plus de chance
pour que Jack devienne amoureux de moi. Nous avons toujours t
amis.

Si javais plant dans le corps du cousin Sol laiguille 
tricoter que je tenais  la main, il naurait pas bondi plus haut.

-- Grands Dieux! scria-t-il.

Et je vis fort bien dans le crpuscule ses yeux noirs se fixer sur
moi.

-- Est-ce que vous croyez rellement que cest votre soeur qui
moccupe.

-- Certainement, dis-je dun ton ferme, avec la conviction que je
clouais mon drapeau au grand mt.

Jamais un simple mot ne produisit pareil effet.

Le cousin Sol fit un tour sur lui-mme, la respiration coupe de
saisissement, et sauta bel et bien par la fentre.

Il avait toujours eu de bizarres faons dexprimer ses sentiments,
mais cette fois-ci il sy prit dune manire si originale que la
seule impression qui sempara alors de moi fut celle de la
stupfaction.

Je restai l  regarder fixement dans lobscurit croissante.

Alors je vis sur la pelouse une figure qui me regardait aussi dun
air abasourdi et stupfait.

-- Cest  vous que je pense, Nell, dit la figure.

Aprs quoi elle disparut.

Puis, jentendis le bruit de quelquun qui courait  toutes jambes
dans lavenue.

Ctait un jeune homme fort extraordinaire.

Les choses allrent leur train quotidien  Hatherley House, malgr
la dclaration daffection quavait faite de manire
caractristique le cousin Sol.

Il ne me sonda jamais au sujet des sentiments que jprouvais 
son gard et plusieurs jours se passrent sans quil ft la
moindre allusion  la chose.

videmment, il croyait avoir fait tout ce quil est indispensable
de faire en pareilles circonstances.

Toutefois, de temps  autre, il lui arrivait de membarrasser
terriblement, quand il survenait, se plantait bien devant moi, me
regardait avec la fixit de la pierre, ce qui tait absolument
pouvantable.

-- Ne faites pas a, Sol, lui dis-je un jour, vous me faites
frissonner des pieds  la tte.

-- Pourquoi est-ce que je vous donne le frisson, Nelly? dit-il.
Nest-ce pas parce que vous avez de laffection pour moi?

-- Oh! oui, jen ai assez, de laffection. Jen ai pour Lord
Nelson, sil sagit de cela, mais il ne me plairait gure que sa
statue vienne se planter devant moi et reste des heures  me
regarder. Voil qui me met dans tous mes tats.

-- Quest-ce qui a pu vous mettre lord Nelson dans la tte? dit
mon cousin.

-- Il est sr que je nen sais rien.

-- Est-ce que vous avez pour moi la mme affection que vous avez
pour Lord Nelson, Nell?

-- Oui, seulement plus forte.

Et le pauvre Sol dut se contenter de cette petite lueur
dencouragement, car Elsie et miss Maberly entrrent  grand bruit
dans la chambre et mirent fin  notre tte--tte.

Javais de laffection pour mon cousin, ctait certain.

Je savais quel caractre simple et loyal se cachait sous son
extrieur tranquille.

Et pourtant lide davoir pour amoureux Sol Barker -- Sol, dont
le nom mme est synonyme de timidit -- ctait trop incroyable.

Que ne sprenait-il de Grace, ou bien dElsie?

Elles auraient su que faire de lui. Elles taient plus ges que
moi. Elles pouvaient lui donner de lencouragement ou le rabrouer,
si elles aimaient mieux.

Mais Grace tait occupe  flirter tout doucement avec mon frre
Bob et Elsie paraissait ne se douter absolument de rien.

Jai gard souvenir dun trait typique du caractre de mon cousin,
que je ne puis mempcher de rapporter ici, bien quil soit tout 
fait en dehors de la suite de mon rcit.

Ctait  loccasion de sa premire visite  Hatherley House. La
femme du Recteur vint un jour nous rendre visite et la
responsabilit de la recevoir chut  Sol et  moi.

Tout alla fort bien en commenant.

Sol se montra extraordinairement anim et causeur.

Malheureusement un mouvement dhospitalit sempara de lui, et,
malgr de nombreux signes, et coups doeil pour lavertir, il
demanda  la visiteuse sil se permettrait de lui offrir un verre
de vin.

Or, comme si la malchance let voulu, notre provision venait
dtre acheve, et bien que nous eussions crit  Londres, lenvoi
ntait pas encore arriv  destination.

Jattendais la rponse, respirant  peine.

Jesprais un refus, mais quelle ne fut pas mon pouvante! Elle
accepta avec empressement.

-- Ne vous donnez pas la peine de sonner, Nell, dit Sol. Je ferai
le sommelier.

Et avec un sourire plein de confiance, il se dirigea vers le petit
placard o lon mettait ordinairement les carafons.

Ce fut seulement aprs stre engag  fond quil se rappela
soudain avoir entendu dire dans la matine quil ny avait plus de
vin  la maison.

Son angoisse desprit fut telle quil passa le reste de la visite
de mistress Salter dans le placard et se refusa  en sortir
jusqu ce quelle ft partie.

Sil y avait eu une possibilit quelconque que le placard du vin
et une autre issue, qui aboutt ailleurs, la chose se serait
arrange, mais je savais la vieille mistress Salter parfaitement
au fait de la gographie de la maison; elle la connaissait aussi
bien que moi.

Elle attendit pendant trois quarts dheure que Sol repart.

Puis elle sen alla de fort mauvaise humeur.

-- Mon cher, dit-elle en racontant lhistoire  son mari, et dans
son indignation ayant recours  un langage presque calqu sur
celui de lcriture, on et dit que le placard stait ouvert et
lavait englouti.


Chapitre II

-- Jack arrive par le train de deux heures, dit un matin Bob,
apparaissant au djeuner une dpche  la main.

Je pus saisir au vol un regard de reproche que me lanait Sol,
mais cela ne mempcha point de manifester ma joie  cette
nouvelle.

-- Nous nous amuserons normment quand il sera l, dit Bob. Nous
viderons ltang  poissons. Nous nous divertirons  nen plus
finir. Nest-ce pas, Sol, ce sera charmant.

Lopinion de Sol sur ce que cela pouvait avoir de charmant tait
videmment de celles que lon ne peut rendre par des paroles, car
il ne rpondit que par un grognement inarticul.

Ce matin-l, je songeai longuement  Jack dans le jardin.

Aprs tout, je me faisais grande fille, ainsi que Bob me lavait
rappel un peu rudement.

Il me fallait dsormais me montrer rserve dans ma conduite.

Un homme, en chair et en os, avait bel et bien jet sur moi un
regard pris.

Quand jtais une enfant, que jeusse Jack derrire moi et quil
membrasst, cela pouvait aller le mieux du monde mais dsormais
je devais le tenir  distance.

Je me rappelai quun jour il me fit prsent dun poisson crev
quil avait tir du ruisseau de Hatherley, et que je rangeai cet
objet parmi mes trsors les plus prcieux, jusquau jour o une
odeur tratresse qui se rpandait dans la maison fut cause que ma
mre crivit  M. Burton une lettre pleine dinjures, parce que
celui-ci avait dclar que notre systme de drainage tait aussi
parfait quon pouvait le dsirer.

Il faut que japprenne  tre dune politesse guinde qui tient
les gens  distance.

Je me reprsentai notre rencontre, et jen fis une rptition.

Le massif de chvrefeuille reprsentant Jack, je men approchai
solennellement, je lui fis une rvrence majestueuse et lui
adressai ces paroles, en lui tendant la main.

-- Lieutenant Hawthorne, je suis fort heureuse de vous voir.

Elsie survint pendant que je me livrais  cet exercice; elle ne
fit aucune observation, mais au lunch, je lentendis demander 
Sol si lidiotie se transmettait dans une famille, ou si elle
restait borne aux individus.

 ces mots, le pauvre Sol rougit terriblement et se mit 
bafouiller de la faon la plus confuse en voulant donner des
explications.


Chapitre III

La cour de notre ferme donne sur lavenue  peu prs  gale
distance de Hatherley House et de la loge.

Sol, moi, et master Nicolas Cronin, fils dun esquire[2] du
voisinage, nous y allmes aprs le lunch.

Cette imposante dmonstration avait pour objet de mater une
rvolte qui avait clat dans le poulailler.

Les premires nouvelles de linsurrection avaient t apportes 
la maison par le petit Bayliss, fils et hritier de lhomme
prpos aux poules, et on avait requis instamment ma prsence.

Quon me permette de dire en passant que la volaille tait le
dpartement dconomie domestique dont jtais tout spcialement
charge; et quil ntait pris aucune mesure en ce qui les
concernait, sans quon et recours  mes conseils et  mon aide.

Le vieux Bayliss sortit en clopinant  notre arrive et me donna
de grands dtails sur lmeute. Il parat que la poule  crte et
le coq de Bantam avaient acquis des ailes dune longueur telle
quils avaient pu voler jusque dans le parc et que lexemple donn
par ces meneurs avait t contagieux, au point que de vieilles
matrones de moeurs rgulires, telles que les Cochinchinoises aux
pattes arques, avaient manifest de la propension au vagabondage
et pouss des pointes jusque sur le terrain dfendu.

