The Project Gutenberg EBook of Vingt ans aprs, by Alexandre Dumas

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Title: Vingt ans aprs

Author: Alexandre Dumas

Release Date: November 4, 2004 [EBook #13952]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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Alexandre Dumas

VINGT ANS APRS

(1845)


Table des matires

I. Le fantme de Richelieu
II. Une ronde de nuit
III. Deux anciens ennemis
IV. Anne dAutriche  quarante-six ans
V. Gascon et Italien
VI. DArtagnan  quarante ans
VII. DArtagnan est embarrass, mais une de nos anciennes
connaissances lui vient en aide
VIII. Des influences diffrentes que peut avoir une demi-pistole
sur un bedeau et sur un enfant de choeur
IX. Comment dArtagnan, en cherchant bien loin Aramis, saperut
quil tait en croupe derrire Planchet
X. Labb dHerblay
XI. Les deux Gaspards
XII. M. Porthos du Vallon de Bracieux de Pierrefonds
XIII. Comment dArtagnan saperut, en retrouvant Porthos, que la
fortune ne fait pas le bonheur
XIV. O il est dmontr que, si Porthos tait mcontent de son
tat, Mousqueton tait fort satisfait du sien
XV. Deux ttes dange
XVI. Le chteau de Bragelonne
XVII. La diplomatie dAthos
XVIII. M. de Beaufort
XIX. Ce  quoi se rcrait M. le duc de Beaufort au donjon de
Vincennes
XX. Grimaud entre en fonctions
XXI. Ce que contenaient les pts du successeur du pre Marteau
XXII. Une aventure de Marie Michon
XXIII. Labb Scarron
XXIV. Saint-Denis
XXV. Un des quarante moyens dvasion de Monsieur de Beaufort
XXVI. DArtagnan arrive  propos
XXVII. La grande route
XXVIII. Rencontre
XXIX. Le bonhomme Broussel
XXX. Quatre anciens amis sapprtent  se revoir
XXXI. La place Royale
XXXII. Le bac de lOise
XXXIII. Escarmouche
XXXIV. Le moine
XXXV. Labsolution
XXXVI. Grimaud parle
XXXVII. La veille de la bataille
XXXVIII. Un dner dautrefois
XXXIX. La lettre de Charles Ier
XL. La lettre de Cromwell
XLI. Mazarin et Madame Henriette
XLII. Comment les malheureux prennent parfois le hasard pour la
providence
XLIII. Loncle et le neveu
XLIV. Paternit
XLV. Encore une reine qui demande secours
XLVI. O il est prouv que le premier mouvement est toujours le
bon
XLVII. Le Te Deum de la victoire de Lens
XLVIII. Le mendiant de Saint-Eustache
XLIX. La tour de Saint-Jacques-la-Boucherie
L. Lmeute
LI. Lmeute se fait rvolte
LII. Le malheur donne de la mmoire
LIII. Lentrevue
LIV. La fuite
LV. Le carrosse de M. le coadjuteur
LVI. Comment dArtagnan et Porthos gagnrent, lun deux cent dix-
neuf, et lautre deux cent quinze louis,  vendre de la paille
LVII. On a des nouvelles dAramis
LVIII. Lcossais, parjure  sa foi, pour un denier vendit son roi
LIX. Le vengeur
LX. Olivier Cromwell
LXI. Les gentilshommes
LXII. Jsus Seigneur
LXIII. O il est prouv que dans les positions les plus difficiles
les grands coeurs ne perdent jamais le courage, ni les bons
estomacs lapptit
LXIV. Salut  la Majest tombe
LXV. DArtagnan trouve un projet
LXVI. La partie de lansquenet
LXVII. Londres
LXVIII. Le procs
LXIX. White-Hall
LXX. Les ouvriers
LXXI. Remember
LXXII. Lhomme masqu
LXXIII. La maison de Cromwell
LXXIV. Conversation
LXXV. La felouque Lclair
LXXVI. Le vin de Porto
LXXVII. Le vin de Porto (Suite)
LXXVIII. Fatality
LXXIX. O, aprs avoir manqu dtre rti, Mousqueton manqua
dtre mang
LXXX. Retour
LXXXI. Les ambassadeurs
LXXXII. Les trois lieutenants du gnralissime
LXXXIII. Le combat de Charenton
LXXXIV. La route de Picardie
LXXXV. La reconnaissance dAnne dAutriche
LXXXVI. La royaut de M. de Mazarin
LXXXVII. Prcautions
LXXXVIII. Lesprit et le bras
LXXXIX. Lesprit et le bras (Suite)
XC. Le bras et lesprit
XCI. Le bras et lesprit (Suite)
XCII. Les oubliettes de M. de Mazarin
XCIII. Confrences
XCIV. O lon commence  croire que Porthos sera enfin baron et
dArtagnan capitaine
XCV. Comme quoi avec une plume et une menace on fait plus vite et
mieux quavec lpe et du dvouement
XCVI. Comme quoi avec une plume et une menace on fait plus vite et
mieux quavec lpe et du dvouement (Suite)
XCVII. O il est prouv quil est quelquefois plus difficile aux
rois de rentrer dans la capitale de leur royaume que den sortir
XCVIII. O il est prouv quil est quelquefois plus difficile aux
rois de rentrer dans la capitale de leur royaume que den sortir
(Suite)
Conclusion



I. Le fantme de Richelieu

Dans une chambre du palais Cardinal que nous connaissons dj,
prs dune table  coins de vermeil, charge de papiers et de
livres, un homme tait assis la tte appuye dans ses deux mains.

Derrire lui tait une vaste chemine, rouge de feu, et dont les
tisons enflamms scroulaient sur de larges chenets dors. La
lueur de ce foyer clairait par-derrire le vtement magnifique de
ce rveur, que la lumire dun candlabre charg de bougies
clairait par-devant.

 voir cette simarre rouge et ces riches dentelles,  voir ce
front ple et courb sous la mditation,  voir la solitude de ce
cabinet, le silence des antichambres, le pas mesur des gardes sur
le palier, on et pu croire que lombre du cardinal de Richelieu
tait encore dans sa chambre.

Hlas! ctait bien en effet seulement lombre du grand homme. La
France affaiblie, lautorit du roi mconnue, les grands redevenus
forts et turbulents, lennemi rentr en de des frontires, tout
tmoignait que Richelieu ntait plus l.

Mais ce qui montrait encore mieux que tout cela que la simarre
rouge ntait point celle du vieux cardinal, ctait cet isolement
qui semblait, comme nous lavons dit, plutt celui dun fantme
que celui dun vivant; ctaient ces corridors vides de
courtisans, ces cours pleines de gardes; ctait le sentiment
railleur qui montait de la rue et qui pntrait  travers les
vitres de cette chambre branle par le souffle de toute une ville
ligue contre le ministre; ctaient enfin des bruits lointains et
sans cesse renouvels de coups de feu, tirs heureusement sans but
et sans rsultat, mais seulement pour faire voir aux gardes, aux
Suisses, aux mousquetaires et aux soldats qui environnaient le
Palais-Royal, car le palais Cardinal lui-mme avait chang de nom,
que le peuple aussi avait des armes.

Ce fantme de Richelieu, ctait Mazarin.

Or, Mazarin tait seul et se sentait faible.

-- tranger! murmurait-il; Italien! voil leur grand mot lch!
avec ce mot, ils ont assassin, pendu et dvor Concini, et, si je
les laissais faire, ils massassineraient, me pendraient et me
dvoreraient comme lui, bien que je ne leur aie jamais fait
dautre mal que de les pressurer un peu. Les niais! ils ne sentent
donc pas que leur ennemi, ce nest point cet Italien qui parle mal
le franais, mais bien plutt ceux-l qui ont le talent de leur
dire des belles paroles avec un si pur et si bon accent parisien.

Oui, oui, continuait le ministre avec son sourire fin, qui cette
fois semblait trange sur ses lvres ples, oui, vos rumeurs me le
disent, le sort des favoris est prcaire; mais, si vous savez
cela, vous devez savoir aussi que je ne suis point un favori
ordinaire, moi! Le comte dEssex avait une bague splendide et
enrichie de diamants que lui avait donne sa royale matresse;
moi, je nai quun simple anneau avec un chiffre et une date, mais
cet anneau a t bni dans la chapelle du Palais-Royal; aussi,
moi, ne me briseront-ils pas selon leurs voeux. Ils ne
saperoivent pas quavec leur ternel cri:  bas le Mazarin! je
leur fais crier tantt vive M. de Beaufort, tantt vive M. le
Prince, tantt vive le parlement! Eh bien! M. de Beaufort est 
Vincennes, M. le Prince ira le rejoindre un jour ou lautre, et le
parlement...

Ici le sourire du cardinal prit une expression de haine dont sa
figure douce paraissait incapable.

-- Eh bien! le parlement... nous verrons ce que nous en ferons du
parlement; nous avons Orlans et Montargis. Oh! jy mettrai le
temps; mais ceux qui ont commenc  crier  bas le Mazarin
finiront par crier  bas tous ces gens-l, chacun  son tour.
Richelieu, quils hassaient quand il tait vivant, et dont ils
parlent toujours depuis quil est mort, a t plus bas que moi;
car il a t chass plusieurs fois, et plus souvent encore il a
craint de ltre. La reine ne me chassera jamais, moi, et si je
suis contraint de cder au peuple, elle cdera avec moi; si je
fuis, elle fuira, et nous verrons alors ce que feront les rebelles
sans leur reine et sans leur roi. Oh! si seulement je ntais pas
tranger, si seulement jtais Franais, si seulement jtais
gentilhomme!

Et il retomba dans sa rverie.

En effet, la position tait difficile, et la journe qui venait de
scouler lavait complique encore. Mazarin, toujours peronn
par sa sordide avarice, crasait le peuple dimpts, et ce peuple,
 qui il ne restait que lme, comme le disait lavocat gnral
Talon, et encore parce quon ne pouvait vendre son me  lencan,
le peuple,  qui on essayait de faire prendre patience avec le
bruit des victoires quon remportait, et qui trouvait que les
lauriers ntaient pas viande dont il pt se nourrir, le peuple
depuis longtemps avait commenc  murmurer.

Mais ce ntait pas tout; car lorsquil ny a que le peuple qui
murmure, spare quelle en est par la bourgeoisie et les
gentilshommes, la cour ne lentend pas; mais Mazarin avait eu
limprudence de sattaquer aux magistrats! il avait vendu douze
brevets de matre des requtes, et, comme les officiers payaient
leurs charges fort cher, et que ladjonction de ces douze nouveaux
confrres devait en faire baisser le prix, les anciens staient
runis, avaient jur sur les vangiles de ne point souffrir cette
augmentation et de rsister  toutes les perscutions de la cour,
se promettant les uns aux autres quau cas o lun deux, par
cette rbellion, perdrait sa charge, ils se cotiseraient pour lui
en rembourser le prix.

Or, voici ce qui tait arriv de ces deux cts:

Le 7 de janvier, sept  huit cents marchands de Paris staient
assembls et mutins  propos dune nouvelle taxe quon voulait
imposer aux propritaires de maisons, et ils avaient dput dix
dentre eux pour parler au duc dOrlans, qui, selon sa vieille
habitude, faisait de la popularit. Le duc dOrlans les avait
reus, et ils lui avaient dclar quils taient dcids  ne
point payer cette nouvelle taxe, dussent-ils se dfendre  main
arme contre les gens du roi qui viendraient pour la percevoir. Le
duc dOrlans les avait couts avec une grande complaisance, leur
avait fait esprer quelque modration, leur avait promis den
parler  la reine et les avait congdis avec le mot ordinaire des
princes: On verra.

De leur ct, le 9, les matres des requtes taient venus trouver
le cardinal, et lun deux, qui portait la parole pour tous les
autres, lui avait parl avec tant de fermet et de hardiesse, que
le cardinal en avait t tout tonn; aussi les avait-il renvoys
en disant comme le duc dOrlans, que lon verrait.

Alors, pour _voir_, on avait assembl le conseil et lon avait
envoy chercher le surintendant des finances dEmery.

Ce dEmery tait fort dtest du peuple, dabord parce quil tait
surintendant des finances, et que tout surintendant des finances
doit tre dtest; ensuite, il faut le dire, parce quil mritait
quelque peu de ltre.

Ctait le fils dun banquier de Lyon qui sappelait Particelli,
et qui, ayant chang de nom  la suite de sa banqueroute, se
faisait appeler dEmery. Le cardinal de Richelieu, qui avait
reconnu en lui un grand mrite financier, lavait prsent au roi
Louis XIII sous le nom de M. dEmery, et voulant le faire nommer
intendant des finances, il lui en disait grand bien.

--  merveille! avait rpondu le roi, et je suis aise que vous me
parliez de M. dEmery pour cette place qui veut un honnte homme.
On mavait dit que vous poussiez ce coquin de Particelli, et
javais peur que vous ne me forassiez  le prendre.

-- Sire! rpondit le cardinal, que Votre Majest se rassure, le
Particelli dont elle parle a t pendu.

-- Ah! tant mieux! scria le roi, ce nest donc pas pour rien que
lon ma appel Louis Le Juste.

Et il signa la nomination de M. dEmery.

Ctait ce mme dEmery qui tait devenu surintendant des
finances.

On lavait envoy chercher de la part du ministre, et il tait
accouru tout ple et tout effar, disant que son fils avait manqu
dtre assassin le jour mme sur la place du Palais: la foule
lavait rencontr et lui avait reproch le luxe de sa femme, qui
avait un appartement tendu de velours rouge avec des crpines
dor. Ctait la fille de Nicolas Le Camus, secrtaire en 1617,
lequel tait venu  Paris avec vingt livres et qui, tout en se
rservant quarante mille livres de rente, venait de partager neuf
millions entre ses enfants.

Le fils dEmery avait manqu dtre touff, un des meutiers
ayant propos de le presser jusqu ce quil et rendu lor quil
dvorait. Le conseil navait rien dcid ce jour-l, le
surintendant tant trop occup de cet vnement pour avoir la tte
bien libre.

Le lendemain, le premier prsident Mathieu Mol, dont le courage
dans toutes ces affaires, dit le cardinal de Retz, gala celui de
M. le duc de Beaufort et celui de M. le prince de Cond, cest--
dire des deux hommes qui passaient pour les plus braves de France;
le lendemain, le premier prsident, disons-nous, avait t attaqu
 son tour; le peuple le menaait de se prendre  lui des maux
quon lui voulait faire; mais le premier prsident avait rpondu
avec son calme habituel, sans smouvoir et sans stonner, que si
les perturbateurs nobissaient pas aux volonts du roi, il allait
faire dresser des potences dans les places pour faire pendre 
linstant mme les plus mutins dentre eux. Ce  quoi ceux-ci
avaient rpondu quils ne demandaient pas mieux que de voir
dresser des potences, et quelles serviraient  pendre les mauvais
juges qui achetaient la faveur de la cour au prix de la misre du
peuple.

Ce nest pas tout; le 11, la reine allant  la messe  Notre-Dame,
ce quelle faisait rgulirement tous les samedis, avait t
suivie par plus de deux cents femmes criant et demandant justice.
Elles navaient, au reste, aucune intention mauvaise, voulant
seulement se mettre  genoux devant elle pour tcher dmouvoir sa
piti; mais les gardes les en empchrent, et la reine passa
hautaine et fire sans couter leurs clameurs.

Laprs-midi, il y avait eu conseil de nouveau; et l on avait
dcid que lon maintiendrait lautorit du roi: en consquence,
le parlement fut convoqu pour le lendemain, 12.

Ce jour, celui pendant la soire duquel nous ouvrons cette
nouvelle histoire, le roi, alors g de dix ans, et qui venait
davoir la petite vrole, avait, sous prtexte daller rendre
grce  Notre-Dame de son rtablissement, mis sur pied ses gardes,
ses Suisses et ses mousquetaires, et les avait chelonns autour
du Palais-Royal, sur les quais et sur le Pont-Neuf, et, aprs la
messe entendue, il tait pass au parlement, o, sur un lit de
justice improvis, il avait non seulement maintenu ses dits
passs, mais encore en avait rendu cinq ou six nouveaux, tous, dit
le cardinal de Retz, plus ruineux les uns que les autres. Si bien
que le premier prsident, qui, on a pu le voir, tait les jours
prcdents pour la cour, stait cependant lev fort hardiment
sur cette manire de mener le roi au Palais pour surprendre et
forcer la libert des suffrages.

Mais ceux qui surtout slevrent fortement contre les nouveaux
impts, ce furent le prsident Blancmesnil et le conseiller
Broussel.

Ces dits rendus, le roi rentra au Palais-Royal. Une grande
multitude de peuple tait sur sa route; mais comme on savait quil
venait du parlement, et quon ignorait sil y avait t pour y
rendre justice au peuple ou pour lopprimer de nouveau, pas un
seul cri de joie ne retentit sur son passage pour le fliciter de
son retour  la sant. Tous les visages, au contraire, taient
mornes et inquiets; quelques-uns mme taient menaants.

Malgr son retour, les troupes restrent sur place: on avait
craint quune meute nclatt quand on connatrait le rsultat de
la sance du parlement: et, en effet,  peine le bruit se fut-il
rpandu dans les rues quau lieu dallger les impts, le roi les
avait augments, que des groupes se formrent et que de grandes
clameurs retentirent, criant:  bas le Mazarin! vive Broussel!
vive Blancmesnil! car le peuple avait su que Broussel et
Blancmesnil avaient parl en sa faveur; et quoique leur loquence
et t perdue, il ne leur en savait pas moins bon gr.

On avait voulu dissiper ces groupes, on avait voulu faire taire
ces cris, et, comme cela arrive en pareil cas, les groupes
staient grossis et les cris avaient redoubl. Lordre venait
dtre donn aux gardes du roi et aux gardes suisses, non
seulement de tenir ferme, mais encore de faire des patrouilles
dans les rues Saint-Denis et Saint-Martin, o ces groupes surtout
paraissaient plus nombreux et plus anims, lorsquon annona au
Palais-Royal le prvt des marchands.

Il fut introduit aussitt: il venait dire que si lon ne cessait
pas  linstant mme ces dmonstrations hostiles, dans deux heures
Paris tout entier serait sous les armes.

On dlibrait sur ce quon aurait  faire, lorsque Comminges,
lieutenant aux gardes, rentra ses habits tout dchirs et le
visage sanglant. En le voyant paratre, la reine jeta un cri de
surprise et lui demanda ce quil y avait.

Il y avait qu la vue des gardes, comme lavait prvu le prvt
des marchands, les esprits staient exasprs. On stait empar
des cloches et lon avait sonn le tocsin. Comminges avait tenu
bon, avait arrt un homme qui paraissait un des principaux
agitateurs, et, pour faire un exemple avait ordonn quil ft
pendu  la croix du Trahoir. En consquence, les soldats lavaient
entran pour excuter cet ordre. Mais aux halles, ceux-ci avaient
t attaqus  coups de pierres et  coups de hallebarde; le
rebelle avait profit de ce moment pour schapper, avait gagn la
rue des Lombards et stait jet dans une maison dont on avait
aussitt enfonc les portes.

Cette violence avait t inutile, on navait pu retrouver le
coupable. Comminges avait laiss un poste dans la rue, et avec le
reste de son dtachement, tait revenu au Palais-Royal pour rendre
compte  la reine de ce qui se passait. Tout le long de la route,
il avait t poursuivi par des cris et par des menaces, plusieurs
de ses hommes avaient t blesss de coups de pique et de
hallebarde, et lui-mme avait t atteint dune pierre qui lui
fendait le sourcil.

Le rcit de Comminges corroborait lavis du prvt des marchands,
on ntait pas en mesure de tenir tte  une rvolte srieuse; le
cardinal fit rpandre dans le peuple que les troupes navaient t
chelonnes sur les quais et le Pont-Neuf qu propos de la
crmonie, et quelles allaient se retirer. En effet, vers les
quatre heures du soir, elles se concentrrent toutes vers le
Palais-Royal; on plaa un poste  la barrire des Sergents, un
autre aux Quinze-Vingts, enfin un troisime  la butte Saint-Roch.
On emplit les cours et les rez-de-chausse de Suisses et de
mousquetaires, et lon attendit.

Voil donc o en taient les choses lorsque nous avons introduit
nos lecteurs dans le cabinet du cardinal Mazarin, qui avait t
autrefois celui du cardinal de Richelieu. Nous avons vu dans
quelle situation desprit il coutait les murmures du peuple qui
arrivaient jusqu lui et lcho des coups de fusil qui
retentissaient jusque dans sa chambre.

Tout  coup il releva la tte, le sourcil  demi fronc, comme un
homme qui a pris son parti, fixa les yeux sur une norme pendule
quallait sonner dix heures, et, prenant un sifflet de vermeil
plac sur la table,  la porte de sa main, il siffla deux coups.

Une porte cache dans la tapisserie souvrit sans bruit, et un
homme vtu de noir savana silencieusement et se tint debout
derrire le fauteuil.

-- Bernouin, dit le cardinal sans mme se retourner, car ayant
siffl deux coups il savait que ce devait tre son valet de
chambre, quels sont les mousquetaires de garde au palais?

-- Les mousquetaires noirs, Monseigneur.

-- Quelle compagnie?

-- Compagnie Trville.

-- Y a-t-il quelque officier de cette compagnie dans
lantichambre?

-- Le lieutenant dArtagnan.

-- Un bon, je crois?

-- Oui, Monseigneur.

-- Donnez-moi un habit de mousquetaire, et aidez-moi  mhabiller.

Le valet de chambre sortit aussi silencieusement quil tait
entr, et revint un instant aprs, apportant le costume demand.

Le cardinal commena alors, silencieux et pensif,  se dfaire du
costume de crmonie quil avait endoss pour assister  la sance
du parlement, et  se revtir de la casaque militaire, quil
portait avec une certaine aisance, grce  ses anciennes campagnes
dItalie; puis quand il fut compltement habill:

-- Allez me chercher M. dArtagnan, dit-il.

Et le valet de chambre sortit cette fois par la porte du milieu,
mais toujours aussi silencieux et aussi muet. On et dit dune
ombre.

Rest seul, le cardinal se regarda avec une certaine satisfaction
dans une glace; il tait encore jeune, car il avait quarante-six
ans  peine, il tait dune taille lgante et un peu au-dessous
de la moyenne; il avait le teint vif et beau, le regard plein de
feu, le nez grand, mais cependant assez bien proportionn, le
front large et majestueux, les cheveux chtains un peu crpus, la
barbe plus noire que les cheveux et toujours bien releve avec le
fer, ce qui lui donnait bonne grce. Alors il passa son baudrier,
regarda avec complaisance ses mains, quil avait fort belles et
desquelles il prenait le plus grand soin; puis rejetant les gros
gants de daim quil avait dj pris, et qui taient duniforme, il
passa de simples gants de soie.

En ce moment la porte souvrit.

-- M. dArtagnan, dit le valet de chambre.

Un officier entra.

Ctait un homme de trente-neuf  quarante ans, de petite taille
mais bien prise, maigre, loeil vif et spirituel, la barbe noire
et les cheveux grisonnants, comme il arrive toujours lorsquon a
trouv la vie trop bonne ou trop mauvaise, et surtout quand on est
fort brun.

DArtagnan fit quatre pas dans le cabinet, quil reconnaissait
pour y tre venu une fois dans le temps du cardinal de Richelieu,
et voyant quil ny avait personne dans ce cabinet quun
mousquetaire de sa compagnie, il arrta les yeux sur ce
mousquetaire, sous les habits duquel, au premier coup doeil, il
reconnut le cardinal.

-- Il demeura debout dans une pose respectueuse mais digne et
comme il convient  un homme de condition qui a eu souvent dans sa
vie occasion de se trouver avec des grands seigneurs.

Le cardinal fixa sur lui son oeil plus fin que profond, lexamina
avec attention, puis, aprs quelques secondes de silence:

-- Cest vous qui tes monsieur dArtagnan? dit-il.

-- Moi-mme, Monseigneur, dit lofficier.

Le cardinal regarda un moment encore cette tte si intelligente et
ce visage dont lexcessive mobilit avait t enchane par les
ans et lexprience; mais dArtagnan soutint lexamen en homme qui
avait t regard autrefois par des yeux bien autrement perants
que ceux dont il soutenait  cette heure linvestigation.

-- Monsieur, dit le cardinal, vous allez venir avec moi, ou plutt
je vais aller avec vous.

--  vos ordres, Monseigneur, rpondit dArtagnan.

-- Je voudrais visiter moi-mme les postes qui entourent le
Palais-Royal; croyez-vous quil y ait quelque danger?

-- Du danger, Monseigneur! demanda dArtagnan dun air tonn, et
lequel?

-- On dit le peuple tout  fait mutin.

-- Luniforme des mousquetaires du roi est fort respect,
Monseigneur, et ne le ft-il pas, moi, quatrime je me fais fort
de mettre en fuite une centaine de ces manants.

-- Vous avez vu cependant ce qui est arriv  Comminges?

-- M. de Comminges est aux gardes et non pas aux mousquetaires,
rpondit dArtagnan.

-- Ce qui veut dire, reprit le cardinal en souriant, que les
mousquetaires sont meilleurs soldats que les gardes?

-- Chacun a lamour-propre de son uniforme, Monseigneur.

-- Except moi, monsieur, reprit Mazarin en souriant, puisque vous
voyez que jai quitt le mien pour prendre le vtre.

-- Peste, Monseigneur! dit dArtagnan, cest de la modestie. Quant
 moi, je dclare que, si javais celui de Votre minence, je men
contenterais et mengagerais au besoin  nen porter jamais
dautre.

-- Oui, mais pour sortir ce soir, peut-tre net-il pas t trs
sr. Bernouin, mon feutre.

Le valet de chambre rentra, rapportant un chapeau duniforme 
larges bords. Le cardinal sen coiffa dune faon assez cavalire,
et se retourna vers dArtagnan:

-- Vous avez des chevaux tout sells dans les curies, nest-ce
pas?

-- Oui, Monseigneur.

-- Eh bien! partons.

-- Combien Monseigneur veut-il dhommes?

-- Vous avez dit quavec quatre hommes, vous vous chargeriez de
mettre en fuite cent manants; comme nous pourrions en rencontrer
deux cents, prenez-en huit.

-- Quand Monseigneur voudra.

-- Je vous suis; ou plutt, reprit le cardinal, non, par ici.
clairez-nous, Bernouin.

Le valet prit une bougie, le cardinal prit une petite clef dore
sur son bureau, et ayant ouvert la porte dun escalier secret, il
se trouva au bout dun instant dans la cour du Palais-Royal.


II. Une ronde de nuit

Dix minutes aprs, la petite troupe sortait par la rue des Bons-
Enfants, derrire la salle de spectacle quavait btie le cardinal
de Richelieu pour y faire jouer _Mirame_, et dans laquelle le
cardinal Mazarin, plus amateur de musique que de littrature,
venait de faire jouer les premiers opras qui aient t
reprsents en France.

Laspect de la ville prsentait tous les caractres dune grande
agitation; des groupes nombreux parcouraient les rues, et, quoi
quen ait dit dArtagnan, sarrtaient pour voir passer les
militaires avec un air de raillerie menaante qui indiquait que
les bourgeois avaient momentanment dpos leur mansutude
ordinaire pour des intentions plus belliqueuses. De temps en temps
des rumeurs venaient du quartier des Halles. Des coups de fusil
ptillaient du ct de la rue Saint-Denis, et parfois tout  coup,
sans que lon st pourquoi, quelque cloche se mettait  sonner,
branle par le caprice populaire.

DArtagnan suivait son chemin avec linsouciance dun homme sur
lequel de pareilles niaiseries nont aucune influence. Quand un
groupe tenait le milieu de la rue, il poussait son cheval sans lui
dire gare, et comme si, rebelles ou non, ceux qui le composaient
avaient su  quel homme ils avaient affaire, ils souvraient et
laissaient passer la patrouille. Le cardinal enviait ce calme,
quil attribuait  lhabitude du danger; mais il nen prenait pas
moins pour lofficier, sous les ordres duquel il stait
momentanment plac, cette sorte de considration que la prudence
elle-mme accorde  linsoucieux courage.

En approchant du poste de la barrire des Sergents, la sentinelle
cria: Qui vive? DArtagnan rpondit, et, ayant demand les mots
de passe au cardinal, savana  lordre; les mots de passe
taient _Louis_ et _Rocroy_.

Ces signes de reconnaissance changs, dArtagnan demanda si ce
ntait pas M. de Comminges qui commandait le poste.

La sentinelle lui montra alors un officier qui causait,  pied, la
main appuye sur le cou du cheval de son interlocuteur. Ctait
celui que demandait dArtagnan.

-- Voici M. de Comminges, dit dArtagnan revenant au cardinal.

Le cardinal poussa son cheval vers eux, tandis que dArtagnan se
reculait par discrtion; cependant,  la manire dont lofficier 
pied et lofficier  cheval trent leurs chapeaux, il vit quils
avaient reconnu son minence.

-- Bravo, Guitaut, dit le cardinal au cavalier, je vois que malgr
vos soixante-quatre ans vous tes toujours le mme, alerte et
dvou. Que dites-vous  ce jeune homme?

-- Monseigneur, rpondit Guitaut, je lui disais que nous vivions 
une singulire poque, et que la journe daujourdhui ressemblait
fort  lune de ces journes de la Ligue dont jai tant entendu
parler dans mon jeune temps. Savez-vous quil ntait question de
rien moins, dans les rues Saint-Denis et Saint-Martin, que de
faire des barricades.

-- Et que vous rpondait Comminges, mon cher Guitaut?

-- Monseigneur, dit Comminges, je rpondais que, pour faire une
Ligue, il ne leur manquait quune chose qui me paraissait assez
essentielle, ctait un duc de Guise; dailleurs, on ne fait pas
deux fois la mme chose.

-- Non, mais ils feront une Fronde, comme ils disent, reprit
Guitaut.

-- Quest-ce que cela, une Fronde? demanda Mazarin.

-- Monseigneur, cest le nom quils donnent  leur parti.

-- Et do vient ce nom?

-- Il parat quil y a quelques jours le conseiller Bachaumont a
dit au Palais que tous les faiseurs dmeutes ressemblaient aux
coliers qui frondent dans les fosss de Paris et qui se
dispersent quand ils aperoivent le lieutenant civil, pour se
runir de nouveau lorsquil est pass. Alors ils ont ramass le
mot au bond, comme ont fait les gueux  Bruxelles, ils se sont
appels frondeurs. Aujourdhui et hier, tout tait  la Fronde,
les pains, les chapeaux, les gants, les manchons, les ventails;
et, tenez, coutez.

En ce moment en effet une fentre souvrit; un homme se mit 
cette fentre et commena de chanter:

_Un vent de Fronde_
_Sest lev ce matin;_
_Je crois quil gronde_
_Contre le Mazarin._
_Un vent de Fronde_
_Sest lev ce matin!_

-- Linsolent! murmura Guitaut.

-- Monseigneur, dit Comminges, que sa blessure avait mis de
mauvaise humeur et qui ne demandait qu prendre une revanche et 
rendre plaie pour bosse, voulez-vous que jenvoie  ce drle-l
une balle pour lui apprendre  ne pas chanter si faux une autre
fois?

Et il mit la main aux fontes du cheval de son oncle.

-- Non pas, non pas! scria Mazarin. _Diavolo_! mon cher ami,
vous allez tout gter; les choses vont  merveille, au contraire!
Je connais vos Franais comme si je les avais faits depuis le
premier jusquau dernier: ils chantent, ils payeront. Pendant la
Ligue, dont parlait Guitaut tout  lheure, on ne chantait que la
messe, aussi tout allait fort mal. Viens, Guitaut, viens, et
allons voir si lon fait aussi bonne garde aux Quinze-Vingts qu
la barrire des Sergents.

Et, saluant Comminges de la main, il rejoignit dArtagnan, qui
reprit la tte de sa petite troupe suivi immdiatement par Guitaut
et le cardinal, lesquels taient suivis  leur tour du reste de
lescorte.

-- Cest juste, murmura Comminges en le regardant sloigner,
joubliais que, pourvu quon paye, cest tout ce quil lui faut, 
lui.

On reprit la rue Saint-Honor en dplaant toujours des groupes;
dans ces groupes, on ne parlait que des dits du jour; on
plaignait le jeune roi qui ruinait ainsi son peuple sans le
savoir; on jetait toute la faute sur Mazarin; on parlait de
sadresser au duc dOrlans et  M. le Prince; on exaltait
Blancmesnil et Broussel.

DArtagnan passait au milieu de ces groupes, insoucieux comme si
lui et son cheval eussent t de fer; Mazarin et Guitaut causaient
tout bas; les mousquetaires, qui avaient fini par reconnatre le
cardinal, suivaient en silence.

On arriva  la rue Saint-Thomas-du-Louvre, o tait le poste des
Quinze-Vingts; Guitaut appela un officier subalterne, qui vint
rendre compte.

-- Eh bien! demanda Guitaut.

-- Ah! mon capitaine, dit lofficier, tout va bien de ce ct, si
ce nest, je crois, quil se passe quelque chose dans cet htel.

Et il montrait de la main un magnifique htel situ juste sur
lemplacement o fut depuis le Vaudeville.

-- Dans cet htel, dit Guitaut, mais cest lhtel de Rambouillet.

-- Je ne sais pas si cest lhtel de Rambouillet, reprit
lofficier, mais ce que je sais, cest que jy ai vu entrer force
gens de mauvaise mine.

-- Bah! dit Guitaut en clatant de rire, ce sont des potes.

-- Eh bien, Guitaut! dit Mazarin, veux-tu bien ne pas parler avec
une pareille irrvrence de ces messieurs! tu ne sais pas que jai
t pote aussi dans ma jeunesse et que je faisais des vers dans
le genre de ceux de M. de Benserade.

-- Vous, Monseigneur?

-- Oui, moi. Veux-tu que je ten dise?

-- Cela mest gal, Monseigneur! Je nentends pas litalien.

-- Oui, mais tu entends le franais, nest-ce pas, mon bon et
brave Guitaut, reprit Mazarin en lui posant amicalement la main
sur lpaule, et, quelque ordre quon te donne dans cette langue,
tu lexcuteras?

-- Sans doute, Monseigneur, comme je lai dj fait, pourvu quil
me vienne de la reine.

-- Ah oui! dit Mazarin en se pinant les lvres, je sais que tu
lui es entirement dvou.

-- Je suis capitaine de ses gardes depuis plus de vingt ans.

-- En route, monsieur dArtagnan, reprit le cardinal, tout va bien
de ce ct.

DArtagnan reprit la tte de la colonne sans souffler un mot et
avec cette obissance passive qui fait le caractre du vieux
soldat.

Il sachemina vers la butte Saint-Roch, o tait le troisime
poste, en passant par la rue Richelieu et la rue Villedo. Ctait
le plus isol, car il touchait presque aux remparts, et la ville
tait peu peuple de ce ct-l.

-- Qui commande ce poste? demanda le cardinal.

-- Villequier, rpondit Guitaut.

-- Diable! fit Mazarin, parlez-lui seul, vous savez que nous
sommes en brouille depuis que vous avez eu la charge darrter
M. le duc de Beaufort; il prtendait que ctait  lui, comme
capitaine des gardes du roi, que revenait cet honneur.

-- Je le sais bien, et je lui ai dit cent fois quil avait tort,
le roi ne pouvait lui donner cet ordre, puisqu cette poque-l
le roi avait  peine quatre ans.

-- Oui, mais je pouvais le lui donner, moi, Guitaut, et jai
prfr que ce ft vous.

Guitaut, sans rpondre, poussa son cheval en avant, et stant
fait reconnatre  la sentinelle, fit appeler M. de Villequier.

Celui-ci sortit.

-- Ah! cest vous, Guitaut! dit-il de ce ton de mauvaise humeur
qui lui tait habituel, que diable venez-vous faire ici?

-- Je viens vous demander sil y a quelque chose de nouveau de ce
ct.

-- Que voulez-vous quil y ait? On crie: Vive le roi! et  bas
le Mazarin! ce nest pas du nouveau, cela; il y a dj quelque
temps que nous sommes habitus  ces cris-l.

-- Et vous faites chorus? rpondit en riant Guitaut.

-- Ma foi, jen ai quelquefois grande envie! je trouve quils ont
bien raison, Guitaut; je donnerais volontiers cinq ans de ma paye,
quon ne me paye pas, pour que le roi et cinq ans de plus.

-- Vraiment, et quarriverait-il si le roi avait cinq ans de plus?

-- Il arriverait qu linstant o le roi serait majeur, le roi
donnerait ses ordres lui-mme, et quil y a plus de plaisir 
obir au petit-fils de Henri IV quau fils de Pietro Mazarini.
Pour le roi, mort-diable! je me ferais tuer avec plaisir; mais si
jtais tu pour le Mazarin, comme votre neveu a manqu de ltre
aujourdhui, il ny a point de paradis, si bien plac que jy
fusse, qui men consolt jamais.

-- Bien, bien, monsieur de Villequier, dit Mazarin. Soyez
tranquille, je rendrai compte de votre dvouement au roi.

Puis se retournant vers lescorte:

-- Allons, messieurs, continua-t-il, tout va bien, rentrons.

-- Tiens, dit Villequier, le Mazarin tait l! Tant mieux; il y
avait longtemps que javais envie de lui dire en face ce que jen
pensais; vous men avez fourni loccasion, Guitaut; et quoique
votre intention ne soit peut-tre pas des meilleures pour moi, je
vous remercie.

Et tournant sur ses talons, il rentra au corps de garde en
sifflant un air de Fronde.

Cependant Mazarin revenait tout pensif; ce quil avait
successivement entendu de Comminges, de Guitaut et de Villequier
le confirmait dans cette pense quen cas dvnements graves, il
naurait personne pour lui que la reine, et encore la reine avait
si souvent abandonn ses amis que son appui paraissait parfois au
ministre, malgr les prcautions quil avait prises, bien
incertain et bien prcaire.

Pendant tout le temps que cette course nocturne avait dur, cest-
-dire pendant une heure  peu prs, le cardinal avait, tout en
tudiant tour  tour Comminges, Guitaut et Villequier, examin un
homme. Cet homme, qui tait rest impassible devant la menace
populaire, et dont la figure navait pas plus sourcill aux
plaisanteries quavait faites Mazarin qu celles dont il avait
t lobjet, cet homme lui semblait un tre  part et tremp pour
des vnements dans le genre de ceux dans lesquels on se trouvait,
surtout de ceux dans lesquels on allait se trouver.

Dailleurs ce nom de dArtagnan ne lui tait pas tout  fait
inconnu, et quoique lui, Mazarin, ne ft venu en France que vers
1634 ou 1635, cest--dire sept ou huit ans aprs les vnements
que nous avons raconts dans une prcdente histoire, il semblait
au cardinal quil avait entendu prononcer ce nom comme celui dun
homme qui, dans une circonstance qui ntait plus prsente  son
esprit, stait fait remarquer comme un modle de courage,
dadresse et de dvouement.

Cette ide stait tellement empare de son esprit, quil rsolut
de lclaircir sans retard; mais ces renseignements quil dsirait
sur dArtagnan, ce ntait point  dArtagnan lui-mme quil
fallait les demander. Aux quelques mots quavait prononcs le
lieutenant des mousquetaires, le cardinal avait reconnu lorigine
gasconne; et Italiens et Gascons se connaissent trop bien et se
ressemblent trop pour sen rapporter les uns aux autres de ce
quils peuvent dire deux-mmes. Aussi, en arrivant aux murs dont
le jardin du Palais-Royal tait enclos, le cardinal frappa-t-il 
une petite porte situe  peu prs o slve aujourdhui le caf
de Foy, et, aprs avoir remerci dArtagnan et lavoir invit 
lattendre dans la cour du Palais-Royal, fit-il signe  Guitaut de
le suivre. Tous deux descendirent de cheval, remirent la bride de
leur monture au laquais qui avait ouvert la porte et disparurent
dans le jardin.

-- Mon cher Guitaut, dit le cardinal en sappuyant sur le bras du
vieux capitaine des gardes, vous me disiez tout  lheure quil y
avait tantt vingt ans que vous tiez au service de la reine?

-- Oui, cest la vrit, rpondit Guitaut.

-- Or, mon cher Guitaut, continua le cardinal, jai remarqu
quoutre votre courage, qui est hors de contestation, et votre
fidlit, qui est  toute preuve, vous aviez une admirable
mmoire.

-- Vous avez remarqu cela, Monseigneur? dit le capitaine des
gardes; diable! tant pis pour moi.

-- Comment cela?

-- Sans doute, une des premires qualits du courtisan est de
savoir oublier.

-- Mais vous ntes pas un courtisan, vous, Guitaut, vous tes un
brave soldat, un de ces capitaines comme il en reste encore
quelques-uns du temps du roi Henri IV, mais comme malheureusement
il nen restera plus bientt.

-- Peste, Monseigneur! mavez-vous fait venir avec vous pour me
tirer mon horoscope?

-- Non, dit Mazarin en riant; je vous ai fait venir pour vous
demander si vous aviez remarqu notre lieutenant de mousquetaires.

-- M. dArtagnan?

-- Oui.

-- Je nai pas eu besoin de le remarquer, Monseigneur, il y a
longtemps que je le connais.

-- Quel homme est-ce, alors?

-- Eh mais, dit Guitaut, surpris de la demande, cest un Gascon!

-- Oui, je sais cela; mais je voulais vous demander si ctait un
homme en qui lon pt avoir confiance.

-- M. de Trville le tient en grande estime, et M. de Trville,
vous le savez, est des grands amis de la reine.

-- Je dsirais savoir si ctait un homme qui et fait ses
preuves.

-- Si cest comme brave soldat que vous lentendez, je crois
pouvoir vous rpondre que oui. Au sige de La Rochelle, au pas de
Suze,  Perpignan, jai entendu dire quil avait fait plus que son
devoir.

-- Mais, vous le savez, Guitaut, nous autres pauvres ministres,
nous avons souvent besoin encore dautres hommes que dhommes
braves. Nous avons besoin de gens adroits. M. dArtagnan ne sest-
il pas trouv ml du temps du cardinal dans quelque intrigue dont
le bruit public voudrait quil se ft tir fort habilement?

-- Monseigneur, sous ce rapport, dit Guitaut, qui vit bien que le
cardinal voulait le faire parler, je suis forc de dire  Votre
minence que je ne sais que ce que le bruit public a pu lui
apprendre  elle-mme. Je ne me suis jamais ml dintrigues pour
mon compte, et si jai parfois reu quelque confidence  propos
des intrigues des autres, comme le secret ne mappartient pas,
Monseigneur trouvera bon que je le garde  ceux qui me lont
confi.

Mazarin secoua la tte.

-- Ah! dit-il, il y a, sur ma parole, des ministres bien heureux,
et qui savent tout ce quils veulent savoir.

-- Monseigneur, reprit Guitaut, cest que ceux-l ne psent pas
tous les hommes dans la mme balance, et quils savent sadresser
aux gens de guerre pour la guerre et aux intrigants pour
lintrigue. Adressez-vous  quelque intrigant de lpoque dont
vous parlez, et vous en tirerez ce que vous voudrez, en payant,
bien entendu.

-- Eh, pardieu! reprit Mazarin en faisant une certaine grimace qui
lui chappait toujours lorsquon touchait avec lui la question
dargent dans le sens que venait de le faire Guitaut... on
paiera... sil ny a pas moyen de faire autrement.

-- Est-ce srieusement que Monseigneur me demande de lui indiquer
un homme qui ait t ml dans toutes les cabales de cette poque?

-- _Per Bacco!_ reprit Mazarin, qui commenait  simpatienter, il
y a une heure que je ne vous demande pas autre chose, tte de fer
que vous tes.

-- Il y en a un dont je vous rponds sous ce rapport, sil veut
parler toutefois.

-- Cela me regarde.

-- Ah, Monseigneur! ce nest pas toujours chose facile, que de
faire dire aux gens ce quils ne veulent pas dire.

-- Bah! avec de la patience on y arrive. Eh bien! cet homme
cest...

-- Cest le comte de Rochefort.

-- Le comte de Rochefort!

-- Malheureusement il a disparu depuis tantt quatre ou cinq ans
et je ne sais ce quil est devenu.

-- Je le sais, moi, Guitaut, dit Mazarin.

-- Alors, de quoi se plaignait donc tout  lheure Votre minence,
de ne rien savoir?

-- Et, dit Mazarin, vous croyez que Rochefort...

-- Ctait lme damne du cardinal, Monseigneur; mais, je vous en
prviens, cela vous cotera cher; le cardinal tait prodigue avec
ses cratures.

-- Oui, oui, Guitaut, dit Mazarin, ctait un grand homme, mais il
avait ce dfaut-l. Merci, Guitaut, je ferai mon profit de votre
conseil, et cela ce soir mme.

Et comme en ce moment les deux interlocuteurs taient arrivs  la
cour du Palais-Royal, le cardinal salua Guitaut dun signe de la
main; et apercevant un officier qui se promenait de long en large,
il sapprocha de lui.

Ctait dArtagnan qui attendait le retour du cardinal, comme
celui-ci en avait donn lordre.

-- Venez, monsieur dArtagnan, dit Mazarin de sa voix la plus
flte, jai un ordre  vous donner.

DArtagnan sinclina, suivit le cardinal par lescalier secret,
et, un instant aprs, se retrouva dans le cabinet do il tait
parti. Le cardinal sassit devant son bureau et prit une feuille
de papier sur laquelle il crivit quelques lignes.

DArtagnan, debout, impassible, attendit sans impatience comme
sans curiosit: il tait devenu un automate militaire, agissant,
ou plutt obissant par ressort.

Le cardinal plia la lettre et y mit son cachet.

-- Monsieur dArtagnan, dit-il, vous allez porter cette dpche 
la Bastille, et ramener la personne qui en est lobjet; vous
prendrez un carrosse, une escorte et vous garderez soigneusement
le prisonnier.

DArtagnan prit la lettre, porta la main  son feutre, pivota sur
ses talons, comme et pu le faire le plus habile sergent
instructeur, sortit, et, un instant aprs, on lentendit commander
de sa voix brve et monotone:

-- Quatre hommes descorte, un carrosse, mon cheval.

Cinq minutes aprs, on entendait les roues de la voiture et les
fers des chevaux retentir sur le pav de la cour.


III. Deux anciens ennemis

DArtagnan arrivait  la Bastille comme huit heures et demie
sonnaient.

Il se fit annoncer au gouverneur, qui, lorsquil sut quil venait
de la part et avec un ordre du ministre, savana au-devant de lui
jusquau perron.

Le gouverneur de la Bastille tait alors M. du Tremblay, frre du
fameux capucin Joseph, ce terrible favori de Richelieu que lon
appelait minence grise.

Lorsque le marchal de Bassompierre tait  la Bastille, o il
resta douze ans bien compts, et que ses compagnons, dans leurs
rves de libert, se disaient les uns aux autres: Moi, je sortirai
 telle poque; et moi, dans tel temps, Bassompierre rpondait: Et
moi, messieurs, je sortirai quand M. du Tremblay sortira. Ce qui
voulait dire qu la mort du cardinal M. du Tremblay ne pouvait
manquer de perdre sa place  la Bastille, et Bassompierre de
reprendre la sienne  la cour.

Sa prdiction faillit en effet saccomplir, mais dune autre faon
que ne lavait pens Bassompierre, car, le cardinal mort, contre
toute attente, les choses continurent de marcher comme par le
pass: M. du Tremblay ne sortit pas, et Bassompierre faillit ne
point sortir.

M. du Tremblay tait donc encore gouverneur de la Bastille lorsque
dArtagnan sy prsenta pour accomplir lordre du ministre; il le
reut avec la plus grande politesse et, comme il allait se mettre
 table, il invita dArtagnan  souper avec lui.

-- Ce serait avec le plus grand plaisir, dit dArtagnan; mais, si
je ne me trompe, il y a sur lenveloppe de la lettre _trs
presse._

-- Cest juste, dit M. du Tremblay. Hol, major! que lon fasse
descendre le numro 256.

En entrant  la Bastille, on cessait dtre un homme et lon
devenait un numro.

DArtagnan se sentit frissonner au bruit des clefs; aussi resta-t-
il  cheval sans en vouloir descendre, regardant les barreaux, les
fentres renforces; les murs normes quil navait jamais vus que
de lautre ct des fosss, et qui lui avaient fait si grandpeur
il y avait quelque vingt annes.

Un coup de cloche retentit.

-- Je vous quitte, lui dit M. du Tremblay, on mappelle pour
signer la sortie du prisonnier. Au revoir, monsieur dArtagnan.

-- Que le diable mextermine si je te rends ton souhait! murmura
dArtagnan, en accompagnant son imprcation du plus gracieux
sourire; rien que de demeurer cinq minutes dans la cour jen suis
malade. Allons, allons, je vois que jaime encore mieux mourir sur
la paille, ce qui marrivera probablement, que damasser dix mille
livres de rente  tre gouverneur de la Bastille.

Il achevait  peine ce monologue que le prisonnier parut. En le
voyant, dArtagnan fit un mouvement de surprise quil rprima
aussitt. Le prisonnier monta dans le carrosse sans paratre avoir
reconnu dArtagnan.

-- Messieurs, dit dArtagnan aux quatre mousquetaires, on ma
recommand la plus grande surveillance pour le prisonnier; or,
comme le carrosse na pas de serrures  ses portires; je vais
monter prs de lui. Monsieur de Lillebonne, ayez lobligeance de
mener mon cheval en bride.

-- Volontiers, mon lieutenant, rpondit celui auquel il stait
adress.

DArtagnan mit pied  terre, il donna la bride de son cheval au
mousquetaire, monta dans le carrosse, se plaa prs du prisonnier,
et, dune voix dans laquelle il tait impossible de distinguer la
moindre motion:

-- Au Palais-Royal, et au trot, dit-il.

Aussitt la voiture partit, et dArtagnan, profitant de
lobscurit qui rgnait sous la vote que lon traversait, se jeta
au cou du prisonnier.

-- Rochefort! scria-t-il. Vous! cest bien vous! Je ne me trompe
pas!

-- DArtagnan, scria  son tour Rochefort tonn.

-- Ah! mon pauvre ami! continua dArtagnan, ne vous ayant pas revu
depuis quatre ou cinq ans, je vous ai cru mort.

-- Ma foi, dit Rochefort, il ny a pas grande diffrence, je
crois, entre un mort et un enterr; or je suis enterr, ou peu
sen faut.

-- Et pour quel crime tes-vous  la Bastille?

-- Voulez-vous que je vous dise la vrit?

-- Oui.

-- Eh bien! je nen sais rien.

-- De la dfiance avec moi, Rochefort?

-- Non, foi de gentilhomme! car il est impossible que jy sois
pour la cause que lon mimpute.

-- Quelle cause?

-- Comme voleur de nuit.

-- Vous, voleur de nuit! Rochefort, vous riez?

-- Je comprends. Ceci demande explication, nest-ce pas?

-- Je lavoue.

-- Eh bien, voil ce qui est arriv: un soir, aprs une orgie chez
Reinard, aux Tuileries, avec le duc dHarcourt, Fontrailles, de
Rieux et autres, le duc dHarcourt proposa daller tirer des
manteaux sur le Pont-Neuf; cest, vous le savez, un divertissement
quavait mis fort  la mode M. le duc dOrlans.

-- tiez-vous fou, Rochefort!  votre ge?

-- Non, jtais ivre; et cependant, comme lamusement me semblait
mdiocre, je proposai au chevalier de Rieux dtre spectateurs au
lieu dtre acteurs, et, pour voir la scne des premires loges,
de monter sur le cheval de bronze. Aussitt dit, aussitt fait.
Grce aux perons, qui nous servirent dtriers, en un instant
nous fmes perchs sur la croupe; nous tions  merveille et nous
voyions  ravir. Dj quatre ou cinq manteaux avaient t enlevs
avec une dextrit sans gale et sans que ceux  qui on les avait
enlevs osassent dire un mot, quand je ne sais quel imbcile moins
endurant que les autres savise de crier:  la garde! et nous
attire une patrouille darchers. Le duc dHarcourt, Fontrailles et
les autres se sauvent; de Rieux veut en faire autant. Je le
retiens en lui disant quon ne viendra pas nous dnicher o nous
sommes. Il ne mcoute pas, met le pied sur lperon pour
descendre, lperon casse, il tombe, se rompt une jambe, et, au
lieu de se taire, se met  crier comme un pendu. Je veux sauter 
mon tour, mais il tait trop tard: je saute dans les bras des
archers, qui me conduisent au Chtelet, o je mendors sur les
deux oreilles, bien certain que le lendemain je sortirais de l.
Le lendemain se passe, le surlendemain se passe, huit jours se
passent; jcris au cardinal. Le mme jour on vient me chercher et
lon me conduit  la Bastille; il y a cinq ans que jy suis.
Croyez-vous que ce soit pour avoir commis le sacrilge de monter
en croupe derrire Henri IV?

-- Non, vous avez raison, mon cher Rochefort, ce ne peut pas tre
pour cela, mais vous allez savoir probablement pourquoi.

-- Ah! oui, car jai, moi, oubli de vous demander cela: o me
menez-vous?

-- Au cardinal.

-- Que me veut-il?

-- Je nen sais rien, puisque jignorais mme que ctait vous que
jallais chercher.

-- Impossible. Vous, un favori!

-- Un favori, moi! scria dArtagnan. Ah! mon pauvre comte! je
suis plus cadet de Gascogne que lorsque je vous vis  Meung, vous
savez, il y a tantt vingt-deux ans, hlas!

Et un gros soupir acheva sa phrase.

-- Cependant vous venez avec un commandement?

-- Parce que je me trouvais l par hasard dans lantichambre, et
que le cardinal sest adress  moi comme il se serait adress 
un autre; mais je suis toujours lieutenant aux mousquetaires, et
il y a, si je compte bien,  peu prs vingt et un ans que je le
suis.

-- Enfin, il ne vous est pas arriv malheur, cest beaucoup.

-- Et quel malheur vouliez-vous quil marrivt? Comme dit je ne
sais quel vers latin que jai oubli, ou plutt que je nai jamais
bien sur La foudre ne frappe pas les valles; et je suis une
valle, mon cher Rochefort, et des plus basses qui soient.

-- Alors le Mazarin est toujours Mazarin?

-- Plus que jamais, mon cher; on le dit mari avec la reine.

-- Mari!

-- Sil nest pas son mari, il est  coup sr son amant.

-- Rsister  un Buckingham et cder  un Mazarin!

-- Voil les femmes! reprit philosophiquement dArtagnan.

-- Les femmes, bon, mais les reines!

-- Eh! mon Dieu! sous ce rapport, les reines sont deux fois
femmes.

-- Et M. de Beaufort, est-il toujours en prison?

-- Toujours; pourquoi?

-- Ah! cest que, comme il me voulait du bien, il aurait pu me
tirer daffaire.

-- Vous tes probablement plus prs dtre libre que lui; ainsi
cest vous qui len tirerez.

-- Alors, la guerre...

-- On va lavoir.

-- Avec lEspagnol?

-- Non, avec Paris.

-- Que voulez-vous dire?

-- Entendez-vous ces coups de fusil?

-- Oui. Eh bien?

-- Eh bien, ce sont les bourgeois qui pelotent! en attendant la
partie.

-- Est-ce que vous croyez quon pourrait faire quelque chose des
bourgeois?

-- Mais, oui, ils promettent, et sils avaient un chef qui fit de
tous les groupes un rassemblement...

-- Cest malheureux de ne pas tre libre.

-- Eh! mon Dieu! ne vous dsesprez pas. Si Mazarin vous fait
chercher, cest quil a besoin de vous; et sil a besoin de vous,
eh bien! je vous en fais mon compliment. Il y a bien des annes
que personne na plus besoin de moi; aussi vous voyez o jen
suis.

-- Plaignez-vous donc, je vous le conseille!

-- coutez, Rochefort. Un trait...

-- Lequel?

-- Vous savez que nous sommes bons amis.

-- Pardieu! jen porte les marques, de notre amiti: trois coups
dpe!...

-- Eh bien, si vous redevenez en faveur, ne moubliez pas.

-- Foi de Rochefort, mais  charge de revanche.

-- Cest dit: voil ma main.

-- Ainsi,  la premire occasion que vous trouvez de parler de
moi...

-- Jen parle, et vous?

-- Moi de mme.

--  propos, et vos amis, faut-il parler deux aussi?

-- Quels amis?

-- Athos, Porthos et Aramis, les avez-vous donc oublis?

--  peu prs.

-- Que sont-ils devenus?

-- Je nen sais rien.

-- Vraiment!

-- Ah! mon Dieu, oui! nous nous sommes quitts comme vous savez;
ils vivent, voil tout ce que je peux dire; jen apprends de temps
en temps des nouvelles indirectes. Mais dans quel lieu du monde
ils sont, le diable memporte si jen sais quelque chose. Non,
dhonneur! je nai plus que vous dami, Rochefort.

-- Et lillustre... comment appelez-vous donc ce garon que jai
fait sergent au rgiment de Pimont?

-- Planchet?

-- Oui, cest cela. Et lillustre Planchet, quest-il devenu?

-- Mais il a pous une boutique de confiseur dans la rue des
Lombards, cest un garon qui a toujours fort aim les douceurs;
de sorte quil est bourgeois de Paris et que, selon toute
probabilit, il fait de lmeute en ce moment. Vous verrez que ce
drle sera chevin avant que je sois capitaine.

-- Allons, mon cher dArtagnan, un peu de courage! cest quand on
est au plus bas de la roue que la roue tourne et vous lve. Ds
ce soir, votre sort va peut-tre changer.

-- Amen! dit dArtagnan en arrtant le carrosse.

-- Que faites-vous? demanda Rochefort.

-- Je fais que nous sommes arrivs et que je ne veux pas quon me
voie sortir de votre voiture; nous ne nous connaissons pas.

-- Vous avez raison. Adieu.

-- Au revoir; rappelez-vous votre promesse.

Et dArtagnan remonta  cheval et reprit la tte de lescorte.

Cinq minutes aprs on entrait dans la cour du Palais-Royal.

DArtagnan conduisit le prisonnier par le grand escalier et lui
fit traverser lantichambre et le corridor. Arriv  la porte du
cabinet de Mazarin, il sapprtait  se faire annoncer quand
Rochefort lui mit la main sur lpaule.

-- DArtagnan, dit Rochefort en souriant, voulez-vous que je vous
avoue une chose  laquelle jai pens tout le long de la route, en
voyant les groupes de bourgeois que nous traversions et qui vous
regardaient, vous et vos quatre hommes, avec des yeux flamboyants?

-- Dites, rpondit dArtagnan.

-- Cest que je navais qu crier  laide pour vous faire mettre
en pices, vous et votre escorte, et qualors jtais libre.

-- Pourquoi ne lavez-vous pas fait? dit dArtagnan.

-- Allons donc! reprit Rochefort. Lamiti jure! Ah! si cet t
un autre que vous qui met conduit, je ne dis pas...

DArtagnan inclina la tte.

-- Est-ce que Rochefort serait devenu meilleur que moi? se dit-il.

Et il se fit annoncer chez le ministre.

-- Faites entrer M. de Rochefort, dit la voix impatiente de
Mazarin aussitt quil eut entendu prononcer ces deux noms, et
priez M. dArtagnan dattendre: je nen ai pas encore fini avec
lui.

Ces paroles rendirent dArtagnan tout joyeux. Comme il lavait
dit, il y avait longtemps que personne navait eu besoin de lui,
et cette insistance de Mazarin  son gard lui paraissait dun
heureux prsage.

Quant  Rochefort, elle ne lui produisit pas dautre effet que de
le mettre parfaitement sur ses gardes. Il entra dans le cabinet et
trouva Mazarin assis  sa table avec son costume ordinaire, cest-
-dire en monsignor; ce qui tait  peu prs lhabit des abbs du
temps, except quil portait les bas et le manteau violet.

Les portes se refermrent, Rochefort regarda Mazarin du coin de
loeil, et il surprit un regard du ministre qui croisait le sien.

Le ministre tait toujours le mme, bien peign, bien fris, bien
parfum, et, grce  sa coquetterie, ne paraissait pas mme son
ge. Quant  Rochefort, ctait autre chose, les cinq annes quil
avait passes en prison avaient fort vieilli ce digne ami de
M. de Richelieu; ses cheveux noirs taient devenus tout blancs, et
les couleurs bronzes de son teint avaient fait place  une
entire pleur qui semblait de lpuisement. En lapercevant,
Mazarin secoua imperceptiblement la tte dun air qui voulait
dire:

-- Voil un homme qui ne me parat plus bon  grandchose.

Aprs un silence qui fut assez long en ralit, mais qui parut un
sicle  Rochefort, Mazarin tira dune liasse de papiers une
lettre tout ouverte, et la montrant au gentilhomme:

-- Jai trouv l une lettre o vous rclamez votre libert,
monsieur de Rochefort. Vous tes donc en prison?

Rochefort tressaillit  cette demande.

-- Mais, dit-il, il me semblait que Votre minence le savait mieux
que personne.

-- Moi? pas du tout! il y a encore  la Bastille une foule de
prisonniers qui y sont du temps de M. de Richelieu, et dont je ne
sais pas mme les noms.

-- Oh, mais, moi, cest autre chose, Monseigneur! et vous saviez
le mien, puisque cest sur un ordre de Votre minence que jai t
transport du Chtelet  la Bastille.

-- Vous croyez?

-- Jen suis sr.

-- Oui, je crois me souvenir, en effet; navez-vous pas, dans le
temps, refus de faire pour la reine un voyage  Bruxelles?

-- Ah! ah! dit Rochefort, voil donc la vritable cause? Je la
cherche depuis cinq ans. Niais que je suis, je ne lavais pas
trouve!

-- Mais je ne vous dis pas que ce soit la cause de votre
arrestation; entendons-nous, je vous fais cette question, voil
tout: navez-vous pas refus daller  Bruxelles pour le service
de la reine, tandis que vous aviez consenti  y aller pour le
service du feu cardinal?

-- Cest justement parce que jy avais t pour le service du feu
cardinal, que je ne pouvais y retourner pour celui de la reine.
Javais t  Bruxelles dans une circonstance terrible. Ctait
lors de la conspiration de Chalais. Jy avais t pour surprendre
la correspondance de Chalais avec larchiduc, et dj  cette
poque, lorsque je fus reconnu, je faillis y tre mis en pices.
Comment vouliez-vous que jy retournasse! je perdais la reine au
lieu de la servir.

-- Eh bien, vous comprenez, voici comment les meilleures
intentions sont mal interprtes, mon cher monsieur de Rochefort.
La reine na vu dans votre refus quun refus pur et simple; elle
avait eu fort  se plaindre de vous sous le feu cardinal, Sa
Majest la reine! Rochefort sourit avec mpris.

-- Ctait justement parce que javais bien servi M. le cardinal
de Richelieu contre la reine, que, lui mort, vous deviez
comprendre, Monseigneur, que je vous servirais bien contre tout le
monde.

-- Moi, monsieur de Rochefort, dit Mazarin, moi, je ne suis pas
comme M. de Richelieu, qui visait  la toute-puissance; je suis un
simple ministre qui na pas besoin de serviteurs tant celui de la
reine. Or, Sa Majest est trs susceptible; elle aura su votre
refus, elle laura pris pour une dclaration de guerre, et elle
maura, sachant combien vous tes un homme suprieur et par
consquent dangereux, mon cher monsieur de Rochefort, elle maura
ordonn de massurer de vous. Voil comment vous vous trouvez  la
Bastille.

Eh bien, Monseigneur, il me semble, dit Rochefort, que si cest
par erreur que je me trouve  la Bastille...

-- Oui, oui, reprit Mazarin, certainement tout cela peut
sarranger; vous tes homme  comprendre certaines affaires, vous,
et, une fois ces affaires comprises,  les bien pousser.

-- Ctait lavis de M. le cardinal de Richelieu, et mon
admiration pour ce grand homme saugmente encore de ce que vous
voulez bien me dire que cest aussi le vtre.

-- Cest vrai, reprit Mazarin, M. le cardinal avait beaucoup de
politique, cest ce qui faisait sa grande supriorit sur moi, qui
suis un homme tout simple et sans dtours; cest ce qui me nuit,
jai une franchise toute franaise.

Rochefort se pina les lvres pour ne pas sourire.

-- Je viens donc au but. Jai besoin de bons amis, de serviteurs
fidles; quand je dis jai besoin, je veux dire: la reine a
besoin. Je ne fais rien que par les ordres de la reine, moi,
entendez-vous bien? ce nest pas comme M. le cardinal de
Richelieu, qui faisait tout  son caprice. Aussi, je ne serai
jamais un grand homme comme lui; mais en change, je suis un bon
homme, monsieur de Rochefort, et jespre que je vous le
prouverai.

Rochefort connaissait cette voix soyeuse, dans laquelle glissait
de temps en temps un sifflement qui ressemblait  celui de la
vipre.

-- Je suis tout prt  vous croire, Monseigneur, dit-il, quoique,
pour ma part, jaie eu peu de preuves de cette bonhomie dont parle
Votre minence Noubliez pas, Monseigneur, reprit Rochefort voyant
le mouvement quessayait de rprimer le ministre, noubliez pas
que depuis cinq ans je suis  la Bastille, et que rien ne fausse
les ides comme de voir les choses  travers les grilles dune
prison.

-- Ah! monsieur de Rochefort, je vous ai dj dit que je ny tais
pour rien dans votre prison. La reine... (colre de femme et de
princesse, que voulez-vous! mais cela passe comme cela vient, et
aprs on ny pense plus)...

-- Je conois, Monseigneur, quelle ny pense plus, elle qui a
pass cinq ans au Palais-Royal, au milieu des ftes et des
courtisans; mais, moi, qui les ai passs  la Bastille...

-- Eh! mon Dieu, mon cher monsieur de Rochefort, croyez-vous que
le Palais-Royal soit un sjour bien gai? Non pas, allez. Nous y
avons eu, nous aussi, nos grands tracas, je vous assure. Mais,
tenez, ne parlons plus de tout cela. Moi, je joue cartes sur
table, comme toujours. Voyons, tes-vous des ntres, monsieur de
Rochefort?

-- Vous devez comprendre, Monseigneur, que je ne demande pas
mieux, mais je ne suis plus au courant de rien, moi.  la
Bastille, on ne cause politique quavec les soldats et les
geliers, et vous navez pas ide, Monseigneur, comme ces gens-l
sont peu au courant des choses qui se passent. Jen suis toujours
 M. de Bassompierre, moi... Il est toujours un des dix-sept
seigneurs?

-- Il est mort, monsieur, et cest une grande perte. Ctait un
homme dvou  la reine, lui, et les hommes dvous sont rares.

-- Parbleu! je crois bien, dit Rochefort. Quand vous en avez, vous
les envoyez  la Bastille.

-- Mais cest quaussi, dit Mazarin, quest-ce qui prouve le
dvouement?

-- Laction, dit Rochefort.

-- Ah! oui, laction! reprit le ministre rflchissant; mais o
trouver des hommes daction?

Rochefort hocha la tte.

-- Il nen manque jamais, Monseigneur, seulement vous cherchez
mal.

-- Je cherche mal! que voulez-vous dire, mon cher monsieur de
Rochefort? Voyons, instruisez-moi. Vous avez d beaucoup apprendre
dans lintimit de feu Monseigneur le cardinal. Ah! ctait un si
grand homme!

-- Monseigneur se fchera-t-il si je lui fais de la morale?

-- Moi, jamais! Vous le savez bien, on peut tout me dire. Je
cherche  me faire aimer, et non  me faire craindre.

-- Eh bien, Monseigneur, il y a dans mon cachot un proverbe crit
sur la muraille, avec la pointe dun clou.

-- Et quel est ce proverbe? demanda Mazarin.

-- Le voici, Monseigneur: _Tel matre..._

-- Je le connais: _tel valet._

-- Non: _tel serviteur._ Cest un petit changement que les gens
dvous dont je vous parlais tout  lheure y ont introduit pour
leur satisfaction particulire.

-- Eh bien! que signifie le proverbe?

-- Il signifie que M. de Richelieu a bien su trouver des
serviteurs dvous, et par douzaines.

-- Lui, le point de mire de tous les poignards! lui qui a pass sa
vie  parer tous les coups quon lui portait!

-- Mais il les a pars, enfin, et pourtant ils taient rudement
ports. Cest que sil avait de bons ennemis, il avait aussi de
bons amis.

-- Mais voil tout ce que je demande!

-- Jai connu des gens, continua Rochefort, qui pensa que le
moment tait venu de tenir parole  dArtagnan, jai connu des
gens qui, par leur adresse, ont cent fois mis en dfaut la
pntration du cardinal; par leur bravoure, battu ses gardes et
ses espions; des gens qui sans argent, sans appui, sans crdit,
ont conserv une couronne  une tte couronne et fait demander
grce au cardinal.

-- Mais ces gens dont vous parlez, dit Mazarin en souriant en lui-
mme de ce que Rochefort arrivait o il voulait le conduire, ces
gens-l ntaient pas dvous au cardinal, puisquils luttaient
contre lui.

-- Non, car ils eussent t mieux rcompenss; mais ils avaient le
malheur dtre dvous  cette mme reine pour laquelle tout 
lheure vous demandiez des serviteurs.

-- Mais comment pouvez-vous savoir toutes ces choses?

-- Je sais ces choses parce que ces gens-l taient mes ennemis 
cette poque, parce quils luttaient contre moi, parce que je leur
ai fait tout le mal que jai pu, parce quils me lont rendu de
leur mieux, parce que lun deux,  qui javais eu plus
particulirement affaire, ma donn un coup dpe, voil sept ans
 peu prs: ctait le troisime que je recevais de la mme
main... la fin dun ancien compte.

-- Ah! fit Mazarin avec une bonhomie admirable, si je connaissais
des hommes pareils.

-- Eh! Monseigneur, vous en avez un  votre porte depuis plus de
six ans, et que depuis six ans vous navez jug bon  rien.

-- Qui donc?

-- Monsieur dArtagnan.

-- Ce Gascon! scria Mazarin avec une surprise parfaitement
joue.

-- Ce Gascon a sauv une reine, et fait confesser 
M. de Richelieu quen fait dhabilet, dadresse et de politique
il ntait quun colier.

-- En vrit!

-- Cest comme jai lhonneur de le dire  Votre minence.

-- Contez-moi un peu cela, mon cher monsieur de Rochefort.

-- Cest bien difficile, Monseigneur, dit le gentilhomme en
souriant.

-- Il me le contera lui-mme, alors.

-- Jen doute, Monseigneur.

-- Et pourquoi cela?

-- Parce que le secret ne lui appartient pas; parce que, comme je
vous lai dit, ce secret est celui dune grande reine.

-- Et il tait seul pour accomplir une pareille entreprise?

-- Non, Monseigneur, il avait trois amis, trois braves qui le
secondaient, des braves comme vous en cherchiez tout  lheure.

-- Et ces quatre hommes taient unis, dites-vous?

-- Comme si ces quatre hommes eussent fait quun, comme si ces
quatre coeurs eussent battu dans la mme poitrine; aussi, que
nont-ils fait  eux quatre!

-- Mon cher monsieur de Rochefort, en vrit vous piquez ma
curiosit  un point que je ne puis vous dire. Ne pourriez-vous
donc ma narrer cette histoire?

-- Non, mais je puis vous dire un conte, un vritable conte de
fe, je vous en rponds, Monseigneur.

-- Oh! dites-moi cela, monsieur de Rochefort, jaime beaucoup les
contes.

-- Vous le voulez donc, Monseigneur? dit Rochefort en essayant de
dmler une intention sur cette figure fine et ruse.

-- Oui.

-- Eh bien! coutez! Il y avait une fois une reine... mais une
puissante reine, la reine dun des plus grands royaumes du monde,
 laquelle un grand ministre voulait beaucoup de mal pour lui
avoir voulu auparavant trop de bien. Ne cherchez pas, Monseigneur!
vous ne pourriez pas deviner qui. Tout cela se passait bien
longtemps avant que vous vinssiez dans le royaume o rgnait cette
reine. Or, il vint  la cour un ambassadeur si brave, si riche et
si lgant, que toutes les femmes en devinrent folles, et que la
reine elle-mme, en souvenir sans doute de la faon dont il avait
trait les affaires dtat, eut limprudence de lui donner
certaine parure si remarquable quelle ne pouvait tre remplace.
Comme cette parure venait du roi, le ministre engagea celui-ci 
exiger de la princesse que cette parure figurt dans sa toilette
au prochain bal. Il est inutile de vous dire, Monseigneur, que le
ministre savait de science certaine que la parure avait suivi
lambassadeur, lequel ambassadeur tait fort loin, de lautre ct
des mers. La grande reine tait perdue! perdue comme la dernire
de ses sujettes, car elle tombait du haut de sa grandeur.

-- Vraiment, fit Mazarin.

-- Eh bien, Monseigneur! quatre hommes rsolurent de la sauver.
Ces quatre hommes, ce ntaient pas des princes, ce ntaient pas
des ducs, ce ntaient pas des hommes puissants, ce ntaient mme
pas des hommes riches; ctaient quatre soldats ayant grand coeur,
bon bras, franche pe. Ils partirent. Le ministre savait leur
dpart et avait apost des gens sur la route pour les empcher
darriver  leur but. Trois furent mis hors de combat par de
nombreux assaillants; mais un seul arriva au port, tua ou blessa
ceux qui voulaient larrter, franchit la mer et rapporta la
parure  la grande reine, qui put lattacher sur son paule au
jour dsign, ce qui manqua de faire damner le ministre. Que
dites-vous de ce trait-l, Monseigneur?

-- Cest magnifique! dit Mazarin rveur.

-- Eh bien! jen sais dix pareils.

Mazarin ne parlait plus, il songeait.

Cinq ou six minutes scoulrent.

-- Vous navez plus rien  me demander, Monseigneur, dit
Rochefort.

-- Si fait, et M. dArtagnan tait un de ces quatre hommes, dites-
vous?

-- Cest lui qui a men toute lentreprise.

-- Et les autres, quels taient-ils?

-- Monseigneur, permettez que je laisse  M. dArtagnan le soin de
vous les nommer. Ctaient ses amis et non les miens; lui seul
aurait quelque influence sur eux, et je ne les connais mme pas
sous leurs vritables noms.

-- Vous vous dfiez de moi, monsieur de Rochefort. Eh bien, je
veux tre franc jusquau bout; jai besoin de vous, de lui, de
tous!

-- Commenons par moi, Monseigneur, puisque vous mavez envoy
chercher et que me voil, puis vous passerez  eux. Vous ne vous
tonnerez pas de ma curiosit: lorsquil il y a cinq ans quon est
en prison, on nest pas fch de savoir o lon va vous envoyer.

-- Vous, mon cher monsieur de Rochefort, vous aurez le poste de
confiance, vous irez  Vincennes o M. de Beaufort est prisonnier:
vous me le garderez  vue. Eh bien! quavez-vous donc?

-- Jai que vous me proposez l une chose impossible, dit
Rochefort en secouant la tte dun air dsappoint.

-- Comment, une chose impossible! Et pourquoi cette chose est-elle
impossible?

-- Parce que M. de Beaufort est un de mes amis, ou plutt que je
suis un des siens; avez-vous oubli, Monseigneur, que cest lui
qui avait rpondu de moi  la reine?

-- M. de Beaufort, depuis ce temps-l, est lennemi de tat.

-- Oui, Monseigneur, cest possible; mais comme je ne suis ni roi,
ni reine, ni ministre, il nest pas mon ennemi,  moi, et je ne
puis accepter ce que vous moffrez.

-- Voil ce que vous appelez du dvouement? je vous en flicite!
Votre dvouement ne vous engage pas trop, monsieur de Rochefort.

-- Et puis, Monseigneur, reprit Rochefort, vous comprendrez que
sortir de la Bastille pour rentrer  Vincennes, ce nest que
changer de prison.

-- Dites tout de suite que vous tes du parti de M. de Beaufort,
et ce sera plus franc de votre part.

-- Monseigneur, jai t si longtemps enferm que je ne suis que
dun parti: cest du parti du grand air. Employez-moi  tout autre
chose, envoyez-moi en mission, occupez-moi activement, mais sur
les grands chemins, si cest possible!

-- Mon cher monsieur de Rochefort, dit Mazarin avec son air
goguenard, votre zle vous emporte: vous vous croyez encore un
jeune homme, parce que le coeur y est toujours; mais les forces
vous manqueraient. Croyez-moi donc: ce quil vous faut maintenant,
cest du repos. Hol, quelquun!

-- Vous ne statuez donc rien sur moi, Monseigneur?

-- Au contraire, jai statu.

Bernouin entra.

-- Appelez un huissier, dit-il, et restez prs de moi, ajouta-t-il
tout bas.

Un huissier entra. Mazarin crivit quelques mots quil remit  cet
homme, puis salua de la tte.

-- Adieu, monsieur de Rochefort! dit-il.

Rochefort sinclina respectueusement.

-- Je vois, Monseigneur, dit-il, que lon me reconduit  la
Bastille.

-- Vous tes intelligent.

-- Jy retourne, Monseigneur; mais, je vous le rpte, vous avez
tort de ne pas savoir memployer.

-- Vous, lami de mes ennemis!

-- Que voulez-vous! il me fallait faire lennemi de vos ennemis.

-- Croyez-vous quil ny ait que vous seul, monsieur de Rochefort?
Croyez-moi, jen trouverai qui vous vaudront bien.

-- Je vous le souhaite, Monseigneur.

-- Cest bien. Allez, allez!  propos, cest inutile que vous
mcriviez davantage, monsieur de Rochefort, vos lettres seraient
des lettres perdues.

-- Jai tir les marrons du feu, murmura Rochefort en se retirant;
et si dArtagnan nest pas content de moi quand je lui raconterai
tout  lheure lloge que jai fait de lui, il sera difficile.
Mais o diable me mne-t-on?

En effet, on conduisait Rochefort par le petit escalier, au lieu
de le faire passer par lantichambre, o attendait dArtagnan.
Dans la cour, il trouva son carrosse et ses quatre hommes
descorte; mais il chercha vainement son ami.

-- Ah! ah! se dit en lui-mme Rochefort, voil qui change
terriblement la chose! et sil y a toujours un aussi grand nombre
de populaire dans les rues, eh bien! nous tcherons de prouver au
Mazarin que nous sommes encore bon  autre chose, Dieu merci! qu
garder un prisonnier.

Et il sauta dans le carrosse aussi lgrement que sil net eu
que vingt-cinq ans.


IV. Anne dAutriche  quarante-six ans

Rest seul avec Bernouin, Mazarin demeura un instant pensif; il en
savait beaucoup, et cependant il nen savait pas encore assez.
Mazarin tait tricheur au jeu; cest un dtail que nous a conserv
Brienne: il appelait cela prendre ses avantages. Il rsolut de
nentamer la partie avec dArtagnan que lorsquil connatrait bien
toutes les cartes de son adversaire.

-- Monseigneur nordonne rien? demanda Bernouin.

-- Si fait, rpondit Mazarin; claire-moi, je vais chez la reine.

Bernouin prit un bougeoir et marcha le premier.

Il y avait un passage secret qui aboutissait des appartements et
du cabinet de Mazarin aux appartements de la reine; ctait par ce
corridor que passait le cardinal pour se rendre  toute heure
auprs dAnne dAutriche.

En arrivant dans la chambre  coucher o donnait ce passage,
Bernouin rencontra madame Beauvais. Madame Beauvais et Bernouin
taient les confidents intimes de ces amours surannes; et madame
Beauvais se chargea dannoncer le cardinal  Anne dAutriche, qui
tait dans son oratoire avec le jeune Louis XIV.

Anne dAutriche, assise dans un grand fauteuil, le coude appuy
sur une table et la tte appuye sur sa main, regardait lenfant
royal, qui, couch sur le tapis, feuilletait un grand livre de
bataille. Anne dAutriche tait une reine qui savait le mieux
sennuyer avec majest; elle restait quelquefois des heures ainsi
retire dans sa chambre ou dans son oratoire, sans lire ni prier.

Quant au livre avec lequel jouait le roi, ctait un _Quinte-
Curce_ enrichi de gravures reprsentant les hauts faits
dAlexandre.

Madame Beauvais apparut  la porte de loratoire et annona le
cardinal de Mazarin.

Lenfant se releva sur un genou, le sourcil fronc, et regardant
sa mre:

-- Pourquoi donc, dit-il, entre-t-il ainsi sans faire demander
audience?

Anne rougit lgrement.

-- Il est important, rpliqua-t-elle, quun premier ministre, dans
les temps o nous sommes, puisse venir rendre compte  toute heure
de ce qui se passe  la reine, sans avoir  exciter la curiosit
ou les commentaires de toute la cour.

-- Mais il me semble que M. de Richelieu nentrait pas ainsi,
rpondit lenfant implacable.

-- Comment vous rappelez-vous ce que faisait M. de Richelieu? vous
ne pouvez le savoir, vous tiez trop jeune.

-- Je ne me le rappelle pas, je lai demand, on me la dit.

-- Et qui vous a dit cela? reprit Anne dAutriche avec un
mouvement dhumeur mal dguis.

-- Je sais que je ne dois jamais nommer les personnes qui
rpondent aux questions que je leur fais, rpondit lenfant, ou
que sans cela je napprendrai plus rien.

En ce moment Mazarin entra. Le roi se leva alors tout  fait, prit
son livre, le plia et alla le porter sur la table, prs de
laquelle il se tint debout pour forcer Mazarin  se tenir debout
aussi.

Mazarin surveillait de son oeil intelligent toute cette scne, 
laquelle il semblait demander lexplication de celle qui lavait
prcde.

Il sinclina respectueusement devant la reine et fit une profonde
rvrence au roi, qui lui rpondit par un salut de tte assez
cavalier; mais un regard de sa mre lui reprocha cet abandon aux
sentiments de haine que ds son enfance Louis XIV avait voue au
cardinal, et il accueillit le sourire sur les lvres le compliment
du ministre.

Anne dAutriche cherchait  deviner sur le visage de Mazarin la
cause de cette visite imprvue, le cardinal ordinairement ne
venant chez elle que lorsque tout le monde tait retir.

Le ministre fit un signe de tte imperceptible; alors la reine
sadressant  madame Beauvais:

-- Il est temps que le roi se couche, dit-elle, appelez Laporte.

Dj la reine avait dit deux ou trois fois au jeune Louis de se
retirer, et toujours lenfant avait tendrement insist pour
rester; mais cette fois, il ne fit aucune observation, seulement
il se pina les lvres et plit.

Un instant aprs, Laporte entra.

Lenfant alla droit  lui sans embrasser sa mre.

-- Eh bien, Louis, dit Anne, pourquoi ne membrassez-vous point?

-- Je croyais que vous tiez fche contre moi, Madame: vous me
chassez.

-- Je ne vous chasse pas: seulement vous venez davoir la petite
vrole, vous tes souffrant encore, et je crains que veiller ne
vous fatigue.

-- Vous navez pas eu la mme crainte quand vous mavez fait aller
aujourdhui au Palais pour rendre ces mchants dits qui ont tant
fait murmurer le peuple.

-- Sire, dit Laporte pour faire diversion,  qui Votre Majest
veut-elle que je donne le bougeoir?

--  qui tu voudras, Laporte, rpondit lenfant, pourvu, ajouta-t-
il  haute voix, que ce ne soit pas  Mancini.

M. Mancini tait un neveu du cardinal que Mazarin avait plac prs
du roi comme enfant dhonneur et sur lequel Louis XIV reportait
une partie de la haine quil avait pour son ministre.

Et le roi sortit sans embrasser sa mre et sans saluer le
cardinal.

--  la bonne heure! dit Mazarin; jaime  voir quon lve Sa
Majest dans lhorreur de la dissimulation.

-- Pourquoi cela? demanda la reine dun air presque timide.

-- Mais il me semble que la sortie du roi na pas besoin de
commentaires; dailleurs, Sa Majest ne se donne pas la peine de
cacher le peu daffection quelle me porte: ce qui ne mempche
pas, du reste, dtre tout dvou  son service, comme  celui de
Votre Majest.

-- Je vous demande pardon pour lui, cardinal, dit la reine, cest
un enfant qui ne peut encore savoir toutes les obligations quil
vous a.

Le cardinal sourit.

-- Mais, continua la reine, vous tiez venu sans doute pour
quelque objet important, quy a-t-il donc?

Mazarin sassit ou plutt se renversa dans une large chaise, et
dun air mlancolique:

-- Il y a, dit-il, que, selon toute probabilit, nous serons
forcs de nous quitter bientt,  moins que vous ne poussiez le
dvouement pour moi jusqu me suivre en Italie.

-- Et pourquoi cela? demanda la reine.

-- Parce que, comme dit lopra de _Thisb_, reprit Mazarin:

_Le monde entier conspire  diviser nos feux._

-- Vous plaisantez, monsieur! dit la reine en essayant de
reprendre un peu de son ancienne dignit.

-- Hlas, non, Madame! dit Mazarin, je ne plaisante pas le moins
du monde; je pleurerais bien plutt, je vous prie. de le croire;
et il y a de quoi, car notez bien que jai dit:

_Le monde entier conspire  diviser nos feux._

Or, comme vous faites partie du monde entier, je veux dire que
vous aussi mabandonnez.

-- Cardinal!

-- Eh! mon Dieu, ne vous ai-je pas vue sourire lautre jour trs
agrablement  M. le duc dOrlans ou plutt  ce quil vous
disait!

