Project Gutenberg's Le vicomte de Bragelonne, Tome IV., by Alexandre Dumas

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Title: Le vicomte de Bragelonne, Tome IV.

Author: Alexandre Dumas

Release Date: November 4, 2004 [EBook #13950]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE VICOMTE DE BRAGELONNE, TOME IV. ***




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Alexandre Dumas

LE VICOMTE DEBRAGELONNE


TOME IV


(1848 -- 1850)



Table des matires

Chapitre CXCVII -- Roi et noblesse
Chapitre CXCVIII -- Suite d'orage
Chapitre CXCIX -- Heu! miser!
Chapitre CC -- Blessures sur blessures
Chapitre CCI -- Ce qu'avait devin Raoul
Chapitre CCII -- Trois convives tonns de souper ensemble
Chapitre CCIII -- Ce qui se passait au Louvre pendant le souper de
la Bastille
Chapitre CCIV -- Rivaux politiques
Chapitre CCV -- O Porthos est convaincu sans avoir compris
Chapitre CCVI -- La socit de M. de Baisemeaux
Chapitre CCVII -- Prisonnier
Chapitre CCVIII -- Comment Mouston avait engraiss sans en
prvenir Porthos, et des dsagrments qui en taient rsults pour
ce digne gentilhomme
Chapitre CCIX -- Ce que c'tait que messire Jean Percerin
Chapitre CCX -- Les chantillons
Chapitre CCXI -- O Molire prit peut-tre sa premire ide du
Bourgeois gentilhomme
Chapitre CCXII -- La ruche, les abeilles et le miel
Chapitre CCXIII -- Encore un souper  la Bastille
Chapitre CCXIV -- Le gnral de l'ordre
Chapitre CCXV -- Le tentateur
Chapitre CCXVI -- Couronne et tiare
Chapitre CCXVII -- Le chteau de Vaux-le-Vicomte
Chapitre CCXVIII -- Le vin de Melun
Chapitre CCXIX -- Nectar et ambroisie
Chapitre CCXX --  Gascon, Gascon et demi
Chapitre CCXXI -- Colbert
Chapitre CCXXII -- Jalousie
Chapitre CCXXIII -- Lse-majest
Chapitre CCXXIV -- Une nuit  la Bastille
Chapitre CCXXV -- L'ombre de M. Fouquet
Chapitre CCXXVI -- Le matin
Chapitre CCXXVII -- L'ami du roi
Chapitre CCXXVIII -- Comment la consigne tait respecte  la
Bastille
Chapitre CCXXIX -- La reconnaissance du roi
Chapitre CCXXX -- Le faux roi
Chapitre CCXXXI -- O Porthos croit courir aprs un duch
Chapitre CCXXXII -- Les derniers adieux
Chapitre CCXXXIII -- M. de Beaufort
Chapitre CCXXXIV -- Prparatifs de dpart
Chapitre CCXXXV -- L'inventaire de Planchet
Chapitre CCXXXVI -- L'inventaire de M. de Beaufort
Chapitre CCXXXVII -- Le plat d'argent
Chapitre CCXXXVIII -- Captif et geliers
Chapitre CCXXXIX -- Les promesses
Chapitre CCXL -- Entre femmes
Chapitre CCXLI -- La cne
Chapitre CCXLII -- Dans le carrosse de M. Colbert
Chapitre CCXLIII -- Les deux gabares
Chapitre CCXLIV -- Conseils d'ami
Chapitre CCXLV -- Comment le roi Louis XIV joua son petit rle
Chapitre CCXLVI -- Le cheval blanc et le cheval noir
Chapitre CCXLVII -- O l'cureuil tombe, o la couleuvre vole
Chapitre CCXLVIII -- Belle-le-en-Mer
Chapitre CCXLIX -- Les explications d'Aramis
Chapitre CCL -- Suite des ides du roi et des ides de
M. d'Artagnan
Chapitre CCLI -- Les aeux de Porthos
Chapitre CCLII -- Le fils de Biscarrat
Chapitre CCLIII -- La grotte de Locmaria
Chapitre CCLIV -- La grotte
Chapitre CCLV -- Un chant d'Homre
Chapitre CCLVI -- La mort d'un titan
Chapitre CCLVII -- L'pitaphe de Porthos
Chapitre CCLVIII -- La ronde de M. de Gesvres
Chapitre CCLIX -- Le roi Louis XIV
Chapitre CCLX -- Les amis de M. Fouquet
Chapitre CCLXI -- Le testament de Porthos
Chapitre CCLXII -- La vieillesse d'Athos
Chapitre CCLXIII -- Vision d'Athos
Chapitre CCLXIV -- L'ange de la mort
Chapitre CCLXV -- Bulletin
Chapitre CCLXVI -- Le dernier chant du pome
Chapitre CCLXVII -- pilogue
Chapitre CCLXVIII -- La mort de M. d'Artagnan



Chapitre CXCVII -- Roi et noblesse


Louis se remit aussitt pour faire un bon visage  M. de La Fre.
Il prvoyait bien que le comte narrivait point par hasard. Il
sentait vaguement limportance de cette visite; mais  un homme du
ton dAthos,  un esprit aussi distingu, la premire vue ne
devait rien offrir de dsagrable ou de mal ordonn.

Quand le jeune roi fut assur dtre calme en apparence, il donna
ordre aux huissiers dintroduire le comte.

Quelques minutes aprs, Athos, en habit de crmonie, revtu des
ordres que seul il avait le droit de porter  la Cour de France,
Athos se prsenta dun air si grave et si solennel, que le roi put
juger, du premier coup, sil stait ou non tromp dans ses
pressentiments.

Louis fit un pas vers le comte et lui tendit avec un sourire une
main sur laquelle Athos sinclina plein de respect.

-- Monsieur le comte de La Fre, dit le roi rapidement, vous tes
si rare chez moi, que cest une trs bonne fortune de vous y voir.

Athos sinclina et rpondit:

-- Je voudrais avoir le bonheur dtre toujours auprs de Votre
Majest.

Cette rponse, faite sur ce ton, signifiait manifestement: Je
voudrais pouvoir tre un des conseillers du roi pour lui pargner
des fautes.

Le roi le sentit, et, dcid devant cet homme  conserver
lavantage du calme avec lavantage du rang:

-- Je vois que vous avez quelque chose  me dire, fit-il.

-- Je ne me serais pas, sans cela, permis de me prsenter chez
Votre Majest.

-- Dites vite, monsieur, jai hte de vous satisfaire.

Le roi sassit.

-- Je suis persuad, rpliqua Athos dun ton lgrement mu, que
Votre Majest me donnera toute satisfaction.

-- Ah! dit le roi avec une certaine hauteur, cest une plainte que
vous venez formuler ici?

-- Ce ne serait une plainte, reprit Athos, que si Votre Majest...
Mais, veuillez mexcuser, Sire, je vais reprendre lentretien 
son dbut.

-- Jattends.

-- Le roi se souvient qu lpoque du dpart de M. de Buckingham,
jai eu lhonneur de lentretenir.

--  cette poque,  peu prs... Oui, je me le rappelle;
seulement, le sujet de lentretien... je lai oubli.

Athos tressaillit.

-- Jaurai lhonneur de le rappeler au roi, dit-il. Il sagissait
dune demande que je venais adresser  Votre Majest, touchant le
mariage que voulait contracter M. de Bragelonne avec Mlle de La
Vallire.

-- Nous y voici, pensa le roi. Je me souviens, dit-il tout haut.

--  cette poque, poursuivit Athos, le roi fut si bon et si
gnreux envers moi et M. de Bragelonne, que pas un des mots
prononcs par Sa Majest ne mest sorti de la mmoire.

-- Et?... fit le roi.

-- Et le roi,  qui je demandais Mlle de La Vallire pour
M. de Bragelonne, me refusa.

-- Cest vrai, dit schement Louis.

-- En allguant, se hta de dire Athos, que la fiance navait pas
dtat dans le monde.

Louis se contraignit pour couter patiemment.

-- Que... ajouta Athos, elle avait peu de fortune.

Le roi senfona dans son fauteuil.

-- Peu de naissance.

Nouvelle impatience du roi.

-- Et peu de beaut, ajouta encore impitoyablement Athos.

Ce dernier trait, enfonc dans le coeur de lamant le fit bondir
hors mesure.

-- Monsieur, dit-il, voil une bien bonne mmoire!

-- Cest toujours ce qui marrive quand jai lhonneur si grand
dun entretien avec le roi, repartit le comte sans se troubler.

-- Enfin, jai dit tout cela, soit!

-- Et jen ai beaucoup remerci Votre Majest, Sire, parce que ces
paroles tmoignaient dun intrt bien honorable pour
M. de Bragelonne.

-- Vous vous rappelez aussi, dit le roi en pesant sur ces paroles,
que vous aviez pour ce mariage une grande rpugnance?

-- Cest vrai, Sire.

-- Et que vous faisiez la demande  contrecoeur?

-- Oui, Votre Majest.

-- Enfin, je me rappelle aussi, car jai une mmoire presque aussi
bonne que la vtre, je me rappelle, dis-je, que vous avez dit ces
paroles: Je ne crois pas  lamour de Mlle de La Vallire pour
M. de Bragelonne. Est-ce vrai?

Athos sentit le coup, il ne recula pas.

-- Sire, dit-il, jen ai dj demand pardon  Votre Majest, mais
il est certaines choses dans cet entretien qui ne seront
intelligibles quau dnouement.

-- Voyons le dnouement, alors.

-- Le voici. Votre Majest avait dit quelle diffrait le mariage
pour le bien de M. de Bragelonne.

Le roi se tut.

-- Aujourdhui, M. de Bragelonne est tellement malheureux, quil
ne peut diffrer plus longtemps de demander une solution  Votre
Majest.

Le roi plit. Athos le regarda fixement.

-- Et que... demande-t-il... M. de Bragelonne? dit le roi avec
hsitation.

-- Absolument ce que je venais demander au roi dans la dernire
entrevue: le consentement de Votre Majest  son mariage.

Le roi se tut.

-- Les questions relatives aux obstacles sont aplanies pour nous,
continua Athos. Mlle de La Vallire, sans fortune, sans naissance
et sans beaut, nen est pas moins le seul beau parti du monde
pour M. de Bragelonne, puisquil aime cette jeune fille.

Le roi serra ses mains lune contre lautre.

-- Le roi hsite? demanda le comte sans rien perdre de sa fermet
ni de sa politesse.

-- Je nhsite pas... je refuse, rpliqua le roi.

Athos se recueillit un moment.

-- Jai eu lhonneur, dit-il dune voix douce, de faire observer
au roi que nul obstacle narrtait les affections de
M. de Bragelonne, et que sa dtermination semblait invariable.

-- Il y a ma volont; cest un obstacle, je crois?

-- Cest le plus srieux de tous, riposta Athos.

-- Ah!

-- Maintenant, quil nous soit permis de demander humblement 
Votre Majest la raison de ce refus.

-- La raison?... Une question? scria le roi.

-- Une demande, Sire.

Le roi, sappuyant sur la table avec les deux poings:

-- Vous avez perdu lusage de la Cour, monsieur de La Fre, dit-il
dune voix concentre.  la Cour, on ne questionne pas le roi.

-- Cest vrai, Sire; mais, si lon ne questionne pas, on suppose.

-- On suppose! que veut dire cela?

-- Presque toujours la supposition du sujet implique la franchise
du roi...

-- Monsieur!

-- Et le manque de confiance du sujet, poursuivit intrpidement
Athos.

-- Je crois que vous vous mprenez, dit le monarque entran
malgr lui  la colre.

-- Sire, je suis forc de chercher ailleurs ce que je croyais
trouver en Votre Majest. Au lieu davoir une rponse de vous, je
suis forc de men faire une  moi-mme.

-- Monsieur le comte, dit-il, je vous ai donn tout le temps que
javais de libre.

-- Sire, rpondit le comte, je nai pas eu le temps de dire au roi
ce que jtais venu lui dire, et je vois si rarement le roi, que
je dois saisir loccasion.

-- Vous en tiez  des suppositions; vous allez passer aux
offenses.

-- Oh! Sire, offenser le roi, moi? Jamais! Jai toute ma vie
soutenu que les rois sont au-dessus des autres hommes, non
seulement par le rang et la puissance mais par la noblesse du
coeur et la valeur de lesprit. Je ne me ferai jamais croire que
mon roi, celui qui ma dit une parole, cachait avec cette parole
une arrire-pense.

-- Quest-ce  dire? quelle arrire-pense?

-- Je mexplique, dit froidement Athos. Si, en refusant la main de
Mlle de La Vallire  M. de Bragelonne, Votre Majest avait un
autre but que le bonheur et la fortune du vicomte...

-- Vous voyez bien, monsieur, que vous moffensez.

-- Si, en demandant un dlai au vicomte, Votre Majest avait voulu
loigner seulement le fianc de Mlle de La Vallire...

-- Monsieur! Monsieur!

-- Cest que je lai ou dire partout, Sire. Partout lon parle de
lamour de Votre Majest pour Mlle de La Vallire.

Le roi dchira ses gants, que, par contenance, il mordillait
depuis quelques minutes.

-- Malheur! scria-t-il,  ceux qui se mlent de mes affaires!
Jai pris un parti: je briserai tous les obstacles.

-- Quels obstacles? dit Athos.

Le roi sarrta court, comme un cheval emport  qui le mors brise
le palais en se retournant dans sa bouche.

-- Jaime Mlle de La Vallire, dit-il soudain avec autant de
noblesse que demportement.

-- Mais, interrompit Athos, cela nempche pas Votre Majest de
marier M. de Bragelonne avec Mlle de La Vallire. Le sacrifice est
digne dun roi; il est mrit par M. de Bragelonne, qui a dj
rendu des services et qui peut passer pour un brave homme. Ainsi
donc, le roi, en renonant  son amour, fait preuve  la fois de
gnrosit, de reconnaissance et de bonne politique.

-- Mlle de La Vallire, dit sourdement le roi, naime pas
M. de Bragelonne.

-- Le roi le sait? demanda Athos avec un regard profond.

-- Je le sais.

-- Depuis peu, alors; sans quoi, si le roi le savait lors de ma
premire demande, Sa Majest et pris la peine de me le dire.

-- Depuis peu.

Athos garda un moment le silence.

-- Je ne comprends point alors, dit-il, que le roi ait envoy
M. de Bragelonne  Londres. Cet exil surprend  bon droit ceux qui
aiment lhonneur du roi.

-- Qui parle de lhonneur du roi, monsieur de La Fre?

-- Lhonneur du roi, Sire, est fait de lhonneur de toute sa
noblesse. Quand le roi offense un de ses gentilshommes, cest--
dire quand il lui prend un morceau de son honneur, cest  lui-
mme, au roi, que cette part dhonneur est drobe.

-- Monsieur de La Fre!

-- Sire, vous avez envoy  Londres le vicomte de Bragelonne avant
dtre lamant de Mlle de La Vallire, ou depuis que vous tes son
amant?

Le roi, irrit, surtout parce quil se sentait domin, voulut
congdier Athos par un geste.

-- Sire, je vous dirai tout, rpliqua le comte; je ne sortirai
dici que satisfait par Votre Majest ou par moi-mme. Satisfait
si vous mavez prouv que vous avez raison; satisfait si je vous
ai prouv que vous avez tort. Oh! vous mcouterez, Sire. Je suis
vieux, et je tiens  tout ce quil y a de vraiment grand et de
vraiment fort dans le royaume. Je suis un gentilhomme qui a vers
son sang pour votre pre et pour vous, sans jamais avoir rien
demand ni  vous ni  votre pre. Je nai fait de tort  personne
en ce monde, et jai oblig des rois! Vous mcouterez! Je viens
vous demander compte de lhonneur dun de vos serviteurs que vous
avez abus par un mensonge ou trahi par une faiblesse. Je sais que
ces mots irritent Votre Majest; mais les faits nous tuent, nous
autres; je sais que vous cherchez quel chtiment vous ferez subir
 ma franchise; mais je sais, moi, quel chtiment je demanderai 
Dieu de vous infliger, quand je lui raconterai votre parjure et le
malheur de mon fils.

Le roi se promenait  grands pas, la main sur la poitrine, la tte
roidie, loeil flamboyant.

-- Monsieur, scria-t-il tout  coup, si jtais pour vous le
roi, vous seriez dj puni; mais je ne suis quun homme, et jai
le droit daimer sur la terre ceux qui maiment, bonheur si rare!

-- Vous navez pas plus ce droit comme homme que comme roi; ou, si
vous vouliez le prendre loyalement, il fallait prvenir
M. de Bragelonne au lieu de lexiler.

-- Je crois que je discute, en vrit! interrompit Louis XIV avec
cette majest que lui seul savait trouver  un point si
remarquable dans le regard et dans la voix.

-- Jesprais que vous me rpondriez, dit le comte.

-- Vous saurez tantt ma rponse, monsieur.

-- Vous savez ma pense, rpliqua M. de La Fre.

-- Vous avez oubli que vous parliez au roi, monsieur; cest un
crime!

-- Vous avez oubli que vous brisiez la vie de deux hommes; cest
un pch mortel, Sire!

-- Sortez, maintenant!

-- Pas avant de vous avoir dit: Fils de Louis XIII, vous commencez
mal votre rgne, car vous le commencez par le rapt et la
dloyaut! Ma race et moi, nous sommes dgags envers vous de
toute cette affection et de tout ce respect que javais fait jurer
 mon fils dans les caveaux de Saint-Denis, en prsence des restes
de vos nobles aeux. Vous tes devenu notre ennemi, Sire, et nous
navons plus affaire dsormais qu Dieu, notre seul matre.
Prenez-y garde!

-- Vous menacez?

-- Oh! non, dit tristement Athos, et je nai pas plus de bravade
que de peur dans lme. Dieu, dont je vous parle, Sire, mentend
parler; il sait que, pour lintgrit, pour lhonneur de votre
couronne, je verserais encore  prsent tout ce que mont laiss
de sang vingt annes de guerre civile et trangre. Je puis donc
vous assurer que je ne menace pas le roi plus que je ne menace
lhomme; mais je vous dis,  vous: Vous perdez deux serviteurs
pour avoir tu la foi dans le coeur du pre et lamour dans le
coeur du fils. Lun ne croit plus  la parole royale, lautre ne
croit plus  la loyaut des hommes, ni  la puret des femmes.
Lun est mort au respect et lautre  lobissance. Adieu!

Cela dit, Athos brisa son pe sur son genou, en dposa lentement
les deux morceaux sur le parquet, et, saluant le roi, qui
touffait de rage et de honte, il sortit du cabinet.

Louis, abm sur sa table, passa quelques minutes  se remettre,
et, se relevant soudain, il sonna violemment.

-- Quon appelle M. dArtagnan! dit-il aux huissiers pouvants.


Chapitre CXCVIII -- Suite d'orage


Sans doute nos lecteurs se sont dj demand comment Athos stait
si bien  point trouv chez le roi, lui dont ils navaient point
entendu parler depuis un long temps. Notre prtention, comme
romancier, tant surtout denchaner les vnements les uns aux
autres avec une logique presque fatale, nous nous tenions prt 
rpondre et nous rpondons  cette question.

Porthos, fidle  son devoir darrangeur daffaires avait, en
quittant le Palais-Royal, t rejoindre Raoul aux Minimes du bois
de Vincennes, et lui avait racont, dans ses moindres dtails, son
entretien avec M. de Saint-Aignan; puis il avait termin en disant
que le message du roi  son favori namnerait, probablement,
quun retard momentan, et quen quittant le roi de Saint-Aignan
sempresserait de se rendre  lappel que lui avait fait Raoul.

Mais Raoul, moins crdule que son vieil ami, avait conclu, du
rcit de Porthos, que, si de Saint-Aignan allait chez le roi, de
Saint-Aignan conterait tout au roi et que, si de Saint-Aignan
contait tout au roi, le roi dfendrait  de Saint-Aignan de se
prsenter sur le terrain. Il avait donc, en consquence de cette
rflexion, laiss Porthos garder la place, au cas, fort peu
probable, o de Saint-Aignan viendrait, et encore avait-il bien
engag Porthos  ne pas rester sur le pr plus dune heure ou une
heure et demie. Ce  quoi Porthos stait formellement refus,
sinstallant, bien au contraire, aux Minimes, comme pour y prendre
racine, faisant promettre  Raoul de revenir de chez son pre chez
lui, Raoul, afin que le laquais de Porthos st o le trouver si
M. de Saint-Aignan venait au rendez-vous.

Bragelonne avait quitt Vincennes et stait achemin tout droit
chez Athos, qui, depuis deux jours, tait  Paris.

Le comte tait dj prvenu par une lettre de dArtagnan.

Raoul arrivait donc surabondamment chez son pre, qui, aprs lui
avoir tendu la main et lavoir embrass, lui fit signe de
sasseoir.

-- Je sais que vous venez  moi comme on vient  un ami, vicomte,
quand on pleure et quand on souffre; dites-moi quelle cause vous
amne.

Le jeune homme sinclina et commena son rcit. Plus dune fois,
dans le cours de ce rcit, les larmes couprent sa voix et un
sanglot trangl dans sa gorge suspendit la narration. Cependant
il acheva.

Athos savait probablement dj  quoi sen tenir, puisque nous
avons dit que dArtagnan lui avait crit; mais, tenant  garder
jusquau bout ce calme et cette srnit qui faisaient le ct
presque surhumain de son caractre, il rpondit:

-- Raoul, je ne crois rien de ce que lon dit; je ne crois rien de
ce que vous craignez, non pas que des personnes dignes de foi ne
maient pas dj entretenu de cette aventure, mais parce que, dans
mon me et dans ma conscience, je crois impossible que le roi ait
outrag un gentilhomme. Je garantis donc le roi, et vais vous
rapporter la preuve de ce que je dis.

Raoul, flottant comme un homme ivre entre ce quil avait vu de ses
propres yeux et cette imperturbable foi quil avait dans un homme
qui navait jamais menti, sinclina et se contenta de rpondre:

-- Allez donc, monsieur le comte; jattendrai.

Et il sassit, la tte cache dans ses deux mains. Athos shabilla
et partit. Chez le roi, il fit ce que nous venons de raconter 
nos lecteurs, qui lont vu entrer chez Sa Majest et qui lont vu
en sortir.

Quand il rentra chez lui, Raoul, ple et morne navait pas quitt
sa position dsespre. Cependant au bruit des portes qui
souvraient, au bruit des pas de son pre qui sapprochait de lui,
le jeune homme releva la tte.

Athos tait ple, dcouvert, grave; il remit son manteau et son
chapeau au laquais, le congdia du geste et sassit prs de Raoul.

-- Eh bien! monsieur, demanda le jeune homme en hochant tristement
la tte de haut en bas, tes-vous bien convaincu,  prsent?

-- Je le suis, Raoul; le roi aime Mlle de La Vallire.

-- Ainsi, il avoue? scria Raoul.

-- Absolument, dit Athos.

-- Et elle?

-- Je ne lai pas vue.

-- Non; mais le roi vous en a parl. Que dit-il delle?

-- Il dit quelle laime.

-- Oh! vous voyez! vous voyez, monsieur!

Et le jeune homme fit un geste de dsespoir.

-- Raoul, reprit le comte, jai dit au roi, croyez-le bien, tout
ce que vous eussiez pu lui dire vous-mme, et je crois le lui
avoir dit en termes convenables, mais fermes.

-- Et que lui avez-vous dit, monsieur?

-- Jai dit, Raoul, que tout tait fini entre lui et nous, que
vous ne seriez plus rien pour son service; jai dit que, moi-mme,
je demeurerais  lcart. Il ne me reste plus qu savoir une
chose.

-- Laquelle, monsieur?

-- Si vous avez pris votre parti.

-- Mon parti?  quel sujet?

-- Touchant lamour et...

-- Achevez, monsieur.

-- Et touchant la vengeance; car jai peur que vous ne songiez 
vous venger.

-- Oh! monsieur, lamour... peut-tre un jour, plus tard,
russirai-je  larracher de mon coeur. Jy compte, avec laide de
Dieu et le secours de vos sages exhortations. La vengeance, je ny
avais song que sous lempire dune pense mauvaise, car ce
ntait point du vrai coupable que je pouvais me venger; jai donc
dj renonc  la vengeance.

-- Ainsi, vous ne songez plus  chercher une querelle 
M. de Saint Aignan?

-- Non, monsieur. Un dfi a t fait; si M. de Saint-Aignan
laccepte, je le soutiendrai; sil ne le relve pas, je le
laisserai  terre.

-- Et de La Vallire?

-- Monsieur le comte na pas srieusement cru que je songerais 
me venger dune femme, rpondit Raoul avec un sourire si triste,
quil attira une larme aux bords des paupires de cet homme qui
stait tant de fois pench sur ses douleurs et sur les douleurs
des autres.

Il tendit sa main  Raoul, Raoul la saisit vivement.

-- Ainsi, monsieur le comte, vous tes bien assur que le mal est
sans remde? demanda le jeune homme.

Athos secoua la tte  son tour.

-- Pauvre enfant! murmura-t-il.

-- Vous pensez que jespre encore, dit Raoul, et vous me
plaignez. Oh! cest quil men cote horriblement, voyez-vous,
pour mpriser, comme je le dois, celle que jai tant aime. Que
nai-je quelque tort envers elle, je serais heureux et je lui
pardonnerais.

Athos regarda tristement son fils. Ces quelques mots que venait de
prononcer Raoul semblaient tre sortis de son propre coeur. En ce
moment, le laquais annona M. dArtagnan. Ce nom retentit, dune
faon bien diffrente, aux oreilles dAthos et de Raoul.

Le mousquetaire annonc fit son entre avec un vague sourire sur
les lvres. Raoul sarrta; Athos marcha vers son ami avec une
expression de visage qui nchappa point  Bragelonne. DArtagnan
rpondit  Athos par un simple clignement de loeil; puis,
savanant vers Raoul et lui prenant la main:

-- Eh bien! dit-il sadressant  la fois au pre et au fils, nous
consolons lenfant,  ce quil parat?

-- Et vous, toujours bon, dit Athos, vous venez maider  cette
tche difficile.

Et, ce disant, Athos serra entre ses deux mains la main de
dArtagnan. Raoul crut remarquer que cette pression avait un sens
particulier  part celui des paroles.

-- Oui, rpondit le mousquetaire en se grattant la moustache de la
main quAthos lui laissait libre, oui, je viens aussi...

-- Soyez le bienvenu, monsieur le chevalier, non pour la
consolation que vous apportez, mais pour vous-mme. Je suis
consol.

Et il essaya dun sourire plus triste quaucune des larmes que
dArtagnan et jamais vu rpandre.

--  la bonne heure! fit dArtagnan.

-- Seulement, continua Raoul, vous tes arriv comme M. le comte
allait me donner les dtails de son entrevue avec le roi. Vous
permettez, nest-ce pas, que M. le comte continue?

Et les yeux du jeune homme semblaient vouloir lire jusquau fond
du coeur du mousquetaire.

-- Son entrevue avec le roi? fit dArtagnan dun ton si naturel,
quil ny avait pas moyen de douter de son tonnement. Vous avez
donc vu le roi, Athos?

Athos sourit.

-- Oui, dit-il, je lai vu.

-- Ah! vraiment, vous ignoriez que le comte et vu Sa Majest?
demanda Raoul  demi rassur.

-- Ma foi, oui! tout  fait.

-- Alors, me voil plus tranquille, dit Raoul.

-- Tranquille, et sur quoi? demanda Athos.

-- Monsieur, dit Raoul, pardonnez-moi; mais, connaissant lamiti
que vous me faites lhonneur de me porter, je craignais que vous
neussiez un peu vivement exprim  Sa Majest ma douleur et votre
indignation, et qualors le roi...

-- Et qualors le roi? rpta dArtagnan. Voyons, achevez, Raoul.

-- Excusez-moi  votre tour, monsieur dArtagnan, dit Raoul. Un
instant jai trembl, je lavoue, que vous ne vinssiez pas ici
comme M. dArtagnan, mais comme capitaine de mousquetaires.

-- Vous tes fou, mon pauvre Raoul, scria dArtagnan avec un
clat de rire dans lequel un exact observateur et peut-tre
dsir plus de franchise.

-- Tant mieux! dit Raoul.

-- Oui, fou, et savez-vous ce que je vous conseille?

-- Dites, monsieur; venant de vous, lavis doit tre bon.

-- Eh bien! je vous conseille, aprs votre voyage, aprs votre
visite chez M. de Guiche, aprs votre visite chez Madame, aprs
votre visite chez Porthos, aprs votre voyage  Vincennes, je vous
conseille de prendre quelque repos; couchez-vous, dormez douze
heures, et,  votre rveil, fatiguez-moi un bon cheval.

Et, lattirant  lui, il lembrassa comme il et fait de son
propre enfant. Athos en fit autant; seulement, il tait visible
que le baiser tait plus tendre et la pression plus forte encore
chez le pre que chez lami.

Le jeune homme regarda de nouveau ces deux hommes, en appliquant 
les pntrer toutes les forces de son intelligence. Mais son
regard smoussa sur la physionomie riante du mousquetaire et sur
la figure calme et douce du comte de La Fre.

-- Et o allez-vous, Raoul? demanda ce dernier, voyant que
Bragelonne sapprtait  sortir.

-- Chez moi, monsieur, rpondit celui-ci de sa voix douce et
triste.

-- Cest donc l quon vous trouvera, vicomte, si lon a quelque
chose  vous dire?

-- Oui, monsieur. Est-ce que vous prvoyez avoir quelque chose 
me dire?

-- Que sais-je! dit Athos.

-- Oui, de nouvelles consolations, dit dArtagnan en poussant tout
doucement Raoul vers la porte.

Raoul, voyant cette srnit dans chaque geste des deux amis,
sortit de chez le comte, nemportant avec lui que lunique
sentiment de sa douleur particulire.

-- Dieu soit lou, dit-il, je puis donc ne plus penser qu moi.

Et, senveloppant de son manteau, de manire  cacher aux passants
son visage attrist, il sortit pour se rendre  son propre
logement, comme il lavait promis  Porthos.

Les deux amis avaient vu le jeune homme sloigner avec un
sentiment pareil de commisration.

Seulement, chacun deux lavait exprim dune faon diffrente.

-- Pauvre Raoul! avait dit Athos en laissant chapper un soupir.

-- Pauvre Raoul! avait dit dArtagnan en haussant les paules.


Chapitre CXCIX -- Heu! miser!


Pauvre Raoul! avait dit Athos. Pauvre Raoul! avait dit
dArtagnan. En effet, plaint par ces deux hommes si forts, Raoul
devait tre un homme bien malheureux.

Aussi, lorsquil se trouva seul en face de lui-mme, laissant
derrire lui lami intrpide et le pre indulgent, lorsquil se
rappela laveu fait par le roi de cette tendresse qui lui volait
sa bien-aime Louise de La Vallire, il sentit son coeur se
briser, comme chacun de nous la senti se briser une fois  la
premire illusion dtruite, au premier amour trahi.

-- Oh! murmura-t-il, cen est donc fait! Plus rien dans la vie!
Rien  attendre, rien  esprer! Guiche me la dit, mon pre me
la dit, M. dArtagnan me la dit. Tout est donc un rve en ce
monde! Ctait un rve que cet avenir poursuivi depuis dix ans!
Cette union de nos coeurs, ctait un rve! Cette vie toute
damour et de bonheur, ctait un rve!

Pauvre fou de rver ainsi tout haut et publiquement, en face de
mes amis et de mes ennemis, afin que mes amis sattristent de mes
peines et que mes ennemis rient de mes douleurs!...

Ainsi, mon malheur va devenir une disgrce clatante, un scandale
public. Ainsi, demain, je serai montr honteusement au doigt!

Et, malgr le calme promis  son pre et  dArtagnan, Raoul fit
entendre quelques paroles de sourde menace.

-- Et cependant, continua-t-il, si je mappelais de Wardes, et que
jeusse  la fois la souplesse et la vigueur de M. dArtagnan, je
rirais avec les lvres, je convaincrais les femmes que cette
perfide, honore de mon amour, ne me laisse quun regret, celui
davoir t abus par ses semblants dhonntet; quelques
railleurs flagorneraient le roi  mes dpens; je me mettrais 
lafft sur le chemin des railleurs, jen chtierais quelques-uns.
Les hommes me redouteraient et, au troisime que jaurais couch 
mes pieds, je serais ador par les femmes.

Oui, voil un parti  prendre, et le comte de La Fre lui-mme ny
rpugnerait pas. Na-t-il pas t prouv, lui aussi, au milieu de
sa jeunesse, comme je viens de ltre? Na-t-il pas remplac
lamour par livresse? Il me la dit souvent. Pourquoi, moi, ne
remplacerais-je pas lamour par le plaisir?

Il avait souffert autant que je souffre, plus peut-tre!
Lhistoire dun homme est donc lhistoire de tous les hommes? une
preuve plus ou moins longue plus ou moins douloureuse? La voix de
lhumanit tout entire nest quun long cri.

Mais quimporte la douleur des autres  celui qui souffre? La
plaie ouverte dans une autre poitrine adoucit-elle la plaie bante
sur la ntre? Le sang qui coule  ct de nous tarit-il notre
sang? Cette angoisse universelle diminue-t-elle langoisse
particulire? Non, chacun souffre pour soi, chacun lutte avec sa
douleur, chacun pleure ses propres larmes.

Et, dailleurs, qua t la vie pour moi jusqu prsent? Une
arne froide et strile o jai combattu pour les autres toujours,
pour moi jamais.

Tantt pour un roi, tantt pour une femme.

Le roi ma trahi, la femme ma ddaign.

Oh! malheureux!... Les femmes! Ne pourrais-je donc faire expier 
toutes le crime de lune delles?

Que faut-il pour cela?... Navoir plus de coeur, ou oublier quon
en a un; tre fort, mme contre la faiblesse; appuyer toujours,
mme lorsque lon sent rompre.

Que faut-il pour en arriver l? tre jeune, beau, fort, vaillant,
riche. Je suis ou je serai tout cela.

Mais lhonneur? Quest-ce que lhonneur? Une thorie que chacun
comprend  sa faon. Mon pre me disait: Lhonneur, cest le
respect de ce que lon doit aux autres, et surtout de ce quon se
doit  soi-mme. Mais de Guiche, mais Manicamp, mais de Saint-
Aignan surtout me diraient: Lhonneur consiste  servir les
passions et les plaisirs de son roi. Cet honneur-l est facile et
productif. Avec cet honneur-l, je puis garder mon poste  la
Cour, devenir gentilhomme de la Chambre, avoir un beau et bon
rgiment  moi. Avec cet honneur-l, je puis tre duc et pair.

La tache que vient de mimprimer cette femme, cette douleur avec
laquelle elle vient de briser mon coeur,  moi, Raoul, son ami
denfance, ne touche en rien M. de Bragelonne, bon officier, brave
capitaine qui se couvrira de gloire  la premire rencontre, et
qui deviendra cent fois plus que nest aujourdhui Mlle de La
Vallire, la matresse du roi; car le roi npousera pas Mlle de
La Vallire, et plus il la dclarera publiquement sa matresse,
plus il paissira le bandeau de honte quil lui jette au front en
guise de couronne, et,  mesure quon la mprisera comme je la
mprise, moi, je me glorifierai.

Hlas! nous avions march ensemble, elle et moi, pendant le
premier, pendant le plus beau tiers de notre vie, nous tenant par
la main le long du sentier charmant et plein de fleurs de la
jeunesse, et voil que nous arrivons  un carrefour o elle se
spare de moi, o nous allons suivre une route diffrente qui ira
nous cartant toujours davantage lun de lautre; et, pour
atteindre le bout de ce chemin, Seigneur, je suis seul, je suis
dsespr, je suis ananti!

 malheureux!...

Raoul en tait l de ses rflexions sinistres, quand son pied se
posa machinalement sur le seuil de sa maison. Il tait arriv l
sans voir les rues par lesquelles il passait, sans savoir comment
il tait venu; il poussa la porte, continua davancer et gravit
lescalier.

Comme dans la plupart des maisons de cette poque, lescalier
tait sombre et les paliers taient obscurs. Raoul logeait au
premier tage; il sarrta pour sonner. Olivain parut, lui prit
des mains lpe et le manteau. Raoul ouvrit lui-mme la porte
qui, de lantichambre, donnait dans un petit salon assez richement
meubl pour un salon de jeune homme, et tout garni de fleurs par
Olivain, qui, connaissant les gots de son matre, stait
empress dy satisfaire, sans sinquiter sil sapercevrait ou ne
sapercevrait pas de cette attention.

Il y avait dans le salon un portrait de La Vallire que La
Vallire elle-mme avait dessin et avait donn  Raoul. Ce
portrait, accroch au-dessus dune grande chaise longue recouverte
de damas de couleur sombre, fut le premier point vers lequel Raoul
se dirigea, le premier objet sur lequel il fixa les yeux. Au
reste, Raoul cdait  son habitude; ctait, chaque fois quil
rentrait chez lui, ce portrait qui, avant toute chose, attirait
ses yeux. Cette fois, comme toujours, il alla donc droit au
portrait, posa ses genoux sur la chaise longue, et sarrta  le
regarder tristement.

Il avait les bras croiss sur la poitrine, la tte doucement
leve, loeil calme et voil, la bouche plisse par un sourire
amer.

Il regarda limage adore; puis tout ce quil avait dit repassa
dans son esprit, tout ce quil avait souffert assaillit son coeur,
et, aprs un long silence:

--  malheureux dit-il pour la troisime fois.

 peine avait-il prononc ces deux mots, quun soupir et une
plainte se firent entendre derrire lui.

Il se retourna vivement, et, dans langle du salon, il aperut,
debout, courbe, voile, une femme quen entrant il avait cache
derrire le dplacement de la porte, et que depuis il navait pas
vue, ne stant pas retourn.

Il savana vers cette femme, dont personne ne lui avait annonc
la prsence, saluant et sinformant  la fois, quand tout  coup
la tte baisse se releva, le voile cart laissa voir le visage,
et une figure blanche et triste lui apparut.

Raoul se recula, comme il et fait devant un fantme.

-- Louise! scria-t-il avec un accent si dsespr, quon net
pas cru que la voix humaine pt jeter un pareil cri sans que se
brisassent toutes les fibres du coeur.

-- Voulez-vous me faire la grce de vous asseoir et de mcouter?
dit Louise, linterrompant avec sa plus douce voix.

Bragelonne la regarda un instant; puis, secouant tristement la
tte, il sassit ou plutt tomba sur une chaise.

-- Parlez, dit-il.

Elle jeta un regard  la drobe autour delle. Ce regard tait
une prire et demandait bien mieux le secret quun instant
auparavant ne lavaient fait ses paroles.

Raoul se releva, et, allant  la porte quil ouvrit:

-- Olivain, dit-il, je ny suis pour personne.

Puis, se retournant vers La Vallire:

-- Cest cela que vous dsirez? dit-il.

Rien ne peut rendre leffet que fit sur Louise cette parole qui
signifiait: Vous voyez que je vous comprends encore, moi.

Elle passa son mouchoir sur ses yeux pour ponger une larme
rebelle; puis, stant recueillie un instant:

-- Raoul, dit-elle, ne dtournez point de moi votre regard si bon
et si franc; vous ntes pas un de ces hommes qui mprisent une
femme parce quelle a donn son coeur, dt cet amour faire leur
malheur ou les blesser dans leur orgueil.

Raoul ne rpondit point.

-- Hlas! continua La Vallire, ce nest que trop vrai; ma cause
est mauvaise, et je ne sais par quelle phrase commencer. Tenez, je
ferai mieux, je crois, de vous raconter tout simplement ce qui
marrive. Comme je dirai la vrit, je trouverai toujours mon
droit chemin, dans lobscurit, dans lhsitation, dans les
obstacles que jai  braver, pour soulager mon coeur qui dborde
et veut se rpandre  vos pieds.

Raoul continua de garder le silence.

La Vallire le regardait dun air qui voulait dire: Encouragez-
moi! par piti, un mot!

Mais Raoul se tut et la jeune fille dut continuer.


Chapitre CC -- Blessures sur blessures


Mlle de La Vallire, car ctait bien elle, fit un pas en avant.

-- Oui, Louise, murmura-t-elle.

Mais dans cet intervalle, si court quil ft, Raoul avait eu le
temps de se remettre.

-- Vous, mademoiselle? dit-il.

Puis, avec un accent indfinissable:

-- Vous ici? ajouta-t-il.

-- Oui, Raoul, rpta la jeune fille; oui, moi, qui vous
attendais.

-- Pardon; lorsque je suis rentr, jignorais...

-- Oui, et javais recommand  Olivain de vous laisser ignorer...

Elle hsita; et, comme Raoul ne se pressait pas de lui rpondre,
il se fit un silence dun instant, silence pendant lequel on et
pu entendre le bruit de ces deux coeurs qui battaient, non plus 
lunisson lun de lautre, mais aussi violemment lun que lautre.

Ctait  Louise de parler. Elle fit un effort.

-- Javais  vous parler, dit-elle; il fallait absolument que je
vous visse... moi-mme... seule... Je nai point recul devant une
dmarche qui doit rester secrte; car personne, except vous, ne
la comprendrait, monsieur de Bragelonne.

-- En effet, mademoiselle, balbutia Raoul, tout effar, tout
haletant, et moi mme, malgr la bonne opinion que vous avez de
moi, javoue...

-- Tout  lheure, dit-elle, M. de Saint-Aignan est venu chez moi
de la part du roi.

Elle baissa les yeux.

De son ct, Raoul dtourna les siens pour ne rien voir.

-- M. de Saint-Aignan est venu chez moi de la part du roi, rpta-
t-elle, et il ma dit que vous saviez tout.

Et elle essaya de regarder en face celui qui recevait cette
blessure aprs tant dautres blessures; mais il lui fut impossible
de rencontrer les yeux de Raoul.

-- Il ma dit que vous aviez conu contre moi une lgitime colre.

Cette fois, Raoul regarda la jeune fille, et un sourire ddaigneux
retroussa ses lvres.

-- Oh! continua-t-elle, je vous en supplie, ne dites pas que vous
avez ressenti contre moi autre chose que de la colre. Raoul,
attendez que je vous aie tout dit, attendez que je vous aie parl
jusqu la fin.

Le front de Raoul se rassrna par la force de sa volont; le pli
de sa bouche seffaa.

-- Et dabord, dit La Vallire, dabord, les mains jointes, le
front courb, je vous demande pardon comme au plus gnreux, comme
au plus noble des hommes. Si je vous ai laiss ignorer ce qui se
passait en moi, jamais du moins je neusse consenti  vous
tromper. Oh! je vous en supplie, Raoul, je vous le demande 
genoux, rpondez-moi, ft-ce une injure. Jaime mieux une injure
de vos lvres quun soupon de votre coeur.

-- Jadmire votre sublimit, mademoiselle, dit Raoul en faisant un
effort sur lui-mme pour rester calme. Laisser ignorer que lon
trompe, cest loyal; mais tromper, il parat que ce serait mal, et
vous ne le feriez point.

-- Monsieur, longtemps, jai cru que je vous aimais avant toute
chose, et, tant que jai cru  mon amour pour vous, je vous ai dit
que je vous aimais.  Blois, je vous aimais. Le roi passa  Blois;
je crus que je vous aimais encore. Je leusse jur sur un autel;
mais un jour est venu qui ma dtrompe.

-- Eh bien! ce jour-l, mademoiselle, voyant que je vous aimais
toujours, moi, la loyaut devait vous ordonner de me dire que vous
ne maimiez plus.

-- Ce jour-l, Raoul, le jour o jai lu jusquau fond de mon
coeur le jour o je me suis avou  moi-mme que vous ne
remplissiez pas toute ma pense, le jour o jai vu un autre
avenir que celui dtre votre amie, votre amante, votre pouse, ce
jour-l, Raoul, hlas! vous ntiez plus prs de moi.

-- Vous saviez o jtais, mademoiselle; il fallait crire.

-- Raoul, je nai point os. Raoul, jai t lche. Que voulez-
vous, Raoul! je vous connaissais si bien, je savais si bien que
vous maimiez, que jai trembl  la seule ide de la douleur que
jallais vous faire; et cela est si vrai, Raoul, quen ce moment
o je vous parle, courbe devant vous, le coeur serr, des soupirs
plein la voix, des larmes plein les yeux, aussi vrai que je nai
dautre dfense que ma franchise, je nai pas non plus dautre
douleur que celle que je lis dans vos yeux.

Raoul essaya de sourire.

-- Non, dit la jeune fille avec une conviction profonde, non, vous
ne me ferez pas cette injure de vous dissimuler devant moi. Vous
maimiez, vous; vous tiez sr de maimer; vous ne vous trompiez
pas vous-mme, vous ne mentiez pas  votre propre coeur, tandis
que moi, moi!...

Et toute ple, les bras tendus au-dessus de sa tte, elle se
laissa tomber sur les genoux.

-- Tandis que vous, dit Raoul, vous me disiez que vous maimiez,
et vous en aimiez un autre!

-- Hlas! oui, scria la pauvre enfant; hlas! oui, jen aime un
autre; et cet autre... mon Dieu! laissez-moi dire, car cest ma
seule excuse, Raoul; cet autre, je laime plus que je naime ma
vie, plus que je naime Dieu. Pardonnez-moi ma faute ou punissez
ma trahison, Raoul. Je suis venue ici, non pour me dfendre, mais
pour vous dire: Vous savez ce que cest quaimer? Eh bien, jaime!
Jaime  donner ma vie,  donner mon me  celui que jaime! Sil
cesse de maimer jamais, je mourrai de douleur,  moins que Dieu
ne me secoure,  moins que le Seigneur ne me prenne en
misricorde. Raoul, je suis ici pour subir votre volont, quelle
quelle soit; pour mourir si vous voulez que je meure. Tuez-moi
donc, Raoul, si, dans votre coeur, vous croyez que je mrite la
mort.

-- Prenez-y garde, mademoiselle, dit Raoul, la femme qui demande
la mort est celle qui ne peut plus donner que son sang  lamant
trahi.

-- Vous avez raison dit-elle.

Raoul poussa un profond soupir.

-- Et vous aimez sans pouvoir oublier? scria Raoul.

-- Jaime sans vouloir oublier, sans dsir daimer jamais
ailleurs, rpondit La Vallire.

-- Bien! fit Raoul. Vous mavez dit, en effet, tout ce que vous
aviez  me dire, tout ce que je pouvais dsirer savoir. Et
maintenant, mademoiselle, cest moi qui vous demande pardon, cest
moi qui ai failli tre un obstacle dans votre vie, cest moi qui
ai eu tort, cest moi qui, en me trompant, vous aidais  vous
tromper.

-- Oh! fit La Vallire, je ne vous demande pas tant, Raoul.

-- Tout cela est ma faute, mademoiselle, continua Raoul; plus
instruit que vous dans les difficults de la vie, ctait  moi de
vous clairer; je devais ne pas me reposer sur lincertain, je
devais faire parler votre coeur, tandis que jai fait  peine
parler votre bouche. Je vous le rpte, mademoiselle, je vous
demande pardon.

-- Cest impossible, cest impossible! scria-t-elle. Vous me
raillez!

-- Comment, impossible?

-- Oui, il est impossible dtre bon, dtre excellent, dtre
parfait  ce point.

-- Prenez garde! dit Raoul avec un sourire amer; car tout 
lheure vous allez peut-tre dire que je ne vous aimais pas.

-- Oh! vous maimez comme un tendre frre; laissez-moi esprer
cela, Raoul.

-- Comme un tendre frre? Dtrompez-vous, Louise. Je vous aimais
comme un amant, comme un poux, comme le plus tendre des hommes
qui vous aiment.

-- Raoul! Raoul!

-- Comme un frre? Oh! Louise, je vous aimais  donner pour vous
tout mon sang goutte  goutte, toute ma chair lambeau par lambeau,
toute mon ternit heure par heure.

-- Raoul, Raoul, par piti!

-- Je vous aimais tant, Louise, que mon coeur est mort, que ma foi
chancelle, que mes yeux steignent; je vous aimais tant, que je
ne vois plus rien, ni sur la terre, ni dans le ciel.

-- Raoul, Raoul, mon ami, je vous en conjure, pargnez-moi!
scria La Vallire. Oh! si javais su!...

-- Il est trop tard, Louise; vous aimez, vous tes heureuse; je
lis votre joie  travers vos larmes; derrire les larmes que verse
votre loyaut, je sens les soupirs quexhale votre amour. Louise,
Louise, vous avez fait de moi le dernier des hommes: retirez-vous,
je vous en conjure. Adieu! adieu!

-- Pardonnez-moi, je vous en supplie!

-- Eh! nai-je pas fait plus? Ne vous ai-je pas dit que je vous
aimais toujours?

Elle cacha son visage entre ses mains.

-- Et vous dire cela, comprenez-vous, Louise? vous le dire dans un
pareil moment, vous le dire comme je vous le dis, cest vous dire
ma sentence de mort. Adieu!

La Vallire voulut tendre ses mains vers lui.

-- Nous ne devons plus nous voir dans ce monde, dit-il.

Elle voulut scrier: il lui ferma la bouche avec la main. Elle
baisa cette main et svanouit.

-- Olivain, dit Raoul, prenez cette jeune dame et la portez dans
sa chaise, qui attend  la porte.

Olivain la souleva. Raoul fit un mouvement pour se prcipiter vers
La Vallire, pour lui donner le premier et le dernier baiser;
puis, sarrtant tout  coup:

-- Non, dit-il, ce bien nest pas  moi. Je ne suis pas le roi de
France, pour voler!

Et il rentra dans sa chambre, tandis que le laquais emportait La
Vallire toujours vanouie.


Chapitre CCI -- Ce qu'avait devin Raoul


Raoul parti, les deux exclamations qui lavaient suivi exhales,
Athos et dArtagnan se retrouvrent seuls, en face lun de
lautre.

Athos reprit aussitt lair empress quil avait  larrive de
dArtagnan.

-- Eh bien! dit-il, cher ami, que veniez-vous mannoncer?

-- Moi? demanda dArtagnan.

-- Sans doute, vous. On ne vous envoie pas ainsi sans cause?

Athos sourit.

-- Dame! fit dArtagnan.

-- Je vais vous mettre  votre aise, cher ami. Le roi est furieux,
nest-ce pas?

-- Mais je dois vous avouer quil nest pas content.

-- Et vous venez?...

-- De sa part, oui.

-- Pour marrter, alors?

-- Vous avez mis le doigt sur la chose, cher ami.

-- Je my attendais. Allons!

-- Oh! oh! que diable! fit dArtagnan, comme vous tes press,
vous!

-- Je crains de vous mettre en retard, dit en souriant Athos.

-- Jai le temps. Ntes-vous pas curieux, dailleurs, de savoir
comment les choses se sont passes entre moi et le roi?

-- Sil vous plat de me le raconter, cher ami, jcouterai cela
avec plaisir.

Et il montra  dArtagnan un grand fauteuil dans lequel celui-ci
stendit en prenant ses aises.

-- Jy tiens, voyez-vous, continua dArtagnan, attendu que la
conversation est assez curieuse.

-- Jcoute.

-- Eh bien! dabord, le roi ma fait appeler.

-- Aprs mon dpart?

-- Vous descendiez les dernires marches de lescalier,  ce que
mont dit les mousquetaires. Je suis arriv. Mon ami, il ntait
pas rouge, il tait violet. Jignorais encore ce qui stait
pass. Seulement,  terre, sur le parquet, je voyais une pe
brise en deux morceaux.

-- Capitaine dArtagnan! scria le roi en mapercevant.

-- Sire, rpondis-je.

-- Je quitte M. de La Fre, qui est un insolent!

-- Un insolent? mcriai-je avec un tel accent, que le roi
sarrta court.

-- Capitaine dArtagnan, reprit le roi les dents serres, vous
allez mcouter et mobir.

-- Cest mon devoir, Sire.

-- Jai voulu pargner  ce gentilhomme, pour lequel je garde
quelques bons souvenirs, laffront de ne pas le faire arrter chez
moi.

-- Ah! ah! dis-je tranquillement.

-- Mais, continua-t-il, vous allez prendre un carrosse...

Je fis un mouvement.

-- Sil vous rpugne de larrter vous-mme, continua le roi,
envoyez-moi mon capitaine des gardes.

-- Sire, rpliquai-je, il nest pas besoin du capitaine des gardes
puisque je suis de service.

-- Je ne voudrais pas vous dplaire, dit le roi avec bont; car
vous mavez toujours bien servi, monsieur dArtagnan.

-- Vous ne me dplaisez pas, Sire, rpondis-je. Je suis de
service, voil tout.

-- Mais, dit le roi avec tonnement, il me semble que le comte est
votre ami?

-- Il serait mon pre, Sire, que je nen serais pas moins de
service.

Le roi me regarda; il vit mon visage impassible et parut
satisfait.

-- Vous arrterez donc M. le comte de La Fre? demanda-t-il.

-- Sans doute, Sire, si vous men donnez lordre.

-- Eh bien! lordre, je vous le donne.

Je minclinai.

-- O est le comte, Sire?

-- Vous le chercherez.

-- Et je larrterai en quelque lieu quil soit, alors?

-- Oui... cependant, tchez quil soit chez lui. Sil retournait
dans ses terres, sortez de Paris et prenez-le sur la route.

Je saluai; et, comme je restais en place:

-- Eh bien? demanda le roi.

-- Jattends, Sire?

-- Quattendez-vous?

-- Lordre sign.

Le roi parut contrari.

En effet, ctait un nouveau coup dautorit  faire, ctait
rparer lacte arbitraire, si toutefois arbitraire il y a.

Il prit la plume lentement et de mauvaise humeur puis il crivit:

Ordre  M. le chevalier dArtagnan, capitaine-lieutenant de mes
mousquetaires, darrter M. le comte de La Fre partout o on le
trouvera.

Puis il se tourna de mon ct.

Jattendais sans sourciller. Sans doute il crut voir une bravade
dans ma tranquillit, car il signa vivement; puis, me remettant
lordre:

-- Allez! scria-t-il.

Jobis, et me voici.

Athos serra la main de son ami.

-- Marchons, dit-il.

-- Oh! fit dArtagnan, vous avez bien quelques petites affaires 
arranger avant de quitter comme cela votre logement?

-- Moi? Pas du tout.

-- Comment!...

-- Mon Dieu, non. Vous le savez, dArtagnan, jai toujours t
simple voyageur sur la terre, prt  aller au bout du monde 
lordre de mon roi, prt  quitter ce monde pour lautre  lordre
de mon Dieu. Que faut-il  lhomme prvenu? Un portemanteau ou un
cercueil. Je suis prt aujourdhui comme toujours, cher ami.
Emmenez-moi donc.

-- Mais Bragelonne?...

-- Je lai lev dans les principes que je mtais faits  moi-
mme, et vous voyez quen vous apercevant il a devin  linstant
mme la cause qui vous amenait. Nous lavons dpist un moment;
mais, soyez tranquille, il sattend assez  ma disgrce pour ne
pas seffrayer outre mesure. Marchons.

-- Marchons, dit tranquillement dArtagnan.

-- Mon ami, dit le comte, comme jai bris mon pe chez le roi,
et que jen ai jet les morceaux  ses pieds, je crois que cela me
dispense de vous la remettre.

-- Vous avez raison; et, dailleurs, que diable voulez-vous que je
fasse de votre pe?

-- Marche-t-on devant vous ou derrire vous?

-- On marche  mon bras, rpliqua dArtagnan.

Et il prit le bras du comte de La Fre pour descendre lescalier.

Ils arrivrent ainsi au palier.

Grimaud, quils avaient rencontr dans lantichambre, regardait
cette sortie dun air inquiet. Il connaissait trop la vie pour ne
pas se douter quil y et quelque chose de cach l-dessous.

-- Ah! cest toi, mon bon Grimaud? dit Athos. Nous allons...

-- Faire un tour dans mon carrosse, interrompit dArtagnan avec un
mouvement amical de la tte.

Grimaud remercia dArtagnan par une grimace qui avait visiblement
lintention dtre un sourire, et il accompagna les deux amis
jusqu la portire. Athos monta le premier; dArtagnan le suivit
sans avoir rien dit au cocher. Ce dpart, tout simple et sans
autre dmonstration, ne fit aucune sensation dans le voisinage.
Lorsque le carrosse eut atteint les quais:

-- Vous me menez  la Bastille,  ce que je vois? dit Athos.

-- Moi? dit dArtagnan. Je vous mne o vous voulez aller, pas
ailleurs.

-- Comment cela? fit le comte surpris.

-- Pardieu! dit dArtagnan, vous comprenez bien, mon cher comte,
que je ne me suis charg de la commission que pour que vous en
fassiez  votre fantaisie. Vous ne vous attendez pas  ce que je
vous fasse crouer comme cela brutalement, sans rflexion. Si je
navais pas prvu cela, jeusse laiss faire M. le capitaine des
gardes.

-- Ainsi?... demanda Athos.

-- Ainsi, je vous le rpte, nous allons o vous voulez.

-- Cher ami, dit Athos en embrassant dArtagnan, je vous reconnais
bien l.

-- Dame! il me semble que cest tout simple. Le cocher va vous
mener  la barrire du Cours-la-Reine; vous y trouverez un cheval
que jai ordonn de tenir tout prt, avec ce cheval, vous ferez
trois postes tout dune traite, et, moi, jaurai soin de ne
rentrer chez le roi, pour lui dire que vous tes parti, quau
moment o il sera impossible de vous joindre. Pendant ce temps,
vous aurez gagn Le Havre, et, du Havre, lAngleterre, o vous
trouverez la jolie maison que ma donne mon ami M. Monck, sans
parler de lhospitalit que le roi Charles ne manquera pas de vous
offrir... Eh bien! que dites-vous de ce projet?

-- Menez-moi  la Bastille, dit Athos en souriant.

-- Mauvaise tte! dit dArtagnan; rflchissez donc.

-- Quoi?

-- Que vous navez plus vingt ans. Croyez-moi, mon ami, je vous
parle daprs moi. Une prison est mortelle aux gens de notre ge.
Non, non, je ne souffrirai pas que vous languissiez en prison.
Rien que dy penser, la tte men tourne!

-- Ami, rpondit Athos, Dieu ma fait, par bonheur, aussi fort de
corps que desprit Croyez-moi, je serai fort jusqu mon dernier
soupir.

-- Mais ce nest pas de la force, mon cher, cest de la folie.

-- Non, dArtagnan, cest une raison suprme. Ne croyez pas que je
discute le moins du monde avec vous cette question de savoir si
vous vous perdriez en me sauvant. Jeusse fait ce que vous faites,
si la fuite et t dans mes convenances. Jeusse donc accept de
vous ce que, sans aucun doute, en pareille circonstance, vous
eussiez accept de moi. Non! je vous connais trop pour effleurer
seulement ce sujet.

-- Ah! si vous me laissiez faire, dit dArtagnan, comme
jenverrais le roi courir aprs vous!

-- Il est le roi, cher ami.

-- Oh! cela mest bien gal; et, tout roi quil est, je lui
rpondrais parfaitement: Sire, emprisonnez, exilez, tuez tout en
France et en Europe; ordonnez-moi darrter et de poignarder qui
vous voudrez, ft-ce Monsieur, votre frre; mais ne touchez jamais
 un des quatre mousquetaires, ou sinon, mordioux!...

-- Cher ami, rpondit Athos avec calme, je voudrais vous persuader
dune chose, cest que je dsire tre arrt, cest que je tiens 
une arrestation par dessus tout.

DArtagnan fit un mouvement dpaules.

-- Que voulez-vous! continua Athos, cest ainsi: vous me
laisseriez aller, que je reviendrais de moi-mme me constituer
prisonnier. Je veux prouver  ce jeune homme que lclat de sa
couronne tourdit, je veux lui prouver quil nest le premier des
hommes qu la condition den tre le plus gnreux et le plus
sage. Il me punit, il memprisonne, il me torture, soit! Il abuse,
et je veux lui faire savoir ce que cest quun remords, en
attendant que Dieu lui apprenne ce que cest quun chtiment.

-- Mon ami, rpondit dArtagnan, je sais trop que, lorsque vous
avez dit non, cest non. Je ninsiste plus; vous voulez aller  la
Bastille?

-- Je le veux.

-- Allons-y!...  la Bastille! continua dArtagnan en sadressant
au cocher.

Et, se rejetant dans le carrosse, il mcha sa moustache avec un
acharnement qui, pour Athos, signifiait une rsolution prise ou en
train de natre.

Le silence se fit dans le carrosse, qui continua de rouler, mais
pas plus vite, pas plus lentement. Athos reprit la main du
mousquetaire.

-- Vous ntes point fch contre moi, dArtagnan? dit-il.

-- Moi? Eh! pardieu! non. Ce que vous faites par hrosme, vous,
je leusse fait, moi, par enttement.

-- Mais vous tes bien davis que Dieu me vengera, nest-ce pas,
dArtagnan?

-- Et je connais sur la terre des gens qui aideront Dieu, dit le
capitaine.


Chapitre CCII -- Trois convives tonns de souper ensemble


Le carrosse tait arriv devant la premire porte de la Bastille.
Un factionnaire larrta, et dArtagnan neut quun mot  dire
pour que la consigne ft leve. Le carrosse entra donc.

Tandis que lon suivait le grand chemin couvert qui conduisait 
la cour du Gouvernement, dArtagnan dont loeil de lynx voyait
tout, mme  travers les murs, scria tout  coup:

-- Eh! quest-ce que je vois?

-- Bon! dit tranquillement Athos, qui voyez-vous, mon ami?

-- Regardez donc l-bas!

-- Dans la cour?

-- Oui; vite, dpchez-vous.

-- Eh bien! un carrosse.

-- Bien!

-- Quelque pauvre prisonnier comme moi quon amne.

-- Ce serait trop drle!

-- Je ne vous comprends pas.

-- Dpchez-vous de regarder encore pour voir celui qui va sortir
de ce carrosse.

Justement un second factionnaire venait darrter dArtagnan. Les
formalits saccomplissaient. Athos pouvait voir  cent pas
lhomme que son ami lui avait signal.

Cet homme descendit, en effet, de carrosse  la porte mme du
Gouvernement.

-- Eh bien! demanda dArtagnan, vous le voyez?

-- Oui; cest un homme en habit gris.

-- Quen dites-vous?

-- Je ne sais trop; cest, comme je vous le dis, un homme en habit
gris qui descend de carrosse: voil tout.

-- Athos, je gagerais que cest lui.

-- Qui lui?

-- Aramis.

-- Aramis arrt? Impossible!

-- Je ne vous dis pas quil est arrt, puisque nous le voyons
seul dans son carrosse.

-- Alors, que fait-il ici?

-- Oh! il connat Baisemeaux, le gouverneur, rpliqua le
mousquetaire dun ton sournois. Ma foi! nous arrivons  temps!

-- Pour quoi faire?

-- Pour voir.

-- Je regrette fort cette rencontre; Aramis, en me voyant, va
prendre de lennui, dabord de me voir, ensuite dtre vu.

-- Bien raisonn.

-- Malheureusement, il ny a pas de remde quand on rencontre
quelquun dans la Bastille; voult-on reculer pour lviter, cest
impossible.

-- Je vous dis, Athos, que jai mon ide; il sagit dpargner 
Aramis lennui dont vous parliez.

-- Comment faire?

-- Comme je vous dirai, ou, pour mieux mexpliquer, laissez-moi
conter la chose  ma faon; je ne vous recommanderai pas de
mentir, cela vous serait impossible.

-- Eh bien! alors?

-- Eh bien! je mentirai pour deux; cest si facile avec la nature
et lhabitude du Gascon!

Athos sourit. Le carrosse sarrta o stait arrt celui que
nous venons de signaler, sur le seuil du Gouvernement mme.

-- Cest entendu? fit dArtagnan bas  son ami.

Athos consentit par un geste. Ils montrent lescalier. Si lon
stonne de la facilit avec laquelle ils taient entrs dans la
Bastille, on se souviendra quen entrant, cest--dire au plus
difficile, dArtagnan avait annonc quil amenait un prisonnier
dtat.

 la troisime porte, au contraire, cest--dire une fois bien
entr, il dit seulement au factionnaire:

-- Chez M. de Baisemeaux.

Et tous deux passrent. Ils furent bientt dans la salle  manger
du gouverneur, o le premier visage qui frappa les yeux de
dArtagnan fut celui dAramis, qui tait assis cte  cte avec
Baisemeaux, et attendait larrive dun bon repas, dont lodeur
fumait par tout lappartement.

Si dArtagnan joua la surprise, Aramis ne la joua pas; il
tressaillit en voyant ses deux amis, et son motion fut visible.

Cependant Athos et dArtagnan faisaient leurs compliments, et
Baisemeaux, tonn, abasourdi de la prsence de ces trois htes,
commenait mille volutions autour deux.

-- Ah ! dit Aramis, par quel hasard?...

-- Nous vous le demandons, riposta dArtagnan.

-- Est-ce que nous nous constituons tous prisonniers? scria
Aramis avec laffectation de lhilarit.

-- Eh! eh! fit dArtagnan, il est vrai que les murs sentent la
prison en diable. Monsieur de Baisemeaux, vous savez que vous
mavez invit  dner lautre jour?

-- Moi? scria Baisemeaux?

-- Ah ! mais on dirait que vous tombez des nues. Vous ne vous
souvenez pas?

Baisemeaux plit, rougit, regarda Aramis qui le regardait, et
finit par balbutier:

-- Certes... je suis ravi... mais... sur lhonneur... je ne... Ah!
misrable mmoire!

-- Eh! mais jai tort, dit dArtagnan comme un homme fch.

-- Tort, de quoi?

-- Tort de me souvenir,  ce quil parat.

Baisemeaux se prcipita vers lui.

-- Ne vous formalisez pas, cher capitaine, dit-il; je suis la plus
pauvre tte du royaume. Sortez-moi de mes pigeons et de leur
colombier, je ne vaux pas un soldat de six semaines.

-- Enfin, maintenant, vous vous souvenez, dit dArtagnan avec
aplomb.

-- Oui, oui, rpliqua le gouverneur hsitant, je me souviens.

-- Ctait chez le roi; vous me disiez je ne sais quelles
histoires sur vos comptes avec MM. Louvires et Tremblay.

-- Ah! oui, parfaitement!

-- Et sur les bonts de M. dHerblay pour vous.

-- Ah! scria Aramis en regardant au blanc des yeux le malheureux
gouverneur, vous disiez que vous naviez pas de mmoire, monsieur
Baisemeaux!

Celui-ci interrompit court le mousquetaire.

-- Comment donc! cest cela; vous avez raison. Il me semble que
jy suis encore. Mille millions de pardons! Mais, notez bien ceci,
cher monsieur dArtagnan,  cette heure comme aux autres, pri ou
non pri, vous tes le matre chez moi, vous et monsieur
dHerblay, votre ami, dit-il en se tournant vers Aramis, et
Monsieur, ajouta-t-il en saluant Athos.

-- Jai bien pens  tout cela, rpondit dArtagnan. Voici
pourquoi je venais: nayant rien  faire ce soir au Palais-Royal,
je voulais tter de votre ordinaire, quand, sur la route, je
rencontrai M. le comte.

Athos salua.

-- M. le comte, qui quittait Sa Majest, me remit un ordre qui
exige prompte excution. Nous tions prs dici; jai voulu
poursuivre, ne ft-ce que pour vous serrer la main et vous
prsenter Monsieur, dont vous me parltes si avantageusement chez
le roi, ce mme soir o...

-- Trs bien! trs bien! M. le comte de La Fre, nest-ce pas?

-- Justement.

-- M. le comte est le bienvenu.

-- Et il dnera avec vous deux, nest-ce pas? tandis que moi,
pauvre limier, je vais courir pour mon service. Heureux mortels
que vous tes, vous autres! ajouta-t-il en soupirant comme Porthos
let pu faire.

-- Ainsi, vous partez? dirent Aramis et Baisemeaux unis dans un
mme sentiment de surprise joyeuse.

La nuance fut saisie par dArtagnan.

-- Je vous laisse  ma place, dit-il, un noble et bon convive. Et
il frappa doucement sur lpaule dAthos, qui, lui aussi,
stonnait et ne pouvait sempcher de le tmoigner un peu; nuance
qui fut saisie par Aramis seul, M. de Baisemeaux ntant pas de la
force des trois amis.

-- Quoi! nous vous perdons? reprit le bon gouverneur.

-- Je vous demande une heure ou une heure et demie. Je reviendrai
pour le dessert.

-- Oh! nous vous attendrons, dit Baisemeaux.

-- Ce serait me dsobliger.

-- Vous reviendriez? dit Athos dun air de doute.

-- Assurment, dit-il en lui serrant la main confidentiellement.

Et il ajouta plus bas:

-- Attendez-moi, Athos; soyez gai, et surtout ne parlez pas
affaires, pour lamour de Dieu!

Une nouvelle pression de main confirma le comte dans lobligation
de se tenir discret et impntrable. Baisemeaux reconduisit
dArtagnan jusqu la porte.

Aramis, avec force caresses, sempara dAthos, rsolu de le faire
parler; mais Athos avait toutes les vertus au suprme degr. Quand
la ncessit lexigeait, il et t le premier orateur du monde,
au besoin; il ft mort avant de dire une syllabe, dans loccasion.

Ces trois messieurs se placrent donc, dix minutes aprs le dpart
de dArtagnan, devant une bonne table meuble avec le luxe
gastronomique le plus substantiel.

Les grosses pices, les conserves, les vins les plus varis,
apparurent successivement sur cette table servie aux dpens du
roi, et sur la dpense de laquelle M. Colbert et trouv
facilement  sconomiser deux tiers, sans faire maigrir personne
 la Bastille.

Baisemeaux fut le seul qui manget et qui bt rsolument. Aramis
ne refusa rien et effleura tout; Athos aprs le potage et les
trois hors-doeuvre, ne toucha plus  rien.

La conversation fut ce quelle devait tre entre trois hommes si
opposs dhumeur et de projets.

Aramis ne cessa de se demander par quelle singulire rencontre
Athos se trouvait chez Baisemeaux lorsque dArtagnan ny tait
plus, et pourquoi dArtagnan ne sy trouvait plus quand Athos y
tait rest. Athos creusa toute la profondeur de cet esprit
dAramis, qui vivait de subterfuges et dintrigues, il regarda
bien son homme et le flaira occup de quelque projet important.
Puis il se concentra, lui aussi, dans ses propres intrts, en se
demandant pourquoi dArtagnan avait quitt la Bastille si
trangement vite, en laissant l un prisonnier si mal introduit et
si mal crou.

Mais ce nest pas sur ces personnages que nous arrterons notre
examen. Nous les abandonnons  eux-mmes, devant les dbris des
chapons, des perdrix et des poissons mutils par le couteau
gnreux de Baisemeaux.

Celui que nous poursuivrons, cest dArtagnan, qui, remontant dans
le carrosse qui lavait amen, cria au cocher,  loreille:

-- Chez le roi, et brlons le pav!


Chapitre CCIII -- Ce qui se passait au Louvre pendant le souper de
la Bastille


M. de Saint-Aignan avait fait sa commission auprs de La Vallire,
ainsi quon la vu dans un des prcdents chapitres; mais, quelle
que ft son loquence, il ne persuada point  la jeune fille
quelle et un protecteur assez considrable dans le roi, et
quelle navait besoin de personne au monde quand le roi tait
pour elle.

En effet, au premier mot que le confident pronona de la
dcouverte du fameux secret, Louise, plore, jeta les hauts cris
et sabandonna tout entire  une douleur que le roi neut pas
trouve obligeante, si, dun coin de lappartement, il et pu en
tre le tmoin. De Saint-Aignan, ambassadeur, sen formalisa comme
aurait pu faire son matre, et revint chez le roi annoncer ce
quil avait vu et entendu. Cest l que nous le retrouvons, fort
agit, en prsence de Louis, plus agit encore.

-- Mais, dit le roi  son courtisan, lorsque celui-ci eut achev
sa narration, qua-t-elle conclu? La verrai-je au moins tout 
lheure avant le souper? Viendra-t-elle, ou faudra-t-il que je
passe chez elle?

-- Je crois, Sire, que, si Votre Majest dsire la voir, il faudra
que le roi fasse non seulement les premiers pas, mais tout le
chemin.

-- Rien pour moi! Ce Bragelonne lui tient donc bien au coeur?
murmura Louis XIV entre ses dents.

-- Oh! Sire, cela nest pas possible, car cest vous que Mlle de
La Vallire aime, et cela de tout son coeur. Mais, vous savez,
M. de Bragelonne appartient  cette race svre qui joue les hros
romains.

Le roi sourit faiblement. Il savait  quoi sen tenir. Athos le
quittait.

-- Quant  Mlle de La Vallire, continua de Saint-Aignan, elle a
t leve chez Madame douairire, cest--dire dans la retraite
et laustrit. Ces deux fiancs-l se sont froidement fait de
petits serments devant la lune et les toiles, et, voyez-vous,
Sire, aujourdhui, pour rompre cela cest le diable!

De Saint-Aignan croyait faire rire encore le roi; mais bien au
contraire, du simple sourire Louis passa au srieux complet. Il
ressentait dj ce que le comte avait promis  dArtagnan de lui
donner: des remords. Il songeait quen effet ces deux jeunes gens
staient aims et jur alliance; que lun des deux avait tenu
parole, et que lautre tait trop probe pour ne pas gmir de
stre parjur.

Et, avec le remords, la jalousie aiguillonnait vivement le coeur
du roi. Il ne pronona plus une parole, et, au lieu daller chez
sa mre, ou chez la reine, ou chez Madame pour sgayer un peu et
faire rire les dames, ainsi quil le disait lui-mme, il se
plongea dans le vaste fauteuil o Louis XIII, son auguste pre,
stait tant ennuy avec Baradas et Cinq-Mars pendant tant de
jours et dannes.

De Saint-Aignan comprit que le roi ntait pas amusable en ce
moment-l. Il hasarda la dernire ressource et pronona le nom de
Louise. Le roi leva la tte.

-- Que fera Votre Majest ce soir? Faut-il prvenir Mlle de La
Vallire?

-- Dame! il me semble quelle est prvenue, rpondit le roi.

-- Se promnera-t-on?

-- On sort de se promener, rpliqua le roi.

-- Eh bien! Sire?

-- Eh bien! rvons, de Saint-Aignan, rvons chacun de notre ct;
quand Mlle de La Vallire aura bien regrett ce quelle regrette
le remords faisait son oeuvre, eh bien! alors, daignera-t-elle
nous donner de ses nouvelles!

-- Ah! Sire, pouvez-vous ainsi mconnatre ce coeur dvou?

Le roi se leva rouge de dpit; la jalousie mordait  son tour. De
Saint-Aignan commenait  trouver la position difficile, quand la
portire se leva. Le roi fit un brusque mouvement; sa premire
ide fut quil lui arrivait un billet de La Vallire; mais,  la
place dun messager damour, il ne vit que son capitaine des
mousquetaires debout et muet dans lembrasure.

-- Monsieur dArtagnan! fit-il. Ah!... Eh bien?

DArtagnan regarda de Saint-Aignan. Les yeux du roi prirent la
mme direction que ceux de son capitaine. Ces regards eussent t
clairs pour tout le monde;  bien plus forte raison le furent-ils
pour de Saint-Aignan. Le courtisan salua et sortit. Le roi et
dArtagnan se trouvrent seuls.

-- Est-ce fait? demanda le roi.

-- Oui, Sire, rpondit le capitaine des mousquetaires dune voix
grave, cest fait.

Le roi ne trouva plus un mot  dire. Cependant lorgueil lui
commandait de nen pas rester l. Quand un roi a pris une
dcision, mme injuste, il faut quil prouve  tous ceux qui la
lui ont vu prendre, et surtout il faut quil se prouve  lui-mme
quil avait raison en la prenant. Il y a un moyen pour cela, un
moyen presque infaillible, cest de chercher des torts  la
victime.

Louis, lev par Mazarin et Anne dAutriche, savait, mieux
quaucun prince ne le sut jamais, son mtier de roi. Aussi essaya-
t-il de le prouver en cette occasion. Aprs un moment de silence,
pendant lequel il avait fait tout bas les rflexions que nous
venons de faire tout haut:

-- Qua dit le comte? reprit-il ngligemment.

-- Mais rien, Sire.

-- Cependant, il ne sest pas laiss arrter sans rien dire?

-- Il a dit quil sattendait  tre arrt, Sire.

Le roi releva la tte avec fiert.

-- Je prsume que M. le comte de La Fre na pas continu son rle
de rebelle? dit-il.

-- Dabord, Sire, quappelez-vous rebelle? demanda tranquillement
le mousquetaire. Un rebelle aux yeux du roi, est-ce lhomme qui,
non seulement se laisse coffrer  la Bastille, mais qui encore
rsiste  ceux qui ne veulent pas ly conduire?

-- Qui ne veulent pas ly conduire? scria le roi. Quentends-je
l, capitaine? tes-vous fou?

-- Je ne crois pas, Sire.

-- Vous parlez de gens qui ne voulaient pas arrter M. de La
Fre?...

-- Oui, Sire.

-- Et quels sont ces gens-l?

-- Ceux que Votre Majest en avait chargs, apparemment, dit le
mousquetaire.

-- Mais cest vous que jen avais charg, scria le roi.

-- Oui, Sire, cest moi.

-- Et vous dites que, malgr mon ordre, vous aviez lintention de
ne pas arrter lhomme qui mavait insult?

-- Ctait absolument mon intention, oui, Sire.

-- Oh!

-- Je lui ai mme propos de monter sur un cheval que javais fait
prparer pour lui  la barrire de la Confrence.

-- Et dans quel but aviez-vous fait prparer ce cheval?

-- Mais, Sire, pour que M. le comte de La Fre pt gagner Le Havre
et, de l, lAngleterre.

-- Vous me trahissiez donc, alors, monsieur? scria le roi
tincelant de fiert sauvage.

-- Parfaitement.

Il ny avait rien  rpondre  des articulations faites sur ce
ton. Le roi sentit une si rude rsistance, quil stonna.

-- Vous aviez au moins une raison, monsieur dArtagnan, quand vous
agissiez ainsi? interrogea le roi avec majest.

-- Jai toujours une raison, Sire.

-- Ce nest pas la raison de lamiti, au moins, la seule que vous
puissiez faire valoir, la seule qui puisse vous excuser, car je
vous avais mis bien  laise sur ce chapitre.

-- Moi, Sire?

-- Ne vous ai-je pas laiss le choix darrter ou de ne pas
arrter M. le comte de La Fre?

-- Oui, Sire; mais...

-- Mais quoi? interrompit le roi impatient.

-- Mais en me prvenant, Sire, que, si je ne larrtais pas, votre
capitaine des gardes larrterait, lui.

-- Ne vous faisais-je pas la partie assez belle, du moment o je
ne vous forais pas la main?

--  moi, oui, Sire;  mon ami, non.

-- Non?

-- Sans doute, puisque, par moi ou par le capitaine des gardes,
mon ami tait toujours arrt.

-- Et voil votre dvouement, monsieur? un dvouement qui
raisonne, qui choisit? Vous ntes pas un soldat, monsieur!

-- Jattends que Votre Majest me dise ce que je suis.

-- Eh bien! vous tes un frondeur!

-- Depuis quil ny a plus de Fronde, alors, Sire...

-- Mais, si ce que vous dites est vrai...

-- Ce que je dis est toujours vrai, Sire.

-- Que venez-vous faire ici? Voyons.

-- Je viens ici dire au roi: Sire, M. de La Fre est  la
Bastille...

-- Ce nest point votre faute,  ce quil parat.

-- Cest vrai, Sire, mais enfin, il y est, et, puisquil y est, il
est important que Votre Majest le sache.

-- Ah! monsieur dArtagnan, vous bravez votre roi!

-- Sire...

-- Monsieur dArtagnan, je vous prviens que vous abusez de ma
patience.

-- Au contraire, Sire.

-- Comment, au contraire?

-- Je viens me faire arrter aussi.

-- Vous faire arrter, vous?

-- Sans doute. Mon ami va sennuyer l-bas, et je viens proposer 
Votre Majest de me permettre de lui faire compagnie; que Votre
Majest dise un mot, et je marrte moi-mme; je naurai pas
besoin du capitaine des gardes pour cela, je vous en rponds.

Le roi slana vers la table et saisit une plume pour donner
lordre demprisonner dArtagnan.

-- Faites attention que cest pour toujours, monsieur, scria-t-
il avec laccent de la menace.

-- Jy compte bien, reprit le mousquetaire; car lorsquune fois
vous aurez fait ce beau coup-l, vous noserez plus me regarder en
face.

Le roi jeta sa plume avec violence.

-- Allez-vous-en! dit-il.

-- Oh! non pas, Sire, sil plat  Votre Majest.

-- Comment, non pas?

-- Sire, je venais pour parler doucement au roi; le roi sest
emport, cest un malheur, mais je nen dirai pas moins au roi ce
que jai  lui dire.

-- Votre dmission, monsieur, scria le roi!

-- Sire, vous savez que ma dmission ne me tient pas au coeur,
puisque,  Blois, le jour o Votre Majest a refus au roi Charles
le million que lui a donn mon ami le comte de La Fre, jai
offert ma dmission au roi.

-- Eh bien! alors, faites vite.

-- Non, Sire; car ce nest point de ma dmission quil sagit ici;
Votre Majest avait pris la plume pour menvoyer  la Bastille,
pourquoi change-t elle davis?

-- DArtagnan! tte gasconne! qui est le roi de vous ou de moi!
Voyons.

-- Cest vous, Sire, malheureusement.

-- Comment, malheureusement?

-- Oui, Sire; car, si ctait moi...

-- Si ctait vous, vous approuveriez la rbellion de
M. dArtagnan, nest-ce pas?

-- Oui, certes!

-- En vrit?

Et le roi haussa les paules.

-- Et je dirais  mon capitaine des mousquetaires, continua
dArtagnan, je lui dirais en le regardant avec des yeux humains et
non avec des charbons enflamms, je lui dirais: Monsieur
dArtagnan, jai oubli que je suis le roi. Je suis descendu de
mon trne pour outrager un gentilhomme.

-- Monsieur, scria le roi, croyez-vous que cest excuser votre
ami que de surpasser son insolence?

-- Oh! Sire, jirai bien plus loin que lui, dit dArtagnan, et ce
sera votre faute. Je vous dirai, ce quil ne vous a pas dit, lui,
lhomme de toutes les dlicatesses; je vous dirai: Sire, vous avez
sacrifi son fils, et il dfendait son fils; vous lavez sacrifi
lui-mme; il vous parlait au nom de lhonneur, de la religion et
de la vertu, vous lavez repouss, chass, emprisonn. Moi, je
serai plus dur que lui, Sire; et je vous dirai: Sire, choisissez!
Voulez-vous des amis ou des valets? des soldats ou des danseurs 
rvrences? des grands hommes ou des polichinelles? Voulez-vous
quon vous serve ou voulez-vous quon plie! voulez-vous quon vous
aime ou voulez-vous quon ait peur de vous? Si vous prfrez la
bassesse, lintrigue, la couardise, oh! dites-le, Sire; nous
partirons, nous autres, qui sommes les seuls restes, je dirai
plus, les seuls modles de la vaillance dautrefois; nous qui
avons servi et dpass peut-tre en courage, en mrite, des hommes
dj grands dans la postrit. Choisissez, Sire, et htez-vous. Ce
qui vous reste de grands seigneurs, gardez-le; vous aurez toujours
assez de courtisans. Htez-vous, et envoyez-moi  la Bastille avec
mon ami; car, si vous navez pas su couter le comte de La Fre,
cest--dire la voix la plus douce et la plus noble de lhonneur;
si vous ne savez pas entendre dArtagnan, cest--dire la plus
franche et la plus rude voix de la sincrit, vous tes un mauvais
roi, et demain, vous serez un pauvre roi. Or, les mauvais rois, on
les abhorre; les pauvres rois, on les chasse. Voil ce que javais
 vous dire, Sire; vous avez eu tort de me pousser jusque-l.

Le roi se renversa froid et livide sur son fauteuil: il tait
vident que la foudre tombe  ses pieds ne let pas tonn
davantage; on et cru que le souffle lui manquait et quil allait
expirer. Cette rude voix de la sincrit, comme lappelait
dArtagnan, lui avait travers le coeur, pareille  une lame.

DArtagnan avait dit tout ce quil avait  dire. Comprenant la
colre du roi, il tira son pe, et, sapprochant respectueusement
de Louis XIV, il la posa sur la table.

Mais le roi, dun geste furieux, repoussa lpe, qui tomba 
terre et roula aux pieds de dArtagnan.

Si matre que le mousquetaire ft de lui, il plit  son tour, et
frmissant dindignation:

-- Un roi, dit-il, peut disgracier un soldat; il peut lexiler, il
peut le condamner  mort; mais, ft-il cent fois roi, il na
jamais le droit de linsulter en dshonorant son pe. Sire, un
roi de France na jamais repouss avec mpris lpe dun homme
tel que moi. Cette pe souille, songez-y, Sire, elle na plus
dsormais dautre fourreau que mon coeur ou le vtre. Je choisis
le mien, Sire, remerciez-en Dieu et ma patience!

Puis se prcipitant sur son pe:

-- Que mon sang retombe sur votre tte, Sire! scria-t-il.

Et, dun geste rapide, appuyant la poigne de lpe au parquet,
il en dirigea la pointe sur sa poitrine.

Le roi slana dun mouvement encore plus rapide que celui de
dArtagnan, jetant le bras droit au cou du mousquetaire, et, de la
main gauche, saisissant par le milieu la lame de lpe, quil
remit silencieusement au fourreau.

DArtagnan, roide, ple et frmissant encore, laissa, sans
laider, faire le roi jusquau bout.

Alors, Louis, attendri, revenant  la table, prit la plume,
crivit quelques lignes, les signa, et tendit la main vers
dArtagnan.

-- Quest-ce que ce papier, Sire? demanda le capitaine.

-- Lordre donn  M. dArtagnan dlargir  linstant mme M. le
comte de La Fre.

DArtagnan saisit la main royale et la baisa; puis il plia
lordre, le passa sous son buffle et sortit.

Ni le roi ni le capitaine navaient articul une syllabe.

--  coeur humain! boussole des rois! murmura Louis rest seul,
quand donc saurai-je lire dans tes replis comme dans les feuilles
dun livre? Non, je ne suis pas un mauvais roi; non, je ne suis
pas un pauvre roi; mais je suis encore un enfant.


Chapitre CCIV -- Rivaux politiques


DArtagnan avait promis  M. de Baisemeaux dtre de retour au
dessert, dArtagnan tint parole. On en tait aux vins fins et aux
liqueurs, dont la cave du gouverneur avait la rputation dtre
admirablement garnie, lorsque les perons du capitaine des
mousquetaires retentirent dans le corridor et que lui-mme parut
sur le seuil.

Athos et Aramis avaient jou serr. Aussi, aucun des deux navait
pntr lautre. On avait soup, caus beaucoup de la Bastille, du
dernier voyage de Fontainebleau, de la future fte que M. Fouquet
devait donner  Vaux. Les gnralits avaient t prodigues, et
nul, hormis de Baisemeaux, navait effleur les choses
particulires.

DArtagnan tomba au milieu de la conversation, encore ple et mu
de sa conversation avec le roi De Baisemeaux sempressa
dapprocher une chaise. DArtagnan accepta un verre plein et le
laissa vide. Athos et Aramis remarqurent tous deux cette motion
de dArtagnan. Quant  de Baisemeaux, il ne vit rien que le
capitaine des mousquetaires de Sa Majest auquel il se hta de
faire fte. Approcher le roi, ctait avoir tous droits aux gards
de M. de Baisemeaux. Seulement, quoique Aramis et remarqu cette
motion, il nen pouvait deviner la cause. Athos seul croyait
lavoir pntre. Pour lui, le retour de dArtagnan et surtout le
bouleversement de lhomme impassible signifiaient: Je viens de
demander au roi quelque chose que le roi ma refus. Bien
convaincu quil tait dans le vrai, Athos sourit, se leva de table
et fit un signe  dArtagnan, comme pour lui rappeler quils
avaient autre chose  faire que de souper ensemble.

DArtagnan comprit et rpondit par un autre signe. Aramis et
Baisemeaux, voyant ce dialogue muet, interrogeaient du regard.
Athos crut que ctait  lui de donner lexplication de ce qui se
passait.

-- La vrit, mes amis, dit le comte de La Fre avec un sourire,
cest que vous, Aramis, vous venez de souper avec un criminel
dtat, et vous, monsieur de Baisemeaux, avec votre prisonnier.

Baisemeaux poussa une exclamation de surprise et presque de joie.
Ce cher M. de Baisemeaux avait lamour-propre de sa forteresse. 
part le profit, plus il avait de prisonniers, plus il tait
heureux; plus ces prisonniers taient grands, plus il tait fier.

Quant  Aramis, prenant une figure de circonstance:

-- Oh! cher Athos, dit-il, pardonnez-moi, mais, je me doutais
presque de ce qui arrive. Quelque incartade de Raoul ou de La
Vallire, nest-ce pas?

-- Hlas! fit Baisemeaux.

-- Et, continua Aramis, vous, en grand seigneur que vous tes,
oubliant quil ny a plus que des courtisans, vous avez t
trouver le roi et vous lui avez dit son fait?

-- Vous avez devin, mon ami.

-- De sorte, dit de Baisemeaux, tremblant davoir soup si
familirement avec un homme tomb dans la disgrce de Sa Majest;
de sorte, monsieur le comte?...

-- De sorte, mon cher gouverneur, dit Athos, que mon ami
M. dArtagnan va vous communiquer ce papier qui passe par
louverture de son buffle, et qui nest autre, certainement, que
mon ordre dcrou.

De Baisemeaux tendit la main avec sa souplesse dhabitude.

DArtagnan tira, en effet, deux papiers de sa poitrine, et en
prsenta un au gouverneur. Baisemeaux dplia le papier et lut 
demi-voix, tout en regardant Athos par-dessus le papier, en
sinterrompant:

-- Ordre de dtenir dans mon chteau de la Bastille... Trs
bien... Dans mon chteau de la Bastille... M. le comte de La
Fre. oh! monsieur, que cest pour moi un douloureux honneur de
vous possder!

-- Vous aurez un patient prisonnier, monsieur dit Athos de sa voix
suave et calme.

-- Et un prisonnier qui ne restera pas un mois chez vous, mon cher
gouverneur, dit Aramis, tandis que de Baisemeaux, lordre  la
main, transcrivait sur son registre dcrou la volont royale.

-- Pas mme un jour, ou plutt, pas mme une nuit, dit dArtagnan
en exhibant le second ordre du roi; car maintenant, cher monsieur
de Baisemeaux, il vous faudra transcrire aussi cet ordre de mettre
immdiatement le comte en libert.

-- Ah! fit Aramis, cest de la besogne que vous mpargnez,
dArtagnan.

Et il serra dune faon significative la main du mousquetaire en
mme temps que celle dAthos.

-- Eh quoi! dit ce dernier avec tonnement, le roi me donne la
libert?

-- Lisez, cher ami, repartit dArtagnan.

Athos prit lordre et lut.

-- Cest vrai, dit-il.

-- En seriez-vous fch? demanda dArtagnan.

-- Oh! non, au contraire. Je ne veux pas de mal au roi, et le plus
grand mal quon puisse souhaiter aux rois, cest quils commettent
une injustice. Mais vous avez eu du mal, nest-ce pas? oh! avouez-
le mon ami.

-- Moi? Pas du tout! fit en riant le mousquetaire. Le roi fait
tout ce que je veux.

Aramis regarda dArtagnan et vit bien quil mentait.

Mais Baisemeaux ne regarda rien que dArtagnan, tant il tait
saisi dune admiration profonde pour cet homme qui faisait faire
au roi tout ce quil voulait.

-- Et le roi exile Athos? demanda Aramis.

-- Non, pas prcisment; le roi ne sest pas mme expliqu l-
dessus, reprit dArtagnan; mais je crois que le comte na rien de
mieux  faire,  moins quil ne tienne  remercier le roi...

-- Non, en vrit, rpondit en souriant Athos.

-- Eh bien! je crois que le comte na rien de mieux  faire,
reprit dArtagnan, que de se retirer dans son chteau. Au reste,
mon cher Athos, parlez, demandez; si une rsidence vous est plus
agrable que lautre, je me fais fort de vous faire obtenir celle-
l.

-- Non, merci, dit Athos; rien ne peut mtre plus agrable, cher
ami, que de retourner dans ma solitude, sous mes grands arbres, au
bord de la Loire. Si Dieu est le suprme mdecin des maux de
lme, la nature est le souverain remde. Ainsi, monsieur,
continua Athos en se retournant vers Baisemeaux, me voil donc
libre?

-- Oui, monsieur le comte, je le crois, je lespre, du moins, dit
le gouverneur en tournant et retournant les deux papiers,  moins,
toutefois, que M. dArtagnan nait un troisime ordre.

-- Non, cher monsieur de Baisemeaux, non, dit le mousquetaire, il
faut vous en tenir au second et nous arrter l.

-- Ah! monsieur le comte, dit Baisemeaux sadressant  Athos, vous
ne savez pas ce que vous perdez! Je vous eusse mis  trente
livres, comme les gnraux; que dis-je!  cinquante livres, comme
les princes, et vous eussiez soup tous les soirs comme vous avez
soup ce soir.

-- Permettez-moi, monsieur, dit Athos, de prfrer ma mdiocrit.

Puis, se retournant vers dArtagnan:

-- Partons, mon ami, dit-il.

-- Partons, dit dArtagnan.

-- Est-ce que jaurai cette joie, demanda Athos, de vous possder
pour compagnon, mon ami?

-- Jusqu la porte seulement, trs cher, rpondit dArtagnan;
aprs quoi, je vous dirai ce que jai dit au roi: Je suis de
service.

-- Et vous, mon cher Aramis, dit Athos en souriant maccompagnez-
vous? La Fre est sur la route de Vannes.

-- Moi, mon ami, dit le prlat, jai rendez-vous ce soir  Paris,
et je ne saurais mloigner sans faire souffrir de graves
intrts.

-- Alors, mon cher ami, dit Athos, permettez-moi que je vous
embrasse, et que je parte. Mon cher monsieur Baisemeaux, grand
merci de votre bonne volont, et surtout de lchantillon que vous
mavez donn de lordinaire de la Bastille.

Et, aprs avoir embrass Aramis et serr la main 
M. de Baisemeaux; aprs avoir reu les souhaits de bon voyage de
tous deux, Athos partit avec dArtagnan.

Tandis que le dnouement de la scne du Palais-Royal
saccomplissait  la Bastille, disons ce qui se passait chez Athos
et chez Bragelonne.

Grimaud, comme nous lavons vu, avait accompagn son matre 
Paris; comme nous lavons dit, il avait assist  la sortie
dAthos; il avait vu dArtagnan mordre ses moustaches; il avait vu
son matre monter en carrosse; il avait interrog lune et lautre
physionomie, et il les connaissait toutes deux depuis assez
longtemps pour avoir compris,  travers le masque de leur
impassibilit, quil se passait de graves vnements.

Une fois Athos parti, il se mit  rflchir. Alors il se rappela
ltrange faon dont Athos lui avait dit adieu, lembarras
imperceptible pour tout autre que pour lui de ce matre aux ides
si nettes,  la volont si droite. Il savait quAthos navait rien
emport que ce quil avait sur lui, et, cependant, il croyait voir
quAthos ne partait pas pour une heure, pas mme pour un jour. Il
y avait une longue absence dans la faon dont Athos, en quittant
Grimaud, avait prononc le mot adieu.

Tout cela lui revenait  lesprit avec tous ses sentiments
daffection profonde pour Athos, avec cette horreur du vide et de
la solitude qui toujours occupe limagination des gens qui aiment;
tout cela, disons-nous, rendit lhonnte Grimaud fort triste et
surtout fort inquiet.

Sans se rendre compte de ce quil faisait depuis le dpart de son
matre, il errait par tout lappartement, cherchant, pour ainsi
dire, les traces de son matre, semblable, en cela, tout ce qui
est bon se ressemble, au chien, qui na pas dinquitude sur son
matre absent, mais qui a de lennui. Seulement, comme 
linstinct de lanimal Grimaud joignait la raison de lhomme,
Grimaud avait  la fois de lennui et de linquitude.

Nayant trouv aucun indice qui pt le guider, nayant rien vu ou
rien dcouvert qui et fix ses doutes, Grimaud se mit  imaginer
ce qui pouvait tre arriv. Or, limagination est la ressource ou
plutt le supplice des bons coeurs. En effet, jamais il narrive
quun bon coeur se reprsente son ami heureux ou allgre. Jamais
le pigeon qui voyage ninspire autre chose que la terreur au
pigeon rest au logis.

Grimaud passa donc de linquitude  la terreur. Il rcapitula
tout ce qui stait pass: la lettre de dArtagnan  Athos, lettre
 la suite de laquelle Athos avait paru si chagrin; puis la visite
de Raoul  Athos, visite  la suite de laquelle Athos avait
demand ses ordres et son habit de crmonie; puis cette entrevue
avec le roi, entrevue  la suite de laquelle Athos tait rentr si
sombre; puis cette explication entre le pre et le fils,
explication  la suite de laquelle Athos avait si tristement
embrass Raoul, tandis que Raoul sen allait si tristement chez
lui; enfin larrive de dArtagnan mordant sa moustache, arrive 
la suite de laquelle M. le comte de La Fre tait mont en
carrosse avec dArtagnan. Tout cela composait un drame en cinq
actes fort clair, surtout pour un analyste de la force de Grimaud.

Et dabord Grimaud eut recours aux grands moyens; il alla chercher
dans le justaucorps laiss par son matre la lettre de
M. dArtagnan. Cette lettre sy trouvait encore, et voici ce
quelle contenait:

Cher ami, Raoul est venu me demander des renseignements sur la
conduite de Mlle de La Vallire durant le sjour de notre jeune
ami  Londres. Moi, je suis un pauvre capitaine de mousquetaires
dont les oreilles sont rebattues tout le jour des propos de
caserne et de ruelle. Si javais dit  Raoul ce que je crois
savoir, le pauvre garon en ft mort; mais, moi qui suis au
service du roi, je ne puis raconter les affaires du roi. Si le
coeur vous en dit, marchez! La chose vous regarde plus que moi et
presque autant que Raoul.

Grimaud sarracha une demi-pince de cheveux. Il et fait mieux si
sa chevelure et t plus abondante.

-- Voil, dit-il, le noeud de lnigme. La jeune fille a fait des
siennes. Ce quon dit delle et du roi est vrai. Notre jeune
matre est tromp. Il doit le savoir. M. le comte a t trouver le
roi et lui a dit son fait. Et puis le roi a envoy M. dArtagnan
pour arranger laffaire. Ah! mon Dieu, continua Grimaud, M. le
comte est rentr sans son pe.

Cette dcouverte fit monter la sueur au front du brave homme. Il
ne sarrta pas plus longtemps  conjecturer, il enfona son
chapeau sur la tte et courut au logis de Raoul.

Aprs la sortie de Louise, Raoul avait dompt sa douleur, sinon
son amour, et, forc de regarder en avant dans cette route
prilleuse o lentranaient la folie et la rbellion, il avait vu
du premier coup doeil son pre en butte  la rsistance royale,
puisque Athos stait dabord offert  cette rsistance.

En ce moment de lucidit toute sympathique, le malheureux jeune
homme se rappela justement les signes mystrieux dAthos, la
visite inattendue de dArtagnan, et le rsultat de tout ce conflit
entre un prince et un sujet apparut  ses yeux pouvants.

DArtagnan en service, cest--dire clou  son poste, ne venait
certes pas chez Athos pour le plaisir de voir Athos. Il venait
pour lui dire quelque chose. Ce quelque chose, en daussi pnibles
conjonctures, tait un malheur ou un danger. Raoul frmit davoir
t goste, davoir oubli son pre pour son amour, davoir, en
un mot, cherch la rverie ou la jouissance du dsespoir, alors
quil sagissait peut-tre de repousser lattaque imminente
dirige contre Athos.

Ce sentiment le fit bondir. Il ceignit son pe et courut dabord
 la demeure de son pre. En chemin, il se heurta contre Grimaud,
qui, parti du ple oppos, slanait avec la mme ardeur  la
recherche de la vrit. Ces deux hommes streignirent lun et
lautre; ils en taient lun et lautre au mme point de la
parabole dcrite par leur imagination.

-- Grimaud! scria Raoul.

-- Monsieur Raoul! scria Grimaud.

-- M. le comte va bien?

-- Tu las vu?

-- Non; o est-il?

-- Je le cherche.

-- Et M. dArtagnan?

-- Sorti avec lui.

-- Quand?

-- Dix minutes aprs votre dpart.

-- Comment sont-ils sortis?

-- En carrosse.

-- O vont-ils?

-- Je ne sais.

-- Mon pre a pris de largent?

-- Non.

-- Une pe?

-- Non.

-- Grimaud!

-- Monsieur Raoul!

-- Jai ide que M. dArtagnan venait pour...

-- Pour arrter M. le comte, nest-ce pas?

-- Oui, Grimaud.

-- Je laurais jur!

-- Quel chemin ont-ils pris?

-- Le chemin des quais.

-- La Bastille?

-- Ah! mon Dieu, oui.

-- Vite, courons!

-- Oui, courons!

-- Mais o cela? dit soudain Raoul avec accablement.

-- Passons chez M. dArtagnan; nous saurons peut-tre quelque
chose.

-- Non; si lon sest cach de moi chez mon pre, on sen cachera
partout. Allons chez... Oh! mon Dieu! mais je suis fou
aujourdhui, mon bon Grimaud.

-- Quoi donc?

-- Jai oubli M. du Vallon.

-- M. Porthos?

-- Qui mattend toujours! Hlas! je te le disais, je suis fou.

-- Qui vous attend, o cela?

-- Aux Minimes de Vincennes!

-- Ah! mon Dieu! Heureusement, cest du ct de la Bastille!

-- Allons, vite!

-- Monsieur, je vais faire seller les chevaux.

-- Oui, mon ami, va.


Chapitre CCV -- O Porthos est convaincu sans avoir compris


Ce digne Porthos, fidle  toutes les lois de la chevalerie
antique, stait dcid  attendre M. de Saint-Aignan jusquau
coucher du soleil. Et, comme de Saint-Aignan ne devait pas venir,
comme Raoul avait oubli den prvenir son second, comme la
faction commenait  tre des plus longues et des plus pnibles,
Porthos stait fait apporter par le garde dune porte quelques
bouteilles de bon vin et un quartier de viande, afin davoir au
moins la distraction de tirer de temps en temps un bouchon et une
bouche. Il en tait aux dernires extrmits, cest--dire aux
dernires miettes, lorsque Raoul arriva escort de Grimaud, et
tous deux poussant  toute bride.

Quand Porthos vit sur le chemin ces deux cavaliers si presss, il
ne douta plus que ce ne fussent ses hommes, et, se levant aussitt
de lherbe sur laquelle il stait mollement assis, il commena
par draidir ses genoux et ses poignets, en disant:

-- Ce que cest que davoir de belles habitudes! Ce drle a fini
par venir. Si je me fusse retir, il ne trouvait personne et
prenait avantage.

Puis il se campa sur une hanche avec une martiale attitude, et fit
ressortir par un puissant tour de reins la cambrure de sa taille
gigantesque. Mais, au lieu de Saint-Aignan, il ne vit que Raoul,
lequel, avec des gestes dsesprs, laborda en criant:

-- Ah! cher ami; ah! pardon; ah! que je suis malheureux!

-- Raoul! fit Porthos tout surpris.

-- Vous men vouliez? scria Raoul en venant embrasser Porthos.

-- Moi? et de quoi?

-- De vous avoir ainsi oubli. Mais, voyez-vous, jai la tte
perdue.

-- Ah bah!

-- Si vous saviez, mon ami?

-- Vous lavez tu?

-- Qui?

-- De Saint-Aignan.

-- Hlas! il sagit bien de Saint-Aignan.

-- Quy a-t-il encore?

-- Il y a que M. le comte de La Fre doit tre arrt  lheure
quil est.

Porthos fit un mouvement qui et renvers une muraille.

-- Arrt!... Par qui?

-- Par dArtagnan!

-- Cest impossible, dit Porthos.

-- Cest cependant la vrit, rpliqua Raoul.

Porthos se tourna du ct de Grimaud en homme qui a besoin dune
seconde affirmation. Grimaud fit un signe de tte.

-- Et o la-t-on men? demanda Porthos.

-- Probablement  la Bastille.

-- Qui vous le fait croire?

-- En chemin, nous avons questionn des gens qui ont vu passer le
carrosse, et dautres encore qui lont vu entrer  la Bastille.

-- Oh! oh! murmura Porthos, et il fit deux pas.

-- Que dcidez-vous? demanda Raoul.

-- Moi? Rien. Seulement, je ne veux pas quAthos reste  la
Bastille.

Raoul sapprocha du digne Porthos.

-- Savez-vous que cest par ordre du roi que larrestation sest
faite?

Porthos regarda le jeune homme comme pour lui dire: Quest-ce que
cela me fait,  moi? Ce muet langage parut si loquent  Raoul,
quil nen demanda pas davantage. Il remonta  cheval. Dj
Porthos, aid de Grimaud, en avait fait autant.

-- Dressons notre plan, dit Raoul.

-- Oui, rpliqua Porthos, notre plan, cest cela, dressons-le.

Raoul poussa un grand soupir et sarrta soudain.

-- Quavez-vous? demanda Porthos; une faiblesse?

-- Non, limpuissance! Avons-nous la prtention,  trois, daller
prendre la Bastille?

-- Ah! si dArtagnan tait l, rpondit Porthos, je ne dis pas.

Raoul fut saisi dadmiration  la vue de cette confiance hroque
 force dtre nave. Ctaient donc bien l ces hommes clbres
qui,  trois ou quatre, abordaient des armes ou attaquaient des
chteaux! Ces hommes qui avaient pouvant la mort, et qui
survivant  tout un sicle en dbris, taient plus forts encore
que les plus robustes dentre les jeunes.

-- Monsieur, dit-il  Porthos, vous venez de me faire natre une
ide: il faut absolument voir M. dArtagnan.

-- Sans doute.

-- Il doit tre rentr chez lui, aprs avoir conduit mon pre  la
Bastille.

-- Informons-nous dabord  la Bastille, dit Grimaud, qui parlait
peu, mais bien.

En effet, ils se htrent darriver devant la forteresse. Un de
ces hasards, comme Dieu les donne aux gens de grande volont, fit
que Grimaud aperut tout  coup le carrosse qui tournait la grande
porte du pont-levis. Ctait au moment o dArtagnan, comme on la
vu, revenait de chez le roi.

En vain Raoul poussa-t-il son cheval pour joindre le carrosse et
voir quelles personnes taient dedans. Les chevaux taient dj
arrts de lautre ct de cette grande porte, qui se referma,
tandis quun garde franaise en faction heurta du mousquet le nez
du cheval de Raoul.

Celui-ci fit volte-face, trop heureux de savoir  quoi sen tenir
sur la prsence de ce carrosse qui avait renferm son pre.

-- Nous le tenons, dit Grimaud.

-- En attendant un peu, nous sommes srs quil sortira, nest-ce
pas, mon ami?

--  moins que dArtagnan aussi ne soit prisonnier rpliqua
Porthos; auquel cas tout est perdu.

Raoul ne rpondit rien. Tout tait admissible. Il donna le conseil
 Grimaud de conduire les chevaux dans la petite rue Jean-
Beausire, afin dveiller moins de soupons, et lui-mme, avec sa
vue perante, il guetta la sortie de dArtagnan ou celle du
carrosse.

Ctait le bon parti. En effet, vingt minutes ne staient pas
coules, que la porte se rouvrit et que le carrosse reparut. Un
blouissement empcha Raoul de distinguer quelles figures
occupaient cette voiture. Grimaud jura quil avait vu deux
personnes, et que son matre tait une des deux. Porthos regardait
tour  tour Raoul et Grimaud, esprant comprendre leur ide.

-- Il est vident, dit Grimaud, que, si M. le comte est dans ce
carrosse, cest quon le met en libert, ou quon le mne  une
autre prison.

-- Nous lallons bien voir par le chemin quil prendra, dit
Porthos.

-- Si on le met en libert, dit Grimaud, on le conduira chez lui.

-- Cest vrai, dit Porthos.

-- Le carrosse nen prend pas le chemin, dit Raoul.

Et, en effet, les chevaux venaient de disparatre dans le faubourg
Saint Antoine.

-- Courons, dit Porthos; nous attaquerons le carrosse sur la
route, et nous dirons  Athos de fuir.

-- Rbellion! murmura Raoul.

Porthos lana  Raoul un second regard, digne pendant du premier.
Raoul ny rpondit quen serrant les flancs de son cheval.

Peu dinstants aprs, les trois cavaliers avaient rattrap le
carrosse et le suivaient de si prs, que lhaleine des chevaux
humectait la caisse de la voiture.

DArtagnan, dont les sens veillaient toujours, entendit le trot
des chevaux. Ctait au moment o Raoul disait  Porthos de
dpasser le carrosse, pour voir quelle tait la personne qui
accompagnait Athos. Porthos obit, mais il ne put rien voir; les
mantelets taient baisss.

La colre et limpatience gagnaient Raoul. Il venait de remarquer
ce mystre de la part des compagnons dAthos, et il se dcidait
aux extrmits.

Dun autre ct, dArtagnan avait parfaitement reconnu Porthos; il
avait, sous le cuir des mantelets, reconnu galement Raoul, et
communiqu au comte le rsultat de son observation. Ils voulaient
voir si Raoul et Porthos pousseraient les choses au dernier degr.

Cela ne manqua pas. Raoul, le pistolet au poing, fondit sur le
premier cheval du carrosse en commandant au cocher darrter.

Porthos saisit le cocher et lenleva de dessus son sige.

Grimaud tenait dj la portire du carrosse arrt.

Raoul ouvrit ses bras en criant:

-- Monsieur le comte! monsieur le comte!

-- Eh bien! cest vous, Raoul? dit Athos ivre de joie.

-- Pas mal! ajouta dArtagnan avec un clat de rire.

Et tous deux embrassrent le jeune homme et Porthos, qui staient
empars deux.

-- Mon brave Porthos, excellent ami! scria Athos; toujours vous!

-- Il a encore vingt ans! dit dArtagnan. Bravo, Porthos!

-- Dame! rpondit Porthos un peu confus, nous avons cru que lon
vous arrtait.

-- Tandis que, reprit Athos, il ne sagissait que dune promenade
dans le carrosse de M. dArtagnan.

-- Nous vous suivons depuis la Bastille, rpliqua Raoul avec un
ton de soupon et de reproche.

-- O nous tions alls souper avec ce bon M. de Baisemeaux. Vous
rappelez-vous Baisemeaux, Porthos?

-- Pardieu! trs bien.

-- Et nous y avons vu Aramis.

--  la Bastille?

--  souper.

-- Ah! scria Porthos en respirant.

-- Il nous a dit mille choses pour vous.

-- Merci!

-- O va Monsieur le comte? demanda Grimaud que son matre avait
dj rcompens par un sourire.

-- Nous allons  Blois, chez nous.

-- Comme cela?... tout droit?

-- Tout droit.

-- Sans bagages?

-- Oh! mon Dieu! Raoul et t charg de mexpdier les miens ou
de me les apporter en revenant chez moi sil y revient.

-- Si rien ne larrte plus  Paris, dit dArtagnan avec un regard
ferme et tranchant comme lacier douloureux comme lui, car il
rouvrit les blessures du pauvre jeune homme, il fera bien de vous
suivre Athos.

-- Rien ne marrte plus  Paris, dit Raoul.

-- Nous partons, alors, rpliqua sur-le-champ Athos.

-- Et M. dArtagnan?

-- Oh! moi, jaccompagnais Athos jusqu la barrire seulement, et
je reviens avec Porthos.

-- Trs bien, dit celui-ci.

-- Venez, mon fils, ajouta le comte en passant doucement le bras
autour du cou de Raoul pour lattirer dans le carrosse, et en
lembrassant encore. Grimaud, poursuivit le comte, tu vas
retourner doucement  Paris avec ton cheval et celui de M. du
Vallon; car, Raoul et moi, nous montons  cheval ici, et laissons
le carrosse  ces deux messieurs pour rentrer dans Paris; puis,
une fois au logis, tu prendras mes hardes, mes lettres, et tu
expdieras le tout chez nous.

-- Mais, fit observer Raoul, qui cherchait  faire parler le
comte, quand vous reviendrez  Paris, il ne vous restera ni linge
ni effets; ce sera bien incommode.

-- Je pense que, dici  bien longtemps, Raoul, je ne retournerai
 Paris. Le dernier sjour que nous y fmes ne ma pas encourag 
en faire dautres.

Raoul baissa la tte et ne dit plus un mot.

Athos descendit du carrosse, et monta le cheval qui avait amen
Porthos et qui sembla fort heureux de lchange.

On stait embrass, on stait serr les mains, on stait donn
mille tmoignages dternelle amiti. Porthos avait promis de
passer un mois chez Athos  son premier loisir. DArtagnan promit
de mettre  profit son premier cong; puis, ayant embrass Raoul
pour la dernire fois:

-- Mon enfant, dit-il, je tcrirai.

Il y avait tout dans ces mots de dArtagnan, qui ncrivait
jamais. Raoul fut touch jusquaux larmes. Il sarracha des mains
du mousquetaire et partit.

DArtagnan rejoignit Porthos dans le carrosse.

-- Eh bien! dit-il, cher ami, en voil une journe!

-- Mais, oui, rpliqua Porthos.

-- Vous devez tre reint?

-- Pas trop. Cependant je me coucherai de bonne heure, afin dtre
prt demain.

-- Et pourquoi cela?

-- Pardieu! pour finir ce que jai commenc.

-- Vous me faites frmir, mon ami; je vous vois tout effarouch.
Que diable avez-vous commenc qui ne soit pas fini?

-- coutez donc, Raoul ne sest pas battu. Il faut que je me
batte, moi!

-- Avec qui?... avec le roi?

-- Comment, avec le roi? dit Porthos stupfait.

-- Mais oui, grand enfant, avec le roi!

-- Je vous assure que cest avec M. de Saint-Aignan.

-- Voil ce que je voulais vous dire. En vous battant avec ce
gentilhomme, cest contre le roi que vous tirez lpe.

-- Ah! fit Porthos en carquillant les yeux, vous en tes sr?

-- Pardieu!

-- Eh bien! comment arranger cela, alors?

-- Nous allons tcher de faire un bon souper, Porthos. La table du
capitaine des mousquetaires est agrable. Vous y verrez le beau de
Saint-Aignan, et vous boirez  sa sant.

-- Moi? scria Porthos avec horreur.

-- Comment! dit dArtagnan, vous refusez de boire  la sant du
roi?

-- Mais, corboeuf! je ne vous parle pas du roi; je vous parle de
M. de Saint-Aignan.

-- Mais puisque je vous rpte que cest la mme chose.

-- Ah!... trs bien, alors, dit Porthos vaincu.

-- Vous comprenez, nest-ce pas?

-- Non, dit Porthos; mais cest gal.

-- Oui, cest gal, rpliqua dArtagnan; allons souper, Porthos.


Chapitre CCVI -- La socit de M. de Baisemeaux


On na pas oubli quen sortant de la Bastille dArtagnan et le
comte de La Fre y avaient laiss Aramis en tte  tte avec
Baisemeaux.

Baisemeaux ne saperut pas le moins du monde, une fois ses deux
convives sortis, que la conversation souffrt de leur absence. Il
croyait que le vin de dessert, et celui de la Bastille tait
excellent, il croyait, disons-nous, que le vin de dessert tait un
stimulant suffisant pour faire parler un homme de bien. Il
connaissait mal Sa Grandeur, qui ntait jamais plus impntrable
quau dessert. Mais Sa Grandeur connaissait  merveille
M. de Baisemeaux, en comptant pour faire parler le gouverneur sur
le moyen que celui-ci regardait comme efficace.

La conversation, sans languir en apparence, languissait donc en
ralit; car Baisemeaux, non seulement parlait  peu prs seul,
mais encore ne parlait que de ce singulier vnement de
lincarcration dAthos, suivie de cet ordre si prompt de le
mettre en libert.

Baisemeaux, dailleurs, navait pas t sans remarquer que les
deux ordres, ordre darrestation et ordre de mise en libert,
taient tous deux de la main du roi. Or, le roi ne se donnait la
peine dcrire de pareils ordres que dans les grandes
circonstances. Tout cela tait fort intressant, et surtout trs
obscur pour Baisemeaux mais, comme tout cela tait fort clair pour
Aramis, celui-ci nattachait pas  cet vnement la mme
importance quy attachait le bon gouverneur.

Dailleurs, Aramis se drangeait rarement pour rien, et il navait
pas encore dit  M. Baisemeaux pour quelle cause il stait
drang.

Aussi, au moment o Baisemeaux en tait au plus fort de sa
dissertation, Aramis linterrompit tout  coup.

-- Dites-moi, cher monsieur de Baisemeaux, dit-il est-ce que vous
navez jamais  la Bastille dautres distractions que celles
auxquelles jai assist pendant les deux ou trois visites que jai
eu lhonneur de vous faire?

Lapostrophe tait si inattendue, que le gouverneur, comme une
girouette qui reoit tout  coup une impulsion oppose  celle du
vent, en demeura tout tourdi.

-- Des distractions? dit-il. Mais jen ai continuellement,
monseigneur.

-- Oh!  la bonne heure! Et ces distractions?

-- Sont de toute nature.

-- Des visites, sans doute?

-- Des visites? Non. Les visites ne sont pas communes  la
Bastille.

-- Comment, les visites sont rares?

-- Trs rares.

-- Mme de la part de votre socit?

-- Quappelez-vous de ma socit?... Mes prisonniers?

-- Oh! non. Vos prisonniers!... Je sais que cest vous qui leur
faites des visites, et non pas eux qui vous en font. Jentends par
votre socit, mon cher de Baisemeaux, la socit dont vous faites
partie.

Baisemeaux regarda fixement Aramis; puis, comme si ce quil avait
suppos un instant tait impossible:

-- Oh! dit-il, jai bien peu de socit  prsent. Sil faut que
je vous lavoue, cher monsieur dHerblay, en gnral, le sjour de
la Bastille parat sauvage et fastidieux aux gens du monde. Quant
aux dames, ce nest jamais sans un certain effroi, que jai toutes
les peines de la terre  calmer, quelles parviennent jusqu moi.
En effet, comment ne trembleraient-elles pas un peu, pauvres
femmes, en voyant ces tristes donjons, et en pensant quils sont
habits par de pauvres prisonniers qui...

Et, au fur et  mesure que les yeux de Baisemeaux se fixaient sur
le visage dAramis, la langue du bon gouverneur sembarrassait de
plus en plus, si bien quelle finit par se paralyser tout  fait.

-- Non, vous ne comprenez pas, mon cher monsieur de Baisemeaux,
dit Aramis, vous ne comprenez pas... Je ne veux point parler de la
socit en gnral, mais dune socit particulire, de la socit
 laquelle vous tes affili, enfin.

Baisemeaux laissa presque tomber le verre plein de muscat quil
allait porter  ses lvres.

-- Affili? dit-il, affili?

-- Mais sans doute, affili, rpta Aramis avec le plus grand
sang-froid. Ntes-vous donc pas membre dune socit secrte, mon
cher monsieur de Baisemeaux?

-- Secrte?

-- Secrte ou mystrieuse.

-- Oh! monsieur dHerblay!...

-- Voyons, ne vous dfendez pas.

-- Mais croyez bien...

-- Je crois ce que je sais.

-- Je vous jure!...

-- coutez-moi, cher monsieur de Baisemeaux, je dis oui, vous
dites non; lun de nous est ncessairement dans le vrai, et
lautre invitablement dans le faux.

-- Eh bien?

-- Eh bien! nous allons tout de suite nous reconnatre.

-- Voyons, dit Baisemeaux, voyons.

-- Buvez donc votre verre de muscat, cher monsieur de Baisemeaux,
dit Aramis. Que diable! vous avez lair tout effar.

-- Mais non, pas le moins du monde, non.

-- Buvez, alors.

Baisemeaux but, mais il avala de travers.

-- Eh bien! reprit Aramis, si, disais-je, vous ne faites point
partie dune socit secrte, mystrieuse, comme vous voudrez,
lpithte ny fait rien; si, dis-je, vous ne faites point partie
dune socit pareille  celle que je veux dsigner, eh bien! vous
ne comprendrez pas un mot  ce que je vais dire: voil tout.

-- Oh! soyez sr davance que je ne comprendrai rien.

--  merveille, alors.

-- Essayez, voyons.

-- Cest ce que je vais faire. Si, au contraire, vous tes un des
membres de cette socit, vous allez tout de suite me rpondre oui
ou non.

-- Faites la question, poursuivit Baisemeaux en tremblant.

-- Car, vous en conviendrez, cher monsieur Baisemeaux, continua
Aramis avec la mme impassibilit, il est vident que lon ne peut
faire partie dune socit, il est vident quon ne peut jouir des
avantages que la socit produit aux affilis, sans tre astreint
soi-mme  quelques petites servitudes?

-- En effet, balbutia Baisemeaux, cela se concevrait si...

-- Eh bien! donc, reprit Aramis, il y a dans la socit dont je
vous parlais, et dont,  ce quil parat, vous ne faites point
partie...

-- Permettez, dit Baisemeaux, je ne voudrais cependant pas dire
absolument...

-- Il y a un engagement pris par tous les gouverneurs et
capitaines de forteresse affilis  lordre.

Baisemeaux plit.

-- Cet engagement, continua Aramis dune voix ferme, le voici.

Baisemeaux se leva, en proie  une indicible motion.

-- Voyons, cher monsieur dHerblay, dit-il, voyons.

Aramis dit alors ou plutt rcita le paragraphe suivant, de la
mme voix que sil et lu dans un livre:

Ledit capitaine ou gouverneur de forteresse laissera entrer quand
besoin sera, et sur la demande du prisonnier, un confesseur
affili  lordre.

Il sarrta. Baisemeaux faisait peine  voir, tant il tait ple
et tremblant.

-- Est-ce bien l le texte de lengagement? demanda tranquillement
Aramis.

-- Monseigneur!... fit Baisemeaux.

-- Ah! bien, vous commencez  comprendre, je crois?

-- Monseigneur, scria Baisemeaux, ne vous jouez pas ainsi de mon
pauvre esprit; je me trouve bien peu de chose auprs de vous, si
vous avez le malin dsir de me tirer les petits secrets de mon
administration.

-- Oh! non pas, dtrompez-vous, cher Monsieur de Baisemeaux; ce
nest point aux petits secrets de votre administration que jen
veux, cest  ceux de votre conscience.

-- Eh bien! soit, de ma conscience, cher monsieur dHerblay. Mais
ayez un peu dgard  ma situation, qui nest point ordinaire.

-- Elle nest point ordinaire, mon cher monsieur, poursuivit
linflexible Aramis, si vous tes agrg  cette socit; mais
elle est toute naturelle, si, libre de tout engagement, vous
navez  rpondre quau roi.

-- Eh bien! monsieur, eh bien! non! je nobis quau roi.  qui
donc, bon Dieu! voulez-vous quun gentilhomme franais obisse, si
ce nest au roi?

Aramis ne bougea point; mais, avec sa voix si suave:

-- Il est bien doux, dit-il, pour un gentilhomme franais, pour un
prlat de France, dentendre sexprimer ainsi loyalement un homme
de votre mrite, cher monsieur de Baisemeaux, et, vous ayant
entendu, de ne plus croire que vous.

-- Avez-vous dout, monsieur?

-- Moi? oh! non.

-- Ainsi, vous ne doutez plus?

-- Je ne doute plus quun homme tel que vous, monsieur, dit
srieusement Aramis, ne serve fidlement les matres quil sest
donns volontairement.

-- Les matres? scria Baisemeaux.

-- Jai dit les matres.

-- Monsieur dHerblay, vous badinez encore, nest-ce pas?

-- Oui, je conois, cest une situation plus difficile davoir
plusieurs matres que den avoir un seul; mais cet embarras vient
de vous, cher monsieur de Baisemeaux, et je nen suis pas la
cause.

-- Non, certainement, rpondit le pauvre gouverneur plus
embarrass que jamais. Mais que faites-vous? Vous vous levez?

-- Assurment.

-- Vous partez?

-- Je pars, oui.

-- Mais que vous tes donc trange avec moi, monseigneur!

-- Moi, trange? o voyez-vous cela?

-- Voyons, avez-vous jur de me mettre  la torture?

-- Non, jen serais au dsespoir.

-- Restez, alors.

-- Je ne puis.

-- Et, pourquoi?

-- Parce que je nai plus rien  faire ici, et quau contraire,
jai des devoirs ailleurs.

-- Des devoirs, si tard?

-- Oui. Comprenez donc, cher monsieur de Baisemeaux; on ma dit,
do je viens: Ledit gouverneur ou capitaine laissera pntrer
quand besoin sera, sur la demande du prisonnier, un confesseur
affili  lordre. Je suis venu; vous ne savez pas ce que je veux
dire, je men retourne dire aux gens quils se sont tromps et
quils aient  menvoyer ailleurs.

-- Comment! vous tes?... scria Baisemeaux regardant Aramis
presque avec effroi.

-- Le confesseur affili  lordre, dit Aramis sans changer de
voix.

Mais, si douces que fussent ces paroles, elles firent sur le
pauvre gouverneur leffet dun coup de tonnerre. Baisemeaux devint
livide, et il lui sembla que les beaux yeux dAramis taient deux
lames de feu, plongeant jusquau fond de son coeur.

-- Le confesseur! murmura-t-il; vous, monseigneur, le confesseur
de lordre?

-- Oui, moi; mais nous navons rien  dmler ensemble, puisque
vous ntes point affili.

-- Monseigneur...

-- Et je comprends que, ntant pas affili, vous vous refusiez 
suivre les commandements.

-- Monseigneur, je vous en supplie, reprit Baisemeaux, daignez
mentendre.

-- Pourquoi?

-- Monseigneur, je ne dis pas que je ne fasse point partie de
lordre...

-- Ah! ah!

-- Je ne dis pas que je me refuse  obir.

-- Ce qui vient de se passer ressemble cependant bien  de la
rsistance, monsieur de Baisemeaux.

-- Oh! non, monseigneur, non; seulement, jai voulu massurer...

-- Vous assurer de quoi? dit Aramis avec un air de suprme ddain.

-- De rien, monseigneur.

Baisemeaux baissa la voix et sinclina devant le prlat.

-- Je suis en tout temps, en tout lieu,  la disposition de mes
matres, dit-il; mais...

-- Fort bien! Je vous aime mieux ainsi, monsieur.

Aramis reprit sa chaise et tendit son verre  Baisemeaux, qui ne
put jamais le remplir, tant la main lui tremblait.

-- Vous disiez: _mais_, reprit Aramis.

-- Mais, reprit le pauvre homme, ntant pas prvenu, jtais loin
de mattendre...

-- Est-ce que lvangile ne dit pas: Veillez, car le moment nest
connu que de Dieu. Est-ce que les prescriptions de lordre ne
disent pas: Veillez, car ce que je veux, vous devez toujours le
vouloir. Et sous quel prtexte nattendiez-vous pas le
confesseur, monsieur de Baisemeaux?

-- Parce quil ny a en ce moment aucun prisonnier malade  la
Bastille, monseigneur.

Aramis haussa les paules.

-- Quen savez-vous? dit-il.

-- Mais il me semble...

-- Monsieur de Baisemeaux, dit Aramis en se renversant dans son
fauteuil, voici votre valet qui veut vous parler.

En ce moment, en effet, le valet de Baisemeaux parut au seuil de
la porte.

-- Quy a-t-il? demanda vivement Baisemeaux.

-- Monsieur le gouverneur, dit le valet, cest le rapport du
mdecin de la maison quon vous apporte.

Aramis regarda M. de Baisemeaux de son oeil clair et assur.

-- Eh bien! faites entrer le messager, dit-il.

Le messager entra, salua, et remit le rapport.

Baisemeaux jeta les yeux dessus, et, relevant la tte:

-- Le deuxime Bertaudire est malade! dit-il avec surprise.

-- Que disiez-vous donc, cher monsieur de Baisemeaux, que tout le
monde se portait bien dans votre htel? dit ngligemment Aramis.

Et il but une gorge de muscat, sans cesser de regarder
Baisemeaux. Alors, le gouverneur, ayant fait de la tte un signe
au messager, et celui-ci tant sorti:

-- Je crois, dit-il, en tremblant toujours, quil y a dans le
paragraphe: Sur la demande du prisonnier?

-- Oui, il y a cela, rpondit Aramis; mais voyez donc ce que lon
vous veut, cher monsieur de Baisemeaux.

En effet, un sergent passait sa tte par lentrebillement de la
porte.

-- Quest-ce encore? scria Baisemeaux. Ne peut-on me laisser dix
minutes de tranquillit?

-- Monsieur le gouverneur, dit le sergent, le malade de la
deuxime Bertaudire a charg son gelier de vous demander un
confesseur.

Baisemeaux faillit tomber  la renverse.

Aramis ddaigna de le rassurer, comme il avait ddaign de
lpouvanter.

-- Que faut-il rpondre? demanda Baisemeaux.

-- Mais, ce que vous voudrez, rpondit Aramis en se pinant les
lvres; cela vous regarde; je ne suis pas gouverneur de la
Bastille, moi.

-- Dites, scria vivement Baisemeaux, dites au prisonnier quil
va avoir ce quil demande.

Le sergent sortit.

-- Oh! monseigneur, monseigneur! murmura Baisemeaux, comment me
serais-je dout?... comment aurais-je prvu?

-- Qui vous disait de vous douter? qui vous priait de prvoir?
rpondit ddaigneusement Aramis. Lordre se doute, lordre sait,
lordre prvoit: nest-ce pas suffisant?

-- Quordonnez-vous? ajouta Baisemeaux.

-- Moi? Rien. Je ne suis quun pauvre prtre, un simple
confesseur. Mordonnez-vous daller voir le malade?

-- Oh! monseigneur, je ne vous lordonne pas, je vous en prie.

-- Cest bien. Alors, conduisez-moi.


Chapitre CCVII -- Prisonnier


Depuis cette trange transformation dAramis en confesseur de
lordre, Baisemeaux ntait plus le mme homme.

Jusque-l, Aramis avait t pour le digne gouverneur un prlat
auquel il devait le respect, un ami auquel il devait la
reconnaissance; mais,  partir de la rvlation qui venait de
bouleverser toutes ses ides, il tait infrieur et Aramis tait
un chef.

Il alluma lui-mme un falot, appela un porte-clefs, et, se
retournant vers Aramis:

-- Aux ordres de Monseigneur, dit-il.

Aramis se contenta de faire un signe de tte qui voulait dire:
Cest bien! et un signe de la main qui voulait dire: Marchez
devant! Baisemeaux se mit en route. Aramis le suivit.

Il faisait une belle nuit toile; les pas des trois hommes
retentissaient sur la dalle des terrasses, et le cliquetis des
clefs pendues  la ceinture du guichetier montait jusquaux tages
des tours, comme pour rappeler aux prisonniers que la libert
tait hors de leur atteinte.

On et dit que le changement qui stait opr dans Baisemeaux
stait tendu jusquau porte-clefs. Ce porte-clefs, le mme qui,
 la premire visite dAramis, stait montr si curieux et si
questionneur, tait devenu non seulement muet, mais mme
impassible. Il baissait la tte et semblait craindre douvrir les
oreilles.

On arriva ainsi au pied de la Bertaudire, dont les deux tages
furent gravis silencieusement et avec une certaine lenteur; car
Baisemeaux, tout en obissant, tait loin de mettre un grand
empressement  obir.

Enfin, on arriva  la porte; le guichetier neut pas besoin de
chercher la clef, il lavait prpare. La porte souvrit.

Baisemeaux se disposait  entrer chez le prisonnier; mais,
larrtant sur le seuil:

-- Il nest pas crit, dit Aramis, que le gouverneur entendra la
confession du prisonnier.

Baisemeaux sinclina et laissa passer Aramis, qui prit le falot
des mains du guichetier et entra; puis dun geste, il fit signe
que lon refermt la porte derrire lui.

Pendant un instant, il se tint debout, loreille tendue, coutant
si Baisemeaux et le porte-clefs sloignaient; puis, lorsquil se
fut assur, par la dcroissance du bruit, quils avaient quitt la
tour, il posa le falot sur la table et regarda autour de lui.

Sur un lit de serge verte, en tout pareil aux autres lits de la
Bastille, except quil tait plus neuf, sous des rideaux amples
et ferms  demi, reposait le jeune homme prs duquel, une fois
dj, nous avons introduit Aramis.

Suivant lusage de la prison, le captif tait sans lumire. 
lheure du couvre-feu, il avait d teindre sa bougie. On voit
combien le prisonnier tait favoris, puisquil avait ce rare
privilge de garder de la lumire jusquau moment du couvre-feu.

Prs de ce lit, un grand fauteuil de cuir,  pieds tordus,
supportait des habits dune fracheur remarquable. Une petite
table, sans plumes, sans livres, sans papiers, sans encre, tait
abandonne tristement prs de la fentre. Plusieurs assiettes,
encore pleines attestaient que le prisonnier avait  peine touch
 son dernier repas.

Aramis vit, sur le lit, le jeune homme tendu, le visage  demi
cach sous ses deux bras.

Larrive du visiteur ne le fit point changer de posture; il
attendait ou dormait. Aramis alluma la bougie  laide du falot,
repoussa doucement le fauteuil et sapprocha du lit avec un
mlange visible dintrt et de respect.

Le jeune homme souleva la tte.

-- Que me veut-on? demanda-t-il.

-- Navez-vous pas dsir un confesseur?

-- Oui.

-- Parce que vous tes malade?

-- Oui.

-- Bien malade?

Le jeune homme attacha sur Aramis des yeux pntrants, et dit:

-- Je vous remercie.

Puis, aprs un silence:

-- Je vous ai dj vu, continua-t-il.

Aramis sinclina. Sans doute, lexamen que le prisonnier venait de
faire, cette rvlation dun caractre froid, rus et dominateur,
empreint sur la physionomie de lvque de Vannes, tait peu
rassurant dans la situation du jeune homme; car il ajouta:

-- Je vais mieux.

-- Alors? demanda Aramis.

-- Alors, allant mieux, je nai plus le mme besoin dun
confesseur, ce me semble.

-- Pas mme du cilice que vous annonait le billet que vous avez
trouv dans votre pain?

Le jeune homme tressaillit; mais, avant quil et rpondu ou ni:

-- Pas mme, continua Aramis, de cet ecclsiastique de la bouche
duquel vous avez une importante rvlation  attendre?

-- Sil en est ainsi, dit le jeune homme en retombant sur son
oreiller, cest diffrent; jcoute.

Aramis alors le regarda plus attentivement et fut surpris de cet
air de majest simple et aise quon nacquiert jamais, si Dieu ne
la mis dans le sang ou dans le coeur.

-- Asseyez-vous, monsieur, dit le prisonnier.

Aramis obit en sinclinant.

-- Comment vous trouvez-vous  la Bastille? demanda lvque.

-- Trs bien.

-- Vous ne souffrez pas?

-- Non.

-- Vous ne regrettez rien?

-- Rien.

-- Pas mme la libert?

-- Quappelez-vous la libert, monsieur, demanda le prisonnier
avec laccent dun homme qui se prpare  une lutte.

-- Jappelle la libert, les fleurs, lair, le jour, les toiles,
le bonheur de courir o vous portent vos jambes nerveuses de vingt
ans.

Le jeune homme sourit; il et t difficile de dire si ctait de
rsignation ou de ddain.

-- Regardez, dit-il, jai l, dans ce vase du Japon, deux roses,
deux belles roses, cueillies hier au soir en boutons dans le
jardin du gouverneur; elles sont closes ce matin et ont ouvert
sous mes yeux leur calice vermeil; avec chaque pli de leurs
feuilles, elles ouvraient le trsor de leur parfum; ma chambre en
est tout embaume. Ces deux roses, voyez-les: elles sont belles
parmi les roses; et les roses sont les plus belles des fleurs.
Pourquoi donc voulez-vous que je dsire dautres fleurs, puisque
jai les plus belles de toutes?

Aramis regarda le jeune homme avec surprise.

-- Si les fleurs sont la libert, reprit mlancoliquement le
captif, jai donc la libert, puisque jai les fleurs.

-- Oh! mais lair! scria Aramis; lair si ncessaire  la vie?

-- Eh bien! monsieur, approchez-vous de la fentre continua le
prisonnier; elle est ouverte. Entre le ciel et la terre, le vent
roule ses tourbillons de glace, de feu, de tides vapeurs ou de
douces brises. Lair qui vient de l caresse mon visage, quand,
mont sur ce fauteuil, assis sur le dossier, le bras pass autour
du barreau qui me soutient, je me figure que je nage dans le vide.

Le front dAramis se rembrunissait  mesure que parlait le jeune
homme.

-- Le jour? continua-t-il. Jai mieux que le jour, jai le soleil,
un ami qui vient tous les jours me visiter sans la permission du
gouverneur, sans la compagnie du guichetier. Il entre par la
fentre, il trace dans ma chambre un grand carr long qui part de
la fentre mme et va mordre la tenture de mon lit jusquaux
franges. Ce carr lumineux grandit de dix heures  midi, et
dcrot de une heure  trois, lentement, comme si, ayant eu hte
de venir, il avait regret de me quitter. Quand son dernier rayon
disparat, jai joui quatre heures de sa prsence. Est-ce que a
ne suffit pas? on ma dit quil y avait des malheureux qui
creusaient des carrires, des ouvriers qui travaillaient aux
mines, et qui ne le voyaient jamais.

Aramis sessuya le front.

-- Quant aux toiles, qui sont douces  voir, continua le jeune
homme, elles se ressemblent toutes, sauf lclat et la grandeur.
Moi, je suis favoris; car, si vous neussiez allum cette bougie,
vous eussiez pu voir la belle toile que je voyais de mon lit
avant votre arrive, et dont le rayonnement caressait mes yeux.

Aramis baissa la tte: il se sentait submerg, sous le flot amer
de cette sinistre philosophie qui est la religion de la captivit.

-- Voil donc pour les fleurs, pour lair, pour le jour et pour
les toiles, dit le jeune homme avec la mme tranquillit. Reste
la promenade. Est-ce que, toute la journe, je ne me promne pas
dans le jardin du gouverneur sil fait beau, ici sil pleut, au
frais sil fait chaud, au chaud sil fait froid, grce  ma
chemine pendant lhiver? Ah! croyez-moi, monsieur, ajouta le
prisonnier avec une expression qui ntait pas exempte dune
certaine amertume, les hommes ont fait pour moi tout ce que peut
esprer, tout ce que peut dsirer un homme.

-- Les hommes, soit! dit Aramis en relevant la tte; mais il me
semble que vous oubliez Dieu.

-- Jai, en effet, oubli Dieu, rpondit le prisonnier sans
smouvoir; mais, pourquoi me dites-vous cela?  quoi bon parler
de Dieu aux prisonniers?

Aramis regarda en face ce singulier jeune homme qui avait la
rsignation dun martyr avec le sourire dun athe.

-- Est-ce que Dieu nest pas dans toutes choses? murmura-t-il dun
ton de reproche.

-- Dites au bout de toute chose, rpondit le prisonnier fermement.

-- Soit! dit Aramis; mais revenons au point do nous sommes
partis.

-- Je ne demande pas mieux, fit le jeune homme.

-- Je suis votre confesseur.

-- Oui.

-- Eh bien! comme mon pnitent, vous me devez la vrit.

-- Je ne demande pas mieux que de vous la dire.

-- Tout prisonnier a commis le crime qui la fait mettre en
prison. Quel crime avez-vous commis, vous?

-- Vous mavez dj demand cela, la premire fois que vous mavez
vu, dit le prisonnier.

-- Et vous avez lud ma rponse, cette fois, comme aujourdhui.

-- Et pourquoi, aujourdhui, pensez-vous que je vous rpondrai?

-- Parce que, aujourdhui, je suis votre confesseur.

-- Alors, si vous voulez que je vous dise quel crime jai commis,
expliquez-moi ce que cest quun crime. Or, comme je ne sais rien
en moi qui me fasse des reproches, je dis que je ne suis pas
criminel.

-- On est criminel parfois aux yeux des grands de la terre, non
seulement pour avoir commis des crimes, mais parce que lon sait
que des crimes ont t commis.

Le prisonnier prtait une attention extrme.

-- Oui, dit-il aprs un moment de silence, je comprends; oui, vous
avez raison, monsieur; il se pourrait bien que, de cette faon, je
fusse criminel aux yeux des grands.

-- Ah! vous savez donc quelque chose? dit Aramis, qui crut avoir
entrevu, non pas le dfaut, mais la jointure de la cuirasse.

-- Non, je ne sais rien, rpondit le jeune homme; mais je pense
quelquefois, et je me dis,  ces moments l...

-- Que vous dites-vous?

-- Que, si je voulais penser plus, ou je deviendrais fou, ou je
devinerais bien des choses.

-- Eh bien! alors? demanda Aramis avec impatience.

-- Alors, je marrte.

-- Vous vous arrtez?

-- Oui, ma tte est lourde, mes ides deviennent tristes, je sens
lennui qui me prend; je dsire...

-- Quoi?

-- Je nen sais rien, car je ne veux pas me laisser prendre au
dsir de choses que je nai pas, moi qui suis si content de ce que
jai.

-- Vous craignez la mort? dit Aramis avec une lgre inquitude.

-- Oui, dit le jeune homme en souriant.

Aramis sentit le froid de ce sourire et frmit.

-- Oh! puisque vous avez peur de la mort, vous en savez plus que
vous nen dites, scria-t-il.

-- Mais vous, rpondit le prisonnier, vous qui me faites dire de
vous demander, vous qui, lorsque je vous ai demand, entrez ici en
me promettant tout un monde de rvlations, do vient que cest
vous maintenant qui vous taisez et moi qui parle? Puisque nous
portons chacun un masque, ou gardons-le tous deux, ou dposons-le
ensemble.

Aramis sentit  la fois la force et la justesse de ce
raisonnement.

-- Je nai point affaire  un homme ordinaire, pensa-t-il. Voyons,
avez-vous de lambition? dit-il tout haut sans avoir prpar le
prisonnier  la transition.

-- Quest-ce que cela, de lambition? demanda le jeune homme.

-- Cest, rpondit Aramis, un sentiment qui pousse lhomme 
dsirer plus quil na.

-- Jai dit que jtais content, monsieur, mais il est possible
que je me trompe. Jignore ce que cest que lambition, mais il
est possible que jen aie. Voyons ouvrez-moi lesprit, je ne
demande pas mieux.

-- Un ambitieux, dit Aramis, est celui qui convoite par-del son
tat.

-- Je ne convoite rien par-del mon tat, dit le jeune homme avec
une assurance qui, encore une fois fit tressaillir lvque de
Vannes.

Il se tut. Mais,  voir les yeux ardents, le front pliss,
lattitude rflchie du captif, on sentait bien quil attendait
autre chose que du silence. Ce silence, Aramis le rompit.