On tint un conseil de guerre dans la cour, et lon dcida 
lunanimit que les mutins auraient les ailes rognes.

Quelle course folle nous fmes! Par nous, jentends master Cronin
et moi, car le cousin Sol restait  planer dans le lointain, les
ciseaux  la main, et  nous encourager.

Les deux coupables se doutaient videmment pourquoi on les
rclamait, car ils se prcipitaient sous les meules de foin, ou
par dessus les cages au point quon et cru avoir affaire  une
demi-douzaine au moins de poules  crte et de coqs Bantam, jouant
 cache-cache dans la cour.

Les autres poules avaient lair de sintresser sans vacarme aux
vnements et se contentaient de lancer de temps  autre un
gloussement moqueur.

Toutefois, il nen tait pas de mme de lpouse favorite du
Bantam.

Elle nous injuriait positivement du haut de son perchoir.

Les canards formaient la partie la plus indisciplinable de cette
runion, car bien quils neussent rien  voir dans les dbuts de
ce dsordre, ils tmoignaient vivement leur intrt pour les
fuyards, couraient aprs eux de toute la vitesse de leurs courtes
pattes jaunes et embarrassaient les pas des poursuivants.

-- Nous la tenons, criai-je toute haletante, quand la poule 
crte fut cerne dans un angle. Attrapez-la, master Cronin. Ah!
vous lavez manque! Vous lavez manque! Arrtez-la, Sol. Oh! mon
Dieu! Elle arrive de mon ct.

-- Cest trs bien, miss Montague, scria master Cronin, pendant
que jattrapais par les pattes la malheureuse volatile et que je
me disposais  la mettre sous mon bras pour lempcher de
reprendre la fuite. Permettez-moi de vous la tenir.

-- Non, non, je vous prie dattraper le coq. Le voil! Tenez, l,
derrire la meule de foin! Passez dun ct, je passe de lautre.

-- Il sen va par la grande porte, cria Sol.

-- Chou! criai-je  mon tour, Chou! Oh! il est parti.

Et nous nous lanmes tous deux dans le parc pour ly poursuivre.

On tourna langle, on passa dans lavenue, o je me trouvai face 
face avec un jeune homme  figure trs hale, en complet 
carreaux, qui se dirigeait vers la maison, en flnant.

Il ny avait pas  se mprendre avec ces yeux gris et rieur.

Lors mme que je ne laurais pas regard, un instinct, jen suis
sre, maurait dit que ctait Jack.

Mtait-il possible davoir un air digne, avec la poule  crte
fourre sous mon bras?

Je fis un effort pour me redresser, mais le gredin doiseau
semblait se douter quil avait enfin trouv un protecteur, car il
se mit  piauler avec un redoublement de violence.

Dans mon dsespoir, je la lchai et jclatai de rire.

Jack en fit autant.

-- Comment a va-t-il, Nell? dit-il en me tendant la main.

Puis, dune voix qui marquait ltonnement:

-- Tiens, vous ntes plus du tout comme quand je vous ai vue pour
la dernire fois.

-- Ah! alors je navais pas une poule sous le bras, dis-je.

-- Qui aurait cru que la petite Nelly serait jamais devenue une
femme? dit Jack tout entier encore  sa stupfaction.

-- Vous ne vous attendiez pas  ce que je devienne un homme en
grandissant, nest-ce pas? dis-je avec une profonde indignation.

Et alors, renonant brusquement  toute rserve:

-- Nous sommes rudement contents de votre arrive, Jack. Ne vous
pressez pas tant daller  la maison. Venez nous aider  attraper
le coq bantam.

-- Vous avez bien raison, dit Jack avec sa voix si gaie
dautrefois. Allons!

Et nous voici tous les trois  courir comme des fous,  travers le
parc, pendant que le pauvre Sol sempressait  notre aide,
embarrass  larrire-garde avec les ciseaux et la prisonnire.

Jack avait son costume trs froiss pour un homme en visite, quand
il prsenta ses respects  maman dans laprs-midi, et mes rves
de dignit et de rserve taient disperss  tous les vents.


Chapitre IV

Ce mois de mai, nous emes  Hatherley House une vritable troupe.

Ctait Bob, et Sol, et Jack Hawthorne, et master Nicolas Cronin.
Ctait, dautre part, miss Maberly, et Elsie, et maman, et moi.

En cas de ncessit, nous pouvions recruter dans les rsidences
des environs une demi-douzaine dinvits, de manire  pouvoir
former un auditoire quand on produisait des charades ou des
pices, de notre cru.

Master Nicolas Cronin, jeune tudiant dOxford, adonn aux sports
et plein de complaisance, fut, de lavis de tous, une acquisition
utile, car il tait dou dun tonnant talent pour lorganisation
et lexcution.

Jack ne montrait pas, tant sen faut, autant dentrain
quautrefois.

En fait, nous fmes unanimes  laccuser dtre amoureux, ce qui
lui fit prendre cet air nigaud quont les jeunes gens en pareille
circonstance, mais il nessaya point de se disculper de cette
charmante imputation.

-- Quallons-nous faire aujourdhui? dit un matin Bob. Quelquun
de vous a-t-il une ide?

-- Vider ltang, dit master Cronin.

-- Nous navons pas assez dhommes, dit Bob. Passons  autre
chose.

-- Il faut organiser une cagnotte pour le Derby, dit Jack.

-- Oh! on a du temps de reste pour cela: les courses nauront lieu
que dans la seconde semaine. Voyons, autre chose?

-- Le Lawn-tennis, suggra Sol, avec hsitation.

-- Du Lawn-tennis, il nen faut pas.

-- Vous pourriez organiser une dnette  lAbbaye dHatherley,
dis-je.

-- Superbe, scria masser M. Cronin, cest bien cela. Quen
dites-vous, Bob?

-- Une ide de premire classe, dit mon frre, adoptant la
proposition avec empressement.

Les repas sur lherbe sont trs aims de ceux qui en sont  la
premire phase de la tendre passion.

-- Eh bien, comment nous y rendrons-nous, Nell? dit Elsie.

-- Je nirai pas du tout, dis-je. Jy tiendrais normment, mais
jai  planter ces fougres que Sol est all me chercher. Vous
feriez mieux daller  pied. Ce nest qu trois milles, et on
pourrait envoyer davance le petit Bayliss avec le panier de
provisions.

Il surgit alors un autre obstacle.

Le lieutenant stait donn une entorse la veille. Il nen avait
jusqualors parl  personne, mais  prsent, a commenait  lui
faire mal.

-- Vraiment, pourrais pas, dit Jack, trois milles  laller, trois
au retour.

-- Allons, venez, ne faites pas le fainant, dit Bob.

-- Mon cher garon, dit le lieutenant, jai fait assez de marches
pour le reste de ma vie. Si vous aviez vu avec quelle ardeur notre
nergique gnral me poussait de Kaboul  Kandahar, vous auriez
piti de moi.

-- Laissons le vtran tranquille, dit master Nicolas Cronin.

-- Ayons piti de ce soldat blanchi sous le harnais, remarqua Bob.

-- Assez blagu comme cela! fit Jack. Je vais vous dire ce que je
compte faire, reprit-il en se ranimant. Vous me donnerez la
charrette anglaise, Bob, et je la conduirai en compagnie de Nell,
ds quelle aura fini de planter ses fougres. Nous pourrons nous
charger du panier. Vous venez, nest-ce pas, Nell?

-- Cest entendu, dis-je.

Bob donna son approbation  cet arrangement, et tout le monde fut
content,  lexception de masser Salomon Barker, qui jeta sur le
militaire un regard imprgn dune indulgente malice.

Laffaire dfinitivement convenue, toute la troupe alla faire les
prparatifs, et ensuite on partit par lavenue.


Chapitre V

On ne saurait croire  quel point ltat de la cheville samliora
ds que le dernier de la bande eut disparu au tournant de la haie.

Quand les fougres eurent t plantes, quand le gig[3] fut attel,
Jack avait retrouv toute son activit, toute sa vivacit.

-- Il me semble que vous avez mis bien peu de temps  gurir, dis-
je pendant que nous trottions  travers les mandres du petit
sentier champtre.

-- En effet, dit Jack, cest que je navais rien du tout, Nell. Je
voulais causer avec vous.

-- Vous nallez pas me soutenir que vous avez dit un mensonge pour
pouvoir causer avec moi? protestai-je.

-- Jen dirais quarante, dit Jack avec aplomb.

Jtais tellement perdue dans la contemplation de pareils abmes
de sclratesse dans le caractre de Jack, que je ne fis plus
aucune riposte.

Je me demandai si Elsie serait flatte ou indigne quon lui
parlt de commettre un tel nombre de mensonges pour elle.

-- Nous avons toujours t si bons amis quand nous tions enfants,
Nell, commena mon compagnon.

-- Oui, dis-je en baissant les yeux sur la couverture jete sur
nos genoux.

Je commentais  ce moment  devenir une jeune personne dune
grande exprience, comme vous le voyez, et  comprendre ce que
signifient certaines inflexions de la voix masculine.