-- Et que me disait-il?

-- Il vous disait, Madame: Cest votre Mazarin qui est la pierre
dachoppement; quil parte, et tout ira bien.

-- Que vouliez-vous que je fisse?

-- Oh! Madame, vous tes la reine, ce me semble!

-- Belle royaut,  la merci du premier gribouilleur de paperasses
du Palais-Royal ou du premier gentilltre du royaume!

-- Cependant vous tes assez forte pour loigner de vous les gens
qui vous dplaisent.

-- Cest--dire qui vous dplaisent,  vous! rpondit la reine.

--  moi!

-- Sans doute. Qui a renvoy madame de Chevreuse, qui pendant
douze ans avait t perscute sous lautre rgne?

-- Une intrigante qui voulait continuer contre moi les cabales
commences contre M. de Richelieu!

-- Qui a renvoy madame de Hautefort, cette amie si parfaite,
quelle avait refus les bonnes grces du roi pour rester dans les
miennes?

-- Une prude qui vous disait chaque soir, en vous dshabillant,
que ctait perdre votre me que daimer un prtre, comme si on
tait prtre parce quon est cardinal.

-- Qui a fait arrter M. de Beaufort?

-- Un brouillon qui ne parlait de rien moins que de massassiner!

-- Vous voyez bien, cardinal, reprit la reine, que vos ennemis
sont les miens.

-- Ce nest pas assez, Madame, il faudrait encore que vos amis
fussent les miens aussi.

-- Mes amis, monsieur!... La reine secoua la tte:

Hlas! je nen ai plus.

-- Comment navez-vous plus damis dans le bonheur, quand vous en
aviez bien dans ladversit?

-- Parce que, dans le bonheur, jai oubli ces amis-l, monsieur:
Parce que jai fait comme la reine Marie de Mdicis, qui, au
retour de son premier exil, a mpris tous ceux qui avaient
souffert pour elle, et qui proscrite une seconde fois est morte 
Cologne, abandonne du monde entier et mme de son fils, parce que
tout le monde la mprisait  son tour.

-- Eh bien, voyons! dit Mazarin, ne serait-il pas temps de rparer
le mal? Cherchez parmi vos amis vos plus anciens.

-- Que voulez-vous dire, monsieur?

-- Rien autre chose que ce que je dis: cherchez.

-- Hlas! jai beau regarder autour de moi, je nai dinfluence
sur personne. Monsieur, comme toujours, est conduit par son
favori: hier ctait Choisy, aujourdhui cest La Rivire, demain
ce sera un autre. M. le Prince est conduit par le coadjuteur, qui
est conduit par madame de Gumne.

-- Aussi, Madame, je ne vous dis pas de regarder parmi vos amis du
jour, mais parmi vos amis dautrefois.

-- Parmi mes amis dautrefois? fit la reine.

-- Oui, parmi vos amis dautrefois, parmi ceux qui vous ont aide
 lutter contre M. le duc de Richelieu,  le vaincre mme.

-- O veut-il en venir? murmura la reine en regardant le cardinal
avec inquitude.

-- Oui, continua celui-ci, en certaines circonstances, avec cet
esprit puissant et fin qui caractrise Votre Majest, vous avez
su, grce au concours de vos amis, repousser les attaques de cet
adversaire.

-- Moi! dit la reine, jai souffert, voil tout.

-- Oui, dit Mazarin, comme souffrent les femmes en se vengeant.
Voyons, allons au fait! connaissez-vous M. de Rochefort?

-- M. de Rochefort ntait pas un de mes amis, dit la reine, mais
bien au contraire de mes ennemis les plus acharns, un des plus
fidles de M. le cardinal. Je croyais que vous saviez cela.

-- Je le sais si bien, rpondit Mazarin, que nous lavons fait
mettre  la Bastille.

-- En est-il sorti? demanda la reine.

-- Non, rassurez-vous, il y est toujours; aussi je ne vous parle
de lui que pour arriver  un autre. Connaissez-vous M. dArtagnan?
continua Mazarin en regardant la reine en face.

Anne dAutriche reut le coup en plein coeur.

Le Gaston aurait-il t indiscret? murmura-t-elle.

Puis tout haut:

-- DArtagnan! ajouta-t-elle. Attendez donc, Oui, certainement, ce
nom-l mest familier. DArtagnan, un mousquetaire, qui aimait une
de mes femmes, Pauvre petite crature qui est morte empoisonne 
cause de moi.

-- Voil tout? dit Mazarin.

La reine regarda le cardinal avec tonnement.

-- Mais, monsieur, dit-elle, il me semble que vous me faites subir
un interrogatoire?

-- Auquel, en tout cas, dit Mazarin avec son ternel sourire et sa
voix toujours douce, vous ne rpondez que selon votre fantaisie.

-- Exposez clairement vos dsirs, monsieur, et jy rpondrai de
mme, dit la reine avec un commencement dimpatience.

-- Eh bien, Madame! dit Mazarin en sinclinant, je dsire que vous
me fassiez part de vos amis, comme je vous ai fait part du peu
dindustrie et de talent que le ciel a mis en moi. Les
circonstances sont graves, et il va falloir agir nergiquement.

-- Encore! dit la reine, je croyais que nous en serions quittes
avec M. de Beaufort.

-- Oui! vous navez vu que le torrent qui voulait tout renverser,
et vous navez pas fait attention  leau donnante. Il y a
cependant en France un proverbe sur leau qui dort.

-- Achevez, dit la reine.

-- Eh bien! continua Mazarin, je souffre tous les jours les
affronts que me font vos princes et vos valets titrs, tous
automates qui ne voient pas que je tiens leur fil, et qui, sous ma
gravit patiente, nont pas devin le rire de lhomme irrit, qui
sest jur  lui-mme dtre un jour le plus fort. Nous avons fait
arrter M. de Beaufort, cest vrai; mais ctait le moins
dangereux de tous, il y a encore M. le Prince...

-- Le vainqueur de Rocroy! y pensez-vous?

-- Oui, Madame, et fort souvent; mais _patienza_, comme nous
disons, nous autres Italiens. Puis, aprs M. de Cond, il y a
M. le duc dOrlans.

-- Que dites-vous l? le premier prince du sang, loncle du roi!

-- Non pas le premier prince du sang, non pas loncle du roi, mais
le lche conspirateur qui, sous lautre rgne, pouss par son
caractre capricieux et fantasque rong dennuis misrables,
dvor dune plate ambition, jaloux de tout ce qui le dpassait en
loyaut et en courage, irrit de ntre rien, grce  sa nullit,
sest fait lcho de tous les mauvais bruits, sest fait lme de
toutes les cabales, a fait signe daller en avant  tous ces
braves gens qui ont eu la sottise de croire  la parole dun homme
du sang royal, et qui les a renis lorsquils sont monts sur
lchafaud! non pas le premier prince du sang, non pas loncle du
roi, je le rpte, mais lassassin de Chalais, de Montmorency et
de Cinq-Mars, qui essaye aujourdhui de jouer le mme jeu, et qui
se figure quil gagnera la partie parce quil changera
dadversaire et parce quau lieu davoir en face de lui un homme
qui menace il a un homme qui sourit. Mais il se trompe, il aura
perdu  perdre M. de Richelieu, et je nai pas intrt  laisser
prs de la reine ce ferment de discorde avec lequel feu M. le
cardinal a fait bouillir vingt ans la bile du roi.

Anne rougit et cacha sa tte dans ses deux mains.

-- Je ne veux point humilier Votre Majest, reprit Mazarin,
revenant  un ton plus calme, mais en mme temps dune fermet
trange. Je veux quon respecte la reine et quon respecte son
ministre, puisque aux yeux de tous je ne suis que cela. Votre
Majest sait, elle, que je ne suis pas, comme beaucoup de gens le
disent, un pantin venu dItalie; il faut que tout le monde le
sache comme Votre Majest.

-- Eh bien donc, que dois-je faire? dit Anne dAutriche courbe
sous cette voix dominatrice.

-- Vous devez chercher dans votre souvenir le nom de ces hommes
fidles et dvous qui ont pass la mer malgr M. de Richelieu, en
laissant des traces de leur sang tout le long de la route, pour
rapporter  Votre Majest certaine parure quelle avait donne 
M. de Buckingham.

Anne se leva majestueuse et irrite comme si un ressort dacier
let fait bondir, et, regardant le cardinal avec cette hauteur et
cette dignit qui la rendaient si puissante aux jours de sa
jeunesse:

-- Vous minsultez, monsieur! dit-elle.

-- Je veux enfin, continua Mazarin, achevant la pense quavait
tranche par le milieu le mouvement de la reine, je veux que vous
fassiez aujourdhui pour votre mari ce que vous avez fait
autrefois pour votre amant.

-- Encore cette calomnie! scria la reine. Je la croyais
cependant bien morte et bien touffe, car vous me laviez
pargne jusqu prsent; mais voil que vous men parlez  votre
tour. Tant mieux! car il en sera question cette fois entre nous,
et tout sera fini, entendez-vous bien?

-- Mais, Madame, dit Mazarin tonn de ce retour de force, je ne
demande pas que vous me disiez tout.

-- Et moi je veux tout vous dire, rpondit Anne dAutriche.
coutez donc. Je veux vous dire quil y avait effectivement 
cette poque quatre coeurs dvous, quatre mes loyales, quatre
pes fidles, qui mont sauv plus que la vie, monsieur, qui
mont sauv lhonneur.

-- Ah! vous lavouez, dit Mazarin.

-- Ny a-t-il donc que les coupables dont lhonneur soit en jeu,
monsieur, et ne peut-on pas dshonorer quelquun, une femme
surtout, avec des apparences! Oui, les apparences taient contre
moi et jallais tre dshonore, et cependant, je le jure, je
ntais pas coupable. Je le jure...

La reine chercha une chose sainte sur laquelle elle pt jurer; et
tirant dune armoire perdue dans la tapisserie un petit coffret de
bois de rose incrust dargent, et le posant sur lautel:

-- Je le jure, reprit-elle, sur ces reliques sacres, jaimais
M. de Buckingham, mais M. de Buckingham ntait pas mon amant!

-- Et quelles sont ces reliques sur lesquelles vous faites ce
serment, Madame? dit en souriant Mazarin; car je vous en prviens,
en ma qualit de Romain je suis incrdule: il y a relique et
relique.

La reine dtacha une petite clef dor de son cou et la prsenta au
cardinal.

-- Ouvrez, monsieur, dit-elle, et voyez vous-mme.

Mazarin tonn prit la clef et ouvrit le coffret, dans lequel il
ne trouva quun couteau rong par la rouille et deux lettres dont
lune tait tache de sang.

-- Quest-ce que cela? demanda Mazarin.

-- Quest-ce que cela, monsieur? dit Anne dAutriche avec son
geste de reine et en tendant sur le coffret ouvert un bras rest
parfaitement beau malgr les annes, je vais vous le dire. Ces
deux lettres sont les deux seules lettres que je lui aie jamais
crites. Ce couteau, cest celui dont Felton la frapp. Lisez ces
lettres, monsieur, et vous verrez si jai menti.

Malgr la permission qui lui tait donne, Mazarin, par un
sentiment naturel, au lieu de lire les lettres, prit le couteau
que Buckingham mourant avait arrach de sa blessure, et quil
avait, par Laporte, envoy  la reine; la lame en tait toute
ronge; car le sang tait devenu de la rouille; puis aprs un
instant dexamen, pendant lequel la reine tait devenue aussi
blanche que la nappe de lautel sur lequel elle tait appuye, il
le replaa dans le coffret avec un frisson involontaire.

-- Cest bien, Madame, dit-il, je men rapporte  votre serment.

-- Non, non! lisez, dit la reine en fronant le sourcil; lisez, je
le veux, je lordonne, afin, comme je lai rsolu, que tout soit
fini de cette fois, et que nous ne revenions plus sur ce sujet.
Croyez-vous, ajouta-t-elle avec un sourire terrible, que je sois
dispose  rouvrir ce coffret  chacune de vos accusations 
venir?

Mazarin, domin par cette nergie, obit presque machinalement et
lut les deux lettres. Lune tait celle par laquelle la reine
redemandait les ferrets  Buckingham; ctait celle quavait
porte dArtagnan, et qui tait arrive  temps. Lautre tait
celle que Laporte avait remise au duc, dans laquelle la reine le
prvenait quil allait tre assassin et qui tait arrive trop
tard.

-- Cest bien, Madame, dit Mazarin, et il ny a rien  rpondre 
cela.

-- Si, monsieur, dit la reine en refermant le coffret et en
appuyant sa main dessus; si, il y a quelque chose  rpondre:
cest que jai toujours t ingrate envers ces hommes qui mont
sauve, moi, et qui ont fait tout ce quils ont pu pour le sauver,
lui; cest que je nai rien donn  ce brave dArtagnan, dont vous
me parliez tout  lheure, que ma main  baiser, et ce diamant.

La reine tendit sa belle main vers le cardinal et lui montra une
pierre admirable qui scintillait  son doigt.

-- Il la vendu,  ce quil parat, reprit-elle, dans un moment de
gne; il la vendu pour me sauver une seconde fois, car ctait
pour envoyer un messager au duc et pour le prvenir quil devait
tre assassin.

-- DArtagnan le savait donc?

-- Il savait tout. Comment faisait-il? Je lignore. Mais enfin il
la vendu  M. des Essarts, au doigt duquel je lai vu, et de qui
je lai rachet; mais ce diamant lui appartient, Monsieur, rendez-
le-lui donc de ma part, et, puisque vous avez le bonheur davoir
prs de vous un pareil homme, tchez de lutiliser.

-- Merci, Madame! dit Mazarin, je profiterai du conseil.

-- Et maintenant, dit la reine comme brise par lmotion, avez-
vous autre chose  me demander?

-- Rien, Madame, rpondit le cardinal de sa voix la plus
caressante, que de vous supplier de me pardonner mes injustes
soupons; mais je vous aime tant, quil nest pas tonnant que je
sois jaloux, mme du pass.

Un sourire dune indfinissable expression passa sur les lvres de
la reine.

-- Eh bien, alors, monsieur, dit-elle, si vous navez rien autre
chose  me demander, laissez-moi; vous devez comprendre quaprs
une pareille scne jai besoin dtre seule.

Mazarin sinclina.

-- Je me retire, Madame, dit-il; me permettez-vous de revenir?

-- Oui, mais demain; je naurai pas trop de tout ce temps pour me
remettre.

Le cardinal prit la main de la reine et la lui baisa galamment,
puis il se retira.

 peine fut-il sorti que la reine passa dans lappartement de son
fils et demanda  Laporte si le roi tait couch. Laporte lui
montra de la main lenfant qui dormait.

Anne dAutriche monta sur les marches du lit, approcha ses lvres
du front pliss de son fils et y dposa doucement un baiser; puis
elle se retira silencieuse comme elle tait venue, se contentant
de dire au valet de chambre.

-- Tchez donc, mon cher Laporte, que le roi fasse meilleure mine
 M. le cardinal, auquel lui et moi avons de si grandes
obligations.


V. Gascon et Italien

Pendant ce temps le cardinal tait revenu dans son cabinet,  la
porte duquel veillait Bernouin,  qui il demanda si rien ne
stait pass de nouveau et sil ntait venu aucune nouvelle du
dehors. Sur sa rponse ngative il lui fit signe de se retirer.

Rest seul, il alla ouvrir la porte du corridor, puis celle de
lantichambre; dArtagnan, fatigu, dormait sur une banquette.

-- Monsieur dArtagnan! dit-il dune voix douce.

DArtagnan ne broncha point.

-- Monsieur dArtagnan! dit-il plus haut.

DArtagnan continua de dormir.

Le cardinal savana vers lui et lui toucha lpaule du bout du
doigt.

Cette fois dArtagnan tressaillit, se rveilla, et, en se
rveillant, se trouva tout debout et comme un soldat sous les
armes.

-- Me voil, dit-il; qui mappelle?

-- Moi, dit Mazarin avec son visage le plus souriant.

-- Jen demande pardon  Votre minence, dit dArtagnan, mais
jtais si fatigu...

-- Ne me demandez pas pardon, monsieur, dit Mazarin, car vous vous
tes fatigu  mon service.

DArtagnan admira lair gracieux du ministre.

-- Ouais! dit-il entre ses dents, est-il vrai le proverbe qui dit
que le bien vient en dormant?

-- Suivez-moi, monsieur! dit Mazarin.

-- Allons, allons, murmura dArtagnan, Rochefort ma tenu parole;
seulement, par o diable est-il pass?

Et il regarda jusque dans les moindres recoins du cabinet mais il
ny avait plus de Rochefort.

-- Monsieur dArtagnan, dit Mazarin en sasseyant et en
saccommodant sur son fauteuil, vous mavez toujours paru un brave
et galant homme.

Cest possible, pensa dArtagnan, mais il a mis le temps  me le
dire.

Ce qui ne lempcha pas de saluer Mazarin jusqu terre pour
rpondre  son compliment.

-- Eh bien, continua Mazarin, le moment est venu de mettre 
profit vos talents et votre valeur!

Les yeux de lofficier lancrent comme un clair de joie qui
steignit aussitt, car il ne savait pas o Mazarin en voulait
venir.

-- Ordonnez, Monseigneur, dit-il, je suis prt  obir  Votre
minence.

-- Monsieur dArtagnan, continua Mazarin, vous avez fait sous le
dernier rgne certains exploits...

-- Votre minence est trop bonne de se souvenir... Cest vrai,
jai fait la guerre avec assez de succs.

-- Je ne parle pas de vos exploits guerriers, dit Mazarin car,
quoiquils aient fait quelque bruit, ils ont t surpasss par les
autres.

DArtagnan fit ltonn.

-- Eh bien, dit Mazarin, vous ne rpondez pas?

-- Jattends, reprit dArtagnan, que Monseigneur me dise de quels
exploits il veut parler.

-- Je parle de laventure... H! vous savez bien ce que je veux
dire.

-- Hlas! non, Monseigneur, rpondit dArtagnan tout tonn.

-- Vous tes discret, tant mieux. Je veux parler de cette aventure
de la reine, de ces ferrets, de ce voyage que vous avez fait avec
trois de vos amis.

-- H! h! pensa le Gascon, est-ce un pige? Tenons-nous ferme.

Et il arma ses traits dune stupfaction que lui et envie
Mondori ou Bellerose, les deux meilleurs comdiens de lpoque.

-- Fort bien! dit Mazarin en riant, bravo! on mavait bien dit que
vous tiez lhomme quil me fallait. Voyons, l, que feriez-vous
bien pour moi?

-- Tout ce que Votre minence mordonnera de faire, dit
dArtagnan.

-- Vous feriez pour moi ce que vous avez fait autrefois pour une
reine?

-- Dcidment, se dit dArtagnan  lui-mme, on veut me faire
parler; voyons-le venir. Il nest pas plus fin que le Richelieu,
que diable!... Pour une reine, Monseigneur! je ne comprends pas.

-- Vous ne comprenez pas que jai besoin de vous et de vos trois
amis?

-- De quels amis, Monseigneur?

-- De vos trois amis dautrefois.

-- Autrefois, Monseigneur, rpondit dArtagnan, je navais pas
trois amis, jen avais cinquante.  vingt ans, on appelle tout le
monde ses amis.

-- Bien, bien, monsieur lofficier! dit Mazarin, la discrtion est
une belle chose; mais aujourdhui vous pourriez vous repentir
davoir t trop discret.

-- Monseigneur, Pythagore faisait garder pendant cinq ans le
silence  ses disciples pour leur apprendre  se taire.

-- Et vous lavez gard vingt ans, monsieur. Cest quinze ans de
plus quun philosophe pythagoricien, ce qui me semble raisonnable.
Parlez donc aujourdhui, car la reine elle-mme vous relve de
votre serment.

-- La reine! dit dArtagnan avec un tonnement, qui, cette fois,
ntait pas jou.

-- Oui, la reine! et pour preuve que je vous parle en son nom,
cest quelle ma dit de vous montrer ce diamant quelle prtend
que vous connaissez, et quelle a rachet de M. des Essarts.

Et Mazarin tendit la main vers lofficier, qui soupira en
reconnaissant la bague que la reine lui avait donne le soir du
bal de lHtel de Ville.

-- Cest vrai! dit dArtagnan, je reconnais ce diamant, qui a
appartenu  la reine.

-- Vous voyez donc bien que je vous parle en son nom. Rpondez-moi
donc sans jouer davantage la comdie. Je vous lai dj dit, et je
vous le rpte, il y va de votre fortune.

-- Ma foi, Monseigneur! jai grand besoin de faire fortune. Votre
minence ma oubli si longtemps!

-- Il ne faut que huit jours pour rparer cela. Voyons, vous
voil, vous, mais o sont vos amis?

-- Je nen sais rien, Monseigneur.

-- Comment, vous nen savez rien?

-- Non; il y a longtemps que nous nous sommes spars, car tous
trois ont quitt le service.

-- Mais o les retrouverez-vous?

-- Partout o ils seront. Cela me regarde.

-- Bien! Vos conditions?

-- De largent, Monseigneur, tant que nos entreprises en
demanderont. Je me rappelle trop combien parfois nous avons t
empchs, faute dargent, et sans ce diamant, que jai t oblig
de vendre, nous serions rests en chemin.

-- Diable! de largent, et beaucoup! dit Mazarin; comme vous y
allez, monsieur lofficier! Savez-vous bien quil ny en a pas,
dargent, dans les coffres du roi?

-- Faites comme moi, alors, Monseigneur, vendez les diamants de la
couronne; croyez-moi, ne marchandons pas, on fait mal les grandes
choses avec de petits moyens.

-- Eh bien! dit Mazarin, nous verrons  vous satisfaire.

-- Richelieu, pensa dArtagnan, met dj donn cinq cents
pistoles darrhes.

-- Vous serez donc  moi?

-- Oui, si mes amis le veulent.

-- Mais,  leur refus, je pourrais compter sur vous?

-- Je nai jamais rien fait de bon seul, dit dArtagnan en
secouant la tte.

-- Allez donc les trouver.

-- Que leur dirai-je pour les dterminer  servir Votre minence?

-- Vous les connaissez mieux que moi. Selon leurs caractres vous
promettrez.

-- Que promettrai-je?

-- Quils me servent comme ils ont servi la reine, et ma
reconnaissance sera clatante.

-- Que ferons-nous?

-- Tout, puisquil parat que vous savez tout faire.

-- Monseigneur, lorsquon a confiance dans les gens et quon veut
quils aient confiance en nous, on les renseigne mieux que ne fait
Votre minence.

-- Lorsque le moment dagir sera venu, soyez tranquille, reprit
Mazarin, vous aurez toute ma pense.

-- Et jusque-l!

-- Attendez et cherchez vos amis.

-- Monseigneur, peut-tre ne sont-ils pas  Paris, cest probable
mme, il va falloir voyager. Je ne suis quun lieutenant de
mousquetaires fort pauvre et les voyages sont chers.

-- Mon intention, dit Mazarin, nest pas que vous paraissiez avec
un grand train, mes projets ont besoin de mystre et souffriraient
dun trop grand quipage.

-- Encore, Monseigneur, ne puis-je voyager avec ma paye, puisque
lon est en retard de trois mois avec moi; et je ne puis voyager
avec mes conomies, attendu que depuis vingt-deux ans que je suis
au service je nai conomis que des dettes.

Mazarin resta un instant pensif, comme si un grand combat se
livrait en lui; puis allant  une armoire ferme dune triple
serrure, il en tira un sac, et le pesant dans sa main deux ou
trois fois avant de le donner  dArtagnan:

-- Prenez donc ceci, dit-il avec un soupir, voil pour le voyage.

-- Si ce sont des doublons dEspagne ou mme des cus dor, pensa
dArtagnan, nous pourrons encore faire affaire ensemble.

Il salua le cardinal et engouffra le sac dans sa large poche.

-- Eh bien, cest donc dit, rpondit le cardinal, vous allez
voyager...

-- Oui, Monseigneur.

-- crivez-moi tous les jours pour me donner des nouvelles de
votre ngociation.

-- Je ny manquerai pas, Monseigneur.

-- Trs bien.  propos, le nom de vos amis?

-- Le nom de mes amis? rpta dArtagnan avec un reste
dinquitude.

-- Oui; pendant que vous cherchez de votre ct, moi, je
minformerai du mien et peut-tre apprendrai-je quelque chose.

-- M. le comte de La Fre, autrement dit Athos; M. du Vallon,
autrement dit Porthos, et M. le chevalier dHerblay, aujourdhui
labb dHerblay, autrement dit Aramis.

Le cardinal sourit.

-- Des cadets, dit-il, qui staient engags aux mousquetaires
sous de faux noms pour ne pas compromettre leurs noms de famille.
Longues rapires, mais bourses lgres; on connat cela.

-- Si Dieu veut que ces rapires-l passent au service de Votre
minence, dit dArtagnan, jose exprimer un dsir, cest que ce
soit  son tour la bourse de Monseigneur qui devienne lgre et la
leur qui devienne lourde; car avec ces trois hommes et moi, Votre
minence remuera toute la France et mme toute lEurope, si cela
lui convient.

-- Ces Gascons, dit Mazarin en riant, valent presque les Italiens
pour la bravade.

-- En tout cas, dit dArtagnan avec un sourire pareil  celui du
cardinal, ils valent mieux pour lestocade.

Et il sortit aprs avoir demand un cong qui lui fut accord 
linstant et sign par Mazarin lui-mme.

 peine dehors il sapprocha dune lanterne qui tait dans la cour
et regarda prcipitamment dans le sac.

-- Des cus dargent! fit-il avec mpris; je men doutais. Ah!
Mazarin, Mazarin! tu nas pas confiance en moi! tant pis! cela te
portera malheur!

Pendant ce temps le cardinal se frottait les mains.

-- Cent pistoles, murmura-t-il, cent pistoles! pour cent pistoles
jai eu un secret que M. de Richelieu aurait pay vingt mille
cus. Sans compter ce diamant, en jetant amoureusement les yeux
sur la bague quil avait garde, au lieu de la donner 
dArtagnan; sans compter ce diamant, qui vaut au moins dix mille
livres.

Et le cardinal rentra dans sa chambre tout joyeux de cette soire
dans laquelle il avait fait un si beau bnfice, plaa la bague
dans un crin garni de brillants de toute espce, car le cardinal
avait le got des pierreries, et il appela Bemouin pour le
dshabiller, sans davantage se proccuper des rumeurs qui
continuaient de venir par bouffes battre les vitres, et des coups
de fusil qui retentissaient encore dans Paris, quoiquil ft plus
de onze heures du soir.

Pendant ce temps dArtagnan sacheminait vers la rue Tiquetonne,
o il demeurait  lhtel de _La Chevrette_...

Disons en peu de mots comment dArtagnan avait t amen  faire
choix de cette demeure.


VI. DArtagnan  quarante ans

Hlas! depuis lpoque o, dans notre roman _des Trois
Mousquetaires_, nous avons quitt dArtagnan, rue des Fossoyeurs,
12, il stait pass bien des choses, et surtout bien des annes.

DArtagnan navait pas manqu aux circonstances, mais les
circonstances avaient manqu  dArtagnan. Tant que ses amis
lavaient entour, dArtagnan tait rest dans sa jeunesse et sa
posie; ctait une de ces natures fines et ingnieuses qui
sassimilent facilement les qualits des autres. Athos lui donnait
de sa grandeur, Porthos de sa verve, Aramis de son lgance. Si
dArtagnan et continu de vivre avec ces trois hommes, il ft
devenu un homme suprieur. Athos le quitta le premier, pour se
retirer dans cette petite terre dont il avait hrit du ct de
Blois; Porthos, le second, pour pouser sa procureuse; enfin,
Aramis, le troisime, pour entrer dfinitivement dans les ordres
et se faire abb.  partir de ce moment, dArtagnan, qui semblait
avoir confondu son avenir avec celui de ses trois amis, se trouva
isol et faible, sans courage pour poursuivre une carrire dans
laquelle il sentait quil ne pouvait devenir quelque chose qu la
condition que chacun de ses amis lui cderait, si cela peut se
dire, une part du fluide lectrique quil avait reu du ciel.

Ainsi, quoique devenu lieutenant de mousquetaires, dArtagnan ne
sen trouva que plus isol; il ntait pas dassez haute
naissance, comme Athos, pour que les grandes maisons souvrissent
devant lui; il ntait pas assez vaniteux, comme Porthos, pour
faire croire quil voyait la haute socit; il ntait pas assez
gentilhomme, comme Aramis, pour se maintenir dans son lgance
native, en tirant son lgance de lui-mme. Quelque temps le
souvenir charmant de madame Bonacieux avait imprim  lesprit du
jeune lieutenant une certaine posie; mais comme celui de toutes
les choses de ce monde, ce souvenir prissable stait peu  peu
effac; la vie de garnison est fatale, mme aux organisations
aristocratiques. Des deux natures opposes qui composaient
lindividualit de dArtagnan, la nature matrielle lavait peu 
peu emport, et tout doucement, sans sen apercevoir lui-mme,
dArtagnan, toujours en garnison, toujours au camp, toujours 
cheval, tait devenu (je ne sais comment cela sappelait  cette
poque) ce quon appelle de nos jours un _vritable troupier._

Ce nest point que pour cela dArtagnan et perdu de sa finesse
primitive; non pas. Au contraire, peut-tre, cette finesse stait
augmente, ou du moins paraissait doublement remarquable sous une
enveloppe un peu grossire; mais cette finesse il lavait
applique aux petites et non aux grandes choses de la vie; au
bien-tre matriel, au bien-tre comme les soldats lentendent,
cest--dire  avoir bon gte, bonne table, bonne htesse.

Et dArtagnan avait trouv tout cela depuis six ans rue
Tiquetonne,  lenseigne de _La Chevrette._

Dans les premiers temps de son sjour dans cet htel, la matresse
de la maison, belle et frache Flamande de vingt-cinq  vingt-six
ans, stait singulirement prise de lui; et aprs quelques
amours fort traverses par un mari incommode, auquel dix fois
dArtagnan avait fait semblant de passer son pe au travers du
corps, ce mari avait disparu un beau matin, dsertant  tout
jamais, aprs avoir vendu furtivement quelques pices de vin et
emport largent et les bijoux. On le crut mort; sa femme surtout,
qui se flattait de cette douce ide quelle tait veuve, soutenait
hardiment quil tait trpass. Enfin, aprs trois ans dune
liaison que dArtagnan stait bien gard de rompre, trouvant
chaque anne son gte et sa matresse plus agrables que jamais,
car lune faisait crdit de lautre, la matresse eut
lexorbitante prtention de devenir femme, et proposa  dArtagnan
de lpouser.

-- Ah! fi! rpondit dArtagnan. De la bigamie, ma chre! Allons
donc, vous ny pensez pas!

-- Mais il est mort, jen suis sre.

-- Ctait un gaillard trs contrariant et qui reviendrait pour
nous faire pendre.

-- Eh bien, sil revient, vous le tuerez; vous tes si brave et si
adroit!

-- Peste! ma mie! autre moyen dtre pendu.

-- Ainsi vous repoussez ma demande?

-- Comment donc! mais avec acharnement!

La belle htelire fut dsole. Elle et fait bien volontiers de
M. dArtagnan non seulement son mari, mais encore son Dieu:
ctait un si bel homme et une si fire moustache!

Vers la quatrime anne de cette liaison vint lexpdition de
Franche-Comt. DArtagnan fut dsign pour en tre et se prpara 
partir. Ce furent de grandes douleurs, des larmes sans fin, des
promesses solennelles de rester fidle; le tout de la part de
lhtesse, bien entendu. DArtagnan tait trop grand seigneur pour
rien promettre; aussi promit-il seulement de faire ce quil
pourrait pour ajouter encore  la gloire de son nom.

Sous ce rapport, on connat le courage de dArtagnan; il paya
admirablement de sa personne, et, en chargeant  la tte de sa
compagnie, il reut au travers de la poitrine une balle qui le
coucha tout de son long sur le champ de bataille. On le vit tomber
de son cheval, on ne le vit pas se relever, on le crut mort, et
tous ceux qui avaient espoir de lui succder dans son grade dirent
 tout hasard quil ltait. On croit facilement ce quon dsire;
or,  larme depuis les gnraux de division qui dsirent la mort
du gnral en chef, jusquaux soldats qui dsirent la mort des
caporaux, tout le monde dsire la mort de quelquun.

Mais dArtagnan ntait pas homme  se laisser tuer comme cela.
Aprs tre rest pendant la chaleur du jour vanoui sur le champ
de bataille, la fracheur de la nuit le fit revenir  lui; il
gagna un village, alla frapper  la porte de la plus belle maison,
fut reu comme le sont partout et toujours les Franais, fussent-
ils blesss; il fut choy, soign, guri, et, mieux portant que
jamais, il reprit un beau matin le chemin de la France, une fois
en France la route de Paris, et une fois  Paris la direction de
la rue Tiquetonne.

Mais dArtagnan trouva sa chambre prise par un portemanteau
dhomme complet, sauf lpe, install contre la muraille.

-- Il sera revenu, dit-il; tant pis et tant mieux!

Il va sans dire que dArtagnan songeait toujours au mari.

Il sinforma: nouveau garon, nouvelle servante; la matresse
tait alle  la promenade.

-- Seule! demanda dArtagnan.

-- Avec monsieur.

-- Monsieur est donc revenu?

-- Sans doute, rpondit navement la servante.

-- Si javais de largent, se dit dArtagnan  lui-mme, je men
irai; mais je nen ai pas, il faut demeurer et suivre les conseils
de mon htesse, en traversant les projets conjugaux de cet
importun revenant.

Il achevait ce monologue, ce qui prouve que dans les grandes
circonstances rien nest plus naturel que le monologue, quand la
servante, qui guettait  la porte, scria tout  coup:

-- Ah, tenez! justement voici madame qui revient avec monsieur.

DArtagnan jeta les yeux au loin dans la rue et vit en effet, au
tournant de la rue Montmartre, lhtesse qui revenait suspendue au
bras dun norme Suisse, lequel se dandinait en marchant avec des
airs qui rappelrent agrablement Porthos  son ancien ami.

-- Cest l monsieur? se dit dArtagnan. Oh! oh! il a fort grandi,
ce me semble!

Et il sassit dans la salle, dans un endroit parfaitement en vue.

Lhtesse en entrant aperut tout dabord dArtagnan et jeta un
petit cri.

 ce petit cri, dArtagnan se jugeant reconnu se leva, courut 
elle et lembrassa tendrement.

Le Suisse regardait dun air stupfait lhtesse qui demeurait
toute ple.

-- Ah! cest vous, monsieur! Que me voulez-vous. demanda-t-elle
dans le plus grand trouble.

-- Monsieur est votre cousin? Monsieur est votre frre? dit
dArtagnan sans se dconcerter aucunement dans le rle quil
jouait.

Et, sans attendre quelle rpondt, il se jeta dans les bras de
lHelvtien, qui le laissa faire avec une grande froideur.

-- Quel est cet homme? demanda-t-il.

Lhtesse ne rpondit que par des suffocations.

-- Quel est ce Suisse? demanda dArtagnan.

-- Monsieur va mpouser, rpondit lhtesse entre deux spasmes.

-- Votre mari est donc mort enfin?

-- Que vous imborde? rpondit le Suisse.

-- Il mimborde beaucoup, rpondit dArtagnan, attendu que vous ne
pouvez pouser madame sans mon consentement et que...

-- Et gue?... demanda le Suisse.

-- Et gue... je ne le donne pas, dit le mousquetaire.

Le Suisse devint pourpre comme une pivoine; il portait son bel
uniforme dor, dArtagnan tait envelopp dune espce de manteau
gris; le Suisse avait six pieds, dArtagnan nen avait gure plus
de cinq; le Suisse se croyait chez lui, dArtagnan lui sembla un
intrus.

-- Foulez-vous sordir dizi? demanda le Suisse en frappant
violemment du pied comme un homme qui commence srieusement  se
fcher.

-- Moi? pas du tout! dit dArtagnan.

-- Mais il ny a qu aller chercher main-forte, dit un garon qui
ne pouvait comprendre que ce petit homme disputt la place  cet
homme si grand.

-- Toi, dit dArtagnan que la colre commenait  prendre aux
cheveux et en saisissant le garon par loreille, toi, tu vas
commencer par te tenir  cette place, et ne bouge pas ou jarrache
ce que je tiens. Quant  vous, illustre descendant de Guillaume
Tell, vous allez faire un paquet de vos habits qui sont dans ma
chambre et qui me gnent, et partir vivement pour chercher une
autre auberge.

Le Suisse se mit  rire bruyamment.

-- Moi bardir! dit-il, et bourguoi?

-- Ah! cest bien! dit dArtagnan, je vois que vous comprenez le
franais. Alors, venez faire un tour avec moi, et je vous
expliquerai le reste.

Lhtesse, qui connaissait dArtagnan pour une fine lame, commena
 pleurer et  sarracher les cheveux.

DArtagnan se retourna du ct de la belle plore.

-- Alors, renvoyez-le, madame, dit-il.

-- Pah! rpliqua le Suisse,  qui il avait fallu un certain temps
pour se rendre compte de la proposition que lui avait faite
dArtagnan; pah! qui tes fous, tapord, pour me broboser taller
faire un tour avec fous!

-- Je suis lieutenant aux mousquetaires de Sa Majest, dit
dArtagnan, et par consquent votre suprieur en tout; seulement,
comme il ne sagit pas de grade ici, mais de billet de logement,
vous connaissez la coutume. Venez chercher le vtre; le premier de
retour ici reprendra sa chambre.

DArtagnan emmena le Suisse malgr les lamentations de lhtesse,
qui, au fond, sentait son coeur pencher pour lancien amour, mais
qui net pas t fche de donner une leon  cet orgueilleux
mousquetaire, qui lui avait fait laffront de refuser sa main.

Les deux adversaires sen allrent droit aux fosss Montmartre, il
faisait nuit quand ils y arrivrent; dArtagnan pria poliment le
Suisse de lui cder la chambre et de ne plus revenir; celui-ci
refusa dun signe de tte et tira son pe.

-- Alors, vous coucherez ici, dit dArtagnan; cest un vilain
gte, mais ce nest pas ma faute et cest vous qui laurez voulu.

Et  ces mots il tira le fer  son tour et croisa lpe avec son
adversaire.

Il avait affaire  un rude poignet, mais sa souplesse tait
suprieure  toute force. La rapire de lAllemand ne trouvait
jamais celle du mousquetaire. Le Suisse reut deux coups dpe
avant de sen tre aperu,  cause du froid; cependant, tout 
coup, la perte de son sang et la faiblesse quelle lui occasionna
le contraignirent de sasseoir.

-- L! dit dArtagnan, que vous avais-je prdit? vous voil bien
avanc, entt que vous tes! Heureusement que vous nen avez que
pour une quinzaine de jours. Restez-l, et je vais vous envoyer
vos habits par le garon. Au revoir.  propos, logez-vous rue
Montorgueil, _Au Chat qui pelote_, on y est parfaitement nourri,
si cest toujours la mme htesse. Adieu.

Et l-dessus il revint tout guilleret au logis, envoya en effet
les hardes au Suisse, que le garon trouva assis  la mme place
o lavait laiss dArtagnan, et tout constern encore de laplomb
de son adversaire.

Le garon, lhtesse et toute la maison eurent pour dArtagnan les
gards que lon aurait pour Hercule sil revenait sur la terre
pour y recommencer ses douze travaux.

Mais lorsquil fut seul avec lhtesse:

-- Maintenant, belle Madeleine, dit-il, vous savez la distance
quil y a dun Suisse  un gentilhomme; quant  vous, vous vous
tes conduite comme une cabaretire. Tant pis pour vous, car 
cette conduite vous perdez mon estime et ma pratique. Jai chass
le Suisse pour vous humilier; mais je ne logerai plus ici; je ne
prends pas gte l o je mprise. Hol, garon! quon emporte ma
valise au _Muid damour_, rue des Bourdonnais. Adieu, madame.

DArtagnan fut  ce quil parat, en disant ces paroles,  la fois
majestueux et attendrissant. Lhtesse se jeta  ses pieds, lui
demanda pardon, et le retint par une douce violence. Que dire de
plus? la broche tournait, le pole ronflait, la belle Madeleine
pleurait; dArtagnan sentit la faim, le froid et lamour lui
revenir ensemble: il pardonna; et ayant pardonn, il resta.

Voil comment dArtagnan tait log rue Tiquetonne,  lhtel de
_La Chevrette._


VII. DArtagnan est embarrass, mais une de nos anciennes
connaissances lui vient en aide

DArtagnan sen revenait donc tout pensif, trouvant un assez vif
plaisir  porter le sac du cardinal Mazarin, et songeant  ce beau
diamant qui avait t  lui et quun instant il avait vu briller
au doigt du premier ministre.

-- Si ce diamant retombait jamais entre mes mains, disait-il, jen
ferais  linstant mme de largent, jachterais quelques
proprits autour du chteau de mon pre, qui est une jolie
habitation, mais qui na, pour toutes dpendances, quun jardin,
grand  peine comme le cimetire des Innocents, et l,
jattendrais, dans ma majest, que quelque riche hritire,
sduite par ma bonne mine, me vnt pouser; puis jaurais trois
garons: je ferais du premier un grand seigneur comme Athos; du
second, un beau soldat comme Porthos; et du troisime un gentil
abb comme Aramis. Ma foi! cela vaudrait infiniment mieux que la
vie que je mne; mais malheureusement M. de Mazarin est un pleutre
qui ne se dessaisira pas de son diamant en ma faveur.

Quaurait dit dArtagnan sil avait su que ce diamant avait t
confi par la reine  Mazarin pour lui tre rendu?

En entrant dans la rue Tiquetonne, il vit quil sy faisait une
grande rumeur; il y avait un attroupement considrable aux
environs de son logement.

-- Oh! oh! dit-il, le feu serait-il  lhtel de _La Chevrette_,
ou le mari de la belle Madeleine serait-il dcidment revenu?

Ce ntait ni lun ni lautre: en approchant, dArtagnan saperut
que ce ntait pas devant son htel, mais devant la maison
voisine, que le rassemblement avait lieu. On poussait de grands
cris, on courait avec des flambeaux, et,  la lueur de ces
flambeaux, dArtagnan aperut des uniformes.

Il demanda ce qui se passait.

On lui rpondit que ctait un bourgeois qui avait attaqu, avec
une vingtaine de ses amis, une voiture escorte par les gardes de
M. le cardinal, mais quun renfort tant survenu les bourgeois
avaient t mis en fuite. Le chef du rassemblement stait rfugi
dans la maison voisine de lhtel, et on fouillait la maison.

Dans sa jeunesse, dArtagnan et couru l o il voyait des
uniformes et et port main-forte aux soldats contre les
bourgeois, mais il tait revenu de toutes ces chaleurs de tte;
dailleurs, il avait dans sa poche les cent pistoles du cardinal,
et il ne voulait pas saventurer dans un rassemblement.

Il entra dans lhtel sans faire dautres questions.

Autrefois, dArtagnan voulait toujours tout savoir; maintenant il
en savait toujours assez.

il trouva la belle Madeleine qui ne lattendait pas, croyant,
comme le lui avait dit dArtagnan, quil passerait la nuit au
Louvre; elle lui fit donc grande fte de ce retour imprvu, qui,
cette fois, lui allait dautant mieux quelle avait grand peur de
ce qui se passait dans la rue, et quelle navait aucun Suisse
pour la garder.

Elle voulut donc entamer la conversation avec lui et lui raconter
ce qui stait pass; mais dArtagnan lui dit de faire monter le
souper dans sa chambre, et dy joindre une bouteille de vieux
bourgogne.

La belle Madeleine tait dresse  obir militairement, cest--
dire sur un signe. Cette fois, dArtagnan avait daign parler, il
fut donc obi avec une double vitesse.

DArtagnan prit sa clef et sa chandelle et monta dans sa chambre.
Il stait content, pour ne pas nuire  la location, dune
chambre au quatrime. Le respect que nous avons pour la vrit
nous force mme  dire que la chambre tait immdiatement au-
dessus de la gouttire et au-dessous du toit.

Ctait l sa tente dAchille. DArtagnan se renfermait dans cette
chambre lorsquil voulait, par son absence, punir la belle
Madeleine.

Son premier soin fut daller serrer, dans un vieux secrtaire dont
la serrure tait neuve, son sac, quil neut pas mme besoin de
vrifier pour se rendre compte de la somme quil contenait; puis,
comme un instant aprs son souper tait servi, sa bouteille de vin
apporte, il congdia le garon, ferma la porte et se mit  table.

Ce ntait pas pour rflchir, comme on pourrait le croire, mais
dArtagnan pensait quon ne fait bien les choses quen les faisant
chacune  son tour. Il avait faim, il soupa, puis aprs souper il
se coucha. DArtagnan ntait pas non plus de ces gens qui pensent
que la nuit porte conseil; la nuit dArtagnan dormait. Mais le
matin, au contraire, tout frais, tout avis, il trouvait les
meilleures inspirations. Depuis longtemps il navait pas eu
loccasion de penser le matin, mais il avait toujours dormi la
nuit.

Au petit jour il se rveilla, sauta en bas de son lit avec une
rsolution toute militaire, et se promena autour de sa chambre en
rflchissant.

-- En 43, dit-il, six mois  peu prs avant la mort du feu
cardinal, jai reu une lettre dAthos. O cela? Voyons... Ah!
ctait au sige de Besanon, je me rappelle... jtais dans la
tranche. Que me disait-il? Quil habitait une petite terre, oui,
cest bien cela, une petite terre; mais o? Jen tais l quand un
coup de vent a emport ma lettre. Autrefois jeusse t la
chercher, quoique le vent let mene  un endroit fort dcouvert.
Mais la jeunesse est un grand dfaut... quand on nest plus jeune.
Jai laiss ma lettre sen aller porter ladresse dAthos aux
Espagnols, qui nen ont que faire et qui devraient bien me la
renvoyer. Il ne faut donc plus penser  Athos. Voyons... Porthos.

Jai reu une lettre de lui: il minvitait  une grande chasse
dans ses terres, pour le mois de septembre 1646. Malheureusement,
comme  cette poque jtais en Barn  cause de la mort de mon
pre, la lettre my suivit; jtais parti quand elle arriva. Mais
elle se mit  me poursuivre et toucha  Montmdy quelques jours
aprs que javais quitt la ville. Enfin elle me rejoignit au mois
davril; mais, comme ctait seulement au mois davril 1647
quelle me rejoignit et que linvitation tait pour le mois de
septembre 46, je ne pus en profiter. Voyons, cherchons cette
lettre, elle doit tre avec mes titres de proprit.

DArtagnan ouvrit une vieille cassette qui gisait dans un coin de
la chambre, pleine de parchemins relatifs  la terre dArtagnan,
qui depuis deux cents ans tait entirement sortie de sa famille,
et il poussa un cri de joie: il venait de reconnatre la vaste
criture de Porthos et au-dessous quelques lignes en pattes de
mouche traces par la main sche de sa digne pouse.

DArtagnan ne samusa point  relire la lettre, il savait ce
quelle contenait, il courut  ladresse.

Ladresse tait: au chteau du Vallon.

Porthos avait oubli tout autre renseignement. Dans son orgueil il
croyait que tout le monde devait connatre le chteau auquel il
avait donn son nom.

-- Au diable le vaniteux! dit dArtagnan, toujours le mme! Il
mallait cependant bien de commencer par lui, attendu quil ne
devait pas avoir besoin dargent, lui qui a hrit des huit cent
mille livres de M. Coquenard. Allons, voil le meilleur qui me
manque. Athos sera devenu idiot  force de boire. Quant  Aramis,
il doit tre plong dans ses pratiques de dvotion.

DArtagnan jeta encore une fois les yeux sur la lettre de Porthos.
Il y avait un_ post-scriptum_, et ce _post-scriptum_ contenait
cette phrase:

Jcris par le mme courrier  notre digne ami Aramis en son
couvent.

-- En son couvent! oui; mais quel couvent? Il y en a deux cents 
Paris et trois mille en France. Et puis peut-tre en se mettant au
couvent a-t-il chang une troisime fois de nom. Ah! si jtais
savant en thologie et que je me souvinsse seulement du sujet de
ses thses quil discutait si bien  Crvecoeur avec le cur de
Montdidier et le suprieur des jsuites, je verrais quelle
doctrine il affectionne et je dduirais de l  quel saint il a pu
se vouer, voyons, si jallais trouver le cardinal et que je lui
demandasse un sauf-conduit pour entrer dans tous les couvents
possibles, mme dans ceux des religieuses? Ce serait une ide et
peut-tre le trouverais-je l comme Achille ... Oui, mais cest
avouer ds le dbut mon impuissance, et au premier coup je suis
perdu dans lesprit du cardinal. Les grands ne sont reconnaissants
que lorsque lon fait pour eux limpossible.Si cet t
possible, nous disent-ils, je leusse fait moi-mme. Et les grands
ont raison. Mais attendons un peu et voyons. Jai reu une lettre
de lui aussi, le cher ami,  telle enseigne quil me demandait
mme un petit service que je lui ai rendu. Ah! oui; mais o ai-je
mis cette lettre  prsent?

DArtagnan rflchit un instant et savana vers le porte-manteau
o taient pendus ses vieux habits; il y chercha son pourpoint de
lanne 1648, et, comme ctait un garon dordre que dArtagnan,
il le trouva accroch  son clou. Il fouilla dans la poche et en
tira un papier: ctait justement la lettre dAramis.

Monsieur dArtagnan, lui disait-il, vous sauvez que jai eu
querelle avec un certain gentilhomme qui ma donn rendez-vous
pour ce soir, place Royale; comme je suis dglise et que
laffaire pourrait me nuire si jen faisais part  un autre qu
un ami aussi sr que vous, je vous cris pour que vous me serviez
de second.

Vous entrerez par la rue Neuve-Sainte-Catherine; sous le second
rverbre  droite vous trouverez votre adversaire. Je serai avec
le mien sous le troisime.

Tout  vous,

ARAMIS.

Cette fois il ny avait pas mme dadieux. DArtagnan essaya de
rappeler ses souvenirs; il tait all au rendez-vous, y avait
rencontr ladversaire indiqu, dont il navait jamais su le nom,
lui avait fourni un joli coup dpe dans le bras, puis il stait
approch dAramis, qui venait de son ct au-devant de lui, ayant
dj fini son affaire.

-- Cest termin, avait dit Aramis. Je crois que jai tu
linsolent. Mais, cher ami, si vous avez besoin de moi, vous savez
que je vous suis tout dvou.

Sur quoi Aramis lui avait donn une poigne de main et avait
disparu sous les arcades.

Il ne savait donc pas plus o tait Aramis quo taient Athos et
Porthos, et la chose commenait  devenir assez embarrassante,
lorsquil crut entendre le bruit dune vitre quon brisait dans sa
chambre. Il pensa aussitt  son sac qui tait dans le secrtaire
et slana du cabinet. Il ne stait pas tromp, au moment o il
entrait par la porte, un homme entrait par la fentre.

-- Ah! misrable! scria dArtagnan, prenant cet homme pour un
larron et mettant lpe  la main.

-- Monsieur, scria lhomme, au nom du ciel, remettez votre pe
au fourreau et ne me tuez pas sans mentendre! Je ne suis pas un
voleur, tant sen faut! je suis un honnte bourgeois bien tabli,
ayant pignon sur rue. Je me nomme...

Eh! mais, je ne me trompe pas, vous tes monsieur dArtagnan!

-- Et toi Planchet! scria le lieutenant.

-- Pour vous servir, monsieur, dit Planchet au comble du
ravissement, si jen tais encore capable.

-- Peut-tre, dit dArtagnan; mais que diable fais-tu  courir sur
les toits  sept heures du matin dans le mois de janvier?

-- Monsieur, dit Planchet, il faut que vous sachiez... Mais, au
fait, vous ne devez peut-tre pas le savoir.

-- Voyons, quoi? dit dArtagnan. Mais dabord mets une serviette
devant la vitre et tire les rideaux.

Planchet obit, puis quand il eut fini:

-- Eh bien? dit dArtagnan.

-- Monsieur, avant toute chose, dit le prudent Planchet, comment
tes-vous avec M. de Rochefort?

-- Mais  merveille. Comment donc! Rochefort, mais tu sais bien
que cest maintenant un de mes meilleurs amis?

-- Ah! tant mieux.

-- Mais qua de commun Rochefort avec cette manire dentrer dans
ma chambre?

-- Ah! voil, monsieur! il faut vous dire dabord que
M. de Rochefort est...

Planchet hsita.

-- Pardieu, dit dArtagnan, je le sais bien, il est  la Bastille.

-- Cest--dire quil y tait, rpondit Planchet.

-- Comment, il y tait! scria dArtagnan; aurait-il eu le
bonheur de se sauver?

-- Ah! monsieur, scria  son tour Planchet, si vous appelez cela
du bonheur, tout va bien; il faut donc vous dire quil parat
quhier on avait envoy prendre M. de Rochefort  la Bastille.

-- Et pardieu! je le sais bien, puisque cest moi qui suis all
ly chercher!

-- Mais ce nest pas vous qui ly avez reconduit, heureusement
pour lui; car si je vous eusse reconnu parmi lescorte, croyez,
monsieur, que jai toujours trop de respect pour vous...

-- Achve donc, animal! voyons, quest-il donc arriv?

-- Eh bien! il est arriv quau milieu de la rue de la
Ferronnerie, comme le carrosse de M. de Rochefort traversait un
groupe de peuple, et que les gens de lescorte rudoyaient les
bourgeois, il sest lev des murmures; le prisonnier a pens que
loccasion tait belle, il sest nomm et a cri  laide. Moi
jtais l, jai reconnu le nom du comte de Rochefort; je me suis
souvenu que ctait lui qui mavait fait sergent dans le rgiment
de Pimont; jai dit tout haut que ctait un prisonnier, ami de
M. le duc de Beaufort. On sest meut, on a arrt les chevaux,
on a culbut lescorte. Pendant ce temps-l jai ouvert la
portire, M. de Rochefort a saut  terre et sest perdu dans la
foule. Malheureusement en ce moment-l une patrouille passait,
elle sest runie aux gardes et nous a chargs. Jai battu en
retraite du ct de la rue Tiquetonne, jtais suivi de prs, je
me suis rfugi dans la maison  ct de celle-ci; on la cerne,
fouille, mais inutilement; javais trouv au cinquime une
personne compatissante qui ma fait cacher sous deux matelas. Je
suis rest dans ma cachette, ou  peu prs, jusquau jour, et,
pensant quau soir on allait peut-tre recommencer les
perquisitions, je me suis aventur sur les gouttires, cherchant
une entre dabord, puis ensuite une sortie dans une maison
quelconque, mais qui ne ft point garde. Voil mon histoire, et
sur lhonneur, monsieur, je serais dsespr quelle vous ft
dsagrable.

-- Non pas, dit dArtagnan, au contraire, et je suis, ma foi, bien
aise que Rochefort soit en libert; mais sais-tu bien une chose:
cest que si tu tombes dans les mains des gens du roi, tu seras
pendu sans misricorde?

-- Pardieu, si je le sais! dit Planchet; cest bien ce qui me
tourmente mme, et voil pourquoi je suis si content de vous avoir
retrouv; car si vous voulez me cacher, personne ne le peut mieux
que vous.

-- Oui, dit dArtagnan, je ne demande pas mieux, quoique je ne
risque ni plus ni moins que mon grade, sil tait reconnu que jai
donn asile  un rebelle.

-- Ah! monsieur, vous savez bien que moi je risquerais ma vie pour
vous.

-- Tu pourrais mme ajouter que tu las risque, Planchet. Je
noublie que les choses que je dois oublier, et quant  celle-ci,
je veux men souvenir. Assieds-toi donc l, mange tranquille, car
je maperois que tu regardes les restes de mon souper avec un
regard des plus expressifs.

-- Oui, monsieur, car le buffet de la voisine tait fort mal garni
en choses succulentes, et je nai mang depuis hier midi quune
tartine de pain et de confitures. Quoique je ne mprise pas les
douceurs quand elles viennent en leur lieu et place, jai trouv
le souper un peu bien lger.

-- Pauvre garon! dit dArtagnan; eh bien! voyons, remets-toi!

-- Ah! monsieur, vous me sauvez deux fois la vie, dit Planchet.

Et il sassit  la table, o il commena  dvorer comme aux beaux
jours de la rue des Fossoyeurs.

DArtagnan continuait de se promener de long en large; il
cherchait dans son esprit tout le parti quil pouvait tirer de
Planchet dans les circonstances o il se trouvait. Pendant ce
temps, Planchet travaillait de son mieux  rparer les heures
perdues.

Enfin il poussa ce soupir de satisfaction de lhomme affam, qui
indique quaprs avoir pris un premier et solide acompte il va
faire une petite halte.

-- Voyons, dit dArtagnan, qui pensa que le moment tait venu de
commencer linterrogatoire, procdons par ordre; sais-tu o est
Athos?

-- Non, monsieur, rpondit Planchet.

-- Diable! Sais-tu o est Porthos?

-- Pas davantage.

-- Diable, diable!

-- Et Aramis?

-- Non plus.

-- Diable, diable, diable!

-- Mais, dit Planchet de son air narquois, je sais o est Bazin.?

-- Comment! tu sais o est Bazin?

-- Oui, monsieur.

-- Et o est-il?

--  Notre-Dame.

-- Et que fait-il  Notre-Dame?

-- Il est bedeau.

-- Bazin bedeau  Notre-Dame! Tu en es sr?

-- Parfaitement sr; je lai vu, je lui ai parl.

-- Il doit savoir o est son matre.

-- Sans aucun doute.

DArtagnan rflchit, puis il prit son manteau et son pe et
sapprta  sortir.

-- Monsieur, dit Planchet dun air lamentable, mabandonnez-vous
ainsi? songez que je nai despoir quen vous!

-- Mais on ne viendra pas te chercher ici, dit dArtagnan.

-- Enfin, si on y venait, dit le prudent Planchet, songez que pour
les gens de la maison, qui ne mont pas vu entrer, je suis un
voleur.

-- Cest juste, dit dArtagnan; voyons, parles-tu un patois
quelconque?

-- Je parle mieux que cela, monsieur, dit Planchet, je parle une
langue; je parle le flamand.

-- Et o diable las-tu appris?

-- En Artois, o jai fait la guerre deux ans. coutez _Goeden
morgen, mynheer! ith ben begeeray te weeten the gesond bects
omstand._

-- Ce qui veut dire?

-- Bonjour, monsieur! je mempresse de minformer de ltat de
votre sant.

-- Il appelle cela une langue! Mais, nimporte, dit dArtagnan,
cela tombe  merveille.

DArtagnan alla  la porte, appela un garon et lui ordonna de
dire  la belle Madeleine de monter.

-- Que faites-vous, monsieur, dit Planchet, vous allez confier
notre secret  une femme!

-- Sois tranquille, celle-l ne soufflera pas le mot.

En ce moment lhtesse entra. Elle accourait lair riant,
sattendant  trouver dArtagnan seul; mais, en apercevant
Planchet, elle recula dun air tonn.

-- Ma chre htesse, dit dArtagnan, je vous prsente monsieur
votre frre qui arrive de Flandre, et que je prends pour quelques
jours  mon service.

-- Mon frre! dit lhtesse de plus en plus tonne.

-- Souhaitez donc le bonjour  votre soeur, _master Peter._

-- _Vilkom, zuster!_ dit Planchet.

-- _Goeden day, broer!_ rpondit lhtesse tonne.

-- Voici la chose, dit dArtagnan: Monsieur est votre frre, que
vous ne connaissez pas peut-tre, mais que je connais, moi; il est
arriv dAmsterdam; vous lhabillez pendant mon absence;  mon
retour, cest--dire dans une heure, vous me le prsentez, et, sur
votre recommandation, quoiquil ne dise pas un mot de franais,
comme je nai rien  vous refuser, je le prends  mon service,
vous entendez?

-- Cest--dire que je devine ce que vous dsirez, et cest tout
ce quil me faut, dit Madeleine.

-- Vous tes une femme prcieuse, ma belle htesse, et je men
rapporte  vous.

Sur quoi, ayant fait un signe dintelligence  Planchet,
dArtagnan sortit pour se rendre  Notre-Dame.


VIII. Des influences diffrentes que peut avoir une demi-pistole
sur un bedeau et sur un enfant de choeur

DArtagnan prit le Pont-Neuf en se flicitant davoir retrouv
Planchet; car tout en ayant lair de rendre un service au digne
garon, ctait dans la ralit dArtagnan qui en recevait un de
Planchet. Rien ne pouvait en effet lui tre plus agrable en ce
moment quun laquais brave et intelligent. Il est vrai que
Planchet, selon toute probabilit, ne devait pas rester longtemps
 son service; mais, en reprenant sa position sociale rue des
Lombards, Planchet demeurait loblig de dArtagnan, qui lui
avait, en le cachant chez lui, sauv la vie ou  peu prs, et
dArtagnan ntait pas fch davoir des relations dans la
bourgeoisie au moment o celle-ci sapprtait  faire la guerre 
la cour. Ctait une intelligence dans le camp ennemi, et, pour un
homme aussi fin que ltait dArtagnan, les plus petites choses
pouvaient mener aux grandes.

Ctait donc dans cette disposition desprit, assez satisfait du
hasard et de lui-mme, que dArtagnan atteignit Notre-Dame. Il
monta le perron, entra dans lglise, et, sadressant  un
sacristain qui balayait une chapelle, il lui demanda sil ne
connaissait pas M. Bazin.

-- M. Bazin le bedeau? dit le sacristain.

-- Lui-mme.

-- Le voil qui sert la messe l-bas,  la chapelle de la Vierge.

DArtagnan tressaillit de joie, il lui semblait que, quoi que lui
en et dit Planchet, il ne trouverait jamais Bazin; mais
maintenant quil tenait un bout du fil, il rpondait bien
darriver  lautre bout.

Il alla sagenouiller en face de la chapelle pour ne pas perdre
son homme de vue. Ctait heureusement une messe basse et qui
devait finir promptement. DArtagnan, qui avait oubli ses prires
et qui avait nglig de prendre un livre de messe, utilisa ses
loisirs en examinant Bazin.

Bazin portait son costume, on peut le dire, avec autant de majest
que de batitude. On comprenait quil tait arriv, ou peu sen
fallait,  lapoge de ses ambitions, et que la baleine garnie
dargent quil tenait  la main lui paraissait aussi honorable que
le bton de commandement que Cond jeta ou ne jeta pas dans les
lignes ennemies  la bataille de Fribourg. Son physique avait subi
un changement, si on peut le dire, parfaitement analogue au
costume. Tout son corps stait arrondi et comme chanoinis. Quant
 sa figure, les parties saillantes semblaient sen tre effaces.
Il avait toujours son nez, mais les joues, en sarrondissant, en
avaient attir  elles chacune une partie; le menton fuyait sous
la gorge; chose qui tait non pas de la graisse, mais de la
bouffissure, laquelle avait enferm ses yeux; quant au front, des
cheveux taills carrment et saintement le couvraient jusqu
trois lignes des sourcils. Htons-nous de dire que le front de
Bazin navait toujours eu, mme au temps de sa plus grande
dcouverte, quun pouce et demi de hauteur.

Le desservant achevait la messe en mme temps que dArtagnan son
examen; il pronona les paroles sacramentelles et se retira en
donnant, au grand tonnement de dArtagnan, sa bndiction, que
chacun recevait  genoux. Mais ltonnement de dArtagnan cessa
lorsque dans lofficiant il eut reconnu le coadjuteur lui-mme,
cest--dire le fameux Jean-Franois de Gondy, qui,  cette
poque, pressentant le rle quil allait jouer, commenait  force
daumnes  se faire trs populaire. Ctait dans le but
daugmenter cette popularit quil disait de temps en temps une de
ces messes matinales auxquelles le peuple seul a lhabitude
dassister.

DArtagnan se mit  genoux comme les autres, reut sa part de
bndiction, fit le signe de la croix; mais au moment o Bazin
passait  son tour les yeux levs au ciel, et marchant humblement
le dernier, dArtagnan laccrocha par le bas de sa robe. Bazin
baissa les yeux et fit un bond en arrire comme sil et aperu un
serpent.

-- Monsieur dArtagnan! scria-t-il; _vade retro, Satanas!..._

-- Eh bien, mon cher Bazin, dit lofficier en riant, voil comment
vous recevez un ancien ami!

-- Monsieur, rpondit Bazin, les vrais amis du chrtien sont ceux
qui laident  faire son salut, et non ceux qui len dtournent.

-- Je ne vous comprends pas, Bazin, dit dArtagnan, et je ne vois
pas en quoi je puis tre une pierre dachoppement  votre salut.

-- Vous oubliez, monsieur, rpondit Bazin, que vous avez failli
dtruire  jamais celui de mon pauvre matre, et quil na pas
tenu  vous quil ne se damnt en restant mousquetaire, quand sa
vocation lentranait si ardemment vers glise.

-- Mon cher Bazin, reprit dArtagnan, vous devez voir, par le lieu
o vous me rencontrez, que je suis fort chang en toutes choses:
lge amne la raison; et, comme je ne doute pas que votre matre
ne soit en train de faire son salut, je viens minformer de vous
o il est, pour quil maide par ses conseils  faire le mien.

-- Dites plutt pour le ramener avec vous vers le monde.
Heureusement, ajouta Bazin, que jignore o il est, car, comme
nous sommes dans un saint lieu, je noserais pas mentir.

-- Comment! scria dArtagnan au comble du dsappointement, vous
ignorez o est Aramis?

-- Dabord, dit Bazin, Aramis tait son nom de perdition, dans
Aramis on trouve Simara, qui est un nom de dmon, et, par bonheur
pour lui, il a quitt  tout jamais ce nom.

-- Aussi, dit dArtagnan dcid  tre patient jusquau bout,
nest-ce point Aramis que je cherchais, mais labb dHerblay.
Voyons, mon cher Bazin, dites-moi o il est.

-- Navez-vous pas entendu, monsieur dArtagnan, que je vous ai
rpondu que je lignorais?

-- Oui, sans doute; mais  ceci je vous rponds, moi, que cest
impossible.

-- Cest pourtant la vrit, monsieur, la vrit pure, la vrit
du bon Dieu.

DArtagnan vit bien quil ne tirerait rien de Bazin; il tait
vident que Bazin mentait, mais il mentait avec tant dardeur et
de fermet, quon pouvait deviner facilement quil ne reviendrait
pas sur son mensonge.

-- Cest bien, Bazin! dit dArtagnan; puisque vous ignorez o
demeure votre matre, nen parlons plus, quittons-nous bons amis,
et prenez cette demi-pistole pour boire  ma sant.

-- Je ne bois pas, monsieur, dit Bazin en repoussant
majestueusement la main de lofficier, cest bon pour des laques.

-- Incorruptible! murmura dArtagnan. En vrit, je joue de
malheur.

Et comme dArtagnan, distrait par ses rflexions, avait lch la
robe de Bazin, Bazin profita de la libert pour battre vivement en
retraite vers la sacristie, dans laquelle il ne se crut encore en
sret quaprs avoir ferm la porte derrire lui.

DArtagnan restait immobile, pensif et les yeux fixs sur la porte
qui avait mis une barrire entre lui et Bazin, lorsquil sentit
quon lui touchait lgrement lpaule du bout du doigt.

Il se retourna et allait pousser une exclamation de surprise,
lorsque celui qui lavait touch du bout du doigt ramena ce doigt
sur ses lvres en signe de silence.

-- Vous ici, mon cher Rochefort! dit-il  demi-voix.

-- Chut! dit Rochefort. Saviez-vous que jtais libre!

-- Je lai su de premire main.

-- Et par qui?

-- Par Planchet.

-- Comment, par Planchet?

-- Sans doute! Cest lui qui vous a sauv.

-- Planchet!... En effet, javais cru le reconnatre. Voil ce qui
prouve, mon cher, quun bienfait nest jamais perdu.

-- Et que venez-vous faire ici?

-- Je viens remercier Dieu de mon heureuse dlivrance, dit
Rochefort.

-- Et puis quoi encore? car je prsume que ce nest pas tout.

-- Et puis prendre les ordres du coadjuteur, pour voir si nous ne
pourrons pas quelque peu faire enrager Mazarin.

-- Mauvaise tte! vous allez vous faire fourrer encore  la
Bastille.

-- Oh! quant  cela, jy veillerai, je vous en rponds! cest si
bon, le grand air! Aussi, continua Rochefort en respirant  pleine
poitrine, je vais aller me promener  la campagne, faire un tour
en province.

-- Tiens! dit dArtagnan, et moi aussi!

-- Et sans indiscrtion, peut-on vous demander o vous allez?

--  la recherche de mes amis.

-- De quels amis?

-- De ceux dont vous me demandiez des nouvelles hier.

-- DAthos, de Porthos et dAramis? Vous les cherchez?

-- Oui.

-- Dhonneur?

-- Quy a-t-il donc l dtonnant?

-- Rien. Cest drle. Et de la part de qui les cherchez-vous?

-- Vous ne vous en doutez pas.

-- Si fait.

-- Malheureusement je ne sais o ils sont.

-- Et vous navez aucun moyen davoir de leurs nouvelles? Attendez
huit jours, et je vous en donnerai, moi.

-- Huit jours, cest trop; il faut quavant trois jours je les aie
trouvs.

-- Trois jours, cest court, dit Rochefort, et la France est
grande.

-- Nimporte, vous connaissez le mot _il faut;_ avec ce mot-l on
fait bien des choses.

-- Et quand vous mettez-vous  leur recherche?

-- Jy suis.

-- Bonne chance!

-- Et vous, bon voyage!

-- Peut-tre nous rencontrerons-nous par les chemins.

-- Ce nest pas probable.

-- Qui sait! le hasard est si capricieux.

-- Adieu.

-- Au revoir.  propos, si le Mazarin vous parle de moi, dites-lui
que je vous ai charg de lui faire savoir quil verrait avant peu
si je suis, comme il le dit, trop vieux pour laction.

Et Rochefort sloigna avec un de ces sourires diaboliques qui
autrefois avaient si souvent fait frissonner dArtagnan; mais
dArtagnan le regarda cette fois sans angoisse, et souriant  son
tour avec une expression de mlancolie que ce souvenir seul peut-
tre pouvait donner  son visage:

-- Va, dmon, dit-il, et fais ce que tu voudras, peu mimporte: il
ny a pas une seconde Constance! au monde!

En se retournant, dArtagnan vit Bazin qui, aprs avoir dpos ses
habits ecclsiastiques, causait avec le sacristain  qui lui,
dArtagnan, avait parl en entrant dans lglise. Bazin paraissait
fort anim et faisait avec ses gros petits bras courts force
gestes. DArtagnan comprit que, selon toute probabilit, il lui
recommandait la plus grande discrtion  son gard.

DArtagnan profita de la proccupation des deux hommes glise pour
se glisser hors de la cathdrale et aller sembusquer au coin de
la rue des Canettes. Bazin ne pouvait, du point o tait cach
dArtagnan, sortir sans quon le vt.

Cinq minutes aprs, dArtagnan tant  son poste, Bazin apparut
sur le parvis; il regarda de tous cts pour sassurer sil
ntait pas observ; mais il navait garde dapercevoir notre
officier, dont la tte seule passait  langle dune maison 
cinquante pas de l. Tranquillis par les apparences, il se
hasarda dans la rue Notre-Dame. DArtagnan slana de sa cachette
et arriva  temps pour lui voir tourner la rue de la Juiverie et
entrer, rue de la Calandre, dans une maison dhonnte apparence.
Aussi notre officier ne douta point que ce ne ft dans cette
maison que logeait le digne bedeau.

DArtagnan navait garde daller sinformer  cette maison; le
concierge, sil y en avait un, devait dj tre prvenu; et sil
ny en avait point,  qui sadresserait-il?

Il entra dans un petit cabaret qui faisait le coin de la rue
Saint-loi et de la rue de la Calandre, et demanda une mesure
dhypocras. Cette boisson demandait une bonne demi-heure de
prparation; dArtagnan avait tout le temps dpier Bazin sans
veiller aucun soupon.

Il avisa dans ltablissement un petit drle de douze  quinze ans
 lair veill, quil crut reconnatre pour lavoir vu vingt
minutes auparavant sous lhabit denfant de choeur. Il
linterrogea, et comme lapprenti sous-diacre navait aucun
intrt  dissimuler, dArtagnan apprit de lui quil exerait de
six  neuf heures du matin la profession denfant de choeur et de
neuf heures  minuit celle de garon de cabaret.

Pendant quil causait avec lenfant, on amena un cheval  la porte
de la maison de Bazin. Le cheval tait tout sell et brid. Un
instant aprs, Bazin descendit.

-- Tiens! dit lenfant, voil notre bedeau qui va se mettre en
route.

-- Et o va-t-il comme cela? demanda dArtagnan.

-- Dame, je nen sais rien.

-- Une demi-pistole, dit dArtagnan, si tu peux le savoir.

-- Pour moi! dit lenfant dont les yeux tincelrent de joie, si
je puis savoir o va Bazin! ce nest pas difficile. Vous ne vous
moquez pas de moi?

-- Non, foi dofficier, tiens, voil la demi-pistole.

Et il lui montra la pice corruptrice, mais sans cependant la lui
donner.

-- Je vais lui demander.

-- Cest justement le moyen de ne rien savoir, dit dArtagnan;
attends quil soit parti, et puis aprs, dame! questionne,
interroge, informe-toi. Cela te regarde, la demi-pistole est l.
Et il la remit dans sa poche.

-- Je comprends, dit lenfant avec ce sourire narquois qui
nappartient quau gamin de Paris; eh bien! on attendra.

On neut pas  attendre longtemps. Cinq minutes aprs, Bazin
partit au petit trot, activant le pas de son cheval  coups de
parapluie.

Bazin avait toujours eu lhabitude de porter un parapluie en guise
de cravache.

 peine eut-il tourn le coin de la rue de la Juiverie, que
lenfant slana comme un limier sur sa trace.

DArtagnan reprit sa place  la table o il stait assis en
entrant, parfaitement sr quavant dix minutes il saurait ce quil
voulait savoir.

En effet, avant que ce temps ft coul, lenfant rentrait.

-- Eh bien? demanda dArtagnan.

-- Eh bien, dit le petit garon, on sait la chose.

-- Et o est-il all?

-- La demi-pistole est toujours pour moi?

-- Sans doute! rponds.

-- Je demande  la voir. Prtez-la-moi, que je voie si elle nest
pas fausse.

-- La voil.

-- Dites donc, bourgeois, dit lenfant, monsieur demande de la
monnaie.

Le bourgeois tait  son comptoir, il donna la monnaie et prit la
demi-pistole.

Lenfant mit la monnaie dans sa poche.

-- Et maintenant, o est-il all? dit dArtagnan, qui lavait
regard faire son petit mange en riant.

-- Il est all  Noisy.

-- Comment sais-tu cela?

-- Ah! pardi! il na pas fallu tre bien malin. Javais reconnu
le cheval pour tre celui du boucher qui le loue de temps en temps
 M. Bazin. Or, jai pens que le boucher ne louait pas son cheval
comme cela sans demander o on le conduisait, quoique je ne croie
pas M. Bazin capable de surmener un cheval.

-- Et il ta rpondu que M. Bazin...

-- Allait  Noisy. Dailleurs il parat que cest son habitude, il
y va deux ou trois fois par semaine.

-- Et connais-tu Noisy?

-- Je crois bien, jy ai ma nourrice.

-- Y a-t-il un couvent  Noisy?

-- Et un fier, un couvent de jsuites.

-- Bon, fit dArtagnan, plus de doute!

-- Alors, vous tes content?

-- Oui. Comment tappelle-t-on?

-- Friquet.

DArtagnan prit ses tablettes et crivit le nom de lenfant et
ladresse du cabaret.

-- Dites donc, monsieur lofficier, dit lenfant, est-ce quil y a
encore dautres demi-pistoles  gagner?

-- Peut-tre, dit dArtagnan.

Et comme il avait appris ce quil voulait savoir, il paya la
mesure dhypocras, quil navait point bue, et reprit vivement le
chemin de la rue Tiquetonne.


IX. Comment dArtagnan, en cherchant bien loin Aramis, saperut
quil tait en croupe derrire Planchet

En rentrant, dArtagnan vit un homme assis au coin du feu: ctait
Planchet, mais Planchet si bien mtamorphos, grce aux vieilles
hardes quen fuyant le mari avait laisses, que lui-mme avait
peine  le reconnatre. Madeleine le lui prsenta  la vue de tous
les garons. Planchet adressa  lofficier une belle phrase
flamande, lofficier lui rpondit par quelques paroles qui
ntaient daucune langue, et le march fut conclu. Le frre de
Madeleine entrait au service de dArtagnan.

Le plan de dArtagnan tait parfaitement arrt: il ne voulait pas
arriver de jour  Noisy, de peur dtre reconnu. Il avait donc du
temps devant lui, Noisy ntant situ qu trois ou quatre lieues
de Paris, sur la route de Meaux.

Il commena par djeuner substantiellement, ce qui peut tre un
mauvais dbut quand on veut agir de la tte, mais ce qui est une
excellente prcaution lorsquon veut agir de son corps; puis il
changea dhabit, craignant que sa casaque de lieutenant de
mousquetaires ninspirt de la dfiance; puis il prit la plus
forte et la plus solide de ses trois pes, quil ne prenait
quaux grands jours; puis, vers les deux heures, il fit seller les
deux chevaux, et, suivi de Planchet, il sortit par la barrire de
la Villette. On faisait toujours, dans la maison voisine de
lhtel de _La Chevrette_, les perquisitions les plus actives pour
retrouver Planchet.

 une lieue et demie de Paris, dArtagnan, voyant que dans son
impatience il tait encore parti trop tt, sarrta pour faire
souffler les chevaux; lauberge tait pleine de gens dassez
mauvaise mine qui avaient lair dtre sur le point de tenter
quelque expdition nocturne. Un homme envelopp dun manteau parut
 la porte; mais voyant un tranger, il fit un signe de la main et
deux buveurs sortirent pour sentretenir avec lui.

Quant  dArtagnan, il sapprocha de la matresse de la maison
insoucieusement, vanta son vin, qui tait dun horrible cru de
Montreuil, lui fit quelques questions sur Noisy, et apprit quil
ny avait dans le village que deux maisons de grande apparence:
lune qui appartenait  monseigneur larchevque de Paris, et dans
laquelle se trouvait en ce moment sa nice, madame la duchesse de
Longueville; lautre qui tait un couvent de jsuites, et qui,
selon lhabitude, tait la proprit de ces dignes pres; il ny
avait pas  se tromper.

 quatre heures, dArtagnan se remit en route, marchant au pas,
car il ne voulait arriver qu nuit close. Or, quand on marche au
pas  cheval, par une journe dhiver, par un temps gris, au
milieu dun paysage sans accident, on na gure rien de mieux 
faire que ce que fait, comme dit La Fontaine, un livre dans son
gte:  songer; dArtagnan songeait donc, et Planchet aussi.
Seulement, comme on va le voir, leurs rveries taient
diffrentes.

Un mot de lhtesse avait imprim une direction particulire aux
penses de dArtagnan; ce mot, ctait le nom de madame de
Longueville.

En effet, madame de Longueville avait tout ce quil fallait pour
faire songer: ctait une des plus grandes dames du royaume,
ctait une des plus belles femmes de la cour. Marie au vieux duc
de Longueville quelle naimait pas, elle avait dabord pass pour
tre la matresse de Coligny, qui stait fait tuer pour elle par
le duc de Guise, dans un duel sur la place Royale; puis on avait
parl dune amiti un peu trop tendre quelle aurait eue pour le
prince de Cond, son frre, et qui aurait scandalis les mes
timores de la cour; puis enfin, disait-on encore, une haine
vritable et profonde avait succd  cette amiti, et la duchesse
de Longueville, en ce moment, avait, disait-on toujours, une
liaison politique avec le prince de Marcillac, fils an du vieux
duc de La Rochefoucauld, dont elle tait en train de faire un
ennemi  M. le duc de Cond, son frre.

DArtagnan pensait  toutes ces choses-l. Il pensait que
lorsquil tait au Louvre il avait vu souvent passer devant lui,
radieuse et blouissante, la belle madame de Longueville. Il
pensait  Aramis, qui, sans tre plus que lui, avait t autrefois
lamant de madame de Chevreuse, qui tait  lautre cour ce que
madame de Longueville tait  celle-ci. Et il se demandait
pourquoi il y a dans le monde des gens qui arrivent  tout ce
quils dsirent, ceux-ci comme ambition, ceux-l comme amour,
tandis quil y en a dautres qui restent, soit hasard, soit
mauvaise fortune, soit empchement naturel que la nature a mis en
eux,  moiti chemin de toutes leurs esprances.

Il tait forc de savouer que malgr tout son esprit, malgr
toute son adresse, il tait et resterait probablement de ces
derniers, lorsque Planchet sapprocha de lui et lui dit:

-- Je parie, monsieur, que vous pensez  la mme chose que moi.

-- Jen doute, Planchet, dit en souriant dArtagnan; mais  quoi
penses-tu?

-- Je pense, monsieur,  ces gens de mauvaise mine qui buvaient
dans lauberge o nous nous sommes arrts.

-- Toujours prudent, Planchet.

-- Monsieur, cest de linstinct.

-- Eh bien! voyons, que te dit ton instinct en pareille
circonstance?

-- Monsieur, mon instinct me disait que ces gens-l taient
rassembls dans cette auberge pour un mauvais dessein, et je
rflchissais  ce que mon instinct me disait dans le coin le plus
obscur de lcurie, lorsquun homme envelopp dun manteau entra
dans cette mme curie suivi de deux autres hommes.

-- Ah! ah! fit dArtagnan, le rcit de Planchet correspondant avec
ses prcdentes observations. Eh bien?

-- Lun de ces hommes disait:

-- Il doit bien certainement tre  Noisy ou y venir ce soir, car
jai reconnu son domestique.

-- Tu es sr? a dit lhomme au manteau.

-- Oui, mon prince.

-- Mon prince, interrompit dArtagnan.

-- Oui, mon prince. Mais coutez donc.

-- Sil y est, voyons dcidment, que faut-il en faire? a dit
lautre buveur.

-- Ce quil faut en faire? a dit le prince.

-- Oui. Il nest pas homme  se laisser prendre comme cela, il
jouera de lpe.

-- Eh bien, il faudra faire comme lui, et cependant tchez de
lavoir vivant. Avez-vous des cordes pour le lier, et un billon
pour lui mettre sur la bouche?

-- Nous avons tout cela.

-- Faites attention quil sera, selon toute probabilit, dguis
en cavalier.

-- Oh! oui, oui, Monseigneur, soyez tranquille.

-- Dailleurs, je serai l, et je vous guiderai.

-- Vous rpondez que la justice...

-- Je rponds de tout, dit le prince.

-- Cest bon, nous ferons de notre mieux.

Et sur ce, ils sont sortis de lcurie.

-- Eh bien, dit dArtagnan, en quoi cela nous regarde-t-il? Cest
quelquune de ces entreprises comme on en fait tous les jours.

-- tes-vous sr quelle nest point dirige contre nous?

-- Contre nous! et pourquoi?

-- Dame! repassez leurs paroles: Jai reconnu son domestique, a
dit lun, ce qui pourrait bien se rapporter  moi.

-- Aprs?

Il doit tre  Noisy ou y venir ce soir, a dit lautre, ce qui
pourrait bien se rapporter  vous.

-- Ensuite?

-- Ensuite le prince a dit: Faites attention quil sera, selon
toute probabilit, dguis en cavalier, ce qui me parat ne pas
laisser de doute, puisque vous tes en cavalier et non en officier
de mousquetaires; eh bien! que dites-vous de cela?

-- Hlas! mon cher Planchet! dit dArtagnan en poussant un soupir,
jen dis que je nen suis malheureusement plus au temps o les
princes me voulaient faire assassiner. Ah! celui-l, ctait le
bon temps. Sois donc tranquille, ces gens-l nen veulent point 
nous.

-- Monsieur est sr?

-- Jen rponds.

-- Cest bien, alors; nen parlons plus.

Et Planchet reprit sa place  la suite de dArtagnan, avec cette
sublime confiance quil avait toujours eue pour son matre, et que
quinze ans de sparation navaient point altre.

On fit ainsi une lieue  peu prs.

Au bout de cette lieue, Planchet se rapprocha de dArtagnan.

-- Monsieur, dit-il.

-- Eh bien? fit celui-ci.

-- Tenez, monsieur, regardez de ce ct, dit Planchet, ne vous
semble-t-il pas au milieu de la nuit voir passer comme des ombres?
coutez, il me semble quon entend des pas de chevaux.

-- Impossible, dit dArtagnan, la terre est dtrempe par les
pluies; cependant, comme tu me le dis, il me semble voir quelque
chose.

Et il sarrta pour regarder et couter.

-- Si lon nentend point les pas des chevaux, on entend leur
hennissement au moins; tenez.

Et en effet le hennissement dun cheval vint, en traversant
lespace et lobscurit, frapper loreille de dArtagnan.

-- Ce sont nos hommes qui sont en campagne, dit-il, mais cela ne
nous regarde pas, continuons notre chemin.

Et ils se remirent en route.

Une demi-heure aprs ils atteignaient les premires maisons de
Noisy, il pouvait tre huit heures et demie  neuf heures du soir.