-- Vous mavez menti, la premire fois que je vous ai vu, dit-il.

-- Menti? scria le jeune homme en se dressant sur son lit, avec
un tel accent dans la voix, avec un tel clair dans les yeux,
quAramis recula malgr lui.

-- Je veux dire, reprit Aramis en sinclinant, que vous mavez
cach ce que vous savez de votre enfance.

-- Les secrets dun homme sont  lui, monsieur, dit le prisonnier,
et non au premier venu.

-- Cest vrai, dit Aramis en sinclinant plus bas que la premire
fois, cest vrai, pardonnez, mais aujourdhui, suis-je encore pour
vous le premier venu; Je vous en supplie, rpondez, _monseigneur!_

Ce titre causa un lger trouble au prisonnier; cependant il ne
parut point tonn quon le lui donnt.

-- Je ne vous connais pas, monsieur, dit-il.

-- Oh! si josais, je prendrais votre main, et je la baiserais.

Le jeune homme fit un mouvement comme pour donner la main 
Aramis, mais lclair qui avait jailli de ses yeux steignit au
bord de sa paupire, et sa main se retira froide et dfiante.

-- Baiser la main dun prisonnier! dit-il en secouant la tte, 
quoi bon?

-- Pourquoi mavez-vous dit, demanda Aramis, que vous vous
trouviez bien ici? pourquoi mavez vous dit que vous naspiriez 
rien? pourquoi enfin en me parlant ainsi, mempchez-vous dtre
franc  mon tour?

Le mme clair reparut pour la troisime fois aux yeux du jeune
homme, mais, comme les deux autres fois, il expira sans rien
amener.

-- Vous vous dfiez de moi? dit Aramis.

--  quel propos, monsieur?

-- Oh! par une raison bien simple: cest que, si vous savez ce que
vous devez savoir, vous devez vous dfier de tout le monde.

-- Alors, ne vous tonnez pas que je me dlie, puisque vous me
souponnez de savoir ce que je ne sais pas.

Aramis tait frapp dadmiration pour cette nergique rsistance.

-- Oh! vous me dsesprez, monseigneur! scrit-il en frappant du
poing sur le fauteuil.

-- Et moi, je ne vous comprends pas monsieur.

-- Eh bien! tchez de me comprendre.

Le prisonnier regarda fixement Aramis.

-- Il me semble parfois, continua celui-ci, que jai devant les
yeux lhomme que je cherche... et puis...

-- Et puis... cet homme disparat, nest-ce pas? dit le prisonnier
en souriant. Tant mieux!

-- Dcidment, reprit-il, je nai rien  dire  un homme qui se
dfie de moi au point que vous le faites.

-- Et moi, ajouta le prisonnier du mme ton, rien  dire  lhomme
qui ne veut pas comprendre quun prisonnier doit se dfier de
tout.

-- Mme de ses anciens amis? dit Aramis. Oh! cest trop de
prudence, monseigneur!

-- De mes anciens amis? vous tes un de mes anciens amis, vous?

-- Voyons, dit Aramis, ne vous souvient-il donc plus davoir vu
autrefois, dans le village o scoula votre premire enfance?...

-- Savez-vous le nom de ce village? demanda le prisonnier.

-- Noisy-le-Sec, monseigneur, rpondit fermement Aramis.

-- Continuez, dit le jeune homme sans que son visage avout ou
nit.

-- Tenez, monseigneur, dit Aramis, si vous voulez absolument
continuer ce jeu, restons-en l. Je viens pour vous dire beaucoup
de choses, cest vrai; mais il faut me laisser voir que ces
choses, vous avez, de votre ct, le dsir de les connatre. Avant
de parler, avant de dclarer les choses si importantes que je
recle en moi, convenez-en, jeusse eu besoin dun peu daide
sinon de franchise, dun peu de sympathie sinon de confiance. Eh
bien! vous vous tenez renferm dans une prtendue ignorance qui me
paralyse... Oh! non pas pour ce que vous croyez; car, si fort
ignorant que vous soyez, ou si fort indiffrent que vous feigniez
dtre, vous nen tes pas moins ce que vous tes, monseigneur, et
rien, rien! entendez-vous bien, ne fera que vous ne le soyez pas.

-- Je vous promets, rpondit le prisonnier, de vous couter sans
impatience. Seulement, il me semble que jai le droit de vous
rpter cette question que je vous ai dj faite: Qui tes-vous?

-- Vous souvient-il, il y a quinze ou dix-huit ans, davoir vu 
Noisy-le-Sec un cavalier qui venait avec une dame, vtue
ordinairement de soie noire, avec des rubans couleur de feu dans
les cheveux?

-- Oui, dit le jeune homme: une fois jai demand le nom de ce
cavalier, et lon ma dit quil sappelait labb dHerblay. Je me
suis tonn que cet abb et lair si guerrier, et lon ma
rpondu quil ny avait rien dtonnant  cela, attendu que
ctait un mousquetaire du roi Louis XIII.

-- Eh bien! dit Aramis, ce mousquetaire autrefois, cet abb alors,
vque de Vannes depuis, votre confesseur aujourdhui, cest moi.

-- Je le sais. Je vous avais reconnu.

-- Eh bien! monseigneur, si vous savez cela, il faut que jy
ajoute une chose que vous ne savez pas: cest que si la prsence
ici de ce mousquetaire, de cet abb, de cet vque, de ce
confesseur tait connue du roi, ce soir, demain, celui qui a tout
risqu pour venir  vous verrait reluire la hache du bourreau au
fond dun cachot plus sombre et plus perdu que ne lest le vtre.

En coutant ces mots fermement accentus, le jeune homme stait
soulev sur son lit, et avait plong des regards de plus en plus
avides dans les regards dAramis.

Le rsultat de cet examen fut que le prisonnier parut prendre
quelque confiance.

-- Oui, murmura-t-il, oui, je me souviens parfaitement. La femme
dont vous parlez vint une fois avec vous, et deux autres fois avec
la femme...

Il sarrta.

-- Avec la femme qui venait vous voir tous les mois, nest-ce pas,
monseigneur?

-- Oui.

-- Savez-vous quelle tait cette dame?

Un clair parut prs de jaillir de loeil du prisonnier.

-- Je sais que ctait une dame de la Cour, dit-il.

-- Vous vous la rappelez bien, cette dame?

-- Oh! mes souvenirs ne peuvent tre bien confus sous ce rapport,
dit le jeune prisonnier; jai vu une fois cette dame avec un homme
de quarante-cinq ans,  peu prs, jai vu une fois cette dame avec
vous et avec la dame  la robe noire et aux rubans couleur de feu;
je lai revue deux fois depuis avec la mme personne. Ces quatre
personnes avec mon gouverneur et la vieille Perronnette, mon
gelier et le gouverneur, sont les seules personnes  qui jaie
jamais parl, et, en vrit, presque les seules personnes que
jaie jamais vues.

-- Mais vous tiez donc en prison?

-- Si je suis en prison ici, relativement jtais libre l-bas,
quoique ma libert ft bien restreinte; une maison do je ne
sortais pas, un grand jardin entour de murs que je ne pouvais
franchir: ctait ma demeure; vous la connaissez, puisque vous y
tes venu. Au reste, habitu  vivre dans les limites de ces murs
et de cette maison, je nai jamais dsir en sortir. Donc, vous
comprenez, monsieur, nayant rien vu de ce monde je ne puis rien
dsirer, et, si vous me racontez quelque chose, vous serez forc
de tout mexpliquer.

-- Ainsi ferai-je, monseigneur, dit Aramis en sinclinant; car
cest mon devoir.

-- Eh bien! commencez donc par me dire ce qutait mon gouverneur.

-- Un bon gentilhomme, monseigneur, un honnte gentilhomme
surtout, un prcepteur  la fois pour votre corps et pour votre
me. Avez-vous jamais eu  vous en plaindre?

-- Oh! non, monsieur, bien au contraire; mais ce gentilhomme ma
dit souvent que mon pre et ma mre taient morts; ce gentilhomme
mentait-il ou disait-il la vrit?

-- Il tait forc de suivre les ordres qui lui taient donns.

-- Alors il mentait donc?

-- Sur un point. Votre pre est mort.

-- Et ma mre?

-- Elle est morte pour vous.

-- Mais, pour les autres, elle vit, nest-ce pas?

-- Oui.

-- Et moi, le jeune homme regarda Aramis, moi, je suis condamn 
vivre dans lobscurit dune prison?

-- Hlas! je le crois.

-- Et cela, continua le jeune homme, parce que ma prsence dans le
monde rvlerait un grand secret?

-- Un grand secret, oui.

-- Pour faire enfermer  la Bastille un enfant tel que je ltais,
il faut que mon ennemi soit bien puissant.

-- Il lest.

-- Plus puissant que ma mre, alors?

-- Pourquoi cela?

-- Parce que ma mre met dfendu.

Aramis hsita.

-- Plus puissant que votre mre, oui, monseigneur.

-- Pour que ma nourrice et le gentilhomme aient t enlevs et
pour quon mait spar deux ainsi, jtais donc ou ils taient
donc un bien grand danger pour mon ennemi?

-- Oui, un danger dont votre ennemi sest dlivr en faisant
disparatre le gentilhomme et la nourrice, rpondit tranquillement
Aramis.

-- Disparatre? demanda le prisonnier. Mais de quelle faon ont-
ils disparu?

-- De la faon la plus sre, rpondit Aramis: ils sont morts.

Le jeune homme plit lgrement et passa une main tremblante sur
son visage.

-- Par le poison? demanda-t-il.

-- Par le poison.

Le prisonnier rflchit un instant.

-- Pour que ces deux innocentes cratures, reprit-il, mes seuls
soutiens, aient t assassines le mme jour, il faut que mon
ennemi soit bien cruel, ou bien contraint par la ncessit; car ce
digne gentilhomme et cette pauvre femme navaient jamais fait de
mal  personne.

-- La ncessit est dure dans votre maison, monseigneur. Aussi
est-ce une ncessit qui me fait,  mon grand regret, vous dire
que ce gentilhomme et cette nourrice ont t assassins.

-- Oh! vous ne mapprenez rien de nouveau, dit le prisonnier en
fronant le sourcil.

-- Comment cela?

-- Je men doutais.

-- Pourquoi?

-- Je vais vous le dire.

En ce moment, le jeune homme, sappuyant sur ses deux coudes,
sapprocha du visage dAramis avec une telle expression de
dignit, dabngation, de dfi mme, que lvque sentit
llectricit de lenthousiasme monter en tincelles dvorantes de
son coeur fltri  son crne dur comme lacier.

-- Parlez, monseigneur. Je vous ai dj dit que jexpose ma vie en
vous parlant. Si peu que soit ma vie, je vous supplie de la
recevoir comme ranon de la vtre.

-- Eh bien! reprit le jeune homme, voici pourquoi je souponnais
que lon avait tu ma nourrice et mon gouverneur.

-- Que vous appeliez votre pre.

-- Oui, que jappelais mon pre, mais dont je savais bien que je
ntais pas le fils.

-- Qui vous avait fait supposer?...

-- De mme que vous tes, vous, trop respectueux pour un ami, lui
tait trop respectueux pour un pre.

-- Moi, dit Aramis, je nai pas le dessein de me dguiser.

Le jeune homme fit un signe de tte et continua:

-- Sans doute, je ntais pas destin  demeurer ternellement
enferm, dit le prisonnier, et ce qui me le fait croire,
maintenant surtout, cest le soin quon prenait de faire de moi un
cavalier aussi accompli que possible. Le gentilhomme qui tait
prs de moi mavait appris tout ce quil savait lui-mme: les
mathmatiques, un peu de gomtrie, dastronomie, lescrime, le
mange. Tous les matins, je faisais des armes dans une salle
basse, et montais  cheval dans le jardin. Eh bien! un matin,
ctait pendant lt, car il faisait une grande chaleur, je
mtais endormi dans cette salle basse. Rien, jusque-l, ne
mavait, except le respect de mon gouverneur, instruit ou donn
des soupons. Je vivais comme les oiseaux, comme les plantes,
dair et de soleil; je venais davoir quinze ans.

-- Alors, il y a huit ans de cela?

-- Oui,  peu prs; jai perdu la mesure du temps.

-- Pardon, mais que vous disait votre gouverneur pour vous
encourager au travail?

-- Il me disait quun homme doit chercher  se faire sur la terre
une fortune que Dieu lui a refuse en naissant; il ajoutait que,
pauvre, orphelin, obscur, je ne pouvais compter que sur moi, et
que nul ne sintressait ou ne sintresserait jamais  ma
personne. Jtais donc dans cette salle basse, et, fatigu par ma
leon descrime, je mtais endormi. Mon gouverneur tait dans sa
chambre, au premier tage, juste au-dessus de moi. Soudain
jentendis comme un petit cri pouss par mon gouverneur. Puis il
appela: Perronnette! Perronnette! Ctait ma nourrice quil
appelait.

-- Oui, je sais, dit Aramis; continuez, monseigneur, continuez.

-- Sans doute elle tait au jardin, car mon gouverneur descendit
lescalier avec prcipitation. Je me levai, inquiet de le voir
inquiet lui-mme. Il ouvrit la porte qui, du vestibule, menait au
jardin, en criant toujours: Perronnette! Perronnette! Les
fentres de la salle basse donnaient sur la cour; les volets de
ces fentres taient ferms; mais, par une fente du volet, je vis
mon gouverneur sapprocher dun large puits situ presque au-
dessous des fentres de son cabinet de travail. Il se pencha sur
la margelle, regarda dans le puits, et poussa un nouveau cri en
faisant de grands gestes effars. Do jtais, je pouvais non
seulement voir, mais encore entendre. Je vis donc, jentendis
donc.

-- Continuez, monseigneur, je vous en prie, dit Aramis.

-- Dame Perronnette accourait aux cris de mon gouverneur. Il alla
au-devant delle, la prit par le bras et lentrana vivement vers
la margelle; aprs quoi, se penchant avec elle dans le puits, il
lui dit:

-- Regardez, regardez, quel malheur!

-- Voyons, voyons, calmez-vous, disait dame Perronnette; quy a-t-
il?

-- Cette lettre, criait mon gouverneur, voyez-vous cette lettre?

Et il tendait la main vers le fond du puits.

-- Quelle lettre? demanda la nourrice.

-- Cette lettre que vous voyez l-bas, cest la dernire lettre de
la reine.

 ce mot je tressaillis. Mon gouverneur, celui qui passait pour
mon pre, celui qui me recommandait sans cesse la modestie et
lhumilit, en correspondance avec la reine!

-- La dernire lettre de la reine? scria dame Perronnette sans
paratre tonne autrement que de voir cette lettre au fond du
puits. Et comment est elle l?

-- Un hasard, dame Perronnette, un hasard trange! Je rentrais
chez moi; en rentrant, jouvre la porte; la fentre de son ct
tait ouverte; un courant dair stablit; je vois un papier qui
senvole, je reconnais que ce papier, cest la lettre de la reine;
je cours  la fentre en poussant un cri; le papier flotte un
instant en lair et tombe dans le puits.

-- Eh bien! dit dame Perronnette, si la lettre est tombe dans le
puits, cest comme si elle tait brle, et, puisque la reine
brle elle-mme toutes ses lettres, chaque fois quelle vient...

Chaque fois quelle vient! Ainsi cette femme qui venait tous les
mois, ctait la reine? interrompit le prisonnier.

-- Oui, fit de la tte Aramis.

-- Sans doute, sans doute, continua le vieux gentilhomme, mais
cette lettre contenait des instructions. Comment ferai-je pour les
suivre?

-- crivez vite  la reine, racontez-lui la chose comme elle sest
passe, et la reine vous crira une seconde lettre en place de
celle-ci.

-- Oh! la reine ne voudra pas croire  cet accident, dit le
bonhomme en branlant la tte; elle pensera que jai voulu garder
cette lettre, au lieu de la lui rendre comme les autres, afin de
men faire une arme. Elle est si dfiante, et M. de Mazarin si...
Ce dmon dItalien est capable de nous faire empoisonner au
premier soupon!

Aramis sourit avec un imperceptible mouvement de tte.

-- Vous savez, dame Perronnette, tous les deux sont si ombrageux
 lendroit de Philippe!

Philippe, cest le nom quon me donnait, interrompit le
prisonnier.

-- Eh bien! alors, il ny a pas  hsiter, dit dame Perronnette,
il faut faire descendre quelquun dans le puits.

-- Oui, pour que celui qui rapportera le papier y lise en
remontant.

-- Prenons, dans le village, quelquun qui ne sache pas lire;
ainsi vous serez tranquille.

-- Soit; mais celui qui descendra dans le puits ne devinera-t-il
pas limportance dun papier pour lequel on risque la vie dun
homme? Cependant vous venez de me donner une ide, dame
Perronnette; oui, quelquun descendra dans le puits, et ce
quelquun sera moi.

Mais, sur cette proposition, dame Perronnette se mit  splorer
et  scrier de telle faon, elle supplia si fort en pleurant le
vieux gentilhomme, quil lui promit de se mettre en qute dune
chelle assez grande pour quon pt descendre dans le puits,
tandis quelle irait jusqu la ferme chercher un garon rsolu, 
qui lon ferait accroire quil tait tomb un bijou dans le puits,
que ce bijou tait envelopp dans du papier, et, comme le papier,
remarqua mon gouverneur, se dveloppe  leau, il ne sera pas
surprenant quon ne retrouve que la lettre tout ouverte.

-- Elle aura peut-tre dj eu le temps de seffacer dit dame
Perronnette.

-- Peu importe, pourvu que nous ayons la lettre. En remettant la
lettre  la reine, elle verra bien que nous ne lavons pas trahie,
et, par consquent, nexcitant pas la dfiance de M. de Mazarin,
nous naurons rien  craindre de lui.

Cette rsolution prise, ils se sparrent. Je repoussai le volet,
et, voyant que mon gouverneur sapprtait  rentrer, je me jetai
sur mes coussins avec un bourdonnement dans la tte, caus par
tout ce que je venais dentendre.

Mon gouverneur entrebilla la porte quelques secondes aprs que je
mtais rejet sur mes coussins, et, me croyant assoupi, la
referma doucement.

 peine fut-elle referme, que le me relevai et prtant loreille,
jentendis le bruit des pas qui sloignaient. Alors je revins 
mon volet, et je vis sortir mon gouverneur et dame Perronnette.

Jtais seul  la maison.

Ils neurent pas plutt referm la porte, que, sans prendre la
peine de traverser le vestibule, je sautai par la fentre et
courus au puits.

Alors, comme stait pench mon gouverneur, je me penchai  mon
tour.

Je ne sais quoi de blanchtre et de lumineux tremblotait dans les
cercles frissonnants de leau verdtre Ce disque brillant me
fascinait et mattirait. Mes yeux taient fixes, ma respiration
haletante. Le puits maspirait avec sa large bouche et son haleine
glace: il me semblait lire au fond de leau des caractres de feu
tracs sur le papier quavait touch la reine.

Alors, sans savoir ce que je faisais, et anim par un de ces
mouvements instinctifs qui vous poussent sur les pentes fatales,
je roulai une extrmit de la corde au pied de la potence du
puits, je laissai pendre le seau jusque dans leau,  trois pieds
de profondeur  peu prs, tout cela en me donnant bien du mal pour
ne pas dranger le prcieux papier, qui commenait  changer sa
couleur blanchtre contre une teinte verdtre, preuve quil
senfonait, puis, un morceau de toile mouille entre les mains,
je me laissai glisser dans labme.

Quand je me vis suspendu au-dessus de cette flaque deau sombre,
quand je vis le ciel diminuer au-dessus de ma tte, le froid
sempara de moi, le vertige me saisit et fit dresser mes cheveux;
mais ma volont domina tout, terreur et malaise. Jatteignis
leau, et je my plongeai dun seul coup, me retenant dune main,
tandis que jallongeais lautre, et que je saisissais le prcieux
papier, qui se dchira en deux entre mes doigts.

Je cachai les deux morceaux dans mon justaucorps, et, maidant des
pieds aux parois du puits, me suspendant des mains, vigoureux,
agile, et press surtout, je regagnai la margelle, que jinondai
en la touchant de leau qui ruisselait de toute la partie
infrieure de mon corps.

Une fois hors du puits avec ma proie, je me mis  courir au
soleil, et jatteignis le fond du jardin, o se trouvait une
espce de petit bois. Cest l que je voulais me rfugier.

Comme je mettais le pied dans ma cachette, la cloche qui
retentissait lorsque souvrait la grand-porte sonna. Ctait mon
gouverneur qui rentrait. Il tait temps!

Je calculai quil me restait dix minutes avant quil matteignt,
si, devinant o jtais, il venait droit  moi; vingt minutes,
sil prenait la peine de me chercher.

Ctait assez pour lire cette prcieuse lettre, dont je me htai
de rapprocher les deux fragments. Les caractres commenaient 
seffacer.

Cependant, malgr tout, je parvins  dchiffrer la lettre.

-- Et quy avez-vous lu, monseigneur? demanda Aramis vivement
intress.

-- Assez de choses pour croire, monsieur, que le valet tait un
gentilhomme, et que Perronnette, sans tre une grande dame, tait
cependant plus quune servante; enfin que javais moi-mme quelque
naissance, puisque la reine Anne dAutriche et le premier ministre
Mazarin me recommandaient si soigneusement.

Le jeune homme sarrta tout mu.

-- Et quarriva-t-il? demanda Aramis.

-- Il arriva, monsieur, rpondit le jeune homme, que louvrier
appel par mon gouverneur ne trouva rien dans le puits, aprs
lavoir fouill en tous sens; il arriva que mon gouverneur
saperut que la margelle tait toute ruisselante; il arriva que
je ne mtais pas si bien sch au soleil que dame Perronnette ne
reconnt que mes habits taient tout humides; il arriva enfin que
je fus pris dune grosse fivre cause par la fracheur de leau
et lmotion de ma dcouverte, et que cette fivre fut suivie dun
dlire pendant lequel je racontai tout; de sorte que, guid par
mes propres aveux, mon gouverneur trouva sous mon chevet les deux
fragments de la lettre crite par la reine.

-- Ah! fit Aramis, je comprends  cette heure.

--  partir de l, tout est conjecture. Sans doute, le pauvre
gentilhomme et la pauvre femme, nosant garder le secret de ce qui
venait de se passer, crivirent tout  la reine et lui renvoyrent
la lettre dchire.

-- Aprs quoi, dit Aramis, vous ftes arrt et conduit  la
Bastille?

-- Vous le voyez.

-- Puis vos serviteurs disparurent?

-- Hlas!

-- Ne nous occupons pas des morts, reprit Aramis, et voyons ce que
lon peut faire avec le vivant. Vous mavez dit que vous tiez
rsign?

-- Et je vous le rpte.

-- Sans souci de la libert?

-- Je vous lai dit.

-- Sans ambition, sans regret, sans pense?

Le jeune homme ne rpondit rien.

-- Eh bien! demanda Aramis, vous vous taisez?

-- Je crois que jai assez parl, rpondit le prisonnier, et que
cest votre tour. Je suis fatigu.

-- Je vais vous obir, dit Aramis.

Aramis se recueillit, et une teinte de solennit profonde se
rpandit sur toute sa physionomie. On sentait quil en tait
arriv  la partie importante du rle quil tait venu jouer dans
la prison.

-- Une premire question, fit Aramis.

-- Laquelle? Parlez.

-- Dans la maison que vous habitiez, il ny avait ni glace ni
miroir, nest-ce pas?

-- Quest-ce que ces deux mots, et que signifient-ils? demanda le
jeune homme. Je ne les connais mme pas.

-- On entend par miroir ou glace un meuble qui rflchit les
objets, qui permet, par exemple, que lon voie les traits de son
propre visage dans un verre prpar, comme vous voyez les miens 
loeil nu.

-- Non, il ny avait dans la maison ni glace ni miroir, rpondit
le jeune homme.

Aramis regarda autour de lui.

-- Il ny en a pas non plus ici, dit-il; les mmes prcautions ont
t prises ici que l-bas.

-- Dans quel but?

-- Vous le saurez tout  lheure. Maintenant, pardonnez-moi; vous
mavez dit que lon vous avait appris les mathmatiques,
lastronomie, lescrime, le mange; vous ne mavez point parl
dhistoire.

-- Quelquefois, mon gouverneur ma racont les hauts faits du roi
saint Louis, de Franois Ier et du roi Henri IV.

-- Voil tout?

-- Voil  peu prs tout.

-- Eh bien! je le vois, cest encore un calcul: comme on vous
avait enlev les miroirs qui rflchissent le prsent, on vous a
laiss ignorer lhistoire qui rflchit le pass. Depuis votre
emprisonnement, les livres vous ont t interdits, de sorte que
bien des faits vous sont inconnus,  laide desquels vous pourriez
reconstruire ldifice croul de vos souvenirs ou de vos
intrts.

-- Cest vrai, dit le jeune homme.

-- coutez, je vais donc, en quelques mots, vous dire ce qui sest
pass en France depuis vingt-trois ou vingt-quatre ans, cest--
dire depuis la date probable de votre naissance, cest--dire,
enfin, depuis le moment qui vous intresse.

-- Dites.

Et le jeune homme reprit son attitude srieuse et recueillie.

-- Savez-vous quel fut le fils du roi Henri IV?

-- Je sais du moins quel fut son successeur.

-- Comment savez-vous cela?

-- Par une pice de monnaie,  la date de 1610, qui reprsentait
le roi Henri IV; par une pice de monnaie  la date de 1612, qui
reprsentait le roi Louis XIII. Je prsumai, puisquil ny avait
que deux ans entre les deux pices, que Louis XIII devait tre le
successeur de Henri IV.

-- Alors, dit Aramis, vous savez que le dernier roi rgnant tait
Louis XIII?

-- Je le sais, dit le jeune homme en rougissant lgrement.

-- Eh bien! ce fut un prince plein de bonnes ides, plein de
grands projets, projets toujours ajourns par le malheur des temps
et par les luttes queut  soutenir contre la seigneurie de France
son ministre Richelieu. Lui, personnellement je parle du roi Louis
XIII, tait faible de caractre. Il mourut jeune encore et
tristement.

-- Je sais cela.

-- Il avait t longtemps proccup du soin de sa postrit. Cest
un soin douloureux pour les princes, qui ont besoin de laisser sur
la terre plus quun souvenir, pour que leur pense se poursuive,
pour que leur oeuvre continue.

-- Le roi Louis XIII est-il mort sans enfants? demanda en souriant
le prisonnier.

-- Non, mais il fut priv longtemps du bonheur den avoir; non,
mais longtemps il crut quil mourrait tout entier. Et cette pense
lavait rduit  un profond dsespoir, quand tout  coup sa femme,
Anne dAutriche...

Le prisonnier tressaillit.

-- Saviez-vous, continua Aramis, que la femme de Louis XIII
sappelt Anne dAutriche?

-- Continuez, dit le jeune homme sans rpondre.

-- Quand tout  coup, reprit Aramis, la reine Anne dAutriche
annona quelle tait enceinte. La joie fut grande  cette
nouvelle, et tous les voeux tendirent  une heureuse dlivrance.
Enfin, le 5 septembre 1638, elle accoucha dun fils.

Ici Aramis regarda son interlocuteur, et crut sapercevoir quil
plissait.

-- Vous allez entendre, dit Aramis, un rcit que peu de gens sont
en tat de faire  lheure quil est; car ce rcit est un secret
que lon croit mort avec les morts, ou enseveli dans labme de la
confession.

-- Et vous allez me dire ce secret? fit le jeune homme.

-- Oh! dit Aramis avec un accent auquel il ny avait pas  se
mprendre, ce secret, je ne crois pas laventurer en le confiant 
un prisonnier qui na aucun dsir de sortir de la Bastille.

-- Jcoute, monsieur.

-- La reine donna donc le jour  un fils. Mais quand toute la Cour
eut pouss des cris de joie  cette nouvelle, quand le roi eut
montr le nouveau-n  son peuple, et  sa noblesse, quand il se
fut gaiement mis  table pour fter cette heureuse naissance,
alors la reine, reste seule dans sa chambre, fut prise, pour la
seconde fois, des douleurs de lenfantement, et donna le jour  un
second fils.

-- Oh! dit le prisonnier trahissant une instruction plus grande
que celle quil avouait, je croyais que Monsieur ntait n
quen...

Aramis leva le doigt.

-- Attendez que je continue, dit-il.

Le prisonnier poussa un soupir impatient, et attendit.

-- Oui, dit Aramis, la reine eut un second fils, un second fils
que dame Perronnette, la sage-femme, reut dans ses bras.

-- Dame Perronnette! murmura le jeune homme.

-- On courut aussitt  la salle o le roi dnait; on le prvint
tout bas de ce qui arrivait; il se leva de table et accourut.
Mais, cette fois, ce ntait plus la gaiet quexprimait son
visage, ctait un sentiment qui ressemblait  de la terreur. Deux
fils jumeaux changeaient en amertume la joie que lui avait cause
la naissance dun seul, attendu que ce que je vais vous dire, vous
lignorez certainement, attendu quen France cest lan des fils
qui rgne aprs le pre.

-- Je sais cela.

-- Et que les mdecins et les jurisconsultes prtendent quil y a
lieu de douter si le fils qui sort le premier du sein de sa mre
est lan de par la loi de Dieu et de la nature.

Le prisonnier poussa un cri touff, et devint plus blanc que le
drap sous lequel il se cachait.

-- Vous comprenez maintenant, poursuivit Aramis, que le roi, qui
stait vu avec tant de joie continuer dans un hritier, dut tre
au dsespoir en songeant que maintenant il en avait deux, et que,
peut-tre, celui qui venait de natre et qui tait inconnu,
contesterait le droit danesse  lautre qui tait n deux heures
auparavant, et qui, deux heures auparavant, avait t reconnu.
Ainsi, ce second fils, sarmant des intrts ou des caprices dun
parti, pouvait, un jour, semer dans le royaume la discorde et la
guerre, dtruisant, par cela mme, la dynastie quil et d
consolider.

-- Oh! je comprends, je comprends!... murmura le jeune homme.

-- Eh bien! continua Aramis, voil ce quon rapporte, voil ce
quon assure, voil pourquoi un des deux fils dAnne dAutriche,
indignement spar de son frre, indignement squestr, rduit 
lobscurit la plus profonde, voil pourquoi ce second fils a
disparu, et si bien disparu, que nul en France ne sait aujourdhui
quil existe, except sa mre.

-- Oui, sa mre, qui la abandonn! scria le prisonnier avec
lexpression du dsespoir.

-- Except, continua Aramis, cette dame  la robe noire et aux
rubans de feu, et enfin except...

-- Except vous, nest-ce pas? Vous qui venez me conter tout cela,
vous qui venez veiller en mon me la curiosit, la haine,
lambition, et, qui sait? peut-tre, la soif de la vengeance;
except vous, monsieur, qui, si vous tes lhomme que jattends,
lhomme que me promet le billet, lhomme enfin que Dieu doit
menvoyer, devez avoir sur vous...

-- Quoi? demanda Aramis.

-- Un portrait du roi Louis XIV, qui rgne en ce moment sur le
trne de France.

-- Voici le portrait, rpliqua lvque en donnant au prisonnier
un mail des plus exquis, sur lequel Louis XIV apparaissait fier,
beau, et vivant pour ainsi dire.

Le prisonnier saisit avidement le portrait, et fixa ses yeux sur
lui comme sil et voulu le dvorer.

-- Et maintenant, monseigneur, dit Aramis voici un miroir.

Aramis laissa le temps au prisonnier de renouer ses ides.

-- Si haut! si haut! murmura le jeune homme en dvorant du regard
le portrait de Louis XIV et son image  lui-mme rflchie dans le
miroir.

-- Quen pensez-vous? dit alors Aramis.

-- Je pense que je suis perdu, rpondit le captif, que le roi ne
me pardonnera jamais.

-- Et moi, je me demande, ajouta lvque en attachant sur le
prisonnier un regard brillant de signification, je me demande
lequel des deux est le roi, de celui que reprsente ce portrait,
ou de celui que reflte cette glace.

-- Le roi, monsieur, est celui qui est sur le trne, rpliqua
tristement le jeune homme, cest celui qui nest pas en prison, et
qui, au contraire, y fait mettre les autres. La royaut, cest la
puissance, et vous voyez bien que je suis impuissant.

-- Monseigneur, rpondit Aramis avec un respect quil navait pas
encore tmoign, le roi, prenez-y bien garde, sera, si vous le
voulez, celui qui, sortant de prison, saura se tenir sur le trne
o des amis le placeront.

-- Monsieur, ne me tentez point, fit le prisonnier avec amertume.

-- Monseigneur, ne faiblissez pas, persista Aramis avec vigueur.
Jai apport toutes les preuves de votre naissance: consultez-les,
prouvez-vous  vous-mme que vous tes un fils de roi, et, aprs,
agissons.

-- Non, non, cest impossible.

--  moins, reprit ironiquement lvque, quil ne soit dans la
destine de votre race que les frres exclus du trne soient tous
des princes sans valeur et sans honneur, comme M. Gaston
dOrlans, votre oncle, qui, dix fois, conspira contre le roi
Louis XIII, son frre.

-- Mon oncle Gaston dOrlans conspira contre son frre? scria
le prince pouvant; il conspira pour le dtrner?

-- Mais oui, monseigneur, pas pour autre chose.

-- Que me dites-vous l, monsieur?

-- La vrit.

-- Et il eut des amis... dvous?

-- Comme moi pour vous.

-- Eh bien! que fit-il? il choua?

-- Il choua, mais toujours par sa faute, et, pour racheter, non
pas sa vie, car la vie du frre du roi est sacre, inviolable,
mais pour racheter sa libert, votre oncle sacrifia la vie de tous
ses amis les uns aprs les autres. Aussi est-il aujourdhui la
honte de lhistoire et lexcration de cent nobles familles de ce
royaume.

-- Je comprends, monsieur, fit le prince, et cest par faiblesse
ou par trahison que mon oncle tua ses amis?

-- Par faiblesse: ce qui est toujours une trahison chez les
princes.

-- Ne peut-on pas chouer aussi par ignorance, par incapacit?
Croyez-vous bien quil soit possible  un pauvre captif tel que
moi, lev non seulement loin de la Cour, mais encore loin du
monde, croyez-vous quil lui soit possible daider ceux de ses
amis qui tenteraient de le servir?

Et comme Aramis allait rpondre, le jeune homme scria tout 
coup avec une violence qui dcelait la force du sang:

-- Nous parlons ici damis, mais par quel hasard aurais-je des
amis, moi que personne ne connat, et qui nai pour men faire ni
libert, ni argent, ni puissance?

-- Il me semble que jai eu lhonneur de moffrir  Votre Altesse
Royale.

-- Oh! ne mappelez pas ainsi, monsieur; cest une drision ou une
barbarie. Ne me faites pas songer  autre chose quaux murs de la
prison qui menferme, laissez-moi aimer encore, ou, du moins,
subir mon esclavage et mon obscurit.

-- Monseigneur! monseigneur! si vous me rptez encore ces paroles
dcourages! Si, aprs avoir eu la preuve de votre naissance, vous
demeurez pauvre desprit, de souffle et de volont, jaccepterai
votre voeu, je disparatrai, je renoncerai  servir ce matre, 
qui, si ardemment, je venais dvouer ma vie et mon aide.

-- Monsieur, scria le prince, avant de me dire tout ce que vous
dites, net-il pas mieux valu rflchir que vous mavez  jamais
bris le coeur?

-- Ainsi ai-je voulu faire, monseigneur.

-- Monsieur, pour me parler de grandeur, de puissance, de royaut
mme, est-ce que vous devriez choisir une prison? Vous voulez me
faire croire  la splendeur, et nous nous cachons dans la nuit?
Vous me vantez la gloire, et nous touffons nos paroles sous les
rideaux de ce grabat? Vous me faites entrevoir une toute-puissance
et jentends les pas du gelier dans ce corridor, ce pas qui vous
fait trembler plus que moi? Pour me rendre un peu moins incrdule,
tirez-moi donc de la Bastille, donnez de lair  mes poumons, des
perons  mon pied, une pe  mon bras, et nous commencerons 
nous entendre.

-- Cest bien mon intention de vous donner tout cela, et plus que
cela, monseigneur. Seulement, le voulez-vous?

-- coutez encore, monsieur, interrompit le prince. Je sais quil
y a des gardes  chaque galerie, des verrous  chaque porte, des
canons et des soldats  chaque barrire. Avec quoi vaincrez-vous
les gardes, enclouerez vous les canons? Avec quoi briserez-vous
les verrous et les barrires?

-- Monseigneur, comment vous est venu ce billet que vous avez lu
et qui annonait ma venue?

-- On corrompt un gelier pour un billet.

-- Si lon corrompt un gelier, on peut en corrompre dix.

-- Eh bien! jadmets que ce soit possible de tirer un pauvre
captif de la Bastille, possible de le bien cacher pour que les
gens du roi ne le rattrapent point, possible encore de nourrir
convenablement ce malheureux dans un asile inconnu.

-- Monseigneur! fit en souriant Aramis.

-- Jadmets que celui qui ferait cela pour moi serait dj plus
quun homme, mais puisque vous dites que je suis un prince, un
frre de roi, comment me rendrez-vous le rang et la force que ma
mre et mon frre mont enlevs? Mais, puisque je dois passer une
vie de combats et de haines, comment me ferez-vous vainqueur dans
ces combats et invulnrable  mes ennemis? Ah! monsieur, songez-y!
jetez-moi demain dans quelque noire caverne, au fond dune
montagne! faites-moi cette joie dentendre en libert les bruits
du fleuve et de la plaine, de voir en libert le soleil dazur ou
le ciel orageux, cen est assez! Ne me promettez pas davantage,
car, en vrit, vous ne pouvez me donner davantage, et ce serait
un crime de me tromper, puisque vous vous dites mon ami.

Aramis continua dcouter en silence.

-- Monseigneur, reprit-il aprs avoir un moment rflchi, jadmire
ce sens si droit et si ferme qui dicte vos paroles; je suis
heureux davoir devin mon roi.

-- Encore! encore!... Ah! par piti, scria le prince en
comprimant de ses mains glaces son front couvert dune sueur
brlante, nabusez pas de moi: je nai pas besoin dtre un roi,
monsieur, pour tre le plus heureux des hommes.

-- Et moi, monseigneur, jai besoin que vous soyez un roi pour le
bonheur de lhumanit.

-- Ah! fit le prince avec une nouvelle dfiance inspire par ce
mot, ah! qua donc lhumanit  reprocher  mon frre?

-- Joubliais de dire, monseigneur, que, si vous daignez vous
laisser guider par moi, et si vous consentez  devenir le plus
puissant prince de la terre, vous aurez servi les intrts de tous
les amis que je voue au succs de notre cause, et ces amis sont
nombreux.

-- Nombreux?

-- Encore moins que puissants, monseigneur.

-- Expliquez-vous.

-- Impossible! Je mexpliquerai, je le jure devant Dieu qui
mentend, le propre jour o je vous verrai assis sur le trne de
France.

-- Mais mon frre?

-- Vous ordonnerez de son sort. Est-ce que vous le plaignez?

-- Lui qui me laisse mourir dans un cachot? Non, je ne le plains
pas!

--  la bonne heure!

-- Il pouvait venir lui-mme en cette prison, me prendre la main
et me dire: Mon frre, Dieu nous a crs pour nous aimer, non
pour nous combattre. Je viens  vous. Un prjug sauvage vous
condamnait  prir obscurment loin de tous les hommes, priv de
toutes les joies. Je veux vous faire asseoir prs de moi; je veux
vous attacher au ct lpe de notre pre. Profiterez-vous de ce
rapprochement pour mtouffer ou me contraindre? Userez-vous de
cette pe pour verser mon sang?...

-- Oh! non, lui euss-je rpondu: je vous regarde comme mon
sauveur, et vous respecterai comme mon matre. Vous me donnez bien
plus que ne mavait donn Dieu. Par vous, jai la libert; par
vous, jai le droit daimer et dtre aim en ce monde.

-- Et vous eussiez tenu parole, monseigneur?

-- Oh! sur ma vie!

-- Tandis que maintenant?...

-- Tandis que, maintenant, je sens que jai des coupables 
punir...

-- De quelle faon, monseigneur?

-- Que dites-vous de cette ressemblance que Dieu mavait donne
avec mon frre?

-- Je dis quil y avait dans cette ressemblance un enseignement
providentiel que le roi net pas d ngliger, je dis que votre
mre a commis un crime en faisant diffrents par le bonheur et par
la fortune ceux que la nature avait crs si semblables dans son
sein, et je conclus, moi, que le chtiment ne doit tre autre
chose que lquilibre  rtablir.

-- Ce qui signifie?...

-- Que, si je vous rends votre place sur le trne de votre frre,
votre frre prendra la vtre dans votre prison.

-- Hlas! on souffre bien en prison! surtout quand on a bu si
largement  la coupe de la vie!

-- Votre Altesse Royale sera toujours libre de faire ce quelle
voudra: elle pardonnera, si bon lui semble, aprs avoir puni.

-- Bien. Et maintenant, savez-vous une chose, monsieur?

-- Dites, mon prince.

-- Cest que je ncouterai plus rien de vous que hors de la
Bastille.

-- Jallais dire  Votre Altesse Royale que je naurai plus
lhonneur de la voir quune fois.

-- Quand cela?

-- Le jour o mon prince sortira de ces murailles noires.

-- Dieu vous entende! Comment me prviendrez-vous?

-- En venant ici vous chercher.

-- Vous-mme?

-- Mon prince, ne quittez cette chambre quavec moi, ou, si lon
vous contraint en mon absence, rappelez-vous que ce ne sera pas de
ma part.

-- Ainsi, pas un mot  qui que ce soit, si ce nest  vous?

-- Si ce nest  moi.

Aramis sinclina profondment. Le prince lui tendit la main.

-- Monsieur, dit-il avec un accent qui jaillissait du coeur, jai
un dernier mot  vous dire. Si vous vous tes adress  moi pour
me perdre, si vous navez t quun instrument aux mains de mes
ennemis, si de notre confrence, dans laquelle vous avez sond mon
coeur il rsulte pour moi quelque chose de pire que la captivit,
cest--dire la mort, eh bien! soyez bni, car vous aurez termin
mes peines et fait succder le calme aux fivreuses tortures dont
je suis dvor depuis huit ans.

-- Monseigneur, attendez pour me juger, dit Aramis.

-- Jai dit que je vous bnissais et que je vous pardonnais. Si,
au contraire, vous tes venu pour me rendre la place que Dieu
mavait destine au soleil de la fortune et de la gloire, si,
grce  vous, je puis vivre dans la mmoire des hommes, et faire
honneur  ma race par quelques faits illustres ou quelques
services rendus  mes peuples, si, du dernier rang o je languis,
je mlve au fate des honneurs, soutenu par votre main
gnreuse, eh bien!  vous que je bnis et que je remercie,  vous
la moiti de ma puissance et de ma gloire! Vous serez encore trop
peu pay; votre part sera toujours incomplte, car jamais je ne
russirai  partager avec vous tout ce bonheur que vous maurez
donn.

-- Monseigneur, dit Aramis mu de la pleur et de llan du jeune
homme, votre noblesse de coeur me pntre de joie et dadmiration.
Ce nest pas  vous de me remercier, ce sera surtout aux peuples
que vous rendrez heureux,  vos descendants que vous rendrez
illustres. Oui, je vous aurai donn plus que la vie, je vous
donnerai limmortalit.

Le jeune homme tendit la main  Aramis: celui-ci la baisa en
sagenouillant.

-- Oh! scria le prince avec une modestie charmante.

-- Cest le premier hommage rendu  notre roi futur, dit Aramis.
Quand je vous reverrai, je dirai: Bonjour, Sire!

-- Jusque-l, scria le jeune homme en appuyant ses doigts blancs
et amaigris sur son coeur, jusque-l plus de rves, plus de chocs
 ma vie; elle se briserait! oh! monsieur, que ma prison est
petite et que cette fentre est basse, que ces portes sont
troites! Comment tant dorgueil, tant de splendeur, tant de
flicit a-t-il pu passer par l et tenir ici?

-- Votre Altesse Royale me rend fier, dit Aramis, puisquelle
prtend que cest moi qui ai apport tout cela.

Il heurta aussitt la porte.

Le gelier vint ouvrir avec Baisemeaux, qui, dvor dinquitude
et de crainte, commenait  couter malgr lui  la porte de la
chambre.

Heureusement ni lun ni lautre des deux interlocuteurs navait
oubli dtouffer sa voix, mme dans les plus hardis lans de la
passion.

-- Quelle confession! dit le gouverneur en essayant de rire;
croirait-on jamais quun reclus, un homme presque mort, ait commis
des pchs si nombreux et si longs?

Aramis se tut. Il avait hte de sortir de la Bastille, o le
secret qui laccablait doublait le poids des murailles.

Quand ils furent arrivs chez Baisemeaux:

-- Causons affaires, mon cher gouverneur, dit Aramis.

-- Hlas! rpliqua Baisemeaux.

-- Vous avez  me demander mon acquit pour cent cinquante mille
livres? dit lvque.

-- Et  verser le premier tiers de la somme, ajouta en soupirant
le pauvre gouverneur, qui fit trois pas vers son armoire de fer.

-- Voici votre quittance, dit Aramis.

-- Et voici largent, reprit avec un triple soupir
M. de Baisemeaux.

-- Lordre ma dit seulement de donner une quittance de cinquante
mille livres, dit Aramis: il ne ma pas dit de recevoir dargent.
Adieu, monsieur le gouverneur.

Et il partit, laissant Baisemeaux plus que suffoqu par la
surprise et la joie, en prsence de ce prsent royal fait si
grandement par le confesseur extraordinaire de la Bastille.


Chapitre CCVIII -- Comment Mouston avait engraiss sans en
prvenir Porthos, et des dsagrments qui en taient rsults pour
ce digne gentilhomme


Depuis le dpart dAthos pour Blois, Porthos et dArtagnan
staient rarement trouvs ensemble. Lun avait fait un service
fatigant prs du roi, lautre avait fait beaucoup demplettes de
meubles, quil comptait emporter dans ses terres, et  laide
desquels il esprait fonder, dans ses diverses rsidences, un peu
de ce luxe de cour dont il avait entrevu lblouissante clart
dans la compagnie de Sa Majest.

DArtagnan, toujours fidle, un matin que son service lui laissait
quelque libert, songea  Porthos, et, inquiet de navoir pas
entendu parler de lui depuis plus de quinze jours, sachemina vers
son htel, o il le saisit au sortir du lit.

Le digne baron paraissait pensif: plus que pensif, mlancolique.
Il tait assis sur son lit, demi-nu, les jambes pendantes,
contemplant une foule dhabits qui jonchaient le parquet de leurs
franges, de leurs galons, de leurs broderies et de leurs cliquetis
dinharmonieuses couleurs.

Porthos, triste et songeur comme le livre de La Fontaine, ne vit
pas entrer dArtagnan, que lui cachait dailleurs en ce moment
M. Mouston, dont la corpulence personnelle, fort suffisante en
tout cas pour cacher un homme  un autre homme, tait
momentanment double par le dploiement dun habit carlate que
lintendant exhibait  son matre en le tenant par les manches,
afin quil ft plus manifeste de tous les cts.

DArtagnan sarrta sur le seuil et examina Porthos songeant.
Puis, comme la vue de ces innombrables habits jonchant le parquet
tirait de profonds soupirs de la poitrine du digne gentilhomme,
dArtagnan pensa quil tait temps de larracher  cette
douloureuse contemplation, et toussa pour sannoncer.

-- Ah! fit Porthos, dont le visage sillumina de joie ah! ah!
voici dArtagnan! Je vais enfin avoir une ide!

Mouston,  ces mots, se doutant de ce qui se passait derrire lui,
seffaa en souriant tendrement  lami de son matre, qui se
trouva ainsi dbarrass de lobstacle matriel qui lempchait de
parvenir jusqu dArtagnan.

Porthos fit craquer ses genoux robustes en se redressant, et, en
deux enjambes, traversant la chambre, se trouva en face de
dArtagnan, quil pressa sur son coeur avec une affection qui
semblait prendre une nouvelle force dans chaque jour qui
scoulait.

-- Ah! rpta-t-il, vous tes toujours le bienvenu, cher ami, mais
aujourdhui, vous tes mieux venu que jamais.

-- Voyons, voyons, on est triste chez vous? fit dArtagnan.

Porthos rpondit par un regard qui exprimait labattement.

-- Eh bien! contez-moi cela, Porthos, mon ami,  moins que ce ne
soit un secret.

-- Dabord, mon ami, dit Porthos, vous savez que je nai pas de
secrets pour vous. Voici donc ce qui mattriste.

-- Attendez, Porthos, laissez-moi dabord me dptrer de toute
cette litire de drap, de satin et de velours.

-- Oh! marchez, marchez, dit piteusement Porthos: tout cela nest
que rebut.

-- Peste! du rebut, Porthos, du drap  vingt livres laune! du
satin magnifique, du velours royal!

-- Vous trouvez donc ces habits?...

-- Splendides, Porthos, splendides! Je gage que vous seul en
France en avez autant, et, en supposant que vous nen fassiez plus
faire un seul, et que vous viviez cent ans, ce qui ne mtonnerait
pas, vous porteriez encore des habits neufs le jour de votre mort,
sans avoir besoin de voir le nez dun seul tailleur, daujourdhui
 ce jour-l.

Porthos secoua la tte.

-- Voyons, mon ami, dit dArtagnan, cette mlancolie qui nest pas
dans votre caractre meffraie. Mon cher Porthos, sortons-en donc:
le plus tt sera le mieux.

-- Oui, mon ami, sortons-en, dit Porthos, si toutefois cela est
possible.

-- Est-ce que vous avez reu de mauvaises nouvelles de Bracieux,
mon ami?

-- Non, on a coup les bois, et ils ont donn un tiers de produit
au-del de leur estimation.

-- Est-ce quil y a une fuite dans les tangs de Pierrefonds?

-- Non, mon ami, on les a pchs, et du superflu de la vente, il y
a eu de quoi empoissonner tous les tangs des environs.

-- Est-ce que le Vallon se serait boul par suite dun
tremblement de terre?

-- Non, mon ami, au contraire, le tonnerre est tomb  cent pas du
chteau, et a fait jaillir une source  un endroit qui manquait
compltement deau.

-- Eh bien! alors, quy a-t-il?

-- Il y a que jai reu une invitation pour la fte de Vaux, fit
Porthos dun air lugubre.

-- Eh bien! plaignez-vous un peu! le roi a caus dans les mnages
de la Cour plus de cent brouilles mortelles en refusant des
invitations. Ah! vraiment, cher ami, vous tes du voyage de Vaux?
Tiens, tiens, tiens!

-- Mon Dieu, oui!

-- Vous allez avoir un coup doeil magnifique, mon ami.

-- Hlas! je men doute bien.

-- Tout ce quil y a de grand en France va tre runi.

-- Ah! fit Porthos en sarrachant de dsespoir une pince de
cheveux.

-- Eh! l, bon Dieu! fit dArtagnan, tes-vous malade, mon ami?

-- Je me porte comme le Pont-Neuf, ventre Mahon! Ce nest pas
cela.

-- Mais quest-ce donc, alors?

-- Cest que je nai pas dhabits.

DArtagnan demeura ptrifi.

-- Pas dhabits, Porthos! pas dhabits! scria-t-il quand jen
vois l plus de cinquante sur le plancher!

-- Cinquante, oui, et pas un qui maille!

-- Comment, pas un qui vous aille? Mais on ne vous prend donc pas
mesure quand on vous habille?

-- Si fait, rpondit Mouston, mais malheureusement jai engraiss.

-- Comment! vous avez engraiss?

-- De sorte que je suis devenu plus gros, mais beaucoup plus gros
que M. le baron. Croiriez-vous cela, monsieur?

-- Parbleu! il me semble que cela se voit!

-- Entends-tu, imbcile! dit Porthos, cela se voit.

-- Mais enfin, mon cher Porthos, reprit dArtagnan avec une lgre
impatience, je ne comprends pas pourquoi vos habits ne vous vont
point parce que Mouston a engraiss.

-- Je vais vous expliquer cela, mon ami, dit Porthos. Vous vous
rappelez mavoir racont lhistoire dun gnral romain, Antoine,
qui avait toujours sept sangliers  la broche, et cuits  des
points diffrents, afin de pouvoir demander son dner  quelque
heure du jour quil lui plt de le faire. Eh bien! je rsolus,
comme, dun moment  lautre, je pouvais tre appel  la Cour et
y rester une semaine, je rsolus davoir toujours sept habits
prts pour cette occasion.

-- Puissamment raisonn, Porthos. Seulement, il faut avoir votre
fortune pour se passer ces fantaisies-l. Sans compter le temps
que lon perd  donner des mesures. Les modes changent si souvent.

-- Voil justement, dit Porthos, o je me flattais davoir trouv
quelque chose de fort ingnieux.

-- Voyons, dites-moi cela. Pardieu! je ne doute pas de votre
gnie.

-- Vous vous rappelez que Mouston a t maigre?

-- Oui, du temps quil sappelait Mousqueton.

-- Mais vous rappelez-vous aussi lpoque o il a commenc
dengraisser?

-- Non, pas prcisment. Je vous demande pardon, mon cher Mouston.

-- Oh! Monsieur nest pas fautif, dit Mouston dun air aimable,
Monsieur tait  Paris, et nous tions, nous,  Pierrefonds.

-- Enfin, mon cher Porthos, il y a un moment o Mouston sest mis
 engraisser. Voil ce que vous voulez dire, nest-ce pas?

-- Oui, mon ami, et je men rjouis fort  cette poque.

-- Peste! je le crois bien, fit dArtagnan.

-- Vous comprenez, continua Porthos, ce que cela mpargnait de
peine?

-- Non, mon cher ami, je ne comprends pas encore; mais,  force de
mexpliquer...

-- My voici, mon ami. Dabord, comme vous lavez dit, cest une
perte de temps que de donner sa mesure, ne ft-ce quune fois tous
les quinze jours. Et puis on peut tre en voyage, et, quand on
veut avoir toujours sept habits en train... Enfin, mon ami, jai
horreur de donner ma mesure  quelquun. On est gentilhomme ou on
ne lest pas, que diable! Se faire toiser par un drle qui vous
analyse au pied, pouce et ligne, cest humiliant. Ces gens-l vous
trouvent trop creux ici, trop saillant l; ils connaissent votre
fort et votre faible. Tenez, quand on sort des mains dun
mesureur, on ressemble  ces places fortes dont un espion est venu
relever les angles et les paisseurs.

-- En vrit, mon cher Porthos, vous avez des ides qui
nappartiennent qu vous.

-- Ah! vous comprenez, quand on est ingnieur.

-- Et quon a fortifi Belle-le, cest juste, mon ami.

-- Jeus donc une ide, et, sans doute, elle et t bonne sans la
ngligence de M. Mouston.

DArtagnan jeta un regard sur Mouston, qui rpondit  ce regard
par un lger mouvement de corps qui voulait dire: Vous allez voir
sil y a de ma faute dans tout cela.

-- Je mapplaudis donc, reprit Porthos, de voir engraisser
Mouston, et jaidai mme, de tout mon pouvoir,  lui faire de
lembonpoint,  laide dune nourriture substantielle, esprant
toujours quil parviendrait  mgaler en circonfrence, et
qualors il pourrait se faire mesurer  ma place.

-- Ah! corboeuf! scria dArtagnan, je comprends... Cela vous
pargnait le temps et lhumiliation.

-- Parbleu! jugez donc de ma joie quand, aprs un an et demi de
nourriture bien combine, car je prenais la peine de le nourrir
moi-mme, ce drle-l...

-- Oh! et jy ai bien aid, monsieur, dit modestement Mouston.

-- a, cest vrai. Jugez donc de ma joie, lorsque je maperus
quun matin Mouston tait forc de seffacer comme je meffaais
moi-mme, pour passer par la petite porte secrte que ces diables
darchitectes ont faite dans la chambre de feu Mme du Vallon, au
chteau de Pierrefonds. Et,  propos de cette porte, mon ami, je
vous demanderai,  vous qui savez tout, comment ces bltres
darchitectes, qui doivent avoir, par tat, le compas dans loeil,
imaginent de faire des portes par lesquelles ne peuvent passer que
des gens maigres.

-- Ces portes-l, rpondit dArtagnan, sont destines aux galants;
or, un galant est gnralement de taille mince et svelte.

-- Mme du Vallon navait pas de galants, interrompit Porthos avec
majest.

-- Parfaitement juste, mon ami, rpondit dArtagnan: mais les
architectes ont song au cas o, peut-tre, vous vous remarieriez.

-- Ah! cest possible, dit Porthos. Et, maintenant que
lexplication des portes trop troites mest donne, revenons 
lengraissement de Mouston. Mais remarquez que les deux choses se
touchent, mon ami. Je me suis toujours aperu que les ides
sappareillaient. Ainsi, admirez ce phnomne, dArtagnan; je vous
parlais de Mouston, qui tait gras, et nous en sommes venus 
Mme du Vallon...

-- Qui tait maigre.

-- Hum! nest-ce pas prodigieux, cela?

-- Mon cher, un savant de mes amis, M. Costar, a fait la mme
observation que vous, et il appelle cela dun nom grec que je ne
me rappelle pas.

-- Ah! mon observation nest donc pas nouvelle? scria Porthos
stupfait. Je croyais lavoir invente.

-- Mon ami, ctait un fait connu avant Aristote, cest--dire
voil deux mille ans,  peu prs.

-- Eh bien! il nen est pas moins juste, dit Porthos, enchant de
stre rencontr avec les sages de lAntiquit.

--  merveille! Mais si nous revenions  Mouston. Nous lavons
laiss engraissant  vue doeil, ce me semble.

-- Oui, monsieur, dit Mouston.

-- My voici, fit Porthos. Mouston engraissa donc si bien, quil
combla toutes mes esprances, en atteignant ma mesure, ce dont je
pus me convaincre un jour, en voyant sur le corps de ce coquin-l
une de mes vestes dont il stait fait un habit: une veste qui
valait cent pistoles, rien que par la broderie!

-- Ctait pour lessayer, monsieur, dit Mouston.

--  partir de ce moment, reprit Porthos, je dcidai donc que
Mouston entrerait en communication avec mes tailleurs dhabits, et
prendrait mesure en mon lieu et place.

-- Puissamment imagin, Porthos; mais Mouston a un pied et demi
moins que vous.

-- Justement. On prenait la mesure jusqu terre, et lextrmit
de lhabit me venait juste au-dessus du genou.

-- Quelle chance vous avez, Porthos! ces choses-l narrivent qu
vous!

-- Ah! oui, faites-moi votre compliment, il y a de quoi! Ce fut
justement  cette poque, cest--dire voil deux ans et demi 
peu prs, que je partis pour Belle-le, en recommandant  Mouston,
pour avoir toujours, et en cas de besoin, un chantillon de toutes
les modes, de se faire faire un habit tous les mois.

-- Et Mouston aurait-il nglig dobir  votre recommandation?
Ah! ah! ce serait mal, Mouston!

-- Au contraire, monsieur, au contraire!

-- Non, il na pas oubli de se faire faire des habits, mais il a
oubli de me prvenir quil engraissait.

-- Dame! ce nest pas ma faute, monsieur, votre tailleur ne me la
pas dit.

-- De sorte, continua Porthos, que le drle, depuis deux ans, a
gagn dix-huit pouces de circonfrence, et que mes douze derniers
habits sont tous trop larges progressivement, dun pied  un pied
et demi.

-- Mais les autres, ceux qui se rapprochent du temps o votre
taille tait la mme?

-- Ils ne sont plus de mode, mon cher ami, et, si je les mettais,
jaurais lair darriver de Siam et dtre hors de cour depuis
deux ans.

-- Je comprends votre embarras. Vous avez combien dhabits neufs?
trente-six? et vous nen avez pas un! Eh bien! il faut en faire
faire un trente-septime; les trente-six autres seront pour
Mouston.

-- Ah! monsieur! dit Mouston dun air satisfait, le fait est que
Monsieur a toujours t bien bon pour moi.

-- Parbleu! croyez-vous que cette ide ne me soit pas venue ou que
la dpense mait arrt? Mais il ny a plus que deux jours dici 
la fte de Vaux; jai reu linvitation hier, jai fait venir
Mouston en poste avec ma garde-robe; je me suis aperu du malheur
qui marrivait ce matin seulement, et, dici  aprs-demain, il
ny a pas un tailleur un peu  la mode qui se charge de me
confectionner un habit.

-- Cest--dire un habit couvert dor, nest-ce pas?

-- Jen veux partout!

-- Nous arrangerons cela. Vous ne partez que dans trois jours. Les
invitations sont pour mercredi et nous sommes le dimanche matin.

-- Cest vrai; mais Aramis ma bien recommand dtre  Vaux vingt
quatre heures davance.

-- Comment, Aramis?

-- Oui, cest Aramis qui ma apport linvitation.

-- Ah! fort bien, je comprends. Vous tes invit du ct de
M. Fouquet.

-- Non pas! Du ct du roi, cher ami. Il y a sur le billet, en
toutes lettres: M. le baron du Vallon est prvenu que le roi a
daign le mettre sur la liste de ses invitations...

-- Trs bien, mais cest avec M. Fouquet que vous partez.

-- Et quand je pense, scria Porthos en dfonant le parquet dun
coup de pied, quand je pense que je naurai pas dhabits! Jen
crve de colre! Je voudrais bien trangler quelquun ou dchirer
quelque chose!

-- Ntranglez personne et ne dchirez rien, Porthos, jarrangerai
tout cela: mettez un de vos trente-six habits et venez avec moi
chez un tailleur.

-- Bah! mon coureur les a tous vus depuis ce matin.

-- Mme M. Percerin?

-- Quest-ce que M. Percerin?

-- Cest le tailleur du roi, parbleu!

-- Ah! oui, oui, dit Porthos, qui voulait avoir lair de connatre
le tailleur du roi et qui entendait prononcer ce nom pour la
premire fois; chez M. Percerin, le tailleur du roi, parbleu! Jai
pens quil serait trop occup.

-- Sans doute, il le sera trop; mais, soyez tranquille, Porthos;
il fera pour moi ce quil ne ferait pas pour un autre. Seulement,
il faudra que vous vous laissiez mesurer, mon ami.

-- Ah! fit Porthos, avec un soupir, cest fcheux; mais, enfin,
que voulez vous!

-- Dame! vous ferez comme les autres, mon cher ami; vous ferez
comme le roi.

-- Comment! on mesure aussi le roi? Et il le souffre?

-- Le roi est coquet, mon cher, et vous aussi, vous ltes, quoi
que vous en disiez.

Porthos sourit dun air vainqueur.

-- Allons donc chez le tailleur du roi! dit-il, et puisquil
mesure le roi, ma foi! je puis bien, il me semble, me laisser
mesurer par lui.


Chapitre CCIX -- Ce que c'tait que messire Jean Percerin


Le tailleur du roi, messire Jean Percerin, occupait une maison
assez grande dans la rue Saint-Honor, prs de la rue de lArbre-
Sec. Ctait un homme qui avait le got des belles toffes, des
belles broderies, des beaux velours, tant de pre en fils
tailleur du roi. Cette succession remontait  Charles IX, auquel,
comme on sait, remontaient souvent des fantaisies de _bravoure_
assez difficiles  satisfaire.

Le Percerin de ce temps-l tait un huguenot comme Ambroise Par,
et avait t pargn par la royne de Navarre, la belle Margot,
comme on crivait et comme on disait alors, et cela attendu quil
tait le seul qui et jamais pu lui russir ces merveilleux habits
de cheval quelle aimait  porter, parce quils taient propres 
dissimuler certains dfauts anatomiques que la royne de Navarre
cachait fort soigneusement.

Percerin, sauv, avait fait, par reconnaissance, de beaux justes
noirs, fort conomiques pour la reine Catherine, laquelle finit
par savoir bon gr de sa conservation au huguenot,  qui longtemps
elle avait fait la mine. Mais Percerin tait un homme prudent: il
avait entendu dire que rien ntait plus dangereux pour un
huguenot que les sourires de la reine Catherine; et, ayant
remarqu quelle lui souriait plus souvent que de coutume, il se
hta de se faire catholique avec toute sa famille, et, devenu
irrprochable par cette conversion, il parvint  la haute position
de tailleur matre de la couronne de France.

Sous Henri III, roi coquet sil en fut, cette position acquit la
hauteur dun des plus sublimes pics des Cordillres. Percerin
avait t un homme habile toute sa vie, et, pour garder cette
rputation au-del de la tombe, il se garda bien de manquer sa
mort; il trpassa donc fort adroitement et juste  lheure o son
imagination commenait  baisser.

Il laissait un fils et une fille, lun et lautre dignes du nom
quils taient appels  porter: le fils, coupeur intrpide et
exact comme une querre; la fille, brodeuse et dessinateur
dornements.

Les noces de Henri IV et de Marie de Mdicis, les deuils si beaux
de ladite reine, firent, avec quelques mots chapps 
M. de Bassompierre, le roi des lgants de lpoque, la fortune de
cette seconde gnration des Percerin.

M. Concino Concini et sa femme Galiga, qui brillrent ensuite 
la Cour de France, voulurent italianiser les habits et firent
venir des tailleurs de Florence; mais Percerin, piqu au jeu dans
son patriotisme et dans son amour-propre, rduisit  nant ces
trangers par ses dessins de brocatelle en application et ses
plumetis inimitables; si bien que Concino renona le premier  ses
compatriotes, et tint le tailleur franais en telle estime, quil
ne voulut plus tre habill que par lui; de sorte quil portait un
pourpoint de lui, le jour o Vitry lui cassa la tte, dun coup de
pistolet, au petit pont du Louvre.

Cest ce pourpoint, sortant des ateliers de matre Percerin, que
les Parisiens eurent le plaisir de dchiqueter en tant de
morceaux, avec la chair humaine quil contenait.

Malgr la faveur dont Percerin avait joui prs de Concino Concini,
le roi Louis XIII eut la gnrosit de ne pas garder rancune  son
tailleur, et de le retenir  son service. Au moment o Louis le
Juste donnait ce grand exemple dquit, Percerin avait lev deux
fils, dont lun fit son coup dessai dans les noces dAnne
dAutriche, inventa pour le cardinal de Richelieu ce bel habit
espagnol avec lequel il dansa une sarabande, fit les costumes de
la tragdie de _Mirame_, et cousit au manteau de Buckingham ces
fameuses perles qui taient destines  tre rpandues sur les
parquets du Louvre.

On devient aisment illustre quand on a habill M. de Buckingham,
M. de Cinq-Mars, Mlle Ninon, M. de Beaufort et Marion Delorme.
Aussi Percerin III avait-il atteint lapoge de sa gloire lorsque
son pre mourut.

Ce mme Percerin III, vieux, glorieux et riche, habillait encore
Louis XIV, et, nayant plus de fils, ce qui tait un grand chagrin
pour lui, attendu quavec lui sa dynastie steignait, et, nayant
plus de fils, disons-nous, avait form plusieurs lves de belle
esprance. Il avait un carrosse, une terre, des laquais, les plus
grands de tout Paris, et, par autorisation spciale de Louis XIV,
une meute. Il habillait MM. de Lyonne et Letellier avec une sorte
de protection; mais, homme politique, nourri aux secrets dtat,
il ntait jamais parvenu  russir un habit  M. Colbert. Cela ne
sexplique pas, cela se devine. Les grands esprits, en tout genre,
vivent de perceptions invisibles, insaisissables; ils agissent
sans savoir eux-mmes pourquoi. Le grand Percerin, car, contre
lhabitude des dynasties, ctait surtout le dernier des Percerin
qui avait mrit le surnom de Grand, le grand Percerin, avons-nous
dit, taillait dinspiration une jupe pour la reine ou une trousse
pour le roi; il inventait un manteau pour Monsieur, un coin de bas
pour Madame; mais, malgr son gnie suprme, il ne pouvait retenir
la mesure de M. Colbert.

-- Cet homme-l, disait-il souvent, est hors de mon talent, et je
ne saurais le voir dans le dessin de mes aiguilles.

Il va sans dire que Percerin tait le tailleur de M. Fouquet, et
que M. le surintendant le prisait fort.

M. Percerin avait prs de quatre-vingts ans, et cependant il tait
vert encore, et si sec en mme temps, disaient les courtisans,
quil en tait cassant. Sa renomme et sa fortune taient assez
grandes pour que M. le prince, ce roi des petits-matres, lui
donnt le bras en causant costumes avec lui, et que les moins
ardents  payer parmi les gens de cour nosassent jamais laisser
chez lui des comptes trop arrirs; car matre Percerin faisait
une fois des habits  crdit, mais jamais une seconde sil ntait
pas pay de la premire.

On conoit quun pareil tailleur, au lieu de courir aprs les
pratiques, ft difficile  en recevoir de nouvelles. Aussi
Percerin refusait dhabiller les bourgeois ou les anoblis trop
rcents. Le bruit courait mme que M. de Mazarin, contre la
fourniture dsintresse dun grand habit complet de cardinal en
crmonie, lui avait gliss, un beau jour, des lettres de noblesse
dans sa poche.

Percerin avait de lesprit et de la malice. On le disait fort
grillard.  quatre-vingts ans, il prenait encore dune main ferme
la mesure des corsages de femme.

Cest dans la maison de cet artiste grand seigneur que dArtagnan
conduisit le dsol Porthos.

Celui-ci, tout en marchant, disait  son ami:

-- Prenez garde, mon cher dArtagnan, prenez garde de commettre la
dignit dun homme comme moi avec larrogance de ce Percerin, qui
doit tre fort incivil; car je vous prviens, cher ami, que sil
me manquait, je le chtierais.

-- Prsent par moi, rpondit dArtagnan, vous navez rien 
craindre, cher ami, fussiez-vous... ce que vous ntes pas.

-- Ah! cest que...

-- Quoi donc? Auriez-vous quelque chose contre Percerin? Voyons,
Porthos.

-- Je crois que, dans le temps...

-- Eh bien! quoi, dans le temps?

-- Jaurais envoy Mousqueton chez un drle de ce nom-l.

-- Eh bien! aprs?

-- Et que ce drle aurait refus de mhabiller.

-- Oh! un malentendu, sans doute, quil est urgent de redresser;
Mouston aura confondu.

-- Peut-tre.

-- Il aura pris un nom pour un autre.

-- Cest possible. Ce coquin de Mouston na jamais eu la mmoire
des noms.

-- Je me charge de tout cela.

-- Fort bien.

-- Faites arrter le carrosse, Porthos; cest ici.

-- Cest ici?

-- Oui.

-- Comment, ici? Nous sommes aux Halles, et vous mavez dit que la
maison tait au coin de la rue de lArbre-Sec.

-- Cest vrai; mais regardez.

-- Eh bien! je regarde, et je vois...

-- Quoi?

-- Que nous sommes aux Halles, pardieu!

-- Vous ne voulez pas, sans doute, que nos chevaux montent sur le
carrosse qui nous prcde?

-- Non.

-- Ni que le carrosse qui nous prcde monte sur celui qui est
devant.

-- Encore moins.

-- Ni que le deuxime carrosse passe sur le ventre aux trente ou
quarante autres qui sont arrivs avant nous?

-- Ah! par ma foi! vous avez raison.

-- Ah!

-- Que de gens, mon cher, que de gens!

-- Hein?

-- Et que font-ils l, tous ces gens?

-- Cest bien simple: ils attendent leur tour.

-- Bah! les comdiens de lhtel de Bourgogne seraient-ils
dmnags?

-- Non, leur tour pour entrer chez M. Percerin.

-- Mais nous allons donc attendre aussi, nous.

-- Nous, nous serons plus ingnieux et moins fiers queux.

-- Quallons-nous faire, donc?

-- Nous allons descendre, passer parmi les pages et les laquais,
et nous entrerons chez le tailleur, cest moi qui vous en rponds,
surtout si vous marchez le premier.

-- Allons, fit Porthos.

Et tous deux, tant descendus, sacheminrent  pied vers la
maison.

Ce qui causait cet encombrement, cest que la porte de M. Percerin
tait ferme, et quun laquais, debout  cette porte, expliquait
aux illustres pratiques de lillustre tailleur que, pour le
moment, M. Percerin ne recevait personne. On se rptait au-
dehors, toujours daprs ce quavait dit confidentiellement le
grand laquais  un grand seigneur pour lequel il avait des bonts,
on se rptait que M. Percerin soccupait de cinq habits pour le
roi, et que, vu lurgence de la situation il mditait dans son
cabinet les ornements, la couleur et la coupe de ces cinq habits.

Plusieurs, satisfaits de cette raison, sen retournaient heureux
de la dire aux autres, mais plusieurs aussi, plus tenaces,
insistaient pour que la porte leur ft ouverte, et, parmi ces
derniers, trois cordons bleus dsigns pour un ballet qui
manquerait infailliblement si les trois cordons bleus navaient
pas des habits taills de la main mme du grand Percerin.

DArtagnan, poussant devant lui Porthos, qui effondra les groupes,
parvint jusquaux comptoirs, derrire lesquels les garons
tailleurs sescrimaient  rpondre de leur mieux.

Nous oublions de dire qu la porte on avait voulu consigner
Porthos comme les autres, mais dArtagnan stait montr, avait
prononc ces seules paroles:

-- Ordre du roi!

Et il avait t introduit avec son ami.

Ces pauvres diables avaient fort  faire et faisaient de leur
mieux pour rpondre aux exigences des clients en labsence du
patron, sinterrompant de piquer un point pour tourner une phrase,
et quand lorgueil bless ou lattente due les gourmandait trop
vivement, celui qui tait attaqu faisait un plongeon et
disparaissait sous le comptoir.

La procession des seigneurs mcontents faisait un tableau plein de
dtails curieux.

Notre capitaine des mousquetaires, homme au regard rapide et sr,
lembrassa dun seul coup doeil. Mais, aprs avoir parcouru les
groupes, ce regard sarrta sur un homme plac en face de lui. Cet
homme, assis sur un escabeau, dpassait de la tte  peine le
comptoir qui labritait. Ctait un homme de quarante ans  peu
prs,  la physionomie mlancolique, au visage ple, aux yeux doux
et lumineux. Il regardait dArtagnan et les autres, une main sous
son menton, en amateur curieux et calme. Seulement, en apercevant
et en reconnaissant, sans doute, notre capitaine, il rabattit son
chapeau sur ses yeux.

Ce fut peut-tre ce geste qui attira le regard de dArtagnan. Sil
en tait ainsi, il en tait rsult que lhomme au chapeau rabattu
avait atteint un but tout diffrent de celui quil stait
propos.

Au reste, le costume de cet homme tait assez simple, et ses
cheveux taient assez uniment coiffs pour que des clients peu
observateurs le prissent pour un simple garon tailleur accroupi
derrire le chne, et piquant, avec exactitude, le drap et le
velours.

Toutefois, cet homme avait trop souvent la tte en lair pour
travailler fructueusement avec ses doigts.

DArtagnan nen fut pas dupe, lui, et il vit bien que, si cet
homme travaillait, ce ntait pas, assurment, sur les toffes.

-- H! dit-il en sadressant  cet homme, vous voil donc devenu
garon tailleur, monsieur Molire?

-- Chut! monsieur dArtagnan, rpondit doucement lhomme, chut! au
nom du Ciel! vous mallez faire reconnatre.

-- Eh bien! o est le mal?

-- Le fait est quil ny a pas de mal, mais...

-- Mais vous voulez dire quil ny a pas de bien non plus, nest-
ce pas?

-- Hlas! non, car jtais, je vous laffirme, occup  regarder
de bien bonnes figures.

-- Faites, faites, monsieur Molire. Je comprends lintrt que la
chose a pour vous, et... je ne vous troublerai point dans vos
tudes.

-- Merci!

-- Mais  une condition: cest que vous me direz o est rellement
M. Percerin.

-- Oh! cela, volontiers: dans son cabinet. Seulement...

-- Seulement, on ne peut pas y entrer?

-- Inabordable!

-- Pour tout le monde?

-- Pour tout le monde. Il ma fait entrer ici, afin que je fusse 
laise pour y faire mes observations et puis il sen est all.

-- Eh bien! mon cher monsieur Molire, vous lallez prvenir que
je suis l, nest-ce pas?

-- Moi? scria Molire du ton dun brave chien  qui lon retire
los quil a lgitimement gagn; moi, me dranger? Ah! monsieur
dArtagnan, comme vous me traitez mal!

-- Si vous nallez pas prvenir tout de suite M. Percerin que je
suis l, mon cher monsieur Molire dit dArtagnan  voix basse, je
vous prviens dune chose, cest que je ne vous ferai pas voir
lami que jamne avec moi.

Molire dsigna Porthos dun geste imperceptible.

-- Celui-ci nest-ce pas? dit-il.

-- Oui.

Molire attacha sur Porthos un de ces regards qui fouillent les
cerveaux et les coeurs. Lexamen lui parut sans doute gros de
promesses, car il se leva aussitt et passa dans la chambre
voisine.


Chapitre CCX -- Les chantillons


Pendant ce temps, la foule scoulait lentement, laissant  chaque
angle de comptoir un murmure ou une menace, comme aux bancs de
sable de locan, les flots laissent un peu dcume ou dalgues
broyes, lorsquils se retirent en descendant les mares.

Au bout de dix minutes, Molire reparut, faisant sous la
tapisserie un signe  dArtagnan. Celui-ci se prcipita,
entranant Porthos, et,  travers des corridors assez compliqus,
il le conduisit dans le cabinet de Percerin. Le vieillard, les
manches retrousses, fouillait une pice de brocart  grandes
fleurs dor, pour y faire natre de beaux reflets. En apercevant
dArtagnan, il laissa son toffe et vint  lui, non pas radieux,
non pas courtois, mais, en somme, assez civil.

-- Monsieur le capitaine des gardes, dit-il, vous mexcuserez,
nest-ce pas, mais jai affaire.

-- Eh! oui, pour les habits du roi? Je sais cela, mon cher
monsieur Percerin. Vous en faites trois, ma-t-on dit?

-- Cinq, mon cher monsieur, cinq!

-- Trois ou cinq, cela ne minquite pas, matre Percerin, et je
sais que vous les ferez les plus beaux du monde.

-- On le sait, oui. Une fois faits, ils seront les plus beaux du
monde, je ne dis pas non, mais pour quils soient les plus beaux
du monde, il faut dabord quils soient, et pour cela, monsieur le
capitaine, jai besoin de temps.

-- Ah bah! deux jours encore, cest bien plus quil ne vous en
faut, monsieur Percerin, dit dArtagnan avec le plus grand flegme.

Percerin leva la tte en homme peu habitu  tre contrari, mme
dans ses caprices, mais dArtagnan ne fit point attention  lair
que lillustre tailleur de brocart commenait  prendre.

-- Mon cher monsieur Percerin, continua-t-il, je vous amne une
pratique.

-- Ah! ah! fit Percerin dun air rechign.

-- M. le baron du Vallon de Bracieux de Pierrefonds, continua
dArtagnan.

Percerin essaya un salut qui ne trouva rien de bien sympathique
chez le terrible Porthos, lequel, depuis son entre dans le
cabinet, regardait le tailleur de travers.

-- Un de mes bons amis, acheva dArtagnan.

-- Je servirai Monsieur, dit Percerin, mais, plus tard.

-- Plus tard? Et quand cela?

-- Mais, quand jaurai le temps.

-- Vous avez dj dit cela  mon valet, interrompit Porthos
mcontent.

-- Cest possible, dit Percerin, je suis presque toujours press.

-- Mon ami, dit sentencieusement Porthos, on a toujours le temps
quon veut.

Percerin devint cramoisi, ce qui, chez les vieillards blanchis par
lge, est un fcheux diagnostic.

-- Monsieur, dit-il, est, ma foi! bien libre de se servir
ailleurs.

-- Allons, allons, Percerin, glissa dArtagnan, vous ntes pas
aimable aujourdhui. Eh bien! je vais vous dire un mot qui va vous
faire tomber  nos genoux. Monsieur est non seulement un ami 
moi, mais encore un ami  M. Fouquet.

-- Ah! ah! fit le tailleur, cest autre chose.

Puis, se retournant vers Porthos:

-- Monsieur le baron est  M. le surintendant? demanda-t-il.

-- Je suis  moi, clata Porthos, juste au moment o la tapisserie
se soulevait pour donner passage  un nouvel interlocuteur.

Molire observait. DArtagnan riait. Porthos maugrait.

-- Mon cher Percerin, dit dArtagnan, vous ferez un habit  M. le
baron, cest moi qui vous le demande.

-- Pour vous, je ne dis pas, monsieur le capitaine.

-- Mais ce nest pas le tout: vous lui ferez cet habit tout de
suite.

-- Impossible avant huit jours.

-- Alors, cest comme si vous refusiez de le lui faire, parce que
lhabit est destin  paratre aux ftes de Vaux.

-- Je rpte que cest impossible, reprit lobstin vieillard.

-- Non pas, cher monsieur Percerin, surtout si cest moi qui vous
en prie, dit une douce voix  la porte, voix mtallique qui fit
dresser loreille  dArtagnan.

Ctait la voix dAramis.

-- Monsieur dHerblay! scria le tailleur.

-- Aramis! murmura dArtagnan.

-- Ah! notre vque! fit Porthos.

-- Bonjour, dArtagnan! bonjour, Porthos! bonjour, chers amis! dit
Aramis. Allons, allons, cher monsieur Percerin, faites lhabit de
Monsieur, et je vous rponds quen le faisant vous ferez une chose
agrable  M. Fouquet.

Et il accompagna ces paroles dun signe qui voulait dire:
Consentez et congdiez. Il parat quAramis avait sur matre
Percerin une influence suprieure  celle de dArtagnan lui-mme,
car le tailleur sinclina en signe dassentiment, et, se
retournant vers Porthos:

-- Allez vous faire prendre mesure de lautre ct, dit-il
rudement.

Porthos rougit dune faon formidable.

DArtagnan vit venir lorage, et, interpellant Molire:

-- Mon cher monsieur, lui dit-il  demi-voix, lhomme que vous
voyez se croit dshonor quand on toise la chair et les os que
Dieu lui a dpartis; tudiez-moi ce type, matre Aristophane, et
profitez.

Molire navait pas besoin dtre encourag; il couvait des yeux
le baron Porthos.

-- Monsieur, lui dit-il, sil vous plat de venir avec moi, je
vous ferai prendre mesure dun habit, sans que le mesureur vous
touche.

-- Oh! fit Porthos, comment dites-vous cela, mon ami?

-- Je dis quon nappliquera ni laune ni le pied sur vos
coutures. Cest un procd nouveau, que nous avons imagin, pour
prendre la mesure des gens de qualit dont la susceptibilit
rpugne  se laisser toucher par des manants. Nous avons des gens
susceptibles qui ne peuvent souffrir dtre mesurs, crmonie
qui,  mon avis, blesse la majest naturelle de lhomme, et si,
par hasard, monsieur, vous tiez de ces gens-l...

-- Corboeuf! je crois bien que jen suis.

-- Eh bien! cela tombe  merveille, monsieur le baron, et vous
aurez ltrenne de notre invention.

-- Mais comment diable sy prend-on? dit Porthos ravi.

-- Monsieur, dit Molire en sinclinant, si vous voulez bien me
suivre, vous le verrez.

Aramis regardait cette scne de tous ses yeux. Peut-tre croyait-
il reconnatre,  lanimation de dArtagnan, que celui-ci
partirait avec Porthos, pour ne pas perdre la fin dune scne si
bien commence. Mais, si perspicace que ft Aramis, il se
trompait. Porthos et Molire partirent seuls. DArtagnan demeura
avec Percerin. Pourquoi? Par curiosit, voil tout; probablement,
dans lintention de jouir quelques instants de plus de la prsence
de son bon ami Aramis. Molire et Porthos disparus, dArtagnan se
rapprocha de lvque de Vannes; ce qui parut contrarier celui-ci
tout particulirement.

-- Un habit aussi pour vous, nest-ce pas, cher ami?

Aramis sourit.

-- Non, dit-il.

-- Vous allez  Vaux, cependant?

-- Jy vais, mais sans habit neuf. Vous oubliez, cher dArtagnan,
quun pauvre vque de Vannes nest pas assez riche pour se faire
faire des habits  toutes les ftes.

-- Bah! dit le mousquetaire en riant, et les pomes, nen faisons-
nous plus?

-- Oh! dArtagnan, fit Aramis, il y a longtemps que je ne pense
plus  toutes ces futilits.

-- Bien! rpta dArtagnan mal convaincu.

Quant  Percerin, il stait replong dans sa contemplation de
brocarts.

-- Ne remarquez-vous pas, dit Aramis en souriant, que nous gnons
beaucoup ce brave homme mon cher dArtagnan?

-- Ah! ah! murmura  demi-voix le mousquetaire, cest--dire que
je te gne, cher ami.

Puis tout haut:

-- Eh bien, partons; moi, je nai plus affaire ici, et, si vous
tes aussi libre que moi, cher Aramis...

-- Non; moi, je voulais...

-- Ah! vous aviez quelque chose  dire en particulier  Percerin?
Que ne me prveniez-vous de cela tout de suite!

-- De particulier, rpta Aramis, oui, certes, mais pas pour vous,
dArtagnan. Jamais, je vous prie de le croire, je naurai rien
dassez particulier pour quun ami tel que vous ne puisse
lentendre.

-- Oh! non, non, je me retire, insista dArtagnan, mais en donnant
 sa voix un accent sensible de curiosit; car la gne dAramis,
si bien dissimule quelle ft, ne lui avait point chapp, et il
savait que, dans cette me impntrable, tout, mme les choses les
plus futiles en apparence, marchaient dordinaire vers un but, but
inconnu mais que, daprs la connaissance quil avait du caractre
de son ami, le mousquetaire comprenait devoir tre important.

Aramis, de son ct, vit que dArtagnan ntait pas sans soupon,
et il insista:

-- Restez, de grce, dit-il, voici ce que cest.

Puis, se retournant vers le tailleur:

-- Mon cher Percerin... dit-il. Je suis mme trs heureux que vous
soyez l, dArtagnan.

-- Ah! vraiment? fit pour la troisime fois le Gascon encore moins
dupe cette fois que les autres.

Percerin ne bougeait pas. Aramis le rveilla violemment en lui
tirant des mains ltoffe, objet de sa mditation.

-- Mon cher Percerin, lui dit-il, jai ici prs M. Le Brun, un des
peintres de M. Fouquet.

-- Ah! trs bien, pensa dArtagnan; mais pourquoi Le Brun?

Aramis regardait dArtagnan, qui avait lair de regarder des
gravures de Marc-Antoine.

-- Et vous voulez lui faire faire un habit pareil  ceux des
picuriens? rpondit Percerin.

Et, tout en disant cela dune faon distraite, le digne tailleur
cherchait  rattraper sa pice de brocart.

-- Un habit dpicurien? demanda dArtagnan dun ton questionneur.

-- Enfin, dit Aramis avec son plus charmant sourire, il est crit
que ce cher dArtagnan saura tous nos secrets ce soir; oui, mon
ami, oui. Vous avez bien entendu parler des picuriens de
M. Fouquet, nest-ce pas?

-- Sans doute. Nest-ce pas une espce de socit de potes dont
sont La Fontaine, Loret Plisson, Molire, que sais-je? et qui
tient son acadmie  Saint-Mand?

-- Cest cela justement. Eh bien, nous donnons un uniforme  nos
potes, et nous les enrgimentons au service du roi.

-- Oh! trs bien, je devine: une surprise que M. Fouquet fait au
roi. Oh! soyez tranquille, si cest l le secret de M. Le Brun, je
ne le dirai pas.

-- Toujours charmant, mon ami. Non, M. Le Brun na rien  faire de
ce ct; le secret qui le concerne est bien plus important que
lautre encore!

-- Alors, sil est si important que cela, jaime mieux ne pas le
savoir, dit dArtagnan en dessinant une fausse sortie.

-- Entrez, monsieur Le Brun, entrez, dit Aramis en ouvrant de la
main droite une porte latrale, et en retenant de la gauche
dArtagnan.

-- Ma foi! je ne comprends plus, dit Percerin.

Aramis prit un temps, comme on dit en matire de thtre.

-- Mon cher monsieur Percerin, dit-il, vous faites cinq habits
pour le roi, nest-ce pas? Un en brocart, un en drap de chasse, un
en velours, un en satin, et un en toffe de Florence?

-- Oui. Mais comment savez-vous tout cela, Monseigneur? demanda
Percerin stupfait.

-- Cest tout simple, mon cher monsieur; il y aura chasse, festin,
concert, promenade et rception; ces cinq toffes sont
dtiquette.

-- Vous savez tout, Monseigneur!

-- Et bien dautres choses encore, allez, murmura dArtagnan.

-- Mais, scria le tailleur avec triomphe, ce que vous ne savez
pas, Monseigneur, tout prince de lglise que vous tes, ce que
personne ne saura, ce que le roi seul, mademoiselle de La Vallire
et moi savons, cest la couleur des toffes et le genre des
ornements, cest la coupe, cest lensemble, cest la tournure de
tout cela!

-- Eh bien, dit Aramis, voil justement ce que je viens vous
demander de me faire connatre, mon cher monsieur Percerin.

-- Ah bas! scria le tailleur pouvant, quoique Aramis et
prononc les paroles que nous rapportons de sa voix la plus douce
et la plus mielleuse.

La prtention parut, en y rflchissant, si exagre, si ridicule,
si norme  M. Percerin, quil rit dabord tout bas, puis tout
haut, et quil finit par clater. DArtagnan limita, non quil
trouvt la chose aussi profondment risible, mais pour ne pas
laisser refroidir Aramis. Celui-ci les laissa faire tous deux;
puis, lorsquils furent calms:

-- Au premier abord, dit-il, jai lair de hasarder une absurdit,
nest-ce pas? Mais dArtagnan, qui est la sagesse incarne, va
vous dire que je ne saurais faire autrement que de vous demander
cela.

-- Voyons, fit le mousquetaire attentif, et sentant avec son flair
merveilleux quon navait fait quescarmoucher jusque-l et que le
moment de la bataille approchait.

-- Voyons, dit Percerin avec incrdulit.

-- Pourquoi, continua Aramis, M. Fouquet donne-t-il une fte au
roi? Nest-ce pas pour lui plaire?

-- Assurment, fit Percerin.

DArtagnan approuva dun signe de tte.

-- Par quelque galanterie? Par quelque bonne imagination? Par une
suite de surprises pareilles  celle dont nous parlions tout 
lheure  propos de lenrgimentation de nos picuriens?

--  merveille!

-- Eh bien, voici la surprise, mon bon ami. M. Le Brun, que voici,
est un homme qui dessine trs exactement.

-- Oui, dit Percerin, jai vu des tableaux de monsieur, et jai
remarqu que les habits taient fort soigns. Voil pourquoi jai
accept tout de suite de lui faire un vtement, soit conforme 
ceux de MM. les picuriens, soit particulier.

-- Cher monsieur, nous acceptons votre parole; plus tard, nous y
aurons recours, mais pour le moment, M. Le Brun a besoin, non des
habits que vous ferez pour lui, mais de ceux que vous faites pour
le roi.

Percerin excuta un bond en arrire que dArtagnan, lhomme calme
et lapprciateur par excellence, ne trouva pas trop exagr, tant
la proposition que venait de risquer Aramis renfermait de faces
tranges et horripilantes.

-- Les habits du roi! Donner  qui que ce soit au monde les habits
du roi?... Oh! pour le coup, monsieur lvque, Votre Grandeur est
folle! scria le pauvre tailleur pouss  bout.

-- Aidez-moi donc, dArtagnan, dit Aramis de plus en plus souriant
et calme, aidez-moi donc  persuader monsieur; car vous comprenez,
vous, nest-ce pas?

-- Eh! eh! pas trop, je lavoue.

-- Comment! mon ami, vous ne comprenez pas que M. Fouquet veut
faire au roi la surprise de trouver son portrait en arrivant 
Vaux? que le portrait, dont la ressemblance sera frappante, devra
tre vtu juste comme sera vtu le roi le jour o le portrait
paratra?

-- Ah! oui, oui, scria le mousquetaire presque persuad, tant la
raison tait plausible; oui, mon cher Aramis, vous avez raison;
oui, lide est heureuse. Gageons quelle est de vous, Aramis?

-- Je ne sais, rpondit ngligemment lvque; de moi ou de
M. Fouquet...

Puis, interrogeant la figure de Percerin aprs avoir remarqu
lindcision de dArtagnan:

-- Eh bien, monsieur Percerin, demanda-t-il, quen dites-vous?
Voyons.

-- Je dis que...

-- Que vous tes libre de refuser, sans doute, je le sais bien, et
je ne compte nullement vous forcer, mon cher monsieur; je dirai
plus, je comprends mme toute la dlicatesse que vous mettez 
naller pas au-devant de lide de M. Fouquet: vous redoutez de
paratre aduler le roi. Noblesse de coeur, monsieur Percerin!
noblesse de coeur!

Le tailleur balbutia.

-- Ce serait, en effet, une bien belle flatterie  faire au jeune
prince, continua Aramis. Mais, ma dit M. le surintendant, si
Percerin refuse, dites-lui que cela ne lui fait aucun tort dans
mon esprit, et que je lestime toujours. Seulement...

-- Seulement?... rpta Percerin avec inquitude.

-- Seulement, continua Aramis, je serai forc de dire au roi mon
cher monsieur Percerin, vous comprenez, cest M. Fouquet qui
parle; seulement, je serai forc de dire au roi: Sire, javais
lintention doffrir  Votre Majest son image; mais, dans un
sentiment de dlicatesse, exagre peut-tre, quoique respectable,
M. Percerin sy est oppos.

-- Oppos! scria le tailleur pouvant de la responsabilit qui
allait peser sur lui; moi, mopposer  ce que dsire,  ce que
veut M. Fouquet quand il sagit de faire plaisir au roi? oh! le
vilain mot que vous avez dit l, monsieur lvque! Mopposer! Oh!
ce nest pas moi qui lai prononc Dieu merci! Jen prends 
tmoin M. le capitaine des mousquetaires. Nest ce pas, monsieur
dArtagnan, que je ne moppose  rien?

DArtagnan fit un signe dabngation indiquant quil dsirait
demeurer neutre; il sentait quil y avait l-dessous une intrigue,
comdie ou tragdie; il se donnait au diable de ne pas la deviner,
mais en attendant, il dsirait sabstenir.

Mais dj Percerin, poursuivi de lide quon pouvait dire au roi
quil stait oppos  ce quon lui ft une surprise, avait
approch un sige  Le Brun et soccupait de tirer dune armoire
quatre habits resplendissants, le cinquime tant encore aux mains
des ouvriers, et plaait successivement lesdits chefs-doeuvre sur
autant de mannequins de Bergame, qui, venus en France du temps de
Concini avaient t donns  Percerin II par le marchal dAncre,
aprs la dconfiture des tailleurs italiens ruins dans leur
concurrence.

Le peintre se mit  dessiner, puis  peindre les habits.

Mais Aramis, qui suivait des yeux toutes les phases de son travail
et qui le veillait de prs larrta tout  coup.

-- Je crois que vous ntes pas dans le ton, mon cher monsieur Le
Brun, lui dit-il; vos couleurs vous tromperont, et sur la toile se
perdra cette parfaite ressemblance qui nous est absolument
ncessaire; il faudrait plus de temps pour observer attentivement
les nuances.

-- Cest vrai, dit Percerin; mais le temps nous fait faute, et 
cela, vous en conviendrez, monsieur lvque, je ne puis rien.

-- Alors la chose manquera, dit Aramis tranquillement, et cela
faute de vrit dans les couleurs.

Cependant Le Brun copiait toffes et ornements avec la plus grande
fidlit, ce que regardait Aramis avec une impatience mal
dissimule.

-- Voyons, voyons, quel diable dimbroglio joue-t-on ici? continua
de se demander le mousquetaire.

-- Dcidment, cela nira point, dit Aramis; monsieur Le Brun,
fermez vos boites et roulez vos toiles.

-- Mais cest quaussi, monsieur, scria le peintre dpit, le
jour est dtestable ici.

-- Une ide, monsieur Le Brun, une ide! Si on avait un
chantillon des toffes, par exemple, et quavec le temps et dans
un meilleur jour...

-- Oh! alors, scria Le Brun, je rpondrais de tout.

-- Bon! dit dArtagnan, ce doit tre l le noeud de laction; on a
besoin dun chantillon de chaque toffe. Mordious! Le donnera-t-
il, ce Percerin?

Percerin, battu dans ses derniers retranchements, dupe,
dailleurs, de la feinte bonhomie dAramis, coupa cinq
chantillons quil remit  lvque de Vannes.

-- Jaime mieux cela. Nest-ce pas, dit Aramis  dArtagnan, cest
votre avis, hein?

-- Mon avis, mon cher Aramis, dit dArtagnan cest que vous tes
toujours le mme.

-- Et, par consquent, toujours votre ami, dit lvque avec un
son de voix charmant.

-- Oui, oui, dit tout haut dArtagnan. Puis tout bas: Si je suis
ta dupe, double jsuite, je ne veux pas tre ton complice, au
moins, et, pour ne pas tre ton complice, il est temps que je
sorte dici. Adieu, Aramis, ajouta-t-il tout haut; adieu, je vais
rejoindre Porthos.

-- Alors attendez-moi, fit Aramis en empochant les chantillons,
car jai fini, et je ne serai pas fch de dire un dernier mot 
notre ami.

Le Brun plia bagage, Percerin rentra ses habits dans larmoire,
Aramis pressa sa poche de la main pour sassurer que les
chantillons y taient bien renferms, et tous sortirent du
cabinet.


Chapitre CCXI -- O Molire prit peut-tre sa premire ide du
Bourgeois gentilhomme


DArtagnan retrouva Porthos dans la salle voisine; non plus
Porthos irrit, non plus Porthos dsappoint, mais Porthos
panoui, radieux, charmant, et causant avec Molire, qui le
regardait avec une sorte didoltrie et comme un homme qui, non
seulement na jamais rien vu de mieux, mais qui encore na jamais
rien vu de pareil.

Aramis alla droit  Porthos, lui prsenta sa main fine et blanche,
qui alla sengloutir dans la main gigantesque de son vieil ami,
opration quAramis ne risquait jamais sans une espce
dinquitude. Mais, la pression amicale stant accomplie sans
trop de souffrance, lvque de Vannes se retourna du ct de
Molire.

-- Eh bien, monsieur, lui dit-il, viendrez-vous avec moi  Saint-
Mand?

-- Jirai partout o vous voudrez, Monseigneur, rpondit Molire.

--  Saint-Mand! scria Porthos, surpris de voir ainsi le fier
vque de Vannes en familiarit avec un garon tailleur. Quoi!
Aramis, vous emmenez monsieur  Saint-Mand?

-- Oui, dit Aramis en souriant, le temps presse.

-- Et puis mon cher Porthos, continua dArtagnan, M. Molire nest
pas tout  fait ce quil parat tre.

-- Comment? demanda Porthos.

-- Oui, monsieur est un des premiers commis de matre Percerin, il
est attendu  Saint-Mand pour essayer aux picuriens les habits
de fte qui ont t commands par M. Fouquet.

-- Cest justement cela, dit Molire. Oui, monsieur.

-- Venez donc, mon cher monsieur Molire, dit Aramis, si toutefois
vous avez fini avec M. du Vallon.

-- Nous avons fini, rpliqua Porthos.

-- Et vous tes satisfait? demanda dArtagnan.

-- Compltement satisfait, rpondit Porthos.

Molire prit cong de Porthos avec force saluts et serra la main
que lui tendit furtivement le capitaine des mousquetaires.

-- Monsieur, acheva Porthos en minaudant, monsieur, soyez exact,
surtout.

-- Vous aurez votre habit ds demain, monsieur le baron, rpondit
Molire.

Et il partit avec Aramis.

Alors dArtagnan, prenant le bras de Porthos:

-- Que vous a donc fait ce tailleur, mon cher Porthos, demanda-t-
il, pour que vous soyez si content de lui?

-- Ce quil ma fait, mon ami! Ce quil ma fait! scria Porthos
avec enthousiasme.

-- Oui, je vous demande ce quil vous a fait.

-- Mon ami, il a su faire ce quaucun tailleur navait jamais
fait: il ma pris mesure sans me toucher.

-- Ah bah! Contez-moi cela, mon ami.

-- Dabord, mon ami, on a t chercher je ne sais o une suite de
mannequins de toutes les tailles esprant quil sen trouverait un
de la mienne, mais le plus grand, qui tait celui du tambour-major
des Suisses, tait de deux pouces trop court et dun demi-pied
trop maigre.

-- Ah! vraiment?

-- Cest comme jai lhonneur de vous le dire mon cher dArtagnan.
Mais cest un grand homme ou tout au moins un grand tailleur que
ce M. Molire; il na pas t le moins du monde embarrass pour
cela.

-- Et qua-t-il fait?

-- Oh! une chose bien simple. Cest inou, par ma foi! Comment! on
est assez grossier pour navoir pas trouv tout de suite ce moyen?
Que de peines et dhumiliations on met pargnes!

-- Sans compter les habits, mon cher Porthos.

-- Oui, trente habits.

-- Eh bien, mon cher Porthos, voyons, dites-moi la mthode de
M. Molire.

-- Molire? vous lappelez ainsi, nest-ce pas? Je tiens  me
rappeler son nom.

-- Oui, ou Poquelin, si vous laimez mieux.

-- Non, jaime mieux Molire. Quand je voudrai me rappeler son
nom, je penserai  volire, et, comme jen ai une  Pierrefonds...

--  merveille, mon ami. Et sa mthode,  ce M. Molire?

-- La voici. Au lieu de me dmembrer comme font tous ces bltres,
de me faire courber les reins, de me faire plier les
articulations, toutes pratiques dshonorantes et basses...

DArtagnan fit un signe approbatif de la tte.

-- Monsieur, ma-t-il dit, un galant homme doit se mesurer lui-
mme. Faites-moi le plaisir de vous approcher de ce miroir. Alors
je me suis approch du miroir. Je dois avouer que je ne comprenais
pas parfaitement ce que ce brave M. Volire voulait de moi.

-- Molire.

-- Ah! oui, Molire, Molire. Et, comme la peur dtre mesur me
tenait toujours: Prenez garde, lui ai-je dit,  ce que vous
mallez faire; je suis fort chatouilleux, je vous en prviens.
Mais lui, de sa voix douce car cest un garon courtois, mon ami,
il faut en convenir, mais lui, de sa voix douce: Monsieur, dit-
il, pour que lhabit aille bien, il faut quil soit fait  votre
image. Votre image est exactement rflchie par le miroir. Nous
allons prendre mesure sur votre image.

-- En effet, dit dArtagnan, vous vous voyiez au miroir; mais
comment a-t on trouv un miroir o vous pussiez vous voir tout
entier?

-- Mon cher, cest le propre miroir o le roi se regarde.

-- Oui; mais le roi a un pied et demi de moins que vous.

-- Eh bien, je ne sais pas comment cela se fait ctait sans doute
une manire de flatter le roi, mais le miroir tait trop grand
pour moi. Il est vrai que sa hauteur tait faite de trois glaces
de Venise superposes et sa largeur des mmes glaces juxtaposes.

-- Oh! mon ami, les admirables mots que vous possdez l! O
diable en avez-vous fait collection?

--  Belle-le. Aramis les expliquait  larchitecte.

-- Ah! trs bien! Revenons  la glace, cher ami.

-- Alors, ce brave M. Volire...

-- Molire.

-- Oui, Molire, cest juste. Vous allez voir, mon cher ami, que
voil maintenant que je vais trop me souvenir de son nom. Ce brave
M. Molire se mit donc  tracer avec un peu de blanc dEspagne des
lignes sur le miroir, le tout en suivant le dessin de mes bras et
de mes paules, et cela tout en professant cette maxime que je
trouvai admirable: Il faut quun habit ne gne pas celui qui le
porte.

-- En effet, dit dArtagnan, voil une belle maxime, qui nest pas
toujours mise en pratique.

-- Cest pour cela que je la trouvai dautant plus tonnante,
surtout lorsquil la dveloppa.

-- Ah! Il dveloppa cette maxime?

-- Parbleu!

-- Voyons le dveloppement.

-- Attendu, continua-t-il, que lon peut, dans une circonstance
difficile, ou dans une situation gnante, avoir son habit sur
lpaule, et dsirer ne pas ter son habit...

-- Cest vrai, dit dArtagnan.

-- Ainsi, continua M. Volire...

-- Molire!

-- Molire, oui. Ainsi continua M. Molire, vous avez besoin de
tirer lpe, monsieur, et vous avez votre habit sur le dos.
Comment faites-vous?

-- Je lte, rpondis-je.

-- Eh bien, non, rpondit-il  son tour.

-- Comment! non?

-- Je dis quil faut que lhabit soit si bien fait, quil ne vous
gne aucunement, mme pour tirer lpe.

-- Ah! ah!

-- Mettez-vous en garde, poursuivit-il. Jy tombai avec un si
merveilleux aplomb, que deux carreaux de la fentre en sautrent.
Ce nest rien, ce nest rien, dit-il, restez comme cela. Je
levai le bras gauche en lair, lavant-bras pli gracieusement, la
manchette rabattue et le poignet circonflexe, tandis que le bras
droit  demi tendu garantissait la ceinture avec le coude, et la
poitrine avec le poignet.

-- Oui, dit dArtagnan, la vraie garde, la garde acadmique.

-- Vous avez dit le mot, cher ami. Pendant ce temps, Volire...

-- Molire!

-- Tenez, dcidment, mon cher ami, jaime mieux lappeler...
Comment avez-vous dit son autre nom?

-- Poquelin.

-- Jaime mieux lappeler Poquelin.

-- Et comment vous souviendrez-vous mieux de ce nom que de
lautre?

-- Vous comprenez... Il sappelle Poquelin, nest-ce pas?

-- Oui.

-- Je me rappellerai madame Coquenard.

-- Bon.

-- Je changerai _Coque_ en _Poque_, _nard_ en _lin_, et au lieu de
Coquenard, jaurai Poquelin.

-- Cest merveilleux! scria dArtagnan abasourdi... Allez, mon
ami, je vous coute avec admiration.

-- Ce Coquelin esquissa donc mon bras sur le miroir.

-- Poquelin. Pardon.

-- Comment ai-je donc dit?

-- Vous avez dit Coquelin.

-- Ah! cest juste. Ce Poquelin esquissa donc mon bras sur le
miroir; mais il y mit le temps; il me regardait beaucoup; le fait
est que jtais trs beau. Cela vous fatigue? demanda-t-il. -- Un
peu, rpondis-je en pliant sur les jarrets; cependant le peux
tenir encore une heure. -- Non, non, je ne le souffrirai pas! Nous
avons ici des garons complaisants qui se feront un devoir de vous
soutenir les bras, comme autrefois on soutenait ceux des prophtes
quand ils invoquaient le Seigneur. -- Trs bien! rpondis-je. --
Cela ne vous humiliera pas? -- Mon ami, lui dis-je, il y a, je le
crois, une grande diffrence entre tre soutenu et tre mesur.

-- La distinction est pleine de sens, interrompit dArtagnan.

-- Alors, continua Porthos, il fit un signe; deux garons
sapprochrent; lun me soutint le bras gauche, tandis que
lautre, avec infiniment dadresse, me soutenait le bras droit.

-- Un troisime garon! dit-il.

Un troisime garon sapprocha.

-- Soutenez les reins de monsieur, dit-il.

Le garon me soutint les reins.

-- De sorte que vous posiez? demanda dArtagnan.

-- Absolument, et Poquenard me dessinait sur la glace.

-- Poquelin, mon ami.

-- Poquelin, vous avez raison. Tenez, dcidment, jaime encore
mieux lappeler Volire.

-- Oui, et que ce soit fini, nest-ce pas?

-- Pendant ce temps-l, Volire me dessinait sur la glace.

-- Ctait galant.

-- Jaime fort cette mthode: elle est respectueuse et met chacun
 sa place.

-- Et cela se termina?...

-- Sans que personne met touch, mon ami.

-- Except les trois garons qui vous soutenaient?

-- Sans doute; mais je vous ai dj expos, je crois, la
diffrence quil y a entre soutenir et mesurer.

-- Cest vrai, rpondit dArtagnan, qui se dit ensuite  lui-mme:
Ma foi! ou je me trompe fort, ou jai valu l une bonne aubaine 
ce coquin de Molire, et nous en verrons bien certainement la
scne tire au naturel dans quelque comdie.

Porthos souriait.

-- Quelle chose vous fait rire? lui demanda dArtagnan.

-- Faut-il vous lavouer? Eh bien, je ris de ce que jai tant de
bonheur.

-- Oh! cela, cest vrai; je ne connais pas dhomme plus heureux
que vous. Mais quel est le nouveau bonheur qui vous arrive?

-- Eh bien, mon cher, flicitez-moi.

-- Je ne demande pas mieux.

-- Il parat que je suis le premier  qui lon ait pris mesure de
cette faon-l.

-- Vous en tes sr?

--  peu prs. Certains signes dintelligence changs entre
Volire et les autres garons me lont bien indiqu.

-- Eh bien, mon cher ami, cela ne me surprend pas de la part de
Molire.

-- Volire, mon ami!

-- Oh! non, non, par exemple! je veux bien vous laisser dire
Volire  vous; mais je continuerai, moi,  dire Molire. Eh bien,
cela, disais-je donc, ne mtonne point de la part de Molire qui
est un garon ingnieux, et  qui vous avez inspir cette belle
ide.

-- Elle lui servira plus tard, jen suis sr.

-- Comment donc, si elle lui servira! Je le crois bien, quelle
lui servira, et mme beaucoup! Car, voyez-vous, mon ami, Molire
est, de tous nos tailleurs connus, celui qui habille le mieux nos
barons, nos comtes et nos marquis...  leur mesure.

Sur ce mot, dont nous ne discuterons ni l-propos ni la
profondeur, dArtagnan et Porthos sortirent de chez matre
Percerin et rejoignirent leur carrosse. Nous les y laisserons,
sil plat au lecteur, pour revenir auprs de Molire et dAramis
 Saint-Mand.


Chapitre CCXII -- La ruche, les abeilles et le miel


Lvque de Vannes, fort marri davoir rencontr dArtagnan chez
matre Percerin, revint dassez mauvaise humeur  Saint-Mand.

Molire, au contraire, tout enchant davoir trouv un si bon
croquis  faire, et de savoir o retrouver loriginal, quand du
croquis il voudrait faire un tableau, Molire y rentra de la plus
joyeuse humeur.

Tout le premier tage, du ct gauche, tait occup par les
picuriens les plus clbres dans Paris et les plus familiers dans
la maison, employs chacun dans son compartiment, comme des
abeilles dans leurs alvoles,  produire un miel destin au gteau
royal que M. Fouquet comptait servir  Sa Majest Louis XIV
pendant la fte de Vaux.

Plisson, la tte dans sa main, creusait les fondations du
prologue des _Fcheux_, comdie en trois actes, que devait faire
reprsenter Poquelin de Molire, comme disait dArtagnan, et
Coquelin de Volire, comme disait Porthos.

Loret, dans toute la navet de son tat de gazetier, les
gazetiers de tout temps ont t nafs, Loret composait le rcit
des ftes de Vaux avant que ces ftes eussent eu lieu.

La Fontaine vaguait au milieu des uns et des autres, ombre gare,
distraite, gnante, insupportable, qui bourdonnait et susurrait 
lpaule de chacun mille inepties potiques. Il gna tant de fois
Plisson, que celui-ci, relevant la tte avec humeur.

-- Au moins, La Fontaine, dit-il, cueillez-moi une rime, puisque
vous dites que vous vous promenez dans les jardins du Parnasse.

-- Quelle rime voulez-vous? demanda le fablier, comme lappelait
madame de Svign.

-- Je veux une rime  _lumire_.

-- _Ornire_, rpondit La Fontaine.

-- Eh! mon cher ami, impossible de parler dornires quand on
vante les dlices de Vaux dit Loret.

-- Dailleurs, cela ne rime pas, rpondit Plisson.

-- Comment! cela ne rime pas? scria La Fontaine surpris.

-- Oui, vous avez une dtestable habitude mon cher; habitude qui
vous empchera toujours dtre un pote de premier ordre. Vous
rimez lchement!

-- Oh! oh! vous trouvez, Plisson?

-- Eh! oui, mon cher, je trouve. Rappelez-vous quune rime nest
jamais bonne tant quil sen peut trouver une meilleure.

-- Alors, je ncrirai plus jamais quen prose, dit La Fontaine,
qui avait pris au srieux le reproche de Plisson. Ah! je men
tais souvent dout, que je ntais quun maraud de pote! oui,
cest la vrit pure.

-- Ne dites pas cela, mon cher; vous devenez trop exclusif, et
vous avez du bon dans vos fables.

-- Et pour commencer, continua La Fontaine poursuivant son ide,
je vais brler une centaine de vers que je venais de faire.

-- O sont-ils, vos vers?

-- Dans ma tte.

-- Eh bien, sils sont dans votre tte, vous ne pouvez pas les
brler?

-- Cest vrai, dit La Fontaine. Si je ne les brle pas,
cependant...

-- Eh bien, quarrivera-t-il si vous ne les brlez pas?

-- Il arrivera quils me resteront dans lesprit, et que je ne les
oublierai jamais.

-- Diable! fit Loret, voil qui est dangereux; on en devient fou!

-- Diable, diable, diable! comment faire? rpta La Fontaine.

-- Jai trouv un moyen, moi, dit Molire, qui venait dentrer sur
les derniers mots.

-- Lequel?

-- crivez-les dabord, et brlez-les ensuite.

-- Comme cest simple! Eh bien, je neusse jamais invent cela.
Quil a desprit, ce diable de Molire! dit La Fontaine.

Puis, se frappant le front:

-- Ah! tu ne seras jamais quun ne, Jean de La Fontaine, ajouta-
t-il.

-- Que dites-vous l, mon ami? interrompit Molire en sapprochant
du pote, dont il avait entendu lapart.

-- Je dis que je ne serai jamais quun ne, mon cher confrre,
rpondit La Fontaine avec un gros soupir et les yeux tout bouffis
de tristesse. Oui, mon ami, continua-t-il avec une tristesse
croissante, il parat que je rime lchement.

-- Cest un tort.

-- Vous voyez bien! Je suis un faquin!

-- Qui a dit cela?

-- Parbleu! cest Plisson. Nest-ce pas, Plisson?

Plisson, replong dans sa composition, se garda bien de rpondre.

-- Mais, si Plisson a dit que vous tiez un faquin scria
Molire, Plisson vous a gravement offens.

-- Vous croyez?...

-- Ah! mon cher, je vous conseille, puisque vous tes gentilhomme,
de ne pas laisser impunie une pareille injure.

-- Heu! fit La Fontaine.

-- Vous tes-vous jamais battu?

-- Une fois, mon ami, avec un lieutenant de chevau-lgers.

-- Que vous avait-il fait?

-- Il parat quil avait sduit ma femme.

-- Ah! ah! dit Molire plissant lgrement.

Mais comme,  laveu formul par La Fontaine, les autres staient
retourns, Molire garda sur ses lvres le sourire railleur qui
avait failli sen effacer, et, continuant de faire parler La
Fontaine:

-- Et quest-il rsult de ce duel?

-- Il est rsult que, sur le terrain, mon adversaire me dsarma,
puis me fit des excuses, me promettant de ne plus remettre les
pieds  la maison.

-- Et vous vous tntes pour satisfait? demanda Molire.

-- Non pas, au contraire! Je ramassai mon pe: Pardon, monsieur,
lui dis-je, je ne me suis pas battu avec vous parce que vous tiez
lamant de ma femme, mais parce quon ma dit que je devais me
battre. Or, comme je nai jamais t heureux que depuis ce temps-
l, faites-moi le plaisir de continuer daller  la maison, comme
par le pass, ou, morbleu! recommenons. De sorte, continua La
Fontaine, quil fut forc de rester lamant de ma femme, et que je
continue dtre le plus heureux mari de la terre.

Tous clatrent de rire. Molire seul passa sa main sur ses yeux.
Pourquoi? Peut-tre pour essuyer une larme, peut-tre pour
touffer un soupir. Hlas! on le sait, Molire tait moraliste
mais Molire ntait pas philosophe.

-- Cest gal, dit-il revenant au point de dpart de la
discussion, Plisson vous a offens.

-- Ah! cest vrai, je lavais dj oubli, moi.

-- Et je vais lappeler de votre part.

-- Cela se peut faire, si vous le jugez indispensable.

-- Je le juge indispensable, et jy vais.

-- Attendez, fit La Fontaine. Je veux avoir votre avis.

-- Sur quoi?... Sur cette offense?

-- Non, dites-moi si, rellement, _lumire_ ne rime pas avec
_ornire_.

-- Moi, je les ferais rimer.

-- Parbleu! je le savais bien.

-- Et jai fait cent mille vers pareils dans ma vie.

-- Cent mille? scria La Fontaine. Quatre fois _la Pucelle_ que
mdite M. Chapelain! Est-ce aussi sur ce sujet que vous avez fait
cent mille vers, cher ami?

-- Mais, coutez donc, ternel distrait! dit Molire.

-- Il est certain, continua La Fontaine, que _lgume_ par exemple
rime avec_ posthume_.

-- Au pluriel surtout.

-- Oui, surtout au pluriel; attendu qualors, il rime, non plus
par trois lettres, mais par quatre; cest comme _ornire_ avec
_lumire_. Mettez _ornires_ et _lumires_ au pluriel mon cher
Plisson, dit La Fontaine en allant frapper sur lpaule de son
confrre, dont il avait compltement oubli linjure, et cela
rimera.

-- Hein! fit Plisson.

-- Dame! Molire le dit, et Molire sy connat, il avoue lui-mme
avoir fait cent mille vers.

-- Allons, dit Molire en riant, le voil parti!

-- Cest comme _rivage_, qui rime admirablement avec _herbage_,
jen mettrais ma tte au feu.

-- Mais... fit Molire.

-- Je vous dis cela, continua La Fontaine, parce que vous faites
un divertissement pour Sceaux, nest-ce pas?

-- Oui, _les Fcheux_.

-- Ah! _les Fcheux_, cest cela; oui, je me souviens. Eh bien,
javais imagin quun prologue ferait trs bien  votre
divertissement.

-- Sans doute, cela irait  merveille.

-- Ah! vous tes de mon avis?

-- Jen suis si bien, que je vous avais pri de le faire, ce
prologue.

-- Vous mavez pri de le faire, moi?

-- Oui, vous; et mme, sur votre refus, je vous ai pri de le
demander  Plisson, qui le fait en ce moment.

-- Ah! cest donc cela que fait Plisson? Ma foi! mon cher
Molire, vous pourriez bien avoir raison quelquefois.

-- Quand cela?

-- Quand vous dites que je suis distrait. Cest un vilain dfaut;
je men corrigerai, et je vais vous faire votre prologue.

-- Mais puisque cest Plisson qui le fait!

-- Cest juste! Ah! double brute que je suis! Loret a eu bien
raison de dire que jtais un faquin!

-- Ce nest pas Loret qui la dit, mon ami.

-- Eh bien, celui qui la dit, peu mimporte lequel! Ainsi, votre
divertissement sappelle _les Fcheux_. Eh bien, est-ce que vous
ne feriez pas rimer _heureux_ avec _fcheux_?

--  la rigueur, oui.

-- Et mme avec _capricieux_?

-- Oh! non, cette fois, non!

-- Ce serait hasard, nest-ce pas? Mais, enfin, pourquoi serait-
ce hasard?

-- Parce que la dsinence est trop diffrente.

-- Je supposais, moi, dit La Fontaine en quittant Molire pour
aller trouver Loret, je supposais...

-- Que supposiez-vous? dit Loret au milieu dune phrase. Voyons,
dites vite.

-- Cest vous qui faites le prologue des _Fcheux_, nest-ce pas?

-- Eh! non, mordieu! cest Plisson!

-- Ah! cest Plisson! scria La Fontaine, qui alla trouver
Plisson. Je supposais, continua-t-il, que la nymphe de Vaux...

-- Ah! jolie! scria Loret. La nymphe de Vaux! Merci, La
Fontaine; vous venez de me donner les deux derniers vers de ma
gazette.

_Et lon vit la nymphe de Vaux_
_Donner le prix  leurs travaux_.

--  la bonne heure! voil qui est rim, dit Plisson: si vous
rimiez comme cela, La Fontaine,  la bonne heure!

-- Mais il parat que je rime comme cela, puisque Loret dit que
cest moi qui lui ai donn les deux vers quil vient de dire.

-- Eh bien, si vous rimez comme cela, voyons dites, de quelle
faon commenceriez-vous mon prologue?

-- Je dirais, par exemple: _ nymphe... qui..._ Aprs _qui_, je
mettrais un verbe  la deuxime personne du pluriel du prsent de
lindicatif, et je continuerais ainsi: _cette grotte profonde_.

-- Mais le verbe, le verbe? demanda Plisson.

-- _Pour venir admirer le plus grand roi du monde_, continua La
Fontaine.

-- Mais le verbe, le verbe? insista obstinment Plisson. Cette
seconde personne du pluriel du prsent de lindicatif?

-- Eh bien: _quittez_.

_ nymphe qui quittez cette grotte profonde_
_Pour venir admirer le plus grand roi du monde_.

-- Vous mettriez: _qui quittez_, vous?

-- Pourquoi pas?

-- _Qui... qui!_

-- Ah! mon cher, fit La Fontaine, vous tes horriblement pdant!

-- Sans compter, dit Molire, que, dans le second vers, _venir
admirer_ est faible, mon cher La Fontaine.

-- Alors, vous voyez bien que je suis un pleutre, un faquin, comme
vous disiez.

-- Je nai jamais dit cela.

-- Comme disait Loret, alors.

-- Ce nest pas Loret non plus; cest Plisson.

-- Eh bien, Plisson avait cent fois raison. Mais ce qui me fche
surtout, mon cher Molire, cest que je crois que nous naurons
pas nos habits dpicuriens.

-- Vous comptiez sur le vtre pour la fte?

-- Oui, pour la fte, et puis pour aprs la fte. Ma femme de
mnage ma prvenu que le mien tait un peu mr.

-- Diable! votre femme de mnage a raison: il est plus que mr!

-- Ah! voyez-vous, reprit La Fontaine, cest que je lai oubli 
terre dans mon cabinet, et ma chatte...

-- Eh bien, votre chatte?

-- Ma chatte a fait ses chats dessus, ce qui la un peu fan.

Molire clata de rire. Plisson et Loret suivirent son exemple.

En ce moment, lvque de Vannes parut, tenant sous son bras un
rouleau de plans et de parchemins.

Comme si lange de la mort et glac toutes les imaginations
folles et rieuses, comme si cette figure ple et effarouch les
grces auxquelles sacrifiait Xnocrate, le silence stablit
aussitt dans latelier, et chacun reprit son sang-froid et sa
plume.

Aramis distribua des billets dinvitation aux assistants, et leur
adressa des remerciements de la part de M. Fouquet. Le
surintendant, disait-il retenu dans son cabinet par le travail, ne
pouvait les venir voir, mais les priait de lui envoyer un peu de
leur travail du jour pour lui faire oublier la fatigue de son
travail de la nuit.

 ces mots, on vit tous les fronts sabaisser. La Fontaine lui-
mme se mit  une table et fit courir sur le vlin une plume
rapide; Plisson remit au net son prologue; Molire donna
cinquante vers nouvellement crayonns que lui avait inspirs sa
visite chez Percerin; Loret, son article sur les ftes
merveilleuses quil prophtisait, et Aramis charg de butin comme
le roi des abeilles, ce gros bourdon noir aux ornements de pourpre
et dor rentra dans son appartement, silencieux et affair. Mais,
avant de rentrer:

-- Songez, dit-il, chers messieurs, que nous partons tous demain
au soir.

-- En ce cas, il faut que je prvienne chez moi, dit Molire.

-- Ah! oui, pauvre Molire! fit Loret en souriant _il aime_ chez
lui.

-- _Il aime_, oui, rpliqua Molire avec son doux et triste
sourire; _il aime_, ce qui ne veut pas dire _on laime_.

-- Moi, dit La Fontaine, on maime  Chteau-Thierry, jen suis
bien sr.

En ce moment, Aramis rentra aprs une disparition dun instant.

-- Quelquun vient-il avec moi? demanda-t-il. Je passe par Paris,
aprs avoir entretenu M. Fouquet un quart dheure. Joffre mon
carrosse.

-- Bon,  moi! dit Molire. Jaccepte; je suis press.

-- Moi, je dnerai ici, dit Loret. M. de Gourville ma promis des
crevisses.

_Il ma promis des crevisses..._

Cherche la rime, La Fontaine.

Aramis sortit en riant comme il savait rire. Molire le suivit.
Ils taient au bas de lescalier lorsque La Fontaine entrebilla
la porte et cria:

_Moyennant que tu lcrivisses, _
_Il ta promis des crevisses_.

Les clats de rire des picuriens redoublrent et parvinrent
jusquaux oreilles de Fouquet, au moment o Aramis ouvrait la
porte de son cabinet.

Quant  Molire, il stait charg de commander les chevaux,
tandis quAramis allait changer avec le surintendant les quelques
mots quil avait  lui dire.

-- Oh! comme ils rient l-haut! dit Fouquet avec un soupir.

-- Vous ne riez pas, vous, Monseigneur?

-- Je ne ris plus, monsieur dHerblay.

-- La fte approche.

-- Largent sloigne.

-- Ne vous ai-je pas dit que ctait mon affaire?

-- Vous mavez promis des millions.

-- Vous les aurez le lendemain de lentre du roi  Vaux.

Fouquet regarda profondment Aramis, et passa sa main glace sur
son front humide. Aramis comprit que le surintendant doutait de
lui, ou sentait son impuissance  avoir de largent. Comment
Fouquet pouvait-il supposer quun pauvre vque, ex-abb, ex-
mousquetaire, en trouverait?

-- Pourquoi douter? dit Aramis.:

Fouquet sourit et secoua la tte.

-- Homme de peu de foi! ajouta lvque.

-- Mon cher monsieur dHerblay, rpondit Fouquet, si je tombe...

-- Eh bien, si vous tombez...

-- Je tomberai du moins de si haut, que je me briserai en tombant.

Puis, secouant la tte comme pour chapper  lui-mme:

-- Do venez-vous, dit-il, cher ami?

-- De Paris.

-- De Paris? Ah!

-- Oui, de chez Percerin.

-- Et quavez-vous t faire vous-mme chez Percerin; car je ne
suppose pas que vous attachiez une si grande importance aux habits
de nos potes?

-- Non; jai t commander une surprise.

-- Une surprise?

-- Oui, que vous ferez au roi.

-- Cotera-t-elle cher?

-- Oh! cent pistoles, que vous donnerez  Le Brun.

-- Une peinture? Ah! tant mieux! Et que doit reprsenter cette
peinture?

-- Je vous conterai cela; puis, du mme coup, quoi que vous en
disiez, jai visit les habits de nos potes.

-- Bah! et ils seront lgants, riches?

-- Superbes! Il ny aura pas beaucoup de grands seigneurs qui en
auront de pareils. On verra la diffrence quil y a entre les
courtisans de la richesse et ceux de lamiti.

-- Toujours spirituel et gnreux, cher prlat!

--  votre cole.

Fouquet lui serra la main.

-- Et o allez-vous? dit-il.

-- Je vais  Paris, quand vous maurez donn une lettre.

-- Une lettre pour qui?

-- Une lettre pour M. de Lyonne.

-- Et que lui voulez-vous,  Lyonne?

-- Je veux lui faire signer une lettre de cachet.

-- Une lettre de cachet! Vous voulez faire mettre quelquun  la
Bastille?

-- Non, au contraire, jen veux faire sortir quelquun.

-- Ah! Et qui cela?

-- Un pauvre diable, un jeune homme, un enfant, qui est
embastill, voil tantt dix ans, pour deux vers latins quil a
faits contre les jsuites.

-- Pour deux vers latins! Et, pour deux vers latins, il est en
prison depuis dix ans, le malheureux?

-- Oui.

-- Et il na pas commis dautre crime?

--  part ces deux vers, il est innocent comme vous et moi.

-- Votre parole?

-- Sur lhonneur!

-- Et il se nomme?...

-- Seldon.

-- Ah! cest trop fort, par exemple! Et vous saviez cela, et vous
ne me lavez pas dit?

-- Ce nest quhier que sa mre sest adresse  moi, Monseigneur.

-- Et cette femme est pauvre?

-- Dans la misre la plus profonde.

-- Mon Dieu! dit Fouquet, vous permettez parfois de telles
injustices, que je comprends quil y ait des malheureux qui
doutent de vous! Tenez, monsieur dHerblay.

Et Fouquet, prenant une plume, crivit rapidement quelques lignes
 son collgue Lyonne.

Aramis prit la lettre et sapprta  sortir.

-- Attendez, dit Fouquet.

Il ouvrit son tiroir et lui remit dix billets de caisse qui sy
trouvaient. Chaque billet tait de mille livres.

-- Tenez, dit-il, faites sortir le fils, et remettez ceci  la
mre; mais surtout ne lui dites pas...

-- Quoi, Monseigneur?

-- Quelle est de dix mille livres plus riche que moi; elle dirait
que je suis un triste surintendant. Allez, et jespre que Dieu
bnira ceux qui pensent  ses pauvres.

-- Cest ce que jespre aussi, rpliqua Aramis en baisant la main
de Fouquet.

Et il sortit rapidement, emportant la lettre pour Lyonne, les bons
de caisse pour la mre de Seldon et emmenant Molire, qui
commenait  simpatienter.


Chapitre CCXIII -- Encore un souper  la Bastille


Sept heures du soir sonnaient au grand cadran de la Bastille,  ce
fameux cadran qui, pareil  tous les accessoires de la prison
dtat, dont lusage est une torture, rappelait aux prisonniers la
destination de chacune des heures de leur supplice. Le cadran de
la Bastille, orn de figures comme la plupart des horloges de ce
temps, reprsentait saint Pierre aux Liens.

Ctait lheure du souper des pauvres captifs. Les portes,
grondant sur leurs normes gonds, ouvraient passage aux plateaux
et aux paniers chargs de mets, dont la dlicatesse, comme
M. Baisemeaux nous la appris lui-mme, sappropriait  la
condition du dtenu.

Nous savons l-dessus les thories de M. Baisemeaux, souverain
dispensateur des dlices gastronomiques, cuisinier en chef de la
forteresse royale, dont les paniers pleins montaient les raides
escaliers, portant quelque consolation aux prisonniers, dans le
fond des bouteilles honntement remplies.

Cette mme heure tait celle du souper de M. le gouverneur. Il
avait un convive ce jour-l, et la broche tournait plus lourde que
dhabitude.

Les perdreaux rtis, flanqus de cailles et flanquant un levraut
piqu; les poules dans le bouillon, le jambon frit et arros de
vin blanc, les cardons de Guipuzcoa et la bisque dcrevisses;
voil, outre les soupes et les hors doeuvre, quel tait le menu
de M. le gouverneur.

Baisemeaux, attabl, se frottait les mains en regardant
M. lvque de Vannes, qui, bott comme un cavalier, habill de
gris, lpe au flanc, ne cessait de parler de sa faim et
tmoignait la plus vive impatience.

M. Baisemeaux de Montlezun ntait pas accoutum aux familiarits
de Sa Grandeur Monseigneur de Vannes, et, ce soir-l, Aramis,
devenu guilleret, faisait confidences sur confidences. Le prlat
tait redevenu tant soit peu mousquetaire. Lvque frisait la
gaillardise. Quant  M. Baisemeaux, avec cette facilit des gens
vulgaires, il se livrait tout entier sur ce quart dabandon de son
convive.

-- Monsieur, dit-il, car, en vrit, ce soir, je nose vous
appeler Monseigneur...

-- Non pas, dit Aramis, appelez-moi monsieur, jai des bottes.

-- Eh bien, monsieur, savez-vous qui vous me rappelez ce soir?

-- Non, ma foi! dit Aramis en se versant  boire, mais jespre
que je vous rappelle un bon convive.

-- Vous men rappelez deux. Monsieur Franois, mon ami, fermez
cette fentre: le vent pourrait incommoder Sa Grandeur.

-- Et quil sorte! ajouta Aramis. Le souper est compltement
servi, nous le mangerons bien sans laquais. Jaime fort, quand je
suis en petit comit, quand je suis avec un ami...

Baisemeaux sinclina respectueusement.

-- Jaime fort, continua Aramis,  me servir moi-mme.

-- Franois, sortez! cria Baisemeaux. Je disais donc que Votre
Grandeur me rappelle deux personnes: lune bien illustre, cest
feu M. le cardinal, le grand cardinal, celui de La Rochelle, celui
qui avait des bottes comme vous. Est-ce vrai?

-- Oui, ma foi! dit Aramis. Et lautre?

-- Lautre, cest un certain mousquetaire, trs joli, trs brave,
trs hardi, trs heureux, qui, dabb, se fit mousquetaire, et, de
mousquetaire, abb.

Aramis daigna sourire.

-- Dabb, continua Baisemeaux enhardi par le sourire de Sa
Grandeur, dabb, vque, et, dvque...

-- Ah! arrtons-nous, par grce! fit Aramis.

-- Je vous dis, monsieur, que vous me faites leffet dun
cardinal.

-- Cessons, mon cher monsieur Baisemeaux. Vous lavez dit, jai
les bottes dun cavalier, mais je ne veux pas, mme ce soir, me
brouiller, malgr cela, avec lglise.

-- Vous avez des intentions mauvaises, cependant, Monseigneur.

-- Oh! je lavoue, mauvaises comme tout ce qui est mondain.

-- Vous courez la ville, les ruelles, en masque?

-- Comme vous dites, en masque.

-- Et vous jouez toujours de lpe?

-- Je crois que oui, mais seulement quand on my force. Faites-moi
donc le plaisir dappeler Franois.

-- Vous avez du vin l.

-- Ce nest pas pour du vin, cest parce quil fait chaud ici et
que la fentre est close.

-- Je ferme les fentres en soupant pour ne pas entendre les
rondes ou les arrives des courriers.

-- Ah! oui... On les entend quand la fentre est ouverte?

-- Trop bien, et cela drange. Vous comprenez.

-- Cependant on touffe. Franois!

Franois entra.

-- Ouvrez, je vous prie, matre Franois, dit Aramis. Vous
permettez, cher monsieur Baisemeaux?

-- Monseigneur est ici chez lui, rpondit le gouverneur.

La fentre fut ouverte.

-- Savez-vous, dit M. Baisemeaux, que vous allez vous trouver bien
esseul, maintenant que M. de La Fre a regagn ses pnates de
Blois? Cest un bien ancien ami, nest-ce pas?

-- Vous le savez comme moi, Baisemeaux, puisque vous avez t aux
mousquetaires avec nous.

-- Bah! avec mes amis, je ne compte ni les bouteilles ni les
annes.

-- Et vous avez raison. Mais je fais plus quaimer M. de La Fre,
cher monsieur Baisemeaux, je le vnre.

-- Eh bien, moi, cest singulier, dit le gouverneur, je lui
prfre M. dArtagnan. Voil un homme qui boit bien et longtemps!
Ces gens-l laissent voir leur pense, au moins.

-- Baisemeaux, enivrez-moi ce soir, faisons la dbauche comme
autrefois; et, si jai une peine au fond du coeur, je vous promets
que vous la verrez comme vous verriez un diamant au fond de votre
verre.

-- Bravo! dit Baisemeaux.

Et il se versa un grand coup de vin, et lavala en frmissant de
joie dtre pour quelque chose dans un pch capital darchevque.

Tandis quil buvait il ne voyait pas avec quelle attention Aramis
observait les bruits de la grande cour.

Un courrier entra vers huit heures,  la cinquime bouteille
apporte par Franois sur la table, et, quoique ce courrier ft
grand bruit, Baisemeaux nentendit rien.

-- Le diable lemporte! fit Aramis.

-- Quoi donc? Qui donc? demanda Baisemeaux. Jespre que ce nest
pas le vin que vous buvez, ni celui qui vous le fait boire?

-- Non; cest un cheval qui fait,  lui seul autant de bruit dans
la cour que pourrait en faire un escadron tout entier.

-- Bon! Quelque courrier, rpliqua le gouverneur en redoublant
force rasades. Oui, le diable lemporte! et si vite, que nous nen
entendions plus parler! Hourra! hourra!

-- Vous moubliez, Baisemeaux! Mon verre est vide, dit Aramis en
montrant un cristal blouissant.

-- Dhonneur, vous menchantez... Franois, du vin!

Franois entra.

-- Du vin, maraud, et du meilleur!

-- Oui, monsieur; mais... cest un courrier.

-- Au diable! ai-je dit.

-- Monsieur, cependant...

-- Quil laisse au greffe; nous verrons demain. Demain, il sera
temps; demain, il fera jour, dit Baisemeaux en chantonnant ces
deux dernires phrases.

-- Ah! monsieur, grommela le soldat Franois, bien malgr lui,
monsieur...

-- Prenez garde, dit Aramis, prenez garde.

--  quoi, cher monsieur dHerblay? dit Baisemeaux  moiti ivre.

-- La lettre par courrier, qui arrive aux gouverneurs de citadelle
cest quelquefois un ordre.

-- Presque toujours.

-- Les ordres ne viennent-ils pas des ministres?

-- Oui sans doute; mais...

-- Et ces ministres ne font-ils pas que contresigner le seing du
roi?

-- Vous avez peut-tre raison. Cependant, cest bien ennuyeux
quand on est en face dune bonne table en tte  tte avec un ami!
Ah! pardon, monsieur, joublie que cest moi qui vous donne 
souper, et que je parle  un futur cardinal.

-- Laissons tout cela, cher Baisemeaux, et revenons  votre
soldat,  Franois.

-- Eh bien, qua-t-il fait, Franois?

-- Il a murmur.

-- Il a eu tort.

-- Cependant, il a murmur, vous comprenez; cest quil se passe
quelque chose dextraordinaire. Ce pourrait bien ntre pas
Franois qui aurait tort de murmurer, mais vous qui auriez tort de
ne pas lentendre.

-- Tort? Moi, avoir tort devant Franois? Cela me parat dur.

-- Un tort dirrgularit. Pardon! mais jai cru devoir vous faire
une observation que je juge importante.

-- Oh! vous avez raison, peut-tre, bgaya Baisemeaux. Ordre du
roi cest sacr! Mais les ordres qui viennent quand on soupe, je
le rpte, que le diable...

-- Si vous eussiez fait cela au grand cardinal, hein! mon cher
Baisemeaux, et que cet ordre et eu quelque importance...

-- Je le fais pour ne pas dranger un vque; ne suis-je pas
excusable, morbleu?

-- Noubliez pas, Baisemeaux, que jai port la casaque, et jai
lhabitude de voir partout des consignes.

-- Vous voulez donc?...

-- Je veux que vous fassiez votre devoir, mon ami. Oui, je vous en
prie, au moins devant ce soldat.

-- Cest mathmatique, fit Baisemeaux.

Franois attendait toujours.

-- Quon me monte cet ordre du roi, dit Baisemeaux en se
redressant. Et il ajouta tout bas: Savez-vous ce que cest? Je
vais vous le dire quelque chose dintressant comme ceci: Prenez
garde au feu dans les environs de la poudrire; ou bien: Veillez
sur un tel, qui est un adroit fuyard. Ah! si vous saviez,
Monseigneur, combien de fois jai t rveill en sursaut au plus
doux, au plus profond de mon sommeil, par des ordonnances arrivant
au galop pour me dire, ou plutt pour mapporter un pli contenant
ces mots: Monsieur Baisemeaux, quy a-t-il de nouveau? On voit
bien que ceux qui perdent leur temps  crire de pareils ordres
nont jamais couch  la Bastille. Ils connatraient mieux
lpaisseur de mes murailles, la vigilance de mes officiers, la
multiplicit de mes rondes. Enfin, que voulez-vous, Monseigneur!
leur mtier est dcrire pour me tourmenter lorsque je suis
tranquille; pour me troubler quand je suis heureux ajouta
Baisemeaux en sinclinant devant Aramis. Laissons-les donc faire
leur mtier.

-- Et faites le vtre, ajouta en souriant lvque, dont le
regard, soutenu, commandait malgr cette caresse.

Franois rentra. Baisemeaux prit de ses mains lordre envoy du
ministre. Il le dcacheta lentement et le lut de mme. Aramis
feignit de boire pour observer son hte au travers du cristal.
Puis, Baisemeaux ayant lu:

-- Que disais-je tout  lheure? fit-il.

-- Quoi donc? demanda lvque.

-- Un ordre dlargissement. Je vous demande un peu, la belle
nouvelle pour nous dranger!

-- Belle nouvelle pour celui quelle concerne, vous en
conviendrez, au moins, mon cher gouverneur.

-- Et  huit heures du soir!

-- Cest de la charit.

-- De la charit, je le veux bien; mais elle est pour ce drle-l
qui sennuie, et non pas pour moi qui mamuse! dit Baisemeaux
exaspr.

-- Est-ce une perte que vous faites, et le prisonnier qui vous est
enlev tait il aux grands contrles?

-- Ah bien, oui! Un pleutre, un rat,  cinq francs!

-- Faites voir, demanda M. dHerblay. Est-ce indiscret?

-- Non pas; lisez.

-- Il y a _press_ sur la feuille. Vous avez vu, nest-ce pas.

-- Cest admirable! _Press!_... un homme qui est ici depuis dix
ans! On est press de le mettre dehors, aujourdhui, ce soir mme,
 huit heures!

Et Baisemeaux, haussant les paules avec un air de superbe ddain,
jeta lordre sur la table et se remit  manger.

-- Ils ont de ces mouvements-l, dit-il la bouche pleine, ils
prennent un homme un beau jour, ils le nourrissent pendant dix ans
et vous crivent: _Veillez bien sur le drle!_ ou bien: _Tenez-le
rigoureusement!_ Et puis, quand on sest accoutum  regarder le
dtenu comme un homme dangereux tout  coup, sans cause, sans
prcdent, ils vous crivent: _Mettez en libert_. Et ils ajoutent
 leur missive: _Press!_ Vous avouerez, Monseigneur que cest 
faire lever les paules.

-- Que voulez-vous! on crie comme cela, dit Aramis, et on excute
lordre.

-- Bon! bon! lon excute!... Oh! patience!... Il ne faudrait pas
vous figurer que je suis un esclave.

-- Mon Dieu, trs cher monsieur Baisemeaux, qui vous dit cela? on
connat votre indpendance.

-- Dieu merci!

-- Mais on connat aussi votre bon coeur.

-- Ah! parlons-en!

-- Et votre obissance  vos suprieurs. Quand on a t soldat,
voyez-vous, Baisemeaux, cest pour la vie.

-- Aussi, obirai-je strictement, et demain matin, au point du
jour, le dtenu dsign sera largi.

-- Demain?

-- Au jour.

-- Pourquoi pas ce soir, puisque la lettre de cachet porte sur la
suscription et  lintrieur: _Press_?

-- Parce que ce soir nous soupons et que nous sommes presss, nous
aussi.

