The Project Gutenberg EBook of Sapho, by Alphonse Daudet

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Title: Sapho

Author: Alphonse Daudet

Release Date: October 21, 2004 [EBook #13825]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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Alphonse Daudet

SAPHO
(1884)


Table des matires

I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI
XII
XIII
XIV
XV


I

-- Regardez-moi, voyons... Jaime la couleur de vos yeux...

-- Comment vous appelez-vous?

-- Jean.

-- Jean tout court?

-- Jean Gaussin.

-- Du Midi, jentends a... Quel ge?

-- Vingt et un ans.

-- Artiste?

-- Non, madame.

-- Ah! tant mieux...

Ces bouts de phrases, presque inintelligibles au milieu des cris,
des rires, des airs de danse dune fte travestie, schangeaient
-- une nuit de juin -- entre un _pifferaro_ et une femme fellah
dans la serre de palmiers, de fougres arborescentes, qui faisait
le fond de latelier de Dchelette.

Au pressant interrogatoire de lgyptienne, le _pifferaro_
rpondait avec lingnuit de son ge tendre, labandon, le
soulagement dun Mridional rest longtemps sans parler. tranger
 tout ce monde de peintres, de sculpteurs, perdu ds en entrant
dans le bal par lami qui lavait amen, il se morfondait depuis
deux heures, promenant sa jolie figure de blond hl et dor par
le soleil, les cheveux en frisons serrs et courts comme la peau
de mouton de son costume; et un succs, dont il ne se doutait
gure, se levait et chuchotait autour de lui.

Des paules de danseurs le bousculaient brusquement, des rires de
rapins blaguaient la cornemuse quil portait tout de travers et sa
dfroque de montagne, lourde et gnante dans cette nuit dt. Une
Japonaise aux yeux de faubourg, des couteaux dacier tenant son
chignon remont, fredonnait en lagaant: _Ah! quil est beau,
quil est beau, le postillon...[1]_; tandis quune _novio_
espagnole en blanches dentelles de soie, passant au bras dun chef
apache, lui fourrait violemment sous le nez son bouquet de jasmins
blancs.

Il ne comprenait rien  ces avances, se croyait extrmement
ridicule et se rfugiait dans lombre frache de la galerie
vitre, borde dun large divan sous les verdures. Tout de suite
cette femme tait venue sasseoir prs de lui.

Jeune, belle? Il naurait su le dire... Du long fourreau de
lainage bleu o sa taille pleine ondulait, sortaient deux bras,
ronds et fins, nus jusqu lpaule; et ses petites mains charges
de bagues, ses yeux gris larges ouverts et grandis par les
bizarres ornements de fer lui tombant du front, composaient un
ensemble harmonieux.

Une actrice sans doute. Il en venait beaucoup chez Dchelette; et
cette pense ntait pas pour le mettre  laise, ce genre de
personnes lui faisant trs peur. Elle lui parlait de tout prs, un
coude au genou, la tte appuye sur la main, avec une douceur
grave, un peu lasse... Du Midi vraiment?... Et des cheveux de ce
blond-l!... Voil une chose extraordinaire.

Et elle voulait savoir depuis combien de temps il habitait Paris,
si ctait trs difficile cet examen pour les consulats quil
prparait, sil connaissait beaucoup de monde et comment il se
trouvait  la soire de Dchelette, rue de Rome, si loin de son
quartier Latin. Quand il dit le nom de ltudiant qui lavait
amen... La Gournerie... un parent de lcrivain... elle
connaissait sans doute... lexpression de ce visage de femme
changea, sassombrit subitement; mais il ny prit pas garde, ayant
lge o les yeux brillent sans rien voir. La Gournerie lui avait
promis que son cousin serait l, quil le prsenterait. Jaime
tant ses vers... je serais si heureux de le connatre...

Elle eut un sourire de piti pour sa candeur, un joli resserrement
dpaules, en mme temps quelle cartait de sa main les feuilles
lgres dun bambou et regardait dans le bal si elle ne lui
dcouvrirait pas son grand homme.

La fte  ce moment tincelait et roulait comme une apothose de
ferie. Latelier, le hall plutt, car on ny travaillait gure,
dvelopp dans toute la hauteur de lhtel et nen faisant quune
pice immense, recevait sur ses tentures claires, lgres,
estivales, ses stores de paille fine ou de gaze, ses paravents de
laque, ses verreries multicolores, et sur le buisson de roses
jaunes garnissant le foyer dune haute chemine Renaissance,
lclairage vari et bizarre dinnombrables lanternes chinoises,
persanes, mauresques, japonaises, les unes en fer ajour,
dcoupes dogives comme une porte de mosque, dautres en papier
de couleur pareilles  des fruits, dautres dployes en ventail,
ayant des formes de fleurs, dibis, de serpents; et tout  coup de
grands jets lectriques, rapides et bleutres, faisaient plir ces
mille lumires et givraient dun clair de lune les visages et les
paules nues, toute la fantasmagorie dtoffes, de plumes, de
paillons, de rubans qui se froissaient dans le bal, stageaient
sur lescalier hollandais  large rampe menant aux galeries du
premier que dpassaient les manches des contrebasses et la mesure
frntique dun bton de chef dorchestre.

De sa place, le jeune homme voyait cela  travers un rseau de
branches vertes, de lianes fleuries qui se mlaient au dcor,
lencadraient et, par une illusion doptique, jetaient au va-et-
vient de la danse des guirlandes de glycine sur la trane dargent
dune robe de princesse, coiffaient dune feuille de dracna un
minois de bergre Pompadour; et pour lui maintenant lintrt du
spectacle se doublait du plaisir dapprendre par son gyptienne
les noms, tous glorieux, tous connus, que cachaient ces travestis
dune varit, dune fantaisie si amusantes.

Ce valet de chiens, son fouet court en bandoulire, ctait Jadin;
tandis quun peu plus loin cette soutane lime de cur de
campagne dguisait le vieil Isabey, grandi par un jeu de cartes
dans ses souliers  boucles. Le pre Corot souriait sous lnorme
visire dune casquette dinvalide. On lui montrait aussi Thomas
Couture en bouledogue, Jundt en argousin, Cham en oiseau des les.

Et quelques costumes historiques et graves, un Murat empanach, un
prince Eugne, un Charles Ier, ports par de tout jeunes peintres,
marquaient bien la diffrence entre les deux gnrations
dartistes; les derniers venus, srieux, froids, des ttes de gens
de bourse vieillis de ces rides particulires que creusent les
proccupations dargent, les autres bien plus gamins, rapins,
bruyants, dbrids.

Malgr ses cinquante-cinq ans et les palmes de lInstitut, le
sculpteur Caoudal en hussard de baraque, les bras nus, ses biceps
dhercule, une palette de peintre battant ses longues jambes en
guise de sabretache, tortillait un cavalier seul du temps de la
Grande Chaumire en face du musicien de Potter, en muezzin qui
fait la fte, le turban de travers, mimant la danse du ventre et
piaillant le la Allah, il Allah dune voix suraigu.

On entourait ces joyeux illustres dun large cercle qui reposait
les danseurs; et au premier rang, Dchelette, le matre du logis,
fronait sous un haut bonnet persan ses petits yeux, son nez
kalmouck, sa barbe grisonnante, heureux de la gaiet des autres et
samusant perdument, sans quil y part.

Lingnieur Dchelette, une figure du Paris artiste dil y a dix
ou douze ans, trs bon, trs riche, avec des vellits dart et
cette libre allure, ce mpris de lopinion que donnent la vie de
voyage et le clibat, avait alors lentreprise dune ligne ferre
de Tauris  Thran; et chaque anne, pour se remettre de dix mois
de fatigues, de nuits sous la tente, de galopades fivreuses 
travers sables et marais, il venait passer les grandes chaleurs
dans cet htel de la rue de Rome, construit sur ses dessins,
meubl en palais dt, o il runissait des gens desprit et de
jolies filles, demandant  la civilisation de lui donner en
quelques semaines lessence de ce quelle a de montant et de
savoureux.

Dchelette est arriv. Ctait la nouvelle des ateliers, sitt
quon avait vu se lever comme un rideau de thtre limmense store
de coutil sur la faade vitre de lhtel. Cela voulait dire que
la fte commenait et quon allait en avoir pour deux mois de
musiques et festins, danses et bombances, tranchant sur la torpeur
silencieuse du quartier de lEurope  cette poque des
villgiatures et des bains de mer.

Personnellement, Dchelette ntait pour rien dans le bacchanal
qui grondait chez lui nuit et jour. Ce noceur infatigable
apportait au plaisir une frnsie  froid, un regard vague,
souriant, comme hatschisch, mais dune tranquillit, dune
lucidit imperturbables. Trs fidle ami, donnant sans compter, il
avait pour les femmes un mpris dhomme dOrient, fait
dindulgence et de politesse; et de celles qui venaient l,
attires par sa grande fortune et la fantaisie joyeuse du milieu,
pas une ne pouvait se vanter davoir t sa matresse plus dun
jour.

Un bon homme tout de mme... ajouta lgyptienne qui donnait 
Gaussin ces renseignements. Sinterrompant tout  coup:

-- Voil votre pote...

-- O donc?

-- Devant vous... en mari de village...

Le jeune homme eut un Oh! dsappoint. Son pote! Ce gros homme,
suant, luisant, talant des grces lourdes dans le faux-col  deux
pointes et le gilet fleuri de Jeannot... Les grands cris
dsesprs du _Livre de lAmour_ lui venaient  la mmoire, du
livre quil ne lisait jamais sans un petit battement de fivre; et
tout haut, machinalement, il murmurait:

_Pour animer le marbre orgueilleux de ton corps,_
_ Sapho, jai donn tout le sang de mes veines..._

Elle se retourna vivement, avec le cliquetis de sa parure barbare:

-- Que dites-vous l?

Ctaient des vers de La Gournerie; il stonnait quelle ne les
connt pas.

Je naime pas les vers... fit-elle dun ton bref; et elle
restait debout, le sourcil fronc, regardant la danse et froissant
nerveusement les belles grappes lilas qui pendaient devant elle.
Puis, avec leffort dune dcision qui lui cotait: Bonsoir...
et elle disparut.

Le pauvre _pifferaro_ resta tout saisi. Quest-ce quelle a?...
Que lui ai-je dit?... Il chercha, ne trouva rien, sinon quil
ferait bien daller se coucher. Il ramassa mlancoliquement sa
cornemuse et rentra dans le bal, moins troubl du dpart de
lgyptienne que de toute cette foule quil devait traverser pour
gagner la porte.

Le sentiment de son obscurit parmi tant dillustrations le
rendait plus timide encore. Maintenant on ne dansait plus;
quelques couples  et l, acharns aux dernires mesures dune
valse qui mourait, et parmi eux Caoudal, superbe et gigantesque,
tourbillonnant la tte haute avec une petite tricoteuse, coiffe au
vent, quil enlevait sur ses bras roux.

Par le grand vitrage du fond large ouvert, entraient des bouffes
dair matinales et blanchissantes, agitant les feuilles des
palmiers, couchant les flammes des bougies comme pour les
teindre. Une lanterne en papier prit feu, des bobches
clatrent, et tout autour de la salle, les domestiques
installaient des petites tables rondes comme aux terrasses des
cafs. On soupait toujours ainsi par quatre ou cinq chez
Dchelette; et les sympathies en ce moment se cherchaient, se
groupaient.

Ctaient des cris, des appels froces, le Pil... ouit du
faubourg rpondant au You you you you en crcelle des filles
dOrient, et des colloques  voix basse, et des rires voluptueux
de femmes quon entranait dune caresse.

Gaussin profitait du tumulte pour se glisser vers la sortie, quand
son ami ltudiant larrta, ruisselant, les yeux en boule, une
bouteille sous chaque bras: Mais o tes-vous donc?... Je vous
cherche partout... jai une table, des femmes, la petite
Bachellery des Bouffes... En Japonaise, savez bien... Elle
menvoie vous chercher. Venez vite... et il repartit en courant.

Le _pifferaro_ avait soif; puis livresse du bal le tentait, et le
minois de la petite actrice qui de loin lui faisait des signes.
Mais une voix srieuse et douce murmura prs de son oreille: Ny
va pas...

Celle de tout  lheure tait l, tout contre lui, lentranant
dehors, et il la suivit sans hsiter. Pourquoi? Ce ntait pas
lattrait de cette femme; il lavait  peine regarde, et lautre
l-bas qui lappelait, dressant les couteaux dacier de sa
chevelure, lui plaisait bien davantage. Mais il obissait  une
volont suprieure  la sienne,  la violence imptueuse dun
dsir.

Ny va pas!...

Et subitement ils se trouvrent tous deux sur le trottoir de la
rue de Rome. Des fiacres attendaient dans le matin blme. Des
balayeurs, des ouvriers allant au travail regardaient cette maison
de fte grondante et dbordante, ce couple travesti, un Mardi Gras
en plein t.

Chez vous, ou chez moi?... demanda-t-elle. Sans bien sexpliquer
pourquoi, il pensa que chez lui ce serait mieux, donna son adresse
lointaine au cocher; et pendant la route qui fut longue ils
parlrent peu. Seulement elle tenait une de ses mains entre les
siennes quil sentait trs petites et glaces; et, sans le froid
de cette treinte nerveuse, il aurait pu croire quelle dormait,
renverse au fond du fiacre, avec le reflet glissant du store bleu
sur la figure.

On sarrta rue Jacob, devant un htel dtudiants. Quatre tages
 monter, ctait haut et dur. Voulez-vous que je vous porte?...
dit-il en riant, mais tout bas,  cause de la maison endormie.
Elle lenveloppa dun lent regard, mprisant et tendre, un regard
dexprience qui le jaugeait et clairement disait: Pauvre
petit...

Alors lui, dun bel lan, bien de son ge et de son Midi, la prit,
lemporta comme un enfant, car il tait solide et dcoupl avec sa
peau blonde de demoiselle, et il monta le premier tage dune
haleine, heureux de ce poids que deux beaux bras, frais et nus,
lui nouaient au cou.

Le second tage fut plus long, sans agrment. La femme
sabandonnait, se faisait plus lourde  mesure. Le fer de ses
pendeloques, qui dabord le caressait dun chatouillement, entrait
peu  peu et cruellement dans sa chair.

Au troisime, il rlait comme un dmnageur de piano; le souffle
lui manquait, pendant quelle murmurait, ravie, la paupire
allonge: Oh! mami, que cest bon... quon est bien... Et les
dernires marches, quil grimpait une  une, lui semblaient dun
escalier gant dont les murs, la rampe, les troites fentres
tournaient en une interminable spirale. Ce ntait plus une femme
quil portait, mais quelque chose de lourd, dhorrible, qui
ltouffait, et qu tout moment il tait tent de lcher, de
jeter avec colre, au risque dun crasement brutal.

Arrivs sur ltroit palier: Dj... dit-elle en ouvrant les
yeux. Lui pensait: Enfin!... mais naurait pu le dire, trs
ple, les deux mains sur sa poitrine qui clatait.

Toute leur histoire, cette monte descalier dans la grise
tristesse du matin.


II

Il la garda deux jours; puis elle partit, lui laissant une
impression de peau douce et de linge fin. Pas dautre
renseignement sur elle que son nom, son adresse et ceci: Quand
vous me voudrez, appelez-moi... je serai toujours prte...

La toute petite carte, lgante, odorante, portait:

FANNY LEGRAND

_6, rue de lArcade_

Il la mit  sa glace entre une invitation au dernier bal des
Affaires trangres et le programme enlumin et fantaisiste de la
soire de Dchelette, ses deux seules sorties mondaines de
lanne; et le souvenir de la femme, rest quelques jours autour
de la chemine dans ce dlicat et lger parfum, svapora en mme
temps que lui, sans que Gaussin, srieux, travailleur, se mfiant
par-dessus tout des entranements de Paris, et eu la fantaisie de
renouveler cette amourette dun soir.

Lexamen, ministriel aurait lieu en novembre. Il ne lui restait
que trois mois pour le prparer. Aprs, viendrait un stage de
trois ou quatre ans dans les bureaux du service consulaire; puis
il sen irait quelque part, trs loin. Cette ide dexil ne
leffrayait pas; car une tradition chez les Gaussin dArmandy,
vieille famille avignonnaise, voulait que lan des fils suivt
ce quon appelle _la carrire_, avec lexemple, lencouragement et
la protection morale de ceux qui ly avaient prcd. Pour ce
provincial, Paris ntait que la premire escale dune trs longue
traverse, ce qui lempchait de nouer aucune liaison srieuse en
amour comme en amiti.

Une semaine ou deux aprs le bal de Dchelette, un soir que
Gaussin, la lampe allume, ses livres prpars sur la table, se
mettait au travail, on frappa timidement; et, la porte ouverte,
une femme apparut en toilette lgante et claire. Il la reconnut
seulement quand elle eut relev sa voilette.

-- Vous voyez, cest moi... je reviens...

Puis surprenant le regard inquiet, gn, quil jetait sur la
besogne en train:

-- Oh! je ne vous drangerai pas... je sais ce que cest...

Elle dfit son chapeau, prit une livraison du _Tour du monde_,
sinstalla et ne bougea plus, absorbe en apparence par sa
lecture; mais, chaque fois quil levait les yeux, il rencontrait
son regard.

Et vraiment il lui fallait du courage pour ne pas la prendre tout
de suite entre ses bras, car elle tait bien tentante et dun
grand charme avec sa toute petite tte au front bas, au nez court,
 la lvre sensuelle et bonne, et la maturit souple de sa taille
dans cette robe dune correction toute parisienne, moins
effrayante pour lui que sa dfroque de fille dgypte.

Partie le lendemain de bonne heure, elle revint plusieurs fois
dans la semaine, et toujours elle entrait avec la mme pleur, les
mmes mains froides et moites, la mme voix serre dmotion.

-- Oh! je sais bien que je tennuie, lui disait-elle, que je te
fatigue. Je devrais tre plus fire... Si tu crois!... Tous les
matins en men allant de chez toi, je jure de ne plus venir; puis
a me reprend, le soir, comme une folie.

Il la regardait, amus, surpris dans son ddain de la femme, par
cette persistance amoureuse. Celles quil avait connues jusque-l,
des filles de brasserie ou de skating, quelquefois jeunes et
jolies, lui laissaient toujours le dgot de leur rire bte, de
leurs mains de cuisinires, dune grossiret dinstincts et de
propos qui lui faisait ouvrir la fentre derrire elles. Dans sa
croyance dinnocent, il pensait toutes les filles de plaisir
pareilles. Aussi stonnait-il de trouver en Fanny une douceur,
une rserve vraiment femme, avec cette supriorit -- sur les
bourgeoises quil rencontrait en province chez sa mre -- dun
frottis dart, dune connaissance de toutes choses, qui rendaient
les causeries intressantes et varies.

Puis elle tait musicienne, saccompagnait au piano et chantait,
dune voix de contralto un peu fatigue, ingale, mais exerce,
quelque romance de Chopin ou de Schumann, des chansons de pays,
des airs berrichons, bourguignons ou picards dont elle avait tout
un rpertoire.

Gaussin, fou de musique, cet art de paresse et de plein air o se
plaisent ceux de son pays, sexaltait par le son aux heures de
travail, en berait son repos dlicieusement. Et de Fanny, cela
surtout le ravissait. Il stonnait quelle ne ft pas dans un
thtre, et apprit ainsi quelle avait chant au Lyrique.

-- Mais pas longtemps... Je mennuyais trop...

En elle effectivement rien de ltudi, du convenu de la femme de
thtre; pas lombre de vanit ni de mensonge. Seulement un
certain mystre sur sa vie au-dehors, mystre gard mme aux
heures de passion, et que son amant nessayait pas de pntrer, ne
se sentant ni jaloux ni curieux, la laissant arriver  lheure
dite sans mme regarder la pendule, ignorant encore la sensation
de lattente, ces grands coups  pleine poitrine qui sonnent le
dsir et limpatience.

De temps en temps, lt tant trs beau cette anne-l, ils sen
allaient  la dcouverte de tous ces jolis coins des environs de
Paris dont elle savait la carte prcise et dtaille. Ils se
mlaient aux dparts nombreux, turbulents, des gares de banlieue,
djeunaient dans quelque cabaret  la lisire des bois ou des
eaux, vitant seulement certains endroits trop courus. Un jour
quil lui proposait daller aux Vaux-de-Cernay.

-- Non, non... pas l... il y a trop de peintres...

Et cette antipathie des artistes, il se rappela quelle avait t
linitiation de leur amour. Comme il en demandait la raison:

-- Ce sont, dit-elle, des dtraqus, des compliqus qui racontent
toujours plus de choses quil ny en a... Ils mont fait beaucoup
de mal...

Lui protestait:

-- Pourtant, lart, cest beau... Rien de tel pour embellir,
largir la vie.

-- Vois-tu, mami, ce qui est beau, cest dtre simple et droit
comme toi, davoir vingt ans et de bien saimer...

Vingt ans! on ne lui et pas donn davantage,  la voir si
vivante, toujours prte, riant  tout, trouvant tout bon.

Un soir,  Saint-Clair, dans la valle de Chevreuse, ils
arrivrent la veille de la fte et ne trouvrent pas de chambre.
Il tait tard, il fallait une lieue de bois dans la nuit pour
rejoindre le prochain village. Enfin on leur offrit un lit de
sangle, rest libre au bout dune grange o dormaient des maons.

-- Allons-y, dit-elle en riant... a me rappellera mon temps de
misre.

Elle avait donc connu la misre.

Ils se glissrent  ttons entre les lits occups dans la grande
salle crpie  la chaux, o fumait une veilleuse au fond dune
niche sur la muraille; et toute la nuit serrs lun contre
lautre, ils touffaient leurs baisers et leurs rires, en
entendant ronfler, geindre de fatigue ces compagnons, dont les
bourgerons, les lourdes chaussures de travail tranaient tout prs
de la robe de soie et des fines bottes de la Parisienne.

Au petit jour, une chatire souvrit au bas du large portail, un
rai de lumire blanche frla la sangle des lits, la terre battue,
pendant quune voix enroue criait: Oh! la coterie... Puis il
se fit, dans la grange redevenue obscure, un remue-mnage pnible
et lent, des billes, des tirements, de grosses toux, les
tristes bruits humains dune chambre qui sveille; et lourds,
silencieux, les Limousins sen allrent, un par un, sans se douter
quils avaient dormi prs dune belle fille.

Derrire eux, elle se leva, mit sa robe  ttons, tordit ses
cheveux en hte: Reste l... je reviens... Elle rentrait au bout
dun moment avec une norme brasse de fleurs des champs inondes
de rose. Maintenant dormons... dit-elle en parpillant sur le
lit cette odorante fracheur de la flore matinale qui ravivait
latmosphre autour deux. Et jamais elle ne lui avait paru si
jolie qu cette entre de grange, riant dans le petit jour, avec
ses lgers cheveux tout envols et ses herbes folles.

Une autre fois, ils djeunaient  Ville-dAvray devant ltang. Un
matin dautomne enveloppait de brume leau calme, la rouille des
bois en face deux; et seuls dans le petit jardin du restaurant,
ils sembrassaient en mangeant des ablettes. Tout  coup, dun
pavillon rustique branch dans le platane au pied duquel leur
table tait mise, une voix forte et narquoise appela: Dites donc,
les autres, quand vous aurez fini de vous bcoter... Et la face
de lion, la moustache rousse du sculpteur Caoudal se penchait dans
lembrasure en rondins du chalet.

-- Jai bien envie de descendre djeuner avec vous... Je mennuie
comme un hibou dans mon arbre...

Fanny ne rpondait pas, visiblement gne de la rencontre; lui, au
contraire, accepta bien vite, curieux de lartiste clbre, flatt
de lavoir  sa table.

Caoudal, trs coquet dans une apparence nglige, mais o tout
tait calcul depuis la cravate en crpe de chine blanc pour
claircir un teint sabr de rides et de couperoses, jusquau
veston serr sur la taille encore svelte et les muscles en
saillie, Caoudal lui parut plus vieux quau bal de Dchelette.

Mais ce qui le surprit et mme lembarrassait un peu, ce fut le
ton dintimit du sculpteur avec sa matresse. Il lappelait
Fanny, la tutoyait.

-- Tu sais, lui disait-il en installant son couvert sur leur
nappe, je suis veuf depuis quinze jours. Maria est partie avec
Morateur. a ma laiss assez tranquille les premiers temps...
Mais ce matin, en entrant  latelier, je me suis senti faignant
comme tout... Impossible de travailler... Alors jai lch mon
groupe et je suis venu djeuner  la campagne. Fichue ide, quand
on est seul... Un peu plus je larmoyais dans ma gibelotte...

Puis regardant le Provenal dont la barbe follette et les cheveux
boucls avaient le ton du sauternes dans les verres:

-- Est-ce beau, la jeunesse!... Pas de danger quon le lche,
celui-l... Et ce quil y a de plus fort, cest que a se gagne...
Elle a lair aussi jeune que lui...

-- Malhonnte!... fit-elle en riant; et son rire sonnait bien la
sduction sans ge, la jeunesse de la femme qui aime et veut se
faire aimer.

tonnante... tonnante... murmurait Caoudal, qui lexaminait
tout en mangeant, avec un pli de tristesse et denvie grimaant au
coin de sa bouche.

-- Dis donc, Fanny, te rappelles-tu un djeuner ici... cest loin,
dam!... nous tions Ezano, Dejoie, toute la bande... tu es tombe
dans ltang. On ta habille en homme, avec la tunique du garde-
pche. a tallait richement bien...

-- Rappelle plus... fit-elle froidement, et sans mentir; car ces
cratures changeantes et de hasard ne sont jamais qu lheure
prsente de leur amour. Nulle mmoire de ce qui prcda, nulle
crainte de ce qui peut venir.

Caoudal, au contraire, tout au pass, dvidait  coups de
sauternes ses exploits de robuste jeunesse, damour et de
beuverie, parties de campagne, bals  lOpra, charges datelier,
batailles et conqutes. Mais, en se tournant vers eux avec
lclair remont  ses yeux de toutes les flammes quil remuait,
il saperut quils ne lcoutaient gure, occups  grener des
raisins aux lvres lun de lautre.

-- Est-ce assez rasant ce que je vous raconte l... Mais si, mais
si, je vous assomme... Ah! nom dun chien... Cest bte dtre
vieux...

Il se leva, jeta sa serviette

-- Pour moi, le djeuner, pre Langlois... cria-t-il vers le
restaurant.

Il sloigna tristement, tranant les pieds, comme rong dun mal
incurable. Longtemps les amoureux suivirent sa longue taille qui
se votait sous les feuilles couleur dor.

Pauvre Caoudal!... cest vrai quil se tasse... murmura Fanny
dun ton de douce commisration; et comme Gaussin sindignait que
cette Maria, une fille, un modle, pt samuser des souffrances
dun Caoudal et prfrer au grand artiste... qui?... Morateur, un
petit peintre sans talent, nayant pour lui que sa jeunesse, elle
se mit  rire: Ah! innocent... innocent... et lui renversant la
tte  deux mains sur ses genoux, elle le humait, le respirait,
dans les yeux, dans les cheveux, partout, comme un bouquet.

Le soir de ce jour-l, Jean pour la premire fois coucha chez sa
matresse qui le tourmentait  ce sujet depuis trois mois:

-- Mais enfin, pourquoi ne veux-tu pas?

-- Je ne sais... a me gne.

-- Puisque je te dis que je suis libre, que je suis seule...

Et la fatigue de la partie de campagne aidant, elle lentrana rue
de lArcade, tout prs de la gare.  lentresol dune maison
bourgeoise dapparence honnte et cossue, une vieille servante en
bonnet paysan, lair revche, vint leur ouvrir.

-- Cest Machaume... Bonjour Machaume... dit Fanny lui sautant au
cou. Tu sais, le voil mon aim, mon roi... je lamne... Vite,
allume tout, fais la maison belle...

Jean resta seul dans un tout petit salon aux fentres cintres et
basses, drapes de la mme soie bleue banale qui couvrait les
divans et quelques meubles laqus. Aux murs trois ou quatre
paysages gayaient et araient ltoffe; tous portaient un mot de
ddicace:  Fanny Legrand,  ma chre Fanny....

Sur la chemine, un marbre demi-grandeur de la Sapho de Caoudal,
dont le bronze est partout, et que Gaussin ds sa petite enfance
avait vu dans le cabinet de travail de pre. Et  la lueur de
lunique bougie pose prs du socle, il saperut de la
ressemblance, affine et comme rajeunissante, de cette oeuvre
dart avec sa matresse. ces lignes du profil, ce mouvement de
taille sous la draperie, cette rondeur filante des bras nous
autour des genoux lui taient connus, intimes; son oeil les
savourait avec le souvenir de sensations plus tendres.

Fanny, le trouvant en contemplation devant le marbre, lui dit dun
air dgag: Il y a quelque chose de moi, nest ce pas?... le
modle de Caoudal me ressemblait... Et tout de suite elle
lemmena dans sa chambre, o Machaume en rechignant installait
deux couverts sur un guridon; tous les flambeaux allums,
jusquaux bras de larmoire  glace, un beau feu de bois, gai
comme un premier feu, flambant sous le pare-tincelles, la chambre
dune femme qui shabille pour le bal.

-- Jai voulu souper l, dit-elle en riant... nous serons plus
vite au lit.

Jamais Jean navait vu dameublement aussi coquet. Les lampes
Louis XVI, les mousselines claires des chambres de sa mre et de
ses soeurs ne donnaient pas la moindre ide de ce nid ouat,
capitonn, o les boiseries se cachaient sous des satins tendres,
o le lit ntait quun divan plus large que les autres, tal au
fond sur des fourrures blanches.

Dlicieuse, cette caresse de lumire, de chaleur, de reflets bleus
allongs dans les glaces biseautes, aprs leur course  travers
champs, londe quils avaient reue, la boue des chemins creux
sous le jour qui tombait. Mais ce qui lempchait de dguster en
vrai provincial ce confort de rencontre, ctait la mauvaise
humeur de la servante, le regard souponneux dont elle le fixait,
au point que Fanny la renvoya dun mot: Laisse-nous Machaume...
nous nous servirons... Et comme la paysanne jetait la porte en
sen allant: Ny fais pas attention, elle men veut de trop
taimer... Elle dit que je perds ma vie... ces gens de campagne,
cest si rapace!... Sa cuisine, par exemple, vaut mieux quelle...
gote-moi cette terrine de livre.

Elle dcoupait le pt, dbouchait le champagne, oubliait de se
servir pour le regarder manger, faisant  chaque geste remonter
jusqu lpaule les manches dune gandoura dAlger, de laine
souple et blanche, quelle portait toujours  la maison. Elle lui
rappelait ainsi leur premire rencontre chez Dchelette; et serrs
sur le mme fauteuil, mangeant dans la mme assiette, ils
parlaient de cette soire.

-- Oh! moi, disait-elle, ds que je tai vu entrer, jai eu envie
de toi... Jaurais voulu te prendre, temmener tout de suite, pour
que les autres ne taient pas... Et toi, quest-ce que tu pensais,
quand tu mas vue?...

Dabord elle lui avait fait peur; puis il stait senti plein de
confiance, en intimit complte avec elle.

-- Au fait, ajouta-t-il, je ne tai jamais demand... Pourquoi
tes-tu fche?... Pour deux vers de La Gournerie?...

Elle eut le mme froncement de sourcils quau bal, puis un geste
de tte:

-- Des btises!... nen parlons plus...

Et les bras autour de lui:

--Cest que javais un peu peur, moi aussi... jessayais de me
sauver, de me reprendre... mais je nai pas pu, je ne pourrai
jamais...

-- Oh! jamais.

-- Tu verras.

Il se contenta de rpondre avec le sourire sceptique de son ge,
sans sarrter  laccent passionn, presque menaant, dont lui
fut jet ce tu verras.... Cette treinte de femme tait si
douce, si soumise; il croyait fermement navoir quun geste 
faire pour se dgager...

Mme  quoi bon se dgager?... Il tait si bien dans le
dorlotement de cette chambre voluptueuse, si dlicieusement
tourdi par cette haleine en caresse sur ses paupires qui
battaient, lourdes de sommeil, pleines de visions fuyantes, bois
rouills, prs, meules ruisselantes, toute leur journe damour 
la campagne...

Au matin, il fut rveill en sursaut par la voix de Machaume
criant au pied du lit, sans le moindre mystre:

-- Il est l... il veut vous parler...

-- Comment! il veut?... Je ne suis donc plus chez moi!... tu las
donc laiss entrer...

Furieuse, elle bondit, schappa de la chambre,  moiti nue, la
batiste ouverte:

-- Ne bouge pas, mami... je reviens...

Mais il ne lattendit pas et ne sentit tranquille que lorsquil
fut lev  son tour, et vtu, ses pieds solides dans ses bottes.

Tout en ramassant ses vtements dans la chambre hermtiquement
close o la veilleuse clairait encore le dsordre du petit
souper, il entendait le bruit dun dbat terrible touff par les
tentures du salon. Une voix dhomme, irrite dabord, puis
implorante, dont les clats scrasaient en sanglots, en
larmoyantes faiblesses, alternait avec une autre voix quil ne
reconnut pas tout de suite, dure et rauque, charge de haine et de
mots ignobles arrivant jusqu lui comme dune dispute de
brasserie de filles.

Tout ce luxe amoureux en tait souill, dgrad dun
claboussement de taches sur de la soie; et la femme salie aussi,
au niveau dautres quil avait mprises auparavant.

Elle rentra haletante, tordant dun beau geste sa chevelure
rpandue:

-- Est-ce bte un homme qui pleure!...

Puis le voyant debout, habill, elle eut un cri de rage:

-- Tu tes lev!... recouche-toi... tout de suite... Je le veux...

Subitement radoucie, et lenlaant du geste et de la voix:

-- Non, non... ne pars pas... tu ne peux pas ten aller comme
a... Dabord je suis sre que tu ne reviendrais plus.

-- Mais si... Pourquoi donc?...

-- Jure que tu nes pas fch, que tu viendras encore... oh! cest
que je te connais.

Il jura ce quelle voulut, mais ne se recoucha pas malgr ses
supplications et lassurance ritre quelle tait chez elle,
libre de sa vie, de ses actes.  la fin elle sembla se rsigner 
le voir partir, et laccompagna jusqu la porte, nayant plus
rien de la faunesse en dlire, bien humble au contraire, cherchant
 se faire pardonner.

Une longue et profonde caresse dadieu les retint dans
lantichambre.

Alors... quand?... lui demandait-elle, les yeux tout au fond des
yeux. Il allait rpondre, mentir sans doute, dans sa hte dtre
dehors, quand un coup de sonnette larrta. Machaume sortit de sa
cuisine, mais Fanny lui fit signe: Non... nouvre pas... Et ils
restaient l, tous les trois, immobiles, sans parler.

On entendit une plainte touffe, puis le froissement dune lettre
glisse sous la porte, et des pas qui descendaient lentement.

-- Quand je te disais que jtais libre... tiens!...

Elle passa  son amant la lettre quelle venait douvrir, une
pauvre lettre damour, bien basse, bien lche, crayonne en hte
sur une table de caf et dans laquelle le malheureux demandait
grce pour sa folie du matin, reconnaissait navoir aucun droit
sur elle que celui quelle voudrait bien lui laisser, priait 
deux mains jointes quon ne lexilt pas sans retour, promettant
daccepter tout, rsign  tout... mais ne pas la perdre, mon
Dieu! ne pas la perdre...

Crois-tu!... dit-elle avec un mauvais rire; et ce rire acheva de
lui barrer le coeur quelle voulait conqurir. Jean la trouva
cruelle. Il ne savait pas encore que la femme qui aime na
dentrailles que pour son amour, toutes ses forces vives de
charit, de bont, de piti, de dvouement absorbes au profit
dun tre, dun seul.

Tu as bien tort de te moquer... cette lettre est horriblement
belle et navrante... et tout bas, dune voix grave, en lui tenant
les mains:

-- Voyons... pourquoi le chasses-tu?...

-- Je nen veux plus... Je ne laime pas.

-- Pourtant ctait ton amant... Il ta fait ce luxe o tu vis, o
tu as toujours vcu, qui test ncessaire.

-- Mami, dit-elle avec son accent de franchise, quand je ne te
connaissais pas, je trouvais tout cela trs bien... Maintenant
cest une fatigue, une honte; jen avais le coeur qui me levait...
Oh! je sais, tu vas me dire que toi ce nest pas srieux, que tu
ne maimes pas... Mais a, jen fais mon affaire... Que tu le
veuilles ou non, je te forcerai bien de maimer.

Il ne rpondit pas, convint dun rendez-vous pour le lendemain, et
se sauva, laissant quelques louis  Machaume, le fond de sa bourse
dtudiant, en paiement de la terrine. Pour lui, ctait fini
maintenant. De quel droit troubler cette existence de femme, et
que pouvait-il lui offrir en change de ce quil lui faisait
perdre?

Il lui crivit cela, le jour mme, aussi doucement, aussi
sincrement quil put, mais sans lui avouer que de leur liaison,
de ce caprice lger et aimable, il avait senti se dgager tout 
coup quelque chose de violent, de malsain, en entendant aprs sa
nuit damour ces sanglots damant tromp qui alternaient avec son
rire  elle et ses jurons de blanchisseuse.

Dans ce grand garon, pouss loin de Paris, en pleine garrigue
provenale, il y avait un peu de la rudesse paternelle, et toutes
les dlicatesses, toutes les nervosits de sa mre  laquelle il
ressemblait comme un portrait. Et pour le dfendre contre les
entranements du plaisir sajoutait encore lexemple dun frre de
son pre, dont les dsordres, les folies avaient  demi ruin leur
famille et mis lhonneur du nom en pril.

Loncle Csaire! Rien quavec ces deux mots et le drame intime
quils voquaient, on pouvait exiger de Jean des sacrifices
autrement terribles que celui de cette amourette  laquelle il
navait jamais donn dimportance. Pourtant ce fut plus dur 
rompre quil ne se limaginait.

Formellement congdie, elle revint sans se dcourager de ses
refus de la voir, de la porte ferme, des consignes inexorables.
Je nai pas damour-propre... lui crivait-elle. Elle guettait
lheure de ses repas au restaurant, lattendait devant le caf o
il lisait ses journaux. Et pas de larmes, ni de scnes. Sil tait
en compagnie, elle se contentait de le suivre, dpier le moment
o il restait seul.

Veux-tu de moi, ce soir?... Non?... Alors ce sera pour une autre
fois. Et elle sen allait avec la douceur rsigne du forain qui
reboucle sa balle, lui laissant le remords de ses durets et
lhumiliation du mensonge quil balbutiait  chaque rencontre.
Lexamen tout proche... le temps qui manquait... Aprs, plus
tard, si a la tenait encore... De fait, il comptait, sitt reu,
prendre un mois de vacances dans le Midi et quelle loublierait
pendant ce temps-l.

Malheureusement, lexamen pass, Jean tomba malade. Une angine,
gagne dans un couloir de ministre, et qui, nglige, senvenima.
Il ne connaissait personne  Paris,  part quelques tudiants de
sa province, que son exigeante liaison avait loigns et
disperss. Dailleurs il fallait ici plus quun dvouement
ordinaire, et ds le premier soir ce fut Fanny Legrand qui
sinstalla prs de son lit, ne le quittant de dix jours, le
soignant sans fatigue, sans peur ni dgot, adroite comme une
soeur de garde, avec des clineries tendres, qui parfois, aux
heures de fivre, le reportaient  une grosse maladie denfance,
lui faisaient appeler sa tante Divonne, dire merci, Divonne,
quand il sentait les mains de Fanny sur la moiteur de son front.

-- Ce nest pas Divonne... cest moi... je te veille...

Elle le sauvait des soins mercenaires, des feux teints
maladroitement, des tisanes fabriques dans une loge de concierge;
et Jean nen revenait pas de ce quil y avait dalerte,
dingnieux, dexpditif, dans ces mains dindolence et de
volupt. La nuit elle dormait deux heures sur le divan, -- un
divan dhtel du Quartier, moelleux comme la planche dun poste de
police.

-- Mais, ma pauvre Fanny, tu ne vas donc jamais chez toi?... lui
demandait-il un jour... Je suis mieux  prsent... Il faudrait
rassurer Machaume.

Elle se mit  rire. Beau temps quelle courait, Machaume, et toute
la maison avec. On avait tout vendu, les meubles, la dfroque,
mme la literie. Il lui restait la robe quelle avait sur le dos
et un peu de linge fin, sauv par sa bonne... Maintenant sil la
renvoyait, elle serait  la rue.


III

Cette fois, je crois que jai trouv... Rue dAmsterdam, vis--
vis la gare... Trois pices, et un grand balcon... Si tu veux,
nous irons voir, aprs ton ministre... cest haut, cinq tages...
mais tu me porteras. Ctait si bon, tu te rappelles... Et tout
amuse de ce souvenir, elle se frlait, se roulait dans son cou,
cherchait lancienne place, sa place.

 deux, dans leur garni dhtel, avec les moeurs du quartier, ces
traneries par lescalier de filles en filets et en savates, ces
cloisons de papier derrire lesquelles grouillaient dautres
mnages, cette promiscuit des cls, des bougeoirs, des bottines,
la vie devenait intolrable. Non pas  elle certes; avec Jean, le
toit, la cave, mme lgout, tout lui tait bon pour nicher. Mais
la dlicatesse de lamant seffarouchait de certains contacts,
auxquels, garon, il ne pensait gure. Ces mnages dune nuit le
gnaient, dshonoraient le sien, lui causaient un peu la tristesse
et le dgot de la cage des singes au Jardin des Plantes,
grimaant tous les gestes et les expressions de lamour humain. Le
restaurant aussi lennuyait, ce repas quil fallait aller chercher
deux fois par jour au boulevard Saint-Michel, dans une grande
salle encombre dtudiants, dlves des Beaux-Arts, peintres,
architectes, qui sans le connatre avaient lhabitude de sa
figure, depuis un an quil mangeait l.

Il rougissait -- en poussant la porte -- de tous ces yeux tourns
vers Fanny, entrait avec la gne agressive des tout jeunes gens
qui accompagnent une femme; et il craignait aussi la rencontre
dun de ses chefs du ministre ou de quelquun de son pays. Puis
la question dconomie.

-- Que cest cher!... disait-elle chaque fois, emportant et
commentant la petite note du dner... Si nous tions chez nous,
jaurais fait marcher la maison trois jours pour ce prix-l.

-- Eh bien, qui nous empche?...

Et lon se mit en qute dune installation.

Cest le pige. Tous y sont pris, les meilleurs, les plus
honntes, par cet instinct de propret, ce got du home quont
mis en eux lducation familiale et la tideur du foyer.

Lappartement de la rue dAmsterdam fut lou tout de suite et
trouv charmant, malgr ses pices en enfilade qui ouvraient, --
la cuisine et la salle sur une arrire-cour moisie o montaient
dune taverne anglaise des odeurs de rinure et de chlore, -- la
chambre sur la rue en pente et bruyante, secoue jour et nuit aux
cahots des fourgons, camions, fiacres, omnibus, aux sifflets
darrive et de dpart, tout le vacarme de la gare de lOuest
dveloppant en face ses toitures en vitrage couleur deau sale.
Lavantage, ctait de savoir le train  sa porte, et Saint-cloud,
Ville-dAvray, Saint-Germain, les vertes stations des bords de la
Seine presque sous leur terrasse. Car ils avaient une terrasse,
large et commode, qui gardait de la munificence des anciens
locataires une tente de zinc peinte en coutil ray, ruisselante et
triste sous le crpitement des pluies dhiver, mais o lon serait
trs bien lt pour dner au bon air, comme dans un chalet de
montagne.