Ce sont des choses que lon nacquiert que par la pratique.

-- Vous navez pas lair davoir autant daffection pour moi que
vous en aviez alors, dit Jack.

Jtais toujours absorbe entirement par lexamen de la peau de
lopard que javais devant moi.

-- Savez-vous, Nelly, reprit Jack, que quand je campais en plein
air dans les passes glaces de lHimalaya, quand je voyais larme
ennemie range en bataille devant moi, bref... reprit-il en
prenant soudain un ton passionn, tout le temps que jai pass
dans ce maudit trou dAfghanistan, je nai pas eu dautre pense
que celle de la fillette que javais laisse en Angleterre.

-- Vraiment! dis-je  demi-voix.

-- Oui, dit Jack, jai emport votre souvenir dans mon coeur, et
quand je suis revenu, vous ntiez plus une fillette. Je vous ai
retrouve belle femme, Nelly, et je me suis demand si vous aviez
oubli les jours dautrefois.

Jack commenait  devenir trs potique dans son enthousiasme.

Pendant ce temps, il avait abandonn compltement  son initiative
le vieux poney, qui se laissait aller, lui,  son penchant
chronique, celui de sarrter pour admirer le paysage.

-- Voyons, Nelly, dit Jack, avec une dfaillance dans la
respiration, comme quand on va tirer la corde de sa douche en
pluie, une des choses que lon apprend en faisant campagne, cest
 mettre la main sur les bonnes choses ds quon les aperoit. Pas
de retard, pas dhsitation, car on ne sait pas si quelque autre
ne va pas lemporter pendant quon cherche  prendre son parti.

Nous y venons, me dis-je avec dsespoir, et il ny a pas de
fentre par o Jack puisse se jeter ds quil aura fait le
plongeon.

Jen tais venue  former une association dides entre celle
damour et celle de saut par la fentre et cela datait de laveu
du pauvre Sol.

-- Ne croyez-vous pas, Nell, dit Jack, que vous auriez pour moi
assez daffection pour lier ternellement votre existence  la
mienne? Voudriez-vous tre ma femme, Nelly?

Il ne sauta pas mme  bas du vhicule.

Il y resta, assis prs de moi, me regardant avec ses brillants
yeux gris, pendant que le poney allait flnant, et broutant les
fleurs des deux cts de la route.

Trs videmment il tenait  obtenir une rponse.

Je ne sais comment je crus voir une figure ple et timide me
regarder dun fond obscur et entendre la voix de Sol me faisant sa
dclaration damour.

Pauvre garon, aprs tout il stait mis le premier en campagne!

-- Le pourriez-vous, Nell? demanda Jack une fois de plus.

-- Jai beaucoup daffection pour vous, Jack, lui dis-je en le
regardant avec un certain trouble, mais...

Comme sa figure saltra,  ce monosyllabe:

Mais je ne crois, pas que mon affection aille jusque-l. En
outre, je suis si jeune, voyez-vous. Je crois bien que votre
proposition me vaudrait beaucoup de compliments et le reste, mais
il ne faut plus songer  moi  ce point de vue.

-- Alors vous me refusez, dit Jack en plissant lgrement.

-- Pourquoi ne vous adressez-vous pas  Elsie, mcriai-je dans
mon dsespoir. Pourquoi tout le monde sadresse-t-il  moi?

-- Ce nest pas Elsie que je veux, scria Jack en lanant au
poney un coup de fouet qui surprit un peu ce quadrupde  lallure
peu presse. Quest-ce que veut dire ce tout le monde, Nell?

Pas de rponse.

-- Je vois ce que cest, dit Jack avec amertume. Jai remarqu ce
cousin, qui est toujours aprs vous, depuis que je suis ici. Vous
tes engage avec lui?

-- Non, non, je ne le suis pas.

-- Que Dieu en soit lou! rpondit dvotement Jack. Il y a encore
de lespoir. Peut-tre, avec le temps, en viendrez-vous  de
meilleures ides. Dites-moi, Nell, aimez-vous beaucoup ce nigaud
dtudiant en mdecine?

-- Ce nest pas un nigaud, dis-je avec indignation, et je laime
tout autant que je vous aimerai jamais.

-- Vous pourriez laimer tout autant sans beaucoup laimer, dit
Jack dun ton boudeur.

Puis ni lun ni lautre ne dmes mot, jusquau moment o un grand
cri pouss en choeur par Bob et master Cronin annona larrive du
reste de la troupe.


Chapitre VI

Si la partie de campagne fut russie, cela fut d entirement aux
efforts de ce dernier gentleman.

Trois amoureux sur quatre personnes, cest hors de proportion, et
il fallut toutes ses facults de boute-en-train pour compenser
leffet dsastreux de lhumeur des autres.

Bob avait lair de ne voir que les charmes de miss Maberly.

La pauvre Elsie restait  se morfondre dans lisolement, pendant
que mes deux admirateurs passaient leur temps  se regarder, puis
 me regarder tour  tour.

Mais master Cronin lutta courageusement contre cet tat de choses
dcourageant, se rendit agrable  tous, en explorant des ruines
ou dbouchant des bouteilles avec la mme vhmence, la mme
nergie.

Le cousin Sol, en particulier, se montrait dcourag et dpourvu
dentrain.

Il tait convaincu, jen suis sre, que mon voyage en tte--tte
avec Jack avait t arrang davance entre nous. Mais il y avait
dans son expression plus de peine que de colre.

Jack, au contraire, jai regret de le dire, se montrait nettement
agressif.

Ce fut mme cela qui me dcida  choisir mon cousin pour
maccompagner dans la promenade  travers bois qui suivit le
lunch.

Jack avait fini par prendre des airs de propritaire si provocants
que jtais rsolue  en finir une fois pour toutes.

Je lui en voulais aussi davoir pris lair dtre cruellement
mortifi par mon refus et davoir voulu dnigrer par derrire le
pauvre Sol.

Il sen fallait beaucoup que je fusse prise de lun ou de
lautre, mais aprs tout, avec mes ides juvniles de lutte 
armes gales, jtais rvolte de voir lun ou lautre prendre une
avance que je regardais comme un avantage mal acquis.

Je sentais que si Jack ntait pas revenu, jaurais fini  la
longue par agrer mon cousin.

Dautre part, si ce navait t Sol, je naurais jamais pu refuser
Jack.

Pour le moment, je les aimais tous les deux trop pour favoriser
lun ou lautre.

Comment cela finira-t-il? je me le demande, pensai-je. Il faut
que je fasse quelque chose de dcisif dans un sens ou dans
lautre,  moins que, peut-tre, le meilleur parti soit dattendre
et de voir ce que lavenir amnera.

Sol montra une lgre surprise quand je le choisis pour compagnon,
mais il accepta avec un sourire de gratitude.

Son esprit parut considrablement soulag.

-- Ainsi donc, je ne vous ai point encore perdue, Nell, me dit-il
 demi-voix, pendant que nous nous enfoncions sous les grands
arbres et que les voix de la troupe nous arrivaient de plus en
plus affaiblies par lloignement.

-- Personne ne peut me perdre, dis-je, car jusqu prsent
personne ne ma gagne. Je vous en prie, ne parlez plus de cela.
Ne pourriez-vous pas causer comme vous le faisiez il y a deux ans,
et ne pas tre si pouvantablement sentimental?

-- Vous saurez un jour pourquoi, Nell, dit ltudiant dun ton de
reproche. Attendez jusquau jour o vous connatrez vous-mme
lamour; alors vous comprendrez.

Je fis une lgre moue dincrdulit.

-- Asseyons-nous ici, Nell, dit le cousin Sol, en me dirigeant
habilement vers un petit tertre couvert de fraisiers et de mousse,
et se perchant sur une souche darbre  cot de moi. Maintenant,
tout ce que je vous demande, cest de rpondre  une ou deux
questions. Aprs cela je ne vous perscuterai plus.

Je massis, lair rsign, les mains sur les genoux.

-- tes-vous fiance au lieutenant Hawthorne?

-- Non, rpondis-je avec nergie.

-- Est-ce que vous laimez mieux que moi?

-- Non; je ne laime pas mieux.

Le thermomtre du bonheur de Sol marqua au moins cent degrs 
lombre.

-- Est-ce que vous maimez mieux que lui, Nelly fit-il dune voix
trs tendre.

-- Non.

Le thermomtre redescendit au-dessous de zro.

-- Voulez-vous dire que nous sommes,  vos yeux, exactement au
mme niveau?

-- Oui.

-- Mais il vous faudra choisir entre nous un jour, vous savez, dit
le cousin Sol dun ton de doux reproche.

-- Je voudrais bien quon ne me tourmente pas ainsi, mcriai-je
en me fchant, ce que font dordinaire les femmes quand elles ont
tort. Vous ne maimez pas du tout. Autrement vous ne seriez pas
ainsi  me harceler. Je crois qu vous deux vous finirez par me
rendre folle.

Et alors je parus sur le point dclater en sanglots, en mme
temps que la faction Barker manifestait des indices de
consternation et de dfaite.