-- Cher Baisemeaux, tout bott que je suis, je me sens prtre, et
la charit mest un devoir plus imprieux que la faim et la soif.
Ce malheureux a souffert assez longtemps, puisque vous venez de me
dire que, depuis dix ans, il est votre pensionnaire. Abrgez-lui
la souffrance. Une bonne minute lattend, donnez-la-lui bien vite.
Dieu vous la rendra dans son paradis en annes de flicit.

-- Vous le voulez?

-- Je vous en prie.

-- Comme cela, tout au travers du repas.

-- Je vous en supplie; cette action vaudra dix _Benedicite_.

-- Quil soit fait comme vous le dsirez. Seulement, nous
mangerons froid.

-- Oh! qu cela ne tienne!

Baisemeaux se pencha en arrire pour sonner Franois, et, par un
mouvement tout naturel, il se retourna vers la porte.

Lordre tait rest sur la table. Aramis profita du moment o
Baisemeaux ne regardait pas pour changer ce papier contre un
autre, pli de la mme faon, et quil tira de sa poche.

-- Franois, dit le gouverneur, que lon fasse monter ici M. le
major avec les guichetiers de la Bertaudire.

Franois sortit en sinclinant, et les deux convives se
retrouvrent seuls.


Chapitre CCXIV -- Le gnral de l'ordre


Il se fit, entre les deux convives, un instant de silence pendant
lequel Aramis ne perdit pas de vue le gouverneur. Celui-ci ne
semblait qu moiti rsolu  se dranger ainsi au milieu de son
souper, et il tait vident quil cherchait une raison quelconque,
bonne ou mauvaise, pour retarder au moins jusquaprs le dessert.
Cette raison, il parut tout  coup lavoir trouve.

-- Eh! mais, scria-t-il, cest impossible!

-- Comment, impossible? dit Aramis. Voyons un peu, cher ami, ce
qui est impossible.

-- Il est impossible de mettre le prisonnier en libert  une
pareille heure. O ira-t-il, lui qui ne connat pas Paris?

-- Il ira o il pourra.

-- Vous voyez bien, autant vaudrait dlivrer un aveugle.

-- Jai un carrosse, je le conduirai l o il voudra que je le
mne.

-- Vous avez rponse  tout... Franois, quon dise  M. le major
daller ouvrir la prison de M. Seldon, N 3, Bertaudire.

-- Seldon? fit Aramis trs simplement. Vous avez dit Seldon, je
crois?

-- Jai dit Seldon. Cest le nom de celui quon largit.

-- Oh! vous voulez dire Marchiali, dit Aramis.

-- Marchiali? Ah bien! oui! Non, non, Seldon.

-- Je pense que vous faites erreur, monsieur Baisemeaux.

-- Jai lu lordre.

-- Moi aussi.

-- Et jai vu _Seldon_ en lettres grosses comme cela.

Et M. de Baisemeaux montrait son doigt.

-- Moi, jai lu _Marchiali_ en caractres gros comme ceci.

Et Aramis montrait les deux doigts.

-- Au fait, claircissons le cas, dit Baisemeaux, sr de lui. Le
papier est l, et il suffira de le lire.

-- Je lis: Marchiali, reprit Aramis en dployant le papier. Tenez!

Baisemeaux regarda et ses bras flchirent.

-- Oui, oui, dit-il atterr, oui, _Marchiali_. Il y a bien crit
Marchiali! cest bien vrai!

-- Ah!

-- Comment! lhomme dont nous parlons tant? Lhomme que chaque
jour lon me recommande tant?

-- Il y a _Marchiali, _rpta encore linflexible Aramis.

-- Il faut lavouer, monseigneur, mais je ny comprends absolument
rien.

-- On en croit ses yeux, cependant.

-- Ma foi, dire quil y a bien _Marchiali_!

-- Et dune bonne criture, encore.

-- Cest phnomnal! Je vois encore cet ordre et le nom de Seldon,
Irlandais. Je le vois. Ah! et mme, je me le rappelle, sous ce
nom, il y avait un pt dencre.

-- Non, il ny a pas dencre, non, il ny a pas de pt.

-- Oh! par exemple, si fait!  telle enseigne que jai frott la
poudre quil y avait sur le pt.

-- Enfin, quoi quil en soit, cher monsieur de Baisemeaux, dit
Aramis, et quoi que vous ayez vu, lordre est sign de dlivrer
Marchiali, avec ou sans pt.

-- Lordre est sign de dlivrer Marchiali, rpta machinalement
Baisemeaux, qui essayait de reprendre possession de ses esprits.

-- Et vous allez dlivrer ce prisonnier. Si le coeur vous dit de
dlivrer aussi Seldon, je vous dclare que je ne my opposerai pas
le moins du monde.

Aramis ponctua cette phrase par un sourire dont lironie acheva de
dgriser Baisemeaux et lui donna du courage.

-- Monseigneur, dit-il, ce Marchiali est bien le mme prisonnier,
que, lautre jour, un prtre, confesseur de _notre ordre_, est
venu visiter si imprieusement et si secrtement.

-- Je ne sais pas cela, monsieur, rpliqua lvque.

-- Il ny a pas cependant si longtemps, cher monsieur dHerblay.

-- Cest vrai, mais chez nous, monsieur, il est bon que lhomme
daujourdhui ne sache plus ce qua fait lhomme dhier.

-- En tout cas, fit Baisemeaux, la visite du confesseur jsuite
aura port bonheur  cet homme.

Aramis ne rpliqua pas et se remit  manger et  boire.

Baisemeaux, lui, ne touchant plus  rien de ce qui tait sur la
table, reprit encore une fois lordre et lexamina en tous sens.

Cette inquisition, dans des circonstances ordinaires, et fait
monter le pourpre aux oreilles du mal patient Aramis; mais
lvque de Vannes ne se courrouait point pour si peu, surtout
quand il stait dit tout bas quil serait dangereux de se
courroucer.

-- Allez-vous dlivrer Marchiali? dit-il. Oh! que voil du xrs
fondu et parfum, mon cher gouverneur!

-- Monseigneur, rpondit Baisemeaux, je dlivrerai le prisonnier
Marchiali quand jaurai rappel le courrier qui apportait lordre,
et surtout lorsquen linterrogeant je me serai assur...

-- Les ordres sont cachets, et le contenu est ignor du courrier.
De quoi vous assurerez-vous donc, je vous prie?

-- Soit, monseigneur; mais jenverrai au ministre, et, l,
M. de Lyonne retirera lordre ou lapprouvera.

--  quoi bon tout cela? fit Aramis froidement.

--  quoi bon?

-- Oui, je demande  quoi cela sert.

-- Cela sert  ne jamais se tromper, monseigneur,  ne jamais
manquer au respect que tout subalterne doit  ses suprieurs,  ne
jamais enfreindre les devoirs du service quon a consenti 
prendre.

-- Fort bien, vous venez de parler si loquemment, que je vous ai
admir. Cest vrai, un subalterne doit respect  ses suprieurs,
il est coupable quand il se trompe, et il serait puni sil
enfreignait les devoirs ou les lois de son service.

Baisemeaux regarda lvque avec tonnement.

-- Il en rsulte, poursuivit Aramis, que vous allez consulter pour
vous mettre en repos avec votre conscience?

-- Oui, monseigneur.

-- Et que, si un suprieur vous ordonne, vous obirez?

-- Vous nen doutez pas, monseigneur.

-- Vous connaissez bien la signature du roi, monsieur de
Baisemeaux?

-- Oui, monseigneur.

-- Nest-elle pas sur cet ordre de mise en libert?

-- Cest vrai, mais elle peut...

-- tre fausse, nest-ce pas?

-- Cela sest vu, monseigneur.

-- Vous avez raison. Et celle de M. de Lyonne?

-- Je la vois bien sur lordre; mais, de mme quon peut
contrefaire le seing du roi, lon peut,  plus forte raison,
contrefaire celui de M. de Lyonne.

-- Vous marchez dans la logique  pas de gant, monsieur de
Baisemeaux, dit Aramis, et votre argumentation est invincible.
Mais vous vous fondez, pour croire ces signatures fausses,
particulirement sur quelles causes?

-- Sur celle-ci: labsence des signataires. Rien ne contrle la
signature de Sa Majest, et M. de Lyonne nest pas l pour me dire
quil a sign.

-- Eh bien! monsieur de Baisemeaux, fit Aramis en attachant sur le
gouverneur son regard daigle, jadopte si franchement vos doutes
et votre faon de les claircir, que je vais prendre une plume si
vous me la donnez.

Baisemeaux donna une plume.

-- Une feuille blanche quelconque, ajouta Aramis.

Baisemeaux donna le papier.

-- Et que je vais crire, moi aussi, moi prsent, moi
incontestable, nest-ce pas? un ordre auquel, jen suis certain,
vous donnerez crance, si incrdule que vous soyez.

Baisemeaux plit devant cette glaciale assurance. Il lui sembla
que cette voix dAramis, si souriant et si gai nagure, tait
devenue funbre et sinistre, que la cire des flambeaux se
changeait en cierges de chapelle spulcrale, et que le vin des
verres se transformait en calice de sang.

Aramis prit la plume et crivit. Baisemeaux, terrifi, lisait
derrire son paule:

A.M.D.G. crivit lvque, et il souscrivit une croix au-dessous
de ces quatre lettres, qui signifient _ad majorem Dei gloriam_.
Puis il continua:

Il nous plat que lordre apport  M. de Baisemeaux de
Montlezun, gouverneur pour le roi du chteau de la Bastille, soit
rput par lui bon et valable, et mis sur-le-champ  excution.

_Sign_: dHerblay,
_gnral de lordre par la grce de Dieu._

Baisemeaux fut frapp si profondment, que ses traits demeurrent
contracts, ses lvres bantes, ses yeux fixes. Il ne remua pas,
il narticula pas un son.

On nentendait dans la vaste salle que le bourdonnement dune
petite mouche qui voletait autour des flambeaux.

Aramis, sans mme daigner regarder lhomme quil rduisait  un si
misrable tat, tira de sa poche un petit tui qui renfermait de
la cire noire; il cacheta sa lettre, y apposa un sceau suspendu 
sa poitrine derrire son pourpoint, et, quand lopration fut
termine, il prsenta, silencieusement toujours, la missive 
M. de Baisemeaux.

Celui-ci, dont les mains tremblaient  faire piti, promena un
regard terne et fou sur le cachet. Une dernire lueur dmotion se
manifesta sur ses traits, et il tomba comme foudroy sur une
chaise.

-- Allons, allons, dit Aramis aprs un long silence pendant lequel
le gouverneur de la Bastille avait repris peu  peu ses sens, ne
me faites pas croire, cher Baisemeaux, que la prsence du gnral
de lordre est terrible comme celle de Dieu, et quon meurt de
lavoir vu. Du courage! levez vous, donnez-moi votre main, et
obissez.

Baisemeaux, rassur, sinon satisfait, obit, baisa la main
dAramis et se leva.

-- Tout de suite? murmura-t-il.

-- Oh! pas dexagration, mon hte; reprenez votre place, et
faisons honneur  ce beau dessert.

-- Monseigneur, je ne me relverai pas dun tel coup; moi qui ai
ri, plaisant avec vous! moi qui ai os vous traiter sur un pied
dgalit!

-- Tais-toi, mon vieux camarade, rpliqua lvque, qui sentit
combien la corde tait tendue et combien il et t dangereux de
la rompre, tais-toi. Vivons chacun de notre vie:  toi, ma
protection et mon amiti;  moi, ton obissance. Ces deux tributs
exactement pays, restons en joie.

Baisemeaux rflchit; il aperut dun coup doeil les consquences
de cette extorsion dun prisonnier  laide dun faux ordre, et,
mettant en parallle la garantie que lui offrait lordre officiel
du gnral, il ne la sentit pas de poids.

Aramis le devina.

-- Mon cher Baisemeaux, dit-il, vous tes un niais. Perdez donc
lhabitude de rflchir, quand je me donne la peine de penser pour
vous.

Et sur un nouveau geste quil fit, Baisemeaux sinclina encore.

-- Comment vais-je my prendre? dit-il.

-- Comment faites-vous pour dlivrer un prisonnier?

-- Jai le rglement.

-- Eh bien! suivez le rglement, mon cher.

-- Je vais avec mon major  la chambre du prisonnier, et je
lemmne quand cest un personnage dimportance.

-- Mais ce Marchiali nest pas un personnage dimportance? dit
ngligemment Aramis.

-- Je ne sais, rpliqua le gouverneur.

Comme il et dit: Cest  vous de me lapprendre.

-- Alors, si vous ne le savez pas, cest que jai raison: agissez
donc envers ce Marchiali comme vous agissez envers les petits.

-- Bien. Le rglement lindique.

-- Ah!

-- Le rglement porte que le guichetier ou lun des bas officiers
amnera le prisonnier au gouverneur, dans le greffe.

-- Eh bien! mais cest fort sage, cela. Et ensuite?

-- Ensuite, on rend  ce prisonnier les objets de valeur quil
portait sur lui lors de son incarcration, les habits, les
papiers, si lordre du ministre nen a dispos autrement.

-- Que dit lordre du ministre  propos de ce Marchiali?

-- Rien; car le malheureux est arriv ici sans joyaux, sans
papiers, presque sans habits.

-- Voyez comme tout cela est simple! En vrit, Baisemeaux, vous
vous faites des monstres de toute chose. Restez donc ici, et
faites amener le prisonnier au Gouvernement.

Baisemeaux obit. Il appela son lieutenant, et lui donna une
consigne, que celui-ci transmit, sans smouvoir,  qui de droit.

Une demi-heure aprs, on entendit une porte se refermer dans la
cour: ctait la porte du donjon qui venait de rendre sa proie 
lair libre.

Aramis souffla toutes les bougies qui clairaient la chambre. Il
nen laissa brler quune, derrire la porte. Cette lueur
tremblotante ne permettait pas aux regards de se fixer sur les
objets. Elle en dcuplait les aspects et les nuances par son
incertitude et sa mobilit.

Les pas se rapprochrent.

-- Allez au-devant de vos hommes, dit Aramis  Baisemeaux.

Le gouverneur obit.

Le sergent et les guichetiers disparurent.

Baisemeaux rentra, suivi dun prisonnier.

Aramis stait plac dans lombre; il voyait sans tre vu.

Baisemeaux, dune voix mue, fit connatre  ce jeune homme
lordre qui le rendait libre.

Le prisonnier couta sans faire un geste ni prononcer un mot.

-- Vous jurerez, cest le rglement qui le veut, ajouta le
gouverneur, de ne jamais rien rvler de ce que vous avez vu ou
entendu dans la Bastille?

Le prisonnier aperut un christ; il tendit la main et jura des
lvres.

--  prsent, monsieur, vous tes libre; o comptez-vous aller?

Le prisonnier tourna la tte, comme pour chercher derrire lui une
protection sur laquelle il avait d compter.

Cest alors quAramis sortit de lombre.

-- Me voici, dit-il, pour rendre  Monsieur le service quil lui
plaira de me demander.

Le prisonnier rougit lgrement, et, sans hsitation vint passer
son bras sous celui dAramis.

-- Dieu vous ait en sa sainte garde! dit-il dune voix qui, par sa
fermet, fit tressaillir le gouverneur, autant que la formule
lavait tonn.

Aramis, en serrant les mains de Baisemeaux, lui dit:

-- Mon ordre vous gne-t-il? craignez-vous quon ne le trouve chez
vous, si lon venait  y fouiller?

-- Je dsire le garder, monseigneur, dit Baisemeaux. Si on le
trouvait chez moi, ce serait un signe certain que je serais perdu,
et, en ce cas, vous seriez pour moi un puissant et dernier
auxiliaire.

-- tant votre complice, voulez-vous dire? rpondit Aramis en
haussant les paules. Adieu, Baisemeaux! dit-il.

Les chevaux attendaient, branlant le carrosse dans leur
impatience.

Baisemeaux conduisit lvque jusquau bas du perron.

Aramis fit monter son compagnon avant lui dans le carrosse, y
monta ensuite, et, sans donner dautre ordre au cocher:

-- Allez! dit-il.

La voiture roula bruyamment sur le pav des cours. Un officier,
portant un flambeau, devanait les chevaux, et donnait  chaque
corps de garde lordre de laisser passer.

Pendant le temps que lon mit  ouvrir toutes les barrires,
Aramis ne respira point, et lon et pu entendre son coeur battre
contre les parois de sa poitrine.

Le prisonnier, plong dans un angle du carrosse, ne donnait pas
non plus signe dexistence.

Enfin, un soubresaut, plus fort que les autres, annona que le
dernier ruisseau tait franchi. Derrire le carrosse se referma la
dernire porte, celle de la rue Saint-Antoine. Plus de murs 
droite ni  gauche; le ciel partout, la libert partout, la vie
partout. Les chevaux, tenus en bride par une main vigoureuse,
allrent doucement jusquau milieu du faubourg. L, ils prirent le
trot.

Peu  peu, soit quil schauffassent, soit quon les pousst, ils
gagnrent en rapidit, et, une fois  Bercy, le carrosse semblait
voler, tant lardeur des coursiers tait grande. Ces chevaux
coururent ainsi jusqu Villeneuve-Saint-Georges, o le relais
tait prpar. Alors, quatre chevaux, au lieu de deux,
entranrent la voiture dans la direction de Melun, et
sarrtrent un moment au milieu de la fort de Snart. Lordre
sans doute, avait t donn davance au postillon, car Aramis
neut pas mme besoin de faire un signe.

-- Quy a-t-il? demanda le prisonnier, comme sil sortait dun
long rve.

-- Il y a, monseigneur, dit Aramis, quavant daller plus loin,
nous avons besoin de causer, Votre Altesse Royale et moi.

-- Jattendrai loccasion, monsieur, rpondit le jeune prince.

-- Elle ne saurait tre meilleure, monseigneur; nous voici au
milieu du bois, nul ne peut nous entendre.

-- Et le postillon?

-- Le postillon de ce relais est sourd et muet, monseigneur.

-- Je suis  vous, monsieur dHerblay.

-- Vous plat-il de rester dans cette voiture?

-- Oui, nous sommes bien assis, et jaime cette voiture; cest
celle qui ma rendu  la libert.

-- Attendez, monseigneur... Encore une prcaution  prendre.

-- Laquelle?

-- Nous sommes ici sur le grand chemin: il peut passer des
cavaliers ou des carrosses voyageant comme nous, et qui,  nous
voir arrts, nous croiraient dans un embarras. vitons des offres
de services qui nous gneraient.

-- Ordonnez au postillon de cacher le carrosse dans une alle
latrale.

-- Cest prcisment ce que je voulais faire, monseigneur.

Aramis fit un signe au muet, quil toucha. Celui-ci mit pied 
terre, prit les deux premiers chevaux par la bride, et les
entrana dans les bruyres veloutes, sur lherbe moussue dune
alle sinueuse, au fond de laquelle, par cette nuit sans lune, les
nuages formatent un rideau plus noir que des taches dencre.

Cela fait, lhomme se coucha sur un talus, prs de ses chevaux,
qui arrachaient de droite et de gauche les jeunes pousses de la
glande.

-- Je vous coute, dit le jeune prince  Aramis; mais que faites-
vous l?

-- Je dsarme des pistolets dont nous navons plus besoin,
monseigneur.


Chapitre CCXV -- Le tentateur


-- Mon prince, dit Aramis en se tournant, dans le carrosse, du
ct de son compagnon, si faible crature que je sois, si mdiocre
desprit, si infrieur dans lordre des tres pensants, jamais il
ne mest arriv de mentretenir avec un homme, sans pntrer sa
pense au travers de ce masque vivant jet sur notre intelligence,
afin den retenir la manifestation. Mais ce soir, dans lombre o
nous sommes, dans la rserve o je vous vois je ne pourrai rien
lire sur vos traits, et quelque chose me dit que jaurai de la
peine  vous arracher une parole sincre. Je vous supplie donc,
non pas par amour pour moi, car les sujets ne doivent peser rien
dans la balance que tiennent les princes, mais pour lamour de
vous, de retenir chacune de mes syllabes, chacune de mes
inflexions, qui, dans les graves circonstances o nous sommes
engags, auront chacune leur sens et leur valeur, aussi
importantes que jamais il sen pronona dans le monde.

-- Jcoute, rpta le jeune prince avec dcision, sans rien
ambitionner, sans rien craindre de ce que vous mallez dire.

Et il senfona plus profondment encore dans les coussins pais
du carrosse, essayant de drober  son compagnon, non seulement la
vue, mais la supposition mme de sa personne.

Lombre tait noire, et elle descendait, large et opaque, du
sommet des arbres entrelacs. Ce carrosse ferm dune vaste
toiture, net pas reu la moindre parcelle de lumire, lors mme
quun atome lumineux se ft gliss entre les colonnes de brume qui
spanouissaient dans lalle du bois.

-- Monseigneur, reprit Aramis, vous connaissez lhistoire du
gouvernement qui dirige aujourdhui la France. Le roi est sorti
dune enfance captive comme la t la vtre, obscure comme la
t la vtre, troite comme la t la vtre. Seulement, au lieu
davoir, comme vous, lesclavage de la prison, lobscurit de la
solitude, ltroitesse de la vie cache, il a d souffrir toutes
ses misres, toutes ses humiliations, toutes ses gnes, au grand
jour, au soleil impitoyable de la royaut; place noye de lumire,
o toute tache parat une fange sordide, o toute gloire parat
une tache. Le roi a souffert, il a de la rancune, il se vengera.
Ce sera un mauvais roi. Je ne dis pas quil versera le sang comme
Louis XI ou Charles IX, car il na pas  venger dinjures
mortelles, mais il dvorera largent et la subsistance de ses
sujets, parce quil a subi des injures dintrt et dargent. Je
mets donc tout dabord  labri ma conscience quand je considre
en face les mrites et les dfauts de ce prince, et, si je le
condamne, ma conscience mabsout.

Aramis fit une pause. Ce ntait pas pour couter si le silence du
bois tait toujours le mme, ctait pour reprendre sa pense du
fond de son esprit, ctait pour laisser  cette pense le temps
de sincruster profondment dans lesprit de son interlocuteur.

-- Dieu fait bien tout ce quil fait, continua lvque de Vannes,
et de cela je suis tellement persuad, que je me suis applaudi ds
longtemps davoir t choisi par lui comme dpositaire du secret
que je vous ai aid  dcouvrir. Il fallait au Dieu de justice et
de prvoyance un instrument aigu, persvrant, convaincu, pour
accomplir une grande oeuvre. Cet instrument, cest moi. Jai
lacuit, jai la persvrance, jai la conviction; je gouverne un
peuple mystrieux qui a pris pour devise la devise de Dieu:
_Patiens quia aeternus!_

Le prince fit un mouvement.

-- Je devine, monseigneur, dit Aramis, que vous levez la tte, et
que ce peuple  qui je commande vous tonne. Vous ne saviez pas
traiter avec un roi. Oh! monseigneur, roi dun peuple bien humble,
roi dun peuple bien dshrit: humble, parce quil na de force
quen rampant; dshrit, parce que jamais, presque jamais en ce
monde, mon peuple ne rcolte les moissons quil sme et ne mange
le fruit quil cultive. Il travaille pour une abstraction, il
agglomre toutes les molcules de sa puissance pour en former un
homme, et  cet homme, avec le produit de ses gouttes de sueur, il
compose un nuage dont le gnie de cet homme doit  son tour faire
une aurole, dore aux rayons de toutes les couronnes de la
chrtient. Voil lhomme que vous avez  vos cts, monseigneur.
Cest vous dire quil vous a tir de labme dans un grand
dessein, et quil veut, dans ce dessein magnifique, vous lever
au-dessus des puissances de la terre, au-dessus de lui-mme.

Le prince toucha lgrement le bras dAramis.

-- Vous me parlez, dit-il, de cet ordre religieux dont vous tes
le chef. Il rsulte, pour moi, de vos paroles, que, le jour o
vous voudrez prcipiter celui que vous aurez lev, la chose se
fera, et que vous tiendrez sous votre main votre crature de la
veille.

-- Dtrompez-vous, monseigneur, rpliqua lvque, je ne prendrais
pas la peine de jouer ce jeu terrible avec Votre Altesse Royale,
si je navais un double intrt  gagner la partie. Le jour o
vous serez lev, vous serez lev  jamais, vous renverserez en
montant le marchepied, vous lenverrez rouler si loin, que jamais
sa vue ne vous rappellera mme son droit  votre reconnaissance.

-- Oh! monsieur.

-- Votre mouvement, monseigneur, vient dun excellent naturel.
Merci! Croyez bien que jaspire  plus que de la reconnaissance;
je suis assur que, parvenu au faite, vous me jugerez plus digne
encore dtre votre ami, et alors,  nous deux, monseigneur, nous
ferons de si grandes choses, quil en sera longtemps parl dans
les sicles.

-- Dites-moi bien, monsieur, dites-le-moi sans voiles, ce que je
suis aujourdhui et ce que vous prtendez que je sois demain.

-- Vous tes le fils du roi Louis XIII, vous tes le frre du roi
Louis XIV, vous tes lhritier naturel et lgitime du trne de
France. En vous gardant prs de lui, comme on a gard Monsieur,
votre frre cadet, le roi se rservait le droit dtre souverain
lgitime. Les mdecins seuls et Dieu pouvaient lui disputer la
lgitimit. Les mdecins aiment toujours mieux le roi qui est que
le roi qui nest pas. Dieu se mettrait dans son tort en nuisant 
un prince honnte homme. Mais Dieu a voulu quon vous perscutt,
et cette perscution vous sacre aujourdhui roi de France. Vous
aviez donc le droit de rgner, puisquon vous le conteste; vous
aviez donc le droit dtre dclar, puisquon vous squestre; vous
tes donc de sang divin, puisquon na pas os verser votre sang
comme celui de vos serviteurs. Maintenant, voyez ce quil a fait
pour vous, ce Dieu que vous avez tant de fois accus davoir tout
fait contre vous. Il vous a donn les traits, la taille, lge et
la voix de votre frre, et toutes les causes de votre perscution
vont devenir les causes de votre rsurrection triomphale. Demain,
aprs-demain, au premier moment, fantme royal, ombre vivante de
Louis XIV, vous vous assirez sur son trne, do la volont de
Dieu, confie  lexcution dun bras dhomme, laura prcipit
sans retour.

-- Je comprends, dit le prince, on ne versera pas le sang de mon
frre.

-- Vous serez seul arbitre de sa destine.

-- Ce secret dont on a abus envers moi...

-- Vous en userez avec lui. Que faisait-il pour le cacher? Il vous
cachait. Vivante image de lui-mme, vous trahiriez le complot de
Mazarin et dAnne dAutriche. Vous, mon prince, vous aurez le mme
intrt  cacher celui qui vous ressemblera prisonnier, comme vous
lui ressemblerez roi.

-- Je reviens sur ce que je vous disais. Qui le gardera?

-- Qui vous gardait.

-- Vous connaissez ce secret, vous en avez fait usage pour moi.
Qui le connat encore?

-- La reine mre et Mme de Chevreuse.

-- Que feront-elles?

-- Rien, si vous le voulez.

-- Comment cela?

-- Comment vous reconnatront-elles, si vous agissez de faon
quon ne vous reconnaisse pas?

-- Cest vrai. Il y a des difficults plus graves.

-- Dites, prince.

-- Mon frre est mari; je ne puis prendre la femme de mon frre.

-- Je ferai quune rpudiation soit consentie par lEspagne; cest
lintrt de votre nouvelle politique, cest la morale humaine.
Tout ce quil y a de vraiment noble et de vraiment utile en ce
monde y trouvera son compte.

-- Le roi, squestr, parlera.

--  qui voulez-vous quil parle? Aux murs?

-- Vous appelez murs les hommes en qui vous aurez confiance.

-- Au besoin, oui, Votre Altesse Royale. Dailleurs...

-- Dailleurs?...

-- Je voulais dire que les desseins de Dieu ne sarrtent pas en
si beau chemin. Tout plan de cette porte est complt par les
rsultats, comme un calcul gomtrique. Le roi, squestr, ne sera
pas pour vous lembarras que vous avez t pour le roi rgnant.
Dieu a fait cette me orgueilleuse et impatiente de nature. Il
la, de plus, amollie, dsarme, par lusage des honneurs et
lhabitude du souverain pouvoir. Dieu, qui voulait que la fin du
calcul gomtrique dont javais lhonneur de vous parler ft votre
avnement au trne et la destruction de ce qui vous est nuisible,
a dcid que le vaincu finira bientt ses souffrances avec les
vtres. Il a donc prpar cette me et ce corps pour la brivet
de lagonie. Mis en prison simple particulier, squestr avec vos
doutes, priv de tout, avec lhabitude dune vie solide vous avez
rsist. Mais votre frre, captif, oubli, restreint, ne
supportera point son injure, et Dieu reprendra son me au temps
voulu, cest--dire bientt.

 ce moment de la sombre analyse dAramis, un oiseau de nuit
poussa du fond des futaies ce hululement plaintif et prolong qui
fait tressaillir toute crature.

-- Jexilerais le roi dchu, dit Philippe en frmissant; ce serait
plus humain.

-- Le bon plaisir du roi dcidera la question, rpondit Aramis.
Maintenant, ai-je bien pos le problme? ai-je bien amen la
solution selon les dsirs ou les prvisions de Votre Altesse
Royale?

-- Oui, monsieur, oui; vous navez rien oubli, si ce nest
cependant deux choses.

-- La premire?

-- Parlons-en tout de suite avec la mme franchise que nous venons
de mettre  notre conversation, parlons des motifs qui peuvent
amener la dissolution des esprances que nous avons conues,
parlons des dangers que nous courons.

-- Ils seraient immenses, infinis, effrayants, insurmontables, si,
comme je vous lai dit, tout ne concourait  les rendre absolument
nuls. Il ny a pas de dangers pour vous ni pour moi, si la
constance et lintrpidit de Votre Altesse Royale galent la
perfection de cette ressemblance que la nature vous a donne avec
le roi. Je vous le rpte, il ny a pas de dangers, il ny a que
des obstacles. Ce mot-l, que je trouve dans toutes les langues,
je lai toujours mal compris; si jtais roi, je le ferais effacer
comme absurde et inutile.

-- Si fait, monsieur, il y a un obstacle trs srieux, un danger
insurmontable que vous oubliez.

-- Ah! fit Aramis.

-- Il y a la conscience qui crie, il y a le remords qui dchire.

-- Oui, cest vrai, dit lvque; il y a la faiblesse de coeur
vous me le rappelez. Oh! vous avez raison, cest un immense
obstacle, cest vrai. Le cheval qui a peur du foss saute au
milieu et se tue! Lhomme qui croise le fer en tremblant laisse 
la lame ennemie des jours par lesquels la mort passe! Cest vrai!
cest vrai!

-- Avez-vous un frre? dit le jeune homme  Aramis.

-- Je suis seul au monde, rpliqua celui-ci dune voix sche et
nerveuse comme la dtente dun pistolet.

-- Mais vous aimez quelquun sur la terre? ajouta Philippe.

-- Personne! Si fait, je vous aime.

Le jeune homme se plongea dans un silence si profond, que le bruit
de son propre souffle devint un tumulte pour Aramis.

-- Monseigneur, reprit-il, je nai pas dit tout ce que javais 
dire  Votre Altesse Royale: je nai pas offert  mon prince tout
ce que je possde pour lui de salutaires conseils et dutiles
ressources. Il ne sagit pas de faire briller un clair aux yeux
de ce qui aime lombre; il ne sagit pas de faire gronder les
magnificences du canon aux oreilles de lhomme doux qui aime le
repos et les champs. Monseigneur, jai votre bonheur tout prt
dans ma pense; je vais le laisser tomber de mes lvres, ramassez-
le prcieusement pour vous, qui avez tant aim le ciel, les prs
verdoyants et lair pur. Je connais un pays de dlices, un paradis
ignor, un coin du monde o, seul, libre, inconnu, dans les bois,
dans les fleurs, dans les eaux vives, vous oublierez tout ce que
la folie humaine, tentatrice de Dieu, vient de vous dbiter de
misres tout  lheure. Oh! coutez-moi, mon prince, je ne raille
pas. Jai une me, voyez-vous, je devine labme de la vtre. Je
ne vous prendrai pas incomplet pour vous jeter dans le creuset de
ma volont, de mon caprice ou de mon ambition. Tout ou rien. Vous
tes froiss, malade, presque teint par le surcrot de souffle
quil vous a fallu donner depuis une heure de libert. Cest un
signe certain pour moi que vous ne voudrez pas continuer 
respirer largement, longuement. Tenons-nous donc  une vie plus
humble, plus approprie  nos forces. Dieu mest tmoin, jen
atteste sa toute-puissance, que je veux faire sortir votre bonheur
de cette preuve o je vous ai engag.

-- Parlez! Parlez! dit le prince avec une vivacit qui fit
rflchir Aramis.

-- Je connais, reprit le prlat, dans le Bas-Poitou, un canton
dont nul en France ne souponne lexistence. Vingt lieues de pays,
cest immense, nest-ce pas? Vingt lieues, monseigneur, et toutes
couvertes et eau, dherbages et de joncs, le tout ml dles
charges de bois. Ces grands marais, vtus de roseaux comme dune
paisse mante, dorment silencieux et profonds sous le sourire du
soleil. Quelques familles de pcheurs les mesurent paresseusement
avec leurs grands radeaux de peuplier et daulne, dont le plancher
est fait dun lit de roseaux, dont la toiture est tresse en joncs
solides. Ces barques, ces maisons flottantes, vont  laventure
sous le souffle du vent. Quand elles touchent une rive, cest par
hasard, et si moelleusement, que le pcheur qui dort nest pas
rveill par la secousse. Sil a voulu aborder, cest quil a vu
les longues bandes de rles ou de vanneaux, de canards ou de
pluviers, de sarcelles ou de bcassines, dont il fait sa proie
avec le pige ou avec le plomb du mousquet. Les aloses argentes,
les anguilles monstrueuses, les brochets nerveux, les perches
roses et grises, tombent par masse dans ses filets. Il ny a qu
choisir les pices les plus grasses, et laisser chapper le reste.
Jamais un homme des villes, jamais un soldat, jamais personne na
pntr dans ce pays. Le soleil y est doux. Certains massifs de
terre retiennent la vigne et nourrissent dun suc gnreux ses
belles grappes noires et blanches. Une fois la semaine, une barque
va chercher, au four commun, pain tide et jaune dont lodeur
attire et caresse de loin. Vous vivrez l comme un homme des temps
anciens. Seigneur puissant de vos chiens barbets, de vos lignes,
de vos fusils et de votre belle maison de roseaux, vous y vivrez
dans lopulence de la chasse dans la plnitude de la scurit;
vous passerez ainsi des annes au bout desquelles, mconnaissable,
transform, vous aurez forc Dieu  vous refaire une destine. Il
y a mille pistoles dans ce sac, monseigneur; cest plus quil nen
faut pour acheter tout le marais dont je vous ai parl; cest plus
quil nen faut pour y vivre autant dannes que vous avez de
jours  vivre; cest plus quil nen faut pour tre le plus riche,
le plus libre et le plus heureux de la contre. Acceptez comme je
vous offre, sincrement, joyeusement. Tout de suite du carrosse
que voici, nous allons distraire deux chevaux. Le muet, mon
serviteur, vous conduira, marchant la nuit, dormant le jour,
jusquau pays dont je vous parle, et au moins jaurai la
satisfaction de me dire que jai rendu  mon prince le service
quil a choisi. Jaurai fait un homme heureux. Dieu men saura
plus de gr que davoir fait un homme puissant. Cest bien
autrement difficile! Eh bien! que rpondez-vous, monseigneur?
Voici largent. Oh! nhsitez pas. Au Poitou, vous ne risquez
rien, sinon de gagner les fivres. Encore les sorciers du pays
pourront-ils vous gurir pour vos pistoles.  jouer lautre
partie, celle que vous savez, vous risquez dtre assassin sur un
trne ou trangl dans une prison. Sur mon me! je le dis, 
prsent que jai pes les deux, sur ma vie! jhsiterais.

-- Monsieur, rpliqua le jeune prince, avant que je me rsolve,
laissez-moi descendre de ce carrosse, marcher sur la terre, et
consulter cette voix que Dieu fait parler dans la nature libre.
Dix minutes, et je rpondrai.

-- Faites, monseigneur, dit Aramis en sinclinant avec respect,
tant avait t solennelle et auguste la voix qui venait de
sexprimer ainsi.


Chapitre CCXVI -- Couronne et tiare


Aramis tait descendu avant le jeune homme et lui tenait la
portire ouverte. Il le vit poser le pied sur la mousse avec un
frmissement de tout le corps, et faire autour de la voiture
quelques pas embarrasss, chancelants presque. On et dit que le
pauvre prisonnier tait mal habitu  marcher sur la terre des
hommes.

On tait au 15 aot, vers onze heures du soir: de gros nuages, qui
prsageaient la tempte, avaient envahi le ciel, et sous leurs
plis drobaient toute lumire et toute perspective.  peine les
extrmits des alles se dtachaient-elles des taillis par une
pnombre dun gris opaque qui devenait, aprs un certain temps
dexamen, sensible au milieu de cette obscurit complte. Mais les
parfums qui montent de lherbe, ceux plus pntrants et plus frais
quexhale lessence des chnes, latmosphre tide et onctueuse
qui lenveloppait tout entier pour la premire fois depuis tant
dannes, cette ineffable jouissance de libert en pleine
campagne, parlaient un langage si sduisant pour le prince, que,
quelle que ft cette retenue, nous dirons presque cette
dissimulation dont nous avons essay de donner une ide, il se
laissa surprendre  son motion et poussa un soupir de joie.

Puis peu  peu, il leva sa tte alourdie, et respira les
diffrentes couches dair,  mesure quelles soffraient charges
darmes  son visage panoui. Croisant ses bras sur sa poitrine,
comme pour lempcher dclater  linvasion de cette flicit
nouvelle, il aspira dlicieusement cet air inconnu qui court la
nuit sous le dme des hautes forts. Ce ciel quil contemplait,
ces eaux quil entendait bruire, ces cratures quil voyait
sagiter, ntait-ce pas la ralit? Aramis ntait-il pas un fou
de croire quil y et autre chose  rver dans ce monde?

Ces tableaux enivrants de la vie de campagne, exempte de soucis,
de craintes et de gnes, cet ocan de jours heureux qui miroite
incessamment devant toute imagination jeune, voil la vritable
amorce  laquelle pourra se prendre un malheureux captif, us par
la pierre du cachot, tiol dans lair si rare de la Bastille.
Ctait celle, on sen souvient, que lui avait prsente Aramis en
lui offrant et les mille pistoles que renfermait la voiture et cet
Eden enchant que cachaient aux yeux du monde les dserts du Bas-
Poitou.

Telles taient les rflexions dAramis pendant quil suivait, avec
une anxit impossible  dcrire, la marche silencieuse des joies
de Philippe, quil voyait senfoncer graduellement dans les
profondeurs de sa mditation.

En effet, le jeune prince, absorb, ne touchait plus que des pieds
 la terre, et son me, envole aux pieds de Dieu, le suppliait
daccorder un rayon de lumire  cette hsitation do devait
sortir sa mort ou sa vie.

Ce moment fut terrible pour lvque de Vannes. Il ne stait pas
encore trouv en prsence dun aussi grand malheur. Cette me
dacier, habitue  se jouer dans la vie parmi des obstacles sans
consistance, ne se trouvant jamais infrieure ni vaincue, allait-
elle chouer dans un si vaste plan, pour navoir pas prvu
linfluence quexeraient sur un corps humain quelques feuilles
darbres arroses de quelques litres dair?

Aramis, fix  la mme place par langoisse de son doute,
contempla donc cette agonie douloureuse de Philippe, qui soutenait
la lutte contre les deux anges mystrieux. Ce supplice dura les
dix minutes quavait demandes le jeune homme. Pendant cette
ternit Philippe ne cessa de regarder le ciel avec un oeil
suppliant, triste et humide. Aramis ne cessa de regarder Philippe
avec un oeil avide, enflamm, dvorant.

Tout  coup, la tte du jeune homme sinclina. Sa pense
redescendit sur la terre. On vit son regard sendurcir, son front
se plisser, sa bouche sarmer dun courage farouche; puis ce
regard devint fixe encore une fois; mais, cette fois, il refltait
la flamme des mondaines splendeurs; cette fois, il ressemblait au
regard de Satan sur la montagne, lorsquil passait en revue les
royaumes et les puissances de la terre pour en faire des
sductions  Jsus.

Loeil dAramis redevint aussi doux quil avait t sombre. Alors,
Philippe lui saisissant la main dun mouvement rapide et nerveux:

-- Allons, dit-il, allons o lon trouve la couronne de France!

-- Cest votre dcision, mon prince? repartit Aramis.

-- Cest ma dcision.

-- Irrvocable?

Philippe ne daigna pas mme rpondre. Il regarda rsolument
lvque, comme pour lui demander sil tait possible quun homme
revnt jamais sur un parti pris.

-- Ces regards-l sont des traits de feu qui peignent les
caractres, dit Aramis en sinclinant sur la main de Philippe.
Vous serez grand, monseigneur, je vous en rponds.

-- Reprenons, sil vous plat, la conversation o nous lavons
laisse. Je vous avais dit, je crois, que je voulais mentendre
avec vous sur deux points: les dangers ou les obstacles. Ce point
est dcid. Lautre, ce sont les conditions que vous me poseriez.
 votre tour de parler, monsieur dHerblay.

-- Les conditions, mon prince?

-- Sans doute. Vous ne marrterez pas en chemin pour une
bagatelle semblable, et vous ne me ferez pas linjure de supposer
que je vous crois sans intrt dans cette affaire. Ainsi donc,
sans dtour et sans crainte, ouvrez-moi le fond de votre pense.

-- My voici, monseigneur. Une fois roi...

-- Quand sera-ce?

-- Ce sera demain au soir. Je veux dire dans la nuit.

-- Expliquez-moi comment.

-- Quand jaurai fait une question  Votre Altesse Royale.

-- Faites.

-- Javais envoy  Votre Altesse un homme  moi, charg de lui
remettre un cahier de notes crites finement, rdiges avec
sret, notes qui permettent  Votre Altesse de connatre  fond
toutes les personnes qui composent et composeront sa cour.

-- Jai lu toutes ces notes.

-- Attentivement?

-- Je les sais par coeur.

-- Et comprises? Pardon, je puis demander cela au pauvre abandonn
de la Bastille. Il va sans dire que dans huit jours, je naurai
plus rien  demander  un esprit comme le vtre, jouissant de sa
libert dans sa toute-puissance.

-- Interrogez-moi, alors: je veux tre lcolier  qui le savant
matre fait rpter la leon convenue.

-- Sur votre famille, dabord, monseigneur.

-- Ma mre, Anne dAutriche? tous ses chagrins sa triste maladie?
oh! je la connais! je la connais!

-- Votre second frre? dit Aramis en sinclinant.

-- Vous avez joint  ces notes des portraits si merveilleusement
tracs, dessins et peints, que jai, par ces peintures, reconnu
les gens dont vos notes me dsignaient le caractre, les moeurs et
lhistoire. Monsieur mon frre est un beau brun, le visage ple;
il naime pas sa femme Henriette, que moi, moi Louis XIV, jai un
peu aime, que jaime encore coquettement, bien quelle mait tant
fait pleurer le jour o elle voulait chasser Mlle de La Vallire.

-- Vous prendrez garde aux yeux de celle-ci, dit Aramis. Elle aime
sincrement le roi actuel. On trompe difficilement les yeux dune
femme qui aime.

-- Elle est blonde, elle a des yeux bleus dont la tendresse me
rvlera son identit. Elle boite un peu, elle crit chaque jour
une lettre  laquelle je fais rpondre par M. de Saint-Aignan.

-- Celui-l, vous le connaissez?

-- Comme si je le voyais, et je sais les derniers vers quil ma
faits, comme ceux que jai composs en rponse aux siens.

-- Trs bien. Vos ministres, les connaissez-vous?

-- Colbert, une figure laide et sombre, mais intelligente, cheveux
couvrant le front, grosse tte, lourde, pleine: ennemi mortel de
M. Fouquet.

-- Quant  celui-l, ne nous en inquitons pas.

-- Non, parce que, ncessairement, vous me demanderez de lexiler,
nest ce pas?

Aramis, pntr dadmiration, se contenta de dire:

-- Vous serez trs grand, monseigneur.

-- Vous voyez, ajouta le prince, que je sais ma leon  merveille,
et, Dieu aidant, vous ensuite, je ne me tromperai gure.

-- Vous avez encore une paire dyeux bien gnants, monseigneur.

-- Oui, le capitaine des mousquetaires, M. dArtagnan, votre ami.

-- Mon ami je dois le dire.

-- Celui qui a escort La Vallire  Chaillot, celui qui a livr
Monck dans un coffre au roi Charles II, celui qui a si bien servi
ma mre, celui  qui la couronne de France doit tant quelle lui
doit tout. Est-ce que vous me demanderez aussi de lexiler, celui-
l?

-- Jamais, Sire. DArtagnan est un homme  qui, dans un moment
donn, je me charge de tout dire; mais dfiez-vous, car, sil nous
dpiste avant cette rvlation, vous ou moi, nous serons pris ou
tus. Cest un homme de main.

-- Javiserai. Parlez-moi de M. Fouquet. Quen voulez-vous faire?

-- Un moment encore, je vous en prie, monseigneur. Pardon, si je
parais manquer de respect en vous questionnant toujours.

-- Cest votre devoir de le faire, et cest encore votre droit.

-- Avant de passer  M. Fouquet, jaurais un scrupule doublier un
autre ami  moi.

-- M. du Vallon, lHercule de la France. Quant  celui-l, sa
fortune est assure.

-- Non, ce nest pas de lui que je voulais parler.

-- Du comte de La Fre, alors?

-- Et de son fils, notre fils  tous quatre.

-- Ce garon qui se meurt damour pour La Vallire,  qui mon
frre la prise dloyalement! Soyez tranquille, je saurai la lui
faire recouvrer. Dites-moi une chose, monsieur dHerblay: oublie-
t-on les injures quand on aime? pardonne-t-on  la femme qui a
trahi? Est-ce un des usages de lesprit franais? est-ce une des
lois du coeur humain?

-- Un homme qui aime profondment, comme aime Raoul de Bragelonne,
finit par oublier le crime de sa matresse; mais je ne sais si
Raoul oubliera.

-- Jy pourvoirai. Est-ce tout ce que vous vouliez me dire sur
votre ami?

-- Cest tout.

--  M. Fouquet, maintenant. Que comptez-vous que jen ferai?

-- Le surintendant, comme par le pass, je vous en prie.

-- Soit! mais il est aujourdhui premier ministre.

-- Pas tout  fait.

-- Il faudra bien un premier ministre  un roi ignorant et
embarrass comme je le serai.

-- Il faudra un ami  Votre Majest?

-- Je nen ai quun, cest vous.

-- Vous en aurez dautres plus tard: jamais daussi dvou, jamais
daussi zl pour votre gloire.

-- Vous serez mon premier ministre.

-- Pas tout de suite, monseigneur. Cela donnerait trop dombrage
et dtonnement.

-- M. de Richelieu, premier ministre de ma grand-mre Marie de
Mdicis, ntait quvque de Luon, comme vous tes vque de
Vannes.

-- Je vois que Votre Altesse Royale a bien profit de mes notes.
Cette miraculeuse perspicacit me comble de joie.

-- Je sais bien que M. de Richelieu, par la protection de la
reine, est devenu bientt cardinal.

-- Il vaudra mieux, dit Aramis en sinclinant, que je ne sois
premier ministre quaprs que Votre Altesse Royale maura fait
nommer cardinal.

-- Vous le serez avant deux mois, monsieur dHerblay. Mais voil
bien peu de chose. Vous ne moffenseriez pas en me demandant
davantage, et vous maffligeriez en vous en tenant l.

-- Aussi ai-je quelque chose  esprer de plus, monseigneur.

-- Dites, dites!

-- M. Fouquet ne gardera pas toujours les affaires, il vieillira
vite. Il aime le plaisir, compatible aujourdhui avec son travail,
grce au reste de jeunesse dont il jouit; mais cette jeunesse
tient au premier chagrin ou  la premire maladie quil
rencontrera. Nous lui pargnerons le chagrin, parce quil est
galant homme et noble coeur. Nous ne pourrons lui sauver la
maladie. Ainsi, cest jug. Quand vous aurez pay toutes les
dettes de M. Fouquet, remis les finances en tat, M. Fouquet
pourra demeurer roi dans sa cour de potes et de peintres; nous
laurons fait riche. Alors, devenu premier ministre de Votre
Altesse Royale, je pourrai songer  mes intrts et aux vtres.

Le jeune homme regarda son interlocuteur.

-- M. de Richelieu, dont nous parlions, dit Aramis, a eu le tort
trs grand de sattacher  gouverner seulement la France. Il a
laiss deux rois, le roi Louis XIII et lui, trner sur le mme
trne, tandis quil pouvait les installer plus commodment sur
deux trnes diffrents.

-- Sur deux trnes? dit le jeune homme en rvant.

-- En effet, poursuivit Aramis tranquillement: un cardinal premier
ministre de France, aid de la faveur et de lappui du roi Trs
Chrtien; un cardinal  qui le roi son matre prtre ses trsors,
son arme, son conseil, cet homme-l ferait un double emploi
fcheux en appliquant ses ressources  la seule France. Vous,
dailleurs, ajouta Aramis en plongeant jusquau fond des yeux de
Philippe, vous ne serez pas un roi comme votre pre, dlicat, lent
et fatigu de tout; vous serez un roi de tte et dpe; vous
naurez pas assez de vos tats: je vous y gnerais. Or, jamais
notre amiti ne doit tre, je ne dis pas altre, mais mme
effleure par une pense secrte. Je vous aurai donn le trne de
France, vous me donnerez le trne de saint Pierre. Quand votre
main loyale, ferme et arme aura pour main jumelle la main dun
pape tel que je le serai, ni Charles-Quint, qui a possd les deux
tiers du monde, ni Charlemagne, qui le possda entier, ne
viendront  la hauteur de votre ceinture. Je nai pas dalliance,
moi, je nai pas de prjugs, je ne vous jette pas dans la
perscution des hrtiques, je ne vous jetterai pas dans les
guerres de famille; je dirai:  nous deux lunivers;  moi pour
les mes,  vous pour les corps. Et, comme je mourrai le premier,
vous aurez mon hritage. Que dites-vous de mon plan, monseigneur?

-- Je dis que vous me rendez heureux et fier, rien que de vous
avoir compris, monsieur dHerblay, vous serez cardinal; cardinal,
vous serez mon premier ministre. Et puis vous mindiquerez ce
quil faut faire pour quon vous lise pape; je le ferai.
Demandez-moi des garanties.

-- Cest inutile. Je nagirai jamais quen vous faisant gagner
quelque chose; je ne monterai jamais sans vous avoir hiss sur
lchelon suprieur; je me tiendrai toujours assez loin de vous
pour chapper  votre jalousie, assez prs pour maintenir votre
profit et surveiller votre amiti. Tous les contrats en ce monde
se rompent, parce que lintrt quils renferment tend  pencher
dun seul ct. Jamais entre nous il nen sera de mme; je nai
pas besoin de garanties.

-- Ainsi... mon frre... disparatra?...

-- Simplement. Nous lenlverons de son lit par le moyen dun
plancher qui cde  la pression du doigt. Endormi sous la
couronne, il se rveillera dans la captivit. Seul, vous
commanderez  partir de ce moment, et vous naurez pas dintrt
plus cher que celui de me conserver prs de vous.

-- Cest vrai! Voici ma main, monsieur dHerblay.

-- Permettez-moi de magenouiller devant vous, Sire, bien
respectueusement. Nous nous embrasserons le jour o tous deux nous
aurons au front, vous la couronne, moi la tiare.

-- Embrassez-moi aujourdhui mme, et soyez plus que grand, plus
quhabile, plus que sublime gnie: soyez bon pour moi, soyez mon
pre!

Aramis faillit sattendrir en lcoutant parler. Il crut sentir
dans son coeur un mouvement jusqualors inconnu; mais cette
impression seffaa bien vite.

Son pre! pensa-t-il. Oui, Saint-Pre!

Et ils reprirent place dans le carrosse, qui courut rapidement sur
la route de Vaux-le-Vicomte.


Chapitre CCXVII -- Le chteau de Vaux-le-Vicomte


Le chteau de Vaux-le-Vicomte, situ  une lieue de Melun, avait
t bti par Fouquet en 1656. Il ny avait alors que peu dargent
en France. Mazarin avait tout pris, et Fouquet dpensait le reste.
Seulement, comme certains hommes ont les dfauts fconds et les
vices utiles, Fouquet, en semant les millions dans ce palais,
avait trouv le moyen de rcolter trois hommes illustres: Le Vau,
architecte de ldifice, Le Ntre, dessinateur des jardins, et Le
Brun, dcorateur des appartements.

Si le chteau de Vaux avait un dfaut quon pt lui reprocher,
ctait son caractre grandiose et sa gracieuse magnificence, il
est encore proverbial aujourdhui de nombrer les arpents de sa
toiture, dont la rparation est de nos jours la ruine des fortunes
rtrcies comme toute lpoque.

Vaux-le-Vicomte, quand on a franchi sa large grille, soutenue par
des cariatides, dveloppe son principal corps de logis dans la
vaste cour dhonneur, ceinte de fosss profonds que borde un
magnifique balustre de pierre. Rien de plus noble que lavant-
corps du milieu, hiss sur son perron comme un roi sur son trne,
ayant autour de lui quatre pavillons qui forment les angles, et
dont les immenses colonnes ioniques slvent majestueusement 
toute la hauteur de ldifice. Les frises ornes darabesques, les
frontons couronnant les pilastres donnent partout la richesse et
la grce. Les dmes, surmontant le tout, donnent lampleur et la
majest.

Cette maison, btie par un sujet, ressemble bien plus  une maison
royale que ces maisons royales dont Wolsey se croyait forc de
faire prsent  son matre de peur de le rendre jaloux.

Mais, si la magnificence et le got clatent dans un endroit
spcial de ce palais, si quelque chose peut tre prfr  la
splendide ordonnance des intrieurs, au luxe des dorures,  la
profusion des peintures et des statues, cest le parc, ce sont les
jardins de Vaux. Les jets deau, merveilleux en 1653, sont encore
des merveilles aujourdhui, les cascades faisaient ladmiration de
tous les rois et de tous les princes, et quant  la fameuse
grotte, thme de tant de vers fameux, sjour de cette illustre
nymphe de Vaux que Plisson fit parler avec La Fontaine, on nous
dispensera den dcrire toutes les beauts, car nous ne voudrions
pas rveiller pour nous ces critiques que mditait alors Boileau:

_Ce ne sont que festons, ce ne sont quastragales._
_........................_
_Et je me sauve  peine au travers du jardin._

Nous ferons comme Despraux, nous entrerons dans ce parc g de
huit ans seulement, et dont les cimes, dj superbes,
spanouissaient rougissantes aux premiers rayons du soleil. Le
Ntre avait ht le plaisir de Mcne; toutes les ppinires
avaient donn des arbres doubls par la culture et les actifs
engrais. Tout arbre du voisinage qui offrait un bel espoir avait
t enlev avec ses racines, et plant tout vif dans le parc.
Fouquet pouvait bien acheter des arbres pour orner son parc,
puisquil avait achet trois villages et leurs contenances pour
lagrandir.

M. de Scudry dit de ce palais que, pour larroser, M. Fouquet
avait divis une rivire en mille fontaines et runi mille
fontaines en torrents. Ce M. de Scudry en dit bien dautres dans
sa _Cllie_ sur ce palais de Valterre, dont il dcrit
minutieusement les agrments.

Nous serons plus sages de renvoyer les lecteurs curieux  Vaux que
de les renvoyer  la _Cllie_. Cependant il y a autant de lieues
de Paris  Vaux que de volumes  la _Cllie_.

Cette splendide maison tait prte pour recevoir _le plus grand
roi du monde_. Les amis de M. Fouquet avaient voitur l, les uns
leurs acteurs et leurs dcors, les autres leurs quipages de
statuaires et de peintres, les autres encore leur plumes finement
tailles. Il sagissait de risquer beaucoup dimpromptus.

Les cascades, peu dociles, quoique nymphes, regorgeaient dune eau
plus brillante que le cristal; elles panchaient sur les tritons
et les nrides de bronze des flots cumeux sirisant aux feux du
soleil.

Une arme de serviteurs courait par escouades dans les cours et
dans les vastes corridors, tandis que Fouquet, arriv le matin
seulement, se promenait calme et clairvoyant, pour donner les
derniers ordres, aprs que ses intendants avaient pass leur
revue.

On tait, comme nous lavons dit, au 15 aot. Le soleil tombait
daplomb sur les paules des dieux de marbre et de bronze; il
chauffait leau des conques et mrissait dans les vergers ces
magnifiques pches que le roi devait regretter cinquante ans plus
tard, alors qu Marly, manquant de belles espces dans ses
jardins qui avaient cot  la France le double de ce quavait
cot Vaux, le grand roi disait  quelquun:

-- Vous tes trop jeune, vous, pour avoir mang des pches de
M. Fouquet.

 souvenir!  trompettes de la renomme!  gloire de ce monde!
Celui-l qui se connaissait si bien en mrite; celui-l qui avait
recueilli lhritage de Nicolas Fouquet; celui-l qui lui avait
pris Le Ntre et Le Brun; celui-l qui lavait envoy pour toute
sa vie dans une prison dtat, celui-l se rappelait seulement les
pches de cet ennemi vaincu, touff, oubli! Fouquet avait eu
beau jeter trente millions dans ses bassins, dans les creusets de
ses statuaires, dans les critures de ses potes, dans les
portefeuilles de ses peintres; il avait cru en vain faire penser 
lui. Une pche close vermeille et charnue entre les losanges dun
treillage, sous les langues verdoyantes de ses feuilles aigus, ce
peu de matire vgtale quun loir croquait sans y penser,
suffisait au grand roi pour ressusciter en son souvenir lombre
lamentable du dernier surintendant de France!

Bien sr quAramis avait distribu les grandes masses, quil avait
pris soin de faire garder les portes et prparer les logements,
Fouquet ne soccupait plus que de lensemble. Ici, Gourville lui
montrait les dispositions du feu dartifice; l, Molire le
conduisait au thtre; et enfin, aprs avoir visit la chapelle,
les salons, les galeries, Fouquet redescendait puis, quand il
vit Aramis dans lescalier. Le prlat lui faisait signe.

Le surintendant vint joindre son ami, qui larrta devant un grand
tableau termin  peine. Sescrimant sur cette toile, le peintre
Le Brun, couvert de sueur, tach de couleurs, ple de fatigue et
dinspiration, jetait les derniers coups de sa brosse rapide.
Ctait ce portrait du roi quon attendait, avec lhabit de
crmonie, que Percerin avait daign faire voir davance 
lvque de Vannes.

Fouquet se plaa devant ce tableau, qui vivait, pour ainsi dire,
dans sa chair frache et dans sa moite chaleur. Il regarda la
figure, calcula le travail, admira, et, ne trouvant pas de
rcompense qui ft digne de ce travail dHercule, il passa ses
bras au cou du peintre et lembrassa. M. le surintendant venait de
gter un habit de mille pistoles, mais il avait repos Le Brun.

Ce fut un beau moment pour lartiste, ce fut un douloureux moment
pour M. Percerin, qui, lui aussi, marchait derrire Fouquet, et
admirait dans la peinture de Le Brun lhabit quil avait fait pour
Sa Majest, objet dart, disait-il, qui navait son pareil que
dans la garde-robe de M. le surintendant.

Sa douleur et ses cris furent interrompus par le signal qui fut
donn du sommet de la maison. Par-del Melun, dans la plaine dj
nue, les sentinelles de Vaux avaient aperu le cortge du roi et
des reines: Sa Majest entrait dans Melun avec sa longue file de
carrosses et de cavaliers.

-- Dans une heure, dit Aramis  Fouquet.

-- Dans une heure! rpliqua celui-ci en soupirant.

-- Et ce peuple qui se demande  quoi servent les ftes royales!
continua lvque de Vannes en riant de son faux rire.

-- Hlas! moi, qui ne suis pas peuple, je me le demande aussi.

-- Je vous rpondrai dans vingt-quatre heures, monseigneur. Prenez
votre bon visage, car cest jour de joie.

-- Eh bien! croyez-moi, si vous voulez, dHerblay, dit le
surintendant avec expansion, en dsignant du doigt le cortge de
Louis  lhorizon, il ne maime gure, je ne laime pas beaucoup,
mais je ne sais comment il se fait que, depuis quil approche de
ma maison...

-- Eh bien! quoi?

-- Eh bien! depuis quil se rapproche, il mest plus sacr, il
mest le roi, il mest presque cher.

-- Cher? oui, fit Aramis en jouant sur le mot, comme, plus tard,
labb Terray avec Louis XV.

-- Ne riez pas, dHerblay, je sens que, sil le voulait bien,
jaimerais ce jeune homme.

-- Ce nest pas  moi quil faut dire cela, reprit Aramis, cest 
M. Colbert.

--  M. Colbert! scria Fouquet. Pourquoi?

-- Parce quil vous fera avoir une pension sur la cassette du roi,
quand il sera surintendant.

Ce trait lanc, Aramis salua.

-- O allez-vous donc? reprit Fouquet, devenu sombre.

-- Chez moi, pour changer dhabits, monseigneur.

-- O vous tes-vous log, dHerblay?

-- Dans la chambre bleue du deuxime tage.

-- Celle qui donne au-dessus de la chambre du roi?

-- Prcisment.

-- Quelle sujtion vous avez prise l! Se condamner  ne pas
remuer!

-- Toute la nuit, monseigneur, je dors ou je lis dans mon lit.

-- Et vos gens?

-- Oh! je nai quune personne avec moi.

-- Si peu!

-- Mon lecteur me suffit. Adieu, monseigneur, ne vous fatiguez pas
trop. Conservez-vous frais pour larrive du roi.

-- On vous verra? on verra votre ami du Vallon?

-- Je lai log prs de moi. Il shabille.

Et Fouquet, saluant de la tte et du sourire, passa comme un
gnral en chef qui visite des avant-postes, quand on lui a
signal lennemi.


Chapitre CCXVIII -- Le vin de Melun


Le roi tait entr effectivement dans Melun avec lintention de
traverser seulement la ville. Le jeune monarque avait soif de
plaisirs. Durant tout le voyage, il navait aperu que deux fois
La Vallire, et, devinant quil ne pourrait lui parler que la
nuit, dans les jardins, aprs la crmonie, il avait hte de
prendre ses logements  Vaux. Mais il comptait sans son capitaine
des mousquetaires et aussi sans M. Colbert.

Semblable  Calypso, qui ne pouvait se consoler du dpart
dUlysse, notre Gascon ne pouvait se consoler de navoir pas
devin pourquoi Aramis faisait demander  Percerin lexhibition
des habits neufs du roi.

Toujours est-il, se disait cet esprit flexible dans sa logique,
que lvque de Vannes, mon ami, fait cela pour quelque chose.

Et de se creuser la cervelle bien inutilement.

DArtagnan, si fort assoupli  toutes les intrigues de cour;
dArtagnan, qui connaissait la situation de Fouquet mieux que
Fouquet lui-mme, avait conu les plus tranges soupons 
lnonc de cette fte qui et ruin un homme riche, et qui
devenait une oeuvre impossible, insense, pour un homme ruin. Et
puis, la prsence dAramis, revenu de Belle-le et nomm grand
ordonnateur par M. Fouquet, son immixtion persvrante dans toutes
les affaires du surintendant, les visites de M. de Vannes chez
Baisemeaux, tout ce louche avait profondment tourment dArtagnan
depuis quelques semaines.

Avec des hommes de la trempe dAramis, disait-il, on nest le
plus fort que lpe  la main. Tant quAramis a fait lhomme de
guerre, il y a eu espoir de le surmonter; depuis quil a doubl sa
cuirasse dune tole, nous sommes perdus. Mais que veut Aramis?

Et dArtagnan rvait.

Que mimporte! aprs tout, sil ne veut renverser que
M. Colbert?... Que peut-il vouloir autre chose?

DArtagnan se grattait le front, cette fertile terre do le soc
de ses ongles avait tant fouill de belles et bonnes ides.

Il eut celle de saboucher avec M. Colbert, mais son amiti, son
serment dautrefois, le liaient trop  Aramis. Il recula.
Dailleurs, il hassait ce financier.

Il voulut souvrir au roi. Mais le roi ne comprendrait rien  ses
soupons, qui navaient pas mme la ralit de lombre.

Il rsolut de sadresser directement  Aramis, la premire fois
quil le verrait.

Je le prendrai entre deux chandelles, directement, brusquement,
se dit le mousquetaire. Je lui mettrai la main sur le coeur, et il
me dira... Que me dira-t-il? oui, il me dira quelque chose, car,
mordioux! il y a quelque chose l-dessous!

Plus tranquille, dArtagnan fit ses apprts de voyage, et donna
ses soins  ce que la maison militaire du roi, fort peu
considrable encore, ft bien commande et bien ordonne dans ses
mdiocres proportions. Il rsulta, de ces ttonnements du
capitaine, que le roi se mit  la tte des mousquetaires, de ses
Suisses et dun piquet de gardes-franaises, lorsquil arriva
devant Melun. On et dit dune petite arme. M. Colbert regardait
ces hommes dpe avec beaucoup de joie. Il en voulait encore un
tiers en sus.

-- Pourquoi? disait le roi.

-- Pour faire plus dhonneur  M. Fouquet, rpliquait Colbert.

Pour le ruiner plus vite, pensait dArtagnan.

Larme parut devant Melun, dont les notables apportrent au roi
les clefs, et linvitrent  entrer  lHtel de Ville pour
prendre le vin dhonneur.

Le roi, qui sattendait  passer outre et  gagner Vaux tout de
suite, devint rouge de dpit.

-- Quel est le sot qui ma valu ce retard? grommela-t-il entre ses
dents, pendant que le matre chevin faisait son discours.

-- Ce nest pas moi, rpliqua dArtagnan; mais je crois bien que
cest M. Colbert.

Colbert entendit son nom.

-- Que plat-il  M. dArtagnan? demanda-t-il.

-- Il me plat savoir si vous tes celui qui a fait entrer le roi
dans le vin de Brie?

-- Oui, monsieur.

-- Alors, cest  vous que le roi a donn un nom.

-- Lequel, monsieur?

-- Je ne sais trop... Attendez... imbcile... non, non... sot,
sot, stupide, voil ce que Sa Majest a dit de celui qui lui a
valu le vin de Melun.

DArtagnan, aprs cette borde, caressa tranquillement son cheval.
La grosse tte de M. Colbert enfla comme un boisseau.

DArtagnan, le voyant si laid par la colre, ne sarrta pas en
chemin. Lorateur allait toujours; le roi rougissait  vue doeil.

-- Mordioux! dit flegmatiquement le mousquetaire, le roi va
prendre un coup de sang. O diable avez-vous eu cette ide-l,
monsieur Colbert? Vous navez pas de chance.

-- Monsieur, dit le financier en se redressant, elle ma t
inspire par mon zle pour le service du roi.

-- Bah!

-- Monsieur, Melun est une ville, une bonne ville qui paie bien,
et quil est inutile de mcontenter.

-- Voyez-vous cela! Moi qui ne suis pas un financier, javais
seulement vu une ide dans votre ide.

-- Laquelle, monsieur?

-- Celle de faire faire un peu de bile  M. Fouquet, qui
svertue, l-bas, sur ses donjons,  nous attendre.

Le coup tait juste et rude. Colbert en fut dsaronn. Il se
retira loreille basse. Heureusement, le discours tait fini. Le
roi but, puis tout le monde reprit la marche  travers la ville.
Le roi rongeait ses lvres, car la nuit venait et tout espoir de
promenade avec La Vallire svanouissait.

Pour faire entrer la maison du roi dans Vaux, il fallait au moins
quatre heures, grce  toutes les consignes. Aussi le roi, qui
bouillait dimpatience, pressa-t-il les reines, afin darriver
avant la nuit, mais au moment de se remettre en marche, les
difficults surgirent.

-- Est-ce que le roi ne va pas coucher  Melun? dit M. Colbert,
bas,  dArtagnan.

M. Colbert tait bien mal inspir, ce jour-l, de sadresser ainsi
au chef des mousquetaires. Celui-ci avait devin que le roi ne
tenait pas en place. DArtagnan ne voulait le laisser entrer 
Vaux que bien accompagn: il dsirait donc que Sa Majest nentrt
quavec toute lescorte. Dun autre ct, il sentait que les
retards irriteraient cet impatient caractre. Comment concilier
ces deux difficults? DArtagnan prit Colbert au mot et le lana
sur le roi.

-- Sire, dit-il, M. Colbert demande si Votre Majest ne couchera
pas  Melun?

-- Coucher  Melun! Et pour quoi faire? scria Louis XIV Coucher
 Melun! Qui diable a pu songer  cela, quand M. Fouquet nous
attend ce soir?

-- Ctait, reprit vivement Colbert, la crainte de retarder Votre
Majest, qui, daprs ltiquette, ne peut entrer autre part que
chez elle, avant que les logements aient t marqus par son
fourrier, et la garnison distribue.

DArtagnan coutait de ses oreilles en se mordant la moustache.

Les reines entendaient aussi. Elles taient fatigues; elles
eussent voulu dormir, et surtout empcher le roi de se promener,
le soir, avec M. de Saint-Aignan et les dames; car, si ltiquette
renfermait chez elles les princesses, les dames, leur service
fait, avaient toute facult de se promener.

On voit que tous ces intrts, samoncelant en vapeurs, devaient
produire des nuages, et les nuages une tempte. Le roi navait pas
de moustache  mordre: il mchait avidement le manche de son
fouet. Comment sortir de l? DArtagnan faisait les doux yeux et
Colbert le gros dos. Sur qui mordre?

-- On consultera l-dessus la reine, dit Louis XIV en saluant les
dames.

Et cette bonne grce quil eut pntra le coeur de Marie-Thrse,
qui tait bonne et gnreuse, et qui, remise  son libre arbitre,
rpliqua respectueusement:

-- Je ferai la volont du roi, toujours avec plaisir.

-- Combien faut-il de temps pour aller  Vaux? demanda Anne
dAutriche en tranant sur chaque syllabe, et en appuyant la main
sur son sein endolori.

-- Une heure pour les carrosses de Leurs Majests, dit dArtagnan,
par des chemins assez beaux.

Le roi le regarda.

-- Un quart dheure pour le roi, se hta-t-il dajouter.

-- On arriverait au jour, dit Louis XIV.

-- Mais les logements de la maison militaire, objecta doucement
Colbert, feront perdre au roi toute la hte du voyage, si prompt
quil soit.

Double brute! pensa dArtagnan, si javais intrt  dmolir ton
crdit, je le ferais en dix minutes.

--  la place du roi, ajouta-t-il tout haut, en me rendant chez
M. Fouquet, qui est un galant homme, je laisserais ma maison,
jirais en ami; jentrerais seul avec mon capitaine des gardes;
jen serais plus grand et plus sacr.

La joie brilla dans les yeux du roi.

-- Voil un bon conseil, dit-il, mesdames; allons chez un ami, en
ami. Marchez doucement, messieurs des quipages; et nous,
messieurs, en avant!

Il entrana derrire lui tous les cavaliers.

Colbert cacha sa grosse tte renfrogne derrire le cou de son
cheval.

-- Jen serai quitte, dit dArtagnan tout en galopant, pour
causer, ds ce soir, avec Aramis. Et puis M. Fouquet est un galant
homme, mordioux! je lai dit, il faut le croire.

Voil comment, vers sept heures du soir, sans trompettes et sans
gardes avances, sans claireurs ni mousquetaires, le roi se
prsenta devant la grille de Vaux, o Fouquet, prvenu, attendait,
depuis une demi-heure, tte nue, au milieu de sa maison et de ses
amis.


Chapitre CCXIX -- Nectar et ambroisie


M. Fouquet tint ltrier au roi, qui, ayant mis pied  terre, se
releva gracieusement, et, plus gracieusement encore, lui tendit
une main que Fouquet, malgr un lger effort du roi, porta
respectueusement  ses lvres.

Le roi voulait attendre, dans la premire enceinte larrive des
carrosses. Il nattendit pas longtemps. Les chemins avaient t
battus par ordre du surintendant. On net pas trouv, depuis
Melun jusqu Vaux, un caillou gros comme un oeuf. Aussi les
carrosses, roulant comme sur un tapis, amenrent-ils, sans cahots
ni fatigues, toutes les dames  huit heures. Elles furent reues
par Mme la surintendante, et au moment o elles apparaissaient,
une lumire vive, comme celle du jour, jaillit de tous les arbres,
de tous les vases de tous les marbres. Cet enchantement dura
jusqu ce que Leurs Majests se fussent perdues dans lintrieur
du palais.

Toutes ces merveilles, que le chroniqueur a entasses ou plutt
conserves dans son rcit, au risque de rivaliser avec le
romancier, ces splendeurs de la nuit vaincue, de la nature
corrige, de tous les plaisirs, de tous les luxes combins pour la
satisfaction des sens et de lesprit, Fouquet les offrit
rellement  son roi, dans cette retraite enchante, dont nul
souverain, en Europe ne pouvait se flatter de possder
lquivalent.

Nous ne parlerons ni du grand festin qui runit Leurs Majests, ni
des concerts, ni des feriques mtamorphoses; nous nous
contenterons de peindre le visage du roi, qui, de gai, ouvert, de
bienheureux quil tait dabord, devint bientt sombre, contraint,
irrit. Il se rappelait sa maison  lui, et ce pauvre luxe qui
ntait que lustensile de la royaut sans tre la proprit de
lhomme-roi. Les grands vases du Louvre, les vieux meubles et la
vaisselle de Henri II, de Franois Ier, de Louis XI, ntaient que
des monuments historiques. Ce ntaient que des objets dart, une
dfroque du mtier royal. Chez Fouquet, la valeur tait dans le
travail comme dans la matire. Fouquet mangeait dans un or que des
artistes  lui avaient fondu et cisel pour lui. Fouquet buvait
des vins dont le roi de France ne savait pas le nom: il les buvait
dans des gobelets plus prcieux chacun que toute la cave royale.

Que dire des salles, des tentures, des tableaux, des serviteurs,
des officiers de toute sorte? Que dire du service ou, lordre
remplaant ltiquette, le bien-tre remplaant les consignes, le
plaisir et la satisfaction du convive devenaient la suprme loi de
tout ce qui obissait  lhte?

Cet essaim de gens affairs sans bruit, cette multitude de
convives moins nombreux que les serviteurs, ces myriades de mets,
de vases dor et dargent, ces flots de lumire, ces amas de
fleurs inconnues, dont les serres staient dpouilles comme
dune surcharge, puisquelles taient encore redondantes de
beaut, ce tout harmonieux, qui ntait que le prlude de la fte
promise, ravit tous les assistants, qui tmoignrent leur
admiration  plusieurs reprises, non par la voix ou par le geste,
mais par le silence et lattention, ces deux langages du courtisan
qui ne connat plus le frein du matre.

Quant au roi, ses yeux se gonflrent: il nosa plus regarder la
reine. Anne dAutriche, toujours suprieure en orgueil  toute
crature, crasa son hte par le mpris quelle tmoigna pour tout
ce quon lui servait.

La jeune reine, bonne et curieuse de la vie, loua Fouquet, mangea
de grand apptit, et demanda le nom de plusieurs fruits qui
paraissaient sur la table. Fouquet rpondit quil ignorait les
noms. Ces fruits sortaient de ses rserves: il les avait souvent
cultivs lui-mme, tant un savant en fait dagronomie exotique.
Le roi sentit la dlicatesse. Il nen fut que plus humili. Il
trouvait la reine un peu peuple, et Anne dAutriche un peu Junon.
Tout son soin,  lui, tait de se garder froid sur la limite de
lextrme ddain ou de la simple admiration.

Mais Fouquet avait prvu tout cela: ctait un de ces hommes qui
prvoient tout.

Le roi avait expressment dclar que, tant quil serait chez
M. Fouquet, il dsirait ne pas soumettre ses repas  ltiquette,
et, par consquent, dner avec tout le monde; mais, par les soins
du surintendant, le dner du roi se trouvait servi  part, si lon
peut sexprimer ainsi, au milieu de la table gnrale. Ce dner,
merveilleux par sa composition, comprenait tout ce que le roi
aimait, tout ce quil choisissait dhabitude. Louis navait pas
dexcuses, lui, le premier apptit de son royaume, pour dire quil
navait pas faim.

M. Fouquet fit bien mieux: il stait mis  table pour obir 
lordre du roi, mais ds que les potages furent servis, il se leva
de table et se mit lui-mme  servir le roi, pendant que Mme la
surintendante se tenait derrire le fauteuil de la reine mre. Le
ddain de Junon et les bouderies de Jupiter ne tinrent pas contre
cet excs de bonne grce. La reine mre mangea un biscuit dans du
vin de San Lucar, et le roi mangea de tout en disant  M. Fouquet:

-- Il est impossible, monsieur le surintendant, de faire meilleure
chre.

Sur quoi, toute la Cour se mit  dvorer dun tel enthousiasme,
que lon et dit des nues de sauterelles dgypte sabattant sur
les seigles verts.

Cela nempcha pas que, aprs la faim assouvie, le roi ne redevnt
triste: triste en proportion de la belle humeur quil avait cru
devoir manifester, triste surtout de la bonne mine que ses
courtisans avaient faite  Fouquet.

DArtagnan, qui mangeait beaucoup et qui buvait sec, sans quil y
part, ne perdit pas un coup de dent, mais fit un grand nombre
dobservations qui lui profitrent.

Le souper fini, le roi ne voulut pas perdre la promenade. Le parc
tait illumin. La lune, dailleurs, comme si elle se ft mise aux
ordres du seigneur de Vaux, argenta les massifs et les lacs de ses
diamants et de son phosphore. La fracheur tait douce. Les alles
taient ombreuses et sables si moelleusement, que les pieds sy
plaisaient. Il y eut fte complte; car le roi, trouvant La
Vallire au dtour dun bois, lui put serrer la main et dire: Je
vous aime, sans que nul lentendt, except M. dArtagnan, qui
suivait, et M. Fouquet, qui prcdait.

Cette nuit denchantements savana. Le roi demanda sa chambre.
Aussitt tout fut en mouvement. Les reines passrent chez elles au
son des thorbes et des fltes. Le roi trouva, en montant, ses
mousquetaires, que M. Fouquet avait fait venir de Melun et invits
 souper.

DArtagnan perdit toute dfiance. Il tait las, il avait bien
soup, et voulait, une fois dans sa vie, jouir dune fte chez un
vritable roi.

-- M. Fouquet, disait-il, est mon homme.

On conduisit, en grande crmonie, le roi dans la chambre de
Morphe, dont nous devons une mention lgre  nos lecteurs.
Ctait la plus belle et la plus vaste du palais. Le Brun avait
peint, dans la coupole, les songes heureux et les songes tristes
que Morphe suscite aux rois comme aux hommes. Tout ce que le
sommeil enfante de gracieux, ce quil verse de miel et de parfums,
de fleurs et de nectar, de volupts ou de repos dans les sens, le
peintre en avait enrichi les fresques. Ctait une composition
aussi suave dans une partie, que sinistre et terrible dans
lautre. Les coupes qui versent les poisons, le fer qui brille sur
la tte du dormeur, les sorciers et les fantmes aux masques
hideux, les demi-tnbres, plus effrayantes que la flamme ou la
nuit profonde, voil ce quil avait donn pour pendants  ses
gracieux tableaux.

Le roi, entr dans cette chambre magnifique, fut saisi dun
frisson. Fouquet en demanda la cause.

-- Jai sommeil, rpliqua Louis assez ple.

-- Votre Majest veut-elle son service sur-le-champ?

-- Non, jai  causer avec quelques personnes, dit le roi. Quon
prvienne M. Colbert.

Fouquet sinclina et sortit.


Chapitre CCXX --  Gascon, Gascon et demi


DArtagnan navait pas perdu de temps; ce ntait pas dans ses
habitudes. Aprs stre inform dAramis, il avait couru jusqu
ce quil let rencontr. Or, Aramis, une fois le roi entr dans
Vaux, stait retir dans sa chambre, mditant sans doute encore
quelque galanterie pour les plaisirs de Sa Majest.

DArtagnan se fit annoncer et trouva au second tage, dans une
belle chambre quon appelait la chambre bleue,  cause de ses
tentures, il trouva, disons-nous lvque de Vannes en compagnie
de Porthos et de plusieurs picuriens modernes.

Aramis vint embrasser son ami, lui offrit le meilleur sige, et
comme on vit gnralement que le mousquetaire se rservait sans
doute afin dentretenir secrtement Aramis, les picuriens prirent
cong.

Porthos ne bougea pas. Il est vrai quayant dn beaucoup, il
dormait dans son fauteuil. Lentretien ne fut pas gn par ce
tiers. Porthos avait le ronflement harmonieux, et lon pouvait
parler sur cette espce de basse comme sur une mlope antique.

DArtagnan sentit que ctait  lui douvrir la conversation.
Lengagement quil tait venu chercher tait rude; aussi aborda-t-
il nettement le sujet.

-- Eh bien! nous voici donc  Vaux? dit-il.

-- Mais oui, dArtagnan. Aimez-vous ce sjour?

-- Beaucoup, et jaime aussi M. Fouquet.

-- Nest-ce pas quil est charmant?

-- On ne saurait plus.

-- On dit que le roi a commenc par lui battre froid, et que Sa
Majest sest radoucie?

-- Vous navez donc pas vu, que vous dites: On dit?

-- Non; je moccupais, avec ces messieurs qui viennent de sortir,
de la reprsentation et du carrousel de demain.

-- Ah ! vous tes ordonnateur des ftes, ici, vous?

-- Je suis, comme vous savez, ami des plaisirs de limagination:
jai toujours t pote par quelque endroit, moi.

-- Je me rappelle vos vers. Ils taient charmants.

-- Moi, je les ai oublis, mais je me rjouis dapprendre ceux des
autres, quand les autres sappellent Molire, Plisson, La
Fontaine, etc.

-- Savez-vous lide qui mest venue ce soir en soupant, Aramis?

-- Non. Dites-la-moi; sans quoi, je ne la devinerais pas; vous en
avez tant!

-- Eh bien! lide mest venue que le vrai roi de France nest pas
Louis XIV.

-- Hein! fit Aramis en ramenant involontairement ses yeux sur les
yeux du mousquetaire.

-- Non, cest M. Fouquet.

Aramis respira et sourit.

-- Vous voil comme les autres: jaloux! dit-il. Parions que cest
M. Colbert qui vous a fait cette phrase-l?

DArtagnan, pour amadouer Aramis, lui conta les msaventures de
Colbert  propos du vin de Melun.

-- Vilaine race que ce Colbert! fit Aramis.

-- Ma foi, oui!

-- Quand on pense, ajouta lvque, que ce drle-l sera votre
ministre dans quatre mois.

-- Bah!

-- Et que vous le servirez comme Richelieu, comme Mazarin.

-- Comme vous servez Fouquet, dit dArtagnan.

-- Avec cette diffrence, cher ami, que M. Fouquet nest pas
M. Colbert.

-- Cest vrai.

Et dArtagnan feignit de devenir triste.

-- Mais, ajouta-t-il un moment aprs, pourquoi donc me disiez-vous
que M. Colbert sera ministre dans quatre mois?

-- Parce que M. Fouquet ne le sera plus, rpliqua Aramis.

-- Il sera ruin, nest-ce pas? dit dArtagnan.

--  plat.

-- Pourquoi donner des ftes, alors? fit le mousquetaire dun ton
de bienveillance si naturel, que lvque en fut un moment la
dupe. Comment ne len avez-vous pas dissuad, vous?

Cette dernire partie de la phrase tait un excs. Aramis revint 
la dfiance.

-- Il sagit, dit-il, de se mnager le roi.

-- En se ruinant?

-- En se ruinant pour lui, oui.

-- Singulier calcul!

-- La ncessit.

-- Je ne la vois pas, cher Aramis.

-- Si fait, vous remarquez bien lantagonisme naissant de
M. de Colbert.

-- Et que M. Colbert pousse le roi  se dfaire du surintendant.

-- Cela saute aux yeux.

-- Et quil y a cabale contre M. Fouquet.

-- On le sait de reste.

-- Quelle apparence que le roi se mette de la partie contre un
homme qui aura tout dpens pour lui plaire?

-- Cest vrai, fit lentement Aramis, peu convaincu, et curieux
daborder une autre face du sujet de conversation.

-- Il y a folies et folies, reprit dArtagnan. Je naime pas
toutes celles que vous faites.

-- Lesquelles?

-- Le souper, le bal, le concert, la comdie, les carrousels, les
cascades, les feux de joie et dartifice, les illuminations et les
prsents, trs bien, je vous accorde cela; mais ces dpenses de
circonstance ne suffisaient-elles point? Fallait-il...

-- Quoi?

-- Fallait-il habiller de neuf toute une maison, par exemple?

-- Oh! cest vrai! Jai dit cela  M. Fouquet; il ma rpondu que,
sil tait assez riche, il offrirait au roi un chteau neuf des
girouettes aux caves, neuf avec tout ce qui tient dedans, et que,
le roi parti, il brlerait tout cela pour que rien ne servt 
dautres.

-- Cest de lespagnol pur!

-- Je le lui ai dit. Il a ajout ceci: Sera mon ennemi, quiconque
me conseillera dpargner.

-- Cest de la dmence, vous dis-je, ainsi que ce portrait.

-- Quel portrait? dit Aramis.

-- Celui du roi, cette surprise...

-- Cette surprise?

-- Oui, pour laquelle vous avez pris des chantillons chez
Percerin.

DArtagnan sarrta. Il avait lanc la flche. Il ne sagissait
plus que den mesurer la porte.

-- Cest une gracieuset, rpondit Aramis.

DArtagnan vint droit  son ami, lui prit les deux mains, et, le
regardant dans les yeux:

-- Aramis, dit-il, maimez-vous encore un peu?

-- Si je vous aime!

-- Bon! Un service, alors. Pourquoi avez-vous pris des
chantillons de lhabit du roi chez Percerin?

-- Venez avec moi le demander  ce pauvre Le Brun, qui a travaill
l dessus deux jours et deux nuits.

-- Aramis, cela est la vrit pour tout le monde, mais pour moi...

-- En vrit, dArtagnan, vous me surprenez!

-- Soyez bon pour moi. Dites-moi la vrit: vous ne voudriez pas
quil marrivt du dsagrment, nest-ce pas?

-- Cher ami, vous devenez incomprhensible. Quel diable de soupon
avez vous donc?

-- Croyez-vous  mes instincts? Vous y croyiez autrefois. Eh bien!
un instinct me dit que vous avez un projet cach.

-- Moi, un projet?

-- Je nen suis pas sr.

-- Pardieu!

-- Je nen suis pas sr, mais jen jurerais.

-- Eh bien! dArtagnan, vous me causez une vive peine. En effet,
si jai un projet que je doive vous taire, je vous le tairai,
nest-ce pas? Si jen ai un que je doive vous rvler, je vous
laurais dj dit.

-- Non, Aramis, non, il est des projets qui ne se rvlent quau
moment favorable.

-- Alors, mon bon ami, reprit lvque en riant, cest que le
moment favorable nest pas encore arriv.

DArtagnan secoua la tte avec mlancolie.

-- Amiti! amiti! dit-il, vain nom! Voil un homme qui, si je le
lui demandais, se ferait hacher en morceaux pour moi.

-- Cest vrai, dit noblement Aramis.

-- Et cet homme, qui me donnerait tout le sang de ses veines, ne
mouvrira pas un petit coin de son coeur. Amiti, je le rpte, tu
nes quune ombre et quun leurre, comme tout ce qui brille dans
le monde!

-- Ne parlez pas ainsi de notre amiti, rpondit lvque dun ton
ferme et convaincu. Elle nest pas du genre de celles dont vous
parlez.

-- Regardez-nous, Aramis. Nous voici trois sur quatre. Vous me
trompez, je vous suspecte, et Porthos dort. Beau trio damis,
nest-ce pas? beau reste!

-- Je ne puis vous dire quune chose, dArtagnan, et je vous
laffirme sur lvangile. Je vous aime comme autrefois. Si jamais
je me dfie de vous, cest  cause des autres, non  cause de vous
ni de moi. Toute chose que je ferai et en quoi je russirai, vous
y trouverez votre part. Promettez-moi la mme faveur, dites!

-- Si je ne mabuse, Aramis, voil des paroles qui sont, au moment
o vous les prononcez, pleines de gnrosit.

-- Cest possible.

-- Vous conspirez contre M. Colbert. Si ce nest que cela,
mordioux! dites le-moi donc, jai loutil, jarracherai la dent.

Aramis ne put effacer un sourire de ddain, qui glissa sur sa
noble figure.

-- Et, quand je conspirerais contre M. Colbert, o serait le mal?

-- Cest trop peu pour vous, et ce nest pas pour renverser
Colbert que vous avez t demander des chantillons  Percerin.
Oh! Aramis, nous ne sommes pas ennemis, nous sommes frres. Dites-
moi ce que vous voulez entreprendre, et, foi de dArtagnan, si je
ne puis pas vous aider, je jure de rester neutre.

-- Je nentreprends rien, dit Aramis.

-- Aramis, une voix me parle, elle mclaire; cette voix ne ma
jamais tromp. Vous en voulez au roi!

-- Au roi? scria lvque en affectant le mcontentement.

-- Votre physionomie ne me convaincra pas. Au roi, je le rpte.

-- Vous maiderez? dit Aramis, toujours avec lironie de son rire.

-- Aramis, je ferai plus que de vous aider, je ferai plus que de
rester neutre, je vous sauverai.

-- Vous tes fou, dArtagnan.

-- Je suis le plus sage de nous deux.

-- Vous, me souponner de vouloir assassiner le roi!

-- Qui est-ce qui parle de cela? dit le mousquetaire.

-- Alors, entendons-nous, je ne vois pas ce que lon peut faire 
un roi lgitime comme le ntre, si on ne lassassine pas.

DArtagnan ne rpliqua rien.

-- Vous avez, dailleurs, vos gardes et vos mousquetaires ici, fit
lvque.

-- Cest vrai.

-- Vous ntes pas chez M. Fouquet, vous tes chez vous.

-- Cest vrai.

-- Vous avez,  lheure quil est, M. Colbert qui conseille au roi
contre M. Fouquet tout ce que vous voudriez peut-tre conseiller
si je ntais pas de la partie.

-- Aramis! Aramis! par grce, un mot dami!

-- Le mot des amis, cest la vrit. Si je pense  toucher du
doigt au fils dAnne dAutriche, le vrai roi de ce pays de France,
si je nai pas la ferme intention de me prosterner devant son
trne, si, dans mes ides, le jour de demain, ici,  Vaux, ne doit
pas tre le plus glorieux des jours de mon roi, que la foudre
mcrase! jy consens.

Aramis avait prononc ces paroles le visage tourn vers lalcve
de sa chambre, o dArtagnan, adoss dailleurs  cette alcve, ne
pouvait souponner quil se cacht quelquun. Lonction de ces
paroles, leur lenteur tudie, la solennit du serment, donnrent
au mousquetaire la satisfaction la plus complte. Il prit les deux
mains dAramis et les serra cordialement.

Aramis avait support les reproches sans plir, il rougit en
coutant les loges. DArtagnan tromp lui faisait honneur.
DArtagnan confiant lui faisait honte.

-- Est-ce que vous partez? lui dit-il en lembrassant pour cacher
sa rougeur.

-- Oui, mon service mappelle. Jai le mot de la nuit  prendre.

-- O coucherez-vous?

-- Dans lantichambre du roi,  ce quil parat. Mais Porthos?

-- Emmenez-le-moi donc; car il ronfle comme un canon.

-- Ah!... il nhabite pas avec vous? dit dArtagnan.

-- Pas le moins du monde. Il a son appartement je ne sais o.

-- Trs bien! dit le mousquetaire,  qui cette sparation des deux
associs tait ses derniers soupons.

Et il toucha rudement lpaule de Porthos. Celui-ci rpondit en
rugissant.

-- Venez! dit dArtagnan.

-- Tiens! dArtagnan, ce cher ami! par quel hasard? Ah! cest
vrai, je suis de la fte de Vaux.

-- Avec votre bel habit.

-- Cest gentil de la part de M. Coquelin de Volire, nest-ce
pas?

-- Chut! fit Aramis, vous marchez  dfoncer les parquets.

-- Cest vrai, dit le mousquetaire. Cette chambre est au-dessus du
dme.

-- Et je ne lai pas prise pour salle darmes, ajouta lvque. La
chambre du roi a pour plafond les douceurs du sommeil. Noubliez
pas que mon parquet est la doublure de ce plafond-l. Bonsoir, mes
amis, dans dix minutes je dormirai.

Et Aramis les conduisit en riant doucement. Puis, lorsquils
furent dehors, fermant rapidement les verrous et calfeutrant les
fentres, il appela:

-- Monseigneur! monseigneur!

Philippe sortit de lalcve en poussant une porte  coulisse
place derrire le lit.

-- Voil bien des soupons chez M. dArtagnan, dit-il.

-- Ah! vous avez reconnu dArtagnan, nest-ce pas?

-- Avant que vous leussiez nomm.

-- Cest votre capitaine des mousquetaires.

-- Il mest bien dvou, rpliqua Philippe en appuyant sur le
pronom personnel.

-- Fidle comme un chien, mordant quelquefois. Si dArtagnan ne
vous reconnat pas avant que lautre ait disparu, comptez sur
dArtagnan  toute ternit; car alors, sil na rien vu, il
gardera sa fidlit. Sil a vu trop tard, il est Gascon et
navouera jamais quil sest tromp.

-- Je le pensais. Que faisons-nous maintenant?

-- Vous allez vous mettre  lobservatoire et regarder, au coucher
du roi, comment vous vous couchez en petite crmonie.

-- Trs bien. O me mettrai-je?

-- Asseyez-vous sur ce pliant. Je vais faire glisser le parquet.
Vous regarderez par cette ouverture qui rpond aux fausses
fentres pratiques dans le dme de la chambre du roi. Voyez-vous?

-- Je vois le roi.

Et Philippe tressaillit comme  laspect dun ennemi.

-- Que fait-il?

-- Il veut faire asseoir auprs de lui un homme.

-- M. Fouquet.

-- Non, non pas; attendez...

-- Les notes, mon prince, les portraits!

-- Lhomme que le roi veut faire sasseoir ainsi devant lui, cest
M. Colbert.

-- Colbert devant le roi? scria Aramis. Impossible!

-- Regardez.

Aramis plongea ses regards dans la rainure du parquet.

-- Oui, dit-il, Colbert lui-mme. Oh! monseigneur, quallons-nous
entendre, et que va-t-il rsulter de cette intimit?

-- Rien de bon pour M. Fouquet, sans nul doute.

Le prince ne se trompait pas. Nous avons vu que Louis XIV avait
fait mander Colbert, et que Colbert tait arriv. La conversation
stait engage entre eux par une des plus hautes faveurs que le
roi et jamais faites. Il est vrai que le roi tait seul avec son
sujet.

-- Colbert, asseyez-vous.

Lintendant, combl de joie, lui qui craignait dtre renvoy,
refusa cet insigne honneur.

-- Accepte-t-il? dit Aramis.

-- Non, il reste debout.

-- coutons, mon prince.

Et le futur roi, le futur pape coutrent avidement ces simples
mortels quils tenaient sous leurs pieds, prts  les craser
sils leussent voulu.

-- Colbert, dit le roi, vous mavez fort contrari aujourdhui.

-- Sire... je le savais.

-- Trs bien! Jaime cette rponse. Oui, vous le saviez. Il y a du
courage  lavoir fait.

-- Je risquais de mcontenter Votre Majest, mais je risquais
aussi de lui cacher son intrt vritable.

-- Quoi donc? Vous craigniez quelque chose pour moi?

-- Ne ft-ce quune indigestion, Sire, dit Colbert, car on ne
donne  son roi des festins pareils que pour ltouffer sous le
poids de la bonne chre.

Et, cette grosse plaisanterie lance, Colbert en attendit
agrablement leffet.

Louis XIV, lhomme le plus vain et le plus dlicat de son royaume,
pardonna encore cette factie  Colbert.

-- De vrai, dit-il, M. Fouquet ma donn un trop beau repas.
Dites-moi, Colbert, o prend-il tout largent ncessaire pour
subvenir  ces frais normes? Le savez-vous?

-- Oui, je le sais, Sire.

-- Vous me lallez un peu tablir.

-- Facilement,  un denier prs.

-- Je sais que vous comptez juste.

-- Cest la premire qualit quon puisse exiger dun intendant
des finances.

-- Tous ne lont pas.

-- Je rends grce  Votre Majest dun loge si flatteur dans sa
bouche.

-- Donc, M. Fouquet est riche, trs riche, et cela monsieur, tout
le monde le sait.

-- Tout le monde, les vivants comme les morts.

-- Que veut dire cela, monsieur Colbert?

-- Les vivants voient la richesse de M. Fouquet. Ils admirent un
rsultat, et ils y applaudissent; mais les morts, plus savants que
nous, savent les causes, et ils accusent.

-- Eh bien! M. Fouquet doit sa richesse  quelles causes?

-- Le mtier dintendant favorise souvent ceux qui lexercent.

-- Vous avez  me parler plus confidentiellement; ne craignez
rien, nous sommes bien seuls.

-- Je ne crains jamais rien, sous lgide de ma conscience et sous
la protection de mon roi, Sire.

Et Colbert sinclina.

-- Donc, les morts, sils parlaient?...

-- Ils parlent quelquefois, Sire. Lisez.

-- Ah! murmura Aramis  loreille du prince, qui,  ses cts,
coutait sans perdre une syllabe, puisque vous tes plac ici,
monseigneur, pour apprendre votre mtier de roi, coutez une
infamie toute royale. Vous allez assister  une de ces scnes
comme Dieu seul ou plutt comme le diable les conoit et les
excute. coutez bien, vous profiterez.

Le prince redoubla dattention et vit Louis XIV prendre des mains
de Colbert une lettre que celui-ci tendait.

-- Lcriture du feu cardinal! dit le roi.

-- Votre Majest a bonne mmoire, rpliqua Colbert en sinclinant,
et cest une merveilleuse aptitude pour un roi destin au travail,
que de reconnatre ainsi les critures  premire vue.

Le roi lut une lettre de Mazarin, qui, dj connue du lecteur,
depuis la brouille entre Mme de Chevreuse et Aramis, napprendrait
rien de nouveau si nous la rapportions ici.

-- Je ne comprends pas bien, dit le roi intress vivement.

-- Votre Majest na pas encore lhabitude des commis
dintendance.

-- Je vois quil sagit dargent donn  M. Fouquet.

-- Treize millions. Une jolie somme!

-- Mais oui... Eh bien! ces treize millions manquent dans le total
des comptes? Voil ce que je ne comprends pas trs bien, vous dis-
je. Pourquoi et comment ce dficit serait-il possible?

-- Possible, je ne dis pas; rel, je le dis.

-- Vous dites que treize millions manquent dans les comptes?

-- Ce nest pas moi qui le dis, cest le registre.

-- Et cette lettre de M. de Mazarin indique lemploi de cette
somme et le nom du dpositaire?

-- Comme Votre Majest peut sen convaincre.

-- Oui, en effet, il rsulte de l que M. Fouquet naurait pas
encore rendu les treize millions.

-- Cela rsulte des comptes, oui, Sire.

-- Eh bien! alors?...

-- Eh bien! alors, Sire, puisque M. Fouquet na pas rendu les
treize millions, cest quil les a encaisss, et, avec treize
millions, on fait quatre fois plus, et une fraction, de dpense et
de munificence que Votre Majest na pu en faire  Fontainebleau,
o nous ne dpensmes que trois millions en totalit, sil vous en
souvient.

Ctait, pour un maladroit, une bien adroite noirceur que ce
souvenir invoqu de la fte dans laquelle le roi avait, grce  un
mot de Fouquet, aperu pour la premire fois sont infriorit.
Colbert recevait  Vaux ce que Fouquet lui avait fait 
Fontainebleau, et, en bon homme de finances, il le rendait avec
tous les intrts. Ayant ainsi dispos le roi, Colbert navait
plus grand-chose  faire. Il le sentit; le roi tait devenu
sombre. Colbert attendit la premire parole du roi avec autant
dimpatience que Philippe et Aramis du haut de leur observatoire.

-- Savez-vous ce qui rsulte de tout cela, monsieur Colbert? dit
le roi aprs une rflexion.

-- Non, Sire, je ne le sais pas.

-- Cest que le fait de lappropriation des treize millions, sil
tait avr...

-- Mais il lest.

-- Je veux dire sil tait dclar, monsieur Colbert.

-- Je pense quil le serait ds demain, si Votre Majest...

-- Ntait pas chez M. Fouquet, rpondit assez dignement le roi.

-- Le roi est chez lui partout, Sire, et surtout dans les maisons
que son argent a payes.

-- Il me semble, dit Philippe bas  Aramis, que larchitecte qui a
bti ce dme aurait d, prvoyant quel usage on en ferait, le
mobiliser pour quon pt le faire choir sur la tte des coquins
dun caractre aussi noir que ce M. Colbert.

-- Jy pensais bien, dit Aramis, mais M. Colbert est si prs du
roi en ce moment!

-- Cest vrai, cela ouvrirait une succession.

-- Dont monsieur votre frre pun rcolterait tout le fruit,
monseigneur. Tenez, restons en repos et continuons  couter.

-- Nous ncouterons pas longtemps, dit le jeune prince.

-- Pourquoi cela, monseigneur?

-- Parce que, si jtais le roi, je ne rpondrais plus rien.

-- Et que feriez-vous?

-- Jattendrais  demain matin pour rflchir.

Louis XIV leva enfin les yeux, et, retrouvant Colbert attentif 
sa premire parole:

-- Monsieur Colbert, dit-il, en changeant brusquement la
conversation, je vois quil se fait tard, je me coucherai.

-- Ah! fit Colbert, jaurai...

--  demain. Demain matin, jaurai pris une dtermination.

-- Fort bien, Sire, repartit Colbert outr, quoiquil se contint
en prsence du roi.

Le roi fit un geste, et lintendant se dirigea vers la porte 
reculons.

-- Mon service! cria le roi.

Le service du roi entra dans lappartement.

Philippe allait quitter son poste dobservation.

-- Un moment, lui dit Aramis avec sa douceur habituelle; ce qui
vient de se passer nest quun dtail, et nous nen prendrons plus
demain aucun souci, mais le service de nuit, ltiquette du petit
coucher, ah! monseigneur, voil qui est important! Apprenez,
apprenez comment vous vous mettez au lit, Sire. Regardez,
regardez!


Chapitre CCXXI -- Colbert


Lhistoire nous dira ou plutt lhistoire nous a dit les
vnements du lendemain, les ftes splendides donnes par le
surintendant  son roi. Deux grands crivains ont constat la
grande dispute quil y eut entre _la Cascade et la Gerbe dEau,
_la lutte engage entre _la Fontaine de la Couronne et les
Animaux, _pour savoir  qui plairait davantage. Il y eut donc le
lendemain divertissement et joie; il y eut promenade, repas,
comdie; comdie dans laquelle,  sa grande surprise, Porthos
reconnut M. Coquelin de Volire, jouant dans la _farce_ des
_Fcheux_. Cest ainsi quappelait ce divertissement
M. de Bracieux de Pierrefonds.

La Fontaine nen jugeait pas de mme, sans doute, lui qui crivait
 son ami M. Maucrou:

_Cest un ouvrage de Molire._
_Cet crivain, par sa manire, _
_Charme  prsent toute la Cour._
_De la faon que son nom court, _
_Il doit tre par-del Rome._
_Jen suis ravi, car cest un homme._

On voit que La Fontaine avait profit de lavis de Plisson et
avait soign la rime.

Au reste, Porthos tait de lavis de La Fontaine, et il et dit
comme lui: Pardieu! ce Molire est mon homme! mais seulement pour
les habits.  lendroit du thtre, nous lavons dit, pour
M. de Bracieux de Pierrefonds, Molire ntait quun _farceur_.

Mais proccup par la scne de la veille, mais cuvant le poison
vers par Colbert, le roi, pendant toute cette journe si
brillante, si accidente, si imprvue, o toutes les merveilles
des _Mille et Une Nuits_ semblaient natre sous ses pas, le roi se
montra froid, rserv, taciturne. Rien ne put le drider; on
sentait quun profond ressentiment venant de loin, accru peu  peu
comme la source qui devient rivire, grce aux mille filets deau
qui lalimentent, tremblait au plus profond de son me. Vers midi
seulement, il commena  reprendre un peu de srnit. Sans doute,
sa rsolution tait arrte.

Aramis, qui le suivait pas  pas, dans sa pense comme dans sa
marche, Aramis conclut que lvnement quil attendait ne se
ferait pas attendre.

Cette fois, Colbert semblait marcher de concert avec lvque de
Vannes, et, et-il reu pour chaque aiguille dont il piquait le
coeur du roi un mot dordre dAramis, quil net pas fait mieux.

Toute cette journe, le roi, qui avait sans doute besoin dcarter
une pense sombre, le roi parut rechercher aussi activement la
socit de La Vallire quil mit dempressement  fuir celle de
M. Colbert ou celle de M. Fouquet.

Le soir vint. Le roi avait dsir ne se promener quaprs le jeu.
Entre le souper et la promenade, on joua donc. Le roi gagna mille
pistoles, et, les ayant gagnes, les mit dans sa poche, et se leva
en disant:

-- Allons, messieurs, au parc.

Il y trouva les dames. Le roi avait gagn mille pistoles et les
avait empoches, avons-nous dit. Mais M. Fouquet avait su en
perdre dix mille; de sorte que, parmi les courtisans, il y avait
encore cent quatre-vingt-dix mille livres de bnfice,
circonstance qui faisait des visages des courtisans et des
officiers de la maison du roi les visages les plus joyeux de la
terre.

Il nen tait pas de mme du visage du roi, sur lequel, malgr ce
gain auquel il ntait pas insensible, demeurait toujours un
lambeau de nuage. Au coin dune alle, Colbert lattendait. Sans
doute, lintendant se trouvait l en vertu dun rendez-vous donn,
car Louis XIV, qui lavait vit, lui fit un signe et senfona
avec lui dans le parc.

Mais La Vallire aussi avait vu ce front sombre et ce regard
flamboyant du roi, elle lavait vu, et comme rien de ce qui
couvait dans cette me ntait impntrable  son amour, elle
avait compris que cette colre comprime menaait quelquun. Elle
se tenait sur le chemin de vengeance comme lange de la
misricorde.

Toute triste, toute confuse,  demi folle davoir t si longtemps
spare de son amant, inquite de cette motion intrieure quelle
avait devine, elle se montra dabord au roi avec un aspect
embarrass que, dans sa mauvaise disposition desprit, le roi
interprta dfavorablement.

Alors, comme ils taient seuls ou  peu prs seuls, attendu que
Colbert, en apercevant la jeune fille, stait respectueusement
arrt et se tenait  dix pas de distance, le roi sapprocha de La
Vallire et lui prit la main.

-- Mademoiselle, lui dit-il, puis-je, sans indiscrtion, vous
demander ce que vous avez? Votre poitrine parat gonfle, vos yeux
sont humides.

-- Oh! Sire, si ma poitrine est gonfle, si mes yeux sont humides,
si je suis triste enfin, cest de la tristesse de Votre Majest.

-- Ma tristesse? oh! vous voyez mal, mademoiselle. Non, ce nest
point de la tristesse que jprouve.

-- Et quprouvez-vous, Sire?

-- De lhumiliation.

-- De lhumiliation? oh! que dites-vous l?

-- Je dis, mademoiselle, que, l o je suis, nul autre ne devrait
tre le matre. Eh bien! regardez, si je ne mclipse pas, moi, le
roi de France, devant le roi de ce domaine. Oh! continua-t-il en
serrant les dents et le poing, oh!... Et quand je pense que ce
roi...

-- Aprs? dit La Vallire effraye.

-- Que ce roi est un serviteur infidle qui se fait orgueilleux
avec mon bien vol! Aussi je vais lui changer,  cet impudent
ministre, sa fte en deuil dont la nymphe de Vaux, comme disent
ses potes gardera longtemps le souvenir.

-- Oh! Votre Majest...

-- Eh bien! mademoiselle, allez-vous prendre le parti de
M. Fouquet? fit Louis XIV avec impatience.

-- Non, Sire, je vous demanderai seulement si vous tes bien
renseign. Votre Majest, plus dune fois, a appris  connatre la
valeur des accusations de cour.

Louis XIV fit signe  Colbert de sapprocher.

-- Parlez, monsieur Colbert, dit le jeune prince; car, en vrit,
je crois que voil Mlle de La Vallire qui a besoin de votre
parole pour croire  la parole du roi. Dites  Mademoiselle ce
qua fait M. Fouquet. Et vous, mademoiselle, oh! ce ne sera pas
long, ayez la bont dcouter, je vous prie.

Pourquoi Louis XIV insistait-il ainsi? Chose toute simple: son
coeur ntait pas tranquille, son esprit ntait pas bien
convaincu; il devinait quelque mene sombre, obscure, tortueuse,
sous cette histoire des treize millions, et il et voulu que le
coeur pur de La Vallire, rvolt  lide dun vol, approuvt,
dun seul mot, cette rsolution quil avait prise, et que
nanmoins, il hsitait  mettre  excution.

-- Parlez, monsieur, dit La Vallire  Colbert qui stait avanc;
parlez, puisque le roi veut que je vous coute. Voyons, dites,
quel est le crime de M. Fouquet?

-- Oh! pas bien grave, mademoiselle, dit le noir personnage; un
simple abus de confiance...

-- Dites, dites, Colbert, et quand vous aurez dit, laissez-nous et
allez avertir M. dArtagnan que jai des ordres  lui donner.

-- M. dArtagnan! scria La Vallire, et pourquoi faire avertir
M. dArtagnan, Sire? Je vous supplie de me le dire.

-- Pardieu! pour arrter ce titan orgueilleux qui, fidle  sa
devise, menace descalader mon ciel.

-- Arrter M. Fouquet, dites-vous?

-- Ah! cela vous tonne?

-- Chez lui?

-- Pourquoi pas? Sil est coupable, il est coupable chez lui comme
ailleurs.

-- M. Fouquet, qui se ruine en ce moment pour faire honneur  son
roi?

-- Je crois, en vrit, que vous dfendez ce tratre,
mademoiselle.

Colbert se mit  rire tout bas. Le roi se retourna au sifflement
de ce rire.

-- Sire, dit La Vallire, ce nest pas M. Fouquet que je dfends,
cest vous mme.

-- Moi-mme!... Vous me dfendez?

-- Sire, vous vous dshonorez en donnant un pareil ordre.

-- Me dshonorer? murmura le roi blmissant de colre. En vrit,
mademoiselle, vous mettez  ce que vous dites une trange passion.

-- Je mets de la passion, non pas  ce que je dis, Sire, mais 
servir Votre Majest, rpondit la noble jeune fille. Jy mettrais,
sil le fallait, ma vie, et cela avec la mme passion, Sire.

Colbert voulut grommeler. Alors La Vallire, ce doux agneau, se
redressa contre lui et, dun oeil enflamm, lui imposa silence.

-- Monsieur, dit-elle, quand le roi agit bien, si le roi fait tort
 moi ou aux miens, je me tais; mais, le roi me servt-il, moi ou
ceux que jaime, si le roi agit mal, je le lui dis.

-- Mais, il me semble, mademoiselle, hasarda Colbert, que, moi
aussi, jaime le roi.

-- Oui, monsieur, nous laimons tous deux, chacun  sa manire,
rpliqua La Vallire avec un tel accent, que le coeur du jeune roi
en fut pntr. Seulement je laime, moi, si fortement, que tout
le monde le sait, si purement, que le roi lui-mme ne doute pas de
mon amour. Il est mon roi et mon matre, je suis son humble
servante, mais quiconque touche  son honneur touche  ma vie. Or,
je rpte que ceux-l dshonorent le roi qui lui conseillent de
faire arrter M. Fouquet chez lui.

Colbert baissa la tte, car il se sentait abandonn par le roi.
Cependant, tout en baissant la tte, il murmura:

-- Mademoiselle, je naurais quun mot  dire.

-- Ne le dites pas, ce mot, monsieur, car ce mot, je ne
lcouterais point. Que me diriez-vous dailleurs? Que M. Fouquet
a commis des crimes? Je le sais, parce que le roi la dit, et du
moment que le roi a dit: Je crois, je nai pas besoin quune
autre bouche dise: Jaffirme. Mais M. Fouquet, ft-il le dernier
des hommes, je le dis hautement, M. Fouquet est sacr au roi,
parce que le roi est son hte. Sa maison ft-elle un repaire, Vaux
ft-il une caverne de faux-monnayeurs ou de bandits, sa maison est
sainte, son chteau est inviolable, puisquil y loge sa femme, et
cest un lieu dasile que des bourreaux ne violeraient pas!

La Vallire se tut. Malgr lui, le roi ladmirait; il fut vaincu
par la chaleur de cette voix, par la noblesse de cette cause.
Colbert, lui, ployait, cras par lingalit de cette lutte.
Enfin, le roi respira, secoua la tte et tendit la main  La
Vallire.

-- Mademoiselle, dit-il avec douceur, pourquoi parlez-vous contre
moi? Savez-vous ce que fera ce misrable si je le laisse respirer?

-- Eh! mon Dieu, nest-ce pas une proie qui vous appartiendra
toujours?

-- Et sil chappe, sil fuit? scria Colbert.

-- Eh bien! monsieur, ce sera la gloire ternelle du roi davoir
laiss fuir M. Fouquet, et plus il aura t coupable, plus la
gloire du roi sera grande, compare  cette misre,  cette honte.

Louis baisa la main de La Vallire, tout en se laissant glisser 
ses genoux.

Je suis perdu, pensa Colbert.

Puis tout  coup sa figure sclaira:

Oh! non, non, pas encore! se dit-il.

Et, tandis que le roi, protg par lpaisseur dun norme
tilleul, treignait La Vallire avec toute lardeur dun ineffable
amour, Colbert fouilla tranquillement dans son garde-notes, do
il tira un papier pli en forme de lettre, papier un peu jaune
peut-tre, mais qui devait tre bien prcieux, puisque lintendant
sourit en le regardant. Puis il reporta son regard haineux sur le
groupe charmant que dessinaient dans lombre la jeune fille et le
roi, groupe que venait clairer la lueur des flambeaux qui
sapprochaient.

Louis vit la lueur de ces flambeaux se reflter sur la robe
blanche de La Vallire.

-- Pars, Louise, lui dit-il, car voil que lon vient.

-- Mademoiselle, mademoiselle, on vient, ajouta Colbert pour hter
le dpart de la jeune fille.

Louise disparut rapidement entre les arbres. Puis, comme le roi,
qui stait mis aux genoux de la jeune fille, se relevait:

-- Ah! Mlle de la Vallire a laiss tomber quelque chose, dit
Colbert.

-- Quoi donc? demanda le roi.

-- Un papier, une lettre, quelque chose de blanc, voyez, l, Sire.

Le roi se baissa vite, et ramassa la lettre en la froissant.

En ce moment, les flambeaux arrivrent, inondant de jour cette
scne obscure.


Chapitre CCXXII -- Jalousie


Cette vraie lumire, cet empressement de tous, cette nouvelle
ovation faite au roi par Fouquet, vinrent suspendre leffet dune
rsolution que La Vallire avait dj bien branle dans le coeur
de Louis XIV.

Il regarda Fouquet avec une sorte de reconnaissance pour lui, de
ce quil avait fourni  La Vallire loccasion de se montrer si
gnreuse, si fort puissante sur son coeur.

Ctait le moment des dernires merveilles.  peine Fouquet eut-il
emmen le roi vers le chteau, quune masse de feu, schappant
avec un grondement majestueux du dme de Vaux, blouissante
aurore, vint clairer jusquaux moindres dtails des parterres.

Le feu dartifice commenait. Colbert,  vingt pas du roi, que les
matres de Vaux entouraient et ftaient, cherchait par
lobstination de sa pense funeste  ramener lattention de Louis
sur des ides que la magnificence du spectacle loignait dj
trop.

Tout  coup, au moment de la tendre  Fouquet, le roi sentit dans
sa main ce papier que, selon toute apparence, La Vallire, en
fuyant, avait laiss tomber  ses pieds.

Laimant le plus fort de la pense damour entranait le jeune
prince vers le souvenir de sa matresse.

Aux lueurs de ce feu, toujours croissant en beaut, et qui faisait
pousser des cris dadmiration dans les villages dalentour, le roi
lut le billet, quil supposait tre une lettre damour destine 
lui par La Vallire.

 mesure quil lisait, la pleur montait  son visage, et cette
sourde colre, illumine par ces feux de mille couleurs, faisait
un spectacle terrible dont tout le monde et frmi, si chacun
avait pu lire dans ce coeur ravag par les plus sinistres
passions. Pour lui, plus de trve dans la jalousie et la rage. 
partir du moment o il eut dcouvert la sombre vrit, tout
disparut, piti douceur, religion de lhospitalit.

Peu sen fallut que, dans la douleur aigu qui tordait son coeur,
encore trop faible pour dissimuler la souffrance, peu sen fallut
quil ne pousst un cri dalarme et quil nappelt ses gardes
autour de lui.

Cette lettre, jete sur les pas du roi par Colbert on la dj
devin, ctait celle qui avait disparu avec le grison Tobie 
Fontainebleau, aprs la tentative faite par Fouquet sur le coeur
de La Vallire.

Fouquet voyait la pleur et ne devinait point le mal; Colbert
voyait la colre et se rjouissait  lapproche de lorage.

La voix de Fouquet tira le jeune prince de sa farouche rverie.

-- Quavez-vous, Sire? demanda gracieusement le surintendant.

Louis fit un effort sur lui-mme, un violent effort.

-- Rien, dit-il.

-- Jai peur que Votre Majest ne souffre.

-- Je souffre, en effet, je vous lai dj dit, monsieur, mais ce
nest rien.

Et le roi, sans attendre la fin du feu dartifice, se dirigea vers
le chteau.

Fouquet accompagna le roi. Tout le monde suivit derrire eux.

Les dernires fuses brlrent tristement pour elles seules.

Le surintendant essaya de questionner encore Louis XIV, mais
nobtint aucune rponse. Il supposa quil y avait eu querelle
entre Louis et La Vallire dans le parc; que brouille en tait
rsulte; que le roi, peu boudeur de sa nature, mais tout dvou 
sa rage damour, prenait le monde en haine depuis que sa matresse
le boudait. Cette ide suffit  le rassurer; il eut mme un
sourire amical et consolant pour le jeune roi, quand celui-ci lui
souhaita le bonsoir.

Ce ntait pas tout pour le roi. Il fallait subir le service. Ce
service du soir se devait faire en grande tiquette. Le lendemain
tait le jour du dpart. Il fallait bien que les htes
remerciassent leur hte et lui donnassent une politesse pour ses
douze millions.

La seule chose que Louis trouva daimable pour Fouquet en le
congdiant, ce furent ces paroles:

-- Monsieur Fouquet, vous saurez de mes nouvelles; faites, je vous
prie, venir ici M. dArtagnan.

Et le sang de Louis XIII, qui avait tant dissimul, bouillait
alors dans ses veines, et il tait tout prt  faire gorger
Fouquet, comme son prdcesseur avait fait assassiner le marchal
dAncre. Aussi dguisa-t-il laffreuse rsolution sous un de ces
sourires royaux qui sont les clairs des coups dtat.

Fouquet prit la main du roi et la baisa. Louis frissonna de tout
son corps, mais laissa toucher sa main aux lvres de M. Fouquet.

Cinq minutes aprs, dArtagnan, auquel on avait transmis lordre
royal, entrait dans la chambre de Louis XIV.

Aramis et Philippe taient dans la leur, toujours attentifs,
toujours coutant.

Le roi ne laissa pas au capitaine de ses mousquetaires le temps
darriver jusqu son fauteuil.

Il courut  lui.

-- Ayez soin, scria-t-il, que nul nentre ici.

-- Bien, Sire, rpliqua le soldat, dont le coup doeil avait,
depuis longtemps, analys les ravages de cette physionomie.

Et il donna lordre  la porte, puis revenant vers le roi:

-- Il y a du nouveau chez Votre Majest? dit-il.

-- Combien avez-vous dhommes ici? demanda le roi sans rpondre
autrement  la question qui lui tait faite.

-- Pour quoi faire, Sire?

-- Combien avez-vous dhommes? rpta le roi en frappant du pied.

-- Jai les mousquetaires.

-- Aprs?

-- Jai vingt gardes et treize Suisses.

-- Combien faut-il de gens pour...

-- Pour?... dit le mousquetaire avec ses grands yeux calmes.

-- Pour arrter M. Fouquet.

DArtagnan fit un pas en arrire.

-- Arrter M. Fouquet! dit-il avec clat.

-- Allez-vous dire aussi que cest impossible? scria le roi avec
une rage froide et haineuse.

-- Je ne dis jamais quune chose soit impossible rpliqua
dArtagnan bless au vif.

-- Eh bien! faites!

DArtagnan tourna sur ses talons sans mesure et se dirigea vers la
porte.

Lespace  parcourir tait court: il le franchit en six pas. L,
sarrtant:

-- Pardon, Sire, dit-il.

-- Quoi? dit le roi.

-- Pour faire cette arrestation, je voudrais un ordre crit.

--  quel propos? et depuis quand la parole du roi ne vous suffit-
elle pas?

-- Parce quune parole de roi, issue dun sentiment de colre,
peut changer quand le sentiment change.

-- Pas de phrases, monsieur! vous avez une autre pense.

-- Oh! jai toujours des penses, moi, et des penses que les
autres nont malheureusement pas, rpliqua impertinemment
dArtagnan.

Le roi, dans la fougue de son emportement, plia devant cet homme,
comme le cheval plie les jarrets sous la main robuste du dompteur.

-- Votre pense? scria-t-il.

-- La voici, Sire, rpondit dArtagnan. Vous faites arrter un
homme lorsque vous tes encore chez lui: cest de la colre. Quand
vous ne serez plus en colre, vous vous repentirez. Alors, je veux
pouvoir vous montrer votre signature. Si cela ne rpare rien, au
moins cela nous montrera-t-il que le roi a tort de se mettre en
colre.

--  tort de se mettre en colre! hurla le roi avec frnsie. Est-
ce que le roi mon pre, est-ce que mon aeul ne sy mettaient pas,
corps du Christ?

-- Le roi votre pre, le roi votre aeul ne se mettaient jamais en
colre que chez eux.

-- Le roi est matre partout comme chez lui.

-- Cest une phrase de flatteur, et qui doit venir de M. Colbert,
mais ce nest pas une vrit. Le roi est chez lui dans toute
maison, quand il en a chass le propritaire.

Louis se mordit les lvres.

-- Comment! dit dArtagnan, voil un homme qui se ruine pour vous
plaire, et vous voulez le faire arrter? Mordioux! Sire, si je
mappelais Fouquet et que lon me ft cela, javalerais dun coup
dix fuses dartifice, et jy mettrais le feu pour me faire
sauter, moi et tout le reste. Cest gal, vous le voulez, jy
vais.

-- Allez! fit le roi. Mais avez-vous assez de monde?

-- Croyez-vous, Sire, que je vais emmener un anspessade avec moi?
Arrter M. Fouquet, mais cest si facile, quun enfant le ferait.
M. Fouquet  arrter, cest un verre dabsinthe  boire. On fait
la grimace, et cest tout.

-- Sil se dfend?...

-- Lui? Allons donc! se dfendre, quand une rigueur comme celle-l
le fait roi et martyr! Tenez, sil lui reste un million, ce dont
je doute, je gage quil le donnerait pour avoir cette fin-l.
Allons, Sire, jy vais.

-- Attendez! dit le roi.

-- Ah! quy a-t-il?

-- Ne rendez pas son arrestation publique.

-- Cest plus difficile, cela.

-- Pourquoi?

-- Parce que rien nest plus simple que daller, au milieu des
mille personnes enthousiastes qui lentourent, dire  M. Fouquet:
Au nom du roi, monsieur, je vous arrte! Mais aller  lui, le
tourner, le retourner, le coller dans quelque coin de lchiquier,
de faon quil ne sen chappe pas; le voler  tous ses convives,
et vous le garder prisonnier, sans quun de ses _hlas!_ ait t
entendu, voil une difficult relle, vritable, suprme, et je la
donne en cent aux plus habiles.

-- Dites encore: Cest impossible! et vous aurez plus vite fait.
Ah! mon Dieu, mon Dieu! ne serais-je entour que de gens qui
mempchent de faire ce que je veux!

-- Moi, je ne vous empche de rien faire. Est-ce dit?

-- Gardez-moi M. Fouquet jusqu ce que, demain, jaie pris une
rsolution.

-- Ce sera fait, Sire.

-- Et revenez  mon lever pour prendre mes nouveaux ordres.

-- Je reviendrai.

-- Maintenant, quon me laisse seul.

-- Vous navez pas mme besoin de M. Colbert? dit le mousquetaire
envoyant sa dernire flche au moment du dpart.

Le roi tressaillit. Tout entier  la vengeance, il avait oubli le
corps du dlit.

-- Non, personne, dit-il, personne ici! Laissez-moi!

DArtagnan partit. Le roi ferma sa porte lui-mme, et commena une
furieuse course dans sa chambre, comme le taureau bless qui
trane aprs lui ses banderilles et les fers des hameons. Enfin,
il se mit  se soulager par des cris.

-- Ah! le misrable! non seulement il me vole mes finances, mais,
avec cet or, il me corrompt secrtaires, amis, gnraux, artistes,
il me prend jusqu ma matresse! Ah! voil pourquoi cette perfide
la si bravement dfendu!... Ctait de la reconnaissance!... Qui
sait?... peut-tre mme de lamour.

Il sabma un instant dans ces rflexions douloureuses.

Un satyre! pensa-t-il avec cette haine profonde que la grande
jeunesse porte aux hommes mrs qui songent encore  lamour; un
faune qui court la galanterie et qui na jamais trouv de
rebelles! un homme  femmelettes, qui donne des fleurettes dor et
de diamant, et qui a des peintres pour faire le portrait de ses
matresses en costume de desses!

Le roi frmit de dsespoir.

-- Il me souille tout! continua-t-il. Il me ruine tout! Il me
tuera! Cet homme est trop pour moi! Il est mon mortel ennemi! Cet
homme tombera! Je le hais!... je le hais!... je le hais!...

Et, en disant ces mots, il frappait  coups redoubls sur les bras
du fauteuil dans lequel il sasseyait et duquel il se levait comme
un pileptique.

-- Demain! demain!... Oh! le beau jour! murmura-t-il, quand le
soleil se lvera, nayant que moi pour rival, cet homme tombera si
bas, quen voyant les ruines que ma colre aura faites, on avouera
enfin que je suis plus grand que lui!

Le roi, incapable de se matriser plus longtemps, renversa dun
coup de poing une table place prs de son lit, et, dans la
douleur quil ressentit, pleurant presque, suffoquant, il alla se
prcipiter sur ses draps, tout habill quil tait, pour les
mordre et pour y trouver le repos du corps.

Le lit gmit sous ce poids, et,  part quelques soupirs chapps
de la poitrine haletante du roi, on nentendit plus rien dans la
chambre de Morphe.


Chapitre CCXXIII -- Lse-majest


Cette fureur exalte, qui stait empare du roi  la vue et  la
lecture de la lettre de Fouquet  La Vallire, se fondit peu  peu
en une fatigue douloureuse.

La jeunesse, pleine de sant et de vie, ayant besoin de rparer 
linstant mme ce quelle perd, la jeunesse ne connat point ces
insomnies sans fin qui ralisent pour le malheureux la fable du
foie toujours renaissant de Promthe. L o lhomme mr dans sa
force, o le vieillard dans son puisement, trouvent une
continuelle alimentation de la douleur, le jeune homme, surpris
par la rvlation subite du mal, snerve en cris, en luttes
directes, et se fait terrasser plus vite par linflexible ennemi
quil combat. Une fois terrass, il ne souffre plus.

Louis fut dompt en un quart dheure; puis il cessa de crisper ses
poings et de brler avec ses regards les invincibles objets de sa
haine; il cessa daccuser par de violentes paroles M. Fouquet et
La Vallire; il tomba de la fureur dans le dsespoir, et du
dsespoir dans la prostration.

Aprs quil se fut roidi et tordu pendant quelques instants sur le
lit, ses bras inertes retombrent  ces cts. Sa tte languit sur
loreiller de dentelle, ses membres puiss frissonnrent, agits
de lgres contractions musculaires, sa poitrine ne laissa plus
filtrer que de rares soupirs.

Le dieu Morphe, qui rgnait en souverain dans cette chambre 
laquelle il avait donn son nom, et vers lequel Louis tournait ses
yeux appesantis par la colre et rougis par les larmes, le dieu
Morphe versait sur lui les pavots dont ses mains taient pleines,
de sorte que le roi ferma doucement ses yeux et sendormit.

Alors il lui sembla, comme il arrive dans le premier sommeil, si
doux et si lger, qui lve le corps au-dessus de la couche, lme
au-dessus de la terre, il lui sembla que le dieu Morphe, peint
sur le plafond, le regardait avec des yeux tout humains; que
quelque chose brillait et sagitait dans le dme; que les essaims
de songes sinistres, un instant dplacs, laissaient  dcouvert
un visage dhomme, la main appuye sur sa bouche, et dans
lattitude dune mditation contemplative. Et, chose trange, cet
homme ressemblait tellement au roi, que Louis croyait voir son
propre visage rflchi dans un miroir. Seulement, ce visage tait
attrist par un sentiment de profonde piti.

Puis il lui sembla, peu  peu, que le dme fuyait, chappant  sa
vue, et que les figures et les attributs peints par Le Brun
sobscurcissaient dans un loignement progressif. Un mouvement
doux, gal, cadenc, comme celui dun vaisseau qui plonge sous la
vague, avait succd  limmobilit du lit. Le roi faisait un rve
sans doute, et, dans ce rve, la couronne dor qui attachait les
rideaux sloignait comme le dme auquel elle restait suspendue,
de sorte que le gnie ail, qui, des deux mains, soutenait cette
couronne, semblait appeler vainement le roi, qui disparaissait
loin delle.

Le lit senfonait toujours. Louis, les yeux ouverts, se laissait
dcevoir par cette cruelle hallucination. Enfin, la lumire de la
chambre royale allant sobscurcissant, quelque chose de froid, de
sombre, dinexplicable envahit lair. Plus de peintures, plus
dor, plus de rideaux de velours, mais des murs dun gris terne,
dont lombre spaississait de plus en plus. Et cependant le lit
descendait toujours, et, aprs une minute, qui parut un sicle au
roi, il atteignit une couche dair noire et glace. L, il
sarrta.

Le roi ne voyait plus la lumire de sa chambre que comme, du fond
dun puits, on voit la lumire du jour.

Je fais un affreux rve! pensa-t-il. Il est temps de me
rveiller. Allons, rveillons-nous!

Tout le monde a prouv ce que nous disons l. Il nest personne
qui, au milieu dun cauchemar touffant, ne se soit dit,  laide
de cette lampe qui veille au fond du cerveau quand toute lumire
humaine est teinte il nest personne qui ne se soit dit: Ce
nest rien, je rve!

Ctait ce que venait de se dire Louis XIV; mais  ce mot:
Rveillons-nous! il saperut que non seulement il tait
veill, mais encore quil avait les yeux ouverts. Alors il les
jeta autour de lui.

 sa droite et  sa gauche se tenaient deux hommes arms,
envelopps chacun dans un vaste manteau et le visage couvert dun
masque.

Lun de ces hommes tenait  la main une petite lampe dont la lueur
rouge clairait le plus triste tableau quun roi pt envisager.

Louis se dit que son rve continuait, et que, pour le faire
cesser, il suffisait de remuer les bras ou de faire entendre sa
voix. Il sauta  bas du lit, et se trouva sur un sol humide.
Alors, sadressant  celui des deux hommes qui tenait la lampe:

-- Quest cela, monsieur, dit-il, et do vient cette
plaisanterie?

-- Ce nest point une plaisanterie, rpondit dune voix sourde
celui des deux hommes masqus qui tenait la lanterne.

-- tes-vous  M. Fouquet? demanda le roi un peu interdit.

-- Peu importe  qui nous appartenons! dit le fantme. Nous sommes
vos matres, voil tout.

Le roi, plus impatient quintimid, se tourna vers le second
masque.

-- Si cest une comdie, fit-il, vous direz  M. Fouquet que je la
trouve inconvenante, et jordonne quelle cesse.

Ce second masque, auquel sadressait le roi, tait un homme de
trs haute taille et dune vaste circonfrence. Il se tenait droit
et immobile comme un bloc de marbre.

-- Eh bien! ajouta le roi en frappant du pied, vous ne me rpondez
pas?

-- Nous ne vous rpondons pas, mon petit monsieur, fit le gant
dune voix de stentor, parce quil ny a rien  vous rpondre,
sinon que vous tes le premier _fcheux, _et que M. Coquelin de
Volire vous a oubli dans le nombre des siens.

-- Mais, enfin, que me veut-on? scria Louis en se croisant les
bras avec colre.

-- Vous le saurez plus tard, rpondit le porte-lampe.

-- En attendant, o suis-je?

-- Regardez!

Louis regarda effectivement; mais,  la lueur de la lampe que
soulevait lhomme masqu, il naperut que des murs humides, sur
lesquels brillait a et l le sillage argent des limaces.

-- Oh! oh! un cachot? fit le roi.

-- Non, un souterrain.

-- Qui mne?...

-- Veuillez nous suivre.

-- Je ne bougerai pas dici, scria le roi.

-- Si vous faites le mutin, mon jeune ami, rpondit le plus
robuste des deux hommes, je vous enlverai, je vous roulerai dans
un manteau, et, si vous y touffez, ma foi! ce sera tant pis pour
vous.

Et, en disant ces mots, celui qui les disait tira, de dessous ce
manteau dont il menaait le roi, une main que Milon de Crotone et
bien voulu possder le jour o lui vint cette malheureuse ide de
fendre son dernier chne.

Le roi eut horreur dune violence, car il comprenait que ces deux
hommes, au pouvoir desquels il se trouvait, ne staient point
avancs jusque-l pour reculer, et, par consquent, pousseraient
la chose jusquau bout. Il secoua la tte.

-- Il parat que je suis tomb aux mains de deux assassins, dit-
il. Marchons!

Aucun des deux hommes ne rpondit  cette parole. Celui qui tenait
la lampe marcha le premier; le roi le suivit; le second masque
vint ensuite. On traversa ainsi une galerie longue et sinueuse,
diapre dautant descaliers quon en trouve dans les mystrieux
et sombres palais dAnne Radcliff. Tous ces dtours, pendant
lesquels le roi entendit plusieurs fois des bruits deau sur sa
tte, aboutirent enfin  un long corridor ferm par une porte de
fer. Lhomme  la lampe ouvrit cette porte avec des clefs quil
portait  sa ceinture, o, pendant toute la route, le roi les
avait entendues rsonner.

Quand cette porte souvrit et donna passage  lair, Louis
reconnut ces senteurs embaumes qui sexhalent des arbres aprs
les journes chaudes de lt. Un instant, il sarrta hsitant,
mais le robuste gardien qui le suivait le poussa hors du
souterrain.

-- Encore une fois, dit le roi en se retournant vers celui qui
venait de se livrer  cet acte audacieux de toucher son souverain,
que voulez-vous faire du roi de France?

-- Tchez doublier ce mot-l, rpondit lhomme  la lampe, dun
ton qui nadmettait pas plus de rplique que les fameux arrts de
Minos.

-- Vous devriez tre rou pour le mot que vous venez de prononcer,
ajouta le gant en teignant la lumire que lui passait son
compagnon, mais le roi est trop humain.

Louis,  cette menace, fit un mouvement si brusque, que lon put
croire quil voulait fuir, mais la main du gant sappuya sur son
paule et le fixa  sa place.

-- Mais, enfin, o allons-nous? dit le roi.

-- Venez, rpondit le premier des deux hommes avec une sorte de
respect, et en conduisant son prisonnier vers un carrosse qui
semblait attendre.

Ce carrosse tait entirement cach dans les feuillages. Deux
chevaux, ayant des entraves aux jambes, taient attachs, par un
licol, aux branches basses dun grand chne.

-- Montez, dit le mme homme en ouvrant la portire du carrosse et
en abaissant le marchepied.

Le roi obit, sassit au fond de la voiture, dont la portire
matelasse et  serrure se ferma  linstant mme sur lui et sur
son conducteur. Quant au gant, il coupa les entraves et les liens
des chevaux, les attela lui-mme et monta sur le sige, qui
ntait pas occup. Aussitt le carrosse partit au grand trot,
gagna la route de Paris, et dans la fort de Snart, trouva un
relais attach  des arbres comme les premiers chevaux. Lhomme du
sige changea dattelage et continua rapidement sa route vers
Paris, o il entra vers trois heures du matin. Le carrosse suivit
le faubourg Saint-Antoine, et, aprs avoir cri  la sentinelle:
Ordre du roi! le cocher guida les chevaux dans lenceinte
circulaire de la Bastille, aboutissant  la cour du Gouvernement.
L, les chevaux sarrtrent fumants aux degrs du perron. Un
sergent de garde accourut.

-- Quon veille M. le gouverneur, dit le cocher dune voix de
tonnerre.

 part cette voix, quon et pu entendre de lentre du faubourg
Saint-Antoine, tout demeura calme dans le carrosse comme dans le
chteau. Dix minutes aprs M. de Baisemeaux parut en robe de
chambre sur le seuil de sa porte.

-- Quest-ce encore, demanda-t-il, et que mamenez-vous l?

Lhomme  la lanterne ouvrit la portire du carrosse et dit deux
mots au cocher. Aussitt celui-ci descendit de son sige, prit un
mousqueton quil y tenait sous ses pieds, et appuya le canon de
larme sur la poitrine du prisonnier.

-- Et faites feu, sil parle! ajouta tout haut lhomme qui
descendait de la voiture.

-- Bien! rpliqua lautre sans plus dobservation.

Cette recommandation faite, le conducteur du roi monta les degrs,
au haut desquels lattendait le gouverneur.

-- Monsieur dHerblay! scria celui-ci.

-- Chut! dit Aramis. Entrons chez vous.

-- Oh! mon Dieu! Et quoi donc vous amne  cette heure?

-- Une erreur, mon cher monsieur de Baisemeaux, rpondit
tranquillement Aramis. Il parat que, lautre jour, vous aviez
raison.

--  quel propos? demanda le gouverneur.

-- Mais  propos de cet ordre dlargissement, cher ami.

-- Expliquez-moi cela, monsieur... non, monseigneur dit le
gouverneur, suffoqu  la fois et par la surprise et par la
terreur.

-- Cest bien simple: vous vous souvenez, cher monsieur de
Baisemeaux, quon vous a envoy un ordre de mise en libert?

-- Oui, pour Marchiali.

-- Eh bien! nest-ce pas, nous avons tous cru que ctait pour
Marchiali?

-- Sans doute. Cependant, rappelez-vous que, moi, je doutais; que,
moi, je ne voulais pas; que cest vous qui mavez contraint.

-- Oh! quel mot employez-vous l, cher Baisemeaux!... engag,
voil tout.

-- Engag, oui, engag  vous le remettre, et que vous lavez
emmen dans votre carrosse.

-- Eh bien! mon cher monsieur de Baisemeaux, ctait une erreur.
On la reconnue au ministre, de sorte que je vous rapporte un
ordre du roi pour mettre en libert... Seldon, ce pauvre diable
dcossais, vous savez?

-- Seldon? Vous tes sr, cette fois?...

-- Dame! lisez vous-mme, ajouta Aramis en lui remettant lordre.

-- Mais, dit Baisemeaux, cet ordre, cest celui qui ma dj pass
par les mains.

-- Vraiment?

-- Cest celui que je vous attestais avoir vu lautre soir.
Parbleu! je le reconnais au pt dencre.

-- Je ne sais si cest celui-l; mais toujours est-il que je vous
lapporte.

-- Mais, alors, lautre?

-- Qui lautre?

-- Marchiali?

-- Je vous le ramne.

-- Mais cela ne me suffit pas. Il faut, pour le reprendre, un
nouvel ordre.

-- Ne dites donc pas de ces choses-l, mon cher Baisemeaux; vous
parlez comme un enfant! o est lordre que vous avez reu,
touchant Marchiali?

Baisemeaux courut  son coffre et len tira. Aramis le saisit, le
dchira froidement en quatre morceaux, approcha les morceaux de la
lampe et les brla.

-- Mais que faites-vous? scria Baisemeaux au comble de leffroi.

-- Considrez un peu la situation, mon cher gouverneur, dit Aramis
avec son imperturbable tranquillit, et vous allez voir comme elle
est simple. Vous navez plus dordre qui justifie la sortie de
Marchiali.

-- Eh! mon Dieu, non! je suis un homme perdu!

-- Mais pas du tout, puisque je vous ramne Marchiali. Du moment
que je vous le ramne, cest comme sil ntait pas sorti.

-- Ah! fit le gouverneur abasourdi.

-- Sans doute. Vous lallez renfermer sur lheure.

-- Je le crois bien!

-- Et vous me donnerez ce Seldon que lordre nouveau libre. De
cette faon votre comptabilit est en rgle. Comprenez-vous?

-- Je... je...

-- Vous comprenez, dit Aramis. Trs bien!

Baisemeaux joignit les mains.

-- Mais enfin, pourquoi, aprs mavoir pris Marchiali, me le
ramenez-vous? scria le malheureux gouverneur dans un paroxysme
de douleur et dattendrissement.

-- Pour un ami comme vous, dit Aramis, pour un serviteur comme
vous, pas de secrets.

Et Aramis approcha sa bouche de loreille de Baisemeaux.

-- Vous savez, continua Aramis  voix basse, quelle ressemblance
il y avait entre ce malheureux et...

-- Et le roi, oui.

-- Eh bien! le premier usage qua fait Marchiali de sa libert a
t pour soutenir, devinez quoi?

-- Comment voulez-vous que je devine?

-- Pour soutenir quil tait le roi de France.

-- Oh! le malheureux! scria Baisemeaux.

-- ǒa t pour se revtir dhabits pareils  ceux du roi et se
poser en usurpateur.

-- Bont du Ciel!

-- Voil pourquoi je vous le ramne, cher ami. Il est fou, et dit
sa folie  tout le monde.

-- Que faire alors?

-- Cest bien simple: ne le laissez communiquer avec personne.
Vous comprenez que, lorsque sa folie est venue aux oreilles du
roi, qui avait eu piti de son malheur, et qui se voyait
rcompens de sa bont par une noire ingratitude, le roi a t
furieux. De sorte que, maintenant, retenez bien ceci, cher
monsieur de Baisemeaux, car ceci vous regarde, de sorte que,
maintenant, il y a peine de mort contre ceux qui le laisseraient
communiquer avec dautres que moi, ou le roi lui-mme. Vous
entendez, Baisemeaux, peine de mort!