On soccupa des meubles. Jean ayant fait part chez lui de son
projet dinstallation, tante Divonne, qui tait comme lintendante
de la maison, envoya largent ncessaire; et sa lettre annonait
en mme temps le prochain arrivage dune armoire, dune commode,
et dun grand fauteuil cann, tirs de la Chambre du vent 
lintention du Parisien.

Cette chambre, quil revoyait au fond dun couloir de Castelet,
toujours inhabite, les volets clos attachs dune barre, la porte
ferme au verrou, tait condamne, par son exposition aux coups du
mistral qui la faisaient craquer comme une chambre de phare. On y
entassait des vieilleries, ce que chaque gnration dhabitants
relguait au pass devant les acquisitions nouvelles.

Ah! si Divonne avait su  quelles singulires siestes servirait le
fauteuil cann, et que des jupons de surah, des pantalons 
manchettes empliraient les tiroirs de la commode Empire... Mais le
remords de Gaussin  ce sujet se trouvait perdu dans les mille
petites joies de linstallation.

Ctait si amusant, aprs le bureau, entre chien et loup, de
partir en grandes courses, serrs au bras lun de lautre, et de
sen aller dans quelque rue de faubourg choisir une salle 
manger, -- le buffet, la table et six chaises, ou des rideaux de
cretonne  fleurs pour la croise et le lit. Lui acceptait tout,
les yeux ferms; mais Fanny regardait pour deux, essayait les
chaises, faisait, glisser les battants de la table, montrait une
exprience marchandeuse.

Elle connaissait les maisons o lon avait  prix de fabrique une
batterie de cuisine complte pour petit mnage, les quatre
casseroles en fer, la cinquime maille pour le chocolat du
matin; jamais de cuivre, cest trop long  nettoyer. Six couverts
de mtal avec la cuillre  potage et deux douzaines dassiettes
en faence anglaise, solide et gaie, tout cela compt, prpar,
emball comme une dnette de poupe. Pour les draps, serviettes,
linges de toilette et de table, elle connaissait un marchand, le
reprsentant dune grande fabrique de Roubaix, chez qui on payait
 tant par mois; et toujours  guetter les devantures, en qute de
ces liquidations, de ces dbris de naufrage que Paris amne
continuellement dans lcume de ses bords, elle dcouvrait au
boulevard de Clichy loccasion dun lit superbe, presque neuf, et
large  y coucher en rang les sept demoiselles de logre.

Lui aussi, en revenant du bureau, essayait des acquisitions; mais
il ne sentendait  rien, ne sachant dire non, ni sen aller les
mains vides. Entr chez un brocanteur pour acheter un huilier
ancien quelle lui avait signal, il rapportait en guise de
lobjet dj vendu un lustre de salon  pendeloques, bien inutile
puisquils navaient pas de salon.

-- Nous le mettrons dans la vranda... disait Fanny pour le
consoler.

Et le bonheur de prendre des mesures, les discussions sur la place
dun meuble; et les cris, les rires fous, les bras perdus au
plafond quand on sapercevait que malgr toutes les prcautions,
malgr la liste trs complte des achats indispensables, il y
avait toujours quelque chose doubli.

Ainsi la rpe  sucre. Conoit-on quils allaient se mettre en
mnage sans rpe  sucre!....

Puis, tout achet et mis en place, les rideaux pendus, une mche 
la lampe neuve, quelle bonne soire que celle de linstallation,
la revue minutieuse des trois pices avant de se coucher, et comme
elle riait en lclairant pendant quil verrouillait la porte:

-- Encore un tour, encore... ferme bien... Soyons bien chez
nous...

Alors ce fut une vie nouvelle, dlicieuse. En quittant son
travail, il rentrait vite, press dtre arriv, en pantoufles au
coin de leur feu. Et dans le noir pataugeage de la rue, il se
figurait leur chambre allume et chaude, gaye de ses vieux
meubles provinciaux que Fanny traitait par avance de dbarras et
qui staient trouvs de fort jolies anciennes choses; larmoire
surtout, un bijou Louis XVI, avec ses panneaux peints,
reprsentant des ftes provenales, des bergers en jaquettes
fleuries, des danses au galoubet et au tambourin. La prsence,
familire  ses yeux denfant, de ces vieilleries dmodes lui
rappelait la maison paternelle, consacrait son nouvel intrieur
dont il tait  goter le bien-tre.

Ds son coup de sonnette, Fanny arrivait, soigne, coquette, sur
le pont, comme elle disait. Sa robe de laine noire, trs unie,
mais taille sur un patron de bon faiseur, une simplicit de femme
qui a eu de la toilette, les manches retrousses, un grand tablier
blanc; car elle faisait elle-mme leur cuisine et se contentait
dune femme de mnage pour les grosses besognes qui gercent les
mains ou les dforment.

Elle sy entendait mme trs bien, savait une foule de recettes,
plats du Nord ou du Midi, varis comme son rpertoire de chansons
populaires que, le dner fini, le tablier blanc accroch derrire
la porte referme de la cuisine, elle entonnait de sa voix de
contralto, meurtrie et passionne.

En bas la rue grondait, roulait en torrent. La pluie froide
tintait sur le zinc de la vranda; et Gaussin, les pieds au feu,
tal dans son fauteuil, regardait en face les vitres de la gare
et les employs courbs  crire sous la lumire blanche de grands
rflecteurs.

Il tait bien, se laissait bercer. Amoureux? Non; mais
reconnaissant de lamour dont on lenveloppait, de cette tendresse
toujours gale. Comment avait-il pu se priver si longtemps de ce
bonheur, dans la crainte -- dont il riait maintenant -- dun
acoquinement, dune entrave quelconque? Est-ce que sa vie ntait
pas plus propre que lorsquil allait de fille en fille, risquant
sa sant?

Aucun danger pour plus tard. Dans trois ans, quand il partirait,
la brisure se ferait toute seule et sans secousse. Fanny tait
prvenue; ils en parlaient ensemble, comme de la mort, dune
fatalit lointaine, mais inluctable. Restait le grand chagrin
quils auraient chez lui en apprenant quil ne vivait pas seul, la
colre de son pre si rigide et si prompt.

Mais comment pourraient-ils savoir? Jean ne voyait personne 
Paris. Son pre, le consul comme on disait l-bas, tait retenu
toute lanne par la surveillance du domaine trs considrable
quil faisait valoir et ses rudes batailles avec la vigne. La
mre, impotente, ne pouvait faire sans aide un pas ni un geste,
laissant  Divonne la direction de la maison, le soin des deux
petites soeurs jumelles, Marthe et Marie, dont la double naissance
en surprise avait  tout jamais emport ses forces actives. Quant
 loncle Csaire, le mari de Divonne, ctait un grand enfant
quon ne laissait pas voyager seul.

Et Fanny maintenant connaissait toute la famille. Lorsquil
recevait une lettre de Castelet, au bas de laquelle les bessonnes
avaient mis quelques lignes de leur grosse criture  petits
doigts, elle la lisait par-dessus son paule, sattendrissait avec
lui. De son existence  elle il ne savait rien, ne sinformait
pas. Il avait le bel gosme inconscient de sa jeunesse, aucune
jalousie, aucune inquitude. Plein de sa propre vie, il la
laissait dborder, pensait tout haut, se livrait, pendant que
lautre restait muette.

Ainsi les jours, les semaines sen allaient dans une heureuse
quitude un moment trouble par une circonstance qui les mut
beaucoup, mais diversement. Elle se crut enceinte et le lui apprit
avec une joie telle quil ne put que la partager. Au fond, il
avait peur. Un enfant,  son ge!... Quen ferait-il?... Devait-il
le reconnatre?... Et quel gage entre cette femme et lui, quelle
complication davenir!

Soudainement, la chane lui apparut, lourde, froide et scelle. La
nuit, il ne dormait pas plus quelle; et cte  cte dans leur
grand lit, ils rvaient, les yeux ouverts,  mille lieues lun de
lautre.

Par bonheur, cette fausse alerte ne se renouvela plus, et ils
reprirent leur train de vie paisible, exquisement close. Puis
lhiver fini, le vrai soleil enfin revenu, leur case
sembellissait encore, agrandie de la terrasse et de la tente. Le
soir, ils dnaient l sous le ciel teint de vert, que rayait le
sifflement en coup dongle des hirondelles.

La rue envoyait ses bouffes chaudes et tous les bruits des
maisons voisines; mais le moindre souffle dair tait pour eux, et
ils soubliaient des heures, leurs genoux enlacs, ny voyant
plus. Jean se rappelait des nuits semblables au bord du Rhne,
rvait de consulats lointains dans des pays trs chauds, de ponts
de navires en partance o la brise aurait cette haleine longue
dont frmissait le rideau de la tente. Et lorsquune caresse
invisible murmurait sur ses lvres: maimes-tu?... il revenait
toujours de trs loin pour rpondre: oh! oui, je taime... Voil
ce que cest de les prendre si jeunes; ils ont trop de choses dans
la tte.

Sur le mme balcon, spar deux par une grille en fer
enguirlande de fleurs grimpantes, un autre couple roucoulait,
M. et Mme Hettma, des gens maris, trs gros, dont les baisers
claquaient comme des gifles. Merveilleusement appareills, dans
une conformit dge, de got, de lourdes tournures, ctait
touchant dentendre ces amoureux  fin de jeunesse chanter en duo
tout bas, en sappuyant  la balustrade, de vieilles romances
sentimentales...

_Mais je lentends qui soupire dans lombre_
_Cest un beau rve, ah! laissez-moi dormir._

Ils plaisaient  Fanny, elle aurait voulu les connatre.
Quelquefois mme la voisine et elle changeaient par-dessus le fer
noirci de la rampe un sourire de femmes amoureuses et heureuses;
mais les hommes comme toujours se tenaient plus raides et lon ne
se parlait pas.

Jean revenait du quai dOrsay, une aprs-midi, quand il sentendit
appeler au coin de la rue Royale. Il faisait un jour admirable,
une lumire chaude o Paris spanouissait  ce tournant du
boulevard qui par un beau couchant, vers lheure du Bois, na pas
son pareil au monde.

-- Mettez-vous l, belle jeunesse, et buvez quelque chose... a
mamuse les yeux de vous regarder.

Deux grands bras lavaient happ, assis sous la tente dun caf
envahissant le trottoir de ses trois rangs de tables. Il se
laissait faire, flatt dentendre autour de lui ce public de
provinciaux, dtrangers, jaquettes rayes et chapeaux ronds,
chuchoter curieusement le nom de Caoudal.

Le sculpteur, attabl devant une absinthe qui allait avec sa
taille militaire et sa rosette dofficier, avait auprs de lui
lingnieur Dchelette arriv de la veille, toujours le mme, hl
et jaune, ses pommettes en saillie remontant ses petits yeux bons,
sa narine gourmande qui reniflait Paris. Ds que le jeune homme
fut assis, Caoudal, le montrant avec une fureur comique:

-- Est-il beau, cet animal-l... Dire que jai eu cet ge et que
je frisais comme a... Oh! la jeunesse, la jeunesse...

-- Toujours donc? fit Dchelette saluant dun sourire la toquade
de son ami.

-- Mon cher, ne riez pas... Tout ce que jai, ce que je suis, les
mdailles, les croix, lInstitut, le tremblement, je le donnerais
pour ces cheveux-l et ce teint de soleil...

Puis revenant  Gaussin avec sa brusque allure:

-- Et Sapho, quest-ce que vous en faites?... On ne la voit plus.

Jean arrondissait les yeux, sans comprendre.

-- Vous ntes donc plus avec elle?

Et devant son ahurissement, Caoudal ajouta sur un ton
dimpatience:

-- Sapho, voyons... Fanny Legrand... Ville-dAvray...

-- Oh! cest fini, il y a longtemps...

Comment lui vint ce mensonge? Par une sorte de honte, de malaise,
 ce nom de Sapho donn  sa matresse; la gne de parler delle
avec dautres hommes, peut-tre aussi le dsir dapprendre des
choses quon ne lui aurait pas dites sans cela.

-- Tiens! Sapho... Elle roule encore? demanda Dchelette distrait,
tout  livresse de revoir lescalier de la Madeleine, le march
aux fleurs, la longue enfilade des boulevards entre deux rangs de
bouquets verts.

-- Vous ne vous la rappelez donc pas, chez vous, lanne
dernire!... Elle tait superbe dans sa tunique de fellah... Et le
matin de cet automne, o je lai trouve djeunant avec ce joli
garon chez Langlois, vous auriez dit une marie de quinze jours.

-- Quel ge a-t-elle donc?... Depuis le temps quon la connat...

Caoudal leva la tte pour chercher: Quel ge?.... quel ge?...
Voyons, dix-sept ans en 53, quand elle me posait ma figure... nous
sommes en 73. Ainsi, comptez. Tout  coup ses yeux sallumrent:
Ah! si vous laviez vue, il y a vingt ans... longue, fine, la
bouche en arc, le front solide... Des bras, des paules encore un
peu maigres, mais cela allait bien  la brlure de Sapho... Et la
femme, la matresse!... Ce quil y avait dans cette chair 
plaisir, ce quon tirait de cette pierre  feu, de ce clavier o
ne manquait pas une note... Toute la lyre!... comme disait La
Gournerie.

Jean, trs ple, demanda:

-- Est-ce quil a t son amant, aussi celui-l?...

-- La Gournerie?... Je crois bien, jen ai assez souffert...
Quatre ans que nous vivions ensemble comme mari et femme, quatre
ans que je la couvais, que je mpuisais pour suffire  tous ses
caprices... matres de chant, de piano, de cheval, est-ce que je
sais?... Et quand je lai eu bien polie, patine, taille en
pierre fine, sortie du ruisseau o je lavais ramasse une nuit,
devant le bal Ragache, ce belltre astiqueur de rimes est venu me
la prendre chez moi,  la table amie o il sasseyait tous les
dimanches!

Il souffla trs fort, comme pour chasser cette vieille rancune
damour qui vibrait encore dans sa voix, puis il reprit, plus
calme:

-- Dailleurs, sa canaillerie ne lui a pas profit... Leurs trois
ans de mnage, a t lenfer. Ce pote aux airs clins tait
rat, mchant, maniaque. Ils se peignaient, fallait voir!... Quand
on allait chez eux, on la trouvait un bandeau sur loeil, lui la
figure sabre de griffes... Mais le beau, cest lorsquil a voulu
la quitter. Elle saccrochait comme une teigne, le suivait,
crevait sa porte, lattendait couche en travers de son
paillasson. Une nuit, en plein hiver, elle est reste cinq heures
en bas de chez la Farcy o ils taient monts toute la bande...
Une piti!... Mais le pote lgiaque demeurait implacable,
jusquau jour o pour sen dbarrasser il a fait marcher la
police. Ah! un joli monsieur... Et comme fin finale, remerciement
 cette belle fille qui lui avait donn le meilleur de sa
jeunesse, de son intelligence et de sa chair, il lui a vid sur la
tte un volume de vers haineux, baveux, dimprcations, de
lamentations, le _Livre de lAmour_, son plus beau livre...

Immobile, le dos tendu, Gaussin coutait, aspirant  tout petits
coups par une longue paille la boisson glace servie devant lui.
Quelque poison, bien sr, quon lui avait vers l, et qui le
gelait du coeur aux entrailles.

Il grelottait malgr lheure splendide, voyait dans une recule
blafarde des ombres qui allaient et venaient, un tonneau
darrosage arrt devant la Madeleine, et cet entrecroisement de
voitures roulant sur la terre molle silencieusement comme sur de
la ouate. Plus de bruit dans Paris, plus rien que ce qui se disait
 cette table. Maintenant Dchelette parlait, cest lui qui
versait le poison:

-- Quelle atroce chose que ces ruptures... Et sa voix tranquille
et railleuse prenait une expression de douceur, de piti
infinie... On a vcu des annes ensemble, dormi lun contre
lautre, confondu ses rves, sa sueur. On sest tout dit, tout
donn. On a pris des habitudes, des faons dtre, de parler, mme
des traits lun de lautre. On se tient de la tte aux pieds... Le
collage enfin!... Puis brusquement on se quitte, on sarrache...
Comment font-ils? Comment a-t-on ce courage?... Moi, jamais je ne
pourrais... Oui, tromp, outrag, sali de ridicule et de boue, la
femme pleurerait, me dirait: Reste... Je ne men irais pas... Et
voil pourquoi, quand jen prends une, ce nest jamais qu la
nuit... Pas de lendemain, comme disait la vieille France... ou
alors le mariage. Cest dfinitif et plus propre.

-- Pas de lendemain... pas de lendemain... Vous en parlez  votre
aise. Il y a des femmes quon ne garde pas quune nuit... Celle-l
par exemple...

-- Je ne lui ai pas donn une minute de grce... fit Dchelette
avec un placide sourire que le pauvre amant trouva hideux.

-- Alors cest que vous ntiez pas son type, sans quoi... Cest
une fille, quand elle aime, elle se cramponne... Elle a le got du
mnage... Du reste, pas de chance dans ses installations. Elle se
met avec Dejoie, le romancier; il meurt... Elle passe  Ezano, il
se marie... Aprs, est venu le beau Flamant, le graveur, lancien,
modle, -- car elle a toujours eu le bguin du talent ou de la
beaut, -- et vous savez son pouvantable aventure...

-- Quelle aventure?... demanda Gaussin, la voix trangle; et il
se remit  tirer sur sa paille, en coutant le drame damour, qui
passionna Paris, il y a quelques annes.

Le graveur tait pauvre, fou de cette femme; et de peur dtre
lch, pour lui maintenir son luxe, il fit de faux billets de
banque. Dcouvert presque aussitt, coffr avec sa matresse, il
en fut quitte pour dix ans de rclusion, elle six mois de
prvention  Saint-Lazare, la preuve de son innocence ayant t
faite.

Et Caoudal rappelait  Dchelette, -- qui avait suivi le. procs,
-- comme elle tait jolie sous son petit bonnet de Saint Lazare,
et crne, pas geignarde, fidle  son homme jusquau bout... Et sa
rponse  ce vieux cornichon de prsident, et le baiser quelle
envoyait  Flamant par-dessus les tricornes des gendarmes, en lui
criant dune voix  attendrir les pierres: Tennuie pas, mami...
Les beaux jours reviendront, nous nous aimerons encore!... Tout
de mme, a lavait un peu dgote du mnage, la pauvre fille.

Depuis, lance dans le monde chic, elle a pris des amants au
mois,  la semaine, et jamais dartistes... Oh! les artistes, elle
en a une peur... Jtais le seul, je crois bien, quelle et
continu  voir... De loin en loin elle venait fumer sa cigarette
 latelier. Puis jai pass des mois sans entendre parler delle,
jusquau jour o je lai retrouve en train de djeuner avec ce
bel enfant et lui mangeant des raisins sur la bouche. Je me suis
dit: voil ma Sapho repince.

Jean ne put en entendre davantage. Il se sentait mourir de tout ce
poison absorb. Aprs le froid de tout  lheure, une brlure lui
tordait la poitrine, montait  sa tte bourdonnante et prs
dclater comme une tle chauffe  blanc. Il traversa la
chausse, en chancelant sous les roues des voitures. Des cochers
criaient.  qui en avaient-ils, ces imbciles?

En passant sur le march de la Madeleine, il fut troubl par une
odeur dhliotrope, lodeur prfre de sa matresse. Il pressa le
pas pour la fuir, et furieux, dchir, il pensait tout haut: ma
matresse!... oui, une belle ordure... Sapho, Sapho... Dire que
jai vcu un an avec a!... Il rptait le nom avec rage, se
rappelant lavoir vu sur les petits journaux parmi dautres
sobriquets de filles, dans le grotesque Almanach-Gotha de la
galanterie: Sapho, Cora, Caro, Phryn, Jeanne de Poitiers, le
Phoque...

Et avec les cinq lettres de son nom abominable, toute la vie de
cette femme lui passait en fuite dgout sous les yeux...
Latelier de Caoudal, les trpignes chez La Gournerie, les
factions de nuit devant les bouges ou sur le paillasson du
pote... Puis le beau graveur, les faux, la cour dassises... et
le petit bonnet du bagne qui lui allait si bien, et le baiser jet
 son faussaire: Tennuie pas, mami... Mami! le mme nom, la
mme caresse que pour lui... Quelle honte! Ah! il allait joliment
te balayer ces salets-l... Et toujours cette odeur dhliotrope
qui le poursuivait dans un crpuscule du mme lilas ple que la
toute petite fleur.

Tout  coup, il saperut quil tait encore  arpenter le march
comme un pont de bateau. Il reprit sa course, arriva dune traite
rue dAmsterdam, bien dcid  chasser cette femme de chez lui, 
la jeter sur lescalier sans explication, en lui crachant linjure
de son nom dans le dos.  la porte il hsita, rflchit, fit
quelques pas encore. Elle allait crier, sangloter, lcher par la
maison tout son vocabulaire du trottoir, comme l-bas, rue de
lArcade...

crire?... oui, cest cela, il valait mieux crire, lui rgler son
compte en quatre mots, bien froces. Il entra dans une taverne
anglaise, dserte et morne sous le gaz quon allumait, sassit 
une table empoisse, prs de lunique consommateur, une fille 
tte de mort qui dvorait du saumon fum, sans boire. Il demanda
une pinte dale, ny toucha pas et commena une lettre. Mais trop
de mots se pressaient dans sa tte, qui voulaient sortir  la
fois, et que lencre dcompose et grumeleuse traait lentement 
son gr.

Il dchirait deux ou trois commencements, sen allait enfin sans
crire, quand tout bas prs de lui une bouche pleine et vorace
demanda timidement: Vous ne buvez pas?... on peut?... Il fit
signe que oui. La fille se jeta sur la pinte et la vida dune
goule violente qui rvlait la dtresse de cette malheureuse,
ayant tout juste dans sa poche de quoi rassasier sa faim sans
larroser dun peu de bire. Une piti lui vint, qui lapaisa,
lclaira subitement sur les misres dune vie de femme; et il se
mit  juger plus humainement,  raisonner son malheur.

Aprs tout, elle ne lui avait pas menti; et sil ne savait rien de
sa vie, cest quil ne sen tait jamais souci. Que lui
reprochait-il?... Son temps  Saint-Lazare?... Mais puisquon
lavait acquitte, porte presque en triomphe  la sortie...
Alors, quoi? Dautres hommes avant lui?... Est-ce quil ne le
savait pas?... Quelle raison de lui en vouloir davantage, parce
que les noms de ces amants taient connus, clbres, quil pouvait
les rencontrer, leur parler, regarder leurs portraits aux
devantures? Devait-il lui faire un crime davoir prfr ceux-l?

Et tout au fond de son tre, se levait une fiert mauvaise,
inavouable, de la partager avec ces grands artistes, de se dire
quils lavaient trouve belle.  son ge on nest jamais sr, on
ne sait pas bien. On aime la femme, lamour; mais les yeux et
lexprience manquent, et le jeune amant qui vous montre un
portrait de sa matresse, cherche un regard, une approbation qui
le rassurent. La figure de Sapho lui semblait grandie, aurole,
depuis quil la savait chante par La Gournerie, fixe par Caoudal
dans le marbre et le bronze.

Mais brusquement repris de rage, il quittait le banc o sa
mditation lavait jet sur un boulevard extrieur, au milieu des
cris denfants, des commrages de femmes douvriers dans la
poudreuse soire de juin; et il se remettait  marcher,  parler
tout haut, furieusement... Joli, le bronze de Sapho... du bronze
de commerce, qui a tran partout, banal comme un air dorgue,
comme ce mot de Sapho qui  force de rouler les sicles sest
encrass de lgendes immondes sur sa grce premire, et dun nom
de desse est devenu ltiquette dune maladie... Quel dgot que
tout cela, mon Dieu!...

Il sen allait ainsi, tour  tour apais ou furieux,  ce remous
dides, de sentiments contraires. Le boulevard sassombrissait,
devenait dsert. Une fadeur cre tranait dans lair chaud; et il
reconnaissait la porte du grand cimetire o il tait venu lanne
davant assister avec toute la jeunesse  linauguration dun
buste de Caoudal sur la tombe de Dejoie, le romancier du quartier
Latin, lauteur de Cenderinette. Dejoie, Caoudal! Ltrange accent
que ces noms prenaient pour lui depuis deux heures! et comme elle
lui semblait menteuse et lugubre, lhistoire de ltudiante et de
son petit mnage, maintenant quil en savait les tristes dessous,
quil avait appris par Dchelette laffreux surnom donn  ces
mariages du trottoir.

Toute cette ombre, plus noire du voisinage de la mort,
leffrayait. Il revint sur ses pas, frlant des blouses qui
rdaient, silencieuses comme des ailes de nuit, des jupes sordides
 la porte de bouges dont les vitres dpolies dcoupaient de
grandes lumires de lanterne magique o des couples passaient,
sembrassaient... Quelle heure?... Il se sentait bris, comme une
recrue  la fin de ltape; et de sa douleur assourdie, tombe
dans ses jambes, il ne lui restait que la courbature. Oh! se
coucher, dormir... Puis au rveil, froidement, sans colre, il
dirait  la femme: Voil... je sais qui tu es... Ce nest pas ta
faute ni la mienne; mais nous ne pouvons plus vivre ensemble.
Sparons-nous... Et pour se mettre  labri de ses poursuites, il
irait embrasser sa mre et ses soeurs, secouer au vent du Rhne,
au libre et vivifiant mistral, les souillures et leffroi de son
mauvais rve.

Elle stait couche, lasse dattendre, et dormait en plein sous
la lampe, un livre ouvert sur le drap devant elle. Son approche ne
lveilla pas; et debout prs du lit, il la regardait curieusement
comme une femme nouvelle, une trangre quil aurait trouve l.
Belle, oh! belle, les bras, la gorge, les paules, dun ambre fin,
solide, sans tache ni flure. Mais sur ces paupires rougies, --
peut-tre le roman quelle lisait, peut-tre linquitude,
lattente, -- sur ces traits dtendus dans le repos et que ne
soutenait plus lpre dsir de la femme qui veut tre aime,
quelle lassitude, quels aveux! Son ge, son histoire, ses bordes,
ses caprices, ses collages, et Saint-Lazare, les coups, les
larmes, les terreurs, tout se voyait, stalait; et les
meurtrissures violettes du plaisir et de linsomnie, et le pli de
dgot affaissant la lvre infrieure, use, fatigue comme une
margelle o tout le communal est venu boire, et la bouffissure
commenante qui dlie les chairs pour les rides de la vieillesse.

Cette trahison du sommeil, le silence de mort enveloppant cela,
ctait grand, ctait sinistre; un champ de bataille  la nuit,
avec toute lhorreur qui se montre et celle quon devine aux
vagues mouvements de lombre.

Et tout  coup il vint au pauvre enfant une grosse, une touffante
envie de pleurer.


IV

Ils achevaient de dner, la fentre ouverte, au long sifflement
des hirondelles saluant la tombe de la lumire. Jean ne parlait
pas, mais il allait parler et toujours de la mme cruelle chose
qui le hantait, et dont il torturait Fanny, depuis la rencontre
avec Caoudal. Elle, voyant ses yeux baisss, lair faussement
indiffrent quil prenait pour de nouvelles questions, devina et
le prvint:

-- coute, je sais ce que tu vas me dire... pargne-nous, je ten
prie... on spuise  la fin... puisque cest mort, tout a, que
je naime que toi, quil ny a plus que toi au monde...

-- Si ctait mort comme tu dis, tout ce pass...

Et il la regardait au fond de ses beaux yeux dun gris frissonnant
et changeant  chaque impression:

-- ... Tu ne garderais pas des choses qui te le rappellent... oui,
l-haut dans larmoire...

Le gris se velouta dun noir dombre:

-- Tu sais donc?

Tout ce fatras de lettres damour, de portraits, ces archives
galantes et glorieuses sauves de tant de dbcles, il allait donc
falloir sen dfaire!

-- Au moins me croiras-tu aprs?

Et sur un sourire incrdule qui la dfiait, elle courut chercher
le coffret de laque dont les ferrures ciseles entre les piles
dlicates de son linge avaient si fort intrigu son amant depuis
quelques jours.

-- Brle, dchire, cest  toi...

Mais il ne se pressait pas de tourner la petite clef, regardait
les cerisiers  fruits de nacre rose et les vols de cigognes
incrusts sur le couvercle quil fit sauter brusquement... Tous
les formats, toutes les critures, papiers de couleur aux en-ttes
dors, vieux billets jaunis casss aux pliures, griffonnages au
crayon sur des feuilles de carnet, des cartes de visite, en tas,
sans ordre, comme en un tiroir souvent fouill et bouscul o lui-
mme enfonait maintenant ses mains tremblantes...

-- Passe-les-moi. Je les brlerai sous tes yeux.

Elle parlait fivreusement, accroupie devant la chemine, une
bougie allume par terre,  ct delle.

-- Donne...

Mais lui:

-- Non... attends...

Et plus bas, comme honteux:

-- Je voudrais lire...

-- Pourquoi? tu vas te faire mal encore...

Elle ne songeait qu sa souffrance et non  lindlicatesse de
livrer ainsi les secrets de passion, la confession sur loreiller
de tous ces hommes qui lavaient aime; et se rapprochant,
toujours  genoux, elle lisait en mme temps que lui, lpiait du
coin de loeil.

Dix pages, signes La Gournerie, 1861, dune criture longue et
fline, dans lesquelles le pote, envoy en Algrie pour le
compte-rendu officiel et lyrique du voyage de lempereur et de
limpratrice, faisait  sa matresse une description blouissante
des ftes.

Alger dbordant et grouillant, vraie Bagdad des Mille et Une
Nuits; toute lAfrique accourue, entasse autour de la ville,
battant ses portes  les rompre, comme un simoun. Caravanes de
ngres et de chameaux chargs de gomme, tentes de poil dresses,
une odeur de musc humain sur toute cette singerie qui bivouaquait
au bord de la mer, dansait la nuit autour de grands feux,
scartait chaque matin devant larrive des chefs du Sud pareils
 des Rois Mages avec la pompe orientale, les musiques
discordantes, fltes de roseau, petits tambours rauques, le goum
entourant ltendard du Prophte aux trois couleurs; et derrire,
mens en laisse par des ngres, les chevaux destins en prsent 
l_Emberour_, vtus de soie, caparaonns dargent, secouant 
chaque pas des grelots et des broderies...

Le gnie du pote rendait tout cela vivant et prsent; les mots
brillaient sur la page, comme ces pierres sans monture que jugent
les joailliers sur du papier. Vraiment elle pouvait tre fire, la
femme aux genoux de qui lon jetait ces richesses. Fallait-il
quelle ft aime, puisque, malgr la curiosit de ces ftes, le
pote ne songeait qu elle, mourait de ne pas la voir:

-- Oh! cette nuit, jtais avec toi sur le grand divan de la rue
de lArcade. Tu tais nue, tu tais folle, tu criais de joie sous
mes caresses, quand je me suis rveill en sursaut roul dans un
tapis sur ma terrasse, en pleine nuit dtoiles. Le cri du muezzin
montait dun minaret voisin en claire et limpide fuse voluptueuse
plutt que priante, et cest toi que jentendais encore en sortant
de mon rve...

Quelle force mauvaise le poussait donc  continuer sa lecture
malgr lhorrible jalousie qui blanchissait ses lvres,
contractait ses mains? Doucement, clinement, Fanny essayait de
lui reprendre la lettre; mais il la lut jusquau bout, et aprs
celle-l une autre, puis une autre, les laissant tomber au fur et
 mesure avec un dtachement de mpris, dindiffrence, sans
regarder la flamme qui savivait dans la chemine aux effusions
lyriques et passionnes du grand pote. Et quelquefois, dans le
dbordement de cet amour exagr  la temprature africaine, le
lyrisme de lamant sentachait de quelque grosse obscnit de
corps de garde dont auraient t surprises et scandalises les
lectrices mondaines du _Livre de lAmour_, dun spiritualisme
raffin, immacul comme la corne dargent de la Yungfrau.

Misres du coeur! cest  ces passages surtout que Jean
sarrtait,  ces souillures de la page, sans se douter des
tressauts nerveux qui chaque fois agitaient sa figure. Mme il eut
le courage de ricaner  ce post-scriptum qui suivait le rcit
blouissant dune fte dAssaouas: Je relis ma lettre... il y a
vraiment des choses pas mal; mets-la-moi de ct, je pourrai men
servir...

-- Un monsieur qui ne laissait rien traner! fit-il en passant 
un autre feuillet de la mme criture o, sur un ton glac dhomme
daffaires, La Gournerie rclamait un recueil de chansons arabes
et une paire de babouches en paille de riz.

Ctait la liquidation de leur amour. Ah! il avait su sen aller,
il tait fort, celui-l...

Et sans sarrter, Jean continuait  drainer ce marcage do
montait une haleine chaude et malsaine. La nuit venue, il avait
mis la bougie sur la table, et parcourait des billets trs courts,
illisiblement tracs comme au poinon par de trop gros doigts qui
 tous moments, dans une brusquerie de dsir ou de colre,
trouaient et dchiraient le papier. Les premiers temps dune
liaison avec Caoudal, rendez-vous, soupers, parties de campagne,
puis des brouilles, de suppliants retours, des cris, des injures
ignobles et basses douvrier, coupes tout  coup de drleries, de
mots cocasses, de reproches sanglots, toute la faiblesse mise 
nu du grand artiste devant la rupture et labandon.

Le feu prenait cela, allongeait de grands jets rouges o fumaient
et grsillaient la chair, le sang, les larmes dun homme de gnie;
mais quimportait  Fanny, toute au jeune amant quelle
surveillait, dont lardente fivre la brlait  travers leurs
vtements. Il venait de trouver un portrait  la plume sign
Gavarni, avec cette ddicace: _ mon amie Fanny Legrand, dans une
auberge de Dampierre, un jour quil pleuvait_. Une tte
intelligente et douloureuse, aux yeux caves, quelque chose damer
et de ravag.

-- Qui est-ce?

-- Andr Dejoie... Jy tenais  cause de la signature...

Il eut un Garde-le, tu es libre, si contraint, si malheureux,
quelle prit le dessin, le jeta au feu en chiffon, pendant que lui
sabmait dans la correspondance du romancier, une suite navrante,
date de plages dhiver, de villes deaux, o lcrivain envoy
pour sa sant se dsesprait de sa dtresse physique et morale, se
forant le crne pour y trouver une ide loin de Paris, et mlait 
des demandes de potions, dordonnances,  des inquitudes dargent
ou de mtier, envois dpreuves, de billets renouvels, toujours
le mme cri de dsir et dadoration vers ce beau corps de Sapho
que les mdecins lui dfendaient.

Jean murmurait, enrag et candide:

-- Mais quest-ce quils avaient donc tous pour tre aprs toi
comme a?...

Ctait pour lui la seule signification de ces lettres dsoles,
confessant le dsarroi dune de ces existences glorieuses
quenvient les jeunes gens et dont rvent les femmes
romanesques... Oui, quavaient-ils donc tous? Et que leur faisait-
elle boire?... Il prouvait la souffrance atroce dun homme qui,
garrott, verrait outrager devant lui la femme quil aime; et,
pourtant, il ne pouvait se dcider  vider dun coup, les yeux
ferms, ce fond de bote.

 prsent, venait le tour du graveur qui, misrable, inconnu, sans
autre clbrit que celle de la _Gazette des Tribunaux_, ne devait
sa place dans le reliquaire quau grand amour quon avait eu pour
lui. Dshonorantes, ces lettres dates de Mazas, et niaises,
gauches, sentimentales comme celles du troupier  sa payse. Mais
on y sentait,  travers les poncifs de romance, un accent de
sincrit dans la passion, un respect de la femme, un oubli de
soi-mme qui le distinguait des autres, ce forat; ainsi, quand il
demandait pardon  Fanny du crime de lavoir trop aime, ou quand
du greffe du Palais de Justice, tout de suite aprs sa
condamnation, il crivait sa joie de savoir sa matresse acquitte
et libre. Il ne se plaignait de rien; il avait eu prs delle,
grce  elle, deux ans dun bonheur si plein, si profond, que le
souvenir en suffirait pour remplir sa vie, adoucir lhorreur de
son sort, et il terminait par la demande dun service:

Tu sais que jai un enfant au pays, dont la mre est morte depuis
longtemps; il vit chez une vieille parente, dans un coin si perdu
quon ny saura jamais rien de mon affaire. Largent qui me
restait, je le leur ai envoy, disant que je partais trs loin, en
voyage, et cest sur toi que je compte, ma bonne Nini, pour
tinformer de temps en temps de ce petit malheureux et menvoyer
de ses nouvelles...

Comme preuve de lintrt de Fanny, suivait une lettre de
remerciements et une autre, toute rcente, ayant  peine six mois
de date: Oh! tu es bonne dtre venue... Que tu tais belle,
comme tu sentais bon, en face de ma veste de prisonnier dont
javais si grandhonte!... et Jean sinterrompait, furieux:

-- Tu as donc continu  le voir?

-- De loin en loin, par charit...

-- Mme depuis que nous sommes ensemble?

-- Oui, une fois, une seule, au parloir... on ne les voit que l.

-- Ah! tu es une bonne fille...

Cette ide que, malgr leur liaison, elle visitait ce faussaire,
lexasprait plus que tout. Il tait trop fier pour le dire; mais
un paquet de lettres, le dernier, nou dune faveur bleue sur des
petits caractres fins et penchs, une criture de femme, dchana
toute sa colre.

Je change de tunique aprs la course des chars... viens dans ma
loge...

-- Non, non... ne lis pas a...

Elle sautait sur lui, arrachait et jetait au feu toute la liasse,
sans quil et compris dabord mme en la voyant  ses genoux,
empourpre du reflet de la flamme et de la honte de son aveu:

-- Jtais jeune, cest Caoudal... ce grand fou... Je faisais ce
quil voulait.

Alors seulement il comprit, devint trs ple.

-- Ah! oui... Sapho... toute la lyre...

Et la repoussant du pied, comme une bte immonde:

-- Laisse-moi, ne me touche pas, tu me soulves le coeur...

Son cri se perdit dans un effroyable grondement de tonnerre, tout
proche et prolong, en mme temps quune lueur vive clairait la
chambre... Le feu!... Elle se dressa pouvante, prit
machinalement la carafe reste sur la table, la vida sur cet amas
de papiers dont la flamme embrasait les suies du dernier hiver,
puis le pot  leau, les cruches, et se voyant impuissante, des
flammches voletant jusquau milieu de la chambre, elle courut au
balcon en criant:

-- Au feu! au feu!

Les Hettma arrivrent les premiers, ensuite le concierge, les
sergents de ville. On criait:

-- Baissez la plaque!... montez sur le toit!... De leau, de
leau!... non, une couverture!...

Atterrs, ils regardaient leur intrieur envahi et souill; puis,
lalerte finie, le feu teint, quand le noir attroupement en bas,
sous le gaz de la rue, se fut dissip, les voisins rassurs,
rentrs chez eux, les deux amants au milieu de ce gchis deau, de
suie en boue, de meubles renverss et ruisselants, se sentirent
coeurs et lches, sans force pour reprendre la querelle ni faire
la chambre propre autour deux. Quelque chose de sinistre et de
bas venait dentrer dans leur vie; et, ce soir-l, oubliant leurs
rpugnances anciennes, ils allrent coucher  lhtel.

Le sacrifice de Fanny ne devait servir  rien. De ces lettres
disparues, brles, des phrases entires retenues par coeur
hantaient la mmoire de lamoureux, lui montaient au visage en
coups de sang comme certains passages de mauvais livres. Et ces
anciens amants de sa matresse taient presque tous des hommes
clbres. Les morts se survivaient; les vivants, on voyait leurs
portraits et leurs noms partout, on parlait deux devant lui, et
chaque fois il prouvait une gne, comme dun lien de famille
douloureusement rompu.

Le mal lui affinant lesprit et les yeux, il arrivait bientt 
retrouver chez Fanny la trace des influences premires, et les
mots, les ides, les habitudes quelle en avait gards. cette
faon davancer le pouce comme pour faonner, ptrir lobjet dont
elle parlait avec un Tu vois a dici... appartenait au
sculpteur.  Dejoie, elle avait pris la manie des queues de mots,
et les chansons populaires dont il avait publi un recueil,
clbre  tous les coins de la France;  La Gournerie, son
intonation hautaine et mprisante, la svrit de ses jugements
sur la littrature moderne.

Elle stait assimil tout cela, superposant les disparates, par
ce mme phnomne de stratification qui permet de connatre lge
et les rvolutions de la terre  ses diffrentes couches
gologiques; et, peut-tre, ntait-elle pas aussi intelligente
quelle lui avait sembl dabord. Mais il sagissait bien
dintelligence; sotte comme pas une, vulgaire et de dix ans plus
vieille encore, elle let tenu par la force de son pass, par
cette jalousie basse qui le rongeait et dont il ne taisait plus
les irritations ni les rancoeurs, clatant  tout propos contre
lun et lautre.

Les romans de Dejoie ne se vendaient plus, toute ldition
tranait le quai  vingt-cinq centimes. Et ce vieux fou de Caoudal
senttant  lamour  son ge...

-- Tu sais quil na plus de dents... Je le regardais  ce
djeuner de Ville dAvray... Il mange comme les chvres, sur le
devant de la bouche.

Fini aussi le talent. Quel four, sa Faunesse du dernier Salon! a
ne tenait pas... Un mot qui lui venait delle, a ne tenait
pas... et quelle-mme gardait du sculpteur. Quand il
entreprenait ainsi un de ses rivaux du temps pass, Fanny faisait
chorus pour lui plaire; et lon aurait entendu ce gamin ignorant
de lart, de la vie, de tout, et cette fille superficielle,
frotte dun peu desprit  ces artistes fameux, les juger de
haut, les condamner doctoralement.

Mais lennemi intime de Gaussin, ctait Flamant le graveur. De
celui-l, il savait seulement quil tait trs beau, blond comme
lui, quon lui disait mami, quon allait le voir en cachette,
et que lorsquil lattaquait comme les autres, lappelant le
Forat sentimental ou le Joli rclusionnaire, Fanny dtournait
la tte sans un mot. Bientt il accusa sa matresse de garder une
indulgence pour ce bandit, et elle dut sen expliquer doucement,
mais avec une certaine fermet.

-- Tu sais bien que je ne laime plus, Jean, puisque je taime...
Je ne vais plus l-bas, je ne rponds pas  ses lettres; mais tu
ne me feras jamais dire du mal de lhomme qui ma adore jusqu
la folie, jusquau crime...

 cet accent de franchise, ce quil y avait de meilleur en elle,
Jean ne protestait pas, mais il souffrait dune haine jalouse,
aiguise dinquitude, qui le ramenait parfois rue dAmsterdam en
surprise, au milieu du jour. Si elle tait alle le voir!

Il la trouvait toujours l, casanire, inactive dans leur petit
logis comme une femme dOrient, ou bien au piano, donnant une
leon de chant  leur grosse voisine, madame Hettma. On stait
li depuis le soir du feu avec ces bonnes gens, placides et
plthoriques, vivant dans un perptuel courant dair, portes et
fentres ouvertes.