Est-ce que vous ne voyez pas ce qui en est Sol? dis-je en riant 
travers mes larmes de son air dconfit. Supposez que vous ayez t
lev avec deux jeunes filles, que vous en soyez venu  les aimer
beaucoup toutes deux, mais que vous nayez jamais eu de prfrence
pour lune, que vous nayez jamais eu lide dpouser lune ou
lautre. Puis, quon vous dise comme cela,  brle pourpoint, que
vous devez choisir lune delles, et rendre ainsi lautre trs
malheureuse, vous trouveriez, nest-ce pas, que ce nest pas chose
facile.

-- En effet, je ne le trouve pas, dit ltudiant.

-- Alors vous ne pouvez pas me blmer.

-- Je ne vous blme pas, Nelly, rpondit-il en sattaquant avec sa
canne  une grande digitale pourpre. Je trouve que vous avez
parfaitement le droit de vouloir tre sre de vos dispositions. Il
me semble, continua-t-il -- en parlant dune voix un peu hache,
mais disant ce quil pensait, en vrai gentleman anglais quil
tait -- il me semble que ce Hawthorne est un excellent garon. Il
a plus vu le monde que moi. Il fait, il dit toujours ce quil y a
de mieux  faire et  dire, et quand il le faut, et certainement
ce nest point l un des traits de mon caractre. Puis il est de
bonne famille. Il a un bel avenir. Je devrais, je pense, vous
savoir beaucoup de gr de votre hsitation, Nell, et la regarder
comme une preuve de votre bon coeur.

-- Nous ne parlerons plus de cela, dis-je en pensant,  part moi,
que ce garon-l tait dune nature bien plus fine que celui dont
il faisait lloge. Tenez, ma jaquette est toute tache par ces
affreux champignons. Je me demande o sont les autres en ce
moment.

Il ne fallut pas bien longtemps pour les dcouvrir.

Tout dabord nous entendmes des cris et des rires qui
retentissaient dans les chos des longues clairires.

Puis, comme nous nous avancions dans cette direction, nous fmes
stupfaits de voir la flegmatique Elsie courant  toutes jambes
par le bois, sans chapeau, sa chevelure flottant au vent.

Ma premire ide fut quil tait arriv une effrayante catastrophe
-- peut-tre des brigands, ou un chien enrag -- et je vis la
forte main de mon compagnon se crisper sur sa canne.

Mais lorsque nous fmes prs de la fugitive, nous apprmes que
tout le tragique de la chose se rduisait  une partie de cache-
cache organise par linfatigable master Cronin.

Comme on samusa, en se courbant, se cachant, courant parmi les
chnes de Hatherley.

Quelle horreur aurait prouve le bon vieil abb qui les avait
plants et comme la longue procession de moines en robe noire se
serait mise  marmotter ses oraisons!

Jack refusa de prendre part au jeu, en allguant sa cheville
malade, et resta  fumer sous un arbre, lair fort boudeur, en
jetant sur Salomon Barker des regards pleins dune sombre haine,
pendant que ce dernier gentleman participait au jeu avec
enthousiasme et se distinguait en se faisant toujours prendre et
ne prenant jamais personne.


Chapitre VII

Pauvre Jack! Il fut certainement trs malheureux ce jour-l.

Mme un amoureux accueilli favorablement et t quelque peu
dsorient, je crois, par un incident survenu pendant notre retour
 la maison.

Il avait t convenu que nous reviendrions tous  pied. La
charrette avait t dj renvoye avec le panier vide, de sorte
que nous prmes par lAlle des pines, et ensuite  travers
champs.

Nous tions occups justement  franchir une barrire  claire-
voie pour traverser la pice de terre de dix acres du pre Brown,
quand master Cronin revint en arrire et dit que nous ferions
mieux de prendre la route.

-- La route? dit Jack. Cest absurde. Nous gagnons un quart de
mille par ce champ.

-- Oui, mais il y a quelque danger. Nous ferions mieux de faire le
tour.

-- O est le danger? fit notre militaire en tortillant sa
moustache dun air ddaigneux.

-- Oh! ce nest rien, dit Cronin. Ce quadrupde qui est au milieu
du pr, cest un taureau, et un taureau qui na pas trs bon
caractre. Voil tout. Je ne suis pas davis de laisser aller les
dames.

-- Nous nirons pas, dirent en choeur les dames.

-- Alors suivons la haie pour regagner la route, suggra Sol.

-- Vous irez par o il vous plaira, dit Jack dun ton grognon.
Quant  moi, je passe par le pr.

-- Ne faites pas le fou, Jack, dit mon frre.

-- Cest bon pour vous autres de penser  tourner le dos  une
vieille vache; moi je ne trouve pas. Cela blesse mon amour-propre,
voyez-vous, et je vous rejoindrai de lautre ct de la ferme.

Et, ce disant, Jack boutonna son habit dun air truculent, brandit
sa canne avec jactance et entra dans la prairie de dix acres.

On se groupa prs de la barrire et on suivit dun regard anxieux
les vnements.

Jack fit de son mieux pour avoir lair absorb par la
contemplation du paysage et de ltat probable du temps, car il
jetait des regards autour de lui et vers les nuages dun air
proccup.

Toutefois ses coups doeil partaient du ct taureau et y
revenaient je ne sais comment.

Lanimal, aprs avoir examin longuement et fixement lintrus,
avait battu en retraite dans lombre de la haie sur un des cts,
et Jack suivait le grand axe du champ.

-- a va bien, dis-je, il sest cart du chemin.

-- Je crois quil le fait marcher, dit master Nicolas Cronin.
Cest un animal plein de mchancet et de roublardise.

Master Cronin finissait  peine ces mots que le taureau sortit de
lombre de la haie, et se mit  frapper du pied en secouant sa
tte noire  lexpression mauvaise.

 ce moment Jack tait au milieu du pr et affectait de ne pas
remarquer son adversaire, tout en htant un peu le pas.

La manoeuvre, que fit ensuite le taureau, consista  dcrire
rapidement deux ou trois petits cercles.

Puis il sarrta, lana un mugissement, baissa la tte, dressa la
queue et se dirigea sur Jack de toute sa vitesse.

Ce ntait plus le moment de feindre dignorer lexistence de
lanimal.

Jack regarda un instant autour de lui.

Il navait dautre arme que sa petite canne, pour tenir tte 
cette demi-tonne de viande en colre qui accourait sur lui au pas
de charge.

Il fit la seule chose qui fut possible, cest  dire quil courut
vers la haie de lautre ct du pr.

Tout dabord Jack eut la condescendance de courir, mais ensuite il
se mit  un trot tranquille, mprisant, une sorte de compromis
entre sa dignit et sa crainte, chose si plaisante que, malgr
notre effroi, nous clatmes de rire en choeur.

Peu  peu, toutefois, comme il entendait le galop des sabots se
rapprocher, il hta le pas, et finit par prendre pour tout de bon
la fuite pour trouver un abri.

Son chapeau stait envol, les basques de son habit voltigeaient
au vent, et son ennemi ntait plus qu dix yards de lui.

Quand mme notre hros de lAfghanistan aurait eu  ses trousses
toute la cavalerie dAyoub Khan, il naurait pu parcourir cet
espace en moins de minutes.

Si vite quil allt, le taureau allait plus vite encore, et ils
parurent atteindre la haie en mme temps.

Nous vmes Jack sy enfoncer hardiment, et une seconde aprs il en
sortit de lautre ct, dun trait, comme sil avait t projet
par un canon, pendant que le taureau lanait une srie de
mugissements triomphants  travers le trou fait par Jack.

Nous prouvmes une sensation de soulagement en voyant Jack se
secouer pour se mettre en route dans la direction de la maison
sans jeter un regard de notre ct.

Lorsque nous arrivmes, il stait retir dans sa chambre et ce
fut seulement le lendemain au djeuner quil reparut, boitant et
lair fort dconfit.

Mais aucun de nous neut la cruaut de faire allusion 
lvnement, et par un traitement judicieux nous lemes remis
dans son tat normal de bonne humeur avant lheure du lunch.


Chapitre VIII

Ctait deux jours aprs la partie de campagne que devait se tirer
notre grande cagnotte du Derby.

Ctait une crmonie annuelle quon nomettait jamais  Hatherley
House.

En comptant les visiteurs et les voisins il y avait gnralement
autant de demandes de tickets quil y avait de chevaux engags.

-- La cagnotte se tire ce soir, Mesdames et Messieurs, dit Bob en
qualit de matre de la maison. Le montant est de dix shillings.
Le second a un quart de la masse, le troisime rentre dans sa
mise. Personne ne peut prendre plus dun billet, ni vendre son
billet aprs lavoir pris.

Tout cela fut proclam par Bob dune voix trs pompeuse, trs
officielle, bien que leffet en ft un peu amoindri par un sonore
Amen de master Nicolas Cronin.


Chapitre IX

Il me faut maintenant renoncer au style personnel pour un moment.

Jusqu prsent, ma petite histoire sest compose simplement
dune srie dextraits de mon journal particulier, mais jai
maintenant  raconter une scne que je nappris quau bout de bien
des mois.

Le lieutenant Hawthorne, ou Jack, comme je ne puis mempcher de
lappeler, avait t fort tranquille depuis la partie de campagne,
et il stait adonn  la rverie.

