Project Gutenberg's Le vicomte de Bragelonne, Tome III., by Alexandre Dumas

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Title: Le vicomte de Bragelonne, Tome III.

Author: Alexandre Dumas

Release Date: November 4, 2004 [EBook #13949]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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Alexandre Dumas

LE VICOMTE DE BRAGELONNE


TOME III


(1848 -- 1850)



Table des matires

Chapitre CXXXII -- Psychologie royale
Chapitre CXXXIII -- Ce que n'avaient prvu ni naade ni dryade
Chapitre CXXXIV -- Le nouveau gnral des jsuites
Chapitre CXXXV -- L'orage
Chapitre CXXXVI -- La pluie
Chapitre CXXXVII -- Tobie
Chapitre CXXXVIII -- Les quatre chances de Madame
Chapitre CXXXIX -- La loterie
Chapitre CXL -- Malaga
Chapitre CXLI -- La lettre de M. de Baisemeaux
Chapitre CXLII -- O le lecteur verra avec plaisir que Porthos n'a
rien perdu de sa force
Chapitre CXLIII -- Le rat et le fromage
Chapitre CXLIV -- La campagne de Planchet
Chapitre CXLV -- Ce que l'on voit de la maison de Planchet
Chapitre CXLVI -- Comment Porthos, Trchen et Planchet se
quittrent amis, grce  d'Artagnan
Chapitre CXLVII -- La prsentation de Porthos
Chapitre CXLVIII -- Explications
Chapitre CXLIX -- Madame et de Guiche
Chapitre CL -- Montalais et Malicorne
Chapitre CLI -- Comment de Wardes fut reu  la cour
Chapitre CLII -- Le combat
Chapitre CLIII -- Le souper du roi
Chapitre CLIV -- Aprs souper
Chapitre CLV -- Comment d'Artagnan accomplit la mission dont le
roi l'avait charg
Chapitre CLVI -- L'afft
Chapitre CLVII -- Le mdecin
Chapitre CLVIII -- O d'Artagnan reconnat qu'il s'tait tromp,
et que c'tait Manicamp qui avait raison
Chapitre CLIX -- Comment il est bon d'avoir deux cordes  son arc
Chapitre CLX -- M. Malicorne, archiviste du royaume de France
Chapitre CLXI -- Le voyage
Chapitre CLXII -- Trium-Fminat
Chapitre CLXIII -- Premire querelle
Chapitre CLXIV -- Dsespoir
Chapitre CLXV -- La fuite
Chapitre CLXVI -- Comment Louis avait, de son ct, pass le temps
de dix heures et demie  minuit
Chapitre CLXVII -- Les ambassadeurs
Chapitre CLXVIII -- Chaillot
Chapitre CLXIX -- Chez Madame
Chapitre CLXX -- Le mouchoir de Mademoiselle de La Vallire
Chapitre CLXXI -- O il est trait des jardiniers, des chelles et
des filles d'honneur
Chapitre CLXXII -- O il est trait de menuiserie et o il est
donn quelques dtails sur la faon de percer les escaliers
Chapitre CLXXIII -- La promenade aux flambeaux
Chapitre CLXXIV -- L'apparition
Chapitre CLXXV -- Le portrait
Chapitre CLXXVI -- Hampton-Court
Chapitre CLXXVII -- Le courrier de Madame
Chapitre CLXXVIII -- Saint-Aignan suit le conseil de Malicorne
Chapitre CLXXIX -- Deux vieux amis
Chapitre CLXXX -- O l'on voit qu'un march qui ne peut pas se
faire avec l'un peut se faire avec l'autre
Chapitre CLXXXI -- La peau de l'ours
Chapitre CLXXXII -- Chez la reine mre
Chapitre CLXXXIII -- Deux amies
Chapitre CLXXXIV -- Comment Jean de La Fontaine fit son premier
conte
Chapitre CLXXXV -- La Fontaine ngociateur
Chapitre CLXXXVI -- La vaisselle et les diamants de Madame de
Bellire
Chapitre CLXXXVII -- La quittance de M. de Mazarin
Chapitre CLXXXVIII -- La minute de M. Colbert
Chapitre CLXXXIX -- O il semble  l'auteur qu'il est temps d'en
revenir au vicomte de Bragelonne
Chapitre CXC -- Bragelonne continue ses interrogations
Chapitre CXCI -- Deux jalousies
Chapitre CXCII -- Visite domiciliaire
Chapitre CXCIII -- La mthode de Porthos
Chapitre CXCIV -- Le dmnagement, la trappe et le portrait
Chapitre CXCV -- Rivaux politiques
Chapitre CXCVI -- Rivaux amoureux

Chapitre CXXXII -- Psychologie royale


Le roi entra dans ses appartements dun pas rapide.

Peut-tre Louis XIV marchait-il si vite pour ne pas chanceler. Il
laissait derrire lui comme la trace dun deuil mystrieux.

Cette gaiet, que chacun avait remarque dans son attitude  son
arrive, et dont chacun stait rjoui, nul ne lavait peut-tre
approfondie dans son vritable sens; mais ce dpart si orageux, ce
visage si boulevers, chacun le comprit, ou du moins le crut
comprendre facilement.

La lgret de Madame, ses plaisanteries un peu rudes pour un
caractre ombrageux, et surtout pour un caractre de roi;
lassimilation trop familire, sans doute, de ce roi  un homme
ordinaire; voil les raisons que lassemble donna du dpart
prcipit et inattendu de Louis XIV.

Madame, plus clairvoyante dailleurs, ny vit cependant point
dabord autre chose. Ctait assez pour elle davoir rendu quelque
petite torture damour-propre  celui qui, oubliant si promptement
des engagements contracts, semblait avoir pris  tche de
ddaigner sans cause les plus nobles et les plus illustres
conqutes.

Il ntait pas sans une certaine importance pour Madame, dans la
situation o se trouvaient les choses, de faire voir au roi la
diffrence quil y avait  aimer en haut lieu ou  courir
lamourette comme un cadet de province.

Avec ces grandes amours, sentant leur loyaut et leur toute-
puissance, ayant en quelque sorte leur tiquette et leur
ostentation, un roi, non seulement ne drogeait point, mais encore
trouvait repos, scurit, mystre et respect gnral.

Dans labaissement des vulgaires amours, au contraire, il
rencontrait, mme chez les plus humbles sujets, la glose et le
sarcasme; il perdait son caractre dinfaillible et dinviolable.
Descendu dans la rgion des petites misres humaines, il en
subissait les pauvres orages.

En un mot, faire du roi-dieu un simple mortel en le touchant au
coeur, ou plutt mme au visage, comme le dernier de ses sujets,
ctait porter un coup terrible  lorgueil de ce sang gnreux:
on captivait Louis plus encore par lamour-propre que par lamour.
Madame avait sagement calcul sa vengeance; aussi, comme on la
vu, stait-elle venge.

Quon naille pas croire cependant que Madame et les passions
terribles des hrones du Moyen Age et quelle vt les choses sous
leur aspect sombre; Madame, au contraire, jeune, gracieuse,
spirituelle, coquette, amoureuse, plutt de fantaisie,
dimagination ou dambition que de coeur; Madame, au contraire,
inaugurait cette poque de plaisirs faciles et passagers qui
signala les cent vingt ans qui scoulrent entre la moiti du
XVIIe sicle et les trois quarts du XVIIIe.

Madame voyait donc, ou plutt croyait voir les choses sous leur
vritable aspect; elle savait que le roi, son auguste beau-frre,
avait ri le premier de lhumble La Vallire, et que, selon ses
habitudes, il ntait pas probable quil adort jamais la personne
dont il avait pu rire, ne ft-ce quun instant.

Dailleurs, lamour-propre ntait-il pas l, ce dmon souffleur
qui joue un si grand rle dans cette comdie dramatique quon
appelle la vie dune femme; lamour-propre ne disait-il point tout
haut, tout bas,  demi-voix, sur tous les tons possibles, quelle
ne pouvait vritablement, elle, princesse, jeune, belle, riche,
tre compare  la pauvre La Vallire, aussi jeune quelle, cest
vrai, mais bien moins jolie, mais tout  fait pauvre? Et que cela
ntonne point de la part de Madame; on le sait, les plus grands
caractres sont ceux qui se flattent le plus dans la comparaison
quils font deux aux autres, des autres  eux.

Peut-tre demandera-t-on ce que voulait Madame avec cette attaque
si savamment combine? Pourquoi tant de forces dployes, sil ne
sagissait de dbusquer srieusement le roi dun coeur tout neuf
dans lequel il comptait se loger! Madame avait-elle donc besoin de
donner une pareille importance  La Vallire, si elle ne redoutait
pas La Vallire?

Non, Madame ne redoutait pas La Vallire, au point de vue o un
historien qui sait les choses voit lavenir, ou plutt le pass;
Madame ntait point un prophte ou une sibylle; Madame ne pouvait
pas plus quun autre lire dans ce terrible et fatal livre de
lavenir qui garde en ses plus secrtes pages les plus srieux
vnements.

Non, Madame voulait purement et simplement punir le roi de lui
avoir fait une cachotterie toute fminine; elle voulait lui
prouver clairement que sil usait de ce genre darmes offensives,
elle, femme desprit et de race, trouverait certainement dans
larsenal de son imagination des armes dfensives  lpreuve mme
des coups dun roi.

Et dailleurs, elle voulait lui prouver que, dans ces sortes de
guerre, il ny a plus de rois, ou tout au moins que les rois,
combattant pour leur propre compte comme des hommes ordinaires,
peuvent voir leur couronne tomber au premier choc; quenfin, sil
avait espr tre ador tout dabord, de confiance,  son seul
aspect, par toutes les femmes de sa cour, ctait une prtention
humaine, tmraire, insultante pour certaines plus haut places
que les autres, et que la leon, tombant  propos sur cette tte
royale, trop haute et trop fire, serait efficace.

Voil certainement quelles taient les rflexions de Madame 
lgard du roi.

Lvnement restait en dehors.

Ainsi, lon voit quelle avait agi sur lesprit de ses filles
dhonneur et avait prpar dans tous ses dtails la comdie qui
venait de se jouer.

Le roi en fut tout tourdi. Depuis quil avait chapp 
M. de Mazarin, il se voyait pour la premire fois trait en homme.

Une pareille svrit, de la part de ses sujets, lui et fourni
matire  rsistance. Les pouvoirs croissent dans la lutte.

Mais sattaquer  des femmes, tre attaqu par elles, avoir t
jou par de petites provinciales arrives de Blois tout exprs
pour cela, ctait le comble du dshonneur pour un jeune roi plein
de la vanit que lui inspiraient  la fois et ses avantages
personnels et son pouvoir royal.

Rien  faire, ni reproches, ni exil, ni mme bouderies.

Bouder, cet t avouer quon avait t touch, comme Hamlet, par
une arme dmouchete, larme du ridicule.

Bouder des femmes! quelle humiliation! surtout quand ces femmes
ont le rire pour vengeance.

Oh! si, au lieu den laisser toute la responsabilit  des femmes,
quelque courtisan se ft ml  cette intrigue, avec quelle joie
Louis XIV et saisi cette occasion dutiliser la Bastille!

Mais l encore la colre royale sarrtait, repousse par le
raisonnement.

Avoir une arme, des prisons, une puissance presque divine, et
mettre cette toute-puissance au service dune misrable rancune,
ctait indigne, non seulement dun roi, mais mme dun homme.

Il sagissait donc purement et simplement de dvorer en silence
cet affront et dafficher sur son visage la mme mansutude, la
mme urbanit.

Il sagissait de traiter Madame en amie. En amie!... Et pourquoi
pas?

Ou Madame tait linstigatrice de lvnement, ou lvnement
lavait trouve passive.

Si elle avait t linstigatrice, ctait bien hardi  elle, mais
enfin ntait-ce pas son rle naturel?

Qui lavait t chercher dans le plus doux moment de la lune
conjugale pour lui parler un langage amoureux? Qui avait os
calculer les chances de ladultre, bien plus de linceste? Qui,
retranch derrire son omnipotence royale, avait dit  cette jeune
femme: Ne craignez rien, aimez le roi de France, il est au-dessus
de tous, et un geste de son bras arm du sceptre vous protgera
contre tous, mme contre vos remords?

Donc, la jeune femme avait obi  cette parole royale, avait cd
 cette voix corruptrice, et maintenant quelle avait fait le
sacrifice moral de son honneur, elle se voyait paye de ce
sacrifice par une infidlit dautant plus humiliante quelle
avait pour cause une femme bien infrieure  celle qui avait
dabord cru tre aime.

Ainsi, Madame et-elle t linstigatrice de la vengeance, Madame
et eu raison.

Si, au contraire, elle tait passive dans tout cet vnement, quel
sujet avait le roi de lui en vouloir?

Devait-elle, ou plutt pouvait-elle arrter lessor de quelques
langues provinciales? devait-elle, par un excs de zle mal
entendu, rprimer, au risque de lenvenimer, limpertinence de ces
trois petites filles?

Tous ces raisonnements taient autant de piqres sensibles 
lorgueil du roi; mais, quand il avait bien repass tous ces
griefs dans son esprit, Louis XIV stonnait, rflexions faites,
cest--dire aprs la plaie panse, de sentir dautres douleurs
sourdes, insupportables, inconnues.

Et voil ce quil nosait savouer  lui-mme, cest que ces
lancinantes atteintes avaient leur sige au coeur.

Et, en effet, il faut bien que lhistorien lavoue aux lecteurs,
comme le roi se lavouait  lui-mme: il stait laiss
chatouiller le coeur par cette nave dclaration de La Vallire;
il avait cru  lamour pur,  de lamour pour lhomme,  de
lamour dpouill de tout intrt; et son me, plus jeune et
surtout plus nave quil ne le supposait, avait bondi au-devant de
cette autre me qui venait de se rvler  lui par ses
aspirations.

La chose la moins ordinaire dans lhistoire si complexe de
lamour, cest la double inoculation de lamour dans deux coeurs:
pas plus de simultanit que dgalit; lun aime presque toujours
avant lautre, comme lun finit presque toujours daimer aprs
lautre. Aussi le courant lectrique stablit-il en raison de
lintensit de la premire passion qui sallume. Plus Mlle de La
Vallire avait montr damour, plus le roi en avait ressenti.

Et voil justement ce qui tonnait le roi.

Car il lui tait bien dmontr quaucun courant sympathique
navait pu entraner son coeur, puisque cet aveu ntait pas de
lamour, puisque cet aveu ntait quune insulte faite  lhomme
et au roi, puisque enfin ctait, et le mot surtout brlait comme
un fer rouge, puisque enfin ctait une mystification.

Ainsi cette petite fille  laquelle,  la rigueur, on pouvait tout
refuser, beaut, naissance, esprit, ainsi cette petite fille,
choisie par Madame elle-mme en raison de son humilit, avait non
seulement provoqu le roi, mais encore ddaign le roi, cest--
dire un homme qui, comme un sultan dAsie, navait qu chercher
des yeux, qu tendre la main, qu laisser tomber le mouchoir.

Et, depuis la veille, il avait t proccup de cette petite fille
au point de ne penser qu elle, de ne rver que delle; depuis la
veille, son imagination stait amuse  parer son image de tous
les charmes quelle navait point; il avait enfin, lui que tant
daffaires rclamaient, que tant de femmes appelaient, il avait,
depuis la veille, consacr toutes les minutes de sa vie, tous les
battements de son coeur,  cette unique rverie.

En vrit, ctait trop ou trop peu.

Et lindignation du roi lui faisant oublier toutes choses, et
entre autres que de Saint-Aignan tait l, lindignation du roi
sexhalait dans les plus violentes imprcations.

Il est vrai que Saint-Aignan tait tapi dans un coin, et de ce
coin regardait passer la tempte.

Son dsappointement  lui paraissait misrable  ct de la colre
royale.

Il comparait  son petit amour-propre limmense orgueil de ce roi
offens, et, connaissant le coeur des rois en gnral et celui des
puissants en particulier, il se demandait si bientt ce poids de
fureur, suspendu jusque-l sur le vide, ne finirait point par
tomber sur lui, par cela mme que dautres taient coupables et
lui innocent.

En effet, tout  coup le roi sarrta dans sa marche immodre,
et, fixant sur de Saint-Aignan un regard courrouc.

-- Et toi, de Saint-Aignan? scria-t-il.

De Saint-Aignan fit un mouvement qui signifiait:

-- Eh bien! Sire?

-- Oui, tu as t aussi sot que moi, nest-ce pas?

-- Sire, balbutia de Saint-Aignan.

-- Tu tes laiss prendre  cette grossire plaisanterie.

-- Sire, dit de Saint-Aignan, dont le frisson commenait  secouer
les membres, que Votre Majest ne se mette point en colre: les
femmes, elle le sait, sont des cratures imparfaites cres pour
le mal; donc, leur demander le bien cest exiger delles la chose
impossible.

Le roi, qui avait un profond respect de lui-mme, et qui
commenait  prendre sur ses passions cette puissance quil
conserva sur elles toute sa vie, le roi sentit quil se
dconsidrait  montrer tant dardeur pour un si mince objet.

-- Non, dit-il vivement, non, tu te trompes, Saint-Aignan, je ne
me mets pas en colre; jadmire seulement que nous ayons t jous
avec tant dadresse et daudace par ces deux petites filles.
Jadmire surtout que, pouvant nous instruire, nous ayons fait la
folie de nous en rapporter  notre propre coeur.

-- Oh! le coeur, Sire, le coeur, cest un organe quil faut
absolument rduire  ses fonctions physiques, mais quil faut
destituer de toutes fonctions morales. Javoue, quant  moi, que,
lorsque jai vu le coeur de Votre Majest si fort proccup de
cette petite...

-- Proccup, moi? mon coeur proccup? Mon esprit, peut-tre;
mais quant  mon coeur... il tait...

Louis saperut, cette fois encore, que pour couvrir un vide, il
en allait dcouvrir un autre.

-- Au reste, ajouta-t-il, je nai rien  reprocher  cette enfant.
Je savais quelle en aimait un autre.

-- Le vicomte de Bragelonne, oui. Jen avais prvenu Votre
Majest.

-- Sans doute. Mais tu ntais pas le premier. Le comte de La Fre
mavait demand la main de Mlle de La Vallire pour son fils. Eh
bien!  son retour dAngleterre, je les marierai puisquils
saiment.

-- En vrit, je reconnais l toute la gnrosit du roi.

-- Tiens, Saint-Aignan, crois-moi, ne nous occupons plus de ces
sortes de choses, dit Louis.

-- Oui, digrons laffront, Sire, dit le courtisan rsign.

-- Au reste, ce sera chose facile, fit le roi en modulant un
soupir.

-- Et pour commencer, moi... dit Saint-Aignan.

-- Eh bien?

-- Eh bien! je vais faire quelque bonne pigramme sur le trio.
Jappellerai cela: _Naade et Dryade_; cela fera plaisir  Madame.

-- Fais, Saint-Aignan, fais, murmura le roi. Tu me liras tes vers,
cela me distraira. Ah! nimporte, nimporte, Saint-Aignan, ajouta
le roi comme un homme qui respire avec peine, le coup demande une
force surhumaine pour tre dignement soutenu.

Et, comme le roi achevait ainsi en se donnant les airs de la plus
anglique patience, un des valets de service vint gratter  la
porte de la chambre.

De Saint-Aignan scarta par respect.

-- Entrez, fit le roi.

Le valet entrebilla la porte.

-- Que veut-on? demanda Louis.

Le valet montra une lettre plie en forme de triangle.

-- Pour Sa Majest, dit-il.

-- De quelle part?

-- Je lignore; il a t remis par un des officiers de service.

Le roi fit signe, le valet apporta le billet.

Le roi sapprocha des bougies, ouvrit le billet, lut la signature
et laissa chapper un cri.

Saint-Aignan tait assez respectueux pour ne pas regarder; mais,
sans regarder, il voyait et entendait.

Il accourut.

Le roi, dun geste, congdia le valet.

-- Oh! mon Dieu! fit le roi en lisant.

-- Votre Majest se trouve-t-elle indispose? demanda Saint-Aignan
les bras tendus.

-- Non, non, Saint-Aignan; lis!

Et il lui passa le billet.

Les yeux de Saint-Aignan se portrent  la signature.

-- La Vallire! scria-t-il. Oh! Sire!

-- Lis! lis!

Et Saint-Aignan lut:

Sire, pardonnez-moi mon importunit, pardonnez-moi surtout le
dfaut de formalits qui accompagne cette lettre; un billet me
semble plus press et plus pressant quune dpche; je me permets
donc dadresser un billet  Votre Majest.

Je rentre chez moi brise de douleur et de fatigue, Sire, et
jimplore de Votre Majest la faveur dune audience dans laquelle
je pourrai dire la vrit  mon roi.

Sign: Louise de La Vallire.

-- Eh bien? demanda le roi en reprenant la lettre des mains de
Saint Aignan tout tourdi de ce quil venait de lire.

-- Eh bien? rpta Saint-Aignan.

-- Que penses-tu de cela?

-- Je ne sais trop.

-- Mais enfin?

-- Sire, la petite aura entendu gronder la foudre, et elle aura eu
peur.

-- Peur de quoi? demanda noblement Louis.

-- Dame! que voulez-vous, Sire! Votre Majest a mille raisons den
vouloir  lauteur ou aux auteurs dune si mchante plaisanterie,
et la mmoire de Votre Majest, ouverte dans le mauvais sens, est
une ternelle menace pour limprudente.

-- Saint-Aignan, je ne vois pas comme vous.

-- Le roi doit voir mieux que moi.

-- Eh bien! je vois dans ces lignes: de la douleur, de la
contrainte, et maintenant surtout que je me rappelle certaines
particularits de la scne qui sest passe ce soir chez Madame...
Enfin...

Le roi sarrta sur ce sens suspendu.

-- Enfin, reprit Saint-Aignan, Votre Majest va donner audience,
voil ce quil y a de plus clair dans tout cela.

-- Je ferai mieux, Saint-Aignan.

-- Que ferez-vous, Sire?

-- Prends ton manteau.

-- Mais, Sire...

-- Tu sais o est la chambre des filles de Madame?

-- Certes.

-- Tu sais un moyen dy pntrer?

-- Oh! quant  cela, non.

-- Mais enfin tu dois connatre quelquun par l?

-- En vrit, Votre Majest est la source de toute bonne ide.

-- Tu connais quelquun?

-- Oui.

-- Qui connais-tu? Voyons.

-- Je connais certain garon qui est au mieux avec certaine fille.

-- Dhonneur?

-- Oui, dhonneur, Sire.

-- Avec Tonnay-Charente? demanda Louis en riant.

-- Non, malheureusement; avec Montalais.

-- Il sappelle?

-- Malicorne.

-- Bon! Et tu peux compter sur lui?

-- Je le crois, Sire. Il doit bien avoir quelque clef... Et sil
en a une, comme je lui ai rendu service... il men fera part.

-- Cest au mieux. Partons!

-- Je suis aux ordres de Votre Majest.

Le roi jeta son propre manteau sur les paules de Saint-Aignan et
lui demanda le sien. Puis tous deux gagnrent le vestibule.


Chapitre CXXXIII -- Ce que n'avaient prvu ni naade ni dryade


De Saint-Aignan sarrta au pied de lescalier qui conduisait aux
entresols chez les filles dhonneur, au premier chez Madame. De
l, par un valet qui passait, il fit prvenir Malicorne, qui tait
encore chez Monsieur.

Au bout de dix minutes, Malicorne arriva le nez au vent et
flairant dans lombre.

Le roi se recula, gagnant la partie la plus obscure du vestibule.

Au contraire, de Saint-Aignan savana.

Mais, aux premiers mots par lesquels il formula son dsir,
Malicorne recula tout net.

-- Oh! oh! dit-il, vous me demandez  tre introduit dans les
chambres des filles dhonneur?

-- Oui.

-- Vous comprenez que je ne puis faire une pareille chose sans
savoir dans quel but vous la dsirez.

-- Malheureusement, cher monsieur Malicorne, il mest impossible
de donner aucune explication; il faut donc que vous vous fiiez 
moi comme un ami qui vous a tir dembarras hier et qui vous prie
de len tirer aujourdhui.

-- Mais moi, monsieur, je vous disais ce que je voulais; ce que je
voulais, ctait ne point coucher  la belle toile, et tout
honnte homme peut avouer un pareil dsir; tandis que vous, vous
navouez rien.

-- Croyez, mon cher monsieur Malicorne, insista de Saint-Aignan,
que, sil mtait permis de mexpliquer, je mexpliquerais.

-- Alors, mon cher monsieur, impossible que je vous permette
dentrer chez Mlle de Montalais.

-- Pourquoi?

-- Vous le savez mieux que personne, puisque vous mavez pris sur
un mur, faisant la cour  Mlle de Montalais; or, ce serait
complaisant  moi, vous en conviendrez, lui faisant la cour, de
vous ouvrir la porte de sa chambre.

-- Eh! qui vous dit que ce soit pour elle que je vous demande la
clef?

-- Pour qui donc alors?

-- Elle ne loge pas seule, ce me semble?

-- Non, sans doute.

-- Elle loge avec Mlle de La Vallire?

-- Oui, mais vous navez pas plus affaire rellement  Mlle de La
Vallire qu Mlle de Montalais, et il ny a que deux hommes  qui
je donnerais cette clef: cest  M. de Bragelonne, sil me priait
de la lui donner; cest au roi, sil me lordonnait.

-- Eh bien! donnez-moi donc cette clef, monsieur, je vous
lordonne, dit le roi en savanant hors de lobscurit et en
entrouvrant son manteau. Mlle de Montalais descendra prs de vous,
tandis que nous monterons prs de Mlle de La Vallire: cest, en
effet,  elle seule que nous avons affaire.

-- Le roi! scria Malicorne en se courbant jusquaux genoux du
roi.

-- Oui, le roi, dit Louis en souriant, le roi qui vous sait aussi
bon gr de votre rsistance que de votre capitulation. Relevez-
vous, monsieur; rendez nous le service que nous vous demandons.

-- Sire,  vos ordres, dit Malicorne en montant lescalier.

-- Faites descendre Mlle de Montalais, dit le roi, et ne lui
sonnez mot de ma visite.

Malicorne sinclina en signe dobissance et continua de monter.

Mais le roi, par une vive rflexion, le suivit, et cela avec une
rapidit si grande, que, quoique Malicorne et dj la moiti des
escaliers davance, il arriva en mme temps que lui  la chambre.

Il vit alors, par la porte demeure entrouverte derrire
Malicorne, La Vallire toute renverse dans un fauteuil, et 
lautre coin Montalais, qui peignait ses cheveux, en robe de
chambre, debout devant une grande glace et tout en parlementant
avec Malicorne.

Le roi ouvrit brusquement la porte et entra.

Montalais poussa un cri au bruit que fit la porte, et,
reconnaissant le roi, elle sesquiva.

 cette vue, La Vallire, de son ct, se redressa comme une morte
galvanise et retomba sur son fauteuil.

Le roi savana lentement vers elle.

-- Vous voulez une audience, mademoiselle, lui dit-il avec
froideur, me voici prt  vous entendre. Parlez.

De Saint-Aignan, fidle  son rle de sourd, daveugle et de muet,
de Saint-Aignan stait plac, lui, dans une encoignure de porte,
sur un escabeau que le hasard lui avait procur tout exprs.

Abrit sous la tapisserie qui servait de portire, adoss  la
muraille mme, il couta ainsi sans tre vu, se rsignant au rle
de bon chien de garde qui attend et qui veille sans jamais gner
le matre. La Vallire, frappe de terreur  laspect du roi
irrit, se leva une seconde fois, et, demeurant dans une posture
humble et suppliante:

-- Sire, balbutia-t-elle, pardonnez-moi.

-- Eh! mademoiselle, que voulez-vous que je vous pardonne? demanda
Louis XIV.

-- Sire, jai commis une grande faute, plus quune grande faute,
un grand crime.

-- Vous?

-- Sire, jai offens Votre Majest.

-- Pas le moins du monde, rpondit Louis XIV.

-- Sire, je vous en supplie, ne gardez point vis--vis de moi
cette terrible gravit qui dcle la colre bien lgitime du roi.
Je sens que je vous ai offens, Sire; mais jai besoin de vous
expliquer comment je ne vous ai point offens de mon plein gr.

-- Et dabord, mademoiselle, dit le roi, en quoi mauriez-vous
offens? Je ne le vois pas. Est-ce par une plaisanterie de jeune
fille, plaisanterie fort innocente? Vous vous tes raille dun
jeune homme crdule: cest bien naturel; toute autre femme  votre
place et fait ce que vous avez fait.

-- Oh! Votre Majest mcrase avec ces paroles.

-- Et pourquoi donc?

-- Parce que, si la plaisanterie ft venue de moi, elle net pas
t innocente.

-- Enfin, mademoiselle, reprit le roi, est-ce l tout ce que vous
aviez  me dire en me demandant une audience?

Et le roi fit presque un pas en arrire.

Alors La Vallire, avec une voix brve et entrecoupe, avec des
yeux desschs par le feu des larmes, fit  son tour un pas vers
le roi.

-- Votre Majest a tout entendu? dit-elle.

-- Tout, quoi?

-- Tout ce qui a t dit par moi au chne royal?

-- Je nen ai pas perdu une seule parole, mademoiselle.

-- Et Votre Majest, lorsquelle meut entendue, a pu croire que
javais abus de sa crdulit.

-- Oui, crdulit, cest bien cela, vous avez dit le mot.

-- Et Votre Majest na pas souponn quune pauvre fille comme
moi peut tre force quelquefois de subir la volont dautrui?

-- Pardon, mais je ne comprendrai jamais que celle dont la volont
semblait sexprimer si librement sous le chne royal se laisst
influencer  ce point par la volont dautrui.

-- Oh! mais la menace, Sire!

-- La menace!... Qui vous menaait? qui osait vous menacer?

-- Ceux qui ont le droit de le faire, Sire.

-- Je ne reconnais  personne le droit de menace dans mon royaume.

-- Pardonnez-moi, Sire, il y a prs de Votre Majest mme des
personnes assez haut places pour avoir ou pour se croire le droit
de perdre une jeune fille sans avenir, sans fortune, et nayant
que sa rputation.

-- Et comment la perdre?

-- En lui faisant perdre cette rputation par une honteuse
expulsion.

-- Oh! mademoiselle, dit le roi avec une amertume profonde, jaime
fort les gens qui se disculpent sans incriminer les autres.

-- Sire!

-- Oui, et il mest pnible, je lavoue, de voir quune
justification facile, comme pourrait ltre la vtre, se vienne
compliquer devant moi dun tissu de reproches et dimputations.

-- Auxquelles vous najoutez pas foi alors? scria La Vallire.

Le roi garda le silence.

-- Oh! dites-le donc! rpta La Vallire avec vhmence.

-- Je regrette de vous lavouer, rpta le roi en sinclinant avec
froideur.

-- La jeune fille poussa une profonde exclamation, et, frappant
ses mains lune dans lautre:

-- Ainsi vous ne me croyez pas? dit-elle.

Le roi ne rpondit rien.

Les traits de La Vallire saltrrent  ce silence.

-- Ainsi vous supposez que moi, moi! dit-elle, jai ourdi ce
ridicule, cet infme complot de me jouer aussi imprudemment de
Votre Majest?

-- Eh! mon Dieu! ce nest ni ridicule ni infme, dit le roi; ce
nest pas mme un complot: cest une raillerie plus ou moins
plaisante, voil tout.

-- Oh! murmura la jeune fille dsespre, le roi ne me croit pas,
le roi ne veut pas me croire.

-- Mais non, je ne veux pas vous croire.

-- Mon Dieu! mon Dieu!

-- coutez: quoi de plus naturel, en effet? Le roi me suit,
mcoute, me guette; le roi veut peut-tre samuser  mes dpens,
amusons-nous aux siens, et, comme le roi est un homme de coeur,
prenons-le par le coeur.

La Vallire cacha sa tte dans ses mains en touffant un sanglot.
Le roi continua impitoyablement; il se vengeait sur la pauvre
victime de tout ce quil avait souffert.

-- Supposons donc cette fable que je laime et que je laie
distingu. Le roi est si naf et si orgueilleux  la fois, quil
me croira, et alors nous irons raconter cette navet du roi, et
nous rirons.

-- Oh! scria La Vallire, penser cela, penser cela, cest
affreux!

-- Et, poursuivit le roi, ce nest pas tout: si ce prince
orgueilleux vient  prendre au srieux la plaisanterie, sil a
limprudence den tmoigner publiquement quelque chose comme de la
joie, eh bien! devant toute la cour, le roi sera humili; or, ce
sera, un jour, un rcit charmant  faire  mon amant, une part de
dot  apporter  mon mari, que cette aventure dun roi jou par
une malicieuse jeune fille.

-- Sire! scria La Vallire gare, dlirante, pas un mot de
plus, je vous en supplie; vous ne voyez donc pas que vous me tuez?

-- Oh! raillerie, murmura le roi, qui commenait cependant 
smouvoir.

La Vallire tomba  genoux, et cela si rudement, que ses genoux
rsonnrent sur le parquet.

Puis, joignant les mains:

-- Sire, dit-elle, je prfre la honte  la trahison.

-- Que faites-vous? demanda le roi, mais sans faire un mouvement
pour relever la jeune fille.

-- Sire, quand je vous aurai sacrifi mon honneur et ma raison,
vous croirez peut-tre  ma loyaut. Le rcit qui vous a t fait
chez Madame et par Madame est un mensonge; ce que jai dit sous le
grand chne...

-- Eh bien?

-- Cela seulement, ctait la vrit.

-- Mademoiselle! scria le roi.

-- Sire, scria La Vallire entrane par la violence de ses
sensations, Sire, duss-je mourir de honte  cette place o sont
enracins mes deux genoux, je vous le rpterai jusqu ce que la
voix me manque: jai dit que je vous aimais... eh bien! je vous
aime!

-- Vous?

-- Je vous aime, Sire, depuis le jour o je vous ai vu, depuis
qu Blois, o je languissais, votre regard royal est tomb sur
moi, lumineux et vivifiant; je vous aime! Sire. Cest un crime de
lse-majest, je le sais, quune pauvre fille comme moi aime son
roi et le lui dise. Punissez-moi de cette audace, mprisez-moi
pour cette imprudence; mais ne dites jamais, mais ne croyez jamais
que je vous ai raill, que je vous ai trahi. Je suis dun sang
fidle  la royaut, Sire; et jaime... jaime mon roi!... Oh! je
me meurs!

Et tout  coup, puise de force, de voix, dhaleine, elle tomba
plie en deux, pareille  cette fleur dont parle Virgile et qua
touche la faux du moissonneur.

Le roi,  ces mots,  cette vhmente supplique, navait gard ni
rancune, ni doute; son coeur tout entier stait ouvert au souffle
ardent de cet amour qui parlait un si noble et si courageux
langage.

Aussi, lorsquil entendit laveu passionn de cet amour, il
faiblit, et voila son visage dans ses deux mains.

Mais, lorsquil sentit les mains de La Vallire cramponnes  ses
mains, lorsque la tide pression de lamoureuse jeune fille eut
gagn ses artres, il sembrasa  son tour, et, saisissant La
Vallire  bras-le-corps, il la releva et la serra contre son
coeur.

Mais elle, mourante, laissant aller sa tte vacillante sur ses
paules, ne vivait plus.

Alors le roi, effray, appela de Saint-Aignan.

De Saint-Aignan, qui avait pouss la discrtion jusqu rester
immobile dans son coin en feignant dessuyer une larme, accourut 
cet appel du roi.

Alors il aida Louis  faire asseoir la jeune fille sur un
fauteuil, lui frappa dans les mains, lui rpandit de leau de la
reine de Hongrie en lui rptant:

-- Mademoiselle, allons, mademoiselle, cest fini, le roi vous
croit, le roi vous pardonne. Eh! l, l! prenez garde, vous allez
mouvoir trop violemment le roi, mademoiselle; Sa Majest est
sensible, Sa Majest a un coeur. Ah! diable! mademoiselle, faites-
y attention, le roi est fort ple.

En effet, le roi plissait visiblement.

Quant  La Vallire, elle ne bougeait pas.

-- Mademoiselle! mademoiselle! en vrit, continuait de Saint-
Aignan, revenez  vous, je vous en prie, je vous en supplie, il
est temps; songez  une chose, cest que si le roi se trouvait
mal, je serais oblig dappeler son mdecin. Ah! quelle extrmit,
mon Dieu! Mademoiselle, chre mademoiselle, revenez  vous, faites
un effort, vite, vite!

Il tait difficile de dployer plus dloquence persuasive que ne
le faisait Saint-Aignan; mais quelque chose de plus nergique et
de plus actif encore que cette loquence rveilla La Vallire.

Le roi stait agenouill devant elle, et lui imprimait dans la
paume de la main ces baisers brlants qui sont aux mains ce que le
baiser des lvres est au visage. Elle revint enfin  elle, rouvrit
languissamment les yeux, et, avec un mourant regard:

-- Oh! Sire, murmura-t-elle, Votre Majest ma donc pardonn?

Le roi ne rpondit pas... il tait encore trop mu.

De Saint-Aignan crut devoir sloigner de nouveau... Il avait
devin la flamme qui jaillissait des yeux de Sa Majest.

La Vallire se leva.

-- Et maintenant, Sire, dit-elle avec courage, maintenant que je
me suis justifie, je lespre du moins, aux yeux de Votre
Majest, accordez-moi de me retirer dans un couvent. Jy bnirai
mon roi toute ma vie, et jy mourrai en aimant Dieu, qui ma fait
un jour de bonheur.

-- Non, non, rpondit le roi, non, vous vivrez ici en bnissant
Dieu, au contraire, mais en aimant Louis, qui vous fera toute une
existence de flicit, Louis qui vous aime, Louis qui vous le
jure!

-- Oh! Sire, Sire!...

Et sur ce doute de La Vallire, les baisers du roi devinrent si
brlants, que de Saint-Aignan crut quil tait de son devoir de
passer de lautre ct de la tapisserie.

Mais ces baisers, quelle navait pas eu la force de repousser
dabord, commencrent  brler la jeune fille.

-- Oh! Sire, scria-t-elle alors, ne me faites pas repentir
davoir t si loyale, car ce serait me prouver que Votre Majest
me mprise encore.

-- Mademoiselle, dit soudain le roi en se reculant plein de
respect, je naime et nhonore rien au monde plus que vous, et
rien  ma cour ne sera, jen jure Dieu, aussi estim que vous ne
le serez dsormais; je vous demande donc pardon de mon
emportement, mademoiselle, il venait dun excs damour; mais je
puis vous prouver que jaimerai encore davantage, en vous
respectant autant que vous pourrez le dsirer.

Puis, sinclinant devant elle et lui prenant la main:

-- Mademoiselle, lui dit-il, voulez-vous me faire cet honneur
dagrer le baiser que je dpose sur votre main?

Et la lvre du roi se posa respectueuse et lgre sur la main
frissonnante de la jeune fille.

-- Dsormais, ajouta Louis en se relevant et en couvrant La
Vallire de son regard, dsormais vous tes sous ma protection. Ne
parlez  personne du mal que je vous ai fait, pardonnez aux autres
celui quils ont pu vous faire.  lavenir, vous serez tellement
au-dessus de ceux-l, que, loin de vous inspirer de la crainte,
ils ne vous feront plus mme piti.

Et il salua religieusement comme au sortir dun temple.

Puis, appelant de Saint-Aignan, qui sapprocha tout humble:

-- Comte, dit-il, jespre que Mademoiselle voudra bien vous
accorder un peu de son amiti en retour de celle que je lui ai
voue  jamais.

De Saint-Aignan flchit le genou devant La Vallire.

-- Quelle joie pour moi, murmura-t-il, si Mademoiselle me fait un
pareil honneur!

-- Je vais vous renvoyer votre compagne, dit le roi. Adieu,
mademoiselle, ou plutt au revoir: faites-moi la grce de ne pas
moublier dans votre prire.

-- Oh! Sire, dit La Vallire, soyez tranquille: vous tes avec
Dieu dans mon coeur.

Ce dernier mot enivra le roi, qui, tout joyeux, entrana de Saint-
Aignan par les degrs.

Madame navait pas prvu ce dnouement-l: ni naade ni dryade
nen avaient parl.


Chapitre CXXXIV -- Le nouveau gnral des jsuites


Tandis que La Vallire et le roi confondaient dans leur premier
aveu tous les chagrins du pass, tout le bonheur du prsent,
toutes les esprances de lavenir, Fouquet, rentr chez lui,
cest--dire dans lappartement qui lui avait t dparti au
chteau, Fouquet sentretenait avec Aramis, justement de tout ce
que le roi ngligeait en ce moment.

-- Vous me direz, commena Fouquet, lorsquil eut install son
hte dans un fauteuil et pris place lui-mme  ses cts, vous me
direz, monsieur dHerblay, o nous en sommes maintenant de
laffaire de Belle-le, et si vous en avez reu quelques
nouvelles.

-- Monsieur le surintendant, rpondit Aramis, tout va de ce ct
comme nous le dsirons; les dpenses ont t soldes, rien na
transpir de nos desseins.

-- Mais les garnisons que le roi voulait y mettre?

-- Jai reu ce matin la nouvelle quelles y taient arrives
depuis quinze jours.

-- Et on les a traites?

--  merveille.

-- Mais lancienne garnison, quest-elle devenue?

-- Elle a repris terre  Sarzeau, et on la immdiatement dirige
sur Quimper.

-- Et les nouveaux garnisaires?

-- Sont  nous  cette heure.

-- Vous tes sr de ce que vous dites, mon cher monsieur de
Vannes?

-- Sr, et vous allez voir, dailleurs, comment les choses se sont
passes.

-- Mais de toutes les garnisons, vous savez cela, Belle-le est
justement la plus mauvaise.

-- Je sais cela et jagis en consquence; pas despace, pas de
communications, pas de femmes, pas de jeu; or, aujourdhui, cest
grande piti, ajouta Aramis avec un de ces sourires qui
nappartenaient qu lui, de voir combien les jeunes gens
cherchent  se divertir, et combien, en consquence, ils inclinent
vers celui qui paie les divertissements.

-- Mais sils samusent  Belle-le?

-- Sils samusent de par le roi, ils aimeront le roi; mais sils
sennuient de par le roi et samusent de par M. Fouquet, ils
aimeront M. Fouquet.

-- Et vous avez prvenu mon intendant, afin quaussitt leur
arrive...

-- Non pas: on les a laisss huit jours sennuyer tout  leur
aise; mais, au bout de huit jours, ils ont rclam, disant que les
derniers officiers samusaient plus queux. On leur a rpondu
alors que les anciens officiers avaient su se faire un ami de
M. Fouquet, et que M. Fouquet, les connaissant pour des amis, leur
avait ds lors voulu assez de bien pour quils ne sennuyassent
point sur ses terres. Alors ils ont rflchi. Mais aussitt
lintendant a ajout que, sans prjuger les ordres de M. Fouquet,
il connaissait assez son matre pour savoir que tout gentilhomme
au service du roi lintressait, et quil ferait, bien quil ne
connt pas les nouveaux venus, autant pour eux quil avait fait
pour les autres.

--  merveille! Et, l-dessus, les effets ont suivi les promesses,
jespre? Je dsire, vous le savez, quon ne promette jamais en
mon nom sans tenir.

-- L-dessus, on a mis  la disposition des officiers nos deux
corsaires et vos chevaux; on leur a donn les clefs de la maison
principale; en sorte quils y font des parties de chasse et des
promenades avec ce quils trouvent de dames  Belle-le, et ce
quils ont pu en recruter ne craignant pas le mal de mer dans les
environs.

-- Et il y en a bon nombre  Sarzeau et  Vannes, nest-ce pas,
Votre Grandeur?

-- Oh! sur toute la cte, rpondit tranquillement Aramis.

-- Maintenant, pour les soldats?

-- Tout est relatif, vous comprenez; pour les soldats, du vin, des
vivres excellents et une haute paie.

-- Trs bien; en sorte?...

-- En sorte que nous pouvons compter sur cette garnison, qui est
dj meilleure que lautre.

-- Bien.

-- Il en rsulte que, si Dieu consent  ce que lon nous
renouvelle ainsi les garnisaires seulement tous les deux mois, au
bout de trois ans larme y aura pass, si bien quau lieu davoir
un rgiment pour nous, nous aurons cinquante mille hommes.

-- Oui, je savais bien, dit Fouquet, que nul autant que vous,
monsieur dHerblay, ntait un ami prcieux, impayable; mais dans
tout cela, ajouta -- t-il en riant, nous oublions notre ami du
Vallon: que devient-il? Pendant ces trois jours que jai passs 
Saint-Mand, jai tout oubli, je lavoue.

-- Oh! je ne loublie pas, moi, reprit Aramis. Porthos est 
Saint-Mand, graiss sur toutes les articulations, choy en
nourriture, soign en vins; je lui ai fait donner la promenade du
petit parc, promenade que vous vous tes rserve pour vous seul;
il en use. Il recommence  marcher; il exerce sa force en courbant
de jeunes ormes ou en faisant clater de vieux chnes, comme
faisait Milon de Crotone, et comme il ny a pas de lions dans le
parc, il est probable que nous le retrouverons entier. Cest un
brave que notre Porthos.

-- Oui; mais, en attendant, il va sennuyer.

-- Oh! jamais.

-- Il va questionner?

-- Il ne voit personne.

-- Mais, enfin, il attend ou espre quelque chose?

-- Je lui ai donn un espoir que nous raliserons quelque matin,
et il vit l dessus.

-- Lequel?

-- Celui dtre prsent au roi.

-- Oh! oh! en quelle qualit?

-- Dingnieur de Belle-le, pardieu!

-- Est-ce possible?

-- Cest vrai.

-- Certainement; maintenant ne serait-il point ncessaire quil
retournt  Belle-le?

-- Indispensable; je songe mme  ly envoyer le plus tt
possible. Porthos a beaucoup de reprsentation; cest un homme
dont dArtagnan, Athos et moi connaissons seuls le faible. Porthos
ne se livre jamais; il est plein de dignit; devant les officiers,
il fera leffet dun paladin du temps des croisades. Il grisera
ltat-major sans se griser, et sera pour tout le monde un objet
dadmiration et de sympathie; puis, sil arrivait que nous
eussions un ordre  faire excuter, Porthos est une consigne
vivante, et il faudra toujours en passer par o il voudra.

-- Donc, renvoyez-le.

-- Aussi est-ce mon dessein, mais dans quelques jours seulement,
car il faut que je vous dise une chose.

-- Laquelle?

-- Cest que je me dfie de dArtagnan. Il nest pas 
Fontainebleau comme vous lavez pu remarquer, et dArtagnan nest
jamais absent ou oisif impunment. Aussi maintenant que mes
affaires sont faites, je vais tcher de savoir quelles sont les
affaires que fait dArtagnan.

-- Vos affaires sont faites, dites-vous?

-- Oui.

-- Vous tes bien heureux, en ce cas, et jen voudrais pouvoir
dire autant.

-- Jespre que vous ne vous inquitez plus?

-- Hum!

-- Le roi vous reoit  merveille.

-- Oui.

-- Et Colbert vous laisse en repos?

--  peu prs.

-- En ce cas, dit Aramis avec cette suite dides qui faisait sa
force, en ce cas, nous pouvons donc songer  ce que je vous disais
hier  propos de la petite?

-- Quelle petite?

-- Vous avez dj oubli?

-- Oui.

--  propos de La Vallire?

-- Ah! cest juste.

-- Vous rpugne-t-il donc de gagner cette fille?

-- Sur un seul point.

-- Lequel?

-- Cest que le coeur est intress autre part, et que je ne
ressens absolument rien pour cette enfant.

-- Oh! oh! dit Aramis; occup par le coeur, avez-vous dit?

-- Oui.

-- Diable! il faut prendre garde  cela.

-- Pourquoi?

-- Parce quil serait terrible dtre occup par le coeur quand,
ainsi que vous, on a tant besoin de sa tte.

-- Vous avez raison. Aussi, vous le voyez,  votre premier appel
jai tout quitt. Mais revenons  la petite. Quelle utilit voyez-
vous  ce que je moccupe delle?

-- Le voici. Le roi, dit-on, a un caprice pour cette petite,  ce
que lon croit du moins.

-- Et vous qui savez tout, vous savez autre chose?

-- Je sais que le roi a chang bien rapidement; quavant-hier le
roi tait tout feu pour Madame; quil y a dj quelques jours,
Monsieur sest plaint de ce feu  la reine mre; quil y a eu des
brouilles conjugales, des gronderies maternelles.

-- Comment savez-vous tout cela?

-- Je le sais, enfin.

-- Eh bien?

-- Eh bien!  la suite de ces brouilles et de ces gronderies, le
roi na plus adress la parole, na plus fait attention  Son
Altesse Royale.

-- Aprs?

-- Aprs, il sest occup de Mlle de La Vallire. Mlle de La
Vallire est fille dhonneur de Madame. Savez-vous ce quen amour
on appelle un chaperon?

-- Sans doute.

-- Eh bien! Mlle de La Vallire est le chaperon de Madame.
Profitez de cette position. Vous navez pas besoin de cela. Mais
enfin, lamour-propre bless rendra la conqute plus facile; la
petite aura le secret du roi et de Madame. Vous ne savez pas ce
quun homme intelligent fait avec un secret.

-- Mais comment arriver  elle?

-- Vous me demandez cela? fit Aramis.

-- Sans doute, je naurai pas le temps de moccuper delle.

-- Elle est pauvre, elle est humble, vous lui crerez une
position: soit quelle subjugue le roi comme matresse, soit
quelle ne se rapproche de lui que comme confidente, vous aurez
fait une nouvelle adepte.

-- Cest bien, dit Fouquet. Que ferons-nous  lgard de cette
petite?

-- Quand vous avez dsir une femme, quavez-vous fait, monsieur
le surintendant?

-- Je lui ai crit. Jai fait mes protestations damour. Jy ai
ajout mes offres de service, et jai sign Fouquet.

-- Et nulle na rsist?

-- Une seule, dit Fouquet. Mais il y a quatre jours quelle a cd
comme les autres.

-- Voulez-vous prendre la peine dcrire? dit Aramis  Fouquet en
lui prsentant une plume.

Fouquet la prit.

-- Dictez, dit-il. Jai tellement la tte occupe ailleurs, que je
ne saurais trouver deux lignes.

-- Soit, fit Aramis. crivez.

Et il dicta:

Mademoiselle, je vous ai vue, et vous ne serez point tonne que
je vous aie trouve belle.

Mais vous ne pouvez, faute dune position digne de vous, que
vgter  la Cour.

Lamour dun honnte homme, au cas o vous auriez quelque
ambition, pourrait servir dauxiliaire  votre esprit et  vos
charmes.

Je mets mon amour  vos pieds; mais, comme un amour, si humble et
si discret quil soit, peut compromettre lobjet de son culte, il
ne sied pas quune personne de votre mrite risque dtre
compromise sans rsultat sur son avenir.

Si vous daignez rpondre  mon amour, mon amour vous prouvera sa
reconnaissance en vous faisant  tout jamais libre et
indpendante.

Aprs avoir crit, Fouquet regarda Aramis.

-- Signez, dit celui-ci.

-- Est-ce bien ncessaire?

-- Votre signature au bas de cette lettre vaut un million; vous
oubliez cela, mon cher surintendant.

Fouquet signa.

-- Maintenant, par qui enverrez-vous la lettre? demanda Aramis.

-- Mais par un valet excellent.

-- Dont vous tes sr?

-- Cest mon grison ordinaire.

-- Trs bien.

-- Au reste, nous jouons, de ce ct-l, un jeu qui nest pas
lourd.

-- Comment cela?

-- Si ce que vous dites est vrai des complaisances de la petite
pour le roi et pour Madame, le roi lui donnera tout largent
quelle peut dsirer.

-- Le roi a donc de largent? demanda Aramis.

-- Dame! il faut croire, il nen demande plus.

-- Oh! il en redemandera, soyez tranquille.

-- Il y a mme plus, jeusse cru quil me parlerait de cette fte
de Vaux.

-- Eh bien?

-- Il nen a point parl.

-- Il en parlera.

-- Oh! vous croyez le roi bien cruel, mon cher dHerblay.

-- Pas lui.

-- Il est jeune; donc, il est bon.

-- Il est jeune; donc, il est faible ou passionn; et M. Colbert
tient dans sa vilaine main sa faiblesse ou ses passions.

-- Vous voyez bien que vous le craignez.

-- Je ne le nie pas.

-- Alors, je suis perdu.

-- Comment cela?

-- Je ntais fort auprs du roi que par largent.

-- Aprs?

-- Et je suis ruin.

-- Non.

-- Comment, non? Savez-vous mes affaires mieux que moi?

-- Peut-tre.

-- Et cependant sil demande cette fte?

-- Vous la donnerez.

-- Mais largent?

-- En avez-vous jamais manqu?

-- Oh! si vous saviez  quel prix je me suis procur le dernier.

-- Le prochain ne vous cotera rien.

-- Qui donc me le donnera?

-- Moi.

-- Vous me donnerez six millions?

-- Oui.

-- Vous, six millions?

-- Dix, sil le faut.

-- En vrit, mon cher dHerblay, dit Fouquet, votre confiance
mpouvante plus que la colre du roi.

-- Bah!

-- Qui donc tes-vous?

-- Vous me connaissez, ce me semble.

-- Je me trompe; alors, que voulez-vous?

-- Je veux sur le trne de France un roi qui soit dvou 
M. Fouquet, et je veux que M. Fouquet me soit dvou.

-- Oh! scria Fouquet en lui serrant la main, quant  vous
appartenir, je vous appartiens bien; mais, croyez-le bien, mon
cher dHerblay, vous vous faites illusion.

-- En quoi?

-- Jamais le roi ne me sera dvou.

-- Je ne vous ai pas dit que le roi vous serait dvou, ce me
semble.

-- Mais si, au contraire, vous venez de le dire.

-- Je nai pas dit le roi. Jai dit un roi.

-- Nest-ce pas tout un?

-- Au contraire, cest fort diffrent.

-- Je ne comprends pas.

-- Vous allez comprendre. Supposez que ce roi soit un autre homme
que Louis XIV.

-- Un autre homme?

-- Oui, qui tienne tout de vous.

-- Impossible!

-- Mme son trne.

-- Oh! vous tes fou! Il ny a pas dautre homme que le roi Louis
XIV qui puisse sasseoir sur le trne de France, je nen vois pas,
pas un seul.

-- Jen vois un, moi.

--  moins que ce ne soit Monsieur, dit Fouquet en regardant
Aramis avec inquitude... Mais Monsieur...

-- Ce nest pas Monsieur.

-- Mais comment voulez-vous quun prince qui ne soit pas de la
race, comment voulez-vous quun prince qui naura aucun droit...

-- Mon roi  moi, ou plutt votre roi  vous, sera tout ce quil
faut quil soit, soyez tranquille.

-- Prenez garde, prenez garde, monsieur dHerblay, vous me donnez
le frisson, vous me donnez le vertige.

Aramis sourit.

-- Vous avez le frisson et le vertige  peu de frais, rpliqua-t-
il.

-- Oh! encore une fois, vous mpouvantez.

Aramis sourit.

-- Vous riez? demanda Fouquet.

-- Et, le jour venu, vous rirez comme moi; seulement, je dois
maintenant tre seul  rire.

-- Mais expliquez-vous.

-- Au jour venu, je mexpliquerai, ne craignez rien. Vous ntes
pas plus saint Pierre que je ne suis Jsus, et je vous dirai
pourtant: Homme de peu de foi, pourquoi doutez-vous?

-- Eh! mon Dieu! je doute... je doute, parce que je ne vois pas.

-- Cest qualors vous tes aveugle: je ne vous traiterai donc
plus en saint Pierre, mais en saint Paul, et je vous dirai: Un
jour viendra o tes yeux souvriront.

-- Oh! dit Fouquet que je voudrais croire!

-- Vous ne croyez pas! vous  qui jai fait dix fois traverser
labme o seul vous vous fussiez engouffr; vous ne croyez pas,
vous qui de procureur gnral tes mont au rang dintendant, du
rang dintendant au rang de premier ministre, et qui du rang de
premier ministre passerez  celui de maire du palais. Mais, non,
dit-il avec son ternel sourire... Non, non, vous ne pouvez voir,
et, par consquent vous ne pouvez croire cela.

Et Aramis se leva pour se retirer.

-- Un dernier mot, dit Fouquet, vous ne mavez jamais parl ainsi,
vous ne vous tes jamais montr si confiant, ou plutt si
tmraire.

-- Parce que, pour parler haut, il faut avoir la voix libre.

-- Vous lavez donc?

-- Oui.

-- Depuis peu de temps alors?

-- Depuis hier.

-- Oh! monsieur dHerblay, prenez garde, vous poussez la scurit
jusqu laudace.

-- Parce que lon peut tre audacieux quand on est puissant.

-- Vous tes puissant?

-- Je vous ai offert dix millions, je vous les offre encore.

Fouquet se leva troubl  son tour.

-- Voyons, dit-il, voyons: vous avez parl de renverser des rois,
de les remplacer par dautres rois. Dieu me pardonne! mais voil,
si je ne suis fou, ce que vous avez dit tout  lheure.

-- Vous ntes pas fou, et jai vritablement dit cela tout 
lheure.

-- Et pourquoi lavez-vous dit?

-- Parce que lon peut parler ainsi de trnes renverss et de rois
crs, quand on est soi-mme au-dessus des rois et des trnes...
de ce monde.

-- Alors vous tes tout-puissant? scria Fouquet.

-- Je vous lai dit et je vous le rpte, rpondit Aramis loeil
brillant et la lvre frmissante.

Fouquet se rejeta sur son fauteuil et laissa tomber sa tte dans
ses mains.

Aramis le regarda un instant comme et fait lange des destines
humaines  lgard dun simple mortel.

-- Adieu, lui dit-il, dormez tranquille, et envoyez votre lettre 
La Vallire. Demain, nous nous reverrons, nest-ce pas?

-- Oui, demain, dit Fouquet en secouant la tte comme un homme qui
revient  lui; mais o cela nous reverrons-nous?

--  la promenade du roi, si vous voulez.

-- Fort bien.

Et ils se sparrent.


Chapitre CXXXV -- L'orage


Le lendemain, le jour stait lev sombre et blafard, et, comme
chacun savait la promenade arrte dans le programme royal, le
regard de chacun, en ouvrant les yeux, se porta sur le ciel.

Au haut des arbres stationnait une vapeur paisse et ardente qui
avait  peine eu la force de slever  trente pieds de terre sous
les rayons dun soleil quon napercevait qu travers le voile
dun lourd et pais nuage.

Ce matin-l, pas de rose. Les gazons taient rests secs, les
fleurs altres. Les oiseaux chantaient avec plus de rserve qu
lordinaire dans le feuillage immobile comme sil tait mort. Les
murmures tranges, confus, pleins de vie, qui semblent natre et
exister par le soleil, cette respiration de la nature qui parle
incessante au milieu de tous les autres bruits, ne se faisait pas
entendre: le silence navait jamais t si grand.

Cette tristesse du ciel frappa les yeux du roi lorsquil se mit 
la fentre  son lever.

Mais, comme tous les ordres taient donns pour la promenade,
comme tous les prparatifs taient faits, comme, chose bien plus
premptoire, Louis comptait sur cette promenade pour rpondre aux
promesses de son imagination, et, nous pouvons mme dj le dire,
aux besoins de son coeur, le roi dcida sans hsitation que ltat
du ciel navait rien  faire dans tout cela, que la promenade
tait dcide et que, quelque temps quil ft, la promenade aurait
lieu.

Au reste, il y a dans certains rgnes terrestres privilgis du
ciel des heures o lon croirait que la volont du roi terrestre a
son influence sur la volont divine. Auguste avait Virgile pour
lui dire: _Nocte placet tota redeunt spectacula mane_. Louis XIV
avait Boileau, qui devait lui dire bien autre chose, et Dieu, qui
se devait montrer presque aussi complaisant pour lui que Jupiter
lavait t pour Auguste.

Louis entendit la messe comme  son ordinaire, mais il faut
lavouer, quelque peu distrait de la prsence du Crateur par le
souvenir de la crature. Il soccupa durant loffice  calculer
plus dune fois le nombre des minutes, puis des secondes qui le
sparaient du bienheureux moment o la promenade allait commencer,
cest--dire du moment o Madame se mettrait en chemin avec ses
filles dhonneur.

Au reste, il va sans dire que tout le monde au chteau ignorait
lentrevue qui avait eu lieu la veille entre La Vallire et le
roi. Montalais peut-tre, avec son bavardage habituel, let
rpandue; mais Montalais, dans cette circonstance, tait corrige
par Malicorne, lequel lui avait mis aux lvres le cadenas de
lintrt commun.

Quant  Louis XIV, il tait si heureux, quil avait pardonn, ou 
peu prs,  Madame, sa petite mchancet de la veille. En effet,
il avait plutt  sen louer qu sen plaindre. Sans cette
mchancet, il ne recevait pas la lettre de La Vallire; sans
cette lettre, il ny avait pas daudience, et sans cette audience
il demeurait dans lindcision. Il entrait donc trop de flicit
dans son coeur pour que la rancune pt y tenir, en ce moment du
moins.

Donc, au lieu de froncer le sourcil en apercevant sa belle-soeur,
Louis se promit de lui montrer encore plus damiti et de gracieux
accueil que lordinaire.

Ctait  une condition cependant,  la condition quelle serait
prte de bonne heure.

Voil les choses auxquelles Louis pensait durant la messe, et qui,
il faut le dire, lui faisaient pendant le saint exercice oublier
celles auxquelles il et d songer en sa qualit de roi trs
chrtien et de fils an de lglise.

Cependant Dieu est si bon pour les jeunes coeurs, tout ce qui est
amour, mme amour coupable, trouve si facilement grce  ses
regards paternels, quau sortir de la messe, Louis, en levant ses
yeux au ciel, put voir  travers les dchirures dun nuage un coin
de ce tapis dazur que foule le pied du Seigneur.

Il rentra au chteau, et, comme la promenade tait indique pour
midi seulement et quil ntait que dix heures, il se mit 
travailler dacharnement avec Colbert et Lyonne.

Mais, comme, tout en travaillant, Louis allait de la table  la
fentre, attendu que cette fentre donnait sur le pavillon de
Madame, il put voir dans la cour M. Fouquet, dont les courtisans,
depuis sa faveur de la veille, faisaient plus de cas que jamais,
qui venait, de son ct, dun air affable et tout  fait heureux,
faire sa cour au roi.

Instinctivement, en voyant Fouquet, le roi se retourna vers
Colbert.

Colbert souriait et paraissait lui-mme plein damnit et de
jubilation. Ce bonheur lui tait venu depuis quun de ses
secrtaires tait entr et lui avait remis un portefeuille que,
sans louvrir, Colbert avait introduit dans la vaste poche de son
haut-de-chausses.

Mais, comme il y avait toujours quelque chose de sinistre au fond
de la joie de Colbert, Louis opta, entre les deux sourires, pour
celui de Fouquet.

Il fit signe au surintendant de monter; puis, se retournant vers
Lyonne et Colbert:

-- Achevez, dit-il, ce travail, posez-le sur mon bureau, je le
lirai  tte repose.

Et il sortit.

Au signe du roi, Fouquet stait ht de monter. Quant  Aramis,
qui accompagnait le surintendant, il stait gravement repli au
milieu du groupe de courtisans vulgaires, et sy tait perdu sans
mme avoir t remarqu par le roi.

Le roi et Fouquet se rencontrrent en haut de lescalier.

-- Sire, dit Fouquet en voyant le gracieux accueil que lui
prparait Louis, Sire, depuis quelques jours Votre Majest me
comble. Ce nest plus un jeune roi, cest un jeune dieu qui rgne
sur la France, le dieu du plaisir du bonheur et de lamour.

Le roi rougit. Pour tre flatteur, le compliment nen tait pas
moins un peu direct.

Le roi conduisit Fouquet dans un petit salon qui sparait son
cabinet de travail de sa chambre  coucher.

-- Savez-vous bien pourquoi je vous appelle? dit le roi en
sasseyant sur le bord de la croise, de faon  ne rien perdre de
ce qui se passerait dans les parterres sur lesquels donnait la
seconde entre du pavillon de Madame.

-- Non, Sire... mais cest pour quelque chose dheureux, jen suis
certain, daprs le gracieux sourire de Votre Majest.

-- Ah! vous prjugez?

-- Non, Sire, je regarde et je vois.

-- Alors, vous vous trompez.

-- Moi, Sire?

-- Car je vous appelle, au contraire, pour vous faire une
querelle.

--  moi, Sire?

-- Oui, et des plus srieuses.

-- En vrit, Votre Majest meffraie... et cependant jattends,
plein de confiance dans sa justice et dans sa bont.

-- Que me dit-on, monsieur Fouquet, que vous prparez une grande
fte  Vaux?

Fouquet sourit comme fait le malade au premier frisson dune
fivre oublie et qui revient.

-- Et vous ne minvitez pas? continua le roi.

-- Sire, rpondit Fouquet, je ne songeais pas  cette fte, et
cest hier au soir seulement quun de mes amis, Fouquet appuya sur
le mot, a bien voulu my faire songer.

-- Mais hier au soir je vous ai vu et vous ne mavez parl de
rien, monsieur Fouquet.

-- Sire, comment esprer que Votre Majest descendrait  ce point
des hautes rgions o elle vit jusqu honorer ma demeure de sa
prsence royale?

-- Excusez, monsieur Fouquet; vous ne mavez point parl de votre
fte.

-- Je nai point parl de cette fte, je le rpte, au roi dabord
parce que rien ntait dcid  lgard de cette fte, ensuite
parce que je craignais un refus.

-- Et quelle chose vous faisait craindre ce refus, monsieur
Fouquet? Prenez garde, je suis dcid  vous pousser  bout.

-- Sire, le profond dsir que javais de voir le roi agrer mon
invitation.

-- Eh bien! monsieur Fouquet, rien de plus facile, je le vois, que
de nous entendre. Vous avez le dsir de minviter  votre fte,
jai le dsir dy aller; invitez-moi, et jirai.

-- Quoi! Votre Majest daignerait accepter? murmura le
surintendant.

-- En vrit, monsieur, dit le roi en riant, je crois que je fais
plus quaccepter; je crois que je minvite moi-mme.

-- Votre Majest me comble dhonneur et de joie! scria Fouquet;
mais je vais tre forc de rpter ce que M. de La Vieuville
disait  votre aeul Henri IV: _Domine, non sum dignus._

-- Ma rponse  ceci, monsieur Fouquet, cest que, si vous donnez
une fte, invit ou non, jirai  votre fte.

-- Oh! merci, merci, mon roi! dit Fouquet en relevant la tte sous
cette faveur, qui, dans son esprit, tait sa ruine. Mais comment
Votre Majest a-t elle t prvenue?

-- Par le bruit public, monsieur Fouquet, qui dit des merveilles
de vous et des miracles de votre maison. Cela vous rendra-t-il
fier, monsieur Fouquet, que le roi soit jaloux de vous?

-- Cela me rendra le plus heureux homme du monde, Sire, puisque le
jour o le roi sera jaloux de Vaux, jaurai quelque chose de digne
 offrir  mon roi.

-- Eh bien! monsieur Fouquet, prparez votre fte, et ouvrez 
deux battants les portes de votre maison.

-- Et vous, Sire, dit Fouquet, fixez le jour.

-- Daujourdhui en un mois.

-- Sire, Votre Majest na-t-elle rien autre chose  dsirer?

-- Rien, monsieur le surintendant, sinon, dici l, de vous avoir
prs de moi le plus quil vous sera possible.

-- Sire, jai lhonneur dtre de la promenade de Votre Majest.

-- Trs bien; je sors en effet, monsieur Fouquet, et voici ces
dames qui vont au rendez-vous.

Le roi,  ces mots, avec toute lardeur, non seulement dun jeune
homme, mais dun jeune homme amoureux se retira de la fentre pour
prendre ses gants et sa canne que lui tendait son valet de
chambre.

On entendait en dehors le pitinement des chevaux et le roulement
des roues sur le sable de la cour.

Le roi descendit. Au moment o il apparut sur le perron, chacun
sarrta. Le roi marcha droit  la jeune reine. Quant  la reine
mre, toujours souffrante de plus en plus de la maladie dont elle
tait atteinte, elle navait pas voulu sortir.

Marie-Thrse monta en carrosse avec Madame, et demanda au roi de
quel ct il dsirait que la promenade ft dirige.

Le roi, qui venait de voir La Vallire, toute ple encore des
vnements de la veille, monter dans une calche avec trois de ses
compagnes, rpondit  la reine quil navait point de prfrence,
et quil serait bien partout o elle serait.

La reine commanda alors que les piqueurs tournassent vers
Apremont.

Les piqueurs partirent en avant.

Le roi monta  cheval. Il suivit pendant quelques minutes la
voiture de la reine et de Madame en se tenant  la portire.

Le temps stait  peu prs clairci; cependant une espce de
voile poussireux, semblable  une gaze salie, stendait sur
toute la surface du ciel; le soleil faisait reluire des atomes
micacs dans le priple de ses rayons.

La chaleur tait touffante.

Mais, comme le roi ne paraissait pas faire attention  ltat du
ciel, nul ne parut sen inquiter, et la promenade, selon lordre
qui en avait t donn par la reine, fut dirige vers Apremont.

La troupe des courtisans tait bruyante et joyeuse, on voyait que
chacun tendait  oublier et  faire oublier aux autres les aigres
discussions de la veille.

Madame, surtout, tait charmante.

En effet, Madame voyait le roi  sa portire, et, comme elle ne
supposait pas quil ft l pour la reine, elle esprait que son
prince lui tait revenu.

Mais, au bout dun quart de lieue  peu prs fait sur la route, le
roi, aprs un gracieux sourire, salua et tourna bride, laissant
filer le carrosse de la reine, puis celui des premires dames
dhonneur, puis tous les autres successivement qui, le voyant
sarrter, voulaient sarrter  leur tour.

Mais le roi leur faisait signe de la main quils eussent 
continuer leur chemin.

Lorsque passa le carrosse de La Vallire, le roi sen approcha.

Le roi salua les dames et se disposait  suivre le carrosse des
filles dhonneur de la reine comme il avait suivi celui de Madame,
lorsque la file des carrosses sarrta tout  coup.

Sans doute la reine, inquite de lloignement du roi, venait de
donner lordre daccomplir cette volution.

On se rappelle que la direction de la promenade lui avait t
accorde.

Le roi lui fit demander quel tait son dsir en arrtant les
voitures.

-- De marcher  pied, rpondit-elle.

Sans doute esprait-elle que le roi, qui suivait  cheval le
carrosse des filles dhonneur, noserait  pied suivre les filles
dhonneur elles-mmes.

On tait au milieu de la fort.

La promenade, en effet, sannonait belle, belle surtout pour des
rveurs ou des amants.

Trois belles alles, longues, ombreuses et accidentes, partaient
du petit carrefour o lon venait de faire halte.

Ces alles, vertes de mousse, denteles de feuillage ayant chacune
un petit horizon dun pied de ciel entrevu sous lentrelacement
des arbres, voil quel tait laspect des localits.

Au fond de ces alles passaient et repassaient, avec des signes
manifestes dinquitude, les chevreuils effars, qui, aprs stre
arrts un instant au milieu du chemin et avoir relev la tte,
fuyaient comme des flches, rentrant dun seul bond dans
lpaisseur des bois, o ils disparaissaient, tandis que, de temps
en temps, un lapin philosophe, debout sur son derrire, se
grattait le museau avec les pattes de devant et interrogeait lair
pour reconnatre si tous ces gens qui sapprochaient et qui
venaient troubler ainsi ses mditations, ses repas et ses amours,
ntaient pas suivis par quelque chien  jambes torses ou ne
portaient point quelque fusil sous le bras.

Toute la compagnie, au reste, tait descendue de carrosse en
voyant descendre la reine.

Marie-Thrse prit le bras dune de ses dames dhonneur, et, aprs
un oblique coup doeil donn au roi, qui ne parut point
sapercevoir quil ft le moins du monde lobjet de lattention de
la reine, elle senfona dans la fort par le premier sentier qui
souvrit devant elle.

Deux piqueurs marchaient devant Sa Majest avec des cannes dont
ils se servaient pour relever les branches ou carter les ronces
qui pouvaient embarrasser le chemin.

En mettant pied  terre, Madame trouva  ses cts M. de Guiche,
qui sinclina devant elle et se mit  sa disposition.

Monsieur, enchant de son bain de la surveille, avait dclar
quil optait pour la rivire, et, tout en donnant cong 
de Guiche, il tait rest au chteau avec le chevalier de Lorraine
et Manicamp.

Il nprouvait plus ombre de jalousie.

On lavait donc cherch inutilement dans le cortge; mais comme
Monsieur tait un prince fort personnel, qui concourait dhabitude
fort mdiocrement au plaisir gnral, son absence avait t plutt
un sujet de satisfaction que de regret.

Chacun avait suivi lexemple donn par la reine et par Madame,
saccommodant  sa guise selon le hasard ou selon son got.

Le roi, nous lavons dit, tait demeur prs de La Vallire, et,
descendant de cheval au moment o lon ouvrait la portire du
carrosse, il lui avait offert la main.

Aussitt Montalais et Tonnay-Charente staient loignes, la
premire par calcul, la seconde par discrtion.

Seulement, il y avait cette diffrence entre elles deux que lune
sloignait dans le dsir dtre agrable au roi et lautre dans
celui de lui tre dsagrable.

Pendant la dernire demi-heure, le temps, lui aussi, avait pris
ses dispositions: tout ce voile, comme pouss par un vent de
chaleur, stait mass  loccident; puis repouss par un courant
contraire, savanait lentement, lourdement.

On sentait sapprocher lorage; mais, comme le roi ne le voyait
pas, personne ne se croyait le droit de le voir.

La promenade fut donc continue; quelques esprits inquiets
levaient de temps en temps les yeux au ciel.

Dautres, plus timides encore, se promenaient sans scarter des
voitures, o ils comptaient aller chercher un abri en cas dorage.

Mais la plus grande partie du cortge, en voyant le roi entrer
bravement dans le bois avec La Vallire, la plus grande partie du
cortge, disons-nous, suivit le roi.

Ce que voyant, le roi prit la main de La Vallire et lentrana
dans une alle latrale, o cette fois personne nosa le suivre.


Chapitre CXXXVI -- La pluie


En ce moment, dans la direction mme que venaient de prendre le
roi et La Vallire seulement, marchant sous bois au lieu de suivre
lalle, deux hommes avanaient fort insoucieux de ltat du ciel.

Ils tenaient leurs ttes inclines comme des gens qui pensent  de
graves intrts.

Ils navaient vu ni de Guiche, ni Madame, ni le roi, ni La
Vallire.

Tout  coup quelque chose passa dans lair comme une bouffe de
flammes suivies dun grondement sourd et lointain.

-- Ah! dit lun des deux en relevant la tte, voici lorage.
Regagnons-nous les carrosses, mon cher dHerblay?

Aramis leva les yeux en lair et interrogea le temps.

-- Oh! dit-il, rien ne presse encore.

Puis, reprenant la conversation o il lavait sans doute laisse:

-- Vous dites donc que la lettre que nous avons crite hier au
soir doit tre  cette heure parvenue  destination?

-- Je dis quelle lest certainement.

-- Par qui lavez-vous fait remettre?

-- Par mon grison, ainsi que jai eu lhonneur de vous le dire.

-- A-t-il rapport la rponse?

-- Je ne lai pas revu; sans doute la petite tait  son service
prs de Madame ou shabillait chez elle, elle laura fait
attendre. Lheure de partir est venue et nous sommes partis. Je ne
puis, en consquence, savoir ce qui sest pass l-bas.

-- Vous avez vu le roi avant le dpart?

-- Oui.

-- Comment lavez-vous trouv?

-- Parfait ou infme, selon quil aurait t vrai ou hypocrite.

-- Et la fte?

-- Aura lieu dans un mois.

-- Il sy est invit?

-- Avec une insistance o jai reconnu Colbert.

-- Cest bien.

-- La nuit ne vous a point enlev vos illusions?

-- Sur quoi?

-- Sur le concours que vous pouvez mapporter en cette
circonstance.

-- Non, jai pass la nuit  crire, et tous les ordres sont
donns.

-- La fte cotera plusieurs millions, ne vous le dissimulez pas.

-- Jen ferai six... Faites-en de votre ct deux ou trois  tout
hasard.

-- Vous tes un homme miraculeux, mon cher dHerblay.

Aramis sourit.

-- Mais, demanda Fouquet avec un reste dinquitude, puisque vous
remuez ainsi les millions, pourquoi, il y a quelques jours,
navez-vous pas donn de votre poche les cinquante mille francs 
Baisemeaux?

-- Parce que, il y a quelques jours, jtais pauvre comme Job.

-- Et aujourdhui?

-- Aujourdhui, je suis plus riche que le roi.

-- Trs bien, fit Fouquet, je me connais en hommes. Je sais que
vous tes incapable de me manquer de parole; je ne veux point vous
arracher votre secret: nen parlons plus.

En ce moment, un grondement sourd se fit entendre qui clata tout
 coup en un violent coup de tonnerre.

-- Oh! oh! fit Fouquet, je vous le disais bien.

-- Allons, dit Aramis, rejoignons les carrosses.

-- Nous naurons pas le temps, dit Fouquet, voici la pluie.

En effet, comme si le ciel se ft ouvert, une onde aux larges
gouttes fit tout  coup rsonner le dme de la fort.

-- Oh! dit Aramis, nous avons le temps de regagner les voitures
avant que le feuillage soit inond.

-- Mieux vaudrait, dit Fouquet, nous retirer dans quelque grotte.

-- Oui, mais o y a-t-il une grotte? demanda Aramis.

-- Moi, dit Fouquet avec un sourire, jen connais une  dix pas
dici.

Puis sorientant:

-- Oui, dit-il, cest bien cela.

-- Que vous tes heureux davoir si bonne mmoire! dit Aramis en
souriant  son tour; mais ne craignez-vous pas que, ne nous voyant
pas reparatre, votre cocher ne croie que vous avons pris une
route de retour et ne suive les voitures de la Cour?

-- Oh! dit Fouquet, il ny a pas de danger; quand je poste mon
cocher et ma voiture  un endroit quelconque, il ny a quun ordre
exprs du roi qui puisse les faire dguerpir, et encore;
dailleurs, il me semble que nous ne sommes pas les seuls qui nous
soyons si fort avancs. Jentends des pas et un bruit de voix.

Et, en disant ces mots, Fouquet se retourna, ouvrant de sa canne
une masse de feuillage qui lui masquait la route.

Le regard dAramis plongea en mme temps que le sien par
louverture.

-- Une femme! dit Aramis.

-- Un homme! dit Fouquet.

-- La Vallire!

-- Le roi!

-- Oh! oh! dit Aramis, est-ce que le roi aussi connatrait votre
caverne? Cela ne mtonnerait pas; il me parat en commerce assez
bien rgl avec les nymphes de Fontainebleau.

-- Nimporte, dit Fouquet, gagnons-la toujours; sil ne la connat
pas, nous verrons ce quil devient; sil la connat, comme elle a
deux ouvertures, tandis quil entrera par lune, nous sortirons
par lautre.

-- Est-elle loin? demanda Aramis, voici la pluie qui filtre.

-- Nous y sommes.

Fouquet carta quelques branches, et lon put apercevoir une
excavation de roche que des bruyres, du lierre et une paisse
glande cachaient entirement.

Fouquet montra le chemin.

Aramis le suivit.

Au moment dentrer dans la grotte, Aramis se retourna.

-- Oh! oh! dit-il, les voil qui entrent dans le bois les voil
qui se dirigent de ce ct.

-- Eh bien! cdons-leur la place, fit Fouquet souriant et tirant
Aramis par son manteau; mais je ne crois pas que le roi connaisse
ma grotte.

-- En effet, dit Aramis, ils cherchent, mais un arbre plus pais,
voil tout.

Aramis ne se trompait pas, le roi regardait en lair et non pas
autour de lui.

Il tenait le bras de La Vallire sous le sien, il tenait sa main
sur la sienne.

La Vallire commenait  glisser sur lherbe humide.

Louis regarda encore avec plus dattention autour de lui, et,
apercevant un chne norme au feuillage touffu, il entrana La
Vallire sous labri de ce chne.

La pauvre enfant regardait autour delle; elle semblait  la fois
craindre et dsirer dtre suivie.

Le roi la fit adosser au tronc de larbre, dont la vaste
circonfrence, protge par lpaisseur du feuillage, tait aussi
sche que si, en ce moment mme, la pluie net point tomb par
torrents. Lui-mme se tint devant elle nu-tte.

Au bout dun instant, quelques gouttes filtrrent  travers les
ramures de larbre, et vinrent tomber sur le front du roi, qui ny
fit pas mme attention.

-- Oh! Sire! murmura La Vallire en poussant le chapeau du roi.

Mais le roi sinclina et refusa obstinment de se couvrir.

-- Cest le cas ou jamais doffrir votre place, dit Fouquet 
loreille dAramis.

-- Cest le cas ou jamais dcouter et de ne pas perdre une parole
de ce quils vont se dire, rpondit Aramis  loreille de Fouquet.

En effet, tous deux se turent, et la voix du roi put parvenir
jusqu eux.

-- Oh! mon Dieu! mademoiselle, dit le roi, je vois, ou plutt je
devine votre inquitude; croyez que je regrette bien sincrement
de vous avoir isole du reste de la compagnie, et cela pour vous
mener dans un endroit o vous allez souffrir de la pluie. Vous
tes mouille dj, vous avez froid peut-tre?

-- Non, Sire.

-- Vous tremblez cependant?

-- Sire, cest la crainte que lon ninterprte  mal mon absence
au moment o tout le monde est runi certainement.

-- Je vous proposerais bien de retourner aux voitures,
mademoiselle; mais, en vrit, regardez et coutez et dites-moi
sil est possible de tenter la moindre course en ce moment?

En effet, le tonnerre grondait et la pluie ruisselait par
torrents.

-- Dailleurs, continua le roi, il ny a pas dinterprtation
possible en votre dfaveur. Ntes-vous pas avec le roi de France,
cest--dire avec le premier gentilhomme du royaume?

-- Certainement, Sire, rpondit La Vallire, et cest un honneur
bien grand pour moi; aussi nest-ce point pour moi que je crains
les interprtations.

-- Pour qui donc, alors?

-- Pour vous, Sire.

-- Pour moi, mademoiselle? dit le roi en souriant. Je ne vous
comprends pas.

-- Votre Majest a-t-elle donc dj oubli ce qui sest pass hier
au soir chez Son Altesse Royale?

-- Oh! oublions cela, je vous prie, ou plutt permettez-moi de ne
me souvenir que pour vous remercier encore une fois de votre
lettre, et...

-- Sire, interrompit La Vallire, voil leau qui tombe, et Votre
Majest demeure tte nue.

-- Je vous en prie, ne nous occupons que de vous, mademoiselle.

-- Oh! moi, dit La Vallire en souriant, moi, je suis une paysanne
habitue  courir par les prs de la Loire, et par les jardins de
Blois, quelque temps quil fasse. Et, quant  mes habits, ajouta-
t-elle en regardant sa simple toilette de mousseline, Votre
Majest voit quils nont pas grand-chose  risquer.

-- En effet, mademoiselle, jai dj remarqu plus dune fois que
vous deviez  peu prs tout  vous-mme et rien  la toilette.
Vous ntes point coquette, et cest pour moi une grande qualit.

-- Sire, ne me faites pas meilleure que je ne suis, et dites
seulement: Vous ne pouvez pas tre coquette.

-- Pourquoi cela?

-- Mais, dit en souriant La Vallire, parce que je ne suis pas
riche.

-- Alors vous avouez que vous aimez les belles choses scria
vivement le roi.

-- Sire, je ne trouve belles que les choses auxquelles je puis
atteindre. Tout ce qui est trop haut pour moi...

-- Vous est indiffrent?

-- Mest tranger comme mtant dfendu.

-- Et moi, mademoiselle, dit le roi, je ne trouve point que vous
soyez  ma Cour sur le pied o vous devriez y tre. On ne ma
certainement point assez parl des services de votre famille. La
fortune de votre maison a t cruellement nglige par mon oncle.

-- Oh! non pas, Sire. Son Altesse Royale Mgr le duc dOrlans a
toujours t parfaitement bon pour M. de Saint-Remy, mon beau-
pre. Les services taient humbles, et lon peut dire que nous
avons t pays selon nos oeuvres. Tout le monde na pas le
bonheur de trouver des occasions de servir son roi avec clat.
Certes, je ne doute pas que, si les occasions se fussent
rencontres, ma famille net eu le coeur aussi grand que son
dsir, mais nous navons pas eu ce bonheur.

-- Eh bien! mademoiselle, cest aux rois  corriger le hasard, et
je me charge bien joyeusement de rparer, au plus vite  votre
gard, les torts de la fortune.

-- Non, Sire, scria vivement La Vallire, vous laisserez, sil
vous plat, les choses en ltat o elles sont.

-- Quoi! mademoiselle, vous refusez ce que je dois, ce que je veux
faire pour vous?

-- On a fait tout ce que je dsirais, Sire, lorsquon ma accord
cet honneur de faire partie de la maison de Madame.

-- Mais, si vous refusez pour vous, acceptez au moins pour les
vtres.

-- Sire, votre intention si gnreuse mblouit et meffraie, car,
en faisant pour ma maison ce que votre bont vous pousse  faire,
Votre Majest nous crera des envieux, et  elle des ennemis.
Laissez-moi, Sire, dans ma mdiocrit; laissez  tous les
sentiments que je puis ressentir la joyeuse dlicatesse du
dsintressement.

-- Oh! voil un langage bien admirable, dit le roi.

-- Cest vrai, murmura Aramis  loreille de Fouquet, et il ny
doit pas tre habitu.

-- Mais, rpondit Fouquet, si elle fait une pareille rponse  mon
billet?

-- Bon! dit Aramis, ne prjugeons pas et attendons la fin.

-- Et puis, cher monsieur dHerblay, ajouta le surintendant, peu
pay pour croire  tous les sentiments que venait dexprimer La
Vallire, cest un habile calcul souvent que de paratre
dsintress avec les rois.

-- Cest justement ce que je pensais  la minute, dit Aramis.
coutons.

Le roi se rapprocha de La Vallire, et, comme leau filtrait de
plus en plus  travers le feuillage du chne, il tint son chapeau
suspendu au-dessus de la tte de la jeune fille.

La jeune fille leva ses beaux yeux bleus vers ce chapeau royal qui
labritait et secoua la tte en poussant un soupir.

-- Oh! mon Dieu, dit le roi, quelle triste pense peut donc
parvenir jusqu votre coeur quand je lui fais un rempart du mien?

-- Sire, je vais vous le dire. Javais dj abord cette question,
si difficile  discuter par une jeune fille de mon ge, mais Votre
Majest ma impos silence. Sire, Votre Majest ne sappartient
pas; Sire, Votre Majest est marie; tout sentiment qui carterait
Votre Majest de la reine, en portant Votre Majest  soccuper de
moi, serait pour la reine la source dun profond chagrin.

Le roi essaya dinterrompre la jeune fille, mais elle continua
avec un geste suppliant:

-- La reine aime Votre Majest avec une tendresse qui se comprend,
la reine suit des yeux Votre Majest  chaque pas qui lcarte
delle. Ayant eu le bonheur de rencontrer un tel poux, elle
demande au Ciel avec des larmes de lui en conserver la possession,
et elle est jalouse du moindre mouvement de votre coeur.

Le roi voulut parler encore, mais cette fois encore La Vallire
osa larrter.

-- Ne serait-ce pas une bien coupable action, lui dit-elle, si,
voyant une tendresse si vive et si noble, Votre Majest donnait 
la reine un sujet de jalousie? oh! pardonnez-moi ce mot, Sire. Oh!
mon Dieu! je sais bien quil est impossible, ou plutt quil
devrait tre impossible que la plus grande reine du monde ft
jalouse dune pauvre fille comme moi. Mais elle est femme, cette
reine, et, comme celui dune simple femme, son coeur peut souvrir
 des soupons que les mchants envenimeraient. Au nom du Ciel!
Sire, ne vous occupez donc pas de moi, je ne le mrite pas.

-- Oh! mademoiselle, scria le roi, vous ne songez donc point
quen parlant comme vous le faites vous changez mon estime en
admiration.

-- Sire, vous prenez mes paroles pour ce quelles ne sont point;
vous me voyez meilleure que je ne suis; vous me faites plus grande
que Dieu ne ma faite. Grce pour moi, Sire! car, si je ne savais
le roi le plus gnreux homme de son royaume, je croirais que le
roi veut se railler de moi.

-- Oh! certes! vous ne craignez pas une pareille chose, jen suis
bien certain, scria Louis.

-- Sire, je serais force de le croire si le roi continuait  me
tenir un pareil langage.

-- Je suis donc un bien malheureux prince, dit le roi avec une
tristesse qui navait rien daffect, le plus malheureux prince de
la chrtient, puisque je nai pas pouvoir de donner crance  mes
paroles devant la personne que jaime le plus au monde et qui me
brise le coeur en refusant de croire  mon amour.

-- Oh! Sire, dit La Vallire, cartant doucement le roi, qui
stait de plus en plus rapproch delle, voil, je crois, lorage
qui se calme et la pluie qui cesse.

Mais, au moment mme o la pauvre enfant, pour fuir son pauvre
coeur, trop daccord sans doute avec celui du roi, prononait ces
paroles, lorage se chargeait de lui donner un dmenti; un clair
bleutre illumina la fort dun reflet fantastique, et un coup de
tonnerre pareil  une dcharge dartillerie clata sur la tte des
deux jeunes gens, comme si la hauteur du chne qui les abritait
et provoqu le tonnerre.

La jeune fille ne put retenir un cri deffroi.

Le roi dune main la rapprocha de son coeur et tendit lautre au-
dessus de sa tte comme pour la garantir de la foudre.

Il y eut un moment de silence o ce groupe, charmant comme tout ce
qui est jeune et aim, demeura immobile, tandis que Fouquet et
Aramis le contemplaient, non moins immobiles que La Vallire et le
roi.

-- Oh! Sire! Sire! murmura La Vallire, entendez-vous?

Et elle laissa tomber sa tte sur son paule.

-- Oui, dit le roi, vous voyez bien que lorage ne passe pas.

-- Sire, cest un avertissement.

Le roi sourit.

-- Sire, cest la voix de Dieu qui menace.

-- Eh bien! dit le roi, jaccepte effectivement ce coup de
tonnerre pour un avertissement et mme pour une menace, si dici 
cinq minutes il se renouvelle avec une pareille force et une gale
violence; mais, sil nen est rien, permettez-moi de penser que
lorage est lorage et rien autre chose.

En mme temps le roi leva la tte comme pour interroger le ciel.

Mais, comme si le ciel et t complice de Louis, pendant les cinq
minutes de silence qui suivirent lexplosion qui avait pouvant
les deux amants, aucun grondement nouveau ne se fit entendre, et,
lorsque le tonnerre retentit de nouveau, ce fut en sloignant
dune manire visible, et comme si, pendant ces cinq minutes,
lorage, mis en fuite, et parcouru dix lieues, fouett par laile
du vent.

-- Eh bien! Louise, dit tout bas le roi, me menacerez-vous encore
de la colre cleste; et puisque vous avez voulu faire de la
foudre un pressentiment, douterez-vous encore que ce ne soit pas
au moins un pressentiment de malheur?

La jeune fille releva la tte; pendant ce temps, leau avait perc
la vote de feuillage et ruisselait sur le visage du roi.

-- Oh! Sire, Sire! dit-elle avec un accent de crainte
irrsistible, qui mut le roi au dernier point. Et cest pour moi,
murmura-t-elle, que le roi reste ainsi dcouvert et expos  la
pluie; mais que suis-je donc?

-- Vous tes, vous le voyez, dit le roi, la divinit qui fait fuir
lorage, la desse qui ramne le beau temps.

En effet, un rayon de soleil, filtrant  travers la fort, faisait
tomber comme autant de diamants les goutta deau qui roulaient sur
les feuilles ou qui tombaient verticalement dans les interstices
du feuillage.

-- Sire, dit La Vallire presque vaincue, mais faisant un suprme
effort, Sire, une dernire fois, songez aux douleurs que Votre
Majest va avoir  subir  cause de moi. En ce moment, mon Dieu!
on vous cherche, on vous appelle. La reine doit tre inquite, et
Madame, oh! Madame!... scria la jeune fille avec un sentiment
qui ressemblait  de leffroi.

Ce nom fit un certain effet sur le roi; il tressaillit et lcha La
Vallire, quil avait jusque-l tenue embrasse.

Puis il savana du ct du chemin pour regarder, et revint
presque soucieux  La Vallire.

-- Madame, avez-vous dit? fit le roi.

-- Oui, Madame; Madame qui est jalouse aussi, dit La Vallire avec
un accent profond.

Et ses yeux si timides, si chastement fugitifs, osrent un instant
interroger les yeux du roi.

-- Mais, reprit Louis en faisant un effort sur lui-mme, Madame,
ce me semble, na aucun sujet dtre jalouse de moi, Madame na
aucun droit...

-- Hlas! murmura La Vallire.

-- Oh! mademoiselle, dit le roi presque avec laccent du reproche,
seriez vous de ceux qui pensent que la soeur a le droit dtre
jalouse du frre?

-- Sire, il ne mappartient point de percer les secrets de Votre
Majest.

-- Oh! vous le croyez comme les autres, scria le roi.

-- Je crois que Madame est jalouse, oui, Sire, rpondit fermement
La Vallire.

-- Mon Dieu! fit le roi avec inquitude, vous en apercevriez-vous
donc  ses faons envers vous? Madame a-t-elle pour vous quelque
mauvais procd que vous puissiez attribuer  cette jalousie?

-- Nullement, Sire; je suis si peu de chose, moi!

-- Oh! cest que, sil en tait ainsi... scria Louis avec une
force singulire.

-- Sire, interrompit la jeune fille, il ne pleut plus; on vient,
on vient, je crois.

Et, oubliant toute tiquette, elle avait saisi le bras du roi.

-- Eh bien! mademoiselle, rpliqua le roi, laissons venir. Qui
donc oserait trouver mauvais que jeusse tenu compagnie  Mlle de
La Vallire?

-- Par piti! Sire; oh! lon trouvera trange que vous soyez
mouill ainsi, que vous vous soyez sacrifi pour moi.

-- Je nai fait que mon devoir de gentilhomme, dit Louis, et
malheur  celui qui ne ferait pas le sien en critiquant la
conduite de son roi!

En effet, en ce moment on voyait apparatre dans lalle quelques
ttes empresses et curieuses qui semblaient chercher, et qui,
ayant aperu le roi et La Vallire, parurent avoir trouv ce
quelles cherchaient.

Ctaient les envoys de la reine et de Madame, qui mirent le
chapeau  la main en signe quils avaient vu Sa Majest.

Mais Louis ne quitta point, quelle que ft la confusion de La
Vallire, son attitude respectueuse et tendre.

Puis, quand tous les courtisans furent runis dans lalle, quand
tout le monde eut pu voir la marque de dfrence quil avait
donne  la jeune fille en restant debout et tte nue devant elle
pendant lorage, il lui offrit le bras, la ramena vers le groupe
qui attendait, rpondit de la tte au salut que chacun lui
faisait, et, son chapeau toujours  la main, il la reconduisit
jusqu son carrosse.

Et, comme la pluie continuait de tomber encore, dernier adieu de
lorage qui senfuyait, les autres dames, que le respect avait
empches de monter en voiture avant le roi, recevaient sans cape
et sans mantelet cette pluie dont le roi, avec son chapeau,
garantissait, autant quil tait en son pouvoir, la plus humble
dentre elles.

La reine et Madame durent, comme les autres, voir cette courtoisie
exagre du roi; Madame en perdit contenance au point de pousser
la reine du coude, en lui disant:

-- Regardez, mais regardez donc!

La reine ferma les yeux comme si elle et prouv un vertige. Elle
porta la main  son visage et remonta en carrosse.

Madame monta aprs elle.

Le roi se remit  cheval, sans sattacher de prfrence  aucune
portire; il revint  Fontainebleau, les rnes sur le cou de son
cheval, rveur et tout absorb.

Quand la foule se fut loigne, quand ils eurent entendu le bruit
des chevaux et des carrosses qui allait steignant, quand ils
furent srs enfin que personne ne les pouvait voir, Aramis et
Fouquet sortirent de leur grotte. Puis, en silence, tous deux
gagnrent lalle.

Aramis plongea son regard, non seulement dans toute ltendue qui
se droulait devant lui et derrire lui, mais encore dans
lpaisseur des bois.

-- Monsieur Fouquet, dit-il quand il se fut assur que tout tait
solitaire, il faut  tout prix ravoir votre lettre  La Vallire.

-- Ce sera chose facile dit Fouquet, si le grison ne la pas
rendue.

-- Il faut, en tout cas, que ce soit chose possible, comprenez-
vous?

-- Oui, le roi aime cette fille, nest-ce pas?

-- Beaucoup, et, ce quil y a de pis, cest que, de son ct,
cette fille aime le roi passionnment.

-- Ce qui veut dire que nous changeons de tactique, nest-ce pas?

-- Sans aucun doute; vous navez pas de temps  perdre. Il faut
que vous voyiez La Vallire, et que, sans plus songer  devenir
son amant, ce qui est impossible, vous vous dclariez son plus
cher ami et son plus humble serviteur.

-- Ainsi ferai-je, rpondit Fouquet, et ce sera sans rpugnance;
cette enfant me semble pleine de coeur.

-- Ou dadresse, dit Aramis; mais alors raison de plus.

Puis il ajouta aprs un instant de silence:

-- Ou je me trompe, ou cette petite fille sera la grande passion
du roi. Remontons en voiture, et ventre  terre jusquau chteau.


Chapitre CXXXVII -- Tobie


Deux heures aprs que la voiture du surintendant tait partie sur
lordre dAramis, les emportant tous deux vers Fontainebleau avec
la rapidit des nuages qui couraient au ciel sous le dernier
souffle de la tempte, La Vallire tait chez elle, en simple
peignoir de mousseline, et achevant sa collation sur une petite
table de marbre.

Tout  coup sa porte souvrit, et un valet de chambre la prvint
que M. Fouquet demandait la permission de lui rendre ses devoirs.

Elle fit rpter deux fois; la pauvre enfant ne connaissait
M. Fouquet que de nom, et ne savait pas deviner ce quelle pouvait
avoir de commun avec un surintendant des finances.

Cependant, comme il pouvait venir de la part du roi, et, daprs
la conversation que nous avons rapporte, la chose tait bien
possible, elle jeta un coup doeil sur son miroir, allongea encore
les longues boucles de ses cheveux, et donna lordre quil ft
introduit.

La Vallire cependant ne pouvait sempcher dprouver un certain
trouble. La visite du surintendant ntait pas un vnement
vulgaire dans la vie dune femme de la Cour. Fouquet, si clbre
par sa gnrosit, sa galanterie et sa dlicatesse avec les
femmes, avait reu plus dinvitations quil navait demand
daudiences.

Dans beaucoup de maisons, la prsence du surintendant avait
signifi fortune. Dans bon nombre de coeurs, elle avait signifi
amour.

Fouquet entra respectueusement chez La Vallire, se prsentant
avec cette grce qui tait le caractre distinctif des hommes
minents de ce sicle, et qui aujourdhui ne se comprend plus,
mme dans les portraits de lpoque, o le peintre a essay de les
faire vivre.

La Vallire rpondit au salut crmonieux de Fouquet par une
rvrence de pensionnaire, et lui indiqua un sige.

Mais Fouquet, sinclinant:

-- Je ne massoirai pas, mademoiselle, dit-il, que vous ne mayez
pardonn.

-- Moi? demanda La Vallire.

-- Oui, vous.

-- Et pardonn quoi, mon Dieu?

Fouquet fixa son plus perant regard sur la jeune fille, et ne
crut voir sur son visage que le plus naf tonnement.

-- Je vois, mademoiselle, dit-il, que vous avez autant de
gnrosit que desprit, et je lis dans vos yeux le pardon que le
sollicitais. Mais il ne me suffit pas du pardon des lvres, je
vous en prviens, il me faut encore le pardon du coeur et de
lesprit.

-- Sur ma parole, monsieur, dit La Vallire, je vous jure que je
ne vous comprends pas.

-- Cest encore une dlicatesse qui me charme, rpondit Fouquet,
et je vois que ne voulez point que jaie  rougir devant vous.

-- Rougir! rougir devant moi! Mais, voyons, dites, de quoi
rougiriez vous?

-- Me tromperais-je, dit Fouquet, et aurais-je le bonheur que mon
procd envers vous ne vous et pas dsoblige?

La Vallire haussa les paules.

-- Dcidment, monsieur, dit-elle, vous parlez par nigmes, et je
suis trop ignorante,  ce quil parat, pour vous comprendre.

-- Soit, dit Fouquet, je ninsisterai pas. Seulement, dites-moi,
je vous en supplie, que je puis compter sur votre pardon plein et
entier.

-- Monsieur, dit La Vallire avec une sorte dimpatience, je ne
puis vous faire quune rponse, et jespre quelle vous
satisfera. Si je savais quel tort vous avez envers moi, je vous le
pardonnerais.  plus forte raison, vous comprenez bien, ne
connaissant pas ce tort...

Fouquet pina ses lvres comme et fait Aramis.

-- Alors, dit-il, je puis esprer que, nonobstant ce qui est
arriv, nous resterons en bonne intelligence, et que vous voudrez
bien me faire la grce de croire  ma respectueuse amiti.

La Vallire crut quelle commenait  comprendre.

Oh! se dit-elle en elle-mme, je neusse pas cru M. Fouquet si
avide de rechercher les sources dune faveur si nouvelle.

Puis tout haut:

-- Votre amiti, monsieur? dit-elle, vous moffrez votre amiti?
Mais, en vrit, cest pour moi tout lhonneur, et vous me
comblez.

-- Je sais, mademoiselle, rpondit Fouquet, que lamiti du matre
peut paratre plus brillante et plus dsirable que celle du
serviteur; mais je vous garantis que cette dernire sera tout
aussi dvoue, tout aussi fidle, et absolument dsintresse.

La Vallire sinclina: il y avait, en effet, beaucoup de
conviction et de dvouement rel dans la voix du surintendant.

Aussi lui tendit-elle la main.

-- Je vous crois, dit-elle.

Fouquet prit vivement la main que lui tendait la jeune fille.

-- Alors, ajouta-t-il, vous ne verrez aucune difficult, nest-ce
pas,  me rendre cette malheureuse lettre?

-- Quelle lettre? demanda La Vallire.

Fouquet linterrogea, il lavait dj fait, de toute la puissance
de son regard.

Mme navet de physionomie, mme candeur de visage.

-- Allons, mademoiselle, dit-il, aprs cette dngation, je suis
forc davouer que votre systme est le plus dlicat du monde, et
je ne serais pas moi-mme un honnte homme si je redoutais quelque
chose dune femme aussi gnreuse que vous.

-- En vrit, monsieur Fouquet, rpondit La Vallire, cest avec
un profond regret que je suis force de vous rpter que je ne
comprends absolument rien  vos paroles.

-- Mais, enfin, sur lhonneur, vous navez donc reu aucune lettre
de moi, mademoiselle?

-- Sur lhonneur, aucune, rpondit fermement La Vallire.

-- Cest bien, cela me suffit, mademoiselle, permettez-moi de vous
renouveler lassurance de toute mon estime et de tout mon respect.

Puis, sinclinant, il sortit pour aller retrouver Aramis, qui
lattendait chez lui, et laissant La Vallire se demander si le
surintendant tait devenu fou.

-- Eh bien! demanda Aramis qui attendait Fouquet avec impatience,
tes vous content de la favorite?

-- Enchant, rpondit Fouquet, cest une femme pleine desprit et
de coeur.

-- Elle ne sest point fche?

-- Loin de l; elle na pas mme eu lair de comprendre.

-- De comprendre quoi?

-- De comprendre que je lui eusse crit.

-- Cependant, il a bien fallu quelle vous comprt pour vous
rendre la lettre, car je prsume quelle vous la rendue.

-- Pas le moins du monde.

-- Au moins, vous tes-vous assur quelle lavait brle?

-- Mon cher monsieur dHerblay, il y a dj une heure que je joue
aux propos interrompus, et je commence  avoir assez de ce jeu, si
amusant quil soit. Comprenez-moi donc bien; la petite a feint de
ne pas comprendre ce que je lui disais; elle a ni avoir reu
aucune lettre; donc, ayant ni positivement la rception, elle na
pu ni me la rendre, ni la brler.

-- Oh! oh! dit Aramis avec inquitude, que me dites-vous l?

-- Je vous dis quelle ma jur sur ses grands dieux navoir reu
aucune lettre.

-- Oh! cest trop fort! Et vous navez pas insist?

-- Jai insist, au contraire, jusqu limpertinence.

-- Et elle a toujours ni?

-- Toujours.

-- Elle ne sest pas dmentie un seul instant?

-- Pas un seul instant.

-- Mais alors, mon cher, vous lui avez laiss notre lettre entre
les mains?

-- Il la, pardieu! bien fallu.

-- Oh! Cest une grande faute.

-- Que diable eussiez-vous fait  ma place, vous?

-- Certes, on ne pouvait la forcer, mais cela est inquitant; une
pareille lettre ne peut demeurer contre nous.

-- Oh! cette jeune fille est gnreuse.

-- Si elle let t rellement, elle vous et rendu votre lettre.

-- Je vous dis quelle est gnreuse; jai vu ses yeux, je my
connais.

-- Alors, vous la croyez de bonne foi?

-- Oh! de tout mon coeur.

-- Eh bien! moi, je crois que nous nous trompons.

-- Comment cela?

-- Je crois queffectivement, comme elle vous la dit, elle na
point reu la lettre.

-- Comment! point reu la lettre?

-- Non.

-- Supposeriez-vous!...

-- Je suppose que, par un motif que nous ignorons, votre homme na
pas remis la lettre.

Fouquet frappa sur un timbre.

Un valet parut.

-- Faites venir Tobie, dit-il.

Un instant aprs parut un homme  loeil inquiet,  la bouche
fine, aux bras courts, au dos vot.

Aramis attacha sur lui son oeil perant.

-- Voulez-vous me permettre de linterroger moi-mme? demanda
Aramis.

-- Faites, dit Fouquet.

Aramis fit un mouvement pour adresser la parole au laquais, mais
il sarrta.

-- Non, dit-il, il verrait que nous attachons trop dimportance 
sa rponse; interrogez-le, vous; moi, je vais feindre dcrire.

Aramis se mit en effet  une table, le dos tourn au laquais dont
il examinait chaque geste et chaque regard dans une glace
parallle.

-- Viens ici, Tobie, dit Fouquet.

Le laquais sapprocha dun pas assez ferme.

-- Comment as-tu fait ma commission? lui demanda Fouquet.

-- Mais je lai faite comme  lordinaire, monseigneur, rpliqua
lhomme.

-- Enfin, dis.

-- Jai pntr chez Mlle de La Vallire, qui tait  la messe et
jai mis le billet sur sa toilette. Nest-ce point ce que vous
maviez dit?

-- Si fait; et cest tout?

-- Absolument tout, monseigneur.

-- Personne ntait l?

-- Personne.

-- Tes-tu cach comme je te lavais dit, alors?

-- Oui.

-- Et elle est rentre?

-- Dix minutes aprs.

-- Et personne na pu prendre la lettre?

-- Personne, car personne nest entr.

-- De dehors, mais de lintrieur?

-- De lendroit o jtais cach, je pouvais voir jusquau fond de
la chambre.

-- coute, dit Fouquet, en regardant fixement le laquais, si cette
lettre sest trompe de destination, avoue-le-moi; car sil faut
quune erreur ait t commise, tu la paieras de ta tte.

Tobie tressaillit, mais se remit aussitt.

-- Monseigneur, dit-il, jai dpos la lettre  lendroit o jai
dit, et je ne demande quune demi-heure pour vous prouver que la
lettre est entre les mains de Mlle de La Vallire ou pour vous
rapporter la lettre elle-mme.

Aramis observait curieusement le laquais.

Fouquet tait facile dans sa confiance; vingt ans cet homme
lavait bien servi.

-- Va, dit-il, cest bien; mais apporte-moi la preuve que tu dis.

Le laquais sortit.

-- Eh bien! quen pensez-vous? demanda Fouquet  Aramis.

-- Je pense quil faut, par un moyen quelconque, vous assurer de
la vrit. Je pense que la lettre est ou nest pas parvenue  La
Vallire; que, dans le premier cas, il faut que La Vallire vous
la rende ou vous donne la satisfaction de la brler devant vous;
que, dans le second, il faut ravoir la lettre, dt-il nous en
coter un million. Voyons, nest-ce pas votre avis?

-- Oui; mais cependant, mon cher vque, je crois que vous vous
exagrez la situation.

-- Aveugle, aveugle que vous tes! murmura Aramis.

-- La Vallire, que nous prenons pour une politique de premire
force, est tout simplement une coquette qui espre que je lui
ferai la cour parce que je la lui ai dj faite, et qui,
maintenant quelle a reu confirmation de lamour du roi, espre
me tenir en lisire avec la lettre. Cest naturel.

Aramis secoua la tte.

-- Ce nest point votre avis? dit Fouquet.

-- Elle nest pas coquette.

-- Laissez-moi vous dire...

-- Oh! je me connais en femmes coquettes, fit Aramis.

-- Mon ami! mon ami!

-- Il y a longtemps que jai fait mes tudes, voulez-vous dire.
Oh! les femmes ne changent pas.

-- Oui, mais les hommes changent, et vous tes aujourdhui plus
souponneux quautrefois.

Puis, se mettant  rire:

-- Voyons, dit-il, si La Vallire veut maimer pour un tiers et le
roi pour deux tiers, trouvez-vous la condition acceptable?

Aramis se leva avec impatience.

-- La Vallire, dit-il, na jamais aim et naimera jamais que le
roi.

-- Mais enfin, dit Fouquet, que feriez-vous?

-- Demandez-moi plutt ce que jeusse fait.

-- Eh bien! queussiez-vous fait?

-- Dabord, je neusse point laiss sortir cet homme.

-- Tobie?

-- Oui, Tobie; cest un tratre!

-- Oh!

-- Jen suis sr! je ne leusse point laiss sortir quil ne met
avou la vrit.

-- Il est encore temps.

-- Comment cela?

-- Rappelons-le, et interrogez-le  votre tour.

-- Soit!

-- Mais je vous assure que la chose est bien inutile. Je lai
depuis vingt ans, et jamais il ne ma fait la moindre confusion,
et cependant, ajouta Fouquet en riant, ctait facile.

-- Rappelez-le toujours. Ce matin, il ma sembl voir ce visage-l
en grande confrence avec un des hommes de M. Colbert.

-- O donc cela?

-- En face des curies.

-- Bah! tous mes gens sont  couteaux tirs avec ceux de ce
cuistre.

-- Je lai vu, vous dis-je! et sa figure, qui devait mtre
inconnue quand il est entr tout  lheure, ma frapp
dsagrablement.

-- Pourquoi navez-vous rien dit pendant quil tait l?

-- Parce que cest  la minute seulement que je vois clair dans
mes souvenirs.

-- Oh! oh! voil que vous meffrayez, dit Fouquet.

Et il frappa sur le timbre.

-- Pourvu quil ne soit pas trop tard, dit Aramis.

Fouquet frappa une seconde fois.

Le valet de chambre ordinaire parut.

-- Tobie! dit Fouquet, faites venir Tobie.

Le valet de chambre referma la porte.

-- Vous me laissez carte blanche, nest-ce pas?

-- Entire.

-- Je puis employer tous les moyens pour savoir la vrit?

-- Tous.

-- Mme lintimidation?

-- Je vous fais procureur  ma place.

On attendit dix minutes, mais inutilement.

Fouquet, impatient, frappa de nouveau sur le timbre.

-- Tobie! cria-t-il.

-- Mais, monseigneur, dit le valet, on le cherche.

-- Il ne peut tre loin, je ne lai charg daucun message.

-- Je vais voir, monseigneur.

Aramis, pendant ce temps, se promenait impatiemment mais
silencieusement dans le cabinet.

On attendit dix minutes encore.

Fouquet sonna de manire  rveiller toute une ncropole.

Le valet de chambre rentra assez tremblant pour faire croire  une
mauvaise nouvelle.

-- Monseigneur se trompe, dit-il avant mme que Fouquet
linterroget, Monseigneur aura donn une commission  Tobie, car
il a t aux curies prendre le meilleur coureur, et, monseigneur,
il la sell lui-mme.

-- Eh bien?

-- Il est parti.

-- Parti?... scria Fouquet. Que lon coure, quon le rattrape!

-- L! l! dit Aramis en le prenant par la main, calmons-nous;
maintenant, le mal est fait.

-- Le mal est fait?

-- Sans doute, jen tais sr. Maintenant, ne donnons pas lveil;
calculons le rsultat du coup et parons-le, si nous pouvons.

-- Aprs tout, dit Fouquet, le mal nest pas grand.

-- Vous trouvez cela? dit Aramis.

-- Sans doute. Il est bien permis  un homme dcrire un billet
damour  une femme.

--  un homme, oui;  un sujet, non; surtout quand cette femme est
celle que le roi aime.

-- Eh! mon ami, le roi naimait pas La Vallire il y a huit jours;
il ne laimait mme pas hier, et la lettre est dhier; je ne
pouvais pas deviner lamour du roi, quand lamour du roi
nexistait pas encore.

-- Soit, rpliqua Aramis; mais la lettre nest malheureusement pas
date. Voil ce qui me tourmente surtout. Ah! si elle tait date
dhier seulement, je naurais pas pour vous lombre dune
inquitude.

Fouquet haussa les paules.

-- Suis-je donc en tutelle, dit-il, et le roi est-il donc roi de
mon cerveau et de ma chair?

-- Vous avez raison, rpliqua Aramis; ne donnons pas aux choses
plus dimportance quil ne convient; puis dailleurs... eh bien!
si nous sommes menacs, nous avons des moyens de dfense.

-- Oh! menacs! dit Fouquet, vous ne mettez pas cette piqre de
fourmi au nombre des menaces qui peuvent compromettre ma fortune
et ma vie, nest ce pas?

-- Eh! pensez-y, monsieur Fouquet, la piqre dune fourmi peut
tuer un gant, si la fourmi est venimeuse.

-- Mais cette toute-puissance dont vous parliez, voyons, est-elle
dj vanouie?

-- Je suis tout-puissant, soit; mais je ne suis pas immortel.

-- Voyons, retrouver Tobie serait le plus press, ce me semble.
Nest-ce point votre avis?

-- Oh! quant  cela, vous ne le retrouverez pas, dit Aramis, et,
sil vous tait prcieux, faites-en votre deuil.

-- Enfin, il est quelque part dans le monde, dit Fouquet.

-- Vous avez raison; laissez-moi faire, rpondit Aramis.


Chapitre CXXXVIII -- Les quatre chances de Madame


La reine Anne avait fait prier la jeune reine de venir lui rendre
visite.

Depuis quelque temps, souffrante et tombant du haut de sa beaut,
du haut de sa jeunesse, avec cette rapidit de dclin qui signale
la dcadence des femmes qui ont beaucoup lutt, Anne dAutriche
voyait se joindre au mal physique la douleur de ne plus compter
que comme un souvenir vivant au milieu des jeunes beauts, des
jeunes esprits et des jeunes puissances de sa Cour.

Les avis de son mdecin, ceux de son miroir, la dsolaient bien
moins que ces avertissements inexorables de la socit des
courtisans qui, pareils aux rats du navire, abandonnent la cale o
leau va pntrer grce aux avaries de la vtust.

Anne dAutriche ne se trouvait pas satisfaite des heures que lui
donnait son fils an.

Le roi, bon fils, plus encore avec affectation quavec affection,
venait dabord passer chez sa mre une heure le matin et une heure
le soir; mais, depuis quil stait charg des affaires de ltat,
la visite du matin et celle du soir staient rduites dune demi-
heure; puis, peu  peu, la visite du matin avait t supprime.

On se voyait  la messe; la visite mme du soir tait remplace
par une entrevue, soit chez le roi en assemble, soit chez Madame,
o la reine venait assez complaisamment par gard pour ses deux
fils.

Il en rsultait cet ascendant immense sur la Cour que Madame avait
conquis, et qui faisait de sa maison la vritable runion royale.

Anne dAutriche le sentit.

Se voyant souffrante et condamne par la souffrance  de
frquentes retraites, elle fut dsole de prvoir que la plupart
de ses journes, de ses soires, scouleraient solitaires,
inutiles, dsespres.

Elle se rappelait avec terreur lisolement o jadis la laissait le
cardinal de Richelieu, fatales et insupportables soires, pendant
lesquelles pourtant elle avait pour se consoler la jeunesse, la
beaut, qui sont toujours accompagnes de lespoir.

Alors elle forma le projet de transporter la Cour chez elle et
dattirer Madame, avec sa brillante escorte, dans la demeure
sombre et dj triste o la veuve dun roi de France, la mre dun
roi de France, tait rduite  consoler de son veuvage anticip la
femme toujours larmoyante dun roi de France.

Anne rflchit.

Elle avait beaucoup intrigu dans sa vie. Dans le beau temps,
alors que sa jeune tte enfantait des projets toujours heureux,
elle avait prs delle, pour stimuler son ambition et son amour,
une amie plus ardente, plus ambitieuse quelle-mme, une amie qui
lavait aime, chose rare  la Cour, et que de mesquines
considrations avaient loigne delle.

Mais depuis tant dannes, except Mme de Motteville, except la
Molena, cette nourrice espagnole, confidente en sa qualit de
compatriote et de femme, qui pouvait se flatter davoir donn un
bon avis  la reine?

Qui donc aussi, parmi toutes ces jeunes ttes, pouvait lui
rappeler le pass, par lequel seulement elle vivait?

Anne dAutriche se souvint de Mme de Chevreuse, dabord exile
plutt de sa volont  elle-mme que de celle du roi, puis morte
en exil femme dun gentilhomme obscur.

Elle se demanda ce que Mme de Chevreuse lui et conseill
autrefois en pareil cas dans leurs communs embarras dintrigues,
et, aprs une srieuse mditation, il lui sembla que cette femme
ruse, pleine dexprience et de sagacit, lui rpondait de sa
voix ironique:

-- Tous ces petits jeunes gens sont pauvres et avides. Ils ont
besoin dor et de rentes pour alimenter leurs plaisirs, prenez-
les-moi par lintrt.

Anne dAutriche adopta ce plan.

Sa bourse tait bien garnie; elle disposait dune somme
considrable amasse par Mazarin pour elle et mise en lieu sr.

Elle avait les plus belles pierreries de France, et surtout des
perles dune telle grosseur, quelles faisaient soupirer le roi
chaque fois quil les voyait, parce que les perles de sa couronne
ntaient que grains de mil auprs de celles-l.

Anne dAutriche navait plus de beaut ni de charmes  sa
disposition. Elle se fit riche et proposa pour appt  ceux qui
viendraient chez elle, soit de bons cus dor  gagner au jeu,
soit de bonnes dotations habilement faites les jours de bonne
humeur, soit des aubaines de rentes quelle arrachait au roi en
sollicitant, ce quelle stait dcide  faire pour entretenir
son crdit.

Et dabord elle essaya de ce moyen sur Madame, dont la possession
lui tait la plus prcieuse de toutes.

Madame, malgr lintrpide confiance de son esprit et de sa
jeunesse, donna tte baisse dans le panneau qui tait ouvert
devant elle. Enrichie peu  peu par des dons par des cessions,
elle prit got  ces hritages anticips.