Le mari, dessinateur au Muse dartillerie, apportait de la
besogne chez lui, et chaque soir de la semaine, le dimanche toute
la journe, on le voyait pench sur sa large table  trteaux,
suant, soufflant, en bras de chemise, secouant ses manches pour y
faire circuler lair, de la barbe jusque dans les yeux. Prs de
lui, sa grosse femme en camisole svaporait aussi, quoiquelle ne
ft jamais rien; et, pour se rafrachir le sang, ils entamaient de
temps en temps un de leurs duos favoris.

Lintimit stablit vite entre les deux mnages. Le matin, vers
dix heures, la forte voix dHettma criait devant la porte: Y
tes-vous, Gaussin? Et leurs bureaux se trouvant du mme ct,
ils faisaient route ensemble. Bien lourd, bien vulgaire, de
quelques degrs sociaux plus bas que son jeune compagnon, le
dessinateur parlait peu, bredouillait comme sil avait eu autant
de barbe dans la bouche que sur les joues; mais on le sentait
brave homme, et le dsarroi moral de Jean avait besoin de ce
contact-l. Il y tenait surtout  cause de sa matresse vivant
dans une solitude peuple de souvenirs et de regrets plus
dangereux peut-tre que les relations auxquelles elle avait
volontairement renonc, et qui trouvait dans madame Hettma, sans
cesse proccupe de son homme, et de la surprise gourmande quelle
lui ferait pour dner, et de la romance nouvelle quelle lui
chanterait au dessert, une relation honnte et saine.

Pourtant, quand lamiti se resserra jusqu des invitations
rciproques, un scrupule lui vint. Ces gens devaient les croire
maris, sa conscience se refusait au mensonge, et il chargea Fanny
de prvenir la voisine, pour quil ny et pas de malentendu. Cela
la fit beaucoup rire... Pauvre bb! il ny avait que lui pour des
navets pareilles...

-- Mais ils ne lont pas cru une minute que nous tions maris...
Et ce quils sen moquent!... Si tu savais o il a t prendre sa
femme... Tout ce que jai fait, moi, cest de la Saint-Jean 
ct. Il ne la pouse que pour lavoir  lui tout seul, et tu
vois que le pass ne le gne gure...

Il nen revenait pas. Une ancienne, cette bonne mre aux yeux
clairs, au petit rire denfant sur des traits de chair tendre, aux
provincialismes tranards, et pour qui les romances ntaient
jamais assez sentimentales, ni les mots trop distingus; et lui,
lhomme, si tranquille, si sr dans son bien-tre amoureux! Il le
regardait marcher  son ct, la pipe aux dents, avec de petits
souffles de batitude, pendant que lui-mme songeait toujours, se
dvorait de rage impuissante.

a te passera, mami... lui disait doucement Fanny aux heures o
lon se dit tout; et elle lapaisait, tendre et charmante comme au
premier jour, mais avec quelque chose dabandonn, que Jean ne
savait dfinir.

Ctait lallure plus libre et la faon de sexprimer, une
conscience de son pouvoir, des confidences bizarres et quil ne
lui demandait pas sur sa vie passe, ses dbauches anciennes, ses
folies de curiosit. Elle ne se privait plus de fumer maintenant,
roulant entre ses doigts, posant sur tous les meubles lternelle
cigarette qui aveulit la journe des filles, et dans leurs
discussions elle mettait sur la vie, linfamie des hommes, la
coquinerie des femmes, les thories les plus cyniques. Jusqu ses
yeux, dont lexpression changeait, alourdis dune bue deau
dormante, o passait lclair dun rire libertin.

Et lintimit de leur tendresse se transformait aussi. Dabord
rserve avec la jeunesse de son amant dont elle respectait
lillusion premire, la femme ne se gnait plus aprs avoir vu
leffet, sur cet enfant, de son pass de dbauche brusquement
dcouvert, la fivre de marcage dont elle lui avait allum le
sang. Et les caresses perverses si longtemps retenues, tous ces
mots de dlire que ses dents serres arrtaient au passage, elle
les lchait  prsent, stalait, se livrait dans son plein de
courtisane amoureuse et savante, dans toute la gloire horrible de
Sapho.

Pudeur, rserve,  quoi bon? Les hommes sont tous pareils, enrags
de vice et de corruption, ce petit-l comme les autres. Les
appter avec ce quils aiment, cest encore le meilleur moyen de
les tenir. Et ce quelle savait, ces dpravations du plaisir quon
lui avait inocules, Jean les apprenait  son tour pour les passer
 dautres. Ainsi le poison va, se propage, brlure de corps et
dme, semblable  ces flambeaux dont parle le pote latin, et qui
couraient de main en main par le stade.


V
Dans leur chambre,  ct dun beau portrait de Fanny par James
Tissot, une pave des anciennes splendeurs de la fille, il y avait
un paysage du Midi, tout noir et blanc, grossirement rendu sous
le soleil par un photographe de campagne.

Une cte rocheuse escalade de vignes, taye de muretins de
pierre, puis en haut, derrire des files de cyprs contre le vent
du nord, et saccotant  un petit bois de pins et de myrtes aux
clairs reflets, la grande maison blanche, moiti ferme et moiti
chteau, large perron, toiture italienne, portes cussonnes, que
continuaient les murailles rousses du _mas_ provenal, les
perchoirs pour les paons, la crche aux troupeaux, la baie noire
des hangars ouverts sur le luisant des charrues et des herses. La
ruine danciens remparts, une tour norme, dchiquete sur un ciel
sans nuage, dominait le tout, avec quelques toits et le clocher
roman de Chteauneuf-des-Papes o les Gaussin dArmandy avaient
habit de tout temps.

Castelet, clos et domaine, riche de ses vignobles fameux comme
ceux de la Nerte et de lErmitage, se transmettait de pre en
fils, indivis entre tous les enfants, mais toujours le cadet
faisait valoir, par cette tradition familiale denvoyer lan
dans les consulats. Malheureusement la nature contrecarre souvent
ces projets; et sil y eut jamais un tre incapable de grer un
domaine, de grer nimporte quoi, ctait bien Csaire Gaussin, 
qui incombait  vingt-quatre ans cette lourde responsabilit.

Libertin, coureur de tripots et de guilledoux villageois, Csaire,
ou plutt _le Fnat_, le vaurien, le mauvais drle, pour lui
garder son surnom de jeunesse, accentuait ce type contradictoire
qui apparat de loin en loin dans les familles les plus austres,
dont il est comme la soupape dchappement.

En quelques annes dincurie, de dilapidations imbciles, de
bouillottes dsastreuses aux cercles dAvignon et dOrange, le
clos fut hypothqu, les caves de rserve mises  sec, les
rcoltes  venir vendues davance; puis un jour,  la veille dune
saisie dfinitive, le Fnat imita la signature de son frre, fit
trois traites payables au consulat de Shang-Ha, persuad quavant
lchance il trouverait largent pour les retirer; mais elles
arrivrent rgulirement  lan avec une lettre perdue avouant
la ruine et les faux. Le consul accourut  Chteauneuf, remdia 
cette situation dsespre,  laide de ses conomies et de la dot
de sa femme, et voyant lincapacit du Fnat, il renona  la
carrire qui souvrait pourtant brillante devant lui et se fit
simplement vigneron.

Un vrai Gaussin, celui-l, traditionnel jusqu la manie, violent
et calme,  la faon des volcans teints qui gardent des menaces
et des rserves druption, laborieux avec cela, trs entendu  la
culture. Grce  lui, Castelet prospra, sagrandit de toutes les
terres jusquau Rhne, et, comme les chances humaines vont
toujours par compagnie, le petit Jean fit son apparition sous les
myrtes du domaine. Pendant ce temps, le Fnat errait par la
maison, ananti sous le poids de sa faute, osant  peine lever les
yeux vers son frre dont le mprisant silence laccablait; il ne
respirait quaux champs,  la chasse,  la pche, fatiguant son
chagrin  dineptes besognes, ramassant des escargots, se taillant
des cannes superbes de myrte ou de roseau, et djeunant tout seul
dehors dune brochette de becs fins quil cuisait, sur un feu de
souches doliviers, au milieu de la garrigue. Le soir, rentr pour
dner  la table fraternelle, il ne prononait pas un mot, malgr
lindulgent sourire de sa belle-soeur, pitoyable au pauvre tre et
le fournissant dargent de poche, en cachette de son mari qui
tenait rigueur au Fnat, moins pour ses sottises passes que pour
toutes celles  commettre; et en effet la grande incartade
rpare, lorgueil de Gaussin lan fut mis  une nouvelle
preuve.

Trois fois par semaine, venait en journe de couture,  Castelet,
une jolie fille de pcheurs, Divonne Abrieu, ne dans loseraie au
bord du Rhne, vraie plante fluviale  la tige ondulante et
longue. Sous sa _catalane_  trois pices enserrant sa petite tte
et dont les brides rejetes laissaient admirer lattache du cou
lgrement bistr comme le visage, jusquaux nvs dlicats de la
gorge et des paules, elle faisait songer  quelque _done_ des
anciennes cours damour jadis tenues tout autour de Chteauneuf, 
Courthezon,  Vacqueiras, dans ces vieux donjons dont les ruines
seffritent par les collines.

Ce souvenir historique ntait pour rien dans lamour de Csaire,
me simple, dnue didal et de lecture; mais, de petite taille,
il aimait les femmes grandes et fut pris ds le premier jour. Il
sy entendait, le Fnat,  ces aventures villageoises; une
contredanse au bal le dimanche, un cadeau de gibier, puis  la
premire rencontre en pleins champs la vive attaque  la renverse,
sur la lavande ou le paillis. Il se trouva que Divonne ne dansait
pas, quelle rapporta le gibier  la cuisine, et que solide comme
un de ces peupliers de rive, blancs et flexibles, elle envoya le
sducteur rouler  dix pas. Depuis, elle le tint  distance avec
la pointe des ciseaux pendus  sa ceinture par un clavier dacier,
le rendit fou damour, si bien quil parla dpouser et se confia
 sa belle soeur. Celle-ci, connaissant Divonne Abrieu depuis
lenfance, la sachant srieuse et dlicate, trouvait dans le fond
de son coeur que cette msalliance serait peut-tre le salut du
Fnat; mais la fiert du consul se rvoltait  lide dun Gaussin
dArmandy pousant une paysanne: Si Csaire fait cela, je ne le
revois plus... et il tint parole.

Csaire mari quitta Castelet, alla vivre au bord du Rhne chez
les parents de sa femme, dune petite rente que lui servait son
frre et quapportait tous les mois lindulgente belle-soeur. Le
petit Jean accompagnait sa mre dans ses visites, ravi de la
cabane des Abrieu, sorte de rotonde enfume, secoue par la
tramontane ou le mistral, et que soutenait une poutre unique et
verticale comme un mt. La porte ouverte encadrait le petit mle
o schaient les filets, o luisait et frtillait largent vif et
nacr des cailles; au bas deux ou trois grosses barques houlant
et criant sur leurs amarres, et le grand fleuve joyeux, large,
lumineux, tout rebrouss par le vent contre ses les en touffes
dun vert ple. Et, tout petit, Jean prenait l son got des
lointains voyages, et de la mer quil navait pas encore vue.

Cet exil de loncle Csaire dura deux ou trois ans, naurait
jamais fini peut-tre sans un vnement familial, la naissance des
deux petites bessonnes, Marthe et Marie. La mre tomba malade  la
suite de cette double couche, et Csaire et sa femme eurent la
permission de venir la voir. La rconciliation des deux frres
suivit, irraisonne, instinctive, par la toute-puissance du mme
sang; le mnage habita Castelet, et comme une incurable anmie,
complique bientt de goutte rhumatismale, immobilisait la pauvre
mre, Divonne se trouva charge de mener la maison, de surveiller
la nourriture des petites, le personnel nombreux, daller voir
Jean deux fois la semaine au lyce dAvignon, sans compter que le
soin de sa malade la rclamait  toute heure.

Femme dordre et de tte, elle supplait  linstruction qui lui
manquait, par son intelligence, son pret paysanne, les lambeaux
dtudes rests dans la cervelle du Fnat dompt et disciplin. Le
consul se reposait sur elle de toute la dpense de la maison, trs
lourde avec ses charges accrues et des revenus diminuant danne
en anne, rongs au pied des vignes par le phylloxera. Toute la
plaine tait atteinte, mais le clos rsistait encore, et ctait
la proccupation du consul: sauver le clos  force de recherches
et dexpriences.

Cette Divonne Abrieu qui restait fidle  ses coiffes,  son
clavier dartisane et se tenait si modestement  sa place
dintendante, de dame de compagnie, garda la maison de la gne, en
ces annes de crise, la malade toujours entoure des mmes soins
coteux, les petites leves prs de leur mre, en demoiselles, la
pension de Jean rgulirement paye, dabord au lyce, puis  Aix
o il faisait son droit, enfin  Paris o il tait all lachever.

Par quels miracles dordre, de vigilance y arrivait-elle, tous
lignoraient comme elle-mme. Mais chaque fois que Jean songeait 
Castelet, quil levait les yeux vers la photographie  reflets
ples, efface de lumire, la premire figure voque, le premier
nom prononc, ctait Divonne, la paysanne au grand coeur quil
sentait cache derrire la gentilhommire et la tenant debout par
leffort de sa volont. Depuis quelques jours cependant, depuis
quil savait ce qutait sa matresse, il vitait de prononcer ce
nom vnr devant elle, comme celui de sa mre ni daucun des
siens; mme la photographie le gnait  regarder, dplace, gare
 cette muraille, au-dessus du lit de Sapho.

Un jour, en rentrant dner, il fut surpris de voir trois couverts
au lieu de deux, plus encore de trouver Fanny en train de jouer
aux cartes avec un petit homme quil ne reconnut pas dabord, mais
qui en se retournant lui montra les yeux clairs de chvre folle,
le grand nez conqurant dans une face hle et poupine, le crne
chauve et la barbe de ligueur de loncle Csaire. Au cri de son
neveu, il rpondit sans lcher les cartes:

-- Tu vois, je ne mennuie pas, je fais un bsigue avec ma nice.

Sa nice!

Et Jean qui cachait si soigneusement sa liaison  tout le monde.
Cette familiarit lui dplut, et les choses que Csaire lui
dbitait  voix basse, pendant que Fanny soccupait du dner...

-- Mon compliment, petit... des yeux... des bras... un morceau de
roi.

Ce fut bien pis, quand  table le Fnat se mit  parler sans
aucune rserve des affaires de Castelet, de ce qui lamenait 
Paris.

Le prtexte du voyage ctait de largent  toucher, huit mille
francs quil avait prts autrefois  son ami Courbebaisse et
quil ne comptait jamais revoir, quand une lettre du notaire lui
avait appris et la mort de Courbebaisse, _pechre_! et le
remboursement tout prt de ses huit mille francs. Mais le vrai
motif, car on aurait pu lui faire parvenir largent:

-- Le vrai motif cest la sant de ta mre, mon pauvre... Depuis
quelque temps elle saffaiblit beaucoup, et des fois quil y a, sa
tte dmnage, elle oublie tout, jusquau nom des petites. Lautre
soir, ton pre sortait de sa chambre, elle a demand  Divonne qui
tait ce bon Monsieur qui venait la voir si souvent. Personne ne
sest encore aperu de cela que ta tante, et elle ne men a parl
que pour me dcider  venir consulter Bouchereau sur ltat de la
pauvre femme quil a soigne autrefois.

-- Avez-vous eu dj des fous dans votre famille? demanda Fanny,
lair doctoral et grave, son air La Gournerie.

-- Jamais... dit le Fnat, ajoutant avec un sourire malin, fronc
jusquaux tempes, quil avait t un peu toqu dans sa jeunesse...
mais ma folie ne dplaisait pas aux dames, et lon na pas eu
besoin de menfermer.

Jean les regardait, navr. Au chagrin que lui causait la triste
nouvelle, se joignait un oppressant malaise dentendre cette femme
parler de sa mre, de ses infirmits dge critique, avec le libre
langage et lexprience dune matrone, les coudes sur la nappe, en
roulant une cigarette. Et lautre, bavard, indiscret,
sabandonnait, disait les secrets intimes de la famille.

Ah! les vignes... fichues les vignes!... Et le clos lui-mme nen
avait plus pour longtemps; la moiti des cpages tait dj
dvore, et lon ne conservait le reste que par miracle, en
soignant chaque grappe, chaque grain comme des enfants malades,
avec des drogues qui cotaient cher. Le terrible, cest que le
consul senttait  planter toujours de nouveaux ceps que le ver
attaquait, au lieu de laisser  la culture des oliviers, des
cpriers, toute cette bonne terre inutile couverte de pampres
lpreux et roussis.

Heureusement quil avait, lui, Csaire, quelques hectares au bord
du Rhne, quil soignait par limmersion, une dcouverte superbe
applicable seulement dans les terrains bas. Dj une bonne rcolte
lencourageait, dun petit vin pas trs chaud, du vin de
grenouille, disait le consul ddaigneusement; mais le Fnat
senttait aussi, et, avec les huit mille francs de Courbebaisse,
il allait acheter la Piboulette...

-- Tu sais, petit, la premire le sur le Rhne, en aval des
Abrieu... mais ceci entre nous, il faut que personne  Castelet ne
se doute de rien encore...

-- Pas mme Divonne, mon oncle? demanda Fanny en souriant...

Au nom de sa femme, les yeux du Fnat se mouillrent:

-- Oh! Divonne, je ne fais jamais rien sans elle. Elle a foi dans
mon ide dailleurs, et serait si heureuse que son pauvre Csaire
reft la fortune de Castelet, aprs en avoir commenc la ruine.

Jean frmit; allait-il donc faire sa confession, raconter cette
lamentable histoire des faux? Mais le Provenal tout  sa
tendresse pour Divonne, stait mis  parler delle, du bonheur
quelle lui donnait. Et si belle avec a, si magnifiquement
charpente:

-- Tenez, ma nice, vous qui tes femme, vous devez vous y
connatre.

Il lui tendait un portrait-carte, tir de son portefeuille, et qui
ne le quittait jamais.

 laccent filial de Jean quand il parlait de sa tante, aux
conseils maternels de la paysanne crits dune grande criture, un
peu tremble, Fanny se figurait une de ces villageoises  marmotte
de Seine-et-Oise, et resta saisie devant ce joli visage aux lignes
pures, clairci par ltroite coiffe blanche, cette taille
lgante et souple dune femme de trente cinq ans.

-- Trs belle en effet... dit-elle en pinant les lvres, dune
intonation singulire.

-- Et une charpente! fit loncle qui tenait  son image.

Puis on passa sur le balcon. Aprs une journe chaude dont le zinc
de la vranda brlait encore, il tombait, dun nuage perdu, une
fine pluie darrosage qui rafrachissait lair, tintait gaiement
sur les toits, claboussait les trottoirs. Paris riait sous cette
onde, et le train de la foule, des voitures, toute cette rumeur
montante grisait le provincial, remuait dans sa tte vide et
mobile comme un grelot, des rappels de jeunesse, et dun sjour de
trois mois quil avait fait, quelque trente ans auparavant, chez
son ami Courbebaisse.

Quelle noce, mes enfants, quelles bordes!... Et leur entre au
Prado une nuit de mi-carme, Courbebaisse en chicard, et sa
matresse, la Mornas, en marchande de chansons, un dguisement qui
lui avait port chance puisquelle tait devenue une clbrit de
caf-concert. Lui-mme, loncle, remorquait un petit chiffon du
quartier que lon appelait Pellicule... Et tout ragaillardi, il
riait de la bouche jusquaux tempes, fredonnait des airs  danser,
saisissait en mesure sa nice par la taille.  minuit, quand il
les quitta pour gagner lhtel Cujas, le seul quil connt dans
Paris, il chantait  pleine gorge dans lescalier, envoyait des
baisers  sa nice qui lclairait, et criait  Jean:

-- Tu sais, prends garde  toi!...

Ds quil fut parti, Fanny dont le front gardait un pli proccup,
passa vivement dans son cabinet de toilette et, par la porte
reste entrouverte, pendant que Jean se couchait, elle commenait
dune voix presque insouciante.

-- Dis donc, elle est trs jolie, ta tante... a ne mtonne plus
si tu en parlais si souvent... Vous avez d lui en faire porter 
ce pauvre Fnat, une tte  a du reste...

Il protestait de toute son indignation... Divonne! une seconde
mre pour lui, qui, tout petit, le soignait, lhabillait... Elle
lavait sauv dune maladie, de la mort... non, jamais la
tentation ne lui serait venue dune infamie pareille.

-- Va donc, va donc, reprenait la voix stridente de la femme, des
pingles  coiffer entre les dents, tu ne me feras pas croire
quavec ces yeux-l et la belle charpente dont parlait cet
imbcile, sa Divonne ait pu rester sans dsir  ct dun joli
blond  peau de fille comme toi?... Vois-tu, des bords du Rhne ou
dailleurs, nous sommes toutes les mmes...

Elle le disait avec conviction, croyant son sexe entier facile 
tout caprice et vaincu du premier dsir. Lui, se dfendait, mais
troubl, interrogeant ses souvenirs, se demandant si jamais le
frlement dune innocente caresse avait pu lavertir dun danger
quelconque; et quoique ne trouvant rien, la candeur de son
affection restait atteinte, le pur came ray dun coup dongle.

-- Tiens!... regarde... la coiffe de ton pays...

Sur ses beaux cheveux, masss en deux longs bandeaux, elle avait
pingl un fichu blanc qui imitait assez bien la catalane, le
bguin  trois pices des filles de Chteauneuf; et, droite devant
lui, dans les plis laiteux de sa batiste de nuit, les yeux
brlants, elle lui demandait:

-- Est-ce que je ressemble  Divonne?

Oh! non, pas du tout; elle ne ressemblait qu elle-mme sous ce
petit bonnet rappelant lautre, celui de Saint-Lazare, qui la
rendait si jolie, disait-on, pendant quelle envoyait  son forat
un baiser dadieu en plein tribunal:

-- Tennuie pas, mami, les beaux jours reviendront...

Et ce souvenir lui fit tant de mal que, sitt sa matresse
couche, il teignit bien vite, pour ne plus la voir.

Le lendemain de bonne heure, loncle arrivait en casseur, la canne
haute, criant: Oh! les bbs, avec lintonation fringante et
protgeante quavait Courbebaisse autrefois quand il venait le
chercher dans les bras de Pellicule. Il paraissait encore plus
excit que la veille: lhtel Cujas, sans doute, et surtout les
huit mille francs plis dans son portefeuille. Largent de la
Piboulette, b oui, mais il avait bien le droit den distraire
quelques louis pour offrir un djeuner  la campagne  sa
nice!...

Et Bouchereau? observa le neveu, qui ne pouvait manquer son
ministre deux jours de suite. Il fut convenu quon djeunerait
aux Champs-lyses et que les deux hommes iraient aprs  la
consultation.

Ce ntait pas ce que le Fnat avait rv, larrive  Saint Cloud
en grande remise, du champagne plein la voiture; mais le repas fut
charmant tout de mme sur la terrasse du restaurant ombrage
dacacias et de vernis du Japon, que traversaient les flonflons
dune rptition de jour au voisin caf-concert. Csaire, trs
bavard, trs galant, mit toutes ses grces  lair pour blouir la
Parisienne. Il attrapait les garons, complimentait le chef de
sa sauce meunire; et Fanny riait dun lan bte et forc, dune
niaiserie de cabinet particulier, qui fit de la peine  Gaussin,
ainsi que lintimit stablissant entre loncle et la nice par-
dessus sa tte.

On et dit des amis de vingt ans. Le Fnat, devenu sentimental
avec les vins de dessert, parlait de Castelet, de Divonne et aussi
de son petit Jean; il tait heureux de le savoir avec elle, une
femme srieuse qui lempcherait de faire des sottises. Et sur le
caractre un peu ombrageux du jeune homme, la faon de le prendre,
il lui donnait des conseils comme  une jeune marie en lui
tapotant les bras, la langue paisse, loeil teint et mouill.

Il se dgrisa chez Bouchereau. Deux heures dattente au premier
tage de la place Vendme, dans ses grands salons, hauts et
froids, encombrs dune foule silencieuse et angoisse; lenfer de
la douleur dont ils traversrent successivement tous les cercles,
passant de pice en pice jusquau cabinet de lillustre savant.

Bouchereau, avec sa mmoire prodigieuse, se souvint trs bien de
Mme Gaussin, tant venu en consultation  Castelet dix ans
auparavant au commencement de la maladie; il sen fit raconter les
diffrentes phases, relut les ordonnances anciennes et, tout de
suite, rassura les deux hommes sur les accidents crbraux qui
venaient de se produire et quil attribuait  lemploi de certains
mdicaments. Pendant quimmobile, ses gros sourcils baisss sur
ses petits yeux aigus et fouilleurs, il crivait une longue lettre
 son confrre dAvignon, loncle et le neveu coutaient, retenant
leur souffle, le grincement de cette plume qui couvrait pour eux,
 elle seule, toute la rumeur du Paris luxueux; et subitement leur
apparaissait la puissance du mdecin dans les temps modernes,
dernier prtre, croyance suprme, invincible superstition...

Csaire sortit de l, srieux et refroidi:

-- Je rentre  lhtel boucler ma malle, lair de Paris est
mauvais pour moi, vois-tu, petit... si jy restais, je ferais des
btises. Je prendrai ce soir le train de sept heures, excuse-moi
prs de ma nice, h?

Jean se garda bien de le retenir, effray de son enfantillage, de
sa lgret; et le lendemain, en sveillant, il se flicitait de
le savoir rentr, sous cl, prs de Divonne, quand on le vit
apparatre, la figure  lenvers, le linge en dsordre:

-- Bon Dieu! mon oncle, que vous arrive-t-il?

Effondr dans un fauteuil, sans voix et sans gestes dabord, mais
sanimant  mesure, loncle avoua une rencontre du temps de
Courbebaisse, le dner trop copieux, les huit mille francs perdus
la nuit dans un tripot... Plus un sou, rien!... Comment rentrer
l-bas, raconter a  Divonne! Et lachat de la Piboulette... Tout
 coup pris dune sorte de dlire, il se mettait les mains sur les
yeux, les pouces bouchant les oreilles, et hurlant, sanglotant,
dchan, le Mridional sinvectivait, talait son remords dans
une confession gnrale de toute sa vie. Il tait la honte et le
malheur des siens; des types tels que lui dans les familles on
aurait le droit de les abattre comme des loups. Sans la gnrosit
de son frre o serait-il?... Au bagne avec les voleurs et les
faussaires.

-- Mon oncle, mon oncle!... disait Gaussin trs malheureux,
essayant de larrter.

Mais lautre, volontairement aveugle et sourd, se dlectait  ce
tmoignage public de son crime, racont dans les moindres dtails,
tandis que Fanny le regardait avec une piti mle dadmiration.
Un passionn au moins celui-l, un brle-tout comme elle les
aimait; et, remue dans ses entrailles de bonne fille, elle
cherchait un moyen de lui venir en aide. Mais lequel? Elle ne
voyait plus personne depuis un an, Jean navait aucune relation...
Subitement un nom lui vint  lesprit: Dchelette!... Il devait
tre  Paris en ce moment, et ctait un si bon garon.

-- Mais je le connais  peine... dit Jean.

-- Jirai, moi....

-- Comment! tu veux?

-- Pourquoi pas?

Leurs regards se croisrent et se comprirent. Dchelette aussi
avait t son amant, lamant dune nuit quelle se rappelait 
peine. Mais lui nen oubliait pas un; ils taient tous en rang
dans sa tte, comme les saints dun calendrier.

-- Si cela tennuie... fit-elle un peu gne.

Alors Csaire, qui, pendant ce court dbat stait interrompu de
crier, trs anxieux, tourna vers eux un tel regard de supplication
dsespre, que Jean se rsigna, consentit entre les dents...

Quelle leur parut longue cette heure,  tous deux, dchirs par
des penses quils ne savouaient pas, appuys au balcon, guettant
la rentre de la femme.

-- Cest donc bien loin, ce Dchelette?...

-- Mais non, rue de Rome...  deux pas, rpondait Jean furieux, et
trouvant, lui aussi, que Fanny tait bien longue  revenir.

Il essayait de se tranquilliser avec la devise amoureuse de
lingnieur pas de lendemain, et la faon mprisante dont il
lavait entendu parler de Sapho, comme dune ancienne de la vie
galante; mais sa fiert damant se rvoltait, et il aurait presque
souhait que Dchelette la trouvt encore belle et dsirable. Ah!
ce vieux toqu de Csaire avait bien besoin de rouvrir ainsi
toutes les plaies.

Enfin le mantelet de Fanny tourna langle de la rue. Elle,
rentrait, rayonnante:

-- Cest fait... jai largent.

Les huit mille francs tals devant lui, loncle pleurait de joie,
voulait faire un reu, fixer les intrts, la date du
remboursement.

-- Inutile, mon oncle... Je nai pas prononc votre nom... Cest 
moi quon a prt cet argent, cest  moi que vous le devez, et
aussi longtemps quil vous plaira.

-- Des services pareils, mon enfant, rpondait Csaire transport
de reconnaissance, on les paye avec de lamiti qui ne finit
plus...

Et dans la gare, o Gaussin laccompagnait pour tre assur cette
fois de son dpart, il rptait les larmes aux yeux:

-- Quelle femme, quel trsor!... Il faut la rendre heureuse, vois-
tu...

Jean resta trs fch de cette aventure, sentant sa chane, dj
si lourde, se river de plus en plus, et se confondre deux choses
que sa dlicatesse native avait toujours tenues spares et
distinctes: la famille et sa liaison.  prsent, Csaire mettait
la matresse au courant de ses travaux, de ses plantations, lui
donnait des nouvelles de tout Castelet; et Fanny critiquait
lobstination du consul dans laffaire des vignes, parlait de la
sant de la mre, irritait Jean dune sollicitude ou de conseils
dplacs. Jamais dallusion au service rendu par exemple, ni 
lancienne aventure du Fnat,  cette tare de la maison dArmandy,
que loncle avait livre devant elle. Une seule fois elle sen
faisait une arme de riposte, dans les circonstances que voici:

Ils rentraient du thtre, et montaient en voiture, sous la pluie,
 une station du boulevard. Lquipage, une de ces guimbardes qui
ne roulent quaprs minuit, fut long  dmarrer, lhomme endormi,
la bte secouant sa musette. Pendant quils attendaient  couvert
dans le fiacre, un vieux cocher, en train de rajuster une mche 
son fouet, sapprocha tranquillement de la portire, son filin
entre les dents, et dit  Fanny dune voix casse qui puait le
vin:

-- Bonsoir... Comment qu a va? Tiens, cest vous?

Elle eut un petit tressaut vite rprim et, tout bas,  son amant:

-- Mon pre!...

Son pre, ce maraudeur  la longue lvite dancienne livre,
souille de boue, aux boutons de mtal arrachs, et montrant sous
le gaz du trottoir une face bouffie, apoplectise dalcool, o
Gaussin croyait retrouver en vulgaire le profil rgulier et
sensuel de Fanny, ses larges yeux de jouisseuse! Sans se
proccuper de lhomme qui accompagnait sa fille, et comme sil ne
let pas vu, le pre Legrand donnait des nouvelles de la maison.

-- La vieille est  Necker depuis quinze jours, elle file un
mauvais coton... Va donc la voir un de ces jeudis, a y donnera du
courage... Moi, heureusement, le coffre est solide; toujours bon
fouet, bonne mche. Seulement le commerce ne va pas fort... Si
tavais besoin dun bon cocher au mois, a ferait joliment mon
affaire... Non? tant pis alors, et  la revoyure...

Ils se serrrent les mains mollement; le fiacre partit.

Hein? crois-tu... murmurait Fanny; et tout de suite elle se mit
 lui parler longuement de sa famille, ce quelle avait toujours
vit... ctait si laid, si bas... mais on se connaissait mieux
maintenant; on navait plus rien  se cacher. Elle tait ne au
Moulin-aux-Anglais, dans la banlieue, de ce pre, ancien dragon,
qui faisait le service des voitures de Paris  Chtillon, et dune
servante dauberge, entre deux tournes de comptoir. Elle navait
pas connu sa mre, morte en couches; seulement les patrons du
relais, braves gens, obligrent le pre  reconnatre sa petite et
 payer les mois de nourrice. Il nosa pas refuser, car il devait
gros dans la maison, et quand Fanny eut quatre ans il lemmenait
sur sa voiture comme un petit chien, niche en haut, sous la
bche, amuse de rouler ainsi par les chemins, de voir la lumire
des lanternes courir des deux cts, fumer et haleter le dos des
btes, de sendormir au noir,  la bise, en entendant sonner les
grelots.

Mais le pre Legrand se fatigua vite de cette pose  la paternit;
si peu que a cott, il fallait la nourrir, lhabiller, cette
morveuse. Puis elle le gnait pour un mariage avec la veuve dun
maracher dont il guignait les cloches  melon, les choux en
carrs aligns sur son itinraire. Elle eut alors la sensation
trs nette que son pre voulait la perdre; ctait son ide fixe
divrogne, se dbarrasser de lenfant  toute force, et si la
veuve elle-mme, la brave mre Machaume, navait pris la fillette
sous sa protection...

-- Au fait tu las connue, Machaume, dit Fanny.

-- Comment! cette servante que jai vue chez toi...

-- Ctait ma belle-mre... Elle avait t si bonne pour moi quand
jtais petite; je la prenais pour larracher  son gueux de mari
qui, aprs lui avoir mang tout son bien, la rouait de coups,
lobligeait  servir une gaupe avec laquelle il vivait... Ah! la
pauvre Machaume, elle sait ce que cote un bel homme. Eh bien!
quand elle ma eu quitte, malgr tout ce que jai pu lui dire,
elle est courue se remettre avec lui et, maintenant, la voil 
lhospice. Comme il se laisse aller sans elle, le vieux gredin!
tait-il sale! quelle mine de rouleur! il ny a que son fouet...
as-tu vu comme il le tenait droit?... Mme saoul  tomber, il le
porte devant lui comme un cierge, le serre dans sa chambre; il na
jamais eu que a de propre... Bon fouet, bonne mche, cest son
mot.

Elle en parlait inconsciemment, ainsi que dun tranger, sans
dgot ni honte; et Jean spouvantait  lentendre. Ce pre!...
cette mre!... en face de la figure svre du consul et de
langlique sourire de Mme Gaussin!... Et comprenant tout  coup
ce quil y avait dans le silence de son amant, quelle rvolte
contre ce gchis social dont il sclaboussait auprs delle:

-- Aprs tout, dit Fanny sur un ton philosophe, cest un peu a
dans toutes les familles, on nen est pas responsable... moi, jai
mon pre Legrand; toi, tu as ton oncle Csaire.


VI

Mon cher enfant, je tcris encore toute tremblante du gros
tourment que nous venons davoir; nos bessonnes disparues, parties
de Castelet pendant tout un jour, une nuit et la matine du
lendemain!...

Cest dimanche,  lheure du djeuner, quon sest aperu que les
petites manquaient. Je les avais faites belles pour la messe de
huit heures o le consul devait les conduire, puis je ne men
tais plus occupe, retenue auprs de la mre plus nerveuse que
dhabitude, comme sentant le malheur qui rdait autour de nous. Tu
sais quelle a toujours eu a depuis sa maladie, de prvoir ce qui
doit arriver; et moins elle peut bouger, plus sa tte travaille.

Ta mre dans sa chambre heureusement, tu nous vois tous  la
salle, attendant les petites; on les appelle par le clos, le
berger souffle avec sa grosse coquille  ramener les brebis, puis
Csaire dun ct, moi dun autre, Rousseline, Tardive, nous voil
tous  galoper dans Castelet et, chaque fois, en nous rencontrant:
Eh bien? -- Rien vu.  la fin on nosait plus demander; le coeur
battant, on allait au puits, au bas des hautes fentres du
grenier... Quelle journe!... et il me fallait monter  tout
moment prs de ta mre, sourire dun air tranquille, expliquer
labsence des petites en disant que je les avais envoyes passer
le dimanche chez leur tante de Villamuris. Elle avait paru le
croire; mais tard dans la soire, pendant que je la veillais,
guettant derrire la vitre les lumires qui couraient dans la
plaine et sur le Rhne  la recherche des enfants, je lentendis
qui pleurait doucement dans son lit; et comme je linterrogeais:
Je pleure pour quelque chose que lon me cache, mais que jai
devin tout de mme..., me rpondit-elle de cette voix de petite
fille qui lui est revenue  force de souffrance; et sans plus nous
parler, nous nous inquitions toutes deux,  part dans notre
chagrin...

Enfin, mon cher enfant, pour ne pas faire durer cette pnible
histoire, le lundi matin nos petites nous furent ramenes par les
ouvriers que ton oncle occupe dans lle et qui les avaient
trouves sur un tas de sarments, ples de froid et de faim aprs
cette nuit en plein air, au milieu de leau. Et voici ce quelles
nous ont cont dans linnocence de leurs petits coeurs. Depuis
longtemps lide les tourmentait de faire comme leurs patronnes
Marthe et Marie dont elles avaient lu lhistoire, de sen aller
dans un bateau sans voiles, ni rames, ni provisions daucune
sorte, rpandre lvangile sur le premier rivage o les pousserait
le souffle de Dieu. Dimanche donc aprs la messe, dtachant une
barque  la pcherie et sagenouillant au fond comme les saintes
femmes, tandis que le courant les emportait, elles sen sont
alles doucement, chouer dans les roseaux de la Piboulette,
malgr les grandes eaux de la saison, les coups de vent, les
_rvouluns_... Oui, le bon Dieu les gardait et cest lui qui nous
les a rendues, les jolies! ayant un peu frip leurs guimpes du
dimanche et gt la dorure de leurs paroissiens. On na pas eu la
force de les gronder, seulement de grands baisers  bras ouverts;
mais nous sommes tous rests malades de la peur que nous avons
eue.

La plus frappe, cest ta mre qui, sans que nous lui ayons
encore rien racont, a senti, comme elle dit, passer la mort sur
castelet, et garde, elle si tranquille, si gaie dordinaire, une
tristesse que rien ne peut gurir, malgr que ton pre, moi, tout
le monde nous nous serrions tendrement autour delle... Et si je
te disais, mon Jean, que cest de toi, surtout, quelle languit et
sinquite. Elle nose pas lavouer devant le pre qui veut quon
te laisse  ton travail, mais tu nes pas venu aprs ton examen
comme tu lavais promis. Fais-nous la surprise pour les ftes de
Nol; que notre malade reprenne son bon sourire. Si tu savais,
quand on ne les a plus, ses vieux, comme on regrette de ne pas
leur avoir donn plus de temps...

Debout prs de la fentre o filtrait un jour paresseux dhiver
sous le brouillard, Jean lisait cette lettre, en savourait le
bouquet sauvage, les chers souvenirs de tendresse et de soleil.

-- Quest-ce que cest?... fais voir...

Fanny venait de sveiller  la jaune lueur du rideau cart et,
toute bouffie de sommeil, allongeait machinalement la main vers le
paquet de maryland  demeure sur la table de nuit. Il hsita,
sachant la jalousie quexasprait en sa matresse le nom seul de
Divonne; mais comment dissimuler le billet dont elle reconnaissait
la provenance et le format?

Dabord lescapade des fillettes lmut gentiment, tandis que, les
bras et la gorge  lair, dresse sur loreiller dans le flot de
ses cheveux bruns, elle lisait tout en roulant une cigarette; mais
la fin lirrita jusqu la fureur, et chiffonnant et jetant la
lettre par la chambre:

-- Je ten collerai, moi, des saintes femmes!... Tout a des
inventions pour te faire partir... Son beau neveu lui manque 
cette...

Il voulut larrter, empcher le mot ordurier quelle lana et
bien dautres  la file. Jamais elle ne stait encore emporte
aussi grossirement devant lui, dans ce dbordement de colre
fangeuse, dgout crev lchant sa vase et sa puanteur. Tout
largot de son pass de fille et de voyou gonflait son cou,
dtendait sa lvre.

Pas malin de voir ce quils voulaient tous l-bas... Csaire avait
parl, et lon combinait a en famille de rompre leur liaison, de
lattirer au pays avec la belle charpente de la Divonne pour
amorce.

-- Dabord, tu sais, si tu pars, moi je lui cris  ton cocu... Je
lavertis... ah mais!...

En parlant, elle se ramassait haineusement sur le lit, blme, la
face creuse, les traits grandis, comme une bte mchante prte 
bondir.

Et Gaussin se rappelait lavoir vue ainsi rue de lArcade; mais
ctait contre lui maintenant, cette haine rugie qui lui donnait
la tentation de tomber sur sa matresse et de la battre, car en
ces amours de chair o lestime et le respect de ltre aim sont
nant, la brutalit surgit toujours dans la colre ou les
caresses. Il eut peur de lui-mme, schappa pour son bureau, et
tout en marchant il sindignait contre cette vie quil stait
faite. a lui apprendrait  se livrer  une pareille femme!... Que
dinfamies, que dhorreurs!... Ses soeurs, sa mre, il y en avait
eu pour tout le monde... Quoi! pas mme le droit daller voir les
siens. Mais dans quel bagne stait-il donc enferm? Et toute
lhistoire de leur liaison lui apparaissant, il voyait comment les
beaux bras nus de lgyptienne, nous  son cou le soir du bal,
staient cramponns despotes et forts, lisolant de ses amis, de
sa famille. Maintenant, sa rsolution tait prise. Le soir mme
et, cote que cote, il partirait pour Castelet.

Quelques affaires expdies, son cong obtenu au ministre, il
revint chez lui de bonne heure, sattendant  une scne terrible,
prt  tout, mme  la rupture. Mais le bonjour bien doux que
Fanny lui dit tout de suite, ses yeux gros, ses joues comme
amollies de larmes, lui laissrent  peine le courage dune
volont.

-- Je pars ce soir... fit-il en se raidissant.

-- Tu as raison, mami... Va voir ta mre, et surtout... Elle se
rapprochait clinement... Oublie comme jai t mchante, je
taime trop, cest ma folie...

Tout le restant du jour, faisant la malle avec de coquettes
sollicitudes, ramene  la douceur des premiers temps, elle garda
cette attitude repentie, peut-tre dans lespoir de le retenir.
Pourtant, pas une fois elle ne lui demanda: Reste... et lorsque
 la dernire minute, tout espoir perdu devant les apprts
dfinitifs, elle se frlait, se serrait contre son amant, tchant
de limprgner delle pour toute la dure de la route et de
labsence, son adieu, son baiser ne murmurrent que ceci:

-- Dis, Jean, tu ne men veux pas?...

Oh! livresse, au matin, de sveiller dans sa petite chambre
denfant, le coeur encore chaud des treintes familiales, des
belles effusions de larrive, de retrouver  la mme place, sur
la moustiquaire de son lit troit, la mme barre lumineuse quy
cherchaient ses rveils passs, dentendre les cris des paons sur
leurs perchoirs, grincer la poulie du puits, le culbutement 
pattes presses du troupeau, et lorsquil eut fait claquer ses
volets  la muraille, de revoir cette belle lumire chaude qui
entrait par nappes, en tombe dcluse, et ce merveilleux horizon
de vignes en pente, de cyprs, doliviers et de miroitants bois de
pins, se perdant jusquau Rhne sous un ciel profond et pur, sans
un duvet de brume malgr lheure matinale, un ciel vert, balay
toute la nuit par le mistral qui remplissait encore limmense
valle de son souffle allgre et fort.