Or, le hasard voulut que master Salomon Barker vnt au fumoir
aprs le lunch, le jour de la cagnotte, et quil y trouvt le
lieutenant assis et faisant de la fume, pour distraire sa
grandeur solitaire.

Battre en retraite et paru une lchet.

Aussi ltudiant sassit-il sans mot dire et se mit  feuilleter
le _Graphic_.

Les deux nivaux trouvaient la situation galement embarrassante.

Ils avaient pris lhabitude de mettre le plus grand soin 
sviter et maintenant ils se trouvaient brusquement mis face 
face, sans quun tiers ft l pour jouer le rle de tampon.

Le silence finissait par devenir pnible.

Le lieutenant billa, toussa avec une nonchalance mal joue et
continua  examiner dun air sombre le journal quil tenait.

Le tic-tac de la pendule, le choc des billes qui arrivait de
lautre ct du corridor, o se trouvait la salle de billard,
prenaient une intensit et une monotonie qui,  la longue,
devenaient insupportables.

Sol leva les yeux une fois, mais il rencontra les yeux de son
compagnon, qui venait de faire exactement la mme chose.

Les deux jeunes gens se donnrent aussitt lair de sintresser
profondment, exclusivement aux dessins du plafond.

Pourquoi me quereller avec lui? pensait Sol  part lui. Aprs
tout, je ne demande qu jouer  chances gales. Probablement je
serai mal accueilli, mais je ne risque rien  lui offrir une
entre en conversation.

Le cigare de Sol stait teint: loccasion tait trop favorable
pour la laisser passer.

-- Auriez-vous lobligeance de me donner une allumette,
Lieutenant? demanda-t-il.

Le lieutenant tait dsol, extrmement dsol, mais navait pas
la moindre allumette.

Ctait un mauvais dbut.

La politesse glaciale vous tient plus  distance que la
grossiret proprement dite. Mais master Salomon Barker, comme la
plupart des gens timides, tait laudace mme, ds que la glace
avait t rompue.

Il ne voulait plus de ces coups dpingle, de ces malentendus; le
moment tait venu des mesures dfinitives.

Il poussa son fauteuil jusquau milieu de la chambre et se planta
en face du militaire tonn.

-- Vous faites la cour  miss Nelly Montague, dit-il.

Jack se leva de son canap aussi promptement que si le taureau du
fermier Brown tait entr par la fentre.

-- Et si je la fais, dit-il en tortillant sa moustache roussie,
que diable cela peut-il vous faire?

-- Ne vous emportez pas, dit Sol, rasseyez-vous; et causons de
laffaire en gens raisonnables. Je laime, moi aussi.

-- O diable cet individu veut-il en venir? se demanda Jack en se
ressayant, et tout fumant encore de la rcente explosion.

-- En un mot comme en cent, le fait est que nous laimons tous les
deux, reprit Sol en soulignant sa remarque dun mouvement de son
doigt osseux.

-- Et aprs? dit le lieutenant, donnant quelques indices dune
rechute. Je suppose que le plus favoris lemportera, et que la
jeune personne est parfaitement en tat de faire elle-mme son
choix. Vous ne vous attendez pas, nest-ce pas,  ce que je me
retire de la course, uniquement parce que vous tenez  gagner le
prix?

-- Cest bien cela, scria Sol, il faudra que lun de nous deux
se retire. Vous avez mis la bonne ide. Vous voyez, Nelly, miss
Montague veux-je dire, vous aime mieux que moi, autant que je puis
voir, mais elle maime encore assez pour ne pas vouloir maffliger
par un refus formel.

-- Lhonntet moblige  reconnatre, dit Jack dun ton plus
conciliant que celui donc il avait parl jusqualors, que Nelly,
miss Montague, veux-je dire, vous aime mieux que moi, mais que,
nanmoins, elle maime encore assez pour ne pas prfrer mon rival
ouvertement, en ma prsence.

-- Je ne suis pas de votre avis, dit ltudiant.  vrai dire, je
crois que vous vous trompez, car elle me la dit en propres
termes. Toutefois, ce que vous dites nous permettra darriver plus
facilement  nous entendre. Il est parfaitement vident que tant
que nous nous montrerons galement amoureux delle, aucun de nous
deux ne peut avoir le moindre espoir de faire sa conqute.

-- Il y a quelque bon sens dans cela, dit le lieutenant, dun air
rflchi, mais que proposez-vous?

-- Je propose que lun de nous se retire, pour employer votre
expression. Il ny a pas dautre alternative.

-- Mais qui devra se retirer? demanda Jack.

-- Ah! voil la question.

-- Je puis allguer que je la connais depuis plus longtemps.

-- Je puis allguer que jai t le premier  laimer.

Laffaire semblait arrive  un point mort. Ni lun ni lautre des
jeunes gens ntait, si peu que ce ft, dispos  abdiquer en
faveur de son rival.

-- Voyons, dit ltudiant, si nous tirions au sort.

Cela paraissait quitable, tous deux en tombrent daccord. Mais
il surgit une nouvelle difficult.

Tous deux prouvaient une rpugnance sentimentale  risquer lange
de leurs rves sur une chance aussi mesquine que la chute dune
pice de monnaie ou la longueur dune paille.

Ce fut en ce moment critique que le lieutenant Hawthorne eut une
inspiration.

-- Je vais vous dire de quelle faon nous allons trancher
laffaire, proposa-t-il. Vous et moi nous sommes inscrits pour la
cagnotte de notre Derby. Si votre cheval bat le mien, je renonce 
ma chance. Si le mien bat le vtre, vous renoncez pour toujours 
miss Montagne. Est-ce march conclu?

-- Je nai quune rserve  faire, dit Sol. Cest dans deux jours
quauront lieu les courses. Pendant ce temps-l, aucun de nous ne
devra rien faire pour gagner sur lautre un avantage dloyal. Nous
conviendrons tous les deux dajourner notre cour jusqu ce que la
chose soit dcide.

-- Convenu! dit le soldat.

-- Convenu! dit Salomon.

Et tous deux scellrent lengagement dune poigne de mains.


Chapitre X

Ainsi que je lai fait remarquer, je ne savais rien de lentretien
qui avait eu lieu entre mes prtendants.

Je puis dire incidemment que, pendant ce temps-l, jtais dans la
bibliothque, ou jcoutais du Tennyson, que me lisait de sa voix
sonore et musicale master Nicolas Cronin.

Toutefois, je maperus, dans la soire, que ces deux jeunes gens
montraient un entrain singulier au sujet de leurs chevaux, et que
ni lun ni lautre ntaient disposs  rien faire pour mtre
agrable.

Je suis heureuse de pouvoir dire quils furent punis de ce crime
par le sort qui leur attribua des outsiders sans valeur.

Eurydice fut, je crois, le cheval chu  Sol, pendant que Jack
tirait le nom de Bicyclette.

Master Cronin eut pour sa part un cheval appel Iroquois. Quant
aux autres, ils parurent enchants de leur lot.

Avant daller me coucher, je jetai un coup doeil au fumoir, et je
fus enchant de voir Jack en train de consulter le prophte du
sport dans le _Champ de Courses_ tandis que Sol tait plong
jusquau cou dans la _Gazette_.

Cette passion soudaine pour le Turf paraissait dautant plus
trange que si je savais mon cousin capable de distinguer un
cheval dune vache, ctait tout ce que ses amis pouvaient lui
accorder en fait de connaissances de cette sorte.

Les diffrentes personnes qui se trouvaient  la maison furent
unanimes  trouver que ces dix jours passaient bien lentement.

Je naurais pu en dire autant.

Peut-tre parce que je dcouvris une chose fort inattendue et fort
agrable au cours de cette priode.

Ctait un soulagement que de me sentir exempte de toute crainte
de blesser la susceptibilit de lun ou de lautre de mes anciens
amoureux.

Je pouvais dire maintenant quel tait lobjet de mon choix, de ma
prfrence, car ils mavaient compltement abandonne, et me
laissaient  la socit de mon frre Bob ou de master Nicolas
Cronin.

Le nouvel lment dentrain quavaient apport les courses de
chevaux semblait avoir chass entirement de leur esprit leur
premire passion. Jamais on ne vit maison envahie  ce point par
les _tuyaux_ spciaux, par un tel nombre dodieux imprims, o il
pourrait par hasard se trouver un mot relatif  la forme des
chevaux ou  leurs antcdents.

Les grooms de lcurie eux-mmes taient las de raconter comme
quoi Bicyclette descendait de Vlocipde, ou dexpliquer 
ltudiant en mdecine comment Eurydice tait issue de Hads par
Orphe. Lun deux dcouvrit que la grand-mre maternelle
dEurydice tait arrive troisime au Handicap dEbor; mais la
faon bizarre dont il se mettait sur loeil gauche la demi-
couronne quil avait reue, tout en adressant de loeil droit un
clin doeil au cocher, donne quelque lieu de mettre en doute son
affirmation.

Et dune voix qui sentait la bire, il dit tout bas ce soir-l:

-- Ce nigaud! Il ne sapercevra pas de la diffrence, et rien que
de simaginer que cest la vrit, a vaut un dollar pour lui.