Anne dAutriche usa du mme moyen sur Monsieur et sur le roi lui-
mme.

Elle institua chez elle des loteries.

Le jour o nous sommes arrivs, il sagissait dun mdianoche chez
la reine mre, et cette princesse mettait en loterie deux
bracelets fort beaux en brillants et dun travail exquis.

Les mdaillons taient des cames antiques de la plus grande
valeur; comme revenu, les diamants ne reprsentaient pas une somme
bien considrable, mais loriginalit, la raret de travail
taient telles, quon dsirait  la Cour non seulement possder,
mais voir ces bracelets aux bras de la reine, et que, les jours o
elles les portait, ctait une faveur que dtre admis  les
admirer en lui baisant les mains.

Les courtisans avaient mme  ce sujet adopt des variantes de
galanterie pour tablir cet aphorisme, que les bracelets eussent
t sans prix sils navaient le malheur de se trouver en contact
avec des bras pareils  ceux de la reine.

Ce compliment avait eu lhonneur dtre traduit dans toutes les
langues de lEurope, plus de mille distiques latins et franais
circulaient sur cette matire.

Le jour o Anne dAutriche se dcida pour la loterie, ctait un
moment dcisif: le roi ntait pas venu depuis deux jours chez sa
mre. Madame boudait aprs la grande scne des dryades et des
naades.

Le roi ne boudait plus; mais une distraction toute-puissante
lenlevait au dessus des orages et des plaisirs de la Cour.

Anne dAutriche opra sa diversion en annonant la fameuse loterie
chez elle pour le soir suivant.

Elle vit,  cet effet, la jeune reine,  qui, comme nous lavons
dit, elle demanda une visite le matin.

-- Ma fille, lui dit-elle, je vous annonce une bonne nouvelle. Le
roi ma dit de vous les choses les plus tendres. Le roi est jeune
et facile  dtourner; mais, tant que vous vous tiendrez prs de
moi, il nosera scarter de vous,  qui, dailleurs, il est
attach par une trs vive tendresse. Ce soir, il y a loterie chez
moi: vous y viendrez?

-- On ma dit, fit la jeune reine avec une sorte de reproche
timide, que Votre Majest mettait en loterie ses beaux bracelets,
qui sont dune telle raret, que nous neussions pas d les faire
sortir du garde-meuble de la couronne, ne ft-ce que parce quils
vous ont appartenu.

-- Ma fille, dit alors Anne dAutriche, qui entrevit toute la
pense de la jeune reine et voulut la consoler de navoir pas reu
ce prsent, il fallait que jattirasse chez moi  tout jamais
Madame.

-- Madame? fit en rougissant la jeune reine.

-- Sans doute; naimez-vous pas mieux avoir chez vous une rivale
pour la surveiller et la dominer, que de savoir le roi chez elle,
toujours dispos  courtiser comme  ltre? Cette loterie est
lattrait dont je me sers pour cela: me blmez-vous?

-- Oh! non! fit Marie-Thrse en frappant dans ses mains avec cet
enfantillage de la joie espagnole.

-- Et vous ne regrettez plus, ma chre, que je ne vous aie pas
donn ces bracelets, comme ctait dabord mon intention?

-- Oh! non, oh! non, ma bonne mre!...

-- Eh bien! ma chre fille, faites-vous bien belle, et que notre
mdianoche soit brillant: plus vous y serez gaie, plus vous y
paratrez charmante, et vous clipserez toutes les femmes par
votre clat comme par votre rang.

Marie-Thrse partit enthousiasme.

Une heure aprs, Anne dAutriche recevait chez elle Madame, et, la
couvrant de caresses:

-- Bonnes nouvelles! disait-elle, le roi est charm de ma loterie.

-- Moi, dit Madame, je nen suis pas aussi charme; voir de beaux
bracelets comme ceux-l aux bras dune autre femme que vous, ma
reine, ou moi, voil ce  quoi je ne puis mhabituer.

-- L! l! dit Anne dAutriche en cachant sous un sourire une
violente douleur quelle venait de sentir, ne vous rvoltez pas,
jeune femme... et nallez pas tout de suite prendre les choses au
pis.

-- Ah! madame, le sort est aveugle... et vous avez, ma-t-on dit,
deux cents billets?

-- Tout autant. Mais vous nignorez pas quil y en aura quun
gagnant?

-- Sans doute.  qui tombera-t-il? Le pouvez-vous dire? fit Madame
dsespre.

-- Vous me rappelez que jai fait un rve cette nuit... Ah! mes
rves sont bons... je dors si peu.

-- Quel rve?... Vous souffrez?

-- Non, dit la reine en touffant, avec une constance admirable,
la torture dun nouvel lancement dans le sein. Jai donc rv que
le roi gagnait les bracelets.

-- Le roi?

-- Vous mallez demander ce que le roi peut faire de bracelets,
nest-ce pas?

-- Cest vrai.

-- Et vous ajouterez cependant quil serait fort heureux que le
roi gagnt, car, ayant ces bracelets, il serait forc de les
donner  quelquun.

-- De vous les rendre, par exemple.

-- Auquel cas, je les donnerais immdiatement; car vous ne pensez
pas, dit la reine en riant, que je mette ces bracelets en loterie
par gne. Cest pour les donner sans faire de jalousie; mais, si
le hasard ne voulais pas me tirer de peine, eh bien! je
corrigerais le hasard... je sais bien  qui joffrirais les
bracelets.

Ces mots furent accompagns dun sourire si expressif, que Madame
dut le payer par un baiser de remerciement.

-- Mais, ajouta Anne dAutriche, ne savez-vous pas aussi bien que
moi que le roi ne me rendrait pas les bracelets sil les gagnait?

-- Il les donnerait  la reine, alors.

-- Non; par la mme raison qui fait quil ne me les rendrait pas;
attendu que, si jeusse voulu les donner  la reine, je navais
pas besoin de lui pour cela.

Madame jeta un regard de ct sur les bracelets, qui, dans leur
crin, scintillaient sur une console voisine.

-- Quils sont beaux! dit-elle en soupirant. Eh! mais, dit Madame,
voil-t il pas que nous oublions que le rve de Votre Majest
nest quun rve.

-- Il mtonnerait fort, repartit Anne dAutriche, que mon rve
ft trompeur; cela mest arriv rarement.

-- Alors vous pouvez tre prophte.

-- Je vous ai dit, ma fille, que je ne rve presque jamais; mais
cest une concidence si trange que celle de ce rve avec mes
ides! il entre si bien dans mes combinaisons!

-- Quelles combinaisons?

-- Celle-ci, par exemple, que vous gagnerez les bracelets.

-- Alors ce ne sera pas le roi.

-- Oh! dit Anne dAutriche, il ny a pas tellement loin du coeur
de Sa Majest  votre coeur...  vous qui tes sa soeur chrie...
Il ny a pas, dis-je, tellement loin, quon puisse dire que le
rve est menteur. Voyez pour vous les belles chances; comptez-les
bien.

-- Je les compte.

-- Dabord, celle du rve. Si le roi gagne, il est certain quil
vous donne les bracelets.

-- Jadmets cela pour une.

-- Si vous les gagnez, vous les avez.

-- Naturellement; cest encore admissible.

-- Enfin, si Monsieur les gagnait!

-- Oh! dit Madame en riant aux clats, il les donnerait au
chevalier de Lorraine.

Anne dAutriche se mit  rire comme sa bru, cest--dire de si bon
coeur, que sa douleur reparut et la fit blmir au milieu de
laccs dhilarit.

-- Quavez-vous? dit Madame effraye.

-- Rien, rien, le point de ct... Jai trop ri... Nous en tions
 la quatrime chance.

-- Oh! celle-l, je ne la vois pas.

-- Pardonnez-moi, je ne me suis pas exclue des gagnants, et, si je
gagne, vous tes sre de moi.

-- Merci! Merci! scria Madame.

-- Jespre que vous voil favorise, et qu prsent le rve
commence  prendre les solides contours de la ralit.

-- En vrit, vous me donnez espoir et confiance, dit Madame, et
les bracelets ainsi gagns me seront cent fois plus prcieux.

--  ce soir donc!

--  ce soir!

Et les princesses se sparrent.

Anne dAutriche, aprs avoir quitt sa bru, se dit en examinant
les bracelets:

Ils sont bien prcieux, en effet, puisque par eux, ce soir, je me
serai concili un coeur en mme temps que jaurai devin un
secret.

Puis, se tournant vers son alcve dserte:

-- Est-ce ainsi que tu aurais jou, ma pauvre Chevreuse? dit-elle
au vide... Oui, nest-ce pas?

Et, comme un parfum dautrefois, toute sa jeunesse toute sa folle
imagination, tout le bonheur lui revinrent avec lcho de cette
invocation.


Chapitre CXXXIX -- La loterie


Le soir,  huit heures, tout le monde tait rassembl chez la
reine mre.

Anne dAutriche, en grand habit de crmonie, belle des restes de
sa beaut et de toutes les ressources que la coquetterie peut
mettre en des mains habiles, dissimulait, ou plutt essayait de
dissimuler  cette foule de jeunes courtisans qui lentouraient et
qui ladmiraient encore, grce aux combinaisons que nous avons
indiques dans le chapitre prcdent, les ravages dj visibles de
cette souffrance  laquelle elle devait succomber quelques annes
plus tard.

Madame, presque aussi coquette quAnne dAutriche, et la reine,
simple et naturelle, comme toujours, taient assises  ses cts
et se disputaient ses bonnes grces.

Les dames dhonneur, runies en corps darme pour rsister avec
plus de force, et, par consquent, avec plus de succs aux
malicieux propos que les jeunes gens tenaient sur elles, se
prtaient, comme fait un bataillon carr, le secours mutuel dune
bonne garde et dune bonne riposte.

Montalais, savante dans cette guerre de tirailleur, protgeait
toute la ligne par le feu roulant quelle dirigeait sur lennemi.

De Saint-Aignan, au dsespoir de la rigueur, insolente  force
dtre obstine, de Mlle de Tonnay-Charente, essayait de lui
tourner le dos; mais, vaincu par lclat irrsistible des deux
grands yeux de la belle, il revenait  chaque instant consacrer sa
dfaite par de nouvelles soumissions, auxquelles Mlle de Tonnay-
Charente ne manquait pas de riposter par de nouvelles
impertinences.

De Saint-Aignan ne savait  quel saint se vouer.

La Vallire avait non pas une cour, mais des commencements de
courtisans.

De Saint-Aignan, esprant par cette manoeuvre attirer les yeux
dAthnas de son ct, tait venu saluer la jeune fille avec un
respect qui,  quelques esprits retardataires avait fait croire 
la volont de balancer Athnas par Louise.

Mais ceux-l, ctaient ceux qui navaient ni vu ni entendu
raconter la scne de la pluie. Seulement, comme la majorit tait
dj informe, et bien informe, sa faveur dclare avait attir 
elle les plus habiles comme les plus sots de la Cour.

Les premiers, parce quils disaient, les uns, comme Montaigne:
Que sais je?

Les autres, parce quils disaient comme Rabelais: Peut-tre?

Le plus grand nombre avait suivi ceux-l, comme dans les chasses
cinq ou six limiers habiles suivent seuls la fume de la bte,
tandis que tout le reste de la meute ne suit que la fume des
limiers.

Mesdames et la reine examinaient les toilettes de leurs filles et
de leurs dames dhonneur, ainsi que celles des autres dames; et
elles daignaient oublier quelles taient reines pour se souvenir
quelles taient femmes.

Cest--dire quelles dchiraient impitoyablement tout porte-jupe,
comme et dit Molire.

Les regards des deux princesses tombrent simultanment sur La
Vallire qui, ainsi que nous lavons dit tait fort entoure en ce
moment. Madame fut sans piti.

-- En vrit, dit-elle en se penchant vers la reine mre, si le
sort tait juste, il favoriserait cette pauvre petite La Vallire.

-- Ce nest pas possible, dit la reine mre en souriant.

-- Comment cela?

-- Il ny a que deux cents billets, de sorte que tout le monde na
pu tre port sur la liste.

-- Elle ny est pas alors?

-- Non.

-- Quel dommage! Elle et pu les gagner et les vendre.

-- Les vendre? scria la reine.

-- Oui, cela lui aurait fait une dot, et elle net pas t
oblige de se marier sans trousseau, comme cela arrivera
probablement.

-- Ah bah! vraiment? Pauvre petite! dit la reine mre, na-t-elle
pas de robes?

Et elle pronona ces mots en femme qui na jamais pu savoir ce que
ctait que la mdiocrit.

-- Dame, voyez: je crois, Dieu me pardonne, quelle a la mme jupe
ce soir quelle avait ce matin  la promenade, et quelle aura pu
conserver, grce au soin que le roi a pris de la mettre  labri
de la pluie.

Au moment mme o Madame prononait ces paroles, le roi entrait.

Les deux princesses ne se fussent peut-tre point aperues de
cette arrive, tant elles taient occupes  mdire. Mais Madame
vit tout  coup La Vallire, qui tait debout en face de la
galerie, se troubler et dire quelques mots aux courtisans qui
lentouraient; ceux-ci scartrent aussitt. Ce mouvement ramena
les yeux de Madame vers la porte. En ce moment, le capitaine des
gardes annona le roi.

 cette annonce, La Vallire, qui jusque-l avait tenu les yeux
fixs sur la galerie, les abaissa tout  coup.

Le roi entra.

Il tait vtu avec une magnificence pleine de got, et causait
avec Monsieur et le duc de Roquelaure, qui tenaient, Monsieur sa
droite, le duc de Roquelaure sa gauche.

Le roi savana dabord vers les reines, quil salua avec un
gracieux respect. Il prit la main de sa mre, quil baisa, adressa
quelques compliments  Madame sur llgance de sa toilette, et
commena  faire le tour de lassemble.

La Vallire fut salue comme les autres, pas plus, pas moins que
les autres.

Puis Sa Majest revint  sa mre et  sa femme.

Lorsque les courtisans virent que le roi navait adress quune
phrase banale  cette jeune fille si recherche le matin, ils
tirrent sur-le-champ une conclusion de cette froideur.

Cette conclusion fut que le roi avait eu un caprice, mais que ce
caprice tait dj vanoui.

Cependant on et d remarquer une chose, cest que, prs de La
Vallire, au nombre des courtisans, se trouvait M. Fouquet, dont
la respectueuse politesse servit de maintien  la jeune fille, au
milieu des diffrentes motions qui lagitaient visiblement.

M. Fouquet sapprtait, au reste,  causer plus intimement avec
Mlle de La Vallire, lorsque M. Colbert sapprocha, et, aprs
avoir fait sa rvrence  Fouquet, dans toutes les rgles de la
politesse la plus respectueuse, il parut dcid  stablir prs
de La Vallire pour lier conversation avec elle. Fouquet quitta
aussitt la place. Tout ce mange tait dvor des yeux par
Montalais et par Malicorne, qui se renvoyaient lun  lautre
leurs observations.

De Guiche, plac dans une embrasure de fentre, ne voyait que
Madame. Mais, comme Madame, de son ct arrtait frquemment son
regard sur La Vallire, les yeux de de Guiche, guids par les yeux
de Madame, se portaient de temps en temps aussi sur la jeune
fille.

La Vallire sentit instinctivement salourdir sur elle le poids de
tous ces regards, chargs, les uns dintrt, les autres denvie.
Elle navait, pour compenser cette souffrance, ni un mot dintrt
de la part de ses compagnes, ni un regard damour du roi.

Aussi ce que souffrait la pauvre enfant, nul ne pourrait
lexprimer. La reine mre fit approcher le guridon sur lequel
taient les billets de loterie, au nombre de deux cents, et pria
Mme de Motteville de lire la liste des lus.

Il va sans dire que cette liste tait dresse selon les lois de
ltiquette: le roi venait dabord, puis la reine mre, puis la
reine, puis Monsieur, puis Madame, et ainsi de suite.

Les coeurs palpitaient  cette lecture. Il y avait bien trois
cents invits chez la reine. Chacun se demandait si son nom devait
rayonner au nombre des noms privilgis.

Le roi coutait avec autant dattention que les autres. Le dernier
nom prononc, il vit que La Vallire navait pas t porte sur la
liste.

Chacun, au reste, put remarquer cette omission.

Le roi rougit comme lorsquune contrarit lassaillait.

La Vallire, douce et rsigne, ne tmoigna rien.

Pendant toute la lecture, le roi ne lavait point quitte du
regard; la jeune fille se dilatait sous cette heureuse influence
quelle sentait rayonner autour delle, trop joyeuse et trop pure
quelle tait pour quune pense autre que damour pntrt dans
son esprit ou dans son coeur.

Payant par la dure de son attention cette touchante abngation,
le roi montrait  son amante quil en comprenait ltendue et la
dlicatesse.

La liste close, toutes les figures de femmes omises ou oublies se
laissrent aller au dsappointement.

Malicorne aussi fut oubli dans le nombre des hommes et sa grimace
dit clairement  Montalais, oublie aussi:

Est-ce que nous ne nous arrangerons pas avec la fortune de
manire quelle ne nous oublie pas, elle?

Oh! que si fait, rpliqua le sourire intelligent de Mlle Aure.

Les billets furent distribus  chacun selon son numro.

Le roi reut le sien dabord, puis la reine mre, puis Monsieur,
puis la reine et Madame, et ainsi de suite.

Alors, Anne dAutriche ouvrit un sac en peau dEspagne, dans
lequel se trouvaient deux cents numros gravs sur des boules de
nacre, et prsenta le sac tout ouvert  la plus jeune de ses
filles dhonneur pour quelle y prit une boule.

Lattente, au milieu de tous ces prparatifs pleins de lenteur,
tait plus encore celle de lavidit que celle de la curiosit.

De Saint-Aignan se pencha  loreille de Mlle de Tonnay-Charente:

-- Puisque nous avons chacun un numro, mademoiselle, lui dit-il,
unissons nos deux chances.  vous le bracelet, si je gagne;  moi,
si vous gagnez, un seul regard de vos beaux yeux?

-- Non pas, dit Athnas,  vous le bracelet, si vous le gagnez.
Chacun pour soi.

-- Vous tes impitoyable, dit de Saint-Aignan, et je vous punirai
par un quatrain:

_Belle Iris,  mes voeux..._
_Vous tes trop rebelle._

-- Silence! dit Athnas, vous allez mempcher dentendre le
numro gagnant.

-- Numro 1, dit la jeune fille qui avait tir la boule de nacre
du sac de peau dEspagne.

-- Le roi! scria la reine mre.

-- Le roi a gagn, rpta la reine joyeuse.

-- Oh! le roi! votre rve! dit  loreille dAnne dAutriche
Madame toute joyeuse.

Le roi ne fit clater aucune satisfaction.

Il remercia seulement la fortune de ce quelle faisait pour lui en
adressant un petit salut  la jeune fille qui avait t choisie
comme mandataire de la rapide desse.

Puis, recevant des mains dAnne dAutriche, au milieu des murmures
de convoitise de toute lassemble, lcrin qui renfermait les
bracelets:

-- Ils sont donc rellement beaux, ces bracelets? dit-il.

-- Regardez-les, dit Anne dAutriche, et jugez-en vous-mme.

Le roi les regarda.

-- Oui, dit-il, et voil, en effet, un admirable mdaillon. Quel
fini.

-- Quel fini! rpta Madame.

La reine Marie-Thrse vit facilement et du premier coup doeil
que le roi ne lui offrirait pas les bracelets; mais, comme il ne
paraissait pas non plus songer le moins du monde  les offrir 
Madame, elle se tint pour satisfaite, ou  peu prs.

Le roi sassit.

Les plus familiers parmi les courtisans vinrent successivement
admirer de prs la merveille, qui bientt, avec la permission du
roi, passa de main en main.

Aussitt tous, connaisseurs ou non, sexclamrent de surprise et
accablrent le roi de flicitations.

Il y avait, en effet, de quoi admirer pour tout le monde; les
brillants pour ceux-ci, la gravure pour ceux-l.

Les dames manifestaient visiblement leur impatience de voir un
pareil trsor accapar par les cavaliers.

-- Messieurs, messieurs, dit le roi  qui rien nchappait, on
dirait, en vrit, que vous portez des bracelets comme les Sabins:
passez-les donc un peu aux dames, qui me paraissent avoir  juste
titre la prtention de sy connatre mieux que vous.

Ces mots semblrent  Madame le commencement dune dcision
quelle attendait.

Elle puisait, dailleurs, cette bienheureuse croyance dans les
yeux de la reine mre.

Le courtisan qui les tenait au moment o le roi jetait cette
observation au milieu de lagitation gnrale se hta de dposer
les bracelets entre les mains de la reine Marie-Thrse, qui,
sachant bien, pauvre femme! quils ne lui taient pas destins,
les regarda  peine et les passa presque aussitt  Madame.

Celle-ci et, plus particulirement quelle encore, Monsieur
donnrent aux bracelets un long regard de convoitise.

Puis elle passa les joyaux aux dames ses voisines, en prononant
ce seul mot, mais avec un accent qui valait une longue phrase:

-- Magnifiques!

Les dames, qui avaient reu les bracelets des mains de Madame,
mirent le temps qui leur convint  les examiner, puis elles les
firent circuler en les poussant  droite.

Pendant ce temps, le roi sentretenait tranquillement avec
de Guiche et Fouquet.

Il laissait parler plutt quil ncoutait.

Habitue  certains tours de phrases, son oreille comme celle de
tous les hommes qui exercent sur dautres hommes une supriorit
incontestable, ne prenait des discours sems  et l que
lindispensable mot qui mrite une rponse.

Quant  son attention, elle tait autre part.

Elle errait avec ses yeux.

Mlle de Tonnay-Charente tait la dernire des dames inscrites pour
les billets, et, comme si elle et pris rang selon son inscription
sur la liste, elle navait aprs elle que Montalais et La
Vallire.

Lorsque les bracelets arrivrent  ces deux dernires, on parut ne
plus sen occuper.

Lhumilit des mains qui maniaient momentanment ces joyaux leur
tait toute leur importance.

Ce qui nempcha point Montalais de tressaillir de joie, denvie
et de cupidit  la vue de ces belles pierres, plus encore que de
ce magnifique travail.

Il est vident que, mise en demeure entre la valeur pcuniaire et
la beaut artistique, Montalais et sans hsitation prfr les
diamants aux cames.

Aussi eut-elle grand-peine  les passer  sa compagne La Vallire.
La Vallire attacha sur les bijoux un regard presque indiffrent.

-- Oh! que ces bracelets sont riches! que ces bracelets sont
magnifiques! scria Montalais; et tu ne textasies pas sur eux,
Louise? Mais, en vrit, tu nes donc pas femme?

-- Si fait, rpondit la jeune fille avec un accent dadorable
mlancolie. Mais pourquoi dsirer ce qui ne peut nous appartenir?

Le roi, la tte penche en avant, coutait ce que la jeune fille
allait dire.

 peine la vibration de cette voix eut-elle frapp son oreille,
quil se leva tout rayonnant, et, traversant tout le cercle pour
aller de sa place  La Vallire:

-- Mademoiselle, dit-il, vous vous trompez, vous tes femme, et
toute femme a droit  des bijoux de femme.

-- Oh! Sire, dit La Vallire, Votre Majest ne veut donc pas
croire absolument  ma modestie?

-- Je crois que vous avez toutes les vertus, mademoiselle, la
franchise comme les autres; je vous adjure donc de dire
franchement ce que vous pensez de ces bracelets.

-- Quils sont beaux, Sire, et quils ne peuvent tre offerts qu
une reine.

-- Cela me ravit que votre opinion soit telle, mademoiselle; les
bracelets sont  vous, et le roi vous prie de les accepter.

Et comme, avec un mouvement qui ressemblait  de leffroi, La
Vallire tendait vivement lcrin au roi, le roi repoussa
doucement de sa main la main tremblante de La Vallire.

Un silence dtonnement, plus funbre quun silence de mort,
rgnait dans lassemble. Et cependant, on navait pas, du ct
des reines, entendu ce quil avait dit, ni compris ce quil avait
fait.

Une charitable amie se chargea de rpandre la nouvelle. Ce fut
Tonnay Charente,  qui Madame avait fait signe de sapprocher.

-- Ah! mon Dieu! scria de Tonnay-Charente, est-elle heureuse,
cette La Vallire! le roi vient de lui donner les bracelets.

Madame se mordit les lvres avec une telle force, que le sang
apparut  la surface de la peau.

La jeune reine regarda alternativement La Vallire et Madame et se
mit  rire.

Anne dAutriche appuya son menton sur sa belle main blanche, et
demeura longtemps absorbe par un soupon qui lui mordait lesprit
et par une douleur atroce qui lui mordait le coeur.

De Guiche, en voyant plir Madame, en devinant ce qui la faisait
plir, de Guiche quitta prcipitamment lassemble et disparut.
Malicorne put alors se glisser jusqu Montalais, et,  la faveur
du tumulte gnral des conversations:

-- Aure, lui dit-il, tu as prs de toi notre fortune et notre
avenir.

-- Oui, rpondit celle-ci.

Et elle embrassa tendrement La Vallire, quintrieurement elle
tait tente dtrangler.


Chapitre CXL -- Malaga


Pendant tout ce long et violent dbat des ambitions de cour contre
les amours de coeur, un de nos personnages, le moins  ngliger
peut-tre, tait fort nglig, fort oubli, fort malheureux.

En effet, dArtagnan, dArtagnan, car il faut le nommer par son
nom pour quon se rappelle quil a exist, dArtagnan navait
absolument rien  faire dans ce monde brillant et lger. Aprs
avoir suivi le roi pendant deux jours  Fontainebleau, et avoir
regard toutes les bergerades et tous les travestissements hro-
comiques de son souverain, le mousquetaire avait senti que cela ne
suffisait point  remplir sa vie.

Accost  chaque instant par des gens qui lui disaient: Comment
trouvez-vous que maille cet habit, monsieur dArtagnan? il leur
rpondait de sa voix placide et railleuse: Mais je trouve que
vous tes aussi bien habill que le plus beau singe de la foire
Saint-Laurent..

Ctait un compliment comme les faisait dArtagnan quand il nen
voulait pas faire dautre: bon gr mal gr, il fallait donc sen
contenter.

Et, quand on lui demandait: Monsieur dArtagnan, comment vous
habillez-vous ce soir? il rpondait: Je me dshabillerai.

Ce qui faisait rire mme les dames.

Mais, aprs deux jours passs ainsi, le mousquetaire voyant que
rien de srieux ne sagitait l-dessous, et que le roi avait
compltement, ou du moins paraissait avoir compltement oubli
Paris, Saint-Mand et Belle-le; que M. Colbert rvait lampions et
feux dartifice; que les dames en avaient pour un mois au moins
doeillades  rendre et  donner; DArtagnan demanda au roi un
cong pour affaires de famille.

Au moment o dArtagnan lui faisait cette demande, le roi se
couchait, rompu davoir dans.

-- Vous voulez me quitter, monsieur dArtagnan? demanda-t-il dun
air tonn.

Louis XIV ne comprenait jamais que lon se spart de lui quand on
pouvait avoir linsigne honneur de demeurer prs de lui.

-- Sire, dit dArtagnan, je vous quitte parce que je ne vous sers
 rien. Ah! si je pouvais vous tenir le balancier, tandis que vous
dansez, ce serait autre chose.

-- Mais, mon cher monsieur dArtagnan, rpondit gravement le roi,
on danse sans balancier.

-- Ah! tiens, dit le mousquetaire continuant son ironie
insensible, tiens, je ne savais pas, moi!

-- Vous ne mavez donc pas vu danser? demanda le roi.

-- Oui; mais jai cru que cela irait toujours de plus fort en plus
fort. Je me suis tromp: raison de plus pour que je me retire.
Sire, je le rpte, vous navez pas besoin de moi; dailleurs, si
Votre Majest en avait besoin, elle saurait o me trouver.

-- Cest bien, dit le roi.

Et il accorda le cong.

Nous ne chercherons donc pas dArtagnan  Fontainebleau, ce serait
chose inutile; mais, avec la permission de nos lecteurs, nous le
retrouverons rue des Lombards, au _Pilon dOr_, chez notre
vnrable ami Planchet.

Il est huit heures du soir, il fait chaud, une seule fentre est
ouverte, cest celle dune chambre de lentresol.

Un parfum dpicerie, ml au parfum moins exotique, mais plus
pntrant, de la fange de la rue monte aux narines du
mousquetaire.

DArtagnan, couch sur une immense chaise  dossier plat, les
jambes, non pas allonges, mais poses sur un escabeau, forme
langle le plus obtus qui se puisse voir.

Loeil, si fin et si mobile dhabitude, est fixe, presque voil,
et a pris pour but invariable le petit coin du ciel bleu que lon
aperoit derrire la dchirure des chemines; il y a du bleu tout
juste ce quil en faudrait pour mettre une pice  lun des sacs
de lentilles ou de haricots qui forment le principal ameublement
de la boutique du rez-de-chausse.

Ainsi tendu, ainsi abruti dans son observation transfenestrale,
dArtagnan nest plus un homme de guerre, dArtagnan nest plus un
officier du palais, cest un bourgeois croupissant entre le dner
et le souper, entre le souper et le coucher; un de ces braves
cerveaux ossifis qui nont plus de place pour une seule ide,
tant la matire guette avec frocit aux portes de lintelligence,
et surveille la contrebande qui pourrait se faire en introduisant
dans le crne un symptme de pense.

Nous avons dit quil faisait nuit; les boutiques sallumaient
tandis que les fentres des appartements suprieurs se fermaient;
une patrouille de soldats du guet faisait entendre le bruit
rgulier de son pas.

DArtagnan continuait  ne rien entendre et  ne rien regarder que
le coin bleu de son ciel.

 deux pas de lui, tout  fait dans lombre, couch sur un sac de
mas, Planchet, le ventre sur ce sac, les deux bras sous son
menton, regardait dArtagnan penser, rver ou dormir les yeux
ouverts.

Lobservation durait dj depuis fort longtemps.

Planchet commena par faire:

-- Hum! hum!

DArtagnan ne bougea point.

Planchet vit alors quil fallait recourir  quelque moyen plus
efficace: aprs mres rflexions, ce quil trouva de plus
ingnieux dans les circonstances prsentes, fut de se laisser
rouler de son sac sur le parquet en murmurant contre lui-mme le
mot:

-- Imbcile!

Mais, quel que ft le bruit produit par la chute de Planchet,
dArtagnan, qui, dans le cours de son existence, avait entendu
bien dautres bruits, ne parut pas faire le moindre cas de ce
bruit-l.

Dailleurs, une norme charrette, charge de pierres, dbouchant
de la rue Saint-Mdric, absorba dans le bruit de ses roues le
bruit de la chute de Planchet.

Cependant Planchet crut, en signe dapprobation tacite, le voir
imperceptiblement sourire au mot imbcile.

Ce qui, lenhardissant lui fit dire:

-- Est-ce que vous dormez, monsieur dArtagnan?

-- Non, Planchet, je ne dors _mme_ pas, rpondit le mousquetaire.

-- Jai le dsespoir, fit Planchet, davoir entendu le mot _mme_.

-- Eh bien! quoi? est-ce que ce mot nest pas franais, monsieur
Planchet?

-- Si fait, monsieur dArtagnan.

-- Eh bien?

-- Eh bien! ce mot mafflige.

-- Dveloppe-moi ton affliction, Planchet, dit dArtagnan.

-- Si vous dites que vous ne dormez mme pas, cest comme si vous
disiez que vous navez mme pas la consolation de dormir. Ou
mieux, cest comme si vous disiez en dautres termes: Planchet, je
mennuie  crever.

-- Planchet, tu sais que je ne mennuie jamais.

-- Except aujourdhui et avant-hier.

-- Bah!

-- Monsieur dArtagnan, voil huit jours que vous tes revenu de
Fontainebleau; voil huit jours que vous navez plus ni vos ordres
 donner, ni votre compagnie  faire manoeuvrer. Le bruit des
mousquets, des tambours et de toute la royaut vous manque;
dailleurs, moi qui ai port le mousquet, je conois cela.

-- Planchet, rpondit dArtagnan, je tassure que je ne mennuie
pas le moins du monde.

-- Que faites-vous, en ce cas, couch l comme un mort?

-- Mon ami Planchet, il y avait au sige de La Rochelle quand jy
tais, quand tu y tais, quand nous y tions enfin, il y avait au
sige de La Rochelle un Arabe quon renommait pour sa faon de
pointer les couleuvrines. Ctait un garon desprit, quoiquil
ft dune singulire couleur, couleur de tes olives. Eh bien! cet
Arabe, quand il avait mang ou travaill, se couchait comme je
suis couch en ce moment, et fumait je ne sais quelles feuilles
magiques dans un grand tube  bout dambre; et, si quelque chef,
venant  passer, lui reprochait de toujours dormir, il rpondait
tranquillement: Mieux vaut tre assis que debout, couch
quassis, mort que couch.

-- Ctait un Arabe lugubre et par sa couleur et par ses
sentences, dit Planchet. Je me le rappelle parfaitement. Il
coupait les ttes des protestants avec beaucoup de satisfaction.

-- Prcisment, et il les embaumait quand elles en valaient la
peine.

-- Oui, et quand il travaillait  cet embaumement avec toutes ses
herbes et toutes ses grandes plantes, il avait lair dun vannier
qui fait des corbeilles.

-- Oui, Planchet, oui, cest bien cela.

-- Oh! moi aussi, jai de la mmoire.

-- Je nen doute pas; mais que dis-tu de son raisonnement?

-- Monsieur, je le trouve parfait dune part, mais stupide de
lautre.

-- Devise, Planchet, devise.

-- Eh bien! monsieur, en effet, mieux vaut tre assis que debout,
cest constant surtout lorsquon est fatigu. Dans certaines
circonstances -- et Planchet sourit dun air coquin -- mieux vaut
tre couch quassis. Mais, quant  la dernire proposition: mieux
vaut tre mort que couch, je dclare que je la trouve absurde;
que ma prfrence incontestable est pour le lit, et que, si vous
ntes point de mon avis, cest que, comme jai lhonneur de vous
le dire, vous vous ennuyez  crever.

-- Planchet, tu connais M. La Fontaine?

-- Le pharmacien du coin de la rue Saint-Mdric?

-- Non, le fabuliste.

-- Ah! matre corbeau?

-- Justement; eh bien! je suis comme son livre.

-- Il a donc un livre aussi?

-- Il a toutes sortes danimaux.

-- Eh bien! que fait-il, son livre?

-- Il songe.

-- Ah! ah!

-- Planchet, je suis comme le livre de M. La Fontaine, je songe.

-- Vous songez? fit Planchet inquiet.

-- Oui; ton logis, Planchet, est assez triste pour pousser  la
mditation; tu conviendras de cela, je lespre.

-- Cependant, monsieur, vous avez vue sur la rue.

-- Pardieu! voil qui est rcratif, hein?

-- Il nen est pas moins vrai, monsieur, que, si vous logiez sur
le derrire, vous vous ennuieriez... Non, je veux dire que vous
songeriez encore plus.

-- Ma foi! je ne sais pas, Planchet.

-- Encore, fit lpicier, si vos songeries taient du genre de
celle qui vous a conduit  la restauration du roi Charles II.

Et Planchet fit entendre un petit rire qui ntait pas sans
signification.

-- Ah! Planchet, mon ami, dit dArtagnan, vous devenez ambitieux.

-- Est-ce quil ny aurait pas quelque autre roi  restaurer,
monsieur dArtagnan, quelque autre Monck  mettre en bote?

-- Non, mon cher Planchet, tous les rois sont sur leurs trnes...
moins bien peut-tre que je ne suis sur cette chaise; mais enfin
ils y sont.

Et dArtagnan poussa un soupir.

-- Monsieur dArtagnan, fit Planchet, vous me faites de la peine.

-- Tu es bien bon, Planchet.

-- Jai un soupon, Dieu me pardonne.

-- Lequel?

-- Monsieur dArtagnan, vous maigrissez.

-- Oh! fit dArtagnan frappant sur son thorax, qui rsonna comme
une cuirasse vide, cest impossible, Planchet.

-- Ah! voyez-vous, dit Planchet avec effusion, cest que si vous
maigrissiez chez moi...

-- Eh bien!

-- Eh bien! je ferais un malheur.

-- Allons, bon!

-- Oui.

-- Que ferais-tu? Voyons.

-- Je trouverais celui qui cause votre chagrin.

-- Voil que jai un chagrin, maintenant.

-- Oui, vous en avez un.

-- Non, Planchet, non.

-- Je vous dis que si, moi; vous avez un chagrin, et vous
maigrissez.

-- Je maigris, tu es sr?

--  vue doeil... Malaga! si vous maigrissez encore, je prends ma
rapire, et je men vais tout droit couper la gorge 
M. dHerblay.

-- Hein! fit dArtagnan en bondissant sur sa chaise, que dites-
vous l, Planchet? et que fait le nom de M. dHerblay dans votre
picerie?

-- Bon! bon! fchez-vous si vous voulez, injuriez-moi si vous
voulez; mais, morbleu! je sais ce que je sais.

DArtagnan stait, pendant cette seconde sortie de Planchet,
plac de manire  ne pas perdre un seul de ses regards, cest--
dire quil stait assis, les deux mains appuyes sur ses deux
genoux, le cou tendu vers le digne picier.

-- Voyons, explique-toi, dit-il, et dis-moi comment tu as pu
profrer un blasphme de cette force. M. dHerblay, ton ancien
chef, mon ami, un homme dglise, un mousquetaire devenu vque,
tu lverais lpe sur lui, Planchet?

-- Je lverais lpe sur mon pre quand je vous vois dans ces
tats-l.

-- M. dHerblay, un gentilhomme!

-- Cela mest bien gal,  moi, quil soit gentilhomme. Il vous
fait rver noir, voil ce que je sais. Et, de rver noir, on
maigrit. Malaga! Je ne veux pas que M. dArtagnan sorte de chez
moi plus maigre quil ny est entr.

-- Comment me fait-il rver noir? Voyons, explique, explique.

-- Voil trois nuits que vous avez le cauchemar.

-- Moi?

-- Oui, vous, et que, dans votre cauchemar, vous rptez: Aramis!
sournois dAramis!

-- Ah! jai dit cela? fit dArtagnan inquiet.

-- Vous lavez dit, foi de Planchet!

-- Et bien, aprs? Tu sais le proverbe, mon ami. Tout songe est
mensonge.

-- Non pas; car, chaque fois que, depuis trois jours, vous tes
sorti, vous navez pas manqu de me demander au retour: As-tu vu
M. dHerblay? ou bien encore: As-tu reu pour moi des lettres de
M. dHerblay?

-- Mais il me semble quil est bien naturel que je mintresse 
ce cher ami? dit dArtagnan.

-- Daccord, mais pas au point den diminuer.

-- Planchet, jengraisserai, je ten donne ma parole dhonneur.

-- Bien! monsieur, je laccepte; car je sais que, lorsque vous
donnez votre parole dhonneur, cest sacr...

-- Je ne rverai plus dAramis.

-- Trs bien!

-- Je ne te demanderai plus sil y a des lettres de M. dHerblay.

-- Parfaitement.

-- Mais tu mexpliqueras une chose.

-- Parlez, monsieur.

-- Je suis observateur...

-- Je le sais bien...

-- Et tout  lheure tu as dit un juron singulier...

-- Oui.

-- Dont tu nas pas lhabitude.

-- Malaga! vous voulez dire?

-- Justement.

-- Cest mon juron depuis que je suis picier.

-- Cest juste, cest un nom de raisin sec.

-- Cest mon juron de frocit; quand une fois jai dit Malaga!
je ne suis plus un homme.

-- Mais enfin je ne te connaissais pas ce juron-l.

-- Cest juste, monsieur, on me la donn.

Et Planchet, en prononant ces paroles, cligna de loeil avec un
petit air de finesse qui appela toute lattention de dArtagnan.

-- Eh! eh! fit-il.

Planchet rpta:

-- Eh! eh!

-- Tiens! tiens! monsieur Planchet.

-- Dame! monsieur, dit Planchet, je ne suis pas comme vous, moi,
je ne passe pas ma vie  songer.

-- Tu as tort.

-- Je veux dire  mennuyer, monsieur; nous navons quun faible
temps  vivre, pourquoi ne pas en profiter?

-- Tu es philosophe picurien,  ce quil parat, Planchet?

-- Pourquoi pas? La main est bonne, on crit et lon pse du sucre
et des pices; le pied est sr, on danse ou lon se promne;
lestomac a des dents, on dvore et lon digre; le coeur nest
pas trop racorni; eh bien! monsieur...

-- Eh bien! quoi, Planchet?

-- Ah! voil!... fit lpicier en se frottant les mains.

DArtagnan croisa une jambe sur lautre.

-- Planchet, mon ami, dit-il, vous mabrutissez de surprise.

-- Pourquoi?

-- Parce que vous vous rvlez  moi sous un jour absolument
nouveau.

Planchet, flatt au dernier point, continua de se frotter les
mains  senlever lpiderme.

-- Ah! ah! dit-il, parce que je ne suis quune bte, vous croyez
que je serai un imbcile?

-- Bien! Planchet, voil un raisonnement.

-- Suivez bien mon ide, monsieur. Je me suis dit, continua
Planchet, sans plaisir, il nest pas de bonheur sur la terre.

-- Oh! que cest bien vrai, ce que tu dis l, Planchet!
interrompit dArtagnan.

-- Or, prenons, sinon du plaisir, le plaisir nest pas chose si
commune, du moins, des consolations.

-- Et tu te consoles?

-- Justement.

-- Explique-moi ta manire de te consoler.

-- Je mets un bouclier pour aller combattre lennui. Je rgle mon
temps de patience, et,  la veille juste du jour o je sens que je
vais mennuyer, je mamuse.

-- Ce nest pas plus difficile que cela?

-- Non.

-- Et tu as trouv cela tout seul?

-- Tout seul.

-- Cest miraculeux.

-- Quen dites-vous?

-- Je dis que ta philosophie na pas sa pareille au monde.

-- Eh bien! alors, suivez mon exemple.

-- Cest tentant.

-- Faites comme moi.

-- Je ne demanderais pas mieux; mais toutes les mes nont pas la
mme trempe, et peut-tre que, sil fallait que je mamusasse
comme toi, je mennuierais horriblement...

-- Bah! essayez dabord.

-- Que fais-tu? Voyons.

-- Avez-vous remarqu que je mabsente?

-- Oui.

-- Dune certaine faon?

-- Priodiquement.

-- Cest cela, ma foi! Vous lavez remarqu?

-- Mon cher Planchet, tu comprends que, lorsquon se voit  peu
prs tous les jours, quand lun sabsente, celui-l manque 
lautre? Est-ce que je ne te manque pas,  toi, quand je suis en
campagne?

-- Immensment! cest--dire que je suis comme un corps sans me.

-- Ceci convenu, continuons.

--  quelle poque est-ce que je mabsente?

-- Le 15 et le 30 de chaque mois.

-- Et je reste dehors?

-- Tantt deux, tantt trois, tantt quatre jours.

-- Quavez-vous cru que jallais faire?

-- Les recettes.

-- Et, en revenant, vous mavez trouv le visage?...

-- Fort satisfait.

-- Vous voyez, vous le dites vous-mme, toujours satisfait. Et
vous avez attribu cette satisfaction?...

--  ce que ton commerce allait bien;  ce que les achats de riz,
de pruneaux, de cassonade, de poires tapes et de mlasse allaient
 merveille. Tu as toujours t fort pittoresque de caractre,
Planchet; aussi nai-je pas t surpris un instant de te voir
opter pour lpicerie, qui est un des commerces les plus varis et
les plus doux au caractre, en ce quon y manie presque toutes
choses naturelles et parfumes.

-- Cest bien dit, monsieur; mais quelle erreur est la vtre!

-- Comment, jerre?

-- Quand vous croyez que je vais comme cela tous les quinze jours
en recettes ou en achats. Oh! oh! monsieur, comment diable avez-
vous pu croire une pareille chose? Oh! oh! oh!

Et Planchet se mit  rire de faon  inspirer  dArtagnan les
doutes les plus injurieux sur sa propre intelligence.

-- Javoue, dit le mousquetaire, que je ne suis pas  ta hauteur.

-- Monsieur, cest vrai.

-- Comment, cest vrai?

-- Il faut bien que ce soit vrai puisque vous le dites; mais
remarquez bien que cela ne vous fait rien perdre dans mon esprit.

-- Ah! cest bien heureux!

-- Non, vous tes un homme de gnie, vous; et, quand il sagit de
guerre, de surprises, de tactique et de coups de main, dame! les
rois sont bien peu de chose  ct de vous; mais, pour le repos de
lme, les soins du corps, les confitures de la vie, si cela peut
se dire, ah! monsieur, ne me parlez pas des hommes de gnie, ils
sont leurs propres bourreaux.

-- Bon! Planchet, dit dArtagnan ptillant de curiosit, voil que
tu mintresses au plus haut point.

-- Vous vous ennuyez dj moins que tout  lheure, nest-ce pas?

-- Je ne mennuyais pas; cependant, depuis que tu me parles, je
mamuse davantage.

-- Allons donc! bon commencement! Je vous gurirai.

-- Je ne demande pas mieux.

-- Voulez-vous que jessaie?

--  linstant.

-- Soit! Avez-vous ici des chevaux?

-- Oui: dix, vingt, trente.

-- Il nen est pas besoin de tant que cela; deux, voil tout.

-- Ils sont  ta disposition, Planchet.

-- Bon! je vous emmne.

-- Quand cela?

-- Demain.

-- O?

-- Ah! vous en demandez trop.

-- Cependant tu mavoueras quil est important que je sache o je
vais.

-- Aimez-vous la campagne?

-- Mdiocrement, Planchet.

-- Alors vous aimez la ville?

-- Cest selon.

-- Eh bien! je vous mne dans un endroit moiti ville moiti
campagne.

-- Bon!

-- Dans un endroit o vous vous amuserez, jen suis sr.

--  merveille!

-- Et, miracle, dans un endroit do vous revenez pour vous y tre
ennuy.

-- Moi?

-- Mortellement!

-- Cest donc  Fontainebleau que tu vas?

--  Fontainebleau, juste!

-- Tu vas  Fontainebleau, toi?

-- Jy vais.

-- Et que vas-tu faire  Fontainebleau, Bon Dieu?

Planchet rpondit  dArtagnan par un clignement dyeux plein de
malice.

-- Tu as quelque terre par l, sclrat!

-- Oh! une misre, une bicoque.

-- Je ty prends.

-- Mais cest gentil, parole dhonneur!

-- Je vais  la campagne de Planchet! scria dArtagnan.

-- Quand vous voudrez.

-- Navons-nous pas dit demain?

-- Demain, soit; et puis, dailleurs, demain, cest le 14, cest-
-dire la veille du jour o jai peur de mennuyer, ainsi donc,
cest convenu.

-- Convenu.

-- Vous me prtez un de vos chevaux?

-- Le meilleur.

-- Non, je prfre le plus doux; je nai jamais t excellent
cavalier, vous le savez, et, dans lpicerie, je me suis encore
rouill; et puis...

-- Et puis quoi?

-- Et puis, ajouta Planchet avec un autre clin doeil, et puis je
ne veux pas me fatiguer.

-- Et pourquoi? se hasarda  demander dArtagnan.

-- Parce que je ne mamuserais plus, rpondit Planchet.

Et l-dessus il se leva de dessus son sac de mas en stirant et
en faisant craquer tous ses os, les uns aprs les autres avec une
sorte dharmonie.

-- Planchet! Planchet! scria dArtagnan, je dclare quil nest
point sur la terre de sybarite qui puisse vous tre compar. Ah!
Planchet, on voit bien que nous navons pas encore mang lun prs
de lautre un tonneau de sel.

-- Et pourquoi cela, monsieur?

-- Parce que je ne te connaissais pas encore, dit dArtagnan, et
que, dcidment, jen reviens  croire dfinitivement ce que
javais pens un instant le jour o,  Boulogne, tu as trangl,
ou peu sen faut, Lubin, le valet de M. de Wardes; Planchet, cest
que tu es un homme de ressource.

Planchet se mit  rire dun rire plein de fatuit, donna le
bonsoir au mousquetaire, et descendit dans son arrire-boutique,
qui lui servait de chambre  coucher.

DArtagnan reprit sa premire position sur sa chaise, et son
front, drid un instant, devint plus pensif que jamais.

Il avait dj oubli les folies et les rves de Planchet.

Oui, se dit-il en ressaisissant le fil de ses penses,
interrompues par cet agrable colloque auquel nous venons de faire
participer le public; oui, tout est l:

1 savoir ce que Baisemeaux voulait  Aramis;

2 savoir pourquoi Aramis ne me donne point de ses nouvelles;

3 savoir o est Porthos.

Sous ces trois points gt le mystre.

Or, continua dArtagnan, puisque nos amis ne nous avouent rien,
ayons recours  notre pauvre intelligence. On fait ce quon peut,
mordioux! ou malaga! comme dit Planchet.


Chapitre CXLI -- La lettre de M. de Baisemeaux


DArtagnan, fidle  son plan, alla ds le lendemain matin rendre
visite  M. de Baisemeaux.

Ctait jour de propret  la Bastille: les canons taient
brosss, fourbis, les escaliers gratts; les porte-clefs
semblaient occups du soin de polir leurs clefs elles-mmes.

Quant aux soldats de la garnison, ils se promenaient dans leurs
cours, sous prtexte quils taient assez propres.

Le commandant Baisemeaux reut dArtagnan dune faon plus que
polie; mais il fut avec lui dune rserve tellement serre, que
toute la finesse de dArtagnan ne lui tira pas une syllabe.

Plus il se retenait dans ses limites, plus la dfiance de
dArtagnan croissait.

Ce dernier crut mme remarquer que le commandant agissait en vertu
dune recommandation rcente.

Baisemeaux navait pas t au Palais-Royal, avec dArtagnan,
lhomme froid et impntrable que celui-ci trouva dans le
Baisemeaux de la Bastille.

Quand dArtagnan voulut le faire parler sur les affaires si
pressantes dargent qui avaient amen Baisemeaux  la recherche
dAramis et le rendaient expansif malgr tout ce soir-l,
Baisemeaux prtexta des ordres  donner dans la prison mme, et
laissa dArtagnan se morfondre si longtemps  lattendre, que
notre mousquetaire, certain de ne point obtenir un mot de plus,
partit de la Bastille sans que Baisemeaux ft revenu de son
inspection.

Mais il avait un soupon, dArtagnan, et, une fois le soupon
veill, lesprit de dArtagnan ne dormait plus.

Il tait aux hommes ce que le chat est aux quadrupdes, lemblme
de linquitude  la fois et de limpatience.

Un chat inquiet ne demeure pas plus en place que le flocon de soie
qui se balance  tout souffle dair. Un chat qui guette est mort
devant son poste dobservation, et ni la faim ni la soif ne savent
le tirer de sa mditation.

DArtagnan, qui brlait dimpatience, secoua tout  coup ce
sentiment comme un manteau trop lourd. Il se dit que la chose
quon lui cachait tait prcisment celle quil importait de
savoir.

En consquence, il rflchit que Baisemeaux ne manquerait pas de
faire prvenir Aramis, si Aramis lui avait donn une
recommandation quelconque. Cest ce qui arriva.

Baisemeaux avait  peine eu le temps matriel de revenir du
donjon, que dArtagnan stait mis en embuscade prs de la rue du
Petit-Musc, de faon  voir tous ceux qui sortiraient de la
Bastille.

Aprs une heure de station  la _Herse-dOr_, sous lauvent o
lon prenait un peu dombre, dArtagnan vit sortir un soldat de
garde.

Or, ctait le meilleur indice quil pt dsirer. Tout gardien ou
porte-clefs a ses jours de sortie et mme ses heures  la
Bastille, puisque tous sont astreints  navoir ni femme ni
logement dans le chteau; ils peuvent donc sortir sans exciter la
curiosit.

Mais un soldat casern est renferm pour vingt-quatre heures
lorsquil est de garde, on le sait bien, et dArtagnan le savait
mieux que personne. Ce soldat ne devait donc sortir en tenue de
service que pour un ordre exprs et press.

Le soldat, disons-nous, partit de la Bastille, et lentement,
lentement, comme un heureux mortel  qui, au lieu dune faction
devant un insipide corps de garde, ou sur un bastion non moins
ennuyeux, arrive la bonne aubaine dune libert jointe  une
promenade, ces deux plaisirs comptant comme service. Il se dirigea
vers le faubourg Saint-Antoine, humant lair, le soleil, et
regardant les femmes.

DArtagnan le suivit de loin. Il navait pas encore fix ses ides
l-dessus.

Il faut tout dabord, pensa-t-il, que je voie la figure de ce
drle. Un homme vu est un homme jug.

DArtagnan doubla le pas, et, ce qui ntait pas bien difficile,
devana le soldat.

Non seulement il vit sa figure, qui tait assez intelligente et
rsolue, mais encore il vit son nez, qui tait un peu rouge.

Le drle aime leau-de-vie, se dit-il.

En mme temps quil voyait le nez rouge, il voyait dans la
ceinture du soldat un papier blanc.

Bon! il a une lettre, ajouta dArtagnan. Or, un soldat se trouve
trop joyeux dtre choisi par M. de Baisemeaux pour estafette, il
ne vend pas le message.

Comme dArtagnan se rongeait les poings, le soldat avanait
toujours dans le faubourg Saint-Antoine.

Il va certainement  Saint-Mand, se dit-il, et je ne saurai pas
ce quil y a dans la lettre...

Ctait  en perdre la tte.

Si jtais en uniforme, se dit dArtagnan, je ferais prendre le
drle et sa lettre avec lui. Le premier corps de garde me
prterait la main. Mais du diable si je dis mon nom pour un fait
de ce genre. Le faire boire, il se dfiera et puis il me
grisera... Mordioux! je nai plus desprit, et cen est fait de
moi. Attaquer ce malheureux, le faire dgainer, le tuer pour sa
lettre. Bon, sil sagissait dune lettre de reine  un lord, ou
dune lettre de cardinal  une reine. Mais, mon Dieu, quelles
pitres intrigues que celles de MM. Aramis et Fouquet avec
M. Colbert! La vie dun homme pour cela, oh! non, pas mme dix
cus.

Comme il philosophait de la sorte en mangeant ses ongles et
moustaches, il aperut un petit groupe darchers et un
commissaire.

Ces gens emmenaient un homme de belle mine qui se dbattait du
meilleur coeur.

Les archers lui avaient dchir ses habits, et on le tranait. Il
demandait quon le conduist avec gards, se prtendant
gentilhomme et soldat.

Il vit notre soldat marcher dans la rue, et cria:

-- Soldat,  moi!

Le soldat marcha du mme pas vers celui qui linterpellait, et la
foule le suivit.

Une ide vint alors  dArtagnan.

Ctait la premire: on verra quelle ntait pas mauvaise.

Tandis que le gentilhomme racontait au soldat quil venait dtre
pris dans une maison comme voleur, tandis quil ntait quun
amant, le soldat le plaignait et lui donnait des consolations et
des conseils avec cette gravit que le soldat franais met au
service de son amour-propre et de lesprit de corps. DArtagnan se
glissa derrire le soldat press par la foule, et lui tira
nettement et promptement le papier de la ceinture.

Comme,  ce moment, le gentilhomme dchir tiraillait ce soldat,
comme le commissaire tiraillait le gentilhomme, dArtagnan put
oprer sa capture sans le moindre inconvnient.

Il se mit  dix pas derrire un pilier de maison, et lut sur
ladresse:

 M. du Vallon, chez M. Fouquet,  Saint-Mand.

-- Bon, dit-il.

Et il dcacheta sans dchirer, puis il tira le papier pli en
quatre, qui contenait seulement ces mots:

Cher monsieur du Vallon, veuillez faire dire  M. dHerblay quil
est venu  la Bastille et quil a questionn.

Votre dvou,

De Baisemeaux.

-- Eh bien!  la bonne heure, scria dArtagnan, voil qui est
parfaitement limpide. Porthos en est.

Sr de ce quil voulait savoir:

Mordioux! pensa le mousquetaire, voil un pauvre diable de soldat
 qui cet enrag sournois de Baisemeaux va faire payer cher ma
supercherie... Sil rentre sans lettre... que lui fera-t-on? Au
fait, je nai pas besoin de cette lettre; quand loeuf est aval,
 quoi bon les coquilles?

DArtagnan vit que le commissaire et les archers avaient convaincu
le soldat et continuaient demmener leur prisonnier.

Celui-ci restait environn de la foule et continuait ses
dolances.

DArtagnan vint au milieu de tous et laissa tomber la lettre sans
que personne le vit, puis il sloigna rapidement. Le soldat
reprenait sa route vers Saint-Mand, pensant beaucoup  ce
gentilhomme qui avait implor sa protection.

Tout  coup il pensa un peu  sa lettre, et, regardant sa
ceinture, il la vit dpouille. Son cri deffroi fit plaisir 
dArtagnan.

Ce pauvre soldat jeta les yeux tout autour de lui avec angoisse,
et enfin, derrire lui,  vingt pas, il aperut la bienheureuse
enveloppe. Il fondit dessus comme un faucon sur sa proie.

Lenveloppe tait bien un peu poudreuse, un peu froisse, mais
enfin la lettre tait retrouve.

DArtagnan vit que le cachet bris occupait beaucoup le soldat. Le
brave homme finit cependant par se consoler, il remit le papier
dans sa ceinture.

Va, dit dArtagnan, jai le temps dsormais; prcde-moi. Il
parat quAramis nest pas  Paris, puisque Baisemeaux crit 
Porthos. Ce cher Porthos, quelle joie de le revoir... et de causer
avec lui! dit le Gascon.

Et, rglant son pas sur celui du soldat, il se promit darriver un
quart dheure aprs lui chez M. Fouquet.


Chapitre CXLII -- O le lecteur verra avec plaisir que Porthos n'a
rien perdu de sa force


DArtagnan avait, selon son habitude, calcul que chaque heure
vaut soixante minutes et chaque minute soixante secondes.

Grce  ce calcul parfaitement exact de minutes et de secondes, il
arriva devant la porte du surintendant au moment mme o le soldat
en sortait la ceinture vide.

DArtagnan se prsenta  la porte, quun concierge, brod sur
toutes les coutures, lui tint entrouverte.

DArtagnan aurait bien voulu entrer sans se nommer, mais il ny
avait pas moyen. Il se nomma.

Malgr cette concession, qui devait lever toute difficult,
dArtagnan le pensait du moins, le concierge hsita; cependant, 
ce titre rpt pour la seconde fois, capitaine des gardes du roi,
le concierge, sans livrer tout  fait passage, cessa de le barrer
compltement.

DArtagnan comprit quune formidable consigne avait t donne.

Il se dcida donc  mentir, ce qui, dailleurs, ne lui cotait
point par trop, quand il voyait par-del le mensonge le salut de
ltat, ou mme purement et simplement son intrt personnel.

Il ajouta donc, aux dclarations dj faites par lui, que le
soldat qui venait dapporter une lettre  M. du Vallon ntait
autre que son messager, et que cette lettre avait pour but
dannoncer son arrive,  lui.

Ds lors, nul ne sopposa plus  lentre de dArtagnan, et
dArtagnan entra.

Un valet voulut laccompagner, mais il rpondit quil tait
inutile de prendre cette peine  son endroit, attendu quil savait
parfaitement o se tenait M. du Vallon.

Il ny avait rien  rpondre  un homme si compltement instruit.

On laissa faire dArtagnan.

Perrons, salons, jardins, tout fut pass en revue par le
mousquetaire. Il marcha un quart dheure dans cette maison plus
que royale, qui comptait autant de merveilles que de meubles,
autant de serviteurs que de colonnes et de portes.

Dcidment, se dit-il, cette maison na dautres limites que les
limites de la terre. Est-ce que Porthos aurait eu la fantaisie de
sen retourner  Pierrefonds, sans sortir de chez M. Fouquet?

Enfin, il arriva dans une partie recule du chteau, ceinte dun
mur de pierres de taille sur lesquelles grimpait une profusion de
plantes grasses ruisselantes de fleurs, grosses et solides comme
des fruits.

De distance en distance, sur le mur denceinte, slevaient des
statues dans des poses timides ou mystrieuses. Ctaient des
vestales caches sous le pplum aux grands plis; des veilleurs
agiles enferms dans leurs voiles de marbre et couvant le palais
de leurs furtifs regards.

Un Herms, le doigt sur la bouche, une Iris aux ailes ployes,
une Nuit tout arrose de pavots, dominaient les jardins et les
btiments quon entrevoyait derrire les arbres; toutes ces
statues se profilaient en blanc sur les hauts cyprs, qui
dardaient leurs cimes noires vers le ciel.

Autour de ces cyprs staient enrouls des rosiers sculaires,
qui attachaient leurs anneaux fleuris  chaque fourche des
branches et semaient sur les ramures infrieures et sur les
statues des pluies de fleurs embaumes.

Ces enchantements parurent au mousquetaire leffort suprme de
lesprit humain. Il tait dans une disposition desprit 
potiser. Lide que Porthos habitait un pareil Eden lui donna de
Porthos une ide plus haute, tant il est vrai que les esprits les
plus levs ne sont point exempts de linfluence de lentourage.

DArtagnan trouva la porte;  la porte, une espce de ressort
quil dcouvrit et quil fit jouer. La porte souvrit.

DArtagnan entra, referma la porte et pntra dans un pavillon
bti en rotonde, et dans lequel on nentendait dautre bruit que
celui des cascades et des chants doiseaux.

 la porte du pavillon, il rencontra un laquais.

-- Cest ici, dit sans hsitation dArtagnan, que demeure M. le
baron du Vallon, nest-ce pas.

-- Oui, monsieur, rpondit le laquais.

-- Prvenez-le que M. le chevalier dArtagnan, capitaine aux
mousquetaires de Sa Majest, lattend.

DArtagnan fut introduit dans un salon.

DArtagnan ne demeura pas longtemps dans lattente: un pas bien
connu branla le parquet de la salle voisine, une porte souvrit
ou plutt senfona, et Porthos vint se jeter dans les bras de son
ami avec une sorte dembarras qui ne lui allait pas mal.

-- Vous ici? scria-t-il.

-- Et vous? rpliqua dArtagnan. Ah! sournois!

-- Oui, dit Porthos en souriant dun sourire embarrass, oui, vous
me trouvez chez M. Fouquet, et cela vous tonne un peu, nest-ce
pas?

-- Non pas; pourquoi ne seriez-vous pas des amis de M. Fouquet?
M. Fouquet a bon nombre damis, surtout parmi les hommes desprit.

Porthos eut la modestie de ne pas prendre le compliment pour lui.

-- Puis, ajouta-t-il, vous mavez vu  Belle-le.

-- Raison de plus pour que je sois port  croire que vous tes
des amis de M. Fouquet.

-- Le fait est que je le connais, dit Porthos avec un certain
embarras.

-- Ah! mon ami, dit dArtagnan, que vous tes coupable envers moi!

-- Comment cela? scria Porthos.

-- Comment! vous accomplissez un ouvrage aussi admirable que celui
des fortifications de Belle-le, et vous ne men avertissez pas.

Porthos rougit.

-- Il y a plus, continua dArtagnan, vous me voyez l-bas; vous
savez que je suis au roi, et vous ne devinez pas que le roi,
jaloux de connatre quel est lhomme de mrite qui accomplit une
oeuvre dont on lui fait les plus magnifiques rcits, vous ne
devinez pas que le roi ma envoy pour savoir quel tait cet
homme?

-- Comment! le roi vous avait envoy pour savoir...

-- Pardieu! Mais ne parlons plus de cela.

-- Corne de boeuf! dit Porthos, au contraire, parlons-en; ainsi,
le roi savait que lon fortifiait Belle-le?

-- Bon! est-ce que le roi ne sait pas tout?

-- Mais il ne savait pas qui le fortifiait?

-- Non; seulement, il se doutait, daprs ce quon lui avait dit
des travaux, que ctait un illustre homme de guerre.

-- Diable! dit Porthos, si javais su cela.

-- Vous ne vous seriez pas sauv de Vannes, nest-ce pas?

-- Non. Quavez-vous dit quand vous ne mavez plus trouv?

-- Mon cher, jai rflchi.

-- Ah! oui, vous rflchissez, vous... Et  quoi cela vous a-t-il
men de rflchir?

--  deviner toute la vrit.

-- Ah! vous avez devin?

-- Oui.

-- Quavez-vous devin? Voyons, dit Porthos en saccommodant dans
un fauteuil et prenant des airs de sphinx.

-- Jai devin, dabord, que vous fortifiiez Belle-le.

-- Ah! cela ntait pas bien difficile, vous mavez vu  loeuvre.

-- Attendez donc; mais jai devin encore quelque chose, cest que
vous fortifiiez Belle-le par ordre de M. Fouquet.

-- Cest vrai.

-- Ce nest pas le tout. Quand je suis en train de deviner, je ne
marrte pas en route.

-- Ce cher dArtagnan!

-- Jai devin que M. Fouquet voulait garder le secret le plus
profond sur ces fortifications.

-- Ctait son intention, en effet,  ce que je crois, dit
Porthos.

-- Oui; mais savez-vous pourquoi il voulait garder ce secret?

-- Dame! pour que la chose ne ft pas sue, dit Porthos.

-- Dabord. Mais ce dsir tait soumis  lide dune
galanterie...

-- En effet, dit Porthos, jai entendu dire que M. Fouquet tait
fort galant.

--  lide dune galanterie quil voulait faire au roi.

-- Oh! oh!

-- Cela vous tonne?

-- Oui.

-- Vous ne saviez pas cela?

-- Non.

-- Eh bien! je le sais, moi.

-- Vous tes donc sorcier.

-- Pas le moins du monde.

-- Comment le savez-vous, alors?

-- Ah! voil! par un moyen bien simple! jai entendu M. Fouquet le
dire lui-mme au roi.

-- Lui dire quoi?

-- Quil avait fait fortifier Belle-le  son intention, et quil
lui faisait cadeau de Belle-le.

-- Ah! vous avez entendu M. Fouquet dire cela au roi?

-- En toutes lettres. Il a mme ajout: Belle-le a t fortifie
par un ingnieur de mes amis, homme de beaucoup de mrite, que je
demanderai la permission de prsenter au roi. -- Son nom? a
demand le roi. Le baron du Vallon, a rpondu M. Fouquet. Cest
bien, a rpondu le roi, vous me le prsenterez.

-- Le roi a rpondu cela?

-- Foi de dArtagnan!

-- Oh! oh! fit Porthos. Mais pourquoi ne ma-t-on pas prsent,
alors?

-- Ne vous a-t-on point parl de cette prsentation?

-- Si fait, mais je lattends toujours.

-- Soyez tranquille, elle viendra.

-- Hum! hum! grogna Porthos.

DArtagnan fit semblant de ne pas entendre, et, changeant la
conversation:

-- Mais vous habitez un lieu bien solitaire, cher ami, ce me
semble? demanda-t-il.

-- Jai toujours aim lisolement. Je suis mlancolique, rpondit
Porthos avec un soupir.

-- Tiens! cest trange, fit dArtagnan, je navais pas remarqu
cela.

-- Cest depuis que je me livre  ltude, dit Porthos dun air
soucieux.

-- Mais les travaux de lesprit nont pas nui  la sant du corps,
jespre?

-- Oh! nullement.

-- Les forces vont toujours bien?

-- Trop bien, mon ami, trop bien.

-- Cest que javais entendu dire que, dans les premiers jours de
votre arrive...

-- Oui, je ne pouvais plus remuer, nest-ce pas?

-- Comment, fit dArtagnan avec un sourire, et  propos de quoi ne
pouviez-vous plus remuer?

Porthos comprit quil avait dit une btise et voulut se reprendre.

-- Oui, je suis venu de Belle-le ici sur de mauvais chevaux, dit-
il, et cela mavait fatigu.

-- Cela ne mtonne plus, que, moi qui venais derrire vous, jen
aie trouv sept ou huit de crevs sur la route.

-- Je suis lourd, voyez-vous, dit Porthos.

-- De sorte que vous tiez moulu?

-- La graisse ma fondu, et cette fonte ma rendu malade.

-- Ah! pauvre Porthos!... Et Aramis, comment a-t-il t pour vous
dans tout cela?

-- Trs bien... Il ma fait soigner par le propre mdecin de
M. Fouquet. Mais figurez-vous quau bout de huit jours je ne
respirais plus.

-- Comment cela?

-- La chambre tait trop petite: jabsorbais trop dair.

-- Vraiment?

--  ce que lon ma dit, du moins... Et lon ma transport dans
un autre logement.

-- O vous respiriez, cette fois?

-- Plus librement, oui; mais pas dexercice, rien  faire. Le
mdecin prtendait que je ne devais pas bouger; moi, au contraire,
je me sentais plus fort que jamais. Cela donna naissance  un
grave accident.

--  quel accident?

-- Imaginez-vous, cher ami, que je me rvoltai contre les
ordonnances de cet imbcile de mdecin et que je rsolus de
sortir, que cela lui convint ou ne lui convnt pas. En
consquence, jordonnai au valet qui me servait dapporter mes
habits.

-- Vous tiez donc tout nu, mon pauvre Porthos?

-- Non pas, javais une magnifique robe de chambre, au contraire.
Le laquais obit; je me revtis de mes habits, qui taient devenus
trop larges; mais, chose trange, mes pieds taient devenus trop
larges, eux.

-- Oui, jentends bien.

-- Et mes bottes taient devenues trop troites.

-- Vos pieds taient rests enfls.

-- Tiens! vous avez devin.

-- Parbleu! Et cest l laccident dont vous me vouliez
entretenir?

-- Ah bien! oui! Je ne fis pas la mme rflexion que vous. Je me
dis: Puisque mes pieds ont entr dix fois dans mes bottes, il ny
a aucune raison pour quils ny entrent pas une onzime.

-- Cette fois, mon cher Porthos, permettez-moi de vous le dire,
vous manquiez de logique.

-- Bref, jtais donc plac en face dune cloison; jessayais de
mettre ma botte droite; je tirais avec les mains, je poussais avec
le jarret, faisant des efforts inous, quand, tout  coup, les
deux oreilles de mes bottes demeurrent dans mes mains; mon pied
partit comme une catapulte.

-- Catapulte! Comme vous tes fort sur les fortifications, cher
Porthos!

-- Mon pied partit donc comme une catapulte et rencontra la
cloison, quil effondra. Mon ami, je crus que, comme Samson,
javais dmoli le temple. Ce qui tomba du coup de tableaux, de
porcelaines, de vases de fleurs, de tapisseries, de btons de
rideaux, cest inou.

-- Vraiment!

-- Sans compter que de lautre ct de la cloison tait une
tagre charge de porcelaines.

-- Que vous renverstes?

-- Que je lanai  lautre bout de lautre chambre.

Porthos se mit  rire.

-- En vrit, comme vous dites, cest inou!

Et dArtagnan se mit  rire comme Porthos.

Porthos, aussitt, se mit  rire plus fort que dArtagnan.

-- Je cassai, dit Porthos dune voix entrecoupe par cette
hilarit croissante, pour plus de trois mille francs de
porcelaines, oh! oh! oh!...

-- Bon! dit dArtagnan.

-- Jcrasai pour plus de quatre mille francs de glaces, oh! oh!
oh!...

-- Excellent!

-- Sans compter un lustre qui me tomba juste sur la tte et qui
fut bris en mille morceaux, oh! oh! oh!...

-- Sur la tte? dit dArtagnan, qui se tenait les ctes.

-- En plein!

-- Mais vous etes la tte casse?

-- Non, puisque je vous dis, au contraire, que cest le lustre qui
se brisa comme verre quil tait.

-- Ah! le lustre tait de verre?

-- De verre de Venise; une curiosit, mon cher, un morceau qui
navait pas son pareil, une pice qui pesait deux cents livres.

-- Et qui vous tomba sur la tte?

-- Sur... la... tte!... Figurez-vous un globe de cristal tout
dor, tout incrust en bas, des parfums qui brlaient en haut, des
becs qui jetaient de la flamme lorsquils taient allums.

-- Bien entendu; mais ils ne ltaient pas?

-- Heureusement, jeusse t incendi.

-- Et vous navez t quaplati?

-- Non.

-- Comment, non.

-- Non, le lustre mest tomb sur le crne. Nous avons l,  ce
quil parat, sur le sommet de la tte, une crote excessivement
solide.

-- Qui vous a dit cela, Porthos?

-- Le mdecin. Une manire de dme qui supporterait Notre-Dame de
Paris.

-- Bah!

-- Oui, il parat que nous avons le crne ainsi fait.

-- Parlez pour vous, cher ami; cest votre crne  vous qui est
fait ainsi et non celui des autres.

-- Cest possible, dit Porthos avec fatuit; tant il y a que, lors
de la chute du lustre sur ce dme que nous avons au sommet de la
tte, ce fut un bruit pareil  la dtonation dun canon; le
cristal fut bris et je tombai tout inond.

-- De sang, pauvre Porthos!

-- Non, de parfums qui sentaient comme des crmes; ctait
excellent, mais cela sentait trop bon, je fus comme tourdi de
cette bonne odeur; vous avez prouv cela quelquefois, nest-ce
pas, dArtagnan?

-- Oui, en respirant du muguet; de sorte, mon pauvre ami, que vous
ftes renvers du choc et abasourdi de lodeur.

-- Mais ce quil y a de particulier, et le mdecin ma affirm,
sur son honneur, quil navait jamais rien vu de pareil...

-- Vous etes au moins une bosse? interrompit dArtagnan.

-- Jen eus cinq.

-- Pourquoi cinq?

-- Attendez: le lustre avait,  son extrmit infrieure, cinq
ornements dors extrmement aigus.

-- Ae!

-- Ces cinq ornements pntrrent dans mes cheveux, que je porte
fort pais, comme vous voyez.

-- Heureusement.

-- Et simprimrent dans ma peau. Mais, voyez la singularit, ces
choses-l narrivent qu moi! Au lieu de faire des creux, ils
firent des bosses. Le mdecin na jamais pu mexpliquer cela dune
manire satisfaisante.

-- Eh bien! je vais vous lexpliquer, moi.

-- Vous me rendrez service, dit Porthos en clignant des yeux, ce
qui tait chez lui le signe de lattention porte au plus haut
degr.

-- Depuis que vous faites fonctionner votre cerveau  de hautes
tudes,  des calculs importants, la tte a profit; de sorte que
vous avez maintenant une tte trop pleine de science.

-- Vous croyez?

-- Jen suis sr. Il en rsulte quau lieu de rien laisser
pntrer dtranger dans lintrieur de la tte, votre bote
osseuse, qui est dj trop pleine, profite des ouvertures qui sy
font pour laisser chapper ce trop-plein.

-- Ah! fit Porthos,  qui cette explication paraissait plus claire
que celle du mdecin.

-- Les cinq protubrances causes par les cinq ornements du lustre
furent certainement des amas scientifiques, amens extrieurement
par la force des choses.

-- En effet, dit Porthos, et la preuve, cest que cela me faisait
plus de mal dehors que dedans. Je vous avouerai mme que, quand je
mettais mon chapeau sur ma tte, en lenfonant du poing avec
cette nergie gracieuse que nous possdons, nous autres
gentilshommes dpe, eh bien! si mon coup de poing ntait pas
parfaitement mesur, je ressentais des douleurs extrmes.

-- Porthos, je vous crois.

-- Aussi, mon bon ami, dit le gant, M. Fouquet se dcida-t-il,
voyant le peu de solidit de la maison,  me donner un autre
logis. On me mit en consquence ici.

-- Cest le parc rserv, nest-ce pas?

-- Oui.

-- Celui des rendez-vous? celui qui est si clbre dans les
histoires mystrieuses du surintendant?

-- Je ne sais pas: je ny ai eu ni rendez-vous ni histoires
mystrieuses; mais on mautorise  y exercer mes muscles, et je
profite de la permission en dracinant des arbres.

-- Pour quoi faire?

-- Pour mentretenir la main, et puis pour y prendre des nids
doiseaux: je trouve cela plus commode que de monter dessus.

-- Vous tes pastoral comme Tircis, mon cher Porthos.

-- Oui, jaime les petits oeufs; je les aime infiniment plus que
les gros. Vous navez point ide comme cest dlicat, une omelette
de quatre ou cinq cents oeufs de verdier, de pinson, de sansonnet,
de merle et de grive.

-- Mais cinq cents oeufs, cest monstrueux!

-- Cela tient dans un saladier, dit Porthos.

DArtagnan admira cinq minutes Porthos, comme sil le voyait pour
la premire fois.

Quant  Porthos, il spanouit joyeusement sous le regard de son
ami.

Ils demeurrent quelques instants ainsi, dArtagnan regardant,
Porthos spanouissant.

DArtagnan cherchait videmment  donner un nouveau tour  la
conversation.

-- Vous divertissez-vous beaucoup ici, Porthos? demanda-t-il
enfin, sans doute lorsquil eut trouv ce quil cherchait.

-- Pas toujours.

-- Je conois cela; mais, quand vous vous ennuierez par trop, que
ferez vous?

-- Oh! je ne suis pas ici pour longtemps. Aramis attend que ma
dernire bosse ait disparu pour me prsenter au roi, qui ne peut
pas souffrir les bosses,  ce quon ma dit.

-- Aramis est donc toujours  Paris?

-- Non.

-- Et o est-il?

--  Fontainebleau.

-- Seul?

-- Avec M. Fouquet.

-- Trs bien. Mais savez-vous une chose?

-- Non. Dites-la-moi et je la saurai.

-- Cest que je crois quAramis vous oublie.

-- Vous croyez?

-- L-bas, voyez-vous, on rit, on danse, on festoie, on fait
sauter les vins de M. de Mazarin. Savez-vous quil y a ballet tous
les soirs, l-bas?

-- Diable! diable!

-- Je vous dclare donc que votre cher Aramis vous oublie.

-- Cela se pourrait bien, et je lai pens parfois.

--  moins quil ne vous trahisse, le sournois!

-- Oh!

-- Vous le savez, cest un fin renard, quAramis.

-- Oui, mais me trahir...

-- coutez; dabord, il vous squestre.

-- Comment, il me squestre! Je suis squestr, moi?

-- Pardieu!

-- Je voudrais bien que vous me prouvassiez cela?

-- Rien de plus facile. Sortez-vous?

-- Jamais.

-- Montez-vous  cheval?

-- Jamais.

-- Laisse-t-on parvenir vos amis jusqu vous?

-- Jamais.

-- Eh bien! mon ami, ne sortir jamais, ne jamais monter  cheval,
ne jamais voir ses amis, cela sappelle tre squestr.

-- Et pourquoi Aramis me squestrerait-il? demanda Porthos.

-- Voyons, dit dArtagnan, soyez franc, Porthos.

-- Comme lor.

-- Cest Aramis qui a fait le plan des fortifications de Belle-
le, nest-ce pas?

Porthos rougit.

-- Oui, dit-il, mais voil tout ce quil a fait.

-- Justement, et mon avis est que ce nest pas une trs grande
affaire.

-- Cest le mien aussi.

-- Bien; je suis enchant que nous soyons du mme avis.

-- Il nest mme jamais venu  Belle-le, dit Porthos.

-- Vous voyez bien.

-- Cest moi qui allais  Vannes, comme vous avez pu le voir.

-- Dites comme je lai vu. Eh bien! voil justement laffaire, mon
cher Porthos, Aramis, qui na fait que les plans, voudrait passer
pour lingnieur; tandis que, vous qui avez bti pierre  pierre
la muraille, la citadelle et les bastions, il voudrait vous
relguer au rang de constructeur.

-- De constructeur, cest--dire de maon?

-- De maon, cest cela.

-- De gcheur de mortier?

-- Justement.

-- De manoeuvre?

-- Vous y tes.

-- Oh! oh! cher Aramis, vous vous croyez toujours vingt-cinq ans,
 ce quil parat?

-- Ce nest pas le tout: il vous en croit cinquante.

-- Jaurais bien voulu le voir  la besogne.

-- Oui.

-- Un gaillard qui a la goutte.

-- Oui.

-- La gravelle.

-- Oui.

--  qui il manque trois dents.

-- Quatre.

-- Tandis que moi, regardez!

Et Porthos, cartant ses grosses lvres, exhiba deux ranges de
dents un peu moins blanches que la neige, mais aussi nettes, aussi
dures et aussi saines que livoire.

-- Vous ne vous figurez pas, Porthos, dit dArtagnan, combien le
roi tient aux dents. Les vtres me dcident; je vous prsenterai
au roi.

-- Vous?

-- Pourquoi pas? Croyez-vous que je sois plus mal en cour
quAramis?

-- Oh! non.

-- Croyez-vous que jaie la moindre prtention sur les
fortifications de Belle-le?

-- Oh! certes non.

-- Cest donc votre intrt seul qui peut me faire agir.

-- Je nen doute pas.

-- Eh bien! je suis intime ami du roi, et la preuve, cest que,
lorsquil y a quelque chose de dsagrable  lui dire, cest moi
qui men charge.

-- Mais, cher ami, si vous me prsentez...

-- Aprs?

-- Aramis se fchera.

-- Contre moi?

-- Non, contre moi.

-- Bah! que ce soit lui ou que ce soit moi qui vous prsente,
puisque vous deviez tre prsent, cest la mme chose.

-- On devait me faire faire des habits.

-- Les vtres sont splendides.

-- Oh! ceux que javais commands taient bien plus beaux.

-- Prenez garde, le roi aime la simplicit.

-- Alors je serai simple. Mais que dira M. Fouquet de me savoir
parti?

-- tes-vous donc prisonnier sur parole?

-- Non, pas tout  fait. Mais je lui avais promis de ne pas
mloigner sans le prvenir.

-- Attendez, nous allons revenir  cela. Avez-vous quelque chose 
faire ici?

-- Moi? Rien de bien important, du moins.

--  moins cependant que vous ne soyez lintermdiaire dAramis
pour quelque chose de grave.

-- Ma foi, non.

-- Ce que je vous en dis, vous comprenez, cest par intrt pour
vous. Je suppose, par exemple, que vous tes charg denvoyer 
Aramis des messages, des lettres.

-- Ah! des lettres, oui. Je lui envoie de certaines lettres.

-- O cela?

--  Fontainebleau.

-- Et avez-vous de ces lettres?

-- Mais...

-- Laissez-moi dire. Et avez-vous de ces lettres?

-- Je viens justement den recevoir une.

-- Intressante?

-- Je le suppose.

-- Vous ne les lisez donc pas?

-- Je ne suis pas curieux.

Et Porthos tira de sa poche la lettre du soldat que Porthos
navait pas lue, mais que dArtagnan avait lue, lui.

-- Savez-vous ce quil faut faire? dit dArtagnan.

-- Parbleu! ce que je fais toujours, lenvoyer.

-- Non pas.

-- Comment cela, la garder?

-- Non, pas encore. Ne vous a-t-on pas dit que cette lettre tait
importante.

-- Trs importante.

-- Eh bien! il faut la porter vous-mme  Fontainebleau.

--  Aramis.

-- Oui.

-- Cest juste.

-- Et puisque le roi y est...

-- Vous profiterez de cela?...

-- Je profiterai de cela pour vous prsenter au roi.

-- Ah! corne de boeuf! dArtagnan, il ny a en vrit que vous
pour trouver des expdients.

-- Donc, au lieu denvoyer  notre ami des messages plus ou moins
fidles, cest nous-mmes qui lui portons la lettre.

-- Je ny avais mme pas song, cest bien simple cependant.

-- Cest pourquoi il est urgent, mon cher Porthos, que nous
partions tout de suite.

-- En effet, dit Porthos, plus tt nous partirons, moins la lettre
dAramis prouvera de retard.

-- Porthos, vous raisonnez toujours puissamment, et chez vous la
logique seconde limagination.

-- Vous trouvez? dit Porthos.

-- Cest le rsultat des tudes solides, rpondit dArtagnan.
Allons, venez.

-- Mais, dit Porthos, ma promesse  M. Fouquet?

-- Laquelle?

-- De ne point quitter Saint-Mand sans le prvenir?

-- Ah! mon cher Porthos, dit dArtagnan, que vous tes jeune!

-- Comment cela!

-- Vous arrivez  Fontainebleau, nest-ce pas?

-- Oui.

-- Vous y trouverez M. Fouquet?

-- Oui.

-- Chez le roi probablement?

-- Chez le roi, rpta majestueusement Porthos.

-- Et vous labordez en lui disant: Monsieur Fouquet, jai
lhonneur de vous prvenir que je viens de quitter Saint-Mand.

-- Et, dit Porthos avec la mme majest, me voyant  Fontainebleau
chez le roi, M. Fouquet ne pourra pas dire que je mens.

-- Mon cher Porthos, jouvrais la bouche pour vous le dire; vous
me devancez en tout. Oh! Porthos! quelle heureuse nature vous
tes! lge na pas mordu sur vous.

-- Pas trop.

-- Alors tout est dit.

-- Je crois que oui.

-- Vous navez plus de scrupules?

-- Je crois que non.

-- Alors je vous emmne.

-- Parfaitement; je vais faire seller mes chevaux.

-- Vous avez des chevaux ici?

-- Jen ai cinq.

-- Que vous avez fait venir de Pierrefonds?

-- Que M. Fouquet ma donns.

-- Mon cher Porthos, nous navons pas besoin de cinq chevaux pour
deux; dailleurs, jen ai dj trois  Paris, cela ferait huit; ce
serait trop.

-- Ce ne serait pas trop si javais mes gens ici; mais, hlas! je
ne les ai pas.

-- Vous regrettez vos gens?

-- Je regrette Mousqueton, Mousqueton me manque.

-- Excellent coeur! dit dArtagnan; mais, croyez-moi, laissez vos
chevaux ici comme vous avez laiss Mousqueton l-bas.

-- Pourquoi cela?

-- Parce que, plus tard...

-- Eh bien?

-- Eh bien! plus tard, peut-tre sera-t-il bien que M. Fouquet ne
vous ait rien donn du tout.

-- Je ne comprends pas, dit Porthos.

-- Il est inutile que vous compreniez.

-- Cependant...

-- Je vous expliquerai cela plus tard, Porthos.

-- Cest de la politique, je parie.

-- Et de la plus subtile.

Porthos baissa la tte sur ce mot de politique; puis, aprs un
moment de rverie, il ajouta:

-- Je vous avouerai, dArtagnan, que je ne suis pas politique.

-- Je le sais, pardieu! bien.

-- Oh! nul ne sait cela; vous me lavez dit vous-mme, vous, le
brave des braves.

-- Que vous ai-je dit, Porthos?

-- Que lon avait ses jours. Vous me lavez dit et je lai
prouv. Il y a des jours o lon prouve moins de plaisir que
dans dautres  recevoir des coups dpe.

-- Cest ma pense.

-- Cest la mienne aussi, quoique je ne croie gure aux coups qui
tuent.

-- Diable! vous avez tu, cependant?

-- Oui, mais je nai jamais t tu.

-- La raison est bonne.

-- Donc, je ne crois pas mourir jamais de la lame dune pe ou de
la balle dun fusil.

-- Alors, vous navez peur de rien?... Ah! de leau, peut-tre?

-- Non, je nage comme une loutre.

-- De la fivre quartaine?

-- Je ne lai jamais eue, et ne crois point lavoir jamais; mais
je vous avouerai une chose...

Et Porthos baissa la voix.

-- Laquelle? demanda dArtagnan en se mettant au diapason de
Porthos.

-- Je vous avouerai, rpta Porthos, que jai une horrible peur de
la politique.

-- Ah! bah! scria dArtagnan.

-- Tout beau! dit Porthos dune voix de stentor. Jai vu Son
minence M. le cardinal de Richelieu et Son minence M. le
cardinal de Mazarin; lun avait une politique rouge, lautre une
politique noire. Je nai jamais t beaucoup plus content de lune
que de lautre: la premire a fait couper le cou 
M. de Marcillac,  M. de Thou,  M. de Cinq-Mars,  M. de Chalais,
 M. de Boutteville,  M. de Montmorency; la seconde a fait
charper une foule de frondeurs, dont nous tions, mon cher.

-- Dont, au contraire, nous ntions pas, dit dArtagnan.

-- Oh! si fait; car si je dgainais pour le cardinal moi, je
frappais pour le roi.

-- Cher Porthos!

-- Jachve. Ma peur de la politique est donc telle, que, sil y a
de la politique l-dessous, jaime mieux retourner  Pierrefonds.

-- Vous auriez raison, si cela tait; mais avec moi, cher Porthos,
jamais de politique, cest net. Vous avez travaill  fortifier
Belle-le; le roi a voulu savoir le nom de lhabile ingnieur qui
avait fait les travaux; vous tes timide comme tous les hommes
dun vrai mrite; peut-tre Aramis veut-il vous mettre sous le
boisseau. Moi, je vous prends; moi, je vous dclare; moi, je vous
produis; le roi vous rcompense et voil toute ma politique.

-- Cest la mienne, morbleu! dit Porthos en tendant la main 
dArtagnan.

Mais dArtagnan connaissait la main de Porthos; il savait quune
fois emprisonne entre les cinq doigts du baron, une main
ordinaire nen sortait pas sans foulure. Il tendit donc, non pas
la main, mais le poing  son ami. Porthos ne sen aperut mme
pas. Aprs quoi ils sortirent tous deux de Saint-Mand.

Les gardiens chuchotrent bien un peu et se dirent  loreille
quelques paroles que dArtagnan comprit, mais quil se garda bien
de faire comprendre  Porthos.

Notre ami, dit-il, tait bel et bien prisonnier dAramis. Voyons
ce quil va rsulter de la mise en libert de ce conspirateur.


Chapitre CXLIII -- Le rat et le fromage


DArtagnan et Porthos revinrent  pied comme dArtagnan tait
venu.

Lorsque dArtagnan, entrant le premier dans la boutique du _Pilon
dOr_, eut annonc  Planchet que M. du Vallon serait un des
voyageurs privilgis; lorsque Porthos, en entrant dans la
boutique, eu fait cliqueter avec son plumet les chandelles de bois
suspendues  lauvent, quelque chose comme un pressentiment
douloureux troubla la joie que Planchet se promettait pour le
lendemain.

Mais ctait un coeur dor que notre picier, relique prcieuse du
bon temps, qui est toujours et a toujours t pour ceux qui
vieillissent le temps de leur jeunesse, et pour ceux qui sont
jeunes la vieillesse de leurs anctres.

Planchet, malgr ce frmissement intrieur aussitt rprim que
ressenti, accueillit donc Porthos avec un respect de tendre
cordialit.

Porthos, un peu roide dabord,  cause de la distance sociale qui
existait  cette poque entre un baron et un picier, Porthos
finit par shumaniser en voyant chez Planchet tant de bon vouloir
et de prvenances.

Il fut surtout sensible  la libert qui lui fut donne ou plutt
offerte, de plonger ses larges mains dans les caisses de fruits
secs et confits, dans les sacs damandes et de noisettes, dans les
tiroirs pleins de sucrerie.

Aussi, malgr les invitations que lui fit Planchet de monter 
lentresol, choisit-il pour habitation favorite, pendant la soire
quil avait  passer chez Planchet, la boutique, o ses doigts
rencontraient toujours ce que son nez avait senti et vu.

Les belles figues de Provence, les avelines du Forest, les prunes
de la Touraine, devinrent pour Porthos lobjet dune distraction
quil savoura pendant cinq heures sans interruption.

Sous ses dents, comme sous des meules, se broyaient les noyaux,
dont les dbris jonchaient le plancher et criaient sous les
semelles de ceux qui allaient et venaient; Porthos grenait dans
ses lvres, dun seul coup, les riches grappes de muscat sec, aux
violettes couleurs, dont une demi-livre passait ainsi dun seul
coup de sa bouche dans son estomac.

Dans un coin du magasin, les garons, tapis avec pouvante,
sentre regardaient sans oser se parler.

Ils ignoraient Porthos, ils ne lavaient jamais vu. La race de ces
Titans qui avaient port les dernires cuirasses dHugues Capet,
de Philippe-Auguste et de Franois Ier commenait  disparatre.
Ils se demandaient donc mentalement si ce ntait point l logre
des contes de fes, qui allait faire disparatre dans son
insatiable estomac le magasin tout entier de Planchet, et cela
sans oprer le moindre dmnagement des tonnes et des caisses.

Croquant, mchant, cassant, grignotant, suant et avalant, Porthos
disait de temps en temps  lpicier:

-- Vous avez l un joli commerce, ami Planchet.

-- Il nen aura bientt plus si cela continue, grommela le premier
garon, qui avait parole de Planchet pour lui succder.

Et, dans son dsespoir, il sapprocha de Porthos, qui tenait toute
la place du passage qui conduisait de larrire-boutique  la
boutique. Il esprait que Porthos se lverait, et que ce mouvement
le distrairait de ses ides dvorantes.

-- Que dsirez-vous, mon ami? demanda Porthos dun air affable.

-- Je dsirerais passer, monsieur, si cela ne vous gnait pas
trop.

-- Cest trop juste, dit Porthos, et cela ne me gne pas du tout.

Et en mme temps il prit le garon par la ceinture, lenleva de
terre, et le posa doucement de lautre ct.

Le tout en souriant toujours avec le mme air affable.

Les jambes manqurent au garon pouvant au moment o Porthos le
posait  terre, si bien quil tomba le derrire sur des liges.

Cependant, voyant la douceur de ce gant, il se hasarda de
nouveau.

-- Ah! monsieur, dit-il, prenez garde.

--  quoi, mon ami? demanda Porthos.

-- Vous allez vous mettre le feu dans le corps.

-- Comment cela, mon bon ami? fit Porthos.

-- Ce sont tous aliments qui chauffent, monsieur.

-- Lesquels?

-- Les raisins, les noisettes, les amandes.

-- Oui, mais, si les amandes, les noisettes et les raisins
chauffent...

-- Cest incontestable, monsieur.

-- Le miel rafrachit.

Et allongeant la main vers un petit baril de miel ouvert, dans
lequel plongeait la spatule  laide de laquelle on le sert aux
pratiques, Porthos en avala une bonne demi-livre.

-- Mon ami, dit Porthos, je vous demanderai de leau maintenant.

-- Dans un seau, monsieur? demanda navement le garon.

-- Non, dans une carafe; une carafe suffira, rpondit Porthos avec
bonhomie.

Et, portant la carafe  sa bouche, comme un sonneur fait de sa
trompe, il vida la carafe dun seul coup.

Planchet tressaillait dans tous les sentiments qui correspondent
aux fibres de la proprit et de lamour-propre.

Cependant, hte digne de lhospitalit antique, il feignait de
causer trs attentivement avec dArtagnan, et lui rptait sans
cesse:

-- Ah! monsieur, quelle joie!... ah! monsieur, quel honneur!

--  quelle heure souperons-nous, Planchet? demanda Porthos; jai
apptit.

Le premier garon joignit les mains.

Les deux autres se coulrent sous les comptoirs, craignant que
Porthos ne sentt la chair frache.

-- Nous prendrons seulement ici un lger goter, dit dArtagnan,
et, une fois  la campagne de Planchet, nous souperons.

-- Ah! cest  votre campagne que nous allons Planchet? dit
Porthos. Tant mieux.

-- Vous me comblez, monsieur le baron.

_Monsieur le baron_ fit grand effet sur les garons, qui virent
un homme de la plus haute qualit dans un apptit de cette espce.

Dailleurs, ce titre les rassura. Jamais ils navaient entendu
dire quun ogre et t appel _monsieur le baron_.

-- Je prendrai quelques biscuits pour ma route, dit nonchalamment
Porthos.

Et, ce disant, il vida tout un bocal de biscuits aniss dans la
vaste poche de son pourpoint.

-- Ma boutique est sauve, scria Planchet.

-- Oui, comme le fromage, dit le premier garon.

-- Quel fromage?

-- Ce fromage de Hollande dans lequel tait entr un rat et dont
nous ne trouvmes plus que la crote.

Planchet regarda sa boutique, et,  la vue de ce qui avait chapp
 la dent de Porthos, il trouva la comparaison exagre.

Le premier garon saperut de ce qui se passait dans lesprit de
son matre.

-- Gare au retour! lui dit-il.

-- Vous avez des fruits chez vous? dit Porthos en montant
lentresol, o lon venait dannoncer que la collation tait
servie.

Hlas! pensa lpicier en adressant  dArtagnan un regard plein
de prires, que celui-ci comprit  moiti.

Aprs la collation, on se mit en route.

Il tait tard lorsque les trois cavaliers, partis de Paris vers
six heures, arrivrent sur le pav de Fontainebleau.

La route stait faite gaiement. Porthos prenait got  la socit
de Planchet, parce que celui-ci lui tmoignait beaucoup de respect
et lentretenait avec amour de ses prs, de ses bois et de ses
garennes.

Porthos avait les gots et lorgueil du propritaire.

DArtagnan, lorsquil eut vu aux prises les deux compagnons, prit
les bas-cts de la route, et, laissant la bride flotter sur le
cou de sa monture, il sisola du monde entier comme de Porthos et
de Planchet.

La lune glissait doucement  travers le feuillage bleutre de la
fort. Les senteurs de la plaine montaient, embaumes, aux narines
des chevaux, qui soufflaient avec de grands bonds de joie.

Porthos et Planchet se mirent  parler foins.

Planchet avoua  Porthos que, dans lge mr de sa vie, il avait,
en effet, nglig lagriculture pour le commerce, mais que son
enfance stait coule en Picardie, dans les belles luzernes qui
lui montaient jusquaux genoux et sous les pommiers verts aux
pommes rouges; aussi stait-il jur, aussitt sa fortune faite,
de retourner  la nature, et de finir ses jours comme il les avait
commencs, le plus prs possible de la terre, o tous les hommes
sen vont.

-- Eh! eh! dit Porthos, alors, mon cher monsieur Planchet, votre
retraite est proche?

-- Comment cela?

-- Oui, vous me paraissez en train de faire une petite fortune.

-- Mais oui, rpondit Planchet, on boulotte.

-- Voyons, combien ambitionnez-vous et  quel chiffre comptez-vous
vous retirer?

-- Monsieur, dit Planchet sans rpondre  la question, si
intressante quelle ft, monsieur, une chose me fait beaucoup de
peine.

-- Quelle chose? demanda Porthos en regardant derrire lui comme
pour chercher cette chose qui inquitait Planchet et len
dlivrer.

-- Autrefois, dit lpicier, vous mappeliez Planchet tout court
et vous meussiez dit: Combien ambitionnes-tu, Planchet, et 
quel chiffre comptes-tu te retirer?

-- Certainement, certainement, autrefois jeusse dit cela,
rpliqua lhonnte Porthos avec un embarras plein de dlicatesse;
mais autrefois...

-- Autrefois, jtais le laquais de M. dArtagnan, nest-ce pas
cela que vous voulez dire?

-- Oui.

-- Eh bien! si je ne suis plus tout  fait son laquais, je suis
encore son serviteur; et, de plus, depuis ce temps-l...

-- Eh bien! Planchet?

-- Depuis ce temps-l, jai eu lhonneur dtre son associ.

-- Oh! oh! fit Porthos. Quoi! dArtagnan sest mis dans
lpicerie?

-- Non, non, dit dArtagnan, que ces paroles tirrent de sa
rverie et qui mit son esprit  la conversation avec lhabilet et
la rapidit qui distinguaient chaque opration de son esprit et de
son corps. Ce nest pas dArtagnan qui sest mis dans lpicerie,
cest Planchet qui sest mis dans la politique. Voil!

-- Oui, dit Planchet avec orgueil et satisfaction  la fois, nous
avons fait ensemble une petite opration qui ma rapport,  moi,
cent mille livres,  M. dArtagnan deux cent mille.

-- Oh! oh! fit Porthos avec admiration.

-- En sorte, monsieur le baron, continua lpicier, que je vous
prie de nouveau de mappeler Planchet comme par le pass et de me
tutoyer toujours. Vous ne sauriez croire le plaisir que cela me
procurera.

-- Je le veux, sil en est ainsi, mon cher Planchet, rpliqua
Porthos.

Et, comme il se trouvait prs de Planchet, il leva la main pour
lui frapper sur lpaule en signe de cordiale amiti.

Mais un mouvement providentiel du cheval drangea le geste du
cavalier, de sorte que sa main tomba sur la croupe du cheval de
Planchet.

Lanimal plia les reins.

DArtagnan se mit  rire et  penser tout haut.

-- Prends garde, Planchet; car, si Porthos taime trop, il te
caressera, et, sil te caresse, il taplatira: Porthos est
toujours trs fort, vois-tu.

-- Oh! dit Planchet, Mousqueton nen est pas mort, et cependant
M. le baron laime bien.

-- Certainement, dit Porthos avec un soupir qui fit simultanment
cabrer les trois chevaux, et je disais encore ce matin 
dArtagnan combien je le regrettais: mais, dis-moi, Planchet?

-- Merci, monsieur le baron, merci.

-- Brave garon, va! Combien as-tu darpents de parc, toi?

-- De parc?

-- Oui. Nous compterons les prs ensuite, puis les bois aprs.

-- O cela, monsieur.

--  ton chteau.

-- Mais, monsieur le baron, je nai ni chteau, ni parc, ni prs,
ni bois.

-- Quas-tu donc, demanda Porthos, et pourquoi nommes-tu cela une
campagne, alors?

-- Je nai point dit une campagne, monsieur le baron, rpliqua
Planchet un peu humili, mais un simple pied--terre.

-- Ah! ah! fit Porthos, je comprends; tu te rserves.

-- Non, monsieur le baron, je dis la bonne vrit: jai deux
chambres damis, voil tout.

-- Mais alors, dans quoi se promnent-ils, tes amis?

-- Dabord, dans la fort du roi, qui est fort belle.

-- Le fait est que la fort est belle, dit Porthos, presque aussi
belle que ma fort du Berri.

Planchet ouvrit de grands yeux.

-- Vous avez une fort dans le genre de la fort de Fontainebleau,
monsieur le baron? balbutia-t-il.

-- Oui, jen ai mme deux; mais celle du Berri est ma favorite.

-- Pourquoi cela? demanda gracieusement Planchet.

-- Mais, dabord, parce que je nen connais pas la fin; et,
ensuite, parce quelle est pleine de braconniers.

-- Et comment cette profusion de braconniers peut-elle vous rendre
cette fort si agrable?

-- En ce quils chassent mon gibier et que, moi, je les chasse, ce
qui, en temps de paix, est en petit, pour moi, une image de la
guerre.

On en tait  ce moment de la conversation, lorsque Planchet,
levant le nez, aperut les premires maisons de Fontainebleau qui
se dessinaient en vigueur sur le ciel, tandis quau-dessus de la
masse compacte et informe slanaient les toits aigus du chteau,
dont les ardoises reluisaient  la lune comme les cailles dun
immense poisson.

-- Messieurs, dit Planchet, jai lhonneur de vous annoncer que
nous sommes arrivs  Fontainebleau.


Chapitre CXLIV -- La campagne de Planchet


Les cavaliers levrent la tte et virent que lhonnte Planchet
disait lexacte vrit.

Dix minutes aprs, ils taient dans la rue de Lyon, de lautre
ct de lAuberge du _Beau-Paon_.

Une grande haie de sureaux touffus, daubpines et de houblons
formait une clture impntrable et noire, derrire laquelle
slevait une maison blanche  large toit de tuiles.

Deux fentres de cette maison donnaient sur la rue.

Toutes deux taient sombres.

Entre les deux, une petite porte surmonte dun auvent soutenu par
des pilastres y donnait entre.

On arrivait  cette porte par un seuil lev.

Planchet mit pied  terre comme sil allait frapper  cette porte;
puis, se ravisant, il prit son cheval par la bride et marcha
environ trente pas encore.

Ses deux compagnons le suivirent.

Alors il arriva devant une porte charretire  claire-voie situe
trente pas plus loin, et, levant un loquet de bois, seule clture
de cette porte, il poussa lun des battants.

Alors il entra le premier, tira son cheval par la bride, dans une
petite cour entoure de fumier, dont la bonne odeur dcelait une
table toute voisine.

-- Il sent bon, dit bruyamment Porthos en mettant  son tour pied
 terre, et je me croirais, en vrit dans mes vacheries de
Pierrefonds.

-- Je nai quune vache, se hta de dire modestement Planchet.

-- Et moi, jen ai trente, dit Porthos, ou plutt je ne sais pas
le nombre de mes vaches.

Les deux cavaliers taient entrs, Planchet referma la porte
derrire eux.

Pendant ce temps, dArtagnan, qui avait mis pied  terre avec sa
lgret habituelle, humait le bon air, et, joyeux comme un
Parisien qui voit de la verdure, il arrachait un brin de
chvrefeuille dune main, une glantine de lautre.

Porthos avait mis ses mains sur des pois qui montaient le long des
perches et mangeait ou plutt broutait cosses et fruits.

Planchet soccupa aussitt de rveiller, dans ses appentis, une
manire de paysan, vieux et cass, qui couchait sur des mousses
couvertes dune souquenille.

Ce paysan, reconnaissant Planchet, lappela _notre matre_,  la
grande satisfaction de lpicier.

-- Mettez les chevaux au rtelier, mon vieux, et bonne pitance,
dit Planchet.

-- Oh! oui-da! les belles btes, dit le paysan; oh! il faut
quelles en crvent!

-- Doucement, doucement, lami, dit dArtagnan; peste! comme nous
y allons: lavoine et la botte de paille, rien de plus.

-- Et de leau blanche pour ma monture  moi, dit Porthos, car
elle a bien chaud, ce me semble.

-- Oh! ne craignez rien, messieurs, rpondit Planchet, le pre
Clestin est un vieux gendarme dIvry. Il connat lcurie; venez
 la maison, venez.

Il attira les deux amis par une alle fort couverte qui traversait
un potager, puis une petite luzerne, et qui, enfin, aboutissait 
un petit jardin derrire lequel slevait la maison, dont on avait
dj vu la principale faade du ct de la rue.

 mesure que lon approchait, on pouvait distinguer, par deux
fentres ouvertes au rez-de-chausse et qui donnaient accs  la
chambre, lintrieur, le _pntral_ de Planchet.

Cette chambre, doucement claire par une lampe place sur la
table, apparaissait au fond du jardin comme une riante image de la
tranquillit, de laisance et du bonheur.

Partout o tombait la paillette de lumire dtache du centre
lumineux sur une faence ancienne, sur un meuble luisant de
propret, sur une arme pendue  la tapisserie, la pure clart
trouvait un pur reflet, et la goutte de feu venait dormir sur la
chose agrable  loeil.

Cette lampe, qui clairait la chambre, tandis que le feuillage des
jasmins et des aristoloches tombait de lencadrement des fentres,
illuminait splendidement une nappe damasse blanche comme un
quartier de neige.

Deux couverts taient mis sur cette nappe. Un vin jauni roulait
ses rubis dans le cristal  facettes de la longue bouteille, et un
grand pot de faence bleue,  couvercle dargent, contenait un
cidre cumeux.

Prs de la table, dans un fauteuil  large dossier, dormait une
femme de trente ans, au visage panoui par la sant et la
fracheur.

Et, sur les genoux de cette frache crature, un gros chat doux,
pelotonnant son corps sur ses pattes plies, faisait entendre le
ronflement caractristique qui, avec les yeux demi-clos, signifie,
dans les moeurs flines: Je suis parfaitement heureux.

Les deux amis sarrtrent devant cette fentre, tout bahis de
surprise.

Planchet, en voyant leur tonnement, fut mu dune douce joie.

-- Ah! coquin de Planchet! dit dArtagnan, je comprends tes
absences.

-- Oh! oh! voil du linge bien blanc, dit  son tour Porthos dune
voix de tonnerre.

Au bruit de cette voix, le chat senfuit, la mnagre se rveilla
en sursaut, et Planchet, prenant un air gracieux, introduisit les
deux compagnons dans la chambre o tait dress le couvert.

-- Permettez-moi, dit-il, ma chre, de vous prsenter M. le
chevalier dArtagnan, mon protecteur.

DArtagnan prit la main de la dame en homme de Cour et avec les
mmes manires chevaleresques quil et pris celle de Madame.

-- M. le baron du Vallon de Bracieux de Pierrefonds, ajouta
Planchet.

Porthos fit un salut dont Anne dAutriche se ft dclare
satisfaite, sous peine dtre bien exigeante.

Alors, ce fut au tour de Planchet.

Il embrassa bien franchement la dame, aprs toutefois avoir fait
un signe qui semblait demander la permission  dArtagnan et 
Porthos.

Permission qui lui fut accorde, bien entendu.

DArtagnan fit un compliment  Planchet.

-- Voil, dit-il, un homme qui sait arranger sa vie.

-- Monsieur, rpondit Planchet en riant, la vie est un capital que
lhomme doit placer le plus ingnieusement quil lui est
possible...

-- Et tu en retires de gros intrts, dit Porthos en riant comme
un tonnerre.

Planchet revint  sa mnagre.

-- Ma chre amie, dit-il, vous voyez l les deux hommes qui ont
conduit une partie de mon existence. Je vous les ai nomms bien
des fois tous les deux.

-- Et deux autres encore, dit la dame avec un accent flamand des
plus prononcs.

-- Madame est Hollandaise? demanda dArtagnan.

Porthos frisa sa moustache, ce que remarqua dArtagnan, qui
remarquait tout.

-- Je suis Anversoise, rpondit la dame.

-- Et elle sappelle dame Gechter, dit Planchet.

-- Vous nappelez point ainsi madame, dit dArtagnan.

-- Pourquoi cela? demanda Planchet.

-- Parce que ce serait la vieillir chaque fois que vous
lappelleriez.

-- Non, je lappelle Trchen.

-- Charmant nom, dit Porthos.

-- Trchen, dit Planchet, mest arrive de Flandre avec sa vertu
et deux mille florins. Elle fuyait un mari fcheux qui la battait.
En ma qualit de Picard, jai toujours aim les Artsiennes. De
lArtois  la Flandre, il ny a quun pas. Elle vint pleurer chez
son parrain, mon prdcesseur de la rue des Lombards; elle plaa
chez moi ses deux milles florins que jai fait fructifier, et qui
lui en rapportent dix mille.

-- Bravo, Planchet!

-- Elle est libre, elle est riche; elle a une vache, elle commande
 une servante et au pre Clestin; elle me file toutes mes
chemises, elle me tricote tous mes bas dhiver elle ne me voit que
tous les quinze jours, et elle veut bien se trouver heureuse.

-- Heureuse che suis effectivement... dit Trchen avec abandon.

Porthos frisa lautre hmisphre de sa moustache.

Diable! diable! pensa dArtagnan, est-ce que Porthos aurait des
intentions?...

En attendant, Trchen, comprenant de quoi il tait question, avait
excit sa cuisinire, ajout deux couverts, et charg la table de
mets exquis, qui font dun souper un repas, et dun repas un
festin.

Beurre frais, boeuf sal, anchois et thon, toute lpicerie de
Planchet.

Poulets, lgumes, salade, poisson dtang, poisson de rivire,
gibier de fort, toutes les ressources de la province.

De plus, Planchet revenait du cellier, charg de dix bouteilles
dont le verre disparaissait sous une paisse couche de poudre
grise.

Cet aspect rjouit le coeur de Porthos.

-- Jai faim, dit-il.

Et il sassit prs de dame Trchen avec un regard assassin.

DArtagnan sassit de lautre ct.

Planchet, discrtement et joyeusement, se plaa en face.

-- Ne vous ennuyez pas, dit-il, si, pendant le souper, Trchen
quitte souvent la table; elle surveille vos chambres  coucher.

En effet, la mnagre faisait de nombreux voyages, et lon
entendait au premier tage gmir les bois de lit et crier des
roulettes sur le carreau.

Pendant ce temps, les trois hommes mangeaient et buvaient, Porthos
surtout.

Ctait merveille que de les voir.

Les dix bouteilles taient dix ombres lorsque Trchen redescendit
avec du fromage.

DArtagnan avait conserv toute sa dignit.

Porthos, au contraire, avait perdu une partie de la sienne.

On chantait bataille, on parla chansons.

DArtagnan conseilla un nouveau voyage  la cave, et, comme
Planchet ne marchait pas avec toute la rgularit du _savant
fantassin_, le capitaine des mousquetaires proposa de
laccompagner.

Ils partirent donc en fredonnant des chansons  faire peur aux
diables les plus flamands.

Trchen demeura  table prs de Porthos.

Tandis que les deux gourmets choisissaient derrire les falourdes,
on entendit ce bruit sec et sonore que produisent, en faisant le
vide, deux lvres sur une joue.

Porthos se sera cru  La Rochelle, pensa dArtagnan.

Ils remontrent chargs de bouteilles.

Planchet ny voyait plus, tant il chantait.

DArtagnan, qui y voyait toujours, remarqua combien la joue gauche
de Trchen tait plus rouge que la droite.

Or, Porthos souriait  la gauche de Trchen, et frisait, de ses
deux mains, les deux cts de ses moustaches  la fois.

Trchen souriait aussi au magnifique seigneur.

Le vin ptillant dAnjou fit des trois hommes trois diables
dabord, trois soliveaux ensuite.

DArtagnan neut que la force de prendre un bougeoir pour clairer
 Planchet son propre escalier.

Planchet trana Porthos, que poussait Trchen, fort joviale aussi
de son ct.

Ce fut dArtagnan qui trouva les chambres et dcouvrit les lits.
Porthos se plongea dans le sien, dshabill par son ami le
mousquetaire.

DArtagnan se jeta sur le sien en disant:

-- Mordioux! javais cependant jur de ne plus toucher  ce vin
jaune qui sent la pierre  fusil. Fi! si les mousquetaires
voyaient leur capitaine dans un pareil tat!

Et, tirant les rideaux du lit:

-- Heureusement quils ne me verront pas, ajouta-t-il.

Planchet fut enlev dans les bras de Trchen, qui le dshabilla et
ferma rideaux et portes.

-- Cest divertissant, la campagne, dit Porthos en allongeant ses
jambes qui passrent  travers le bois du lit, ce qui produisit un
croulement norme auquel nul ne prit garde, tant on stait
diverti  la campagne de Planchet.

Tout le monde ronflait  deux heures de laprs minuit.


Chapitre CXLV -- Ce que l'on voit de la maison de Planchet


Le lendemain trouva les trois hros dormant du meilleur coeur.

Trchen avait ferm les volets en femme qui craint, pour des yeux
alourdis, la premire visite du soleil levant.

Aussi faisait-il nuit noire sous les rideaux de Porthos et sous le
baldaquin de Planchet, quand dArtagnan, rveill le premier, par
un rayon indiscret qui perait les fentres, sauta  bas du lit,
comme pour arriver le premier  lassaut.

Il prit dassaut la chambre de Porthos, voisine de la sienne.

Ce digne Porthos dormait comme un tonnerre gronde; il talait
firement dans lobscurit son torse gigantesque, et son poing
gonfl pendait hors du lit sur le tapis de pieds.

DArtagnan rveilla Porthos, qui frotta ses yeux dassez bonne
grce.

Pendant ce temps, Planchet shabillait et venait recevoir, aux
portes de leurs chambres, ses deux htes vacillants encore de la
veille.

Bien quil ft encore matin, toute la maison tait dj sur pied.
La cuisinire massacrait sans piti dans la basse-cour, et le pre
Clestin cueillait des cerises dans le jardin.

Porthos, tout guilleret, tendit une main  Planchet, et dArtagnan
demanda la permission dembrasser Mme Trchen.

Celle-ci, qui ne gardait pas rancune aux vaincus, sapprocha de
Porthos, auquel la mme faveur fut accorde.

Porthos embrassa Mme Trchen avec un gros soupir.

Alors Planchet prit les deux amis par la main.

-- Je vais vous montrer la maison, dit-il; hier au soir, nous
sommes entrs ici comme dans un four, et nous navons rien pu
voir; mais au jour, tout change daspect et vous serez contents.

-- Commenons par la vue, dit dArtagnan, la vue me charme avant
toutes choses; jai toujours habit des maisons royales, et les
princes ne savent pas trop mal choisir leurs points de vue.

-- Moi, dit Porthos, jai toujours tenu  la vue. Dans mon chteau
de Pierrefonds, jai fait percer quatre alles qui aboutissent 
une perspective varie.

-- Vous allez voir ma perspective, dit Planchet.

Et il conduisit les deux htes  une fentre.

-- Ah! oui, cest la rue de Lyon, dit dArtagnan.

-- Oui. Jai deux fentres par ici, vue insignifiante; on aperoit
cette auberge, toujours remuante et bruyante; cest un voisinage
dsagrable. Javais quatre fentres par ici, je nen ai conserv
que deux.

-- Passons, dit dArtagnan.

Ils rentrrent dans un corridor conduisant aux chambres, et
Planchet poussa les volets.

-- Tiens, tiens! dit Porthos, quest-ce que cela, l-bas?

-- La fort, dit Planchet. Cest lhorizon, toujours une ligne
paisse, qui est jauntre au printemps, verte lt, rouge
lautomne et blanche lhiver.

-- Trs bien; mais cest un rideau qui empche de voir plus loin.

-- Oui, dit Planchet; mais, dici l, on voit...

-- Ah! ce grand champ!... dit Porthos. Tiens!... quest-ce que jy
remarque?... Des croix, des pierres.

-- Ah ! mais cest le cimetire! scria dArtagnan.

-- Justement, dit Planchet; je vous assure que cest trs curieux.
Il ne se passe pas de jour quon nenterre ici quelquun.
Fontainebleau est assez fort. Tantt ce sont des jeunes filles
vtues de blanc avec des bannires, tantt des chevins ou des
bourgeois riches avec les chantres et la fabrique de la paroisse,
quelquefois des officiers de la maison du roi.

-- Moi, je naime pas cela, dit Porthos.

-- Cest peu divertissant, dit dArtagnan.

-- Je vous assure que cela donne des penses saintes, rpliqua
Planchet.

-- Ah! je ne dis pas.

-- Mais, continua Planchet, nous devons mourir un jour, et il y a
quelque part une maxime que jai retenue, celle-ci: Cest une
salutaire pense que la pense de la mort.

-- Je ne vous dis pas le contraire, fit Porthos.

-- Mais, objecta dArtagnan, cest aussi une pense salutaire que
celle de la verdure, des fleurs, des rivires, des horizons bleus,
des larges plaines sans fin...

-- Si je les avais, je ne les repousserais pas, dit Planchet,
mais, nayant que ce petit cimetire, fleuri aussi, moussu,
ombreux et calme, je men contente, et je pense aux gens de la
ville qui demeurent rue des Lombards, par exemple, et qui
entendent rouler deux mille chariots par jour, et pitiner dans la
boue cent cinquante mille personnes.

-- Mais vivantes, dit Porthos, vivantes!

-- Voil justement pourquoi, dit Planchet timidement, cela me
repose, de voir un peu des morts.

-- Ce diable de Planchet, fit dArtagnan, il tait n pour tre
pote comme pour tre picier.

-- Monsieur, dit Planchet, jtais une de ces bonnes ptes dhomme
que Dieu a faites pour sanimer durant un certain temps et pour
trouver bonnes toutes choses qui accompagnent leur sjour sur
terre.

DArtagnan sassit alors prs de la fentre, et, cette philosophie
de Planchet lui ayant paru solide, il y rva.

-- Pardieu! scria Porthos, voil que justement on nous donne la
comdie. Est-ce que je nentends pas un peu chanter?

-- Mais oui, lon chante, dit dArtagnan.

-- Oh! cest un enterrement de dernier ordre, dit Planchet
ddaigneusement. Il ny a l que le prtre officiant, le bedeau et
lenfant de choeur. Vous voyez, messieurs, que le dfunt ou la
dfunte ntait pas un prince.

-- Non, personne ne suit son convoi.

-- Si fait, dit Porthos, je vois un homme.