-- Si jentends, morbleu!

-- Et maintenant, descendez, et reconduisez ce pauvre diable  son
cachot,  moins que vous ne prfriez le faire monter ici.

--  quoi bon?

-- Oui, mieux vaut lcrouer tout de suite, nest-ce pas?

-- Pardieu!

-- Eh bien! alors, allons.

Baisemeaux fit battre le tambour et sonner la cloche qui
avertissait chacun de rentrer, afin dviter la rencontre dun
prisonnier mystrieux. Puis, lorsque les passages furent libres,
il alla prendre au carrosse le prisonnier, que Porthos, fidle 
la consigne, maintenait toujours le mousqueton sur la gorge.

-- Ah! vous voil, malheureux! scria Baisemeaux en apercevant le
roi. Cest bon! cest bon!

Et aussitt, faisant descendre le roi de voiture, il le conduisit,
toujours accompagn de Porthos, qui navait pas quitt son masque,
et dAramis, qui avait remis le sien, dans la deuxime
Bertaudire, et lui ouvrit la porte de la chambre o, pendant six
ans, avait gmi Philippe.

Le roi entra dans le cachot sans prononcer une parole. Il tait
ple et hagard.

Baisemeaux referma la porte sur lui, donna lui-mme deux tours de
clef  la serrure, et, revenant  Aramis:

-- Cest, ma foi, vrai! lui dit-il tout bas, quil ressemble au
roi; cependant, moins que vous ne le dites.

-- De sorte, fit Aramis, que vous ne vous seriez pas laiss
prendre  la substitution, vous?

-- Ah! par exemple!

-- Vous tes un homme prcieux, mon cher Baisemeaux, dit Aramis.
Maintenant, mettez en libert Seldon.

-- Cest juste, joubliais... Je vais donner lordre.

-- Bah! demain, vous avez le temps.

-- Demain? Non, non,  linstant mme. Dieu me garde dattendre
une seconde!

-- Alors, allez  vos affaires; moi, je vais aux miennes. Mais
cest compris, nest-ce pas.

-- Quest-ce qui est compris?

-- Que personne nentrera chez le prisonnier quavec un ordre du
roi, ordre que japporterai moi-mme?

-- Cest dit. Adieu! monseigneur.

Aramis revint vers son compagnon.

-- Allons, allons, ami Porthos,  Vaux! et bien vite!

-- On est lger quand on a fidlement servi son roi, et, en le
servant, sauv son pays, dit Porthos. Les chevaux nauront rien 
traner. Partons.

Et le carrosse, dlivr dun prisonnier qui, en effet, pouvait
paratre bien lourd  Aramis, franchit le pont-levis de la
Bastille, qui se releva derrire lui.


Chapitre CCXXIV -- Une nuit  la Bastille


La souffrance dans cette vie est en proportion des forces de
lhomme. Nous ne prtendons pas dire que Dieu mesure toujours aux
forces de la crature langoisse quil lui fait endurer: cela ne
serait pas exact, puisque Dieu permet la mort, qui est parfois le
seul refuge des mes trop vivement presses dans le corps. La
souffrance est en proportion des forces, cest--dire que le
faible souffre plus,  mal gal, que le fort. Maintenant, de quels
lments se compose la force humaine? Nest-ce pas surtout de
lexercice, de lhabitude, de lexprience? Voil ce que nous ne
prendrons mme pas la peine de dmontrer; cest un axiome au moral
comme au physique.

Quand le jeune roi, hbt, rompu, se vit conduire  une chambre
de la Bastille, il se figura dabord que la mort est comme un
sommeil, quelle a ses rves, que le lit stait enfonc dans le
plancher de Vaux, que la mort sen tait ensuivie, et que,
poursuivant son rve, Louis XIV, dfunt, rvait une de ces
horreurs, impossibles  la vie, quon appelle le dtrnement,
lincarcration et linsulte dun roi nagure tout-puissant.

Assister, fantme palpable,  sa passion douloureuse; nager dans
un mystre incomprhensible entre la ressemblance et la ralit;
tout voir, tout entendre, sans brouiller un de ces dtails de
lagonie, ntait-ce pas, se disait le roi, un supplice dautant
plus pouvantable quil pouvait tre ternel?

-- Est-ce l ce quon appelle lternit, lenfer? murmura Louis
XIV au moment o la porte se ferma sur lui, pousse par Baisemeaux
lui-mme.

Il ne regarda pas mme autour de lui, et, dans cette chambre,
adoss  un mur quelconque, il se laissa emporter par la terrible
supposition de sa mort, en fermant les yeux pour viter de voir
quelque chose de pire encore.

-- Comment suis-je mort? se dit-il  moiti insens. Naura-t-on
pas fait descendre ce lit par artifice? Mais non, pas de souvenir
daucune contusion, daucun choc... Ne maurait-on pas plutt
empoisonn dans le repas, ou avec des fumes de cire, comme Jeanne
dAlbret, ma bisaeule?

Tout  coup, le froid de cette chambre tomba comme un manteau sur
les paules de Louis.

-- Jai vu, dit-il, mon pre expos mort sur son lit dans son
habit royal. Cette figure ple, si calme et si affaisse; ces
mains si adroites devenues insensibles; ces jambes raidies; tout
cela nannonait pas un sommeil peupl de songes. Et pourtant que
de songes Dieu ne devait-il pas envoyer  ce mort!...  ce mort
que tant dautres avaient prcd, prcipits par lui dans la mort
ternelle!... Non, ce roi tait encore le roi. Il trnait encore
sur ce lit funbre, comme sur le fauteuil de velours. Il navait
rien abdiqu de sa majest. Dieu, qui ne lavait point puni, ne
peut me punir, moi qui nai rien fait.

Un bruit trange attira lattention du jeune homme. Il regarda et
vit sur la chemine, au-dessus dun norme christ grossirement
peint  fresque, un rat de taille monstrueuse, occup  grignoter
un reste de pain dur, tout en fixant sur le nouvel hte du logis
un regard intelligent et curieux.

Le roi eut peur; il sentit le dgot; il recula vers la porte en
poussant un grand cri. Et, comme sil et fallu ce cri, chapp de
sa poitrine, pour quil se reconnt lui-mme, Louis se comprit
vivant, raisonnable et nanti de sa conscience naturelle.

-- Prisonnier! scria-t-il, moi, moi, prisonnier!

Il chercha des yeux une sonnette pour appeler.

-- Il ny a pas de sonnettes  la Bastille, dit-il, et cest  la
Bastille que je suis enferm. Maintenant, comment ai-je t fait
prisonnier? Cest une conspiration de M. Fouquet ncessairement.
Jai t attir  Vaux dans un pige. M. Fouquet ne peut tre seul
dans cette affaire. Son agent... cette voix... ctait
M. dHerblay, je lai reconnu. Colbert avait raison. Mais que me
veut Fouquet? Rgnera-t-il  ma place? Impossible! Qui sait?...
pensa le roi devenu sombre. Mon frre le duc dOrlans fait peut-
tre contre moi ce qua voulu faire, toute sa vie, mon oncle
contre mon pre. Mais la reine? mais ma mre? mais La Vallire?
oh! La Vallire! elle serait livre  Madame. Chre enfant! oui,
cest cela, on laura renferme comme je le suis moi-mme. Nous
sommes ternellement spars!

Et,  cette seule ide de sparation, lamant clata en soupirs,
en sanglots et en cris.

-- Il y a un gouverneur ici, reprit le roi avec fureur. Je lui
parlerai. Appelons.

Il appela. Aucune voix ne rpondit  la sienne.

Il prit la chaise et sen servit pour frapper dans la massive
porte de chne. Le bois sonna sur le bois, et fit parler plusieurs
chos lugubres dans les profondeurs de lescalier; mais, de
crature qui rpondit, pas une.

Ctait pour le roi une nouvelle preuve du peu destime quon
faisait de lui  la Bastille. Alors, aprs la premire colre,
ayant remarqu une fentre grille par o passait une lumire
dore qui devait tre laube lumineuse, Louis se mit  crier,
doucement dabord, puis avec force. Il ne lui fut rien rpondu.

Vingt autres tentatives, faites successivement, nobtinrent pas
plus de succs.

Le sang commenait  se rvolter et montait  la tte du prince.
Cette nature, habitue au commandement, frmissait devant une
dsobissance. Peu  peu la colre grandit. Le prisonnier brisa sa
chaise trop lourde pour ses mains, et sen servit comme dun
blier pour frapper dans la porte. Il frappa si fort et tant de
fois, que la sueur commena  couler de son front. Le bruit devint
immense et continu. Quelques cris touffs y rpondaient  et l.

Ce bruit produisit sur le roi un effet trange. Il sarrta pour
lcouter. Ctaient les voix des prisonniers, autrefois ses
victimes, aujourdhui ses compagnons. Ces voix montaient comme des
vapeurs  travers dpais plafonds, des murs opaques. Elles
accusaient encore lauteur de ce bruit, comme, sans doute, les
soupirs et les larmes accusaient tout bas lauteur de leur
captivit. Aprs avoir t la libert  tant de gens le roi venait
chez eux leur ter le sommeil.

Cette ide faillit le rendre fou. Elle doubla ses forces ou plutt
sa volont, altre dobtenir un renseignement ou une conclusion.
Le bton de la chaise recommena son office. Au bout dune heure,
Louis entendit quelque chose dans le corridor, derrire sa porte,
et un violent coup, rpondu dans cette porte mme, fit cesser les
siens.

-- Ah ! tes-vous fou? dit une rude et grossire voix. Que vous
prend-il ce matin?

Ce matin? pensa le roi surpris.

Puis, poliment:

-- Monsieur, dit-il, tes-vous le gouverneur de la Bastille?

-- Mon brave, vous avez la cervelle dtraque rpliqua la voix,
mais ce nest pas une raison pour faire tant de vacarme. Taisez-
vous, mordieu!

-- Est-ce vous le gouverneur? demanda encore le roi.

Une porte se referma. Le guichetier venait de partir sans daigner
mme rpondre un mot.

Quand le roi eut la certitude de ce dpart, sa fureur ne connut
plus de bornes. Agile comme un tigre, il bondit de la table sur la
fentre, dont il secoua les grilles. Il enfona une vitre dont les
clats tombrent avec mille cliquetis harmonieux dans les cours.
Il appela, en senrouant: Le gouverneur! le gouverneur! Cet
accs dura une heure, qui fut une priode de fivre chaude.

Les cheveux en dsordre et colls sur son front, ses habits
dchirs, blanchis, son linge en lambeaux, le roi ne sarrta qu
bout de toutes ses forces, et, seulement alors, il comprit
lpaisseur impitoyable de ces murailles, limpntrabilit de ce
ciment, invincible  toute autre tentative que celle du temps,
ayant pour outil le dsespoir.

Il appuya son front sur la porte, et laissa son coeur se calmer
peu  peu: un battement de plus let fait clater.

-- Il viendra, dit-il, un moment o lon mapportera la nourriture
que lon donne  tous les prisonniers. Je verrai alors quelquun,
je parlerai, on me rpondra.

Et le roi chercha dans sa mmoire  quelle heure avait lieu le
premier repas des prisonniers dans la Bastille. Il ignorait mme
ce dtail. Ce fut un coup de poignard sourd et cruel, que ce
remords davoir vcu vingt-cinq ans, roi et heureux, sans penser 
tout ce que souffre un malheureux quon prive injustement de sa
libert. Le roi en rougit de honte. Il sentait que Dieu, en
permettant cette humiliation terrible, ne faisait que rendre  un
homme la torture inflige par cet homme  tant dautres.

Rien ne pouvait tre plus efficace pour ramener  la religion
cette me atterre par le sentiment des douleurs. Mais Louis nosa
pas mme sagenouiller pour prier Dieu, pour lui demander la fin
de cette preuve.

-- Dieu fait bien, dit-il, Dieu a raison. Ce serait lche  moi de
demander  Dieu ce que jai refus souvent  mes semblables.

Il en tait l de ses rflexions, cest--dire de son agonie,
quand le mme bruit se fit entendre derrire sa porte, suivi cette
fois du grincement des clefs et du bruit des verrous jouant dans
les gches.

Le roi fit un bond en avant pour se rapprocher de celui qui allait
entrer, mais soudain, songeant que ctait un mouvement indigne
dun roi, il sarrta, prit une pose noble et calme, ce qui lui
tait facile et il attendit, le dos tourn  la fentre, pour
dissimuler un peu de son agitation aux regards du nouvel arrivant.

Ctait seulement un porte-clefs charg dun panier plein de
vivres.

Le roi considrait cet homme avec inquitude: il attendit quil
parlt.

-- Ah! dit celui-ci, vous avez cass votre chaise, je le disais
bien. Mais il faut que vous soyez devenu enrag!

-- Monsieur, fit le roi, prenez garde  tout ce que vous allez
dire: il y va pour vous dun intrt fort grave.

Le guichetier posa son panier sur la table, et, regardant son
interlocuteur:

-- Hein? dit-il avec surprise.

-- Faites-moi monter le gouverneur, ajouta noblement le roi.

-- Voyons, mon enfant, dit le guichetier, vous avez toujours t
bien sage; mais la folie rend mchant, et nous voulons bien vous
prvenir: vous avez cass votre chaise et fait du bruit; cest un
dlit qui se punit du cachot. Promettez-moi de ne pas recommencer,
et je nen parlerai pas au gouverneur.

-- Je veux voir le gouverneur, rpliqua le roi sans sourciller.

-- Il vous fera mettre dans le cachot, prenez-y garde.

-- Je veux! entendez-vous?

-- Ah! voil votre oeil qui devient hagard. Bon! je vous retire
votre couteau.

Et le guichetier fit ce quil disait, ferma la porte et partit,
laissant le roi plus tonn, plus malheureux, plus seul que
jamais.

En vain recommena-t-il le jeu du bton de chaise, en vain fit-il
voler par la fentre les plats et les assiettes: rien ne lui
rpondit plus.

Deux heures aprs, ce ntait plus un roi, un gentilhomme, un
homme, un cerveau: ctait un fou sarrachant les ongles aux
portes, essayant de dpaver la chambre, et poussant des cris si
effrayants, que la vieille Bastille semblait trembler jusque dans
ses racines davoir os se rvolter contre son matre.

Quant au gouverneur, il ne stait pas mme drang. Le porte-
clefs et les sentinelles avaient fait leur rapport, mais  quoi
bon? Les fous ntaient-ils pas chose vulgaire dans la forteresse,
et les murs ntaient-ils pas plus forts que les fous?

M. de Baisemeaux, pntr de tout ce que lui avait dit Aramis, et
parfaitement en rgle avec son ordre du roi, ne demandait quune
chose, ctait que le fou Marchiali ft assez fou pour se pendre
un peu  son baldaquin ou  lun de ses barreaux.

En effet, ce prisonnier-l ne rapportait gure, et il devenait
plus gnant que de raison. Ces complications de Seldon et de
Marchiali, ces complications de dlivrance et de rincarcration,
ces complications de ressemblance, se fussent trouves avoir un
dnouement fort commode. Baisemeaux croyait mme avoir remarqu
que cela ne dplairait pas trop  M. dHerblay.

-- Et puis, rellement, disait Baisemeaux  son major, un
prisonnier ordinaire est dj bien assez malheureux dtre
prisonnier; il souffre bien assez pour quon puisse charitablement
lui souhaiter la mort.  plus forte raison, quand ce prisonnier
est devenu fou, et quil peut mordre et faire du bruit dans la
Bastille; alors, ma foi! ce nest plus un voeu charitable  faire
que de lui souhaiter la mort; ce serait une bonne oeuvre 
accomplir que de le supprimer tout doucement.

Et le bon gouverneur fit l-dessus son deuxime djeuner.


Chapitre CCXXV -- L'ombre de M. Fouquet


DArtagnan, tout lourd encore de lentretien quil venait davoir
avec le roi, se demandait sil tait bien dans son bon sens; si la
scne se passait bien  Vaux; si lui, dArtagnan, tait bien le
capitaine des mousquetaires, et M. Fouquet le propritaire du
chteau dans lequel Louis XIV venait de recevoir lhospitalit.
Ces rflexions ntaient pas celles dun homme ivre. On avait
cependant bien banquet  Vaux. Les vins de M. le surintendant
avaient cependant figur avec honneur  la fte. Mais le Gascon
tait homme de sang-froid: il savait, en touchant son pe
dacier, prendre au moral le froid de cet acier pour les grandes
occasions.

-- Allons, dit-il en quittant lappartement royal, me voil jet
tout historiquement dans les destines du roi et dans celles du
ministre; il sera crit que M. dArtagnan, cadet de Gascogne, a
mis la main sur le collet de M. Nicolas Fouquet, surintendant des
finances de France. Mes descendants, si jen ai, se feront une
renomme avec cette arrestation, comme les messieurs de Luynes
sen sont fait une avec les dfroques de ce pauvre marchal
dAncre. Il sagit dexcuter proprement les volonts du roi. Tout
homme saura bien dire  M. Fouquet: Votre pe, monsieur!. Mais
tout le monde ne saura pas garder M. Fouquet sans faire crier
personne. Comment donc oprer, pour que M. le surintendant passe
de lextrme faveur  la dernire disgrce, pour quil voie se
changer Vaux en un cachot, pour que, aprs avoir goutt lencens
dAssurus, il touche  la potence dAman, cest--dire
dEnguerrand de Marigny?

Ici, le front de dArtagnan, sassombrit  faire piti. Le
mousquetaire avait des scrupules. Livrer ainsi  la mort car
certainement Louis XIV hassait M. Fouquet, livrer, disons-nous, 
la mort celui quon venait de breveter galant homme, ctait un
vritable cas de conscience.

-- Il me semble, se dit dArtagnan, que, si je ne suis pas un
croquant, je ferai savoir  M. Fouquet lide du roi  son gard.
Mais, si je trahis le secret de mon matre, je suis un perfide et
un tratre, crime tout  fait prvu par les lois militaires, 
telles enseignes que jai vu vingt fois, dans les guerres,
brancher des malheureux qui avaient fait en petit ce que mon
scrupule me conseille de faire en grand. Non, je pense quun homme
desprit doit sortir de ce pas avec beaucoup plus dadresse. Et
maintenant, admettons-nous que jaie de lesprit? Cest
contestable, en ayant fait depuis quarante ans une telle
consommation que, sil men reste pour une pistole, ce sera bien
du bonheur.

DArtagnan se prit la tte dans les mains, sarracha, bon gr mal
gr, quelques poils de moustache et ajouta:

-- Pour quelle cause M. Fouquet serait-il disgraci? Pour trois
causes: la premire, parce quil nest pas aim de M. Colbert; la
seconde, parce quil a voulu aimer Mlle de La Vallire; la
troisime, parce que le roi aime M. Colbert et Mlle de La
Vallire. Cest un homme perdu! Mais lui mettrai-je le pied sur la
tte, moi, un homme, quand il succombe sous des intrigues de
femmes et de commis? Fi donc! Sil est dangereux, je labattrai;
sil nest que perscut, je verrai! Jen suis venu  ce point que
ni roi ni homme ne prvaudra sur mon opinion. Athos serait ici
quil ferait comme moi. Ainsi donc, au lieu daller trouver
brutalement M. Fouquet, de lapprhender au corps et de le
calfeutrer, je vais tcher de me conduire en homme de bonnes
faons. On en parlera, daccord; mais on en parlera bien.

Et dArtagnan, rehaussant par un geste particulier son baudrier
sur son paule, sen alla droit chez M. Fouquet, lequel, aprs les
adieux faits aux dames, se prparait  dormir tranquillement sur
ses triomphes de la journe.

Lair tait encore parfum ou infect, comme on voudra, de lodeur
du feu dartifice. Les bougies jetaient leurs mourantes clarts,
les fleurs tombaient dtaches des guirlandes, les grappes de
danseurs et de courtisans sgrenaient dans les salons.

Au centre de ses amis, qui le complimentaient et recevaient ses
compliments, le surintendant fermait  demi ses yeux fatigus. Il
aspirait au repos, il tombait sur la litire de lauriers amasss
depuis tant de jours. On et dit quil courbait sa tte sous le
poids de dettes nouvelles contractes pour faire honneur  cette
fte.

M. Fouquet venait de se retirer dans sa chambre, souriant et plus
qu moiti mort. Il ncoutait plus, il ne voyait plus; son lit
lattirait, le fascinait. Le dieu Morphe, dominateur du dme,
peint par Le Brun, avait tendu sa puissance aux chambres
voisines, et lanc ses plus efficaces pavots chez le matre de la
maison.

M. Fouquet, presque seul, tait dj dans les mains de son valet
de chambre, lorsque M. dArtagnan apparut sur le seuil de son
appartement.

DArtagnan navait jamais pu russir  se vulgariser  la Cour: en
vain le voyait-on partout et toujours il faisait son effet
toujours et partout. Cest le privilge de certaines natures, qui
ressemblent en cela aux clairs ou au tonnerre. Chacun les
connat, mais leur apparition tonne, et, quand on les sent, la
dernire impression est toujours celle quon croit avoir t la
plus forte.

-- Tiens! M. dArtagnan? dit M. Fouquet, dont la manche droite
tait dj spare du corps.

-- Pour vous servir, rpliqua le mousquetaire.

-- Entrez donc, cher monsieur dArtagnan.

-- Merci!

-- Venez-vous me faire quelque critique sur la fte? Vous tes un
esprit ingnieux.

-- Oh! non.

-- Est-ce quon gne votre service?

-- Pas du tout.

-- Vous tes mal log peut-tre?

--  merveille.

-- Eh bien! je vous remercie dtre aussi aimable, et cest moi
qui me dclare votre oblig pour tout ce que vous me dites de
flatteur.

Ces paroles signifiaient sans conteste: Mon cher dArtagnan,
allez vous coucher, puisque vous avez un lit, et laissez-moi en
faire autant.

DArtagnan ne parut pas avoir compris.

-- Vous vous couchez dj? dit-il au surintendant.

-- Oui. Avez-vous quelque chose  me communiquer?

-- Rien, monsieur, rien. Vous couchez donc ici?

-- Comme vous voyez.

-- Monsieur, vous avez donn une bien belle fte au roi.

-- Vous trouvez?

-- Oh! superbe.

-- Le roi est content?

-- Enchant.

-- Vous aurait-il pri de men faire part?

-- Il ne choisirait pas un si peu digne messager, monseigneur.

-- Vous vous faites tort, monsieur dArtagnan.

-- Cest votre lit, ceci?

-- Oui. Pourquoi cette question? ntes-vous pas satisfait du
vtre?

-- Faut-il vous parler avec franchise?

-- Assurment.

-- Eh bien! non.

Fouquet tressaillit.

-- Monsieur dArtagnan, dit-il, prenez ma chambre.

-- Vous en priver, monseigneur? Jamais!

-- Que faire, alors?

-- Me permettre de la partager avec vous.

M. Fouquet regarda fixement le mousquetaire.

-- Ah! ah! dit-il, vous sortez de chez le roi?

-- Mais oui, monseigneur.

-- Et le roi voudrait vous voir coucher dans ma chambre?

-- Monseigneur...

-- Trs bien, monsieur dArtagnan, trs bien. Vous tes ici le
matre. Allez, monsieur.

-- Je vous assure, monseigneur, que je ne veux point abuser...

M. Fouquet, sadressant  son valet de chambre:

-- Laissez-nous, dit-il.

Le valet sortit.

-- Vous avez  me parler, monsieur? dit-il  dArtagnan.

-- Moi?

-- Un homme de votre esprit ne vient pas causer avec un homme du
mien,  lheure quil est, sans de graves motifs?

-- Ne minterrogez pas.

-- Au contraire, que voulez-vous de moi?

-- Rien que votre socit.

-- Allons au jardin, fit le surintendant tout  coup, dans le
parc?

-- Non, rpondit vivement le mousquetaire, non.

-- Pourquoi?

-- La fracheur...

-- Voyons, avouez donc que vous marrtez, dit le surintendant au
capitaine.

-- Jamais! fit celui-ci.

-- Vous me veillez, alors?

-- Par honneur, oui, monseigneur.

-- Par honneur?... Cest autre chose! Ah! lon marrte chez moi?

-- Ne dites pas cela!

-- Je le crierai, au contraire!

-- Si vous le criez, je serai forc de vous engager au silence.

-- Bien! de la violence chez moi? Ah! cest trs bien!

-- Nous ne nous comprenons pas du tout. Tenez, il y a l un
chiquier: jouons, sil vous plat, monseigneur.

-- Monsieur dArtagnan, je suis donc en disgrce?

-- Pas du tout, mais...

-- Mais dfense mest faite de me soustraire  vos regards?

-- Je ne comprends pas un mot de ce que vous me dites,
monseigneur, et si vous voulez que je me retire, annoncez-le-moi.

-- Cher monsieur dArtagnan, vos faons me rendront fou. Je
tombais de sommeil, vous mavez rveill.

-- Je ne me le pardonnerai jamais, et si vous voulez me
rconcilier avec moi-mme...

-- Eh bien?

-- Eh bien! dormez l, devant moi, jen serai ravi.

-- Surveillance?...

-- Je men vais alors.

-- Je ne vous comprends plus.

-- Bonsoir, monseigneur.

Et dArtagnan feignit de se retirer.

Alors M. Fouquet courut aprs lui.

-- Je ne me coucherai pas, dit-il. Srieusement, et puisque vous
refusez de me traiter en homme, et que vous jouez au fin avec moi,
je vais vous forcer comme on fait du sanglier.

-- Bah! scria dArtagnan affectant de sourire.

-- Je commande mes chevaux et je pars pour Paris, dit M. Fouquet
plongeant jusquau coeur du capitaine des mousquetaires.

-- Ah! sil en est ainsi, monseigneur, cest diffrent.

-- Vous marrtez?

-- Non, mais je pars avec vous.

-- En voil assez, monsieur dArtagnan, reprit Fouquet dun ton
froid. Ce nest pas pour rien que vous avez cette rputation
dhomme desprit et dhomme de ressources; mais, avec moi, tout
cela est superflu. Droit au but: un service. Pourquoi marrtez-
vous? quai-je fait?

-- Oh! je ne sais rien de ce que vous avez fait; mais je ne vous
arrte pas... ce soir...

-- Ce soir! scria Fouquet en plissant. Mais demain?

-- Oh! nous ne sommes pas  demain, monseigneur. Qui peut rpondre
jamais du lendemain?

-- Vite! vite! capitaine, laissez-moi parler  M. dHerblay.

-- Hlas! voil qui devient impossible, monseigneur. Jai ordre de
veiller  ce que vous ne causiez avec personne.

-- Avec M. dHerblay, capitaine, avec votre ami!

-- Monseigneur, est-ce que, par hasard, M. dHerblay, mon ami, ne
serait pas le seul avec qui je dusse vous empcher de communiquer?

Fouquet rougit, et, prenant lair de la rsignation:

-- Monsieur, dit-il, vous avez raison, je reois une leon que je
neusse pas d provoquer. Lhomme tomb na droit  rien, pas mme
de la part de ceux dont il a fait la fortune,  plus forte raison
de ceux  qui il na pas eu le bonheur de rendre jamais service.

-- Monseigneur!

-- Cest vrai, monsieur dArtagnan, vous vous tes toujours mis
avec moi dans une bonne situation, dans la situation qui convient
 lhomme destin  marrter. Vous ne mavez jamais rien demand,
vous!

-- Monseigneur, rpondit le Gascon touch de cette douleur
loquente et noble, voulez-vous, je vous prie, mengager votre
parole dhonnte homme que vous ne sortirez pas de cette chambre?

--  quoi bon, cher monsieur dArtagnan, puisque vous my gardez?
Craignez-vous que je ne lutte contre la plus vaillante pe du
royaume?

-- Ce nest pas cela, monseigneur, cest que je vais vous aller
chercher M. dHerblay, et, par consquent, vous laisser seul.

Fouquet poussa un cri de joie et de surprise.

-- Chercher M. dHerblay! me laisser seul! scria-t-il en
joignant les mains.

-- O loge M. dHerblay? dans la chambre bleue?

-- Oui, mon ami, oui.

-- Votre ami! merci du mot, monseigneur. Vous me donnez
aujourdhui, si vous ne mavez pas donn autrefois.

-- Ah! vous me sauvez!

-- Il y a bien pour dix minutes de chemin dici  la chambre bleue
pour aller et revenir? reprit dArtagnan.

--  peu prs.

-- Et pour rveiller Aramis, qui dort bien quand il dort, pour le
prvenir, je mets cinq minutes: total, un quart dheure dabsence.
Maintenant, monseigneur, donnez-moi votre parole que vous ne
chercherez en aucune faon  fuir, et quen rentrant ici je vous y
retrouverai?

-- Je vous la donne, monsieur, rpondit Fouquet en serrant la main
du mousquetaire avec une affectueuse reconnaissance.

DArtagnan disparut.

Fouquet le regarda sloigner, attendit avec une impatience
visible que la porte se ft referme derrire lui, et, la porte
referme, se prcipita sur ses clefs, ouvrit quelques tiroirs 
secret cachs dans des meubles, chercha vainement quelques
papiers, demeurs sans doute  Saint-Mand et quil parut
regretter de ne point y trouver; puis, saisissant avec
empressement des lettres, des contrats, des critures, il en fit
un monceau quil brla htivement sur la plaque de marbre de
ltre, ne prenant pas la peine de tirer de lintrieur les pots
de fleurs qui lencombraient.

Puis, cette opration acheve, comme un homme qui vient dchapper
 un immense danger, et que la force abandonne ds que ce danger
nest plus  craindre, il se laissa tomber ananti dans un
fauteuil.

DArtagnan rentra et trouva Fouquet dans la mme position. Le
digne mousquetaire navait pas fait un doute que Fouquet, ayant
donn sa parole ne songerait pas mme  y manquer; mais il avait
pens quil utiliserait son absence en se dbarrassant de tous les
papiers de toutes les notes, de tous les contrats qui pourraient
rendre plus dangereuse la position dj assez grave dans laquelle
il se trouvait. Aussi, levant la tte comme un chien qui prend le
vent, il flaira cette odeur de fume quil comptait bien dcouvrir
dans latmosphre, et, ly ayant trouve, il fit un mouvement de
tte en signe de satisfaction.

 lentre de dArtagnan, Fouquet avait, de son ct, lev la
tte, et aucun des mouvements de dArtagnan ne lui avait chapp.

Puis les regards des deux hommes se rencontrrent; tous deux
virent quils staient compris sans avoir chang une parole.

-- Eh bien! demanda, le premier, Fouquet, et M. dHerblay?

-- Ma foi! monseigneur, rpondit dArtagnan, il faut que
M. dHerblay aime les promenades nocturnes et fasse, au clair de
la lune, dans le parc de Vaux, des vers avec quelques-uns de vos
potes, mais il ntait pas chez lui.

-- Comment! pas chez lui? scria Fouquet,  qui chappait sa
dernire esprance, car, sans quil se rendt compte de quelle
faon lvque de Vannes pouvait le secourir, il comprenait quen
ralit il ne pouvait attendre de secours que de lui.

-- Ou bien, sil est chez lui, continua dArtagnan, il a eu des
raisons pour ne pas rpondre.

-- Mais vous navez donc pas appel de faon quil entendt,
monsieur?

-- Vous ne supposez pas, monseigneur, que, dj en dehors de mes
ordres, qui me dfendaient de vous quitter un seul instant, vous
ne supposez pas que jaie t assez fou pour rveiller toute la
maison et me faire voir dans le corridor de lvque de Vannes,
afin de bien faire constater par M. Colbert que je vous donnais le
temps de brler vos papiers?

-- Mes papiers?

-- Sans doute; cest du moins ce que jeusse fait  votre place.
Quand on mouvre une porte, jen profite.

-- Eh bien! oui, merci, jen ai profit.

-- Et vous avez bien fait, morbleu! Chacun a ses petits secrets
qui ne regardent pas les autres. Mais revenons  Aramis,
monseigneur.

-- Eh bien! je vous dis, vous aurez appel trop bas, et il naura
pas entendu.

-- Si bas quon appelle Aramis, monseigneur, Aramis entend
toujours quand il a intrt  entendre. Je rpte donc ma phrase:
Aramis ntait pas chez lui, monseigneur, ou Aramis a eu, pour ne
pas reconnatre ma voix, des motifs que jignore et que vous
ignorez peut-tre vous-mme, tout votre homme-lige quest Sa
Grandeur Mgr lvque de Vannes.

Fouquet poussa un soupir, se leva, fit trois ou quatre pas dans la
chambre, et finit par aller sasseoir, avec une expression de
profond abattement, sur son magnifique lit de velours, tout garni
de splendides dentelles.

DArtagnan regarda Fouquet avec un sentiment de profonde piti.

-- Jai vu arrter bien des gens dans ma vie, dit le mousquetaire
avec mlancolie, jai vu arrter M. de Cinq-Mars, jai vu arrter
M. de Chalais. Jtais bien jeune. Jai vu arrter M. de Cond
avec les princes, jai vu arrter M. de Retz, jai vu arrter
M. Broussel. Tenez, monseigneur, cest fcheux  dire, mais celui
de tous ces gens-l  qui vous ressemblez le plus en ce moment,
cest le bonhomme Broussel. Peu sen faut que vous ne mettiez,
comme lui, votre serviette dans votre portefeuille, et que vous ne
vous essuyiez la bouche avec vos papiers. Mordioux! monsieur
Fouquet, un homme comme vous na pas de ces abattements-l. Si vos
amis vous voyaient!...

-- Monsieur dArtagnan, reprit le surintendant avec un sourire
plein de tristesse, vous ne comprenez point: cest justement parce
que mes amis ne me voient pas, que je suis tel que vous me voyez,
vous. Je ne vis pas tout seul, moi! je ne suis rien tout seul.
Remarquez bien que jai employ mon existence  me faire des amis
dont jesprais me faire des soutiens. Dans la prosprit, toutes
ces voix heureuses, et heureuses par moi, me faisaient un concert
de louanges et dactions de grces. Dans la moindre dfaveur, ces
voix plus humbles accompagnaient harmonieusement les murmures de
mon me. Lisolement, je ne lai jamais connu. La pauvret,
fantme que parfois jai entrevu avec ses haillons au bout de ma
route! la pauvret, cest le spectre avec lequel plusieurs de mes
amis se jouent depuis tant dannes, quils potisent, quils
caressent, quils me font aimer! La pauvret! mais je laccepte,
je la reconnais, je laccueille comme une soeur dshrite; car la
pauvret, ce nest pas la solitude, ce nest pas lexil, ce nest
pas la prison! Est-ce que je serais jamais pauvre, moi, avec des
amis comme Plisson, comme La Fontaine, comme Molire? avec une
matresse, comme... Oh! mais la solitude,  moi, homme de bruit, 
moi, homme de plaisirs,  moi qui ne suis que parce que les autres
sont!... Oh! Si vous saviez comme je suis seul en ce moment! et
comme vous me paraissez tre, vous qui me sparez de tout ce que
jaimais, limage de la solitude, du nant et de la mort!

-- Mais je vous ai dj dit, monsieur Fouquet, rpondit dArtagnan
touch jusquau fond de lme, je vous ai dj dit que vous
exagriez les choses. Le roi vous aime.

-- Non, dit Fouquet en secouant la tte, non!

-- M. Colbert vous hait.

-- M. Colbert? que mimporte!

-- Il vous ruinera.

-- Oh! quant  cela, je len dfie: je suis ruin.

 cet trange aveu du surintendant, dArtagnan promena un regard
expressif autour de lui. Quoiquil nouvrt pas la bouche, Fouquet
le comprit si bien, quil ajouta:

-- Que faire de ces magnificences, quand on nest plus magnifique?
Savez-vous  quoi nous servent la plupart de nos possessions, 
nous autres riches? Cest  nous dgoter, par leur splendeur
mme, de tout ce qui ngale pas cette splendeur. Vaux! me direz-
vous, les merveilles de Vaux, nest-ce pas? Eh bien! quoi? Que
faire de cette merveille? Avec quoi, si je suis ruin, verserai-je
leau dans les urnes de mes naades, le feu dans les entrailles de
mes salamandres, lair dans la poitrine de mes tritons? Pour tre
assez riche, monsieur dArtagnan, il faut tre trop riche.

DArtagnan hocha la tte.

-- Oh! je sais bien ce que vous pensez, rpliqua vivement Fouquet.
Si vous aviez Vaux, vous le vendriez, vous, et vous achteriez une
terre en province. Cette terre aurait des bois, des vergers et des
champs; cette terre nourrirait son matre. De quarante millions,
vous feriez bien...

-- Dix millions, interrompit dArtagnan.

-- Pas un million, mon cher capitaine. Nul, en France, nest assez
riche pour acheter Vaux deux millions et lentretenir comme il
est, nul ne le pourrait, nul ne le saurait.

-- Dame! fit dArtagnan, en tout cas, un million...

-- Eh bien?

-- Ce nest pas la misre.

-- Cest bien prs, mon cher monsieur.

-- Comment?

-- Oh! vous ne comprenez pas. Non, je ne veux pas vendre ma maison
de Vaux. Je vous la donne, si vous voulez.

Et Fouquet accompagna ces mots dun inexprimable mouvement
dpaules.

-- Donnez-la au roi, vous ferez un meilleur march.

-- Le roi na pas besoin que je la lui donne, dit Fouquet; il me
la prendra parfaitement bien, si elle lui fait plaisir: voil
pourquoi jaime mieux quelle prisse. Tenez, monsieur dArtagnan,
si le roi ntait pas sous mon toit, je prendrais cette bougie,
jirais sous le dme mettre le feu  deux caisses de fuses et
dartifices que lon avait rserves, et je rduirais mon palais
en cendres.

-- Bah! fit ngligemment le mousquetaire. En tout cas, vous ne
brleriez pas les jardins. Cest ce quil y a de mieux chez vous.

-- Et puis, reprit sourdement Fouquet, quai-je dit l, mon Dieu!
Brler Vaux! dtruire mon palais! Mais Vaux nest pas  moi, mais
ces richesses, mais ces merveilles, elles appartiennent, comme
jouissance,  celui qui les a payes, cest vrai, mais comme
dure, elles sont  ceux-l qui les ont cres. Vaux est  Le
Brun; Vaux est  Le Ntre; Vaux est  Plisson,  Levau,  La
Fontaine, Vaux est  Molire, qui y a fait jouer _Les Fcheux,
_Vaux est  la postrit, enfin. Vous voyez bien, monsieur
dArtagnan, que je nai plus ma maison  moi.

--  la bonne heure, dit dArtagnan, voil une ide que jaime, et
je reconnais l M. Fouquet. Cette ide mloigne du bonhomme
Broussel, et je ny reconnais plus les pleurnicheries du vieux
frondeur. Si vous tes ruin, monseigneur, prenez bien la chose;
vous aussi, mordioux! vous appartenez  la postrit et vous
navez pas le droit de vous amoindrir. Tenez, regardez-moi, moi
qui ai lair dexercer une supriorit sur vous parce que je vous
arrte; le sort, qui distribue leurs rles aux comdiens de ce
monde, men a donn un moins beau, moins agrable  jouer que
ntait le vtre. Je suis de ceux, voyez-vous, qui pensent que les
rles des rois ou des puissants valent mieux que les rles de
mendiants ou de laquais. Mieux vaut, mme en scne, sur un autre
thtre que le thtre du monde, mieux vaut porter le bel habit et
mcher le beau langage que de frotter la planche avec une savate
ou se faire caresser lchine avec des btons rembourrs dtoupe.
En un mot, vous avez abus de lor, vous avez command, vous avez
joui. Moi, jai tran ma longe; moi, jai obi; moi, jai pti.
Eh bien! si peu que je vaille auprs de vous, monseigneur, je vous
le dclare: le souvenir de ce que jai fait me tient lieu dun
aiguillon qui mempche de courber trop tt ma vieille tte. Je
serai jusquau bout bon cheval descadron, et je tomberai tout
roide, tout dune pice, tout vivant, aprs avoir bien choisi ma
place. Faites comme moi, monsieur Fouquet; vous ne vous en
trouverez pas plus mal. Cela narrive quune fois aux hommes comme
vous. Le tout est de bien faire quand cela arrive. Il y a un
proverbe latin dont jai oubli les mots, mais dont je me rappelle
le sens, car plus dune fois, je lai mdit: il dit: La fin
couronne loeuvre.

Fouquet se leva, vint passer son bras autour du cou de dArtagnan,
quil treignit sur sa poitrine, tandis que, de lautre main, il
lui serrait la main.

-- Voil un beau sermon, dit-il aprs une pause.

-- Sermon de mousquetaire, monseigneur.

-- Vous maimez, vous, qui me dites tout cela.

-- Peut-tre.

Fouquet redevint pensif. Puis, aprs un instant:

-- Mais M. dHerblay, demanda-t-il, o peut-il tre?

-- Ah! voil!

-- Je nose vous prier de le faire chercher.

-- Vous men prieriez, que je ne le ferais plus, monsieur Fouquet.
Cest imprudent. On le saurait, et Aramis, qui nest pas en cause
dans tout cela, pourrait tre compromis et englob dans votre
disgrce.

-- Jattendrai le jour, dit Fouquet.

-- Oui, cest ce quil y a de mieux.

-- Que ferons-nous, au jour?

-- Je nen sais rien, monseigneur.

-- Faites-moi une grce, monsieur dArtagnan.

-- Trs volontiers.

-- Vous me gardez, je reste; vous tes dans la pleine excution de
vos consignes, nest-ce pas?

-- Mais oui.

-- Eh bien! restez mon ombre, soit! Jaime mieux cette ombre-l
quune autre.

DArtagnan sinclina.

-- Mais oubliez que vous tes M. dArtagnan, capitaine des
mousquetaires; oubliez que je suis M. Fouquet, surintendant des
finances, et causons de mes affaires.

-- Peste! cest pineux, cela.

-- Vraiment?

-- Oui; mais, pour vous, monsieur Fouquet, je ferais limpossible.

-- Merci. Que vous a dit le roi?

-- Rien.

-- Ah! voil comme vous causez?

-- Dame!

-- Que pensez-vous de ma situation?

-- Rien.

-- Cependant,  moins de mauvaise volont...

-- Votre situation est difficile.

-- En quoi?

-- En ce que vous tes chez vous.

-- Si difficile quelle soit, je la comprends bien.

-- Pardieu! est-ce que vous vous imaginez quavec un autre que
vous jeusse fait tant de franchise?

-- Comment, tant de franchise? Vous avez t franc avec moi, vous!
vous qui refusez de me dire la moindre chose?

-- Tant de faons. Alors.

--  la bonne heure!

-- Tenez, monseigneur, coutez comment je my fusse pris avec un
autre que vous: jarrivais  votre porte, les gens partis, ou,
sils ntaient pas partis, je les attendais  leur sortie et je
les attrapais un  un, comme des lapins au dbouter; je les
coffrais sans bruit, je mtendais sur le tapis de votre corridor,
et, une main sur vous, sans que vous vous en doutassiez, je vous
gardais pour le djeuner du matre. De cette faon pas
desclandre, pas de dfense, pas de bruit, mais aussi, pas
davertissement pour M. Fouquet, pas de rserve, pas de ces
concessions dlicates quentre gens courtois on se fait au moment
dcisif. tes-vous content de ce plan-l?

-- Il me fait frmir.

-- Nest-ce pas? cet t triste dapparatre demain, sans
prparation, et de vous demander votre pe.

-- Oh! monsieur, jen fusse mort de honte et de colre!

-- Votre reconnaissance sexprime trop loquemment; je nai point
fait assez, croyez-moi.

--  coup sr, monsieur, vous ne me ferez jamais avouer cela.

-- Eh bien! maintenant, monseigneur, si vous tes content de moi,
si vous tes remis de la secousse, que jai adoucie autant que
jai pu, laissons le temps battre des ailes, vous tes harass,
vous avez des rflexions  faire, je vous en conjure: dormez ou
faites semblant de dormir, sur votre lit ou dans votre lit. Moi,
je dors sur ce fauteuil, et quand je dors, mon sommeil est dur au
point que le canon ne me rveillerait pas.

Fouquet sourit.

-- Jexcepte cependant, continua le mousquetaire, le cas o lon
ouvrirait une porte, soit secrte, soit visible, soit de sortie,
soit dentre. Oh! pour cela, mon oreille est vulnrable au
dernier point. Un craquement me fait tressaillir. Cest une
affaire dantipathie naturelle. Allez donc, venez donc, promenez-
vous par la chambre, crivez, effacez, dchirez, brlez, mais ne
touchez pas la clef de la serrure; mais ne touchez pas au bouton
de la porte, car vous me rveilleriez en sursaut, et cela
magacerait horriblement les nerfs.

-- Dcidment, monsieur dArtagnan, dit Fouquet vous tes lhomme
le plus spirituel et le plus courtois que je connaisse, et vous ne
me laisserez quun regret, cest davoir fait si tard votre
connaissance.

DArtagnan poussa un soupir qui voulait dire. Hlas! peut-tre
lavez vous faite trop tt!

Puis il senfona dans son fauteuil, tandis que Fouquet,  demi
couch sur son lit et appuy sur le coude, rvait  son aventure.

Et tous deux, laissant les bougies brler, attendirent ainsi le
premier rveil du jour, et quand Fouquet soupirait trop haut,
dArtagnan ronflait plus fort.

Nulle visite, mme celle dAramis, ne troubla leur quitude, nul
bruit ne se fit entendre dans la vaste maison.

Au-dehors, les rondes dhonneur et les patrouilles de
mousquetaires faisaient crier le sable sous leurs pas: ctait une
tranquillit de plus pour les dormeurs. Quon y joigne le bruit du
vent et des fontaines, qui font leur fonction ternelle, sans
sinquiter des petits bruits et des petites choses dont se
composent la vie et la mort de lhomme.


Chapitre CCXXVI -- Le matin


Auprs de ce destin lugubre du roi enferm  la Bastille et
rongeant de dsespoir les verrous et les barreaux, la rhtorique
des chroniqueurs anciens ne manquerait pas de placer lantithse
de Philippe dormant sous le dais royal. Ce nest pas que la
rhtorique soit toujours mauvaise et sme toujours  faux les
fleurs dont elle veut mailler lhistoire; mais nous nous
excuserons de polir ici soigneusement lantithse et de dessiner
avec intrt lautre tableau destin  servir de pendant au
premier.

Le jeune prince descendit de chez Aramis comme le roi tait
descendu de la chambre de Morphe. Le dme sabaissa lentement
sous la pression de M. dHerblay, et Philippe se trouva devant le
lit royal, qui tait remont aprs avoir dpos son prisonnier
dans les profondeurs des souterrains.

Seul en prsence de ce luxe, seul devant toute sa puissance, seul
devant le rle quil allait tre forc de jouer, Philippe sentit
pour la premire fois son me souvrir  ces mille motions qui
sont les battements vitaux dun coeur de roi.

Mais la pleur le prit quand il considra ce lit vide et encore
froiss par le corps de son frre.

Ce muet complice tait revenu aprs avoir servi  la consommation
de loeuvre. Il revenait avec la trace du crime, il parlait au
coupable le langage franc et brutal que le complice ne craint
jamais demployer avec son complice. Il disait la vrit.

Philippe, en se baissant pour mieux voir, aperut le mouchoir
encore humide de la sueur froide qui avait ruissel du front de
Louis XIV. Cette sueur pouvanta Philippe comme le sang dAbel
pouvanta Can.

-- Me voil face  face avec mon destin, dit Philippe, loeil en
feu, le visage livide. Sera-t-il plus effrayant que ma captivit
ne fut douloureuse? Forc de suivre  chaque instant les
usurpations de la pense, songerai-je toujours  couter les
scrupules de mon coeur?... Eh bien! oui! le roi a repos sur ce
lit; oui, cest bien sa tte qui a creus ce pli dans loreiller,
cest bien lamertume de ses larmes qui a amolli ce mouchoir et
jhsite  me coucher sur ce lit,  serrer de ma main ce mouchoir
brod des armes et du chiffre du roi!... Allons, imitons
M. dHerblay, qui veut que laction soit toujours dun degr au-
dessus de la pense; imitons M. dHerblay, qui songe toujours 
lui et qui sappelle honnte homme quand il na mcontent ou
trahi que ses ennemis. Ce lit, je laurais occup si Louis XIV ne
men et frustr par le crime de notre mre. Ce mouchoir brod aux
armes de France, cest  moi quil appartiendrait de men servir,
si, comme le fait observer M. dHerblay, javais t laiss  ma
place dans le berceau royal. Philippe, fils de France, remonte sur
ton lit! Philippe, seul roi de France, reprends ton blason!
Philippe, seul hritier prsomptif de Louis XIII, ton pre, sois
sans piti pour lusurpateur, qui na pas mme en ce moment le
remords de tout ce que tu as souffert!

Cela dit, Philippe, malgr sa rpugnance instinctive du corps,
malgr les frissons et la terreur que domptait la volont, se
coucha sur le lit royal, et contraignit ses muscles  presser la
couche encore tide de Louis XIV, tandis quil appuyait sur son
front le mouchoir humide de sueur.

Lorsque sa tte se renversa en arrire et creusa loreiller
moelleux, Philippe aperut au-dessus de son front la couronne de
France, tenue, comme nous lavons dit, par lange aux ailes dor.

Maintenant, quon se reprsente ce royal intrus, loeil sombre et
le corps frmissant. Il ressemble au tigre gar par une nuit
dorage, qui est venu par les roseaux, par la ravine inconnue, se
coucher dans la caverne du lion absent. Lodeur fline la attir,
cette tide vapeur de lhabitation ordinaire. Il a trouv un lit
dherbes sches, dossements rompus et pteux comme une moelle; il
arrive, promne dans lombre son regard qui flamboie et qui voit;
il secoue ses membres ruisselants, son pelage souill de vase, et
saccroupit lourdement, son large museau sur ses pattes normes,
prt au sommeil, mais aussi prt au combat. De temps en temps,
lclair qui brille et miroite dans les crevasses de lantre, le
bruit des branches qui sentrechoquent, des pierres qui crient en
tombant, la vague apprhension du danger, le tirent de cette
lthargie cause par la fatigue.

On peut tre ambitieux de coucher dans le lit du lion, mais on ne
doit pas esprer dy dormir tranquille.

Philippe prta loreille  tous les bruits, il laissa osciller son
coeur au souffle de toutes les pouvantes; mais, confiant dans sa
force, double par lexagration de sa rsolution suprme, il
attendit sans faiblesse quune circonstance dcisive lui permt de
se juger lui-mme. Il espra quun grand danger luirait pour lui,
comme ces phosphores de la tempte qui montrent aux navigateurs la
hauteur des vagues contre lesquelles ils luttent.

Mais rien ne vint. Le silence, ce mortel ennemi des coeurs
inquiets, ce mortel ennemi des ambitieux, enveloppa toute la nuit,
dans son paisse vapeur, le futur roi de France, abrit sous sa
couronne vole.

Vers le matin, une ombre bien plutt quun corps se glissa dans la
chambre royale; Philippe lattendait et ne sen tonna pas.

-- Eh bien! monsieur dHerblay? dit-il.

-- Eh bien! Sire, tout est fini.

-- Comment?

-- Tout ce que nous attendions.

-- Rsistance?

-- Acharne: pleurs, cris.

-- Puis?

-- Puis la stupeur.

-- Mais enfin?

-- Enfin, victoire complte et silence absolu.

-- Le gouverneur de la Bastille se doute-t-il?...

-- De rien.

-- Cette ressemblance?

-- Est la cause du succs.

-- Mais le prisonnier ne peut manquer de sexpliquer, songez-y.
Jai bien pu le faire, moi qui avais  combattre un pouvoir bien
autrement solide que nest le mien.

-- Jai dj pourvu  tout. Dans quelques jours plus tt peut-
tre, sil est besoin, nous tirerons le captif de sa prison, et
nous le dpayserons par un exil si lointain...

-- On revient de lexil, monsieur dHerblay.

-- Si loin, ai-je dit, que les forces matrielles de lhomme et la
dure de sa vie ne suffiraient pas au retour.

Encore une fois, le regard du jeune roi et celui dAramis se
croisrent avec une froide intelligence.

-- Et M. du Vallon? demanda Philippe pour dtourner la
conversation.

-- Il vous sera prsent aujourdhui, et, confidentiellement, vous
flicitera du danger que cet usurpateur vous a fait courir.

-- Quen fera-t-on?

-- De M. du Vallon?

-- Un duc  brevet, nest-ce pas?

-- Oui, un duc  brevet, reprit en souriant singulirement Aramis.

-- Pourquoi riez-vous, monsieur dHerblay?

-- Je ris de lide prvoyante de Votre Majest.

-- Prvoyante? Quentendez-vous par l?

-- Votre Majest craint sans doute que ce pauvre Porthos ne
devienne un tmoin gnant, et elle veut sen dfaire.

-- En le crant duc?

-- Assurment. Vous le tuez; il en mourra de joie, et le secret
mourra avec lui.

-- Ah! mon Dieu!

-- Moi, dit flegmatiquement Aramis, jy perdrai un bien bon ami.

En ce moment, et au milieu de ces futiles entretiens sous lesquels
les deux conspirateurs cachaient la joie et lorgueil du succs,
Aramis entendit quelque chose qui lui fit dresser loreille.

-- Quy a-t-il? dit Philippe.

-- Le jour, Sire.

-- Eh bien?

-- Eh bien! avant de vous coucher, hier, sur ce lit, vous avez
probablement dcid de faire quelque chose ce matin, au jour?

-- Jai dit  mon capitaine des mousquetaires, rpondit le jeune
homme vivement, que je lattendrais.

-- Si vous lui avez dit cela, il viendra assurment, car cest un
homme exact.

-- Jentends un pas dans le vestibule.

-- Cest lui.

-- Allons, commenons lattaque, fit le jeune roi avec rsolution.

-- Prenez garde! scria Aramis. Commencer lattaque, et par
dArtagnan, ce serait folie. DArtagnan ne sait rien, dArtagnan
na rien vu, dArtagnan est  cent lieues de souponner notre
mystre; mais quil pntre ici ce matin le premier, et il
flairera que quelque chose sy est pass dont il doit se
proccuper. Voyez-vous, Sire, avant de laisser pntrer dArtagnan
ici, nous devons donner beaucoup dair  la chambre, ou y
introduire tant de gens, que le limier le plus fin de ce royaume
ait t dpist par vingt traces diffrentes.

-- Mais comment le congdier, puisque je lui ai donn rendez-vous?
fit observer le prince, impatient de se mesurer avec un si
redoutable adversaire.

-- Je men charge, rpliqua lvque, et, pour commencer, je vais
frapper un coup qui tourdira notre homme.

-- Lui aussi frappe un coup, ajouta vivement le prince.

En effet, un coup retentit  lextrieur.

Aramis ne stait pas tromp: ctait bien dArtagnan qui
sannonait de la sorte.

Nous lavons vu passer la nuit  philosopher avec M. Fouquet; mais
le mousquetaire tait bien las, mme de feindre le sommeil; et
aussitt que laube vint illuminer de sa bleutre aurole les
somptueuses corniches de la chambre du surintendant, dArtagnan se
leva de son fauteuil, rangea son pe, repassa son habit avec sa
manche et brossa son feutre comme un soldat aux gardes prt 
passer linspection de son anspessade.

-- Vous sortez? demanda M. Fouquet.

-- Oui, monseigneur; et vous?

-- Moi, je reste.

-- Sur parole?

-- Sur parole.

-- Bien. Je ne sors, dailleurs, que pour aller chercher cette
rponse, vous savez?

-- Cette sentence, vous voulez dire.

-- Tenez, jai un peu du vieux Romain, moi. Ce matin, en me
levant, jai remarqu que mon pe ne sest prise dans aucune
aiguillette, et que le baudrier a bien coul. Cest un signe
infaillible.

-- De prosprit?

-- Oui, figurez-vous le bien. Chaque fois que ce diable de buffle
saccrochait  mon dos, ctait une punition de M. de Trville, ou
un refus dargent de M. de Mazarin. Chaque fois que lpe
saccrochait dans le baudrier mme, ctait une mauvaise
commission, comme il men a plu toute ma vie. Chaque fois que
lpe elle-mme dansait au fourreau, ctait un duel heureux.
Chaque fois quelle se logeait dans mes mollets, ctait une
blessure lgre. Chaque fois quelle sortait tout  fait du
fourreau, jtais fix, jen tais quitte pour rester sur le champ
de bataille, avec deux ou trois mois de chirurgien et de
compresses.

-- Ah! mais je ne vous savais pas si bien renseign par votre
pe, dit Fouquet avec un ple sourire qui tait la lutte contre
ses propres faiblesses. Avez-vous une _tisona_ ou une
_tranchante?_ Votre lame est-elle fe ou charme?

-- Mon pe, voyez-vous, cest un membre qui fait partie de mon
corps. Jai ou dire que certains hommes sont avertis par leur
jambe ou par un battement de leur tempe. Moi, je suis averti par
mon pe. Eh bien! elle ne ma rien dit ce matin. Ah! si fait!...
la voil qui vient de tomber toute seule dans le dernier recoin du
baudrier. Savez-vous ce que cela me prsage?

-- Non.

-- Eh bien! cela me prsage une arrestation pour aujourdhui.

-- Ah! mais, fit le surintendant plus tonn que fch de cette
franchise, si rien de triste ne vous est prdit par votre pe, il
nest donc pas triste pour vous de marrter?

-- Vous arrter! vous?

-- Sans doute... le prsage...

-- Ne vous regarde pas, puisque vous tes tout arrt depuis hier.
Ce nest donc pas vous que jarrterai. Voil pourquoi je me
rjouis, voil pourquoi je dis que ma journe sera heureuse.

Et, sur ces paroles, prononces avec une bonne grce tout
affectueuse, le capitaine prit cong de M. Fouquet pour se rendre
chez le roi.

Il allait franchir le seuil de la chambre, lorsque M. Fouquet lui
dit:

-- Une dernire marque de votre bienveillance.

-- Soit, monseigneur.

-- M. dHerblay; laissez-moi voir M. dHerblay.

-- Je vais faire en sorte de vous le ramener.

DArtagnan ne croyait pas si bien dire. Il tait crit que la
journe se passerait pour lui  raliser les prdictions que le
matin lui aurait faites.

Il vint heurter, ainsi que nous lavons dit,  la porte du roi.
Cette porte souvrit. Le capitaine put croire que le roi venait
ouvrir lui-mme. Cette supposition ntait pas inadmissible aprs
ltat dagitation o le mousquetaire avait laiss Louis XIV la
veille. Mais, au lieu de la figure royale, quil sapprtait 
saluer respectueusement, il aperut la figure longue et impassible
dAramis. Peu sen fallut quil ne pousst un cri, tant sa
surprise fut violente.

-- Aramis! dit-il.

-- Bonjour, cher dArtagnan, rpondit froidement le prlat.

-- Ici? balbutia le mousquetaire.

-- Sa Majest vous prie, dit lvque, dannoncer quelle repose,
aprs avoir t bien fatigue toute la nuit.

-- Ah! fit dArtagnan, qui ne pouvait comprendre comment lvque
de Vannes, si mince favori la veille, se trouvait devenu, en six
heures, le plus haut champignon de fortune qui et encore pouss
dans la ruelle dun lit royal.

En effet, pour transmettre au seuil de la chambre du monarque les
volonts du roi, pour servir dintermdiaire  Louis XIV, pour
commander en son nom  deux pas de lui, il fallait tre plus que
navait jamais t Richelieu avec Louis XIII.

Loeil expressif de dArtagnan, sa bouche dilate, sa moustache
hrisse, dirent tout cela dans le plus clatant des langages au
superbe favori, qui ne sen mut point.

-- De plus, continua lvque, vous voudrez bien, monsieur le
capitaine des mousquetaires, ne laisser admettre que les grandes
entres ce matin. Sa Majest veut dormir encore.

-- Mais, objecta dArtagnan prt  se rvolter et surtout 
laisser clater les soupons que lui inspirait le silence du roi;
mais, monsieur lvque, Sa Majest ma donn rendez-vous ce
matin.

-- Remettons, remettons, dit du fond de lalcve la voix du roi,
voix qui fit courir un frisson dans les veines du mousquetaire.

Il sinclina, bahi, stupide, abruti par le sourire dont Aramis
lcrasa, une fois ces paroles prononces.

-- Et puis, continua lvque, pour rpondre  ce que vous veniez
demander au roi, mon cher dArtagnan, voici un ordre dont vous
prendrez connaissance sur-le-champ. Cet ordre concerne M. Fouquet.

DArtagnan prit lordre quon lui tendait.

-- Mise en libert? murmura-t-il. Ah!

Et il poussa un second _ah!_ plus intelligent que le premier.

Cest que cet ordre lui expliquait la prsence dAramis chez le
roi; cest quAramis, pour avoir obtenu la grce de M. Fouquet,
devait tre bien avant dans la faveur royale; cest que cette
faveur expliquait  son tour lincroyable aplomb avec lequel
M. dHerblay donnait les ordres au nom de Sa Majest.

Il suffisait  dArtagnan davoir compris quelque chose pour tout
comprendre. Il salua et fit deux pas pour partir.

-- Je vous accompagne, dit lvque.

-- O cela?

-- Chez M. Fouquet; je veux jouir de son contentement.

-- Ah! Aramis, que vous mavez intrigu tout  lheure, dit encore
dArtagnan.

-- Mais,  prsent, vous comprenez?

-- Pardieu! si je comprends, dit-il tout haut.

Puis, tout bas:

-- Eh bien! non! siffla-t-il entre ses dents; non, je ne comprends
pas. Cest gal, il y a ordre.

Et il ajouta:

-- Passez devant, monseigneur.

DArtagnan conduisit Aramis chez Fouquet.


Chapitre CCXXVII -- L'ami du roi


Fouquet attendait avec anxit; il avait dj congdi plusieurs
de ses serviteurs et de ses amis qui, devanant lheure de ses
rceptions accoutumes, taient venus  sa porte.  chacun deux,
taisant le danger suspendu sur sa tte, il demandait seulement o
lon pouvait trouver Aramis.

Quand il vit revenir dArtagnan, quand il aperut derrire lui
lvque de Vannes, sa joie fut au comble; elle gala toute son
inquitude. Voir Aramis, ctait pour le surintendant une
compensation au malheur dtre arrt.

Le prlat tait silencieux et grave; dArtagnan tait boulevers
par toute cette accumulation dvnements incroyables.

-- Eh bien! capitaine, vous mamenez M. dHerblay?

-- Et quelque chose de mieux encore, monseigneur.

-- Quoi donc?

-- La libert.

-- Je suis libre?

-- Vous ltes. Ordre du roi.

Fouquet reprit toute sa srnit pour bien interroger Aramis avec
son regard.

-- Oh! oui, vous pouvez remercier M. lvque de Vannes,
poursuivit dArtagnan, car cest bien  lui que vous devez le
changement du roi.

-- Oh! dit M. Fouquet, plus humili du service que reconnaissant
du succs.

-- Mais vous, continua dArtagnan en sadressant  Aramis, vous
qui protgez M. Fouquet, est-ce que vous ne ferez pas quelque
chose pour moi?

-- Tout ce quil vous plaira, mon ami, rpliqua lvque de sa
voix calme.

-- Une seule chose alors, et je me dclare satisfait. Comment
tes-vous devenu le favori du roi, vous qui ne lui avez parl que
deux fois en votre vie?

--  un ami comme vous, repartit Aramis finement, on ne cache
rien.

-- Ah! bon. Dites.

-- Eh bien! vous croyez que je nai vu le roi que deux fois,
tandis que je lai vu plus de cent fois. Seulement, nous nous
cachions, voil tout.

Et, sans chercher  teindre la nouvelle rougeur que cette
rvlation fit monter au front de dArtagnan, Aramis se tourna
vers M. Fouquet, aussi surpris que le mousquetaire.

-- Monseigneur, reprit-il, le roi me charge de vous dire quil est
plus que jamais votre ami, et que votre fte si belle, si
gnreusement offerte, lui a touch le coeur.

L-dessus, il salua M. Fouquet si rvrencieusement, que celui-ci,
incapable de rien comprendre  une diplomatie de cette force,
demeura sans voix, sans ide et sans mouvement.

DArtagnan crut comprendre, lui, que ces deux hommes avaient
quelque chose  se dire, et il allait obir  cet instinct de
politesse qui prcipite, en pareil cas, vers la porte celui dont
la prsence est une gne pour les autres; mais sa curiosit
ardente, fouette par tant de mystres, lui conseilla de rester.

Alors, Aramis, se tournant vers lui avec douceur:

-- Mon ami, dit-il, vous vous rappellerez bien, nest-ce pas,
lordre du roi touchant les dfenses pour son petit lever?

Ces mots taient assez clairs. Le mousquetaire les comprit; il
salua donc M. Fouquet, puis Aramis avec une teinte de respect
ironique, et disparut.

Alors M. Fouquet, dont toute limpatience avait eu peine 
attendre ce moment, slana vers la porte pour la fermer, et,
revenant  lvque:

-- Mon cher dHerblay, dit-il, je crois quil est temps pour vous
de mexpliquer ce qui se passe. En vrit, je ny comprends plus
rien.

-- Nous allons vous expliquer tout cela, dit Aramis en sasseyant
et en faisant asseoir M. Fouquet. Par o faut-il commencer?

-- Par ceci, dabord. Avant tout autre intrt, pourquoi le roi me
fait-il mettre en libert?

-- Vous eussiez d plutt me demander pourquoi il vous faisait
arrter.

-- Depuis mon arrestation, jai eu le temps dy songer, et je
crois quil sagit bien un peu de jalousie. Ma fte a contrari
M. Colbert, et M. Colbert a trouv quelque plan contre moi, le
plan de Belle-le, par exemple?

-- Non, il ne sagissait pas encore de Belle-le.

-- De quoi, alors?

-- Vous souvenez-vous de ces quittances de treize millions que
M. de Mazarin vous a fait voler?

-- Oh! oui. Eh bien?

-- Eh bien! vous voil dj dclar voleur.

-- Mon Dieu!

-- Ce nest pas tout. Vous souvient-il de cette lettre crite par
vous  La Vallire?

-- Hlas! cest vrai.

-- Vous voil dclar tratre et suborneur.

-- Alors, pourquoi mavoir pardonn?

-- Nous nen sommes pas encore l de notre argumentation. Je
dsire vous voir bien fix sur le fait. Remarquez bien ceci: le
roi vous sait coupable de dtournements de fonds. Oh! pardieu! je
nignore pas que vous navez rien dtourn du tout; mais enfin, le
roi na pas vu les quittances, et il ne peut faire autrement que
de vous croire criminel.

-- Pardon, je ne vois...

-- Vous allez voir. Le roi, de plus, ayant lu votre billet
amoureux et vos offres faites  La Vallire, ne peut conserver
aucun doute sur vos intentions  lgard de cette belle, nest-ce
pas?

-- Assurment. Mais concluez.

-- Jy viens. Le roi est donc pour vous un ennemi capital,
implacable, ternel.

-- Daccord. Mais suis-je donc si puissant, quil nait os me
perdre, malgr cette haine, avec tous les moyens que ma faiblesse
ou mon malheur lui donne comme prise sur moi?

-- Il est bien constat, reprit froidement Aramis, que le roi est
irrvocablement brouill avec vous.

-- Mais quil mabsout.

-- Le croyez-vous? fit lvque avec un regard scrutateur.

-- Sans croire  la sincrit du coeur, je crois  la vrit du
fait.

Aramis haussa lgrement les paules.

-- Pourquoi alors Louis XIV vous aurait-il charg de me dire ce
que vous mavez rapport? demanda Fouquet.

-- Le roi ne ma charg de rien pour vous.

-- De rien!... fit le surintendant stupfait. Eh bien! alors, cet
ordre?...

-- Ah! oui, il y a un ordre, cest juste.

Et ces mots furent prononcs par Aramis avec un accent si trange,
que Fouquet ne put sempcher de tressaillir.

-- Tenez, dit-il, vous me cachez quelque chose, je le vois.

Aramis caressa son menton avec ses doigts si blancs.

-- Le roi mexile?

-- Ne faites pas comme dans ce jeu o les enfants devinent la
prsence dun objet cach  la faon dont une sonnette tinte quand
ils sapprochent ou sloignent.

-- Parlez, alors!

-- Devinez.

-- Vous me faites peur.

-- Bah!... Cest que vous navez pas devin, alors.

-- Que vous a dit le roi? Au nom de notre amiti, ne me le
dissimulez pas.

-- Le roi ne ma rien dit.

-- Vous me ferez mourir dimpatience, dHerblay. Suis-je toujours
surintendant?

-- Tant que vous voudrez.

-- Mais quel singulier empire avez-vous pris tout  coup sur
lesprit de Sa Majest?

-- Ah! voil!

-- Vous le faites agir  votre gr.

-- Je le crois.

-- Cest invraisemblable.

-- On le dira.

-- DHerblay, par notre alliance, par notre amiti, par tout ce
que vous avez de plus cher au monde, parlez-moi, je vous en
supplie.  quoi devez-vous davoir ainsi pntr chez Louis XIV?
Il ne vous aimait pas, je le sais.

-- Le roi maimera maintenant, dit Aramis en appuyant sur ce
dernier mot.

-- Vous avez eu quelque chose de particulier avec lui?

-- Oui.

-- Un secret, peut-tre?

-- Oui, un secret.

-- Un secret de nature  changer les intrts de Sa Majest?

-- Vous tes un homme rellement suprieur, monseigneur. Vous avez
bien devin. Jai, en effet, dcouvert un secret de nature 
changer les intrts du roi de France.

-- Ah! dit Fouquet, avec la rserve dun galant homme qui ne veut
pas questionner.

-- Et vous allez en juger, poursuivit Aramis; vous allez me dire
si je me trompe sur limportance de ce secret.

-- Jcoute, puisque vous tes assez bon pour vous ouvrir  moi.
Seulement, mon ami, remarquez que je nai rien sollicit
dindiscret.

Aramis se recueillit un moment.

-- Ne parlez pas, scria Fouquet. Il est temps encore.

-- Vous souvient-il, dit lvque, les yeux baisss, de la
naissance de Louis XIV?

-- Comme daujourdhui.

-- Avez-vous ou dire quelque chose de particulier sur cette
naissance?

-- Rien, sinon que le roi ntait pas vritablement le fils de
Louis XIII.

-- Cela nimporte en rien  notre intrt ni  celui du royaume.
Est le fils de son pre, dit la loi franaise, celui qui a un pre
avou par la loi.

-- Cest vrai; mais cest grave, quand il sagit de la qualit de
races.

-- Question secondaire. Donc, vous navez rien su de particulier?

-- Rien.

-- Voil o commence mon secret.

-- Ah!

-- La reine, au lieu daccoucher dun fils, accoucha de deux
enfants.

Fouquet leva la tte.

-- Et le second est mort? dit-il.

-- Vous allez voir. Ces deux jumeaux devaient tre lorgueil de
leur mre et lespoir de la France; mais la faiblesse du roi, sa
superstition, lui firent craindre des conflits entre deux enfants
gaux en droits; il supprima lun des deux jumeaux.

-- Supprima, dites-vous?

-- Attendez... Ces deux enfants grandirent: lun, sur le trne,
vous tes son ministre; lautre, dans lombre et lisolement.

-- Et celui-l?

-- Est mon ami.

-- Mon Dieu! que me dites-vous l, monsieur dHerblay. Et que fait
ce pauvre prince?

-- Demandez-moi dabord ce quil a fait.

-- Oui, oui.

-- Il a t lev dans une campagne, puis squestr dans une
forteresse que lon nomme la Bastille.

-- Est-ce possible! scria le surintendant les mains jointes.

-- Lun tait le plus fortun des mortels, lautre le plus
malheureux des misrables.

-- Et sa mre ignore-t-elle?

-- Anne dAutriche sait tout.

-- Et le roi?

-- Ah! le roi ne sait rien.

-- Tant mieux! dit Fouquet.

Cette exclamation parut impressionner vivement Aramis. Il regarda
dun air soucieux son interlocuteur.

-- Pardon, je vous ai interrompu, dit Fouquet.

-- Je disais donc, reprit Aramis, que ce pauvre prince tait le
plus malheureux des hommes, quand Dieu, qui songe  toutes ses
cratures, entreprit de venir  son secours.

-- Oh! comment cela?

-- Vous allez voir. Le roi rgnant... Je dis le roi rgnant, vous
devinez bien pourquoi.

-- Non... Pourquoi?

-- Parce que tous deux, bnficiant lgitimement de leur
naissance, eussent d tre rois. Est-ce votre avis?

-- Cest mon avis.

-- Positif?

-- Positif. Les jumeaux sont un en deux corps.

-- Jaime quun lgiste de votre force et de votre autorit me
donne cette consultation. Il est donc tabli pour nous que tous
deux avaient les mmes droits, nest-ce pas?

-- Cest tabli... Mais, mon Dieu! quelle aventure!

-- Vous ntes pas au bout. Patience!

-- Oh! jen aurai.

-- Dieu voulut susciter  lopprim un vengeur, un soutien, si
vous le prfrez. Il arriva que le roi rgnant, lusurpateur...
Vous tes bien de mon avis, nest-ce pas? cest de lusurpation
que la jouissance tranquille, goste dun hritage dont on na,
au plus, en droit, que la moiti.

-- Usurpation est le mot.

-- Je poursuis donc. Dieu voulut que lusurpateur et pour premier
ministre un homme de talent et de grand coeur, un grand esprit,
outre cela.

-- Cest bien, cest bien, scria Fouquet. Je comprends: vous
avez compt sur moi pour vous aider  rparer le tort fait au
pauvre frre de Louis XIV? Vous avez bien pens: je vous aiderai.
Merci, dHerblay, merci!

-- Ce nest pas cela du tout. Vous ne me laissez pas finir, dit
Aramis, impassible.

-- Je me tais.

-- M. Fouquet, disais-je, tant ministre du roi rgnant, fut pris
en aversion par le roi et fort menac dans sa fortune, dans sa
libert, dans sa vie peut-tre, par lintrigue et la haine, trop
facilement coutes du roi. Mais Dieu permit, toujours pour le
salut du prince sacrifi, que M. Fouquet et  son tour un ami
dvou qui savait le secret dtat, et se sentait la force de
mettre ce secret au jour aprs avoir eu la force de porter ce
secret vingt ans dans son coeur.

-- Nallez pas plus loin, dit Fouquet bouillant dides
gnreuses; je vous comprends et je devine tout. Vous avez t
trouver le roi quand la nouvelle de mon arrestation vous est
parvenue; vous lavez suppli, il a refus de vous entendre, lui
aussi; alors vous avez fait la menace du secret, la menace de la
rvlation, et Louis XIV, pouvant, a d accorder  la terreur de
votre indiscrtion ce quil refusait  votre intercession
gnreuse. Je comprends, je comprends! vous tenez le roi; je
comprends!

-- Vous ne comprenez pas du tout, rpondit Aramis, et voil encore
une fois que vous minterrompez, mon ami. Et puis, permettez-moi
de vous le dire, vous ngligez trop la logique et vous nusez pas
assez de la mmoire.

-- Comment?

-- Vous savez sur quoi jai appuy au dbut de notre conversation?

-- Oui, la haine de Sa Majest pour moi, haine invincible! mais
quelle haine rsisterait  une menace de pareille rvlation?

-- Une pareille rvlation? Eh! voil o vous manquez de logique.
Quoi! vous admettez que, si jeusse fait au roi une pareille
rvlation, je puisse vivre encore  lheure quil est?

-- Il ny a pas dix minutes que vous tiez chez le roi.

-- Soit! il naurait pas eu le temps de me faire tuer; mais il
aurait eu le temps de me faire billonner et jeter dans une
oubliette. Allons, de la fermet dans le raisonnement, mordieu!

Et, par ce mot tout mousquetaire, oubli dun homme qui ne
soubliait jamais, Fouquet dut comprendre  quel degr
dexaltation venait darriver le calme, limpntrable vque de
Vannes. Il en frmit.

-- Et puis, reprit ce dernier aprs stre dompt, serais-je
lhomme que je suis? serais-je un ami vritable si je vous
exposais, vous que le roi hait dj,  un sentiment plus
redoutable encore du jeune roi? Lavoir vol, ce nest rien; avoir
courtis sa matresse, cest peu; mais tenir dans vos mains sa
couronne et son honneur, allons donc! il vous arracherait plutt
le coeur de ses propres mains!

-- Vous ne lui avez rien laiss voir du secret?

-- Jeusse mieux aim avaler tous les poisons que Mithridate a bus
en vingt ans pour essayer  ne pas mourir.

-- Quavez-vous fait, alors?

-- Ah! nous y voici, monseigneur. Je crois que je vais exciter en
vous quelque intrt. Vous mcoutez toujours, nest-ce pas?

-- Si jcoute! Dites.

Aramis fit un tour dans la chambre, sassura de la solitude, du
silence, et revint se placer prs du fauteuil dans lequel Fouquet
attendait ses rvlations avec une anxit profonde.

-- Javais oubli de vous dire, reprit Aramis en sadressant 
Fouquet, qui lcoutait avec une attention extrme, javais oubli
une particularit remarquable touchant ces jumeaux: cest que Dieu
les a faits tellement semblables lun  lautre, que lui seul,
sil les citait  son tribunal, les saurait distinguer lun de
lautre. Leur mre ne le pourrait pas.

-- Est-il possible! scria Fouquet.

-- Mme noblesse dans les traits, mme dmarche, mme taille, mme
voix.

-- Mais la pense? mais lintelligence? mais la science de la vie?

-- Oh! en cela, ingalit, monseigneur. Oui, car le prisonnier de
la Bastille est dune supriorit incontestable sur son frre, et
si, de la prison, cette pauvre victime passait sur le trne, la
France naurait pas, depuis son origine peut-tre, rencontr un
matre plus puissant par le gnie et la noblesse de caractre.

Fouquet laissa un moment tomber dans ses mains son front apposant
par ce secret immense. Aramis sapprochait de lui:

-- Il y a encore ingalit, dit-il en poursuivant son oeuvre
tentatrice, ingalit pour vous, monseigneur, entre les deux
jumeaux, fils de Louis XIII: cest que le dernier venu ne connat
pas M. Colbert.

Fouquet se releva aussitt avec des traits ples et altrs. Le
coup avait port, non pas en plein coeur, mais en plein esprit.

-- Je vous comprends, dit-il  Aramis: vous me proposez une
conspiration.

--  peu prs.

-- Une de ces tentatives qui, ainsi que vous le disiez au dbut de
cet entretien, changent le sort des empires.

-- Et des surintendants; oui, monseigneur.

-- En un mot, vous me proposez doprer une substitution du fils
de Louis XIII qui est prisonnier aujourdhui au fils de Louis XIII
qui dort dans la chambre de Morphe en ce moment?

Aramis sourit avec lclat sinistre de sa sinistre pense.

-- Soit! dit-il.

-- Mais, reprit Fouquet aprs un silence pnible, vous navez pas
rflchi que cette oeuvre politique est de nature  bouleverser
tout le royaume, et que, pour arracher cet arbre aux racines
infinies quon appelle un roi, pour le remplacer par un autre, la
terre ne sera jamais raffermie  ce point que le nouveau roi soit
assur contre le vent qui restera de lancien orage et contre les
oscillations de sa propre masse.

Aramis continua de sourire.

-- Songez donc, continua M. Fouquet en schauffant avec cette
force de talent qui creuse un projet et le mrit en quelques
secondes, et avec cette largeur de vue qui en prvoit toutes les
consquences et en embrasse tous les rsultats, songez donc quil
nous faut assembler la noblesse, le clerg, le tiers tat, dposer
le prince rgnant, troubler par un affreux scandale la tombe de
Louis XIII, perdre la vie et lhonneur dune femme, Anne
dAutriche, la vie et la paix dune autre femme, Marie-Thrse, et
que, tout cela fini, Si nous le finissons...

-- Je ne vous comprends pas, dit froidement Aramis. Il ny a pas
un mot utile dans tout ce que vous venez de dire l.

-- Comment! fit le surintendant surpris; vous ne discutez pas la
pratique, un homme comme vous? Vous vous bornez aux joies
enfantines dune illusion politique, et vous ngligez les chances
de lexcution, cest--dire la ralit; est-ce possible?

-- Mon ami, dit Aramis en appuyant sur le mot avec une sorte de
familiarit ddaigneuse, comment fait Dieu pour substituer un roi
 un autre?

-- Dieu! scria Fouquet, Dieu donne un ordre  son agent, qui
saisit le condamn, lemporte et fait asseoir le triomphateur sur
le trne devenu vide. Mais vous oubliez que cet agent sappelle la
mort. Oh! mon Dieu! monsieur dHerblay, est-ce que vous auriez
lide...

-- Il ne sagit pas de cela, monseigneur. En vrit, vous allez
au-del du but. Qui donc vous parle denvoyer la mort au roi Louis
XIV? qui donc vous parle de suivre lexemple de Dieu dans la
stricte pratique de ses oeuvres? Non. Je voulais vous dire que
Dieu fait les choses sans bouleversement, sans scandale, sans
efforts, et que les hommes inspirs par Dieu russissent comme lui
dans ce quils entreprennent, dans ce quils tentent, dans ce
quils font.

-- Que voulez-vous dire?

-- Je voulais vous dire, mon ami, reprit Aramis avec la mme
intonation quil avait donne  ce mot ami, quand il lavait
prononc pour la premire fois, je voulais vous dire que, sil y a
eu bouleversement, scandale et mme effort dans la substitution du
prisonnier au roi, je vous dfie de me le prouver.

-- Plat-il? scria Fouquet, plus blanc que le mouchoir dont il
essuyait ses tempes. Vous dites?...

-- Allez dans la chambre du roi, continua tranquillement Aramis,
et, vous qui savez le mystre, je vous dfie de vous apercevoir
que le prisonnier de la Bastille est couch dans le lit de son
frre.

-- Mais le roi? balbutia Fouquet, saisi dhorreur  cette
nouvelle.

-- Quel roi? dit Aramis de son plus doux accent, celui qui vous
hait ou celui qui vous aime?

-- Le roi... dhier?...

-- Le roi dhier? Rassurez-vous; il a t prendre,  la Bastille,
la place que sa victime occupait depuis trop longtemps.

-- Juste Ciel! Et qui ly a conduit?

-- Moi.

-- Vous?

-- Oui, et de la faon la plus simple. Je lai enlev cette nuit,
et, pendant quil redescendait dans lombre, lautre remontait 
la lumire. Je ne crois pas que cela ait fait du bruit. Un clair
sans tonnerre, cela ne rveille jamais personne.

Fouquet poussa un cri sourd, comme sil et t atteint dun coup
invisible, et prenant sa tte dans ses deux mains crispes:

-- Vous avez fait cela? murmura-t-il.

-- Assez adroitement. Quen pensez-vous?

-- Vous avez dtrn le roi? vous lavez emprisonn?

-- Cest fait.

-- Et laction sest accomplie ici,  Vaux?

-- Ici,  Vaux, dans la chambre de Morphe. Ne semblait-elle pas
avoir t btie dans la prvoyance dun pareil acte?

-- Et cela sest pass?

-- Cette nuit.

-- Cette nuit?

-- Entre minuit et une heure.

Fouquet fit un mouvement comme pour se jeter sur Aramis; il se
retint.

--  Vaux! chez moi!... dit-il dune voix trangle.

-- Mais je crois que oui. Cest surtout votre maison, depuis que
M. Colbert ne peut plus vous la faire voler.

-- Cest donc chez moi que sest excut ce crime.

-- Ce crime! fit Aramis stupfait.

-- Ce crime abominable! poursuivit Fouquet en sexaltant de plus
en plus, ce crime plus excrable quun assassinat! ce crime qui
dshonore  jamais mon nom et me voue  lhorreur de la postrit.

-- , vous tes en dlire, monsieur, rpondit Aramis dune voix
mal assure, vous parlez trop haut: prenez garde!

-- Je crierai si haut, que lunivers mentendra.

-- Monsieur Fouquet, prenez garde!

Fouquet se retourna vers le prlat, quil regarda en face.

-- Oui, dit-il, vous mavez dshonor en commettant cette
trahison, ce forfait, sur mon hte, sur celui qui reposait
paisiblement sous mon toit! oh! malheur  moi!

-- Malheur sur celui qui mditait, sous votre toit, la ruine de
votre fortune, de votre vie! oubliez-vous cela?

-- Ctait mon hte, ctait mon roi!

Aramis se leva, les yeux injects de sang, la bouche convulsive.

-- Ai-je affaire  un insens? dit-il.

-- Vous avez affaire  un honnte homme.

-- Fou!

--  un homme qui vous empchera de consommer votre crime.

-- Fou!

--  un homme qui aime mieux mourir, qui aime mieux vous tuer que
de laisser consommer son dshonneur.

Et Fouquet, se prcipitant sur son pe, replace par dArtagnan
au chevet du lit, agita rsolument dans ses mains ltincelant
carrelet dacier.

Aramis frona le sourcil, glissa une main dans sa poitrine, comme,
sil y cherchait une arme. Ce mouvement nchappa point  Fouquet.
Aussi, noble et superbe en sa magnanimit, jeta-t-il loin de lui
son pe, qui alla rouler dans la ruelle du lit, et, sapprochant
dAramis, de faon  lui toucher lpaule de sa main dsarme:

-- Monsieur, dit-il, il me serait doux de mourir ici pour ne pas
survivre  mon opprobre, et, si vous avez encore quelque amiti
pour moi, je vous en supplie, donnez-moi la mort.

Aramis resta silencieux et immobile.

-- Vous ne rpondez rien?

Aramis releva doucement la tte, et lon vit lclair de lespoir
se rallumer encore une fois dans ses yeux.

-- Rflchissez, dit-il, monseigneur,  tout ce qui nous attend.
Cette justice tant faite, le roi vit encore, et son
emprisonnement vous sauve la vie.

-- Oui, rpliqua Fouquet, vous avez pu agir dans mon intrt, mais
je naccepte pas votre service. Toutefois, je ne veux point vous
perdre. Vous allez sortir de cette maison.

Aramis touffa lclair qui jaillissait de son coeur bris.

-- Je suis hospitalier pour tous, continua Fouquet avec une
inexprimable majest; vous ne serez pas plus sacrifi, vous, que
ne le sera celui dont vous aviez consomm la perte.

-- Vous le serez, vous, dit Aramis dune voix sourde et
prophtique; vous le serez, vous le serez!

-- Jaccepte laugure, monsieur dHerblay; mais rien ne
marrtera. Vous allez quitter Vaux, vous allez quitter la France;
je vous donne quatre heures pour vous mettre hors de la porte du
roi.

-- Quatre heures? fit Aramis railleur et incrdule.

-- Foi de Fouquet! nul ne vous suivra avant ce dlai. Vous aurez
donc quatre heures davance sur tous ceux que le roi voudrait
expdier aprs vous.

-- Quatre heures! rpta Aramis en rugissant.

-- Cest plus quil nen faut pour vous embarquer et gagner Belle-
le, que je vous donne pour refuge.

-- Ah! murmura Aramis.

-- Belle-le, cest  moi pour vous, comme Vaux est  moi pour le
roi. Allez, dHerblay, allez! tant que je vivrai, il ne tombera
pas un cheveu de votre tte.

-- Merci! dit Aramis avec une sombre ironie.

-- Partez donc, et me donnez la main pour que tous deux nous
courions, vous, au salut de votre vie, moi, au salut de mon
honneur.

Aramis retira de son sein la main quil y avait cache. Elle tait
rouge de son sang; elle avait labour sa poitrine avec ses ongles,
comme pour punir la chair davoir enfant tant de projets plus
vains, plus fous, plus prissables que la vie de lhomme. Fouquet
eut horreur, eut piti: il ouvrit les bras  Aramis.

-- Je navais pas darmes, murmura celui-ci, farouche et terrible
comme lombre de Didon.

Puis, sans toucher la main de Fouquet, il dtourna sa vue et fit
deux pas en arrire. Son dernier mot fut une imprcation; son
dernier geste fut lanathme que dessina cette main rougie, en
tachant Fouquet au visage de quelques gouttelettes de son sang.

Et tous deux slancrent hors de la chambre par lescalier
secret, qui aboutissait aux cours intrieures.

Fouquet commanda ses meilleurs chevaux, et Aramis sarrta au bas
de lescalier qui conduisait  la chambre de Porthos. Il rflchit
longtemps, pendant que le carrosse de Fouquet quittait au grand
galop le pav de la cour principale.

-- Partir seul?... se dit Aramis. Prvenir le prince?... Oh!
fureur!... Prvenir le prince, et alors quoi faire?... Partir avec
lui?... Traner partout ce tmoignage accusateur?... La guerre?...
La guerre civile, implacable?... Sans ressource, hlas!...
Impossible!... Que fera-t-il sans moi?... Oh! sans moi, il
scroulera comme moi... Qui sait?... Que la destine
saccomplisse!... Il tait condamn, quil demeure condamn!...
Dieu!... Dmon!... Sombre et railleuse puissance quon appelle le
gnie de lhomme, tu nes quun souffle plus incertain, plus
inutile que le vent dans la montagne; tu tappelles hasard, tu
nes rien; tu embrasses tout de ton haleine, tu soulves les
quartiers de roc, la montagne elle-mme, et tout  coup tu te
brises devant la croix de bois mort, derrire laquelle vit une
autre puissance invisible... que tu niais peut-tre, et qui se
venge de toi, et qui tcrase sans te faire mme lhonneur de dire
son nom!... Perdu!... Je suis perdu!... Que faire?... Aller 
Belle-le?... Oui. Et Porthos qui va rester ici, et parler, et
tout conter  tous! Porthos, qui souffrira peut-tre!... Je ne
veux pas que Porthos souffre. Cest un de mes membres: sa douleur
est mienne. Porthos partira avec moi, Porthos suivra ma destine.
Il le faut.

Et Aramis, tout  la crainte de rencontrer quelquun  qui cette
prcipitation pt paratre suspecte, Aramis gravit lescalier sans
tre aperu de personne.

Porthos, revenu  peine de Paris, dormait dj du sommeil du
juste. Son corps norme oubliait la fatigue, comme son esprit
oubliait la pense.

Aramis entra lger comme une ombre, et posa sa main nerveuse sur
lpaule du gant.

-- Allons cria-t-il, allons, Porthos, allons!

Porthos obit, se leva, ouvrit les yeux avant davoir ouvert son
intelligence.

-- Nous partons, fit Aramis.

-- Ah! fit Porthos.

-- Nous partons  cheval, plus rapides que nous navons jamais
couru.

-- Ah! rpta Porthos.

-- Habillez-vous, ami.

Et il aida le gant  shabiller, et lui mit dans les poches son
or et ses diamants.

Tandis quil se livrait  cette opration, un lger bruit attira
sa pense.

DArtagnan regardait  lembrasure de la porte.

Aramis tressaillit.

-- Que diable faites-vous l, si agit? dit le mousquetaire.

-- Chut! souffla Porthos.

-- Nous partons en mission, ajouta lvque.

-- Vous tes bien heureux! dit le mousquetaire.

-- Peuh! fit Porthos, je me sens fatigu; jeusse aim mieux
dormir; mais le service du roi!...

-- Est-ce que vous avez vu M. Fouquet? dit Aramis  dArtagnan.

-- Oui, en carrosse,  linstant.

-- Et que vous a-t-il dit?

-- Il ma dit adieu.

-- Voil tout?

-- Que vouliez-vous quil me dt autre chose? Est-ce que je ne
compte pas pour rien depuis que vous tes tous en faveur?

-- coutez, dit Aramis en embrassant le mousquetaire, votre bon
temps est revenu; vous naurez plus  tre jaloux de personne.

-- Ah bah!

-- Je vous prdis pour ce jour un vnement qui doublera votre
position.

-- En vrit!

-- Vous savez que je sais les nouvelles?

-- Oh! oui!

-- Allons, Porthos, vous tes prt? Partons!

-- Partons!

-- Et embrassons dArtagnan.

-- Pardieu!

-- Les chevaux?

-- Il nen manque pas ici. Voulez-vous le mien?

-- Non, Porthos a son curie. Adieu! adieu!

Les deux fugitifs montrent  cheval sous les yeux du capitaine
des mousquetaires, qui tint ltrier  Porthos et accompagna ses
amis du regard, jusqu ce quil les et vus disparatre.

En toute autre occasion, pensa le Gascon, je dirais que ces gens-
l se sauvent; mais, aujourdhui, la politique est si change, que
cela sappelle aller en mission. Je le veux bien. Allons  nos
affaires.

Et il rentra philosophiquement  son logis.


Chapitre CCXXVIII -- Comment la consigne tait respecte  la
Bastille


Fouquet brlait le pav. Chemin faisant, il sagitait dhorreur 
lide de ce quil venait dapprendre.

Qutait donc, pensait-il, la jeunesse de ces hommes prodigieux,
qui, dans lge dj faible, savent encore composer des plans
pareils et les excuter sans sourciller?

Parfois, il se demandait si tout ce quAramis lui avait cont
ntait point un rve, si la fable ntait pas le pige lui-mme,
et si, en arrivant  la Bastille, lui, Fouquet, il nallait pas
trouver un ordre darrestation qui lenverrait rejoindre le roi
dtrn.

Dans cette ide, il donna quelques ordres cachets sur sa route,
tandis quon attelait les chevaux. Ces ordres sadressaient 
M. dArtagnan et  tous les chefs de corps dont la fidlit ne
pouvait tre suspecte.

De cette faon, se dit Fouquet, prisonnier ou non, jaurai rendu
le service que je dois  la cause de lhonneur. Les ordres
narriveront quaprs moi si je reviens libre, et, par consquent,
on ne les aura pas dcachets. Je les reprendrai. Si je tarde,
cest quil me sera arriv malheur. Alors jaurai du secours pour
moi et pour le roi.

Cest ainsi prpar quil arriva devant la Bastille. Le
surintendant avait fait cinq lieues et demie  lheure.

Tout ce qui ntait jamais arriv  Aramis arriva dans la Bastille
 M. Fouquet. M. Fouquet eut beau se nommer, il eut beau se faire
reconnatre, il ne put jamais tre introduit.

 force de solliciter, de menacer, dordonner, il dcida un
factionnaire  prvenir un bas officier qui prvint le major.
Quant au gouverneur, on net pas mme os le dranger pour cela.

Fouquet, dans son carrosse,  la porte de la forteresse, rongeait
son frein et attendait le retour de ce bas officier, qui reparut
enfin dun air assez maussade.

-- Eh bien! dit Fouquet impatiemment, qua dit le major?

-- Eh bien! _monsieur_ rpliqua le soldat, M. le major ma ri au
nez. Il ma dit que M. Fouquet est  Vaux, et que, ft-il  Paris,
M. Fouquet ne se lverait pas  lheure quil est.

-- Mordieu! vous tes un troupeau de drles! scria le ministre
en slanant hors du carrosse.

Et, avant que le bas officier et le temps de fermer la porte,
Fouquet sintroduisit par la fente, et courut en avant, malgr les
cris du soldat qui appelait  laide.

Fouquet gagnait du terrain, peu soucieux des cris de cet homme,
lequel, ayant enfin joint Fouquet, rpta  la sentinelle de la
seconde porte:

--  vous,  vous, sentinelle!

Le factionnaire croisa la pique sur le ministre; mais celui-ci,
robuste et agile, emport dailleurs par la colre, arracha la
pique des mains du soldat et lui en caressa rudement les paules.
Le bas officier, qui sapprochait trop, eut sa part de la
distribution: tous deux poussrent des cris furieux, au bruit
desquels sortit tout le premier corps de garde de lavance.

Parmi ces gens, il y en eut un qui reconnut le surintendant et
scria:

-- Monseigneur!... Ah! monseigneur!... Arrtez, vous autres!

Et il arrta effectivement les gardes qui se prparaient  venger
leurs compagnons.

Fouquet commanda quon lui ouvrit la grille; mais on lui objecta
la consigne.

Il ordonna quon prvnt le gouverneur; mais celui-ci tait dj
instruit de tout le bruit de la porte;  la tte dun piquet de
vingt hommes, il accourait, suivi de son major, dans la persuasion
quune attaque avait lieu contre la Bastille.

Baisemeaux reconnut aussi Fouquet, et laissa tomber son pe quil
tenait dj toute brandie.

-- Ah! monseigneur, balbutia-t-il, que dexcuses!...

-- Monsieur, fit le surintendant rouge de chaleur et tout suant,
je vous fais mon compliment: votre service se fait  merveille.

Baisemeaux plit, croyant que ces paroles ntaient quune ironie,
prsage de quelque furieuse colre. Mais Fouquet avait repris
haleine, appelant du geste la sentinelle et le bas officier, qui
se frottaient les paules.

-- Il y a vingt pistoles pour le factionnaire, dit-il, cinquante
pour lofficier. Mon compliment, messieurs! jen parlerai au roi.
 nous deux, monsieur de Baisemeaux.

Et, sur un murmure de satisfaction gnrale, il suivit le
gouverneur au Gouvernement.

Baisemeaux tremblait dj de honte et dinquitude. La visite
matinale dAramis lui semblait avoir, ds  prsent, des
consquences dont un fonctionnaire pouvait,  bon droit,
spouvanter.

Ce fut bien autre chose encore quand Fouquet, dune voix brve et
avec un regard imprieux:

-- Monsieur, dit-il, vous avez vu M. dHerblay ce matin?

-- Oui, monseigneur.

-- Eh bien! monsieur, vous navez pas horreur du crime dont vous
vous tes rendu complice?

Allons, bien! pensa Baisemeaux.

Puis il ajouta tout haut:

-- Mais quel crime, monseigneur?

-- Il y a l de quoi vous faire carteler, monsieur, songez-y!
Mais ce nest pas le moment de sirriter. Conduisez-moi sur-le-
champ auprs du prisonnier.

-- Auprs de quel prisonnier? fit Baisemeaux frmissant.

-- Vous faites lignorant, soit! Cest ce que vous pouvez faire de
mieux. En effet, si vous avouiez une pareille complicit, ce
serait fait de vous. Je veux donc bien paratre ajouter foi 
votre ignorance.

-- Je vous prie, monseigneur...

-- Cest bien. Conduisez-moi auprs du prisonnier.

-- Auprs de Marchiali?

-- Quest-ce que cest que Marchiali?

-- Cest le dtenu amen ce matin par M. dHerblay.

-- On lappelle Marchiali? fit le surintendant, troubl dans ses
convictions par la nave assurance de Baisemeaux.

-- Oui, monseigneur, cest sous ce nom quon la inscrit ici.

Fouquet regarda jusquau fond du coeur de Baisemeaux. Il lut, avec
cette habitude des hommes que donne lusage du pouvoir, une
sincrit absolue. Dailleurs, en observant une minute cette
physionomie, comment croire quAramis et pris un pareil
confident?

-- Cest, dit-il au gouverneur, le prisonnier que M. dHerblay
avait emmen avant-hier?

-- Oui, monseigneur.

-- Et quil a ramen ce matin? ajouta vivement Fouquet, qui
comprit aussitt le mcanisme du plan dAramis.

-- Cest cela; oui, monseigneur.

-- Et il sappelle Marchiali?

-- Marchiali. Si Monseigneur vient ici pour me lenlever tant
mieux; car jallais crire encore  son sujet.

-- Que fait-il donc?

-- Depuis ce matin, il me mcontente extrmement; il a des accs
de rage  faire croire que la Bastille scroulera par son fait.

-- Je vais vous en dbarrasser, en effet, dit Fouquet.

-- Ah! tant mieux.

-- Conduisez-moi  sa prison.

-- Monseigneur me donnera bien lordre...

-- Quel ordre?

-- Un ordre du roi.

-- Attendez que je vous en signe un.

-- Cela ne suffirait pas, monseigneur; il me faut lordre du roi.

-- Vous qui tes si scrupuleux, dit-il pour faire sortir les
prisonniers, montrez-moi donc lordre avec lequel on avait dlivr
celui-ci.

Baisemeaux montra lordre de dlivrer Seldon.

-- Eh bien! fit Fouquet, Seldon, ce nest pas Marchiali.

-- Mais Marchiali nest pas libr, monseigneur; il est ici.

-- Puisque vous dites que M. dHerblay la emmen et ramen.

-- Je nai pas dit cela.

-- Vous lavez si bien dit, quil me semble encore lentendre.

-- La langue ma fourch.

-- Monsieur de Baisemeaux, prenez garde!

-- Je nai rien  craindre, monseigneur, je suis en rgle.

-- Osez-vous le dire?

-- Je le dirais devant un aptre. M. dHerblay ma apport un
ordre de librer Seldon, et Seldon est libr.

-- Je vous dis que Marchiali est sorti de la Bastille.

-- Il faut me prouver cela, monseigneur.

-- Laissez-le-moi voir?

-- Monseigneur, qui gouverne en ce royaume, sait trop bien que nul
nentre auprs des prisonniers sans un ordre exprs du roi.

-- M. dHerblay est bien entr lui.

-- Cest ce quil faudrait prouver, monseigneur.

-- Monsieur de Baisemeaux, encore une fois, faites attention  vos
paroles.

-- Les actes sont l.

-- M. dHerblay est renvers.

-- Renvers, M. dHerblay? Impossible!

-- Vous voyez quil vous a influenc.

-- Ce qui minfluence, monseigneur, cest le service du roi; je
fais mon devoir; donnez-moi un ordre de lui, et vous entrerez.

-- Tenez, monsieur le gouverneur, je vous engage ma parole que, si
vous me laissez pntrer prs du prisonnier, je vous donne un
ordre du roi  linstant.

-- Donnez-le tout de suite, monseigneur.

-- Et que, si vous me refusez, je vous fais arrter sur-le-champ
avec tous vos officiers.

-- Avant de commettre cette violence, monseigneur, vous
rflchirez, dit Baisemeaux fort ple, que nous nobirons qu un
ordre du roi, et quil sera aussitt fait  vous den avoir un
pour voir M. Marchiali, que den obtenir un pour me faire tant de
mal,  moi innocent.

-- Cest vrai! scria Fouquet furieux, cest vrai! Eh bien!
monsieur de Baisemeaux, ajouta-t-il dune voix sonore, en attirant
 lui le malheureux, savez-vous pourquoi je veux avec tant
dardeur parler  ce prisonnier?

-- Non, monseigneur, et daignez observer combien vous me causez de
frayeur; jen tremble, je vais tomber en dfaillance.

-- Vous tomberez encore mieux en dfaillance tout  lheure,
monsieur Baisemeaux, quand je reviendrai ici avec dix-mille hommes
et trente pices de canon.

-- Mon Dieu! voil Monseigneur qui devient fou!

-- Quand jameuterai contre vous et vos maudites tours tout le
peuple de Paris, et que je forcerai vos portes et que je vous
ferai pendre aux crneaux de la tour du coin!

-- Monseigneur, monseigneur, par grce!

-- Je vous donne dix minutes pour vous rsoudre, ajouta Fouquet
dune voix calme; je massieds ici, dans ce fauteuil, et vous
attends. Si dans dix minutes vous persistez, je sors, et croyez-
moi fou tant quil vous plaira; mais vous verrez!

Baisemeaux frappa du pied comme un homme au dsespoir, mais ne
rpliqua rien.

Ce que voyant, Fouquet saisit une plume, de lencre, et crivit:

Ordre  M. le prvt des marchands de rassembler la garde
bourgeoise et de marcher sur la Bastille, pour le service du roi.

Baisemeaux haussa les paules; Fouquet crivit:

Ordre  M. le duc de Bouillon et  M. le prince de Cond de
prendre le commandement des suisses et des gardes, et de marcher
sur la Bastille, pour le service de Sa Majest...

Baisemeaux rflchit. Fouquet crivit:

Ordre  tout soldat, bourgeois ou gentilhomme, de saisir et
dapprhender au corps, partout o ils se trouveront, le chevalier
dHerblay, vque de Vannes, et ses complices qui sont: 1
M. de Baisemeaux, gouverneur de la Bastille, suspect des crimes de
trahison, rbellion et lse-majest...

-- Arrtez, monseigneur, scria Baisemeaux; je ny comprends
absolument rien; mais tant de maux, fussent-ils dchans par la
folie mme, peuvent arriver dici  deux heures, que le roi, qui
me jugera, verra si jai eu tort de faire flchir la consigne
devant tant de catastrophes imminentes. Allons au donjon,
monseigneur; vous verrez Marchiali.

Fouquet slana hors de la chambre, et Baisemeaux le suivit, en
essuyant la sueur froide qui ruisselait de son front.

-- Quelle affreuse matine! disait-il; quelle disgrce!

-- Marchez vite! rpondait Fouquet.

Baisemeaux fit signe au porte-clefs de les prcder. Il avait peur
de son compagnon. Celui-ci sen aperut.

-- Trve denfantillages! dit-il rudement. Laissez l cet homme;
prenez les clefs vous-mme et me montrez le chemin. Il ne faut pas
que personne, comprenez-vous, puisse entendre ce qui va se passer
ici.

-- Ah! fit Baisemeaux indcis.

-- Encore! scria Fouquet. Ah! dites tout de suite non et je vais
sortir de la Bastille pour porter moi-mme mes dpches.

Baisemeaux baissa la tte, prit les clefs et gravit, seul avec le
ministre, lescalier de la tour.

 mesure quils savanaient dans cette tourbillonnante spirale,
certains murmures touffs devenaient des cris distincts et
daffreuses imprcations.

-- Quest-ce que cela? demanda Fouquet.

-- Cest votre Marchiali, fit le gouverneur; voil comment hurlent
les fous!

Il accompagna cette rponse dun coup doeil plus rempli
dallusions blessantes que de politesse pour Fouquet.

Celui-ci frissonna. Il venait, dans un cri plus terrible que les
autres, de reconnatre la voix du roi.

Il sarrta au palier, prit le trousseau des mains de Baisemeaux.
Celui-ci crut que le nouveau fou allait lui rompre le crne avec
lune de ces clefs.

-- Ah! cria-t-il, M. dHerblay ne mavait point parl de cela.

-- Ces clefs donc! dit Fouquet en les lui arrachant. O est celle
de la porte que je veux ouvrir?

-- Celle-ci.

Un cri effrayant, suivi dun coup terrible dans la porte, vint
faire cho dans lescalier.

-- Retirez-vous! dit Fouquet  Baisemeaux dune voix menaante.

-- Je ne demande pas mieux, murmura celui-ci. Voil deux enrags
qui vont se trouver face  face. Lun mangera lautre, jen suis
assur.

-- Partez, rpta Fouquet. Si vous mettez le pied dans cet
escalier avant que je vous appelle, souvenez-vous que vous
prendrez la place du plus misrable des prisonniers de la
Bastille.

-- Jen mourrai, cest sr! grommela Baisemeaux en se retirant
dun pas chancelant.

Les cris du prisonnier retentissaient, de plus en plus
formidables. Fouquet sassura que Baisemeaux arrivait au bas des
degrs. Il mit la clef dans la premire serrure.

Ce fut alors quil entendit clairement la voix trangle au roi
qui criait avec rage:

-- Au secours! je suis le roi! au secours!

La clef de la seconde porte ntait pas la mme que celle de la
premire. Fouquet fut oblig de chercher dans le trousseau.

Cependant, le roi ivre, fou, forcen, criait  tue-tte:

-- Cest M. Fouquet qui ma fait conduire ici! Au secours contre
M. Fouquet! je suis le roi! au secours pour le roi contre
M. Fouquet!

Ces vocifrations dchiraient le coeur du ministre. Elles taient
suivies de coups effrayants, frapps dans la porte avec cette
chaise dont le roi se servait comme dun blier. Fouquet russit 
trouver la clef. Le roi tait  bout de ses forces: il
narticulait plus, il rugissait.

-- Mort  Fouquet! hurlait-il, mort au sclrat Fouquet!

La porte souvrit.


Chapitre CCXXIX -- La reconnaissance du roi


Les deux hommes qui allaient se prcipiter lun vers lautre
sarrtrent soudain en sapercevant, et poussrent alors un cri
dhorreur.

-- Venez-vous pour massassiner, monsieur? dit le roi en
reconnaissant Fouquet.

-- Le roi dans cet tat! murmura le ministre.

Rien de plus effrayant, en effet, que laspect du jeune prince au
moment o le surprit Fouquet. Ses habits taient en lambeaux; sa
chemise, ouverte et dchire, buvait  la fois la sueur et le sang
qui schappaient de sa poitrine et de ses bras dchirs.

Hagard, ple, cumant, les cheveux hrisss, Louis XIV offrait
limage la plus vraie du dsespoir, de la faim et de la peur
runis en une seule statue. Fouquet fut si touch, si troubl,
quil courut au roi les bras ouverts et les larmes aux yeux.

Louis leva sur Fouquet le tronon de bois dont il avait fait un si
furieux usage.

-- Eh bien! dit Fouquet dune voix tremblante, ne reconnaissez-
vous pas le plus fidle de vos amis?

-- Un ami, vous? rpta Louis avec un grincement de dents o
sonnaient la haine et la soif dune prompte vengeance.

-- Un serviteur respectueux, ajouta Fouquet en se prcipitant 
genoux.

Le roi laissa tomber son arme. Fouquet, sapprochant, lui baisa
les genoux, et le prit tendrement entre ses bras.

-- Mon roi, mon enfant, dit-il, avez-vous d souffrir!

Louis, rappel  lui-mme par le changement de la situation, se
regarda, et, honteux de son dsordre, honteux de sa folie, honteux
de la protection quil recevait, il recula.

Fouquet ne comprit point ce mouvement. Il ne sentit pas que
lorgueil du roi ne lui pardonnerait jamais davoir t tmoin de
tant de faiblesse.

-- Venez, Sire, vous tes libre, dit-il.

-- Libre? rpta le roi. Oh! vous me rendez libre aprs avoir os
porter la main sur moi?

-- Vous ne le croyez pas! scria Fouquet indign; vous ne croyez
pas que je sois coupable en cette circonstance!

Et, rapidement, chaleureusement mme, il lui raconta toute
lintrigue dont on connat les dtails.

Tant que dura le rcit, Louis supporta les plus horribles
angoisses, et, le rcit termin, la grandeur du pril quil avait
couru le frappa bien plus encore que limportance du secret
relatif  son frre jumeau.

-- Monsieur, dit-il soudain  Fouquet, cette double naissance est
un mensonge; il est impossible que vous en ayez t la dupe.

-- Sire!

-- Il est impossible, vous dis-je, que lon souponne lhonneur,
la vertu de ma mre. Et mon premier ministre na pas dj fait
justice des criminels?

-- Rflchissez bien, Sire, avant de vous emporter, rpondit
Fouquet. La naissance de votre frre...

-- Je nai quun frre: cest Monsieur. Vous le connaissez comme
moi. Il y a complot, vous dis-je,  commencer par le gouverneur de
la Bastille.

-- Prenez garde, Sire; cet homme a t tromp, comme tout le
monde, par la ressemblance du prince.

-- La ressemblance? Allons donc!

-- Il faut cependant que ce Marchiali soit bien semblable  Votre
Majest, pour que tous les yeux sy laissent prendre, insista
Fouquet.

-- Folie!

-- Ne dites pas cela, Sire; les gens qui sapprtent  affronter
le regard de vos ministres, de votre mre, de vos officiers, de
votre famille, ces gens-l doivent tre bien srs de la
ressemblance.

-- En effet, murmura le roi; ces gens-l, o sont-ils?

-- Mais  Vaux.

--  Vaux! Vous souffrez quils y restent?

-- Le plus press, ce me semble, tait de dlivrer Votre Majest.
Jai accompli ce devoir. Maintenant, faisons ce quordonnera le
roi. Jattends.

Louis rflchit un moment.

-- Rassemblons des troupes  Paris, dit-il.

-- Les ordres sont donns  cet effet, rpliqua Fouquet.

-- Vous avez donn des ordres? scria le roi.

-- Pour cela, oui, Sire. Votre Majest sera  la tte de dix mille
hommes dans une heure.

Pour toute rponse, le roi prit la main de Fouquet avec une telle
effusion, quil tait ais de voir combien il avait jusqu cette
parole, conserv de dfiance contre son ministre, malgr
lintervention de ce dernier.

-- Et avec ces troupes, poursuivit le roi, nous irons assiger,
dans votre maison, les rebelles, qui doivent dj sy tre tablis
ou retranchs.

-- Cela mtonnerait, rpliqua Fouquet.

-- Pourquoi?

-- Parce que leur chef, lme de lentreprise, ayant t dmasqu
par moi, tout le plan me semble avort.

-- Vous avez dmasqu ce faux prince, lui?

-- Non, je ne lai pas vu.

-- Qui donc, alors?

-- Le chef de lentreprise, ce nest point ce malheureux. Celui-l
nest quun instrument destin pour toute sa vie au malheur, je le
vois bien.

-- Absolument!

-- Cest M. labb dHerblay, lvque de Vannes.

-- Votre ami?

-- Il tait mon ami, Sire, rpliqua noblement Fouquet.

-- Voil qui est malheureux pour vous, dit le roi dun ton moins
gnreux.

-- De pareilles amitis navaient rien de dshonorant, tant que
jignorais le crime, Sire.

-- Il fallait le prvoir.

-- Si je suis coupable, je me remets aux mains de Votre Majest.

-- Ah! monsieur Fouquet, ce nest point l ce que je veux dire,
repartit le roi, fch davoir ainsi montr laigreur de sa
pense. Eh bien! je vous le dclare, malgr le masque dont ce
misrable se couvrait la face, jai eu comme un vague soupon que
ce pouvait tre lui. Mais, avec ce chef de lentreprise, il y
avait un homme de main. Celui qui me menaait de sa force
herculenne, quel est-il?

-- Ce doit tre son ami, le baron du Vallon, lancien
mousquetaire.

-- Lami de dArtagnan? lami du comte de La Fre? Ah! scria le
roi sur ce dernier nom, ne ngligeons pas cette relation entre les
conspirateurs et M. de Bragelonne.

-- Sire, Sire, nallez pas trop loin. M. de la Fre est le plus
honnte homme de France. Contentez-vous de ce que je vous livre.

-- De ce que vous me livrez? Bien! car vous me livrez les
coupables, nest-ce pas?

-- Comment Votre Majest lentend-elle? demanda Fouquet.

-- Jentends, rpliqua le roi, que nous allons arriver  Vaux avec
des forces, que nous ferons main basse sur ce nid de vipres, et
quil nchappera rien; rien, nest-ce pas?

-- Votre Majest fera tuer ces hommes? scria Fouquet.

-- Jusquau dernier!

-- Oh! Sire!

-- Entendons-nous bien, monsieur Fouquet, dit le roi avec hauteur.
Je ne vis plus dans un temps o lassassinat soit la seule, la
dernire raison des rois. Non, Dieu merci! Jai des parlements,
moi, qui jugent en mon nom, et jai des chafauds o lon excute
mes volonts suprmes!

Fouquet plit.

-- Je prendrai la libert, dit-il de faire observer  Votre
Majest que tout procs sur ces matires est un scandale mortel
pour la dignit du trne. Il ne faut pas que le nom auguste dAnne
dAutriche passe par les lvres du peuple, entrouvertes pour un
sourire.

-- Il faut que justice soit faite, monsieur.

-- Bien, Sire; mais le sang royal ne peut couler sur lchafaud!

-- Le sang royal! vous croyez cela? scria le roi avec fureur en
frappant du pied sur le carreau. Cette double naissance est une
invention. L, surtout, dans cette invention, je vois le crime de
M. dHerblay. Cest ce crime que je veux punir, bien plus que leur
violence, leur insulte.

-- Et punir de mort?

-- De mort, oui, monsieur.

-- Sire, dit avec fermet le surintendant, dont le front,
longtemps baiss, se releva superbe, Votre Majest fera trancher
la tte, si elle le veut,  Philippe de France, son frre; cela la
regarde, et elle consultera l-dessus Anne dAutriche, sa mre. Ce
quelle ordonnera sera bien ordonn. Je ne men veux donc plus
mler, pas mme pour lhonneur de votre couronne; mais jai une
grce  vous demander: je vous la demande.

-- Parlez, dit le roi fort troubl par les dernires paroles du
ministre. Que vous faut-il?

-- La grce de M. dHerblay et celle de M. du Vallon.

-- Mes assassins?

-- Deux rebelles, Sire, voil tout.

-- Oh! je comprends que vous me demandiez grce pour vos amis.

-- Mes amis! fit Fouquet bless profondment.

-- Vos amis, oui; mais la sret de mon tat exige une exemplaire
punition des coupables.

-- Je ne ferai pas observer  Votre Majest que je viens de lui
rendre la libert, de lui sauver la vie.

-- Monsieur!

-- Je ne lui ferai pas observer que, si M. dHerblay et voulu
faire son rle dassassin, il pouvait simplement assassiner Votre
Majest, ce matin, dans la fort de Snart et que tout tait fini.

Le roi tressaillit.

-- Un coup de pistolet dans la tte, poursuivit Fouquet, et le
visage de Louis XIV, devenu mconnaissable, tait  jamais
labsolution de M. dHerblay.

Le roi plit dpouvante  laspect du pril vit.

-- M. dHerblay, continua Fouquet, sil et t un assassin,
navait pas besoin de me conter son plan pour russir. Dbarrass
du vrai roi, il rendait le faux roi impossible  deviner.
Lusurpateur et-il t reconnu par Anne dAutriche, ctait
toujours un fils pour elle. Lusurpateur, pour la conscience de
M. dHerblay, ctait toujours un roi du sang de Louis XIII. De
plus, le conspirateur avait la sret, le secret, limpunit. Un
coup de pistolet lui donnait tout cela. Grce, pour lui, au nom de
votre salut, Sire!

Le roi, au lieu dtre touch par cette peinture si vraie de
gnrosit dAramis, se sentait cruellement humili. Son
indomptable orgueil ne pouvait saccoutumer  lide quun homme
avait tenu, suspendu au bout de son doigt, le fil dune vie
royale. Chacune des paroles que Fouquet croyait efficaces pour
obtenir la grce de ses amis portait une nouvelle goutte de venin
dans le coeur dj ulcr de Louis XIV. Rien ne put donc le
flchir, et, sadressant imptueusement  Fouquet:

-- Je ne sais vraiment pas, monsieur, dit-il, pourquoi vous me
demandez grce pour ces gens-l!  quoi bon demander ce quon peut
avoir sans le solliciter?

-- Je ne vous comprends pas, Sire.

-- Cest ais, pourtant. O suis-je ici?

--  la Bastille, Sire.

-- Oui, dans un cachot. Je passe pour un fou, nest-ce pas?

-- Cest vrai, Sire.

-- Et nul ne connat ici que Marchiali?

-- Assurment.

-- Eh bien! ne changez rien  la situation. Laissez le fou pourrir
dans un cachot de la Bastille, et MM. dHerblay et du Vallon nont
pas besoin de ma grce. Leur nouveau roi les absoudra.

-- Votre Majest me fait injure, Sire, et elle a tort, rpliqua
schement Fouquet. Je ne suis pas assez enfant, M. dHerblay nest
pas assez inepte, pour avoir oubli de faire toutes ces
rflexions, et, si jeusse voulu faire un nouveau roi, comme vous
dites, je navais aucun besoin de venir forcer les portes de la
Bastille pour vous en tirer. Cela tombe sous le sens. Votre
Majest a lesprit troubl par la colre. Autrement, elle
noffenserait pas sans raison, celui de ses serviteurs qui lui a
rendu le plus important service.

Louis saperut quil avait t trop loin, que les portes de la
Bastille taient encore fermes sur lui, tandis que souvraient
peu  peu les cluses derrire lesquelles ce gnreux Fouquet
contenait sa colre.

-- Je nai pas dit cela pour vous humilier.  Dieu ne plaise!
monsieur! rpliqua-t-il. Seulement, vous vous adressez  moi pour
obtenir une grce, et je vous rponds selon ma conscience; or,
suivant ma conscience, les coupables dont nous parlons ne sont pas
dignes de grce ni de pardon.

Fouquet ne rpliqua rien.

-- Ce que je fais l, ajouta le roi, est gnreux comme ce que
vous avez fait; car je suis en votre pouvoir. Je dirai mme que
cest plus gnreux, attendu que vous me placez en face de
conditions do peuvent dpendre ma libert, ma vie, et que
refuser, cest en faire le sacrifice.

-- Jai tort, en effet, rpondit Fouquet. Oui, javais lair
dextorquer une grce; je me repens, je demande pardon  Votre
Majest.

-- Et vous tes pardonn, mon cher monsieur Fouquet, fit le roi
avec un sourire qui acheva de ramener la srnit sur son visage,
que tant dvnements avaient altr depuis la veille.

-- Jai ma grce, reprit obstinment le ministre; mais
MM. dHerblay et du Vallon?

-- Nobtiendront jamais la leur, tant que je vivrai, rpliqua le
roi inflexible. Rendez-moi le service de ne men plus parler.

-- Votre Majest sera obie.

-- Et vous ne men conserverez pas rancune?

-- Oh! non, Sire; car javais prvu le cas.

-- Vous aviez prvu que je refuserais la grce de ces messieurs?

-- Assurment, et toutes mes mesures taient prises en
consquence.

-- Quentendez-vous dire? scria le roi surpris.

-- M. dHerblay venait, pour ainsi dire, se livrer en mes mains.
M. dHerblay me laissait le bonheur de sauver mon roi et mon pays.
Je ne pouvais condamner M. dHerblay  la mort. Je ne pouvais non
plus lexposer au courroux trs lgitime de Votre Majest. Cet
t la mme chose que de le tuer moi-mme.

-- Eh bien! quavez-vous fait?

-- Sire, jai donn  M. dHerblay mes meilleurs chevaux, et ils
ont quatre heures davance sur tous ceux que Votre Majest pourra
envoyer aprs lui.

-- Soit! murmura le roi; mais le monde est assez grand pour que
mes coureurs gagnent sur vos chevaux les quatre heures de gain que
vous avez donnes  M. dHerblay.

-- En lui donnant ces quatre heures, Sire, je savais lui donner la
vie. Il aura la vie.

-- Comment cela?

-- Aprs avoir bien couru, toujours en avant de quatre heures sur
vos mousquetaires, il arrivera dans mon chteau de Belle-le, o
je lui ai donn asile.

-- Soit! mais vous oubliez que vous mavez donn Belle-le.

-- Pas pour faire arrter mes amis.

-- Vous me le reprenez, alors?

-- Pour cela oui, Sire.

-- Mes mousquetaires le reprendront, et tout sera dit.

-- Ni vos mousquetaires ni mme votre arme, Sire dit froidement
Fouquet. Belle-le est imprenable.

Le roi devint livide, un clair jaillit de ses yeux. Fouquet se
sentit perdu; mais il ntait pas de ceux qui reculent devant la
voix de lhonneur. Il soutint le regard envenim du roi. Celui-ci
dvora sa rage, et, aprs un silence:

-- Allons-nous  Vaux? dit-il.

-- Je suis aux ordres de Votre Majest, rpliqua Fouquet en
sinclinant profondment; mais je crois que Votre Majest ne peut
se dispenser de changer dhabits avant de paratre devant sa cour.

-- Nous passerons par le Louvre, dit le roi. Allons.

Et ils sortirent devant Baisemeaux effar, qui, une fois encore,
regarda sortir Marchiali, et sarracha le peu de cheveux qui lui
restaient.

Il est vrai que Fouquet lui donna dcharge du prisonnier et que le
roi crivit au-dessous: _Vu et approuv: Louis_; folie que
Baisemeaux, incapable dassembler deux ides, accueillit par un
hroque coup de poing quil se bourra dans les mchoires.


Chapitre CCXXX -- Le faux roi


Cependant,  Vaux, la royaut usurpatrice continuait bravement son
rle.

Philippe donna ordre quon introduist pour son petit lever les
grandes entres, dj prtes  paratre devant le roi. Il se
dcida  donner cet ordre, malgr labsence de M. dHerblay, qui
ne revenait pas, et nos lecteurs savent pour quelle raison. Mais
le prince, ne croyant pas que cette absence pt se prolonger,
voulait, comme tous les esprits tmraires, essayer sa valeur et
sa fortune, loin de toute protection, de tout conseil.

Une autre raison ly poussait. Anne dAutriche allait paratre; la
mre coupable allait se trouver en prsence de son fils sacrifi.
Philippe ne voulait pas, sil avait une faiblesse, en rendre
tmoin lhomme envers lequel il tait dsormais tenu de dployer
tant de force.

Philippe ouvrit les deux battants de la porte, et plusieurs
personnes entrrent silencieusement. Philippe ne bougea point tant
que ses valets de chambre lhabillrent. Il avait vu, la veille,
les habitudes de son frre. Il fit le roi, de manire  nveiller
aucun soupon.

Ce fut donc tout habill, avec lhabit de chasse, quil reut les
visiteurs. Sa mmoire et les notes dAramis lui annoncrent tout
dabord Anne dAutriche,  laquelle Monsieur donnait la main, puis
Madame avec M. de Saint-Aignan.

Il sourit en voyant ces visages, et frissonna en reconnaissant sa
mre.

Cette figure noble et imposante, ravage par la douleur, vint
plaider dans son coeur la cause de cette fameuse reine qui avait
immol un enfant  la raison dtat. Il trouva que sa mre tait
belle. Il savait que Louis XIV laimait, il se promit de laimer
aussi, et de ne pas tre pour sa vieillesse un chtiment cruel.

Il regarda son frre avec un attendrissement facile  comprendre.
Celui-ci navait rien usurp, rien gt dans sa vie. Rameau
cart, il laissait monter la tige, sans souci de llvation et
de la majest de sa vie. Philippe se promit dtre bon frre, pour
ce prince auquel suffisait lor, qui donne les plaisirs.

Il salua dun air affectueux Saint-Aignan, qui spuisait en
sourires et rvrences, et tendit la main en tremblant 
Henriette, sa belle-soeur, dont la beaut le frappa. Mais il vit
dans les yeux de cette princesse un reste de froideur qui lui plut
pour la facilit de leurs relations futures.

Combien me sera-t-il plus ais, pensait-il, dtre le frre de
cette femme que son galant, si elle me tmoigne une froideur que
mon frre ne pouvait avoir pour elle, et qui mest impose comme
un devoir.

La seule visite quil redoutt en ce moment tait celle de la
reine; son coeur, son esprit venaient dtre branls par une
preuve si violente, que, malgr leur trempe solide, ils ne
supporteraient peut-tre pas un nouveau choc. Heureusement, la
reine ne vint pas.

Alors commena, de la part dAnne dAutriche, une dissertation
politique sur laccueil que M. Fouquet avait fait  la maison de
France. Elle entremla ses hostilits de compliments  ladresse
du roi, de questions sur sa sant, de petites flatteries
maternelles, et de ruses diplomatiques.

-- Eh bien! mon fils, dit-elle, tes-vous revenu sur le compte de
M. Fouquet.

-- Saint-Aignan, dit Philippe, veuillez aller savoir des nouvelles
de la reine.

 ces mots, les premiers que Philippe et prononcs tout haut, la
lgre diffrence quil y avait entre sa voix et celle de Louis
XIV fut sensible aux oreilles maternelles; Anne dAutriche regarda
fixement son fils.

De Saint-Aignan sortit. Philippe continua.

-- Madame, je naime pas quon me dise du mal de M. Fouquet, vous
le savez, et vous men avez dit du bien vous-mme.

-- Cest vrai; aussi ne fais-je que vous questionner sur ltat de
vos sentiments  son gard.

-- Sire, dit Henriette, jai, moi, toujours aim M. Fouquet. Cest
un homme de bon got, un brave homme.

-- Un surintendant qui ne lsine jamais, ajouta Monsieur, et qui
paie en or toutes les cdules que jai sur lui.

-- On compte trop ici chacun pour soi, dit la vieille reine.
Personne ne compte pour ltat: M. Fouquet, cest un fait,
M. Fouquet ruine ltat.

-- Allons, ma mre, repartit Philippe dun ton plus bas, est-ce
que, vous aussi, vous vous faites le bouclier de M. Colbert?

-- Comment cela? fit la vieille reine surprise.

-- Cest que, en vrit, reprit Philippe, je vous entends parler
l comme parlerait votre vieille amie, Mme de Chevreuse.

 ce nom, Anne dAutriche plit et pina ses lvres. Philippe
avait irrit la lionne.

-- Que venez-vous me parler de Mme de Chevreuse, fit-elle, et
quelle humeur avez-vous aujourdhui contre moi?

Philippe continua:

-- Est-ce que Mme de Chevreuse na pas toujours une ligue  faire
contre quelquun? est-ce que Mme de Chevreuse na pas t vous
rendre une visite, ma mre?

-- Monsieur, vous me parlez ici dune telle sorte, repartit la
vieille reine, que je crois entendre le roi votre pre.

-- Mon pre naimait pas Mme de Chevreuse, et il avait raison, dit
le prince. Moi, je ne laime pas non plus, et, si elle savise de
venir, comme elle y venait autrefois, semer les divisions et les
haines sous prtexte de mendier de largent, eh bien!...

-- Eh bien? dit firement Anne dAutriche provoquant elle-mme
lorage.

-- Eh bien! repartit avec rsolution le jeune homme, je chasserai
du royaume Mme de Chevreuse, et avec elle tous les artisans de
secrets et de mystres.

Il navait pas calcul la porte de ce mot terrible, ou peut-tre
avait-il voulu en juger leffet, comme ceux qui, souffrant dune
douleur chronique et cherchant  rompre la monotonie de cette
souffrance appuient sur leur plaie pour se procurer une douleur
aigu.

Anne dAutriche faillit svanouir; ses yeux ouverts, mais atones,
cessrent de voir pendant un moment; elle tendit les bras  son
autre fils, qui aussitt lembrassa sans crainte dirriter le roi.

-- Sire, murmura-t-elle, vous traitez cruellement votre mre.

-- Mais en quoi, madame? rpliqua-t-il. Je ne parle que de
Mme de Chevreuse, et ma mre prfre-t-elle Mme de Chevreuse  la
sret de mon tat et  la scurit de ma personne? Eh bien! je
vous dis que Mme de Chevreuse est venue en France pour emprunter
de largent, quelle sest adresse  M. Fouquet pour lui vendre
certain secret.

-- Certain secret? scria Anne dAutriche.

-- Concernant de prtendus vols que M. le surintendant aurait
commis; ce qui est faux, ajouta Philippe. M. Fouquet la fait
chasser avec indignation, prfrant lestime du roi  toute
complicit avec des intrigants. Alors, Mme de Chevreuse a vendu le
secret  M. Colbert, et, comme elle est insatiable, et quil ne
lui suffit pas davoir extorqu cent mille cus  ce commis, elle
a cherch plus haut si elle ne trouverait pas des sources plus
profondes... Est ce vrai, madame?

-- Vous savez tout, Sire, dit la reine, plus inquite quirrite.

-- Or, poursuivit Philippe, jai bien le droit den vouloir 
cette furie qui vient tramer  ma Cour le dshonneur des uns et la
ruine des autres. Si Dieu a souffert que certains crimes fussent
commis, et sil les a cachs dans lombre de sa clmence, je
nadmets pas que Mme de Chevreuse ait le pouvoir de contrecarrer
les desseins de Dieu.

Cette dernire partie du discours de Philippe avait tellement
agit la reine mre, que son fils en eut piti. Il lui prit et lui
baisa tendrement la main; elle ne sentit pas que, dans ce baiser
donn malgr les rvoltes et les rancunes du coeur, il y avait
tout un pardon de huit annes dhorribles souffrances.

Philippe laissa un instant de silence engloutir les motions qui
venaient de se produire; puis avec une sorte de gaiet:

-- Nous ne partirons pas encore aujourdhui, dit-il; jai un plan.

Et il se tourna vers la porte, o il esprait voir Aramis, dont
labsence commenait  lui peser.

La reine mre voulut prendre cong.

-- Demeurez, ma mre, dit-il; je veux vous faire faire la paix
avec M. Fouquet.

-- Mais je nen veux pas  M. Fouquet; je craignais seulement ses
prodigalits.

-- Nous y mettrons ordre, et ne prendrons du surintendant que les
bonnes qualits.

-- Que cherche donc Votre Majest? dit Henriette voyant le roi
regarder encore vers la porte, et dsirant lui dcocher un trait
au coeur; car elle supposait quil attendait La Vallire ou une
lettre delle.

-- Ma soeur, dit le jeune homme, qui venait de la deviner, grce 
cette merveilleuse perspicacit dont la fortune lui allait
dsormais permettre lexercice, ma soeur, jattends un homme
extrmement distingu, un conseiller des plus habiles que je veux
vous prsenter  tous, en le recommandant  vos bonnes grces. Ah!
entrez donc, dArtagnan.

DArtagnan parut.

-- Que veut Sa Majest?

-- Dites donc, o est M. lvque de Vannes, votre ami?

-- Mais, Sire...

-- Je lattends et ne le vois pas venir. Quon me le cherche.

DArtagnan demeura un instant stupfait, mais bientt,
rflchissant quAramis avait quitt Vaux secrtement avec une
mission du roi, il en conclut que le roi voulait garder le secret.

-- Sire, rpliqua-t-il, est-ce que Votre Majest veut absolument
quon lui amne M. dHerblay?

-- Absolument nest pas le mot, rpliqua Philippe; je nen ai pas
un tel besoin; mais si on me le trouvait...

Jai devin, se dit dArtagnan.

-- Ce M. dHerblay, dit Anne dAutriche, cest lvque de Vannes?

-- Oui, madame.

-- Un ami de M. Fouquet?

-- Oui, madame, un ancien mousquetaire.

Anne dAutriche rougit.

-- Un de ces quatre braves qui, jadis, firent tant de merveilles.

La vieille reine se repentit davoir voulu mordre; elle rompit
lentretien pour y conserver le reste de ses dents.

-- Quel que soit votre choix, Sire, dit-elle, je le tiens pour
excellent.

Tous sinclinrent.

-- Vous verrez, continua Philippe, la profondeur de
M. de Richelieu, moins lavarice de M. de Mazarin.

-- Un premier ministre, Sire? demanda Monsieur effray...

-- Je vous conterai cela, mon frre; mais cest trange que
M. dHerblay ne soit pas ici!

Il appela.

-- Quon prvienne M. Fouquet, dit-il, jai  lui parler... Oh!
devant vous, devant vous; ne vous retirez point.

M. de Saint-Aignan revint, apportant des nouvelles satisfaisantes
de la reine, qui gardait le lit seulement par prcaution, et pour
avoir la force de suivre toutes les volonts du roi.

Tandis que lon cherchait partout M. Fouquet et Aramis, le nouveau
roi continuait paisiblement ses preuves, et tout le monde,
famille, officiers, valets, reconnaissait le roi  son geste,  sa
voix,  ses habitudes.

De son ct, Philippe, appliquant sur tous les visages la note et
le dessin fidles fournis par son complice Aramis, se conduisait
de faon  ne pas mme soulever un soupon dans lesprit de ceux
qui lentouraient.

Rien dsormais ne pouvait inquiter lusurpateur. Avec quelle
trange facilit la Providence ne venait-elle pas de renverser la
plus haute fortune du monde, pour y substituer la plus humble!

Philippe admirait cette bont de Dieu  son gard, et la secondait
avec toutes les ressources de son admirable nature. Mais il
sentait parfois comme une ombre se glisser sur les rayons de sa
nouvelle gloire. Aramis ne paraissait pas.

La conversation avait langui dans la famille royale; Philippe,
proccup, oubliait de congdier son frre et Madame Henriette.
Ceux-ci stonnaient et perdaient peu  peu patience. Anne
dAutriche se pencha vers son fils et lui adressa quelques mots en
espagnol.

Philippe ignorait compltement cette langue; il plit devant cet
obstacle inattendu. Mais, comme si lesprit de limperturbable
Aramis let couvert de son infaillibilit, au lieu de se
dconcerter, Philippe se leva.

-- Eh bien! quoi? Rpondez, dit Anne dAutriche.

-- Quel est tout ce bruit? demanda Philippe en se tournant vers la
porte de lescalier drob.

Et lon entendait une voix qui criait:

-- Par ici, par ici! Encore quelques degrs, Sire!

-- La voix de M. Fouquet? dit dArtagnan plac prs de la reine
mre.

-- M. dHerblay ne saurait tre loin, ajouta Philippe. Mais il vit
ce quil tait bien loin de sattendre  voir si prs de lui.

Tous les yeux staient tourns vers la porte par laquelle allait
entrer M. Fouquet; mais ce ne fut pas lui qui entra.

Un cri terrible partit de tous les coins de la chambre, cri
douloureux pouss par le roi et les assistants.

Il nest pas donn aux hommes, mme  ceux dont la destine
renferme le plus dlments tranges et daccidents merveilleux,
de contempler un spectacle pareil  celui quoffrait la chambre
royale en ce moment.

Les volets,  demi clos, ne laissaient pntrer quune lumire
incertaine tamise par de grands rideaux de velours doubls dune
paisse soie.

Dans cette pnombre moelleuse staient peu  peu dilats les
yeux, et chacun des assistants voyait les autres plutt avec la
confiance quavec la vue. Toutefois, on en arrive, dans ces
circonstances,  ne laisser chapper aucun des dtails
environnants et le nouvel objet qui se prsente apparat lumineux
comme sil tait clair par le soleil.

Cest ce qui arriva pour Louis XIV, lorsquil se montra ple et le
sourcil fronc sous la portire de lescalier secret.

Fouquet laissa voir, derrire, son visage empreint de svrit et
de tristesse.

La reine mre, qui aperut Louis XIV, et qui tenait la main de
Philippe, poussa le cri dont nous avons parl, comme elle et fait
en voyant un fantme.

Monsieur eut un mouvement dblouissement et tourna la tte, de
celui des deux rois quil apercevait en face, vers celui aux cts
duquel il se trouvait.

Madame fit un pas en avant, croyant voir se reflter, dans une
glace, son beau-frre.

Et, de fait, lillusion tait possible.

Les deux princes, dfaits lun et lautre, car nous renonons 
peindre lpouvantable saisissement de Philippe, et tremblants
tous deux, crispant lun et lautre une main convulsive, se
mesuraient du regard et plongeaient leurs yeux comme des poignards
dans lme lun de lautre. Muets, haletants, courbs, ils
paraissaient prts  fondre sur un ennemi.

Cette ressemblance inoue du visage, du geste, de la taille, tout,
jusqu une ressemblance de costume dcide par le hasard, car
Louis XIV tait all prendre au Louvre un habit de velours violet,
cette parfaite analogie des deux princes acheva de bouleverser le
coeur dAnne dAutriche.

Elle ne devinait pourtant pas encore la vrit. Il y a de ces
malheurs que nul ne veut accepter dans la vie. On aime mieux
croire au surnaturel,  limpossible.

Louis navait pas compt sur ces obstacles. Il sattendait, en
entrant seulement,  tre reconnu. Soleil vivant, il ne souffrait
pas le soupon dune parit avec qui que ce ft. Il nadmettait
pas que tout flambeau ne devnt tnbres  linstant o il faisait
luire son rayon vainqueur.

Aussi,  laspect de Philippe, fut-il plus terrifi peut-tre
quaucun autre autour de lui, et son silence son immobilit,
furent ce temps de recueillement et de calme qui prcde les
violentes explosions de la colre.

Mais Fouquet, qui pourrait peindre son saisissement et sa stupeur,
en prsence de ce portrait vivant de son matre? Fouquet pensa
quAramis avait raison, que ce nouveau venu tait un roi aussi pur
dans sa race que lautre, et que, pour avoir rpudi toute
participation  ce coup dtat si habilement fait par le gnral
des jsuites, il fallait tre un fol enthousiaste indigne  jamais
de tremper ses mains dans une oeuvre politique.

Et puis ctait le sang de Louis XIII que Fouquet sacrifiait au
sang de Louis XIII; ctait  une ambition goste quil
sacrifiait une noble ambition; ctait au droit de garder quil
sacrifiait le droit davoir. Toute ltendue de sa faute lui fut
rvle par le seul aspect du prtendant.

Tout ce qui se passa dans lesprit de Fouquet fut perdu pour les
assistants. Il eut cinq minutes pour concentrer ses mditations
sur ce point du cas de conscience; cinq minutes, cest--dire cinq
sicles, pendant lesquels les deux rois et leur famille trouvrent
 peine le temps de respirer dune si terrible secousse.

DArtagnan, adoss au mur, en face de Fouquet, le poing sur son
front, loeil fixe, se demandait la raison dun si merveilleux
prodige. Il net pu dire sur-le-champ pourquoi il doutait; mais
il savait, assurment, quil avait eu raison de douter, et que,
dans cette rencontre des deux Louis XIV, gisait toute la
difficult qui, pendant ces derniers jours, avait rendu la
conduite dAramis si suspecte au mousquetaire.

Toutefois, ces ides taient enveloppes de voiles pais. Les
acteurs de cette scne semblaient nager dans les vapeurs dun
lourd rveil.

Soudain Louis XIV, plus impatient et plus habitu  commander,
courut  un des volets, quil ouvrit en dchirant les rideaux. Un
flot de vive lumire entra dans la chambre et fit reculer Philippe
jusqu lalcve.

Ce mouvement, Louis le saisit avec ardeur, et, sadressant  la
reine:

-- Ma mre, dit-il, ne reconnaissez-vous pas votre fils, puisque
chacun ici a mconnu son roi?

Anne dAutriche tressaillit et leva les bras au ciel sans pouvoir
articuler un mot.

-- Ma mre, dit Philippe avec une voix calme, ne reconnaissez-vous
pas votre fils?

Et, cette fois, Louis recula  son tour.

Quant  Anne dAutriche, elle perdit lquilibre, frappe  la
tte et au coeur par le remords. Nul ne laidant, car tous taient
ptrifis, elle tomba sur son fauteuil en poussant un faible
soupir.

Louis ne put supporter ce spectacle et cet affront. Il bondit vers
dArtagnan, que le vertige commenait  gagner, et qui chancelait
en frlant la porte, son point dappui.

--  moi, dit-il, mousquetaire! Regardez-nous au visage, et voyez
lequel, de lui ou de moi, est plus ple.

Ce cri rveilla dArtagnan et vint remuer en son coeur la fibre de
lobissance. Il secoua son front, et, sans hsiter dsormais, il
marcha vers Philippe, sur lpaule duquel il appuya la main en
disant: Monsieur, vous tes mon prisonnier!

Philippe ne leva pas les yeux au ciel, ne bougea pas de la place
o il se tenait comme cramponn au parquet, loeil profondment
attach sur le roi son frre. Il lui reprochait, dans un sublime
silence, tous ses malheurs passs, toutes ses tortures de
lavenir. Contre ce langage de lme, le roi ne se sentit plus de
force; il baissa les yeux, entrana prcipitamment son frre et sa
belle-soeur, oubliant sa mre tendue sans mouvement  trois pas
du fils quelle laissait une seconde fois condamner  la mort.
Philippe sapprocha dAnne dAutriche, et lui dit dune voix douce
et noblement mue:

-- Si je ntais pas votre fils, je vous maudirais, ma mre, pour
mavoir rendu si malheureux.