Selon les habitudes villageoises, tout le monde tait couch, et
pas une lumire ne brillait dans le village.

DArtagnan et Planchet continurent leur route.

 droite et  gauche de leur chemin se dcoupait sur le gris
sombre du ciel la dentelure plus sombre encore des toits des
maisons; de temps en temps un chien veill aboyait derrire une
porte, ou un chat effray quittait prcipitamment le milieu du
pav pour se rfugier dans un tas de fagots, o lon voyait
briller comme des escarboucles ses yeux effars. Ctaient les
seuls tres vivants qui semblaient habiter ce village.

Vers le milieu du bourg  peu prs, dominant la place principale,
slevait une masse sombre, isole entre deux ruelles, et sur la
faade de laquelle dnormes tilleuls tendaient leurs bras
dcharns. DArtagnan examina avec attention la btisse.

-- Ceci, dit-il  Planchet, ce doit tre le chteau de
larchevque, la demeure de la belle madame de Longueville. Mais
le couvent, o est-il?

-- Le couvent, dit Planchet, il est au bout du village, je le
connais.

-- Eh bien, dit dArtagnan, un temps de galop jusque-l, Planchet,
tandis que je vais resserrer la sangle de mon cheval, et reviens
me dire sil y a quelque fentre claire chez les jsuites.

Planchet obit et sloigna dans lobscurit, tandis que
dArtagnan, mettant pied  terre, rajustait, comme il lavait dit,
la sangle de sa monture.

Au bout de cinq minutes, Planchet revint.

-- Monsieur, dit-il, il y a une seule fentre claire sur la face
qui donne vers les champs.

-- Hum! dit dArtagnan; si jtais frondeur, je frapperais ici et
serais sr davoir un bon gte; si jtais moine, je frapperais
l-bas et serais sr davoir un bon souper; tandis quau
contraire, il est bien possible quentre le chteau et le couvent
nous couchions sur la dure, mourant de soif et de faim.

-- Oui, ajouta Planchet, comme le fameux ne de Buridan. En
attendant, voulez-vous que je frappe?

-- Chut! dit dArtagnan; la seule fentre qui tait claire vient
de steindre.

-- Entendez-vous, monsieur? dit Planchet.

-- En effet, quel est ce bruit? Ctait comme la rumeur dun
ouragan qui sapprochait; au mme instant deux troupes de
cavaliers, chacune dune dizaine dhommes, dbouchrent par
chacune des deux ruelles qui longeaient la maison, et fermant
toute issue envelopprent dArtagnan et Planchet.

-- Ouais! dit dArtagnan en tirant son pe et en sabritant
derrire son cheval, tandis que Planchet excutait la mme
manoeuvre, aurais-tu pens juste, et serait-ce  nous quon en
veut rellement?

-- Le voil, nous le tenons! dirent les cavaliers en slanant
sur dArtagnan, lpe nue.

-- Ne le manquez pas, dit une voix haute.

-- Non, Monseigneur, soyez tranquille.

DArtagnan crut que le moment tait venu pour lui de se mler  la
conversation.

-- Hol, messieurs! dit-il avec son accent gascon, que voulez-
vous, que demandez-vous?

-- Tu vas le savoir! hurlrent en choeur les cavaliers.

-- Arrtez, arrtez! cria celui quils avaient appel Monseigneur;
arrtez, sur votre tte, ce nest pas sa voix.

-- Ah ! messieurs, dit dArtagnan, est-ce quon est enrag, par
hasard,  Noisy? Seulement, prenez-y garde, car je vous prviens
que le premier qui sapproche  la longueur de mon pe, et mon
pe est longue, je lventre.

Le chef sapprocha.

-- Que faites-vous l? dit-il dune voix hautaine et comme
habitue au commandement.

-- Et vous-mme? dit dArtagnan.

-- Soyez poli, ou lon vous trillera de bonne sorte; car, bien
quon ne veuille pas se nommer, on dsire tre respect selon son
rang.

-- Vous ne voulez pas vous nommer parce que vous dirigez un guet-
apens, dit dArtagnan; mais moi qui voyage tranquillement avec mon
laquais, je nai pas les mmes raisons de vous taire mon nom.

-- Assez, assez! comment vous appelez-vous?

-- Je vous dis mon nom afin que vous sachiez o me retrouver,
monsieur, Monseigneur ou mon prince, comme il vous plaira quon
vous appelle, dit notre Gascon, qui ne voulait pas avoir lair de
cder  une menace, connaissez-vous M. dArtagnan?

-- Lieutenant aux mousquetaires du roi? dit la voix.

-- Cest cela mme.

-- Oui, sans doute.

-- Eh bien! continua le Gascon, vous devez avoir entendu dire que
cest un poignet solide et une fine lame?

-- Vous tes monsieur dArtagnan?

-- Je le suis.

-- Alors, vous venez ici pour _le_ dfendre?

-- _Le_?... qui _le_?...

-- Celui que nous cherchons.

-- Il parat, continua dArtagnan, quen croyant venir  Noisy,
jai abord, sans men douter, dans le royaume des nigmes.

-- Voyons, rpondez! dit la mme voix hautaine; lattendez-vous
sous ces fentres? Veniez-vous  Noisy pour le dfendre?

-- Je nattends personne, dit dArtagnan, qui commenait 
simpatienter, je ne compte dfendre personne que moi; mais, ce
moi, je le dfendrai vigoureusement, je vous en prviens.

-- Cest bien, dit la voix, partez dici et quittez-nous la place!

-- Partir dici! dit dArtagnan, que cet ordre contrariait dans
ses projets, ce nest pas facile, attendu que je tombe de
lassitude et mon cheval aussi;  moins cependant que vous ne soyez
dispos  moffrir  souper et  coucher aux environs.

-- Maraud!

-- Eh! monsieur! dit dArtagnan, mnagez vos paroles, je vous en
prie, car si vous en disiez encore une seconde comme celle-ci,
fussiez-vous marquis, duc, prince ou roi, je vous la ferais
rentrer dans le ventre, entendez-vous?

-- Allons, allons, dit le chef, il ny a pas  sy tromper, cest
bien un Gascon qui parle, et par consquent ce nest pas celui que
nous cherchons. Notre coup est manqu pour ce soir, retirons-nous.
Nous nous retrouverons, matre dArtagnan, continua le chef en
haussant la voix.

-- Oui, mais jamais avec les mmes avantages, dit le Gascon en
raillant, car, lorsque vous me retrouverez, peut-tre serez-vous
seul et fera-t-il jour.

-- Cest bon, cest bon! dit la voix; en route, messieurs! Et la
troupe, murmurant et grondant, disparut dans les tnbres,
retournant du ct de Paris.

DArtagnan et Planchet demeurrent un instant encore sur la
dfensive; mais le bruit continuant de sloigner, ils remirent
leurs pes au fourreau.

-- Tu vois bien, imbcile, dit tranquillement dArtagnan 
Planchet, que ce ntait pas  nous quils en voulaient.

-- Mais  qui donc alors? demanda Planchet.

-- Ma foi, je nen sais rien! et peu mimporte. Ce qui mimporte,
cest dentrer au couvent des jsuites. Ainsi,  cheval! et allons
y frapper. Vaille que vaille, que diable, ils ne nous mangeront
pas!

Et dArtagnan se remit en selle.

Planchet venait den faire autant, lorsquun poids inattendu tomba
sur le derrire de son cheval, qui sabattit.

-- Eh! monsieur, scria Planchet, jai un homme en croupe!

DArtagnan se retourna et vit effectivement deux formes humaines
sur le cheval de Planchet.

-- Mais cest donc le diable qui nous poursuit! scria-t-il en
tirant son pe et sapprtant  charger le nouveau venu.

-- Non, mon cher dArtagnan, dit celui-ci; ce nest pas le diable.
Cest moi, cest Aramis. Au galop, Planchet, et au bout du
village, guide  gauche.

Et Planchet, portant Aramis en croupe, partit au galop suivi de
dArtagnan, qui commenait  croire quil faisait quelque rve
fantastique et incohrent.


X. Labb dHerblay

Au bout du village, Planchet tourna  gauche, comme le lui avait
ordonn Aramis, et sarrta au-dessous de la fentre claire.
Aramis sauta  terre et frappa trois fois dans ses mains. Aussitt
la fentre souvrit, et une chelle de corde descendit.

-- Mon cher, dit Aramis, si vous voulez monter, je serai enchant
de vous recevoir.

-- Ah , dit dArtagnan, cest comme cela que lon rentre chez
vous?

-- Pass neuf heures du soir il le faut pardieu bien! dit Aramis:
la consigne du couvent est des plus svres.

-- Pardon, mon cher ami, dit dArtagnan, il me semble que vous
avez dit pardieu!

-- Vous croyez, dit Aramis en riant, cest possible; vous
nimaginez pas, mon cher, combien dans ces maudits couvents on
prend de mauvaises habitudes et quelles mchantes faons ont tous
ces gens glise avec lesquels je suis forc de vivre! mais vous ne
montez pas?

-- Passez devant, je vous suis.

-- Comme disait le feu cardinal au feu roi: Pour vous montrer le
chemin, sire.

Et Aramis monta lestement  lchelle, et en un instant il eut
atteint la fentre.

DArtagnan monta derrire lui, mais plus doucement; on voyait que
ce genre de chemin lui tait moins familier qu son ami.

-- Pardon, dit Aramis en remarquant sa gaucherie: si javais su
avoir lhonneur de votre visite, jaurais fait apporter lchelle
du jardinier; mais pour moi seul, celle-ci est suffisante.

-- Monsieur, dit Planchet lorsquil vit dArtagnan sur le point
dachever son ascension, cela va bien pour M. Aramis, cela va
encore pour vous, cela,  la rigueur, irait aussi pour moi, mais
les deux chevaux ne peuvent pas monter lchelle.

-- Conduisez-les sous ce hangar, mon ami, dit Aramis en montrant 
Planchet une espce de fabrique qui slevait dans la plaine, vous
y trouverez de la paille et de lavoine pour eux.

-- Mais pour moi? dit Planchet.

-- Vous reviendrez sous cette fentre, vous frapperez trois fois
dans vos mains, et nous vous ferons passer des vivres. Soyez
tranquille, morbleu! on ne meurt pas de faim ici, allez!

Et Aramis, retirant lchelle, ferma la fentre.

DArtagnan examinait la chambre.

Jamais il navait vu appartement plus guerrier  la fois et plus
lgant.  chaque angle taient des trophes darmes offrant  la
vue et  la main des pes de toutes sortes, et quatre grands
tableaux reprsentaient dans leurs costumes de bataille le
cardinal de Lorraine, le cardinal de Richelieu, le cardinal de La
Valette et larchevque de Bordeaux. Il est vrai quau surplus
rien nindiquait la demeure dun abb; les tentures taient de
damas, les tapis venaient dAlenon et le lit surtout avait plutt
lair du lit dune petite-matresse, avec sa garniture de dentelle
et son couvre-pied, que de celui dun homme qui avait fait voeu de
gagner le ciel par labstinence et la macration.

-- Vous regardez mon bouge, dit Aramis. Ah! mon cher, excusez-moi.
Que voulez-vous! je suis log comme un chartreux. Mais que
cherchez-vous des yeux?

-- Je cherche qui vous a jet lchelle; je ne vois personne, et
cependant lchelle nest pas venue toute seule.

-- Non, cest Bazin.

-- Ah! ah! fit dArtagnan.

-- Mais, continua Aramis, monsieur Bazin est un garon bien
dress, qui, voyant que je ne rentrais pas seul, se sera retir
par discrtion. Asseyez-vous, mon cher, et causons.

Et Aramis poussa  dArtagnan un large fauteuil, dans lequel
celui-ci sallongea en saccoudant.

-- Dabord, vous soupez avec moi, nest-ce pas? demanda Aramis.

-- Oui, si vous le voulez bien, dit dArtagnan, et mme ce sera
avec grand plaisir, je vous lavoue; la route ma donn un apptit
de diable.

-- Ah! mon pauvre ami! dit Aramis, vous trouverez maigre chre, on
ne vous attendait pas.

-- Est-ce que je suis menac de lomelette de Crvecoeur et des
thobromes en question? Nest-ce pas comme cela que vous appeliez
autrefois les pinards?

-- Oh! il faut esprer, dit Aramis, quavec laide de Dieu et de
Bazin nous trouverons quelque chose de mieux dans le garde-manger
des dignes pres jsuites.

-- Bazin, mon ami, dit Aramis, Bazin, venez ici.

La porte souvrit et Bazin parut; mais, en apercevant dArtagnan,
il poussa une exclamation qui ressemblait  un cri de dsespoir.

-- Mon cher Bazin, dit dArtagnan, je suis bien aise de voir avec
quel admirable aplomb vous mentez, mme dans une glise.

-- Monsieur, dit Bazin, jai appris des dignes pres jsuites
quil tait permis de mentir lorsquon mentait dans une bonne
intention.

-- Cest bien, cest bien, Bazin, dArtagnan meurt de faim et moi
aussi, servez-nous  souper de votre mieux, et surtout, montez-
nous du bon vin.

Bazin sinclina en signe dobissance, poussa un gros soupir et
sortit.

-- Maintenant que nous voil seuls, mon cher Aramis, dit
dArtagnan en ramenant ses yeux de lappartement au propritaire
et en achevant par les habits lexamen commenc par les meubles,
dites-moi, do diable veniez-vous lorsque vous tes tomb en
croupe derrire Planchet?

-- Eh! corbleu! dit Aramis, vous le voyez bien, du ciel!

-- Du ciel! reprit dArtagnan en hochant la tte, vous ne mavez
pas plus lair den revenir que dy aller.

-- Mon cher, dit Aramis avec un air de fatuit que dArtagnan ne
lui avait jamais vu du temps quil tait mousquetaire, si je ne
venais pas du ciel, au moins je sortais du paradis: ce qui se
ressemble beaucoup.

-- Alors voil les savants fixs, reprit dArtagnan. Jusqu
prsent on navait pas su sentendre sur la situation positive du
paradis: les uns lavaient plac sur le mont Ararat; les autres
entre le Tigre et lEuphrate; il parait quon le cherchait bien
loin tandis quil tait bien prs. Le paradis est  Noisy-le-Sec,
sur lemplacement du chteau de M. larchevque de Paris. On en
sort non point par la porte, mais par la fentre; on en descend
non par les degrs de marbre dun pristyle, mais par les branches
dun tilleul, et lange  lpe flamboyante qui le garde ma bien
lair davoir chang son nom cleste de Gabriel en celui plus
terrestre de prince de Marcillac.

Aramis clata de rire.

-- Vous tes toujours joyeux compagnon, mon cher, dit-il, et votre
spirituelle humeur gasconne ne vous a pas quitt. Oui, il y a bien
un peu de tout cela dans ce que vous me dites; seulement, nallez
pas croire au moins que ce soit de madame de Longueville que je
sois amoureux.

-- Peste, je men garderai bien! dit dArtagnan. Aprs avoir t
si longtemps amoureux de madame de Chevreuse, vous nauriez pas
t porter votre coeur  sa plus mortelle ennemie.

-- Oui, cest vrai, dit Aramis dun air dtach, oui, cette pauvre
duchesse, je lai fort aime autrefois, et il faut lui rendre
cette justice, quelle nous a t fort utile; mais, que voulez-
vous! il lui a fallu quitter la France. Ctait un si rude jouteur
que ce damn cardinal! continua Aramis en jetant un coup doeil
sur le portrait de lancien ministre: il avait donn lordre de
larrter et de la conduire au chteau de Loches; il lui et fait
trancher la tte, sur ma foi, comme  Chalais,  Montmorency et 
Cinq-Mars; elle sest sauve dguise en homme, avec sa femme de
chambre, cette pauvre Ketty; il lui est mme arriv,  ce que jai
entendu dire, une trange aventure dans je ne sais quel village,
avec je ne sais quel cur  qui elle demandait lhospitalit, et
qui, nayant quune chambre et la prenant pour un cavalier, lui a
offert de la partager avec elle. Cest quelle portait dune faon
incroyable lhabit dhomme, cette chre Marie. Je ne connais
quune femme qui le porte aussi bien; aussi avait-on fait ce
couplet sur elle:

_Laboissire, dis-moi..._
_Vous le connaissez?_
--_ Non pas; chantez-le, mon cher._
_Et Aramis reprit du ton le plus cavalier:_
_Laboissire, dis-moi,_
_Suis-je pas bien en homme_
--_ Vous chevauchez, ma foi,_
_Mieux que tant que nous sommes._
_Elle est,_
_Parmi les hallebardes,_
_Au rgiment des gardes,_
_Comme un cadet._

-- Bravo! dit dArtagnan; vous chantez toujours  merveille, mon
cher Aramis, et je vois que la messe ne vous a pas gt la voix.

-- Mon cher, dit Aramis, vous comprenez... du temps que jtais
mousquetaire, je montais le moins de gardes que je pouvais;
aujourdhui que je suis abb, je dis le moins de messes que je
peux. Mais revenons  cette pauvre duchesse.

-- Laquelle? la duchesse de Chevreuse ou la duchesse de
Longueville?

-- Mon cher, je vous ai dit quil ny avait rien entre moi et la
duchesse de Longueville: des coquetteries peut-tre, et voil
tout. Non, je parlais de la duchesse de Chevreuse. Lavez-vous vue
 son retour de Bruxelles, aprs la mort du roi?

-- Oui, certes, et elle tait fort belle encore.

-- Oui, dit Aramis. Aussi lai-je quelque peu revue  cette
poque; je lui avais donn dexcellents conseils, dont elle na
point profit; je me suis tu de lui dire que Mazarin tait
lamant de la reine; elle na pas voulu me croire, disant quelle
connaissait Anne dAutriche, et quelle tait trop fire pour
aimer un pareil faquin. Puis, en attendant, elle sest jete dans
la cabale du duc de Beaufort, et le faquin a fait arrter M. le
duc de Beaufort et exil madame de Chevreuse.

-- Vous savez, dit dArtagnan, quelle a obtenu la permission de
revenir?

-- Oui, et mme quelle est revenue... Elle va encore faire
quelque sottise.

-- Oh! mais cette fois peut-tre suivra-t-elle vos conseils.

-- Oh! cette fois, dit Aramis, je ne lai pas revue; elle est fort
change.

-- Ce nest pas comme vous, mon cher Aramis, car vous tes
toujours le mme; vous avez toujours vos beaux cheveux noirs,
toujours votre taille lgante, toujours vos mains de femme, qui
sont devenues dadmirables mains de prlat.

-- Oui, dit Aramis, cest vrai, je me soigne beaucoup. Savez-vous,
mon cher, que je me fais vieux: je vais avoir trente-sept ans.

-- coutez, mon cher, dit dArtagnan avec un sourire, puisque nous
nous retrouvons, convenons dune chose: cest de lge que nous
aurons  lavenir.

-- Comment cela? dit Aramis.

-- Oui, reprit dArtagnan; autrefois ctait moi qui tais votre
cadet de deux ou trois ans, et, si je ne fais pas derreur, jai
quarante ans bien sonns.

-- Vraiment! dit Aramis. Alors cest moi qui me trompe, car vous
avez toujours t, mon cher, un admirable mathmaticien. Jaurais
donc quarante-trois ans,  votre compte! Diable, diable, mon cher!
nallez pas le dire  lhtel de Rambouillet, cela me ferait tort.

-- Soyez tranquille, dit dArtagnan, je ny vais pas.

-- Ah  mais, scria Aramis, que fait donc cet animal de Bazin?
Bazin! dpchons-nous donc, monsieur le drle! nous enrageons de
faim et de soif!

Bazin, qui entrait en ce moment, leva au ciel ses mains charges
chacune dune bouteille.

-- Enfin, dit Aramis, sommes-nous prts, voyons?

-- Oui, monsieur,  linstant mme, dit Bazin; mais il ma fallu
le temps de monter toutes les...

-- Parce que vous vous croyez toujours votre simarre de bedeau sur
les paules, interrompit Aramis, et que vous passez tout votre
temps  lire votre brviaire. Mais je vous prviens que si, 
force de polir toutes les affaires qui sont dans les chapelles,
vous dsappreniez  fourbir mon pe, jallume un grand feu de
toutes vos images bnites et je vous y fais rtir.

Bazin scandalis fit un signe de croix avec la bouteille quil
tenait. Quant  dArtagnan, plus surpris que jamais du ton et des
manires de labb dHerblay, qui contrastaient si fort avec
celles du mousquetaire Aramis, il demeurait les yeux carquills
en face de son ami.

Bazin couvrit vivement la table dune nappe damasse, et sur cette
nappe rangea tant de choses dores, parfumes, friandes, que
dArtagnan en demeura tout bahi.

-- Mais vous attendiez donc quelquun? demanda lofficier.

-- Heu! dit Aramis, jai toujours un en-cas; puis je savais que
vous me cherchiez.

-- Par qui?

-- Mais par matre Bazin, qui vous a pris pour le diable, mon
cher, et qui est accouru pour me prvenir du danger qui menaait
mon me si je revoyais aussi mauvaise compagnie quun officier de
mousquetaires.

-- Oh! monsieur!... fit Bazin les mains jointes et dun air
suppliant.

-- Allons, pas dhypocrisies! vous savez que je ne les aime pas.
Vous feriez bien mieux douvrir la fentre et de descendre un
pain, un poulet et une bouteille de vin  votre ami Planchet, qui
sextermine depuis une heure  frapper dans ses mains.

En effet, Planchet, aprs avoir donn la paille et lavoine  ses
chevaux, tait revenu sous la fentre et avait rpt deux ou
trois foi le signal indiqu.

Bazin obit, attacha au bout dune corde les trois objets dsigns
et les descendit  Planchet, qui, nen demandant pas davantage, se
retira aussitt sous le hangar.

-- Maintenant soupons, dit Aramis.

Les deux amis se mirent  table, et Aramis commena  dcouper
poulets, perdreaux et jambons avec une adresse toute
gastronomique.

-- Peste, dit dArtagnan, comme vous vous nourrissez!

-- Oui, assez bien. Jai pour les jours maigres des dispenses de
Rome que ma fait avoir M. le coadjuteur  cause de ma sant; puis
jai pris pour cuisinier lex-cuisinier de Lafollone, vous savez?
lancien ami du cardinal, ce fameux, gourmand qui disait pour
toute prire aprs son dner: Mon Dieu, faites-moi la grce de
bien digrer ce que jai si bien mang.

-- Ce qui ne la pas empch de mourir dindigestion, dit en riant
dArtagnan.

-- Que voulez-vous, reprit Aramis dun air rsign, on ne peut
fuir sa destine!

-- Mais pardon, mon cher, de la question que je vais vous faire,
reprit dArtagnan.

-- Comment donc, faites, vous savez bien quentre nous il ne peut
y avoir dindiscrtion.

-- Vous tes donc devenu riche?

-- Oh! mon Dieu, non! je me fais une douzaine de mille livres par
an, sans compter un petit bnfice dun millier dcus que ma
fait avoir M. le Prince.

-- Et avec quoi vous faites-vous ces douze mille livres? dit
dArtagnan; avec vos pomes?

-- Non, jai renonc  la posie, except pour faire de temps en
temps quelque chanson  boire, quelque sonnet galant ou quelque
pigramme innocent: je fais des sermons, mon cher.

-- Comment, des sermons?

-- Oh! mais des sermons prodigieux, voyez-vous!  ce quil parat,
du moins.

-- Que vous prchez?

-- Non, que je vends.

--  qui?

--  ceux de mes compres qui visent  tre de grands orateurs
donc!

-- Ah! vraiment? Et vous navez pas t tent de la gloire pour
vous-mme?

-- Si fait, mon cher, mais la nature la emport. Quand je suis en
chaire et que par hasard une jolie femme me regarde, je la
regarde; si elle sourit, je souris aussi. Alors je bats la
campagne; au lieu de parler des tourments de lenfer, je parle des
joies du paradis. Eh! tenez, la chose mest arrive un jour 
lglise Saint-Louis au Marais... Un cavalier ma ri au nez, je me
suis interrompu pour lui dire quil tait un sot. Le peuple est
sorti pour ramasser des pierres; mais pendant ce temps jai si
bien retourn lesprit des assistants, que cest lui quils ont
lapid. Il est vrai que le lendemain il sest prsent chez moi,
croyant avoir affaire  un abb comme tous les abbs.

-- Et quest-il rsult de sa visite? dit dArtagnan en se tenant
les ctes de rire.

-- Il en est rsult que nous avons pris pour le lendemain soir
rendez-vous sur la place Royale! Eh! pardieu, vous en savez
quelque chose.

-- Serait-ce, par hasard, contre cet impertinent que je vous
aurais servi de second? demanda dArtagnan.

-- Justement. Vous avez vu comme je lai arrang.

-- En est-il mort?

-- Je nen sais rien. Mais en tout cas je lui avais donn
labsolution _in articulo mortis._ Cest assez de tuer le corps
sans tuer lme.

Bazin fit un signe de dsespoir qui voulait dire quil approuvait
peut-tre cette morale, mais quil dsapprouvait fort le ton dont
elle tait faite.

-- Bazin, mon ami, vous ne remarquez pas que je vous vois dans
cette glace, et quune fois pour toutes je vous ai interdit tout
signe dapprobation ou dimprobation. Vous allez donc me faire le
plaisir de nous servir le vin dEspagne et de vous retirer chez
vous. Dailleurs, mon ami dArtagnan a quelque chose de secret 
me dire. Nest-ce pas, dArtagnan?

DArtagnan fit signe de la tte que oui, et Bazin se retira aprs
avoir pos le vin dEspagne sur la table.

Les deux amis, rests seuls, demeurrent un instant silencieux en
face lun de lautre. Aramis semblait attendre une douce
digestion. DArtagnan prparait son exorde. Chacun deux, lorsque
lautre ne le regardait pas, risquait un coup doeil en dessous.

Aramis rompit le premier le silence.


XI. Les deux Gaspards

--  quoi songez-vous, dArtagnan, dit-il, et quelle pense vous
fait sourire?

-- Je songe, mon cher, que lorsque vous tiez mousquetaire, vous
tourniez sans cesse  labb, et quaujourdhui que vous tes
abb, vous me paraissez tourner fort au mousquetaire.

-- Cest vrai, dit Aramis en riant. Lhomme, vous le savez, mon
cher dArtagnan, est un trange animal, tout compos de
contrastes. Depuis que je suis abb, je ne rve plus que
batailles.

-- Cela se voit  votre ameublement: vous avez l des rapires de
toutes les formes et pour les gots les plus difficiles. Est-ce
que vous tirez toujours bien?

-- Moi, je tire comme vous tiriez autrefois, mieux encore peut-
tre. Je ne fais que cela toute la journe.

-- Et avec qui?

-- Avec un excellent matre darmes que nous avons ici.

-- Comment, ici?

-- Oui, ici, dans ce couvent, mon cher. Il y a de tout dans un
couvent de jsuites.

-- Alors vous auriez tu M. de Marcillac sil ft venu vous
attaquer seul, au lieu de tenir tte  vingt hommes?

-- Parfaitement, dit Aramis, et mme  la tte de ses vingt
hommes, si javais pu dgainer sans tre reconnu.

-- Dieu me pardonne, dit tout bas dArtagnan, je crois quil est
devenu plus Gascon que moi.

Puis tout haut:

-- Eh bien! mon cher Aramis, vous me demandez pourquoi je vous
cherchais?

-- Non, je ne vous le demandais pas, dit Aramis avec son air fin,
mais jattendais que vous me le dissiez.

-- Eh bien, je vous cherchais pour vous offrir tout uniquement un
moyen de tuer M. de Marcillac, quand cela vous fera plaisir, tout
prince quil est.

-- Tiens, tiens, tiens! dit Aramis, cest une ide, cela.

-- Dont je vous invite  faire votre profit, mon cher. Voyons!
avec votre abbaye de mille cus et les douze mille livres que vous
vous faites en vendant des sermons, tes-vous riche? rpondez
franchement.

-- Moi! je suis gueux comme Job, et en fouillant poches et
coffres, je crois que vous ne trouveriez pas ici cent pistoles.

-- Peste, cent pistoles! se dit tout bas dArtagnan, il appelle
cela tre gueux comme Job! Si je les avais toujours devant moi, je
me trouverais riche comme Crsus.

Puis, tout haut:

-- tes-vous ambitieux?

-- Comme Encelade.

-- Eh bien! mon ami, je vous apporte de quoi tre riche, puissant,
et libre de faire tout ce que vous voudrez.

Lombre dun nuage passa sur le front dAramis aussi rapide que
celle qui flotte en aot sur les bls; mais si rapide quelle ft,
dArtagnan la remarqua.

-- Parlez, dit Aramis.

-- Encore une question auparavant. Vous occupez-vous de politique?

Un clair passa dans les yeux dAramis, rapide comme lombre qui
avait pass sur son front, mais pas si rapide cependant que
dArtagnan ne le vit.

-- Non, rpondit Aramis.

-- Alors toutes propositions vous agreront, puisque vous navez
pour le moment dautre matre que Dieu, dit en riant le Gascon.

-- Cest possible.

-- Avez-vous, mon cher Aramis, song quelquefois  ces beaux jours
de notre jeunesse que nous passions riant, buvant ou nous battant?

-- Oui, certes, et plus dune fois je les ai regretts. Ctait un
heureux temps, _delectabile tempus!_

-- Eh bien, mon cher, ces beaux jours peuvent renatre, cet
heureux temps peut revenir! Jai reu mission daller trouver mes
compagnons, et jai voulu commencer par vous, qui tiez lme de
notre association.

Aramis sinclina plus poliment quaffectueusement.

-- Me remettre dans la politique! dit-il dune voix mourante et en
se renversant sur son fauteuil. Ah! cher dArtagnan, voyez comme
je vis rgulirement et  laise. Nous avons essuy lingratitude
des grands, vous le savez!

-- Cest vrai, dit dArtagnan; mais peut-tre les grands se
repentent-ils davoir t ingrats.

-- En ce cas, dit Aramis, ce serait autre chose. Voyons!  tout
pch misricorde. Dailleurs, vous avez raison sur un point:
cest que si lenvie nous reprenait de nous mler des affaires
tat, le moment, je crois, serait venu.

-- Comment savez-vous cela, vous qui ne vous occupez pas de
politique?

-- Eh! mon Dieu! sans men occuper personnellement, je vis dans un
monde o lon sen occupe. Tout en cultivant la posie, tout en
faisant lamour, je me suis li avec M. Sarazin, qui est 
M. de Conti; avec M. Voiture qui est au coadjuteur, et avec
M. de Bois-Robert, qui, depuis quil nest plus  M. le cardinal
de Richelieu, nest  personne ou est  tout le monde, comme vous
voudrez; en sorte que le mouvement politique ne ma pas tout 
fait chapp.

-- Je men doutais, dit dArtagnan.

-- Au reste, mon cher, ne prenez tout ce que je vais vous dire que
pour parole de cnobite, dhomme qui parle comme un cho, en
rptant purement et simplement ce quil a entendu dire, reprit
Aramis. Jai entendu dire que dans ce moment-ci le cardinal
Mazarin tait fort inquiet de la manire dont marchaient les
choses. Il parat quon na pas pour ses commandements tout le
respect quon avait autrefois pour ceux de notre ancien
pouvantail, le feu cardinal, dont vous voyez ici le portrait;
car, quoi quon en ait dit, il faut convenir, mon cher, que
ctait un grand homme.

-- Je ne vous contredirai pas l-dessus, mon cher Aramis, cest
lui qui ma fait lieutenant.

-- Ma premire opinion avait t tout entire pour le cardinal: je
mtais dit quun ministre nest jamais aim, mais quavec le
gnie quon accorde  celui-ci il finirait par triompher de ses
ennemis et par se faire craindre, ce qui, selon moi, vaut peut-
tre mieux encore que de se faire aimer.

DArtagnan fit un signe de tte qui voulait dire quil approuvait
entirement cette douteuse maxime.

-- Voil donc, poursuivit Aramis, quelle tait mon opinion
premire; mais comme je suis fort ignorant dans ces sortes de
matires et que lhumilit dont je fais profession mimpose la loi
de ne pas men rapporter  mon propre jugement, je me suis
inform. Eh bien! mon cher ami...

-- Eh bien! quoi? demanda dArtagnan.

-- Eh bien! reprit Aramis, il faut que je mortifie mon orgueil, il
faut que javoue que je mtais tromp.

-- Vraiment?

-- Oui; je me suis inform, comme je vous disais, et voici ce que
mont rpondu plusieurs personnes toutes diffrentes de got et
dambition: M. de Mazarin nest point un homme de gnie, comme je
le croyais.

-- Bah! dit dArtagnan.

-- Non. Cest un homme de rien, qui a t domestique du cardinal
Bentivoglio, qui sest pouss par lintrigue; un parvenu, un homme
sans nom, qui ne fera en France quun chemin de partisan. Il
entassera beaucoup dcus, dilapidera fort les revenus du roi, se
paiera  lui-mme toutes les pensions que feu le cardinal de
Richelieu payait  tout le monde, mais ne gouvernera jamais par la
loi du plus fort, du plus grand ou du plus honor. Il parat en
outre quil nest pas gentilhomme de manires et de coeur, ce
ministre, et que cest une espce de bouffon, de Pulcinello, de
Pantalon. Le connaissez-vous? Moi, je ne le connais pas.

-- Heu! fit dArtagnan, il y a un peu de vrai dans ce que vous
dites.

-- Eh bien! vous me comblez dorgueil, mon cher, si jai pu, grce
 certaine pntration vulgaire dont je suis dou, me rencontrer
avec un homme comme vous, qui vivez  la cour.

-- Mais vous mavez parl de lui personnellement et non de son
parti et de ses ressources.

-- Cest vrai. Il a pour lui la reine.

-- Cest quelque chose, ce me semble.

-- Mais il na pas pour lui le roi.

-- Un enfant!

-- Un enfant qui sera majeur dans quatre ans.

-- Cest le prsent.

-- Oui, mais ce nest pas lavenir, et encore dans le prsent, il
na pour lui ni le parlement ni le peuple, cest--dire largent;
il na pour lui ni la noblesse ni les princes, cest--dire
lpe.

DArtagnan se gratta loreille, il tait forc de savouer  lui-
mme que ctait non seulement largement mais encore justement
pens.

-- Voyez, mon pauvre ami, si je suis toujours dou de ma
perspicacit ordinaire. Je vous dirai que peut-tre ai-je tort de
vous parler ainsi  coeur ouvert, car vous, vous me paraissez
pencher pour le Mazarin.

-- Moi! scria dArtagnan; moi! pas le moins du monde!

-- Vous parliez de mission.

-- Ai-je parl de mission? Alors jai eu tort. Non, je me suis dit
comme vous le dites: Voil les affaires qui sembrouillent. Eh
bien! jetons la plume au vent, allons du ct o le vent
lemportera et reprenons la vie daventures. Nous tions quatre
chevaliers vaillants, quatre coeurs tendrement unis; unissons de
nouveau, non pas nos coeurs qui nont jamais t spars, mais nos
fortunes et nos courages. Loccasion est bonne pour conqurir
quelque chose de mieux quun diamant.

-- Vous avez raison, dArtagnan, toujours raison, continua Aramis,
et la preuve, cest que javais eu la mme ide que vous;
seulement,  moi, qui nai pas votre nerveuse et fconde
imagination, elle mavait t suggre; tout le monde a besoin
aujourdhui dauxiliaires; on ma fait des propositions, il a
transperc quelque chose de nos fameuses prouesses dautrefois, et
je vous avouerai franchement que le coadjuteur ma fait parler.

-- M. de Gondy, lennemi du cardinal! scria dArtagnan.

-- Non, lami du roi, dit Aramis, lami du roi, entendez-vous! Eh
bien! il sagirait de servir le roi, ce qui est le devoir dun
gentilhomme.

-- Mais le roi est avec M. de Mazarin, mon cher!

-- De fait, pas de volont; dapparence, mais pas de coeur, et
voil justement le pige que les ennemis du roi tendent au pauvre
enfant.

-- Ah ! mais cest la guerre civile tout bonnement que vous me
proposez l, mon cher Aramis.

-- La guerre pour le roi.

-- Mais le roi sera  la tte de larme o sera Mazarin.

-- Mais il sera de coeur dans larme que commandera
M. de Beaufort.

-- M. de Beaufort? il est  Vincennes.

-- Ai-je dit M. de Beaufort? dit Aramis; M. de Beaufort ou un
autre, M. de Beaufort ou M. le Prince.

-- Mais M. le Prince va partir pour larme, il est entirement au
cardinal.

-- Heu! heu! fit Aramis, ils ont quelques discussions ensemble
justement en ce moment-ci. Mais dailleurs, si ce nest M. le
Prince, M. de Gondy...

-- Mais M. de Gondy va tre cardinal, on demande pour lui le
chapeau.

-- Ny a-t-il pas des cardinaux fort belliqueux? dit Aramis.
Voyez: voici autour de vous quatre cardinaux qui,  la tte des
armes, valaient bien M. de Gubriant et M. de Gassion.

-- Mais un gnral bossu!

-- Sous sa cuirasse on ne verra pas sa bosse. Dailleurs,
souvenez-vous quAlexandre boitait et quAnnibal tait borgne.

-- Voyez-vous de grands avantages dans ce parti? demanda
dArtagnan.

-- Jy vois la protection de princes puissants.

-- Avec la proscription du gouvernement.

-- Annule par les parlements et les meutes.

-- Tout cela pourrait se faire, comme vous le dites, si lon
parvenait  sparer le roi de sa mre.

-- On y arrivera peut-tre.

-- Jamais! scria dArtagnan rentrant cette fois dans sa
conviction. Jen appelle  vous, Aramis,  vous qui connaissez
Anne dAutriche aussi bien que moi. Croyez-vous que jamais elle
puisse oublier que son fils est sa sret, son palladium, le gage
de sa considration, de sa fortune et de sa vie? Il faudrait
quelle passt avec lui du ct des princes en abandonnant
Mazarin; mais vous savez mieux que personne quil y a des raisons
puissantes pour quelle ne labandonne jamais.

-- Peut-tre avez-vous raison, dit Aramis rveur; ainsi je ne
mengagerai pas.

-- Avec eux, dit dArtagnan, mais avec moi?

-- Avec personne. Je suis prtre, quai-je affaire de la
politique! je ne lis aucun brviaire; jai une petite clientle de
coquins dabbs spirituels et de femmes charmantes; plus les
affaires se troubleront, moins mes escapades feront de bruit; tout
va donc  merveille sans que je men mle; et dcidment, tenez,
cher ami, je ne men mlerai pas.

-- Eh bien! tenez, mon cher, dit dArtagnan, votre philosophie me
gagne, parole dhonneur, et je ne sais pas quelle diable de mouche
dambition mavait piqu; jai une espce de charge qui me
nourrit; je puis,  la mort de ce pauvre M. de Trville, qui se
fait vieux, devenir capitaine; cest un fort joli bton de
marchal pour un cadet de Gascogne, et je sens que je me rattache
aux charmes du pain modeste mais quotidien: au lieu de courir les
aventures, eh bien! jaccepterai les invitations de Porthos,
jirai chasser dans ses terres; vous savez quil a des terres,
Porthos?

-- Comment donc! je crois bien. Dix lieues de bois, de marais et
de valles; il est seigneur du mont et de la plaine, et il plaide
pour droits fodaux contre lvque de Noyon.

-- Bon, dit dArtagnan  lui-mme, voil ce que je voulais savoir;
Porthos est en Picardie.

Puis tout haut:

-- Et il a repris son ancien nom de du Vallon?

-- Auquel il a ajout celui de Bracieux, une terre qui a t
baronnie, par ma foi!

-- De sorte que nous verrons Porthos baron.

-- Je nen doute pas. La baronne Porthos surtout est admirable.

Les deux amis clatrent de rire.

-- Ainsi, reprit dArtagnan, vous ne voulez pas passer au Mazarin?

-- Ni vous aux princes?

-- Non. Ne passons  personne, alors, et restons amis; ne soyons
ni cardinalistes ni frondeurs.

-- Oui, dit Aramis, soyons mousquetaires.

-- Mme avec le petit collet, reprit dArtagnan.

-- Surtout avec le petit collet! scria Aramis, cest ce qui en
fait le charme.

-- Alors donc, adieu, dit dArtagnan.

-- Je ne vous retiens pas, mon cher, dit Aramis, vu que je ne
saurais o vous coucher, et que je ne puis dcemment vous offrir
la moiti du hangar de Planchet.

-- Dailleurs je suis  trois lieues  peine de Paris, les chevaux
sont reposs, et en moins dune heure je serai rendu.

Et dArtagnan se versa un dernier verre de vin.

--  notre ancien temps! dit-il.

-- Oui, reprit Aramis, malheureusement cest un temps pass...
_fugit irreparabile tempus ..._

-- Bah! dit dArtagnan, il reviendra peut-tre. En tout cas, si
vous avez besoin de moi, rue Tiquetonne, htel de_ La Chevrette._

-- Et moi au couvent des jsuites: de six heures du matin  huit
heures du soir, par la porte; de huit heures du soir  six heures
du matin, par la fentre.

-- Adieu, mon cher.

-- Oh! je ne vous quitte pas ainsi, laissez-moi vous reconduire.

Et il prit son pe et son manteau.

-- Il veut sassurer que je pars, dit en lui-mme dArtagnan.

Aramis siffla Bazin, mais Bazin dormait dans lantichambre sur les
restes de son souper, et Aramis fut forc de le secouer par
loreille pour le rveiller.

Bazin tendit les bras, se frotta les yeux et essaya de se
rendormir.

-- Allons, allons, matre dormeur, vite lchelle.

-- Mais, dit Bazin en billant  se dmonter la mchoire, elle est
reste  la fentre, lchelle.

-- Lautre, celle du jardinier: nas-tu pas vu que dArtagnan a eu
peine  monter et aura encore plus grandpeine  descendre?

DArtagnan allait assurer Aramis quil descendrait fort bien,
lorsquil lui vint une ide; cette ide fit quil se tut.

Bazin poussa un profond soupir et sortit pour aller chercher
lchelle. Un instant aprs, une bonne et solide chelle de bois
tait pose contre la fentre.

-- Allons donc, dit dArtagnan, voil ce qui sappelle un moyen de
communication, une femme monterait  une chelle comme celle-l.

Un regard perant dAramis sembla vouloir aller chercher la pense
de son ami jusquau fond de son coeur, mais dArtagnan soutint ce
regard avec un air dadmirable navet.

Dailleurs en ce moment il mettait le pied sur le premier chelon
de lchelle et descendait.

En un instant il fut  terre. Quant  Bazin, il demeura  la
fentre.

-- Reste l, dit Aramis, je reviens.

Tous deux sacheminrent vers le hangar:  leur approche Planchet
sortit, tenant en bride les deux chevaux.

--  la bonne heure, dit Aramis, voil un serviteur actif et
vigilant; ce nest pas comme ce paresseux de Bazin, qui nest plus
bon  rien depuis quil est homme glise Suivez-nous, Planchet;
nous allons en causant jusquau bout du village.

Effectivement, les deux amis traversrent tout le village en
causant de choses indiffrentes; puis, aux dernires maisons:

-- Allez donc, cher ami, dit Aramis, suivez votre carrire, la
fortune vous sourit, ne la laissez pas chapper; souvenez-vous que
cest une courtisane, et traitez-la en consquence; quant  moi,
je reste dans mon humilit et dans ma paresse; adieu.

-- Ainsi, cest bien dcid, dit dArtagnan, ce que je vous ai
offert ne vous agre point?

-- Cela magrerait fort, au contraire, dit Aramis, si jtais un
homme comme un autre, mais, je vous le rpte, en vrit je suis
un compos de contrastes: ce que je hais aujourdhui, je
ladorerai demain, et _vice versa._ Vous voyez bien que je ne puis
mengager comme vous, par exemple, qui avez des ides arrtes.

-- Tu mens, sournois, se dit  lui-mme dArtagnan: tu es le seul,
au contraire, qui saches choisir un but et qui y marches
obscurment.

-- Adieu donc, mon cher, continua Aramis, et merci de vos
excellentes intentions, et surtout des bons souvenirs que votre
prsence a veills en moi.

Ils sembrassrent. Planchet tait dj  cheval. DArtagnan se
mit en selle  son tour, puis ils se serrrent encore une fois la
main. Les cavaliers piqurent leurs chevaux et sloignrent du
ct de Paris.

Aramis resta debout et immobile sur le milieu du pav jusqu ce
quil les et perdus de vue.

Mais, au bout de deux cents pas, dArtagnan sarrta court, sauta
 terre, jeta la bride de son cheval au bras de Planchet, et prit
ses pistolets dans ses fontes, quil passa  sa ceinture.

-- Quavez-vous donc, monsieur? dit Planchet tout effray.

-- Jai que, si fin quil soit, dit dArtagnan, il ne sera pas dit
que je serai sa dupe. Reste ici et ne bouge pas; seulement mets-
toi sur le revers du chemin et attends-moi.

 ces mots, dArtagnan slana de lautre ct du foss qui
bordait la route, et piqua  travers la plaine de manire 
tourner le village. Il avait remarqu entre la maison quhabitait
madame de Longueville et le couvent des jsuites un espace vide
qui ntait ferm que par une haie.

Peut-tre une heure auparavant et-il eu de la peine  retrouver
cette haie, mais la lune venait de se lever, et quoique de temps
en temps elle ft couverte par des nuages, on y voyait, mme
pendant les obscurcies, assez clair pour retrouver son chemin.

DArtagnan gagna donc la haie et se cacha derrire. En passant
devant la maison o avait eu lieu la scne que nous avons
raconte, il avait remarqu que la mme fentre stait claire
de nouveau, et il tait convaincu quAramis tait pas encore
rentr chez lui, et que, lorsquil y rentrerait, il ny rentrerait
pas seul.

En effet, au bout dun instant il entendit des pas qui
sapprochaient et comme un bruit de voix qui parlaient  demi bas.

Au commencement de la haie les pas sarrtrent.

DArtagnan mit un genou en terre, cherchant la plus grande
paisseur de la haie pour sy cacher.

En ce moment deux hommes apparurent, au grand tonnement de
dArtagnan; mais bientt son tonnement cessa, car il entendit
vibrer une voix douce et harmonieuse: lun de ces deux hommes
tait une femme dguise en cavalier.

-- Soyez tranquille, mon cher Ren, disait la voix douce, la mme
chose ne se renouvellera plus; jai dcouvert une espce de
souterrain qui passe sous la rue, et nous naurons qu soulever
une des dalles qui sont devant la porte pour vous ouvrir une
sortie.

-- Oh! dit une autre voix que dArtagnan reconnut pour celle
dAramis, je vous jure bien, princesse, que si notre renomme ne
dpendait pas de toutes ces prcautions, et que je ny risquasse
que ma vie...

-- Oui, oui, je sais que vous tes brave et aventureux autant
quhomme du monde; mais vous nappartenez pas seulement  moi
seule, vous appartenez  tout notre parti. Soyez donc prudent,
soyez donc sage.

-- Jobis toujours, madame, dit Aramis, quand on me sait
commander avec une voix si douce.

Il lui baisa tendrement la main.

-- Ah! scria le cavalier  la voix douce.

-- Quoi? demanda Aramis.

-- Mais ne voyez-vous pas que le vent a enlev mon chapeau?

Et Aramis slana aprs le feutre fugitif. DArtagnan profita de
la circonstance pour chercher un endroit de la haie moins touffu
qui laisst son regard pntrer librement jusquau problmatique
cavalier. En ce moment, justement, la lune, curieuse peut-tre
comme lofficier, sortait de derrire un nuage, et,  sa clart
indiscrte, dArtagnan reconnut les grands yeux bleus, les cheveux
dor et la noble tte de la duchesse de Longueville.

Aramis revint en riant un chapeau sur la tte et un  la main, et
tous deux continurent leur chemin vers le couvent des jsuites.

-- Bon! dit dArtagnan en se relevant et en brossant son genou,
maintenant je te tiens, tu es frondeur et amant de madame de
Longueville.


XII. M. Porthos du Vallon de Bracieux de Pierrefonds

Grce aux informations prises auprs dAramis, dArtagnan, qui
savait dj que Porthos, de son nom de famille, sappelait du
Vallon, avait appris que, de son nom de terre, il sappelait de
Bracieux, et qu cause de cette terre de Bracieux il tait en
procs avec lvque de Noyon.

Ctait donc dans les environs de Noyon quil devait aller
chercher cette terre, cest--dire sur la frontire de lle-de-
France et de la Picardie.

Son itinraire fut promptement arrt: il irait jusqu Dammartin,
o sembranchent deux routes, lune qui va  Soissons, lautre 
Compigne; l il sinformerait de la terre de Bracieux, et selon
la rponse il suivrait tout droit ou prendrait  gauche.

Planchet, qui ntait pas encore bien rassur  lendroit de son
escapade, dclara quil suivrait dArtagnan jusquau bout du
monde, prit-il tout droit, ou prit-il  gauche. Seulement il
supplia son ancien matre de partir le soir, lobscurit
prsentant plus de garanties. DArtagnan lui proposa alors de
prvenir sa femme pour la rassurer au moins sur son sort; mais
Planchet rpondit avec beaucoup de sagacit quil tait bien
certain que sa femme ne mourrait point dinquitude de ne pas
savoir o il tait, tandis que, connaissant lincontinence de
langue dont elle tait atteinte, lui, Planchet, mourrait
dinquitude si elle le savait.

Ces raisons parurent si bonnes  dArtagnan, quil insista pas
davantage, et que, vers les huit heures du soir, au moment o la
brume commenait  spaissir dans les rues, il partit de lhtel
de _La Chevrette_, et, suivi de Planchet, sortit de la capitale
par la porte Saint-Denis.

 minuit, les deux voyageurs taient  Dammartin.

Ctait trop tard pour prendre des renseignements. Lhte du
_Cygne de la Croix_ tait couch. DArtagnan remit donc la chose
au lendemain.

Le lendemain il fit venir lhte. Ctait un de ces russ Normands
qui ne disent ni oui ni non, et qui croient toujours quils se
compromettent en rpondant directement  la question quon leur
fait; seulement, ayant cru comprendre quil devait suivre tout
droit, dArtagnan se remit en marche sur ce renseignement assez
quivoque.  neuf heures du matin, il tait  Nanteuil; l il
sarrta pour djeuner.

Cette fois, lhte tait un franc et bon Picard qui, reconnaissant
dans Planchet un compatriote, ne fit aucune difficult pour lui
donner les renseignements quil dsirait. La terre de Bracieux
tait  quelques lieues de Villers-Cotterts.

DArtagnan connaissait Villers-Cotterts pour y avoir suivi deux
ou trois fois la cour, car  cette poque Villers-Cotterts tait
une rsidence royale. Il sachemina donc vers cette ville, et
descendit  son htel ordinaire, cest--dire au _Dauphin dor._

L les renseignements furent des plus satisfaisants. Il apprit que
la terre de Bracieux tait situe  quatre lieues de cette ville,
mais que ce ntait point l quil fallait chercher Porthos.
Porthos avait eu effectivement des dmls avec lvque de Noyon
 propos de la terre de Pierrefonds, qui limitait la sienne, et,
ennuy de tous ces dmls judiciaires auxquels il ne comprenait
rien, il avait, pour en finir, achet Pierrefonds, de sorte quil
avait ajout ce nouveau nom  ses anciens noms. Il sappelait
maintenant du Vallon de Bracieux de Pierrefonds, et demeurait dans
sa nouvelle proprit.  dfaut dautre illustration, Porthos
visait videmment  celle du marquis de Carabas.

Il fallait encore attendre au lendemain, les chevaux avaient fait
dix lieues dans leur journe et taient fatigus. On aurait pu en
prendre dautres, il est vrai, mais il y avait toute une grande
fort  traverser, et Planchet, on se le rappelle, naimait pas
les forts la nuit.

Il y avait une chose encore que Planchet naimait pas, ctait de
se mettre en route  jeun: aussi en se rveillant, dArtagnan
trouva-t-il son djeuner tout prt. Il ny avait pas moyen de se
plaindre dune pareille attention. Aussi dArtagnan se mit-il 
table; il va sans dire que Planchet, en reprenant ses anciennes
fonctions, avait repris son ancienne humilit et ntait pas plus
honteux de manger les restes de dArtagnan que ne ltaient madame
de Motteville et madame du Fargis de ceux dAnne dAutriche.

On ne put donc partir que vers les huit heures. Il ny avait pas 
se tromper, il fallait suivre la route qui mne de Villers-
Cotterts  Compigne, et en sortant du bois prendre  droite.

Il faisait une belle matine de printemps, les oiseaux chantaient
dans les grands arbres, de larges rayons de soleil passaient 
travers les clairires et semblaient des rideaux de gaze dore.

En dautres endroits, la lumire perait  peine la vote paisse
des feuilles, et les pieds des vieux chnes, que rejoignaient
prcipitamment,  la vue des voyageurs, les cureuils agiles,
taient plongs dans lombre. Il sortait de toute cette nature
matinale un parfum dherbes, de fleurs et de feuilles qui
rjouissait le coeur. DArtagnan, lass de lodeur ftide de
Paris, se disait  lui-mme que lorsquon portait trois noms de
terre embrochs les uns aux autres, on devait tre bien heureux
dans un pareil paradis; puis il secouait la tte en disant: Si
jtais Porthos et que dArtagnan me vnt faire la proposition que
je vais faire  Porthos, je sais bien ce que je rpondrais 
dArtagnan.

Quant  Planchet, il ne pensait  rien, il digrait.

 la lisire du bois, dArtagnan aperut le chemin indiqu, et au
bout du chemin les tours dun immense chteau fodal.

-- Oh! oh! murmura-t-il, il me semblait que ce chteau appartenait
 lancienne branche dOrlans; Porthos en aurait-il trait avec
le duc de Longueville?

-- Ma foi, monsieur, dit Planchet, voici des terres bien tenues;
et si elles appartiennent  M. Porthos, je lui en ferai mon
compliment.

-- Peste, dit dArtagnan, ne va pas lappeler Porthos, ni mme du
Vallon; appelle-le de Bracieux ou de Pierrefonds. Tu me ferais
manquer mon ambassade.

 mesure quil approchait du chteau qui avait dabord attir ses
regards, dArtagnan comprenait que ce ntait point l que pouvait
habiter son ami: les tours, quoique solides et paraissant bties
dhier, taient ouvertes et comme ventres. On et dit que
quelque gant les avait fendues  coup de hache.

Arriv  lextrmit du chemin, dArtagnan se trouva dominer une
magnifique valle, au fond de laquelle on voyait dormir un
charmant petit lac au pied de quelques maisons parses  et l et
qui semblaient, humbles et couvertes les unes de tuile et les
autres de chaume, reconnatre pour seigneur suzerain un joli
chteau bti vers le commencement du rgne de Henri IV, que
surmontaient des girouettes seigneuriales.

Cette fois, dArtagnan ne douta pas quil ft en vue de la demeure
de Porthos.

Le chemin conduisait droit  ce joli chteau, qui tait  son
aeul le chteau de la montagne ce quun petit-matre de la
coterie de M. le duc dEnghien tait  un chevalier bard de fer
du temps de Charles VII; dArtagnan mit son cheval au trot et
suivit le chemin, Planchet rgla le pas de son coursier sur celui
de son matre.

Au bout de dix minutes, dArtagnan se trouva  lextrmit dune
alle rgulirement plante de beaux peupliers, et qui aboutissait
 une grille de fer dont les piques et les bandes transversales
taient dores. Au milieu de cette avenue se tenait une espce de
seigneur habill de vert et dor comme la grille, lequel tait 
cheval sur un gros roussin.  sa droite et  sa gauche taient
deux valets galonns sur toutes les coutures; bon nombre de
croquants assembls lui rendaient des hommages fort respectueux.

-- Ah! se dit dArtagnan, serait-ce l le seigneur du Vallon de
Bracieux de Pierrefonds? Eh! mon Dieu! comme il est recroquevill
depuis quil ne sappelle plus Porthos!

-- Ce ne peut tre lui, dit Planchet rpondant  ce que dArtagnan
stait dit  lui-mme. M. Porthos avait prs de six pieds, et
celui-l en a cinq  peine.

-- Cependant, reprit dArtagnan, on salue bien bas ce monsieur.

 ces mots, dArtagnan piqua vers le roussin, lhomme considrable
et les valets.  mesure quil approchait, il lui semblait
reconnatre les traits du personnage.

-- Jsus Dieu! monsieur, dit Planchet, qui de son ct croyait le
reconnatre, serait-il donc possible que ce ft lui?

 cette exclamation, lhomme  cheval se retourna lentement et
dun air fort noble, et les deux voyageurs purent voir briller
dans tout leur clat les gros yeux, la trogne vermeille et le
sourire si loquent de Mousqueton.

En effet, ctait Mousqueton, Mousqueton gras  lard, croulant de
bonne sant, bouffi de bien-tre, qui, reconnaissant dArtagnan,
tout au contraire de cet hypocrite de Bazin, se laissa glisser de
son roussin par terre et sapprocha chapeau bas vers lofficier;
de sorte que les hommages de lassemble firent un quart de
conversion vers ce nouveau soleil qui clipsait lancien.

-- Monsieur dArtagnan, monsieur dArtagnan, rptait dans ses
joues normes Mousqueton tout suant dallgresse, monsieur
dArtagnan! Oh! quelle joie pour mon seigneur et matre du Vallon
de Bracieux de Pierrefonds!

-- Ce bon Mousqueton! Il est donc ici, ton matre?

-- Vous tes sur ses domaines.

-- Mais, comme te voil beau, comme te voil gras, comme te voil
fleuri! continuait dArtagnan infatigable  dtailler les
changements que la bonne fortune avait apports chez lancien
affam.

-- Eh! oui, dieu merci! monsieur, dit Mousqueton, je me porte
assez bien.

-- Mais ne dis-tu donc rien  ton ami Planchet?

--  mon ami Planchet! Planchet, serait-ce toi par hasard? scria
Mousqueton les bras ouverts et des larmes plein les yeux.

-- Moi-mme, dit Planchet toujours prudent, mais je voulais savoir
si tu ntais pas devenu fier.

-- Devenu fier avec un ancien ami! Jamais, Planchet. Tu nas pas
pens cela ou tu ne connais pas Mousqueton.

--  la bonne heure! dit Planchet en descendant de son cheval et
en tendant  son tour les bras  Mousqueton: ce nest pas comme
cette canaille de Bazin, qui ma laiss deux heures sous un hangar
sans mme faire semblant de me reconnatre.

Et Planchet et Mousqueton sembrassrent avec une effusion qui
toucha fort les assistants et qui leur fit croire que Planchet
tait quelque seigneur dguis, tant ils apprciaient  sa plus
haute valeur la position de Mousqueton.

-- Et maintenant, monsieur, dit Mousqueton lorsquil se fut
dbarrass de ltreinte de Planchet, qui avait inutilement essay
de joindre ses mains derrire le dos de son ami; et maintenant,
monsieur, permettez-moi de vous quitter, car je ne veux pas que
mon matre apprenne la nouvelle de votre arrive par dautres que
par moi; il ne me pardonnerait pas de mtre laiss devancer.

-- Ce cher ami, dit dArtagnan, vitant de donner  Porthos ni son
ancien ni son nouveau nom, il ne ma donc pas oubli!

-- Oubli! lui! scria Mousqueton, cest--dire, monsieur, quil
ny a pas de jour que nous ne nous attendions  apprendre que vous
tiez nomm marchal, ou en place de M. de Gassion, ou en place de
M. de Bassompierre.

DArtagnan laissa errer sur ses lvres un de ces rares sourires
mlancoliques qui avaient survcu dans le plus profond de son
coeur au dsenchantement de ses jeunes annes.

-- Et vous, manants, continua Mousqueton, demeurez prs de M. le
comte dArtagnan, et faites-lui honneur de votre mieux, tandis que
je vais prvenir monseigneur de son arrive.

Et remontant, aid de deux mes charitables, sur son robuste
cheval, tandis que Planchet, plus ingambe, remontait tout seul sur
le sien, Mousqueton prit sur le gazon de lavenue un petit galop
qui tmoignait encore plus en faveur des reins que des jambes du
quadrupde.

-- Ah ! mais voil qui sannonce bien! dit dArtagnan; pas de
mystre, pas de manteau, pas de politique par ici; on rit  gorge
dploye, on pleure de joie, je ne vois que des visages larges
dune aune; en vrit, il me semble que la nature elle-mme est en
fte, que les arbres, au lieu de feuilles et de fleurs, sont
couverts de petits rubans verts et roses.

-- Et moi, dit Planchet, il me semble que je sens dici la plus
dlectable odeur de rti, que je vois des marmitons se ranger en
haie pour nous voir passer. Ah, monsieur! quel cuisinier doit
avoir M. de Pierrefonds, lui qui aimait dj tant et si bien
manger quand il ne sappelait encore que M. Porthos!

-- Halte-l! dit dArtagnan: tu me fais peur. Si la ralit rpond
aux apparences, je suis perdu. Un homme si heureux ne sortira
jamais de son bonheur, et je vais chouer prs de lui comme jai
chou prs dAramis.


XIII. Comment dArtagnan saperut, en retrouvant Porthos, que la
fortune ne fait pas le bonheur

DArtagnan franchit la grille et se trouva en face du chteau; il
mettait pied  terre quand une sorte de gant apparut sur le
perron. Rendons cette justice  dArtagnan, qu part tout
sentiment dgosme le coeur lui battit avec joie  laspect de
cette haute taille et de cette figure martiale qui lui rappelaient
un homme brave et bon.

Il courut  Porthos et se prcipita dans ses bras; toute la
valetaille, range en cercle  distance respectueuse, regardait
avec une humble curiosit. Mousqueton, au premier rang, sessuya
les yeux, le pauvre garon navait pas cess de pleurer de joie
depuis quil avait reconnu dArtagnan et Planchet.

Porthos prit son ami par le bras.

-- Ah! quelle joie de vous revoir, cher dArtagnan, scria-t-il
dune voix qui avait tourn du baryton  la basse; vous ne mavez
donc pas oubli, vous?

-- Vous oublier! ah! cher du Vallon, oublie-t-on les plus beaux
jours de sa jeunesse et ses amis dvous, et les prils affronts
ensemble! mais cest--dire quen vous revoyant il ny a pas un
instant de notre ancienne amiti qui ne se prsente  ma pense.

-- Oui, oui, dit Porthos en essayant de redonner  sa moustache ce
pli coquet quelle avait perdu dans la solitude, oui, nous en
avons fait de belles dans notre temps, et nous avons donn du fil
 retordre  ce pauvre cardinal.

Et il poussa un soupir. DArtagnan le regarda.

-- En tout cas, continua Porthos dun ton languissant, soyez le
bienvenu, cher ami, vous maiderez  retrouver ma joie; nous
courrons demain le livre dans ma plaine, qui est superbe, ou le
chevreuil dans mes bois, qui sont fort beaux: jai quatre lvriers
qui passent pour les plus lgers de la province, et une meute qui
na point sa pareille  vingt lieues  la ronde.

Et Porthos poussa un second soupir.

-- Oh, oh! se dit dArtagnan tout bas, mon gaillard serait-il
moins heureux quil nen a lair?

Puis tout haut:

-- Mais avant tout, dit-il, vous me prsenterez  madame du
Vallon, car je me rappelle certaine lettre dobligeante invitation
que vous avez bien voulu mcrire, et au bas de laquelle elle
avait bien voulu ajouter quelques lignes.

Troisime soupir de Porthos.

-- Jai perdu madame du Vallon il y a deux ans, dit-il, et vous
men voyez encore tout afflig. Cest pour cela que jai quitt
mon chteau du Vallon prs de Corbeil, pour venir habiter ma terre
de Bracieux, changement qui ma amen  acheter celle-ci. Pauvre
madame du Vallon, continua Porthos en faisant une grimace de
regret; ce ntait pas une femme dun caractre fort gal, mais
elle avait fini cependant par saccoutumer  mes faons et par
accepter mes petites volonts.

-- Ainsi, vous tes riche et libre? dit dArtagnan.

-- Hlas! dit Porthos, je suis veuf et jai quarante mille livres
de rente. Allons djeuner, voulez-vous?

-- Je le veux fort, dit dArtagnan; lair du matin ma mis en
apptit.

-- Oui, dit Porthos, mon air est excellent.

Ils entrrent dans le chteau; ce ntaient que dorures du haut en
bas, les corniches taient dores, les moulures taient dores,
les bois des fauteuils taient dors.

Une table toute servie attendait.

-- Vous voyez, dit Porthos, cest mon ordinaire.

-- Peste, dit dArtagnan, je vous en fais mon compliment: le roi
nen a pas un pareil.

-- Oui, dit Porthos, jai entendu dire quil tait fort mal nourri
par M. de Mazarin. Gotez cette ctelette, mon cher dArtagnan,
cest de mes moutons.

-- Vous avez des moutons fort tendres, dit dArtagnan, et je vous
en flicite.

-- Oui, on les nourrit dans mes prairies qui sont excellentes.

-- Donnez-men encore.

-- Non; prenez plutt de ce livre que jai tu hier dans une de
mes garennes.

-- Peste! quel got! dit dArtagnan. Ah ! vous ne les nourrissez
donc que de serpolet, vos livres?

-- Et que pensez-vous de mon vin? dit Porthos; il est agrable,
nest-ce pas?

-- Il est charmant.

-- Cest cependant du vin du pays.

-- Vraiment!

-- Oui, un petit versant au midi, l-bas sur ma montagne; il
fournit vingt muids.

-- Mais cest une vritable vendange, cela!

Porthos soupira pour la cinquime fois. DArtagnan avait compt
les soupirs de Porthos.

-- Ah ! mais, dit-il curieux dapprofondir le problme, on
dirait, mon cher ami, que quelque chose vous chagrine. Seriez-vous
souffrant, par hasard?... Est-ce que cette sant...

-- Excellente, mon cher, meilleure que jamais; je tuerais un boeuf
dun coup de poing.

-- Alors, des chagrins de famille...

-- De famille! par bonheur que je nai que moi au monde.

-- Mais alors quest-ce donc qui vous fait soupirer?

-- Mon cher, dit Porthos, je serai franc avec vous: je ne suis pas
heureux.

-- Vous, pas heureux, Porthos! vous qui avez un chteau, des
prairies, des montagnes, des bois; vous qui avez quarante mille
livres de rente, enfin, vous ntes pas heureux?

-- Mon cher, jai tout cela, cest vrai, mais je suis seul au
milieu de tout cela.

-- Ah! je comprends: vous tes entour de croquants que vous ne
pouvez pas voir sans droger.

Porthos plit lgrement, et vida un norme verre de son petit vin
du versant.

-- Non pas, dit-il, au contraire; imaginez-vous que ce sont des
hobereaux qui ont tous un titre quelconque et prtendent remonter
 Pharamond,  Charlemagne, ou tout au moins  Hugues Capet. Dans
le commencement, jtais le dernier venu, par consquent jai d
faire les avances, je les ai faites; mais vous le savez, mon cher,
madame du Vallon...

Porthos, en disant ces mots, parut avaler avec peine sa salive.

-- Madame du Vallon, reprit-il, tait de noblesse douteuse, elle
avait, en premires noces (je crois, dArtagnan, ne vous apprendre
rien de nouveau), pous un procureur. Ils trouvrent cela
nausabond. Ils ont dit nausabond. Vous comprenez, ctait un mot
 faire tuer trente mille hommes. Jen ai tu deux; cela a fait
taire les autres, mais ne ma pas rendu leur ami. De sorte que je
nai plus de socit, que je vis seul, que je mennuie, que je me
ronge.

DArtagnan sourit; il voyait le dfaut de la cuirasse, et il
apprtait le coup.

-- Mais enfin, dit-il, vous tes par vous-mme, et votre femme ne
peut vous dfaire.

-- Oui, mais vous comprenez, ntant pas de noblesse historique
comme les Coucy, qui se contentaient dtre sires, et les Rohan,
qui ne voulaient pas tre ducs, tous ces gens-l, qui sont tous ou
vicomtes ou comtes, ont le pas sur moi,  lglise, dans les
crmonies, partout, et je nai rien  dire. Ah! si jtais
seulement...

-- Baron? nest-ce pas? dit dArtagnan achevant la phrase de son
ami.

-- Ah! scria Porthos dont les traits spanouirent, ah! si
jtais baron!

-- Bon! pensa dArtagnan, je russirai ici.

Puis tout haut:

-- Eh bien! cher ami, cest ce titre que vous souhaitez que je
viens vous apporter aujourdhui.

Porthos fit un bond qui branla toute la salle; deux ou trois
bouteilles en perdirent lquilibre et roulrent  terre, o elles
furent brises. Mousqueton accourut au bruit, et lon aperut  la
perspective Planchet la bouche pleine et la serviette  la main.

-- Monseigneur mappelle? demanda Mousqueton.

Porthos fit signe de la main  Mousqueton de ramasser les clats
de bouteilles.

-- Je vois avec plaisir, dit dArtagnan, que vous avez toujours ce
brave garon.

-- Il est mon intendant, dit Porthos.

Puis haussant la voix:

-- Il a fait ses affaires, le drle, on voit cela; mais, continua-
t-il plus bas, il mest attach et ne me quitterait pour rien au
monde.

-- Et il lappelle monseigneur, pensa dArtagnan.

-- Sortez, Mouston, dit Porthos.

-- Vous dites Mouston? Ah! oui! par abrviation: Mousqueton tait
trop long  prononcer.

-- Oui, dit Porthos, et puis cela sentait son marchal des logis
dune lieue. Mais nous parlions affaire quand ce drle est entr.

-- Oui, dit dArtagnan; cependant remettons la conversation  plus
tard, vos gens pourraient souponner quelque chose; il y a peut-
tre des espions dans le pays. Vous devinez, Porthos, quil sagit
de choses srieuses.

Peste! dit Porthos. Eh bien! pour faire la digestion promenons-
nous dans mon parc.

-- Volontiers.

Et comme tous deux avaient suffisamment djeun, ils commencrent
 faire le tour dun jardin magnifique; des alles de marronniers
et de tilleuls enfermaient un espace de trente arpents au moins;
au bout de chaque quinconce bien fourr de taillis et darbustes,
on voyait courir des lapins disparaissant dans les glandes et se
jouant dans les hautes herbes.

-- Ma foi, dit dArtagnan, le parc correspond  tout le reste; et
sil y a autant de poissons dans votre tang que de lapins dans
vos garennes, vous tes un homme heureux, mon cher Porthos, pour
peu que vous ayez conserv le got de la chasse et acquis celui de
la pche.

-- Mon ami, dit Porthos, je laisse la pche  Mousqueton, cest un
plaisir de roturier; mais je chasse quelquefois; cest--dire que
quand je mennuie, je massieds sur un de ces bancs de marbre, je
me fais apporter mon fusil, je me fais amener Gredinet, mon chien
favori, et je tire des lapins.

-- Mais cest fort divertissant! dit dArtagnan.

-- Oui, rpondit Porthos avec un soupir, cest fort divertissant.

DArtagnan ne les comptait plus.

-- Puis, ajouta Porthos, Gredinet va les chercher et les porte
lui-mme au cuisinier; il est dress  cela.

-- Ah! la charmante petite bte! dit dArtagnan.

-- Mais, reprit Porthos, laissons l Gredinet, que je vous
donnerai si vous en avez envie, car je commence  men lasser, et
revenons  notre affaire.

-- Volontiers, dit dArtagnan; seulement je vous prviens, cher
ami, pour que vous ne disiez pas que je vous ai pris en tratre,
quil faudra bien changer dexistence.

-- Comment cela?

-- Reprendre le harnais, ceindre lpe, courir les aventures,
laisser, comme dans le temps pass, un peu de sa chair par les
chemins; vous savez, la manire dautrefois, enfin.

-- Ah diable! fit Porthos.

-- Oui, je comprends, vous vous tes gt, cher ami; vous avez
pris du ventre, et le poignet na plus cette lasticit dont les
gardes de M. le cardinal ont eu tant de preuves.

-- Ah! le poignet est encore bon, je vous le jure, dit Porthos en
tendant une main pareille  une paule de mouton.

-- Tant mieux.

-- Cest donc la guerre quil faut que nous fassions?

-- Eh! mon Dieu, oui!

-- Et contre qui?

-- Avez-vous suivi la politique, mon ami?

-- Moi! pas le moins du monde.

-- Alors, tes-vous pour le Mazarin ou pour les princes?

-- Moi, je ne suis pour personne.

-- Cest--dire que vous tes pour nous. Tant mieux, Porthos,
cest la bonne position pour faire ses affaires. Eh bien, mon
cher, je vous dirai que je viens de la part du cardinal.

Ce mot fit son effet sur Porthos, comme si on et encore t en
1640 et quil se ft agi du vrai cardinal.

-- Oh, oh! dit-il, que me veut Son minence?

-- Son minence veut vous avoir  son service.

-- Et qui lui a parl de moi?

-- Rochefort. Vous rappelez-vous?

-- Oui, pardieu! celui qui nous a donn tant dennui dans le temps
et qui nous a fait tant courir par les chemins, le mme  qui vous
avez fourni successivement trois coups dpe, quil na pas
vols, au reste.

-- Mais vous savez quil est devenu notre ami? dit dArtagnan.

-- Non, je ne le savais pas. Ah! il na pas de rancune!

-- Vous vous trompez, Porthos, dit dArtagnan  son tour: cest
moi qui nen ai pas.

Porthos ne comprit pas trs bien; mais, on se le rappelle, la
comprhension ntait pas son fort.

-- Vous dites donc, continua-t-il, que cest le comte de Rochefort
qui a parl de moi au cardinal?

-- Oui, et puis la reine.

-- Comment, la reine?

-- Pour nous inspirer confiance, elle lui a mme remis le fameux
diamant, vous savez, que javais vendu  M. des Essarts, et qui,
je ne sais comment, est rentr en sa possession.

-- Mais il me semble, dit Porthos avec son gros bon sens, quelle
et mieux fait de le remettre  vous.

-- Cest aussi mon avis, dit dArtagnan; mais que voulez-vous! les
rois et les reines ont quelquefois de singuliers caprices. Au bout
du compte, comme ce sont eux qui tiennent les richesses et les
honneurs, qui distribuent largent et les titres, on leur est
dvou.

-- Oui, on leur est dvou! dit Porthos. Alors vous tes donc
dvou, dans ce moment-ci?...

-- Au roi,  la reine et au cardinal, et jai de plus rpondu de
votre dvouement.

-- Et vous dites que vous avez fait certaines conditions pour moi?

-- Magnifiques, mon cher, magnifiques! Dabord vous avez de
largent, nest-ce pas? Quarante mille livres de rente, vous me
lavez dit.

Porthos entra en dfiance.

-- Eh! mon ami, lui dit-il, on na jamais trop dargent. Madame du
Vallon a laiss une succession embrouille; je ne suis pas grand
clerc, moi, en sorte que je vis un peu au jour le jour.

-- Il a peur que je ne sois venu pour lui emprunter de largent,
pensa dArtagnan. Ah! mon ami, dit-il tout haut, tant mieux si
vous tes gn!

-- Comment, tant mieux? dit Porthos.

-- Oui, car Son minence donnera tout ce que lon voudra, terres,
argent et titres.

-- Ah! ah! ah! fit Porthos carquillant les yeux  ce dernier mot.

-- Sous lautre cardinal, continua dArtagnan, nous navons pas su
profiter de la fortune; ctait le cas pourtant; je ne dis pas
cela pour vous qui avez vos quarante mille livres de rente, et qui
me paraissez lhomme le plus heureux de la terre.

Porthos soupira.

-- Toutefois, continua dArtagnan, malgr vos quarante mille
livres de rente, et peut-tre mme  cause de vos quarante mille
livres de rente, il me semble quune petite couronne ferait bien
sur votre carrosse. Eh! eh!

-- Mais oui, dit Porthos.

-- Eh bien! mon cher, gagnez-la; elle est au bout de votre pe.
Nous ne nous nuirons pas. Votre but  vous, cest un titre; mon
but,  moi, cest de largent. Que jen gagne assez pour faire
reconstruire Artagnan, que mes anctres appauvris par les
croisades ont laiss tomber en ruine depuis ce temps, et pour
acheter une trentaine darpents de terre autour, cest tout ce
quil faut; je my retire, et jy meurs tranquille.

-- Et moi, dit Porthos, je veux tre baron.

-- Vous le serez.

-- Et navez-vous donc point pens aussi  nos autres amis?
demanda Porthos.

-- Si fait, jai vu Aramis.

-- Et que dsire-t-il, lui? dtre vque?

-- Aramis, dit dArtagnan, qui ne voulait pas dsenchanter
Porthos; Aramis, imaginez-vous, mon cher, quil est devenu moine
et jsuite, quil vit comme un ours: il renonce  tout, et ne
pense qu son salut. Mes offres nont pu le dcider.

-- Tant pis! dit Porthos, il avait de lesprit. Et Athos?

-- Je ne lai pas encore vu, mais jirai le voir en vous quittant.
Savez-vous o je le trouverai, lui?

-- Prs de Blois, dans une petite terre quil a hrite, je ne
sais de quel parent.

-- Et quon appelle?

-- Bragelonne. Comprenez-vous, mon cher, Athos qui tait noble
comme lempereur et qui hrite dune terre qui a titre de comt!
que fera-t-il de tous ces comts-l? Comt de la Fre, comt de
Bragelonne?

-- Avec cela quil na pas denfants, dit dArtagnan.

-- Heu! fit Porthos, jai entendu dire quil avait adopt un jeune
homme qui lui ressemble par le visage.

-- Athos, notre Athos, qui tait vertueux comme Scipion? lavez-
vous revu?

-- Non.

-- Eh bien! jirai demain lui porter de vos nouvelles. Jai peur,
entre nous, que son penchant pour le vin ne lait fort vieilli et
dgrad.

-- Oui, dit Porthos, cest vrai; il buvait beaucoup.

-- Puis ctait notre an  tous, dit dArtagnan.

-- De quelques annes seulement, reprit Porthos; son air grave le
vieillissait beaucoup.

-- Oui, cest vrai. Donc, si nous avons Athos, ce sera tant mieux:
si nous ne lavons pas, eh bien! nous nous en passerons. Nous en
valons bien douze  nous deux.

-- Oui, dit Porthos souriant au souvenir de ses anciens exploits;
mais  nous quatre nous en aurions valu trente-six; dautant plus
que le mtier sera dur,  ce que vous dites.

-- Dur pour des recrues, oui; mais pour nous, non.

-- Sera-ce long?

-- Dame! cela pourra durer trois ou quatre ans.

-- Se battra-t-on beaucoup?

-- Je lespre.

-- Tant mieux, au bout du compte, tant mieux! scria Porthos:
vous navez point ide, mon cher, combien les os me craquent
depuis que je suis ici! Quelquefois le dimanche, en sortant de la
messe, je cours  cheval dans les champs et sur les terres des
voisins pour rencontrer quelque bonne petite querelle, car je sens
que jen ai besoin; mais rien, mon cher! Soit quon me respecte,
soit quon ne craigne, ce qui est bien plus probable, on me laisse
fouler les luzernes avec mes chiens, passer sur le ventre  tout
le monde, et je reviens, plus ennuy, voil tout. Au moins, dites-
moi, se bat-on un peu plus facilement  Paris?

-- Quant  cela, mon cher, cest charmant; plus ddits, plus de
gardes du cardinal, plus de Jussac ni dautres limiers. Mon Dieu!
voyez-vous, sous une lanterne, dans une auberge, partout; tes-
vous frondeur, on dgaine et tout est dit. M. de Guise a tu
M. de Coligny en pleine place Royale, et il nen a rien t.

-- Ah! voil qui va bien, alors, dit Porthos.

-- Et puis avant peu, continua dArtagnan, nous aurons des
batailles ranges, du canon, des incendies, ce sera trs vari.

-- Alors, je me dcide.

-- Jai donc votre parole?

-- Oui, cest dit. Je frapperai destoc et de taille pour Mazarin.
Mais...

-- Mais?

-- Mais il me fera baron.

-- Eh pardieu! dit dArtagnan, cest arrt davance; je vous lai
dit et je vous le rpte, je rponds de votre baronnie.

Sur cette promesse, Porthos, qui navait jamais dout de la parole
de son ami, reprit avec lui le chemin du chteau.


XIV. O il est dmontr que, si Porthos tait mcontent de son
tat, Mousqueton tait fort satisfait du sien

Tout en revenant vers le chteau et tandis que Porthos nageait
dans ses rves de baronnie, dArtagnan rflchissait  la misre
de cette pauvre nature humaine, toujours mcontente de ce quelle
a, toujours dsireuse de ce quelle na pas.  la place de
Porthos, dArtagnan se serait trouv lhomme le plus heureux de la
terre, et pour que Porthos ft heureux, il lui manquait, quoi?
cinq lettres  mettre avant tous ses noms et une petite couronne 
faire peindre sur les panneaux de sa voiture.

-- Je passerai donc toute ma vie, disait en lui-mme dArtagnan, 
regarder  droite et  gauche sans voir jamais la figure dun
homme compltement heureux.

Il faisait cette rflexion philosophique, lorsque la Providence
sembla vouloir lui donner un dmenti. Au moment o Porthos venait
de le quitter pour donner quelques ordres  son cuisinier, il vit
sapprocher de lui Mousqueton. La figure du brave garon, moins un
lger trouble qui, comme un nuage dt, gazait sa physionomie
plutt quelle ne la voilait, paraissait celle dun homme
parfaitement heureux.

-- Voil ce que je cherchais, se dit dArtagnan; mais, hlas! le
pauvre garon ne sait pas pourquoi je suis venu.

Mousqueton se tenait  distance. DArtagnan sassit sur un banc et
lui fit signe de sapprocher.

-- Monsieur, dit Mousqueton profitant de la permission, jai une
grce  vous demander.

-- Parle, mon ami, dit dArtagnan.

-- Cest que je nose, jai peur que vous ne pensiez que la
prosprit ma perdu.

-- Tu es donc heureux, mon ami, dit dArtagnan.

-- Aussi heureux quil est possible de ltre, et cependant vous
pouvez me rendre plus heureux encore.

-- Eh bien, parle! et si la chose dpend de moi, elle est faite.

-- Oh! monsieur, elle ne dpend que de vous.

-- Jattends.

-- Monsieur, la grce que jai  vous demander, cest de mappeler
non plus Mousqueton, mais bien Mouston. Depuis que jai lhonneur
dtre intendant de monseigneur, jai pris ce dernier nom, qui est
plus digne et sert  me faire respecter de mes infrieurs. Vous
savez, monsieur, combien la subordination est ncessaire  la
valetaille.

DArtagnan sourit; Porthos allongeait ses noms, Mousqueton
raccourcissait le sien.

-- Eh bien, monsieur? dit Mousqueton tout tremblant.

-- Eh bien, oui, mon cher Mouston, dit dArtagnan; sois
tranquille, je noublierai pas ta requte, et si cela te fait
plaisir je ne te tutoierai mme plus.

-- Oh! scria Mousqueton rouge de joie, si vous me faisiez un
pareil honneur, monsieur, jen serais reconnaissant toute ma vie,
mais ce serait trop demander peut-tre?

-- Hlas! dit en lui-mme dArtagnan, cest bien peu en change
des tribulations inattendues que japporte  ce pauvre diable qui
ma si bien reu.

-- Et monsieur reste longtemps avec nous? dit Mousqueton, dont la
figure, rendue  son ancienne srnit, spanouissait comme une
pivoine.

-- Je pars demain, mon ami, dit dArtagnan.

-- Ah, monsieur! dit Mousqueton, ctait donc seulement pour nous
donner des regrets que vous tiez venu?

-- Jen ai peur, dit dArtagnan, si bas que Mousqueton, qui se
retirait en saluant, ne put lentendre.

Un remords traversait lesprit de dArtagnan, quoique son coeur ce
ft fort racorni.

Il ne regrettait pas dengager Porthos dans une route o sa vie et
sa fortune allaient tre compromises, car Porthos risquait
volontiers tout cela pour le titre de baron, quil dsirait depuis
quinze ans datteindre; mais Mousqueton, qui ne dsirait rien que
dtre appel Mouston, ntait-il pas bien cruel de larracher 
la vie dlicieuse de son grenier dabondance? Cette ide-l le
proccupait lorsque Porthos reparut.

--  table! dit Porthos.

-- Comment,  table? dit dArtagnan, quelle heure est-il donc?

-- Eh! mon cher, il est une heure passe.

-- Votre habitation est un paradis, Porthos, on y oublie le temps.
Je vous suis, mais je nai pas faim.

-- Venez, si lon ne peut pas toujours manger, lon peut toujours
boire; cest une des maximes de ce pauvre Athos dont jai reconnu
la solidit depuis que je mennuie.

DArtagnan, que son naturel gascon avait toujours fait sobre, ne
paraissait pas aussi convaincu que son ami de la vrit de
laxiome dAthos; nanmoins il fit ce quil put pour se tenir  la
hauteur de son hte.

Cependant, tout en regardant manger Porthos et en buvant de son
mieux, cette ide de Mousqueton revenait  lesprit de dArtagnan,
et cela avec dautant plus de force que Mousqueton, sans servir
lui-mme  table, ce qui et t au-dessous de sa nouvelle
position, apparaissait de temps en temps  la porte et trahissait
sa reconnaissance pour dArtagnan par lge et le cru des vins
quil faisait servir.