Jean comparait ce rveil  ceux de l-bas sous un ciel boueux
comme son amour, et se sentait heureux et libre. Il descendit. La
maison blanche de soleil dormait encore, tous ses volets ferms
comme des yeux; et il fut heureux dun moment de solitude pour se
reprendre, dans cette convalescence morale quil sentait commencer
pour lui.

Il fit quelques pas sur la terrasse, prit une alle montante du
parc, ce quon appelait le parc, un bois de pins et de myrtes
jets au hasard dans la cte rude de Castelet, coupe de sentiers
ingaux tout glissants daiguilles sches. Son chien Miracle, bien
vieux et boitant, tait sorti de sa niche, et le suivait
silencieusement dans ses talons; ils avaient si souvent fait
ensemble cette promenade du matin!

 lentre des vignes, dont les grands cyprs de clture
inclinaient leurs cimes pointues, le chien hsita; il savait
combien le sol en paisse couche de sable, -- un nouveau remde au
phylloxera que le consul tait en train dessayer, -- serait
difficile  ses vieilles pattes, ainsi que les gradins dtai de
la terrasse. La joie de suivre son matre le dcida pourtant; et
ctaient  chaque obstacle de douloureux efforts, des petits cris
peureux, des arrts et des maladresses de crabe sur un rocher.
Jean ne le regardait pas, tout occup de ce nouveau plant
dalicante, dont son pre lavait longtemps entretenu la veille.
Les souches paraissaient dune belle venue sur le sable uni et
luisant. Enfin le pauvre homme allait tre pay de ses peines
enttes; le clos de Castelet pourrait revivre, quand la Nerte,
lErmitage, tous les grands crus du Midi taient morts!

Une petite coiffe blanche se dressa tout  coup devant lui.
Ctait Divonne, la premire leve  la maison; elle avait une
serpette dans la main, autre chose aussi quelle jeta, et ses
joues si mates dordinaire sallumaient dune rougeur vive:

-- Cest toi, Jean?... tu mas fait peur... Jai cru que ctait
ton pre...

Puis se remettant, elle lembrassa:

-- As-tu bien dormi?

-- Trs bien, tante, mais pourquoi craigniez-vous larrive de mon
pre?...

-- Pourquoi?...

Elle ramassa le pied de vigne quelle venait darracher:

-- Le consul ta dit, nest-ce pas, que cette fois il tait sr de
russir... Eh bien, t! voil la bte...

Jean regardait une petite mousse jauntre incruste dans le bois,
limperceptible moisissure qui, de proche en proche, a ruin des
provinces entires; et ctait une ironie de la nature, dans cette
splendide matine, sous le soleil vivifiant, que cet infiniment
petit, destructeur et indestructible.

-- Cest le commencement... Dans trois mois tout le clos sera
dvor, et ton pre recommencera encore, car il y a mis son
orgueil. Ce seront de nouveaux plants, de nouveaux remdes,
jusquau jour...

Un geste dsol acheva et souligna sa phrase.

-- Vraiment! nous en sommes l?

-- Oh! tu connais le consul... Il ne dit jamais rien, me donne le
mois comme toujours; mais je le vois proccup. Il court 
Avignon,  Orange. cest de largent quil cherche...

-- Et Csaire? ses immersions? demanda le jeune homme constern.

Grce  Dieu, par l tout allait bien. Ils avaient eu cinquante
pices de petit vin  la dernire rcolte; et cet an apporterait
le double. Devant ce succs le consul avait cd  son frre
toutes les vignes de la plaine, restes jusquici en jachre, en
alignements de bois morts comme un cimetire de campagne; et
maintenant elles taient sous leau pour trois mois...

Et fire de loeuvre de son homme, de son Fnat, la Provenale
montrait  Jean, du lieu lev o ils se trouvaient, de grands
tangs, des _clairs_, maintenus par des bourrelets de chaux, comme
sur les salines.

-- Dans deux ans ce cpage donnera; dans deux ans aussi la
Piboulette, et encore lle de Lamotte que ton oncle a achete
sans le dire... Alors nous serons riches... mais il faut tenir
jusque-l, et que chacun y mette du sien et se sacrifie.

Elle en parlait gaiement du sacrifice, en femme quil ntonne
plus, et avec un si facile entranement que Jean, travers dune
ide subite, lui rpondit sur le mme ton:

-- On se sacrifiera, Divonne...

Le jour mme, il crivit  Fanny que ses parents ne pouvaient lui
continuer sa pension, quil serait rduit aux appointements
ministriels et que, dans ces conditions, la vie  deux devenait
impossible. Ctait rompre plus tt quil navait pens, trois ou
quatre ans avant le dpart prvu; mais il comptait que sa
matresse accepterait ces raisons graves, quelle aurait piti de
lui et de sa peine, laiderait dans cet accomplissement douloureux
dun devoir.

tait-ce bien un sacrifice? Ne fut-il pas au contraire soulag
den finir avec une existence qui lui semblait odieuse et
malsaine, depuis surtout quil tait rendu  la nature,  la
famille, aux affections simples et droites?... Sa lettre crite
sans lutte ni souffrance, il compta, pour le dfendre contre une
rponse quil prvoyait furieuse, pleine de menaces et
dextravagances, sur la tendresse honnte et fidle des braves
coeurs qui lentouraient, lexemple de ce pre droit et fier entre
tous, sur le sourire candide des petites saintes femmes, et aussi
sur ces grands horizons paisibles, aux saines manations de
montagnes, ce ciel en hauteur, ce fleuve rapide et entranant; car
en songeant  sa passion,  toutes les vilenies dont elle tait
faite, il lui semblait sortir dune fivre pernicieuse comme on en
gagne  la bue des terrains marcageux.

Cinq ou six jours se passrent dans le silence du grand coup
port. Matin et soir, Jean allait  la poste et revenait les mains
vides, singulirement troubl. Que faisait-elle? Quavait-elle
dcid, et, en tout cas, pourquoi ne pas rpondre? Il ne pensait
qu cela. Et la nuit, tout le monde dormant  Castelet avec le
bruit berceur du vent par les longs corridors, ils en causaient,
Csaire et lui, dans sa petite chambre.

Elle est dans le cas darriver!... disait loncle; et son
inquitude se doublait de ceci, quil avait d mettre sous
lenveloppe de la rupture deux billets,  six mois et  un an,
rglant sa dette avec les intrts. Comment les payerait-il ces
billets? Comment expliquer  Divonne?... Il frissonnait rien que
dy penser et faisait peine  son neveu, quand, le nez allong et
secouant sa pipe, la veille finie, il lui disait tristement:

-- Allons, bonsoir... de toute manire cest trs bien ce que tu
as fait l.

Enfin elle arriva cette rponse, et ds les premires lignes: Mon
homme chri, je ne tai pas crit plus tt, parce que je tenais 
te prouver autrement que par des paroles  quel point je te
comprends et je taime..., Jean sarrta, surpris comme un homme
qui entend une symphonie  la place de la chamade quil redoutait.
Il tourna vite la dernire page, o il lut ... rester jusqu la
mort ton chien qui taime, que tu peux battre, et qui te caresse
passionnment....

Elle navait donc pas reu sa lettre! Mais, reprise ligne  ligne
et les larmes aux yeux, celle-ci tait bien une rponse, disait
bien que Fanny sattendait depuis longtemps  cette mauvaise
nouvelle,  la dtresse de Castelet amenant linvitable
sparation. Tout de suite elle stait misE en qute dune
occupation pour ne plus rester  sa charge, et elle avait trouv
la grance dun htel meubl, avenue du Bois-de-Boulogne, au
compte dune dame trs riche. Cent francs par mois, nourrie, loge
et la libert des dimanches...

Tu entends, mon homme, tout un jour par semaine pour nous aimer;
car tu voudras bien encore, dis? Tu me rcompenseras du grand
effort que je fais de travailler pour la premire fois de ma vie,
de cet esclavage de nuit et de jour que jaccepte, avec des
humiliations que tu ne peux te figurer et qui seront bien lourdes
 ma folie dindpendance... Mais jprouve un contentement
extraordinaire  souffrir par amour de toi. Je te dois tant, tu
mas fait comprendre tant de bonnes et honntes choses dont
personne ne mavait jamais parl!... Ah! si nous nous tions
rencontrs plus tt!... Mais tu ne marchais pas encore, que dj
je roulais dans les bras des hommes. Pas un de ceux-l, toujours,
ne pourra se vanter de mavoir inspir une rsolution pareille
pour le garder encore un petit peu... Maintenant, reviens quand tu
voudras, lappartement est libre. Jai ramass toutes mes
affaires; ctait a le plus dur, secouer les tiroirs et les
souvenirs. Tu ne trouveras que mon portrait qui ne te cotera
rien, lui; seulement les bons regards que je mendie en sa faveur.
Ah! mami, mami... Enfin, si tu me gardes mon dimanche et ma
petite place dans ton cou... ma place, tu sais... Et des
tendresses, des clineries, une voluptueuse lcherie de mre
chatte, de ces mots de passion qui faisaient lamant frler son
visage au papier satin, comme si la caresse sen dgageait
humaine et tide.

-- Elle ne parle pas de mes billets? demanda timidement loncle
Csaire.

-- Elle vous les renvoie... Vous la rembourserez quand vous serez
riche...

Loncle eut un soupir soulag, les tempes fronces de
contentement, et avec une gravit prudhommesque, sa forte
intonation mridionale:

-- T! veux-tu que je te dise... Cette femme-l, cest une sainte.

Puis, passant  un autre ordre dides, par cette mobilit, ce
manque de logique et de mmoire, une des cocasseries de sa nature:

-- Et quelle passion, mon bon, quel feu! Jen ai la bouche sche,
comme quand Courbebaisse me lisait la correspondance de la
Mornas...

Une fois encore, Jean dut subir le premier voyage  Paris, lhtel
Cujas, Pellicule; mais il nentendait pas, accoud  la fentre
ouverte sur la nuit apaise, baigne dune lune pleine, tellement
brillante, que les coqs sy trompaient et la saluaient comme le
jour levant.

Ainsi donc ctait vrai cette rdemption par lamour dont parlent
les potes; et il prouvait une fiert  songer que tous ces
grands, ces illustres que Fanny avait aims avant lui, loin de la
rgnrer, la dpravaient davantage, tandis que lui, par la seule
force de son honntet, la tirerait peut-tre du vice pour
toujours.

Il lui tait reconnaissant davoir trouv ce moyen terme, cette
demi-rupture o elle prendrait les nouvelles habitudes de travail
si difficiles  sa nature indolente; et sur un ton paternel, de
vieux monsieur, il lui crivit le lendemain pour encourager sa
rforme, sinquiter du genre dhtel quelle grait, du monde qui
venait l; car il se mfiait de son indulgence et de sa facilit 
dire en se rsignant: Quest-ce que tu veux? cest comme a...

Courrier par courrier, avec une docilit de petite fille, Fanny
lui fit le tableau de son htel, vraie maison de famille habite
par des trangers. Au premier, des Pruviens, pre et mre,
enfants et domestiques nombreux; au second, des Russes et un riche
Hollandais, marchand de corail. Les chambres du troisime
logeaient deux cuyers de lHippodrome, chic anglais, trs comme
il faut, et le plus intressant petit mnage, Mlle Minna Vogel,
cithariste de Stuttgart, avec son frre Lo, un pauvre petit
poitrinaire, oblig dinterrompre ses tudes de clarinette au
Conservatoire de Paris, et que la grande soeur tait venue
soigner, sans autre ressource que le produit de quelques concerts
pour payer lhtel et la pension.

Tout ce quon peut imaginer de plus touchant et de plus
honorable, comme tu vois, mon homme chri. Moi-mme, je passe pour
veuve, et lon me montre toutes sortes dgards. Je ne souffrirais
pas dabord quil en ft autrement; il faut que ta femme soit
respecte. Quand je dis ta femme, comprends-moi bien. Je sais
que tu ten iras un jour, que je te perdrai, mais aprs il ny en
aura plus dautre;  jamais je resterai tienne, conservant le got
de tes caresses, et les bons instincts que tu as rveills en
moi... Cest bien drle, nest-ce pas, Sapho vertueuse!... Oui,
vertueuse, quand tu ne seras plus l; mais pour toi je me garde
telle que tu mas aime, dlirante et brlante... je tadore...

Subitement, Jean fut pris dune grande tristesse ennuye. Ces
retours de lenfant prodigue, aprs les joies de larrive,
lorgie de veau gras et deffusions tendres, souffrent toujours
des hantises de la vie nomade, du regret des glands amers et du
paresseux troupeau  conduire. Cest un dsenchantement qui tombe
des choses et des tres, tout  coup dpouills et dcolors. Les
matins de lhiver provenal navaient plus pour lui leur salubre
allgresse, ni dattrait la chasse aux belles loutres mordores,
le long des berges, ni le tir aux macreuses dans le _naye-chien_
du vieil Abrieu. Jean trouvait le vent dur, leau rche, et bien
monotones les promenades dans les vignes inondes avec loncle
expliquant son systme de vannes, martelires, rigoles damene.

Le village quil revoyait les premiers jours  travers ses courses
joyeuses de gamin, baraques anciennes, quelques-unes abandonnes,
sentait la mort et la dsolation dun village italien; et quand il
allait  la poste, il lui fallait subir, sur la pierre branlante
de chaque porte, le rabchage de tous ces vieux tordus comme des
plein-vent, les bras passs dans des morceaux de bas tricots, de
ces vieilles au menton de buis jaune sous leurs coiffes serres,
aux petits yeux luisants et frtillants comme il en brille aux
lzardes des vieux murs.

Toujours les mmes lamentations sur la mort des vignes, la fin de
la garance, la maladie des mriers, les sept plaies dgypte
ruinant ce beau pays de Provence; et pour les viter, quelquefois
il revenait par les ruelles en pente qui longent les anciens murs
denceinte du chteau des Papes, ruelles dsertes encombres de
broussailles, de ces grandes herbes de Saint-Roch pour gurir les
dartres, bien  leur place dans ce coin moyen ge, ombr de
lnorme ruine dchiquete en haut du chemin.

Alors il rencontrait le cur Malassagne venant de dire sa messe et
descendant  grands pas furieux, le rabat de travers, sa soutane
releve  deux mains,  cause des ronces et des teignes. Le prtre
sarrtait, tonnait contre limpit des paysans, linfamie du
conseil municipal; il jetait sa maldiction sur les champs, les
btes et les hommes, des malandrins qui ne venaient plus 
loffice, qui enterraient leurs morts sans sacrements, se
soignaient par le magntisme, le spiritisme, pour spargner le
prtre et le mdecin:

-- Oui, monsieur, le spiritisme!... voil o ils en arrivent, nos
paysans du Comtat... Et vous ne voulez pas que les vignes soient
malades!...

Jean, qui avait la lettre de Fanny tout ouverte et embrase dans
sa poche, coutait, le regard absent, chappait le plus vite
possible  lhomlie du prtre, et rentrait  castelet sabriter
dans un creux de roche, ce que les Provenaux appellent un
cagnard, garanti du vent qui souffle tout autour et concentrant
le soleil rverbr dans la pierre.

Il choisissait le plus perdu, le plus sauvage, envahi par les
ronces et les chnes kerms, sy terrait pour lire sa lettre; et
peu  peu de la fine odeur quelle exhalait, de la caresse des
mots, des images voques, lui venait une griserie sensuelle qui
activait son pouls, lhallucinait jusqu faire disparatre comme
un dcor inutile le fleuve, les les en bouquets, les villages au
creux des Alpilles, toute la courbe de limmense valle o la
bourrasque chassait, roulait en flots la poudre du soleil. Il
tait l-bas, dans leur chambre, devant la gare aux toits gris, en
proie aux caresses folles,  ces dsirs furieux qui les
cramponnaient lun  lautre avec des crispations de noys...

Tout  coup, des pas dans le sentier, des rires clairs: Il est
l!... Ses soeurs apparaissaient, petites jambes nues dans la
lavande, conduites par le vieux Miracle, tout fier davoir dpist
son matre et remuant la queue victorieusement; mais Jean le
renvoyait dun coup de pied et rebutait les offres de jouer 
cache-cache ou  courir quon lui faisait dun air timide. Il les
aimait pourtant, ses petites bessonnes raffolant du grand frre
toujours si loin; il stait fait enfant pour elles ds larrive,
samusait du contraste de ces jolies cratures nes en mme temps
et dissemblables. Lune longue, brune, les cheveux crpels,  la
fois mystique et volontaire; cest elle qui avait eu lide de la
barque, exalte par les lectures du cur Malassagne, et cette
petite Marie lgyptienne avait entran la blonde Marthe, un peu
molle et douce, ressemblant  sa mre et  son frre.

Mais quelle gne odieuse, pendant quil tait  remuer ses
souvenirs, que ces innocentes clineries denfants se frottant au
parfum coquet que mettait sur lui la lettre de sa matresse.

-- Non, laissez-moi... il faut que je travaille...

Et il rentrait avec lintention de senfermer chez lui, quand la
voix de son pre lappelait au passage.

-- Cest toi, Jean... coute donc...

Lheure du courrier apportait de nouveaux sujets de morosit  cet
homme dj sombre de nature, gardant de lOrient des habitudes de
solennit silencieuse, coupe de brusques souvenirs..., quand
jtais consul  Hong-Kong, qui partaient en clats de souches au
grand feu. Pendant quil coutait son pre lire et discuter ses
journaux du matin, Jean regardait sur la chemine la Sapho de
Caoudal, les bras aux genoux, sa lyre  ct delle, TOUTE LA
LYRE, un bronze achet il y avait vingt ans, lors des
embellissements de Castelet; et ce bronze du commerce, qui
lcoeurait aux vitrines parisiennes, lui donnait ici, dans son
isolement, une motion amoureuse, lenvie de baiser ces paules,
de dlier ces bras froids et polis, de se faire dire: Sapho pour
toi, mais rien que pour toi!

Limage tentatrice se levait quand il sortait, marchait avec lui,
doublait le bruit de son pas dans le grand escalier pompeux.
Ctait le nom de Sapho que rythmait le balancier de la vieille
horloge, que chuchotait le vent par les grands corridors dalls et
froids de la demeure estivale, son nom quil retrouvait dans tous
les livres de cette bibliothque de campagne, vieux bouquins 
tranches rouges conservant entre la brochure des miettes de ses
goters denfant. Et cet obsdant souvenir de sa matresse le
poursuivait jusque dans la chambre maternelle, o Divonne coiffait
la malade, relevait ses beaux cheveux blancs sur ce visage rest
paisible et rose malgr des tortures varies et perptuelles.

Ah! voil notre Jean, disait la mre. Mais avec son cou nu, sa
petite coiffe, ses manches retrousses pour cette toilette dont
elle seule avait la charge, sa tante lui rappelait dautres
rveils, voquait la matresse encore, sautant du lit dans le
nuage de sa premire cigarette. Il sen voulait dides pareilles,
dans cette chambre surtout! Que faire cependant pour y chapper?

-- Notre enfant nest plus le mme, ma soeur, disait Mme Gaussin
tristement... Quest-ce quil a?

Et elles cherchaient ensemble. Divonne torturait son entendement
ingnu, elle aurait voulu questionner le jeune homme; mais il
semblait la fuir maintenant, viter dtre seul avec elle.

Une fois, layant guett, elle vint le surprendre au cagnard dans
la fivre de ses lettres et de ses mauvais rves. Il se levait,
loeil sombre... Elle le retint, sassit prs de lui sur la pierre
chaude:

-- Tu ne maimes donc plus?... je ne suis donc plus ta Divonne 
qui tu disais toutes tes peines?

-- Mais si, mais si... bgayait-il, troubl par sa faon tendre,
et dtournant les yeux pour quelle ne pt y retrouver quelque
chose de ce quil venait de lire, appels damour, cris perdus, le
dlire de la passion  distance.

-- Quas-tu?... pourquoi es-tu triste? murmurait Divonne avec des
clineries de voix et de mains comme on en a pour les enfants.
Ctait un peu son petit, il restait pour elle  dix ans, lge
des petits hommes quon mancipe.

Lui, dj brlant de sa lecture, sexaltait au charme troublant de
ce beau corps si prs du sien, de cette bouche frache au sang
aviv par le grand air qui drangeait les cheveux, les envolait
au-dessus du front en dlicats frisons  la mode parisienne. Et
les leons de Sapho: toutes les femmes sont les mmes... en face
de lhomme elles nont quune ide en tte..., lui faisaient
trouver provocants lheureux sourire de la paysanne, son geste
pour le retenir au tendre interrogatoire.

Tout  coup, il sentit monter le vertige dune tentation mauvaise;
et leffort quil faisait pour y rsister le secoua dun frisson
convulsif. Divonne seffrayait de le voir si ple, les dents
claquantes. Ah! le pauvre... il a la fivre... Dun geste de
tendresse irrflchi elle dnouait le grand fichu qui entourait sa
taille pour le lui mettre au cou; mais brusquement saisie,
enveloppe, elle sentit la brlure dune caresse folle sur sa
nuque, ses paules, toute la chair tincelante qui venait de
jaillir au soleil. Elle neut le temps de crier ni de se dfendre,
peut-tre mme pas le sentiment juste de ce qui venait de se
passer.

-- Ah! je suis fou... je suis fou...

Il se sauvait, dj loin dans la garrigue dont les pierres
roulaient sinistrement sous ses pieds.

 djeuner, ce jour-l, Jean annona quil partirait le soir mme,
rappel par un ordre du ministre.

-- Partir, dj!... tu avais dit... tu ne fais que darriver...

Et des cris, des supplications. Mais il ne pouvait plus rester
avec eux, puisque entre toutes ces tendresses intervenait
linfluence agitante et corruptrice de Sapho. Dailleurs, ne leur
avait-il pas fait le plus grand sacrifice en renonant  la vie 
deux? La rupture complte sachverait un peu plus tard; et il
reviendrait alors aimer sans honte, ni gne, embrasser tous ces
braves gens.

Il tait nuit, la maison couche, teinte, quand Csaire revint de
conduire son neveu au train dAvignon. Lavoine donne au cheval,
aprs avoir scrut le ciel, -- ce regard aux prsages du temps,
des hommes qui vivent de la terre, -- il allait rentrer quand il
vit une forme blanche sur un banc de la terrasse.

-- Cest toi, Divonne?

-- Oui, je tattendais...

Trs occupe tout le jour, spare de son Fnat quelle adorait,
ils avaient le soir de ces rendez-vous pour causer, faire un tour
de promenade ensemble. tait-ce la courte scne entre elle et
Jean, comprise en y pensant, et plus quelle net voulu, ou
lmotion davoir vu pleurer la pauvre mre tout le jour
silencieusement? Elle avait la voix altre, une inquitude
desprit extraordinaire chez cette calme personne de devoir.

-- Sais-tu quelque chose? Pourquoi nous a-t-il quitts si
vivement?...

Elle ne croyait pas  cette histoire de ministre, souponnant
plutt quelque attache mauvaise qui tirait lenfant loin de sa
famille. Tant de dangers, de si fatales rencontres dans ce Paris
de perdition!

Csaire, qui ne savait rien lui cacher, avoua quil y avait en
effet une femme dans la vie de Jean, mais une bonne crature
incapable de le dtourner des siens; et il parla de son
dvouement, des lettres touchantes quelle crivait, vanta surtout
la rsolution courageuse quelle avait prise de travailler, ce qui
sembla tout naturel  la paysanne:

-- Car enfin, il faut travailler pour vivre.

-- Pas ce genre de femmes-l... dit Csaire.

-- Cest donc une rien du tout avec qui Jean vivait!... Et tu es
all l-dedans?...

-- Je te jure, Divonne, que depuis quelle le connat il ny a pas
de femme plus chaste, plus honnte... Lamour la rhabilite.

Mais ctaient des mots trop longs, Divonne ne comprenait pas.
Pour elle, cette dame rentrait dans ce rebut quelle appelait les
mauvaises femmes, et la pense que son Jean tait la proie dune
crature pareille lindignait. Si le consul se doutait de cela!...

Csaire essayait de la calmer, assurait par tous les plis de sa
bonne face un peu grivoise qu lge du garon on ne pouvait se
passer de femme.

-- T, pardi! quil se marie, dit elle avec une conviction
attendrissante.

-- Enfin ils ne sont dj plus ensemble, cest toujours a...

Et alors, dun ton grave:

-- coute, Csaire... tu sais comme on dit chez nous: Le malheur
dure toujours plus que celui qui lamne... Si cest vraiment
comme tu racontes, si Jean a tir cette femme de la boue, il sest
peut-tre bien sali  cette triste besogne. Possible quil lait
rendue meilleure et plus honnte, mais qui sait si le mauvais qui
tait en elle na pas gt notre enfant jusquau coeur!

Ils revenaient vers la terrasse. Nuit paisible et limpide sur
toute la valle silencieuse o rien ne vivait que la lumire
glissante de la lune, le fleuve houleux, les _clairs_ en flaques
dargent. On respirait le calme, lloignement de tout, le grand
repos dun sommeil sans rves. Soudain le train montant droula au
bord du Rhne sa rumeur sourde  toute vapeur.

-- Oh! ce Paris, fit Divonne, montrant le poing vers lennemi que
la province charge de toutes ses colres... ce Paris!... ce quon
lui donne et ce quil nous renvoie!


VII

Il faisait un froid brumeux, une aprs-midi sombre  quatre
heures, mme sur cette large avenue, des Champs-lyses o se
htaient les voitures dans un roulement sourd et ouat. Cest 
peine si Jean put lire au fond dun jardinet dont la grille tait
ouverte ces lettres dores, trs hautes, au-dessus de lentresol
dune maison  laspect luxueux et tranquille de cottage:
_Appartements meubls, pension de famille_. Un coup attendait au
ras du trottoir.

La porte du bureau pousse, Jean la vit tout de suite, celle quil
cherchait, assise dans le jour de la fentre, feuilletant un gros
livre de comptes en face dune autre femme, lgante et grande, un
mouchoir aux mains et un petit sac de boursicotire.

-- Vous dsirer, monsieur?...

Fanny le reconnut, se leva, saisie, et passant devant la dame:

-- Cest le petit... dit-elle tout bas.

Lautre examina Gaussin des pieds  la tte avec le beau sang-
froid connaisseur que donne lexprience, et trs haut, sans se
gner:

-- Embrassez-vous, mes enfants... Je ne vous regarde pas.

Puis elle se mit  la place de Fanny, continua  vrifier ses
chiffres.

Ils staient pris les mains, se chuchotaient des phrases btes:

-- Comment a va?

-- Pas mal, merci...

-- Alors tu es parti hier au soir?...

Mais laltration de leurs voix donnait aux mots leur vraie
signification. Et assis sur le divan, se remettant un peu:

-- Tu nas pas reconnu ma patronne?... disait Fanny  voix
basse... tu las dj vue pourtant... au bal de Dchelette, en
marie espagnole... Un peu dfrachie, la marie.

-- Alors cest...?

-- Rosario Sanchs, la femme  de Potter.

Cette Rosario, Rosa, de son nom de fte crit sur toutes les
glaces des restaurants de nuit et toujours soulign de quelque
ordure, tait une ancienne dame des chars  lHippodrome,
clbre dans le monde de la noce par son dvergondage cynique, ses
coups de gueule et de cravache trs recherchs des hommes de
cercle, quelle menait comme ses chevaux.

Espagnole dOran, elle avait t plus belle que jolie et tirait
encore aux lumires un certain effet de ses yeux noirs bistrs, de
ses sourcils rejoints en barre; mais ici, mme dans ce faux jour,
elle avait bien ses cinquante ans, marqus sur une face plate,
dure,  la peau souleve et jaune comme un limon de son pays.
Intime de Fanny Legrand pendant des annes, elle lavait
chaperonne dans la galanterie, et rien que son nom pouvantait
lamoureux.

Fanny, qui comprit le tremblement de son bras, essaya de
sexcuser.  qui sadresser pour trouver un emploi? On tait bien
embarrass. Dailleurs Rosa maintenant se tenait tranquille;
riche, trs riche, vivant dans son htel avenue de Villiers ou 
sa villa dEnghien, recevant quelques anciens amis, mais un seul
amant, toujours le mme, son musicien.

-- De Potter? demanda Jean... je le croyais mari.

-- Oui... mari, des enfants, il parat mme que sa femme est
jolie... a ne la pas empch de revenir  lancienne... et si tu
voyais comme elle lui parle, comme elle le traite... Ah! il est
bien mordu, celui-l...

Elle lui serrait la main avec un tendre reproche. La dame  ce
moment interrompit sa lecture et sadressa  son sac qui sautait
au bout de la cordelire:

-- Mais reste donc tranquille, voyons!...

Puis,  la grante, sur un ton de commandement:

-- Donne-Moi vite un bout de sucre pour Bichito.

Fanny se Leva, apporta le sucre quelle approchait de louverture
du ridicule avec des petites flatteries, des mots enfantins...
Regarde la jolie bte... dit-elle  son amant, en lui montrant,
tout entour de ouate, une sorte de gros lzard difforme et grenu,
crt, dentel, la tte en capuchon sur une chair grelottante et
glatineuse; un camlon envoy dAlgrie  Rosa, qui le
prservait de lhiver parisien  force de soins et de chaleur.
Elle ladorait comme jamais elle navait aim aucun homme; et Jean
dmlait bien aux mamours flagorneurs de Fanny la place que
lhorrible bte tenait dans la maison.

La dame ferma le livre, prte  partir.

-- Pas trop mal pour une seconde quinzaine... Seulement veille 
la bougie.

Elle jeta son regard de patronne autour du petit salon, tenu,
rang, au meuble de velours frapp, souffla un peu de poussire
sur le yucca du guridon, constata un accroc dans la guipure des
croises; aprs quoi, elle dit aux jeunes gens avec un oeil
entendu: Vous savez, mes petits, pas de btises... la maison est
trs convenable... et rejoignant la voiture qui lattendait  la
porte, elle sen alla faire son tour de bois.

-- Crois-tu que cest sciant!... dit Fanny. Je les ai sur le dos,
elle ou sa mre, deux fois la semaine... La mre est encore plus
terrible, plus pingre... Il faut que je taime, va, pour durer
dans cette baraque... Enfin te voil, je tai encore!... Jai eu
si peur...

Et elle lenlaa debout, longuement, lvres contre lvres,
sassurant bien au tressaillement du baiser quil tait encore
tout  elle. Mais on allait et venait dans le couloir, il fallait
se mfier. Quand on eut apport la lampe, elle sassit  sa place
habituelle, un petit ouvrage aux doigts; lui, tout prs comme en
visite...

-- Suis-je change, hein?... Est-ce assez peu moi?...

Elle souriait en montrant son crochet mani avec une gaucherie de
petite fille. Toujours elle avait dtest ces travaux daiguille;
un livre, son piano, sa cigarette, ou les manches retrousses pour
la confection dun petit plat, elle ne soccupait jamais
autrement. Mais ici, que faire? Le piano du salon, elle ne pouvait
y songer de tout le jour, oblige de se tenir au bureau... Des
romans? Elle savait bien dautres histoires que celles quils
racontaient.  dfaut de la cigarette prohibe, elle avait pris
cette dentelle qui lui occupait les doigts et la laissait libre de
penser, comprenant  cette heure le got des femmes pour ces menus
travaux quelle mprisait jadis.

Et tandis quelle rattrapait son fil avec des maladresses encore,
une attention dinexprience, Jean la regardait, toute repose
dans sa robe simple, son petit col droit, les cheveux bien  plat
sur la rondeur antique de sa tte, et lair si honnte, si
raisonnable. Dehors, dans un dcor luxueux, roulait
continuellement le train des filles  la mode, haut perches sur
leurs phatons, redescendant vers le Paris bruyant des boulevards;
et Fanny ne semblait pas avoir un regret pour ce vice tal et
triomphant, dont elle aurait pu prendre sa part, quelle avait
ddaign pour lui. Pourvu quil consentt  la voir de temps en
temps, elle acceptait trs bien sa vie de servitude, y trouvait
mme des cts amusants.

Tous les pensionnaires ladoraient. Les femmes, trangres, sans
aucun got, la consultaient pour leurs achats de toilette; elle
donnait des leons de chant le matin  lane des petites
Pruviennes, et pour le livre  lire, la pice  voir, elle
conseillait ces messieurs qui la traitaient avec toutes sortes
dgards, de prvenances, un surtout, le Hollandais du second.

-- Il sassied l o tu es, reste en contemplation jusqu ce que
je lui dise: Kuyper, vous mennuyez. Alors il rpond: _pien_
et il sen va... Cest lui qui ma donn cette petite broche en
corail... Tu sais, a vaut cent sous; je lai accepte pour avoir
la paix.

Un garon entrait, apportait un plateau charg quil posait sur un
bout du guridon en reculant un peu la plante verte.

-- Cest l que je mange toute seule, une heure avant la table
dhte.

Elle indiqua deux plats du menu assez long et copieux. La grante
navait droit qu deux plats et au potage.

-- Faut-il quelle soit chienne, cette Rosario!... Du reste,
jaime mieux manger l; je nai pas besoin de parler et je relis
tes lettres qui me tiennent compagnie.

Elle sinterrompit encore pour atteindre une nappe, des
serviettes;  tout moment on la drangeait, un ordre  donner, une
armoire  ouvrir, une rclamation  satisfaire. Jean comprit quil
la gnerait en restant davantage; puis on installait son dner, et
ctait si pitre, cette petite soupire dune portion qui fumait
sur la table, leur donnant  tous deux la mme pense, le mme
regret de leurs anciens tte--tte!

 dimanche...  dimanche... murmura-t-elle tout bas, en le
renvoyant. Et comme ils ne pouvaient sembrasser  cause du
service, des pensionnaires qui descendaient, elle lui avait pris
la main, lappuyait contre son coeur longuement pour y faire
entrer la caresse.

Tout le soir, la nuit, il pensa  elle, souffrant de sa servitude
humilie devant cette gueuse et son gros lzard; puis le
Hollandais le troublait aussi, et jusquau dimanche il ne vcut
pas. En ralit cette demi-rupture qui devait prparer sans
secousse la fin de leur liaison fut pour celle-ci le coup de serpe
de lmondeur dont se ravive larbre fatigu. Ils scrivirent,
presque chaque jour, de ces billets de tendresse comme en
griffonne limpatience des amoureux; ou bien ctait, au sortir du
ministre, une causerie douce dans le bureau pendant lheure du
travail  laiguille.

Elle avait dit  lhtel en parlant de lui: Un de mes parents...
et sous le couvert de cette vague appellation il put venir
quelquefois passer la soire au salon,  mille lieues de Paris. Il
connut la famille pruvienne avec ses innombrables demoiselles,
fagotes de couleurs criardes, ranges autour du salon, de vrais
aras au perchoir; il entendit la cithare de Mlle Minna Vogel,
enguirlande comme une perche  houblon, et vit son frre, malade,
aphone, suivant de la tte avec passion le rythme de la musique et
promenant ses doigts sur une clarinette imaginaire, la seule dont
il et permission de jouer. Il fit le whist du Hollandais de
Fanny, un gros balourd, chauve, daspect sordide, qui avait
navigu par tous les ocans du monde, et quand on lui demandait
quelques renseignements sur lAustralie o il venait de passer des
mois, rpondait avec un roulement dyeux: Devinez combien les
pommes de terre  Melbourne?... nayant t frapp que de ce fait
unique, la chert des pommes de terre dans tous les pays o il
allait.

Fanny tait lme de ces runions, causait, chantait, jouait la
Parisienne informe et mondaine; et ce quil restait dans ses
faons de la bohme ou de latelier chappait  ces exotiques, ou
leur semblait le suprme genre. Elle les blouissait de ses
relations avec les personnalits fameuses des arts ou de la
littrature, donnait  la dame russe qui raffolait des oeuvres de
Dejoie, des renseignements sur la faon dcrire du romancier, le
nombre de tasses de caf quil absorbait en une nuit, le chiffre
exact et drisoire dont les diteurs de _Cenderinette_ avaient
pay le chef-doeuvre qui faisait leur fortune. Et les succs de
sa matresse rendaient Gaussin si fier quil oubliait dtre
jaloux, aurait volontiers certifi sa parole, si quelquun let
mise en doute.

Pendant quil ladmirait dans ce paisible salon clair de lampes
 abat-jour, servant le th, accompagnant les mlodies des jeunes
filles, leur donnant des conseils de grande soeur, il y avait pour
lui un montant singulier  se la figurer tout autre, quand elle
arrivait chez lui le dimanche matin, trempe, grelottante, et que
sans mme sapprocher du feu qui flambait en son honneur, elle se
dshabillait  la hte, et se glissait dans le grand lit, contre
lamant. Alors quelles treintes, quelles caresses longues o se
vengeaient les contraintes de toute la semaine, cette privation
lun de lautre qui gardait le dsir vivifiant  leur amour.

Les heures passaient, sembrouillaient; on ne bougeait plus du lit
jusquau soir. Rien ne les tentait que l; nul plaisir, personne 
voir, pas mme les Hettma qui, par conomie, staient dcids 
vivre  la campagne. Le petit djeuner prpar,  ct deux, ils
entendaient, anantis, la rumeur du dimanche parisien pataugeant
dans la rue, le sifflet des trains, le roulement des fiacres
chargs; et la pluie en larges gouttes sur le zinc du balcon, avec
les battements prcipits de leurs poitrines, rythmaient cette
absence de la vie, sans notion de lheure, jusquau crpuscule.

Le gaz, quon allumait en face, glissait alors un ple rayon sur
la tenture; il fallait se lever, Fanny devant tre rentre  sept
heures. Dans le demi-jour de la chambre, tous ses ennuis, tous ses
coeurements lui revenaient plus lourds, plus cruels, en remettant
ses bottines encore humides de la course  pied, ses jupons, sa
robe de la grance, luniforme noir des femmes pauvres.

Et ce qui gonflait son chagrin ctaient ces choses aimes autour
delle, les meubles, le petit cabinet de toilette des beaux
jours... Elle sarrachait: Allons!... et pour rester plus
longtemps ensemble, Jean la reconduisait; ils remontaient serrs
et lents lavenue des Champs-Elyses dont la double range de
lampadaires, avec lArc de Triomphe en haut, cart dombre, et
deux ou trois toiles piquant un bout de ciel, figuraient un fond
de diorama. Au coin de la rue Pergolse, tout prs de la pension,
elle relevait sa voilette pour un dernier baiser, et le laissait
dsorient, dgot de son intrieur o il rentrait le plus tard
possible, maudissant la misre, en voulant presque  ceux de
Castelet du sacrifice quil simposait pour eux.

Ils tranrent deux ou trois mois cette existence devenue vers la
fin absolument insupportable, Jean ayant t oblig de restreindre
ses visites  lhtel  cause dun bavardage de domestique, et
Fanny de plus en plus exaspre par lavarice de la mre et de la
fille Sanchs. Elle pensait silencieusement  reprendre leur petit
mnage et sentait son amant  bout de forces lui aussi, mais elle
et voulu quil parlt le premier.

Un dimanche davril, Fanny arriva plus pare que dordinaire, en
chapeau rond, en robe de printemps bien simple, -- on ntait pas
riche, -- mais tendue aux grces de son corps.

-- Lve-toi vite, nous allons djeuner  la campagne...

--  la campagne!...

-- Oui,  Enghien, chez Rosa... Elle nous invite tous les deux...

Il dit non dabord, mais elle insista. Jamais Ros ne pardonnerait
un refus.

-- Tu peux bien consentir pour moi... Jen fais assez, il me
semble.

Ctait au bord du lac dEnghien, devant une immense pelouse
descendant jusqu un petit port o se balanaient quelques yoles
et gondoles, un grand chalet, merveilleusement orn et meubl, et
dont les plafonds, les panneaux en miroirs refltaient
ltincellement de leau, les superbes charmilles dun parc dj
frissonnant de verdures htives et de lilas en fleurs. Les livres
correctes, les alles o ne tranait pas une brindille, faisaient
honneur  la double surveillance de Rosario et de la vieille
Pilar.

On tait  table quand ils arrivrent, une fausse indication les
ayant gars une heure autour du lac, par des ruelles entre de
grands murs de jardins. Jean acheva de se dcontenancer, au froid
accueil de la matresse de la maison, furieuse quon let fait
attendre, et  laspect extraordinaire des vieilles parques
auxquelles Rosa le prsentait de sa voix de charretier. Trois
lgantes, comme se dsignent entre elles les grandes cocottes,
trois antiques roulures comptant parmi les gloires du second
Empire, aux noms aussi fameux que celui dun grand pote ou dun
gnral  victoires, Wilkie Cob, Sombreuse, Clara Desfous.

lgantes, certes elles ltaient toujours, attifes  la mode
nouvelle, aux couleurs du printemps, dlicieusement chiffonnes de
la collerette aux bottines; mais si fanes, fardes, retapes!
Sombreuse sans cils, les yeux morts, la lvre dtendue, ttonnant
autour de son assiette, de sa fourchette, de son verre; la Desfous
norme, couperose, une boule deau chaude aux pieds, talant sur
la nappe ses pauvres doigts goutteux et tordus, aux bagues
tincelantes, aussi difficiles, compliques  entrer et  sortir
que les anneaux dune question romaine. Et Cob toute mince, avec
une taille jeunette qui faisait plus hideuse sa tte dcharne de
clown malade sous une crinire dtoupes jaunes. Celle-l, ruine,
saisie, tait alle tenter un dernier coup  Monte-Carlo et en
revenait sans un sou, enrage damour pour un beau croupier qui
navait pas voulu delle; Rosa, layant recueillie, la
nourrissait, sen faisait gloire.

Toutes ces femmes connaissaient Fanny, la saluaient dun bonjour
protecteur: Comment va, petite? Le fait est quavec sa robe 
trois francs le mtre, sans un bijou que la broche rouge de
Kuyper, elle avait lair dune recrue parmi ces pouvantables
chevronnes de la galanterie, que ce cadre de luxe, toute la
lumire reflte du lac et du ciel, entrant mle dodeurs
printanires par les battants de la salle  manger, faisaient plus
spectrales encore.

Il y avait aussi la vieille mre Pilar, le _chinge_, comme elle
sappelait elle-mme dans son charabia franco-espagnol, vraie
macaque  peau dteinte et rpeuse, dune malice froce sur des
traits grimaants, coiffe en garon, les cheveux gris au ras de
loreille, et sur sa robe de vieux satin noir un grand col bleu de
matre-timonier.

-- Et puis M. Bichito... dit Rosa, achevant de prsenter ses
convives et montrant  Gaussin un tampon douate rose o le
camlon grelottait sur la nappe.

-- Eh bien, et moi, on ne me prsente pas? rclama sur un ton de
jovialit force un grand garon  moustaches grisonnantes, de
tenue correcte, mme un peu raide, dans son veston clair et son
col montant.

-- Cest vrai... Et Tatave? dirent les femmes en riant.

La matresse de maison lcha son nom avec ngligence.