DArtagnan sentit un frisson passer dans la moelle de ses os. Il
salua respectueusement le jeune prince, et lui dit  demi courb:

-- Excusez-moi, monseigneur, je ne suis quun soldat, et mes
serments sont  celui qui sort de cette chambre.

-- Merci, monsieur dArtagnan. Mais quest devenu M. dHerblay?

-- M. dHerblay est en sret, monseigneur, dit une voix derrire
eux, et nul, moi vivant ou libre, ne fera tomber un cheveu de sa
tte.

-- Monsieur Fouquet! dit le prince en souriant tristement.

-- Pardonnez-moi, monseigneur, dit Fouquet en sagenouillant; mais
celui qui vient de sortir dici tait mon hte.

-- Voil, murmura Philippe avec un soupir, de braves amis et de
bons coeurs. Ils me font regretter ce monde. Marchez, monsieur
dArtagnan, je vous suis.

Au moment o le capitaine des mousquetaires allait sortir, Colbert
apparut, remit  dArtagnan un ordre du roi et se retira.

DArtagnan le lut et froissa le papier avec rage.

-- Quy a-t-il? demanda le prince.

-- Lisez, monseigneur, repartit le mousquetaire.

Philippe lut ces mots tracs  la hte de la main de Louis XIV:

M. dArtagnan conduira le prisonnier aux les Sainte-Marguerite.
Il lui couvrira le visage dune visire de fer, que le prisonnier
ne pourra lever sous peine de vie.

-- Cest juste, dit Philippe avec rsignation. Je suis prt.

-- Aramis avait raison, dit Fouquet, bas, au mousquetaire; celui-
ci est roi bien autant que lautre.

-- Plus! rpliqua dArtagnan. Il ne lui manque que moi et vous.


Chapitre CCXXXI -- O Porthos croit courir aprs un duch


Aramis et Porthos, ayant profit du temps accord par Fouquet,
faisaient, par leur rapidit, honneur  la cavalerie franaise.

Porthos ne comprenait pas bien pour quel genre de mission on le
forait  dployer une vlocit pareille: mais comme il voyait
Aramis piquant avec rage, lui, Porthos, piquait avec fureur.

Ils eurent ainsi bientt mis douze lieues entre eux et Vaux; puis
il fallut changer de chevaux et organiser une sorte de service de
poste. Cest pendant un relais que Porthos se hasarda discrtement
 interroger Aramis.

-- Chut! rpliqua celui-ci; sachez seulement que notre fortune
dpend de notre rapidit.

Comme si Porthos et t le mousquetaire sans sou ni maille de
1626, il poussa en avant. Ce mot magique de fortune signifie
toujours quelque chose  loreille humaine. Il veut dire assez,
pour ceux qui nont rien; il veut dire trop, pour ceux qui ont
assez.

-- On me fera duc, dit Porthos tout haut.

Il se parlait  lui-mme.

-- Cela est possible, rpliqua en souriant  sa faon Aramis,
dpass par le cheval de Porthos.

Cependant la tte dAramis tait en feu; lactivit du corps
navait pas encore russi  surmonter celle de lesprit. Tout ce
quil y a de colres rugissantes, de douleurs aux dents aigus, de
menaces mortelles, se tordait, et mordait, et grondait dans la
pense du prlat vaincu.

Sa physionomie offrait les traces bien visibles de ce rude combat.
Libre, sur le grand chemin, de sabandonner au moins aux
impressions du moment, Aramis ne se privait pas de blasphmer 
chaque cart du cheval,  chaque ingalit de la route. Ple,
parfois inond de sueurs bouillantes, tantt sec et glac, il
battait les chevaux et leur ensanglantait les flancs.

Porthos en gmissait, lui dont le dfaut dominant ntait pas la
sensibilit. Ainsi coururent-ils pendant huit grandes heures, et
ils arrivrent  Orlans.

Il tait quatre heures de laprs-midi. Aramis, en interrogeant
ses souvenirs, pensa que rien ne dmontrait la poursuite possible.

Il et t sans exemple quune troupe capable de prendre Porthos
et lui ft fournie de relais suffisants pour faire quarante lieues
en huit heures. Ainsi, en admettant la poursuite, ce qui ntait
pas manifeste, les fuyards avaient cinq bonnes heures davance sur
les poursuivants.

Aramis pensa que se reposer ntait pas imprudence, mais que
continuer tait un coup de partie. En effet, vingt lieues de plus
fournies avec cette rapidit, vingt lieues dvores, et nul, pas
mme dArtagnan, ne pourrait rattraper les ennemis du roi.

Aramis fit donc  Porthos le chagrin de remonter  cheval. On
courut jusqu sept heures du soir; on navait plus quune poste
pour arriver  Blois.

Mais, l, un contretemps diabolique vint alarmer Aramis. Les
chevaux manquaient  la poste.

Le prlat se demanda par quelle machination infernale ses ennemis
taient arrivs  lui ter le moyen daller plus loin, lui qui ne
reconnaissait pas le hasard pour un dieu, lui qui trouvait  tout
rsultat sa cause; il aimait mieux croire que le refus du matre
de poste,  une pareille heure, dans un pareil pays, tait la
suite dun ordre man de haut; ordre donn en vue darrter court
le faiseur de majest dans sa fuite.

Mais, au moment o il allait semporter pour avoir, soit une
explication, soit un cheval, une ide lui vint. Il se rappela que
le comte de La Fre logeait dans les environs.

-- Je ne voyage pas, dit-il, et je ne fais pas poste entire.
Donnez-moi deux chevaux pour aller rendre visite  un seigneur de
mes amis qui habite prs dici.

-- Quel seigneur? demanda le matre de poste.

-- M. le comte de La Fre.

-- Oh! rpondit cet homme en se dcouvrant avec respect, un digne
seigneur. Mais, quel que soit mon dsir de lui tre agrable, je
ne puis vous donner deux chevaux; tous ceux de ma poste sont
retenus par M. le duc de Beaufort.

-- Ah! fit Aramis dsappoint.

-- Seulement, continua le matre de poste, sil vous plat de
monter dans un petit chariot que jai, jy ferai mettre un vieux
cheval aveugle qui na plus que des jambes, et qui vous conduira
chez M. le comte de La Fre.

-- Cela vaut un louis, dit Aramis.

-- Non, monsieur, cela ne vaut jamais quun cu; cest le prix que
me paie M. Grimaud, lintendant du comte, toutes les fois quil se
sert de mon chariot, et je ne voudrais pas que M. le comte et 
me reprocher davoir fait payer trop cher un de ses amis.

-- Ce sera comme il vous plaira, dit Aramis, et surtout comme il
plaira au comte de La Fre, que je me garderai bien de dsobliger.
Vous aurez votre cu; seulement, jai bien le droit de vous donner
un louis pour votre ide.

-- Sans doute, rpliqua le matre tout joyeux.

Et il attela lui-mme son vieux cheval  la carriole criarde.

Pendant ce temps-l, Porthos tait curieux  voir. Il se figurait
avoir dcouvert le secret; il ne se sentait pas daise: dabord,
parce que la visite chez Athos lui tait particulirement
agrable; ensuite, parce quil tait dans lesprance de trouver 
la fois un bon lit et un bon souper.

Le matre, ayant fini datteler, proposa un de ses valets pour
conduire les trangers  La Fre.

Porthos sassit dans le fond avec Aramis et lui dit  loreille:

-- Je comprends.

-- Ah! ah! rpondit Aramis; et que comprenez-vous, cher ami?

-- Nous allons, de la part du roi, faire quelque grande
proposition  Athos.

-- Peuh! fit Aramis.

-- Ne me dites rien, ajouta le bon Porthos en essayant de
contrepeser assez solidement pour viter les cahots; ne me dites
rien, je devinerai.

-- Eh bien! cest cela, mon ami, devinez, devinez.

On arriva vers neuf heures du soir chez Athos, par un clair de
lune magnifique.

Cette admirable clart rjouissait Porthos au-del de toute
expression; mais Aramis sen montra incommod  un degr presque
gal. Il en tmoigna quelque chose  Porthos, qui lui rpondit:

-- Bien! je devine encore. La mission est secrte.

Ce furent ses derniers mots en voiture.

Le conducteur les interrompit par ceux-ci:

-- Messieurs, vous tes arrivs.

Porthos et son compagnon descendirent devant la porte du petit
chteau.

Cest l que nous allons retrouver Athos et Bragelonne, disparus
tous deux depuis la dcouverte de linfidlit de La Vallire.

Sil est un mot plein de vrit, cest celui-ci: les grandes
douleurs renferment en elles-mmes le germe de leur consolation.

En effet, cette douloureuse blessure faite  Raoul avait rapproch
de lui son pre, et Dieu sait si elles taient douces, les
consolations qui coulaient de la bouche loquente et du coeur
gnreux dAthos.

La blessure ne stait point cicatrise; mais Athos,  force de
converser avec son fils,  force de mler un peu de sa vie  lui
dans celle du jeune homme, avait fini par lui faire comprendre que
cette douleur de la premire infidlit est ncessaire  toute
existence humaine, et que nul na aim sans la connatre.

Raoul coutait souvent, il nentendait pas. Rien ne remplace, dans
le coeur vivement pris, le souvenir et la pense de lobjet aim.
Raoul rpondait alors  son pre:

-- Monsieur, tout ce que vous me dites est vrai; je crois que nul
na autant souffert que vous par le coeur; mais vous tes un homme
trop grand par lintelligence, trop prouv par les malheurs, pour
ne pas permettre la faiblesse au soldat qui souffre pour la
premire fois. Je paie un tribut que je ne paierai pas deux fois;
permettez-moi de me plonger si avant dans ma douleur, que je my
oublie moi-mme, que jy noie jusqu ma raison.

-- Raoul! Raoul!

-- coutez, monsieur; jamais je ne maccoutumerai  cette ide que
Louise, la plus chaste et la plus nave des femmes, a pu tromper
aussi lchement un homme aussi honnte et aussi aimant que je le
suis; jamais je ne pourrai me dcider  voir ce masque doux et bon
se changer en une figure hypocrite et lascive. Louise perdue!
Louise infme! Ah! monsieur, cest bien plus cruel pour moi que
Raoul abandonn, que Raoul malheureux!

Athos employait alors le remde hroque. Il dfendait Louise
contre Raoul, et justifiait sa perfidie par son amour.

-- Une femme qui et cd au roi parce quil est le roi, disait-
il, mriterait le nom dinfme; mais Louise aime Louis. Jeunes
tous deux, ils ont oubli, lui son rang, elle ses serments.
Lamour absout tout, Raoul. Les deux jeunes gens saiment avec
franchise.

Et, quand il avait donn ce coup de poignard, Athos voyait en
soupirant Raoul bondir sous la cruelle blessure, et senfuir au
plus pais du bois ou se rfugier dans sa chambre do, une heure
aprs, il sortait ple, tremblant, mais dompt. Alors, revenant 
Athos avec un sourire, il lui baisait la main, comme le chien qui
vient dtre battu caresse un bon matre pour racheter sa faute.
Raoul, lui, ncoutait que sa faiblesse, et il navouait que sa
douleur.

Ainsi se passrent les jours qui suivirent cette scne dans
laquelle Athos avait si violemment agit lorgueil indomptable du
roi. Jamais, en causant avec son fils, il ne fit allusion  cette
scne; jamais il ne lui donna les dtails de cette vigoureuse
sortie qui et peut-tre consol le jeune homme en lui montrant
son rival abaiss. Athos ne voulait point que lamant offens
oublit le respect d au roi.

Et quand Bragelonne, ardent, furieux, sombre, parlait avec mpris
des paroles royales, de la foi quivoque que certains fous puisent
dans la promesse tombe du trne; quand, passant deux sicles avec
la rapidit dun oiseau qui traverse un dtroit pour aller dun
monde  lautre, Raoul en venait  prdire le temps o les rois
sembleraient plus petits que les hommes, Athos lui disait de sa
voix sereine et persuasive:

-- Vous avez raison, Raoul; tout ce que vous dites arrivera: les
rois perdront leur prestige, comme perdent leurs clarts les
toiles qui ont fait leur temps. Mais, lorsque ce moment viendra,
Raoul, nous serons morts; et rappelez-vous bien ce que je vous
dis: en ce monde, il faut pour tous, hommes, femmes et rois, vivre
au prsent; nous ne devons vivre selon lavenir que pour Dieu.

Voil de quoi sentretenaient, comme toujours, Athos et Raoul, en
arpentant la longue alle de tilleuls dans le parc, lorsque
retentit soudain la clochette qui servait  annoncer au comte soit
lheure du repas, soit une visite. Machinalement et sans y
attacher dimportance, il rebroussa chemin avec son fils, et tous
les deux se trouvrent, au bout de lalle, en prsence de Porthos
et dAramis.


Chapitre CCXXXII -- Les derniers adieux


Raoul poussa un cri de joie et serra tendrement Porthos dans ses
bras. Aramis et Athos sembrassrent en vieillards. Cet
embrassement mme tait une question pour Aramis, qui, aussitt:

-- Ami, dit-il, nous ne sommes pas pour longtemps avec vous.

-- Ah! fit le comte.

-- Le temps, interrompit Porthos de vous conter mon bonheur.

-- Ah! fit Raoul.

Athos regarda silencieusement Aramis, dont dj lair sombre lui
avait paru bien peu en harmonie avec les bonnes nouvelles dont
parlait Porthos.

-- Quel est le bonheur qui vous arrive? Voyons, demanda Raoul en
souriant.

-- Le roi me fait duc, dit avec mystre le bon Porthos, se
penchant  loreille du jeune homme; duc  brevet!

Mais les aparts de Porthos avaient toujours assez de vigueur pour
tre entendus de tout le monde; ses murmures taient au diapason
dun rugissement ordinaire.

Athos entendit et poussa une exclamation qui fit tressaillir
Aramis.

Celui-ci prit le bras dAthos, et, aprs avoir demand  Porthos
la permission de causer quelques moments  lcart:

-- Mon cher Athos, dit-il au comte, vous me voyez navr de
douleur.

-- De douleur? scria le comte. Ah! cher ami!

-- Voici, en deux mots: jai fait, contre le roi, une
conspiration; cette conspiration a manqu, et,  lheure quil
est, on me cherche sans doute.

-- On vous cherche!... une conspiration!... Eh! mon ami, que me
dites vous l?

-- Une triste vrit. Je suis tout bonnement perdu.

-- Mais Porthos... ce titre de duc... quest-ce que tout cela?

-- Voil le sujet de ma plus vive peine; voil le plus profond de
ma blessure. Jai, croyant  un succs infaillible, entran
Porthos dans ma conjuration. Il y a donn, comme vous savez quil
donne, de toutes ses forces, sans rien savoir, et, aujourdhui, le
voil si bien compromis avec moi, quil est perdu comme moi.

-- Mon Dieu!

Et Athos se retourna vers Porthos, qui leur sourit agrablement.

-- Il faut vous faire tout comprendre. coutez-moi, continua
Aramis.

Et il raconta lhistoire que nous connaissons.

Athos sentit plusieurs fois, durant le rcit, son front se
mouiller de sueur.

-- Cest une grande ide, dit-il; mais ctait une grande faute.

-- Dont je suis puni, Athos.

-- Aussi ne vous dirai-je pas ma pense entire.

-- Dites.

-- Cest un crime.

-- Capital, je le sais. Lse-majest!

-- Porthos! pauvre Porthos!

-- Que voulez-vous que je fasse? Le succs, je vous lai dit,
tait certain.

-- M. Fouquet est un honnte homme.

-- Et moi, je suis un sot, de lavoir si mal jug, fit Aramis. Oh!
la sagesse des hommes! oh! meule immense qui broie un monde, et
qui, un jour, est arrte par le grain de sable qui tombe, on ne
sait comment, dans ses rouages!

-- Dites par un diamant, Aramis. Enfin, le mal est fait. Que
comptez-vous devenir?

-- Jemmne Porthos. Jamais le roi ne voudra croire que le digne
homme ait agi navement; jamais il ne voudra croire que Porthos
ait cru servir le roi en agissant comme il a fait. Sa tte
paierait ma faute. Je ne le veux pas.

-- Vous lemmenez, o?

--  Belle-le, dabord. Cest un refuge imprenable. Puis jai la
mer et un navire pour passer, soit en Angleterre, o jai beaucoup
de relations...

-- Vous? en Angleterre?

-- Oui. Ou bien en Espagne, o jen ai davantage encore...:

-- En exilant Porthos, vous le ruinez, car le roi confisquera ses
biens.

-- Tout est prvu. Je saurai, une fois en Espagne, me rconcilier
avec Louis XIV et faire rentrer Porthos en grce.

-- Vous avez du crdit,  ce que je vois, Aramis! dit Athos dun
air discret.

-- Beaucoup, et au service de mes amis, ami Athos.

Ces mots furent accompagns dune sincre pression de main.

-- Merci, rpliqua le comte.

-- Et, puisque nous en sommes l, dit Aramis, vous aussi vous tes
un mcontent; vous aussi, Raoul aussi, vous avez des griefs contre
le roi. Imitez notre exemple. Passez  Belle-le. Puis nous
verrons... Je vous garantis sur lhonneur que, dans un mois, la
guerre aura clat entre la France et lEspagne, au sujet de ce
fils de Louis XIII, qui est un infant aussi, et que la France
dtient inhumainement. Or, comme Louis XIV ne voudra pas dune
guerre faite pour ce motif, je vous garantis une transaction dont
le rsultat donnera la grandesse  Porthos et  moi, et un duch
en France  vous, qui tes dj grand dEspagne. Voulez-vous?

-- Non; moi, jaime mieux avoir quelque chose  reprocher au roi;
cest un orgueil naturel  ma race que de prtendre  la
supriorit sur les races royales. Faisant ce que vous me
proposez, je deviendrais loblig du roi; jy gagnerais
certainement sur cette terre, jy perdrais dans ma conscience.
Merci.

-- Alors, donnez-moi deux choses, Athos: votre absolution...

-- Oh! je vous la donne, si vous avez rellement voulu venger le
faible et lopprim contre loppresseur.

-- Cela me suffit, rpondit Aramis avec une rougeur qui seffaa
dans la nuit. Et maintenant donnez-moi vos deux meilleurs chevaux
pour gagner la seconde poste, attendu que lon men a refus sous
prtexte dun voyage que M. de Beaufort fait dans ces parages.

-- Vous aurez mes deux meilleurs chevaux, Aramis, et je vous
recommande Porthos.

-- Oh! soyez sans crainte. Un mot encore: trouvez-vous que je
manoeuvre pour lui comme il convient?

-- Le mal tant fait, oui; car le roi ne lui pardonnerait pas, et
puis vous avez toujours, quoi quil en dise, un appui dans
M. Fouquet, lequel ne vous abandonnera pas, tant, lui aussi, fort
compromis, malgr son trait hroque.

-- Vous avez raison. Voil pourquoi, au lieu de gagner tout de
suite la mer, ce qui dclarerait ma peur et mavouerait coupable,
voil pourquoi je reste sur le sol franais. Mais Belle-le sera
pour moi le sol que je voudrai: anglais, espagnol ou romain; le
tout consiste pour moi dans le pavillon que jarborerai.

-- Comment cela?

-- Cest moi qui ai fortifi Belle-le, et nul ne prendra Belle-
le, moi la dfendant. Et puis, comme vous lavez dit tout 
lheure, M. Fouquet est l. On nattaquera pas Belle-le sans la
signature de M. Fouquet.

-- Cest juste. Nanmoins, soyez prudent. Le roi est rus et il
est fort.

Aramis sourit.

-- Je vous recommande Porthos, rpta le comte avec une sorte de
froide insistance.

-- Ce que je deviendrai, comte, rpliqua Aramis avec le mme ton,
notre frre Porthos le deviendra.

Athos sinclina en serrant la main dAramis, et alla embrasser
Porthos avec effusion.

-- Jtais n heureux nest-ce pas? murmura celui-ci, transport,
en senveloppant de son manteau.

-- Venez, trs cher, dit Aramis.

Raoul tait all devant pour donner des ordres et faire seller les
deux chevaux.

Dj le groupe stait divis. Athos voyait ses deux amis sur le
point de partir; quelque chose comme un brouillard passa devant
ses yeux et pesa sur son coeur.

Cest trange! pensa-t-il. Do vient cette envie que jai
dembrasser Porthos encore une fois?

Justement Porthos stait retourn, et il venait  son vieil ami
les bras ouverts.

Cette dernire treinte fut tendre comme dans la jeunesse, comme
dans les temps o le coeur tait chaud, la vie heureuse.

Et puis Porthos monta sur son cheval. Aramis revint aussi pour
entourer de ses bras le cou dAthos.

Ce dernier les vit sur le grand chemin sallonger dans lombre
avec leurs manteaux blancs. Pareils  deux fantmes, ils
grandissaient en sloignant de terre, et ce nest pas dans la
brume, dans la pente du sol quils se perdirent:  bout de
perspective, tous deux semblrent avoir donn du pied un lan qui
les faisait disparatre vapors dans les nuages.

Alors Athos, le coeur serr, retourna vers la maison en disant 
Bragelonne:

-- Raoul, je ne sais quoi vient de me dire que javais vu ces deux
hommes pour la dernire fois.

-- Il ne mtonne pas, monsieur, que vous ayez cette pense,
rpondit le jeune homme, car je lai en ce moment mme, et moi
aussi, je pense que je ne verrai plus jamais MM. du Vallon et
dHerblay.

-- Oh! vous, reprit le comte, vous me parlez en homme attrist par
une autre cause, vous voyez tout en noir; mais vous tes jeune; et
sil vous arrive de ne plus voir ces vieux amis, cest quils ne
seront plus du monde o vous avez bien des annes  passer. Mais,
moi...

Raoul secoua doucement la tte, et sappuya sur lpaule du comte,
sans que ni lun ni lautre trouvt un mot de plus en son coeur,
plein  dborder.

Tout  coup, un bruit de chevaux et de voix,  lextrmit de la
route de Blois, attira leur attention de ce ct.

Des porte-flambeaux  cheval secouaient joyeusement leurs torches
sur les arbres de la route, et se retournaient de temps en temps
pour ne pas distancer les cavaliers qui les suivaient.

Ces flammes, ce bruit, cette poussire dune douzaine de chevaux
richement caparaonns, firent un contraste trange au milieu de
la nuit avec la disparition sourde et funbre des deux ombres de
Porthos et dAramis.

Athos rentra chez lui.

Mais il navait pas gagn son parterre, que la grille dentre
parut senflammer; tous ces flambeaux sarrtrent et embrasrent
la route. Un cri retentit:

-- M. le duc de Beaufort!

Et Athos slana vers la porte de sa maison.

Dj le duc tait descendu de cheval et cherchait des yeux autour
de lui.

-- Me voici, monseigneur, fit Athos.

-- Eh! bonsoir, cher comte, rpliqua le prince avec cette franche
cordialit qui lui gagnait tous les coeurs. Est-il trop tard pour
un ami?

-- Ah! mon prince, entrez, dit le comte.

Et, M. de Beaufort sappuyant sur le bras dAthos ils entrrent
dans la maison, suivis de Raoul, qui marchait respectueusement et
modestement parmi les officiers du prince, au nombre desquels il
comptait plusieurs amis.


Chapitre CCXXXIII -- M. de Beaufort


Le prince se retourna au moment o Raoul, pour le laisser seul
avec Athos, fermait la porte et sapprtait  passer avec les
officiers dans une salle voisine.

-- Cest l ce jeune garon que jai tant entendu vanter par M. le
prince? demanda M. de Beaufort.

-- Cest lui, oui, monseigneur.

-- Cest un soldat! Il nest pas de trop, gardez-le, comte.

-- Restez, Raoul, puisque Monseigneur le permet, dit Athos.

-- Le voil grand et beau, sur ma foi! continua le duc. Me le
donnerez vous, monsieur, si je vous le demande?

-- Comment lentendez-vous, monseigneur, dit Athos.

-- Oui, je viens ici pour vous faire mes adieux.

-- Vos adieux, monseigneur?

-- Oui, en vrit. Navez-vous aucune ide de ce que je vais
devenir?

-- Mais ce que vous avez toujours t, monseigneur, un vaillant
prince et un excellent gentilhomme.

-- Je vais devenir un prince dAfrique, un gentilhomme bdouin. Le
roi menvoie pour faire des conqutes chez les Arabes.

-- Que dites-vous l, monseigneur?

-- Cest trange, nest-ce pas? Moi, le Parisien par essence, moi
qui ai rgn sur les faubourgs et quon appelait le roi des
Halles, je passe de la place Maubert aux minarets de Djidgelli; je
me fais de frondeur aventurier!

-- Oh! monseigneur, si vous ne me disiez pas cela...

-- Ce ne serait pas croyable, nest-il pas vrai? Croyez moi
cependant, et disons-nous adieu. Voil ce que cest que de rentrer
en faveur.

-- En faveur?

-- Oui. Vous souriez? Ah! Cher comte, savez-vous pourquoi jaurais
accept? le savez-vous bien?

-- Parce que Votre Altesse aime la gloire avant tout.

-- Oh! non, ce nest pas glorieux, voyez-vous, daller tirer le
mousquet contre ces sauvages. La gloire, je ne la prends pas par
l, moi, et il est plus probable que jy trouverai autre chose...
Mais jai voulu et je veux, entendez-vous bien, mon cher comte?
que ma vie ait cette dernire facette aprs tous les bizarres
miroitements que je me suis vu faire depuis cinquante ans. Car
enfin, vous lavouerez, cest assez trange dtre n fils de roi,
davoir fait la guerre  des rois, davoir compt parmi les
puissances dans le sige, davoir bien tenu son rang, de sentir
son Henri IV, dtre grand amiral de France, et daller se faire
tuer  Djidgelli, parmi tous ces Turcs, Sarrasins et Mauresques.

-- Monseigneur, vous insistez trangement sur ce sujet, dit Athos
troubl. Comment supposez-vous quune si brillante destine ira se
perdre sous ce misrable teignoir?

-- Est-ce que vous croyez, homme juste et simple, que, si je vais
en Afrique pour ce ridicule motif, je ne chercherai pas  en
sortir sans ridicule? Est-ce que je ne ferai pas parler de moi?
Est-ce que, pour faire parler de moi aujourdhui quand il y a
M. le prince, M. de Turenne et plusieurs autres, mes
contemporains, moi, lamiral de France, le fils de Henri IV, le
roi de Paris, jai autre chose  faire que de me faire tuer?
Cordieu! on en parlera, vous dis-je; je serais tu envers et
contre tous. Si ce nest pas l, ce sera ailleurs.

-- Allons, monseigneur, rpondit Athos, voil de lexagration, et
vous nen avez jamais montr quen bravoure.

-- Peste! cher ami, cest bravoure que sen aller au scorbut, aux
dysenteries, aux sauterelles, aux flches empoisonnes, comme mon
aeul saint Louis. Savez-vous quils ont encore des flches
empoisonnes, ces drles-l? Et puis, vous me connaissez, jy
pense depuis longtemps et, vous le savez, quand je veux une chose,
je la veux bien.

-- Vous avez voulu sortir de Vincennes, monseigneur.

-- Oh! vous my avez aid, mon matre; et,  propos, je me tourne
et retourne sans apercevoir mon vieil ami, M. Vaugrimaud. Comment
va-t-il?

-- M. Vaugrimaud est toujours le trs respectueux serviteur de
Votre Altesse, dit en souriant Athos.

-- Jai l cent pistoles pour lui que japporte comme legs. Mon
testament est fait, comte.

-- Ah! monseigneur! monseigneur!

-- Et vous comprenez que, si lon voyait Grimaud sur mon
testament...

Le duc se mit  rire; puis, sadressant  Raoul qui, depuis le
commencement de cette conversation, tait tomb dans une rverie
profonde:

-- Jeune homme, dit-il, je sais ici un certain vin de Vouvray, je
crois...

Raoul sortit prcipitamment pour faire servir le duc. Pendant ce
temps, M. de Beaufort prenait la main dAthos.

-- Quen voulez-vous faire? demanda-t-il.

-- Rien, quant  prsent, monseigneur.

-- Ah! oui, je sais; depuis la passion du roi pour... La Vallire.

-- Oui, monseigneur.

-- Cest donc vrai, tout cela?... Je lai connue, moi, je crois,
cette petite La Vallire. Elle nest pas belle, il me semble...

-- Non, monseigneur, dit Athos.

-- Savez-vous qui elle me rappelle?

-- Elle rappelle quelquun  Votre Altesse?

-- Elle me rappelle une jeune fille assez agrable, dont la mre
habitait les Halles.

-- Ah! ah! fit Athos en souriant.

-- Le bon temps! ajouta M. de Beaufort. Oui La Vallire me
rappelle cette fille.

-- Qui eut un fils, nest-ce pas?

-- Je crois que oui, rpondit le duc avec une navet insouciante,
avec un oubli complaisant, dont rien ne saurait traduire le ton et
la valeur vocale. Or, voil le pauvre Raoul, qui est bien votre
fils, hein?...

-- Cest mon fils, oui, monseigneur.

-- Voil que ce pauvre garon est dbout par le roi, et lon
boude?

-- Mieux que cela, monseigneur, on sabstient.

-- Vous allez laisser croupir ce garon-l? Cest un tort. Voyons,
donnez le-moi.

-- Je veux le garder, monseigneur. Je nai plus que lui au monde,
et, tant quil voudra rester...

-- Bien, bien, rpondit le duc. Cependant, je vous leusse bientt
raccommod. Je vous assure quil est dune pte dont on fait les
marchaux de France, et jen ai vu sortir plus dun dune toffe
semblable.

-- Cest possible, monseigneur, mais cest le roi qui fait les
marchaux de France, et jamais Raoul nacceptera rien du roi.

Raoul brisa cet entretien par son retour. Il prcdait Grimaud,
dont les mains, encore sres, portaient le plateau charg dun
verre et dune bouteille du vin favori de M. le duc.

En voyant son vieux protg, le duc poussa une exclamation de
plaisir.

-- Grimaud! Bonsoir, Grimaud, dit-il; comment va?

Le serviteur sinclina profondment, aussi heureux que son noble
interlocuteur.

-- Deux amis! dit le duc en secouant dune faon vigoureuse
lpaule de lhonnte Grimaud.

Autre salut plus profond et encore plus joyeux de Grimaud.

-- Que vois-je l, comte? Un seul verre!

-- Je ne bois avec Votre Altesse que si Votre Altesse minvite,
dit Athos avec une noble humilit.

-- Cordieu! vous avez raison de navoir fait apporter quun verre,
nous y boirons tous deux comme deux frres darmes.  vous,
dabord, comte.

-- Faites-moi la grce tout entire, dit Athos en repoussant
doucement le verre.

-- Vous tes un charmant ami, rpliqua le duc de Beaufort, qui but
et passa le gobelet dor  son compagnon. Mais ce nest pas tout,
continua-t-il: jai encore soif et je veux faire honneur  ce beau
garon qui est l debout. Je porte bonheur, vicomte, dit-il 
Raoul; souhaitez quelque chose en buvant dans mon verre, et la
peste mtouffe, si ce que vous souhaitez narrive pas.

Il tendit le gobelet  Raoul, qui y mouilla prcipitamment ses
lvres, et dit avec la mme promptitude:

-- Jai souhait quelque chose, monseigneur.

Ses yeux brillaient dun feu sombre, le sang avait mont  ses
joues; il effraya Athos, rien que par son sourire.

-- Et quavez-vous souhait? reprit le duc en se laissant aller
dans le fauteuil, tandis que dune main il remettait la bouteille
et une bourse  Grimaud.

-- Monseigneur, voulez-vous me promettre de maccorder ce que jai
souhait?

-- Pardieu! puisque cest dit.

-- Jai souhait, monsieur le duc, daller avec vous  Djidgelli.

Athos plit et ne put russir  cacher son trouble.

Le duc regarda son ami, comme pour laider  parer ce coup
imprvu.

-- Cest difficile, mon cher vicomte, bien difficile, ajouta-t-il
un peu bas.

-- Pardon, monseigneur, jai t indiscret, reprit Raoul dune
voix ferme; mais, comme vous maviez vous-mme invit 
souhaiter...

--  souhaiter de me quitter, dit Athos.

-- Oh! monsieur... le pouvez-vous croire?

-- Eh bien! mordieu! scria le duc, il a raison le petit vicomte;
que fera-t il ici? Il pourrira de chagrin.

Raoul rougit; le prince, emport, continua:

-- La guerre, cest une destruction; on y gagne tout, on ny perd
quune chose, la vie; alors, tant pis!

-- Cest--dire la mmoire, fit vivement Raoul, cest--dire tant
mieux!

Il se repentit davoir parl si vite, en voyant Athos se lever et
ouvrir la fentre.

Ce geste cachait sans doute une motion. Raoul se prcipita vers
le comte. Mais Athos avait dj dvor son regret, car il reparut
aux lumires avec une physionomie sereine et impassible.

-- Eh bien! fit le duc, voyons! part-il ou ne part-il pas? Sil
part, comte, il sera mon aide de camp, mon fils.

-- Monseigneur! scria Raoul en ployant le genou.

-- Monseigneur, scria le comte en prenant la main du duc, Raoul
fera ce quil voudra.

-- Oh! non, monsieur, ce que vous voudrez, interrompit le jeune
homme.

-- Par la corbleu! fit le prince  son tour, ce nest le comte ni
le vicomte qui fera sa volont, ce sera moi. Je lemmne. La
marine, cest un avenir superbe, mon ami.

Raoul sourit encore si tristement, que, cette fois; Athos en eut
le coeur navr, et lui rpondit par un regard svre.

Raoul comprenait tout; il reprit son calme et sobserva si bien,
que plus un mot ne lui chappa.

Le duc se leva, voyant lheure avance, et dit trs vite:

-- Je suis press, moi; mais, si lon me dit que jai perdu mon
temps  causer avec un ami, je rpondrai que jai fait une bonne
recrue.

-- Pardon, monsieur le duc, interrompit Raoul, ne dites pas cela
au roi, car ce nest pas le roi que je servirai.

-- Eh! mon ami, qui donc serviras-tu? Ce nest plus le temps o tu
eusses pu dire: Je suis  M. de Beaufort. Non, aujourdhui, nous
sommes tous au roi, grands et petits. Cest pourquoi, si tu sers
sur mes vaisseaux, pas dquivoque mon cher vicomte, cest bien le
roi que tu serviras.

Athos attendait, avec une sorte de joie impatiente, la rponse
quallait faire,  cette embarrassante question, Raoul,
lintraitable ennemi du roi, son rival. Le pre esprait que
lobstacle renverserait le dsir. Il remerciait presque
M. de Beaufort, dont la lgret ou la gnreuse rflexion venait
de remettre en doute le dpart dun fils, sa seule joie.

Mais Raoul, toujours ferme et tranquille:

-- Monsieur le duc, rpliqua-t-il, cette objection que vous me
faites, je lai dj rsolue dans mon esprit. Je servirai sur vos
vaisseaux, puisque vous me faites la grce de memmener; mais jy
servirai un matre plus puissant que le roi, jy servirai Dieu.

-- Dieu! comment cela? firent  la fois Athos et le prince.

-- Mon intention est de faire profession et de devenir chevalier
de Malte, ajouta Bragelonne, qui laissa tomber une  une ces
paroles, plus glaces que les gouttes descendues des arbres noirs
aprs les temptes de lhiver.

Sous ce dernier coup, Athos chancela et le prince fut branl lui-
mme.

Grimaud poussa un sourd gmissement et laissa tomber la bouteille,
qui se brisa sur le tapis sans que nul y ft attention.

M. de Beaufort regarda en face le jeune homme, et lut sur ses
traits, bien quil et les yeux baisss, le feu dune rsolution
devant laquelle tout devait cder.

Quant  Athos, il connaissait cette me tendre et inflexible; il
ne comptait pas la faire dvier du fatal chemin quelle venait de
se choisir. Il serra la main que lui tendait le duc.

-- Comte, je pars dans deux jours pour Toulon, fit M. de Beaufort.
Me viendrez-vous retrouver  Paris pour que je sache votre
rsolution?

-- Jaurai lhonneur daller vous y remercier de toutes vos
bonts, mon prince, rpliqua le comte.

-- Et amenez-moi toujours le vicomte, quil me suive ou ne me
suive pas, ajouta le duc; il a ma parole, et je ne lui demande que
la vtre.

Ayant ainsi jet un peu de baume sur la blessure de ce coeur
paternel, le duc tira loreille au vieux Grimaud qui clignait des
yeux plus quil nest naturel, et il rejoignit son escorte dans le
parterre.

Les chevaux, reposs et frais par cette belle nuit mirent lespace
entre le chteau et leur matre. Athos et Bragelonne se
retrouvrent seuls face  face.

Onze heures sonnaient.

Le pre et le fils gardrent lun vis--vis de lautre un silence
que tout observateur intelligent et devin plein de cris et de
sanglots.

Mais ces deux hommes taient tremps de telle sorte, que toute
motion senfonait, perdue  jamais, quand ils avaient rsolu de
la comprimer dans leur coeur.

Ils passrent donc silencieux et presque haletants lheure qui
prcde minuit. Lhorloge, en sonnant, leur indiqua seule combien
de minutes avait dur ce voyage douloureux fait par leurs mes,
dans limmensit des souvenirs du pass et des craintes de
lavenir.

Athos se leva le premier en disant:

-- Il est tard...  demain, Raoul!

Raoul se leva  son tour et vint embrasser son pre.

Celui-ci le retint sur sa poitrine, et lui dit dune voix altre:

-- Dans deux jours, vous maurez donc quitt, quitt  jamais,
Raoul?

-- Monsieur, rpliqua le jeune homme, javais fait un projet,
celui de me percer le coeur avec mon pe, mais vous meussiez
trouv lche; jai renonc  ce projet, et puis il fallait nous
quitter.

-- Vous me quittez en partant, Raoul.

-- coutez-moi encore, monsieur, je vous en supplie. Si je ne pars
pas, je mourrai ici de douleur et damour. Je sais combien jai
encore de temps  vivre ici. Renvoyez-moi vite, monsieur, ou vous
me verrez lchement expirer sous vos yeux, dans votre maison;
cest plus fort que ma volont, cest plus fort que mes forces;
vous voyez bien que, depuis un mois, jai vcu trente ans, et que
je suis au bout de ma vie.

-- Alors, dit Athos froidement, vous partez avec lintention
daller vous faire tuer en Afrique? oh! dites-le... ne mentez pas.

Raoul plit et se tut pendant deux secondes, qui furent pour son
pre deux heures dagonie, puis tout  coup:

-- Monsieur, dit-il, jai promis de me donner  Dieu. En change
de ce sacrifice que je fais de ma jeunesse et de ma libert, je ne
lui demanderai quune chose: cest de me conserver pour vous,
parce que vous tes le seul lien qui mattache encore  ce monde.
Dieu seul peut me donner la force pour ne pas oublier que je vous
dois tout, et que rien ne me doit tre avant vous.

Athos embrassa tendrement son fils et lui dit:

-- Vous venez de me rpondre une parole dhonnte homme; dans deux
jours, nous serons chez M. de Beaufort,  Paris: et cest vous qui
ferez alors ce quil vous conviendra de faire. Vous tes libre,
Raoul. Adieu!

Et il gagna lentement sa chambre  coucher.

Raoul descendit dans le jardin, o il passa la nuit dans lalle
des tilleuls.


Chapitre CCXXXIV -- Prparatifs de dpart


Athos ne perdit plus le temps  combattre cette immuable
rsolution. Il mit tous ses soins  faire prparer, pendant les
deux jours que le duc lui avait accords, tout lquipage de
Raoul. Ce travail regardait le bon Grimaud, lequel sy appliqua
sur-le-champ, avec le coeur et lintelligence quon lui connat.

Athos donna ordre  ce digne serviteur de prendre la route de
Paris quand les quipages seraient prts, et, pour ne pas
sexposer  faire attendre le duc ou, tout au moins,  mettre
Raoul en retard si le duc sapercevait de son absence, il prit,
ds le lendemain de la visite de M. de Beaufort, le chemin de
Paris avec son fils.

Ce fut pour le pauvre jeune homme une motion bien facile 
comprendre que celle dun retour  Paris, au milieu de tous les
gens qui lavaient connu et qui lavaient aim.

Chaque visage rappelait,  celui qui avait tant souffert une
souffrance,  celui qui avait tant aim, une circonstance de son
amour. Raoul, en se rapprochant de Paris, se sentait mourir. Une
fois  Paris, il nexista rellement plus. Lorsquil arriva chez
M. de Guiche, on lui expliqua que M. de Guiche tait chez
Monsieur.

Raoul prit le chemin du Luxembourg, et, une fois arriv, sans
stre dout quil allait dans un endroit o La Vallire avait
vcu, il entendit tant de musique et respira tant de parfums, il
entendit tant de rires joyeux et vit tant dombres dansantes, que,
sans une charitable femme qui laperut morne et ple sous une
portire, il ft demeur l quelques moments, puis serait parti
sans jamais revenir.

Mais comme nous lavons dit, aux premires antichambres il avait
arrt ses pas uniquement pour ne point se mler  toutes ces
existences heureuses quil sentait sagiter dans les salles
voisines.

Et, comme un valet de Monsieur, le reconnaissant, lui avait
demand sil comptait voir Monsieur ou Madame, Raoul lui avait 
peine rpondu et tait tomb sur un banc prs de la portire de
velours, regardant une horloge qui venait de sarrter depuis une
heure.

Le valet avait pass; un autre tait arriv alors plus instruit
encore, et avait interrog Raoul pour savoir sil voulait quon
prvnt M. de Guiche.

Ce nom navait pas veill lattention du pauvre Raoul.

Le valet, insistant, stait mis  raconter que de Guiche venait
dinventer un jeu de loterie nouveau, et quil lapprenait  ces
dames.

Raoul, ouvrant de grands yeux comme le distrait de Thophraste,
navait plus rpondu; mais sa tristesse en avait augment de deux
nuances.

La tte renverse, les jambes molles, la bouche entrouverte pour
laisser passer les soupirs, Raoul restait ainsi oubli dans cette
antichambre, quand tout  coup une robe passa en frlant les
portes dun salon latral qui dbouchait sur cette galerie.

Une femme jeune, jolie et rieuse, gourmandant un officier de
service, arrivait par l et sexprimait avec vivacit.

Lofficier rpondait par des phrases calmes mais fermes; ctait
plutt un dbat damants quune contestation de gens de cour, qui
finit par un baiser sur les doigts de la dame.

Soudain, en apercevant Raoul, la dame se tut, et, repoussant
lofficier:

-- Sauvez-vous, Malicorne, dit-elle; je ne croyais pas quil y et
quelquun ici. Je vous maudis si lon nous a entendus ou vus!

Malicorne senfuit en effet; la jeune dame savana derrire
Raoul, et, allongeant sa moue enjoue:

-- Monsieur est galant homme, dit-elle, et, sans doute...

Elle sinterrompit pour profrer un cri.

-- Raoul! dit-elle en rougissant.

-- Mademoiselle de Montalais! fit Raoul plus ple que la mort.

Il se leva en trbuchant et voulut prendre sa course sur la
mosaque glissante; mais elle comprit cette douleur sauvage et
cruelle, elle sentit que, dans la fuite de Raoul, il y avait une
accusation ou, tout au moins, un soupon sur elle. Femme toujours
vigilante, elle ne crut pas devoir laisser passer loccasion dune
justification; mais Raoul, arrt par elle au milieu de cette
galerie, ne semblait pas vouloir se rendre sans combat.

Il le prit sur un ton tellement froid et embarrass que, si lun
ou lautre et t surpris ainsi, toute la Cour net plus eu de
doutes sur la dmarche de Mlle de Montalais.

-- Ah! monsieur, dit-elle avec ddain, cest peu digne dun
gentilhomme, ce que vous faites. Mon coeur mentrane  vous
parler; vous me compromettez par un accueil presque incivil; vous
avez tort, monsieur, et vous confondez vos amis avec vos ennemis.
Adieu!

Raoul stait jur de ne jamais parler de Louise, de ne jamais
regarder ceux qui auraient pu voir Louise; il passait dans un
autre monde pour ny jamais rencontrer rien que Louise et vu,
rien quelle et touch. Mais aprs le premier choc de son
orgueil, aprs avoir entrevu Montalais, cette compagne de Louise,
Montalais, qui lui rappelait la petite tourelle de Blois et les
joies de sa jeunesse, toute sa raison svanouit.

-- Pardonnez-moi, mademoiselle; il nentre pas, il ne peut pas
entrer dans ma pense dtre incivil.

-- Vous voulez me parler? dit-elle avec le sourire dautrefois. Eh
bien! venez autre part; car ici, nous pourrions tre surpris.

-- O? fit-il.

Elle regarda lhorloge avec indcision; puis, stant consulte:

-- Chez moi, continua-t-elle; nous avons une heure  nous.

Et prenant sa course, plus lgre quune fe, elle monta dans sa
chambre, et Raoul la suivit.

L, fermant la porte, et remettant aux mains de sa camriste la
mante quelle avait tenue jusque-l sous son bras:

-- Vous cherchez M. de Guiche? dit-elle  Raoul.

-- Oui, mademoiselle.

-- Je vais le prier de monter ici, tout  lheure, quand je vous
aurai parl.

-- Faites, mademoiselle.

-- Men voulez-vous?

Raoul la regarda un moment; puis, baissant les yeux:

-- Oui, dit-il.

-- Vous croyez que jai tremp dans ce complot de votre rupture?

-- Rupture! dit-il avec amertume. Oh! mademoiselle il ny a pas
rupture l o jamais il ny eut amour.

-- Erreur, rpliqua Montalais; Louise vous aimait.

Raoul tressaillit.

-- Pas damour, je le sais; mais elle vous aimait, et vous eussiez
d lpouser avant de partir pour Londres.

Raoul poussa un clat de rire sinistre, qui donna le frisson 
Montalais.

-- Vous me dites cela bien  votre aise, mademoiselle!... pouse-
t-on celle que lon veut? Vous oubliez donc que le roi gardait
dj pour lui sa matresse, dont nous parlons.

-- coutez, reprit la jeune femme en serrant les mains froides de
Raoul dans les siennes, vous avez eu tous les torts; un homme de
votre ge ne doit pas laisser seule une femme du sien.

-- Il ny a plus de foi au monde, alors, dit Raoul.

-- Non, vicomte, rpliqua tranquillement Montalais. Cependant je
dois vous dire que si, au lieu daimer froidement et
philosophiquement Louise, vous leussiez veille  lamour...

-- Assez, je vous prie, mademoiselle, dit Raoul. Je sens que vous
tes toutes et tous dun autre sicle que moi. Vous savez rire et
vous raillez agrablement. Moi, jaimais Mlle de...

Raoul ne put prononcer son nom.

-- Je laimais; eh bien! je croyais en elle; aujourdhui, jen
suis quitte pour ne plus laimer.

-- Oh! vicomte! dit Montalais en lui montrant un miroir.

-- Je sais ce que vous voulez dire, mademoiselle; je suis bien
chang, nest-ce pas? Eh bien! savez-vous pour quelle raison?
Cest que mon visage  moi est le miroir de mon coeur: le dedans a
chang comme le dehors.

-- Vous tes consol? dit aigrement Montalais.

-- Non, je ne me consolerai jamais.

-- On ne vous comprendra point, monsieur de Bragelonne.

-- Je men soucie peu. Je me comprends trop bien, moi.

-- Vous navez mme pas essay de parler  Louise?

-- Moi! scria le jeune homme avec des yeux tincelants, moi! En
vrit, pourquoi ne me conseillez-vous pas de lpouser? Peut-tre
le roi y consentirait-il aujourdhui!

Et il se leva plein de colre.

-- Je vois, dit Montalais, que vous ntes pas guri, et que
Louise a un ennemi de plus.

-- Un ennemi de plus?

-- Oui, les favorites sont mal chries  la cour de France.

-- Oh! tant quil lui reste son amant pour la dfendre, nest-ce
pas assez? Elle la choisi de qualit telle, que les ennemis ne
prvaudront pas contre lui.

Mais, sarrtant tout  coup:

-- Et puis elle vous a pour amie, mademoiselle, ajouta-t-il avec
une nuance dironie qui ne glissa point hors de la cuirasse.

-- Moi? oh! non: je ne suis plus de celles que daigne regarder
Mlle de La Vallire; mais...

Ce _mais, _si gros de menaces et dorages, ce mais qui fit battre
le coeur de Raoul, tant il prsageait de douleurs  celle que
jadis il aimait tant, ce terrible _mais, _significatif chez une
femme comme Montalais, fut interrompu par un bruit assez fort que
les deux interlocuteurs entendirent dans lalcve, derrire la
boiserie.

Montalais dressa loreille et Raoul se levait dj, quand une
femme entra, toute tranquille, par cette porte secrte, quelle
referma derrire elle.

-- Madame! scria Raoul en reconnaissant la belle-soeur du roi.

-- Oh! malheureuse! murmura Montalais en se jetant, mais trop
tard, devant la princesse. Je me suis trompe dune heure.

Elle eut cependant le temps de prvenir Madame, qui marchait sur
Raoul.

-- M. de Bragelonne, madame.

Et, sur ces mots, la princesse recula en poussant un cri  son
tour.

-- Votre Altesse Royale, dit Montalais avec volubilit est donc
assez bonne pour penser  cette loterie, et...

La princesse commenait  perdre contenance.

Raoul pressa  la hte sa sortie sans deviner tout encore, et il
sentait cependant quil gnait.

Madame prparait un mot de transition pour se remettre, lorsquune
armoire souvrit en face de lalcve et que M. de Guiche sortit
tout radieux aussi de cette armoire. Le plus ple des quatre, il
faut le dire, ce fut encore Raoul. Cependant, la princesse faillit
svanouir et sappuya sur le pied du lit.

Nul nosa la soutenir. Cette scne occupa quelques minutes dans un
terrible silence.

Raoul le rompit; il alla au comte, dont lmotion inexprimable
faisait trembler les genoux, et, lui prenant la main:

-- Cher comte, dit-il, dites bien  Madame que je suis trop
malheureux pour ne pas mriter mon pardon; dites-lui bien aussi
que jai aim dans ma vie, et que lhorreur de la trahison quon
ma faite me rend inexorable pour toute autre trahison qui se
commettrait autour de moi. Voil pourquoi, mademoiselle dit-il en
souriant  Montalais, je ne divulguerai jamais le secret des
visites de mon ami chez vous. Obtenez de Madame, Madame qui est si
clmente et si gnreuse, obtenez quelle vous les pardonne aussi,
elle qui vous a surprise tout  lheure. Vous tes libres lun et
lautre, aimez vous, soyez heureux!

La princesse eut un mouvement de dsespoir qui ne se peut
traduire; il lui rpugnait, malgr lexquise dlicatesse dont
venait de faire preuve Raoul, de se sentir  la merci dune
indiscrtion.

Il lui rpugnait galement daccepter lchappatoire offerte par
cette dlicate supercherie. Vive, nerveuse, elle se dbattait
contre la double morsure de ces deux chagrins.

Raoul la comprit et vint encore une fois  son aide. Flchissant
le genou devant elle:

-- Madame, lui dit-il tout bas, dans deux jours, je serai loin de
Paris, et, dans quinze jours, je serai loin de la France, et
jamais plus on ne me reverra.

-- Vous partez? pensa-t-elle joyeuse.

-- Avec M. de Beaufort.

-- En Afrique! scria de Guiche  son tour. Vous, Raoul? oh! mon
ami, en Afrique o lon meurt!

Et, oubliant tout, oubliant que son oubli mme compromettait plus
loquemment la princesse que sa prsence: Ingrat, dit-il, vous ne
mavez pas mme consult!

Et il lembrassa.

Pendant ce temps, Montalais avait fait disparatre Madame, elle
tait disparue elle-mme.

Raoul passa une main sur son front et dit en souriant:

-- Jai rv!

Puis, vivement  de Guiche, qui labsorbait peu  peu:

-- Ami, dit-il, je ne me cache pas de vous, qui tes llu de mon
coeur: je vais mourir l-bas, votre secret ne passera pas lanne.

-- Oh! Raoul! un homme!

-- Savez-vous ma pense, de Guiche? La voici: cest que je vivrai
plus, tant couch sous la terre, que je ne vis depuis un mois. On
est chrtien, mon ami, et, si une pareille souffrance continuait,
je ne rpondrais plus de mon me.

De Guiche voulut faire ses objections.

-- Plus un mot sur moi, dit Raoul, un conseil  vous cher ami;
cest dune bien autre importance, ce que je vais vous dire.

-- Comment cela?

-- Sans doute, vous risquez bien plus que moi, vous, puisquon
vous aime.

-- Oh!...

-- Ce mest une joie si douce que de pouvoir vous parler ainsi! Eh
bien! de Guiche, dfiez-vous de Montalais.

-- Cest une bonne amie.

-- Elle tait amie de... celle que vous savez... elle la perdue
par lorgueil.

-- Vous vous trompez.

-- Et aujourdhui quelle la perdue, elle veut lui ravir la seule
chose qui rende cette femme excusable  mes yeux.

-- Laquelle?

-- Son amour.

-- Que voulez-vous dire?

-- Je veux dire quil y a un complot form contre celle qui est la
matresse du roi, complot form dans la maison mme de Madame.

-- Le pouvez-vous croire?

-- Jen suis certain.

-- Par Montalais?

-- Prenez-la comme la moins dangereuse des ennemies que je redoute
pour... lautre!

-- Expliquez-vous bien, mon ami, et, si je puis vous comprendre...

-- En deux mots: Madame a t jalouse du roi.

-- Je le sais...

-- Oh! ne craignez rien, on vous aime, on vous aime, de Guiche;
sentez-vous tout le prix de ces deux mots? Ils signifient que vous
pouvez lever le front, que vous pouvez dormir tranquille, que vous
pouvez remercier Dieu  chaque minute de votre vie! on vous aime,
cela signifie que vous pouvez tout entendre, mme le conseil dun
ami qui veut vous mnager votre bonheur. On vous aime, de Guiche,
on vous aime! Vous ne passerez point ces nuits atroces, ces nuits
sans fin que traversent, loeil aride et le coeur dvor, dautres
gens destins  mourir. Vous vivrez longtemps, si vous faites
comme lavare qui, brin  brin, miette  miette, caresse et
entasse diamants et or. On vous aime! permettez-moi de vous dire
ce quil faut faire pour quon vous aime toujours.

De Guiche regarda quelque temps ce malheureux jeune homme  moiti
fou de dsespoir, et il lui passa dans lme comme un remords de
son bonheur.

Raoul se remettait de son exaltation fivreuse pour prendre la
voix et la physionomie dun homme impassible.

-- On fera souffrir, dit-il, celle dont je voudrais encore pouvoir
dire le nom. Jurez-moi, non seulement que vous ny aiderez en
rien, mais encore que vous la dfendrez quand il se pourra, comme
je leusse fait moi-mme.

-- Je le jure! rpliqua de Guiche.

-- Et, dit Raoul, un jour que vous lui aurez rendu quelque grand
service, un jour quelle vous remerciera, promettez-moi de lui
dire ces paroles: Je vous ai fait ce bien, madame, sur la
recommandation de M. de Bragelonne,  qui vous avez fait tant de
mal.

-- Je le jure! murmura de Guiche attendri.

-- Voil tout. Adieu! Je pars demain ou aprs pour Toulon. Si vous
avez quelques heures, donnez-les-moi.

-- Tout! tout! scria le jeune homme.

-- Merci!

-- Et quallez-vous faire de ce pas?

-- Je men vais retrouver M. le comte chez Planchet, o nous
esprons trouver M. dArtagnan.

-- M. dArtagnan?

-- Je veux lembrasser avant mon dpart. Cest un brave homme qui
maimait. Adieu, cher ami; on vous attend sans doute, vous me
retrouverez, quand il vous plaira, au logis du comte. Adieu!

Les deux jeunes gens sembrassrent. Ceux qui les eussent vus
ainsi lun et lautre neussent pas manqu de dire en montrant
Raoul: Cest celui-l qui est lhomme heureux.


Chapitre CCXXXV -- L'inventaire de Planchet


Athos, pendant la visite faite au Luxembourg par Raoul, tait
all, en effet, chez Planchet pour avoir des nouvelles de
dArtagnan.

Le gentilhomme, en arrivant rue des Lombards, trouva la boutique
de lpicier fort encombre; mais ce ntait pas lencombrement
dune vente heureuse ou celui dun arrivage de marchandises.

Planchet ne trnait pas comme dhabitude sur les sacs et les
barils. Non. Un garon, la plume  loreille, un autre, le carnet
 la main, inscrivaient force chiffres, tandis quun troisime
comptait et pesait.

Il sagissait dun inventaire. Athos, qui ntait pas commerant,
se sentit un peu embarrass par les obstacles matriels et la
majest de ceux qui instrumentaient ainsi.

Il voyait renvoyer plusieurs pratiques et se demandait si lui, qui
ne venait rien acheter, ne serait pas  plus forte raison
importun.

Aussi demanda-t-il fort poliment aux garons comment on pourrait
parler  M. Planchet.

La rponse, assez ngligente, fut que M. Planchet achevait ses
malles.

Ces mots firent dresser loreille  Athos.

-- Comment, ses malles? dit-il; M. Planchet part-il?

-- Oui, monsieur, sur lheure.

-- Alors, messieurs, veuillez le faire prvenir que M. le comte de
La Fre dsire lui parler un moment.

Au nom du comte de La Fre, un des garons, accoutum sans doute 
nentendre prononcer ce nom quavec respect, se dtacha pour aller
prvenir Planchet.

Ce fut le moment o Raoul, libre enfin, aprs sa cruelle scne
avec Montalais, arrivait chez lpicier.

Planchet, sur le rapport de son garon, quitta sa besogne et
accourut.

-- Ah! monsieur le comte, dit-il, que de joie! et quelle toile
vous amne?

-- Mon cher Planchet, dit Athos en serrant les mains de son fils,
dont il remarquait  la drobe lair attrist, nous venons savoir
de vous... Mais dans quel embarras je vous trouve! vous tes blanc
comme un meunier, o vous tes-vous fourr?

-- Ah! diable! prenez garde, monsieur, et ne mapprochez pas que
je ne me sois bien secou.

-- Pourquoi donc? farine ou poudre ne font que blanchir?

-- Non pas, non pas! ce que vous voyez l, sur mes bras, cest de
larsenic.

-- De larsenic?

-- Oui. Je fais mes provisions pour les rats.

-- Oh! dans un tablissement comme celui-ci, les rats jouent un
grand rle.

-- Ce nest pas de cet tablissement que je moccupe, monsieur le
comte: les rats my ont plus mang quils ne me mangeront.

-- Que voulez-vous dire?

-- Mais, vous avez pu le voir, monsieur le comte, on fait mon
inventaire.

-- Vous quittez le commerce?

-- Eh! mon Dieu, oui; je cde mon fonds  un de mes garons.

-- Bah! vous tes donc assez riche?

-- Monsieur, jai pris la ville en dgot; je ne sais si cest
parce que je vieillis, et que, comme le disait un jour
M. dArtagnan, quand on vieillit, on pense plus souvent aux choses
de la jeunesse; mais, depuis quelque temps, je me sens entran
vers la campagne et le jardinage: jtais paysan, moi, autrefois.

Et Planchet ponctua cet aveu dun petit rire un peu prtentieux
pour un homme qui et fait profession dhumilit.

Athos approuva du geste.

-- Vous achetez des terres? dit-il ensuite.

-- Jai achet, monsieur.

-- Ah! tant mieux.

-- Une petite maison  Fontainebleau et quelque vingt arpents aux
alentours.

-- Trs bien, Planchet, mon compliment.

-- Mais, monsieur, nous sommes bien mal ici; voil que ma maudite
poussire vous fait tousser. Corbleu! je ne me soucie pas
dempoisonner le plus digne gentilhomme de ce royaume.

Athos ne sourit pas  cette plaisanterie, que lui dcochait
Planchet pour sessayer aux facties mondaines.

-- Oui, dit-il, causons  lcart; chez vous, par exemple. Vous
avez un chez-vous, nest-ce pas?

-- Certainement, monsieur le comte.

-- L-haut, peut-tre?

Et Athos, voyant Planchet embarrass, voulut le dgager en passant
devant.

-- Cest que... dit Planchet en hsitant.

Athos se mprit au sens de cette hsitation, et, lattribuant 
une crainte quaurait lpicier doffrir une hospitalit mdiocre:

-- Nimporte, nimporte! dit-il en passant toujours, le logement
dun marchand, dans ce quartier, a le droit de ne pas tre un
palais. Allons toujours.

Raoul le prcda lestement et entra.

Deux cris se firent entendre simultanment; on pourrait dire
trois.

Lun de ces cris domina les autres: il tait pouss par une femme.

Lautre sortit de la bouche de Raoul. Ctait une exclamation de
surprise. Il ne let pas plutt pousse quil ferma vivement la
porte.

Le troisime tait de leffroi. Planchet lavait profr.

-- Pardon, ajouta-t-il, cest que Madame shabille.

Raoul avait vu sans doute que Planchet disait vrai, car il fit un
pas pour redescendre.

-- Madame?... dit Athos. Ah! pardon, mon cher, jignorais que vous
eussiez l-haut...

-- Cest Trchen, ajouta Planchet un peu rouge.

-- Cest ce quil vous plaira, mon bon Planchet; pardon de notre
indiscrtion.

-- Non, non; montez  prsent, messieurs.

-- Nous nen ferons rien, dit Athos.

-- Oh! Madame tant prvenue, elle aura eu le temps...

-- Non, Planchet. Adieu!

-- Eh! messieurs, vous ne voudriez pas me dsobliger ainsi en
demeurant sur lescalier, ou en sortant de chez moi sans vous tre
assis?

-- Si nous eussions su que vous aviez une dame l-haut, rpondit
Athos avec son sang-froid habituel, nous eussions demand  la
saluer.

Planchet fut si dcontenanc par cette exquise impertinence, quil
fora le passage et ouvrit lui-mme la porte pour faire entrer le
comte et son fils.

Trchen tait tout  fait vtue: costume de marchande riche et
coquette; oeil dAllemande aux prises avec des yeux franais. Elle
cda la place aprs deux rvrences, et descendit  la boutique.

Mais ce ne fut pas sans avoir cout aux portes pour savoir ce que
diraient delle  Planchet les gentilshommes ses visiteurs.

Athos sen doutait bien, et ne mit pas la conversation sur ce
chapitre.

Planchet, lui, grillait de donner des explications devant
lesquelles fuyait Athos.

Aussi, comme certaines tnacits sont plus fortes que toutes les
autres, Athos fut-il forc dentendre Planchet raconter ses
idylles de flicit, traduites en un langage plus chaste que celui
de Longus.

Ainsi Planchet raconta-t-il que Trchen avait charm son ge mur
et port bonheur  ses affaires, comme Ruth  Booz.

-- Il ne vous manque plus que des hritiers de votre prosprit,
dit Athos.

-- Si jen avais un, celui-l aurait trois cent mille livres,
rpliqua Planchet.

-- Il faut lavoir, dit flegmatiquement Athos, ne ft-ce que pour
ne pas laisser perdre votre petite fortune.

Ce mot: petite fortune, mit Planchet  son rang, comme autrefois
la voix du sergent quand Planchet ntait que piqueur dans le
rgiment de Pimont, o lavait plac Rochefort.

Athos comprit que lpicier pouserait Trchen, et que, bon gr
mal gr, il ferait souche.

Cela lui apparut dautant plus videmment, quil apprit que le
garon auquel Planchet vendait son fonds tait un cousin de
Trchen.

Athos se souvint que ce garon tait rouge de teint comme une
girofle, crpu de cheveux et carr dpaules.

Il savait tout ce quon peut, tout ce quon doit savoir sur le
sort dun picier. Les belles robes de Trchen ne payaient pas
seules lennui quelle prouverait  soccuper de nature champtre
et de jardinage en compagnie dun mari grisonnant.

Athos comprit donc, comme nous lavons dit, et, sans transition:

-- Que fait M. dArtagnan? dit-il. On ne la pas trouv au Louvre.

-- Ah! monsieur le comte, M. dArtagnan a disparu.

-- Disparu? fit Athos avec surprise.

-- Oh! monsieur, nous savons ce que cela veut dire.

-- Mais, moi, je ne le sais pas.

-- Quand M. dArtagnan disparat, cest toujours pour quelque
mission ou quelque affaire.

-- Il vous en aurait parl?

-- Jamais.

-- Vous avez su autrefois cependant son dpart pour lAngleterre?

--  cause de la spculation, fit tourdiment Planchet.

-- La spculation?

-- Je veux dire... interrompit Planchet gn.

-- Bien, bien, vos affaires, non plus que celles de notre ami, ne
sont en jeu; lintrt quil nous inspire ma pouss seul  vous
questionner. Puisque le capitaine des mousquetaires nest pas ici,
puisque lon ne peut obtenir de vous aucun renseignement sur
lendroit o on pourrait rencontrer M. dArtagnan, nous allons
prendre cong de vous. Au revoir, Planchet! au revoir! Partons,
Raoul.

-- Monsieur le comte, je voudrais pouvoir vous dire...

-- Nullement, nullement; ce nest pas moi qui reproche  un
serviteur la discrtion.

Ce mot: _serviteur_, frappa rudement le demi-millionnaire
Planchet; mais le respect et la bonhomie naturels lemportrent
sur lorgueil.

-- Il ny a rien dindiscret  vous dire, monsieur le comte, que
M. dArtagnan est venu ici lautre jour.

-- Ah! ah!

-- Et quil y est rest plusieurs heures  consulter une carte
gographique.

-- Vous avez raison, mon ami, nen dites pas davantage.

-- Et cette carte, la voici comme preuve, ajouta Planchet, qui
alla la chercher sur la muraille voisine, o elle tait suspendue
par une tresse formant triangle avec la traverse  laquelle tait
clou le plan consult par le capitaine lors de sa visite 
Planchet.

Il apporta, en effet, au comte de La Fre, une carte de France,
sur laquelle, loeil exerc de celui-ci dcouvrit un itinraire
point avec de petites pingles; l o lpingle manquait, le trou
faisait foi et jalon.

Athos, en suivant du regard les pingles et les trous vit que
dArtagnan avait d prendre la direction du Midi et marcher
jusqu la Mditerrane, du ct de Toulon. Ctait auprs de
Cannes que sarrtaient les marques et les endroits ponctus.

Le comte de La Fre se creusa pendant quelques instants la
cervelle pour deviner ce que le mousquetaire allait faire 
Cannes, et quel motif il pouvait avoir pour aller observer les
rives du Var.

Les rflexions dAthos ne lui suggrrent rien. Sa perspicacit
accoutume resta en dfaut. Raoul ne devina pas plus que son pre.

-- Nimporte! dit le jeune homme au comte, qui, silencieusement et
du doigt, lui avait fait comprendre la marche de dArtagnan, on
peut avouer quil y a une providence toujours occupe de
rapprocher notre destine de celle de M. dArtagnan. Le voil du
ct de Cannes, et vous, monsieur, vous me conduisez au moins
jusqu Toulon. Soyez sr que nous le retrouverons bien plus
aisment sur notre route que sur cette carte.

Puis, prenant cong de Planchet, qui gourmandait ses garons, mme
le cousin de Trchen, son successeur, les gentilshommes se mirent
en chemin pour aller rendre visite  M. le duc de Beaufort.

 la sortie de la boutique de lpicier, ils virent un coche,
dpositaire futur des charmes de Mlle Trchen et des sacs dcus
de M. Planchet.

-- Chacun sachemine au bonheur par la route quil choisit, dit
tristement Raoul.

-- Route de Fontainebleau! cria Planchet  son cocher.


Chapitre CCXXXVI -- L'inventaire de M. de Beaufort


Avoir caus de dArtagnan avec Planchet, avoir vu Planchet quitter
Paris pour sensevelir dans la retraite, ctait pour Athos et son
fils comme un dernier adieu  tout ce bruit de la capitale,  leur
vie dautrefois.

Que laissaient-ils, en effet, derrire eux, ces gens, dont lun
avait puis tout le sicle dernier avec la gloire, et lautre
tout lge nouveau avec le malheur? videmment ni lun ni lautre
de ces deux hommes navaient rien  demander  leurs
contemporains.

Il ne restait plus qu rendre une visite  M. de Beaufort et 
rgler les conditions de dpart.

Le duc tait log magnifiquement  Paris. Il avait le train
superbe des grandes fortunes que certains vieillards se
rappelaient avoir vues fleurir du temps des libralits de Henri
III.

Alors, rellement, certains grands seigneurs taient plus riches
que le roi. Ils le savaient, en usaient, et ne se privaient pas du
plaisir dhumilier un peu Sa Majest Royale. Ctait cette
aristocratie goste que Richelieu avait contrainte  contribuer
de son sang, de sa bourse et de ses rvrences  ce quon appela
ds lors le service du roi.

Depuis Louis XI, le terrible faucheur des grands, jusqu
Richelieu, combien de familles avaient relev la tte! Combien,
depuis Richelieu jusqu Louis XIV lavaient courbe, qui ne la
relevrent plus! Mais M. de Beaufort tait n prince et dun sang
qui ne se rpand point sur les chafauds, si ce nest par sentence
des peuples.

Ce prince avait donc conserv une grande habitude de vivre.
Comment payait-il ses chevaux, ses gens et sa table? Nul ne le
savait, lui moins que les autres. Seulement, il y avait alors le
privilge pour les fils de roi, que nul ne refusait de devenir
leur crancier, soit par respect, soit par dvouement, soit par la
persuasion que lon serait pay un jour.

Athos et Raoul trouvrent donc la maison du prince encombre  la
faon de celle de Planchet.

Le duc aussi faisait son inventaire, cest--dire quil
distribuait  ses amis, tous ses cranciers, chaque valeur un peu
considrable de sa maison.

Devant deux millions  peu prs, ce qui tait norme alors,
M. de Beaufort avait calcul quil ne pourrait partir pour
lAfrique sans une belle somme, et, pour trouver cette somme, il
distribuait aux cranciers passs vaisselle, armes, joyaux et
meubles, ce qui tait plus magnifique que de vendre, et lui
rapportait le double.

En effet, comment un homme auquel on doit dix mille livres refuse-
t-il demporter un prsent de six mille, rehauss du mrite
davoir appartenu au descendant de Henri IV, et comment, aprs
avoir emport ce prsent, refuserait-il dix mille autres livres 
ce gnreux seigneur?

Cest donc ce qui tait arriv. Le prince navait plus de maison,
ce qui devient inutile  un amiral dont lappartement est son
navire. Il navait plus darmes superflues, depuis quil se
plaait au milieu de ses canons; plus de joyaux que la mer et pu
dvorer; mais il avait trois ou quatre cent mille cus dans ses
coffres.

Et partout, dans la maison, il y avait un mouvement joyeux de gens
qui croyaient piller Monseigneur.

Le prince possdait au suprme degr lart de rendre heureux les
cranciers les plus  plaindre. Tout homme press, toute bourse
vide rencontraient chez lui patience et intelligence de sa
position.

Aux uns il disait:

-- Je voudrais bien avoir ce que vous avez; je vous le donnerais.

Et aux autres:

-- Je nai que cette aiguire dargent, elle vaut toujours bien
cinq cents livres; prenez-la.

Ce qui fait, tant la bonne mine est un paiement courant, que le
prince trouvait sans cesse  renouveler ses cranciers.

Cette fois, il ny mettait plus de crmonie, et lon et dit un
pillage; il donnait tout.

La fable orientale de ce pauvre Arabe qui enlve du pillage dun
palais une marmite au fond de laquelle il a cach un sac dor, et
que tout le monde laisse passer librement et sans le jalouser,
cette fable tait devenue chez le prince une vrit. Bon nombre de
fournisseurs se payaient sur les offices du duc.

Ainsi ltat de bouche, qui pillait les vestiaires et les
selleries, trouvait peu de prix dans ces riens que prisaient bien
fort les selliers ou les tailleurs.

Jaloux de rapporter chez leurs femmes des confitures donnes par
Monseigneur, on les voyait bondir joyeux sous le poids des
terrines et des bouteilles glorieusement estampilles aux armes du
prince.

M. de Beaufort finit par donner ses chevaux et le foin des
greniers. Il fit plus de trente heureux avec ses batteries de
cuisine, et trois cents avec sa cave.

De plus, tous ces gens sen allaient avec la conviction que
M. de Beaufort nagissait de la sorte quen prvision dune
nouvelle fortune cache sous les tentes arabes.

On se rptait, tout en dvastant son htel, quil tait envoy 
Djidgelli par le roi pour reconstituer sa richesse perdue; que les
trsors dAfrique seraient partags par moiti entre lamiral et
le roi de France; que ces trsors consistaient en des mines de
diamants ou dautres pierres fabuleuses; les mines dargent ou
dor de lAtlas nobtenaient pas mme lhonneur dune mention.

Outre les mines  exploiter, ce qui narriverait quaprs la
campagne, il y aurait le butin fait par larme.

M. de Beaufort mettrait la main sur tout ce que les riches
cumeurs de mer avaient vol  la chrtient depuis la bataille de
Lpante. Le nombre des millions ne se comptait plus.

Or, pourquoi aurait-il mnag les pauvres ustensiles de sa vie
passe, celui qui allait tre en qute des plus rares trsors? Et,
rciproquement, comment aurait-on mnag le bien de celui qui se
mnageait si peu lui-mme?

Voil quelle tait la situation. Athos, avec son regard
investigateur, sen rendit compte du premier coup doeil.

Il trouva lamiral de France un peu tourdi, car il sortait de
table, dune table de cinquante couverts, o lon avait bu
longtemps  la prosprit de lexpdition; o, au dessert, on
avait abandonn les restes aux valets et les plats vides aux
curieux.

Le prince stait enivr de sa ruine et de sa popularit tout
ensemble. Il avait bu son ancien vin  la sant de son vin futur.

Quand il vit Athos avec Raoul.

-- Voil, scria-t-il, mon aide de camp que lon mamne. Venez
par ici, comte; venez par ici, Vicomte.

Athos cherchait un passage dans la jonche de linge et de
vaisselle.

-- Ah! oui, enjambez, dit le duc.

Et il offrit un verre plein  Athos.

Celui-ci accepta; Raoul mouilla ses lvres  peine.

-- Voici votre commission, dit le prince  Raoul. Je lavais
prpare, comptant sur vous. Vous allez courir devant moi jusqu
Antibes.

-- Oui, monseigneur.

-- Voici lordre.

Et M. de Beaufort donna lordre  Bragelonne.

-- Connaissez-vous la mer? dit-il.

-- Oui, monseigneur, jai voyag avec M. le prince.

-- Bien. Tous ces chalands, toutes ces allges mattendront pour
me faire escorte et charrier mes provisions. Il faut que larme
puisse sembarquer dans quinze jours au plus tard.

-- Ce sera fait, monseigneur.

-- Le prsent ordre vous donne le droit de visite et de recherche
dans toutes les les qui longent la cte; vous y ferez les
enrlements et les enlvements que vous voudrez pour moi.

-- Oui, monsieur le duc.

-- Et, comme vous tes un homme actif, comme vous travaillerez
beaucoup, vous dpenserez beaucoup dargent.

-- Jespre que non, monseigneur.

-- Jespre que si. Mon intendant a prpar des bons de mille
livres payables sur les villes du Midi. On vous en donnera cent.
Allez, cher vicomte.

Athos interrompit le prince:

-- Gardez votre argent, monseigneur; la guerre se fait chez les
Arabes avec de lor autant quavec du plomb.

-- Je veux essayer du contraire, repartit le duc, et puis vous
savez mes ides sur mon expdition: beaucoup de bruit, beaucoup de
feu, et je disparatrai, sil le faut dans la fume.

Ayant ainsi parl, M. de Beaufort voulut se remettre  rire; mais
il tait mal tomb avec Athos et Raoul. Il sen aperut aussitt.

-- Ah! dit-il avec lgosme courtois de son rang et de son ge,
vous tes des gens quil ne faut pas voir aprs le dner, froids,
roides et secs, quand je suis tout feu, tout souplesse et tout
vin. Non, le diable memporte! je vous verrai toujours  jeun,
vicomte; et vous, comte, si vous continuez, je ne vous verrai
plus.

Il disait cela en serrant la main dAthos, qui lui rpondit en
souriant:

-- Monseigneur, ne faites pas cet clat, parce que vous avez
beaucoup dargent. Je vous prdis que, avant un mois, vous serez
sec, roide et froid, en prsence de votre coffre, et qualors,
ayant Raoul  vos cts, vous serez surpris de le voir gai,
bouillant et gnreux, parce quil aura des cus neufs  vous
offrir.

-- Dieu vous entende! scria le duc enchant. Je vous garde,
comte.

-- Non, je pars avec Raoul; la mission dont vous le chargez est
pnible, difficile. Seul, il aurait trop de peine  la remplir.
Vous ne faites pas attention, monseigneur, que vous venez de lui
donner un commandement de premier ordre.

-- Bah!

-- Et dans la marine!

-- Cest vrai. Mais ne fait-on pas tout ce quon veut, quand on
lui ressemble?

-- Monseigneur, vous ne trouverez nulle part autant de zle et
dintelligence, autant de relle bravoure que chez Raoul; mais,
sil vous manquait votre embarquement, vous nauriez que ce que
vous mritez.

-- Le voil qui me gronde!

-- Monseigneur, pour approvisionner une flotte, pour rallier une
flottille, pour enrler votre service maritime, il faudrait un an
 un amiral. Raoul est un capitaine de cavalerie, et vous lui
donnez quinze jours.

-- Je vous dis quil sen tirera.

-- Je le crois bien; mais je ly aiderai.

-- Jai bien compt sur vous, et je compte bien mme quune fois 
Toulon, vous ne le laisserez pas partir seul.

-- Oh! fit Athos en secouant la tte.

-- Patience! patience!

-- Monseigneur, laissez-nous prendre cong.

-- Allez donc, et que ma fortune vous aide!

-- Adieu, monseigneur, et que votre fortune vous aide aussi!

-- Voil une expdition bien commence, dit Athos  son fils. Pas
de vivres, pas de rserves, pas de flottille de charge; que fera-
t-on ainsi?

-- Bon! murmura Raoul, si tous y vont faire ce que jy ferai, les
vivres ne manqueront pas.

-- Monsieur, rpliqua svrement Athos, ne soyez pas injuste et
fou dans votre gosme ou dans votre douleur, comme il vous
plaira. Ds que vous partez pour cette guerre avec lintention dy
mourir, vous navez besoin de personne, et ce ntait pas la peine
de vous faire recommander  M. de Beaufort. Ds que vous approchez
du prince commandant, ds que vous acceptez la responsabilit
dune charge dans larme, il ne sagit plus de vous, il sagit de
tous ces pauvres soldats qui, comme vous, ont un coeur et un
corps, qui pleureront la patrie et souffriront toutes les
ncessits de la condition humaine. Sachez, Raoul, que lofficier
est un ministre aussi utile quun prtre, et quil doit avoir plus
de charit quun prtre.

-- Monsieur, je le savais et je lai pratiqu, je leusse fait
encore... mais...

-- Vous oubliez aussi que vous tes dun pays fier de sa gloire
militaire; allez mourir si vous voulez, mais ne mourez pas sans
honneur et sans profit pour la France. Allons, Raoul, ne vous
attristez pas de mes paroles; je vous aime et voudrais que vous
fussiez parfait.

-- Jaime vos reproches, monsieur, dit doucement le jeune homme;
ils me gurissent, ils me prouvent que quelquun maime encore.

-- Et maintenant, partons, Raoul; le temps est si beau, le ciel
est si pur, ce ciel que nous trouverons toujours au-dessus de nos
ttes, que vous reverrez plus pur encore  Djidgelli, et qui vous
parlera de moi l-bas comme ici il me parle de Dieu.

Les deux gentilshommes, aprs stre accords sur ce point,
sentretinrent des folles faons du duc, convinrent que la France
serait servie dune manire incomplte dans lesprit et la
pratique de lexpdition, et, ayant rsum cette politique par le
mot vanit, ils se mirent en marche pour obir  leur volont plus
encore quau destin.

Le sacrifice tait accompli.


Chapitre CCXXXVII -- Le plat d'argent


Le voyage fut doux. Athos et son fils traversrent toute la France
en faisant une quinzaine de lieues par jour, quelquefois
davantage, selon que le chagrin de Raoul redoublait dintensit.

Ils mirent quinze jours pour arriver  Toulon, et perdirent tout 
fait les traces de dArtagnan  Antibes.

Il faut croire que le capitaine des mousquetaires avait voulu
garder lincognito dans ces parages; car Athos recueillit de ses
informations lassurance quon avait vu le cavalier quil
dpeignit changer ses chevaux contre une voiture bien ferme 
partir dAvignon.

Raoul se dsesprait de ne point rencontrer dArtagnan, il
manquait  ce coeur tendre ladieu et la consolation de ce coeur
dacier.

Athos savait par exprience que dArtagnan devenait impntrable
lorsquil soccupait dune affaire srieuse, soit pour son compte,
soit pour le service du roi.

Il craignit mme doffenser son ami ou de lui nuire en prenant
trop dinformations. Cependant, quand Raoul commena son travail
de classement pour la flottille, et quil rassembla les chalands
et allges pour les envoyer  Toulon, lun des pcheurs apprit au
comte que son bateau tait en radoub depuis un voyage quil avait
fait pour le compte dun gentilhomme trs press de sembarquer.

Athos, croyant que cet homme mentait pour rester libre et gagner
plus dargent  pcher quand tous ses compagnons seraient partis,
insista pour avoir des dtails.

Le pcheur lui apprit que, environ six jours en de, un homme
tait venu louer son bateau pendant la nuit pour rendre une visite
 lle Saint-Honorat. Le prix fut convenu; mais le gentilhomme
tait arriv avec une grande caisse de voiture quil avait voulu
embarquer malgr les difficults de toute nature que prsentait
cette opration. Le pcheur avait voulu se ddire. Il avait
menac, et sa menace navait abouti qu lui procurer un grand
nombre de coups de canne rudement appliqus par ce gentilhomme,
qui frappait fort et longtemps. Tout maugrant, le pcheur avait
eu recours au syndic de ses confrres dAntibes, lesquels entre
eux font la justice et se protgent; mais le gentilhomme avait
exhib certain papier  la vue duquel le syndic, saluant jusqu
terre avait enjoint au pcheur dobir, en le gourmandant davoir
t rcalcitrant. Alors on tait parti avec le chargement.

-- Mais tout cela ne nous dit pas, reprit Athos, comment vous avez
chou.

-- Le voici. Jallais sur Saint-Honorat, ainsi que me lavait dit
le gentilhomme; mais il changea davis et prtendit que je ne
pourrais passer au sud de labbaye.

-- Pourquoi pas?

-- Parce que, monsieur, il y a, en face de la tour carre des
Bndictins, vers la pointe du sud, le banc des _Moines_.

-- Un cueil? fit Athos.

--  fleur deau et sous leau, passage dangereux, mais que jai
franchi mille fois; le gentilhomme demanda que je le dposasse 
Sainte Marguerite.

-- Eh bien?

-- Eh bien! monsieur, scria le pcheur avec son accent
provenal, on est marin ou on ne lest pas, on connat sa passe ou
lon nest quune pluie deau douce. Je mobstinais  vouloir
passer. Le gentilhomme me prit au cou et mannona tranquillement
quil allait mtrangler. Mon second sarma dune hache, et moi
aussi. Nous avions  venger laffront de la nuit. Mais le
gentilhomme mit lpe  la main, avec des mouvements si vifs, que
nous ne pmes approcher ni lun ni lautre. Jallais lui lancer ma
hache  la tte, et jtais dans mon droit, nest-ce pas monsieur?
car un marin sur son bord est matre, comme un bourgeois dans sa
chambre; jallais donc, pour me dfendre couper en deux le
gentilhomme, lorsque tout  coup, vous me croirez si vous voulez,
monsieur, ce coffre de carrosse souvrit je ne sais comment, et il
en sortit une manire de fantme, coiff dun casque noir, avec un
masque noir, quelque chose deffrayant  voir qui nous menace du
poing.

-- Ctait? dit Athos.

-- Ctait le diable, monsieur! car le gentilhomme, joyeux,
scria en le voyant: Ah! merci, monseigneur.

-- Cest trange! murmura le comte en regardant Raoul.

-- Que ftes-vous? demanda celui-ci au pcheur.

-- Vous comprenez bien, monsieur, que deux pauvres hommes comme
nous taient dj trop peu contre deux gentilshommes; mais contre
le diable! ah bien! oui! Nous ne nous consultmes pas, mon
compagnon et moi, mais nous ne fmes quun saut  la mer: nous
tions  sept ou huit cents pieds de la cte.

-- Et alors?

-- Et alors, monsieur, comme il faisait un petit vent sud-ouest,
la barque fila toujours et alla se jeter dans les sables de
Sainte-Marguerite.

-- Oh!... mais les deux voyageurs?

-- Bah! nayez donc pas dinquitudes. Voil bien la preuve que
lun tait le diable et protgeait lautre; car, lorsque nous
regagnmes le bateau  la nage, au lieu de trouver ces deux
cratures brises par le choc, nous ne trouvmes plus rien, pas
mme le carrosse.

-- trange! trange! rpta le comte. Mais, depuis, mon ami,
quavez-vous fait?

-- Ma plainte au gouverneur de Sainte-Marguerite, qui ma mis le
doigt sous le nez en mannonant que, si je cherchais  lui conter
des sornettes pareilles, il me les paierait en coups dtrivires.

-- Le gouverneur?

-- Oui, monsieur; et cependant mon bateau tait bris, bien bris,
puisque la proue est reste sur la pointe de Sainte-Marguerite, et
que le charpentier me demande cent vingt livres pour la
rparation.

-- Cest bon, rpliqua Raoul, vous serez exempt de service.
Allez.

-- Nous irons  Sainte-Marguerite, voulez-vous? dit ensuite Athos
 Bragelonne.

-- Oui, monsieur; car il y a l quelque chose  claircir et cet
homme ne me fait pas leffet davoir dit la vrit.

-- Ni  moi non plus, Raoul. Cette histoire du gentilhomme masqu
et du carrosse disparu me fait leffet dune manire de cacher la
violence que ce rustre aurait peut-tre commise en pleine mer sur
son passager, pour le punir de linsistance quil avait mise 
sembarquer.

-- Jen ai conu le soupon, et le carrosse aurait contenu des
valeurs bien plutt quun homme.

-- Nous verrons cela, Raoul. Trs certainement, ce gentilhomme
ressemble  dArtagnan; je reconnais ses faons. Hlas! nous ne
sommes plus les jeunes invincibles dautrefois. Qui sait si la
hache ou la barre de ce mauvais caboteur na pas russi  faire ce
que les plus fines pes de lEurope, les balles et les boulets
nont pas fait depuis quarante ans.

Le jour mme, ils partirent pour Sainte-Marguerite,  bord dun
chasse mare venu de Toulon sur ordre.

Limpression quils ressentirent en abordant fut un bien-tre
singulier. Lle tait pleine de fleurs et de fruits, elle servait
de jardin au gouverneur dans sa partie cultive. Les orangers, les
grenadiers, les figuiers courbaient sous le poids de leurs fruits
dor et dazur. Tout autour de ce jardin, dans sa partie inculte,
les perdrix rouges couraient par bandes dans les ronces et dans
les touffes de genvriers, et,  chaque pas que faisaient Raoul et
le comte, un lapin effray quittait les marjolaines et les
bruyres pour rentrer dans son terrier.

En effet, cette bienheureuse le tait inhabite. Plate, noffrant
quune anse pour larrive des embarcations, et sous la protection
du gouverneur, qui partageait avec eux, les contrebandiers sen
servaient comme dun entrept provisoire,  la charge de ne point
tuer le gibier ni dvaster le jardin. Moyennant ce compromis, le
gouverneur se contentait dune garnison de huit hommes pour garder
sa forteresse, dans laquelle moisissaient douze canons. Ce
gouverneur tait donc un heureux mtayer, rcoltant vins, figues,
huiles et oranges, faisant confire ses citrons et ses cdrats au
soleil de ses casemates.

La forteresse, ceinte dun foss profond, son seul gardien, levait
comme trois ttes ses trois tourelles, lies lune  lautre par
des terrasses de mousse.

Athos et Raoul longrent pendant quelque temps les cltures du
jardin sans trouver quelquun qui les introduist chez le
gouverneur. Ils finirent par entrer dans le jardin. Ctait le
moment le plus chaud de la journe.

Alors tout se cache sous lherbe et sous la pierre. Le ciel tend
ses voiles de feu comme pour touffer tous les bruits, pour
envelopper toutes les existences. Les perdrix sous les gents, la
mouche sous la feuille, sendorment comme le flot sous le ciel.

Athos aperut seulement sur la terrasse, entre la deuxime et la
troisime cour, un soldat qui portait comme un panier de
provisions sur sa tte. Cet homme revint presque aussitt sans son
panier, et disparut dans lombre de la gurite.

Athos comprit que cet homme portait  dner  quelquun et que,
aprs avoir fait son service, il revenait dner lui-mme.

Tout  coup il sentendit appeler, et, levant la tte, aperut
dans lencadrement des barreaux dune fentre quelque chose de
blanc, comme une main qui sagitait, quelque chose dblouissant,
comme une arme frappe des rayons du soleil.

Et, avant quil se ft rendu compte de ce quil venait de voir,
une trane lumineuse, accompagne dun sifflement dans lair,
appela son attention du donjon sur la terre.

Un second bruit mat se fit entendre dans le foss, et Raoul courut
ramasser un plat dargent qui venait de rouler jusque dans les
sables desschs.

La main qui avait lanc ce plat fit un signe aux deux
gentilshommes, puis elle disparut.

Alors Raoul et Athos, sapprochant lun de lautre, se mirent 
considrer attentivement le plat souill de poussire, et ils
dcouvrirent, sur le fond, des caractres tracs avec la pointe
dun couteau:

Je suis, disait linscription, le frre du roi de France,
prisonnier aujourdhui, fou demain. Gentilshommes franais et
chrtiens, priez Dieu pour lme et la raison du fils de vos
matres!

Le plat tomba des mains dAthos, pendant que Raoul cherchait 
pntrer le sens mystrieux de ces mots lugubres.

Au mme instant, un cri se fit entendre du haut du donjon. Raoul,
prompt comme lclair, courba la tte et fora son pre  se
courber aussi. Un canon de mousquet venait de reluire  la crte
du mur. Une fume blanche jaillit comme un panache  lorifice du
mousquet, et une balle vint saplatir sur une pierre,  six pouces
des deux gentilshommes. Un autre mousquet parut encore et
sabaissa.

-- Cordieu! scria Athos, assassine-t-on les gens, ici?
Descendez, lches que vous tes!

-- Oui, descendez! dit Raoul furieux en montrant le poing au
chteau.

Lun des deux assaillants, celui qui allait tirer le coup de
mousquet, rpondit  ces cris par une exclamation de surprise, et,
comme son compagnon voulait continuer lattaque et ressaisissait
le mousquet tout arm, celui qui venait de scrier releva larme,
et le coup partit en lair.

Athos et Raoul, voyant quon disparaissait de la plate-forme
pensrent quon allait venir  eux, et ils attendirent de pied
ferme.

Cinq minutes ne staient pas coules, quun coup de baguette sur
le tambour appela les huit soldats de la garnison, lesquels se
montrrent sur lautre bord du foss avec leurs mousquets.  la
tte de ces hommes se tenait un officier que le vicomte de
Bragelonne reconnut pour celui qui avait tir le premier coup de
mousquet.

Cet homme ordonna aux soldats dapprter les armes.

-- Nous allons tre fusills! scria Raoul. Lpe  la main, du
moins, et sautons le foss! Nous tuerons bien chacun un de ces
coquins quand leurs mousquets seront vides.

Et dj Raoul, joignant le mouvement au conseil slanait, suivi
dAthos, lorsquune voix bien connue retentit derrire eux.

-- Athos! Raoul! criait cette voix.

-- DArtagnan! rpondirent les deux gentilshommes.

-- Armes bas, mordioux! scria le capitaine aux soldats. Jtais
bien sr de ce que je disais, moi!

Les soldats relevrent leurs mousquets.

-- Que nous arrive-t-il donc? demanda Athos. Quoi! on nous fusille
sans nous avertir?

-- Cest moi qui allais vous fusiller, rpliqua dArtagnan; et, si
le gouverneur vous a manqus, je ne vous eusse pas manqus, moi,
chers amis. Quel bonheur que jaie pris lhabitude de viser
longtemps, au lieu de tirer dinstinct en visant! Jai cru vous
reconnatre. Ah! mes chers amis, quel bonheur!

Et dArtagnan sessuyait le front, car il avait couru vite, et
lmotion chez lui ntait pas feinte.

-- Comment! fit le comte, ce monsieur qui a tir sur nous est le
gouverneur de la forteresse?

-- En personne.

-- Et pourquoi tirait-il sur nous? que lui avons-nous fait?

-- Pardieu! vous avez reu ce que le prisonnier vous a jet.

-- Cest vrai!

-- Ce plat... le prisonnier a crit quelque chose dessus, nest-ce
pas?

-- Oui.

-- Je men tais dout. Ah! mon Dieu!

Et, dArtagnan, avec toutes les marques dune inquitude mortelle,
sempara du plat pour en lire linscription. Quand il eut lu, la
pleur couvrit son visage.

-- Oh! mon Dieu! rpta-t-il. Silence! Voici le gouverneur qui
vient.

-- Et que nous fera-t-il? Est-ce notre faute?...

-- Cest donc vrai? dit Athos  demi-voix, cest donc vrai?

-- Silence! vous dis-je, silence! Si lon croit que vous savez
lire, si lon suppose que vous avez compris, je vous aime bien,
chers amis, je me ferais tuer pour vous... mais...

-- Mais... dirent Athos et Raoul.

-- Mais je ne vous sauverais pas dune ternelle prison, si je
vous sauvais de la mort. Silence, donc! silence encore!

Le gouverneur arrivait, ayant franchi le foss sur une passerelle
de planche.

-- Eh bien! dit-il  dArtagnan, qui vous arrte?

-- Vous tes des Espagnols, vous ne comprenez pas un mot de
franais, dit vivement le capitaine, bas,  ses amis. Eh bien!
reprit-il en sadressant au gouverneur, javais raison, ces
messieurs sont deux capitaines espagnols que jai connus  Ypres,
lan pass... Ils ne savent pas un mot de franais.

-- Ah! fit le gouverneur avec attention.

Et il chercha  lire linscription du plat.

DArtagnan le lui ta des mains, en effaant les caractres 
coups de pointe dpe.

-- Comment! scria le gouverneur, que faites-vous? Je ne puis
donc pas lire?

-- Cest le secret de ltat, rpliqua nettement dArtagnan, et,
puisque vous savez, daprs lordre du roi, quil y a peine de
mort contre quiconque le pntrera, je vais, si vous le voulez,
vous laisser lire et vous faire fusiller aussitt aprs.

Pendant cette apostrophe, moiti srieuse moiti ironique, Athos
et Raoul gardaient un silence plein de sang-froid.

-- Mais il est impossible, dit le gouverneur, que ces messieurs ne
comprennent pas au moins quelques mots.

-- Laissez donc! quand bien mme ils comprendraient ce quon
parle, ils ne liraient pas ce que lon crit. Ils ne le liraient
mme pas en espagnol. Un noble espagnol, souvenez-vous-en, ne doit
jamais savoir lire.

Il fallut que le gouverneur se contentt de ces explications, mais
il tait tenace.

-- Invitez ces messieurs  venir au fort, dit-il.

-- Je le veux bien, et jallais vous le proposer, rpliqua
dArtagnan.

Le fait est que le capitaine avait une tout autre ide, et quil
et voulu voir ses amis  cent lieues. Mais force lui fut de tenir
bon.

Il adressa en espagnol aux deux gentilshommes une invitation que
ceux-ci acceptrent.

On se dirigea vers lentre du fort, et, lincident tant vid,
les huit soldats retournrent  leurs doux loisirs, un moment
troubls par cette aventure inoue.


Chapitre CCXXXVIII -- Captif et geliers


Une fois entrs dans le fort, et tandis que le gouverneur faisait
quelques prparatifs pour recevoir ses htes:

-- Voyons, dit Athos, un mot dexplication pendant que nous sommes
seuls.

-- Le voici simplement, rpondit le mousquetaire. Jai conduit 
lle un prisonnier que le roi dfend quon voie; vous tes
arrivs, il vous a jet quelque chose par son guichet de fentre;
jtais  dner chez le gouverneur, jai vu jeter cet objet, jai
vu Raoul le ramasser. Il ne me faut pas beaucoup de temps pour
comprendre, jai compris, et je vous ai crus dintelligence avec
mon prisonnier. Alors...

-- Alors vous avez command quon nous fusillt.

-- Ma foi! je lavoue; mais, si jai le premier saut sur un
mousquet, heureusement jai t le dernier  vous mettre en joue.

-- Si vous meussiez tu, dArtagnan, il marrivait ce bonheur de
mourir pour la maison royale de France; et cest un signe
dhonneur de mourir par votre main,  vous, son plus noble et son
plus loyal dfenseur.

-- Bon! Athos, que me contez-vous l de la maison royale? balbutia
dArtagnan. Comment! vous, comte, un homme sage et bien avis,
vous croyez  ces folies crites par un insens?

-- Avec dautant plus de raison, mon cher chevalier, que vous avez
ordre de tuer ceux qui y croiraient, continua Raoul.

-- Parce que, rpliqua le capitaine de mousquetaires, parce que
toute calomnie, si elle est bien absurde, a la chance presque
certaine de devenir populaire.

-- Non, dArtagnan, reprit tout bas Athos, parce que le roi ne
veut pas que le secret de sa famille transpire dans le peuple et
couvre dinfamie les bourreaux du fils de Louis XIII.

-- Allons, allons, ne dites pas de ces enfantillages-l, Athos, ou
je vous renie pour un homme sens. Dailleurs, expliquez-moi
comment Louis XIII aurait un fils aux les Sainte-Marguerite?

-- Un fils que vous auriez conduit ici, masqu, dans le bateau
dun pcheur, fit Athos, pourquoi pas?

DArtagnan sarrta.

-- Ah! ah! dit-il, do savez-vous quun bateau pcheur?...

-- Vous a amen  Sainte-Marguerite avec le carrosse qui
renfermait le prisonnier; avec le prisonnier que vous appelez
monseigneur? oh! je le sais, reprit le comte.

DArtagnan mordit ses moustaches.

-- Ft-il vrai, dit-il, que jaie amen ici dans un bateau et avec
un carrosse un prisonnier masqu, rien ne prouve que ce prisonnier
soit un prince... un prince de la maison de France.

-- Oh! demandez cela  Aramis, rpondit froidement Athos.

--  Aramis? scria le mousquetaire interdit. Vous avez vu
Aramis?

-- Aprs sa dconvenue  Vaux, oui; jai vu Aramis fugitif,
poursuivi, perdu, et Aramis men a dit assez pour que je croie aux
plaintes que cet infortun a graves sur le plat dargent.

DArtagnan laissa pencher sa tte avec accablement.

-- Voil, dit-il, comme Dieu se joue de ce que les hommes
appellent leur sagesse! Beau secret que celui dont douze ou quinze
personnes tiennent en ce moment les lambeaux!... Athos, maudit
soit le hasard qui vous a mis en face de moi dans cette affaire!
car maintenant...

-- Eh bien! dit Athos avec sa douceur svre, votre secret est-il
perdu parce que je le sais? nen ai-je pas port daussi lourds en
ma vie? Ayez donc de la mmoire, mon cher.

-- Vous nen avez jamais port daussi prilleux, repartit
dArtagnan avec tristesse. Jai comme une ide sinistre que tous
ceux qui auront touch  ce secret mourront, et mourront mal.

-- Que la volont de Dieu soit faite, dArtagnan! Mais voici votre
gouverneur.

DArtagnan et ses amis reprirent aussitt leurs rles.

Ce gouverneur, souponneux et dur, tait pour dArtagnan dune
politesse allant jusqu lobsquiosit. Il se contenta de faire
bonne chre aux voyageurs et de les bien regarder.

Athos et Raoul remarqurent quil cherchait souvent  les
embarrasser par de soudaines attaques, ou  les saisir au dpourvu
dattention; mais ni lun ni lautre ne se dconcerta. Ce quavait
dit dArtagnan put paratre vraisemblable, si le gouverneur ne le
crut pas vrai.

On sortit de table pour aller se reposer.

-- Comment sappelle cet homme? Il a mauvaise mine, dit Athos en
espagnol  dArtagnan.

-- De Saint-Mars, rpliqua le capitaine.

-- Ce sera donc le gelier du jeune prince?

-- Eh! le sais-je? Me voici peut-tre  Sainte-Marguerite 
perptuit.

-- Allons donc! vous?

-- Mon ami, je suis dans la situation dun homme qui trouve un
trsor au milieu dun dsert. Il voudrait lenlever, il ne peut;
il voudrait le laisser, il nose. Le roi ne me fera pas revenir,
craignant quun autre ne surveille moins bien que moi; il regrette
de ne mavoir plus, sentant bien que nul ne le servira de prs
comme moi. Au reste, il arrivera ce quil plaira  Dieu.

-- Mais, fit observer Raoul, par cela mme que vous navez rien de
certain, cest que votre tat ici est provisoire, et vous
retournerez  Paris.

-- Demandez donc  ces messieurs, interrompit Saint-Mars, ce
quils venaient faire  Sainte-Marguerite.

-- Ils venaient, sachant quil y avait un couvent de bndictins 
Saint Honorat, curieux  voir, et dans Sainte-Marguerite une belle
chasse.

--  leur disposition, rpliqua Saint-Mars, comme  la vtre.

DArtagnan remercia.

-- Quand partent-ils? ajouta le gouverneur.

-- Demain, rpondit dArtagnan.

M. de Saint-Mars alla faire sa ronde et laissa dArtagnan seul
avec les prtendus Espagnols.

-- Oh! scria le mousquetaire, voil une vie et une socit qui
me conviennent peu. Je commande  cet homme, et il me gne,
mordioux!... Tenez, voulez-vous que nous fassions un coup de
mousquet sur les lapins? La promenade sera belle et peu fatigante.
Lle na quune lieue et demie de longueur, sur une demi-lieue de
large; un vrai parc. Amusons-nous.

-- Allons o vous voudrez, dArtagnan, non pour nous divertir,
mais pour causer librement.

DArtagnan fit un signe  un soldat qui comprit et apporta des
fusils de chasse aux gentilshommes, et rentra au fort.

-- Et maintenant, fit le mousquetaire, rpondez un peu  la
question que faisait ce noir Saint-Mars: Qutes-vous venus faire
aux les Lerins?

-- Vous dire adieu.

-- Me dire adieu? Comment cela? Raoul part?

-- Oui.

-- Avec M. de Beaufort, je parie?

-- Avec M. de Beaufort. Oh! vous devinez toujours cher ami.

-- Lhabitude...

Pendant que les deux amis commenaient leur entretien, Raoul, la
tte lourde, le coeur charg, stait assis sur des roches
moussues, son mousquet sur les genoux, et, regardant la mer,
regardant le ciel, coutant la voix de son me, il laissait peu 
peu sloigner de lui les chasseurs.

DArtagnan remarqua son absence.

-- Il est toujours frapp, nest-ce pas? dit-il  Athos.

--  mort!

-- Oh! vous exagrez, je pense. Raoul est bien tremp. Sur tous
les coeurs si nobles, il y a une seconde enveloppe qui fait
cuirasse. La premire saigne, la seconde rsiste.

-- Non, rpondit Athos, Raoul en mourra.

-- Mordioux! fit dArtagnan sombre.

Et il najouta pas un mot  cette exclamation. Puis, un moment
aprs:

-- Pourquoi le laissez-vous partir?

-- Parce quil le veut.

-- Et pourquoi nallez-vous pas avec lui?

-- Parce que je ne veux pas le voir mourir.

DArtagnan regarda son ami en face.

-- Vous savez une chose, continua le comte en sappuyant au bras
du capitaine, vous savez que, dans ma vie, jai eu peur de bien
peu de choses. Eh bien! jai une peur incessante, rongeuse,
insurmontable; jai peur darriver au jour o je tiendrai le
cadavre de cet enfant dans mes bras.

-- Oh! rpondit dArtagnan, oh!

-- Il mourra, je le sais, jen ai la conviction; je ne veux pas le
voir mourir.

-- Comment! Athos, vous venez vous poser en prsence de lhomme le
plus brave que vous dites avoir connu, de votre dArtagnan, de cet
homme sans gal, comme vous lappeliez autrefois, et vous venez
lui dire, en croisant les bras, que vous avez peur de voir votre
fils mort, vous qui avez vu tout ce que lon peut voir en ce
monde? Eh bien! pourquoi avez-vous peur de cela, Athos? Lhomme,
sur cette terre, doit sattendre  tout, affronter tout.

-- coutez, mon ami: aprs mtre us sur cette terre dont vous
parlez, je nai plus gard que deux religions: celle de la vie,
mes amitis, mon devoir de pre; celle de lternit, lamour et
le respect de Dieu. Maintenant, jai en moi la rvlation que, si
Dieu souffrait quen ma prsence mon ami ou mon fils rendt le
dernier soupir... oh! non, je ne veux mme pas vous dire cela,
dArtagnan.

-- Dites! dites!

-- Je suis fort contre tout, hormis contre la mort de ceux que
jaime.  cela seulement il ny a pas de remde. Qui meurt gagne,
qui voit mourir perd. Non. Tenez: savoir que je ne rencontrerai
plus jamais, jamais, sur la terre, celui que jy voyais avec joie;
savoir que nulle part ne sera plus dArtagnan, ne sera plus Raoul,
oh!... je suis vieux, voyez-vous, je nai plus de courage; je prie
Dieu de mpargner dans ma faiblesse; mais, sil me frappait en
face, et de cette faon, je le maudirais. Un gentilhomme chrtien
ne doit pas maudire son Dieu, dArtagnan; cest bien assez davoir
maudit un roi!

-- Hum!... fit dArtagnan, un peu boulevers par cette violente
tempte de douleurs.

-- DArtagnan, mon ami, vous qui aimez Raoul, voyez-le, ajouta-t-
il en montrant son fils; voyez cette tristesse qui ne le quitte
jamais. Connaissez-vous rien de plus affreux que dassister,
minute par minute,  lagonie incessante de ce pauvre coeur?

-- Laissez-moi lui parler, Athos. Qui sait?

-- Essayez; mais, jen ai la conviction, vous ne russirez pas.

-- Je ne lui donnerai pas de consolation, je le servirai.

-- Vous?

-- Sans doute. Est-ce la premire fois quune femme serait revenue
sur une infidlit? Je vais  lui, vous dis-je.

Athos secoua la tte et continua la promenade seul. DArtagnan,
coupant  travers les broussailles, revint  Raoul et lui tendit
la main.

-- Eh bien! dit dArtagnan  Raoul, vous avez donc  me parler?

-- Jai  vous demander un service, rpliqua Bragelonne.

-- Demandez.

-- Vous retournerez quelque jour en France?

-- Je lespre.

-- Faut-il que jcrive  Mlle de La Vallire?

-- Non, il ne le faut pas.

-- Jai tant de choses  lui dire!

-- Venez les lui dire, alors.

-- Jamais!

-- Eh bien! quelle vertu attribuez-vous  une lettre que votre
parole nait point?

-- Vous avez raison.

-- Elle aime le roi, dit brutalement dArtagnan; cest une honnte
fille.

Raoul tressaillit.

-- Et vous, vous quelle abandonne, elle vous aime plus que le roi
peut-tre, mais dune autre faon.

-- DArtagnan, croyez-vous bien quelle aime le roi?

-- Elle laime  lidoltrie. Cest un coeur inaccessible  tout
autre sentiment. Vous continueriez  vivre auprs delle, que vous
seriez son meilleur ami.

-- Ah! fit Raoul avec un lan passionn vers cette esprance
douloureuse.

-- Voulez-vous?

-- Ce serait lche.

-- Voil un mot absurde et qui me conduirait au mpris de votre
esprit. Raoul, il nest jamais lche, entendez-vous, de faire ce
qui est impos par la violence majeure. Si votre coeur vous dit:
Va l, ou meurs; allez-y donc, Raoul. A-t-elle t lche ou
brave, elle qui vous aimait, en vous prfrant le roi, que son
coeur lui commandait imprieusement de vous prfrer? Non, elle a
t la plus brave de toutes les femmes. Faites donc comme elle,
obissez  vous-mme. Savez-vous une chose dont je suis sr,
Raoul?

-- Laquelle?

-- Cest quen la voyant de prs avec les yeux dun homme
jaloux...

-- Eh bien?

-- Eh bien! vous cesserez de laimer.

-- Vous me dcidez, mon cher dArtagnan.

--  partir pour la revoir?

-- Non,  partir pour ne la revoir jamais. Je veux laimer
toujours.

-- Franchement, reprit le mousquetaire, voil une conclusion 
laquelle jtais loin de mattendre.

-- Tenez, mon ami, vous irez la revoir, vous lui donnerez cette
lettre, qui, si vous la jugez  propos, lui expliquera comme 
vous ce qui se passe dans mon coeur. Lisez-la, je lai prpare
cette nuit. Quelque chose me disait que je vous verrais
aujourdhui.

Il tendit cette lettre  dArtagnan, qui la lut:

Mademoiselle, vous navez pas tort  mes yeux en ne maimant pas.
Vous ntes coupable que dun tort, celui de mavoir laiss croire
que vous maimiez. Cette erreur me cotera la vie. Je vous la
pardonne, mais je ne me la pardonne pas. On dit que les amants
heureux sont sourds aux plaintes des amants ddaigns. Il nen
sera point ainsi de vous, qui ne maimiez pas, sinon avec anxit.
Je suis sr que, si jeusse insist prs de vous pour changer
cette amiti en amour, vous eussiez cd par crainte de me faire
mourir ou damoindrir lestime que javais pour vous. Il mest
bien doux de mourir en vous sachant libre et satisfaite.

Aussi, combien vous maimerez quand vous ne craindrez plus mon
regard ou mon reproche! Vous maimerez, parce que, si charmant que
vous paraisse un nouvel amour, Dieu ne ma fait en rien
linfrieur de celui que vous avez choisi, et que mon dvouement,
mon sacrifice, ma fin douloureuse massurent  vos yeux une
supriorit certaine sur lui. Jai laiss chapper, dans la
crdulit nave de mon coeur, le trsor que je tenais. Beaucoup de
gens me disent que vous maviez aim assez pour en venir  maimer
beaucoup. Cette ide menlve toute amertume et me conduit  ne
regarder comme ennemi que moi seul.

Vous accepterez ce dernier adieu, et vous me bnirez de mtre
rfugi dans lasile inviolable o steint toute haine, o dure
tout amour.

Adieu, mademoiselle. Sil fallait acheter de tout mon sang votre
bonheur, je donnerais tout mon sang. Jen fais bien le sacrifice 
ma misre!

Raoul, vicomte de Bragelonne.

-- La lettre est bien, dit le capitaine. Je nai quune chose 
lui reprocher.

-- Dites-moi laquelle, scria Raoul.

-- Cest quelle dit toute chose, hormis la chose qui sexhale
comme un poison mortel de vos yeux, de votre coeur; hormis lamour
insens qui vous brle encore.

Raoul plit et se tut.

-- Pourquoi navez-vous pas crit seulement ces mots:

Mademoiselle,

Au lieu de vous maudire, je vous aime et je meurs.

-- Cest vrai, dit Raoul avec une joie sinistre.

Et, dchirant sa lettre, quil venait de reprendre, il crivit ces
mots sur une feuille de ses tablettes:

Pour avoir le bonheur de vous dire encore que je vous aime, je
commets la lchet de vous crire, et, pour me punir de cette
lchet, je meurs.

Et il signa.

-- Vous lui remettrez ces tablettes, nest-ce pas, capitaine? dit-
il  dArtagnan.

-- Quand cela? rpliqua celui-ci.

-- Le jour, dit Bragelonne en montrant la dernire phrase, le jour
o vous crirez la date sous ces mots.

Et il schappa soudain et courut joindre Athos, qui revenait 
pas lents.

Comme ils rentraient, la mer grossit, et, avec cette vhmence
rapide des grains qui troublent la Mditerrane, la mauvaise
humeur de llment devint une tempte.

Quelque chose dinforme et de tourment apparut  leurs regards
sur le bord de la cte.

-- Quest-ce cela? dit Athos. Une barque brise?

-- Ce nest point une barque, dit dArtagnan.

-- Pardonnez-moi, fit Raoul, cest une barque qui gagne rapidement
le port.

-- Il y a, en effet, une barque dans lanse, une barque qui fait
bien de sabriter ici; mais ce que montre Athos dans le sable...
chou...

-- Oui, oui, je vois.

-- Cest le carrosse que je jetai  la mer en abordant avec le
prisonnier.

-- Eh bien! dit Athos, si vous men croyez, dArtagnan, vous
brlerez le carrosse, afin quil nen reste point de vestige; sans
quoi, les pcheurs dAntibes, qui ont cru avoir affaire au diable,
chercheront  prouver que votre prisonnier ntait quun homme.

-- Je loue votre conseil, Athos, et je vais cette nuit le faire
excuter, ou plutt lexcuter moi-mme. Mais rentrons, car la
pluie va tomber et les clairs sont effrayants.

Comme ils passaient sur le rempart dans une galerie dont
dArtagnan avait la clef, ils virent M. de Saint-Mars se diriger
vers la chambre habite par le prisonnier.

Ils se cachrent dans langle de lescalier sur un signe de
dArtagnan.

-- Quy-a-t-il? dit Athos.

-- Vous allez voir. Regardez. Le prisonnier revient de la
chapelle.

Et lon vit,  la lueur des rouges clairs, dans la brume violette
questompait le vent sur le fond du ciel, on vit passer gravement,
 six pas derrire le gouverneur, un homme vtu de noir et masqu
par une visire dacier bruni, soude  un casque de mme nature,
et qui lui enveloppait toute la tte. Le feu du ciel jetait de
fauves reflets sur cette surface polie, et ces reflets, voltigeant
capricieusement, semblaient tre les regards courroucs que
lanait ce malheureux  dfaut dimprcations.

Au milieu de la galerie, le prisonnier sarrta un moment 
contempler lhorizon infini,  respirer les parfums sulfureux de
la tempte  boire avidement la pluie chaude, et il poussa un
soupir semblable  un rugissement.

-- Venez, monsieur, dit de Saint-Mars brusquement au prisonnier,
car il sinquitait dj de le voir regarder longtemps au-del des
murailles. Monsieur, venez donc!

-- Dites: Monseigneur, cria de son coin Athos  Saint-Mars dune
voix tellement solennelle et terrible, que le gouverneur en
frissonna des pieds  la tte.

Athos voulait toujours le respect pour la majest tombe.

Le prisonnier se retourna.

-- Qui a parl? demanda de Saint-Mars.

-- Moi, rpliqua dArtagnan, qui se montra aussitt. Vous savez
bien que cest lordre.

-- Ne mappelez ni monsieur ni monseigneur, dit  son tour le
prisonnier avec une voix qui remua Raoul jusquau fond des
entrailles; appelez-moi_ Maudit!_

Et il passa.

La porte de fer cria derrire lui.

-- Voil un homme malheureux! murmura sourdement le mousquetaire,
en montrant la chambre habite par le prince.


Chapitre CCXXXIX -- Les promesses


 peine dArtagnan rentrait-il dans son appartement avec ses amis,
quun des soldats du fort vint le prvenir que le gouverneur le
cherchait.

La barque que Raoul avait aperue  la mer, et qui semblait si
presse de gagner le port, venait  Sainte-Marguerite avec une
dpche importante pour le capitaine des mousquetaires.

En ouvrant le pli, dArtagnan reconnut lcriture du roi.

Je pense, disait Louis XIV, que vous avez fini dexcuter mes
ordres, monsieur dArtagnan; revenez donc sur-le-champ  Paris me
trouver dans mon Louvre.

-- Voil mon exil fini! scria le mousquetaire avec joie; Dieu
soit lou, je cesse dtre gelier!

Et il montra la lettre  Athos.

-- Ainsi, vous nous quittez? rpliqua celui-ci avec tristesse.

-- Pour nous revoir, cher ami, attendu que Raoul est un grand
garon qui partira bien seul avec M. de Beaufort et qui aimera
mieux laisser revenir son pre en compagnie de M. dArtagnan que
de le forcer  faire seul deux cents lieues pour regagner La Fre,
nest-ce pas, Raoul?

-- Certainement, balbutia celui-ci avec lexpression dun tendre
regret.

-- Non, mon ami, interrompit Athos, je ne quitterai Raoul que le
jour o son vaisseau aura disparu  lhorizon. Tant quil est en
France, il nest pas spar de moi.

--  votre guise, cher ami; mais nous quitterons du moins Sainte
Marguerite ensemble; profitez de la barque qui va me ramener 
Antibes.

-- De grand coeur; nous ne serons jamais assez tt loigns de ce
fort et du spectacle qui nous a attrists tout  lheure.

Les trois amis quittrent donc la petite le, aprs les derniers
adieux faits au gouverneur, et, dans les dernires lueurs de la
tempte qui sloignait, ils virent pour la dernire fois blanchir
les murailles du fort.

DArtagnan prit cong de ses amis dans la nuit mme, aprs avoir
vu sur la cte de Sainte-Marguerite le feu du carrosse incendi
par les ordres de M. de Saint-Mars, sur la recommandation que le
capitaine lui avait faite.

Avant de monter  cheval, et comme il sortait des bras dAthos:

-- Amis, dit-il, vous ressemblez trop  deux soldats qui
abandonnent leur poste. Quelque chose mavertit que Raoul aurait
besoin dtre maintenu par vous  son rang. Voulez-vous que je
demande  passer en Afrique avec cent bons mousquets? Le roi ne me
refusera pas, je vous emmnerai avec moi.

-- Monsieur dArtagnan, rpliqua Raoul en lui serrant la main avec
effusion, merci de cette offre, qui nous donnerait plus que nous
ne voulons, M. le comte et moi. Moi qui suis jeune, jai besoin
dun travail desprit et dune fatigue de corps; M. le comte a
besoin du plus profond repos. Vous tes son meilleur ami: je vous
le recommande. En veillant sur lui, vous tiendrez nos deux mes
dans votre main.

-- Il faut partir; voil mon cheval qui simpatiente, dit
dArtagnan, chez qui le signe le plus manifeste dune vive motion
tait le changement dides dans un entretien. Voyons, comte,
combien de jours Raoul a-t-il encore  demeurer ici?

-- Trois jours au plus.

-- Et combien mettez-vous de temps pour rentrer chez vous?

-- Oh! beaucoup de temps, rpondit Athos. Je ne veux pas me
sparer trop promptement de Raoul. Le temps le poussera bien assez
vite de son ct, pour que je naide pas  la distance. Je ferai
seulement des demi-tapes.

-- Pourquoi cela, mon ami? on sattriste  marcher lentement, et
la vie des htelleries ne sied plus  un homme comme vous.

-- Mon ami, je suis venu sur les chevaux de la poste, mais je veux
acheter deux chevaux fins. Or, pour les ramener frais, il ne
serait pas prudent de leur faire faire plus de sept  huit lieues
par jour.

-- O est Grimaud?

-- Il est arriv avec les quipages de Raoul, hier au matin, et je
lai laiss dormir.

-- Cest  ny plus revenir, laissa chapper dArtagnan. Au
revoir, donc, cher Athos, et, si vous faites diligence, eh bien!
je vous embrasserai plus tt.

Cela dit, il mit son pied  ltrier, que Raoul vint lui tenir.

-- Adieu! dit le jeune homme en lembrassant.

-- Adieu! fit dArtagnan, qui se mit en selle.

Son cheval fit un mouvement qui carta le cavalier de ses amis.

Cette scne avait lieu devant la maison choisie par Athos aux
portes dAntibes, et o dArtagnan, aprs le souper, avait
command quon lui ament ses chevaux.

La route commenait l, et stendait blanche et onduleuse dans
les vapeurs de la nuit. Le cheval respirait avec force lpre
parfum salin qui sexhale des marcages.

DArtagnan prit le trot, et Athos commena  revenir tristement
avec Raoul.

Tout  coup ils entendirent se rapprocher le bruit des pas du
cheval, et dabord ils crurent  une de ces rpercussions
singulires qui trompent loreille  chaque circonflexion des
chemins.

Mais ctait bien le retour du cavalier. DArtagnan revenait au
galop vers ses amis. Ceux-ci poussrent un cri de joyeuse
surprise, et le capitaine, sautant  terre comme un jeune homme,
vint prendre dans ses deux bras les deux ttes chries dAthos et
de Raoul.

Il les tint longtemps embrasss sans dire un mot, sans laisser
chapper un soupir qui brisait sa poitrine. Puis, aussi rapidement
quil tait venu, il repartit en appuyant les deux perons aux
flancs du cheval furieux.

-- Hlas! dit le comte tout bas, hlas!

Mauvais prsage! se disait de son ct dArtagnan en regagnant le
temps perdu. Je nai pu leur sourire. Mauvais prsage!

Le lendemain, Grimaud tait remis sur pied. Le service command
par M. de Beaufort saccomplissait heureusement. La flottille,
dirige sur Toulon par les soins de Raoul, tait partie, tranant
aprs elle, dans de petites nacelles presque invisibles, les
femmes et les amis des pcheurs et des contrebandiers, mis en
rquisition pour le service de la flotte.

Le temps si court qui restait au pre et au fils pour vivre
ensemble semblait avoir doubl de rapidit, comme saccrot la
vitesse de tout ce qui penche  tomber dans le gouffre de
lternit.

Athos et Raoul revinrent  Toulon, qui semplissait du bruit des
chariots, du bruit des armures, du bruit des chevaux hennissants.
Les trompettes sonnaient leurs marches, les tambours signalaient
leur vigueur, les rues regorgeaient de soldats, de valets et de
marchands.

Le duc de Beaufort tait partout, activant lembarquement avec le
zle et lintrt dun bon capitaine. Il caressait ses compagnons
jusquaux plus humbles; il gourmandait ses lieutenants; mme les
plus considrables.

Artillerie, provisions, bagages, il voulut tout voir par lui-mme;
il examina lquipement de chaque soldat, sassura de la sant de
chaque cheval. On sentait que, lger, vantard, goste dans son
htel, le gentilhomme redevenait soldat, le grand seigneur
capitaine, vis--vis de la responsabilit quil avait accepte.

Cependant, il faut bien le dire, quel que ft le soin qui prsida
aux apprts du dpart, on y reconnaissait la prcipitation
insouciante et labsence de toute prcaution qui font du soldat
franais le premier soldat du monde, parce quil en est le plus
abandonn  ses seules ressources physiques et morales.

Toutes choses ayant satisfait ou paru satisfaire lamiral, il fit
 Raoul ses compliments et donna les derniers ordres pour
lappareillage, qui fut fix au lendemain  la pointe du jour.

Il invita le comte et son fils  dner avec lui. Ceux-ci
prtextrent quelques ncessits du service et se mirent 
lcart. Gagnant leur htellerie, situe sous les arbres de la
grande place, ils prirent leur repas  la hte, et Athos conduisit
Raoul sur les rochers qui dominent la ville, vastes montagnes
grises do la vue est infinie, et embrasse un horizon liquide qui
semble, tant il est loin, de niveau avec les rochers eux-mmes.

La nuit tait belle comme toujours en ces heureux climats. La
lune, se levant derrire les rochers, droulait comme une nappe
argente sur le tapis bleu de la mer. Dans la rade, manoeuvraient
silencieusement les vaisseaux qui venaient prendre leur rang pour
faciliter lembarquement.

La mer, charge de phosphore, souvrait sous les carnes des
barques qui transbordaient les bagages et les munitions; chaque
secousse de la proue fouillait ce gouffre de flammes blanches, et
de chaque aviron dgouttaient les diamants liquides.

On entendait les marins, joyeux des largesses de lamiral,
murmurer leurs chansons lentes et naves. Parfois le grincement
des chanes se mlait au bruit sourd des boulets tombant dans les
cales. Ce spectacle et ces harmonies serraient le coeur comme la
crainte, et le dilataient comme lesprance. Toute cette vie
sentait la mort.

Athos sassit avec son fils sur les mousses et les bruyres du
promontoire. Autour de leur tte passaient et repassaient les
grandes chauves-souris, emportes dans leffrayant tourbillon de
leur chasse aveugle. Les pieds de Raoul dpassaient larte de la
falaise et baignaient dans ce vide que peuple le vertige et qui
provoque au nant.

Quand la lune fut leve en son entier, caressant de sa lumire les
pitons voisins, quand le miroir de leau fut illumin dans toute
son tendue, et que les petits feux rouges eurent fait leur troue
dans les masses noires de chaque navire, Athos, rassemblant toutes
ses ides, tout son courage, dit  son fils:

-- Dieu a fait tout ce que nous voyons, Raoul; il nous a faits
aussi, pauvres atomes mls  ce grand univers; nous brillons
comme ces feux et ces toiles, nous soupirons comme ces flots,
nous souffrons comme ces grands navires qui susent  creuser la
vague, en obissant au vent qui les pousse vers un but, comme le
souffle de Dieu nous pousse vers un port. Tout aime  vivre,
Raoul, et tout est beau dans les choses vivantes.

-- Monsieur, rpliqua le jeune homme, nous avons l, en effet, un
beau spectacle.

-- Comme dArtagnan est bon! interrompit tout de suite Athos, et
comme cest un rare bonheur que de stre appuy toute une vie sur
un ami comme celui-l! Voil ce qui vous a manqu, Raoul.

-- Un ami? scria le jeune homme; jai manqu dun ami, moi!

-- M. de Guiche est un charmant compagnon, reprit le comte
froidement; mais je crois quau temps o vous vivez, les hommes se
proccupent plus de leurs affaires et de leurs plaisirs que de
notre temps. Vous avez cherch la vie isole; cest un bonheur;
mais vous y avez perdu la force. Nous autres quatre, un peu sevrs
de ces dlicatesses qui font votre joie, nous avons trouv bien
plus de rsistance quand paraissait le malheur.

-- Je ne vous ai point arrt, monsieur, pour dire que javais un
ami, et que cet ami est M. de Guiche. Certes, il est bon et
gnreux, pourtant, et il maime. Jai vcu sous la tutelle dune
autre amiti, aussi prcieuse, aussi forte que celle dont vous
parlez, puisque cest la vtre.

-- Je ntais pas un ami pour vous, Raoul, dit Athos.

-- Eh! monsieur, pourquoi?

-- Parce que je vous ai donn lieu de croire que la vie na quune
face, parce que, triste et svre, hlas! jai toujours coup pour
vous, sans le vouloir, mon Dieu! les bourgeons joyeux qui
jaillissent incessamment de larbre de la jeunesse; en un mot,
parce que, dans le moment o nous sommes, je me repens de ne pas
avoir fait de vous un homme trs expansif, trs dissip, trs
bruyant.

-- Je sais pourquoi vous me dites cela, monsieur. Non, vous avez
tort, ce nest pas vous qui mavez fait ce que je suis; cest cet
amour qui ma pris au moment o les enfants nont que des
inclinations; cest la constance naturelle  mon caractre, qui,
chez les autres cratures, nest quune habitude. Jai cru que je
serais toujours comme jtais; jai cru que Dieu mavait jet sur
une route toute dfriche, toute droite, borde de fruits et de
fleurs. Javais au-dessus de moi votre vigilance, votre force. Je
me suis cru vigilant et fort. Rien ne ma prpar: je suis tomb
une fois, et cette fois ma t le courage pour toute ma vie. Il
est vrai de dire que je my suis bris. Oh! non, monsieur, vous
ntes dans mon pass que pour mon bonheur: vous ntes dans mon
avenir que comme un espoir. Non, je nai rien  reprocher  la vie
telle que vous me lavez faite; je vous bnis et je vous aime
ardemment.

-- Mon cher Raoul, vos paroles me font du bien. Elles me prouvent
que vous agirez un peu pour moi, dans le temps qui va suivre.

-- Je nagirai que pour vous, monsieur.

-- Raoul, ce que je nai jamais fait  votre gard, je le ferai
dsormais. Je serai votre ami, non plus votre pre. Nous vivrons
en nous rpandant, au lieu de vivre en nous tenant prisonniers,
lorsque vous serez revenu. Ce sera bientt, nest-ce pas?

-- Certes, Monsieur, car une expdition pareille ne saurait tre
longue...

-- Bientt alors, Raoul, bientt, au lieu de vivre modiquement sur
mon revenu, je vous donnerai le capital mes terres. Il vous
suffira pour vous lancer dans le monde jusqu ma mort, et vous me
donnerez, je lespre, avant ce temps, la consolation de ne pas
laisser steindre ma race.

-- Je ferai tout ce que vous me commanderez, reprit Raoul fort
agit.

-- Il ne faudrait pas, Raoul, que votre service daide de camp
vous conduist  des tentatives trop hasardeuses. Vous avez fait
vos preuves, on vous sait bon au feu. Rappelez-vous que la guerre
des Arabes est une guerre de piges, dembuscades et
dassassinats.

-- On le dit, oui, monsieur.

-- Il y a toujours peu de gloire  tomber dans un guet-apens.
Cest une mort qui accuse toujours un peu: tmrit ou
dimprvoyance. Souvent mme on ne plaint pas celui qui a
succomb. Ceux quon ne plaint pas, Raoul, sont morts inutiles. De
plus, le vainqueur rit, et, nous autres, nous ne devons pas
souffrir que ces infidles stupides triomphent de nos fautes. Vous
comprenez bien ce que je veux vous dire, Raoul?  Dieu ne plaise
que je vous exhorte  demeurer loin des rencontres!

-- Je suis prudent naturellement, monsieur, et jai beaucoup de
bonheur, dit Raoul avec un sourire qui glaa le coeur du pauvre
pre; car, se hta dajouter le jeune homme, pour vingt combats o
je me suis trouv, nai encore compt quune gratignure.

-- Il y a, en outre, dit Athos, le climat quil faut craindre:
cest une laide fin que la fivre. Le roi saint Louis priait Dieu
de lui envoyer une flche ou la peste avant la fivre.

-- Oh! monsieur, avec de la sobrit, avec un exercice
raisonnable...

-- Jai dj obtenu de M. de Beaufort, interrompit Athos, que ses
dpches partiraient tous les quinze jours pour la France. Vous,
son aide de camp, vous serez charg de les expdier; vous ne
moublierez sans doute pas?

-- Non, monsieur, dit Raoul dune voix trangle.

-- Enfin, Raoul, comme vous tes bon chrtien, et que je le suis
aussi, nous devons compter sur une protection plus spciale de
Dieu ou de nos anges gardiens. Promettez-moi que, sil vous
arrivait malheur en une occasion, vous penseriez  moi tout
dabord.

-- Tout dabord, oh! oui.

-- Et que vous mappelleriez.

-- Oh! sur-le-champ.

-- Vous rvez  moi quelquefois, Raoul?

-- Toutes les nuits, monsieur. Pendant ma premire jeunesse, je
vous voyais en songe, calme et doux, une main tendue sur ma tte,
et voil pourquoi jai toujours si bien dormi... _autrefois!_

-- Nous nous aimons trop, dit le comte, pour que,  partir de ce
moment o nous nous sparons, une part de nos deux mes ne voyage
pas avec lun et lautre de nous et nhabite pas o nous
habiterons. Quand vous serez triste, Raoul, je sens que mon coeur
se noiera de tristesse, et, quand vous voudrez sourire en pensant
 moi, songez bien que vous menverrez de l-bas un rayon de votre
joie.

-- Je ne vous promets pas dtre joyeux, rpondit le jeune homme;
mais soyez certain que je ne passerai pas une heure sans songer 
vous; pas une heure, je vous le jure,  moins que je ne sois mort.

Athos ne put se contenir plus longtemps; il entoura de son bras le
cou de son fils, et le tint embrass de toutes les forces de son
coeur.

La lune avait fait place au crpuscule; une bande dore montait 
lhorizon, annonant lapproche du jour.

Athos jeta son manteau sur les paules de Raoul et lemmena vers
la ville, o fardeaux et porteurs, tout remuait dj comme une
vaste fourmilire.

 lextrmit du plateau que quittaient Athos et Bragelonne, ils
virent une ombre noire se balanant avec indcision et comme
honteuse dtre vue. Ctait Grimaud qui, inquiet, avait suivi son
matre  la piste et qui les attendait.

-- Oh! bon Grimaud, scria Raoul, que veux-tu? Tu viens nous dire
quil faut partir, nest-ce pas?

-- Seul? fit Grimaud en montrant Raoul  Athos dun ton de
reproche qui montrait  quel point le vieillard tait boulevers.

-- Oh! tu as raison! scria le comte. Non, Raoul ne partira pas
seul; non, il ne restera pas sur une terre trangre sans
quelquun dami qui le console et lui rappelle tout ce quil
aimait.

-- Moi? dit Grimaud.

-- Toi? oui! oui! scria Raoul touch jusquau fond du coeur.

-- Hlas! dit Athos, tu es bien vieux, mon bon Grimaud!

-- Tant mieux, rpliqua celui-ci avec une profondeur de sentiment
et dintelligence inexprimable.

-- Mais voil que lembarquement se fait, dit Raoul, et tu nes
point prpar.

-- Si! dit Grimaud en montrant les clefs de ses coffres mles 
celles de son jeune matre.

-- Mais, objecta encore Raoul, tu ne peux laisser M. le comte
ainsi seul: M. le comte que tu nas jamais quitt?

Grimaud tourna son regard obscurci vers Athos, comme pour mesurer
la force de lun et de lautre.

Le comte ne rpondait rien.

-- M. le comte aimera mieux cela, dit Grimaud.

-- Oui, fit Athos avec sa tte.

En ce moment, les tambours roulrent tous  la fois et les
clairons emplirent lair de chants joyeux.

On vit dboucher de la ville les rgiments qui devaient prendre
part  lexpdition.

Ils savanaient au nombre de cinq, composs chacun de quarante
compagnies. Royal marchait le premier, reconnaissable  son
uniforme blanc  parements bleus. Les drapeaux dordonnance
cartels en croix, violet et feuille morte, avec un semis de
fleurs de lis dor, laissaient dominer le drapeau colonel blanc
avec la croix fleurdelise.

Mousquetaires aux ailes, avec leurs btons fourchus  la main et
les mousquets sur lpaule; piquiers au centre avec leurs lances
de quatorze pieds, marchaient gaiement vers les barques de
transport qui les portaient en dtail vers les navires.

Les rgiments de Picardie, Navarre, Normandie et Royal-Vaisseau
venaient ensuite.

M. de Beaufort avait su choisir. On le voyait lui-mme au loin
fermant la marche avec son tat-major.

Avant quil pt atteindre la mer, une bonne heure devait
scouler.

Raoul se dirigea lentement avec Athos vers le rivage, afin de
prendre sa place au moment du passage du prince.

Grimaud, bouillonnant dune ardeur de jeune homme, faisait porter
au vaisseau amiral les bagages de Raoul.

Athos, son bras pass sous celui du fils quil allait perdre,
sabsorbait dans la plus douloureuse mditation, stourdissant du
bruit et du mouvement.

Tout  coup un officier de M. de Beaufort vint  eux pour leur
apprendre que le duc manifestait le dsir de voir Raoul  ses
cts.

-- Veuillez dire au prince, monsieur, scria le jeune homme, que
je lui demande encore cette heure pour jouir de la prsence de
M. le comte.

-- Non, non, interrompit Athos, un aide de camp ne peut ainsi
quitter son gnral. Veuillez dire au prince, monsieur, que le
vicomte va se rendre auprs de lui.

Lofficier partit au galop.

-- Nous quitter ici, nous quitter l-bas, ajouta le comte, cest
toujours une sparation.

Il pousseta soigneusement lhabit de son fils, et lui passa la
main sur les cheveux tout en marchant.

-- Tenez, Raoul, dit-il, vous avez besoin dargent; M. de Beaufort
mne grand train, et je suis certain que vous vous plairez, l-
bas,  acheter des chevaux et des armes, qui sont choses
prcieuses en ce pays. Or, comme vous ne servez pas le roi ni
M. de Beaufort, et que vous ne relevez que de votre libre arbitre,
vous ne devez compter ni sur solde ni sur largesses. Je veux donc
que vous ne manquiez de rien  Djidgelli. Voici deux cents
pistoles. Dpensez-les, Raoul, si vous tenez  me faire plaisir.

Raoul serra la main de son pre, et, au dtour dune rue, ils
virent M. de Beaufort mont sur un magnifique genet blanc, qui
rpondait par de gracieuses courbettes aux applaudissements des
femmes de la ville.

Le duc appela Raoul et tendit la main au comte. Il lui parla
longtemps, avec de si douces expressions, que le coeur du pauvre
pre sen trouva un peu rconfort.

Il semblait pourtant  tous deux, au pre et au fils, que leur
marche aboutissait au supplice. Il y eut un moment terrible, celui
o, pour quitter le sable de la plage, les soldats et les marins
changrent, avec leurs familles et leur amis, les derniers
baisers: moment suprme o, malgr la puret du ciel, la chaleur
du soleil, malgr les parfums de lair et la douce vie qui circule
dans les veines, tout parat noir, tout parat amer, tout fait
douter de Dieu, en parlant par la bouche mme de Dieu.

Il tait dusage que lamiral sembarqut le dernier avec sa
suite; le canon attendait, pour lancer sa formidable voix, que le
chef et mis un pied sur le plancher de son navire.

Athos, oubliant et lamiral, et la flotte, et sa propre dignit
dhomme fort, ouvrit les bras  son fils et ltreignit
convulsivement sur sa poitrine.

-- Accompagnez-nous  bord, dit le duc mu; vous gagnerez une
bonne demi-heure.

-- Non, fit Athos, non, mon adieu est dit. Je ne veux pas en dire
un second.

-- Alors, vicomte, embarquez, embarquez vite! ajouta le prince
voulant pargner les larmes  ces deux hommes dont le coeur se
gonflait.

Et, paternellement, tendrement, fort comme let t Porthos, il
enleva Raoul dans ses bras et le plaa sur la chaloupe dont les
avirons commencrent  nager aussitt sur un signe.

Lui-mme, oubliant le crmonial, sauta sur le plat bord de ce
canot, et le poussa, dun pied vigoureux, en mer.

-- Adieu! cria Raoul.

Athos ne rpliqua que par un signe; mais il sentit quelque chose
de brlant sur sa main: ctait le baiser respectueux de Grimaud,
le dernier adieu du chien fidle.

Ce baiser donn, Grimaud sauta de la marche du mle sur lavant
dune yole  deux avirons, qui vint se faire remorquer par un
chaland servi de douze rames de galres.

Athos sassit sur le mle, perdu, sourd, abandonn.

Chaque seconde lui enleva un des traits, une des nuances du teint
ple de son fils. Les bras pendants, loeil fixe, la bouche
ouverte, il resta confondu avec Raoul dans un mme regard, dans
une mme pense, dans une mme stupeur.

La mer emporta, peu  peu, chaloupes et figures jusqu cette
distance o les hommes ne sont plus que des points, les amours des
souvenirs.

Athos vit son fils monter lchelle du vaisseau amiral, il le vit
saccouder au bastingage et se placer de manire  tre toujours
un point de mire pour loeil de son pre. En vain le canon tonna,
en vain des navires slana une longue rumeur rpondue sur terre
par dimmenses acclamations, en vain le bruit voulut-il tourdir
loreille du pre, et la fume noyer le but chri de toutes ses
aspirations: Raoul lui apparut jusquau dernier moment, et
limperceptible atome, passant du noir au ple, du ple au blanc,
du blanc  rien, disparut pour Athos, disparut bien longtemps
aprs que, pour tous les yeux des assistants, avaient disparu
puissants navires et voiles enfles.

Vers midi, quand dj le soleil dvorait lespace et qu peine
lextrmit des mts dominait la ligne incandescente de la mer,
Athos vit slever une ombre douce, arienne, aussitt vanouie
que vue: ctait la fume dun coup de canon que M. de Beaufort
venait de faire tirer pour saluer une dernire fois la cte de
France.

La pointe senfona  son tour sous le ciel, et Athos rentra
pniblement  son htellerie.


Chapitre CCXL -- Entre femmes


DArtagnan navait pu se cacher  ses amis aussi bien quil let
dsir.

Le soldat stoque, limpassible homme darmes, vaincu par la
crainte et les pressentiments, avait donn quelques minutes  la
faiblesse humaine.

Aussi, quand il eut fait taire son coeur et calm le
tressaillement de ses muscles, se tournant vers son laquais,
silencieux serviteur toujours aux coutes pour obir plus vite:

-- Rabaud, dit-il, tu sauras que je dois faire trente lieues par
jour.

-- Bien, mon capitaine, rpondit Rabaud.

Et,  partir de ce moment, dArtagnan, fait  lallure du cheval,
comme un vritable centaure, ne soccupa plus de rien, cest--
dire quil soccupa de tout.

Il se demanda pourquoi le roi le rappelait; pourquoi le Masque-de-
Fer avait jet un plat dargent aux pieds.

Quant au premier sujet, la rponse fut ngative: il savait trop
que, le roi lappelant, ctait par ncessit; il savait encore
que Louis XIV devait prouver limprieux besoin dun entretien
particulier avec celui quun si grand secret, mettait au niveau
des plus hautes puissances du royaume. Mais, quant  prciser le
dsir du roi, dArtagnan ne sen trouvait pas capable.

Le mousquetaire navait plus de doutes non plus sur la raison qui
avait pouss linfortun Philippe  dvoiler son caractre et sa
naissance. Philippe, enseveli  jamais sous son masque de fer,
exil dans un pays o les hommes semblaient servir les lments;
Philippe, priv mme de la socit de dArtagnan, qui lavait
combl dhonneurs et de dlicatesses navait plus  voir que des
spectres et des douleurs en ce monde, et le dsespoir commenant 
le mordre, il se rpandait en plaintes, croyant que les
rvlations lui susciteraient un vengeur.

La faon dont le mousquetaire avait failli tuer ses deux meilleurs
amis, la destine qui avait si trangement amen Athos en
participation du secret dtat, les adieux de Raoul, lobscurit
de cet avenir qui allait aboutir  une triste mort; tout cela
renvoyait incessamment dArtagnan  de lamentables prvisions, que
la rapidit de la marche ne dissipait pas comme jadis.

DArtagnan passait de ces considrations au souvenir de Porthos et
dAramis proscrits. Il les voyait fugitifs, traqus, ruins lun
et lautre, laborieux architectes dune fortune quil leur
faudrait perdre; et, comme le roi appelait son homme dexcution
en un moment de vengeance et de rancune, dArtagnan tremblait de
recevoir quelque commission dont son coeur et saign.

Parfois, montant les ctes, quand le cheval essouffl enflait ses
naseaux et dveloppait ses flancs, le capitaine, plus libre de
penser, songeait  ce prodigieux gnie dAramis, gnie dastuce et
dintrigue, comme en avaient produit deux la Fronde et la guerre
civile. Soldat, prtre et diplomate, galant, avide et rus, Aramis
navait jamais pris les bonnes choses de la vie que comme
marchepied pour slever aux mauvaises. Gnreux esprit, sinon
coeur dlite, il navait jamais fait le mal que pour briller un
peu plus. Vers la fin de sa carrire, au moment de saisir le but,
il avait fait comme le patricien Fiesque, un faux pas sur une
planche, et tait tomb dans la mer.