Aussi, quand au dessert, sur un signe de dArtagnan, Porthos eut
renvoy ses laquais et que les deux amis se trouvrent seuls:

-- Porthos, dit dArtagnan, qui vous accompagnera donc dans vos
campagnes?

-- Mais, rpondit naturellement Porthos, Mouston, ce me semble.

Ce fut un coup pour dArtagnan; il vit dj se changer en grimace
de douleur le bienveillant sourire de lintendant.

-- Cependant, rpliqua dArtagnan, Mouston nest plus de la
premire jeunesse, mon cher; de plus, il est devenu trs gros et
peut-tre a-t-il perdu lhabitude du service actif.

-- Je le sais, dit Porthos. Mais je me suis accoutum  lui; et
dailleurs il ne voudrait pas me quitter, il maime trop.

-- Oh! aveugle amour-propre! pensa dArtagnan.

-- Dailleurs, vous-mme, demanda Porthos, navez-vous pas
toujours  votre service votre mme laquais: ce bon, ce grave, cet
intelligent... comment lappelez-vous donc?

-- Planchet. Oui, je lai retrouv, mais il nest plus laquais.

-- Quest-il donc?

-- Eh bien! avec ses seize cents livres, vous savez, les seize
cents livres quil a gagnes au sige de La Rochelle en portant la
lettre  lord de Winter, il a lev une petite boutique rue des
Lombards, et il est confiseur.

-- Ah! il est confiseur rue des Lombards! Mais comment vous sert-
il?

-- Il a fait quelques escapades, dit dArtagnan, et il craint
dtre inquit.

Et le mousquetaire raconta  son ami comment il avait retrouv
Planchet.

-- Eh bien! dit alors Porthos, si on vous et dit, mon cher, quun
jour Planchet ferait sauver Rochefort, et que vous le cacheriez
pour cela?

-- Je ne laurais pas cru. Mais, que voulez-vous? les vnements
changent les hommes.

-- Rien de plus vrai, dit Porthos; mais ce qui ne change pas, ou
ce qui change pour se bonifier, cest le vin. Gotez de celui-ci;
cest dun cru dEspagne questimait fort notre ami Athos: cest
du xrs.

 ce moment, lintendant vint consulter son matre sur le menu du
lendemain et aussi sur la partie de chasse projete.

-- Dis-moi, Mouston, dit Porthos, mes armes sont-elles en bon
tat?

DArtagnan commena  battre la mesure sur la table pour cacher
son embarras.

-- Vos armes, monseigneur, demanda Mouston, quelles armes?

-- Eh pardieu, mes harnais!

-- Quels harnais?

-- Mes harnais de guerre.

-- Mais oui, monseigneur. Je le crois, du moins.

-- Tu ten assureras demain, et tu les feras fourbir si elles en
ont besoin. Quel est mon meilleur cheval de course?

-- Vulcain.

-- Et de fatigue?

-- Bayard.

-- Quel cheval aimes-tu, toi?

-- Jaime Rustaud, monseigneur; cest une bonne bte, avec
laquelle je mentends  merveille.

-- Cest vigoureux, nest-ce pas?

-- Normand crois Mecklembourg, a irait jour et nuit.

-- Voil notre affaire. Tu feras restaurer les trois btes, tu
fourbiras ou tu feras fourbir mes armes; plus, des pistolets pour
toi et un couteau de chasse.

-- Nous voyagerons donc, monseigneur? dit Mousqueton dun air
inquiet.

DArtagnan, qui navait jusque-l fait que des accords vagues,
battit une marche.

-- Mieux que cela, Mouston! rpondit Porthos.

-- Nous faisons une expdition, monsieur? dit lintendant, dont
les roses commenaient  se changer en lis.

-- Nous rentrons au service, Mouston! rpondit Porthos en essayant
toujours de faire reprendre  sa moustache ce pli martial quelle
avait perdu.

Ces paroles taient  peine prononces que Mousqueton fut agit
dun tremblement qui secouait ses grosses joues marbres, il
regarda dArtagnan dun air indicible de tendre reproche, que
lofficier ne put supporter sans se sentir attendri; puis il
chancela, et dune voix trangle:

-- Du service! du service dans les armes du roi? dit-il.

-- Oui et non. Nous allons refaire campagne, chercher toutes
sortes daventures, reprendre la vie dautrefois, enfin.

Ce dernier mot tomba sur Mousqueton comme la foudre. Ctait cet
_autrefois_ si terrible qui faisait le _maintenant_ si doux.

-- Oh! mon Dieu! quest-ce que jentends? dit Mousqueton avec un
regard plus suppliant encore que le premier,  ladresse de
dArtagnan.

-- Que voulez-vous, mon pauvre Mouston? dit dArtagnan, la
fatalit...

Malgr la prcaution quavait prise dArtagnan de ne pas le
tutoyer et de donner  son nom la mesure quil ambitionnait,
Mousqueton nen reut pas moins le coup, et le coup fut si
terrible, quil sortit tout boulevers en oubliant de fermer la
porte.

-- Ce bon Mousqueton, il ne se connat plus de joie, dit Porthos
du ton que Don Quichotte dut mettre  encourager Sancho  seller
son grison pour une dernire campagne.

Les deux amis rests seuls se mirent  parler de lavenir et 
faire mille chteaux en Espagne. Le bon vin de Mousqueton leur
faisait voir,  dArtagnan une perspective toute reluisante de
quadruples et de pistoles,  Porthos le cordon bleu! et le manteau
ducal. Le fait est quils dormaient sur la table lorsquon vint
les inviter  passer dans leur lit.

Cependant, ds le lendemain, Mousqueton fut un peu rconfort par
dArtagnan, qui lui annona que probablement la guerre se ferait
toujours au coeur de Paris et  la porte du chteau du Vallon,
qui tait prs de Corbeil; de Bracieux, qui tait prs de Melun,
et de Pierrefonds, qui tait entre Compigne et Villers-Cotterts.

-- Mais il me semble quautrefois... dit timidement Mousqueton.

-- Oh! dit dArtagnan, on ne fait pas la guerre  la manire
dautrefois. Ce sont aujourdhui affaires diplomatiques, demandez
 Planchet.

Mousqueton alla demander ces renseignements  son ancien ami,
lequel confirma en tout point ce quavait dit dArtagnan;
seulement, ajouta-t-il, dans cette guerre, les prisonniers courent
le risque dtre pendus.

-- Peste, dit Mousqueton, je crois que jaime encore mieux le
sige de La Rochelle.

Quant  Porthos, aprs avoir fait tuer un chevreuil  son hte,
aprs lavoir conduit de ses bois  sa montagne, de sa montagne 
ses tangs, aprs lui avoir fait voir ses lvriers, sa meute,
Gredinet, tout ce quil possdait enfin, et fait refaire trois
autres repas des plus somptueux, il demanda ses instructions
dfinitives  dArtagnan, forc de le quitter pour continuer son
chemin.

-- Voici, cher ami! lui dit le messager; il me faut quatre jours
pour aller dici  Blois, un jour pour y rester, trois ou quatre
jours pour retourner  Paris. Partez donc dans une semaine avec
vos quipages; vous descendrez rue Tiquetonne,  lhtel de la
Chevrette, et vous attendrez mon retour.

-- Cest convenu, dit Porthos.

-- Moi je vais faire un tour sans espoir chez Athos, dit
dArtagnan; mais, quoique je le croie devenu fort incapable, il
faut observer les procds avec ses amis.

-- Si jallais avec vous, dit Porthos, cela me distrairait peut-
tre.

-- Cest possible, dit dArtagnan, et moi aussi; mais vous
nauriez plus le temps de faire vos prparatifs.

-- Cest vrai, dit Porthos. Partez donc, et bon courage; quant 
moi, je suis plein dardeur.

--  merveille! dit dArtagnan.

Et ils se sparrent sur les limites de la terre de Pierrefonds,
jusquaux extrmits de laquelle Porthos voulut conduire son ami.

-- Au moins, disait dArtagnan tout en prenant la route de
Villers-Cotterts, au moins je ne serai pas seul. Ce diable de
Porthos est encore dune vigueur superbe. Si Athos vient, eh bien!
nous serons trois  nous moquer dAramis, de ce petit frocard 
bonnes fortunes.

 Villers-Cotterts il crivit au cardinal.

Monseigneur, jen ai dj un  offrir  Votre minence, et celui-
l vaut vingt hommes. Je pars pour Blois, le comte de La Fre
habitant le chteau de Bragelonne aux environs de cette ville.

Et sur ce il prit la route de Blois tout en devisant avec
Planchet, qui lui tait une grande distraction pendant ce long
voyage.


XV. Deux ttes dange

Il sagissait dune longue route; mais dArtagnan ne sen
inquitait point: il savait que ses chevaux staient rafrachis
aux plantureux rteliers du seigneur de Bracieux. Il se lana donc
avec confiance dans les quatre ou cinq journes de marche quil
avait  faire suivi du fidle Planchet.

Comme nous lavons dj dit, ces deux hommes, pour combattre les
ennuis de la route, cheminaient cte  cte et causaient toujours
ensemble. DArtagnan avait peu  peu dpouill le matre, et
Planchet avait quitt tout  fait la peau du laquais. Ctait un
profond matois, qui, depuis sa bourgeoisie improvise, avait
regrett souvent les franches lippes du grand chemin ainsi que la
conversation et la compagnie brillante des gentilshommes, et qui,
se sentant une certaine valeur personnelle, souffrait de se voir
dmontiser par le contact perptuel des gens  ides plates.

Il sleva donc bientt avec celui quil appelait encore son
matre au rang de confident. DArtagnan depuis de longues annes
navait pas ouvert son coeur. Il arriva que ces deux hommes en se
retrouvant sagencrent admirablement.

Dailleurs, Planchet ntait pas un compagnon daventures tout 
fait vulgaire; il tait homme de bon conseil; sans chercher le
danger il ne reculait pas aux coups, comme dArtagnan avait eu
plusieurs fois occasion de sen apercevoir; enfin, il avait t
soldat, et les armes anoblissaient; et puis, plus que tout cela,
si Planchet avait besoin de lui, Planchet ne lui tait pas non
plus inutile. Ce fut donc presque sur le pied de deux bons amis
que dArtagnan et Planchet arrivrent dans le Blaisois.

Chemin faisant, dArtagnan disait en secouant la tte et en
revenant  cette ide qui lobsdait sans cesse:

-- Je sais bien que ma dmarche prs dAthos est inutile et
absurde, mais je dois ce procd  mon ancien ami, homme qui avait
ltoffe en lui du plus noble et du plus gnreux de tous les
hommes.

-- Oh! M. Athos tait un fier gentilhomme! dit Planchet.

-- Nest-ce pas? reprit dArtagnan.

-- Semant largent comme le ciel fait de la grle, continua
Planchet, mettant lpe  la main avec un air royal. Vous
souvient-il, monsieur, du duel avec les Anglais dans lenclos des
Carmes? Ah! que M. Athos tait beau et magnifique ce jour-l,
lorsquil dit  son adversaire: Vous avez exig que je vous dise
mon nom, monsieur; tant pis pour vous, car je vais tre forc de
vous tuer! Jtais prs de lui et je lai entendu. Ce sont mot 
mot ses propres paroles. Et ce coup doeil, monsieur, lorsquil
toucha son adversaire comme il avait dit, et que son adversaire
tomba, sans seulement dire ouf. Ah! monsieur, je le rpte,
ctait un fier gentilhomme.

-- Oui, dit dArtagnan, tout cela est vrai comme lvangile, mais
il aura perdu toutes ces qualits avec un seul dfaut.

-- Je men souviens, dit Planchet, il aimait  boire, ou plutt il
buvait. Mais il ne buvait pas comme les autres. Ses yeux ne
disaient rien quand il portait le verre  ses lvres. En vrit,
jamais silence na t si parlant. Quant  moi, il me semblait que
je lentendais murmurer: Entre, liqueur! et chasse mes chagrins.
Et comme il vous brisait le pied dun verre ou le cou dune
bouteille! il ny avait que lui pour cela.

-- Eh bien! aujourdhui, continua dArtagnan, voici le triste
spectacle qui nous attend. Ce noble gentilhomme  loeil fier, ce
beau cavalier si brillant sous les armes, que lon stonnait
toujours quil tnt une simple pe  la main au lieu dun bton
de commandement, eh bien! il se sera transform en un vieillard
courb, au nez rouge, aux yeux pleurants. Nous allons le trouver
couch sur quelque gazon, do il nous regardera dun oeil terne,
et qui peut-tre ne nous reconnatra pas. Dieu mest tmoin,
Planchet, continua dArtagnan, que je fuirais ce triste spectacle
si je ne tenais  prouver mon respect  cette ombre illustre du
glorieux comte de La Fre, que nous avons tant aim.

Planchet hocha la tte et ne dit mot: on voyait facilement quil
partageait les craintes de son matre.

-- Et puis, reprit dArtagnan, cette dcrpitude, car Athos est
vieux maintenant; la misre, peut-tre, car il aura nglig le peu
de bien quil avait; et le sale Grimaud, plus muet que jamais et
plus ivrogne que son matre... tiens, Planchet, tout cela me fend
le coeur.

-- Il me semble que jy suis, et que je le vois l bgayant et
chancelant, dit Planchet dun ton piteux.

-- Ma seule crainte, je lavoue, reprit dArtagnan, cest quAthos
naccepte mes propositions dans un moment divresse guerrire. Ce
serait pour Porthos et moi un grand malheur et surtout un
vritable embarras; mais, pendant sa premire orgie, nous le
quitterons, voil tout. En revenant  lui, il comprendra.

-- En tout cas, monsieur, dit Planchet, nous ne tarderons pas 
tre clairs, car je crois que ces murs si hauts, qui rougissent
au soleil couchant, sont les murs de Blois.

-- Cest probable, rpondit dArtagnan, et ces clochetons aigus et
sculpts que nous entrevoyons l-bas  gauche dans les bois
ressemblent  ce que jai entendu dire de Chambord.

-- Entrerons-nous en ville? demanda Planchet.

-- Sans doute, pour nous renseigner.

-- Monsieur, je vous conseille, si nous y entrons, de goter 
certains petits pots de crme dont jai fort entendu parler, mais
quon ne peut malheureusement faire venir  Paris et quil faut
manger sur place.

-- Eh bien, nous en mangerons! sois tranquille, dit dArtagnan.

En ce moment un de ces lourds chariots, attels de boeufs, qui
portent le bois coup dans les belles forts du pays jusquaux
ports de la Loire, dboucha par un sentier plein dornires sur la
route que suivaient les deux cavaliers. Un homme laccompagnait,
portant une longue gaule arme dun clou avec laquelle il
aiguillonnait son lent attelage.

-- H! lami, cria Planchet au bouvier.

-- Quy a-t-il pour votre service, messieurs? dit le paysan avec
cette puret de langage particulire aux gens de ce pays et qui
ferait honte aux citadins puristes de la place de la Sorbonne et
de la rue de lUniversit.

-- Nous cherchons la maison de M. le comte de La Fre, dit
dArtagnan; connaissez-vous ce nom-l parmi ceux des seigneurs des
environs?

Le paysan ta son chapeau en entendant ce nom et rpondit:

-- Messieurs, ce bois que je charrie est  lui; je lai coup dans
sa futaie et je le conduis au chteau.

DArtagnan ne voulut pas questionner cet homme, il lui rpugnait
dentendre dire par un autre peut-tre ce quil avait dit lui-mme
 Planchet.

-- Le _chteau_! se dit-il  lui-mme, le _chteau_! Ah! je
comprends! Athos nest pas endurant; il aura forc, comme Porthos,
ses paysans  lappeler monseigneur et  nommer chteau sa
bicoque: il avait la main lourde, ce cher Athos, surtout quand il
avait bu.

Les boeufs avanaient lentement. DArtagnan et Planchet marchaient
derrire la voiture. Cette allure les impatienta.

-- Le chemin est donc celui-ci, demanda dArtagnan au bouvier, et;
nous pouvons le suivre sans crainte de nous garer?

-- Oh! mon Dieu! oui, monsieur, dit lhomme, et vous pouvez le
prendre au lieu de vous ennuyer  escorter des btes si lentes.
Vous navez quune demi-lieue  faire et vous apercevrez un
chteau sur la droite; on ne le voit pas encore dici,  cause
dun rideau de peupliers qui le cache. Ce chteau nest point
Bragelonne, cest La Vallire: vous passerez outre; mais  trois
portes de mousquet plus loin, une grande maison blanche,  toits
en ardoises, btie sur un tertre ombrag de sycomores normes,
cest le chteau de M. le comte de La Fre.

-- Et cette demi-lieue est-elle longue? demanda dArtagnan, car il
y a lieue et lieue dans notre beau pays de France.

-- Dix minutes de chemin, monsieur, pour les jambes fines de votre
cheval.

DArtagnan remercia le bouvier et piqua aussitt; puis, troubl
malgr lui  lide de revoir cet homme singulier qui lavait tant
aim, qui avait tant contribu par ses conseils et par son exemple
 son ducation de gentilhomme, il ralentit peu  peu le pas de
son cheval et continua davancer la tte basse comme un rveur.

Planchet aussi avait trouv dans la rencontre et lattitude de ce
paysan matire  de graves rflexions. Jamais, ni en Normandie, ni
en Franche-Comt, ni en Artois, ni en Picardie, pays quil avait
particulirement habits, il navait rencontr chez les villageois
cette allure facile, cet air poli, ce langage pur. Il tait
tent de croire quil avait rencontr quelque gentilhomme,
frondeur comme lui, qui, pour cause politique, avait t forc
comme lui de se dguiser.

Bientt, au dtour du chemin, le chteau de La Vallire, comme
lavait dit le bouvier, apparut aux yeux des voyageurs; puis  un
quart de lieue plus loin environ, la maison blanche encadre dans
ses sycomores, se dessina sur le fond dun massif darbres pais
que le printemps poudrait dune neige de fleurs.

 cette vue dArtagnan, qui dordinaire smotionnait peu, sentit
un trouble trange pntrer jusquau fond de son coeur, tant sont
puissants pendant tout le cours de la vie ces souvenirs de
jeunesse. Planchet, qui navait pas les mmes motifs dimpression,
interdit de voir son matre si agit, regardait alternativement
dArtagnan et la maison.

Le mousquetaire fit encore quelques pas en avant et se trouva en
face dune grille travaille avec le got qui distingue les fontes
de cette poque.

On voyait par cette grille des potagers tenus avec soin, une cour
assez spacieuse dans laquelle pitinaient plusieurs chevaux de
main tenus par des valets en livres diffrentes, et un carrosse
attel de deux chevaux du pays.

-- Nous nous trompons, ou cet homme nous a tromps, dit
dArtagnan, ce ne peut tre l que demeure Athos. Mon Dieu!
serait-il mort, et cette proprit appartiendrait-elle  quelquun
de son nom? Mets pied  terre, Planchet, et va tinformer; javoue
que pour moi je nen ai pas le courage.

Planchet mit pied  terre.

-- Tu ajouteras, dit dArtagnan, quun gentilhomme qui passe
dsire avoir lhonneur de saluer M. le comte de La Fre, et si tu
es content des renseignements, eh bien! alors nomme-moi.

Planchet, tranant son cheval par la bride, sapprocha de la
porte, fit retentir la cloche de la grille, et aussitt un homme
de service, aux cheveux blanchis,  la taille droite malgr son
ge, vint se prsenter et reut Planchet.

-- Cest ici que demeure M. le comte de La Fre? demanda Planchet.

-- Oui, monsieur, cest ici, rpondit le serviteur  Planchet, qui
ne portait pas de livre.

-- Un seigneur retir du service, nest-ce pas?

-- Cest cela mme.

-- Et qui avait un laquais nomm Grimaud, reprit Planchet, qui,
avec sa prudence habituelle, ne croyait pas pouvoir sentourer de
trop de renseignements.

-- M. Grimaud est absent du chteau pour le moment, dit le
serviteur commenant  regarder Planchet des pieds  la tte, peu
accoutum quil tait  de pareilles interrogations.

-- Alors, scria Planchet radieux, je vois bien que cest le mme
comte de La Fre que nous cherchons. Veuillez mouvrir alors, car
je dsirais annoncer  M. le comte que mon matre, un gentilhomme
de ses amis, est l qui voudrait le saluer.

-- Que ne disiez-vous cela plus tt! dit le serviteur en ouvrant
la grille. Mais votre matre, o est-il?

-- Derrire moi, il me suit.

Le serviteur ouvrit la grille et prcda Planchet, lequel fit
signe  dArtagnan, qui, le coeur plus palpitant que jamais, entra
 cheval dans la cour.

Lorsque Planchet fut sur le perron, il entendit une voix sortant
dune salle basse et qui disait:

-- Eh bien! o est-il, ce gentilhomme, et pourquoi ne pas le
conduire ici?

Cette voix, qui parvint jusqu dArtagnan, rveilla dans son
coeur mille sentiments, mille souvenirs quil avait oublis. Il
sauta prcipitamment  bas de son cheval, tandis que Planchet, le
sourire sur les lvres, savanait vers le matre du logis.

-- Mais je connais ce garon-l, dit Athos en apparaissant sur le
seuil.

-- Oh! oui, monsieur le comte, vous me connaissez, et moi aussi je
vous connais bien. Je suis Planchet, monsieur le comte, Planchet,
vous savez bien...

Mais lhonnte serviteur ne put en dire davantage, tant laspect
inattendu du gentilhomme lavait saisi.

-- Quoi! Planchet! scria Athos. M. dArtagnan serait-il donc
ici?

-- Me voici, ami! me voici, cher Athos, dit dArtagnan en
balbutiant et presque chancelant.

 ces mots une motion visible se peignit  son tour sur le beau
visage et les traits calmes dAthos. Il fit deux pas rapides vers
dArtagnan sans le perdre du regard et le serra tendrement dans
ses bras. DArtagnan, remis de son trouble, ltreignit  son tour
avec une cordialit qui brillait en larmes dans ses yeux...

Athos le prit alors par la main, quil serrait dans les siennes,
et le mena au salon, o plusieurs personnes taient runies. Tout
le monde se leva.

-- Je vous prsente, dit Athos, monsieur le chevalier dArtagnan,
lieutenant aux mousquetaires de Sa Majest, un ami bien dvou, et
lun des plus braves et des plus aimables gentilshommes que jaie
jamais connus.

DArtagnan, selon lusage, reut les compliments des assistants,
les rendit de son mieux, prit place au cercle, et, tandis que la
conversation interrompue un moment redevenait gnrale, il se mit
 examiner Athos.

Chose trange! Athos avait vieilli  peine. Ses beaux yeux,
dgags de ce cercle de bistre que dessinent les veilles et
lorgie, semblaient plus grands et dun fluide plus pur que
jamais; son visage, un peu allong, avait gagn en majest ce
quil avait perdu dagitation fbrile; sa main, toujours
admirablement belle et nerveuse, malgr la souplesse des chairs,
resplendissait sous une manchette de dentelles, comme certaines
mains de Titien et de Van Dick; il tait plus svelte quautrefois;
ses paules, bien effaces et larges, annonaient une vigueur peu
commune; ses longs cheveux noirs, parsems  peine de quelques
cheveux gris, tombaient lgants sur ses paules, et onduls comme
par un pli naturel; sa voix tait toujours frache comme sil
net eu que vingt-cinq ans, et ses dents magnifiques, quil avait
conserves blanches et intactes, donnaient un charme inexprimable
 son sourire.

Cependant les htes du comte, qui saperurent,  la froideur
imperceptible de lentretien, que les deux amis brlaient du dsir
de se trouver seuls, commencrent  prparer, avec tout cet art et
cette politesse dautrefois, leur dpart, cette grave affaire des
gens du grand monde, quand il y avait des gens du grand monde;
mais alors un grand bruit de chiens aboyants retentit dans la
cour, et plusieurs personnes dirent en mme temps:

-- Ah! cest Raoul qui revient.

Athos,  ce nom de Raoul, regarda dArtagnan, et sembla pier la
curiosit que ce nom devait faire natre sur son visage. Mais
dArtagnan ne comprenait encore rien, il tait mal revenu de son
blouissement. Ce fut donc presque machinalement quil se
retourna, lorsquun beau jeune homme de quinze ans, vtu
simplement, mais avec un got parfait, entra dans le salon en
levant gracieusement son feutre orn de longues plumes rouges.

Cependant ce nouveau personnage, tout  fait inattendu, le frappa.
Tout un monde dides nouvelles se prsenta  son esprit, lui
expliquant par toutes les sources de son intelligence le
changement dAthos, qui jusque-l lui avait paru inexplicable. Une
ressemblance singulire entre le gentilhomme et lenfant lui
expliquait le mystre de cette vie rgnre. Il attendit,
regardant et coutant.

-- Vous voici de retour, Raoul? dit le comte.

-- Oui, monsieur, rpondit le jeune homme avec respect, et je me
suis acquitt de la commission que vous maviez donne.

-- Mais quavez-vous, Raoul? dit Athos avec sollicitude, vous tes
ple et vous paraissez agit.

-- Cest quil vient, monsieur, rpondit le jeune homme, darriver
un malheur  notre petite voisine.

--  mademoiselle de La Vallire? dit vivement Athos.

-- Quoi donc? demandrent quelques voix.

-- Elle se promenait avec sa bonne Marceline dans lenclos o les
bcherons quarrissent leurs arbres, lorsquen passant  cheval je
lai aperue et me suis arrt. Elle ma aperu  son tour, et, en
voulant sauter du haut dune pile de bois o elle tait monte, le
pied de la pauvre enfant est tomb  faux et elle na pu se
relever. Elle sest, je crois, foul la cheville.

-- Oh! mon Dieu! dit Athos; et madame de Saint-Remy, sa mre, est-
elle prvenue?

-- Non, monsieur, madame de Saint-Remy est  Blois, prs de madame
la duchesse dOrlans. Jai eu peur que les premiers secours
fussent inhabilement appliqus, et jaccourais, monsieur, vous
demander des conseils.

-- Envoyez vite  Blois, Raoul! ou plutt prenez votre cheval et
courez-y vous-mme.

Raoul sinclina.

-- Mais o est Louise? continua le comte.

-- Je lai apporte jusquici, monsieur, et lai dpose chez la
femme de Charlot, qui, en attendant, lui a fait mettre le pied
dans de leau glace.

Aprs cette explication, qui avait fourni un prtexte pour se
lever, les htes dAthos prirent cong de lui; le vieux duc de
Barb seul, qui agissait familirement en vertu dune amiti de
vingt ans avec la maison de La Vallire, alla voir la petite
Louise, qui pleurait et qui, en apercevant Raoul, essuya ses beaux
yeux et sourit aussitt.

Alors il proposa demmener la petite Louise  Blois dans son
carrosse.

-- Vous avez raison, monsieur, dit Athos, elle sera plus tt prs
de sa mre; quant  vous, Raoul, je suis sr que vous avez agi
tourdiment et quil y a de votre faute.

-- Oh! non, non, monsieur, je vous le jure! scria la jeune
fille; tandis que le jeune homme plissait  lide quil tait
peut-tre la cause de cet accident...

-- Oh! monsieur, je vous assure... murmura Raoul.

-- Vous nen irez pas moins  Blois, continua le comte avec bont,
et vous ferez vos excuses et les miennes  madame de Saint-Remy,
puis vous reviendrez.

Les couleurs reparurent sur les joues du jeune homme; il reprit,
aprs avoir consult des yeux le comte, dans ses bras dj
vigoureux la petite fille, dont la jolie tte endolorie et
souriante  la fois posait sur son paule, et il linstalla
doucement dans le carrosse; puis, sautant sur son cheval avec
llgance et lagilit dun cuyer consomm, aprs avoir salu
Athos et dArtagnan, il sloigna rapidement, accompagnant la
portire du carrosse, vers lintrieur duquel ses yeux restrent
constamment fixs.


XVI. Le chteau de Bragelonne

DArtagnan tait rest pendant toute cette scne le regard effar,
la bouche presque bante, il avait si peu trouv les choses selon
ses prvisions, quil en tait rest stupide dtonnement.

Athos lui prit le bras et lemmena dans le jardin.

-- Pendant quon nous prpare  souper, dit-il en souriant, vous
ne serez point fch, nest-ce pas, mon ami, dclaircir un peu
tout ce mystre qui vous fait rver?

-- Il est vrai, monsieur le comte, dit dArtagnan, qui avait senti
peu  peu Athos reprendre sur lui cette immense supriorit
daristocrate quil avait toujours eue.

Athos le regarda avec son doux sourire.

-- Et dabord, dit-il, mon cher dArtagnan, il ny a point ici de
monsieur le comte. Si je vous ai appel chevalier, ctait pour
vous prsenter  mes htes, afin quils sussent qui vous tiez;
mais, pour vous, dArtagnan, je suis, je lespre, toujours Athos,
votre compagnon, votre ami. Prfrez-vous le crmonial parce que
vous maimez moins?

-- Oh! Dieu men prserve! dit le Gascon avec un de ces loyaux
lans de jeunesse quon retrouve si rarement dans lge mr.

-- Alors revenons  nos habitudes, et, pour commencer, soyons
francs. Tout vous tonne ici?

-- Profondment.

-- Mais ce qui vous tonne le plus, dit Athos en souriant, cest
moi, avouez-le.

-- Je vous lavoue.

-- Je suis encore jeune, nest-ce pas, malgr mes quarante-neuf
ans, je suis reconnaissable encore?

-- Tout au contraire, dit dArtagnan tout prt  outrer la
recommandation de franchise que lui avait faite Athos, cest que
vous ne ltes plus du tout.

-- Ah! je comprends, dit Athos avec une lgre rougeur, tout a une
fin, dArtagnan, la folie comme autre chose.

-- Puis il sest fait un changement dans votre fortune, ce me
semble. Vous tes admirablement log; cette maison est  vous, je
prsume.

-- Oui; cest ce petit bien, vous savez, mon ami, dont je vous ai
dit que javais hsit quand jai quitt le service.

-- Vous avez parc, chevaux, quipages.

Athos sourit.

-- Le parc a vingt arpents, mon ami, dit-il; vingt arpents sur
lesquels sont pris les potagers et les communs. Mes chevaux sont
au nombre de deux; bien entendu que je ne compte pas le courtaud
de mon valet. Mes quipages se rduisent  quatre chiens de bois,
 deux lvriers et  un chien darrt. Encore tout ce luxe de
meute, ajouta Athos en souriant, nest-il pas pour moi.

-- Oui, je comprends, dit dArtagnan, cest pour le jeune homme,
pour Raoul.

Et dArtagnan regarda Athos avec un sourire involontaire.

-- Vous avez devin, mon ami! dit Athos.

-- Et ce jeune homme est votre commensal, votre filleul, votre
parent peut-tre? Ah! que vous tes chang, mon cher Athos!

-- Ce jeune homme, rpondit Athos avec calme, ce jeune homme,
dArtagnan, est un orphelin que sa mre avait abandonn chez un
pauvre cur de campagne; je lai nourri, lev.

-- Et il doit vous tre bien attach?

-- Je crois quil maime comme si jtais son pre.

-- Bien reconnaissant surtout?

-- Oh! quant  la reconnaissance, dit Athos, elle est rciproque,
je lui dois autant quil me doit; et je ne le lui dis pas,  lui,
mais je le dis  vous, dArtagnan, je suis encore son oblig.

-- Comment cela? dit le mousquetaire tonn.

-- Eh! mon Dieu, oui! cest lui qui a caus en moi le changement
que vous voyez: je me desschais comme un pauvre arbre isol qui
ne tient en rien sur la terre, il ny avait quune affection
profonde qui pt me faire reprendre racine dans la vie. Une
matresse? jtais trop vieux. Des amis? je ne vous avais plus l.
Eh bien! cet enfant ma fait retrouver tout ce que javais perdu;
je navais plus le courage de vivre pour moi, jai vcu pour lui.
Les leons sont beaucoup pour un enfant, lexemple vaut mieux. Je
lui ai donn lexemple, dArtagnan. Les vices que javais, je men
suis corrig; les vertus que je navais pas, jai feint de les
avoir. Aussi, je ne crois pas mabuser, dArtagnan, mais Raoul est
destin  tre un gentilhomme aussi complet quil est donn 
notre ge appauvri den fournir encore.

DArtagnan regardait Athos avec une admiration croissante. Ils se
promenaient sous une alle frache et ombreuse,  travers laquelle
filtraient obliquement quelques rayons de soleil couchant. Un de
ces rayons dors illuminait le visage dAthos, et ses yeux
semblaient rendre  leur tour ce feu tide et calme du soir quils
recevaient.

Lide de milady vint se prsenter  lesprit de dArtagnan.

-- Et vous tes heureux? dit-il  son ami.

Loeil vigilant dAthos pntra jusquau fond du coeur de
dArtagnan, et sembla y lire sa pense.

-- Aussi heureux quil est permis  une crature de Dieu de ltre
sur la terre. Mais achevez votre pense, dArtagnan, car vous ne
me lavez pas dite tout entire.

-- Vous tes terrible, Athos, et lon ne vous peut rien cacher,
dit dArtagnan. Eh bien! oui, je voulais vous demander si vous
navez pas quelquefois des mouvements inattendus de terreur qui
ressemblent...

--  des remords? continua Athos. Jachve votre phrase, mon ami.
Oui et non: je nai pas de remords, parce que cette femme, je le
crois, mritait la peine quelle a subie; je nai pas de remords,
parce que, si nous leussions laisse vivre, elle et sans aucun
doute continu son oeuvre de destruction; mais cela ne veut pas
dire, ami, que jaie cette conviction que nous avions le droit de
faire ce que nous avons fait. Peut-tre tout sang vers veut-il
une expiation. Elle a accompli la sienne; peut-tre  notre tour
nous reste-t-il  accomplir la ntre.

-- Je lai quelquefois pens comme vous, Athos, dit dArtagnan.

-- Elle avait un fils, cette femme?

-- Oui.

-- En avez-vous quelquefois entendu parler?

-- Jamais.

-- Il doit avoir vingt-trois ans, murmura Athos; je pense souvent
 ce jeune homme, dArtagnan.

-- Cest trange! et moi qui lavais oubli!

Athos sourit mlancoliquement.

-- Et lord de Winter, en avez-vous quelque nouvelle?

-- Je sais quil tait en grande faveur prs du roi Charles Ier.

-- Il aura suivi sa fortune, qui est mauvaise en ce moment. Tenez,
dArtagnan, continua Athos, cela revient  ce que je vous ai dit
tout  lheure. Lui, il a laiss couler le sang de Strafford; le
sang appelle le sang. Et la reine?

-- Quelle reine?

-- Madame Henriette dAngleterre, la fille de Henri IV.

-- Elle est au Louvre, comme vous savez.

-- Oui, o elle manque de tout, nest-ce pas? Pendant les grands
froids de cet hiver, sa fille malade, ma-t-on dit, tait force,
faute de bois, de rester couche. Comprenez-vous cela? dit Athos
en haussant les paules. La fille de Henri IV grelottant faute
dun fagot! Pourquoi nest-elle pas venue demander lhospitalit
au premier venu de nous au lieu de la demander au Mazarin! elle
net manqu de rien.

-- La connaissez-vous donc, Athos?

-- Non, mais ma mre la vue enfant. Vous ai-je jamais dit que ma
mre avait t dame dhonneur de Marie de Mdicis?

-- Jamais. Vous ne dites pas de ces choses-l, vous, Athos.

-- Ah! mon Dieu si, vous le voyez, reprit Athos; mais encore faut-
il que loccasion sen prsente.

-- Porthos ne lattendrait pas si patiemment, dit dArtagnan avec
un sourire.

-- Chacun sa nature, mon cher dArtagnan. Porthos a, malgr un peu
de vanit, des qualits excellentes. Lavez-vous revu?

-- Je le quitte il y a cinq jours, dit dArtagnan.

Et alors il raconta, avec la verve de son humeur gasconne, toutes
les magnificences de Porthos en son chteau de Pierrefonds; et,
tout en criblant son ami, il lana deux ou trois flches 
ladresse de cet excellent M. Mouston.

-- Jadmire, rpliqua Athos en souriant de cette gaiet qui lui
rappelait leurs bons jours, que nous ayons autrefois form au
hasard une socit dhommes encore si bien lis les uns aux
autres, malgr vingt ans de sparation. Lamiti jette des racines
bien profondes dans les coeurs honntes, dArtagnan; croyez-moi,
il ny a que les mchants qui nient lamiti, parce quils ne la
comprennent pas. Et Aramis?

-- Je lai vu aussi, dit dArtagnan, mais il ma paru froid.

-- Ah! vous avez vu Aramis, reprit Athos en regardant dArtagnan
avec son oeil investigateur. Mais cest un vritable plerinage,
cher ami, que vous faites au temple de lAmiti, comme diraient
les potes.

-- Mais oui, dit dArtagnan embarrass.

-- Aramis, vous le savez, continua Athos, est naturellement froid,
puis il est toujours empch dans des intrigues de femmes.

-- Je lui en crois en ce moment une fort complique, dit
dArtagnan.

Athos ne rpondit pas.

-- Il nest pas curieux, pensa dArtagnan.

Non seulement Athos ne rpondit pas, mais encore il changea la
conversation.

-- Vous le voyez, dit-il en faisant remarquer  dArtagnan quils
taient revenus prs du chteau, en une heure de promenade, nous
avons quasi fait le tour de mes domaines.

-- Tout y est charmant, et surtout tout y sent son gentilhomme,
rpondit dArtagnan.

En ce moment on entendit le pas dun cheval.

-- Cest Raoul qui revient, dit Athos, nous allons avoir des
nouvelles de la pauvre petite.

En effet, le jeune homme reparut  la grille et rentra dans la
cour tout couvert de poussire, puis sauta  bas de son cheval
quil remit aux mains dune espce de palefrenier; il vint saluer
le comte et dArtagnan.

-- Monsieur, dit Athos en posant la main sur lpaule de
dArtagnan, monsieur est le chevalier dArtagnan, dont vous mavez
entendu parler souvent, Raoul.

-- Monsieur, dit le jeune homme en saluant de nouveau et plus
profondment, M. le comte a prononc votre nom devant moi comme un
exemple chaque fois quil a eu  citer un gentilhomme intrpide et
gnreux.

Ce petit compliment ne laissa pas que dmouvoir dArtagnan, qui
sentit son coeur doucement remu. Il tendit une main  Raoul en
lui disant:

-- Mon jeune ami, tous les loges que lon fait de moi doivent
retourner  M. le comte que voici: car il a fait mon ducation en
toutes choses, et ce nest pas sa faute si llve a si mal
profit. Mais il se rattrapera sur vous, jen suis sr. Jaime
votre air, Raoul, et votre politesse ma touch.

Athos fut plus ravi quon ne saurait le dire: il regarda
dArtagnan avec reconnaissance, puis attacha sur Raoul un de ces
sourires tranges dont les enfants sont fiers lorsquils les
saisissent.

--  prsent, se dit dArtagnan,  qui ce jeu muet de physionomie
navait point chapp, jen suis certain.

-- Eh bien! dit Athos, jespre que laccident na pas eu de
suite?

-- On ne sait encore rien, monsieur, et le mdecin na rien pu
dire  cause de lenflure; il craint cependant quil ny ait
quelque nerf endommag.

-- Et vous ntes pas rest plus tard prs de madame de Saint-
Remy?

-- Jaurais craint de ntre pas de retour pour lheure de votre
dner, monsieur, dit Raoul, et par consquent de vous faire
attendre.

En ce moment un petit garon, moiti paysan, moiti laquais, vint
avertir que le souper tait servi.

Athos conduisit son hte dans une salle  manger fort simple, mais
dont les fentres souvraient dun ct sur le jardin et de
lautre sur une serre o poussaient de magnifiques fleurs.

DArtagnan jeta les yeux sur le service: la vaisselle tait
magnifique; on voyait que ctait de la vieille argenterie de
famille. Sur un dressoir tait une aiguire dargent superbe;
dArtagnan sarrta  la regarder.

-- Ah! voil qui est divinement fait, dit-il.

-- Oui, rpondit Athos, cest un chef-doeuvre dun grand artiste
florentin nomm Benvenuto Cellini.

-- Et la bataille quelle reprsente?

-- Est celle de Marignan. Cest le moment o lun de mes anctres
donne son pe  Franois Ier, qui vient de briser la sienne. Ce
fut  cette occasion quEnguerrand de la Fre, mon aeul, fut fait
chevalier de Saint-Michel. En outre, le roi, quinze ans plus tard,
car il navait pas oubli quil avait combattu trois heures encore
avec lpe de son ami Enguerrand sans quelle se rompt, lui fit
don de cette aiguire et dune pe que vous avez peut-tre vue
autrefois chez moi, et qui est aussi un assez beau morceau
dorfvrerie. Ctait le temps des gants, dit Athos. Nous sommes
des nains, nous autres,  ct de ces hommes-l. Asseyons-nous,
dArtagnan, et soupons.  propos, dit Athos au petit laquais qui
venait de servir le potage, appelez Charlot.

Lenfant sortit, et, un instant aprs, lhomme de service auquel
les deux voyageurs staient adresss en arrivant entra.

-- Mon cher Charlot, lui dit Athos, je vous recommande
particulirement, pour tout le temps quil demeurera ici,
Planchet, le laquais de monsieur dArtagnan. Il aime le bon vin;
vous avez la clef des caves. Il a couch longtemps sur la dure et
ne doit pas dtester un bon lit; veillez encore  cela, je vous
prie.

Charlot sinclina et sortit.

-- Charlot est aussi un brave homme, dit le comte, voici dix-huit
ans quil me sert.

-- Vous pensez  tout, dit dArtagnan, et je vous remercie pour
Planchet, mon cher Athos.

Le jeune homme ouvrit de grands yeux  ce nom, et regarda si
ctait bien au comte que dArtagnan parlait.

-- Ce nom vous parat bizarre, nest-ce pas, Raoul? dit Athos en
souriant. Ctait mon nom de guerre, alors que M. dArtagnan, deux
braves amis et moi faisions nos prouesses  La Rochelle sous le
dfunt cardinal et sous M. de Bassompierre qui est mort aussi
depuis. Monsieur daigne me conserver ce nom damiti, et chaque
fois que je lentends, mon coeur est joyeux.

-- Ce nom-l tait clbre, dit dArtagnan, et il eut un jour les
honneurs du triomphe.

-- Que voulez-vous dire, monsieur? demanda Raoul avec sa curiosit
juvnile.

-- Je nen sais ma foi rien, dit Athos.

-- Vous avez oubli le bastion Saint-Gervais, Athos, et cette
serviette dont trois balles firent un drapeau. Jai meilleure
mmoire que vous, je men souviens, et je vais vous raconter cela,
jeune homme.

Et il raconta  Raoul toute lhistoire du bastion, comme Athos lui
avait racont celle de son aeul.

 ce rcit, le jeune homme crut voir se drouler un de ces faits
darmes raconts par le Tasse ou lArioste, et qui appartiennent
aux temps prestigieux de la chevalerie.

-- Mais ce que ne vous dit pas dArtagnan, Raoul, reprit  son
tour Athos, cest quil tait une des meilleures lames de son
temps: jarret de fer, poignet dacier, coup doeil sr et regard
brlant, voil ce quil offrait  son adversaire: il avait dix-
huit ans, trois ans de plus que vous, Raoul, lorsque je le vis 
loeuvre pour la premire fois et contre des hommes prouvs.

-- Et M. dArtagnan fut vainqueur? dit le jeune homme, dont les
yeux brillaient pendant cette conversation et semblaient implorer
des dtails.

-- Jen tuai un, je crois! dit dArtagnan interrogeant Athos du
regard. Quant  lautre, je le dsarmai, ou je le blessai, je ne
me le rappelle plus.

-- Oui, vous le blesstes. Oh! vous tiez un rude athlte!

-- Eh! je nai pas encore trop perdu, reprit dArtagnan avec son
petit rire gascon plein de contentement de lui-mme, et
dernirement encore...

Un regard dAthos lui ferma la bouche.

-- Je veux que vous sachiez, Raoul, reprit Athos, vous qui vous
croyez une fine pe et dont la vanit pourrait souffrir un jour
quelque cruelle dception; je veux que vous sachiez combien est
dangereux lhomme qui unit le sang-froid  lagilit, car jamais
je ne pourrais vous en offrir un plus frappant exemple: priez
demain monsieur dArtagnan, sil nest pas trop fatigu, de
vouloir bien vous donner une leon.

-- Peste, mon cher Athos, vous tes cependant un bon matre,
surtout sous le rapport des qualits que vous vantez en moi.
Tenez, aujourdhui encore, Planchet me parlait de ce fameux duel
de lenclos des Carmes, avec lord de Winter et ses compagnons. Ah!
jeune homme, continua dArtagnan, il doit y avoir quelque part une
pe que jai souvent appele la premire du royaume.

-- Oh! jaurai gt ma main avec cet enfant, dit Athos.

-- Il y a des mains qui ne se gtent jamais, mon cher Athos, dit
dArtagnan, mais qui gtent beaucoup les autres.

Le jeune homme et voulu prolonger cette conversation toute la
nuit; mais Athos lui fit observer que leur hte devait tre
fatigu et avait besoin de repos. DArtagnan sen dfendit par
politesse, mais Athos insista pour que dArtagnan prit possession
de sa chambre. Raoul y conduisit lhte du logis; et, comme Athos
pensa quil resterait le plus tard possible prs de dArtagnan
pour lui faire dire toutes les vaillantises de leur jeune temps,
il vint le chercher lui-mme un instant aprs, et ferma cette
bonne soire par une poigne de main bien amicale et un souhait de
bonne nuit au mousquetaire.


XVII. La diplomatie dAthos

DArtagnan stait mis au lit bien moins pour dormir que pour tre
seul et penser  tout ce quil avait vu et entendu dans cette
soire.

Comme il tait dun bon naturel et quil avait eu tout dabord
pour Athos un penchant instinctif qui avait fini par devenir une
amiti sincre, il fut enchant de trouver un homme brillant
dintelligence et de force au lieu de cet ivrogne abruti quil
sattendait  voir cuver son vin sur quelque fumier; il accepta,
sans trop regimber, cette supriorit constante dAthos sur lui,
et, au lieu de ressentir la jalousie et le dsappointement qui
eussent attrist une nature moins gnreuse, il nprouva en
rsum quune joie sincre et loyale qui lui fit concevoir pour sa
ngociation les plus favorables esprances.

Cependant il lui semblait quil ne retrouvait point Athos franc et
clair sur tous les points. Qutait-ce que ce jeune homme quil
disait avoir adopt et qui avait avec lui une si grande
ressemblance? Qutaient-ce que ce retour  la vie du monde et
cette sobrit exagre quil avait remarque  table? Une chose
mme insignifiante en apparence, cette absence de Grimaud, dont
Athos ne pouvait se sparer autrefois et dont le nom mme navait
pas t prononc malgr les ouvertures faites  ce sujet, tout
cela inquitait dArtagnan. Il ne possdait donc plus la confiance
de son ami, ou bien Athos tait attach  quelque chane
invisible, ou bien encore prvenu davance contre la visite quil
lui faisait.

Il ne put sempcher de songer  Rochefort,  ce quil lui avait
dit  lglise Notre-Dame. Rochefort aurait-il prcd dArtagnan
chez Athos?

DArtagnan navait pas de temps  perdre en longues tudes. Aussi
rsolut-il den venir ds le lendemain  une explication. Ce peu
de fortune dAthos si habilement dguis annonait lenvie de
paratre et trahissait un reste dambition facile  rveiller. La
vigueur desprit et la nettet dides dAthos en faisaient un
homme plus prompt quun autre  smouvoir. Il entrerait dans les
plans du ministre avec dautant plus dardeur, que son activit
naturelle serait double dune dose de ncessit.

Ces ides maintenaient dArtagnan veill malgr sa fatigue; il
dressait ses plans dattaque, et quoiquil st quAthos tait un
rude adversaire, il fixa laction au lendemain aprs le djeuner.

Cependant il se dit aussi, dun autre ct, que sur un terrain si
nouveau il fallait savancer avec prudence, tudier pendant
plusieurs jours les connaissances dAthos, suivre ses nouvelles
habitudes et sen rendre compte, essayer de tirer du naf jeune
homme, soit en faisant des armes avec lui, soit en courant quelque
gibier, les renseignements intermdiaires qui lui manquaient pour
joindre lAthos dautrefois  lAthos daujourdhui; et cela
devait tre facile, car le prcepteur devait avoir dteint sur le
coeur et lesprit de son lve. Mais dArtagnan lui-mme qui tait
un garon dune grande finesse, comprit sur-le-champ quelles
chances il donnerait contre lui au cas o une indiscrtion ou une
maladresse laisserait  dcouvert ses manoeuvres  loeil exerc
dAthos.

Puis, faut-il le dire, dArtagnan, tout prt  user de ruse contre
la finesse dAramis ou la vanit de Porthos, dArtagnan avait
honte de biaiser avec Athos, lhomme franc, le coeur loyal. Il lui
semblait quen le reconnaissant leur matre en diplomatie, Aramis
et Porthos len estimeraient davantage, tandis quau contraire
Athos len estimerait moins.

-- Ah! pourquoi Grimaud, le silencieux Grimaud, nest-il pas ici?
disait dArtagnan; il y a bien des choses dans son silence que
jaurais comprises, Grimaud avait un silence si loquent!

Cependant toutes les rumeurs staient teintes successivement
dans la maison; dArtagnan avait entendu se fermer les portes et
les volets; puis, aprs stre rpondu quelque temps les uns aux
autres dans la campagne, les chiens staient tus  leur tour;
enfin, un rossignol perdu dans un massif darbres avait quelque
temps gren au milieu de la nuit ses gammes harmonieuses et
stait endormi; il ne se faisait plus dans le chteau quun bruit
de pas gal et monotone au-dessous de sa chambre; il supposait que
ctait la chambre dAthos.

-- Il se promne et rflchit, pensa dArtagnan, mais  quoi?
Cest ce quil est impossible de savoir. On pouvait deviner le
reste, mais non pas cela.

Enfin, Athos se mit au lit sans doute, car ce dernier bruit
steignit.

Le silence et la fatigue unis ensemble vainquirent dArtagnan; il
ferma les yeux  son tour, et presque aussitt le sommeil le prit.

DArtagnan ntait pas dormeur.  peine laube eut-elle dor ses
rideaux, quil sauta en bas de son lit et ouvrit les fentres. Il
lui sembla alors voir  travers la jalousie quelquun qui rdait
dans la cour en vitant de faire du bruit. Selon son habitude de
ne rien laisser passer  sa porte sans sassurer de ce que
ctait, dArtagnan regarda attentivement sans faire aucun bruit,
et reconnut le justaucorps grenat et les cheveux bruns de Raoul.

Le jeune homme, car ctait bien lui, ouvrit la porte de lcurie,
en tira le cheval bai quil avait dj mont la veille, le sella
et brida lui-mme avec autant de promptitude et de dextrit
quet pu le faire le plus habile cuyer, puis il fit sortir
lanimal par lalle droite du potager, ouvrit une petite porte
latrale qui donnait sur un sentier, tira son cheval dehors, la
referma derrire lui, et alors, par-dessus la crte du mur,
dArtagnan le vit passer comme une flche en se courbant sous les
branches pendantes et fleuries des rables et des acacias.

DArtagnan avait remarqu la veille que le sentier devait conduire
 Blois.

-- Eh, eh! dit le Gascon, voici un gaillard qui fait dj des
siennes, et qui ne me parat point partager les haines dAthos
contre le beau sexe: il ne va pas chasser, car il na ni armes ni
chiens; il ne remplit pas un message, car il se cache. De qui se
cache-t-il?... est-ce de moi ou de son pre?... car je suis sr
que le comte est son pre... Parbleu! quant  cela je le saurai,
car jen parlerai tout net  Athos.

Le jour grandissait; tous ces bruits que dArtagnan avait entendus
steindre successivement la veille se rveillaient, lun aprs
lautre: loiseau dans les branches, le chien dans ltable, les
moutons dans les champs; les bateaux amarrs sur la Loire
paraissaient eux-mmes sanimer, se dtachant du rivage et se
laissant aller au fil de leau. DArtagnan resta ainsi  sa
fentre pour ne rveiller personne, puis lorsquil eut entendu les
portes et les volets du chteau souvrir, il donna un dernier pli
 ses cheveux, un dernier tour  sa moustache, brossa par habitude
les rebords de son feutre avec la manche de son pourpoint, et
descendit. Il avait  peine franchi la dernire marche du perron,
quil aperut Athos baiss vers terre et dans lattitude dun
homme qui cherche un cu dans le sable.

-- Eh! bonjour, cher hte, dit dArtagnan.

-- Bonjour, cher ami. La nuit a-t-elle t bonne?

-- Excellente, Athos, comme votre lit, comme votre souper dhier
soir qui devait me conduire au sommeil, comme, votre accueil quand
vous mavez revu. Mais que regardiez-vous donc l si
attentivement? Seriez-vous devenu amateur de tulipes par hasard?

-- Mon cher ami, il ne faudrait pas pour cela vous moquer de moi.
 la campagne, les gots changent fort, et on arrive  aimer, sans
y faire attention, toutes ces belles choses que le regard de Dieu
fait sortir du fond de la terre et que lon mprise fort dans les
villes. Je regardais tout bonnement des iris que javais dposs
prs de ce rservoir et qui ont t crass ce matin. Ces
jardiniers sont les gens les plus maladroits du monde. En ramenant
le cheval aprs lui avoir fait tirer de leau, ils lauront laiss
marcher dans la plate-bande.

DArtagnan se prit  sourire.

-- Ah! dit-il, vous croyez?

Et il amena son ami le long de lalle, o bon nombre de pas
pareils  celui qui avait cras les iris taient imprims.

-- Les voici encore, ce me semble; tenez, Athos, dit-il
indiffremment.

-- Mais, oui; et des pas tout frais!

-- Tout frais, rpta dArtagnan.

-- Qui donc est sorti par ici ce matin? se demanda Athos avec
inquitude. Un cheval se serait-il chapp de lcurie?

-- Ce nest pas probable, dit dArtagnan, car les pas sont trs
gaux et trs reposs.

-- O est Raoul? scria Athos, et comment se fait-il que je ne
laie pas aperu?

-- Chut! dit dArtagnan en mettant avec un sourire son doigt sur
sa bouche.

-- Quy a-t-il donc? demanda Athos.

DArtagnan raconta ce quil avait vu, en piant la physionomie de
son hte.

-- Ah! je devine tout maintenant, dit Athos avec un lger
mouvement dpaules: le pauvre garon est all  Blois.

-- Pour quoi faire?

-- Eh, mon Dieu! pour savoir des nouvelles de la petite La
Vallire. Vous savez, cette enfant qui sest foul hier le pied.

-- Vous croyez? dit dArtagnan incrdule.

-- Non seulement je le crois, mais jen suis sr, rpondit Athos.
Navez-vous donc pas remarqu que Raoul est amoureux?

-- Bon! De qui? de cette enfant de sept ans?

-- Mon cher,  lge de Raoul le coeur est si plein, quil faut
bien le rpandre sur quelque chose, rve ou ralit. Eh bien! son
amour,  lui, est moiti lun, moiti lautre.

-- Vous voulez rire! Quoi! cette petite fille.

-- Navez-vous donc pas regard? Cest la plus jolie petite
crature qui soit au monde: des cheveux dun blond dargent, des
yeux bleus dj mutins et langoureux  la fois.

-- Mais que dites-vous de cet amour?

-- Je ne dis rien, je ris et je me moque de Raoul; mais ces
premiers besoins du coeur sont tellement imprieux, ces
panchements de la mlancolie amoureuse chez les jeunes gens sont
si doux et si amers tout ensemble, que cela parat avoir souvent
tous les caractres de la passion. Moi, je me rappelle qu lge
de Raoul jtais devenu amoureux dune statue grecque que le bon
roi Henri IV avait donne  mon pre, et que je pensai devenir fou
de douleur, lorsquon me dit que lhistoire de Pygmalion ntait
quune fable.

-- Cest du dsoeuvrement. Vous noccupez pas assez Raoul, et il
cherche  soccuper de son ct.

-- Pas autre chose. Aussi song-je  lloigner dici.

-- Et vous ferez bien.

-- Sans doute; mais ce sera lui briser le coeur, et il souffrira
autant que pour un vritable amour. Depuis trois ou quatre ans, et
 cette poque lui-mme tait un enfant, il sest habitu  parer
et  admirer cette petite idole, quil finirait un jour par adorer
sil restait ici. Ces enfants rvent tout le jour ensemble et
causent de mille choses srieuses comme de vrais amants de vingt
ans. Bref, cela a fait longtemps sourire les parents de la petite
de La Vallire, mais je crois quils commencent  froncer le
sourcil.

-- Enfantillage! mais Raoul a besoin dtre distrait; loignez-le
bien vite dici, ou, morbleu! vous nen ferez jamais un homme.

-- Je crois, dit Athos, que je vais lenvoyer  Paris.

-- Ah! fit dArtagnan.

Et il pensa que le moment des hostilits tait arriv.

-- Si vous voulez, dit-il, nous pouvons faire un sort  ce jeune
homme.

-- Ah! fit  son tour Athos.

-- Je veux mme vous consulter sur quelque chose qui mest pass
en tte.

-- Faites.

-- Croyez-vous que le temps soit venu de prendre du service?

-- Mais ntes-vous pas toujours au service, vous, dArtagnan?

-- Je mentends: du service actif. La vie dautrefois na-t-elle
plus rien qui vous tente, et, si des avantages rels vous
attendaient, ne seriez-vous pas bien aise de recommencer en ma
compagnie et en celle de notre ami Porthos les exploits de notre
jeunesse?

-- Cest une proposition que vous me faites alors! dit Athos.

-- Nette et franche.

-- Pour rentrer en campagne?

-- Oui.

-- De la part de qui et contre qui demanda tout  coup Athos en
attachant son oeil si clair et si bienveillant sur le Gascon.

-- Ah diable! vous tes pressant!

-- Et surtout prcis. coutez bien dArtagnan. Il ny a quune
personne ou plutt une cause  qui un homme comme moi puisse tre
utile: celle du roi.

-- Voil prcisment, dit le mousquetaire.

-- Oui; mais entendons-nous, reprit srieusement Athos: si par la
cause du roi vous entendez celle de M. de Mazarin, nous cessons de
nous comprendre.

-- Je ne dis pas prcisment, rpondit le Gascon embarrass.

-- Voyons, dArtagnan, dit Athos, ne jouons pas au plus fin, votre
hsitation, vos dtours me disent de quelle part vous venez. Cette
cause, en effet, on nose lavouer hautement, et lorsquon recrute
pour elle, cest loreille basse et la voix embarrasse.

-- Ah! mon cher Athos! dit dArtagnan.

-- Eh! vous savez bien, reprit Athos, que je ne parle pas pour
vous, qui tes la perle des gens braves et hardis, je vous parle
de cet Italien mesquin et intrigant de ce cuistre qui essaie de
mettre sur sa tte une couronne quil a vole sous un oreiller,
de ce faquin qui appelle son parti le parti du roi, et qui savise
de faire mettre des princes du sang en prison, nosant pas les
tuer, comme faisait notre cardinal  nous, le grand cardinal; un
fesse-mathieu qui pse ses cus dor et garde les rogns, de peur,
quoiquil triche, de les perdre  son jeu du lendemain; un drle
enfin qui maltraite la reine,  ce quon assure; au reste, tant
pis pour elle! et qui va dici  trois mois nous faire une guerre
civile pour garder ses pensions. Cest l le matre que vous me
proposez, dArtagnan? Grand merci!

-- Vous tes plus vif quautrefois, Dieu me pardonne! dit
dArtagnan, et les annes ont chauff votre sang, au lieu de le
refroidir. Qui vous dit donc que ce soit l mon matre et que je
veuille vous limposer?

Diable! stait dit le Gascon, ne livrons pas nos secrets  un
homme si mal dispos.

-- Mais alors, cher ami, reprit Athos, quest-ce donc que ces
propositions?

-- Eh, mon Dieu! rien de plus simple: vous vivez dans vos terres,
vous, et il parat que vous tes heureux dans votre mdiocrit
dore. Porthos a cinquante ou soixante mille livres de revenu
peut-tre; Aramis a toujours quinze duchesses qui se disputent le
prlat, comme elles se disputaient le mousquetaire; cest encore
un enfant gt du sort; mais moi, que fais-je en ce monde? Je
porte ma cuirasse et mon buffle depuis vingt ans, cramponn  ce
grade insuffisant, sans avancer, sans reculer, sans vivre. Je suis
mort en un mot! Eh bien! lorsquil sagit pour moi de ressusciter
un peu, vous venez tous me dire: Cest un faquin! cest un drle!
un cuistre! un mauvais matre! Eh, parbleu! je suis de votre avis,
moi, mais trouvez-men un meilleur, ou faites-moi des rentes.

Athos rflchit trois secondes, et pendant ces trois secondes il
comprit la ruse de dArtagnan, qui pour stre trop avanc tout
dabord rompait maintenant afin de cacher son jeu. Il vit
clairement que les propositions quon venait de lui faire taient
relles, et se fussent dclares dans tout leur dveloppement,
pour peu quil et prt loreille.

-- Bon! se dit-il, dArtagnan est  Mazarin.

De ce moment il sobserva avec une extrme prudence.

De son ct dArtagnan joua plus serr que jamais.

-- Mais, enfin, vous avez une ide? continua Athos.

-- Assurment. Je voulais prendre conseil de vous tous et aviser
au moyen de faire quelque chose, car les uns sans les autres nous
serons toujours incomplets.

-- Cest vrai. Vous me parliez de Porthos; lavez-vous donc dcid
 chercher fortune? Mais cette fortune, il la.

-- Sans doute, il la; mais lhomme est ainsi fait, il dsire
toujours quelque chose.

-- Et que dsire Porthos?

-- Dtre baron.

-- Ah! cest vrai, joubliais, dit Athos en riant.

-- Cest vrai? pensa dArtagnan. Et do a-t-il appris cela?
Correspondrait-il avec Aramis? Ah! si je savais cela, je saurais
tout.

La conversation finit l, car Raoul entra juste en ce moment.
Athos voulut le gronder sans aigreur; mais le jeune homme tait si
chagrin, quil nen eut pas le courage et quil sinterrompit pour
lui demander ce quil avait.

-- Est-ce que notre petite voisine irait plus mal? dit dArtagnan.

-- Ah! monsieur, reprit Raoul presque suffoqu par la douleur, sa
chute est grave, et, sans difformit apparente, le mdecin craint
quelle ne boite toute sa vie.

-- Ah! ce serait affreux! dit Athos.

DArtagnan avait une plaisanterie au bout des lvres; mais en
voyant la part que prenait Athos  ce malheur, il se retint.

-- Ah! monsieur, ce qui me dsespre surtout, reprit Raoul, cest
que ce malheur, cest moi qui en suis cause.

-- Comment vous, Raoul? demanda Athos.

-- Sans doute, nest-ce point pour accourir  moi quelle a saut
du haut de cette pile de bois?

-- Il ne vous reste plus quune ressource, mon cher Raoul, cest
de lpouser en expiation, dit dArtagnan.

-- Ah! monsieur, dit Raoul, vous plaisantez avec une douleur
relle: cest mal, cela.

Et Raoul, qui avait besoin dtre seul pour pleurer tout  son
aise, rentra dans sa chambre, do il ne sortit qu lheure du
djeuner.

La bonne intelligence des deux amis navait pas le moins du monde
t altre par lescarmouche du matin; aussi djeunrent-ils du
meilleur apptit, regardant de temps en temps le pauvre Raoul,
qui, les yeux tout humides et le coeur gros, mangeait  peine.

 la fin du djeuner deux lettres arrivrent, quAthos lut avec
une extrme attention, sans pouvoir sempcher de tressaillir
plusieurs fois. DArtagnan, qui le vit lire ces lettres dun ct
de la table  lautre, et dont la vue tait perante, jura quil
reconnaissait  nen pas douter la petite criture dAramis. Quant
 lautre, ctait une criture de femme, longue et embarrasse.

-- Allons, dit dArtagnan  Raoul, voyant quAthos dsirait
demeurer seul, soit pour rpondre  ces lettres, soit pour y
rflchir; allons faire un tour dans la salle darmes, cela vous
distraira.

Le jeune homme regarda Athos, qui rpondit  ce regard par un
signe dassentiment.

Tous deux passrent dans une salle basse o taient suspendus des
fleurets, des masques, des gants, des plastrons, et tous les
accessoires de lescrime.

-- Eh bien? dit Athos en arrivant un quart dheure aprs.

-- Cest dj votre main, mon cher Athos, dit dArtagnan, et sil
avait votre sang-froid, je naurais que des compliments  lui
faire...

Quant au jeune homme, il tait un peu honteux. Pour une ou deux
fois quil avait touch dArtagnan, soit au bras, soit  la
cuisse, celui-ci lavait boutonn vingt fois en plein corps.

En ce moment, Charlot entra porteur dune lettre trs presse pour
dArtagnan quun messager venait dapporter.

Ce fut au tour dAthos de regarder du coin de loeil.

DArtagnan lut la lettre sans aucune motion apparente et aprs
avoir lu, avec un lger hochement de tte:

-- Voyez, mon cher ami, dit-il, ce que cest que le service, et
vous avez, ma foi, bien raison de nen pas vouloir reprendre:
M. de Trville est malade, et voil la compagnie qui ne peut se
passer de moi; de sorte que mon cong se trouve perdu.

-- Vous retournez  Paris? dit vivement Athos.

-- Eh, mon Dieu, oui! dit dArtagnan; mais ny venez-vous pas
vous-mme?

Athos rougit un peu et rpondit:

-- Si jy allais, je serais fort heureux de vous voir.

-- Hol, Planchet! scria dArtagnan de la porte, nous partons
dans dix minutes: donnez lavoine aux chevaux.

Puis se retournant vers Athos:

-- Il me semble quil me manque quelque chose ici, et je suis
vraiment dsespr de vous quitter sans avoir revu ce bon Grimaud.

-- Grimaud! dit Athos. Ah! cest vrai? je mtonnais aussi que
vous ne me demandassiez pas de ses nouvelles. Je lai prt  un
de mes amis.

-- Qui comprendra ses signes? dit dArtagnan.

-- Je lespre, dit Athos.

Les deux amis sembrassrent cordialement. DArtagnan serra la
main de Raoul, fit promettre  Athos de le visiter sil venait 
Paris, de lui crire sil ne venait pas, et il monta  cheval.
Planchet, toujours exact, tait dj en selle.

-- Ne venez-vous point avec moi, dit-il en riant  Raoul, je passe
par Blois?

Raoul se retourna vers Athos qui le retint dun signe
imperceptible.

-- Non, monsieur, rpondit le jeune homme, je reste prs de
monsieur le comte.

-- En ce cas, adieu tous deux, mes bons amis, dit dArtagnan en
leur serrant une dernire fois la main, et Dieu vous garde! comme
nous nous disions chaque fois que nous nous quittions du temps du
feu cardinal.

Athos lui fit un signe de la main, Raoul une rvrence, et
dArtagnan et Planchet partirent.

Le comte les suivit des yeux, la main appuye sur lpaule du
jeune homme, dont la taille galait presque la sienne; mais
aussitt quils eurent disparu derrire le mur:

-- Raoul, dit le comte, nous partons ce soir pour Paris.

-- Comment! dit le jeune homme en plissant.

-- Vous pouvez aller prsenter mes adieux et les vtres  madame
de Saint-Remy. Je vous attendrai ici  sept heures.

Le jeune homme sinclina avec une expression mle de douleur et
de reconnaissance, et se retira pour aller seller son cheval.

Quant  dArtagnan,  peine hors de vue de son ct, il avait tir
la lettre de sa poche et lavait relue:

Revenez sur-le-champ  Paris.

J.M...

-- La lettre est sche, murmura dArtagnan, et sil ny avait un
post-scriptum, peut-tre ne leuss-je pas comprise; mais
heureusement il y a un_ post-scriptum._

Et il lut ce fameux _post-scriptum_ qui lui faisait passer par-
dessus la scheresse de la lettre:

_P.-S_. -- Passez chez le trsorier du roi,  Blois: dites-lui
votre nom et montrez-lui cette lettre: vous toucherez deux cents
pistoles.

-- Dcidment, dit dArtagnan, jaime cette prose, et le cardinal
crit mieux que je ne croyais. Allons, Planchet, allons rendre
visite  monsieur le trsorier du roi, et puis piquons.

-- Vers Paris, monsieur.

-- Vers Paris.

Et tous deux partirent au plus grand trot de leurs montures.


XVIII. M. de Beaufort

Voici ce qui tait arriv et quelles taient les causes qui
ncessitaient le retour de dArtagnan  Paris.

Un soir que Mazarin, selon son habitude, se rendait chez la reine
 lheure o tout le monde sen tait retir, et quen passant
prs de la salle des gardes, dont une porte donnait sur ses
antichambres, il avait entendu parler haut dans cette chambre, il
avait voulu savoir de quel sujet sentretenaient les soldats,
stait approch  pas de loup, selon son habitude, avait pouss
la porte, et, par lentrebillement, avait pass la tte.

Il y avait une discussion parmi les gardes.

-- Et moi je vous rponds, disait lun deux, que si Coysel a
prdit cela, la chose est aussi sre que si elle tait arrive. Je
ne le connais pas, mais jai entendu dire quil tait non
seulement astrologue, mais encore magicien.

-- Peste, mon cher, sil est de tes amis, prends garde! tu lui
rends un mauvais service.

-- Pourquoi cela?

-- Parce quon pourrait bien lui faire un procs.

-- Ah bah! on ne brle plus les sorciers, aujourdhui.

-- Non! il me semble cependant quil ny a pas si longtemps que le
feu cardinal a fait brler Urbain Grandier. Jen sais quelque
chose, moi. Jtais de garde au bcher, et je lai vu rtir.

-- Mon cher, Urbain Grandier ntait pas un sorcier, ctait un
savant, ce qui est tout autre chose. Urbain Grandier ne prdisait
pas lavenir. Il savait le pass, ce qui quelquefois est bien pis.

Mazarin hocha la tte en signe dassentiment; mais dsirant
connatre la prdiction sur laquelle on discutait, il demeura  la
mme place.

-- Je ne te dis pas, reprit le garde, que Coysel ne soit pas un
sorcier, mais je te dis que sil publie davance sa prdiction
cest le moyen quelle ne saccomplisse point.

-- Pourquoi?

-- Sans doute. Si nous nous battons lun contre lautre et que je
te dise: Je vais te porter ou un coup droit ou un coup de
seconde, tu pareras tout naturellement. Eh bien si Coysel dit
assez haut pour que le cardinal lentende: Avant tel jour, tel
prisonnier se sauvera, il est bien vident que le cardinal
prendra si bien ses prcautions que le prisonnier ne se sauvera
pas.

-- Eh! mon Dieu, dit un autre qui semblait dormir, couch sur un
banc, et qui, malgr son sommeil apparent, ne perdait pas un mot
de la conversation; eh! mon Dieu, croyez-vous que les hommes
puissent chapper  leur destine? Sil est crit l-haut que le
duc de Beaufort doit se sauver, M. de Beaufort se sauvera, et
toutes les prcautions du cardinal ny feront rien.

Mazarin tressaillit. Il tait italien, cest--dire superstitieux;
il savana rapidement au milieu des gardes, qui, lapercevant,
interrompirent leur conversation.

-- Que disiez-vous donc, messieurs? fit-il avec son air caressant,
que M. de Beaufort stait vad, je crois?

-- Oh! non, monseigneur, dit le soldat incrdule; pour le moment
il na garde. On disait seulement quil devait se sauver.

-- Et qui dit cela?

-- Voyons, rptez votre histoire, Saint-Laurent, dit le garde se
tournant vers le narrateur.

-- Monseigneur, dit le garde, je racontais purement et simplement
 ces messieurs ce que jai entendu dire de la prdiction dun
nomm Coysel, qui prtend que, si bien gard que soit
M. de Beaufort, il se sauvera avant la Pentecte.

-- Et ce Coysel est un rveur, un fou? reprit le cardinal toujours
souriant.

-- Non pas, dit le garde, tenace dans sa crdulit, il a prdit
beaucoup de choses qui sont arrives, comme par exemple que la
reine accoucherait dun fils, que M. de Coligny serait tu dans
son duel avec le duc de Guise, enfin que le coadjuteur serait
nomm cardinal. Eh bien! la reine est accouche non seulement dun
premier fils, mais encore, deux ans aprs, dun second, et
M. de Coligny a t tu.

-- Oui, dit Mazarin; mais le coadjuteur nest pas encore cardinal.

-- Non, Monseigneur, dit le garde, mais il le sera.

Mazarin fit une grimace qui voulait dire: il ne tient pas encore
la barrette. Puis il ajouta:

-- Ainsi votre avis, mon ami, est que M. de Beaufort doit se
sauver.

-- Cest si bien mon avis, Monseigneur, dit le soldat, que si
Votre minence moffrait  cette heure la place de M. de Chavigny,
cest--dire celle de gouverneur du chteau de Vincennes, je ne
laccepterais pas. Oh! le lendemain de la Pentecte, ce serait
autre chose.

Il ny a rien de plus convaincant quune grande conviction, elle
influe mme sur les incrdules; et, loin dtre incrdule, nous
lavons dit, Mazarin tait superstitieux. Il se retira donc tout
pensif.

-- Le ladre! dit le garde qui tait accoud contre la muraille, il
fait semblant de ne pas croire  votre magicien, Saint-Laurent,
pour navoir rien  vous donner; mais il ne sera pas plus tt
rentr chez lui quil fera son profit de votre prdiction.

En effet, au lieu de continuer son chemin vers la chambre de la
reine, Mazarin rentra dans son cabinet, et appelant Bernouin, il
donna lordre que le lendemain, au point du jour, on lui allt
chercher lexempt quil avait plac auprs de M. de Beaufort, et
quon lveillt aussitt quil arriverait.

Sans sen douter, le garde avait touch du doigt la plaie la plus
vive du cardinal. Depuis cinq ans que M. de Beaufort tait en
prison, il ny avait pas de jour que Mazarin ne penst qu un
moment ou  un autre, il en sortirait. On ne pouvait pas retenir
prisonnier toute sa vie un petit-fils de Henri IV, surtout quand
ce petit-fils de Henri IV avait  peine trente ans. Mais, de
quelque faon quil en sortt, quelle haine navait-il pas d,
dans sa captivit, amasser contre celui  qui il la devait; qui
lavait pris riche, brave, glorieux, aim des femmes, craint des
hommes, pour retrancher de sa vie ses plus belles annes, car ce
nest pas exister que de vivre en prison! En attendant, Mazarin
redoublait de surveillance contre M. de Beaufort. Seulement, il
tait pareil  lavare de la fable, qui ne pouvait dormir prs de
son trsor. Bien des fois la nuit il se rveillait en sursaut,
rvant quon lui avait vol M. de Beaufort. Alors il sinformait
de lui, et  chaque information quil prenait, il avait la douleur
dentendre que le prisonnier jouait, buvait, chantait que ctait
merveille; mais que tout en jouant, buvant et chantant, il
sinterrompait toujours pour jurer que le Mazarin lui payerait
cher tout ce plaisir quil le forait de prendre  Vincennes.

Cette pense avait fort proccup le ministre pendant son sommeil;
aussi, lorsqu sept heures du matin Bernouin entra dans sa
chambre pour le rveiller, son premier mot fut:

-- Eh! quy a-t-il? Est-ce que M. de Beaufort sest sauv de
Vincennes?

-- Je ne crois pas, Monseigneur, dit Bernouin, dont le calme
officiel ne se dmentait jamais; mais en tout cas vous allez en
avoir des nouvelles, car lexempt La Rame, que lon a envoy
chercher ce matin  Vincennes, est l qui attend les ordres de
Votre minence.

-- Ouvrez et faites-le entrer ici, dit Mazarin en accommodant ses
oreillers de manire  le recevoir assis dans son lit.

Lofficier entra. Ctait un grand et gros homme joufflu et de
bonne mine. Il avait un air de tranquillit qui donna des
inquitudes  Mazarin.

-- Ce drle-l ma tout lair dun sot, murmura-t-il.

Lexempt demeurait debout et silencieux  la porte.

-- Approchez, monsieur! dit Mazarin.

Lexempt obit.

-- Savez-vous ce quon dit ici? continua le cardinal.

-- Non, Votre minence.

-- Eh bien! lon dit que M. de Beaufort va se sauver de Vincennes,
sil ne la dj fait.

La figure de lofficier exprima la plus profonde stupfaction. Il
ouvrit tout ensemble ses petits yeux et sa grande bouche, pour
mieux humer la plaisanterie que Son minence lui faisait lhonneur
de lui adresser; puis ne pouvant tenir plus longtemps son srieux
 une pareille supposition, il clata de rire, mais dune telle
faon, que ses gros membres taient secous par cette hilarit
comme par une fivre violente.

Mazarin fut enchant de cette expansion peu respectueuse, mais
cependant il ne cessa de garder son air grave.

Quand La Rame eut bien ri et quil se fut essuy les yeux, il
crut quil tait temps enfin de parler et dexcuser linconvenance
de sa gaiet.

-- Se sauver, Monseigneur! dit-il, se sauver! Mais Votre minence
ne sait donc pas o est M. de Beaufort?

-- Si fait, monsieur, je sais quil est au donjon de Vincennes.

-- Oui, Monseigneur, dans une chambre dont les murs ont sept pieds
dpaisseur, avec des fentres  grillages croiss dont chaque
barreau est gros comme le bras.

-- Monsieur, dit Mazarin, avec de la patience on perce tous les
murs, et avec un ressort de montre on scie un barreau.

-- Mais Monseigneur ignore donc quil a prs de lui huit gardes,
quatre dans son antichambre et quatre dans sa chambre, et que ces
gardes ne le quittent jamais.

-- Mais il sort de sa chambre, il joue au mail, il joue  la
paume!

-- Monseigneur, ce sont les amusements permis aux prisonniers.
Cependant, si Votre minence le veut, on les lui retranchera.

-- Non pas, non pas, dit le Mazarin, qui craignait, en lui
retranchant ces plaisirs, que si son prisonnier sortait jamais de
Vincennes, il nen sortt encore plus exaspr contre lui.
Seulement je demande avec qui il joue.

-- Monsieur, il joue avec lofficier de garde, ou bien avec moi,
ou bien avec les autres prisonniers.

-- Mais napproche-t-il point des murailles en jouant?

-- Monseigneur, Votre minence ne connat-elle point les
murailles? Les murailles ont soixante pieds de hauteur et je doute
que M. de Beaufort soit encore assez las de la vie pour risquer de
se rompre le cou en sautant du haut en bas.

-- Hum! fit le cardinal, qui commenait  se rassurer. Vous dites
donc, mon cher monsieur La Rame?...

-- Qu moins que M. de Beaufort ne trouve moyen de se changer en
petit oiseau, je rponds de lui.

-- Prenez garde! vous vous avancez fort, reprit Mazarin.
M. de Beaufort a dit aux gardes qui le conduisaient  Vincennes,
quil avait souvent pens au cas o il serait emprisonn, et que,
dans ce cas, il avait trouv quarante manires de svader de
prison.

-- Monseigneur, si parmi ces quarante manires il y en avait eu
une bonne, rpondit La Rame, il serait dehors depuis longtemps.

-- Allons, allons, pas si bte que je croyais, murmura Mazarin.

-- Dailleurs, Monseigneur oublie que M. de Chavigny est
gouverneur de Vincennes, continua La Rame, et que M. de Chavigny
nest pas des amis de M. de Beaufort.

-- Oui, mais M. de Chavigny sabsente.

-- Quand il sabsente, je suis l.

-- Mais quand vous vous absentez vous-mme?

-- Oh! quand je mabsente moi-mme, jai en mon lieu et place un
gaillard qui aspire  devenir exempt de Sa Majest, et qui, je
vous en rponds, fait bonne garde. Depuis trois semaines que je
lai pris  mon service, je nai quun reproche  lui faire, cest
dtre trop dur au prisonnier.

-- Et quel est ce cerbre? demanda le cardinal.

-- Un certain M. Grimaud, Monseigneur.

-- Et que faisait-il avant dtre prs de vous  Vincennes?

-- Mais il tait en province,  ce que ma dit celui qui me la
recommand; il sy est fait je ne sais quelle mchante affaire, 
cause de sa mauvaise tte, et je crois quil ne serait pas fch
de trouver limpunit sous luniforme du roi.

-- Et qui vous a recommand cet homme?

-- Lintendant de M. le duc de Grammont.

-- Alors, on peut sy fier,  votre avis?

-- Comme  moi-mme, Monseigneur.

-- Ce nest pas un bavard?

-- Jsus-Dieu! Monseigneur, jai cru longtemps quil tait muet,
il ne parle et ne rpond que par signes; il parat que cest son
ancien matre qui la dress  cela.

-- Eh bien! dites-lui, mon cher monsieur La Rame, reprit le
cardinal, que sil nous fait bonne et fidle garde, on fermera les
yeux sur ses escapades de province, quon lui mettra sur le dos un
uniforme qui le fera respecter, et dans les poches de cet uniforme
quelques pistoles pour boire  la sant du roi.

Mazarin tait fort large en promesses: ctait tout le contraire
de ce bon M. Grimaud, que vantait La Rame, lequel parlait peu et
agissait beaucoup.

Le cardinal fit encore  La Rame une foule de questions sur le
prisonnier, sur la faon dont il tait nourri, log et couch,
auxquelles celui-ci rpondit dune faon si satisfaisante, quil
le congdia presque rassur.

Puis, comme il tait neuf heures du matin, il se leva, se parfuma,
shabilla et passa chez la reine pour lui faire part des causes
qui lavaient retenu chez lui. La reine, qui ne craignait gure
moins M. de Beaufort que le cardinal le craignait lui-mme, et qui
tait presque aussi superstitieuse que lui, lui fit rpter mot
pour mot toutes les promesses de La Rame et tous les loges quil
donnait  son second; puis lorsque le cardinal eut fini:

-- Hlas! monsieur, dit-elle  demi-voix, que navons-nous un
Grimaud auprs de chaque prince!

-- Patience, dit Mazarin avec son sourire italien, cela viendra
peut-tre un jour; mais en attendant...

-- Eh bien! en attendant?

-- Je vais toujours prendre mes prcautions.

Sur ce, il avait crit  dArtagnan de presser son retour.


XIX. Ce  quoi se rcrait M. le duc de Beaufort au donjon de
Vincennes

Le prisonnier qui faisait si grandpeur  M. le cardinal, et dont
les moyens dvasion troublaient le repos de toute la cour, ne se
doutait gure de tout cet effroi qu cause de lui on ressentait
au Palais-Royal.

Il se voyait si admirablement gard quil avait reconnu
linutilit de ses tentatives; toute sa vengeance consistait 
lancer nombre dimprcations et dinjures contre le Mazarin. Il
avait mme essay de faire des couplets, mais il y avait bien vite
renonc. En effet, M. de Beaufort non seulement navait pas reu
du ciel le don daligner des vers, mais encore ne sexprimait
souvent en prose quavec la plus grande peine du monde. Aussi
Blot, le chansonnier de lpoque, disait-il de lui:

_Dans un combat il brille, il tonne!_

_On le redoute avec raison;_

_Mais de la faon quil raisonne, _

_On le prendrait pour un oison._

_Gaston, pour faire une harangue, _

_prouve bien moins dembarras;_

_Pourquoi Beaufort na-t-il la langue!_

_Pourquoi Gaston na-t-il le bras?_

Ceci pos, on comprend que le prisonnier se soit born aux injures
et aux imprcations.

Le duc de Beaufort tait petit-fils de Henri IV et de Gabrielle
dEstres, aussi bon, aussi brave, aussi fier et surtout aussi
Gascon que son aeul, mais beaucoup moins lettr. Aprs avoir t
pendant quelque temps,  la mort du roi Louis XIII, le favori,
lhomme de confiance, le premier  la cour enfin, un jour il lui
avait fallu cder la place  Mazarin, et il stait trouv le
second; et le lendemain, comme il avait eu le mauvais esprit de se
fcher de cette transposition et limprudence de le dire, la reine
lavait fait arrter et conduire  Vincennes par ce mme Guitaut
que nous avons vu apparatre au commencement de cette histoire, et
que nous aurons loccasion de retrouver. Bien entendu, qui dit la
reine dit Mazarin. Non seulement on stait dbarrass ainsi de sa
personne et de ses prtentions, mais encore on ne comptait plus
avec lui, tout prince populaire quil tait, et depuis cinq ans il
habitait une chambre fort peu royale au donjon de Vincennes.

Cet espace de temps qui et mri les ides de tout autre que
M. de Beaufort, avait pass sur sa tte sans y oprer aucun
changement. Un autre, en effet, et rflchi que, sil navait pas
accept de braver le cardinal, de mpriser les princes, et de
marcher seul sans autres acolytes, comme dit le cardinal de Retz,
que quelques mlancoliques qui avaient lair de songe-creux, il
aurait eu, depuis cinq ans, ou sa libert, ou des dfenseurs. Ces
considrations ne se prsentrent probablement pas mme  lesprit
du duc, que sa longue rclusion ne fit au contraire quaffermir
davantage dans sa mutinerie, et chaque jour le cardinal reut des
nouvelles de lui qui taient on ne peut plus dsagrables pour Son
minence.