-- Oui, cest vrai, un homme envelopp dun manteau, dit
dArtagnan.

-- Cela ne vaut pas la peine dtre vu, dit Planchet.

-- Cela mintresse, dit vivement dArtagnan en saccoudant sur la
fentre.

-- Allons, allons, vous y mordez, dit joyeusement Planchet; cest
comme moi: les premiers jours, jtais triste de faire des signes
de croix toute la journe, et les chants mallaient entrer comme
des clous dans le cerveau; depuis, je me berce avec les chants, et
je nai jamais vu daussi jolis oiseaux que ceux du cimetire.

-- Moi, fit Porthos, je ne mamuse plus; jaime mieux descendre.

Planchet ne fit quun bond; il offrit sa main  Porthos pour le
conduire dans le jardin.

-- Quoi! vous restez l? dit Porthos  dArtagnan en se
retournant.

-- Oui, mon ami, oui; je vous rejoindrai.

-- Eh! eh! M. dArtagnan na pas tort, dit Planchet; enterre-t-on
dj?

-- Pas encore.

-- Ah! oui, le fossoyeur attend que les cordes soient noues
autour de la bire... Tiens! il entre une femme  lautre
extrmit du cimetire.

-- Oui, oui, cher Planchet, dit vivement dArtagnan; mais laisse-
moi, laisse-moi; je commence  entrer dans les mditations
salutaires, ne me trouble pas.

Planchet parti, dArtagnan dvora des yeux, derrire le volet
demi-clos, ce qui se passait en face.

Les deux porteurs du cadavre avaient dtach les bretelles de leur
civire et laissrent glisser leur fardeau dans la fosse.

 quelques pas, lhomme au manteau, seul spectateur de la scne
lugubre, sadossait  un grand cyprs, et drobait entirement sa
figure aux fossoyeurs et aux prtres. Le corps du dfunt fut
enseveli en cinq minutes.

La fosse comble, les prtres sen retournrent. Le fossoyeur leur
adressa quelques mots et partit derrire eux.

Lhomme au manteau les salua au passage et mit une pice de
monnaie dans la main du fossoyeur.

-- Mordioux! murmura dArtagnan, mais cest Aramis, cet homme-l!

Aramis, en effet, demeura seul, de ce ct du moins; car,  peine
avait-il tourn la tte, que le pas dune femme et le frlement
dune robe bruirent dans le chemin prs de lui.

Il se retourna aussitt et ta son chapeau avec un grand respect
de courtisan; il conduisit la dame sous un couvert de marronniers
et de tilleuls qui ombrageaient une tombe fastueuse.

-- Ah! par exemple, dit dArtagnan, lvque de Vannes donnant des
rendez-vous! Cest toujours labb Aramis, muguetant  Noisy-le-
Sec. Oui, ajouta le mousquetaire; mais, dans un cimetire, cest
un rendez-vous sacr.

Et il se mit  rire.

La conversation dura une grosse demi-heure.

DArtagnan ne pouvait pas voir le visage de la dame, car elle lui
tournait le dos; mais il voyait parfaitement,  la raideur des
deux interlocuteurs,  la symtrie de leurs gestes,  la faon
compasse, industrieuse, dont ils se lanaient les regards comme
attaque ou comme dfense, il voyait quon ne parlait pas damour.

 la fin de la conversation, la dame se leva, et ce fut elle qui
sinclina profondment devant Aramis.

-- Oh! oh! dit dArtagnan, mais cela finit comme un rendez-vous
damour!... Le cavalier sagenouille au commencement; la
demoiselle est dompte ensuite, et cest elle qui supplie...
Quelle est cette demoiselle? Je donnerais un ongle pour la voir.

Mais ce fut impossible. Aramis sen alla le premier; la dame
senfona sous ses coiffes et partit ensuite.

DArtagnan ny tint plus: il courut  la fentre de la rue de
Lyon.

Aramis venait dentrer dans lauberge.

La dame se dirigeait en sens inverse. Elle allait rejoindre
vraisemblablement un quipage de deux chevaux de main et dun
carrosse quon voyait  la lisire du bois.

Elle marchait lentement, tte baisse, absorbe dans une profonde
rverie.

-- Mordioux! mordioux! il faut que je connaisse cette femme, dit
encore le mousquetaire.

Et, sans plus dlibrer, il se mit  la poursuivre.

Chemin faisant, il se demandait par quel moyen il la forcerait 
lever son voile.

-- Elle nest pas jeune, dit-il; cest une femme du grand monde.
Je connais, ou le diable memporte! cette tournure-l.

Comme il courait, le bruit de ses perons et de ses bottes sur le
sol battu de la rue faisait un cliquetis trange; un bonheur lui
arriva sur lequel il ne comptait pas.

Ce bruit inquita la dame; elle crut tre suivie ou poursuivie, ce
qui tait vrai, et elle se retourna.

DArtagnan sauta comme sil et reu dans les mollets une charge
de plomb  moineaux; puis, faisant un crochet pour revenir sur ses
pas:

-- Mme de Chevreuse! murmura-t-il.

DArtagnan ne voulut pas rentrer sans tout savoir.

Il demanda au pre Clestin de sinformer prs du fossoyeur quel
tait le mort quon avait enseveli le matin mme.

-- Un pauvre mendiant franciscain, rpliqua celui-ci, qui navait
mme pas un chien pour laimer en ce monde et lescorter  sa
dernire demeure.

Sil en tait ainsi, pensa dArtagnan, Aramis net pas assist 
son convoi. Ce nest pas un chien, pour le dvouement, que
M. lvque de Vannes; pour le flair, je ne dis pas!


Chapitre CXLVI -- Comment Porthos, Trchen et Planchet se
quittrent amis, grce  d'Artagnan


On fit grosse chre dans la maison de Planchet.

Porthos brisa une chelle et deux cerisiers, dpouilla les
framboisiers, mais ne put arriver jusquaux fraises,  cause,
disait-il, de son ceinturon.

Trchen, qui stait dj apprivoise avec le gant, lui rpondit:

-- Ce nest pas le ceinturon, cest le fendre.

Et Porthos, ravi de joie, embrassa Trchen, qui lui cueillait
plein sa main de fraises et lui fit manger dans sa main.
DArtagnan, qui arriva sur ces entrefaites, gourmanda Porthos sur
sa paresse et plaignit tout bas Planchet.

Porthos djeuna bien; quant il eut fini:

-- Je me plairais ici, dit-il en regardant Trchen.

Trchen sourit.

Planchet en fit autant, non sans un peu de gne.

Alors dArtagnan dit  Porthos:

-- Il ne faut pas, mon ami, que les dlices de Capoue vous fassent
oublier le but rel de notre voyage  Fontainebleau.

-- Ma prsentation au roi?

-- Prcisment, je veux aller faire un tour en ville pour prparer
cela. Ne sortez pas dici, je vous prie.

-- Oh! non, scria Porthos.

Planchet regarda dArtagnan avec crainte.

-- Est-ce que vous serez absent longtemps? dit-il.

-- Non, mon ami, et, ds ce soir, je te dbarrasse de deux htes
un peu lourds pour toi.

-- Oh! monsieur dArtagnan, pouvez-vous dire?

-- Non; vois-tu, ton coeur est excellent, mais ta maison est
petite. Tel na que deux arpents, qui peut loger un roi et le
rendre trs heureux; mais tu nes pas n grand seigneur, toi.

-- M. Porthos non plus, murmura Planchet.

-- Il lest devenu, mon cher; il est suzerain de cent mille livres
de rente depuis vingt ans, et, depuis cinquante, il est suzerain
de deux poings et dune chine qui nont jamais eu de rivaux dans
ce beau royaume de France. Porthos est un trs grand seigneur 
ct de toi, mon fils, et... Je ne ten dis pas davantage; je te
sais intelligent.

-- Mais non, mais non, monsieur; expliquez-moi...

-- Regarde ton verger dpouill, ton garde-manger vide, ton lit
cass, ta cave  sec, regarde... Mme Trchen...

-- Ah! mon Dieu! dit Planchet.

-- Porthos, vois-tu, est seigneur de trente villages qui
renferment trois cents vassales fort grillardes, et cest un bien
bel homme que Porthos!

-- Ah! mon Dieu! rpta Planchet.

-- Mme Trchen est une excellente personne, continua dArtagnan;
conserve-la pour toi, entends-tu.

Et il lui frappa sur lpaule.

 ce moment, lpicier aperut Trchen et Porthos loigns sous
une tonnelle.

Trchen, avec une grce toute flamande, faisait  Porthos des
boucles doreilles avec des doubles cerises, et Porthos riait
amoureusement, comme Samson devant Dalila.

Planchet serra la main de dArtagnan et courut vers la tonnelle.

Rendons  Porthos cette justice quil ne se drangea pas... Sans
doute il ne croyait pas mal faire.

Trchen non plus ne se drangea pas, ce qui indisposa Planchet;
mais il avait vu assez de beau monde dans sa boutique pour faire
bonne contenance devant un dsagrment.

Planchet prit le bras de Porthos et lui proposa daller voir les
chevaux.

Porthos dit quil tait fatigu.

Planchet proposa au baron du Vallon de goter dun noyau quil
faisait lui mme et qui navait pas son pareil.

Le baron accepta.

Cest ainsi que, toute la journe, Planchet sut occuper son
ennemi. Il sacrifia son buffet  son amour-propre.

DArtagnan revint deux heures aprs.

-- Tout est dispos, dit-il; jai vu Sa Majest un moment au
dpart pour la chasse: le roi nous attend ce soir.

-- Le roi mattend! cria Porthos en se redressant.

Et, il faut bien lavouer, car cest une onde mobile que le coeur
de lhomme,  partir de ce moment, Porthos ne regarda plus
Mme Trchen avec cette grce touchante qui avait amolli le coeur
de lAnversoise.

Planchet chauffa de son mieux ces dispositions ambitieuses. Il
raconta ou plutt repassa toutes les splendeurs du dernier rgne;
les batailles, les siges, les crmonies. Il dit le luxe des
Anglais, les aubaines conquises par les trois braves compagnons,
dont dArtagnan, le plus humble au dbut, avait fini par devenir
le chef.

Il enthousiasma Porthos en lui montrant sa jeunesse vanouie; il
vanta comme il put la chastet de ce grand seigneur et sa religion
 respecter lamiti; il fut loquent, il fut adroit. Il charma
Porthos, fit trembler Trchen et fit rver dArtagnan.

 six heures, le mousquetaire ordonna de prparer les chevaux et
fit habiller Porthos.

Il remercia Planchet de sa bonne hospitalit, lui glissa quelques
mots vagues dun emploi quon pourrait lui trouver  la Cour, ce
qui grandit immdiatement Planchet dans lesprit de Trchen, o le
pauvre picier, si bon, si gnreux, si dvou avait baiss depuis
lapparition et le parallle de deux grands seigneurs.

Car les femmes sont ainsi faites: elles ambitionnent ce quelles
nont pas; elles ddaignent ce quelles ambitionnaient, quand
elles lont.

Aprs avoir rendu ce service  son ami Planchet dArtagnan dit 
Porthos tout bas:

-- Vous avez, mon ami, une bague assez jolie  votre doigt.

-- Trois cents pistoles, dit Porthos.

-- Mme Trchen gardera bien mieux votre souvenir si vous lui
laissez cette bague-l, rpliqua dArtagnan.

Porthos hsita.

-- Vous trouvez quelle nest pas assez belle? dit le
mousquetaire. Je vous comprends; un grand seigneur comme vous ne
va pas loger chez un ancien serviteur sans payer grassement
lhospitalit; mais, croyez-moi Planchet a un si bon coeur, quil
ne remarquera pas que vous avez cent mille livres de rente.

-- Jai bien envie, dit Porthos gonfl par ce discours, de donner
 Mme Trchen ma petite mtairie de Bracieux; cest aussi une
jolie bague au doigt... douze arpents.

-- Cest trop, mon bon Porthos, trop pour le moment... Gardez cela
pour plus tard.

Il lui ta le diamant du doigt, et, sapprochant de Trchen:

-- Madame, dit-il, M. le baron ne sait comment vous prier
daccepter, pour lamour de lui, cette petite bague. M. du Vallon
est un des hommes les plus gnreux et les plus discrets que je
connaisse. Il voulait vous offrir une mtairie quil possde 
Bracieux; je len ai dissuad.

-- Oh! fit Trchen dvorant le diamant du regard.

-- Monsieur le baron! scria Planchet attendri.

-- Mon bon ami! balbutia Porthos, charm davoir t si bien
traduit par dArtagnan.

Toutes ces exclamations, se croisant, firent un dnouement
pathtique  la journe, qui pouvait se terminer dune faon
grotesque.

Mais dArtagnan tait l, et partout, lorsque dArtagnan avait
command, les choses navaient fini que selon son got et son
dsir.

On sembrassa. Trchen, rendue  elle-mme par la magnificence du
baron, se sentit  sa place, et noffrit quun front timide et
rougissant au grand seigneur avec lequel elle se familiarisait si
bien la veille.

Planchet lui-mme fut pntr dhumilit.

En veine de gnrosit, le baron Porthos aurait volontiers vid
ses poches dans les mains de la cuisinire et de Clestin.

Mais dArtagnan larrta.

--  mon tour, dit-il.

Et il donna une pistole  la femme et deux  lhomme.

Ce furent des bndictions  rjouir le coeur dHarpagon et  le
rendre prodigue.

DArtagnan se fit conduire par Planchet jusquau chteau et
introduisit Porthos dans son appartement de capitaine, o il
pntra sans avoir t aperu de ceux quil redoutait de
rencontrer.


Chapitre CXLVII -- La prsentation de Porthos


Le soir mme,  sept heures, le roi donnait audience  un
ambassadeur des Provinces-Unies dans le grand salon.

Laudience dura un quart dheure.

Aprs quoi, il reut les nouveaux prsents et quelques dames qui
passrent les premires.

Dans un coin du salon, derrire la colonne, Porthos et dArtagnan
sentretenaient en attendant leur tour.

-- Savez-vous la nouvelle? dit le mousquetaire  son ami.

-- Non.

-- Eh bien! regardez-le.

Porthos se haussa sur la pointe des pieds et vit M. Fouquet en
habit de crmonie qui conduisait Aramis au roi.

-- Aramis! dit Porthos.

-- Prsent au roi par M. Fouquet.

-- Ah! fit Porthos.

-- Pour avoir fortifi Belle-le, continua dArtagnan.

-- Et moi?

-- Vous? Vous, comme javais lhonneur de vous le dire, vous tes
le bon Porthos, la bont du Bon Dieu; aussi vous prie-t-on de
garder un peu Saint Mand.

-- Ah! rpta Porthos.

-- Mais je suis l heureusement, dit dArtagnan, et ce sera mon
tour tout  lheure.

En ce moment, Fouquet sadressait au roi:

-- Sire, dit-il, jai une faveur  demander  Votre Majest.
M. dHerblay nest pas ambitieux, mais il sait quil peut tre
utile. Votre Majest a besoin davoir un agent  Rome et de
lavoir puissant; nous pouvons avoir un chapeau pour M. dHerblay.

Le roi fit un mouvement.

-- Je ne demande pas souvent  Votre Majest, dit Fouquet.

-- Cest un cas, rpondit le roi, qui traduisait toujours ainsi
ses hsitations.

 ce mot, nul navait rien  rpondre.

Fouquet et Aramis se regardrent.

Le roi reprit:

-- M. dHerblay peut aussi nous servir en France: un archevque,
par exemple.

-- Sire, objecta Fouquet avec une grce qui lui tait
particulire, Votre Majest comble M. dHerblay: larchevch peut
tre dans les bonnes grces du roi le complment du chapeau; lun
nexclut pas lautre.

Le roi admira la prsence desprit et sourit.

-- DArtagnan net pas mieux rpondu, dit-il.

Il net pas plutt prononc ce nom, que dArtagnan parut.

-- Votre Majest mappelle? dit-il.

Aramis et Fouquet firent un pas pour sloigner.

-- Permettez, Sire, dit vivement dArtagnan, qui dmasqua Porthos,
permettez que je prsente  Votre Majest M. le baron du Vallon,
lun des plus braves gentilshommes de France.

Aramis,  laspect de Porthos, devint ple; Fouquet crispa ses
poings sous ses manchettes.

DArtagnan leur sourit  tous deux, tandis que Porthos
sinclinait, visiblement mu, devant la majest royale.

-- Porthos ici! murmura Fouquet  loreille dAramis.

-- Chut! cest une trahison, rpliqua celui-ci.

-- Sire, dit dArtagnan, voil six ans que je devrais avoir
prsent M. du Vallon  Votre Majest; mais certains hommes
ressemblent aux toiles; ils ne vont pas sans le cortge de leurs
amis. La pliade ne se dsunit pas, voil pourquoi jai choisi,
pour vous prsenter M. du Vallon, le moment o vous verriez  ct
de lui M. dHerblay.

Aramis faillit perdre contenance. Il regarda dArtagnan dun air
superbe, comme pour accepter le dfi que celui-ci semblait lui
jeter.

-- Ah! ces messieurs sont bons amis? dit le roi.

-- Excellents, Sire, et lun rpond de lautre. Demandez 
M. de Vannes comment a t fortifie Belle-le?

Fouquet sloigna dun pas.

-- Belle-le, dit froidement Aramis, a t fortifie par Monsieur.

Et il montra Porthos, qui salua une seconde fois.

Louis admirait et se dfiait.

-- Oui, dit dArtagnan; mais demandez  M. le baron qui la aid
dans ses travaux?

-- Aramis, dit Porthos franchement.

Et il dsigna lvque.

Que diable signifie tout cela, pensa lvque, et quel dnouement
aura cette comdie?

-- Quoi! dit le roi, M. le cardinal... je veux dire lvque...
sappelle Aramis?

-- Nom de guerre, dit dArtagnan.

-- Nom damiti, dit Aramis.

-- Pas de modestie, scria dArtagnan: sous ce prtre, Sire, se
cache le plus brillant officier, le plus intrpide gentilhomme, le
plus savant thologien de votre royaume.

Louis leva la tte.

-- Et un ingnieur! dit-il en admirant la physionomie, rellement
admirable alors, dAramis.

-- Ingnieur par occasion, Sire, dit celui-ci.

-- Mon compagnon aux mousquetaires, Sire, dit avec chaleur
dArtagnan, lhomme dont les conseils ont aid plus de cent fois
les desseins des ministres de votre pre... M. dHerblay, en un
mot, qui, avec M. du Vallon, moi et M. le comte de La Fre, connu
de Votre Majest... formait ce quadrille dont plusieurs ont parl
sous le feu roi et pendant votre minorit.

-- Et qui a fortifi Belle-le, rpta le roi avec un accent
profond.

Aramis savana.

-- Pour servir le fils, dit-il, comme jai servi le pre.

DArtagnan regarda bien Aramis, tandis quil profrait ces
paroles. Il y dmla tant de respect vrai, tant de chaleureux
dvouement, tant de conviction incontestable, que lui, lui,
dArtagnan, lternel douteur, lui, linfaillible, il y fut pris.

-- On na pas un tel accent lorsquon ment, dit-il.

Louis fut pntr.

-- En ce cas, dit-il  Fouquet, qui attendait avec anxit le
rsultat de cette preuve, le chapeau est accord. Monsieur
dHerblay, je vous donne ma parole pour la premire promotion.
Remerciez M. Fouquet.

Ces mots furent entendus par Colbert, dont ils dchirrent le
coeur. Il sortit prcipitamment de la salle.

-- Vous, monsieur du Vallon, dit le roi, demandez... Jaime 
rcompenser les serviteurs de mon pre.

-- Sire, dit Porthos...

Et il ne put aller plus loin.

-- Sire, scria dArtagnan, ce digne gentilhomme est interdit par
la majest de votre personne, lui qui a soutenu firement le
regard et le feu de mille ennemis. Mais je sais ce quil pense, et
moi, plus habitu  regarder le soleil... je vais vous dire sa
pense: il na besoin de rien, il ne dsire que le bonheur de
contempler Votre Majest pendant un quart dheure.

-- Vous soupez avec moi ce soir, dit le roi en saluant Porthos
avec un gracieux sourire.

Porthos devint cramoisi de joie et dorgueil.

Le roi le congdia, et dArtagnan le poussa dans la salle aprs
lavoir embrass.

-- Mettez-vous prs de moi  table, dit Porthos  son oreille.

-- Oui, mon ami.

-- Aramis me boude, nest-ce pas?

-- Aramis ne vous a jamais tant aim. Songez donc que je viens de
lui faire avoir le chapeau de cardinal.

-- Cest vrai, dit Porthos.  propos, le roi aime-t-il quon mange
beaucoup  sa table?

-- Cest le flatter, dit dArtagnan, car il possde un royal
apptit.

-- Vous menchantez, dit Porthos.


Chapitre CXLVIII -- Explications


Aramis avait fait habilement une conversion pour aller trouver
dArtagnan et Porthos.

Il arriva prs de ce dernier derrire la colonne, et, lui serrant
la main:

-- Vous vous tes chapp de ma prison? lui dit-il.

-- Ne le grondez pas, dit dArtagnan; cest moi, cher Aramis, qui
lui ai donn la clef des champs.

-- Ah! mon ami, rpliqua Aramis en regardant Porthos, est-ce que
vous auriez attendu avec moins de patience?

DArtagnan vint au secours de Porthos, qui soufflait dj.

-- Vous autres, gens dglise, dit-il  Aramis, vous tes de
grands politiques. Nous autres gens dpe, nous allons au but.
Voici le fait. Jtais all visiter ce cher Baisemeaux.

Aramis dressa loreille.

-- Tiens! dit Porthos, vous me faites souvenir que jai une lettre
de Baisemeaux pour vous, Aramis.

Et Porthos tendit  lvque la lettre que nous connaissons.

Aramis demanda la permission de la lire, et la lut, sans que
dArtagnan part un moment gn par cette circonstance quil avait
prvue tout entire.

Du reste, Aramis lui-mme fit si bonne contenance que dArtagnan
ladmira plus que jamais.

La lettre lue, Aramis la mit dans sa poche dun air parfaitement
calme.

-- Vous disiez donc, cher capitaine? dit-il.

-- Je disais, continua le mousquetaire, que jtais all rendre
visite  Baisemeaux pour le service.

-- Pour le service? dit Aramis.

-- Oui, fit dArtagnan. Et naturellement, nous parlmes de vous et
de nos amis. Je dois dire que Baisemeaux me reut froidement. Je
pris cong. Or, comme je revenais, un soldat maborda et me dit il
me reconnaissait sans doute malgr mon habit de ville: Capitaine
voulez-vous mobliger en me lisant le nom crit sur cette
enveloppe? Et je lus: _ M. du Vallon,  Saint-Mand chez
M. Fouquet._ Pardieu! me dis-je, Porthos nest pas retourn,
comme je le pensais,  Pierrefonds ou  Belle-le, Porthos est 
Saint-Mand chez M. Fouquet. M. Fouquet nest pas  Saint-Mand.
Porthos est donc seul, ou avec Aramis, allons voir Porthos. Et
jallai voir Porthos.

-- Trs bien! dit Aramis rveur.

-- Vous ne maviez pas cont cela, fit Porthos.

-- Je nen ai pas eu le temps, mon ami.

-- Et vous emmentes Porthos  Fontainebleau?

-- Chez Planchet.

-- Planchet demeure  Fontainebleau? dit Aramis.

-- Oui, prs du cimetire! scria Porthos tourdiment.

-- Comment, prs du cimetire? fit Aramis souponneux.

Allons, bon! pensa le mousquetaire, profitons de la bagarre,
puisquil y a bagarre.

-- Oui, du cimetire, dit Porthos. Planchet, certainement, est un
excellent garon qui fait dexcellentes confitures, mais il a des
fentres qui donnent sur le cimetire. Cest attristant! Ainsi ce
matin...

-- Ce matin?... dit Aramis de plus en plus agit.

DArtagnan tourna le dos et alla tambouriner sur la vitre un petit
air de marche.

-- Ce matin, continua Porthos, nous avons vu enterrer un chrtien.

-- Ah! ah!

-- Cest attristant! Je ne vivrais pas, moi, dans une maison do
lon voit continuellement des morts. Au contraire, dArtagnan
parat aimer beaucoup cela.

-- Ah! dArtagnan a vu?

-- Il na pas vu, il a dvor des yeux.

Aramis tressaillit et se retourna pour regarder le mousquetaire;
mais celui ci tait dj en grande conversation avec de Saint-
Aignan.

Aramis continua dinterroger Porthos; puis, quand il eut exprim
tout le jus de ce citron gigantesque, il en jeta lcorce.

Il retourna vers son ami dArtagnan et, lui frappant sur lpaule:

-- Ami, dit-il, quand de Saint-Aignan se fut loign, car le
souper du roi tait annonc.

-- Cher ami, rpliqua dArtagnan.

-- Nous ne soupons point avec le roi, nous autres.

-- Si fait; moi, je soupe.

-- Pouvez-vous causer dix minutes avec moi?

-- Vingt. Il en faut tout autant pour que Sa Majest se mette 
table.

-- O voulez-vous que nous causions?

-- Mais ici, sur ces bancs: le roi parti, lon peut sasseoir, et
la salle est vide.

-- Asseyons-nous donc.

Ils sassirent. Aramis prit une des mains de dArtagnan;

-- Avouez-moi, cher ami, dit-il, que vous avez engag Porthos  se
dfier un peu de moi?

-- Je lavoue, mais non pas comme vous lentendez. Jai vu Porthos
sennuyer  la mort, et jai voulu, en le prsentant au roi, faire
pour lui et pour vous ce que jamais vous ne ferez vous-mme.

-- Quoi?

-- Votre loge.

-- Vous lavez fait noblement merci!

-- Et je vous ai approch le chapeau qui se reculait.

-- Ah! je lavoue, dit Aramis avec un singulier sourire; en
vrit, vous tes un homme unique pour faire la fortune de vos
amis.

-- Vous voyez donc que je nai agi que pour faire celle de
Porthos.

-- Oh! je men chargeais de mon ct; mais vous avez le bras plus
long que nous.

Ce fut au tour de dArtagnan de sourire.

-- Voyons, dit Aramis, nous nous devons la vrit: maimez-vous
toujours, mon cher dArtagnan?

-- Toujours comme autrefois, rpliqua dArtagnan sans trop se
compromettre par cette rponse.

-- Alors, merci, et franchise entire, dit Aramis; vous veniez 
Belle-le pour le roi?

-- Pardieu.

-- Vous vouliez donc nous enlever le plaisir doffrir Belle-le
toute fortifie au roi?

-- Mais, mon ami, pour vous ter le plaisir, il et fallu dabord
que je fusse instruit de votre intention.

-- Vous veniez  Belle-le sans rien savoir?

-- De vous, oui! Comment diable voulez-vous que je me figure
Aramis devenu ingnieur au point de fortifier comme Polybe ou
Archimde?

-- Cest pourtant vrai. Cependant vous mavez devin l-bas?

-- Oh! oui.

-- Et Porthos aussi?

-- Trs cher, je nai pas devin quAramis ft ingnieur. Je nai
pu deviner que Porthos le ft devenu. Il y a un Latin qui a dit:
On devient orateur, on nat pote. Mais il na jamais dit: On
nat Porthos, et lon devient ingnieur.

-- Vous avez toujours un charmant esprit, dit froidement Aramis.
Je poursuis.

-- Poursuivez.

-- Quand vous avez tenu notre secret, vous vous tes ht de le
venir dire au roi?

-- Jai dautant plus couru, mon bon ami, que je vous ai vu courir
plus fort. Lorsquun homme pesant deux cent cinquante-huit livres,
comme Porthos, court la poste, quand un prlat goutteux pardon,
cest vous qui me lavez dit, quand un prlat brle le chemin, je
suppose, moi, que ces deux amis, qui nont pas voulu me prvenir,
avaient des choses de la dernire consquence  me cacher, et, ma
foi! je cours... je cours aussi vite que ma maigreur et labsence
de goutte me le permettent.

-- Cher ami, navez-vous pas rflchi que vous pouviez me rendre,
 moi et  Porthos, un triste service?

-- Je lai bien pens; mais vous maviez fait jouer, Porthos et
vous, un triste rle  Belle-le.

-- Pardonnez-moi, dit Aramis.

-- Excusez-moi, dit dArtagnan.

-- En sorte, poursuivit Aramis, que vous savez tout maintenant?

-- Ma foi, non.

-- Vous savez que jai d faire prvenir tout de suite M. Fouquet,
pour quil vous prvnt prs du roi?

-- Cest l lobscur.

-- Mais non. M. Fouquet a des ennemis, vous le reconnaissez?

-- Oh! oui.

-- Il en a un surtout.

-- Dangereux?

-- Mortel! Eh bien! pour combattre linfluence de cet ennemi,
M. Fouquet a d faire preuve, devant le roi, dun grand dvouement
et de grands sacrifices. Il a fait une surprise  Sa Majest en
lui offrant Belle-le. Vous, arrivant le premier  Paris, la
surprise tait dtruite. Nous avions lair de cder  la crainte.

-- Je comprends.

-- Voil tout le mystre, dit Aramis, satisfait davoir convaincu
le mousquetaire.

-- Seulement, dit celui-ci, plus simple tait de me tirer 
quartier  Belle-le pour me dire: Cher amis, nous fortifions
Belle-le-en-Mer pour loffrir au roi. Rendez-nous le service de
nous dire pour qui vous agissez. tes-vous lami de M. Colbert ou
celui de M. Fouquet? Peut-tre neuss-je rien rpondu; mais vous
eussiez ajout: tes-vous mon ami? Jaurais dit: Oui.

Aramis pencha la tte.

-- De cette faon, continua dArtagnan, vous me paralysiez, et je
venais dire au roi: Sire, M. Fouquet fortifie Belle-le, et trs
bien; mais voici un mot que M. le gouverneur de Belle-le ma
donn pour Votre Majest. ou bien: Voici une visite de
M. Fouquet  lendroit de ses intentions. Je ne jouais pas un sot
rle; vous aviez votre surprise, et nous navions pas besoin de
loucher en nous regardant.

-- Tandis, rpliqua Aramis, quaujourdhui vous avez agi tout 
fait en ami de M. Colbert. Vous tes donc son ami?

-- Ma foi, non! scria le capitaine. M. Colbert est un cuistre,
et je le hais comme je hassais Mazarin, mais sans le craindre.

-- Eh bien! moi, dit Aramis, jaime M. Fouquet, et je suis  lui.
Vous connaissez ma position... Je nai pas de bien... M. Fouquet
ma fait avoir des bnfices, un vch; M. Fouquet ma oblig
comme un galant homme, et je me souviens assez du monde pour
apprcier les bons procds. Donc, M. Fouquet ma gagn le coeur,
et je me suis mis  son service.

-- Rien de mieux. Vous avez l un bon matre.

Aramis se pina les lvres.

-- Le meilleur, je crois, de tous ceux quon pourrait avoir.

Puis il fit une pause.

DArtagnan se garda bien de linterrompre.

-- Vous savez sans doute de Porthos comment il sest trouv ml 
tout ceci?

-- Non, dit dArtagnan; je suis curieux, cest vrai, mais je ne
questionne jamais un ami quand il veut me cacher son vritable
secret.

-- Je men vais vous le dire.

-- Ce nest pas la peine si la confidence mengage.

-- Oh! ne craignez rien; Porthos est lhomme que jai aim le
plus, parce quil est simple et bon; Porthos est un esprit droit.
Depuis que je suis vque, je recherche les natures simples, qui
me font aimer la vrit, har lintrigue.

DArtagnan se caressa la moustache.

-- Jai vu et recherch Porthos; il tait oisif, sa prsence me
rappelait mes beaux jours dautrefois, sans mengager  mal faire
au prsent. Jai appel Porthos  Vannes. M. Fouquet, qui maime,
ayant su que Porthos maimait, lui a promis lordre  la premire
promotion; voil tout le secret.

-- Je nen abuserai pas, dit dArtagnan.

-- Je le sais bien, cher ami; nul na plus que vous de rel
honneur.

-- Je men flatte, Aramis.

-- Maintenant...

Et le prlat regarda son ami jusquau fond de lme.

-- Maintenant, causons de nous pour nous. Voulez vous devenir un
des amis de M. Fouquet? Ne minterrompez pas avant de savoir ce
que cela veut dire.

-- Jcoute.

-- Voulez-vous devenir marchal de France, pair duc, et possder
un duch dun million?

-- Mais, mon ami, rpliqua dArtagnan, pour obtenir tout cela, que
faut-il faire?

-- tre lhomme de M. Fouquet.

-- Moi, je suis lhomme du roi, cher ami.

-- Pas exclusivement, je suppose?

-- Oh! dArtagnan nest quun.

-- Vous avez, je le prsume, une ambition, comme un grand coeur
que vous tes.

-- Mais, oui.

-- Eh bien?

-- Eh bien! je dsire tre marchal de France; mais le roi me fera
marchal, duc, pair; le roi me donnera tout cela.

Aramis attacha sur dArtagnan son limpide regard.

-- Est-ce que le roi nest pas le matre? dit dArtagnan.

-- Nul ne le conteste; mais Louis XIII tait aussi le matre.

-- Oh! mais, cher ami, entre Richelieu et Louis XIII il ny avait
pas un M. dArtagnan, dit tranquillement le mousquetaire.

-- Autour du roi, fit Aramis, il est bien des pierres
dachoppement.

-- Pas pour le roi?

-- Sans doute; mais...

-- Tenez, Aramis, je vois que tout le monde pense  soi et jamais
 ce petit prince; moi, je me soutiendrai en le soutenant.

-- Et lingratitude?

-- Les faibles en ont peur!

-- Vous tes bien sr de vous.

-- Je crois que oui.

-- Mais le roi peut navoir plus besoin de vous.

-- Au contraire, je crois quil en aura plus besoin que jamais;
et, tenez, mon cher, sil fallait arrter un nouveau Cond, qui
larrterait? Ceci... ceci seul en France.

Et dArtagnan frappa son pe.

-- Vous avez raison, dit Aramis en plissant.

Et il se leva et serra la main de dArtagnan.

-- Voici le dernier appel du souper, dit le capitaine des
mousquetaires; vous permettez...

Aramis passa son bras au cou du mousquetaire, et lui dit:

-- Un ami comme vous est le plus beau joyau de la couronne royale.

Puis ils se sparrent.

Je le disais bien, pensa dArtagnan, quil y avait quelque
chose.

Il faut se hter de mettre le feu aux poudres, dit Aramis;
dArtagnan a vent la mche.


Chapitre CXLIX -- Madame et de Guiche


Nous avons vu que le comte de Guiche tait sorti de la salle le
jour o Louis XIV avait offert avec tant de galanterie  La
Vallire les merveilleux bracelets gagns  la loterie.

Le comte se promena quelque temps hors du palais lesprit dvor
par mille soupons et mille inquitudes.

Puis on le vit guettant sur la terrasse, en face des quinconces,
le dpart de Madame.

Une grosse demi-heure scoula. Seul,  ce moment, le comte ne
pouvait avoir de bien divertissantes ides.

Il tira ses tablettes de sa poche, et se dcida, aprs mille
hsitations  crire ces mots:

Madame, je vous supplie de maccorder un moment dentretien. Ne
vous alarmez pas de cette demande qui na rien dtranger au
profond respect avec lequel je suis, etc., etc.

Il signait cette singulire supplique plie en billet damour,
quand il vit sortir du chteau plusieurs femmes, puis des hommes,
presque tout le cercle de la reine, enfin.

Il vit La Vallire elle-mme, puis Montalais causant avec
Malicorne.

Il vit jusquau dernier des convis qui tout  lheure peuplaient
le cabinet de la reine mre.

Madame ntait point passe; il fallait cependant quelle
traverst cette cour pour rentrer chez elle, et, de la terrasse,
de Guiche plongeait dans cette cour.

Enfin, il vit Madame sortir avec deux pages qui portaient des
flambeaux. Elle marchait vite, et, arrive  sa porte, elle cria.

-- Pages, quon aille sinformer de M. le comte de Guiche. Il doit
me rendre compte dune commission. Sil est libre, quon le prie
de passer chez moi.

De Guiche demeura muet et cach dans son ombre; mais, sitt que
Madame fut rentre, il slana de la terrasse en bas les degrs;
il prit lair le plus indiffrent pour se faire rencontrer par les
pages, qui couraient dj vers son logement.

Ah! Madame me fait chercher! se dit-il tout mu.

Et il serra son billet, dsormais inutile.

-- Comte, dit un des pages en lapercevant, nous sommes heureux de
vous rencontrer.

-- Quy a-t-il, messieurs?

-- Un ordre de Madame.

-- Un ordre de Madame? fit de Guiche dun air surpris.

-- Oui, comte, Son Altesse Royale vous demande; vous lui devez,
nous a-t elle dit, compte dune commission. tes-vous libre?

-- Je suis tout entier aux ordres de Son Altesse Royale.

-- Veuillez donc nous suivre.

Mont chez la princesse, de Guiche la trouva ple et agite.

 la porte se tenait Montalais, un peu inquite de ce qui se
passait dans lesprit de sa matresse.

De Guiche parut.

-- Ah! cest vous, monsieur de Guiche, dit Madame; entrez, je vous
prie... Mademoiselle de Montalais, votre service est fini.

Montalais, encore plus intrigue, salua et sortit.

Les deux interlocuteurs restrent seuls.

Le comte avait tout lavantage: ctait Madame qui lavait appel
 un rendez-vous. Mais, cet avantage, comment tait-il possible au
comte den user? Ctait une personne si fantasque que Madame!
ctait un caractre si mobile que celui de Son Altesse Royale!

Elle le fit bien voir; car abordant soudain la conversation:

-- Eh bien! dit-elle, navez-vous rien  me dire?

Il crut quelle avait devin sa pense; il crut; ceux qui aiment
sont ainsi faits; ils sont crdules et aveugles comme des potes
ou des prophtes; il crut quelle savait le dsir quil avait de
la voir, et le sujet de ce dsir.

-- Oui, bien, madame, dit-il, et je trouve cela fort trange.

-- Laffaire des bracelets, scria-t-elle vivement, nest-ce pas?

-- Oui, madame.

-- Vous croyez le roi amoureux? Dites.

De Guiche la regarda longuement; elle baissa les yeux sous ce
regard qui allait jusquau coeur.

-- Je crois, dit-il, que le roi peut avoir eu le dessein de
tourmenter quelquun ici; le roi, sans cela, ne se montrerait pas
empress comme il est; il ne risquerait pas de compromettre de
gaiet de coeur une jeune fille jusqualors inattaquable.

-- Bon! cette effronte? dit hautement la princesse.

-- Je puis affirmer  Votre Altesse Royale, dit de Guiche avec une
fermet respectueuse, que Mlle de La Vallire est aime dun homme
quil convient de respecter, car cest un galant homme.

-- Oh! Bragelonne, peut-tre?

-- Mon ami. Oui, madame.

-- Eh bien! quand il serait votre ami, quimporte au roi?

-- Le roi sait que Bragelonne est fianc  Mlle de La Vallire;
et, comme Raoul a servi le roi bravement, le roi nira pas causer
un malheur irrparable.

Madame se mit  rire avec des clats qui firent sur de Guiche une
douloureuse impression.

-- Je vous rpte, madame, que je ne crois pas le roi amoureux de
La Vallire, et la preuve que je ne le crois pas, cest que je
voulais vous demander de qui Sa Majest peut chercher  piquer
lamour-propre dans cette circonstance. Vous qui connaissez toute
la Cour, vous maiderez  trouver dautant plus assurment, que,
dit-on partout, Votre Altesse Royale est fort intime avec le roi.

Madame se mordit les lvres, et, faute de bonnes raisons, elle
dtourna la conversation.

-- Prouvez-moi, dit-elle en attachant sur lui un de ces regards
dans lesquels lme semble passer tout entire, prouvez-moi que
vous cherchiez  minterroger, moi qui vous ai appel.

De Guiche tira gravement de ses tablettes ce quil avait crit, et
le montra.

-- Sympathie, dit-elle.

-- Oui, fit le comte avec une insurmontable tendresse, oui,
sympathie; mais, moi, je vous ai expliqu comment et pourquoi je
vous cherchais; vous, madame, vous tes encore  me dire pourquoi
vous me mandiez prs de vous.

-- Cest vrai.

Et elle hsita.

-- Ces bracelets me feront perdre la tte, dit-elle tout  coup.

-- Vous vous attendiez  ce que le roi dt vous les offrir?
rpliqua de Guiche.

-- Pourquoi pas?

-- Mais avant vous, madame, avant vous sa belle soeur, le roi
navait-il pas la reine?

-- Avant La Vallire, scria la princesse, ulcre, navait-il
pas moi? navait-il pas toute la Cour?

-- Je vous assure, madame, dit respectueusement le comte, que si
lon vous entendait parler ainsi, que si lon voyait vos yeux
rouges, et, Dieu me pardonne! cette larme qui monte  vos cils;
oh! oui! tout le monde dirait que Votre Altesse Royale est
jalouse.

-- Jalouse! dit la princesse avec hauteur; jalouse de La Vallire?

Elle sattendait  faire plier de Guiche avec ce geste hautain et
ce ton superbe.

-- Jalouse de La Vallire, oui, madame, rpta-t-il bravement.

-- Je crois, monsieur, balbutia-t-elle, que vous vous permettez de
minsulter?

-- Je ne le crois pas, madame, rpliqua le comte un peu agit,
mais rsolu  dompter cette fougueuse colre.

-- Sortez! dit la princesse au comble de lexaspration, tant le
sang-froid et le respect muet de de Guiche lui tournaient  fiel
et  rage.

De Guiche recula dun pas, fit sa rvrence avec lenteur, se
releva blanc comme ses manchettes, et, dune voix lgrement
altre:

-- Ce ntait pas la peine que je mempressasse, dit-il, pour
subir cette injuste disgrce.

Et il tourna le dos sans prcipitation.

Il navait pas fait cinq pas, que Madame slana comme une
tigresse aprs lui, le saisit par la manche, et, le retournant:

-- Ce que vous affectez de respect, dit-elle en tremblant de
fureur, est plus insultant que linsulte. Voyons, insultez-moi,
mais au moins parlez!

-- Et vous, madame, dit le comte doucement en tirant son pe,
percez-moi le coeur, mais ne me faites pas mourir  petit feu.

Au regard quil arrta sur elle, regard empreint damour, de
rsolution, de dsespoir mme, elle comprit quun homme, si calme
en apparence, se passerait lpe dans la poitrine si elle
ajoutait un mot.

Elle lui arracha le fer dentre les mains, et, serrant son bras
avec un dlire qui pouvait passer pour de la tendresse:

-- Comte, dit-elle, mnagez-moi. Vous voyez que je souffre, et
vous navez aucune piti.

Les larmes, dernire crise de cet accs, touffrent sa voix.
De Guiche, la voyant pleurer, la prit dans ses bras et la porta
jusqu son fauteuil; un moment encore, elle suffoquait.

-- Pourquoi, murmura-t-il  ses genoux, ne mavouez-vous pas vos
peines? Aimez-vous quelquun? Dites-le-moi? Jen mourrai, mais
aprs que je vous aurai soulage, console, servie mme.

-- Oh! vous maimez ainsi! rpliqua-t-elle vaincue.

-- Je vous aime  ce point, oui, madame.

Et elle lui donna ses deux mains.

-- Jaime, en effet, murmura-t-elle si bas que nul net pu
lentendre.

Lui lentendit.

-- Le roi? dit-il.

Elle secoua doucement la tte, et son sourire fut comme ces
claircies de nuages par lesquelles, aprs la tempte, on croit
voir le paradis souvrir.

-- Mais, ajouta-t-elle, il y a dautres passions dans un coeur
bien n. Lamour, cest la posie; mais la vie de ce coeur, cest
lorgueil. Comte, je suis ne sur le trne, je suis fire et
jalouse de mon rang. Pourquoi le roi rapproche-t-il de lui des
indignits?

-- Encore! fit le comte; voil que vous maltraitez cette pauvre
fille qui sera la femme de mon ami.

-- Vous tes assez simple pour croire cela, vous?

-- Si je ne le croyais pas, dit-il fort ple, Bragelonne serait
prvenu demain; oui, si je supposais que cette pauvre La Vallire
et oubli les serments quelle a faits  Raoul. Mais non, ce
serait une lchet de trahir le secret dune femme; ce serait un
crime de troubler le repos dun ami.

-- Vous croyez, dit la princesse avec un sauvage clat de rire,
que lignorance est du bonheur?

-- Je le crois, rpliqua-t-il.

-- Prouvez! prouvez donc! dit-elle vivement.

-- Cest facile: madame, on dit dans toute la Cour que le roi vous
aimait et que vous aimiez le roi.

-- Eh bien? fit-elle en respirant pniblement.

-- Eh bien! admettez que Raoul, mon ami, ft venu me dire: Oui,
le roi aime Madame; oui, le roi a touch le coeur de Madame,
jeusse peut-tre tu Raoul!

-- Il et fallu, dit la princesse avec cette obstination des
femmes qui se sentent imprenables, que M. de Bragelonne et eu des
preuves pour vous parler ainsi.

-- Toujours est-il, rpondit de Guiche en soupirant, que, nayant
pas t averti, je nai rien approfondi, et quaujourdhui mon
ignorance ma sauv la vie.

-- Vous pousseriez jusqu lgosme et la froideur, dit Madame,
que vous laisseriez ce malheureux jeune homme continuer daimer La
Vallire?

-- Jusquau jour o La Vallire me sera rvle coupable, oui,
madame.

-- Mais les bracelets?

-- Eh! madame, puisque vous vous attendiez  les recevoir du roi,
queuss-je pu dire?

Largument tait vigoureux; la princesse en fut crase. Elle ne
se releva plus ds ce moment.

Mais, comme elle avait lme pleine de noblesse, comme elle avait
lesprit ardent dintelligence, elle comprit toute la dlicatesse
de de Guiche.

Elle lut clairement dans son coeur quil souponnait le roi
daimer La Vallire, et ne voulait pas user de cet expdient
vulgaire, qui consiste  ruiner un rival dans lesprit dune
femme, en donnant  celle-ci lassurance, la certitude que ce
rival courtise une autre femme.

Elle devina quil souponnait La Vallire, et que, pour lui
laisser le temps de se convertir, pour ne pas la faire perdre 
jamais, il se rservait une dmarche directe ou quelques
observations plus nettes.

Elle lut en un mot tant de grandeur relle, tant de gnrosit
dans le coeur de son amant, quelle sentit sembraser le sien au
contact dune flamme aussi pure.

De Guiche, en restant, malgr la crainte de dplaire, un homme de
consquence et de dvouement, grandissait  ltat de hros, et la
rduisait  ltat de femme jalouse et mesquine.

Elle len aima si tendrement, quelle ne put sempcher de lui en
donner un tmoignage.

-- Voil bien des paroles perdues, dit-elle en lui prenant la
main. Soupons, inquitudes, dfiances, douleurs, je crois que
nous avons prononc tous ces noms.

-- Hlas! oui, madame.

-- Effacez-les de votre coeur comme je les chasse du mien. Comte,
que cette La Vallire aime le roi ou ne laime pas, que le roi
aime ou naime pas La Vallire, faisons,  partir de ce moment,
une distinction dans nos deux rles. Vous ouvrez de grands yeux;
je gage que vous ne me comprenez pas?

-- Vous tes si vive, madame, que je tremble toujours de vous
dplaire.

-- Voyez comme il tremble, le bel effray! dit-elle avec un
enjouement plein de charme. Oui, monsieur, jai deux rles 
jouer. Je suis la soeur du roi, la belle-soeur de sa femme.  ce
titre, ne faut-il pas que je moccupe des intrigues du mnage?
Votre avis?

-- Le moins possible, madame.

-- Daccord, mais cest une question de dignit; ensuite je suis
la femme de Monsieur.

De Guiche soupira.

-- Ce qui, dit-elle tendrement, doit vous exhorter  me parler
toujours avec le plus souverain respect.

-- Oh! scria-t-il en tombant  ses pieds, quil baisa comme ceux
dune divinit.

-- Vraiment, murmura-t-elle, je crois que jai encore un autre
rle. Je loubliais.

-- Lequel? lequel?

-- Je suis femme, dit-elle plus bas encore. Jaime.

Il se releva. Elle lui ouvrit ses bras; leurs lvres se
touchrent.

Un pas retentit derrire la tapisserie. Montalais heurta.

-- Quy a-t-il, mademoiselle? dit Madame.

-- On cherche M. de Guiche, rpondit Montalais, qui eut tout le
temps de voir le dsordre des acteurs de ces quatre rles, car
constamment de Guiche avait hroquement aussi jou le sien.


Chapitre CL -- Montalais et Malicorne


Montalais avait raison. M. de Guiche, appel partout, tait fort
expos, par la multiplication mme des affaires,  ne rpondre
nulle part.

Aussi, telle est la force des situations faibles, que Madame,
malgr son orgueil bless, malgr sa colre intrieure, ne put
rien reprocher, momentanment, du moins,  Montalais, qui venait
de violer si audacieusement la consigne quasi royale qui lavait
loigne.

De Guiche aussi perdit la tte, ou, plutt, disons-le, de Guiche
avait perdu la tte avant larrive de Montalais; car  peine eut-
il entendu la voix de la jeune fille, que, sans prendre cong de
Madame, comme la plus simple politesse lexigeait mme entre
gaux, il senfuit le coeur brlant, la tte folle, laissant la
princesse une main leve et lui faisant un geste dadieu. Cest
que de Guiche pouvait dire, comme le dit Chrubin cent ans plus
tard, quil emportait aux lvres du bonheur pour une ternit.

Montalais trouva donc les deux amants fort en dsordre: il y avait
dsordre chez celui qui senfuyait, dsordre chez celle qui
restait.

Aussi la jeune fille murmura, tout en jetant un regard
interrogateur autour delle:

-- Je crois que, cette fois, jen sais autant que la femme la plus
curieuse peut dsirer en savoir.

Madame fut tellement embarrasse de ce regard inquisiteur, que,
comme si elle et entendu lapart de Montalais, elle ne dit pas
un seul mot  sa fille dhonneur, et, baissant les yeux, rentra
dans sa chambre  coucher.

Ce que voyant, Montalais couta.

Alors elle entendit Madame qui fermait les verrous de sa chambre.

De ce moment elle comprit quelle avait sa nuit  elle, et,
faisant du ct de cette porte qui venait de se fermer un geste
assez irrespectueux, lequel voulait dire: Bonne nuit, princesse!
elle descendit retrouver Malicorne, fort occup pour le moment 
suivre de loeil un courrier tout poudreux qui sortait de chez le
comte de Guiche.

Montalais comprit que Malicorne accomplissait quelque oeuvre
dimportance; elle le laissa tendre les yeux, allonger le cou, et,
quand Malicorne en fut revenu  sa position naturelle, elle lui
frappa seulement sur lpaule.

-- Eh bien! dit Montalais, quoi de nouveau?

-- M. de Guiche aime Madame, dit Malicorne.

-- Belle nouvelle! Je sais quelque chose de plus frais, moi.

-- Et que savez-vous?

-- Cest que Madame aime M. de Guiche.

-- Lun tait la consquence de lautre.

-- Pas toujours, mon beau monsieur.

-- Cet axiome serait-il  mon adresse?

-- Les personnes prsentes sont toujours exceptes.

-- Merci, fit Malicorne. Et de lautre ct? continua-t-il en
interrogeant.

-- Le roi a voulu ce soir, aprs la loterie, voir Mlle de La
Vallire.

-- Eh bien! il la vue?

-- Non pas.

-- Comment, non pas?

-- La porte tait ferme.

-- De sorte que?...

-- De sorte que le roi sen est retourn tout penaud comme un
simple voleur qui a oubli ses outils.

-- Bien.

-- Et du troisime ct? demanda Montalais.

-- Le courrier qui arrive  M. de Guiche est envoy par
M. de Bragelonne.

-- Bon! fit Montalais en frappant dans ses mains.

-- Pourquoi, bon?

-- Parce que voil de loccupation. Si nous nous ennuyons
maintenant, nous aurons du malheur.

-- Il importe de se diviser la besogne, fit Malicorne, afin de ne
point faire confusion.

-- Rien de plus simple, rpliqua Montalais. Trois intrigues un peu
bien chauffes, un peu bien menes, donnent, lune dans lautre,
et au bas chiffre, trois billets par jour.

-- Oh! scria Malicorne en haussant les paules, vous ny pensez
pas, ma chre, trois billets en un jour, cest bon pour des
sentiments bourgeois. Un mousquetaire en service, une petite fille
au couvent, changeant le billet quotidiennement par le haut de
lchelle ou par le trou fait au mur. En un billet tient toute la
posie de ces pauvres petits coeurs-l. Mais chez nous... Oh! que
vous connaissez peu le Tendre royal, ma chre.

-- Voyons, concluez, dit Montalais impatiente. On peut venir.

-- Conclure! Je nen suis qu la narration. Jai encore trois
points.

-- En vrit, il me fera mourir, avec son flegme de Flamand!
scria Montalais.

-- Et vous, vous me ferez perdre la tte avec vos vivacits
dItalienne. Je vous disais donc que nos amoureux scriront des
volumes, mais o voulez vous en venir?

--  ceci, quaucune de nos dames ne peut garder les lettres
quelle recevra.

-- Sans aucun doute.

-- Que M. de Guiche nosera pas garder les siennes non plus.

-- Cest probable.

-- Eh bien! je garderai tout cela, moi.

-- Voil justement ce qui est impossible, dit Malicorne.

-- Et pourquoi cela?

-- Parce que vous ntes pas chez vous; que votre chambre est
commune  La Vallire et  vous; que lon pratique assez
volontiers des visites et des fouilles dans une chambre de fille
dhonneur; que je crains fort la reine, jalouse comme une
Espagnole, la reine mre, jalouse comme deux Espagnoles, et,
enfin, Madame jalouse comme dix Espagnoles.

-- Vous oubliez quelquun.

-- Qui?

-- Monsieur.

-- Je ne parlais que pour les femmes. Numrotons donc. Monsieur,
N 1.

-- N 2, de Guiche.

-- N 3, le vicomte de Bragelonne.

-- N 4, et le roi.

-- Le roi?

-- Certainement, le roi, qui sera non seulement plus jaloux, mais
encore plus puissant que tout le monde. Ah! ma chre!

-- Aprs?

-- Dans quel gupier vous tes-vous fourre!

-- Pas encore assez avant, si vous voulez my suivre.

-- Certainement que je vous y suivrai. Cependant...

-- Cependant?...

-- Tandis quil en est temps encore, je crois quil serait prudent
de retourner en arrire.

-- Et moi, au contraire, je crois que le plus prudent est de nous
mettre du premier coup  la tte de toutes ces intrigues-l.

-- Vous ny suffirez pas.

-- Avec vous, jen mnerais dix. Cest mon lment, voyez-vous.
Jtais faite pour vivre  la Cour, comme la salamandre est faite
pour vivre dans les flammes.

-- Votre comparaison ne me rassure pas le moins du monde, chre
amie. Jai entendu dire  des savants fort savants, dabord quil
ny a pas de salamandres, et quy en et-il, elles seraient
parfaitement grilles, elles seraient parfaitement rties en
sortant du feu.

-- Vos savants peuvent tre fort savants en affaires de
salamandres. Or, vos savants ne vous diront point ceci, que je
vous dis, moi: Aure de Montalais est appele  tre, avant un
mois, le premier diplomate de la Cour de France!

-- Soit, mais  la condition que jen serai le deuxime.

-- Cest dit: alliance offensive et dfensive, bien entendu.

-- Seulement, dfiez-vous des lettres.

-- Je vous les remettrai au fur et  mesure quon me les remettra.

-- Que dirons-nous au roi, de Madame?

-- Que Madame aime toujours le roi.

-- Que dirons-nous  Madame, du roi?

-- Quelle aurait le plus grand tort de ne pas le mnager.

-- Que dirons-nous  La Vallire, de Madame?

-- Tout ce que nous voudrons: La Vallire est  nous.

--  nous?

-- Doublement.

-- Comment cela?

-- Par le vicomte de Bragelonne, dabord.

-- Expliquez-vous.

-- Vous noubliez pas, je lespre, que M. de Bragelonne a crit
beaucoup de lettres  Mlle de La Vallire?

-- Je noublie rien.

-- Ces lettres, cest moi qui les recevais, cest moi qui les
cachais.

-- Et, par consquent, cest vous qui les avez?

-- Toujours.

-- O cela? ici?

-- Oh! que non pas. Je les ai  Blois, dans la petite chambre que
vous savez.

-- Petite chambre chrie, petite chambre amoureuse, antichambre du
palais que je vous ferai habiter un jour. Mais, pardon, vous dites
que toutes ces lettres sont dans cette petite chambre?

-- Oui.

-- Ne les mettiez-vous pas dans un coffret?

-- Sans doute, dans le mme coffret o je mettais les lettres que
je recevais de vous, et o je dposais les miennes quand vos
affaires ou vos plaisirs vous empchaient de venir au rendez-vous.

-- Ah! fort bien, dit Malicorne.

-- Pourquoi cette satisfaction?

-- Parce que je vois la possibilit de ne pas courir  Blois aprs
les lettres. Je les ai ici.

-- Vous avez rapport le coffret?

-- Il mtait cher, venant de vous.

-- Prenez-y garde, au moins; le coffret contient des originaux qui
auront un grand prix plus tard.

-- Je le sais parbleu bien! et voil justement pourquoi je ris, et
de tout mon coeur mme.

-- Maintenant, un dernier mot.

-- Pourquoi donc un dernier?

-- Avons-nous besoin dauxiliaires?

-- Daucun.

-- Valets, servantes?

-- Mauvais, dtestable! Vous donnerez les lettres, vous les
recevrez. Oh! pas de fiert; sans quoi, M. Malicorne et Mlle Aure,
ne faisant pas leurs affaires eux-mmes, devront se rsoudre  les
voir faire par dautres.

-- Vous avez raison; mais que se passe-t-il chez M. de Guiche?

-- Rien; il ouvre sa fentre.

-- Disparaissons.

Et tous deux disparurent; la conjuration tait noue.

La fentre qui venait de souvrir tait, en effet, celle du comte
de Guiche.

Mais, comme eussent pu le penser les ignorants, ce ntait pas
seulement pour tcher de voir lombre de Madame  travers ses
rideaux quil se mettait  cette fentre, et sa proccupation
ntait pas toute amoureuse.

Il venait, comme nous lavons dit, de recevoir un courrier; ce
courrier lui avait t envoy par de Bragelonne. De Bragelonne
avait crit  de Guiche.

Celui-ci avait lu et relu la lettre, laquelle lui avait fait une
profonde impression.

-- trange! trange! murmurait-il. Par quels moyens puissants la
destine entrane-t-elle donc les gens  leur but?

Et, quittant la fentre pour se rapprocher de la lumire, il relut
une troisime fois cette lettre, dont les lignes brlaient  la
fois son esprit et ses yeux.


Calais.

Mon cher comte,

Jai trouv  Calais M. de Wardes, qui a t bless grivement
dans une affaire avec M. de Buckingham.

Cest un homme brave, comme vous savez, que de Wardes, mais
haineux et mchant.

Il ma entretenu de vous, pour qui, dit-il, son coeur a beaucoup
de penchant; de Madame, quil trouve belle et aimable.

Il a devin votre amour pour la personne que vous savez.

Il ma aussi entretenu dune personne que jaime, et ma tmoign
le plus vif intrt en me plaignant fort, le tout avec des
obscurits qui mont effray dabord, mais que jai fini par
prendre pour les rsultats de ses habitudes de mystre.

Voici le fait:

Il aurait reu des nouvelles de la Cour. Vous comprenez que ce
nest que par M. de Lorraine.

On sentretient, disent ses nouvelles, dun changement survenu
dans laffection du roi.

Vous savez qui cela regarde.

Ensuite, disaient encore ses nouvelles, on parle dune fille
dhonneur qui donne sujet  la mdisance.

Ces phrases vagues ne mont point permis de dormir. Jai dplor
depuis hier que mon caractre droit et faible, malgr une certaine
obstination, mait laiss sans rplique  ces insinuations.

En un mot, M. de Wardes partait pour Paris; je nai point retard
son dpart avec des explications; et puis il me paraissait dur, je
lavoue, de mettre  la question un homme dont les blessures sont
 peine fermes.

Bref, il est parti  petites journes, parti pour assister, dit-
il, au curieux spectacle que la Cour ne peut manquer doffrir sous
peu de temps.

Il a ajout  ces paroles certaines flicitations, puis certaines
condolances. Je nai pas plus compris les unes que les autres.
Jtais tourdi par mes penses et par une dfiance envers cet
homme, dfiance, vous le savez mieux que personne, que je nai
jamais pu surmonter.

Mais, lui parti, mon esprit sest ouvert.

Il est impossible quun caractre comme celui de de Wardes nait
pas infiltr quelque peu de sa mchancet dans les rapports que
nous avons eus ensemble.

Il est donc impossible que dans toutes les paroles mystrieuses
que M. de Wardes ma dites, il ny ait point un sens mystrieux
dont je puisse me faire lapplication  moi ou  qui savez.

Forc que jtais de partir promptement pour obir au roi, je nai
point eu lide de courir aprs M. de Wardes pour obtenir
lexplication de ses rticences; mais je vous expdie un courrier
et vous cris cette lettre, qui vous exposera tous mes doutes.
Vous, cest moi: jai pens, vous agirez.

M. de Wardes arrivera sous peu: sachez ce quil a voulu dire, si
dj vous ne le savez.

Au reste M. de Wardes a prtendu que M. de Buckingham avait quitt
Paris, combl par Madame; cest une affaire qui met
immdiatement mis lpe  la main sans la ncessit o je crois
me trouver de faire passer le service du roi avant toute querelle.

Brlez cette lettre, que vous remet Olivain.

Qui dit Olivain, dit la sret mme.

Veuillez, je vous prie, mon cher comte, me rappeler au souvenir de
Mlle de La Vallire, dont je baise respectueusement les mains.

Vous, je vous embrasse.

Vicomte de Bragelonne.

P.-S.-- Si quelque chose de grave survenait, tout doit se prvoir,
cher ami, expdiez-moi un courrier avec ce seul mot: Venez, et
je serai  Paris, trente-six heures aprs votre lettre reue.


De Guiche soupira, replia la lettre une troisime fois, et, au
lieu de la brler, comme le lui avait recommand Raoul, il la
remit dans sa poche.

Il avait besoin de la lire et de la relire encore.

-- Quel trouble et quelle confiance  la fois, murmura le comte;
toute lme de Raoul est dans cette lettre; il y oublie le comte
de La Fre, et il y parle de son respect pour Louise! Il mavertit
pour moi, il me supplie pour lui. Ah! continua de Guiche avec un
geste menaant, vous vous mlez de mes affaires, monsieur de
Wardes? Eh bien! je vais moccuper des vtres. Quant  toi, mon
pauvre Raoul, ton coeur me laisse un dpt; je veillerai sur lui,
ne crains rien.

Cette promesse faite, de Guiche fit prier Malicorne de passer chez
lui sans retard, sil tait possible.

Malicorne se rendit  linvitation avec une vivacit qui tait le
premier rsultat de sa conversation avec Montalais.

Plus de Guiche, qui se croyait couvert, questionna Malicorne, plus
celui-ci, qui travaillait  lombre, devina son interrogateur.

Il sensuivit que, aprs un quart dheure de conversation, pendant
lequel de Guiche crut dcouvrir toute la vrit sur La Vallire et
sur le roi, il napprit absolument rien que ce quil avait vu de
ses yeux; tandis que Malicorne apprit ou devina, comme on voudra,
que Raoul avait de la dfiance  distance et que de Guiche allait
veiller sur le trsor des Hesprides.

Malicorne accepta dtre le dragon.

De Guiche crut avoir tout fait pour son ami et ne soccupa plus
que de soi.

On annona le lendemain au soir le retour de de Wardes, et sa
premire apparition chez le roi.

Aprs sa visite, le convalescent devait se rendre chez Monsieur.

De Guiche se rendit chez Monsieur avant lheure.


Chapitre CLI -- Comment de Wardes fut reu  la cour


Monsieur avait accueilli de Wardes avec cette faveur insigne que
le rafrachissement de lesprit conseille  tout caractre lger
pour la nouveaut qui arrive.

De Wardes, quen effet on navait pas vu depuis un mois, tait du
fruit nouveau. Le caresser, ctait dabord une infidlit  faire
aux anciens, et une infidlit a toujours son charme; ctait, de
plus, une rparation  lui faire,  lui. Monsieur le traita donc
on ne peut plus favorablement.

M. le chevalier de Lorraine, qui craignait fort ce rival, mais qui
respectait cette seconde nature, en tout semblable  la sienne,
plus le courage, M. le chevalier de Lorraine eut pour de Wardes
des caresses plus douces encore que nen avait eu Monsieur.

De Guiche tait l, comme nous lavons dit, mais se tenait un peu
 lcart, attendant patiemment que toutes ces embrassades fussent
termines.

De Wardes, tout en parlant aux autres, et mme  Monsieur, navait
pas perdu de Guiche de vue; son instinct lui disait quil tait l
pour lui.

Aussi alla-t-il  de Guiche aussitt quil en eut fini avec les
autres.

Tous deux changrent les compliments les plus courtois; aprs
quoi, de Wardes revint  Monsieur et aux autres gentilshommes.

Au milieu de toutes ces flicitations de bon retour on annona
Madame.

Madame avait appris larrive de de Wardes. Elle savait tous les
dtails de son voyage et de son duel avec Buckingham. Elle ntait
pas fche dtre l aux premires paroles qui devaient tre
prononces par celui quelle savait son ennemi.

Elle avait deux ou trois dames dhonneur avec elle.

De Wardes fit  Madame les plus gracieux saluts, et annona tout
dabord, pour commencer les hostilits, quil tait prt  donner
des nouvelles de M. de Buckingham  ses amis.

Ctait une rponse directe  la froideur avec laquelle Madame
lavait accueilli.

Lattaque tait vive, Madame sentit le coup sans paratre lavoir
reu. Elle jeta rapidement les yeux sur Monsieur et sur de Guiche.

Monsieur rougit, de Guiche plit.

Madame seule ne changea point de physionomie; mais, comprenant
combien cet ennemi pouvait lui susciter de dsagrments prs des
deux personnes qui lcoutaient, elle se pencha en souriant du
ct du voyageur.

Le voyageur parlait dautre chose.

Madame tait brave, imprudente mme: toute retraite la jetait en
avant. Aprs le premier serrement de coeur, elle revint au feu.

-- Avez-vous beaucoup souffert de vos blessures, monsieur
de Wardes? demanda-t-elle; car nous avons appris que vous aviez eu
la mauvaise chance dtre bless.

Ce fut au tour de de Wardes de tressaillir; il se pina les
lvres.

-- Non, madame, dit-il, presque pas.

-- Cependant, par cette horrible chaleur...

-- Lair de la mer est frais, madame, et puis javais une
consolation.

-- Oh! tant mieux!... Laquelle?

-- Celle de savoir que mon adversaire souffrait plus que moi.

-- Ah! il a t bless plus grivement que vous? Jignorais cela,
dit la princesse avec une complte insensibilit.

-- Oh! madame, vous vous trompez, ou plutt vous faites semblant
de vous tromper  mes paroles. Je ne dis pas que son corps ait
plus souffert que moi; mais son coeur tait atteint.

De Guiche comprit o tendait la lutte; il hasarda un signe 
Madame; ce signe la suppliait dabandonner la partie.

Mais elle, sans rpondre  de Guiche, sans faire semblant de le
voir, et toujours souriante:

-- Eh! quoi! demanda-t-elle, M. de Buckingham avait-il donc t
touch au coeur? Je ne croyais pas, moi, jusqu prsent, quune
blessure au coeur se pt gurir.

-- Hlas! madame, rpondit gracieusement de Wardes, les femmes
croient toutes cela, et cest ce qui leur donne sur nous la
supriorit de la confiance.

-- Ma mie, vous comprenez mal, fit le prince impatient.
M. de Wardes veut dire que le duc de Buckingham avait t touch
au coeur par autre chose que par une pe.

-- Ah! bien! bien! scria Madame. Ah! cest une plaisanterie de
M. de Wardes; fort bien; seulement je voudrais savoir si
M. de Buckingham goterait cette plaisanterie. En vrit, cest
bien dommage quil ne soit point l, monsieur de Wardes.

Un clair passa dans les yeux du jeune homme.

-- Oh! dit-il les dents serres, je le voudrais aussi, moi.

De Guiche ne bougea pas.

Madame semblait attendre quil vnt  son secours.

Monsieur hsitait.

Le chevalier de Lorraine savana et prit la parole.

-- Madame, dit-il, de Wardes sait bien que, pour un Buckingham,
tre touch au coeur nest pas chose nouvelle, et que ce quil a
dit sest vu dj.

-- Au lieu dun alli, deux ennemis, murmura Madame, deux ennemis
ligus, acharns!

Et elle changea la conversation.

Changer de conversation est, on le sait, un droit des princes, que
ltiquette ordonne de respecter.

Le reste de lentretien fut donc modr; les principaux acteurs
avaient fini leurs rles.

Madame se retira de bonne heure, et Monsieur, qui voulait
linterroger, lui donna la main.

Le chevalier craignait trop que la bonne intelligence ne stablt
entre les deux poux pour les laisser tranquillement ensemble.

Il sachemina donc vers lappartement de Monsieur pour le
surprendre  son retour, et dtruire avec trois mots toutes les
bonnes impressions que Madame aurait pu semer dans son coeur.
De Guiche fit un pas vers de Wardes, que beaucoup de gens
entouraient.

Il lui indiquait ainsi le dsir de causer avec lui. De Wardes lui
fit, des yeux et de la tte, signe quil le comprenait.

Ce signe, pour les trangers, navait rien que damical.

Alors de Guiche put se retourner et attendre.

Il nattendit pas longtemps. De Wardes, dbarrass de ses
interlocuteurs, sapprocha de de Guiche, et tous deux, aprs un
nouveau salut, se mirent  marcher cte  cte.

-- Vous avez fait un bon retour, mon cher de Wardes? dit le comte.

-- Excellent, comme vous voyez.

-- Et vous avez toujours lesprit trs gai?

-- Plus que jamais.

-- Cest un grand bonheur.

-- Que voulez-vous! tout est si bouffon dans ce monde, tout est si
grotesque autour de nous!

-- Vous avez raison.

-- Ah! vous tes donc de mon avis?

-- Parbleu! Et vous nous apportez des nouvelles de l-bas?

-- Non, ma foi! jen viens chercher ici.

-- Parlez. Vous avez cependant vu du monde  Boulogne, un de nos
amis, et il ny a pas si longtemps de cela.

-- Du monde... de... de nos amis?...

-- Vous avez la mmoire courte.

-- Ah! cest vrai: Bragelonne?

-- Justement.

-- Qui allait en mission prs du roi Charles?

-- Cest cela. Eh bien! ne vous a-t-il pas dit, ou ne lui avez-
vous pas dit?...

-- Je ne sais trop ce que je lui ai dit, je vous lavoue, mais ce
que je ne lui ai pas dit, je le sais.

De Wardes tait la finesse mme. Il sentait parfaitement, 
lattitude de de Guiche, attitude pleine de froideur, de dignit,
que la conversation prenait une mauvaise tournure. Il rsolut de
se laisser aller  la conversation et de se tenir sur ses gardes.

-- Quest-ce donc, sil vous plat, que cette chose que vous ne
lui avez pas dite? demanda de Guiche.

-- Eh bien! la chose concernant La Vallire.

-- La Vallire... Quest-ce que cela? et quelle est cette chose si
trange que vous lavez sue l-bas, vous, tandis que Bragelonne,
qui tait ici, ne la pas sue, lui?

-- Est-ce srieusement que vous me faites cette question?

-- On ne peut plus srieusement.

-- Quoi! vous, homme de cour, vous, vivant chez Madame, vous, le
commensal de la maison, vous, lami de Monsieur, vous, le favori
de notre belle princesse?

De Guiche rougit de colre.

-- De quelle princesse parlez-vous? demanda-t-il.

-- Mais je nen connais quune, mon cher. Je parle de Madame. Est-
ce que vous avez une autre princesse au coeur? Voyons.

De Guiche allait se lancer; mais il vit la feinte.

Une querelle tait imminente entre les deux jeunes gens. De Wardes
voulait seulement la querelle au nom de Madame, tandis que
de Guiche ne lacceptait quau nom de La Vallire. Ctait, 
partir de ce moment, un jeu de feintes, et qui devait durer
jusqu ce que lun deux ft touch.

De Guiche reprit donc tout son sang-froid.

-- Il nest pas le moins du monde question de Madame dans tout
ceci, mon cher de Wardes, dit de Guiche, mais de ce que vous
disiez l,  linstant mme.

-- Et que disais-je?

-- Que vous aviez cach  Bragelonne certaines choses.

-- Que vous savez aussi bien que moi, rpliqua de Wardes.

-- Non, dhonneur!

-- Allons donc!

-- Si vous me le dites, je le saurai; mais non autrement, je vous
jure!

-- Comment! jarrive de l-bas, de soixante lieues; vous navez
pas boug dici; vous avez vu de vos yeux, vous, ce que la
renomme ma rapport l-bas, elle, et je vous entends me dire
srieusement que vous ne savez pas? oh! comte, vous ntes pas
charitable.

-- Ce sera comme il vous plaira, de Wardes; mais, je vous le
rpte, je ne sais rien.

-- Vous faites le discret, cest prudent.

-- Ainsi, vous ne me direz rien, pas plus  moi qu Bragelonne?

-- Vous faites la sourde oreille, je suis bien convaincu que
Madame ne serait pas si matresse delle-mme que vous.

Ah! double hypocrite, murmura de Guiche, te voil revenu sur ton
terrain.

-- Eh bien! alors, continua de Wardes, puisquil nous est si
difficile de nous entendre sur La Vallire et Bragelonne, causons
de vos affaires personnelles.

-- Mais, dit de Guiche, je nai point daffaires personnelles,
moi. Vous navez rien dit de moi, je suppose,  Bragelonne, que
vous ne puissiez me redire,  moi?

-- Non. Mais, comprenez-vous, de Guiche? cest quautant je suis
ignorant sur certaines choses, autant je suis ferr sur dautres.
Sil sagissait, par exemple, de vous parler des relations de
M. de Buckingham  Paris, comme jai fait le voyage avec le duc,
je pourrais vous dire les choses les plus intressantes. Voulez-
vous que je vous les dise?

De Guiche passa sa main sur son front moite de sueur.

-- Mais, non, dit-il, cent fois non, je nai point de curiosit
pour ce qui ne me regarde pas. M. de Buckingham nest pour moi
quune simple connaissance, tandis que Raoul est un ami intime. Je
nai donc aucune curiosit de savoir ce qui est arriv 
M. de Buckingham, tandis que jai tout intrt  savoir ce qui est
arriv  Raoul.

--  Paris?

-- Oui,  Paris ou  Boulogne. Vous comprenez, moi, je suis
prsent: si quelque vnement advient, je suis l pour y faire
face; tandis que Raoul est absent et na que moi pour le
reprsenter; donc, les affaires de Raoul avant les miennes.

-- Mais Raoul reviendra.

-- Oui, aprs sa mission. En attendant, vous comprenez, il ne peut
courir de mauvais bruits sur lui sans que je les examine.

-- Dautant plus quil y restera quelque temps,  Londres, dit
de Wardes en ricanant.

-- Vous croyez? demanda navement de Guiche.

-- Parbleu! croyez-vous quon la envoy  Londres pour quil ne
fasse quy aller et en revenir? Non pas; on la envoy  Londres
pour quil y reste.

-- Ah! comte, dit de Guiche en saisissant avec force la main de
de Wardes, voici un soupon bien fcheux pour Bragelonne, et qui
justifie  merveille ce quil ma crit de Boulogne.

De Wardes redevint froid; lamour de la raillerie lavait pouss
en avant, et il avait, par son imprudence, donn prise sur lui.

-- Eh bien! voyons, qua-t-il crit? demanda-t-il.

-- Que vous lui aviez gliss quelques insinuations perfides contre
La Vallire et que vous aviez paru rire de sa grande confiance
dans cette jeune fille.

-- Oui, jai fait tout cela, dit de Wardes, et jtais prt, en le
faisant,  mentendre dire par le vicomte de Bragelonne ce que dit
un homme  un autre homme lorsque ce dernier le mcontente. Ainsi,
par exemple, si je vous cherchais une querelle,  vous, je vous
dirais que Madame, aprs avoir distingu M. de Buckingham, passe
en ce moment pour navoir renvoy le beau duc qu votre profit.

-- Oh! cela ne me blesserait pas le moins du monde, cher
de Wardes, dit de Guiche en souriant malgr le frisson qui courait
dans ses veines comme une injection de feu. Peste! une telle
faveur, cest du miel.

-- Daccord; mais, si je voulais absolument une querelle avec
vous, je chercherais un dmenti, et je vous parlerais de certain
bosquet o vous vous rencontrtes avec cette illustre princesse,
de certaines gnuflexions, de certains baisemains, et vous qui
tes un homme secret, vous, vif et pointilleux...

-- Eh bien! non, je vous jure, dit de Guiche en linterrompant
avec le sourire sur les lvres, quoiquil ft port  croire quil
allait mourir, non, je vous jure que cela ne me toucherait pas,
que je ne vous donnerais aucun dmenti. Que voulez-vous, trs cher
comte, je suis ainsi fait; pour les choses qui me regardent, je
suis de glace. Ah! cest bien autre chose lorsquil sagit dun
ami absent, dun ami qui, en partant, nous a confi ses intrts;
oh! pour cet ami, voyez-vous, de Wardes, je suis tout de feu!

-- Je vous comprends, monsieur de Guiche; mais, vous avez beau
dire, il ne peut tre question entre nous,  cette heure, ni de
Bragelonne, ni de cette jeune fille sans importance quon appelle
La Vallire.

En ce moment, quelques jeunes gens de la Cour traversaient le
salon, et, ayant dj entendu les paroles qui venaient dtre
prononces, taient  mme dentendre celles qui allaient suivre.

De Wardes sen aperut et continua tout haut:

-- Oh! si La Vallire tait une coquette comme Madame, dont les
agaceries, trs innocentes, je le veux bien, ont dabord fait
renvoyer M. de Buckingham en Angleterre, et ensuite vous ont fait
exiler, vous, car, enfin, vous vous y tes laiss prendre  ses
agaceries, nest-ce pas, monsieur?

Les gentilshommes sapprochrent, de Saint-Aignan en tte,
Manicamp aprs.

-- Eh! mon cher, que voulez-vous? dit de Guiche en riant, je suis
un fat, moi, tout le monde sait cela. Jai pris au srieux une
plaisanterie, et je me suis fait exiler. Mais jai vu mon erreur,
jai courb ma vanit aux pieds de qui de droit, et jai obtenu
mon rappel en faisant amende honorable et en me promettant  moi-
mme de me gurir de ce dfaut, et, vous le voyez, jen suis si
bien guri, que je ris maintenant de ce qui, il y a quatre jours,
me brisait le coeur. Mais, lui, Raoul, il est aim; il ne rit pas
des bruits qui peuvent troubler son bonheur, des bruits dont vous
vous tes fait linterprte quand vous saviez cependant, comte,
comme moi, comme ces messieurs, comme tout le monde, que ces
bruits ntaient quune calomnie.

-- Une calomnie! scria de Wardes, furieux de se voir pouss dans
le pige par le sang-froid de de Guiche.

-- Mais oui, une calomnie. Dame! voici sa lettre, dans laquelle il
me dit que vous avez mal parl de Mlle de La Vallire, et o il me
demande si ce que vous avez dit de cette jeune fille est vrai.
Voulez-vous que je fasse juges ces messieurs, de Wardes?

Et, avec le plus grand sang-froid, de Guiche lut tout haut le
paragraphe de la lettre qui concernait La Vallire.

-- Et, maintenant, continua de Guiche, il est bien constat pour
moi que vous avez voulu blesser le repos de ce cher Bragelonne, et
que vos propos taient malicieux.

De Wardes regarda autour de lui pour savoir sil aurait appui
quelque part; mais,  cette ide que de Wardes avait insult, soit
directement, soit indirectement, celle qui tait lidole du jour,
chacun secoua la tte, et de Wardes ne vit que des hommes prts 
lui donner tort.

-- Messieurs, dit de Guiche devinant dinstinct le sentiment
gnral, notre discussion avec M. de Wardes porte sur un sujet si
dlicat, quil est important que personne nen entende plus que
vous nen avez entendu. Gardez donc les portes, je vous prie, et
laissez-nous achever cette conversation entre nous, comme il
convient  deux gentilshommes dont lun a donn  lautre un
dmenti.

-- Messieurs! messieurs! scrirent les assistants.

-- Trouvez-vous que javais tort de dfendre Mlle de La Vallire?
dit de Guiche. En ce cas, je passe condamnation et je retire les
paroles blessantes que jai pu dire contre M. de Wardes.

-- Peste! dit de Saint-Aignan, non pas!... Mlle de La Vallire est
un ange.

-- La vertu, la puret en personne, dit Manicamp.

-- Vous voyez, monsieur de Wardes, dit de Guiche, je ne suis point
le seul qui prenne la dfense de la pauvre enfant. Messieurs, une
seconde fois, je vous supplie de nous laisser. Vous voyez quil
est impossible dtre plus calme que nous ne le sommes.

Les courtisans ne demandaient pas mieux que de sloigner; les uns
allrent  une porte, les autres  lautre.

Les deux jeunes gens restrent seuls.

-- Bien jou, dit de Wardes au comte.

-- Nest-ce pas? rpondit celui-ci.

-- Que voulez-vous? je me suis rouill en province, mon cher,
tandis que vous, ce que vous avez gagn de puissance sur vous-mme
me confond, comte; on acquiert toujours quelque chose dans la
socit des femmes; acceptez donc tous mes compliments.

-- Je les accepte.

-- Et je les retournerai  Madame.

-- Oh! maintenant, mon cher monsieur de Wardes, parlons-en aussi
haut quil vous plaira.

-- Ne men dfiez pas.

-- Oh! je vous en dfie! Vous tes connu pour un mchant homme; si
vous faites cela, vous passerez pour un lche, et Monsieur vous
fera pendre ce soir  lespagnolette de sa fentre. Parlez, mon
cher de Wardes, parlez.

-- Je suis battu.

-- Oui, mais pas encore autant quil convient.

-- Je vois que vous ne seriez pas fch de me battre  plate
couture.

-- Non, mieux encore.

-- Diable! cest que, pour le moment, mon cher comte, vous tombez
mal; aprs celle que je viens de jouer, une partie ne peut me
convenir. Jai perdu trop de sang  Boulogne: au moindre effort
mes blessures se rouvriraient, et, en vrit, vous auriez de moi
trop bon march.

-- Cest vrai, dit de Guiche, et cependant, vous avez, en
arrivant, fait montre de votre belle mine et de vos bons bras.

-- Oui, les bras vont encore, cest vrai; mais les jambes sont
faibles, et puis je nai pas tenu le fleuret depuis ce diable de
duel; et vous, jen rponds, vous vous escrimez tous les jours
pour mettre  bonne fin votre petit guet-apens.

-- Sur lhonneur, monsieur, rpondit de Guiche, voici une demi-
anne que je nai fait dexercice.

-- Non, voyez-vous, comte, toute rflexion faite, je ne me battrai
pas, pas avec vous, du moins. Jattendrai Bragelonne, puisque vous
dites que cest Bragelonne qui men veut.

-- Oh! que non pas, vous nattendrez pas Bragelonne, scria
de Guiche hors de lui; car, vous lavez dit, Bragelonne peut
tarder  revenir, et, en attendant, votre mchant esprit fera son
oeuvre.

-- Cependant, jaurai une excuse. Prenez garde!

-- Je vous donne huit jours pour achever de vous rtablir.

-- Cest dj mieux. Dans huit jours, nous verrons.

-- Oui, oui, je comprends: en huit jours, on peut chapper 
lennemi. Non, non, pas un.

-- Vous tes fou, monsieur, dit de Wardes en faisant un pas de
retraite.

-- Et vous, vous tes un misrable. Si vous ne vous battez pas de
bonne grce...

-- Eh bien?

-- Je vous dnonce au roi comme ayant refus de vous battre aprs
avoir insult La Vallire.

-- Ah! fit de Wardes, vous tes dangereusement perfide, monsieur
lhonnte homme.

-- Rien de plus dangereux que la perfidie de celui qui marche
toujours loyalement.

-- Rendez-moi mes jambes, alors, ou faites-vous saigner  blanc
pour galiser nos chances.

-- Non pas, jai mieux que cela.

-- Dites.

-- Nous monterons  cheval tous deux et nous changerons trois
coups de pistolet. Vous tirez de premire force. Je vous ai vu
abattre des hirondelles,  balle et au galop. Ne dites pas non, je
vous ai vu.

-- Je crois que vous avez raison, dit de Wardes; et, comme cela,
il est possible que je vous tue.

-- En vrit, vous me rendriez service.

-- Je ferai de mon mieux.

-- Est-ce dit?

-- Votre main.

-- La voici...  une condition, pourtant.

-- Laquelle?

-- Vous me jurez de ne rien dire ou faire dire au roi?

-- Rien, je vous le jure.

-- Je vais chercher mon cheval.

-- Et moi le mien.

-- O irons-nous?

-- Dans la plaine; je sais un endroit excellent.

-- Partons-nous ensemble?

-- Pourquoi pas?

Et tous deux, sacheminant vers les curies, passrent sous les
fentres de Madame, doucement claires; une ombre grandissait
derrire les rideaux de dentelle.

-- Voil pourtant une femme, dit de Wardes en souriant, qui ne se
doute pas que nous allons  la mort pour elle.


Chapitre CLII -- Le combat


De Wardes choisit son cheval, et de Guiche le sien.

Puis chacun le sella lui-mme avec une selle  fontes.

De Wardes navait point de pistolets. De Guiche en avait deux
paires. Il les alla chercher chez lui, les chargea, et donna le
choix  de Wardes.

De Wardes choisit des pistolets dont il stait vingt fois servi,
les mmes avec lesquels de Guiche lui avait vu tuer les
hirondelles au vol.

-- Vous ne vous tonnerez point, dit-il, que je prenne toutes mes
prcautions. Vos armes vous sont connues. Je ne fais, par
consquent, qugaliser les chances.

-- Lobservation tait inutile, rpondit de Guiche, et vous tes
dans votre droit.

-- Maintenant, dit de Wardes, je vous prie de vouloir bien maider
 monter  cheval, car jy prouve encore une certaine difficult.

-- Alors, il fallait prendre le parti  pied.

-- Non, une fois en selle, je vaux mon homme.

-- Cest bien, nen parlons plus.

Et de Guiche aida de Wardes  monter  cheval.

-- Maintenant, continua le jeune homme, dans notre ardeur  nous
exterminer, nous navons pas pris garde  une chose.

--  laquelle?

-- Cest quil fait nuit, et quil faudra nous tuer  ttons.

-- Soit, ce sera toujours le mme rsultat.

-- Cependant, il faut prendre garde  une autre circonstance, qui
est que les honntes gens ne se vont point battre sans compagnons.

-- Oh! scria de Guiche, vous tes aussi dsireux que moi de bien
faire les choses.

-- Oui; mais je ne veux point que lon puisse dire que vous mavez
assassin, pas plus que, dans le cas o je vous tuerais, je ne
veux tre accus dun crime.

-- A-t-on dit pareille chose de votre duel avec M. de Buckingham?
dit de Guiche. Il sest cependant accompli dans les mmes
conditions o le ntre va saccomplir.

-- Bon! Il faisait encore jour et nous tions dans leau jusquaux
cuisses; dailleurs, bon nombre de spectateurs taient rangs sur
le rivage et nous regardaient.

De Guiche rflchit un instant; mais cette pense qui stait dj
prsente  son esprit sy raffermit, que de Wardes voulait avoir
des tmoins pour ramener la conversation sur Madame et donner un
tour nouveau au combat.

Il ne rpliqua donc rien, et, comme de Wardes linterrogea une
dernire fois du regard, il lui rpondit par un signe de tte qui
voulait dire que le mieux tait de sen tenir o lon en tait.

Les deux adversaires se mirent, en consquence, en chemin et
sortirent du chteau par cette porte que nous connaissons pour
avoir vu tout prs delle Montalais et Malicorne.

La nuit, comme pour combattre la chaleur de la journe, avait
amass tous les nuages quelle poussait silencieusement et
lourdement de louest  lest. Ce dme, sans claircies et sans
tonnerres apparents, pesait de tout son poids sur la terre et
commenait  se trouer sous les efforts du vent, comme une immense
toile dtache dun lambris.

Les gouttes deau tombaient tides et larges sur la terre, o
elles agglomraient la poussire en globules roulants.

En mme temps, des haies qui aspiraient lorage, des fleurs
altres, des arbres chevels, sexhalaient mille odeurs
aromatiques qui ramenaient au cerveau les souvenirs doux, les
ides de jeunesse, de vie ternelle, de bonheur et damour.

-- La terre sent bien bon, dit de Wardes; cest une coquetterie de
sa part pour nous attirer  elle.

--  propos, rpliqua de Guiche, il mest venu plusieurs ides et
je veux vous les soumettre.

-- Relatives?

-- Relatives  notre combat.

-- En effet, il est temps, ce me semble, que nous nous en
occupions.

-- Sera-ce un combat ordinaire et rgl selon la coutume?

-- Voyons notre coutume?

-- Nous mettrons pied  terre dans une bonne plaine, nous
attacherons nos chevaux au premier objet venu, nous nous joindrons
sans armes, puis nous nous loignerons de cent cinquante pas
chacun pour revenir lun sur lautre.

-- Bon! cest ainsi que je tuai le pauvre Follivent, voici trois
semaines,  la Saint-Denis.

-- Pardon, vous oubliez un dtail.

-- Lequel?

-- Dans votre duel avec Follivent, vous marchtes  pied lun sur
lautre, lpe aux dents et le pistolet au poing.

-- Cest vrai.

-- Cette fois, au contraire, comme je ne puis pas marcher, vous
lavouez vous-mme, nous remontons  cheval et nous nous choquons,
le premier qui veut tirer tire.

-- Cest ce quil y a de mieux, sans doute, mais il fait nuit; il
faut compter plus de coups perdus quil ny en aurait dans le
jour.

-- Soit! Chacun pourra tirer trois coups, les deux qui seront tout
chargs, et un troisime de recharge.

--  merveille! o notre combat aura-t-il lieu?

-- Avez-vous quelque prfrence?

-- Non.

-- Vous voyez ce petit bois qui stend devant nous?

-- Le bois Rochin? Parfaitement.

-- Vous le connaissez?

--  merveille.

-- Vous savez, alors, quil a une clairire  son centre?

-- Oui.

-- Gagnons cette clairire.

-- Soit!

-- Cest une espce de champ clos naturel, avec toutes sortes de
chemins, de faux fuyants, de sentiers, de fosss, de tournants,
dalles; nous serons l  merveille.

-- Je le veux, si vous le voulez. Nous sommes arrivs, je crois?

-- Oui. Voyez le bel espace dans le rond-point. Le peu de clart
qui tombe des toiles, comme dit Corneille, se concentre en cette
place; les limites naturelles sont le bois qui circuite avec ses
barrires.

-- Soit! Faites comme vous dites.

-- Terminons les conditions, alors.

-- Voici les miennes; si vous avez quelque chose contre, vous le
direz.

-- Jcoute.

-- Cheval tu oblige son matre  combattre  pied.

-- Cest incontestable, puisque nous navons pas de chevaux de
rechange.

-- Mais noblige pas ladversaire  descendre de son cheval.

-- Ladversaire sera libre dagir comme bon lui semblera.

-- Les adversaires, stant joints une fois, peuvent ne se plus
quitter, et, par consquent, tirer lun sur lautre  bout
portant.

-- Accept.

-- Trois charges sans plus, nest-ce pas?

-- Cest suffisant, je crois. Voici de la poudre et des balles
pour vos pistolets; mesurez trois charges, prenez trois balles;
jen ferai autant, puis nous rpandrons le reste de la poudre et
nous jetterons le reste des balles.

-- Et nous jurons sur le Christ, nest-ce pas, ajouta de Wardes,
que nous navons plus sur nous ni poudre ni balles?

-- Cest convenu; moi, je le jure.

De Guiche tendit la main vers le ciel.

De Wardes limita.

-- Et maintenant, mon cher comte, dit-il, laissez-moi vous dire
que je ne suis dupe de rien. Vous tes, ou vous serez lamant de
Madame. Jai pntr le secret, vous avez peur que je ne
lbruite; vous voulez me tuer pour vous assurer le silence, cest
tout simple, et,  votre place, jen ferais autant.

De Guiche baissa la tte.

-- Seulement, continua de Wardes triomphant, tait-ce bien la
peine, dites-moi, de me jeter encore dans les bras cette mauvaise
affaire de Bragelonne? Prenez garde, mon cher ami, en acculant le
sanglier, on lenrage; en forant le renard, on lui donne la
frocit du jaguar. Il en rsulte que, mis aux abois par vous, je
me dfends jusqu la mort.

-- Cest votre droit.

-- Oui, mais, prenez garde, je ferai bien du mal; ainsi, pour
commencer, vous devinez bien, nest-ce pas, que je nai point fait
la sottise de cadenasser mon secret, ou plutt votre secret dans
mon coeur? Il y a un ami, un ami spirituel, vous le connaissez,
qui est entr en participation de mon secret; ainsi, comprenez
bien que, si vous me tuez, ma mort naura pas servi  grand-chose;
tandis quau contraire, si je vous tue, dame! tout est possible,
vous comprenez.

De Guiche frissonna.

-- Si je vous tue, continua de Wardes, vous aurez attach  Madame
deux ennemis qui travailleront  qui mieux mieux  la ruiner.

-- Oh! monsieur, scria de Guiche furieux, ne comptez pas ainsi
sur ma mort; de ces deux ennemis, jespre bien tuer lun tout de
suite, et lautre  la premire occasion.

De Wardes ne rpondit que par un clat de rire tellement
diabolique, quun homme superstitieux sen ft effray.

Mais de Guiche ntait point impressionnable  ce point.

-- Je crois, dit-il, que tout est rgl, monsieur de Wardes;
ainsi, prenez du champ, je vous prie,  moins que vous ne
prfriez que ce soit moi.

-- Non pas, dit de Wardes, enchant de vous pargner une peine.

Et, mettant son cheval au galop, il traversa la clairire dans
toute son tendue, et alla prendre son poste au point de la
circonfrence du carrefour qui faisait face  celui o de Guiche
stait arrt.

De Guiche demeura immobile.

 la distance de cent pas  peu prs, les deux adversaires taient
absolument invisibles lun  lautre, perdus quils taient dans
lombre paisse des ormes et des chtaigniers.

Une minute scoula au milieu du plus profond silence.

Au bout de cette minute, chacun, au sein de lombre o il tait
cach, entendit le double cliquetis du chien rsonnant dans la
batterie.

De Guiche, suivant la tactique ordinaire, mit son cheval au galop,
persuad quil trouverait une double garantie de sret dans
londulation du mouvement et dans la vitesse de la course.

Cette course se dirigea en droite ligne sur le point qu son avis
devait occuper son adversaire.

 la moiti du chemin, il sattendait  rencontrer de Wardes: il
se trompait.

Il continua sa course, prsumant que de Wardes lattendait
immobile.

Mais au deux tiers de la clairire, il vit le carrefour
silluminer tout  coup, et une balle coupa en sifflant la plume
qui sarrondissait sur son chapeau.

Presque en mme temps, et comme si le feu du premier coup et
servi  clairer lautre, un second coup retentit, et une seconde
balle vint trouer la tte du cheval de de Guiche, un peu au-
dessous de loreille.

Lanimal tomba.

Ces deux coups, venant dune direction tout oppose  celle dans
laquelle il sattendait  trouver de Wardes, frapprent de Guiche
de surprise; mais, comme ctait un homme dun grand sang-froid,
il calcula sa chute, mais non pas si bien, cependant, que le bout
de sa botte ne se trouvt pris sous son cheval.

Heureusement, dans son agonie, lanimal fit un mouvement, et
de Guiche put dgager sa jambe moins presse.

De Guiche se releva, se tta; il ntait point bless.

Du moment o il avait senti le cheval faiblir, il avait plac ses
deux pistolets dans les fontes, de peur que la chute ne ft partir
un des deux coups et mme tous les deux, ce qui let dsarm
inutilement.

Une fois debout, il reprit ses pistolets dans ses fontes, et
savana vers lendroit o,  la lueur de la flamme, il avait vu
apparatre de Wardes. De Guiche stait, aprs le premier coup,
rendu compte de la manoeuvre de son adversaire, qui tait on ne
peut plus simple.

Au lieu de courir sur de Guiche ou de rester  sa place 
lattendre, de Wardes avait, pendant une quinzaine de pas  peu
prs, suivi le cercle dombre qui le drobait  la vue de son
adversaire, et, au moment o celui-ci lui prsentait le flanc dans
sa course, il lavait tir de sa place, ajustant  laise, et
servi au lieu dtre gn par le galop du cheval.

On a vu que, malgr lobscurit, la premire balle avait pass 
un pouce  peine de la tte de de Guiche.

De Wardes tait si sr de son coup, quil avait cru voir tomber
de Guiche. Son tonnement fut grand lorsque, au contraire le
cavalier demeura en selle.

Il se pressa pour tirer le second coup, fit un cart de main et
tua le cheval.

Ctait une heureuse maladresse, si de Guiche demeurait engag
sous lanimal. Avant quil et pu se dgager, de Wardes
rechargeait son troisime coup et tenait de Guiche  sa merci.

Mais, tout au contraire, de Guiche tait debout et avait trois
coups  tirer.

De Guiche comprit la position... Il sagissait de gagner de Wardes
de vitesse. Il prit sa course, afin de le joindre avant quil et
fini de recharger son pistolet.

De Wardes le voyait arriver comme une tempte. La balle tait
juste et rsistait  la baguette. Mal charger tait sexposer 
perdre un dernier coup. Bien charger tait perdre son temps, ou
plutt ctait perdre la vie.

Il fit faire un cart  son cheval.

De Guiche pivota sur lui-mme, et, au moment o le cheval
retombait, le coup partit, enlevant le chapeau de de Wardes.

De Wardes comprit quil avait un instant  lui; il en profita pour
achever de charger son pistolet.

De Guiche, ne voyant pas tomber son adversaire, jeta le premier
pistolet devenu inutile, et marcha sur de Wardes en levant le
second.

Mais, au troisime pas quil fit, de Wardes le prit tout marchant
et le coup partit.

Un rugissement de colre y rpondit; le bras du comte se crispa et
sabattit. Le pistolet tomba.

De Wardes vit le comte se baisser, ramasser le pistolet de la main
gauche, et faire un nouveau pas en avant.

Le moment tait suprme.

-- Je suis perdu, murmura de Wardes, il nest point bless  mort.

Mais au moment o de Guiche levait son pistolet sur de Wardes, la
tte, les paules et les jarrets du comte flchirent  la fois. Il
poussa un soupir douloureux et vint rouler aux pieds du cheval de
de Wardes.

-- Allons donc! murmura celui-ci.

Et, rassemblant les rnes, il piqua des deux.

Le cheval franchit le corps inerte et emporta rapidement de Wardes
au chteau.

Arriv l, de Wardes demeura un quart dheure  tenir conseil.

Dans son impatience  quitter le champ de bataille, il avait
nglig de sassurer que de Guiche ft mort.

Une double hypothse se prsentait  lesprit agit de de Wardes.

Ou de Guiche tait tu, ou de Guiche tait seulement bless.

-- Si de Guiche tait tu, fallait-il laisser ainsi son corps aux
loups? Ctait une cruaut inutile, puisque, si de Guiche tait
tu, il ne parlerait certes pas.

Sil ntait pas tu, pourquoi, en ne lui portant pas secours, se
faire passer pour un sauvage incapable de gnrosit?

Cette dernire considration lemporta.

De Wardes sinforma de Manicamp.

Il apprit que Manicamp stait inform de de Guiche et, ne sachant
point o le joindre, stait all coucher.

De Wardes alla rveiller le dormeur et lui conta laffaire, que
Manicamp couta sans dire un mot, mais avec une expression
dnergie croissante dont on aurait cru sa physionomie incapable.

Seulement, lorsque de Wardes eut fini, Manicamp pronona un seul
mot:

-- Allons!

Tout en marchant, Manicamp se montait limagination, et, au fur et
 mesure que de Wardes lui racontait lvnement, il
sassombrissait davantage.

-- Ainsi, dit-il lorsque de Wardes eut fini, vous le croyez mort?

-- Hlas! oui.

-- Et vous vous tes battus comme cela sans tmoins?

-- Il la voulu.

-- Cest singulier!

-- Comment, cest singulier?

-- Oui, le caractre de M. de Guiche ressemble bien peu  cela.

-- Vous ne doutez pas de ma parole, je suppose?

-- H! h!

-- Vous en doutez?

-- Un peu... Mais jen douterai bien plus encore, je vous en
prviens, si je vois le pauvre garon mort.

-- Monsieur Manicamp!

-- Monsieur de Wardes!

-- Il me semble que vous minsultez!

-- Ce sera comme vous voudrez. Que voulez-vous? moi, je nai
jamais aim les gens qui viennent vous dire: Jai tu M. Untel
dans un coin; cest un bien grand malheur, mais je lai tu
loyalement. Il fait nuit bien noire pour cet adverbe-l monsieur
de Wardes!

-- Silence, nous sommes arrivs.

En effet, on commenait  apercevoir la petite clairire, et, dans
lespace vide, la masse immobile du cheval mort.

 droite du cheval, sur lherbe noire, gisait, la face contre
terre, le pauvre comte baign dans son sang.

Il tait demeur  la mme place et ne paraissait mme pas avoir
fait un mouvement.

Manicamp se jeta  genoux, souleva le comte, et le trouva froid et
tremp de sang.

Il le laissa retomber.

Puis, sallongeant prs de lui, il chercha jusqu ce quil et
trouv le pistolet de de Guiche.

-- Morbleu! dit-il alors en se relevant, ple comme un spectre et
le pistolet au poing; morbleu! vous ne vous trompiez pas, il est
bien mort!

-- Mort? rpta de Wardes.

-- Oui, et son pistolet est charg, ajouta Manicamp en
interrogeant du doigt le bassinet.

-- Mais ne vous ai-je pas dit que je lavais pris dans la marche
et que javais tir sur lui au moment o il visait sur moi?

-- tes-vous bien sr de vous tre battu contre lui, monsieur
de Wardes? Moi, je lavoue, jai bien peur que vous ne layez
assassin. Oh! ne criez pas! vous avez tir vos trois coups, et
son pistolet est charg! Vous avez tu son cheval, et lui, lui,
de Guiche, un des meilleurs tireurs de France, na touch ni vous
ni votre cheval! Tenez, monsieur de Wardes, vous avez du malheur
de mavoir amen ici; tout ce sang ma mont  la tte; je suis un
peu ivre, et je crois, sur lhonneur! puisque loccasion sen
prsente, que je vais vous faire sauter la cervelle. Monsieur
de Wardes, recommandez votre me  Dieu!

-- Monsieur de Manicamp, vous ny songez point?

-- Si fait, au contraire, jy songe trop.

-- Vous massassineriez?

-- Sans remords, pour le moment, du moins.

-- tes-vous gentilhomme?

-- On a t page; donc on a fait ses preuves.

-- Laissez-moi dfendre ma vie, alors.

-- Bon! pour que vous me fassiez  moi, ce que vous avez fait au
pauvre de Guiche.

Et Manicamp, soulevant son pistolet, larrta, le bras tendu et le
sourcil fronc,  la hauteur de la poitrine de de Wardes.

De Wardes nessaya pas mme de fuir, il tait terrifi.

Alors, dans cet effroyable silence dun instant, qui parut un
sicle  de Wardes, un soupir se fit entendre.

-- Oh! scria de Wardes! il vit! il vit!  moi, monsieur
de Guiche, on veut massassiner!

Manicamp se recula, et, entre les deux jeunes gens, on vit le
comte se soulever pniblement sur une main.

Manicamp jeta le pistolet  dix pas, et courut  son ami en
poussant un cri de joie.

De Wardes essuya son front inond dune sueur glace.

-- Il tait temps! murmura-t-il.

-- Quavez-vous? demanda Manicamp  de Guiche, et de quelle faon
tes vous bless?

De Guiche montra sa main mutile et sa poitrine sanglante.

-- Comte! scria de Wardes, on maccuse de vous avoir assassin;
parlez, je vous en conjure, dites que jai loyalement combattu!

-- Cest vrai, dit le bless, M. de Wardes a combattu loyalement,
et quiconque dirait le contraire se ferait de moi un ennemi.

-- Eh! monsieur, dit Manicamp, aidez-moi dabord  transporter ce
pauvre garon, et, aprs, je vous donnerai toutes les
satisfactions quil vous plaira, ou, si vous tes par trop press,
faisons mieux: pansons le comte avec votre mouchoir et le mien,
et, puisquil reste deux balles  tirer, tirons-les.

-- Merci, dit de Wardes. Deux fois en une heure jai vu la mort de
trop prs: cest trop laid, la mort, et je prfre vos excuses.

Manicamp se mit  rire, et de Guiche aussi, malgr ses
souffrances.

Les deux jeunes gens voulurent le porter, mais il dclara quil se
sentait assez fort pour marcher seul. La balle lui avait bris
lannulaire et le petit doigt, mais avait t glisser sur une cte
sans pntrer dans la poitrine. Ctait donc plutt la douleur que
la gravit de la blessure qui avait foudroy de Guiche.

Manicamp lui passa un bras sous une paule, de Wardes un bras sous
lautre, et ils lamenrent ainsi  Fontainebleau, chez le mdecin
qui avait assist  son lit de mort le franciscain prdcesseur
dAramis.


Chapitre CLIII -- Le souper du roi


Le roi stait mis  table pendant ce temps, et la suite peu
nombreuse des invits du jour avait pris place  ses cts aprs
le geste habituel qui prescrivait de sasseoir.

Ds cette poque, bien que ltiquette ne ft pas encore rgle
comme elle le fut plus tard, la Cour de France avait entirement
rompu avec les traditions de bonhomie et de patriarcale affabilit
quon retrouvait encore chez Henri IV, et que lesprit souponneux
de Louis XIII avait peu  peu effaces, pour les remplacer par des
habitudes fastueuses de grandeur, quil tait dsespr de ne
pouvoir atteindre.

Le roi dnait donc  une petite table spare qui dominait, comme
le bureau dun prsident, les tables voisines; petite table,
avons-nous dit: htons-nous cependant dajouter que cette petite
table tait encore la plus grande de toutes.

En outre, ctait celle sur laquelle sentassaient un plus
prodigieux nombre de mets varis, poissons, gibiers, viandes
domestiques, fruits, lgumes et conserves.

Le roi, jeune et vigoureux, grand chasseur, adonn  tous les
exercices violents, avait, en outre, cette chaleur naturelle du
sang, commune  tous les Bourbons, qui cuit rapidement les
digestions et renouvelle les apptits.

Louis XIV tait un redoutable convive; il aimait  critiquer ses
cuisiniers; mais, lorsquil leur faisait honneur, cet honneur
tait gigantesque.

Le roi commenait par manger plusieurs potages, soit ensemble,
dans une espce de macdoine, soit sparment; il entremlait ou
plutt il sparait chacun de ces potages dun verre de vin vieux.

Il mangeait vite et assez avidement.

Porthos, qui ds labord avait par respect attendu un coup de
coude de dArtagnan, voyant le roi sescrimer de la sorte, se
retourna vers le mousquetaire, et dit  demi-voix:

-- Il me semble quon peut aller, dit-il, Sa Majest encourage.
Voyez donc.

-- Le roi mange, dit dArtagnan, mais il cause en mme temps;
arrangez-vous de faon que si, par hasard, il vous adressait la
parole, il ne vous prenne pas la bouche pleine, ce qui serait
disgracieux.

-- Le bon moyen alors, dit Porthos, cest de ne point souper.
Cependant jai faim, je lavoue, et tout cela sent des odeurs
apptissantes, et qui sollicitent  la fois mon odorat et mon
apptit.

-- Nallez pas vous aviser de ne point manger, dit dArtagnan,
vous fcheriez Sa Majest. Le roi a pour habitude de dire que
celui-l travaille bien qui mange bien, et il naime pas quon
fasse petite bouche  sa table.

-- Alors, comment viter davoir la bouche pleine si on mange? dit
Porthos.

-- Il sagit simplement, rpondit le capitaine des mousquetaires,
davaler lorsque le roi vous fera lhonneur de vous adresser la
parole.

-- Trs bien.

Et,  partir de ce moment, Porthos se mit  manger avec un
enthousiasme poli.

Le roi, de temps en temps, levait les yeux sur le groupe, et, en
connaisseur, apprciait les dispositions de son convive.

-- Monsieur du Vallon! dit-il.

Porthos en tait  un salmis de livre, et en engloutissait un
demi-rble.

Son nom, prononc ainsi, le fit tressaillir, et, dun vigoureux
lan du gosier, il absorba la bouche entire.

-- Sire, dit Porthos dune voix touffe, mais suffisamment
intelligible nanmoins.

-- Que lon passe  M. du Vallon ces filets dagneau, dit le roi.
Aimez-vous les viandes jaunes, monsieur du Vallon?

-- Sire, jaime tout, rpliqua Porthos.

Et dArtagnan lui souffla:

-- Tout ce que menvoie Votre Majest.

Porthos rpta:

-- Tout ce que menvoie Votre Majest.

Le roi fit, avec la tte, un signe de satisfaction.

-- On mange bien quand on travaille bien, repartit le roi,
enchant davoir en tte  tte un mangeur de la force de Porthos.

Porthos reut le plat dagneau et en fit glisser une partie sur
son assiette.

-- Eh bien? dit le roi.

-- Exquis! fit tranquillement Porthos.

-- A-t-on daussi fins moutons dans votre province, monsieur du
Vallon? continua le roi.

-- Sire, dit Porthos, je crois quen ma province, comme partout,
ce quil y a de meilleur est dabord au roi; mais, ensuite, je ne
mange pas le mouton de la mme faon que le mange Votre Majest.

-- Ah! ah! Et comment le mangez-vous?

-- Dordinaire, je me fais accommoder un agneau tout entier.

-- Tout entier?

-- Oui, Sire.

-- Et de quelle faon?

-- Voici: mon cuisinier, le drle est Allemand, Sire; mon
cuisinier bourre lagneau en question de petites saucisses quil
fait venir de Strasbourg; dandouillettes, quil fait venir de
Troyes; de mauviettes, quil fait venir de Pithiviers; par je ne
sais quel moyen, il dsosse le mouton, comme il ferait dune
volaille, tout en lui laissant la peau, qui fait autour de
lanimal une crote rissole; lorsquon le coupe par belles
tranches, comme on ferait dun norme saucisson, il en sort un jus
tout ros qui est  la fois agrable  loeil et exquis au palais.

Et Porthos fit clapper sa langue.

Le roi ouvrit de grands yeux charms, et, tout en attaquant du
faisan en daube quon lui prsentait:

-- Voil, monsieur du Vallon, un manger que je convoiterais, dit-
il. Quoi! le mouton entier?

-- Entier, oui, Sire.

-- Passez donc ces faisans  M. du Vallon; je vois que cest un
amateur.

Lordre fut excut.

Puis, revenant au mouton:

-- Et cela nest pas trop gras?

-- Non, Sire; les graisses tombent en mme temps que le jus et
surnagent; alors mon cuyer tranchant les enlve avec une cuiller
dargent, que jai fait faire exprs.

-- Et vous demeurez? demanda le roi.

--  Pierrefonds, Sire.

--  Pierrefonds; o est cela, monsieur du Vallon? du ct de
Belle-le?

-- Oh! non pas, Sire, Pierrefonds est dans le Soissonnais.

-- Je croyais que vous me parliez de ces moutons  cause des prs
sals.

-- Non, Sire, jai des prs qui ne sont pas sals, cest vrai,
mais qui nen valent pas moins.

Le roi passa aux entremets, mais sans perdre de vue Porthos, qui
continuait dofficier de son mieux.

-- Vous avez un bel apptit, monsieur du Vallon, dit-il, et vous
faites un bon convive.

-- Ah! ma foi! Sire, si Votre Majest venait jamais  Pierrefonds,
nous mangerions bien notre mouton  nous deux, car vous ne manquez
pas dapptit non plus, vous.

DArtagnan poussa un bon coup de pied  Porthos sous la table.
Porthos rougit.

--  lge heureux de Votre Majest, dit Porthos pour se
rattraper, jtais aux mousquetaires, et nul ne pouvait me
rassasier. Votre Majest a bel apptit, comme javais lhonneur de
le lui dire, mais elle choisit avec trop de dlicatesse pour tre
appele un grand mangeur.

Le roi parut charm de la politesse de son antagoniste.

-- Tterez-vous de ces crmes? dit-il  Porthos?

-- Sire, Votre Majest me traite trop bien pour que je ne lui dise
pas la vrit tout entire.

-- Dites, monsieur du Vallon, dites.

-- Eh bien! Sire, en fait de sucreries, je ne connais que les
ptes, et encore il faut quelles soient bien compactes; toutes
ces mousses menflent lestomac, et tiennent une place qui me
parat trop prcieuse pour la si mal occuper.

-- Ah! messieurs, dit le roi en montrant Porthos voil un
vritable modle de gastronomie. Ainsi mangeaient nos pres, qui
savaient si bien manger, ajouta Sa Majest, tandis que nous, nous
picorons.

Et, en disant ces mots, il prit une assiette de blanc de volaille
mle de jambon.

Porthos, de son ct, entama une terrine de perdreaux et de rles.

Lchanson remplit joyeusement le verre de Sa Majest.

-- Donnez de mon vin  M. du Vallon, dit le roi.

Ctait un des grands honneurs de la table royale, DArtagnan
pressa le genou de son ami.

-- Si vous pouvez avaler seulement la moiti de cette hure de
sanglier que je vois l, dit-il  Porthos, je vous juge duc et
pair dans un an.

-- Tout  lheure, dit flegmatiquement Porthos, je my mettrai.

Le tour de la hure ne tarda pas  venir en effet, car le roi
prenait plaisir  pousser ce beau convive, il ne fit point passer
de mets  Porthos, quil ne les et dgusts lui-mme: il gota
donc la hure. Porthos se montra beau joueur, au lieu den manger
la moiti, comme avait dit dArtagnan, il en mangea les trois
quarts.

-- Il est impossible, dit le roi  demi-voix, quun gentilhomme
qui soupe si bien tous les jours, et avec de si belles dents, ne
soit pas le plus honnte homme de mon royaume.

-- Entendez-vous? dit dArtagnan  loreille de son ami.

-- Oui, je crois que jai un peu de faveur, dit Porthos en se
balanant sur sa chaise.

-- Oh! vous avez le vent en poupe. Oui! oui! oui!

Le roi et Porthos continurent de manger ainsi  la grande
satisfaction des convis, dont quelques-uns, par mulation,
avaient essay de les suivre, mais avaient d renoncer en chemin.

Le roi rougissait, et la raction du sang  son visage annonait
le commencement de la plnitude.

Cest alors que Louis XIV, au lieu de prendre de la gaiet, comme
tous les buveurs, sassombrissait et devenait taciturne.

Porthos, au contraire, devenait guilleret et expansif.

Le pied de dArtagnan dut lui rappeler plus dune fois cette
particularit.

Le dessert parut.

Le roi ne songeait plus  Porthos; il tournait ses yeux vers la
porte dentre, et on lentendit demander parfois pourquoi
M. de Saint-Aignan tardait tant  venir.

Enfin, au moment o Sa Majest terminait un pot de confitures de
prunes avec un grand soupir, M. de Saint-Aignan parut.

Les yeux du roi, qui staient teints peu  peu, brillrent
aussitt.

Le comte se dirigea vers la table du roi, et,  son approche,
Louis XIV se leva.

Tout le monde se leva, Porthos mme, qui achevait un nougat
capable de coller lune  lautre les deux mchoires dun
crocodile. Le souper tait fini.


Chapitre CLIV -- Aprs souper


Le roi prit le bras de Saint-Aignan et passa dans la chambre
voisine.

-- Que vous avez tard, comte! dit le roi.

-- Japportais la rponse, Sire, rpondit le comte.

-- Cest donc bien long pour elle de rpondre  ce que je lui
crivais?

-- Sire, Votre Majest avait daign faire des vers; Mlle de La
Vallire a voulu payer le roi de la mme monnaie, cest--dire en
or.

-- Des vers, de Saint-Aignan!... scria le roi ravi. Donne,
donne.

Et Louis rompit le cachet dune petite lettre qui renfermait
effectivement des vers que lhistoire nous a conservs, et qui
sont meilleurs dintention que de facture.

Tels quils taient, cependant, ils enchantrent le roi, qui
tmoigna sa joie par des transports non quivoques; mais le
silence gnral avertit Louis, si chatouilleux sur les
biensances, que sa joie pouvait donner matire  des
interprtations.

Il se retourna et mit le billet dans sa poche; puis, faisant un
pas qui le ramena sur le seuil de la porte auprs de ses htes:

-- Monsieur du Vallon, dit-il, je vous ai vu avec le plus vif
plaisir, et je vous reverrai avec un plaisir nouveau.

Porthos sinclina, comme et fait le colosse de Rhodes, et sortit
 reculons.

-- Monsieur dArtagnan, continua le roi, vous attendrez mes ordres
dans la galerie; je vous suis oblig de mavoir fait connatre
M. du Vallon. Messieurs, je retourne demain  Paris, pour le
dpart des ambassadeurs dEspagne et de Hollande.  demain donc.

La salle se vida aussitt.

Le roi prit le bras de Saint-Aignan, et lui fit relire encore les
vers de La Vallire.

-- Comment les trouves-tu? dit-il.

-- Sire... charmants!

-- Ils me charment, en effet, et sils taient connus...

-- Oh! les potes en seraient jaloux; mais ils ne les connatront
pas.

-- Lui avez-vous donn les miens?

-- Oh! Sire, elle les a dvors.

-- Ils taient faibles, jen ai peur.

-- Ce nest pas ce que Mlle de La Vallire en a dit.

-- Vous croyez quelle les a trouvs de son got?

-- Jen suis sr, Sire...

-- Il me faudrait rpondre, alors.

-- Oh! Sire... tout de suite... aprs souper... Votre Majest se
fatiguera.

-- Je crois que vous avez raison: ltude aprs le repas est
nuisible.

-- Le travail du pote surtout; et puis, en ce moment, il y aurait
proccupation chez Mlle de La Vallire.

-- Quelle proccupation?

-- Ah! Sire, comme chez toutes ces dames.

-- Pourquoi?

--  cause de laccident de ce pauvre de Guiche.

-- Ah! mon Dieu! est-il arriv un malheur  de Guiche?

-- Oui, Sire, il a toute une main emporte, il a un trou  la
poitrine, il se meurt.

-- Bon Dieu! et qui vous a dit cela?

-- Manicamp la rapport tout  lheure chez un mdecin de
Fontainebleau, et le bruit sen est rpandu ici.

-- Rapport? Pauvre de Guiche! et comment cela lui est-il arriv?

-- Ah! voil, Sire! comment cela lui est-il arriv?

-- Vous me dites cela dun air tout  fait singulier, de Saint-
Aignan. Donnez-moi des dtails... Que dit-il?

-- Lui, ne dit rien, Sire, mais les autres.

-- Quels autres?

-- Ceux qui lont rapport, Sire.

-- Qui sont-ils, ceux-l?

-- Je ne sais, Sire; mais M. de Manicamp le sait, M. de Manicamp
est de ses amis.