Mais Porthos, ce bon et naf Porthos! Voir Porthos affam, voir
Mousqueton sans dorures, emprisonn peut-tre; voir Pierrefonds,
Bracieux, rass quant aux pierres, dshonors quant aux futaies,
ctaient l autant de douleurs poignantes pour dArtagnan, et,
chaque fois quune de ces douleurs le frappait, il bondissait
comme son cheval  la piqre du taon sous les votes de feuillage.

Jamais lhomme desprit ne sest ennuy sil a le corps occup par
la fatigue; jamais lhomme sain de corps na manqu de trouver la
vie lgre si quelque chose a captiv son esprit. DArtagnan,
toujours courant, toujours rvant, descendit  Paris, frais et
tendre de muscles, comme lathlte qui sest prpar pour le
gymnase.

Le roi ne lattendait pas si tt et venait de partir pour chasser
du ct de Meudon. DArtagnan, au lieu de courir aprs le roi
comme il et fait au temps jadis, se dbotta, se mit au bain et
attendit que Sa Majest ft revenue bien poudreuse et bien lasse.
Il occupa les cinq heures dintervalle  prendre, comme on dit,
lair de la maison, et  se cuirasser contre toutes les mauvaises
chances.

Il apprit que le roi, depuis quinze jours, tait sombre; que la
reine mre tait malade et fort accable; que Monsieur, frre du
roi, tournait  la dvotion; que Madame avait des vapeurs, et que
M. de Guiche tait parti pour une de ses terres.

Il apprit que M. Colbert tait rayonnant que M. Fouquet consultait
tous les jours un nouveau mdecin, qui ne le gurissait point, et
que sa principale maladie ntait pas de celles que les mdecins
gurissent, sinon les mdecins politiques.

Le roi, dit-on  dArtagnan, faisait  M. Fouquet la plus tendre
mine, et ne le quittait plus dune semelle; mais le surintendant,
touch au coeur comme ces beaux arbres quun ver a piqus,
dprissait malgr le sourire royal, ce soleil des arbres de cour.

DArtagnan apprit que Mlle de La Vallire tait devenue
indispensable au roi; que le prince, durant ses chasses, sil ne
lemmenait point, lui crivait plusieurs fois, non plus des vers,
mais, ce qui tait bien pis, de la prose, et par pages.

Aussi voyait-on le _premier roi du monde_, comme disait la pliade
potique dalors, descendre de cheval _dune ardeur sans seconde_,
et, sur la forme de son chapeau, crayonner des phrases en phbus,
que M. de Saint-Aignan, aide de camp  perptuit, portait  La
Vallire, au risque de crever ses chevaux.

Pendant ce temps les daims et les faisans prenaient leurs bats,
chasss si mollement, que, disait-on, lart de la vnerie courait
risque de dgnrer  la Cour de France.

DArtagnan alors pensa aux recommandations du pauvre Raoul, 
cette lettre de dsespoir destine  une femme qui passait sa vie
 esprer, et, comme dArtagnan aimait  philosopher, il rsolut
de profiter de labsence du roi pour entretenir un moment Mlle de
La Vallire.

Ctait chose aise: Louise, pendant la chasse royale, se
promenait avec quelques dames dans une galerie du Palais-Royal, o
prcisment le capitaine des mousquetaires avait quelques gardes 
inspecter.

DArtagnan ne doutait pas que, sil pouvait entamer la
conversation sur Raoul, Louise ne lui donnt quelque sujet
dcrire une bonne lettre au pauvre exil; or, lespoir, ou du
moins la consolation pour Raoul, en une disposition du coeur comme
celle o nous lavons vu, ctait le soleil, ctait la vie de
deux hommes qui taient bien chers  notre capitaine.

Il sachemina donc vers lendroit o il savait trouver Mlle de La
Vallire.

DArtagnan trouva La Vallire fort entoure. Dans son apparente
solitude, la favorite du roi recevait, comme une reine, plus que
la reine peut-tre, un hommage dont Madame avait t si fire,
alors que tous les regards du roi taient pour elle et
commandaient tous les regards des courtisans.

DArtagnan, qui ntait pas un muguet, ne recevait pourtant que
caresses et gentillesses des dames; il tait poli comme un brave,
et sa rputation terrible lui avait concili autant damiti chez
les hommes que dadmiration chez les femmes.

Aussi, en le voyant entrer, les filles dhonneur lui adressrent-
elles la parole. Elles dbutrent par des questions.

O avait-il t? Qutait-il devenu? Pourquoi ne lavait-on pas vu
faire, avec son beau cheval, toutes ces belles voltes qui
merveillaient les curieux au balcon du roi?

Il rpliqua quil arrivait du pays des oranges.

Ces demoiselles se mirent  rire. On tait au temps o tout le
monde voyageait, et o, pourtant, un voyage de cent lieues tait
un problme rsolu souvent par la mort.

-- Du pays des oranges? scria Mlle de Tonnay-Charente; de
lEspagne?

-- Eh! eh! fit le mousquetaire.

-- De Malte? dit Montalais.

-- Ma foi! vous approchez, mesdemoiselles.

-- Cest dune le? demanda La Vallire.

-- Mademoiselle, dit dArtagnan, je ne veux pas vous faire
chercher: cest du pays o M. de Beaufort sembarque  lheure
quil est pour passer en Alger.

-- Avez-vous vu larme? demandrent plusieurs belliqueuses.

-- Comme je vous vois, rpliqua dArtagnan.

-- Et la flotte?

-- Jai tout vu.

-- Avons-nous des amis par-l? fit Mlle de Tonnay-Charente
froidement, mais de manire  attirer lattention sur ce mot,
dune porte calcule.

-- Mais, rpliqua dArtagnan, nous avons M. de La Guillotire,
M. de Mouchy, M. de Bragelonne.

La Vallire plit.

-- M. de Bragelonne? scria la perfide Athnas. Eh quoi! il est
parti en guerre... lui?

Montalais lui marcha sur le pied, mais vainement.

-- Savez-vous mon ide? continua-t-elle sans piti en sadressant
 dArtagnan.

-- Non, mademoiselle, et je voudrais bien la savoir.

-- Mon ide, cest que tous les hommes qui vont faire cette guerre
sont des dsesprs que lamour a traits mal, et qui vont
chercher des Noires moins cruelles que ne ltaient les Blanches.

Quelques dames se mirent  rire; La Vallire perdait son maintien;
Montalais toussait  rveiller un mort.

-- Mademoiselle, interrompit dArtagnan, vous faites erreur quand
vous parlez des femmes noires de Djidgelli; les femmes, l-bas, ne
sont pas noires; il est vrai quelles ne sont pas blanches: elles
sont jaunes.

-- Jaunes!

-- Eh! nen dites pas de mal; je nai jamais vu de plus belle
couleur  marier avec des yeux noirs et une bouche de corail.

-- Tant mieux pour M. de Bragelonne! fit Mlle de Tonnay-Charente
avec insistance, il se ddommagera, le pauvre garon.

Il se fit un profond silence sur ces paroles.

DArtagnan eut le temps de rflchir que les femmes, ces douces
colombes, se traitent entre elles beaucoup plus cruellement que
les tigres et les ours.

Ce ntait pas assez pour Athnas davoir fait plir La Vallire;
elle voulut la faire rougir.

Reprenant la conversation sans mesure:

-- Savez-vous, Louise, dit-elle, que vous voil un gros pch sur
la conscience!

-- Quel pch, mademoiselle? balbutia linfortune en cherchant un
appui autour delle sans le trouver.

-- Eh! mais, poursuivit Athnas, ce garon vous tait fianc. Il
vous aimait. Vous lavez repouss.

-- Cest un droit quon a quand on est honnte femme, reprit
Montalais dun air prcieux. Lorsquon sait ne devoir pas faire le
bonheur dun homme, mieux vaut le repousser.

Louise ne put pas comprendre si elle devait un blme ou un
remerciement  celle qui la dfendait ainsi.

-- Repousser! repousser! cest fort bon, dit Athnas, mais l
nest pas le pch que Mlle de La Vallire aurait  se reprocher.
Le vrai pch, cest denvoyer ce pauvre Bragelonne  la guerre; 
la guerre, o lon trouve la mort.

Louise passa une main sur son front glac.

-- Et sil meurt, continua limpitoyable, vous laurez tu: voil
le pch.

Louise,  demi morte elle-mme, vint en chancelant prendre le bras
du capitaine des mousquetaires, dont le visage trahissait une
motion inaccoutume.

-- Vous aviez  me parler, monsieur dArtagnan, dit-elle dune
voix altre par la colre et la douleur. Quaviez-vous  me dire?

DArtagnan fit plusieurs pas dans la galerie, tenant Louise sous
son bras; puis, lorsquils furent assez loin des autres:

-- Ce que javais  vous dire, mademoiselle, rpliqua-t-il, Mlle
de Tonnay Charente vient de vous lexprimer brutalement, mais en
entier.

Elle poussa un petit cri, et, navre par cette nouvelle blessure,
prit sa course comme ces pauvres oiseaux frapps  mort, qui
cherchent lombre du hallier pour mourir.

Elle disparut par une porte, au moment o le roi entrait par une
autre.

Le premier regard du prince fut pour le sige vide de sa
matresse; napercevant pas La Vallire, il frona le sourcil;
mais aussitt il vit dArtagnan qui le saluait.

-- Ah! monsieur, dit-il, vous avez fait bonne diligence et je suis
content de vous.

Ctait lexpression superlative de la satisfaction royale. Bien
des hommes devaient se faire tuer pour obtenir ce mot-l du roi.

Les filles dhonneur et les courtisans, qui avaient fait un cercle
respectueux autour du roi  son entre, scartrent en le voyant
chercher le secret avec son capitaine de mousquetaires.

Le roi prit les devants et emmena dArtagnan hors de la salle,
aprs avoir encore une fois cherch des yeux La Vallire, dont il
ne comprenait point labsence.

Une fois hors de la porte des oreilles curieuses:

-- Eh bien! dit-il, monsieur dArtagnan, le prisonnier?

-- Dans sa prison, Sire.

-- Qua-t-il dit en chemin?

-- Rien, Sire.

-- Qua-t-il fait?

-- Il y a eu un moment o le pcheur  bord duquel je passais 
Sainte-Marguerite sest rvolt, et ma voulu tuer. Le... le
prisonnier ma dfendu au lieu dessayer  senfuir.

Le roi plit.

-- Assez, dit-il.

DArtagnan sinclina.

Louis se promena de long en large dans son cabinet.

-- Vous tiez  Antibes, dit-il, quand M. de Beaufort y est venu?

-- Non, Sire, je partais quand le duc est arriv.

-- Ah!

Nouveau silence.

-- Quavez-vous vu l-bas?

-- Beaucoup de gens, rpliqua dArtagnan avec froideur.

Le roi vit que dArtagnan ne voulait pas parler.

-- Je vous ai fait venir, monsieur le capitaine, pour vous dire
daller prparer mes logements  Nantes.

--  Nantes? scria dArtagnan.

-- En Bretagne.

-- Oui, Sire, en Bretagne. Votre Majest fait ce long voyage de
Nantes?

-- Les tats sy assemblent, rpondit le roi. Jai deux demandes 
leur faire: jy veux tre.

-- Quand partirai-je? dit le capitaine.

-- Ce soir... demain... demain au soir, car vous avez besoin de
repos.

-- Je suis repos, Sire.

--  merveille... Alors, entre ce soir et demain,  votre gr.

DArtagnan salua comme pour prendre cong; puis, voyant le roi
trs embarrass:

-- Le roi, dit-il, et il fit deux pas en avant, le roi emmne-t-il
la Cour?

-- Mais oui.

-- Alors le roi aura besoin des mousquetaires, sans doute?

Et loeil pntrant du capitaine fit baisser le regard du roi.

-- Prenez-en une brigade, rpliqua Louis.

-- Voil tout?... Le roi na pas dautres ordres  me donner?

-- Non... Ah!... Si fait!...

-- Jcoute.

-- Au chteau de Nantes, qui est fort mal distribu, dit-on, vous
prendrez lhabitude de mettre des mousquetaires  la porte de
chacun des principaux dignitaires que jemmnerai.

-- Des principaux?

-- Oui.

-- Comme, par exemple,  la porte de M. de Lyonne?

-- Oui.

-- De M. Le Tellier?

-- Oui.

-- De M. de Brienne?

-- Oui.

-- Et de M. le surintendant?

-- Sans doute.

-- Fort bien, Sire. Je serai parti demain.

-- Oh! encore un mot, monsieur dArtagnan. Vous rencontrerez 
Nantes M. le duc de Gesvres, capitaine des gardes. Ayez soin que
vos mousquetaires soient placs avant que ses gardes narrivent.

-- Oui, Sire.

-- Et si M. de Gesvres vous questionnait?

-- Allons donc, Sire! est-ce que M. de Gesvres me questionnera?

Et cavalirement, le mousquetaire tourna sur ses talons et
disparut.

 Nantes! se dit-il en descendant les degrs. Pourquoi na-t-il
pas os dire tout de suite  Belle-le?

Comme il touchait  la grande porte, un commis de M. de Brienne
courut aprs lui.

-- Monsieur dArtagnan! dit-il, pardon...

-- Quy a-t-il, monsieur Ariste?

-- Cest un bon que le roi ma charg de vous remettre.

-- Sur votre caisse? demanda le mousquetaire.

-- Non, monsieur, sur la caisse de M. Fouquet.

DArtagnan, surpris, lut le bon, qui tait de la main du roi, et
pour deux cents pistoles.

Quoi! pensa-t-il aprs avoir remerci gracieusement le commis de
M. Brienne, cest par M. Fouquet quon fera payer ce voyage-l!
Mordioux! voil du pur Louis XI. Pourquoi navoir pas fait ce bon
sur la caisse de M. Colbert? Il et pay avec tant de joie!

Et dArtagnan, fidle  son principe de ne laisser jamais
refroidir un bon  vue, sen alla chez M. Fouquet pour toucher ses
deux cents pistoles.


Chapitre CCXLI -- La cne


Le surintendant avait sans doute reu avis du prochain dpart pour
Nantes, car il donnait un dner dadieu  ses amis.

Du bas de la maison jusquen haut, lempressement des valets
portant des plats, et lactivit des registres, tmoignaient dun
bouleversement prochain dans la caisse et dans la cuisine.

DArtagnan, son bon  la main, se prsenta dans les bureaux, o
cette rponse lui fut faite quil tait trop tard pour toucher,
que la caisse tait ferme.

Il rpondit par ce seul mot:

-- Service du roi.

Le commis, un peu troubl, tant la mine du capitaine tait grave,
rpliqua que ctait une raison respectable, mais que les
habitudes de la maison taient respectables aussi; quen
consquence, il priait le porteur de repasser le lendemain.

DArtagnan demanda quon lui ft voir M. Fouquet.

Le commis riposta que M. le surintendant ne se mlait point de ces
sortes de dtails, et, brusquement, il ferma sa dernire porte au
nez de dArtagnan.

Celui-ci avait prvu le coup, et mis sa botte entre la porte et le
chambranle, de sorte que la serrure ne joua point, et que le
commis se rencontra encore nez  nez avec son interlocuteur. Aussi
changea-t-il de thme pour dire  dArtagnan, avec une politesse
effraye:

-- Si Monsieur veut parler  M. le surintendant, quil aille aux
antichambres; ici sont les bureaux, o Monseigneur ne vient
jamais.

--  la bonne heure! dites donc cela! rpliqua dArtagnan.

-- De lautre ct de la cour, fit le commis, enchant dtre
libre.

DArtagnan traversa la cour, et tomba au milieu des valets.

-- Monseigneur ne reoit pas  cette heure, lui fut-il rpondu par
un drle qui portait sur un plat de vermeil trois faisans et douze
cailles.

-- Dites-lui, fit le capitaine en arrtant le valet par le bout de
son plat, que je suis M. dArtagnan, capitaine-lieutenant des
mousquetaires de Sa Majest.

Le valet poussa un cri de surprise et disparut.

DArtagnan lavait suivi  pas lents. Il arriva juste  temps pour
trouver dans lantichambre M. Plisson, qui, un peu ple, venait
de la salle  manger et accourait aux renseignements.

DArtagnan sourit.

-- Ce nest rien de fcheux, monsieur Plisson, rien quun petit
bon  toucher.

-- Ah! fit en respirant lami de Fouquet.

Et il prit le capitaine par la main, lattira derrire lui, et le
fit entrer dans la salle, o bon nombre damis intimes entouraient
le surintendant, plac au centre et enseveli dans un fauteuil 
coussins.

L se trouvaient runis tous les picuriens, qui, nagure,  Vaux,
faisaient les honneurs de la maison, de lesprit et de largent de
M. Fouquet.

Amis joyeux, tendres pour la plupart, ils navaient pas fui leur
protecteur  lapproche de lorage, et, malgr les menaces du
ciel, malgr le tremblement de terre, ils se tenaient l,
souriants, prvenants, dvous  linfortune comme ils lavaient
t  la prosprit.

 la gauche du surintendant, Mme de Bellire;  sa droite,
Mme Fouquet: comme si, bravant la loi du monde et faisant taire
toute raison des convenances vulgaires, les deux anges protecteurs
de cet homme se runissaient pour lui prter,  un moment de
crise, lappui de leurs bras entrelacs.

Mme de Bellire tait ple, tremblante et pleine de respectueuses
intentions pour Mme la surintendante, qui, une main sur la main de
son mari, regardait anxieusement la porte par laquelle Plisson
allait amener dArtagnan.

Le capitaine entra plein de courtoisie dabord, et dadmiration
ensuite, quand, de son regard infaillible, il eut devin en mme
temps quembrass la signification de toutes les physionomies.

Fouquet, se soulevant sur son fauteuil:

-- Pardonnez-moi, dit-il, monsieur dArtagnan, si je nai pas t
vous recevoir comme venant au nom du roi.

Et il accentua ces derniers mots avec une sorte de fermet triste
qui pntra deffroi le coeur de ses amis.

-- Monseigneur, rpliqua dArtagnan, je ne viens pas chez vous au
nom du roi, si ce nest pour rclamer le paiement dun bon de deux
cents pistoles.

Tous les fronts se dridrent; celui de Fouquet resta seul
obscurci.

-- Ah! dit-il, monsieur, vous partez aussi pour Nantes, peut-tre?

-- Je ne sais pas o je pars, monseigneur.

-- Mais, dit Mme Fouquet rassrne, vous ne partez pas si vite,
monsieur le capitaine, que vous ne nous fassiez lhonneur de vous
asseoir avec nous.

-- Madame, ce serait un bien grand honneur pour moi; mais je suis
tellement press, que, vous le voyez, jai d me permettre
dinterrompre votre repas pour faire payer ma cdule.

--  laquelle il sera fait rponse par de lor, dit Fouquet en
faisant un signe  son intendant, qui aussitt partit avec le bon
que lui tendait dArtagnan.

-- Oh! fit celui-ci, je ntais pas inquiet du paiement: la maison
est bonne.

Un douloureux sourire se dessina sur les traits plis de Fouquet.

-- Vous souffrez? demanda Mme de Bellire.

-- Votre accs? demanda Mme Fouquet.

-- Rien, merci! rpliqua le surintendant.

-- Votre accs? fit  son tour dArtagnan. Est-ce que vous tes
malade, monseigneur?

-- Jai une fivre tierce qui ma pris aprs la fte de Vaux.

-- Quelque fracheur dans les grottes, la nuit?

-- Non, non; une motion, voil tout.

-- Le trop de coeur que vous avez mis  recevoir le roi, dit La
Fontaine tranquillement, sans se douter quil lanait un
sacrilge.

-- On ne saurait mettre trop de coeur  recevoir le roi, dit
doucement Fouquet  son pote.

-- Monsieur a voulu dire le trop dardeur, interrompit dArtagnan
avec une franchise parfaite et beaucoup damnit. Le fait est,
monseigneur, que jamais lhospitalit ne fut pratique comme 
Vaux.

Mme Fouquet laissa son visage exprimer clairement que, si Fouquet
stait bien conduit envers le roi, le roi ne rendait pas la
pareille au ministre.

Mais dArtagnan savait le terrible secret. Il le savait seul avec
Fouquet; ces deux hommes navaient pas, lun le courage de
plaindre lautre, lautre le droit daccuser.

Le capitaine,  qui lon apporta les deux cents pistoles, allait
prendre cong, quand Fouquet, se levant, prit un verre et en fit
donner un  dArtagnan.

-- Monsieur, dit-il,  la sant du roi, _quoi quil arrive!_

-- Et  votre sant, monseigneur, _quoi quil arrive!_ dit
dArtagnan en buvant.

Il salua, sur ces paroles de mauvais augure, toute la compagnie,
qui se leva ds quil eut fait son salut, et on entendit ses
perons et ses bottes jusque dans les profondeurs de lescalier.

-- Jai cru un moment que ctait  moi et non  mon argent quil
en voulait, dit Fouquet en essayant de rire.

--  vous! scrirent ses amis, et pourquoi, mon Dieu?

-- Oh! fit le surintendant, ne nous abusons pas, mes chers frres
en picure; je ne veux pas faire de comparaison entre le plus
humble pcheur de la terre et le Dieu que nous adorons, mais,
voyez-vous, il donna un jour  ses amis un repas quon appelle la
Cne, et qui ntait quun dner dadieu comme celui que nous
faisons en ce moment.

Un cri, douloureuse dngation, partit de tous les coins de la
table.

-- Fermez les portes, dit Fouquet.

Et les valets disparurent.

-- Mes amis, continua Fouquet en baissant la voix, qutais-je
autrefois? que suis-je aujourdhui? Consultez-vous et rpondez. Un
homme comme moi baisse, par cela mme quil ne slve plus; que
dira-t-on, quand il sabaisse rellement? Je nai plus dargent,
je nai plus de crdit, je nai plus que des ennemis puissants et
des amis sans puissance.

-- Vite! scria Plisson en se levant, puisque vous vous
expliquez avec cette franchise, cest  nous dtre francs aussi.
Oui, vous tes perdu; oui, vous courez  votre ruine, arrtez-
vous. Et, tout dabord, que nous reste-t-il en argent?

-- Sept cent mille livres, dit lintendant.

-- Du pain, murmura Mme Fouquet.

-- Des relais, dit Plisson, des relais, et fuyez.

-- O cela?

-- En Suisse, en Savoie, mais fuyez.

-- Si Monseigneur fuit, dit Mme de Bellire, on dira quil tait
coupable et quil a eu peur.

-- On dira plus, on dira que jai emport vingt millions avec moi.

-- Nous ferons des mmoires pour vous justifier, dit La Fontaine;
fuyez.

-- Je resterai dit Fouquet, et, dailleurs, tout ne me sert-il
pas?

-- Vous avez Belle-le! cria labb Fouquet.

-- Et jy vais naturellement, en allant  Nantes, rpondit le
surintendant; patience, donc, patience!

-- Avant Nantes, que de chemin! dit Mme Fouquet.

-- Oui, je le sais bien, rpliqua Fouquet; mais quy faire? Le roi
mappelle aux tats. Je sais bien que cest pour me perdre; mais
refuser de partir, cest montrer de linquitude.

-- Eh bien! jai trouv le moyen de tout concilier, scria
Plisson. Vous allez partir pour Nantes.

Fouquet le regarda dun air surpris.

-- Mais avec des amis, mais dans votre carrosse jusqu Orlans,
dans votre gabare jusqu Nantes; toujours prt  vous dfendre si
lon vous attaque,  chapper si lon vous menace; en un mot, vous
emporterez votre argent pour toute chance, et, tout en fuyant,
vous naurez fait quobir au roi; puis, touchant la mer quand
vous voudrez, vous embarquerez pour Belle-le, et, de Belle-le,
vous vous lancerez o vous voudrez, pareil  laigle qui sort et
prend lespace quand on la dbusqu de son aire.

Un assentiment unanime accueillit les paroles de Plisson.

-- Oui, faites cela, dit Mme Fouquet  son mari.

-- Faites cela, dit Mme de Bellire.

-- Faites! faites! scrirent tous les amis.

-- Je le ferai, rpliqua Fouquet.

-- Ds ce soir.

-- Dans une heure.

-- Sur-le-champ.

-- Avec sept cent mille livres, vous recommencerez une fortune,
dit labb Fouquet. Qui nous empchera darmer des corsaires 
Belle-le?

-- Et, sil le faut, nous irons dcouvrir un nouveau monde, ajouta
La Fontaine, ivre de projets et denthousiasme.

Un coup frapp  la porte interrompit ce concours de joie et
desprance.

-- Un courrier du roi! cria le matre des crmonies. Alors il se
fit un profond silence, comme si le message quapportait ce
courrier ntait quune rponse  tous les projets enfants
linstant davant.

Chacun attendit ce que ferait le matre, dont le front ruisselait
de sueur, et qui, vritablement, souffrait de sa fivre.

Fouquet passa dans son cabinet pour recevoir le message de Sa
Majest.

Il y avait, nous lavons dit, un tel silence dans les chambres et
dans tout le service, que lon entendait la voix de Fouquet qui
rpondait:

-- Cest bien, monsieur.

Cette voix tait pourtant brise par la fatigue, altre par
lmotion.

Un instant aprs, Fouquet appela Gourville, qui traversa la
galerie au milieu de lattente universelle.

Enfin il reparut lui-mme parmi ses convives, mais ce ntait plus
le mme visage, ple et dfait, quon lui avait vu au dpart; de
ple, il stait fait livide, et, de dfait, dcompos. Spectre
vivant, il savanait les bras tendus, la bouche dessche, comme
lombre qui vient de saluer des amis dautrefois.

 cette vue chacun se leva, chacun scria, chacun courut 
Fouquet.

Celui-ci, regardant Plisson, sappuya sur la surintendante, et
serra la main glace de la marquise de Bellire.

-- Eh bien! fit-il dune voix qui navait plus rien dhumain.

-- Quarrive-t-il, mon Dieu? lui dit-on.

Fouquet ouvrit sa main droite, qui tait crispe, humide; on y vit
un papier sur lequel Plisson se jeta pouvant.

Il y lut les lignes suivantes de la main du roi:

Cher et aim Monsieur Fouquet, donnez-nous, sur ce qui vous reste
 nous, une somme de sept cent mille livres dont nous avons besoin
ce jourdhui pour notre dpart.

Et, comme nous savons que votre sant nest pas bonne, nous
prions Dieu quil vous remette en sant et vous ait en sa sainte
et digne garde.

Louis.

La prsente lettre est pour reu.

Un murmure deffroi circula dans la salle.

-- Eh bien! scria Plisson  son tour, vous avez cette lettre?

-- Jai le reu, oui.

-- Que ferez-vous, alors?

-- Rien, puisque jai le reu.

-- Mais...

-- Si jai le reu, Plisson, cest que jai pay, fit le
surintendant avec une simplicit qui arracha le coeur aux
assistants.

-- Vous avez pay? scria Mme Fouquet au dsespoir. Alors nous
sommes perdus!

-- Allons, allons, plus de mots inutiles, interrompit Plisson.
Aprs largent, la vie. Monseigneur,  cheval,  cheval!

-- Nous quitter! crirent  la fois les deux femmes, ivres de
douleur.

-- Eh! monseigneur, en vous sauvant, vous nous sauvez tous. 
cheval!

-- Mais il ne peut se tenir! Voyez.

-- Oh! si lon rflchit... dit lintrpide Plisson.

-- Il a raison, murmura Fouquet.

-- Monseigneur! monseigneur! cria Gourville en montant lescalier
par quatre degrs  la fois; Monseigneur!

-- Eh bien! quoi?

-- Jescortais, comme vous savez, le courrier du roi avec
largent.

-- Oui.

-- Eh bien! arriv au Palais-Royal, jai vu...

-- Respire un peu, mon pauvre ami, tu suffoques.

-- Quavez-vous vu? crirent les amis impatients.

-- Jai vu les mousquetaires monter  cheval, dit Gourville.

-- Voyez-vous! scria-t-on, voyez-vous! Y a-t-il un instant 
perdre?

Mme Fouquet se prcipita par les montes en demandant ses chevaux.

Mme de Bellire slana pour la prendre dans ses bras et lui dit:

-- Madame, au nom de son salut, ne tmoignez rien, ne manifestez
aucune alarme.

Plisson courut pour faire atteler les carrosses.

Et, pendant ce temps, Gourville recueillit dans son chapeau ce que
les amis pleurants et effars purent y jeter dor et dargent,
dernire offrande, pieuse aumne faite au malheur par la pauvret.

Le surintendant, entran par les uns, port par les autres, fut
enferm dans son carrosse. Gourville monta sur le sige et prit
les rnes; Plisson contint Mme Fouquet vanouie.

Mme de Bellire eut plus de force; elle en fut bien paye: elle
recueillit le dernier baiser de Fouquet.

Plisson expliqua facilement ce dpart prcipit par un ordre du
roi qui appelait les ministres  Nantes.


Chapitre CCXLII -- Dans le carrosse de M. Colbert


Ainsi que lavait vu Gourville, les mousquetaires du roi montaient
 cheval et suivaient leur capitaine.

Celui-ci, qui ne voulait pas avoir de gne dans ses allures,
laissa sa brigade aux ordres dun lieutenant, et partit de son
ct, sur des chevaux de poste, en recommandant  ses hommes le
plus grande diligence.

Si rapidement quils allassent, ils ne pouvaient arriver avant
lui.

Il eut le temps, en passant devant la rue Croix-des-Petits-Champs,
de voir une chose qui lui donna beaucoup  penser. Il vit
M. Colbert sortant de sa maison pour entrer dans un carrosse qui
stationnait devant la porte.

Dans ce carrosse, dArtagnan aperut des coiffes de femme, et,
comme il tait curieux, il voulut savoir le nom des femmes caches
par les coiffes.

Pour parvenir  les voir, car elles faisaient gros dos et fine
oreille, il poussa son cheval si prs du carrosse, que sa botte 
entonnoir frotta le mantelet et branla tout, contenant et
contenu.

Les dames, effarouches, poussrent, lune un petit cri, auquel
dArtagnan reconnut une jeune femme, lautre une imprcation 
laquelle il reconnut la vigueur et laplomb que donne un demi-
sicle.

Les coiffes scartrent: lune des femmes tait Mme Vanel,
lautre tait la duchesse de Chevreuse.

DArtagnan eut plus vite vu que les dames. Il les reconnut et
elles ne le reconnurent pas; et, comme elles riaient de leur
frayeur en se pressant affectueusement les mains:

Bien! se dit dArtagnan, la vieille duchesse nest plus aussi
difficile quautrefois en amitis; elle fait la cour  la
matresse de M. Colbert! Pauvre M. Fouquet! cela ne lui prsage
rien de bon.

Et il sloigna. M. Colbert prit place dans le carrosse, et ce
noble trio commena un plerinage assez lent vers le bois de
Vincennes.

En chemin, Mme de Chevreuse dposa Mme Vanel chez M. son mari, et,
reste seule avec Colbert, elle poursuivit sa promenade en causant
daffaires. Elle avait un fonds de conversation inpuisable, cette
chre duchesse, et, comme elle parlait toujours pour le mal
dautrui, toujours pour son bien  elle, sa conversation amusait
linterlocuteur et ne laissait pas dtre pour elle dun bon
rapport.

Elle apprit  Colbert, qui lignorait, combien il tait un grand
ministre, et combien Fouquet allait devenir peu de chose.

Elle lui promit de rallier  lui, quand il serait surintendant
toute la vieille noblesse du royaume, et lui demanda son avis sur
la prpondrance quil faudrait laisser prendre  La Vallire.

Elle le loua, elle le blma, elle ltourdit. Elle lui montra le
secret de tant de secrets, que Colbert craignit un moment davoir
affaire au diable.

Elle lui prouva quelle tenait dans sa main le Colbert
daujourdhui, comme elle avait tenu le Fouquet dhier.

Et, comme, navement, il lui demandait la raison de cette haine
quelle portait au surintendant:

-- Pourquoi le hassez-vous vous-mme? dit-elle.

-- Madame, en politique, rpliqua-t-il, les diffrences de
systmes peuvent amener des dissidences entre les hommes.
M. Fouquet ma paru pratiquer un systme oppos aux vrais intrts
du roi.

Elle linterrompit.

-- Je ne vous parle plus de M. Fouquet. Le voyage que le roi fait
 Nantes nous en rendra raison. M. Fouquet, pour moi, cest un
homme pass. Pour vous aussi.

Colbert ne rpondit rien.

-- Au retour de Nantes, continua la duchesse, le roi, qui ne
cherche quun prtexte, trouvera que les tats se sont mal
comports, quils ont fait trop peu de sacrifices. Les tats
diront que les impts sont trop lourds et que la surintendance les
a ruins. Le roi sen prendra  M. Fouquet, et alors...

-- Et alors? dit Colbert.

-- Oh! on le disgraciera. Nest-ce pas votre sentiment?

Colbert lana vers la duchesse un regard qui voulait dire: Si on
ne fait que disgracier M. Fouquet, vous nen serez pas la cause.

-- Il faut, se hta de dire Mme de Chevreuse, il faut que votre
place soit toute marque, monsieur Colbert. Voyez-vous quelquun
entre le roi et vous, aprs la chute de M. Fouquet?

-- Je ne comprends pas, dit-il.

-- Vous allez comprendre. O vont vos ambitions?

-- Je nen ai pas.

-- Il tait inutile alors de renverser le surintendant, monsieur
Colbert. Cest oiseux.

-- Jai eu lhonneur de vous dire, madame...

-- Oh! oui, lintrt du roi, je sais; mais, enfin, parlons du
vtre.

-- Le mien, cest de faire les affaires de Sa Majest.

-- Enfin, perdez-vous ou ne perdez-vous pas M. Fouquet? Rpondez
sans dtour.

-- Madame, je ne perds personne.

-- Je ne comprends pas alors pourquoi vous mavez achet si cher
les lettres de M. Mazarin concernant M. Fouquet. Je ne conois pas
non plus pourquoi vous avez mis ces lettres sous les yeux du roi.

Colbert, stupfait, regarda la duchesse, et, dun air contraint:

-- Madame, dit-il, je conois encore moins comment, vous qui avez
touch largent, vous me le reprochez.

-- Cest que, fit la vieille duchesse, il faut vouloir ce quon
veut,  moins quon ne puisse ce quon veut.

-- Voil, dit Colbert, dmont par cette logique brutale.

-- Vous ne pouvez? hein? Dites.

-- Je ne puis, je lavoue, dtruire auprs du roi certaines
influences.

-- Qui combattent pour M. Fouquet? Lesquelles? Attendez, que je
vous aide.

-- Faites, madame.

-- La Vallire?

-- Oh! peu dinfluence, aucune connaissance des affaires et pas de
ressort. M. Fouquet lui a fait la cour.

-- Le dfendre, ce serait laccuser elle-mme, nest-ce pas?

-- Je crois que oui.

-- Il y a encore une autre influence, quen dites-vous?

-- Considrable.

-- La reine mre, peut-tre?

-- Sa Majest la reine mre a pour M. Fouquet une faiblesse bien
prjudiciable  son fils.

-- Ne croyez pas cela, fit la vieille en souriant.

-- Oh! fit Colbert avec incrdulit, je lai si souvent prouv!

-- Autrefois?

-- Rcemment encore, madame,  Vaux. Cest elle qui a empch le
roi de faire arrter M. Fouquet.

-- On na pas tous les jours le mme avis, cher monsieur. Ce que
la reine a pu vouloir rcemment, elle ne le voudrait peut-tre
plus aujourdhui.

-- Pourquoi? fit Colbert tonn.

-- Peu importe la raison.

-- Il importe beaucoup, au contraire; car, si jtais certain de
ne pas dplaire  Sa Majest la reine mre, tous mes scrupules
seraient levs.

-- Eh bien! vous ntes pas sans avoir entendu parler de certain
secret?

-- Un secret?

-- Appelez cela comme vous voudrez. Bref, la reine mre a pris en
horreur tous ceux qui ont particip, dune faon ou dune autre, 
la dcouverte de ce secret, et M. Fouquet, je crois, est un de
ceux-l.

-- Alors, fit Colbert, on pourrait tre sr de lassentiment de la
reine mre?

-- Je quitte  linstant Sa Majest, qui me la assur.

-- Soit, madame.

-- Il y a plus: vous connaissez peut-tre un homme qui tait lami
intime de M. Fouquet, M. dHerblay, un vque, je crois?

-- vque de Vannes.

-- Eh bien! ce M. dHerblay, qui connaissait aussi ce secret, la
reine mre le fait poursuivre avec acharnement.

-- En vrit!

-- Si bien poursuivre, que, ft-il mort, on voudrait avoir sa tte
pour tre assur quelle ne parlera plus.

-- Cest le dsir de la reine mre?

-- Un ordre.

-- On cherchera ce M. dHerblay, madame.

-- Oh! nous savons bien o il est.

Colbert regarda la duchesse.

-- Dites, madame.

-- Il est  Belle-le-en-Mer.

-- Chez M. Fouquet?

-- Chez M. Fouquet.

-- On laura!

Ce fut au tour de la duchesse  sourire.

-- Ne croyez pas cela si facilement, dit-elle, et ne le promettez
pas si lgrement.

-- Pourquoi donc, madame?

-- Parce que M. dHerblay nest pas de ces gens quon prend quand
on veut.

-- Un rebelle, alors?

-- Oh! nous autres, monsieur Colbert, nous avons pass toute notre
vie  faire les rebelles, et, pourtant, vous le voyez bien, loin
dtre pris, nous prenons les autres.

Colbert attacha sur la vieille duchesse un de ces regards
farouches dont rien ne traduisait lexpression, et, avec une
fermet qui ne manquait point de grandeur:

-- Le temps nest plus, dit-il, o les sujets gagnaient des duchs
 faire la guerre au roi de France. M. dHerblay, sil conspire,
mourra sur un chafaud. Cela fera ou ne fera pas plaisir  ses
ennemis, peu nous importe.

Et ce nous, trange dans la bouche de Colbert, fit un instant
rver la duchesse. Elle se surprit  compter intrieurement avec
cet homme.

Colbert avait ressaisi la supriorit dans lentretien; il voulut
la garder.

-- Vous me demandez, dit-il, madame, de faire arrter ce
M. dHerblay?

-- Moi? Je ne vous demande rien.

-- Je croyais, madame; mais, puisque je me suis tromp, laissons
faire. Le roi na encore rien dit.

La duchesse se mordit les ongles.

-- Dailleurs, continua Colbert, quelle pauvre prise que celle de
cet vque! Gibier de roi, un vque! oh! non, non, je ne men
occuperai mme point.

La haine de la duchesse se dcouvrit.

-- Gibier de femme, dit-elle, et la reine est une femme. Si elle
veut quon arrte M. dHerblay, cest quelle a ses raisons.
Dailleurs, M. dHerblay nest-il pas ami de celui qui va tomber
en disgrce?

-- Oh! qu cela ne tienne! dit Colbert. On mnagera cet homme,
sil nest pas lennemi du roi. Cela vous dplat?

-- Je ne dis rien.

-- Oui... vous le voulez voir en prison,  la Bastille, par
exemple?

-- Je crois un secret mieux cach derrire les murs de la Bastille
que derrire ceux de Belle-le.

-- Jen parlerai au roi, qui claircira le point.

-- En attendant lclaircissement, monsieur, lvque de Vannes se
sera enfui. Jen ferais autant.

-- Enfui! lui! et o senfuirait-il? LEurope est  nous, de
volont, sinon de fait.

-- Il trouvera toujours un asile, monsieur. On voit bien que vous
ignorez  qui vous avez affaire. Vous ne connaissez pas
M. dHerblay, vous navez pas connu Aramis. Ctait un de ces
quatre mousquetaires qui, sous le feu roi, ont fait trembler le
cardinal de Richelieu, et qui, pendant la Rgence, ont donn tant
de souci  M. de Mazarin.

-- Mais, madame, comment fera-t-il,  moins quil nait un royaume
 lui?

-- Il la, monsieur.

-- Un royaume  lui, M. dHerblay?

-- Je vous rpte, monsieur, que, sil lui faut un royaume, il la
ou il laura.

-- Enfin, du moment que vous prenez un intrt si grand  ce quil
nchappe pas, madame, ce rebelle, je vous assure, nchappera
pas.

-- Belle-le est fortifie, monsieur Colbert, et fortifie par
lui.

-- Belle-le ft-elle aussi dfendue par lui, Belle-le nest pas
imprenable, et, si M. lvque de Vannes est enferm dans Belle-
le, eh bien! madame, on fera le sige de la place et on le
prendra.

-- Vous pouvez tre bien certain, monsieur, que le zle que vous
dployez pour les intrts de la reine mre touchera vivement Sa
Majest, et que vous en aurez une magnifique rcompense; mais que
lui dirai-je de vos projets sur cet homme?

-- Quune fois pris il sera enfoui dans une forteresse do jamais
son secret ne sortira.

-- Trs bien, monsieur Colbert, et nous pouvons dire qu dater de
cet instant nous avons fait tous deux une alliance solide, vous et
moi, et que je suis bien  votre service.

-- Cest moi, madame, qui me mets au vtre. Ce chevalier
dHerblay, cest un espion de lEspagne, nest-ce pas?

-- Mieux que cela.

-- Un ambassadeur secret?

-- Montez toujours.

-- Attendez... le roi Philippe III est dvot. Cest... le
confesseur de Philippe III?

-- Plus haut encore.

-- Mordieu! scria Colbert, qui soublia jusqu jurer en
prsence de cette grande dame, de cette vieille amie de la reine
mre, de la duchesse de Chevreuse enfin. Cest donc le gnral des
jsuites?

-- Je crois que vous avez devin, rpondit la duchesse.

-- Ah! madame, alors cet homme nous perdra tous si nous ne le
perdons, et encore faut-il se hter!

-- Cest mon avis, monsieur; mais je nosais vous le dire.

-- Et nous avons eu du bonheur quil se soit attaqu au trne, au
lieu de sattaquer  nous.

-- Mais notez bien ceci, monsieur Colbert: jamais M. dHerblay ne
se dcourage, et, sil a manqu son coup, il recommencera. Sil a
laiss chapper loccasion de se faire un roi pour lui, il en fera
tt ou tard un autre, dont,  coup sr, vous ne serez pas le
premier ministre.

Colbert frona le sourcil avec une expression menaante.

-- Je compte bien que la prison nous rglera cette affaire-l
dune manire satisfaisante pour tous deux, madame.

La duchesse sourit.

-- Si vous saviez, dit-elle, combien de fois Aramis est sorti de
prison!

-- Oh! reprit Colbert, nous aviserons  ce quil nen sorte pas
cette fois-ci.

-- Mais vous navez donc pas entendu ce que je vous ai dit tout 
lheure? Vous ne vous rappelez donc pas quAramis tait un des
quatre invincibles que redoutait Richelieu? Et,  cette poque,
les quatre mousquetaires navaient point ce quils ont
aujourdhui: largent et lexprience.

Colbert se mordit les lvres.

-- Nous renoncerons  la prison, dit-il dun ton plus bas. Nous
trouverons une retraite dont linvincible ne puisse pas sortir.

--  la bonne heure, notre alli! rpondit la duchesse. Mais voici
quil se fait tard; est-ce que nous ne rentrons pas?

-- Dautant plus volontiers, madame, que jai mes prparatifs 
faire pour partir avec le roi.

--  Paris! cria la duchesse au cocher.

Et le carrosse retourna vers le faubourg Saint-Antoine aprs la
conclusion de ce trait qui livrait  la mort le dernier ami de
Fouquet, le dernier dfenseur de Belle-le, lancien ami de Marie
Michon, le nouvel ennemi de la duchesse.


Chapitre CCXLIII -- Les deux gabares


DArtagnan tait parti: Fouquet aussi tait parti, et lui avec une
rapidit que doublait le tendre intrt de ses amis.

Les premiers moments de ce voyage, ou, pour mieux dire, de cette
fuite, furent troubls par la crainte incessante de tous les
chevaux, de tous les carrosses quon apercevait derrire le
fugitif.

Il ntait pas naturel, en effet, que Louis XIV, sil en voulait 
cette proie, la laisst chapper; le jeune lion savait dj la
chasse, et il avait des limiers assez ardents pour sen reposer
sur eux.

Mais, insensiblement, toutes les craintes svanouirent; le
surintendant,  force de courir, mit une telle distance entre lui
et les perscuteurs, que, raisonnablement, nul ne le pouvait
atteindre. Quant  la contenance, ses amis la lui avaient faite
excellente. Ne voyageait-il pas pour aller joindre le roi 
Nantes, et la rapidit mme ne tmoignait-elle pas de son zle.

Il arriva fatigu mais rassur,  Orlans, o il trouva, grce aux
soins dun courrier qui lavait prcd, une belle gabare  huit
rameurs.

Ces gabares, en forme de gondoles, un peu larges, un peu lourdes,
contenant une petite chambre couverte en forme de tillac et une
chambre de poupe forme par une tente, faisaient alors le service
dOrlans  Nantes par la Loire; et ce trajet, long de nos jours,
paraissait alors plus doux et plus commode que la grande route
avec ses bidets de poste ou ses mauvais carrosses  peine
suspendus. Fouquet monta dans cette gabare, qui partit aussitt.
Les rameurs, sachant quils avaient lhonneur de mener le
surintendant des finances, sescrimaient de leur mieux, et ce mot
magique, les _finances_, leur promettait quelque bonne
gratification dont ils voulaient se rendre dignes.

La gabare vola sur les flots de la Loire. Un temps magnifique, un
de ces soleils levants qui empourprent les paysages, laissait au
fleuve toute sa srnit limpide. Le courant et les rameurs
portrent Fouquet comme les ailes portent loiseau; il arriva
devant Beaugency sans quaucun accident et signal le voyage.

Fouquet esprait arriver le premier de tous  Nantes; l, il
verrait les notables et se donnerait un appui parmi les principaux
membres des tats; il se rendrait ncessaire, chose facile  un
homme de son mrite, et retarderait la catastrophe, sil ne
russissait pas  lviter entirement.

-- Dailleurs, lui disait Gourville,  Nantes vous devinerez ou
nous devinerons les intentions de vos ennemis; nous aurons les
chevaux prts pour gagner linextricable Poitou, une barque pour
gagner la mer, et, une fois en mer, Belle-le est le port
inviolable. Vous voyez, en outre, que nul ne vous guette et que
nul ne nous suit.

Il achevait  peine, que lon dcouvrit de loin, derrire un coude
form par le fleuve, la mture dune gabare importante qui
descendait.

Les rameurs du bateau de Fouquet poussrent un cri de surprise en
voyant cette gabare.

-- Quy a-t-il? demanda Fouquet.

-- Il y a, monseigneur, rpondit le patron de la barque, que cest
une chose vraiment extraordinaire, et que cette gabare marche
comme un ouragan.

Gourville tressaillit et monta sur le tillac pour mieux voir.

Fouquet ne monta pas, lui; mais il dit  Gourville avec une
dfiance contenue:

-- Voyez donc ce que cest, mon cher.

La gabare venait de dpasser le coude. Elle nageait si vite, que,
derrire elle, on voyait frmir la blanche trane de son sillage,
illumin des feux du jour.

-- Comme ils vont! rpta le patron, comme ils vont! il parat que
la paie est bonne. Je ne croyais pas, ajouta le patron, que des
avirons de bois pussent se comporter mieux que les ntres; mais,
en voici l-bas qui me prouvent le contraire.

-- Je crois bien! scria un des rameurs; ils sont douze et nous
ne sommes que huit.

-- Douze! fit Gourville, douze rameurs? Impossible!

Le chiffre de huit rameurs, pour une gabare, navait jamais t
dpass, mme pour le roi.

On avait fait cet honneur  M. le surintendant bien plus encore
par hte que par respect.

-- Que signifie cela? dit Gourville en cherchant  distinguer,
sous la tente, quon apercevait dj, les voyageurs, que loeil le
plus subtil net pas encore russi  reconnatre.

-- Faut-il quils soient presss! Car ce nest pas le roi, dit le
patron.

Fouquet frissonna.

--  quoi voyez-vous que ce nest pas le roi? dit Gourville.

-- Dabord, parce quil ny a pas de pavillon blanc aux fleurs de
lis, que la gabare royale porte toujours.

-- Et ensuite, dit M. Fouquet, parce quil est impossible que ce
soit le roi, Gourville, attendu que le roi tait encore hier 
Paris.

Gourville rpondit au surintendant par un regard qui signifiait:
Vous y tiez bien vous-mme.

-- Et  quoi voit-on quils sont presss? ajouta-t-il pour gagner
du temps.

--  ce que, monsieur, dit le patron, ces gens-l ont d partir
longtemps aprs nous, et quils nous ont rejoints, ou  peu prs.

-- Bah! fit Gourville, qui vous dit quils ne sont point partis de
Beaugency ou de Niort mme?

-- Nous navons vu aucune gabare de cette force, si ce nest 
Orlans. Elle vient dOrlans, monsieur, et se dpche.

M. Fouquet et Gourville changrent un coup doeil.

Le patron remarqua cette inquitude. Gourville aussitt pour lui
donner le change:

-- Quelque ami, dit-il qui aura gag de nous rattraper; gagnons le
pari, et ne nous laissons pas atteindre.

Le patron ouvrait la bouche pour rpondre que ctait impossible,
lorsque M. Fouquet, avec hauteur:

-- Si cest quelquun qui veut nous joindre, dit-il, laissons-le
venir.

-- On peut essayer, monseigneur, dit le patron timidement. Allons,
vous autres, du nerf! nagez!

-- Non, dit M. Fouquet, arrtez tout court, au contraire.

-- Monseigneur, quelle folie! interrompit Gourville en se penchant
 son oreille.

-- Tout court! rpta M. Fouquet. Les huit avirons sarrtrent,
et, rsistant  leau, imprimrent un mouvement rtrograde  la
gabare. Elle tait arrte.

Les douze rameurs de lautre ne distingurent pas dabord cette
manoeuvre, car ils continurent  lancer lesquif si
vigoureusement, quil arriva tout au plus  porte de mousquet.
M. Fouquet avait la vue mauvaise; Gourville tait gn par le
soleil, qui frappait ses yeux; le patron seul, avec cette habitude
et cette nettet que donne la lutte contre les lments, aperut
distinctement les voyageurs de la gabare voisine.

-- Je les vois! scria-t-il, ils sont deux.

-- Je ne vois rien, dit Gourville.

-- Vous nallez pas tarder  les distinguer; en quelques coups
daviron, ils seront  vingt pas de nous.

Mais ce quannonait le patron ne se ralisa pas; la gabare imita
le mouvement command par M. Fouquet, et, au lieu de venir joindre
ses prtendus amis, elle sarrta tout net sur le milieu du
fleuve.

-- Je ny comprends plus rien, dit le patron.

-- Ni moi, dit Gourville.

-- Vous qui voyez si bien les gens qui mnent cette gabare, reprit
M. Fouquet, tchez de nous les peindre, patron, avant que nous en
soyons trop loin.

-- Je croyais en voir deux, rpondit le batelier, je nen vois
plus quun sous la tente.

-- Comment est-il?

-- Cest un homme brun, large dpaules, court de cou.

Un petit nuage passa dans lazur du ciel, et vint,  ce moment,
masquer le soleil.

Gourville, qui regardait toujours, une main sur les yeux, put voir
ce quil cherchait, et, tout  coup, sautant du tillac dans la
chambre o lattendait Fouquet:

-- Colbert! lui dit-il dune voix altre par lmotion.

-- Colbert? rpta Fouquet. Oh! voil qui est trange; mais non,
cest impossible!

-- Je le reconnais, vous dis-je, et lui-mme ma si bien reconnu,
quil vient de passer dans la chambre de poupe. Peut-tre le roi
lenvoie-t-il pour nous faire revenir.

-- En ce cas, il nous joindrait au lieu de rester en panne. Que
fait-il l?

-- Il nous surveille sans doute, monseigneur?

-- Je naime pas les incertitudes, scria Fouquet; marchons droit
 lui.

-- Oh! monseigneur, ne faites pas cela! la gabare est pleine de
gens arms.

-- Il marrterait donc, Gourville? Pourquoi ne vient-il pas,
alors?

-- Monseigneur, il nest pas de votre dignit daller au devant
mme de votre perte.

-- Mais souffrir que lon me guette comme un malfaiteur?

-- Rien ne dit quon vous guette, monseigneur; soyez patient.

-- Que faire, alors?

-- Ne vous arrtez pas; vous nalliez aussi vite que pour paratre
obir avec zle aux ordres du roi. Redoublez de vitesse. Qui
vivra, verra!

-- Cest juste. Allons! scria Fouquet, puisque lon demeure coi
l-bas, marchons nous autres.

Le patron donna le signal, et les rameurs de Fouquet reprirent
leur exercice avec tout le succs quon pouvait attendre de gens
reposs.

 peine la gabare eut-elle fait cent brasses, que lautre, celle
aux douze rameurs, se remit en marche galement.

Cette course dura tout le jour, sans que la distance grandt ou
diminut entre les deux quipages.

Vers le soir, Fouquet voulut essayer les intentions de son
perscuteur. Il ordonna aux rameurs de tirer vers la terre comme
pour oprer une descente.

La gabare de Colbert imita cette manoeuvre et cingla vers la terre
en biaisant.

Par le plus grand des hasards,  lendroit o Fouquet fit mine de
dbarquer, un valet dcurie du chteau de Langeais suivait la
berge fleurie en menant trois chevaux  la longe. Sans doute les
gens de la gabare  douze rameurs crurent-ils que Fouquet se
dirigeait vers des chevaux prpars pour sa fuite; car on vit
quatre ou cinq hommes, arms de mousquets, sauter de cette gabare
 terre et marcher sur la berge, comme pour gagner du terrain sur
les chevaux et le cavalier.

Fouquet, satisfait davoir forc lennemi  une dmonstration, se
le tint pour dit, et recommena de faire marcher son bateau.

Les gens de Colbert remontrent aussitt dans le leur, et la
course entre les deux quipages reprit avec une nouvelle
persvrance.

Ce que voyant, Fouquet se sentit menac de prs, et, dune voix
prophtique:

-- Eh bien! Gourville dit-il trs bas, que disais-je  notre
dernier repas, chez moi? vais-je ou non  ma ruine?

-- Oh! monseigneur.

-- Ces deux bateaux qui se suivent avec autant dmulation que si
nous nous disputions, M. Colbert et moi, un prix de vitesse sur la
Loire, ne reprsentent-ils pas bien nos deux fortunes, et ne
crois-tu pas, Gourville que lun des deux fera naufrage  Nantes?

-- Au moins, objecta Gourville, il y a encore incertitude; vous
allez paratre aux tats, vous allez montrer quel homme vous tes;
votre loquence et votre gnie dans les affaires sont le bouclier
et lpe qui vous serviront  vous dfendre, sinon  vaincre. Les
Bretons ne vous connaissent point, et, quand ils vous connatront,
votre cause est gagne. Oh! que M. Colbert se tienne bien, car sa
gabare est aussi expose que la vtre  chavirer. Les deux vont
vite, la sienne plus que la vtre, cest vrai; on verra laquelle
arrivera la premire au naufrage.

Fouquet, prenant la main de Gourville:

-- Ami, dit-il, cest tout jug; rappelle-toi le proverbe: _Les
premiers vont devant._ Eh bien! Colbert na garde de me passer!
Cest un prudent, Colbert.

Il avait raison; les deux gabares vogurent jusqu Nantes, se
surveillant lune lautre; quand le surintendant aborda, Gourville
espra quil pourrait chercher tout de suite son refuge et faire
prparer des relais.

Mais, au dbarquer, la seconde gabare rejoignit la premire, et
Colbert, sapprochant de Fouquet, le salua sur le quai avec les
marques du plus profond respect.

Marques tellement significatives, tellement bruyantes, quelles
eurent pour rsultat de faire accourir toute une population sur la
Fosse.

Fouquet se possdait compltement; il sentait quen ses derniers
moments de grandeur il avait des obligations envers lui-mme.

Il voulait tomber de si haut, que sa chute crast quelquun de
ses ennemis.

Colbert se trouvait l, tant pis pour Colbert.

Aussi le surintendant, se rapprochant de lui, rpondit-il avec ce
clignement dyeux arrogant qui lui tait particulier:

-- Quoi! cest vous, monsieur Colbert?

-- Pour vous rendre mes hommages, monseigneur, dit celui-ci.

-- Vous tiez dans cette gabare?

Il dsigna la fameuse barque  douze rameurs.

-- Oui, monseigneur.

--  douze rameurs? dit Fouquet. Quel luxe, monsieur Colbert! Un
moment, jai cru que ctait la reine mre ou le roi.

-- Monseigneur...

Et Colbert rougit.

-- Voil un voyage qui cotera cher  ceux qui le paient, monsieur
lintendant, dit Fouquet. Mais, enfin, vous tes arriv. Vous
voyez bien, ajouta-t-il un moment aprs, que, moi qui navais pas
plus de huit rameurs, je suis arriv avant vous.

Et il lui tourna le dos, le laissant indcis de savoir rellement
si toutes les tergiversations de la seconde gabare avaient chapp
 la premire.

Au moins ne lui donnait-il pas la satisfaction de montrer quil
avait eu peur.

Colbert, si fcheusement secou, ne se rebuta pas; il rpondit:

-- Je nai pas t vite, monseigneur, parce que je marrtais
chaque fois que vous vous arrtiez.

-- Et pourquoi cela, monsieur Colbert? scria Fouquet irrit de
cette basse audace; pourquoi puisque vous aviez un quipage
suprieur au mien, ne me joigniez-vous ou ne me dpassiez-vous
pas?

-- Par respect, fit lintendant, qui salua jusqu terre.

Fouquet monta dans un carrosse que la ville lui envoyait, on ne
sait pourquoi ni comment, et il se rendit  la Maison de Nantes,
escort dune grande foule qui, depuis plusieurs jours,
bouillonnait dans lattente dune convocation des tats.

 peine fut-il install, que Gourville sortit pour aller faire
prparer les chevaux sur la route de Poitiers et de Vannes et un
bateau  Paimboeuf.

Il fit avec tant de mystre, dactivit, de gnrosit ces
diffrentes oprations, que jamais Fouquet, alors travaill par
son accs de fivre, ne fut plus prs du salut, sauf la
coopration de cet agitateur immense des projets humains: le
hasard.

Le bruit se rpandit en ville, cette nuit, que le roi venait en
grande hte sur des chevaux de poste, et quil arriverait dans dix
ou douze heures.

Le peuple, en attendant le roi, se rjouissait fort de voir les
mousquetaires, frachement arrivs avec M. dArtagnan, leur
capitaine, et caserns dans le chteau, dont ils occupaient tous
les postes en qualit de garde dhonneur.

M. dArtagnan, qui tait fort poli, se prsenta vers dix heures
chez le surintendant, pour lui offrir ses respectueux hommages,
et, bien, que le ministre et la fivre bien quil ft souffrant
et tremp de sueur, il voulut recevoir M. dArtagnan, lequel fut
charm de cet honneur, comme on le verra par lentretien quils
eurent ensemble.


Chapitre CCXLIV -- Conseils d'ami


Fouquet stait couch, en homme qui tient  la vie et qui
conomise le plus possible ce mince tissu de lexistence, dont les
chocs et les angles de ce monde usent si vite lirrparable
tnuit.

DArtagnan parut sur le seuil de la chambre et fut salu par le
surintendant dun bonjour trs affable.

-- Bonjour, monseigneur, rpondit le mousquetaire; comment vous
trouvez-vous de ce voyage?

-- Assez bien. Merci.

-- Et de la fivre?

-- Assez mal. Je bois, comme vous voyez.  peine arriv, jai
frapp sur Nantes une contribution de tisane.

-- Il faut dormir dabord, monseigneur.

-- Eh! corbleu! cher monsieur dArtagnan, je dormirais bien
volontiers...

-- Qui vous en empche?

-- Mais vous, dabord.

-- Moi? Ah! Monseigneur!...

-- Sans doute. Est-ce que,  Nantes comme  Paris, vous ne venez
pas au nom du roi?

-- Pour Dieu! monseigneur, rpliqua le capitaine, laissez donc le
roi en repos! Le jour o je viendrai de la part du roi pour ce que
vous voulez me dire, je vous promets de ne pas vous faire languir.
Vous me verrez mettre la main  lpe, selon lordonnance, et
vous mentendrez dire du premier coup, de ma voix de crmonie:
Monseigneur, au nom du roi, je vous arrte

Fouquet tressaillit malgr lui, tant laccent du Gascon spirituel
avait t naturel et vigoureux. La reprsentation du fait tait
presque aussi effrayante que le fait lui-mme.

-- Vous me promettez cette franchise? dit le surintendant.

-- Sur lhonneur! Mais nous nen sommes pas l, croyez-moi.

-- Qui vous fait penser cela, monsieur dArtagnan? Moi, je crois
tout le contraire.

-- Je nai entendu parler de quoi que ce soit, rpliqua
dArtagnan.

-- Eh! eh! fit Fouquet.

-- Mais non, vous tes un agrable homme, malgr votre fivre. Le
roi ne peut, ne doit sempcher de vous aimer au fond du coeur.

Fouquet fit la grimace.

-- Mais M. Colbert? dit-il. M. Colbert maime-t-il aussi autant
que vous le dites?

-- Je ne parle point de M. Colbert, reprit dArtagnan. Cest un
homme exceptionnel, celui-l! Il ne vous aime pas, cest possible;
mais mordioux! lcureuil peut se garer de la couleuvre, pour peu
quil le veuille.

-- Savez-vous que vous me parlez en ami, rpliqua Fouquet, et que,
sur ma vie! je nai jamais trouv un homme de votre esprit et de
votre coeur?

-- Cela vous plat  dire, fit dArtagnan. Vous attendez 
aujourdhui pour me faire un compliment pareil?

-- Aveugles que nous sommes! murmura Fouquet.

-- Voil votre voix qui senroue, dit dArtagnan. Buvez,
monseigneur, buvez.

Et il lui offrit une tasse de tisane avec la plus cordiale amiti;
Fouquet la prit et le remercia par un bon sourire.

-- Ces choses-l narrivent qu moi, dit le mousquetaire. Jai
pass dix ans sous votre barbe quand vous remuiez des tonnes dor;
vous faisiez quatre millions de pension par an, vous ne mavez
jamais remarqu; et voil que vous vous apercevez que je suis au
monde, prcisment au moment...

-- O je vais tomber, interrompit Fouquet. Cest vrai cher
monsieur dArtagnan.

-- Je ne dis pas cela.

-- Vous le pensez, cest tout. Eh bien! si je tombe, prenez ma
parole pour vraie, je ne passerai pas un jour sans me dire, en me
frappant la tte: Fou! fou! stupide mortel! Tu avais
M. dArtagnan sous la main, et tu ne tes pas servi de lui! et tu
ne las pas enrichi!

-- Vous me comblez! dit le capitaine; je raffole de vous.

-- Encore un homme qui ne pense pas comme M. Colbert, fit le
surintendant.

-- Que ce Colbert vous tient aux ctes! Cest pis que votre
fivre.

-- Ah! jai mes raisons, dit Fouquet. Jugez-les.

Et il lui raconta les dtails de la course des gabares et
lhypocrite perscution de Colbert.

-- Nest-ce pas le meilleur signe de ma ruine?

DArtagnan devint srieux.

-- Cest juste, dit-il. Oui, cela sent mauvais, comme disait
M. de Trville.

Et il attacha sur Fouquet son regard intelligent et significatif.

-- Nest-ce pas, capitaine, que je suis bien dsign? Nest-ce pas
que le roi mamne bien  Nantes pour misoler de Paris, o jai
tant de cratures, et pour semparer de Belle-le?

-- O est M. dHerblay, ajouta dArtagnan.

Fouquet leva la tte.

-- Quant  moi, monseigneur, poursuivit dArtagnan, je puis vous
assurer que le roi ne ma rien dit contre vous.

-- Vraiment?

-- Le roi ma command de partir pour Nantes, cest vrai; de nen
rien dire  M. de Gesvres.

-- Mon ami.

--  M. de Gesvres, oui, monseigneur, continua le mousquetaire,
dont les yeux ne cessaient de parler un langage oppos au langage
des lvres. Le roi ma command encore de prendre une brigade des
mousquetaires, ce qui est superflu en apparence, puisque le pays
est calme.

-- Une brigade? dit Fouquet en se levant sur un coude.

-- Quatre-vingt-seize cavaliers, oui, monseigneur, le mme nombre
quon avait pris pour arrter MM. de Chalais, de Cinq-Mars et
Montmorency.

Fouquet dressa loreille  ces mots, prononcs sans valeur
apparente.

-- Et puis? dit-il.

-- Et puis dautres ordres insignifiants, tels que ceux-ci:
Garder le chteau; garder chaque logis; ne laisser aucun garde de
M. de Gesvres prendre faction. De M. de Gesvres, votre ami.

-- Et pour moi, scria Fouquet, quels ordres?

-- Pour vous, monseigneur, pas le plus petit mot.

-- Monsieur dArtagnan, il sagit de me sauver lhonneur et la
vie, peut tre! Vous ne me tromperiez pas?

-- Moi!... et dans quel but? Est-ce que vous tes menac?
Seulement, il y a bien, touchant les carrosses et les bateaux, un
ordre...

-- Un ordre?

-- Oui; mais qui ne saurait vous concerner. Simple mesure de
police.

-- Laquelle, capitaine? laquelle?

-- Cest dempcher tous chevaux ou bateaux de sortir de Nantes
sans un sauf-conduit sign du roi.

-- Grand-Dieu! mais...

DArtagnan se mit  rire.

-- Cela naura dexcution quaprs larrive du roi  Nantes;
ainsi, vous voyez bien, monseigneur, que lordre ne vous concerne
en rien.

Fouquet devint rveur, et dArtagnan feignit de ne pas remarquer
sa proccupation.

-- Pour que je vous confie la teneur des ordres quon ma donns,
il faut que je vous aime et que je tienne  vous prouver quaucun
nest dirig contre vous.

-- Sans doute, dit Fouquet distrait.

-- Rcapitulons, dit le capitaine avec son coup doeil charg
dinsistance: Garde spciale et svre du chteau dans lequel vous
aurez votre logis nest-ce pas? Connaissez-vous ce chteau?... Ah!
monseigneur, une vraie prison! Absence totale de M. de Gesvres,
qui a lhonneur dtre de vos amis... Clture des portes de la
ville et de la rivire, sauf une passe, mais seulement quand le
roi sera venu... Savez-vous bien, monsieur Fouquet, que si, au
lieu de parler  un homme comme vous, qui tes un des premiers du
royaume, je parlais  une conscience trouble, inquite, je me
compromettrais  jamais? La belle occasion pour quelquun qui
voudrait prendre le large! Pas de police, pas de gardes, pas
dordres; leau libre, la route franche, M. dArtagnan oblig de
prter ses chevaux si on les lui demandait! Tout cela doit vous
rassurer, monsieur Fouquet; car le roi ne met pas laiss ainsi
indpendant, sil et eu de mauvais desseins. En vrit, monsieur
Fouquet, demandez-moi tout ce qui pourra vous tre agrable: je
suis  votre disposition; et seulement, si vous y consentez, vous
me rendrez un service; celui de souhaiter le bonjour  Aramis et 
Porthos, au cas o vous embarqueriez pour Belle-le, ainsi que
vous avez le droit de le faire, sans dsemparer, tout de suite, en
robe de chambre, comme vous voil.

Sur ces mots, et avec une profonde rvrence, le mousquetaire,
dont les regards navaient rien perdu de leur intelligente
bienveillance, sortit de lappartement et disparut.

Il ntait pas aux degrs du vestibule, que Fouquet, hors de lui,
se pendit  la sonnette et cria:

-- Mes chevaux! ma gabare!

Personne ne rpondit.

Le surintendant shabilla lui-mme de tout ce quil trouva sous sa
main.

-- Gourville!... Gourville!... cria-t-il tout en glissant sa
montre dans sa poche.

Et la sonnette joua encore, tandis que Fouquet rptait:

-- Gourville!... Gourville!...

Gourville parut, haletant, ple.

-- Partons! partons! cria le surintendant ds quil le vit.

-- Il est trop tard! fit lami du pauvre Fouquet.

-- Trop tard! pourquoi?

-- coutez!

On entendit des trompettes et un bruit de tambour devant le
chteau.

-- Quoi donc, Gourville?

-- Le roi qui arrive, monseigneur.

-- Le roi?

-- Le roi, qui a brl tapes sur tapes; le roi, qui a crev des
chevaux et qui avance de huit heures sur votre calcul.

-- Nous sommes perdus! murmura Fouquet. Brave dArtagnan, va! tu
mas parl trop tard!

Le roi arrivait, en effet, dans la ville; on entendit bientt le
canon du rempart et celui dun vaisseau qui rpondait du bas de la
rivire.

Fouquet frona le sourcil, appela ses valets de chambre et se fit
habiller en crmonie.

De sa fentre, derrire les rideaux, il voyait lempressement du
peuple et le mouvement dune grande troupe qui avait suivi le
prince sans que lon pt deviner comment.

Le roi fut conduit au chteau en grande pompe, et Fouquet le vit
mettre pied  terre sous la herse et parler bas  loreille de
dArtagnan, qui tenait ltrier.

DArtagnan, le roi tant pass sous la vote, se dirigea vers la
maison de Fouquet, mais si lentement, si lentement, en sarrtant
tant de fois pour parler  ses mousquetaires, chelonns en haie,
que lon et dit quil comptait les secondes ou les pas avant
daccomplir son message.

Fouquet ouvrit la fentre pour lui parler dans la cour.

-- Ah! scria dArtagnan en lapercevant, vous tes encore chez
vous, monseigneur.

Et ce _encore_ suffit pour prouver  M. Fouquet combien
denseignements et de conseils utiles renfermait la premire
visite du mousquetaire.

Le surintendant se contenta de soupirer.

-- Mon Dieu, oui, monsieur, rpondit-il; larrive du roi ma
interrompu dans les projets que javais.

-- Ah! vous savez que le roi vient darriver?

-- Je lai vu, oui, monsieur; et, cette fois, vous venez de sa
part?...

-- Savoir de vos nouvelles, monseigneur, et, si votre sant nest
pas trop mauvaise, vous prier de vouloir bien vous rendre au
chteau.

-- De ce pas, monsieur dArtagnan, de ce pas.

-- Ah! dame! fit le capitaine,  prsent que le roi est l, il ny
a plus de promenade pour personne, plus de libre arbitre; la
consigne gouverne  prsent, vous comme moi, moi comme vous.

Fouquet soupira une dernire fois, monta en carrosse, tant sa
faiblesse tait grande, et se rendit au chteau, escort par
dArtagnan, dont la politesse ntait pas moins effrayante cette
fois quelle navait t nagure consolante et gaie.


Chapitre CCXLV -- Comment le roi Louis XIV joua son petit rle


Comme Fouquet descendait de carrosse pour entrer dans le chteau
de Nantes, un homme du peuple sapprocha de lui avec tous les
signes du plus grand respect et lui remit une lettre.

DArtagnan voulut empcher cet homme dentretenir Fouquet, et
lloigna, mais le message avait t remis au surintendant.
Fouquet dcacheta la lettre et la lut; en ce moment, un vague
effroi que dArtagnan pntra facilement se peignit sur les traits
du premier ministre.

M. Fouquet mit le papier dans le portefeuille quil avait sous son
bras, et continua son chemin vers les appartements du roi.

DArtagnan, par les petites fentres pratiques  chaque tage du
donjon, vit, en montant derrire Fouquet, lhomme au billet
regarder autour de lui sur la place et faire des signes 
plusieurs personnes qui disparurent dans les rues adjacentes,
aprs avoir elles-mmes rpt ces signes faits par le personnage
que nous avons indiqu.

On fit attendre Fouquet un moment sur cette terrasse dont nous
avons parl, terrasse qui aboutissait au petit corridor aprs
lequel on avait tabli le cabinet du roi.

DArtagnan alors passa devant le surintendant, que, jusque-l, il
avait accompagn respectueusement, et entra dans le cabinet royal.

-- Eh bien? lui demanda Louis XIV, qui, en lapercevant, jeta sur
la table couverte de papiers une grande toile verte.

-- Lordre est excut, Sire.

-- Et Fouquet?

-- M. le surintendant me suit, rpliqua dArtagnan.

-- Dans dix minutes, on lintroduira prs de moi, dit le roi en
congdiant dArtagnan dun geste.

Celui-ci sortit, et,  peine arriv dans le corridor  lextrmit
duquel Fouquet lattendait, fut rappel par la clochette du roi.

-- Il na pas paru tonn? demanda le roi.

-- Qui, Sire?

-- _Fouquet_, rpta le roi sans dire monsieur, particularit qui
confirma le capitaine des mousquetaires dans ses soupons.

-- Non, Sire, rpliqua-t-il.

-- Bien.

Et, pour la seconde fois, Louis renvoya dArtagnan.

Fouquet navait pas quitt la terrasse o il avait t laiss par
son guide; il relisait son billet ainsi conu:

Quelque chose se trame contre vous. Peut-tre nosera-t-on au
chteau; ce serait  votre retour chez vous. Le logis est dj
cern par les mousquetaires. Ny entrez pas; un cheval blanc vous
attend derrire lesplanade.

M. Fouquet avait reconnu lcriture et le zle de Gourville. Ne
voulant point que, sil lui arrivait malheur ce papier pt
compromettre un fidle ami, le surintendant soccupait  dchirer
ce billet en des milliers de morceaux parpills au vent hors du
balustre de la terrasse.

DArtagnan le surprit, regardant voltiger les dernires miettes
dans lespace.

-- Monsieur, dit-il, le roi vous attend.

Fouquet marcha dun pas dlibr dans le petit corridor o
travaillaient MM. de Brienne et Rose, tandis que le duc de Saint-
Aignan, assis sur une petite chaise, aussi dans le corridor,
semblait attendre des ordres et billait dune impatience
fivreuse, son pe entre les jambes.

Il sembla trange  Fouquet que MM. de Brienne, Rose et de Saint-
Aignan, dordinaire si attentifs, si obsquieux, se drangeassent
 peine lorsque lui, le surintendant, passa. Mais comment et-il
trouv autre chose chez des courtisans, celui que le roi
nappelait plus que Fouquet?

Il releva la tte, et, bien dcid  tout braver en face, entra
chez le roi aprs quune clochette quon connat dj leut
annonc  Sa Majest.

Le roi, sans se lever, lui fit un signe de tte, et, avec intrt:

-- Eh! comment allez-vous, monsieur Fouquet? dit-il.

-- Je suis dans mon accs de fivre, rpliqua le surintendant mais
tout au service du roi.

-- Bien; les tats sassemblent demain: avez-vous un discours
prt?

Fouquet regarda le roi avec tonnement.

-- Je nen ai pas, Sire, dit-il; mais jen improviserai un. Je
sais assez  fond les affaires pour ne pas demeurer embarrass. Je
nai quune question  faire: Votre Majest me le permettra-t-
elle?

-- Faites.

-- Pourquoi Sa Majest na-t-elle pas fait lhonneur  son premier
ministre de lavertir  Paris?

-- Vous tiez malade; je ne veux pas vous fatiguer.

-- Jamais un travail, jamais une explication ne me fatigue, Sire,
et, puisque le moment est venu pour moi de demander une
explication  mon roi...

-- Oh! monsieur Fouquet! et sur quoi une explication?

-- Sur les intentions de Sa Majest  mon gard.

Le roi rougit.

-- Jai t calomni, repartit vivement Fouquet, et je dois
provoquer la justice du roi  des enqutes.

-- Vous me dites cela bien inutilement, monsieur Fouquet; je sais
ce que je sais.

-- Sa Majest ne peut savoir les choses que si on les lui a dites,
et je ne lui ai rien dit, moi, tandis que dautres ont parl
maintes et maintes fois ...

-- Que voulez-vous dire? fit le roi, impatient de clore cette
conversation embarrassante.

-- Je vais droit au fait, Sire, et jaccuse un homme de me nuire
auprs de Votre Majest.

-- Personne ne vous nuit, monsieur Fouquet.

-- Cette rponse, Sire, me prouve que javais raison.

-- Monsieur Fouquet, je naime pas quon accuse.

-- Quand on est accus!

-- Nous avons dj trop parl de cette affaire.

-- Votre Majest ne veut pas que je me justifie?

-- Je vous rpte que je ne vous accuse pas.

Fouquet fit un pas en arrire en faisant un demi-salut.

Il est certain, pensa-t-il, quil a pris un parti. Celui qui ne
peut reculer a seul une pareille obstination. Ne pas voir le
danger dans ce moment, ce serait tre aveugle; ne pas lviter, ce
serait tre stupide.

Il reprit tout haut:

-- Votre Majest ma demand pour un travail?

-- Non, monsieur Fouquet, pour un conseil que jai  vous donner.

-- Jattends respectueusement, Sire.

-- Reposez-vous, monsieur Fouquet; ne prodiguez plus vos forces:
la session des tats sera courte, et, quand mes secrtaires
lauront close, je ne veux plus que lon parle affaires de quinze
jours en France.

-- Le roi na rien  me dire au sujet de cette assemble des
tats?

-- Non, monsieur Fouquet.

--  moi, surintendant des finances?

-- Reposez-vous, je vous prie; voil tout ce que jai  vous dire.

Fouquet se mordit les lvres et baissa la tte. Il couvait
videmment quelque pense inquite.

Cette inquitude gagna le roi.

-- Est-ce que vous tes fch davoir  vous reposer, monsieur
Fouquet? dit-il.

-- Oui, Sire, je ne suis pas habitu au repos.

-- Mais vous tes malade; il faut vous soigner.

-- Votre Majest me parlait dun discours  prononcer demain?

Le roi ne rpondit pas; cette question brusque venait de
lembarrasser.

Fouquet sentit le poids de cette hsitation. Il crut lire dans les
yeux du jeune prince un danger qui prcipiterait sa dfiance.

Si je parais avoir peur, pensa-t-il, je suis perdu.

Le roi, de son ct, ntait inquiet que de cette dfiance de
Fouquet.

-- A-t-il vent quelque chose? murmurait-il.

Si son premier mot est dur, pensa encore Fouquet, sil sirrite
ou feint de sirriter pour prendre un prtexte, comment me
tirerai-je de l? Adoucissons la pente. Gourville avait raison

-- Sire, dit-il tout  coup, puisque la bont du roi veille  ma
sant  ce point quelle me dispense de tout travail, est-ce que
je ne serai pas libre du conseil pour demain? Jemploierais ce
jour  garder le lit, et je demanderais au roi de me cder son
mdecin pour essayer un remde contre ces maudites fivres.

-- Soit fait comme vous dsirez, monsieur Fouquet. Vous aurez le
cong pour demain, vous aurez le mdecin, vous aurez la sant.

-- Merci, dit Fouquet en sinclinant.

Puis, prenant son parti:

-- Est-ce que je naurai pas, dit-il, le bonheur de mener le roi 
Belle-le, chez moi?

Et il regardait Louis en face pour juger de leffet dune pareille
proposition.

Le roi rougit encore.

-- Vous savez, rpliqua-t-il en essayant de sourire, que vous
venez de dire: _ Belle-le, chez moi?_

-- Cest vrai, Sire.

-- Eh bien! ne vous souvient-il plus, continua le roi du mme ton
enjou, que vous me donntes Belle-le?

-- Cest encore vrai, Sire. Seulement, comme vous ne lavez pas
prise, vous en viendrez prendre possession.

-- Je le veux bien.

-- Ctait, dailleurs, lintention de Votre Majest autant que la
mienne, et je ne saurais dire  Votre Majest combien jai t
heureux et fier en voyant toute la maison militaire du roi venir
de Paris pour cette prise de possession.

Le roi balbutia quil navait pas amen ses mousquetaires pour
cela seulement.

-- Oh! je le pense bien, dit vivement Fouquet; Votre Majest sait
trop bien quil lui suffit de venir seule une badine  la main,
pour faire tomber toutes les fortifications de Belle-le.

-- Peste! scria le roi, je ne veux pas quelles tombent, ces
belles fortifications qui ont cot si cher  lever. Non!
quelles demeurent contre les Hollandais et les Anglais. Ce que je
veux voir  Belle-le, vous ne le devineriez pas, monsieur
Fouquet: ce sont les belles paysannes, filles et femmes, des
terres ou des grves, qui dansent si bien et sont si sduisantes
avec leurs jupes dcarlate! on ma fort vant vos vassales,
monsieur le surintendant. Tenez, faites-les-moi voir.

-- Quand Votre Majest voudra.

-- Avez-vous quelque moyen de transport? Ce serait demain si vous
vouliez.

Le surintendant sentit le coup, qui ntait pas adroit, et il
rpondit:

-- Non, Sire: jignorais le dsir de Votre Majest, jignorais
surtout sa hte de voir Belle-le, et je ne me suis prcautionn
en rien.

-- Vous avez un bateau  vous, cependant?

-- Jen ai cinq; mais ils sont tous, soit au Port, soit 
Paimboeuf, et, pour les rejoindre ou les faire arriver, il faut au
moins vingt-quatre heures. Ai-je besoin denvoyer un courrier?
faut-il que je le fasse?

-- Attendez encore; laissez finir la fivre; attendez  demain.

-- Cest vrai... Qui sait si demain nous naurons pas mille autres
ides? rpliqua Fouquet, dsormais hors de doute et fort ple.

Le roi tressaillit et allongea la main vers sa clochette; mais
Fouquet le prvint.

-- Sire, dit-il, jai la fivre; je tremble de froid. Si je
demeure un moment de plus, je suis capable de mvanouir. Je
demande  Votre Majest la permission de maller cacher sous les
couvertures.

-- En effet, vous grelottez; cest affligeant  voir. Allez,
monsieur Fouquet, allez. Jenverrai savoir de vos nouvelles.

-- Votre Majest me comble. Dans une heure, je me trouverai
beaucoup mieux.

-- Je veux que quelquun vous reconduise, dit le roi.

-- Comme il vous plaira; je prendrais volontiers le bras de
quelquun.

-- Monsieur dArtagnan! cria le roi en sonnant de sa clochette.

-- Oh! Sire, interrompit Fouquet en riant dun air qui fit froid
au prince, vous me donnez un capitaine de mousquetaires pour me
conduire  mon logis? Honneur bien quivoque, Sire! Un simple
valet de pied, je vous prie.

-- Et pourquoi, monsieur Fouquet? M. dArtagnan me reconduit bien,
moi!

-- Oui; mais, quand il vous reconduit, Sire, cest pour vous
obir, tandis que moi...

-- Eh bien?

-- Moi, sil me faut rentrer chez moi avec votre chef des
mousquetaires, on dira que vous me faites arrter.

-- Arrter? rpta le roi, qui plit plus que Fouquet lui-mme,
arrter? oh!...

-- Eh? que ne dit-on pas! poursuivit Fouquet toujours riant; et je
gage quil se trouverait des gens assez mchants pour en rire?

Cette saillie dconcerta le monarque. Fouquet fut assez habile ou
assez heureux pour que Louis XIV recult devant lapparence du
fait quil mditait.

M. dArtagnan, lorsquil parut, reut lordre de dsigner un
mousquetaire pour accompagner le surintendant.

-- Inutile, dit alors celui-ci: pe pour pe, jaime autant
Gourville, qui mattend en bas. Mais cela ne mempchera pas de
jouir de la socit de M. dArtagnan. Je suis bien aise quil voie
Belle-le, lui qui se connat si bien en fortifications.

DArtagnan sinclina, ne comprenant plus rien  la scne.

Fouquet salua encore, et sortit affectant toute la lenteur dun
homme qui se promne.

Une fois hors du chteau:

-- Je suis sauv! dit-il. Oh! oui, tu verras Belle-le, roi
dloyal, mais quand je ny serai plus.

Et il disparut.

DArtagnan tait demeur avec le roi.

-- Capitaine, lui dit Sa Majest, vous allez suivre M. Fouquet 
cent pas.

-- Oui, Sire.

-- Il rentre chez lui. Vous irez chez lui.

-- Oui, Sire.

-- Vous larrterez en mon nom, et vous lenfermerez dans un
carrosse.

-- Dans un carrosse? Bien.

-- De telle faon quil ne puisse, en route, ni converser avec
quelquun, ni jeter des billets aux gens quil rencontrera.

-- Oh! voil qui est difficile, Sire.

-- Non.

-- Pardon, Sire; je ne puis touffer M. Fouquet, et, sil demande
 respirer, je nirai pas len empcher en fermant glaces et
mantelets. Il jettera par les portires tous les cris et les
billets possibles.

-- Le cas est prvu, monsieur dArtagnan; un carrosse avec un
treillis obviera aux deux inconvnients que vous signalez.

-- Un carrosse  treillis de fer? scria dArtagnan. Mais on ne
fait pas un treillis de fer pour carrosse en une demi-heure, et
Votre Majest me recommande daller tout de suite chez M. Fouquet.

-- Aussi le carrosse en question est-il tout fait.

-- Ah! cest diffrent, dit le capitaine. Si le carrosse est tout
fait, trs bien, on na qu le faire aller.

-- Il est tout attel.

-- Ah!

-- Et le cocher, avec les piqueurs, attend dans la cour basse du
chteau.

DArtagnan sinclina.

-- Il ne me reste, ajouta-t-il, qu demander au roi en quel
endroit on conduira M. Fouquet.

-- Au chteau dAngers, dabord.

-- Trs bien.

-- Nous verrons ensuite.

-- Oui, Sire.

-- Monsieur dArtagnan, un dernier mot: vous avez remarqu que,
pour faire cette prise de Fouquet, je nemploie pas mes gardes, ce
dont M. de Gesvres sera furieux.

-- Votre Majest nemploie pas ses gardes, dit le capitaine un peu
humili, parce quelle se dfie de M. de Gesvres. Voil!

-- Cest vous dire, monsieur, que jai confiance en vous.

-- Je le sais bien, Sire! et il est inutile de le faire valoir.

-- Cest seulement pour arriver  ceci, monsieur, qu partir de
ce moment, sil arrivait que, par hasard, un hasard quelconque,
M. Fouquet svadt... on a vu de ces hasards-l, monsieur...

-- Oh! Sire, trs souvent, mais pour les autres, pas pour moi.

-- Pourquoi pas pour vous?

-- Parce que moi, Sire, jai un instant voulu sauver M. Fouquet.

Le roi frmit.

-- Parce que, continua le capitaine jen avais le droit ayant
devin le plan de Votre Majest sans quelle men et parl, et
que je trouvais M. Fouquet intressant. Or jtais libre de lui
tmoigner mon intrt,  cet homme.

-- En vrit, monsieur, vous ne me rassurez point sur vos
services!

-- Si je leusse sauv alors, jtais parfaitement innocent: je
dis plus, jeusse bien fait, car M. Fouquet nest pas un mchant
homme. Mais il na pas voulu; sa destine la entran; il a
laiss fuir lheure de la libert. Tant pis! Maintenant, jai des
ordres, jobirai  ces ordres, et M. Fouquet, vous pouvez le
considrer comme un homme arrt. Il est au chteau dAngers,
M. Fouquet.

-- Oh! vous ne le tenez pas encore, capitaine!

-- Cela me regarde;  chacun son mtier, Sire; seulement, encore
une fois, rflchissez. Donnez-vous srieusement lordre darrter
M. Fouquet, Sire?

-- Oui, mille fois oui!

-- crivez alors.

-- Voici la lettre.

DArtagnan la lut, salua le roi et sortit.

Du haut de la terrasse, il aperut Gourville qui passait lair
joyeux, et se dirigeait vers la maison de M. Fouquet.


Chapitre CCXLVI -- Le cheval blanc et le cheval noir


Voil qui est surprenant, se dit le capitaine: Gourville trs
joyeux et courant les rues, quand il est  peu prs certain que
M. Fouquet est en danger; quand il est  peu prs certain que
cest Gourville qui a prvenu M. Fouquet par le billet de tout 
lheure, ce billet qui a t dchir en mille morceaux sur la
terrasse, et livr aux vents par M. le surintendant.

Gourville se frotte les mains, cest quil vient de faire quelque
habilet. Do vient Gourville?

Gourville vient de la rue aux Herbes. O va la rue aux Herbes?

Et dArtagnan suivit, sur le fate des maisons de Nantes domines
par le chteau, la ligne trace par les rues, comme il et fait
sur un plan topographique; seulement au lieu de papier mort et
plat, vide et dsert, la carte vivante se dressait en relief avec
des mouvements, les cris et les ombres des hommes et des choses.

Au-del de lenceinte de la ville, les grandes plaines verdoyantes
stendaient bordant la Loire, et semblaient courir vers lhorizon
empourpr, que sillonnaient lazur des eaux et le vert noirtre
des marcages.

Immdiatement aprs les portes de Nantes, deux chemins blancs
montaient en divergeant comme les doigts carts dune main
gigantesque.

DArtagnan, qui avait embrass tout le panorama dun coup doeil
en traversant la terrasse, fut conduit par la ligne de la rue aux
Herbes  laboutissement dun de ces chemins qui prenait naissance
sous la porte de Nantes.

Encore un pas, et il allait descendre lescalier de la terrasse
pour rentrer dans le donjon, prendre son carrosse  treillis, et
marcher vers la maison de Fouquet.

Mais le hasard voulut que, au moment de se replonger dans
lescalier, il ft attir par un point mouvant qui gagnait du
terrain sur cette route.

Quest cela? se demanda le mousquetaire. Un cheval qui court, un
cheval chapp sans doute; comme il dtale!

Le point mouvant se dtacha de la route, et entra dans les pices
de luzerne.

Un cheval blanc, continua le capitaine, qui venait de voir la
couleur ressortir lumineuse sur le fond sombre, et il est mont;
cest quelque enfant dont le cheval a soif, et lemporte vers
labreuvoir en diagonale.

Ces rflexions, rapides comme lclair, simultanes avec la
perception visuelle, dArtagnan les avait dj oublies quand il
descendit les premires marches de lescalier.

Quelques parcelles de papier jonchaient les marches et
tincelaient sur la pierre noircie des degrs.

Eh! eh! se dit le capitaine, voici quelques-uns des fragments du
billet dchir par M. Fouquet. Pauvre homme! il avait donn son
secret au vent; le vent nen veut plus et le rapporte au roi.
Dcidment, pauvre Fouquet, tu joues de malheur! la partie nest
pas gale; la fortune est contre toi. Ltoile de Louis XIV
obscurcit la tienne; la couleuvre est plus forte ou plus habile
que lcureuil.

DArtagnan ramassa un de ces morceaux de papier toujours en
descendant.

-- Petite criture de Gourville!! scria-t-il en examinant un des
fragments du billet, je ne mtais pas tromp.

Et il lut le mot _cheval_.

-- Tiens! fit-il.

Et il en examina un autre, sur lequel pas une lettre ntait
trace.

Sur un troisime, il lut le mot _blanc_.

-- _Cheval blanc_, rpta-t-il, comme lenfant qui pelle. Ah! mon
Dieu! scria le dfiant esprit, cheval blanc!

Et, semblable  ce grain de poudre qui, brlant, se dilate en un
volume centuple, dArtagnan, gonfl dides et de soupons,
remonta rapidement vers la terrasse.

Le cheval blanc courait, courait toujours dans la direction de la
Loire,  lextrmit de laquelle, fondue dans les vapeurs de
leau, une petite voile apparaissait, balance comme un atome.

-- Oh! oh! cria le mousquetaire, il ny a quun homme qui fuit
pour courir aussi vite dans les terres laboures. Il ny a quun
Fouquet, un financier, pour courir ainsi en plein jour sur un
cheval blanc... Il ny a que le seigneur de Belle-le pour se
sauver du ct de la mer, quand il y a des forts si paisses dans
les terres... Et il ny a quun dArtagnan au monde pour rattraper
M. Fouquet, qui a une demi-heure davance, et qui aura joint son
bateau avant une heure.

Cela dit, le mousquetaire donna ordre que lon ment grand train
le carrosse aux treillis de fer dans un bouquet de bois situ hors
de la ville. Il choisit son meilleur cheval, lui sauta sur le dos,
et courut par la rue aux Herbes, en prenant, non pas le chemin
quavait pris Fouquet, mais le bord mme de la Loire, certain
quil tait de gagner dix minutes sur le total du parcours, et de
joindre,  lintersection des deux lignes, le fugitif qui ne
souponnerait pas dtre poursuivi de ce ct.

Dans la rapidit de la course, et avec limpatience du
perscuteur, sanimant comme  la chasse, comme  la guerre,
dArtagnan, si doux, si bon pour Fouquet, se surprit  devenir
froce et presque sanguinaire.

Pendant longtemps, il courut sans apercevoir le cheval blanc; sa
fureur prenait les teintes de la rage, il doutait de lui, il
supposait que Fouquet stait abm dans un chemin souterrain, ou
quil avait relay le cheval blanc par un de ces fameux chevaux
noirs, rapides comme le vent, dont dArtagnan,  Saint-Mand,
avait tant de fois admir, envi la lgret vigoureuse.

 ces moments-l, quand le vent lui coupait les yeux et en faisait
jaillir des larmes, quand la selle brlait, quand le cheval,
entam dans sa chair vive, rugissait de douleur et faisait voler
sous ses pieds de derrire une pluie de sable fin et de cailloux,
dArtagnan, se haussant sur ltrier, et ne voyant rien sur leau,
rien sous les arbres, cherchait en lair, comme un insens. Il
devenait fou. Dans le paroxysme de sa convoitise, il rvait
chemins ariens, dcouverte du sicle suivant; il se rappelait
Ddale et ses vastes ailes, qui lavaient sauv des prisons de la
Crte.

Un rauque soupir sexhalait de ses lvres. Il rptait, dvor par
la crainte du ridicule:

-- Moi! moi! dup par un Gourville, moi!... on dira que je
vieillis, on dira que jai reu un million pour laisser fuir
Fouquet!

Et il enfonait ses deux perons dans le ventre du cheval; il
venait de faire une lieue en deux minutes. Soudain,  lextrmit
dun pacage, derrire des haies, il vit une forme blanche qui se
montra, disparut, et demeura enfin visible sur un terrain plus
lev.

DArtagnan tressaillit de joie; son esprit se rassrna aussitt.
Il essuya la sueur qui ruisselait de son front, desserra ses
genoux, libre desquels le cheval respira plus largement, et,
ramenant la bride, modra lallure du vigoureux animal, son
complice dans cette chasse  lhomme. Il put alors tudier la
forme de la route, et sa position quant  Fouquet.

Le surintendant avait mis son cheval blanc hors dhaleine, en
traversant les terres molles. Il sentait le besoin de gagner un
sol plus dur, et tendait vers la route par la scante la plus
courte.

DArtagnan, lui, navait qu marcher droit sous la rampe dune
falaise qui le drobait aux yeux de son ennemi; de sorte quil le
couperait  son arrive sur la route. L sentamerait la course
relle; l stablirait la lutte.

DArtagnan fit respirer son cheval  pleins poumons.

Il remarqua que le surintendant prenait le trot, cest--dire
quil faisait aussi souffler sa monture.

Mais on tait trop press, de part et dautre, pour demeurer
longtemps  cette allure. Le cheval blanc partit comme une flche
quand il toucha un terrain plus rsistant.

DArtagnan baissa la main, et son cheval noir prit le galop. Tous
deux suivaient la mme route; les quadruples chos de la course se
confondaient; M. Fouquet navait pas encore aperu dArtagnan.

Mais,  la sortie de la rampe, un seul cho frappa lair, ctait
celui des pas de dArtagnan, qui roulait comme un tonnerre.

Fouquet se retourna; il vit  cent pas derrire lui, en arrire,
son ennemi, pench sur le cou de son coursier. Plus de doute; le
baudrier reluisant, la casaque rouge, ctait un mousquetaire;
Fouquet baissa la tte aussi, et son cheval blanc mit vingt pieds
de plus entre son adversaire et lui.

Oh! mais, pensa dArtagnan inquiet, ce nest pas un cheval
ordinaire que monte l Fouquet, attention! Et, attentif, il
examina, de son oeil infaillible, lallure et les moyens de ce
coursier.

Croupe ronde, queue maigre et tendue, jambes maigres et sches
comme des fils dacier, sabots plus durs que du marbre.

Il peronna le sien, mais la distance entre les deux resta la
mme.

DArtagnan couta profondment: pas un souffle du cheval ne lui
parvenait, et, pourtant, il fendait le vent.

Le cheval noir, au contraire, commenait  rler comme un accs de
toux.

Il faut crever mon cheval, mais arriver, pensa le mousquetaire.

Et il se mit  scier la bouche du pauvre animal, tandis quavec
ses perons il fouillait sa peau sanglante.

Le cheval, dsespr, gagna vingt toises, et arriva sur Fouquet 
la porte du pistolet.

Courage! se dit le mousquetaire, courage! le blanc saffaiblira
peut-tre; et, si le cheval ne tombe pas, le matre finira par
tomber.

Mais cheval et homme restrent droits, unis, prenant peu  peu
lavantage.

DArtagnan poussa un cri sauvage qui fit retourner Fouquet, dont
la monture sanimait encore.

-- Fameux cheval! enrag cavalier, gronda le capitaine, Hol!
mordioux, monsieur Fouquet, hol! de par le roi!

Fouquet ne rpondit pas.

-- Mentendez-vous? hurla dArtagnan.

Le cheval venait de faire un faux pas.

-- Pardieu! rpliqua laconiquement Fouquet.

Et de courir.

DArtagnan faillit devenir fou; le sang afflua bouillant  ses
tempes,  ses yeux.

-- De par le roi! scria-t-il encore, arrtez, ou je vous abats
dun coup de pistolet.

-- Faites, rpondit M. Fouquet volant toujours.

DArtagnan saisit un de ses pistolets et larma, esprant que le
bruit de la platine arrterait son ennemi.

-- Vous avez des pistolets aussi, dit-il, dfendez-vous.

Fouquet se retourna effectivement au bruit, et, regardant
dArtagnan bien en face, ouvrit, de sa main droite, lhabit qui
lui serrait le corps; il ne toucha pas  ses fontes.

Il y avait vingt pas entre eux deux.

-- Mordioux! dit dArtagnan, je ne vous assassinerai pas; si vous
ne voulez pas tirer sur moi, rendez-vous! Quest-ce que la prison?

-- Jaime mieux mourir, rpondit Fouquet; je souffrirai moins.

DArtagnan, ivre de dsespoir, jeta son pistolet sur la route.

-- Je vous prendrai vif, dit-il.

Et, par un prodige dont cet incomparable cavalier tait seul
capable, il mena son cheval  dix pas du cheval blanc; dj il
tendait la main pour saisir sa proie.

-- Voyons, tuez-moi cest plus humain, dit Fouquet.

-- Non! vivant, vivant! murmura le capitaine.

Son cheval fit un faux pas pour la seconde fois; celui de Fouquet
prit lavance.

Ctait un spectacle inou, que cette course entre deux chevaux
qui ne vivaient que par la volont de leurs cavaliers.

Au galop furieux avaient succd le grand trot, puis le trot
simple.

Et la course paraissait aussi vive  ces deux athltes harasss.
DArtagnan, pouss  bout, saisit le second pistolet et ajusta le
cheval blanc.

--  votre cheval! pas  vous! cria-t-il  Fouquet.

Et il tira. Lanimal fut atteint dans la croupe; il fit un bond
furieux et se cabra.

Le cheval de dArtagnan tomba mort.

Je suis dshonor, pensa le mousquetaire, je suis un misrable;
par piti, monsieur Fouquet, jetez-moi un de vos pistolets, que je
me brle la cervelle!

Fouquet se remit  courir.

-- Par grce! par grce! scria dArtagnan, ce que vous ne voulez
pas en ce moment, je le ferai dans une heure; mais ici, sur cette
route, je meurs bravement, je meurs estim; rendez-moi ce service,
monsieur Fouquet.

Fouquet ne rpondit pas et continua de trotter.

DArtagnan se mit  courir aprs son ennemi.

Successivement il jeta par terre son chapeau, son habit, qui
lembarrassaient, puis son fourreau dpe, qui battait entre ses
jambes.

Lpe  la main lui devint trop lourde, il la jeta comme le
fourreau.

Le cheval blanc rlait; dArtagnan gagnait sur lui.

Du trot, lanimal, puis, passa au petit pas avec des vertiges
qui secouaient sa tte; le sang venait  sa bouche avec lcume.

DArtagnan fit un effort dsespr, sauta sur Fouquet, et le prit
par la jambe en disant dune voix entrecoupe, haletante:

-- Je vous arrte au nom du roi: cassez-moi la tte, nous aurons
tous deux fait notre devoir.

Fouquet lana loin de lui, dans la rivire, les deux pistolets
dont dArtagnan et pu se saisir, et, mettant pied  terre:

-- Je suis votre prisonnier, monsieur, dit-il; voulez-vous prendre
mon bras, car vous allez vous vanouir?

-- Merci, murmura dArtagnan, qui effectivement, sentit la terre
manquer sous lui et le ciel fondre sur sa tte.

Et il roula sur le sable,  bout dhaleine et de forces.

Fouquet descendit le talus de la rivire, puisa de leau dans son
chapeau, vint rafrachir les tempes du mousquetaire, et lui glissa
quelques gouttes fraches entre les lvres.

DArtagnan se releva, cherchant autour de lui dun oeil gar.

Il vit Fouquet agenouill, son chapeau humide  la main et
souriant avec une ineffable douceur.

-- Vous ne vous tes pas enfui! cria-t-il. Oh! monsieur, le vrai
roi par la loyaut, par le coeur, par lme, ce nest pas Louis du
Louvre, ni Philippe de Sainte-Marguerite, cest vous, le proscrit,
le condamn!

-- Moi qui ne suis perdu aujourdhui que par une seule faute,
monsieur dArtagnan.

-- Laquelle, mon Dieu?

-- Jaurais d vous avoir pour ami. Mais comment allons-nous faire
pour retourner  Nantes? Nous en sommes bien loin.

-- Cest vrai, fit dArtagnan pensif et sombre.

-- Le cheval blanc reviendra peut-tre; ctait un si bon cheval!
Montez dessus, monsieur dArtagnan; moi, jirai  pied jusqu ce
que vous soyez repos.

-- Pauvre bte! blesse! dit le mousquetaire.

-- Il ira, vous dis-je, je le connais; faisons mieux, montons
dessus tous deux.

-- Essayons, dit le capitaine.

Mais ils neurent pas plutt charg lanimal de ce poids double,
quil vacilla, puis se remit et marcha quelques minutes, puis
chancela encore et sabattit  ct du cheval noir, quil venait
de joindre.

-- Nous irons  pied, le destin le veut; la promenade sera
superbe, reprit Fouquet en passant son bras sous celui de
dArtagnan.

-- Mordioux! scria celui-ci, loeil fixe, le sourcil fronc, le
coeur gros. Vilaine journe!

Ils firent lentement les quatre lieues qui les sparaient du bois,
derrire lequel les attendait le carrosse avec une escorte.

Lorsque Fouquet aperut cette sinistre machine, il dit 
dArtagnan, qui baissait les yeux, comme honteux pour Louis XIV:

-- Voil une ide qui nest pas dun brave homme, capitaine
dArtagnan, elle nest pas de vous. Pourquoi ces grillages? dit-
il.

-- Pour vous empcher de jeter des billets au-dehors.

-- Ingnieux!

-- Mais vous pouvez parler si vous ne pouvez pas crire, dit
dArtagnan.

-- Parler  vous!

-- Mais... si vous voulez.

Fouquet rva un moment; puis, regardant le capitaine en face:

-- Un seul mot, dit-il, le retiendrez-vous?...

-- Je le retiendrai.

-- Le direz-vous  qui je veux?

-- Je le dirai.

-- Saint-Mand! articula tout bas Fouquet.

-- Bien. Pour qui?

-- Pour Mme de Bellire ou Plisson.

-- Cest fait.

Le carrosse traversa Nantes et prit la route dAngers.


Chapitre CCXLVII -- O l'cureuil tombe, o la couleuvre vole


Il tait deux heures de laprs-midi. Le roi, plein dimpatience,
allait de son cabinet  la terrasse et quelquefois ouvrait la
porte du corridor pour voir ce que faisaient ses secrtaires.

M. Colbert, assis  la place mme o M. de Saint-Aignan tait
rest si longtemps le matin, causait  voix basse avec
M. de Brienne.

Le roi ouvrit brusquement la porte, et, sadressant  eux:

-- Que dites-vous? demanda-t-il.

-- Nous parlons de la premire sance des tats, dit M. de Brienne
en se levant.

-- Trs bien! repartit le roi.

Et il rentra.

Cinq minutes aprs, le bruit de la clochette rappela Rose, dont
ctait lheure.

-- Avez-vous fini vos copies? demanda le roi.

-- Pas encore, Sire.

-- Voyez donc si M. dArtagnan est revenu.

-- Pas encore, Sire.

-- Cest trange! murmura le roi. Appelez M. Colbert.

Colbert entra; il attendait ce moment depuis le matin.

-- Monsieur Colbert, dit le roi trs vivement, il faudrait
pourtant savoir ce que M. dArtagnan est devenu.

Colbert, de sa voix calme:

-- O le roi veut-il que je le fasse chercher? dit-il.

-- Eh! monsieur, ne savez-vous  quel endroit je lavais envoy?
rpondit aigrement Louis.

-- Votre Majest ne me la pas dit.

-- Monsieur, il est de ces choses que lon devine, et vous
surtout, vous les devinez.

-- Jai pu supposer, Sire; mais je ne me serais pas permis de
deviner tout  fait.

Colbert finissait  peine ces mots, quune voix bien plus rude que
celle du roi interrompit la conversation commence entre le
monarque et le commis.

-- DArtagnan! cria le roi tout joyeux.

DArtagnan, ple et de furieuse humeur, dit au roi:

-- Sire, est-ce que cest Votre Majest qui a donn des ordres 
mes mousquetaires?

-- Quels ordres? fit le roi.

-- Au sujet de la maison de M. Fouquet?

-- Aucun! rpliqua Louis.

-- Ah! ah! dit dArtagnan en mordant sa moustache. Je ne mtais
pas tromp; cest Monsieur.

Et il dsignait Colbert.

-- Quel ordre? Voyons! dit le roi.

-- Ordre de bouleverser toute une maison, de battre les
domestiques et officiers de M. Fouquet, de forcer les tiroirs, de
mettre  sac un logis paisible; mordioux! ordre de sauvage!

-- Monsieur! fit Colbert trs ple.

-- Monsieur, interrompit dArtagnan, le roi seul, entendez-vous,
le roi seul a le droit de commander  mes mousquetaires; mais,
quant  vous, je vous le dfends, et je vous le dis devant Sa
Majest; des gentilshommes qui portent lpe ne sont pas des
bltres qui ont la plume  loreille.

-- DArtagnan! dArtagnan! murmura le roi.

-- Cest humiliant, poursuivit le mousquetaire; mes soldats sont
dshonors. Je ne commande pas  des retres, moi, ou  des commis
de lintendance, mordioux!

-- Mais quy a-t-il? Voyons! dit le roi avec autorit.

-- Il y a, Sire, que Monsieur, Monsieur, qui na pu deviner les
ordres de Votre Majest, et qui, par consquent, na pas su que
jarrtais M. Fouquet, Monsieur, qui a fait faire la cage de fer 
son patron dhier, a expdi M. de Roncherat dans le logis de
M. Fouquet, et que, pour enlever les papiers du surintendant, on a
enlev tous les meubles. Mes mousquetaires taient autour de la
maison depuis le matin. Voil mes ordres. Pourquoi sest-on permis
de les faire entrer dedans? Pourquoi, en les forant dassister 
ce pillage, les en a-t-on rendus complices? Mordioux! nous servons
le roi, nous autres, mais nous ne servons pas M. Colbert!

-- Monsieur dArtagnan, dit le roi svrement, prenez garde, ce
nest pas en ma prsence que de pareilles explications, faites sur
ce ton, doivent avoir lieu.

-- Jai agi pour le bien du roi, dit Colbert dune voix altre;
il mest dur dtre trait de la sorte par un officier de Sa
Majest, et cela sans vengeance,  cause du respect que je dois au
roi.

-- Le respect que vous devez au roi! scria dArtagnan, dont les
yeux flamboyrent, consiste dabord  faire respecter son
autorit,  faire chrir sa personne. Tout agent dun pouvoir sans
contrle reprsente ce pouvoir, et, quand les peuples maudissent
la main qui les frappe, cest  la main royale que Dieu fait
reproche, entendez-vous? Faut-il quun soldat endurci depuis
quarante annes aux plaies et au sang vous donne cette leon,
monsieur? faut-il que la misricorde soit de mon ct, la frocit
du vtre? Vous avez fait arrter, lier, emprisonner des innocents!

-- Les complices peut-tre de M. Fouquet, dit Colbert.

-- Qui vous dit que M. Fouquet ait des complices, et mme quil
soit coupable? Le roi seul le sait, sa justice nest pas aveugle.
Quand il dira: Arrtez, emprisonnez telles gens, alors on
obira. Ne me parlez donc plus du respect que vous portez au roi,
et prenez garde  vos paroles, si par hasard elles semblent
renfermer quelques menaces, car le roi ne laisse pas menacer ceux
qui le servent bien par ceux qui le desservent, et, au cas o
jaurais, ce qu Dieu ne plaise! un matre aussi ingrat, je me
ferais respecter moi-mme.

Cela dit, dArtagnan se campa firement dans le cabinet du roi,
loeil allum, la main sur lpe, la lvre frmissante, affectant
bien plus de colre encore quil nen ressentait.

Colbert, humili, dvor de rage, salua le roi, comme pour lui
demander la permission de se retirer.

Le roi, contrari dans son orgueil et dans sa curiosit, ne savait
encore quel parti prendre. DArtagnan le vit hsiter. Rester plus
longtemps et t une faute; il fallait obtenir un triomphe sur
Colbert, et le seul moyen tait de piquer si bien et si fort au
vif le roi, quil ne restt plus  Sa Majest dautre sortie que
de choisir entre lun ou lautre antagoniste.

DArtagnan, donc, sinclina comme Colbert; mais le roi qui tenait,
avant toute chose,  savoir des nouvelles bien exactes, bien
dtailles, de larrestation du surintendant des finances, de
celui qui lavait fait trembler un moment, le roi, comprenant que
la bouderie de dArtagnan allait lobliger  remettre  un quart
dheure au moins les dtails quil brlait de connatre; Louis,
disons-nous, oublia Colbert, qui navait rien  dire de bien neuf,
et rappela son capitaine des mousquetaires.

-- Voyons, monsieur, dit-il, faites dabord votre commission, vous
vous reposerez aprs.

DArtagnan, qui allait franchir la porte, sarrta  la voix du
roi, revint sur ses pas, et Colbert fut contraint de partir. Son
visage prit une teinte de pourpre; ses yeux noirs et mchants
brillrent dun feu sombre sous leurs pais sourcils; il allongea
le pas, sinclina devant le roi, se redressa  demi en passant
devant dArtagnan, et partit la mort dans le coeur.

DArtagnan, demeur seul avec le roi, sadoucit  linstant mme,
et, composant son visage:

-- Sire, dit-il, vous tes un jeune roi. Cest  laurore que
lhomme devine si la journe sera belle ou triste. Comment, Sire,
les peuples que la main de Dieu a rangs sous votre loi
augureront-ils de votre rgne, si, entre vous et eux, vous laissez
agir des ministres de colre et de violence? Mais, parlons de moi,
Sire; laissons une discussion qui vous parat oiseuse,
inconvenante, peut-tre. Parlons de moi. Jai arrt M. Fouquet.

-- Vous y avez mis le temps, fit le roi avec aigreur.

DArtagnan regarda le roi.

-- Je vois que je me suis mal exprim, dit-il. Jai annonc 
Votre Majest que javais arrt M. Fouquet?

-- Oui; eh bien?

-- Eh bien! jaurais d dire  Votre Majest que M. Fouquet
mavait arrt, aurait t plus juste. Je rtablis donc la
vrit: jai t arrt par M. Fouquet.

Ce fut le tour de Louis XIV dtre surpris. DArtagnan, de son
coup doeil si prompt, apprcia ce qui se passait dans lesprit du
matre. Il ne lui donna pas le temps de questionner. Il raconta
avec cette posie, avec ce pittoresque que lui seul possdait
peut-tre  cette poque, lvasion de M. Fouquet, la poursuite,
la course acharne, enfin cette gnrosit inimitable du
surintendant, qui pouvait fuir dix fois, qui pouvait tuer vingt
fois ladversaire attach  sa poursuite, et qui avait prfr la
prison, et pis encore, peut-tre,  lhumiliation de celui qui
voulait lui ravir sa libert.

 mesure que le capitaine des mousquetaires parlait, le roi
sagitait, dvorant ses paroles et faisant claquer lextrmit de
ses ongles les uns contre les autres.

-- Il en rsulte donc, Sire,  mes yeux du moins, quun homme qui
se conduit ainsi est un galant homme et ne peut tre un ennemi du
roi. Voil mon opinion, je le rpte  Votre Majest. Je sais que
le roi va me dire, et je mincline: La raison dtat. Soit!
cest  mes yeux bien respectable. Mais je suis un soldat, jai
reu ma consigne; la consigne est excute, bien malgr moi, cest
vrai; mais elle lest. Je me tais.

-- O est M. Fouquet en ce moment? demanda Louis aprs un moment
de silence.

-- M. Fouquet, Sire, rpondit dArtagnan, est dans la cage de fer
que M. Colbert lui a fait prparer, et roule au galop de quatre
vigoureux chevaux sur la route dAngers.

-- Pourquoi lavez-vous quitt en route?

-- Parce que Sa Majest ne mavait pas dit daller  Angers. La
preuve, la meilleure preuve de ce que javance, cest que le roi
me cherchait tout  lheure... Et puis javais une autre raison.

-- Laquelle?

-- Moi tant l, ce pauvre M. Fouquet net jamais tent de
svader.

-- Eh bien? scria le roi avec stupfaction.

-- Votre Majest doit comprendre, et comprend certainement, que
mon plus vif dsir est de savoir M. Fouquet en libert. Je lai
donn  un de mes brigadiers, le plus maladroit que jaie pu
trouver parmi mes mousquetaires, afin que le prisonnier se sauve.

-- tes-vous fou, monsieur dArtagnan? scria le roi en croisant
les bras sur sa poitrine; dit-on de pareilles normits quand on a
le malheur de les penser?

-- Ah! Sire, vous nattendez pas sans doute de moi que je sois
lennemi de M. Fouquet, aprs ce quil vient de faire pour moi et
pour vous? Non, ne me le donnez jamais  garder si vous tenez  ce
quil reste sous les verrous; si bien grille que soit la cage,
loiseau finirait par senvoler.

-- Je suis surpris, dit le roi dune voix sombre, que vous nayez
pas tout de suite suivi la fortune de celui que M. Fouquet voulait
mettre sur mon trne. Vous aviez l tout ce quil vous faut:
affection et reconnaissance.  mon service, monsieur, on trouve un
matre.

-- Si M. Fouquet ne vous ft pas all chercher  la Bastille,
Sire, rpliqua dArtagnan dune voix fortement accentue, un seul
homme y ft all, et, cet homme, cest moi; vous le savez bien,
Sire.

Le roi sarrta. Devant cette parole si franche, si vraie, de son
capitaine des mousquetaires, il ny avait rien  objecter. Le roi,
en entendant dArtagnan, se rappela le dArtagnan dautrefois,
celui qui, au Palais-Royal, se tenait cach derrire les rideaux
de son lit, quand le peuple de Paris, conduit par le cardinal de
Retz, venait sassurer de la prsence du roi; dArtagnan quil
saluait de la main  la portire de son carrosse, lorsquil se
rendait  Notre-Dame en rentrant  Paris; le soldat qui lavait
quitt  Blois; le lieutenant quil avait appel prs de lui,
quand la mort de Mazarin lui rendait le pouvoir; lhomme quil
avait toujours trouv loyal, courageux et dvou.

Louis savana vers la porte, et appela Colbert.

Colbert navait pas quitt le corridor o travaillaient les
secrtaires. Colbert parut.

-- Colbert, vous avez fait faire une perquisition chez M. Fouquet?

-- Oui, Sire.

-- Qua-t-elle produit?

-- M. de Roncherat, envoy avec les mousquetaires de Votre
Majest, ma remis des papiers, rpliqua Colbert.

-- Je les verrai... Vous allez me donner votre main.

-- Ma main, Sire!

-- Oui, pour que je la mette dans celle de M. dArtagnan. En
effet, dArtagnan, ajouta-t-il avec un sourire en se tournant vers
le soldat, qui,  la vue du commis avait repris son attitude
hautaine, vous ne connaissez pas lhomme que voici; faites
connaissance.

Et il lui montrait Colbert.

-- Cest un mdiocre serviteur dans les positions subalternes,
mais ce sera un grand homme si je llve au premier rang.

-- Sire! balbutia Colbert, perdu de plaisir et de crainte.

-- Jai compris pourquoi, murmura dArtagnan  loreille du roi:
il tait jaloux?

-- Prcisment, et sa jalousie lui liait les ailes.

-- Ce sera dsormais un serpent ail, grommela le mousquetaire
avec un reste de haine contre son adversaire de tout  lheure.

Mais Colbert, sapprochant de lui, offrit  ses yeux une
physionomie si diffrente de celle quil avait lhabitude de lui
voir; il apparut si bon, si doux, si facile, ses yeux prirent
lexpression dune si noble intelligence, que dArtagnan,
connaisseur en physionomies, fut mu, presque chang dans ses
convictions.

Colbert lui serrait la main.

-- Ce que le roi vous a dit, monsieur, prouve combien Sa Majest
connat les hommes. Lopposition acharne que jai dploye,
jusqu ce jour, contre des abus, non contre des hommes, prouve
que javais en vue de prparer  mon roi un grand rgne;  mon
pays, un grand bien-tre. Jai beaucoup dides, monsieur
dArtagnan; vous les verrez clore au soleil de la paix publique;
et, si je nai pas la certitude et le bonheur de conqurir
lamiti des hommes honntes, je suis au moins certain, monsieur,
que jobtiendrai leur estime. Pour leur admiration, monsieur, je
donnerais ma vie.

Ce changement, cette lvation subite, cette approbation muette du
roi, donnrent beaucoup  penser au mousquetaire. Il salua fort
civilement Colbert, qui ne le perdait pas de vue.

Le roi, les voyant rconcilis, les congdia, ils sortirent
ensemble.

Une fois hors du cabinet, le nouveau ministre arrtant le
capitaine, lui dit:

-- Est-il possible, monsieur dArtagnan, quavec un oeil comme le
vtre, vous nayez pas, du premier coup,  la premire inspection,
reconnu qui je suis?

-- Monsieur Colbert, reprit le mousquetaire, le rayon de soleil
quon a dans loeil empche de voir les plus ardents brasiers.
Lhomme au pouvoir rayonne, vous le savez, et, puisque vous en
tes l, pourquoi continueriez-vous  perscuter celui qui vient
de tomber en disgrce et tomber de si haut?

-- Moi, monsieur? dit Colbert. Oh! monsieur, je ne le perscuterai
jamais. Je voulais administrer les finances, et les administrer
seul, parce que je suis ambitieux, et que surtout jai la
confiance la plus entire dans mon mrite; parce que je sais que
tout lor de ce pays va me tomber sous la vue, et que jaime 
voir lor du roi; parce que, si je vis trente ans, en trente ans,
pas un denier ne me restera dans la main; parce quavec cet or,
moi, je btirai des greniers, des difices, des villes, je
creuserai des ports; parce que je crerai une marine, jquiperai
des navires qui iront porter le nom de la France aux peuples les
plus loigns; parce que je crerai des bibliothques, des
acadmies; parce que je ferai de la France le premier pays du
monde et le plus riche. Voil les motifs de mon animosit contre
M. Fouquet, qui mempchait dagir. Et puis, quand je serai grand
et fort, quand la France sera grande et forte,  mon tour, je
crierai: Misricorde!

-- Misricorde! avez-vous dit? Alors demandons au roi sa libert.
Le roi ne laccable aujourdhui qu cause de vous.

Colbert releva encore une fois la tte.

-- Monsieur, dit-il, vous savez bien quil nen est rien, et que
le roi a des inimitis personnelles contre M. Fouquet; ce nest
pas  moi de vous lapprendre.

-- Le roi se lassera, il oubliera.

-- Le roi noublie jamais, monsieur dArtagnan... Tenez, le roi
appelle et va donner un ordre; je ne lai pas influenc, nest-ce
pas? coutez.

Le roi appelait en effet ses secrtaires.

-- Monsieur dArtagnan? dit-il.

-- Me voil, Sire.

-- Donnez vingt de vos mousquetaires  M. de Saint-Aignan, pour
quils fassent garde  M. Fouquet.

DArtagnan et Colbert changrent un regard.

-- Et dAngers, continua le roi, on conduira le prisonnier  la
Bastille de Paris.

-- Vous aviez raison, dit le mousquetaire au ministre.

-- Saint-Aignan, continua le roi, vous ferez passer par les armes
quiconque parlera bas, chemin faisant,  M. Fouquet.

-- Mais moi, Sire? dit le duc.

-- Vous, monsieur, vous ne parlerez quen prsence des
mousquetaires.

Le duc sinclina et sortit pour faire excuter lordre.

DArtagnan allait se retirer aussi; le roi larrta.

-- Monsieur, dit-il, vous irez sur-le-champ prendre possession de
lle et du fief de Belle-le-en-Mer.

-- Oui, Sire. Moi seul?

-- Vous prendrez autant de troupes quil en faut pour ne pas
rester en chec, si la place tenait.

Un murmure dincrdulit adulatrice se fit entendre dans le groupe
des courtisans.

-- Cela sest vu, dit dArtagnan.

-- Je lai vu dans mon enfance, reprit le roi, et je ne veux plus
le voir. Vous mavez entendu? Allez, monsieur et ne revenez ici
quavec les clefs de la place.

Colbert sapprocha de dArtagnan.

-- Une commission qui, si vous la faites bien, dit-il, vous
dgrossit le bton de marchal.

-- Pourquoi dites-vous ces mots: _Si vous la faites bien?_

-- Parce quelle est difficile.

-- Ah! en quoi?

-- Vous avez des amis dans Belle-le, monsieur dArtagnan, et ce
nest pas facile, aux gens comme vous, de marcher sur le corps
dun ami pour parvenir.

DArtagnan baissa la tte, tandis que Colbert retournait auprs du
roi.

Un quart dheure aprs, le capitaine reut lordre crit de faire
sauter Belle-le en cas de rsistance, et le droit de justice
haute et basse sur tous les habitants ou _rfugis_, avec
injonction de nen pas laisser chapper un seul.

Colbert avait raison, pensa dArtagnan; mon bton de marchal de
France coterait la vie  mes deux amis. Seulement, on oublie que
mes amis ne sont pas plus stupides que les oiseaux, et quils
nattendent pas la main de loiseleur pour dployer leurs ailes.
Cette main, je la leur montrerai si bien, quils auront le temps
de la voir. Pauvre Porthos! pauvre Aramis! Non, ma fortune ne vous
cotera pas une plume de laile.

Ayant ainsi conclu, dArtagnan rassembla larme royale, la fit
embarquer  Paimboeuf, et mit  la voile sans perdre un moment.


Chapitre CCXLVIII -- Belle-le-en-Mer


 lextrmit du mle, sur la promenade que bat la mer furieuse au
flux du soir, deux hommes, se tenant par le bras, causaient dun
ton anim et expansif, sans que nul tre humain pt entendre leurs
paroles, enleves quelles taient une  une par les rafales du
vent, avec la blanche cume arrache aux crtes des flots.

Le soleil venait de se coucher dans la grande nappe de locan,
rougi comme un creuset gigantesque.

Parfois, lun des hommes se tournait vers lest, interrogeant la
mer avec une sombre inquitude.

Lautre, interrogeant les traits de son compagnon, semblait
chercher  deviner dans ses regards. Puis, tous deux muets, tous
deux agitant de sombres penses, ils reprenaient leur promenade.

Ces deux hommes, tout le monde les a dj reconnus, taient nos
proscrits, Porthos et Aramis, rfugis  Belle-le depuis la ruine
des esprances, depuis la dconfiture du vaste plan de
M. dHerblay.

-- Vous avez beau dire, mon cher Aramis, rptait Porthos en
aspirant vigoureusement lair salin dont il gonflait sa puissante
poitrine; vous avez beau dire, Aramis, ce nest pas une chose
ordinaire que cette disparition, depuis deux jours, de tous les
bateaux de pche qui taient partis. Il ny a pas dorage en mer.
Le temps est rest constamment calme, pas la plus lgre
tourmente, et, eussions-nous essuy une tempte, toutes nos
barques nauraient pas sombr. Je vous le rpte, cest trange,
et cette disparition complte mtonne, vous dis-je.

-- Cest vrai, murmura Aramis; vous avez raison, ami Porthos.
Cest vrai, il y a quelque chose dtrange l-dessous.

-- Et, de plus, ajouta Porthos, auquel lassentiment de lvque
de Vannes semblait largir les ides, de plus, avez-vous remarqu
que, si les barques avaient pri, il nest revenu aucune pave au
rivage?

-- Je lai remarqu comme vous.

-- Remarquez-vous, en outre, que les deux seules barques qui
restaient dans toute lle et que jai envoyes  la recherche des
autres...

Aramis interrompit ici son compagnon par un cri et par un
mouvement si brusque, que Porthos sarrta comme stupfait.

-- Que dites-vous l, Porthos! Quoi! vous avez envoy les deux
barques...

--  la recherche des autres; mais oui, rpondit tout simplement
Porthos.

-- Malheureux! quavez-vous fait? Alors, nous sommes perdus!
scria lvque.

-- Perdus!... Plat-il? fit Porthos effar. Pourquoi perdus,
Aramis? pourquoi sommes-nous perdus?

Aramis se mordit les lvres.

-- Rien, rien. Pardon, je voulais dire...

-- Quoi?

-- Que, si nous voulions, sil nous prenait fantaisie de faire une
promenade en mer, nous ne le pourrions pas.

-- Bon! Voil qui vous tourmente? Beau plaisir, ma foi! Quant 
moi, je ne le regrette pas. Ce que je regrette ce nest pas,
certes, le plus ou moins dagrment que lon peut prendre  Belle-
le; ce que je regrette, Aramis, cest Pierrefonds, cest
Bracieux, cest le Vallon, cest ma belle France: ici, lon nest
pas en France, mon cher ami; on est je ne sais o. Oh! je puis
vous le dire dans toute la sincrit de mon me, et votre
affection excusera ma franchise; mais je vous dclare que je ne
suis pas heureux  Belle-le; non, vraiment, je ne suis pas
heureux, moi!

Aramis soupira tout bas.

-- Cher ami, rpondit-il, voil pourquoi il est bien triste que
vous ayez envoy les deux barques qui nous restaient  la
recherche des bateaux disparus depuis deux jours. Si vous ne les
eussiez pas expdies pour faire cette dcouverte, nous fussions
partis.

-- Partis! Et la consigne, Aramis?

-- Quelle consigne?

-- Parbleu! la consigne que vous me rptiez toujours et  tout
propos: que nous gardions Belle-le contre lusurpateur; vous
savez bien.

-- Cest vrai, murmura encore Aramis.

-- Vous voyez donc bien, mon cher, que nous ne pouvons pas partir,
et que lenvoi des barques  la recherche des bateaux ne nous
prjudice en rien.

Aramis se tut, et son vague regard, lumineux comme celui dun
goland, plana longtemps sur la mer, interrogeant lespace et
cherchant  percer lhorizon.

-- Avec tout cela, Aramis, continua Porthos, qui tenait  son
ide, et qui y tenait dautant plus que lvque lavait trouve
exacte, avec tout cela, vous ne me donnez aucune explication sur
ce qui peut tre arriv aux malheureux bateaux. Je suis assailli
de cris et de plaintes partout o je passe; les enfants pleurent
en voyant les femmes se dsoler, comme si je pouvais rendre les
pres, les poux absents. Que supposez-vous, mon ami, et que dois-
je leur rpondre?

-- Supposons tout, mon bon Porthos, et ne disons rien.

Cette rponse ne satisfit point Porthos. Il se retourna en
grommelant quelques mots de mauvaise humeur.

Aramis arrta le vaillant soldat.

-- Vous souvenez-vous, dit-il avec mlancolie, en serrant les deux
mains du gant dans les siennes avec une affectueuse cordialit;
vous souvenez-vous, ami, quaux beaux jours de notre jeunesse,
alors que nous tions forts et vaillants, les deux autres et nous,
vous souvenez-vous, Porthos, que, si nous eussions eu bonne envie
de retourner en France, cette nappe deau sale ne nous et pas
arrts?

-- Oh! fit Porthos, six lieues!

-- Si vous meussiez vu monter sur une planche, fussiez-vous rest
 terre, Porthos?

-- Non, par Dieu point, Aramis! Mais aujourdhui, quelle planche
nous faudrait, cher ami,  moi surtout!

Et le seigneur de Bracieux jeta, en riant dorgueil, un coup
doeil sur sa colossale rotondit.

-- Est-ce que, srieusement, vous ne vous ennuyez pas aussi un peu
 Belle-le? et ne prfreriez-vous pas les douceurs de votre
demeure, de votre palais piscopal de Vannes? Allons, avouez-le.

-- Non, rpondit Aramis, sans oser regarder Porthos.

-- Restons, alors, dit son ami avec un soupir qui, malgr les
efforts quil fit pour le contenir, schappa bruyamment de sa
poitrine. Restons, restons! Et cependant, ajouta-t-il, et
cependant, si on voulait bien, mais, l, bien nettement, si lon
avait une ide bien fixe, bien arrte de retourner en France, et
que lon net pas de bateaux...

-- Avez-vous remarqu une autre chose, mon ami? cest que, depuis
la disparition de nos barques, depuis ces deux jours que nos
pcheurs ne sont pas revenus, il nest pas abord un seul canot
sur les rivages de lle?

-- Oui, certes, vous avez raison. Je lai remarqu aussi, moi, et
lobservation tait facile  faire; car, avant ces deux jours
funestes, nous voyions arriver ici barques et chaloupes par
douzaines.

-- Il faudra sinformer, fit tout  coup Aramis avec attention.
Quand je devrais faire construire un radeau...

-- Mais il y a des canots, cher ami; voulez-vous que jen monte
un?

-- Un canot... un canot!... Y pensez-vous, Porthos? Un canot pour
chavirer? Non, non, rpliqua lvque de Vannes, ce nest pas
notre mtier,  nous, de passer sur les lames. Attendons,
attendons.

Et Aramis continuait de se promener avec tous les signes dune
agitation toujours croissante.

Porthos, qui se fatiguait  suivre chacun des mouvements fivreux
de son ami, Porthos, qui, dans son calme et sa croyance, ne
comprenait rien  cette sorte dexaspration qui se trahissait par
des soubresauts continuels, Porthos larrta.

-- Asseyons-nous sur cette roche, lui dit-il; placez-vous l, prs
de moi, Aramis, et, je vous en conjure une dernire fois,
expliquez-moi, de manire  me le faire bien comprendre,
expliquez-moi ce que nous faisons ici.

-- Porthos... dit Aramis embarrass.

-- Je sais que le faux roi a voulu dtrner le vrai roi. Cest
dit, cest compris. Eh bien?...

-- Oui, fit Aramis.

-- Je sais que le faux roi a projet de vendre Belle-le aux
Anglais. Cest encore compris.

-- Oui.

-- Je sais que, nous autres ingnieurs et capitaines, nous sommes
venus nous jeter dans Belle-le, prendre la direction des travaux
et le commandement des dix compagnies leves, soldes et obissant
 M. Fouquet, ou plutt des dix compagnies de son gendre. Tout
cela est encore compris.

Aramis se leva impatient. On et dit un lion importun par un
moucheron.

Porthos le retint par le bras.

-- Mais je ne comprends pas, ce que, malgr tous mes efforts
desprit, toutes mes rflexions, je ne puis comprendre, et ce que
je ne comprendrai jamais, cest que, au lieu de nous envoyer des
troupes, au lieu de nous envoyer des renforts en hommes, en
munitions et en vivres, on nous laisse sans bateaux, on laisse
Belle-le, sans arrivages, sans secours; cest quau lieu
dtablir avec nous une correspondance, soit par des signaux, soit
par des communications crites ou verbales, on intercepte toutes
relations avec nous. Voyons, Aramis, rpondez-moi, ou plutt,
avant de me rpondre, voulez-vous que je vous dise ce que jai
pens moi? Voulez-vous savoir quelle a t mon ide, quelle
imagination mest venue?

Lvque leva la tte.

-- Eh bien! Aramis, continua Porthos, jai pens, jai eu lide,
je me suis imagin quil stait pass en France un vnement.
Jai rv de M. Fouquet toute la nuit, jai rv de poissons
morts, doeufs casss, de chambres mal tablies, pauvrement
installes. Mauvais rves, mon cher dHerblay! malencontres que
ces songes!

-- Porthos, quy a-t-il l-bas? interrompit Aramis en se levant
brusquement et montrant  son ami un point noir sur la ligne
empourpre de leau.

-- Une barque! dit Porthos; oui, cest bien une barque. Ah! nous
allons enfin avoir des nouvelles.

-- Deux! scria lvque en dcouvrant une autre mture, deux!
trois! quatre!

-- Cinq! fit Porthos  son tour. Six! Sept! Ah! mon Dieu! cest
une flotte! mon Dieu! mon Dieu!

-- Nos bateaux qui rentrent probablement, dit Aramis inquiet
malgr lassurance quil affectait.

-- Il sont bien gros pour des bateaux de pcheurs, fit observer
Porthos; et puis ne remarquez-vous pas, cher ami, quils viennent
de la Loire?

-- Ils viennent de la Loire... oui.

-- Et, tenez, tout le monde ici les a vus comme moi; voici que les
femmes et les enfants commencent  monter sur les jetes.

Un vieux pcheur passait.

-- Sont-ce nos barques? lui demanda Aramis.

Le vieillard interrogea les profondeurs de lhorizon.

-- Non, monseigneur, rpondit-il; ce sont des bateaux-chalands du
service royal.

-- Des bateaux du service royal! rpondit Aramis en tressaillant.
 quoi reconnaissez-vous cela?

-- Au pavillon.

-- Mais, dit Porthos, le bateau est  peine visible; comment,
diable, mon cher, pouvez-vous distinguer le pavillon?

-- Je vois quil y en a un, rpliqua le vieillard; nos bateaux 
nous, et les chalands du commerce nen ont pas. Ces sortes de
pniches qui viennent l, monsieur, servent ordinairement au
transport des troupes.

-- Ah! fit Aramis.

-- Vivat! scria Porthos, on nous envoie du renfort, nest-ce
pas, Aramis?

-- Cest probable.

--  moins que les Anglais narrivent.

-- Par la Loire? Ce serait avoir du malheur, Porthos; ils auraient
donc pass par Paris?

-- Vous avez raison, ce sont des renforts, dcidment, ou des
vivres.

Aramis appuya sa tte dans ses mains et ne rpondit pas.

Puis, tout  coup:

-- Porthos, dit-il, faites sonner lalarme.

-- Lalarme?... y pensez-vous?

-- Oui, et que les canonniers montent  leurs batteries; que les
servants soient  leurs pices; quon veille surtout aux batteries
de cte.

Porthos ouvrit de grands yeux. Il regarda attentivement son ami,
comme pour se convaincre quil tait dans son bon sens.

-- Je vais y aller, mon bon Porthos, continua Aramis de sa voix la
plus douce; je vais faire excuter ces ordres, si vous ny allez
pas, mon cher ami.

-- Mais jy vais  linstant mme! dit Porthos, qui alla faire
excuter lordre, tout en jetant des regards en arrire pour voir
si lvque de Vannes ne se trompait point, et si, revenant  des
ides plus saines, il ne le rappellerait pas.

Lalarme fut sonne; les clairons, les tambours retentirent, la
grosse cloche du beffroi sbranla.

Aussitt les digues, les moles se remplirent de curieux, de
soldats; les mches brillrent entre les mains des artilleurs,
placs derrire les gros canons couchs sur leurs affts de
pierre. Quand chacun fut  son poste, quand les prparatifs de
dfense furent faits:

-- Permettez-moi, Aramis, de chercher  comprendre, murmura
timidement Porthos  loreille de lvque.

-- Allez, mon cher, vous ne comprendrez que trop tt, murmura
dHerblay  cette question de son lieutenant.

-- La flotte qui vient l-bas, la flotte qui, voiles dployes, a
le cap sur le port de Belle-le, est une flotte royale, nest-il
pas vrai? Mais, puisquil y a deux rois en France, Porthos, auquel
des deux rois cette flotte appartient-elle?

-- Oh! vous mouvrez les yeux, repartit le gant, arrt par cet
argument.

Et Porthos, auquel cette rponse de son ami venait douvrir les
yeux, ou plutt dpaissir le bandeau qui lui couvrait la vue, se
rendit au plus vite dans les batteries pour surveiller son monde
et exhorter chacun  faire son devoir.

Cependant Aramis, loeil toujours fix  lhorizon, voyait les
navires sapprocher. La foule et les soldats, monts sur toutes
les sommits et les anfractuosits des rochers, pouvaient
distinguer la mture, puis les basses voiles, puis enfin le corps
des chalands, portant  la corne le pavillon royal de France.

Il tait nuit close lorsquune de ces pniches, dont la prsence
avait mis si fort en moi toute la population de Belle-le, vint
sembosser  porte de canon de la place.

On vit bientt, malgr lobscurit, une sorte dagitation rgner 
bord de ce navire, du flanc duquel se dtacha un canot, dont trois
rameurs, courbs sur les avirons, prirent la direction du port,
et, en quelques instants, vinrent atterrir aux pieds du fort.

Le patron de cette yole sauta sur le mle. Il tenait une lettre 
la main, lagitait en lair et semblait demander  communiquer
avec quelquun.

Cet homme fut bientt reconnu par plusieurs soldats pour un des
pilotes de lle. Ctait le patron dune des deux barques
conserves par Aramis, et que Porthos, dans son inquitude sur le
sort des pcheurs disparus depuis deux jours, avait envoyes  la
dcouverte des bateaux perdus.

Il demanda  tre conduit  M. dHerblay.

Deux soldats, sur le signe dun sergent, le placrent entre eux et
lescortrent.

Aramis tait sur le quai. Lenvoy se prsenta devant lvque de
Vannes. Lobscurit tait presque complte, malgr les flambeaux
que portaient  une certaine distance les soldats qui suivaient
Aramis dans sa ronde.

-- Eh quoi! Jonathas, de quelle part viens-tu?

-- Monseigneur, de la part de ceux qui mont pris.

-- Qui ta pris?

-- Vous savez, monseigneur, que nous tions partis  la recherche
de nos camarades?

-- Oui. Aprs?

-- Eh bien! monseigneur,  une petite lieue, nous avons t
capturs par un chasse-mare du roi.

-- De quel roi? fit Porthos.

Jonathas ouvrit de grands yeux.

-- Parle, continua lvque.

-- Nous fmes donc capturs, monseigneur, et runis  ceux qui
avaient t pris hier au matin.

-- Quest-ce que cette manie de vous prendre tous? interrompit
Porthos.

-- Monsieur, pour nous empcher de vous le dire, rpliqua
Jonathas.

Porthos  son tour ne comprit pas.

-- Et on vous relche aujourdhui? demanda-t-il.

-- Pour que je vous dise, monsieur, quon nous avait pris.

De plus en plus trouble, pensa lhonnte Porthos.

Aramis pendant ce temps, rflchissait.

-- Voyons, dit-il, une flotte royale bloque donc les ctes?

-- Oui, monseigneur.

-- Qui la commande?

-- Le capitaine des mousquetaires du roi.

-- DArtagnan?

-- DArtagnan! dit Porthos.

-- Je crois que cest ce nom-l.

-- Et cest lui qui ta remis cette lettre?

-- Oui, monseigneur.

-- Approchez les flambeaux.

-- Cest son criture, dit Porthos. Aramis lut vivement les lignes
suivantes:

Ordre du roi de prendre Belle-le;
Ordre de passer au fil de lpe la garnison, si elle rsiste;
Ordre de faire prisonniers tous les hommes de la garnison;

Sign: DArtagnan, qui, avant-hier, a arrt M. Fouquet pour
lenvoyer  la Bastille.

Aramis plit et froissa le papier en ses mains.

-- Quoi donc? demanda Porthos.

-- Rien, mon ami! rien! Dis-moi, Jonathas?

-- Monseigneur!

-- As-tu parl  M. dArtagnan?

-- Oui, monseigneur.

-- Que ta-t-il dit?

-- Que, pour des informations plus amples, il causerait avec
Monseigneur.

-- O cela?

--  son bord.

--  son bord?

Porthos rpta:

--  son bord?

-- M. le mousquetaire, continua Jonathas, ma dit de vous prendre
tous deux, vous et monsieur lingnieur, dans mon canot, et de
vous mener  lui.

-- Allons-y, dit Porthos. Ce cher dArtagnan!

Aramis larrta.

-- tes-vous fou? scria-t-il. Qui vous dit que ce nest pas un
pige?

-- De lautre roi? riposta Porthos avec mystre.

-- Un pige enfin! Cest tout dire, mon ami.

-- Cest possible; alors, que faire? Si dArtagnan nous appelle,
cependant...

-- Qui vous dit que cest dArtagnan?

-- Ah! alors... Mais son criture...

-- On contrefait une criture. Celle-ci est contrefaite, tremble.

-- Vous avez toujours raison; mais, en attendant, nous ne savons
rien.

Aramis se tut.

-- Il est vrai, dit le bon Porthos, que nous navons besoin de
rien savoir.

-- Que ferai-je, moi? demanda Jonathas.

-- Tu retourneras prs de ce capitaine.

-- Oui, monseigneur.

-- Et tu lui diras que nous le prions de venir lui-mme dans
lle.

-- Je comprends, dit Porthos.

-- Oui, monseigneur, rpondit Jonathas; mais, si ce capitaine
refuse de venir  Belle-le?...

-- Sil refuse, comme nous avons des canons, nous en ferons usage.

-- Contre dArtagnan?

-- Si cest dArtagnan, Porthos, il viendra. Pars, Jonathas, pars.

-- Ma foi! je ne comprends plus rien du tout, murmura Porthos.

-- Je vais tout vous faire comprendre, cher ami, le moment en est
venu. Asseyez-vous sur cet afft ouvrez vos oreilles et coutez-
moi bien.

-- Oh! jcoute pardieu! nen doutez pas.

-- Puis-je partir, monseigneur? cria Jonathas.

-- Pars, et reviens avec une rponse. Laissez passer le canot vous
autres!

Le canot partit pour aller rejoindre le navire.

Aramis prit la main de Porthos et commena les explications.


Chapitre CCXLIX -- Les explications d'Aramis


-- Ce que jai  vous dire, ami Porthos, va probablement vous
surprendre, mais vous instruire aussi.

-- Jaime  tre surpris, dit Porthos avec bienveillance; ne me
mnagez donc pas, je vous prie. Je suis dur aux motions; ne
craignez donc rien, parlez.