Aprs avoir chou en posie, M. de Beaufort avait essay de la
peinture. Il dessinait avec du charbon les traits du cardinal, et,
comme ses talents assez mdiocres en cet ail ne lui permettaient
pas datteindre  une grande ressemblance, pour ne pas laisser de
doute sur loriginal du portrait, il crivait au-dessous:
_Ritratto dell illustrissimo facchino Mazarini._
M. de Chavigny, prvenu, vint faire une visite au duc et le pria
de se livrer  un autre passe-temps, ou tout au moins de faire des
portraits sans lgende. Le lendemain, la chambre tait pleine de
lgendes et de portraits. M. de Beaufort, comme tous les
prisonniers, au reste, ressemblait fort aux enfants qui ne
senttent quaux choses quon lui dfend.

M. de Chavigny fut prvenu de ce surcrot de profils.

M. de Beaufort, pas assez sr de lui pour risquer la tte de face,
avait fait de sa chambre une vritable salle dexposition. Cette
fois le gouverneur ne dit rien; mais un jour que M. de Beaufort
jouait  la paume, il fit passer lponge sur tous ses dessins et
peindre la chambre  la dtrempe.

M. de Beaufort remercia M. de Chavigny, qui avait la bont de lui
remettre ses cartons  neuf; et cette fois il divisa sa chambre en
compartiments, et consacra chacun de ses compartiments  un trait
de la vie du cardinal Mazarin.

Le premier devait reprsenter lillustrissime faquin Mazarini
recevant une vole de coups de bton du cardinal Bentivoglio, dont
il avait t le domestique.

Le second, lillustrissime faquin Mazarini jouant le rle dIgnace
de Loyola, dans la tragdie de ce nom.

Le troisime, lillustrissime faquin Mazarini volant le
portefeuille de premier ministre  M. de Chavigny, qui croyait
dj le tenir.

Enfin, le quatrime, lillustrissime faquin Mazarini refusant des
draps  Laporte, valet de chambre de Louis XIV, et disant que
cest assez, pour un roi de France, de changer de draps tous les
trimestres.

Ctaient l de grandes compositions et qui dpassaient
certainement la mesure du talent du prisonnier; aussi stait-il
content de tracer les cadres et de mettre les inscriptions.

Mais les cadres et les inscriptions suffirent pour veiller la
susceptibilit de M. de Chavigny, lequel fit prvenir
M. de Beaufort que sil ne renonait pas aux tableaux projets, il
lui enlverait tout moyen dexcution. M. de Beaufort rpondit
que, puisquon lui tait la chance de se faire une rputation dans
les armes, il voulait sen faire une dans la peinture, et que, ne
pouvant tre un Bayard ou un Trivulce, il voulait devenir un
Michel-Ange ou un Raphal.

Un jour que M. de Beaufort se promenait au prau, on enleva son
feu, avec son feu ses charbons, avec son charbon ses cendres, de
sorte quen rentrant il ne trouva plus le plus petit objet dont il
pt faire un crayon.

M. de Beaufort jura, tempta, hurla, dit quon voulait le faire
mourir de froid et dhumidit, comme taient morts Puylaurens, le
marchal Ornano et le grand prieur de Vendme, ce  quoi
M. de Chavigny rpondit quil navait qu donner sa parole de
renoncer au dessin ou promettre de ne point faire de peintures
historiques, et quon lui rendrait du bois et tout ce quil
fallait pour lallumer. M. de Beaufort ne voulut pas donner sa
parole, et il resta sans feu pendant tout le reste de lhiver.

De plus, pendant une des sorties du prisonnier, on gratta les
inscriptions, et la chambre se retrouva blanche et nue sans la
moindre trace de fresque.

M. de Beaufort alors acheta  lun de ses gardiens un chien nomm
Pistache; rien ne sopposant  ce que les prisonniers eussent un
chien, M. de Chavigny autorisa que le quadrupde changet de
matre. M. de Beaufort restait quelquefois des heures entires
enferm avec son chien. On se doutait bien que pendant ces heures
le prisonnier soccupait de lducation de Pistache, mais on
ignorait dans quelle voie il la dirigeait. Un jour, Pistache se
trouvant suffisamment dress, M. de Beaufort invita M. de Chavigny
et les officiers de Vincennes  une grande reprsentation quil
donna dans sa chambre. Les invits arrivrent; la chambre tait
claire dautant de bougies quavait pu sen procurer
M. de Beaufort. Les exercices commencrent.

Le prisonnier, avec un morceau de pltre dtach de la muraille,
avait trac au milieu de la chambre une longue ligne blanche
reprsentant une corde. Pistache, au premier ordre de son matre,
se plaa sur cette ligne, se dressa sur ses pattes de derrire et,
tenant une baguette  battre les habits entre ses pattes de
devant, il commena  suivre la ligne avec toutes les contorsions
que fait un danseur de corde; puis, aprs avoir parcouru deux ou
trois fois en avant et en arrire la longueur de la ligne, il
rendit la baguette  M. de Beaufort, et recommena les mmes
volutions sans balancier.

Lintelligent animal fut cribl dapplaudissements.

Le spectacle tait divis en trois parties; la premire acheve,
on passa  la seconde.

Il sagissait dabord de dire lheure quil tait.

M. de Chavigny montra sa montre  Pistache. Il tait six heures et
demie.

Pistache leva et baissa la patte six fois, et,  la septime,
resta la patte en lair. Il tait impossible dtre plus clair, un
cadran solaire naurait pas mieux rpondu: comme chacun sait, le
cadran solaire a le dsavantage de ne dire lheure que tant que le
soleil luit.

Ensuite, il sagissait de reconnatre devant toute la socit quel
tait le meilleur gelier de toutes les prisons de France.

Le chien fit trois fois le tour du cercle et alla se coucher de la
faon la plus respectueuse du monde aux pieds de M. de Chavigny.

M. de Chavigny fit semblant de trouver la plaisanterie charmante
et rit du bout des dents. Quand il eut fini de rire il se mordit
les lvres et commena de froncer le sourcil.

Enfin M. de Beaufort posa  Pistache cette question si difficile 
rsoudre,  savoir: Quel tait le plus grand voleur du monde
connu?

Pistache, cette fois, fit le tour de la chambre, mais ne sarrta
 personne, et, sen allant  la porte, il se mit  gratter et 
se plaindre.

-- Voyez, messieurs, dit le prince, cet intressant animal ne
trouvant pas ici ce que je lui demande, va chercher dehors. Mais,
soyez tranquilles, vous ne serez pas privs de sa rponse pour
cela. Pistache, mon ami, continua le duc, venez ici. Le chien
obit. Le plus grand voleur du monde connu, reprit le prince, est-
ce M. le secrtaire du roi Le Camus, qui est venu  Paris avec
vingt livres et qui possde maintenant dix millions?

Le chien secoua la tte en signe de ngation.

-- Est-ce, continua le prince, M. le surintendant dEmery, qui a
donn  M. Thor, son fils, en le mariant, trois cent mille livres
de rente et un htel prs duquel les Tuileries sont une masure et
le Louvre une bicoque?

Le chien secoua la tte en signe de ngation.

-- Ce nest pas encore lui, reprit le prince. Voyons, cherchons
bien: serait-ce, par hasard, lillustrissime _facchino_ Mazarini
di Piscina, hein?

Le chien fit dsesprment signe que oui en se levant et en
baissant la tte huit ou dix fois de suite.

-- Messieurs, vous le voyez, dit M. de Beaufort aux assistants,
qui cette fois nosrent pas mme rire du bout des dents,
lillustrissime _facchino_ Mazarini di Piscina est le plus grand
voleur du monde connu; cest Pistache qui le dit, du moins.

Passons  un autre exercice.

-- Messieurs, continua le duc de Beaufort, profitant dun grand
silence qui se faisait pour produire le programme de la troisime
partie de la soire, vous vous rappelez tous que M. le duc de
Guise avait appris  tous les chiens de Paris  sauter pour
mademoiselle de Pons, quil avait proclame la belle des belles!
eh bien, messieurs, ce ntait rien, car ces animaux obissaient
machinalement, ne sachant point faire de dissidence
(M. de Beaufort voulait dire diffrence) entre ceux pour lesquels
ils devaient sauter et ceux pour lesquels ils ne le devaient pas.
Pistache va vous montrer ainsi qu monsieur le gouverneur quil
est fort au-dessus de ses confrres. Monsieur de Chavigny, ayez la
bont de me prter votre canne.

M. de Chavigny prta sa canne  M. de Beaufort.

M. de Beaufort la plaa horizontalement  la hauteur dun pied.

-- Pistache, mon ami, dit-il, faites-moi le plaisir de sauter pour
madame de Montbazon.

Tout le monde se mit  rire: on savait quau moment o il avait
t arrt, M. de Beaufort tait lamant dclar de madame de
Montbazon.

Pistache ne fit aucune difficult, et sauta joyeusement par-dessus
la canne.

-- Mais, dit M. de Chavigny, il me semble que Pistache fait juste
ce que faisaient ses confrres quand ils sautaient pour
mademoiselle de Pons.

-- Attendez, dit le prince. Pistache, mon ami, dit-il, sautez pour
la reine.

Et il haussa la canne de six pouces.

Le chien sauta respectueusement par-dessus la canne.

-- Pistache, mon ami, continua le duc en haussant la canne de six
pouces, sautez pour le roi.

Le chien prit son lan, et, malgr la hauteur, sauta lgrement
par-dessus.

-- Et maintenant, attention, reprit le duc en baissant la canne
presque au niveau de terre, Pistache, mon ami, sautez pour
lillustrissime _facchino_ Mazarini di Piscina.

Le chien tourna le derrire  la canne.

-- Eh bien! quest-ce que cela? dit M. de Beaufort en dcrivant un
demi-cercle de la queue  la tte de lanimal, et en lui
prsentant de nouveau la canne, sautez donc, monsieur Pistache.

Mais Pistache, comme la premire fois, fit un demi-tour sur lui-
mme et prsenta le derrire  la canne.

M. de Beaufort fit la mme volution et rpta la mme phrase,
mais cette fois la patience de Pistache tait  bout; il se jeta
avec fureur sur la canne, larracha des mains du prince et la
brisa entre ses dents.

M. de Beaufort lui prit les deux morceaux de la gueule, et, avec
un grand srieux, les rendit  M. de Chavigny en lui faisant force
excuses et en lui disant que la soire tait finie; mais que sil
voulait bien dans trois mois assister  une autre sance, Pistache
aurait appris de nouveaux tours.

Trois jours aprs, Pistache tait empoisonn.

On chercha le coupable; mais, comme on le pense bien, le coupable
demeura inconnu. M. de Beaufort lui fit lever un tombeau avec
cette pitaphe:

Ci-gt Pistache, un des chiens les plus intelligents qui aient
jamais exist.

Il ny avait rien  dire de cet loge: M. de Chavigny ne put
lempcher.

Mais alors le duc dit bien haut quon avait fait sur son chien
lessai de la drogue dont on devait se servir pour lui, et un
jour, aprs son dner, il se mit au lit en criant quil avait des
coliques et que ctait le Mazarin qui lavait fait empoisonner.

Cette nouvelle espiglerie revint aux oreilles du cardinal et lui
fit grandpeur. Le donjon de Vincennes passait pour fort malsain:
madame de Rambouillet avait dit que la chambre dans laquelle
taient morts Puylaurens, le marchal Ornano et le grand prieur de
Vendme valait son pesant darsenic, et le mot avait fait fortune.
Il ordonna donc que le prisonnier ne manget plus rien sans quon
fit lessai du vin et des viandes. Ce fut alors que lexempt La
Rame fut plac prs de lui  titre de dgustateur.

Cependant M. de Chavigny navait point pardonn au duc les
impertinences quavait dj expies linnocent Pistache.

M. de Chavigny tait une crature du feu cardinal, on disait mme
que ctait son fils; il devait donc quelque peu se connatre en
tyrannie: il se mit  rendre ses noises  M. de Beaufort; il lui
enleva ce quon lui avait laiss jusqualors de couteaux de fer et
de fourchettes dargent, il lui fit donner des couteaux dargent
et des fourchettes de bois. M. de Beaufort se plaignit;
M. de Chavigny lui fit rpondre quil venait dapprendre que le
cardinal ayant dit  madame de Vendme que son fils tait au
donjon de Vincennes pour toute sa vie, il avait craint qu cette
dsastreuse nouvelle son prisonnier ne se portt  quelque
tentative de suicide. Quinze jours aprs, M. de Beaufort trouva
deux ranges darbres gros comme le petit doigt plants sur le
chemin qui conduisait au jeu de paume; il demanda ce que ctait,
et il lui fut rpondu que ctait pour lui donner de lombre un
jour. Enfin, un matin, le jardinier vint le trouver, et, sous la
couleur de lui plaire, lui annona quon allait faire pour lui des
plants dasperges. Or, comme chacun le sait, les asperges, qui
mettent aujourdhui quatre ans  venir, en mettaient cinq  cette
poque o le jardinage tait moins perfectionn. Cette civilit
mit M. de Beaufort en fureur.

Alors M. de Beaufort pensa quil tait temps de recourir  lun de
ses quarante moyens, et il essaya dabord du plus simple, qui
tait de corrompre La Rame; mais La Rame, qui avait achet sa
charge dexempt quinze cents cus, tenait fort  sa charge. Aussi,
au lieu dentrer dans les vues du prisonnier, alla-t-il tout
courant prvenir M. de Chavigny; aussitt M. de Chavigny mit huit
hommes dans la chambre mme du prince, doubla les sentinelles et
tripla les postes.  partir de ce moment, le prince ne marcha plus
que comme les rois de thtre, avec quatre hommes devant lui et
quatre derrire, sans compter ceux qui marchaient en serre-file.

M. de Beaufort rit beaucoup dabord de cette svrit, qui lui
devenait une distraction. Il rpta tant quil put: Cela mamuse,
cela me _diversifie_ (M. de Beaufort voulait dire: Cela me
divertit; mais, comme on sait, il ne disait pas toujours ce quil
voulait dire). Puis il ajoutait: Dailleurs, quand je voudrai me
soustraire aux honneurs que vous me rendez, jai encore trente-
neuf autres moyens.

Mais cette distraction devint  la fin un ennui. Par fanfaronnade,
mais de Beaufort tint bon six mois; mais au bout de six mois,
voyant toujours huit hommes sasseyant quand il sasseyait, se
levant quand il se levait, sarrtant quand il sarrtait, il
commena  froncer le sourcil et  compter les jours.

Cette nouvelle perscution amena une recrudescence de haine contre
le Mazarin. Le prince jurait du matin au soir, ne parlant que de
capilotades doreilles mazarines. Ctait  faire frmir; le
cardinal, qui savait tout ce qui se passait  Vincennes, en
enfonait malgr lui sa barrette jusquau cou.

Un jour M. de Beaufort rassembla les gardiens, et malgr sa
difficult dlocution devenue proverbiale, il leur fit ce
discours qui, il est vrai, tait prpar davance:

-- Messieurs, leur dit-il, souffrirez-vous donc quun petit-fils
du bon roi Henri IV soit abreuv doutrages et d_ignobilies_ (il
voulait dire dignominies); ventre-saint-gris! comme disait mon
grand-pre, jai presque rgn dans Paris, savez-vous! jai eu en
garde pendant tout un jour le roi et Monsieur. La reine me
caressait alors et mappelait le plus honnte homme du royaume.
Messieurs les bourgeois, maintenant, mettez-moi dehors: jirai au
Louvre, je tordrai le cou au Mazarin, vous serez mes gardes du
corps, je vous ferai tous officiers et avec de bonnes pensions.
Ventre-saint-gris! en avant, marche!

Mais, si pathtique quelle ft, lloquence du petit-fils de
Henri IV navait point touch ces coeurs de pierre; pas un ne
bougea: ce que voyant, M. de Beaufort leur dit quils taient tous
des gredins et sen fit des ennemis cruels.

Quelquefois, lorsque M. de Chavigny le venait voir, ce  quoi il
ne manquait pas deux ou trois fois la semaine, le duc profitait de
ce moment pour le menacer.

-- Que feriez-vous, monsieur, lui disait-il, si un beau jour vous
voyiez apparatre une arme de Parisiens tout bards de fer et
hrisss de mousquets, venant me dlivrer?

-- Monseigneur, rpondit M. de Chavigny en saluant profondment le
prince, jai sur les remparts vingt pices dartillerie, et dans
mes casemates trente mille coups  tirer; je les cartonnerais de
mon mieux.

-- Oui, mais quand vous auriez tir vos trente mille coups, ils
prendraient le donjon, et le donjon pris, je serais forc de les
laisser vous pendre, ce dont je serais bien marri, certainement.

Et  son tour le prince salua M. de Chavigny avec la plus grande
politesse.

-- Mais moi, Monseigneur, reprenait M. de Chavigny, au premier
croquant qui passerait le seuil de mes poternes, ou qui mettrait
le pied sur mon rempart, je serais forc,  mon bien grand regret,
de vous tuer de ma propre main, attendu que vous mtes confi
tout particulirement, et que je vous dois rendre mort au vif.

Et il saluait Son Altesse de nouveau.

-- Oui, continuait le duc; mais comme bien certainement ces braves
gens-l ne viendraient ici quaprs avoir un peu pendu M. Giulio
Mazarini, vous vous garderiez bien de porter la main sur moi et
vous me laisseriez vivre, de peur dtre tir  quatre chevaux par
les Parisiens, ce qui est bien plus dsagrable encore que dtre
pendu, allez.

Ces plaisanteries aigres-douces allaient ainsi dix minutes, un
quart dheure, vingt minutes au plus, mais elles finissaient
toujours ainsi:

M. de Chavigny, se retournant vers la porte:

-- Hol! La Rame, criait-il.

La Rame entrait.

-- La Rame, continuait M. de Chavigny, je vous recommande tout
particulirement M. de Beaufort: traitez-le avec tous les gards
dus  son nom et  son rang, et  cet effet ne le perdez pas un
instant de vue.

Puis il se retirait en saluant M. de Beaufort avec une politesse
ironique qui mettait celui-ci dans des colres bleues.

La Rame tait donc devenu le commensal oblig du prince, son
gardien ternel, lombre de son corps; mais, il faut le dire, la
compagnie de La Rame, joyeux vivant, franc convive, buveur
reconnu, grand joueur de paume, bon diable au fond, et nayant
pour M. de Beaufort quun dfaut, celui dtre incorruptible,
tait devenu pour le prince plutt une distraction quune fatigue.

Malheureusement il nen tait point de mme pour matre La Rame,
et quoiquil estimt  un certain prix lhonneur dtre enferm
avec un prisonnier de si haute importance, le plaisir de vivre
dans la familiarit du petit-fils dHenri IV ne compensait pas
celui quil et prouv  aller faire de temps en temps visite 
sa famille.

On peut tre excellent exempt du roi, en mme temps que bon pre
et bon poux. Or matre La Rame adorait sa femme et ses enfants,
quil ne faisait plus quentrevoir du haut de la muraille, lorsque
pour lui donner cette consolation paternelle et conjugale ils se
venaient promener de lautre ct des fosss; dcidment ctait
trop peu pour lui, et La Rame sentait que sa joyeuse humeur,
quil avait considre comme la cause de sa bonne sant, sans
calculer quau contraire elle nen tait probablement que le
rsultat, ne tiendrait pas longtemps  un pareil rgime. Cette
conviction ne fit que crotre dans son esprit, lorsque, peu  peu,
les relations de M. de Beaufort et de M. de Chavigny stant
aigries de plus en plus, ils cessrent tout  fait de se voir. La
Rame sentit alors la responsabilit peser plus forte sur sa tte,
et comme justement, par ces raisons que nous venons dexpliquer,
il cherchait du soulagement, il accueillit trs chaudement
louverture que lui avait faite son ami, lintendant du marchal
de Grammont, de lui donner un acolyte: il en avait aussitt parl
 M. de Chavigny, lequel avait rpondu quil ne sy opposait en
aucune manire,  la condition toutefois que le sujet lui convnt.

Nous regardons comme parfaitement inutile de faire  nos lecteurs
le portrait physique et moral de Grimaud: si, comme nous
lesprons, ils nont pas tout  fait oubli la premire partie de
cet ouvrage, ils doivent avoir conserv un souvenir assez net de
cet estimable personnage, chez lequel il ne stait fait dautre
changement que davoir pris vingt ans de plus: acquisition qui
navait fait que le rendre plus taciturne et plus silencieux,
quoique, depuis le changement qui stait opr en lui, Athos lui
et rendu toute permission de parler.

Mais  cette poque il y avait dj douze ou quinze ans que
Grimaud se taisait, et une habitude de douze ou quinze ans est
devenue une seconde nature.


XX. Grimaud entre en fonctions

Grimaud se prsenta donc avec ses dehors favorables au donjon de
Vincennes. M. de Chavigny se piquait davoir loeil infaillible;
ce qui pourrait faire croire quil tait vritablement le fils du
cardinal de Richelieu, dont ctait aussi la prtention ternelle.
Il examina donc avec attention le postulant, et conjectura que les
sourcils rapprochs, les lvres minces, le nez crochu et les
pommettes saillantes de Grimaud taient des indices parfaits. Il
ne lui adressa que douze paroles; Grimaud en rpondit quatre.

-- Voil un garon distingu, et je lavais jug tel, dit
M. de Chavigny; allez vous faire agrer de M. La Rame, et dites-
lui que vous me convenez sur tous les points.

Grimaud tourna sur ses talons et sen alla passer linspection
beaucoup plus rigoureuse de La Rame. Ce qui le rendait plus
difficile, cest que M. de Chavigny savait quil pouvait se
reposer sur lui, et que lui voulait pouvoir se reposer sur
Grimaud.

Grimaud avait juste les qualits qui peuvent sduire un exempt qui
dsire un sous-exempt; aussi, aprs mille questions qui
nobtinrent chacune quun quart de rponse, La Rame, fascin par
cette sobrit de paroles, se frotta les mains et enrla Grimaud.

-- La consigne? demanda Grimaud.

-- La voici: Ne jamais laisser le prisonnier seul, lui ter tout
instrument piquant ou tranchant, lempcher de faire signe aux
gens du dehors ou de causer trop longtemps avec ses gardiens.

-- Cest tout? demanda Grimaud.

-- Tout pour le moment, rpondit La Rame. Des circonstances
nouvelles, sil y en a, amneront de nouvelles consignes.

-- Bon, rpondit Grimaud.

Et il entra chez M. le duc de Beaufort.

Celui-ci tait en train de se peigner la barbe quil laissait
pousser ainsi que ses cheveux, pour faire pice au Mazarin en
talant sa misre et en faisant parade de sa mauvaise mine. Mais
comme quelques jours auparavant il avait cru, du haut du donjon,
reconnatre au fond dun carrosse la belle madame de Montbazon,
dont le souvenir lui tait toujours cher, il navait pas voulu
tre pour elle ce quil tait pour Mazarin; il avait donc, dans
lesprance de la revoir, demand un peigne de plomb qui lui avait
t accord.

M. de Beaufort avait demand un peigne de plomb, parce que comme
tous les blonds, il avait la barbe un peu rouge: il se la teignait
en se la peignant.

Grimaud, en entrant, vit le peigne que le prince venait de dposer
sur la table; il le prit en faisant une rvrence.

Le duc regarda cette trange figure avec tonnement.

La figure mit le peigne dans sa poche.

-- Hol, h! quest-ce que cela? scria le duc, et quel est ce
drle?

Grimaud ne rpondit point, mais salua une seconde fois.

-- Es-tu muet? scria le duc.

Grimaud fit signe que non.

-- Ques-tu alors? rponds, je te lordonne, dit le duc.

-- Gardien, rpondit Grimaud.

-- Gardien! scria le duc. Bien, il ne manquait que cette figure
patibulaire  ma collection. Hol! La Rame, quelquun!

La Rame appel accourut; malheureusement pour le prince il
allait, se reposant sur Grimaud, se rendre  Paris, il tait dj
dans la cour et remonta mcontent.

-- Quest-ce, mon prince? demanda-t-il.

-- Quel est ce maraud qui prend mon peigne et qui le met dans sa
poche? demanda M. de Beaufort.

-- Cest un de vos gardes, Monseigneur, un garon plein de mrite
et que vous apprcierez comme M. de Chavigny et moi, jen suis
sr.

-- Pourquoi me prend-il mon peigne?

-- En effet, dit La Rame, pourquoi prenez-vous le peigne de
Monseigneur?

Grimaud tira le peigne de sa poche, passa son doigt dessus, et, en
regardant et montrant la grosse dent, se contenta de prononcer un
seul mot:

-- Piquant.

-- Cest vrai, dit La Rame.

-- Que dit cet animal? demanda le duc.

-- Que tout instrument piquant est interdit par le roi 
Monseigneur.

-- Ah ! dit le duc, tes-vous fou, La Rame? Mais cest vous-
mme qui me lavez donn, ce peigne.

-- Et grand tort jai eu, Monseigneur; car en vous le donnant je
me suis mis en contravention avec ma consigne.

Le duc regarda furieusement Grimaud, qui avait rendu le peigne 
La Rame.

-- Je prvois que ce drle me dplaira normment, murmura le
prince.

En effet, en prison il ny a pas de sentiment intermdiaire. Comme
tout, hommes et choses, vous est ou ami ou ennemi, on aime ou lon
hait quelquefois avec raison, mais bien plus souvent encore par
instinct. Or, par ce motif infiniment simple que Grimaud au
premier coup doeil avait plu  M. de Chavigny et  La Rame, il
devait, ses qualits aux yeux du gouverneur et de lexempt
devenant des dfauts aux yeux du prisonnier, dplaire tout dabord
 M. de Beaufort.

Cependant Grimaud ne voulut pas ds le premier jour rompre
directement en visire avec le prisonnier; il avait besoin, non
pas dune rpugnance improvise, mais dune belle et bonne haine
bien tenace.

Il se retira donc pour faire place  quatre gardes qui, venant de
djeuner, pouvaient reprendre leur service prs du prince.

De son ct, le prince avait  confectionner une nouvelle
plaisanterie sur laquelle il comptait beaucoup: il avait demand
des crevisses pour son djeuner du lendemain et comptait passer
la journe  faire une petite potence pour pendre la plus belle au
milieu de sa chambre. La couleur rouge que devait lui donner la
cuisson ne laisserait aucun doute sur lallusion, et ainsi il
aurait eu le plaisir de pendre le cardinal en effigie en attendant
quil ft pendu en ralit, sans quon pt toutefois lui reprocher
davoir pendu autre chose quune crevisse.

La journe fut employe aux prparatifs de lexcution. On devient
trs enfant en prison, et M. de Beaufort tait de caractre  le
devenir plus que tout autre. Il alla se promener comme dhabitude,
brisa deux ou trois petites branches destines  jouer un rle
dans sa parade, et, aprs avoir beaucoup cherch, trouva un
morceau de verre cass, trouvaille qui parut lui faire le plus
grand plaisir. Rentr chez lui, il effila son mouchoir.

Aucun de ces dtails nchappa  loeil investigateur de Grimaud.

Le lendemain matin la potence tait prte, et afin de pouvoir la
planter dans le milieu de la chambre, M. de Beaufort en effilait
un des bouts avec son verre bris.

La Rame le regardait faire avec la curiosit dun pre qui pense
quil va peut-tre dcouvrir un joujou nouveau pour ses enfants,
et les quatre gardes avec cet air de dsoeuvrement qui faisait 
cette poque comme aujourdhui le caractre principal de la
physionomie du soldat.

Grimaud entra comme le prince venait de poser son morceau de
verre, quoiquil net pas encore achev deffiler le pied de sa
potence; mais il stait interrompu pour attacher le fil  son
extrmit oppose.

Il jeta sur Grimaud un coup doeil o se rvlait un reste de la
mauvaise humeur de la veille; mais comme il tait davance trs
satisfait du rsultat que ne pouvait manquer davoir sa nouvelle
invention, il ny fit pas autrement attention.

Seulement, quand il eut fini de faire un noeud  la marinire  un
bout de son fil et un noeud coulant  lautre, quand il eut jet
un regard sur le plat dcrevisses et choisi de loeil la plus
majestueuse, il se retourna pour aller chercher son morceau de
verre. Le morceau de verre avait disparu.

-- Qui ma pris mon morceau de verre? demanda le prince en
fronant le sourcil.

Grimaud fit signe que ctait lui.

-- Comment! toi encore? et pourquoi me las-tu pris?

-- Oui, demanda La Rame, pourquoi avez-vous pris le morceau de
verre  Son Altesse?

Grimaud, qui tenait  la main le fragment de vitre, passa le doigt
sur le fil, et dit:

-- Tranchant.

-- Cest juste, Monseigneur, dit La Rame. Ah peste! que nous
avons acquis l un garon prcieux!

-- Monsieur Grimaud, dit le prince, dans votre intrt, je vous en
conjure, ayez soin de ne jamais vous trouver  la porte de ma
main.

Grimaud fit la rvrence et se retira au bout de la chambre.

-- Chut, chut, Monseigneur, dit La Rame; donnez-moi votre petite
potence, je vais leffiler avec mon couteau.

-- Vous? dit le duc en riant.

-- Oui, moi; ntait-ce pas cela que vous dsiriez?

-- Sans doute.

-- Tiens, au fait, dit le duc, ce sera plus drle. Tenez, mon cher
La Rame.

La Rame, qui navait rien compris  lexclamation du prince,
effila le pied de la potence le plus proprement du monde.

-- L, dit le duc; maintenant, faites-moi un petit trou en terre
pendant que je vais aller chercher le patient.

La Rame mit un genou en terre et creusa le sol.

Pendant ce temps, le prince suspendit son crevisse au fil.

Puis il planta la potence au milieu de la chambre en clatant de
rire.

La Rame aussi rit de tout son coeur, sans trop savoir de quoi il
riait, et les gardes firent chorus.

Grimaud seul ne rit pas.

Il sapprocha de La Rame, et, lui montrant lcrevisse qui
tournait au bout de son fil:

-- Cardinal! dit-il.

-- Pendu par Son Altesse le duc de Beaufort, reprit le prince en
riant plus fort que jamais, et par matre Jacques-Chrysostome La
Rame, exempt du roi.

La Rame poussa un cri de terreur et se prcipita vers la potence,
quil arracha de terre, quil mit incontinent en morceaux, et dont
il jeta les morceaux par la fentre. Il allait en faire autant de
lcrevisse, tant il avait perdu lesprit, lorsque Grimaud la lui
prit des mains.

-- Bonne  manger, dit-il; et il la mit dans sa poche.

Cette fois le duc avait pris si grand plaisir  cette scne, quil
pardonna presque  Grimaud le rle quil avait jou. Mais comme,
dans le courant de la journe, il rflchit  lintention quavait
eue son gardien, et quau fond cette intention lui parut mauvaise,
il sentit sa haine pour lui saugmenter dune manire sensible.

Mais lhistoire de lcrevisse nen eut pas moins, au grand
dsespoir de La Rame, un immense retentissement dans lintrieur
du donjon, et mme au-dehors. M. de Chavigny, qui au fond du coeur
dtestait fort le cardinal, eut soin de conter lanecdote  deux
ou trois amis bien intentionns, qui la rpandirent  linstant
mme.

Cela fit passer deux ou trois bonnes journes  M. de Beaufort.

Cependant, le duc avait remarqu parmi ses gardes un homme porteur
dune assez bonne figure, et il lamadouait dautant plus qu
chaque instant Grimaud lui dplaisait davantage. Or, un matin
quil avait pris cet homme  part, et quil tait parvenu  lui
parler quelque temps en tte  tte, Grimaud entra, regarda ce qui
se passait, puis sapprochant respectueusement du garde et du
prince, il prit le garde par le bras.

-- Que me voulez-vous? demanda brutalement le duc.

Grimaud conduisit le garde  quatre pas et lui montra la porte.

-- Allez, dit-il.

Le garde obit.

-- Oh! mais, scria le prince, vous mtes insupportable: je vous
chtierai.

Grimaud salua respectueusement.

-- Monsieur lespion, je vous romprai les os! scria le prince
exaspr.

Grimaud salua en reculant.

-- Monsieur lespion, continua le duc, je vous tranglerai de mes
propres mains.

Grimaud salua en reculant toujours.

-- Et cela, reprit le prince, qui pensait quautant valait en
finir de suite, pas plus tard qu linstant mme.

Et il tendit ses deux mains crispes vers Grimaud, qui se
contenta de pousser le garde dehors et de fermer la porte derrire
lui.

En mme temps il sentit les mains du prince qui sabaissaient sur
ses paules, pareilles  deux tenailles de fer; il se contenta, au
lieu dappeler ou de se dfendre, damener lentement son index 
la hauteur de ses lvres et de prononcer  demi-voix, en colorant
sa figure de son plus charmant sourire, le mot:

-- Chut!

Ctait une chose si rare de la part de Grimaud quun geste, quun
sourire et quune parole, que Son Altesse sarrta tout court, au
comble de la stupfaction.

Grimaud profita de ce moment pour tirer de la doublure de sa veste
un charmant petit billet  cachet aristocratique, auquel sa longue
station dans les habits de Grimaud navait pu faire perdre
entirement son premier parfum, et le prsenta au duc sans
prononcer une parole.

Le duc, de plus en plus tonn, lcha Grimaud, prit le billet, et,
reconnaissant lcriture:

-- De madame de Montbazon? scria-t-il.

Grimaud fit signe de la tte que oui.

Le duc dchira rapidement lenveloppe, passa sa main sur ses yeux,
tant il tait bloui, et lut ce qui suit:

Mon cher duc,

Vous pouvez vous fier entirement au brave garon qui vous
remettra ce billet, car cest le valet dun gentilhomme qui est 
nous, et qui nous la garanti comme prouv par vingt ans de
fidlit. Il a consenti  entrer au service de votre exempt et 
senfermer avec vous  Vincennes, pour prparer et aider  votre
fuite, de laquelle nous nous occupons.

Le moment de la dlivrance approche; prenez patience et courage en
songeant que, malgr le temps et labsence, tous vos amis vous ont
conserv les sentiments quils vous avaient vous.

Votre toute et toujours affectionne,

MARIE DE MONTBAZON.

_P.-S._ -- Je signe en toutes lettres, car ce serait par trop de
vanit de penser quaprs cinq ans dabsence vous reconnatriez
mes initiales.

Le duc demeura un instant tourdi. Ce quil cherchait depuis cinq
ans sans avoir pu le trouver, cest--dire un serviteur, un aide,
un ami, lui tombait tout  coup du ciel au moment o il sy
attendait le moins. Il regarda Grimaud avec tonnement et revint 
sa lettre quil relut dun bout  lautre.

-- Oh! chre Marie, murmura-t-il quand il eut fini, cest donc
bien elle que javais aperue au fond de son carrosse! Comment,
elle pense encore  moi aprs cinq ans de sparation! Morbleu!
voil une constance comme on nen voit que dans l_Astre_.

Puis se retournant vers Grimaud:

-- Et toi, mon brave garon, ajouta-t-il, tu consens donc  nous
aider?

Grimaud fit signe que oui.

-- Et tu es venu ici pour cela?

Grimaud rpta le mme signe.

-- Et moi qui voulais ttrangler! scria le duc. Grimaud se prit
 sourire.

-- Mais attends, dit le duc.

Et il fouilla dans sa poche.

-- Attends, continua-t-il en renouvelant lexprience infructueuse
une premire fois, il ne sera pas dit quun pareil dvouement pour
un petit-fils de Henri IV restera sans rcompense.

Le mouvement du duc de Beaufort dnonait la meilleure intention
du monde. Mais une des prcautions quon prenait  Vincennes tait
de ne pas laisser dargent aux prisonniers.

Sur quoi Grimaud, voyant le dsappointement du duc, tira de sa
poche une bourse pleine dor et la lui prsenta.

-- Voil ce que vous cherchez, dit-il.

Le duc ouvrit la bourse et voulut la vider entre les mains de
Grimaud, mais Grimaud secoua la tte.

-- Merci, Monseigneur, ajouta-t-il en se reculant, je suis pay.

Le duc tombait de surprise en surprise.

Le duc lui tendit la main; Grimaud sapprocha et la lui baisa
respectueusement. Les grandes manires dAthos avaient dteint sur
Grimaud.

-- Et maintenant, demanda le duc, quallons-nous faire?

-- Il est onze heures du matin, reprit Grimaud. Que Monseigneur, 
deux heures, demande  faire une partie de paume avec La Rame, et
envoie deux ou trois balles pardessus les remparts.

-- Eh bien, aprs?

-- Aprs... Monseigneur sapprochera des murailles et criera  un
homme qui travaille dans les fosss de les lui renvoyer.

-- Je comprends, dit le duc.

Le visage de Grimaud parut exprimer une vive satisfaction: le peu
dusage quil faisait dhabitude de la parole lui rendait la
conversation difficile.

Il fit un mouvement pour se retirer.

-- Ah ! dit le duc, tu ne veux donc rien accepter?

-- Je voudrais que Monseigneur me ft une promesse.

-- Laquelle? parle.

-- Cest que, lorsque nous nous sauverons, je passerai toujours et
partout le premier; car si lon rattrape Monseigneur, le plus
grand risque quil coure est dtre rintgr dans sa prison,
tandis que si lon mattrape, moi, le moins qui puisse marriver,
cest dtre pendu.

-- Cest trop juste, dit le duc, et, foi de gentilhomme, il sera
fait comme tu demandes.

-- Maintenant, dit Grimaud, je nai plus quune chose  demander 
Monseigneur: cest quil continue de me faire lhonneur de me
dtester comme auparavant.

-- Je tcherai, dit le duc.

On frappa  la porte.

Le duc mit son billet et sa bourse dans sa poche et se jeta sur
son lit. On savait que ctait sa ressource dans ses grands
moments dennui. Grimaud alla ouvrir: ctait La Rame qui venait
de chez le cardinal, o stait passe la scne que nous avons
raconte.

La Rame jeta un regard investigateur autour de lui, et voyant
toujours les mmes symptmes dantipathie entre le prisonnier et
son gardien, il sourit plein dune satisfaction intrieure.

Puis se retournant vers Grimaud:

-- Bien, mon ami, lui dit-il, bien. Il vient dtre parl de vous
en bon lieu, et vous aurez bientt, je lespre, des nouvelles qui
ne vous seront point dsagrables.

Grimaud salua dun air quil tcha de rendre gracieux et se
retira, ce qui tait son habitude quand son suprieur entrait.

-- Eh bien, Monseigneur! dit La Rame avec son gros rire, vous
boudez donc toujours ce pauvre garon?

-- Ah! cest vous, La Rame, dit le duc; ma foi, il tait temps
que vous arrivassiez. Je mtais jet sur mon lit et javais
tourn le nez au mur pour ne pas cder  la tentation de tenir ma
promesse en tranglant ce sclrat de Grimaud.

-- Je doute pourtant, dit La Rame en faisant une spirituelle
allusion au mutisme de son subordonn, quil ait dit quelque chose
de dsagrable  Votre Altesse.

-- Je le crois pardieu bien! un muet dOrient. Je vous jure quil
tait temps que vous revinssiez, La Rame, et que javais hte de
vous revoir.

-- Monseigneur est trop bon, dit La Rame, flatt du compliment.

-- Oui, continua le duc; en vrit, je me sens aujourdhui dune
maladresse qui vous fera plaisir  voir.

-- Nous ferons donc une partie de paume? dit machinalement La
Rame.

-- Si vous le voulez bien.

-- Je suis aux ordres de Monseigneur.

-- Cest--dire, mon cher La Rame, dit le duc, que vous tes un
homme charmant et que je voudrais demeurer ternellement 
Vincennes pour avoir le plaisir de passer ma vie avec vous.

-- Monseigneur, dit La Rame, je crois quil ne tiendra pas au
cardinal que vos souhaits ne soient accomplis.

-- Comment cela? Lavez-vous vu depuis peu?

-- Il ma envoy qurir ce matin.

-- Vraiment! pour vous parler de moi?

-- De quoi voulez-vous quil me parle? En vrit, Monseigneur,
vous tes son cauchemar.

Le duc sourit amrement.

-- Ah! dit-il, si vous acceptiez mes offres, La Rame!

-- Allons, Monseigneur, voil encore que nous allons reparler de
cela; mais vous voyez bien que vous ntes pas raisonnable.

-- La Rame, je vous ai dit et je vous rpte encore que je ferais
votre fortune.

-- Avec quoi? Vous ne serez pas plus tt sorti de prison que vos
biens seront confisqus.

-- Je ne serai pas plus tt sorti de prison que je serai matre de
Paris.

-- Chut! chut donc! Eh bien... mais, est-ce que je puis entendre
des choses comme cela? Voil une belle conversation  tenir  un
officier du roi! Je vois bien, Monseigneur, quil faudra que je
cherche un second Grimaud.

-- Allons! nen parlons plus. Ainsi il a t question de moi entre
toi et le cardinal? La Rame, tu devrais, un jour quil te fera
demander, me laisser mettre tes habits; jirais  ta place, je
ltranglerais, et, foi de gentilhomme, si ctait une condition,
je reviendrais me mettre en prison.

-- Monseigneur, je vois bien quil faut que jappelle Grimaud.

-- Jai tort. Et que ta-t-il dit, le cuistre?

-- Je vous passe le mot, Monseigneur, dit La Rame dun air fin,
parce quil rime avec ministre. Ce quil ma dit? Il ma dit de
vous surveiller.

-- Et pourquoi cela, me surveiller? demanda le duc inquiet.

-- Parce quun astrologue a prdit que vous vous chapperiez.

-- Ah! un astrologue a prdit cela? dit le duc en tressaillant
malgr lui.

-- Oh! mon Dieu, oui! ils ne savent que simaginer, ma parole
dhonneur, pour tourmenter les honntes gens, ces imbciles de
magiciens.

-- Et quas-tu rpondu  lillustrissime minence?

-- Que si lastrologue en question faisait des almanachs, je ne
lui conseillerais pas den acheter.

-- Pourquoi?

-- Parce que, pour vous sauver, il faudrait que vous devinssiez
pinson ou roitelet.

-- Et tu as bien raison, malheureusement. Allons faire une partie
de paume, La Rame.

-- Monseigneur, jen demande bien pardon  Votre Altesse, mais il
faut quelle maccorde une demi-heure.

-- Et pourquoi cela?

-- Parce que monseigneur Mazarin est plus fier que vous, quoiquil
ne soit pas tout  fait de si bonne naissance, et quil a oubli
de minviter  djeuner.

-- Eh bien! veux-tu que je te fasse apporter  djeuner ici?

-- Non pas! Monseigneur. Il faut vous dire que le ptissier qui
demeurait en face du chteau, et quon appelait le pre Marteau
...

-- Eh bien?

-- Eh bien! il y a huit jours quil a vendu son fonds  un
ptissier de Paris,  qui les mdecins,  ce quil parat, ont
recommand lair de la campagne.

-- Eh bien! quest-ce que cela me fait  moi?

-- Attendez donc, Monseigneur; de sorte que ce damn ptissier a
devant sa boutique une masse de choses qui vous font venir leau 
la bouche.

-- Gourmand.

-- Eh, mon Dieu! Monseigneur, reprit La Rame, on nest pas
gourmand parce quon aime  bien manger. Il est dans la nature de
lhomme de chercher la perfection dans les pts comme dans les
autres choses. Or, ce gueux de ptissier, il faut vous dire,
Monseigneur, que quand il ma vu marrter devant son talage, il
est venu  moi la langue tout enfarine et ma dit: Monsieur La
Rame, il faut me faire avoir la pratique des prisonniers du
donjon. Jai achet ltablissement de mon prdcesseur parce
quil ma assur quil fournissait le chteau: et cependant, sur
mon honneur, monsieur La Rame, depuis huit jours que je suis
tabli, M. de Chavigny ne ma pas fait acheter une tartelette.

-- Mais, lui ai-je dit alors, cest probablement que
M. de Chavigny craint que votre ptisserie ne soit pas bonne.

-- Pas bonne, ma ptisserie! eh bien, monsieur La Rame, je veux
vous en faire juge, et cela  linstant mme.

-- Je ne peux pas, lui ai-je rpondu, il faut absolument que je
rentre au chteau.

-- Eh bien, a-t-il dit, allez  vos affaires, puisque vous
paraissez press, mais revenez dans une demi-heure.

-- Dans une demi-heure?

-- Oui. Avez-vous djeun?

-- Ma foi, non.

-- Eh bien, voici un pt qui vous attendra avec une bouteille de
vieux bourgogne...

Et vous comprenez, Monseigneur, comme je suis  jeun, je
voudrais, avec la permission de Votre Altesse...

Et La Rame sinclina.

-- Va donc, animal, dit le duc; mais fais attention que je ne te
donne quune demi-heure.

-- Puis-je promettre votre pratique au successeur du pre Marteau,
Monseigneur?

-- Oui, pourvu quil ne mette pas de champignons dans ses pts;
tu sais, ajouta le prince, que les champignons du bois de
Vincennes sont mortels  ma famille.

La Rame sortit sans relever lallusion, et, cinq minutes aprs sa
sortie, lofficier de garde entra sous prtexte de faire honneur
au prince en lui tenant compagnie, mais en ralit pour accomplir
les ordres du cardinal, qui, ainsi que nous lavons dit,
recommandait de ne pas perdre le prisonnier de vue.

Mais pendant les cinq minutes quil tait rest seul, le duc avait
eu le temps de relire le billet de madame de Montbazon, lequel
prouvait au prisonnier que ses amis ne lavaient pas oubli et
soccupaient de sa dlivrance. De quelle faon? il lignorait
encore, mais il se promettait bien, quel que ft son mutisme, de
faire parler Grimaud, dans lequel il avait une confiance dautant
plus grande quil se rendait maintenant compte de toute sa
conduite, et quil comprenait quil navait invent toutes les
petites perscutions dont il poursuivait le duc, que pour ter 
ses gardiens toute ide quil pouvait sentendre avec lui.

Cette ruse donna au duc une haute ide de lintellect de Grimaud,
auquel il rsolut de se fier entirement.


XXI. Ce que contenaient les pts du successeur du pre Marteau

Une demi-heure aprs, La Rame rentra gai et allgre comme un
homme qui a bien mang, et qui surtout a bien bu. Il avait trouv
les pts excellents et le vin dlicieux.

Le temps tait beau et permettait la partie projete. Le jeu de
paume de Vincennes tait un jeu de longue paume, cest--dire en
plein air; rien ntait donc plus facile au duc que de faire ce
que lui avait recommand Grimaud, cest--dire denvoyer les
balles dans les fosss.

Cependant, tant que deux heures ne furent pas sonnes, le duc ne
fut pas trop maladroit, car deux heures taient lheure dite. Il
nen perdit pas moins les parties engages jusque-l, ce qui lui
permit de se mettre en colre et de faire ce quon fait en pareil
cas, faute sur faute.

Aussi,  deux heures sonnant, les balles commencrent-elles 
prendre le chemin des fosss,  la grande joie de La Rame qui
marquait quinze  chaque dehors que faisait le prince.

Les dehors se multiplirent tellement que bientt on manqua de
balles. La Rame proposa alors denvoyer quelquun pour les
ramasser dans le foss. Mais le duc fit observer trs
judicieusement que ctait du temps perdu, et sapprochant du
rempart qui  cet endroit, comme lavait dit lexempt, avait au
moins cinquante pieds de haut, il aperut un homme qui travaillait
dans un des mille petits jardins que dfrichent les paysans sur le
revers du foss.

-- Eh! lami? cria le duc.

Lhomme leva la tte, et le duc fut prt  pousser un cri de
surprise. Cet homme, ce paysan, ce jardinier, ctait Rochefort,
que le prince croyait  la Bastille.

-- Eh bien, quy a-t-il l-haut? demanda lhomme.

-- Ayez lobligeance de nous rejeter nos balles, dit le duc.

Le jardinier fit un signe de la tte, et se mit  jeter les
balles, que ramassrent La Rame et les gardes. Une delles tomba
aux pieds du duc, et comme celle-l lui tait visiblement
destine, il la mit dans sa poche.

Puis, ayant fait au jardinier un signe de remerciement, il
retourna  sa partie.

Mais dcidment le duc tait dans son mauvais jour, les balles
continurent  battre la campagne: au lieu de se maintenir dans
les limites du jeu, deux ou trois retournrent dans le foss; mais
comme le jardinier ntait plus l pour les renvoyer, elles furent
perdues, puis le duc dclara quil avait honte de tant de
maladresse et quil ne voulait pas continuer.

La Rame tait enchant davoir si compltement battu un prince du
sang.

Le prince rentra chez lui et se coucha; ctait ce quil faisait
presque toute la journe depuis quon lui avait enlev ses livres.

La Rame prit les habits du prince, sous prtexte quils taient
couverts de poussire, et quil allait les faire brosser, mais, en
ralit, pour tre sr que le prince ne bougerait pas. Ctait un
homme de prcaution que La Rame.

Heureusement le prince avait eu le temps de cacher la balle sous
son traversin.

Aussitt que la porte fut referme, le duc dchira lenveloppe de
la balle avec ses dents, car on ne lui laissait aucun instrument
tranchant; il mangeait avec des couteaux  lames dargent
pliantes, et qui ne coupaient pas.

Sous lenveloppe tait une lettre qui contenait les lignes
suivantes:

Monseigneur, vos amis veillent, et lheure de votre dlivrance
approche: demandez aprs-demain  manger un pt fait par le
nouveau ptissier qui a achet le fonds de boutique de lancien,
et qui nest autre que Noirmont, votre matre dhtel; nouvrez le
pt que lorsque vous serez seul, jespre que vous serez content
de ce quil contiendra.

Le serviteur toujours dvou de Votre Altesse,  la Bastille
comme ailleurs,

Comte de ROCHEFORT.

_P.-S_. -- Votre Altesse peut se fier  Grimaud en tout point;
cest un garon fort intelligent et qui nous est tout  fait
dvou.

Le duc de Beaufort,  qui lon avait rendu son feu depuis quil
avait renonc  la peinture, brla la lettre, comme il avait fait,
avec plus de regrets, de celle de madame de Montbazon, et il
allait en faire autant de la balle, lorsquil pensa quelle
pourrait lui tre utile pour faire parvenir sa rponse 
Rochefort.

Il tait bien gard, car au mouvement quil avait fait, La Rame
entra.

-- Monseigneur a besoin de quelque chose? dit-il.

-- Javais froid, rpondit le duc, et jattisais le feu pour quil
donnt plus de chaleur. Vous savez, mon cher, que les chambres du
donjon de Vincennes sont rputes pour leur fracheur. On pourrait
y conserver la glace et on y rcolte du salptre. Celles o sont
morts Puylaurens, le marchal dOrnano et le grand prieur, mon
oncle, valaient, sous ce rapport, comme le disait madame de
Rambouillet, leur pesant darsenic.

Et le duc se recoucha en fourrant la balle sous son traversin. La
Rame sourit du bout des lvres. Ctait un brave homme au fond,
qui stait pris dune grande affection pour son illustre
prisonnier, et qui et t dsespr quil lui arrivt malheur.
Or, les malheurs successifs arrivs aux trois personnages quavait
nomms le duc taient incontestables.

-- Monseigneur, lui dit-il, il ne faut point se livrer  de
pareilles penses. Ce sont ces penses-l qui tuent, et non le
salptre.

-- Eh! mon cher, dit le duc, vous tes charmant; si je pouvais
comme vous aller manger des pts et boire du vin de Bourgogne
chez le successeur du pre Marteau, cela me distrairait.

-- Le fait est, Monseigneur, dit La Rame, que ses pts sont, de
fameux pts, et que son vin est un fier vin.

-- En tout cas, reprit le duc, sa cave et sa cuisine nont pas de
peine  valoir mieux que celles de M. de Chavigny.

-- Eh bien! Monseigneur, dit La Rame donnant dans le pige, qui
vous empche den tter? dailleurs, je lui ai promis votre
pratique.

-- Tu as raison, dit le duc, si je dois rester ici  perptuit,
comme monsieur Mazarin a eu la bont de me le faire entendre, il
faut que je me cre une distraction pour mes vieux jours, il faut
que je me fasse gourmand.

-- Monseigneur, dit La Rame, croyez-en un bon conseil, nattendez
pas que vous soyez vieux pour cela.

-- Bon, dit  part le duc de Beaufort, tout homme doit avoir, pour
perdre son coeur et son me, reu de la magnificence cleste un
des sept pchs capitaux, quand il nen a pas reu deux; il parat
que celui de matre La Rame est la gourmandise. Soit, nous en
profiterons.

Puis tout haut:

-- Eh bien! mon cher La Rame, ajouta-t-il, cest aprs-demain
fte?

-- Oui, Monseigneur, cest la Pentecte.

-- Voulez-vous me donner une leon, aprs-demain?

-- De quoi?

-- De gourmandise.

-- Volontiers, Monseigneur.

-- Mais une leon en tte  tte. Nous enverrons dner les gardes
 la cantine de M. de Chavigny, et nous ferons ici un souper dont
je vous laisse la direction.

-- Hum! fit La Rame.

Loffre tait sduisante; mais La Rame, quoi quen et pens de
dsavantageux en le voyant M. le cardinal, tait un vieux routier
qui connaissait tous les piges que peut tendre un prisonnier.
M. de Beaufort avait, disait-il, prpar quarante moyens de fuir
de prison. Ce djeuner ne cachait-il pas quelque ruse?

Il rflchit un instant; mais le rsultat de ses rflexions fut
quil commanderait les vivres et le vin, et que par consquent
aucune poudre ne serait seme sur les vivres, aucune liqueur ne
serait mle au vin.

Quant  le griser, le duc ne pouvait avoir une pareille intention,
et il se mit  rire  cette seule pense; puis une ide lui vint
qui conciliait tout.

Le duc avait suivi le monologue intrieur de La Rame dun oeil
assez inquiet  mesure que le trahissait sa physionomie; mais
enfin, le visage de lexempt sclaira.

-- Eh bien, demanda le duc, cela va-t-il?

-- Oui, Monseigneur,  une condition.

-- Laquelle?

-- Cest que Grimaud nous servira  table.

Rien ne pouvait mieux aller au prince.

Cependant il eut cette puissance de faire prendre  sa figure une
teinte de mauvaise humeur des plus visibles.

-- Au diable votre Grimaud! scria-t-il, il me gtera toute la
fte.

-- Je lui ordonnerai de se tenir derrire Votre Altesse, et comme
il ne souffle pas un mot, Votre Altesse ne le verra ni ne
lentendra, et, avec un peu de bonne volont, pourra se figurer
quil est  cent lieues delle.

-- Mon cher, dit le duc, savez-vous ce que je vois de plus clair
dans cela? cest que vous vous dfiez de moi.

-- Monseigneur, cest aprs-demain la Pentecte.

-- Eh bien! que me fait la Pentecte  moi? Avez-vous peur que le
Saint-Esprit ne descende sous la figure dune langue de feu pour
mouvrir les portes de ma prison?

-- Non, Monseigneur; mais je vous ai racont ce quavait prdit ce
magicien damn.

-- Et qua-t-il prdit?

-- Que le jour de la Pentecte ne se passerait pas sans que Votre
Altesse ft hors de Vincennes.

-- Tu crois donc aux magiciens? imbcile!

-- Moi, dit La Rame, je men soucie comme de cela, et il fit
claquer ses doigts. Mais cest monseigneur Giulio qui sen soucie;
en qualit ditalien, il est superstitieux.

Le duc haussa les paules.

-- Eh bien, soit, dit-il avec une bonhomie parfaitement joue,
jaccepte Grimaud, car sans cela la chose nen finirait point;
mais je ne veux personne autre que Grimaud; vous vous chargerez de
tout. Vous commanderez le souper comme vous lentendrez, le seul
mets que je dsigne est un de ces pts dont vous mavez parl.
Vous le commanderez pour moi, afin que le successeur du pre
Marteau se surpasse, et vous lui promettrez ma pratique, non
seulement pour tout le temps que je resterai en prison, mais
encore pour le moment o jen serai sorti.

-- Vous croyez donc toujours que vous en sortirez? dit La Rame.

-- Dame! rpliqua le prince, ne ft-ce qu la mort de Mazarin:
jai quinze ans de moins que lui. Il est vrai, ajouta-t-il en
souriant, qu Vincennes on vit plus vite.

-- Monseigneur! reprit La Rame, Monseigneur!

-- Ou quon meurt plus tt, ajouta le duc de Beaufort, ce qui
revient au mme.

-- Monseigneur, dit La Rame, je vais commander le souper.

-- Et vous croyez que vous pourrez faire quelque chose de votre
lve?

-- Mais je lespre, Monseigneur, rpondit La Rame.

-- Sil vous en laisse le temps, murmura le duc.

-- Que dit Monseigneur? demanda La Rame.

-- Monseigneur dit que vous npargniez pas la bourse de M. le
cardinal, qui a bien voulu se charger de notre pension.

La Rame sarrta  la porte.

-- Qui Monseigneur veut-il que je lui envoie?

-- Qui vous voudrez, except Grimaud.

-- Lofficier des gardes, alors?

-- Avec son jeu dchecs.

-- Oui.

Et La Rame sortit.

Cinq minutes aprs, lofficier des gardes entrait et le duc de
Beaufort paraissait profondment plong dans les sublimes
combinaisons de lchec et mat.

Cest une singulire chose que la pense, et quelles rvolutions
un signe, un mot, une esprance, y oprent. Le duc tait depuis
cinq ans en prison, et un regard jet en arrire lui faisait
paratre ces cinq annes, qui cependant staient coules bien
lentement, moins longues que les deux jours, les quarante-huit
heures qui le sparaient encore du moment fix pour lvasion.

Puis il y avait une chose surtout qui le proccupait affreusement:
ctait de quelle manire soprerait cette vasion. On lui avait
fait esprer le rsultat; mais on lui avait cach les dtails que
devait contenir le mystrieux pt. Quels amis lattendaient? Il
avait donc encore des amis aprs cinq ans de prison? En ce cas il
tait un prince bien privilgi.

Il oubliait quoutre ses amis, chose bien plus extraordinaire, une
femme stait souvenue de lui; il est vrai quelle ne lui avait
peut-tre pas t bien scrupuleusement fidle, mais elle ne
lavait pas oubli, ce qui tait beaucoup.

Il y en avait l plus quil nen fallait pour donner des
proccupations du duc; aussi en fut-il des checs comme de la
longue paume: M. de Beaufort fit cole sur cole, et lofficier le
battit  son tour le soir comme lavait battu le matin La Rame.

Mais ses dfaites successives avaient eu un avantage: ctait de
conduire le prince jusqu huit heures du soir; ctait toujours
trois heures gagnes; puis la nuit allait venir, et avec la nuit,
le sommeil.

Le duc le pensait ainsi du moins: mais le sommeil est une divinit
fort capricieuse, et cest justement lorsquon linvoque quelle
se fait attendre. Le duc lattendit jusqu minuit, se tournant et
se retournant sur ses matelas comme saint Laurent sur son gril.
Enfin il sendormit.

Mais avec le jour il sveilla: il avait fait des rves
fantastiques; il lui tait pouss des ailes; il avait alors et
tout naturellement voulu senvoler, et dabord ses ailes lavaient
parfaitement soutenu; mais, parvenu  une certaine hauteur, cet
appui trange lui avait manqu tout  coup, ses ailes staient
brises, et il lui avait sembl quil roulait dans des abmes sans
fond; et il stait rveill le front couvert de sueur et bris
comme sil avait rellement fait une chute arienne.

Alors il stait endormi pour errer de nouveau dans un ddale de
songes plus insenss les uns que les autres;  peine ses yeux
taient-ils ferms, que son esprit, tendu vers un seul but, son
vasion, se reprenait  tenter cette vasion. Alors ctait autre
chose: on avait trouv un passage souterrain qui devait le
conduire hors de Vincennes, il tait engag dans ce passage, et
Grimaud marchait devant lui une lanterne  la main; mais peu  peu
le passage se rtrcissait, et cependant le duc continuait
toujours son chemin; enfin le souterrain devenait si troit, que
le fugitif essayait inutilement daller plus loin: les parois de
la muraille se resserraient et le pressaient entre elles, il
faisait des efforts inous pour avancer, la chose tait
impossible; et cependant il voyait au loin Grimaud avec sa
lanterne qui continuait de marcher; il voulait lappeler pour
quil laidt  se tirer de ce dfil qui ltouffait, mais
impossible de prononcer une parole. Alors,  lautre extrmit, 
celle par laquelle il tait venu, il entendait les pas de ceux qui
le poursuivaient, ces pas se rapprochaient incessamment, il tait
dcouvert, il navait plus despoir de fuir. La muraille semblait
tre dintelligence avec ses ennemis, et le presser dautant plus
quil avait plus besoin de fuir; enfin il entendait la voix de La
Rame, il lapercevait. La Rame tendait la main et lui posait
cette main sur lpaule en clatant de rire; il tait repris et
conduit dans cette chambre basse et vote o taient morts le
marchal Ornano, Puylaurens et son oncle; leurs trois tombes
taient l, bosselant le terrain, et une quatrime fosse tait
ouverte, nattendant plus quun cadavre.

Aussi, quand il se rveilla, le duc fit-il autant defforts pour
se tenir veill quil en avait fait pour sendormir; et lorsque
La Rame entra, il le trouva si ple et si fatigu quil lui
demanda sil tait malade.

-- En effet, dit un des gardes qui avait couch dans la chambre et
qui navait pas pu dormir  cause dun mal de dents que lui avait
donn lhumidit, Monseigneur a eu une nuit agite et deux ou
trois fois dans ses rves a appel au secours.

-- Qua donc Monseigneur? demanda La Rame.

-- Eh! cest toi, imbcile, dit le duc, qui avec toutes tes
billeveses dvasion mas rompu la tte hier, et qui es cause que
jai rv que je me sauvais, et quen me sauvant je me cassais le
cou.

La Rame clata de rire.

-- Vous le voyez, Monseigneur, dit La Rame, Cest un
avertissement du ciel; aussi jespre que Monseigneur ne commettra
jamais de pareilles imprudences quen rve.

-- Et vous avez raison, mon cher La Rame, dit le duc en essuyant
la sueur qui coulait encore sur son front, tout veill quil
tait, je ne veux plus songer qu boire et  manger.

-- Chut! dit La Rame.

Et il loigna les gardes les uns aprs les autres sous un prtexte
quelconque.

-- Eh bien? demanda le duc quand ils furent seuls.

-- Eh bien! dit La Rame, votre souper est command.

-- Ah! fit le prince, et de quoi se composera-t-il? Voyons,
monsieur mon majordome.

-- Monseigneur a promis de sen rapporter  moi.

-- Et il y aura un pt?

-- Je crois bien! comme une tour.

-- Fait par le successeur du pre Marteau?

-- Il est command.

-- Et tu lui as dit que ctait pour moi?

-- Je le lui ai dit.

-- Et il a rpondu?

-- Quil ferait de son mieux pour contenter Votre Altesse.

--  la bonne heure! dit le duc en se frottant les mains.

-- Peste! Monseigneur, dit La Rame, comme vous mordez  la
gourmandise! je ne vous ai pas encore vu, depuis cinq ans, si
joyeux visage quen ce moment.

Le duc vit quil navait point t assez matre de lui; mais en ce
moment, comme sil et cout  la porte et quil et compris
quune distraction aux ides de La Rame tait urgente, Grimaud
entra et fit signe  La Rame quil avait quelque chose  lui
dire.

La Rame sapprocha de Grimaud, qui lui parla tout bas. Le duc se
remit pendant ce temps.

-- Jai dj dfendu  cet homme, dit-il, de se prsenter ici sans
ma permission.

-- Monseigneur, dit La Rame, il faut lui pardonner, car cest moi
qui lai mand.

-- Et pourquoi lavez-vous mand, puisque vous savez quil me
dplat?

-- Monseigneur se rappelle ce qui a t convenu, dit La Rame, et
quil doit nous servir  ce fameux souper. Monseigneur a oubli le
souper.

-- Non; mais javais oubli M. Grimaud.

-- Monseigneur sait quil ny a pas de souper sans lui.

-- Allons donc, faites  votre guise.

-- Approchez, mon garon, dit La Rame, et coutez ce que je vais
vous dire.

Grimaud sapprocha avec son visage le plus renfrogn.

La Rame continua:

-- Monseigneur me fait lhonneur de minviter  souper demain en
tte  tte.

Grimaud fit un signe qui voulait dire quil ne voyait pas en quoi
la chose pouvait le regarder.

-- Si fait, si fait, dit La Rame, la chose vous regarde, au
contraire, car vous aurez lhonneur de nous servir, sans compter
que, si bon apptit et si grande soif que nous ayons, il restera
bien quelque chose au fond des plats et au fond des bouteilles, et
que ce quelque chose sera pour vous.

Grimaud sinclina en signe de remerciement.

-- Et maintenant, Monseigneur, dit La Rame, jen demande pardon 
Votre Altesse, il parat que M. de Chavigny sabsente pour
quelques jours, et avant son dpart il me prvient quil a des
ordres  me donner.

Le duc essaya dchanger un regard avec Grimaud, mais loeil de
Grimaud tait sans regard.

-- Allez, dit le duc  La Rame, et revenez le plus tt possible.

-- Monseigneur veut-il donc prendre sa revanche de la partie de
paume dhier?

Grimaud fit un signe de tte imperceptible de haut en bas.

-- Oui, dit le duc; mais prenez garde, mon cher La Rame, les
jours se suivent et ne se ressemblent pas, de sorte quaujourdhui
je suis dcid  vous battre dimportance.

La Rame sortit: Grimaud le suivit des yeux, sans que le reste de
son corps dvit dune ligne; puis, lorsquil vit la porte
referme, il tira vivement de sa poche un crayon et un carr de
papier.

-- crivez, Monseigneur, lui dit-il.

-- Et que faut-il que jcrive?

Grimaud fit un signe du doigt et dicta:

Tout est prt pour demain soir, tenez-vous sur vos gardes de sept
 neuf heures, ayez deux chevaux de main tout prts, nous
descendrons par la premire fentre de la galerie.

-- Aprs? dit le duc.

-- Aprs, Monseigneur? reprit Grimaud tonn. Aprs, signez.

-- Et cest tout?

-- Que voulez-vous de plus, Monseigneur? reprit Grimaud, qui tait
pour la plus austre concision.

Le duc signa.

-- Maintenant, dit Grimaud, Monseigneur a-t-il perdu la balle?

-- Quelle balle?

-- Celle qui contenait la lettre.

-- Non, jai pens quelle pouvait nous tre utile. La voici.

Et le duc prit la balle sous son oreiller et la prsenta 
Grimaud.

Grimaud sourit le plus agrablement quil lui fut possible.

-- Eh bien? demanda le duc.

-- Eh bien! Monseigneur, dit Grimaud, je recouds le papier dans la
balle, en jouant  la paume vous envoyez la balle dans le foss.

-- Mais peut-tre sera-t-elle perdue?

-- Soyez tranquille, Monseigneur, il y aura quelquun pour la
ramasser.

-- Un jardinier? demanda le duc.

Grimaud fit signe que oui.

-- Le mme quhier?

Grimaud rpta son signe.

-- Le comte de Rochefort, alors?

Grimaud fit trois fois signe que oui.

-- Mais, voyons, dit le duc, donne-moi au moins quelques dtails
sur la manire dont nous devons fuir.

-- Cela mest dfendu, dit Grimaud, avant le moment mme de
lexcution.

-- Quels sont ceux qui mattendront de lautre ct du foss?

-- Je nen sais rien, Monseigneur.

-- Mais, au moins, dis-moi ce que contiendra ce fameux pt, si tu
ne veux pas que je devienne fou.

-- Monseigneur, dit Grimaud, il contiendra deux poignards, une
corde  noeud et une poire dangoisse.

-- Bien, je comprends.

-- Monseigneur voit quil y en aura pour tout le monde.

-- Nous prendrons pour nous les poignards et la corde, dit le duc.

-- Et nous ferons manger la poire  La Rame, rpondit Grimaud.

-- Mon cher Grimaud, dit le duc, tu ne parles pas souvent, mais
quand tu parles, cest une justice  te rendre, tu parles dor.


XXII. Une aventure de Marie Michon

Vers la mme poque o ces projets dvasion se tramaient entre le
duc de Beaufort et Grimaud, deux hommes  cheval, suivis 
quelques pas par un laquais, entraient dans Paris par la rue du
faubourg Saint-Marcel. Ces deux hommes, ctaient le comte de La
Fre et le vicomte de Bragelonne.

Ctait la premire fois que le jeune homme venait  Paris, et
Athos navait pas mis grande coquetterie en faveur de la capitale,
son ancienne amie, en la lui montrant de ce ct. Certes, le
dernier village de la Touraine tait plus agrable  la vue que
Paris vu sous la face avec laquelle il regarde Blois. Aussi faut-
il le dire  la honte de cette ville tant vante, elle produisit
un mdiocre effet sur le jeune homme.

Athos avait toujours son air insoucieux et serein.

Arriv  Saint-mdard, Athos, qui servait dans ce grand labyrinthe
de guide  son compagnon de voyage, prit la rue des Postes, puis
celle de lestrapade, puis celle des Fosss Saint-Michel, puis
celle de Vaugirard. Parvenus  la rue Frou, les voyageurs sy
engagrent. Vers la moiti de cette rue, Athos leva les yeux en
souriant, et, montrant une maison de bourgeoise apparence au jeune
homme:

-- Tenez, Raoul, lui dit-il, voici une maison o jai pass sept
des plus douces et des plus cruelles annes de ma vie.

Le jeune homme sourit  son tour et salua la maison. La pit de
Raoul pour son protecteur se manifestait dans tous les actes de sa
vie.

Quant  Athos, nous lavons dit, Raoul tait non seulement pour
lui le centre, mais encore, moins ses anciens souvenirs de
rgiment, le seul objet de ses affections, et lon comprend de
quelle faon tendre et profonde cette fois pouvait aimer le coeur
dAthos.

Les deux voyageurs sarrtrent rue du Vieux-Colombier, 
lenseigne du _Renard-Vert_. Athos connaissait la taverne de
longue date, cent fois il y tait venu avec ses amis; mais depuis
vingt ans il stait fait force changements dans lhtel, 
commencer par les matres.

Les voyageurs remirent leurs chevaux aux mains des garons, et
comme ctaient des animaux de noble race, ils recommandrent
quon en et le plus grand soin, quon ne leur donnt que de la
paille et de lavoine, et quon leur lavt le poitrail et les
jambes avec du vin tide. Ils avaient fait vingt lieues dans la
journe. Puis, stant occups dabord de leurs chevaux, comme
doivent faire de vrais cavaliers, ils demandrent ensuite deux
chambres pour eux.

-- Vous allez faire toilette, Raoul, dit Athos, je vous prsente 
quelquun.

-- Aujourdhui, monsieur? demanda le jeune homme.

-- Dans une demi-heure.

Le jeune homme salua.

Peut-tre, moins infatigable quAthos, qui semblait de fer, et-il
prfr un bain dans cette rivire de Seine dont il avait tant
entendu parler, et quil se promettait bien de trouver infrieure
 la Loire, et son lit aprs; mais le comte de La Fre avait
parl, il ne songea qu obir.

--  propos, dit Athos, soignez-vous, Raoul; je veux quon vous
trouve beau.

-- Jespre, monsieur, dit le jeune homme en souriant, quil ne
sagit point de mariage. Vous savez mes engagements avec Louise.

Athos sourit  son tour.

-- Non, soyez tranquille, dit-il, quoique ce soit  une femme que
je vais vous prsenter.

-- Une femme? demanda Raoul.

-- Oui, et je dsire mme que vous laimiez.

Le jeune homme regarda le comte avec une certaine inquitude; mais
au sourire dAthos, il fut bien vite rassur.

-- Et quel ge a-t-elle? demanda le vicomte de Bragelonne.

-- Mon cher Raoul, apprenez une fois pour toutes, dit Athos, que
voil une question qui ne se fait jamais. Quand vous pouvez lire
son ge sur le visage dune femme, il est inutile de le lui
demander; quand vous ne le pouvez plus, cest indiscret.

-- Et est-elle belle?

-- Il y a seize ans, elle passait non seulement pour la plus
jolie, mais encore pour la plus gracieuse femme de France.

Cette rponse rassura compltement le vicomte. Athos ne pouvait
avoir aucun projet sur lui et sur une femme qui passait pour la
plus jolie et la plus gracieuse de France un an avant quil vnt
au monde.

Il se retira donc dans sa chambre, et avec cette coquetterie qui
va si bien  la jeunesse, il sappliqua  suivre les instructions
dAthos, cest--dire  se faire le plus beau quil lui tait
possible. Or ctait chose facile avec ce que la nature avait fait
pour cela.

Lorsquil reparut, Athos le reut avec ce sourire paternel dont
autrefois il accueillait dArtagnan, mais qui stait empreint
dune plus profonde tendresse encore pour Raoul.

Athos jeta un regard sur ses pieds, sur ses mains et sur ses
cheveux, ces trois signes de race. Ses cheveux noirs taient
lgamment partags comme on les portait  cette poque et
retombaient en boucles encadrant son visage au teint mat; des
gants de daim gristres et qui sharmonisaient avec son feutre
dessinaient une main fine et lgante, tandis que ses bottes, de
la mme couleur que ses gants et son feutre, pressaient un pied
qui semblait tre celui dun enfant de dix ans.

-- Allons, murmura-t-il, si elle nest pas fire de lui, elle sera
bien difficile.

Il tait trois heures de laprs-midi, cest--dire lheure
convenable aux visites. Les deux voyageurs sacheminrent par la
rue de Grenelle, prirent la rue des Rosiers, entrrent dans la rue
Saint-Dominique, et sarrtrent devant un magnifique htel situ
en face des Jacobins, et que surmontaient les armes de Luynes.

-- Cest ici, dit Athos.

Il entra dans lhtel de ce pas ferme et assur qui indique au
suisse que celui qui entre a le droit den agir ainsi. Il monta le
perron, et, sadressant  un laquais qui attendait en grande
livre, il demanda si madame la duchesse de Chevreuse tait
visible et si elle pouvait recevoir M. le comte de La Fre.

Un instant aprs le laquais rentra, et dit que, quoique madame la
duchesse de Chevreuse net pas lhonneur de connatre monsieur le
comte de La Fre, elle le priait de vouloir bien entrer.

Athos suivit le laquais, qui lui fit traverser une longue file
dappartements et sarrta enfin devant une porte ferme. On tait
dans un salon. Athos fit signe au vicomte de Bragelonne de
sarrter l o il tait.

Le laquais ouvrit et annona M. le comte de La Fre.

Madame de Chevreuse, dont nous avons si souvent parl dans notre
histoire des _Trois Mousquetaires_ sans avoir eu loccasion de la
mettre en scne, passait encore pour une fort belle femme. En
effet, quoiquelle et  cette poque dj quarante-quatre ou
quarante-cinq ans,  peine en paraissait-elle trente-huit ou
trente-neuf; elle avait toujours ses beaux cheveux blonds, ses
grands yeux vifs et intelligents que lintrigue avait si souvent
ouverts et lamour si souvent ferms, et sa taille de nymphe, qui
faisait que lorsquon la voyait par-derrire elle semblait
toujours tre la jeune fille qui sautait avec Anne dAutriche ce
foss des Tuileries qui priva, en 1623, la couronne de France dun
hritier.

Au reste, ctait toujours la mme folle crature qui a jet sur
ses amours un tel cachet doriginalit, que ses amours sont
presque devenues une illustration pour sa famille.

Elle tait dans un petit boudoir dont la fentre donnait sur le
jardin. Ce boudoir, selon la mode quen avait fait venir madame de
Rambouillet en btissant son htel, tait tendu dune espce de
damas bleu  fleurs roses et  feuillage dor. Il y avait une
grande coquetterie  une femme de lge de madame de Chevreuse 
rester dans un pareil boudoir, et surtout comme elle tait en ce
moment, cest--dire couche sur une chaise longue et la tte
appuye  la tapisserie.

Elle tenait  la main un livre entrouvert et avait un coussin
pour soutenir le bras qui tenait ce livre.

 lannonce du laquais, elle se souleva un peu et avana
curieusement la tte.

Athos parut.

Il tait vtu de velours violet avec des passementeries pareilles;
les aiguillettes taient dargent bruni, son manteau navait
aucune broderie dor, et une simple plume violette enveloppait son
feutre noir.

Il avait aux pieds des bottes de cuir noir, et  son ceinturon
verni pendait cette pe  la poigne magnifique que Porthos avait
si souvent admire rue Frou, mais quAthos navait jamais voulu
lui prter. De splendides dentelles formaient le col rabattu de sa
chemise; des dentelles retombaient aussi sur les revers de ses
bottes.

Il y avait dans toute la personne de celui quon venait dannoncer
ainsi sous un nom compltement inconnu  madame de Chevreuse un
tel air de gentilhomme de haut lieu, quelle se souleva  demi, et
lui fit gracieusement signe de prendre un sige auprs delle.

Athos salua et obit. Le laquais allait se retirer, lorsque Athos
fit un signe qui le retint.

-- Madame, dit-il  la duchesse, jai eu cette audace de me
prsenter  votre htel sans tre connu de vous; elle ma russi,
puisque vous avez daign me recevoir. Jai maintenant celle de
vous demander une demi-heure dentretien.

-- Je vous laccorde, monsieur, rpondit madame de Chevreuse avec
son plus gracieux sourire.

-- Mais ce nest pas tout, madame. Oh! je suis un grand ambitieux,
je le sais! lentretien que je vous demande est un entretien de
tte--tte, et dans lequel jaurais un bien vif dsir de ne pas
tre interrompu.

-- Je ny suis pour personne, dit la duchesse de Chevreuse au
laquais. Allez.

Le laquais sortit.

Il se fit un instant de silence, pendant lequel ces deux
personnages, qui se reconnaissaient si bien  la premire vue pour
tre de haute race, sexaminrent sans aucun embarras de part ni
dautre.

La duchesse de Chevreuse rompit la premire le silence.

-- Eh bien! monsieur, dit-elle en souriant, ne voyez-vous pas que
jattends avec impatience?

-- Et moi, madame, rpondit Athos, je regarde avec admiration.

-- Monsieur, dit madame de Chevreuse, il faut mexcuser, car jai
hte de savoir  qui je parle. Vous tes homme de cour, cest
incontestable, et cependant je ne vous ai jamais vu  la cour.
Sortez-vous de la Bastille par hasard?

-- Non, madame, rpondit en souriant Athos, mais peut-tre suis-je
sur le chemin qui y mne.

-- Ah! en ce cas, dites-moi vite qui vous tes et allez-vous-en,
rpondit la duchesse de ce ton enjou qui avait un si grand charme
chez elle, car je suis dj bien assez compromise comme cela, sans
me compromettre encore davantage.

-- Qui je suis, madame? On vous a dit mon nom, le comte de La
Fre. Ce nom, vous ne lavez jamais su. Autrefois jen portais un
autre que vous avez su peut-tre, mais que vous avez certainement
oubli.

-- Dites toujours, monsieur.

-- Autrefois, dit le comte de La Fre, je mappelais Athos.

Madame de Chevreuse ouvrit de grands yeux tonns. Il tait
vident, comme le lui avait dit le comte, que ce nom ntait pas
tout  fait effac de sa mmoire, quoiquil y ft fort confondu
parmi danciens souvenirs.

-- Athos? dit-elle, attendez donc!...

Et elle posa ses deux mains sur son front comme pour forcer les
mille ides fugitives quil contenait  se fixer un instant pour
lui laisser voir clair dans leur troupe brillante et diapre.

-- Voulez-vous que je vous aide, madame? dit en souriant Athos.

-- Mais oui, dit la duchesse, dj fatigue de chercher, vous me
ferez plaisir.

-- Cet Athos tait li avec trois jeunes mousquetaires qui se
nommaient dArtagnan, Porthos, et...

Athos sarrta.

-- Et Aramis, dit vivement la duchesse.

-- Et Aramis, cest cela, reprit Athos; vous navez donc pas tout
 fait oubli ce nom?

-- Non, dit-elle, non; pauvre Aramis! ctait un charmant
gentilhomme, lgant, discret et faisant de jolis vers; je crois
quil a mal tourn, ajouta-t-elle.

-- Au plus mal: il sest fait abb.

-- Ah! quel malheur! dit madame de Chevreuse jouant ngligemment
avec son ventail. En vrit, monsieur, je vous remercie.

-- De quoi, madame?

-- De mavoir rappel ce souvenir, qui est un des souvenirs
agrables de ma jeunesse.

-- Me permettrez-vous alors, dit Athos, de vous en rappeler un
second?

-- Qui se rattache  celui-l?

-- Oui et non.

-- Ma foi, dit madame de Chevreuse, dites toujours; dun homme
comme vous je risque tout.

Athos salua.

-- Aramis, continua-t-il, tait li avec une jeune lingre de
Tours.

-- Une jeune lingre de Tours? dit madame de Chevreuse.

-- Oui une cousine  lui, quon appelait Marie Michon.

-- Ah! je la connais, scria madame de Chevreuse, cest celle 
laquelle il crivait du sige de La Rochelle pour la prvenir dun
complot qui se tramait contre ce pauvre Buckingham.

-- Justement, dit Athos; voulez-vous bien me permettre de vous
parler delle?

Madame de Chevreuse regarda Athos.

-- Oui, dit-elle, pourvu que vous nen disiez pas trop de mal.

-- Je serais un ingrat, dit Athos, et je regarde lingratitude,
non pas comme un dfaut ou un crime, Mais comme un vice, ce qui
est bien pis.

-- Vous, ingrat envers Marie Michon, monsieur? dit madame de
Chevreuse essayant de lire dans les yeux dAthos. Mais comment
cela pourrait-il tre? Vous ne lavez jamais connue
personnellement.

-- Eh! madame, qui sait? reprit Athos. Il y a un proverbe
populaire qui dit quil ny a que les montagnes qui ne se
rencontrent pas, et les proverbes populaires sont quelquefois
dune justesse incroyable.

-- Oh! continuez, monsieur, continuez! dit vivement madame de
Chevreuse; car vous ne pouvez vous faire une ide combien cette
conversation mamuse.

-- Vous mencouragez, dit Athos; je vais donc poursuivre. Cette
cousine dAramis, cette Marie Michon, cette jeune lingre, enfin,
malgr sa condition vulgaire, avait les plus hautes connaissances;
elle appelait les plus grandes dames de la cour ses amies, et la
reine, toute fire quelle est, en sa double qualit
dAutrichienne et dEspagnole, lappelait sa soeur.

-- Hlas, dit madame de Chevreuse avec un lger soupir et un petit
mouvement de sourcils qui nappartenait qu elle, les choses sont
bien changes depuis ce temps-l.

-- Et la reine avait raison, continua Athos; car elle lui tait
fort dvoue, dvoue au point de lui servir dintermdiaire avec
son frre le roi dEspagne.

-- Ce qui, reprit la duchesse, lui est imput aujourdhui  grand
crime.

-- Si bien, continua Athos, que le cardinal, le vrai cardinal,
lautre, rsolut un beau matin de faire arrter la pauvre Marie
Michon et de la faire conduire au chteau de Loches.

Heureusement que la chose ne put se faire si secrtement que la
chose ne transpirt; le cas tait prvu: si Marie Michon tait
menace de quelque danger, la reine devait lui faire parvenir un
livre dheures reli en velours vert.

-- Cest cela, monsieur! vous tes bien instruit.

-- Un matin le livre vert arriva apport par le prince de
Marcillac. Il ny avait pas de temps  perdre. Par bonheur, Marie
Michon et une suivante quelle avait, nomme Ketty, portaient
admirablement les habits dhommes. Le prince leur procura,  Marie
Michon un habit de cavalier,  Ketty un habit de laquais, leur
remit deux excellents chevaux, et les deux fugitives quittrent
rapidement Tours, se dirigeant vers lEspagne, tremblant au
moindre bruit, suivant les chemins dtourns, parce quelles
nosaient suivre les grandes routes, et demandant lhospitalit
quand elles ne trouvaient pas dauberge.

-- Mais, en vrit, cest que cest cela tout  fait! scria
madame de Chevreuse en frappant ses mains lune dans lautre. Il
serait vraiment curieux...

Elle sarrta.

-- Que je suivisse les deux fugitives jusquau bout de leur
voyage? dit Athos. Non, madame, je nabuserai pas ainsi de vos
moments, et nous ne les accompagnerons que jusqu un petit
village du Limousin situ entre Tulle et Angoulme, un petit
village que lon nomme Roche-lAbeille.

Madame de Chevreuse jeta un cri de surprise et regarda Athos avec
une expression dtonnement qui fit sourire lancien mousquetaire.

-- Attendez, madame, continua Athos, car ce quil me reste  vous
dire est bien autrement trange que ce que je vous ai dit.

-- Monsieur, dit madame de Chevreuse, je vous tiens pour sorcier,
je mattends  tout; mais en vrit...

nimporte, allez toujours.

-- Cette fois la journe avait t longue et fatigante; il faisait
froid; ctait le 11 octobre; ce village ne prsentait ni auberge
ni chteau, les maisons des paysans taient pauvres et sales.
Marie Michon tait une personne fort aristocrate; comme la reine
sa soeur, elle tait habitue aux bonnes odeurs et au linge fin
elle rsolut donc de demander lhospitalit au presbytre.

Athos fit une pause.

-- Oh! continuez, dit la duchesse, je vous ai prvenu que je
mattendais  tout.