-- Comme tout le monde, dit le roi.

-- Oh! non, reprit de Saint-Aignan, vous vous trompez, Sire; tout
le monde nest pas prcisment des amis de M. de Guiche.

-- Comment le savez-vous?

-- Est-ce que le roi veut que je mexplique?

-- Sans doute, je le veux.

-- Eh bien! Sire, je crois avoir ou parler dune querelle entre
deux gentilshommes.

-- Quand?

-- Ce soir mme, avant le souper de Votre Majest.

-- Cela ne prouve gure. Jai fait des ordonnances si svres 
lgard des duels, que nul, je suppose, nosera y contrevenir.

-- Aussi Dieu me prserve daccuser personne! scria de Saint-
Aignan. Votre Majest ma ordonn de parler, je parle.

-- Dites donc alors comment le comte de Guiche a t bless.

-- Sire, on dit  lafft.

-- Ce soir?

-- Ce soir.

-- Une main emporte! un trou  la poitrine! Qui tait  lafft
avec M. de Guiche?

-- Je ne sais, Sire... Mais M. de Manicamp sait ou doit savoir.

-- Vous me cachez quelque chose, de Saint-Aignan.

-- Rien, Sire, rien.

-- Alors expliquez-moi laccident; est-ce un mousquet qui a crev?

-- Peut-tre bien. Mais, en y rflchissant, non, Sire, car on a
trouv prs de de Guiche son pistolet encore charg.

-- Son pistolet? Mais, on ne va pas  lafft avec un pistolet, ce
me semble.

-- Sire, on ajoute que le cheval de de Guiche a t tu, et que le
cadavre du cheval est encore dans la clairire.

-- Son cheval? De Guiche va  lafft  cheval? De Saint-Aignan,
je ne comprends rien  ce que vous me dites. O la chose sest-
elle passe?

-- Sire, au bois Rochin, dans le rond-point.

-- Bien. Appelez M. dArtagnan.

De Saint-Aignan obit. Le mousquetaire entra.

-- Monsieur dArtagnan, dit le roi, vous allez sortir par la
petite porte du degr particulier.

-- Oui, Sire.

-- Vous monterez  cheval.

-- Oui, Sire.

-- Et vous irez au rond-point du bois Rochin. Connaissez-vous
lendroit?

-- Sire, je my suis battu deux fois.

-- Comment! scria le roi, tourdi de la rponse.

-- Sire, sous les dits de M. le cardinal de Richelieu repartit
dArtagnan avec son flegme ordinaire.

-- Cest diffrent, monsieur. Vous irez donc l, et vous
examinerez soigneusement les localits. Un homme y a t bless,
et vous y trouverez un cheval mort. Vous me direz ce que vous
pensez sur cet vnement.

-- Bien, Sire.

-- Il va sans dire que cest votre opinion  vous, et non celle
dun autre que je veux avoir.

-- Vous laurez dans une heure, Sire.

-- Je vous dfends de communiquer avec qui que ce soit.

-- Except avec celui qui me donnera une lanterne, dit dArtagnan.

-- Oui, bien entendu, dit le roi en riant de cette libert, quil
ne tolrait que chez son capitaine des mousquetaires.

DArtagnan sortit par le petit degr.

-- Maintenant, quon appelle mon mdecin, ajouta Louis.

Dix minutes aprs, le mdecin du roi arrivait essouffl.

-- Monsieur, vous allez, lui dit le roi, vous transporter avec
M. de Saint-Aignan o il vous conduira, et me rendrez compte de
ltat du malade que vous verrez dans la maison o je vous prie
daller.

Le mdecin obit sans observation, comme on commenait ds cette
poque  obir  Louis XIV, et sortit prcdant de Saint-Aignan.

-- Vous, de Saint-Aignan, envoyez-moi Manicamp, avant que le
mdecin ait pu lui parler.

De Saint-Aignan sortit  son tour.


Chapitre CLV -- Comment d'Artagnan accomplit la mission dont le
roi l'avait charg


Pendant que le roi prenait ces dernires dispositions pour arriver
 la vrit, dArtagnan, sans perdre une seconde, courait 
lcurie, dcrochait la lanterne, sellait son cheval lui-mme, et
se dirigeait vers lendroit dsign par Sa Majest.

Il navait, suivant sa promesse, vu ni rencontr personne, et,
comme nous lavons dit, il avait pouss le scrupule jusqu faire,
sans lintervention des valets dcurie et des palefreniers, ce
quil avait  faire.

DArtagnan tait de ceux qui se piquent, dans les moments
difficiles, de doubler leur propre valeur.

En cinq minutes de galop, il fut au bois, attacha son cheval au
premier arbre quil rencontra, et pntra  pied jusqu la
clairire.

Alors il commena de parcourir  pied, et sa lanterne  la main,
toute la surface du rond-point, vint, revint, mesura, examina, et,
aprs une demi-heure dexploration il reprit silencieusement son
cheval, et sen revint rflchissant et au pas  Fontainebleau.

Louis attendait dans son cabinet: il tait seul et crayonnait sur
un papier des lignes quau premier coup doeil dArtagnan reconnut
ingales et fort ratures.

Il en conclut que ce devaient tre des vers.

Il leva la tte et aperut dArtagnan.

-- Eh bien! monsieur, dit-il, mapportez-vous des nouvelles?

-- Oui, Sire.

-- Quavez-vous vu?

-- Voici la probabilit, Sire, dit dArtagnan.

-- Ctait une certitude que je vous avais demande.

-- Je men rapprocherai autant que je pourrai; le temps tait
commode pour les investigations dans le genre de celles que je
viens de faire: il a plu ce soir et les chemins taient
dtremps...

-- Au fait, monsieur dArtagnan.

-- Sire, Votre Majest mavait dit quil y avait un cheval mort au
carrefour du bois Rochin; jai donc commenc par tudier les
chemins.

Je dis les chemins, attendu quon arrive au centre du carrefour
par quatre chemins.

Celui que javais suivi moi-mme prsentait seul des traces
fraches. Deux chevaux lavaient suivi cte  cte: leurs huit
pieds taient marqus bien distinctement dans la glaise.

Lun des cavaliers tait plus press que lautre. Les pas de lun
sont toujours en avant de lautre dune demi-longueur de cheval.

-- Alors vous tes sr quils sont venus  deux? dit le roi.

-- Oui, Sire. Les chevaux sont deux grandes btes dun pas gal,
des chevaux habitus  la manoeuvre, car ils ont tourn en
parfaite oblique la barrire du rond-point.

-- Aprs, monsieur?

-- L, les cavaliers sont rests un instant  rgler sans doute
les conditions du combat; les chevaux simpatientaient. Lun des
cavaliers parlait, lautre coutait et se contentait de rpondre.
Son cheval grattait la terre du pied, ce qui prouve que, dans sa
proccupation  couter, il lui lchait la bride.

-- Alors il y a eu combat?

-- Sans conteste.

-- Continuez; vous tes un habile observateur.

-- Lun des deux cavaliers est rest en place, celui qui coutait;
lautre a travers la clairire, et a dabord t se mettre en
face de son adversaire. Alors celui qui tait rest en place a
franchi le rond-point au galop jusquaux deux tiers de sa
longueur, croyant marcher sur son ennemi; mais celui-ci avait
suivi la circonfrence du bois.

-- Vous ignorez les noms, nest-ce pas?

-- Tout  fait, Sire. Seulement, celui-ci qui avait suivi la
circonfrence du bois montait un cheval noir.

-- Comment savez-vous cela?

-- Quelques crins de sa queue sont rests aux ronces qui
garnissent le bord du foss.

-- Continuez.

-- Quant  lautre cheval, je nai pas eu de peine  en faire le
signalement, puisquil est rest mort sur le champ de bataille.

-- Et de quoi ce cheval est-il mort?

-- Dune balle qui lui a trou la tempe.

-- Cette balle tait celle dun pistolet ou dun fusil?

-- Dun pistolet, Sire. Au reste, la blessure du cheval ma
indiqu la tactique de celui qui lavait tu. Il avait suivi la
circonfrence du bois pour avoir son adversaire en flanc. Jai
dailleurs, suivi ses pas sur lherbe.

-- Les pas du cheval noir?

-- Oui, Sire.

-- Allez, monsieur dArtagnan.

-- Maintenant que Votre Majest voit la position des deux
adversaires, il faut que je quitte le cavalier stationnaire pour
le cavalier qui passe au galop.

-- Faites.

-- Le cheval du cavalier qui chargeait fut tu sur le coup.

-- Comment savez-vous cela?

-- Le cavalier na pas eu le temps de mettre pied  terre et est
tomb avec lui. Jai vu la trace de sa jambe, quil avait tire
avec effort de dessous le cheval. Lperon, press par le poids de
lanimal, avait labour la terre.

-- Bien. Et qua-t-il dit en se relevant?

-- Il a march droit sur son adversaire.

-- Toujours plac sur la lisire du bois?

-- Oui, Sire. Puis, arriv  une belle porte, il sest arrt
solidement, ses deux talons sont marqus lun prs de lautre, il
a tir et a manqu son adversaire.

-- Comment savez-vous cela, quil la manqu?

-- Jai trouv le chapeau trou dune balle.

-- Ah! une preuve, scria le roi.

-- Insuffisante, Sire, rpondit froidement dArtagnan: cest un
chapeau sans lettres, sans armes; une plume rouge comme  tous les
chapeaux; le galon mme na rien de particulier.

-- Et lhomme au chapeau trou a-t-il tir son second coup?

-- Oh! Sire, ses deux coups taient dj tirs.

-- Comment avez-vous su cela?

-- Jai retrouv les bourres du pistolet.

-- Et la balle qui na pas tu le cheval, quest-elle devenue?

-- Elle a coup la plume du chapeau de celui sur qui elle tait
dirige, et a t briser un petit bouleau de lautre ct de la
clairire.

-- Alors, lhomme au cheval noir tait dsarm, tandis que son
adversaire avait encore un coup  tirer.

-- Sire, pendant que le cavalier dmont se relevait, lautre
rechargeait son arme. Seulement, il tait fort troubl en la
rechargeant, la main lui tremblait.

-- Comment savez-vous cela?

-- La moiti de la charge est tombe  terre, et il a jet la
baguette, ne prenant pas le temps de la remettre au pistolet.

-- Monsieur dArtagnan, ce que vous dites l est merveilleux!

-- Ce nest que de lobservation, Sire, et le moindre batteur
destrade en ferait autant.

-- On voit la scne rien qu vous entendre.

-- Je lai, en effet, reconstruite dans mon esprit,  peu de
changements prs.

-- Maintenant, revenons au cavalier dmont. Vous disiez quil
avait march sur son adversaire tandis que celui-ci rechargeait
son pistolet?

-- Oui; mais au moment o il visait lui-mme, lautre tira.

-- Oh! fit le roi, et le coup?

-- Le coup fut terrible, Sire; le cavalier dmont tomba sur la
face aprs avoir fait trois pas mal assurs.

-- O avait-il t frapp?

--  deux endroits:  la main droite dabord, puis, du mme coup,
 la poitrine.

-- Mais comment pouvez-vous deviner cela? demanda le roi plein
dadmiration.

-- Oh! cest bien simple: la crosse du pistolet tait tout
ensanglante, et lon y voyait la trace de la balle avec les
fragments dune bague brise. Le bless a donc eu, selon toute
probabilit, lannulaire et le petit doigt emports.

-- Voil pour la main, jen conviens; mais la poitrine?

-- Sire, il y avait deux flaques de sang  la distance de deux
pieds et demi lune de lautre.  lune de ces flaques, lherbe
tait arrache par la main crispe;  lautre, lherbe tait
affaisse seulement par le poids du corps.

-- Pauvre de Guiche! scria le roi.

-- Ah! ctait M. de Guiche? dit tranquillement le mousquetaire.
Je men tais dout; mais je nosais en parler  Votre Majest.

-- Et comment vous en doutiez-vous?

-- Javais reconnu les armes des Grammont sur les fontes du cheval
mort.

-- Et vous le croyez bless grivement?

-- Trs grivement, puisquil est tomb sur le coup et quil est
rest longtemps  la mme place; cependant il a pu marcher, en
sen allant, soutenu par deux amis.

-- Vous lavez donc rencontr, revenant?

-- Non; mais jai relev les pas des trois hommes: lhomme de
droite et lhomme de gauche marchaient librement, facilement; mais
celui du milieu avait le pas lourd. Dailleurs, des traces de sang
accompagnaient ce pas.

-- Maintenant, monsieur, que vous avez si bien vu le combat
quaucun dtail ne vous en a chapp, dites-moi deux mots de
ladversaire de de Guiche.

-- Oh! Sire, je ne le connais pas.

-- Vous qui voyez tout si bien, cependant.

-- Oui, Sire, dit dArtagnan, je vois tout; mais je ne dis pas
tout ce que je vois, et, puisque le pauvre diable a chapp, que
Votre Majest me permette de lui dire que ce nest pas moi qui le
dnoncerai.

-- Cest cependant un coupable, monsieur, que celui qui se bat en
duel.

-- Pas pour moi, Sire, dit froidement dArtagnan.

-- Monsieur, scria le roi, savez-vous bien ce que vous dites?

-- Parfaitement, Sire; mais,  mes yeux, voyez-vous, un homme qui
se bat bien est un brave homme. Voil mon opinion. Vous pouvez en
avoir une autre; cest naturel, vous tes le matre.

-- Monsieur dArtagnan, jai ordonn cependant...

DArtagnan interrompit le roi avec un geste respectueux.

-- Vous mavez ordonn daller chercher des renseignements sur un
combat, Sire; vous les avez. Mordonnez-vous darrter
ladversaire de M. de Guiche, jobirai; mais ne mordonnez point
de vous le dnoncer, car, cette fois, je nobirai pas.

-- Eh bien! arrtez-le.

-- Nommez-le moi, Sire.

Louis frappa du pied.

Puis, aprs un instant de rflexion:

-- Vous avez dix fois, vingt fois, cent fois raison, dit-il.

-- Cest mon avis, Sire; je suis heureux que ce soit en mme temps
celui de Votre Majest.

-- Encore un mot... Qui a port secours  de Guiche?

-- Je lignore.

-- Mais vous parlez de deux hommes... Il y avait donc un tmoin?

-- Il ny avait pas de tmoin. Il y a plus... M. de Guiche une
fois tomb, son adversaire sest enfui sans mme lui porter
secours.

-- Le misrable!

-- Dame! Sire, cest leffet de vos ordonnances. On sest bien
battu, on a chapp  une premire mort, on veut chapper  une
seconde. On se souvient de M. de Boutteville... Peste!

-- Et, alors on devient lche.

-- Non, lon devient prudent.

-- Donc, il sest enfui?

-- Oui, et aussi vite que son cheval a pu lemporter mme.

-- Et dans quelle direction?

-- Dans celle du chteau.

-- Aprs?

-- Aprs, jai eu lhonneur de le dire  Votre Majest, deux
hommes,  pied, sont venus qui ont emmen M. de Guiche.

-- Quelle preuve avez-vous que ces hommes soient venus aprs le
combat?

-- Ah! une preuve manifeste; au moment du combat, la pluie venait
de cesser, le terrain navait pas eu le temps de labsorber et
tait devenu humide: les pas enfoncent; mais aprs le combat, mais
pendant le temps que M. de Guiche est rest vanoui, la terre
sest consolide et les pas simprgnaient moins profondment.

-- Monsieur dArtagnan, dit-il, vous tes, en vrit, le plus
habile homme de mon royaume.

-- Cest ce que pensait M. de Richelieu, cest ce que disait
M. de Mazarin, Sire.

-- Maintenant, il nous reste  voir si votre sagacit est en
dfaut.

-- Oh! Sire, lhomme se trompe: _Errare humanum est_, dit
philosophiquement le mousquetaire.

-- Alors vous nappartenez pas  lhumanit, monsieur dArtagnan,
car je crois que vous ne vous trompez jamais.

-- Votre Majest disait que nous allions voir.

-- Oui.

-- Comment cela, sil lui plat?

-- Jai envoy chercher M. de Manicamp, et M. de Manicamp va
venir.

-- Et M. de Manicamp sait le secret?

-- De Guiche na pas de secrets pour M. de Manicamp.

-- Nul nassistait au combat, je le rpte, et,  moins que
M. de Manicamp ne soit un de ces deux hommes qui lont ramen...

-- Chut! dit le roi, voici quil vient: demeurez l et prtez
loreille.

-- Trs bien, Sire, dit le mousquetaire.

 la mme minute, Manicamp et de Saint-Aignan paraissaient au
seuil de la porte.


Chapitre CLVI -- L'afft


Le roi fit un signe au mousquetaire, lautre  de Saint-Aignan.

Le signe tait imprieux et signifiait: Sur votre vie, taisez-
vous!

DArtagnan se retira, comme un soldat, dans langle du cabinet.

De Saint-Aignan, comme un favori, sappuya sur le dossier du
fauteuil du roi.

Manicamp, la jambe droite en avant, le sourire aux lvres, les
mains blanches et gracieuses, savana pour faire sa rvrence au
roi.

Le roi rendit le salut avec la tte.

-- Bonsoir, monsieur de Manicamp, dit-il.

-- Votre Majest ma fait lhonneur de me mander auprs delle,
dit Manicamp.

-- Oui, pour apprendre de vous tous les dtails du malheureux
accident arriv au comte de Guiche.

-- Oh! Sire, cest douloureux.

-- Vous tiez l?

-- Pas prcisment, Sire.

-- Mais vous arrivtes sur le thtre de laccident quelques
instants aprs cet accident accompli?

-- Cest cela, oui, Sire, une demi-heure  peu prs.

-- Et o cet accident a-t-il eu lieu?

-- Je crois, Sire, que lendroit sappelle le rond-point du bois
Rochin.

-- Oui, rendez-vous de chasse.

-- Cest cela mme, Sire.

-- Eh bien! contez-moi ce que vous savez de dtails sur ce
malheur, monsieur de Manicamp. Contez.

-- Cest que Votre Majest est peut-tre instruite, et je
craindrais de la fatiguer par des rptitions.

-- Non, ne craignez pas.

Manicamp regarda tout autour de lui; il ne vit que dArtagnan
adoss aux boiseries, dArtagnan calme, bienveillant, bonhomme, et
de Saint-Aignan avec lequel il tait venu, et qui se tenait
toujours adoss au fauteuil du roi avec une figure galement
gracieuse.

Il se dcida donc  parler.

-- Votre Majest nignore pas, dit-il, que les accidents sont
communs  la chasse?

--  la chasse?

-- Oui, Sire, je veux dire  lafft.

-- Ah! ah! dit le roi, cest  lafft que laccident est arriv?

-- Mais oui, Sire, hasarda Manicamp; est-ce que Votre Majest
lignorait?

-- Mais  peu prs, dit le roi fort vite, car toujours Louis XIV
rpugna  mentir; cest donc  lafft, dites-vous, que laccident
est arriv?

-- Hlas! oui, malheureusement, Sire.

Le roi fit une pause.

--  lafft de quel animal? demanda-t-il.

-- Du sanglier, Sire.

-- Et quelle ide a donc eue de Guiche de sen aller comme cela,
tout seul,  lafft du sanglier? Cest un exercice de campagnard,
cela, et bon, tout au plus, pour celui qui na pas, comme le
marchal de Grammont, chiens et piqueurs pour chasser en
gentilhomme.

Manicamp plia les paules.

-- La jeunesse est tmraire, dit-il sentencieusement.

-- Enfin!... continuez, dit le roi.

-- Tant il y a, continua Manicamp, nosant saventurer et posant
un mot aprs lautre, comme fait de ses pieds un paludier dans un
marais, tant il y a, Sire, que le pauvre de Guiche sen alla tout
seul  lafft.

-- Tout seul, voire! le beau chasseur! Eh! M. de Guiche ne sait-il
pas que le sanglier revient sur le coup?

-- Voil justement ce qui est arriv, Sire.

-- Il avait donc eu connaissance de la bte?

-- Oui, Sire. Des paysans lavaient vue dans leurs pommes de
terre.

-- Et quel animal tait-ce?

-- Un ragot.

-- Il fallait donc me prvenir, monsieur, que de Guiche avait des
ides de suicide; car, enfin, je lai vu chasser, cest un veneur
trs expert. Quand il tire sur lanimal accul et tenant aux
chiens, il prend toutes ses prcautions, et cependant il tire avec
une carabine, et, cette fois, il sen va affronter le sanglier
avec de simples pistolets!

Manicamp tressaillit.

-- Des pistolets de luxe, excellents pour se battre en duel avec
un homme et non avec un sanglier, que diable!

-- Sire, il y a des choses qui ne sexpliquent pas bien.

-- Vous avez raison, et lvnement qui nous occupe est une de ces
choses l. Continuez.

Pendant ce rcit, de Saint-Aignan, qui et peut-tre fait signe 
Manicamp de ne pas senferrer, tait couch en joue par le regard
obstin du roi.

Il y avait donc, entre lui et Manicamp, impossibilit de
communiquer. Quant  dArtagnan, la statue du Silence,  Athnes,
tait plus bruyante et plus expressive que lui.

Manicamp continua donc, lanc dans la voie quil avait prise, 
senfoncer dans le panneau.

-- Sire, dit-il, voici probablement comment la chose sest passe.
De Guiche attendait le sanglier.

--  cheval ou  pied? demanda le roi.

--  cheval. Il tira sur la bte, la manqua.

-- Le maladroit!

-- La bte fona sur lui.

-- Et le cheval fut tu?

-- Ah! Votre Majest sait cela?

-- On ma dit quun cheval avait t trouv mort au carrefour du
bois Rochin. Jai prsum que ctait le cheval de de Guiche.

-- Ctait lui, effectivement, Sire.

-- Voil pour le cheval, cest bien; mais pour de Guiche?

-- De Guiche une fois  terre, fut fouill par le sanglier et
bless  la main et  la poitrine.

-- Cest un horrible accident; mais, il faut le dire, cest la
faute de de Guiche. Comment va-t-on  lafft dun pareil animal
avec des pistolets! Il avait donc oubli la fable dAdonis?

Manicamp se gratta loreille.

-- Cest vrai, dit-il, grande imprudence.

-- Vous expliquez-vous cela, monsieur de Manicamp?

-- Sire, ce qui est crit est crit.

-- Ah! vous tes fataliste!

Manicamp sagitait, fort mal  son aise.

-- Je vous en veux, monsieur de Manicamp, continua le roi.

--  moi, Sire.

-- Oui! Comment! vous tes lami de Guiche, vous savez quil est
sujet  de pareilles folies, et vous ne larrtez pas?

Manicamp ne savait  quoi sen tenir; le ton du roi ntait plus
prcisment celui dun homme crdule.

Dun autre ct, ce ton navait ni la svrit du drame, ni
linsistance de linterrogatoire.

Il y avait plus de raillerie que de menace.

-- Et vous dites donc, continua le roi, que cest bien le cheval
de Guiche que lon a retrouv mort?

-- Oh! mon Dieu, oui, lui-mme.

-- Cela vous a-t-il tonn?

-- Non, Sire.  la dernire chasse, M. de Saint-Maure, Votre
Majest se le rappelle, a eu un cheval tu sous lui, et de la mme
faon.

-- Oui, mais ventr.

-- Sans doute, Sire.

-- Le cheval de Guiche et t ventr comme celui de M. de Saint-
Maure que cela ne mtonnerait point, pardieu!

Manicamp ouvrit de grands yeux.

-- Mais ce qui mtonne, continua le roi, cest que le cheval
de Guiche, au lieu davoir le ventre ouvert, ait la tte casse.

Manicamp se troubla.

-- Est-ce que je me trompe? reprit le roi, est-ce que ce nest
point  la tempe que le cheval de Guiche a t frapp? Avouez,
monsieur de Manicamp, que voil un coup singulier.

-- Sire, vous savez que le cheval est un animal trs intelligent,
il aura essay de se dfendre.

-- Mais un cheval se dfend avec les pieds de derrire, et non
avec la tte.

-- Alors, le cheval, effray, se sera abattu, dit Manicamp, et le
sanglier, vous comprenez, Sire, le sanglier...

-- Oui, je comprends pour le cheval; mais pour le cavalier?

-- Eh bien! cest tout simple: le sanglier est revenu du cheval au
cavalier, et, comme jai dj eu lhonneur de le dire  Votre
Majest, a cras la main de de Guiche au moment o il allait
tirer sur lui son second coup de pistolet; puis, dun coup de
boutoir, il lui a trou la poitrine.

-- Cela est on ne peut plus vraisemblable, en vrit, monsieur de
Manicamp; vous avez tort de vous dfier de votre loquence, et
vous contez  merveille.

-- Le roi est bien bon, dit Manicamp en faisant un salut des plus
embarrasss.

--  partir daujourdhui seulement, je dfendrai  mes
gentilshommes daller  lafft. Peste! autant vaudrait leur
permettre le duel.

Manicamp tressaillit et fit un mouvement pour se retirer.

-- Le roi est satisfait? demanda-t-il.

-- Enchant; mais ne vous retirez point encore, monsieur de
Manicamp, dit Louis, jai affaire de vous.

Allons, allons, pensa dArtagnan, encore un qui nest pas de
notre force.

Et il poussa un soupir qui pouvait signifier: Oh! les hommes de
notre force, o sont-ils maintenant?

En ce moment, un huissier souleva la portire et annona le
mdecin du roi.

-- Ah! scria Louis, voil justement M. Valot qui vient de
visiter M. de Guiche. Nous allons avoir des nouvelles du bless.

Manicamp se sentit plus mal  laise que jamais.

-- De cette faon, au moins, ajouta le roi, nous aurons la
conscience nette.

Et il regarda dArtagnan, qui ne sourcilla point.


Chapitre CLVII -- Le mdecin


M. Valot entra.

La mise en scne tait la mme: le roi assis, de Saint-Aignan
toujours accoud  son fauteuil, dArtagnan toujours adoss  la
muraille, Manicamp toujours debout.

-- Eh bien! monsieur Valot, fit le roi, mavez-vous obi?

-- Avec empressement, Sire.

-- Vous vous tes rendu chez votre confrre de Fontainebleau?

-- Oui, Sire.

-- Et vous y avez trouv M. de Guiche?

-- Jy ai trouv M. de Guiche.

-- En quel tat? Dites franchement.

-- En trs piteux tat, Sire.

-- Cependant, voyons, le sanglier ne la pas dvor?

-- Dvor qui?

-- Guiche.

-- Quel sanglier?

-- Le sanglier qui la bless.

-- M. de Guiche a t bless par un sanglier?

-- On le dit, du moins.

-- Quelque braconnier plutt...

-- Comment, quelque braconnier?...

-- Quelque mari jaloux, quelque amant maltrait, lequel, pour se
venger, aura tir sur lui.

-- Mais que dites-vous donc l, monsieur Valot? Les blessures de
M. de Guiche ne sont-elles pas produites par la dfense dun
sanglier?

-- Les blessures de M. de Guiche sont produites par une balle de
pistolet qui lui a cras lannulaire et le petit doigt de la main
droite, aprs quoi, elle a t se loger dans les muscles
intercostaux de la poitrine.

-- Une balle! Vous tes sr que M. de Guiche a t bless par une
balle?... scria le roi jouant lhomme surpris.

-- Ma foi, dit Valot, si sr que la voil, Sire.

Et il prsenta au roi une balle  moiti aplatie.

Le roi la regarda sans y toucher.

-- Il avait cela dans la poitrine, le pauvre garon? demanda-t-il.

-- Pas prcisment. La balle navait pas pntr, elle stait
aplatie, comme vous voyez, ou sous la sous-garde du pistolet ou
sur le ct droit du sternum.

-- Bon Dieu! fit le roi srieusement, vous ne me disiez rien de
tout cela, monsieur de Manicamp?

-- Sire...

-- Quest-ce donc, voyons, que cette invention de sanglier,
dafft, de chasse de nuit? Voyons, parlez.

-- Ah! Sire...

-- Il me parat que vous avez raison, dit le roi en se tournant
vers son capitaine des mousquetaires, et quil y a eu combat.

Le roi avait, plus que tout autre, cette facult donne aux grands
de compromettre et de diviser les infrieurs.

Manicamp lana au mousquetaire un regard plein de reproches.

DArtagnan comprit ce regard, et ne voulut pas rester sous le
poids de laccusation.

Il fit un pas.

-- Sire, dit-il, Votre Majest ma command daller explorer le
carrefour du bois Rochin, et de lui dire, daprs mon estime, ce
qui sy tait pass. Je lui ai fait part de mes observations, mais
sans dnoncer personne. Cest Sa Majest elle-mme qui, la
premire, a nomm M. le comte de Guiche.

-- Bien! bien! monsieur, dit le roi avec hauteur; vous avez fait
votre devoir, et je suis content de vous, cela doit vous suffire.
Mais vous, monsieur de Manicamp, vous navez pas fait le vtre,
car vous mavez menti.

-- Menti, Sire! Le mot est dur.

-- Trouvez-en un autre.

-- Sire, je nen chercherai pas. Jai dj eu le malheur de
dplaire  Sa Majest, et, ce que je trouve de mieux cest
daccepter humblement les reproches quelle jugera  propos de
madresser.

-- Vous avez raison, monsieur, on me dplat toujours en me
cachant la vrit.

-- Quelquefois, Sire, on ignore.

-- Ne mentez plus, ou je double la peine.

Manicamp sinclina en plissant.

DArtagnan fit encore un pas en avant, dcid  intervenir, si la
colre toujours grandissante du roi atteignait certaines limites.

-- Monsieur, continua le roi, vous voyez quil est inutile de nier
la chose plus longtemps. M. de Guiche sest battu.

-- Je ne dis pas non, Sire, et Votre Majest et t gnreuse en
ne forant pas un gentilhomme au mensonge.

-- Forc! Qui vous forait?

-- Sire, M. de Guiche est mon ami. Votre Majest a dfendu les
duels sous peine de mort. Un mensonge sauve mon ami. Je mens.

-- Bien, murmura dArtagnan, voil un joli garon, mordioux!

-- Monsieur, reprit le roi, au lieu de mentir, il fallait
lempcher de se battre.

-- Oh! Sire, Votre Majest, qui est le gentilhomme le plus
accompli de France, sait bien que, nous autres, gens dpe, nous
navons jamais regard M. de Boutteville comme dshonor pour tre
mort en Grve. Ce qui dshonore, cest dviter son ennemi, et non
de rencontrer le bourreau.

-- Eh bien! soit, dit Louis XIV, je veux bien vous ouvrir un moyen
de tout rparer.

-- Sil est de ceux qui conviennent  un gentilhomme, je le
saisirai avec empressement, Sire.

-- Le nom de ladversaire de M. de Guiche?

-- Oh! oh! murmura dArtagnan, est-ce que nous allons continuer
Louis XIII?...

-- Sire!... fit Manicamp avec un accent de reproche.

-- Vous ne voulez pas le nommer,  ce quil parat? dit le roi.

-- Sire, je ne le connais pas.

-- Bravo! dit dArtagnan.

-- Monsieur de Manicamp, remettez votre pe au capitaine.

Manicamp sinclina gracieusement, dtacha son pe en souriant et
la tendit au mousquetaire.

Mais de Saint-Aignan savana vivement entre dArtagnan et lui.

-- Sire, dit-il, avec la permission de Votre Majest.

-- Faites, dit le roi, enchant peut-tre au fond du coeur que
quelquun se plat entre lui et la colre  laquelle il stait
laiss emporter.

-- Manicamp, vous tes un brave, et le roi apprciera votre
conduite; mais vouloir trop bien servir ses amis, cest leur
nuire. Manicamp, vous savez le nom que Sa Majest vous demande?

-- Cest vrai, je le sais.

-- Alors, vous le direz.

-- Si jeusse d le dire, ce serait dj fait.

-- Alors, je le dirai, moi, qui ne suis pas, comme vous, intress
 cette prudhomie.

-- Vous, vous tes libre; mais il me semble cependant...

-- Oh! trve de magnanimit; je ne vous laisserai point aller  la
Bastille comme cela. Parlez, ou je parle.

Manicamp tait homme desprit, et comprit quil avait fait assez
pour donner de lui une parfaite opinion; maintenant, il ne
sagissait plus que dy persvrer en reconqurant les bonnes
grces du roi.

-- Parlez, monsieur, dit-il  de Saint-Aignan. Jai fait pour mon
compte tout ce que ma conscience me disait de faire, et il fallait
que ma conscience ordonnt bien haut, ajouta-t-il en se retournant
vers le roi, puisquelle la emport sur les commandements de Sa
Majest; mais Sa Majest me pardonnera, je lespre, quand elle
saura que javais  garder lhonneur dune dame.

-- Dune dame? demanda le roi inquiet.

-- Oui, Sire.

-- Une dame fut la cause de ce combat?

Manicamp sinclina.

Le roi se leva et sapprocha de Manicamp.

-- Si la personne est considrable, dit-il, je ne me plaindrai pas
que vous ayez pris des mnagements, au contraire.

-- Sire, tout ce qui touche  la maison du roi, ou  la maison de
son frre, est considrable  mes yeux.

--  la maison de mon frre? rpta Louis XIV avec une sorte
dhsitation... La cause de ce combat est une dame de la maison de
mon frre?

-- Ou de Madame.

-- Ah! de Madame?

-- Oui, Sire.

-- Ainsi, cette dame?...

-- Est une des filles dhonneur de la maison de Son Altesse Royale
Mme la duchesse dOrlans.

-- Pour qui M. de Guiche sest battu, dites-vous?

-- Oui, et, cette fois, je ne mens plus.

Louis fit un mouvement plein de trouble.

-- Messieurs, dit-il en se retournant vers les spectateurs de
cette scne, veuillez vous loigner un instant, jai besoin de
demeurer seul avec M. de Manicamp. Je sais quil a des choses
prcieuses  me dire pour sa justification, et quil nose le
faire devant tmoins... Remettez votre pe, monsieur de Manicamp.

Manicamp remit son pe au ceinturon.

-- Le drle est, dcidment, plein de prsence desprit, murmura
le mousquetaire en prenant le bras de Saint-Aignan et en se
retirant avec lui.

-- Il sen tirera, fit ce dernier  loreille de dArtagnan.

-- Et avec honneur, comte.

Manicamp adressa  de Saint-Aignan et au capitaine un regard de
remerciement qui passa inaperu du roi.

-- Allons, allons, dit dArtagnan en franchissant le seuil de la
porte, javais mauvaise opinion de la gnration nouvelle. Eh
bien! je me trompais, et ces petits jeunes gens ont du bon.

Valot prcdait le favori et le capitaine.

Le roi et Manicamp restrent seuls dans le cabinet.


Chapitre CLVIII -- O d'Artagnan reconnat qu'il s'tait tromp,
et que c'tait Manicamp qui avait raison


Le roi sassura par lui-mme, en allant jusqu la porte, que
personne ncoutait, et revint se placer prcipitamment en face de
son interlocuteur.

-- ! dit-il, maintenant que nous sommes seuls, monsieur de
Manicamp, expliquez-vous.

-- Avec la plus grande franchise, Sire, rpondit le jeune homme.

-- Et tout dabord, ajouta le roi, sachez que rien ne me tient
tant au coeur que lhonneur des dames.

-- Voil justement pourquoi je mnageais votre dlicatesse, Sire.

-- Oui, je comprends tout maintenant. Vous dites donc quil
sagissait dune fille de ma belle-soeur, et que la personne en
question, ladversaire de Guiche, lhomme enfin que vous ne voulez
pas nommer...

-- Mais que M. de Saint-Aignan vous nommera, Sire.

-- Oui. Vous dites donc que cet homme a offens quelquun de chez
Madame.

-- Mlle de La Vallire, oui, Sire.

-- Ah! fit le roi, comme sil sy ft attendu, et comme si
cependant ce coup lui avait perc le coeur; ah! cest Mlle de La
Vallire que lon outrageait?

-- Je ne dis point prcisment quon loutraget, Sire.

-- Mais enfin...

-- Je dis quon parlait delle en termes peu convenables.

-- En termes peu convenables de Mlle de La Vallire! Et vous
refusez de me dire quel tait linsolent?...

-- Sire, je croyais que ctait chose convenue, et que Votre
Majest avait renonc  faire de moi un dnonciateur.

-- Cest juste, vous avez raison, reprit le roi en se modrant;
dailleurs, je saurai toujours assez tt le nom de celui quil me
faudra punir.

Manicamp vit bien que la question tait retourne.

Quant au roi, il saperut quil venait de se laisser entraner un
peu loin.

Aussi se reprit-il:

-- Et je punirai, non point parce quil sagit de Mlle de La
Vallire, bien que je lestime particulirement; mais parce que
lobjet de la querelle est une femme. Or je prtends qu ma cour
on respecte les femmes, et quon ne se querelle pas.

Manicamp sinclina.

-- Maintenant, voyons, monsieur de Manicamp, continua le roi, que
disait on de Mlle de La Vallire?

-- Mais Votre Majest ne devine-t-elle pas?

-- Moi?

-- Votre Majest sait bien quelle sorte de plaisanterie peuvent se
permettre les jeunes gens.

-- On disait sans doute quelle aimait quelquun, hasarda le roi.

-- Cest probable.

-- Mais Mlle de La Vallire a le droit daimer qui bon lui semble,
dit le roi.

-- Cest justement ce que soutenait de Guiche.

-- Et cest pour cela quil sest battu?

-- Oui, Sire, pour cette seule cause.

Le roi rougit.

-- Et, dit-il, vous nen savez pas davantage?

-- Sur quel chapitre, Sire?

-- Mais sur le chapitre fort intressant que vous racontez  cette
heure.

-- Et quelle chose le roi veut-il que je sache?

-- Eh bien! par exemple, le nom de lhomme que La Vallire aime et
que ladversaire de de Guiche lui contestait le droit daimer?

-- Sire, je ne sais rien, je nai rien entendu, rien surpris; mais
je tiens de Guiche pour un grand coeur, et, sil sest
momentanment substitu au protecteur de La Vallire, cest que ce
protecteur tait trop haut plac pour prendre lui-mme sa dfense.

Ces mots taient plus que transparents; aussi firent-ils rougir le
roi, mais, cette fois, de plaisir.

Il frappa doucement sur lpaule de Manicamp.

-- Allons, allons, vous tes non seulement un spirituel garon,
monsieur de Manicamp, mais encore un brave gentilhomme, et je
trouve votre ami de Guiche un paladin tout  fait de mon got;
vous le lui tmoignerez, nest-ce pas?

-- Ainsi donc, Sire, Votre Majest me pardonne?

-- Tout  fait.

-- Et je suis libre?

Le roi sourit et tendit la main  Manicamp.

Manicamp saisit cette main et la baisa.

-- Et puis, ajouta le roi, vous contez  merveille.

-- Moi, Sire?

-- Vous mavez fait un rcit excellent de cet accident arriv 
de Guiche. Je vois le sanglier sortant du bois, je vois le cheval
sabattant, je vois lanimal allant du cheval au cavalier. Vous ne
racontez pas, monsieur, vous peignez.

-- Sire, je crois que Votre Majest daigne se railler de moi, dit
Manicamp.

-- Au contraire, fit Louis XIV srieusement, je ris si peu,
monsieur de Manicamp, que je veux que vous racontiez  tout le
monde cette aventure.

-- Laventure de lafft?

-- Oui, telle que vous me lavez conte,  moi, sans en changer un
seul mot, vous comprenez?

-- Parfaitement, Sire.

-- Et vous la raconterez?

-- Sans perdre une minute.

-- Eh bien! maintenant, rappelez vous-mme M. dArtagnan; jespre
que vous nen avez plus peur.

-- Oh! Sire, ds que je suis sr des bonts de Votre Majest pour
moi, je ne crains plus rien.

-- Appelez donc, dit le roi.

Manicamp ouvrit la porte.

-- Messieurs, dit-il, le roi vous appelle.

DArtagnan, Saint-Aignan et Valot rentrrent.

-- Messieurs, dit le roi, je vous fais rappeler pour vous dire que
lexplication de M. de Manicamp ma entirement satisfait.

DArtagnan jeta  Valot dun ct, et  Saint-Aignan de lautre,
un regard qui signifiait: Eh bien! que vous disais-je?

Le roi entrana Manicamp du ct de la porte, puis tout bas:

-- Que M. de Guiche se soigne, lui dit-il, et surtout quil se
gurisse vite; je veux me hter de le remercier au nom de toutes
les dames, mais surtout quil ne recommence jamais.

-- Dt-il mourir cent fois, Sire, il recommencera cent fois sil
sagit de lhonneur de Votre Majest.

Ctait direct. Mais, nous lavons dit, le roi Louis XIV aimait
lencens, et, pourvu quon lui en donnt, il ntait pas trs
exigeant sur la qualit.

-- Cest bien, cest bien, dit-il en congdiant Manicamp, je
verrai de Guiche moi-mme et je lui ferai entendre raison.

Alors le roi, se retournant vers les trois spectateurs de cette
scne:

-- Monsieur dArtagnan? dit-il.

-- Sire.

-- Dites-moi donc, comment se fait-il que vous ayez la vue si
trouble, vous qui dordinaire avez de si bons yeux?

-- Jai la vue trouble, moi, Sire?

-- Sans doute.

-- Cela doit tre certainement, puisque Votre Majest le dit. Mais
en quoi trouble, sil vous plat?

-- Mais  propos de cet vnement du bois Rochin.

-- Ah! ah!

-- Sans doute. Vous avez vu les traces de deux chevaux, les pas de
deux hommes, vous avez relev les dtails dun combat. Rien de
tout cela na exist; illusion pure!

-- Ah! ah! fit encore dArtagnan.

-- Cest comme ces pitinements du cheval, cest comme ces indices
de lutte. Lutte de de Guiche contre le sanglier, pas autre chose;
seulement, la lutte a t longue et terrible,  ce quil parat.

-- Ah! ah! continua dArtagnan.

-- Et quand je pense que jai un instant ajout foi  une pareille
erreur; mais aussi vous parliez avec un tel aplomb.

-- En effet, Sire, il faut que jaie eu la berlue, dit dArtagnan
avec une belle humeur qui charma le roi.

-- Vous en convenez, alors?

-- Pardieu! Sire, si jen conviens!

-- De sorte que, maintenant, vous voyez la chose?...

-- Tout autrement que je ne la voyais il y a une demi-heure.

-- Et vous attribuez cette diffrence dans votre opinion?

-- Oh!  une chose bien simple, Sire; il y a une demi-heure, je
revenais du bois Rochin, o je navais pour mclairer quune
mchante lanterne dcurie...

-- Tandis qu cette heure?...

--  cette heure, jai tous les flambeaux de votre cabinet, et, de
plus, les deux yeux du roi, qui clairent comme des soleils.

Le roi se mit  rire, et de Saint-Aignan  clater.

-- Cest comme M. Valot, dit dArtagnan reprenant la parole aux
lvres du roi, il sest figur que non seulement M. de Guiche
avait t bless par une balle, mais encore quil avait retir une
balle de sa poitrine.

-- Ma foi! dit Valot, javoue...

-- Nest-ce pas que vous lavez cru? reprit dArtagnan.

-- Cest--dire, dit Valot, que non seulement je lai cru, mais
qu cette heure encore jen jurerais.

-- Eh bien! mon cher docteur, vous avez rv cela.

-- Javais rv?

-- La blessure de M. de Guiche, rve! la balle, rve!... Ainsi,
croyez-moi, nen parlez plus.

-- Bien dit, fit le roi; le conseil que vous donne dArtagnan est
bon. Ne parlez plus de votre rve  personne, monsieur Valot, et,
foi de gentilhomme! vous ne vous en repentirez point. Bonsoir,
messieurs. Oh! la triste chose quun afft au sanglier!

-- La triste chose, rpta dArtagnan  pleine voix quun afft au
sanglier!

Et il rpta encore ce mot par toutes les chambres o il passa.

Et il sortit du chteau, emmenant Valot avec lui.

-- Maintenant que nous sommes seuls, dit le roi  de Saint-Aignan,
comment se nomme ladversaire de de Guiche?

De Saint-Aignan regarda le roi.

-- Oh! nhsite pas, dit le roi, tu sais bien que je dois
pardonner.

-- De Wardes, dit de Saint-Aignan.

-- Bien.

Puis, rentrant chez lui vivement:

-- Pardonner nest pas oublier, dit Louis XIV.


Chapitre CLIX -- Comment il est bon d'avoir deux cordes  son arc


Manicamp sortait de chez le roi, tout heureux davoir si bien
russi, quand, en arrivant au bas de lescalier et passant devant
une portire, il se sentit tout  coup tirer par une manche.

Il se retourna et reconnut Montalais qui lattendait au passage,
et qui, mystrieusement, le corps pench en avant et la voix
basse, lui dit:

-- Monsieur, venez vite, je vous prie.

-- Et o cela, mademoiselle? demanda Manicamp.

-- Dabord, un vritable chevalier ne met point fait cette
question, il met suivie sans avoir besoin dexplication aucune.

-- Eh bien! mademoiselle, dit Manicamp, je suis prt  me conduire
en vrai chevalier.

-- Non, il est trop tard, et vous nen avez pas le mrite. Nous
allons chez Madame; venez.

-- Ah! ah! fit Manicamp. Allons chez Madame.

Et il suivit Montalais, qui courait devant lui lgre comme
Galate.

Cette fois, se disait Manicamp tout en suivant son guide, je ne
crois pas que les histoires de chasse soient de mise. Nous
essaierons cependant, et, au besoin... ma fois! au besoin, nous
trouverons autre chose.

Montalais courait toujours.

Comme cest fatigant, pensa Manicamp, davoir  la fois besoin de
son esprit et de ses jambes!

Enfin on arriva.

Madame avait achev sa toilette de nuit; elle tait en dshabill
lgant; mais on comprenait que cette toilette tait faite avant
quelle et  subir les motions qui lagitaient.

Elle attendait avec une impatience visible.

Aussi Montalais et Manicamp la trouvrent-ils debout prs de la
porte.

Au bruit de leurs pas, Madame tait venue au-devant deux.

-- Ah! dit-elle, enfin!

-- Voici M. de Manicamp, rpondit Montalais.

Manicamp sinclina respectueusement.

Madame fit signe  Montalais de se retirer. La jeune fille obit.

Madame la suivit des yeux en silence, jusqu ce que la porte se
ft referme derrire elle; puis, se retournant vers Manicamp:

-- Quy a-t-il donc et que mapprend-on, monsieur de Manicamp?
dit-elle; il y a quelquun de bless au chteau?

-- Oui, madame, malheureusement... M. de Guiche.

-- Oui, M. de Guiche, rpta la princesse. En effet, je lavais
entendu dire, mais non affirmer. Ainsi, bien vritablement, cest
 M. de Guiche quest arrive cette infortune?

--  lui-mme, madame.

-- Savez-vous bien, monsieur de Manicamp, dit vivement la
princesse, que les duels sont antipathiques au roi?

-- Certes, madame; mais un duel avec une bte fauve nest pas
justiciable de Sa Majest.

-- Oh! vous ne me ferez pas linjure de croire que jajouterai foi
 cette fable absurde rpandue je ne sais trop dans quel but, et
prtendant que M. de Guiche a t bless par un sanglier. Non,
non, monsieur; la vrit est connue, et, dans ce moment, outre le
dsagrment de sa blessure, M. de Guiche court le risque de sa
libert.

-- Hlas! madame, dit Manicamp, je le sais bien; mais quy faire?

-- Vous avez vu Sa Majest?

-- Oui, madame.

-- Que lui avez-vous dit?

-- Je lui ai racont comment M. de Guiche avait t  lafft,
comment un sanglier tait sorti du bois Rochin, comment
M. de Guiche avait tir sur lui, et comment enfin lanimal furieux
tait revenu sur le tireur, avait tu son cheval et lavait lui-
mme grivement bless.

-- Et le roi a cru tout cela?

-- Parfaitement.

-- Oh! vous me surprenez, monsieur de Manicamp, vous me surprenez
beaucoup.

Et Madame se promena de long en large en jetant de temps en temps
un coup doeil interrogateur sur Manicamp, qui demeurait
impassible et sans mouvement  la place quil avait adopte en
entrant. Enfin, elle sarrta.

-- Cependant, dit-elle, tout le monde saccorde ici  donner une
autre cause  cette blessure.

-- Et quelle cause, madame? fit Manicamp, puis-je, sans
indiscrtion, adresser cette question  Votre Altesse?

-- Vous demandez cela, vous, lami intime de M. de Guiche? vous,
son confident?

-- Oh! madame, lami intime, oui; son confident, non. De Guiche
est un de ces hommes qui peuvent avoir des secrets, qui en ont
mme, certainement, mais qui ne les disent pas. De Guiche est
discret, madame.

-- Eh bien! alors, ces secrets que M. de Guiche renferme en lui,
cest donc moi qui aurai le plaisir de vous les apprendre, dit la
princesse avec dpit; car, en vrit, le roi pourrait vous
interroger une seconde fois, et si, cette seconde fois, vous lui
faisiez le mme conte qu la premire, il pourrait bien ne pas
sen contenter.

-- Mais, madame, je crois que Votre Altesse est dans lerreur 
lgard du roi. Sa Majest a t fort satisfaite de moi, je vous
jure.

-- Alors, permettez-moi de vous dire, monsieur de Manicamp, que
cela prouve une seule chose, cest que Sa Majest est trs facile
 satisfaire.

-- Je crois que Votre Altesse a tort de sarrter  cette opinion.
Sa Majest est connue pour ne se payer que de bonnes raisons.

-- Et croyez-vous quelle vous saura gr de votre officieux
mensonge, quand demain elle apprendra que M. de Guiche a eu pour
M. de Bragelonne, son ami, une querelle qui a dgnr en
rencontre?

-- Une querelle pour M. de Bragelonne? dit Manicamp de lair le
plus naf quil y ait au monde; que me fait donc lhonneur de me
dire Votre Altesse?

-- Quy a-t-il dtonnant? M. de Guiche est susceptible,
irritable, il semporte facilement.

-- Je tiens, au contraire, madame, M. de Guiche pour trs patient,
et ntre jamais susceptible et irritable quavec les plus justes
motifs.

-- Mais nest-ce pas un juste motif que lamiti? dit la
princesse.

-- Oh! certes, madame, et surtout pour un coeur comme le sien.

-- Eh bien! M. de Bragelonne est un ami de M. de Guiche; vous ne
nierez pas ce fait?

-- Un trs grand ami.

-- Eh bien! M. de Guiche a pris le parti de M. de Bragelonne, et
comme M. de Bragelonne tait absent et ne pouvait se battre, il
sest battu pour lui.

Manicamp se mit  sourire, et fit deux ou trois mouvements de tte
et dpaules qui signifiaient: Dame! si vous le voulez
absolument...

-- Mais enfin, dit la princesse impatiente, parlez!

-- Moi?

-- Sans doute; il est vident que vous ntes pas de mon avis, et
que vous avez quelque chose  dire.

-- Je nai  dire, madame, quune seule chose.

-- Dites-la!

-- Cest que je ne comprends pas un mot de ce que vous me faites
lhonneur de me raconter.

-- Comment! vous ne comprenez pas un mot  cette querelle de
M. de Guiche avec M. de Wardes? scria la princesse presque
irrite.

Manicamp se tut.

-- Querelle, continua-t-elle, ne dun propos plus ou moins
malveillant ou plus ou moins fond sur la vertu de certaine dame?

-- Ah! de certaine dame? Ceci est autre chose, dit Manicamp.

-- Vous commencez  comprendre, nest-ce pas?

-- Votre Altesse mexcusera, mais je nose...

-- Vous nosez pas? dit Madame exaspre. Eh bien! attendez, je
vais oser, moi.

-- Madame, madame! scria Manicamp, comme sil tait effray,
faites attention  ce que vous allez dire.

-- Ah! il parat que, si jtais un homme, vous vous battriez avec
moi, malgr les dits de Sa Majest, comme M. de Guiche sest
battu avec M. de Wardes, et cela pour la vertu de Mlle de La
Vallire.

-- De Mlle de La Vallire! scria Manicamp en faisant un
soubresaut subit comme sil tait  cent lieues de sattendre 
entendre prononcer ce nom.

-- Oh! quavez-vous donc, monsieur de Manicamp, pour bondir ainsi?
dit Madame avec ironie; auriez-vous limpertinence de douter,
vous, de cette vertu?

-- Mais il ne sagit pas le moins du monde, en tout cela, de la
vertu de Mlle de La Vallire, madame.

-- Comment! lorsque deux hommes se sont brl la cervelle pour une
femme, vous dites quelle na rien  faire dans tout cela et quil
nest point question delle? Ah! je ne vous croyais pas si bon
courtisan, monsieur de Manicamp.

-- Pardon, pardon, madame, dit le jeune homme, mais nous voil
bien loin de compte. Vous me faites lhonneur de me parler une
langue, et moi,  ce quil parat, jen parle une autre.

-- Plat-il?

-- Pardon, jai cru comprendre que Votre Altesse me voulait dire
que MM. de Guiche et de Wardes staient battus pour Mlle de La
Vallire.

-- Mais oui.

-- Pour Mlle de La Vallire, nest-ce pas? rpta Manicamp.

-- Eh! mon Dieu, je ne dis pas que M. de Guiche soccupt en
personne de Mlle de La Vallire; mais quil sen est occup par
procuration.

-- Par procuration!

-- Voyons, ne faites donc pas toujours lhomme effar. Ne sait-on
pas ici que M. de Bragelonne est fianc  Mlle de La Vallire, et
quen partant pour la mission que le roi lui a confie  Londres,
il a charg son ami, M. de Guiche, de veiller sur cette
intressante personne?

-- Ah! je ne dis plus rien, Votre Altesse est instruite.

-- De tout, je vous en prviens.

Manicamp se mit  rire, action qui faillit exasprer la princesse,
laquelle ntait pas, comme on le sait, dune humeur bien
endurante.

-- Madame, reprit le discret Manicamp en saluant la princesse,
enterrons toute cette affaire, qui ne sera jamais bien claircie.

-- Oh! quant  cela, il ny a plus rien  faire, et les
claircissements sont complets. Le roi saura que de Guiche a pris
parti pour cette petite aventurire qui se donne des airs de
grande dame; il saura que M. de Bragelonne ayant nomm pour son
gardien ordinaire du jardin des Hesprides son ami M. de Guiche,
celui-ci a donn le coup de dent requis au marquis de Wardes, qui
osait porter la main sur la pomme dor. Or, vous ntes pas sans
savoir, monsieur de Manicamp, vous qui savez si bien toutes
choses, que le roi convoite de son ct le fameux trsor, et que
peut-tre saura-t-il mauvais gr  M. de Guiche de sen constituer
le dfenseur. tes-vous assez renseign maintenant, et vous faut-
il un autre avis? Parlez, demandez.

-- Non, madame, non je ne veux rien savoir de plus.

-- Sachez cependant, car il faut que vous sachiez cela, monsieur
de Manicamp, sachez que lindignation de Sa Majest sera suivie
deffets terribles. Chez les princes dun caractre comme lest
celui du roi, la colre amoureuse est un ouragan.

-- Que vous apaisez, vous, madame.

-- Moi! scria la princesse avec un geste de violente ironie;
moi! et  quel titre?

-- Parce que vous naimez pas les injustices, madame.

-- Et ce serait une injustice, selon vous, que dempcher le roi
de faire ses affaires damour?

-- Vous intercderez cependant en faveur de M. de Guiche.

-- Eh! cette fois vous devenez fou, monsieur, dit la princesse
dun ton plein de hauteur.

-- Au contraire, madame, je suis dans mon meilleur sens, et, je le
rpte, vous dfendrez M. de Guiche auprs du roi.

-- Moi?

-- Oui.

-- Et comment cela?

-- Parce que la cause de M. de Guiche, cest la vtre, madame, dit
tout bas avec ardeur Manicamp, dont les yeux venaient de
sallumer.

-- Que voulez-vous dire?

-- Je dis, madame, que, dans le nom de La Vallire,  propos de
cette dfense prise par M. de Guiche pour M. de Bragelonne absent,
je mtonne que Votre Altesse nait pas devin un prtexte.

-- Un prtexte?

-- Oui.

-- Mais un prtexte  quoi? rpta en balbutiant la princesse que
venaient dinstruire les regards de Manicamp.

-- Maintenant, madame, dit le jeune homme, jen ai dit assez, je
prsume, pour engager Votre Altesse  ne pas charger, devant le
roi, ce pauvre de Guiche, sur qui vont tomber toutes les inimitis
fomentes par un certain parti trs oppos au vtre.

-- Vous voulez dire, au contraire, ce me semble, que tous ceux qui
naiment point Mlle de La Vallire, et mme peut-tre quelques-uns
de ceux qui laiment, en voudront au comte?

-- Oh! Madame, poussez-vous aussi loin lobstination, et
nouvrirez-vous point loreille aux paroles dun ami dvou? Faut-
il que je mexpose  vous dplaire, faut-il que je vous nomme,
malgr moi, la personne qui fut la vritable cause de la querelle?

-- La personne! fit Madame en rougissant.

-- Faut-il, continua Manicamp, que je vous montre le pauvre
de Guiche irrit, furieux, exaspr de tous ces bruits qui courent
sur cette personne? Faut-il, si vous vous obstinez  ne pas la
reconnatre, et si, moi, le respect continue de mempcher de la
nommer, faut-il que je vous rappelle les scnes de Monsieur avec
milord de Buckingham, les insinuations lances  propos de cet
exil du duc? Faut-il que je vous retrace les soins du comte 
plaire,  observer,  protger cette personne pour laquelle seule
il vit, pour laquelle seule il respire? Eh bien! je le ferai, et
quand je vous aurai rappel tout cela, peut-tre comprendrez-vous
que le comte,  bout de patience, harcel depuis longtemps par
de Wardes, au premier mot dsobligeant que celui-ci aura prononc
sur cette personne, aura pris feu et respir la vengeance.

La princesse cacha son visage dans ses mains.

-- Monsieur! monsieur! scria-t-elle, savez-vous bien ce que vous
dites l et  qui vous le dites?

-- Alors, madame, poursuivit Manicamp comme sil net point
entendu les exclamations de la princesse, rien ne vous tonnera
plus, ni lardeur du comte  chercher cette querelle, ni son
adresse merveilleuse  la transporter sur un terrain tranger 
vos intrts. Cela surtout est prodigieux dhabilet et de sang-
froid; et, si la personne pour laquelle le comte de Guiche sest
battu et a vers son sang, en ralit, doit quelque reconnaissance
au pauvre bless, ce nest vraiment pas pour le sang quil a
perdu, pour la douleur quil a soufferte, mais pour sa dmarche 
lendroit dun honneur qui lui est plus prcieux que le sien.

-- Oh! scria Madame comme si elle et t seule; oh! ce serait
vritablement  cause de moi?

Manicamp put respirer; il avait bravement gagn le temps du repos:
il respira.

Madame, de son ct, demeura quelque temps plonge dans une
rverie douloureuse. On devinait son agitation aux mouvements
prcipits de son sein,  la langueur de ses yeux, aux pressions
frquentes de sa main sur son coeur.

Mais, chez elle, la coquetterie ntait pas une passion inerte;
ctait, au contraire, un feu qui cherchait des aliments et qui
les trouvait.

-- Alors, dit-elle, le comte aura oblig deux personnes  la fois,
car M. de Bragelonne aussi doit  M. de Guiche une grande
reconnaissance; dautant plus grande, que, partout et toujours,
Mlle de La Vallire passera pour avoir t dfendue par ce
gnreux champion.

Manicamp comprit quil demeurait un reste de doute dans le coeur
de la princesse, et son esprit schauffa par la rsistance.

-- Beau service, en vrit, dit-il, que celui quil a rendu  Mlle
de La Vallire! beau service que celui quil a rendu 
M. de Bragelonne! Le duel a fait un clat qui dshonore  moiti
cette jeune fille, un clat qui la brouille ncessairement avec le
vicomte. Il en rsulte que le coup de pistolet de M. de Wardes a
eu trois rsultats au lieu dun: il tue  la fois lhonneur dune
femme, le bonheur dun homme, et peut-tre, en mme temps, a-t-il
bless  mort un des meilleurs gentilshommes de France! Ah!
madame! votre logique est bien froide: elle condamne toujours,
elle nabsout jamais.

Les derniers mots de Manicamp battirent en brche le dernier doute
demeur non pas dans le coeur, mais dans lesprit de Madame. Ce
ntait plus ni une princesse avec ses scrupules ni une femme avec
ses souponneux retours, ctait un coeur qui venait de sentir le
froid profond dune blessure.

-- Bless  mort! murmura-t-elle dune voix haletante; oh!
monsieur de Manicamp, navez-vous pas dit bless  mort?

Manicamp ne rpondit que par un profond soupir.

-- Ainsi donc, vous dites que le comte est dangereusement bless?
continua la princesse.

-- Eh! madame, il a une main brise et une balle dans la poitrine.

-- Mon Dieu! mon Dieu! reprit la princesse avec lexcitation de la
fivre, cest affreux, monsieur de Manicamp! Une main brise,
dites-vous? une balle dans la poitrine, mon Dieu! Et cest ce
lche, ce misrable, cest cet assassin de de Wardes qui a fait
cela! Dcidment, le Ciel nest pas juste.

Manicamp paraissait en proie  une violente motion. Il avait, en
effet, dploy beaucoup dnergie dans la dernire partie de son
plaidoyer.

Quant  Madame, elle nen tait plus  calculer les convenances;
lorsque chez elle la passion parlait, colre ou sympathie, rien
nen arrtait plus llan.

Madame sapprocha de Manicamp, qui venait de se laisser tomber sur
un sige, comme si la douleur tait une assez puissante excuse 
commettre une infraction aux lois de ltiquette.

-- Monsieur, dit-elle en lui prenant la main, soyez franc.

Manicamp releva la tte.

-- M. de Guiche, continua Madame, est-il en danger de mort?

-- Deux fois, madame, dit-il: dabord,  cause de lhmorragie qui
sest dclare, une artre ayant t offense  la main; ensuite,
 cause de la blessure de la poitrine qui aurait, le mdecin le
craignait du moins, offens quelque organe essentiel.

-- Alors il peut mourir?

-- Mourir, oui, madame, et sans mme avoir la consolation de
savoir que vous avez connu son dvouement.

-- Vous le lui direz.

-- Moi?

-- Oui; ntes-vous pas son ami?

-- Moi? oh! non, madame, je ne dirai  M. de Guiche, si le
malheureux est encore en tat de mentendre, je ne lui dirai que
ce que jai vu, cest--dire votre cruaut pour lui.

-- Monsieur, oh! vous ne commettrez pas cette barbarie.

-- Oh! si fait, madame, je dirai cette vrit, car, enfin, la
nature est puissante chez un homme de son ge. Les mdecins sont
savants, et si, par hasard, le pauvre comte survivait  sa
blessure, je ne voudrais pas quil restt expos  mourir de la
blessure du coeur aprs avoir chapp  celle du corps.

Sur ces mots, Manicamp se leva, et, avec un profond respect, parut
vouloir prendre cong.

-- Au moins, monsieur, dit Madame en larrtant dun air presque
suppliant, vous voudrez bien me dire en quel tat se trouve le
malade; quel est le mdecin qui le soigne?

-- Il est fort mal, madame, voil pour son tat. Quant  son
mdecin, cest le mdecin de Sa Majest elle-mme, M. Valot.
Celui-ci est, en outre, assist du confrre chez lequel
M. de Guiche a t transport.

-- Comment! il nest pas au chteau? fit Madame.

-- Hlas! madame, le pauvre garon tait si mal, quil na pu tre
amen jusquici.

-- Donnez-moi ladresse, monsieur, dit vivement la princesse:
jenverrai qurir de ses nouvelles.

-- Rue du Feurre; une maison de briques avec des volets blancs. Le
nom du mdecin est inscrit sur la porte.

-- Vous retournez prs du bless, monsieur de Manicamp?

-- Oui, madame.

-- Alors il convient que vous me rendiez un service.

-- Je suis aux ordres de Votre Altesse.

-- Faites ce que vous vouliez faire: retournez prs de
M. de Guiche, loignez tous les assistants; veuillez vous loigner
vous-mme.

-- Madame...

-- Ne perdons pas de temps en explications inutiles. Voil le
fait; ny voyez pas autre chose que ce qui sy trouve, ne demandez
pas autre chose que ce que je vous dis. Je vais envoyer une de mes
femmes, deux peut-tre,  cause de lheure avance; je ne voudrais
pas quelles vous vissent, ou plus franchement, je ne voudrais pas
que vous les vissiez: ce sont des scrupules que vous devez
comprendre, vous surtout, monsieur de Manicamp, qui devinez tout.

-- Oh! madame, parfaitement; je puis mme faire mieux, je
marcherai devant vos messagres; ce sera  la fois un moyen de
leur indiquer srement la route et de les protger si le hasard
faisait quelles eussent, contre toute probabilit, besoin de
protection.

-- Et puis, par ce moyen surtout, elles entreront sans difficult
aucune, nest-ce pas?

-- Certes, madame; car, passant le premier, japlanirais ces
difficults, si le hasard faisait quelles existassent.

-- Eh bien! allez, allez, monsieur de Manicamp, et attendez au bas
de lescalier.

-- Jy vais, madame.

-- Attendez.

Manicamp sarrta.

-- Quand vous entendrez descendre deux femmes, sortez et suivez,
sans vous retourner, la route qui conduit chez le pauvre comte.

-- Mais, si le hasard faisait descendre deux autres personnes que
je my trompasse?

-- On frappera trois fois doucement dans les mains.

-- Oui, madame.

-- Allez, allez.

Manicamp se retourna, salua une dernire fois, et sortit la joie
dans le coeur. Il nignorait pas, en effet, que la prsence de
Madame tait le meilleur baume  appliquer sur les plaies du
bless.

Un quart dheure ne stait pas coul que le bruit dune porte
quon ouvrait et quon refermait avec prcaution parvint jusqu
lui. Puis il entendit les pas lgers glissant le long de la rampe,
puis les trois coups frapps dans les mains, cest--dire le
signal convenu.

Il sortit aussitt, et, fidle  sa parole, se dirigea, sans
retourner la tte,  travers les rues de Fontainebleau, vers la
demeure du mdecin.


Chapitre CLX -- M. Malicorne, archiviste du royaume de France

Deux femmes, ensevelies dans leurs mantes et le visage couvert
dun demi-masque de velours noir, suivaient timidement les pas de
Manicamp.

Au premier tage, derrire les rideaux de damas rouge, brillait la
douce lueur dune lampe pose sur un dressoir.

 lautre extrmit de la mme chambre, dans un lit  colonnes
torses, ferm de rideaux pareils  ceux qui teignaient le feu de
la lampe, reposait de Guiche, la tte leve sur un double
oreiller, les yeux noys dans un brouillard pais; de longs
cheveux noirs, boucls, parpills sur le lit, paraient de leur
dsordre les tempes sches et ples du jeune homme.

On sentait que la fivre tait la principale htesse de cette
chambre.

De Guiche rvait. Son esprit suivait,  travers les tnbres, un
de ces rves du dlire comme Dieu en envoie sur la route de la
mort  ceux qui vont tomber dans lunivers de lternit.

Deux ou trois taches de sang encore liquide maculaient le parquet.

Manicamp monta les degrs avec prcipitation; seulement, au seuil,
il sarrta, poussa doucement la porte, passa la tte dans la
chambre, et, voyant que tout tait tranquille, il sapprocha, sur
la pointe du pied, du grand fauteuil de cuir, chantillon mobilier
du rgne de Henri IV, et, voyant que la garde-malade sy tait
naturellement endormie, il la rveilla et la pria de passer dans
la pice voisine.

Puis, debout prs du lit, il demeura un instant  se demander sil
fallait rveiller de Guiche pour lui apprendre la bonne nouvelle.

Mais, comme derrire la portire il commenait  entendre le
frmissement soyeux des robes et la respiration haletante de ses
compagnes de route, comme il voyait dj cette portire impatiente
se soulever, il seffaa le long du lit et suivit la garde-malade
dans la chambre voisine.

Alors, au moment mme o il disparaissait, la draperie se souleva
et les deux femmes entrrent dans la chambre quil venait de
quitter.

Celle qui tait entre la premire fit  sa compagne un geste
imprieux qui la cloua sur un escabeau prs de la porte.

Puis elle savana rsolument vers le lit, fit glisser les rideaux
sur la tringle de fer et rejeta leurs plis flottants derrire le
chevet.

Elle vit alors la figure plie du comte; elle vit sa main droite,
enveloppe dun linge blouissant de blancheur, se dessiner sur la
courtepointe  ramages sombres qui couvrait une partie de ce lit
de douleur.

Elle frissonna en voyant une goutte de sang qui allait
slargissant sur ce linge.

La poitrine blanche du jeune homme tait dcouverte, comme si le
frais de la nuit et d aider sa respiration. Une petite
bandelette attachait lappareil de la blessure, autour de laquelle
slargissait un cercle bleutre de sang extravas.

Un soupir profond sexhala de la bouche de la jeune femme. Elle
sappuya contre la colonne du lit, et regarda par les trous de son
masque ce douloureux spectacle.

Un souffle rauque et strident passait comme le rle de la mort par
les dents serres du comte.

La dame masque saisit la main gauche du bless.

Cette main brlait comme un charbon ardent.

Mais, au moment o se posa dessus la main glace de la dame,
laction de ce froid fut telle, que de Guiche ouvrit les yeux et
tcha de rentrer dans la vie en animant son regard.

La premire chose quil aperut, fut le fantme dress devant la
colonne de son lit.

 cette vue, ses yeux se dilatrent, mais sans que lintelligence
y allumt sa pure tincelle.

Alors la dame fit un signe  sa compagne, qui tait demeure prs
de la porte; sans doute celle-ci avait sa leon faite, car, dune
voix clairement accentue, et sans hsitation aucune, elle
pronona ces mots:

-- Monsieur le comte, Son Altesse Royale Madame a voulu savoir
comment vous supportiez les douleurs de cette blessure et vous
tmoigner par ma bouche tout le regret quelle prouve de vous
voir souffrir.

Au mot _Madame_, de Guiche fit un mouvement; il navait point
encore remarqu la personne  laquelle appartenait cette voix.

Il se retourna donc naturellement vers le point do venait cette
voix.

Mais, comme la main glace ne lavait point abandonn, il en
revint  regarder ce fantme immobile.

-- Est-ce vous qui me parlez, madame, demanda-t-il dune voix
affaiblie, ou y avait-il avec vous une autre personne dans cette
chambre?

-- Oui, rpondit le fantme dune voix presque inintelligible et
en baissant la tte.

-- Eh bien! fit le bless avec effort, merci. Dites  Madame que
je ne regrette plus de mourir, puisquelle sest souvenue de moi.

 ce mot mourir, prononc par un mourant, la dame masque ne put
retenir ses larmes, qui coulrent sous son masque et apparurent
sur ses joues  lendroit o le masque cessait de les couvrir.

De Guiche, sil et t plus matre de ses sens, les et vues
rouler en perles brillantes et tomber sur son lit.

La dame, oubliant quelle avait un masque, porta la main  ses
yeux pour les essuyer, et, rencontrant sous sa main le velours
agaant et froid, elle arracha le masque avec colre et le jeta
sur le parquet.

 cette apparition inattendue, qui semblait pour lui sortir dun
nuage, de Guiche poussa un cri et tendit les bras.

Mais toute parole expira sur ses lvres, comme toute force dans
ses veines.

Sa main droite, qui avait suivi limpulsion de la volont sans
calculer son degr de puissance, sa main droite retomba sur le
lit, et, tout aussitt, ce linge si blanc fut rougi dune tache
plus large.

Et, pendant ce temps, les yeux du jeune homme se couvraient et se
fermaient comme sil et commenc dentrer en lutte avec lange
indomptable de la mort.

Puis, aprs quelques mouvements sans volont, la tte se retrouva
immobile sur loreiller.

Seulement, de ple, elle tait devenue livide.

La dame eut peur; mais, cette fois, contrairement  lhabitude, la
peur fut attractive.

Elle se pencha vers le jeune homme, dvorant de son souffle ce
visage froid et dcolor, quelle toucha presque; puis elle dposa
un rapide baiser sur la main gauche de de Guiche, qui, secou
comme par une dcharge lectrique, se rveilla une seconde fois,
ouvrit de grands yeux sans pense, et retomba dans un
vanouissement profond.

-- Allons, dit-elle  sa compagne, allons, nous ne pouvons
demeurer plus longtemps ici; jy ferais quelque folie.

-- Madame! madame! Votre Altesse oublie son masque, dit la
vigilante compagne.

-- Ramassez-le, rpondit sa matresse en se glissant perdue par
lescalier.

Et, comme la porte de la rue tait reste entrouverte, les deux
oiseaux lgers passrent par cette ouverture, et, dune course
lgre, regagnrent le palais.

Lune des deux dames monta jusquaux appartements de Madame, o
elle disparut.

Lautre entra dans lappartement des filles dhonneur, cest--
dire  lentresol.

Arrive  sa chambre, elle sassit devant une table, et, sans se
donner le temps de respirer, elle se mit  crire le billet
suivant:

Ce soir, Madame a t voir M. de Guiche. Tout va  merveille de
ce ct. Allez du vtre, et surtout brlez ce papier.

Puis elle plia la lettre en lui donnant une forme longue, et,
sortant de chez elle avec prcaution, elle traversa un corridor
qui conduisait au service des gentilshommes de Monsieur.

L, elle sarrta devant une porte, sous laquelle, ayant heurt
deux coups secs, elle glissa le papier et senfuit.

Alors, revenant chez elle, elle fit disparatre toute trace de sa
sortie et de lcriture du billet.

Au milieu des investigations auxquelles elle se livrait, dans le
but que nous venons de dire, elle aperut sur la table le masque
de Madame quelle avait rapport suivant lordre de sa matresse,
mais quelle avait oubli de lui remettre.

-- Oh! oh! dit-elle, noublions pas de faire demain ce que jai
oubli de faire aujourdhui.

Et elle prit le masque par sa joue de velours, et, sentant son
pouce humide, elle regarda son pouce.

Il tait non seulement humide, mais rougi.

Le masque tait tomb sur une de ces taches de sang qui, nous
lavons dit, maculaient le parquet, et, de lextrieur noir, qui
avait t mis par le hasard en contact avec lui, le sang avait
pass  lintrieur et tachait la batiste blanche.

-- Oh! oh! dit Montalais, car nos lecteurs lont sans doute dj
reconnue  toutes les manoeuvres que nous avons dcrites, oh! oh!
je ne lui rendrai plus ce masque, il est trop prcieux maintenant.

Et, se levant, elle courut  un coffret de bois drable qui
renfermait plusieurs objets de toilette et de parfumerie.

-- Non, pas encore ici, dit-elle, un pareil dpt nest pas de
ceux que lon abandonne  laventure.

Puis, aprs un moment de silence et avec un sourire qui
nappartenait qu elle:

-- Beau masque, ajouta Montalais, teint du sang de ce brave
chevalier, tu iras rejoindre au magasin des merveilles les lettres
de La Vallire, celles de Raoul, toute cette amoureuse collection
enfin qui fera un jour lhistoire de France et lhistoire de la
royaut. Tu iras chez M. Malicorne, continua la folle en riant,
tandis quelle commenait  se dshabiller; chez ce digne
M. Malicorne, dit-elle en soufflant sa bougie, qui croit ntre
que matre des appartements de Monsieur, et que je fais, moi,
archiviste et historiographe de la maison de Bourbon et des
meilleures maisons du royaume. Quil se plaigne, maintenant, ce
bourru de Malicorne!

Et elle tira ses rideaux et sendormit.


Chapitre CLXI -- Le voyage


Le lendemain, jour indiqu pour le dpart, le roi,  onze heures
sonnantes, descendit, avec les reines et Madame, le grand degr
pour aller prendre son carrosse, attel de six chevaux piaffant au
bas de lescalier.

Toute la cour attendait dans le Fer--cheval en habits de voyage;
et ctait un brillant spectacle que cette quantit de chevaux
sells, de carrosses attels, dhommes et de femmes entours de
leurs officiers, de leurs valets et de leurs pages.

Le roi monta dans son carrosse accompagn des deux reines.

Madame en fit autant avec Monsieur.

Les filles dhonneur imitrent cet exemple et prirent place, deux
par deux, dans les carrosses qui leur taient destins.

Le carrosse du roi prit la tte, puis vint celui de Madame, puis
les autres suivirent, selon ltiquette.

Le temps tait chaud; un lger souffle dair, quon avait pu
croire assez fort le matin pour rafrachir latmosphre, fut
bientt embras par le soleil cach sous les nuages, et ne
sinfiltra plus,  travers cette chaude vapeur qui slevait du
sol, que comme un vent brlant qui soulevait une fine poussire et
frappait au visage les voyageurs presss darriver.

Madame fut la premire qui se plaignit de la chaleur.

Monsieur lui rpondit en se renversant dans le carrosse comme un
homme qui va svanouir, et il sinonda de sels et deaux de
senteur, tout en poussant de profonds soupirs.

Alors Madame lui dit de son air le plus aimable:

-- En vrit, monsieur, je croyais que vous eussiez t assez
galant, par la chaleur quil fait, pour me laisser mon carrosse 
moi toute seule et faire la route  cheval.

--  cheval! scria le prince avec un accent deffroi qui fit
voir combien il tait loin dadhrer  cet trange projet; 
cheval! Mais vous ny pensez pas, madame, toute ma peau sen irait
par pices au contact de ce vent de feu.

Madame se mit  rire.

-- Vous prendrez mon parasol, dit-elle.

-- Et la peine de le tenir? rpondit Monsieur avec le plus grand
sang-froid. Dailleurs, je nai pas de cheval.

-- Comment! pas de cheval? rpliqua la princesse, qui, si elle ne
gagnait pas lisolement, gagnait du moins la taquinerie; pas de
cheval? Vous faites erreur, monsieur, car je vois l-bas votre bai
favori.

-- Mon cheval bai? scria le prince en essayant dexcuter vers
la portire un mouvement qui lui causa tant de gne, quil ne
laccomplit qu moiti, et quil se hta de reprendre son
immobilit.

-- Oui, dit Madame, votre cheval, conduit en main par
M. de Malicorne.

-- Pauvre bte! rpliqua le prince, comme il va avoir chaud!

Et, sur ces paroles, il ferma les yeux, pareil  un mourant qui
expire.

Madame, de son ct, stendit paresseusement dans lautre coin de
la calche et ferma les yeux aussi, non pas pour dormir, mais pour
songer tout  son aise.

Cependant le roi, assis sur le devant de la voiture, dont il avait
cd le fond aux deux reines, prouvait cette vive contrarit des
amants inquiets qui, toujours, sans jamais assouvir cette soif
ardente, dsirent la vue de lobjet aim, puis sloignent  demi
contents sans sapercevoir quils ont amass une soif plus ardente
encore.

Le roi, marchant en tte comme nous avons dit, ne pouvait, de sa
place, apercevoir les carrosses des dames et des filles dhonneur,
qui venaient les derniers.

Il lui fallait, dailleurs, rpondre aux ternelles
interpellations de la jeune reine, qui, tout heureuse de possder
_son cher mari_, comme elle disait dans son oubli de ltiquette
royale, linvestissait de tout son amour, le garrottait de tous
ses soins, de peur quon ne vnt le lui prendre ou quil ne lui
prt lenvie de la quitter.

Anne dAutriche, que rien noccupait alors que les lancements
sourds que, de temps en temps, elle prouvait dans le sein, Anne
dAutriche faisait joyeuse contenance, et, bien quelle devint
limpatience du roi, elle prolongeait malicieusement son supplice
par des reprises inattendues de conversation, au moment o le roi,
retomb en lui-mme, commenait  y caresser ses secrtes amours.

Tout cela, petits soins de la part de la reine, taquinerie de la
part dAnne dAutriche, tout cela finit pas sembler insupportable
au roi, qui ne savait pas commander aux mouvements de son coeur.

Il se plaignit dabord de la chaleur; ctait un acheminement 
dautres plaintes.

Mais ce fut avec assez dadresse pour que Marie-Thrse ne devint
point son but.

Prenant donc ce que disait le roi au pied de la lettre, elle
venta Louis de ses plumes dautruche.

Mais, la chaleur passe, le roi se plaignit de crampes et
dimpatiences dans les jambes, et comme, justement, le carrosse
sarrtait pour relayer:

-- Voulez-vous que je descende avec vous? demanda la reine. Moi
aussi, jai les jambes inquites. Nous ferons quelques pas  pied,
puis les carrosses nous rejoindront et nous y reprendrons notre
place.

Le roi frona le sourcil; cest une rude preuve que fait subir 
son infidle la femme jalouse qui, quoique en proie  la jalousie,
sobserve avec assez de puissance pour ne pas donner de prtexte 
la colre.

Nanmoins, le roi ne pouvait refuser: il accepta donc, descendit,
donna le bras  la reine, et fit avec elle plusieurs pas, tandis
que lon changeait de chevaux.

Tout en marchant, il jetait un coup doeil envieux sur les
courtisans qui avaient le bonheur de faire la route  cheval.

La reine saperut bientt que la promenade  pied ne plaisait pas
plus au roi que le voyage en voiture. Elle demanda donc  remonter
en carrosse.

Le roi la conduisit jusquau marchepied, mais ne remonta point
avec elle. Il fit trois pas en arrire et chercha, dans la file
des carrosses,  reconnatre celui qui lintressait si vivement.

 la portire du sixime, apparaissait la blanche figure de La
Vallire.

Comme le roi, immobile  sa place, se perdait en rveries sans
voir que tout tait prt et que lon nattendait plus que lui, il
entendit,  trois pas, une voix qui linterpellait
respectueusement. Ctait M. de Malicorne, en costume complet
dcuyer, tenant sous son bras gauche la bride de deux chevaux.

-- Votre Majest a demand un cheval? dit-il.

-- Un cheval! Vous auriez un de mes chevaux? demanda le roi, qui
essayait de reconnatre ce gentilhomme, dont la figure ne lui
tait pas encore familire.

-- Sire, rpondit Malicorne, jai au moins un cheval au service de
Votre Majest.

Et Malicorne indiqua le cheval bai de Monsieur, quavait remarqu
Madame.

Lanimal tait superbe et royalement caparaonn.

-- Mais ce nest pas un de mes chevaux, monsieur? dit le roi.

-- Sire, cest un cheval des curies de Son Altesse Royale. Mais
Son Altesse Royale ne monte pas  cheval quand il fait si chaud.

Le roi ne rpondit rien, mais sapprocha vivement de ce cheval,
qui creusait la terre avec son pied.

Malicorne fit un mouvement pour tenir ltrier; Sa Majest tait
dj en selle.

Rendu  la gaiet par cette bonne chance, le roi courut tout
souriant au carrosse des reines qui lattendaient, et malgr lair
effar de Marie Thrse:

-- Ah! ma foi! dit-il, jai trouv ce cheval et jen profite.
Jtouffais dans le carrosse. Au revoir, mesdames.

Puis, sinclinant gracieusement sur le col arrondi de sa monture,
il disparut en une seconde.

Anne dAutriche se pencha pour le suivre des yeux; il nallait pas
bien loin, car, parvenu au sixime carrosse, il fit plier les
jarrets de son cheval et ta son chapeau.

Il saluait La Vallire, qui,  sa vue, poussa un petit cri de
surprise, en mme temps quelle rougissait de plaisir.

Montalais, qui occupait lautre coin du carrosse, rendit au roi un
profond salut. Puis, en femme desprit, elle feignit dtre trs
occupe du paysage, et se retira dans le coin  gauche.

La conversation du roi et de La Vallire commena comme toutes les
conversations damants, par dloquents regards et par quelques
mots dabord vides de sens. Le roi expliqua comment il avait eu
chaud dans son carrosse,  tel point quun cheval lui avait paru
un bienfait.

-- Et, ajouta-t-il, le bienfaiteur est un homme tout  fait
intelligent, car il ma devin. Maintenant, il me reste un dsir,
cest de savoir quel est le gentilhomme qui a servi si adroitement
son roi, et la sauv du cruel ennui o il tait.

Montalais, pendant ce colloque qui, ds les premiers mots, lavait
rveille, Montalais stait approche et stait arrange de
faon  rencontrer le regard du roi vers la fin de sa phrase.

Il en rsulta que, comme le roi regardait autant elle que La
Vallire en interrogeant, elle put croire que ctait elle que
lon interrogeait, et, par consquent, elle pouvait rpondre.

Elle rpondit donc:

-- Sire, le cheval que monte Votre Majest est un des chevaux de
Monsieur, que conduisait en main un des gentilshommes de Son
Altesse Royale.

-- Et comment sappelle ce gentilhomme, sil vous plat,
mademoiselle?

-- M. de Malicorne, Sire.

Le nom fit son effet ordinaire.

-- Malicorne? rpta le roi en souriant.

-- Oui, Sire, rpliqua Aure. Tenez, cest ce cavalier qui galope
ici  ma gauche.

Et elle indiquait, en effet, notre Malicorne, qui, dun air bat,
galopait  la portire de gauche, sachant bien quon parlait de
lui en ce moment mme, mais ne bougeant pas plus sur la selle
quun sourd et muet.

-- Oui, cest ce cavalier, dit le roi; je me rappelle sa figure et
je me rappellerai son nom.

Et le roi regarda tendrement La Vallire.

Aure navait plus rien  faire; elle avait laiss tomber le nom de
Malicorne; le terrain tait bon; il ny avait maintenant qu
laisser le nom pousser et lvnement porter ses fruits.

En consquence, elle se rejeta dans son coin avec le droit de
faire  M. de Malicorne autant de signes agrables quelle
voudrait, puisque M. de Malicorne avait eu le bonheur de plaire au
roi. Comme on comprend bien, Montalais ne sen fit pas faute. Et
Malicorne, avec sa fine oreille et son oeil sournois, empocha les
mots:

-- Tout va bien.

Le tout accompagn dune pantomime qui renfermait un semblant de
baiser.

-- Hlas! mademoiselle, dit enfin le roi, voil que la libert de
la campagne va cesser; votre service chez Madame sera plus
rigoureux, et nous ne vous verrons plus.

-- Votre Majest aime trop Madame, rpondit Louise, pour ne pas
venir chez elle souvent; et quand Votre Majest traversera la
chambre...

-- Ah! dit le roi dune voix tendre et qui baissait par degrs,
sapercevoir nest point se voir, et cependant il semble que ce
soit assez pour vous.

Louise ne rpondit rien; un soupir gonflait son coeur, mais elle
touffa ce soupir.

-- Vous avez sur vous-mme une grande puissance, dit le roi.

La Vallire sourit avec mlancolie.

-- Employez cette force  aimer, continua-t-il, et je bnirai Dieu
de vous lavoir donne.

La Vallire garda le silence, mais leva sur le roi un oeil charg
damour.

Alors, comme sil et t dvor par ce brlant regard, Louis
passa la main sur son front, et, pressant son cheval des genoux,
lui fit faire quelques pas en avant.

Elle, renverse en arrire, loeil demi-clos, couvait du regard ce
beau cavalier, dont les plumes ondoyaient au vent: elle aimait ses
bras arrondis avec grce; sa jambe, fine et nerveuse, serrant les
flancs du cheval; cette coupe arrondie de profil, que dessinaient
de beaux cheveux boucls, se relevant parfois pour dcouvrir une
oreille rose et charmante.

Enfin, elle aimait, la pauvre enfant, et elle senivrait de son
amour. Aprs un instant, le roi revint prs delle.

-- Oh! fit-il, vous ne voyez donc pas que votre silence me perce
le coeur! oh! mademoiselle, que vous devez tre impitoyable
lorsque vous tes rsolue  quelque rupture; puis je vous crois
changeante... Enfin, enfin, je crains cet amour profond qui me
vient de vous.

-- Oh! Sire, vous vous trompez, dit La Vallire, quand jaimerai,
ce sera pour toute la vie.

-- Quand vous aimerez! scria le roi avec hauteur. Quoi! vous
naimez donc pas?

Elle cacha son visage dans ses mains.

-- Voyez-vous, voyez-vous, dit le roi, que jai raison de vous
accuser; voyez-vous que vous tes changeante, capricieuse,
coquette, peut-tre; voyez-vous! oh! mon Dieu! mon Dieu!

-- Oh! non, dit-elle. Rassurez-vous, Sire, non, non, non!

-- Promettez-moi donc alors que vous serez toujours la mme pour
moi?

-- Oh! toujours, Sire.

-- Que vous naurez point de ces durets qui brisent le coeur,
point de ces changements soudains qui me donneraient la mort?

-- Non! oh! non.

-- Eh bien, tenez, jaime les promesses, jaime  mettre sous la
garantie du serment, cest--dire sous la sauvegarde de Dieu, tout
ce qui intresse mon coeur et mon amour. Promettez-moi, ou plutt
jurez-moi, jurez-moi que, si dans cette vie que nous allons
commencer, vie toute de sacrifices, de mystres, de douleurs, vie
toute de contretemps et de malentendus; jurez-moi que, si nous
nous sommes tromps, que, si nous nous sommes mal compris, que, si
nous nous sommes fait un tort, et cest un crime en amour, jurez-
moi, Louise!...

Elle tressaillit jusquau fond de lme; ctait la premire fois
quelle entendait son nom prononc ainsi par son royal amant.

Quant  Louis, tant son gant, il tendit la main jusque dans le
carrosse.

-- Jurez-moi, continua-t-il, que, dans toutes nos querelles,
jamais, une fois loin lun de lautre, jamais nous ne laisserons
passer la nuit sur une brouille sans quune visite, ou tout au
moins un message de lun de nous aille porter  lautre la
consolation et le repos.

La Vallire prit dans ses deux mains froides la main brlante de
son amant, et la serra doucement, jusqu ce quun mouvement du
cheval, effray par la rotation et la proximit de la roue,
larracht  ce bonheur.

Elle avait jur.

-- Retournez, Sire, dit-elle, retournez prs des reines; je sens
un orage l bas, un orage qui menace mon coeur.

Louis obit, salua Mlle de Montalais et partit au galop pour
rejoindre le carrosse des reines.

En passant, il vit Monsieur qui dormait.

Madame ne dormait pas, elle.

Elle dit au roi,  son passage:

-- Quel bon cheval, Sire!... Nest-ce pas le cheval bai de
Monsieur?

Quant  la jeune reine, elle ne dit rien que ces mots:

-- tes-vous mieux, mon cher Sire?


Chapitre CLXII -- _Trium-Fminat_


Le roi, une fois  Paris, se rendit au Conseil et travailla une
partie de la journe. La reine demeura chez elle avec la reine
mre, et fondit en larmes aprs avoir fait son adieu au roi.

-- Ah! ma mre, dit-elle, le roi ne maime plus. Que deviendrai-
je, mon Dieu?

-- Un mari aime toujours une femme telle que vous, rpondit Anne
dAutriche.

-- Le moment peut venir, ma mre, o il aimera une autre femme que
moi.

-- Quappelez-vous aimer?

-- Oh! toujours penser  quelquun, toujours rechercher cette
personne.

-- Est-ce que vous avez remarqu, dit Anne dAutriche, que le roi
ft de ces sortes de choses?

-- Non, madame, dit la jeune reine en hsitant.

-- Vous voyez bien, Marie!

-- Et cependant, ma mre, avouez que le roi me dlaisse?

-- Le roi, ma fille, appartient  tout son royaume.

-- Et voil pourquoi il ne mappartient plus,  moi; voil
pourquoi je me verrai, comme se sont vues tant de reines,
dlaisse, oublie, tandis que lamour, la gloire et les honneurs
seront pour les autres. Oh! ma mre, le roi est si beau! Combien
lui diront quelles laiment, combien devront laimer!

-- Il est rare que les femmes aiment un homme dans le roi. Mais
cela dt-il arriver, jen doute, souhaitez plutt, Marie, que ces
femmes aiment rellement votre mari. Dabord, lamour dvou de la
matresse est un lment de dissolution rapide pour lamour de
lamant; et puis,  force daimer, la matresse perd tout empire
sur lamant, dont elle ne dsire ni la puissance ni la richesse,
mais lamour. Souhaitez donc que le roi naime gure, et que sa
matresse aime beaucoup!

-- Oh! ma mre, quelle puissance que celle dun amour profond!

-- Et vous dites que vous tes abandonne.

-- Cest vrai, cest vrai, je draisonne... Il est un supplice
pourtant, ma mre, auquel je ne saurais rsister.

-- Lequel?

-- Celui dun heureux choix, celui dun mnage quil se ferait 
ct du ntre; celui dune famille quil trouverait chez une autre
femme. Oh! si je voyais jamais des enfants au roi... jen
mourrais!

-- Marie! Marie! rpliqua la reine mre avec un sourire, et elle
prit la main de la jeune reine: rappelez-vous ce mot que je vais
vous dire, et qu jamais il vous serve de consolation: le roi ne
peut avoir de dauphin sans vous, et vous pouvez en avoir sans lui.

 ces paroles, quelle accompagna dun expressif clat de rire, la
reine mre quitta sa bru pour aller au-devant de Madame, dont un
page venait dannoncer la venue dans le grand cabinet.

Madame avait pris  peine le temps de se dshabiller. Elle
arrivait avec une de ces physionomies agites qui dclent un plan
dont lexcution occupe et dont le rsultat inquite.

-- Je venais voir, dit-elle, si Vos Majests avaient quelque
fatigue de notre petit voyage?

-- Aucune, dit la reine mre.

-- Un peu, rpliqua Marie-Thrse.

-- Moi, mesdames, jai surtout souffert de la contrarit.

-- Quelle contrarit? demanda Anne dAutriche.

-- Cette fatigue que devait prendre le roi  courir ainsi 
cheval.

-- Bon! cela fait du bien au roi.

-- Et je le lui ai conseill moi-mme, dit Marie-Thrse en
plissant.

Madame ne rpondit rien  cela, seulement, un de ces sourires qui
nappartenaient qu elle se dessina sur ses lvres, sans passer
sur le reste de sa physionomie; puis, changeant aussitt la
tournure de la conversation:

-- Nous retrouvons Paris tout semblable au Paris que nous avons
quitt: toujours des intrigues, toujours des trames, toujours des
coquetteries.

-- Intrigues!... Quelles intrigues? demanda la reine mre.

-- On parle beaucoup de M. Fouquet et de Mme Plessis-Bellire.

-- Qui sinscrit ainsi au numro dix mille? rpliqua la reine
mre. Mais les trames, sil vous plat?

-- Nous avons,  ce quil parat, des dmls avec la Hollande.

-- Comment cela?

-- Monsieur me racontait cette histoire des mdailles.

-- Ah! scria la jeune reine, ces mdailles frappes en
Hollande... o lon voit un nuage passer sur le soleil du roi.
Vous avez tort dappeler cela de la trame, cest de linjure.

-- Si mprisable que le roi la mprisera, rpondit la reine mre.
Mais, que disiez-vous des coquetteries? Est-ce que vous voudriez
parler de Mme dOlonne?

-- Non pas, non pas; je chercherai plus prs de nous.

-- _Casa de usted_ murmura la reine mre, sans remuer les lvres,
 loreille de sa bru.

Madame nentendit rien et continua:

-- Vous savez laffreuse nouvelle?

-- Oh! oui, cette blessure de M. de Guiche.

-- Et vous lattribuez, comme tout le monde,  un accident de
chasse?

-- Mais oui, firent les deux reines, cette fois intresses.

Madame se rapprocha.

-- Un duel, dit-elle tout bas.

-- Ah! fit svrement Anne dAutriche, aux oreilles de qui sonnait
mal ce mot _duel_, proscrit en France depuis quelle y rgnait.

-- Un dplorable duel, qui a failli coter,  Monsieur, deux de
ses meilleurs amis; au roi, deux bons serviteurs.

-- Pourquoi ce duel? demanda la jeune reine anime dun instinct
secret.

-- Coquetteries, rpta triomphalement Madame. Ces messieurs ont
dissert sur la vertu dune dame: lun a trouv que Pallas tait
peu de chose  ct delle; lautre a prtendu que cette dame
imitait Vnus agaant Mars, et, ma foi! ces messieurs ont combattu
comme Hector et Achille.

-- Vnus agaant Mars? se dit tout bas la jeune reine, sans oser
approfondir lallgorie.

-- Qui est cette dame? demanda nettement Anne dAutriche. Vous
avez dit, je crois, une dame dhonneur?

-- Lai-je dit? fit Madame.

-- Oui. Je croyais mme vous avoir entendue la nommer.

-- Savez-vous quune femme de cette espce est funeste dans une
maison royale?

-- Cest Mlle de La Vallire? dit la reine mre.

-- Mon Dieu, oui, cest cette petite laide.

-- Je la croyais fiance  un gentilhomme qui nest ni
M. de Guiche ni M. de Wardes, je suppose?

-- Cest possible, madame.

La jeune reine prit une tapisserie, quelle dfit avec une
affectation de tranquillit, dmentie par le tremblement de ses
doigts.

-- Que parliez-vous de Vnus et de Mars? poursuivit la reine mre;
est-ce quil y a un _Mars_?

-- Elle sen vante.

-- Vous venez de dire quelle sen vante?

-- Il a t la cause du combat.

-- Et M. de Guiche a soutenu la cause de Mars?

-- Oui, certes, en bon serviteur.

-- En bon serviteur! scria la jeune reine oubliant toute rserve
pour laisser chapper sa jalousie; serviteur de qui?

-- Mars, rpliqua Madame, ne pouvant tre dfendu quaux dpens de
cette Vnus, M. de Guiche a soutenu linnocence absolue de Mars,
et affirm sans doute que Vnus sen vantait.

-- Et M. de Wardes, dit tranquillement Anne dAutriche, propageait
le bruit que Vnus avait raison.

Ah! de Wardes, pensa Madame, vous paierez cher cette blessure
faite au plus noble des hommes.

Et elle se mit  charger de Wardes avec tout lacharnement
possible, payant ainsi la dette du bless et la sienne avec la
certitude quelle faisait pour lavenir la ruine de son ennemi.
Elle en dit tant, que Manicamp, sil se ft trouv l, et
regrett davoir si bien servi son ami, puisquil en rsultait la
ruine de ce malheureux ennemi.

-- Dans tout cela, dit Anne dAutriche, je ne vois quune peste,
qui est cette La Vallire.

La jeune reine reprit son ouvrage avec une froideur absolue.

Madame couta.

-- Est-ce que tel nest pas votre avis? lui dit Anne dAutriche.
Est-ce que vous ne faites pas remonter  elle la cause de cette
querelle et du combat?

Madame rpondit par un geste qui ntait pas plus une affirmation
quune ngation.

-- Je ne comprends pas trop alors ce que vous mavez dit touchant
le danger de la coquetterie, reprit Anne dAutriche.

-- Il est vrai, se hta de dire Madame, que, si la jeune personne
navait pas t coquette, Mars ne se serait pas occup delle.

Ce mot de _Mars_ ramena une fugitive rougeur sur les joues de la
jeune reine; mais elle ne continua pas moins son ouvrage commenc.

-- Je ne veux pas qu ma Cour on arme ainsi les hommes les uns
contre les autres, dit flegmatiquement Anne dAutriche. Ces moeurs
furent peut-tre utiles dans un temps o la noblesse, divise,
navait dautre point de ralliement que la galanterie. Alors les
femmes, rgnant seules, avaient le privilge dentretenir la
valeur des gentilshommes par des essais frquents. Mais
aujourdhui, Dieu soit lou! il ny a quun seul matre en France.
 ce matre est d le concours de toute force et de toute pense.
Je ne souffrirai pas quon enlve  mon fils un de ses serviteurs.

Elle se tourna vers la jeune reine.

-- Que faire  cette La Vallire? dit-elle.

-- La Vallire? fit la reine paraissant surprise. Je ne connais
pas ce nom.

Et cette rponse fut accompagne dun de ces sourires glacs qui
vont seulement aux bouches royales.

Madame tait elle-mme une grande princesse, grande par lesprit,
la naissance et lorgueil; toutefois, le poids de cette rponse
lcrasa; elle fut oblige dattendre un moment pour se remettre.

-- Cest une de mes filles dhonneur, rpliqua-t-elle avec un
salut.

-- Alors, rpliqua Marie-Thrse du mme ton, cest votre affaire,
ma soeur... non la ntre.

-- Pardon, reprit Anne dAutriche, cest mon affaire,  moi. Et je
comprends fort bien, poursuivit-elle en adressant  Madame un
regard dintelligence, je comprends pourquoi Madame ma dit ce
quelle vient de me dire.

-- Vous, ce qui mane de vous, madame, dit la princesse anglaise,
sort de la bouche de la Sagesse.

-- En renvoyant cette fille dans son pays, dit Marie-Thrse avec
douceur, on lui ferait une pension.

-- Sur ma cassette! scria vivement Madame.

-- Non, non, madame, interrompit Anne dAutriche, pas dclat,
sil vous plat. Le roi naime pas quon fasse parler mal des
dames. Que tout ceci, sil vous plat, sachve en famille.

-- Madame, vous aurez lobligeance de faire mander ici cette
fille.

-- Vous, ma fille, vous serez assez bonne pour rentrer un moment
chez vous.

Les prires de la vieille reine taient des ordres. Marie-Thrse
se leva pour rentrer dans son appartement, et Madame pour faire
appeler La Vallire par un page.


Chapitre CLXIII -- Premire querelle


La Vallire entra chez la reine mre, sans se douter le moins du
monde quil se ft tram contre elle un complot dangereux.

Elle croyait quil sagissait du service, et jamais la reine mre
navait t mauvaise pour elle en pareille circonstance.
Dailleurs, ne ressortissant pas immdiatement  lautorit dAnne
dAutriche, elle ne pouvait avoir avec elle que des rapports
officieux, auxquels sa propre complaisance et le rang de lauguste
princesse lui faisaient un devoir de donner toute la bonne grce
possible.

Elle savana donc vers la reine mre avec ce sourire placide et
doux qui faisait sa principale beaut.

Comme elle ne sapprochait pas assez, Anne dAutriche lui fit
signe de venir jusqu sa chaise.

Alors Madame rentra, et, dun air parfaitement tranquille, sassit
prs de sa belle-mre, en reprenant louvrage commenc par Marie-
Thrse.

La Vallire, au lieu de lordre quelle sattendait  recevoir
sur-le-champ, saperut de ces prambules, et interrogea
curieusement, sinon avec inquitude, le visage des deux
princesses.

Anne rflchissait.

Madame conservait une affectation dindiffrence qui et alarm de
moins timides.

-- Mademoiselle, fit soudain la reine mre sans songer  modrer
son accent espagnol, ce quelle ne manquait jamais de faire 
moins quelle ne ft en colre, venez un peu, que nous causions de
vous, puisque tout le monde en cause.

-- De moi? scria La Vallire en plissant.

-- Feignez de lignorer, belle; savez-vous le duel de M. de Guiche
et de M. de Wardes?

-- Mon Dieu! madame, le bruit en est venu hier jusqu moi,
rpliqua La Vallire en joignant les mains.

-- Et vous ne laviez pas senti davance, ce bruit?

-- Pourquoi leuss-je senti, madame?

-- Parce que deux hommes ne se battent jamais sans motif, et que
vous deviez connatre les motifs de lanimosit des deux
adversaires.

-- Je lignorais absolument, madame.

-- Cest un systme de dfense un peu banal que la ngation
persvrante, et, vous qui tes un bel esprit mademoiselle, vous
devez fuir les banalits. Autre chose.

-- Mon Dieu! madame, Votre Majest mpouvante avec cet air glac.
Aurais-je eu le malheur dencourir sa disgrce?

Madame se mit  rire. La Vallire la regarda dun air stupfait.

Anne reprit:

-- Ma disgrce!... Encourir ma disgrce! Vous ny pensez pas,
mademoiselle de La Vallire, il faut que je pense aux gens pour
les prendre en disgrce. Je ne pense  vous que parce quon parle
de vous un peu trop, et je naime point quon parle des filles de
ma Cour.

-- Votre Majest me fait lhonneur de me le dire, rpliqua La
Vallire effraye; mais je ne comprends pas en quoi lon peut
soccuper de moi.

-- Je men vais donc vous le dire. M. de Guiche aurait eu  vous
dfendre.

-- Moi?

-- Vous-mme. Cest dun chevalier, et les belles aventurires
aiment que les chevaliers lvent la lance pour elles. Moi, je hais
les champs, alors je hais surtout les aventures et... faites-en
votre profit.

La Vallire se plia aux pieds de la reine, qui lui tourna le dos.
Elle tendit les mains  Madame, qui lui rit au nez.

Un sentiment dorgueil la releva.

-- Mesdames, dit-elle, jai demand quel est mon crime; Votre
Majest doit me le dire, et je remarque que Votre Majest me
condamne avant de mavoir admise  me justifier.

-- Eh! scria Anne dAutriche, voyez donc les belles phrases,
madame, voyez donc les beaux sentiments; cest une infante que
cette fille, cest une des aspirantes du grand Cyrus... cest un
puits de tendresse et de formules hroques. On voit bien, ma
toute belle, que nous entretenons notre esprit dans le commerce
des ttes couronnes.

La Vallire se sentit mordre au coeur; elle devint non plus ple,
mais blanche comme un lis, et toute sa force labandonna.

-- Je voulais vous dire, interrompit ddaigneusement la reine,
que, si vous continuez  nourrir des sentiments pareils, vous nous
humilierez, nous femmes,  tel point que nous aurons honte de
figurer prs de vous. Devenez simple, mademoiselle.  propos, que
me disait-on? vous tes fiance, je crois?

La Vallire comprima son coeur, quune souffrance nouvelle venait
de dchirer.

-- Rpondez donc quand on vous parle!

-- Oui, madame.

--  un gentilhomme?

-- Oui, madame.

-- Qui sappelle?

-- M. le vicomte de Bragelonne.

-- Savez-vous que cest un sort bien heureux pour vous,
mademoiselle, et que, sans fortune, sans position... sans grands
avantages personnels, vous devriez bnir le Ciel qui vous fait un
avenir comme celui-l.

La Vallire ne rpliqua rien.

-- O est-il ce vicomte de Bragelonne? poursuivit la reine.

-- En Angleterre, dit Madame, o le bruit des succs de
Mademoiselle ne manquera pas de lui parvenir.

--  ciel! murmura La Vallire perdue.

-- Eh bien! mademoiselle, dit Anne dAutriche, on fera revenir ce
garon-l, et on vous expdiera quelque part avec lui. Si vous
tes dun avis diffrent, les filles ont des vises bizarres,
fiez-vous  moi, je vous remettrai dans le bon chemin: je lai
fait pour des filles qui ne vous valaient pas.

La Vallire nentendait plus. Limpitoyable reine ajouta:

-- Je vous enverrai seule quelque part o vous rflchirez
mrement. La rflexion calme les ardeurs du sang; elle dvore
toutes les illusions de la jeunesse. Je suppose que vous mavez
comprise?

-- Madame! Madame!

-- Pas un mot.

-- Madame, je suis innocente de tout ce que Votre Majest peut
supposer. Madame, voyez mon dsespoir. Jaime, je respecte tant
Votre Majest!

-- Il vaudrait mieux que vous ne me respectassiez pas, dit la
reine avec une froide ironie. Il vaudrait mieux que vous ne
fussiez pas innocente. Vous figurez-vous, par hasard, que je me
contenterais de men aller, si vous aviez commis la faute?

-- Oh! mais, madame, vous me tuez?

-- Pas de comdie, sil vous plat, ou je me charge du dnouement.
Allez, rentrez chez vous, et que ma leon vous profite.

-- Madame, dit La Vallire  la duchesse dOrlans, dont elle
saisit les mains, priez pour moi, vous qui tes si bonne!

-- Moi! rpliqua celle-ci avec une joie insultante, moi bonne?...
Ah! mademoiselle, vous nen pensez pas un mot!

Et, brusquement, elle repoussa la main de la jeune fille.

Celle-ci, au lieu de flchir, comme les deux princesses pouvaient
lattendre de sa pleur et de ses larmes, reprit tout  coup son
calme et sa dignit; elle fit une rvrence profonde et sortit.

-- Eh bien! dit Anne dAutriche  Madame, croyez-vous quelle
recommencera?

-- Je me dfie des caractres doux et patients, rpliqua Madame.
Rien nest plus courageux quun coeur patient, rien nest plus sr
de soi quun esprit doux.

-- Je vous rponds quelle pensera plus dune fois avant de
regarder le dieu Mars.

--  moins quelle ne se serve de son bouclier, riposta Madame.

Un fier regard de la reine mre rpondit  cette objection, qui ne
manquait pas de finesse, et les deux dames,  peu prs sres de
leur victoire, allrent retrouver Marie-Thrse, qui les attendait
en dguisant son impatience.

Il tait alors six heures et demie du soir, et le roi venait de
prendre son goter. Il ne perdit pas de temps; le repas fini, les
affaires termines, il prit de Saint-Aignan par le bras et lui
ordonna de le conduire  lappartement de La Vallire. Le
courtisan fit une grosse exclamation.

-- Eh bien! quoi? rpliqua le roi; cest une habitude  prendre,
et, pour prendre une habitude, il faut quon commence par quelques
fois.

-- Mais, Sire, lappartement des filles, ici, cest une lanterne:
tout le monde voit ceux qui entrent et ceux qui sortent. Il me
semble quun prtexte... Celui-ci, par exemple...

-- Voyons.

-- Si Votre Majest voulait attendre que Madame ft chez elle.

-- Plus de prtextes! plus dattentes! Assez de ces contretemps,
de ces mystres; je ne vois pas en quoi le roi de France se
dshonore  entretenir une fille desprit. Honni soit qui mal y
pense!

-- Sire, Sire, Votre Majest me pardonnera un excs de zle...

-- Parle.

-- Et la reine?

-- Cest vrai! cest vrai! Je veux que la reine soit toujours
respecte. Eh bien! encore ce soir, jirai chez Mlle de La
Vallire, et puis, ce jour pass, je prendrai tous les prtextes
que tu voudras. Demain, nous chercherons: ce soir, je nai pas le
temps.

De Saint-Aignan ne rpliqua pas; il descendit le degr devant le
roi et traversa les cours avec une honte que neffaait point cet
insigne honneur de servir dappui au roi.

Cest que de Saint-Aignan voulait se conserver tout confit dans
lesprit de Madame et des deux reines. Cest quil ne voulait pas
non plus dplaire  Mlle de La Vallire, et que pour faire tant de
belles choses, il tait difficile de ne pas se heurter  quelques
difficults.

Or, les fentres de la jeune reine, celles de la reine mre,
celles de Madame elle-mme donnaient sur la cour des filles. tre
vu conduisant le roi, ctait rompre avec trois grandes
princesses, avec trois femmes dun crdit inamovible, pour le
faible appt dun phmre crdit de matresse.

Ce malheureux de Saint-Aignan, qui avait tant de courage pour
protger La Vallire sous les quinconces ou dans le parc de
Fontainebleau, ne se sentait plus brave  la grande lumire: il
trouvait mille dfauts  cette fille et brlait den faire part au
roi.

Mais son supplice finit; les cours furent traverses. Pas un
rideau ne se souleva, pas une fentre ne souvrit. Le roi marchait
vite: dabord  cause de son impatience, puis  cause des longues
jambes de de Saint-Aignan, qui le prcdait.

 la porte, de Saint-Aignan voulut sclipser; le roi le retint.

Ctait une dlicatesse dont le courtisan se ft bien pass.

Il dut suivre Louis chez La Vallire.

 larrive du monarque, la jeune fille achevait dessuyer ses
yeux; elle le fit si prcipitamment, que le roi sen aperut. Il
la questionna comme un amant intress; il la pressa.

-- Je nai rien, dit-elle, Sire.

-- Mais, enfin, vous pleuriez.

-- Oh! non pas, Sire.

-- Regardez, de Saint-Aignan, est-ce que je me trompe?

De Saint-Aignan dut rpondre; mais il tait bien embarrass.

-- Enfin, vous avez les yeux rouges, mademoiselle, dit le roi.

-- La poussire du chemin, Sire.

-- Mais non, mais non, vous navez pas cet air de satisfaction qui
vous rend si belle et si attrayante. Vous ne me regardez pas.

-- Sire!

-- Que dis-je! vous vitez mes regards.

Elle se dtournait en effet.

-- Mais, au nom du Ciel, quy a-t-il? demanda Louis, dont le sang
bouillait.

-- Rien, encore une fois, Sire; et je suis prte  montrer  Votre
Majest que mon esprit est aussi libre quelle le dsire.

-- Votre esprit libre, quand je vous vois embarrasse de tout,
mme de votre geste! Est-ce que lon vous aurait blesse, fche?

-- Non, non, Sire.

-- Oh! cest quil faudrait me le dclarer! dit le jeune prince
avec des yeux tincelants.

-- Mais personne, Sire, personne ne ma offense.

-- Alors, voyons, reprenez cette rveuse gaiet ou cette joyeuse
mlancolie que jaimais en vous ce matin; voyons... de grce!

-- Oui, Sire, oui!

Le roi frappa du pied.

-- Voil qui est inexplicable, dit-il, un changement pareil!

Et il regarda de Saint-Aignan, qui, lui aussi, sapercevait bien
de cette morne langueur de La Vallire, comme aussi de
limpatience du roi.

Louis eut beau prier, il eut beau singnier  combattre cette
disposition fatale, la jeune fille tait brise; laspect mme de
la mort ne let pas rveille de sa torpeur.

Le roi vit dans cette ngative facilit un mystre dsobligeant;
il se mit  regarder autour de lui dun air souponneux.

Justement il y avait dans la chambre de La Vallire un portrait en
miniature dAthos.

Le roi vit ce portrait qui ressemblait beaucoup  Bragelonne; car
il avait t fait pendant la jeunesse du comte.

Il attacha sur cette peinture des regards menaants.

La Vallire, dans ltat doppression o elle se trouvait et 
cent lieues, dailleurs, de penser  cette peinture, ne put
deviner la proccupation du roi.

Et cependant le roi stait jet dans un souvenir terrible qui,
plus dune fois, avait proccup son esprit, mais quil avait
toujours cart.

Il se rappelait cette intimit des deux jeunes gens depuis leur
naissance.

Il se rappelait les fianailles qui en avaient t la suite.

Il se rappelait quAthos tait venu lui demander la main de La
Vallire pour Raoul.

Il se figura qu son retour  Paris, La Vallire avait trouv
certaines nouvelles de Londres, et que ces nouvelles avaient
contrebalanc linfluence que, lui, avait pu prendre sur elle.

Presque aussitt il se sentit piqu aux tempes par le taon
farouche quon appelle la jalousie.

Il interrogea de nouveau avec amertume.

La Vallire ne pouvait rpondre: il lui fallait tout dire, il lui
fallait accuser la reine, il lui fallait accuser Madame.

Ctait une lutte ouverte  soutenir avec deux grandes et
puissantes princesses.

Il lui semblait dabord que, ne faisant rien pour cacher ce qui se
passait en elle au roi, le roi devait lire dans son coeur 
travers son silence.

Que, sil laimait rellement, il devait tout comprendre, tout
deviner.

Qutait-ce donc que la sympathie, sinon la flamme divine qui
devait clairer le coeur, et dispenser les vrais amants de la
parole?

Elle se tut donc, se contentant de soupirer, de pleurer, de cacher
sa tte dans ses mains.

Ces soupirs, ces pleurs, qui avaient dabord attendri, puis
effray Louis XIV, lirritaient maintenant.

Il ne pouvait supporter lopposition, pas plus lopposition des
soupirs et des larmes que toute autre opposition.

Toutes ses paroles devinrent aigres, pressantes, agressives.

Ctait une nouvelle douleur jointe aux douleurs de la jeune
fille.

Elle puisa, dans ce quelle regardait comme une injustice de la
part de son amant, la force de rsister non seulement aux autres,
mais encore  celle-l.

Le roi commena  accuser directement.

La Vallire ne tenta mme pas de se dfendre; elle supporta toutes
ces accusations sans rpondre autrement quen secouant la tte,
sans prononcer dautres paroles que ces deux mots qui schappent
des coeurs profondment affligs:

-- Mon Dieu! mon Dieu!

Mais, au lieu de calmer lirritation du roi, ce cri de douleur
laugmentait: ctait un appel  une puissance suprieure  la
sienne,  un tre qui pouvait dfendre La Vallire contre lui.

Dailleurs, il se voyait second par de Saint-Aignan. De Saint-
Aignan, comme nous lavons dit, voyait lorage grossir; il ne
connaissait pas le degr damour que Louis XIV pouvait prouver;
il sentait venir tous les coups des trois princesses, la ruine de
la pauvre La Vallire, et il ntait pas assez chevalier pour ne
pas craindre dtre entran dans cette ruine.

De Saint-Aignan ne rpondait donc aux interpellations du roi que
par des mots prononcs  demi-voix ou par des gestes saccads, qui
avaient pour but denvenimer les choses et damener une brouille
dont le rsultat devait le dlivrer du souci de traverser les
cours en plein jour, pour suivre son illustre compagnon chez La
Vallire.

Pendant ce temps, le roi sexaltait de plus en plus.

Il fit trois pas pour sortir et revint.

La jeune fille navait pas lev la tte, quoique le bruit des pas
et d lavertir que son amant sloignait.

Il sarrta un instant devant elle, les bras croiss.

-- Une dernire fois, mademoiselle, dit-il, voulez-vous parler?
Voulez vous donner une cause  ce changement,  cette versatilit,
 ce caprice?

-- Que voulez-vous que je vous dise, mon Dieu? murmura La
Vallire. Vous voyez bien, Sire, que je suis crase en ce moment!
vous voyez bien que je nai ni la volont, ni la pense, ni la
parole!

-- Est-ce donc si difficile de dire la vrit? En moins de mots
que vous ne venez den profrer, vous leussiez dite!

-- Mais, la vrit, sur quoi?

-- Sur tout.

La vrit monta, en effet, du coeur aux lvres de La Vallire. Ses
bras firent un mouvement pour souvrir, mais sa bouche resta
muette, ses bras retombrent. La pauvre enfant navait pas encore
t assez malheureuse pour risquer une pareille rvlation.

-- Je ne sais rien, balbutia-t-elle.

-- Oh! cest plus que de la coquetterie, scria le roi; cest
plus que du caprice: cest de la trahison!

Et, cette fois, sans que rien larrtt, sans que les
tiraillements de son coeur pussent le faire retourner en arrire,
il slana hors de la chambre avec un geste dsespr.

De Saint-Aignan le suivit, ne demandant pas mieux que de partir.

Louis XIV ne sarrta que dans lescalier, et, se cramponnant  la
rampe:

-- Vois-tu, dit-il, jai t indignement dup.

-- Comment cela, Sire? demanda le favori.

-- De Guiche sest battu pour le vicomte de Bragelonne. Et ce
Bragelonne!...

-- Eh bien?

-- Eh bien! elle laime toujours! Et, en vrit, de Saint-Aignan,
je mourrais de honte si, dans trois jours, il me restait encore un
atome de cet amour dans le coeur.

Et Louis XIV reprit sa course vers son appartement  lui.

-- Ah! je lavais bien dit  Votre Majest, murmura de Saint-
Aignan en continuant de suivre le roi et en guettant timidement 
toutes les fentres.

Malheureusement, il nen fut pas  la sortie comme il en avait t
 larrive.

Un rideau se souleva; derrire tait Madame.

Madame avait vu le roi sortir de lappartement des filles
dhonneur.

Elle se leva lorsque le roi fut pass, et sortit prcipitamment de
chez elle; elle monta, deux par deux, les marches de lescalier
qui conduisait  cette chambre do venait de sortir le roi.


Chapitre CLXIV -- Dsespoir


Aprs le dpart du roi, La Vallire stait souleve, les bras
tendus, comme pour le suivre, comme pour larrter; puis,
lorsque, les portes refermes par lui, le bruit de ses pas stait
perdu dans lloignement, elle navait plus eu que tout juste
assez de force pour aller tomber aux pieds de son crucifix.