Tatave, ctait de Potter, le savant musicien, lauteur acclam de
_Claudia_, de _Savonarole_; et Jean, qui navait fait que
lentrevoir chez Dchelette, stonnait de trouver au grand
artiste des allures si peu gniales, ce masque en bois dur et
rgulier, ces yeux dteints scellant une passion folle, incurable,
qui depuis des annes laccrochait  cette gueuse, lui faisait
quitter femme et enfants, pour rester commensal de cette maison o
il engloutissait une partie de sa grande fortune, ses gains de
thtre, et o on le traitait plus mal quun domestique. Il
fallait voir lair excd de Rosa ds quil racontait quelque
chose, de quel ton mprisant elle lui imposait silence; et
renchrissant sur sa fille, Pilar ne manquait jamais dajouter
dun accent convaincu:

-- _Foute_-nous la paix, mon garon.

Jean lavait pour voisine, cette Pilar, et ces vieilles babines
qui grondaient en mangeant avec un ruminement de bte, ce coup
doeil inquisiteur dans son assiette, mettaient au supplice le
jeune homme dj gn par le ton de patronne de Rosa, plaisantant
Fanny sur les soires musicales de lhtel et la jobarderie de ces
pauvres rastaquoures qui prenaient la grante pour une femme du
monde tombe dans le malheur. Lancienne dame des chars, bouffie
de graisse malsaine, des cabochons de dix mille francs  chaque
oreille, semblait envier  son amie le renouveau de jeunesse et de
beaut que lui communiquait cet amant jeune et beau; et Fanny ne
se fchait pas, amusait au contraire la table, raillait en rapin
les pensionnaires, le Pruvien qui lui avouait, en roulant des
yeux blancs, son dsir de connatre une _grande coucoute_, et la
cour silencieuse,  souffle de phoque, du Hollandais haletant
derrire sa chaise: Tevinez combien les pommes de terre 
Batavia.

Gaussin ne riait gure, lui; Pilar non plus, occupe  surveiller
largenterie de sa fille, ou slanant dun geste brusque, visant
sur le couvert devant elle ou la manche de son voisin une mouche
quelle prsentait en baragouinant des mots de tendresse mange,
mi alma; mange, mi corazon  la hideuse petite bte choue sur
la nappe, fltrie, plisse, informe comme les doigts de la
Desfous.

Quelquefois, toutes les mouches en droute, elle en apercevait une
contre le dressoir ou la vitre de la porte, se levait, et la
raflait triomphalement. ce mange souvent rpt impatienta sa
fille, dcidment trs nerveuse, ce matin-l:

-- Ne te lve donc pas  toute minute, cest fatigant.

Avec la mme voix descendue de deux tons dans le charabia, la mre
rpondit:

-- Vous dvorez, _bos otros_... pourquoi tu veux pas quil mange,
_loui_?

-- Sors de table, ou tiens-toi tranquille... tu nous embtes...

La vieille se rebiffa, et toutes deux commencrent  sinjurier en
dvotes espagnoles, mlant le dmon et lenfer  des invectives de
trottoir:

_Hija del demonio_.

-- _Cuerno de satanas_.

-- _Puta_!...

-- _Mi madre_!

Jean les regardait pouvant, tandis que les autres convives,
habitus  ces scnes de famille, continuaient de manger
tranquillement. De Potter seul intervint par gard pour
ltranger:

-- Ne vous disputez donc pas, voyons.

Mais Rosa, furieuse, se retourna contre lui:

-- De quoi te mles-tu, toi?... en voil des manires!... Est-ce
que je ne suis pas libre de parler... Va donc voir un peu chez ta
femme, si jy suis!... Jen ai assez de tes yeux de merlan frit,
et des trois cheveux qui te restent... Va les porter  ta dinde,
il nest que temps!...

De Potter souriait, un peu ple:

-- Et il faut vivre avec a!... murmurait-il dans sa moustache.

-- a vaut bien a... hurla-t-elle, tout le corps en avant sur la
table... Et tu sais, la porte est ouverte... file... hop!

-- Voyons, Rosa... supplirent les pauvres yeux ternes.

Et la mre Pilar, se remettant  manger, dit avec un flegme si
comique: Foute-nous la paix, mon garon... que tout le monde
clata de rire, mme Rosa, mme de Potter qui embrassait sa
matresse encore toute grondante et, pour achever de gagner sa
grce, attrapait une mouche et la donnait dlicatement, par les
ailes,  Bichito.

Et ctait de Potter, le compositeur glorieux, la fiert de
lcole franaise! Comment cette femme le retenait-elle, par quel
sortilge, vieillie de vices, grossire, avec cette mre qui
doublait son infamie, la montrait telle quelle serait vingt ans
plus tard, comme vue dans une boule tame?...

On servit le caf au bord du lac, sous une petite grotte en
rocaille, revtue  lintrieur de soies claires que moirait le
mouvement de leau voisine, un de ces dlicieux nids  baisers
invents par les contes du dix-huitime sicle, avec une glace au
plafond qui refltait les attitudes des vieilles parques rpandues
sur le large divan dans une pmoison digrante, et Rosa, les joues
allumes sous le fard, stirant les bras  la renverse contre son
musicien:

-- Oh! mon Tatave... mon Tatave!...

Mais cette chaleur de tendresse svapora avec celle de la
chartreuse, et lide dune promenade en bateau tant venue 
lune de ces dames, elle envoya de Potter prparer le canot.

-- Le canot, tu entends, pas la norvgienne.

-- Si je disais  Dsir.

-- Dsir djeune....

-- Cest que le canot est plein deau; il faut coper, cest tout
un travail...

-- Jean ira avec vous, de Potter... dit Fanny qui voyait venir
encore une scne.

Assis en face lun de lautre, les jambes cartes, chacun sur un
banc du bateau, ils lgouttaient activement, sans se parler, sans
se regarder, comme hypnotiss par le rythme de leau jaillie des
deux copes. Autour deux lombre dun grand catalpa tombait en
fracheur odorante et se dcoupait sur le lac resplendissant de
lumire.

-- Y a-t-il longtemps que vous tes avec Fanny?... demanda tout 
coup le musicien sarrtant dans sa besogne.

-- Deux ans... rpondit Gaussin un peu surpris.

-- Seulement deux ans!... Alors ce que vous voyez aujourdhui
pourra peut-tre vous servir. Moi, voil vingt ans que je vis avec
Rosa, vingt ans que revenant dItalie aprs mes trois annes de
Prix de Rome, je suis entr  lHippodrome, un soir, et que je
lai vue debout dans son petit char au tournant de la piste,
marrivant dessus, le fouet en lair, avec son casque  huit fers
de lance, et sa cotte dcailles dor, lui serrant la taille
jusqu mi-cuisse. Ah! si lon mavait dit...

Et se remettant  vider le bateau, il racontait comment chez lui
on navait fait que rire dabord de cette liaison; puis, la chose
devenant srieuse, de combien defforts, de prires, de
sacrifices, ses parents auraient pay une rupture. Deux ou trois
fois la fille tait partie  force dargent, mais lui la
rejoignait toujours. Essayons du voyage... avait dit la mre. Il
voyagea, revint et la reprit. Alors il stait laiss marier;
jolie fille, riche dot, la promesse de lInstitut dans la
corbeille de noce... Et trois mois aprs il lchait le nouveau
mnage pour lancien...

-- Ah! jeune homme, jeune homme...

Il dbitait sa vie dune voix sche, sans quun muscle animt son
masque, raide comme le col empes qui le tenait si droit. Et des
barques passaient charges dtudiants et de filles, dbordantes
de chansons, de rires de jeunesse et divresse; combien parmi ces
inconscients auraient d sarrter, prendre leur part de
leffroyable leon!...

Dans le kiosque, pendant ce temps, comme si ctait un mot donn
de travailler  leur rupture, les vieilles lgantes prchaient la
raison  Fanny Legrand...

-- Joli, son petit, mais pas le sou...  quoi a la mnerait-
il?...

-- Enfin, puisque je laime!...

Et Rosa levant les paules:

-- Laissez-la donc... elle va encore rater son Hollandais, comme
je lai vue rater toutes ses belles affaires... Aprs son histoire
avec Flamant, elle avait pourtant essay de devenir pratique, mais
la voil plus folle que jamais...

-- _Ay_! _vellaca_... grogna maman Pilar.

LAnglaise  tte de clown intervint avec lhorrible accent qui,
si longtemps, avait fait son succs:

-- Ctait trs bien daimer lamour, petite... ctait trs
bonne, lamour, vous savez... mais vous devez aimer largent
aussi... moi maintenant, si jtais riche toujours, est-ce que mon
croupier il dirait je suis laide, croyez-vous?...

Elle eut un bond de fureur, lui haussant la voix  laigu:

-- Oh! ctait pourtant terrible, cette chose... Avoir t clbre
au monde, universelle, connue comme un monument, comme un
boulevard... si connue que vous navez pas un misrable cocher,
quand vous disez Wilkie Cob! tout de suite il savait o
ctait... Avoir eu des princes pour mes pieds dessus, et des
rois, si je crachais, ils disaient ctait joli, le crachement!...
Et voil maintenant ce sale voyou qui voulait pas de moi sur cette
motive de ma laideur; et je avais pas de quoi seulement me le
payer pour une nuit.

Et se montant  cette ide quon avait pu la trouver laide, elle
ouvrit sa robe brusquement:

-- La figure, _yes_, je sacrifiais; mais a, le gorge, les
paules... Est-ce blanc? Est-ce dur?...

Elle talait avec impudeur sa chair de sorcire, reste
miraculeusement jeune aprs trente ans de fournaise, et que la
tte surmontait, fltrie et macabre depuis la ligne du cou.

Mesdames le bateau est prt!... cria de Potter; et lAnglaise,
agrafant sa robe sur ce qui lui restait de jeunesse, murmura dans
un navrement comique:

-- _J_ pouvais pourtant pas aller toute _nioue_ sur les
places!...

Dans ce dcor de Lancret, o la blancheur coquette des villas
clatait parmi la verdure nouvelle, avec ces terrasses, ces
pelouses encadrant le petit lac tout caill de soleil, quel
embarquement que celui de toute cette vieille Cythre clope;
laveugle Sombreuse et le vieux clown et Desfous la paralytique,
laissant dans le sillon de leau le parfum musqu de leur
maquillage!

Jean tenait les rames, le dos courb, honteux et dsol quon pt
le voir et lui attribuer quelque basse fonction dans cette
sinistre barque allgorique. Heureusement quil avait en face de
lui, pour rafrachir son coeur et ses yeux, Fanny Legrand assise 
larrire, prs de la barre que tenait de Potter, Fanny dont le
sourire ne lui avait jamais paru si jeune, sans doute par
comparaison.

Chante-nous quelque chose, petite... demanda la Desfous que le
printemps amollissait. De sa voix expressive et profonde, Fanny
commenait la barcarolle de _Claudia_ que le musicien, remu par
ce rappel de son premier grand succs, suivait en imitant  bouche
ferme le dessin de lorchestre, cette ondulation qui fait courir
sur la mlodie comme une lumire deau dansante.  cette heure,
dans ce dcor, ctait dlicieux. Dune terrasse voisine on cria
bravo; et le Provenal, ramenant en mesure les avirons, avait soif
de cette musique divine aux lvres de sa matresse, une tentation
de mettre sa bouche  mme la source, et de boire dans le soleil,
la tte renverse, toujours.

Tout  coup Rosa, furieuse, interrompit la cantilne dont le
mariage de voix lirritait:

-- H l-bas, la musique, quand vous aurez fini de vous roucouler
dans la figure... Si vous croyez quelle nous amuse votre romance
denterre-morts... En voil assez... dabord il est tard, il faut
que Fanny rentre  la bote...

Et dun geste furibond montrant le plus prochain dbarcadre:

-- Aborde l... dit-elle  son amant, ils seront plus prs de la
gare...

Ctait brutal comme cong; mais lancienne dame des chars avait
habitu son monde  ces faons de faire, et personne nosa
protester. Le couple jet au rivage avec quelques mots de froide
politesse au jeune homme, des ordres  Fanny dune voix sifflante,
la barque sloigna charge de cris, dun train de dispute que
termina un insultant clat de rire apport aux deux amants par la
sonorit de leau.

-- Tu entends, tu entends, disait Fanny blme de rage, cest de
nous quelle se moque...

Et toutes ses humiliations, toutes ses rancoeurs lui remontant 
cette dernire injure, elle les numrait en regagnant la gare,
avouait mme des choses quelle avait toujours caches. Rosa ne
cherchait qu lloigner de lui, qu faciliter des occasions de
le tromper.

-- Tout ce quelle ma dit pour me faire prendre ce Hollandais...
Encore tout  lheure elles sy sont mises toutes... Je taime
trop, tu comprends, a la gne pour ses vices, car elle les a
tous, les plus bas, les plus monstrueux. Et cest parce que je ne
veux plus...

Elle sarrta, le vit trs ple, les lvres tremblantes, comme le
soir o il remuait le fumier aux lettres.

-- Oh! ne crains rien, dit-elle... ton amour ma gurie de toutes
ces horreurs... Elle et son camlon qui empeste, ils me dgotent
tous les deux.

-- Je ne veux plus que tu restes l, fit lamant affol de
jalousies malsaines... Il y a trop de salets dans le pain que tu
gagnes; tu vas revenir avec moi, nous nous en tirerons toujours.

Elle lattendait, ce cri, lappelait depuis longtemps. Cependant
elle rsista, objectant quen mnage, avec les trois cents francs
du ministre, la vie serait bien difficile, quil faudrait peut-
tre se sparer encore... Et jai tant souffert en quittant notre
pauvre maison!...

Des bancs sespaaient sous les acacias qui bordent la route avec
les fils du tlgraphe chargs dhirondelles; pour mieux causer,
ils sassirent, trs mus tous deux et les bras nous:

-- Trois cents francs par mois, disait Jean, mais comment font les
Hettma qui nen ont que deux cent cinquante?...

-- Ils vivent  la campagne,  Chaville toute lanne.

-- Eh bien, faisons comme eux, je ne tiens pas  Paris.

-- Vrai?... tu veux bien?... ah! mami, mami!...

Du monde passait sur la route, une galopade dnes emportant un
lendemain de noces. Ils ne pouvaient pas sembrasser, et restaient
immobiles, serrs lun  lautre, rvant dun bonheur rajeuni dans
des soirs dt qui auraient cette douceur champtre, ce calme
tide qugayaient au loin les coups de carabine, les ritournelles
dorgue dune fte de banlieue.


VIII

Ils sinstallrent  Chaville, entre le haut et le bas pays, le
long de cette vieille route forestire quon appelle le Pav des
Gardes, dans un ancien rendez-vous de chasse,  la porte du bois:
trois pices gure plus grandes que celles de Paris, toujours leur
mobilier de petit mnage, le fauteuil cann, larmoire peinte, et
pour orner laffreux papier vert de leur chambre, rien que le
portrait de Fanny, car la photographie de Castelet avait eu son
cadre cass pendant le dmnagement et se plissait dans les
combles.

On nen parlait plus gure, de ce pauvre Castelet, depuis que
loncle et la nice avaient interrompu leur correspondance. Un
joli lcheur... disait-elle, se rappelant la facilit du Fnat 
protger la premire rupture. Les petites, seules, entretenaient
leur frre de nouvelles, mais Divonne ncrivait plus. Peut-tre
gardait-elle encore rancune  son neveu; ou devinait-elle que la
mauvaise femme tait revenue pour dcacheter et commenter ses
pauvres lettres maternelles  gros caractres paysans.

Par moments, ils auraient pu se croire encore rue dAmsterdam,
quand ils se rveillaient avec la romance des Hettma redevenus
leurs voisins et le sifflement des trains qui se croisaient
continuellement de lautre ct du chemin, visibles  travers les
branches dun grand parc. Mais, au lieu du vitrage blafard de la
gare de lOuest, de ses fentres sans rideaux montrant des
silhouettes penches de bureaucrates, et du fracas ronflant sur la
rue en pente ils savouraient lespace silencieux et vert au-del
de leur petit verger entour dautres jardins, de maisonnettes
dans des bouquets darbres, dgringolant jusquau bas de la cte.

Le matin, avant de partir, Jean djeunait dans leur petite salle 
manger, la croise ouverte sur cette large route pave, mange
dherbe, borde de haies dpine blanche aux parfums amers. Cest
par l quil allait  la gare en dix minutes, longeant le parc
bruissant et gazouillant; et, quand il revenait, cette rumeur
sapaisait  mesure que lombre sortait des taillis sur la mousse
du chemin vert empourpr de couchant, et que les appels des
coucous  tous les coins du bois traversaient de trilles de
rossignols dans les lierres.

Mais voici que la premire installation faite et la surprise
passe de cet apaisement des choses autour de lui, lamant se
reprenait  ses tourments de jalousie strile et explorante. La
brouille de sa matresse avec Rosa, le dpart de lhtel avaient
amen entre les deux femmes une explication  double entente
monstrueuse, ravivant ses soupons, ses plus troublantes
inquitudes; et lorsquil sen allait, quil apercevait du wagon
leur maison basse, en rez-de-chausse surmont dune lucarne
ronde, son regard fouillait la muraille. Il se disait: qui sait?
et cela le poursuivait jusque dans les paperasses de son bureau.

Au retour, il lui faisait rendre compte de sa journe, de ses
moindres actes, de ses proccupations, le plus souvent
indiffrentes, quil surprenait dun  quoi penses-tu?... tout de
suite..., craignant toujours quelle regrettt quelque chose ou
quelquun de cet horrible pass, confess par elle chaque fois
avec la mme indconcertable franchise.

Au moins lorsquils ne se voyaient que le dimanche, avides lun de
lautre, il ne prenait pas le temps de ces perquisitions morales,
outrageantes et minutieuses. Mais rapprochs, avec la continuit
de la vie  deux, ils se torturaient jusque dans leurs caresses,
dans leurs plus intimes treintes, agits de la sourde colre, du
douloureux sentiment de lirrparable; lui, spuisant  vouloir
procurer  cette blase damour une commotion quelle ignort
encore, elle prte au martyre pour donner une joie, qui net pas
t  dix autres, ny parvenant pas et pleurant de rage
impuissante.

Puis une dtente se fit en eux; peut-tre la satit. des sens
dans le tide enveloppement de la nature, ou plus simplement le
voisinage des Hettma. Cest que, de tous les mnages camps sur
la banlieue parisienne, pas un peut-tre ne gota jamais comme
celui-l les liberts campagnardes, la joie de sen aller vtus de
loques, coiffs de chapeaux dcorce, madame sans corset, monsieur
dans des espadrilles; de porter en sortant de table des crotes
aux canards, des pluchures aux lapins, puis sarcler, ratisser,
greffer, arroser.

Oh! larrosage...

Les Hettma sy mettaient sitt que le mari rentr changeait son
costume de bureau contre une veste de Robinson; aprs dner, ils
sy reprenaient encore, et la nuit venue depuis longtemps, dans le
noir du petit jardin do montait une bue frache de terre
mouille, on entendait le grincement de la pompe, les heurts des
grands arrosoirs, et dnormes souffles errant  toutes les
plates-bandes avec un ruissellement qui semblait tomber du front
des travailleurs dans leurs pommes darrosage, puis de temps en
temps un cri de triomphe:

-- Jen ai mis trente-deux aux pois gourmands!...

-- Et moi quatorze aux balsamines!...

Des gens qui ne se contentaient pas dtre heureux, mais se
regardaient ltre, dgustaient leur bonheur  vous en faire venir
leau  la bouche; lhomme surtout, par la faon irrsistible dont
il racontait les joies de lhivernage  deux:

-- Ce nest rien maintenant, mais vous verrez en dcembre!... On
rentre crott, mouill, avec tous les embtements de Paris sur le
dos; on trouve bon feu, bonne lampe, la soupe qui embaume et, sous
la table, une paire de sabots remplis de paille. Non, voyez-vous,
quand on sest fourr une plate de choux et de saucisses, un
quartier de gruyre tenu au frais sous le linge, quand on a vers
l-dessus un litre de ginglard qui na pas pass par Bercy, libre
de baptme et dentre, ce que cest bon de tirer son fauteuil au
coin du feu, dallumer une pipe, en buvant son caf arros dun
caramel  leau-de-vie, et de piquer un chien en face lun de
lautre, pendant que le verglas dgouline sur les vitres... Oh! un
tout petit chien, le temps de laisser passer le gros de la
digestion... Aprs on dessine un moment, la femme dessert, fait
son petit train-train, la couverture, le moine, et quand elle est
couche, la place chaude, on tombe dans le tas, et a vous fait
par tout le corps une chaleur comme si lon entrait tout entier
dans la paille de ses sabots...

Il en devenait presque loquent de matrialit, ce gant velu, 
lourde mchoire, si timide  lordinaire quil ne pouvait pas dire
deux mots sans rougir et sans bgayer.

Cette timidit folle, dun contraste comique avec cette barbe
noire et cette envergure de colosse, avait fait son mariage et la
tranquillit de sa vie.  vingt-cinq ans, dbordant de vigueur et
de sant, Hettma ignorait lamour et la femme, quand un jour, 
Nevers, aprs un repas de corps, des camarades lentranrent 
moiti gris dans une maison de filles et lobligrent  faire son
choix. Il sortit de l boulevers, revint, choisit la mme,
toujours, paya ses dettes, lemmena, et seffrayant  lide quon
pourrait la lui prendre, quil faudrait recommencer une nouvelle
conqute, il finit par lpouser.

-- Un mnage lgitime, mon cher... disait Fanny dans un rire de
triomphe  Jean qui lcoutait terrifi... Et, de tous ceux que
jai connus, cest encore le plus propre, le plus honnte.

Elle laffirmait dans la sincrit de son ignorance, les mnages
lgitimes o elle avait pu pntrer ne mritant sans doute pas
dautre jugement; et toutes ses notions de la vie taient aussi
fausses et sincres que celle-l.

Dun calmant voisinage ces Hettma, lhumeur toujours gale,
capables mme de services pas trop drangeants, ayant surtout
lhorreur des scnes, des querelles o il faut prendre parti, et
en gnral de tout ce qui peut troubler une heureuse digestion. La
femme essayait dinitier Fanny  llevage des poules et des
lapins, aux joies salubres de larrosage, mais inutilement.

La matresse de Gaussin, faubourienne passe par les ateliers,
naimait la campagne quen chappes, en parties, comme un endroit
o lon peut crier, se rouler, se perdre avec son amant. Elle
dtestait leffort, le travail; et ses six mois de grance ayant
puis pour longtemps ses facults actives, elle samollissait
dans une torpeur vague, une griserie de bien-tre et de plein air
qui lui tait presque la force de shabiller, de se coiffer, ou
mme douvrir son piano.

Le soin de leur intrieur laiss tout entier  une mnagre du
pays, quand, le soir venu, elle rsumait sa journe pour la
raconter  Jean, elle ne trouvait rien quune visite  Olympe, des
potins par-dessus la clture, et des cigarettes, des tas de
cigarettes dont les dbris salissaient le marbre devant la
chemine. Dj six heures!...  peine le temps de passer une robe,
de piquer une fleur  son corsage pour aller au-devant de lui par
le chemin vert...

Mais avec les brouillards, les pluies dautomne, la nuit qui
tombait de bonne heure, elle eut plus dun prtexte pour ne pas
sortir; et souvent il la surprenait au retour dans une de ces
gandouras de laine blanche  grands plis quelle mettait le matin,
les cheveux relevs comme quand il tait parti. Il la trouvait
charmante ainsi, la nuque reste jeune, sa chair tentante et
soigne quil sentait toute prte, sans entraves. Pourtant cet
aveulissement le choquait, leffrayait comme un danger.

Lui-mme, aprs un grand effort de travail pour augmenter un peu
leurs ressources sans recourir  Castelet, des veilles passes
sur des plans, des reproductions de pices dartillerie, de
caissons, de fusils nouveau modle quil dessinait au compte
dHettma, se sentit envahi tout  coup par cette influence
dissolvante de la campagne et de la solitude  laquelle se
laissent prendre les plus forts, les plus actifs, et dont sa
premire enfance dans un coin perdu de nature avait mis en lui le
germe engourdissant.

Et la matrialit de leurs gros voisins aidant, se communiquant 
eux dans de perptuelles alles et venues dune maison  lautre,
avec un peu de leur abaissement moral et de leur apptit
monstrueux, Gaussin et sa matresse en vinrent eux aussi 
discuter gravement la question des repas et lheure du coucher.
Csaire ayant envoy une pice de son vin de grenouille, ils
passrent tout un dimanche  le mettre en bouteilles, la porte de
leur petit caveau ouverte sur le dernier soleil de lanne, un
ciel bleu o couraient des nues roses, dun rose de bruyre des
bois. Lheure ntait pas loin des sabots remplis de paille
chaude, ni du petit somme  deux, de chaque ct dun feu de
souches. Heureusement il leur arriva une distraction.

Il la trouva un soir trs mue. Olympe venait de lui raconter
lhistoire dun pauvre petit enfant, lev au Morvan par une
grand-mre. Le pre et la mre  Paris, marchands de bois,
ncrivaient plus, ne payaient plus depuis des mois. La grand-mre
morte subitement, des mariniers avaient ramen le mioche par le
canal de lYonne pour le remettre  ses parents; mais, plus
personne. Le chantier ferm, la mre partie avec un amant, le pre
ivrogne, failli, disparu... Ils vont bien les mnages
lgitimes!... Et voil le pauvre petit, six ans, un amour, sans
pain ni vtements,  la rue.

Elle smouvait jusquaux larmes, puis tout  coup:

-- Si nous le prenions... veux-tu?

-- Quelle folie!

-- Pourquoi?...

Et, de bien prs, le clinant:

-- Tu sais comme jai dsir un enfant de toi; on lverait celui-
l, on linstruirait. ces petits quon ramasse, au bout dun temps
on les aime comme sils taient  vous...

Elle invoquait aussi la distraction que ce serait pour elle, seule
tout le jour  sabtir en remuant des tas de vilaines ides. Un
enfant, cest une sauvegarde. Puis, le voyant effray de la
dpense:

-- Mais ce nest rien, la dpense... Songe donc,  six ans!... on
lhabillera avec tes vieux effets... Olympe, qui sy entend,
massurait que nous ne nous en apercevrions mme pas.

-- Que ne le prend-elle alors! dit Jean avec la mauvaise humeur de
lhomme qui se sent vaincu par sa propre faiblesse.

Il essaya pourtant de rsister,  laide de largument dcisif:

-- Et quand je ne serai plus l?...

Il en parlait rarement de ce dpart pour ne pas attrister Fanny,
mais y pensait, sen rassurait contre les dangers du mnage et les
tristes confidences de De Potter.

-- Quelle complication que cet enfant, quelle charge pour toi dans
lavenir!...

Les yeux de Fanny se voilrent:

-- Tu te trompes, mami, ce serait quelquun  qui parler de toi,
une consolation, une responsabilit aussi qui me donnerait la
force de travailler, de reprendre got  lexistence...

Il rflchit une minute, la vit toute seule, dans la maison vide:

-- O est-il, ce petit?

-- Au Bas-Meudon, chez un marinier qui la recueilli pour quelques
jours... Aprs, cest lhospice, lassistance.

-- Eh bien! va le chercher, puisque tu y tiens...

Elle lui sauta au cou, et dune joie denfant tout le soir, fit de
la musique, chanta, heureuse, exubrante, transfigure. Le
lendemain, en wagon, Jean parla de leur dcision au gros Hettma
qui paraissait instruit de laffaire, mais dsireux de ne pas sen
mler. Enfonc dans son coin et dans la lecture du _Petit
Journal_, il bgayait du fond de sa barbe:

-- Oui, je sais... ce sont ces dames... a ne me regarde pas...

Et montrant sa tte au-dessus de la feuille dplie:

-- Votre femme me parat trs romanesque, dit-il.

Romanesque ou non, elle tait le soir consterne,  genoux, une
assiette de soupe  la main, essayant dapprivoiser le petit gars
morvandiau, qui debout, dans une pose de recul, la tte basse, une
tte norme aux cheveux de chanvre, refusait nergiquement de
parler, de manger, mme de montrer sa figure et rptait dune
forte voix trangle et monotone:

-- Voir _mnine_, voir _mnine_.

-- _Mnine_, cest sa grand-mre, je pense... Depuis deux heures,
je nai pas pu en tirer autre chose.

Jean sy mit aussi  vouloir lui faire avaler sa soupe, mais sans
succs. Et ils restaient l, agenouills tous deux  sa hauteur,
tenant lun lassiette, lautre la cuiller, comme devant un agneau
malade,  rpter des encouragements, des mots de tendresse pour
le dcider.

-- Mettons-nous  table, peut-tre nous lintimidons; il mangera
si nous ne le regardons plus...

Mais il continua  se tenir immobile, ahuri, rptant sa plainte
de petit sauvage, voir mnine, qui leur dchirait le coeur,
jusqu ce quil se ft endormi, debout contre le buffet, et si
profondment quils purent le dshabiller, le coucher dans la
lourde _berce_ campagnarde emprunte  un voisin, sans quil
ouvrt loeil une seconde.

Vois comme il est beau... disait Fanny trs fire de son
acquisition; et elle forait Gaussin  admirer ce front ttu, ces
traits fins et dlicats sous leur hle paysan, cette perfection de
petit corps aux reins rbls, aux bras pleins, aux jambes de petit
faune, longues et nerveuses, dj duvetes dans le bas. Elle
soubliait  contempler cette beaut denfant.

Couvre-le donc, il va avoir froid... dit Jean dont la voix la
fit tressaillir, comme tire dun rve; et tandis quelle le
bordait tendrement, le petit avait de longs soupirs sanglots, une
houle de dsespoir malgr le sommeil.

La nuit, il se mit  parler tout seul:

-- _Guerlaude m_, _mnine_...

-- Quest-ce quil dit?... coute...

Il voulait tre _guerlaud_; mais que signifiait ce mot patois?
Jean,  tout hasard, allongea le bras et se mit  remuer la lourde
couchette;  mesure lenfant se calmait et il se rendormit en
tenant dans sa grosse petite main rugueuse, la main quil croyait
tre celle de sa mnine, morte depuis quinze jours.

Ce fut comme un chat sauvage dans la maison, qui griffait,
mordait, mangeait  part des autres, avec des grondements quand on
sapprochait de son cuelle; les quelques mots quon en tirait
taient dun langage barbare de bcherons morvandiaux, que jamais
sans les Hettma, du mme pays que lui, personne naurait pu
comprendre. Pourtant,  force de bons soins, de douceur, on
parvint  lapprivoiser un peu, un pso, comme il disait. Il
consentit  changer les guenilles dans lesquelles on lavait amen
contre les vtements chauds et propres dont lapproche, les
premiers jours, le faisait querrier de fureur, en vrai chacal
quon voudrait affubler dun manteau de levrette. Il apprit 
manger  table, lusage de la fourchette et de la cuiller, et 
rpondre, quand on lui demandait son nom, quau pays i li dision
Josaph.

Quant  lui donner les moindres notions lmentaires, il ny
fallait pas songer encore. lev en plein bois, sous une hutte de
charbonnage, la rumeur dune nature bruissante et fourmillante
hantait sa caboche dure de petit sylvain, comme le bruit de la mer
la spirale dun coquillage; et nul moyen dy faire entrer autre
chose, ni de le garder  la maison, mme par les temps les plus
durs. Dans la pluie, la neige, quand les arbres dnuds se
dressaient en coraux de givre, il schappait, battait les
buissons, fouillait les terriers avec dadroites cruauts de furet
chasseur, et lorsquil rentrait, rabattu par la faim, il y avait
toujours dans sa veste de futaine mise en loques, dans la poche de
sa petite culotte crotte jusquau ventre, quelque bte engourdie
ou morte, oiseau, taupe, mulot, ou,  dfaut, des betteraves, des
pommes de terre arraches dans les champs.

Rien ne pouvait vaincre ces instincts braconniers et chapardeurs,
compliqus dune manie paysanne, denfouir toutes sortes de menus
objets luisants, boutons de cuivre, perles de jais, papier de
plomb du chocolat, que Josaph ramassait en fermant la main,
emportait vers des cachettes de pie voleuse. Tout ce butin prenait
pour lui un nom vague et gnrique, la denre, quil prononait
_denraie_; et ni raisonnements, ni taloches nauraient pu
lempcher de faire sa _denraie_ aux dpens de tout et de tous.

Les Hettma seuls y mettaient bon ordre, le dessinateur gardant 
porte de sa main, sur sa table autour de laquelle rdait le petit
sauvage attir par les compas, les crayons de couleur, un fouet 
chien quil lui faisait claquer aux jambes. Mais ni Jean ni Fanny
neussent us de menaces pareilles, quoique le petit se montrt,
vis--vis deux, sournois, mfiant, inapprivoisable mme aux
gteries tendres, comme si la _mnine_, en mourant, let priv de
toute expansion affective. Fanny, parce quelle puait bon,
parvenait encore  le garder un moment sur ses genoux, tandis que
pour Gaussin, cependant trs doux avec lui, ctait toujours la
bte fauve de larrive, le regard mfiant, les griffes tendues.

Cette rpulsion invincible et presque instinctive de lenfant, la
malice curieuse de ses petits yeux bleus aux cils dalbinos, et
surtout laveugle et subite tendresse de Fanny pour cet tranger
tout  coup tomb dans leur vie, troublaient lamant dun soupon
nouveau. Ctait peut-tre un enfant  elle, lev en nourrice ou
chez sa belle-mre; et la mort de Machaume apprise vers cette
poque semblait une concidence pour justifier son tourment.
Parfois, la nuit, quand il tenait cette petite main cramponne 
la sienne, -- car lenfant dans le vague du sommeil et du rve
croyait toujours la tendre  _mnine_, -- il linterrogeait de
tout son trouble intrieur et inavou: Do viens-tu? Qui es-tu?
esprant deviner, communiqu par la chaleur du petit tre, le
mystre de sa naissance.

Mais son inquitude tomba, sur un mot du pre Legrand qui venait
demander quon laidt  payer un entourage  sa dfunte et criait
 sa fille en apercevant la berce de Josaph:

-- Tiens! un gosse!... tu dois tre contente!... Toi qui nas
jamais pu en dcrocher un.

Gaussin fut si heureux, quil paya lentourage, sans demander 
voir les devis, et retint le pre Legrand  djeuner.

Employ dans les tramways de Paris  Versailles, inject de vin et
dapoplexie, mais toujours vert et de belle mine sous son chapeau
de cuir bouilli entour pour la circonstance dune lourde ganse de
crpe qui en faisait un vrai chapeau de croque-mort, le vieux
cocher parut enchant de laccueil du monsieur de sa fille, et
revint de temps en temps manger la soupe avec eux. Ses cheveux
blancs de polichinelle sur sa face rase et tumfie, ses airs de
pochard majestueux, le respect quil portait  son fouet, le
posant, le calant dans un coin sr avec des prcautions de
nourrice, impressionnaient beaucoup lenfant; et tout de suite le
vieux et lui furent en grande intimit. Un jour quils achevaient
de dner tous ensemble, les Hettma vinrent les surprendre:

Ah! pardon, vous tes en famille... fit la femme en minaudant,
et le mot frappa Jean au visage, humiliant comme un soufflet.

Sa famille!... Cet enfant trouv qui ronflait la tte sur la
nappe, ce vieux forban ramolli, la pipe en coin de bouche, la voix
poisseuse, expliquant pour la centime fois que deux sous de fouet
lui duraient six mois et que, depuis vingt ans, il navait pas
chang de manche!... Sa famille, allons donc!... pas plus quelle
ntait sa femme, cette Fanny Legrand, vieille et fatigue,
avachie sur ses coudes dans la fume des cigarettes... Avant un
an, tout cela disparatrait de sa vie, avec le vague de rencontres
de voyage, de convives de table dhte.

Mais  dautres moments cette ide de dpart quil invoquait comme
excuse  sa faiblesse, ds quil se sentait dchoir, tir en bas,
cette ide, au lieu de le rassurer, de le soulager, lui faisait
sentir les liens multiples serrs autour de lui, quel dchirement
ce serait que ce dpart, non pas une rupture, mais dix ruptures,
et quil lui en coterait de lcher cette petite main denfant qui
la nuit sabandonnait dans la sienne. Jusqu La Balue, le loriot
sifflant et chantant dans sa cage trop petite quon devait
toujours lui changer et o il courbait le dos comme le vieux
cardinal dans sa prison de fer; oui, La Balue lui-mme avait pris
un petit coin de son coeur, et ce serait une souffrance que lter
de l.

Elle approchait pourtant, cette invitable sparation; et le
splendide mois de juin, qui mettait la nature en fte, serait
probablement le dernier quils passeraient ensemble. Est-ce cela
qui la rendait nerveuse, irritable, ou lducation de Josaph
entreprise dune ardeur subite, au grand ennui du petit Morvandiau
qui restait des heures devant ses lettres, sans les voir ni les
prononcer, le front ferm dune barre comme les battants dune
cour de ferme? De jour en jour, ce caractre de femme sexaltait
en violences et en pleurs dans des scnes sans cesse renouveles,
bien que Gaussin sappliqut  lindulgence; mais elle tait si
injurieuse, il montait de sa colre une telle vase de rancune et
de haine contre la jeunesse de son amant, son ducation, sa
famille, lcart que la vie allait agrandir entre leurs deux
destines, elle sentendait si bien  le piquer aux points
sensibles, quil finissait par semporter aussi et rpondre.

Seulement sa colre  lui gardait une rserve, une piti dhomme
bien lev, des coups quil ne portait pas, comme trop douloureux
et faciles, tandis quelle se lchait dans ses fureurs de fille,
sans responsabilit, ni pudeur, faisait arme de tout, piant sur
le visage de sa victime avec une joie cruelle la contraction de
souffrance quelle occasionnait, puis tout  coup tombant dans ses
bras et implorant son pardon.

La physionomie des Hettma, tmoins de ces querelles clatant
presque toujours  table, au moment assis et install de dcouvrir
la soupire ou de mettre le couteau dans le rti, tait  peindre.
Ils changeaient par-dessus la table servie un regard de comique
effarement. Pourrait-on manger, ou le gigot allait-il voler par le
jardin avec le plat, la sauce et ltuve de haricots?

Surtout pas de scne!... disaient-ils  chaque fois quil tait
question de se runir; et cest le mot dont ils accueillaient une
offre de djeuner ensemble en fort, que Fanny leur jetait un
dimanche par-dessus le mur... Oh, non! on ne se disputerait pas
aujourdhui, il faisait trop beau!... Et elle courut habiller
lenfant, remplir les paniers.

Tout tait prt, on partait, quand le facteur apporta une lettre
charge dont la signature retint Gaussin en arrire. Il rejoignit
la bande  lentre du bois, et tout bas  Fanny:

-- Cest de loncle... Il est ravi... Une rcolte superbe, vendue
sur pied... Il renvoie les huit mille francs de Dchelette, avec
bien des compliments et remerciements  sa nice.

-- Oui, sa nice!...  la mode de Gascogne... Vieille carotte,
va... dit Fanny qui ne conservait gure dillusions sur les oncles
du Midi; puis, toute joyeuse: Il va falloir placer cet argent...

Il la regarda stupfait, layant toujours connue trs scrupuleuse
sur les questions de probit monnaye...

-- Placer?... mais ce nest pas  toi...

-- Tiens, au fait, je ne tai pas dit...

Elle rougit, avec ce regard qui se ternissait  la moindre
altration de la vrit... Ce bon enfant de Dchelette ayant
appris ce quils faisaient pour Joseph, lui avait crit que cet
argent les aiderait  lever le petit.

-- Puis tu sais, si a tennuie, on les lui rendra, ses huit mille
francs; il est  Paris...

La voix des Hettma, qui discrtement avaient pris lavance,
retentit sous les arbres:

--  droite ou  gauche?

--  droite,  droite... aux tangs!... cria Fanny, puis, tourne
vers son amant: Voyons, tu ne vas pas recommencer  te dvorer
pour des btises... nous sommes un vieux mnage, que diable!...

Elle connaissait cette pleur tremble de ses lvres, ce coup
doeil au petit, linterrogeant des pieds  la tte; mais cette
fois ce ne fut quune vellit de violence jalouse. Il en arrivait
maintenant aux lchets de lhabitude, aux concessions pour la
paix. Quel besoin de me torturer, daller au fond des choses?...
Si cet enfant est  elle, quoi de plus simple quelle lait pris,
en me cachant la vrit, aprs toutes les scnes, les
interrogatoires que je lui ai fait subir!... Vaut-il pas mieux
accepter ce qui est et passer tranquillement les quelques mois qui
nous restent?...

Et par les chemins vallonns du bois il sen allait portant leur
djeuner de cantine dans son lourd panier drap de blanc, rsign,
las, le dos rond dun vieux jardinier, tandis que devant lui la
mre et lenfant marchaient ensemble, Josaph endimanch et gauche
dans un complet de la _Belle-Jardinire_ qui lempchait de
courir, elle, en peignoir clair, tte et cou nus sous un parasol
japonais, la taille paissie, la marche veule, et dans ses beaux
cheveux en torsades, une grande mche blanche quelle ne se
donnait plus la peine de cacher.

En avant et plus bas, se tassait dans la pente de lalle le
couple Hettma, coiff de gigantesques chapeaux de paille pareils
 ceux des cavaliers Touaregs, vtu de flanelle rouge, charg de
victuailles, dengins de pche, filets, balances  crevisses, et
la femme, pour allger son mari, portant vaillamment en sautoir
sur sa poitrine de colosse le cor de chasse sans lequel il ny
avait pas de promenade en fort possible pour le dessinateur. En
marchant, le mnage chantait:

_Jaime entendre la rame_
_Le soir battre les flots;_
_Jaime le cerf qui brame..._

Le rpertoire dOlympe tait inpuisable de ces sentimentalits de
la rue; et quand on se figurait o elle les avait ramasses, dans
quelle demi-ombre honteuse de persiennes closes,  combien
dhommes elle les avait chantes, la srnit du mari accompagnant
 la tierce prenait une extraordinaire grandeur. Le mot du
grenadier  Waterloo: Ils sont trop... devait tre celui de la
philosophique indiffrence de cet homme.

Pendant que Gaussin rveur regardait lnorme couple senfoncer
dans un creux de vallon o lui-mme sengageait  sa suite, un
grincement de roues montait lalle avec une vole de fous rires,
de voix enfantines; et tout  coup parut,  quelques pas de lui,
un chargement de fillettes, rubans et cheveux flottants dans une
charrette anglaise trane par un petit ne, quune jeune fille,
gure plus ge que les autres, tirait par la bride sur ce chemin
difficile.

Il tait ais de voir que Jean faisait partie de la bande dont les
tournures htroclites, la grosse dame surtout, ceinture dun cor
de chasse, avaient anim le petit monde dune gaiet
inextinguible; aussi la jeune fille essaya-t-elle dimposer
silence aux enfants une minute. Mais ce nouveau chapeau Touareg
dchana plus fort leur folie moqueuse, et en passant devant
lhomme qui se rangeait pour laisser de la place  la petite
charrette, un joli sourire un peu gn lui demandait grce et
stonnait navement de trouver au vieux jardinier une figure si
douce et si jeune.