-- Les deux voyageuses frapprent  la porte; il tait tard; le
prtre, qui tait couch, leur cria dentrer; elles entrrent, car
la porte ntait point ferme. La confiance est grande dans les
villages. Une lampe brlait dans la chambre o tait le prtre.
Marie Michon, qui faisait bien le plus charmant cavalier de la
terre, poussa la porte, passa la tte et demanda lhospitalit.

-- Volontiers, mon jeune cavalier, dit le prtre, si vous voulez
vous contenter des restes de mon souper et de la moiti de ma
chambre.

Les deux voyageuses se consultrent un instant; le prtre les
entendit clater de rire, puis le matre ou plutt la matresse
rpondit:

-- Merci, monsieur le cur, jaccepte.

-- Alors, soupez et faites le moins de bruit possible, rpondit
le prtre, car moi aussi jai couru toute la journe et ne serais
pas fch de dormir cette nuit.

Madame de Chevreuse marchait videmment de surprise en tonnement
et dtonnement en stupfaction; sa figure, en regardant Athos,
avait pris une expression impossible  rendre; on voyait quelle
et voulu parler, et cependant elle se taisait, de peur de perdre
une des paroles de son interlocuteur.

-- Aprs? dit-elle.

-- Aprs? dit Athos. Ah! voil justement le plus difficile.

-- Dites, dites, dites! On peut tout me dire  moi. Dailleurs
cela ne me regarde pas, et cest laffaire de mademoiselle Marie
Michon.

-- Ah! cest juste, dit Athos. Eh bien! donc, Marie Michon soupa
avec sa suivante, et, aprs avoir soup, selon la permission qui
lui avait t donne, elle rentra dans la chambre o reposait son
hte, tandis que Ketty saccommodait sur un fauteuil dans la
premire pice, cest--dire dans celle o lon avait soup.

-- En vrit, monsieur, dit madame de Chevreuse,  moins que vous
ne soyez le dmon en personne, je ne sais pas comment vous pouvez
connatre tous ces dtails.

-- Ctait une charmante femme que cette Marie Michon, reprit
Athos, une de ces folles cratures  qui passent sans cesse dans
lesprit les ides les plus tranges, un de ces tres ns pour
nous damner tous tant que nous sommes. Or, en pensant que son hte
tait prtre, il vint  lesprit de la coquette que ce serait un
joyeux souvenir pour sa vieillesse, au milieu de tant de souvenirs
joyeux quelle avait dj, que celui davoir damn un abb.

-- Comte, dit la duchesse, ma parole dhonneur, vous mpouvantez!

-- Hlas! reprit Athos, le pauvre abb ntait pas un saint
Ambroise, et, je le rpte, Marie Michon tait une adorable
crature.

-- Monsieur, scria la duchesse en saisissant les mains dAthos,
dites-moi tout de suite comment vous savez tous ces dtails, ou je
fais venir un moine du couvent des Vieux-Augustins et je vous
exorcise.

Athos se mit  rire.

-- Rien de plus facile, madame. Un cavalier, qui lui-mme tait
charg dune mission importante, tait venu demander une heure
avant vous lhospitalit au presbytre et cela au moment mme o
le cur, appel auprs dun mourant, quittait non seulement sa
maison, mais le village pour toute la nuit. Alors lhomme de Dieu,
plein de confiance dans son hte, qui dailleurs tait
gentilhomme, lui avait abandonn maison, souper et chambre.
Ctait donc  lhte du bon abb, et non  labb lui-mme, que
Marie Michon tait venue demander lhospitalit.

-- Et ce cavalier, cet hte, ce gentilhomme arriv avant elle?

-- Ctait moi, le comte de La Fre, dit Athos en se levant et en
saluant respectueusement la duchesse de Chevreuse.

La duchesse resta un moment stupfaite, puis tout  coup clatant
de rire:

-- Ah! ma foi! dit-elle, cest fort drle, et cette folle de Marie
Michon a trouv mieux quelle nesprait. Asseyez-vous, cher
comte, et reprenez votre rcit.

-- Maintenant, il me reste  maccuser, madame. Je vous lai dit,
moi-mme je voyageais pour une mission presse; ds le point du
jour, je sortis de la chambre, sans bruit, laissant dormir mon
charmant compagnon de gte. Dans la premire pice dormait aussi,
la tte renverse sur un fauteuil, la suivante, en tout digne de
la matresse. Sa jolie figure me frappa; je mapprochai et je
reconnus cette petite Ketty, que notre ami Aramis avait place
auprs delle. Ce fut ainsi que je sus que la charmante voyageuse
tait...

-- Marie Michon! dit vivement madame de Chevreuse.

-- Marie Michon, reprit Athos. Alors je sortis de la maison,
jallai  lcurie, je trouvai mon cheval sell et mon laquais
prt; nous partmes.

-- Et vous ntes jamais repass par ce village? demanda vivement
madame de Chevreuse.

-- Un an aprs, madame.

-- Eh bien?

-- Eh bien! je voulus revoir le bon cur. Je le trouvai fort
proccup dun vnement auquel il ne comprenait rien. Il avait,
huit jours auparavant, reu dans une barcelonnette un charmant
petit garon de trois mois avec une bourse pleine dor et un
billet contenant ces simples mots: 11 octobre 1633.

-- Ctait la date de cette trange aventure, reprit madame de
Chevreuse.

-- Oui, mais il ny comprenait rien, sinon quil avait pass cette
nuit-l prs dun mourant, car Marie Michon avait quitt elle-mme
le presbytre avant quil y ft de retour.

-- Vous savez, monsieur, que Marie Michon, lorsquelle revint en
France, en 1643, fit redemander  linstant mme des nouvelles de
cet enfant; car, fugitive, elle ne pouvait le garder; mais,
revenue  Paris, elle voulait le faire lever prs delle.

-- Et que lui dit labb? demanda  son tour Athos.

-- Quun seigneur quil ne connaissait pas avait bien voulu sen
charger, avait rpondu de son avenir, et lavait emport avec lui.

-- Ctait la vrit.

-- Ah! je comprends alors! Ce seigneur, ctait vous, ctait son
pre!

-- Chut! ne parlez pas si haut, madame; il est l.

-- Il est l! scria madame de Chevreuse se levant vivement; il
est l, mon fils, le fils de Marie Michon est l! Mais je veux le
voir  linstant!

-- Faites attention, madame, quil ne connat ni son pre ni sa
mre, interrompit Athos.

-- Vous avez gard le secret, et vous me lamenez ainsi, pensant
que vous me rendrez bien heureuse. Oh! merci, merci, monsieur!
scria madame de Chevreuse en saisissant sa main, quelle essaya
de porter  ses lvres; merci! Vous tes un noble coeur.

-- Je vous lamne, dit Athos en retirant sa main, pour qu votre
tour vous fassiez quelque chose pour lui, madame. Jusqu prsent
jai veill sur son ducation, et jen ai fait, je le crois, un
gentilhomme accompli; mais le moment est venu o je me trouve de
nouveau forc de reprendre la vie errante et dangereuse dhomme de
parti. Ds demain je me jette dans une affaire aventureuse o je
puis tre tu; alors il naura plus que vous pour le pousser dans
le monde, o il est appel  tenir une place.

-- Oh! soyez tranquille scria la duchesse. Malheureusement jai
peu de crdit  cette heure, mais ce quil men reste est  lui;
quant  sa fortune et  son titre...

-- De ceci, ne vous inquitez point, madame; je lui ai substitu
la terre de Bragelonne, que je tiens dhritage, laquelle lui
donne le titre de vicomte et dix mille livres de rente.

-- Sur mon me, monsieur, dit la duchesse, vous tes un vrai
gentilhomme! mais jai hte de voir notre jeune vicomte. O est-il
donc?

-- L, dans le salon; je vais le faire venir, si vous le voulez
bien.

Athos fit un mouvement vers la porte. Madame de Chevreuse
larrta.

-- Est-il beau? demanda-t-elle.

Athos sourit.

-- Il ressemble  sa mre, dit-il.

En mme temps il ouvrit la porte et fit signe au jeune homme, qui
apparut sur le seuil.

Madame de Chevreuse ne put sempcher de jeter un cri de joie en
apercevant un si charmant cavalier, qui dpassait toutes les
esprances que son orgueil avait pu concevoir.

-- Vicomte, approchez-vous, dit Athos, madame la duchesse de
Chevreuse permet que vous lui baisiez la main.

Le jeune homme sapprocha avec son charmant sourire et, la tte
dcouverte, mit un genou en terre et baisa la main de madame de
Chevreuse.

-- Monsieur le comte, dit-il en se retournant vers Athos, nest-ce
pas pour mnager ma timidit que vous mavez dit que madame tait
la duchesse de Chevreuse, et nest-ce pas plutt la reine?

-- Non, vicomte, dit madame de Chevreuse en lui prenant la main 
son tour, en le faisant asseoir auprs delle et en le regardant
avec des yeux brillants de plaisir. Non, malheureusement, je ne
suis point la reine, car si je ltais, je ferais  linstant mme
pour vous tout ce que vous mritez; mais, voyons, telle que je
suis, ajouta-t-elle en se retenant  peine dappuyer ses lvres
sur son front si pur, voyons, quelle carrire dsirez-vous
embrasser?

Athos, debout, les regardait tous deux avec une expression
dindicible bonheur.

-- Mais, madame, dit le jeune homme avec sa voix douce et sonore 
la fois, il me semble quil ny a quune carrire pour un
gentilhomme, cest celle des armes. Monsieur le comte ma lev
avec lintention, je crois, de faire de moi un soldat, et il ma
laiss esprer quil me prsenterait  Paris  quelquun qui
pourrait me recommander peut-tre  M. le Prince.

-- Oui, je comprends, il va bien  un jeune soldat comme vous de
servir sous un gnral comme lui; mais voyons, attendez...
personnellement je suis assez mal avec lui,  cause des querelles
de madame de Montbazon, ma belle-mre, avec madame de Longueville;
mais par le prince de Marcillac... Eh! vraiment, tenez, comte,
cest cela! M. le prince de Marcillac est un ancien ami  moi; il
recommandera notre jeune ami  madame de Longueville, laquelle lui
donnera une lettre pour son frre, M. le Prince, qui laime trop
tendrement pour ne pas faire  linstant mme pour lui tout ce
quelle lui demandera.

-- Eh bien! voil qui va  merveille, dit le comte. Seulement,
oserai-je maintenant vous recommander la plus grande diligence?
Jai des raisons pour dsirer que le vicomte ne soit plus demain
soir  Paris.

-- Dsirez-vous que lon sache que vous vous intressez  lui,
monsieur le comte?

-- Mieux vaudrait peut-tre pour son avenir que lon ignort quil
mait jamais connu.

-- Oh! monsieur! scria le jeune homme.

-- Vous savez, Bragelonne, dit le comte, que je ne fais jamais
rien sans raison.

-- Oui, monsieur, rpondit le jeune homme, je sais que la suprme
sagesse est en vous, et je vous obirai comme jai lhabitude de
le faire.

-- Eh bien! comte, laissez-le-moi, dit la duchesse; je vais
envoyer chercher le prince de Marcillac, qui par bonheur est 
Paris en ce moment, et je ne le quitterai pas que laffaire ne
soit termine.

-- Cest bien, madame la duchesse, mille grces. Jai moi-mme
plusieurs courses  faire aujourdhui, et  mon retour, cest--
dire vers les six heures du soir, jattendrai le vicomte 
lhtel.

-- Que faites-vous, ce soir?

-- Nous allons chez labb Scarron, pour lequel jai une lettre,
et chez qui je dois rencontrer un de mes amis.

-- Cest bien, dit la duchesse de Chevreuse, jy passerai moi-mme
un instant, ne quittez donc pas ce salon que vous ne mayez vue.

Athos salua madame de Chevreuse et sapprta  sortir.

-- Eh bien, monsieur le comte, dit en riant la duchesse, quitte-t-
on si srieusement ses anciens amis?

-- Ah! murmura Athos en lui baisant la main, si javais su plus
tt que Marie Michon ft une si charmante crature!...

Et il se retira en soupirant.


XXIII. Labb Scarron

Il y avait, rue des Tournelles, un logis que connaissaient tous
les porteurs de chaises et tous les laquais de Paris, et cependant
ce logis ntait ni celui dun grand seigneur ni celui dun
financier. On ny mangeait pas, on ny jouait jamais, on ny
dansait gure.

Cependant, ctait le rendez-vous du beau monde, et tout Paris y
allait.

Ce logis tait celui du petit Scarron.

On y riait tant, chez ce spirituel abb; on y dbitait tant de
nouvelles; ces nouvelles taient si vite commentes, dchiquetes
et transformes, soit en contes, soit en pigrammes, que chacun
voulait aller passer une heure avec le petit Scarron, entendre ce
quil disait et reporter ailleurs ce quil avait dit. Beaucoup
brlaient aussi dy placer leur mot; et, sil tait drle, ils
taient eux-mmes les bienvenus.

Le petit abb Scarron, qui ntait au reste abb que parce quil
possdait une abbaye, et non point du tout parce quil tait dans
les ordres, avait t autrefois un des plus coquets prbendiers de
la ville du Mans, quil habitait. Or, un jour de carnaval, il
avait voulu rjouir outre mesure cette bonne ville dont il tait
lme; il stait donc fait frotter de miel par son valet; puis,
ayant ouvert un lit de plume, il stait roul dedans, de sorte
quil tait devenu le plus grotesque volatile quil ft possible
de voir. Il avait commenc alors  faire des visites  ses amis et
amies dans cet trange costume; on avait commenc par le suivre
avec bahissement, puis avec des hues, puis les crocheteurs
lavaient insult, puis les enfants lui avaient jet des pierres,
puis enfin il avait t oblig de prendre la fuite pour chapper
aux projectiles. Du moment o il avait fui, tout le monde lavait
poursuivi; press, traqu, relanc de tous cts, Scarron navait
trouv dautre moyen dchapper  son escorte quen se jetant  la
rivire. Il nageait comme un poisson, mais leau tait glace.
Scarron tait en sueur, le froid le saisit, et en atteignant
lautre rive, il tait perclus.

On avait alors essay, par tous les moyens connus, de lui rendre
lusage de ses membres; on lavait tant fait souffrir du
traitement, quil avait renvoy tous les mdecins en dclarant
quil prfrait de beaucoup la maladie; puis il tait revenu 
Paris, o dj sa rputation dhomme desprit tait tablie. L,
il stait fait confectionner une chaise de son invention; et
comme un jour, dans cette chaise, il faisait une visite  la reine
Anne dAutriche, celle-ci, charme de son esprit, lui avait
demand sil ne dsirait pas quelque titre.

-- Oui, Votre Majest, il en est un que jambitionne fort, avait
rpondu Scarron.

-- Et lequel? avait demand Anne dAutriche.

-- Celui de votre malade, rpondit labb.

Et Scarron avait t nomm _malade de la reine_ avec une pension
de quinze cents livres.

 partir de ce moment, nayant plus dinquitude sur lavenir,
Scarron avait men joyeuse vie, mangeant le fonds et le revenu.

Un jour cependant un missaire du cardinal lui avait donn 
entendre quil avait tort de recevoir M. le coadjuteur.

-- Et pourquoi cela? avait demand Scarron, nest-ce donc point un
homme de naissance?

-- Si fait, pardieu!

-- Aimable?

-- Incontestablement.

-- Spirituel?

-- Il na malheureusement que trop desprit.

-- Eh bien! alors, avait rpondu Scarron, pourquoi voulez-vous que
je cesse de voir un pareil homme?

-- Parce quil pense mal.

-- Vraiment? et de qui?

-- Du cardinal.

-- Comment! avait dit Scarron, je continue bien de voir M. Gilles
Despraux, qui pense mal de moi, et vous voulez que je cesse de
voir M. le coadjuteur parce quil pense mal dun autre?
impossible!

La conversation en tait reste l, et Scarron, par esprit de
contrarit, nen avait vu que plus souvent M. de Gondy.

Or, le matin du jour o nous sommes arrivs, et qui tait le jour
dchance de son trimestre, Scarron, comme ctait son habitude,
avait envoy son laquais avec son reu pour toucher son trimestre
 la caisse des pensions; mais il lui avait t rpondu:

Que ltat navait plus dargent pour M. labb Scarron.

Lorsque le laquais apporta cette rponse  Scarron, il avait prs
de lui M. le duc de Longueville, qui offrait de lui donner une
pension double de celle que le Mazarin lui supprimait; mais le
rus goutteux navait garde daccepter. Il fit si bien, qu
quatre heures de laprs-midi toute la ville savait le refus du
cardinal. Justement ctait jeudi, jour de rception chez labb;
on y vint en foule, et lon fronda dune manire enrage par toute
la ville.

Athos rencontra dans la rue Saint-Honor deux gentilshommes quil
ne connaissait pas,  cheval comme lui, suivis dun laquais comme
lui, et faisant le mme chemin que lui. Lun des deux mit le
chapeau  la main et lui dit:

-- Croyez-vous bien, monsieur, que ce pleutre de Mazarin a
supprim la pension au pauvre Scarron!

-- Cela est extravagant, dit Athos en saluant  son tour les deux
cavaliers.

-- On voit que vous tes honnte homme, monsieur, rpondit le mme
seigneur qui avait dj adress la parole  Athos, et ce Mazarin
est un vritable flau.

-- Hlas, monsieur, rpondit Athos,  qui le dites-vous! Et ils se
sparrent avec force politesses.

-- Cela tombe bien que nous devions y aller ce soir, dit Athos au
vicomte, nous ferons notre compliment  ce pauvre homme.

-- Mais quest-ce donc que M. Scarron, qui met ainsi en moi tout
Paris? demanda Raoul; est-ce quelque ministre disgraci?

-- Oh! mon Dieu, non, vicomte, rpondit Athos, cest tout
bonnement un petit gentilhomme de grand esprit qui sera tomb dans
la disgrce du cardinal pour avoir fait quelque quatrain contre
lui.

-- Est-ce que les gentilshommes font des vers? demanda navement
Raoul, je croyais que ctait droger.

-- Oui, mon cher vicomte, rpondit Athos en riant, quand on les
fait mauvais; mais quand on les fait bons, cela illustre encore.
Voyez M. de Rotrou. Cependant, continua Athos du ton dont on donne
un conseil salutaire, je crois quil vaut mieux ne pas en faire.

-- Et alors, demanda Raoul, ce monsieur Scarron est pote?

-- Oui, vous voil prvenu, vicomte; faites bien attention  vous
dans cette maison; ne parlez que par gestes, ou plutt, coutez
toujours.

-- Oui, monsieur, rpondit Raoul.

-- Vous me verrez causant beaucoup avec un gentilhomme de mes
amis: ce sera labb dHerblay, vous mavez souvent entendu
parler.

-- Je me rappelle, monsieur.

-- Approchez-vous quelquefois de nous comme pour nous parler, mais
ne nous parlez pas; ncoutez pas non plus. Ce jeu servira pour
que les importuns ne nous drangent pas.

-- Fort bien, monsieur, et je vous obirai de point en point.

Athos alla faire deux visites dans Paris. Puis,  sept heures, ils
se dirigrent vers la rue des Tournelles. La rue tait obstrue
par les porteurs, les chevaux et les valets de pied. Athos se fit
faire passage et entra suivi du jeune homme. La premire personne
qui le frappa en entrant fut Aramis, install prs dun fauteuil 
roulettes, fort large, recouvert dun dais en tapisserie, sous
lequel sagitait, enveloppe dans une couverture de brocart, une
petite figure assez jeune, assez rieuse, mais parfois plissante,
sans que ses yeux cessassent nanmoins dexprimer un sentiment
vif, spirituel ou gracieux. Ctait labb Scarron, toujours
riant, raillant, complimentant, souffrant et se grattant avec une
petite baguette.

Autour de cette espce de tente roulante, sempressait une foule
de gentilshommes et de dames. La chambre tait fort propre et
convenablement meuble. De grandes pentes de soies broches de
fleurs qui avaient t autrefois de couleurs vives, et qui pour le
moment taient un peu passes, tombaient de larges fentres, la
tapisserie tait modeste, mais de bon got. Deux laquais fort
polis et dresss aux bonnes manires faisaient le service avec
distinction.

En apercevant Athos, Aramis savana vers lui, le prit par la main
et le prsenta  Scarron, qui tmoigna autant de plaisir que de
respect pour le nouvel hte, et fit un compliment trs spirituel
pour le vicomte. Raoul resta interdit, car il ne stait pas
prpar  la majest du bel esprit. Toutefois il salua avec
beaucoup de grce. Athos reut ensuite les compliments de deux ou
trois seigneurs auxquels le prsenta Aramis; puis le tumulte de
son entre seffaa peu  peu, et la conversation devint gnrale.

Au bout de quatre ou cinq minutes, que Raoul employa  se remettre
et  prendre topographiquement connaissance de lassemble, la
porte se rouvrit, et un laquais annona mademoiselle Paulet.

Athos toucha de la main lpaule du vicomte.

-- Regardez cette femme, Raoul, dit-il, car cest un personnage
historique; cest chez elle que se rendait le roi Henri IV
lorsquil fut assassin.

Raoul tressaillit;  chaque instant, depuis quelques jours, se
levait pour lui quelque rideau qui lui dcouvrait un aspect
hroque: cette femme, encore jeune et encore belle, qui entrait,
avait connu Henri IV et lui avait parl.

Chacun sempressa auprs de la nouvelle venue, car elle tait
toujours fort  la mode. Ctait une grande personne  taille fine
et onduleuse, avec une fort de cheveux dors, comme Raphal les
affectionnait et comme Titien en a mis  toutes ses Madeleines.
Cette couleur fauve, ou peut-tre aussi la royaut quelle avait
conquise sur les autres femmes, lavait fait surnommer la Lionne.

Nos belles dames daujourdhui qui visent  ce titre fashionable
sauront donc quil leur vient, non pas dAngleterre, comme elles
le croyaient peut-tre, mais de leur belle et spirituelle
compatriote mademoiselle Paulet.

Mademoiselle Paulet alla droit  Scarron, au milieu du murmure qui
de toutes parts sleva  son arrive.

-- Eh bien, mon cher abb! dit-elle de sa voix tranquille, vous
voil donc pauvre? Nous avons appris cela cet aprs-midi, chez
madame de Rambouillet, cest M. de Grasse qui nous la dit.

-- Oui, mais tat est riche maintenant, dit Scarron; il faut
savoir se sacrifier  son pays.

-- Monsieur le cardinal va sacheter pour quinze cents livres de
plus de pommades et de parfums par an, dit un frondeur quAthos
reconnut pour le gentilhomme quil avait rencontr rue Saint-
Honor.

-- Mais la Muse, que dira-t-elle, rpondit Aramis de sa voix
mielleuse; la Muse qui a besoin de la mdiocrit dore? Car enfin:

_Si Virgilio puer aut tolerabile desit_
_Hospitium, caderent omnes a crinibus hydri._

-- Bon! dit Scarron en tendant la main  mademoiselle Paulet; mais
si je nai plus mon hydre, il me reste au moins ma lionne.

Tous les mots de Scarron paraissaient exquis ce soir-l. Cest le
privilge de la perscution. M. Mnage en fit des bonds
denthousiasme.

Mademoiselle Paulet alla prendre sa place accoutume; mais, avant
de sasseoir, elle promena du haut de sa grandeur un regard de
reine sur toute lassemble, et ses yeux sarrtrent sur Raoul.

Athos sourit.

-- Vous avez t remarqu par mademoiselle Paulet, vicomte; allez
la saluer. Donnez-vous pour ce que vous tes, pour un franc
provincial; mais ne vous avisez pas de lui parler de Henri IV.

Le vicomte sapprocha en rougissant de la Lionne, et on le
confondit bientt avec tous les seigneurs qui entouraient la
chaise.

Cela faisait dj deux groupes bien distincts: celui qui entourait
M. Mnage, et celui qui entourait mademoiselle Paulet; Scarron
courait de lun  lautre, manoeuvrant son fauteuil  roulettes au
milieu de tout ce monde avec autant dadresse quun pilote
expriment ferait dune barque au milieu dune mer parseme
dcueils.

-- Quand causerons-nous? dit Athos  Aramis.

-- Tout  lheure, rpondit celui-ci; il ny a pas encore assez de
monde, et nous serions remarqus.

En ce moment la porte souvrit, et le laquais annona M. le
coadjuteur.

 ce nom, tout le monde se retourna, car ctait un nom qui
commenait dj  devenir fort clbre.

Athos fit comme les autres. Il ne connaissait labb de Gondy que
de nom.

Il vit entrer un petit homme noir, mal fait, myope, maladroit de
ses mains  toutes choses, except  tirer lpe et le pistolet,
qui alla tout dabord donner contre une table quil faillit
renverser; mais ayant avec tout cela quelque chose de haut et de
fier dans le visage.

Scarron se retourna de son ct et vint au-devant de lui dans son
fauteuil, mademoiselle Paulet salua de sa place et de la main.

-- Eh bien! dit le coadjuteur en apercevant Scarron, ce qui ne fut
que lorsquil se trouva sur lui, vous voil donc en disgrce,
labb?

Ctait la phrase sacramentelle; elle avait t dite cent fois
dans la soire, et Scarron en tait  son centime bon mot sur le
mme sujet: aussi faillit-il rester court; mais un effort
dsespr le sauva.

-- M. le cardinal Mazarin a bien voulu songer  moi, dit-il.

-- Prodigieux! scria Mnage.

-- Mais comment allez-vous faire pour continuer de nous recevoir?
continua le coadjuteur. Si vos revenus baissent je vais tre
oblig de vous faire nommer chanoine de Notre-Dame.

-- Oh! non pas, dit Scarron, je vous compromettrais trop.

-- Alors vous avez des ressources que nous ne connaissons pas?

-- Jemprunterai  la reine.

-- Mais Sa Majest na rien  elle, dit Aramis; ne vit-elle pas
sous le rgime de la communaut?

Le coadjuteur se retourna et sourit  Aramis, en lui faisant du
bout du doigt un signe damiti.

-- Pardon, mon cher abb, lui dit-il, vous tes en retard, et il
faut que je vous fasse un cadeau.

-- De quoi? dit Aramis.

-- Dun cordon de chapeau.

Chacun se retourna du ct du coadjuteur, qui tira de sa poche un
cordon de soie dune forme singulire.

-- Ah! mais, dit Scarron, cest une fronde, cela!

-- Justement, dit le, coadjuteur, on fait tout  la fronde.
Mademoiselle Paulet, jai un ventail pour vous  la fronde. Je
vous donnerai mon marchand de gants, dHerblay, il fait des gants
 la fronde; et  vous, Scarron, mon boulanger avec un crdit
illimit: il fait des pains  la fronde qui sont excellents.

Aramis prit le cordon et le noua autour de son chapeau.

En ce moment la porte souvrit, et le laquais cria  haute voix:

-- Madame la duchesse de Chevreuse!

Au nom de madame de Chevreuse, tout le monde se leva.

Scarron dirigea vivement son fauteuil du ct de la porte. Raoul
rougit. Athos fit un signe  Aramis, qui alla se tapir dans
lembrasure dune fentre.

Au milieu des compliments respectueux qui laccueillirent  son
entre, la duchesse cherchait visiblement quelquun ou quelque
chose. Enfin elle distingua Raoul, et ses yeux devinrent
tincelants: elle aperut Athos, et devint rveuse; elle vit
Aramis dans lembrasure de la fentre, et fit un imperceptible
mouvement de surprise derrire son ventail.

--  propos, dit-elle comme pour chasser les ides qui
lenvahissaient malgr elle, comment va ce pauvre Voiture? Savez-
vous, Scarron?

-- Comment! M. Voiture est malade? demanda le seigneur qui avait
parl  Athos dans la rue Saint-Honor, et qua-t-il donc encore?

-- Il a jou sans avoir eu le soin de faire prendre par son
laquais des chemises de rechange, dit le coadjuteur, de sorte
quil a attrap un froid et sen va mourant.

-- O donc cela?

-- Eh! mon Dieu! chez moi. Imaginez donc que le pauvre Voiture
avait fait un voeu solennel de ne plus jouer. Au bout de trois
jours il ny peut plus tenir, et sachemine vers larchevch pour
que je le relve de son voeu. Malheureusement, en ce moment-l,
jtais en affaires trs srieuses avec ce bon conseiller
Broussel, au plus profond de mon appartement, lorsque Voiture
aperoit le marquis de Luynes  une table et attendant un joueur.
Le marquis lappelle, linvite  se mettre  table. Voiture rpond
quil ne peut pas jouer que je ne laie relev de son voeu. Luynes
sengage en mon nom, prend le pch pour son compte; Voiture se
met  table, perd quatre cents cus, prend froid en sortant et se
couche pour ne plus se relever.

-- Est-il donc si mal que cela, ce cher Voiture? demanda Aramis 
demi cach derrire son rideau de fentre.

-- Hlas! rpondit M. Mnage, il est fort mal, et ce grand homme
va peut-tre nous quitter, _deseret orbem._

-- Bon, dit avec aigreur mademoiselle Paulet, lui, mourir! il na
garde! il est entour de sultanes comme un Turc. Madame de Saintot
est accourue et lui donne des bouillons. La Renaudot lui chauffe
ses draps, et il ny a pas jusqu notre amie, la marquise de
Rambouillet, qui ne lui envoie des tisanes.

-- Vous ne laimez pas, ma chre Parthnie! dit en riant Scarron.

-- Oh! quelle injustice, mon cher malade! je le hais si peu que je
ferais dire avec plaisir des messes pour le repos de son me.

-- Vous ntes pas nomme Lionne pour rien, ma chre, dit madame
de Chevreuse de sa place, et vous mordez rudement.

-- Vous maltraitez fort un grand pote, ce me semble, madame,
hasarda Raoul.

-- Un grand pote, lui?... Allons, on voit bien, vicomte, que vous
arrivez de province, comme vous me le disiez tout  lheure, et
que vous ne lavez jamais vu. Lui! un grand pote? Eh! il a 
peine cinq pieds.

-- Bravo! bravo! dit un grand homme sec et noir avec une moustache
orgueilleuse et une norme rapire. Bravo, belle Paulet! il est
temps enfin de remettre ce petit Voiture  sa place. Je dclare
hautement que je crois me connatre en posie, et que jai
toujours trouv la sienne fort dtestable.

-- Quel est donc ce capitan, monsieur? demanda Raoul  Athos.

-- M. de Scudry.

-- Lauteur de la _Cllie_ et du _Grand Cyrus_?

-- Quil a composs de compte  demi avec sa soeur, qui cause en
ce moment avec cette jolie personne, l-bas, prs de M. Scarron.

Raoul se retourna et vit effectivement deux figures nouvelles qui
venaient dentrer: lune toute charmante, toute frle, toute
triste, encadre dans de beaux cheveux noirs, avec des yeux
velouts comme ces belles fleurs violettes de la pense sous
lesquelles tincelle un calice dor; lautre femme, semblant tenir
celle-ci sous sa tutelle, tait froide, sche et jaune, une
vritable figure de dugne ou de dvote.

Raoul se promit bien de ne pas sortir du salon sans avoir parl 
la belle jeune fille aux yeux velouts qui, par un trange jeu de
la pense, venait, quoiquelle net aucune ressemblance avec
elle, de lui rappeler sa pauvre petite Louise quil avait laisse
souffrante au chteau de La Vallire, et quau milieu de tout ce
monde il avait oublie un instant.

Pendant ce temps, Aramis stait approch du coadjuteur, qui, avec
une mine toute rieuse, lui avait gliss quelques mots  loreille.
Aramis, malgr sa puissance sur lui-mme, ne put sempcher de
faire un lger mouvement.

-- Riez donc, lui dit M. de Retz; on nous regarde.

Et il le quitta pour aller causer avec madame de Chevreuse, qui
avait un grand cercle autour delle.

Aramis feignit de rire pour dpister lattention de quelques
auditeurs curieux, et, sapercevant qu son tour Athos tait all
se mettre dans lembrasure de la fentre o il tait rest quelque
temps, il sen fut, aprs avoir jet quelques mots  droite et 
gauche, le rejoindre sans affectation.

Aussitt quils se furent rejoints, ils entamrent une
conversation accompagne de force gestes.

Raoul alors sapprocha deux, comme le lui avait recommand Athos.

-- Cest un rondeau de M. Voiture que me dbite M. labb, dit
Athos  haute voix, et que je trouve incomparable.

Raoul demeura quelques instants prs deux, puis il alla se
confondre au groupe de madame de Chevreuse, dont staient
rapproches mademoiselle Paulet dun ct et mademoiselle de
Scudry de lautre.

-- Eh bien! moi, dit le coadjuteur, je me permettrai de ntre pas
tout  fait de lavis de M. de Scudry; je trouve au contraire que
M. de Voiture est un pote, mais un pur pote. Les ides
politiques lui manquent compltement.

-- Ainsi donc? demanda Athos.

-- Cest demain, dit prcipitamment Aramis.

--  quelle heure?

--  six heures.

-- O cela?

--  Saint-Mand.

-- Qui vous la dit?

-- Le comte de Rochefort.

Quelquun sapprochait.

-- Et les ides philosophiques? Ctaient celles-l qui lui
manquaient  ce pauvre Voiture. Moi je me range  lavis de M. le
coadjuteur: pur pote.

-- Oui certainement, en posie il tait prodigieux, dit Mnage, et
toutefois la postrit, tout en ladmirant, lui reprochera une
chose, cest davoir amen dans la facture du vers une trop grande
licence; il a tu la posie sans le savoir.

-- Tu, cest le mot, dit Scudry.

-- Mais quel chef-doeuvre que ses lettres, dit madame de
Chevreuse.

-- Oh! sous ce rapport, dit mademoiselle de Scudry, cest un
illustre complet.

-- Cest vrai, rpliqua mademoiselle Paulet, mais tant quil
plaisante, car dans le genre pistolaire srieux il est pitoyable,
et sil ne dit les choses trs crment, vous conviendrez quil les
dit fort mal.

-- Mais vous conviendrez au moins que dans la plaisanterie il est
inimitable.

-- Oui, certainement, reprit Scudry en tordant sa moustache; je
trouve seulement que son comique est forc et sa plaisanterie est
par trop familire. Voyez sa _Lettre de la Carpe au Brochet._

-- Sans compter, reprit Mnage, que ses meilleures inspirations
lui venaient de lhtel Rambouillet. Voyez _Zlide et Alcidalis._

-- Quant  moi, dit Aramis en se rapprochant du cercle et en
saluant respectueusement madame de Chevreuse, qui lui rpondit par
un gracieux sourire; quant  moi, je laccuserai encore davoir
t trop libre avec les grands. Il a manqu souvent  madame la
Princesse,  M. le marchal dAlbert,  M. de Schomberg,  la
reine elle-mme.

-- Comment,  la reine? demanda Scudry en avanant la jambe
droite comme pour se mettre en garde. Morbleu! je ne savais pas
cela. Et comment donc a-t-il manqu  Sa Majest?

-- Ne connaissez-vous donc pas sa pice:_ Je pensais?_

-- Non, dit madame de Chevreuse.

-- Non, dit mademoiselle de Scudry.

-- Non, dit mademoiselle Paulet.

-- En effet, je crois que la reine la communique  peu de
personnes; mais moi je la tiens de mains sres.

-- Et vous la savez?

-- Je me la rappellerais, je crois.

-- Voyons! voyons! dirent toutes les voix.

-- Voici dans quelle occasion la chose a t faite, dit Aramis.
M. de Voiture tait dans le carrosse de la reine, qui se promenait
en tte  tte avec lui dans la fort de Fontainebleau; il fit
semblant de penser pour que la reine lui demandt  quoi il
pensait, ce qui ne manqua point.

--  quoi pensez-vous donc, monsieur de Voiture? demanda Sa
Majest.

Voiture sourit, fit semblant de rflchir cinq secondes pour
quon crt quil improvisait, et rpondit:

_Je pensais que la destine,_
_Aprs tant dinjustes malheurs,_
_Vous a justement couronne_
_De gloire, dclat et dhonneurs;_

_Mais que vous tiez plus heureuse,_
_Lorsque vous tiez autrefois,_
_Je ne dirai pas amoureuse! ..._
_La rime le veut toutefois._

Scudry, Mnage et mademoiselle Paulet haussrent les paules.

-- Attendez, attendez, dit Aramis, il y a trois strophes.

-- Oh! dites trois couplets, dit mademoiselle de Scudry, cest
tout au plus une chanson.

_Je pensais que ce pauvre Amour,_
_Qui toujours vous prta ses armes,_
_Est banni loin de votre cour,_
_Sans ses traits, son arc et ses charmes;_

_Et de quoi puis-je profiter,_
_En pensant prs de vous, Marie,_
_Si vous pouvez si maltraiter_
_Ceux qui vous ont si bien servie?_

-- Oh! quant  ce dernier trait, dit madame de Chevreuse, je ne
sais sil est dans les rgles potiques, mais je demande grce
pour lui comme vrit et madame de Hautefort et madame de Sennecey
se joindront  moi sil le faut, sans compter M. de Beaufort.

-- Allez, allez, dit Scarron, cela ne me regarde plus: depuis ce
matin je ne suis plus son malade.

-- Et le dernier couplet? dit mademoiselle de Scudry, le dernier
couplet? voyons.

-- Le voici, dit Aramis; celui-ci a lavantage de procder par
noms propres, de sorte quil ny a pas  sy tromper.

_Je pensais, -- nous autres potes,_
_Nous pensons extravagamment, -_
_Ce que, dans lhumeur o vous tes,_
_Vous feriez, si dans ce moment_

_Vous avisiez en cette place_
_Venir le duc de Buckingham,_
_Et lequel serait en disgrce,_
_Du duc ou du pre Vincent._

 cette dernire strophe, il ny eut quun cri sur limpertinence
de Voiture.

-- Mais, dit  demi-voix la jeune fille aux yeux velouts, mais
jai le malheur de les trouver charmants, moi, ces vers.

Ctait aussi lavis de Raoul, qui sapprocha de Scarron et lui
dit en rougissant:

-- Monsieur Scarron, faites-moi donc lhonneur, je vous prie, de
me dire quelle est cette jeune dame qui est seule de son opinion
contre toute cette illustre assemble.

-- Ah! ah! mon jeune vicomte, dit Scarron, je crois que vous avez
envie de lui proposer une alliance offensive et dfensive?

Raoul rougit de nouveau.

-- Javoue, dit-il, que je trouve ces vers fort jolis.

-- Et ils le sont en effet, dit Scarron; mais chut, entre potes,
on ne dit pas de ces choses-l.

-- Mais moi, dit Raoul, je nai pas lhonneur dtre pote, et je
vous demandais...

-- Cest vrai: quelle tait cette jeune dame, nest-ce pas? Cest
la belle Indienne.

-- Veuillez mexcuser, monsieur, dit en rougissant Raoul, mais je
nen sais pas plus quauparavant. Hlas! je suis provincial.

-- Ce qui veut dire que vous ne connaissez pas grandchose au
phbus qui ruisselle ici de toutes les bouches. Tant mieux, jeune
homme, tant mieux! Ne cherchez pas  comprendre, vous y perdriez
votre temps; et quand vous le comprendrez, il faut esprer quon
ne le parlera plus.

-- Ainsi, vous me pardonnez, monsieur, dit Raoul, et vous
daignerez me dire quelle est la personne que vous appelez la belle
Indienne?

-- Oui, certes, cest une des plus charmantes personnes qui
existent, mademoiselle Franoise dAubign.

-- Est-elle de la famille du fameux Agrippa, lami du roi Henri
IV?

-- Cest sa petite-fille. Elle arrive de la Martinique, voil
pourquoi je lappelle la belle Indienne.

Raoul ouvrit des yeux excessifs; et ses yeux rencontrrent ceux de
la jeune dame qui sourit.

On continuait  parler de Voiture.

-- Monsieur, dit mademoiselle dAubign en sadressant  son tour
 Scarron comme pour entrer dans la conversation quil avait avec
le jeune vicomte, nadmirez-vous pas les amis du pauvre Voiture!
Mais coutez donc comme ils le plument tout en le louant! Lun lui
te le bon sens, lautre la posie, lautre loriginalit, lautre
le comique, lautre lindpendance, lautre... Eh mais, bon Dieu!
que vont-ils donc lui laisser,  cet illustre complet? comme a dit
mademoiselle de Scudry.

Scarron se mit  rire et Raoul aussi. La belle Indienne, tonne
elle-mme de leffet quelle avait produit, baissa les yeux et
reprit son air naf.

-- Voil une spirituelle personne, dit Raoul.

Athos, toujours dans lembrasure de la fentre planait sur toute
cette scne, le sourire du ddain sur les lvres.

-- Appelez donc M. le comte de La Fre, dit madame de Chevreuse au
coadjuteur, jai besoin de lui parler.

-- Et moi, dit le coadjuteur, jai besoin quon croie que je ne
lui parle pas. Je laime et ladmire, car je connais ses anciennes
aventures, quelques-unes, du moins; mais je ne compte le saluer
quaprs-demain matin.

-- Et pourquoi aprs-demain matin? demanda madame de Chevreuse.

-- Vous saurez cela demain soir, dit le coadjuteur en riant.

-- En vrit, mon cher Gondy, dit la duchesse, vous parlez comme
lApocalypse. Monsieur dHerblay, ajouta-t-elle en se retournant
du ct dAramis, voulez-vous bien encore une fois tre mon
servant ce soir?

-- Comment donc, duchesse? dit Aramis, ce soir, demain, toujours,
ordonnez.

-- Eh bien! allez me chercher le comte de La Fre, je veux lui
parler.

Aramis sapprocha dAthos et revint avec lui.

-- Monsieur le comte, dit la duchesse en remettant une lettre 
Athos, voici ce que je vous ai promis. Notre protg sera
parfaitement reu.

-- Madame, dit Athos, il est bien heureux de vous devoir quelque
chose.

-- Vous navez rien  lui envier sous ce rapport; car moi je vous
dois de lavoir connu, rpliqua la malicieuse femme avec un
sourire qui rappela Marie Michon  Aramis et  Athos.

Et  ce mot, elle se leva et demanda son carrosse. Mademoiselle
Paulet tait dj partie, mademoiselle de Scudry partait.

-- Vicomte, dit Athos en sadressant  Raoul, suivez madame la
duchesse de Chevreuse; priez-la quelle vous fasse la grce de
prendre votre main pour descendre, et en descendant remerciez-la.

La belle indienne sapprocha de Scarron pour prendre cong de lui.

-- Vous vous en allez dj? dit-il.

-- Je men vais une des dernires, comme vous le voyez. Si vous
avez des nouvelles de M. de Voiture, et quelles soient bonnes
surtout, faites-moi la grce de men envoyer demain.

-- Oh! maintenant, dit Scarron, il peut mourir.

-- Comment cela? dit la jeune fille aux yeux de velours.

-- Sans doute, son pangyrique est fait.

Et lon se quitta en riant, la jeune fille se retournant pour
regarder le pauvre paralytique avec intrt, le pauvre paralytique
la suivant des yeux avec amour.

Peu  peu les groupes sclaircirent. Scarron ne fit pas semblant
de voir que certains de ses htes staient parl mystrieusement,
que des lettres taient venues pour plusieurs, et que sa soire
semblait avoir eu un but mystrieux qui scartait de la
littrature, dont on avait cependant tant fait de bruit. Mais
quimportait  Scarron? on pouvait maintenant fronder chez lui
tout  laise: depuis le matin comme il lavait dit, il ntait
plus le malade de la reine.

Quant  Raoul, il avait en effet accompagn la duchesse jusqu
son carrosse, o elle avait pris place en lui donnant sa main 
baiser; puis, par un de ses fous caprices qui la rendaient si
adorable et surtout si dangereuse, elle lavait saisi tout  coup
par la tte et lavait embrass au front en lui disant:

-- Vicomte, que mes voeux et ce baiser vous portent bonheur!

Puis elle lavait repouss et avait ordonn au cocher de toucher 
lhtel de Luynes. Le carrosse tait parti; madame de Chevreuse
avait fait au jeune homme un dernier signe par la portire, et
Raoul tait remont tout interdit.

Athos comprit ce qui stait pass et sourit.

-- Venez, vicomte, dit-il, il est temps de vous retirer; vous
partez demain pour larme de M. le Prince; dormez bien votre
dernire nuit de citadin.

-- Je serai donc soldat? dit le jeune homme; oh! monsieur, merci
de tout mon coeur!

-- Adieu, comte, dit labb dHerblay; je rentre dans mon couvent.

-- Adieu, labb, dit le coadjuteur, je prche demain, et jai
vingt textes  consulter ce soir.

-- Adieu, messieurs, dit le comte; moi je vais dormir vingt-quatre
heures de suite, je tombe de lassitude.

Les trois hommes se salurent aprs avoir chang un dernier
regard.

Scarron les suivait du coin de loeil  travers les portires de
son salon.

-- Pas un deux ne fera ce quil dit, murmura-t-il avec son petit
sourire de singe; mais quils aillent, les braves gentilshommes!
Qui sait sils ne travaillent pas  me faire rendre ma pension!...
Ils peuvent remuer les bras, eux, cest beaucoup; hlas! moi je
nai que la langue, mais je tcherai de prouver que cest quelque
chose. Hol! Champenois, voil onze heures qui sonnent. Venez me
rouler vers mon lit... En vrit, cette demoiselle dAubign est
bien charmante!

Sur ce, le pauvre paralytique disparut dans sa chambre  coucher,
dont la porte se referma derrire lui, et les lumires
steignirent lune aprs lautre dans le salon de la rue des
Tournelles.


XXIV. Saint-Denis

Le jour commenait  poindre lorsque Athos se leva et se fit
habiller; il tait facile de voir,  sa pleur, plus grande que
dhabitude, et  ces traces que linsomnie laisse sur le visage,
quil avait d passer presque toute la nuit sans dormir. Contre
lhabitude de cet homme si ferme et si dcid, il y avait ce matin
dans toute sa personne quelque chose de lent et dirrsolu.

Cest quil soccupait des prparatifs de dpart de Raoul et quil
cherchait  gagner du temps. Dabord, il fourbit lui-mme une pe
quil tira de son tui de cuir parfum, examina si la poigne
tait bien en garde, et si la lame tenait solidement  la poigne.

Puis il jeta au fond dune valise destine au jeune homme un petit
sac plein de louis, appela Olivain, ctait le nom du laquais qui
lavait suivi de Blois, lui fit faire le portemanteau! devant lui,
veillant  ce que toutes les choses ncessaires  un jeune homme
qui se met en campagne y fussent renfermes.

Enfin, aprs avoir employ  peu prs une heure  tous ces soins,
il ouvrit la porte qui conduisait dans la chambre du vicomte et
entra lgrement.

Le soleil, dj radieux, pntrait dans la chambre par la fentre
 larges panneaux, dont Raoul, rentr tard, avait nglig de
fermer les rideaux la veille. Il dormait encore, la tte
gracieusement appuye sur son bras. Ses longs cheveux noirs
couvraient  demi son front charmant et tout humide de cette
vapeur qui roule en perles le long des joues de lenfant fatigu.

Athos sapprocha, et le corps inclin dans une attitude pleine de
tendre mlancolie, il regarda longtemps ce jeune homme  la bouche
souriante, aux paupires mi-closes, dont les rves devaient tre
doux et le sommeil lger, tant son ange protecteur mettait dans sa
garde muette de sollicitude et daffection. Peu  peu Athos se
laissa entraner charmes de sa rverie en prsence de cette
jeunesse si riche et si pure. Sa jeunesse  lui reparut, apportant
tous ces souvenirs suaves, qui sont plutt des parfums que des
penses. De ce pass au prsent il y avait un abme. Mais
limagination a le vol de lange et de lclair; elle franchit les
mers o nous avons failli faire naufrage, les tnbres o nos
illusions se sont perdues, le prcipice o notre bonheur sest
englouti. Il songea que toute la premire partie de sa vie  lui
avait t brise par une femme; il pensa avec terreur quelle
influence pouvait avoir lamour sur une organisation si fine et si
vigoureuse  la fois.

En se rappelant tout ce quil avait souffert, il prvit tout ce
que Raoul pouvait souffrir, et lexpression de la tendre et
profonde piti qui passa dans son coeur se rpandit dans le regard
humide dont il couvrit le jeune homme.

 ce moment Raoul sveilla de ce rveil sans nuages, sans
tnbres et sans fatigues qui caractrise certaines organisations
dlicates comme celle de loiseau. Ses yeux sarrtrent sur ceux
dAthos, et il comprit sans doute tout ce qui se passait dans le
coeur de cet homme qui attendait son rveil comme un amant attend
le rveil de sa matresse, car son regard  son tour prit
lexpression dun amour infini.

-- Vous tiez l, monsieur? dit-il avec respect.

-- Oui, Raoul, jtais l, dit le comte.

-- Et vous ne mveilliez point?

-- Je voulais vous laisser encore quelques moments de ce bon
sommeil, mon ami; vous devez tre fatigu de la journe dhier,
qui sest prolonge si avant dans la nuit.

-- Oh! monsieur, que vous tes bon! dit Raoul.

Athos sourit.

-- Comment vous trouvez-vous? lui dit-il.

-- Mais parfaitement bien, monsieur, et tout  fait remis et
dispos.

-- Cest que vous grandissez encore, continua Athos avec un
intrt paternel et charmant dhomme mr pour le jeune homme, et
que les fatigues sont doubles  votre ge.

-- Oh! monsieur, je vous demande bien pardon, dit Raoul honteux de
tant de prvenances, mais dans un instant je vais tre habill.

Athos appela Olivain, et en effet au bout de dix minutes, avec
cette ponctualit quAthos, rompu au service militaire, avait
transmise  son pupille, le jeune homme fut prt.

-- Maintenant, dit le jeune homme au laquais, occupez-vous de mon
bagage.

-- Vos bagages vous attendent, Raoul, dit Athos. Jai fait faire
la valise sous mes yeux, et rien ne vous manquera. Elle doit dj,
ainsi que le portemanteau du laquais, tre place sur les chevaux,
si toutefois on a suivi les ordres que jai donns.

-- Tout a t fait selon la volont de monsieur le comte, dit
Olivain, et les chevaux attendent.

-- Et moi qui dormais, scria Raoul, tandis que vous, monsieur,
vous aviez la bont de vous occuper de tous ces dtails! Oh! mais,
en vrit, monsieur, vous me comblez de bonts.

-- Ainsi vous maimez un peu, je lespre du moins? rpliqua Athos
dun ton presque attendri.

-- Oh! monsieur, scria Raoul, qui, pour ne pas manifester son
motion par un lan de tendresse, se domptait presque  suffoquer,
oh! Dieu mest tmoin que je vous aime et que je vous vnre.

-- Voyez si vous noubliez rien, dit Athos en faisant semblant de
chercher autour de lui pour cacher son motion.

-- Mais non, monsieur, dit Raoul.

Le laquais sapprocha alors dAthos avec une certaine hsitation,
et lui dit tout bas:

-- M. le vicomte na pas dpe, car monsieur le comte ma fait
enlever hier soir celle quil a quitte.

-- Cest bien, dit Athos, cela me regarde.

Raoul ne parut pas sapercevoir du colloque. Il descendit,
regardant le comte  chaque instant pour voir si le moment des
adieux tait arriv; mais Athos ne sourcillait pas.

Arriv sur le perron, Raoul vit trois chevaux.

-- Oh! monsieur, scria-t-il tout radieux, vous maccompagnez
donc?

-- Je veux vous conduire quelque peu, dit Athos.

La joie brilla dans les yeux de Raoul, et il slana lgrement
sur son cheval.

Athos monta lentement sur le sien aprs avoir dit un mot tout bas
au laquais, qui, au lieu de suivre immdiatement, remonta au
logis. Raoul, enchant dtre en la compagnie du comte, ne
saperut ou feignit de ne sapercevoir de rien.

Les deux gentilshommes prirent par le Pont-Neuf, suivirent les
quais ou plutt ce quon appelait alors labreuvoir Ppin, et
longrent les murs du Grand-Chtelet. Ils entraient dans la rue
Saint-Denis lorsquils furent rejoints par le laquais.

La route se fit silencieusement. Raoul sentait bien que le moment
de la sparation approchait; le comte avait donn la veille
diffrents ordres pour des choses qui le regardaient, dans le
courant de la journe. Dailleurs ses regards redoublaient de
tendresse, et les quelques paroles quil laissait chapper
redoublaient daffection. De temps en temps une rflexion ou un
conseil lui chappait, et ses paroles taient pleines de
sollicitude.

Aprs avoir pass la porte Saint-Denis, et comme les deux
cavaliers taient arrivs  la hauteur des Rcollets, Athos jeta
les yeux sur la monture du vicomte.

-- Prenez-y garde, Raoul, lui dit-il, je vous lai dj dit
souvent; il faudrait ne point oublier cela, car cest un grand
dfaut dans un cuyer. Voyez! votre cheval est dj fatigu; il
cume, tandis que le mien semble sortir de lcurie. Vous lui
endurcissez la bouche en lui serrant ainsi le mors; et, faites-y
attention, vous ne pouvez plus le faire manoeuvrer avec la
promptitude ncessaire. Le salut dun cavalier est parfois dans la
prompte obissance de son cheval. Dans huit jours, songez-y, vous
ne manoeuvrerez plus dans un mange, mais sur un champ de
bataille.

Puis tout  coup, pour ne point donner une trop triste importance
 cette observation:

-- Voyez donc, Raoul, continua Athos, la belle plaine pour voler
la perdrix.

Le jeune homme profitait de la leon, et admirait surtout avec
quelle tendre dlicatesse elle tait donne.

-- Jai encore remarqu lautre jour une chose, disait Athos,
cest quen tirant le pistolet vous teniez le bras trop tendu.
Cette tension fait perdre la justesse du coup. Aussi, sur douze
fois manqutes-vous trois fois le but.

-- Que vous atteigntes douze fois, vous, monsieur, rpondit en
souriant Raoul.

-- Parce que je pliais la saigne et que je reposais ainsi ma main
sur mon coude. Comprenez-vous bien ce que je veux vous dire,
Raoul?

-- Oui, monsieur; jai tir seul depuis en suivant ce conseil, et
jai obtenu un succs entier.

-- Tenez, reprit Athos, cest comme en faisant des armes, vous
chargez trop votre adversaire. Cest un dfaut de votre ge, je le
sais bien; mais le mouvement du corps en chargeant drange
toujours lpe de la ligne; et si vous aviez affaire  un homme
de sang-froid, il vous arrterait au premier pas que vous feriez
ainsi par un simple dgagement, ou mme par un coup droit.

-- Oui, monsieur, comme vous lavez fait bien souvent, mais tout
le monde na pas votre adresse et votre courage.

-- Que voil un vent frais! reprit Athos, cest un souvenir de
lhiver.  propos, dites-moi, si vous allez au feu, et vous irez,
car vous tes recommand  un jeune gnral qui aime fort la
poudre, souvenez-vous bien dans une lutte particulire, comme cela
arrive souvent  nous autres cavaliers surtout, souvenez-vous bien
de ne tirer jamais le premier: qui tire le premier touche rarement
son homme, car il tire avec la crainte de rester dsarm devant un
ennemi arm; puis, lorsquil tirera, faites cabrer votre cheval;
cette manoeuvre ma sauv deux ou trois fois la vie.

-- Je lemploierai, ne ft-ce que par reconnaissance.

-- Eh! dit Athos, ne sont-ce pas des braconniers quon arrte l-
bas? Oui, vraiment... Puis encore une chose importante, Raoul: si
vous tes bless dans une charge, si vous tombez de votre cheval
et sil vous reste encore quelque force, drangez-vous de la ligne
qua suivie votre rgiment; autrement, il peut tre ramen, et
vous seriez foul aux pieds des chevaux. En tout cas, si vous
tiez bless, crivez-moi  linstant mme, ou faites-moi crire;
nous nous connaissons en blessures, nous autres, ajouta Athos en
souriant.

-- Merci, monsieur, rpondit le jeune homme tout mu.

-- Ah! nous voici  Saint-Denis, murmura Athos.

Ils arrivaient effectivement en ce moment  la porte de la ville,
garde par deux sentinelles. Lune dit  lautre:

-- Voici encore un jeune gentilhomme qui ma lair de se rendre 
larme.

Athos se retourna: tout ce qui soccupait, dune faon mme
indirecte, de Raoul prenait aussitt un intrt  ses yeux.

--  quoi voyez-vous cela? demanda-t-il.

--  son air, monsieur, dit la sentinelle. Dailleurs il a lge.
Cest le second daujourdhui.

-- Il est dj pass ce matin un jeune homme comme moi? demanda
Raoul.

-- Oui, ma foi, de haute mine et dans un bel quipage, cela ma eu
lair de quelque fils de bonne maison.

-- Ce me sera un compagnon de route, monsieur, reprit Raoul en
continuant son chemin; mais, hlas! il ne me fera pas oublier
celui que je perds.

-- Je ne crois pas que vous le rejoigniez, Raoul, car jai  vous
parler ici, et ce que jai  vous dire durera peut-tre assez de
temps pour que ce gentilhomme prenne de lavance sur vous.

-- Comme il vous plaira, monsieur.

Tout en causant ainsi on traversait les rues qui taient pleines
de monde  cause de la solennit de la fte, et lon arrivait en
face de la vieille basilique, dans laquelle on disait une premire
messe.

-- Mettons pied  terre, Raoul, dit Athos. Vous, Olivain, gardez
nos chevaux et me donnez lpe.

Athos prit  la main lpe que lui tendait le laquais, et les
deux gentilshommes entrrent dans lglise.

Athos prsenta de leau bnite  Raoul. Il y a dans certains
coeurs de pre un peu de cet amour prvenant quun amant a pour sa
matresse.

Le jeune homme toucha la main dAthos, salua et se signa. Athos
dit un mot  lun des gardiens, qui sinclina et marcha dans la
direction des caveaux.

-- Venez, Raoul, dit Athos, et suivons cet homme.

Le gardien ouvrit la grille des tombes royales et se tint sur la
haute marche, tandis quAthos et Raoul descendaient. Les
profondeurs de lescalier spulcral taient claires par une
lampe dargent brlant sur la dernire marche, et juste au-dessous
de cette lampe reposait, envelopp dun large manteau de velours
violet sem de fleurs de lis dor, un catafalque soutenu par des
chevalets de chne.

Le jeune homme, prpar  cette situation par ltat de son propre
coeur plein de tristesse, par la majest de lglise quil avait
traverse, tait descendu dun pas lent et solennel, et se tenait
debout et la tte dcouverte devant cette dpouille mortelle du
dernier roi, qui ne devait aller rejoindre ses aeux que lorsque
son successeur viendrait le rejoindre lui-mme, et qui semblait
demeurer l pour dire  lorgueil humain, parfois si facile 
sexalter sur le trne:

-- Poussire terrestre, je tattends!

Il se fit un instant de silence.

Puis Athos leva la main, et dsignant du doigt le cercueil:

-- Cette spulture incertaine, dit-il, est celle dun homme faible
et sans grandeur, et qui eut cependant un rgne plein dimmenses
vnements; cest quau-dessus de ce roi veillait lesprit dun
autre homme, comme cette lampe veille au-dessus de ce cercueil et
lclaire. Celui-l, ctait le roi rel, Raoul; lautre ntait
quun fantme dans lequel il mettait son me. Et cependant, tant
est puissante la majest monarchique chez nous, cet homme na pas
mme lhonneur dune tombe aux pieds de celui pour la gloire
duquel il a us sa vie, car cet homme, Raoul, souvenez-vous de
cette chose, sil a fait ce roi petit, il a fait la royaut
grande, et il y a deux choses enfermes au palais du Louvre: le
roi, qui meurt, et la royaut qui ne meurt pas. Ce rgne est
pass, Raoul; ce ministre tant redout, tant craint, tant ha de
son matre, est descendu dans la tombe, tirant aprs lui le roi
quil ne voulait pas laisser vivre seul, de peur sans doute quil
ne dtruist son oeuvre, car un roi ndifie que lorsquil a prs
de lui soit Dieu, soit lesprit de Dieu. Alors, cependant, tout le
monde regarda la mort du cardinal comme une dlivrance, et moi-
mme, tant sont aveugles les contemporains, jai quelquefois
travers en face les desseins de ce grand homme qui tenait la
France dans ses mains, et qui, selon quil les serrait ou les
ouvrait, ltouffait ou lui donnait de lair  son gr. Sil ne
ma pas broy, moi et mes amis, dans sa terrible colre, ctait
sans doute pour que je puisse aujourdhui vous dire: Raoul, sachez
distinguer toujours le roi de la royaut; le roi nest quun
homme, la royaut, cest lesprit de Dieu; quand vous serez dans
le doute de savoir qui vous devez servir, abandonnez lapparence
matrielle pour le principe invisible, car le principe invisible
est tout. Seulement, Dieu a voulu rendre ce principe palpable en
lincarnant dans un homme. Raoul, il me semble que je vois votre
avenir comme  travers un nuage. Il est meilleur que le ntre, je
le crois. Tout au contraire de nous, qui avons eu un ministre sans
roi, vous aurez, vous, un roi sans ministre. Vous pourrez donc
servir, aimer et respecter le roi. Si ce roi est un tyran, car la
toute-puissance a son vertige qui la pousse  la tyrannie, servez,
aimez et respectez la royaut, cest--dire la chose infaillible,
cest--dire lesprit de Dieu sur la terre, cest--dire cette
tincelle cleste qui fait la poussire si grande et si sainte
que, nous autres gentilshommes de haut lieu cependant, nous sommes
aussi peu de chose devant ce corps tendu sur la dernire marche
de cet escalier que ce corps lui-mme devant le trne du Seigneur.

-- Jadorerai Dieu, monsieur, dit Raoul, je respecterai la
royaut; je servirai le roi, et tcherai, si je meurs, que ce soit
pour le roi, pour la royaut ou pour Dieu. Vous ai-je bien
compris?

Athos sourit.

-- Vous tes une noble nature, dit-il, voici votre pe.

Raoul mit un genou en terre.

-- Elle a t porte par mon pre, un loyal gentilhomme. Je lai
porte  mon tour, et lui ai fait honneur quelquefois quand la
poigne tait dans ma main et que son fourreau pendait  mon ct.
Si votre main est faible encore pour manier cette pe, Raoul,
tant mieux, vous aurez plus de temps  apprendre  ne la tirer que
lorsquelle devra voir le jour.

-- Monsieur, dit Raoul en recevant lpe de la main du comte, je
vous dois tout; cependant, cette pe est le plus prcieux prsent
que vous mayez fait. Je la porterai, je vous jure, en homme
reconnaissant.

Et il approcha ses lvres de la poigne, quil baisa avec respect.

-- Cest bien, dit Athos. Relevez-vous, vicomte, et embrassons-
nous.

Raoul se releva et se jeta avec effusion dans les bras dAthos.

-- Adieu, murmura le comte, qui sentait son coeur se fondre,
adieu, et pensez  moi.

-- Oh! ternellement! ternellement! scria le jeune homme. Oh!
je le jure, monsieur, et sil marrive malheur, votre nom sera le
dernier nom que je prononcerai, votre souvenir ma dernire pense.

Athos remonta prcipitamment pour cacher son motion, donna une
pice dor au gardien des tombeaux, sinclina devant lautel et
gagna  grands pas le porche de lglise, au bas duquel Olivain
attendait avec les deux autres chevaux.

-- Olivain, dit-il en montrant le baudrier de Raoul, resserrez la
boucle de cette pe qui tombe un peu bas. Bien. Maintenant, vous
accompagnerez M. le vicomte jusqu ce que Grimaud vous ait
rejoints; lui venu, vous quitterez le vicomte. Vous entendez,
Raoul? Grimaud est un vieux serviteur plein de courage et de
prudence, Grimaud vous suivra.

-- Oui, monsieur, dit Raoul.

-- Allons,  cheval, que je vous voie partir.

Raoul obit.

-- Adieu! Raoul, dit le comte, adieu, mon cher enfant.

-- Adieu, monsieur, dit Raoul, adieu, mon bien-aim protecteur!

Athos fit signe de la main, car il nosait parler, et Raoul
sloigna, la tte dcouverte.

Athos resta immobile et le regardant aller jusquau moment o il
disparut au tournant dune rue.

Alors le comte jeta la bride de son cheval aux mains dun paysan,
remonta lentement les degrs, rentra dans lglise, alla
sagenouiller dans le coin le plus obscur et pria.


XXV. Un des quarante moyens dvasion de Monsieur de Beaufort

Cependant le temps scoulait pour le prisonnier comme pour ceux
qui soccupaient de sa fuite: seulement, il scoulait plus
lentement. Tout au contraire des autres hommes qui prennent avec
ardeur une rsolution prilleuse et qui se refroidissent  mesure
que le moment de lexcuter se rapproche, le duc de Beaufort, dont
le courage bouillant tait pass en proverbe, et quavait enchan
une inaction de cinq annes, le duc de Beaufort semblait pousser
le temps devant lui et appelait de tous ses voeux lheure de
laction. Il y avait dans son vasion seule,  part les projets
quil nourrissait pour lavenir, projets, il faut lavouer, encore
fort vagues et fort incertains, un commencement de vengeance qui
lui dilatait le coeur. Dabord sa fuite tait une mauvaise affaire
pour M. de Chavigny, quil avait pris en haine  cause des petites
perscutions auxquelles il lavait soumis; puis, une plus mauvaise
affaire contre le Mazarin, que avait pris en excration  cause
des grands reproches quil avait  lui faire. On voit que toute
proportion tait garde entre les sentiments que M. de Beaufort
avait vous au gouverneur et au ministre, au subordonn et au
matre.

Puis M. de Beaufort, qui connaissait si bien lintrieur du
Palais-Royal, qui nignorait pas les relations de la reine et du
cardinal, mettait en scne, de sa prison, tout ce mouvement
dramatique qui allait soprer, quand ce bruit retentirait du
cabinet du ministre  la chambre dAnne dAutriche: M. de Beaufort
est sauv! En se disant tout cela  lui-mme, M. de Beaufort
souriait doucement, se croyait dj dehors, respirant lair des
plaines et des forts, pressant un cheval vigoureux entre ses
jambes et criant  haute voix: Je suis libre!

Il est vrai quen revenant  lui, il se trouvait entre ses quatre
murailles, voyait  dix pas de lui La Rame qui tournait ses
pouces lun autour de lautre, et dans lantichambre, ses gardes
qui riaient ou qui buvaient.

La seule chose qui le reposait de cet odieux tableau, tant est
grande linstabilit de lesprit humain, ctait la figure
refrogne de Grimaud, cette figure quil avait prise dabord en
haine, et qui depuis tait devenue toute son esprance. Grimaud
lui semblait un Antinos.

Il est inutile de dire que tout cela tait un jeu de limagination
fivreuse du prisonnier. Grimaud tait toujours le mme. Aussi
avait-il conserv la confiance entire de son suprieur La Rame,
qui maintenant se serait fi  lui mieux qu lui-mme: car, nous
lavons dit, La Rame se sentait au fond du coeur un certain
faible pour M. de Beaufort.

Aussi ce bon La Rame se faisait-il une fte de ce petit souper en
tte  tte avec son prisonnier. La Rame navait quun dfaut, il
tait gourmand; il avait trouv les pts bons, le vin excellent.
Or, le successeur du pre Marteau lui avait promis un pt de
faisan au lieu dun pt de volaille, et du vin de Chambertin au
lieu du vin de Mcon. Tout cela, rehauss de la prsence de cet
excellent prince qui tait si bon au fond, qui inventait de si
drles de tours contre M. de Chavigny, et de, si bonnes
plaisanteries contre le Mazarin, faisait pour La Rame, de cette
belle Pentecte qui allait venir, une des quatre grandes ftes de
lanne.

La Rame attendait donc six heures du soir avec autant
dimpatience que le duc.

Ds le matin il stait proccup de tous les dtails, et, ne se
fiant qu lui-mme, il avait fait en personne une visite au
successeur du pre Marteau. Celui-ci stait surpass: il lui
montra un vritable pt monstre, orn sur sa couverture des armes
de M. de Beaufort: le pt tait vide encore, mais prs de lui
taient un faisan et deux perdrix, piqus si menu, quils avaient
lair chacun dune pelote dpingles. Leau en tait venue  la
bouche de La Rame, et il tait rentr dans la chambre du duc en
se frottant les mains.

Pour comble de bonheur, comme nous lavons dit, M. de Chavigny, se
reposant sur La Rame, tait all faire lui-mme un petit voyage,
et tait parti le matin mme, ce qui faisait de La Rame le sous-
gouverneur du chteau.

Quant  Grimaud, il paraissait plus refrogn que jamais.

Dans la matine, M. de Beaufort avait fait avec La Rame une
partie de paume; un signe de Grimaud lui avait fait comprendre de
faire attention  tout.

Grimaud, marchant devant, traait le chemin quon avait  suivre
le soir. Le jeu de paume tait dans ce quon appelait lenclos de
la petite cour du chteau. Ctait un endroit assez dsert, o
lon ne mettait de sentinelles quau moment o M. de Beaufort
faisait sa partie; encore,  cause de la hauteur de la muraille,
cette prcaution paraissait-elle superflue.

Il y avait trois portes  ouvrir avant darriver  cet enclos.
Chacune souvrait avec une clef diffrente.

En arrivant  lenclos, Grimaud alla machinalement sasseoir prs
dune meurtrire, les jambes pendantes en dehors de la muraille.
Il devenait vident que ctait  cet endroit quon attacherait
lchelle de corde.

Toute cette manoeuvre, comprhensible pour le duc de Beaufort,
tait, on en conviendra, inintelligible pour La Rame.

La partie commena. Cette fois, M. de Beaufort tait en veine, et
lon et dit quil posait avec la main les balles o il voulait
quelles allassent. La Rame fut compltement battu.

Quatre des gardes de M. de Beaufort lavaient suivi et ramassaient
les balles: le jeu termin, M. de Beaufort, tout en raillant  son
aise La Rame sur sa maladresse, offrit aux gardes deux louis pour
aller boire  sa sant avec leurs quatre autres camarades.

Les gardes demandrent lautorisation de La Rame, qui la leur
donna, mais pour le soir seulement. Jusque-l, La Rame avait 
soccuper de dtails importants; il dsirait, comme il avait des
courses  faire, que le prisonnier ne ft pas perdu de vue.

M. de Beaufort aurait arrang les choses lui-mme que, selon toute
probabilit, il les et faites moins  sa convenance que ne le
faisait son gardien.

Enfin six heures sonnrent; quoiquon ne dt se mettre  table
qu sept heures, le dner se trouvait prt et servi. Sur un
buffet tait le pt colossal aux armes du duc et paraissant cuit
 point, autant quon en pouvait juger par la couleur dore qui
enluminait sa crote.

Le reste du dner tait  lavenant.

Tout le monde tait impatient, les gardes daller boire, La Rame
de se mettre  table, et M. de Beaufort de se sauver.

Grimaud seul tait impassible. On et dit quAthos avait fait son
ducation dans la prvision de cette grande circonstance.

Il y avait des moments o, en le regardant, le duc de Beaufort se
demandait sil ne faisait point un rve, et si cette figure de
marbre tait bien rellement  son service et sanimerait au
moment venu.

La Rame renvoya les gardes en leur recommandant de boire  la
sant du prince; puis, lorsquils furent partis, il ferma les
portes, mit les clefs dans sa poche, et montra la table au prince
dun air qui voulait dire:

-- Quand Monseigneur voudra.

Le prince regarda Grimaud, Grimaud regarda la pendule: il tait
six heures un quart  peine, lvasion tait fixe  sept heures,
il y avait donc trois quarts dheure  attendre.

Le prince, pour gagner un quart dheure, prtexta une lecture qui
lintressait et demanda  finir son chapitre. La Rame
sapprocha, regarda par-dessus son paule quel tait ce livre qui
avait sur le prince cette influence de lempcher de se mettre 
table quand le dner tait servi.

Ctaient les _Commentaires de Csar_, que lui-mme, contre les
ordonnances de M. de Chavigny, lui avait procurs trois jours
auparavant.

La Rame se promit bien de ne plus se mettre en contravention avec
les rglements du donjon.

En attendant, il dboucha les bouteilles et alla flairer le pt.

 six heures et demie, le duc se leva en disant avec gravit:

-- Dcidment, Csar tait le plus grand homme de lantiquit.

-- Vous trouvez, Monseigneur, dit La Rame.

-- Oui.

-- Eh bien! moi, reprit La Rame, jaime mieux Annibal.

-- Et pourquoi cela, matre La Rame? demanda le duc.

-- Parce quil na pas laiss de Commentaires, dit La Rame avec
son gros sourire.

Le duc comprit lallusion et se mit  table en faisant signe  La
Rame de se placer en face de lui.

Lexempt ne se le fit pas rpter deux fois.

Il ny a pas de figure aussi expressive que celle dun vritable
gourmand qui se trouve en face dune bonne table; aussi, en
recevant son assiette de potage des mains de Grimaud, la figure de
La Rame prsentait-elle le sentiment de la parfaite batitude.

Le duc le regarda avec un sourire.

-- Ventre-saint-gris! La Rame, scria-t-il, savez-vous que si on
me disait quil y a en ce moment en France un homme plus heureux
que vous, je ne le croirais pas!

-- Et vous auriez, ma foi, raison, Monseigneur, dit La Rame.
Quant  moi, javoue que lorsque jai faim, je ne connais pas de
vue plus agrable quune table bien servie, et si vous ajoutez,
continua La Rame, que celui qui fait les honneurs de cette table
est le petit-fils de Henri le Grand, alors vous comprendrez,
Monseigneur, que lhonneur quon reoit double le plaisir quon
gote.

Le prince sinclina  son tour, et un imperceptible sourire parut
sur le visage de Grimaud, qui se tenait derrire La Rame.

-- Mon cher La Rame, dit le duc, il ny a en vrit que vous pour
tourner un compliment.

-- Non, Monseigneur, dit La Rame dans leffusion de son me; non,
en vrit, je dis ce que je pense, il ny a pas de compliment dans
ce que je vous dis l.

-- Alors, vous mtes attach? demanda le prince.

-- Cest--dire, reprit La Rame, que je ne me consolerais pas si
Votre Altesse sortait de Vincennes.

-- Une drle de manire de tmoigner votre affliction. (Le prince
voulait dire affection.)

-- Mais, Monseigneur, dit La Rame, que feriez-vous dehors?
Quelque folie qui vous brouillerait avec la cour et vous ferait
mettre  la Bastille au lieu dtre  Vincennes. M. de Chavigny
nest pas aimable, jen conviens, continua La Rame en savourant
un verre de madre, mais M. du Tremblay, cest bien pis.

-- Vraiment! dit le duc, qui samusait du tour que prenait la
conversation et qui de temps en temps regardait la pendule, dont
laiguille marchait avec une lenteur dsesprante.

-- Que voulez-vous attendre du frre dun capucin nourri  lcole
du cardinal de Richelieu! Ah! Monseigneur, croyez-moi, cest un
grand bonheur que la reine, qui vous a toujours voulu du bien, 
ce que jai entendu dire du moins, ait eu lide de vous envoyer
ici, o il y a promenade, jeu de paume, bonne table, bon air.

-- En vrit, dit le duc,  vous entendre, La Rame, je suis donc
bien ingrat davoir eu un instant lide de sortir dici?

-- Oh! Monseigneur, cest le comble de lingratitude, reprit La
Rame; mais Votre Altesse ny a jamais song srieusement.

-- Si fait, reprit le duc, et, je dois vous lavouer, cest peut-
tre une folie, je ne dis pas non, mais de temps en temps jy
songe encore.

-- Toujours par un de vos quarante moyens, Monseigneur?

-- Eh! mais, oui, reprit le duc.

-- Monseigneur, dit La Rame, puisque nous sommes aux
panchements, dites-moi un de ces quarante moyens invents par
Votre Altesse.

-- Volontiers, dit le duc. Grimaud, donnez-moi le pt.

-- Jcoute, dit La Rame en se renversant sur son fauteuil, en
soulevant son verre et en clignant de loeil, pour regarder le
soleil  travers le rubis liquide quil contenait.

Le duc jeta un regard sur la pendule. Dix minutes encore et elle
allait sonner sept heures.

Grimaud apporta le pt devant le prince, qui prit son couteau 
lame dargent pour enlever le couvercle; mais La Rame, qui
craignait quil narrivt malheur  cette belle pice, passa au
duc son couteau, qui avait une lame de fer.

-- Merci, La Rame, dit le duc en prenant le couteau.

-- Eh bien Monseigneur, dit lexempt, ce fameux moyen?

-- Faut-il que je vous dise, reprit le duc, celui sur lequel je
comptais le plus, celui que javais rsolu demployer le premier?

-- Oui, celui-l, dit La Rame.

-- Eh bien! dit le duc, en creusant le pt dune main et en
dcrivant de lautre un cercle avec son couteau, jesprais
dabord avoir pour gardien un brave garon comme vous, monsieur La
Rame.

-- Bien! dit La Rame; vous lavez, Monseigneur. Aprs?

-- Et je men flicite.

La Rame salua.

-- Je me disais, continua le prince, si une fois jai prs de moi
un bon garon comme La Rame, je tcherai de lui faire recommander
par quelque ami  moi, avec lequel il ignorera mes relations, un
homme qui me soit dvou, et avec lequel je puisse mentendre pour
prparer ma fuite.

-- Allons! allons! dit La Rame, pas mal imagin.

-- Nest-ce pas? reprit le prince; par exemple, le serviteur de
quelque brave gentilhomme, ennemi lui-mme du Mazarin, comme doit
ltre tout gentilhomme.

-- Chut! Monseigneur, dit La Rame, ne parlons pas politique.

-- Quand jaurai cet homme prs de moi, continua le duc, pour peu
que cet homme soit adroit et ait su inspirer de la confiance  mon
gardien, celui-ci se reposera sur lui, et alors jaurai des
nouvelles du dehors.

-- Ah! oui, dit La Rame, mais comment cela, des nouvelles du
dehors?

-- Oh! rien de plus facile, dit le duc de Beaufort, en jouant  la
paume, par exemple.

-- En jouant  la paume? demanda La Rame, commenant  prter la
plus grande attention au rcit du duc.

-- Oui, tenez, jenvoie une balle dans le foss, un homme est l
qui la ramasse. La balle renferme une lettre; au lieu de renvoyer
cette balle que je lui ai demande du haut des remparts, il men
envoie une autre. Cette autre balle contient une lettre. Ainsi,
nous avons chang nos ides, et personne ny a rien vu.

-- Diable! diable! dit La Rame en se grattant loreille, vous
faites bien de me dire cela, Monseigneur, je surveillerai les
ramasseurs des balles.

Le duc sourit.

-- Mais, continua La Rame, tout cela, au bout du compte, nest
quun moyen de correspondre.

-- Cest dj beaucoup, ce me semble.

-- Ce nest pas assez.

-- Je vous demande pardon. Par exemple, je dis  mes amis:
Trouvez-vous tel jour,  telle heure, de lautre ct du foss
avec deux chevaux de main.

-- Eh bien! aprs? dit La Rame avec une certaine inquitude; 
moins que ces chevaux naient des ailes pour monter sur le rempart
et venir vous y chercher.

-- Eh! mon Dieu, dit ngligemment le prince, il ne sagit pas que
les chevaux aient des ailes pour monter sur les remparts, mais que
jaie, moi, un moyen den descendre.

-- Lequel?

-- Une chelle de corde.

-- Oui, mais, dit La Rame en essayant de rire, une chelle de
corde ne senvoie pas comme une lettre, dans une balle de paume.

-- Non, mais elle senvoie dans autre chose.

-- Dans autre chose, dans autre chose! dans quoi?

-- Dans un pt, par exemple.

-- Dans un pt? dit La Rame.

-- Oui. Supposez une chose, reprit le duc; supposez, par exemple,
que mon matre dhtel, Noirmont, ait trait du fonds de boutique
du pre Marteau...

-- Eh bien? demanda La Rame tout frissonnant.

-- Eh bien! La Rame, qui est un gourmand, voit ces pts, trouve
quils ont meilleure mine que ceux de ses prdcesseurs, vient
moffrir de men faire goter. Jaccepte,  la condition que La
Rame en gotera avec moi. Pour tre plus  laise, La Rame
carte les gardes et ne conserve que Grimaud pour nous servir.
Grimaud est lhomme qui ma t donn par un ami, ce serviteur
avec lequel je mentends, prt  me seconder en toutes choses. Le
moment de ma fuite est marqu  sept heures. Eh bien!  sept
heures moins quelques minutes...

--  sept heures moins quelques minutes?... reprit La Rame,
auquel la sueur commenait  perler sur le front.

--  sept heures moins quelques minutes, reprit le duc en joignant
laction aux paroles, jenlve la crote du pt. Jy trouve deux
poignards, une chelle de corde et un billon. Je mets un des
poignards sur la poitrine de La Rame et je lui dis: Mon ami,
jen suis dsol, mais si tu fais un geste, si tu pousses un cri,
tu es mort!

Nous lavons dit, en prononant ces derniers mots, le duc avait
joint laction aux paroles. Le duc tait debout prs de lui et lui
appuyait la pointe dun poignard sur la poitrine avec un accent
qui ne permettait pas  celui auquel il sadressait de conserver
de doute sur sa rsolution.

Pendant ce temps Grimaud, toujours silencieux, tirait du pt le
second poignard, lchelle de corde et la poire dangoisse.

La Rame suivait des yeux chacun de ces objets avec une terreur
croissante.

-- Oh! Monseigneur, scria-t-il en regardant le duc avec une
expression de stupfaction qui et fait clater de rire le prince
dans un autre moment, vous naurez pas le coeur de me tuer!

-- Non, si tu ne topposes pas  ma fuite.

-- Mais, Monseigneur, si je vous laisse fuir, je suis un homme
ruin.

-- Je te rembourserai le prix de ta charge.

-- Et vous tes bien dcid  quitter le chteau?

-- Pardieu!

-- Tout ce que je pourrais vous dire ne vous fera pas changer de
rsolution?

-- Ce soir, je veux tre libre.

-- Et si je me dfends, si jappelle, si je crie?

-- Foi de gentilhomme, je te tue.

En ce moment la pendule sonna.

-- Sept heures, dit Grimaud, qui navait pas encore prononc une
parole.

-- Sept heures, dit le duc, tu vois, je suis en retard.

La Rame fit un mouvement comme pour lacquit de sa conscience.

Le duc frona le sourcil, et lexempt sentit la pointe du poignard
qui, aprs avoir travers ses habits, sapprtait  lui traverser
la poitrine.

-- Bien, Monseigneur, dit-il, cela suffit. Je ne bougerai pas.

-- Htons-nous, dit le duc.

-- Monseigneur, une dernire grce.

-- Laquelle? Parle, dpche-toi.

-- Liez-moi bien, Monseigneur.

-- Pourquoi cela, te lier?

-- Pour quon ne croie pas que je suis votre complice.

-- Les mains! dit Grimaud.

-- Non pas par devant, par derrire donc, par derrire!

-- Mais avec quoi? dit le duc.

-- Avec votre ceinture, Monseigneur, reprit La Rame.

Le duc dtacha sa ceinture et la donna  Grimaud, qui lia les
mains de La Rame de manire  le satisfaire.

-- Les pieds, dit Grimaud.

La Rame tendit les jambes, Grimaud prit une serviette, la dchira
par bandes et ficela La Rame.

-- Maintenant mon pe, dit La Rame; liez-moi donc la garde de
mon pe.

Le duc arracha un des rubans de son haut-de-chausses, et accomplit
le dsir de son gardien.

-- Maintenant, dit le pauvre La Rame, la poire dangoisse, je la
demande; sans cela on me ferait mon procs parce que je nai pas
cri. Enfoncez, Monseigneur, enfoncez.

Grimaud sapprta  remplir le dsir de lexempt, qui fit un
mouvement en signe quil avait quelque chose  dire.

-- Parle, dit le duc.

-- Maintenant, Monseigneur, dit La Rame, noubliez pas, sil
marrive malheur  cause de vous, que jai une femme et quatre
enfants.

-- Sois tranquille. Enfonce, Grimaud.

En une seconde La Rame fut billonn et couch  terre, deux ou
trois chaises furent renverses en signe de lutte. Grimaud prit
dans les poches de lexempt toutes les clefs quelles contenaient,
ouvrit dabord la porte de la chambre o ils se trouvaient, la
referma  double tour quand ils furent sortis, puis tous deux
prirent rapidement le chemin de la galerie qui conduisait au petit
enclos. Les trois portes furent successivement ouvertes et fermes
avec une promptitude qui faisait honneur  la dextrit de
Grimaud. Enfin lon arriva au jeu de paume. Il tait parfaitement
dsert, pas de sentinelles, personne aux fentres.

Le duc courut au rempart et aperut de lautre ct des fosss
trois cavaliers avec deux chevaux en main. Le duc changea un
signe avec eux, ctait bien pour lui quils taient l.

Pendant ce temps, Grimaud attachait le fil conducteur.

Ce ntait pas une chelle de corde, mais un peloton de soie, avec
un bton qui devait se passer entre les jambes et se dvider de
lui-mme par le poids de celui qui se tenait dessus 
califourchon.

-- Va, dit le duc.

-- Le premier, Monseigneur? demanda Grimaud.

Sans doute, dit le duc; si on me rattrape, je ne risque que la
prison; si on tattrape, toi, tu es pendu.

-- Cest juste, dit Grimaud.