Chapitre XI

 lapproche du jour du Derby lmotion saccrut.

Master Cronin et moi, nous changions des coups doeil et des
sourires, en voyant Jack et Sol se jeter, aprs le djeuner, sur
les journaux et dvorer les listes des paris.

Mais le point culminant, ce fut le soir qui prcdait
immdiatement la course.

Le lieutenant avait couru  la gare pour sassurer les dernires
nouvelles. Il revint toujours courant, et brandissant avec
frnsie un journal froiss au-dessus de sa tte.

-- Eurydice est couronne, cria-t-il. Votre cheval est fichu,
Barker.

-- Quoi? hurla Sol.

-- Oui, fichu... absolument abm  lentranement, ne courra pas
du tout.

-- Faites voir, gmit mon cousin, en semparant du journal.

Puis il le laissa tomber, slana hors de la chambre et descendit
 grand bruit les marches quatre  quatre.

Nous ne le revmes plus jusquau soir, o il reparut furtivement
trs bouriff et se hta de se glisser dans sa chambre.

Pauvre garon? jaurais sympathis avec sa peine si je navais
song  la conduite dloyale quil avait rcemment tenue  mon
gard.

Depuis ce moment, Jack parut un tout autre homme.

Il commena aussitt  me tmoigner des attentions visibles, ce
qui fut fort ennuyeux pour moi et pour une autre personne qui se
trouvait l.

Il joua du piano. Il chanta. Il proposa des amusements de socit.
En somme, il usurpa les fonctions exerces dordinaire par master
Nicolas Cronin.

Je me souviens davoir t frappe dun fait remarquable, cest
que dans la matine du Derby, le lieutenant parut avoir
compltement cess de sintresser de la course.

 djeuner, il se montra plein dentrain, mais il nouvrit pas
mme le journal qui se trouvait devant lui.

Ce fut master Cronin qui le dploya  la fin, et jeta un regard
sur les colonnes.

-- Quoi de neuf, Nick? demanda mon frre Bob.

-- Pas grand-chose. Ah! si, voici quelque chose. Un autre accident
de chemin de fer. Une rencontre de trains,  ce quil parat, le
frein Westinghouse na pas fonctionn. Deux tus, sept blesss
et... par Jupiter! coutez-moi a: parmi les victimes se trouvait
un des concurrents des jeux Olympiques daujourdhui. Un clat
aigu de bois lui est entr dans le ct et cet animal de valeur a
d tre sacrifi sur lautel de lhumanit. Le nom de ce cheval
est Bicyclette. Hol, Hawthorne, voil que vous avez rpandu tout
votre caf sur la nappe. Ah! joubliais: Bicyclette, ctait votre
cheval, nest-ce pas? Voil votre chance  leau, je le crains. Je
vois quIroquois, qui avait une basse cote au commencement, est
devenu le favori du jour.


Chapitre XII

Paroles significatives, et je ne doute pas que votre perspicacit
ne vous lait appris, au moins depuis les trois dernires pages.

Ne me traitez pas de flirteuse, de coquette avant davoir pes les
faits.

Tenez compte de mon amour-propre piqu du soudain abandon de mes
amoureux, songez combien je fus charme de laveu que me fit celui
dont javais voulu me cacher lamour, alors mme que je le lui
rendais, songez aux occasions qui soffrirent  lui et dont il
profita pendant tout le temps que Jack et Sol mvitrent dune
manire systmatique et pour se conformer  leur ridicule
convention.

Pesez tout cela, et alors qui dentre vous jettera la premire
pierre  la jeune fille rougissante qui fut lenjeu de la cagnotte
du Derby?

Voici la chose, telle quelle parut au bout de trois mois bien
courts dans le _Morning Post_: 12 aot --  lglise de
Hatherley, mariage de Nicolas Cronin, esquire, fils an de
Nicolas Cronin, esquire, de Woodlands, Cropshire, avec miss
Eleanor Montague, fille de feu James Montague, esquire, juge de
paix,  Hatherley House.


Chapitre XIII

Jack partit en dclarant quil allait soffrir comme volontaire
dans une expdition en ballon pour le Ple Nord. Mais il revint
trois jours aprs, et dit quil avait chang dintention.

Il voulait refaire  pied le trajet parcouru par Stanley  travers
lAfrique quatoriale.

Depuis, il a laiss chapper une ou deux allusions pleines
damertume aux esprances dues et aux joies ineffables de la
mort; mais tout bien considr, il continue  se porter fort bien,
et rcemment on la entendu grogner en des occasions telles que du
mouton pas assez cuit et du boeuf trop cuit, allusions que lon
peut  bon droit regarder comme des indices de bonne sant.

Sol prit la chose avec plus de calme; mais je crains que le fer ne
soit entr plus profond dans son me.

Toutefois, il se remit daplomb comme un garon courageux quil
tait.

Il poussa mme la hardiesse jusqu dsigner les demoiselles
dhonneur, ce qui lui fournit loccasion de se perdre dans un
labyrinthe inextricable de mots.

Il se lava les mains de la phrase rebelle, et la coupa en deux
pour sasseoir, succombant  sa rougeur et aux applaudissements.

Jai entendu dire quil avait pris pour confidente de ses douleurs
et de ses dceptions la soeur de Grace Maberly et trouv en elle
la sympathie quil en attendait.

Bob et Grace se marient dans quelques mois, et il se pourrait
quun autre mariage ait lieu  la mme poque.


LE RCIT DE LAMRICAIN


Chapitre I

Cela vous a un air trange, disait-il au moment o jouvris la
porte de la chambre o se runissait notre cercle mi-social mi-
littraire, mais je pourrais vous raconter des choses bien plus
drles que celles-l, diablement plus drles.

Comme vous le voyez, a nest pas les gens qui savent enfiler des
mots anglais correctement, et qui ont reu de bonnes ducations,
qui se trouvent dans les drles dendroits o je me suis vu.

Messieurs, la plupart du temps, cest des gens grossiers, qui
savent toute juste se faire comprendre de vive voix; et bien moins
encore dcrire, avec la plume et lencre, les choses quils ont
vues, mais sils le pouvaient, ils vous feraient dresser les
cheveux dtonnement  vous autres Europens; oui, Messieurs,
cest comme a.

Il se nommait, je crois, Jefferson Adams.

Je sais que ses initiales taient J. A., car vous pouvez les voir
encore profondment graves  la pointe du couteau sur le panneau
den haut, et  droite de la porte de notre fumoir.

Il nous lgua ce souvenir, ainsi que quelques dessins artistiques
excuts par lui avec du jus de tabac sur notre tapis de Turquie,
mais  part ces reliques, notre Amricain conteur dhistoire a
disparu de notre monde.

Il flamba comme un mtore brillant au milieu de nos banales et
calmes runions, et alla se perdre dans les tnbres extrieures.

Ce soir-l, cependant, notre hte du Nevada tait compltement
lanc. Aussi jallumai tranquillement ma pipe et minstallai sur
la chaise la plus proche, en me gardant bien dinterrompre son
rcit.

-- Remarquez-le bien, reprit-il, je ne veux pas chercher noise 
vos hommes de science.

Jaime, je respecte un type qui est capable de mettre  sa place
nimporte quelle bte ou plante, depuis une baie de houx jusqu
un ours grizzly, avec des noms  vous casser la mchoire, mais si
voulez des faits vraiment intressants, des faits pleins dun jus
savoureux, adressez-vous  vos baleiniers,  vos gens de la
frontire,  vos claireurs, aux hommes de la Baie dHudson, des
gaillards qui savent  peine signer leur nom.

Il y eut alors une pause, pendant laquelle master Jefferson Adams
sortit un long cigare et lalluma.

Nous observions un rigoureux silence, car lexprience nous avait
appris qu la moindre interruption notre Yankee rentrait aussitt
dans sa coquille.

Il regarda autour de lui avec un sourire damour-propre satisfait,
et remarquant notre air attentif, il reprit  travers une aurole
de fume:

-- Eh bien lequel de vous, gentlemen, est jamais all dans
lArizona? Aucun, je parie.

Et parmi tous les Anglais et Amricains qui promnent la plume
sur le papier, combien y en a-t-il qui sont alls dans lArizona?
Bien peu, jen suis sr.

Jy suis all, Monsieur, jy ai vcu des annes, et quand je
pense  ce que jy ai vu, cest  peine si je me crois moi-mme
aujourdhui.

Ah! en voil un du pays!

Jtais du nombre des flibustiers de Walker.

On avait jug  propos de nous qualifier ainsi. Aprs que nous
emes t disperss, et notre chef fusill, plusieurs dentre nous
se frayrent des routes et sinstallrent par l.

Ctait une colonie anglaise, et amricaine au grand complet,
avec nos femmes et enfants.

Je crois quil en reste encore des anciens, et quils nont pas
encore oubli ce que je vais vous raconter. Non, je vous garantis
quils ne lont point oubli, tant quils seront de ce ct-ci de
la tombe.

Mais je parlais du pays, et je parie que je vous tonnerais
normment, si je ne vous parlais pas dautre chose.