-- Cest difficile, Porthos, cest... difficile; car, en vrit,
je vous en prviens une seconde fois, jai des choses bien
tranges, bien extraordinaires  vous dire.

-- Oh! vous parlez si bien, cher ami, que je vous couterais
pendant des journes entires. Parlez donc, je vous en prie, et,
tenez, il me vient une ide: je vais, pour vous faciliter la
besogne, je vais, pour vous aider  me dire ces choses tranges,
vous questionner.

-- Je le veux bien.

-- Pourquoi allons-nous combattre, cher Aramis?

-- Si vous me faites beaucoup de questions semblables  celle-l,
si cest ainsi que vous voulez faciliter ma besogne, mon besoin de
rvlation, en minterrogeant ainsi, Porthos, vous ne me
faciliterez en rien. Bien au contraire, cest prcisment l le
noeud gordien. Tenez, ami, avec un homme bon, gnreux et dvou
comme vous ltes, il faut, pour lui et pour soi-mme, commencer
la confession avec bravoure. Je vous ai tromp, mon digne ami.

-- Vous mavez tromp?

-- Mon Dieu, oui.

-- tait-ce pour mon bien, Aramis?

-- Je lai cru, Porthos; je lai cru sincrement, mon ami.

-- Alors, fit lhonnte seigneur de Bracieux, vous mavez rendu
service, et je vous en remercie; car, si vous ne maviez pas
tromp, jaurais pu me tromper moi-mme. En quoi donc mavez-vous
tromp? Dites.

-- Cest que je servais lusurpateur, contre lequel Louis XIV
dirige en ce moment tous ses efforts.

-- Lusurpateur, dit Porthos en se grattant le front, cest... Je
ne comprends pas trop bien.

-- Cest lun des deux rois qui se disputent la couronne de
France.

-- Fort bien!... Alors, vous serviez celui qui nest pas Louis
XIV?

-- Vous venez de dire le vrai mot, du premier coup.

-- Il en rsulte que...

-- Il en rsulte que nous sommes des rebelles, mon pauvre ami.

-- Diable! diable!... scria Porthos dsappoint.

-- Oh! mais, cher Porthos, soyez calme, nous trouverons encore
bien moyen de nous sauver, croyez-moi.

-- Ce nest pas cela qui minquite, rpondit Porthos; ce qui me
touche seulement, cest ce vilain mot de rebelles.

-- Ah! voil!...

-- Et, de cette faon, le duch quon ma promis...

-- Cest lusurpateur qui le donnait.

-- Ce nest pas la mme chose, Aramis, fit majestueusement
Porthos.

-- Ami, sil net tenu qu moi, vous fussiez devenu prince.

Porthos se mit  mordre ses ongles avec mlancolie.

-- Voil, continua-t-il, en quoi vous avez eu tort de me tromper;
car ce duch promis, jy comptais. Oh! jy comptais srieusement,
vous sachant homme de parole, mon cher Aramis.

-- Pauvre Porthos! Pardonnez-moi, je vous en supplie.

-- Ainsi donc, insista Porthos sans rpondre  la prire de
lvque de Vannes, ainsi donc, je suis bien brouill avec le roi
Louis XIV?

-- Jarrangerai cela, mon bien bon ami, jarrangerai cela. Je
prendrai tout sur moi seul.

-- Aramis!

-- Non, non, Porthos, je vous en conjure, laissez-moi faire. Pas
de fausse gnrosit! pas de dvouement inopportun! Vous ne saviez
rien de mes projets. Vous navez rien fait par vous-mme. Moi,
cest diffrent. Je suis seul lauteur du complot. Javais besoin
de mon insparable compagnon; je vous ai appel et vous tes venu
 moi, en vous souvenant de notre ancienne devise: Tous pour un,
un pour tous. Mon crime, cher Porthos, est davoir t goste.

-- Voil une parole que jaime, dit Porthos, et ds que vous avez
agi uniquement pour vous, il me serait impossible de vous en
vouloir. Cest si naturel!

Et, sur ce mot sublime, Porthos serra cordialement la main de son
ami.

Aramis, en prsence de cette nave grandeur dme, se trouva
petit. Ctait la deuxime fois quil se voyait contraint de plier
devant la relle supriorit du coeur bien plus puissante que la
splendeur de lesprit.

Il rpondit par une muette et nergique pression  la gnreuse
caresse de son ami.

-- Maintenant, dit Porthos, que nous nous sommes parfaitement
expliqus, maintenant que je me suis parfaitement rendu compte de
notre situation vis--vis du roi Louis, je crois, cher ami, quil
est temps de me faire comprendre lintrigue politique dont nous
sommes les victimes; car je vois bien quil y a une intrigue
politique l-dessous.

-- DArtagnan, mon bon Porthos, dArtagnan va venir, et vous la
dtaillera dans toutes ses circonstances: mais, excusez-moi: je
suis navr de douleur, accabl par la peine, et jai besoin de
toute ma prsence desprit, de toute ma rflexion, pour vous
sortir du mauvais pas o je vous ai si imprudemment engag; mais
rien de plus clair dsormais, rien de plus net que la position. Le
roi Louis XIV na plus maintenant quun seul ennemi: cet ennemi,
cest moi, moi seul. Je vous ai fait prisonnier, vous mavez
suivi, je vous libre aujourdhui, vous revolez vers votre prince,
Vous le voyez, Porthos, il ny a pas une seule difficult dans
tout ceci.

-- Croyez-vous? fit Porthos.

-- Jen suis bien sr.

-- Alors pourquoi, dit ladmirable bon sens de Porthos, alors
pourquoi, si nous sommes dans une aussi facile position, pourquoi,
mon bon ami, prparons-nous des canons, des mousquets et des
engins de toute sorte? Plus simple, il me semble, est de dire au
capitaine dArtagnan: Cher ami, nous nous sommes tromps, cest 
refaire; ouvrez-nous la porte, laissez nous passer, et bonjour!

-- Ah! voil! dit Aramis en secouant la tte.

-- Comment, voil? Est-ce que vous napprouvez pas ce plan cher
ami?

-- Jy vois une difficult.

-- Laquelle?

-- Lhypothse o dArtagnan viendrait avec de tels ordres, que
nous soyons obligs de nous dfendre.

-- Allons donc! nous dfendre contre dArtagnan? Folie! Ce bon
dArtagnan!...

Aramis secoua encore une fois la tte.

-- Porthos, dit-il, si jai fait allumer les mches et pointer les
canons, si jai fait retentir le signal dalarme, si jai appel
tout le monde  son poste sur les remparts, ces bons remparts de
Belle-le que vous avez si bien fortifis, cest pour quelque
chose. Attendez pour juger, ou plutt, non, nattendez pas...

-- Que faire?

-- Si je le savais, ami, je leusse dit.

-- Mais il y a une chose bien plus simple que de se dfendre: un
bateau, et en route pour la France, o...

-- Cher ami, dit Aramis en souriant avec une sorte de tristesse,
ne raisonnons pas comme des enfants; soyons hommes pour le conseil
et pour lexcution. Tenez, voici quon hle du port une
embarcation quelconque. Attention, Porthos, srieuse attention!

-- Cest dArtagnan, sans doute, dit Porthos dune voix de
tonnerre en sapprochant du parapet.

-- Oui, cest moi; rpondit le capitaine des mousquetaires en
sautant lgrement les degrs du mle.

Et il monta rapidement jusqu la petite esplanade o
lattendaient ses deux amis.

Une fois en chemin Porthos et Aramis distingurent un officier qui
suivait dArtagnan, embotant le pas dans chacun des pas du
capitaine.

Le capitaine sarrta sur les degrs du mle,  moiti route. Son
compagnon limita.

-- Faites retirer vos gens, cria dArtagnan  Porthos et  Aramis;
faites-les retirer hors de la porte de la voix.

Lordre, donn par Porthos, fut excut  linstant mme.

Alors dArtagnan, se tournant vers celui qui le suivait:

-- Monsieur, lui dit-il, nous ne sommes plus ici sur la flotte du
roi, o, en vertu de vos ordres, vous me parliez si arrogamment
tout  lheure.

-- Monsieur, rpondit lofficier, je ne vous parlais pas
arrogamment; jobissais simplement, mais rigoureusement,  ce qui
ma t command. On ma dit de vous suivre, je vous suis. On ma
dit de ne pas vous laisser communiquer avec qui que ce soit sans
prendre connaissance de ce que vous feriez: je me mle  vos
communications.

DArtagnan frmit de colre, et Porthos et Aramis qui entendaient
ce dialogue, frmirent aussi, mais dinquitude et de crainte.

DArtagnan, mchant sa moustache avec cette vivacit qui dcelait
en lui ltat dune exaspration la plus voisine dun clat
terrible, se rapprocha de lofficier.

-- Monsieur, dit-il dune voix plus basse et dautant plus
accentue, quelle affectait un calme profond et se gonflait de
tempte, monsieur, quand jai envoy un canot ici, vous avez voulu
savoir ce que jcrivais aux dfenseurs de Belle-le. Vous mavez
montr un ordre;  linstant mme,  mon tour, je vous ai montr
le billet que jcrivais. Quand le patron de la barque envoye par
moi fut de retour, quand jai reu la rponse de ces deux
messieurs et il dsignait de la main  lofficier Aramis et
Porthos, vous avez entendu jusquau bout le discours du messager.
Tout cela tait bien dans vos ordres; tout cela est bien suivi,
bien excut, bien ponctuel, nest-ce pas?

-- Oui, monsieur, balbutia lofficier; oui, sans doute,
monsieur... mais...

-- Monsieur, continua dArtagnan en schauffant, monsieur, quand
jai manifest lintention de quitter mon bord pour passer 
Belle-le, vous avez exig de maccompagner; je nai point hsit:
je vous ai emmen. Vous tes bien  Belle-le, nest-ce pas?

-- Oui, monsieur; mais...

-- Mais... il ne sagit plus de M. Colbert, qui vous a fait tenir
cet ordre, ou de qui que ce soit au monde, dont vous suivez les
instructions: il sagit ici dun homme qui gne M. dArtagnan, et
qui se trouve avec M. dArtagnan seul, sur les marches dun
escalier, que baignent trente pieds deau sale; mauvaise position
pour cet homme, mauvaise position, monsieur! je vous en avertis.

-- Mais, monsieur, si je vous gne, dit timidement et presque
craintivement lofficier, cest mon service qui...

-- Monsieur vous avez eu le malheur, vous ou ceux qui vous
envoient, de me faire une insulte. Elle est faite. Je ne peux men
prendre  ceux qui vous cautionnent; ils me sont inconnus, ou sont
trop loin. Mais vous vous trouvez sous ma main, et je jure Dieu
que, si vous faites un pas derrire moi, quand je vais lever le
pied pour monter auprs de ces messieurs... je jure mon nom que je
vous fends la tte dun coup dpe, et que je vous jette  leau.
Oh! il arrivera ce quil arrivera. Je ne me suis jamais mis que
six fois en colre dans ma vie, monsieur, et les cinq fois qui ont
prcd celle-ci, jai tu mon homme.

Lofficier ne bougea pas; il plit sous cette terrible menace, et
rpondit avec simplicit:

-- Monsieur, vous avez tort daller contre ma consigne.

Porthos et Aramis, muets et frissonnants en haut du parapet,
crirent au mousquetaire:

-- Cher dArtagnan, prenez garde!

DArtagnan les fit taire du geste, leva son pied avec un calme
effrayant pour gravir une marche, et se retourna lpe  la main,
pour voir si lofficier le suivrait.

Lofficier fit un signe de croix et marcha.

Porthos et Aramis, qui connaissaient leur dArtagnan, poussrent
un cri et se prcipitrent pour arrter le coup quils croyaient
dj entendre.

Mais dArtagnan, passant lpe dans la main gauche:

-- Monsieur, dit-il  lofficier dune voix mue, vous tes un
brave homme. Vous devez mieux comprendre ce que je vais vous dire
maintenant, que ce que je vous ai dit tout  lheure.

-- Parlez, monsieur dArtagnan, parlez, rpondit le brave
officier.

-- Ces messieurs que nous venons voir, et contre lesquels vous
avez des ordres, sont mes amis.

-- Je le sais, monsieur.

-- Vous comprenez si je dois agir avec eux comme vos instructions
vous le prescrivent.

-- Je comprends vos rserves.

-- Eh bien! permettez-moi de causer avec eux sans tmoin.

-- Monsieur dArtagnan, si je cdais  votre demande, si je
faisais ce dont vous me priez, je manquerais  ma parole; mais, si
je ne le fais pas, je vous dsobligerai. Jaime mieux lun que
lautre. Causez avec vos amis, et ne me mprisez pas, monsieur, de
faire par amour pour vous, que jestime et que jhonore, ne me
mprisez pas de faire pour vous, pour vous seul, une vilaine
action.

DArtagnan, mu, passa rapidement ses bras au cou de ce jeune
homme, et monta prs de ses amis.

Lofficier, envelopp dans son manteau, sassit sur les marches,
couvertes dalgues humides.

-- Eh bien! dit dArtagnan  ses amis, voil la position; jugez.

Ils sembrassrent tous trois. Tous trois se tinrent serrs dans
les bras lun de lautre, comme aux beaux jours de la jeunesse.

-- Que signifient toutes ces rigueurs? demanda Porthos.

-- Vous devez en souponner quelque chose, cher ami, rpliqua
dArtagnan.

-- Pas trop, je vous lassure, mon cher capitaine; car, enfin, je
nai rien fait, ni Aramis non plus, se hta dajouter lexcellent
homme.

DArtagnan lana au prlat un regard de reproche, qui pntra ce
coeur endurci.

-- Cher Porthos! scria lvque de Vannes.

-- Vous voyez ce quon a fait, dit dArtagnan: interception de
tout ce qui vient de Belle-le, de tout ce qui sy rend. Vos
bateaux sont tous saisis. Si vous aviez essay de fuir, vous
tombiez entre les mains des croiseurs qui sillonnent la mer et qui
vous guettent. Le roi vous veut et vous prendra.

Et dArtagnan sarracha furieusement quelques poils de sa
moustache grise.

-- Mon ide tait celle-ci, continua dArtagnan: vous faire venir
 mon bord tous deux, vous avoir prs de moi, et puis vous rendre
libres. Mais,  prsent, qui me dit quen retournant sur mon
navire je ne rencontrerai pas un suprieur, que je ne trouverai
pas des ordres secrets qui menlvent mon commandement pour le
donner  quelque autre que moi, et qui disposeront de moi et de
vous sans nul espoir de secours?

-- Il faut demeurer  Belle-le, dit rsolument Aramis, et je vous
rponds, moi, que je ne me rendrai qu bon escient.

Porthos ne dit rien. DArtagnan remarqua le silence de son ami.

-- Jai  essayer encore de cet officier, de ce brave qui
maccompagne, et dont la courageuse rsistance me rend bien
heureux; car elle accuse un honnte homme, lequel, encore que
notre ennemi, vaut mille fois mieux quun lche complaisant.
Essayons, et sachons de lui ce quil a le droit de faire, ce que
sa consigne lui permet ou lui dfend.

-- Essayons, dit Aramis.

DArtagnan vint au parapet, se pencha vers les degrs du mle, et
appela lofficier, qui monta aussitt.

-- Monsieur, lui dit dArtagnan, aprs lchange des courtoisies
les plus cordiales, naturelles entre gentilshommes qui se
connaissent et sapprcient dignement; monsieur, si je voulais
emmener ces messieurs dici, que feriez vous?

-- Je ne my opposerais pas, monsieur; mais, ayant ordre direct,
ordre formel, de les prendre sous ma garde, je les garderais.

-- Ah! fit dArtagnan.

-- Cest fini! dit Aramis sourdement.

Porthos ne bougea pas.

-- Emmenez toujours Porthos, dit lvque de Vannes; il saura
prouver au roi, je ly aiderai, et vous aussi, monsieur
dArtagnan, quil nest pour rien dans cette affaire.

-- Hum! fit dArtagnan. Voulez-vous venir? voulez-vous me suivre,
Porthos? le roi est clment.

-- Je demande  rflchir, dit Porthos noblement.

-- Vous restez ici, alors?

-- Jusqu nouvel ordre! scria Aramis avec vivacit.

-- Jusqu ce que nous ayons eu une ide, reprit dArtagnan, et je
crois maintenant que ce ne sera pas long, car jen ai dj une.

-- Disons-nous adieu, alors, reprit Aramis; mais, en vrit, cher
Porthos, vous devriez partir.

-- Non! dit laconiquement celui-ci.

-- Comme il vous plaira, reprit Aramis, un peu bless dans sa
susceptibilit nerveuse, du ton morose de son compagnon.
Seulement, je suis rassur par la promesse dune ide de
dArtagnan; ide que jai devine, je crois.

-- Voyons, fit le mousquetaire en approchant son oreille de la
bouche dAramis.

Celui-ci dit au capitaine plusieurs mots rapides, auxquels
dArtagnan rpondit:

-- Prcisment cela.

-- Immanquable, alors, scria Aramis joyeux.

-- Pendant la premire motion que causera ce parti pris,
arrangez-vous, Aramis.

-- Oh! nayez pas peur.

-- Maintenant, monsieur, dit dArtagnan  lofficier, merci mille
fois! Vous venez de vous faire trois amis  la vie,  la mort.

-- Oui, rpliqua Aramis.

Porthos seul ne dit rien et acquiesa de la tte.

DArtagnan, ayant tendrement embrass ses deux vieux amis, quitta
Belle-le, avec linsparable compagnon que M. Colbert lui avait
donn.

Ainsi,  part lespce dexplication dont le digne Porthos avait
bien voulu se contenter, rien ntait chang en apparence au sort
des uns et des autres.

-- Seulement, dit Aramis, il y a lide de dArtagnan.

DArtagnan ne retourna point  son bord sans creuser profondment
lide quil venait de dcouvrir.

Or, on sait que, lorsque dArtagnan creusait, dhabitude il
perait  jour.

Quant  lofficier, redevenu muet, il lui laissa respectueusement
le loisir de mditer.

Aussi, en mettant le pied sur son navire, emboss  une porte de
canon de Belle-le, le capitaine des mousquetaires avait-il dj
runi tous ses moyens offensifs et dfensifs.

Il assembla immdiatement son conseil.

Ce conseil se composait des officiers qui servaient sous ses
ordres.

Ces officiers taient au nombre de huit:

Un chef des forces maritimes,
Un major dirigeant lartillerie,
Un ingnieur,
Lofficier que nous connaissons,
Et quatre lieutenants.

Les ayant donc runis dans la chambre de poupe, dArtagnan se
leva, ta son feutre, et commena en ces termes:

-- Messieurs, je suis all reconnatre Belle-le-en-Mer et jy ai
trouv bonne et solide garnison; de plus, les prparatifs tout
faits pour une dfense qui peut devenir gnante. Jai donc
lintention denvoyer chercher deux des principaux officiers de la
place pour que nous causions avec eux. Les ayant spars de leurs
troupes et de leurs canons, nous en aurons meilleur march,
surtout avec de bons raisonnements. Est-ce votre avis, messieurs?

Le major de lartillerie se leva.

-- Monsieur, dit-il avec respect, mais avec fermet je viens de
vous entendre dire que la place prpare une dfense gnante. La
place est donc, que vous sachiez, dtermine  la rbellion?

DArtagnan fut visiblement dpit par cette rponse, mais il
ntait pas homme  se laisser abattre pour si peu, et reprit la
parole:

-- Monsieur, dit-il, votre rponse est juste. Mais vous nignorez
pas que Belle-le-en-Mer est un fief de M. Fouquet, et les anciens
rois ont donn aux seigneurs de Belle-le le droit de sarmer chez
eux.

La major fit un mouvement.

-- Oh! ne minterrompez point, continua dArtagnan. Vous allez me
dire que ce droit de sarmer contre les Anglais nest pas le droit
de sarmer contre son roi. Mais ce nest pas M. Fouquet, je
suppose, qui tient en ce moment Belle-le, puisque, avant-hier,
jai arrt M. Fouquet. Or, les habitants et dfenseurs de Belle-
le ne savent rien de cette arrestation. Vous la leur annonceriez
vainement. Cest une chose si inoue, si extraordinaire, si
inattendue, quils ne vous croiraient pas. Un Breton sert son
matre et non pas ses matres; il sert son matre jusqu ce quil
lait vu mort. Or, les Bretons, que je sache, nont pas vu le
cadavre de M. Fouquet. Il nest donc pas surprenant quils
tiennent contre tout ce qui nest pas M. Fouquet ou sa signature.

Le major sinclina en signe dassentiment.

-- Voil pourquoi, continua dArtagnan, voil pourquoi je me
propose de faire venir ici,  mon bord, deux des principaux
officiers de la garnison. Ils vous verront, messieurs; ils verront
les forces dont nous disposons; ils sauront, par consquent, 
quoi sen tenir sur le sort qui les attend en cas de rbellion.
Nous leur affirmerons sur lhonneur que M. Fouquet est prisonnier,
et que toute rsistance ne lui saurait tre que prjudiciable.
Nous leur dirons que, le premier coup de canon tir, il ny a
aucune misricorde  attendre du roi. Alors, je lespre du moins,
ils ne rsisteront plus. Ils se livreront sans combat, et nous
aurons  lamiable une place qui pourrait bien nous coter cher 
conqurir.

Lofficier qui avait suivi dArtagnan  Belle-le sapprtait 
parler, mais dArtagnan linterrompit.

-- Oui, je sais ce que vous allez me dire, monsieur; je sais quil
y a ordre du roi dempcher toute communication secrte avec les
dfenseurs de Belle-le, et voil justement pourquoi joffre de ne
communiquer quen prsence de tout mon tat-major.

Et dArtagnan fit  ses officiers un signe de tte qui avait pour
but de faire valoir cette condescendance.

Les officiers se regardrent comme pour lire leur opinion dans les
yeux des uns des autres, avec intention de faire videmment, aprs
quils se seraient mis daccord, selon le dsir de dArtagnan. Et
dj celui-ci voyait avec joie que le rsultat de leur
consentement serait lenvoi dune barque  Porthos et  Aramis,
lorsque lofficier du roi tira de sa poitrine un pli cachet quil
remit  dArtagnan.

Ce pli portait sur sa suscription le n 1.

-- Quest-ce encore? murmura le capitaine surpris.

-- Lisez, monsieur, dit lofficier avec une courtoisie qui ntait
pas exempte de tristesse.

DArtagnan, plein de dfiance, dplia le papier et lut:

Dfense  M. dArtagnan dassembler quelque conseil que ce soit,
ou de dlibrer daucune faon avant que Belle-le soit rendue, et
que les prisonniers soient passs par les armes.

_Sign_: Louis.

DArtagnan rprima le mouvement dimpatience qui courait par tout
son corps; et avec un gracieux sourire.

-- Cest bien, monsieur, dit-il, on se conformera aux ordres du
roi.


Chapitre CCL -- Suite des ides du roi et des ides de
M. d'Artagnan


Le coup tait direct, il tait rude, mortel. DArtagnan furieux
davoir t prvenu par une ide du roi, ne dsespra cependant
pas, et, songeant  cette ide que lui aussi avait rapporte de
Belle-le, il en augura un nouveau moyen de salut pour ses amis.

-- Messieurs, dit-il subitement, puisque le roi a charg un autre
que moi de ses ordres secrets, cest que je nai plus sa
confiance, et jen serais rellement indigne si javais le courage
de garder un commandement sujet  tant de soupons injurieux. Je
men vais donc sur-le-champ porter ma dmission au roi. Je la
donne devant vous tous, en vous enjoignant de vous replier avec
moi sur la cte de France, de faon  ne rien compromettre des
forces que Sa Majest ma confies. Cest pourquoi, retournez tous
 vos postes, et commandez le retour; dici  une heure, nous
avons le flux.  vos postes, messieurs! Je suppose, ajouta-t-il en
voyant que tous obissaient, except lofficier surveillant, que
vous naurez pas dordres  objecter cette fois-ci?

Et dArtagnan triomphait presque en disant ces mots-l. Ce plan
tait le salut de ses amis. Le blocus lev, ils pouvaient
sembarquer tout de suite et faire voile pour lAngleterre ou pour
lEspagne, sans crainte dtre inquits. Tandis quils fuyaient,
dArtagnan arrivait auprs du roi, justifiait son retour par
lindignation que les dfiances de Colbert avaient souleve contre
lui; on le renvoyait en pleins pouvoirs, et il prenait Belle-le,
cest--dire la cage, sans prendre les oiseaux envols.

Mais,  ce plan, lofficier opposa un deuxime ordre du roi. Il
tait ainsi conu:

Du moment o M. dArtagnan aura manifest le dsir de donner sa
dmission, il ne comptera plus comme chef de lexpdition, et tout
officier plac sous ses ordres sera tenu de ne lui plus obir. De
plus, M. dArtagnan, ayant perdu cette qualit de chef de larme
envoye contre Belle-le, devra partir immdiatement pour la
France, en compagnie de lofficier qui lui aura remis le message,
et qui le regardera comme un prisonnier dont il rpond.

DArtagnan plit, lui si brave et si insouciant. Tout avait t
calcul avec une profondeur qui, pour la premire fois depuis
trente ans, lui rappela la solide prvoyance et la logique
inflexible du grand cardinal.

Il appuya sa tte sur sa main, rvant, respirant  peine.

Si je mettais cet ordre dans ma poche, pensa-t-il, qui le saurait
ou qui men empcherait? Avant que le roi en et t inform,
jaurais sauv ces pauvres gens l-bas. De laudace, allons! Ma
tte nest pas de celles quun bourreau fait tomber par
dsobissance. Dsobissons!

Mais, au moment o il allait prendre ce parti, il vit les
officiers autour de lui lire des ordres pareils, que venaient de
leur distribuer cet infernal agent de la pense de Colbert.

Le cas de dsobissance tait prvu comme les autres.

-- Monsieur, lui vint dire lofficier, jattends votre bon plaisir
pour partir.

-- Je suis prt, monsieur, rpliqua le capitaine en grinant des
dents.

Lofficier commanda sur-le-champ un canot qui vint recevoir
dArtagnan.

Il faillit devenir fou de rage  cette vue.

-- Comment, balbutia-t-il, fera-t-on ici pour diriger les
diffrents corps?

-- Vous parti, monsieur, rpliqua le commandant des navires, cest
 moi que le roi confie sa flotte.

-- Alors, monsieur, riposta lhomme de Colbert en sadressant au
nouveau chef, cest pour vous ce dernier ordre qui mavait t
remis. Voyons vos pouvoirs?

-- Les voici, dit le marin en exhibant une signature royale.

-- Voici vos instructions, rpliqua lofficier en lui remettant le
pli.

Et, se tournant vers dArtagnan:

-- Allons, monsieur, dit-il dune voix mue, tant il voyait de
dsespoir chez cet homme de fer, faites-moi la grce de partir.

-- Tout de suite, articula faiblement dArtagnan, vaincu, terrass
par limplacable impossibilit.

Et il se laissa glisser dans la petite embarcation, qui cingla
vers la France avec un vent favorable, et mene par la mare
montante. Les gardes du roi staient embarqus avec lui.

Cependant, le mousquetaire conservait encore lespoir darriver 
Nantes assez vite, et de plaider assez loquemment la cause de ses
amis pour flchir le roi.

La barque volait comme une hirondelle. DArtagnan voyait
distinctement la terre de France se profiler en noir sur les
nuages blancs de la nuit.

-- Ah! monsieur, dit-il bas  lofficier, auquel, depuis une
heure, il ne parlait plus, combien je donnerais pour connatre les
instructions du nouveau commandant! Elles sont toutes pacifiques,
nest-ce pas?... et...

Il nacheva pas; un coup de canon lointain gronda sur la surface
des flots, puis un autre, et deux ou trois plus forts.

-- Le feu est ouvert sur Belle-le, rpondit lofficier.

Le canot venait de toucher la terre de France.


Chapitre CCLI -- Les aeux de Porthos


Lorsque dArtagnan eut quitt Aramis et Porthos, ceux-ci
rentrrent au fort principal pour sentretenir avec plus de
libert.

Porthos, toujours soucieux, gnait Aramis, dont lesprit ne
stait jamais trouv plus libre.

-- Cher Porthos, dit celui-ci tout  coup, je vais vous expliquer
lide de dArtagnan.

-- Quelle ide, Aramis?

-- Une ide  laquelle nous devrons la libert avant douze heures.

-- Ah! vraiment, fit Porthos tonn. Voyons!

-- Vous avez remarqu, par la scne que notre ami a eue avec
lofficier, que certains ordres le gnent relativement  nous?

-- Je lai remarqu.

-- Eh bien! dArtagnan va donner sa dmission au roi, et pendant
la confusion qui rsultera de son absence, nous gagnerons au
large, ou plutt vous gagnerez au large, vous, Porthos, sil ny a
possibilit de fuite que pour un.

Ici, Porthos secoua la tte, et rpondit:

-- Nous nous sauverons ensemble, Aramis, ou nous resterons ici
ensemble.

-- Vous tes un gnreux coeur, dit Aramis, seulement votre sombre
inquitude mafflige...

-- Je ne suis pas inquiet, dit Porthos.

-- Alors, vous men voulez?

-- Je ne vous en veux pas.

-- Eh bien! cher ami, pourquoi cette mine lugubre?

-- Je men vais vous le dire: je fais mon testament. Et, en disant
ces mots, le bon Porthos regarda tristement Aramis.

-- Votre testament? scria lvque. Allons donc! vous croyez-
vous perdu?

-- Je me sens fatigu. Cest la premire fois, et il y a une
habitude dans ma famille.

-- Laquelle, mon ami?

-- Mon grand-pre tait un homme deux fois fort comme moi.

-- Oh! oh! dit Aramis. Ctait donc Samson, votre grand-pre?

-- Non. Il sappelait Antoine. Eh bien! il avait mon ge, lorsque,
partant pour la chasse un jour, il se sentit les jambes faibles,
lui qui navait jamais connu ce mal.

-- Que signifiait cette fatigue, mon ami?

-- Rien de bon, comme vous lallez voir; car, tant parti se
plaignant toujours de ses jambes molles, il trouva un sanglier qui
lui fit tte, le manqua de son coup darquebuse, et fut dcousu
par la bte. Il en est mort sur le coup.

-- Ce nest pas une raison pour que vous vous alarmiez, cher
Porthos.

-- Oh! vous allez voir. Mon pre tait une fois fort comme moi.
Ctait un rude soldat de Henri III et de Henri IV, il ne
sappelait pas Antoine, mais Gaspard, comme M. de Coligny.
Toujours  cheval, il navait jamais su ce que cest que la
lassitude. Un soir quil se levait de table, ses jambes lui
manqurent.

-- Il avait bien soup, peut-tre? dit Aramis; et voil pourquoi
il chancelait.

-- Bah! un ami de M. de Bassompierre? Allons, donc! Non, vous dis-
je. Il stonna de cette lassitude, et dit  ma mre, qui le
raillait: Ne croirait-on pas que je vais voir un sanglier, comme
dfunt M. du Vallon, mon pre?

-- Eh bien? fit Aramis.

-- Eh bien! bravant cette faiblesse, mon pre voulut descendre au
jardin au lieu de se mettre au lit; le pied lui manqua ds la
premire marche; lescalier tait roide; mon pre alla tomber sur
un angle de pierre dans lequel un gond de fer tait scell. Le
gond lui ouvrit la tempe: il resta mort sur la place.

Aramis, levant les yeux sur son ami:

-- Voil deux circonstances extraordinaires, dit-il; nen infrons
pas quil puisse sen prsenter une troisime. Il ne convient pas
 un homme de votre force dtre superstitieux, mon brave Porthos;
dailleurs, o est-ce quon voit vos jambes flchir? Jamais vous
navez t si roide et si superbe; vous porteriez une maison sur
vos paules.

-- En ce moment, dit Porthos, je me sens bien dispos; mais, il y a
un moment, je vacillais, je maffaissais, et, depuis tantt, ce
phnomne, comme vous dites, sest prsent quatre fois. Je ne
vous dirai pas que cela me fit peur; mais cela me contrariait; la
vie est une agrable chose. Jai de largent; jai de belles
terres; jai des chevaux que jaime; jai aussi des amis que
jaime: dArtagnan, Athos, Raoul et vous.

Ladmirable Porthos ne prenait pas mme la peine de dissimuler 
Aramis le rang quil lui donnait dans ses amitis.

Aramis lui serra la main.

-- Nous vivrons encore de nombreuses annes, dit-il, pour
conserver au monde des chantillons dhommes rares. Fiez-vous 
moi, cher ami: nous navons aucune rponse de dArtagnan, cest
bon signe; il doit avoir donn des ordres pour masser la flotte et
dgarnir la mer. Jai ordonn, moi, tout  lheure, quon roult
une barque sur des rouleaux jusqu lissue du grand souterrain de
Locmaria, vous savez, o nous avons tant de fois fait lafft pour
les renards.

-- Oui, et qui aboutit  la petite anse par un boyau que nous
avons dcouvert le jour o ce superbe renard schappa par l.

-- Prcisment. En cas de malheur, on nous cachera une barque dans
ce souterrain; elle doit y tre dj. Nous attendrons le moment
favorable, et, pendant la nuit, en mer!

-- Voil une bonne ide, nous y gagnons quoi?

-- Nous y gagnons que nul ne connat cette grotte, ou plutt son
issue,  part nous et deux ou trois chasseurs de lle; nous y
gagnons que, si lle est occupe, les claireurs, ne voyant pas
de barque au rivage, ne souponneront pas quon puisse schapper
et cesseront de surveiller.

-- Je comprends.

-- Eh bien! les jambes?

-- Oh! excellentes en ce moment.

-- Vous voyez donc bien, tout conspire  nous donner le repos et
lespoir. DArtagnan dbarrasse la mer et nous fait libres. Plus
de flotte royale ni de descente  craindre. Vive Dieu! Porthos,
nous avons encore un demi-sicle de bonnes aventures, et, si je
touche la terre dEspagne, je vous jure, ajouta lvque avec une
nergie terrible, que votre brevet de duc nest pas aussi aventur
quon veut bien le dire.

-- Esprons, fit Porthos un peu ragaillardi par cette nouvelle
chaleur de son compagnon.

Tout  coup, un cri se fit entendre:

-- Aux armes!

Ce cri, rpt par cent voix, vint, dans la chambre o les deux
amis se tenaient, porter la surprise chez lun et linquitude
chez lautre.

Aramis ouvrit la fentre; il vit courir une foule de gens avec des
flambeaux. Les femmes se sauvaient, les gens arms prenaient leurs
postes.

-- La flotte! la flotte! cria un soldat qui reconnut Aramis.

-- La flotte? rpta celui-ci.

--  demi-porte de canon, continua le soldat.

-- Aux armes! cria Aramis.

-- Aux armes! rpta formidablement Porthos.

Et tous deux slancrent vers le mle, pour se mettre  labri
derrire les batteries.

On vit sapprocher des chaloupes charges de soldats; elles
prirent trois directions pour descendre sur trois points  la
fois.

-- Que faut-il faire? demanda un officier de garde.

-- Arrtez-les; et, si elles poursuivent, feu! dit Aramis.

Cinq minutes aprs, la canonnade commena.

Ctaient les coups de feu que dArtagnan avait entendus en
abordant en France.

Mais les chaloupes taient trop prs du mle pour que les canons
tirassent juste; elles abordrent; le combat commena presque
corps  corps.

-- Quavez-vous, Porthos? dit Aramis  son ami.

-- Rien... les jambes... cest vraiment incomprhensible... elles
se remettront en chargeant.

En effet, Porthos et Aramis se mirent  charger avec une telle
vigueur, ils animrent si bien leurs hommes, que les royaux se
rembarqurent prcipitamment sans avoir eu autre chose que des
blesss quils emportrent.

-- Eh! mais Porthos, cria Aramis, il nous faut un prisonnier,
vite, vite.

Porthos sabaissa sur lescalier du mle, saisit par la nuque un
des officiers de larme royale qui attendait, pour sembarquer,
que tout son monde ft dans la chaloupe. Le bras du gant enleva
cette proie, qui lui servit de bouclier pour remonter sans quun
coup de feu ft tir sur lui.

-- Voici un prisonnier, dit Porthos  Aramis.

-- Eh bien! scria celui-ci en riant, calomniez donc vos jambes!

-- Ce nest pas avec mes jambes que je lai pris, rpliqua Porthos
tristement, cest avec mon bras.


Chapitre CCLII -- Le fils de Biscarrat


Les Bretons de lle taient tout fiers de cette victoire; Aramis
ne les encouragea pas.

-- Ce qui arrivera, dit-il  Porthos, quand tout le monde fut
rentr, cest que la colre du roi sveillera avec le rcit de la
rsistance, et que ces braves gens seront dcims ou brls quand
lle sera prise; ce qui ne peut manquer dadvenir.

-- Il en rsulte, dit Porthos, que nous navons rien fait dutile?

-- Pour le moment, si fait, rpliqua lvque; car nous avons un
prisonnier duquel nous saurons ce que nos ennemis prparent.

-- Oui, interrogeons ce prisonnier, fit Porthos, et le moyen de le
faire parler est simple: nous allons souper, nous linviterons; en
buvant, il parlera.

Ce qui fut fait. Lofficier, un peu inquiet dabord, se rassura en
voyant les gens auxquels il avait affaire.

Il donna, nayant pas peur de se compromettre, tous les dtails
imaginables sur la dmission et le dpart de dArtagnan.

Il expliqua comment, aprs ce dpart, le nouveau chef de
lexpdition avait ordonn une surprise sur Belle-le. L
sarrtrent ses explications.

Aramis et Porthos changrent un coup doeil qui tmoignait de
leur dsespoir.

Plus de fonds  faire sur cette brave imagination de dArtagnan,
plus de ressource, par consquent, en cas de dfaite.

Aramis, continuant son interrogatoire, demanda au prisonnier ce
que les royaux comptaient faire des chefs de Belle-le.

-- Ordre, rpliqua celui-ci, de tuer pendant le combat et de
pendre aprs.

Aramis et Porthos se regardrent encore.

Le rouge monta au visage de tous deux.

-- Je suis bien lger pour la potence, rpondit Aramis; les gens
comme moi ne se pendent pas.

-- Et moi, je suis bien lourd, dit Porthos; les gens comme moi
cassent la corde.

-- Je suis sr, fit galamment le prisonnier, que nous vous
eussions procur la faveur dune mort  votre choix.

-- Mille remerciements, dit srieusement Aramis.

Porthos sinclina.

-- Encore ce coup de vin  votre sant, fit-il en buvant lui-mme.

De propos en propos, le souper se prolongea; lofficier, qui tait
un spirituel gentilhomme, se laissa doucement aller au charme de
lesprit dAramis et de la cordiale bonhomie de Porthos.

-- Pardonnez-moi, dit-il si je vous adresse une question; mais des
gens qui en sont  leur sixime bouteille ont bien le droit de
soublier un peu.

-- Adressez, dit Porthos, adressez.

-- Parlez, fit Aramis.

-- Ntiez-vous pas, messieurs, vous deux, dans les mousquetaires
du feu roi?

-- Oui, monsieur, et des meilleurs, sil vous plat, rpliqua
Porthos.

-- Cest vrai: je dirais mme les meilleurs de tous les soldats,
messieurs, si je ne craignais doffenser la mmoire de mon pre.

-- De votre pre? scria Aramis.

-- Savez-vous comment je me nomme?

-- Ma foi! non, monsieur; mais vous me le direz, et...

-- Je mappelle Georges de Biscarrat.

-- Oh! scria Porthos  son tour, Biscarrat! vous rappelez-vous
ce nom, Aramis?

-- Biscarrat?... rva lvque. Il me semble...

-- Cherchez bien, monsieur, dit lofficier.

-- Pardieu! ce ne sera pas long, fit Porthos. Biscarrat, dit
Cardinal... un des quatre qui vinrent nous interrompre le jour o
nous entrmes dans lamiti de dArtagnan, lpe  la main.

-- Prcisment, messieurs.

-- Le seul, dit Aramis vivement, que nous ne blessmes pas.

-- Une rude lame, par consquent, fit le prisonnier.

-- Cest vrai, oh! bien vrai, dirent les deux amis ensemble. Ma
foi! monsieur de Biscarrat, enchant de faire la connaissance dun
aussi brave homme.

Biscarrat serra les deux mains que lui tendaient les deux anciens
mousquetaires.

Aramis regarda Porthos, comme pour lui dire: Voil un homme qui
nous aidera. Et, sur-le-champ:

-- Avouez, dit-il, monsieur, quil fait bon davoir t honnte
homme.

-- Mon pre me la toujours dit, monsieur.

-- Avouez, de plus, que cest une triste circonstance que celle o
vous vous trouvez de rencontrer des gens destins  tre
arquebuss ou pendus, et de sapercevoir que ces gens-l sont
danciennes connaissances, de vieilles connaissances hrditaires.

-- Oh! vous ntes pas rservs  ce sort affreux, messieurs et
amis, dit vivement le jeune homme.

-- Bah! vous lavez dit.

-- Je lai dit tout  lheure, quand je ne vous connaissais pas;
mais, maintenant que je vous connais, je dis: Vous viterez ce
destin funeste, si vous le voulez.

-- Comment, si nous le voulons? scria Aramis, dont les yeux
brillrent dintelligence en regardant alternativement son
prisonnier et Porthos.

-- Pourvu, continua Porthos en regardant  son tour, avec une
noble intrpidit, M. de Biscarrat et lvque, pourvu quon ne
nous demande pas de lchets.

-- On ne vous demandera rien du tout, messieurs reprit le
gentilhomme de larme royale; que voulez-vous quon vous demande?
Si lon vous trouve, on vous tue, cest chose arrte; tchez
donc, messieurs, quon ne vous trouve pas.

-- Je crois ne pas me tromper, fit Porthos avec dignit, mais il
me semble bien que, pour nous trouver, il faut que lon vienne
nous qurir ici.

-- En cela vous avez parfaitement raison, mon digne ami, reprit
Aramis en interrogeant toujours du regard la physionomie de
Biscarrat, silencieux et contraint. Vous voulez, monsieur de
Biscarrat, nous dire quelque chose, nous faire quelque ouverture
et vous nosez pas, nest-il pas vrai?

-- Ah! messieurs et amis, cest quen parlant je trahis la
consigne; mais, tenez, jentends une voix qui dgage la mienne en
la dominant.

-- Le canon! fit Porthos.

-- Le canon et la mousqueterie scria lvque.

On entendait gronder au loin, dans les roches, ces bruits
sinistres dun combat qui ne dura point.

-- Quest-ce que cela? demanda Porthos.

-- Eh! pardieu! scria Aramis, cest ce dont je me doutais.

-- Quoi donc?

-- Lattaque faite par vous ntait quune feinte, nest-il pas
vrai, monsieur? et, pendant que vos compagnies se laissaient
repousser, vous aviez la certitude doprer un dbarquement de
lautre ct de lle.

-- Oh! plusieurs, monsieur.

-- Nous sommes perdus, alors, fit paisiblement lvque de Vannes.

-- Perdus! cela est possible, rpondit le seigneur de Pierrefonds;
mais nous ne sommes pas pris ni pendus.

Et, en disant ces mots, il se leva de la table, sapprocha du mur
et en dtacha froidement son pe et ses pistolets, quil visita
avec ce soin du vieux soldat qui sapprte  combattre, et qui
sent que sa vie repose en grande partie sur lexcellence et la
bonne tenue de ses armes.

Au bruit du canon,  la nouvelle de la surprise qui pouvait livrer
lle aux troupes royales, la foule perdue se prcipita dans le
fort. Elle venait demander assistance et conseil  ses chefs.

Aramis, ple et vaincu, se montra entre deux flambeaux  la
fentre qui donnait sur la grande cour, pleine de soldats qui
attendaient des ordres, et dhabitants perdus qui imploraient
secours.

-- Mes amis, dit dHerblay dune voix grave et sonore, M. Fouquet,
votre protecteur, votre ami, votre pre, a t arrt par ordre du
roi et jet  la Bastille.

Un long cri de fureur et de menace monta jusqu la fentre o se
tenait lvque, et lenveloppa dun fluide vibrant.

-- Vengeons M. Fouquet! crirent les plus exalts.  mort les
royaux!

-- Non, mes amis, rpliqua solennellement Aramis, non, mes amis,
pas de rsistance Le roi est matre dans son royaume. Le roi est
le mandataire de Dieu. Le roi et Dieu ont frapp M. Fouquet.
Humiliez-vous devant la main de Dieu. Aimez Dieu et le roi, qui
ont frapp M. Fouquet. Mais ne vengez pas votre seigneur, ne
cherchez pas  Je venger. Vous vous sacrifieriez en vain, vous,
vos femmes et vos enfants, vos biens et votre libert. Bas les
armes, mes amis! bas les armes! puisque le roi vous le commande,
et retirez-vous paisiblement dans vos demeures. Cest moi qui vous
le demande, cest moi qui vous en prie, cest moi qui, au besoin,
vous le commande au nom de M. Fouquet.

La foule, amasse sous la fentre, fit entendre un long
frmissement de colre et deffroi.

-- Les soldats de Louis XIV sont entrs dans lle, continua
Aramis. Dsormais, ce ne serait plus entre eux et vous un combat,
ce serait un massacre. Allez, allez et oubliez; cette fois, je
vous le commande au nom du Seigneur.

Les mutins se retirrent lentement, soumis et muets.

-- Ah ! mais que venez-vous donc de dire l, mon ami? dit
Porthos.

-- Monsieur, dit Biscarrat  lvque, vous sauvez tous ces
habitants, mais vous ne sauvez ni votre ami ni vous.

-- Monsieur de Biscarrat, dit avec un accent singulier de noblesse
et de courtoisie lvque de Vannes, monsieur de Biscarrat, soyez
assez bon pour reprendre votre libert.

-- Je le veux bien, monsieur; mais...

-- Mais cela nous rendra service; car, en annonant au lieutenant
du roi la soumission des insulaires, vous obtiendrez peut-tre
quelque grce pour nous, en linstruisant de la manire dont cette
soumission sest opre.

-- Grce! rpliqua Porthos avec des yeux flamboyants, grce!
quest-ce que ce mot-l!

Aramis toucha rudement le coude de son ami, comme il faisait aux
beaux jours de leur jeunesse, alors quil voulait avertir Porthos
quil avait fait ou quil allait faire quelque bvue. Porthos
comprit et se tut soudain.

-- Jirai, messieurs, rpondit Biscarrat, un peu surpris aussi de
ce mot de _grce_ prononc par le fier mousquetaire dont, quelques
instants auparavant, il racontait et vantait avec tant
denthousiasme les exploits hroques.

-- Allez donc, monsieur de Biscarrat, dit Aramis en le saluant,
et, en partant, recevez lexpression de toute notre
reconnaissance.

-- Mais vous, messieurs, vous que je mhonore dappeler mes amis,
puisque vous avez bien voulu recevoir ce titre, que devenez-vous
pendant ce temps? reprit lofficier tout mu, en prenant cong des
deux anciens adversaires de son pre.

-- Nous, nous attendons ici.

-- Mais, mon Dieu!... lordre est formel!

-- Je suis vque de Vannes, monsieur de Biscarrat, et lon ne
passe pas plus par les armes un vque que lon ne pend un
gentilhomme.

-- Ah! oui, monsieur, oui, monseigneur, reprit Biscarrat; oui,
cest vrai, vous avez raison, il y a encore pour vous cette
chance. Donc, je pars, je me rends auprs du commandant de
lexpdition, du lieutenant du roi. Adieu donc, messieurs; ou
plutt, au revoir!

En effet, le digne officier, sautant sur un cheval que lui fit
donner Aramis, courut dans la direction des coups de feu quon
avait entendus et qui, en amenant la foule dans le fort, avait
interrompu la conversation des deux amis avec leur prisonnier.

Aramis le regarda partir, et demeura seul avec Porthos:

-- Eh bien! comprenez-vous? dit-il.

-- Ma foi, non.

-- Est-ce que Biscarrat ne vous gnait pas ici?

-- Non, cest un brave garon.

-- Oui; mais la grotte de Locmaria, est-il ncessaire que tout le
monde la connaisse?

-- Ah! cest vrai, cest vrai, je comprends. Nous nous sauvons par
le souterrain.

-- Sil vous plat, rpliqua joyeusement Aramis. En route, ami
Porthos! Notre bateau nous attend, et le roi ne nous tient pas
encore.


Chapitre CCLIII -- La grotte de Locmaria


Le souterrain de Locmaria tait assez loign du mle pour que les
deux amis dussent mnager leurs forces avant dy arriver.

Dailleurs, la nuit savanait; minuit avait sonn au fort;
Porthos et Aramis taient chargs dargent et darmes.

Ils cheminaient donc dans la lande qui spare le mle de ce
souterrain, coutant tous les bruits et tchant dviter toutes
les embches.

De temps en temps, sur la route quils avaient soigneusement
laisse  leur gauche, passaient des fuyards venant de lintrieur
des terres,  la nouvelle du dbarquement des troupes royales.

Aramis et Porthos, cachs derrire quelque anfractuosit de
rocher, recueillaient les mots chapps aux pauvres gens qui
fuyaient tout tremblants, portant avec eux leurs effets les plus
prcieux, et tchaient, en entendant leurs plaintes, den conclure
quelque chose pour leur intrt.

Enfin, aprs une course rapide, mais frquemment interrompue par
des stations prudentes, ils atteignirent ces grottes profondes
dans lesquelles le prvoyant vque de Vannes avait eu soin de
faire rouler sur des cylindres une bonne barque capable de tenir
la mer dans cette belle saison.

-- Mon bon ami, dit Porthos aprs avoir respir bruyamment, nous
sommes arrivs,  ce quil me parat; mais je crois que vous
mavez parl de trois hommes, de trois serviteurs qui devaient
nous accompagner. Je ne les vois pas; o sont-ils donc?

-- Pourquoi les verriez-vous, cher Porthos? rpondit Aramis. Ils
nous attendent certainement dans la caverne, et sans nul doute,
ils se reposent un moment aprs avoir accompli ce rude et
difficile travail.

Aramis arrta Porthos, qui se prparait  entrer dans le
souterrain.

-- Voulez-vous, mon bon ami, dit-il au gant, me permettre de
passer le premier? Je connais le signal que jai donn  nos
hommes, et nos gens, ne lentendant pas, seraient dans le cas de
faire feu sur vous ou de vous lancer leur couteau dans lombre.

-- Allez, cher Aramis, allez le premier, vous tes tout sagesse et
tout prudence, allez. Aussi bien, voil cette fatigue dont je vous
ai parl qui me reprend encore une fois.

Aramis laissa Porthos sasseoir  lentre de la grotte, et,
courbant la tte, il pntra dans lintrieur de la caverne en
imitant le cri de la chouette.

Un petit roucoulement plaintif, un cri  peine distinct, rpondit
dans la profondeur du souterrain.

Aramis continua sa marche prudente, et bientt il fut arrt par
le mme cri quil avait le premier fait entendre, et ce cri tait
lanc  dix pas de lui.

-- tes-vous l, Yves? fit lvque.

-- Oui, monseigneur. Goennec est l aussi. Son fils nous
accompagne.

-- Bien. Toutes choses sont-elles prtes?

-- Oui, monseigneur.

-- Allez un peu  lentre des grottes, mon bon Yves, et vous y
trouverez le seigneur de Pierrefonds, qui se repose, fatigu quil
est de sa course. Et si, par hasard, il ne peut pas marcher,
enlevez-le et lapportez ici prs de moi.

Les trois Bretons obirent. Mais la recommandation dAramis  ses
serviteurs tait inutile. Porthos, rafrachi, avait dj lui-mme
commenc la descente, et son pas pesant rsonnait au milieu des
cavits formes et soutenues par les colonnes de silex et de
granit.

Ds que le seigneur de Bracieux eut rejoint lvque, les Bretons
allumrent une lanterne dont ils staient munis, et Porthos
assura son ami quil se sentait dsormais fort comme 
lordinaire.

-- Visitons le canot, dit Aramis, et assurons-nous dabord de ce
quil renferme.

-- Napprochez pas trop la lumire, dit le patron Yves; car, ainsi
que vous avez bien voulu me le recommander, monseigneur, jai mis
sous le banc de poupe, dans le coffre, vous savez, le baril de
poudre et les charges de mousquet que vous maviez envoys du
fort.

-- Bien, fit Aramis.

Et, prenant lui-mme la lanterne, il visita minutieusement toutes
les parties du canot avec les prcautions dun homme qui nest ni
timide ni ignorant en face du danger.

Le canot tait long, lger, tirant peu deau, mince de quille,
enfin de ceux que lon a toujours si bien construits  Belle-le,
un peu haut de bord, solide sur leau, trs maniable, muni de
planches qui, dans les temps incertains, forment une sorte de pont
sur lequel glissent les lames, et qui peuvent protger les
rameurs.

Dans deux coffres bien clos, placs sous les bancs de proue et de
poupe, Aramis trouva du pain, du biscuit, des fruits secs, un
quartier de lard, une bonne provision deau dans des outres; le
tout formant des rations suffisantes pour des gens qui ne devaient
jamais quitter la cte, et se trouvaient  mme de se ravitailler
si le besoin le commandait.

Les armes, huit mousquets et autant de pistolets de cavalier,
taient en bon tat et toutes charges. Il avait des avirons de
rechange en cas daccident et cette petite voile appele
trinquette, qui aide la marche du canot en mme temps que les
rameurs nagent, qui est si utile lorsque la brise se fait sentir,
et qui ne charge pas lembarcation.

Lorsque Aramis eut reconnu toutes ces choses, et quil se fut
montr content du rsultat de son inspection:

-- Consultons-nous, dit-il, cher Porthos, pour savoir sil faut
essayer de faire sortir la barque par lextrmit inconnue de la
grotte, en suivant la pente et lombre du souterrain, ou sil vaut
mieux,  ciel dcouvert, la faire glisser sur les rouleaux, par
les bruyres, en aplanissant le chemin de la petite falaise, qui
na pas vingt pieds de haut, et donne  son pied, dans la mare,
trois ou quatre brasses de bonne eau sur un bon fond.

-- Qu cela ne tienne, monseigneur rpliqua le patron Yves
respectueusement; mais je ne crois pas que par la pente du
souterrain et dans lobscurit o nous serons obligs de
manoeuvrer notre embarcation, le chemin soit aussi commode quen
plein air. Je connais bien la falaise, et je puis vous certifier
quelle est unie comme un gazon de jardin; lintrieur de la
grotte, au contraire, est raboteux; sans compter encore,
monseigneur, que,  lextrmit, nous trouverons le boyau qui mne
 la mer, et peut-tre le canot ny passera pas.

-- Jai fait mes calculs, rpondit lvque, et jai la certitude
quil passerait.

-- Soit; je le veux bien, monseigneur, insista le patron; mais
Votre Grandeur sait bien que, pour le faire atteindre 
lextrmit du boyau, il faut lever une norme pierre, celle sous
laquelle passe toujours le renard, et qui ferme le boyau comme une
porte.

-- On la lvera, dit Porthos; ce nest rien.

-- Oh! je sais que Monseigneur a la force de dix hommes, rpliqua
Yves; seulement, cest bien du mal pour Monseigneur.

-- Je crois que le patron pourrait avoir raison, dit Aramis.
Essayons du ciel ouvert.

-- Dautant plus, monseigneur, continua le pcheur, que nous ne
saurions nous embarquer avant le jour, tant il y a de travail, et
que, aussitt que le jour paratra, une bonne vedette, place sur
la partie suprieure de la grotte, nous sera ncessaire,
indispensable mme, pour surveiller les manoeuvres des chalands ou
des croiseurs qui nous guetteraient.

-- Oui, Yves, oui, votre raison est bonne; on va passer sur la
falaise.

Et les trois robustes Bretons allaient, plaant leurs rouleaux
sous la barque, la mettre en mouvement, lorsque des aboiements
lointains de chiens se firent entendre dans la campagne. Aramis
slana hors de la grotte; Porthos le suivit.

Laube teignait de pourpre et de nacre les flots et la plaine;
dans le demi-jour, on voyait les petits sapins mlancoliques se
tordre sur les pierres, et de longues voles de corbeaux rasaient
de leurs ailes noires les maigres champs de sarrasin.

Un quart dheure encore et le jour serait plein; les oiseaux,
rveills, lannonaient joyeusement par leurs chants  toute la
nature.

Les aboiements quon avait entendus, et qui avaient arrt les
trois pcheurs prts  remuer la barque, et fait sortir Aramis et
Porthos, se prolongeaient dans une gorge profonde,  une lieue
environ de la grotte.

-- Cest une meute, dit Porthos; les chiens sont lancs sur une
piste.

-- Quest cela? qui chasse en un pareil moment? pensa Aramis.

-- Et par ici, surtout, continua Porthos, par ici o lon craint
larrive des royaux!

-- Le bruit se rapproche. Oui, vous avez raison Porthos, les
chiens sont sur une trace.

-- Eh! mais! scria tout  coup Aramis, Yves, Yves, venez donc!

Yves accourut, laissant l le cylindre quil tenait encore et
quil allait placer sous la barque quand cette exclamation de
lvque interrompit sa besogne.

-- Quest-ce que cette chasse, patron? dit Porthos.

-- Eh! monseigneur, rpliqua le Breton, je ny comprends rien. Ce
nest pas en un pareil moment que le seigneur de Locmaria
chasserait. Non; et, pourtant, les chiens...

--  moins quils ne se soient chapps du chenil.

-- Non, dit Goennec, ce ne sont pas l les chiens du seigneur de
Locmaria.

-- Par prudence, reprit Aramis, rentrons dans la grotte;
videmment les voix approchent, et, tout  lheure, nous saurons 
quoi nous en tenir.

Ils rentrrent; mais ils navaient pas fait cent pas dans lombre
quun bruit, semblable au rauque soupir dune crature effraye,
retentit dans la caverne; et, haletant, rapide, effray, un renard
passa comme un clair devant les fugitifs, sauta par-dessus la
barque et disparut laissant aprs lui son fumet cre, conserv
quelques secondes sous les votes basses du souterrain.

-- Le renard! crirent les Bretons avec la joyeuse surprise du
chasseur.

-- Maudits soyons-nous!cria lvque, notre retraite est
dcouverte.

-- Comment cela? dit Porthos; avons-nous peur dun renard?

-- Eh! mon ami, que dites-vous donc, et que vous inquitez-vous du
renard? Ce nest pas de lui quil sagit, pardieu! Mais ne savez-
vous pas, Porthos, quaprs le renard viennent les chiens, et
quaprs les chiens viennent les hommes?

Porthos baissa la tte.

On entendit, comme pour confirmer les paroles dAramis, la meute
grondeuse arriver avec une effrayante vitesse sur la piste de
lanimal.

Six chiens courants dbouchrent au mme instant dans la petite
lande, avec un bruit de voix qui ressemblait  la fanfare dun
triomphe.

-- Voil bien les chiens, dit Aramis, post  lafft derrire une
lucarne pratique entre deux rochers; quels sont les chasseurs,
maintenant?

-- Si cest le seigneur de Locmaria, rpondit le patron, il
laissera les chiens fouiller la grotte; car il les connat, et il
ny pntrera pas lui-mme, assur quil sera que le renard
sortira de lautre ct; cest l quil ira lattendre.

-- Ce nest pas le seigneur de Locmaria qui chasse, rpondit
lvque en plissant malgr lui.

-- Qui donc, alors? dit Porthos.

-- Regardez.

Porthos appliqua son oeil  la lucarne et vit, au sommet du
monticule, une douzaine de cavaliers qui poussaient leurs chevaux
sur la trace des chiens, en criant: Taaut!

-- Les gardes! dit-il.

-- Oui, mon ami, les gardes du roi.

-- Les gardes du roi, dites-vous, monseigneur? scrirent les
Bretons en plissant  leur tour.

-- Et Biscarrat  leur tte, mont sur mon cheval gris, continua
Aramis.

Les chiens, au mme moment, se prcipitrent dans la grotte comme
une avalanche, et les profondeurs de la caverne semplirent de
leurs cris assourdissants.

-- Ah! diable! fit Aramis reprenant tout son sang-froid  la vue
de ce danger, certain, invitable. Je sais bien que nous sommes
perdus; mais, au moins, il nous reste une chance: si les gardes
qui vont suivre leurs chiens, viennent  sapercevoir quil y a
une issue aux grottes, plus despoir; car, en entrant ici, ils
dcouvriront la barque et nous-mmes. Il ne faut pas que les
chiens sortent du souterrain. Il ne faut pas que les matres y
entrent.

-- Cest juste, dit Porthos.

-- Vous comprenez, ajouta lvque avec la rapide prcision du
commandement: il y a l six chiens, qui seront forcs de sarrter
 la grosse pierre sous laquelle le renard sest gliss, mais 
louverture trop troite de laquelle ils seront, eux, arrts et
tus.

Les Bretons slancrent, le couteau  la main.

Quelques minutes aprs, un lamentable concert de gmissements, de
hurlements mortels; puis, plus rien.

-- Bien, dit Aramis froidement. Aux matres, maintenant!

-- Que faire? dit Porthos.

-- Attendre larrive, se cacher et tuer.

-- Tuer? rpta Porthos.

-- Ils sont seize, dit Aramis, du moins pour le moment.

-- Et bien arms, ajouta Porthos avec un sourire de consolation.

-- Cela durera dix minutes, dit Aramis. Allons!

Et, dun air rsolu, il prit un mousquet et mit son couteau de
chasse entre ses dents.

-- Yves, Goennec et son fils, continua Aramis, vont nous passer
les mousquets. Vous Porthos, vous ferez feu  bout portant. Nous
en aurons abattu huit avant que les autres sen doutent, cest
certain; puis tous, nous sommes cinq, nous dpcherons les huit
derniers le couteau  la main.

-- Et ce pauvre Biscarrat? dit Porthos.

Aramis rflchit un moment.

-- Biscarrat le premier, rpliqua-t-il froidement. Il nous
connat.


Chapitre CCLIV -- La grotte


Malgr lespce de divination qui tait le ct remarquable du
caractre dAramis, lvnement, subissant les chances des choses
soumises au hasard, ne saccomplit pas tout  fait comme lavait
prvu lvque de Vannes.

Biscarrat, mieux mont que ses compagnons, arriva le premier 
louverture de la grotte, et comprit que, renard et chiens, tout
stait engouffr l. Seulement, frapp de cette terreur
superstitieuse quimprime naturellement  lesprit de lhomme
toute voie souterraine et sombre, il sarrta  lextrieur de la
grotte, et attendit que ses compagnons fussent runis autour de
lui.

-- Eh bien? lui demandrent les jeunes gens tout essouffls, et ne
comprenant rien  son inaction.

-- Eh bien! on nentend plus les chiens; il faut que renard et
meute soient engloutis dans ce souterrain.

-- Ils ont trop bien men, dit un des gardes, pour avoir perdu
tout  coup la voie. Dailleurs, on les entendrait rabcher dun
ct ou de lautre. Il faut, comme le dit Biscarrat, quils soient
dans cette grotte.

-- Mais alors, dit un des jeunes gens, pourquoi ne donnent-ils
plus de voix?

-- Cest trange, dit un autre.

-- Eh bien! mais, fit un quatrime, entrons dans cette grotte.
Est-ce quil est dfendu dy entrer, par hasard?

-- Non, rpliqua Biscarrat. Seulement, il y fait noir comme dans
un four, et lon peut sy rompre le cou.

-- Tmoins nos chiens, dit un garde, qui se le sont rompu,  ce
quil parat.

-- Que diable sont-ils devenus? se demandrent en choeur les
jeunes gens.

Et chaque matre appela son chien par son nom, le siffla de sa
fanfare favorite, sans quun seul rpondt, ni  lappel, ni au
sifflet.

-- Cest peut-tre une grotte enchante, dit Biscarrat. Voyons.

Et mettant pied  terre, il fit un pas dans la grotte.

-- Attends, attends, je taccompagne, dit un des gardes voyant
Biscarrat prt  disparatre dans la pnombre.

-- Non, rpondit Biscarrat, il faut quil y ait quelque chose
dextraordinaire; ne nous risquons donc pas tous  la fois. Si,
dans dix minutes, vous navez point de mes nouvelles, vous
entrerez, mais tous ensemble, alors.

-- Soit, dirent les jeunes gens, qui ne voyaient point,
dailleurs, pour Biscarrat grand danger  tenter lentreprise;
nous lattendons.

Et, sans descendre de cheval, ils firent un cercle autour de la
grotte.

Biscarrat entra donc seul, et avana dans les tnbres jusque sous
le mousquet de Porthos.

Cette rsistance que rencontrait sa poitrine ltonna; il allongea
la main et saisit le canon glac.

Au mme instant, Yves levait sur le jeune homme un couteau, qui
allait retomber sur lui de toute la force dun bras breton,
lorsque le poignet de fer de Porthos larrta  moiti chemin.

Puis, comme un grondement sourd, cette voix se fit entendre dans
lobscurit:

-- Je ne veux pas quon le tue, moi.

Biscarrat se trouvait pris entre une protection et une menace,
presque aussi terribles lune que lautre.

Si brave que ft le jeune homme, il laissa chapper un cri,
quAramis comprima aussitt, en lui menant un mouchoir sur la
bouche.

-- Monsieur de Biscarrat, lui dit-il  voix basse, nous ne vous
voulons pas de mal, et vous devez le savoir si vous nous avez
reconnus; mais, au premier mot, au premier soupir, au premier
souffle, nous serons forcs de vous tuer comme nous avons tu vos
chiens.

-- Oui, je vous reconnais, messieurs, dit tout bas le jeune homme.
Mais pourquoi tes-vous ici? quy faites-vous? Malheureux!
malheureux! je vous croyais dans le fort.

-- Et vous, monsieur, vous deviez nous obtenir des conditions, ce
me semble?

-- Jai fait ce que jai pu, messieurs; mais...

-- Mais?...

-- Mais il y a des ordres formels.

-- De nous tuer?

Biscarrat ne rpondit rien. Il lui en cotait de parler de corde 
des gentilshommes.

Aramis comprit le silence de son prisonnier.

Monsieur Biscarrat, dit-il, vous seriez dj mort si nous navions
eu gard  votre jeunesse et  notre ancienne liaison avec votre
pre; mais vous pouvez encore chapper dici en nous jurant que
vous ne parlerez pas  vos compagnons de ce que vous avez vu.

-- Non seulement je jure que je nen parlerai point, dit
Biscarrat, mais je jure encore que je ferai tout au monde pour
empcher mes compagnons de mettre le pied dans cette grotte.

-- Biscarrat! Biscarrat! crirent du dehors plusieurs voix qui
vinrent sengouffrer comme un tourbillon dans le souterrain.

-- Rpondez, dit Aramis.

-- Me voici! cria Biscarrat.

-- Allez, nous nous reposons sur votre loyaut.

Et il lcha le jeune homme.

Biscarrat remonta vers la lumire.

-- Biscarrat! Biscarrat! crirent les voix plus rapproches.

Et lon vit se projeter  lintrieur de la grotte les ombres de
plusieurs formes humaines.

Biscarrat slana au-devant de ses amis pour les arrter, et les
rejoignit comme ils commenaient  saventurer dans le souterrain.

Aramis et Porthos prtrent loreille avec lattention de gens qui
jouent leur vie sur un souffle de lair.

Biscarrat avait regagn lentre de la grotte, suivi de ses amis.

-- Oh! oh! dit lun deux en arrivant au jour, comme tu es ple!

-- Ple! scria un autre; tu veux dire livide?

-- Moi? fit le jeune homme essayant de rappeler toute sa puissance
sur lui mme.

-- Mais, au nom du Ciel, que test-il donc arriv? demandrent
toutes les voix.

-- Tu nas pas une goutte de sang dans les veines, mon pauvre ami,
fit un autre en riant.

-- Messieurs, cest srieux, dit un autre; il va se trouver mal;
avez-vous des sels?

Et tous clatrent de rire. Toutes ces interpellations, toutes ces
railleries se croisaient autour de Biscarrat, comme se croisent au
milieu du feu les balles dans une mle.

Il reprit ses forces sous ce dluge dinterrogations.

-- Que voulez-vous que jaie vu? demanda-t-il. Javais trs chaud
quand je suis entr dans cette grotte, jy ai t saisi par le
froid; voil tout.

-- Mais les chiens, les chiens, les as-tu revus? en as-tu entendu
parler? en as-tu eu des nouvelles?

-- Il faut croire quils ont pris une autre voie, dit Biscarrat.

-- Messieurs, dit un des jeunes gens, il y a, dans ce qui se
passe, dans la pleur et dans le silence de notre ami, un mystre
que Biscarrat ne veut pas, ou ne peut sans doute pas rvler.
Seulement, et cest chose sre, Biscarrat a vu quelque chose dans
la grotte. Eh bien! moi, je suis curieux de voir ce quil a vu,
ft-ce le diable.  la grotte, messieurs!  la grotte!

--  la grotte! rptrent toutes les voix.

Et lcho du souterrain alla porter comme une menace  Porthos et
 Aramis ces mots:  la grotte!  la grotte!

Biscarrat se jeta au-devant de ses compagnons.

-- Messieurs! messieurs! scria-t-il, au nom du Ciel nentrez
pas!

-- Mais quy a-t-il donc de si effrayant dans ce souterrain?
demandrent plusieurs voix.

-- Voyons, parle, Biscarrat.

-- Dcidment, cest le diable quil a vu, rpta celui qui avait
dj avanc cette hypothse.

-- Eh bien! mais, sil la vu, scria un autre, quil ne soit pas
goste, et quil nous le laisse voir  notre tour.

-- Messieurs! messieurs! de grce! insista Biscarrat.

-- Voyons, laisse-nous passer.

-- Messieurs, je vous en supplie, nentrez pas!

-- Mais tu es bien entr, toi?

Alors, un des officiers qui, dun ge plus mr que les autres,
tait rest en arrire jusque-l et navait rien dit, savana:

-- Messieurs, dit-il dun ton calme qui contrastait avec
lanimation des jeunes gens, il y a l-dedans quelquun ou quelque
chose qui nest pas le diable, mais qui, quel quil soit, a eu
assez de pouvoir pour faire taire nos chiens. Il faut savoir quel
est ce quelquun ou ce quelque chose.

Biscarrat tenta un dernier effort pour arrter ses amis; mais ce
fut un effort inutile. Vainement il se jeta au-devant des plus
tmraires; vainement il se cramponna aux roches pour barrer le
passage, la foule des jeunes gens fit irruption dans la caverne,
sur les pas de lofficier qui avait parl le dernier, mais qui, le
premier, stait lanc lpe  la main pour affronter le danger
inconnu.

Biscarrat, repouss par ses amis, ne pouvant les accompagner, sous
peine de passer aux yeux de Porthos et dAramis pour un tratre et
un parjure, alla, loreille tendue et les mains encore
suppliantes, sappuyer contre les parois rugueuses dun rocher,
quil jugeait devoir tre expos au feu des mousquetaires.

Quant aux gardes, ils pntraient de plus en plus avec des cris
qui saffaiblissaient  mesure quils senfonaient dans le
souterrain.

Tout  coup, une dcharge de mousqueterie, grondant comme un
tonnerre, clata sous les votes.

Deux ou trois balles vinrent saplatir sur le rocher auquel
sappuyait Biscarrat.

Au mme instant, des soupirs, des hurlements et des imprcations
slevrent, et cette petite troupe de gentilshommes reparut,
quelques-uns ples, quelques-uns sanglants, tous envelopps dun
nuage de fume que lair extrieur semblait aspirer du fond de la
caverne.

-- Biscarrat! Biscarrat! criaient les fuyards, tu savais quil y
avait une embuscade dans cette caverne, et tu ne nous as pas
prvenus!

-- Biscarrat! tu es cause que quatre de nous sont tus; malheur 
toi, Biscarrat!

-- Tu es cause que je suis bless  mort, dit un des jeunes gens
en recueillant son sang dans sa main, et en le jetant au visage de
Biscarrat; que mon sang retombe sur toi!

Et il roula agonisant aux pieds du jeune homme.

-- Mais, au moins, dis-nous qui est l! scrirent plusieurs voix
furieuses.

Biscarrat se tut.

-- Dis-le ou meurs! scria le bless en se relevant sur un genou,
et en levant sur son compagnon un bras arm dun fer inutile.

Biscarrat se prcipita vers lui, ouvrant sa poitrine au coup; mais
le bless retomba pour ne plus se relever, en poussant un soupir,
le dernier.

Biscarrat, les cheveux hrisss, les yeux hagards, la tte perdue,
savana vers lintrieur de la caverne, en disant:

-- Vous avez raison, mort  moi qui ai laiss assassiner mes
compagnons! je suis un lche!

Et, jetant loin de lui son pe, car il voulait mourir sans se
dfendre, il se prcipita, tte baisse, dans le souterrain.

Les autres jeunes gens limitrent.

Onze, qui restaient de seize, plongrent avec lui dans le gouffre.

Mais ils nallrent pas plus loin que les premiers: une seconde
dcharge en coucha cinq sur le sable glac, et comme il tait
impossible de voir do partait cette foudre mortelle, les autres
reculrent avec une pouvante qui peut mieux se peindre que
sexprimer.

Mais, loin de fuir comme les autres, Biscarrat, demeur sain et
sauf, sassit sur un quartier de roc et attendit.

Il ne restait plus que six gentilshommes.

-- Srieusement, dit un des survivants, est-ce le diable?

-- Ma foi! cest bien pis, dit un autre.

-- Demandons  Biscarrat; il le sait, lui.

-- O est Biscarrat?

Les jeunes gens regardrent autour deux, et virent que Biscarrat
manquait  lappel.

-- Il est mort! dirent deux ou trois voix.

-- Non pas, rpondit un autre, je lai vu, moi, au milieu de la
fume, sasseoir tranquillement sur un rocher; il est dans la
caverne, il nous attend.

-- Il faut quil connaisse ceux qui y sont.

-- Et comment les connatrait-il?

-- Il a t prisonnier des rebelles.

-- Cest vrai. Eh bien! appelons-le, et sachons par lui  qui nous
avons affaire.

Et toutes les voix crirent:

-- Biscarrat! Biscarrat!

Mais Biscarrat ne rpondit point.

-- Bon! dit lofficier qui avait montr tant de sang-froid dans
cette affaire, nous navons plus besoin de lui, voil des renforts
qui nous arrivent.

En effet, une compagnie des gardes, laisse en arrire par leurs
officiers, que lardeur de la chasse avait emports, soixante-
quinze  quatre-vingts hommes  peu prs, arrivait en bel ordre,
guide par le capitaine et le premier lieutenant. Les cinq
officiers coururent au-devant de leurs soldats et, dans un langage
dont lloquence est facile  concevoir, ils expliqurent
laventure et demandrent secours.

Le capitaine les interrompit.

-- O sont vos compagnons? demanda-t-il.

-- Morts!

-- Mais vous tiez seize!

-- Dix sont morts, Biscarrat est dans la caverne, et nous voil
cinq.

-- Biscarrat est donc prisonnier?

-- Probablement.

-- Non, car le voici; voyez.

En effet, Biscarrat apparaissait  louverture de la grotte.

-- Il nous fait signe de venir, dirent les officiers. Allons!

-- Allons! rpta toute la troupe.

-- Monsieur, dit le capitaine sadressant  Biscarrat, on massure
que vous savez quels sont les hommes qui sont dans cette grotte et
qui font cette dfense dsespre. Au nom du roi, je vous somme de
dclarer ce que vous savez.

-- Mon capitaine, dit Biscarrat, vous navez plus besoin de me
sommer, ma parole ma t rendue  linstant mme, et je viens au
nom de ces hommes.

-- Me dire quils se rendent?

-- Vous dire quils sont dcids  se dfendre jusqu la mort, si
on ne leur accorde pas bonne composition.

-- Combien sont-ils donc?

-- Ils sont deux, dit Biscarrat.

-- Ils sont deux, et veulent nous imposer des conditions?

-- Ils sont deux, et nous ont dj tu dix hommes, dit Biscarrat.

-- Quels gens est-ce donc? des gants?

-- Mieux que cela. Vous rappelez-vous lhistoire du bastion Saint-
Gervais, mon capitaine?

-- Oui, o quatre mousquetaires du roi ont tenu contre toute une
arme?

-- Eh bien! ces deux hommes taient de ces mousquetaires.

-- Vous les appelez?...

--  cette poque, on les appelait Porthos et Aramis. Aujourdhui,
on les appelle M. dHerblay et M. du Vallon.

-- Et quel intrt ont-ils dans tout ceci?

-- Ce sont eux qui tenaient Belle-le pour M. Fouquet.

Un murmure courut parmi les soldats  ces deux mots. Porthos et
Aramis.

-- Les mousquetaires! les mousquetaires! rptaient-ils.

Et, chez tous ces braves jeunes gens, lide quils allaient avoir
 lutter contre deux des plus vieilles gloires de larme faisait
courir un frisson, moiti denthousiasme, moiti de terreur.

Cest quen effet ces quatre noms, dArtagnan, Athos, Porthos et
Aramis, taient vnrs par tout ce qui portait une pe, comme
dans lAntiquit taient vnrs les noms dHercule, de Thse, de
Castor et de Pollux.

-- Deux hommes! scria le capitaine, et ils nous ont tu dix
officiers en deux dcharges. Cest impossible, monsieur Biscarrat.

-- Eh! mon capitaine, rpondit celui-ci, je ne vous dis point
quils nont pas avec eux deux ou trois hommes comme les
mousquetaires du bastion Saint-Gervais avaient avec eux trois ou
quatre domestiques; mais croyez-moi, capitaine, jai vu ces gens-
l, jai t pris par eux, je les connais; ils suffiraient  eux
seuls pour dtruire tout un corps darme.

-- Cest ce que nous allons voir, dit le capitaine, et cela dans
un moment. Attention, messieurs!

Sur cette rponse, personne ne bougea plus, et chacun sapprta 
obir.

Biscarrat seul risqua une dernire tentative.

-- Monsieur, dit-il  voix basse, croyez-moi, passons notre
chemin; ces deux hommes, ces deux lions que lon va attaquer se
dfendront jusqu la mort. Ils nous ont dj tu dix hommes; ils
en tueront encore le double, et finiront par se tuer eux-mmes
plutt que de se rendre. Que gagnerons-nous  les combattre?

-- Nous y gagnerons, monsieur, la conscience de navoir pas fait
reculer quatre-vingts gardes du roi devant deux rebelles. Si
jcoutais votre conseil, monsieur, je serais un homme dshonor,
et, en me dshonorant, je dshonorerais larme. En avant, vous
autres!

Et il marcha le premier jusqu louverture de la grotte.

Arriv l, il fit halte.

Cette halte avait pour but de donner  Biscarrat et  ses
compagnons le temps de lui dpeindre lintrieur de la grotte.
Puis, quand il crut avoir une connaissance suffisante des lieux,
il divisa la compagnie en trois corps, qui devaient entrer
successivement en faisant un feu nourri dans toutes les
directions. Sans doute,  cette attaque, on perdrait cinq hommes
encore, dix peut-tre; mais certes, on finirait par prendre les
rebelles, puisquil ny avait pas dissue, et que,  tout prendre,
deux hommes nen pouvaient pas tuer quatre-vingts.

-- Mon capitaine, demanda Biscarrat, je demande  marcher  la
tte du premier peloton.

-- Soit! rpondit le capitaine. Vous en avez tout lhonneur. Cest
un cadeau que je vous fais.

-- Merci!rpondit le jeune homme avec toute la fermet de sa race.

-- Prenez votre pe, alors.

-- Jirai ainsi que je suis, mon capitaine, dit Biscarrat; car je
ne vais pas pour tuer, mais pour tre tu.

Et, se plaant  la tte du premier peloton, le front dcouvert et
les bras croiss:

-- Marchons, messieurs! dit-il.


Chapitre CCLV -- Un chant d'Homre


Il est temps de passer dans lautre camp et de dcrire  la fois
les combattants et le champ de bataille.

Aramis et Porthos staient engags dans la grotte de Locmaria
pour y trouver le canot tout amarr, ainsi que les trois Bretons
leurs aides, et ils espraient dabord faire passer la barque par
la petite issue du souterrain, en drobant de cette faon leurs
travaux et leur fuite. Larrive du renard et des chiens les avait
contraints de rester cachs.

La grotte stendait lespace d peu prs cent toises, jusqu un
petit talus dominant une crique. Jadis temple des divinits
paennes, alors que Belle-le sappelait encore Calonse, cette
grotte avait vu saccomplir plus dun sacrifice humain dans ses
mystrieuses profondeurs.

On pntrait dans le premier entonnoir de cette caverne par une
pente douce, au-dessus de laquelle des roches entasses formaient
une arcade basse; lintrieur mal uni quant au sol, dangereux par
les ingalits rocailleuses de la vote, se subdivisait en
plusieurs compartiments, qui se commandaient lun lautre et se
dominaient moyennant quelques degrs raboteux, rompus, souds de
droite et de gauche dans dnormes piliers naturels.

Au troisime compartiment, la vote tait si basse, le couloir si
troit, que la barque et  peine pass en touchant les deux murs;
nanmoins, dans un moment de dsespoir, le bois sassouplit, la
pierre devient complaisante sous le souffle de la volont humaine.

Telle tait la pense dAramis, lorsque, aprs avoir engag le
combat, il se dcidait  la fuite, fuite assurment dangereuse,
puisque tous les assaillants ntaient pas morts, et que, en
admettant la possibilit de mettre la barque en mer on se ft
enfui au grand jour, devant les vaincus, si intresss, en
reconnaissant leur petit nombre,  faire poursuivre leurs
vainqueurs.

Quand les deux dcharges eurent tu dix hommes, Aramis, habitu
aux dtours du souterrain, les alla reconnatre un  un, les
compta, car la fume lempchait de voir au-dehors, et sur-le-
champ il commanda que le canot ft roul jusqu la grosse pierre,
clture de lissue libratrice.

Porthos rassembla ses forces, prit le canot dans ses deux bras et
le souleva, tandis que les Bretons faisaient courir les rouleaux
avec rapidit.

On tait descendu dans le troisime compartiment, on tait arriv
 la pierre qui murait lissue.

Porthos saisit cette pierre gigantesque  sa base, appuya dessus
sa robuste paule, et donna un coup qui fit craquer cette
muraille. Une nue de poussire tomba de la vote avec les cendres
de dix mille gnrations doiseaux de mer, dont les nids
saccrochaient comme un ciment  ce rocher.

Au troisime choc, la pierre cda, elle oscilla une minute.
Porthos, sadossant aux roches voisines, fit de son pied un arc-
boutant qui chassa le bloc hors des entassements calcaires qui lui
servaient de gonds et de scellements.

La pierre tombe, on aperut le jour, radieux, qui se prcipita
dans ce souterrain par lencadrement de la sortie, et la mer bleue
apparut aux Bretons enchants.

On commena ds lors  monter la barque sur cette barricade. Vingt
toises encore et elle pouvait glisser dans locan.

Cest pendant ce temps que la compagnie arriva, fut range par le
capitaine et dispose pour lescalade ou pour lassaut.

Aramis surveillait tout pour favoriser les travaux de ses amis.

Il vit ce renfort, il compta les hommes, il se convainquit avec un
seul coup doeil de linfranchissable pril o un nouveau combat
les allait engager.

Senfuir sur la mer au moment o le souterrain allait tre envahi,
impossible!

En effet, le jour, qui venait dclairer les deux derniers
compartiments, et montr aux soldats la barque roulant vers la
mer, les deux rebelles  porte de mousquet et une de leurs
dcharges criblait le bateau, si elle ne tuait pas les cinq
navigateurs.

En outre, en supposant tout, si la barque chappait avec les
hommes qui la montaient, comment lalarme ne serait-elle pas
donne? comment un avis ne serait-il pas envoy aux chalands
royaux? comment le pauvre canot, traqu sur mer et guett sur
terre, ne succomberait-il pas avant la fin du jour? Aramis,
fouillant avec rage ses cheveux grisonnants, invoqua lassistance
de Dieu et lassistance du dmon.

Appelant Porthos, qui travaillait  lui seul plus que rouleaux et
rouleurs:

-- Ami, dit-il tout bas, il vient darriver un renfort  nos
adversaires.

-- Ah! fit tranquillement Porthos; que faire alors?

-- Recommencer le combat, fit Aramis, cest encore chanceux.

-- Oui, dit Porthos, car il est difficile que, sur deux, on ne tue
pas lun de nous, et certainement, si lun de nous tait tu,
lautre se ferait tuer aussi.

Porthos dit ces mots avec ce naturel hroque qui, chez lui,
grandissait de toutes les forces de la matire.

Aramis sentit comme un coup dperon  son coeur.

-- Nous ne serons tus ni lun ni lautre si vous faites ce que je
vais vous dire, ami Porthos.

-- Dites.

-- Ces gens vont descendre dans la grotte.

-- Oui.

-- Nous en tuerons une quinzaine, mais pas davantage.

-- Combien sont-ils en tout? demanda Porthos.

-- Il leur est arriv un renfort de soixante-quinze hommes.

-- Soixante-quinze et cinq, quatre-vingts... Ah! ah! fit Porthos.

-- Sils font feu ensemble, ils nous cribleront de balles.

-- Assurment.

-- Sans compter, ajouta Aramis, que les dtonations peuvent
occasionner des boulements dans la caverne.

-- Tout  lheure, en effet, dit Porthos, un clat de roche ma un
peu dchir lpaule.

-- Voyez-vous!

-- Mais ce nest rien.

-- Prenons vite un parti. Nos Bretons vont continuer de rouler le
canot vers la mer.

-- Trs bien.

-- Nous deux, nous garderons ici la poudre, les balles et les
mousquets.

-- Mais  deux, mon cher Aramis, nous ne tirerons jamais trois
coups de mousqueterie ensemble, dit navement Porthos; le moyen de
la mousqueterie est mauvais.

-- Trouvez-en donc un autre.

-- Je lai trouv! fit tout  coup le gant. Je vais me mettre en
embuscade derrire le pilier avec cette barre de fer, et,
invisible, inattaquable, lorsquils seront entrs par flots, je
laisse tomber ma barre sur les crnes trente fois par minute!
Hein! quen dites-vous, du projet? vous sourit-il?

-- Excellent, cher ami, parfait! japprouve fort; seulement, vous
les effraierez, et la moiti restera dehors pour nous prendre par
la famine. Ce quil nous faut, mon bon ami, cest la destruction
entire de la troupe; un seul homme rest debout nous perd.

-- Vous avez raison, mon ami; mais comment les attirer, je vous
prie?

-- En ne bougeant pas, mon bon Porthos.

-- Ne bougeons pas; mais, quand il seront tous bien runis?...

-- Alors, laissez-moi faire, jai une ide.

-- Sil en est ainsi, et que votre ide soit bonne... et elle doit
tre bonne, votre ide... je suis tranquille.

-- En embuscade, Porthos, et comptez tous ceux qui entreront.

-- Mais vous, que ferez-vous?

-- Ne vous inquitez pas de moi; jai ma besogne.

-- Jentends des voix, ce me semble.

-- Ce sont eux.  votre poste!... Tenez-vous  la porte de ma
voix et de ma main.

Porthos se rfugia dans le second compartiment qui tait
absolument noir.

Aramis se glissa dans le troisime; le gant tenait en main une
barre de fer du poids de cinquante livres. Porthos maniait avec
une facilit merveilleuse ce levier qui avait servi  faire rouler
la barque.

Pendant ce temps, les Bretons poussaient le canot jusqu la
falaise.

Dans le compartiment clair, Aramis, baiss, cach, soccupait 
une manoeuvre mystrieuse.

On entendit un commandement profr  voix haute. Ctait le
dernier ordre du capitaine commandant. Vingt-cinq hommes sautrent
des roches suprieures dans le premier compartiment de la grotte,
et, ayant pris terre, ils se mirent  faire feu.

Les chos grondrent, des sifflements sillonnrent la vote, une
fume opaque emplit lespace.

--  gauche!  gauche! cria Biscarrat, qui, dans son premier
assaut, avait vu le passage de la seconde chambre, et qui, anim
par lodeur de la poudre, voulait guider ses soldats de ce ct.

La troupe se prcipita effectivement  gauche; le couloir allait
se rtrcissant; Biscarrat, les mains tendues, dvou  la mort,
marchait en avant des mousquets.

-- Venez! venez! cria-t-il, je vois du jour!

-- Frappez, Porthos! cria la voix spulcrale dAramis.

Porthos poussa un soupir, mais il obit.

La barre de fer tomba daplomb sur la tte de Biscarrat, qui fut
tu sans avoir achev son cri. Puis le levier formidable se leva
et sabaissa dix fois en dix secondes et fit dix cadavres.

Les soldats ne voyaient rien; ils entendaient des cris, des
soupirs; ils foulaient des corps, mais navaient pas encore
compris, et montaient en trbuchant les uns sur les autres.

Limplacable barre, tombant toujours, anantit le premier peloton
sans quun seul bruit et averti le deuxime, qui savanait
tranquillement.

Seulement, ce second peloton, command par le capitaine, avait
bris un maigre sapin qui poussait sur la falaise, et de ses
branches rsineuses, tordues ensemble, le capitaine stait fait
un flambeau.

En arrivant  ce compartiment o Porthos, pareil  lange
exterminateur, avait dtruit tout ce quil avait touch, le
premier rang recula dpouvante. Nulle fusillade navait rpondu 
la fusillade des gardes, et cependant on heurtait un monceau de
cadavres, on marchait littralement dans le sang.

Porthos tait toujours derrire son pilier.

Le capitaine, en clairant, avec la lumire tremblante du sapin
enflamm, cet effroyable carnage dont il cherchait vainement la
cause, recula jusquau pilier derrire lequel tait cach Porthos.

Alors une main gigantesque sortit de lombre, se colla  la gorge
du capitaine, qui poussa un sourd rlement; ses bras stendirent
battant lair, la torche tomba et steignit dans le sang.

Une seconde aprs, le corps du capitaine tombait prs de la torche
teinte, et ajoutait un cadavre de plus au monceau de cadavres qui
barrait le chemin.

Tout cela stait fait mystrieusement comme une chose magique. Au
rlement du capitaine, les hommes qui laccompagnaient staient
retourns; ils avaient vu ses bras ouverts, ses yeux sortant de
leur orbite; puis, la torche tombe, ils taient rests dans
lobscurit.

Par un mouvement irrflchi, instinctif, machinal, le lieutenant
cria:

-- Feu!

Aussitt une vole de coups de mousquet crpita, tonna, hurla dans
la caverne en arrachant dnormes morceaux aux votes.

La caverne sclaira un instant  cette fusillade, puis rentra
immdiatement dans une obscurit rendue plus profonde encore par
la fume.

Il se fit alors un grand silence, troubl seulement par les pas de
la troisime brigade, qui entrait dans le souterrain.


Chapitre CCLVI -- La mort d'un titan


Au moment o Porthos, plus habitu  lobscurit que tous ces
hommes venant du jour, regardait autour de lui pour voir si, dans
cette nuit, Aramis ne lui ferait pas quelque signal, il se sentit
doucement toucher le bras, et une voix faible comme un souffle
murmura tout bas  son oreille:

-- Venez.

-- Oh! fit Porthos.

-- Chut! dit Aramis encore plus bas.

Et, au milieu du bruit de la troisime brigade qui continuait
davancer, au milieu des imprcations des gardes rests debout,
des moribonds rlant leur dernier soupir, Aramis et Porthos
glissrent inaperus le long des murailles granitiques de la
caverne.

Aramis conduisit Porthos dans lavant-dernier compartiment, et lui
montra, dans un enfoncement de la muraille, un baril de poudre
pesant soixante  quatre-vingts livres, auquel il venait
dattacher une mche.

-- Ami, dit-il  Porthos, vous allez prendre ce baril, dont je
vais, moi allumer la mche, et vous le jetterez au milieu de nos
ennemis: le pouvez vous?

-- Parbleu! rpliqua Porthos.

Et il souleva le petit tonneau dune seule main.

-- Allumez.

-- Attendez, dit Aramis, quils soient bien tous masss, et puis,
mon Jupiter, lancez votre foudre au milieu deux.

-- Allumez, rpta Porthos.

-- Moi, continua Aramis, je vais joindre nos Bretons et les aider
 mettre le canot  la mer. Je vous attendrai au rivage; lancez
ferme et accourez  nous.

-- Allumez, dit une dernire fois Porthos.

-- Vous avez compris? dit Aramis.

-- Parbleu! dit encore Porthos, en riant dun rire quil
nessayait pas mme dteindre; quand on mexplique, je comprends;
allez, et donnez-moi le feu.

Aramis donna lamadou brlant  Porthos, qui lui tendit son bras 
serrer  dfaut de la main.

Aramis serra de ses deux mains le bras de Porthos et se replia
jusqu lissue de la caverne, o les trois rameurs attendaient.

Porthos, demeur seul, approcha bravement lamadou de la mche.

Lamadou, faible tincelle, principe premier dun immense
incendie, brilla dans lobscurit comme une luciole volante, puis
vint se souder  la mche quil enflamma, et dont Porthos activa
la flamme avec son souffle.

La fume stait un peu dissipe, et,  la lueur de cette mche
ptillante, on put, pendant une ou deux secondes, distinguer les
objets.

Ce fut un court mais splendide spectacle, que celui de ce gant,
ple, sanglant et le visage clair par le feu de la mche qui
brlait dans lombre.

Les soldats le virent. Ils virent ce baril quil tenait dans sa
main. Ils comprirent ce qui allait se passer.

Alors, ces hommes, dj pleins deffroi  la vue de ce qui stait
accompli, pleins de terreur en songeant  ce qui allait
saccomplir, poussrent tous  la fois, un hurlement dagonie.

Les uns essayrent de senfuir, mais ils rencontrrent la
troisime brigade qui leur barrait le chemin; les autres,
machinalement, mirent en joue et firent feu avec leurs mousquets
dchargs; dautres enfin tombrent  genoux.

Deux ou trois officiers crirent  Porthos pour lui promettre la
libert sil leur donnait la vie.

Le lieutenant de la troisime brigade criait de faire feu; mais
les gardes avaient devant eux leurs compagnons effars qui
servaient de rempart vivant  Porthos.

Nous lavons dit, cette lumire produite par le souffle de Porthos
sur lamadou et la mche ne dura que deux secondes; mais, pendant
ces deux secondes, voici ce quelle claira: dabord le gant
grandissant dans lobscurit; puis,  dix pas de lui, un amas de
corps sanglants, crass, broys, au milieu desquels vivait encore
un dernier frmissement dagonie, qui soulevait la masse, comme
une dernire respiration soulve les flancs dun monstre informe
expirant dans la nuit. Chaque souffle de Porthos, en ravivant la
mche, envoyait sur cet amas de cadavres un ton sulfureux, coup
de larges tranches de pourpre.

Outre ce groupe principal, sem dans la grotte, selon que le
hasard de la mort ou la surprise du coup les avait tendus,
quelques cadavres isols semblaient menacer par leurs blessures
bantes.

Au-dessus de ce sol ptri dune fange de sang, montaient, mornes
et scintillants, les piliers trapus de la caverne, dont les
nuances, chaudement accentues, poussaient en avant les parties
lumineuses.

Et tout cela tait vu au feu tremblotant dune mche correspondant
 un baril de poudre, cest--dire  une torche, qui, en clairant
la mort passe, montrait la mort  venir.

Comme je lai dit, ce spectacle ne dura quune ou deux secondes.
Pendant ce court espace de temps, un officier de la troisime
brigade runit huit gardes arms de mousquets, et, par une troue,
leur ordonna de faire feu sur Porthos.

Mais ceux qui recevaient lordre de tirer tremblaient tellement
qu cette dcharge trois hommes tombrent, et que les cinq autres
balles allrent en sifflant rayer la vote, sillonner la terre ou
creuser les parois de la caverne.

Un clat de rire rpondit  ce tonnerre; puis le bras du gant se
balana, puis on vit passer dans lair, pareille  une toile
filante, la trane de feu.

Le baril, lanc  trente pas, franchit la barricade de cadavres,
et alla tomber dans un groupe hurlant de soldats qui se jetrent 
plat ventre.

Lofficier avait suivi en lair la brillante trane; il voulut se
prcipiter sur le baril pour en arracher la mche avant quelle
natteignit la poudre quil reclait.

Dvouement inutile: lair avait activ la flamme attache au
conducteur; la mche, qui, en repos, et brl cinq minutes, se
trouva dvore en trente secondes, et loeuvre infernale clata.

Tourbillons furieux, sifflements du soufre et du nitre, ravages
dvorants du feu qui creuse, tonnerre pouvantable de lexplosion,
voil ce que cette seconde, qui suivit les deux secondes que nous
avons dcrites, vit clore dans cette caverne, gale en horreurs 
une caverne de dmons.

Les rochers se fendaient comme des planches de sapin sous la
cogne. Un jet de feu, de fume, de dbris, slana du milieu de
la grotte, slargissant  mesure quil montait. Les grands murs
de silex sinclinrent pour se coucher dans le sable, et le sable
lui-mme, instrument de douleur lanc hors de ses couches durcies,
alla cribler les visages avec ses myriades datomes blessants.

Les cris, les hurlements, les imprcations et les existences, tout
steignit dans un immense fracas; les trois premiers
compartiments devinrent un gouffre dans lequel retomba un  un,
suivant sa pesanteur, chaque dbris vgtal, minral ou humain.

Puis le sable et la cendre, plus lgers, tombrent  leur tour,
stendant comme un linceul gristre et fumant sur ces lugubres
funrailles.

Et maintenant, cherchez dans ce brlant tombeau, dans ce volcan
souterrain, cherchez les gardes du roi aux habits bleus galonns
dargent.

Cherchez les officiers brillants dor, cherchez les armes sur
lesquelles ils avaient compt pour se dfendre, cherchez les
pierres qui les ont tus; cherchez le sol qui les portait.

Un seul homme a fait de tout cela un chaos plus confus, plus
informe, plus terrible que le chaos qui existait une heure avant
que Dieu et eu lide de crer le monde.

Il ne resta rien des trois premiers compartiments, rien que Dieu
lui-mme pt reconnatre pour son ouvrage.

Quant  Porthos, aprs avoir lanc le baril de poudre au milieu
des ennemis, il avait fui, selon le conseil dAramis, et gagn le
dernier compartiment, dans lequel pntraient, par louverture,
lair, le jour et le soleil.

Aussi,  peine eut-il tourn langle qui sparait le troisime
compartiment du quatrime, quil aperut  cent pas de lui la
barque balance par les flots; l taient ses amis; l tait la
libert; l tait la vie aprs la victoire.

Encore six de ses formidables enjambes, et il tait hors de la
vote; hors de la vote, deux ou trois vigoureux lans, et il
touchait au canot.

Soudain, il sentit ses genoux flchir: ses genoux semblaient
vides, ses jambes mollissaient sous lui.

-- Oh! oh! murmura-t-il tonn, voil que ma fatigue me reprend;
voil que je ne peux plus marcher. Quest-ce  dire?

 travers louverture, Aramis lapercevait et ne comprenait pas
pourquoi il sarrtait ainsi.

-- Venez, Porthos! criait Aramis, venez! venez vite!

-- Oh! rpondit le gant en faisant un effort qui tendit
inutilement tous les muscles de son corps, je ne puis.

En disant ces mots, il tomba sur ses genoux; mais, de ses mains
robustes, il se cramponna aux roches et se releva.

-- Vite! vite! rpta Aramis en se courbant vers le rivage, comme
pour attirer Porthos avec ses bras.

-- Me voici, balbutia Porthos en runissant toutes ses forces pour
faire un pas de plus.

-- Au nom du Ciel! Porthos, arrivez! arrivez! le baril va sauter!

-- Arrivez, monseigneur, crirent les Bretons  Porthos, qui se
dbattait comme dans un rve.

Mais il ntait plus temps: lexplosion retentit, la terre se
crevassa, la fume, qui slana par les larges fissures,
obscurcit le ciel, la mer reflua comme chasse par le souffle du
feu qui jaillit de la grotte comme de la gueule dune gigantesque
chimre; le reflux emporta la barque  vingt toises, toutes les
roches craqurent  leur base, et se sparrent comme des
quartiers sous leffort des coins; on vit slancer une portion de
la vote enleve au ciel comme par des fils rapides; le feu rose
et vert du soufre, la noire lave des liqufactions argileuses, se
heurtrent et se combattirent un instant sous un dme majestueux
de fume; puis on vit osciller dabord, puis se pencher, puis
tomber successivement les longues artes de rocher que la violence
de lexplosion navait pu draciner de leurs socles sculaires;
ils se saluaient les uns les autres comme des vieillards graves et
lents, puis se prosternaient couchs  jamais dans leur poudreuse
tombe.

Cet effroyable choc parut rendre  Porthos les forces quil avait
perdues; il se releva, gant lui-mme entre ces gants. Mais, au
moment o il fuyait entre la double haie de fantmes granitiques,
ces derniers, qui ntaient plus soutenus par les chanons
correspondants, commencrent  rouler avec fracas autour de ce
Titan qui semblait prcipit du ciel au milieu des rochers quil
venait de lancer contre lui.

Porthos sentit trembler sous ses pieds le sol branl par ce long
dchirement. Il tendit  droite et  gauche ses vastes mains pour
repousser les rochers croulants. Un bloc gigantesque vint
sappuyer  chacune de ses paumes tendues; il courba la tte, et
une troisime masse granitique vint sappesantir entre ses deux
paules.

Un instant, les bras de Porthos avaient pli; mais lhercule
runit toutes ses forces, et lon vit les deux parois de cette
prison dans laquelle il tait enseveli scarter lentement et lui
faire place. Un instant, il apparut dans cet encadrement de granit
comme lange antique du chaos; mais, en cartant les roches
latrales, il ta son point dappui au monolithe qui pesait sur
ses fortes paules, et le monolithe, sappuyant de tout son poids
prcipita le gant sur ses genoux. Les roches latrales, un
instant cartes, se rapprochrent et vinrent ajouter leur poids
au poids primitif, qui et suffi pour craser dix hommes.

Le gant tomba sans crier  laide; il tomba en rpondant  Aramis
par des mots dencouragement et despoir, car un instant, grce au
puissant arc-boutant de ses mains, il put croire que, comme
Encelade, il secouerait ce triple poids. Mais, peu  peu, Aramis
vit le bloc saffaisser; les mains crispes un instant, les bras
roidis par un dernier effort, plirent, les paules tendues
saffaissrent dchires, et la roche continua de sabaisser
graduellement.

-- Porthos! Porthos! criait Aramis en sarrachant les cheveux,
Porthos, o es-tu? Parle!

-- L! l! murmurait Porthos dune voix qui steignait; patience!
patience!

 peine acheva-t-il ce dernier mot limpulsion de la chute
augmenta la pesanteur; lnorme roche sabattit, presse par les
deux autres qui sabattirent sur elle et engloutit Porthos dans un
spulcre de pierres brises.

En entendant la voix expirante de son ami, Aramis avait saut 
terre. Deux des Bretons le suivirent un levier  la main, un seul
suffisant pour garder la barque. Les derniers rles du vaillant
lutteur les guidrent dans les dcombres.

Aramis, tincelant, superbe, jeune comme  vingt ans, slana
vers la triple masse, et de ses mains dlicates, comme des mains
de femme, leva par un miracle de vigueur un coin de limmense
spulcre de granit. Alors, il entrevit dans les tnbres de cette
fosse loeil brillant de son ami,  qui la masse souleve un
instant venait de rendre la respiration. Aussitt les deux hommes
se prcipitrent, se cramponnrent au levier de fer, runissant
leur triple effort, non pas pour le soulever, mais pour le
maintenir. Tout fut inutile: les trois hommes plirent lentement
avec des cris de douleur, et la rude voix de Porthos, les voyant
spuiser dans une lutte inutile, murmura dun ton railleur ces
mots suprmes venus jusquaux lvres avec la suprme respiration:

-- Trop lourd!

Aprs quoi, loeil sobscurcit et se ferma, le visage devint ple,
la main blanchit, et le Titan se coucha, poussant un dernier
soupir.

Avec lui saffaissa la roche, que, mme dans son agonie, il avait
soutenue encore!

Les trois hommes laissrent chapper le levier qui roula sur la
pierre tumulaire.

Puis, haletant, ple, la sueur au front, Aramis couta, la
poitrine serre, le coeur  se rompre.

Plus rien! Le gant dormait de lternel sommeil, dans le spulcre
que Dieu lui avait fait  sa taille.


Chapitre CCLVII -- L'pitaphe de Porthos


Aramis, silencieux, glac, tremblant comme un enfant craintif se
releva en frissonnant de dessus cette pierre.

Un chrtien ne marche pas sur des tombes.

Mais, capable de se tenir debout, il tait incapable de marcher.
On et dit que quelque chose de Porthos mort venait de mourir en
lui.

Ses Bretons lentourrent; Aramis se laissa aller  leurs
treintes, et les trois marins, le soulevant, lemportrent dans
le canot.

Puis, layant dpos sur le banc, prs du gouvernail ils forcrent
de rames, prfrant sloigner en nageant  hisser la voile, qui
pouvait les dnoncer.

Sur toute cette surface rase de lancienne grotte de Locmaria,
sur cette plage aplatie, un seul monticule attirait le regard.
Aramis nen put dtacher ses yeux, et, de loin, en mer,  mesure
quil gagnait le large, la roche menaante et fire lui semblait
se dresser, comme nagure se dressait Porthos, et lever au ciel
une tte souriante et invincible comme celle de lhonnte et
vaillant ami, le plus fort des quatre et cependant le premier
mort.

trange destine de ces hommes dairain! Le plus simple du coeur,
alli au plus astucieux; la force du corps guide par la subtilit
de lesprit; et, dans le moment dcisif, lorsque la vigueur seule
pouvait sauver esprit et corps, une pierre, un rocher, un poids
vil et matriel, triomphait de la vigueur, et, scroulant sur le
corps, en chassait lesprit.

Digne Porthos! n pour aider les autres hommes, toujours prt  se
sacrifier au salut des faibles, comme si Dieu ne lui et donn la
force que pour cet usage; en mourant, il avait cru seulement
remplir les conditions de son pacte avec Aramis, pacte quAramis
cependant avait rdig seul, et que Porthos navait connu que pour
en rclamer la terrible solidarit.

Noble Porthos!  quoi bon les chteaux regorgeant de meubles, les
forts regorgeant de gibier, les lacs regorgeant de poissons, et
les caves regorgeant de richesses?  quoi bon les laquais aux
brillantes livres, et, au milieu deux, Mousqueton, fier du
pouvoir dlgu par toi?  noble Porthos! soucieux entasseur de
trsors, fallait-il tant travailler  adoucir et dorer ta vie pour
venir, sur une plage dserte, aux cris des oiseaux de locan,
ttendre, les os crass sous une froide pierre! fallait-il,
enfin, noble Porthos, amasser tant dor pour navoir pas mme le
distique dun pauvre pote sur ton monument!

Vaillant Porthos! Il dort sans doute encore, oubli, perdu, sous
la roche que les ptres de la lande prennent pour la toiture
gigantesque dun dolmen.

Et tant de bruyres frileuses, tant de mousse, caresses par le
vent amer de locan, tant de lichens vivaces ont soud le
spulcre  la terre, que jamais le passant ne saurait imaginer
quun pareil bloc de granit ait pu tre soulev par lpaule dun
mortel.

Aramis, toujours ple, toujours glac, le coeur aux lvres, Aramis
regarda, jusquau dernier rayon du jour, la plage seffaant 
lhorizon.

Pas un mot ne sexhala de sa bouche, pas un soupir ne souleva sa
poitrine profonde.

Les Bretons, superstitieux, le regardaient en tremblant. Ce
silence ntait pas dun homme, mais dune statue.

Cependant, aux premires lignes grises qui descendirent du ciel,
le canot avait hiss sa petite voile, qui, sarrondissant au
baiser de la brise et sloignant rapidement de la cte, slana
bravement, le cap sur lEspagne,  travers ce terrible golfe de
Gascogne si fcond en temptes.

Mais, une demi-heure  peine aprs que la voile eut t hisse,
les rameurs, devenus inactifs, se courbrent sur leurs bancs, et,
se faisant un garde-vue de leur main, se montrrent les uns aux
autres, un point blanc qui apparaissait  lhorizon, aussi
immobile que lest en apparence une mouette berce par
linsensible respiration des flots.

Mais ce qui et sembl immobile  des yeux ordinaires marchait
dun pas rapide pour loeil exerc du marin; ce qui semblait
stationnaire sur la vague rasait les flots.

Pendant quelque temps, voyant la profonde torpeur dans laquelle
tait plong le matre, ils nosrent le rveiller, et se
contentrent dchanger leurs conjectures dune voix basse et
inquite. Aramis, en effet, si vigilant si actif, Aramis, dont
loeil, comme celui du lynx, veillait sans cesse et voyait mieux
la nuit que le jour, Aramis sendormait dans le dsespoir de son
me.

Une heure se passa ainsi, pendant laquelle le jour baissa
graduellement, mais pendant laquelle aussi le navire en vue gagna
tellement sur la barque, que Goennec, un des trois marins, se
hasarda de dire assez haut:

-- Monseigneur, on nous chasse!

Aramis ne rpondit rien, le navire gagnait toujours.

Alors, deux-mmes, les deux marins, sur lordre du patron Yves,
abattirent la voile, afin que ce seul point, qui apparaissait sur
la surface des flots, cesst de guider loeil ennemi qui les
poursuivait.

De la part du navire en vue, au contraire, la poursuite sacclra
de deux nouvelles petites voiles que lon vit monter  lextrmit
des mts.

Malheureusement, on tait aux plus beaux et aux plus longs jours
de lanne, et la lune, dans toute sa clart succdait  ce jour
nfaste. La balancelle qui poursuivait la petite barque, vent
arrire, avait donc une demi-heure encore de crpuscule, et toute
une nuit de demi-clart.

-- Monseigneur! monseigneur! nous sommes perdus! dit le patron;
regardez, ils nous voient quoique nous ayons cargu nos voiles.

-- Ce nest pas tonnant, murmura un des matelots, puisquon dit
que avec laide du diable, les gens des villes ont fabriqu des
instruments avec lesquels ils voient aussi bien de loin que de
prs, la nuit que le jour.

Aramis prit au fond de la barque une lunette dapproche, la mit
silencieusement au point, et, la passant au matelot:

-- Tenez, dit-il, regardez!

Le matelot hsita.

-- Tranquillisez-vous, dit lvque, il ny a point pch et, sil
y a pch, je le prends sur moi.

Le matelot porta la lunette  son oeil, et jeta un cri.

Il avait cru que, par un miracle, le navire, qui lui apparaissait
 une porte de canon  peine, avait subitement et dun seul bond
franchi la distance.

Mais en retirant linstrument de son oeil, il vit que, sauf le
chemin que la balancelle avait pu faire pendant ce court instant,
il tait encore  la mme distance.

-- Ainsi, murmura le matelot, ils nous voient comme nous les
voyons?

-- Ils nous voient, dit Aramis.

Et il retomba dans son impassibilit.

-- Comment! ils nous voient? fit le patron Yves. Impossible!

-- Tenez, patron, regardez, dit le matelot.

Et il lui passa la lunette dapproche.

-- Monseigneur massure, demanda le patron, que le diable na rien
 faire dans tout ceci?

Aramis haussa les paules.

Le patron porta la lunette  son oeil.

-- Oh! monseigneur, dit-il, il y a miracle: ils sont l; il me
semble que je vais les toucher. Vingt-cinq hommes au moins! Ah! je
vois le capitaine  lavant. Il tient une lunette comme celle-ci,
et nous regarde... Ah! il se retourne, il donne un ordre; ils
roulent une pice de canon  lavant; ils la chargent, ils la
pointent... Misricorde! ils tirent sur nous!

Et, par un mouvement machinal, le patron carta sa lunette et les
objets, repousss  lhorizon, lui apparurent sous leur vritable
aspect.

Le btiment tait encore  la distance dune lieue  peu prs;
mais la manoeuvre annonce par le patron nen tait pas moins
relle.

Un lger nuage de fume apparut au-dessous des voiles, plus bleu
quelles et spanouissant comme une fleur qui souvre; puis,  un
mille  peu prs du petit canot, on vit le boulet dcouronner deux
ou trois vagues, creuser un sillon blanc dans la mer, et
disparatre au bout de ce sillon, aussi inoffensif encore que la
pierre avec laquelle, en jouant, un colier fait des ricochets.

-- Que faire? demanda le patron.

-- Ils vont nous couler, dit Goennec; donnez-nous labsolution,
monseigneur.

Et les marins sagenouillrent devant lvque.

-- Vous oubliez quils vous voient, dit celui-ci.

-- Cest vrai, dirent les marins honteux de leur faiblesse.
Ordonnez, monseigneur, nous sommes prts  mourir pour vous.

-- Attendons, dit Aramis.

-- Comment, attendons?

-- Oui; ne voyez-vous pas, comme vous le disiez tout  lheure,
que, si nous essayons de fuir, ils vont nous couler?

-- Mais peut-tre, hasarda le patron, peut-tre qu la faveur de
la nuit nous pourrons leur chapper?

-- Oh! dit Aramis, ils ont bien quelque feu grgeois pour clairer
leur route et la ntre.

Et, en mme temps, comme si le petit btiment et voulu rpondre 
lappel dAramis, un second nuage de fume monta lentement au
ciel, et du sein de ce nuage jaillit une flche enflamme qui
dcrivit sa parabole pareille  un arc-en-ciel, et vint tomber
dans la mer, o elle continua de brler, clairant lespace  un
quart de lieue de diamtre.

Les Bretons se regardrent pouvants.

-- Vous voyez bien, dit Aramis, que mieux vaut les attendre.

Les rames chapprent aux mains des matelots, et la petite barque,
cessant davancer, se bera immobile  lextrmit des vagues.

La nuit venait, mais le btiment avanait toujours.

On et dit quil redoublait de vitesse avec lobscurit. De temps
en temps, comme un vautour au cou sanglant dresse la tte hors de
son nid, le formidable feu grgeois slanait de ses flancs et
jetait au milieu de locan sa flamme comme une neige
incandescente.

Enfin, il arriva  la porte du mousquet.

Tous les hommes taient sur le pont, larme au bras, les
canonniers  leurs pices; les mches brlaient.

On et dit quil sagissait daborder une frgate et de combattre
un quipage suprieur en nombre, et non de prendre un canot mont
par quatre hommes.

-- Rendez-vous! scria le commandant de la balancelle,  laide
de son porte-voix.

Les matelots regardrent Aramis.

Aramis fit un signe de tte.

Le patron Yves fit flotter un chiffon blanc au bout dune gaffe.

Ctait une manire damener le pavillon.

Le btiment avanait comme un cheval de course.

Il lana une nouvelle fuse grgeoise, qui vint tomber  vingt pas
du petit canot, et qui le mit en lumire mieux que net fait un
rayon du plus ardent soleil.

-- Au premier signe de rsistance, cria le commandant de la
balancelle, feu!

Les soldats abaissrent leurs mousquets.

-- Puisquon vous dit quon se rend! cria le patron Yves.

-- Vivants! vivants, capitaine! crirent quelques soldats exalts;
il faut les prendre vivants.

-- Eh bien! oui, vivants, dit le capitaine.

Puis, se tournant vers les Bretons:

-- Vous avez tous la vie sauve, mes amis! cria-t-il sauf M. le
chevalier dHerblay.

Aramis tressaillit imperceptiblement.

Un instant son oeil se fixa sur les profondeurs de locan,
clair  sa surface par les dernires lueurs du feu grgeois,
lueurs qui couraient aux flancs des vagues jouaient  leurs cimes
comme des panaches, et rendaient plus sombres, plus mystrieux et
plus terribles encore les abmes quelles couvraient.

-- Vous entendez, monseigneur? firent les matelots.

-- Oui.

-- Quordonnez-vous?

-- Acceptez.

-- Mais vous, monseigneur?

Aramis se pencha plus avant, et joua du bout de ses doigts blancs
et effils avec leau verdtre de la mer,  laquelle il souriait
comme  une amie.

-- Acceptez! rpta-t-il.

-- Nous acceptons, rptrent les matelots; mais quel gage aurons-
nous?

-- La parole dun gentilhomme, dit lofficier. Sur mon grade et
sur mon nom, je jure que tout ce qui nest point M. le chevalier
dHerblay aura la vie sauve. Je suis lieutenant de la frgate du
roi _la Pomone_, et je me nomme Louis-Constant de Pressigny.

Dun geste rapide, Aramis, dj courb vers la mer dj  demi
pench hors de la barque, dun geste rapide, Aramis releva la
tte, se dressa tout debout, et, loeil ardent, enflamm, le
sourire sur les lvres:

-- Jetez lchelle, messieurs, dit-il, comme si cet t  lui
quappartint le commandement.

On obit.

Alors Aramis, saisissant la rampe de corde, monta le premier;
mais, au lieu de leffroi que lon sattendait  voir paratre sur
son visage, la surprise des marins de la balancelle fut grande,
lorsquils le virent marcher au commandant dun pas assur, le
regarder fixement, et lui faire de la main un signe mystrieux et
inconnu,  la vue duquel lofficier plit, trembla et courba le
front.

Sans dire un mot, Aramis alors leva la main jusque sous les yeux
du commandant, et lui fit voir le chaton dune bague quil portait
 lannulaire de la main gauche.

Et, en faisant ce signe, Aramis, drap dans une majest froide,
silencieuse et hautaine, avait lair dun empereur donnant sa main
 baiser.

Le commandant, qui, un instant, avait relev la tte, sinclina
une seconde fois avec les signes du plus profond respect.

Puis, tendant  son tour la main vers la poupe, cest--dire vers
sa chambre, il seffaa pour laisser Aramis passer le premier.

Les trois Bretons, qui avaient mont derrire leur vque, se
regardaient stupfaits.

Tout lquipage faisait silence.

Cinq minutes aprs, le commandant appela le lieutenant en second,
qui remonta aussitt, en ordonnant de mettre le cap sur la
Corogne.

Pendant quon excutait lordre donn, Aramis reparut sur le pont
et vint sasseoir contre le bastingage.

La nuit tait arrive, la lune ntait point encore venue, et
cependant Aramis regardait opinitrement du ct de Belle-le.
Yves sapprocha alors du commandant, qui tait revenu prendre son
poste  larrire, et, bien bas, bien humblement:

-- Quelle route suivons-nous donc, capitaine? demanda-t-il.

-- Nous suivons la route quil plat  Monseigneur, rpondit
lofficier.

Aramis passa la nuit accoud sur le bastingage.

Yves, en sapprochant de lui, remarqua, le lendemain, que cette
nuit avait d tre bien humide, car le bois sur lequel stait
appuye la tte de lvque tait tremp comme dune rose.

Qui sait! cette rose, ctait peut-tre les premires larmes qui
fussent tombes des yeux dAramis!

Quelle pitaphe et valu celle-l, bon Porthos?


Chapitre CCLVIII -- La ronde de M. de Gesvres


DArtagnan ntait pas accoutum  des rsistances comme celle
quil venait dprouver. Il revint  Nantes profondment irrit.

Lirritation, chez cet homme vigoureux, se traduisait par une
imptueuse attaque,  laquelle peu de gens, jusqualors, fussent-
ils rois, fussent-ils gants, avaient su rsister.

DArtagnan, tout frmissant alla, droit au chteau et demanda 
parler au roi. Il pouvait tre sept heures du matin, et, depuis
son arrive  Nantes, le roi tait matinal.

Mais, en arrivant au petit corridor que nous connaissons,
dArtagnan trouva M. de Gesvres, qui larrta fort poliment, en
lui recommandant de ne pas parler haut, pour laisser reposer le
roi.

-- Le roi dort? dit dArtagnan. Je le laisserai donc dormir. Vers
quelle heure supposez-vous quil se lvera?

-- Oh! dans deux heures,  peu prs: le roi a veill toute la
nuit.

DArtagnan reprit son chapeau, salua M. de Gesvres et retourna
chez lui.

Il revint  neuf heures et demie. On lui dit que le roi djeunait.

-- Voil mon affaire, rpliqua-t-il, je parlerai au roi tandis
quil mange.

M. de Brienne fit observer  dArtagnan que le roi ne voulait
recevoir personne pendant ses repas.

-- Mais, dit dArtagnan en regardant Brienne de travers, vous ne
savez peut-tre pas, monsieur le secrtaire, que jai mes entres
partout et  toute heure.

Brienne prit doucement la main du capitaine, et lui dit:

-- Pas  Nantes, cher monsieur dArtagnan; le roi, en ce voyage, a
chang tout lordre de sa maison.

DArtagnan, radouci, demanda vers quelle heure le roi aurait fini
de djeuner.

-- On ne sait, fit Brienne.

-- Comment, on ne sait? Que veut dire cela? on ne sait combien le
roi met  manger? Cest une heure, dordinaire, et, si jadmets
que lair de la Loire donne apptit, nous mettrons une heure et
demie; cest assez, je pense; jattendrai donc ici.

-- Oh! cher monsieur dArtagnan, lordre est de ne plus laisser
personne dans ce corridor; je suis de garde pour cela.

DArtagnan sentit la colre monter une seconde fois  son cerveau.
Il sortit bien vite, de peur de compliquer laffaire par un coup
de mauvaise humeur.

Comme il tait dehors, il se mit  rflchir.

Le roi, dit-il, ne veut pas me recevoir, cest vident; il est
fch, ce jeune homme; il craint les mots que je puis lui dire.
Oui; mais, pendant ce temps, on assige Belle-le et lon prend ou
tue peut-tre mes deux amis... Pauvre Porthos! Quant  matre
Aramis, celui-l est plein de ressources, et je suis tranquille
sur son compte... Mais, non, non, Porthos nest pas encore
invalide, et Aramis nest pas un vieillard idiot. Lun avec ses
bras, lautre avec son imagination, vont donner de louvrage aux
soldats de Sa Majest. Qui sait! si ces deux braves allaient
refaire, pour ldification de Sa Majest Trs Chrtienne, un
petit bastion Saint-Gervais?... Je nen dsespre pas. Ils ont
canon et garnison.

Cependant, continua dArtagnan en secouant la tte, je crois quil
vaudrait mieux arrter le combat. Pour moi seul, je ne
supporterais ni morgue ni trahison de la part du roi; mais, pour
mes amis, rebuffades, insultes, je dois subir tout. Si jallais
chez M. Colbert? reprit-il. En voil un auquel il va falloir que
je prenne lhabitude de faire peur. Allons chez M. Colbert.

Et dArtagnan se mit bravement en route. Il apprit l que
M. Colbert travaillait avec le roi au chteau de Nantes.

-- Bon! scria-t-il, me voil revenu au temps o jarpentais les
chemins de chez M. Trville au logis du cardinal du logis du
cardinal chez la reine, de chez la reine chez Louis XIII. On a
raison de dire quen vieillissant les hommes redeviennent enfants.
Au chteau.

Il y retourna. M. de Lyonne sortait. Il donna ses deux mains 
dArtagnan et lui apprit que le roi travaillerait tout le soir,
toute la nuit mme, et que lordre tait donn de ne laisser
entrer personne.

-- Pas mme, scria dArtagnan, le capitaine qui prend lordre?
Cest trop fort!

-- Pas mme, dit M. de Lyonne.

-- Puisquil en est ainsi, rpliqua dArtagnan bless jusquau
coeur, puisque le capitaine des mousquetaires, qui est toujours
entr dans la chambre  coucher du roi, ne peut plus entrer dans
le cabinet ou dans la salle  manger, cest que le roi est mort ou
quil a pris son capitaine en disgrce. Dans lun et lautre cas,
il nen a plus besoin. Faites-moi le plaisir de rentrer, vous,
monsieur de Lyonne, qui tes en faveur, et dites tout nettement au
roi que je lui envoie ma dmission.

-- DArtagnan, prenez garde! scria de Lyonne.

-- Allez, par amiti pour moi.

Et il le poussa doucement vers le cabinet.

-- Jy vais, dit M. de Lyonne.

DArtagnan attendit en arpentant le corridor.

Lyonne revint.

-- Eh bien! qua dit le roi? demanda dArtagnan.

-- Le roi a dit que ctait bien, rpondit de Lyonne.

-- Que ctait bien! fit le capitaine avec explosion, cest--dire
quil accepte? Bon! me voil libre. Je suis bourgeois, monsieur de
Lyonne; au plaisir de vous revoir! Adieu, chteau, corridor,
antichambre! un bourgeois qui va enfin respirer vous salue.

Et, sans plus attendre, le capitaine sauta hors de la terrasse
dans lescalier o il avait retrouv les morceaux de la lettre de
Gourville. Cinq minutes aprs, il rentrait dans lhtellerie o,
suivant lusage de tous les grands officiers qui ont logement au
chteau, il avait pris ce quon appelait sa chambre de ville.

Mais l, au lieu de quitter son pe et son manteau, il prit des
pistolets, mit son argent dans une grande bourse de cuir, envoya
chercher ses chevaux  lcurie du chteau, et donna des ordres
pour gagner Vannes pendant la nuit.

Tout se succda selon ses voeux.  huit heures du soir, il mettait
le pied  ltrier, lorsque M. de Gesvres apparut  la tte de
douze gardes devant lhtellerie.

DArtagnan voyait tout du coin de loeil; il vit ncessairement
ces treize hommes et ces treize chevaux; mais il feignit de ne
rien remarquer et continua denfourcher son cheval. Gesvres arriva
sur lui.

-- Monsieur dArtagnan! dit-il tout haut.

-- Eh! monsieur de Gesvres, bonsoir!

-- On dirait que vous montez  cheval?

-- Il y a plus, je suis mont, comme vous voyez.

-- Cela se trouve bien que je vous rencontre.

-- Vous me cherchiez?

-- Mon Dieu, oui.

-- De la part du roi, je parie?

-- Mais oui.

-- Comme moi, il y a deux ou trois jours, je cherchais M. Fouquet?

-- Oh!

-- Allons, vous allez me faire des mignardises,  moi? Peine
perdue, allez! dites-moi vite que vous venez marrter.

-- Vous arrter? Bon Dieu, non!

-- Eh bien! que faites-vous  maborder avec douze hommes 
cheval?

-- Je fais une ronde.

-- Pas mal! Et vous me ramassez dans cette ronde?

-- Je ne vous ramasse pas, je vous trouve et vous prie de venir
avec moi.

-- O cela?

-- Chez le roi.

-- Bon! dit dArtagnan dun air goguenard. Le roi na donc plus
rien  faire?

-- Par grce, capitaine, dit M. de Gesvres bas au mousquetaire, ne
vous compromettez pas; ces hommes vous entendent!

DArtagnan se mit  rire et rpliqua:

-- Marchez. Les gens quon arrte sont entre les six premiers et
les six derniers.

-- Mais, comme je ne vous arrte pas, dit M. de Gesvres, vous
marcherez derrire moi, sil vous plat.

-- Eh bien! fit dArtagnan, voil un beau procd, duc, et vous
avez raison; car, si jamais javais eu  faire des rondes du ct
de votre chambre de ville, jeusse t courtois envers vous, je
vous lassure, foi de gentilhomme! Maintenant, une faveur de plus.
Que veut le roi!

-- Oh! le roi est furieux!

-- Eh bien! le roi, qui sest donn la peine de se rendre furieux,
prendra la peine de se calmer, voil tout. Je nen mourrai pas, je
vous jure.

-- Non; mais...

-- Mais on menverra tenir socit  ce pauvre M. Fouquet?
Mordioux! cest un galant homme. Nous vivrons de compagnie, et
doucement, je vous le jure.

-- Nous voici arrivs, dit le duc. Capitaine, par grce! soyez
calme avec le roi.

-- Ah ? mais, comme vous tes brave homme avec moi, duc! fit
dArtagnan en regardant M. de Gesvres. On mavait dit que vous
ambitionniez de runir vos gardes  mes mousquetaires; je crois
que cest une fameuse occasion, celle-ci!

-- Je ne la prendrai pas, Dieu men garde! capitaine.

-- Et pourquoi?

-- Pour beaucoup de raisons dabord; puis pour celle-ci, que, si
je vous succdais aux mousquetaires aprs vous avoir arrt...

-- Ah! vous avouez que vous marrtez?

-- Non, non!

-- Alors, dites rencontr. Si, dites-vous, vous me succdiez aprs
mavoir rencontr?

-- Vos mousquetaires, au premier exercice  feu, tireraient de mon
ct par mgarde.

-- Ah! quant  cela, je ne dis pas non. Ces drles maiment fort.

Gesvres fit passer dArtagnan le premier, le conduisit directement
au cabinet o le roi attendait son capitaine des mousquetaires, et
se plaa derrire son collgue dans lantichambre. On entendait
trs distinctement le roi parler haut avec Colbert, dans ce mme
cabinet o Colbert avait pu entendre, quelques jours auparavant,
le roi parler haut avec M. dArtagnan.

Les gardes restrent, en piquet  cheval, devant la porte
principale, et le bruit se rpandit peu  peu dans la ville que
M. le capitaine des mousquetaires venait dtre arrt par ordre
du roi.

Alors, on vit tous ces hommes se mettre en mouvement, comme au bon
temps de Louis XIII et de M. de Trville; des groupes se
formaient, les escaliers semplissaient; des murmures vagues,
partant des cours, venaient en montant rouler jusquaux tages
suprieurs, pareils aux rauques lamentations des flots  la mare.

M. de Gesvres tait inquiet. Il regardait ses gardes, qui,
dabord, interrogs par les mousquetaires qui venaient se mler 
leur rang, commenaient  scarter deux en manifestant aussi
quelque inquitude.

DArtagnan tait, certes, bien moins inquiet que M. de Gesvres, le
capitaine des gardes. Ds son entre, il stait assis sur le
rebord dune fentre, voyait toutes choses de son regard daigle,
et ne sourcillait pas.

Aucun des progrs de la fermentation qui stait manifeste au
bruit de son arrestation ne lui avait chapp. Il prvoyait le
moment o lexplosion aurait lieu; et lon sait que ses prvisions
taient certaines.

Il serait assez bizarre, pensait-il, que, ce soir, mes prtoriens
me fissent roi de France. Comme jen rirais!

Mais, au moment le plus beau, tout sarrta. Gardes,
mousquetaires, officiers, soldats, murmures et inquitudes se
dispersrent, svanouirent, seffacrent; plus de tempte, plus
de menace, plus de sdition.

Un mot avait calm les flots.

Le roi venait de faire crier par Brienne:

-- Chut! messieurs, vous gnez le roi.

DArtagnan soupira.

-- Cest fini, dit-il, les mousquetaires daujourdhui ne sont pas
ceux de Sa Majest Louis XIII. Cest fini.

-- Monsieur dArtagnan chez le roi! cria un huissier.


Chapitre CCLIX -- Le roi Louis XIV


Le roi, se tenait assis dans son cabinet, le dos tourn  la porte
dentre. En face de lui tait une glace dans laquelle, tout en
remuant ses papiers, il lui suffisait denvoyer un coup doeil
pour voir ceux qui arrivaient chez lui.

Il ne se drangea pas  larrive de dArtagnan, et replia sur ses
lettres et sur ses plans la grande toile de soie verte qui lui
servait  cacher ses secrets aux importuns.

DArtagnan comprit le jeu et demeura en arrire; de sorte quau
bout dun moment le roi, qui nentendait rien et qui ne voyait que
du coin de loeil, fut oblig de crier:

-- Est-ce quil nest pas l, M. dArtagnan?

-- Me voici, rpliqua le mousquetaire en savanant.

-- Eh bien! monsieur, dit le roi en fixant son oeil clair sur
dArtagnan, quavez-vous  me dire?

-- Moi, Sire? rpliqua celui-ci, qui guettait le premier coup de
ladversaire pour faire une bonne riposte; moi? Je nai rien 
dire  Votre Majest, sinon quelle ma fait arrter et que me
voici.

Le roi allait rpondre quil navait pas fait arrter dArtagnan;
mais cette phrase lui parut tre une excuse et il se tut.

DArtagnan garda un silence obstin.

-- Monsieur, reprit le roi, que vous avais-je charg daller faire
 Belle-le? Dites-le-moi, je vous prie.

Le roi, en prononant ces mots, regardait fixement son capitaine.

Ici, dArtagnan tait trop heureux; le roi lui faisait la partie
si belle!

-- Je crois, rpliqua-t-il, que Votre Majest me fait lhonneur de
me demander ce que je suis all faire  Belle-le?

-- Oui, monsieur.

-- Eh bien! Sire, je nen sais rien; ce nest pas  moi quil faut
demander cela, cest  ce nombre infini dofficiers de toute
espce,  qui lon avait donn un nombre infini dordres de tous
genres, tandis qu moi, chef de lexpdition, lon navait
ordonn rien de prcis.

Le roi fut bless; il le montra par sa rponse.

-- Monsieur, rpliqua-t-il, on na donn des ordres quaux gens
quon a jugs fidles.

-- Aussi mtonn-je, Sire, riposta le mousquetaire, quun
capitaine comme moi, qui a valeur de marchal de France, se soit
trouv sous les ordres de cinq ou six lieutenants ou majors, bons
 faire des espions, cest possible, mais nullement bons 
conduire des expditions de guerre. Voil sur quoi je venais
demander  Votre Majest des explications, lorsque la porte ma
t refuse; ce qui, dernier outrage fait  un brave homme, ma
conduit  quitter le service de Votre Majest.

-- Monsieur, repartit le roi, vous croyez toujours vivre dans un
sicle o les rois taient, comme vous vous plaignez de lavoir
t, sous les ordres et  la discrtion de leurs infrieurs. Vous
me paraissez trop oublier quun roi ne doit compte qu Dieu de
ses actions.

-- Je noublie rien du tout, Sire, fit le mousquetaire, bless 
son tour de la leon. Dailleurs, je ne vois pas en quoi un
honnte homme, quand il demande au roi en quoi il la mal servi,
loffense.

-- Vous mavez mal servi, monsieur, en prenant le parti de mes
ennemis contre moi.

-- Quels sont vos ennemis, Sire?

-- Ceux que je vous envoyais combattre.

-- Deux hommes! ennemis de larme de Votre Majest! Ce nest pas
croyable, Sire.

-- Vous navez point  juger mes volonts.

-- Jai  juger mes amitis, Sire.

-- Qui sert ses amis ne sert pas son matre.

-- Je lai si bien compris, Sire, que jai offert respectueusement
ma dmission  Votre Majest.

-- Et je lai accepte, monsieur, dit le roi. Avant de me sparer
de vous, jai voulu vous prouver que je savais tenir ma parole.

-- Votre Majest a tenu plus que sa parole; car Votre Majest ma
fait arrter, dit dArtagnan de son air froidement railleur; elle
ne me lavait pas promis.

Le roi ddaigna cette plaisanterie, et, venant au srieux:

-- Voyons, monsieur, dit-il,  quoi votre dsobissance ma forc.

-- Ma dsobissance? scria dArtagnan rouge de colre.

-- Cest le nom le plus doux que jai trouv, poursuivit le roi.
Mon ide,  moi, tait de prendre et de punir des rebelles; avais-
je  minquiter si les rebelles taient vos amis?

-- Mais javais  men inquiter, moi, rpondit dArtagnan.
Ctait une cruaut  Votre Majest de menvoyer prendre mes amis
pour les amener  vos potences.

-- Ctait, monsieur, une preuve que javais  faire sur les
prtendus serviteurs qui mangent mon pain et doivent dfendre ma
personne. Lpreuve a mal russi, monsieur dArtagnan.

-- Pour un mauvais serviteur que perd Votre Majest, dit le
mousquetaire avec amertume, il y en a dix qui ont, ce mme jour,
fait leurs preuves. coutez-moi, Sire; je ne suis pas accoutum 
ce service-l, moi. Je suis une pe rebelle quand il sagit de
faire le mal. Il tait mal  moi daller poursuivre, jusqu la
mort, deux hommes dont M. Fouquet, le sauveur de Votre Majest,
vous avait demand la vie. De plus, ces deux hommes taient mes
amis. Ils nattaquaient pas Votre Majest; ils succombaient sous
le poids dune colre aveugle. Dailleurs, pourquoi ne les
laissait-on pas fuir? Quel crime avaient-ils commis? Jadmets que
vous me contestiez le droit de juger leur conduite. Mais, pourquoi
me souponner avant laction? pourquoi mentourer despions?
pourquoi me dshonorer devant larme! pourquoi, moi, dans lequel
vous avez jusquici montr la confiance la plus entire, moi qui,
depuis trente ans, suis attach  votre personne et vous ai donn
mille preuves de dvouement car, il faut bien que je le dise,
aujourdhui que lon maccuse, pourquoi me rduire  voir trois
mille soldats du roi marcher en bataille contre deux hommes?

-- On dirait que vous oubliez ce que ces hommes mont fait? dit le
roi dune voix sourde, et quil na pas tenu  eux que je ne fusse
perdu.

-- Sire, on dirait que vous oubliez que jtais l!

-- Assez, monsieur dArtagnan, assez de ces intrts dominateurs
qui viennent ter le soleil  mes intrts. Je fonde un tat dans
lequel il ny aura quun matre, je vous lai promis autrefois; le
moment est venu de tenir ma promesse. Vous voulez tre, selon vos
gots et vos amitis, libre dentraver mes plans et de sauver mes
ennemis? Je vous brise ou je vous quitte. Cherchez un matre plus
commode. Je sais bien quun autre roi ne se conduirait point comme
je le fais, et quil se laisserait dominer par vous, risque  vous
envoyer un jour tenir compagnie  M. Fouquet et aux autres; mais
jai bonne mmoire, et, pour moi, les services sont des titres
sacrs  la reconnaissance,  limpunit. Vous naurez, monsieur
dArtagnan, que cette leon pour punir votre indiscipline, et je
nimiterai pas mes prdcesseurs dans leur colre, ne les ayant
pas imits dans leur faveur. Et puis dautres raisons me font agir
doucement envers vous: cest que, dabord, vous tes un homme de
sens, homme de grand sens, homme de coeur, et que vous serez un
bon serviteur pour qui vous aura dompt; cest ensuite que vous
allez cesser davoir des motifs dinsubordination. Vos amis sont
dtruits ou ruins par moi. Ces points dappui sur lesquels,
instinctivement, reposait votre esprit capricieux, je les ai fait
disparatre.  lheure quil est, mes soldats ont pris ou tu les
rebelles de Belle-le.

DArtagnan plit.

-- Pris ou tu? scria-t-il. Oh! Sire, si vous pensiez ce que
vous me dites l, et si vous tiez sr de me dire la vrit,
joublierais tout ce quil y a de juste, tout ce quil y a de
magnanime dans vos paroles, pour vous appeler un roi barbare et un
homme dnatur. Mais je vous les pardonne, ces paroles, dit-il en
souriant avec orgueil; je les pardonne au jeune prince qui ne sait
pas, qui ne peut pas comprendre ce que sont des hommes tels que
M. dHerblay, tels que M. du Vallon, tels que moi. Pris ou tu?
Ah! ah! Sire, dites-moi, si la nouvelle est vraie, combien elle
vous cote dhommes et dargent. Nous compterons aprs si le gain
a valu lenjeu.

Comme il parlait encore, le roi sapprocha de lui en colre, et
lui dit:

-- Monsieur dArtagnan, voil des rponses de rebelle? Veuillez
donc me dire, sil vous plat, quel est le roi de France? En
savez-vous un autre?

-- Sire, rpliqua froidement le capitaine des mousquetaires, je me
souviens quun matin vous avez adress cette question,  Vaux, 
beaucoup de gens qui nont pas su y rpondre, tandis que moi jy
ai rpondu. Si jai reconnu le roi ce jour-l, quand la chose
ntait pas aise, je crois quil serait inutile de me le
demander, aujourdhui que Votre Majest est seule avec moi.

 ces mots, Louis XIV baissa les yeux. Il lui sembla que lombre
du malheureux Philippe venait de passer entre dArtagnan et lui,
pour voquer le souvenir de cette terrible aventure.

Presque au mme moment, un officier entra, remit une dpche au
roi, qui,  son tour, changea de couleur en la lisant.

DArtagnan sen aperut. Le roi resta immobile et silencieux,
aprs avoir lu pour la seconde fois. Puis, prenant tout  coup son
parti:

-- Monsieur, dit-il, ce quon mapprend, vous le sauriez plus
tard; mieux vaut que je vous le dise et que vous lappreniez par
la bouche du roi. Un combat a eu lieu  Belle-le.

-- Ah! ah! fit dArtagnan dun air calme, pendant que son coeur
battait  faire rompre sa poitrine. Eh bien! Sire?

-- Eh bien! monsieur, jai perdu cent six hommes.

Un clair de joie et dorgueil brilla dans les yeux de dArtagnan.

-- Et les rebelles? dit-il.

-- Les rebelles se sont enfuis, dit le roi.

DArtagnan poussa un cri de triomphe.

-- Seulement, ajouta le roi, jai une flotte qui bloque
troitement Belle-le, et jai la certitude que pas une barque
nchappera.

-- En sorte que, dit le mousquetaire rendu  ses sombres ides, si
lon prend ces deux messieurs?...

-- On les pendra, dit le roi tranquillement.

-- Et ils le savent? rpliqua dArtagnan, qui rprima un frisson.

-- Ils le savent, puisque vous avez d le leur dire, et que tout
le pays le sait.

-- Alors, Sire, on ne les aura pas vivants, je vous en rponds.

-- Ah! fit le roi avec ngligence et en reprenant sa lettre. Eh
bien! on les aura morts, monsieur dArtagnan, et cela reviendra au
mme, puisque je ne les prenais que pour les faire pendre.

DArtagnan essuya la sueur qui coulait de son front.

-- Je vous ai dit, poursuivit Louis XIV, que je vous serais un
jour matre affectionn, gnreux et constant. Vous tes
aujourdhui le seul homme dautrefois qui soit digne de ma colre
ou de mon amiti. Je ne vous mnagerai ni lune ni lautre selon
votre conduite. Comprendriez-vous, monsieur dArtagnan, de servir
un roi qui aurait cent autres rois, ses gaux, dans le royaume?

Pourrais-je, dites-le moi, faire avec cette faiblesse les grandes
choses que je mdite? Avez-vous jamais vu lartiste pratiquer des
oeuvres solides avec un instrument rebelle? Loin de nous,
monsieur, ces vieux levains des abus fodaux! La Fronde, qui
devait perdre la monarchie, la mancipe. Je suis matre chez
moi, capitaine dArtagnan, et jaurai des serviteurs qui, manquant
peut-tre de votre gnie, pousseront le dvouement et lobissance
jusqu lhrosme. Quimporte, je vous le demande, quimporte que
Dieu nait pas donn du gnie  des bras et  des jambes? Cest 
la tte quil le donne, et  la tte, vous le savez, le reste
obit. Je suis la tte, moi!

DArtagnan tressaillit. Louis continua comme sil navait rien vu,
quoique ce tressaillement ne lui et point chapp.