Et aussitt Grimaud, se mettant  cheval sur le bton, commena sa
prilleuse descente; le duc le suivit des yeux avec une terreur
involontaire; il tait dj arriv aux trois quarts de la
muraille, lorsque tout  coup la corde cassa. Grimaud tomba
prcipit dans le foss.

Le duc jeta un cri, mais Grimaud ne poussa pas une plainte; et
cependant il devait tre bless grivement, car il tait rest
tendu  lendroit o il tait tomb.

Aussitt un des hommes qui attendaient se laissa glisser dans le
foss, attacha sous les paules de Grimaud lextrmit dune
corde, et les deux autres, qui en tenaient le bout oppos,
tirrent Grimaud  eux.

-- Descendez, Monseigneur, dit lhomme qui tait dans la fosse; il
ny a quune quinzaine de pieds de distance et le gazon est
moelleux.

Le duc tait dj  loeuvre. Sa besogne  lui tait plus
difficile, car il navait plus de bton pour se soutenir; il
fallait quil descendt  la force des poignets, et cela dune
hauteur dune cinquantaine de pieds. Mais, nous lavons dit, le
duc tait adroit, vigoureux et plein de sang-froid; en moins de
cinq minutes, il se trouva  lextrmit de la corde; comme le lui
avait dit le gentilhomme, il ntait plus qu quinze pieds de
terre. Il lcha lappui qui le soutenait et tomba sur ses pieds
sans se faire aucun mal.

Aussitt il se mit  gravir le talus du foss, au haut duquel il
trouva Rochefort. Les deux autres gentilshommes lui taient
inconnus. Grimaud, vanoui, tait attach sur un cheval.

-- Messieurs, dit le prince, je vous remercierai plus tard; mais 
cette heure, il ny a pas un instant  perdre, en route donc, en
route! qui maime, me suive!

Et il slana sur son cheval, partit au grand galop, respirant 
pleine poitrine, et criant avec une expression de joie impossible
 rendre:

-- Libre!... Libre!... Libre!...


XXVI. DArtagnan arrive  propos

DArtagnan toucha  Blois la somme que Mazarin, dans son dsir de
le revoir prs de lui, stait dcid  lui donner pour ses
services futurs.

De Blois  Paris il y avait quatre journes pour un cavalier
ordinaire. DArtagnan arriva vers les quatre heures de laprs-
midi du troisime jour  la barrire Saint-Denis. Autrefois il
nen et mis que deux. Nous avons vu quAthos, parti trois heures
aprs lui, tait arriv vingt-quatre heures auparavant.

Planchet avait perdu lusage de ces promenades forces; dArtagnan
lui reprocha sa mollesse.

-- Eh! monsieur, quarante lieues en trois jours! je trouve cela
fort joli pour un marchand de pralines.

-- Es-tu rellement devenu marchand, Planchet, et comptes-tu
srieusement, maintenant que nous nous sommes retrouvs, vgter
dans ta boutique?

-- Heu! reprit Planchet, vous seul en vrit tes fait pour
lexistence active. Voyez M. Athos, qui dirait que cest cet
intrpide chercheur daventures que nous avons connu? Il vit
maintenant en vritable gentilhomme fermier, en vrai seigneur
campagnard. Tenez, monsieur, il ny a en vrit de dsirable
quune existence tranquille.

-- Hypocrite! dit dArtagnan, que lon voit bien que tu te
rapproches de Paris, et quil y a  Paris une corde et une potence
qui tattendent!

En effet, comme ils en taient l de leur conversation, les deux
voyageurs arrivrent  la barrire. Planchet baissait son feutre
en songeant quil allait passer dans des rues o il tait fort
connu, et dArtagnan relevait sa moustache en se rappelant Porthos
qui devait lattendre rue Tiquetonne. Il pensait aux moyens de lui
faire oublier sa seigneurie de Bracieux et les cuisines homriques
de Pierrefonds.

En tournant le coin de la rue Montmartre, il aperut,  lune des
fentres de lhtel de la Chevrette, Porthos vtu dun splendide
justaucorps bleu de ciel tout brod dargent, et billant  se
dmonter la mchoire, de sorte que les passants contemplaient avec
une certaine admiration respectueuse ce gentilhomme si beau et si
riche, qui semblait si fort ennuy de sa richesse et de sa
grandeur.

 peine dailleurs, de leur ct, dArtagnan et Planchet avaient-
ils tourn langle de la rue, que Porthos les avait reconnus.

-- Eh! dArtagnan, scria-t-il, Dieu soit lou! cest vous!

-- Eh! bonjour, cher ami! rpondit dArtagnan.

Une petite foule de badauds se forma bientt autour des chevaux
que les valets de lhtel tenaient dj par la bride, et des
cavaliers qui causaient ainsi le nez en lair; mais un froncement
de sourcils de dArtagnan et deux ou trois gestes mal intentionns
de Planchet et bien compris des assistants, dissiprent la foule,
qui commenait  devenir dautant plus compacte quelle ignorait
pourquoi elle tait rassemble.

Porthos tait dj descendu sur le seuil de lhtel.

-- Ah! mon cher ami, dit-il, que mes chevaux sont mal ici.

-- En vrit! dit dArtagnan, jen suis au dsespoir pour ces
nobles animaux.

-- Et moi aussi, jtais assez mal, dit Porthos, et ntait
lhtesse continua-t-il en se balanant sur ses jambes avec son
gros air content de lui-mme, qui est assez avenante et qui entend
la plaisanterie, jaurais t chercher gte ailleurs.

La belle Madeleine, qui stait approche pendant ce colloque, fit
un pas en arrire et devint ple comme la mort en entendant les
paroles de Porthos, car elle crut que la scne du Suisse allait se
renouveler; mais  sa grande stupfaction dArtagnan ne sourcilla
point, et, au lieu de se fcher, il dit en riant  Porthos:

-- Oui, je comprends, cher ami, lair de la rue Tiquetonne ne vaut
pas celui de la valle de Pierrefonds; mais, soyez tranquille, je
vais vous en faire prendre un meilleur.

-- Quand cela?

-- Ma foi, bientt, je lespre.

-- Ah! tant mieux!

 cette exclamation de Porthos succda un gmissement bas et
profond qui partait de langle dune porte. DArtagnan, qui venait
de mettre pied  terre, vit alors se dessiner en relief sur le mur
lnorme ventre de Mousqueton, dont la bouche attriste laissait
chapper de sourdes plaintes.

-- Et vous aussi, mon pauvre monsieur Mouston, tes dplac dans
ce chtif htel, nest-ce pas? demanda dArtagnan de ce ton
railleur qui pouvait tre aussi bien de la compassion que de la
moquerie.

-- Il trouve la cuisine dtestable, rpondit Porthos.

-- Eh bien, mais, dit dArtagnan, que ne la faisait-il lui-mme
comme  Chantilly?

-- Ah! monsieur, je navais plus ici, comme l-bas, les tangs de
M. le Prince, pour y pcher ces belles carpes, et les forts de
Son Altesse pour y prendre au collet ces fines perdrix. Quant  la
cave, je lai visite en dtail, et en vrit cest bien peu de
chose.

-- Monsieur Mouston, dit dArtagnan, en vrit je vous plaindrais,
si je navais pour le moment quelque chose de bien autrement
press  faire.

Alors, prenant Porthos  part:

-- Mon cher du Vallon, continua-t-il, vous voil tout habill, et
cest heureux, car je vous mne de ce pas chez le cardinal.

-- Bah! vraiment? dit Porthos en ouvrant de grands yeux bahis.

-- Oui, mon ami.

-- Une prsentation?

-- Cela vous effraie?

-- Non, mais cela mmeut.

-- Oh! soyez tranquille; vous navez plus affaire  lautre
cardinal, et celui-ci ne vous terrassera pas sous sa majest.

-- Cest gal, vous comprenez, dArtagnan, la cour!

-- Eh! mon ami, il ny a plus de cour.

-- La reine!

-- Jallais dire: il ny a plus de reine. La reine? rassurez-vous,
nous ne la verrons pas.

-- Et vous dites que nous allons de ce pas au Palais-Royal?

-- De ce pas. Seulement, pour ne point faire de retard, je vous
emprunterai un de vos chevaux.

--  votre aise: ils sont tous les quatre  votre service.

-- Oh! je nen ai besoin que dun pour le moment.

-- Nemmenons-nous pas nos valets?

-- Oui, prenez Mousqueton, cela ne fera pas mal. Quant  Planchet,
il a ses raisons pour ne pas venir  la cour.

-- Et pourquoi cela?

-- Heu! il est mal avec Son minence.

-- Mouston, dit Porthos, sellez Vulcain et Bayard.

-- Et moi, monsieur, prendrai-je Rustaud?

-- Non, prenez un cheval de luxe, prenez Phbus ou Superbe, nous
allons en crmonie.

-- Ah! dit Mousqueton respirant, il ne sagit donc que de faire
une visite?

-- Eh! mon Dieu, oui, Mouston, pas dautre chose. Seulement, 
tout hasard, mettez des pistolets dans les fontes; vous trouverez
 ma selle les miens tout chargs.

Mouston poussa un soupir, il comprenait peu ces visites de
crmonie qui se faisaient arm jusquaux dents.

-- Au fait, dit Porthos en regardant sloigner complaisamment son
ancien laquais, vous avez raison, dArtagnan, Mouston suffira,
Mouston a fort belle apparence.

DArtagnan sourit.

Et vous, dit Porthos, ne vous habillez-vous point de frais?

-- Non pas, je reste comme je suis.

-- Mais vous tes tout mouill de sueur et de poussire, vos
bottes sont fort crottes?

-- Ce nglig de voyage tmoignera de mon empressement  me rendre
aux ordres du cardinal.

En ce moment Mousqueton revint avec les trois chevaux tout
accommods. DArtagnan se remit en selle comme sil se reposait
depuis huit jours.

-- Oh! dit-il  Planchet, ma longue pe...

-- Moi, dit Porthos montrant une petite pe de parade  la garde
toute dore, jai mon pe de cour.

-- Prenez votre rapire, mon ami.

-- Et pourquoi?

-- Je nen sais rien, mais prenez toujours, croyez-moi.

-- Ma rapire, Mouston, dit Porthos.

-- Mais cest tout un attirail de guerre, monsieur! dit celui-ci;
nous allons donc faire campagne? Alors dites-le moi tout de suite,
je prendrai mes prcautions en consquence.

-- Avec nous, Mouston, vous le savez, reprit dArtagnan, les
prcautions sont toujours bonnes  prendre. Ou vous navez pas
grande mmoire, ou vous avez oubli que nous navons pas
lhabitude de passer nos nuits en bals et en srnades.

-- Hlas! cest vrai, dit Mousqueton en sarmant de pied en cap,
mais je lavais oubli.

Ils partirent dun trait assez rapide et arrivrent au Palais-
Cardinal vers les sept heures un quart. Il y avait foule dans les
rues, car ctait le jour de la Pentecte, et cette foule
regardait passer avec tonnement ces deux cavaliers, dont lun
tait si frais quil semblait sortir dune bote, et lautre si
poudreux quon et dit quil quittait un champ de bataille.

Mousqueton attirait aussi les regards des badauds, et comme le
roman de Don Quichotte tait alors dans toute sa vogue, quelques-
uns disaient que ctait Sancho qui, aprs avoir perdu un matre,
en avait trouv deux.

En arrivant  lantichambre, dArtagnan se trouva en pays de
connaissance. Ctaient des mousquetaires de sa compagnie qui
justement taient de garde. Il fit appeler lhuissier et montra la
lettre du cardinal qui lui enjoignait de revenir sans perdre une
seconde. Lhuissier sinclina et entra chez Son minence.

DArtagnan se tourna vers Porthos, et crut remarquer quil tait
agit dun lger tremblement. Il sourit, et sapprochant de son
oreille, il lui dit:

-- Bon courage, mon brave ami! ne soyez pas intimid; croyez-moi,
loeil de laigle est ferm, et nous navons plus affaire quau
simple vautour. Tenez-vous raide comme au jour du bastion Saint-
Gervais, et ne saluez pas trop bas cet Italien, cela lui donnerait
une pauvre ide de vous.

-- Bien, bien, rpondit Porthos.

Lhuissier reparut.

-- Entrez, messieurs dit-il, Son minence vous attend.

En effet, Mazarin tait assis dans son cabinet, travaillant 
raturer le plus de noms possible sur une liste de pensions et de
bnfices. Il vit du coin de loeil entrer dArtagnan et Porthos
et quoique son regard et ptill de joie  lannonce de
lhuissier, il ne parut pas smouvoir.

-- Ah! cest vous, monsieur le lieutenant? dit-il, vous avez fait
diligence, cest bien; soyez le bienvenu.

-- Merci, Monseigneur. Me voil aux ordres de Votre minence,
ainsi que M. du Vallon, celui de mes anciens amis, celui qui
dguisait sa noblesse sous le nom de Porthos.

Porthos salua le cardinal.

-- Un cavalier magnifique, dit Mazarin.

Porthos tourna la tte  droite et  gauche, et fit des mouvements
dpaule pleins de dignit.

-- La meilleure pe du royaume, Monseigneur, dit dArtagnan, et
bien des gens le savent qui ne le disent pas et qui ne peuvent pas
le dire.

Porthos salua dArtagnan.

Mazarin aimait presque autant les beaux soldats que Frdric de
Prusse les aima plus tard. Il se mit  admirer les mains
nerveuses, les vastes paules et loeil fixe de Porthos. Il lui
sembla quil avait devant lui le salut de son ministre et du
royaume, taill en chair et en os. Cela lui rappela que lancienne
association des mousquetaires tait forme de quatre personnes.

-- Et vos deux autres amis? demanda Mazarin.

Porthos ouvrait la bouche, croyant que ctait loccasion de
placer un mot  son tour. DArtagnan lui fit un signe du coin de
loeil.

-- Nos autres amis sont empchs en ce moment, ils nous
rejoindront plus tard.

Mazarin toussa lgrement.

-- Et monsieur, plus libre queux, reprendra volontiers du
service? demanda Mazarin.

-- Oui, Monseigneur, et cela par un dvouement, car M. de Bracieux
est riche.

-- Riche? dit Mazarin,  qui ce seul mot avait toujours le
privilge dinspirer une grande considration.

-- Cinquante mille livres de rente, dit Porthos.

Ctait la premire parole quil avait prononce.

-- Par pur dvouement, reprit Mazarin avec son fin sourire, par
pur dvouement alors?

-- Monseigneur ne croit peut-tre pas beaucoup  ce mot-l?
demanda dArtagnan.

-- Et vous, monsieur le Gascon? dit Mazarin en appuyant ses deux
coudes sur son bureau et son menton dans ses deux mains.

-- Moi, dit dArtagnan, je crois au dvouement comme  un nom de
baptme, par exemple, qui doit tre naturellement suivi dun nom
de terre. On est dun naturel plus ou moins dvou, certainement;
mais il faut toujours quau bout dun dvouement il y ait quelque
chose.

-- Et votre ami, par exemple, quelle chose dsirerait-il avoir au
bout de son dvouement?

-- Eh bien! Monseigneur, mon ami a trois terres magnifiques: celle
du Vallon,  Corbeil; celle de Bracieux, dans le Soissonnais, et
celle de Pierrefonds dans le Valois; or, Monseigneur, il
dsirerait que lune de ses trois terres ft rige en baronnie.

-- Nest-ce que cela? dit Mazarin, dont les yeux ptillrent de
joie en voyant quil pouvait rcompenser le dvouement de Porthos
sans bourse dlier; nest-ce que cela? la chose pourra sarranger.

-- Je serai baron! scria Porthos en faisant un pas en avant.

-- Je vous lavais dit, reprit dArtagnan en larrtant de la
main, et Monseigneur vous le rpte.

-- Et vous, monsieur dArtagnan, que dsirez-vous?

Monseigneur, dit dArtagnan, il y aura vingt ans au mois de
septembre prochain que M. le cardinal de Richelieu ma fait
lieutenant.

-- Oui, et vous voudriez que le cardinal Mazarin vous ft
capitaine.

DArtagnan salua.

-- Eh bien! tout cela nest pas chose impossible. On verra,
messieurs, on verra. Maintenant, monsieur du Vallon, dit Mazarin,
quel service prfrez-vous? celui de la ville? celui de la
campagne?

Porthos ouvrit la bouche pour rpondre.

-- Monseigneur, dit dArtagnan, M. du Vallon est comme moi, il
aime le service extraordinaire, cest--dire des entreprises qui
sont rputes comme folles et impossibles.

Cette gasconnade ne dplut pas  Mazarin, qui se mit  rver.

-- Cependant, je vous avoue que je vous avais fait venir pour vous
donner un poste sdentaire. Jai certaines inquitudes. Eh bien!
quest-ce que cela? dit Mazarin.

En effet, un grand bruit se faisait entendre dans lantichambre,
et presque en mme temps la porte du cabinet souvrit; un homme
couvert de poussire se prcipita dans la chambre en criant:

-- Monsieur le cardinal? o est monsieur le cardinal?

Mazarin crut quon voulait lassassiner, et se recula en faisant
rouler son fauteuil. DArtagnan et Porthos firent un mouvement qui
les plaa entre le nouveau venu et le cardinal.

-- Eh! monsieur, dit Mazarin, quy a-t-il donc, que vous entrez
ici comme dans les halles?

-- Monseigneur, dit lofficier  qui sadressait ce reproche, deux
mots, je voudrais vous parler vite et en secret. Je suis
M. de Poins, officier aux gardes, en service au donjon de
Vincennes.

Lofficier tait si ple et si dfait, que Mazarin, persuad quil
tait porteur dune nouvelle dimportance, fit signe  dArtagnan
et  Porthos de faire place au messager.

DArtagnan et Porthos se retirrent dans un coin du cabinet.

-- Parlez, monsieur, parlez vite, dit Mazarin, quy a-t-il donc?

-- Il y a, Monseigneur, dit le messager, que M. de Beaufort vient
de svader du chteau de Vincennes.

Mazarin poussa un cri et devint  son tour plus ple que celui qui
lui annonait cette nouvelle; il retomba sur son fauteuil presque
ananti.

-- vad! dit-il, M. de Beaufort vad?

-- Monseigneur, je lai vu fuir du haut de la terrasse.

-- Et vous navez pas tir dessus?

-- Il tait hors de porte.

-- Mais M. de Chavigny, que faisait-il donc?

-- Il tait absent.

-- Mais La Rame?

-- On la trouv garrott dans la chambre du prisonnier, un
billon dans la bouche et un poignard prs de lui.

-- Mais cet homme quil stait adjoint?

-- Il tait complice du duc et sest vad avec lui.

Mazarin poussa un gmissement.

-- Monseigneur, dit dArtagnan faisant un pas vers le cardinal.

-- Quoi? dit Mazarin.

-- Il me semble que Votre minence perd un temps prcieux.

-- Comment cela?

-- Si Votre minence ordonnait quon court aprs le prisonnier,
peut-tre le rejoindrait-on encore. La France est grande, et la
plus proche frontire est  soixante lieues.

-- Et qui courrait aprs lui? scria Mazarin.

-- Moi, pardieu!

-- Et vous larrteriez?

-- Pourquoi pas?

-- Vous arrteriez le duc de Beaufort, arm, en campagne?

-- Si Monseigneur mordonnait darrter le diable, je
lempoignerais par les cornes et je le lui amnerais.

-- Moi aussi, dit Porthos.

-- Vous aussi? dit Mazarin en regardant ces deux hommes avec
tonnement. Mais le duc ne se rendra pas sans un combat acharn.

-- Eh bien! dit dArtagnan dont les yeux senflammaient, bataille!
il y a longtemps que nous ne nous sommes battus, nest-ce pas,
Porthos?

-- Bataille! dit Porthos.

-- Et vous croyez le rattraper?

-- Oui, si nous sommes mieux monts que lui.

-- Alors, prenez ce que vous trouverez de gardes ici et courez.

-- Vous lordonnez, Monseigneur.

-- Je le signe, dit Mazarin en prenant un papier et en crivant
quelques lignes.

-- Ajoutez, Monseigneur, que nous pourrons prendre tous les
chevaux que nous rencontrerons sur notre route.

-- Oui, oui, dit Mazarin, service du roi! Prenez et courez!

-- Bon, Monseigneur.

-- Monsieur du Vallon, dit Mazarin, votre baronnie est en croupe
du duc de Beaufort; il ne sagit que de le rattraper. Quant 
vous, mon cher monsieur dArtagnan, je ne vous promets rien, mais
si vous le ramenez, mort ou vif, vous demanderez ce que vous
voudrez.

--  cheval, Porthos! dit dArtagnan en prenant la main de son
ami.

-- Me voici, rpondit Porthos avec son sublime sang-froid.

Et ils descendirent le grand escalier, prenant avec eux les gardes
quils rencontraient sur leur route en criant:  cheval! 
cheval!

Une dizaine dhommes se trouvrent runis.

DArtagnan et Porthos sautrent lun sur Vulcain, lautre sur
Bayard, Mousqueton enfourcha Phbus.

-- Suivez-moi! cria dArtagnan.

-- En route, dit Porthos.

Et ils enfoncrent lperon dans les flancs de leurs nobles
coursiers, qui partirent par la rue Saint-Honor comme une tempte
furieuse.

-- Eh bien! monsieur le baron! je vous avais promis de lexercice,
vous voyez que je vous tiens parole.

-- Oui, mon capitaine, rpondit Porthos.

Ils se retournrent, Mousqueton, plus suant que son cheval, se
tenait  la distance oblige. Derrire Mousqueton galopaient les
dix gardes.

Les bourgeois bahis sortaient sur le seuil de leur porte, et les
chiens effarouchs suivaient les cavaliers en aboyant.

Au coin du cimetire Saint-Jean, dArtagnan renversa un homme;
mais ctait un trop petit vnement pour arrter des gens si
presss. La troupe galopante continua donc son chemin comme si les
chevaux eussent eu des ailes.

Hlas! Il ny a pas de petits vnements dans ce monde, et nous
verrons que celui-ci pensa perdre la monarchie!


XXVII. La grande route

Ils coururent ainsi pendant toute la longueur du faubourg Saint-
Antoine et la route de Vincennes; bientt ils se trouvrent hors
de la ville, bientt dans la fort, bientt en vue du village.

Les chevaux semblaient sanimer de plus en plus  chaque pas, et
leurs naseaux commenaient  rougir comme des fournaises ardentes.
DArtagnan, les perons dans le ventre de son cheval, devanait
Porthos de deux pieds au plus. Mousqueton suivait  deux
longueurs. Les gardes venaient distancs selon la valeur de leurs
montures.

Du haut dune minence dArtagnan vit un groupe de personnes
arrtes de lautre ct du foss, en face de la partie du donjon
qui regarde Saint-Maur. Il comprit que ctait par l que le
prisonnier avait fui, et que ctait de ce ct quil aurait des
renseignements. En cinq minutes il tait arriv  ce but, o le
rejoignirent successivement les gardes.

Tous les gens qui composaient ce groupe taient fort occups; ils
regardaient la corde encore pendante  la meurtrire et rompue 
vingt pieds du sol. Leurs yeux mesuraient la hauteur, et ils
changeaient force conjectures. Sur le haut du rempart allaient et
venaient des sentinelles  lair effar.

Un poste de soldats, command par un sergent, loignait les
bourgeois de lendroit o le duc tait mont  cheval.

DArtagnan piqua droit au sergent.

-- Mon officier, dit le sergent, on ne sarrte pas ici.

-- Cette consigne nest pas pour moi, dit dArtagnan. A-t-on
poursuivi les fuyards?

-- Oui, mon officier; malheureusement ils sont bien monts.

-- Et combien sont-ils?

-- Quatre valides, et un cinquime quils ont emport bless.

-- Quatre! dit dArtagnan en regardant Porthos; entends-tu, baron?
ils ne sont que quatre!

Un joyeux sourire illumina la figure de Porthos.

-- Et combien davance ont-ils?

-- Deux heures un quart, mon officier.

-- Deux heures un quart, ce nest rien, nous sommes bien monts,
nest-ce pas, Porthos?

Porthos poussa un soupir; il pensa  ce qui attendait ses pauvres
chevaux.

-- Fort bien, dit dArtagnan, et maintenant de quel ct sont-ils
partis?

-- Quant  ceci, mon officier, dfense de le dire.

DArtagnan tira de sa poche un papier.

-- Ordre du roi, dit-il.

-- Parlez au gouverneur alors.

-- Et o est le gouverneur?

--  la campagne.

La colre monta au visage de dArtagnan, son front se plissa, ses
tempes se colorrent.

-- Ah! misrable! dit-il au sergent, je crois que tu te moques de
moi. Attends!

Il dplia le papier, le prsenta dune main au sergent et de
lautre prit dans ses fontes un pistolet quil arma.

-- Ordre du roi, te dis-je. Lis et rponds, ou je te fais sauter
la cervelle! quelle route ont-ils prise?

Le sergent vit que dArtagnan parlait srieusement.

-- Route du Vendmois, rpondit-il.

-- Et par quelle porte sont-ils sortis?

-- Par la porte de Saint-Maur.

-- Si tu me trompes, misrable, dit dArtagnan, tu seras pendu
demain!

-- Et vous, si vous les rejoignez, vous ne reviendrez pas me faire
pendre, murmura le sergent.

DArtagnan haussa les paules, fit un signe  son escorte et
piqua.

-- Par ici, messieurs, par ici! cria-t-il en se dirigeant vers la
porte du parc indique.

Mais maintenant que le duc stait sauv, le concierge avait jug
 propos de fermer la porte  double tour. Il fallut le forcer de
louvrir comme on avait forc le sergent, et cela fit perdre
encore dix minutes.

Le dernier obstacle franchi, la troupe reprit sa course avec la
mme vlocit.

Mais tous les chevaux ne continurent pas avec la mme ardeur;
quelques-uns ne purent soutenir longtemps cette course effrne;
trois sarrtrent aprs une heure de marche; un tomba.

DArtagnan, qui ne tournait pas la tte, ne sen aperut mme pas.
Porthos le lui dit avec son air tranquille.

-- Pourvu que nous arrivions  deux, dit dArtagnan, cest tout ce
quil faut, puisquils ne sont que quatre.

-- Cest vrai, dit Porthos.

Et il mit les perons dans le ventre de son cheval.

Au bout de deux heures, les chevaux avaient fait douze lieues sans
sarrter; leurs jambes commenaient  trembler et lcume quils
soufflaient mouchetait les pourpoints des cavaliers, tandis que la
sueur pntrait sous leurs hauts-de-chausses.

-- Reposons-nous un instant pour faire souffler ces malheureuses
btes, dit Porthos.

-- Tuons-les, au contraire, tuons-les! dit dArtagnan, et
arrivons. Je vois des traces fraches, il ny a pas plus dun
quart dheure quils sont passs ici.

Effectivement, le revers de la route tait labour par les pieds
des chevaux. On voyait les traces aux derniers rayons du jour.

Ils repartirent; mais aprs deux lieues, le cheval de Mousqueton
sabattit.

-- Bon! dit Porthos, voil Phbus flamb!

-- Le cardinal vous le paiera mille pistoles.

-- Oh! dit Porthos, je suis au-dessus de cela.

-- Repartons donc, et au galop!

-- Oui, si nous pouvons.

En effet, le cheval de dArtagnan refusa daller plus loin, il ne
respirait plus; un dernier coup dperon, au lieu de le faire
avancer, le fit tomber.

-- Ah! diable! dit Porthos, voil Vulcain fourbu!

-- Mordieu! scria dArtagnan en saisissant ses cheveux  pleine
poigne, il faut donc sarrter! Donnez-moi votre cheval, Porthos.
Eh bien! mais, que diable faites-vous?

-- Eh! pardieu! je tombe, dit Porthos, ou plutt cest Bayard qui
sabat.

DArtagnan voulut le faire relever pendant que Porthos se tirait
comme il pouvait des triers, mais il saperut que le sang lui
sortait par les naseaux.

-- Et de trois! dit-il. Maintenant tout est fini!

En ce moment un hennissement se fit entendre.

-- Chut! dit dArtagnan.

-- Quy a-t-il?

-- Jentends un cheval.

-- Cest celui de quelquun de nos compagnons qui nous rejoint.

-- Non, dit dArtagnan, cest en avant.

-- Alors, cest autre chose, dit Porthos.

Et il couta  son tour en tendant loreille du ct quavait
indiqu dArtagnan.

-- Monsieur, dit Mousqueton, qui, aprs avoir abandonn son cheval
sur la grande route, venait de rejoindre son matre  pied;
monsieur, Phbus na pu rsister, et...

-- Silence donc! dit Porthos.

En effet, en ce moment un second hennissement passait emport par
la brise de la nuit.

-- Cest  cinq cents pas dici, en avant de nous, dit dArtagnan.

-- En effet, monsieur, dit Mousqueton, et  cinq cents pas de nous
il y a une petite maison de chasse.

-- Mousqueton, tes pistolets, dit dArtagnan.

-- Je les ai  la main, monsieur.

-- Porthos, prenez les vtres dans vos fontes.

-- Je les tiens.

-- Bien! dit dArtagnan en semparant  son tour des siens;
maintenant vous comprenez, Porthos?

-- Pas trop.

-- Nous courons pour le service du roi.

-- Eh bien?

-- Pour le service du roi nous requrons ces chevaux.

-- Cest cela, dit Porthos.

-- Alors, pas un mot et  loeuvre!

Tous trois savancrent dans la nuit, silencieux comme des
fantmes.  un dtour de la route, ils virent briller une lumire
au milieu des arbres.

-- Voil la maison, dit dArtagnan tout bas. Laissez-moi faire,
Porthos, et faites comme je ferai.

Ils se glissrent darbre en arbre, et arrivrent jusqu vingt
pas de la maison sans avoir t vus. Parvenus  cette distance,
ils aperurent,  la faveur dune lanterne suspendue sous un
hangar, quatre chevaux dune belle mine. Un valet les pansait.
Prs deux taient les selles et les brides.

DArtagnan sapprocha vivement, faisant signe  ses deux
compagnons de se tenir quelques pas en arrire.

-- Jachte ces chevaux, dit-il au valet.

Celui-ci se retourna tonn, mais sans rien dire.

-- Nas-tu pas entendu, drle? reprit dArtagnan.

-- Si fait, dit celui-ci.

-- Pourquoi ne rponds-tu pas?

-- Parce que ces chevaux ne sont pas  vendre.

-- Je les prends alors, dit dArtagnan.

Et il mit la main sur celui qui tait  sa porte. Ses deux
compagnons apparurent au mme moment et en firent autant.

-- Mais, messieurs! scria le laquais, ils viennent de faire une
traite de six lieues, et il y a  peine une demi-heure quils sont
dessells.

-- Une demi-heure de repos suffit, dit dArtagnan, et ils nen
seront que mieux en haleine.

Le palefrenier appela  son aide. Une espce dintendant sortit
juste au moment o dArtagnan et ses compagnons mettaient la selle
sur le dos des chevaux.

Lintendant voulut faire la grosse voix.

-- Mon cher ami, dit dArtagnan, si vous dites un mot je vous
brle la cervelle.

Et il lui montra le canon dun pistolet quil remit aussitt sous
son bras pour continuer sa besogne.

-- Mais, monsieur, dit lintendant, savez-vous que ces chevaux
appartiennent  M. de Montbazon?

-- Tant mieux, dit dArtagnan, ce doivent tre de bonnes btes.

-- Monsieur, dit lintendant en reculant pas  pas et en essayant
de regagner la porte, je vous prviens que je vais appeler mes
gens.

-- Et moi les miens, dit dArtagnan. Je suis lieutenant aux
mousquetaires du roi, jai dix gardes qui me suivent, et, tenez,
les entendez-vous galoper? Nous allons voir.

On nentendait rien, mais lintendant eut peur dentendre.

-- Y tes-vous, Porthos? dit dArtagnan.

-- Jai fini.

-- Et vous, Mouston?

-- Moi aussi.

-- Alors en selle, et partons.

Tous trois slancrent sur leurs chevaux.

--  moi! dit lintendant,  moi, les laquais et les carabines!

-- En route! dit dArtagnan, il va y avoir de la mousquetade.

Et tous trois partirent comme le vent.

--  moi! hurla lintendant, tandis que le palefrenier courait
vers le btiment voisin.

-- Prenez garde de tuer vos chevaux! cria dArtagnan en clatant
de rire.

-- Feu! rpondit lintendant.

Une lueur pareille  celle dun clair illumina le chemin; puis en
mme temps que la dtonation, les trois cavaliers entendirent
siffler les balles, qui se perdirent dans lair.

-- Ils tirent comme des laquais, dit Porthos. On tirait mieux que
cela du temps de M. de Richelieu. Vous rappelez-vous la route de
Crvecoeur, Mousqueton?

-- Ah! monsieur, la fesse droite men fait encore mal.

-- tes-vous sr que nous sommes sur la piste, dArtagnan? demanda
Porthos.

-- Pardieu! navez-vous donc pas entendu?

-- Quoi?

-- Que ces chevaux appartiennent  M. de Montbazon.

-- Eh bien?

-- Eh bien! M. de Montbazon est le mari de madame de Montbazon.

-- Aprs?

-- Et madame de Montbazon est la matresse de M. de Beaufort.

-- Ah! je comprends, dit Porthos. Elle avait dispos des relais.

-- Justement.

-- Et nous courons aprs le duc avec les chevaux quil vient de
quitter.

-- Mon cher Porthos, vous tes vraiment dune intelligence
suprieure, dit dArtagnan de son air moiti figue, moiti raisin.

-- Peuh! fit Porthos, voil comme je suis, moi!

On courut ainsi une heure, les chevaux taient blancs dcume et
le sang leur coulait du ventre.

-- Hein! quai-je vu l-bas? dit dArtagnan.

-- Vous tes bien heureux si vous y voyez quelque chose par une
pareille nuit, dit Porthos.

-- Des tincelles.

-- Moi aussi, dit Mousqueton, je les ai vues.

-- Ah! ah! les aurions-nous rejoints?

-- Bon! un cheval mort! dit dArtagnan en ramenant sa monture dun
cart quelle venait de faire, il parat queux aussi sont au bout
de leur haleine.

-- Il semble quon entend le bruit dune troupe de cavaliers, dit
Porthos pench sur la crinire de son cheval.

-- Impossible.

-- Ils sont nombreux.

-- Alors, cest autre chose.

-- Encore un cheval! dit Porthos.

-- Mort?

-- Non, expirant.

-- Sell ou dessell?

-- Sell.

-- Ce sont eux, alors.

-- Courage! nous les tenons.

-- Mais sils sont nombreux, dit Mousqueton, ce nest pas nous qui
les tenons, ce sont eux qui nous tiennent.

-- Bah! dit dArtagnan, ils nous croiront plus forts queux,
puisque nous les poursuivons; alors ils prendront peur et se
disperseront.

-- Cest sr, dit Porthos.

-- Ah! voyez-vous, scria dArtagnan.

-- Oui, encore des tincelles; cette fois je les ai vues  mon
tour, dit Porthos.

-- En avant, en avant! dit dArtagnan de sa voix stridente et dans
cinq minutes nous allons rire.

Et ils slancrent de nouveau. Les chevaux, furieux de douleur et
dmulation, volaient sur la route sombre, au milieu de laquelle
on commenait dapercevoir une masse plus compacte et plus obscure
que le reste de lhorizon.


XXVIII. Rencontre

On courut dix minutes encore ainsi.

Soudain, deux points noirs se dtachrent de la masse, avancrent,
grossirent, et,  mesure quils grossissaient, prirent la forme de
deux cavaliers.

-- Oh! oh! dit dArtagnan, on vient  nous.

-- Tant pis pour ceux qui viennent, dit Porthos.

-- Qui va l? cria une voix rauque.

Les trois cavaliers lancs ne sarrtrent ni ne rpondirent,
seulement on entendit le bruit des pes qui sortaient du fourreau
et le cliquetis des chiens de pistolet quarmaient les deux
fantmes noirs.

-- Bride aux dents! dit dArtagnan.

Porthos comprit, et dArtagnan et lui tirrent chacun de la main
gauche un pistolet de leurs fontes et larmrent  leur tour.

-- Qui va l? scria-t-on une seconde fois. Pas un pas de plus ou
vous tes morts!

-- Bah! rpondit Porthos presque trangl par la poussire et
mchant sa bride comme son cheval mchait son mors, bah! nous en
avons vu bien dautres!

 ces mots les deux ombres barrrent le chemin, et lon vit,  la
clart des toiles, reluire les canons des pistolets abaisss.

-- Arrire! cria dArtagnan, ou cest vous qui tes morts!

Deux coups de pistolet rpondirent  cette menace, mais les deux
assaillants venaient avec une telle rapidit quau mme instant
ils furent sur leurs adversaires. Un troisime coup de pistolet
retentit, tir  bout portant par dArtagnan, et son ennemi tomba.
Quant  Porthos il heurta le sien avec tant de violence que,
quoique son pe et t dtourne, il lenvoya du choc rouler 
dix pas de son cheval.

-- Achve, Mousqueton, achve! dit Porthos.

Et il slana en avant aux cts de son ami, qui avait dj
repris sa poursuite.

-- Eh bien? dit Porthos.

-- Je lui ai cass la tte, dit dArtagnan; et vous?

-- Je lai renvers seulement; mais tenez...

On entendit un coup de carabine: ctait Mousqueton qui, en
passant, excutait lordre de son matre.

-- Sus! sus! dit dArtagnan; cela va bien et nous avons la
premire manche!

-- Ah! ah! dit Porthos, voil dautres joueurs.

En effet, deux autres cavaliers apparaissaient dtachs du groupe
principal, et savanaient rapidement pour barrer de nouveau la
route.

Cette fois, dArtagnan nattendit pas mme quon lui adresst la
parole.

-- Place! cria-t-il le premier, place!

-- Que voulez-vous? dit une voix.

-- Le duc! hurlrent  la fois Porthos et dArtagnan.

Un clat de rire rpondit, mais il sacheva dans un gmissement;
dArtagnan avait perc le rieur de part en part avec son pe.

En mme temps deux dtonations ne faisaient quun seul coup:
ctaient Porthos et son adversaire qui tiraient lun sur lautre.

DArtagnan se retourna et vit Porthos prs de lui.

-- Bravo! Porthos, dit-il, vous lavez tu, ce me semble?

-- Je crois que je nai touch que le cheval, dit Porthos.

-- Que voulez-vous, mon cher? on ne fait pas mouche  tous coups,
et il ne faut pas se plaindre quand on met dans la carte. H!
parbleu! qua donc mon cheval?

-- Votre cheval a quil sabat, dit Porthos en arrtant le sien.

En effet, le cheval de dArtagnan butait et tombait sur les
genoux, puis il poussa un rle et se coucha.

Il avait reu dans le poitrail la balle du premier adversaire de
dArtagnan.

DArtagnan poussa un juron  faire clater le ciel.

-- Monsieur veut-il un cheval? dit Mousqueton.

-- Pardieu! si jen veux un, cria dArtagnan.

-- Voici, dit Mousqueton.

-- Comment diable as-tu deux chevaux de main? dit dArtagnan en
sautant sur lun deux.

-- Leurs matres sont morts: jai pens quils pouvaient nous tre
utiles, et je les ai pris.

Pendant ce temps Porthos avait recharg son pistolet.

-- Alerte! dit dArtagnan, en voil deux autres.

-- Ah , mais! il y en aura donc jusqu demain! dit Porthos.

En effet, deux autres cavaliers savanaient rapidement.

-- Eh! monsieur, dit Mousqueton, celui que vous avez renvers se
relve.

-- Pourquoi nen as-tu pas fait autant que du premier?

-- Jtais embarrass, monsieur, je tenais les chevaux.

Un coup de feu partit, Mousqueton jeta un cri de douleur.

-- Ah! monsieur, cria-t-il, dans lautre! juste dans lautre! Ce
coup-l fera le pendant de celui de la route dAmiens.

Porthos se retourna comme un lion, fondit sur le cavalier dmont,
qui essaya de tirer son pe, mais avant quelle ft hors du
fourreau, Porthos, du pommeau de la sienne, lui avait port un si
terrible coup sur la tte quil tait tomb comme un boeuf sous la
masse du boucher.

Mousqueton, tout en gmissant, stait laiss glisser le long de
son cheval, la blessure quil avait reue ne lui permettait pas de
rester en selle.

En apercevant les cavaliers, dArtagnan stait arrt et avait
recharg son pistolet; de plus, son nouveau cheval avait une
carabine  laron de la selle.

-- Me voil! dit Porthos, attendons-nous ou chargeons-nous?

-- Chargeons, dit dArtagnan.

-- Chargeons, dit Porthos.

Ils enfoncrent leurs perons dans le ventre de leurs chevaux.

Les cavaliers ntaient plus qu vingt pas deux.

-- De par le roi! cria dArtagnan, laissez-nous passer.

-- Le roi na rien  faire ici! rpliqua une voix sombre et
vibrante qui semblait sortir dune nue, car le cavalier arrivait
envelopp dun tourbillon de poussire.

-- Cest bien, nous verrons si le roi ne passe pas partout, reprit
dArtagnan.

-- Voyez, dit la mme voix.

Deux coups de pistolet partirent presque en mme temps, un tir
par dArtagnan, lautre par ladversaire de Porthos. La balle de
dArtagnan enleva le chapeau de son ennemi; la balle de
ladversaire de Porthos traversa la gorge de son cheval, qui tomba
raide en poussant un gmissement.

-- Pour la dernire fois, o allez-vous? dit la mme voix.

-- Au diable! rpondit dArtagnan.

-- Bon! soyez tranquille alors, vous arriverez.

DArtagnan vit sabaisser vers lui le canon dun mousquet; il
navait pas le temps de fouiller  ses fontes; il se souvint dun
conseil que lui avait donn autrefois Athos. Il fit cabrer son
cheval.

La balle frappa lanimal en plein ventre. DArtagnan sentit quil
manquait sous lui, et avec son agilit merveilleuse se jeta de
ct.

-- Ah , mais! dit la mme voix vibrante et railleuse, cest une
boucherie de chevaux et non un combat dhommes que nous faisons
l.  lpe! monsieur,  lpe!

Et il sauta  bas de son cheval.

--  lpe, soit, dit dArtagnan, cest mon affaire.

En deux bonds dArtagnan fut contre son adversaire, dont il sentit
le fer sur le sien. DArtagnan, avec son adresse ordinaire, avait
engag lpe en tierce, sa garde favorite.

Pendant ce temps, Porthos, agenouill derrire son cheval, qui
trpignait dans les convulsions de lagonie, tenait un pistolet
dans chaque main.

Cependant le combat tait commenc entre dArtagnan et son
adversaire. DArtagnan lavait attaqu rudement, selon sa coutume;
mais cette fois il avait rencontr un jeu et un poignet qui le
firent rflchir. Deux fois ramen en quatre, dArtagnan fit un
pas en arrire; son adversaire ne bougea point; dArtagnan revint
et engagea de nouveau lpe en tierce.

Deux ou trois coups furent ports de part et dautre sans
rsultat, les tincelles jaillissaient par gerbes des pes.

Enfin, dArtagnan pensa que ctait le moment dutiliser sa feinte
favorite; il lamena fort habilement, lexcuta avec la rapidit
de lclair, et porta le coup avec une vigueur quil croyait
irrsistible.

Le coup fut par.

-- Mordious! scria-t-il avec son accent gascon.

 cette exclamation, son adversaire bondit en arrire, et,
penchant sa tte dcouverte, il seffora de distinguer  travers
les tnbres le visage de dArtagnan.

Quant  dArtagnan, craignant une feinte, il se tenait sur la
dfensive.

-- Prenez garde, dit Porthos  son adversaire, jai encore mes
deux pistolets chargs.

-- Raison de plus pour que vous tiriez le premier, rpondit celui-
ci.

Porthos tira: un clair illumina le champ de bataille.

 cette lueur, les deux autres combattants jetrent chacun un cri.

-- Athos! dit dArtagnan.

-- DArtagnan! dit Athos.

Athos leva son pe, dArtagnan baissa la sienne.

-- Aramis! cria Athos, ne tirez pas.

-- Ah! ah! cest vous, Aramis? dit Porthos.

Et il jeta son pistolet.

Aramis repoussa le sien dans ses fontes et remit son pe au
fourreau.

-- Mon fils! dit Athos en tendant la main  dArtagnan.

Ctait le nom quil lui donnait autrefois dans ses moments de
tendresse.

-- Athos, dit dArtagnan en se tordant les mains, vous le dfendez
donc? Et moi qui avais jur de le ramener mort ou vif! Ah! je suis
dshonor.

-- Tuez-moi, dit Athos en dcouvrant sa poitrine, si votre honneur
a besoin de ma mort.

-- Oh! malheur  moi! malheur  moi! scriait dArtagnan, il ny
avait quun homme au monde qui pouvait marrter, et il faut que
la fatalit mette cet homme sur mon chemin! Ah! que dirai-je au
cardinal?

-- Vous lui direz, monsieur, rpondit une voix qui dominait le
champ de bataille, quil avait envoy contre moi les deux seuls
hommes capables de renverser quatre hommes, de lutter corps 
corps sans dsavantage contre le comte de La Fre et le chevalier
dHerblay, et de ne se rendre qu cinquante hommes.

-- Le prince! dirent en mme temps Athos et Aramis en faisant un
mouvement pour dmasquer le duc de Beaufort, tandis que dArtagnan
et Porthos faisaient de leur ct un pas en arrire.

-- Cinquante cavaliers! murmurrent dArtagnan et Porthos.

-- Regardez autour de vous, messieurs, si vous en doutez, dit le
duc.

DArtagnan et Porthos regardrent autour deux; ils taient en
effet entirement envelopps par une troupe dhommes  cheval.

-- Au bruit de votre combat, dit le duc, jai cru que vous tiez
vingt hommes, et je suis revenu avec tous ceux qui mentouraient,
las de toujours fuir, et dsireux de tirer un peu lpe  mon
tour, vous ntiez que deux.

-- Oui, Monseigneur, dit Athos, mais vous lavez dit, deux qui en
valent vingt.

-- Allons, messieurs, vos pes, dit le duc.

-- Nos pes! dit dArtagnan relevant la tte et revenant  lui,
nos pes! jamais!

-- Jamais! dit Porthos.

Quelques hommes firent un mouvement.

-- Un instant, Monseigneur, dit Athos, deux mots.

Et il sapprocha du prince, qui se pencha vers lui et auquel il
dit quelques paroles tout bas.

-- Comme vous voudrez, comte, dit le prince. Je suis trop votre
oblig pour vous refuser votre premire demande. cartez-vous,
messieurs, dit-il aux hommes de son escorte. Messieurs dArtagnan
et du Vallon, vous tes libres.

Lordre fut aussitt excut, et dArtagnan et Porthos se
trouvrent former le centre dun vaste cercle.

-- Maintenant, dHerblay, dit Athos, descendez de cheval et venez.

Aramis mit pied  terre et sapprocha de Porthos, tandis quAthos
sapprochait de dArtagnan. Tous quatre alors se trouvrent
runis.

-- Amis, dit Athos, regrettez-vous encore de navoir pas vers
notre sang?

-- Non, dit dArtagnan, je regrette de nous voir les uns contre
les autres, nous qui avions toujours t si bien unis, je regrette
de nous rencontrer dans deux camps opposs. Ah! rien ne nous
russira plus.

-- Oh! mon Dieu! non, cest fini, dit Porthos.

-- Eh bien! soyez des ntres alors, dit Aramis.

-- Silence, dHerblay, dit Athos, on ne fait point de ces
propositions-l  des hommes comme ces messieurs. Sils sont
entrs dans le parti de Mazarin, cest que leur conscience les a
pousss de ce ct, comme la ntre nous a pousss du ct des
princes.

-- En attendant, nous voil ennemis, dit Porthos; sang-bleu! qui
aurait jamais cru cela?

DArtagnan ne dit rien, mais poussa un soupir.

Athos les regarda et prit leurs mains dans les siennes.

-- Messieurs, dit-il, cette affaire est grave, et mon coeur
souffre comme si vous laviez perc doutre en outre. Oui, nous
sommes spars, voil la grande, voil la triste vrit, mais nous
ne nous sommes pas dclar la guerre encore; peut-tre avons-nous
des conditions  faire, un entretien suprme est indispensable.

-- Quant  moi, je le rclame, dit Aramis.

-- Je laccepte, dit dArtagnan avec fiert.

Porthos inclina la tte en signe dassentiment.

-- Prenons donc un lieu de rendez-vous, continua Athos,  la
porte de nous tous, et dans une dernire entrevue rglons
dfinitivement notre position rciproque et la conduite que nous
devons tenir les uns vis--vis des autres.

-- Bien! dirent les trois autres.

-- Vous tes donc de mon avis? demanda Athos.

-- Entirement.

-- Eh bien! le lieu?

-- La place Royale vous convient-elle? demanda dArtagnan.

--  Paris?

-- Oui.

Athos et Aramis se regardrent, Aramis fit un signe de tte
approbatif.

-- La place Royale, soit! dit Athos.

-- Et quand cela?

-- Demain soir, si vous voulez.

-- Serez-vous de retour?

-- Oui.

--  quelle heure?

--  dix heures de la nuit, cela vous convient-il?

--  merveille.

-- De l, dit Athos, sortira la paix ou la guerre, mais notre
honneur du moins, amis, sera sauf.

-- Hlas! murmura dArtagnan, notre honneur de soldat est perdu, 
nous.

-- DArtagnan, dit gravement Athos, je vous jure que vous me
faites mal de penser  ceci quand je ne pense, moi, qu une
chose, cest que nous avons crois lpe lun contre lautre.
Oui, continua-t-il en secouant douloureusement la tte, oui, vous
lavez dit; le malheur est sur nous; venez, Aramis.

-- Et nous, Porthos, dit dArtagnan, retournons porter notre honte
au cardinal.

-- Et dites-lui surtout, cria une voix, que je ne suis pas trop
vieux pour tre un homme daction.

DArtagnan reconnut la voix de Rochefort.

-- Puis-je quelque chose pour vous, messieurs? dit le prince.

-- Rendre tmoignage que nous avons fait ce que nous avons pu,
Monseigneur.

-- Soyez tranquille, cela sera fait. Adieu, messieurs, dans
quelque temps nous nous reverrons, je lespre, sous Paris, et
mme dans Paris peut-tre, et alors vous pourrez prendre votre
revanche.

 ces mots, le duc salua de la main, remit son cheval au galop et
disparut suivi de son escorte, dont la vue alla se perdre dans
lobscurit et le bruit dans lespace.

DArtagnan et Porthos se trouvrent seuls sur la grande route avec
un homme qui tenait deux chevaux de main.

Ils crurent que ctait Mousqueton et sapprochrent.

-- Que vois-je! scria dArtagnan, cest toi, Grimaud?

-- Grimaud! dit Porthos.

Grimaud fit signe aux deux amis quils ne se trompaient pas.

-- Et  qui les chevaux? demanda dArtagnan.

-- Qui nous les donne? demanda Porthos.

-- M. le comte de La Fre.

-- Athos, Athos, murmura dArtagnan, vous pensez  tout et vous
tes vraiment un gentilhomme.

--  la bonne heure! dit Porthos, javais peur dtre oblig de
faire ltape  pied.

Et il se mit en selle. DArtagnan y tait dj.

-- Eh bien! o vas-tu donc, Grimaud? demanda dArtagnan; tu
quittes ton matre?

-- Oui, dit Grimaud, je vais rejoindre le vicomte de Bragelonne 
larme de Flandre.

Ils firent alors silencieusement quelques pas sur le grand chemin
en venant vers Paris, mais tout  coup ils entendirent des
plaintes qui semblaient sortir dun foss.

-- Quest-ce que cela? demanda dArtagnan.

-- Cela, dit Porthos, cest Mousqueton.

-- Eh! oui, monsieur, cest moi, dit une voix plaintive, tandis
quune espce dombre se dressait sur le revers de la route.

Porthos courut  son intendant, auquel il tait rellement
attach.

-- Serais-tu bless dangereusement, mon cher Mouston? dit-il.

-- Mouston! reprit Grimaud en ouvrant des yeux bahis.

-- Non, monsieur, je ne crois pas; mais je suis bless dune
manire fort gnante.

-- Alors, tu ne peux pas monter  cheval?

-- Ah! monsieur, que me proposez-vous l!

-- Peux-tu aller  pied?

-- Je tcherai, jusqu la premire maison.

-- Comment faire? dit dArtagnan, il faut cependant que nous
revenions  Paris.

-- Je me charge de Mousqueton, dit Grimaud.

-- Merci, mon bon Grimaud! dit Porthos.

Grimaud mit pied  terre et alla donner le bras  son ancien ami,
qui laccueillit les larmes aux yeux, sans que Grimaud pt
positivement savoir si ces larmes venaient du plaisir de le revoir
ou de la douleur que lui causait blessure.

Quant  dArtagnan et  Porthos, ils continurent silencieusement
leur route vers Paris.

Trois heures aprs, ils furent dpasss par une espce de courrier
couvert de poussire: ctait un homme envoy par le duc et qui
portait au cardinal une lettre dans laquelle, comme lavait promis
le prince, il rendait tmoignage de ce quavaient fait Porthos et
dArtagnan.

Mazarin avait pass une fort mauvaise nuit lorsquil reut cette
lettre, dans laquelle le prince lui annonait lui-mme quil tait
en libert et quil allait lui faire une guerre mortelle.

Le cardinal la lut deux ou trois fois, puis la pliant et la
mettant dans sa poche:

-- Ce qui me console, dit-il, puisque dArtagnan la manqu, cest
quau moins en courant aprs lui il a cras Broussel. Dcidment
le Gascon est un homme prcieux, et il me sert jusque dans ses
maladresses.

Le cardinal faisait allusion  cet homme quavait renvers
dArtagnan au coin du cimetire Saint-Jean  Paris, et qui ntait
autre que le conseiller Broussel.


XXIX. Le bonhomme Broussel

Mais malheureusement pour le cardinal Mazarin, qui tait en ce
moment-l en veine de guignon, le bonhomme Broussel ntait pas
cras.

En effet, il traversait tranquillement la rue Saint-Honor quand
le cheval emport de dArtagnan latteignit  lpaule et le
renversa dans la boue. Comme nous lavons dit, dArtagnan navait
pas fait attention  un si petit vnement. Dailleurs dArtagnan
partageait la profonde et ddaigneuse indiffrence que la
noblesse, et surtout la noblesse militaire, professait  cette
poque pour la bourgeoisie. Il tait donc rest insensible au
malheur arriv au petit homme noir, bien quil ft cause de ce
malheur, et avant mme que le pauvre Broussel et eu le temps de
jeter un cri, toute la tempte de ces coureurs arms tait passe.
Alors seulement le bless put tre entendu et relev.

On accourut, on vit cet homme gmissant, on lui demanda son nom,
son adresse, son titre, et aussitt quil eut dit quil se nommait
Broussel, quil tait conseiller au Parlement et quil demeurait
rue Saint-Landry, un cri sleva dans cette foule, cri terrible et
menaant, et qui fit autant de peur au bless que louragan qui
venait de lui passer sur le corps.

-- Broussel! scriait-on, Broussel, notre pre! celui qui dfend
nos droits contre le Mazarin! Broussel, lami du peuple, tu,
foul aux pieds par ces sclrats de cardinalistes! Au secours!
aux armes!  mort!

En un moment la foule devint immense; on arrta un carrosse pour y
mettre le petit conseiller; mais un homme du peuple ayant fait
observer que, dans ltat o tait le bless, le mouvement de la
voiture pouvait empirer son mal, des fanatiques proposrent de le
porter  bras, proposition qui fut accueillie avec enthousiasme et
accepte  lunanimit. Sitt dit, sitt fait. Le peuple le
souleva, menaant et doux  la fois, et lemporta, pareil  ce
gant des contes fantastiques qui gronde tout en caressant et en
berant un nain entre ses bras.

Broussel se doutait bien dj de cet attachement des Parisiens
pour sa personne; il navait pas sem lopposition pendant trois
ans sans un secret espoir de recueillir un jour la popularit.
Cette dmonstration, qui arrivait  point, lui fit donc plaisir et
lenorgueillit, car elle lui donnait la mesure de son pouvoir;
mais dun autre ct, ce triomphe tait troubl par certaines
inquitudes. Outre les contusions qui le faisaient fort souffrir,
il craignait  chaque coin de rue de voir dboucher quelque
escadron de gardes et de mousquetaires, pour charger cette
multitude, et alors que deviendrait le triomphateur dans cette
bagarre?

Il avait sans cesse devant les yeux ce tourbillon dhommes, cet
orage au pied de fer qui dun souffle lavait culbut. Aussi
rptait-il dune voix teinte:

-- Htons-nous, mes enfants, car en vrit je souffre beaucoup.

Et  chacune de ces plaintes ctait autour de lui une
recrudescence de gmissements et un redoublement de maldictions.

On arriva, non sans peine,  la maison de Broussel. La foule qui
bien avant lui avait dj envahi la rue avait attir aux croises
et sur les seuils des portes tout le quartier.  la fentre dune
maison  laquelle donnait entre une porte troite, on voyait se
dmler une vieille servante qui criait de toutes ses forces, et
une femme, dj ge aussi, qui pleurait. Ces deux personnes, avec
une inquitude visible quoique exprime de faon diffrente,
interrogeaient le peuple, lequel leur envoyait pour toute rponse
des cris confus et inintelligibles.

Mais lorsque le conseiller, port par huit hommes, apparut tout
ple et regardant dun oeil mourant son logis, sa femme et sa
servante, la bonne dame Broussel svanouit, et la servante,
levant les bras au ciel, se prcipita dans lescalier pour aller
au-devant de son matre en criant: O mon Dieu! mon Dieu! si
Friquet tait l, au moins, pour aller chercher un chirurgien!

Friquet tait l. O nest pas le gamin de Paris?

Friquet avait naturellement profit du jour de la Pentecte pour
demander son cong au matre de la taverne, cong qui ne pouvait
lui tre refus, vu que son engagement portait quil serait libre
pendant les quatre grandes ftes de lanne.

Friquet tait  la tte du cortge. Lide lui tait bien venue
daller chercher un chirurgien, mais il trouvait plus amusant en
somme de crier  tue-tte: Ils ont tu M. Broussel! M. Broussel
le pre du peuple! Vive M. Broussel! que de sen aller tout seul
par des rues dtournes dire tout simplement  un homme noir:
Venez, monsieur le chirurgien, le conseiller Broussel a besoin de
vous.

Malheureusement pour Friquet, qui jouait un rle dimportance dans
le cortge, il eut limprudence de saccrocher aux grilles de la
fentre du rez-de-chausse, afin de dominer la foule. Cette
ambition le perdit; sa mre laperut et lenvoya chercher le
mdecin.

Puis elle prit le bonhomme dans ses bras et voulut le porter
jusquau premier; mais au bas de lescalier le conseiller se remit
sur ses jambes et dclara quil se sentait assez fort pour monter
seul. Il priait en outre Gervaise, ctait le nom de sa servante,
de tcher dobtenir du peuple quil se retirt, mais Gervaise ne
lcoutait pas.

-- Oh! mon pauvre matre! mon cher matre, scriait-elle. -- Oui,
ma bonne, oui, Gervaise, murmurait Broussel pour la calmer,
tranquillise-toi, ce ne sera rien. -- Que je me tranquillise,
quand vous tes broy, cras, moulu! -- Mais non, mais non,
disait Broussel; ce nest rien ou presque rien. -- Rien, et vous
tes couvert de boue! Rien, et vous avez du sang, vos cheveux! Ah!
mon Dieu, mon Dieu, mon pauvre matre! -- Chut donc! disait
Broussel, chut! -- Du sang, mon Dieu, du sang! criait Gervaise. --
Un mdecin! un chirurgien! un docteur, hurlait la foule; le
conseiller Broussel se meurt! Ce sont les Mazarin qui lont tu!

-- Mon Dieu, disait Broussel, se dsesprant, les malheureux vont
faire brler la maison! -- Mettez-vous  votre fentre et montrez-
vous, notre matre. -- Je men garderai bien, peste! disait
Broussel; cest bon pour un roi de se montrer. Dis-leur que je
suis mieux, Gervaise; dis-leur que je vais me mettre, non pas  la
fentre, mais au lit, et quils se retirent. -- Mais pourquoi donc
voulez-vous quils se retirent? Mais cela vous fait honneur,
quils soient l. -- Oh! mais ne vois-tu pas, disait Broussel
dsespr, quils me, feront pendre! Allons! voil ma femme qui se
trouve mal!

-- Broussel! Broussel! criait la foule; vive Broussel! Un
chirurgien pour Broussel!

Ils firent tant de bruit que ce quavait prvu Broussel arriva. Un
peloton de gardes balaya avec la crosse des mousquets cette
multitude, assez inoffensive du reste; mais aux premiers cris de
La garde! les soldats! Broussel, qui tremblait quon ne le prt
pour linstigateur de ce tumulte, se fourra tout habill dans son
lit.

Grce  cette balayade, la vieille Gervaise, sur lordre trois
fois ritr de Broussel, parvint  fermer la porte de la rue.
Mais  peine la porte fut-elle ferme et Gervaise remonte prs de
son matre, que lon heurta fortement  cette porte.

Mme Broussel, revenue  elle, dchaussait son mari par le pied de
son lit, tout en tremblant comme une feuille.

-- Regardez qui frappe, dit Broussel, et nouvrez qu bon
escient, Gervaise.

Gervaise regarda.

-- Cest M. le prsident Blancmesnil, dit-elle.

-- Alors, dit Broussel, il ny a pas dinconvnient, ouvrez.

-- Eh bien! dit le prsident en entrant, que vous ont-ils donc
fait, mon cher Broussel? Jentends dire que vous avez failli tre
assassin? -- Le fait est que, selon toute probabilit, quelque
chose a t tram contre ma vie, rpondit Broussel avec une
fermet qui parut stoque. -- Mon pauvre ami! Oui, ils ont voulu
commencer par vous; mais notre tour viendra  chacun, et ne
pouvant nous vaincre en masse, ils chercheront  nous dtruire les
uns aprs les autres. -- Si jen rchappe, dit Broussel, je veux
les craser  leur tour sous le poids de ma parole. -- Vous en
reviendrez, dit Blancmesnil, et pour leur faire payer cher cette
agression.

Mme Broussel pleurait  chaudes larmes; Gervaise se dsesprait.

-- Quy a-t-il donc? scria un beau jeune homme aux formes
robustes en se prcipitant dans la chambre. Mon pre bless? --
Vous voyez une victime de la tyrannie, dit Blancmesnil en vrai
Spartiate. -- Oh! dit le jeune homme en se retournant vers la
porte, malheur  ceux qui vous ont touch, mon pre! -- Jacques,
dit le conseiller en le relevant, allez plutt chercher un
mdecin, mon ami. -- Jentends les cris du peuple, dit la vieille;
cest sans doute Friquet qui en amne un; mais non, cest un
carrosse.

Blancmesnil regarda par la fentre. -- Le coadjuteur! dit-il.

-- M. le coadjuteur! rpta Broussel. Eh! mon Dieu, attendez donc
que jaille au-devant de lui!

Et le conseiller, oubliant sa blessure, allait slancer  la
rencontre de M. de Retz, si Blancmesnil ne let arrt.

-- Eh bien! mon cher Broussel, dit le coadjuteur en entrant, quy
a-t-il donc? On parle de guet-apens, dassassinat? Bonjour,
monsieur Blancmesnil. Jai pris en passant mon mdecin, et je vous
lamne. -- Ah! monsieur, dit Broussel, que de grces je vous
dois! Il est vrai que jai t cruellement renvers et foul aux
pieds par les mousquetaires du roi. -- Dites du cardinal, reprit
le coadjuteur, dites du Mazarin. Mais nous lui ferons payer tout
cela, soyez tranquille. Nest-ce pas, monsieur de Blancmesnil?

Blancmesnil sinclinait lorsque la porte souvrit tout  coup,
pousse par un coureur. Un laquais  grande livre le suivait, qui
annona  haute voix:

-- M. le duc de Longueville.

-- Quoi! scria Broussel, M. le duc ici? quel honneur  moi! Ah!
monseigneur! -- Je viens gmir, monsieur, dit le duc, sur le sort
de notre brave dfenseur. tes-vous donc bless, mon cher
conseiller? -- Si je ltais votre visite me gurirait,
monseigneur. -- Vous souffrez, cependant? -- Beaucoup, dit
Broussel. -- Jai amen mon mdecin, dit le duc, permettez-vous
quil entre? -- Comment donc! dit Broussel.

Le duc fit signe  son laquais qui introduisit un homme noir.

-- Javais eu la mme ide que vous, mon prince, dit le
coadjuteur.

Les deux mdecins se regardrent. -- Ah! cest vous, monsieur le
coadjuteur? dit le duc. Les amis du peuple se rencontrent sur leur
vritable terrain. -- Ce bruit mavait effray et je suis accouru,
mais je crois que le plus press serait que les mdecins
visitassent notre brave conseiller. -- Devant vous, messieurs? dit
Broussel tout intimid. -- Pourquoi pas, mon cher? Nous avons
hte, je vous le jure, de savoir ce quil en est. -- Eh! mon Dieu,
dit Mme Broussel, quest-ce encore que ce nouveau tumulte? -- On
dirait des applaudissements, dit Blancmesnil en courant  la
fentre. -- Quoi? scria Broussel plissant, quy a-t-il encore?
-- La livre de M. le prince de Conti! scria Blancmesnil. M. le
prince de Conti lui-mme!

Le coadjuteur et M. de Longueville avaient une norme envie de
rire. Les mdecins allaient lever la couverture de Broussel.
Broussel les arrta. En ce moment le prince de Conti entra.

-- Ah! messieurs, dit-il en voyant le coadjuteur, vous mavez
prvenu! Mais il ne faut pas men vouloir, mon cher monsieur
Broussel. Quand jai appris votre accident, jai cru que vous
manqueriez peut-tre de mdecin, et jai pass pour prendre le
mien. Comment allez-vous, et quest-ce que cet assassinat dont on
parle?

Broussel voulut parler, mais les paroles lui manqurent; il tait
cras sous le poids des honneurs qui lui arrivaient.

-- Eh bien! mon cher docteur, voyez, dit le prince de Conti  un
homme noir qui laccompagnait. -- Messieurs, dit un des mdecins,
cest alors une consultation. -- Cest ce que vous voudrez, dit le
prince, mais rassurez-moi vite sur ltat de ce cher conseiller.

Les trois mdecins sapprochrent du lit. Broussel tirait la
couverture  lui de toutes ses forces; mais malgr sa rsistance
il fut dpouill et examin.

Il navait quune contusion au bras et lautre  la cuisse.

Les trois mdecins se regardrent, ne comprenant pas quon et
runi trois des hommes les plus savants de la facult de Paris
pour une pareille misre.

-- Eh bien? dit le coadjuteur. -- Eh bien? dit le duc. -- Eh bien?
dit le prince.

-- Nous esprons que laccident naura pas de suite, dit lun des
trois mdecins. Nous allons nous retirer dans la chambre voisine
pour faire lordonnance.

-- Broussel! des nouvelles de Broussel! criait le peuple. Comment
va Broussel?

Le coadjuteur courut  la fentre.  sa vue le peuple fit silence.

-- Mes amis, dit-il, rassurez-vous, M. Broussel est hors de
danger. Cependant sa blessure est srieuse et le repos est
ncessaire.

Les cris Vive Broussel! Vive le coadjuteur! retentirent aussitt
dans la rue.

M. de Longueville fut jaloux et alla  son tour  la fentre.

-- Vive M. de Longueville! cria-t-on aussitt.

-- Mes amis, dit le duc en saluant de la main, retirez-vous en
paix, et ne donnez pas la joie du dsordre  nos ennemis.

-- Bien! monsieur le duc, dit Broussel de son lit; voil qui est
parl en bon Franais. -- Oui, messieurs les Parisiens, dit le
prince de Conti allant  son tour  la fentre pour avoir sa part
des applaudissements; oui, M. Broussel vous en prie. Dailleurs il
a besoin de repos, et le bruit pourrait lincommoder.

-- Vive M. le prince de Conti! cria la foule. Le prince salua.

Tous trois prirent alors cong du conseiller, et la foule quils
avaient renvoye au nom de Broussel leur fit escorte. Ils taient
sur les quais que Broussel de son lit saluait encore.

La vieille servante, stupfaite, regardait son matre avec
admiration. Le conseiller avait grandi dun pied  ses yeux.

-- Voil ce que cest que de servir son pays selon sa conscience,
dit Broussel avec satisfaction.

Les mdecins sortirent aprs une heure de dlibration et
ordonnrent de bassiner les contusions avec de leau et du sel.

Ce fut toute la journe une procession de carrosses. Toute la
Fronde se fit inscrire chez Broussel.

-- Quel beau triomphe, mon pre! dit le jeune homme, qui, ne
comprenant pas le vritable motif qui poussait tous ces gens-l
chez son pre, prenait au srieux cette dmonstration des grands,
des princes et de leurs amis. -- Hlas! mon cher Jacques, dit
Broussel, jai bien peur de payer ce triomphe-l un peu cher, et
je mabuse fort, ou M. Mazarin,  cette heure, est en train de me
faire la carte des chagrins que je lui cause.

Friquet rentra  minuit, il navait pas pu trouver de mdecin.


XXX. Quatre anciens amis sapprtent  se revoir

-- Eh bien! dit Porthos, assis dans la cour de lhtel de _La
Chevrette_,  dArtagnan, qui, la figure allonge et maussade,
rentrait du Palais-Cardinal; eh bien! il vous a mal reu, mon
brave dArtagnan?

-- Ma foi, oui! Dcidment, cest une laide bte que cet homme!
Que mangez-vous l, Porthos?

-- Eh! vous voyez, je trempe un biscuit dans un verre de vin
dEspagne. Faites-en autant.

-- Vous avez raison. Gimblou, un verre!

Le garon apostroph par ce nom harmonieux apporta le verre
demand, et dArtagnan sassit prs de son ami.

-- Comment cela sest-il pass?

-- Dame! vous comprenez, il ny avait pas deux moyens de dire la
chose. Je suis entr, il ma regard de travers; jai hauss les
paules, et je lui ai dit:

-- Eh bien! Monseigneur, nous navons pas t les plus forts.

-- Oui, je sais tout cela; mais racontez-moi les dtails.

Vous comprenez, Porthos, je ne pouvais pas raconter les dtails
sans nommer nos amis, et les nommer, ctait les perdre.

-- Pardieu!

-- Monseigneur, ai-je dit, ils taient cinquante et nous tions
deux.

-- Oui, mais cela nempche pas, a-t-il rpondu, quil y a eu des
coups de pistolet changs,  ce que jai entendu dire.

-- Le fait est que de part et dautre, il y a eu quelques charges
de poudre de brles.

-- Et les pes ont vu le jour? a-t-il ajout.

Cest--dire la nuit, Monseigneur, ai-je rpondu.

-- Ah ! a continu le cardinal, je vous croyais Gascon, mon
cher?

-- Je ne suis Gascon que quand je russis, Monseigneur.

La rponse lui a plu, car il sest mis  rire.

-- Cela mapprendra, a-t-il dit,  faire donner de meilleurs
chevaux  mes gardes; car sils eussent pu vous suivre, et quils
eussent fait chacun autant que vous et votre ami, vous eussiez
tenu votre parole et me leussiez ramen mort ou vif.

-- Eh bien! mais il me semble que ce nest pas mal, cela, reprit
Porthos.

-- Eh! mon Dieu, non, mon cher, mais cest la manire dont cest
dit. Cest incroyable, interrompit dArtagnan, combien ces
biscuits tiennent de vin! Ce sont de vritables ponges! Gimblou,
une autre bouteille.

La bouteille fut apporte avec une promptitude qui prouvait le
degr de considration dont dArtagnan jouissait dans
ltablissement. Il continua:

-- Aussi je me retirais, lorsquil ma rappel.

-- Vous avez eu trois chevaux tant tus que fourbus? ma-t-il
demand.

-- Oui, Monseigneur.

-- Combien valaient-ils?

-- Mais, dit Porthos, cest un assez bon mouvement, cela, il me
semble.

-- Mille pistoles, ai-je rpondu.

-- Mille pistoles! dit Porthos; oh! oh! cest beaucoup, et sil se
connat en chevaux, il a d marchander.

-- Il en avait, ma foi, bien envie, le pleutre, car il a fait un
soubresaut terrible et ma regard. Je lai regard aussi; alors
il a compris, et mettant la main dans une armoire, il en a tir
des billets sur la banque de Lyon.

-- Pour mille pistoles?

-- Pour mille pistoles! tout juste, le ladre! pas pour une de
plus.

-- Et vous les avez?

-- Les voici.

-- Ma foi! je trouve que cest agir convenablement, dit Porthos.

-- Convenablement! avec des gens qui non seulement viennent de
risquer leur peau, mais encore de lui rendre un grand service?

-- Un grand service, et lequel? demanda Porthos.

-- Dame! il parat que je lui ai cras un conseiller au
parlement.

-- Comment! ce petit homme noir que vous avez renvers au coin du
cimetire Saint-Jean.

-- Justement, mon cher. Eh bien! il le gnait. Malheureusement, je
ne lai pas cras  plat. Il parat quil en reviendra et quil
le gnera encore.

-- Tiens! dit Porthos, et moi qui ai drang mon cheval qui allait
donner en plein dessus! Ce sera pour une autre fois.

-- Il aurait d me payer le conseiller, le cuistre!

-- Dame! dit Porthos, sil ntait pas cras tout  fait...

-- Ah! M. de Richelieu et dit: Cinq cents cus pour le
conseiller! Enfin nen parlons plus. Combien vous cotaient vos
btes, Porthos?

-- Ah! mon ami, si le pauvre Mousqueton tait l, il vous dirait
la chose  livre, sou et denier.

-- Nimporte! dites toujours,  dix cus prs.

-- Mais Vulcain et Bayard me cotaient chacun deux cents pistoles
 peu prs, et en mettant Phbus  cent cinquante, je crois que
nous approcherons du compte.

-- Alors, il reste donc quatre cent cinquante pistoles, dit
dArtagnan assez satisfait.

-- Oui, dit Porthos, mais il y a les harnais.

-- Cest pardieu vrai.  combien les harnais?

-- Mais en mettant cent pistoles pour les trois...

-- Va pour cent pistoles, dit dArtagnan. Il reste alors trois
cent cinquante pistoles.

Porthos inclina la tte en signe dadhsion.

-- Donnons les cinquante pistoles  lhtesse pour notre dpense,
dit dArtagnan, et partageons les trois cents autres.

-- Partageons, dit Porthos.

-- Pitre affaire! murmura dArtagnan en serrant ses billets.

-- Heu! dit Porthos, cest toujours cela. Mais dites donc?

-- Quoi?

-- Na-t-il en aucune faon parl de moi?

-- Ah! si fait! scria dArtagnan, qui craignait de dcourager
son ami en lui disant que le cardinal navait pas souffl un mot
de lui; si fait! il a dit...

-- Il a dit? reprit Porthos.

-- Attendez, je tiens  me rappeler ses propres paroles;

il a dit: Quant  votre ami, annoncez-lui quil peut dormir sur
ses deux oreilles.

-- Bon, dit Porthos; cela signifie clair comme le jour quil
compte toujours me faire baron.

En ce moment neuf heures sonnrent  lglise voisine. DArtagnan
tressaillit.

-- Ah! cest vrai, dit Porthos, voil neuf heures qui sonnent, et
cest  dix, vous vous le rappelez, que nous avons rendez-vous 
la place Royale.

-- Ah! tenez, Porthos, taisez-vous! scria dArtagnan avec un
mouvement dimpatience, ne me rappelez pas ce souvenir, cest cela
qui ma rendu maussade depuis hier. Je nirai pas.

-- Et pourquoi? demanda Porthos.

-- Parce que ce mest une chose douloureuse que de revoir ces deux
hommes qui ont fait chouer notre entreprise.

-- Cependant, reprit Porthos, ni lun ni lautre nont eu
lavantage. Javais encore un pistolet charg, et vous tiez en
face lun de lautre, lpe  la main.

-- Oui, dit dArtagnan; mais, si ce rendez-vous cache quelque
chose...

-- Oh! dit Porthos, vous ne le croyez pas, dArtagnan.

Ctait vrai. DArtagnan ne croyait pas Athos capable demployer
la ruse, mais il cherchait un prtexte de ne point aller  ce
rendez-vous.

-- Il faut y aller, continua le superbe seigneur de Bracieux; ils
croiraient que nous avons eu peur. Eh! cher ami, nous avons bien
affront cinquante ennemis sur la grande route; nous affronterons
bien deux amis sur la place Royale.

-- Oui, oui, dit dArtagnan, je le sais; mais ils ont pris le
parti des princes sans nous en prvenir; mais Athos et Aramis ont
jou avec moi un jeu qui malarme. Nous avons dcouvert la vrit
hier.  quoi sert-il daller apprendre aujourdhui autre chose?

-- Vous vous dfiez donc rellement? dit Porthos.

-- DAramis, oui, depuis quil est devenu abb. Vous ne pouvez pas
vous figurer, mon cher, ce quil est devenu. Il nous voit sur le
chemin qui doit le conduire  son vch, et ne serait pas fch
de nous supprimer peut-tre.

-- Ah! de la part dAramis, cest autre chose, dit Porthos, et
cela ne mtonnerait pas.

-- M. de Beaufort peut essayer de nous faire saisir  son tour.

-- Bah! puisquil nous tenait et quil nous a lchs. Dailleurs,
mettons-nous sur nos gardes, armons-nous et emmenons Planchet avec
sa carabine.

-- Planchet est frondeur, dit dArtagnan.

-- Au diable les guerres civiles! dit Porthos; on ne peut plus
compter ni sur ses amis, ni sur ses laquais. Ah! si le pauvre
Mousqueton tait l! En voil un qui ne me quittera jamais.

-- Oui, tant que vous serez riche. Eh! mon cher, ce ne sont pas
les guerres civiles qui nous dsunissent; cest que nous navons
plus vingt ans chacun, cest que les loyaux lans de la jeunesse
ont disparu pour faire place au murmure des intrts, au souffle
des ambitions, aux conseils de lgosme. Oui, vous avez raison,
allons-y, Porthos, mais allons-y bien arms. Si nous ny allons
pas, ils diraient que nous avons peur.

-- Hol! Planchet! dit dArtagnan.

Planchet apparut.

-- Faites seller les chevaux, et prenez votre carabine.

-- Mais, monsieur, contre qui allons-nous dabord!

-- Nous nallons contre personne, dit dArtagnan; cest une simple
mesure de prcaution dans le cas o nous serions attaqus.

-- Vous savez, monsieur, quon a voulu tuer ce bon conseiller
Broussel, le pre du peuple?

-- Ah! vraiment? dit dArtagnan.

-- Oui, mais il a t bien veng, car il a t report chez lui
dans les bras du peuple. Depuis hier sa maison ne dsemplit pas.
Il a reu la visite du coadjuteur, de M. de Longueville et du
prince de Conti. Madame de Chevreuse et madame de Vendme se sont
fait inscrire chez lui, et quand il voudra maintenant...

-- Eh bien! quand il voudra?

Planchet se mit  chantonner:

_Un vent de Fronde_
_Sest lev ce matin;_
_Je crois quil gronde_
_Contre le Mazarin._
_Un vent de Fronde_
_Sest lev ce matin._

-- Cela ne mtonne plus, dit tout bas dArtagnan  Porthos, que
le Mazarin et prfr de beaucoup que jeusse cras tout  fait
son conseiller.

-- Vous comprenez donc, monsieur, reprit Planchet, que si ctait
pour quelque entreprise pareille  celle quon a trame contre
M. Broussel, que vous me priez de prendre ma carabine...

-- Non, sois tranquille; mais de qui tiens-tu tous ces dtails?

-- Oh! de bonne source, monsieur. Je les tiens de Friquet.

-- De Friquet? dit dArtagnan. Je connais ce nom-l.

-- Cest le fils de la servante de M. Broussel, un gaillard qui,
je vous en rponds, dans une meute ne donnerait pas sa part aux
chiens.

-- Nest-il pas enfant de choeur  Notre-Dame! demanda dArtagnan.

-- Oui, cest cela; Bazin le protge.

-- Ah! ah! je sais, dit dArtagnan. Et garon de comptoir au
cabaret de la rue de la Calandre?

-- Justement.

-- Que vous fait ce marmot? dit Porthos.

-- Heu! dit dArtagnan, il ma dj donn de bons renseignements,
et dans loccasion il pourrait men donner encore.

--  vous qui avez failli craser son matre?

-- Et qui le lui dira?

-- Cest juste.

 ce mme moment, Athos et Aramis entraient dans Paris par le
faubourg Saint-Antoine. Ils staient rafrachis en route et se
htaient pour ne pas manquer au rendez-vous. Bazin seul les
suivait. Grimaud, on se le rappelle, tait rest pour soigner
Mousqueton, et devait rejoindre directement le jeune vicomte de
Bragelonne, qui se rendait  larme de Flandre.

-- Maintenant, dit Athos, il nous faut entrer dans quelque auberge
pour prendre lhabit de ville, dposer nos pistolets et nos
rapires, et dsarmer notre valet.

-- Oh, point du tout, cher comte, et en ceci, vous me permettrez,
non seulement de ntre point de votre avis, mais encore dessayer
de vous ramener au mien.

-- Et pourquoi cela?

-- Parce que cest  un rendez-vous de guerre que nous allons.

-- Que voulez-vous dire, Aramis?

-- Que la place Royale est la suite de la grande route du
Vendmois, et pas autre chose.

-- Comment! nos amis...

-- Sont devenus nos plus dangereux ennemis, Athos; croyez-moi,
dfions-nous, et surtout dfiez-vous.

-- Oh! mon cher dHerblay!

-- Qui vous dit que dArtagnan na pas rejet sa dfaite sur nous
et na pas prvenu le cardinal? Qui vous dit que le cardinal ne
profitera pas de ce rendez-vous pour nous faire saisir?

-- Eh quoi! Aramis, vous pensez que dArtagnan, que Porthos
prteraient les mains  une pareille infamie?

-- Entre amis, mon cher Athos, vous avez raison, ce serait une
infamie; mais entre ennemis, cest une ruse.

Athos croisa les bras et laissa tomber sa belle tte sur sa
poitrine.

-- Que voulez-vous, Athos! dit Aramis, les hommes sont ainsi
faits, et nont pas toujours vingt ans. Nous avons cruellement
bless, vous le savez, cet amour-propre qui dirige aveuglment les
actions de dArtagnan. Il a t vaincu. Ne lavez-vous pas entendu
se dsesprer sur la route? Quant  Porthos, sa baronnie dpendait
peut-tre de la russite de cette affaire. Eh bien! il nous a
rencontrs sur son chemin, et ne sera pas encore baron de cette
fois-ci. Qui vous dit que cette fameuse baronnie ne tient pas 
notre entrevue de ce soir? Prenons nos prcautions, Athos.

-- Mais sils allaient venir sans armes, eux? Quelle honte pour
nous, Aramis!

-- Oh! soyez tranquille, mon cher, je vous rponds quil nen sera
pas ainsi. Dailleurs, nous avons une excuse, nous, nous arrivons
de voyage et nous sommes rebelles!

-- Une excuse  nous! Il nous faut prvoir le cas o nous aurions
besoin dune excuse vis--vis de dArtagnan, vis--vis de Porthos!
Oh! Aramis, Aramis continua Athos en secouant tristement la tte,
sur mon me, vous me rendez le plus malheureux des hommes. Vous
dsenchantez un coeur qui ntait pas entirement mort  lamiti!
Tenez, Aramis, jaimerais presque autant, je vous le jure, quon
me larracht de la poitrine. Allez-y comme vous voudrez, Aramis.
Quant  moi, jirai dsarm.

-- Non pas, car je ne vous laisserai pas aller ainsi. Ce nest
plus un homme, ce nest plus Athos, ce nest plus mme le comte de
La Fre que vous trahirez par cette faiblesse; cest un parti tout
entier auquel vous appartenez et qui compte sur vous.

-- Quil soit fait comme vous dites, rpondit tristement Athos.

Et ils continurent leur chemin.

 peine arrivaient-ils par la rue du Pas-de-la-Mule, aux grilles
de la place dserte, quils aperurent sous larcade, au dbouch
de la rue Sainte-Catherine, trois cavaliers.

Ctaient dArtagnan et Porthos marchant envelopps de leurs
manteaux que relevaient les pes. Derrire eux venait Planchet,
le mousquet  la cuisse.

Athos et Aramis descendirent de cheval en apercevant dArtagnan et
Porthos.

Ceux-ci en firent autant. DArtagnan remarqua que les trois
chevaux, au lieu dtre tenus par Bazin, taient attachs aux
anneaux des arcades. Il ordonna  Planchet de faire comme faisait
Bazin.

Alors ils savancrent, deux contre deux, suivis des valets,  la
rencontre les uns des autres, et se salurent poliment.

-- O vous plat-il que nous causions, messieurs? dit Athos, qui
saperut que plusieurs personnes sarrtaient et les regardaient,
comme sil sagissait dun de ces fameux duels, encore vivants
dans la mmoire des Parisiens, et surtout de ceux qui habitaient
la place Royale.

-- La grille est ferme, dit Aramis, mais si ces messieurs aiment
le frais sous les arbres et une solitude inviolable, je prendrai
la clef  lhtel de Rohan, et nous serons  merveille.