Elle demeura l, brise, crase, engloutie dans sa douleur, sans
se rendre compte dautre chose que de sa douleur mme, douleur
quelle ne comprenait, dailleurs, que par linstinct et la
sensation.

Au milieu de ce tumulte de ses penses, La Vallire entendit
rouvrir sa porte; elle tressaillit. Elle se retourna, croyant que
ctait le roi qui revenait.

Elle se trompait, ctait Madame.

Que lui importait Madame! Elle retomba, la tte sur son prie-Dieu.
Ctait Madame, mue, irrite, menaante. Mais qutait-ce que
cela?

-- Mademoiselle, dit la princesse sarrtant devant La Vallire,
cest fort beau, jen conviens, de sagenouiller, de prier, de
jouer la religion; mais, si soumise que vous soyez au roi du Ciel,
il convient que vous fassiez un peu la volont des princes de la
terre.

La Vallire souleva pniblement sa tte en signe de respect.

-- Tout  lheure, continua Madame, il vous a t fait une
recommandation, ce me semble?

Loeil  la fois fixe et gar de La Vallire montra son ignorance
et son oubli.

-- La reine vous a recommand, continua Madame, de vous mnager
assez pour que nul ne pt rpandre de bruits sur votre compte.

Le regard de La Vallire devint interrogateur.

-- Eh bien! continua Madame, il sort de chez vous quelquun dont
la prsence est une accusation.

La Vallire resta muette.

-- Il ne faut pas, continua Madame, que ma maison, qui est celle
de la premire princesse du sang, donne un mauvais exemple  la
Cour; vous seriez la cause de ce mauvais exemple. Je vous dclare
donc, mademoiselle, hors de la prsence de tout tmoin, car je ne
veux pas vous humilier, je vous dclare donc que vous tes libre
de partir de ce moment, et que vous pouvez retourner chez
Mme votre mre,  Blois.

La Vallire ne pouvait tomber plus bas; La Vallire ne pouvait
souffrir plus quelle navait souffert.

Sa contenance ne changea point; ses mains demeurrent jointes sur
ses genoux comme celles de la divine Madeleine.

-- Vous mavez entendue? dit Madame.

Un simple frissonnement qui parcourut tout le corps de La Vallire
rpondit pour elle.

Et, comme la victime ne donnait pas dautre signe dexistence,
Madame sortit.

Alors,  son coeur suspendu,  son sang fig en quelque sorte dans
ses veines, La Vallire sentit peu  peu se succder des
pulsations plus rapides aux poignets, au cou et aux tempes. Ces
pulsations, en saugmentant progressivement, se changrent bientt
en une fivre vertigineuse, dans le dlire de laquelle elle vit
tourbillonner toutes les figures de ses amis luttant contre ses
ennemis.

Elle entendait sentrechoquer  la fois dans ses oreilles
assourdies des mots menaants et des mots damour; elle ne se
souvenait plus dtre elle-mme; elle tait souleve hors de sa
premire existence comme par les ailes dune puissante tempte,
et,  lhorizon du chemin dans lequel le vertige la poussait, elle
voyait la pierre du tombeau se soulevant et lui montrant
lintrieur formidable et sombre de lternelle nuit.

Mais cette douloureuse obsession de rves finit par se calmer,
pour faire place  la rsignation habituelle de son caractre.

Un rayon despoir se glissa dans son coeur comme un rayon de jour
dans le cachot dun pauvre prisonnier.

Elle se reporta sur la route de Fontainebleau, elle vit le roi 
cheval  la portire de son carrosse, lui disant quil laimait,
lui demandant son amour, lui faisant jurer et jurant que jamais
une soire ne passerait sur une brouille sans quune visite, une
lettre, un signe vint substituer le repos de la nuit au trouble du
soir. Ctait le roi qui avait trouv cela, qui avait fait jurer
cela, qui lui-mme avait jur cela. Il tait donc impossible que
le roi manqut  la promesse quil avait lui-mme exige,  moins
que le roi ne ft un despote qui commandt lamour comme il
commandait lobissance,  moins que le roi ne ft un indiffrent
que le premier obstacle suffit pour arrter en chemin.

Le roi, ce doux protecteur, qui, dun mot, dun seul mot, pouvait
faire cesser toutes ses peines, le roi se joignait donc  ses
perscuteurs.

Oh! sa colre ne pouvait durer. Maintenant quil tait seul, il
devait souffrir tout ce quelle souffrait elle-mme. Mais lui, lui
ntait pas enchan comme elle; lui pouvait agir, se mouvoir,
venir; elle, elle, elle ne pouvait rien quattendre.

Et elle attendait de toute son me, la pauvre enfant; car il tait
impossible que le roi ne vnt pas.

Il tait dix heures et demie  peine.

Il allait ou venir, ou lui crire, ou lui faire dire une bonne
parole par M. de Saint-Aignan.

Sil venait, oh! comme elle allait slancer au-devant de lui!
comme elle allait repousser cette dlicatesse quelle trouvait
maintenant mal entendue! comme elle allait lui dire: Ce nest pas
moi qui ne vous aime pas; ce sont elles qui ne veulent pas que je
vous aime.

Et alors, il faut le dire, en y rflchissant, et au fur et 
mesure quelle y rflchissait, elle trouvait Louis moins
coupable. En effet, il ignorait tout. Quavait-il d penser de son
obstination  garder le silence? Impatient, irritable, comme on
connaissait le roi, il tait extraordinaire quil et mme
conserv si longtemps son sang-froid. Oh! sans doute elle net
pas agi ainsi, elle: elle et tout compris, tout devin. Mais elle
tait une pauvre fille et non pas un grand roi.

Oh! sil venait! sil venait!... comme elle lui pardonnerait tout
ce quil venait de lui faire souffrir! comme elle laimerait
davantage pour avoir souffert!

Et sa tte tendue vers la porte, ses lvres entrouvertes,
attendaient, Dieu lui pardonne cette ide profane! le baiser que
les lvres du roi distillaient si suavement le matin quand il
prononait le mot amour.

Si le roi ne venait pas, au moins crirait-il; ctait la seconde
chance, chance moins douce, moins heureuse que lautre, mais qui
prouverait tout autant damour, et seulement un amour plus
craintif. Oh! comme elle dvorerait cette lettre! comme elle se
hterait dy rpondre! comme, une fois le messager parti, elle
baiserait, relirait, presserait sur son coeur le bienheureux
papier qui devait lui apporter le repos, la tranquillit, le
bonheur!

Enfin, le roi ne venait pas; si le roi ncrivait pas, il tait au
moins impossible quil nenvoyt pas de Saint-Aignan ou que de
Saint-Aignan ne vint pas de lui-mme.  un tiers, comme elle
dirait tout! La majest royale ne serait plus l pour glacer ses
paroles sur ses lvres, et alors aucun doute ne pourrait demeurer
dans le coeur du roi.

Tout, chez La Vallire, coeur et regard, matire et esprit, se
tourna donc vers lattente.

Elle se dit quelle avait encore une heure despoir; que, jusqu
minuit, le roi pouvait venir, crire ou envoyer; qu minuit
seulement, toute attente serait inutile, tout espoir serait perdu.

Tant quil y eut quelque bruit dans le palais, la pauvre enfant
crut tre la cause de ce bruit; tant quil passa des gens dans la
cour, elle crut que ces gens taient des messagers du roi venant
chez elle.

Onze heures sonnrent; puis onze heures un quart; puis onze heures
et demie.

Les minutes coulaient lentement dans cette anxit, et pourtant
elles fuyaient encore trop vite.

Les trois quarts sonnrent.

Minuit! minuit! la dernire, la suprme esprance vint  son tour.

Avec le dernier tintement de lhorloge, la dernire lumire
steignit; avec la dernire lumire, le dernier espoir.

Ainsi, le roi lui-mme lavait trompe; le premier, il mentait au
serment quil avait fait le jour mme; douze heures entre le
serment et le parjure! Ce ntait pas avoir gard longtemps
lillusion.

Donc, non seulement le roi naimait pas, mais encore il mprisait
celle que tout le monde accablait; il la mprisait au point de
labandonner  la honte dune expulsion qui quivalait  une
sentence ignominieuse; et cependant, ctait lui, lui, le roi, qui
tait la cause premire de cette ignominie.

Un sourire amer, le seul symptme de colre qui, pendant cette
longue lutte, et pass sur la figure anglique de la victime, un
sourire amer apparut sur ses lvres.

En effet, pour elle, que restait-il sur la terre aprs le roi?
Rien. Seulement, Dieu restait au ciel.

Elle pensa  Dieu.

-- Mon Dieu! dit-elle, vous me dicterez vous-mme ce que jai 
faire. Cest de vous que jattends tout, de vous que je dois tout
attendre.

Et elle regarda son crucifix, dont elle baisa les pieds avec
amour.

-- Voil, dit-elle, un matre qui noublie et nabandonne jamais
ceux qui ne labandonnent et qui ne loublient pas; cest  celui-
l seul quil faut se sacrifier.

Alors, il et t visible, si quelquun et pu plonger son regard
dans cette chambre, il et t visible, disons-nous, que la pauvre
dsespre prenait une rsolution dernire, arrtait un plan
suprme dans son esprit, montait enfin cette grande chelle de
Jacob qui conduit les mes de la terre au ciel.

Alors, et comme ses genoux navaient plus la force de la soutenir,
elle se laissa peu  peu aller sur les marches du prie-Dieu, la
tte adosse au bois de la croix, et, loeil fixe, la respiration
haletante, elle guetta sur les vitres les premires heures du
jour.

Deux heures du matin la trouvrent dans cet garement ou, plutt,
dans cette extase. Elle ne sappartenait dj plus.

Aussi, lorsquelle vit la teinte violette du matin descendre sur
les toits du palais et dessiner vaguement les contours du christ
divoire quelle tenait embrass, elle se leva avec une certaine
force, baisa les pieds du divin martyr, descendit lescalier de sa
chambre, et senveloppa la tte dune mante tout en descendant.

Elle arriva au guichet juste au moment o la ronde de
mousquetaires en ouvrait la porte pour admettre le premier poste
des Suisses.

Alors, se glissant derrire les hommes de garde, elle gagna la rue
avant que le chef de la patrouille et mme song  se demander
quelle tait cette jeune femme qui schappait si matin du palais.


Chapitre CLXV -- La fuite


La Vallire sortit derrire la patrouille.

La patrouille se dirigea  droite par la rue Saint-Honor,
machinalement La Vallire tourna  gauche.

Sa rsolution tait prise, son dessein arrt; elle voulait se
rendre aux Carmlites de Chaillot, dont la suprieure avait une
rputation de svrit qui faisait frmir les mondaines de la
Cour.

La Vallire navait jamais vu Paris, elle ntait jamais sortie 
pied, elle net pas trouv son chemin, mme dans une disposition
desprit plus calme. Cela explique comment elle remontait la rue
Saint-Honor au lieu de la descendre.

Elle avait hte de sloigner du Palais-Royal, et elle sen
loignait.

Elle avait ou dire seulement que Chaillot regardait la Seine;
elle se dirigeait donc vers la Seine.

Elle prit la rue du Coq, et, ne pouvant traverser le Louvre,
appuya vers lglise Saint-Germain-lAuxerrois longeant
lemplacement o Perrault btit depuis sa colonnade.

Bientt elle atteignit les quais.

Sa marche tait rapide et agite.  peine sentait-elle cette
faiblesse qui, de temps en temps, lui rappelait, en la forant de
boiter lgrement, cette entorse quelle stait donne dans sa
jeunesse.

 une autre heure de la journe, sa contenance et appel les
soupons des gens les moins clairvoyants, attir les regards des
passants les moins curieux.

Mais,  deux heures et demie du matin, les rues de Paris sont
dsertes ou  peu prs, et il ne sy trouve gure que les artisans
laborieux qui vont gagner le pain du jour, ou bien les oisifs
dangereux qui regagnent leur domicile aprs une nuit dagitation
et de dbauches.

Pour les premiers, le jour commence, pour les autres, le jour
finit.

La Vallire eut peur de tous ces visages sur lesquels son
ignorance des types parisiens ne lui permettait pas de distinguer
le type de la probit de celui du cynisme. Pour elle, la misre
tait un pouvantail; et tous ces gens quelle rencontrait
semblaient tre des misrables.

Sa toilette, qui tait celle de la veille, tait recherche, mme
dans sa ngligence, car ctait la mme avec laquelle elle stait
rendue chez la reine mre; en outre, sous sa mante releve pour
quelle pt voir  se conduire, sa pleur et ses beaux yeux
parlaient un langage inconnu  ces hommes du peuple, et, sans le
savoir, la pauvre fugitive sollicitait la brutalit des uns, la
piti des autres.

La Vallire marcha ainsi dune seule course, haletante,
prcipite, jusqu la hauteur de la place de Grve.

De temps en temps, elle sarrtait, appuyait sa main sur son
coeur, sadossait  une maison, reprenait haleine et continuait sa
course plus rapidement quauparavant.

Arrive  la place de Grve, La Vallire se trouva en face dun
groupe de trois hommes dbraills, chancelants, avins, qui
sortaient dun bateau amarr sur le port.

Ce bateau tait charg de vins, et lon voyait quils avaient fait
honneur  la marchandise.

Ils chantaient leurs exploits bachiques sur trois tons diffrents,
quand, en arrivant  lextrmit de la rampe donnant sur le quai,
ils se trouvrent faire tout  coup obstacle  la marche de la
jeune fille.

La Vallire sarrta.

Eux, de leur ct,  laspect de cette femme aux vtements de
Cour, firent une halte, et, dun commun accord, se prirent par les
mains et entourrent La Vallire en lui chantant:

_Vous qui vous ennuyez seulette, _
_Venez, venez rire avec nous._

La Vallire comprit alors que ces hommes sadressaient  elle et
voulaient lempcher de passer; elle tenta plusieurs efforts pour
fuir, mais ils furent inutiles.

Ses jambes faillirent, elle comprit quelle allait tomber, et
poussa un cri de terreur.

Mais, au mme instant, le cercle qui lentourait souvrit sous
leffort dune puissante pression.

Lun des insulteurs fut culbut  gauche, lautre alla rouler 
droite jusquau bord de leau, le troisime vacilla sur ses
jambes.

Un officier de mousquetaires se trouva en face de la jeune fille
le sourcil fronc, la menace  la bouche, la main leve pour
continuer la menace.

Les ivrognes sesquivrent  la vue de luniforme, et surtout
devant la preuve de force que venait de donner celui qui le
portait.

-- Mordioux! scria lofficier, mais cest Mlle de La Vallire!

La Vallire, tourdie de ce qui venait de se passer, stupfaite
dentendre prononcer son nom, La Vallire leva les yeux et
reconnut dArtagnan.

-- Oui, monsieur, dit-elle, cest moi, cest bien moi.

Et, en mme temps, elle se soutenait  son bras.

-- Vous me protgerez, nest-ce pas, monsieur dArtagnan? ajouta-
t-elle et une voix suppliante.

-- Certainement que je vous protgerai; mais o allez-vous, mon
Dieu,  cette heure?

-- Je vais  Chaillot.

-- Vous allez  Chaillot par la Rape? Mais, en vrit,
mademoiselle, vous lui tournez le dos.

-- Alors, monsieur, soyez assez bon pour me remettre dans mon
chemin et pour me conduire pendant quelques pas.

-- Oh! volontiers.

-- Mais comment se fait-il donc que je vous trouve l? Par quelle
faveur du Ciel tiez-vous  porte de venir  mon secours? Il me
semble, en vrit, que je rve; il me semble que je deviens folle.

-- Je me trouvais l, mademoiselle, parce que jai une maison
place de Grve,  l_Image-de-Notre-Dame_; que jai t toucher
les loyers hier, et que jy ai pass la nuit. Aussi dsirai-je
tre de bonne heure au palais pour y inspecter mes postes.

-- Merci! dit La Vallire.

Voil ce que je faisais, oui, se dit dArtagnan, mais elle, que
faisait-elle, et pourquoi va-t-elle  Chaillot  une pareille
heure?

Et il lui offrit son bras.

La Vallire le prit et se mit  marcher avec prcipitation.

Cependant cette prcipitation cachait une grande faiblesse.
DArtagnan le sentit, il proposa  La Vallire de se reposer; elle
refusa.

-- Cest que vous ignorez sans doute o est Chaillot? demanda
dArtagnan.

-- Oui, je lignore.

-- Cest trs loin.

-- Peu importe!

-- Il y a une lieue au moins.

-- Je ferai cette lieue.

DArtagnan ne rpliqua point; il connaissait, au simple accent,
les rsolutions relles.

Il porta plutt quil naccompagna La Vallire.

Enfin ils aperurent les hauteurs.

-- Dans quelle maison vous rendez-vous, mademoiselle? demanda
dArtagnan.

-- Aux Carmlites, monsieur.

-- Aux Carmlites! rpta dArtagnan tonn.

-- Oui; et, puisque Dieu vous a envoy vers moi pour me soutenir
dans ma route, recevez et mes remerciements et mes adieux.

-- Aux Carmlites! vos adieux! Mais vous entrez donc en religion?
scria dArtagnan.

-- Oui, monsieur.

-- Vous!!!

Il y avait dans ce _vous_, que nous avons accompagn de trois
points dexclamation pour le rendre aussi expressif que possible,
il y avait dans ce _vous_ tout un pome; il rappelait  La
Vallire et ses souvenirs anciens de Blois et ses nouveaux
souvenirs de Fontainebleau; il lui disait: _Vous_ qui pourriez
tre heureuse avec Raoul, _vous_ qui pourriez tre puissante avec
Louis, vous allez entrer en religion, _vous!_

-- Oui, monsieur, dit-elle, moi. Je me rends la servante du
Seigneur; je renonce  tout ce monde.

-- Mais ne vous trompez-vous pas  votre vocation? ne vous
trompez-vous pas  la volont de Dieu?

-- Non, puisque cest Dieu qui a permis que je vous rencontrasse.
Sans vous, je succombais certainement  la fatigue, et, puisque
Dieu vous envoyait sur ma route, cest quil voulait que je pusse
en atteindre le but.

-- Oh! fit dArtagnan avec doute, cela me semble un peu bien
subtil.

-- Quoi quil en soit, reprit la jeune fille, vous voil instruit
de ma dmarche et de ma rsolution. Maintenant, jai une dernire
grce  vous demander, tout en vous adressant les remerciements.

-- Dites, mademoiselle.

-- Le roi ignore ma fuite du Palais-Royal.

DArtagnan fit un mouvement.

-- Le roi, continua La Vallire, ignore ce que je vais faire.

-- Le roi ignore?... scria dArtagnan. Mais, mademoiselle,
prenez garde; vous ne calculez pas la porte de votre action. Nul
ne doit rien faire que le roi ignore, surtout les personnes de la
Cour.

-- Je ne suis plus de la Cour, monsieur.

DArtagnan regarda la jeune fille avec un tonnement croissant.

-- Oh! ne vous inquitez pas, monsieur, continua-t-elle, tout est
calcul, et, tout ne le ft-il pas, il serait trop tard maintenant
pour revenir sur ma rsolution; laction est accomplie.

-- Et bien! voyons, mademoiselle, que dsirez-vous?

-- Monsieur, par la piti que lon doit au malheur, par la
gnrosit de votre me, par votre foi de gentilhomme, je vous
adjure de me faire un serment.

-- Un serment?

-- Oui.

-- Lequel?

-- Jurez-moi, monsieur dArtagnan, que vous ne direz pas au roi
que vous mavez vue et que je suis aux Carmlites.

DArtagnan secoua la tte.

-- Je ne jurerai point cela, dit-il.

-- Et pourquoi?

-- Parce que je connais le roi, parce que je vous connais, parce
que je me connais moi-mme, parce que je connais tout le genre
humain; non, je ne jurerai point cela.

-- Alors, scria La Vallire avec une nergie dont on let crue
incapable, au lieu des bndictions dont je vous eusse combl
jusqu la fin de mes jours, soyez maudit! car vous me rendez la
plus misrable de toutes les cratures!

Nous avons dit que dArtagnan connaissait tous les accents qui
venaient du coeur, il ne put rsister  celui-l.

Il vit la dgradation de ces traits; il vit le tremblement de ces
membres; il vit chanceler tout ce corps frle et dlicat branl
par secousses; il comprit quune rsistance la tuerait.

-- Quil soit donc fait comme vous le voulez, dit-il. Soyez
tranquille, mademoiselle, je ne dirai rien au roi.

-- Oh! merci, merci! scria La Vallire; vous tes le plus
gnreux des hommes.

Et, dans le transport de sa joie, elle saisit les mains de
dArtagnan et les serra entre les siennes.

Celui-ci se sentait attendri.

-- Mordioux! dit-il, en voil une qui commence par o les autres
finissent: cest touchant.

Alors La Vallire, qui, au moment du paroxysme de sa douleur,
tait tombe assise sur une pierre, se leva et marcha vers le
couvent des Carmlites, que lon voyait se dresser dans la lumire
naissante. DArtagnan la suivait de loin.

La porte du parloir tait entrouverte; elle sy glissa comme une
ombre ple, et, remerciant dArtagnan dun seul signe de la main,
elle disparut  ses yeux.

Quand dArtagnan se trouva tout  fait seul, il rflchit
profondment  ce qui venait de se passer.

-- Voil, par ma foi! dit-il, ce quon appelle une fausse
position... Conserver un secret pareil, cest garder dans sa poche
un charbon ardent et esprer quil ne brlera pas ltoffe. Ne pas
garder le secret, quand on a jur quon le garderait, cest dun
homme sans honneur. Ordinairement, les bonnes ides me viennent en
courant; mais, cette fois, ou je me trompe fort, ou il faut que je
coure beaucoup pour trouver la solution de cette affaire... O
courir?... Ma foi! au bout du compte, du ct de Paris; cest le
bon ct... Seulement, courons vite... Mais pour courir vite,
mieux valent quatre jambes que deux. Malheureusement, pour le
moment, je nai que mes deux jambes... Un cheval! comme jai
entendu dire au thtre de Londres; ma couronne pour un cheval!...
Jy songe, cela ne me cotera point aussi cher que cela... Il y a
un poste de mousquetaires  la barrire de la Confrence, et, pour
un cheval quil me faut, jen trouverai dix.

En vertu de cette rsolution, prise avec sa rapidit habituelle,
dArtagnan descendit soudain les hauteurs, gagna le poste, y prit
le meilleur coursier quil y put trouver, et fut rendu au palais
en dix minutes.

Cinq heures sonnaient  lhorloge du Palais-Royal.

DArtagnan sinforma du roi.

Le roi stait couch  son heure ordinaire, aprs avoir travaill
avec M. Colbert, et dormait encore, selon toute probabilit.

-- Allons, dit-il, elle mavait dit vrai, le roi ignore tout; sil
savait seulement la moiti de ce qui sest pass, le Palais-Royal
serait,  cette heure, sens dessus dessous.

Encore mu de la querelle quil venait davoir avec La Vallire,
il errait dans son cabinet, fort dsireux de trouver une occasion
de faire un clat, aprs stre retenu si longtemps.

Colbert, en voyant le roi, jugea dun coup doeil la situation, et
comprit les intentions du monarque. Il louvoya.

Quand le matre demanda compte de ce quil fallait dire le
lendemain, le sous-intendant commena par trouver trange que Sa
Majest net pas t mise au courant par M. Fouquet.

-- M. Fouquet, dit-il, sait toute cette affaire de la Hollande: il
reoit directement toutes les correspondances.

Le roi, accoutum  entendre M. Colbert piller M. Fouquet, laissa
passer cette boutade sans rpliquer; seulement il couta.

Colbert vit leffet produit et se hta de revenir sur ses pas en
disant que M. Fouquet ntait pas toutefois aussi coupable quil
paraissait ltre au premier abord, attendu quil avait dans ce
moment de grandes proccupations. Le roi leva la tte.

-- Quelle proccupations? dit-il.

-- Sire, les hommes ne sont que des hommes, et M. Fouquet a ses
dfauts avec ses grandes qualits.

-- Ah! des dfauts, qui nen a pas, monsieur Colbert?...

-- Votre Majest en a bien, dit hardiment Colbert, qui savait
lancer une sourde flatterie dans un lger blme, comme la flche
qui fend lair malgr son poids, grce  de faibles plumes qui la
soutiennent.

Le roi sourit.

-- Quel dfaut a donc M. Fouquet? dit-il.

-- Toujours le mme, Sire; on le dit amoureux.

-- Amoureux, de qui?


Chapitre CLXVI -- Comment Louis avait, de son ct, pass le temps
de dix heures et demie  minuit


Le roi, au sortir de la chambre des filles dhonneur, avait trouv
chez lui Colbert qui lattendait pour prendre ses ordres 
loccasion de la crmonie du lendemain.

Il sagissait, comme nous lavons dit, dune rception
dambassadeurs hollandais et espagnols.

Louis XIV avait de graves sujets de mcontentement contre la
Hollande; les tats avaient tergivers dj plusieurs fois dans
leurs relations avec la France, et, sans sapercevoir ou sans
sinquiter dune rupture, ils laissaient encore une fois
lalliance avec le roi Trs Chrtien, pour nouer toutes sortes
dintrigues avec lEspagne.

Louis XIV,  son avnement, cest--dire  la mort de Mazarin,
avait trouv cette question politique bauche.

Elle tait dune solution difficile pour un jeune homme; mais
comme, alors, toute la nation tait le roi, tout ce que rsolvait
la tte, le corps se trouvait prt  lexcuter.

Un peu de colre, la raction dun sang jeune et vivace au
cerveau, ctait assez pour changer une ancienne ligne politique
et crer un autre systme.

Le rle des diplomates de lpoque se rduisait  arranger entre
eux les coups dtat dont leurs souverains pouvaient avoir besoin.

Louis ntait pas dans une disposition desprit capable de lui
dicter une politique savante.

-- Je ne sais trop, Sire; je me mle peu de galanterie, comme on
dit.

-- Mais, enfin, vous savez, puisque vous parlez?

-- Jai ou prononcer...

-- Quoi?

-- Un nom.

-- Lequel?

-- Mais je ne men souviens plus.

-- Dites toujours.

-- Je crois que cest celui dune des filles de Madame.

Le roi tressaillit.

-- Vous en savez plus que vous ne voulez dire, monsieur Colbert,
murmura t-il.

-- Oh! Sire, je vous assure que non.

-- Mais, enfin, on les connat, ces demoiselles de Madame; et, en
vous disant leurs noms, vous rencontreriez peut-tre celui que
vous cherchez.

-- Non, Sire.

-- Essayez.

-- Ce serait inutile, Sire. Quand il sagit dun nom de dame
compromise, ma mmoire est un coffre dairain dont jai perdu la
clef.

Un nuage passa dans lesprit et sur le front du roi puis, voulant
paratre matre de lui-mme et secouant la tte:

-- Voyons cette affaire de Hollande, dit-il.

-- Et dabord, Sire,  quelle heure Votre Majest veut-elle
recevoir les ambassadeurs?

-- De bon matin.

-- Onze heures?

-- Cest trop tard... Neuf heures.

-- Cest bien tt.

-- Pour des amis, cela na pas dimportance; on fait tout ce quon
veut avec des amis; mais pour des ennemis alors rien de mieux,
sils se blessent. Je ne serais pas fch, je lavoue, den finir
avec tous ces oiseaux de marais qui me fatiguent de leurs cris.

-- Sire, il sera fait comme Votre Majest voudra...  neuf heures
donc... Je donnerai des ordres en consquence. Est-ce audience
solennelle?

-- Non. Je veux mexpliquer avec eux et ne pas envenimer les
choses, comme il arrive toujours en prsence de beaucoup de gens;
mais, en mme temps, je veux les tirer au clair, pour navoir pas
 recommencer.

-- Votre Majest dsignera les personnes qui assisteront  cette
rception.

-- Jen ferai la liste... Parlons de ces ambassadeurs: que
veulent-ils?

-- Allis  lEspagne, ils ne gagnent rien; allis avec la France,
ils perdent beaucoup.

-- Comment cela?

-- Allis avec lEspagne, ils se voient bords et protgs par les
possessions de leur alli; ils ny peuvent mordre malgr leur
envie. DAnvers  Rotterdam, il ny a quun pas par lEscaut et la
Meuse. Sils veulent mordre au gteau espagnol, vous, Sire, le
gendre du roi dEspagne, vous pouvez, en deux jours, aller de chez
vous  Bruxelles avec de la cavalerie. Il sagit donc de se
brouiller assez avec vous et de vous faire assez suspecter
lEspagne pour que vous ne vous mliez pas de ses affaires.

-- Il est bien plus simple alors, rpondit le roi, de faire avec
moi une solide alliance  laquelle je gagnerais quelque chose,
tandis quils y gagneraient tout?

-- Non pas; car, sils arrivaient, par hasard,  vous avoir pour
limitrophe, Votre Majest nest pas un voisin commode; jeune,
ardent, belliqueux, le roi de France peut porter de rudes coups 
la Hollande, surtout sil sapproche delle.

-- Je comprends parfaitement, monsieur Colbert, et cest bien
expliqu. Mais la conclusion, sil vous plat?

-- Jamais la sagesse ne manque aux dcisions de Votre Majest.

-- Que me diront ces ambassadeurs?

-- Ils diront  Votre Majest quils dsirent fortement son
alliance, et ce sera un mensonge; ils diront aux Espagnols que les
trois puissances doivent sunir contre la prosprit de
lAngleterre, et ce sera un mensonge; car lallie naturelle de
Votre Majest, aujourdhui, cest lAngleterre, qui a des
vaisseaux quand vous nen avez pas; cest lAngleterre, qui peut
balancer la puissance des Hollandais dans lInde: cest
lAngleterre, enfin, pays monarchique, o Votre Majest a des
alliances de consanguinit.

-- Bien; mais que rpondriez-vous?

-- Je rpondrais, Sire, avec une modration sans gale, que la
Hollande nest pas parfaitement dispose pour le roi de France,
que les symptmes de lesprit public, chez les Hollandais, sont
alarmants pour Votre Majest, que certaines mdailles ont t
frappes avec des devises injurieuses.

-- Pour moi? scria le jeune roi exalt.

-- Oh! non pas, Sire, non; injurieuses nest pas le mot, et je me
suis tromp. Je voulais dire flatteuses outre mesure pour les
Bataves.

-- Oh! sil en est ainsi, peu importe lorgueil des Bataves, dit
le roi en soupirant.

-- Votre Majest a mille fois raison. Cependant, ce nest jamais
un mal politique, le roi le sait mieux que moi, dtre injuste
pour obtenir une concession. Votre Majest, se plaignant avec
susceptibilit des Bataves, leur paratra bien plus considrable.

-- Quest-ce que ces mdailles? demanda Louis; car si jen parle,
il faut que je sache quoi dire.

-- Ma foi! Sire, je ne sais trop... quelque devise
outrecuidante... Voil tout le sens, les mots ne font rien  la
chose.

-- Bien, jarticulerai le mot mdaille, et ils comprendront sils
veulent.

-- Oh! ils comprendront. Votre Majest pourra aussi glisser
quelques mots de certains pamphlets qui courent.

-- Jamais! Les pamphlets salissent ceux qui les crivent, bien
plus que ceux contre lesquels on les a crits. Monsieur Colbert,
je vous remercie, vous pouvez vous retirer.

-- Sire!

-- Adieu! Noubliez pas lheure et soyez l.

-- Sire, jattends la liste de Votre Majest.

-- Cest vrai.

Le roi se mit  rver; il ne pensait pas du tout  cette liste. La
pendule sonnait onze heures et demie.

On voyait sur le visage du prince le combat terrible de lorgueil
et de lamour.

La conversation politique avait teint beaucoup dirritation chez
Louis, et le visage ple, altr de La Vallire parlait  son
imagination un bien autre langage que les mdailles hollandaises
ou les pamphlets bataves.

Il demeura dix minutes  se demander sil fallait ou sil ne
fallait pas retourner chez La Vallire; mais, Colbert ayant
insist respectueusement pour avoir la liste, le roi rougit de
penser  lamour quand les affaires commandaient.

Il dicta donc:

-- La reine-mre... la reine... Madame... Mme de Motteville...
Mlle de Chtillon... Mme de Navailles. Et en hommes: Monsieur...
M. le prince... M. de Grammont... M. de Manicamp... M. de Saint-
Aignan... et les officiers de service.

-- Les ministres? dit Colbert.

-- Cela va sans dire, et les secrtaires.

-- Sire, je vais tout prparer: les ordres seront  domicile
demain.

-- Dites aujourdhui, rpliqua tristement Louis.

Minuit sonnait.

Ctait lheure o se mourait de chagrin, de souffrances, la
pauvre La Vallire.

Le service du roi entra pour son coucher. La reine attendait
depuis une heure.

Louis passa chez elle avec un soupir; mais, tout en soupirant, il
se flicitait de son courage. Il sapplaudissait dtre ferme en
amour comme en politique.


Chapitre CLXVII -- Les ambassadeurs


DArtagnan,  peu de chose prs, avait appris tout ce que nous
venons de raconter; car il avait, parmi ses amis, tous les gens
utiles de la maison, serviteurs officieux, fiers dtre salus par
le capitaine des mousquetaires, car le capitaine tait une
puissance; puis, en dehors de lambition, fiers dtre compts
pour quelque chose par un homme aussi brave que ltait
dArtagnan.

DArtagnan se faisait instruire ainsi tous les matins de ce quil
navait pu voir ou savoir la veille, ntant pas ubiquiste, de
sorte que, de ce quil avait su par lui-mme chaque jour, et de ce
quil avait appris par les autres, il faisait un faisceau quil
dnouait au besoin pour y prendre telle arme quil jugeait
ncessaire.

De cette faon, les deux yeux de dArtagnan lui rendaient le mme
office que les cent yeux dArgus.

Secrets politiques, secrets de ruelles, propos chapps aux
courtisans  lissue de lantichambre; ainsi, dArtagnan savait
tout et renfermait tout dans le vaste et impntrable tombeau de
sa mmoire,  ct des secrets royaux si chrement achets, gards
si fidlement.

Il sut donc lentrevue avec Colbert; il sut donc le rendez-vous
donn aux ambassadeurs pour le matin; il sut donc quil y serait
question de mdailles; et, tout en reconstruisant la conversation
sur ces quelques mots venus jusqu lui, il regagna son poste dans
les appartements pour tre l au moment o le roi se rveillerait.

Le roi se rveilla de fort bonne heure; ce qui prouvait que, lui
aussi, de son ct, avait assez mal dormi. Vers sept heures, il
entrouvrit doucement sa porte.

DArtagnan tait  son poste.

Sa Majest tait ple et paraissait fatigue; au reste, sa
toilette ntait point acheve.

-- Faites appeler M. de Saint-Aignan, dit-il.

De Saint-Aignan sattendait sans doute  tre appel; car
lorsquon se prsenta chez lui, il tait tout habill.

De Saint-Aignan sa hta dobir et passa chez le roi.

Un instant aprs, le roi et de Saint-Aignan passrent; le roi
marchait le premier.

DArtagnan tait  la fentre donnant sur les cours; il neut pas
besoin de se dranger pour suivre le roi des yeux. On et dit
quil avait davance devin o irait le roi.

Le roi allait chez les filles dhonneur.

Cela ntonna point dArtagnan. Il se doutait bien, quoique La
Vallire ne lui en et rien dit, que Sa Majest avait des torts 
rparer.

De Saint-Aignan le suivait comme la veille, un peu moins inquiet,
un peu moins agit cependant; car il esprait qu sept heures du
matin il ny avait encore que lui et le roi dveills, parmi les
augustes htes du chteau.

DArtagnan tait  sa fentre, insouciant et calme. On et jur
quil ne voyait rien et quil ignorait compltement quels taient
ces deux coureurs daventures, qui traversaient les cours
envelopps de leurs manteaux.

Et cependant dArtagnan, tout en ayant lair de ne les point
regarder, ne les perdait point de vue, et, tout en sifflotant
cette vieille marche des mousquetaires quil ne se rappelait que
dans les grandes occasions, devinait et calculait davance toute
cette tempte de cris et de colres qui allait slever au retour.

En effet, le roi entrant chez La Vallire, et trouvant la chambre
vide, et le lit intact, le roi commena de seffrayer et appela
Montalais.

Montalais accourut; mais son tonnement fut gal  celui du roi.

Tout ce quelle put dire  Sa Majest, cest quil lui avait
sembl entendre pleurer La Vallire une partie de la nuit; mais,
sachant que Sa Majest tait revenue, elle navait os sinformer.

-- Mais, demanda le roi, o croyez-vous quelle soit alle?

-- Sire, rpondit Montalais, Louise est une personne fort
sentimentale, et souvent je lai vue se lever avant le jour et
aller au jardin; peut-tre y sera-t elle ce matin?

La chose parut probable au roi, qui descendit aussitt pour se
mettre  la recherche de la fugitive.

DArtagnan le vit paratre, ple et causant vivement avec son
compagnon.

Il se dirigea vers les jardins.

De Saint-Aignan le suivait tout essouffl.

DArtagnan ne bougeait pas de sa fentre, sifflotant toujours, ne
paraissant rien voir et voyant tout.

-- Allons, allons, murmura-t-il quand le roi eut disparu, la
passion de Sa Majest est plus forte que je ne le croyais; il fait
l, ce me semble, des choses quil na pas faites pour Mlle de
Mancini.

Le roi reparut un quart dheure aprs. Il avait cherch partout.
Il tait hors dhaleine.

Il va sans dire que le roi navait rien trouv.

De Saint-Aignan le suivait, sventant avec son chapeau, et
demandant, dune voix altre, des renseignements aux premiers
serviteurs venus,  tous ceux quil rencontrait.

Manicamp se trouva sur sa route. Manicamp arrivait de
Fontainebleau  petites journes; o les autres avaient mis six
heures, il en avait mis, lui, vingt-quatre.

-- Avez-vous vu Mlle de La Vallire? lui demanda de Saint-Aignan.

Ce  quoi Manicamp, toujours rveur et distrait, rpondit, croyant
quon lui parlait de Guiche:

-- Merci, le comte va un peu mieux.

Et il continua sa route jusqu lantichambre, o il trouva
dArtagnan,  qui il demanda des explications sur cet air effar
quil avait cru voir au roi.

DArtagnan lui rpondit quil stait tromp; que le roi, au
contraire, tait dune gaiet folle.

Huit heures sonnrent sur ces entrefaites.

Le roi, dordinaire, prenait son djeuner  ce moment.

Il tait arrt, par le code de ltiquette, que le roi aurait
toujours faim  huit heures.

Il se fit servir sur une petite table, dans sa chambre  coucher,
et mangea vite.

De Saint-Aignan, dont il ne voulait pas se sparer, lui tint la
serviette. Puis il expdia quelques audiences militaires.

Pendant ces audiences, il envoya de Saint-Aignan aux dcouvertes.

Puis, toujours occup, toujours anxieux, toujours guettant le
retour de Saint-Aignan, qui avait mis son monde en campagne et qui
sy tait mis lui-mme, le roi atteignit neuf heures.

 neuf heures sonnantes, il passa dans son cabinet.

Les ambassadeurs entraient eux-mmes, au premier coup de ces neuf
heures.

Au dernier coup, les reines et Madame parurent.

Les ambassadeurs taient trois pour la Hollande, deux pour
lEspagne.

Le roi jeta sur eux un coup doeil, et salua.

En ce moment aussi, de Saint-Aignan entrait.

Ctait pour le roi une entre bien autrement importante que celle
des ambassadeurs, en quelque nombre quils fussent et de quelque
pays quils vinssent.

Aussi, avant toutes choses, le roi fit-il  de Saint-Aignan un
signe interrogatif, auquel celui-ci rpondit par une ngation
dcisive.

Le roi faillit perdre tout courage; mais, comme les reines, les
grands et les ambassadeurs avaient les yeux fixs sur lui, il fit
un violent effort et invita les derniers  parler.

Alors un des dputs espagnols fit un long discours, dans lequel
il vantait les avantages de lalliance espagnole.

Le roi linterrompit en lui disant:

-- Monsieur, jespre que ce qui est bien pour la France doit tre
trs bien pour lEspagne.

Ce mot, et surtout la faon premptoire dont il fut prononc, fit
plir lambassadeur et rougir les deux reines, qui, Espagnoles
lune et lautre, se sentirent, par cette rponse, blesses dans
leur orgueil de parent et de nationalit.

Lambassadeur hollandais prit la parole  son tour, et se plaignit
des prventions que le roi tmoignait contre le gouvernement de
son pays.

Le roi linterrompit:

-- Monsieur, dit-il, il est trange que vous veniez vous plaindre,
lorsque cest moi qui ai sujet de me plaindre; et cependant, vous
le voyez, je ne le fais pas.

-- Vous plaindre, Sire, demanda le Hollandais, et de quelle
offense?

Le roi sourit avec amertume.

-- Me blmerez-vous, par hasard, monsieur, dit-il, davoir des
prventions contre un gouvernement qui autorise et protge les
insulteurs publics?

-- Sire!...

-- Je vous dis, reprit le roi en sirritant de ses propres
chagrins, bien plus que de la question politique, je vous dis que
la Hollande est une terre dasile pour quiconque me hait, et
surtout pour quiconque minjurie.

-- Oh! Sire!...

-- Ah! des preuves, nest-ce pas? Eh bien! on en aura facilement,
des preuves. Do naissent ces pamphlets insolents qui me
reprsentent comme un monarque sans gloire et sans autorit? Vos
presses en gmissent. Si javais l mes secrtaires, je vous
citerais les titres des ouvrages avec les noms dimprimeurs.

-- Sire, rpondit lambassadeur, un pamphlet ne peut tre loeuvre
dune nation. Est-il quitable quun grand roi, tel que lest
Votre Majest, rende un grand peuple responsable du crime de
quelques forcens qui meurent de faim?

-- Soit, je vous accorde cela, monsieur. Mais, quand la monnaie
dAmsterdam frappe des mdailles  ma honte, est-ce aussi le crime
de quelques forcens?

-- Des mdailles? balbutia lambassadeur.

-- Des mdailles, rpta le roi en regardant Colbert.

-- Il faudrait, hasarda le Hollandais, que Votre Majest ft bien
sre...

Le roi regardait toujours Colbert, mais Colbert avait lair de ne
pas comprendre, et se taisait, malgr les provocations du roi.

Alors dArtagnan sapprocha, et, tirant de sa poche une pice de
monnaie quil mit entre les mains du roi:

-- Voil la mdaille que Votre Majest cherche, dit-il.

Le roi la prit.

Alors il put voir de cet oeil qui, depuis quil tait
vritablement le matre, navait fait que planer, alors il put
voir, disons-nous, une image insolente reprsentant la Hollande
qui, comme Josu, arrtait le soleil, avec cette lgende: _In
conspectu meo, stetit sol._

-- En ma prsence, le soleil sest arrt, scria le roi furieux.
Ah! vous ne nierez plus, je lespre.

-- Et le soleil, dit dArtagnan, cest celui-ci.

Et il montra, sur tous les panneaux du cabinet, le soleil, emblme
multipli et resplendissant, qui talait partout sa superbe
devise: _Nec pluribus impar_.

La colre de Louis, alimente par les lancements de sa douleur
particulire, navait pas besoin de cet aliment pour tout dvorer.
On voyait dans ses yeux lardeur dune vive querelle toute prte 
clater.

Un regard de Colbert enchana lorage.

Lambassadeur hasarda des excuses.

Il dit que la vanit des peuples ne tirait pas  consquence; que
la Hollande tait fire davoir, avec si peu de ressources,
soutenu son rang de grande nation, mme contre de grands rois, et
que, si un peu de fume avait enivr ses compatriotes, le roi
tait pri dexcuser cette ivresse.

Le roi sembla chercher conseil. Il regarda Colbert, qui resta
impassible.

Puis dArtagnan.

DArtagnan haussa les paules.

Ce mouvement fut une cluse leve par laquelle se dchana la
colre du roi, contenue depuis trop longtemps.

Chacun ne sachant pas o cette colre emportait, tous gardaient un
morne silence.

Le deuxime ambassadeur en profita pour commencer aussi ses
excuses.

Tandis quil parlait et que le roi, retomb peu  peu dans sa
rverie personnelle, coutait cette voix pleine de trouble comme
un homme distrait coute le murmure dune cascade, dArtagnan, qui
avait  sa gauche de Saint-Aignan, sapprocha de lui, et, dune
voix parfaitement calcule pour quelle allt frapper le roi:

-- Savez-vous la nouvelle, comte? dit-il.

-- Quelle nouvelle? fit de Saint-Aignan.

-- Mais la nouvelle de La Vallire.

Le roi tressaillit et fit involontairement un pas de ct vers les
deux causeurs.

-- Quest-il donc arriv  La Vallire? demanda de Saint-Aignan
dun ton quon peut facilement imaginer.

-- Eh! pauvre enfant! dit dArtagnan, elle est entre en religion.

-- En religion? scria de Saint-Aignan.

-- En religion? scria le roi au milieu du discours de
lambassadeur.

Puis, sous lempire de ltiquette, il se remit, mais coutant
toujours.

-- Quelle religion? demanda de Saint-Aignan.

-- Les Carmlites de Chaillot.

-- De qui diable savez-vous cela?

-- Delle-mme.

-- Vous lavez vue?

-- Cest moi qui lai conduite aux Carmlites.

Le roi ne perdait pas un mot; il bouillait au-dedans et commenait
 rugir.

-- Mais pourquoi cette fuite? demanda de Saint-Aignan.

-- Parce que la pauvre fille a t hier chasse de la Cour, dit
dArtagnan.

Il neut pas plutt lch ce mot, que le roi fit un geste
dautorit.

-- Assez, monsieur, dit-il  lambassadeur, assez!

Puis, savanant vers le capitaine:

-- Qui dit cela, scria-t-il, que La Vallire est en religion?

-- M. dArtagnan, dit le favori.

-- Et cest vrai, ce que vous dites l? fit le roi se retournant
vers le mousquetaire.

-- Vrai comme la vrit.

Le roi ferma les poings et plit.

-- Vous avez encore ajout quelque chose, monsieur dArtagnan,
dit-il.

-- Je ne sais plus, Sire.

-- Vous avez ajout que Mlle de La Vallire avait t chasse de
la Cour.

-- Oui, Sire.

-- Et cest encore vrai, cela?

-- Informez-vous, Sire.

-- Et par qui?

-- Oh! fit dArtagnan en homme qui se rcuse.

Le roi bondit, laissant de ct ambassadeurs, ministres,
courtisans et politiques.

La reine mre se leva: elle avait tout entendu, ou ce quelle
navait pas entendu, elle lavait devin.

Madame, dfaillante de colre et de peur, essaya de se lever aussi
comme la reine mre; mais elle retomba sur son fauteuil, que, par
un mouvement instinctif, elle fit rouler en arrire.

-- Messieurs, dit le roi, laudience est finie; je ferai savoir ma
rponse, ou plutt ma volont,  lEspagne et  la Hollande.

Et, dun geste imprieux, il congdia les ambassadeurs.

-- Prenez garde, mon fils, dit la reine mre avec indignation,
prenez garde; vous ntes gure matre de vous, ce me semble.

-- Ah! madame, rugit le jeune lion avec un geste effrayant, si je
ne suis pas matre de moi, je le serai, je vous en rponds, de
ceux qui moutragent. Venez avec moi, monsieur dArtagnan, venez.

Et il quitta la salle au milieu de la stupfaction et de la
terreur de tous.

Le roi descendit lescalier et sapprta  traverser la cour.

-- Sire, dit dArtagnan, Votre Majest se trompe de chemin.

-- Non, je vais aux curies.

-- Inutile, Sire, jai des chevaux tout prts pour Votre Majest.

Le roi ne rpondit  son serviteur que par un regard; mais ce
regard promettait plus que lambition de trois dArtagnan net
os esprer.


Chapitre CLXVIII -- Chaillot


Quoiquon ne les et point appels, Manicamp et Malicorne avaient
suivi le roi et dArtagnan.

Ctaient deux hommes fort intelligents; seulement, Malicorne
arrivait souvent trop tt par ambition; Manicamp arrivait souvent
trop tard par paresse.

Cette fois, ils arrivrent juste.

Cinq chevaux taient prpars.

Deux furent accapars par le roi et dArtagnan; deux par Manicamp
et Malicorne. Un page des curies monta le cinquime. Toute la
cavalcade partit au galop.

DArtagnan avait bien rellement choisi les chevaux lui-mme; de
vritables chevaux damants en peine; des chevaux qui ne couraient
pas, qui volaient.

Dix minutes aprs le dpart, la cavalcade, sous la forme dun
tourbillon de poussire, arrivait  Chaillot.

Le roi se jeta littralement  bas de son cheval. Mais, si
rapidement quil accomplt cette manoeuvre, il trouva dArtagnan 
la bride de sa monture.

Le roi fit au mousquetaire un signe de remerciement, et jeta la
bride au bras du page.

Puis il slana dans le vestibule, et, poussant violemment la
porte, il entra dans le parloir.

Manicamp, Malicorne et le page demeurrent dehors; dArtagnan
suivit son matre.

En entrant dans le parloir, le premier objet qui frappa le roi fut
Louise, non pas  genoux, mais couche au pied dun grand crucifix
de pierre.

La jeune fille tait tendue sur la dalle humide, et  peine
visible, dans lombre de cette salle, qui ne recevait le jour que
par une troite fentre grille et toute voile par des plantes
grimpantes.

Elle tait seule, inanime, froide comme la pierre sur laquelle
reposait son corps.

En lapercevant ainsi, le roi la crut morte, et poussa un cri
terrible qui fit accourir dArtagnan.

Le roi avait dj pass un bras autour de son corps. DArtagnan
aida le roi  soulever la pauvre femme, que lengourdissement de
la mort avait dj saisie.

Le roi la prit entirement dans ses bras, rchauffa de ses baisers
ses mains et ses tempes glaces.

DArtagnan se pendit  la cloche de la tour.

Alors accoururent les soeurs carmlites.

Les saintes filles poussrent des cris de scandale  la vue de ces
hommes tenant une femme dans leurs bras.

La suprieure accourut aussi.

Mais, femme plus mondaine que les femmes de la Cour, malgr toute
son austrit, du premier coup doeil, elle reconnut le roi au
respect que lui tmoignaient les assistants, comme aussi  lair
de matre avec lequel il bouleversait toute la communaut.

 la vue du roi, elle stait retire chez elle; ce qui tait un
moyen de ne pas compromettre sa dignit.

Mais elle envoya par les religieuses toutes sortes de cordiaux,
deaux de la reine de Hongrie, de mlisse, etc., etc., ordonnant,
en outre, que les portes fussent fermes.

Il tait temps: la douleur du roi devenait bruyante et dsespre.

Le roi paraissait dcid  envoyer chercher son mdecin, lorsque
La Vallire revint  la vie.

En rouvrant les yeux, la premire chose quelle aperut fut le
roi,  ses pieds. Sans doute elle ne le reconnut point, car elle
poussa un douloureux soupir.

Louis la couvait dun regard avide.

Enfin, ses yeux errants se fixrent sur le roi. Elle le reconnut,
et fit un effort pour sarracher de ses bras.

-- Eh quoi! murmura-t-elle, le sacrifice nest donc pas encore
accompli?

-- Oh! non, non! scria le roi, et il ne saccomplira pas, cest
moi qui vous le jure.

Elle se releva faible et toute brise quelle tait.

-- Il le faut cependant, dit-elle; il le faut, ne marrtez plus.

-- Je vous laisserais vous sacrifier, moi? scria Louis. Jamais!
jamais!

-- Bon! murmura dArtagnan, il est temps de sortir. Du moment
quils commencent  parler, pargnons-leur les oreilles.

DArtagnan sortit, les deux amants demeurrent seuls.

-- Sire, continua La Vallire, pas un mot de plus, je vous en
supplie. Ne perdez pas le seul avenir que jespre, cest--dire
mon salut; tout le vtre, cest--dire votre gloire, pour un
caprice.

-- Un caprice? scria le roi.

-- Oh! maintenant, dit La Vallire, maintenant, Sire, je vois
clair dans votre coeur.

-- Vous, Louise?

-- Oh! oui, moi!

-- Expliquez-vous.

-- Un entranement incomprhensible, draisonnable, peut vous
paratre momentanment une excuse suffisante; mais vous avez des
devoirs qui sont incompatibles avec votre amour pour une pauvre
fille. Oubliez-moi.

-- Moi, vous oublier?

-- Cest dj fait.

-- Plutt mourir!

-- Sire, vous ne pouvez aimer celle que vous avez consenti  tuer
cette nuit aussi cruellement que vous lavez fait.

-- Que me dites-vous? Voyons, expliquez-vous.

-- Que mavez-vous demand hier au matin, dites, de vous aimer?
Que mavez-vous promis en change. De ne jamais passer minuit sans
moffrir une rconciliation, quand vous auriez eu de la colre
contre moi.

-- Oh! pardonnez-moi, pardonnez-moi, Louise! Jtais fou de
jalousie.

-- Sire, la jalousie est une mauvaise pense, qui venait comme
livraie quand on la coupe. Vous serez encore jaloux, et vous
achverez de me tuer. Ayez la piti de me laisser mourir.

-- Encore un mot comme celui-l, mademoiselle, et vous me verrez
expirer  vos pieds.

-- Non, non, Sire, je sais mieux ce que je vaux. Croyez-moi, et
vous ne vous perdrez pas pour une malheureuse que tout le monde
mprise.

-- Oh! nommez-moi donc ceux-l que vous accusez, nommez-les-moi!

-- Je nai de plaintes  faire contre personne, Sire; je naccuse
que moi. Adieu, Sire! Vous vous compromettez en me parlant ainsi.

-- Prenez garde, Louise; en me parlant ainsi, vous me rduisez au
dsespoir; prenez garde!

-- Oh! Sire! Sire! laissez-moi avec Dieu, je vous en supplie!

-- Je vous arracherai  Dieu mme!

-- Mais, auparavant, scria la pauvre enfant, arrachez-moi donc 
ces ennemis froces qui en veulent  ma vie et  mon honneur. Si
vous avez assez de force pour aimer, ayez donc assez de pouvoir
pour me dfendre; mais non, celle que vous dites aimer, on
linsulte, on la raille, on la chasse.

Et linoffensive enfant, force par sa douleur daccuser, se
tordait les bras avec des sanglots.

-- On vous a chasse! scria le roi. Voil la seconde fois que
jentends ce mot.

-- Ignominieusement, Sire. Vous le voyez bien, je nai plus
dautre protecteur que Dieu, dautre consolation que la prire,
dautre asile que le clotre.

-- Vous aurez mon palais, vous aurez ma Cour. Oh! ne craignez plus
rien, Louise; ceux-l ou plutt celles-l qui vous ont chasse
hier trembleront demain devant vous; que dis-je, demain? ce matin
jai dj grond, menac. Je puis laisser chapper la foudre que
je retiens encore. Louise! Louise! vous serez cruellement venge.
Des larmes de sang paieront vos larmes. Nommez-moi seulement vos
ennemis.

-- Jamais! jamais!

-- Comment voulez-vous que je frappe alors?

-- Sire, ceux quil faudrait frapper feraient reculer votre main.

-- Oh! vous ne me connaissez point! scria Louis exaspr. Plutt
que de reculer, je brlerais mon royaume et je maudirais ma
famille. Oui, je frapperais jusqu ce bras, si ce bras tait
assez lche pour ne pas anantir tout ce qui sest fait lennemi
de la plus douce des cratures.

Et, en effet, en disant ces mots, Louis frappa violemment du poing
sur la cloison de chne, qui rendit un lugubre murmure.

La Vallire spouvanta. La colre de ce jeune homme tout-puissant
avait quelque chose dimposant et de sinistre, parce que, comme
celle de la tempte, elle pouvait tre mortelle.

Elle, dont la douleur croyait navoir pas dgale, fut vaincue par
cette douleur qui se faisait jour par la menace et par la
violence.

-- Sire, dit-elle, une dernire fois, loignez-vous, je vous en
supplie; dj le calme de cette retraite ma fortifie: je me sens
plus calme sous la main de Dieu. Dieu est un protecteur devant qui
tombent toutes les petites mchancets humaines. Sire, encore une
fois, laissez-moi avec Dieu.

-- Alors, scria Louis, dites franchement que vous ne mavez
jamais aim, dites que mon humilit, dites que mon repentir
flattent votre orgueil, mais que vous ne vous affligez pas de ma
douleur. Dites que le roi de France nest plus pour vous un amant
dont la tendresse pouvait faire votre bonheur, mais un despote
dont le caprice a bris dans votre coeur jusqu la dernire fibre
de la sensibilit. Ne dites pas que vous cherchez Dieu, dites que
vous fuyez le roi. Non, Dieu nest pas complice des rsolutions
inflexibles. Dieu admet la pnitence et le remords: il pardonne,
il veut quon aime.

Louise se tordait de souffrance en entendant ces paroles, qui
faisaient couler la flamme jusquau plus profond de ses veines.

-- Mais vous navez donc pas entendu? dit-elle.

-- Quoi?

-- Vous navez donc pas entendu que je suis chasse, mprise,
mprisable?

-- Je vous ferai la plus respecte, la plus adore, la plus envie
 ma cour.

-- Prouvez-moi que vous navez pas cess de maimer.

-- Comment cela?

-- Fuyez-moi.

-- Je vous le prouverai en ne vous quittant plus.

-- Mais croyez-vous donc que je souffrirai cela, Sire? Croyez-vous
que je vous laisserai dclarer la guerre  toute votre famille?
Croyez-vous que je vous laisserai repousser pour moi mre, femme
et soeur?

-- Ah! vous les avez donc nommes, enfin; ce sont donc elles qui
ont fait le mal? Par le Dieu tout-puissant! je les punirai!

-- Et moi, voil pourquoi lavenir meffraie, voil pourquoi je
refuse tout, voil pourquoi je ne veux pas que vous me vengiez.
Assez de larmes, mon Dieu! assez de douleurs, assez de plaintes
comme cela. Oh! jamais, je ne coterai plaintes, douleurs, ni
larmes  qui que ce soit. Jai trop gmi, jai trop pleur, jai
trop souffert!

-- Et mes larmes  moi, mes douleurs  moi, mes plaintes  moi,
les comptez-vous donc pour rien?

-- Ne me parlez pas ainsi, Sire, au nom du Ciel! Au nom du Ciel!
ne me parlez pas ainsi. Jai besoin de tout mon courage pour
accomplir le sacrifice.

-- Louise, Louise, je ten supplie! Commande, ordonne, venge-toi
ou pardonne, mais ne mabandonne pas!

-- Hlas! il faut que nous nous sparions, Sire.

-- Mais tu ne maimes donc point?

-- Oh! Dieu le sait!

-- Mensonge! Mensonge!

-- Oh! si je ne vous aimais pas, Sire, mais je vous laisserais
faire, je me laisserais venger, jaccepterais, en change de
linsulte que lon ma faite, ce doux triomphe de lorgueil que
vous me proposez! Tandis que, vous le voyez bien, je ne veux pas
mme de la douce compensation de votre amour, de votre amour qui
est ma vie, cependant, puisque jai voulu mourir, croyant que vous
ne maimiez plus.

-- Eh bien! oui, oui, je le sais maintenant, je le reconnais 
cette heure: vous tes la plus sainte, la plus vnrable des
femmes. Nulle nest digne, comme vous, non seulement de mon amour
et de mon respect, mais encore de lamour et du respect de tous;
aussi, nulle ne sera aime comme vous, Louise! nulle naura sur
moi lempire que vous avez. Oui, je vous le jure, je briserais en
ce moment le monde comme du verre, si le monde me gnait. Vous
mordonnez de me calmer, de pardonner? Soit, je me calmerai. Vous
voulez rgner par la douceur et par la clmence? Je serai clment
et doux. Dictez-moi seulement ma conduite, jobirai.

-- Ah! mon Dieu! que suis-je, moi, pauvre fille, pour dicter une
syllabe  un roi tel que vous?

-- Vous tes ma vie et mon me! Nest-ce pas lme qui rgit le
corps?

-- Oh! vous maimez donc, mon cher Sire?

--  deux genoux, les mains jointes, de toutes les forces que Dieu
a mises en moi. Je vous aime assez pour vous donner ma vie en
souriant si vous dites un mot!

-- Vous maimez?

-- Oh! oui.

-- Alors, je nai plus rien  dsirer au monde... Votre main,
Sire, et disons nous adieu! Jai eu dans cette vie tout le bonheur
qui mtait chu.

-- Oh! non, ne dis pas que ta vie commence! Ton bonheur, ce nest
pas hier, cest aujourdhui, cest demain, cest toujours!  toi
lavenir!  toi tout ce qui est  moi! Plus de ces ides de
sparation, plus de ces dsespoirs sombres: lamour est notre
Dieu, cest le besoin de nos mes. Tu vivras pour moi, comme je
vivrai pour toi.

Et, se prosternant devant elle, il baisa ses genoux avec des
transports inexprimables de joie et de reconnaissance.

-- Oh! Sire! Sire! tout cela est un rve.

-- Pourquoi un rve?

-- Parce que je ne puis revenir  la Cour. Exile, comment vous
revoir? Ne vaut-il pas mieux prendre le clotre pour y enterrer,
dans le baume de votre amour, les derniers lans de votre coeur et
votre dernier aveu?

-- Exile, vous? scria Louis XIV. Et qui donc exile quand je
rappelle?

-- Oh! Sire, quelque chose qui rgne au-dessus des rois: le monde
et lopinion. Rflchissez-y, vous ne pouvez aimer une femme
chasse; celle que votre mre a tache dun soupon, celle que
votre soeur a fltrie dun chtiment, celle-l est indigne de
vous.

-- Indigne, celle qui mappartient?

-- Oui, cest justement cela, Sire; du moment quelle vous
appartient, votre matresse est indigne.

-- Ah! vous avez raison, Louise, et toutes les dlicatesses sont
en vous. Eh bien! vous ne serez pas exile.

-- Oh! vous navez pas entendu Madame, on le voit bien.

-- Jen appellerai  ma mre.

-- Oh! vous navez pas vu votre mre!

-- Elle aussi? Pauvre Louise! Tout le monde tait donc contre
vous?

-- Oui, oui, pauvre Louise, qui pliait dj sous lorage lorsque
vous tes venu, lorsque vous avez achev de la briser.

-- Oh! pardon.

-- Donc, vous ne flchirez ni lune ni lautre; croyez-moi, le mal
est sans remde, car je ne vous permettrai jamais ni la violence
ni lautorit.

-- Eh bien! Louise, pour vous prouver combien je vous aime, je
veux faire une chose: jirai trouver Madame.

-- Vous?

-- Je lui ferai rvoquer la sentence: je la forcerai.

-- Forcer? oh! non, non!

-- Cest vrai: je la flchirai.

Louise secoua la tte.

-- Je prierai, sil le faut, dit Louis. Croirez-vous  mon amour
aprs cela?

Louise releva la tte.

-- Oh! jamais pour moi, jamais ne vous humiliez; laissez-moi bien
plutt mourir.

Louis rflchit, ses traits prirent une teinte sombre.

-- Jaimerai autant que vous avez aim, dit-il; je souffrirai
autant que vous avez souffert; ce sera mon expiation  vos yeux.
Allons, mademoiselle, laissons l ces mesquines considrations;
soyons grands comme notre douleur, soyons forts comme notre amour!

Et, en disant ces paroles, il la prit dans ses bras et lui fit une
ceinture de ses deux mains.

-- Mon seul bien! ma vie! suivez-moi, dit-il.

Elle fit un dernier effort dans lequel elle concentra non plus
toute sa volont, sa volont tait dj vaincue, mais toutes ses
forces.

-- Non! rpliqua-t-elle faiblement, non, non! je mourrais de
honte!

-- Non! vous rentrerez en reine. Nul ne sait votre sortie...
DArtagnan seul...

-- Il ma donc trahie, lui aussi?

-- Comment cela?

-- Il avait jur...

-- Javais jur de ne rien dire au roi, dit dArtagnan passant sa
tte fine  travers la porte entrouverte, jai tenu ma parole.
Jai parl  M. de Saint Aignan: ce nest point ma faute si le roi
a entendu, nest-ce pas, Sire?

-- Cest vrai, pardonnez-lui, dit le roi.

La Vallire sourit et tendit au mousquetaire sa main frle et
blanche.

-- Monsieur dArtagnan, dit le roi ravi, faites donc chercher un
carrosse pour Mademoiselle.

-- Sire, rpondit le capitaine, le carrosse attend.

-- Oh! jai l le modle des serviteurs! scria le roi.

-- Tu as mis le temps  ten apercevoir, murmura dArtagnan,
flatt, toutefois, de la louange.

La Vallire tait vaincue: aprs quelques hsitations, elle se
laissa entraner, dfaillante, par son royal amant.

Mais,  la porte du parloir, au moment de le quitter, elle
sarracha des bras du roi et revint au crucifix de pierre quelle
baisa en disant:

-- Mon Dieu! vous maviez attire; mon Dieu! vous mavez
repousse; mais votre grce est infinie. Seulement quand je
reviendrai, oubliez que je men suis loigne; car, lorsque je
reviendrai  vous, ce sera pour ne plus vous quitter.

Le roi laissa chapper un sanglot.

DArtagnan essuya une larme.

Louis entrana la jeune femme, la souleva jusque dans le carrosse
et mit dArtagnan auprs delle.

Et lui-mme, montant  cheval, piqua vers le Palais-Royal, o, ds
son arrive, il fit prvenir Madame quelle et  lui accorder un
moment daudience.


Chapitre CLXIX -- Chez Madame


 la faon dont le roi avait quitt les ambassadeurs, les moins
clairvoyants avaient devin une guerre.

Les ambassadeurs eux-mmes, peu instruits de la chronique intime,
avaient interprt contre eux ce mot clbre: Si je ne suis pas
matre de moi, je le serai de ceux qui moutragent.

Heureusement pour les destines de la France et de la Hollande,
Colbert les avait suivis pour leur donner quelques explications,
mais les reines et Madame, fort intelligentes de tout ce qui se
faisait dans leurs maisons, ayant entendu ce mot plein de menaces,
sen taient alles avec beaucoup de crainte et de dpit.

Madame, surtout, sentait que la colre royale tomberait sur elle,
et, comme elle tait brave, haute  lexcs, au lieu de chercher
appui chez la reine mre, elle stait retire chez elle, sinon
sans inquitude, du moins sans intention dviter le combat. De
temps en temps, Anne dAutriche envoyait des messagers pour
sinformer si le roi tait revenu.

Le silence que gardait le chteau sur cette affaire et la
disparition de Louise taient le prsage dune quantit de
malheurs pour qui savait lhumeur fire et irritable du roi.

Mais Madame, tenant ferme contre tous ces bruits, se renferma dans
son appartement, appela Montalais prs delle, et, de sa voix la
moins mue, fit causer cette fille sur lvnement. Au moment o
lloquente Montalais concluait avec toutes sortes de prcautions
oratoires et recommandait  Madame la tolrance sous bnfice de
rciprocit, M. Malicorne parut chez Madame pour demander une
audience  cette princesse.

Le digne ami de Montalais portait sur son visage tous les signes
de lmotion la plus vive. Il tait impossible de sy mprendre:
lentrevue demande par le roi devait tre un des chapitres les
plus intressants de cette histoire du coeur des rois et des
hommes.

Madame fut trouble par cette arrive de son beau-frre; elle ne
lattendait pas si tt; elle ne sattendait pas surtout,  une
dmarche directe de Louis.

Or, les femmes, qui font si bien la guerre indirectement, sont
toujours moins habiles et moins fortes quand il sagit daccepter
une bataille en face.

Madame, avons-nous dit, ntait pas de ceux qui reculent, elle
avait le dfaut ou la qualit contraire.

Elle exagrait la vaillance; aussi, cette dpche du roi apporte
par Malicorne, lui fit-elle leffet de la trompette qui sonne les
hostilits. Elle releva firement le gant.

Cinq minutes aprs, le roi montait lescalier.

Il tait rouge davoir couru  cheval. Ses habits poudreux et en
dsordre contrastaient avec la toilette si frache et si ajuste
de Madame, qui, elle, plissait sous son rouge.

Louis ne fit pas de prambule; il sassit, Montalais disparut.

Madame sassit en face du roi.

-- Ma soeur, dit Louis, vous savez que Mlle de La Vallire sest
enfuie de chez elle ce matin, et quelle a t porter sa douleur,
son dsespoir dans un clotre?

En prononant ces mots, la voix du roi tait singulirement mue.

-- Cest Votre Majest qui me lapprend, rpliqua Madame.

-- Jaurais cru que vous laviez appris ce matin, lors de la
rception des ambassadeurs, dit le roi.

--  votre motion, oui, Sire, jai devin quil se passait
quelque chose dextraordinaire, mais sans prciser.

Le roi tait franc et allait au but:

-- Ma soeur, dit-il, pourquoi avez-vous renvoy Mlle de La
Vallire?

-- Parce que son service me dplaisait, rpliqua schement Madame.

Le roi devint pourpre, et ses yeux amassrent un feu que tout le
courage de Madame eut peine  soutenir.

Il se contint pourtant et ajouta:

-- Il faut une raison bien forte, ma soeur,  une femme bonne
comme vous, pour expulser et dshonorer non seulement une jeune
fille, mais toute la famille de cette fille. Vous savez que la
ville a les yeux ouverts sur la conduite des femmes de la Cour.
Renvoyer une fille dhonneur, cest lui attribuer un crime, une
faute tout au moins. Quel est donc le crime, quelle est donc la
faute de Mlle de La Vallire?

-- Puisque vous vous faites le protecteur de Mlle de La Vallire,
rpliqua froidement Madame, je vais vous donner des explications
que jaurais le droit de ne donner  personne.

-- Pas mme au roi? scria Louis en se couvrant par un geste de
colre.

-- Vous mavez appele votre soeur, dit Madame, et je suis chez
moi.

-- Nimporte! fit le jeune monarque honteux davoir t emport,
vous ne pouvez dire, madame, et nul ne peut dire dans ce royaume
quil a le droit de ne pas sexpliquer devant moi.

-- Puisque vous le prenez ainsi, dit Madame avec une sombre
colre, il me reste  mincliner devant Votre Majest et  me
taire.

-- Non, nquivoquons point.

-- La protection dont vous couvrez Mlle de La Vallire mimpose le
respect.

-- Nquivoquons point, vous dis-je; vous savez bien que, chef de
la noblesse de France, je dois compte  tous de lhonneur des
familles. Vous chassez Mlle de La Vallire ou toute autre...

Mouvement dpaules de Madame.

-- Ou toute autre, je le rpte, continua le roi, et comme vous
dshonorez cette personne en agissant ainsi, je vous demande une
explication, afin de confirmer ou de combattre cette sentence.

-- Combattre ma sentence? scria Madame avec hauteur. Quoi! quand
jai chass de chez moi une de mes suivantes, vous mordonneriez
de la reprendre?

Le roi se tut.

-- Ce ne serait plus de lexcs de pouvoir, Sire, ce serait de
linconvenance.

-- Madame!

-- Oh! je me rvolterais, en qualit de femme, contre un abus hors
de toute dignit; je ne serais plus une princesse de votre sang,
une fille de roi; je serais la dernire des cratures, je serais
plus humble que la servante renvoye.

Le roi bondit de fureur.

-- Ce nest pas un coeur, scria-t-il, qui bat dans votre
poitrine; si vous en agissez ainsi avec moi, laissez-moi agir avec
la mme rigueur.

Quelquefois une balle gare porte dans une bataille. Ce mot, que
le roi ne disait pas avec intention, frappa Madame et lbranla un
moment: elle pouvait, un jour ou lautre, craindre des
reprsailles.

-- Enfin, dit-elle, Sire, expliquez-vous.

-- Je vous demande, madame, ce qua fait contre vous Mlle de La
Vallire?

-- Elle est le plus artificieux entremetteur dintrigues que je
connaisse; elle a fait battre deux amis, elle a fait parler delle
en termes si honteux, que toute la Cour fronce le sourcil au seul
bruit de son nom.

-- Elle? elle? dit le roi.

-- Sous cette enveloppe si douce et si hypocrite, continua Madame,
elle cache un esprit plein de ruse et de noirceur.

-- Elle?

-- Vous pouvez vous y trompez, Sire; mais, moi, je la connais:
elle est capable dexciter  la guerre les meilleurs parents et
les plus intimes amis. Voyez dj ce quelle sme de discorde
entre nous.

-- Je vous proteste... dit le roi.

-- Sire, examinez bien ceci: nous vivions en bonne intelligence,
et, par ses rapports, ses plaintes artificieuses, elle a indispos
Votre Majest contre moi.

-- Je jure, dit le roi, que jamais une parole amre nest sortie
de ses lvres; je jure que, mme dans mes emportements, elle ne
ma laiss menacer personne; je jure que vous navez pas damie
plus dvoue, plus respectueuse.

-- Damie? dit Madame avec une expression de ddain suprme.

-- Prenez garde, madame, dit le roi, vous oubliez que vous mavez
compris, et que, ds ce moment, tout sgalise. Mlle de La
Vallire sera ce que je voudrai quelle soit, et demain, si je
lentends ainsi, elle sera prte  sasseoir sur un trne.

-- Elle ny sera pas ne, du moins, et vous ne pourrez faire que
pour lavenir, mais rien pour le pass.

-- Madame, jai t pour vous plein de complaisance et de
civilit: ne me faites pas souvenir que je suis le matre.

-- Sire, vous me lavez dj rpt deux fois. Jai eu lhonneur
de vous dire que je minclinais.

-- Alors, voulez-vous maccorder que Mlle de La Vallire rentre
chez vous?

--  quoi bon, Sire, puisque vous avez un trne  lui donner? Je
suis trop peu pour protger une telle puissance.

-- Trve de cet esprit mchant et ddaigneux. Accordez-moi sa
grce.

-- Jamais!

-- Vous me poussez  la guerre dans ma famille?

-- Jai ma famille aussi, o je me rfugierai.

-- Est-ce une menace, et vous oublierez-vous  ce point? Croyez-
vous que, si vous poussiez jusque-l loffense, vos parents vous
soutiendraient?

-- Jespre, Sire, que vous ne me forcerez  rien qui soit indigne
de mon rang.

-- Jesprais que vous vous souviendriez de notre amiti, que vous
me traiteriez en frre.

-- Ce nest pas vous mconnatre pour mon frre, dit-elle, que de
refuser une injustice  Votre Majest.

-- Une injustice?

-- Oh! Sire, si japprenais  tout le monde la conduite de La
Vallire, si les reines savaient...

-- Allons, allons, Henriette, laissez parler votre coeur,
souvenez-vous que vous mavez aim, souvenez-vous que le coeur des
humains doit tre aussi misricordieux que le coeur du souverain
Matre. Nayez point dinflexibilit pour les autres; pardonnez 
La Vallire.

-- Je ne puis; elle ma offense.

-- Mais, moi, moi?

-- Sire, pour vous je ferai tout au monde, except cela.

-- Alors, vous me conseillez le dsespoir... Vous me rejetez dans
cette dernire ressource des gens faibles; alors vous me
conseillez la colre et lclat?

-- Sire, je vous conseille la raison.

-- La raison?... Ma soeur je nai plus de raison.

-- Sire, par grce!

-- Ma soeur! par piti, cest la premire fois que je supplie; ma
soeur je nai plus despoir quen vous.

-- Oh! Sire, vous pleurez?

-- De rage, oui, dhumiliation. Avoir t oblig de mabaisser aux
prires, moi! le roi! Toute ma vie, je dtesterai ce moment. Ma
soeur, vous mavez fait endurer en une seconde plus de maux que je
nen avais prvu dans les plus dures extrmits de cette vie.

Et le roi, se levant, donna un libre essor  ses larmes, qui,
effectivement, taient des pleurs de colre et de honte.

Madame fut, non pas touche, car les femmes les meilleures nont
pas de piti dans lorgueil, mais elle eut peur que ces larmes
nentranassent avec elles tout ce quil y avait dhumain dans le
coeur du roi.

-- Ordonnez, Sire, dit-elle; et, puisque vous prfrez mon
humiliation  la vtre, bien que la mienne soit publique et que la
vtre nait que moi pour tmoin, parlez, jobirai au roi.

-- Non, non, Henriette! scria Louis transport de
reconnaissance, vous aurez cd au frre!

-- Je nai plus de frre, puisque jobis.

-- Voulez-vous tout mon royaume pour remerciement?

-- Comme vous aimez! dit-elle, quand vous aimez!

Il ne rpondit pas. Il avait pris la main de Madame et la couvrait
de baisers.

-- Ainsi, dit-il, vous recevrez cette pauvre fille, vous lui
pardonnerez, vous reconnatrez la douceur, la droiture de son
coeur?

-- Je la maintiendrai dans ma maison.

-- Non, vous lui rendrez votre amiti, ma chre soeur.

-- Je ne lai jamais aime.

-- Eh bien! pour lamour de moi, vous la traiterez bien, nest-ce
pas, Henriette?

-- Soit! je la traiterai comme une fille  vous!

Le roi se releva. Par ce mot chapp si funestement, Madame avait
dtruit tout le mrite de son sacrifice. Le roi ne lui devait plus
rien.

Ulcr, mortellement atteint, il rpliqua:

-- Merci, madame, je me souviendrai ternellement du service que
vous mavez rendu.

Et saluant avec une affectation de crmonie, il prit cong.

En passant devant une glace, il vit ses yeux rouges et frappa du
pied avec colre.

Mais il tait trop tard: Malicorne et dArtagnan, placs  la
porte, avaient vu ses yeux.

Le roi a pleur, pensa Malicorne.

DArtagnan sapprocha respectueusement du roi.

-- Sire, dit-il tout bas, il vous faut prendre le petit degr pour
rentrer chez vous.

-- Pourquoi?

-- Parce que la poussire du chemin a laiss des traces sur votre
visage, dit dArtagnan. Allez, Sire, allez!

Mordioux! pensa-t-il, quand le roi eut cd comme un enfant, gare
 ceux qui feront pleurer celle qui fait pleurer le roi.


Chapitre CLXX -- Le mouchoir de Mademoiselle de La Vallire


Madame ntait pas mchante: elle ntait quemporte. Le roi
ntait pas imprudent: il ntait quamoureux.

 peine tous deux eurent-ils fait cette sorte de pacte, qui
aboutissait au rappel de La Vallire, que lun et lautre
cherchrent  gagner sur le march.

Le roi voulut voir La Vallire  chaque instant du jour.

Madame, qui sentait le dpit du roi depuis la scne des
supplications, ne voulait pas abandonner La Vallire sans
combattre.

Elle semait donc les difficults sous les pas du roi.

En effet, le roi, pour obtenir la prsence de sa matresse, devait
tre forc de faire la cour  sa belle-soeur.

De ce plan drivait toute la politique de Madame.

Comme elle avait choisi quelquun pour la seconder, et que ce
quelquun tait Montalais, le roi se trouva cern chaque fois
quil venait chez Madame. On lentourait, et on ne le quittait
pas. Madame dployait dans ses entretiens une grce et un esprit
qui clipsaient tout.

Montalais lui succdait. Elle ne tarda pas  devenir insupportable
au roi.

Cest ce quelle attendait.

Alors elle lana Malicorne; celui-ci trouva le moyen de dire au
roi quil y avait une jeune personne bien malheureuse  la Cour.

Le roi demanda qui tait cette personne.

Malicorne rpondit que ctait Mlle de Montalais.

Alors le roi dclara que ctait bien fait quune personne ft
malheureuse quand elle rendait la pareille aux autres.

Malicorne sexpliqua, Mlle de Montalais avait donn ses ordres.

Le roi ouvrit les yeux; il remarqua que Madame, sitt que Sa
Majest paraissait, paraissait aussi; quelle tait dans les
corridors jusquaprs le dpart du roi; quelle le reconduisait de
peur quil ne parlt dans les antichambres  quelquune des
filles.

Un soir, elle alla plus loin.

Le roi tait assis au milieu des dames, et il tenait dans sa main,
sous sa manchette, un billet quil voulait glisser dans les mains
de La Vallire.

Madame devina cette intention et ce billet. Il tait bien
difficile dempcher le roi daller o bon lui semblait.

Cependant il fallait lempcher daller  La Vallire, de lui dire
bonjour, et de laisser tomber le billet sur ses genoux, derrire
son ventail ou dans son mouchoir.

Le roi, qui observait aussi, se douta quon lui tendait un pige.

Il se leva et transporta son fauteuil sans affectation prs de
Mlle de Chtillon, avec laquelle il badina.

On faisait des bouts rims; de Mlle de Chtillon, il alla vers
Montalais, puis vers Mlle de Tonnay-Charente.

Alors, par cette manoeuvre habile, il se trouva assis devant La
Vallire, quil masquait entirement.

Madame feignait une grande occupation: elle rectifiait un dessin
de fleurs sur un canevas de tapisserie.

Le roi montra le bout du billet blanc  La Vallire, et celle-ci
allongea son mouchoir, avec un regard qui voulait dire: Mettez le
billet dedans.

Puis, comme le roi avait pos son mouchoir  lui sur son fauteuil,
il fut assez adroit pour le jeter par terre.

De sorte que La Vallire glissa son mouchoir  elle sur le
fauteuil.

Le roi le prit sans rien faire paratre, il y mit le billet et
replaa le mouchoir sur le fauteuil.

Restait  La Vallire le temps juste dallonger la main pour
prendre le mouchoir avec son prcieux dpt.

Mais Madame avait tout vu.

Elle dit  Chtillon:

-- Chtillon, ramassez donc le mouchoir du roi, sil vous plat,
sur le tapis.

Et la jeune fille ayant obi prcipitamment, le roi stant
drang, La Vallire stant trouble, on vit lautre mouchoir sur
le fauteuil.

-- Ah! pardon! Votre Majest a deux mouchoirs, dit-elle.

Et force fut au roi de renfermer dans sa poche le mouchoir de La
Vallire avec le sien. Il y gagnait ce souvenir de lamante, mais
lamante y perdait un quatrain qui avait cot dix heures au roi,
qui valait peut-tre  lui seul un long pome.

Do la colre du roi et le dsespoir de La Vallire.

Ce serait chose impossible  dcrire.

Mais alors il se passa un vnement incroyable.

Quand le roi partit pour retourner chez lui, Malicorne, prvenu on
ne sait comment, se trouvait dans lantichambre.

Les antichambres du Palais-Royal sont obscures naturellement, et,
le soir, on y mettait peu de crmonie chez Madame; elles taient
mal claires.

Le roi aimait ce petit jour. Rgle gnrale, lamour, dont
lesprit et le coeur flamboient constamment, naime pas la lumire
autre part que dans lesprit et dans le coeur.

Donc, lantichambre tait obscure; un seul page portait le
flambeau devant Sa Majest.

Le roi marchait dun pas lent et dvorait sa colre.

Malicorne passa trs prs du roi, le heurta presque, et lui
demanda pardon avec une humilit parfaite; mais le roi, de fort
mauvaise humeur, traita fort mal Malicorne, qui sesquiva sans
bruit.

Louis se coucha, ayant eu, ce soir-l, quelque petite querelle
avec la reine, et le lendemain, au moment o il passait dans son
cabinet, le dsir lui vint de baiser le mouchoir de La Vallire.

Il appela son valet de chambre.

-- Apportez-moi, dit-il, lhabit que je portais hier; mais ayez
bien soin de ne toucher  rien de ce quil pourrait contenir.

Lordre fut excut, le roi fouilla lui-mme dans la poche de son
habit.

Il ny trouva quun seul mouchoir, le sien; celui de La Vallire
avait disparu.

Comme il se perdait en conjectures et en soupons, une lettre de
La Vallire lui fut apporte. Elle tait conue en ces termes.

Quil est aimable  vous, mon cher seigneur, de mavoir envoy
ces beaux vers! que votre amour est ingnieux et persvrant!
Comment ne seriez vous pas aim?

-- Quest-ce que cela signifie, pensa le roi, il y a mprise.
Cherchez bien, dit-il au valet de chambre, un mouchoir qui devait
tre dans ma poche, et si vous ne le trouvez pas, et si vous y
avez touch...

Il se ravisa. Faire une affaire dtat de la perte de ce mouchoir,
ctait ouvrir toute une chronique, il ajouta:

-- Javais dans ce mouchoir une note importante qui stait
glisse dans les plis.

-- Mais, Sire, dit le valet de chambre, Votre Majest navait
quun mouchoir, et le voici.

-- Cest vrai, rpliqua le roi en grinant des dents, cest vrai.
 pauvret, que je tenvie! Heureux celui qui prend lui-mme et
te de sa poche les mouchoirs et les billets.

Il relut la lettre de La Vallire en cherchant par quel hasard le
quatrain pouvait tre arriv  son adresse. Il y avait un post-
scriptum  cette lettre:

Je vous renvoie par votre messager cette rponse si peu digne de
lenvoi.

--  la bonne heure! Je vais savoir quelque chose, dit-il avec
joie. Qui est l, dit-il, et qui mapporte ce billet?

-- M. Malicorne, rpliqua timidement le valet de chambre.

-- Quil entre.

Malicorne entra.

-- Vous venez de chez Mlle de La Vallire? dit le roi avec un
soupir.

-- Oui, Sire.

-- Et vous avez port  Mlle de La Vallire quelque chose de ma
part?

-- Moi, Sire?

-- Oui, vous.

-- Non pas, Sire, non pas.

-- Mlle de La Vallire le dit formellement.

-- Oh! Sire, Mlle de La Vallire se trompe.

Le roi frona le sourcil.

-- Quel est ce jeu? dit-il. Expliquez-vous; pourquoi Mlle de La
Vallire vous appelle-t-elle mon messager?... Quavez-vous port 
cette dame? Parlez vite monsieur.

-- Sire, jai port  Mlle de La Vallire un mouchoir, et voil
tout.

-- Un mouchoir... Quel mouchoir?

-- Sire, au moment o jeus la douleur, hier, de me heurter contre
la personne de Votre Majest, malheur que je dplorerai toute ma
vie, surtout aprs le mcontentement que vous me tmoigntes;  ce
moment, Sire, je demeurai immobile de dsespoir, Votre Majest
tait trop loin pour entendre mes excuses, et je vis par terre
quelque chose de blanc.

-- Ah! fit le roi.

-- Je me baissai, ctait un mouchoir. Jeus un instant lide
quen heurtant Votre Majest, javais aid  ce que ce mouchoir
sortt de sa poche; mais, en le palpant respectueusement, je
sentis un chiffre que je regardai, ctait le chiffre de Mlle de
La Vallire; je prsumai quen arrivant cette demoiselle avait
laiss tomber son mouchoir, je me htai de le lui rendre  la
sortie, et voil tout ce que jai remis  Mlle de La Vallire; je
supplie Votre Majest de le croire.

Malicorne tait si naf, si dsol, si humble, que le roi prit un
excessif plaisir  lentendre.

Il lui sut gr de ce hasard comme du plus grand service rendu.

-- Voil dj deux heureuses rencontres que jai avec vous,
monsieur, dit il: vous pouvez compter sur mon amiti.

Le fait est que, purement et simplement, Malicorne avait vol le
mouchoir dans la poche du roi aussi galamment que let pu faire
un des tire-laine de la bonne ville de Paris.

Madame ignora toujours cette histoire. Mais Montalais la fit
souponner  La Vallire, et la Vallire la conta plus tard au
roi, qui en rit excessivement et proclama Malicorne un grand
politique.

Louis XIV avait raison, et lon sait quil se connaissait en
hommes.


Chapitre CLXXI -- O il est trait des jardiniers, des chelles et
des filles d'honneur


Malheureusement, les miracles ne pouvaient toujours durer, tandis
que la mauvaise humeur de Madame durait toujours.

Au bout de huit jours, le roi en tait venu  ne plus pouvoir
regarder La Vallire sans quun regard de soupon croist le sien.

Lorsquune partie de promenade tait propose, pour viter que la
scne de la pluie ou du chne royal ne se renouvelt, Madame avait
des indispositions toutes prtes: grce  ces indispositions, elle
ne sortait pas, et ses filles dhonneur restaient  la maison.

De visite nocturne, pas la moindre; il ny avait pas moyen.

Cest que, sous ce rapport, ds les premiers jours, le roi avait
prouv un douloureux chec.

Comme  Fontainebleau, il avait pris de Saint-Aignan avec lui et
avait voulu se rendre chez La Vallire. Mais il navait trouv que
Mlle de Tonnay-Charente, qui stait mise  crier au feu et au
voleur; de telle sorte quune lgion de femmes de chambres, de
surveillantes et de pages taient accourus, et que de Saint-
Aignan, rest seul pour sauver lhonneur de son matre enfui,
avait encouru, de la part de la reine mre et de Madame, une
mercuriale svre.

En outre, le lendemain, il avait reu deux cartels de la famille
de Mortemart.

Il avait fallu que le roi intervnt.

Cette mprise tait venue de ce que Madame avait subitement
ordonn un changement de logis  ses filles, et que La Vallire et
Montalais avaient t appeles  coucher dans le cabinet mme de
leur matresse.

Rien ntait donc plus possible, pas mme les lettres: crire sous
les yeux dun argus aussi froce, dune douceur aussi ingale que
celle de Madame, ctait sexposer aux plus grands dangers.

On peut juger dans quel tat dirritation continue et de colre
croissante toutes ces piqres daiguille mettaient le lion.

Le roi se dcomposait le sang  chercher des moyens, et, comme il
ne souvrait ni  Malicorne ni  dArtagnan, les moyens ne se
trouvaient pas.

Malicorne eut bien  et l quelques clairs hroques pour
encourager le roi  une entire confidence.

Mais, soit honte, soit dfiance, le roi commenait dabord 
mordre, puis bientt abandonnait lhameon.

Ainsi, par exemple, un soir que le roi traversait le jardin et
regardait tristement les fentres de Madame, Malicorne heurta une
chelle sous une bordure de buis, et dit  Manicamp, qui marchait
avec lui derrire le roi, et qui navait rien heurt ni rien vu:

-- Est-ce que vous navez pas vu que je viens de heurter une
chelle et que jai manqu de tomber?

-- Non, dit Manicamp, distrait comme dhabitude; mais vous ntes
pas tomb,  ce quil parat?

-- Nimporte! il nen est pas moins dangereux de laisser ainsi
traner les chelles.

-- Oui, lon peut se faire mal, surtout quand on est distrait.

-- Ce nest pas cela: je veux dire quil est dangereux de laisser
traner ainsi les chelles sous les fentres des filles dhonneur.

Louis tressaillit imperceptiblement.

-- Comment cela? demanda Manicamp.

-- Parlez plus haut, lui souffla Malicorne en lui poussant le
bras.

-- Comment cela? dit plus haut Manicamp.

Le roi prta loreille.

-- Voil, par exemple, dit Malicorne, une chelle qui a dix-neuf
pieds, juste la hauteur de la corniche des fentres.

Manicamp, au lieu de rpondre, rvassait.

-- Demandez-moi donc de quelles fentres, lui souffla Malicorne.

-- Mais de quelles fentres entendez-vous donc parler? lui demanda
tout haut Manicamp.

-- De celles de Madame.

-- Eh!

-- Oh! je ne dis pas que lon ose jamais monter chez Madame; mais
dans le cabinet de Madame, spar par une simple cloison, couchent
Mlles de La Vallire et de Montalais, qui sont deux jolies
personnes.

-- Par une simple cloison? dit Manicamp.

-- Tenez, voici la lumire assez clatante des appartements de
Madame: voyez-vous ces deux fentres?

-- Oui.

-- Et cette fentre voisine des autres, claire dune faon moins
vive, la voyez-vous?

--  merveille.

-- Cest celle des filles dhonneur. Tenez, il fait chaud, voil
justement Mlle de La Vallire qui ouvre sa fentre; ah! quun
amoureux hardi pourrait lui dire de choses, sil souponnait l
cette chelle de dix-neuf pieds qui atteint juste  la corniche!

-- Mais elle nest pas seule, avez-vous dit? elle est avec Mlle de
Montalais?

-- Mlle de Montalais ne compte pas; cest une amie denfance,
entirement dvoue, un vritable puits o lon peut jeter tous
les secrets quon veut perdre.

Pas un mot de lentretien navait chapp au roi.

Malicorne avait mme remarqu que le roi avait ralenti le pas pour
lui donner le temps de finir.

Aussi, arriv  la porte, il congdia tout le monde,  lexception
de Malicorne.

Cela ntonna personne, on savait le roi amoureux et on le
souponnait de faire des vers au clair de la lune.

Bien quil ny et pas de lune ce soir-l, le roi nanmoins
pouvait avoir des vers  faire.

Tout le monde partit.

Alors le roi se retourna vers Malicorne, qui attendait
respectueusement que le roi lui adresst la parole.

-- Que parliez-vous tout  lheure dchelle, monsieur Malicorne?
demanda-t-il.

-- Moi, Sire, je parlais dchelle?

Et Malicorne leva les yeux au ciel comme pour rattraper ses
paroles envoles.

-- Oui, dune chelle de dix-neuf pieds.

-- Ah! oui, Sire, cest vrai, mais je parlais  M. de Manicamp, et
je me fusse tu si jeusse su que Votre Majest pt nous entendre.

-- Et pourquoi vous fussiez-vous tu?

-- Parce que je neusse pas voulu faire gronder le jardinier qui
la oublie... pauvre diable!

-- Ne craignez rien... Voyons, quest-ce que cette chelle?

-- Votre Majest veut-elle la voir?

-- Oui.

-- Rien de plus facile, elle est l, Sire.

-- Dans le buis?

-- Justement.

-- Montrez-la-moi.

Malicorne revint sur ses pas et conduisit le roi  lchelle.

-- La voil, Sire, dit-il.

-- Tirez-la donc un peu.

Malicorne mit lchelle dans lalle.

Le roi marcha longitudinalement dans le sens de lchelle.

-- Hum! fit-il... Vous dites quelle a dix-neuf pieds?

-- Oui, Sire.

-- Dix-neuf pieds, cest beaucoup: je ne la crois pas si longue,
moi.

-- On voit mal comme cela, Sire. Si lchelle tait debout contre
un arbre ou contre un mur, par exemple, on verrait mieux, attendu
que la comparaison aiderait beaucoup.

-- Oh! nimporte, monsieur Malicorne, jai peine  croire que
lchelle ait dix-neuf pieds.

-- Je sais combien Votre Majest a le coup doeil sr, et
cependant je gagerais.

Le roi secoua la tte.

-- Il y a un moyen infaillible de vrification, dit Malicorne.

-- Lequel?

-- Chacun sait, Sire, que le rez-de-chausse du palais a dix-huit
pieds.

-- Cest vrai, on peut le savoir.

-- Eh bien! en appliquant lchelle le long du mur, on jugerait.

-- Cest vrai.

Malicorne enleva lchelle comme une plume et la dressa contre la
muraille.

Il choisit, ou plutt le hasard choisit la fentre mme du cabinet
de La Vallire pour faire son exprience.

Lchelle arriva juste  larte de la corniche, cest--dire
presque  lappui de la fentre, de sorte quun homme plac sur
lavant-dernier chelon, un homme de taille moyenne, comme tait
le roi, par exemple, pouvait facilement communiquer avec les
habitants ou plutt les habitantes de la chambre.

 peine lchelle fut-elle pose, que le roi, laissant l lespce
de comdie quil jouait, commena  gravir les chelons, tandis
que Malicorne tenait lchelle. Mais  peine tait-il  moiti de
sa route arienne, quune patrouille de Suisses parut dans le
jardin et savana droit  lchelle.

Le roi descendit prcipitamment et se cacha dans un massif.

Malicorne comprit quil fallait se sacrifier. Sil se cachait de
son ct, on chercherait jusqu ce que lon trouvt ou lui ou le
roi, et peut-tre tous deux.

Mieux valait quil ft trouv tout seul.

En consquence, Malicorne se cacha si maladroitement quil fut
arrt tout seul. Une fois arrt, Malicorne fut conduit au poste;
une fois au poste, il se nomma; une fois nomm, il fut reconnu.

Pendant ce temps, de massif en massif, le roi regagnait la petite
porte de son appartement, fort humili et surtout fort
dsappoint.

Dautant plus que le bruit de larrestation avait attir La
Vallire et la Montalais  leur fentre, et que Madame elle-mme
avait paru  la sienne entre deux bougies, demandant de quoi il
sagissait.

Pendant ce temps, Malicorne se rclamait de dArtagnan. DArtagnan
accourut  lappel de Malicorne.

Mais en vain essaya-t-il de lui faire comprendre ses raisons, mais
en vain dArtagnan les comprit-il, mais en vain encore ces deux
esprits si fins et si inventifs donnrent-ils un tour 
laventure; il ny eut pour Malicorne dautre ressource que de
passer pour avoir voulu entrer chez Mlle de Montalais, comme
M. de Saint-Aignan avait pass pour avoir voulu forcer la porte de
Mlle de Tonnay-Charente.

Madame tait inflexible, pour cette double raison que, si en effet
M. Malicorne avait voulu entrer nuitamment chez elle par la
fentre et  laide dune chelle pour voir Montalais, ctait de
la part de Malicorne un essai punissable et quil fallait punir.

Et, par cette autre raison que, si Malicorne, au lieu dagir en
son propre nom, avait agi comme intermdiaire entre La Vallire et
une personne quelle ne voulait pas nommer, son crime tait bien
plus grand encore, puisque la passion, qui excuse tout, ntait
point l pour lexcuser.

Madame jeta donc les hauts cris et fit chasser Malicorne de la
maison de Monsieur, sans rflchir, la pauvre aveugle, que
Malicorne et Montalais la tenaient dans leurs serres par la visite
 M. de Guiche et par bien dautres endroits tout aussi dlicats.

Montalais, furieuse, voulut se venger tout de suite, Malicorne lui
dmontra que lappui du roi valait toutes les disgrces du monde
et quil tait beau de souffrir pour le roi.

Malicorne avait raison. Aussi, quoiquelle ft femme, et plutt
dix fois quune, ramena-t-il Montalais  son avis.

Puis, de son ct, htons-nous de le dire, le roi aida aux
consolations.

Dabord, il fit compter  Malicorne cinquante mille livres en
ddommagement de sa charge perdue.

Ensuite, il le plaa dans sa propre maison, heureux de se venger
ainsi sur Madame de tout ce quelle avait fait endurer  lui et 
La Vallire.

Mais, nayant plus Malicorne pour lui voler ses mouchoirs et lui
mesurer ses chelles, le pauvre amant tait dnu.

Plus despoir de se rapprocher jamais de La Vallire, tant quelle
resterait au Palais-Royal.

Toutes les dignits et toutes les sommes du monde ne pouvaient
remdier  cela.

Heureusement, Malicorne veillait.

Il fit si bien quil rencontra Montalais. Il est vrai que, de son
ct, Montalais faisait de son mieux pour rencontrer Malicorne.

-- Que faites-vous la nuit, chez Madame? demanda-t-il  la jeune
fille.

-- Mais, la nuit, je dors, rpliqua-t-elle.

-- Comment, vous dormez?

-- Sans doute.

-- Mais cela est fort mal de dormir; il ne convient pas quavec
une douleur comme celle que vous prouvez une fille dorme.

-- Et quelle douleur est-ce donc que jprouve?

-- Ntes-vous pas au dsespoir de mon absence?

-- Mais non, puisque vous avez reu cinquante mille livres et une
charge chez le roi.

-- Nimporte, vous tes trs afflige de ne plus me voir comme
vous me voyiez auparavant; vous tes au dsespoir surtout de ce
que jai perdu la confiance de Madame; est-ce vrai, cela? Voyons.

-- Oh! cest trs vrai.

-- Eh bien! cette affliction vous empche de dormir, la nuit, et
alors vous sanglotez, vous soupirez, vous vous mouchez bruyamment,
et cela dix fois par minute.

-- Mais, mon cher Malicorne, Madame ne supporte pas le moindre
bruit chez elle.

-- Je le sais pardieu bien, quelle ne peut rien supporter; aussi
vous dis-je quelle sempressera, voyant une douleur si profonde,
de vous mettre  la porte de chez elle.

-- Je comprends.

-- Cest heureux.

-- Mais quarrivera-t-il alors?

-- Il arrivera que La Vallire, se voyant spare de vous,
poussera la nuit de tels gmissements et de telles lamentations,
quelle fera du dsespoir pour deux.

-- Alors on la mettra dans une autre chambre.

-- Oui, mais laquelle?

-- Laquelle? Vous voil embarrass, monsieur des Inventions.

-- Nullement; quelle que soit cette chambre, elle vaudra toujours
mieux que celle de Madame.

-- Cest vrai.

-- Eh bien! commencez-moi un peu vos jrmiades cette nuit.

-- Je ny manquerai pas.

-- Et donnez-moi le mot  La Vallire.

-- Ne craignez rien, elle pleure assez tout bas.

-- Eh bien! quelle pleure tout haut.

Et ils se sparrent.


Chapitre CLXXII -- O il est trait de menuiserie et o il est
donn quelques dtails sur la faon de percer les escaliers


Le conseil donn  Montalais fut communiqu  La Vallire, qui
reconnut quil manquait de sagesse, et qui, aprs quelque
rsistance venant plutt de sa timidit que de sa froideur,
rsolut de le mettre  excution.

Cette histoire, des deux femmes pleurant et emplissant de bruits
lamentables la chambre  coucher de Madame, fut le chef-doeuvre
de Malicorne.

Comme rien nest aussi vrai que linvraisemblable, aussi naturel
que le romanesque, cette espce de conte des _Mille et Une Nuits_
russit parfaitement auprs de Madame.

Elle loigna dabord Montalais.

Puis, trois jours, ou plutt trois nuits aprs avoir loign
Montalais, elle loigna La Vallire.

On donna une chambre  cette dernire dans les petits appartements
mansards situs au-dessus des appartements des gentilshommes.

Un tage, cest--dire un plancher, sparait les demoiselles des
officiers et des gentilshommes.

Un escalier particulier, plac sous la surveillance de
Mme de Navailles, conduisait chez elles.

Pour plus grande sret, Mme de Navailles, qui avait entendu
parler des tentatives antrieures de Sa Majest, avait fait
griller les fentres des chambres et les ouvertures des chemines.

Il y avait donc toute sret pour lhonneur de Mlle de La
Vallire, dont la chambre ressemblait plus  une cage qu toute
autre chose.

Mlle de La Vallire, lorsquelle tait chez elle, et elle y tait
souvent, Madame nutilisant gure ses services depuis quelle la
savait en sret sous le regard de Mme de Navailles, Mlle de La
Vallire navait donc dautre distraction que de regarder 
travers les grilles de sa fentre. Or, un matin quelle regardait
comme dhabitude, elle aperut Malicorne  une fentre parallle 
la sienne.

Il tenait en main un aplomb de charpentier, lorgnait les
btiments, et additionnait des formules algbriques sur du papier.
Il ne ressemblait pas mal ainsi  ces ingnieurs qui, du coin
dune tranche, relvent les angles dun bastion ou prennent la
hauteur des murs dune forteresse.

La Vallire reconnut Malicorne et le salua.

Malicorne,  son tour, rpondit par un grand salut et disparut de
la fentre.

Elle stonna de cette espce de froideur, peu habituelle au
caractre toujours gal de Malicorne; mais elle se souvint que le
pauvre garon avait perdu son emploi pour elle, et quil ne devait
pas tre dans dexcellentes dispositions  son gard, puisque,
selon toute probabilit, elle ne serait jamais en position de lui
rendre ce quil avait perdu.

Elle savait pardonner les offenses,  plus forte raison compatir
au malheur.

La Vallire et demand conseil  Montalais, si Montalais et t
l; mais Montalais tait absente.

Ctait lheure o Montalais faisait sa correspondance.

Tout  coup, La Vallire vit un objet lanc de la fentre o avait
apparu Malicorne traverser lespace, passer  travers ses barreaux
et rouler sur son parquet.

Elle alla curieusement vers cet objet et le ramassa. Ctait une
de ces bobines sur lesquelles on dvide la soie.

Seulement, au lieu de soie, un petit papier senroulait sur la
bobine.

La Vallire le droula et lut:

Mademoiselle,

Je suis inquiet de savoir deux choses:

La premire, de savoir si le parquet de votre appartement est de
bois ou de briques.

La seconde, de savoir encore  quelle distance de la fentre est
plac votre lit.

Excusez mon importunit, et veuillez me faire rponse par la mme
voie qui vous a apport ma lettre, cest--dire par la voie de la
bobine.

Seulement, au lieu de la jeter dans ma chambre comme je lai
jete dans la vtre, ce qui vous serait plus difficile qu moi,
ayez tout simplement lobligeance de la laisser tomber.

Croyez-moi surtout, Mademoiselle, votre bien humble et bien
respectueux serviteur,

Malicorne.

crivez la rponse, sil vous plat, sur la lettre mme.

-- Ah! le pauvre garon, scria La Vallire, il faut quil soit
devenu fou.

Et elle dirigea du ct de son correspondant, que lon entrevoyait
dans la pnombre de la chambre, un regard plein daffectueuse
compassion.

Malicorne comprit, et secoua la tte comme pour lui rpondre:

Non, non, je ne suis point fou, soyez tranquille.

Elle sourit dun air de doute.

Non, non, reprit-il du geste, la tte est bonne.

Et il montra sa tte.

Puis, agitant la main comme un homme qui crit rapidement:

Allons, crivez, mima-t-il avec une sorte de prire.

La Vallire, ft-il fou, ne vit point dinconvnient  faire ce
que Malicorne lui demandait; elle prit un crayon et crivit:
Bois.

Puis elle compta dix pas de la fentre  son lit, et crivit
encore: Dix pas.

Ce quayant fait, elle regarda du ct de Malicorne, lequel la
salua et lui fit signe quil descendait.

La Vallire comprit que ctait pour recevoir la bobine.

Elle sapprocha de la fentre, et, conformment aux instructions
de Malicorne, elle la laissa tomber.

Le rouleau courait encore sur les dalles quand Malicorne slana,
latteignit, le ramassa, se mit  lplucher comme fait un singe
dune noix, et courut dabord vers la demeure de M. de Saint-
Aignan.

De Saint-Aignan avait choisi ou plutt sollicit son logement le
plus prs possible du roi, pareil  ces plantes qui recherchent
les rayons du soleil pour se dvelopper plus fructueusement.

Son logement se composait de deux pices, dans le corps de logis
mme occup par Louis XIV.

M. de Saint-Aignan tait fier de cette proximit, qui lui donnait
laccs facile chez Sa Majest, et, de plus, la faveur de quelques
rencontres inattendues.

Il soccupait, au moment o nous parlons de lui,  faire tapisser
magnifiquement ces deux pices, comptant sur lhonneur de quelques
visites du roi, car Sa Majest, depuis la passion quelle avait
pour La Vallire, avait choisi de Saint-Aignan pour confident, et
ne pouvait se passer de lui ni la nuit ni le jour.

Malicorne se fit introduire chez le comte et ne rencontra point de
difficults, parce quil tait bien vu du roi et que le crdit de
lun est toujours une amorce pour lautre.

De Saint-Aignan demanda au visiteur sil tait riche de quelque
nouvelle.

-- Dune grande, rpondit celui-ci.

-- Ah! ah! fit de Saint-Aignan, curieux comme un favori; laquelle?

-- Mlle de La Vallire a dmnag.

-- Comment cela? dit de Saint-Aignan en ouvrant de grands yeux.

-- Oui.

-- Elle logeait chez Madame.

-- Prcisment. Mais Madame sest ennuye du voisinage et la
installe dans une chambre qui se trouve prcisment au-dessus de
votre futur appartement.

-- Comment, _l-haut?_ scria de Saint-Aignan avec surprise et en
dsignant du doigt ltage suprieur.

-- Non, dit Malicorne, _l-bas_.

Et il lui montra le corps de btiment situ en face.

-- Pourquoi dites-vous alors que sa chambre est au-dessus de mon
appartement?

-- Parce que je suis certain que votre appartement doit tout
naturellement tre sous la chambre de La Vallire.

De Saint-Aignan,  ces mots, envoya  ladresse du pauvre
Malicorne un de ces regards comme La Vallire lui en avait dj
envoy un, un quart dheure auparavant. Cest--dire quil le crut
fou.

-- Monsieur, lui dit Malicorne, je demande  rpondre  votre
pense.

-- Comment!  ma pense?...

-- Sans doute; vous navez pas compris, ce me semble parfaitement
ce que je voulais dire.

-- Je lavoue.

-- Eh bien! vous nignorez pas quau-dessous des filles dhonneur
de Madame sont logs les gentilshommes du roi et de Monsieur.

-- Oui, puisque Manicamp, de Wardes et autres y logent.

-- Prcisment. Eh bien! monsieur, admirez la singularit de la
rencontre: les deux chambres destines  M. de Guiche sont juste
les deux chambres situes au-dessous de celles quoccupent Mlle de
Montalais et Mlle de La Vallire.

-- Eh bien! aprs?

-- Eh bien! aprs... ces deux chambres sont libres, puisque
M. de Guiche, bless, est malade  Fontainebleau.

-- Je vous jure, mon cher monsieur, que je ne devine pas.

-- Ah! si javais le bonheur de mappeler de Saint-Aignan, je
devinerais tout de suite, moi.

-- Et que feriez-vous?

-- Je troquerais immdiatement les chambres que joccupe ici
contre celles que M. de Guiche noccupe point l-bas.

-- Y pensez-vous? fit de Saint-Aignan avec ddain; abandonner le
premier poste dhonneur, le voisinage du roi, un privilge accord
seulement aux princes de sang, aux ducs et pairs?... Mais, mon
cher monsieur de Malicorne, permettez-moi de vous dire que vous
tes fou.

-- Monsieur, rpondit gravement le jeune homme, vous commettez
deux erreurs... Je mappelle Malicorne tout court, et je ne suis
pas fou.

Puis, tirant un papier de sa poche:

-- coutez ceci, dit-il; aprs quoi, je vous montrerai cela.

-- Jcoute, dit de Saint-Aignan.

-- Vous savez que Madame veille sur La Vallire comme Argus
veillait sur la nymphe Io.

-- Je le sais.

-- Vous savez que le roi a voulu, mais en vain, parler  la
prisonnire, et que ni vous ni moi navons russi  lui procurer
cette fortune.

-- Vous en savez surtout quelque chose, vous, mon pauvre
Malicorne.

-- Eh bien! que supposez-vous quil arriverait  celui dont
limagination rapprocherait les deux amants?

-- Oh! le roi ne bornerait pas  peu de chose sa reconnaissance.

-- Monsieur de Saint-Aignan!...

-- Aprs?

-- Ne seriez-vous pas curieux de tter un peu de la reconnaissance
royale?

-- Certes, rpondit de Saint-Aignan, une faveur de mon matre,
quand jaurais fait mon devoir, ne saurait que mtre prcieuse.

-- Alors, regardez ce papier, monsieur le comte.

-- Quest-ce que ce papier? un plan?

-- Celui des deux chambres de M. de Guiche, qui, selon toute
probabilit, vont devenir vos deux chambres.

-- Oh! non, quoi quil arrive.

-- Pourquoi cela?

-- Parce que mes deux chambres,  moi, sont convoites par trop de
gentilshommes  qui je ne les abandonnerais certes pas: par
M. de Roquelaure, par M. de La Fert, par M. Dangeau.

-- Alors, je vous quitte, monsieur le comte, et je vais offrir 
lun de ces messieurs le plan que je vous prsentais et les
avantages y annexs.

-- Mais que ne les gardez-vous pour vous? demanda de Saint-Aignan
avec dfiance.

-- Parce que le roi ne me fera jamais lhonneur de venir
ostensiblement chez moi, tandis quil ira  merveille chez lun de
ces messieurs.

-- Quoi! le roi ira chez lun de ces messieurs?

-- Pardieu! sil ira? dix fois pour une. Comment! vous me demandez
si le roi ira dans un appartement qui le rapprochera de Mlle de La
Vallire!

-- Beau rapprochement... avec tout un tage entre soi.

Malicorne dplia le petit papier de la bobine.

-- Monsieur le comte, dit-il, remarquez, je vous prie, que le
plancher de la chambre de Mlle de La Vallire est un simple
parquet de bois.

-- Eh bien?

-- Eh! bien, vous prendrez un ouvrier charpentier qui, enferm
chez vous sans savoir o on le mne, ouvrira votre plafond et, par
consquent, le parquet de Mlle de La Vallire.

-- Ah! mon Dieu! scria de Saint-Aignan comme bloui.

-- Plat-il? fit Malicorne.

-- Je dis que voil une ide bien audacieuse, monsieur.

-- Elle paratra bien mesquine au roi, je vous assure.

-- Les amoureux ne rflchissent point au danger.

-- Quel danger craignez-vous, monsieur le comte?

-- Mais un percement pareil, cest un bruit effroyable, tout le
chteau en retentira?

-- Oh! monsieur le comte, je suis sr, moi, que louvrier que je
vous dsignerai ne fera pas le moindre bruit. Il sciera un
quadrilatre de six pieds avec une scie garnie dtoupe, et nul,
mme des plus voisins, ne sapercevra quil travaille.

-- Ah! mon cher monsieur Malicorne, vous mtourdissez, vous me
bouleversez.

-- Je continue, rpondit tranquillement Malicorne: dans la chambre
dont vous avez perc le plafond, vous entendez bien, nest-ce pas?

-- Oui.

-- Vous dresserez un escalier qui permette, soit  Mlle de La
Vallire de descendre chez vous, soit au roi de monter chez Mlle
de La Vallire.

-- Mais cet escalier, on le verra?

-- Non, car, de votre ct, il sera cach par une cloison sur
laquelle vous tendrez une tapisserie pareille  celle qui garnira
le reste de lappartement; chez Mlle de La Vallire, il
disparatra sous une trappe qui sera le parquet mme, et qui
souvrira sous le lit.

-- En effet, dit de Saint-Aignan, dont les yeux commencrent 
tinceler.

-- Maintenant, monsieur le comte, je nai pas besoin de vous faire
avouer que le roi viendra souvent dans la chambre o sera tabli
un pareil escalier. Je crois que M. Dangeau, particulirement,
sera frapp de mon ide, et je vais la lui dvelopper.

-- Ah! cher monsieur Malicorne! scria de Saint-Aignan, vous
oubliez que cest  moi que vous en avez parl le premier, et que,
par consquent, jai les droits de la priorit.

-- Voulez-vous donc la prfrence?

-- Si je la veux! je crois bien!

-- Le fait est, monsieur de Saint-Aignan, que cest un cordon pour
la premire promotion que je vous donne l, et peut-tre mme
quelque bon duch.

-- Cest, du moins, rpondit de Saint-Aignan rouge de plaisir, une
occasion de montrer au roi quil na pas tort de mappeler
quelquefois son ami, occasion, cher monsieur Malicorne, que je
vous devrai.

-- Vous ne loublierez pas un peu? demanda Malicorne en souriant.

-- Je men ferai gloire, monsieur.

-- Moi, monsieur, je ne suis pas lami du roi, je suis son
serviteur.

-- Oui, et, si vous pensez quil y a un cordon bleu pour moi dans
cet escalier, je pense quil y aura bien pour vous un rouleau de
lettres de noblesse.

Malicorne sinclina.

-- Il ne sagit plus, maintenant, que de dmnager, dit de Saint-
Aignan.

-- Je ne vois pas que le roi sy oppose; demandez-lui-en la
permission.

--  linstant mme je cours chez lui.

-- Et moi, je vais me procurer louvrier dont nous avons besoin.

-- Quand laurai-je?

-- Ce soir.

-- Noubliez pas les prcautions.

-- Je vous lamne les yeux bands.

-- Et moi, je vous envoie un de mes carrosses.

-- Sans armoiries.

-- Avec un de mes laquais sans livre, cest convenu.

-- Trs bien, monsieur le comte.

-- Mais La Vallire.

-- Eh bien?

-- Que dira-t-elle en voyant lopration?

-- Je vous assure que cela lintressera beaucoup.

-- Je le crois.

-- Je suis mme sr que, si le roi na pas laudace de monter chez
elle, elle aura la curiosit de descendre.

-- Esprons, dit de Saint-Aignan.

-- Oui, esprons, rpta Malicorne.

-- Je men vais chez le roi, alors.

-- Et vous faites  merveille.

--  quelle heure ce soir mon ouvrier?

--  huit heures.

-- Et combien de temps estimez-vous quil lui faudra pour scier
son quadrilatre?

-- Mais deux heures,  peu prs; seulement, ensuite, il lui faudra
le temps dachever ce quon appelle les raccords. Une nuit et une
partie de la journe du lendemain: cest deux jours quil faut
compter avec lescalier.

-- Deux jours, cest bien long.

-- Dame! quand on se mle douvrir une porte sur le paradis, faut-
il, au moins, que cette porte soit dcente.

-- Vous avez raison;  tantt, cher monsieur Malicorne. Mon
dmnagement sera prt pour aprs-demain au soir.


Chapitre CLXXIII -- La promenade aux flambeaux


De Saint-Aignan, ravi de ce quil venait dentendre, enchant de
ce quil entrevoyait, prit sa course vers les deux chambres de
de Guiche.

Lui qui, un quart dheure auparavant, net pas donn ses deux
chambres pour un million, il tait prt  acheter, pour un
million, si on le lui et demand, les deux bienheureuses chambres
quil convoitait maintenant.

Mais il ny rencontra pas tant dexigences. M. de Guiche ne savait
pas encore o il devait loger, et, dailleurs, tait trop
souffrant toujours pour soccuper de son logement.

De Saint-Aignan eut donc les deux chambres de de Guiche. De son
ct, M. Dangeau eut les deux chambres de de Saint-Aignan,
moyennant un pot-de-vin de six mille livres  lintendant du
comte, et crut avoir fait une affaire dor.

Les deux chambres de Dangeau devinrent le futur logement de
de Guiche.

Le tout, sans que nous puissions affirmer bien srement que, dans
ce dmnagement gnral, ce sont ces deux chambres que de Guiche
habitera.

Quant  M. Dangeau, il tait si transport de joie, quil ne se
donna mme pas la peine de supposer que de Saint-Aignan avait un
intrt suprieur  dmnager.

Une heure aprs cette nouvelle rsolution prise par de Saint-
Aignan, de Saint-Aignan tait donc en possession des deux
chambres. Dix minutes aprs que de Saint-Aignan tait en
possession des deux chambres, Malicorne entrait chez de Saint-
Aignan escort des tapissiers.

Pendant ce temps le roi demandait de Saint-Aignan; on courait chez
de Saint-Aignan, et lon trouvait Dangeau; Dangeau renvoyait chez
de Guiche, et lon trouvait enfin de Saint-Aignan.

Mais il y avait retard, de sorte que le roi avait dj donn deux
ou trois mouvements dimpatience lorsque de Saint-Aignan entra
tout essouffl chez son matre.

-- Tu mabandonnes donc aussi, toi? lui dit Louis XIV, de ce ton
lamentable dont Csar avait d, dix-huit cents ans auparavant,
dire le _Tu quoque._

-- Sire, dit de Saint-Aignan, je nabandonne pas le roi, tout au
contraire; seulement, je moccupe de mon dmnagement.

-- De quel dmnagement? Je croyais ton dmnagement termin
depuis trois jours.

-- Oui, Sire. Mais je me trouve mal o je suis, et je passe dans
le corps de logis en face.

-- Quand je te disais que, toi aussi, tu mabandonnais! scria le
roi. Oh! mais cela passe les bornes. Ainsi je navais quune femme
dont mon coeur se soucit, toute ma famille se ligue pour me
larracher. Javais un ami  qui je confiais mes peines et qui
maidait  en supporter le poids, cet ami se lasse de mes plaintes
et me quitte sans mme me demander cong.

De Saint-Aignan se mit  rire.