-- Maintenant, concluons, entre nous deux ce march que je vous
promis de faire, un jour que vous me trouviez bien petit,  Blois.
Sachez-moi gr, monsieur, de ne faire payer  personne les larmes
de honte que jai verses alors. Regardez autour de vous: les
grandes ttes sont courbes. Courbez-vous comme elles, ou
choisissez-vous lexil qui vous conviendra le mieux. Peut-tre, en
y rflchissant, trouverez-vous que ce roi est un coeur gnreux
qui compte assez sur votre loyaut pour vous quitter, vous sachant
mcontent, quand vous possdez le secret de ltat. Vous tes
brave homme, je le sais. Pourquoi mavez-vous jug avant terme?
Jugez-moi  partir de ce jour, dArtagnan, et soyez svre tant
quil vous plaira.

DArtagnan demeurait tourdi, muet, flottant pour la premire fois
de sa vie. Il venait de trouver un adversaire digne de lui. Ce
ntait plus de la ruse, ctait du calcul; ce ntait plus de la
violence, ctait de la force; ce ntait plus de la colre,
ctait de la volont; ce ntait plus de la jactance, ctait du
conseil. Ce jeune homme, qui avait terrass Fouquet, et qui
pouvait se passer de dArtagnan, drangeait tous les calculs un
peu entts du mousquetaire.

-- Voyons, qui vous arrte? lui dit le roi avec douceur. Vous avez
donn votre dmission; voulez-vous que je vous la refuse? Je
conviens quil sera dur  un vieux capitaine de revenir sur sa
mauvaise humeur.

-- Oh! rpliqua mlancoliquement dArtagnan, ce nest pas l mon
plus grave souci. Jhsite  reprendre ma dmission, parce que je
suis vieux en face de vous et que jai des habitudes difficiles 
perdre. Il faut, dsormais, des courtisans qui sachent vous
amuser, des fous qui sachent se faire tuer pour ce que vous
appelez vos grandes oeuvres. Grandes, elles le seront, je le sens;
mais, si par hasard jallais ne pas les trouver telles? Jai vu la
guerre, Sire; jai vu la paix; jai servi Richelieu et Mazarin;
jai roussi avec votre pre au feu de La Rochelle, trou de coups
comme un crible, ayant fait peau neuve plus de dix fois, comme les
serpents. Aprs les affronts et les injustices, jai un
commandement qui tait autrefois quelque chose, parce quil
donnait le droit de parler comme on voulait au roi. Mais votre
capitaine des mousquetaires sera dsormais un officier gardant les
portes basses. Vrai, Sire, si tel doit tre dsormais lemploi,
profitez de ce que nous sommes bien ensemble pour me lter.
Nallez pas croire que jaie gard rancune; non, vous mavez
dompt, comme vous dites; mais, il faut lavouer, en me dominant,
vous mavez amoindri, en me courbant, vous mavez convaincu de
faiblesse. Si vous saviez comme cela va bien de porter haut la
tte, et comme jaurai piteuse mine  flairer la poussire de vos
tapis! oh! Sire, je regrette sincrement, et vous regretterez
comme moi, ce temps o le roi de France voyait dans ses vestibules
tous ces gentilshommes insolents, maigres, maugrant toujours,
hargneux, mtins qui mordaient mortellement les jours de bataille.
Ces gens-l sont les meilleurs courtisans pour la main qui les
nourrit, ils la lchent; mais, pour la main qui les frappe, oh! le
beau coup de dent! Un peu dor sur les galons de ces manteaux, un
peu de ventre dans les hauts-de-chausse, un peu de gris dans ces
cheveux secs, et vous verrez les beaux ducs et pairs, les fiers
marchaux de France! Mais pourquoi dire tout cela? Le roi est mon
matre, il veut que je fasse des vers, il veut que je polisse,
avec des souliers de satin, les mosaques de ses antichambres;
mordioux! cest difficile, mais jai fait plus difficile que cela.
Je le ferai. Pourquoi le ferai-je? Parce que jaime largent? Jen
ai. Parce que je suis ambitieux? Ma carrire est borne. Parce que
jaime la Cour? Non. Je resterai, parce que jai lhabitude,
depuis trente ans, daller prendre le mot dordre du roi, et de
mentendre dire: Bonsoir, dArtagnan, avec un sourire que je ne
mendiais pas. Ce sourire, je le mendierai. tes-vous content,
Sire?

Et dArtagnan courba lentement sa tte argente, sur laquelle le
roi, souriant, posa sa blanche main avec orgueil.

-- Merci, mon vieux serviteur, mon fidle ami, dit-il. Puisque, 
compter daujourdhui, je nai plus dennemi, en France, il me
reste  tenvoyer sur un champ tranger ramasser ton bton de
marchal. Compte sur moi pour trouver loccasion. En attendant,
mange mon meilleur pain et dors tranquille.

--  la bonne heure! dit dArtagnan mu. Mais ces pauvres gens de
Belle-le? lun surtout, si bon et si brave?

-- Est-ce que vous me demandez leur grce?

--  genoux, Sire.

-- Eh bien! allez la leur porter, sil en est temps encore. Mais
vous vous engagez pour eux!

-- Jengage ma vie!

-- Allez. Demain, je pars pour Paris. Soyez revenu; car je ne veux
plus que vous me quittiez.

-- Soyez tranquille, Sire, scria dArtagnan en baisant la main
du roi.

Et il slana, le coeur gonfl de joie, hors du chteau, sur la
route de Belle-le.


Chapitre CCLX -- Les amis de M. Fouquet


Le roi tant retourn  Paris, et avec lui dArtagnan, qui, en
vingt-quatre heures, ayant pris avec le plus grand soin toutes ses
informations  Belle-le, ne savait rien du secret que gardait si
bien le lourd rocher de Locmaria, tombe hroque de Porthos.

Le capitaine des mousquetaires savait seulement ce que ces deux
hommes vaillants, ce que ces deux amis, dont il avait si noblement
pris la dfense et essay de sauver la vie, aids de trois fidles
Bretons, avaient accompli contre une arme entire. Il avait pu
voir, lancs dans la lande voisine, les dbris humains qui avaient
tach de sang les silex pars dans les bruyres.

Il savait aussi quun canot avait t aperu bien loin en mer, et
que, pareil  un oiseau de proie, un vaisseau royal avait
poursuivi, rejoint et dvor ce pauvre petit oiseau qui fuyait 
tire-daile.

Mais l sarrtaient les certitudes de dArtagnan. Le champ des
conjectures souvrait  cette limite. Maintenant, que fallait-il
penser? Le vaisseau ntait pas revenu. Il est vrai quun coup de
vent rgnait depuis trois jours; mais la corvette tait  la fois
bonne voilire et solide dans ses membrures; elle ne craignait
gure les coups de vent, et celle qui portait Aramis et d, selon
lestime de dArtagnan, tre revenue  Brest, ou rentrer 
lembouchure de la Loire.

Telles taient les nouvelles ambigus, mais  peu prs rassurantes
pour lui personnellement, que dArtagnan rapportait  Louis XIV,
lorsque le roi, suivi de toute la Cour, revint  Paris.

Louis, content de son succs, Louis, plus doux et plus affable
depuis quil se sentait plus puissant, navait pas cess un seul
instant de chevaucher  la portire de Mlle de La Vallire.

Tout le monde stait empress de distraire les deux reines pour
leur faire oublier cet abandon du fils et de lpoux. Tout
respirait lavenir; le pass ntait plus rien pour personne.
Seulement, ce pass venait comme une plaie douloureuse et
saignante aux coeurs de quelques mes tendres et dvoues. Aussi,
le roi ne fut pas plutt install chez lui, quil en reut une
preuve touchante.

Louis XIV venait de se lever et de prendre son premier repas,
quand son capitaine des mousquetaires se prsenta devant lui.
DArtagnan tait un peu ple et semblait gn.

Le roi saperut, au premier coup doeil, de laltration de ce
visage, ordinairement si gal.

-- Quavez-vous donc, dArtagnan? dit-il.

-- Sire, il mest arriv un grand malheur.

-- Mon Dieu! quoi donc?

-- Sire, jai perdu un de mes amis, M. du Vallon,  laffaire de
Belle-le.

Et, en disant ces mots, dArtagnan attachait son oeil de faucon
sur Louis XIV, pour deviner en lui le premier sentiment qui se
ferait jour.

-- Je le savais, rpliqua le roi.

-- Vous le saviez et vous ne me lavez pas dit? scria le
mousquetaire.

--  quoi bon? Votre douleur, mon ami, est si respectable! Jai
d, moi, la mnager. Vous instruire de ce malheur qui vous
frappait, dArtagnan, ctait en triompher  vos yeux. Oui, je
savais que M. du Vallon stait enterr sous les rochers de
Locmaria; je savais que M. dHerblay ma pris un vaisseau avec son
quipage pour se faire conduire  Bayonne. Mais jai voulu que
vous appreniez vous-mme ces vnements dune manire directe,
afin que vous fussiez convaincu que mes amis sont pour moi
respectables et sacrs, que toujours en moi lhomme simmolera aux
hommes, puisque le roi est si souvent forc de sacrifier les
hommes  sa majest,  sa puissance.

-- Mais, Sire, comment savez-vous?...

-- Comment savez-vous vous-mme, dArtagnan?

-- Par cette lettre, Sire, que mcrit de Bayonne, Aramis, libre
et hors de pril.

-- Tenez, fit le roi en tirant de sa cassette, place sur un
meuble voisin du sige o dArtagnan tait appuy, une lettre
copie exactement sur celle dAramis, voici la mme lettre, que
Colbert ma fait passer huit heures avant que vous receviez la
vtre... Je suis bien servi, je lespre.

-- Oui, Sire, murmura le mousquetaire, vous tiez le seul homme
dont la fortune ft capable de dominer la fortune et la force de
mes deux amis. Vous avez us, Sire; mais vous nabuserez point,
nest-ce pas?

-- DArtagnan, dit le roi, avec un sourire plein de bienveillance,
je pourrais faire enlever M. dHerblay sur les terres du roi
dEspagne et me le faire amener ici vivant pour en faire justice.
DArtagnan, croyez-le bien, je ne cderai pas  ce premier
mouvement, bien naturel. Il est libre, quil continue dtre
libre.

-- Oh! Sire, vous ne resterez pas toujours aussi clment, aussi
noble, aussi gnreux que vous venez de vous le montrer  mon
gard et  celui de M. dHerblay; vous trouverez auprs de vous
des conseillers qui vous guriront de cette faiblesse.

-- Non, dArtagnan, vous vous trompez, quand vous accusez mon
conseil de vouloir me pousser  la rigueur. Le conseil de mnager
M. dHerblay vient de Colbert lui-mme.

-- Ah! Sire, fit dArtagnan stupfait.

-- Quant  vous, continua le roi avec une bont peu ordinaire,
jai plusieurs bonnes nouvelles  vous annoncer, mais vous les
saurez, mon cher capitaine, du moment o jaurai termin mes
comptes. Jai dit que je voulais faire et que je ferais votre
fortune. Ce mot va devenir une ralit.

-- Merci mille fois, Sire; je puis attendre, moi. Je vous en prie,
pendant que je vais et puis prendre patience, que Votre Majest
daigne soccuper de ces pauvres gens, qui, depuis longtemps,
assigent votre antichambre, et viennent humblement dposer une
supplique aux pieds du roi.

-- Qui cela?

-- Des ennemis de Votre Majest.

Le roi leva la tte.

-- Des amis de M. Fouquet, ajouta dArtagnan.

-- Leurs noms?

-- M. Gourville, M. Plisson et un pote, M. Jean de La Fontaine.

Le roi sarrta un moment pour rflchir.

-- Que veulent-ils?

-- Je ne sais.

-- Comment sont-ils?

-- En deuil.

-- Que disent-ils?

-- Rien.

-- Que font-ils?

-- Ils pleurent.

-- Quils entrent, dit le roi en fronant le sourcil.

DArtagnan tourna rapidement sur lui-mme, leva la tapisserie qui
fermait lentre de la chambre royale, et cria dans la salle
voisine:

-- Introduisez!

Bientt parurent  la porte du cabinet, o se tenaient le roi et
son capitaine, les trois hommes que dArtagnan avait nomms.

Sur leur passage rgnait un profond silence. Les courtisans, 
lapproche des amis du malheureux surintendant des finances, les
courtisans, disons-nous, reculaient comme pour ntre pas gts
par la contagion de la disgrce et de linfortune.

DArtagnan, dun pas rapide, vint lui-mme prendre par la main ces
malheureux qui hsitaient et tremblaient  la porte du cabinet
royal; il les amena devant le fauteuil du roi, qui, rfugi dans
lembrasure dune fentre, attendait le moment de la prsentation
et se prparait  faire aux suppliants un accueil rigoureusement
diplomatique.

Le premier des amis de Fouquet qui savana fut Plisson. Il ne
pleurait plus; mais ses larmes navaient uniquement tari que pour
que le roi pt mieux entendre sa voix et sa prire.

Gourville se mordait les lvres pour arrter ses pleurs par
respect du roi. La Fontaine ensevelissait son visage dans son
mouchoir, et lon net pas dit quil vivait, sans le mouvement
convulsif de ses paules souleves par ses sanglots.

Le roi avait gard toute sa dignit. Son visage tait impassible.
Il avait mme conserv le froncement de sourcil qui avait paru
quand dArtagnan lui avait annonc ses ennemis. Il fit un geste
qui signifiait: Parlez, et il demeura debout, couvant dun
regard profond ces trois hommes dsesprs.

Plisson se courba jusqu terre, et La Fontaine sagenouilla
comme on fait dans les glises.

Cet obstin silence, troubl seulement par des soupirs et des
gmissements si douloureux, commenait  mouvoir chez le roi, non
pas la compassion, mais limpatience.

-- Monsieur Plisson, dit-il dune voix brve et sche, monsieur
Gourville, et vous, monsieur...

Et il ne nomma pas La Fontaine.

-- Je verrais, avec un sensible dplaisir, que vous vinssiez me
prier pour un des plus grands criminels que doive punir ma
justice. Un roi ne se laisse attendrir que par les larmes ou par
les remords: larmes de linnocence, remords des coupables. Je ne
croirai ni aux remords de M. Fouquet ni aux larmes de ses amis,
parce que lun est gt jusquau coeur et que les autres doivent
redouter de me venir offenser chez moi. Cest pourquoi, monsieur
Plisson, monsieur Gourville, et vous, monsieur... je vous prie de
ne rien dire qui ne tmoigne hautement du respect que vous avez
pour ma volont.

-- Sire, rpondit Plisson tremblant  ces terribles paroles, nous
ne sommes rien venus dire  Votre Majest qui ne soit lexpression
la plus profonde du plus sincre respect et du plus sincre amour
qui sont dus au roi par tous ses sujets. La justice de Votre
Majest est redoutable; chacun doit se courber sous les arrts
quelle prononce. Nous nous inclinons respectueusement devant
elle. Loin de nous la pense de venir dfendre celui qui a eu le
malheur doffenser Votre Majest. Celui qui a encouru votre
disgrce peut tre un ami pour nous, mais cest un ennemi de
ltat. Nous labandonnerons en pleurant  la svrit du roi.

-- Dailleurs, interrompit le roi, calm par cette voix suppliante
et ces persuasives paroles, mon Parlement jugera. Je ne frappe pas
sans avoir pes le crime. Ma justice na pas lpe sans avoir eu
les balances.

-- Aussi avons-nous toute confiance dans cette impartialit du
roi, et pouvons-nous esprer de faire entendre nos faibles voix,
avec lassentiment de Votre Majest, quand lheure de dfendre un
ami accus aura sonn pour nous.

-- Alors, messieurs, que demandez-vous? dit le roi de son air
imposant.

-- Sire, continua Plisson, laccus laisse une femme et une
famille. Le peu de bien quil avait suffit  peine  payer ses
dettes, et Mme Fouquet, depuis la captivit de son mari, est
abandonne par tout le monde. La main de Votre Majest frappe 
lgal de la main de Dieu. Quand le Seigneur envoie la plaie de la
lpre ou de la peste  une famille, chacun fuit et sloigne de la
demeure du lpreux ou du pestifr. Quelquefois, mais bien
rarement, un mdecin gnreux ose seul approcher du seuil maudit,
le franchit avec courage et expose sa vie pour combattre la mort.
Il est la dernire ressource du mourant; il est linstrument de la
misricorde cleste. Sire, nous vous supplions,  mains jointes, 
deux genoux, comme on supplie la Divinit; Mme Fouquet na plus
damis, plus de soutiens; elle pleure dans sa maison, pauvre et
dserte, abandonne par tous ceux qui en assigeaient la porte au
moment de la faveur; elle na plus de crdit, elle na plus
despoir! Au moins, le malheureux sur qui sappesantit votre
colre reoit de vous, tout coupable quil est, le pain que
mouillent chaque jour ses larmes. Aussi afflige, plus dnue que
son poux, Mme Fouquet, celle qui eut lhonneur de recevoir Votre
Majest  sa table, Mme Fouquet, lpouse de lancien surintendant
des finances de Votre Majest, Mme Fouquet na plus de pain!

Ici, le silence mortel qui enchanait le souffle des deux amis de
Plisson fut rompu par lclat des sanglots, et dArtagnan dont la
poitrine se brisait en coutant cette humble prire, tourna sur
lui-mme, vers langle du cabinet, pour mordre en libert sa
moustache et comprimer ses soupirs.

Le roi avait conserv son oeil sec, son visage svre: mais la
rougeur tait monte  ses joues, et lassurance de ses regards
diminuait visiblement.

-- Que souhaitez-vous? dit-il dune voix mue.

-- Nous venons demander humblement  Votre Majest, rpliqua
Plisson, que lmotion gagnait peu  peu, de nous permettre, sans
encourir sa disgrce, de prter  Mme Fouquet deux mille pistoles,
recueillies parmi tous les anciens amis de son mari, pour que la
veuve ne manque pas des choses les plus ncessaires  la vie.

 ce mot de _veuve_, prononc par Plisson, quand Fouquet vivait
encore, le roi plit extrmement; sa fiert tomba; la piti lui
vint du coeur aux lvres. Il laissa tomber un regard attendri sur
tous ces gens qui sanglotaient  ses pieds.

--  Dieu ne plaise, rpondit-il, que je confonde linnocent avec
le coupable! Ceux-l me connaissent mal qui doutent de ma
misricorde envers les faibles. Je ne frapperai jamais que les
arrogants. Faites, messieurs, faites tout ce que votre coeur vous
conseillera pour soulager la douleur de Mme Fouquet. Allez,
messieurs, allez.

Les trois hommes se relevrent silencieux, loeil aride. Les
larmes staient taries au contact brlant de leurs joues et de
leurs paupires. Ils neurent pas la force dadresser un
remerciement au roi, lequel, dailleurs, coupa court  leurs
rvrences solennelles en se retranchant vivement derrire son
fauteuil.

DArtagnan demeura seul avec le roi.

-- Bien! dit-il en sapprochant du jeune prince, qui
linterrogeait du regard; bien, mon matre! Si vous naviez pas la
devise qui pare votre soleil, je vous en conseillerais une, quitte
 la faire traduire en latin par M. Conrart: Doux au petit, rude
au fort!

Le roi sourit et passa dans la salle voisine, aprs avoir dit 
dArtagnan:

-- Je vous donne le cong dont vous devez avoir besoin pour mettre
en ordre les affaires de feu M. du Vallon, votre ami.


Chapitre CCLXI -- Le testament de Porthos


 Pierrefonds, tout tait en deuil. Les cours taient dsertes,
les curies fermes, les parterres ngligs.

Dans les bassins, sarrtaient deux-mmes les jets deau, nagure
panouis, bruyants et brillants.

Sur les chemins, autour du chteau, venaient quelques graves
personnages sur des mules ou sur des bidets de ferme. Ctaient
les voisins de campagne, les curs et les baillis des terres
limitrophes.

Tout ce monde entrait silencieusement au chteau, remettait sa
monture  un palefrenier morne, et se dirigeait, conduit par un
chasseur vtu de noir, vers la grande salle, o, sur le seuil,
Mousqueton recevait les arrivants.

Mousqueton avait tellement maigri depuis deux jours, que ses
habits remuaient sur lui, pareils  ces fourreaux trop larges,
dans lesquels dansent les fers des pes.

Sa figure couperose de rouge et de blanc, comme celle de la
Madone de Van Dyck, tait sillonne par deux ruisseaux argents
qui creusaient leur lit dans ses joues, aussi pleines jadis
quelles taient flasques depuis son deuil.

 chaque nouvelle visite, Mousqueton trouvait de nouvelles larmes,
et ctait piti de le voir treindre son gosier par sa grosse
main pour ne pas clater en sanglots.

Toutes ces visites avaient pour but la lecture du testament de
Porthos, annonce pour ce jour, et  laquelle voulaient assister
toutes les convoitises ou toutes les amitis du mort, qui ne
laissait aucun parent aprs lui.

Les assistants prenaient place  mesure quils arrivaient, et la
grande salle venait dtre ferme quand sonna lheure de midi,
heure fixe pour la lecture.

Le procureur de Porthos, et ctait naturellement le successeur de
matre Coquenard, commena par dployer lentement le vaste
parchemin sur lequel la puissante main de Porthos avait trac ses
volonts suprmes.

Le cachet rompu, les lunettes mises, la toux prliminaire ayant
retenti, chacun tendit loreille. Mousqueton stait blotti dans
un coin pour mieux pleurer, pour moins entendre.

Tout  coup, la porte  deux battants de la grande salle, qui
avait t referme, souvrit comme par un prodige, et une figure
mle apparut sur le seuil, resplendissant dans la plus vive
lumire du soleil.

Ctait dArtagnan, qui tait arriv seul jusqu cette porte, et,
ne trouvant personne pour lui tenir ltrier, avait attach son
cheval au heurtoir, et sannonait lui-mme.

Lclat du jour envahissant la salle, le murmure des assistants,
et, plus que tout cela, linstinct du chien fidle, arrachrent
Mousqueton  sa rverie. Il releva la tte, reconnut le vieil ami
du matre, et, hurlant de douleur, vint lui embrasser les genoux
en arrosant les dalles de ses larmes.

DArtagnan releva le pauvre intendant, lembrassa comme un frre,
et ayant salu noblement lassemble, qui sinclinait tout entire
en chuchotant son nom, il alla sasseoir  lextrmit de la
grande salle de chne sculpt tenant toujours la main de
Mousqueton qui suffoquait et sasseyait sur le marchepied.

Alors le procureur, qui tait mu comme les autres commena la
lecture.

Porthos, aprs une profession de foi des plus chrtiennes,
demandait pardon  ses ennemis du tort quil avait pu leur causer.

 ce paragraphe, un rayon dinexprimable orgueil glissa des yeux
de dArtagnan. Il se rappelait le vieux soldat. Tous ces ennemis
de Porthos, terrasss par sa main vaillante, il en supputait le
nombre, et se disait que Porthos avait fait sagement de ne pas
dtailler ses ennemis ou les torts causs  ceux-ci; sans quoi, le
besogne et t trop rude pour le lecteur.

Venait alors lnumration suivante:

Je possde  lheure quil est, par la grce de Dieu:

1 Le domaine de Pierrefonds, terres, bois, prs, eaux, forts,
entours de bons murs;

2 Le domaine de Bracieux, chteau, forts, terres labourables,
formant trois fermes;

3 La petite terre du Vallon, ainsi nomme, parce quelle est
dans le vallon...

-- Brave Porthos!

4 Cinquante mtairies dans la Touraine, dune contenance de cinq
cents arpents;

5 Trois moulins sur le Cher, dun rapport de six cents livres
chacun;

6 Trois tangs dans le Berri, dun rapport de deux cents livres
chacun.

Quant aux biens _mobiliers_, ainsi nomms, parce quils ne
peuvent se mouvoir, comme lexplique si bien mon savant ami
lvque de Vannes...

DArtagnan frissonna au souvenir lugubre de ce nom.

Le procureur continua imperturbablement:

Ils consistent:

1 En des meubles que je ne saurais dtailler ici faute despace,
et qui garnissent tous mes chteaux ou maisons, mais dont la liste
est dresse par mon intendant...

Chacun tourna les yeux vers Mousqueton, qui sabma dans sa
douleur.

2 En vingt chevaux de main et de trait que jai particulirement
dans mon chteau de Pierrefonds et qui sappellent: _Bayard,
Roland, Charlemagne, Ppin, Dunois, La Hire, Ogier, Samson, Milon,
Nemrod, Urgande, Armide, Falstrade, Dalila, Rbecca, Yolande,
Finette, Grisette, Lisette et Musette._
_ _
3 En soixante chiens, formant six quipages, rpartis comme il
suit: le premier, pour le cerf; le second, pour le loup; le
troisime, pour le sanglier; le quatrime, pour le livre, et les
deux autres, pour larrt ou la garde;

4 En armes de guerre et de chasse renfermes dans ma galerie
darmes;

5 Mes vins dAnjou, choisis pour Athos, qui les aimait
autrefois; mes vins de Bourgogne, de Champagne, de Bordeaux et
dEspagne, garnissant huit celliers et douze caves en mes diverses
maisons;

6 Mes tableaux et statues quon prtend tre dune grande
valeur, et qui sont assez nombreux pour fatiguer la vue.

7 Ma bibliothque, compose de six mille volumes tout neufs, et
quon na jamais ouverts;

8 Ma vaisselle dargent, qui sest peut-tre un peu use, mais
qui doit peser de mille  douze cents livres, car je pouvais 
grand-peine soulever le coffre qui la renferme, et ne faisais que
six fois le tour de ma chambre en le portant.

9 Tous ces objets, plus le linge de table et de service, sont
rpartis dans les maisons que jaimais le mieux...

Ici, le lecteur sarrta pour reprendre haleine. Chacun soupira,
toussa et redoubla dattention. Le procureur reprit:

Jai vcu sans avoir denfants, et il est probable que je nen
aurai pas, ce qui mest une cuisante douleur. Je me trompe
cependant, car jai un fils en commun avec mes autres amis: cest
M. Raoul Auguste-Jules de Bragelonne, vritable fils de M. le
comte de La Fre.

Ce jeune seigneur ma paru digne de succder aux trois vaillants
gentilshommes dont je suis lami et le trs humble serviteur.

Ici, un bruit aigu se fit entendre. Ctait lpe de dArtagnan,
qui, glissant du baudrier, tait tombe sur la planche sonore.
Chacun tourna les yeux de ce ct, et lon vit quune grande larme
avait coul des cils pais de dArtagnan sur son nez aquilin, dont
larte lumineuse brillait ainsi quun croissant enflamm au
soleil.

Cest pourquoi, continua le procureur, jai laiss tous mes
biens, meubles et immeubles, compris dans lnumration ci-dessus
faite,  M. le vicomte Raoul-Auguste-Jules de Bragelonne, fils de
M. le comte de La Fre, pour le consoler du chagrin quil parat
avoir, et le mettre en tat de porter glorieusement son nom...

Un long murmure courut dans lauditoire.

Le procureur continua, soutenu par loeil flamboyant de
dArtagnan, qui, parcourant lassemble, rtablit le silence
interrompu.

 la charge, par M. le vicomte de Bragelonne, de donner  M. le
chevalier dArtagnan, capitaine des mousquetaires du roi, ce que
ledit chevalier dArtagnan lui demandera de mes biens.

 la charge, par M. le vicomte de Bragelonne, de faire tenir une
bonne pension  M. le chevalier dHerblay, mon ami, sil avait
besoin de vivre en exil.

 la charge, par M. le vicomte de Bragelonne, dentretenir ceux
de mes serviteurs qui ont fait dix ans de service chez moi, et de
donner cinq cents livres  chacun des autres.

Je laisse  mon intendant Mousqueton tous mes habits de ville, de
guerre et de chasse, au nombre de quarante-sept, dans lassurance
quil les portera jusqu les user pour lamour et par souvenir de
moi.

De plus, je lgue  M. le vicomte de Bragelonne mon vieux
serviteur et fidle ami Mousqueton, dj nomm,  la charge par
ledit vicomte de Bragelonne dagir en sorte que Mousqueton dclare
en mourant quil na jamais cess dtre heureux.

En entendant ces mots, Mousqueton salua, ple et tremblant; ses
larges paules frissonnaient convulsivement; son visage, empreint
dune effrayante douleur, sortit de ses mains glaces, et les
assistants le virent trbucher, hsiter, comme si, voulant quitter
la salle, il cherchait une direction.

-- Mousqueton, dit dArtagnan, mon bon ami, sortez dici; allez
faire vos prparatifs. Je vous emmne chez Athos, o je men vais
en quittant Pierrefonds.

Mousqueton ne rpondit rien. Il respirait  peine, comme si tout,
dans cette salle, lui devait tre dsormais tranger. Il ouvrit la
porte et disparut lentement.

Le procureur acheva sa lecture, aprs laquelle svanouirent
dus, mais pleins de respect, la plupart de ceux qui taient
venus entendre les dernires volonts de Porthos.

Quant  dArtagnan, demeur seul aprs avoir reu la rvrence
crmonieuse que lui avait faite le procureur il admirait cette
sagesse profonde du testateur qui venait de distribuer si
justement son bien au plus digne, au plus ncessiteux, avec des
dlicatesses que nul, parmi les plus fins courtisans et les plus
nobles coeurs, net pu rencontrer aussi parfaites.

En effet, Porthos enjoignait  Raoul de Bragelonne de donner 
dArtagnan tout ce que celui-ci demanderait. Il savait bien, ce
digne Porthos, que dArtagnan ne demanderait rien; et, au cas o
il et demand quelque chose, nul, except lui-mme, ne lui
faisait sa part.

Porthos laissait une pension  Aramis, lequel, sil et eu lenvie
de demander trop, tait arrt par lexemple de dArtagnan; et ce
mot exil, jet par le testateur sans intention apparente, ntait-
il la plus douce, la plus exquise critique de cette conduite
dAramis qui avait caus la mort de Porthos?

Enfin, il ntait pas fait mention dAthos dans le testament du
mort. Celui-ci, en effet, pouvait-il supposer que le fils
noffrirait pas la meilleure part au pre? Le gros esprit de
Porthos avait jug toutes ces causes, saisi toutes ces nuances,
mieux que la loi, mieux que lusage, mieux que le got.

Porthos tait un coeur, se dit dArtagnan avec un soupir.

Et il lui sembla entendre un gmissement au plafond. Il pensa tout
de suite  ce pauvre Mousqueton, quil fallait distraire de sa
douleur.

 cet effet, dArtagnan quitta la salle avec empressement pour
aller chercher le digne intendant, puisque celui-ci ne revenait
pas.

Il monta lescalier qui conduisait au premier tage, et aperut
dans la chambre de Porthos un amas dhabits de toutes couleurs et
de toutes toffes, sur lesquels Mousqueton stait couch aprs
les avoir entasss lui-mme.

Ctait le lot du fidle ami. Ces habits lui appartenaient bien;
ils lui avaient t bien donns. On voyait la main de Mousqueton
stendre sur ces reliques, quil baisait de toutes ses lvres, de
tout son visage, quil couvrait de tout son corps.

DArtagnan sapprocha pour consoler le pauvre garon.

-- Mon Dieu, dit-il, il ne bouge plus; il est vanoui!

DArtagnan se trompait: Mousqueton tait mort.

Mort, comme le chien qui, ayant perdu son matre, revient mourir
sur son habit.


Chapitre CCLXII -- La vieillesse d'Athos


Pendant que tous ces vnements sparaient  jamais les quatre
mousquetaires, autrefois lis dune faon qui paraissait
indissoluble, Athos, demeur seul aprs le dpart de Raoul,
commenait  payer son tribut  cette mort anticipe quon appelle
labsence des gens aims.

Revenu  sa maison de Blois, nayant plus mme Grimaud pour
recueillir un pauvre sourire quand il passait dans les parterres,
Athos sentait de jour en jour saltrer la vigueur dune nature
qui, depuis si longtemps semblait infaillible.

Lge, recul pour lui par la prsence de lobjet chri, arrivait
avec ce cortge de douleurs et de gnes qui grossit  mesure quil
se fait attendre. Athos navait plus l son fils pour studier 
marcher droit,  lever la tte,  donner le bon exemple; il
navait plus ces yeux brillants de jeune homme, foyer toujours
ardent o se rgnrait la flamme de ses regards.

Et puis, faut-il le dire? cette nature, exquise par sa tendresse
et sa rserve, ne trouvant plus rien qui contnt ses lans, se
livrait au chagrin avec toute la fougue des natures vulgaires,
quand elles se livrent  la joie.

Le comte de La Fre, rest jeune jusqu sa soixante-deuxime
anne, lhomme de guerre qui avait conserv sa force malgr les
fatigues, sa fracheur desprit malgr les malheurs, sa douce
srnit dme et de corps malgr Milady, malgr Mazarin, malgr
La Vallire, Athos tait devenu un vieillard en huit jours, du
moment quil avait perdu lappui de son arrire jeunesse.

Toujours beau, mais courb, noble, mais triste, doux et chancelant
sous ses cheveux blanchis, il recherchait, depuis sa solitude, les
clairires par lesquelles le soleil venait trouer le feuillage des
alles.

Le rude exercice de toute sa vie, il le dsapprit quand Raoul ne
fut plus l. Les serviteurs, accoutums  le voir lev ds laube
en toute saison, stonnrent dentendre sonner sept heures en t
sans que leur matre et quitt le lit.

Athos demeurait couch, un livre sous son chevet, et il ne dormait
pas, et il ne lisait pas. Couch pour navoir plus  porter son
corps, il laissait lme et lesprit slancer hors de lenveloppe
et retourner  son fils ou  Dieu.

On fut bien effray quelquefois de le voir, pendant des heures,
absorb dans une rverie muette, insensible; il nentendait plus
le pas du valet plein de crainte qui venait au seuil de la chambre
pier le sommeil ou le rveil du matre. Il lui arrivait doublier
que le jour tait  moiti coul, que lheure des deux premiers
repas tait passe. Alors on lveillait, il se levait, descendait
sous son alle sombre, puis revenait un peu au soleil comme pour
en partager une minute la chaleur avec lenfant absent. Et puis la
promenade lugubre, monotone, recommenait jusqu ce que, puis,
il regagnt la chambre et le lit, son domicile prfr.

Pendant plusieurs jours, le comte ne dit pas une parole. Il refusa
de recevoir les visites qui lui arrivaient, et, pendant la nuit,
on le vit rallumer sa lampe et passer de longues heures  crire
ou  feuilleter des parchemins.

Athos crivit une de ces lettres  Vannes, une autre 
Fontainebleau: elles demeurrent sans rponse. On sait pourquoi:
Aramis avait quitt la France; dArtagnan voyageait de Nantes 
Paris, de Paris  Pierrefonds. Son valet de chambre remarqua quil
diminuait chaque jour quelques tours de sa promenade. La grande
alle de tilleuls devint bientt trop longue pour les pieds qui la
parcouraient jadis mille fois en un jour. On vit le comte aller
pniblement aux arbres du milieu, sasseoir sur le banc de mousse
qui chancrait une alle latrale, et attendre ainsi le retour des
forces ou plutt le retour de la nuit.

Bientt cent pas lextnurent. Enfin, Athos ne voulut plus se
lever; il refusa toute nourriture, et ses gens pouvants, bien
quil ne se plaignit pas, bien quil et toujours le sourire aux
lvres, bien quil continut  parler de sa douce voix, ses gens
allrent  Blois chercher lancien mdecin de feu Monsieur, et
lamenrent au comte de La Fre, de telle faon quil pt voir
celui-ci sans tre vu.

 cet effet, ils le placrent dans un cabinet voisin de la chambre
du malade et le supplirent de ne pas se montrer dans la crainte
de dplaire au matre, qui navait pas demand de mdecin.

Le docteur obit; Athos tait une sorte de modle pour les
gentilshommes du pays; le Blaisois se vantait de possder cette
relique sacre des vieilles gloires franaises; Athos tait un
bien grand seigneur, compar  ces noblesses comme le roi en
improvisait en touchant de son sceptre jeune et fcond les troncs
desschs des arbres hraldiques de la province.

On respectait, disons-nous, et lon aimait Athos. Le mdecin ne
put souffrir de voir pleurer ses gens et de voir sattrouper les
pauvres du canton,  qui Athos donnait la vie et la consolation
par ses bonnes paroles et ses aumnes. Il examina donc du fond de
sa cachette les allures du mal mystrieux qui courbait et mordait
de jour en jour plus mortellement un homme nagure encore plein de
vie et denvie de vivre.

Il remarqua sur les joues dAthos la pourpre de la fivre qui
sallume et se nourrit, fivre lente, impitoyable, ne dans un pli
du coeur, sabritant derrire ce rempart grandissant de la
souffrance quelle engendre, cause  l fois et effet dune
situation prilleuse.

Le comte ne parlait  personne, disons-nous, il ne parlait pas
mme seul. Sa pense craignait le bruit, elle touchait  ce degr
de surexcitation qui confine  lextase. Lhomme ainsi absorb,
quand il nappartient pas encore  Dieu, nappartient dj plus 
la terre.

Le docteur demeura plusieurs heures  tudier cette douloureuse
lutte de la volont contre une puissance suprieure. Il
spouvanta de voir ces yeux toujours fixes, toujours attachs sur
le but invisible; il spouvanta de voir battre du mme mouvement
ce coeur dont jamais un soupir ne venait varier lhabitude;
quelquefois lacuit de la douleur fait lespoir du mdecin.

Une demi-journe se passa ainsi. Le docteur prit son parti en
homme brave, en esprit ferme: il sortit brusquement de sa retraite
et vint droit  Athos, qui le vit sans tmoigner plus de surprise
que sil net rien compris  cette apparition.

-- Monsieur le comte, pardon, dit le docteur en venant au malade
les bras ouverts, mais jai un reproche  vous faire; vous allez
mentendre.

Et il sassit au chevet dAthos, qui sortit  grand-peine de sa
proccupation.

-- Quy a-t-il, docteur? demanda le comte aprs un silence.

-- Il y a que vous tes malade, monsieur, et que vous ne vous
faites pas traiter.

-- Moi, malade! dit Athos en souriant.

-- Fivre, consomption, affaiblissement, dprissement, monsieur
le comte!

-- Affaiblissement! rpondit Athos. Est-ce possible? Je ne me lve
pas.

-- Allons, allons, monsieur le comte, pas de subterfuges! Vous
tes un bon chrtien.

-- Je le crois, dit Athos.

-- Vous donneriez-vous la mort?

-- Jamais, docteur.

-- Eh bien! monsieur, vous vous en allez mourant; demeurer ainsi,
cest un suicide; gurissez, monsieur le comte, gurissez!

-- De quoi? Trouvez le mal dabord. Moi, jamais je ne me suis
trouv mieux, jamais le ciel ne ma paru plus beau, jamais je nai
plus chri mes fleurs.

-- Vous avez un chagrin cach.

-- Cach?... Non pas, jai labsence de mon fils, docteur; voil
tout mon mal; je ne le cache pas.

-- Monsieur le comte, votre fils vit, il est fort, il a tout
lavenir des gens de son mrite et de sa race; vivez pour lui...

-- Mais je vis, docteur. Oh! soyez bien tranquille ajouta-t-il en
souriant avec mlancolie, tant que Raoul vivra, on le saura bien;
car, tant quil vivra, je vivrai.

-- Que dites-vous?

-- Une chose bien simple. En ce moment, docteur, je laisse la vie
suspendue en moi. Ce serait une tche au-dessus de mes forces que
la vie oublieuse, dissipe, indiffrente, quand je nai pas l
Raoul. Vous ne demandez point  la lampe de brler quand
ltincelle ny a pas attach la flamme; ne me demandez pas de
vivre au bruit et  la clart. Je vgte, je me dispose,
jattends. Tenez, docteur, rappelez-vous ces soldats que nous
vmes tant de fois ensemble sur les ports o ils attendaient
dtre embarqus; couchs, indiffrents, moiti sur un lment,
moiti sur lautre, ils ntaient ni  lendroit o la mer allait
les porter, ni  lendroit o la terre allait les perdre; bagages
prpars, esprit tendu, regard fixe, ils attendaient. Je le
rpte, ce mot, cest celui qui peint ma vie prsente. Couch
comme ces soldats, loreille tendue vers ces bruits qui
marrivent, je veux tre prt  partir au premier appel. Qui me
fera cet appel? la vie, ou la mort? Dieu, ou Raoul? Mes bagages
sont prts, mon me est dispose, jattends le signal...
Jattends, docteur, jattends!

Le docteur connaissait la trempe de cet esprit, il apprciait la
solidit de ce corps; il rflchit un moment, se dit  lui-mme
que les paroles taient inutiles, les remdes absurdes, et il
partit en exhortant les serviteurs dAthos  ne le point
abandonner un moment.

Athos, le docteur parti, ne tmoigna ni colre ni dpit de ce
quon lavait troubl; il ne recommanda mme pas quon lui remit
promptement les lettres qui viendraient: il savait bien que toute
distraction qui lui arrivait tait une joie, une esprance que ses
serviteurs eussent paye de leur sang pour la lui procurer.

Le sommeil tait devenu rare. Athos,  force de songer, soubliait
quelques heures au plus dans une rverie plus profonde, plus
obscure, que dautres eussent appele un rve. Ce repos momentan
donnait cet oubli au corps, que fatiguait lme; car Athos vivait
doublement pendant ces prgrinations de son intelligence. Une
nuit, il songea que Raoul shabillait dans une tente, pour aller 
lexpdition commande par M. de Beaufort en personne. Le jeune
homme tait triste, il agrafait lentement sa cuirasse, lentement
il ceignait son pe.

-- Quavez-vous donc? lui demanda tendrement son pre.

-- Ce qui mafflige, cest la mort de Porthos, notre si bon ami,
rpondit Raoul; je souffre dici de la douleur que vous en
ressentirez l-bas.

Et la vision disparut avec le sommeil dAthos.

Au point du jour, un des valets entra chez son matre, et lui
remit une lettre venant dEspagne.

Lcriture dAramis, pensa le comte.

Et il lut.

-- Porthos est mort! scria-t-il aprs les premires lignes. 
Raoul, Raoul, merci! tu tiens ta promesse, tu mavertis!

Et Athos, pris dune sueur mortelle, svanouit dans son lit sans
autre cause que sa faiblesse.


Chapitre CCLXIII -- Vision d'Athos


Quand cet vanouissement dAthos eut cess, le comte, presque
honteux davoir faibli devant cet vnement surnaturel, shabilla
et demanda un cheval, bien dcid  se rendre  Blois, pour nouer
des correspondances plus sres, soit avec lAfrique, soit avec
dArtagnan ou Aramis.

En effet, cette lettre dAramis instruisait le comte de La Fre du
mauvais succs de lexpdition de Belle-le. Elle lui donnait, sur
la mort de Porthos, assez de dtails pour que le coeur si tendre
et si dvou dAthos ft mu jusquen ses dernires fibres.

Athos voulut donc aller faire  son ami Porthos une dernire
visite. Pour rendre cet honneur  son ancien compagnon darmes, il
comptait prvenir dArtagnan, lamener  recommencer le pnible
voyage de Belle-le, accomplir en sa compagnie ce triste
plerinage au tombeau du gant quil avait tant aim, puis revenir
dans sa maison, pour obir  cette influence secrte qui le
conduisait  lternit par ces chemins mystrieux.

Mais,  peine les valets, joyeux, avaient-ils habill leur matre,
quils voyaient avec plaisir se prparer  un voyage qui devait
dissiper sa mlancolie,  peine le cheval le plus doux de lcurie
du comte tait-il sell et conduit devant le perron, que le pre
de Raoul sentit sa tte sembarrasser, ses jambes se rompre, et
quil comprit limpossibilit o il tait de faire un pas de plus.

Il demanda  tre port au soleil; on ltendit sur son banc de
mousse, o il passa une grande heure avant de reprendre ses
esprits.

Rien ntait plus naturel que cette atonie aprs le repos inerte
des derniers jours. Athos prit un bouillon pour se donner des
forces, et trempa ses lvres dessches dans un verre plein du vin
quil aimait le mieux, ce vieux vin dAnjou, mentionn par le bon
Porthos dans son admirable testament.

Alors, rconfort, libre desprit, il se fit amener son cheval;
mais il lui fallut laide des valets pour monter pniblement en
selle.

Il ne fit point cent pas: le frisson sempara de lui au dtour du
chemin.

-- Voil qui est trange, dit-il  son valet de chambre, qui
laccompagnait.

-- Arrtons-nous, monsieur, je vous en conjure! rpondit le fidle
serviteur. Voil que vous plissez.

-- Cela ne mempchera pas de poursuivre ma route, puisque je suis
en chemin, rplique le comte.

Et il rendit les rnes  son cheval.

Mais soudain lanimal, au lieu dobir  la pense de son matre,
sarrta. Un mouvement dont Athos ne se rendit pas compte avait
serr le mors.

-- Quelque chose, dit Athos, veut que je naille pas plus loin.
Soutenez-moi, ajouta-t-il en tendant les bras; vite, approchez!
je sens tous mes muscles qui se dtendent, et je vais tomber de
cheval.

Le valet avait vu le mouvement fait par son matre en mme temps
quil avait reu lordre. Il sapprocha vivement, reut le comte
dans ses bras, et, comme on ntait pas encore assez loign de la
maison pour que les serviteurs, demeurs sur le seuil de la porte
pour voir partir M. de La Fre, naperussent pas ce dsordre dans
la marche ordinairement si rgulire de leur matre, le valet de
chambre appela ses camarades du geste et de la voix; alors tous
accoururent avec empressement.

 peine Athos eut-il fait quelques pas pour retourner vers sa
maison, quil se trouva mieux. Sa vigueur sembla renatre, et la
volont lui revint de pousser vers Blois. Il fit faire une volte 
son cheval. Mais, au premier mouvement de celui-ci, il retomba
dans cet tat de torpeur et dangoisse.

-- Allons, dcidment, murmura-t-il, on veut que je reste chez
moi.

Ses gens sapprochrent; on le descendit de cheval; et tous le
portrent en courant vers sa maison. Tout fut bientt prpar dans
sa chambre; ils le couchrent dans son lit.

-- Vous ferez bien attention, leur dit-il en se disposant 
dormir, que jattends aujourdhui mme des lettres dAfrique.

-- Monsieur apprendra sans doute avec plaisir que le fils de
Blaisois est mont  cheval pour gagner une heure sur le courrier
de Blois, rpondit le valet de chambre.

-- Merci! rpondit Athos avec son sourire de bont.

Le comte sendormit; son sommeil anxieux ressemblait  une
souffrance. Celui qui le veillait vit sur ses traits poindre, 
plusieurs reprises lexpression dune torture intrieure. Peut-
tre Athos rvait-il. La journe se passa; le fils de Blaisois
revint; le courrier navait pas apport de nouvelles. Le comte
calculait avec dsespoir les minutes, il frmissait quand ces
minutes avaient form une heure. Lide quon lavait oubli l-
bas lui vint une fois et lui cota une atroce douleur au coeur.

Personne, dans la maison, nesprait plus que le courrier arrivt,
son heure tait passe depuis longtemps. Quatre fois, lexprs
envoy  Blois avait ritr son voyage, et rien ntait venu 
ladresse du comte.

Athos savait que ce courrier narrivait quune fois par semaine.
Ctait donc un retard de huit mortels jours  subir.

Il commena la nuit avec cette douloureuse persuasion.

Tout ce quun homme malade et irrit par la souffrance peut
ajouter de sombres suppositions  des probabilits dj tristes,
Athos lentassa pendant les premires heures de cette mortelle
nuit.

La fivre monta; elle envahit la poitrine, o le feu prit bientt,
suivant lexpression du mdecin quon avait ramen de Blois au
dernier voyage du fils de Blaisois.

Bientt elle gagna la tte. Le mdecin pratiqua successivement
deux saignes qui la dgagrent, mais qui affaiblirent le malade
et ne laissrent la force daction qu son cerveau.

Cependant cette fivre redoutable avait cess. Elle assigeait de
ses derniers battements les extrmits engourdies; elle finit par
cder tout  fait lorsque minuit sonna.

Le mdecin, voyant ce mieux incontestable, regagna Blois aprs
avoir ordonn quelques prescriptions et dclar que le comte tait
sauv.

Alors commena, pour Athos, une situation trange, indfinissable.
Libre de penser, son esprit se porta vers Raoul, vers ce fils
bien-aim. Son imagination lui montra les champs de lAfrique aux
environs de Djidgelli, o M. de Beaufort avait d dbarquer avec
son arme.

Ctaient des roches grises toutes verdies en certains endroits
par leau de la mer, quand elle vient fouetter la plage pendant
les tourmentes et les temptes.

Au-del du rivage, diapr de ces roches semblables  des tombes,
montait en amphithtre, parmi les lentisques et les cactus, une
sorte de bourgade pleine de fume, de bruits obscurs et de
mouvements effars.

Tout  coup, du sein de cette fume se dgagea une flamme qui
parvint, bien quen rampant,  couvrir toute la surface de cette
bourgade, et qui grandit peu  peu, englobant tout dans ses
tourbillons rouges; pleurs, cris, bras tendus au ciel. Ce fut,
pendant un moment, un ple-mle affreux de madriers scroulant,
de lames tordues, de pierres calcines, darbres grills,
disparus.

Chose trange! dans ce chaos o Athos distinguait des bras levs,
o il entendait des cris, des sanglots, des soupirs, il ne vit
jamais une figure humaine.

Le canon tonnait au loin, la mousqueterie ptillait, la mer
mugissait, les troupeaux schappaient en bondissant sur les talus
verdoyants. Mais pas un soldat pour approcher la mche auprs des
batteries de canon, pas un marin pour aider  la manoeuvre de
cette flotte, pas un pasteur pour ces troupeaux.

Aprs la ruine du village et la destruction des forts qui le
dominaient, ruine et destruction opres magiquement, sans la
coopration dun seul tre humain, la flamme steignit, la fume
recommena de monter, puis diminua dintensit, plit et svapora
compltement.

La nuit alors se fit dans ce paysage; une nuit opaque sur terre,
brillante au firmament; les grosses toiles flamboyantes qui
scintillent au ciel africain brillaient sans rien clairer
quelles-mmes autour delles.

Un long silence stablit qui servit  reposer un moment
limagination trouble dAthos, et, comme il sentait que ce quil
avait  voir ntait pas termin, il appliqua plus attentivement
les regards de son intelligence sur le spectacle trange que lui
rservait son imagination.

Ce spectacle continua bientt pour lui.

Une lune douce et ple se leva derrire les versants de la cte,
et moirant dabord des plis onduleux de la mer, qui semblait
stre calme aprs les mugissements quelle avait fait entendre
pendant la vision dAthos, la lune, disons-nous, vint attacher ses
diamants et ses opales aux broussailles et aux halliers de la
colline.

Les roches grises, comme autant de fantmes silencieux et
attentifs, semblrent dresser leurs ttes verdtres pour examiner
aussi le champ de bataille  la clart de la lune, et Athos
saperut que ce champ, entirement vide pendant le combat, tait
maintenant jonch de corps abattus.

Un inexplicable frisson de crainte et dhorreur saisit son me,
quand il reconnut luniforme blanc et bleu des soldats de
Picardie, leurs longues piques au manche bleu et leurs mousquets
marqus de la fleur de lis  la crosse;

Quand il vit toutes les blessures bantes et froides regarder le
ciel azur, comme pour lui redemander les mes auxquelles elles
avaient livr passage;

Quand il vit les chevaux, ventrs, mornes, la langue pendante de
ct hors des lvres, dormir dans le sang glac rpandu autour
deux, et qui souillait leurs housses et leurs crinires;

Quand il vit le cheval blanc de M. de Beaufort tendu, la tte
fracasse, au premier rang sur le champ des morts.

Athos passa une main froide sur son front, quil stonna de ne
pas trouver brlant. Il se convainquit, par cet attouchement,
quil assistait, comme un spectateur sans fivre, au lendemain
dune bataille livre sur le rivage de Djidgelli par larme
expditionnaire, quil avait vue quitter les ctes de France et
disparatre  lhorizon, et dont il avait salu, de la pense et
du geste, la dernire lueur du coup de canon envoy par le duc, en
signe dadieu  la patrie.

Qui pourra peindre le dchirement mortel avec lequel son me,
suivant comme un oeil vigilant la trace de ces cadavres, les alla
tous regarder les uns aprs les autres, pour reconnatre si parmi
eux ne dormait pas Raoul? Qui pourra exprimer la joie enivrante,
divine, avec laquelle Athos sinclina devant Dieu, et le remercia
de navoir pas vu celui quil cherchait avec tant de crainte parmi
les morts?

En effet, tombs morts  leur rang, roidis, glacs, tous ces
morts, bien reconnaissables, semblaient se tourner avec
complaisance et respect vers le comte de La Fre, pour tre mieux
vus de lui pendant son inspection funbre.

Cependant, il stonnait voyant tous ces cadavres, de ne pas
apercevoir les survivants.

Il en tait venu  ce point dillusion, que cette vision tait
pour lui un voyage rel fait par le pre en Afrique, pour obtenir
des renseignements plus exacts sur le fils.

Aussi, fatigu davoir tant parcouru de mers et de continents, il
cherchait  se reposer sous une des tentes abrites derrire un
rocher, et sur le sommet desquelles flottait le pennon blanc
fleurdelis. Il chercha un soldat pour tre conduit vers la tente
de M. de Beaufort.

Alors, pendant que son regard errait dans la plaine, se tournant
de tous les cts, il vit une forme blanche apparatre derrire
les myrtes rsineux.

Cette figure tait vtue dun costume dofficier: elle tenait en
main une pe brise; elle savana lentement vers Athos, qui,
sarrtant tout  coup et fixant son regard sur elle, ne parlait
pas, ne remuait pas, et qui voulait ouvrir ses bras, parce que
dans cet officier silencieux et ple, il venait de reconnatre
Raoul.

Le comte essaya un cri, qui demeura touff dans son gosier.
Raoul, dun geste, lui indiquait de se taire en mettant un doigt
sur sa bouche et en reculant peu  peu, sans quAthos vit ses
jambes se mouvoir.

Le comte, plus ple que Raoul, plus tremblant, suivit son fils en
traversant pniblement bruyres et buissons, pierres et fosss.
Raoul ne paraissait pas toucher la terre, et nul obstacle
nentravait la lgret de sa marche.

Le comte, que les accidents de terrain fatiguaient, sarrta
bientt puis. Raoul lui faisait toujours signe de le suivre. Le
tendre pre, auquel lamour redonnait des forces, essaya un
dernier mouvement et gravit la montagne  la suite du jeune homme,
qui lattirait par son geste et son sourire.

Enfin, il toucha la crte de cette colline, et vit se dessiner en
noir, sur lhorizon blanchi par la lune, les formes ariennes,
potiques de Raoul. Athos tendait la main pour arriver prs de
son fils bien-aim, sur le plateau, et celui-ci lui tendait aussi
la sienne; mais soudain, comme si le jeune homme et t entran
malgr lui, reculant toujours, il quitta la terre, et Athos vit le
ciel briller entre les pieds de son enfant et le sol de la
colline.

Raoul slevait insensiblement dans le vide, toujours souriant,
toujours appelant du geste; il sloignait vers le ciel.

Athos poussa un cri de tendresse effraye; il regarda en bas. On
voyait un camp dtruit, et, comme des atomes immobiles, tous ces
blancs cadavres de larme royale.

Et puis, en relevant la tte, il voyait toujours, toujours, son
fils qui linvitait  monter avec lui.


Chapitre CCLXIV -- L'ange de la mort


Athos en tait l de sa vision merveilleuse, quand le charme fut
soudain rompu par un grand bruit parti des portes extrieures de
la maison.

On entendit un cheval galoper sur le sable durci de la grande
alle, et les rumeurs des conversations les plus bruyantes et les
plus animes montrent jusqu la chambre o rvait le comte.

Athos ne bougea pas de la place quil occupait;  peine tourna-t-
il sa tte du ct de la porte pour percevoir plus tt les bruits
qui arrivaient jusqu lui.

Un pas alourdi monta le perron; le cheval, qui galopait nagure
avec tant de rapidit, partit lentement du ct de lcurie.
Quelques frmissements accompagnaient ces pas qui, peu  peu, se
rapprochaient de la chambre dAthos.

Alors une porte souvrit, et Athos, se tournant un peu du ct o
venait le bruit, cria dune voix faible:

-- Cest un courrier dAfrique, nest-ce pas?

-- Non, monsieur le comte, rpondit une voix qui fit tressaillir
sur son lit le pre de Raoul.

-- Grimaud! murmura-t-il.

Et la sueur commena de glisser le long de ses joues amaigries.

Grimaud apparut sur le seuil. Ce ntait plus le Grimaud que nous
avons vu, jeune encore par le courage et par le dvouement, alors
quil sautait le premier dans la barque destine  porter Raoul de
Bragelonne aux vaisseaux de la flotte royale.

Ctait un svre et ple vieillard, aux habits couverts de
poudre, aux rares cheveux blanchis par les annes. Il tremblait en
sappuyant au chambranle de la porte, et faillit tomber en voyant
de loin, et  la lueur des lampes, le visage de son matre.

Ces deux hommes, qui avaient tant vcu lun avec lautre en
communaut dintelligence et dont les yeux, habitus  conomiser
les expressions, savaient se dire silencieusement tant de choses;
ces deux vieux amis, aussi nobles lun que lautre par le coeur,
sils taient ingaux par la fortune et la naissance, demeurrent
interdits en se regardant. Ils venaient, avec un seul coup doeil,
de lire au plus profond du coeur lun de lautre.

Grimaud portait sur son visage lempreinte dune douleur dj
vieillie dune habitude lugubre. Il semblait navoir plus  son
usage quune seule traduction de ses penses.

Comme jadis il stait accoutum  ne plus parler, il shabituait
 ne plus sourire.

Athos lut dun coup doeil toutes ces nuances sur le visage de son
fidle serviteur, et, du mme ton quil et pris pour parler 
Raoul dans son rve:

-- Grimaud, dit-il, Raoul est mort, nest-ce pas?

Derrire Grimaud, les autres serviteurs coutaient palpitants, les
yeux fixs sur le lit du malade.

Ils entendirent la terrible question, et un silence effrayant la
suivit.

-- Oui, rpondit le vieillard en arrachant ce monosyllabe de sa
poitrine avec un rauque soupir.

Alors slevrent des voix lamentables qui gmirent sans mesure et
emplirent de regrets et de prires la chambre o ce pre agonisant
cherchait des yeux le portrait de son fils.

Ce fut pour Athos comme la transition qui le conduisit  son rve.

Sans pousser un cri, sans verser une larme, patient, doux et
rsign comme les martyrs, il leva les yeux au ciel afin dy
revoir, slevant au-dessus de la montagne de Djidgelli, lombre
chre qui sloignait de lui au moment o Grimaud tait arriv.

Sans doute, en regardant au ciel, en reprenant son merveilleux
songe, il repassa par les mmes chemins o la vision  la fois si
terrible et si douce lavait conduit nagure; car, aprs avoir
ferm doucement les yeux; il les rouvrit et se mit  sourire: il
venait de voir Raoul qui lui souriait  son tour.

Les mains jointes sur sa poitrine, le visage tourn vers la
fentre, baign par lair frais de la nuit qui apportait  son
chevet les armes des fleurs et des bois, Athos entra pour nen
plus sortir, dans la contemplation de ce paradis que les vivants
ne voient jamais.

Dieu voulut sans doute ouvrir  cet lu les trsors de la
batitude ternelle,  lheure o les autres hommes tremblent
dtre svrement reus par le Seigneur, et se cramponnent  cette
vie quils connaissent, dans la terreur de lautre vie quils
entrevoient aux sombres et svres flambeaux de la mort.

Athos tait guid par lme pure et sereine de son fils, qui
aspirait lme paternelle. Tout pour ce juste fut mlodie et
parfum, dans le rude chemin que prennent les mes pour retourner
dans la cleste patrie.

Aprs une heure de cette extase, Athos leva doucement ses mains
blanches comme la cire; le sourire ne quitta point ses lvres, et
il murmura, si bas, si bas qu peine on lentendit, ces deux mots
adresss  Dieu ou  Raoul:

-- _Me voici!_

Et ses mains retombrent lentement comme si lui-mme les et
reposes sur le lit.

La mort avait t commode et caressante  cette noble crature.
Elle lui avait pargn les dchirements de lagonie, les
convulsions du dpart suprme; elle avait ouvert dun doigt
favorable les portes de lternit  cette grande me digne de
tous ses respects.

Dieu lavait sans doute ordonn ainsi, pour que le souvenir pieux
de cette mort si douce restt dans le coeur des assistants et dans
la mmoire des autres hommes, trpas qui fit aimer le passage de
cette vie  lautre  ceux dont lexistence sur cette terre ne
peut faire redouter le jugement dernier.

Athos garda mme dans lternel sommeil ce sourire placide et
sincre, ornement qui devait laccompagner dans le tombeau. La
quitude de ses traits, le calme de son nant, firent douter
longtemps ses serviteurs quil et quitt la vie.

Les gens du comte voulurent emmener Grimaud, qui, de loin,
dvorait ce visage plissant et napprochait point, dans la
crainte pieuse de lui apporter le souffle de la mort. Mais
Grimaud, tout fatigu quil tait, refusa de sloigner. Il
sassit sur le seuil, gardant son matre avec la vigilance dune
sentinelle, et jaloux de recueillir son premier regard au rveil,
son dernier soupir  la mort.

Les bruits steignaient dans toute la maison, et chacun
respectait le sommeil du seigneur. Mais Grimaud, en prtant
loreille, saperut que le comte ne respirait plus.

Il se souleva, ses mains appuyes sur le sol, et, de sa place,
regarda sil ne sveillerait pas un tressaillement dans le corps
de son matre.

Rien! la peur le prit; il se leva tout  fait, et, au mme moment,
il entendit marcher dans lescalier; un bruit dperons heurts
par une pe, son belliqueux, familier  ses oreilles, larrta
comme il allait marcher vers le lit dAthos. Une voix plus
vibrante encore que le cuivre et lacier retentit  trois pas de
lui.

-- Athos! Athos! mon ami! criait cette voix mue jusquaux larmes.

-- Monsieur le chevalier dArtagnan! balbutia Grimaud.

-- O est-il? continua le mousquetaire.

Grimaud lui saisit le bras dans ses doigts osseux, et lui montra
le lit, sur les draps duquel tranchait dj la teinte livide du
cadavre.

Une respiration haletante, le contraire dun cri aigu, gonfla la
gorge de dArtagnan.

Il savana sur la pointe du pied, frissonnant, pouvant du bruit
que faisaient ses pas sur le parquet, et le coeur dchir par une
angoisse sans nom. Il approcha son oreille de la poitrine dAthos,
son visage de la bouche du comte. Ni bruit ni souffle. DArtagnan
recula.

Grimaud, qui lavait suivi des yeux et pour qui chacun de ses
mouvements avait t une rvlation, vint timidement sasseoir au
pied du lit, et colla ses lvres sur le drap que soulevaient les
pieds roidis de son matre.

Alors on vit de larges pleurs schapper de ses yeux rougis.

Ce vieillard au dsespoir, qui larmoyait courb sans profrer une
parole, offrait le plus mouvant spectacle que dArtagnan, dans sa
vie dmotions, et jamais rencontr.

Le capitaine resta debout en contemplation devant ce mort
souriant, qui semblait avoir gard sa dernire pense pour faire 
son meilleur ami,  lhomme quil avait le plus aim aprs Raoul,
un accueil gracieux, mme au-del de la vie, et, comme pour
rpondre  cette suprme flatterie de lhospitalit, dArtagnan
alla baiser Athos au front et, de ses doigts tremblants, lui ferma
les yeux.

Puis il sassit au chevet du lit, sans peur de ce mort qui lui
avait t si doux et si bienveillant pendant trente-cinq annes;
il se nourrit avidement des souvenirs que le noble visage du comte
lui ramenait en foule  lesprit, les uns fleuris et charmants
comme ce sourire, les autres sombres, mornes et glacs, comme
cette figure aux yeux clos pour lternit.

Tout  coup, le flot amer qui montait de minute en minute envahit
son coeur, et lui brisa la poitrine. Incapable de matriser son
motion, il se leva, et, sarrachant violemment de cette chambre,
o il venait de trouver mort celui auquel il venait apporter la
nouvelle de la mort de Porthos, il poussa des sanglots si
dchirants, que les valets, qui semblaient nattendre quune
explosion de douleur, y rpondirent par leurs clameurs lugubres,
et les chiens du seigneur par leurs lamentables hurlements.

Grimaud fut le seul qui nleva pas la voix. Mme dans le
paroxysme de sa douleur, il net pas os profaner la mort, ni
pour la premire fois troubler le sommeil de son matre. Athos,
dailleurs, lavait habitu  ne parler jamais.

Au point du jour, dArtagnan, qui avait err dans la salle basse
en se mordant les poings pour touffer ses soupirs, dArtagnan
monta encore une fois lescalier, et, guettant le moment o
Grimaud tournerait la tte de son ct, il lui fit signe de venir
 lui, ce que le fidle serviteur excuta sans faire plus de bruit
quune ombre.

DArtagnan redescendit suivi de Grimaud.

Une fois au vestibule, prenant les mains du vieillard:

-- Grimaud, dit-il, jai vu comment le pre est mort: dis-moi
maintenant comment est mort le fils.

Grimaud tira de son sein une large lettre, sur lenveloppe de
laquelle tait trace ladresse dAthos. Il reconnut lcriture de
M. de Beaufort, brisa le cachet et se mit  lire en arpentant, aux
premiers rayons du jour bleutre, la sombre alle de vieux
tilleuls foule par les pas encore visibles du comte qui venait de
mourir.


Chapitre CCLXV -- Bulletin


Le duc de Beaufort crivait  Athos. La lettre destine  lhomme
narrivait quau mort. Dieu changeait ladresse.

Mon cher comte, crivait le prince avec sa grande criture
dcolier malhabile, un grand malheur nous frappe au milieu dun
grand triomphe. Le roi perd un soldat des plus braves. Je perds un
ami. Vous perdez M. de Bragelonne.

Il est mort glorieusement, et si glorieusement, que je nai pas
la force de pleurer comme je voudrais.

Recevez mes tristes compliments, mon cher comte. Le Ciel nous
distribue les preuves selon la grandeur de notre coeur. Celle-l
est immense, mais non au-dessus de votre courage.

Votre bon ami,

Le duc de Beaufort.

Cette lettre renfermait une relation crite par un des secrtaires
du prince. Ctait le plus touchant rcit et le plus vrai de ce
lugubre pisode qui dnouait deux existences.

DArtagnan, accoutum aux motions de la bataille, et le coeur
cuirass contre les attendrissements, ne put sempcher de
tressaillir en lisant le nom de Raoul, le nom de cet enfant chri,
devenu, comme son pre, une ombre.

Le matin, disait le secrtaire du prince, M. le duc commanda
lattaque. Normandie et Picardie avaient pris position dans les
roches grises domines par le talus de la montagne, sur le versant
de laquelle slvent les bastions de Djidgelli.

Le canon, commenant  tirer, engagea laction; les rgiments
marchrent pleins de rsolution; les piquiers avaient la pique
haute; les porteurs de mousquets avaient larme au bras. Le prince
suivait attentivement la marche et le mouvement des troupes, quil
tait prt  soutenir avec une forte rserve.

Auprs de Monseigneur taient les plus vieux capitaines et ses
aides de camp. M. le vicomte de Bragelonne avait reu lordre de
ne pas quitter Son Altesse.

Cependant le canon de lennemi, qui dabord avait tonn
indiffremment contre les masses, avait rgl son feu, et les
boulets, mieux dirigs, taient venus tuer quelques hommes autour
du prince. Les rgiments forms en colonne, et qui savanaient
contre les remparts, furent un peu maltraits. Il y avait
hsitation de la part de nos troupes, qui se voyaient mal
secondes par notre artillerie. En effet, les batteries quon
avait tablies la veille navaient quun tir faible et incertain,
en raison de leur position. La direction de bas en haut nuisait 
la justesse des coups et de la porte.

Monseigneur, comprenant le mauvais effet de cette position de
lartillerie de sige, commanda aux frgates embosses dans la
petite rade de commencer un feu rgulier contre la place.

Pour porter cet ordre, M. de Bragelonne soffrit tout dabord;
mais Monseigneur refusa dacquiescer  la demande du vicomte.

Monseigneur avait raison, puisquil aimait et voulait mnager ce
jeune seigneur; il avait bien raison, et lvnement se chargea de
justifier sa prvision et son refus; car,  peine le sergent que
Son Altesse avait charg du message sollicit par M. de Bragelonne
fut-il arriv au bord de la mer, que deux gros coups de longue
escopette partirent des rangs de lennemi et vinrent labattre.

Le sergent tomba sur le sable mouill qui but son sang.

Ce que voyant, M. de Bragelonne sourit  Monseigneur, lequel lui
dit:

-- Vous voyez, vicomte, je vous sauve la vie. Rapportez-le plus
tard  M. le comte de La Fre, afin que, lapprenant de vous, il
men sache gr,  moi.

Le jeune seigneur sourit tristement et rpondit au duc:

-- Il est vrai, monseigneur, sans votre bienveillance, jaurais
t tu l-bas o est tomb ce pauvre sergent, et en un fort grand
repos.

M. de Bragelonne fit cette rponse dun tel air, que Monseigneur
rpliqua vivement:

-- Vrai Dieu! jeune homme, on dirait que leau vous en vient  la
bouche: mais, par lme de Henri IV! jai promis  votre pre de
vous ramener vivant, et, sil plat au Seigneur, je tiendrai ma
parole.

M. de Bragelonne rougit, et, dune voix plus basse:

-- Monseigneur, dit-il, pardonnez-moi, je vous en prie; cest que
jai toujours eu le dsir daller aux occasions, et quil est doux
de se distinguer devant son gnral, surtout quand le gnral est
M. le duc de Beaufort.

Monseigneur sadoucit un peu, et, se tournant vers ses officiers
qui se pressaient autour de lui, donna diffrents ordres.

Les grenadiers des deux rgiments arrivrent assez prs des
fosss et des retranchements pour y lancer leurs grenades, qui
firent peu deffet.

Cependant, M. dEstres, qui commandait la flotte, ayant vu la
tentative du sergent pour approcher des vaisseaux, comprit quil
fallait tirer sans ordres et ouvrir le feu.

Alors les Arabes, se voyant frapps par les boulets de la flotte
et par les ruines et les clats de leurs mauvaises murailles,
poussrent des cris effrayants.

Leurs cavaliers descendirent la montagne au galop, courbs sur
leurs selles, et se lancrent  fond de train sur les colonnes
dinfanterie, qui, croisant les piques, arrtrent cet lan
fougueux. Repousss par lattitude ferme du bataillon, les Arabes
vinrent de grande furie se rejeter vers ltat-major qui ntait
point gard en ce moment.

Le danger fut grand: Monseigneur tira lpe; ses secrtaires et
ses gens limitrent; les officiers de sa suite engagrent un
combat avec ces furieux.

Ce fut alors que M. de Bragelonne put contenter lenvie quil
manifestait depuis le commencement de laction. Il combattit prs
du prince avec une vigueur de Romain, et tua trois Arabes avec sa
petite pe.

Mais il tait visible que sa bravoure ne venait pas dun
sentiment dorgueil, naturel  tous ceux qui combattent. Elle
tait imptueuse, affecte, force mme; il cherchait  senivrer
du bruit et du carnage.

Il schauffa de telle sorte, que Monseigneur lui cria darrter.

Il dut entendre la voix de Son Altesse, puisque nous
lentendions, nous qui tions  ses cts. Cependant il ne
sarrta pas, et continua de courir vers les retranchements.

Comme M. de Bragelonne tait un officier fort soumis, cette
dsobissance aux ordres de Monseigneur surprit fort tout le
monde, et M. de Beaufort redoubla dinstances, en criant:

-- Arrtez, Bragelonne! O allez-vous? Arrtez! reprit
Monseigneur, je vous lordonne.

Nous tous, imitant le geste de M. le duc, nous avions lev la
main. Nous attendions que le cavalier tournt bride; mais
M. de Bragelonne courait toujours vers les palissades.

-- Arrtez, Bragelonne! rpta le prince dune voix trs forte;
arrtez au nom de votre pre!

 ces mots, M. de Bragelonne se retourna, son visage exprimait
une vive douleur, mais il ne sarrtait pas; nous jugemes alors
que son cheval lemportait.

Quand M. le duc eut devin que le vicomte ntait plus matre de
son cheval, et quil leut vu dpasser les premiers grenadiers,
Son Altesse cria:

-- Mousquetaires, tuez-lui son cheval! Cent pistoles  qui mettra
bas le cheval!

Mais de tirer sur la bte sans atteindre le cavalier, qui eut pu
lesprer? Aucun nosait. Enfin il sen prsenta un, ctait enfin
tireur du rgiment de Picardie, nomm La Luzerne, qui coucha en
joue lanimal, tira et latteignit  la croupe, car on vit le sang
rougir le pelage blanc du cheval; seulement, au lieu de tomber, le
maudit genet semporta plus furieusement encore.

Tout Picardie, qui voyait ce malheureux jeune homme courir  la
mort, criait  tue-tte: Jetez-vous en bas, monsieur le vicomte!
en bas, en bas, jetez-vous en bas! M. de Bragelonne tait un
officier fort aim dans toute larme.

Dj le vicomte tait arriv  porte de pistolet du rempart; une
dcharge partit et lenveloppa de feu et de fume. Nous le
perdmes de vue; la fume dissipe, on le revit  pied, debout;
son cheval venait dtre tu.

Le vicomte fut somm de se rendre par les Arabes; mais il leur
fit un signe ngatif avec sa tte, et continua de marcher aux
palissades.

Ctait une imprudence mortelle. Cependant toute larme lui sut
gr de ne point reculer, puisque le malheur lavait conduit si
prs. Il marcha quelques pas encore, et les deux rgiments lui
battirent des mains.

Ce fut encore  ce moment que la seconde dcharge branla de
nouveau les murailles, et le vicomte de Bragelonne disparut une
seconde fois dans le tourbillon; mais, cette fois, la fume eut
beau se dissiper, nous ne le vmes plus debout. Il tait couch,
la tte plus bas que les jambes, sur les bruyres, et les Arabes
commencrent  vouloir sortir de leurs retranchements pour venir
lui couper la tte ou prendre son corps, comme cest la coutume
chez les infidles.

Mais Son Altesse M. le duc de Beaufort avait suivi tout cela du
regard, et ce triste spectacle lui avait arrach de grands et
douloureux soupirs. Il se mit donc  crier, voyant les Arabes
courir comme des fantmes blancs parmi les lentisques:

-- Grenadiers, piquiers, est-ce que vous leur laisserez prendre
ce noble corps?

En disant ces mots et en agitant son pe, il courut lui-mme
vers lennemi. Les rgiments, slanant sur ses traces, coururent
 leur tour en poussant des cris aussi terribles que ceux des
Arabes taient sauvages.

Le combat commena sur le corps de M. de Bragelonne, et fut si
acharn, que cent soixante Arabes y demeurrent morts,  ct de
cinquante au moins des ntres.

Ce fut un lieutenant de Normandie qui chargea le corps du vicomte
sur ses paules, et le rapporta dans nos lignes.

Cependant lavantage se poursuivait; les rgiments prirent avec
eux la rserve, et les palissades des ennemis furent renverses.

 trois heures, le feu des Arabes cessa; le combat  larme
blanche dura deux heures; ce fut un massacre.

 cinq heures, nous tions victorieux sur tous les points;
lennemi avait abandonn ses positions, et M. le duc avait fait
planter le drapeau blanc sur le point culminant du monticule.

Ce fut alors que lon put songer  M. de Bragelonne, qui avait
huit grands coups au travers du corps, et dont presque tout le
sang tait perdu.

Toutefois, il respirait encore, ce qui donna une joie
inexprimable  Monseigneur, lequel voulut assister, lui aussi, au
premier pansement du vicomte et  la consultation des chirurgiens.

Il y en eut deux dentre eux qui dclarrent que M. de Bragelonne
vivrait. Monseigneur leur sauta au cou, et leur promit mille louis
chacun sils le sauvaient.

Le vicomte entendit ces transports de joie, et, soit quil ft
dsespr, soit quil souffrt de ses blessures, il exprima par sa
physionomie une contrarit qui donna beaucoup  penser, surtout 
lun de ses secrtaires, quand il eut entendu ce qui va suivre.

Le troisime chirurgien qui vint tait le frre Sylvain de Saint-
Cosme, le plus savant des ntres. Il sonda les plaies  son tour
et ne dit rien.

M. de Bragelonne ouvrait des yeux fixes et semblait interroger
chaque mouvement, chaque pense du savant chirurgien.

Celui-ci, questionn par Monseigneur, rpondit quil voyait bien
trois plaies mortelles sur huit, mais que si forte tait la
constitution du bless, si fconde la jeunesse, si misricordieuse
la bont de Dieu, que peut-tre M. de Bragelonne en reviendrait-
il, si toutefois il ne faisait pas le moindre mouvement.

Frre Sylvain ajouta, en se retournant vers ses aides:

-- Surtout, ne le remuez pas mme du doigt, ou vous le tuerez.

Et nous sortmes tous de la tente avec un peu despoir.

Ce secrtaire, en sortant, crut voir un sourire ple et triste
glisser sur les lvres du vicomte, lorsque M. le duc lui dit dune
voix caressante:

-- Oh! vicomte, nous te sauverons! Mais le soir, quand on crut
que le malade devait avoir repos, lun des aides entra dans la
tente du bless, et en ressortit en poussant de grands cris.

Nous accourmes tous en dsordre, M. le duc avec nous, et laide
nous montra le corps de M. de Bragelonne par terre, en bas du lit,
baign dans le reste de son sang.

Il y a apparence quil avait eu quelque nouvelle convulsion,
quelque mouvement fbrile, et quil tait tomb; que la chute
quil avait faite avait acclr sa fin, selon le pronostic de
frre Sylvain.

On releva le vicomte; il tait froid et mort. Il tenait une
boucle de cheveux blonds  la main droite, et cette main tait
crispe sur son coeur.

Suivaient les dtails de lexpdition et de la victoire remporte
sur les Arabes.

DArtagnan sarrta au rcit de la mort du pauvre Raoul.

-- Oh! murmura-t-il, malheureux enfant, un suicide!

Et, tournant les yeux vers la chambre du chteau o dormait Athos
dun sommeil ternel:

-- Ils se sont tenu parole lun  lautre, dit-il tout bas.
Maintenant, je les trouve heureux: ils doivent tre runis.

Et il reprit  pas lents le chemin du parterre.

Toute la rue, tous les environs se remplissaient dj de voisins
plors qui se racontaient les uns aux autres la double
catastrophe et se prparaient aux funrailles.


Chapitre CCLXVI -- Le dernier chant du pome


Ds le lendemain, on vit arriver toute la noblesse des environs,
celle de la province, partout o les messagers avaient eu le temps
de porter la nouvelle.

DArtagnan tait rest enferm sans vouloir parler  personne.
Deux morts aussi lourdes tombant sur le capitaine, aprs la mort
de Porthos, avaient accabl pour longtemps cet esprit jusqualors
infatigable.

Except Grimaud, qui entra dans sa chambre une fois, le
mousquetaire naperut ni valets ni commensaux.

Il crut deviner au bruit de la maison,  ce train des alles et
des venues, quon disposait tout pour les funrailles du comte. Il
crivit au roi pour lui demander un surcrot de cong.

Grimaud, nous lavons dit, tait entr chez dArtagnan, stait
assis sur un escabeau, prs de la porte, comme un homme qui mdite
profondment, puis, se levant, avait fait signe  dArtagnan de le
suivre.

Celui-ci obit en silence. Grimaud descendit jusqu la chambre 
coucher du comte, montra du doigt au capitaine la place du lit
vide, et leva loquemment les yeux au ciel.

-- Oui, reprit dArtagnan, oui, bon Grimaud, auprs du fils quil
aimait tant.

Grimaud sortit de la chambre et arriva au salon, o, selon lusage
de la province, on avait d disposer le corps en parade avant de
lensevelir  jamais.

DArtagnan fut frapp de voir deux cercueils ouverts dans ce
salon; il approcha, sur linvitation muette de Grimaud, et vit
dans lun deux Athos, beau jusque dans la mort, et, dans lautre
Raoul, les yeux ferms, les joues nacres comme le Pallas de
Virgile, et le sourire sur ses lvres violettes.

Il frissonna de voir le pre et le fils, ces deux mes envoles,
reprsents sur terre par deux mornes cadavres incapables de se
rapprocher, si prs quils fussent lun de lautre.

-- Raoul ici! murmura-t-il. Oh! Grimaud, tu ne me lavais pas dit!

Grimaud secoua la tte et ne rpondit pas, mais, prenant
dArtagnan par la main, il le conduisit au cercueil et lui montra,
sous le fin suaire, les noires blessures par lesquelles avait d
senvoler la vie.

Le capitaine dtourna la vue, et, jugeant inutile de questionner
Grimaud qui ne rpondrait pas, il se rappela que le secrtaire de
M. de Beaufort en avait crit plus que lui, dArtagnan, navait eu
le courage den lire.

Reprenant cette relation de laffaire qui avait cot la vie 
Raoul, il trouva ces mots qui formaient le dernier paragraphe de
la lettre:

M. le duc a ordonn que le corps de M. le vicomte ft embaum,
comme cela se pratique chez les Arabes lorsquils veulent que
leurs corps soient ports dans la terre natale, et M. le duc a
destin des relais pour quun valet de confiance, qui avait lev
le jeune homme, pt ramener son cercueil  M. le comte de La
Fre.

-- Ainsi, pensa dArtagnan, je suivrai tes funrailles mon cher
enfant, moi, dj vieux, moi, qui ne vaut plus rien sur la terre,
et je rpandrai la poussire sur ce front que je baisais encore il
y a deux mois. Dieu la voulu. Tu las voulu toi-mme. Je nai
plus mme le droit de pleurer; tu as choisi ta mort; elle ta
sembl prfrable  la vie.

Enfin, arriva le moment o les froides dpouilles de ces deux
gentilshommes devaient tre rendues  la terre.

Il y eut une telle affluence de gens de guerre et de peuple, que,
jusquau lieu de la spulture, qui tait une chapelle dans la
plaine, le chemin de la ville fut rempli de cavaliers et de
pitons en habits de deuil.

Athos avait choisi pour sa dernire demeure le petit enclos de
cette chapelle, rige par lui aux limites de ses terres. Il en
avait fait venir les pierres, sculptes en 1550, dun vieux manoir
gothique situ dans le Berri, et qui avait abrit sa premire
jeunesse.

La chapelle, ainsi rdifie, ainsi transporte, riait sous un
massif de peupliers et de sycomores. Elle tait desservie chaque
dimanche par le cur du bourg voisin,  qui Athos faisait une
rente de deux cents livres  cet effet, et tous les vassaux de son
domaine, au nombre denviron quarante, les laboureurs et les
fermiers avec leurs familles y venaient entendre la messe, sans
avoir besoin de se rendre  la ville.

Derrire la chapelle stendait, enferm dans deux grosses haies
de coudriers, de sureaux et daubpines, ceintes dun foss
profond, le petit clos inculte, mais joyeux dans sa strilit,
parce que les mousses y taient hautes, parce que les hliotropes
sauvages et les ravenelles y croisaient leurs parfums; parce que
sous les marronniers venait sourdre une grosse source, prisonnire
dans une citerne de marbre, et que, sur des thyms, tout autour
sabattaient des milliers dabeilles, venues de toutes les plaines
voisines, tandis que les pinsons et les rouges-gorges chantaient
follement sur les fleurs de la haie.

Ce fut l quon amena les deux cercueils, au milieu dune foule
silencieuse et recueillie.

Loffice des morts clbr, les derniers adieux faits  ces nobles
morts, toute lassistance se dispersa, parlant par les chemins des
vertus et de la douce mort du pre, des esprances que donnait le
fils et de sa triste fin sur le rivage dAfrique.

Et peu  peu les bruits steignirent comme les lampes allumes
dans lhumble nef. Le desservant salua une dernire fois lautel
et les tombes fraches encore; puis, suivi de son assistant, qui
sonnait une rauque clochette, il regagna lentement son presbytre.

DArtagnan, demeur seul, saperut que la nuit venait.

Il avait oubli lheure en songeant aux morts.

Il se leva du banc de chne sur lequel il stait assis dans la
chapelle, et voulut, comme le prtre, aller dire un dernier adieu
 la double fosse qui renfermait ses amis perdus.

Une femme priait agenouille sur cette terre humide.

DArtagnan sarrta au seuil de la chapelle pour ne pas troubler
cette femme, et aussi pour tcher de voir quelle tait lamie
pieuse qui venait remplir ce devoir sacr avec tant de zle et de
persvrance.

Linconnue cachait son visage sous ses mains, blanches comme des
mains dalbtre.  la noble simplicit de son costume on devinait
la femme de distinction. Au-dehors, plusieurs chevaux monts par
des valets et un carrosse de voyage attendaient cette dame.
DArtagnan cherchait vainement  deviner ce qui la regardait.

Elle priait toujours; elle passait souvent son mouchoir sur son
visage. DArtagnan comprit quelle pleurait.

Il la vit frapper sa poitrine avec la componction impitoyable de
la femme chrtienne. Il lentendit profrer  plusieurs reprises
ce cri parti dun coeur ulcr: Pardon! pardon!

Et comme elle semblait sabandonner tout entire  sa douleur,
comme elle se renversait,  demi vanouie, au milieu de ses
plaintes et de ses prires, dArtagnan, touch par cet amour pour
ses amis tant regretts, fit quelques pas vers la tombe, afin
dinterrompre le sinistre colloque de la pnitente avec les morts.

Mais aussitt que son pied eut cri sur le sable, linconnue
releva la tte et laissa voir  dArtagnan un visage inond de
larmes, un visage ami.

Ctait Mlle de La Vallire!

-- M. dArtagnan! murmura-t-elle.

-- Vous! rpondit le capitaine dune voix sombre, vous ici! Oh!
madame, jeusse aim mieux vous voir pare de fleurs dans le
manoir du comte de La Fre. Vous eussiez moins pleur, eux aussi,
moi aussi!

-- Monsieur! dit-elle en sanglotant.

-- Car cest vous, ajouta limpitoyable ami des morts, cest vous
qui avez couch ces deux hommes dans la tombe.

-- Oh! pargnez-moi!

--  Dieu ne plaise, mademoiselle, que joffense une femme ou que
je la fasse pleurer en vain; mais je dois dire que la place du
meurtrier nest pas sur la tombe des victimes.

Elle voulut rpondre.

-- Ce que je vous dis l, ajouta-t-il froidement, je le disais au
roi.

Elle joignit les mains.

-- Je sais, dit-elle, que jai caus la mort du vicomte de
Bragelonne.

-- Ah! vous le savez?

-- La nouvelle en est arrive  la Cour hier. Jai fait, depuis
cette nuit  deux heures, quarante lieues pour venir demander
pardon au comte, que je croyais encore vivant, et pour supplier
Dieu, sur la tombe de Raoul, quil menvoie tous les malheurs que
je mrite, except un seul. Maintenant, monsieur, je sais que la
mort du fils a tu le pre; jai deux crimes  me reprocher; jai
deux punitions  attendre de Dieu.

-- Je vous rpterai, mademoiselle, dit M. dArtagnan, ce que ma
dit de vous,  Antibes, M. de Bragelonne, quand dj il mditait
sa mort:

Si lorgueil et la coquetterie lont entrane, je lui pardonne
en la mprisant. Si lamour la fait succomber, je lui pardonne en
lui jurant que jamais nul ne let aime autant que moi.

-- Vous savez, interrompit Louise, que, pour mon amour, jallais
me sacrifier moi-mme; vous savez si jai souffert quand vous me
rencontrtes perdue, mourante, abandonne. Eh bien! jamais je nai
autant souffert quaujourdhui, parce qualors jesprais, je
dsirais, et quaujourdhui je nai plus rien  souhaiter; parce
que ce mort entrane toute ma joie dans sa tombe; parce que je
nose plus aimer sans remords, et que, je le sens, celui que
jaime, oh! cest la loi, me rendra les tortures que jai fait
subir  dautres.

DArtagnan ne rpondit rien; il sentait trop bien quelle ne se
trompait point.

-- Eh bien! ajouta-t-elle, cher monsieur dArtagnan, ne maccablez
pas aujourdhui, je vous en conjure encore. Je suis comme la
branche dtache du tronc, je ne tiens plus  rien en ce monde, et
un courant mentrane je ne sais o. Jaime follement, jaime au
point de venir le dire, impie que je suis, sur les cendres de ce
mort, et je nen rougis pas, et je nen ai pas de remords. Cest
une religion que cet amour. Seulement, comme plus tard vous me
verrez seule, oublie, ddaigne; comme vous me verrez punie de ce
que vous tes destin  punir, pargnez-moi dans mon phmre
bonheur; laissez-le moi pendant quelques jours, pendant quelques
minutes. Il nexiste peut-tre plus  lheure o je vous parle.
Mon Dieu! ce double meurtre est peut-tre dj expi.

Elle parlait encore; un bruit de voix et de pas de chevaux fit
dresser loreille au capitaine.

Un officier du roi, M. de Saint-Aignan, venait chercher La
Vallire de la part du roi, que rongeaient, dit-il, la jalousie et
linquitude.

De Saint-Aignan ne vit pas dArtagnan, cach  moiti par
lpaisseur dun marronnier qui versait lombre sur les deux
tombeaux.

Louise le remercia et le congdia dun geste. Il retourna hors de
lenclos.

-- Vous voyez, dit amrement le capitaine  la jeune femme, vous
voyez, madame, que votre bonheur dure encore.

La jeune femme se releva dun air solennel:

-- Un jour, dit-elle, vous vous repentirez de mavoir si mal
juge. Ce jour-l, monsieur, cest moi qui prierai Dieu doublier
que vous avez t injuste pour moi. Dailleurs, je souffrirai
tant, que vous serez le premier  plaindre mes souffrances. Ce
bonheur, monsieur dArtagnan, ne me le reprochez pas: il me cote
cher, et je nai pas pay toute ma dette.

En disant ces mots, elle sagenouilla encore doucement et
affectueusement.

-- Pardon, une dernire fois, mon fianc Raoul, dit-elle. Jai
rompu notre chane; nous sommes tous deux destins  mourir de
douleur. Cest toi qui pars le premier: ne crains rien, je te
suivrai. Vois seulement que je nai pas t lche, et que je suis
venue te dire ce suprme adieu. Le Seigneur mest tmoin, Raoul,
que, sil et fallu ma vie pour racheter la tienne, jeusse donn
sans hsiter ma vie. Je ne pourrais donner mon amour. Encore une
fois, pardon!

Elle cueillit un rameau et lenfona dans la terre, puis essuya
ses yeux tremps de larmes, salua dArtagnan et disparut.

Le capitaine regarda partir chevaux, cavaliers et carrosse, puis,
croisant les bras sur sa poitrine gonfle:

-- Quand sera-ce mon tour de partir? dit-il dune voix mue. Que
reste-t-il  lhomme aprs la jeunesse, aprs lamour, aprs la
gloire, aprs lamiti, aprs la force, aprs la richesse?... Ce
rocher sous lequel dort Porthos, qui possda tout ce que je viens
de dire; cette mousse sous laquelle reposent Athos et Raoul, qui
possdrent bien plus encore!

Il hsita un moment, loeil atone; puis, se redressant:

-- Marchons toujours, dit-il. Quand il en sera temps, Dieu me le
dira comme il la dit aux autres.

Il toucha du bout des doigts la terre mouille par la rose du
soir, se signa comme sil et t au bnitier dune glise et
reprit seul, seul  jamais, le chemin de Paris.


Chapitre CCLXVII -- pilogue


Quatre ans aprs la scne que nous venons de dcrire, deux
cavaliers bien monts traversrent Blois au petit jour et vinrent
tout ordonner pour une chasse  loiseau que le roi voulait faire
dans cette plaine accidente que coupe en deux la Loire, et qui
confine dun ct  Meung, de lautre  Amboise.

Ctait le capitaine des levrettes du roi et le gouverneur des
faucons, personnages fort respects du temps de Louis XIII, mais
un peu ngligs par son successeur.

Ces deux cavaliers, aprs avoir reconnu le terrain, sen
revenaient, leurs observations faites, quand ils aperurent des
petits groupes de soldats pars que des sergents plaaient de loin
en loin, aux dbouchs des enceintes. Ces soldats taient les
mousquetaires du roi.

Derrire eux venait, sur un bon cheval, le capitaine,
reconnaissable  ses broderies dor. Il avait des cheveux gris,
une barbe grisonnante. Il semblait un peu vot, bien que maniant
son cheval avec aisance, et regardait tout autour de lui pour
surveiller.

-- M. dArtagnan ne vieillit pas, dit le capitaine des levrettes 
son collgue le fauconnier; avec dix ans de plus que nous, il
parat un cadet,  cheval.

-- Cest vrai, rpondit le capitaine des faucons, voil vingt ans
que je le vois toujours le mme.

Cet officier se trompait: dArtagnan, depuis quatre ans, avait
pris douze annes.

Lge imprimait ses griffes impitoyables  chaque angle de ses
yeux; son front stait dgarni, ses mains, jadis brunes et
nerveuses, blanchissaient comme si le sang commenait  sy
refroidir.

DArtagnan aborda les deux officiers avec la nuance daffabilit
qui distingue les hommes suprieurs. Il reut en change de sa
courtoisie deux saluts pleins de respect.

-- Ah! quelle heureuse chance de vous voir ici, monsieur
dArtagnan! scria le fauconnier.

-- Cest plutt  moi de vous dire cela, messieurs, rpliqua le
capitaine, car, de nos jours, le roi se sert plus souvent de ses
mousquetaires que de ses oiseaux.

-- Ce nest pas comme au bon temps, soupira le fauconnier. Vous
rappelez-vous, monsieur dArtagnan, quand le feu roi volait la pie
dans les vignes au-del de Beaugency? Ah! dame! vous ntiez pas
capitaine des mousquetaires dans ce temps-l, monsieur dArtagnan.

-- Et vous ntiez quanspessades des tiercelets, reprit
dArtagnan avec enjouement. Il nimporte, mais ctait le bon
temps, attendu que cest toujours le bon temps quand on est
jeune... Bonjour, monsieur le capitaine des levrettes!

-- Vous me faites honneur, monsieur le comte, dit celui-ci.

DArtagnan ne rpondit rien. Ce titre de comte ne lavait pas
frapp: dArtagnan tait devenu comte depuis quatre ans.

-- Est-ce que vous ntes pas bien fatigu de la longue route que
vous venez de faire, monsieur le capitaine? continua le
fauconnier. Cest deux cents lieues, je crois quil y a dici 
Pignerol?

-- Deux cent soixante pour aller et autant pour revenir, dit
tranquillement dArtagnan.

-- Et, fit loiseleur tout bas, _il_ va bien?

-- Qui? demanda dArtagnan.

-- Mais ce pauvre M. Fouquet, continua tout bas le fauconnier.

Le capitaine des levrettes stait cart par prudence.

-- Non, rpondit dArtagnan, le pauvre homme safflige
srieusement; il ne comprend pas que la prison soit une faveur, il
dit que le Parlement lavait absous en le bannissant, et que le
bannissement cest la libert. Il ne se figure pas quon avait
jur sa mort, et que, sauver sa vie des griffes du Parlement,
cest avoir trop dobligation  Dieu.

-- Ah! oui, le pauvre homme a fris lchafaud, rpondit le
fauconnier; on dit que M. Colbert avait dj donn des ordres au
gouverneur de la Bastille, et que lexcution tait commande.

-- Enfin! fit dArtagnan dun air pensif et comme pour couper
court  la conversation.

-- Enfin! rpta le capitaine des levrettes, en se rapprochant,
voil M. Fouquet  Pignerol, il la bien mrit; il a eu le
bonheur dy tre conduit par vous; il avait assez vol le roi.

DArtagnan lana au matre des chiens un de ses mauvais regards,
et lui dit:

-- Monsieur, si lon venait me dire que vous avez mang les
crotes de vos levrettes, non seulement je ne le croirais pas,
mais encore, si vous tiez condamn pour cela au cachot, je vous
plaindrais, et je ne souffrirais pas quon parlt mal de vous.
Cependant, monsieur, si fort honnte homme que vous soyez, je vous
affirme que vous ne ltes pas plus que ne ltait le pauvre
M. Fouquet.

Aprs avoir essuy cette verte mercuriale, le capitaine des chiens
de Sa Majest baissa le nez et laissa le fauconnier gagner deux
pas sur lui auprs de dArtagnan.

-- Il est content, dit le fauconnier bas au mousquetaire; on voit
bien que les lvriers sont  la mode aujourdhui; sil tait
fauconnier, il ne parlerait pas de mme.

DArtagnan sourit mlancoliquement de voir cette grande question
politique rsolue par le mcontentement dun intrt si humble; il
pensa encore un moment  cette belle existence du surintendant, 
lcroulement de sa fortune,  la mort lugubre qui lattendait,
et, pour conclure:

-- M. Fouquet, dit-il, aimait les volires?

-- Oh! monsieur, passionnment, reprit le fauconnier avec un
accent de regret amer et un soupir qui fut loraison funbre de
Fouquet.

DArtagnan laissa passer la mauvaise humeur de lun et la
tristesse de lautre, et continua de savancer dans la plaine.

On voyait dj au loin les chasseurs poindre aux issues du bois,
les panaches des cuyres passer comme des toiles filantes les
clairires, et les chevaux blancs couper de leurs lumineuses
apparitions les sombres fourrs des taillis.

-- Mais, reprit dArtagnan, nous ferez-vous une longue chasse? Je
vous prierai de nous donner loiseau bien vite, je suis trs
fatigu. Est-ce un hron, est-ce un cygne?

-- Lun et lautre, monsieur dArtagnan, dit le fauconnier; mais
ne vous inquitez pas, le roi nest pas connaisseur; il ne chasse
pas pour lui; il veut seulement donner le divertissement aux
dames.

Ce mot _aux dames_ fut accentu de telle sorte quil fit dresser
loreille  dArtagnan.

-- Ah! fit-il en regardant le fauconnier dun air surpris.

Le capitaine des levrettes souriait, sans doute pour se
raccommoder avec le mousquetaire.

-- Oh! riez, dit dArtagnan; je ne sais plus rien des nouvelles,
moi; jarrive hier aprs un mois dabsence. Jai laiss la Cour
triste encore de la mort de la reine mre. Le roi ne voulait plus
samuser depuis quil avait recueilli le dernier soupir dAnne
dAutriche; mais tout finit en ce monde. Eh! bien il nest plus
triste, tant mieux!

-- Et tout commence aussi, dit le capitaine des levrettes avec un
gros rire.

-- Ah! fit pour la seconde fois dArtagnan qui brlait de
connatre, mais  qui la dignit dfendait dinterroger au-dessous
de lui; il y a quelque chose qui commence,  ce quil parat?

Le capitaine fit un clignement doeil significatif. Mais
dArtagnan ne voulait rien savoir de cet homme.

-- Verra-t-on le roi de bonne heure? demanda-t-il au fauconnier.

-- Mais,  sept heures, monsieur, je fais lancer les oiseaux.

-- Qui vient avec le roi? Comment va Madame? Comment va la reine?

-- Mieux, monsieur.

-- Elle a donc t malade?

-- Monsieur, depuis le dernier chagrin quelle a eu, Sa Majest
est demeure souffrante.

-- Quel chagrin? Ne craignez pas de minstruire, mon cher
monsieur. Jarrive.

-- Il parat que la reine, un peu nglige depuis que sa belle-
mre est morte, sest plainte au roi, qui lui aurait rpondu:
Est-ce que je ne couche pas chez vous toutes les nuits, madame?
Que vous faut-il de plus?

-- Ah! dit dArtagnan, pauvre femme! Elle doit bien har Mlle de
La Vallire.

-- Oh! non, pas Mlle de La Vallire, rpondit le fauconnier.

-- Qui donc, alors?

Le cor interrompit cet entretien. Il appelait les chiens et les
oiseaux. Le fauconnier et son compagnon piqurent aussitt et
laissrent dArtagnan seul au milieu du sens suspendu.

Le roi apparaissait au loin entour de dames et de cavaliers.

Toute cette troupe savanait au pas, en bel ordre, les cors et
les trompes animant les chiens et les chevaux.

Ctait un mouvement, un bruit, un mirage de lumire dont
maintenant rien ne donnera plus une ide, si ce nest la menteuse
opulence et la fausse majest des jeux de thtre.

DArtagnan, dun oeil un peu affaibli, distingua derrire le
groupe trois carrosses; le premier tait celui destin  la reine.
Il tait vide.

DArtagnan, qui ne vit pas Mlle de La Vallire  ct du roi, la
chercha et la vit dans le second carrosse.

Elle tait seule avec deux femmes qui semblaient sennuyer comme
leur matresse.

 la gauche du roi, sur un cheval fougueux, maintenu par la main
habile, brillait une femme de la plus clatante beaut.

Le roi lui souriait, et elle souriait au roi.

Tout le monde riait aux clats quand elle avait parl.

Je connais cette femme, pensa le mousquetaire; qui donc est-
elle?

Et il se pencha vers son ami le fauconnier,  qui il adressa cette
question.

Celui-ci allait rpondre, quand le roi, apercevant dArtagnan:

-- Ah! comte, dit-il, vous voil donc revenu. Pourquoi ne vous ai-
je pas vu?

-- Sire, rpondit le capitaine, parce que Votre Majest dormait
quand je suis arriv, et quelle ntait pas veille quand jai
pris mon service ce matin.

-- Toujours le mme, dit  haute voix Louis satisfait. Reposez-
vous, comte, je vous lordonne. Vous dnerez avec moi aujourdhui.

Un murmure dadmiration enveloppa dArtagnan comme une immense
caresse. Chacun sempressait autour de lui. Dner avec le roi,
ctait un honneur que Sa Majest ne prodiguait pas comme Henri
IV. Le roi fit quelques pas en avant, et dArtagnan se sentit
arrt par un nouveau groupe au milieu duquel brillait Colbert.

-- Bonjour, monsieur dArtagnan, lui dit le ministre avec une
affable politesse; avez-vous fait bonne route?

-- Oui, monsieur, dit dArtagnan en saluant sur le cou de son
cheval.

-- Jai entendu le roi vous inviter  sa table pour ce soir,
continua le ministre, et vous y trouverez un ancien ami  vous.

-- Un ancien ami  moi? demanda dArtagnan, plongeant avec douleur
dans les flots sombres du pass, qui avaient englouti pour lui
tant damitis et tant de haines.

-- M. le duc dAlamda, qui est arriv ce matin dEspagne, reprit
Colbert.

-- Le duc dAlamda? fit dArtagnan en cherchant.

-- Moi! fit un vieillard blanc comme la neige et courb dans son
carrosse, quil faisait ouvrir pour aller au-devant du
mousquetaire.

-- Aramis! cria dArtagnan, frapp de stupeur.

Et il laissa, inerte quil tait, le bras amaigri du vieux
seigneur se pendre en tremblant  son cou.

Colbert, aprs avoir observ un instant en silence, poussa son
cheval et laissa les deux anciens amis en tte  tte.

-- Ainsi, dit le mousquetaire en prenant le bras dAramis, vous
voil, vous, lexil, le rebelle, en France?

-- Et je dne avec vous chez le roi, fit en souriant lvque de
Vannes. Oui, nest-ce pas, vous vous demandez  quoi sert la
fidlit en ce monde? Tenez, laissons passer le carrosse de cette
pauvre La Vallire. Voyez comme elle est inquite! comme son oeil
fltri par les larmes suit le roi qui va l-bas  cheval!

-- Avec qui?

-- Avec Mlle de Tonnay-Charente, devenue Mme de Montespan,
rpondit Aramis.

-- Elle est jalouse, elle est donc trompe?

-- Pas encore, dArtagnan, mais cela ne tardera pas.

Ils causrent ensemble tout en suivant la chasse, et le cocher
dAramis les conduisit si habilement, quils arrivrent au moment
o le faucon, pillant loiseau, le forait  sabattre et tombait
sur lui.

Le roi mit pied  terre, Mme de Montespan limita. On tait arriv
devant une chapelle isole, cache de gros arbres dpouills dj
par les premiers vents de lautomne. Derrire cette chapelle tait
un enclos ferm par une porte de treillage.

Le faucon avait forc la proie  tomber dans lenclos attenant 
cette petite chapelle, et le roi voulut y pntrer pour prendre la
premire plume selon lusage.

Chacun fit cercle autour du btiment et des haies, trop petits
pour recevoir tout le monde.

DArtagnan retint Aramis, qui voulait descendre du carrosse comme
les autres, et, dune voix brve:

-- Savez-vous, Aramis, dit-il, o le hasard nous a conduits?

-- Non, rpondit le duc.

-- Cest ici que reposent des gens que jai connus, dit
dArtagnan, mu par un triste souvenir.

Aramis, sans rien deviner et dun pas tremblant, pntra dans la
chapelle par une petite porte que lui ouvrit dArtagnan.

-- O sont-ils ensevelis? dit-il.

-- L, dans lenclos. Il y a une croix, vous voyez, sous ce petit
cyprs. Le petit cyprs est plant sur leur tombe; ny allez pas;
le roi sy rend en ce moment, le hron y est tomb.

Aramis sarrta et se cacha dans lombre. Ils virent alors, sans
tre vus, la ple figure de La Vallire, qui, oublie dans son
carrosse, avait dabord regard mlancoliquement  sa portire;
puis, emporte par la jalousie, stait avance dans la chapelle,
o, appuye sur un pilier, elle contemplait dans lenclos le roi
souriant, qui faisait signe  Mme de Montespan dapprocher et de
ne pas avoir peur.

Mme de Montespan sapprocha; elle prit la main que lui offrait le
roi, et celui-ci, arrachant la premire plume du hron que le
faucon venait dtrangler, lattacha au chapeau de sa belle
compagne.

Elle, alors, souriant  son tour, baisa tendrement la main qui lui
faisait ce prsent.

Le roi rougit de plaisir; il regarda Mme de Montespan avec le feu
du dsir et de lamour.

-- Que me donnerez-vous en change? dit-il.

Elle cassa un des panaches du cyprs et loffrit au roi, enivr
despoir.

-- Mais, dit tout bas Aramis  dArtagnan, le prsent est triste,
car ce cyprs ombrage une tombe.

-- Oui, et cette tombe est celle de Raoul de Bragelonne, dit
dArtagnan tout haut; de Raoul, qui dort sous cette croix auprs
dAthos son pre.

Un gmissement retentit derrire eux. Il virent une femme tomber
vanouie. Mlle de La Vallire avait tout vu, et elle venait de
tout entendre.

-- Pauvre femme! murmura dArtagnan, qui aida ses femmes  la
dposer dans son carrosse,  elle dsormais de souffrir.

Le soir, en effet, dArtagnan sasseyait  la table du roi auprs
de M. Colbert et de M. le duc dAlamda.

Le roi fut gai. Il fit mille politesses  la reine, mille
tendresses  Madame, assise  sa gauche et fort triste. On se fut
cru au temps calme, alors que le roi guettait dans les yeux de sa
mre laveu ou le dsaveu de ce quil venait de dire.

De matresse,  ce dner, il nen fut pas question. Le roi adressa
deux ou trois fois la parole  Aramis, en lappelant
M. lambassadeur, ce qui augmenta la surprise que ressentait dj
dArtagnan de voir son ami le rebelle si merveilleusement bien en
cour.

Le roi, en se levant de table, offrit la main  la reine, et fit
un signe  Colbert, dont loeil piait celui du matre.

Colbert prit  part dArtagnan et Aramis. Le roi se mit  causer
avec sa soeur, tandis que Monsieur, inquiet, entretenait la reine
dun air proccup, sans quitter sa femme et son frre du coin des
yeux.

La conversation entre Aramis, dArtagnan et Colbert roula sur des
sujets indiffrents. Ils parlrent des ministres prcdents;
Colbert raconta Mazarin et se fit raconter Richelieu.

DArtagnan ne pouvait revenir de voir cet homme au sourcil pais,
au front bas, contenir tant de bonne science et de joyeuse humeur.
Aramis stonnait de cette lgret desprit qui permettait  un
homme grave de retarder avec avantage le moment dune conversation
plus srieuse,  laquelle personne ne faisait allusion, bien que
les trois interlocuteurs en sentissent limminence.

On voyait, aux mines embarrasses de Monsieur, combien la
conversation du roi et de Madame le gnait. Madame avait presque
les yeux rouges; allait-elle se plaindre? allait-elle faire un
petit scandale en pleine cour?

Le roi la prit  part, et, dun ton si doux, quil dut rappeler 
la princesse ces jours o on laimait pour elle:

-- Ma soeur, lui dit-il, pourquoi ces beaux yeux ont-ils pleur?

-- Mais, Sire... dit-elle.

-- Monsieur est jaloux, nest-ce pas, ma soeur?

Elle regarda du ct de Monsieur, signe infaillible qui avertit le
prince quon soccupait de lui.

-- Oui... fit-elle.

-- coutez-moi, reprit le roi, si vos amis vous compromettent, ce
nest pas la faute de Monsieur.

Il dit ces mots avec une telle douceur, que Madame, encourage,
elle qui avait tant de chagrins depuis longtemps, faillit clater
en pleurs, tant son coeur se brisait.

-- Voyons, voyons, chre soeur, dit le roi, contez-nous ces
douleurs-l; foi de frre! jy compatis; foi de roi! jy mettrai
un terme.

Elle releva ses beaux yeux; et, avec mlancolie:

Ce ne sont pas mes amis qui me compromettent, dit-elle, ils sont
absents ou cachs; on les a fait prendre en disgrce  Votre
Majest, eux si dvous, si bons, si loyaux.

-- Vous me dites cela pour Guiche, que javais exil sur la
demande de Monsieur?

-- Et qui, depuis cet exil injuste, cherche  se faire tuer une
fois par jour!

-- Injuste, dites-vous, ma soeur?

-- Tellement injuste, que si je neusse pas eu pour Votre Majest
le respect ml damiti que jai toujours...

-- Eh bien?

-- Eh bien! jeusse demand  mon frre Charles, sur qui je puis
tout...

Le roi tressaillit.

-- Quoi donc?

-- Je lui eusse demand de vous faire reprsenter que Monsieur et
son favori, M. le chevalier de Lorraine, ne doivent pas impunment
se faire les bourreaux de mon honneur et de mon bonheur.

-- Le chevalier de Lorraine, dit le roi, cette sombre figure?

-- Est mon mortel ennemi. Tant que cet homme vivra dans ma maison,
o Monsieur le retient et lui donne tout pouvoir, je serai la
dernire femme de ce royaume.

-- Ainsi, dit le roi avec lenteur, vous appelez votre frre
dAngleterre un meilleur ami que moi?

-- Les actions sont l, Sire.

-- Et vous aimiez mieux aller demander secours ...

--  mon pays! dit-elle avec fiert; oui, Sire.

Le roi lui rpondit:

-- Vous tes petite-fille de Henri IV comme moi, mon amie. Cousin
et beau-frre, est-ce que cela ne fait pas bien la monnaie du
titre de frre germain?

-- Alors, dit Henriette, agissez.

-- Faisons alliance.

-- Commencez.

-- Jai, dites-vous, exil injustement Guiche?

-- Oh! oui, fit-elle en rougissant.

-- Guiche reviendra.

-- Bien.

-- Et, maintenant, vous dites que jai tort de laisser dans votre
maison le chevalier de Lorraine, qui donne contre vous de mauvais
conseils  Monsieur?

-- Retenez bien ce que je vous dis, Sire; le chevalier de
Lorraine, un jour... Tenez, si jamais je finis mal, souvenez-vous
que davance jaccuse le chevalier de Lorraine... cest une me
capable de tous les crimes!

-- Le chevalier de Lorraine ne vous incommodera plus, cest moi
qui vous le promets.

-- Alors ce sera un vrai prliminaire dalliance, Sire; je le
signe... Mais, puisque vous avez fait votre part, dites-moi quelle
sera la mienne?

-- Au lieu de me brouiller avec votre frre Charles, il faudrait
me faire son ami plus intime que jamais.

-- Cest facile.

-- Oh! pas autant que vous croyez; car, en amiti ordinaire, on
sembrasse, on se fte, et cela cote seulement un baiser ou une
rception, frais faciles; mais en amiti politique...

-- Ah! cest une amiti politique?

-- Oui, ma soeur, et alors, au lieu daccolades et de festins, ce
sont des soldats quil faut servir tout vivants et tout quips 
son ami; des vaisseaux quil faut lui offrir tout arms avec
canons et vivres. Il en rsulte quon na pas toujours ses coffres
disposs  faire de ces amitis l.

-- Ah! vous avez raison, dit Madame... les coffres du roi
dAngleterre sont un peu sonores depuis quelque temps.

-- Mais vous, ma soeur, vous qui avez tant dinfluence sur votre
frre, vous obtiendrez peut-tre ce quun ambassadeur nobtiendra
jamais.

-- Il faut pour cela que jallasse  Londres, mon cher frre.

-- Jy avais bien pens, repartit vivement le roi, et je mtais
dit quun voyage semblable vous donnerait un peu de distraction.

-- Seulement, interrompit Madame, il est possible que jchoue. Le
roi dAngleterre a des conseillers dangereux.

-- Des conseillres, voulez-vous dire?

-- Prcisment. Si, par hasard, Votre Majest avait lintention,
je ne fais que supposer, de demander  Charles II son alliance
pour une guerre...

-- Pour une guerre?

-- Oui. Eh bien! alors, les conseillres du roi, qui sont au
nombre de sept, Mlle Stewart, Mlle Wells, Mlle Gwyn, miss Orchay,
Mlle Zunga, miss Daws et la comtesse de Castelmaine,
reprsenteront au roi que la guerre cote beaucoup dargent; quil
vaut mieux donner des bals et des soupers dans Hampton-Court que
dquiper des vaisseaux de ligne  Portsmouth et  Greenwich.

-- Et alors, votre ngociation manquera?

-- Oh! ces dames font manquer toutes les ngociations quelles ne
font pas elles-mmes.

-- Savez-vous lide que jai eue, ma soeur?

-- Non. Dites.

-- Cest quen cherchant bien autour de vous, vous eussiez peut-
tre trouv une conseillre  emmener prs du roi, et dont
lloquence et paralys le mauvais vouloir des sept autres.

-- Cest, en effet, une ide, Sire, et je cherche.

-- Vous trouverez.

-- Je lespre.

-- Il faudrait une jolie personne: mieux vaut un visage agrable
quun difforme, nest-ce pas?

-- Assurment.

-- Un esprit vif, enjou, audacieux?

-- Certes.

-- De la noblesse... autant quil en faut pour sapprocher sans
gaucherie du roi. Assez peu pour ntre pas embarrasse de sa
dignit de race.

-- Trs juste.

-- Et... qui st un peu langlais.

-- Mon Dieu! mais quelquun, scria vivement Madame, comme Mlle
de Kroualle, par exemple.

-- Eh! mais oui, dit Louis XIV, vous avez trouv... cest vous qui
avez trouv, ma soeur.

-- Je lemmnerai. Elle naura pas  se plaindre, je suppose.

-- Mais non, je la nomme sductrice plnipotentiaire dabord, et
jajouterai les douaires au titre.

-- Bien.

-- Je vous vois dj en route, chre petite soeur, et console de
tous vos chagrins.

-- Je partirai  deux conditions. Le premire, cest que je saurai
sur quoi ngocier.

-- Le voici. Les Hollandais, vous le savez, minsultent chaque
jour dans leurs gazettes et par leur attitude rpublicaine. Je
naime pas les rpubliques.

-- Cela se conoit, Sire.

-- Je vois avec peine que ces rois de la mer, ils sappellent
ainsi, tiennent le commerce de la France dans les Indes, et que
leurs vaisseaux occuperont bientt tous les ports de lEurope; une
pareille force mest trop voisine, ma soeur.

-- Ils sont vos allis, cependant?

-- Cest pourquoi ils ont eu tort de faire frapper cette mdaille
que vous savez, qui reprsente la Hollande arrtant le soleil,
comme Josu, avec cette lgende: _Le soleil sest arrt devant
moi_. Cest peu fraternel, nest-ce pas?

-- Je croyais que vous aviez oubli cette misre?

-- Je noublie jamais rien, ma soeur. Et si mes amis vrais, tels
que votre frre Charles, veulent me seconder...

La princesse resta pensive.

-- coutez: il y a lempire des mers  partager, fit Louis XIV.
Pour ce partage que subissait lAngleterre, est-ce que je ne
reprsenterai pas la seconde part aussi bien que les Hollandais?

-- Nous avons Mlle de Kroualle pour traiter cette question-l,
repartit Madame.

-- Votre seconde condition, je vous prie, pour partir, ma soeur?

-- Le consentement de Monsieur, mon mari.

-- Vous lallez avoir.

-- Alors, je suis partie, mon frre.

En coutant ces mots, Louis XIV se retourna vers le coin de la
salle o se trouvaient Colbert et Aramis avec dArtagnan, et il
fit avec son ministre un signe affirmatif.

Colbert brisa alors la conversation au point o elle se trouvait
et dit  Aramis:

-- Monsieur lambassadeur, voulez-vous que nous parlions affaires?

DArtagnan sloigna aussitt par discrtion.

Il se dirigea vers la chemine,  porte dentendre ce que le roi
allait dire  Monsieur, lequel, plein dinquitude, venait  sa
rencontre.

Le visage du roi tait anim. Sur son front se lisait une volont
dont lexpression redoutable ne rencontrait dj plus de
contradiction en France, et ne devait bientt plus en rencontrer
en Europe.

-- Monsieur, dit le roi  son frre, je ne suis pas content de
M. le chevalier de Lorraine. Vous, qui lui faites lhonneur de le
protger, conseillez-lui de voyager pendant quelques mois.

Ces mots tombrent avec le fracas dune avalanche sur Monsieur,
qui adorait ce favori et concentrait en lui toutes les tendresses.

Il scria:

-- En quoi le chevalier a-t-il pu dplaire  Votre Majest?

Il lana un furieux regard  Madame.

-- Je vous dirai cela quand il sera parti, rpliqua le roi
impassible. Et aussi quand Madame, que voici, aura pass en
Angleterre.

-- Madame en Angleterre! murmura Monsieur saisi de stupeur.

-- Dans huit jours, mon frre, continua le roi, tandis que, nous
deux, nous irons o je vous dirai.

Et le roi tourna les talons aprs avoir souri  son frre pour
adoucir lamertume de ces deux nouvelles.

Pendant ce temps-l, Colbert causait toujours avec M. le duc
dAlamda.

-- Monsieur, dit Colbert  Aramis, voici le moment de nous
entendre. Je vous ai raccommod avec le roi, et je devais bien
cela  un homme de votre mrite; mais, comme vous mavez
quelquefois tmoign de lamiti, loccasion soffre de men
donner une preuve. Vous tes dailleurs plus Franais quEspagnol.
Aurons-nous, rpondez-moi franchement, la neutralit de lEspagne,
si nous entreprenons contre les Provinces-Unies?

-- Monsieur, rpliqua Aramis, lintrt de lEspagne est bien
clair. Brouiller avec lEurope les Provinces-Unies contre
lesquelles subsiste lancienne rancune de leur libert conquise,
cest notre politique; mais le roi de France est alli des
Provinces-Unies. Vous nignorez pas ensuite que ce serait une
guerre maritime, et que la France nest pas, je crois, en tat de
la faire avec avantage.

Colbert, se retournant  ce moment, vit dArtagnan qui cherchait
un interlocuteur pendant les aparts du roi et de Monsieur.

Il lappela.

Et tout bas  Aramis:

-- Nous pouvons causer avec M. dArtagnan, dit-il.

-- Oh! certes, rpondit lambassadeur.

-- Nous tions  dire, M. dAlamda et moi, fit Colbert, que la
guerre avec les Provinces-Unies serait une guerre maritime.

-- Cest vident, rpondit le mousquetaire.

-- Et quen pensez-vous, monsieur dArtagnan?

-- Je pense que, pour faire cette guerre maritime, il nous
faudrait une bien grosse arme de terre.

-- Plat-il? fit Colbert qui croyait avoir mal entendu.

-- Pourquoi une arme de terre? dit Aramis.

-- Parce que le roi sera battu sur mer sil na pas les Anglais
avec lui, et que, battu sur mer, il sera vite envahi, soit par les
Hollandais dans les ports, soit par les Espagnols sur terre.

-- LEspagne neutre? dit Aramis.

-- Neutre tant que le roi sera le plus fort, repartit dArtagnan.

Colbert admira cette sagacit, qui ne touchait jamais  une
question sans lclairer  fond.

Aramis sourit. Il savait trop que, en fait de diplomates,
dArtagnan ne reconnaissait pas de matre.

Colbert, qui, comme tous les hommes dorgueil, caressait sa
fantaisie avec une certitude de succs, reprit la parole:

-- Qui vous dit, monsieur dArtagnan, que le roi na pas de
marine?

-- Oh! je ne me suis pas occup de ces dtails, rpliqua le
capitaine. Je suis un mdiocre homme de mer. Comme tous les gens
nerveux, je hais la mer, jai ide quavec des vaisseaux, la
France tant un port de mer  deux cents ttes, on aurait des
marins.

Colbert tira de sa poche un petit carnet oblong, divis en deux
colonnes. Sur la premire, taient des noms de vaisseaux; sur la
seconde, des chiffres rsumant le nombre de canons et dhommes qui
quipaient ces vaisseaux.

-- Jai eu la mme ide que vous, dit-il  dArtagnan, et je me
suis fait faire un relev des vaisseaux, que nous avons
additionns. Trente-cinq vaisseaux.

-- Trente-cinq vaisseaux! Cest impossible! scria dArtagnan.

-- Quelque chose comme deux mille pices de canon, fit Colbert.
Cest ce que le roi possde en ce moment. Avec trente-cinq
vaisseaux on fait trois escadres, mais jen veux cinq.

-- Cinq! scria Aramis.

-- Elles seront  flot avant la fin de lanne, messieurs; le roi
aura cinquante vaisseaux de ligne. On lutte avec cela, nest-ce
pas?

-- Faire des vaisseaux, dit dArtagnan, cest difficile, mais
possible. Quant  les armer, comment faire? En France, il ny a ni
fonderies, ni chantiers militaires.

-- Bah! rpondit Colbert dun air panoui, depuis un an et demi,
jai install tout cela, vous ne savez donc pas? Connaissez-vous
M. dInfreville?

-- DInfreville? rpliqua dArtagnan; non.

-- Cest un homme que jai dcouvert. Il a une spcialit, il sait
faire travailler des ouvriers. Cest lui qui,  Toulon, fait
fondre des canons et tailler des bois de Bourgogne. Et puis, vous
nallez peut-tre pas croire ce que je vais vous dire, monsieur
lambassadeur: jai eu encore une ide.

-- Oh! monsieur, fit Aramis civilement, je vous crois toujours.

-- Figurez-vous que, spculant sur le caractre des Hollandais nos
allis, je me suis dit: Ils sont marchands, ils sont amis avec le
roi, ils seront heureux de vendre  Sa Majest ce quils
fabriquent pour eux-mmes. Donc, plus on achte... Ah! il faut que
jajoute ceci: Jai Forant... Connaissez-vous Forant, dArtagnan?

Colbert soubliait. Il appelait le capitaine dArtagnan tout
court, comme le roi. Mais le capitaine sourit.

-- Non, rpliqua-t-il, je ne le connais pas.

-- Cest encore un homme que jai dcouvert, une spcialit pour
acheter. Ce Forant ma achet trois-cent cinquante mille livres de
fer en boulets, deux-cent mille livres de poudre, douze
chargements de bois du Nord, des mches, des grenades, du brai, du
goudron, que sais-je, moi? avec une conomie de sept pour cent sur
ce que me coteraient toutes ces choses fabriques en France.

-- Cest une ide, rpondit dArtagnan, de faire fondre des
boulets hollandais qui retourneront aux Hollandais.

-- Nest-ce pas? avec perte.

Et Colbert se mit  rire dun gros rire sec. Il tait ravi de sa
plaisanterie.

-- De plus, ajouta-t-il, ces mmes Hollandais font au roi, en ce
moment, six vaisseaux sur le modle des meilleurs de leur marine.
Destouches... Ah! vous ne connaissez pas Destouches, peut-tre?

-- Non, monsieur.

-- Cest un homme qui a le coup doeil assez singulirement sr
pour dire, quand il sort un navire sur leau, quels sont les
dfauts et les qualits de ce navire. Cest prcieux cela, savez-
vous! La nature est vraiment bizarre. Eh bien! ce Destouches ma
paru devoir tre un homme utile dans un port, et il surveille la
construction de six vaisseaux de soixante-dix-huit que les
Provinces font construire pour Sa Majest. Il rsulte de tout
cela, mon cher monsieur dArtagnan, que le roi, sil voulait se
brouiller avec les Provinces, aurait une bien jolie flotte. Or,
vous savez mieux que personne si larme de terre est bonne.

DArtagnan et Aramis se regardrent, admirant le mystrieux
travail que cet homme avait opr depuis peu dannes.

Colbert les comprit, et fut touch par cette flatterie, la
meilleure de toutes.:

-- Si nous ne le savions pas en France, dit dArtagnan, hors de
France on le sait encore moins.

-- Voil pourquoi je disais  M. lambassadeur, fit Colbert, que
lEspagne promettant sa neutralit, lAngleterre nous aidant...

-- Si lAngleterre vous aide, dit Aramis, je mengage pour la
neutralit de lEspagne.

-- Touchez l, se hta de dire Colbert avec sa brusque bonhomie.
Et,  propos de lEspagne, vous navez pas la Toison dor,
monsieur dAlamda. Jentendais le roi dire lautre jour quil
aimerait  vous voir porter le grand cordon de Saint-Michel.

Aramis sinclina.

Oh! pensa dArtagnan, et Porthos qui nest plus l! Que daunes
de rubans pour lui dans ces largesses! Bon Porthos!

-- Monsieur dArtagnan, reprit Colbert,  nous deux. Vous aurez,
je le parie, du got pour mener les mousquetaires en Hollande.
Savez-vous nager?

Et il se mit  rire comme un homme agit de belle humeur.

-- Comme une anguille, rpliqua dArtagnan.

-- Ah! cest quon a de rudes traverses de canaux et de
marcages, l-bas, monsieur dArtagnan, et les meilleurs nageurs
sy noient.

-- Cest mon tat, rpondit le mousquetaire, de mourir pour Sa
Majest. Seulement, comme il est rare qu la guerre on trouve
beaucoup deau sans un peu de feu, je vous dclare  lavance que
je ferai mon possible pour choisir le feu. Je me fais vieux, leau
me glace; le feu rchauffe, monsieur Colbert.

Et dArtagnan fut si beau de vigueur et de fiert juvnile en
prononant ces paroles, que Colbert,  son tour, ne put sempcher
de ladmirer.

DArtagnan saperut de leffet quil avait produit. Il se rappela
que le bon marchand est celui qui fait priser haut sa marchandise
lorsquelle a de la valeur. Il prpara donc son prix davance.

-- Ainsi, dit Colbert, nous allons en Hollande?

-- Oui, rpliqua dArtagnan; seulement...

-- Seulement?... fit Colbert.

-- Seulement, rpta dArtagnan, il y a dans tout la question
dintrt et la question damour-propre. Cest un beau traitement
que celui de capitaine de mousquetaires; mais, notez ceci: nous
avons maintenant les gardes du roi et la maison militaire du roi.
Un capitaine des mousquetaires doit, ou commander  tout cela, et
alors il absorberait cent mille livres par an pour frais de
reprsentation et de table...

-- Supposez-vous, par hasard, que le roi marchande avec vous? dit
Colbert.

-- Eh! monsieur, vous ne mavez pas compris, rpliqua dArtagnan,
sr davoir emport la question dintrt; je vous disais que moi,
vieux capitaine, autrefois chef de la garde du roi, ayant le pas
sur les marchaux de France, je me vis, un jour de tranche, deux
gaux, le capitaine des gardes et le colonel commandant les
Suisses. Or,  aucun prix, je ne souffrirais cela. Jai de
vieilles habitudes, jy tiens.

Colbert sentit le coup. Il y tait prpar, dailleurs.

-- Jai pens  ce que vous me disiez tout  lheure, rpondit-il.

--  quoi, monsieur?

-- Nous parlions des canaux et des marais o lon se noie.

-- Eh bien?

-- Eh bien! si lon se noie, cest faute dun bateau, dune
planche, dun bton.

-- Dun bton si court quil soit, dit dArtagnan.

-- Prcisment, fit Colbert. Aussi, je ne connais pas dexemple
quun marchal de France se soit jamais noy.

DArtagnan plit de joie, et, dune voix mal assure:

-- On serait bien fier de moi dans mon pays, dit-il, si jtais
marchal de France; mais il faut avoir command en chef une
expdition pour obtenir le bton.

-- Monsieur, lui dit Colbert, voici dans ce carnet, que vous
mditerez, un plan de campagne que vous aurez  faire observer au
corps de troupes que le roi met sous vos ordres pour la campagne,
au printemps prochain.

DArtagnan prit le livre en tremblant, et ses doigts rencontrant
ceux de Colbert, le ministre serra loyalement la main du
mousquetaire.

-- Monsieur, lui dit-il, nous avions tous deux une revanche 
prendre lun sur lautre. Jai commenc;  votre tour!

-- Je vous fais rparation, monsieur, rpondit dArtagnan, et vous
supplie de dire au roi que la premire occasion qui me sera
offerte comptera pour une victoire, ou verra ma mort.

-- Je fais broder ds  prsent, dit Colbert, les fleurs de lis
dor de votre bton de marchal.

Le lendemain de ce jour, Aramis, qui partait pour Madrid afin de
ngocier la neutralit de lEspagne, vint embrasser dArtagnan 
son htel.

-- Aimons-nous pour quatre, dit dArtagnan, nous ne sommes plus
que deux.

-- Et tu ne me verras peut-tre plus, cher dArtagnan, dit Aramis;
si tu savais comme je tai aim! Je suis vieux, je suis teint, je
suis mort.

-- Mon ami, dit dArtagnan, tu vivras plus que moi, la diplomatie
tordonne de vivre; mais, moi, lhonneur me condamne  mort.

-- Bah! les hommes comme nous, monsieur le marchal, dit Aramis,
ne meurent que rassasis, de joie et de gloire.

-- Ah! rpliqua dArtagnan avec un triste sourire, cest qu
prsent je ne me sens plus dapptit, monsieur le duc.

Ils sembrassrent encore, et, deux heures aprs, ils taient
spars.


Chapitre CCLXVIII -- La mort de M. d'Artagnan


Contrairement  ce qui arrive toujours, soit en politique, soit en
morale, chacun tint ses promesses et fit honneur  ses
engagements.

Le roi appela M. de Guiche et chassa M. le chevalier de Lorraine;
de telle faon que Monsieur en fit une maladie.

Madame partit pour Londres, o elle sappliqua si bien  faire
goter  Charles II, son frre, les conseils politiques de Mlle de
Kroualle, que lalliance entre la France et lAngleterre fut
signe, et que les vaisseaux anglais lests par quelques millions
dor franais, firent une terrible campagne contre les flottes des
Provinces-Unies.

Charles II avait promis  Mlle de Kroualle un peu de
reconnaissance pour ses bons conseils: il la fit duchesse de
Portsmouth.

Colbert avait promis au roi des vaisseaux, des munitions et des
victoires. Il tint parole, comme on sait.

Enfin Aramis, celui de tous sur les promesses duquel on pouvait le
moins compter, crivit  Colbert la lettre suivante, au sujet des
ngociations dont il stait charg  Madrid:

Monsieur Colbert,

Jai lhonneur de vous expdier le R.P. dOliva, gnral par
intrim de la Socit de Jsus, mon successeur provisoire.

Le rvrend pre vous expliquera, monsieur Colbert, que je garde
la direction de toutes les affaires de lordre qui concernent la
France et lEspagne; mais que je ne veux pas conserver le titre de
gnral, qui jetterait trop de lumire sur la marche des
ngociations dont Sa Majest Catholique veut bien me charger. Je
reprendrai ce titre par lordre de Sa Majest quand les travaux
que jai entrepris, de concert avec vous, pour la plus grande
gloire de Dieu et de son glise, seront mens  bonne fin.

Le R.P. dOliva vous instruira aussi, monsieur, du consentement
que donne Sa Majest Catholique  la signature dun trait qui
assure la neutralit de lEspagne, dans le cas dune guerre entre
la France et les Provinces-Unies.

Ce consentement serait valable, mme si lAngleterre, au lieu de
se porter active, se contentait de demeurer neutre.

Quant au Portugal, dont nous avions parl vous et moi, monsieur,
je puis vous assurer quil contribuera de toutes ses ressources 
aider le roi Trs Chrtien dans sa guerre.

Je vous prie, monsieur Colbert, de me vouloir garder votre
amiti, comme aussi de croire  mon profond attachement, et de
mettre mon respect aux pieds de Sa Majest Trs Chrtienne.

_Sign_: Duc dAlamda.

Aramis avait donc tenu plus quil navait promis; il restait 
savoir comment le roi, M. Colbert et M. dArtagnan seraient
fidles les uns aux autres.

Au printemps, comme lavait prdit Colbert, larme de terre entra
en campagne.

Elle prcdait, dans un ordre magnifique, la Cour de Louis XIV,
qui, parti  cheval, entour de carrosses pleins de dames et de
courtisans, menait  cette fte sanglante llite de son royaume.

Les officiers de larme neurent, il est vrai, dautre musique
que lartillerie des forts hollandais; mais ce fut assez pour un
grand nombre, qui trouvrent dans cette guerre les honneurs,
lavancement, la fortune ou la mort.

M. dArtagnan partit, commandant un corps de douze mille hommes,
cavalerie et infanterie, avec lequel il eut ordre de prendre les
diffrentes places qui sont les noeuds de ce rseau stratgique
quon appelle la Frise.

Jamais arme ne fut conduite plus galamment  une expdition. Les
officiers savaient que le matre, aussi prudent, aussi rus quil
tait brave, ne sacrifierait ni un homme ni un pouce de terrain
sans ncessit.

Il avait les vieilles habitudes de la guerre: vivre sur le pays,
tenir le soldat chantant, lennemi pleurant.

Le capitaine des mousquetaires du roi mettait sa coquetterie 
montrer quil savait ltat. On ne vit jamais occasions mieux
choisies, coups de main mieux appuys, fautes de lassig mieux
mises  profit. Larme de dArtagnan prit douze petites places en
un mois.

Il en tait  la treizime, et celle-ci tenait depuis cinq jours.
DArtagnan fit ouvrir la tranche sans paratre supposer que ces
gens-l pussent jamais se prendre.

Les pionniers et les travailleurs taient, dans larme de cet
homme, un corps rempli dmulation, dides et de zle, parce
quil les traitait en soldats, savait leur rendre la besogne
glorieuse, et ne les laissait jamais tuer que quand il ne pouvait
faire autrement.

Aussi fallait-il voir lacharnement avec lequel se retournaient
les marcageuses glbes de la Hollande. Ces tourbires et ces
glaises fondaient, aux dires des soldats, comme le beurre aux
vastes poles des mnagres frisonnes.

M. dArtagnan expdia un courrier au roi pour lui donner avis des
derniers succs; ce qui redoubla la belle humeur de Sa Majest et
ses dispositions  bien fter les dames.

Ces victoires de M. dArtagnan donnaient tant de majest au
prince, que Mme de Montespan ne lappela plus que Louis
lInvincible.

Aussi, Mlle de La Vallire, qui nappelait le roi que Louis le
Victorieux, perdit-elle beaucoup de la faveur de Sa Majest.
Dailleurs, elle avait souvent les yeux rouges, et, pour un
invincible, rien nest aussi rebutant quune matresse qui pleure,
alors que tout sourit autour de lui. Lastre de Mlle de La
Vallire se noyait  lhorizon dans les nuages et les larmes.

Mais la gaiet de Mme de Montespan redoublait avec les succs du
roi, et le consolait de toute autre disgrce.

Ctait  dArtagnan que le roi devait cela.

Sa Majest voulut reconnatre ces services; il crivit 
M. Colbert:

Monsieur Colbert, nous avons une promesse  remplir envers
M. dArtagnan, qui tient les siennes. Je vous fais savoir quil
est lheure de sy excuter. Toutes provisions  cet gard vous
seront fournies en temps utile.

Louis.

En consquence, Colbert, qui retenait prs de lui lenvoy de
dArtagnan, remit  cet officier une lettre de lui, Colbert, pour
dArtagnan, et un petit coffre de bois dbne incrust dor, qui
ntait pas fort volumineux en apparence, mais qui sans doute,
tait bien lourd, puisquon donna au messager une garde de cinq
hommes pour laider  le porter.

Ces gens arrivrent devant la place quassigeait M. dArtagnan
vers le point du jour, et ils se prsentrent au logement du
gnral.

Il leur fut rpondu que M. dArtagnan, contrari dune sortie que
lui avait faite la veille le gouverneur, homme sournois, et dans
laquelle on avait combl les ouvrages, tu soixante-dix-sept
hommes et commenc  rparer une brche, venait de sortir avec une
dizaine de compagnies de grenadiers pour faire relever les
travaux.

Lenvoy de M. Colbert avait ordre daller chercher M. dArtagnan
partout o il serait,  quelque heure que ce ft du jour ou de la
nuit. Il sachemina donc vers les tranches, suivi de son escorte,
tous  cheval.

On aperut en plaine dcouverte M. dArtagnan avec son chapeau
galonn dor, sa longue canne et ses grands parements dors. Il
mchonnait sa moustache blanche, et ntait occup qu secouer,
avec sa main gauche, la poussire que jetaient sur lui en passant
les boulets qui effondraient le sol.

Aussi, dans ce terrible feu qui remplissait lair de sifflements,
voyait-on les officiers manier la pelle, les soldats rouler les
brouettes, et les vastes fascines, slevant portes ou tranes
par dix  vingt hommes, couvrir le front de la tranche, rouverte
jusquau coeur par cet effort furieux du gnral animant ses
soldats.

En trois heures, tout avait t rtabli. DArtagnan commenait 
parler plus doucement. Il fut tout  fait calm quand le capitaine
des pionniers vint lui dire, le chapeau  la main, que la tranche
tait logeable.

Cet homme eut  peine achev de parler, quun boulet lui coupa une
jambe et quil tomba dans les bras de dArtagnan. Celui-ci releva
son soldat, et, tranquillement, avec toutes sortes de caresses, il
le descendit dans la tranche, aux applaudissements enthousiastes
des rgiments.

Ds lors, ce ne fut plus une ardeur, mais un dlire; deux
compagnies se drobrent et coururent jusquaux avant-postes,
quelles eurent culbuts en un tour de main. Quand leurs
camarades, contenus  grand-peine par dArtagnan, les virent logs
sur les bastions, ils slancrent aussi, et bientt un assaut
furieux fut donn  la contrescarpe, do dpendait le salut de la
place.

DArtagnan vit quil ne lui restait quun moyen darrter son
arme, ctait de la loger dans la place; il poussa tout le monde
sur deux brches que les assigs soccupaient  rparer; le choc
fut terrible. Dix-huit compagnies y prirent part, et dArtagnan se
porta avec le reste  une demi-porte de canon de la place, pour
soutenir lassaut par chelons.

On entendait distinctement les cris des Hollandais poignards sur
leurs pices par les grenadiers de dArtagnan; la lutte
grandissait de tout le dsespoir du gouverneur, qui disputait pied
 pied sa position.

DArtagnan, pour en finir et faire teindre le feu qui ne cessait
point, envoya une nouvelle colonne, qui troua comme une vrille les
portes encore solides, et lon aperut bientt sur les remparts,
dans le feu, la course effare des assigs poursuivis par les
assigeants.

Cest  ce moment que le gnral, respirant et plein dallgresse,
entendit,  ses cts, une voix qui lui disait:

-- Monsieur, sil vous plat, de la part de M. Colbert.

Il rompit le cachet dune lettre qui renfermait ces mots:

Monsieur dArtagnan, le roi me charge de vous faire savoir quil
vous a nomm marchal de France en rcompense de vos bons services
et de lhonneur que vous faites  ses armes.

Le roi est charm, monsieur, des prises que vous avez faites; il
vous commande, surtout, de finir le sige que vous avez commenc,
avec bonheur pour vous et succs pour lui.

DArtagnan tait debout, le visage chauff, loeil tincelant. Il
leva les yeux pour voir les progrs de ses troupes sur ces murs
tout envelopps de tourbillons rouges et noirs.

-- Jai fini, rpondit-il au messager. La ville sera rendue dans
un quart dheure.

Il continua sa lecture.

Le coffret, monsieur dArtagnan, est mon prsent  moi. Vous ne
serez pas fch de voir que, tandis que vous autres, guerriers,
vous tirez lpe pour dfendre le roi, janime les arts
pacifiques  vous orner des rcompenses dignes de vous.

Je me recommande  votre amiti, monsieur le marchal, et vous
supplie de croire  toute la mienne.

Colbert.

DArtagnan, ivre de joie, fit un signe au messager qui sapprocha,
son coffret dans les mains. Mais au moment o le marchal allait
sappliquer  le regarder, une forte explosion retentit sur les
remparts et appela son attention du ct de la ville.

-- Cest trange, dit dArtagnan, que je ne voie pas encore le
drapeau du roi sur les murs et quon nentende pas battre la
chamade.

Il lana trois cents hommes frais, sous la conduite dun officier
plein dardeur, et ordonna quon battt une autre brche.

Puis, plus tranquille, il se retourna vers le coffret que lui
tendait lenvoy de Colbert. Ctait son bien; il lavait gagn.

DArtagnan allongeait le bras pour ouvrir ce coffret, quand un
boulet, parti de la ville, vint broyer le coffre entre les bras de
lofficier, frappa dArtagnan en pleine poitrine, et le renversa
sur un talus de terre, tandis que le bton fleurdelis,
schappant des flancs mutils de la bote, venait en roulant se
placer sous la main dfaillante du marchal.

DArtagnan essaya de se relever. On lavait cru renvers sans
blessures. Un cri terrible partit du groupe de ses officiers
pouvants: le marchal tait couvert de sang; la pleur de la
mort montait lentement  son noble visage.

Appuy sur les bras qui, de toutes parts, se tendaient pour le
recevoir, il put tourner une fois encore ses regards vers la
place, et distinguer le drapeau blanc  la crte du bastion
principal; ses oreilles, dj sourdes aux bruits de la vie,
perurent faiblement les roulements du tambour qui annonaient la
victoire.

Alors serrant de sa main crispe le bton brod de fleurs de lis
dor, il abaissa vers lui ses yeux qui navaient plus la force de
regarder au ciel, et il tomba en murmurant ces mots tranges, qui
parurent aux soldats surpris autant de mots cabalistiques, mots
qui avaient jadis reprsent tant de choses sur la terre, et que
nul, except ce mourant, ne comprenait plus:

-- Athos, Porthos, au revoir. -- Aramis,  jamais, adieu!

Des quatre vaillants hommes dont nous avons racont lhistoire, il
ne restait plus quun seul corps: Dieu avait repris les mes.

FIN





End of the Project Gutenberg EBook of Le vicomte de Bragelonne, Tome IV.
by Alexandre Dumas

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