Il salua timidement, rougit sans trop savoir de quelle honte; et
lattelage sarrtant en haut de la cte  une croiserie de
chemins, avec un ramage de petites voix qui lisaient tout haut les
noms du poteau indicateur  demi-effacs par les pluies... _Route
des tangs_, _Chne du grand veneur_, _Fausses reposes_, _Chemin
de_ _Vlizy_..., Jean se retourna pour voir disparatre dans
lalle verte toile de soleil et tapisse de mousse, o les
roues filaient sur du velours, ce tourbillon de blonde jeunesse,
cette charrete de bonheur aux couleurs du printemps, aux rires en
fuses sous les branches.

La trompe dHettma, furieuse, le tira brusquement de son rve.
Ils taient installs au bord de ltang, en train de dballer les
provisions; et de loin on voyait refltes par leau claire la
nappe blanche sur lherbe rase, et les vareuses de flanelle rouge
clatant dans la verdure comme des vestes de piqueur.

Arrivez donc... cest vous qui avez le homard, criait le gros
homme; et la voix nerveuse de Fanny:

-- Cest la petite Bouchereau qui ta arrt en route?...

Jean tressaillit  ce nom de Bouchereau qui le ramenait 
Castelet, prs du lit de sa mre malade.

-- Mais oui, dit le dessinateur lui prenant le panier des mains...
la grande, celle qui conduisait, cest la nice du mdecin... Une
fille de son frre quil a prise chez lui. Ils habitent Vlizy
pendant lt... Elle est jolie.

-- Oh! jolie... lair effront, surtout...

Et Fanny, coupant le pain, piait son amant, inquite de ses yeux
distraits.

Mme Hettma, trs grave, dballant le jambon, blmait fort cette
faon de laisser des jeunes filles courir les bois en libert.

-- Vous me direz que cest le genre anglais, et que celle-ci a t
leve  Londres..., mais cest gal, a nest vraiment pas
convenable.

-- Non, mais trs commode pour les aventures!

-- Oh! Fanny...

-- Pardon, joubliais... Monsieur croit aux innocentes...

-- Voyons, si lon djeunait... fit Hettma qui commenait 
seffrayer.

Mais il fallait quelle lcht tout ce quelle savait des jeunes
filles du monde. Elle avait de belles histoires l dessus..., les
couvents, les pensionnats, ctait du propre... Elles sortaient de
l puises, fltries, avec le dgot de lhomme; pas mme
capables de faire des enfants.

-- Et cest alors quon vous les donne, tas de jobards... Une
ingnue!... Comme sil y avait des ingnues; comme si du monde ou
pas du monde, toutes les filles ne savaient pas, de naissance, de
quoi il retourne... Moi, dabord,  douze ans, je navais plus
rien  apprendre... vous non plus, nest-ce pas, Olympe?

-- ... naturellement... dit Mme Hettma avec un haussement
dpaules; mais le sort du djeuner la proccupait surtout, en
entendant Gaussin qui se montait, dclarer quil y avait jeunes
filles et jeunes filles, et quon trouverait encore dans les
familles...

-- Ah! oui, la famille, ripostait sa matresse dun air de mpris,
parlons-en...; surtout de la tienne.

-- Tais-toi... Je te dfends...

-- Bourgeois!

-- Drlesse!... Heureusement a va finir... Je nen ai plus pour
longtemps  vivre avec toi...

-- Va, va, file, cest moi qui serai contente...

Ils sinjuriaient en pleine figure, devant la curiosit mauvaise
de lenfant  plat ventre dans lherbe, quand une effroyable
sonnerie de trompe, centuple en cho par ltang, les masses
tages du bois, couvrit tout  coup leur querelle.

En avez-vous assez?... En voulez-vous encore? et rouge, le cou
gonfl, le gros Hettma, nayant trouv que ce moyen de les faire
taire, attendait, lembouchure aux lvres, le pavillon menaant.


IX

Dhabitude leurs fcheries ne duraient gure, fondues  un peu de
musique, aux clines effusions de Fanny; mais, cette fois, il lui
en voulut srieusement, et plusieurs jours de suite garda le mme
pli au front, le mme silence de rancune, sinstallant  dessiner
sitt les repas, se refusant  toute sortie avec elle.

Ctait comme une honte subite de labjection o il vivait, la
crainte de rencontrer encore la petite charrette montant lalle
et ce limpide sourire de jeunesse auquel il songeait constamment.
Puis, avec un brouillement de rve qui sen va, de dcor qui se
casse pour les changements  vue dune ferie, lapparition devint
confuse, se perdit dans son lointain de bois, et Jean ne la revit
plus. Seulement il lui resta un fond de tristesse dont Fanny crut
savoir la cause, et rsolut davoir raison....

-- Cest fait, lui dit-elle un jour toute joyeuse... Jai vu
Dchelette... Je lui ai rendu largent... Il trouve, comme toi,
que cest plus convenable ainsi; je me demande pourquoi, par
exemple... Enfin, a y est... Plus tard, quand je serai seule, il
pensera au petit... Es-tu content?... Men veux-tu toujours?

Et elle lui raconta sa visite rue de Rome, son tonnement de
trouver au lieu du caravansrail bruyant et fou, travers de
bandes en dlire, une maison bourgeoise paisible, garde dune
consigne trs svre. Plus de galas, plus de bals masqus; et
lexplication de ce changement, dans ces mots  la craie que
quelque parasite conduit et furieux avait crits sur la petite
entre de latelier: _Ferm pour cause de collage_.

-- Et cest la vrit, mon cher... Dchelette en arrivant sest
toqu dune fille de skating, Alice Dor; il la prise avec lui
depuis un mois, en mnage, absolument en mnage... Une petite
femme bien gentille, bien douce, un joli mouton... Ils ne font
gure de bruit  eux deux... Jai promis que nous irions les voir;
a nous changera un peu du cor de chasse et des barcarolles...
Cest gal, dis donc, le philosophe avec ses thories... Pas de
lendemain, pas de collage... Ah! je lai joliment blagu!

Jean se laissa conduire chez Dchelette quil navait pas revu
depuis leur rencontre  la Madeleine. On let bien surpris alors,
en lui disant quil en arriverait  frquenter sans dgot ce
cynique et ddaigneux amant de sa matresse,  devenir presque son
ami. Ds la premire visite, lui-mme stonnait de se sentir si 
laise, charm par la douceur de cet homme au bon rire denfant
dans sa barbe de cosaque, et dune srnit dhumeur que
naltraient pas les cruelles crises de foie qui plombaient son
teint, le tour de ses yeux.

Et comme on comprenait bien la tendresse quil inspirait  cette
Alice Dor, aux longues mains molles et blanches, 
linsignifiante beaut blonde, que relevait lclat de sa chair de
Flamande, aussi dore que son nom; de lor dans les cheveux, dans
les prunelles, frangeant les cils, pailletant la peau jusque sous
les ongles.

Ramasse par Dchelette sur lasphalte du skating, parmi les
grossirets, les brutalits de la traite, les tourbillons de
fume que lhomme crache, avec un chiffre, dans le maquillage de
la fille, la politesse de celui-ci lavait attendrie et surprise.
Elle se retrouva femme, de pauvre btail  plaisir quelle tait,
et quand il voulut la renvoyer au matin, conformment  ses
principes, avec un bon djeuner et quelques louis, elle eut le
coeur si gros, lui demanda si doucement, si dsirment garde-moi
encore... quil ne se sentit pas le courage de refuser. Depuis,
moiti respect humain, moiti lassitude, il tenait sa porte close
sur cette lune de miel de hasard, quil passait au frais et au
calme de son palais dt si bien amnag pour le confortable; et
ils vivaient ainsi trs heureux, elle de ces gards tendres
quelle navait jamais connus, lui du bonheur quil donnait  ce
pauvre tre et de sa reconnaissance nave, subissant aussi sans
quil sen rendt compte, et pour la premire fois, le charme
pntrant dune intimit de femme, le mystrieux sortilge de la
vie  deux, dans une conformit de bont et de douceur.

Pour Gaussin, latelier de la rue de Rome fut une diversion au
milieu bas et mesquin o tranait sa vie de petit employ en faux
mnage; il aimait la conversation de ce savant aux gots
dartiste, de ce philosophe en robe persane, lgre et lche comme
sa doctrine, ces rcits de voyages que Dchelette esquissait avec
le moins de mots possible, et si bien  leur place parmi les
tentures orientales, les Bouddhas dors, les chimres de bronze,
le luxe exotique de ce hall immense o le jour tombait dun haut
vitrage, vraie lumire de fond de parc, remue par le feuillage
grle des bambous, les palmes dcoupes des fougres
arborescentes, et les normes feuilles des strilligias mles 
des philodendrons aux minces flexibilits de plantes deau,
cherchant lombre et lhumide.

Le dimanche surtout, avec cette large baie sur une rue dserte du
Paris dt, le frisson des feuilles, lodeur de terre frache au
pied des plantes, ctait la campagne et le sous-bois presque
autant qu Chaville, moins la promiscuit et la trompe des
Hettma. Il ne venait jamais de monde; une fois pourtant Gaussin
et sa matresse, arrivant pour dner, entendirent ds lentre
lanimation de plusieurs voix. Le jour baissait, on prenait le
raki dans la serre, et la discussion semblait vive:

-- Et moi je trouve que cinq ans de Mazas, le nom perdu, la vie
dtruite, cest assez payer cher un coup de passion et de folie...
Je signerai votre ptition, Dchelette.

-- Cest Caoudal... dit Fanny tout bas, en tressaillant.

Quelquun rpondait avec la scheresse cassante dun refus:

-- Moi, je ne signe rien, nacceptant aucune solidarit avec ce
drle...

-- La Gournerie, maintenant...

Et Fanny, serre contre son amant, murmurait:

-- Allons-nous-en, si a tennuie de les voir...

-- Pourquoi donc! mais pas du tout...

En ralit, il ne se rendait pas bien compte de limpression quil
aurait  se trouver en face de ces hommes, mais il ne voulait pas
reculer devant lpreuve, dsireux peut-tre de savoir le degr
actuel de cette jalousie qui avait fait son misrable amour.

Allons! dit-il, et ils se montrrent dans une lumire rose de
fin de jour, clairant les crnes chauves, les barbes grisonnantes
des amis de Dchelette jets sur les divans bas, autour dune
table dOrient en escabeau o tremblait, dans cinq ou six verres,
la liqueur anise et laiteuse quAlice tait en train de verser.
Les femmes sembrassrent:

-- Vous connaissez ces messieurs, Gaussin? demanda Dchelette, au
mouvement berceur de son fauteuil  bascule.

Sil les connaissait!... Deux au moins lui taient familiers 
force davoir dvisag pendant des heures leurs portraits aux
vitrines de clbrits. Comme ils lavaient fait souffrir, quelle
haine il stait sentie contre eux, une haine de succession, une
rage  sauter dessus,  leur manger la figure, lorsquil les
rencontrait dans la rue!... Mais Fanny disait bien que cela lui
passerait; maintenant ctait pour lui des visages de
connaissance, presque des parents, des oncles lointains quil
retrouvait.

Toujours beau, le petit!... dit Caoudal, allong de toute sa
taille gante et tenant un cran au-dessus de ses paupires pour
les garantir du vitrage. Et Fanny, voyons?... Il se leva sur le
coude, cligna ses yeux dexpert:

-- La figure tient encore; mais la taille, tu fais bien de la
ficeler... enfin, console-toi, ma fille, La Gournerie est encore
plus gros que toi.

Le pote pina ddaigneusement ses lvres minces. Assis  la
turque sur une pile de coussins -- depuis son voyage en Algrie il
prtendait ne pouvoir se tenir autrement --, norme, empt,
nayant plus dintelligent que son front solide sous une fort
blanche, et son dur regard de ngrier, il affectait avec Fanny une
rserve mondaine, une politesse exagre, comme pour donner une
leon  Caoudal.

Deux paysagistes  ttes hles et rustiques compltaient la
runion; eux aussi connaissaient la matresse de Jean, et le plus
jeune lui dit dans un serrement de main:

-- Dchelette nous a cont lhistoire de lenfant, cest trs
gentil ce que vous avez fait l, ma chre.

-- Oui, fit Caoudal  Gaussin, oui, trs chic, ladoption... Pas
province du tout.

Elle semblait embarrasse de ces loges, quand on buta contre un
meuble dans latelier obscur, et une voix, demanda:

-- Personne?

Dchelette dit:

-- Voil Ezano.

Celui-l, Jean ne lavait jamais vu; mais il savait quelle place
ce bohme, ce fantaisiste, aujourdhui rang, mari, chef de
division aux Beaux-Arts, avait tenue dans lexistence de Fanny
Legrand, et il se souvenait dun paquet de lettres passionnes et
charmantes. Un petit homme savana, creus, dessch, la dmarche
raide, qui donnait la main de loin, tenait les gens  distance par
une habitude destrade, de figuration administrative. Il parut
trs surpris de voir Fanny, surtout de la retrouver belle aprs
tant dannes:

Tiens!... Sapho... et une rougeur furtive gaya ses pommettes.

Ce nom de Sapho qui la rendait au pass, la rapprochait de tous
ses anciens, causa une certaine gne.

Et M. dArmandy qui nous la amene... fit Dchelette vivement
pour prvenir le nouveau venu. Ezano salua; on se mit  causer.
Fanny rassure de voir comme son amant prenait les choses, et
fire de lui, de sa beaut, de sa jeunesse, devant des artistes,
des connaisseurs, se montra trs gaie, trs en verve. Toute  sa
passion prsente,  peine se souvenait-elle de ses liaisons avec
ces hommes; des annes de cohabitation pourtant, de vie en commun
o lempreinte se fait dhabitudes, de manies, gagnes  un
contact et lui survivant, jusqu cette faon de rouler les
cigarettes quelle tenait dEzano comme sa prfrence du Job et du
maryland.

Jean constatait sans le moindre trouble ce petit dtail qui let
exaspr jadis, prouvant  se trouver aussi calme, la joie dun
prisonnier qui a lim sa chane, et sent que le moindre effort lui
suffira pour lvasion.

-- Hein! ma pauvre Fanny, disait Caoudal dun ton blagueur en lui
montrant les autres... quel dchet!... sont-ils vieux, sont-ils
raplatis!... il ny a que nous deux, vois-tu, qui tenions le coup.

Fanny se mit  rire:

-- Ah! pardon, colonel -- on lappelait quelquefois ainsi  cause
de ses moustaches --, ce nest pas tout  fait la mme chose... je
suis dune autre promotion...

-- Caoudal oublie toujours quil est un anctre, dit La Gournerie;
et sur un mouvement du sculpteur quil savait toucher au vif:
Mdaill de 1840, cria-t-il de sa voix stridente, cest une date,
mon bon!...

Il restait entre ces deux anciens amis un ton agressif, une sourde
antipathie qui ne les avait jamais spars, mais clatait dans
leurs regards, leurs moindres paroles, et cela depuis vingt ans,
du jour o le pote enlevait sa matresse au sculpteur. Fanny ne
comptait plus pour eux, ils avaient lun et lautre couru dautres
joies, dautres dboires, mais la rancune subsistait, creuse plus
profonde avec les annes.

-- Regardez-nous donc tous les deux, et dites franchement si cest
moi qui suis lanctre!...

Serr dans le veston qui faisait saillir ses muscles, Caoudal se
campait debout, la poitrine cambre, secouant sa crinire
flamboyante o ne se voyait pas un poil blanc:

-- Mdaill de 1840... cinquante-huit ans dans trois mois... Et
puis, quest-ce que a prouve?... Est-ce lge qui fait les
vieux?... Il ny a qu la Comdie-Franaise et au Conservatoire
que les hommes bafouillent  la soixantaine, en branlant la tte,
et petonnent, le dos rond, les jambes molles, avec des accidents
sniles.  soixante ans, sacrebleu! on marche plus droit qu
trente, parce quon se surveille; et la femme vous gobe encore
pourvu que le coeur reste jeune, et chauffe, et remonte toute la
carcasse...

-- Crois-tu? fit La Gournerie qui regardait Fanny en ricanant.

Et Dchelette, avec son bon sourire:

-- Pourtant tu dis toujours quil ny a que la jeunesse, tu en
rabches...

-- Cest ma petite Cousinard qui ma fait changer dide...
Cousinard, mon nouveau modle... Dix-huit ans, des ronds, des
fossettes partout, un Clodion... Et si bon enfant, si peuple, du
Paris de la Halle o sa mre vend de la volaille... Elle vous a de
ces mots btes  lembrasser, de ces mots... Lautre jour, dans
latelier, elle trouve un roman de Dejoie, regarde le titre:
_Thrse_, et le rejette avec sa jolie moue: Si a stait appel
Pauv Thrse, je laurais lu toute la nuit!... Jen suis fou, je
vous dis.

-- Du coup te voil en mnage?... Et dans six mois encore une
rupture, des larmes comme le poing, le dgot du travail, des
colres  tout tuer...

Le front de Caoudal sassombrit:

-- Cest vrai que rien ne dure... On se prend, on se quitte...

-- Alors pourquoi se prendre?

-- Eh bien, et toi?... Crois-tu donc que tu en as pour la vie avec
ta Flamande!...

-- Oh! nous autres, nous ne sommes pas en mnage... pas vrai,
Alice?

-- Certainement, rpondit dune voix douce et distraite la jeune
femme monte sur une chaise, en train de cueillir des glycines et
des verdures pour un bouquet de table.

Dchelette continua:

-- Il ny aura pas de rupture entre nous,  peine une quitterie...
Nous avons fait un bail de deux mois  passer ensemble; le dernier
jour on se sparera sans dsespoir et sans surprise... Moi je
retournerai  Ispahan -- je viens de retenir mon _sleeping_ -- et
Alice rentrera dans son petit appartement de la rue Labruyre
quelle a toujours gard.

-- Troisime au-dessus de lentresol, tout ce quil y a de plus
commode pour se fiche par la fentre!

En disant cela, la jeune femme souriait, rousse et lumineuse dans
le jour tombant, sa lourde grappe de fleurs mauves  la main; mais
laccent de sa parole tait si profond, si grave, que personne ne
rpondit. Le vent frachissait, les maisons den face semblaient
plus hautes.

-- Allons nous mettre  table, cria le colonel... Et disons des
choses foltres...

-- Oui, cest cela, _gaudeamus_ _igitur_... amusons-nous pendant
que nous sommes jeunes, nest-ce pas, Caoudal?... dit La Gournerie
avec un rire qui sonnait faux.

Jean, quelques jours aprs, passait de nouveau rue de Rome, il
trouvait latelier ferm, le grand rideau de coutil descendu sur
la vitre, un silence morne des caves jusqu la toiture en
terrasse. Dchelette tait parti,  lheure indique, le bail
fini. Et lui pensait:

-- Cest beau de faire ce quon veut dans lexistence, de
gouverner sa raison et son coeur... Aurai-je jamais ce courage?...

Une main se posa sur son paule:

-- Bonjour, Gaussin!...

Dchelette, lair fatigu, plus jaune et plus fronc que
dhabitude, lui expliqua quil ne partait pas encore, retenu 
Paris par quelques affaires, et quil habitait le Grand-Htel,
latelier lui faisant horreur depuis cette histoire
pouvantable...

-- Quoi donc?

-- Cest vrai, vous ne savez pas... Alice est morte... Elle sest
tue... Attendez-moi, que je regarde si jai des lettres...

Il revint presque aussitt, et tout en faisant sauter des bandes
de journaux dun doigt nerveux, il parlait sourdement, comme un
somnambule, sans regarder Gaussin qui marchait prs de lui:

-- Oui, tue, jete par la fentre, comme elle lavait dit le soir
o vous tiez l... Quest-ce que vous voulez?... moi, je ne
savais pas, je ne pouvais pas me douter... Le jour o je devais
partir, elle me dit dun air tranquille: Emmne-moi,
Dchelette... ne me laisse pas seule... je ne pourrai plus vivre
sans toi... a me faisait rire. Me voyez-vous avec une femme, l-
bas, chez ces Kurdes... Le dsert, les fivres, les nuits de
bivouac...  dner, elle me rptait encore: Je ne te gnerai
pas, tu verras comme je serai gentille... Puis, voyant quelle me
faisait de la peine, elle na plus insist... Aprs, nous sommes
alls aux Varits dans une baignoire... tout cela convenu
davance... Elle paraissait contente, me tenait la main tout le
temps et murmurait: Je suis bien... Comme je partais dans la
nuit, je la ramenai chez elle en voiture; mais nous tions tristes
tous deux, sans parler. Elle ne me dit mme pas merci pour un
petit paquet que je lui glissai dans la poche, de quoi vivre
tranquille un an ou deux. Arrivs rue Labruyre, elle me demande
de monter... Je ne voulais pas. Je ten prie... jusqu la porte
seulement. Mais l je tins bon, je nentrai pas. Ma place tait
retenue, mon sac fait, puis javais trop dit que je partirais...
En descendant, le coeur un peu gros, jentendais quelle me criait
quelque chose comme ... plus vite que toi... mais je ne compris
quen bas, dans la rue... Oh!...

Il sarrta, les yeux  terre, devant lhorrible vision que le
trottoir lui prsentait maintenant  chaque pas, cette masse
inerte et noire qui rlait...

-- Elle est morte deux heures aprs, sans un mot, sans une
plainte, me fixant de ses prunelles dor. Souffrait-elle? ma-t-
elle reconnu? Nous lavions couche sur son lit, tout habille,
une grande mantille de dentelle enveloppant la tte dun ct,
pour cacher la blessure du crne. Trs ple, avec un peu de sang
sur la tempe, elle tait encore jolie, si douce... Mais comme je
me penchais pour essuyer cette goutte de sang qui revenait
toujours, inpuisable -- son regard ma sembl prendre une
expression indigne et terrible... Une maldiction muette que la
pauvre fille me jetait... Aussi quest-ce que a me faisait de
rester quelque temps encore ou de lemmener avec moi, prte 
tout, si peu gnante?... Non, lorgueil, lenttement dune parole
dite... Eh bien, je nai pas cd, et elle est morte, morte de moi
qui laimais pourtant...

Il se montait, parlait tout haut, suivi de ltonnement des gens
quil coudoyait en descendant la rue dAmsterdam; et Gaussin,
passant devant son ancien logis dont il apercevait le balcon, la
vranda, faisait un retour vers Fanny et leur propre histoire, se
sentait pris dun frisson, pendant que Dchelette continuait:

-- Je lai conduite  Montparnasse, sans amis, sans famille...
Jai voulu tre seul  moccuper delle... Et depuis, je suis l,
pensant toujours  la mme chose, ne pouvant me dcider  partir
avec cette ide obsdante, et fuyant ma maison o jai pass deux
mois si heureux  ct delle... Je vis dehors, je cours, jessaye
de me distraire, dchapper  cet oeil de morte qui maccuse sous
un filet de sang...

Et sarrtant, but  ce remords, avec deux grosses larmes qui
glissaient sur son petit nez camard si bon, si pris de la vie, il
disait:

-- Voyons, mon ami; je ne suis pourtant pas mchant... Cest un
peu fort tout de mme que jaie fait a...

Jean essayait de le consoler, rejetant tout sur un hasard, un
mauvais sort; mais Dchelette rptait en secouant la tte, les
dents serres:

-- Non, non... Je ne me pardonnerai jamais... Je voudrais me
punir...

Ce dsir dune expiation ne cessa de le hanter, il en parlait 
tous ses amis,  Gaussin quil venait prendre  la sortie du
bureau.

Allez-vous-en donc, Dchelette... Voyagez, travaillez, a vous
distraira... lui rptaient Caoudal et les autres, un peu
inquiets de son ide fixe, de cet acharnement  leur faire rpter
quil ntait pas mchant. Enfin un soir, soit quil et voulu
revoir latelier avant de partir, ou quun projet trs arrt den
finir avec sa peine ly et amen, il rentra chez lui et au matin
des ouvriers descendant des faubourgs  leur travail le
ramassrent, le crne en deux, sur le trottoir devant sa porte,
mort du mme suicide que la femme, avec les mmes affres, le mme
fracassement dun dsespoir jet  la rue.

Dans latelier en demi-jour, une foule se pressait, dartistes, de
modles, de femmes de thtre, tous les danseurs, tous les
soupeurs des dernires ftes. Ctait un bruit pitin, chuchot,
une rumeur de chapelle sous la flamme courte des cierges. On
regardait  travers les lianes, les feuillages, le corps expos
dans une toffe de soie ramage de fleurs dor, coiff en turban
pour la hideuse plaie de la tte, et tout de son long tendu, les
mains blanches en avant qui disaient labandon, le dliement
suprme, sur le divan bas ombrag de glycines o Gaussin et sa
matresse staient connus l nuit du bal.


X

On en meurt donc quelquefois de ces ruptures!... Maintenant, quand
ils se disputaient, Jean nosait plus parler de son dpart, il ne
criait plus, exaspr:

-- Heureusement, a va finir.

Elle naurait eu qu rpondre:

-- Cest bien, va-ten... moi, je me tuerai, je ferai comme
lautre...

Et cette menace quil croyait comprendre dans la mlancolie de ses
regards et des airs quelle chantait, dans la songerie de ses
silences, le troublait jusqu lpouvante.

Cependant il avait pass lexamen de classement qui termine, pour
les attachs consulaires, le stage ministriel; reu dans un bon
rang, on allait le dsigner pour un des premiers postes libres, ce
ntait plus quune affaire de semaines, de jours!... Et autour
deux, dans cette fin de saison aux soleils de plus en plus brefs,
tout se htait aussi vers les changements de lhiver. Un matin,
Fanny, ouvrant la fentre devant le premier brouillard, scriait:

-- Tiens, les hirondelles sont parties...

Lune aprs lautre, les maisons bourgeoises du pays fermaient
leurs persiennes; sur la route de Versailles, des voitures de
dmnagement se succdaient, de grands omnibus de campagne chargs
de paquets, avec des panaches de plantes vertes sur la plate-
forme, pendant que les feuilles sen allaient par tourbillons,
roulaient comme les nuages en fuite sous le ciel bas, et que les
meules montaient dans les champs dgarnis. Derrire le verger,
dpouill, rapetiss par le manque de verdure, les chalets ferms,
les schoirs des blanchisseries aux toits rouges se massaient en
paysage triste, et de lautre ct de la maison, la voie ferre
mise  nu droulait tout le long des bois en grisaille sa noire
ligne voyageuse.

Quelle cruaut de la laisser l toute seule dans cette tristesse
des choses! Il sentait son coeur dfaillir davance; jamais il
naurait le courage de ladieu. Ctait bien l-dessus quelle
comptait, lattendant  cette minute suprme, et jusque-l
tranquille, ne parlant de rien, fidle  sa promesse de ne pas
mettre dentraves  ce dpart de tout temps prvu et consenti. Un
jour, il rentra avec cette nouvelle:

-- Je suis nomm...

-- Ah!... et o donc?...

Elle questionnait, lair indiffrent, mais les lvres et les yeux
dcolors, une telle crispation sur tout le visage quil ne la fit
pas plus longtemps attendre:

-- Non, non... pas encore... Jai cd mon tour  Hdouin... a
nous donne au moins six mois.

Ce fut un dbordement de larmes, de rires, de baisers fous qui
balbutiaient:

-- Merci, merci... Quelle bonne vie je vais te faire
maintenant!... Ctait a, vois-tu, qui me rendait mchante, cette
ide de dpart...

Elle allait sy prparer mieux, sy rsigner petit  petit. Et
puis, dans six mois, ce ne serait plus lautomne, avec le contre-
coup de ces histoires de mort.

Elle tint parole. Plus de nerfs, plus de querelles; et mme, pour
viter les ennuis causs par lenfant, elle se dcidait  le
mettre en pension  Versailles. Il ne sortait que le dimanche, et
si ce nouveau rgime ne modifiait pas encore sa nature rebelle et
sauvage, du moins il lui apprenait lhypocrisie. On vivait au
calme, les dners avec les Hettma savours sans orage, et le
piano rouvert pour les partitions favorites. Mais au fond, Jean
restait plus troubl, plus perplexe que jamais, se demandant o le
mnerait sa faiblesse, songeant parfois  renoncer aux consulats,
 passer dans le service des bureaux. Ctait Paris, le bail du
mnage indfiniment renouvel; mais tout le rve de sa jeunesse 
bas, et le dsespoir des siens, la brouille certaine avec son pre
qui ne lui pardonnerait pas cet abandon, surtout lorsquil en
saurait les causes.

Et pour qui?... Pour une crature vieillie, fane, quil naimait
plus, il en avait eu la preuve en face de ses amants... Quel
malfice tenait donc, dans cette vie  deux?

Comme il montait en wagon, un matin, aux derniers jours doctobre,
un regard de jeune fille lev vers le sien lui rappela tout  coup
sa rencontre du bois, cette grce radieuse de femme-enfant, dont
le souvenir lavait poursuivi pendant des mois. Elle portait la
mme robe claire que le soleil tachait si joliment sous les
branches, mais recouverte dun grand manteau de voyage; et dans le
wagon, des livres, un petit sac, un bouquet de grands roseaux, et
des dernires fleurs disaient le retour vers Paris, la fin de la
villgiature. Elle aussi lavait reconnu, dun demi-sourire
frissonnant sur la limpidit deau de source de ses yeux; et ce
fut, pendant une seconde, lentente inexprime de la mme pense
chez ces deux tres.

Comment va votre mre, M. dArmandy? demanda tout  coup le
vieux Bouchereau que Jean, bloui, navait pas vu dabord dans son
coin, enfoui et lisant, sa ple figure incline.

Jean donna des nouvelles, trs touch quon se souvnt des siens
et de lui, bien plus mu encore, quand la jeune fille sinforma
des deux petites bessonnes qui avaient crit  son oncle une si
gentille lettre pour le remercier des soins donns  leur mre...
Elle les connaissait!... cela le remplit de joie; puis comme il
tait, parat-il, dune sensibilit extraordinaire ce matin-l, il
devint triste aussitt, en apprenant quils rentraient  Paris,
que Bouchereau allait prendre son cours de semestre  lcole de
Mdecine. Il naurait plus la chance de la revoir... Et les champs
filant aux portires, splendides tout  lheure, lui semblaient
lugubres, clairs dune lumire dclipse.

Le train siffla longuement; on arrivait. Il salua, les perdit,
mais  la sortie de la gare ils se retrouvrent, et Bouchereau
dans le tumulte de la presse lavertit qu partir du jeudi
suivant il restait chez lui, place Vendme... si le coeur lui
disait dune tasse de th... Elle donnait le bras  son oncle, et
il sembla  Jean que ctait elle qui linvitait sans rien dire.

Aprs avoir dcid plusieurs fois quil irait chez Bouchereau,
puis quil nirait pas -- car  quoi bon se donner des regrets
inutiles? -- il prvint pourtant chez lui quil y aurait bientt
une grande soire au ministre  laquelle il lui faudrait
assister. Fanny visitait son habit, lui faisait repasser des
cravates blanches; et brusquement, le jeudi soir, il neut plus la
moindre envie de sortir. Mais sa matresse le raisonnait sur la
ncessit de cette corve, se reprochant de lavoir trop absorb,
gard pour elle en goste, et elle le dcidait, achevait de
lhabiller avec des jeux tendres, retouchait le noeud de sa
cravate, le pli de ses cheveux, riait parce que ses doigts
sentaient la cigarette quelle reprenait et posait sur la chemine
 toute minute, et que cela ferait faire la grimace aux danseuses.
Et de la voir trs gaie et trs bonne, il avait le remords de son
mensonge, serait volontiers rest prs delle au coin du feu, si
Fanny ne let forc: Je veux... il le faut, tendrement pouss
dehors dans la nuit du chemin.

Il tait tard quand il rentra; elle dormait, et la lampe allume
sur ce sommeil de fatigue lui rappela une rentre pareille, trois
ans passs dj, aprs les rvlations terribles quon venait de
lui faire. Comme il stait montr lche alors! Par quelle
aberration ce qui devait briser sa chane lavait-il rive plus
solidement?... Une nause lui monta aux lvres, de dgot. La
chambre, le lit, la femme lui faisaient galement horreur; il prit
la lumire, lemporta dans la pice  ct, doucement. Il dsirait
tant tre seul pour songer  ce qui lui arrivait... oh! rien,
presque rien.....

Il aimait.

Il y a dans certains mots que nous employons ordinairement un
ressort cach qui tout  coup les ouvre jusquau fond, nous les
explique dans leur intimit exceptionnelle; puis le mot se replie,
reprend sa forme banale et roule insignifiant, us par lhabitude
et le machinal. Lamour est un de ces mots-l; ceux pour qui sa
clart sest une fois traduite entire, comprendront langoisse
dlicieuse o vivait Jean depuis une heure, sans bien se rendre
compte dabord de ce quil prouvait.

L-bas, place Vendme, dans ce coin de salon o ils taient rests
longtemps  causer ensemble, il ne sentait rien quun grand bien-
tre, un charme doux qui lenveloppait. Ce nest quune fois
dehors, la porte retombe sur lui, quil avait t saisi dune
allgresse folle, puis dune dfaillance  croire que toutes ses
veines souvraient: Quest-ce que jai, mon Dieu?... Et le Paris
quil traversait pour revenir lui paraissait tout nouveau,
ferique, largi, radieux. Oui,  cette heure o les btes de nuit
sont lches et circulent, o la vase des gouts remonte, stale,
grouille sous le gaz jaune, lui lamant de Sapho, curieux de
toutes les dbauches, le Paris que peut voir la jeune fille
revenant du bal avec des airs de valse plein la tte quelle redit
aux toiles sous les blancheurs de sa parure, ce Paris chaste
baign de lune claire o sclosent les mes vierges, cest ce
Paris quil avait vu!... Et tout  coup, comme il montait le large
escalier de la gare, si prs du retour vers le mauvais gte, il se
surprenait  dire tout haut: Mais je laime... je laime... et
cest ainsi quil lavait appris.

-- Tu es l, Jean?... Que fais-tu donc?

Fanny sveille en sursaut, effraye de ne pas le sentir  ct
delle. Il faut venir lembrasser, mentir, raconter le bal du
ministre, dire sil y avait de jolies toilettes et avec qui il a
dans; mais pour chapper  cette inquisition, surtout aux
caresses quil redoute, tout imprgn du souvenir de lautre, il
invente un travail press, les dessins dHettma.

-- Il ny a plus de feu; tu vas avoir froid.

-- Non, non...

-- Au moins laisse la porte ouverte, que je voie ta lampe...

Il doit jouer son mensonge jusquau bout, installer la table, les
pures; puis assis, immobile, retenant son souffle, il songe, il
se rappelle, et, pour fixer son rve, le raconte  Csaire dans
une longue lettre, pendant que le vent de nuit remue les branches
qui craquent sans un froissement de feuilles, que les trains se
succdent en grondant et que La Balue, troubl par la lumire,
sagite dans sa petite cage, sautille dun perchoir  lautre avec
des cris hsitants.

Il dit tout, la rencontre dans les bois, le wagon, son motion
singulire  lentre de ces salons quil avait vus si lugubres et
tragiques le jour de la consultation, des chuchotements furtifs
dans les portes, de tristes regards changs de chaise  chaise,
et qui, ce soir, souvraient anims et bruyants en une longue
enfilade lumineuse. Bouchereau lui-mme navait plus sa
physionomie dure, cet oeil noir, fouilleur et dconcertant sous
ses gros sourcils dtoupe, mais une expression repose et
paternelle de bonhomme qui consent  ce que lon samuse chez lui.

Tout  coup elle est venue vers moi et je nai plus rien vu...
Mon ami, elle sappelle Irne, elle est jolie, lair bon, les
cheveux de ce brun dor des Anglaises, une bouche denfant
toujours prte  rire... Oh! pas ce rire sans gaiet, qui agace
chez tant de femmes; une vraie expansion de jeunesse et de
bonheur... Elle est ne  Londres; mais son pre tait Franais et
elle na pas daccent du tout, seulement une adorable faon de
prononcer certains mots, de dire uncl qui chaque fois met une
caresse dans les yeux du vieux Bouchereau. Il la prise avec lui
pour soulager la famille de son frre qui est nombreuse, et
remplacer la soeur dIrne, lane, marie depuis deux ans  son
chef de clinique. Mais elle, voil, les mdecins ne lui vont
gure... Comme elle ma amus avec la btise de ce jeune savant
exigeant de sa fiance, sur toute chose, un engagement formel et
solennel de lguer leur deux corps  la Socit danthropologie!
... Elle, cest un oiseau voyageur. Elle aime les bateaux, la mer;
la vue dun beaupr tourn au large lui prend le coeur... Elle me
disait tout cela librement, en camarade, bien _miss_ dallures,
malgr sa grce parisienne, et je lcoutais ravi de sa voix, de
son rire, de la conformit de nos gots, dune certitude intime
que le bonheur de ma vie tait l,  ct de ma main, et que je
navais qu le saisir, lemporter loin, bien loin, o menverrait
la carrire aventureuse...

-- Viens donc te coucher, mami...

Il tressaute, sarrte, cache instinctivement la lettre quil est
en train dcrire!

-- Tout  lheure... Dors, dors...

Il lui parle avec colre et, le dos tendu, coute le sommeil
revenir dans cette respiration de femme, car ils sont trs prs
lun de lautre, et si loin!

... Quoi quil arrive, ce sera la dlivrance que cette rencontre
et cet amour. Tu connais ma vie; tu as compris, sans que nous en
parlions jamais, quelle est la mme quautrefois, que je nai pas
pu maffranchir. Mais ce que tu ne sais pas, cest que jtais
prt  sacrifier fortune, avenir, tout,  cette habitude fatale o
je menlisais un peu plus chaque jour. Maintenant, jai trouv le
ressort, le point dappui qui me manquait; et pour ne plus laisser
de recours  ma faiblesse, je me suis jur de ne retourner l-bas
que libre et spar...  demain lvasion...

Ce ne fut ni le lendemain ni le jour suivant. Il fallait un moyen
pour svader, un prtexte, le dnouement dune querelle o lon
crie: Je men vais, pour ne plus revenir; et Fanny se montrait
douce et gaie comme aux premiers temps illusionns du mnage.

crire cest fini sans plus dexplications?... Mais cette
violente ne se rsignerait pas ainsi, le relancerait,
sacharnerait jusqu la porte de son htel, de son bureau. Non,
mieux vaudrait lattaquer de face, la convaincre de lirrvocable,
du dfinitif de cette rupture, et sans colre comme sans piti,
lui en numrer les causes.

Mais avec ces rflexions, une peur lui revint du suicide dAlice
Dor. Il y avait devant chez eux, de lautre ct du pav, une
ruelle en pente conduisant  la voie et ferme dune barrire; les
voisins prenaient par l, les jours de presse, pour suivre les
rails jusqu la gare. Et limagination du Mridional voyait,
aprs leur scne de rupture, sa matresse schapper sur la route,
joindre la traverse, se jeter sous les roues du train qui
lemportait. Cette crainte lobsdait au point que la seule pense
de cette barrire battante, entre deux murs chargs de lierre, lui
faisait reculer lexplication.

Encore sil avait eu l un ami, quelquun pour la garder,
lassister  cette premire crise; mais, terrs dans leur collage
comme des marmottes, ils ne connaissaient personne, et ce ntait
pas les Hettma, ces monstrueux gostes luisants et noys de
graisse, bestialiss encore par lapproche de leur hivernage
dEsquimaux, que la malheureuse aurait pu appeler au secours de
son dsespoir et de son abandon.

Il fallait rompre, pourtant, et rompre vite. Malgr sa promesse 
lui-mme, Jean tait retourn deux ou trois fois place Vendme, de
plus en plus pris; et quoiquil net rien dit encore, laccueil
 bras ouverts du vieux Bouchereau, lattitude dIrne o se
mlaient dans la rserve une tendresse, une indulgence, et comme
lattente mue de la dclaration, tout lavertissait de ne plus
tarder. Puis le supplice de mentir, les prtextes quil inventait
pour Fanny, et lespce de sacrilge daller des baisers de Sapho
 la cour discrte, balbutiante...


XI

Au milieu de ces alternatives, il trouvait au ministre, sur sa
table, la carte dun monsieur venu dj deux fois dans la matine,
disait lhuissier avec un certain respect de la nomenclature
suivante:

C. GAUSSIN DARMANDY

Prsident des Submersionnistes de la Valle du Rhne,
Membre du Comit central dtude et de vigilance,
Dlgu dpartemental, etc., etc.

Loncle Csaire  Paris!... Le Fnat dlgu, membre dun comit
de vigilance!... Sa stupeur durait encore, quand loncle parut,
toujours brun comme une pomme de pin, ses yeux fous, son rire au
coin des tempes, sa barbe du temps de la Ligue, mais au lieu de
lternelle veste de futaine  ctes, une redingote en drap neuf
bridant sur le ventre et donnant au petit homme une majest
vraiment prsidentielle.

Ce qui lamenait  Paris? Lachat dune machine lvatoire pour
limmersion de ses nouvelles vignes -- il prononait le mot
lvatoire avec une conviction qui le grandissait  ses propres
yeux --, puis la commande de son buste que ses collgues lui
demandaient pour orner la salle du conseil.

-- Tu as vu, ajouta-t-il dun air modeste, ils mont nomm
prsident... Mon ide de submersion bouleverse le Midi... Et dire
que cest moi, le Fnat, qui suis en train de sauver les vins de
France!... Il ny a que les toqus, vois-tu.

Mais le but principal de son voyage, ctait la rupture avec
Fanny. Comprenant que laffaire tranait en longueur, il venait
donner un coup de main.

-- Je my connais, tu penses... Quand courbebaisse a lch la
sienne pour se marier...

Avant dattaquer son histoire, il sarrta et, dboutonnant sa
redingote, il en tira un petit portefeuille rondement tendu:

-- Dabord, dbarrasse-moi de ceci... B oui! largent... la
libration du territoire...

Il se trompa au geste de son neveu, comprit quil refusait par
discrtion:

-- Prends donc! prends donc!... Cest ma fiert de pouvoir rendre
au fils un peu de ce que le pre a fait pour moi... Dailleurs,
Divonne le veut ainsi. Elle est au courant de laffaire, et si
contente que tu penses  te marier,  secouer ton vieux crampon!

Dans la bouche de Csaire, aprs le service que sa matresse lui
avait rendu, Jean trouva vieux crampon un peu injuste, et cest
avec une pointe damertume quil rpondit:

-- Reprenez votre portefeuille, mon oncle... vous savez mieux que
personne combien ces questions sont indiffrentes  Fanny.

-- Oui, ctait une bonne fille... dit loncle en oraison funbre,
et il ajouta, clignant sa patte doie: Garde toujours largent...
Avec les tentations de Paris, je laime mieux entre tes mains que
dans les miennes; et puis il en faut pour les ruptures comme pour
les duels...

Il se leva l-dessus, dclarant quil mourait de faim et que cette
grosse question se discuterait mieux, la fourchette  la main, en
djeunant. Toujours la lgret gouailleuse du Mridional 
traiter les affaires de femme.

-- Entre nous, petit...

Ils taient attabls dans un restaurant de la rue de Bourgogne, et
loncle spanouissait, la serviette au menton, tandis que Jean
grignotait du bout des dents, lestomac serr.

-- ... Je trouve que tu prends la chose trop au tragique. Je sais
bien que le premier coup est dur, lexplication ennuyeuse; mais,
si cela te cote trop, ne dis rien, fais comme Courbebaisse.
Jusquau matin du mariage, la Mornas a tout ignor. Le soir, en
sortant de chez sa future, il allait chercher la chanteuse  son
beuglant, et la reconduisait chez elle. Tu me diras que a nest
pas trs rgulier ni bien loyal non plus. Mais quand on naime pas
les scnes, et avec des femmes terribles comme Paola Mornas!... Il
y avait prs de dix ans que ce grand beau garon tremblait devant
cette petite moricaude. Pour le dcrochage, il fallait ruser,
manoeuvrer...