Songer quun tel pays aurait t fait pour quelques _Graisseurs_
et quelques demi-sang! Cest faire un mauvais usage des bienfaits
de la Providence, je vous le dis.

Lherbe y poussait plus haut que la tte dun homme  cheval, et
des arbres si serrs que pendant des lieues et des lieues vous
narriviez pas  entrevoir un bout de ciel bleu, et des orchides
grandes comme des parapluies. Peut-tre quelquun de vous a-t-il
vu une plante quon appelle pige  mouches quelque part dans les
tats.

-- _Dionoea muscipula_, dit  demi-voix Dawson, notre savant par
excellence.

-- Ah! Dix au nez de municipal, cest a! Vous voyez une mouche se
poser sur cette plante-l. Alors vous voyez aussitt les deux
battants de la feuille se rapprocher brusquement et tenir la
mouche prisonnire entre eux, la broyer, la triturer en petits
morceaux.

a ressemble  sy mprendre  une grande pieuvre avec son bec,
et des heures aprs, si vous ouvrez la feuille, vous voyez le
corps de la mouche  moiti digr, et en menus morceaux. Eh bien
jai vu dans lArizona de ces piges  mouche avec des feuilles de
huit, de dix pieds de long, des pines ou dents dau moins un
pied.

Elles taient capables de... Mais, Dieu me damne, je vais trop
vite.

Ctait la mort de Joe Hawkins que je voulais votre raconter.

Cest bien la chose la plus trange que vous puisiez jamais
entendre.

Il ny avait personne du Montana qui ne connt Joe Hawkins,
Alabama Joe, comme on lappelait l-bas.

Ctait un homme de plein air, je vous en rponds, mais le plus
damn putois quun homme ait jamais vu.

Un bon garon, souvenez-vous en, tant que vous le caressiez dans
le sens du poil, mais pour peu quon le blagut, il devenait pire
quun chat sauvage.

Je lai vu tirer ses six coups dans une foule dhommes qui le
bousculait pour lentraner dans le bar de Simpson, alors quune
danse tait en train, et il planta son _bowie-knife_ dans Tom
Hooper, parce que celui-ci lui avait vers par mgarde son verre
sur son gilet.

Non, il ne reculait pas devant un assassinat, Joe, oh non, et il
ne fallait pas avoir confiance en lui, tant que vous naviez pas
loeil sur lui.

Car, au temps dont je parle, alors que Joe Hawkins faisait le
matamore par la ville et pitinait la loi sous son rvolver, il y
avait l un Anglais nomm Scott, Tom Scott, si je me souviens
bien.

Ce diable de Scott tait un Anglais pour tout de bon (je demande
pardon  la compagnie prsente) et pourtant il ne plaisait gure 
la bande dAnglais de l-bas, ou la bande dAnglais ne lui allait
pas beaucoup.

Ctait un homme tranquille, ce Scott, mme trop tranquille pour
une population aussi rude que celle-l.

On lappelait sournois, mais il ne ltait pas.

Il se tenait le plus souvent  lcart et ne se mlait daucune
affaire tant quon le laissait tranquille.

Certains disaient quil avait t comme qui dirait perscut dans
son pays, quil avait t Chartiste, ou quelque chose dans ce
genre, quil lui avait fallu lever le pied et dcamper, mais il
nen parlait jamais lui-mme et ne se plaignait jamais.

Cet individu de Scott tait une sorte de cible pour les gens du
Montana, tant il tait tranquille et avait lair simple.

Il navait personne pour le soutenir dans ses ennuis, car, comme
je le disais tout  lheure, cest  peine si les Anglais le
regardaient comme lun des leurs, et on lui fit plus dune
mauvaise farce.

Il ne rpondait jamais grossirement; il tait poli avec tout le
monde.

Je crois que les gens en vinrent  croire quil manquait
dnergie, jusquau jour o il leur montra quils se trompaient.

Ce fut au bar de Simpson que le coup se monta, et a aboutit  la
drle de chose que jallais vous conter.


Chapitre II

Alabama Joe et un ou deux autres vauriens en voulaient alors 
mort aux Anglais, et ils disaient ouvertement ce quils pensaient,
quoique je les eusse avertis que a pourrait bien aboutir  une
terrible affaire.

Ce soir-l, en particulier, Joe tait plus qu moiti ivre.

Il faisait le fanfaron par la ville avec son rvolver et
cherchait quelquun avec qui se chamailler.

Alors il retourna au bar, o il tait certain de rencontrer
quelquun des Anglais aussi dispos  une querelle quil ltait
lui-mme.

Et pour sr, en effet; il y en avait une demi-douzaine qui
flnaient par l et Tom Scott tait debout seul devant le pole.

Joe sassit prs de la table, et mit devant lui son rvolver et
son _bowie-knife_.

-- Les voici, mes arguments, Jeff me dit-il, si jamais un de ces
Anglais au foie blanc ose me donner un dmenti.

Je tentai de larrter, Messieurs, mais il ntait pas homme  se
laisser convaincre si aisment, et il se mit  tenir des propos
tels que personne ne pouvait les endurer.

Oui, un graisseur lui-mme aurait pris feu, si vous lui aviez
tant parl du pays de la Graisse.

Il y eut de lmotion dans le bar, et chacun mit la main sur ses
armes, mais avant quils eussent le temps de les tirer, on
entendit une voix calme, partant du ct du pole, dire:

-- Faites vos prires, Joe Hawkins, car, par le ciel, vous tes
un homme mort.

Joe fit demi-tour et fit le geste de prendre son arme, mais a ne
servait  rien.

Tom Scott tait debout et le tenait sous son Derringer.

Sa face ple tait souriante, et ctait le diable en personne
quon voyait dans ses yeux.

-- a nest pas que le vieux pays se soit montr bien tendre pour
moi, dit-il, mais jamais personne nen dira du mal devant moi.

Pendant une ou deux secondes, je vis son doigt presser peu  peu
sur la gchette.

Puis il clata de rire, et jetant son rvolver  terre:

-- Non, dit-il, je ne peux pas tuer un homme qui est  moiti
ivre. Gardez votre sale existence Joe, et employez-la mieux que
vous navez fait. Vous avez t plus prs de la tombe ce soir que
vous ne le serez jamais jusqu ce que votre heure soit venue.
Vous ferez mieux de partir, pour la fort, je parie. Non, ne me
regardez pas de cet air farouche. Je nai pas peur de votre arme:
un fanfaron est bien prs dtre un lche.

Et il fit demi-tour dun air mprisant, ralluma au pole sa pipe,
quil navait pas fini de fumer, pendant quAlabama sesquivait du
bar, accompagn par les rires bruyants des Anglais.

Je vis sa figure quand il passa prs de moi, et sur cette figure
je vis lassassinat, Messieurs, lassassinat, aussi clairement que
la chose que jai jamais vue le plus clair.

Je mattardai au bar aprs cette querelle, et je regardai Tom
Scott  qui tous les hommes allaient serrer la main.

a me semblait comme qui dirait trange de lui voir lair si
souriant et si gai, car je connaissais le caractre sanguinaire de
Joe, et je me disais que lAnglais navait gure de chance de voir
le lendemain matin.

Il habitait dans un endroit en quelque sorte dsert, vous savez,
tout  fait en dehors de la route battue, et il lui fallait pour
sy rendre passer par le ravin du Pige  mouche.

Ce ravin-l tait un endroit sombre et marcageux, fort solitaire
mme en plein jour, car a vous donnait le frisson rien que de
voir ces grandes feuilles de huit ou dix pieds de long se fermer
brusquement pour peu que quelque chose les toucha, mais la nuit il
ny avait pas une me dans les environs.

En outre, dans certains endroits du ravin le sol tait mou
jusqu une grande profondeur et si on y avait jet un corps, on
ne laurait plus revu le lendemain.

Je croyais voir Alabama Joe tapi sous les feuilles du grand Pige
 mouche dans la partie la plus sombre du ravin, lair farouche,
le revolver en main, je le voyais presque, Messieurs, comme si je
lavais eu sous les yeux.

Vers minuit, Simpson ferme son bar, en sorte quil nous fallut
partir.

Tom Scott se mit en route dun bon pas pour son trajet de trois
milles.

Je navais pas manqu de lui glisser un mot davertissement quand
il passa prs de moi, car javais une sorte daffection pour mon
homme.

-- Tenez votre Derringer bien libre dans votre ceinture,
Monsieur, que je dis, car il pourrait se faire que vous en ayez
besoin.

Il me regarda bien en face avec un sourire tranquille, et alors
je le perdis de vue dans lobscurit.

Jtais convaincu que je ne le reverrais plus.

Il avait  peine disparu que Simpson vient  moi et me dit:

-- Il va y avoir une jolie affaire au ravin du Pige  mouche,
cette nuit. Les garons disent que Hawkins est parti une demi-
heure  lavance pour attendre Scott et le tuer  bout portant. Je
suis davis que le coroner aura de la besogne demain.


Chapitre III

Que se passa-t-il dans le ravin cette nuit-l?

Ctait une question quon ne manqua pas de se poser le lendemain
matin.