Le roi devina quil y avait quelque mystre dans ce manque de
respect.

-- Quy a-t-il? scria le roi plein despoir.

-- Il y a, Sire, que cet ami, que le roi calomnie, va essayer de
rendre  son roi le bonheur quil a perdu.

-- Tu vas me faire voir La Vallire? fit Louis XIV.

-- Sire, je nen rponds pas encore, mais...

-- Mais?...

-- Mais je lespre.

-- Oh! comment? comment? Dis-moi cela, de Saint-Aignan. Je veux
connatre ton projet, je veux ty aider de tout mon pouvoir.

-- Sire, rpondit de Saint-Aignan, je ne sais pas encore bien moi-
mme comment je vais my prendre pour arriver  ce but; mais jai
tout lieu de croire que, ds demain...

-- Demain, dis-tu?

-- Oui, Sire.

-- Oh! quel bonheur! Mais pourquoi dmnages-tu?

-- Pour vous servir mieux.

-- Et en quoi, tant dmnag, me peux-tu mieux servir?

-- Savez-vous o sont situes les deux chambres que lon destinait
au comte de Guiche.

-- Oui.

-- Alors, vous savez o je vais.

-- Sans doute; mais cela ne mavance  rien.

-- Comment! vous ne comprenez pas, Sire, quau-dessus de ce
logement sont deux chambres?

-- Lesquelles?

-- Lune, celle de Mlle de Montalais, et lautre...

-- Lautre, cest celle de La Vallire, de Saint-Aignan?

-- Allons donc, Sire.

-- Oh! de Saint-Aignan, cest vrai, oui, cest vrai. De Saint-
Aignan, cest une heureuse ide, une ide dami, de pote; en me
rapprochant delle, lorsque lunivers men spare, tu vaux mieux
pour moi que Pylade pour Oreste, que Patrocle pour Achille.

-- Sire, dit de Saint-Aignan avec un sourire, je doute que, si
Votre Majest connaissait mes projets dans toute leur tendue,
elle continut  me donner des qualifications si pompeuses. Ah!
Sire, jen connais de plus triviales que certains puritains de la
Cour ne manqueront pas de mappliquer quand ils sauront ce que je
compte faire pour Votre Majest.

-- De Saint-Aignan, je meurs dimpatience; de Saint-Aignan, je
dessche; de Saint-Aignan, je nattendrai jamais jusqu demain...
Demain! mais, demain, cest une ternit.

-- Et cependant, Sire, sil vous plat, vous allez sortir tout 
lheure et distraire cette impatience par une bonne promenade.

-- Avec toi, soit: nous causerons de tes projets, nous parlerons
delle.

-- Non pas, Sire, je reste.

-- Avec qui sortirai-je, alors?

-- Avec les dames.

-- Ah! ma foi, non, de Saint-Aignan.

-- Sire, il le faut.

-- Non, non! mille fois non! Non, je ne mexposerai plus  ce
supplice horrible dtre  deux pas delle, de la voir,
deffleurer sa robe en passant et de ne rien lui dire. Non, je
renonce  ce supplice que tu crois un bonheur et qui nest quune
torture qui brle mes yeux, qui dvore mes mains, qui broie mon
coeur; la voir en prsence de tous les trangers et ne pas lui
dire que je laime, quand tout mon tre lui rvle cet amour et me
trahit devant tous. Non, je me suis jur  moi-mme que je ne le
ferais plus, et je tiendrai mon serment.

-- Cependant, Sire, coutez bien ceci.

-- Je ncoute rien, de Saint-Aignan.

-- En ce cas, je continue. Il est urgent, Sire, comprenez-vous
bien, urgent, de toute urgence, que Madame et ses filles dhonneur
soient absentes deux heures de votre domicile.

-- Tu me confonds, de Saint-Aignan.

-- Il est dur pour moi de commander  mon roi; mais dans cette
circonstance, je commande, Sire: il me faut une chasse ou une
promenade.

-- Mais cette promenade, cette chasse, ce serait un caprice, une
bizarrerie! En manifestant de pareilles impatiences, je dcouvre 
toute ma Cour un coeur qui ne sappartient plus  lui-mme. Ne
dit-on pas dj trop que je rve la conqute du monde, mais
quauparavant je devrais commencer par faire la conqute de moi-
mme?

-- Ceux qui disent cela, Sire, sont des impertinents et des
factieux; mais, quels quils soient, si Votre Majest prfre les
couter, je nai plus rien  dire. Alors, le jour de demain se
recule  des poques indtermines.

-- De Saint-Aignan, je sortirai ce soir... Ce soir, jirai coucher
 Saint-Germain aux flambeaux; jy djeunerai demain et serai de
retour  Paris vers les trois heures. Est-ce cela?

-- Tout  fait.

-- Alors je partirai ce soir pour huit heures.

-- Votre Majest a devin la minute.

-- Et tu ne veux rien me dire?

-- Cest--dire que je ne puis rien vous dire. Lindustrie est
pour quelque chose dans ce monde, Sire; cependant le hasard y joue
un si grand rle, que jai lhabitude de lui laisser toujours la
part la plus troite, certain quil sarrangera de manire 
prendre toujours la plus large.

-- Allons, je mabandonne  toi.

-- Et vous avez raison.

Rconfort de la sorte, le roi sen alla tout droit chez Madame,
o il annona la promenade projete.

Madame crut  linstant mme voir, dans cette partie improvise,
un complot du roi pour entretenir La Vallire, soit sur la route,
 la faveur de lobscurit, soit autrement; mais elle se garda
bien de rien manifester  son beau-frre, et accepta linvitation
le sourire sur les lvres.

Elle donna, tout haut, des ordres pour que ses filles dhonneur la
suivissent, se rservant de faire le soir ce qui lui paratrait le
plus propre  contrarier les amours de Sa Majest.

Puis, lorsquelle fut seule et que le pauvre amant qui avait donn
cet ordre pt croire que Mlle de La Vallire serait de la
promenade, au moment peut-tre o il se repaissait en ide de ce
triste bonheur des amants perscuts, qui est de raliser, par la
seule vue, toutes les joies de la possession interdite, en ce
moment mme, Madame au milieu de ses filles dhonneur, disait:

-- Jaurai assez de deux demoiselles ce soir: Mlle de Tonnay-
Charente et Mlle de Montalais.

La Vallire avait prvu le coup, et, par consquent, sy
attendait; mais la perscution lavait rendue forte. Elle ne donna
point  Madame la joie de voir sur son visage limpression du coup
quelle recevait au coeur.

Au contraire, souriant avec cette ineffable douceur qui donnait un
caractre anglique  sa physionomie:

-- Ainsi, madame, me voil libre ce soir? dit-elle.

-- Oui, sans doute.

-- Jen profiterai pour avancer cette tapisserie que Son Altesse a
bien voulu remarquer, et que, davance, jai eu lhonneur de lui
offrir.

Et, ayant fait une respectueuse rvrence, elle se retira chez
elle.

Mlles de Montalais et de Tonnay-Charente en firent autant.

Le bruit de la promenade sortit avec elles de la chambre de Madame
et se rpandit par tout le chteau. Dix minutes aprs, Malicorne
savait la rsolution de Madame et faisait passer sous la porte de
Montalais un billet conu en ces termes:

Il faut que L. V. passe la nuit avec Madame.

Montalais, selon les conventions faites, commena par brler le
papier, puis se mit  rflchir.

Montalais tait une fille de ressources, et elle eut bientt
arrt son plan.

 lheure o elle devait se rendre chez Madame, cest--dire vers
cinq heures, elle traversa le prau tout courant, et, arrive 
dix pas dun groupe dofficiers, poussa un cri, tomba
gracieusement sur un genou, se releva et continua son chemin, mais
en boitant.

Les gentilshommes accoururent  elle pour la soutenir. Montalais
stait donn une entorse.

Elle nen voulut pas moins, fidle  son devoir, continuer son
ascension chez Madame.

-- Quy a-t-il, et pourquoi boitez-vous? lui demanda celle-ci; je
vous prenais pour La Vallire.

Montalais raconta comment, en courant pour venir plus vite, elle
stait tordu le pied.

Madame parut la plaindre et voulut faire venir,  linstant mme,
un chirurgien.

Mais elle, assurant que laccident navait rien de grave:

-- Madame, dit-elle, je mafflige seulement de manquer  mon
service, et jeusse voulu prier Mlle de La Vallire de me
remplacer prs de Votre Altesse...

Madame frona le sourcil.

-- Mais je nen ai rien fait, continua Montalais.

-- Et pourquoi nen avez-vous rien fait? demanda Madame.

-- Parce que la pauvre La Vallire paraissait si heureuse davoir
sa libert pour un soir et pour une nuit, que je ne me suis pas
senti le courage de la mettre en service  ma place.

-- Comment, elle est joyeuse  ce point? demanda Madame frappe de
ces paroles.

-- Cest--dire quelle en est folle; elle chantait, elle toujours
si mlancolique. Au reste, Votre Altesse sait quelle dteste le
monde, et que son caractre contient un grain de sauvagerie.

Oh! oh! pensa Madame, cette grande gaiet ne me parat pas
naturelle,  moi.

-- Elle a dj fait ses prparatifs, continua Montalais pour dner
chez elle, en tte  tte avec un de ses livres chris. Et puis,
dailleurs, Votre Altesse a six autres demoiselles qui seront bien
heureuses de laccompagner; aussi nai-je pas mme fait ma
proposition  Mlle de La Vallire.

Madame se tut.

-- Ai-je bien fait? continua Montalais avec un lger serrement de
coeur, en voyant si mal russir cette ruse de guerre sur laquelle
elle avait si compltement compt, quelle navait pas cru
ncessaire den chercher une autre. Madame mapprouve? continua-t-
elle.

Madame pensait que, pendant la nuit, le roi pourrait bien quitter
Saint-Germain, et que, comme on ne comptait que quatre lieues et
demie de Paris  Saint-Germain il pourrait bien tre en une heure
 Paris.

-- Dites-moi, fit-elle, en vous sachant blesse, La Vallire vous
a au moins offert sa compagnie?

-- Oh! elle ne connat pas encore mon accident; mais, le connt-
elle, je ne lui demanderai certes rien qui la drange de ses
projets. Je crois quelle veut raliser seule, ce soir, la partie
de plaisir du feu roi, quand il disait  M. de Saint-Mars:
Ennuyons-nous, monsieur de Saint-Mars, ennuyons-nous bien.

Madame tait convaincue que quelque mystre amoureux tait cach
sous cette soif de solitude. Ce mystre devait tre le retour
nocturne de Louis. Il ny avait plus  en douter, La Vallire
tait prvenue de ce retour, de l cette joie de rester au Palais-
Royal.

Ctait tout un plan combin davance.

-- Je ne serai pas leur dupe, dit Madame.

Et elle prit un parti dcisif.

-- Mademoiselle de Montalais, dit-elle, veuillez prvenir votre
amie, mademoiselle de La Vallire, que je suis au dsespoir de
troubler ses projets de solitude; mais, au lieu de sennuyer seule
chez elle, comme elle le dsirait, elle viendra sennuyer avec
nous  Saint-Germain.

-- Ah! pauvre La Vallire, fit Montalais dun air dolent, mais
avec lallgresse dans le coeur. Oh! madame, est-ce quil ny
aurait pas moyen que Votre Altesse...

-- Assez, dit Madame, je le veux! Je prfre la socit de Mlle La
Baume Le Blanc  toutes les autres socits. Allez, envoyez-la-moi
et soignez votre jambe.

Montalais ne se fit pas rpter lordre. Elle rentra, crivit sa
rponse  Malicorne, et la glissa sous le tapis. On ira, disait
cette rponse. Une Spartiate net pas crit plus laconiquement.

De cette faon, pensait Madame, pendant la route, je la
surveille, pendant la nuit, elle couche prs de moi, et bien
adroite est Sa Majest si elle change un seul mot avec Mlle de La
Vallire.

La Vallire reut lordre de partir avec la mme douceur
indiffrente quelle avait reu lordre de rester.

Seulement, intrieurement, sa joie fut vive, et elle regarda ce
changement de rsolution de la princesse comme une consolation que
lui envoyait la Providence.

Moins pntrante que Madame, elle mettait tout sur le compte du
hasard.

Tandis que tout le monde,  lexception des disgracis, des
malades et des gens ayant des entorses, se dirigeait vers Saint-
Germain, Malicorne faisait entrer son ouvrier dans un carrosse de
M. de Saint-Aignan et le conduisait dans la chambre correspondant
 la chambre de La Vallire.

Cet homme se mit  loeuvre, allch par la splendide rcompense
qui lui avait t promise.

Comme on avait fait prendre chez les ingnieurs de la maison du
roi tous les outils les plus excellents, entre autres une de ces
scies aux morsures invincibles qui vont tailler dans leau les
madriers de chne durs comme du fer, louvrage avana rapidement,
et un morceau carr du plafond, choisi entre deux solives, tomba
dans les bras de Saint-Aignan, de Malicorne, de louvrier et dun
valet de confiance, personnage mis au monde pour tout voir, tout
entendre et ne rien rpter.

Seulement, en vertu dun nouveau plan indiqu par Malicorne,
louverture fut pratique dans langle.

Voici pourquoi.

Comme il ny avait pas de cabinet de toilette dans la chambre de
La Vallire, La Vallire avait demand et obtenu, le matin mme,
un grand paravent destin  remplacer une cloison.

Le paravent avait t accord.

Il suffisait parfaitement pour cacher louverture, qui dailleurs,
serait dissimule par tous les artifices de lbnisterie.

Le trou pratiqu, louvrier se glissa entre les solives et se
trouva dans la chambre de La Vallire.

Arriv l, il scia carrment le plancher, et, avec les feuilles
mmes du parquet, il confectionna une trappe sadaptant si
parfaitement  louverture, que loeil le plus exerc ny pouvait
voir que les interstices obligs dune soudure de parquet.

Malicorne avait tout prvu. Une poigne et deux charnires,
achetes davance, furent poses  cette feuille de bois.

Un de ces petits escaliers tournants, comme on commenait  en
poser dans les entresols, fut achet tout fait par lindustrieux
Malicorne, et pay deux mille livres.

Il tait plus haut quil ntait besoin; mais le charpentier en
supprima des degrs, et il se trouva dexacte mesure.

Cet escalier, destin  recevoir un si illustre poids, fut
accroch au mur par deux crampons seulement.

Quant  sa base, elle fut arrte dans le parquet mme du comte
par deux fiches visses: le roi et tout son conseil eussent pu
monter et descendre cet escalier sans aucune crainte.

Tout marteau frappait sur un coussinet dtoupes, toute lime
mordait, le manche envelopp de laine, la lame trempe dhuile.

Dailleurs, le travail le plus bruyant avait t fait pendant la
nuit et pendant la matine, cest--dire en labsence de La
Vallire et de Madame.

Quand, vers deux heures, la Cour rentra au Palais-Royal, et que La
Vallire remonta dans sa chambre, tout tait en place, et pas la
moindre parcelle de sciure, pas le plus petit copeau ne venaient
attester la violation de domicile.

Seulement, de Saint-Aignan, qui avait voulu aider de son mieux
dans ce travail, avait dchir ses doigts et sa chemise, et
dpens beaucoup de sueur au service de son roi.

La paume de ses mains, surtout, tait toute garnie dampoules.

Ces ampoules venaient de ce quil avait tenu lchelle 
Malicorne.

Il avait, en outre, apport un  un les cinq morceaux de
lescalier, forms chacun de deux marches.

Enfin, nous pouvons le dire, le roi, sil let vu si ardent 
loeuvre, le roi lui et jur reconnaissance ternelle.

Comme lavait prvu Malicorne, lhomme des mesures exactes,
louvrier eut termin toutes ses oprations en vingt-quatre
heures.

Il reut vingt-quatre louis et partit combl de joie; ctait
autant quil gagnait dordinaire en six mois.

Nul navait le plus petit soupon de ce qui stait pass sous
lappartement de Mlle de La Vallire.

Mais, le soir du second jour, au moment o La Vallire venait de
quitter le cercle de Madame et rentrait chez elle, un lger
craquement retentit au fond de la chambre.

tonne, elle regarda do venait le bruit. Le bruit recommena.

-- Qui est l? demanda-t-elle avec un accent deffroi.

-- Moi, rpondit la voix si connue du roi.

-- Vous!... vous! scria la jeune fille qui se crut un instant
sous lempire dun songe. Mais o cela, vous?... vous, Sire?

-- Ici, rpliqua le roi en dpliant une des feuilles du paravent,
et en apparaissant comme une ombre au fond de lappartement.

La Vallire poussa un cri et tomba toute frissonnante sur un
fauteuil.


Chapitre CLXXIV -- L'apparition


La Vallire se remit promptement de sa surprise;  force dtre
respectueux, le roi lui rendait par sa prsence plus de confiance
que son apparition ne lui en avait t.

Mais, comme il vit surtout que ce qui inquitait La Vallire,
ctait la faon dont il avait pntr chez elle, il lui expliqua
le systme de lescalier cach par le paravent, se dfendant
surtout dtre une apparition surnaturelle.

-- Oh! Sire, lui dit La Vallire en secouant sa blonde tte avec
un charmant sourire, prsent ou absent, vous napparaissez pas
moins  mon esprit dans un moment que dans lautre.

-- Ce qui veut dire, Louise?

-- Oh! ce que vous savez bien, Sire: cest quil nest pas un
instant o la pauvre fille dont vous avez surpris le secret 
Fontainebleau, et que vous tes venu reprendre au pied de la
croix, ne pense  vous.

-- Louise, vous me comblez de joie et de bonheur.

La Vallire sourit tristement et continua:

-- Mais, Sire, avez-vous rflchi que votre ingnieuse invention
ne pouvait nous tre daucune utilit?

-- Et pourquoi cela? Dites, jattends.

-- Parce que cette chambre o je loge, Sire, nest point  labri
des recherches, il sen faut; Madame peut y venir par hasard; 
chaque instant du jour, mes compagnes y viennent; fermer ma porte
en dedans, cest me dnoncer aussi clairement que si jcrivais
dessus: Nentrez pas, le roi est ici! Et, tenez, Sire, en ce
moment mme, rien nempche que la porte ne souvre, et que Votre
Majest, surprise, ne soit vue prs de moi.

-- Cest alors, dit en riant le roi, que je serais vritablement
pris pour un fantme, car nul ne peut dire par o je suis venu
ici. Or, il ny a que les fantmes qui passent  travers les murs
ou  travers les plafonds.

-- Oh! Sire, quelle aventure! songez-y bien, Sire, quel scandale!
Jamais rien de pareil naurait t dit sur les filles dhonneur,
pauvres cratures que la mchancet npargne gure, cependant.

-- Et vous concluez de tout cela, ma chre Louise?... Voyons,
dites, expliquez-vous!

-- Quil faut, hlas! pardonnez-moi, cest un mot bien dur...

Louis sourit.

-- Voyons, dit-il.

-- Quil faut que Votre Majest supprime lescalier, machinations
et surprises; car le mal dtre pris ici, songez-y, Sire, serait
plus grand que le bonheur de sy voir.

-- Eh bien! chre Louise, rpondit le roi avec amour, au lieu de
supprimer cet escalier par lequel je monte, il est un moyen plus
simple auquel vous navez point pens.

-- Un moyen... encore?...

-- Oui, encore. Oh! vous ne maimez pas comme je vous aime,
Louise, puisque je suis plus inventif que vous.

Elle le regarda. Louis lui tendit la main, quelle serra
doucement.

-- Vous dites, continua le roi, que je serai surpris en venant o
chacun peut entrer  son aise?

-- Tenez, Sire, au moment mme o vous en parlez, jen tremble.

-- Soit, mais vous ne seriez pas surprise, vous, en descendant cet
escalier pour venir dans les chambres qui sont au-dessous.

-- Sire, Sire, que dites-vous l? scria La Vallire effraye.

-- Vous me comprenez mal, Louise, puisque,  mon premier mot, vous
prenez cette grande colre; dabord, savez-vous  qui
appartiennent ces chambres?

-- Mais  M. le comte de Guiche.

-- Non pas,  M. de Saint-Aignan.

-- Vrai! scria La Vallire.

Et ce mot, chapp du coeur joyeux de la jeune fille, fit luire
comme un clair de doux prsage dans le coeur panoui du roi.

-- Oui,  de Saint-Aignan,  notre ami, dit-il.

-- Mais, Sire, reprit La Vallire, je ne puis pas plus aller chez
M. de Saint Aignan que chez M. le comte de Guiche, hasarda lange
redevenu femme.

-- Pourquoi donc ne le pouvez-vous pas, Louise?

-- Impossible! impossible!

-- Il me semble, Louise, que, sous la sauvegarde du roi, lon peut
tout.

-- Sous la sauvegarde du roi? dit-elle avec un regard charg
damour.

-- Oh! vous croyez  ma parole, nest-ce pas?

-- Jy crois lorsque vous ny tes pas, Sire; mais, lorsque vous y
tes, lorsque vous me parlez, lorsque je vous vois, je ne crois
plus  rien.

-- Que vous faut-il pour vous rassurer, mon Dieu?

-- Cest peu respectueux, je le sais, de douter ainsi du roi; mais
vous ntes pas le roi, pour moi.

-- Oh! Dieu merci, je lespre bien; vous voyez comme je cherche.
coutez: la prsence dun tiers vous rassurera-t-elle?

-- La prsence de M. de Saint-Aignan? oui.

-- En vrit, Louise, vous me percez le coeur avec de pareils
soupons.

La Vallire ne rpondit rien, elle regarda seulement Louis de ce
clair regard qui pntrait jusquau fond des coeurs, et dit tout
bas:

-- Hlas! hlas! ce nest pas de vous que je me dfie, ce nest
pas sur vous que portent mes soupons.

-- Jaccepte donc, dit le roi en soupirant, et M. de Saint-Aignan,
qui a lheureux privilge de vous rassurer, sera toujours prsent
 notre entretien, je vous le promets.

-- Bien vrai, Sire?

-- Foi de gentilhomme! Et vous, de votre ct?...

-- Attendez, oh! ce nest pas tout.

-- Encore quelque chose, Louise?

-- Oh! certainement; ne vous lassez pas si vite, car nous ne
sommes pas au bout, Sire.

-- Allons, achevez de me percer le coeur.

-- Vous comprenez bien, Sire, que ces entretiens doivent au moins
avoir, prs de M. de Saint-Aignan lui-mme, une sorte de motif
raisonnable.

-- De motif raisonnable! reprit le roi dun ton de doux reproche.

-- Sans doute. Rflchissez, Sire.

-- Oh! vous avez toutes les dlicatesses, et, croyez-le, mon seul
dsir est de vous galer sur ce point. Eh bien! Louise, il sera
fait comme vous dsirez. Nos entretiens auront un objet
raisonnable, et jai dj trouv cet objet.

-- De sorte, Sire?... dit La Vallire en souriant.

-- Que, ds demain, si vous voulez...

-- Demain?

-- Vous voulez dire que cest trop tard? scria le roi en serrant
entre ses deux mains la main brlante de La Vallire.

En ce moment, des pas se firent entendre dans le corridor.

-- Sire, Sire, scria La Vallire, quelquun sapproche,
quelquun vient, entendez-vous? Sire, Sire, fuyez, je vous en
supplie!

Le roi ne fit quun bond de sa chaise derrire le paravent.

Il tait temps; comme le roi tirait un des feuillets sur lui, le
bouton de la porte tourna, et Montalais parut sur le seuil.

Il va sans dire quelle entra tout naturellement et sans faire
aucune crmonie.

Elle savait bien, la ruse, que frapper discrtement  cette porte
au lieu de la pousser, ctait montrer  La Vallire une dfiance
dsobligeante.

Elle entra donc, et aprs un rapide coup doeil qui lui montra
deux chaises fort prs lune de lautre, elle employa tant de
temps  refermer la porte qui se rebellait on ne sait comment, que
le roi eut celui de lever la trappe et de redescendre chez de
Saint-Aignan.

Un bruit imperceptible pour toute oreille moins fine que la sienne
avertit Montalais de la disparition du prince; elle russit alors
 fermer la porte rebelle, et sapprocha de La Vallire.

-- Causons, Louise, lui dit-elle, causons srieusement, vous le
voulez bien.

Louise, toute  son motion, nentendit pas sans une secrte
terreur ce srieusement, sur lequel Montalais avait appuy 
dessein.

-- Mon Dieu! ma chre Aure, murmura-t-elle, quy a-t-il donc
encore?

-- Il y a, chre amie, que Madame se doute de tout.

-- De tout quoi?

-- Avons-nous besoin de nous expliquer, et ne comprends-tu pas ce
que je veux dire? Voyons: tu as d voir les fluctuations de Madame
depuis plusieurs jours; tu as d voir comme elle ta prise auprs
delle, puis congdie, puis reprise.

-- Cest trange, en effet; mais je suis habitue  ses
bizarreries.

-- Attends encore. Tu as remarqu ensuite que Madame, aprs
tavoir exclue de la promenade, hier, ta fait donner ordre
dassister  cette promenade.

-- Si je lai remarqu! sans doute.

-- Eh bien! il parat que Madame a maintenant des renseignements
suffisants, car elle a t droit au but, nayant plus rien 
opposer en France  ce torrent qui brise tous les obstacles; tu
sais ce que je veux dire par le torrent?

La Vallire cacha son visage entre ses mains.

-- Je veux dire, poursuivit Montalais impitoyablement, ce torrent
qui a enfonc la porte des Carmlites de Chaillot, et renvers
tous les prjugs de cour, tant  Fontainebleau qu Paris.

-- Hlas! hlas! murmura La Vallire, toujours voile par ses
doigts, entre lesquels roulaient ses larmes.

-- Oh! ne tafflige pas ainsi, lorsque tu nes qu la moiti de
tes peines.

-- Mon Dieu! scria la jeune fille avec anxit, quy a-t-il donc
encore?

-- Eh bien! voici le fait. Madame, dnue dauxiliaires en France,
car elle a us successivement les deux reines, Monsieur et toute
la Cour, Madame sest souvenue dune certaine personne qui a sur
toi de prtendus droits.

La Vallire devint blanche comme une statue de cire.

-- Cette personne, continua Montalais, nest point  Paris en ce
moment.

-- Oh! mon Dieu! murmura Louise.

-- Cette personne, si je ne me trompe, est en Angleterre.

-- Oui, oui, soupira La Vallire  demi brise.

-- Nest-ce pas  la Cour du roi Charles II que se trouve cette
personne? Dis.

-- Oui.

-- Eh bien! ce soir, une lettre est partie du cabinet de Madame
pour Saint-James, avec ordre pour le courrier de pousser dune
traite jusqu Hampton-Court, qui est,  ce quil parat, une
maison royale situe  douze milles de Londres!

-- Oui, aprs?

-- Or, comme Madame crit rgulirement  Londres tous les quinze
jours, et que le courrier ordinaire avait t expdi  Londres il
y a trois jours seulement, jai pens quune circonstance grave
pouvait seule lui mettre la plume  la main. Madame est paresseuse
pour crire, comme tu sais.

-- Oh! oui.

-- Cette lettre a donc t crite, quelque chose me le dit, pour
toi.

-- Pour moi? rpta la malheureuse jeune fille avec la docilit
dun automate.

-- Et moi qui la vis, cette lettre, sur le bureau de Madame avant
quelle ft cachete, jai cru y lire...

-- Tu as cru y lire?...

-- Peut-tre me suis-je trompe.

-- Quoi?... Voyons.

-- Le nom de Bragelonne.

La Vallire se leva, en proie  la plus douloureuse agitation.

-- Montalais, dit-elle avec une voix pleine de sanglots, dj se
sont enfuis tous les rves riants de la jeunesse et de
linnocence. Je nai plus rien  te cacher,  toi ni  personne.
Ma vie est  dcouvert, et souvre comme un livre o tout le monde
peut lire, depuis le roi jusquau premier passant. Aure, ma chre
Aure, que faire? Que devenir?

Montalais se rapprocha.

-- Dame, consulte-toi, dit-elle.

-- Eh bien! je naime pas M. de Bragelonne; quand je dis que je ne
laime pas, comprends-moi: je laime comme la plus tendre soeur
peut aimer un bon frre; mais ce nest point cela quil me
demande, ce nest point cela que je lui ai promis.

-- Enfin, tu aimes le roi, dit Montalais, et cest une assez bonne
excuse.

-- Oui, jaime le roi, murmura sourdement la jeune fille, et jai
pay assez cher le droit de prononcer ces mots. Eh bien! parle,
Montalais; que peux-tu pour moi ou contre moi dans la position o
je me trouve?

-- Parle-moi plus clairement.

-- Que te dirai-je?

-- Ainsi, rien de plus particulier?

-- Non, fit Louise avec tonnement.

-- Bien! Alors, cest un simple conseil que tu me demandes?

-- Oui.

-- Relativement  M. Raoul?

-- Pas autre chose.

-- Cest dlicat, rpliqua Montalais.

-- Non, rien nest dlicat l-dedans. Faut-il que je lpouse pour
lui tenir la promesse faite? faut-il que je continue dcouter le
roi?

-- Sais-tu bien que tu me mets dans une position difficile? dit
Montalais en souriant. Tu me demandes si tu dois pouser Raoul,
dont je suis lamie, et  qui je fais un mortel dplaisir en me
prononant contre lui. Tu me parles ensuite de ne plus couter le
roi, le roi, dont je suis la sujette, et que joffenserais en te
conseillant dune certaine faon. Ah! Louise, Louise, tu fais bon
march dune bien difficile position.

-- Vous ne mavez pas comprise, Aure, dit La Vallire blesse du
ton lgrement railleur quavait pris Montalais: si je parle
dpouser M. de Bragelonne, cest que je puis lpouser sans lui
faire aucun dplaisir; mais, par la mme raison, si jcoute le
roi, faut-il le faire usurpateur dun bien fort mdiocre, cest
vrai, mais auquel lamour prte une certaine apparence de valeur?
Ce que je te demande donc, cest de menseigner un moyen de me
dgager honorablement, soit dun ct, soit de lautre, ou plutt
je te demande de quel ct je puis me dgager le plus
honorablement.

-- Ma chre Louise, rpondit Montalais aprs un silence, je ne
suis pas un des sept sages de la Grce et je nai point de rgles
de conduite parfaitement invariables; mais, en change, jai
quelque exprience, et je puis te dire que jamais une femme ne
demande un conseil du genre de celui que tu me demandes sans tre
fortement embarrasse. Or, tu as fait une promesse solennelle, tu
as de lhonneur; si donc tu es embarrasse, ayant pris un tel
engagement, ce nest pas le conseil dune trangre, tout est
tranger pour un coeur plein damour, ce nest pas, dis-je, mon
conseil qui te tirera dembarras. Je ne te le donnerai donc point,
dautant plus qu ta place je serais encore plus embarrasse
aprs le conseil quauparavant. Tout ce que je puis faire, cest
de te rpter ce que je tai dj dit: veux-tu que je taide?

-- Oh! oui.

-- Eh bien! cest tout... Dis-moi en quoi tu veux que je taide;
dis-moi pour qui et contre qui. De cette faon nous ne ferons
point dcole.

-- Mais, dabord, toi, dit La Vallire en pressant la main de sa
compagne, pour qui ou contre qui te dclares-tu?

-- Pour toi, si tu es vritablement mon amie...

-- Nes-tu pas la confidente de Madame?

-- Raison de plus pour ttre utile; si je ne savais rien de ce
ct-l, je ne pourrais pas taider, et tu ne tirerais, par
consquent, aucun profit de ma connaissance. Les amitis vivent de
ces sortes de bnfices mutuels.

-- Il en rsulte que tu resteras en mme temps lamie de Madame?

-- videmment. Ten plains-tu?

-- Non, dit La Vallire rveuse, car cette franchise cynique lui
paraissait une offense faite  la femme et un tort fait  lamie.

--  la bonne heure, dit Montalais; car, en ce cas, tu serais bien
sotte.

-- Donc, tu me serviras?

-- Avec dvouement, surtout si tu me sers de mme.

-- On dirait que tu ne connais pas mon coeur, dit La Vallire en
regardant Montalais avec de grands yeux tonns.

-- Dame! cest que, depuis que nous sommes  la Cour, ma chre
Louise, nous sommes bien changes.

-- Comment, cela!

-- Cest bien simple: tais-tu la seconde reine de France, l-bas,
 Blois?

La Vallire baissa la tte et se mit  pleurer.

Montalais la regarda dune faon indfinissable et on lentendit
murmurer ces mots:

-- Pauvre fille!

Puis, se reprenant.

-- Pauvre roi! dit-elle.

Elle baisa Louise au front et regagna son appartement, o
lattendait Malicorne.


Chapitre CLXXV -- Le portrait


Dans cette maladie quon appelle _lamour_, les accs se suivent 
des intervalles toujours plus rapprochs ds que le mal dbute.

Plus tard, les accs sloignent les uns des autres, au fur et 
mesure que la gurison arrive.

Cela pos, comme axiome en gnral et comme tte de chapitre en
particulier, continuons notre rcit.

Le lendemain, jour fix par le roi pour le premier entretien chez
de Saint-Aignan, La Vallire, en ouvrant son paravent, trouva sur
le parquet un billet crit de la main du roi.

Ce billet avait pass de ltage infrieur au suprieur par la
fente du parquet. Nulle main indiscrte, nul regard curieux ne
pouvait monter o montait ce simple papier.

Ctait une des ides de Malicorne. Voyant combien de Saint-Aignan
allait devenir utile au roi par son logement, il navait pas voulu
que le courtisan devnt encore indispensable comme messager, et il
stait, de son autorit prive, rserv ce dernier poste.

La Vallire lut avidement ce billet qui lui fixait deux heures de
laprs-midi pour le moment du rendez-vous, et qui lui indiquait
le moyen de lever la plaque parquete.

-- Faites-vous belle, ajoutait le post-scriptum de la lettre.

Ces derniers mots tonnrent la jeune fille, mais en mme temps
ils la rassurrent.

Lheure marchait lentement. Elle finit cependant par arriver.

Aussi ponctuelle que la prtresse Hro, Louise leva la trappe au
dernier coup de deux heures, et trouva sur les premiers degrs le
roi, qui lattendait respectueusement pour lui donner la main.

Cette dlicate dfrence la toucha sensiblement.

Au bas de lescalier, les deux amants trouvrent le comte qui,
avec un sourire et une rvrence du meilleur got, fit  La
Vallire ses remerciements sur lhonneur quil recevait delle.

Puis, se tournant vers le roi:

-- Sire, dit-il, notre homme est arriv.

La Vallire, inquite, regarda Louis.

-- Mademoiselle, dit le roi, si je vous ai prie de me faire
lhonneur de descendre ici, cest par intrt. Jai fait demander
un excellent peintre qui saisit parfaitement les ressemblances, et
je dsire que vous lautorisiez  vous peindre. Dailleurs, si
vous lexigiez absolument, le portrait resterait chez vous.

La Vallire rougit.

-- Vous le voyez, lui dit le roi, nous ne serons plus trois
seulement: nous voil quatre. Eh! mon Dieu! du moment que nous ne
serons pas seuls, nous serons tant que vous voudrez.

La Vallire serra doucement le bout des doigts de son royal amant.

-- Passons dans la chambre voisine, sil plat  Votre Majest,
dit de Saint Aignan.

Il ouvrit la porte et fit passer ses htes.

Le roi marchait derrire La Vallire et dvorait des yeux son cou
blanc comme de la nacre, sur lequel senroulaient les anneaux
serrs et crpus des cheveux argents de la jeune fille.

La Vallire tait vtue dune toffe de soie paisse de couleur
gris perle glace de rose; une parure de jais faisait valoir la
blancheur de sa peau; ses mains fines et diaphanes froissaient un
bouquet de penses, de roses du Bengale et de clmatites au
feuillage finement dcoup, au-dessus desquelles slevait, comme
une coupe  verser des parfums, une tulipe de Harlem aux tons gris
et violets, pure et merveilleuse espce, qui avait cot cinq ans
de combinaisons au jardinier et cinq mille livres au roi.

Ce bouquet, Louis lavait mis dans la main de La Vallire en la
saluant.

Dans cette chambre, dont de Saint-Aignan venait douvrir la porte,
se tenait un jeune homme vtu dun habit de velours lger avec de
beaux yeux noirs et de grands cheveux bruns.

Ctait le peintre.

Sa toile tait toute prte, sa palette faite.

Il sinclina devant Mlle de La Vallire avec cette grave curiosit
de lartiste qui tudie son modle, salua le roi discrtement,
comme sil ne le connaissait pas, et comme il et, par consquent,
salu un autre gentilhomme.

Puis, conduisant Mlle de La Vallire jusquau sige prpar pour
elle, il linvita  sasseoir.

La jeune fille se posa gracieusement et avec abandon, les mains
occupes, les jambes tendues sur des coussins, et, pour que ses
regards neussent rien de vague ou rien daffect, le peintre la
pria de se choisir une occupation.

Alors Louis XIV, en souriant, vint sasseoir sur les coussins aux
pieds de sa matresse.

De sorte quelle, penche en arrire, adosse au fauteuil, ses
fleurs  la main, de sorte que lui, les yeux levs vers elle et la
dvorant du regard, ils formaient un groupe charmant que lartiste
contempla plusieurs minutes avec satisfaction, tandis que, de son
ct, de Saint-Aignan le contemplait avec envie.

Le peintre esquissa rapidement; puis, sous les premiers coups du
pinceau, on vit sortir du fond gris cette molle et potique figure
aux yeux doux, aux joues roses encadres dans des cheveux dun pur
argent.

Cependant les deux amants parlaient peu et se regardaient
beaucoup; parfois leurs yeux devenaient si languissants, que le
peintre tait forc dinterrompre son ouvrage pour ne pas
reprsenter une rycine au lieu dune La Vallire.

Cest alors que de Saint-Aignan revenait  la rescousse; il
rcitait des vers ou disait quelques-unes de ces historiettes
comme Patru les racontait, comme Tallemant des Raux les racontait
si bien.

Ou bien La Vallire tait fatigue, et lon se reposait.

Aussitt un plateau de porcelaine de Chine, charg des plus beaux
fruits que lon avait pu trouver, aussitt le vin de Xrs,
distillant ses topazes dans largent cisel, servaient
daccessoires  ce tableau, dont le peintre ne devait retracer que
la plus phmre figure.

Louis senivrait damour; La Vallire, de bonheur; de Saint-
Aignan, dambition.

Le peintre se composait des souvenirs pour sa vieillesse.

Deux heures scoulrent ainsi; puis, quatre heures ayant sonn,
La Vallire se leva, et fit un signe au roi.

Louis se leva, sapprocha du tableau, et adressa quelques
compliments flatteurs  lartiste.

De Saint-Aignan vantait la ressemblance, dj assure,  ce quil
prtendait.

La Vallire,  son tour, remercia le peintre en rougissant, et
passa dans la chambre voisine, o le roi la suivit, aprs avoir
appel de Saint-Aignan.

--  demain, nest-ce pas? dit-il  La Vallire.

-- Mais, Sire, songez-vous que lon viendra certainement chez moi,
quon ne my trouvera pas?

-- Eh bien?

-- Alors, que deviendrai-je?

-- Vous tes bien craintive, Louise!

-- Mais, enfin, si Madame me faisait demander?

-- Oh! rpliqua le roi, est-ce quun jour narrivera pas o vous
me direz vous-mme de tout braver pour ne plus vous quitter?

-- Ce jour-l, Sire, je serais une insense et vous ne devriez pas
me croire.

--  demain, Louise.

La Vallire poussa un soupir; puis, sans force contre la demande
royale:

-- Puisque vous le voulez, Sire,  demain, rpta-t-elle.

Et,  ces mots, elle monta lgrement les degrs et disparut aux
yeux de son amant.

-- Eh bien! Sire?... demanda de Saint-Aignan lorsquelle fut
partie.

-- Eh bien! de Saint-Aignan, hier, je me croyais le plus heureux
des hommes.

-- Et Votre Majest, aujourdhui, dit en souriant le comte, sen
croirait-elle par hasard le plus malheureux?

-- Non, mais cet amour est une soif inextinguible; en vain je
bois, en vain je dvore les gouttes deau que ton industrie me
procure: plus je bois, plus jai soif.

-- Sire, cest un peu votre faute, et Votre Majest sest fait la
position telle quelle est.

-- Tu as raison.

-- Donc, en pareil cas, Sire, le moyen dtre heureux, cest de se
croire satisfait et dattendre.

-- Attendre! Tu connais donc ce mot-l, toi, attendre?

-- L, Sire, l! ne vous dsolez point. Jai dj cherch, je
chercherai encore.

Le roi secoua la tte dun air dsespr.

-- Et quoi! Sire, vous ntes plus content dj?

-- Eh! si fait, mon cher de Saint-Aignan; mais trouve, mon Dieu!
trouve.

-- Sire, je mengage  chercher, voil tout ce que je puis dire.

Le roi voulut revoir encore le portrait, ne pouvant revoir
loriginal. Il indiqua quelques changements au peintre, et sortit.

Derrire lui, de Saint-Aignan congdia lartiste.

Chevalets, couleurs et peintre ntaient pas disparus, que
Malicorne montra sa tte entre les deux portires.

De Saint-Aignan le reut  bras ouverts, et cependant avec une
certaine tristesse. Le nuage qui avait pass sur le soleil royal
voilait,  son tour, le satellite fidle.

Malicorne vit, du premier coup doeil, ce crpe tendu sur le
visage de de Saint-Aignan.

-- Oh! monsieur le comte, dit-il, comme vous voil noir!

-- Jen ai bien le sujet, ma foi! mon cher monsieur Malicorne;
croiriez vous que le roi nest pas content?

-- Pas content de son escalier?

-- Oh! non, au contraire, lescalier a plu beaucoup.

-- Cest donc la dcoration des chambres qui nest pas selon son
got?

-- Oh! pour cela, il ny a pas seulement song. Non, ce qui a
dplu au roi...

-- Je vais vous le dire, monsieur le comte: cest dtre venu, lui
quatrime,  un rendez-vous damour. Comment, monsieur le comte,
vous navez pas devin cela, vous?

-- Mais comment leuss-je devin, cher monsieur Malicorne, quand
je nai fait que suivre  la lettre les instructions du roi?

-- En vrit, Sa Majest a voulu,  toute force, vous voir prs
delle?

-- Positivement.

-- Et Sa Majest a voulu avoir, en outre, M. le peintre que jai
rencontr en bas?

-- Exig, monsieur Malicorne, exig!

-- Alors, je le comprends, pardieu! bien, que Sa Majest ait t
mcontente.

-- Mcontente de ce que lon a ponctuellement obi  ses ordres?
Je ne vous comprends plus.

Malicorne se gratta loreille.

--  quelle heure, demanda-t-il, le roi avait-il dit quil se
rendrait chez vous?

--  deux heures.

-- Et vous tiez chez vous  attendre le roi?

-- Ds une heure et demie.

-- Ah! vraiment!

-- Peste! il et fait beau me voir inexact devant le roi.

Malicorne, malgr le respect quil portait  de Saint-Aignan, ne
put sempcher de hausser les paules.

-- Et ce peintre, fit-il, le roi lavait-il demand aussi pour
deux heures?

-- Non, mais moi, je le tenais ici ds midi. Mieux vaut, vous
comprenez, quun peintre attende deux heures, que le roi une
minute.

Malicorne se mit  rire silencieusement.

-- Voyons, cher monsieur Malicorne, dit Saint-Aignan, riez moins
de moi et parlez davantage.

-- Vous lexigez?

-- Je vous en supplie.

-- Eh bien! monsieur le comte, si vous voulez que le roi soit un
peu plus content la premire fois quil viendra...

-- Il vient demain.

-- Eh bien! si vous voulez que le roi soit un peu plus content
demain...

-- Ventre-saint-gris! comme disait son aeul, si je le veux! je le
crois bien!

-- Eh bien! demain, au moment o arrivera le roi, ayez affaire
dehors, mais pour une chose qui ne peut se remettre, pour une
chose indispensable.

-- Oh! oh!

-- Pendant vingt minutes.

-- Laisser le roi seul pendant vingt minutes? scria de Saint-
Aignan effray.

-- Allons, mettons que je nai rien dit, fit Malicorne, tirant
vers la porte.

-- Si fait, si fait, cher monsieur Malicorne; au contraire,
achevez, je commence  comprendre. Et le peintre, le peintre?

-- Oh! le peintre, lui, il faut quil soit en retard dune demi-
heure.

-- Une demi-heure, vous croyez?

-- Oui, je crois.

-- Mon cher monsieur, je ferai comme vous dites.

-- Et je crois que vous vous en trouverez bien; me permettez-vous
de venir minformer un peu demain?

-- Certes.

-- Jai bien lhonneur dtre votre serviteur respectueux,
monsieur de Saint Aignan.

Et Malicorne sortit  reculons.

Dcidment ce garon-l a plus desprit que moi, se dit de
Saint-Aignan entran par sa conviction.


Chapitre CLXXVI -- Hampton-Court


Cette rvlation que nous venons de voir Montalais faire  La
Vallire,  la fin de notre avant-dernier chapitre, nous ramne
tout naturellement au principal hros de cette histoire, pauvre
chevalier errant au souffle du caprice dun roi.

Si notre lecteur veut bien nous suivre, nous passerons donc avec
lui ce dtroit plus orageux que lEurope qui spare Calais de
Douvres; nous traverserons cette verte et plantureuse campagne aux
mille ruisseaux qui ceint Charing, Maidstone et dix autres villes
plus pittoresques les unes que les autres, et nous arriverons
enfin  Londres.

De l, comme des limiers qui suivent une piste, lorsque nous
aurons reconnu que Raoul a fait un premier sjour  White-Hall, un
second  Saint-James; quand nous saurons quil a t reu par
Monck et introduit dans les meilleures socits de la Cour de
Charles II, nous courrons aprs lui jusqu lune des maisons
dt de Charles II, prs de la ville de Kingston,  Hampton-
Court, que baigne la Tamise.

Le fleuve nest pas encore,  cet endroit, lorgueilleuse voie qui
charrie chaque jour un demi-million de voyageurs, et tourmente ses
eaux noires comme celles du Cocyte, en disant: Moi aussi, je suis
la mer.

Non, ce nest encore quune douce et verte rivire aux margelles
moussues, aux larges miroirs refltant les saules et les htres,
avec quelque barque de bois dessch qui dort  et l au milieu
des roseaux, dans une anse daulnes et de myosotis.

Les paysages stendent alentour calmes et riches; la maison de
briques perce de ses chemines, aux fumes bleues, une paisse
cuirasse de houx flaves et verts; lenfant vtu dun sarrau rouge
parat et disparat dans les grandes herbes comme un coquelicot
qui se courbe sous le souffle du vent.

Les gros moutons blancs ruminent en fermant les yeux sous lombre
des petits trembles trapus, et, de loin en loin, le martin-
pcheur, aux flancs dmeraude et dor, court comme une balle
magique  la surface de leau et frise tourdiment la ligne de son
confrre, lhomme pcheur, qui guette, assis sur son batelet, la
tanche et lalose.

Au-dessus de ce paradis, fait dombre noire et de douce lumire,
se lve le manoir dHampton-Court, bti par Wolsey, sjour que
lorgueilleux cardinal avait cr dsirable mme pour un roi, et
quil fut forc, en courtisan timide, de donner  son matre Henri
VIII, lequel avait fronc le sourcil denvie et de cupidit au
seul aspect du chteau neuf.

Hampton-Court, aux murailles de briques, aux grandes fentres, aux
belles grilles de fer; Hampton-Court, avec ses mille tourillons,
ses clochetons bizarres, ses discrets promenoirs et ses fontaines
intrieures pareilles  celles de lAlhambra; Hampton-Court, cest
le berceau des roses, du jasmin et des clmatites. Cest la joie
des yeux et de lodorat, cest la bordure la plus charmante de ce
tableau damour que droula Charles II, parmi les voluptueuses
peintures du Titien, du Pordenone, de Van Dyck, lui qui avait dans
sa galerie le portrait de Charles Ier, roi martyr, et sur ses
boiseries les trous des balles puritaines lances par les soldats
de Cromwell, le 24 aot 1648, alors quils avaient amen Charles
Ier prisonnier  Hampton-Court.

Cest l que tenait sa cour ce roi toujours ivre de plaisir; ce
roi pote par le dsir; ce malheureux dautrefois qui se payait,
par un jour de volupt, chaque minute coule nagure dans
langoisse et la misre.

Ce ntait pas le doux gazon dHampton-Court, si doux que lon
croit fouler le velours; ce ntait pas le carr de fleurs
touffues qui ceint le pied de chaque arbre et fait un lit aux
rosiers de vingt pieds qui spanouissent en plein ciel comme des
gerbes dartifice; ce ntaient pas les grands tilleuls dont les
rameaux tombent jusqu terre comme des saules, et voilent tout
amour ou toute rverie sous leur ombre ou plutt sous leur
chevelure; ce ntait pas tout cela que Charles II aimait dans son
beau palais dHampton Court.

Peut-tre tait-ce alors cette belle eau rousse pareille aux eaux
de la mer Caspienne, cette eau immense, ride par un vent frais,
comme les ondulations de la chevelure de Cloptre, ces eaux
tapisses de cressons, de nnuphars blancs aux bulbes vigoureuses
qui sentrouvrent pour laisser voir comme loeuf le germe dor
rutilant au fond de lenveloppe laiteuse, ces eaux mystrieuses et
pleines de murmures, sur lesquelles naviguent les cygnes noirs et
les petits canards avides, frle couve au duvet de soie, qui
poursuivent la mouche verte sur les glaeuls et la grenouille dans
ses repaires de mousse.

Ctaient peut-tre les houx normes au feuillage bicolore, les
ponts riants jets sur les canaux, les biches qui brament dans les
alles sans fin, et les bergeronnettes qui pitinent en voletant
dans les bordures de buis et de trfle.

Car il y a de tout cela dans Hampton-Court; il y a, en outre, les
espaliers de roses blanches qui grimpent le long des hauts
treillages pour laisser retomber sur le sol leur neige odorante;
il y a dans le parc les vieux sycomores aux troncs verdissants qui
baignent leurs pieds dans une potique et luxuriante moisissure.

Non, ce que Charles II aimait dans Hampton-Court, ctaient les
ombres charmantes qui couraient aprs midi sur ses terrasses,
lorsque, comme Louis XIV, il avait fait peindre leurs beauts dans
son grand cabinet par un des pinceaux intelligents de son poque,
pinceaux qui savaient attacher sur la toile un rayon chapp de
tant de beaux yeux qui lanaient lamour.

Le jour o nous arrivons  Hampton-Court, le ciel est presque doux
et clair comme en un jour de France, lair est dune tideur
humide, les graniums, les pois de senteur normes, les seringats
et les hliotropes, jets par millions dans le parterre, exhalent
leurs armes enivrants.

Il est une heure. Le roi, revenu de la chasse, a dn, rendu
visite  la duchesse de Castelmaine, la matresse en titre, et,
aprs cette preuve de fidlit, il peut  laise se permettre des
infidlits jusquau soir.

Toute la Cour foltre et aime. Cest le temps o les dames
demandent srieusement aux gentilshommes leur sentiment sur tel ou
tel pied plus ou moins charmant, selon quil est chauss dun bas
de soie rose ou dun bas de soie verte.

Cest le temps o Charles II dclare quil ny a pas de salut pour
une femme sans le bas de soie verte, parce que Mlle Lucy Stewart
les porte de cette couleur.

Tandis que le roi cherche  communiquer ses prfrences, nous
verrons, dans lalle des htres qui faisait face  la terrasse,
une jeune dame en habit de couleur svre marchant auprs dun
autre habit de couleur lilas et bleu sombre.

Elles traversrent le parterre de gazon, au milieu duquel
slevait une belle fontaine aux sirnes de bronze, et sen
allrent en causant sur la terrasse, le long de laquelle, de la
clture de briques, sortaient dans le parc plusieurs cabinets
varis de forme; mais, comme ces cabinets taient pour la plupart
occups, ces jeunes femmes passrent: lune rougissait, lautre
rvait.

Enfin, elles vinrent au bout de cette terrasse qui dominait toute
la Tamise, et, trouvant un frais abri, sassirent cte  cte.

-- O allons-nous, Stewart? dit la plus jeune des deux femmes  sa
compagne.

-- Ma chre Graffton, nous allons, tu le vois bien, o tu nous
mnes.

-- Moi?

-- Sans doute, toi!  lextrmit du palais, vers ce banc o le
jeune Franais attend et soupire.

Miss Mary Graffton sarrta court.

-- Non, non, dit-elle, je ne vais pas l.

-- Pourquoi?

-- Retournons, Stewart.

-- Avanons, au contraire, et expliquons-nous.

-- Sur quoi?

-- Sur ce que le vicomte de Bragelonne est de toutes les
promenades que tu fais, comme tu es de toutes les promenades quil
fait.

-- Et tu en conclus quil maime ou que je laime?

-- Pourquoi pas? Cest un charmant gentilhomme. Personne ne
mentend, je lespre, dit miss Lucy Stewart en se retournant avec
un sourire qui indiquait, au reste, que son inquitude ntait pas
grande.

-- Non, non, dit Mary, le roi est dans son cabinet ovale avec
M. de Buckingham.

--  propos de M. de Buckingham, Mary...

-- Quoi?

-- Il me semble quil sest dclar ton chevalier depuis le retour
de France; comment va ton coeur de ce ct?

Mary Graffton haussa les paules.

-- Bon! bon! je demanderai cela au beau Bragelonne, dit Stewart en
riant; allons le retrouver bien vite.

-- Pour quoi faire?

-- Jai  lui parler, moi.

-- Pas encore; un mot auparavant. Voyons, toi, Stewart, qui sais
les petits secrets du roi.

-- Tu crois cela?

-- Dame! tu dois les savoir, ou personne ne les saura; dis,
pourquoi M. de Bragelonne est-il en Angleterre, et quy fait-il?

-- Ce que fait tout gentilhomme envoy par son roi vers un autre
roi.

-- Soit; mais, srieusement, quoique la politique ne soit pas
notre fort, nous en savons assez pour comprendre que
M. de Bragelonne na point ici de mission srieuse.

-- coute dit Stewart avec une gravit affecte, je veux bien pour
toi trahir un secret dtat. Veux-tu que je te rcite la lettre de
crdit donne par le roi Louis XIV  M. de Bragelonne, et adresse
 Sa Majest le roi Charles II?

-- Oui, sans doute.

-- La voici: Mon frre, je vous envoie un gentilhomme de ma Cour,
fils de quelquun que vous aimez. Traitez-le bien, je vous en
prie, et faites-lui aimer lAngleterre.

-- Il y avait cela?

-- Tout net... ou lquivalent. Je ne rponds pas de la forme,
mais je rponds du fond.

-- Eh bien! quen as-tu dduit, ou plutt quen a dduit le roi?

-- Que Sa Majest franaise avait ses raisons pour loigner
M. de Bragelonne, et le marier... autre part quen France.

-- De sorte quen vertu de cette lettre?...

-- Le roi Charles II a reu de Bragelonne comme tu sais,
splendidement et amicalement; il lui a donn la plus belle chambre
de White-Hall, et, comme tu es la plus prcieuse personne de sa
Cour, attendu que tu as refus son coeur... allons, ne rougis
pas... il a voulu te donner du got pour le Franais et lui faire
ce beau prsent. Voil pourquoi, toi, hritire de trois cent
mille livres, toi, future duchesse, toi, belle et bonne, il ta
mise de toutes les promenades dont M. de Bragelonne faisait
partie. Enfin, ctait un complot, une espce de conspiration.
Vois si tu veux y mettre le feu, je ten livre la mche.

Miss Mary sourit avec une expression charmante qui lui tait
familire, et serrant le bras de sa compagne:

-- Remercie le roi, dit-elle.

-- Oui, oui, mais M. de Buckingham est jaloux. Prends garde!
rpliqua Stewart.

Ces mots taient  peine prononcs, que M. de Buckingham sortait
de lun des pavillons de la terrasse et, sapprochant des deux
femmes avec un sourire:

-- Vous vous trompez, miss Lucy, dit-il, non, je ne suis pas
jaloux, et la preuve, miss Mary, cest que voici l-bas celui qui
devrait tre la cause de ma jalousie, le vicomte de Bragelonne,
qui rve tout seul. Pauvre garon! Permettez donc que je lui
abandonne votre gracieuse compagnie pendant quelques minutes,
attendu que jai besoin de causer pendant ces quelques minutes
avec miss Lucy Stewart.

Alors, sinclinant du ct de Lucy:

-- Me ferez-vous, dit-il, lhonneur de prendre ma main pour aller
saluer le roi, qui nous attend?

Et,  ces mots, Buckingham, toujours riant, prit la main de miss
Lucy Stewart et lemmena.

Reste seule, Mary Graffton, la tte incline sur lpaule avec
cette mollesse gracieuse particulire aux jeunes Anglaises,
demeura un instant immobile, les yeux fixs sur Raoul, mais comme
indcise de ce quelle devait faire. Enfin, aprs que ses joues,
en plissant et en rougissant tour  tour, eurent rvl le combat
qui se passait dans son coeur, elle parut prendre une rsolution
et savana dun pas assez ferme vers le banc o Raoul tait
assis, et rvait comme on lavait bien dit.

Le bruit des pas de miss Mary, si lger quil ft sur la pelouse
verte, rveilla Raoul; il dtourna la tte, aperut la jeune fille
et marcha au-devant de la compagne que son heureux destin lui
amenait.

-- On menvoie  vous, monsieur, dit Mary Graffton; macceptez-
vous?

-- Et  qui dois-je tre reconnaissant dun pareil bonheur,
mademoiselle, demanda Raoul.

--  M. de Buckingham, rpliqua Mary en affectant la gaiet.

--  M. de Buckingham, qui recherche si passionnment votre
prcieuse compagnie! Mademoiselle, dois-je vous croire?

-- En effet, monsieur, vous le voyez, tout conspire  ce que nous
passions la meilleure ou plutt la plus longue part de nos
journes ensemble. Hier, ctait le roi qui mordonnait de vous
faire asseoir prs de moi,  table; aujourdhui, cest
M. de Buckingham qui me prie de venir masseoir prs de vous, sur
ce banc.

-- Et il sest loign pour me laisser la place libre? demanda
Raoul, avec embarras.

-- Regardez l-bas, au dtour de lalle, il va disparatre avec
miss Stewart. A-t-on de ces complaisances-l en France, monsieur
le vicomte?

-- Mademoiselle, je ne pourrais trop dire ce qui se fait en
France, car  peine si je suis Franais. Jai vcu dans plusieurs
pays et presque toujours en soldat; puis jai pass beaucoup de
temps  la campagne; je suis un sauvage.

-- Vous ne vous plaisez point en Angleterre, nest-ce pas?

-- Je ne sais, dit Raoul distraitement et en poussant un soupir.

-- Comment, vous ne savez?...

-- Pardon, fit Raoul en secouant la tte et en rappelant  lui ses
penses. Pardon, je nentendais pas.

-- Oh! dit la jeune femme en soupirant  son tour, comme le duc de
Buckingham a eu tort de menvoyer ici!

-- Tort? dit vivement Raoul. Vous avez raison: ma compagnie est
maussade, et vous vous ennuyez avec moi. M. de Buckingham a eu
tort de vous envoyer ici.

-- Cest justement, rpliqua la jeune femme avec sa voix srieuse
et vibrante, cest justement parce que je ne mennuie pas avec
vous que M. de Buckingham a eu tort de menvoyer prs de vous.

Raoul rougit  son tour.

-- Mais, reprit-il, comment M. de Buckingham vous envoie-t-il prs
de moi, et comment y venez-vous vous-mme? M. de Buckingham vous
aime, et vous laimez...

-- Non, rpondit gravement Mary, non! M. de Buckingham ne maime
point, puisquil aime Mme la duchesse dOrlans; et, quant  moi,
je nai aucun amour pour le duc.

Raoul regarda la jeune femme avec tonnement.

-- tes-vous lami de M. de Buckingham, vicomte? demanda-t-elle.

-- M. le duc me fait lhonneur de mappeler son ami, depuis que
nous nous sommes vus en France.

-- Vous tes de simples connaissances, alors?

-- Non, car M. le duc de Buckingham est lami trs intime dun
gentilhomme que jaime comme un frre.

-- De M. le comte de Guiche.

-- Oui, mademoiselle.

-- Lequel aime Mme la duchesse dOrlans?

-- Oh! que dites-vous l?

-- Et qui en est aim, continua tranquillement la jeune femme.

Raoul baissa la tte; miss Mary Graffton continua en soupirant:

-- Ils sont bien heureux!... Tenez, quittez-moi, monsieur de
Bragelonne, car M. de Buckingham vous a donn une fcheuse
commission en moffrant  vous comme compagne de promenade. Votre
coeur est ailleurs, et  peine si vous me faites laumne de votre
esprit. Avouez, avouez... Ce serait mal  vous, vicomte, de ne pas
avouer.

-- Madame, je lavoue.

Elle le regarda.

Il tait si simple et si beau, son oeil avait tant de limpidit,
de douce franchise et de rsolution, quil ne pouvait venir 
lide dune femme, aussi distingue que ltait miss Mary, que le
jeune homme ft un discourtois ou un niais.

Elle vit seulement quil aimait une autre femme quelle dans toute
la sincrit de son coeur.

-- Oui, je comprends, dit-elle; vous tes amoureux en France.

Raoul sinclina.

-- Le duc connat-il cet amour?

-- Nul ne le sait, rpondit Raoul.

-- Et pourquoi me le dites-vous,  moi?

-- Mademoiselle...

-- Allons, parlez.

-- Je ne puis.

-- Cest donc  moi daller au-devant de lexplication; vous ne
voulez rien me dire,  moi, parce que vous tes convaincu
maintenant que je naime point le duc, parce que vous voyez que je
vous eusse aim peut-tre, parce que vous tes un gentilhomme
plein de coeur et de dlicatesse, et quau lieu de prendre, ne
ft-ce que pour vous distraire un moment, une main que lon
approchait de la vtre, quau lieu de sourire  ma bouche qui vous
souriait, vous avez prfr, vous qui tes jeune, me dire,  moi
qui suis belle: Jaime en France! Eh bien! merci monsieur de
Bragelonne, vous tes un noble gentilhomme, et je vous en aime
davantage... damiti.  prsent, ne parlons plus de moi, parlons
de vous. Oubliez que miss Graffton vous a parl delle; dites-moi
pourquoi vous tes triste, pourquoi vous ltes davantage encore
depuis quelques jours?

Raoul fut mu jusquau fond du coeur  laccent doux et triste de
cette voix; il ne put trouver un mot de rponse; la jeune fille
vint encore  son secours.

-- Plaignez-moi, dit-elle. Ma mre tait Franaise. Je puis donc
dire que je suis Franaise par le sang et lme. Mais sur cette
ardeur planent sans cesse le brouillard et la tristesse de
lAngleterre. Parfois je rve dor et de magnifiques flicits;
mais soudain la brume arrive et stend sur mon rve quelle
teint. Cette fois encore, il en a t ainsi. Pardon, assez l-
dessus; donnez-moi votre main et contez vos chagrins  une amie.

-- Vous tes Franaise, avez vous dit, Franaise dme et de sang!

-- Oui, non seulement, je le rpte, ma mre tait Franaise; mais
encore, comme mon pre, ami du roi Charles Ier, stait exil en
France, et pendant le procs du prince, et pendant la vie du
Protecteur, jai t leve  Paris;  la restauration du roi
Charles II, mon pre est revenu en Angleterre pour y mourir
presque aussitt, pauvre pre! Alors, le roi Charles ma faite
duchesse et a complt mon douaire.

-- Avez-vous encore quelque parent en France? demanda Raoul avec
un profond intrt.

-- Jai une soeur, mon ane de sept ou huit ans, marie en France
et dj veuve; elle sappelle Mme de Bellire.

Raoul fit un mouvement.

-- Vous la connaissez?

-- Jai entendu prononcer son nom.

-- Elle aime aussi, et ses dernires lettres mannoncent quelle
est heureuse, donc elle est aime. Moi, je vous le disais,
monsieur de Bragelonne, jai la moiti de son me, mais je nai
point la moiti de son bonheur. Mais parlons de vous. Qui aimez-
vous en France?

-- Une jeune fille douce et blanche comme un lis.

-- Mais, si elle vous aime, pourquoi tes-vous triste?

-- On ma dit quelle ne maimait plus.

-- Vous ne le croyez pas, jespre?

-- Celui qui mcrit na point sign sa lettre.

-- Une dnonciation anonyme! Oh! cest quelque trahison, dit miss
Graffton.

-- Tenez, dit Raoul en montrant  la jeune fille un billet quil
avait lu cent fois.

Mary Graffton prit le billet et lut:

Vicomte, disait cette lettre, vous avez bien raison de vous
divertir l-bas avec les belles dames du roi Charles II; car,  la
Cour du roi Louis XIV, on vous assige dans le chteau de vos
amours. Restez donc  jamais  Londres, pauvre vicomte, ou revenez
vite  Paris.

-- Pas de signature? dit Miss Mary.

-- Non.

-- Donc, ny croyez pas.

-- Oui; mais voici une seconde lettre.

-- De qui?

-- De M. de Guiche.

-- Oh! cest autre chose! Et cette lettre vous dit?...

-- Lisez.

Mon ami, je suis bless, malade. Revenez, Raoul; revenez!

De Guiche.

-- Et quallez-vous faire? demanda la jeune fille avec un
serrement de coeur.

-- Mon intention, en recevant cette lettre, a t de prendre 
linstant mme cong du roi.

-- Et vous la retes?...

-- Avant-hier.

-- Elle est date de Fontainebleau.

-- Cest trange, nest-ce pas? la Cour est  Paris. Enfin, je
fusse parti. Mais, quand je parlai au roi de mon dpart, il se mit
 rire et me dit: Monsieur lambassadeur, do vient que vous
partez? Est-ce que votre matre vous rappelle? Je rougis, je fus
dcontenanc car, en effet, le roi ma envoy ici, et je nai
point reu dordre de retour.

Mary frona un sourcil pensif.

-- Et vous restez? demanda-t-elle.

-- Il le faut, mademoiselle.

-- Et celle que vous aimez?...

-- Eh bien?...

-- Vous crit-elle?

-- Jamais.

-- Jamais! Oh! elle ne vous aime donc pas?

-- Au moins, elle ne ma point crit depuis mon dpart.

-- Vous crivait-elle, auparavant?

-- Quelquefois... Oh! jespre quelle aura eu un empchement.

-- Voici le duc: silence.

En effet, Buckingham reparaissait au bout de lalle seul et
souriant; il vint lentement et tendit la main aux deux causeurs.

-- Vous tes-vous entendus? dit-il.

-- Sur quoi? demanda Mary Graffton.

-- Sur ce qui peut vous rendre heureuse, chre Mary, et rendre
Raoul moins malheureux?

-- Je ne vous comprends point, milord, dit Raoul.

-- Voil mon sentiment, miss Mary. Voulez-vous que je vous le dise
devant Monsieur?

Et il souriait.

-- Si vous voulez dire, rpondit la jeune fille avec fiert, que
jtais dispose  aimer M. de Bragelonne, cest inutile, car je
le lui ai dit.

Buckingham rflchit, et sans se dcontenancer, comme elle sy
attendait:

-- Cest, dit-il, parce que je vous connais un dlicat esprit et
surtout une me loyale, que je vous laissais avec
M. de Bragelonne, dont le coeur malade peut se gurir entre les
mains dun mdecin comme vous.

-- Mais, milord, avant de me parler du coeur de M. de Bragelonne,
vous me parliez du vtre. Voulez-vous donc que je gurisse deux
coeurs  la fois?

-- Il est vrai, miss Mary; mais vous me rendrez cette justice, que
jai bientt cess une poursuite inutile, reconnaissant que ma
blessure,  moi, tait incurable.

Mary se recueillit un instant.

-- Milord, dit-elle, M. de Bragelonne est heureux. Il aime, on
laime. Il na donc pas besoin dun mdecin tel que moi.

-- M. de Bragelonne, dit Buckingham, est  la veille de faire une
grave maladie, et il a besoin, plus que jamais, que lon soigne
son coeur.

-- Expliquez-vous, milord? demanda vivement Raoul.

-- Non, peu  peu je mexpliquerais; mais, si vous le dsirez, je
puis dire  miss Mary ce que vous ne pouvez entendre.

-- Milord, vous me mettez  la torture: milord, vous savez quelque
chose.

-- Je sais que miss Mary Graffton est le plus charmant objet quun
coeur malade puisse rencontrer sur son chemin.

-- Milord, je vous ai dj dit que le vicomte de Bragelonne aimait
ailleurs, fit la jeune fille.

-- Il a tort.

-- Vous le savez donc, monsieur le duc? vous savez donc que jai
tort?

-- Oui.

-- Mais qui aime-t-il donc? scria la jeune fille.

-- Il aime une femme indigne de lui, dit tranquillement
Buckingham, avec ce flegme quun Anglais seul puise dans sa tte
et dans son coeur.

Miss Mary Graffton fit un cri qui, non moins que les paroles
prononces par Buckingham, appela sur les joues de Bragelonne la
pleur du saisissement et le frissonnement de la terreur.

-- Duc, scria-t-il, vous venez de prononcer de telles paroles
que, sans tarder dune seconde, jen vais chercher lexplication 
Paris.

-- Vous resterez ici, dit Buckingham.

-- Moi?

-- Oui, vous.

-- Et comment cela?

-- Parce que vous navez pas le droit de partir, et quon ne
quitte pas le service dun roi pour celui dune femme, ft-elle
digne dtre aime comme lest Mary Graffton.

-- Alors instruisez-moi.

-- Je le veux bien. Mais resterez-vous?

-- Oui, si vous me parlez franchement.

Ils en taient l, et sans doute Buckingham allait dire, non pas
tout ce qui tait, mais tout ce quil savait, lorsquun valet de
pied du roi parut  lextrmit de la terrasse et savana vers le
cabinet o tait le roi avec miss Lucy Stewart.

Cet homme prcdait un courrier poudreux qui paraissait avoir mis
pied  terre il y avait quelques instants  peine.

-- Le courrier de France! le courrier de Madame! scria Raoul
reconnaissant la livre de la duchesse.

Lhomme et le courrier firent prvenir le roi tandis que le duc et
miss Graffton changeaient un regard dintelligence.

-- Voulez-vous donc que je pleure?

-- Non, mais je voudrais vous voir un peu plus mlancolique.

-- Merci Dieu! ma belle, je lai t assez longtemps: quatorze ans
dexil, de pauvret, de misre; il me semblait que ctait une
dette paye; et puis la mlancolie enlaidit.

-- Non pas, voyez plutt le jeune Franais.

-- Oh! le vicomte de Bragelonne, vous aussi! Dieu me damne! elles
en deviendront toutes folles les unes aprs les autres;
dailleurs, lui, il a raison dtre mlancolique.

-- Et pourquoi cela?

-- Ah bien! il faut que je vous livre les secrets dtat.

-- Il le faut si je le veux, puisque vous avez dit que vous tiez
prt  faire tout ce que je voudrais.

-- Eh bien! il sennuie dans ce pays, l! tes-vous contente?

-- Il sennuie?

-- Oui, preuve quil est un niais.

-- Comment, un niais?

-- Sans doute. Comprenez-vous cela? Je lui permets daimer miss
Mary Graffton, et il sennuie!

-- Bon! il parat que, si vous ntiez pas aim de miss Lucy
Stewart, vous vous consoleriez, vous, en aimant miss Mary
Graffton?

-- Je ne dis pas cela: dabord, vous savez bien que Mary Graffton
ne maime pas; or, on ne se console dun amour perdu que par un
amour trouv. Mais, encore une fois, ce nest pas de moi quil est
question, cest de ce jeune homme. Ne dirait-on pas que celle
quil laisse derrire lui est une Hlne, une Hlne avant Pris,
bien entendu.

-- Mais il laisse donc quelquun, ce gentilhomme?

-- Cest--dire quon le laisse.


Chapitre CLXXVII -- Le courrier de Madame


Charles II tait en train de prouver ou dessayer de prouver 
miss Stewart quil ne soccupait que delle; en consquence, il
lui promettait un amour pareil  celui que son aeul Henri IV
avait eu pour Gabrielle.

Malheureusement pour Charles II, il tait tomb sur un mauvais
jour, sur un jour o miss Stewart stait mis en tte de le rendre
jaloux.

Aussi,  cette promesse, au lieu de sattendrir comme lesprait
Charles II, se mit-elle  clater de rire.

-- Oh! Sire, Sire, scria-t-elle tout en riant, si javais le
malheur de vous demander une preuve de cet amour, combien serait-
il facile de voir que vous mentez.

-- coutez, lui dit Charles, vous connaissez mes cartons de
Raphal; vous savez si jy tiens; le monde me les envie, vous
savez encore cela: mon pre les fit acheter par Van Dyck. Voulez-
vous que je les fasse porter aujourdhui mme chez vous?

-- Oh! non, rpondit la jeune fille; gardez-vous-en bien, Sire, je
suis trop  ltroit pour loger de pareils htes.

-- Alors je vous donnerai Hampton-Court pour mettre les cartons.

-- Soyez moins gnreux, Sire, et aimez plus longtemps, voil tout
ce que je vous demande.

-- Je vous aimerai toujours; nest-ce pas assez?

-- Vous riez, Sire.

-- Pauvre garon! Au fait, tant pis!

-- Comment, tant pis!

-- Oui, pourquoi sen va-t-il?

-- Croyez-vous que ce soit de son gr quil sen aille?

-- Il est donc forc?

-- Par ordre, ma chre Stewart, il a quitt Paris par ordre.

-- Et par quel ordre?

-- Devinez.

-- Du roi?

-- Juste.

-- Ah! vous mouvrez les yeux.

-- Nen dites rien, au moins.

-- Vous savez bien que, pour la discrtion, je vaux un homme.
Ainsi le roi le renvoie?

-- Oui.

-- Et, pendant son absence, il lui prend sa matresse.

-- Oui, et, comprenez-vous, le pauvre enfant, au lieu de remercier
le roi, il se lamente!

-- Remercier le roi de ce quil lui enlve sa matresse? Ah !
mais ce nest pas galant le moins du monde, pour les femmes en
gnral et pour les matresses en particulier, ce que vous dites
l, Sire.

-- Mais comprenez donc, parbleu! Si celle que le roi lui enlve
tait une miss Graffton ou une miss Stewart, je serais de son
avis, et je ne le trouverais mme pas assez dsespr; mais cest
une petite fille maigre et boiteuse... Au diable soit de la
fidlit! comme on dit en France. Refuser celle qui est riche pour
celle qui est pauvre, celle qui laime pour celle qui le trompe,
a-t-on jamais vu cela?

-- Croyez-vous que Mary ait srieusement envie de plaire au
vicomte, Sire?

-- Oui, je le crois.

-- Eh bien! le vicomte shabituera  lAngleterre. Mary a bonne
tte, et, quand elle veut, elle veut bien.

-- Ma chre miss Stewart, prenez garde, si le vicomte sacclimate
 notre pays: il ny a pas longtemps, avant-hier encore, il mest
venu demander la permission de le quitter.

-- Et vous la lui avez refuse?

-- Je le crois bien! le roi mon frre a trop  coeur quil soit
absent, et, quant  moi, jy mets de lamour-propre: il ne sera
pas dit que jaurai tendu  ce _youngman_ le plus noble et le plus
doux appt de lAngleterre...

-- Vous tes galant, Sire, dit miss Stewart avec une charmante
moue.

-- Je ne compte pas miss Stewart, dit le roi, celle-l est un
appt royal, et, puisque je my suis pris, un autre, jespre, ne
sy prendra point; je dis donc, enfin, que je naurai pas fait
inutilement les doux yeux  ce jeune homme; il restera chez nous,
il se mariera chez nous, ou, Dieu me damne!...

-- Et jespre bien quune fois mari, au lieu den vouloir 
Votre Majest, il lui en sera reconnaissant; car tout le monde
sempresse  lui plaire, jusqu M. de Buckingham qui, chose
incroyable, sefface devant lui.

-- Et jusqu miss Stewart, qui lappelle un charmant cavalier.

-- coutez, Sire, vous mavez assez vant miss Graffton, passez-
moi  mon tour un peu de Bragelonne. Mais,  propos, Sire, vous
tes depuis quelque temps dune bont qui me surprend; vous songez
aux absents, vous pardonnez les offenses, vous tes presque
parfait. Do vient?...

Charles II se mit  rire.

-- Cest parce que vous vous laissez aimer, dit-il.

-- Oh! il doit y avoir une autre raison.

-- Dame! joblige mon frre Louis XIV.

-- Donnez-men une autre encore.

-- Eh bien! le vrai motif, cest que Buckingham ma recommand ce
jeune homme, et ma dit: Sire, je commence par renoncer, en
faveur du vicomte de Bragelonne,  miss Graffton; faites comme
moi.

-- Oh! cest un digne gentilhomme, en vrit, que le duc.

-- Allons, bien; chauffez-vous maintenant la tte pour
Buckingham. Il parat que vous voulez me faire damner aujourdhui.

En ce moment, on gratta  la porte.

-- Qui se permet de nous dranger? scria Charles avec
impatience.

-- En vrit, Sire, dit Stewart, voil un _qui se permet_ de la
plus suprme fatuit, et, pour vous en punir...

Elle alla elle-mme ouvrir la porte.

-- Ah! cest un messager de France, dit miss Stewart.

-- Un messager de France! scria Charles; de ma soeur peut-tre?

-- Oui, Sire, dit lhuissier, et messager extraordinaire.

-- Entrez, entrez, dit Charles.

Le courrier entra.

-- Vous avez une lettre de Mme la duchesse dOrlans? demanda le
roi.

-- Oui, Sire, rpondit le courrier, et tellement presse, que jai
mis vingt-six heures seulement pour lapporter  Votre Majest, et
encore ai-je perdu trois quarts dheure  Calais.

-- On reconnatra ce zle, dit le roi.

Et il ouvrit la lettre.

Puis, se prenant  rire aux clats:

-- En vrit, scria-t-il, je ny comprends plus rien.

Et il relut la lettre une seconde fois.

Miss Stewart affectait un maintien plein de rserve, et contenait
son ardente curiosit.

-- Francis, dit le roi  son valet, que lon fasse rafrachir et
coucher ce brave garon, et que, demain, en se rveillant, il
trouve  son chevet un petit sac de cinquante louis.

-- Sire!

-- Va, mon ami, va! Ma soeur avait bien raison de te recommander
la diligence; cest press.

Et il se remit  rire plus fort que jamais.

Le messager, le valet de chambre et miss Stewart elle-mme ne
savaient quelle contenance garder.

-- Ah! fit le roi en se renversant sur son fauteuil, et quand je
pense que tu as crev... combien de chevaux?

-- Deux.

-- Deux chevaux pour apporter cette nouvelle! Cest bien; va, mon
ami, va.

Le courrier sortit avec le valet de chambre.

Charles II alla  la fentre quil ouvrit, et, se penchant au-
dehors:

-- Duc! cria-t-il, duc de Buckingham, mon cher Buckingham, venez!

Le duc se hta daccourir; mais, arriv au seuil de la porte, et
apercevant miss Stewart, il hsita  entrer.

-- Viens donc, et ferme la porte, duc.

Le duc obit, et, voyant le roi de si joyeuse humeur, sapprocha
en souriant.

-- Eh bien! mon cher duc, o en es-tu avec ton Franais?

-- Mais jen suis, de son ct, au plus pur dsespoir, Sire.

-- Et pourquoi?

-- Parce que cette adorable miss Graffton veut lpouser, et quil
ne veut pas.

-- Mais ce Franais nest donc quun botien! scria miss
Stewart; quil dise _oui_, ou quil dise _non_, et que cela
finisse.

-- Mais, dit gravement Buckingham, vous savez, ou vous devez
savoir, madame, que M. de Bragelonne aime ailleurs.

-- Alors, dit le roi venant au secours de miss Stewart, rien de
plus simple; quil dise non.

-- Oh! cest que je lui ai prouv quil avait tort de ne pas dire
oui!

-- Tu lui as donc avou que sa La Vallire le trompait?

-- Ma foi! oui, tout net.

-- Et qua-t-il fait?

-- Il a fait un bond comme pour franchir le dtroit.

-- Enfin, dit miss Stewart, il a fait quelque chose: cest ma foi!
bien heureux.

-- Mais, continua Buckingham, je lai arrt: je lai mis aux
prises avec miss Mary, et jespre bien que, maintenant, il ne
partira point, comme il en avait manifest lintention.

-- Il manifestait lintention de partir? scria le roi.

-- Un instant, jai dout quaucune puissance humaine ft capable
de larrter; mais les yeux de miss Mary sont braqus sur lui: il
restera.

-- Eh bien! voil ce qui te trompe, Buckingham, dit le roi en
clatant de rire; ce malheureux est prdestin.

-- Prdestin  quoi?

--  tre tromp, ce qui nest rien; mais  le voir, ce qui est
beaucoup.

--  distance, et avec laide de miss Graffton, le coup sera par.

-- Eh bien! pas du tout; il ny aura ni distance, ni aide de miss
Graffton. Bragelonne partira pour Paris dans une heure.

Buckingham tressaillit, miss Stewart ouvrit de grands yeux.

-- Mais, Sire, Votre Majest sait bien que cest impossible, dit
le duc.

-- Cest--dire, mon cher Buckingham, quil est impossible,
maintenant, que le contraire arrive.

-- Sire, figurez-vous que ce jeune homme est un lion.

-- Je le veux bien, Villiers.

-- Et que sa colre est terrible.

-- Je ne dis pas non, cher ami.

-- Sil voit son malheur de prs, tant pis pour lauteur de son
malheur.

-- Soit; mais que veux-tu que jy fasse?

-- Ft-ce le roi, scria Buckingham, je ne rpondrais pas de lui!

-- Oh! le roi a des mousquetaires pour le garder, dit Charles
tranquillement; je sais cela, moi, qui ai fait antichambre chez
lui  Blois. Il a M. dArtagnan. Peste! voil un gardien! Je
maccommoderais, vois-tu de vingt colres comme celles de ton
Bragelonne, si javais quatre gardiens comme M. dArtagnan.

-- Oh! mais que Votre Majest, qui est si bonne, rflchisse, dit
Buckingham.

-- Tiens, dit Charles II en prsentant la lettre au duc, lis, et
rponds toi mme.  ma place, que ferais-tu?

Buckingham prit lentement la lettre de Madame, et lut ces mots en
tremblant dmotion:

Pour vous, pour moi, pour lhonneur et le salut de tous, renvoyez
immdiatement en France M. de Bragelonne.

Votre soeur dvoue,

Henriette.

-- Quen dis-tu, Villiers?

-- Ma foi! Sire, je nen dis rien, rpondit le duc stupfait.

-- Est-ce toi, voyons, dit le roi avec affectation, qui me
conseillerais de ne pas obir  ma soeur quand elle me parle avec
cette insistance?

-- Oh! non, non, Sire, et cependant...

-- Tu nas pas lu le _post-scriptum, _Villiers; il est sous le
pli, et mavait chapp dabord  moi-mme: lis.

Le duc leva, en effet, un pli qui cachait cette ligne.

Mille souvenirs  ceux qui maiment.

Le front plissant du duc sabaissa vers la terre; la feuille
trembla dans ses doigts, comme si le papier se ft chang en un
plomb pais.

Le roi attendit un instant, et, voyant que Buckingham restait
muet:

-- Quil suive donc sa destine, comme nous la ntre, continua le
roi; chacun souffre sa passion en ce monde: jai eu la mienne,
jai eu celle des miens, jai port double croix. Au diable les
soucis, maintenant! Va, Villiers, va me qurir ce gentilhomme.

Le duc ouvrit la porte treillisse du cabinet, et, montrant au roi
Raoul et Mary qui marchaient  ct lun de lautre:

-- Oh! Sire, dit-il, quelle cruaut pour cette pauvre miss
Graffton!

-- Allons, allons, appelle, dit Charles II en fronant ses
sourcils noirs; tout le monde est donc sentimental ici? Bon: voil
miss Stewart qui sessuie les yeux,  prsent. Maudit Franais,
va!

Le duc appela Raoul, et, allant prendre la main de miss Graffton,
il lamena devant le cabinet du roi.

-- Monsieur de Bragelonne, dit Charles II, ne me demandiez-vous
pas, avant-hier, la permission de retourner  Paris?

-- Oui, Sire, rpondit Raoul, que ce dbut tourdit tout dabord.

-- Eh bien! mon cher vicomte, javais refus, je crois?

-- Oui, Sire.

-- Et vous men avez voulu?

-- Non, Sire; car Votre Majest refusait, certainement, pour
dexcellents motifs; Votre Majest est trop sage et trop bonne
pour ne pas bien faire tout ce quelle fait.

-- Je vous allguai, je crois, cette raison, que le roi de France
ne vous avait pas rappel?

-- Oui, Sire, vous mavez, en effet, rpondu cela.

-- Eh bien! jai rflchi, monsieur de Bragelonne; si le roi, en
effet, ne vous a pas fix le retour, il ma recommand de vous
rendre agrable le sjour de lAngleterre; or, puisque vous me
demandiez  partir, cest que le sjour de lAngleterre ne vous
tait pas agrable?

-- Je nai pas dit cela, Sire.

-- Non; mais votre demande signifiait au moins, dit le roi, quun
autre sjour vous serait plus agrable que celui-ci.

En ce moment, Raoul se tourna vers la porte contre le chambranle
de laquelle miss Graffton tait appuye ple et dfaite.

Son autre bras tait pos sur le bras de Buckingham.

-- Vous ne rpondez pas, poursuivit Charles; le proverbe franais
est positif: Qui ne dit mot consent. Eh bien! monsieur de
Bragelonne, je me vois en mesure de vous satisfaire; vous pouvez,
quand vous voudrez, partir pour la France, je vous y autorise.

-- Sire!... scria Raoul.

-- Oh! murmura Mary en treignant le bras de Buckingham.

-- Vous pouvez tre ce soir  Douvres, continua le roi; la mare
monte  deux heures du matin.

Raoul, stupfait, balbutia quelques mots qui tenaient le milieu
entre le remerciement et lexcuse.

-- Je vous dis donc adieu, monsieur de Bragelonne, et vous
souhaite toutes sortes de prosprits, dit le roi en se levant;
vous me ferez le plaisir de garder, en souvenir de moi, ce
diamant, que je destinais  une corbeille de noces.

Miss Graffton semblait prs de dfaillir.

Raoul reut le diamant; en le recevant, il sentait ses genoux
trembler.

Il adressa quelques compliments au roi, quelques compliments 
miss Stewart, et chercha Buckingham pour lui dire adieu.

Le roi profita de ce moment pour disparatre.

Raoul trouva le duc occup  relever le courage de miss Graffton.

-- Dites-lui de rester, mademoiselle, je vous en supplie,
murmurait Buckingham.

-- Je lui dis de partir, rpondit miss Graffton en se ranimant; je
ne suis pas de ces femmes qui ont plus dorgueil que de coeur; si
on laime en France, quil retourne en France, et quil me
bnisse, moi qui lui aurai conseill daller trouver son bonheur.
Si, au contraire, on ne laime plus, quil revienne, je laimerai
encore, et son infortune ne laura point amoindri  mes yeux. Il y
a dans les armes de ma maison ce que Dieu a grav dans mon coeur:
_Habenti parum, egenti cuncta. _Aux riches peu, aux pauvres
tout.

-- Je doute, ami, dit Buckingham, que vous trouviez l-bas
lquivalent de ce que vous laissez ici.

-- Je crois ou du moins jespre, dit Raoul dun air sombre, que
ce que jaime est digne de moi; mais, sil est vrai que jai un
indigne amour, comme vous avez essay de me le faire entendre,
monsieur le duc, je larracherai de mon coeur, duss-je arracher
mon coeur avec lamour.

Mary Graffton leva les yeux sur lui avec une expression
dindfinissable piti.

Raoul sourit tristement.

-- Mademoiselle, dit-il, le diamant que le roi me donne tait
destin  vous, laissez-moi vous loffrir; si je me marie en
France, vous me le renverrez; si je ne me marie pas, gardez-le.

Et, saluant, il sloigna.

Que veut-il dire? pensa Buckingham, tandis que Raoul serrait
respectueusement la main glace de miss Mary.

Miss Mary comprit le regard que Buckingham fixait sur elle.

-- Si ctait une bague de fianailles, dit-elle, je ne
laccepterais point.

-- Vous lui offrez cependant de revenir  vous.

-- Oh! duc, scria la jeune fille avec des sanglots, une femme
comme moi nest jamais prise pour consolation par un homme comme
lui.

-- Alors, vous pensez quil ne reviendra pas.

-- Jamais, dit miss Graffton dune voix trangle.

-- Eh bien! je vous dis, moi, quil trouvera l-bas son bonheur
dtruit, sa fiance perdue... son honneur mme entam... Que lui
restera-t-il donc qui vaille votre amour? oh! dites, Mary, vous
qui vous connaissez vous mme!

Miss Graffton posa sa blanche main sur le bras de Buckingham, et,
tandis que Raoul fuyait dans lalle des tilleuls avec une
rapidit vertigineuse, elle chanta dune voix mourante ces vers de
_Romo et Juliette_:

_Il faut partir et vivre, _
_Ou rester et mourir._

Lorsquelle acheva le dernier mot, Raoul avait disparu. Miss
Graffton rentra chez elle, plus ple et plus silencieuse quune
ombre.

Buckingham profita du courrier qui tait venu apporter la lettre
au roi pour crire  Madame et au comte de Guiche.

Le roi avait parl juste.  deux heures du matin, la mare tait
haute, et Raoul sembarquait pour la France.


Chapitre CLXXVIII -- Saint-Aignan suit le conseil de Malicorne


Le roi surveillait ce portrait de La Vallire avec un soin qui
venait autant du dsir de la voir ressemblante que du dessein de
faire durer ce portrait longtemps.

Il fallait le voir suivant le pinceau, attendre lachvement dun
plan ou le rsultat dune teinte, et conseiller au peintre
diverses modifications auxquelles celui-ci consentait avec une
flicit respectueuse.

Puis, quand le peintre, suivant le conseil de Malicorne, avait un
peu tard, quand Saint-Aignan avait une petite absence, il fallait
voir, et personne ne les voyait, ces silences pleins dexpression,
qui unissaient dans un soupir deux mes fort disposes  se
comprendre et fort dsireuses du calme et de la mditation.

Alors les minutes scoulaient comme par magie. Le roi se
rapprochait de sa matresse et venait la brler du feu de son
regard, du contact de son haleine.

Un bruit se faisait-il entendre dans lantichambre, le peintre
arrivait-il, Saint-Aignan revenait-il en sexcusant, le roi se
mettait  parler, La Vallire  lui rpondre prcipitamment, et
leurs yeux disaient  Saint-Aignan que, pendant son absence, ils
avaient vcu un sicle.

En un mot, Malicorne, ce philosophe sans le vouloir, avait su
donner au roi lapptit dans labondance et le dsir dans la
certitude de la possession.

Ce que La Vallire redoutait narriva pas.

Nul ne devina que, dans la journe, elle sortait deux ou trois
heures de chez elle. Elle feignait une sant irrgulire. Ceux qui
se prsentaient chez elle frappaient avant dentrer. Malicorne,
lhomme des inventions ingnieuses, avait imagin un mcanisme
acoustique par lequel La Vallire, dans lappartement de Saint-
Aignan, tait prvenue des visites que lon venait faire dans la
chambre quelle habitait ordinairement.

Ainsi donc, sans sortir, sans avoir de confidentes elle rentrait
chez elle, droutant par une apparition tardive peut-tre, mais
qui combattait victorieusement nanmoins tous les soupons des
sceptiques les plus acharns.

Malicorne avait demand  Saint-Aignan des nouvelles du lendemain.
Saint-Aignan avait t forc davouer que ce quart dheure de
libert donnait au roi une humeur des plus joyeuses.

-- Il faudra doubler la dose, rpliqua Malicorne, mais
insensiblement; attendez quon le dsire.

On le dsira si bien, quun soir, le quatrime jour, au moment o
le peintre pliait bagage sans que Saint-Aignan ft rentr, Saint-
Aignan entra et vit sur le visage de La Vallire une ombre de
contrarit quelle navait pu dissimuler. Le roi fut moins
secret, il tmoigna son dpit par un mouvement dpaules trs
significatif. La Vallire rougit, alors.

Bon! scria Saint-Aignan dans sa pense, M. Malicorne sera
enchant ce soir.

En effet, Malicorne fut enchant le soir.

-- Il est bien vident, dit-il au comte, que Mlle de La Vallire
esprait que vous tarderiez au moins de dix minutes.

-- Et le roi une demi-heure, cher monsieur Malicorne.

-- Vous seriez un mauvais serviteur du roi, rpliqua celui-ci, si
vous refusiez cette demi-heure de satisfaction  Sa Majest.

-- Mais le peintre? objecta Saint-Aignan.

-- Je men charge, dit Malicorne; seulement, laissez-moi prendre
conseil des visages et des circonstances; ce sont mes oprations
de magie,  moi, et, quand les sorciers prennent avec lastrolabe
la hauteur du soleil, de la lune et de leurs constellations, moi,
je me contente de regarder si les yeux sont cercls de noir, ou si
la bouche dcrit larc convexe ou larc concave.

-- Observez donc!

-- Nayez pas peur.

Et le rus Malicorne eut tout le loisir dobserver.

Car, le soir mme, le roi alla chez Madame avec les reines, et fit
une si grosse mine, poussa de si rudes soupirs, regarda La
Vallire avec des yeux si fort mourants, que Malicorne dit 
Montalais, le soir:

--  demain!

Et il alla trouver le peintre dans sa maison de la rue des
Jardins-Saint-Paul, pour le prier de remettre la sance  deux
jours.

Saint-Aignan ntait pas chez lui, quand La Vallire, dj
familiarise avec ltage infrieur, leva le parquet et descendit.

Le roi, comme dhabitude, lattendait sur lescalier, et tenait un
bouquet  la main; en la voyant, il la prit dans ses bras.

La Vallire, tout mue, regarda autour delle, et, ne voyant que
le roi, ne se plaignit pas. Ils sassirent.

Louis, couch prs des coussins sur lesquels elle reposait, et la
tte incline sur les genoux de sa matresse, plac l comme dans
un asile do lon ne pouvait le bannir, la regardait, et, comme
si le moment ft venu o rien ne pouvait plus sinterposer entre
ces deux mes, elle, de son ct, se mit  le dvorer du regard.

Alors, de ses yeux si doux, si purs, se dgageait une flamme
toujours jaillissante dont les rayons allaient chercher le coeur
de son royal amant pour le rchauffer dabord et le dvorer
ensuite.

Embras par le contact des genoux tremblants, frmissant de
bonheur lorsque la main de Louise descendait sur ses cheveux, le
roi sengourdissait dans cette flicit, et sattendait toujours 
voir entrer le peintre ou de Saint Aignan.

Dans cette prvision douloureuse, il sefforait parfois de fuir
la sduction qui sinfiltrait dans ses veines, il appelait le
sommeil du coeur et des sens, il repoussait la ralit toute
prte, pour courir aprs lombre.

Mais la porte ne souvrit ni pour de Saint-Aignan, ni pour le
peintre; mais les tapisseries ne frissonnrent mme point. Un
silence de mystre et de volupt engourdit jusquaux oiseaux dans
leur cage dore.

Le roi, vaincu, retourna sa tte et colla sa bouche brlante dans
les deux mains runies de La Vallire; elle perdit la raison, et
serra sur les lvres de son amant ses deux mains convulsives.

Louis se roula chancelant  genoux, et, comme La Vallire navait
pas drang sa tte, le front du roi se trouva au niveau des
lvres de la jeune femme, qui, dans son extase, effleura dun
furtif et mourant baiser les cheveux parfums qui lui caressaient
les joues.

Le roi la saisit dans ses bras, et, sans quelle rsistt, ils
changrent ce premier baiser, ce baiser ardent qui change lamour
en un dlire.

Ni le peintre ni de Saint-Aignan ne rentrrent ce jour-l.

Une sorte divresse pesante et douce, qui rafrachit les sens et
laisse circuler comme un lent poison le sommeil dans les veines,
ce sommeil impalpable, languissant comme la vie heureuse, tomba,
pareille  un nuage, entre la vie passe et la vie  venir des
deux amants.

Au sein de ce sommeil plein de rves, un bruit continu  ltage
suprieur inquita dabord La Vallire, mais sans la rveiller
tout  fait.

Cependant, comme ce bruit continuait, comme il se faisait
comprendre, comme il rappelait la ralit  la jeune femme ivre de
lillusion, elle se releva tout effare, belle de son dsordre, en
disant:

-- Quelquun mattend l-haut. Louis! Louis, nentendez-vous pas?

-- Eh! ntes-vous pas celle que jattends? dit le roi avec
tendresse. Que les autres dsormais vous attendent.

Mais elle, secouant doucement la tte:

-- Bonheur cach!... dit-elle avec deux grosses larmes, pouvoir
cach... Mon orgueil doit se taire comme mon coeur.

Le bruit recommena.

-- Jentends la voix de Montalais, dit-elle.

Et elle monta prcipitamment lescalier.

Le roi montait avec elle, ne pouvant se dcider  la quitter et
couvrant de baisers sa main et le bas de sa robe.

-- Oui, oui, rpta La Vallire, la moiti du corps dj pass 
travers la trappe, oui, la voix de Montalais qui appelle; il faut
quil soit arriv quelque chose dimportant.

-- Allez donc, cher amour, dit le roi, et revenez vite.

-- Oh! pas aujourdhui. Adieu! adieu!

Et elle sabaissa encore une fois pour embrasser son amant, puis
elle schappa.

Montalais attendait en effet, tout agite, toute ple.

-- Vite, vite, dit-elle, il monte.

-- Qui cela? qui est-ce qui monte?

-- Lui! Je lavais bien prvu.

-- Mais qui donc, lui? tu me fais mourir!

-- Raoul, murmura Montalais.

-- Moi, oui, moi, dit une voix joyeuse dans les derniers degrs du
grand escalier.

La Vallire poussa un cri terrible et se renversa en arrire.

-- Me voici, me voici, chre Louise, dit Raoul en accourant. Oh!
je savais bien, moi, que vous maimiez toujours.

La Vallire fit un geste deffroi, un autre geste de maldiction;
elle seffora de parler et ne put articuler quune seule parole:

-- Non, non! dit-elle.

Et elle tomba dans les bras de Montalais en murmurant:

-- Ne mapprochez pas!

Montalais fit signe  Raoul, qui, ptrifi sur le seuil, ne
chercha pas mme  faire un pas de plus dans la chambre.

Puis jetant les yeux du ct du paravent:

-- Oh! dit-elle, limprudente! la trappe nest pas mme ferme!

Et elle savana vers langle de la chambre pour refermer dabord
le paravent, et puis, derrire le paravent, la trappe.

Mais de cette trappe slana le roi, qui avait entendu le cri de
La Vallire et qui venait  son secours.

Il sagenouilla devant elle en accablant de questions Montalais
qui commenait  perdre la tte.

Mais, au moment o le roi tombait  genoux, on entendit un cri de
douleur sur le carr et le bruit dun pas dans le corridor. Le roi
voulut courir pour voir qui avait pouss ce cri, pour reconnatre
qui faisait ce bruit de pas.

Montalais chercha  le retenir, mais ce fut vainement.

Le roi, quittant La Vallire, alla vers la porte; mais Raoul tait
dj loin, de sorte que le roi ne vit quune espce dombre
tournant langle du corridor.


Chapitre CLXXIX -- Deux vieux amis


Tandis que chacun pensait  ses affaires  la Cour, un homme se
rendait mystrieusement derrire la place de Grve, dans une
maison qui nous est dj connue pour lavoir vue assige, un jour
dmeute, par dArtagnan.

Cette maison avait sa principale entre par la place Baudoyer.

Assez grande, entoure de jardins, ceinte dans la rue Saint-Jean
par des boutiques de taillandiers qui la garantissaient des
regards curieux, elle tait renferme dans ce triple rempart de
pierres, de bruit et de verdure, comme une momie parfume dans sa
triple bote.

Lhomme dont nous parlons marchait dun pas assur, bien quil ne
ft pas de la premire jeunesse.  voir son manteau couleur de
muraille et sa longue pe, qui relevait ce manteau, nul net pu
reconnatre le chercheur daventurer; et si lon et bien consult
ce croc de moustaches relev, cette peau fine et lisse qui
apparaissait sous le sombrero, comment ne pas croire que les
aventures dussent tre galantes?

En effet,  peine le cavalier fut-il entr dans la maison que huit
heures sonnrent  Saint-Gervais.

Et, dix minutes aprs, une dame, suivie dun laquais arm, vint
frapper  la mme porte, quune vieille suivante lui ouvrit
aussitt.

Cette dame leva son voile en entrant. Ce ntait plus une beaut,
mais ctait encore une femme; elle ntait plus jeune; mais elle
tait encore alerte et dune belle prestance. Elle dissimulait,
sous une toilette riche et de bon got, un ge que Ninon de
Lenclos seule affronta en souriant.

 peine fut-elle dans le vestibule, que le cavalier, dont nous
navons fait quesquisser les traits, vint  elle en lui tendant
la main.

-- Chre duchesse, dit-il. Bonjour.

-- Bonjour, mon cher Aramis, rpliqua la duchesse.

Il la conduisit  un salon lgamment meubl, dont les fentres
hautes sempourpraient des derniers feux du jour tamiss par les
cimes noires de quelques sapins.

Tous deux sassirent cte  cte.

Ils neurent ni lun ni lautre la pense de demander de la
lumire, et sensevelirent ainsi dans lombre comme ils eussent
voulu sensevelir mutuellement dans loubli.

-- Chevalier, dit la duchesse, vous ne mavez plus donn signe
dexistence depuis notre entrevue de Fontainebleau, et javoue que
votre prsence, le jour de la mort du franciscain, javoue que
votre initiation  certains secrets, mont donn le plus vif
tonnement que jaie eu de ma vie.

-- Je puis vous expliquer ma prsence, je puis vous expliquer mon
initiation, dit Aramis.

-- Mais, avant tout, rpliqua vivement la duchesse, parlons un peu
de nous. Voil longtemps que nous sommes de bons amis.

-- Oui, madame, et, sil plat  Dieu, nous le serons, sinon
longtemps, du moins toujours.

-- Cela est certain, chevalier, et ma visite en est un tmoignage.

-- Nous navons plus  prsent, madame la duchesse, les mmes
intrts quautrefois, dit Aramis en souriant sans crainte dans
cette pnombre, car on ny pouvait deviner que son sourire ft
moins agrable et moins frais quautrefois.

-- Aujourdhui, chevalier, nous avons dautres intrts. Chaque
ge apporte les siens, et comme nous nous comprenons aujourdhui,
en causant, aussi bien que nous le faisions autrefois sans parler,
causons; voulez-vous?

-- Duchesse,  vos ordres. Ah! pardon, comment avez-vous donc
retrouv mon adresse? Et pourquoi?

-- Pourquoi? Je vous lai dit. La curiosit. Je voulais savoir ce
que vous tes  ce franciscain, avec lequel javais affaire, et
qui est mort si trangement. Vous savez qu notre entrevue 
Fontainebleau, dans ce cimetire, au pied de cette tombe,
rcemment ferme, nous fmes mus lun et lautre au point de ne
nous rien confier lun  lautre.

-- Oui, madame.

-- Eh bien! je ne vous eus pas plutt quitt, que je me repentis.
Jai toujours t avide de minstruire, vous savez que
Mme de Longueville est un peu comme moi, nest-ce pas?

-- Je ne sais, dit Aramis discrtement.

-- Je me rappelai donc, continua la duchesse, que nous navions
rien dit dans ce cimetire, ni vous de ce que vous tiez  ce
franciscain dont vous avez surveill linhumation, ni moi de ce
que je lui tais. Aussi, tout cela ma paru indigne de deux bons
amis comme nous, et jai cherch loccasion de me rapprocher de
vous pour vous donner la preuve que je vous suis acquise, et que
Marie Michon, la pauvre morte, a laiss sur terre une ombre pleine
de mmoire.

Aramis sinclina sur la main de la duchesse et y dposa un galant
baiser.

-- Vous avez d avoir quelque peine  me retrouver, dit-il.

-- Oui, fit-elle, contrarie dtre ramene  ce que voulait
savoir Aramis; mais je vous savais ami de M. Fouquet, jai cherch
prs de M. Fouquet.

-- Ami? oh! scria le chevalier, vous dites trop, madame. Un
pauvre prtre favoris par ce gnreux protecteur, un coeur plein
de reconnaissance et de fidlit, voil tout ce que je suis 
M. Fouquet.

-- Il vous a fait vque?

-- Oui, duchesse.

-- Mais, beau mousquetaire, cest votre retraite.

Comme  toi lintrigue politique, pensa Aramis.

-- Or, ajouta-t-il, vous vous enqutes auprs de M. Fouquet?

-- Facilement. Vous aviez t  Fontainebleau avec lui, vous aviez
fait un petit voyage  votre diocse, qui est Belle-le-en-Mer, je
crois?

-- Non pas, non pas, madame, dit Aramis. Mon diocse est Vannes.

-- Cest ce que je voulais dire. Je croyais seulement que Belle-
le-en-Mer...

-- Est une maison  M. Fouquet, voil tout.

-- Ah! cest quon mavait dit que Belle-le-en-Mer tait
fortifie or, je vous sais homme de guerre, mon ami.

-- Jai tout dsappris depuis que je suis dglise, dit Aramis
piqu.

-- Il suffit... Jai donc su que vous tiez revenu de Vannes, et
jai envoy chez un ami, M. le comte de La Fre.

-- Ah! fit Aramis.

-- Celui-l est discret: il ma fait rpondre quil ignorait votre
adresse.

Toujours Athos, pensa lvque: ce qui est bon est toujours bon.

-- Alors... vous savez que je ne puis me montrer ici, et que la
reine mre a toujours contre moi quelque chose.

-- Mais oui, et je men tonne.

-- Oh! cela tient  toutes sortes de raisons. Mais passons... Je
suis force de me cacher; jai donc, par bonheur, rencontr
M. dArtagnan, un de vos anciens amis, nest-ce pas?

-- Un de mes amis prsents, duchesse.

Il ma renseigne, lui; il ma envoye  M. de Baisemeaux, le
gouverneur de la Bastille.

Aramis frissonna, et ses yeux dgagrent dans lombre une flamme
quil ne put cacher  sa clairvoyante amie.

-- M. de Baisemeaux! dit-il; et pourquoi dArtagnan vous envoya-t-
il  M. de Baisemeaux?

-- Ah! je ne sais.

-- Que veut dire ceci? dit lvque en rsumant ses forces
intellectuelles pour soutenir dignement le combat.

-- M. de Baisemeaux tait votre oblig, ma dit dArtagnan.

-- Cest vrai.

-- Et lon sait toujours ladresse dun crancier comme celle dun
dbiteur.

-- Cest encore vrai. Alors, Baisemeaux vous a indiqu?

-- Saint-Mand, o je vous ai fait tenir une lettre.

-- Que voici, et qui mest prcieuse, dit Aramis, puisque je lui
dois le plaisir de vous voir.

La duchesse, satisfaite davoir ainsi effleur sans malheur toutes
les difficults de cette exposition dlicate, respira.

Aramis ne respira pas.

-- Nous en tions, dit-il,  votre visite  Baisemeaux?

-- Non, dit-elle en riant, plus loin.

-- Alors, cest  votre rancune contre la reine mre?

-- Plus loin encore, reprit-elle, plus loin; nous en sommes aux
rapports... Cest simple, reprit la duchesse en prenant son parti.
Vous savez que je vis avec M. de Laicques?

-- Oui, madame.

-- Un quasi-poux?

-- On le dit.

--  Bruxelles?

-- Oui.

-- Vous savez que mes enfants mont ruine et dpouille?

-- Ah! quelle misre, duchesse!

-- Cest affreux! il a fallu que je mingniasse  vivre, et
surtout  ne point vgter.

-- Cela se conoit.

-- Javais des haines  exploiter, des amitis  servir; je
navais plus de crdit, plus de protecteurs.

-- Vous qui avez protg tant de gens, dit suavement Aramis.

-- Cest toujours comme cela, chevalier. Je vis, en ce temps, le
roi dEspagne.

-- Ah!

-- Qui venait de nommer un gnral des jsuites, comme cest
lusage.

-- Ah! cest lusage?

-- Vous lignoriez?

-- Pardon, jtais distrait.

-- En effet, vous devez savoir cela, vous qui tiez en si bonne
intimit avec le franciscain.

-- Avec le gnral des jsuites, vous voulez dire?

-- Prcisment... Donc je vis le roi dEspagne. Il me voulait du
bien et ne pouvait men faire. Il me recommanda cependant, dans
les Flandres, moi et Laicques, et me fit donner une pension sur
les fonds de lordre.

-- Des jsuites?

-- Oui. Le gnral, je veux dire le franciscain, me fut envoy.

-- Trs bien.

-- Et comme, pour rgulariser la situation, daprs les statuts de
lordre, je devais tre cense rendre des services... Vous savez
que cest la rgle?

-- Je lignorais.

Mme de Chevreuse sarrta pour regarder Aramis; mais il faisait
nuit sombre.

-- Eh bien! cest la rgle, reprit-elle. Je devais donc paratre
avoir une utilit quelconque. Je proposai de voyager pour lordre,
et lon me rangea parmi les affilis voyageurs. Vous comprenez que
ctait une apparence et une formalit.

--  merveille.

-- Ainsi touchai-je ma pension, qui tait fort convenable.

-- Mon Dieu! duchesse, ce que vous me dites l est un coup de
poignard pour moi. Vous, oblige de recevoir une pension des
jsuites!

-- Non, chevalier, de lEspagne.

-- Ah! sauf le cas de conscience, duchesse, vous mavouerez que
cest bien la mme chose.

-- Non, non, pas du tout.

-- Mais enfin, de cette belle fortune, il reste bien...

-- Il me reste Dampierre. Voil tout.

-- Cest encore trs beau.

-- Oui, mais Dampierre grev, Dampierre hypothqu, Dampierre un
peu ruin comme la propritaire.

-- Et la reine mre voit tout cela dun oeil sec? dit Aramis avec
un curieux regard qui ne rencontra que tnbres.

-- Oui, elle a tout oubli.

-- Vous avez, ce me semble, duchesse, essay de rentrer en grce?

-- Oui; mais, par une singularit qui na pas de nom, voil-t-il
pas que le petit roi hrite de lantipathie que son cher pre
avait pour ma personne. Ah! me direz-vous, je suis bien une de ces
femmes que lon hait, je ne suis plus de celles que lon aime.

-- Chre duchesse, arrivons vite, je vous prie,  ce qui vous
amne, car je crois que nous pouvons nous tre utiles lun 
lautre.

-- Je lai pens. Je venais donc  Fontainebleau dans un double
but. Dabord, jy tais mande par ce franciscain que vous
connaissez...  propos, comment le connaissez-vous? car je vous ai
racont mon histoire, et vous ne mavez pas cont la vtre.

-- Je le connus dune faon bien naturelle, duchesse. Jai tudi
la thologie avec lui  Parme; nous tions devenus amis, et tantt
les affaires, tantt les voyages, tantt la guerre nous avaient
spars.

-- Vous saviez bien quil ft gnral des jsuites?

-- Je men doutais.

-- Mais, enfin, par quel hasard trange veniez-vous, vous aussi, 
cette htellerie o se runissaient les affilis voyageurs?

-- Oh! dit Aramis dune voix calme, cest un pur hasard. Moi,
jallais  Fontainebleau chez M. Fouquet pour avoir une audience
du roi; moi, je passais; moi, jtais inconnu; je vis par le
chemin ce pauvre moribond et je le reconnus. Vous savez le reste,
il expira dans mes bras.

-- Oui, mais en vous laissant dans le ciel et sur la terre une si
grande puissance, que vous donntes en son nom des ordres
souverains.

-- Il me chargea effectivement de quelques commissions.

-- Et pour moi?

-- Je vous lai dit. Une somme de douze mille livres  payer. Je
crois vous avoir donn la signature ncessaire pour toucher. Ne
touchtes-vous pas?

-- Si fait, si fait. Oh! mon cher prlat, vous donnez ces ordres,
ma-t-on dit, avec un tel mystre et une si auguste majest, que
lon vous crut gnralement le successeur du cher dfunt.

Aramis rougit dimpatience. La duchesse continua:

-- Je men suis informe, dit-elle, prs du roi dEspagne, et il
claircit mes doutes sur ce point. Tout gnral des jsuites est,
 sa nomination, et doit tre Espagnol daprs les statuts de
lordre. Vous ntes pas Espagnol et vous navez pas t nomm par
le roi dEspagne.

Aramis ne rpliqua rien que ces mots:

-- Vous voyez bien, duchesse, que vous tiez dans lerreur,
puisque le roi dEspagne vous a dit cela.

-- Oui, cher Aramis; mais il y a autre chose que jai pens, moi.

-- Quoi donc?

-- Vous savez que je pense un peu  tout.

-- Oh! oui, duchesse.

-- Vous savez lespagnol?

-- Tout Franais qui a fait sa Fronde sait lespagnol.

-- Vous avez vcu dans les Flandres?

-- Trois ans.

-- Vous avez pass  Madrid?

-- Quinze mois.

-- Vous tes donc en mesure dtre naturalis Espagnol quand vous
le voudrez.

-- Vous croyez? fit Aramis avec une bonhomie qui trompa la
duchesse.

-- Sans doute... Deux ans de sjour et la connaissance de la
langue sont des rgles indispensables. Vous avez trois ans et
demi... quinze mois de trop.

-- O voulez-vous en venir, chre dame?

--  ceci: je suis bien avec le roi dEspagne.

Je ny suis pas mal, pensa Aramis.

-- Voulez-vous, continua la duchesse, que je demande pour vous, au
roi, la succession du franciscain?

-- Oh! duchesse!

-- Vous lavez peut-tre? dit-elle.

-- Non, sur ma parole!

-- Eh bien! je puis vous rendre ce service.

-- Pourquoi ne lavez-vous pas rendu  M. de Laicques, duchesse?
Cest un homme plein de talent et que vous aimez.

-- Oui, certes; mais cela ne sest pas trouv. Enfin, rpondez,
Laicques ou pas Laicques, voulez-vous?

-- Duchesse, non, merci!

Il est nomm, pensa-t-elle.

-- Si vous me refusez ainsi, reprit Mme de Chevreuse, ce nest pas
menhardir  vous demander pour moi.

-- Oh! demandez, demandez.

-- Demander!... Je ne le puis, si vous navez pas le pouvoir de
maccorder.

-- Si peu que je puisse, demandez toujours.

-- Jai besoin dune somme dargent pour faire rparer Dampierre.

-- Ah! rpliqua Aramis froidement, de largent?... Voyons,
duchesse, combien serait-ce?

-- Oh! une somme ronde.

-- Tant pis! Vous savez que je ne suis pas riche?

-- Vous, non; mais lordre. Si vous eussiez t gnral...

-- Vous savez que je ne suis pas gnral.

-- Alors, vous avez un ami qui, lui, doit tre riche: M. Fouquet.

-- M. Fouquet? madame, il est plus qu moiti ruin.

-- On le disait, et je ne voulais pas le croire.

-- Pourquoi, duchesse?

-- Parce que jai du cardinal Mazarin quelques lettres, cest--
dire Laicques les a, qui tablissent des comptes tranges.

-- Quels comptes?

-- Cest  propos de rentes vendues, demprunts faits, je ne me
souviens plus bien. Toujours est-il que le sous intendant, daprs
des lettres signes Mazarin, aurait puis une trentaine de
millions dans les coffres de ltat. Le cas est grave.

Aramis enfona ses ongles dans sa main.

-- Quoi! dit-il, vous avez des lettres semblables et vous nen
avez pas fait part  M. Fouquet?

-- Ah! rpliqua la duchesse, ces sortes de choses sont des
rserves que lon garde. Le jour du besoin venu, on les tire de
larmoire.

-- Et le jour du besoin est venu? dit Aramis.

-- Oui, mon cher.

-- Et vous allez montrer ces lettres  M. Fouquet?

-- Jaime mieux vous en parler  vous.

-- Il faut que vous ayez bien besoin dargent, pauvre amie, pour
penser  ces sortes de choses, vous qui teniez en si pitre estime
la prose de M. de Mazarin.

-- Jai, en effet, besoin dargent.

-- Et puis, continua Aramis dun ton froid, vous avez d vous
faire peine  vous-mme en recourant  cette ressource. Elle est
cruelle.

-- Oh! si jeusse voulu faire le mal et non le bien dit
Mme de Chevreuse, au lieu de demander au gnral de lordre ou 
M. Fouquet les cinq cent mille livres dont jai besoin...

-- Cinq cent mille livres!

-- Pas davantage. Trouvez-vous que ce soit beaucoup? Il faut cela,
au moins, pour rparer Dampierre.

-- Oui, madame.

-- Je dis donc quau lieu de demander cette somme, jeusse t
trouver mon ancienne amie, la reine mre; les lettres de son
poux, le _signor_ Mazarini, meussent servi dintroduction, et je
lui eusse demand cette bagatelle en lui disant: Madame, je veux
avoir lhonneur de recevoir Votre Majest  Dampierre; permettez-
moi de mettre Dampierre en tat.

Aramis ne rpliqua pas un mot.

-- Eh bien! dit-elle,  quoi songez-vous?

-- Je fais des additions, dit Aramis.

-- Et M. Fouquet fait des soustractions. Moi, jessaie de
multiplier. Les beaux calculateurs que nous sommes! comme nous
pourrions nous entendre!

-- Voulez-vous me permettre de rflchir? dit Aramis.

-- Non... Pour une semblable ouverture, entre gens comme nous,
cest oui ou non quil faut rpondre, et cela tout de suite.

Cest un pige, pensa lvque; il est impossible quune pareille
femme soit coute dAnne dAutriche.

-- Eh bien? fit la duchesse.

-- Eh bien! madame, je serais fort surpris si M. Fouquet pouvait
disposer de cinq cent mille livres  cette heure.

-- Il nen faut donc plus parler, dit la duchesse, et Dampierre se
restaurera comme il pourra.

-- Oh! vous ntes pas, je suppose, embarrasse  ce point?

-- Non, je ne suis jamais embarrasse.

-- Et la reine fera certainement pour vous, continua lvque, ce
que le surintendant ne peut faire.

-- Oh! mais oui... Dites-moi, vous ne voulez pas, par exemple, que
je parle moi-mme  M. Fouquet de ces lettres?

-- Vous ferez,  cet gard, duchesse, tout ce quil vous plaira;
mais M. Fouquet se sent ou ne se sent pas coupable; sil lest, je
le sais assez fier pour ne pas lavouer; sil ne lest pas, il
soffensera fort de cette menace.

-- Vous raisonnez toujours comme un ange.

Et la duchesse se leva.

-- Ainsi, vous allez dnoncer M. Fouquet  la reine? dit Aramis.

-- Dnoncer?... Oh! le vilain mot. Je ne dnoncerai pas, mon cher
ami; vous savez trop bien la politique pour ignorer comment ces
choses-l sexcutent; je prendrai parti contre M. Fouquet, voil
tout.

-- Cest juste.

-- Et, dans une guerre de parti, une arme est une arme.

-- Sans doute.

-- Une fois bien remise avec la reine mre, je puis tre
dangereuse.

-- Cest votre droit, duchesse.

-- Jen userai, mon cher ami.

-- Vous nignorez pas que M. Fouquet est au mieux avec le roi
dEspagne, duchesse?

-- Oh! je le suppose.

-- M. Fouquet, si vous faites une guerre de parti comme vous
dites, vous en fera une autre.