Et voici comme il sy tait pris.

La veille du mariage, un Quinze Aot, le jour de la fte, Csaire
proposa  la petite daller pcher une friture dans lYvette.
Courbebaisse devait venir les rejoindre pour dner; et lon sen
retournerait tous trois le lendemain soir, quand Paris aurait
vapor son odeur de poussire, de carcasses de fuses et dhuile
 lampions. a va. Les voil tous deux tendus dans lherbe au
bord de cette petite rivire qui frtille et luit entre ses berges
basses, fait les prairies si vertes et les saules si feuillus.
Aprs la pche, le bain. Ce ntait pas la premire fois quil
leur arrivait de nager ensemble, Paola et lui, en bons garons, en
camarades; mais ce jour-l, cette petite Mornas, les bras, les
jambes nues, son corps de maugrabine fait au moule, que la
mouillure du costume plaquait de partout... peut-tre aussi lide
que Courbebaisse lui avait donn carte blanche... Ah! la mtine...
Elle se retourna, le regarda dans les yeux, durement.

-- Vous savez, Csaire, ny revenez plus.

Il ninsista pas, de peur de gter son affaire, et se dit: Ce
sera pour aprs dner. Trs gai, le dner, sur le balcon en bois
de lauberge, entre les deux drapeaux que le patron avait arbors
en lhonneur du Quinze Aot. Il faisait chaud, les foins sentaient
bon, et lon entendait les tambours, les ptards, la musique de
lorphon qui courait les rues.

-- Est-il embtant, ce Courbebaisse, de narriver que demain,
disait la Mornas, qui stirait les bras avec un coup de champagne
dans les yeux..., jai envie de mamuser, moi, ce soir.

-- Et moi, donc!

Il tait venu sappuyer  ct delle sur la rampe du balcon,
encore brlante du soleil de la journe, et sournoisement, en
sondeur, il passait le bras autour de sa taille:

-- Oh! Paola... Paola...

Cette fois, au lieu de se fcher, la chanteuse se mit  rire, mais
si fort, de si bon coeur quil finit par en faire autant. Mme
tentative repousse de la mme faon, le soir, en rentrant de la
fte o ils avaient dans, tir des macarons; et comme leurs
chambres taient voisines, elle lui chantait  travers la cloison:
_Tes trop ptit, tes trop ptit_..., avec toutes sortes de
comparaisons dsobligeantes entre lui et Courbebaisse. Il se
tenait pour ne pas lui rpondre, lappeler la veuve Mornas; mais
ctait encore trop tt. Le lendemain, par exemple, en
sinstallant devant un bon djeuner, pendant que Paola
simpatientait et sinquitait,  la fin, de ne pas voir arriver
son homme, ce fut avec une certaine satisfaction quil tira sa
montre et dit solennellement:

-- Midi, cest fait...

-- Quoi donc?

-- Il est mari.

-- Qui?

-- Courbebaisse.

Vlan!

-- Ah! mon ami, quelle gifle... Dans toutes mes aventures galantes
je nai jamais rien reu de pareil. Et, tout de suite, la voil
qui veut partir... Mais, pas de train avant quatre heures... Et
pendant ce temps linfidle brlait les rails du P.-L.-M. vers
lItalie avec sa femme. Alors, dans sa rage, elle repique, mabme
de coups et de griffes; -- cette chance!... moi qui nous avais
enferms  clef; -- puis elle sen prend  la vaisselle et tombe
enfin dans une crise de nerfs pouvantable.  cinq, on la porte
sur son lit, on la maintient, tandis que tout rafl, comme si je
sortais dun buisson de ronces, je cours pour trouver le mdecin
dOrsay... Dans ces affaires-l, cest comme sur le terrain, il
faudrait toujours avoir un mdecin avec soi. Me vois-tu, par les
routes,  jeun, et un soleil!... Il faisait nuit quand je le
ramenai... Tout  coup, en approchant de lauberge, une rumeur de
foule, un rassemblement sous les fentres... Ah! mon Dieu, elle
sest suicide? Elle a tu quelquun? Avec la Mornas ctait plus
vraisemblable... Je me prcipite, et quest-ce que je vois?... Le
balcon charg de lanternes vnitiennes et la chanteuse debout,
console et superbe, enroule dans un des drapeaux et gueulant la
_Marseillaise_, en pleine fte impriale, au-dessus du peuple qui
acclamait. Et voil, mon petit, comment sest termine la liaison
de Courbebaisse; je ne te dirai pas que tout a t fini dune
fois. Aprs dix ans de fers, il faut toujours compter un peu de
surveillance. Mais enfin, le plus fort stait pass sur moi; et
jen recevrai bien autant de la tienne, si tu veux.

-- Ah! mon oncle, ce nest pas le mme genre de femme.

-- Va donc, dit Csaire dcachetant une bote de cigares quil
approchait de son oreille pour sassurer sils taient secs, tu
nes pas le premier qui la quitte...

-- Cest pourtant vrai...

Et Jean se rattrapait avec bonheur  ce mot qui let navr
quelques mois auparavant. Au fond, loncle et son histoire comique
le rassuraient un peu, mais ce quil nadmettait pas, ctait le
mensonge en partie double pendant des mois, cette hypocrisie, ce
partage, il ne pourrait jamais sy rsoudre et navait que trop
attendu.

-- Alors, comment veux-tu faire?...

Pendant que le jeune homme se dbattait dans ces incertitudes, le
membre du conseil de vigilance lissait sa barbe, essayait des
sourires, des effets, des ports de tte, puis dun air ngligent:

-- Cest loin dici quil demeure?

-- Qui donc?

-- Mais cet artiste, ce Caoudal dont tu mas parl pour mon
buste... On pourrait aller voir ses prix, pendant quon est
ensemble...

Caoudal, bien que clbre, grand mangeur dargent, occupait
toujours rue dAssas latelier de ses premiers succs. Csaire,
tout en allant, sinformait de sa valeur artistique; il y mettrait
le prix, certainement, mais ces messieurs du comit tenaient  une
oeuvre de premier ordre.

-- Oh! ne craignez rien, mon oncle, si Caoudal veut bien sen
charger...

Et il lui numrait les titres du sculpteur, membre de lInstitut,
commandeur de la Lgion dhonneur et dune foule dordres
trangers. Le Fnat ouvrait de grands yeux.

-- Et vous tes amis?

-- Trs amis.

-- Ce Paris, pas moins!... comme on y fait de belles
connaissances.

Gaussin aurait eu pourtant quelque honte  avouer que Caoudal
tait un ancien amant de Fanny, et quelle les avait mis en
relation. Mais on et dit que Csaire y pensait:

-- Cest lui lauteur de cette Sapho que nous avons  Castelet?...
Alors il connat ta matresse, et pourrait taider peut-tre  la
rupture. LInstitut, la Lgion dhonneur, a impressionne toujours
une femme...

Jean ne rpondit pas, songeant aussi peut-tre  utiliser
linfluence du premier amant.

Et loncle continuait dun bon rire:

--  propos, tu sais, le bronze nest plus chez ton pre... Quand
Divonne a su, quand jai eu le malheur de lui dire que a
reprsentait ta matresse, elle na plus voulu quil ft l...
Avec les manies du consul, ses difficults au moindre changement,
ce ntait pas commode, surtout sans laisser souponner le
motif... Oh! les femmes... Elle a si bien manoeuvr qu cette
heure M. Thiers prside sur la chemine de ton pre, et la pauvre
Sapho se ronge de poussire dans la chambre du vent, avec les
vieux chenets et les meubles hors dusage; mme quelle a reu un
atout dans le transport, le chignon cass et sa lyre qui ne tient
plus. La rancune de Divonne, sans doute, qui lui aura port
malheur.

Ils arrivaient rue dAssas. Devant laspect modeste et travailleur
de cette cit dartistes, ces ateliers aux portes de remises
numrotes, souvrant de chaque ct dune longue cour que
terminent les btiments vulgaires dune cole communale aux
perptuelles mlopes de lecture, le prsident des
submersionnistes eut de nouveaux doutes sur le talent dun homme
aussi mdiocrement log; mais sitt entr chez Caoudal, il sut 
quoi sen tenir: Pas pour cent mille francs, pas pour un
million!... hurlait le sculpteur au premier mot de Gaussin; et
soulevant  mesure son grand corps du divan o il sallongeait
dans le dsordre et labandon de latelier: Un buste!... Ah bien!
oui... mais regardez donc l-bas cet crasement de pltre en mille
miettes... ma figure du prochain Salon que je viens de dmolir 
coups de maillet... Voil le cas que jen fais, de la sculpture,
et si tentante que soit la binette du monsieur...

-- Gaussin dArmandy... prsident...

Loncle rassemblait tous ses titres, mais il y en avait trop,
Cadoual linterrompit, et tourn vers le jeune homme:

-- Vous me regardez, Gaussin... Vous me trouvez vieilli?...

Cest vrai quil avait bien son ge dans ce jour tomb den haut
sur les balafres, les creux et meurtrissures de sa tte viveuse et
surmene, sa crinire de lion montrant des rpes de vieux tapis,
ses bajoues pendantes et flasques, et sa moustache aux tons de
mtal ddor quil ne se donnait plus la peine de friser ni de
teindre...  quoi bon?... Cousinard, le petit modle, venait de
partir.

-- Oui, mon cher, avec mon mouleur, un sauvage, une brute, mais
vingt ans!...

Lintonation rageuse et ironique, il arpentait latelier,
bousculant dun coup de botte lescabeau qui le gnait au passage.
Tout  coup, arrt devant le miroir enguirland de cuivre au-
dessus du divan, il se regardait avec une affreuse grimace:

-- Suis-je assez laid, assez dmoli, en voil des cordes, des
fanons de vieille vache!...

Il prenait son cou  poigne, puis dans un accent lamentable et
comique, une prvoyance de vieux beau qui se pleure:

-- Et dire que je regretterai a, lan prochain!...

Loncle restait effar. Cet acadmicien qui se tirait la langue
racontait ses basses amours! Il y avait donc des toqus partout,
mme  lInstitut; et son admiration pour le grand homme
samoindrissait de la sympathie quil ressentait pour ses
faiblesses.

-- Comment va Fanny?... tes-vous toujours  Chaville?... fit
Caoudal subitement apais et venant sasseoir  ct de Gaussin
dont il tapotait familirement lpaule.

-- Ah! la pauvre Fanny, nous navons plus longtemps  vivre
ensemble...

-- Vous partez?

-- Oui, bientt... et je me marie avant... Il faut que je la
quitte.

Le sculpteur eut un rire froce:

-- Bravo! Je suis content... Venge-nous, mon petit, venge-nous de
ces coquines-l. Lche-les, trompe-les, et quelles pleurent, les
misrables! Tu ne leur feras jamais autant de mal quelles en ont
fait aux autres.

Loncle Csaire triomphait:

-- Tu vois, monsieur ne prend pas les choses aussi tragiquement
que toi... Comprenez-vous cet innocent... ce qui le retient de
sen aller, cest la peur quelle se tue!

Jean avoua trs simplement limpression que lui avait faite le
suicide dAlice Dor.

-- Mais ce nest pas la mme chose, dit Caoudal vivement... Celle-
l, ctait une triste, une molle aux mains tombantes... une
pauvre poupe qui manquait de son... Dchelette a eu tort de
croire quelle mourait pour lui... Un suicide par fatigue et ennui
de vivre. Tandis que Sapho... ah! ouiche, se tuer... Elle aime
bien trop lamour et brlera jusquau bout, jusquaux bobches.
Elle est de la race des jeunes premiers qui ne changent jamais de
rle, et finissent sans dents, sans cils, dans leur peau de jeunes
premiers... Regardez-moi donc... Est-ce que je me tue?... Jai
beau avoir du chagrin, je sais bien que, celle-l partie, jen
prendrai une autre, quil men faudra toujours... Votre matresse
fera comme moi, comme elle a dj fait... Seulement, elle nest
plus jeune, et ce sera plus difficile.

Loncle continuait  triompher:

-- Te voil rassur, hein?

Jean ne disait rien, mais ses scrupules taient vaincus et sa
rsolution bien prise. Ils partaient, quand le sculpteur les
rappela pour leur montrer une photographie ramasse sur la
poussire de sa table et quil essuyait dun revers de manche.

-- Tenez, la voil!... Est-elle jolie, la coquine...  se mettre 
genoux devant... Ces jambes, cette gorge!

Et ctait terrible le contraste de ces yeux ardents, de cette
voix passionne avec le tremblement snile des gros doigts en
spatule o grelottait limage souriante, aux charmes capitonns de
fossettes, de Cousinard le petit modle.


XII

-- Cest toi?... Comme tu viens de bonne heure!...

Elle arrivait du fond du jardin, sa robe pleine de pommes tombes,
et montait le perron trs vite, un peu inquite de la mine  la
fois gne et volontaire de son amant.

-- Quy a-t-il donc?

-- Rien, rien... cest ce temps, ce soleil... Jai voulu profiter
du dernier beau jour pour faire un tour en fort, nous deux...
Veux-tu?

Elle eut son cri denfant de la rue, qui lui revenait chaque fois
quelle tait contente:

-- Oh! veine...

Plus dun mois quils ntaient sortis, bloqus par les pluies,
les bourrasques de novembre. On ne samusait pas toujours  la
campagne; autant vivre dans larche avec les bestiaux de No...
Elle avait quelques recommandations  faire  la cuisine,  cause
des Hettma qui venaient dner; et pendant quil lattendait
dehors, sur le Pav des Gardes, Jean regardait la petite maison
rchauffe de cette lumire douce darrire-t, la rue de
campagne aux larges dalles moussues, avec cet adieu de nos yeux,
treignant et dou de mmoire, aux endroits que nous allons
quitter.

La fentre de la salle, grande ouverte, laissait chapper les
vocalises du loriot, alternant avec les ordres de Fanny  la femme
de service:

-- Surtout noubliez pas, pour six heures et demie... Vous
servirez dabord la pintade... Ah! que je vous donne du linge...

Sa voix sonnait, claire, heureuse, parmi des grsillements de
cuisine et les petits cris de loiseau sgosillant au soleil. Et
lui qui savait que leur mnage navait plus que deux heures 
vivre, ces prparatifs de fte lui serraient le coeur.

Il eut envie de rentrer, de tout lui dire, l, dun coup; mais il
eut peur de ses cris, de la scne pouvantable que le voisinage
entendrait, dun scandale  ameuter le haut et le bas Chaville. Il
savait que dchane, rien ne comptait plus pour elle, et sen
tint  son ide de la conduire en fort.

-- Voil... jy suis...

Lgre, elle prit son bras, lavertissant de parler bas et de
marcher vite en passant devant chez leurs voisins, dans la crainte
quOlympe voult les accompagner et gner leur bonne partie. Elle
ne fut tranquille que le pav franchi et la vote du chemin de
fer, lorsquils eurent tourn  gauche dans le bois.

Il faisait un temps doux, rayonnant, un soleil tamis dune brume
argente et flottante, qui baignait toute latmosphre,
saccrochait aux taillis o quelques arbres, entre leurs feuilles
dores tenant encore, gardaient des nids de pies, des paquets de
gui vert  de grandes hauteurs. On entendait un cri doiseau,
continu, en bruit de lime, et ces coups de bec sur le bois qui
rpondent au bcheron dans les coupes.

Ils allaient lentement, marquant leurs pas sur la terre amollie
par les pluies de lautomne. Elle avait chaud dtre venue si
vite, les joues allumes, les yeux brillants, sarrta pour
enlever la grande mantille de blonde, un cadeau de Rosa, dont elle
stait garantie la tte en sortant, le reste fragile et coteux
des splendeurs passes. La robe quelle portait, une pauvre robe
en soie noire, craque sous les bras,  la taille, il la lui
connaissait depuis trois ans; et quand elle la relevait, en
passant devant lui,  cause de quelque flaque, il voyait les
talons de ses bottines qui se tournaient.

Comme elle avait pris gaiement cette demi-misre, sans regret ni
plainte, occupe de lui, de son bien-tre, jamais plus heureuse
que lorsquelle le frlait, les deux mains croises sur son bras.
Et Jean se demandait en la regardant toute rajeunie de ce
renouveau de soleil et damour, quelle pousse de sve il y avait
dans une crature pareille, quelle merveilleuse facult doubli et
de pardon, pour garder tant de gaiet, dinsouciance, aprs une
vie de passions, de traverses et de larmes, tout cela marqu sur
son visage, mais seffaant au moindre panouissement de gaiet.

-- Cest un cpe, je te dis que cest un cpe...

Elle entrait sous bois, enfonait jusquaux genoux dans les
feuilles mortes, revenait toute dcoiffe et fripe par les
ronces, et lui montrait ce petit rseau sur le pied du champignon
qui distingue le vrai cpe du faux:

-- Tu vois, il a le tulle!...

Et elle triomphait.

Lui ncoutait pas, distrait, sinterrogeant:

-- Est-ce le moment?... Faut-il?...

Mais le courage lui manquait, elle riait trop, ou lendroit
ntait pas favorable; et il lentranait toujours plus loin,
comme un assassin qui mdite son coup.

Il allait se dcider, quand au tournant dune alle, quelquun
apparut et les drangea, le garde de ce peuplement, Hochecorne,
quils rencontraient quelquefois. Pauvre diable qui avait
successivement perdu, dans la petite maison forestire que ltat
lui allouait au bord de ltang, deux enfants, puis sa femme, et
toujours des mmes fivres pernicieuses. Ds le premier dcs, le
mdecin dclarait le logement insalubre, trop prs de leau et de
ses manations; et malgr les certificats, les apostilles, on
lavait laiss l deux ans, trois ans, le temps de voir mourir
tous les siens,  lexception dune petite fille avec qui il
venait enfin de sinstaller dans un logis neuf  lentre du bois.

Hochecorne, face de Breton ttu, aux yeux clairs et courageux, au
front fuyant sous sa casquette duniforme, vrai type de fidlit,
de superstition  toutes les consignes, avait la bricole de son
fusil sur une paule, sur lautre la tte endormie de son enfant,
quil portait.

-- Comment va-t-elle? demanda Fanny souriant  cette fillette de
quatre ans, plie et diminue par la fivre, qui sveillait,
ouvrait de grands yeux cercls de rose.

Le garde soupira:

-- Pas bien... Jai beau la mener partout avec moi... voil
quelle ne mange plus, quelle na de got  rien; faut croire que
ctait trop tard quand on a chang dair et quelle a dj pris
le mal... Elle est si lgre, voyez, madame, on dirait une
feuille... Un de ces jours elle va fiche le camp comme les
autres... Bon Dieu!...

Ce bon Dieu! tout bas, dans la moustache, ctait toute sa
rvolte contre la cruaut des bureaux et des paperassiers.

-- Elle tremble, on dirait quelle a froid.

-- cest la fivre, madame.

-- Attendez, nous allons la rchauffer...

Elle prit la mantille qui pendait sur son bras, en entoura la
petite:

-- Si, si, laissez donc... ce sera son voile de marie, plus
tard...

Le pre eut un sourire navr, et remuant la menotte de lenfant
qui se rendormait, blme dans tout ce blanc comme une petite
morte, il lui faisait dire merci  la dame, puis sloignait avec
un bon Dieu! perdu dans le craquement des branches sous ses
pieds.

Fanny ntait plus gaie, serre contre lui de toute cette
tendresse craintive de la femme que son motion, tristesse ou
joie, rapproche de celui quelle aime. Jean se disait: Quelle
bonne fille..., mais sans faiblir dans ses dcisions, sy
affermissant au contraire, car sur la pente de lalle o ils
entraient se levait limage dIrne, le souvenir du rayonnant
sourire rencontr l et qui lavait pris tout de suite, avant mme
quil en connt le charme profond, la source intime de douceur
intelligente. Il songea quil avait attendu jusquau dernier
moment, que ctait aujourdhui jeudi... Allons, il le faut...
et visant un rond-point  quelque distance, il se le donna comme
dernire limite.

Une claircie dans une coupe de bois, des arbres couchs au milieu
de copeaux, de sanglants dbris dcorce, et des fagots, des trous
de charbonnage... Un peu plus bas on voyait ltang do montait
une bue blanche, et sur le bord la petite maison abandonne, au
toit tombant, aux fentres casses, ouvertes, le lazaret des
Hochecorne. Aprs, les bois remontaient vers Vlizy, un grand
coteau de toisons rousses, de haute futaie serre et triste... Il
sarrta brusquement:

-- Si lon se reposait un peu?

Ils sassirent sur une longue charpente jete  terre, un ancien
chne dont se comptaient les branches aux blessures de la hache.
Lendroit tait tide, gay dune ple rverbration lumineuse,
et dun parfum de violettes perdues.

-- Comme il fait bon!... dit-elle, alanguie sur son paule et
cherchant la place dun baiser dans son cou.

Il se recula un peu, lui prit la main. Alors, devant lexpression
subitement durcie de son visage, elle seffraya:

-- Quoi donc? Quy a-t-il?

-- Une mauvaise nouvelle, ma pauvre amie... Hdouin, tu sais,
celui qui est parti  ma place...

Il parlait pniblement, avec une voix rauque dont le son
ltonnait lui-mme, mais qui se raffermissait vers la fin de
lhistoire prpare davance... Hdouin tomb malade en arrivant 
son poste, et lui, dsign doffice pour aller le remplacer. Il
avait trouv cela plus facile  dire, moins cruel que la vrit.
Elle lcouta jusquau bout sans linterrompre, la face dune
pleur grise, loeil fixe.

-- Quand pars-tu? demanda-t-elle, en retirant sa main.

-- Mais ce soir... cette nuit...

Et la voix fausse et dolente, il ajouta:

-- Je compte passer vingt-quatre heures  Castelet, puis
membarquer  Marseille...

-- Assez, ne mens plus, cria-t-elle dans une explosion farouche
qui la mit debout, ne mens plus, tu ne sais pas!... Le vrai, cest
que tu te maries... Il y a assez longtemps que ta famille te
travaille... Ils ont tellement peur que je te retienne, que je
tempche daller chercher le typhus ou la fivre jaune... Enfin
les voil satisfaits... La demoiselle  ton got, il faut
croire... Et quand je pense aux noeuds de cravate que je te
faisais, le jeudi!... tais-je assez bte, hein?

Elle riait dun rire douloureux, atroce, qui tordait sa bouche,
montrait lcart que faisait sur le ct la cassure toute rcente
sans doute, car il ne lavait pas vue encore, dune de ses belles
dents nacres dont elle tait si fire; et cela, cette dent
manquante dans cette figure terreuse, creuse, bouleverse, fit 
Gaussin une peine horrible.

-- coute-moi, dit-il la reprenant, lasseyant de force contre
lui... Eh bien, oui, je me marie... Mon pre y tenait, tu sais
bien; mais quest-ce que cela peut te faire puisque je dois
partir?...

Elle se dgagea, voulant garder sa colre:

-- Et cest pour mapprendre a, que tu mas fait faire une lieue
 travers bois... Tu tes dit: Au moins on ne lentendra pas, si
elle crie... Non, tu vois... pas un clat, pas une larme. Dabord,
jen ai plein le dos du joli garon que tu es... tu peux ten
aller, ce nest pas moi qui te ferai revenir... Sauve toi donc
dans les les avec ta femme, ta petite, comme on dit chez toi...
Elle doit tre propre, la petite... laide comme un gorille, ou
alors enceinte  pleine ceinture... car tu es aussi jobard que
ceux qui te lont choisie.

Elle ne se retenait plus, lance dans un dbordement dinjures,
dinfamies, jusqu ne pouvoir bgayer  la fin que des mots
lche... menteur... lche... sous son nez, en provocation, comme
on montre le poing.

Ctait au tour de Jean de lcouter sans rien dire, sans aucun
effort pour larrter. Il laimait mieux ainsi, insultante,
ignoble, la vraie fille du pre Legrand; la sparation serait
moins cruelle... En eut-elle conscience? Mais elle se tut tout 
coup, tomba, la tte et le buste en avant, dans les genoux de son
amant, avec un grand sanglot qui la secouait toute, et do
sortait une plainte entrecoupe:

-- Pardon, grce... je taime, je nai que toi... Mon amour, ma
vie, ne fais pas a... ne me laisse pas... quest-ce que tu veux
que je devienne?

Lmotion le gagnait... Oh! voil ce quil avait redout... Les
larmes montaient delle  lui, et il renversait la tte en arrire
pour les garder dans ses yeux dbordants, essayant de lapaiser
par des mots btes, et toujours cet argument raisonnable:

-- Mais puisque je devais partir...

Elle se redressa avec ce cri qui dvoilait tout son espoir:

-- Eh! tu ne serais pas parti. Je taurais dit: Attends, laisse-
toi aimer encore... Crois-tu que cela se retrouve deux fois dtre
aim comme je taime?... Tu as le temps de te marier, tu es si
jeune... moi, bientt, je serai finie... je ne pourrai plus, et
alors nous nous quitterons naturellement.

Il voulut se lever; il eut ce courage, et de lui dire que tout ce
quelle faisait tait inutile; mais saccrochant  lui, se
tranant agenouille dans la boue reste  ce creux de vallon,
elle le forait  reprendre sa place, et devant lui, dans ses
jambes, avec le souffle de ses lvres, la voluptueuse treinte de
ses yeux, et des caresses enfantines, les mains  plat sur cette
figure qui se raidissait, les doigts dans ses cheveux, dans sa
bouche, elle essayait de tisonner les cendres froides de leur
amour, lui redisait tout bas les dlices passs, les rveils sans
force, lenlacement ananti de leurs aprs-midi du dimanche. Tout
cela ntait rien auprs de ce quelle lui donnerait encore; elle
savait dautres baisers, dautres ivresses, elle en inventerait
pour lui...

Et pendant quelle lui chuchotait de ces mots comme les hommes en
entendent  la porte des bouges, elle avait de grosses larmes
ruisselant sur une expression dagonie et de terreur, se
dbattait, criait dune voix de rve:

-- Oh! que a ne soit pas... dis que ce nest pas vrai que tu me
quittes...

Et des sanglots encore, des gmissements, des appels au secours,
comme si elle lui voyait un couteau dans les mains.

Le bourreau ntait gure plus vaillant que la victime. Sa colre,
il ne la craignait pas plus que ses caresses; mais il restait sans
dfense contre ce dsespoir, cette brame qui remplissait le bois,
allait steindre sur leau morte et fivreuse o descendait un
triste soleil rouge... Il pensait bien souffrir, mais pas  cette
acuit; et il lui fallait tout lblouissement du nouvel amour
pour rsister  la relever des deux mains, lui dire:

-- Je reste, tais-toi, je reste...

Depuis combien de temps spuisaient-ils ainsi tous deux?... Le
soleil ntait plus quune barre toujours plus troite au
couchant; ltang se teignait dun gris dardoise, et lon et dit
que sa vapeur malsaine envahissait la lande et le bois, les
coteaux en face. Dans lombre qui les gagnait, il ne voyait plus
que cette figure ple, leve vers lui, cette bouche ouverte,
clamant dune intarissable plainte. Un peu aprs, la nuit venue,
les cris sapaisrent. Maintenant, ctait un bruit de larmes 
flots, sans fin, une de ces longues pluies installes sur le grand
fracas de lorage, et de temps en temps un Oh!... profond et
sourd comme devant quelque chose dhorrible quelle chassait et
revoyait toujours.

Puis, plus rien. Cest fini, la bte est morte... Une bise froide
se lve, froisse les branches, apportant lcho dune heure
lointaine.

-- Allons, viens, ne reste pas l.

Il la soulve doucement, la sent molle dans ses mains, obissante
comme un enfant et convulsionne de gros soupirs. Il semble
quelle garde une peur, un respect de lhomme qui vient de se
montrer si fort. Elle marche  ct de lui, de son pas, mais
timidement, sans lui donner le bras; et  les voir ainsi,
chancelants et mornes, par les alles o les guide le reflet jaune
du terrain, on dirait un couple de paysans, qui rentre harass
dune longue fatigue en plein air.

 la lisire, une lueur apparat, la porte ouverte dHochecorne,
clairant la silhouette arrte de deux hommes:

-- Est-ce vous, Gaussin? demande la voix dHettma qui sapproche
avec le garde.

Ils commenaient  tre inquiets de ne pas les voir revenir, et de
ces gmissements quon entendait  travers bois. Hochecorne allait
prendre son fusil, se mettre  leur recherche...

-- Bonsoir, monsieur, madame... cest la petite qui est contente
de son chle...

A fallu que je la couche, avec... Leur dernire action en commun,
cette charit de tout  lheure, leurs mains une dernire fois
lies autour de ce petit corps moribond.

-- Adieu, adieu, pre Hochecorne.

Et ils se htent tous trois vers la maison, Hettma toujours trs
intrigu de ces clameurs qui remplissaient le bois.

-- a montait, descendait, on aurait dit une bte quon gorge...
Mais comment navez-vous rien entendu?

Ni lun ni lautre ne rpondent.

Au coin du Pav des Gardes, Jean hsite.

-- Reste dner... lui dit-elle tout bas, suppliante... Ton train
est pass... tu prendras celui de neuf heures.

Il rentre avec eux. Que peut-il craindre? On ne recommence pas
deux fois une scne pareille, et cest bien le moins quil lui
donne cette petite consolation.

La salle est chaude, la lampe claire bien, et le bruit de leurs
pas dans la traverse a prvenu la servante, qui apporte la soupe
sur la table.

Enfin, vous voil!... dit Olympe dj installe, la serviette
remonte sous ses bras courts. Elle dcouvre la soupire et
sarrte tout  coup avec un cri:

-- Mon Dieu, ma chre!...

Hve, de dix ans plus vieille, les paupires gonfles et
sanglantes, de la boue sur sa robe, jusque dans ses cheveux, le
dsordre effar dune pierreuse qui sort dune chasse de police,
cest Fanny. Elle respire un moment, ses pauvres yeux brls
clignotent  la lumire, et peu  peu la chaleur de la petite
maison, cette table gaiement servie, provoquent le souvenir des
bons jours, un nouveau rappel de larmes o se distinguent ces
mots:

-- Il me quitte... Il se marie.

Hettma, sa femme, la paysanne qui les sert se regardent,
regardent Gaussin. Enfin, dnons toujours, dit le gros homme
quon sent furieux; et le bruit des cuilleres voraces se mle 
un ruissellement deau dans la chambre voisine, o Fanny est en
train dponger son visage. Quand elle revient toute bleuie de
poudre, en blanc peignoir de laine, les Hettma lpient avec
angoisse, sattendant  quelque nouvelle explosion, et sont trs
tonns de la voir, sans un mot, se jeter sur les plats
gloutonnement, comme un naufrag, combler le creusement de son
chagrin et le gouffre de ses cris de tout ce quelle trouve 
porte, le pain, les choux, une aile de pintade, des pommes. Elle
mange, elle mange...

On cause dabord dun air contraint, puis plus librement, et comme
avec les Hettma ce nest que de choses bien plates et
matrielles, la faon daccommoder les crpes aux confitures, ou
si le crin vaut mieux que la plume pour dormir, on arrive sans
encombre au caf, que le gros mnage agrmente dun petit caramel
savour lentement, les coudes sur la table.

Cest plaisir de voir le bon regard confiant et tranquille
quchangent ces lourds compagnons de crche et de litire. Ils
nont pas envie de se quitter, ceux-l. Jean surprend ce regard
et, dans lintimit de la salle pleine de souvenirs, dhabitudes
tapies  tous les coins, une torpeur de fatigue, de digestion, de
bien-tre lenvahit. Fanny qui le surveille a rapproch doucement
sa chaise, coul ses jambes, gliss son bras sous le sien.

-- coute, dit-il brusquement... Neuf heures... vite, adieu... Je
tcrirai.

Il est debout, dehors, la rue franchie, tte dans lombre pour
ouvrir la barrire du passage. Deux bras ltreignent  plein
corps:

-- Embrasse-moi au moins...

Il se sent pris sous le peignoir ouvert o elle est nue, pntr
de cette odeur, de cette chaleur de chair de femme, boulevers de
ce baiser dadieu qui lui laisse dans la bouche un got de fivre
et de larmes; et elle, tout bas, le sentant faible:

-- Encore une nuit, plus quune...

Un signal sur la voie... Cest le train!...

Comment eut-il la force de se dgager, de bondir jusqu la gare
dont les fanaux luisaient  travers les branches dfeuilles? Il
sen tonnait encore, tout haletant dans un coin de wagon,
guettant par la portire les fentres allumes de la maisonnette,
une forme blanche contre la barrire...

-- Adieu! adieu!...

Et ce cri rassurait la terreur silencieuse quil venait davoir 
ce tournant des rails, en apercevant sa matresse  la place
occupe par son rve de mort.

La tte dehors, il voyait fuir et diminuer et rouler dans le
pelotonnement des terrains leur petit pavillon, dont la lueur
ntait plus quune toile gare. Tout  coup il sentit une joie,
un soulagement normes. Comme on respirait, que ctait beau toute
cette valle de Meudon et ces grands coteaux noirs dgageant au
loin un triangle tincelant dinnombrables lumires, grenes vers
la Seine en cordons rguliers! Irne lattendait l, et il allait
 elle de toute la vitesse du train, de tout son dsir damoureux,
de tout son lan vers lhonnte et jeune vie...

Paris!... Il arrtait une voiture pour se faire conduire place
Vendme. Mais, sous le gaz, il aperut ses vtements, ses souliers
couverts de boue, une boue lourde, paisse, tout son pass qui le
tenait encore pesamment et salement. Oh! non, pas ce soir... Et
il rentra  son ancien htel, rue Jacob, o le Fnat lui avait
retenu une chambre prs de la sienne.


XIII

Le lendemain, Csaire, qui stait charg de la commission
dlicate daller  Chaville reprendre les effets, les livres de
son neveu, consommer la rupture par le dmnagement, revint fort
tard, alors que Gaussin commenait  se fatiguer de toutes sortes
de suppositions folles ou sinistres. Enfin un fiacre  galerie,
lourd comme un corbillard, tourna le coin de la rue Jacob, charg
de caisses ficeles et dune norme malle quil reconnut pour la
sienne, et loncle rentra mystrieux et navr:

-- Jai t long, pour ramasser le tout en une fois et ntre pas
oblig dy revenir...

Puis, montrant les colis que deux garons rangeaient par la
chambre:

-- Ici le linge, les vtements, l tes papiers, tes livres... Il
ne manque que tes lettres; elle ma suppli de les lui laisser
encore pour les relire, avoir quelque chose de toi. Jai pens que
a noffrait pas de danger... Cest une si bonne fille...

Il souffla longuement, assis sur la malle, et spongeant le front
avec son mouchoir de soie crue, large comme une serviette. Jean
nosait demander des dtails, dans quelles dispositions il lavait
trouve; lautre nen donnait pas, de peur de lattrister. Et ils
remplirent ce silence, difficile, gros de choses inexprimes, par
des remarques sur le temps chang brusquement depuis la veille,
tourn au froid, sur laspect lamentable de cette banlieue de
Paris dserte et dnude, plante de chemines dusines et de ces
normes cylindres de fonte, rservoirs des marachers. Puis au
bout dun moment:

-- Elle ne vous a rien donn pour moi, mon oncle?

-- Non... tu peux tre tranquille... Elle ne tembtera pas, elle
a pris son parti avec beaucoup de rsolution et de dignit...

Pourquoi Jean vit-il dans ce peu de mots une intention de blme,
un reproche de sa rigueur?

-- Cest gal, corve pour corve, reprenait loncle, jaimais
mieux encore les griffes de la Mornas que le dsespoir de cette
malheureuse.

-- Elle a beaucoup pleur?

-- Ah! mon ami... Et si bien, dun tel coeur, que je sanglotais
moi-mme en face delle sans la force de...

Il sbroua, secoua son motion dun coup de tte de vieille
chvre:

-- Enfin, que veux-tu? ce nest pas ta faute... tu ne pouvais
passer toute ta vie l... Les choses sont trs convenablement
faites, tu lui laisses de largent, un mobilier... Et maintenant,
voguent les amours! Tche de nous mener ton mariage rondement...
Des affaires trop srieuses pour moi, par exemple... Il faudra que
le consul sen mle... Moi, je suis pour les liquidations de la
main gauche...

Et brusquement repris dun accs mlancolique, le front  la
vitre, regardant le ciel bas qui ruisselait entre les toits:

-- Cest gal, le monde devient triste... De mon temps on se
sparait plus gaiement que a.

Le Fnat parti, suivi de sa machine lvatoire, Jean, priv de
cette bonne humeur remuante et bavarde, eut une longue semaine 
passer, une impression de vide et de solitude, tout le noir
dsorientement dun veuvage. En pareil cas, mme sans le regret
dune passion, on cherche son double, il vous manque; car
lexistence  deux, la cohabitation de la table et du lit, crent
un tissu de liens invisibles et subtils, dont la solidit ne se
rvle qu la douleur,  leffort de la brisure. Linfluence du
contact et de lhabitude est si miraculeusement pntrante que
deux tres vivant de la mme vie en arrivent  se ressembler.

Ses cinq ans de Sapho navaient pu le ptrir encore  ce point;
mais son corps gardait pourtant les marques de la chane, en
subissait le lourd entranement. Et de mme que, plusieurs fois,
ses pas lauraient tout seuls dirig vers Chaville au sortir de
son bureau, il lui arrivait le matin de chercher  ct de lui sur
loreiller les cheveux noirs en nappes lourdes, dmordus de leur
peigne, o tombait son premier baiser.

Les soires surtout lui semblaient interminables, dans cette
chambre dhtel qui lui rappelait les premiers temps de leur
liaison, la prsence dune autre matresse dlicate et
silencieuse, dont la petite carte embaumait la glace dun parfum
dalcve et du mystre de son nom: Fanny Legrand. Alors il sen
allait se fatiguer, marcher, stourdir aux flonflons et aux
lumires de quelque petit thtre, jusquau moment o le vieux
Bouchereau lui donnait le droit de passer trois soires par
semaine auprs de sa fiance.

On stait enfin entendu. Irne laimait, _Uncl_ voulait bien; ce
serait pour les premiers jours davril,  la fin du cours. Trois
mois dhiver  se voir,  sapprendre, se dsirer, faire la
paraphrase aimante et charmante du premier regard qui lie les mes
et du premier aveu qui les trouble.

Le soir des accordailles, en rentrant chez lui sans la moindre
envie de dormir, Jean prouva le dsir de faire sa chambre
ordonne et laborieuse, par cet instinct naturel de mettre notre
vie en rapport avec nos ides. Il installa sa table et ses livres
non encore dficels, tasss au fond dune de ces caisses faites 
la hte, les codes entre une pile de mouchoirs et une vareuse de
jardin. De lentrebillement dun dictionnaire de Droit
commercial, le plus frquemment feuillet, tombait alors une
lettre sans enveloppe,  lcriture de la matresse.

Fanny lavait confie au hasard de travaux futurs, se mfiant de
lattendrissement trop court de Csaire, pensant quelle
arriverait plus srement ainsi. Il se dfendait dabord de
louvrir, mais cdait aux premiers mots bien doux, bien
raisonnables, dont lagitation se sentait seulement au trembl de
la plume,  lingale conduite des lignes. Elle ne demandait
quune grce, une seule, quil revnt de temps  autre. Elle ne
dirait rien, ne reprocherait rien, ni le mariage, ni cette
sparation quelle savait absolue et dfinitive. Mais le voir!...

Songe que cest pour moi un coup terrible et si inattendu, si
brusque... Je suis comme aprs une mort ou un incendie, ne sachant
 quoi me prendre. Je pleure, jattends, je regarde la place de
mon bonheur. Il ny aurait que toi pour macclimater  cette
situation nouvelle... Cest une charit, viens me voir, que je ne
me sente pas si seule... jai peur de moi...

Ces plaintes, ce suppliant appel couraient tout le long de la
lettre, se reprenaient chaque fois au mme mot: Viens, viens...
Il pouvait se croire dans la clairire au milieu des bois avec
Fanny  ses pieds, et sous la cendre violette du soir, cette
pauvre figure leve vers lui, toute fripe et molle de larmes,
cette bouche ouverte qui semplissait dombre  crier. Cest cela
qui le poursuivit toute la nuit, cela qui troubla son sommeil, et
non lheureuse ivresse quil avait rapporte de l-bas. Cest
cette figure vieillie, fltrie, quil revoyait, malgr tous ses
efforts pour mettre entre lui et elle le visage aux purs contours,
 la pulpe doeillet en fleur, que laveu de lamour teintait de
petites flammes roses sous les yeux.

Cette lettre avait huit jours de date; huit jours que la
malheureuse attendait un mot, ou une visite, lencouragement  la
rsignation quelle demandait. Mais comment navait-elle pas
rcrit depuis? Peut-tre tait-elle malade; et danciennes
craintes lui revenaient. Il pensa quHettma pourrait lui donner
des nouvelles, et, confiant dans la rgularit de ses habitudes,
alla lattendre devant le Comit dartillerie.

Le dernier coup de dix heures sonnait  Saint-Thomas dAquin
lorsque le gros homme tourna le coin de la petite place, le collet
retrouss, la pipe aux dents, quil tenait  deux mains pour se
chauffer les doigts. Jean le regardait venir de loin, trs mu de
tout ce quil lui rappelait; mais Hettma laccueillit dun
mouvement dhumeur  peine contraint.

-- Vous voil!... Je ne sais pas si nous vous avons maudit cette
semaine!... nous qui sommes alls  la campagne pour vivre au
calme...

Et sur la porte, en finissant sa pipe, il lui raconta que le
dimanche prcdent ils avaient invit Fanny  dner chez eux avec
lenfant dont ctait le jour de sortie, histoire de la distraire
un peu de ses vilaines ides. En effet, on avait mang assez
gaiement, mme elle leur chantait un morceau de musique au
dessert; puis on se sparait vers dix heures, et ils sapprtaient
 se mettre au lit dlicieusement, quand tout  coup on frappe aux
volets et la voix du petit Joseph appelle effare:

-- Venez vite, maman veut sempoisonner...

Hettma se prcipite, arrive  temps pour lui arracher de force le
flacon de laudanum. Il avait fallu se battre, la prendre  bras-
le-corps, la maintenir et se dfendre, contre les coups de tte,
les coups de peigne dont elle lui abmait l figure. Dans la
lutte, la fiole se brisait, le laudanum rpandu partout, et il
nen avait pas t autre chose que des vtements tachs et
empests de poison.

-- Mais vous comprenez bien que des scnes pareilles, tout ce
drame de faits-divers, pour des gens tranquilles... Aussi cest
fini, jai donn cong, le mois prochain je dmnage...

Il remit sa pipe dans ltui, et avec un adieu bien paisible
disparut sous les arcades basses dune petite cour, laissant
Gaussin tout boulevers de ce quil venait dentendre.

Il se reprsentait la scne dans cette chambre qui avait t leur
chambre, leffroi du petit appelant au secours, la lutte brutale
avec le gros homme, et il croyait sentir le got opiac,
lamertume somnolente du laudanum rpandu. Lpouvante lui en
resta tout le jour, aggrave de lisolement o elle allait se
trouver. Les Hettma partis, qui lui retiendrait la main  la
nouvelle tentative?