Un demi-sang tait  la pointe du jour dans la boutique de
Ferguson.

Il raconta quun peu auparavant il stait trouv aux environs du
ravin vers une heure du matin.

Il ne fut pas facile de lui faire raconter son histoire,
tellement il avait lair effray, mais  la fin, il nous dit quil
avait entendu des cris pouvantables au milieu du silence de la
nuit.

Il ny avait point eu de coups de feu, mais une srie de
hurlements, comme qui dirait des hurlements touffs, tels quen
jetterait un homme qui aurait la tte dans un _serape_ et qui
souffrirait  mort.

Abner Brandon, moi et quelques autres nous tions alors  la
boutique.

Nous montmes donc  cheval pour nous rendre  la maison de Scott
et pour cela on traversa le ravin.

On ny remarquait rien de particulier, point de sang, point de
marques de lutte; et quand nous arrivons  la maison de Scott, il
sortit au-devant de nous, aussi guilleret quune alouette.

-- Hallo! Jeff, quil dit, pas du tout besoin de pistolet. Entrez
prendre un cocktail, les camarades!

-- Avez-vous vu ou entendu quelque chose cette nuit en rentrant
chez vous? que je dis.

-- Non, rpondit-il, a sest pass bien tranquillement. Une
sorte de plainte jete par une chouette, dans le ravin du Pige 
mouche, et voil tout. Allons, pied  terre, et prenez un verre.

-- Merci, dit Abner.

Alors nous descendons, et Tom Scott nous accompagna  cheval
quand nous repartmes.


Chapitre IV

Une agitation norme rgnait dans la Grande Rue quand nous y
arrivmes.

Le parti des Amricains avait lair davoir perdu la tte.

Alabama Joe avait disparu. On nen retrouvait pas miette.

Depuis quil tait all au ravin, personne ne lavait revu.

Lorsque nous mmes pied  terre, il y avait un nombreux
rassemblement devant le Bar  Simpson, et je vous rponds quon
regardait de travers Tom Scott.

On entendit armer des pistolets et je vis Scott mettre lui aussi
la main  sa ceinture.

Il ny avait pas lombre dun Anglais en cet endroit.

-- cartez-vous, Jeff Adams, fait Zebb Humphrey, le plus grand
coquin qui ait exist, vous navez rien  voir dans cette affaire.
Dites donc, les amis, est-ce que de libres Amricains vont se
laisser assassiner par un maudit Anglais?

Ce fut la chose la plus prompte que jaie jamais vu.

Il y eut une mle et un coup de feu.

Zebb tait par terre, avec une balle de Scott dans la cuisse, et
Scott lui aussi tait par terre, maintenu par une douzaine
dhommes.

a ne lui aurait servi  rien de se dbattre. Aussi ne bougeait-
il pas.

Ils parurent ne pas savoir ce quils feraient de lui, puis un des
amis intimes dAlabama les dcida.

-- Joe a disparu, quil dit. Cest tout ce quil y a de plus
certain, et voici lhomme qui la tu. Quelquun de vous sait
quil est all au ravin cette nuit pour affaire; il nest pas
revenu. Cet Anglais que voil y est all de son ct aprs lui.
Ils se sont battus. On a entendu des cris du ct des grands
Piges  mouche. Il aura jou au pauvre Joe un de ses tours de
sournois et laura jet dans le marais. a nest pas tonnant que
le corps ait disparu. Est-ce que nous allons rester comme a et
laisser tuer nos camarades par les Anglais? Non, nest-ce-pas.
Quil comparaisse devant le Juge Lynch, voil mon avis.

-- Lynchons-le, crirent cent voix furieuses, car  ce moment
toute la colonie tait accourue jusquau dernier gredin.

-- Allons, les enfants, quon apporte une corde et hissons-le.
Pendons-le  la porte de Simpson.

-- Attendez un moment, dit un autre en savanant. Pendons-le 
ct du grand Pige  mouche dans le ravin. Que Joe voie quil est
veng, puisque cest par l quil est enterr.

On applaudit  grands cris, et ils partirent, emmenant au milieu
deux Scott ficel sur un mustang, et entour dune garde 
cheval, le rvolver prt  tirer, car nous savions quil y avait
par l une vingtaine dAnglais, qui navaient pas lair de
reconnatre le Juge Lynch, et qui nattendaient que le moment de
livrer bataille.

Je partis avec eux, le coeur bien mu de piti pour ce pauvre
Scott, qui pourtant navait pas lair mu pour un sou, non, pas du
tout.

Ctait un homme rudement tremp.

a vous parat comme qui dirait bizarre, de pendre un homme  un
Pige  mouche, mais le ntre tait bel et bien un arbre.

Les feuilles taient comme des bateaux accoupls, avec une
charnire entre les deux et les pines au fond.


Chapitre V

Nous descendmes dans ce ravin jusqu lendroit o poussait le
plus grand de ces arbres et nous le vmes, avec des feuilles
fermes et dautres tales.

Mais nous vmes en cet endroit autre chose encore.

Debout autour de larbre taient une trentaine dhommes, tous des
Anglais, et arms jusquaux dents.

videmment, ils nous attendaient et avaient lair fort disposs 
la besogne: ils taient venus pour quelque motif et ils
entendaient bien parvenir par leur but.

Il y avait l tous les matriaux voulus pour faire la plus belle
mle que jeusse jamais vue.

Comme nous arrivions, un grand cossais  barbe rousse -- il se
nommait Cameron -- fit quelques pas en avant des autres, tenant
son rvolver arm.

-- Voyez, mes gaillards, vous navez pas le droit de toucher  un
cheveu de la tte de cet homme. Vous navez pas encore prouv que
Joe tait mort, et quand vous lauriez prouv, vous nauriez pas
prouv que cest Scott qui la tu. En tout cas, il aurait t en
cas de lgitime dfense, car vous savez tous que Joe tait en
embuscade pour tuer Scott, pour labattre  bout portant. Donc, je
vous le rpte, vous navez nullement le droit de toucher  cet
homme, et ce qui vaut encore mieux, jai runi trente arguments 
six coups chacun pour vous dissuader de le faire.

-- Cest un point intressant, et qui vaut la peine dtre
discut, dit lhomme qui tait le camarade intime de Alabama Joe.

On entendit armer des pistolets, tirer des pistolets, tirer des
couteaux, et les deux troupes se mirent  tirer lune sur lautre.
Il tait vident que la moyenne de la mortalit allait slever
dans le Montana.

Scott tait debout en arrire, avec un pistolet  loreille, sil
faisait un mouvement.

Il avait lair aussi tranquille, aussi calme que sil navait
point son argent sur la table de jeu, quand tout  coup il
sursaute et jette un cri qui retentit  nos oreilles comme un coup
de trompette.

-- Joe! crie-t-il, Joe. Regardez. Le voici dans le Pige 
mouche.

Tout le monde se retourna et regarda du ct quil montrait.

Ah! Jrusalem. Je crois que ce tableau ne seffacera jamais de
notre mmoire.

Une des grandes feuilles du Pige  mouche, qui tait reste
ferme et allonge sur le sol, commenait  sentrouvrir peu 
peu sur la charnire.

Dans le creux de la feuille, Joe Alabama tait tendu, comme un
enfant dans son berceau.

En se fermant, la feuille lui avait enfonc lentement  travers
le coeur ses longues pines.

Nous vmes bien quil avait fait une tentative pour souvrir un
passage, et sortir, car il y avait une fente dans la feuille
paisse et charnue, et il avait son _bowie-knife_ dans la main,
mais la feuille avait dj enserr.

Sans doute, il stait couch dedans pour attendre Scott, 
labri de lhumidit, et elle stait ferme sur lui, comme vous
voyez vos petites plantes de serre chaude se fermer sur une mouche
et nous le trouvmes l, tel quil tait, dchir, rduit en
bouillie par les grandes dents rugueuses de la plante cannibale.

Voil la chose, Messieurs, et vous conviendrez que cest une
curieuse histoire.

-- Et quadvint-il de Scott? demanda Jack Sinclair.

-- Eh bien nous le remportmes sur nos paules, jusquau bar de
Simpson, et il nous paya une tourne.

Et mme il fit un speech, un fameux speech encore, debout sur le
comptoir.

a parlait du Lion Anglais et de lAigle Amricain qui dsormais
iraient bras dessus, bras dessous.

 prsent, Messieurs, comme lhistoire tait longue, et que mon
cigare est fini, je crois que je vais me trotter avant quil soit
plus tard.

Il nous souhaita le bonsoir et sortit.


Chapitre VI

-- Voil une histoire bien extraordinaire, dit Dawson, qui aurait
cru quune _Dionoea_ aurait une telle puissance.

-- Une histoire diablement trouble, dit le jeune Sinclair.

-- videmment, dit le Docteur, cest un homme qui sen tient  la
vrit la plus prosaque.

-- Ou bien cest le menteur le plus original qui fut jamais.

Je me demande lequel des deux avait raison.



    [1] Propritaire terrien.
    [2] Titre honorifique dun gentleman.
    [3] Cabriolet.





End of the Project Gutenberg EBook of Nouveaux mystres et aventures
by Arthur Conan Doyle

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