-- Ah! que voulez-vous!

-- Ce sera son droit aussi, nest-ce pas?

-- Certes.

-- Et, comme il est bien avec lEspagne, il se fera une arme de
cette amiti.

-- Vous voulez dire quil sera bien avec le gnral de lordre des
jsuites, mon cher Aramis.

-- Cela peut arriver, duchesse.

-- Et qualors on me supprimera la pension que je touche par l.

-- Jen ai bien peur.

-- On se consolera. Eh! mon cher, aprs Richelieu, aprs la
Fronde, aprs lexil, quy a-t-il  redouter pour
Mme de Chevreuse?

-- La pension, vous le savez, est de quarante-huit mille livres.

-- Hlas! je le sais bien.

-- De plus, quand on fait la guerre de parti, on frappe, vous ne
lignorez pas, sur les amis de lennemi.

-- Ah! vous voulez dire quon tombera sur ce pauvre Laicques?

-- Cest presque invitable, duchesse.

-- Oh! il ne touche que douze mille livres de pension.

-- Oui; mais le roi dEspagne a du crdit; consult par
M. Fouquet, il peut faire enfermer M. Laicques dans quelque
forteresse.

-- Je nai pas grand-peur de cela, mon bon ami, parce que, grce 
une rconciliation avec Anne dAutriche, jobtiendrai que la
France demande la libert de Laicques.

-- Cest vrai. Alors, vous aurez autre chose  redouter.

-- Quoi donc? fit la duchesse en jouant la surprise et leffroi.

-- Vous saurez et vous savez quune fois affili  lordre, on
nen sort pas sans difficults. Les secrets quon a pu pntrer
sont malsains, ils portent avec eux des germes de malheur pour
quiconque les rvle.

La duchesse rflchit un moment.

-- Voil qui est plus srieux, dit-elle; jy aviserai.

Et, malgr lobscurit profonde, Aramis sentit un regard brlant
comme un fer rouge schapper des yeux de son amie pour venir
plonger dans son coeur.

-- Rcapitulons, dit Aramis, qui se tint alors sur ses gardes et
glissa sa main sous son pourpoint, o il avait un stylet cach.

-- Cest cela, rcapitulons: les bons comptes font les bons amis.

-- La suppression de votre pension...

-- Quarante-huit mille livres, et celle de Laicques douze, font
soixante mille livres; voil ce que vous voulez dire, nest-ce
pas?

-- Prcisment, et je cherche le contrepoids que vous trouvez 
cela?

-- Cinq cent mille livres que jaurai chez la reine.

-- Ou que vous naurez pas.

-- Je sais le moyen de les avoir, dit tourdiment la duchesse.

Ces mots firent dresser loreille au chevalier.  partir de cette
faute de ladversaire, son esprit fut tellement en garde, que lui
profita toujours, et quelle, par consquent, perdit lavantage.

-- Jadmets que vous ayez cet argent, reprit-il, vous perdrez le
double, ayant cent mille francs de pension  toucher au lieu de
soixante mille, et cela pendant dix ans.

-- Non, car je ne souffrirai cette diminution de revenu que
pendant la dure du ministre de M. Fouquet; or, cette dure, je
lvalue  deux mois.

-- Ah! fit Aramis.

-- Je suis franche, comme vous voyez.

-- Je vous remercie, duchesse, mais vous auriez tort de supposer
quaprs la disgrce de M. Fouquet, lordre recommencerait  vous
payer votre pension.

-- Je sais le moyen de faire financer lordre, comme je sais le
moyen de faire contribuer la reine mre.

-- Alors, duchesse, nous sommes tous forcs de baisser pavillon
devant vous;  vous la victoire!  vous le triomphe! Soyez
clmente, je vous en prie. Sonnez, clairons!

-- Comment est-il possible, reprit la duchesse, sans prendre garde
 lironie, que vous reculiez devant cinq cent mille malheureuses
livres, quand il sagit de vous pargner, je veux dire  votre
ami, pardon,  votre protecteur, un dsagrment comme celui que
cause une guerre de parti?

-- Duchesse, voici pourquoi: cest quaprs les cinq cent mille
livres, M. de Laicques demandera sa part, qui sera aussi de cinq
cent mille livres, nest-ce pas? cest quaprs la part de
M. de Laicques et la vtre viendront la part de vos enfants, celle
de vos pauvres, de tout le monde, et que des lettres, si
compromettantes quelles soient, ne valent pas trois  quatre
millions. Vrai Dieu! duchesse, les ferrets de la reine de France
valaient mieux que ces chiffons signs Mazarin, et pourtant ils
nont pas cot le quart de ce que vous demandez pour vous.

-- Ah! cest vrai, cest vrai; mais le marchand prise sa
marchandise ce quil veut. Cest  lacheteur dacqurir ou de
refuser.

-- Tenez, duchesse, voulez-vous que je vous dise pourquoi je
nachterai pas vos lettres?

-- Dites.

-- Vos lettres de Mazarin sont fausses.

-- Allons donc!

-- Sans doute; car il serait pour le moins trange que, brouille
avec la reine par M. Mazarin, vous eussiez entretenu avec ce
dernier un commerce intime; cela sentirait la passion,
lespionnage, la... ma foi! je ne veux pas dire le mot.

-- Dites toujours.

-- La complaisance.

-- Tout cela est vrai; mais, ce qui ne lest pas moins, cest ce
quil y a dans la lettre.

-- Je vous jure, duchesse, que vous ne pourrez pas vous en servir
auprs de la reine.

-- Oh! que si fait, je puis me servir de tout auprs de la reine.

Bon! pensa Aramis. Chante donc, pie-griche! siffle donc,
vipre!

Mais la duchesse en avait assez dit; elle fit deux pas vers la
porte.

Aramis lui gardait une disgrce... limprcation que fait entendre
le vaincu derrire le char du triomphateur.

Il sonna.

Des lumires parurent dans le salon.

Alors lvque se trouva dans un cercle de lumires qui
resplendissaient sur le visage dfait de la duchesse.

Aramis attacha un long et ironique regard sur ses joues plies et
dessches, sur ces yeux dont ltincelle schappait de deux
paupires nues, sur cette bouche dont les lvres enfermaient avec
soin des dents noircies et rares.

Il affecta, lui, de poser gracieusement sa jambe pure et nerveuse,
sa tte lumineuse et fire, il sourit pour laisser entrevoir ses
dents, qui,  la lumire, avaient encore une sorte dclat. La
coquette vieillie comprit le galant railleur; elle tait justement
place devant une grande glace o toute sa dcrpitude, si
soigneusement dissimule, apparut manifeste par le contraste.

Alors, sans mme saluer Aramis, qui sinclinait souple et charmant
comme le mousquetaire dautrefois, elle partit dun pas vacillant
et alourdi par la prcipitation.

Aramis glissa comme un zphyr sur le parquet pour la conduire
jusqu la porte.

Mme de Chevreuse fit un signe  son grand laquais, qui reprit le
mousqueton, et elle quitta cette maison o deux amis si tendres ne
staient pas entendus pour stre trop bien compris.


Chapitre CLXXX -- O l'on voit qu'un march qui ne peut pas se
faire avec l'un peut se faire avec l'autre


Aramis avait devin juste:  peine sortie de la maison de la place
Baudoyer, Mme la duchesse de Chevreuse se fit conduire chez elle.

Elle craignait dtre suivie sans doute, et cherchait  innocenter
ainsi sa promenade; mais,  peine rentre  lhtel,  peine sre
que personne ne la suivrait pour linquiter, elle fit ouvrir la
porte du jardin qui donnait sur une autre rue, et se rendit rue
Croix-des-Petits-Champs, o demeurait M. Colbert.

Nous avons dit que le soir tait venu: cest la nuit quil
faudrait dire, et une nuit paisse. Paris, redevenu calme, cachait
dans son ombre indulgente la noble duchesse conduisant son
intrigue politique, et la simple bourgeoise qui, attarde aprs un
souper en ville, prenait au bras dun amant le plus long chemin
pour regagner le logis conjugal.

Mme de Chevreuse avait trop lhabitude de la politique nocturne
pour ignorer quun ministre ne se cle jamais, ft-ce chez lui,
aux jeunes et belles dames qui craignent la poussire des bureaux,
ou aux vieilles dames trs savantes qui craignent lcho indiscret
des ministres.

Un valet reut la duchesse sous le pristyle, et, disons-le, il la
reut assez mal. Cet homme lui expliqua mme, aprs avoir vu son
visage, que ce ntait pas  une pareille heure et  un pareil ge
que lon venait troubler le dernier travail de M. Colbert.

Mais Mme de Chevreuse, sans se fcher, crivit sur une feuille de
ses tablettes son nom, nom bruyant, qui avait tant de fois tint
dsagrablement aux oreilles de Louis XIII et du grand cardinal.

Elle crivit ce nom avec la grande criture ignorante des hauts
seigneurs de cette poque, plia le papier dune faon qui lui
tait particulire, et le remit au valet sans ajouter un mot, mais
dune mine si imprieuse, que le drle, habitu  flairer son
monde, sentit la princesse, baissa la tte et courut chez
M. Colbert.

Il sans dire que le ministre poussa un petit cri en ouvrant le
papier, et que, ce cri instruisant suffisamment le valet de
lintrt quil fallait prendre  la visite mystrieuse, le valet
revint en courant chercher la duchesse.

Elle monta donc assez lourdement le premier tage de la belle
maison neuve, se remit au palier pour ne pas entrer essouffle, et
parut devant M. Colbert, qui tenait lui-mme les battants de sa
porte.

La duchesse sarrta au seuil pour bien regarder celui avec lequel
elle avait affaire.

Au premier abord, la tte ronde, lourde, paisse, les gros
sourcils, la moue disgracieuse de cette figure crase par une
calotte pareille  celle des prtres, cet ensemble, disons-nous,
promit  la duchesse peu de difficults dans les ngociations,
mais aussi peu dintrt dans le dbat des articles.

Car il ny avait pas dapparence que cette grosse nature ft
sensible aux charmes dune vengeance raffine ou dune ambition
altre.

Mais, lorsque la duchesse vit de plus prs les petits yeux noirs
perants, le pli longitudinal de ce front bomb, svre, la
crispation imperceptible de ces lvres, sur lesquelles on observa
trs vulgairement de la bonhomie, Mme de Chevreuse changea dide
et put se dire: Jai trouv mon homme!

-- Qui me procure lhonneur de votre visite, madame? demanda
lintendant des finances.

-- Le besoin que jai de vous, monsieur, reprit la duchesse, et
celui que vous avez de moi.

-- Heureux, madame, davoir entendu la premire partie de votre
phrase; mais, quant  la seconde...

Mme de Chevreuse sassit sur le fauteuil que Colbert lui avanait.

-- Monsieur Colbert, vous tes intendant des finances?

-- Oui, madame.

-- Et vous aspirez  devenir surintendant?...

-- Madame!

-- Ne niez pas; cela ferait longueur dans notre conversation:
cest inutile.

-- Cependant, madame, si plein de bonne volont, de politesse
mme, que je sois envers une dame de votre mrite, rien ne me fera
confesser que je cherche  supplanter mon suprieur.

-- Je ne vous ai point parl de supplanter, monsieur Colbert. Est-
ce que, par hasard, jaurais prononc ce mot? Je ne crois pas. Le
mot remplacer est moins agressif et plus convenable
grammaticalement, comme disait M. de Voiture. Je prtends donc que
vous aspirez  remplacer M. Fouquet.

-- La fortune de M. Fouquet, madame, est de celles qui rsistent.
M. le surintendant joue, dans ce sicle, le rle du colosse de
Rhodes: les vaisseaux passent au-dessous de lui et ne le
renversent pas.

-- Je me fusse servie prcisment de cette comparaison. Oui,
M. Fouquet joue le rle du colosse de Rhodes; mais je me souviens
davoir ou raconter  M. Conrart... un acadmicien, je crois...
que, le colosse de Rhodes tant tomb, le marchand qui lavait
fait jeter bas... un simple marchand, monsieur Colbert... fit
charger quatre cents chameaux de ses dbris. Un marchand! cest
bien moins fort quun intendant des finances.

-- Madame, je puis vous assurer que je ne renverserai jamais
M. Fouquet.

-- Eh bien! monsieur Colbert, puisque vous vous obstinez  faire
de la sensibilit avec moi, comme si vous ignoriez que je
mappelle Mme de Chevreuse, et que je suis vieille, cest--dire
que vous avez affaire  une femme qui a fait de la politique avec
M. de Richelieu et qui na plus de temps  perdre, comme, dis-je,
vous commettez cette imprudence, je men vais aller trouver des
gens plus intelligents et plus presss de faire fortune.

-- En quoi, madame, en quoi?

-- Vous me donnez une pauvre ide des ngociations daujourdhui,
monsieur. Je vous jure bien que, si, de mon temps, une femme ft
alle trouver M. de Cinq-Mars, qui pourtant ntait pas un grand
esprit, je vous jure que, si elle lui et dit sur le cardinal ce
que je viens de vous dire sur M. Fouquet, M. de Cinq-Mars, 
lheure quil est, et dj mis les fers au feu.

-- Allons, madame, allons, un peu dindulgence.

-- Ainsi, vous voulez bien consentir  remplacer M. Fouquet?

-- Si le roi congdie M. Fouquet, oui, certes.

-- Encore une parole de trop; il est bien vident que, si vous
navez pas encore fait chasser M. Fouquet, cest que vous navez
pas pu le faire. Aussi, je ne serais quune sotte pcore, si,
venant  vous, je ne vous apportais pas ce qui vous manque.

-- Je suis dsol dinsister, madame, dit Colbert aprs un silence
qui avait permis  la duchesse de sonder toute la profondeur de sa
dissimulation; mais je dois vous prvenir que, depuis six ans,
dnonciations sur dnonciations se succdent contre M. Fouquet,
sans que jamais lassiette de M. le surintendant ait t dplace.

-- Il y a temps pour tout, monsieur Colbert; ceux qui ont fait ces
dnonciations ne sappelaient pas Mme de Chevreuse, et ils
navaient pas de preuves quivalentes  six lettres de
M. de Mazarin, tablissant le dlit dont il sagit.

-- Le dlit?

-- Le crime, sil vous plat mieux.

-- Un crime! Commis par M. Fouquet?

-- Rien que cela... Tiens, cest trange, monsieur Colbert; vous
qui avez la figure froide et peu significative, je vous vois tout
illumin.

-- Un crime?

-- Enchante que cela vous fasse quelque effet.

-- Oh! cest que le mot renferme tant de choses, madame!

-- Il renferme un brevet de surintendant des finances pour vous,
et une lettre dexil ou de Bastille pour M. Fouquet.

-- Pardonnez-moi, madame la duchesse, il est presque impossible
que M. Fouquet soit exil: emprisonn, disgraci, cest dj tant!

-- Oh! je sais ce que je dis, repartit froidement
Mme de Chevreuse. Je ne vis pas tellement loigne de Paris, que
je ne sache ce qui sy passe. Le roi naime pas M. Fouquet, et il
perdra volontiers M. Fouquet, si on lui en donne loccasion.

-- Il faut que loccasion soit bonne.

-- Assez bonne. Aussi, cest une occasion que jvalue  cinq cent
mille livres.

-- Comment cela? dit Colbert.

-- Je veux dire, monsieur, que, tenant cette occasion dans mes
mains, je ne la ferai passer dans les vtres que moyennant un
retour de cinq cent mille livres.

-- Trs bien, madame, je comprends. Mais, puisque vous venez de
fixer un prix  la vente, voyons la valeur vendue.

-- Oh! la moindre chose: six lettres, je vous lai dit, de
M. de Mazarin; des autographes qui ne seraient pas trop chers,
assurment, sils tablissaient dune faon irrcusable que
M. Fouquet avait dtourn de grosses sommes pour se les
approprier.

-- Dune faon irrcusable, dit Colbert les yeux brillants de
joie.

-- Irrcusable! Voulez-vous lire les lettres?

-- De tout coeur! La copie, bien entendu?

-- Bien entendu, oui.

Mme la duchesse tira de son sein une petite liasse aplatie par le
corset de velours:

-- Lisez, dit-elle.

Colbert se jeta avidement sur ces papiers et les dvora.

--  merveille! dit-il.

-- Cest assez net, nest-ce pas?

-- Oui, madame, oui. M. de Mazarin aurait remis de largent 
M. Fouquet, lequel aurait gard cet argent, mais quel argent?

-- Ah! voil, quel argent? Si nous traitons ensemble, je joindrai
 ses lettres une septime, qui vous donnera les derniers
renseignements.

Colbert rflchit.

-- Et les originaux des lettres?

-- Question inutile. Cest comme si je vous demandais: Monsieur
Colbert, les sacs dargent que vous me donnerez seront-ils pleins
ou vides?

-- Trs bien, madame.

-- Est-ce conclu?

-- Non pas.

-- Comment?

-- Il y a une chose  laquelle nous navons rflchi ni lun ni
lautre.

-- Dites-la-moi.

-- M. Fouquet ne peut tre perdu en cette occurrence que par un
procs.

-- Oui.

-- Un scandale public.

-- Oui. Eh bien?

-- Eh bien! on ne peut lui faire ni le procs ni le scandale.

-- Parce que?

-- Parce quil est procureur gnral au Parlement, parce que tout,
en France, administration, arme, justice, commerce, se relie
mutuellement par une chane de bon vouloir quon appelle esprit de
corps. Ainsi, madame, jamais le Parlement ne souffrira que son
chef soit tran devant un tribunal. Jamais, sil y est tran
dautorit royale, jamais il ne sera condamn.

-- Ah! ma foi! monsieur Colbert, cela ne me regarde pas.

-- Je le sais, madame, mais cela me regarde, moi, et diminue la
valeur de votre apport.  quoi peut me servir une preuve de crime
sans la possibilit de condamnation?

-- Souponn seulement, M. Fouquet perdra sa charge de
surintendant.

-- Voil grand-chose! scria Colbert, dont les traits sombres
clatrent tout  coup, illumins dune expression de haine et de
vengeance.

-- Ah! ah! monsieur Colbert, dit la duchesse, excusez-moi, je ne
vous savais pas si fort impressionnable. Bien, trs bien! Alors,
puisquil vous faut plus que je nai, ne parlons plus de rien.

-- Si fait, madame, parlons-en toujours. Seulement, vos valeurs
ayant baiss, abaissez vos prtentions.

-- Vous marchandez?

-- Cest une ncessit pour quiconque veut payer loyalement.

-- Combien moffrez-vous?

-- Deux cent mille livres.

La duchesse lui rit au nez; puis, tout  coup:

-- Attendez, dit-elle.

-- Vous consentez?

-- Pas encore, jai une autre combinaison.

-- Dites.

-- Vous me donnez trois cent mille livres.

-- Non pas! non pas!

-- Oh! cest  prendre ou  laisser... Et puis, ce nest pas tout.

-- Encore?... Vous devenez impossible, madame la duchesse.

-- Moins que vous ne le croyez, ce nest plus de largent que je
vous demande.

-- Quoi donc, alors?

-- Un service. Vous savez que jai toujours aim tendrement la
reine.

-- Eh bien?

-- Eh bien! je veux avoir une entrevue avec Sa Majest.

-- Avec la reine?

-- Oui, monsieur Colbert, avec la reine, qui nest plus mon amie,
cest vrai, et depuis longtemps, mais qui peut le devenir encore,
si on en fournit loccasion.

-- Sa Majest ne reoit plus personne, madame. Elle souffre
beaucoup. Vous nignorez pas que les accs de son mal se ritrent
plus frquemment...

-- Voil prcisment pourquoi je dsire avoir une entrevue avec Sa
Majest. Figurez-vous que dans la Flandre, nous avons beaucoup de
ces sortes de maladies.

-- Des cancers? Maladie affreuse, incurable.

-- Ne croyez donc pas cela, monsieur Colbert. Le paysan flamand
est un peu lhomme de la nature; il na pas prcisment une femme,
il a une femelle.

-- Eh bien! madame?

-- Eh bien! monsieur Colbert, tandis quil fume sa pipe, la femme
travaille: elle tire leau du puits, elle charge le mulet ou
lne, elle se charge elle-mme. Se mnageant peu, elle se heurte
 et l, souvent mme elle est battue. Un cancer vient dune
contusion.

-- Cest vrai.

-- Les Flamandes ne meurent pas pour cela. Elles vont, quand elles
souffrent trop,  la recherche du remde. Et les bguines de
Bruges sont dadmirables mdecins pour toutes les maladies. Elles
ont des eaux prcieuses, des topiques, des spcifiques: elles
donnent  la malade un flacon et un cierge, bnficient sur le
clerg et servent Dieu par lexploitation de leurs deux
marchandises. Japporterai donc  la reine leau du bguinage de
Bruges. Sa Majest gurira, et brlera autant de cierges quelle
le jugera convenable. Vous voyez, monsieur Colbert, que,
mempcher daller voir la reine, cest presque un crime de
rgicide.

-- Madame la duchesse, vous tes une femme de trop desprit, vous
me confondez; toutefois, je devine bien que cette grande charit
envers la reine couvre un petit intrt personnel.

-- Est-ce que je me donne la peine de le cacher, monsieur Colbert?
Vous avez dit, je crois, un petit intrt personnel? Apprenez donc
que cest un grand intrt, et je vous le prouverai en me
rsumant. Si vous me faites entrer chez Sa Majest, je me contente
des trois cent mille livres rclames; sinon, je garde mes
lettres,  moins que vous nen donniez, sance tenante, cinq cent
mille livres.

Et, se levant sur cette parole dcisive, la vieille duchesse
laissa M. Colbert dans une dsagrable perplexit.

Marchander encore tait devenu impossible; ne plus marchander,
ctait perdre infiniment trop.

-- Madame, dit-il, je vais avoir le plaisir de vous compter cent
mille cus.

-- Oh! fit la duchesse.

-- Mais comment aurai-je les lettres vritables?

-- De la faon la plus simple, mon cher monsieur Colbert...  qui
vous fiez vous?

Le grave financier se mit  rire silencieusement, de sorte que ses
gros sourcils noirs montaient et descendaient comme deux ailes de
chauve-souris sur la ligne profonde de son front jaune.

--  personne, dit-il.

-- Oh! vous ferez bien une exception en votre faveur, monsieur
Colbert.

-- Comment cela, madame la duchesse?

-- Je veux dire que, si vous preniez la peine de venir avec moi 
lendroit o sont les lettres, elles vous seraient remises  vous-
mme, et vous pourriez les vrifier, les contrler.

-- Il est vrai.

-- Vous vous seriez muni de cent mille cus, parce que je ne me
fie, moi non plus,  personne.

M. lintendant Colbert rougit jusquaux sourcils. Il tait, comme
tous les hommes suprieurs dans lart des chiffres, dune probit
insolente et mathmatique.

-- Jemporterai, dit-il, madame, la somme promise, en deux bons
payables  ma caisse. Cela vous satisfera-t-il?

-- Que ne sont-ils de deux millions, vos bons de caisse, monsieur
lintendant!... Je vais donc avoir lhonneur de vous montrer le
chemin.

-- Permettez que je fasse atteler mes chevaux.

-- Jai un carrosse en bas, monsieur.

Colbert toussa comme un homme irrsolu. Il se figura un moment que
la proposition de la duchesse tait un pige; que peut-tre on
attendait  la porte; que cette dame, dont le secret venait de se
vendre cent mille cus  Colbert, devait avoir propos ce secret 
M. Fouquet pour la mme somme.

Comme il hsitait beaucoup, la duchesse le regarda dans les yeux.

-- Vous aimez mieux votre carrosse? dit-elle.

-- Je lavoue.

-- Vous vous figurez que je vous conduis dans quelque traquenard?

-- Madame la duchesse, vous avez le caractre foltre, et moi,
revtu dun caractre aussi grave, je puis tre compromis par une
plaisanterie.

-- Oui; enfin, vous avez peur? Eh bien! prenez votre carrosse,
autant de laquais que vous voudrez... Seulement, rflchissez-y
bien... ce que nous faisons  nous deux, nous le savons seuls; ce
quun tiers aura vu, nous lapprenons  tout lunivers. Aprs tout
moi, je ny tiens pas: mon carrosse suivra le vtre, et je me
tiens pour satisfaite de monter dans votre carrosse pour aller
chez la reine.

-- Chez la reine?

-- Vous laviez dj oubli? Quoi! une clause de cette importance
pour moi vous avait chapp? Que ctait peu pour vous, mon Dieu!
Si javais su, je vous eusse demand le double.

-- Jai rflchi, madame la duchesse; je ne vous accompagnerai
pas.

-- Vrai!... Pourquoi?

-- Parce que jai en vous une confiance sans bornes.

-- Vous me comblez!... Mais, pour que je touche les cent mille
cus?...

-- Les voici.

Lintendant griffonna quelques mots sur un papier quil remit  la
duchesse.

-- Vous tes paye, dit-il.

-- Le trait est beau, monsieur Colbert, et je vais vous en
rcompenser.

En disant ces mots, elle se mit  rire.

Le rire de Mme de Chevreuse tait un murmure sinistre; tout homme
qui sent la jeunesse, la foi, lamour, la vie battre en son coeur,
prfre des pleurs  ce rire lamentable.

La duchesse ouvrit le haut de son justaucorps et tira de son sein
rougi une petite liasse de papiers nous dun ruban couleur feu.
Les agrafes avaient cd sous la pression brutale de ses mains
nerveuses. La peau, raille par lextraction et le frottement des
papiers, apparaissait sans pudeur aux yeux de lintendant, fort
intrigu de ces prliminaires tranges. La duchesse riait
toujours.

-- Voil, dit-elle, les vritables lettres de M. de Mazarin. Vous
les avez, et, de plus, la duchesse de Chevreuse sest dshabille
devant vous, comme si vous eussiez t... Je ne veux pas vous dire
des noms qui vous donneraient de lorgueil ou de la jalousie.
Maintenant, monsieur Colbert, fit-elle en agrafant et en nouant
avec rapidit le corps de sa robe, votre bonne fortune est finie;
accompagnez-moi chez la reine.

-- Non pas, madame: si vous alliez encourir de nouveau la disgrce
de Sa Majest, et que lon st au Palais-Royal que jai t votre
introducteur, la reine ne me le pardonnerait de sa vie. Non. Jai
des gens dvous au palais, ceux-l vous feront entrer sans me
compromettre.

-- Comme il vous plaira, pourvu que jentre.

-- Comment appelez-vous les dames religieuses de Bruges qui
gurissent les malades?

-- Les bguines.

-- Vous tes une bguine.

-- Soit, mais il faudra bien que je cesse de ltre.

-- Cela vous regarde.

-- Pardon! pardon! je ne veux pas tre expose  ce quon me
refuse lentre.

-- Cela vous regarde encore, madame. Je vais commander au premier
valet de chambre du gentilhomme de service chez Sa Majest de
laisser entrer une bguine apportant un remde efficace pour
soulager les douleurs de Sa Majest. Vous portez ma lettre, vous
vous chargez du remde et des explications. Javoue la bguine, je
nie Mme de Chevreuse.

-- Qu cela ne tienne.

-- Voici la lettre dintroduction, madame.


Chapitre CLXXXI -- La peau de l'ours


Colbert donna cette lettre  la duchesse, lui retira doucement le
sige derrire lequel elle sabritait.

Mme de Chevreuse salua trs lgrement et sortit.

Colbert, qui avait reconnu lcriture de Mazarin et compt les
lettres, sonna son secrtaire et lui enjoignit daller chercher
chez lui M. Vanel, conseiller au Parlement. Le secrtaire rpliqua
que M. le conseiller, fidle  ses habitudes, venait dentrer dans
la maison pour rendre compte  lintendant des principaux dtails
du travail accompli ce jour mme dans la sance du Parlement.

Colbert sapprocha des lampes, relut les lettres du dfunt
cardinal, sourit plusieurs fois en reconnaissant toute la valeur
des pices que venait de lui livrer Mme de Chevreuse, et, en
tayant pour plusieurs minutes sa grosse tte dans ses mains, il
rflchit profondment.

Pendant ces quelques minutes, un homme gros et grand,  la figure
osseuse, aux yeux fixes, au nez crochu, avait fait son entre dans
le cabinet de Colbert avec une assurance modeste, qui dcelait un
caractre  la fois souple et dcid: souple envers le matre qui
pouvait jeter la proie, ferme envers les chiens qui eussent pu lui
disputer cette proie opime.

M. Vanel avait sous le bras un dossier volumineux; il le posa sur
le bureau mme, o les deux coudes de Colbert tayaient sa tte.

-- Bonjour, monsieur Vanel, dit celui-ci en se rveillant de sa
mditation.

-- Bonjour, monseigneur, dit naturellement Vanel.

-- Cest _monsieur_ quil faut dire, rpliqua doucement Colbert.

-- On appelle _monseigneur_ les ministres, dit Vanel avec un sang-
froid imperturbable; vous tes ministre!

-- Pas encore!

-- De fait, je vous appelle monseigneur; dailleurs, vous tes mon
seigneur,  moi, cela me suffit; sil vous dplat que je vous
appelle ainsi devant le monde, laissez-moi vous appeler de ce nom
dans le particulier.

Colbert leva la tte  la hauteur des lampes et lut ou chercha 
lire sur le visage de Vanel pour combien la sincrit entrait dans
cette protestation de dvouement.

Mais le conseiller savait soutenir le poids dun regard, ce regard
ft-il celui de Monseigneur.

Colbert soupira. Il navait rien lu sur le visage de Vanel; Vanel
pouvait tre honnte. Colbert songea que cet infrieur lui tait
suprieur, en cela quil avait une femme infidle.

Au moment o il sapitoyait sur le sort de cet homme Vanel tira
froidement de sa poche un billet parfum, cachet de cire
dEspagne, et le tendit  Monseigneur.

-- Quest cela, Vanel?

-- Une lettre de ma femme, monseigneur.

Colbert toussa. Il prit la lettre, louvrit, la lut et lenferma
dans sa poche, tandis que Vanel feuilletait impassiblement son
volume de procdure.

-- Vanel, dit tout  coup le protecteur  son protg, vous tes
un homme de travail, vous?

-- Oui, monseigneur.

-- Douze heures dtudes ne vous effraient pas?

-- Jen fais quinze par jour.

-- Impossible! Un conseiller ne saurait travailler plus de trois
heures pour le Parlement.

-- Oh! je fais des tats pour un ami que jai aux comptes, et,
comme il me reste du temps, jtudie lhbreu.

-- Vous tes fort considr au Parlement, Vanel?

-- Je crois que oui, monseigneur.

-- Il sagirait de ne pas croupir sur le sige de conseiller.

-- Que faire pour cela?

-- Acheter une charge.

-- Laquelle?

-- Quelque chose de grand. Les petites ambitions sont les plus
malaises  satisfaire.

-- Les petites bourses, monseigneur, sont les plus difficiles 
remplir.

-- Et puis, quelle charge voyez-vous? fit Colbert.

-- Je nen vois pas, cest vrai.

-- Il y en a bien une, mais il faut tre le roi pour lacheter
sans se gner; or, le roi ne se donnera pas, je crois, la
fantaisie dacheter une charge de procureur gnral.

En entendant ces mots, Vanel attacha sur Colbert son regard humble
et terne  la fois.

Colbert se demanda sil avait t devin, ou seulement rencontr
par la pense de cet homme.

-- Que me parlez-vous, monseigneur, dit Vanel, de la charge de
procureur gnral au Parlement? Je nen sache pas dautre que
celle de M. Fouquet.

-- Prcisment, mon cher conseiller.

-- Vous ntes pas dgot, monseigneur; mais, avant que la
marchandise soit achete, ne faut-il pas quelle soit vendue?

-- Je crois, monsieur Vanel, que cette charge-l sera sous peu 
vendre...

--  vendre!... la charge de procureur de M. Fouquet?

-- On le dit.

-- La charge qui le fait inviolable,  vendre? Oh! oh!

Et Vanel se mit  rire.

-- En auriez-vous peur, de cette charge? dit gravement Colbert.

-- Peur! non pas...

-- Ni envie?

-- Monseigneur se moque de moi! rpliqua Vanel; comment un
conseiller du Parlement naurait-il pas envie de devenir procureur
gnral?

-- Alors, monsieur Vanel... puisque je vous dis que la charge se
prsente  vendre.

-- Monseigneur le dit.

-- Le bruit en court.

-- Je rpte que cest impossible; jamais un homme ne jette le
bouclier derrire lequel il abrite son honneur, sa fortune et sa
vie.

-- Parfois il est des fous qui se croient au-dessus de toutes les
mauvaises chances, monsieur Vanel.

-- Oui, monseigneur; mais ces fous-l ne font pas leurs folies au
profit des pauvres Vanels quil y a dans le monde.

-- Pourquoi pas?

-- Parce que ces Vanels sont pauvres.

-- Il est vrai que la charge de M. Fouquet peut coter gros. Quy
mettriez vous, monsieur Vanel?

-- Tout ce que je possde, monseigneur.

-- Ce qui veut dire?

-- Trois  quatre cent mille livres.

-- Et la charge vaut?

-- Un million et demi, au plus bas. Je sais des gens qui en ont
offert un million sept cent mille livres sans dcider M. Fouquet.
Or, si par hasard il arrivait que M. Fouquet voult vendre, ce que
je ne crois pas, malgr ce quon men a dit...

-- Ah! lon vous en a dit quelque chose! Qui cela?

-- M. de Gourville... M. Plisson. Oh! en lair.

-- Eh bien! si M. Fouquet voulait vendre?...

-- Je ne pourrais encore acheter, attendu que M. le surintendant
ne vendra que pour avoir de largent frais, et personne na un
million et demi  jeter sur une table.

Colbert interrompit en cet endroit le conseiller par une pantomime
imprieuse. Il avait recommenc  rflchir.

Voyant lattitude srieuse du matre, voyant sa persvrance 
mettre la conversation sur ce sujet, M. Vanel attendait une
solution sans oser la provoquer.

-- Expliquez-moi bien, dit alors Colbert, les privilges de la
charge de procureur gnral.

-- Le droit de mise en accusation contre tout sujet franais qui
nest pas prince du sang; la mise  nant de toute accusation
dirige contre tout Franais qui nest pas roi ou prince. Un
procureur gnral est le bras droit du roi pour frapper un
coupable, il est son bras aussi pour teindre le flambeau de la
justice. Aussi M. Fouquet se soutiendra-t-il contre le roi lui-
mme en ameutant les parlements; aussi le roi mnagera-t-il
M. Fouquet malgr tout pour faire enregistrer ses dits sans
conteste. Le procureur gnral peut tre un instrument bien utile
ou bien dangereux.

-- Voulez-vous tre procureur gnral, Vanel? dit tout  coup
Colbert en adoucissant son regard et sa voix.

-- Moi? scria celui-ci. Mais jai eu lhonneur de vous
reprsenter quil manque au moins onze cent mille livres  ma
caisse.

-- Vous emprunterez cette somme  vos amis.

-- Je nai pas damis plus riches que moi.

-- Un honnte homme!

-- Si tout le monde pensait comme vous, monseigneur.

-- Je le pense, cela suffit, et, au besoin, je rpondrai de vous.

-- Prenez garde au proverbe, monseigneur.

-- Lequel?

-- Qui rpond paie.

-- Qu cela ne tienne.

Vanel se leva, tout remu par cette offre si subitement, si
inopinment faite par un homme que les plus frivoles prenaient au
srieux.

-- Ne vous jouez pas de moi, monseigneur, dit-il.

-- Voyons, faisons vite, monsieur Vanel. Vous dites que
M. Gourville vous a parl de la charge de M. Fouquet?

-- M. Plisson aussi.

-- Officiellement, ou officieusement?

-- Voici leurs paroles: Ces gens du Parlement sont ambitieux et
riches; ils devraient bien se cotiser pour faire deux ou trois
millions  M. Fouquet, leur protecteur, leur lumire.

-- Et vous avez dit?

-- Jai dit que, pour ma part, je donnerais dix mille livres sil
le fallait.

-- Ah! vous aimez donc M. Fouquet? scria M. Colbert avec un
regard plein de haine.

-- Non; mais M. Fouquet est notre procureur gnral; il sendette,
il se noie; nous devons sauver lhonneur du corps.

-- Voil qui mexplique pourquoi M. Fouquet sera toujours sain et
sauf tant quil occupera sa charge, rpliqua Colbert.

-- L-dessus, poursuivit Vanel, M. Gourville a ajout: Faire
laumne  M. Fouquet, cest toujours un procd humiliant auquel
il rpondra par un refus; que le Parlement se cotise pour acheter
dignement la charge de son procureur gnral, alors tout va bien,
lhonneur du corps est sauf, et lorgueil de M. Fouquet sauv.

-- Cest une ouverture cela.

-- Je lai considr ainsi, monseigneur.

-- Eh bien! monsieur Vanel, vous irez trouver immdiatement
M. Gourville ou M. Plisson; connaissez-vous quelque autre ami de
M. Fouquet?

-- Je connais beaucoup M. de La Fontaine.

-- La Fontaine le rimeur?

-- Prcisment; il faisait des vers  ma femme, quand M. Fouquet
tait de nos amis.

-- Adressez-vous donc  lui pour obtenir une entrevue de M. le
surintendant.

-- Volontiers; mais la somme?

-- Au jour et  lheure fixs, monsieur Vanel, vous serez nanti de
la somme, ne vous inquitez point.

-- Monseigneur, une telle munificence! Vous effacez le roi, vous
surpassez M. Fouquet.

-- Un moment... ne faisons pas abus des mots. Je ne vous donne pas
quatorze cent mille livres, monsieur Vanel: jai des enfants.

-- Eh! monsieur, vous me les prtez; cela suffit.

-- Je vous les prte, oui.

-- Demandez tel intrt, telle garantie quil vous plaira,
monseigneur, je suis prt, et, vos dsirs tant satisfaits, je
rpterai encore que vous surpassez les rois et M. Fouquet en
munificence. Vos conditions?

-- Le remboursement en huit annes.

-- Oh! trs bien.

-- Hypothque sur la charge elle-mme.

-- Parfaitement; est-ce tout?

-- Attendez. Je me rserve le droit de vous racheter la charge 
cent cinquante mille livres de bnfice si vous ne suiviez pas,
dans la gestion de cette charge, une ligne conforme aux intrts
du roi et  mes desseins.

-- Ah! ah! dit Vanel un peu mu.

-- Cela renferme-t-il quelque chose qui vous puisse choquer,
monsieur Vanel? dit froidement Colbert.

-- Non, non, rpliqua vivement Vanel.

-- Eh bien! nous signerons cet acte quand il vous plaira. Courez
chez les amis de M. Fouquet.

-- Jy vole...

-- Et obtenez du surintendant une entrevue.

-- Oui, monseigneur.

-- Soyez facile aux concessions.

-- Oui.

-- Et les arrangements une fois pris?...

-- Je me hte de le faire signer.

-- Gardez-vous-en bien!... Ne parlez jamais de signature avec
M. Fouquet, ni de ddit, ni mme de parole, entendez-vous? vous
perdriez tout!

-- Eh bien! alors, monseigneur, que faire? Cest trop difficile...

-- Tchez seulement que M. Fouquet vous touche dans la main...
Allez!


Chapitre CLXXXII -- Chez la reine mre


La reine mre tait dans sa chambre  coucher au Palais-Royal avec
Mme de Motteville et la _senora_ Molina. Le roi, attendu jusquau
soir, navait pas paru; la reine, tout impatiente, avait envoy
chercher souvent de ses nouvelles.

Le temps semblait tre  lorage. Les courtisans et les dames
svitaient dans les antichambres et les corridors pour ne point
se parler de sujets compromettants.

Monsieur avait joint le roi ds le matin pour une partie de
chasse.

Madame demeurait chez elle, boudant tout le monde.

Quant  la reine mre, aprs avoir fait ses prires en latin, elle
causait mnage avec ses deux amies en pur castillan.

Mme de Motteville, qui comprenait admirablement cette langue,
rpondait en franais.

Lorsque les trois dames eurent puis toutes les formules de la
dissimulation et de la politesse pour en arriver  dire que la
conduite du roi faisait mourir de chagrin la reine, la reine mre
et toute sa parent, lorsquon eut, en termes choisis, fulmin
toutes les imprcations contre Mlle de La Vallire, la reine mre
termina les rcriminations par ces mots pleins de sa pense et de
son caractre:

-- _Estos hijos!_ dit-elle  Molina.

Cest--dire: Ces enfants!

Mot profond dans la bouche dune mre; mot terrible dans la bouche
dune reine qui, comme Anne dAutriche, celait de si singuliers
secrets dans son me assombrie.

-- Oui, rpliqua Molina, ces enfants!  qui toute mre se
sacrifie.

--  qui, rpliqua la reine, une mre a tout sacrifi.

Et elle nacheva pas sa phrase. Il lui sembla, quand elle leva les
yeux vers le portrait en pied du ple Louis XIII, que son poux
laissait une fois encore la lumire monter  ses yeux ternes, le
courroux gonfler ses narines de toile. Le portrait sanimait; il
ne parlait pas, il menaait. Un profond silence succda aux
dernires paroles de la reine. La Molina se mit  fourrager les
rubans et les dentelles dune vaste corbeille. Mme de Motteville,
surprise de cet clair qui avait illumin simultanment
dintelligence le regard de la confidente et celui de la
matresse, Mme de Motteville, disons-nous, baissa les yeux en
femme discrte, et, ne cherchant plus  voir, couta de toutes ses
oreilles. Elle ne surprit quun hum! significatif de la dugne
espagnole, image de la circonspection. Elle surprit aussi un
soupir exhal comme un souffle du sein de la reine.

Elle leva la tte aussitt.

-- Vous souffrez? dit-elle.

-- Non, Motteville, non; pourquoi dis-tu cela?

-- Votre Majest avait gmi.

-- Tu as raison, en effet; oui, je souffre un peu.

-- M. Valot est prs dici, chez Madame, je crois.

-- Chez Madame, pourquoi?

-- Madame a ses nerfs.

-- Belle maladie! M. Valot a bien tort dtre chez Madame, quand
un autre mdecin gurirait Madame...

Mme de Motteville leva encore ses yeux surpris.

-- Un mdecin autre que M. Valot? dit-elle; qui donc?

-- Le travail, Motteville, le travail... Ah! si quelquun est
malade, cest ma pauvre fille.

-- Cest aussi Votre Majest.

-- Moins ce soir.

-- Ne vous y fiez pas, madame!

Et, comme pour justifier cette menace, de Mme de Motteville, une
douleur aigu mordit la reine au coeur, la fit plir et la
renversa sur un fauteuil avec tous les symptmes dune pmoison
soudaine.

-- Mes gouttes! murmura-t-elle.

-- Prout! prout! rpliqua la Molina, qui, sans hter sa marche,
alla tirer dune armoire dcaille dore un grand flacon de
cristal de roche et lapporta ouvert  la reine.

Celle-ci respira frntiquement,  plusieurs reprises, et murmura:

-- Cest par l que le Seigneur me tuera. Soit faite par sa
volont sainte!

-- On ne meurt pas pour mal avoir, ajouta la Molina en replaant
le flacon dans larmoire.

-- Votre Majest va bien, maintenant? demanda Mme de Motteville.

-- Mieux.

Et la reine posa son doigt sur ses lvres pour commander la
discrtion  sa favorite.

-- Cest trange! dit, aprs un silence, Mme de Motteville.

-- Quy a-t-il dtrange? demanda la reine.

-- Votre Majest se souvient-elle du jour o cette douleur apparut
pour la premire fois?

-- Je me souviens que ctait un jour bien triste, Motteville.

-- Ce jour navait pas toujours t triste pour Votre Majest.

-- Pourquoi?

-- Parce que, vingt-trois ans auparavant, madame, Sa Majest le
roi rgnant, votre glorieux fils, tait n  la mme heure.

La reine poussa un cri, pencha son front sur ses mains et sabma
durant quelques secondes.

tait-ce souvenir ou rflexion? tait-ce encore la douleur?

La Molina jeta sur Mme de Motteville un regard presque furieux,
tant il ressemblait  un reproche, et la digne femme, ny ayant
rien compris, allait questionner pour lacquit de sa conscience,
lorsque soudain Anne dAutriche se levant:

-- Le 5 septembre! dit-elle; oui, ma douleur a paru le 5
septembre. Grande joie un jour, grande douleur un autre jour.
Grande douleur, ajouta-t-elle tout bas, expiation dune trop
grande joie!

Et,  partir de ce moment, Anne dAutriche, qui semblait avoir
puis toute sa mmoire et toute sa raison, demeura impntrable,
loeil morne, la pense vague, les mains pendantes.

-- Il faut nous mettre au lit, dit la Molina.

-- Tout  lheure, Molina.

-- Laissons la reine, ajouta la tenace Espagnole.

Mme de Motteville se leva; des larmes brillantes et grosses comme
des larmes denfant coulaient lentement sur les joues blanches de
la reine.

Molina, sen apercevant, darda sur Anne dAutriche son oeil noir
et vigilant.

-- Oui, oui, reprit soudain la reine. Laissez-nous, Motteville.
Allez.

Ce mot _nous_ sonna dsagrablement  loreille de la favorite
franaise. Il signifiait quun change de secrets ou de souvenirs
allait se faire. Il signifiait quune personne tait de trop dans
lentretien  sa plus intressante phase.

-- Madame, Molina suffira-t-elle au service de Votre Majest?
demanda la Franaise.

-- Oui, rpondit lEspagnole.

Et Mme de Motteville sinclina. Tout  coup une vieille femme de
chambre, vtue comme elle ltait  la Cour dEspagne en 1620,
ouvrit les portires, et surprenant la reine dans ses larmes,
Mme de Motteville dans sa retraite savante, la Molina dans sa
diplomatie:

-- Le remde! le remde! cria-t-elle joyeusement  la reine en
sapprochant sans faon du groupe.

-- Quel remde, _Chica_? dit Anne dAutriche.

-- Pour le mal de Votre Majest, rpondit celle-ci.

-- Qui lapporte? demanda vivement Mme de Motteville; M. Valot?

-- Non, une dame de Flandre.

-- Une dame de Flandre? Une Espagnole? interrogea la reine.

-- Je ne sais.

-- Qui lenvoie?

-- M. Colbert.

-- Son nom?

-- Elle ne la pas dit.

-- Sa condition?

-- Elle le dira.

-- Son visage?

-- Elle est masque.

-- Vois, Molina! scria la reine.

-- Cest inutile, rpondit tout  coup une voix ferme et douce 
la fois, partie de lautre ct des tapisseries, voix qui fit
tressaillir les autres dames et frissonner la reine.

En mme temps, une femme masque paraissait entre les rideaux.

Avant que la reine et parl:

-- Je suis une dame du bguinage de Bruges, dit la dame inconnue,
et japporte, en effet, le remde qui doit gurir Votre Majest.

Chacun se tut. La bguine ne fit point un pas.

-- Parlez, dit la reine.

-- Quand nous serons seules, ajouta la bguine.

Anne dAutriche adressa un regard  ses compagnes, celles-ci se
retirrent.

La bguine fit alors trois pas vers la reine et sinclina
rvrencieusement.

La reine regardait avec dfiance cette femme qui la regardait
aussi avec des yeux brillants par les trous de son masque.

-- La reine de France est donc bien malade, dit Anne dAutriche,
que lon sait, au bguinage de Bruges, quelle a besoin dtre
gurie?

-- Ne menacez point, reine, dit la bguine avec douceur; je suis
venue  vous pleine de respect et de compassion, jy suis venue de
la part dune amie.

-- Prouvez-le donc! Soulagez au lieu dirriter.

-- Facilement; et Votre Majest va voir si lon est son amie.

-- Voyons.

-- Quel malheur est-il arriv  Votre Majest depuis vingt-trois
ans?...

-- Mais, de grands malheurs: nai-je pas perdu le roi?

-- Je ne parle pas de ces sortes de malheurs. Je veux vous
demander si, depuis... la naissance du roi... une indiscrtion
damie a caus quelque douleur  Votre Majest.

-- Je ne vous comprends pas, rpondit la reine en serrant les
dents pour cacher son motion.

-- Je vais me faire comprendre. Votre Majest se souvient que le
roi est n le 3 septembre 1638,  onze heures un quart?

-- Oui, bgaya la reine.

--  midi et demi, continua la bguine, le dauphin, ondoy dj
par Mgr de Meaux sous les yeux du roi, sous vos yeux tait reconnu
hritier de la couronne de France. Le roi se rendit  la chapelle
du vieux chteau de Saint Germain pour entendre le _Te Deum_.

-- Tout cela est exact, murmura la reine.

-- Laccouchement de Votre Majest stait fait en prsence de feu
Monsieur, des princes, des dames de la Cour. Le mdecin du roi,
Bouvard, et le chirurgien Honor se tenaient dans lantichambre.
Votre Majest sendormit vers trois heures jusqu sept heures
environ, nest-ce pas?

-- Sans doute; mais vous me rcitez l ce que tout le monde sait
comme vous et moi.

-- Jarrive, madame,  ce que peu de personnes savent. Peu de
personnes, disais-je? hlas! je pourrais dire deux personnes, car
il y en avait cinq seulement autrefois, et, depuis quelques
annes, le secret sest assur par la mort des principaux
participants. Le roi notre seigneur dort avec ses pres; la sage-
femme Pronne la suivi de prs, Laporte est oubli dj.

La reine ouvrit la bouche pour rpondre; elle trouva sous sa main
glace, dont elle caressait son visage, les gouttes presses dune
sueur brlante.

-- Il tait huit heures, poursuivit la bguine; le roi soupait
dun grand coeur; ce ntaient autour de lui que joie, cris,
rasades; le peuple hurlait sous les balcons; les Suisses, les
mousquetaires et les gardes erraient par la ville, ports en
triomphe par les tudiants ivres.

Ces bruits formidables de lallgresse publique faisaient gmir
doucement dans les bras de Mme de Hausac, sa gouvernante, le
dauphin, le futur roi de France, dont les yeux, lorsquils
souvriraient, devaient apercevoir deux couronnes au fond de son
berceau. Tout  coup Votre Majest poussa un cri perant, et dame
Pronne reparut  son chevet.

Les mdecins dnaient dans une salle loigne. Le palais, dsert 
force dtre envahi, navait plus ni consignes ni gardes. La sage-
femme, aprs avoir examin ltat de Votre Majest, se rcria,
surprise, et, vous prenant en ses bras, plore, folle de douleur,
envoya Laporte pour prvenir le roi que Sa Majest la reine
voulait le voir dans sa chambre. Laporte, vous le savez, madame,
tait un homme de sang-froid et desprit. Il napprocha pas du roi
en serviteur effray qui sent son importance, et veut effrayer
aussi; dailleurs, ce ntait pas une nouvelle effrayante que
celle quattendait le roi. Toujours est-il que Laporte parut, le
sourire sur les lvres, prs de la chaise du roi et lui dit:

-- Sire, la reine est bien heureuse et le serait encore plus de
voir Votre Majest.

Ce jour-l, Louis XIII et donn sa couronne  un pauvre pour un
Dieu gard! Gai, lger, vif, le roi sortit de table en disant, du
ton que Henri IV et pu prendre:

-- Messieurs, je vais voir ma femme.

Il arriva chez vous, madame, au moment o dame Pronne lui tendait
un second prince, beau et fort comme le premier, en lui disant:
Sire, Dieu ne veut pas que le royaume de France tombe en
quenouille.

Le roi, dans son premier mouvement, sauta sur cet enfant et cria:
Merci, mon Dieu!

La bguine sarrta en cet endroit, remarquant combien souffrait
la reine. Anne dAutriche, renverse dans son fauteuil, la tte
penche, les yeux fixes, coutait sans entendre et ses lvres
sagitaient convulsivement pour une prire  Dieu ou pour une
imprcation contre cette femme.

-- Ah! ne croyez pas que, sil ny a quun dauphin en France,
scria la bguine, ne croyez pas que, si la reine a laiss cet
enfant vgter loin du trne, ne croyez pas quelle ft une
mauvaise mre. Oh! non... Il est des gens qui savent combien de
larmes elle a verses; il est des gens qui ont pu compter les
ardents baisers quelle donnait  la pauvre crature en change de
cette vie de misre et dombre  laquelle la raison dtat
condamnait le frre jumeau de Louis XIV.

-- Mon Dieu! mon Dieu! murmura faiblement la reine.

-- On sait, continua vivement la bguine, que le roi, se voyant
deux fils, tous deux gaux en ge, en prtentions, trembla pour le
salut de la France, pour la tranquillit de son tat. On sait que
M. le cardinal de Richelieu, mand  cet effet par Louis XIII,
rflchit plus dune heure dans le cabinet de Sa Majest, et
pronona cette sentence: Il y a un roi n pour succder  Sa
Majest. Dieu en a fait natre un autre pour succder  ce premier
roi; mais,  prsent, nous navons besoin que du premier-n;
cachons le second  la France comme Dieu lavait cach  ses
parents eux-mmes. Un prince, cest pour ltat la paix et la
scurit; deux comptiteurs, cest la guerre civile et lanarchie.

La reine se leva brusquement, ple et les poings crisps.

-- Vous en savez trop, dit-elle dune voix sourde, puisque vous
touchez aux secrets de ltat. Quant aux amis de qui vous tenez ce
secret, ce sont des lches, de faux amis. Vous tes leur complice
dans le crime qui saccomplit aujourdhui. Maintenant,  bas le
masque, ou je vous fais arrter par mon capitaine des gardes. Oh!
ce secret ne me fait pas peur! Vous lavez eu, vous me le rendrez!
Il se glacera dans votre sein; ni ce secret ni votre vie ne vous
appartiennent plus  partir de ce moment!

Anne dAutriche, joignant le geste  la menace, fit deux pas vers
la bguine.

-- Apprenez, dit celle-ci,  connatre la fidlit, lhonneur, la
discrtion de vos amis abandonns.

Elle enleva soudain son masque.

-- Mme de Chevreuse! scria la reine.

-- La seule confidente du secret, avec Votre Majest.

-- Ah! murmura Anne dAutriche, venez membrasser, duchesse.
Hlas! cest tuer ses amis, que se jouer ainsi avec leurs chagrins
mortels.

Et la reine, appuyant sa tte sur lpaule de la vieille duchesse,
laissa chapper de ses yeux une source de larmes amres.

-- Que vous tes jeune encore! dit celle-ci dune voix sourde.
Vous pleurez!


Chapitre CLXXXIII -- Deux amies


La reine regarda firement Mme de Chevreuse.

-- Je crois, dit-elle, que vous avez prononc le mot heureuse en
parlant de moi. Jusqu prsent, duchesse, javais cru impossible
quune crature humaine pt se trouver moins heureuse que la reine
de France.

-- Madame, vous avez t, en effet, une mre de douleurs. Mais, 
ct de ces misres illustres dont nous nous entretenions tout 
lheure, nous, vieilles amies, spares par la mchancet des
hommes;  ct, dis-je, de ces infortunes royales, vous avez les
joies peu sensibles, cest vrai, mais fort envies de ce monde.

-- Lesquelles? dit amrement Anne dAutriche. Comment pouvez-vous
prononcer le mot joie, duchesse, vous qui tout  lheure
reconnaissiez quil faut des remdes  mon corps et  mon esprit?

Mme de Chevreuse se recueillit un moment.

-- Que les rois sont loin des autres hommes! murmura-t-elle.

-- Que voulez-vous dire?

-- Je veux dire quils sont tellement loigns du vulgaire, quils
oublient pour les autres toutes les ncessits de la vie. Comme
lhabitant de la montagne africaine qui, du sein de ses plateaux
verdoyants rafrachis par les ruisseaux de neige, ne comprend pas
que lhabitant de la plaine meure de soif et de faim au milieu des
terres calcines par le soleil.

La reine rougit lgrement; elle venait de comprendre.

-- Savez-vous, dit-elle, que cest mal de nous avoir dlaisse?

-- Oh! madame, le roi a hrit, dit-on, la haine que me portait
son pre. Le roi me congdierait sil me savait au Palais-Royal.

-- Je ne dis pas que le roi soit bien dispos en votre faveur,
duchesse, rpliqua la reine: mais, moi, je pourrais...
secrtement.

La duchesse laissa percer un sourire ddaigneux qui inquita son
interlocutrice.

-- Du reste, se hta dajouter la reine, vous avez trs bien fait
de venir ici.

-- Merci, madame!

-- Ne ft-ce que pour nous donner cette joie de dmentir le bruit
de votre mort.

-- On avait dit effectivement que jtais morte?

-- Partout.

-- Mes enfants navaient pas pris le deuil, cependant.

-- Ah! vous savez, duchesse, la Cour voyage souvent; nous voyons
peu MM. dAlbert et de Luynes, et bien des choses chappent dans
les proccupations au milieu desquelles nous vivons constamment.

-- Votre Majest net pas d croire au bruit de ma mort.

-- Pourquoi pas? Hlas! nous sommes mortels; ne voyez-vous pas que
moi, votre soeur cadette, comme nous disions autrefois, je penche
dj vers la spulture?

-- Votre Majest, si elle avait cru que jtais morte, devait
stonner alors de navoir pas reu de mes nouvelles.

-- La mort surprend parfois bien vite, duchesse.

-- Oh! Votre Majest! Les mes charges de secrets comme celui
dont nous parlions tout  lheure ont toujours un besoin
dpanchement quil faut satisfaire davance. Au nombre des relais
prpars pour lternit, on compte la mise en ordre de ses
papiers.

La reine tressaillit.

-- Votre Majest, dit la duchesse, saura dune faon certaine le
jour de ma mort.

-- Comment cela?

-- Parce que Votre Majest recevra le lendemain, sous une
quadruple enveloppe, tout ce qui a chapp de nos petites
correspondances si mystrieuses dautrefois.

-- Vous navez pas brl? scria Anne avec effroi.

-- Oh! chre Majest, rpliqua la duchesse, les tratres seuls
brlent une correspondance royale.

-- Les tratres?

-- Oui, sans doute; ou plutt ils font semblant de la brler, la
gardent ou la vendent.

-- Mon Dieu!

-- Les fidles, au contraire, enfouissent prcieusement de pareils
trsors; puis, un jour, ils viennent trouver leur reine, et lui
disent: Madame, je vieillis, je me sens malade; il y a danger de
mort pour moi, danger de rvlation pour le secret de Votre
Majest; prenez donc ce papier dangereux et brlez-le vous-mme.

-- Un papier dangereux! Lequel?

-- Quant  moi, je nen ai quun, cest vrai, mais il est bien
dangereux.

-- Oh! duchesse, dites, dites!

-- Cest ce billet... dat du 2 aot 1644, o vous me recommandiez
daller  Noisy-le-Sec pour voir ce cher et malheureux enfant. Il
y a cela de votre main, madame: Cher malheureux enfant.

Il se fit un silence profond  ce moment: la reine sondait
labme, Mme de Chevreuse tendait son pige.

-- Oui, malheureux, bien malheureux! murmura Anne dAutriche;
quelle triste existence a-t-il mene, ce pauvre enfant, pour
aboutir  une si cruelle fin!

-- Il est mort? scria vivement la duchesse avec une curiosit
dont la reine saisit avidement laccent sincre.

-- Mort de consomption, mort oubli, fltri, mort comme ces
pauvres fleurs donnes par un amant et que la matresse laisse
expirer dans un tiroir pour les cacher  tout le monde.

-- Mort! rpta la duchesse avec un air de dcouragement qui et
bien rjoui la reine, sil net t tempr par un mlange de
doute. Mort  Noisy-le-Sec?

-- Mais oui, dans les bras de son gouverneur, pauvre serviteur
honnte, qui na pas survcu longtemps.

-- Cela se conoit: cest si lourd  porter un deuil et un secret
pareils.

La reine ne se donna pas la peine de relever lironie de cette
rflexion. Mme de Chevreuse continua.

-- Eh bien! madame, je minformai, il y a quelques annes, 
Noisy-le-Sec mme, du sort de cet enfant si malheureux. On
mapprit quil ne passait pas pour tre mort, voil pourquoi je ne
mtais pas afflige tout dabord avec Votre Majest. Oh! certes,
si je leusse cru, jamais une allusion  ce dplorable vnement
ne ft venue rveiller les bien lgitimes douleurs de Votre
Majest.

-- Vous dites que lenfant ne passait pas pour tre mort  Noisy?

-- Non, madame.

-- Que disait-on de lui, alors?

-- On disait... On se trompait sans doute.

-- Dites toujours.

-- On disait quun soir, vers 1645, une dame belle et majestueuse,
ce qui se remarqua malgr le masque et la mante qui la cachaient,
une dame de haute qualit, de trs haute qualit sans doute, tait
venue dans un carrosse  lembranchement de la route, la mme,
vous savez, o jattendais des nouvelles du jeune prince, quand
Votre Majest daignait my envoyer.

-- Eh bien?

-- Et que le gouverneur avait men lenfant  cette dame.

-- Aprs?

-- Le lendemain, gouverneur et enfant avaient quitt le pays.

-- Vous voyez bien! il y a du vrai l-dedans, puisque,
effectivement, le pauvre enfant mourut dun de ces coups de foudre
qui font que, jusqu sept ans, au dire des mdecins, la vie des
enfants tient  un fil.

-- Oh! ce que dit Votre Majest est la vrit; nul ne le sait
mieux que vous, madame; nul ne le croit plus que moi. Mais admirez
la bizarrerie...

Quest-ce encore? pensa la reine.

-- La personne qui mavait rapport ces dtails, qui avait t
sinformer de la sant de lenfant, cette personne...

-- Vous aviez confi un pareil soin  quelquun? Oh! duchesse!

-- Quelquun de muet comme Votre Majest, comme moi-mme; mettons
que cest moi-mme, madame. Ce quelquun, dis-je, passant quelque
temps aprs en Touraine...

-- En Touraine?

-- Reconnut le gouverneur et lenfant, pardon! crut les
reconnatre, vivants tous deux, gais et heureux et florissants
tous deux, lun dans sa verte vieillesse, lautre dans sa jeunesse
en fleur! Jugez, daprs cela, ce que cest que les bruits qui
courent, ayez donc foi, aprs cela,  quoi que ce soit de ce qui
se passe en ce monde. Mais je fatigue Votre Majest. Oh! ce nest
pas mon intention, et je prendrai cong delle aprs lui avoir
renouvel lassurance de mon respectueux dvouement.

-- Arrtez, duchesse; causons un peu de vous.

-- De moi? Oh! madame, nabaissez pas vos regards jusque-l.

-- Pourquoi donc? Ntes-vous pas ma plus ancienne amie? Est-ce
que vous men voulez, duchesse?

-- Moi! mon Dieu, pour quel motif? Serais-je venue auprs de Votre
Majest, si javais sujet de lui en vouloir?

-- Duchesse, les ans nous gagnent; il faut nous serrer contre la
mort qui menace.

-- Madame, vous me comblez avec ces douces paroles.

-- Nulle ne ma jamais aime, servie comme vous, duchesse.

-- Votre Majest sen souvient?

-- Toujours... Duchesse, une preuve damiti.

-- Ah! madame, tout mon tre appartient  Votre Majest.

-- Cette preuve, voyons!

-- Laquelle?

-- Demandez-moi quelque chose.

-- Demander?

-- Oh! je sais que vous tes lme la plus dsintresse, la plus
grande, la plus royale.

-- Ne me louez pas trop, madame, dit la duchesse inquite.

-- Je ne vous louerai jamais autant que vous le mritez.

-- Avec lge, avec les malheurs, on change beaucoup, madame.

-- Dieu vous entende, duchesse!

-- Comment cela?

-- Oui, la duchesse dautrefois, la belle, la fire, ladore
Chevreuse met rpondu ingratement: Je ne veux rien de vous.
Bnis soient donc les malheurs, sils sont venus, puisquils vous
auront change, et que peut-tre vous me rpondrez: Jaccepte.

La duchesse adoucit son regard et son sourire; elle tait sous le
charme et ne se cachait plus.

-- Parlez, chre, dit la reine, que voulez-vous?

-- Il faut donc sexpliquer?...

-- Sans hsitation.

-- Eh bien! Votre Majest peut me faire une joie indicible, une
joie incomparable.

-- Voyons, fit la reine, un peu refroidie par linquitude. Mais,
avant toute chose, ma bonne Chevreuse, souvenez-vous que je suis
en puissance de fils comme jtais autrefois en puissance de mari.

-- Je vous mnagerai, chre reine.

-- Appelez-moi Anne, comme autrefois; ce sera un doux cho de la
belle jeunesse.

-- Soit. Eh bien! ma vnre matresse, Anne chrie...

-- Sais-tu toujours lespagnol?

-- Toujours.

-- Demande-moi en espagnol alors.

-- Voici: faites-moi lhonneur de venir passer quelques jours 
Dampierre.

-- Cest tout? scria la reine stupfaite.

-- Oui.

-- Rien que cela?

-- Bon Dieu! auriez-vous lide que je ne vous demande pas l le
plus norme bienfait? Sil en est ainsi, vous ne me connaissez
plus. Acceptez vous?

-- Oui, de grand coeur.

-- Oh! merci!

-- Et je serai heureuse, continua la reine avec dfiance si ma
prsence peut vous tre utile  quelque chose.

-- Utile? scria la duchesse en riant. Oh! non, non, agrable,
douce, dlicieuse, oui, mille fois oui. Cest donc promis?

-- Cest jur.

La duchesse se jeta sur la main si belle de la reine et la couvrit
de baisers.

Cest une bonne femme au fond, pensa la reine, et... gnreuse
desprit.

-- Votre Majest, reprit la duchesse, consentirait-elle  me
donner quinze jours?

-- Oui, certes! Pourquoi?

-- Parce que, dit la duchesse, me sachant en disgrce, nul ne
voulait me prter les cent mille cus dont jai besoin pour
rparer Dampierre. Mais, lorsquon va savoir que cest pour y
recevoir Votre Majest, tous les fonds de Paris afflueront chez
moi.

-- Ah! fit la reine en remuant doucement la tte avec
intelligence, cent mille cus! il faut cent mille cus pour
rparer Dampierre?

-- Tout autant.

-- Et personne ne veut vous les prter?

-- Personne.

-- Je les prterai, moi, si vous voulez, duchesse.

-- Oh! je noserais.

-- Vous auriez tort.

-- Vrai?

-- Foi de reine!... Cent mille cus, ce nest rellement pas
beaucoup.

-- Nest-ce pas?

-- Non. Oh! je sais que vous navez jamais fait payer votre
discrtion ce quelle vaut. Duchesse, avancez-moi cette table, que
je vous fasse un bon sur M. Colbert; non, sur M. Fouquet, qui est
un bien plus galant homme.

-- Paie-t-il?

-- Sil ne paie pas, je paierai; mais ce serait la premire fois
quil me refuserait.

La reine crivit, donna la cdule  la duchesse, et la congdia
aprs lavoir gaiement embrasse.


Chapitre CLXXXIV -- Comment Jean de La Fontaine fit son premier
conte


Toutes ces intrigues sont puises; lesprit humain, si multiple
dans ses exhibitions, a pu se dvelopper  laise dans les trois
cadres que notre rcit lui a fournis.

Peut-tre sagira-t-il encore de politique et dintrigues dans le
tableau que nous prparons, mais les ressorts en seront tellement
cachs, que lon ne verra que les fleurs et les peintures,
absolument comme dans ces thtres forains o parat, sur la
scne, un colosse qui marche m par les petites jambes et les bras
grles dun enfant cach dans sa carcasse.

Nous retournons  Saint-Mand, o le surintendant reoit, selon
son habitude, sa socit choisie dpicuriens.

Depuis quelque temps, le matre a t rudement prouv. Chacun se
ressent au logis de la dtresse du ministre. Plus de grandes et
folles runions. La finance a t un prtexte pour Fouquet, et
jamais, comme le dit spirituellement Gourville, prtexte na t
plus fallacieux; de finances, pas lombre.

M. Vatel singnie  soutenir la rputation de la maison.
Cependant les jardiniers, qui alimentent les offices, se plaignent
dun retard ruineux. Les expditionnaires de vins dEspagne
envoient frquemment des mandats que nul ne paie. Les pcheurs que
le surintendant gage sur les ctes de Normandie supputent que,
sils taient rembourss, la rentre de la somme leur permettrait
de se retirer  terre. La mare, qui, plus tard, doit faire mourir
Vatel, la mare narrive pas du tout.

Cependant, pour le jour de rception ordinaire, les amis de
Fouquet se prsentent plus nombreux que de coutume. Gourville et
labb Fouquet causent finances, cest--dire que labb emprunte
quelques pistoles  Gourville. Plisson, assis les jambes
croises, termine la proraison dun discours par lequel Fouquet
doit rouvrir le Parlement.

Et ce discours est un chef-doeuvre, parce que Plisson le fait
pour son ami, cest--dire quil y met tout ce que, certainement,
il nirait pas chercher pour lui-mme. Bientt, se disputant sur
les rimes faciles, arrivent du fond du jardin Loret et La
Fontaine.

Les peintres et les musiciens se dirigent  leur tour du ct de
la salle  manger. Lorsque huit heures sonneront, on soupera.

Le surintendant ne fait jamais attendre.

Il est sept heures et demie; lapptit sannonce assez galamment.

Quand tous les convives sont runis, Gourville va droit 
Plisson, le tire de sa rverie et lamne au milieu dun salon
dont il a ferm les portes.

-- Eh bien! dit-il, quoi de nouveau?

Plisson, levant sa tte intelligente et douce:

-- Jai emprunt, dit-il, vingt-cinq mille livres  ma tante. Les
voici en bons de caisse.

-- Bien, rpondit Gourville, il ne manque plus que cent quatre-
vingt-quinze mille livres pour le premier paiement.

-- Le paiement de quoi? demanda La Fontaine du ton quil mettait 
dire: Avez-vous lu Baruch?

-- Voil encore mon distrait, dit Gourville. Quoi! cest vous qui
nous avez appris que la petite terre de Corbeil allait tre vendue
par un crancier de M. Fouquet; cest vous qui avez propos la
cotisation de tous les amis dpicure; cest vous qui avez dit que
vous feriez vendre un coin de votre maison de Chteau-Thierry pour
fournir votre contingent, et vous venez dire aujourdhui: Le
paiement de quoi?

Un rire universel accueillit cette sortie et fit rougir La
Fontaine.

-- Pardon, pardon, dit-il, cest vrai, je navais pas oubli. Oh!
non; seulement...

-- Seulement, tu ne te souvenais plus, rpliqua Loret.

-- Voil la vrit. Le fait est quil a raison. Entre oublier et
ne plus se souvenir, il y a une grande diffrence.

-- Alors, ajouta Plisson, vous apportez cette obole, prix du coin
de terre vendu?

-- Vendu? Non.

-- Vous navez pas vendu votre clos? demanda Gourville tonn, car
il connaissait le dsintressement du pote.

-- Ma femme na pas voulu, rpondit ce dernier.

Nouveaux rires.

-- Cependant, vous tes all  Chteau-Thierry pour cela? lui fut-
il rpondu.

-- Certes, et  cheval.

-- Pauvre Jean!

-- Huit chevaux diffrents: jtais rou.

-- Excellent ami!... Et l-bas vous vous tes repos?

-- Repos? Ah bien! oui! L-bas, jai eu bien de la besogne.

-- Comment cela?

-- Ma femme avait fait des coquetteries avec celui  qui je
voulais vendre la terre. Cet homme sest ddit; je lai appel en
duel.

-- Trs bien! dit le pote; et vous vous tes battus?

-- Il parat que non.

-- Vous nen savez donc rien?

-- Non, ma femme et ses parents se sont mls de cela. Jai eu un
quart dheure durant lpe  la main; mais je nai pas t
bless.

-- Et ladversaire?

-- Ladversaire non plus; il ntait pas venu sur le terrain.

-- Cest admirable! scria-t-on de toutes parts; vous avez d
vous courroucer?

-- Trs fort; javais gagn un rhume; je suis rentr  la maison,
et ma femme ma querell.

-- Tout de bon?

-- Tout de bon. Elle ma jet un pain  la tte, un gros pain.

-- Et vous?

-- Moi? Je lui ai renvers toute la table sur le corps, et sur le
corps de ses convives; puis je suis remont  cheval, et me voil.

Nul net su tenir son srieux  lexpos de cette hrode
comique. Quand louragan des rires se fut un peu calm:

-- Voil tout ce que vous avez rapport? dit-on  La Fontaine.

-- Oh! non pas, jai eu une excellente ide.

-- Dites.

-- Avez-vous remarqu quil se fait en France beaucoup de posies
badines?

-- Mais oui, rpliqua lassemble.

-- Et que, poursuivit La Fontaine, il ne sen imprime que fort
peu?

-- Les lois sont dures, cest vrai.

-- Eh bien! marchandise rare est une marchandise chre, ai-je
pens. Cest pourquoi je me suis mis  composer un petit pome
extrmement licencieux.

-- Oh! oh! cher pote.

-- Extrmement grivois.

-- Oh! oh!

-- Extrmement cynique.

-- Diable! diable!

-- Jy ai mis, continua froidement le pote, tout ce que jai pu
trouver de mots galants.

Chacun se tordait de rire, tandis que ce brave pote mettait ainsi
lenseigne  sa marchandise.

-- Et, poursuivit-il, je mappliquai  dpasser tout ce que
Boccace, lArtin et autres matres ont fait dans ce genre.

-- Bon Dieu! scria Plisson; mais il sera damn!

-- Vous croyez? demanda navement La Fontaine; je vous jure que je
nai pas fait cela pour moi, mais uniquement pour M. Fouquet.

Cette conclusion mirifique mit le comble  la satisfaction des
assistants.

-- Et jai vendu cet opuscule huit cent livres la premire
dition, scria La Fontaine en se frottant les mains. Les livres
de pit sachtent moiti moins.

-- Il et mieux valu, dit Gourville en riant, faire deux livres de
pit.

-- Cest trop long et pas assez divertissant, rpliqua
tranquillement La Fontaine; mes huit cents livres sont dans ce
petit sac; je les offre.

Et il mit, en effet, son offrande dans les mains du trsorier des
picuriens.

Puis ce fut au tour de Loret, qui donna cent cinquante livres; les
autres spuisrent de mme. Il y eut, compte fait, quarante mille
livres dans lescarcelle.

Jamais plus gnreux deniers ne rsonnrent dans les balances
divines o la charit pse les bons coeurs et les bonnes
intentions contre les pices fausses des dvots hypocrites.

On faisait encore tinter les cus quand le surintendant entra ou
plutt se glissa dans la salle. Il avait tout entendu.

On vit cet homme, qui avait remu tant de milliards, ce riche qui
avait puis tous les plaisirs et tous les honneurs, ce coeur
immense, ce cerveau fcond qui avaient, comme deux creusets
avides, dvor la substance matrielle et morale du premier
royaume du monde, on vit Fouquet dpasser le seuil avec les yeux
pleins de larmes, tremper ses doigts blancs et fins dans lor et
largent.

-- Pauvre aumne, dit-il dune voix tendre et mue, tu
disparatras dans le plus petit des plis de ma bourse vide; mais
tu as empli jusquau bord ce que nul npuisera jamais: mon coeur!
Merci, mes amis, merci!

Et, comme il ne pouvait embrasser tous ceux qui se trouvaient l
et qui pleuraient bien aussi un peu, tout philosophes quils
taient, il embrassa La Fontaine en lui disant:

-- Pauvre garon qui sest fait battre pour moi par sa femme, et
damner par son confesseur!

-- Bon! ce nest rien, rpondit le pote; que vos cranciers
attendent deux ans, jaurai fait cent autres contes qui,  deux
ditions chacun, paieront la dette.


Chapitre CLXXXV -- La Fontaine ngociateur


Fouquet serra la main de La Fontaine avec une charmante
effusion...

-- Mon cher pote, lui dit-il, faites-nous cent autres contes, non
seulement pour les quatre-vingts pistoles que chacun deux
rapportera, mais encore pour enrichir notre langue de cent chefs-
doeuvre.

-- Oh! oh! dit La Fontaine en se rengorgeant, il ne faut pas
croire que jaie seulement apport cette ide et ces quatre-vingts
pistoles  M. le surintendant.

-- Oh! mais, scria-t-on de toutes parts, M. de La Fontaine est
en fonds aujourdhui.

-- Bnie soit lide, si elle mapporte un ou deux millions, dit
gaiement Fouquet.

-- Prcisment, rpliqua La Fontaine.

-- Vite, vite! cria lassemble.

-- Prenez garde, dit Plisson  loreille de La Fontaine, vous
avez eu grand succs jusqu prsent, nallez pas lancer la flche
au-del du but.

-- Nenni, monsieur Plisson, et, vous qui tes un homme de got,
vous mapprouverez tout le premier.

-- Il sagit de millions? dit Gourville.

-- Jai l quinze cent mille livres, monsieur Gourville.

Et il frappa sa poitrine.

-- Au diable, le Gascon de Chteau-Thierry! cria Loret.

-- Ce nest pas la poche quil fallait toucher, dit Fouquet, cest
la cervelle.

-- Tenez, ajouta La Fontaine, monsieur le surintendant, vous
ntes pas un procureur gnral, vous tes un pote.

-- Cest vrai! scrirent Loret, Conrart, et tout ce quil y
avait l de gens de lettres.

-- Vous tes, dis-je, un pote et un peintre, un statuaire, un ami
des arts et des sciences; mais, avouez-le vous-mme, vous ntes
pas un homme de robe.

-- Je lavoue, rpliqua en souriant M. Fouquet.

-- On vous mettrait de lAcadmie que vous refuseriez, nest-ce
pas?

-- Je crois que oui, nen dplaise aux acadmiciens.

-- Eh bien! pourquoi, ne voulant pas faire partie de lAcadmie,
vous laissez-vous aller  faire partie du Parlement?

-- Oh! oh! dit Plisson, nous parlons politique?

-- Je demande, poursuivit La Fontaine, si la robe sied ou ne sied
pas  M. Fouquet.

-- Ce nest pas de la robe quil sagit, riposta Plisson,
contrari des rires de lassemble.

-- Au contraire, cest de la robe, dit Loret.

-- tez la robe au procureur gnral, dit Conrart, nous avons
M. Fouquet, ce dont nous ne nous plaignons pas; mais comme il
nest pas de procureur gnral sans robe, nous dclarons, daprs
M. de La Fontaine, que certainement la robe est un pouvantail.

-- _Fugiunt risus leporesque_, dit Loret.

-- Les ris et les grces, fit un savant.

-- Moi, poursuivit Plisson gravement, ce nest pas comme cela que
je traduis _lepores_.

-- Et comment le traduisez-vous? demanda La Fontaine.

-- Je le traduis ainsi: Les livres se sauvent en voyant
M. Fouquet.

clats de rire, dont le surintendant prit sa part.

-- Pourquoi les livres? objecta Conrart piqu.

-- Parce que le livre sera celui qui ne se rjouira point de voir
M. Fouquet dans les attributs de sa force parlementaire.

-- Oh! oh! murmurrent les potes.

-- _Quo non ascendam?_ dit Conrart, me parat impossible avec une
robe de procureur.

-- Et  moi, sans cette robe, dit lobstin Plisson. Quen
pensez-vous, Gourville?

-- Je pense que la robe est bonne, rpliqua celui-ci; mais je
pense galement quun million et demi vaudrait mieux que la robe.

-- Et je suis de lavis de Gourville, scria Fouquet en coupant
court  la discussion par son opinion, qui devait ncessairement
dominer toutes les autres.

-- Un million et demi! grommela Plisson; pardieu! je sais une
fable indienne...

-- Contez-la-moi, dit La Fontaine; je dois la savoir aussi.

-- La tortue avait une carapace, dit Plisson; elle se rfugiait
l-dedans quand ses ennemis la menaaient. Un jour, quelquun lui
dit: Vous avez bien chaud lt dans cette maison-l, et vous
tes bien empche de montrer vos grces. Voil la couleuvre qui
vous donnera un million et demi de votre caille.

-- Bon! fit le surintendant en riant.

-- Aprs? fit La Fontaine, intress par lapologue bien plus que
par la moralit.

-- La tortue vendit sa carapace et resta nue. Un vautour la vit;
il avait faim; il lui brisa les reins dun coup de bec et la
dvora.

--  _muthos dlo?_... dit Conrart.

-- Que M. Fouquet fera bien de garder sa robe.

La Fontaine prit la moralit au srieux.

-- Vous oubliez Eschyle, dit-il  son adversaire.

-- Quest-ce  dire?

-- Eschyle le Chauve.

-- Aprs?

-- Eschyle, dont un vautour, votre vautour probablement, grand
amateur de tortues, prit den haut le crne pour une pierre, et
lana sur ce crne une tortue toute blottie dans sa carapace.

-- Eh! mon Dieu! La Fontaine a raison, reprit Fouquet devenu
pensif, tout vautour, quand il a faim de tortues, sait bien leur
briser gratis lcaille; trop heureuses les tortues dont une
couleuvre paie lenveloppe un million et demi. Quon mapporte une
couleuvre gnreuse comme celle de votre fable, Plisson, et je
lui donne ma carapace.

-- _Rara avis in terris!_ scria Conrart.

-- Et semblable  un cygne noir, nest-ce pas? ajouta La Fontaine.
Eh bien! oui, prcisment, un oiseau tout noir et trs rare; je
lai trouv.

-- Vous avez trouv un acqureur pour ma charge de procureur?
scria Fouquet.

-- Oui, monsieur.

-- Mais M. le surintendant na jamais dit quil dt vendre, reprit
Plisson.

-- Pardonnez-moi: vous-mme, vous en avez parl, dit Conrart.

-- Jen suis tmoin, fit Gourville.

-- Il tient aux beaux discours quil me fait, dit en riant
Fouquet. Cet acqureur, voyons, La Fontaine?

-- Un oiseau tout noir, un conseiller au Parlement, un brave
homme.

-- Qui sappelle?

-- Vanel.

-- Vanel! scria Fouquet, Vanel! le mari de?...

-- Prcisment, son mari; oui, monsieur.

-- Ce cher homme! dit Fouquet avec intrt, il veut tre procureur
gnral?

-- Il veut tre tout ce que vous tes, monsieur, dit Gourville, et
faire absolument ce que vous avez fait.

-- Oh! mais cest bien rjouissant: contez-nous donc cela, La
Fontaine.

-- Cest tout simple. Je le vois de temps en temps. Tantt je le
rencontre: il flnait sur la place de la Bastille, prcisment
vers linstant o jallais prendre le petit carrosse de Saint-
Mand.

-- Il devait guetter sa femme, bien sr, interrompit Loret.

-- Oh! mon Dieu, non, dit simplement Fouquet; il nest pas jaloux.

-- Il maborde donc, membrasse, me conduit au Cabaret de
l_Image-Saint Fiacre_, et mentretient de ses chagrins.

-- Il a des chagrins?

-- Oui, sa femme lui donne de lambition.

-- Et il vous dit?...

-- Quon lui a parl dune charge au Parlement; que le nom de
M. Fouquet a t prononc, que, depuis ce temps Mme Vanel rve de
sappeler Mme la procureuse gnrale, et quelle en meurt toutes
les nuits quelle nen rve pas.

-- Pauvre femme! dit Fouquet.

-- Attendez. Conrart me dit toujours que je ne sais pas faire les
affaires: vous allez voir comment je menai celle-ci.

-- Voyons!

-- Savez-vous, dis-je  Vanel, que cest cher, une charge comme
celle de M. Fouquet?

-- Combien  peu prs? fit-il.

-- M. Fouquet en a refus dix-sept cent mille livres.

-- Ma femme, rpliqua Vanel, avait mis cela aux environs de
quatorze cent mille.

-- Comptant? lui fis-je.

-- Oui; elle a vendu un bien en Guienne, elle a ralis.

-- Cest un joli lot  toucher dun coup, dit sentencieusement
labb Fouquet, qui navait pas encore parl.

-- Cette pauvre dame Vanel! murmura Fouquet.

Plisson haussa les paules.

-- Un dmon! dit-il bas  loreille de Fouquet.

-- Prcisment!... Il serait charmant demployer largent de ce
dmon  rparer le mal que sest fait pour moi un ange.

Plisson regarda dun air surpris Fouquet, dont les penses se
fixaient,  partir de ce moment, sur un nouveau but.

-- Eh bien! demanda La Fontaine, ma ngociation?

-- Admirable! cher pote.

-- Oui, dit Gourville; mais tel se vante davoir envie dun
cheval, qui na pas seulement de quoi payer la bride.

-- Le Vanel se ddirait si on le prenait au mot, continua labb
Fouquet.

-- Je ne crois pas, dit La Fontaine.

-- Quen savez-vous?

-- Cest que vous ignorez le dnouement de mon histoire.

-- Ah! sil y a un dnouement, dit Gourville, pourquoi flner en
route?

-- _Semper ad adventum, _nest-ce pas cela? dit Fouquet du ton
dun grand seigneur qui se fourvoie dans les barbarismes.

Les latinistes battirent des mains.

-- Mon dnouement, scria La Fontaine, cest que Vanel, ce tenace
oiseau, sachant que je venais  Saint-Mand, ma suppli de
lemmener.

-- Oh! oh!

-- Et de le prsenter, sil tait possible,  Monseigneur.

-- En sorte?...

-- En sorte quil est l, sur la pelouse du Bel-Air.

-- Comme un scarabe.

-- Vous dites cela, Gourville,  cause des antennes, mauvais
plaisant!

-- Eh bien! monsieur Fouquet?

-- Eh bien! il ne convient pas que le mari de Mme Vanel senrhume
hors de chez moi; envoyez-le qurir, La Fontaine, puisque vous
savez o il est.

-- Jy cours moi-mme.

-- Je vous y accompagne, dit labb Fouquet; je porterai les sacs.

-- Pas de mauvaise plaisanterie, dit svrement Fouquet; que
laffaire soit srieuse, si affaire il y a. Tout dabord, soyons
hospitaliers. Excusez-moi bien, La Fontaine, auprs de ce galant
homme, et dites-lui que je suis dsespr de lavoir fait
attendre, mais que jignorais quil ft l.

La Fontaine tait dj parti. Par bonheur, Gourville
laccompagnait; car, tout entier  ses chiffres, le pote se
trompait de route, et courait vers Saint Maur.

Un quart dheure aprs, M. Vanel fut introduit dans le cabinet du
surintendant, ce mme cabinet dont nous avons donn la description
et les aboutissants au commencement de cette histoire. Fouquet, le
voyant entrer appela Plisson, et lui parla quelques minutes 
loreille.

-- Retenez bien ceci, lui dit-il: que toute largenterie, que
toute la vaisselle, que tous les joyaux soient emballs dans le
carrosse. Vous prendrez les chevaux noirs; lorfvre vous
accompagnera; vous reculerez le souper jusqu larrive de
Mme de Bellire.

-- Encore faut-il que Mme de Bellire soit prvenue, dit Plisson.

-- Inutile, je men charge.

-- Trs bien.

-- Allez, mon ami.

Plisson partit, devinant mal, mais confiant, comme sont tous les
vrais amis, dans la volont quil subissait. L est la force des
mes dlite. La dfiance nest faite que pour les natures
infrieures.

Vanel sinclina donc devant le surintendant. Il allait commencer
une harangue.

-- Asseyez-vous, monsieur, lui dit civilement Fouquet. Il me
parat que vous voulez acqurir ma charge?

-- Monseigneur...

-- Combien pouvez-vous men donner?

-- Cest  vous, monseigneur, de fixer le chiffre. Je sais quon
vous a fait des offres.

-- Mme Vanel, ma-t-on dit, lestime quatorze cent mille livres.

-- Cest tout ce que nous avons.

-- Pouvez-vous donner la somme tout de suite?

-- Je ne lai pas sur moi, dit navement Vanel, effar de cette
simplicit, de cette grandeur, lui qui sattendait  des luttes, 
des finesses,  des marches dchiquier.

-- Quand laurez-vous?

-- Quand il plaira  Monseigneur.

Et il tremblait que Fouquet ne se jout de lui.

-- Si ce ntait la peine de retourner  Paris, je vous dirais
tout de suite...

-- Oh! monseigneur...

-- Mais, interrompit le surintendant, mettons le solde et la
signature  demain matin.

-- Soit, rpliqua Vanel glac, abasourdi.

-- Six heures, ajouta Fouquet.

-- Six heures, rpta Vanel.

-- Adieu, monsieur Vanel! Dites  Mme Vanel que je lui baise les
mains.

Et Fouquet se leva.

Alors Vanel,  qui le sang montait aux yeux et qui commenait 
perdre le tte:

-- Monseigneur, monseigneur, dit-il srieusement, est-ce que vous
me donnez parole?

Fouquet tourna la tte.

-- Pardieu! dit-il; et vous?

Vanel hsita, frissonna et finit par avancer timidement sa main.
Fouquet ouvrit et avana noblement la sienne. Cette main loyale
simprgna une seconde de la moiteur dun main hypocrite; Vanel
serra les doigts de Fouquet pour se mieux convaincre.

Le surintendant dgagea doucement sa main.

-- Adieu! dit-il.

Vanel courut  reculons vers la porte, se prcipita par les
vestibules et senfuit.

Plisson introduisit cet homme dans le cabinet que Fouquet navait
pas encore quitt.

Le surintendant remercia lorfvre davoir bien voulu lui garder
comme un dpt ces richesses quil avait le droit de vendre. Il
jeta les yeux sur le total des comptes, qui slevait  treize
cent mille livres.

Puis, se plaant  son bureau, il crivit un bon de quatorze cent
mille livres, payables  vue  sa caisse, avant midi le lendemain.

-- Cent mille livres de bnfice! scria lorfvre. Ah!
monseigneur, quelle gnrosit!

-- Non pas, non pas, monsieur, dit Fouquet en lui touchant
lpaule, il est des politesses qui ne se paient jamais. Le
bnfice est  peu prs celui que vous eussiez fait; mais il reste
lintrt de votre argent.

En disant ces mots, il dtachait de sa manchette un bouton de
diamants que ce mme orfvre avait bien souvent estim trois mille
pistoles.

-- Prenez ceci en mmoire de moi, dit-il  lorfvre, et adieu;
vous tes un honnte homme.

-- Et vous, scria lorfvre, touch profondment, vous,
monseigneur, vous tes un brave seigneur.

Fouquet fit passer le digne orfvre par une porte drobe; puis il
alla recevoir Mme de Bellire, que tous les convis entouraient
dj.

La marquise tait belle toujours; mais, ce jour-l, elle
resplendissait.

-- Ne trouvez-vous pas, messieurs, dit Fouquet, que Madame est
dune beaut incomparable ce soir? Savez-vous pourquoi?

-- Parce que Madame est la plus belle des femmes, dit quelquun.

-- Non, mais parce quelle en est la meilleure. Cependant...

-- Cependant? dit la marquise en souriant.

-- Cependant, tous les joyaux que porte Madame ce soir sont des
pierres fausses.

Elle rougit.


Chapitre CLXXXVI -- La vaisselle et les diamants de Madame de
Bellire


 peine Fouquet eut-il congdi Vanel, quil rflchit un moment.

-- On ne saurait trop faire, dit-il, pour la femme que lon a
aime. Marguerite dsire tre procureuse, pourquoi ne lui pas
faire ce plaisir? Maintenant que la conscience la plus scrupuleuse
ne saurait rien me reprocher, pensons  la femme qui maime.
Mme de Bellire doit tre l.

Il indiqua du doigt la porte secrte.

Stant enferm, il ouvrit le couloir souterrain et se dirigea
rapidement vers la communication tablie entre la maison de
Vincennes et sa maison  lui.

Il avait nglig davertir son amie avec la sonnette, bien assur
quelle ne manquait jamais au rendez-vous.

En effet, la marquise tait arrive. Elle attendait. Le bruit que
fit le surintendant lavertit; elle accourut pour recevoir par-
dessous la porte le billet quil lui passa.

_Venez, marquise, on vous attend pour souper._

Heureuse et active, Mme de Bellire gagna son carrosse dans
lavenue de Vincennes, et elle vint tendre sa main sur le perron 
Gourville, qui, pour mieux plaire au matre, guettait son arrive
dans la cour.

Elle navait pas vu entrer, fumants et blancs dcume, les chevaux
noirs de Fouquet, qui ramenaient  Saint-Mand Plisson et
lorfvre lui-mme  qui Mme de Bellire avait vendu sa vaisselle
et ses joyaux.

-- Oh! oh! scrirent tous les convives; on peut dire cela sans
crainte dune femme qui a les plus beaux diamants de Paris.

-- Eh bien? dit tout bas Fouquet  Plisson.

-- Eh bien! jai enfin compris, rpliqua celui-ci, et vous avez
bien fait.

-- Cest heureux, fit en souriant le surintendant.

-- Monseigneur est servi, cria majestueusement Vatel.

Le flot des convives se prcipita moins lentement quil nest
dusage dans les ftes ministrielles vers la salle  manger, o
les attendait un magnifique spectacle.

Sur les buffets, sur les dressoirs, sur la table, au milieu des
fleurs et des lumires, brillait  blouir la vaisselle dor et
dargent la plus riche quon pt voir; ctait un reste de ces
vieilles magnificences que les artistes florentins, amens par les
Mdicis, avaient sculptes, ciseles fondues pour les dressoirs de
fleurs, quand il y avait de lor en France; ces merveilles
caches, enfouies pendant les guerres civiles, avaient reparu
timidement dans les intermittences de cette guerre de bon got
quon appelait la Fronde; alors que seigneurs, se battant contre
seigneurs, se tuaient mais ne se pillaient pas. Toute cette
vaisselle tait marque aux armes de Mme de Bellire.

-- Tiens, scria La Fontaine, un P. et un B.

Mais ce quil y avait de plus curieux, ctait le couvert de la
marquise,  la place que lui avait assigne Fouquet; prs de lui
slevait une pyramide de diamants, de saphirs, dmeraudes, de
cames antiques; la sardoine grave par les vieux Grecs de lAsie
Mineure avec ses montures dor de Mysie, les curieuses mosaques
de la vieille Alexandrie montes en argent, les bracelets massifs
de lgypte de Cloptre jonchaient un vaste plat de Palissy,
support sur un trpied de bronze dor, sculpt par Benvenuto.

La marquise plit en voyant ce quelle ne comptait jamais revoir.
Un profond silence, prcurseur des motions vives, occupait la
salle engourdie et inquite.

Fouquet ne fit pas mme un signe pour chasser tous les valets
chamarrs qui couraient, abeilles presses, autour des vastes
buffets et des tables doffice.

-- Messieurs, dit-il, cette vaisselle que vous voyez appartenait 
Mme de Bellire, qui, un jour, voyant un de ses amis dans la gne,
envoya tout cet or et tout cet argent chez lorfvre avec cette
masse de joyaux qui se dressent l devant elle. Cette belle action
dune amie devait tre comprise par des amis tels que vous.
Heureux lhomme qui se voit aim ainsi! Buvons  la sant de
Mme de Bellire.

Une immense acclamation couvrit ses paroles et fit tomber muette,
pme sur son sige, la pauvre femme, qui venait de perdre ses
sens, pareille aux oiseaux de la Grce qui traversaient le ciel
au-dessus de larne  Olympie.

-- Et puis, ajouta Plisson, que toute vertu touchait, que toute
beaut charmait, buvons un peu aussi  celui qui inspira la belle
action de Madame; car un pareil homme doit tre digne dtre aim.

Ce fut le tour de la marquise. Elle se leva ple et souriante,
tendit son verre avec une main dfaillante dont les doigts
tremblants frottrent les doigts de Fouquet, tandis que ses yeux
mourants encore allaient chercher tout lamour qui brlait dans ce
gnreux coeur.

Commenc de cette hroque faon, le souper devint promptement une
fte; nul ne soccupa plus davoir de lesprit, personne nen
manqua.

La Fontaine oublia son vin de Gorgny, et permit  Vatel de le
rconcilier avec les vins du Rhne et ceux dEspagne.

Labb Fouquet devint si bon, que Gourville lui dit:

-- Prenez garde, monsieur labb! si vous tes aussi tendre, on
vous mangera.

Les heures scoulrent ainsi joyeuses et secouant des roses sur
les convives. Contre son ordinaire, le surintendant ne quitta pas
la table avant les dernires largesses du dessert.

Il souriait  la plupart de ses amis, ivre comme on lest quand on
a enivr le coeur avant la tte, et, pour la premire fois, il
venait de regarder lhorloge.

Soudain une voiture roula dans la cour, et on lentendit, chose
trange! au milieu du bruit et des chansons.

Fouquet dressa loreille, puis il tourna les yeux vers
lantichambre. Il lui sembla quun pas y retentissait, et que ce
pas, au lieu de fouler le sol, pesait sur son coeur.

Instinctivement son pied quitta le pied que Mme de Bellire
appuyait sur le sien depuis deux heures.

-- M. dHerblay, vque de Vannes, cria lhuissier.

Et la figure sombre et pensive dAramis apparut sur le seuil,
entre les dbris de deux guirlandes dont une flamme de lampe
venait de rompre les fils.


Chapitre CLXXXVII -- La quittance de M. de Mazarin


Fouquet et pouss un cri de joie en apercevant un ami nouveau, si
lair glac, le regard distrait dAramis ne lui eussent rendu
toute sa rserve.

-- Est-ce que vous nous aidez  prendre le dessert? demanda-t-il
cependant; est-ce que vous ne vous effraierez pas un peu de tout
ce bruit que font nos folies?

-- Monseigneur, rpliqua respectueusement Aramis, je commencerai
par mexcuser prs de vous de troubler votre joyeuse runion; puis
je vous demanderai, aprs le plaisir, un moment daudience pour
les affaires.

Comme ce mot affaires avait fait dresser loreille  quelques
picuriens, Fouquet se leva.

-- Les affaires toujours, dit-il, monsieur dHerblay; trop heureux
sommes nous quand les affaires narrivent qu la fin du repas.

Et, ce disant, il prit la main de Mme de Bellire, qui le
considrait avec une sorte dinquitude; il la conduisit dans le
plus voisin salon, aprs lavoir confie aux plus raisonnables de
la compagnie.

Quant  lui, prenant Aramis par le bras, il se dirigea vers son
cabinet.

Aramis, une fois l, oublia le respect de ltiquette. Il sassit:

-- Devinez, dit-il, qui jai vu ce soir?

-- Mon cher chevalier, toutes les fois que vous commencez de la
sorte, je suis sr de mentendre annoncer quelque chose de
dsagrable.

-- Cette fois encore, vous ne vous serez pas tromp, mon cher ami,
rpliqua Aramis.

-- Ne me faites pas languir, ajouta flegmatiquement Fouquet.

-- Eh bien! jai vu Mme de Chevreuse.

-- La vieille duchesse?

-- Oui.

-- Ou son ombre?

-- Non pas. Une vieille louve.

-- Sans dents?

-- Cest possible, mais non pas sans griffes.

-- Eh bien! pourquoi men voudrait-elle? Je ne suis pas avare avec
les femmes qui ne sont pas prudes. Cest l une qualit que prise
toujours mme la femme qui nose plus provoquer lamour.

-- Mme de Chevreuse le sait bien, que vous ntes pas avare,
puisquelle veut vous arracher de largent.

-- Bon! sous quel prtexte?

-- Ah! les prtextes ne lui manquent jamais. Voici le sien.

-- Jcoute.

-- Il paratrait que la duchesse possde plusieurs lettres de
M. de Mazarin.

-- Cela ne mtonne pas, le prlat tait galant.

-- Oui; mais ces lettres nauraient pas de rapport avec les amours
du prlat. Elles traitent, dit-on, daffaires de finances.

-- Cest moins intressant.

-- Vous ne souponnez pas un peu ce que je veux dire?

-- Pas du tout.

-- Nauriez-vous jamais entendu parler dune accusation de
dtournement de fonds?

-- Cent fois! mille fois! Depuis que je suis aux affaires, mon
cher dHerblay, je nai jamais entendu parler que de cela. Cest
comme vous, vque, lorsquon vous reproche votre impit; vous,
mousquetaire, votre poltronnerie; ce quon reproche
perptuellement au ministre des Finances, cest de voler les
finances.

-- Bien; mais prcisons, car M. de Mazarin prcise,  ce que dit
la duchesse.

-- Voyons ce quil prcise.

-- Quelque chose comme une somme de treize millions dont vous
seriez fort empch, vous, de prciser lemploi.

-- Treize millions! dit le surintendant en sallongeant dans son
fauteuil pour mieux lever la tte vers le plafond. Treize
millions... Ah! dame! je les cherche, voyez-vous, parmi tous ceux
quon maccuse davoir vols.

-- Ne riez pas, mon cher monsieur, cest grave. Il est certain que
la duchesse a les lettres, et que les lettres doivent tre bonnes,
attendu quelle voulait les vendre cinq cent mille livres.

-- On peut avoir une fort jolie calomnie pour ce prix-l, rpondit
Fouquet. Eh! mais je sais ce que vous voulez dire.

Fouquet se mit  rire de bon coeur.

-- Tant mieux! fit Aramis peu rassur.

-- Lhistoire de ces treize millions me revient. Oui, cest cela;
je les tiens.

-- Vous me faites grand plaisir. Voyons un peu.

-- Imaginez-vous, mon cher, que le _signor_ Mazarin, Dieu ait son
me! fit un jour ce bnfice de treize millions sur une concession
de terres en litige dans la Valteline; il les biffa sur le
registre des recettes, me les fit envoyer, et se les fit donner
par moi, pour frais de guerre.

-- Bien. Alors la destination est justifie.

-- Non pas; le cardinal les fit placer sous mon nom, et menvoya
une dcharge.

-- Vous avez cette dcharge?

-- Parbleu! dit Fouquet en se levant tranquillement pour aller aux
tiroirs de son vaste bureau dbne incrust de nacre et dor.

-- Ce que jadmire en vous, dit Aramis charm, cest votre mmoire
dabord, puis votre sang-froid, et enfin lordre parfait qui rgne
dans votre administration,  vous, le pote par excellence.

-- Oui, dit Fouquet, jai de lordre par esprit de paresse, pour
mpargner de chercher. Ainsi, je sais que le reu de Mazarin est
dans le troisime tiroir, lettre M.; jouvre ce tiroir et je mets
immdiatement la main sur le papier quil me faut. La nuit, sans
bougie, je le trouverais.

Et il palpa dune main sre la liasse de papiers entasss dans le
tiroir ouvert.

-- Il y a plus, continua-t-il, je me rappelle ce papier comme si
je le voyais; il est fort, un peu rugueux, dor sur tranche;
Mazarin avait fait un pt dencre sur le chiffre de la date. Eh
bien! fit-il, voil le papier qui sent quon soccupe de lui et
quil est ncessaire, il se cache et se rvolte.

Et le surintendant regarda dans le tiroir.

-- Cest trange, dit Fouquet.

-- Votre mmoire vous fait dfaut, mon cher monsieur, cherchez
dans une autre liasse.

Fouquet prit la liasse et la parcourut encore une fois; puis il
plit.

-- Ne vous obstinez pas  celle-ci, dit Aramis, cherchez ailleurs.

-- Inutile, inutile, jamais je nai fait une erreur; nul que moi
narrange ces sortes de papiers; nul nouvre ce tiroir, auquel,
vous voyez, jai fait faire un secret dont personne que moi ne
connat le chiffre.

-- Que concluez-vous alors? dit Aramis agit.

-- Que le reu de Mazarin ma t vol. Mme de Chevreuse avait
raison, chevalier; jai dtourn les deniers publics; jai vol
treize millions dans les coffres de ltat; je suis un voleur,
monsieur dHerblay.

-- Monsieur! monsieur! ne vous irritez pas, ne vous exaltez pas!

-- Pourquoi ne pas mexalter, chevalier? La cause en vaut la
peine. Un bon procs, un bon jugement, et votre ami M. le
surintendant peut suivre  Montfaucon son collgue Enguerrand de
Marigny, son prdcesseur Samblanay.

-- Oh! fit Aramis en souriant, pas si vite.

-- Comment, pas si vite! Que supposez-vous donc que
Mme de Chevreuse aura fait de ces lettres; car vous les avez
refuses, nest-ce pas?

-- Oh! oui, refus net. Je suppose quelle les sera alle vendre 
M. Colbert.

-- Eh bien! voyez-vous?

-- Jai dit que je supposais, je pourrais dire que jen suis sr;
car je lai fait suivre, et, en me quittant, elle est rentre chez
elle, puis elle est sortie par une porte de derrire et sest
rendue  la maison de lintendant, rue Croix des-Petits-Champs.

-- Procs alors, scandale et dshonneur, le tout tombant comme
tombe la foudre, aveuglment, brutalement, impitoyablement.

Aramis sapprocha de Fouquet, qui frmissait dans son fauteuil,
auprs des tiroirs ouverts; il lui posa la main sur lpaule, et,
dun ton affectueux:

-- Noubliez jamais, dit-il, que la position de M. Fouquet ne se
peut comparer  celle de Samblanay ou de Marigny.

-- Et pourquoi, mon Dieu?

-- Parce que le procs de ces ministres sest fait, parfait, et
que larrt a t excut; tandis qu votre gard il ne peut en
arriver de mme.

-- Encore un coup, pourquoi? Dans tous les temps, un
concessionnaire est un criminel.

-- Les criminels qui savent trouver un lieu dasile ne sont jamais
en danger.

-- Me sauver? fuir?

-- Je ne vous parle pas de cela, et vous oubliez que ces sortes de
procs sont voqus par le Parlement, instruits par le procureur
gnral, et que vous tes procureur gnral. Vous voyez bien qu
moins de vouloir vous condamner vous-mme...

-- Oh! scria tout  coup Fouquet en frappant la table de son
poing.

-- Eh bien! quoi? quy a-t-il?

-- Il y a que je ne suis plus procureur gnral.

Aramis,  son tour, plit de manire  paratre livide; il serra
ses doigts, qui craqurent les uns sur les autres, et, dun oeil
hagard qui foudroya Fouquet:

-- Vous ntes plus procureur gnral? dit-il en scandant chaque
syllabe.

-- Non.

-- Depuis quand?

-- Depuis quatre ou cinq heures.

-- Prenez garde, interrompit froidement Aramis, je crois que vous
ntes pas en possession de votre bon sens, mon ami; remettez-
vous.

-- Je vous dis, reprit Fouquet, que tantt quelquun est venu, de
la part de mes amis, moffrir quatorze cent mille livres de ma
charge, et que jai vendu ma charge.

Aramis demeura interdit; sa figure intelligente et railleuse prit
un caractre de morne effroi qui fit plus deffet sur le
surintendant que tous les cris et tous les discours du monde.

-- Vous aviez donc bien besoin dargent? dit-il enfin.

-- Oui, pour acquitter une dette dhonneur.

Et il raconta en peu de mots  Aramis la gnrosit de
Mme de Bellire et la faon dont il avait cru devoir payer cette
gnrosit.

-- Voil un beau trait, dit Aramis. Cela vous cote?

-- Tout justement les quatorze cent mille livres de ma charge.

-- Que vous avez reues comme cela tout de suite, sans rflchir?
 imprudent ami!

-- Je ne les ai pas reues, mais je les recevrai demain.

-- Ce nest donc pas fait encore?

-- Il faut que ce soit fait puisque jai donn  lorfvre, pour
midi, un bon sur ma caisse, o largent de lacqureur entrera de
six  sept heures.

-- Dieu soit lou! scria Aramis en battant des mains, rien nest
achev, puisque vous navez pas t pay.

-- Mais lorfvre?

-- Vous recevrez de moi les quatorze cent mille livres  midi
moins un quart.

-- Un moment, un moment! cest ce matin,  six heures, que je
signe.

-- Oh! je vous rponds que vous ne signerez pas.

-- Jai donn ma parole, chevalier.

-- Si vous lavez donne, vous la reprendrez, voil tout.

-- Oh! que me dites-vous l? scria Fouquet avec un accent
profondment loyal. Reprendre une parole quand on est Fouquet!

Aramis rpondit au regard svre du ministre par un regard
courrouc.

-- Monsieur, dit-il, je crois avoir mrit dtre appel un
honnte homme, nest-ce pas? Sous la casaque du soldat, jai
risqu cinq cents fois ma vie; sous lhabit du prtre, jai rendu
de plus grands services encore,  Dieu,  ltat ou  mes amis.
Une parole vaut ce que vaut lhomme qui la donne. Elle est, quand
il la tient, de lor pur; elle est un fer tranchant quand il ne
veut pas la tenir. Il se dfend alors avec cette parole comme avec
une arme dhonneur, attendu que, lorsquil ne tient pas cette
parole, cet homme dhonneur, cest quil est en danger de mort,
cest quil court plus de risques que son adversaire na de
bnfices  faire. Alors, monsieur, on en appelle  Dieu et  son
droit.

Fouquet baissa la tte:

-- Je suis, dit-il, un pauvre Breton opinitre et vulgaire; mon
esprit admire et craint le vtre. Je ne dis pas que je tiens ma
parole par vertu; je la tiens, si vous voulez, par routine; mais,
enfin, les hommes du commun sont assez simples pour admirer cette
routine; cest ma seule vertu, laissez-men les honneurs.

-- Alors vous signerez demain la vente de cette charge, qui vous
dfendait contre tous vos ennemis?

-- Je signerai.

-- Vous vous livrerez pieds et poings lis pour un faux-semblant
dhonneur qui ddaigneraient les plus scrupuleux casuistes?

-- Je signerai.

Aramis poussa un profond soupir, regarda tout autour de lui avec
limpatience dun homme qui voudrait briser quelque chose.

-- Nous avons encore un moyen, dit-il, et jespre que vous ne me
refuserez pas de lemployer, celui-l.

-- Assurment non, sil est loyal... comme tout ce que vous
proposez, cher ami.

-- Je ne sache rien de plus loyal quune renonciation de votre
acqureur. Est-ce votre ami?

-- Certes... Mais...

-- Mais... si vous me permettez de traiter laffaire, je ne
dsespre point.

-- Oh! je vous laisserai absolument matre.

-- Avec qui avez-vous trait? Quel homme est-ce?

-- Je ne sais pas si vous connaissez le Parlement?

-- En grande partie. Cest un prsident quelconque?

-- Non; un simple conseiller.

-- Ah! ah!

-- Qui sappelle Vanel.

Aramis devint pourpre.

-- Vanel! scria-t-il en se relevant; Vanel! le mari de
Marguerite Vanel?

-- Prcisment.

-- De votre ancienne matresse?

-- Oui, mon cher; elle a dsir dtre Mme la procureuse gnrale.
Je lui devais bien cela, au pauvre Vanel, et jy gagne puisque
cest encore faire plaisir  sa femme.

Aramis vint droit  Fouquet et lui prit la main.

-- Vous savez, dit-il avec sang-froid, le nom du nouvel amant de
Mme Vanel?

-- Ah! elle a un nouvel amant? Je lignorais; et, ma foi, non, je
ne sais pas comment il se nomme.

-- Il se nomme M. Jean-Baptiste Colbert; il est intendant des
finances; il demeure rue Croix-des-Petits-Champs, l o
Mme de Chevreuse est alle, ce soir avec les lettres de Mazarin
quelle veut vendre.

-- Mon Dieu! murmura Fouquet en essuyant son front ruisselant de
sueur, mon Dieu!

-- Vous commencez  comprendre, nest-ce pas?

-- Que je suis perdu, oui.

-- Trouvez-vous que cela vaille la peine de tenir un peu moins que
Rgulus  sa parole?

-- Non, dit Fouquet.

-- Les gens entts, murmura Aramis, sarrangent toujours de faon
quon les admire.

Fouquet lui tendit la main.

 ce moment, une riche horloge dcaille,  figures dor, place
sur une console en face de la chemine, sonna six heures du matin.

Une porte cria dans le vestibule.

-- M. Vanel, vint dire Gourville  la porte du cabinet, demande si
Monseigneur peut le recevoir.

Fouquet dtourna ses yeux des yeux dAramis et rpondit:

-- Faites entrer M. Vanel.


Chapitre CLXXXVIII -- La minute de M. Colbert


Vanel, entrant  ce moment de la conversation ntait rien autre
chose pour Aramis et Fouquet que le point qui termine une phrase.

Mais, pour Vanel qui arrivait, la prsence dAramis dans le
cabinet de Fouquet devait avoir une bien autre signification.

Aussi lacheteur,  son premier pas dans la chambre, arrta-t-il
sur cette physionomie,  la fois si fine et si ferme de lvque
de Vannes, un regard tonn qui devint bientt scrutateur.

Quant  Fouquet, vritable homme politique, cest--dire matre de
lui-mme, il avait dj, par la force de sa volont, fait
disparatre de son visage les traces de lmotion cause par la
rvlation dAramis.

Ce ntait donc plus un homme abattu par le malheur et rduit aux
expdients; il avait redress la tte et allong la main pour
faire entrer Vanel.

Il tait premier ministre, il tait chez lui.

Aramis connaissait le surintendant. Toute la dlicatesse de son
coeur, toute la largeur de son esprit navaient rien qui pt
ltonner. Il se borna donc, momentanment, quitte  reprendre
plus tard une part active dans la conversation, au rle difficile
de lhomme qui regarde et qui coute pour apprendre et pour
comprendre.

Vanel tait visiblement mu. Il savana jusquau milieu du
cabinet, saluant tout et tous.

-- Je viens... dit-il.

Fouquet fit un signe de tte.

-- Vous tes exact, monsieur Vanel, dit-il.

-- En affaires, monseigneur, rpondit Vanel, je crois que
lexactitude est une vertu.

-- Oui, monsieur.

-- Pardon, interrompit Aramis, en dsignant du doigt Vanel et
sadressant  Fouquet; pardon, cest Monsieur qui se prsente pour
acheter une charge, nest-ce pas?

-- Cest moi, rpondit Vanel, tonn du ton de suprme hauteur
avec lequel Aramis avait fait la question. Mais comment dois-je
appeler celui qui me fait lhonneur?...

-- Appelez-moi monseigneur, rpondit schement Aramis.

Vanel sinclina.

-- Allons, allons, messieurs, dit Fouquet, trve de crmonies;
venons au fait.

-- Monseigneur le voit, dit Vanel, jattends son bon plaisir.

-- Cest moi qui, au contraire, attendais, rpondit Fouquet.

-- Quattendait monseigneur?

-- Je pensais que vous aviez peut-tre quelque chose  me dire.

Oh! oh! murmura Vanel en lui-mme, il a rflchi, je suis perdu!

Mais, reprenant courage:

-- Non, monseigneur, rien, absolument rien que ce que je vous ai
dit hier et que je suis prt  vous rpter.

-- Voyons, franchement, monsieur Vanel, le march nest-il pas un
peu lourd pour vous, dites?

-- Certes, monseigneur, quinze cent mille livres, cest une somme
importante.

-- Si importante, dit Fouquet, que javais rflchi...

-- Vous aviez rflchi, monseigneur? scria vivement Vanel.

-- Oui, que vous ntes peut-tre pas encore en mesure dacheter.

-- Oh! monseigneur!...

-- Tranquillisez-vous, monsieur Vanel, je ne vous blmerai pas
dun manque de parole qui tiendra videmment  votre impuissance.

-- Si fait, monseigneur, vous me blmeriez, et vous auriez raison,
dit Vanel; car cest dun imprudent ou dun fou de prendre des
engagements quil ne peut pas tenir, et jai toujours regard une
chose convenue comme une chose faite.

Fouquet rougit. Aramis fit un _hum!_ dimpatience.

-- Il ne faudrait pas cependant vous exagrer ces ides-l,
monsieur, dit le surintendant; car lesprit de lhomme est
variable et plein de petits caprices fort excusables, fort
respectables mme parfois; et tel a dsir hier, qui aujourdhui
se repent.

Vanel sentit une sueur froide couler de son front sur ses joues.

-- Monseigneur!... balbutia-t-il.

Quant  Aramis, heureux de voir le surintendant se poser avec tant
de nettet dans le dbat, il saccouda au marbre dune console, et
commena de jouer avec un petit couteau dor  manche de
malachite.

Fouquet prit son temps; puis, aprs un moment de silence:

-- Tenez, mon cher monsieur Vanel, dit-il, je vais vous expliquer
la situation.

Vanel frmit.

-- Vous tes un galant homme, continua Fouquet, et comme moi, vous
comprendrez.

Vanel chancela.

-- Je voulais vendre hier.

-- Monseigneur avait fait plus que de vouloir vendre, monseigneur
avait vendu.

-- Eh bien, soit! mais aujourdhui, je vous demande comme une
faveur de me rendre la parole que vous aviez reue de moi.

-- Cette parole, je lai reue, dit Vanel, comme un inflexible
cho.

-- Je le sais. Voil pourquoi je vous supplie, monsieur Vanel,
entendez vous? je vous supplie de me la rendre...

Fouquet sarrta. Ce mot: _je vous supplie_, dont il ne voyait pas
leffet immdiat, ce mot venait de lui dchirer la gorge au
passage.

Aramis, toujours jouant avec son couteau, fixait sur Vanel des
regards qui semblaient vouloir pntrer jusquau fond de son me.

Vanel sinclina.

-- Monseigneur, dit-il, je suis bien mu de lhonneur que vous me
faites de me consulter sur un fait accompli; mais...

-- Ne dites pas de mais, cher monsieur Vanel.

-- Hlas! monseigneur, songez donc que jai apport largent; je
veux dire la somme.

Et il ouvrit un gros portefeuille.

-- Tenez, monseigneur, dit-il, voil le contrat de la vente que je
viens de faire dune terre de ma femme. Le bon est autoris,
revtu des signatures ncessaires, payable  vue; cest de
largent comptant; laffaire est faite en un mot.

-- Mon cher monsieur Vanel, il nest point daffaire en ce monde,
si importante quelle soit, qui ne se remette pour obliger...

-- Certes... murmura gauchement Vanel.

-- Pour obliger un homme dont on se fera ainsi lami, continua
Fouquet.

-- Certes, monseigneur.

-- Dautant plus lgitimement lami, monsieur Vanel, que le
service rendu aura t plus considrable. Eh bien! voyons,
monsieur, que dcidez-vous?

Vanel garda le silence.

Pendant ce temps, Aramis avait rsum ses observations.

Le visage troit de Vanel, ses orbites enfonces, ses sourcils
ronds comme des arcades, avaient dcel  lvque de Vannes un
type davare et dambitieux. Battre en brche une passion par une
autre, telle tait la mthode dAramis. Il vit Fouquet vaincu,
dmoralis; il se jeta dans la lutte avec des armes nouvelles.

-- Pardon, dit-il, monseigneur; vous oubliez de faire comprendre 
M. Vanel et que ses intrts sont diamtralement opposs  cette
renonciation de la vente.

Vanel regarda lvque avec tonnement; il ne sattendait pas 
trouver l un auxiliaire. Fouquet aussi sarrta pour couter
lvque.

-- Ainsi, continua Aramis, M. Vanel a vendu pour acheter votre
charge, monseigneur, une terre de Mme sa femme; eh bien! cest une
affaire, cela; on ne dplace pas comme il la fait quinze cent
mille livres sans de notables pertes, sans de graves embarras.

-- Cest vrai, dit Vanel,  qui Aramis, avec ses lumineux regards,
arrachait la vrit du fond du coeur.

-- Des embarras, poursuivit Aramis, se rsolvent en dpenses, et,
quand on fait une dpense dargent, les dpenses dargent se
cotent au N 1, parmi les charges.

-- Oui, oui, dit Fouquet, qui commenait  comprendre les
intentions dAramis.

Vanel resta muet: il avait compris.

Aramis remarqua cette froideur et cette abstention.

Bon! se dit-il, laide face, tu fais le discret jusqu ce que tu
connaisses la somme; mais, ne crains rien, je vais tenvoyer une
telle vole dcus, que tu capituleras.

-- Il faut tout de suite offrir  M. Vanel cent mille cus, dit
Fouquet emport par sa gnrosit.