Une lettre vint le rassurer un peu. Fanny le remerciait de ntre
pas si dur quil voulait le paratre, puisquil prenait encore
quelque intrt  la pauvre abandonne: On ta dit, nest-ce
pas?... Jai voulu mourir... ctait de me sentir si seule!...
Jai essay, je nai pas pu, on ma arrte, ma main tremblait
peut-tre... la peur de souffrir, de devenir laide... Oh! cette
petite Dor, comment a-t-elle eu le courage?... Aprs la premire
honte de mtre manque, a t une joie de penser que je
pourrais tcrire, taimer de loin, te voir encore; car je ne
perds pas lespoir que tu viendras une fois, comme on vient chez
une amie malheureuse, dans une maison en deuil, par piti,
seulement par piti.

Ds lors il arriva de Chaville tous les deux ou trois jours une
capricieuse correspondance, longue, courte, un journal de douleur
quil neut pas la force de renvoyer et qui agrandit dans ce coeur
tendre la place  vif dune piti sans amour, non plus pour la
matresse, mais pour ltre humain souffrant  cause de lui.

Un jour ctait le dpart de ses voisins, ces tmoins de son
bonheur pass qui lui emportaient tant de souvenirs.  prsent
elle navait plus pour les lui rappeler que les meubles, les murs
de leur petite maison, et la femme de service, pauvre bte
sauvage, aussi peu intresse aux choses que le loriot, tout
frileux de lhiver, tristement bouriff dans un coin de sa cage.

Un autre jour, un ple rayon gayant la vitre, elle se rveillait
toute joyeuse dans cette persuasion: il viendra aujourdhui!...
Pourquoi?... rien, une ide... Tout de suite elle se mettait 
faire la maison belle, et la femme coquette avec sa robe des
dimanches et la coiffure quil aimait; puis jusquau soir, jusqu
la dernire goutte de lumire, elle comptait les trains  la
fentre de la salle, lcoutait venir par le Pav des Gardes...
Fallait-il tre folle!

Quelquefois rien quune ligne: Il pleut, il fait noir... je suis
seule et je te pleure... Ou bien elle se contentait de mettre
sous enveloppe une pauvre fleur toute trempe et raide de frimas,
la dernire de leur petit jardin. Mieux que toutes les plaintes,
cette fleur ramasse sous la neige, disait lhiver, la solitude,
labandon; il voyait la place, au bout de lalle, et contre les
plates-bandes, une jupe de femme mouille jusqu lourlet, allant
et revenant dans une solitaire promenade.

Cette piti qui lui angoissait le coeur le faisait vivre encore
avec Fanny, malgr la rupture. Il y songeait, se la figurait 
toute heure; mais par une singulire dfaillance de sa mmoire,
quoiquil ny et gure plus de cinq ou six semaines depuis leur
sparation, et que les moindres dtails de leur intrieur lui
fussent encore prsents, la cage de La Balue en face dun coucou
en bois gagn  une fte de campagne, jusquaux branches du
noisetier qui battaient au moindre vent la vitre de leur cabinet
de toilette, la femme elle-mme ne lui apparaissait plus
distinctement. Il la voyait dans un reculement de brume avec un
seul dtail de sa figure, accentu et pnible, la bouche dforme,
le sourire trou par cette dent qui manquait.

Ainsi vieillie, quallait-elle devenir, la pauvre crature contre
qui il avait dormi si longtemps? Largent fini quil lui avait
laiss, o irait-elle, jusque vers quel bas-fond? Et tout  coup
se dressait dans son souvenir, la triste raccrocheuse, rencontre
le soir dans une taverne anglaise, mourant de soif devant sa
tranche de saumon fum. Elle deviendrait cela, celle dont il avait
si longtemps accept les soins, la tendresse passionne et fidle.
Et cette ide le dsesprait... Cependant, que faire? Parce quil
avait eu le malheur de rencontrer cette femme, de vivre quelque
temps avec elle, tait-il condamn  la garder toujours,  lui
sacrifier son bonheur? Pourquoi lui et pas les autres? Au nom de
quelle justice?

Tout en sinterdisant de la revoir, il lui crivait; et ses
lettres  dessein positives et sches laissaient deviner son
motion sous des conseils de sagesse et dapaisement. Il
lengageait  retirer Joseph de pension,  le reprendre pour
soccuper, se distraire; mais Fanny refusait.  quoi bon mettre
cet enfant en prsence de sa douleur, de son dcouragement?
ctait bien assez du dimanche o le petit rdait de chaise en
chaise, errait de la salle au jardin, devinant quun grand malheur
avait attrist la maison, et nosant plus demander des nouvelles
de papa Jean depuis quon lui avait dit avec des sanglots quil
tait parti, quil ne reviendrait plus:

-- Tous mes papas sen vont, alors!

Et ce mot du petit abandonn, tombant dune lettre navrante,
restait lourd sur le coeur de Gaussin. Bientt, cette pense de la
savoir  Chaville devint une oppression telle, quil lui conseilla
de rentrer dans Paris, de voir du monde. Avec sa triste exprience
des hommes et des ruptures, Fanny ne vit dans cette offre quun
affreux gosme, lenvie de se dbarrasser delle  jamais, par un
de ces brusques bguins dont elle tait familire; et elle sen
expliqua avec sincrit:

Tu sais ce que je tai dit autrefois... Je resterai ta femme
malgr tout, ta femme aimante et fidle. Notre petite maison
menveloppe de toi, et je ne voudrais la quitter pour rien au
monde... Que ferais-je  Paris? Jai le dgot de mon pass qui
tloigne; et puis, songe  quoi tu nous exposes... Tu te crois
donc bien fort? Viens, alors, mchant... une fois, rien quune...

Il ny alla pas; mais, un dimanche, laprs-midi, seul et
travaillant, il entendit frapper deux petits coups  sa porte. Il
tressaillit, reconnut sa faon vive de sannoncer comme autrefois.
Craignant de trouver en bas quelque consigne, elle tait monte
dune haleine, sans rien demander. Il sapprocha, les pas enfoncs
dans le tapis, entendant son souffle par la feuillure:

-- Jean, es-tu l?...

Oh! cette voix humble et brise... Encore une fois, pas bien fort:
Jean!... puis une plainte soupire, le froissement dune lettre,
et la caresse et ladieu dun baiser jet.

Lescalier descendu marche  marche, lentement, comme si elle
attendait un rappel, Jean, seulement alors, ramassa la lettre et
louvrit. On avait enterr le matin la petite Hochecorne 
lhospice des Enfants-Malades. Elle tait venue avec le pre et
quelques personnes de Chaville, et navait pu se dfendre de
monter pour le voir ou laisser ces lignes crites davance.
... Quand je te le disais!... si jhabitais Paris, on ne verrait
que moi dans ton escalier... Adieu, mami, je rentre chez nous...

Et en lisant, les yeux brouills de larmes, il se rappelait la
mme scne rue de lArcade, la douleur de lamant congdi, la
lettre glisse sous la porte, et le rire sans coeur de Fanny. Elle
laimait donc plus quil naimait Irne! Ou bien est-ce que
lhomme, plus ml que la femme au combat des affaires et de la
vie, na pas comme elle lexclusivisme de lamour, loubli et
lindiffrence de tout ce qui nest pas sa passion, absorbante et
unique?

Cette torture, ce mal de piti dont il souffrait, ne sapaisait
quauprs dIrne. Ici seulement langoisse se desserrait, fondait
sous le doux rayon bleu de ses regards. Il ne lui restait plus
quune grande lassitude, une tentation de mettre la tte sur son
paule et de rester l, sans parler, sans bouger,  labri.

-- Quavez-vous, lui disait-elle... Est-ce que vous ntes pas
heureux?

Si, bien heureux. Mais pourquoi son bonheur tait-il fait de tant
de tristesse et de larmes? Et par moments il aurait voulu tout lui
dire, comme  une amie intelligente et bonne; sans songer, pauvre
fou, au trouble que de pareilles confidences agitent dans les mes
toutes neuves, aux ingurissables blessures quelles peuvent faire
 la confiance dune affection. Ah! sil avait pu lemporter, fuir
avec elle! il sentait que ce serait la fin des tourments; mais le
vieux Bouchereau ne voulait pas faire grce dune heure sur le
temps fix:

-- Je suis vieux, je suis malade... Je ne verrai plus mon enfant,
ne me privez pas de ces derniers jours...

Sous son air dur, ctait le meilleur des hommes que ce grand
homme. Condamn sans rmission par la maladie de coeur dont il
suivait et constatait lui-mme les progrs, il en parlait avec un
sang-froid admirable, continuait ses cours en suffoquant,
auscultait des malades moins atteints que lui. Une seule faiblesse
dans ce vaste esprit, et marquant bien lorigine paysanne du
Tourangeau: son respect pour les titres, la noblesse. Et le
souvenir des petites tourelles de Castelet, le vieux nom dArmandy
navaient pas t trangers  sa facilit dagrer Jean comme mari
de sa nice.

Le mariage se ferait  la gentilhommire, ce qui viterait de
dplacer la pauvre maman qui envoyait tous les huit jours  sa
future fille une bonne lettre bien tendre, dicte  Divonne ou 
lune des petites de Bthanie. Et ctait une joie douce pour lui
de parler avec Irne de ses gens, de retrouver Castelet place
Vendme, toutes ses affections serres autour de sa chre fiance.

Seulement il seffrayait de se sentir si vieux, si las en face
delle, de la voir prendre un plaisir denfant  des choses qui ne
lamusaient plus,  des joies de la vie commune, dj escomptes
par lui. Ainsi la liste  dresser de tout ce quil leur faudrait
emporter au Consulat, meubles, toffes  choisir, liste au milieu
de laquelle il sarrtait un soir, la plume hsitante, pouvant
du retour quil faisait vers son installation de la rue
dAmsterdam, et du recommencement invitable de tant de jolis
bonheurs uss, finis par ces cinq ans auprs dune femme, dans un
travestissement de mariage et de mnage.


XIV

-- Oui, mon cher, mort cette nuit dans les bras de Rosa... Je
viens de le porter chez lempailleur.

De Potter, le musicien, que Jean rencontrait sortant dun magasin
de la rue du Bac, saccrochait  lui avec un besoin deffusion qui
nallait gure  ses traits impassibles et durs dhomme
daffaires, et lui racontait le martyre du pauvre Bichito tu par
lhiver parisien, ratatin de froid malgr les tampons douate, la
mche desprit-de-vin allume depuis deux mois sous sa petite
niche, comme on fait aux enfants venus avant terme. Rien navait
pu lempcher de grelotter, et la nuit davant, pendant quils
taient tous autour de lui, un dernier frisson le secouant de la
tte  la queue, il tait mort en bon chrtien, grce aux flots
deau bnite que sur sa peau grenue, o la vie svanouissait en
moires changeantes, en mouvements de prisme, maman Pilar rpandait
en disant, les yeux au ciel: _Dios loui pardonne_!

-- Jen ris, mais jai le coeur gros tout de mme; surtout quand
je pense au chagrin de ma pauvre Rosa que jai laisse en
larmes... Heureusement Fanny tait prs delle...

-- Fanny?...

-- Oui, voil des temps que nous ne lavions vue... Elle est
arrive ce matin juste au milieu du drame, et cette bonne fille
est reste consoler son amie.

Il ajouta, sans sapercevoir de limpression cause par ses
paroles:

-- Cest donc fini? Vous ntes plus ensemble?... Vous rappelez-
vous notre conversation au lac dEnghien? Au moins, vous profitez
des leons quon vous donne...

Et il perait une pointe denvie dans son approbation.

Gaussin, le front pliss, prouvait un vritable malaise  songer
que Fanny tait retourne chez Rosario; mais il sen voulait de
cette faiblesse, nayant plus aprs tout ni droit, ni
responsabilit sur cette existence. Devant une maison de la rue de
Beaune, une trs ancienne rue du Paris aristocratique dautrefois
o ils venaient de sengager, de Potter sarrta. Cest l quil
demeurait ou quil tait cens demeurer pour les convenances, pour
le monde, car rellement son temps se passait avenue de Villiers
ou  Enghien, et il ne faisait que des apparitions au domicile
conjugal, pour empcher que sa femme et son enfant neussent lair
trop abandonns.

Jean suivait sa route, esquissant dj un adieu, mais lautre lui
retint la main dans ses longues mains dures de briseur de clavier
et, sans le moindre embarras, comme un homme que son vice ne gne
plus:

-- Rendez-moi donc un service... montez avec moi. Je devais dner
chez ma femme aujourdhui, mais je ne peux vraiment pas laisser ma
pauvre Rosa toute seule  son dsespoir... Vous servirez de
prtexte  ma sortie et mviterez une explication ennuyeuse.

Le cabinet du musicien, dans un superbe et froid appartement
bourgeois du second tage, sentait labandon de la pice o lon
ne travaille pas. Tout y tait trop net, sans rien du dsordre, de
lactive petite fivre qui gagne les objets et les meubles. Pas un
livre, pas un feuillet sur la table quencombrait majestueusement
un norme encrier de bronze  sec et reluisant comme dans une
devanture; ni la moindre partition au vieux piano  forme
dpinette dont staient inspires les premires oeuvres. Et un
buste en marbre blanc, le buste dune jeune femme aux traits
dlicats,  lexpression de douceur, tout ple dans le jour qui
tombait, faisait plus froide encore la chemine sans feu et
drape, semblait regarder tristement les murs chargs de couronnes
dores, enrubannes, de mdailles, de cadres commmoratifs, toute
une dfroque glorieuse et vaniteuse gnreusement laisse  la
femme en compensation, et quelle entretenait comme les ornements
de tombe de son bonheur.

 peine taient-ils entrs, la porte du cabinet se rouvrit, et
Mme de Potter parut:

-- Cest toi, Gustave?

Elle le croyait seul, sarrta devant la figure inconnue, avec une
visible inquitude. lgante et jolie, dune recherche de mise
intelligente, elle paraissait plus affine que son buste, la douce
physionomie change en une rsolution courageuse et nerveuse. Dans
le monde, les avis se partageaient sur ce caractre de femme. Les
uns la blmaient de supporter le ddain affich du mari, ce mnage
en ville, connu, install; dautres admiraient au contraire sa
rsignation silencieuse. Et lopinion gnrale la tenait pour une
tranquille personne aimant son repos par-dessus tout, trouvant des
compensations suffisantes  son veuvage dans les caresses dun bel
enfant et la joie de porter le nom dun grand homme.

Mais pendant que le musicien prsentait son compagnon et dbitait
nimporte quel mensonge pour se dbarrasser du dner de famille,
au tressaillement de ce jeune visage fminin,  la fixit de ce
regard qui ne voyait plus, ncoutait plus, comme absorb de
souffrance, Jean pouvait se rendre compte que sous ces dehors
mondains une grande douleur senterrait vivante. Elle parut
accepter cette histoire quelle ne croyait pas, se contenta de
dire doucement:

-- Raymond va pleurer, je lui avais promis que nous dnerions prs
de son lit.

-- Comment est-il? demanda de Potter, distrait, impatient.

-- Mieux, mais il tousse toujours... Tu ne viens pas le voir?

Il bredouilla quelques mots dans sa moustache, en feignant de
chercher autour de la pice:

-- Pas maintenant... trs press... rendez-vous au club pour six
heures...

Ce quil voulait viter, ctait dtre seul avec elle.

Adieu alors, fit la jeune femme subitement apaise, les traits
en place, referme comme une eau pure que vient de troubler une
pierre jusquau fond. Elle salua, disparut.

-- Filons!...

Et de Potter dlivr entrana Gaussin qui regardait descendre
devant lui, raide et correct dans son long pardessus serr de
coupe anglaise, ce sinistre passionn, tellement mu quand il
portait  empailler le camlon de sa matresse, et sen allant
sans embrasser son enfant malade.

-- Tout a, mon cher, fit le musicien comme en rponse  la pense
de son ami, cest la faute de ceux qui mont mari. Un vrai
service quils mont rendu l et  cette pauvre femme... Quelle
folie de vouloir faire de moi un mari et un pre!... Jtais
lamant de Rosa, je le suis rest, je le resterai jusqu ce que
lun de nous crve... Un vice qui vous a pris au bon moment, qui
vous tient bien, est-ce quon sen dgage jamais?... Et vous-mme,
tes-vous sr que si Fanny avait voulu?...

Il hla un fiacre vide qui passait, et en montant:

--  propos de Fanny, vous savez la nouvelle?... Flamant est
graci, sorti de Mazas... Cest la ptition de Dchelette...
Pauvre Dchelette! il aura fait du bien mme aprs sa mort.

Immobile, avec une envie folle de courir, de rattraper ces roues
qui cahotaient  fond de train dans la rue sombre o le gaz
sallumait, Gaussin stonnait de se sentir si mu.

-- Flamant graci... sorti de Mazas...

Il redisait ces mots tout bas, y voyant la raison du silence de
Fanny depuis quelques jours, de ses lamentations brusquement
interrompues, tombes sous les caresses dun consolateur; car la
premire pense du misrable enfin libre avait d tre pour elle.

Il se rappelait la correspondance amoureuse date de la prison,
lobstination de sa matresse  dfendre celui-l seul, quand elle
faisait si bon march des autres; et au lieu de se fliciter dune
aventure qui logiquement le dchargeait de toute inquitude, de
tout remords, une angoisse indfinissable le tint veill et
fivreux une partie de la nuit. Pourquoi? Il ne laimait plus;
seulement il songeait  ses lettres restes aux mains de cette
femme, quelle lirait peut-tre  lautre, et dont -- qui sait? --
sous une influence mauvaise, elle pourrait se servir un jour pour
troubler son repos, son bonheur.

Vraie ou fausse, ou cachant sans quil sen doutt un souci
dautre genre, cette proccupation de ses lettres le dcida  une
dmarche imprudente, la visite  Chaville quil avait toujours
obstinment refuse. Mais  qui confier une mission aussi intime
et dlicate?... Un matin de fvrier, il prit le train de dix
heures, trs calme desprit et de coeur, avec la seule crainte de
trouver la maison ferme, la femme disparue dj  la suite de son
bandit.

Ds la courbe de la voie, les persiennes ouvertes, les rideaux aux
fentres du pavillon le rassurrent; et se souvenant de son
motion, lorsquil voyait fuir derrire lui la petite lumire
mouchetant lombre, il se raillait lui-mme et la fragilit de ses
impressions. Ce ntait plus le mme homme qui passait l, et
certainement il ne trouverait plus la mme femme. Il ny avait
pourtant que deux mois depuis. Les bois que longeait le train
navaient pas pris de nouvelles feuilles, gardaient les mmes
lpres de rouille que le jour de la rupture, et de sa clameur aux
chos.

Il descendit seul  la station, par ce brouillard pntrant et
froid, prit le petit chemin de campagne tout glissant de neige
durcie, la vote du chemin de fer, ne rencontra personne avant le
Pav des Gardes, au tournant duquel apparurent un homme et un
enfant suivis dun employ de la gare poussant sa brouette charge
de malles.

Lenfant, tout emmitoufl dun cache-nez, la casquette jusquaux
oreilles, retint un cri en passant prs de lui. Mais cest
Joseph... se dit-il, un peu tonn et triste de cette ingratitude
du petit; et stant retourn il rencontra le regard de lhomme
qui accompagnait lenfant par la main. Cette figure intelligente
et fine, plie par la claustration, ces vtements de confection
achets de la veille, cette barbe blonde  fleur de menton, qui
navait pas eu le temps de repousser depuis Mazas... Flamant,
parbleu! Et Joseph tait son fils...

Ce fut une rvlation dans un clair. Il revit, comprit tout,
depuis la lettre du coffret o le beau graveur confiait  sa
matresse un enfant quil avait en province, jusqu larrive
mystrieuse du petit, et la mine gne dHettma pour parler de
cette adoption, et les regards de Fanny  Olympe; car ils
staient tous entendus pour lui faire nourrir le fils du
faussaire. Oh! le joli niais, et comme ils avaient d rire!... Un
dgot lui en vint de tout ce pass de honte, une envie de fuir
bien loin; mais des choses le troublaient quil aurait voulu
savoir. Lhomme et lenfant partis, pourquoi pas elle? Et puis ses
lettres, il lui fallait ses lettres, ne rien laisser de lui dans
ce coin de souillure et de malheur.

-- Madame?... Voil monsieur!...

-- Qui, monsieur?... demanda navement une voix du fond de la
chambre.

-- Moi...

On entendit un cri, un bond prcipit, puis:

-- Attends, je me lve... je viens...

Encore au lit  midi pass! Jean se doutait bien pourquoi, il
connaissait les causes de ces lendemains briss, harasss; et
pendant quil lattendait dans la salle aux moindres objets
familiers, le sifflet du train montant, le m grelottant dune
chvre dans un jardinet voisin, les couverts pars sur la table le
reportaient aux matins dautrefois, le petit djeuner en hte
avant le dpart.

Fanny entra avec un lan vers lui, puis, sarrtant devant sa
froideur, ils restrent une seconde tonns, hsitants, comme
lorsquon se retrouve aprs ces intimits brises, de chaque ct
dun pont rompu, dune distance de rive  rive, et entre soi
lespace immense des flots roulants et engloutissants.

-- Bonjour... dit-elle tout bas, sans bouger.

Elle le trouvait chang, pli. Lui stonnait de la revoir si
jeune, un peu grossie seulement, moins grande quil ne se la
figurait, mais baigne de ce rayonnement spcial, cet clat du
teint et des yeux, cette douceur de pelouse frache que lui
laissaient les nuits de grandes caresses. Elle tait donc reste
dans le bois, au fond du ravin encombr de feuilles mortes, celle
dont le souvenir le rongeait de piti.

-- On se lve tard  la campagne... fit-il dun accent ironique.

Elle sexcusait, prtextait une migraine, et, comme lui, employait
des formes impersonnelles, ne sachant dire ni toi, ni vous; puis 
linterrogation muette qui lui montrait le repas desservi:

-- Cest lenfant... il a djeun l ce matin avant de sen
aller...

-- Sen aller?... O donc?

Il affectait une suprme indiffrence du bout des lvres, mais
lclair de ses yeux le trahissait. Et Fanny:

-- Le pre a reparu... il est venu le reprendre...

-- En sortant de Mazas, nest-ce pas?

Elle tressaillit, mais nessaya pas de mentir.

-- Eh bien, oui... Javais promis, je lai fait... Que de fois
lenvie me tenait de te le dire, mais je nosais pas, javais peur
que tu le renvoies, le pauvre petit...

Et elle ajouta timidement:

-- Tu tais si jaloux...

Il eut un beau rire de ddain. Jaloux, lui, de ce forat... allons
donc!... Et sentant monter sa colre il coupa court, dit vivement
ce qui lamenait. Ses lettres!... Pourquoi ne les avait-elle pas
donnes  Csaire, cela leur et vit une entrevue pnible pour
tous deux.

-- Cest vrai, dit-elle, toujours trs douce, mais je vais te les
rendre, elles sont l...

Il la suivit dans la chambre, aperut le lit dfait, recouvert en
hte sur les deux oreillers, respira cette odeur de cigarettes
brles mle  des parfums de toilette de femme, quil
reconnaissait comme le petit coffret nacr pos sur la table. Et
la mme pense leur venant  tous deux:

-- Il ny en a pas lourd, dit-elle en ouvrant la bote... nous ne
risquerions pas de mettre le feu...

Il se taisait, troubl, la bouche sche, hsitant  se rapprocher
de ce lit saccag, devant lequel elle feuilletait les lettres une
dernire fois, la tte penche, la nuque solide et blanche sous la
torsade releve de ses cheveux, et dans le flottant vtement de
laine la taille paissie et molle,  labandon...

-- Voil!... Elles y sont toutes.

Le paquet pris, mis brusquement dans sa poche, car ses
proccupations avaient chang, Jean demanda:

-- Alors il emmne son enfant?... O vont-ils?...

-- Au Morvan, dans son pays, pour se cacher, faire sa gravure
quil enverra  Paris sous un faux nom.

-- Et toi?... Est-ce que tu comptes rester ici?...

Elle dtourna les yeux pour lui chapper, balbutiant que ce serait
bien triste. Aussi elle pensait... elle partirait peut-tre
bientt... un petit voyage.

-- Dans le Morvan, sans doute?... En famille!...

Et lchant sa fureur jalouse:

-- Dis donc tout de suite que tu rejoindras ton voleur, que vous
allez vous mettre en mnage... Il y a assez longtemps que tu en as
envie... Allons. Retourne  ta bauge... Fille et faussaire a va
ensemble, jtais bien bon de vouloir te tirer de cette boue.

Elle gardait son mutisme immobile, un clair de triomphe filtrant
entre ses cils baisss. Et plus il la cinglait dune ironie
froce, outrageante, plus elle semblait fire, et saccentuait le
frisson au coin de sa bouche. Maintenant il parlait de son bonheur
 lui, lamour honnte et jeune, le seul amour. Oh! le doux
oreiller pour dormir quun coeur dhonnte femme... Puis,
brusquement, la voix baisse, comme sil avait honte:

-- Je viens de le rencontrer, ton Flamant, il a pass la nuit ici?

-- Oui, il tait tard, il neigeait... On lui a fait un lit sur le
divan.

-- Tu mens, il a couch l... il ny a qu voir le lit, qu te
regarder.

-- Et aprs?

Elle approchait son visage du sien, ses grands yeux gris clairs
de flammes libertines...

-- Est-ce que je savais que tu viendrais?... Et toi perdu, quest-
ce que a pouvait me faire, tout le reste? Jtais triste, seule,
dgote...

-- Et puis le bouquet du bagne!... Depuis le temps que tu vivais
avec un honnte homme... a ta sembl bon, hein?... Avez-vous d
vous en fourrer de ces caresses... Ah! salet!... tiens...

Elle vit venir le coup sans lviter, le reut en pleine figure,
puis avec un grondement sourd de douleur, de joie, de victoire,
elle sauta sur lui, lempoigna  pleins bras: Mami, mami... tu
maimes encore... et ils roulrent ensemble sur le lit.

Le passage  grand fracas dun express le rveilla en sursaut vers
le soir; et les yeux ouverts, il resta quelques instants sans se
reconnatre, tout seul au fond de ce grand lit o ses membres
rompus comme par une marche excessive semblaient poss les uns 
ct des autres, sans attaches ni ressorts. Laprs-midi, il tait
tomb beaucoup de neige. Dans un silence de dsert, on lentendait
fondre, ruisseler contre les murs, le long des vitres, sgoutter
dans les combles du toit, et, par moments, sur le feu de coke de
la chemine quelle claboussait.

O tait-il? Que faisait-il l? Peu  peu, dans la rverbration
du petit jardin, la chambre lui apparaissait toute blanche,
claire den bas, le grand portrait de Fanny dress en face de
lui, et le souvenir lui revenait de sa chute, sans le moindre
tonnement. Ds en entrant, devant ce lit, il stait senti
repris, perdu; ces draps lattiraient comme un gouffre, et il se
disait: Si jy tombe, ce sera sans rmission et pour toujours.
Ctait fait; et sous le triste dgot de sa lchet, il y avait
comme un soulagement  lide quil ne sortirait plus de cette
fange, le pitoyable bien-tre du bless qui, perdant son sang,
tranant sa plaie, sest tendu sur un tas de fumier pour y
mourir, et las de souffrir, de lutter, toutes les veines ouvertes,
senfonce dlicieusement dans la tideur molle et ftide.

Ce qui lui restait  faire maintenant tait horrible, mais trs
simple. Retourner  Irne aprs cette trahison, risquer un mnage
 la de Potter?... Si bas quil ft tomb, il nen tait pas
encore l... Il allait crire  Bouchereau, au grand physiologiste
qui le premier a tudi et dcrit les maladies de la volont, lui
en soumettre un cas terrible, lhistoire de sa vie depuis la
premire rencontre avec cette femme quand elle lui avait pos sa
main sur le bras, jusquau jour o, se croyant sauv, en plein
bonheur, en pleine ivresse, elle le ressaisissait par la magie du
pass, cet horrible pass o lamour tenait si peu de place,
seulement la lche habitude et le vice entr dans les os...

La porte souvrit. Fanny marchait tout doucement dans la chambre
pour ne pas le rveiller. Entre ses paupires closes, il la
regardait, alerte et forte, rajeunie, chauffant au foyer ses pieds
tremps de la neige du jardin, et de temps en temps tourne vers
lui avec le petit sourire quelle avait le matin, dans la dispute.
Elle vint prendre le paquet de maryland  sa place habituelle,
roula une cigarette et sen allait, mais il la retint.

-- Tu ne dors donc pas?

-- Non... assieds-toi l... et causons.

Elle resta au bord du lit, un peu surprise de cette gravit.

-- Fanny... Nous allons partir.

Elle crut dabord quil plaisantait pour lprouver. Mais les
dtails trs prcis quil donnait la dtromprent vite. Il y avait
un poste vacant, celui dArica; il le demanderait. Ctait
laffaire dune quinzaine de jours, le temps de prparer les
malles...

-- Et ton mariage?

-- Plus un mot l-dessus... Ce que jai fait est irrparable... Je
vois bien que cest fini, je ne pourrai plus me sparer de toi.

-- Pauvre bb! fit-elle avec une douceur triste, un peu
mprisante.

Puis, aprs avoir tir deux ou trois bouffes:

-- Cest loin, ce pays que tu dis?

-- Arica?... trs loin, au Prou...

Et tout bas:

-- Flamant ne pourra pas te rejoindre...

Elle resta songeuse et mystrieuse dans son nuage de tabac. Lui,
tenait toujours sa main, frlait son bras nu, et berc par le
dgoulinement de leau tout autour de la petite maison, il fermait
les yeux, senfonait dans la vase doucement.


XV

Nerveux, trpidant, sous vapeur, dj parti comme tous ceux qui
sapprtent au dpart, Gaussin est depuis deux jours  Marseille
o Fanny doit venir le rejoindre et sembarquer avec lui. Tout est
prt, les places retenues, deux cabines de premire pour le vice-
consul dArica voyageant avec sa belle soeur; et le voil qui
arpente le carreau drougi de la chambre dhtel, dans la double
attente fivreuse de sa matresse et de lappareillage.

Il faut quil marche et sagite sur place, puisquil nose sortir.
La rue le gne comme un criminel, comme un dserteur, la rue
marseillaise mle et grouillante o il lui semble qu chaque
tournant son pre, le vieux Bouchereau vont se montrer, lui mettre
la main sur lpaule pour le reprendre et le ramener.

Il senferme, mange l sans mme descendre  la table dhte, lit
sans fixer ses yeux, se jette sur son lit, distrayant ses vagues
siestes avec le Naufrage de La Prouse, la Mort du capitaine Cook
pendus aux murs, piquets de mouches, et des heures entires
saccoude au balcon en bois vermoulu, abrit dun store jaune
aussi rapic que la voile dun bateau de pche.

Son htel, lhtel du Jeune Anacharsis, dont le nom pris au
hasard sur le Bottin la tent quand il convenait du rendez-vous
avec Fanny, est une vieille auberge point luxueuse ni mme trs
propre, mais qui donne sur le port, en pleine marine, en plein
voyage. Sous ses fentres, des perruches, des cacatos, des
oiseaux des les au doux ramage interminable, tout ltalage en
plein air dun oiselier dont les cages empiles saluent le jour
levant dune rumeur de fort vierge, couverte et domine,  mesure
que la journe savance, par les bruyants travaux du port, rgls
au bourdon de Notre Dame-de-la-Garde.

Cest une confusion de jurons dans toutes les langues, de cris de
bateliers, de portefaix, de marchands de coquillages, entre les
coups de marteau du bassin de radoub, le grincement des grues, le
heurt sonore des romaines rebondissant sur le pav, cloches de
bords, sifflets de machines, bruits rythms de pompes, de
cabestans, eaux de cale quon dgorge, vapeur qui schappe, tout
ce fracas doubl et rpercut par le tremplin de la mer voisine,
do monte de loin en loin le mugissement rauque, lhaleine de
monstre marin dun grand transatlantique qui prend le large.

Et les odeurs aussi voquent des pays lointains, des quais plus
ensoleills et chauds encore que celui-ci; les bois de santal, de
campche quon dcharge, les limons, les oranges, pistaches,
fves, arachides, dont lcre senteur se dgage, monte avec des
tourbillons de poussires exotiques dans une atmosphre sature
deau saumtre, dherbes brles, des graisses fumeuses des _Cook-
house_.

Le soir venu, ces rumeurs sapaisent, ces paisseurs de lair
retombent et svaporent; et tandis que Jean, rassur par lombre,
le store relev, regarde le port endormi et noir sous lentre-
croisement en hachures des mts, des vergues, des beauprs, quand
le silence nest travers que du clapotis dune rame, de laboi
lointain dun chien de bord, au large, tout au large, le phare de
Planier projette en tournant une longue flamme rouge ou blanche
qui dchire lombre, montre en un clignotement dclair des
silhouettes dles, de forts, de roches. Et ce regard lumineux
guidant des milliers de vies  lhorizon, cest encore le voyage,
qui linvite et lui fait signe, lappelle dans la voix dun vent,
les houles de la pleine mer, et la rauque clameur dun _steamboat_
qui rle et souffle toujours  quelque point de la rade.

Encore vingt-quatre heures dattente; Fanny ne doit le rejoindre
que dimanche. Ces trois jours trop tt au rendez-vous, il devait
les passer prs des siens, les donner aux bien-aims quil ne
reverra de plusieurs annes, quil ne retrouvera plus peut-tre;
mais ds le soir de son arrive  Castelet, quand son pre a su
que le mariage tait rompu et quil en a devin les causes, une
explication a eu lieu, violente, terrible.

Que sommes-nous donc, que sont nos affections les plus tendres,
les plus prs de notre coeur, pour quune colre qui passe entre
deux tres de mme chair, de mme sang, arrache, torde, emporte
leur tendresse, les sentiments de nature aux racines si profondes
et si fines, avec la violence aveugle, irrsistible, dun de ces
typhons des mers de Chine dont les plus durs marins nosent se
souvenir et disent en plissant:

-- Ne parlons pas de a...

Il nen parlera jamais, mais il sen souviendra toute sa vie de
cette horrible scne sur la terrasse de Castelet o sest passe
son enfance heureuse, devant cet horizon splendide et calme, ces
pins, ces myrtes, ces cyprs qui se serraient immobiles et
frissonnants autour de la maldiction paternelle. Toujours il
reverra ce grand vieillard, aux joues convulses et remuantes,
marchant sur lui avec cette bouche de haine, ce regard de haine,
profrant les paroles quon ne pardonne pas, le chassant de la
maison et de lhonneur:

-- Va-ten, pars avec ta gueuse, tu es mort pour nous!...

Et les petites bessonnes criant, se tranant  genoux sur le
perron, demandant grce pour le grand frre, et la pleur de
Divonne, sans un regard, sans un adieu, pendant que l-haut,
derrire la vitre, le doux et anxieux visage de la malade
demandait pourquoi tout ce bruit et son Jean sen allant si vite
et sans lembrasser.

Cette ide quil navait pas embrass sa mre la fait revenir 
mi-route dAvignon; il a laiss Csaire avec la voiture au bas du
pays, pris la traverse et pntr dans Castelet par le clos, comme
un voleur. La nuit tait sombre; ses pas semptraient dans la
vigne morte, et mme il finissait par ne plus pouvoir sorienter,
cherchant sa maison dans les tnbres, dj tranger chez lui. La
blancheur des murs crpis le guidait enfin dun reflet vague; mais
la porte du perron tait ferme, les fentres partout teintes.
Sonner, appeler? Il nosait, par crainte de son pre. Deux ou
trois fois il a fait le tour du logis, esprant trouver lissue
dun volet mal clos. Partout la lanterne de Divonne avait pass
comme chaque soir; et aprs un long regard  la chambre de sa
mre, ladieu de tout son coeur  sa maison denfance qui le
repousse elle aussi, il sest enfui dsespr avec un remords qui
ne le quitte plus.

Dordinaire, pour ces absences de dure, ces traverses aux
dangereux hasards de la mer et du vent, les parents, les amis,
prolongent les adieux jusqu lembarquement dfinitif; on passe
la dernire journe ensemble, on visite le bateau, la cabine du
partant afin de mieux le suivre dans sa route. Plusieurs fois par
jour, Jean voit passer devant lhtel de ces affectueuses
reconduites, parfois nombreuses et bruyantes; mais il smeut
surtout dun groupe familial  ltage au-dessous du sien. Un
vieux, une vieille, des gens de campagne  tournure aise, en
veste de drap et cambrsine jaune, sont venus accompagner leur
garon, lassistent jusquau dpart du paquebot; et penchs  leur
fentre, dans le dsoeuvrement de lattente, on les voit tous les
trois, se tenant par le bras, le matelot au milieu, bien serrs.
Ils ne parlent pas, ils streignent.

Jean songe en les regardant au beau dpart quil aurait eu... Son
pre, ses petites soeurs, et, sappuyant sur lui dune douce main
frmissante, celle dont les beauprs au large entranaient le vif
esprit et lme aventureuse... Regrets striles. Le crime est
accompli, son destin sur les rails, il na qu partir et 
oublier...

Quelles lui semblrent lentes et cruelles les heures de la
dernire nuit! Il se tournait, se retournait dans son lit
dauberge, guettait le jour sur la vitre aux dcroissements lents
du noir au gris, puis au blanc daube que le phare piquait encore
dune tincelle rouge efface au soleil levant.

Alors seulement il sendormit, rveill tout  coup par un
claboussement de rayons dans sa chambre, les cris confondus des
cages de loiselier avec les innombrables carillons du dimanche de
Marseille, rpandus par les quais largis, toutes machines au
repos, des oriflammes flottant aux mts... Dj dix heures! Et
lexpress de Paris arrive  midi, vite il shabille pour aller au-
devant de sa matresse; ils djeuneront en face de la mer, puis on
portera les bagages  bord et  cinq heures, le signal.

Un jour merveilleux, un ciel profond o les mouettes passent en
taches blanches, la mer dun bleu plus fonc, dun bleu minral,
sur lequel,  lhorizon, des voiles, des fumes, tout est visible,
tout miroite et tout danse; et comme le chant naturel de ces rives
de soleil aux transparences datmosphre et deau, des harpes
sonnent sous les croises de lhtel, un air italien dune
facilit divine, mais dont la note pince et trane sur les
cordes meut cruellement les nerfs. Cest plus que de la musique,
cest la traduction aile de ces allgresses du Midi, ces
plnitudes de vie et damour gonfles jusquaux larmes. Et le
souvenir dIrne passe dans la mlodie, vibrant et pleurant. Comme
cest loin!... Quel beau pays perdu, quel regret pour toujours des
choses brises, irrparables!

Allons!

Sur le seuil, en sortant, Jean rencontre un garon!

-- Une lettre pour M. le consul... Elle est arrive le matin, mais
M. le consul dormait si profondment!

Les voyageurs de distinction sont rares  lhtel du _Jeune
Anacharsis_; aussi les braves Marseillais font-ils sonner  tout
propos le titre de leur pensionnaire... Qui peut lui crire?
Personne ne connat son adresse,  moins que Fanny... Et regardant
mieux lenveloppe, il spouvante, il a compris.

Eh bien, non! je ne pars pas; cest une trop grande folie dont je
ne me sens pas la force. Pour des coups pareils, mon pauvre ami,
il faut la jeunesse que je nai plus, ou laveuglement dune
passion folle qui nous manque  lun comme  lautre. Il y a cinq
ans, aux beaux jours, un signe de toi maurait fait te suivre de
lautre ct de la terre, car tu ne peux nier que je taie aim
passionnment. Je tai donn tout ce que javais; et lorsquil a
fallu marracher de toi jai souffert, comme jamais pour aucun
homme. Mais a use, vois-tu, un amour pareil... Te sentir si beau,
si jeune, toujours trembler, tant de choses  dfendre!...
Maintenant je nen peux plus, tu mas trop fait vivre, trop fait
souffrir, je suis  bout.

Dans ces conditions, la perspective de ce grand voyage, de ce
dmnagement dexistence, me fait peur. Moi qui aime tant ne pas
bouger et qui ne suis jamais alle plus loin que Saint-Germain, tu
penses! Et puis les femmes vieillissent trop vite au soleil, et tu
naurais pas encore trente ans que je serais jaunie et fripe
comme maman Pilar; cest pour le coup que tu men voudrais de ton
sacrifice et que la pauvre Fanny payerait pour tout le monde.
coute, il y a un pays dOrient, jai lu a dans un de tes _Tour
du Monde_, o, quand une femme trompe son mari, on la coud vivante
avec un chat, en une peau de bte toute frache, puis on lche le
paquet sur la plage hurlant et bondissant en plein soleil. La
femme miaule, le chat griffe, tous deux sentre-dvorent pendant
que la peau se racornit, se resserre sur cette horrible bataille
de captifs, jusquau dernier rle, jusqu la dernire palpitation
du sac. cest un peu le supplice qui nous attendait ensemble...

Il sarrta une minute, cras, stupide.  perte de vue le bleu de
la mer tincelait. _Addio_... chantaient les harpes auxquelles
stait jointe une voix chaude et passionne comme elles...
_Addio_... Et le nant de sa vie dtruite, ravage, toute de
dbris et de larmes, lui apparut, le champ ras, les moissons
faites sans espoir de retour, et pour cette femme qui lui
chappait...

Jaurais d te dire cela plus tt, mais je nosais pas, te voyant
si mont, si rsolu. Ton exaltation me gagnait; puis la vanit de
la femme, la fiert bien naturelle de tavoir reconquis aprs la
rupture. Seulement, tout au fond de moi, je sentais que a ny
tait plus, quelque chose de fini, de craqu. Comment veux-tu?
aprs des secousses pareilles... Et ne te figure pas que ce soit 
cause de ce malheureux Flamant. Pour lui comme pour toi et tous
les autres, cest fini, mon coeur est mort; mais il reste cet
enfant dont je ne peux plus me passer et qui me ramne auprs du
pre, pauvre homme qui sest perdu par amour et mest revenu de
Mazas aussi fervent et tendre qu notre premire rencontre.
Figure-toi que, lorsque nous nous sommes revus, il a pass toute
la nuit  pleurer sur mon paule; tu vois quil ny avait gure de
quoi te monter la tte...

Je te lai dit, mon cher enfant, jai trop aim, je suis rompue.
 prsent jai besoin quon maime  mon tour, quon me choie, et
madmire, et me berce. Celui-l sera  genoux, ne me verra jamais
de rides ni de cheveux blancs; et sil mpouse, comme il en a
lintention, cest moi qui lui ferai une grce. Compare... Surtout
pas de folies. Mes prcautions sont prises pour que tu ne puisses
me retrouver. Du petit caf de la gare do je tcris, je vois 
travers les arbres la maison o nous avons eu de si bons et de si
cruels moments, et lcriteau qui se balance sur la porte,
attendant de nouveaux htes... Te voil libre, tu nentendras plus
jamais parler de moi... Adieu, un baiser, le dernier, dans le
cou..., mami...



      [1] _Le postillon de Longjumeau_ est un opra de Adam qui
comporte un air trs connu, du temps de Daudet, sur le beau
postillon... [Note de lditeur]





End of the Project Gutenberg EBook of Sapho, by Alphonse Daudet

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both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
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1.F.

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or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


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editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
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