La somme tait belle. Un prince se ft content dun pareil pot-
de-vin. Cent mille cus,  cette poque, taient la dot dune
fille de roi.

Vanel ne bougea pas.

Cest un coquin, pensa lvque; il lui faut les cinq cent mille
livres toutes rondes. Et il fit un signe  Fouquet.

-- Vous semblez avoir dpens plus que cela, cher monsieur Vanel,
dit le surintendant. Oh! largent est hors de prix. Oui, vous
aurez fait un sacrifice en vendant cette terre. Eh bien! o avais-
je la tte? Cest un bon de cinq cent mille livres que je vais
vous signer. Encore serai-je bien votre oblig de tout mon coeur.

Vanel neut pas un clat de joie ou de dsir. Sa physionomie resta
impassible, et pas un muscle de son visage ne bougea.

Aramis envoya un regard dsespr  Fouquet. Puis, savanant vers
Vanel, il le prit par le haut de son pourpoint avec le geste
familier aux hommes dune grande importance.

-- Monsieur Vanel, dit-il ce nest pas la gne, ce nest pas le
dplacement dargent, ce nest pas la vente de votre terre qui
vous occupent; cest une plus haute ide. Je la comprends. Notez
bien mes paroles.

-- Oui, monseigneur.

Et le malheureux commenait  trembler; le feu des yeux du prlat
le dvorait.

-- Je vous offre donc, moi, au nom du surintendant, non pas trois
cent mille livres, non pas cinq cent mille, mais un million. Un
million, entendez-vous?

Et il le secoua nerveusement.

-- Un million! rpta Vanel tout ple.

-- Un million, cest--dire, par le temps qui court, soixante-six
mille livres de revenu.

-- Allons, monsieur, dit Fouquet, cela ne se refuse pas.

Rpondez donc; acceptez-vous?

-- Impossible... murmura Vanel.

Aramis pina ses lvres, et quelque chose comme un nuage blanc
passa sur sa physionomie.

On devinait la foudre derrire ce nuage. Il ne lchait point
Vanel.

-- Vous avez achet la charge quinze cent mille livres, nest-ce
pas? Eh bien! on vous donnera ces quinze cent mille livres; vous
aurez gagn un million et demi  venir visiter M. Fouquet et  lui
toucher la main. Honneur et profit tout  la fois, monsieur Vanel.

-- Je ne puis, rpondit Vanel sourdement.

-- Bien! rpondit Aramis, qui avait tellement serr le pourpoint
quau moment o il le lcha Vanel fut renvoy en arrire par la
commotion; bien! on voit assez clairement ce que vous tes venu
faire ici.

-- Oui, on le voit, dit Fouquet.

-- Mais... dit Vanel en essayant de se redresser devant la
faiblesse de ces deux hommes dhonneur.

-- Le coquin lve la voix, je pense! dit Aramis avec un ton
dempereur.

-- Coquin? rpta Vanel.

-- Cest misrable que je voulais dire, ajouta Aramis revenu au
sang-froid. Allons, tirez vite votre acte de vente, monsieur; vous
devez lavoir l dans quelque poche, tout prpar, comme
lassassin tient son pistolet ou son poignard cach sous son
manteau.

Vanel grommela.

-- Assez! cria Fouquet. Cet acte, voyons!

Vanel fouilla en tremblotant dans sa poche; il en retira son
portefeuille, et du portefeuille schappa un papier, tandis que
Vanel offrait lautre  Fouquet.

Aramis fondit sur ce papier, dont il venait de reconnatre
lcriture.

-- Pardon, cest la minute de lacte, dit Vanel.

-- Je le vois bien, repartit Aramis avec un sourire plus cruel que
net t un coup de fouet, et, ce que jadmire cest que cette
minute est de la main de M. Colbert. Tenez, monseigneur, regardez.

Il passa la minute  Fouquet, lequel reconnut la vrit du fait.
Surcharg de ratures, de mots ajouts, les marges toutes noircies,
cet acte, vivant tmoignage de la trame de Colbert, venait de tout
rvler  la victime.

-- Eh bien? murmura Fouquet.

Vanel, atterr, semblait chercher un trou profond pour sy
engloutir.

-- Eh bien! dit Aramis, si vous ne vous appeliez Fouquet, et si
votre ennemi ne sappelait Colbert; si vous naviez en face que ce
lche voleur que voici, je vous dirais: Niez... une pareille
preuve dtruit toute parole; mais ces gens-l croiraient que vous
avez peur; ils vous craindraient moins; tenez, monseigneur.

Il lui prsenta la plume.

-- Signez, dit-il.

Fouquet serra la main dAramis; mais, au lieu de lacte quon lui
prsentait, il prit la minute.

-- Non, pas ce papier, dit vivement Aramis, mais celui-ci, lautre
est trop prcieux pour que vous ne le gardiez point.

-- Oh! non pas, rpliqua Fouquet, je signerai sur lcriture mme
de M. Colbert, et jcris: Approuv lcriture.

Il signa.

-- Tenez, monsieur Vanel, dit-il ensuite.

Vanel saisit le papier, donna son argent et voulut senfuir.

-- Un moment! dit Aramis. tes-vous bien sr quil y a le compte
de largent? Cela se compte, monsieur Vanel, surtout quand cest
de largent que M. Colbert donne aux femmes. Ah! cest quil nest
pas gnreux comme M. Fouquet, ce digne M. Colbert.

Et Aramis, pelant chaque mot, chaque lettre du bon  toucher,
distilla toute sa colre et tout son mpris goutte  goutte sur le
misrable, qui souffrit un demi-quart dheure ce supplice; puis on
le renvoya, non pas mme de la voix, mais dun geste, comme on
renvoie un manant, comme on chasse un laquais.

Une fois que Vanel fut parti, le ministre et le prlat, les yeux
fixs lun sur lautre, gardrent un instant le silence.

-- Eh bien! fit Aramis rompant le silence le premier,  quoi
comparez-vous un homme qui, devant combattre un ennemi cuirass,
arm, enrag, se met nu, jette ses armes et envoie des baisers
gracieux  ladversaire? La bonne foi, monsieur Fouquet, cest une
arme dont les sclrats usent souvent contre les gens de bien, et
elle leur russit. Les gens de bien devraient donc user aussi de
mauvaise foi contre les coquins. Vous verriez comme ils seraient
forts sans cesser dtre honntes.

-- On appellerait leurs actes des actes de coquins, rpliqua
Fouquet.

-- Pas du tout; on appellerait cela de la coquetterie, de la
probit. Enfin, puisque vous avez termin avec ce Vanel, puisque
vous vous tes priv du bonheur de le terrasser en lui reniant
votre parole, puisque vous avez donn contre vous la seule arme
qui puisse nous perdre...

-- Oh! mon ami, dit Fouquet avec tristesse, vous voil comme le
prcepteur philosophe dont nous parlait lautre jour La
Fontaine... Il voit que lenfant se noie et lui fait un discours
en trois points.

Aramis sourit.

-- Philosophe, oui; prcepteur, oui; enfant qui se noie, oui; mais
enfant quon sauvera, vous allez le voir. Et dabord, parlons
affaires.

Fouquet le regarda dun air tonn.

-- Est-ce que vous ne mavez pas nagure confi certain projet
dune fte  Vaux?

-- Oh! dit Fouquet, ctait dans le bon temps!

-- Une fte  laquelle, je crois, le roi stait invit de lui-
mme?

-- Non, mon cher prlat; une fte  laquelle M. Colbert avait
conseill au roi de sinviter.

-- Ah! oui, comme tant une fte trop coteuse pour que vous ne
vous y ruinassiez point.

-- Cest cela. Dans le bon temps, comme je vous disais tout 
lheure, javais cet orgueil de montrer  mes ennemis la fcondit
de mes ressources; je tenais  lhonneur de les frapper
dpouvante en crant des millions l o ils navaient vu que des
banqueroutes possibles. Mais, aujourdhui, je compte avec ltat,
avec le roi, avec moi-mme; aujourdhui, je vais devenir lhomme
de la lsine; je saurai prouver au monde que jagis sur des
deniers comme sur des sacs de pistoles, et,  partir de demain,
mes quipages vendus, mes maisons en gage, ma dpense suspendue...

--  partir de demain, interrompit Aramis tranquillement, vous
allez, mon cher ami, vous occuper sans relche de cette belle fte
de Vaux, qui doit tre cite un jour parmi les hroques
magnificences de votre beau temps.

-- Vous tes fou, chevalier dHerblay.

-- Moi? Vous ne le pensez pas.

-- Comment! Mais savez-vous ce que peut coter une fte, la plus
simple du monde,  Vaux? Quatre  cinq millions.

-- Je ne vous parle pas de la plus simple du monde, mon cher
surintendant.

-- Mais, puisque la fte est donne au roi, rpondit Fouquet, qui
se mprenait sur la pense dAramis, elle ne peut tre simple.

-- Justement, elle doit tre de la plus grande magnificence.

-- Alors, je dpenserai dix  douze millions.

-- Vous en dpenserez vingt sil le faut, dit Aramis sans motion.

-- O les prendrais-je? scria Fouquet.

-- Cela me regarde, monsieur le surintendant, et ne concevez pas
un instant dinquitude. Largent sera plus vite  votre
disposition que vous naurez arrt le projet de votre fte.

-- Chevalier! chevalier! dit Fouquet saisi de vertige, o
mentranez vous?

-- De lautre ct du gouffre o vous alliez tomber, rpliqua
lvque de Vannes. Accrochez-vous  mon manteau; nayez pas peur.

-- Que ne maviez-vous dit cela plus tt, Aramis! Un jour sest
prsent o, avec un million, vous mauriez sauv.

-- Tandis que, aujourdhui... Tandis que, aujourdhui, jen
donnerais vingt, dit le prlat. Eh bien! soit!... Mais la raison
est simple, mon ami: le jour dont vous parlez, je navais pas  ma
disposition le million ncessaire. Aujourdhui jaurai facilement
les vingt millions quil me faut.

-- Dieu vous entende et me sauve!

Aramis se reprit  sourire trangement comme dhabitude.

-- Dieu mentend toujours, moi, dit-il; cela dpend peut-tre de
ce que je le prie trs haut.

-- Je mabandonne  vous sans rserve, murmura Fouquet.

-- Oh! je ne lentends pas ainsi. Cest moi qui suis  vous sans
rserve. Aussi, vous qui tes lesprit le plus fin, le plus
dlicat et le plus ingnieux, vous ordonnerez toute la fte
jusquau moindre dtail. Seulement...

-- Seulement? dit Fouquet en homme habitu  sentir le prix des
parenthses.

-- Eh bien! vous laissant toute linvention du dtail, je me
rserve la surveillance de lexcution.

-- Comment cela?

-- Je veux dire que vous ferez de moi, pour ce jour-l, un
majordome, un intendant suprieur, une sorte de factotum, qui
participera du capitaine des gardes et de lconome; je ferai
marcher les gens, et jaurai les clefs des portes; vous donnerez
vos ordres, cest vrai, mais cest  moi que vous les donnerez;
ils passeront par ma bouche pour arriver  leur destination, vous
comprenez?

-- Non, je ne comprends pas.

-- Mais vous acceptez?

-- Pardieu! oui, mon ami.

-- Cest tout ce quil nous faut. Merci donc et faites votre liste
dinvitations.

-- Et qui inviterai-je?

-- Tout le monde!


Chapitre CLXXXIX -- O il semble  l'auteur qu'il est temps d'en
revenir au vicomte de Bragelonne


Nos lecteurs ont vu dans cette histoire se drouler paralllement
les aventures de la gnration nouvelle et celles de la gnration
passe.

Aux uns le reflet de la gloire dautrefois, lexprience des
choses douloureuses de ce monde.  ceux-l aussi la paix qui
envahit le coeur, et permet au sang de sendormir autour des
cicatrices qui furent de cruelles blessures.

Aux autres les combats damour-propre et damour, les chagrins
amers et les joies ineffables: la vie au lieu de la mmoire.

Si quelque varit a surgi aux yeux du lecteur dans les pisodes
de ce rcit, la cause en est aux fcondes nuances qui jaillissent
de cette double palette, o deux tableaux vont se ctoyant, se
mlant et harmoniant leur ton svre et leur ton joyeux.

Le repos des motions de lun sy trouve au sein des motions de
lautre. Aprs avoir raisonn avec les vieillards, on aime 
dlirer avec les jeunes gens.

Aussi, quand les fils de cette histoire nattacheraient pas
puissamment le chapitre que nous crivons  celui que vous venons
dcrire, nen prendrions-nous pas plus de souci que Ruysdal nen
prenait pour peindre un ciel dautomne aprs avoir achev un
printemps.

Nous engageons le lecteur  en faire autant et  reprendre Raoul
de Bragelonne  lendroit o notre dernire esquisse lavait
laiss.

Ivre, pouvant, dsol, ou plutt sans raison, sans volont, sans
parti pris, il senfuit aprs la scne dont il avait vu la fin
chez La Vallire. Le roi, Montalais, Louise, cette chambre, cette
exclusion trange, cette douleur de Louise, cet effroi de
Montalais, ce courroux du roi, tout lui prsageait un malheur.
Mais lequel?

Arriv de Londres parce quon lui annonait un danger, il trouvait
du premier coup lapparence de ce danger. Ntait-ce point assez
pour un amant? oui, certes; mais ce ntait point assez pour un
noble coeur, fier de sexposer sur une droiture gale  la sienne.

Cependant Raoul ne chercha pas les explications l o vont tout de
suite les chercher les amants jaloux ou moins timides. Il nalla
point dire  sa matresse: Louise, est-ce que vous ne maimez
plus? Louise, est-ce que vous en aimez un autre? Homme plein de
courage, plein damiti comme il tait plein damour, religieux
observateur de sa parole, et croyant  la parole dautrui, Raoul
se dit: De Guiche ma crit pour me prvenir; de Guiche sait
quelque chose; je vais aller demander  de Guiche ce quil sait,
et lui dire ce que jai vu.

Le trajet ntait pas long. De Guiche, rapport de Fontainebleau 
Paris depuis deux jours, commenait  se remettre de sa blessure
et faisait quelques pas dans sa chambre.

Il poussa un cri de joie en voyant Raoul entrer avec sa furie
damiti.

Raoul poussa un cri de douleur en voyant de Guiche si ple, si
amaigri, si triste. Deux mots et le geste que fit le bless pour
carter le bras de Raoul suffirent  ce dernier pour lui apprendre
la vrit.

-- Ah! voil! dit Raoul en sasseyant  ct de son ami, on aime
et lon meurt.

-- Non, non, lon ne meurt pas, rpliqua de Guiche en souriant,
puisque je suis debout, puisque je vous presse dans mes bras.

-- Ah! je mentends.

-- Et je vous entends aussi. Vous vous persuadez que je suis
malheureux, Raoul.

-- Hlas!

-- Non. Je suis le plus heureux des hommes! Je souffre avec mon
corps, mais non avec mon coeur, avec mon me. Si vous saviez!...
Oh! je suis le plus heureux des hommes!

-- Oh! tant mieux! rpondit Raoul; tant mieux, pourvu que cela
dure.

-- Cest fini; jen ai pour jusqu la mort, Raoul.

-- Vous, je nen doute pas; mais elle...

-- coutez, ami, je laime... parce que... Mais vous ne mcoutez
pas.

-- Pardon.

-- Vous tes proccup?

-- Mais oui. Votre sant, dabord...

-- Ce nest pas cela.

-- Mon cher, vous auriez tort, je crois, de minterroger, vous.

Et il accentua ce _vous_ de manire  clairer compltement son
ami sur la nature du mal et la difficult du remde.

-- Vous me dites cela, Raoul,  cause de ce que je vous ai crit.

-- Mais oui... Voulez-vous que nous en causions quand vous aurez
fini de me conter vos plaisirs et vos peines?

-- Cher ami,  vous, bien  vous, tout de suite.

-- Merci! Jai hte... je brle... je suis venu de Londres ici en
moiti moins de temps que les courriers dtat nen mettent
dordinaire. Eh bien! que vouliez-vous?

-- Mais rien autre chose, mon ami, que de vous faire venir.

-- Eh bien! me voici.

-- Cest bien, alors.

-- Il y a encore autre chose, jimagine?

-- Ma foi, non!

-- De Guiche!

-- Dhonneur!

-- Vous ne mavez pas arrach violemment  des esprances, vous ne
mavez pas expos  une disgrce du roi par ce retour qui est une
infraction  ses ordres, vous ne mavez pas, enfin, attach la
jalousie au coeur, ce serpent, pour me dire: Cest bien, dormez
tranquille.

-- Je ne vous dis pas: Dormez tranquille, Raoul; mais,
comprenez-moi bien, je ne veux ni ne puis vous dire autre chose.

-- Oh! mon ami, pour qui me prenez-vous?

-- Comment?

-- Si vous savez, pourquoi me cachez-vous? Si vous ne savez pas,
pourquoi mavertissez-vous?

-- Cest vrai, jai eu tort. Oh! je me repens bien, voyez-vous,
Raoul. Ce nest rien que dcrire  un ami: Venez! Mais avoir
cet ami en face, le sentir frissonner, haleter sous lattente
dune parole quon nose lui dire...

-- Osez! Jai du coeur, si vous nen avez pas! scria Raoul au
dsespoir.

-- Voil que vous tes injuste et que vous oubliez avoir affaire 
un pauvre bless... la moiti de votre coeur... L! calmez-vous!
Je vous ai dit: Venez. Vous tes venu; nen demandez pas
davantage  ce malheureux de Guiche.

-- Vous mavez dit de venir, esprant que je verrais, nest-ce
pas?

-- Mais...

-- Pas dhsitation! Jai vu.

-- Ah!... fit de Guiche.

-- Ou du moins, jai cru...

-- Vous voyez bien, vous doutez. Mais, si vous doutez, mon pauvre
ami que me reste-t-il  faire?

-- Jai vu La Vallire trouble... Montalais effare... Le roi...

-- Le roi?

-- Oui... Vous dtournez la tte... Le danger est l, le mal est
l, nest-ce pas? cest le roi?

-- Je ne dis rien.

-- Oh! vous en dites mille et mille fois plus! Des faits, par
grce, par piti, des faits! Mon ami, mon seul ami, parlez! Jai
le coeur perc, saignant; je meurs de dsespoir!...

-- Sil en est ainsi, cher Raoul, rpliqua de Guiche, vous me
mettez  laise, et je vais vous parler, sr que je ne dirai que
des choses consolantes en comparaison du dsespoir que je vous
vois.

-- Jcoute! jcoute!...

-- Eh bien! fit le comte de Guiche, je puis vous dire ce que vous
apprendriez de la bouche du premier venu.

-- Du premier venu! on en parle? scria Raoul.

-- Avant de dire: On en parle, mon ami, sachez dabord de quoi
lon peut parler. Il ne sagit, je vous jure, de rien qui ne soit
au fond trs innocent; peut-tre une promenade...

-- Ah! une promenade avec le roi?

-- Mais oui, avec le roi; il me semble que le roi sest promen
dj bien souvent avec des dames, sans que pour cela...

-- Vous ne meussiez pas crit, rpterai-je, si cette promenade
tait bien naturelle.

-- Je sais que, pendant cet orage, il faisait meilleur pour le roi
de se mettre  labri que de rester debout tte nue devant La
Vallire; mais...

-- Mais?...

-- Le roi est si poli!

-- Oh! de Guiche, de Guiche, vous me faites mourir!

-- Taisons-nous donc.

-- Non, continuez. Cette promenade a t suivie dautres?

-- Non, cest--dire, oui; il y a eu laventure du chne. Est-ce
cela? Je nen sais rien.

Raoul se leva. De Guiche essaya de limiter malgr sa faiblesse.

-- Voyez-vous, dit-il, je najouterai pas un mot; jen ai trop dit
ou trop peu. Dautres vous renseigneront sils veulent ou sils
peuvent: mon office tait de vous avertir, je lai fait.
Surveillez  prsent vos affaires vous-mme.

-- Questionner? Hlas! vous ntes pas mon ami, vous qui me parlez
ainsi, dit le jeune homme dsol. Le premier que je questionnerai
sera un mchant ou un sot; mchant, il me mentira pour me
tourmenter; sot, il fera pis encore. Ah! de Guiche! de Guiche!
avant deux heures jaurai trouv dix mensonges et dix duels.
Sauvez-moi! le meilleur nest-il pas de savoir son mal?

-- Mais je ne sais rien, vous dis-je! Jtais bless, fivreux:
javais perdu lesprit, je nai de cela quune teinture efface.
Mais, pardieu! nous cherchons loin quand nous avons notre homme
sous la main. Est-ce que vous navez pas dArtagnan pour ami?

-- Oh! cest vrai, cest vrai!

-- Allez donc  lui. Il fera la lumire, et ne cherchera pas 
blesser vos yeux.

Un laquais entra.

-- Quy a-t-il? demanda de Guiche.

-- On attend M. le comte dans le cabinet des Porcelaines.

-- Bien. Vous permettez, cher Raoul? Depuis que je marche, je suis
si fier!

-- Je vous offrirais mon bras, de Guiche, si je ne devinais que la
personne est une femme.

-- Je crois que oui, repartit de Guiche en souriant.

Et il quitta Raoul.

Celui-ci demeura immobile, absorb, cras, comme le mineur sur
qui une vote vient de scrouler; il est bless, son sang coule,
sa pense sinterrompt, il essaie de se remettre et de sauver sa
vie avec sa raison. Quelques minutes suffirent  Raoul pour
dissiper les blouissements de ces deux rvlations. Il avait dj
ressaisi le fil de ses ides quand, soudain,  travers la porte,
il crut reconnatre la voix de Montalais dans le cabinet des
Porcelaines.

-- Elle! scria-t-il. Oui, cest bien sa voix. Oh! voil une
femme qui pourrait me dire la vrit; mais, la questionnerai-je
ici? Elle se cache mme de moi; elle vient sans doute de la part
de Madame... Je la verrai chez elle. Elle mexpliquera son effroi,
sa fuite, la maladresse avec laquelle on ma vinc; elle me dira
tout cela... quand M. dArtagnan, qui sait tout, maura raffermi
le coeur. Madame... une coquette... Eh bien! oui, une coquette,
mais qui aime  ses bons moments, une coquette qui, comme la mort
ou la vie, a son caprice, mais qui fait dire  de Guiche quil est
le plus heureux des hommes. Celui-l, du moins, est sur des roses.
Allons!

Il senfuit hors de chez le comte, et, tout en se reprochant de
navoir parl que de lui-mme  de Guiche, il arriva chez
dArtagnan.


Chapitre CXC -- Bragelonne continue ses interrogations


Le capitaine tait de service; il faisait sa huitaine, enseveli
dans le fauteuil de cuir, lperon fich dans le parquet, lpe
entre les jambes, et lisait force lettres en tortillant sa
moustache.

DArtagnan poussa un grognement de joie en apercevant le fils de
son ami.

-- Raoul, mon garon, dit-il, par quel hasard est-ce que le roi
ta rappel?

Ces mots sonnrent mal  loreille du jeune homme, qui,
sasseyant, rpliqua:

-- Ma foi! je nen sais rien. Ce que je sais, cest que je suis
revenu.

-- Hum! fit dArtagnan en repliant les lettres avec un regard
plein dintention dirig vers son interlocuteur. Que dis-tu l,
garon? Que le roi ne ta pas rappel, et que te voil revenu? Je
ne comprends pas bien cela.

Raoul tait dj ple, il roulait dj son chapeau dun air
contraint.

-- Quelle diable de mine fais-tu, et quelle conversation
mortuaire! fit le capitaine. Est-ce que cest en Angleterre quon
prend ces faons-l? Mordioux! jy ai t, moi, en Angleterre, et
jen suis revenu gai comme un pinson. Parleras-tu?

-- Jai trop  dire.

-- Ah! ah! Comment va ton pre?

-- Cher ami, pardonnez-moi; jallais vous le demander.

DArtagnan redoubla lacuit de ce regard auquel nul secret ne
rsistait.

-- Tu as du chagrin? dit-il.

-- Pardieu! vous le savez bien, monsieur dArtagnan.

-- Moi?

-- Sans doute. Oh! ne faites pas ltonn.

-- Je ne fais pas ltonn, mon ami.

-- Cher capitaine, je sais fort bien quau jeu de la finesse comme
au jeu de la force, je serai battu par vous. En ce moment, voyez-
vous, je suis un sot, et je suis un ciron. Je nai ni cerveau ni
bras, ne me mprisez pas, aidez-moi. En deux mots, je suis le plus
misrable des tres vivants.

-- Oh! oh! pourquoi cela? demanda dArtagnan en dbouclant son
ceinturon et en adoucissant son sourire.

-- Parce que Mlle de La Vallire me trompe.

DArtagnan ne changea pas de physionomie.

-- Elle te trompe! elle te trompe! voil de grands mots. Qui te
les a dits?

-- Tout le monde.

-- Ah! si tout le monde la dit, il faut quil y ait quelque chose
de vrai. Moi, je crois au feu quand je vois la fume. Cela est
ridicule, mais cela est.

-- Ainsi, vous croyez? scria vivement Bragelonne.

-- Ah! si tu me prends  partie...

-- Sans doute.

-- Je ne me mle pas de ces affaires-l, moi; tu le sais bien.

-- Comment, pour un ami? pour un fils?

-- Justement. Si tu tais un tranger, je te dirais... je ne te
dirais rien du tout... Comment va Porthos, le sais-tu?

-- Monsieur, scria Raoul, en serrant la main de dArtagnan, au
nom de cette amiti que vous avez voue  mon pre!

-- Ah! diable! tu es bien malade... de curiosit.

-- Ce nest pas de curiosit, cest damour.

-- Bon! autre grand mot. Si tu tais rellement amoureux, mon cher
Raoul, ce serait diffrent.

-- Que voulez-vous dire?

-- Je te dis que, si tu tais pris dun amour tellement srieux,
que je pusse croire madresser toujours  ton coeur... Mais cest
impossible.

-- Je vous dis que jaime perdument Louise.

DArtagnan lut avec ses yeux au fond du coeur de Raoul.

-- Impossible, te dis-je... Tu es comme tous les jeunes gens; tu
nes pas amoureux, tu es fou.

-- Eh bien! quand il ny aurait que cela?

-- Jamais homme sage na fait dvier une cervelle dun crne qui
tourne. Jy ai perdu mon latin cent fois en ma vie. Tu
mcouterais, que tu ne mentendrais pas; tu mentendrais, que tu
ne me comprendrais pas; tu me comprendrais, que tu ne mobirais
pas.

-- Oh! essayez, essayez!

-- Je dis plus: si jtais assez malheureux pour savoir quelque
chose et assez bte pour ten faire part... Tu es mon ami, dis-tu?

-- Oh! oui.

-- Eh bien! je me brouillerais avec toi. Tu ne me pardonnerais
jamais davoir dtruit ton illusion, comme on dit en amour.

-- Monsieur dArtagnan, vous savez tout; vous me laissez dans
lembarras, dans le dsespoir, dans la mort! cest affreux!

-- L! l!

-- Je ne crie jamais, vous le savez. Mais, comme mon pre et Dieu
ne me pardonneraient jamais de mtre cass la tte dun coup de
pistolet, eh bien! je vais aller me faire conter ce que vous me
refusez par le premier venu; je lui donnerai un dmenti...

-- Et tu le tueras? la belle affaire! Tant mieux! Quest-ce que
cela me fait  moi? Tue, mon garon, tue, si cela peut te faire
plaisir. Cest comme pour les gens qui ont mal aux dents; ils me
disent: Oh! que je souffre! Je mordrais dans du fer. Je leur
dis: Mordez, mes amis, mordez! la dent y restera.

-- Je ne tuerai pas, monsieur, dit Raoul dun air sombre.

-- Oui, oh! oui, vous prenez de ces airs-l, vous autres,
aujourdhui. Vous vous ferez tuer, nest-ce pas? Ah! que cest
joli! et comme je te regretterai, par exemple! Comme je dirai
toute la journe: Ctait un fier niais, que le petit Bragelonne!
une double brute! Javais pass ma vie  lui faire tenir
proprement une pe, et ce drle est all se faire embrocher comme
un oiseau.: Allez, Raoul, allez vous faire tuer, mon ami. Je ne
sais pas qui vous a appris la logique; mais, Dieu me damne! comme
disent les Anglais, celui-l, monsieur a vol largent de votre
pre.

Raoul, silencieux, enfona sa tte dans ses mains et murmura:

-- On na pas damis, non!

-- Ah bah! dit dArtagnan.

-- On na que des railleurs ou des indiffrents.

-- Sornettes! Je ne suis pas un railleur, tout Gascon que je suis.
Et indiffrent! Si je ltais, il y a un quart dheure dj que je
vous aurais envoy  tous les diables; car vous rendriez triste un
homme fou de joie, et mort un homme triste. Comment, jeune homme,
vous voulez que jaille vous dgoter de votre amoureuse, et vous
apprendre  excrer les femmes, qui sont lhonneur et la flicit
de la vie humaine?

-- Monsieur, dites, dites, et je vous bnirai!

-- Eh! mon cher, croyez-vous, par hasard, que je me suis fourr
dans la cervelle toutes les affaires du menuisier et du peintre,
de lescalier et du portrait, et cent mille autres contes  dormir
debout?

-- Un menuisier! quest-ce que signifie ce menuisier?

-- Ma foi! je ne sais pas; on ma dit quil y avait un menuisier
qui avait perc un parquet.

-- Chez La Vallire?...

-- Ah! je ne sais pas o.

-- Chez le roi?

-- Bon! Si ctait chez le roi, jirais vous le dire, nest-ce
pas?

-- Chez qui, alors?

-- Voil une heure que je me tue  vous rpter que je lignore.

-- Mais le peintre, alors? ce portrait?...

-- Il paratrait que le roi aurait fait faire le portrait dune
dame de la Cour.

-- De La Vallire?

-- Eh! tu nas que ce nom-l dans la bouche. Qui te parle de La
Vallire?

-- Mais, alors, si ce nest pas delle, pourquoi voulez-vous que
cela me touche?

-- Je ne veux pas que cela te touche. Mais tu me questionnes, je
te rponds. Tu veux savoir la chronique scandaleuse, je te la
donne. Fais-en ton profit.

Raoul se frappa le front avec dsespoir.

-- Cest  en mourir! dit-il.

-- Tu las dj dit.

-- Oui, vous avez raison.

Et il fit un pas pour sloigner.

-- O vas-tu? dit dArtagnan.

-- Je vais trouver quelquun qui me dira la vrit.

-- Qui cela?

-- Une femme.

-- Mlle de La Vallire elle-mme, nest-ce pas? dit dArtagnan
avec un sourire. Ah! tu as l une fameuse ide; tu cherchais 
tre consol, tu vas ltre tout de suite. Elle ne te dira pas de
mal delle-mme, va.

-- Vous vous trompez, monsieur, rpliqua Raoul; la femme  qui je
madresserai me dira beaucoup de mal.

-- Montalais, je parie?

-- Oui, Montalais.

-- Ah! son amie? Une femme qui, en cette qualit, exagrera
fortement le bien ou le mal. Ne parlez pas  Montalais, mon bon
Raoul.

-- Ce nest pas la raison qui vous pousse  mloigner de
Montalais.

-- Eh bien! je lavoue... Et, de fait, pourquoi jouerais-je avec
toi comme le chat avec une pauvre souris? Tu me fais peine, vrai.
Et si je dsire que tu ne parles pas  la Montalais, en ce moment,
cest que tu vas livrer ton secret et quon en abusera. Attends,
si tu peux.

-- Je ne peux pas.

-- Tant pis! Vois-tu, Raoul, si javais une ide... Mais je nen
ai pas.

-- Promettez-moi, mon ami, de me plaindre, cela me suffira, et
laissez-moi sortir daffaire tout seul.

-- Ah bien! oui! tembourber,  la bonne heure! Place-toi ici, 
cette table, et prends la plume.

-- Pour quoi faire?

-- Pour crire  la Montalais et lui demander un rendez-vous.

-- Ah! fit Raoul en se jetant sur la plume que lui tendait le
capitaine.

Tout  coup la porte souvrit, et un mousquetaire, sapprochant de
dArtagnan:

-- Mon capitaine, dit-il, il y a l Mlle de Montalais qui voudrait
vous parler.

--  moi? murmura dArtagnan. Quelle entre, et je verrai bien si
ctait  moi quelle voulait parler.

Le rus capitaine avait flair juste.

Montalais, en entrant, vit Raoul, et scria:

-- Monsieur! Monsieur!... Pardon, monsieur dArtagnan.

-- Je vous pardonne, mademoiselle, dit dArtagnan; je sais qu
mon ge ceux qui me cherchent bien ont besoin de moi.

-- Je cherchais M. de Bragelonne, rpondit Montalais.

-- Comme cela se trouve! je vous cherchais aussi.

-- Raoul, ne voulez-vous pas aller avec Mademoiselle!

-- De tout mon coeur.

-- Allez donc!

Et il poussa doucement Raoul hors du cabinet; puis, prenant la
main de Montalais:

-- Soyez bonne fille, dit-il tout bas; mnagez-le, et mnagez-la.

-- Ah! dit-elle sur le mme ton, ce nest pas moi qui lui
parlerai.

-- Comment cela?

-- Cest Madame qui le fait chercher.

-- Ah! bon! scria dArtagnan, cest Madame! Avant une heure, le
pauvre garon sera guri.

-- Ou mort! fit Montalais avec compassion. Adieu, monsieur
dArtagnan!

Et elle courut rejoindre Raoul, qui lattendait loin de la porte,
bien intrigu, bien inquiet de ce dialogue qui ne promettait rien
de bon.


Chapitre CXCI -- Deux jalousies


Les amants sont tendres pour tout ce qui touche leur bien-aime;
Raoul ne se vit pas plutt avec Montalais, quil lui baisa la main
avec ardeur.

-- L, l, dit tristement la jeune fille. Vous placez l des
baisers  fonds perdus, cher monsieur Raoul; je vous garantis mme
quils ne vous rapporteront pas intrt.

-- Comment?... quoi?... Mexpliquerez-vous, ma chre Aure?...

-- Cest Madame qui vous expliquera tout cela. Cest chez elle que
je vous conduis.

-- Quoi!...

-- Silence! et pas de ces regards effarouchs. Les fentres, ici,
ont des yeux, les murs de larges oreilles. Faites-moi le plaisir
de ne plus me regarder; faites-moi le plaisir de me parler trs
haut de la pluie, du beau temps et des agrments de lAngleterre.

-- Enfin...

-- Ah!... je vous prviens que quelque part, je ne sais o, mais
quelque part, Madame doit avoir un oeil ouvert et une oreille
tendue. Je ne me soucie pas, vous comprenez, dtre chasse ou
embastille. Parlons, vous dis-je, ou plutt ne parlons pas.

Raoul serra ses poings, enleva le pas et fit la mine dun homme de
coeur, cest vrai, mais dun homme de coeur qui va au supplice.

Montalais, loeil veill, la dmarche leste, la tte  tout vent,
le prcdait.

Raoul fut introduit immdiatement dans le cabinet de Madame.

Allons, pensa-t-il, cette journe se passera sans que je sache
rien. De Guiche a eu trop piti de moi; il sest entendu avec
Madame, et tous deux, par un complot amical, loignent la solution
du problme. Que nai-je l un bon ennemi!... ce serpent de
de Wardes, par exemple; il mordrait, cest vrai; mais je
nhsiterais plus... Hsiter... douter... mieux vaut mourir!

Raoul tait devant Madame.

Henriette, plus charmante que jamais, se tenait  demi renverse
dans un fauteuil, ses pieds mignons sur un coussin de velours
brod; elle jouait avec un petit chat aux soies touffues, qui lui
mordillait les doigts et se pendait aux guipures de son col.

Madame songeait; elle songeait profondment; il lui fallut la voix
de Montalais, celle de Raoul, pour la faire sortir de cette
rverie.

-- Votre Altesse ma mand? rpta Raoul.

Madame secoua la tte comme si elle se rveillait.

-- Bonjour, monsieur de Bragelonne, dit-elle; oui, je vous ai
mand. Vous voil donc revenu dAngleterre?

-- Au service de Votre Altesse Royale.

-- Merci! Laissez-nous, Montalais.

Montalais sortit.

-- Vous avez bien quelques minutes  me donner, nest-ce pas,
monsieur de Bragelonne?

-- Toute ma vie appartient  Votre Altesse Royale, repartit avec
respect Raoul, qui devinait quelque chose de sombre sous toutes
ces politesses de Madame, et  qui ce sombre ne dplaisait pas,
persuad quil tait dune certaine affinit des sentiments de
Madame avec les siens.

En effet, ce caractre trange de la princesse, tous les gens
intelligents de la Cour en connaissaient la volont capricieuse et
le fantasque despotisme.

Madame avait t flatte outre mesure des hommages du roi; Madame
avait fait parler delle et inspir  la reine cette jalousie
mortelle qui est le ver rongeur de toutes les flicits fminines;
Madame, en un mot, pour gurir un orgueil bless, stait fait un
coeur amoureux.

Nous savons, nous, ce que Madame avait fait pour rappeler Raoul,
loign par Louis XIV. Sa lettre  Charles II, Raoul ne la
connaissait pas; mais dArtagnan lavait bien devine.

Cet inexplicable mlange de lamour et de la vanit, ces
tendresses inoues, ces perfidies normes, qui les expliquera?
Personne, pas mme lange mauvais qui allume la coquetterie au
coeur des femmes.

-- Monsieur de Bragelonne, dit la princesse aprs un silence,
tes-vous revenu content?

Bragelonne regarda Madame Henriette, et, la voyant ple de ce
quelle cachait, de ce quelle retenait, de ce quelle brlait de
dire:

-- Content? dit-il; de quoi voulez-vous que je sois content ou
mcontent, Madame?

-- Mais de quoi peut tre content ou mcontent un homme de votre
ge et de votre mine?

Comme elle va vite! pensa Raoul effray; que va-t-elle souffler
en mon coeur?

Puis, effray de ce quil allait apprendre et voulant reculer le
moment si dsir, mais si terrible, o il apprendrait tout:

-- Madame, rpliqua-t-il, javais laiss un tendre ami en bonne
sant, je lai retrouv malade.

-- Voulez-vous parler de M. de Guiche? demanda Madame Henriette
avec une imperturbable tranquillit; cest, dit-on, un ami trs
cher  vous?

-- Oui, madame.

-- Eh bien! cest vrai, il a t bless; mais il va mieux. Oh!
M. de Guiche nest pas  plaindre, dit-elle vite.

Puis se reprenant:

-- Est-ce quil est  plaindre? dit-elle; est-ce quil sest
plaint? est-ce quil a un chagrin quelconque que nous ne
connatrions pas?

-- Je ne parle que de sa blessure, madame.

--  la bonne heure; car, pour le reste, M. de Guiche semble tre
fort heureux: on le voit dune humeur joyeuse. Tenez, monsieur de
Bragelonne, je suis bien sre que vous choisiriez encore dtre
bless comme lui au corps!... Quest-ce quune blessure au corps?

Raoul tressaillit.

Elle y revient, dit-il. Hlas!...

Il ne rpliqua rien.

-- Plat-il? fit-elle.

-- Je nai rien dit, madame.

-- Vous navez rien dit! Vous me dsapprouvez donc? Vous tes donc
satisfait?

Raoul se rapprocha.

-- Madame, dit-il, Votre Altesse Royale veut me dire quelque
chose, et sa gnrosit naturelle la pousse  mnager ses paroles.
Veuille Votre Altesse ne plus rien mnager. Je suis fort et
jcoute.

-- Ah! rpliqua Henriette, que comprenez-vous, maintenant?

-- Ce que Votre Altesse veut me faire comprendre.

Et Raoul trembla, malgr lui, en prononant ces mots.

-- En effet, murmura la princesse. Cest cruel; mais puisque jai
commenc...

-- Oui, madame, puisque Votre Altesse a daign commencer, quelle
daigne achever...

Henriette se leva prcipitamment et fit quelques pas dans sa
chambre.

-- Que vous a dit M. de Guiche? dit-elle soudain.

-- Rien, madame.

-- Rien! il ne vous a rien dit? oh! que je le reconnais bien l!

-- Il voulait me mnager, sans doute.

-- Et voil ce que les amis appellent lamiti! Mais
M. dArtagnan, que vous quittez, il vous a parl, lui?

-- Pas plus que de Guiche, madame.

Henriette fit un mouvement dimpatience.

-- Au moins, dit-elle, vous savez tout ce que la Cour a dit?

-- Je ne sais rien du tout, madame.

-- Ni la scne de lorage?

-- Ni la scne de lorage!...

-- Ni les tte--tte dans la fort?

-- Ni les tte--tte dans la fort!...

-- Ni la fuite  Chaillot?

Raoul, qui penchait comme la fleur tranche par la faucille, fit
des efforts surhumains pour sourire, et rpondit avec une exquise
douceur:

-- Jai eu lhonneur de dire  Votre Altesse Royale que je ne sais
absolument rien. Je suis un pauvre oubli qui arrive dAngleterre;
entre les gens dici et moi, il y avait tant de flots bruyants,
que le bruit de toutes les choses dont Votre Altesse me parle
nont pu arriver  mon oreille.

Henriette fut touche de cette pleur, de cette mansutude, de ce
courage. Le sentiment dominant de son coeur,  ce moment, ctait
un vif dsir dentendre chez le pauvre amant le souvenir de celle
qui le faisait ainsi souffrir.

-- Monsieur de Bragelonne, dit-elle, ce que vos amis nont pas
voulu faire, je veux le faire pour vous, que jestime et que
jaime. Cest moi qui serai votre amie. Vous portez ici la tte
comme un honnte homme, et je ne veux pas que vous la courbiez
sous le ridicule; dans huit jours, on dirait sous du mpris.

-- Ah! fit Raoul livide, cen est dj l?

-- Si vous ne savez pas, dit la princesse, je vois que vous
devinez; vous tiez le fianc de Mlle de La Vallire, nest-ce
pas?

-- Oui, madame.

--  ce titre, je vous dois un avertissement; comme, dun jour 
lautre, je chasserai Mlle de La Vallire de chez moi...

-- Chasser La Vallire! scria Bragelonne.

-- Sans doute. Croyez-vous que jaurai toujours gard aux larmes
et aux jrmiades du roi? Non, non, ma maison ne sera pas plus
longtemps commode pour ces sortes dusages; mais vous
chancelez!...

-- Non, madame, pardon, dit Bragelonne en faisant un effort; jai
cru que jallais mourir, voil tout. Votre Altesse Royale me
faisait lhonneur de me dire que le roi avait pleur, suppli.

-- Oui, mais en vain.

Et elle raconta  Raoul la scne de Chaillot et le dsespoir du
roi au retour; elle raconta son indulgence  elle-mme, et le
terrible mot avec lequel la princesse outrage, la coquette
humilie, avait terrass la colre royale.

Raoul baissa la tte.

-- Quen pensez-vous? dit-elle.

-- Le roi laime! rpliqua-t-il.

-- Mais vous avez lair de dire quelle ne laime pas.

-- Hlas! je pense encore au temps o elle ma aim, madame.

Henriette eut un moment dadmiration pour cette incrdulit
sublime; puis, haussant les paules:

-- Vous ne me croyez pas! dit-elle. Oh! comme vous laimez,
_vous!_ et vous doutez quelle aime le roi, _elle?_

-- Jusqu la preuve. Pardon, jai sa parole, voyez-vous, et elle
est fille noble.

-- La preuve?... Eh bien! soit; venez!


Chapitre CXCII -- Visite domiciliaire


La princesse, prcdant Raoul, le conduisit  travers la cour vers
le corps de btiment quhabitait La Vallire, et, montant
lescalier quavait mont Raoul le matin mme, elle sarrta  la
porte de la chambre o le jeune homme,  son tour, avait t si
trangement reu par Montalais.

Le moment tait bien choisi pour accomplir le projet conu par
Madame Henriette: le chteau tait vide; le roi, les courtisans et
les dames taient partis pour Saint-Germain. Madame Henriette,
seule, sachant le retour de Bragelonne et pensant au parti quelle
avait  tirer de ce retour, avait prtext une indisposition, et
tait reste.

Madame tait donc sre de trouver vides la chambre de La Vallire,
et lappartement de Saint-Aignan. Elle tira une double clef de sa
poche, et ouvrit la porte de sa demoiselle dhonneur.

Le regard de Bragelonne plongea dans cette chambre quil reconnut,
et limpression que lui fit la vue de cette chambre fut un des
premiers supplices qui lattendaient.

La princesse le regarda, et son oeil exerc put voir ce qui se
passait dans le coeur du jeune homme.

-- Vous mavez demand des preuves, dit-elle; ne soyez donc pas
surpris si je vous en donne. Maintenant, si vous ne vous croyez
pas le courage de les supporter, il en est temps encore, retirons-
nous.

-- Merci, madame, dit Bragelonne; mais je suis venu pour tre
convaincu. Vous avez promis de me convaincre, convainquez-moi.

-- Entrez donc, dit Madame, et refermez la porte derrire vous.

Bragelonne obit, et se retourna vers la princesse, quil
interrogea du regard.

-- Vous savez o vous tes? demanda Madame Henriette.

-- Mais tout me porte  croire, madame, que je suis dans la
chambre de Mlle de La Vallire?

-- Vous y tes.

-- Mais je ferai observer  Votre Altesse que cette chambre est
une chambre, et nest pas une preuve.

-- Attendez.

La princesse sachemina vers le pied du lit, replia le paravent,
et, se baissant vers le parquet:

-- Tenez, dit-elle, baissez-vous et levez vous-mme cette trappe.

-- Cette trappe? scria Raoul avec surprise, car les mots de
dArtagnan commenaient  lui revenir en mmoire, et il se
souvenait que dArtagnan avait vaguement prononc ce mot.

Et Raoul chercha des yeux, mais inutilement, une fente qui
indiqut une ouverture ou un anneau qui aidt  soulever une
portion quelconque du plancher.

-- Ah! cest vrai! dit en riant Madame Henriette joubliais le
ressort cach: la quatrime feuille du parquet; appuyer sur
lendroit o le bois fait un noeud. Voil linstruction. Appuyez
vous-mme, vicomte, appuyez, cest ici.

Raoul, ple comme un mort, appuya le pouce sur lendroit indiqu
et, en effet,  linstant mme, le ressort joua et la trappe se
souleva delle-mme.

-- Cest trs ingnieux, dit la princesse, et lon voit que
larchitecte a prvu que ce serait une petite main qui aurait 
utiliser ce ressort: voyez comme cette trappe souvre toute seule?

-- Un escalier! scria Raoul.

-- Oui, et trs lgant mme, dit Madame Henriette. Voyez,
vicomte, cet escalier a une rampe destine  garantir des chutes
les dlicates personnes qui se hasarderaient  le descendre, ce
qui fait que je my risque. Allons, suivez-moi, vicomte, suivez-
moi.

-- Mais, avant de vous suivre, madame, o conduit cet escalier?

-- Ah! cest vrai, joubliais de vous le dire.

-- Jcoute, madame, dit Raoul respirant  peine.

-- Vous savez peut-tre que M. de Saint-Aignan demeurait autrefois
presque porte  porte avec le roi?

-- Oui, madame, je le sais; ctait ainsi avant mon dpart et,
plus dune fois, jai eu lhonneur de le visiter  son ancien
logement.

-- Eh bien! il a obtenu du roi de changer ce commode et bel
appartement que vous lui connaissiez contre les deux petites
chambres auxquelles mne cet escalier, et qui forment un logement
deux fois plus petit et dix fois plus loign de celui du roi,
dont le voisinage, cependant, nest point ddaign, en gnral,
par messieurs de la Cour.

-- Fort bien, madame, reprit Raoul; mais continuez, je vous prie,
car je ne comprends point encore.

-- Eh bien! il sest trouv, par hasard, continua la princesse,
que ce logement de M. de Saint-Aignan est situ au-dessous de ceux
de mes filles, et particulirement au-dessous de celui de La
Vallire.

-- Mais dans quel but cette trappe et cet escalier?

-- Dame! je lignore. Voulez-vous que nous descendions chez
M. de Saint Aignan? Peut-tre y trouverons-nous lexplication de
lnigme.

Et Madame donna lexemple en descendant elle-mme.

Raoul la suivit en soupirant.

Chaque marche qui craquait sous les pieds de Bragelonne le faisait
pntrer dun pas dans cet appartement mystrieux, qui renfermait
encore les soupirs de La Vallire, et les plus suaves parfums de
son corps.

Bragelonne reconnut, en absorbant lair par ses haletantes
aspirations, que la jeune fille avait d passer par l.

Puis, aprs ces manations, preuves invisibles, mais certaines,
vinrent les fleurs quelle aimait, les livres quelle avait
choisis. Raoul et-il conserv un seul doute, quil let perdu 
cette secrte harmonie des gots et des alliances de lesprit avec
lusage des objets qui accompagnent la vie. La Vallire tait pour
Bragelonne en vivante prsence dans les meubles, dans le choix des
toffes, dans les reflets mmes du parquet.

Muet et cras, il navait plus rien  apprendre, et ne suivait
plus son impitoyable conductrice que comme le patient suit le
bourreau.

Madame, cruelle comme une femme dlicate et nerveuse, ne lui
faisait grce daucun dtail.

Mais, il faut le dire, malgr lespce dapathie dans laquelle il
tait tomb, aucun de ces dtails, ft-il rest seul, net
chapp  Raoul. Le bonheur de la femme quil aime, quand ce
bonheur lui vient dun rival, est une torture pour un jaloux.
Mais, pour un jaloux tel que tait Raoul, pour ce coeur qui, pour
la premire fois simprgnait de fiel, le bonheur de Louise,
ctait une mort ignominieuse, la mort du corps et de lme.

Il devina tout: les mains qui staient serres, les visages
rapprochs qui staient maris en face des miroirs, sorte de
serment si doux pour les amants qui se voient deux fois, afin de
mieux graver le tableau dans leur souvenir.

Il devina le baiser invisible sous les paisses portires
retombant dlivres de leurs embrasses. Il traduisit en fivreuses
douleurs lloquence des lits de repos, enfouis dans leur ombre.

Ce luxe, cette recherche pleine denivrement, ce soin minutieux
dpargner tout dplaisir  lobjet aim, ou de lui causer une
gracieuse surprise; cette puissance de lamour multiplie par la
puissance royale, frappa Raoul dun coup mortel. Oh! sil est un
adoucissement aux poignantes douleurs de la jalousie, cest
linfriorit de lhomme quon vous prfre: tandis quau
contraire sil est un enfer dans lenfer, une torture sans nom
dans la langue, cest la toute-puissance dun dieu mise  la
disposition dun rival, avec la jeunesse, la beaut, la grce.
Dans ces moments-l, Dieu lui-mme semble avoir pris parti contre
lamant ddaign.

Une dernire douleur tait rserve au pauvre Raoul: Madame
Henriette souleva un rideau de soie, et, derrire le rideau, il
aperut le portrait de La Vallire.

Non seulement le portrait de La Vallire, mais de La Vallire
jeune, belle, joyeuse, aspirant la vie par tous les pores, parce
qu dix-huit ans, la vie, cest lamour.

-- Louise! murmura Bragelonne, Louise! Cest donc vrai? Oh! tu ne
mas jamais aim, car jamais tu ne mas regard ainsi.

Et il lui sembla que son coeur venait dtre tordu dans sa
poitrine.

Madame Henriette le regardait, presque envieuse de cette douleur,
quoiquelle st bien navoir rien  envier, et quelle tait aime
de Guiche comme La Vallire tait aime de Bragelonne.

Raoul surprit ce regard de Madame Henriette.

-- Oh! pardon, pardon, dit-il; je devrais tre plus matre de moi,
je le sais, me trouvant en face de vous, madame. Mais, puisse le
Seigneur, Dieu du ciel et de la terre, ne jamais vous frapper du
coup qui matteint en ce moment! Car vous tes femme, et sans
doute vous ne pourriez pas supporter une pareille douleur.
Pardonnez-moi, je ne suis quun pauvre gentilhomme, tandis que
vous tes, vous, de la race de ces heureux, de ces tout-puissants,
de ces lus...

-- Monsieur de Bragelonne, rpliqua Henriette, un coeur comme le
vtre mrite les soins et les gards dun coeur de reine. Je suis
votre amie, monsieur; aussi nai-je point voulu que toute votre
vie soit empoisonne par la perfidie et souille par le ridicule.
Cest moi qui, plus brave que tous les prtendus amis, jexcepte
M. de Guiche, vous ai fait revenir de Londres; cest moi qui vous
fournis les preuves douloureuses, mais ncessaires, qui seront
votre gurison, si vous tes un courageux amant et non pas un
Amadis pleurard. Ne me remerciez pas: plaignez-moi mme, et ne
servez pas moins bien le roi.

Raoul sourit avec amertume.

-- Ah! cest vrai, dit-il, joubliais ceci: le roi est mon matre.

-- Il y va de votre libert! il y va de votre vie!

Un regard clair et pntrant de Raoul apprit  Madame Henriette
quelle se trompait, et que son dernier argument ntait pas de
ceux qui touchassent ce jeune homme.

-- Prenez garde, monsieur de Bragelonne, dit-elle; mais, en ne
pesant pas toutes vos actions, vous jetteriez dans la colre un
prince dispos  semporter hors des limites de la raison; vous
jetteriez dans la douleur vos amis et votre famille; inclinez-
vous, soumettez-vous, gurissez-vous.

-- Merci, madame, dit-il. Japprcie le conseil que Votre Altesse
me donne, et je tcherai de le suivre; mais, un dernier mot je
vous prie.

-- Dites.

-- Est-ce une indiscrtion que de vous demander le secret de cet
escalier, de cette trappe, de ce portrait, secret que vous avez
dcouvert?

-- Oh! rien de plus simple; jai, pour cause de surveillance, le
double des clefs de mes filles; il ma paru trange que La
Vallire se renfermt si souvent; il ma paru trange que
M. de Saint-Aignan changet de logis; il ma paru trange que le
roi vnt voir si quotidiennement M. de Saint-Aignan, si avant que
celui-ci ft dans son amiti; enfin, il ma paru trange que tant
de choses se fussent faites depuis votre absence, que les
habitudes de la Cour en taient changes. Je ne veux pas tre
joue par le roi, je ne veux pas servir de manteau  ses amours;
car, aprs La Vallire qui pleure, il aura Montalais qui rit,
Tonnay-Charente qui chante; ce nest pas un rle digne de moi.
Jai lev les scrupules de mon amiti, jai dcouvert le secret...
Je vous blesse; encore une fois, excusez-moi, mais javais un
devoir  remplir; cest fini, vous voil prvenu; lorage va
venir, garantissez-vous.

-- Vous concluez quelque chose, cependant, madame, rpondit
Bragelonne avec fermet; car vous ne supposez pas que jaccepterai
sans rien dire la honte que je subis et la trahison quon me fait.

-- Vous prendrez  ce sujet le parti qui vous conviendra, monsieur
Raoul. Seulement, ne dites point la source do vous tenez la
vrit; voil tout ce que je vous demande, voil le seul prix que
jexige du service que je vous ai rendu.

-- Ne craignez rien, madame, dit Bragelonne avec un sourire amer.

-- Jai, moi, gagn le serrurier que les amants avaient mis dans
leurs intrts. Vous pouvez fort bien avoir fait comme moi, nest-
ce pas?

-- Oui, madame. Votre Altesse Royale ne me donne aucun conseil et
ne mimpose aucune rserve que celle de ne pas la compromettre?

-- Pas dautre.

-- Je vais donc supplier Votre Altesse Royale de maccorder une
minute de sjour ici.

-- Sans moi?

-- Oh! non, madame. Peu importe; ce que jai  faire, je puis le
faire devant vous. Je vous demande une minute pour crire un mot 
quelquun.

-- Cest hasardeux, monsieur de Bragelonne. Prenez garde!

-- Personne ne peut savoir si Votre Altesse Royale ma fait
lhonneur de me conduire ici. Dailleurs, je signe la lettre que
jcris.

-- Faites, monsieur.

Raoul avait dj tir ses tablettes et trac rapidement ces mots
sur une feuille blanche:

Monsieur le comte,

Ne vous tonnez pas de trouver ici ce papier sign de moi, avant
quun de mes amis, que jenverrai tantt chez vous ait eu
lhonneur de vous expliquer lobjet de ma visite.

Vicomte Raoul de Bragelonne.

Il roula cette feuille, la glissa dans la serrure de la porte qui
communiquait  la chambre des deux amants, et, bien assur que ce
papier tait tellement visible que de Saint-Aignan le devait voir
en rentrant, il rejoignit la princesse, arrive dj au haut de
lescalier.

Sur le palier, ils se sparrent: Raoul affectant de remercier Son
Altesse, Henriette plaignant ou faisant semblant de plaindre de
tout son coeur le malheureux quelle venait de condamner  un
aussi horrible supplice.

-- Oh! dit-elle en le voyant sloigner ple et loeil inject de
sang; oh! si javais su, jaurais cach la vrit  ce pauvre
jeune homme.


Chapitre CXCIII -- La mthode de Porthos


La multiplicit des personnages que nous avons introduits dans
cette longue histoire fait que chacun est oblig de ne paratre
qu son tour et selon les exigences du rcit. Il en rsulte que
nos lecteurs nont pas eu loccasion de se retrouver avec notre
ami Porthos depuis son retour de Fontainebleau.

Les honneurs quil avait reus du roi navaient point chang le
caractre placide et affectueux du respectable seigneur;
seulement, il redressait la tte plus que de coutume, et quelque
chose de majestueux se rvlait dans son maintien, depuis quil
avait reu la faveur de dner  la table du roi. La salle  manger
de Sa Majest avait produit un certain effet sur Porthos. Le
seigneur de Bracieux et de Pierrefonds aimait  se rappeler que,
durant ce dner mmorable, force serviteurs et bon nombre
dofficiers, se trouvant derrire les convives, donnaient bon air
au repas et meublaient la pice.

Porthos se promit de confrer  M. Mouston une dignit quelconque,
dtablir une hirarchie dans le reste de ses gens, et de se crer
une maison militaire; ce qui ntait pas insolite parmi les grands
capitaines, attendu que, dans le prcdent sicle, on remarquait
ce luxe chez MM. de Trville, de Schomberg, de La Vieuville, sans
parler de MM. de Richelieu, de Cond, et de Bouillon-Turenne.

Lui, Porthos, ami du roi et de M. Fouquet baron, ingnieur, etc.,
pourquoi ne jouirait-il pas de tous les agrments attachs aux
grands biens et aux grands mrites?

Un peu dlaiss dAramis, lequel, nous le savons, soccupait
beaucoup de M. Fouquet, un peu nglig,  cause du service, par
dArtagnan, blas sur Trchen et sur Planchet, Porthos se surprit
 rver sans trop savoir pourquoi; mais  quiconque lui et dit:
Est-ce quil vous manque quelque chose, Porthos? il et
assurment rpondu: Oui.

Aprs un de ces dners pendant lesquels Porthos essayait de se
rappeler tous les dtails du dner royal, demi-joyeux, grce au
bon vin, demi-triste, grce aux ides ambitieuses, Porthos se
laissait aller  un commencement de sieste, quand son valet de
chambre vint lavertir que M. de Bragelonne voulait lui parler.

Porthos passa dans la salle voisine, o il trouva son jeune ami
dans les dispositions que nous connaissons.

Raoul vint serrer la main de Porthos, qui, surpris de sa gravit,
lui offrit un sige.

-- Cher monsieur du Vallon, dit Raoul, jai un service  vous
demander.

-- Cela tombe  merveille, mon jeune ami, rpliqua Porthos. On ma
envoy huit mille livres, ce matin, de Pierrefonds, et, si cest
dargent que vous avez besoin...

-- Non, ce nest pas dargent; merci, mon excellent ami.

-- Tant pis! Jai toujours entendu dire que cest l le plus rare
des services, mais le plus ais  rendre. Ce mot ma frapp;
jaime  citer les mots qui me frappent.

-- Vous avez un coeur aussi bon que votre esprit est sain.

-- Vous tes trop bon. Vous dnerez bien, peut-tre?

-- Oh! non, je nai pas faim.

-- Hein! Quel affreux pays que lAngleterre?

-- Pas trop; mais...

-- Voyez-vous, si lon ny trouvait pas lexcellent poisson et la
belle viande quil y a, ce ne serait pas supportable.

-- Oui... je venais...

-- Je vous coute. Permettez seulement que je me rafrachisse. On
mange sal  Paris. Pouah!

Et Porthos se fit apporter une bouteille de vin de Champagne.

Puis, ayant rempli avant le sien le verre de Raoul, il but un
large coup, et, satisfait, il reprit:

-- Il me fallait cela pour vous entendre sans distraction. Me
voici tout  vous. Que demandez-vous, cher Raoul? que dsirez-
vous?

-- Dites-moi votre opinion sur les querelles, mon cher ami.

-- Mon opinion?... Voyons, dveloppez un peu votre ide, rpondit
Porthos en se grattant le front.

-- Je veux dire: tes-vous dun bon naturel quand il y a dml
entre vos amis et des trangers?

-- Oh! dun naturel excellent, comme toujours.

-- Fort bien; mais que faites-vous alors?

-- Quand mes amis ont des querelles, jai un principe.

-- Lequel?

-- Cest que le temps perdu est irrparable, et que lon narrange
jamais aussi bien une affaire que lorsque lon a encore
lchauffement de la dispute.

-- Ah! vraiment, voil votre principe?

-- Absolument. Aussi, ds que la querelle est engage, je mets les
parties en prsence.

-- Oui-da?

-- Vous comprenez que, de cette faon, il est impossible quune
affaire ne sarrange pas.

-- Jaurais cru, dit avec tonnement Raoul, que, prise ainsi, une
affaire devait, au contraire...

-- Pas le moins du monde. Songez que jai eu, dans ma vie, quelque
chose comme cent quatre-vingts  cent quatre-vingt-dix duels
rgls, sans compter les prises dpes et les rencontres
fortuites.

-- Cest un beau chiffre, dit Raoul en souriant malgr lui.

-- Oh! ce nest rien; moi, je suis si doux!... DArtagnan compte
ses duels par centaines. Il est vrai quil est dur et piquant, je
le lui ai souvent rpt.

-- Ainsi, reprit Raoul, vous arrangez dordinaire les affaires que
vos amis vous confient?

-- Il ny a pas dexemple que je naie fini par en arranger une,
dit Porthos avec mansutude et une confiance qui firent bondir
Raoul.

-- Mais, dit-il, les arrangements sont-ils au moins honorables?

-- Oh! je vous en rponds; et,  ce propos, je vais vous expliquer
mon autre principe. Une fois que mon ami ma remis sa querelle,
voici comme je procde: je vais trouver son adversaire sur-le-
champ; je marme dune politesse et dun sang-froid qui sont de
rigueur en pareille circonstance.

-- Cest  cela, dit Raoul avec amertume, que vous devez
darranger si bien et si srement les affaires?

-- Je le crois. Je vais donc trouver ladversaire et je lui dis:
Monsieur, il est impossible que vous ne compreniez pas  quel
point vous avez outrag mon ami.

Raoul frona le sourcil.

-- Quelquefois, souvent mme, poursuivit Porthos, mon ami na pas
t offens du tout; il a mme offens le premier: vous jugez si
mon discours est adroit.

Et Porthos clata de rire.

Dcidment, se disait Raoul pendant que retentissait le tonnerre
formidable de cette hilarit, dcidment jai du malheur.
De Guiche me bat froid, dArtagnan me raille, Porthos est mou: nul
ne veut arranger cette affaire  ma faon. Et moi qui mtais
adress  Porthos pour trouver une pe au lieu dun
raisonnement!... Ah! quelle mauvaise chance!

Porthos se remit, et continua:

-- Jai donc, par un seul mot, mis ladversaire dans son tort.

-- Cest selon, dit distraitement Raoul.

-- Non pas, cest sr. Je lai mis dans son tort; cest  ce
moment que je dploie toute ma courtoisie, pour aboutir 
lheureuse issue de mon projet. Je mavance donc dune mine
affable, et, prenant la main de ladversaire...

-- Oh! fit Raoul impatient.

-- Monsieur, lui dis-je,  prsent que vous tes convaincu de
loffense, nous sommes assurs de la rparation. Entre mon ami et
vous, cest dsormais un change de gracieux procds. En
consquence, je suis charg de vous donner la longueur de lpe
de mon ami.

-- Hein? fit Raoul.

-- Attendez donc!... La longueur de lpe de mon ami. Jai un
cheval en bas; mon ami est  tel endroit, qui attend impatiemment
votre aimable prsence; je vous emmne; nous prenons votre tmoin
en passant, laffaire est arrange.

-- Et, dit Raoul ple de dpit, vous rconciliez les deux
adversaires sur le terrain?

-- Plat-il? interrompit Porthos. Rconcilier? pour quoi faire?

-- Vous dites que laffaire est arrange...

-- Sans doute, puisque mon ami attend.

-- Eh bien! quoi! sil attend...

-- Eh bien! sil attend, cest pour se dlier les jambes.
Ladversaire, au contraire, est encore tout roide du cheval; on
saligne, et mon ami tue ladversaire. Cest fini.

-- Ah! il le tue? scria Raoul.

-- Pardieu! dit Porthos, est-ce que je prends jamais pour amis des
gens qui se font tuer? Jai cent et un amis,  la tte desquels
sont M. votre pre, Aramis et dArtagnan, tous gens fort vivants,
je crois!

-- Oh! mon cher baron, sexclama Raoul dans lexcs de sa joie.

-- Vous approuvez ma mthode, alors? fit le gant.

-- Je lapprouve si bien, que jy aurai recours aujourdhui, sans
retard,  linstant mme. Vous tes lhomme que je cherchais.

-- Bon! me voici; vous voulez vous battre?

-- Absolument.

-- Cest bien naturel... Avec qui?

-- Avec M. de Saint-Aignan.

-- Je le connais... un charmant gascon, qui a t fort poli avec
moi le jour o jeus lhonneur de dner chez le roi. Certes, je
lui rendrai sa politesse, mme quand ce ne serait pas mon
habitude. Ah ! il vous a donc offens?

-- Mortellement.

-- Diable! Je pourrai dire mortellement?

-- Plus encore, si vous voulez.

-- Cest bien commode.

-- Voil une affaire tout arrange, nest-ce pas? dit Raoul en
souriant.

-- Cela va de soi... O lattendez-vous?

-- Ah! pardon, cest dlicat. M. de Saint-Aignan est fort ami du
roi.

-- Je lai ou dire.

-- Et si je le tue?

-- Vous le tuerez certainement. Cest  vous de vous
prcautionner; mais, maintenant, ces choses-l ne souffrent pas de
difficults. Si vous eussiez vcu de notre temps,  la bonne
heure!

-- Cher ami vous ne mavez pas compris. Je veux dire que,
M. de Saint-Aignan tant un ami du roi, laffaire sera plus
difficile  engager, attendu que le roi peut savoir  lavance...

-- Eh! non pas! Ma mthode, vous savez bien: Monsieur, vous avez
offens mon ami, et...

-- Oui, je le sais.

-- Et puis: Monsieur, le cheval est en bas. Je lemmne donc
avant quil ait parl  personne.

-- Se laissera-t-il emmener comme cela?

-- Pardieu! je voudrais bien voir! Il serait le premier. Il est
vrai que les jeunes gens daujourdhui... Mais bah! je lenlverai
sil le faut.

Et Porthos, joignant le geste  la parole, enleva Raoul et sa
chaise.

-- Trs bien, dit le jeune homme en riant. Il nous reste  poser
la question  M. de Saint-Aignan.

-- Quelle question?

-- Celle de loffense.

-- Eh bien! mais, cest fait, ce me semble.

-- Non, mon cher monsieur du Vallon, lhabitude chez nous autres
gens daujourdhui, comme vous dites, veut quon sexplique les
causes de loffense.

-- Par votre nouvelle mthode, oui. Eh bien! alors, contez-moi
votre affaire...

-- Cest que...

-- Ah dame! voil lennui! Autrefois, nous navions jamais besoin
de conter. On se battait parce quon se battait. Je ne connais pas
de meilleure raison, moi.

-- Vous tes dans le vrai, mon ami.

-- Jcoute vos motifs.

-- Jen ai trop  raconter. Seulement, comme il faut prciser...

-- Oui, oui, diable! avec la nouvelle mthode.

-- Comme il faut, dis-je, prciser; comme, dun autre ct
laffaire est pleine de difficults et commande un secret
absolu...

-- Oh! oh!

-- Vous aurez lobligeance de dire seulement  M. de Saint-Aignan,
et il le comprendra, quil ma offens: dabord, en dmnageant.

-- En dmnageant?... Bien, fit Porthos, qui se mit  rcapituler
sur ses doigts. Aprs?

-- Puis en faisant construire une trappe dans son nouveau
logement.

-- Je comprends, dit Porthos; une trappe. Peste! cest grave! Je
crois bien que vous devez tre furieux de cela! Et pourquoi ce
drle ferait-il faire des trappes sans vous avoir consult? Des
trappes!... mordioux!... Je nen ai pas, moi, si ce nest mon
oubliette de Bracieux!

-- Vous ajouterez, dit Raoul, que mon dernier motif de me croire
outrag, cest le portrait que M. de Saint-Aignan sait bien.

-- Eh! mais, encore un portrait?... Quoi! un dmnagement, une
trappe et un portrait? Mais, mon ami, dit Porthos, avec lun de
ces griefs seulement, il y a de quoi faire sentrgorger toute la
gentilhommerie de France et dEspagne, ce qui nest pas peu dire.

-- Ainsi, cher, vous voil suffisamment muni?

-- Jemmne un deuxime cheval. Choisissez votre lieu de rendez-
vous, et, pendant que vous attendrez, faites des plies et fendez-
vous  fond, cela donne une lasticit rare.

-- Merci! Jattendrai au bois de Vincennes, prs des Minimes.

-- Voil qui va bien... O trouve-t-on ce M. de Saint-Aignan?

-- Au Palais-Royal.

Porthos agita une grosse sonnette. Son valet parut.

-- Mon habit de crmonie, dit-il; mon cheval et un cheval de
main.

Le valet sinclina et sortit.

-- Votre pre sait-il cela? dit Porthos.

-- Non; je vais lui crire.

-- Et dArtagnan?

-- M. dArtagnan non plus. Il est prudent, il maurait dtourn.

-- DArtagnan est homme de bon conseil, cependant, dit Porthos
tonn, dans sa modestie loyale quon et song  lui quand il y
avait un dArtagnan au monde.

-- Cher monsieur du Vallon, rpliqua Raoul, ne me questionnez
plus, je vous en conjure. Jai dit tout ce que javais  dire.
Cest laction que jattends; je lattends rude et dcisive, comme
vous savez les prparer. Voil pourquoi je vous ai choisi.

-- Vous serez content de moi, rpliqua Porthos.

-- Et songez, cher ami, que, hors nous, tout le monde doit ignorer
cette rencontre.

-- On saperoit toujours de ces choses-l, dit Porthos quand on
trouve un corps mort dans le bois. Ah! cher ami, je vous promets
tout, hors de dissimuler le corps mort. Il est l, on le voit,
cest invitable. Jai pour principe de ne pas enterrer. Cela sent
son assassin. Au risque de risque, comme dit le Normand.

-- Brave et cher ami,  louvrage!

-- Reposez-vous sur moi, dit le gant en finissant la bouteille,
tandis que son laquais talait sur un meuble le somptueux habit et
les dentelles.

Quant  Raoul, il sortit en se disant avec une joie.

Oh! roi perfide! roi tratre! je ne puis tatteindre! Je ne le
veux pas! Les rois sont des personnes sacres; mais ton complice,
ton complaisant, qui te reprsente, ce lche va payer ton crime!
Je le tuerai en ton nom, et, aprs, nous songerons  Louise!


Chapitre CXCIV -- Le dmnagement, la trappe et le portrait


Porthos, charg,  sa grande satisfaction, de cette mission qui le
rajeunissait, conomisa une demi-heure sur le temps quil mettait
dhabitude  ses toilettes de crmonie.

En homme qui sest frott au grand monde, il avait commenc par
envoyer son laquais sinformer si M. de Saint-Aignan tait chez
lui.

On lui avait fait rponse que M. le comte de Saint-Aignan avait eu
lhonneur daccompagner le roi  Saint-Germain, ainsi que toute la
Cour, mais que M. le comte venait de rentrer  linstant mme.

Sur cette rponse, Porthos se hta et arriva au logis de de Saint-
Aignan, comme celui-ci venait de faire tirer ses bottes.

La promenade avait t superbe. Le roi, de plus en plus amoureux
et de plus en plus heureux, se montrait de charmante humeur pour
tout le monde; il avait des bonts  nulle autre pareilles, comme
disaient les potes du temps.

M. de Saint-Aignan, on se le rappelle, tait pote, et pensait
lavoir prouv en assez de circonstances mmorables pour quon ne
lui contestt point ce titre.

Comme un infatigable croqueur de rimes, il avait, pendant toute la
route, saupoudr de quatrains, de sixains et de madrigaux, le roi
dabord, La Vallire ensuite.

De son ct, le roi tait en verve et avait fait un distique.

Quant  La Vallire, comme les femmes qui aiment elle avait fait
deux sonnets.

Comme on le voit, la journe navait pas t mauvaise pour
Apollon.

Aussi, de retour  Paris, de Saint-Aignan, qui savait davance que
ses vers iraient courir les ruelles, se proccupait-il, un peu
plus quil ne lavait fait pendant la promenade, de la facture et
de lide.

En consquence, pareil  un tendre pre qui est sur le point de
produire ses enfants dans le monde, il se demandait si le public
trouverait droits, corrects et gracieux ces fils de son
imagination. Donc, pour en avoir le coeur net, M. de Saint-Aignan
se rcitait  lui-mme le madrigal suivant, quil avait dit de
mmoire au roi, et quil avait promis de lui donner crit  son
retour:

_Iris, vos yeux malins ne disent pas toujours_
_Ce que votre pense  votre coeur confie;_
_Iris, pourquoi faut-il que je passe ma vie_
_ plus aimer vos yeux qui mont jou ces tours?_

Ce madrigal, tout gracieux quil tait, ne paraissait pas parfait
 de Saint-Aignan, du moment o il le passait de la tradition
orale  la posie manuscrite. Plusieurs lavaient trouv charmant,
lauteur tout le premier; mais  la seconde vue, ce ntait plus
le mme engouement. Aussi de Saint-Aignan, devant sa table, une
jambe croise sur lautre et se grattant la tempe, rptait-il:

_Iris, vos yeux malins ne disent pas toujours..._

-- Oh! quand  celui-l, murmura de Saint-Aignan, celui-l est
irrprochable. Jajouterais mme quil a un petit air Ronsard ou
Malherbe dont je suis content. Malheureusement, il nen est pas de
mme du second. On a bien raison de dire que le vers le plus
facile  faire est le premier.

Et il continua:

_Ce que votre pense  votre coeur confie..._

-- Ah! voil la pense qui confie au coeur! Pourquoi le coeur ne
confierait-il pas aussi bien  la pense? Ma foi, quant  moi, je
ny vois pas dobstacle. O diable ai-je t associer ces deux
hmistiches? Par exemple, le troisime est bon:

_Iris, pourquoi faut-il que je passe ma vie..._

quoique la rime ne soit pas riche... _vie_ et _confie_... Ma foi!
labb Boyer, qui est un grand pote, a fait rimer, comme moi,
_vie_ et _confie_ dans la tragdie d_Oropaste, ou le Faux
Tonaxare, _sans compter que M. Corneille ne sen gne pas dans sa
tragdie de _Sophonisbe_. Va donc pour _vie_ et _confie._ Oui,
mais le vers est impertinent. Je me rappelle que le roi sest
mordu longle,  ce moment. En effet, il a lair de dire  Mlle de
La Vallire: Do vient que je suis ensorcel de vous? Il et
mieux valu dire, je crois:

_Que bnis soient les dieux qui condamnent ma vie._

_Condamnent!_ Ah bien! oui! voil encore une politesse! Le roi
condamn  La Vallire... Non!

Puis il rpta:

_Mais bnis soient les dieux qui... destinent ma vie._

-- Pas mal; quoique _destinent ma vie_ soit faible; mais ma foi!
tout ne peut pas tre fort dans un quatrain. _ plus aimer vos
yeux..._ Plus aimer qui? quoi? obscurit... Lobscurit nest
rien; puisque La Vallire et le roi mont compris, tout le monde
me comprendra. Oui, mais voil le triste!... cest le dernier
hmistiche: _Qui mont jou ces tours._ Le pluriel forc pour la
rime! et puis appeler la pudeur de La Vallire un tour! Ce nest
pas heureux. Je vais passer par la langue de tous les gratte-
papier mes confrres. On appellera mes posies des vers de grand
seigneur; et, si le roi entend dire que je suis un mauvais pote,
lide lui viendra de le croire.

Et, tout en confiant ces paroles  son coeur, et son coeur  ses
penses, le comte se dshabillait plus compltement. Il venait de
quitter son habit et sa veste pour passer sa robe de chambre,
lorsquon lui annona la visite de M. le baron du Vallon de
Bracieux de Pierrefonds.

-- Eh! fit-il, quest-ce que cette grappe de noms? Je ne connais
point cela.

-- Cest, rpondit le laquais, un gentilhomme qui a eu lhonneur
de dner avec M. le comte,  la table du roi, pendant le sjour de
Sa Majest  Fontainebleau.

-- Chez le roi,  Fontainebleau? scria de Saint-Aignan. Eh!
vite, vite, introduisez ce gentilhomme.

Le laquais se hta dobir. Porthos entra.

M. de Saint-Aignan avait la mmoire des courtisans:  la premire
vue, il reconnut donc le seigneur de province,  la rputation
bizarre, et que le roi avait si bien reu  Fontainebleau, malgr
quelques sourires des officiers prsents. Il savana donc vers
Porthos avec tous les signes dune bienveillance que Porthos
trouva toute naturelle, lui qui arborait, en entrant chez un
adversaire, ltendard de la politesse la plus raffine.

De Saint-Aignan fit avancer un sige par le laquais qui avait
annonc Porthos. Ce dernier, qui ne voyait rien dexagr dans ces
politesses, sassit et toussa. Les politesses dusage
schangrent entre les deux gentilshommes; puis, comme ctait le
comte qui recevait la visite:

-- Monsieur le baron, dit-il,  quelle heureuse rencontre dois-je
la faveur de votre visite?

-- Cest justement ce que je vais avoir lhonneur de vous
expliquer, monsieur le comte, rpliqua Porthos; mais, pardon...

-- Quy a-t-il, monsieur? demanda de Saint-Aignan.

-- Je maperois que je casse votre chaise.

-- Nullement, monsieur, dit de Saint-Aignan, nullement.

-- Si fait, monsieur le comte, si fait, je la romps; et si bien
mme, que, si je tarde, je vais choir, position tout  fait
inconvenante dans le rle grave que je viens jouer auprs de vous.

Porthos se leva. Il tait temps, la chaise stait dj affaisse
sur elle-mme de quelques pouces. De Saint-Aignan chercha des yeux
un plus solide rcipient pour son hte.

-- Les meubles modernes, dit Porthos tandis que le comte se
livrait  cette recherche, les meubles modernes sont devenus dune
lgret ridicule. Dans ma jeunesse, poque o je masseyais avec
bien plus dnergie encore quaujourdhui, je ne me rappelle point
avoir jamais rompu un sige, sinon dans les auberges avec mes
bras.

De Saint-Aignan sourit agrablement  la plaisanterie.

-- Mais, dit Porthos en sinstallant sur un lit de repos qui
gmit, mais qui rsista, ce nest point de cela quil sagit,
malheureusement.

-- Comment, malheureusement? Est-ce que vous seriez porteur dun
message de mauvais augure, monsieur le baron?

-- De mauvais augure pour un gentilhomme? oh! non, monsieur le
comte, rpliqua noblement Porthos. Je viens seulement vous
annoncer que vous avez offens bien cruellement un de mes amis.

-- Moi, monsieur! scria de Saint-Aignan; moi, jai offens un de
vos amis? Et lequel, je vous prie?

-- M. Raoul de Bragelonne.

-- Jai offens M. de Bragelonne, moi? scria de Saint-Aignan.
Ah! mais, en vrit, monsieur, cela mest impossible; car
M. de Bragelonne, que je connais peu, je dirai mme que je ne
connais point, est en Angleterre: ne layant point vu depuis fort
longtemps, je ne saurais lavoir offens.

-- M. de Bragelonne est  Paris, monsieur le comte, dit Porthos
impassible; et, quant  lavoir offens, je vous rponds que cest
vrai, puisquil me la dit lui-mme. Oui, monsieur le comte, vous
lavez cruellement, mortellement offens, je rpte le mot.

-- Mais impossible, monsieur le baron, je vous jure, impossible.

-- Dailleurs, ajouta Porthos, vous ne pouvez ignorer cette
circonstance, attendu que M. de Bragelonne ma dclar vous avoir
prvenu par un billet.

-- Je nai reu aucun billet, monsieur, je vous en donne ma
parole.

-- Voil qui est extraordinaire! rpondit Porthos; et ce que dit
Raoul...

-- Je vais vous convaincre que je nai rien reu dit de Saint-
Aignan.

Et il sonna.

-- Basque, dit-il, combien de lettres ou de billets sont venus ici
en mon absence.

-- Trois, monsieur le comte.

-- Qui sont?...

-- Le billet de M. de Fiesque, celui de Mme de La Fert, et la
lettre de M. de Las Fuents.

-- Voil tout?

-- Tout, monsieur le comte.

-- Dis la vrit devant Monsieur, la vrit, entends-tu bien? Je
rponds de toi.

-- Monsieur, il y avait encore le billet de...

-- De?... Dis vite, voyons.

-- De Mlle de La Val...

-- Cela suffit, interrompit discrtement Porthos. Fort bien, je
vous crois, monsieur le comte.

De Saint-Aignan congdia le valet et alla lui-mme fermer la
porte; mais, comme il revenait, regardant devant lui par hasard,
il vit sortir de la serrure de la chambre voisine ce fameux papier
que Bragelonne y avait gliss en partant.

-- Quest-ce que cela? dit-il.

Porthos, adoss  cette chambre, se retourna.

-- Oh! oh! fit Porthos.

-- Un billet dans la serrure! scria de Saint-Aignan.

-- Ce pourrait bien tre le ntre, monsieur le comte, dit Porthos.
Voyez.

De Saint-Aignan prit le papier.

-- Un billet de M. de Bragelonne! scria-t-il.

-- Voyez-vous, javais raison. Oh! quand je dis une chose, moi...

-- Apport ici par M. de Bragelonne lui-mme, murmura le comte en
plissant. Mais cest indigne! Comment donc a-t-il pntr ici?

De Saint-Aignan sonna encore. Basque reparut.

-- Qui est venu ici, pendant que jtais  la promenade avec le
roi?

-- Personne, monsieur.

-- Cest impossible! il faut quil soit venu quelquun!

-- Mais, monsieur, personne na pu entrer, puisque javais les
clefs dans ma poche.

-- Cependant, ce billet qui tait dans la serrure. Quelquun ly a
mis; il nest pas venu seul.

Basque ouvrit les bras en signe dignorance absolue.

-- Cest probablement M. de Bragelonne qui ly aura mis? dit
Porthos.

-- Alors, il serait entr ici?

-- Sans doute, monsieur.

-- Mais, enfin, puisque javais la clef dans ma poche, reprit
Basque avec persvrance.

De Saint-Aignan froissa le billet aprs lavoir lu.

-- Il y a quelque chose l-dessous, murmura-t-il absorb.

Porthos le laissa un instant  ses rflexions.

Puis il revint  son message.

-- Vous plairait-il que nous en revinssions  notre affaire?
demanda-t-il en sadressant  de Saint-Aignan quand le laquais eut
disparu.

-- Mais je crois la comprendre par ce billet si trangement
arriv. M. de Bragelonne mannonce un ami...

-- Je suis son ami; cest donc moi quil vous annonce.

-- Pour madresser une provocation?

-- Prcisment.

-- Et il se plaint que je lai offens?

-- Cruellement, mortellement!

-- De quelle faon, sil vous plat? Car sa dmarche est trop
mystrieuse pour que je ny cherche pas au moins un sens.

-- Monsieur, rpondit Porthos, mon ami doit avoir raison, et,
quant  sa dmarche, si elle est mystrieuse comme vous dites,
nen accusez que vous.

Porthos pronona ces dernires paroles avec une confiance qui,
pour un homme peu habitu  sa faon, devait rvler une infinit
de sens.

-- Mystre, soit! Voyons le mystre, dit de Saint-Aignan.

Mais Porthos sinclina.

-- Vous trouverez bon que je ny entre point, monsieur, dit-il, et
pour dexcellentes raisons.

-- Que je comprends  merveille. Oui, monsieur, effleurons alors.
Voyons, monsieur je vous coute.

-- Il y a dabord, monsieur, dit Porthos, que vous avez dmnag?

-- Cest vrai, jai dmnag, dit de Saint-Aignan.

-- Vous lavouez? dit Porthos dun air de satisfaction visible.

-- Si je lavoue? Mais oui, je lavoue. Pourquoi donc voulez-vous
que je ne lavoue pas?

-- Vous avez avou. Bien, nota Porthos en levant seulement un
doigt en lair.

-- Ah ! monsieur, comment mon dmnagement peut-il avoir caus
dommage  M. de Bragelonne? Rpondez, voyons. Car je ne comprends
absolument rien  ce que vous me dites.

Porthos larrta.

-- Monsieur, dit-il gravement, ce grief est le premier de ceux que
M. de Bragelonne articule contre vous. Sil larticule, cest
quil sest senti bless.

De Saint-Aignan battit du pied le parquet avec impatience.

-- Cela ressemble  une mauvaise querelle, dit-il.

-- On ne saurait avoir une mauvaise querelle avec un aussi galant
homme que le vicomte de Bragelonne, repartit Porthos; mais, enfin,
vous navez rien  ajouter au sujet du dmnagement, nest-ce pas?

-- Non. Aprs?

-- Ah! aprs? Mais remarquez bien, monsieur, que voil dj un
grief abominable auquel vous ne rpondez pas, ou plutt auquel
vous rpondez mal. Comment, monsieur, vous dmnagez, cela offense
M. de Bragelonne, et vous ne vous excusez pas? Trs bien!

-- Quoi! scria de Saint-Aignan, qui sirritait du flegme de ce
personnage; quoi! jai besoin de consulter M. de Bragelonne sur le
sujet de dmnager ou non? Allons donc, monsieur!

-- Obligatoire, monsieur, obligatoire. Toutefois, vous mavouerez
que cela nest rien en comparaison du second grief.

Porthos prit un air svre.

-- Et cette trappe, monsieur, dit-il, et cette trappe?

De Saint-Aignan devint excessivement ple. Il recula sa chaise si
brusquement, que Porthos, tout naf quil tait, saperut que le
coup avait port avant.

-- La trappe, murmura de Saint-Aignan.

-- Oui, monsieur, expliquez-la si vous pouvez, dit Porthos en
secouant la tte.

De Saint-Aignan baissa le front.

-- Oh! je suis trahi, murmura-t-il; on sait tout!

-- On sait toujours tout, rpliqua Porthos, qui ne savait rien.

-- Vous men voyez accabl, poursuivit de Saint-Aignan, accabl 
ce point que jen perds la tte!

-- Conscience coupable, monsieur. Oh! votre affaire nest pas
bonne.

-- Monsieur!

-- Et quand le public sera instruit, et quil se fera juge...

-- Oh! monsieur, scria vivement le comte, un pareil secret doit
tre ignor, mme du confesseur!

-- Nous aviserons, dit Porthos, et le secret nira pas loin, en
effet.

-- Mais, monsieur, reprit de Saint-Aignan, M. de Bragelonne, en
pntrant ce secret, se rend-il compte du danger quil court, et
quil fait courir?

-- M. de Bragelonne ne court aucun danger, monsieur, nen craint
aucun, et vous lexprimenterez bientt, avec laide de Dieu.

Cet homme est un enrag, pensa de Saint-Aignan. Que me veut-il?

Puis il reprit tout haut:

-- Voyons, monsieur, assoupissons cette affaire.

-- Vous oubliez le portrait? dit Porthos avec une voix de tonnerre
qui glaa le sang du comte.

Comme le portrait tait celui de La Vallire, et quil ny avait
plus  sy mprendre, de Saint-Aignan sentit ses yeux se dessiller
tout  fait.

-- Ah! scria-t-il, ah! monsieur, je me souviens que
M. de Bragelonne tait son fianc.

Porthos prit un air imposant, la majest de lignorance.

-- Il ne mimporte en rien, ni  vous non plus, dit-il, que mon
ami soit ou non le fianc de qui vous dites. Je suis mme surpris
que vous ayez prononc cette parole indiscrte. Elle pourra faire
tort  votre cause, monsieur.

-- Monsieur, vous tes lesprit, la dlicatesse et la loyaut en
une personne. Je vois tout ce dont il sagit.

-- Tant mieux! dit Porthos.

-- Et, poursuivit de Saint-Aignan, vous me lavez fait entendre de
la faon la plus ingnieuse et la plus exquise. Merci, monsieur,
merci!

Porthos se rengorgea.

-- Seulement,  prsent que je sais tout, souffrez que je vous
explique...

Porthos secoua la tte en homme qui ne veut pas entendre; mais de
Saint Aignan continua:

-- Je suis au dsespoir, voyez-vous, de tout ce qui arrive; mais
queussiez-vous fait  ma place? Voyons, entre nous, dites-moi ce
que vous eussiez fait?

Porthos leva la tte.

-- Il ne sagit point de ce que jeusse fait, jeune homme; vous
avez, dit-il, connaissance des trois griefs, nest-ce pas?

-- Pour le premier, pour le dmnagement, monsieur, et ici, cest
 lhomme desprit et dhonneur que je madresse, quand une
auguste volont elle-mme me conviait  dmnager, devais-je,
pouvais-je dsobir?

Porthos fit un mouvement que de Saint-Aignan ne lui donna pas le
temps dachever.

-- Ah! ma franchise vous touche, dit-il, interprtant le mouvement
 sa manire. Vous sentez que jai raison.

Porthos ne rpliqua rien.

-- Je passe  cette malheureuse trappe, poursuivit de Saint-Aignan
en appuyant sa main sur le bras de Porthos; cette trappe, cause du
mal, moyen du mal; cette trappe construite pour ce que vous savez.
Eh bien! en bonne foi, supposez-vous que ce soit moi qui, de mon
plein gr, dans un endroit pareil, aie fait ouvrir une trappe
destine... Oh! non, vous ne le croyez pas, et, ici encore, vous
sentez, vous devinez, vous comprenez, une volont au-dessus de la
mienne. Vous apprciez lentranement, je ne parle pas de lamour,
cette folie irrsistible... Mon Dieu!... heureusement, jai
affaire  un homme plein de coeur de sensibilit; sans quoi, que
de malheur et de scandale sur elle, pauvre enfant!... et sur
celui... que je ne veux pas nommer!

Porthos, tourdi, abasourdi par lloquence et les gestes de
Saint-Aignan, faisait mille efforts pour recevoir cette averse de
paroles, auxquelles il ne comprenait pas le plus petit mot, droit
et immobile sur son sige; il y parvint.

De Saint-Aignan, lanc dans sa proraison, continua, en donnant
une action nouvelle  sa voix, une vhmence croissante  son
geste:

-- Quant au portrait, car je comprends que le portrait est le
grief principal; quant au portrait, voyons, suis-je coupable? Qui
a dsir avoir son portrait? est-ce moi? Qui laime? est-ce moi?
Qui la veut? est-ce moi?... Qui la prise? est-ce moi? Non! mille
fois non! je sais que M. de Bragelonne doit tre dsespr, je
sais que ces malheurs-l sont cruels. Tenez, moi aussi, je
souffre. Mais pas de rsistance possible. Luttera-t-il? on en
rirait. Sil sobstine seulement, il se perd. Vous me direz que le
dsespoir est une folie; mais vous tes raisonnable, vous, vous
mavez compris. Je vois  votre air grave rflchi, embarrass
mme, que limportance de la situation vous a frapp. Retournez
donc vers M. de Bragelonne; remerciez-le, comme je len remercie
moi-mme, davoir choisi pour intermdiaire un homme de votre
mrite. Croyez que, de mon ct, je garderai une reconnaissance
ternelle  celui qui a pacifi si ingnieusement si
intelligemment notre discorde. Et, puisque le malheur a voulu que
ce secret ft  quatre au lieu dtre  trois, eh bien! ce secret,
qui peut faire la fortune du plus ambitieux, je me rjouis de le
partager avec vous; je men rjouis du fond de lme.  partir de
ce moment, disposez donc de moi, je me mets  votre merci. Que
faut-il que je fasse pour vous? Que dois-je demander, exiger mme?
Parlez, monsieur, parlez.

Et, selon lusage familirement amical des courtisans de cette
poque, de Saint-Aignan vint enlacer Porthos et le serrer
tendrement dans ses bras.

Porthos se laissa faire avec un flegme inou.

-- Parlez, rpta de Saint-Aignan; que demandez-vous?

-- Monsieur, dit Porthos, jai en bas un cheval; faites moi le
plaisir de le monter; il est excellent et ne vous jouera point de
mauvais tours.

-- Monter  cheval! pour quoi faire? demanda de Saint-Aignan avec
curiosit.

-- Mais, pour venir avec moi o nous attend M. de Bragelonne.

-- Ah! il voudrait me parler, je le conois; avoir des dtails.
Hlas! cest bien dlicat! Mais, en ce moment, je ne puis, le roi
mattend.

-- Le roi attendra, dit Porthos.

-- Mais, o donc mattend M. de Bragelonne?

-- Aux Minimes,  Vincennes.

-- Ah ! mais, rions-nous?

-- Je ne crois pas; moi, du moins.

Et Porthos donna  son visage la rigidit de ses lignes les plus
svres.

-- Mais les Minimes, cest un rendez-vous dpe, cela? Eh bien!
quai-je  faire aux Minimes, alors?

Porthos tira lentement son pe.

-- Voici la mesure de lpe de mon ami, dit-il.

-- Corbleu! Cet homme est fou! scria de Saint-Aignan.

Le rouge monta aux oreilles de Porthos.

-- Monsieur, dit-il, si je navais pas lhonneur dtre chez vous,
et de servir les intrts de M. de Bragelonne, je vous jetterais
par votre fentre! Ce sera partie remise, et vous ne perdrez rien
pour attendre. Venez-vous aux Minimes, monsieur?

-- Eh!...

-- Y venez-vous de bonne volont?

-- Mais...

-- Je vous y porte si vous ny venez pas! Prenez garde!

-- Basque! scria M. de Saint-Aignan.

-- Le roi appelle M. le comte, dit Basque.

-- Cest diffrent, dit Porthos; le service du roi avant tout.
Nous attendrons l jusqu ce soir, monsieur.

Et, saluant de Saint-Aignan avec sa courtoisie ordinaire, Porthos
sortit, enchant davoir arrang encore une affaire.

De Saint-Aignan le regarda sortir; puis, repassant  la hte son
habit et sa veste, il courut en rparant le dsordre de sa
toilette, et disant:

-- Aux Minimes!... aux Minimes!... Nous verrons comment le roi va
prendre ce cartel-l. Il est bien pour lui, pardieu!


Chapitre CXCV -- Rivaux politiques


Le roi, aprs cette promenade si fertile pour Apollon, et dans
laquelle chacun payait son tribut aux Muses, comme disaient les
potes de lpoque, le roi trouva chez lui M. Fouquet qui
lattendait.

Derrire le roi venait M. Colbert, qui lavait pris dans un
corridor comme sil let attendu  lafft, et qui le suivait
comme son ombre jalouse et surveillante; M. Colbert, avec sa tte
carre, son gros luxe dhabits dbraills, qui le faisaient
ressembler quelque peu  un seigneur flamand aprs la bire.

M. Fouquet,  la vue de son ennemi, demeura calme, et sattacha
pendant toute la scne qui allait suivre  observer cette conduite
si difficile de lhomme suprieur dont le coeur regorge de mpris,
et qui ne veut pas mme tmoigner son mpris, dans la crainte de
faire encore trop dhonneur  son adversaire.

Colbert ne cachait pas une joie insultante. Pour lui, ctait de
la part de M. Fouquet une partie mal joue et perdue sans
ressource, quoiquelle ne ft pas encore termine. Colbert tait
de cette cole dhommes politiques qui nadmirent que lhabilet,
qui nestiment que le succs.

De plus, Colbert, qui ntait pas seulement un homme envieux et
jaloux, mais qui avait  coeur tous les intrts du roi, parce
quil tait dou au fond de la suprme probit du chiffre, Colbert
pouvait se donner  lui-mme le prtexte, si heureux lorsque lon
hait, quil agissait, en hassant et en perdant M. Fouquet, en vue
du bien de ltat et de la dignit royale.

Aucun de ces dtails nchappa  Fouquet.  travers les gros
sourcils de son ennemi, et malgr le jeu incessant de ses
paupires, il lisait, par les yeux, jusquau fond du coeur de
Colbert; il vit donc tout ce quil y avait dans ce coeur: haine et
triomphe.

Seulement, comme, tout en pntrant, il voulait rester
impntrable, il rassrna son visage, sourit de ce charmant
sourire sympathique qui nappartenait qu lui, et, donnant
llasticit la plus noble et la plus souple  la fois  son
salut:

-- Sire, dit-il, je vois,  lair joyeux de Votre Majest, quelle
a fait une bonne promenade.

-- Charmante, en effet, monsieur le surintendant, charmante! Vous
avez eu bien tort de ne pas venir avec nous, comme je vous y avais
invit.

-- Sire, je travaillais, rpondit le surintendant.

Fouquet neut pas mme besoin de dtourner la tte; il ne
regardait pas du ct de M. Colbert.

-- Ah! la campagne, monsieur Fouquet! scria le roi. Mon Dieu,
que je voudrais pouvoir toujours vivre  la campagne, en plein
air, sous les arbres!

-- Oh! Votre Majest nest pas encore lasse du trne, jespre?
dit Fouquet.

-- Non; mais les trnes de verdure sont bien doux.

-- En vrit, Sire, Votre Majest comble tous mes voeux en parlant
ainsi. Javais justement une requte  lui prsenter.

-- De la part de qui, monsieur le surintendant?

-- De la part des nymphes de Vaux.

-- Ah! ah! fit Louis XIV.

-- Le roi ma daign faire une promesse, dit Fouquet.

-- Oui, je me rappelle.

-- La fte de Vaux, la fameuse fte, nest-ce pas, Sire? dit
Colbert essayant de faire preuve de crdit en se mlant  la
conversation.

Fouquet, avec un profond mpris, ne releva pas le mot. Ce fut pour
lui comme si Colbert navait ni pens ni parl.

-- Votre Majest sait, dit-il, que je destine ma terre de Vaux 
recevoir le plus aimable des princes, le plus puissant des rois.

-- Jai promis, monsieur, dit Louis XIV en souriant, et un roi na
que sa parole.

-- Et moi, Sire, je viens dire  Votre Majest que je suis
absolument  ses ordres.

-- Me promettez-vous beaucoup de merveilles, monsieur le
surintendant?

Et Louis XIV regarda Colbert.

-- Des merveilles? Oh! non, Sire. Je ne mengage point  cela;
jespre pouvoir promettre un peu de plaisir, peut-tre mme un
peu doubli au roi.

-- Non pas, non pas, monsieur Fouquet, dit le roi. Jinsiste sur
le mot merveille. Oh! vous tes un magicien, nous connaissons
votre pouvoir, nous savons que vous trouvez de lor, ny en et-il
point au monde. Aussi le peuple dit que vous en faites.

Fouquet sentit que le coup partait dun double carquois et que le
roi lui lanait  la fois une flche de son arc, une flche de
larc de Colbert. Il se mit  rire.

-- Oh! dit-il, le peuple sait parfaitement dans quelle mine je le
prends, cet or. Il le sait trop, peut-tre; et du reste, ajouta-t-
il firement, je puis assurer Votre Majest que lor destin 
payer la fte de Vaux ne fera couler ni sang ni larmes. Des
sueurs, peut-tre. On les paiera.

Louis resta interdit. Il voulut regarder Colbert, Colbert aussi
voulut rpliquer; un coup doeil daigle, un regard loyal, royal
mme, lanc par Fouquet, arrta la parole sur ses lvres.

Le roi, stait remis pendant ce temps. Il se tourna vers Fouquet,
et lui dit:

-- Donc, vous formulez votre invitation?

-- Oui, Sire, sil plat  Votre Majest.

-- Pour quel jour?

-- Pour le jour quil vous conviendra, Sire.

-- Cest parler en enchanteur qui improvise, monsieur Fouquet. Je
nen dirais pas autant, moi.

-- Votre Majest fera, quand elle le voudra, tout ce quun roi
peut et doit faire. Le roi de France a des serviteurs capables de
tout pour son service et pour ses plaisirs.

Colbert essaya de regarder le surintendant pour voir si ce mot
tait un retour  des sentiments moins hostiles. Fouquet navait
pas mme regard son ennemi. Colbert nexistait pas pour lui.

-- Eh bien!  huit jours, voulez-vous? dit le roi.

--  huit jours, Sire.

-- Nous sommes  mardi; voulez-vous jusquau dimanche suivant?

-- Le dlai que daigne accorder Sa Majest secondera puissamment
les travaux que mes architectes vont entreprendre pour concourir
au divertissement du roi et de ses amis.

-- Et, en parlant de mes amis, repartit le roi, comment les
traitez-vous?

-- Le roi est matre partout, Sire; le roi fait sa liste et donne
ses ordres. Tous ceux quil daigne inviter sont des htes trs
respects par moi.

-- Merci! reprit le roi, touch de la noble pense exprime avec
un noble accent.

Fouquet prit alors cong de Louis XIV, aprs quelques mots donns
aux dtails de certaines affaires...

Il sentit que Colbert demeurait avec le roi, quon allait
sentretenir de lui, que ni lun ni lautre ne lpargnerait.

La satisfaction de donner un dernier coup, un terrible coup  son
ennemi, lui apparut comme une compensation  tout ce quon allait
lui faire souffrir...

Il revint donc promptement, lorsque dj il avait touch la porte,
et, sadressant au roi:

-- Pardon! Sire, dit-il pardon!

-- De quoi pardon, monsieur? fit le prince avec amnit.

-- Dune faute grave, que je commettais sans men apercevoir.

-- Une faute, vous? Ah! monsieur Fouquet, il faudra bien que je
vous pardonne. Contre quoi avez-vous pch, ou contre qui?

-- Contre toute convenance, Sire. Joubliais de faire part  Votre
Majest dune circonstance assez importante.

-- Laquelle?

Colbert frissonna; il crut  une dnonciation. Sa conduite avait
t dmasque. Un mot de Fouquet, une preuve articule, et, devant
la loyaut juvnile de Louis XIV, seffaait toute la faveur de
Colbert. Celui-ci trembla donc quun coup si hardi ne vnt
renverser tout son chafaudage, et, de fait, le coup tait si beau
 jouer, quAramis, le beau joueur, ne let pas manqu.

-- Sire, dit Fouquet dun air dgag, puisque vous avez eu la
bont de me pardonner, je suis tout loger dans ma confession: ce
matin, jai vendu lune de mes charges.

-- Une de vos charges! scria le roi; laquelle donc?

Colbert devint livide.

-- Celle qui me donnait, Sire, une grande robe et un air svre:
la charge de procureur gnral.

Le roi poussa un cri involontaire, et regarda Colbert.

Celui-ci, la sueur au front, se sentit prs de dfaillir.

--  qui vendtes-vous cette charge, monsieur Fouquet? demanda le
roi.

Colbert sappuya au chambranle de la chemine.

--  un conseiller du Parlement, Sire, qui sappelle M. Vanel.

-- Vanel?

-- Un ami de M. lintendant Colbert, ajouta Fouquet en laissant
tomber ces mots avec une nonchalance inimitable, avec une
expression doubli et dignorance que le peintre, lacteur et le
pote doivent renoncer  reproduire avec le pinceau, le geste ou
la plume.

Puis, ayant fini, ayant cras Colbert sous le poids de cette
supriorit, le surintendant salua de nouveau le roi, et partit 
moiti veng par la stupfaction du prince et par lhumiliation du
favori.

-- Est-il possible? se dit le roi quand Fouquet eut disparu. Il a
vendu cette charge?

-- Oui, Sire, rpliqua Colbert avec intention.

-- Il est fou! risqua le roi.

Colbert, cette fois, ne rpliqua pas; il avait entrevu la pense
du matre. Cette pense le vengeait aussi.  sa haine venait se
joindre sa jalousie;  son plan de ruine venait sallier une
menace de disgrce.

Dsormais, Colbert le sentit, entre Louis XIV et lui, les ides
hostiles ne rencontraient plus dobstacles, et la premire faute
de Fouquet qui pourrait servir de prtexte devancerait de prs le
chtiment.

Fouquet avait laiss tomber son arme. Haine et Jalousie venaient
de la ramasser.

Colbert fut invit par le roi  la fte de Vaux; il salua comme un
homme sr de lui, il accepta comme un homme qui oblige.

Le roi en tait au nom de Saint-Aignan sur la liste dordres,
quand lhuissier annona le comte de Saint-Aignan.

Colbert se retira discrtement  larrive du Mercure royal.


Chapitre CXCVI -- Rivaux amoureux


De Saint-Aignan avait quitt Louis XIV il y avait deux heures 
peine; mais, dans cette premire effervescence de son amour, quand
Louis XIV ne voyait pas La Vallire, il fallait quil parlt
delle. Or, la seule personne avec laquelle il pt en parler  son
aise tait de Saint-Aignan; de Saint -- Aignan lui tait donc
indispensable.

-- Ah! cest vous, comte? scria-t-il en lapercevant, doublement
joyeux quil tait de le voir et de ne plus voir Colbert, dont la
figure renfrogne lattristait toujours. Tant mieux! je suis
content de vous voir; vous serez du voyage, nest-ce pas?

-- Du voyage, Sire? demanda de Saint-Aignan. Et de quel voyage?

-- De celui que nous ferons pour aller jouir de la fte que nous
donne M. le surintendant  Vaux. Ah! de Saint-Aignan, tu vas enfin
voir une fte prs de laquelle nos divertissements de
Fontainebleau seront des jeux de robins.

--  Vaux! le surintendant donne une fte  Votre Majest, et 
Vaux, rien que cela?

-- Rien que cela! Je te trouve charmant de faire le ddaigneux.
Sais-tu, toi qui fais le ddaigneux, que, lorsquon saura que
M. Fouquet me reoit  Vaux, de dimanche en huit, sais-tu que lon
sgorgera pour tre invit  cette fte? Je te le rpte donc, de
Saint-Aignan, tu seras du voyage.

-- Oui, si, dici l, je nen ai pas fait un autre plus long et
moins agrable.

-- Lequel?

-- Celui de Styx, Sire.

-- Fi! dit Louis XIV en riant.

-- Non, srieusement, Sire, rpondit de Saint-Aignan. Jy suis
convi, et de faon, en vrit,  ne pas trop savoir de quelle
manire my prendre pour refuser.

-- Je ne te comprends pas, mon cher. Je sais que tu es en verve
potique; mais tche de ne pas tomber dApollon en Phbus.

-- Eh bien! donc, si Votre Majest daigne mcouter je ne mettrai
pas plus longtemps lesprit de mon roi  la torture.

-- Parle.

-- Le roi connat-il M. le baron du Vallon?

-- Oui, pardieu! un bon serviteur du roi mon pre, et un beau
convive, ma foi! Car cest de celui qui a dn avec nous 
Fontainebleau que tu veux parler?

-- Prcisment. Mais Votre Majest a oubli dajouter  ses
qualits: un aimable tueur de gens.

-- Comment! il veut te tuer, M. du Vallon.

-- Ou me faire tuer, ce qui est tout un.

-- Oh! par exemple!

-- Ne riez pas, Sire, je ne dis rien qui soit au-dessous de la
vrit.

-- Et tu dis quil veut te faire tuer?

-- Cest son ide pour le moment,  ce digne gentilhomme.

-- Sois tranquille, je te dfendrai, sil a tort.

-- Ah! il y a un _si._

-- Sans doute. Voyons, rponds comme sil sagissait dun autre,
mon pauvre de Saint-Aignan; a-t-il tort ou raison?

-- Votre Majest va en juger.

-- Que lui as-tu fait?

-- Oh!  lui, rien; mais il parat que jai fait  un de ses amis.

-- Cest tout comme; et, son ami, est-ce un des quatre fameux?

-- Non, cest le fils dun des quatre fameux, voil tout.

-- Quas-tu fait  ce fils? Voyons.

-- Dame! jai aid quelquun  lui prendre sa matresse.

-- Et tu avoues cela?

-- Il faut bien que je lavoue, puisque cest vrai.

-- En ce cas, tu as tort.

-- Ah! jai tort?

-- Oui, et, ma foi, sil te tue...

-- Eh bien?

-- Eh bien! il aura raison.

-- Ah! voil donc comme vous jugez, Sire?

-- Trouves-tu la mthode mauvaise?

-- Je la trouve expditive.

-- Bonne justice et prompte, disait mon aeul Henri IV.

-- Alors, que le roi signe vite la grce de mon adversaire, qui
mattend aux Minimes pour me tuer.

-- Son nom et un parchemin.

-- Sire, il y a un parchemin sur la table de Votre Majest, et,
quant  son nom...

-- Quant  son nom?

-- Cest le vicomte de Bragelonne, Sire.

-- Le vicomte de Bragelonne? scria le roi en passant du rire 
la plus profonde stupeur.

Puis, aprs un moment de silence, pendant lequel il essuya la
sueur qui coulait sur son front:

-- Bragelonne! murmura-t-il.

-- Pas davantage, Sire, dit de Saint-Aignan.

-- Bragelonne, le fianc de?...

-- Oh! mon Dieu, oui! Bragelonne, le fianc de...

-- Il tait  Londres, cependant!

-- Oui; mais je puis vous rpondre quil ny est plus, Sire.

-- Et il est  Paris?

-- Cest--dire quil est aux Minimes, o il mattend, comme jai
eu lhonneur de le dire au roi.

-- Sachant tout?

-- Et bien dautres choses encore! Si le roi veut voir le billet
quil ma fait tenir...

Et de Saint-Aignan tira de sa poche le billet que nous
connaissons.

-- Quand Votre Majest aura lu le billet, dit-il, jaurai
lhonneur de lui dire comment il mest parvenu.

Le roi lut avec agitation, et aussitt.

-- Eh bien? demanda-t-il.

-- Eh bien! Votre Majest connat certaine serrure cisele,
fermant certaine porte en bois dbne, qui spare certaine
chambre de certain sanctuaire bleu et blanc?

-- Certainement, le boudoir de Louise.

-- Oui, Sire. Eh bien! cest dans le trou de cette serrure que
jai trouv ce billet. Qui ly a mis? M. de Bragelonne ou le
diable? Mais, comme le billet sent lambre et non le soufre, je
conclus que ce doit tre non pas le diable, mais bien
M. de Bragelonne.

Louis pencha la tte et parut absorb tristement. Peut-tre en ce
moment quelque chose comme un remords traversait-il son coeur.

-- Oh! dit-il, ce secret dcouvert!

-- Sire, je vais faire de mon mieux pour que ce secret meure dans
la poitrine qui le renferme, dit de Saint-Aignan dun ton de
bravoure tout espagnol.

Et il fit un mouvement pour gagner la porte; mais dun geste le
roi larrta.

-- Et o allez-vous? demanda-t-il.

-- Mais o lon mattend, Sire.

-- Quoi faire?

-- Me battre, probablement.

-- Vous battre? scria le roi. Un moment, sil vous plat,
monsieur le comte!

De Saint-Aignan secoua la tte comme lenfant qui se mutine quand
on veut lempcher de se jeter dans un puits ou de jouer avec un
couteau.

-- Mais cependant, Sire... fit-il.

-- Et dabord, dit le roi, je ne suis pas clair.

-- Oh! sur ce point, que Votre Majest interroge, rpondit de
Saint-Aignan, et je ferai la lumire.

-- Qui vous a dit que M. de Bragelonne a pntr dans la chambre
en question?

-- Ce billet que jai trouv dans la serrure, comme jai eu
lhonneur de le dire  Votre Majest.

-- Qui te dit que cest lui qui ly a mis?

-- Quel autre que lui et os se charger dune pareille
commission?

-- Tu as raison. Comment a-t-il pntr chez toi?

-- Ah! ceci est fort grave, attendu que toutes les portes taient
fermes, et que mon laquais, Basque, avait les clefs dans ses
poches.

-- Eh bien! on aura gagn ton laquais.

-- Impossible, Sire.

-- Pourquoi, impossible?

-- Parce que, si on let gagn, on net pas perdu le pauvre
garon, dont on pouvait encore avoir besoin plus tard, en
manifestant clairement quon stait servi de lui.

-- Cest juste. Maintenant, il ne resterait donc quune
conjecture.

-- Voyons, Sire, si cette conjecture est la mme que celle qui
sest prsente  mon esprit?

-- Cest quil se serait introduit par lescalier.

-- Hlas! Sire, cela me parat plus que probable.

-- Il nen faut pas moins que quelquun ait vendu le secret de la
trappe.

-- Vendu ou donn.

-- Pourquoi cette distinction?

-- Parce que certaines personnes, Sire, tant au-dessus du prix
dune trahison, donnent et ne vendent pas.

-- Que veux-tu dire?

-- Oh! Sire, Votre Majest a lesprit trop subtil pour ne pas
mpargner, en devinant, lembarras de nommer.

-- Tu as raison: Madame!

-- Ah! fit de Saint-Aignan.

-- Madame, qui sest inquite du dmnagement.

-- Madame, qui a les clefs des chambres de ses filles, et qui est
assez puissante pour dcouvrir ce que nul, except vous, Sire, ou
elle, ne dcouvrirait.

-- Et tu crois que ma soeur aura fait alliance avec Bragelonne?

-- Eh! eh! Sire...

--  ce point de linstruire de tous ces dtails?

-- Peut-tre mieux encore.

-- Mieux!... Achve.

-- Peut-tre au point de laccompagner.

-- O cela? En bas, chez toi?

-- Croyez-vous la chose impossible, Sire?

-- Oh!

-- coutez. Le roi sait si Madame aime les parfums?

-- Oui, cest une habitude quelle a prise de ma mre.

-- La verveine surtout?

-- Cest son odeur de prdilection.

-- Eh bien! mon appartement embaume la verveine.

Le roi demeura pensif.

-- Mais, reprit-il, aprs un moment de silence pourquoi Madame
prendrait elle le parti de Bragelonne contre moi?

En disant ces mots, auxquels de Saint-Aignan et bien facilement
rpondu par ceux-ci: Jalousie de femme! le roi sondait son ami
jusquau fond du coeur pour voir sil avait pntr le secret de
sa galanterie avec sa belle -- soeur. Mais de Saint-Aignan ntait
pas un courtisan mdiocre; il ne se risquait pas  la lgre dans
la dcouverte des secrets de famille; il tait trop ami des Muses
pour ne pas songer souvent  ce pauvre Ovidius Naso, dont les yeux
versrent tant de larmes pour expier le crime davoir vu on ne
sait quoi dans la maison dAuguste. Il passa donc adroitement 
ct du secret de Madame. Mais comme il avait fait preuve de
sagacit en indiquant que Madame tait venue chez lui avec
Bragelonne, il fallait payer lusure de cet amour-propre et
rpondre nettement  cette question: Pourquoi Madame est-elle
contre moi avec Bragelonne?

-- Pourquoi? rpondit de Saint-Aignan. Mais Votre Majest oublie
donc que M. le comte de Guiche est lami intime du vicomte de
Bragelonne?

-- Je ne vois pas le rapport, rpondit le roi.

-- Ah! pardon, Sire, fit de Saint-Aignan; mais je croyais M. le
comte de Guiche grand ami de Madame.

-- Cest juste, repartit le roi; il ny a plus besoin de chercher,
le coup est venu de l.

-- Et, pour le parer, le roi nest-il pas davis quil faut en
porter un autre?

-- Oui; mais pas du genre de ceux quon se porte au bois de
Vincennes, rpondit le roi.

-- Votre Majest oublie, dit de Saint-Aignan, que je suis
gentilhomme, et que lon ma provoqu.

-- Ce nest pas toi que cela regarde.

-- Mais cest moi quon attend aux Minimes, Sire, depuis plus
dune heure; moi qui en suis cause, et dshonor si je ne vais pas
o lon mattend.

-- Le premier honneur dun gentilhomme, cest lobissance  son
roi.

-- Sire...

-- Jordonne que tu demeures!

-- Sire...

-- Obis.

-- Comme il plaira  Votre Majest, Sire.

-- Dailleurs, je veux claircir toute cette affaire; je veux
savoir comment on sest jou de moi avec assez daudace pour
pntrer dans le sanctuaire de mes prdilections. Ceux qui ont
fait cela, de Saint-Aignan, ce nest pas toi qui dois les punir,
car ce nest pas ton honneur quils ont attaqu, cest le mien.

-- Je supplie Votre Majest de ne pas accabler de sa colre
M. de Bragelonne, qui, dans cette affaire, a pu manquer de
prudence, mais pas de loyaut.

-- Assez! Je saurai faire la part du juste et de linjuste, mme
au fort de ma colre. Pas un mot de cela  Madame, surtout.

-- Mais que faire vis--vis de M. de Bragelonne, Sire? Il va me
chercher, et...

-- Je lui aurai parl ou fait parler avant ce soir.

-- Encore une fois, Sire, je vous en supplie, de lindulgence.

-- Jai t indulgent assez longtemps, comte, dit Louis XIV en
fronant le sourcil; il est temps que je montre  certaines
personnes que je suis le matre chez moi.

Le roi prononait  peine ces mots, qui annonaient quau nouveau
ressentiment se mlait le souvenir dun ancien, que lhuissier
apparut sur le seuil du cabinet.

-- Quy a-t-il? demanda le roi, et pourquoi vient-on quand je nai
point appel?

-- Sire, dit lhuissier, Votre Majest ma ordonn, une fois pour
toutes, de laisser passer M. le comte de La Fre toutes les fois
quil aurait  parler  Votre Majest.

-- Aprs?

-- M. le comte de La Fre est l qui attend.

Le roi et de Saint-Aignan changrent  ces mots un regard dans
lequel il y avait plus dinquitude que de surprise. Louis hsita
un instant. Mais, presque aussitt, prenant sa rsolution:

-- Va, dit-il  de Saint-Aignan, va trouver Louise, instruis-la de
ce qui se trame contre nous; ne lui laisse pas ignorer que Madame
recommence ses perscutions, et quelle a mis en campagne des gens
qui eussent mieux fait de rester neutres.

-- Sire...

-- Si Louise seffraie, continua le roi, rassure-la; dis-lui que
lamour du roi est un bouclier impntrable. Si, ce dont jaime 
douter, elle savait tout dj ou si elle avait subi de son ct
quelque attaque, dis-lui bien, de Saint -- Aignan, ajouta le roi
tout frissonnant de colre et de fivre, dis-lui bien que, cette
fois, au lieu de la dfendre, je la vengerai, et cela si
svrement, que nul, dsormais, nosera lever les yeux jusqu
elle.

-- Est-ce tout, Sire?

-- Cest tout. Va vite, et demeure fidle, toi qui vis au milieu
de cet enfer, sans avoir comme moi lespoir du paradis.

Saint-Aignan spuisa en protestations de dvouement; il prit et
baisa la main du roi et sortit radieux.

Fin du tome III





End of the Project Gutenberg EBook of Le vicomte de Bragelonne, Tome III.
by Alexandre Dumas

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE VICOMTE DE BRAGELONNE, ***

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