DArtagnan plongea son regard dans lobscurit de la place, et
Porthos hasarda sa tte entre deux barreaux pour sonder les
tnbres.

-- Si vous prfrez un autre endroit, messieurs, dit Athos de sa
voix noble et persuasive, choisissez vous-mmes.

-- Cette place, si M. dHerblay peut sen procurer la clef, sera,
je le crois, le meilleur terrain possible.

Aramis scarta aussitt, en prvenant Athos de ne pas rester seul
ainsi  porte de dArtagnan et de Porthos; mais celui auquel il
donnait ce conseil ne fit que sourire ddaigneusement, et fit un
pas vers ses anciens amis qui demeurrent tous deux  leur place.

Aramis avait effectivement t frapper  lhtel de Rohan, il
parut bientt avec un homme qui disait:

-- Vous me le jurez, monsieur?

-- Tenez, dit Aramis en lui donnant un louis.

-- Ah! vous ne voulez pas jurer, mon gentilhomme! disait le
concierge en secouant la tte.

-- Eh! peut-on jurer de rien, dit Aramis. Je vous affirme
seulement qu cette heure ces messieurs sont nos amis.

-- Oui, certes, dirent froidement Athos, dArtagnan et Porthos.

DArtagnan avait entendu le colloque et avait compris.

-- Vous voyez? dit-il  Porthos.

-- Quest-ce que je vois?

-- Quil na pas voulu jurer.

-- Jurer, quoi?

-- Cet homme voulait quAramis lui jurt que nous nallions pas
sur la place Royale pour nous battre.

-- Et Aramis na pas voulu jurer?

-- Non.

-- Attention, alors.

Athos ne perdait pas de vue les deux discoureurs. Aramis ouvrit la
porte et seffaa pour que dArtagnan et Porthos pussent entrer.
En entrant, dArtagnan engagea la poigne de son pe dans la
grille et fut forc dcarter son manteau. En cartant son manteau
il dcouvrit la crosse luisante de ses pistolets, sur lesquels se
reflta un rayon de la lune.

-- Voyez-vous, dit Aramis en touchant lpaule dAthos dune main
et en lui montrant de lautre larsenal que dArtagnan portait 
sa ceinture.

-- Hlas! oui, dit Athos avec un profond soupir.

Et il entra le troisime. Aramis entra le dernier et ferma la
grille derrire lui. Les deux valets restrent dehors; mais comme
si eux aussi se mfiaient lun de lautre, ils restrent 
distance.


XXXI. La place Royale

On marcha silencieusement jusquau centre de la place; mais comme
en ce moment la lune venait de sortir dun nuage, on rflchit
qu cette place dcouverte on serait facilement vu, et lon gagna
les tilleuls, o lombre tait plus paisse.

Des bancs taient disposs de place en place; les quatre
promeneurs sarrtrent devant lun deux. Athos fit un signe,
dArtagnan et Porthos sassirent. Athos et Aramis restrent debout
devant eux.

Au bout dun moment de silence dans lequel chacun sentait
lembarras quil y avait  commencer lexplication:

-- Messieurs, dit Athos, une preuve de la puissance de notre
ancienne amiti, cest notre prsence  ce rendez-vous; pas un na
manqu, pas un navait donc de reproches  se faire.

-- coutez, monsieur le comte, dit dArtagnan, au lieu de nous
faire des compliments que nous ne mritons peut-tre ni les uns ni
les autres, expliquons-nous en gens de coeur.

-- Je ne demande pas mieux, rpondit Athos. Je suis franc; parlez
avec toute franchise: avez-vous quelque chose  me reprocher, 
moi ou  M. labb dHerblay?

-- Oui, dit dArtagnan; lorsque jeus lhonneur de vous voir au
chteau de Bragelonne, je vous portais des propositions que vous
avez comprises; au lieu de me rpondre comme  un ami, vous mavez
jou comme un enfant, et cette amiti que vous vantez ne sest pas
rompue hier par le choc de nos pes, mais par votre dissimulation
 votre chteau.

-- DArtagnan! dit Athos dun ton de doux reproche.

-- Vous mavez demand de la franchise, dit dArtagnan, en voil;
vous demandez ce que je pense, je vous le dis. Et maintenant jen
ai autant  votre service, monsieur labb dHerblay. Jai agi de
mme avec vous et vous mavez abus aussi.

-- En vrit, monsieur, vous tes trange, dit Aramis; vous tes
venu me trouver pour me faire des propositions, mais me les avez-
vous faites? Non, vous mavez sond, voil tout. Eh bien! que vous
ai-je dit? que Mazarin tait un cuistre et que je ne servirais pas
Mazarin. Mais voil tout. Vous ai-je dit que je ne servirais pas
un autre? Au contraire, je vous ai fait entendre, ce me semble,
que jtais aux princes. Nous avons mme, si je ne mabuse, fort
agrablement plaisant sur le cas trs probable o vous recevriez
du cardinal mission de marrter. tiez-vous homme de parti? Oui,
sans doute. Eh bien! pourquoi ne serions-nous pas  notre tour
gens de parti? Vous aviez votre secret comme nous avions le ntre;
nous ne les avons pas changs, tant mieux: cela prouve que nous
savons garder nos secrets.

-- Je ne vous reproche rien, monsieur, dit dArtagnan, cest
seulement parce que M. le comte de La Fre a parl damiti que
jexamine vos procds.

-- Et quy trouvez-vous? demanda Aramis avec hauteur.

Le sang monta aussitt aux tempes de dArtagnan, qui se leva et
rpondit:

-- Je trouve que ce sont bien ceux dun lve des jsuites.

En voyant dArtagnan se lever, Porthos stait lev aussi. Les
quatre hommes se retrouvaient donc debout et menaants en face les
uns des autres.

 la rponse de dArtagnan, Aramis fit un mouvement comme pour
porter la main  son pe.

Athos larrta.

-- DArtagnan, dit-il, vous venez ce soir ici encore tout furieux
de notre aventure dhier. DArtagnan, je vous croyais assez grand
coeur pour quune amiti de vingt ans rsistt chez vous  une
dfaite damour-propre dun quart dheure. Voyons, dites cela 
moi. Croyez-vous avoir quelque chose  me reprocher? Si je suis en
faute, dArtagnan, javouerai ma faute.

Cette voix grave et harmonieuse dAthos avait toujours sur
dArtagnan son ancienne influence, tandis que celle dAramis,
devenue aigre et criarde dans ses moments de mauvaise humeur,
lirritait. Aussi rpondit-il  Athos:

-- Je crois, monsieur le comte, que vous aviez une confidence  me
faire au chteau de Bragelonne, et que monsieur, continua-t-il en
dsignant Aramis, en avait une  me faire  son couvent; je ne me
fusse point jet alors dans une aventure o vous deviez me barrer
le chemin; cependant, parce que jai t discret, il ne faut pas
tout  fait me prendre pour un sot. Si javais voulu approfondir
la diffrence des gens que M. dHerblay reoit par une chelle de
corde avec celle des gens quil reoit par une chelle de bois, je
laurais bien forc de me parler.

-- De quoi vous mlez-vous? scria Aramis, ple de colre au
doute qui lui vint dans le coeur qupi par dArtagnan, il avait
t vu avec madame de Longueville.

-- Je me mle de ce qui me regarde, et je sais faire semblant de
ne pas avoir vu ce qui ne me regarde pas, mais je hais les
hypocrites, et, dans cette catgorie, je range les mousquetaires
qui font les abbs et les abbs qui font les mousquetaires, et,
ajouta-t-il en se tournant vers Porthos, voici monsieur qui est de
mon avis.

Porthos, qui navait pas encore parl, ne rpondit que par un mot
et un geste.

Il dit Oui, et mit lpe  la main.

Aramis fit un bond en arrire et tira la sienne. DArtagnan se
courba, prt  attaquer ou  se dfendre.

Alors Athos tendit la main avec le geste de commandement suprme
qui nappartenait qu lui, tira lentement pe et fourreau tout 
la fois, brisa le fer dans sa gaine en le frappant sur son genou,
et jeta les deux morceaux  sa droite.

Puis se retournant vers Aramis:

-- Aramis, dit-il, brisez votre pe.

Aramis hsita.

-- Il le faut, dit Athos. Puis dune voix plus basse et plus
douce: Je le veux.

Alors Aramis, plus ple encore, mais subjugu par ce geste, vaincu
par cette voix, rompit dans ses mains la lame flexible, puis se
croisa les bras et attendit frmissant de rage.

Ce mouvement fit reculer dArtagnan et Porthos; dArtagnan ne tira
point son pe, Porthos remit la sienne au fourreau.

-- Jamais, dit Athos en levant lentement la main droite au ciel,
jamais, je le jure devant Dieu qui nous voit et nous coute
pendant la solennit de cette nuit, jamais mon pe ne touchera
les vtres, jamais mon oeil naura pour vous un regard de colre,
jamais mon coeur un battement de haine. Nous avons vcu ensemble,
ha et aim ensemble; nous avons vers et confondu notre sang; et
peut-tre, ajouterai-je encore, y a-t-il entre nous un lien plus
puissant que celui de lamiti, peut-tre y a-t-il le pacte du
crime; car, tous quatre, nous avons condamn, jug, excut un
tre humain que nous navions peut-tre pas le droit de retrancher
de ce monde, quoique plutt qu ce monde il part appartenir 
lenfer. DArtagnan, je vous ai toujours aim comme mon fils.
Porthos, nous avons dormi dix ans cte  cte; Aramis est votre
frre comme il est le mien, car Aramis vous a aims comme je vous
aime encore, comme je vous aimerai toujours. Quest-ce que le
cardinal de Mazarin peut tre pour nous, qui avons forc la main
et le coeur dun homme comme Richelieu? Quest-ce que tel ou tel
prince pour nous qui avons consolid la couronne sur la tte dune
reine? DArtagnan, je vous demande pardon davoir hier crois le
fer avec vous; Aramis en fait autant pour Porthos. Et maintenant,
hassez-moi si vous pouvez, mais, moi, je vous jure que, malgr
votre haine, je naurai que de lestime et de lamiti pour vous.
Maintenant rptez mes paroles, Aramis, et aprs, sils le
veulent, et si vous le voulez, quittons nos anciens amis pour
toujours.

Il se fit un instant de silence solennel qui fut rompu par Aramis.

-- Je le jure, dit-il avec un front calme et un regard loyal, mais
dune voix dans laquelle vibrait un dernier tremblement dmotion,
je jure que je nai plus de haine contre ceux qui furent mes amis;
je regrette davoir touch votre pe, Porthos. Je jure enfin que
non seulement la mienne ne se dirigera plus sur votre poitrine,
mais encore quau fond de ma pense la plus secrte, il ne restera
pas dans lavenir lapparence de sentiments hostiles contre vous.
Venez, Athos.

Athos fit un mouvement pour se retirer.

-- Oh! non, non! ne vous en allez pas! scria dArtagnan,
entran par un de ces lans irrsistibles qui trahissaient la
chaleur de son sang et la droiture native de son me, ne vous en
allez pas; car, moi aussi, jai un serment  faire, je jure que je
donnerais jusqu la dernire goutte de mon sang, jusquau dernier
lambeau de ma chair pour conserver lestime dun homme comme vous,
Athos, lamiti dun homme comme vous, Aramis.

Et il se prcipita dans les bras dAthos.

-- Mon fils! dit Athos en le pressant sur son coeur.

-- Et moi, dit Porthos, je ne jure rien, mais jtouffe,
sacrebleu! Sil me fallait me battre contre vous, je crois que je
me laisserais percer doutre en outre, car je nai jamais aim que
vous au monde.

Et lhonnte Porthos se mit  fondre en larmes en se jetant dans
les bras dAramis.

-- Mes amis, dit Athos, voil ce que jesprais, voil ce que
jattendais de deux coeurs comme les vtres; oui, je lai dit et
je le rpte, nos destines sont lies irrvocablement, quoique
nous suivions une route diffrente. Je respecte votre opinion,
dArtagnan; je respecte votre conviction, Porthos; mais quoique
nous combattions pour des causes opposes, gardons-nous amis; les
ministres, les princes, les rois passeront comme un torrent, la
guerre civile comme une flamme, mais nous, resterons-nous? jen ai
le pressentiment.

-- Oui, dit dArtagnan, soyons toujours mousquetaires, et gardons
pour unique drapeau cette fameuse serviette du bastion de Saint-
Gervais, o le grand cardinal avait fait broder trois fleurs de
lis.

-- Oui, dit Aramis, cardinalistes ou frondeurs, que nous importe!
Retrouvons nos bons seconds pour les duels, nos amis dvous dans
les affaires graves, nos joyeux compagnons pour le plaisir!

-- Et chaque fois, dit Athos, que nous nous rencontrerons dans la
mle,  ce seul mot: Place Royale! passons nos pes dans la main
gauche et tendons-nous la main droite, ft-ce au milieu du
carnage!

-- Vous parlez  ravir, dit Porthos.

-- Vous tes le plus grand des hommes, dit dArtagnan, et, quant 
nous, vous nous dpassez de dix coudes.

Athos sourit dun sourire dineffable joie.

-- Cest donc conclu, dit-il. Allons, messieurs, votre main. tes-
vous quelque peu chrtiens?

-- Pardieu! dit dArtagnan.

-- Nous le serons dans cette occasion, pour rester fidles  notre
serment, dit Aramis.

-- Ah! je suis prt  jurer par ce quon voudra, dit Porthos, mme
par Mahomet! Le diable memporte si jai jamais t si heureux
quen ce moment.

Et le bon Porthos essuyait ses yeux encore humides.

-- Lun de vous a-t-il une croix? demanda Athos.

Porthos et dArtagnan se regardrent en secouant la tte comme des
hommes pris au dpourvu.

Aramis sourit et tira de sa poitrine une croix de diamants
suspendue  son cou par un fil de perles.

-- En voil une, dit-il.

-- Eh bien! reprit Athos, jurons sur cette croix, qui malgr sa
matire est toujours une croix, jurons dtre unis malgr tout et
toujours; et puisse ce serment non seulement nous lier nous-mmes,
mais encore lier nos descendants! Ce serment vous convient-il?

-- Oui, dirent-ils tout dune voix.

-- Ah! tratre! dit tout bas dArtagnan en se penchant  loreille
dAramis, vous nous avez fait jurer sur le crucifix dune
frondeuse.


XXXII. Le bac de lOise

Nous esprons que le lecteur na point tout  fait oubli le jeune
voyageur que nous avons laiss sur la route de Flandre.

Raoul, en perdant de vue son protecteur, quil avait laiss le
suivant des yeux en face de la basilique royale, avait piqu son
cheval pour chapper dabord  ses douloureuses penses, et
ensuite pour drober  Olivain lmotion qui altrait ses traits.

Une heure de marche rapide dissipa bientt cependant toutes ces
sombres vapeurs qui avaient attrist limagination si riche du
jeune homme. Ce plaisir inconnu dtre libre, plaisir qui a sa
douceur, mme pour ceux qui nont jamais souffert de leur
dpendance, dora pour Raoul le ciel et la terre, et surtout cet
horizon lointain et azur de la vie quon appelle lavenir.

Cependant il saperut, aprs plusieurs essais de conversation
avec Olivain, que de longues journes passes ainsi seraient bien
tristes, et la parole du comte, si douce, si persuasive et si
intressante, lui revint en mmoire  propos des villes que lon
traversait, et sur lesquelles personne ne pouvait plus lui donner
ces renseignements prcieux quil et tirs dAthos, le plus
savant et le plus amusant de tous les guides.

Un autre souvenir attristait encore Raoul: on arrivait  Louvres,
il avait vu, perdu derrire un rideau de peupliers, un petit
chteau qui lui avait si fort rappel celui de La Vallire, quil
stait arrt  le regarder prs de dix minutes, et avait repris
sa route en soupirant, sans mme rpondre  Olivain, qui lavait
interrog respectueusement sur la cause de cette attention.
Laspect des objets extrieurs est un mystrieux conducteur, qui
correspond aux fibres de la mmoire et va les rveiller
quelquefois malgr nous; une fois ce fil veill, comme celui
dAriane, il conduit dans un labyrinthe de penses o lon sgare
en suivant cette ombre du pass quon appelle le souvenir. Or, la
vue de ce chteau avait rejet Raoul  cinquante lieues du ct de
loccident, et lui avait fait remonter sa vie depuis le moment o
il avait pris cong de la petite Louise jusqu celui o il
lavait vue pour la premire fois, et chaque touffe de chne,
chaque girouette entrevue au haut dun toit dardoises, lui
rappelaient quau lieu de retourner vers ses amis denfance, il
sen loignait chaque instant davantage, et que peut-tre mme il
les avait quitts pour jamais.

Le coeur gonfl, la tte lourde, il commanda  Olivain de conduire
les chevaux  une petite auberge quil apercevait sur la route 
une demi-porte de mousquet  peu prs en avant de lendroit o
lon tait parvenu. Quant  lui, il mit pied  terre, sarrta
sous un beau groupe de marronniers en fleurs, autour desquels
murmuraient des multitudes dabeilles, et dit  Olivain de lui
faire apporter par lhte du papier  lettres et de lencre sur
une table qui paraissait l toute dispose pour crire.

Olivain obit et continua sa route, tandis que Raoul sasseyait le
coude appuy sur cette table, les regards vaguement perdus sur ce
charmant paysage tout parsem de champs verts et de bouquets
darbres, et faisant de temps en temps tomber de ses cheveux ces
fleurs qui descendaient sur lui comme une neige.

Raoul tait l depuis dix minutes  peu prs, et il y en avait
cinq quil tait perdu dans ses rveries, lorsque dans le cercle
embrass par ses regards distraits il vit se mouvoir une figure
rubiconde qui, une serviette autour du corps, une serviette sur le
bras, un bonnet blanc sur la tte, sapprochait de lui, tenant
papier, encore et plume.

-- Ah! ah! dit lapparition, on voit que tous les gentilshommes
ont des ides pareilles, car il ny a quun quart dheure quun
jeune seigneur, bien mont comme vous, de haute mine comme vous,
et de votre ge  peu prs, a fait halte devant ce bouquet
darbres, y a fait apporter cette table et cette chaise, et y a
dn, avec un vieux monsieur qui avait lair dtre son
gouverneur, dun pt dont ils nont pas laiss un morceau, et
dune bouteille de vieux vin de Mcon dont ils nont pas laiss
une goutte; mais heureusement nous avons encore du mme vin et des
pts pareils, et si monsieur veut donner ses ordres...

-- Non, mon ami, dit Raoul en souriant, et je vous remercie, je
nai besoin pour le moment que des choses que jai fait demander;
seulement je serais bien heureux que lencre ft noire et que la
plume ft bonne;  ces conditions je paierai la plume au prix de
la bouteille, et lencre au prix du pt.

-- Eh bien! monsieur, dit lhte, je vais donner le pt et la
bouteille  votre domestique, de cette faon-l vous aurez la
plume et lencre par-dessus le march.

-- Faites comme vous voudrez, dit Raoul, qui commenait son
apprentissage avec cette classe toute particulire de la socit
qui, lorsquil y avait des voleurs sur les grandes routes, tait
associe avec eux, et qui, depuis quil ny en a plus, les a
avantageusement remplacs.

Lhte, tranquillis sur sa recette, dposa sur la table papier,
encre et plume. Par hasard, la plume tait passable, et Raoul se
mit  crire.

Lhte tait rest devant lui et considrait avec une espce
dadmiration involontaire cette charmante figure si srieuse et si
douce  la fois. La beaut a toujours t et sera toujours une
reine.

-- Ce nest pas un convive comme celui de tout  lheure, dit
lhte  Olivain, qui venait rejoindre Raoul pour voir sil
navait besoin de rien, et votre jeune matre na pas dapptit.

-- Monsieur en avait encore il y a trois jours, de lapptit, mais
que voulez-vous! il la perdu depuis avant-hier.

Et Olivain et lhte sacheminrent vers lauberge. Olivain, selon
la coutume des laquais heureux de leur condition, racontant au
tavernier tout ce quil crut pouvoir dire sur le compte du jeune
gentilhomme.

Cependant Raoul crivait:

Monsieur,

Aprs quatre heures de marche, je marrte pour vous crire, car
vous me faites faute  chaque instant, et je suis toujours prt 
tourner la tte, comme pour rpondre lorsque vous me parliez. Jai
t si tourdi de votre dpart, et si affect du chagrin de notre
sparation, que je ne vous ai que bien faiblement exprim tout ce
que je ressentais de tendresse et de reconnaissance pour vous.
Vous mexcuserez, monsieur, car votre coeur est si gnreux, que
vous avez compris tout ce qui se passait dans le mien. crivez-
moi, monsieur, je vous en prie, car vos conseils sont une partie
de mon existence; et puis, si jose vous le dire, je suis inquiet,
il ma sembl que vous vous prpariez vous-mme  quelque
expdition prilleuse, sur laquelle je nai point os vous
interroger, car vous ne men avez rien dit. Jai donc, vous le
voyez, grand besoin davoir de vos nouvelles. Depuis que je ne
vous ai plus l, prs de moi, jai peur  tout moment de manquer.
Vous me souteniez puissamment, monsieur, et aujourdhui, je le
jure, je me trouve bien seul.

Aurez-vous lobligeance, monsieur, si vous recevez des nouvelles
de Blois, de me toucher quelques mots de ma petite amie Mlle de La
Vallire, dont, vous le savez, la sant, lors de notre dpart,
pouvait donner quelque inquitude? Vous comprenez, monsieur et
cher protecteur, combien les souvenirs du temps que jai pass
prs de vous me sont prcieux et indispensables. Jespre que
parfois vous penserez aussi  moi, et si je vous manque  de
certaines heures, si vous ressentez comme un petit regret de mon
absence, je serais combl de joie en songeant que vous avez senti
mon affection et mon dvouement pour vous, et que jai su vous les
faire comprendre pendant que javais le bonheur de vivre auprs de
vous.

Cette lettre acheve, Raoul se sentit plus calme; il regarda bien
si Olivain et lhte ne le guettaient pas, et il dposa un baiser
sur ce papier, muette et touchante caresse que le coeur dAthos
tait capable de deviner en ouvrant la lettre.

Pendant ce temps, Olivain avait bu sa bouteille et mang son pt;
les chevaux aussi staient rafrachis. Raoul fit signe  lhte
de venir, jeta un cu sur la table, remonta  cheval, et  Senlis,
jeta la lettre  la poste.

Le repos quavaient pris cavaliers et chevaux leur permettait de
continuer leur route sans sarrter.  Verberie, Raoul ordonna 
Olivain de sinformer de ce jeune gentilhomme qui les prcdait;
on lavait vu passer il ny avait pas trois quarts dheure, mais
il tait bien mont, comme lavait dj dit le tavernier, et
allait bon train.

-- Tchons de rattraper ce gentilhomme, dit Raoul  Olivain, il va
comme nous  larme, et ce nous sera une compagnie agrable.

Il tait quatre heures de laprs-midi lorsque Raoul arriva 
Compigne; il y dna de bon apptit et sinforma de nouveau du
jeune gentilhomme qui le prcdait: il stait arrt comme Raoul
 l_Htel_ _de la Cloche et de la Bouteille_, qui tait le
meilleur de Compigne, et avait continu sa route en disant quil
voulait aller coucher  Noyon.

-- Allons coucher  Noyon, dit Raoul.

-- Monsieur, rpondit respectueusement Olivain, permettez-moi de
vous faire observer que nous avons dj fort fatigu les chevaux
ce matin. Il sera bon, je crois, de coucher ici et de repartir
demain de bon matin. Dix-huit lieues suffisent pour une premire
tape.

-- M. le comte de La Fre dsire que je me hte, rpondit Raoul,
et que jaie rejoint M. le Prince dans la matine du quatrime
jour: poussons donc jusqu Noyon, ce sera une tape pareille 
celles que nous avons faites en allant de Blois  Paris. Nous
arriverons  huit heures. Les chevaux auront toute la nuit pour se
reposer, et demain,  cinq heures du matin, nous nous remettrons
en route.

Olivain nosa sopposer  cette dtermination; mais il suivit en
murmurant.

-- Allez, allez, disait-il entre ses dents, jetez votre feu le
premier jour; demain, en place dune journe de vingt lieues, vous
en ferez une de dix, aprs-demain, une de cinq, et dans trois
jours vous serez au lit. L, il faudra bien que vous vous
reposiez. Tous ces jeunes gens sont de vrais fanfarons.

On voit quOlivain navait pas t lev  lcole des Planchet et
des Grimaud.

Raoul se sentait las en effet; mais il dsirait essayer ses
forces, et nourri des principes dAthos, sr de lavoir entendu
mille fois parler dtapes de vingt-cinq lieues, il ne voulait pas
rester au-dessous de son modle. DArtagnan, cet homme de fer qui
semblait tout bti de nerfs et de muscles, lavait frapp
dadmiration.

Il allait donc toujours pressant de plus en plus le pas de son
cheval, malgr les observations dOlivain, et suivant un charmant
petit chemin qui conduisait  un bac et qui raccourcissait dune
lieue la route,  ce quon lui avait assur, lorsque, en arrivant
au sommet dune colline, il aperut devant lui la rivire. Une
petite troupe dhommes  cheval se tenait sur le bord et tait
prte  sembarquer. Raoul ne douta point que ce ne ft le
gentilhomme et son escorte; il poussa un cri dappel, mais il
tait encore trop loin pour tre entendu; alors, tout fatigu
qutait son cheval, Raoul le mit au galop; mais une ondulation de
terrain lui droba bientt la vue des voyageurs, et lorsquil
parvint sur une nouvelle hauteur, le bac avait quitt le bord et
voguait vers lautre rive.

Raoul, voyant quil ne pouvait arriver  temps pour passer le bac
en mme temps que les voyageurs, sarrta pour attendre Olivain.

En ce moment on entendit un cri qui semblait venir de la rivire.
Raoul se retourna du ct do venait le cri, et mettant la main
sur ses yeux qublouissait le soleil couchant:

-- Olivain! scria-t-il, que vois-je donc l-bas?

Un second cri retentit plus perant que le premier.

-- Eh! monsieur, dit Olivain, la corde du bac a cass et le bateau
drive. Mais que vois-je donc dans leau? cela se dbat.

-- Eh! sans doute, scria Raoul, fixant ses regards vers un point
de la rivire que les rayons du soleil illuminaient splendidement,
un cheval, un cavalier.

-- Ils enfoncent, cria  son tour Olivain.

Ctait vrai, et Raoul aussi venait dacqurir la certitude quun
accident tait arriv et quun homme se noyait. Il rendit la main
 son cheval, lui enfona les perons dans le ventre, et lanimal,
press par la douleur et sentant quon lui livrait lespace,
bondit par-dessus une espce de garde-fou qui entourait le
dbarcadre, et tomba dans la rivire en faisant jaillir au loin
des flots dcume.

-- Ah! monsieur, scria Olivain, que faites-vous donc, Seigneur
Dieu!

Raoul dirigeait son cheval vers le malheureux en danger. Ctait,
au reste, un exercice qui lui tait familier. lev sur les bords
de la Loire, il avait pour ainsi dire t berc dans ses flots;
cent fois, il lavait traverse  cheval, mille fois en nageant.
Athos, dans la prvoyance du temps o il ferait du vicomte un
soldat, lavait aguerri dans toutes ces entreprises.

-- Oh! mon Dieu! continuait Olivain dsespr, que dirait M. le
comte sil vous voyait?

-- M. le comte et fait comme moi, rpondit Raoul en poussant
vigoureusement son cheval.

-- Mais moi! mais moi! scriait Olivain ple et dsespr en
sagitant sur la rive, comment passerai-je, moi?

-- Saute, poltron! cria Raoul nageant toujours.

Puis sadressant au voyageur qui se dbattait  vingt pas de lui:

-- Courage, monsieur, dit-il, courage, on vient  votre aide.

Olivain avana, recula, fit cabrer son cheval, le fit tourner, et
enfin, mordu au coeur par la honte, slana comme avait fait
Raoul, mais en rptant: Je suis mort, nous sommes perdus!

Cependant le bac descendait rapidement, emport par le fil de
leau, et on entendait crier ceux quil emportait.

Un homme  cheveux gris stait jet du bac  la rivire et
nageait vigoureusement vers la personne qui se noyait; mais il
avanait lentement, car il lui fallait remonter le cours de leau.

Raoul continuait sa route et gagnait visiblement du terrain; mais
le cheval et le cavalier, quil ne quittait pas du regard,
senfonaient visiblement: le cheval navait plus que les naseaux
hors de leau, et le cavalier, qui avait quitt les rnes en se
dbattant, tendait les bras et laissait aller sa tte en arrire.
Encore une minute, et tout disparaissait.

-- Courage, cria Raoul, courage!

-- Trop tard, murmura le jeune homme, trop tard!

Leau passa par-dessus sa tte et teignit sa voix dans sa bouche.

Raoul slana de son cheval, auquel il laissa le soin de sa
propre conservation, et en trois ou quatre brasses fut prs du
gentilhomme. Il saisit aussitt le cheval par la gourmette, et lui
souleva la tte hors de leau; lanimal alors respira plus
librement, et comme sil et compris que lon venait  son aide,
il redoubla defforts; Raoul en mme temps saisissait une des
mains du jeune homme et la ramenait  la crinire,  laquelle elle
se cramponna avec cette tnacit de lhomme qui se noie. Sr alors
que le cavalier ne lcherait plus prise, Raoul ne soccupa que du
cheval, quil dirigea vers la rive oppose en laidant  couper
leau et en lencourageant de la langue.

Tout  coup lanimal buta contre un bas-fond et prit pied sur le
sable.

-- Sauv! scria lhomme aux cheveux gris en prenant pied  son
tour.

-- Sauv! murmura machinalement le gentilhomme en lchant la
crinire et en se laissant glisser de dessus la selle aux bras de
Raoul.

Raoul ntait qu dix pas de la rive; il y porta le gentilhomme
vanoui, le coucha sur lherbe, desserra les cordons de son col et
dboutonna les agrafes de son pourpoint.

Une minute aprs, lhomme aux cheveux gris tait prs de lui.

Olivain avait fini par aborder  son tour aprs force signes de
croix, et les gens du bac se dirigeaient du mieux quils pouvaient
vers le bord,  laide dune perche qui se trouvait par hasard
dans le bateau.

Peu  peu, grce aux soins de Raoul et de lhomme qui accompagnait
le jeune cavalier, la vie revint sur les joues ples du moribond,
qui ouvrit dabord deux yeux gars, mais qui bientt se fixrent
sur celui qui lavait sauv.

-- Ah! monsieur, scria-t-il, cest vous que je cherchais: sans
vous jtais mort, trois fois mort.

-- Mais on ressuscite, monsieur, comme vous voyez, dit Raoul, et
nous en serons quittes pour un bain.

-- Ah! monsieur, que de reconnaissance! scria lhomme aux
cheveux gris.

-- Ah! vous voil, mon bon dArminges! je vous ai fait grandpeur,
nest-ce pas? mais cest votre faute: vous tiez mon prcepteur,
pourquoi ne mavez-vous pas fait apprendre  mieux nager?

-- Ah! monsieur le comte, dit le vieillard, sil vous tait arriv
malheur, je naurais jamais os me reprsenter devant le marchal.

-- Mais comment la chose est-elle donc arrive? demanda Raoul.

-- Ah! monsieur, de la manire la plus simple, rpondit celui 
qui lon avait donn le titre de comte. Nous tions au tiers de la
rivire  peu prs quand la corde du bac a cass. Aux cris et aux
mouvements quont faits les bateliers, mon cheval sest effray et
a saut  leau. Je nage mal et nai pas os me lancer  la
rivire. Au lieu daider les mouvements de mon cheval, je les
paralysais, et jtais en train de me noyer le plus galamment du
monde lorsque vous tes arriv l tout juste pour me tirer de
leau. Aussi, monsieur, si vous le voulez bien, cest dsormais
entre nous  la vie et  la mort.

-- Monsieur, dit Raoul en sinclinant, je suis tout  fait votre
serviteur, je vous lassure.

-- Je me nomme le comte de Guiche, continua le cavalier; mon pre
est le marchal de Grammont. Et maintenant que vous savez qui je
suis, me ferez-vous lhonneur de me dire qui vous tes?

-- Je suis le vicomte de Bragelonne, dit Raoul en rougissant de ne
pouvoir nommer son pre comme avait fait le comte de Guiche.

-- Vicomte, votre visage, votre bont et votre courage mattirent
 vous; vous avez dj toute ma reconnaissance. Embrassons-nous,
je vous demande votre amiti.

-- Monsieur, dit Raoul en rendant au comte son accolade, je vous
aime aussi dj de tout mon coeur, faites donc tat de moi, je
vous prie, comme dun ami dvou.

-- Maintenant, o allez-vous, vicomte? demanda de Guiche.

--  larme de M. le Prince, comte.

-- Et moi aussi, scria le jeune homme avec un transport de joie.
Ah! tant mieux, nous allons faire ensemble le premier coup de
pistolet.

-- Cest bien, aimez-vous, dit le gouverneur; jeunes tous deux,
vous navez sans doute quune mme toile, et vous deviez vous
rencontrer.

Les deux jeunes gens sourirent avec la confiance de la jeunesse.

-- Et maintenant, dit le gouverneur, il vous faut changer
dhabits; vos laquais,  qui jai donn des ordres au moment o
ils sont sortis du bac, doivent tre arrivs dj  lhtellerie.
Le linge et le vin chauffent, venez.

Les jeunes gens navaient aucune objection  faire  cette
proposition; au contraire, la trouvrent-ils excellente; ils
remontrent donc aussitt  cheval, en se regardant et en
sadmirant tous deux: ctaient en effet deux lgants cavaliers 
la tournure svelte et lance, deux nobles visages au front
dgag, au regard doux et fier, au sourire loyal et fin.

De Guiche pouvait avoir dix-huit ans, mais il ntait gure plus
grand que Raoul, qui nen avait que quinze.

Ils se tendirent la main par un mouvement spontan, et piquant
leurs chevaux, firent cte  cte le trajet de la rivire 
lhtellerie, lun trouvant bonne et riante cette vie quil avait
failli perdre, lautre remerciant Dieu davoir dj assez vcu
pour avoir fait quelque chose qui serait agrable  son
protecteur.

Quant  Olivain, il tait le seul que cette belle action de son
matre ne satisft pas entirement. Il tordait les manches et les
basques de son justaucorps en songeant quune halte  Compigne
lui et sauv non seulement laccident auquel il venait
dchapper, mais encore les fluxions de poitrine et les
rhumatismes qui devaient naturellement en tre le rsultat.


XXXIII. Escarmouche

Le sjour  Noyon fut court, chacun y dormait dun profond
sommeil. Raoul avait recommand de le rveiller si Grimaud
arrivait, mais Grimaud narriva point.

Les chevaux apprcirent de leur ct, sans doute, les huit heures
de repos absolu et dabondante litire qui leur furent accordes.
Le comte de Guiche fut rveill  cinq heures du matin par Raoul,
qui lui vint souhaiter le bonjour. On djeuna  la hte, et  six
heures on avait dj fait deux lieues.

La conversation du jeune comte tait des plus intressantes pour
Raoul. Aussi Raoul coutait-il beaucoup, et le jeune comte
racontait-il toujours. lev  Paris, o Raoul ntait venu quune
fois;  la cour que Raoul navait jamais vue, ses folies de page,
deux duels quil avait dj trouv moyen davoir malgr les dits
et surtout malgr son gouverneur, taient des choses de la plus
haute curiosit pour Raoul. Raoul navait t que chez M. Scarron;
il nomma  Guiche les personnes quil y avait vues. Guiche
connaissait tout le monde: madame de Neuillan, mademoiselle
dAubign, mademoiselle de Scudry, mademoiselle Paulet, madame de
Chevreuse. Il railla tout le monde avec esprit; Raoul tremblait
quil ne raillt aussi madame de Chevreuse, pour laquelle il se
sentait une relle et profonde sympathie; mais soit instinct, soit
affection pour la duchesse de Chevreuse, il en dit le plus grand
bien possible. Lamiti de Raoul pour le comte redoubla de ces
loges.

Puis vint larticle des galanteries et des amours. Sous ce rapport
aussi, Bragelonne avait beaucoup plus  couter qu dire. Il
couta donc et il lui sembla voir  travers trois ou quatre
aventures assez diaphanes que, comme lui, le comte cachait un
secret au fond du coeur.

De Guiche, comme nous lavons dit, avait t lev  la cour, et
les intrigues de toute cette cour lui taient connues. Ctait la
cour dont Raoul avait tant entendu parler au comte de La Fre;
seulement elle avait fort chang de face depuis lpoque o Athos
lui-mme lavait vue. Tout le rcit du comte de Guiche fut donc
nouveau pour son compagnon de voyage. Le jeune comte, mdisant et
spirituel, passa tout le monde en revue; il raconta les anciennes
amours de madame de Longueville avec Coligny, et le duel de celui-
ci  la place Royale, duel qui lui fut si fatal, et que madame de
Longueville vit  travers une jalousie; ses amours nouvelles avec
le prince de Marcillac, qui en tait jaloux, disait-on,  vouloir
faire tuer tout le monde, et mme labb dHerblay, son directeur;
les amours de M. le prince de Galles avec Mademoiselle, quon
appela plus tard la grande Mademoiselle, si clbre depuis par son
mariage secret avec Lauzun. La reine elle-mme ne fut pas
pargne, et le cardinal Mazarin eut sa part de raillerie aussi.

La journe passa rapide comme une heure. Le gouverneur du comte,
bon vivant, homme du monde, savant jusquaux dents, comme le
disait son lve, rappela plusieurs fois  Raoul la profonde
rudition et la raillerie spirituelle et mordante dAthos; mais
quant  la grce,  la dlicatesse et  la noblesse des
apparences, personne, sur ce point, ne pouvait tre compar au
comte de La Fre.

Les chevaux, plus mnags que la veille, sarrtrent vers quatre
heures du soir  Arras. On sapprochait du thtre de la guerre,
et lon rsolut de sarrter dans cette ville jusquau lendemain,
des partis dEspagnols profitant quelquefois de la nuit pour faire
des expditions jusque dans les environs dArras.

Larme franaise tenait depuis Pont--Marc jusqu Valenciennes,
en revenant sur Douai. On disait M. le Prince de sa personne 
Bthune.

Larme ennemie stendait de Cassel  Courtray, et, comme il
ntait sorte de pillages et de violences quelle ne commt, les
pauvres gens de la frontire quittaient leurs habitations isoles
et venaient se rfugier dans les villes fortes qui leur
promettaient un abri. Arras tait encombre de fuyards.

On parlait dune prochaine bataille qui devait tre dcisive,
M. le Prince nayant manoeuvr jusque-l que dans lattente de
renforts, qui venaient enfin darriver. Les jeunes gens se
flicitaient de tomber si  propos.

Ils souprent ensemble et couchrent dans la mme chambre. Ils
taient  lge des promptes amitis, il leur semblait quils se
connaissaient depuis leur naissance et quil leur serait
impossible de jamais plus se quitter.

La soire fut employe  parler guerre; les laquais fourbirent les
armes; les jeunes gens chargrent des pistolets en cas
descarmouche; et ils se rveillrent dsesprs, ayant rv tous
deux quils arrivaient trop tard pour prendre part  la bataille.

Le matin, le bruit se rpandit que le prince de Cond avait vacu
Bthune pour se retirer sur Carvin, en laissant cependant garnison
dans cette premire ville. Mais comme cette nouvelle ne prsentait
rien de positif, les jeunes gens dcidrent quils continueraient
leur chemin vers Bthune, quittes, en route,  obliquer  droite
et  marcher sur Carvin.

Le gouverneur du comte de Guiche connaissait parfaitement le pays;
il proposa en consquence de prendre un chemin de traverse qui
tenait le milieu entre la route de Lens et celle de Bthune. 
Ablain, on prendrait des informations. Un itinraire fut laiss
pour Grimaud.

On se mit en route vers les sept heures du matin.

De Guiche, qui tait jeune et emport, disait  Raoul:

-- Nous voici trois matres et trois valets; nos valets sont bien
arms, et le vtre me parat assez ttu.

-- Je ne lai jamais vu  loeuvre, rpondit Raoul, mais il est
Breton, cela promet.

-- Oui, oui, reprit de Guiche, et je suis certain quil ferait le
coup de mousquet  loccasion; quant  moi, jai deux hommes srs,
qui ont fait la guerre avec mon pre; cest donc six combattants
que nous reprsentons; si nous trouvions une petite troupe de
partisans gale en nombre  la ntre, et mme suprieure, est-ce
que nous ne chargerions pas, Raoul?

-- Si fait, monsieur, rpondit le vicomte.

-- Hol! jeunes gens, hol! dit le gouverneur se mlant  la
conversation, comme vous y allez, vertudieu! et mes instructions,
 moi, monsieur le comte? oubliez-vous que jai ordre de vous
conduire sain et sauf  M. le Prince? Une fois  larme, faites-
vous tuer si cest votre bon plaisir; mais dici l je vous
prviens quen ma qualit de gnral darme jordonne la
retraite, et tourne le dos au premier plumet que japerois.

De Guiche et Raoul se regardrent du coin de loeil en souriant.
Le pays devenait assez couvert, et de temps en temps on
rencontrait de petites troupes de paysans qui se retiraient,
chassant devant eux leurs bestiaux et tranant dans des charrettes
ou portant  bras leurs objets les plus prcieux.

On arriva jusqu Ablain sans accident. L on prit langue, et on
apprit que M. le Prince avait quitt effectivement Bthune et se
tenait entre Cambrin et La Venthie. On reprit alors, en laissant
toujours la carte  Grimaud, un chemin de traverse qui conduisit
en une demi-heure la petite troupe sur la rive dun petit ruisseau
qui va se jeter dans la Lys.

Le pays tait charmant, coup de valles vertes comme de
lmeraude. De temps en temps on trouvait de petits bois, que
traversait le sentier que lon suivait.  chacun de ces bois, dans
la prvoyance dune embuscade, le gouverneur faisait prendre la
tte aux deux laquais du comte, qui formaient ainsi lavant-garde.
Le gouverneur et les deux jeunes gens reprsentaient le corps
darme, et Olivain, la carabine sur le genou et loeil au guet,
veillait sur les derrires.

Depuis quelque temps, un bois assez pais se prsentait 
lhorizon; arriv  cent pas de ce bois, M. dArminges prit ses
prcautions habituelles et envoya en avant les deux laquais du
comte.

Les laquais venaient de disparatre sous les arbres; les jeunes
gens et le gouverneur riant et causant suivaient  cent pas  peu
prs. Olivain se tenait en arrire  pareille distance, lorsque
tout  coup cinq ou six coups de mousquet retentirent. Le
gouverneur cria halte, les jeunes gens obirent et retinrent leurs
chevaux. Au mme instant on vit revenir au galop les deux laquais.

Les deux jeunes gens impatients de connatre la cause de cette
mousqueterie, piqurent vers les laquais. Le gouverneur les suivit
par derrire.

-- Avez-vous t arrts? demandrent vivement les deux jeunes
gens.

-- Non, rpondirent les laquais; il est mme probable que nous
navons pas t vus: les coups de fusil ont clat  cent pas en
avant de nous,  peu prs dans lendroit le plus pais du bois, et
nous sommes revenus pour demander avis.

-- Mon avis, dit M. dArminges, et au besoin mme ma volont est
que nous fassions retraite: ce bois peut cacher une embuscade.

-- Navez-vous donc rien vu? demanda le comte aux laquais.

-- Il ma sembl voir, dit lun deux, des cavaliers vtus de
jaune qui se glissaient dans le lit du ruisseau.

-- Cest cela, dit le gouverneur, nous sommes tombs dans un parti
dEspagnols. Arrire, messieurs, arrire!

Les deux jeunes gens se consultrent du coin de loeil, et en ce
moment on entendit un coup de pistolet suivi de deux ou trois cris
qui appelaient au secours.

Les deux jeunes gens sassurrent par un dernier regard que chacun
deux tait dans la disposition de ne pas reculer, et, comme le
gouverneur avait dj fait retourner son cheval, tous deux
piqurent en avant, Raoul criant:  moi, Olivain! et le comte de
Guiche criant:  moi, Urbain et Blanchet!

Et avant que le gouverneur ft revenu de sa surprise, ils taient
dj disparus dans la fort.

En mme temps quils piquaient leurs chevaux, les deux jeunes gens
avaient mis le pistolet au poing.

Cinq minutes aprs, ils taient arrivs  lendroit do le bruit
semblait tre venu. Alors ils ralentirent leurs chevaux,
savanant avec prcaution.

-- Chut! dit de Guiche, des cavaliers.

-- Oui, trois  cheval, et trois qui ont mis pied  terre.

-- Que font-ils? Voyez-vous?

-- Oui, il me semble quils fouillent un homme bless ou mort.

-- Cest quelque lche assassinat, dit de Guiche.

-- Ce sont des soldats cependant, reprit Bragelonne.

-- Oui, mais des partisans, cest--dire des voleurs de grand
chemin.

-- Donnons! dit Raoul.

-- Donnons! dit de Guiche.

-- Messieurs! scria le pauvre gouverneur; messieurs, au nom du
ciel...

Mais les jeunes gens ncoutaient point. Ils taient partis 
lenvi lun de lautre, et les cris du gouverneur neurent dautre
rsultat que de donner lveil aux Espagnols.

Aussitt les trois partisans qui taient  cheval slancrent 
la rencontre des jeunes gens, tandis que les trois autres
achevaient de dvaliser les deux voyageurs; car, en approchant,
les deux jeunes gens, au lieu dun corps tendu, en aperurent
deux.

 dix pas, de Guiche tira le premier et manqua son homme;
lEspagnol qui venait au-devant de Raoul tira  son tour, et Raoul
sentit au bras gauche une douleur pareille  un coup de fouet. 
quatre pas, il lcha son coup, et lEspagnol, frapp au milieu de
la poitrine, tendit les bras et tomba  la renverse sur la croupe
de son cheval, qui tourna bride et lemporta.

En ce moment, Raoul vit comme  travers un nuage le canon dun
mousquet se diriger sur lui. La recommandation dAthos lui revint
 lesprit: par un mouvement rapide comme lclair, il fit cabrer
sa monture, le coup partit.

Le cheval fit un bond de ct, manqua des quatre pieds, et tomba
engageant la jambe de Raoul sous lui.

LEspagnol slana, saisissant son mousquet par le canon pour
briser la tte de Raoul avec sa crosse.

Malheureusement, dans la position o tait Raoul, il ne pouvait ni
tirer lpe de son fourreau, ni tirer le pistolet de ses fontes:
il vit la crosse tournoyer au-dessus de sa tte, et, malgr lui,
il allait fermer les yeux, lorsque dun bond Guiche arriva sur
lEspagnol et lui mit le pistolet sur la gorge.

-- Rendez-vous! lui dit-il, ou vous tes mort!

Le mousquet tomba des mains du soldat, qui se rendit  linstant
mme.

Guiche appela un de ses laquais, lui remit le prisonnier en garde
avec ordre de lui brler la cervelle sil faisait un mouvement
pour schapper, sauta  bas de son cheval, et sapprocha de
Raoul.

-- Ma foi! monsieur, dit Raoul en riant, quoique sa pleur traht
lmotion invitable dune premire affaire, vous payez vite vos
dettes et navez pas voulu mavoir longue obligation. Sans vous,
ajouta-t-il en rptant les paroles du comte, jtais mort, trois
fois mort.

-- Mon ennemi en prenant la fuite, dit de Guiche, ma laiss toute
facilit de venir  votre secours; mais tes-vous bless
gravement, je vous vois tout ensanglant?

-- Je crois, dit Raoul, que jai quelque chose comme une
gratignure au bras. Aidez-moi donc  me tirer de dessous mon
cheval, et rien, je lespre, ne sopposera  ce que nous
continuions notre route.

M. dArminges et Olivain taient dj  terre et soulevaient le
cheval, qui se dbattait dans lagonie. Raoul parvint  tirer son
pied de ltrier, et sa jambe de dessous le cheval, et en un
instant il se trouva debout.

-- Rien de cass? dit de Guiche.

-- Ma foi, non, grce au ciel, rpondit Raoul. Mais que sont
devenus les malheureux que les misrables assassinaient?

-- Nous sommes arrivs trop tard, ils les ont tus, je crois, et
ont pris la fuite en emportant leur butin; mes deux laquais sont
prs des cadavres.

-- Allons voir sils ne sont point tout  fait morts et si on peut
leur porter secours, dit Raoul. Olivain, nous avons hrit de deux
chevaux, mais jai perdu le mien: prenez le meilleur des deux pour
vous et vous me donnerez le vtre.

Et ils sapprochrent de lendroit o gisaient les victimes.


XXXIV. Le moine

Deux hommes taient tendus: lun immobile; la face contre terre,
perc de trois balles et nageant dans son sang... celui-l tait
mort.

Lautre, adoss  un arbre par les deux laquais, les yeux au ciel
et les mains jointes, faisait une ardente prire... il avait reu
une balle qui lui avait bris le haut de la cuisse.

Les jeunes gens allrent dabord au mort et se regardrent avec
tonnement.

-- Cest un prtre, dit Bragelonne, il est tonsur. Oh! les
maudits! qui portent la main sur les ministres de Dieu!

-- Venez ici, monsieur, dit Urbain, vieux soldat qui avait fait
toutes les campagnes avec le cardinal-duc; venez ici... il ny a
plus rien  faire avec lautre, tandis que celui-ci, peut-tre
peut-on encore le sauver.

Le bless sourit tristement.

-- Me sauver! non, dit-il; mais maider  mourir, oui.

-- tes-vous prtre? demanda Raoul.

-- Non, monsieur.

-- Cest que votre malheureux compagnon ma paru appartenir 
glise, reprit Raoul.

-- Cest le cur de Bthune, monsieur; il portait en lieu sr les
vases sacrs de son glise et le trsor du chapitre; car M. le
Prince a abandonn notre ville hier, et peut-tre lEspagnol y
sera-t-il demain; or, comme on savait que des partis ennemis
couraient la campagne, et que la mission tait prilleuse,
personne na os laccompagner, alors je me suis offert.

-- Et ces misrables vous ont attaqus, ces misrables ont tir
sur un prtre!

-- Messieurs, dit le bless en regardant autour de lui, je souffre
bien, et cependant je voudrais tre transport dans quelque
maison.

-- O vous puissiez tre secouru? dit de Guiche.

-- Non, o je puisse me confesser.

-- Mais peut-tre, dit Raoul, ntes-vous point bless si
dangereusement que vous croyez.

-- Monsieur, dit le bless, croyez-moi, il ny a pas de temps 
perdre, la balle a bris le col du fmur et a pntr jusquaux
intestins.

-- tes-vous mdecin? demanda de Guiche.

-- Non, dit le moribond, mais je me connais un peu aux blessures,
et la mienne est mortelle. Tchez donc de me transporter quelque
part o je puisse trouver un prtre, ou prenez cette peine de men
amener un ici, et Dieu rcompensera cette sainte action; cest mon
me quil faut sauver car, pour mon corps, il est perdu.

-- Mourir en faisant une bonne oeuvre, cest impossible! et Dieu
vous assistera.

-- Messieurs, au nom du ciel! dit le bless rassemblant toutes ses
forces comme pour se lever, ne perdons point le temps en paroles
inutiles: ou aidez-moi  gagner le prochain village, ou jurez-moi
sur votre salut que vous menverrez ici le premier moine, le
premier cur, le premier prtre que vous rencontrerez. Mais,
ajouta-t-il avec laccent du dsespoir, peut-tre nul nosera
venir, car on sait que les Espagnols courent la campagne, et je
mourrai sans absolution. Mon Dieu! mon Dieu! ajouta le bless avec
un accent de terreur qui fit frissonner les jeunes gens, vous ne
permettrez point cela, nest-ce pas? ce serait trop terrible!

-- Monsieur, tranquillisez-vous, dit de Guiche, je vous jure que
vous allez avoir la consolation que vous demandez. Dites-nous
seulement o il y a une maison o nous puissions demander du
secours, et un village o nous puissions aller qurir un prtre.

-- Merci, et que Dieu vous rcompense! Il y a une auberge  une
demi-lieue dici en suivant cette route et  une lieue  peu prs
au-del de lauberge vous trouverez le village de Greney. Allez
trouver le cur; si le cur nest pas chez lui, entrez dans le
couvent des Augustins, qui est la dernire maison du bourg 
droite, et amenez-moi un frre, quimporte! moine ou cur, pourvu
quil ait reu de notre sainte glise la facult dabsoudre _in
articulo mortis._

-- Monsieur dArminges, dit de Guiche, restez prs de ce
malheureux, et veillez  ce quil soit transport le plus
doucement possible. Faites un brancard avec des branches darbre,
mettez-y tous nos manteaux; deux de nos laquais le porteront,
tandis que le troisime se tiendra prt  prendre la place de
celui qui sera las. Nous allons, le vicomte et moi, chercher un
prtre.

-- Allez, monsieur le comte, dit le gouverneur; mais au nom du
ciel! ne vous exposez pas.

-- Soyez tranquille. Dailleurs, nous sommes sauvs pour
aujourdhui; vous connaissez laxiome:_ Non bis in idem._

-- Bon courage, monsieur! dit Raoul au bless, nous allons
excuter votre dsir.

-- Dieu vous bnisse, messieurs! rpondit le, moribond avec un
accent de reconnaissance impossible  dcrire.

Et les deux jeunes gens partirent au galop dans la direction
indique, tandis que le gouverneur du comte de Guiche prsidait 
la confection du brancard.

Au bout de dix minutes de marche les deux jeunes gens aperurent
lauberge.

Raoul, sans descendre de cheval, appela lhte, le prvint quon
allait lui amener un bless et le pria de prparer, en attendant,
tout ce qui serait ncessaire  son pansement, cest--dire un
lit, des bandes, de la charpie, linvitant en outre, sil
connaissait dans les environs quelque mdecin, chirurgien ou
oprateur,  renvoyer chercher, se chargeant, lui, de rcompenser
le messager.

Lhte, qui vit deux jeunes seigneurs richement vtus, promit tout
ce quils lui demandrent, et nos deux cavaliers, aprs avoir vu
commencer les prparatifs de la rception, partirent de nouveau et
piqurent vivement vers Greney.

Ils avaient fait plus dune lieue et distinguaient dj les
premires maisons du village dont les toits couverts de tuiles
rougetres se dtachaient vigoureusement sur les arbres verts qui
les environnaient, lorsquils aperurent, venant  leur rencontre,
mont sur une mule, un pauvre moine qu son large chapeau et  sa
robe de laine grise ils prirent pour un frre augustin. Cette fois
le hasard semblait leur envoyer ce quils cherchaient.

Ils sapprochrent du moine.

Ctait un homme de vingt-deux  vingt-trois ans, mais que les
pratiques asctiques avaient vieilli en apparence. Il tait ple,
non de cette pleur mate qui est une beaut, mais dun jaune
bilieux; ses cheveux courts, qui dpassaient  peine le cercle que
son chapeau traait autour de son front, taient dun blond ple,
et ses yeux, dun bleu clair, semblaient dnus de regard.

-- Monsieur, dit Raoul avec sa politesse ordinaire, tes-vous
ecclsiastique?

-- Pourquoi me demandez-vous cela? dit ltranger avec une
impassibilit presque incivile.

-- Pour le savoir, dit le comte de Guiche avec hauteur.

Ltranger toucha sa mule du talon et continua son chemin.

De Guiche sauta dun bond en avant de lui, et lui barra la route.

-- Rpondez, monsieur! dit-il, on vous a interrog poliment, et
toute question vaut une rponse.

-- Je suis libre, je suppose, de dire ou de ne pas dire qui je
suis aux deux premires personnes venues  qui il prend le caprice
de minterroger.

De Guiche rprima  grand-peine la furieuse envie quil avait de
casser les os au moine.

-- Dabord, dit-il en faisant un effort sur lui-mme, nous ne
sommes pas les deux premires personnes venues; mon ami que voil
est le vicomte de Bragelonne, et moi je suis le comte de Guiche.
Enfin, ce nest point par caprice que nous vous faisons cette
question; car un homme est l, bless et mourant, qui rclame les
secours de glise tes-vous prtre, je vous somme, au nom de
lhumanit, de me suivre pour secourir cet homme; ne ltes-vous
pas, cest autre chose. Je vous prviens, au nom de la courtoisie,
que vous paraissez si compltement ignorer, que je vais vous
chtier de votre insolence.

La pleur du moine devint de la lividit, et il sourit dune si
trange faon que Raoul, qui ne le quittait pas des yeux, sentit
ce sourire lui serrer le coeur comme une insulte.

-- Cest quelque espion espagnol ou flamand, dit-il en mettant la
main sur la crosse de ses pistolets.

Un regard menaant et pareil  un clair rpondit  Raoul.

-- Eh bien! monsieur, dit de Guiche, rpondez-vous?

-- Je suis prtre, messieurs, dit le jeune homme.

Et sa figure reprit son impassibilit ordinaire.

-- Alors, mon pre, dit Raoul laissant retomber ses pistolets dans
ses fontes et imposant  ses paroles un accent respectueux qui ne
sortait pas de son coeur, alors, si vous tes prtre, vous allez
trouver, comme vous la dit mon ami, une occasion dexercer votre
tat: un malheureux bless vient  notre rencontre et doit
sarrter au prochain htel; il demande lassistance dun ministre
de Dieu; nos gens laccompagnent.

-- Jy vais, dit le moine.

Et il donna du talon  sa mule.

-- Si vous ny allez pas, monsieur, dit de Guiche, croyez que nous
avons des chevaux capables de rattraper votre mule, un crdit
capable de vous faire saisir partout o vous serez; et alors, je
vous le jure, votre procs sera bientt fait: on trouve partout un
arbre et une corde.

Loeil du moine tincela de nouveau, mais ce fut tout; il rpta
sa phrase: Jy vais, et il partit.

-- Suivons-le, dit de Guiche, ce sera plus sr.

-- Jallais vous le proposer, dit de Bragelonne.

Et les deux jeunes gens se remirent en route, rglant leur pas sur
celui du moine, quils suivaient ainsi  une porte de pistolet.

Au bout de cinq minutes, le moine se retourna pour sassurer sil
tait suivi ou non.

-- Voyez-vous, dit Raoul, que nous avons bien fait!

-- Lhorrible figure que celle de ce moine! dit le comte de
Guiche.

-- Horrible, rpondit Raoul, et dexpression surtout; ces cheveux
jaunes, ces yeux ternes, ces lvres qui disparaissent au moindre
mot quil prononce...

-- Oui, oui, dit de Guiche, qui avait t moins frapp que Raoul
de tous ces dtails, attendu que Raoul examinait tandis que de
Guiche parlait; oui, figure trange; mais ces moines sont
assujettis  des pratiques si dgradantes: les jenes les font
plir, les coups de discipline les font hypocrites, et cest 
force de pleurer les biens de la vie, quils ont perdus et dont
nous jouissons, que leurs yeux deviennent ternes.

-- Enfin, dit Raoul, ce pauvre homme va avoir son prtre; mais, de
par Dieu! le pnitent a la mine de possder une conscience
meilleure que celle du confesseur. Quant  moi, je lavoue, je
suis accoutum  voir des prtres dun tout autre aspect.

-- Ah! dit de Guiche, comprenez-vous? Celui-ci est un de ces
frres errants qui sen vont mendiant sur les grandes routes
jusquau jour o un bnfice leur tombe du ciel; ce sont des
trangers pour la plupart: cossais, Irlandais, Danois. On men a
quelquefois montr de pareils.

-- Aussi laids?

-- Non, mais raisonnablement hideux, cependant.

-- Quel malheur pour ce pauvre bless de mourir entre les mains
dun pareil frocard!

-- Bah! dit de Guiche, labsolution vient, non de celui qui la
donne, mais de Dieu. Cependant, voulez-vous que je vous dise, eh
bien! jaimerais mieux mourir impnitent que davoir affaire  un
pareil confesseur. Vous tes de mon avis, nest-ce pas, vicomte?
et je vous voyais caresser le pommeau de votre pistolet comme si
vous aviez quelque intention de lui casser la tte.

-- Oui, comte, cest une chose trange, et qui va vous surprendre,
jai prouv  laspect de cet homme une horreur indfinissable.
Avez-vous quelquefois fait lever un serpent sur votre chemin?

-- Jamais, dit de Guiche.

-- Eh bien!  moi cela mest arriv dans nos forts du Blaisois,
et je me rappelle qu la vue du premier qui me regarda de ses
yeux ternes, repli sur lui-mme, branlant la tte et agitant la
langue, je demeurai fixe, ple et comme fascin jusquau moment o
le comte de La Fre...

-- Votre pre? demanda de Guiche.

-- Non, mon tuteur, rpondit Raoul en rougissant.

-- Fort bien.

-- Jusquau moment, reprit Raoul, o le comte de La Fre me dit:
Allons, Bragelonne, dgainez. Alors seulement je courus au reptile
et le tranchai en deux, au moment o il se dressait sur sa queue
en sifflant pour venir lui-mme au-devant de moi. Eh bien! je vous
jure que jai ressenti exactement la mme sensation  la vue de
cet homme lorsquil a dit: _Pourquoi me demandez-vous cela?_ et
quil ma regard.

-- Alors, vous vous reprochez de ne lavoir pas coup en deux
comme votre serpent?

-- Ma foi, oui, presque, dit Raoul.

En ce moment, on arrivait en vue de la petite auberge, et lon
apercevait de lautre ct le cortge du bless qui savanait
guid par M. dArminges. Deux hommes portaient le moribond, le
troisime tenait les chevaux en main.

Les jeunes gens donnrent de lperon.

-- Voici le bless, dit de Guiche en passant prs du frre
augustin; ayez la bont de vous presser un peu, sire moine.

Quant  Raoul, il sloigna du frre de toute la largeur de la
route, et passa en dtournant la tte avec dgot.

Ctaient alors les jeunes gens qui prcdaient le confesseur au
lieu de le suivre. Ils allrent au-devant du bless et lui
annoncrent cette bonne nouvelle. Celui-ci se souleva pour
regarder dans la direction indique, vit le moine qui sapprochait
en htant le pas de sa mule, et retomba sur sa litire le visage
clair dun rayon de joie.

-- Maintenant, dirent les jeunes gens, nous avons fait pour vous
tout ce que nous avons pu faire, et comme nous sommes presss de
rejoindre larme de M. le Prince, nous allons continuer notre
route; vous nous excusez, nest-ce pas, monsieur? Mais on dit
quil va y avoir une bataille, et nous ne voudrions pas arriver le
lendemain.

-- Allez, mes jeunes seigneurs, dit le bless, et soyez bnis tous
deux pour votre pit. Vous avez en effet, et comme vous lavez
dit, fait pour moi tout ce que vous pouviez faire; moi, je ne puis
que vous dire encore une fois: Dieu vous garde, vous et ceux qui
vous sont chers!

-- Monsieur, dit de Guiche  son gouverneur, nous allons devant
vous nous rejoindrez sur la route de Cambrin.

Lhte tait sur sa porte et avait tout prpar, lit, bandes et
charpie, et un palefrenier tait all chercher un mdecin  Lens,
qui tait la ville la plus proche.

-- Bien, dit laubergiste, il sera fait comme vous le dsirez;
mais ne vous arrtez-vous pas, monsieur, pour panser votre
blessure? continua-t-il en sadressant  Bragelonne.

-- Oh! ma blessure,  moi, nest rien, dit le vicomte, et il sera
temps que je men occupe  la prochaine halte; seulement ayez la
bont, si vous voyez passer un cavalier, et si ce cavalier vous
demande des nouvelles dun jeune homme mont sur un alezan et
suivi dun laquais, de lui dire queffectivement vous mavez vu,
mais que jai continu ma route et que je compte dner 
Mazingarbe et coucher  Cambrin. Ce cavalier est mon serviteur.

-- Ne serait-il pas mieux, et pour plus grande sret, que je lui
demandasse son nom et que je lui dise le vtre? rpondit lhte.

-- Il ny a pas de mal au surcrot de prcaution, dit Raoul, je me
nomme le vicomte de Bragelonne et lui Grimaud.

En ce moment le bless arrivait dun ct et le moine de lautre;
les deux jeunes gens se reculrent pour laisser passer le
brancard; de son ct le moine descendait de sa mule, et ordonnait
quon la conduist  lcurie sans la desseller.

-- Sire moine, dit de Guiche, confessez bien ce brave homme, et ne
vous inquitez pas de votre dpense ni de celle de votre mule:
tout est pay.

-- Merci, monsieur! dit le moine avec un de ces sourires qui
avaient fait frissonner Bragelonne.

-- Venez, comte, dit Raoul, qui semblait instinctivement ne
pouvoir supporter la prsence de laugustin, venez, je me sens mal
ici.

-- Merci, encore une fois, mes beaux jeunes seigneurs, dit le
bless, et ne moubliez pas dans vos prires!

-- Soyez tranquille! dit de Guiche en piquant pour rejoindre
Bragelonne, qui tait dj de vingt pas en avant.

En ce moment le brancard, port par les deux laquais, entrait dans
la maison. Lhte et sa femme, qui tait accourue, se tenaient
debout sur les marches de lescalier. Le malheureux bless
paraissait souffrir des douleurs atroces; et cependant il ntait
proccup que de savoir si le moine le suivait.

 la vue de cet homme ple et ensanglant, la femme saisit
fortement le bras de son mari.

-- Eh bien! quy a-t-il? demanda celui-ci. Est-ce que par hasard
tu te trouverais mal?

-- Non, mais regarde! dit lhtesse en montrant  son mari le
bless.

-- Dame! rpondit celui-ci, il me parat bien malade.

-- Ce nest pas cela que je veux dire, continua la femme toute
tremblante, je te demande si tu le reconnais?

-- Cet homme? attends donc...

-- Ah! je vois que tu le reconnais, dit la femme, car tu plis 
ton tour.

-- En vrit! scria lhte. Malheur  notre maison, cest
lancien bourreau de Bthune.

-- Lancien bourreau de Bthune! murmura le jeune moine en faisant
un mouvement darrt et en laissant voir sur son visage le
sentiment de rpugnance que lui inspirait son pnitent.

M. dArminges, qui se tenait  la porte, saperut de son
hsitation.

-- Sire moine, dit-il, pour tre ou pour avoir t bourreau, ce
malheureux nen est pas moins un homme. Rendez-lui donc le dernier
service quil rclame de vous, et votre oeuvre nen sera que plus
mritoire.

Le moine ne rpondit rien, mais il continua silencieusement son
chemin vers la chambre basse o les deux valets avaient dj
dpos le mourant sur un lit.

En voyant lhomme de Dieu sapprocher du chevet du bless, les
deux laquais sortirent en fermant la porte sur le moine et sur le
moribond.

DArminges et Olivain les attendaient; ils remontrent  cheval,
et tous quatre partirent au trot, suivant le chemin  lextrmit
duquel avaient dj disparu Raoul et son compagnon.

Au moment o le gouverneur et son escorte disparaissaient  leur
tour, un nouveau voyageur sarrtait devant le seuil de lauberge.

-- Que dsire monsieur? dit lhte, encore ple et tremblant de la
dcouverte quil venait de faire.

Le voyageur fit le signe dun homme qui boit, et, mettant pied 
terre, montra son cheval et fit le signe dun homme qui frotte.

-- Ah diable! se dit lhte, il parat que celui-ci est muet.

-- Et o voulez-vous boire? demanda-t-il.

-- Ici, dit le voyageur en montrant une table.

-- Je me trompais, dit lhte, il nest pas tout  fait muet.

Et il sinclina, alla chercher une bouteille de vin et des
biscuits, quil posa devant son taciturne convive.

-- Monsieur ne dsire pas autre chose? demanda-t-il.

-- Si fait, dit le voyageur.

-- Que dsire monsieur?

-- Savoir si vous avez vu passer un jeune gentilhomme de quinze
ans, mont sur un cheval alezan et suivi dun laquais.

-- Le vicomte de Bragelonne? dit lhte.

-- Justement.

-- Alors cest vous qui vous appelez M. Grimaud?

Le voyageur fit signe que oui.

-- Eh bien! dit lhte, votre jeune matre tait ici il ny a
quun quart dheure; il dnera  Mazingarbe et couchera  Cambrin.

-- Combien dici  Mazingarbe?

-- Deux lieues et demie.

-- Merci.

Grimaud, assur de rencontrer son jeune matre avant la fin du
jour, parut plus calme, sessuya le front et se versa un verre de
vin, quil but silencieusement.

Il venait de poser son verre sur la table et se disposait  le
remplir une seconde fois, lorsquun cri terrible partit de la
chambre o taient le moine et le mourant.

Grimaud se leva tout debout.

-- Quest-ce que cela, dit-il, et do vient ce cri?

-- De la chambre du bless, dit lhte.

-- Quel bless? demanda Grimaud.

-- Lancien bourreau de Bthune, qui vient dtre assassin par
les partisans espagnols, quon a apport ici, et qui se confesse
en ce moment  un frre augustin: il parat quil souffre bien.

-- Lancien bourreau de Bthune? murmura Grimaud rappelant ses
souvenirs... un homme de cinquante-cinq  soixante ans, grand,
vigoureux, basan, cheveux et barbe noirs?

-- Cest cela, except que sa barbe a grisonn et que ses cheveux
ont blanchi. Le connaissez-vous? demanda lhte.

-- Je lai vu une fois, dit Grimaud, dont le front sassombrit au
tableau que lui prsentait ce souvenir.

La femme tait accourue toute tremblante.

-- As-tu entendu? dit-elle  son mari.

-- Oui, rpondit lhte en regardant avec inquitude du ct de la
porte.

En ce moment, un cri moins fort que le premier, mais suivi dun
gmissement long et prolong, se fit entendre.

Les trois personnages se regardrent en frissonnant.

-- Il faut voir ce que cest, dit Grimaud.

-- On dirait le cri dun homme quon gorge, murmura lhte.

-- Jsus! dit la femme en se signant.

Si Grimaud parlait peu, on sait quil agissait beaucoup. Il
slana vers la porte et la secoua vigoureusement, mais elle
tait ferme par un verrou intrieur.

-- Ouvrez! cria lhte, ouvrez; sire moine, ouvrez  linstant!

Personne ne rpondit.

-- Ouvrez, ou jenfonce la porte! dit Grimaud.

Mme silence.

Grimaud jeta les yeux autour de lui et avisa une pince qui
daventure se trouvait dans un coin; il slana dessus, et, avant
que lhte et pu sopposer  son dessein, il avait mis la porte
en dedans.

La chambre tait inonde du sang qui filtrait  travers les
matelas, le bless ne parlait plus et rlait; le moine avait
disparu.

-- Le moine? cria lhte; o est le moine?

Grimaud slana vers une fentre ouverte qui donnait sur la cour.

-- Il aura fui par l, scria-t-il.

-- Vous croyez? dit lhte effar. Garon, voyez si la mule du
moine est  lcurie.

-- Plus de mule! cria celui  qui cette question tait adresse.

Grimaud frona le sourcil, lhte joignit les mains et regarda
autour de lui avec dfiance. Quant  la femme, elle navait pas
os entrer dans la chambre et se tenait debout, pouvante,  la
porte.

Grimaud sapprocha du bless, regardant ses traits rudes et
marqus qui lui rappelaient un souvenir si terrible.

Enfin, aprs un moment de morne et muette contemplation:

-- Il ny a plus de doute, dit-il, cest bien lui.

-- Vit-il encore? demanda lhte.

Grimaud, sans rpondre, ouvrit son justaucorps pour lui tter le
coeur, tandis que lhte sapprochait  son tour; mais tout  coup
tous deux reculrent, lhte en poussant un cri deffroi, Grimaud
en plissant.

La lame dun poignard tait enfonce jusqu la garde du ct
gauche de la poitrine du bourreau.

-- Courez chercher du secours, dit Grimaud, moi je resterai prs
de lui.

Lhte sortit de la chambre tout gar; quant  la femme, elle
stait enfuie au cri quavait pouss son mari.


XXXV. Labsolution

Voici ce qui stait pass.

Nous avons vu que ce ntait point par un effet de sa propre
volont, mais au contraire assez  contrecoeur que le moine
escortait le bless qui lui avait t recommand dune si trange
manire. Peut-tre et-il cherch  fuir, sil en avait vu la
possibilit; mais les menaces des deux gentilshommes, leur suite
qui tait reste aprs eux et qui sans doute avait reu leurs
instructions, et pour tout dire enfin, la rflexion mme avait
engag le moine, sans laisser paratre trop de mauvais vouloir, 
jouer jusquau bout son rle de confesseur, et, une fois entr
dans la chambre, il stait approch du chevet du bless.

Le bourreau examina de ce regard rapide, particulier  ceux qui
vont mourir et qui, par consquent, nont pas de temps  perdre,
la figure de celui qui devait tre son consolateur; il fit un
mouvement de surprise et dit:

-- Vous tes bien jeune, mon pre?

-- Les gens qui portent ma robe nont point dge, rpondit
schement le moine.

-- Hlas! parlez-moi plus doucement, mon pre, dit le bless, jai
besoin dun ami  mes derniers moments.

-- Vous souffrez beaucoup? demanda le moine.

-- Oui; mais de lme bien plus que du corps.

-- Nous sauverons votre me, dit le jeune homme; mais tes-vous
rellement le bourreau de Bthune, comme le disaient ces gens?

-- Cest--dire, reprit vivement le bless, qui craignait sans
doute que ce nom de bourreau nloignt de lui les derniers
secours quil rclamait, cest--dire que je lai t, mais je ne
le suis plus; il y a quinze ans que jai cd ma charge. Je figure
encore aux excutions, mais je ne frappe plus moi-mme, oh non!

-- Vous avez donc horreur de votre tat?

Le bourreau poussa un profond soupir.

-- Tant que je nai frapp quau nom de la loi et de la justice,
dit-il, mon tat ma laiss dormir tranquille, abrit que jtais
sous la justice et sous la loi; mais depuis cette nuit terrible o
jai servi dinstrument  une vengeance particulire et o jai
lev avec haine le glaive sur une crature de Dieu, depuis ce
jour...

Le bourreau sarrta en secouant la tte dun air dsespr.

-- Parlez, dit le moine, qui stait assis au pied du lit du
bless et qui commenait  prendre intrt  un rcit qui
sannonait dune faon si trange.

-- Ah! scria le moribond avec tout llan dune douleur
longtemps comprime et qui finit enfin par se faire jour, ah! jai
pourtant essay dtouffer ce remords par vingt ans de bonnes
oeuvres; jai dpouill la frocit naturelle  ceux qui versent
le sang;  toutes les occasions jai expos ma vie pour sauver la
vie de ceux qui taient en pril, et jai conserv  la terre des
existences humaines, en change de celle que je lui avais enleve.
Ce nest pas tout: le bien acquis dans lexercice de ma
profession, je lai distribu aux pauvres, je suis devenu assidu
aux glises, les gens qui me fuyaient se sont habitus  me voir.
Tous mont pardonn, quelques-uns mme mont aim; mais je crois
que Dieu ne ma pas pardonn, lui, car le souvenir de cette
excution me poursuit sans cesse, et il me semble chaque nuit voir
se dresser devant moi le spectre de cette femme.

-- Une femme! Cest donc une femme que vous avez assassine?
scria le moine.

-- Et vous aussi! scria le bourreau, vous vous servez donc de ce
mot qui retentit  mon oreille: assassine! Je lai donc
assassine et non pas excute! je suis donc un assassin et non
pas un justicier!

Et il ferma les yeux en poussant un gmissement.

Le moine craignit sans doute quil ne mourt sans en dire
davantage, car il reprit vivement:

-- Continuez, je ne sais rien, et quand vous aurez achev votre
rcit, Dieu et moi jugerons.

-- Oh! mon pre! continua le bourreau sans rouvrir les yeux, comme
sil craignait, en les rouvrant, de revoir quelque objet
effrayant, cest surtout lorsquil fait nuit et que je traverse
quelque rivire, que cette terreur que je nai pu vaincre
redouble: il me semble alors que ma main salourdit, comme si mon
coutelas y pesait encore; que leau devient couleur de sang, et
que toutes les voix de la nature, le bruissement des arbres, le
murmure du vent, le clapotement du flot, se runissent pour former
une voix pleurante, dsespre, terrible, qui me crie: Laissez
passer la justice de Dieu!

-- Dlire! murmura le moine en secouant la tte  son tour.

Le bourreau rouvrit les yeux, fit un mouvement pour se retourner
du ct du jeune homme et lui saisit le bras.

-- Dlire, rpta-t-il, dlire, dites-vous? Oh! non pas, car
ctait le soir, car jai jet son corps dans la rivire, car les
paroles que mes remords me rptent, ces paroles, cest moi qui
dans mon orgueil les ai prononces: aprs avoir t linstrument
de la justice humaine, je croyais tre devenu celui de la justice
de Dieu.

-- Mais, voyons, comment cela sest-il fait? parlez, dit le moine.

-- Ctait un soir, un homme me vint chercher, me montra un ordre,
je le suivis. Quatre autres seigneurs mattendaient. Ils
memmenrent masqu. Je me rservais toujours de rsister si
loffice quon rclamait de moi me paraissait injuste. Nous fmes
cinq ou six lieues, sombres, silencieux et presque sans changer
une parole; enfin,  travers les fentres dune petite chaumire,
ils me montrrent une femme accoude sur une table et me dirent:
Voici celle quil faut excuter.

-- Horreur! dit le moine. Et vous avez obi?

-- Mon pre, cette femme tait un monstre: elle avait empoisonn,
disait-on, son second mari, tent dassassiner son beau-frre, qui
se trouvait parmi ces hommes; elle venait dempoisonner une jeune
femme qui tait sa rivale, et avant de quitter lAngleterre elle
avait, disait-on, fait poignarder le favori du roi.

-- Buckingham? scria le moine.

-- Oui, Buckingham, cest cela.

-- Elle tait donc Anglaise, cette femme?

-- Non, elle tait Franaise, mais elle stait marie en
Angleterre.

Le moine plit, sessuya le front et alla fermer la porte au
verrou. Le bourreau crut quil labandonnait et retomba en
gmissant sur son lit.

-- Non, non, me voil, reprit le moine en revenant vivement prs
de lui; continuez: quels taient ces hommes?

-- Lun tait tranger, Anglais, je crois. Les quatre autres
taient Franais et portaient le costume de mousquetaires.

-- Leurs noms? demanda le moine.

-- Je ne les connais pas. Seulement les quatre autres seigneurs
appelaient lAnglais milord.

-- Et cette femme tait-elle belle?

-- Jeune et belle! Oh! oui, belle surtout. Je la vois encore,
lorsque,  genoux  mes pieds, elle priait, la tte renverse en
arrire. Je nai jamais compris depuis, comment javais abattu
cette tte si belle et si ple.

Le moine semblait agit dune motion trange. Tous ses membres
tremblaient; on voyait quil voulait faire une question, mais il
nosait pas.

Enfin, aprs un violent effort sur lui-mme:

-- Le nom de cette femme? dit-il.

-- Je lignore. Comme je vous le dis, elle stait marie deux
fois,  ce quil parat: une fois en France, et lautre en
Angleterre.

-- Et elle tait jeune, dites-vous?

-- Vingt-cinq ans.

-- Belle?

--  ravir.

-- Blonde?

-- Oui.

-- De grands cheveux, nest-ce pas? qui tombaient jusque sur ses
paules.

-- Oui.

-- Des yeux dune expression admirable?

-- Quand elle voulait. Oh! oui, cest bien cela.

-- Une voix dune douceur trange?

-- Comment le savez-vous?

Le bourreau saccouda sur son lit et fixa son regard pouvant sur
le moine, qui devint livide.

-- Et vous lavez tue! dit le moine; vous avez servi dinstrument
 ces lches, qui nosaient la tuer eux-mmes! vous navez pas eu
piti de cette jeunesse, de cette beaut, de cette faiblesse! vous
avez tu cette femme?

-- Hlas! reprit le bourreau, je vous lai dit, mon pre, cette
femme, sous cette enveloppe cleste, cachait un esprit infernal,
et quand je la vis, quand je me rappelai tout le mal quelle
mavait fait  moi-mme...

--  vous? et quavait-elle pu vous faire  vous? Voyons.

-- Elle avait sduit et perdu mon frre, qui tait prtre; elle
stait sauve avec lui de son couvent.

-- Avec ton frre?

-- Oui. Mon frre avait t son premier amant: elle avait t la
cause de la mort de mon frre. Oh! mon pre! mon pre! ne me
regardez donc pas ainsi. Oh! je suis donc coupable? Oh! vous ne me
pardonnerez donc pas?

Le moine composa son visage.

-- Si fait, si fait, dit-il, je vous pardonnerai si vous me dites
tout!

-- Oh! scria le bourreau, tout! tout! tout!

-- Alors, rpondez. Si elle a sduit votre frre... vous dites
quelle la sduit, nest-ce pas?

-- Oui.

-- Si elle a caus sa mort... vous avez dit quelle avait caus sa
mort?

-- Oui, rpta le bourreau.

-- Alors, vous devez savoir son nom de jeune fille?

-- O mon Dieu! dit le bourreau, mon Dieu! il me semble que je vais
mourir. Labsolution, mon pre! labsolution!

-- Dis son nom! scria le moine, et je te la donnerai.

-- Elle sappelait... mon Dieu, ayez piti de moi! murmura le
bourreau.

Et il se laissa aller sur son lit, ple, frissonnant et pareil 
un homme qui va mourir.

-- Son nom! rpta le moine se courbant sur lui comme pour lui
arracher ce nom sil ne voulait pas le lui dire; son nom!...
parle, ou pas dabsolution!

Le mourant parut rassembler toutes ses forces. Les yeux du moine
tincelaient.

-- Anne de Bueil, murmura le bless.

-- Anne de Bueil! scria le moine en se redressant et en levant
les deux mains au ciel; Anne de Bueil! tu as bien dit Anne de
Bueil, nest-ce pas?

-- Oui, oui, ctait son nom, et maintenant absolvez-moi, car je
me meurs.

-- Moi, tabsoudre! scria le prtre avec un rire qui fit dresser
les cheveux sur la tte du mourant, moi, tabsoudre? je ne suis
pas prtre!

-- Vous ntes pas prtre! scria le bourreau, mais qutes-vous
donc alors?

-- Je vais te le dire  mon tour, misrable!

-- Ah! Seigneur! mon Dieu!

-- Je suis John Francis de Winter!

-- Je ne vous connais pas! scria le bourreau.

-- Attends, attends, tu vas me connatre: je suis John Francis de
Winter, rpta-t-il, et cette femme...

-- Eh bien! cette femme?

-- Ctait ma mre!

Le bourreau poussa le premier cri, ce cri si terrible quon avait
entendu dabord.

-- Oh! pardonnez-moi, pardonnez-moi, murmura-t-il, sinon au nom de
Dieu, du moins en votre nom; sinon comme prtre, du moins comme
fils.

-- Te pardonner! scria le faux moine, te pardonner! Dieu le fera
peut-tre, mais moi, jamais!

-- Par piti, dit le bourreau en tendant ses bras vers lui.

-- Pas de piti pour qui na pas eu de piti; meurs impnitent,
meurs dsespr, meurs et sois damn!

Et tirant de sa robe un poignard et le lui enfonant dans la
poitrine:

-- Tiens, dit-il, voil mon absolution!

Ce fut alors que lon entendit ce second cri plus faible que le
premier, qui avait t suivi dun long gmissement.

Le bourreau, qui stait soulev, retomba renvers sur son lit.
Quant au moine, sans retirer le poignard de la plaie, il courut 
la fentre, louvrit, sauta sur les fleurs dun petit jardin, se
glissa dans lcurie, prit sa mule, sortit par une porte de
derrire, courut jusquau prochain bouquet de bois, y jeta sa robe
de moine, tira de sa valise un habit complet de cavalier, sen
revtit, gagna  pied la premire poste, prit un cheval et
continua  franc trier son chemin vers Paris.


XXXVI. Grimaud parle

Grimaud tait rest seul auprs du bourreau: lhte tait all
chercher du secours; la femme priait.

Au bout dun instant, le bless rouvrit les yeux.

-- Du secours! murmura-t-il; du secours! O mon Dieu, mon Dieu! ne
trouverai-je donc pas un ami dans ce monde qui maide  vivre ou 
mourir?

Et il porta avec effort sa main  sa poitrine; sa main rencontra
le manche du poignard.

-- Ah! dit-il comme un homme qui se souvient.

Et il laissa retomber son bras prs de lui.

-- Ayez courage, dit Grimaud, on est all chercher du secours.

-- Qui tes-vous? demanda le bless en fixant sur Grimaud des yeux
dmesurment ouverts.

-- Une ancienne connaissance, dit Grimaud.

-- Vous?

Le bless chercha  se rappeler les traits de celui qui lui
parlait ainsi.

-- Dans quelles circonstances nous sommes-nous donc rencontrs?
demanda-t-il.

-- Il y a vingt ans, une nuit; mon matre vous avait pris 
Bthune et vous conduisit  Armentires.

-- Je vous reconnais bien, dit le bourreau, vous tes un des
quatre laquais.

-- Cest cela.

-- Do venez-vous?

-- Je passais sur la route; je me suis arrt dans cette auberge
pour faire rafrachir mon cheval. On me racontait que le bourreau
de Bthune tait l bless, quand vous avez pouss deux cris. Au
premier nous sommes accourus, au second nous avons enfonc la
porte.

-- Et le moine? dit le bourreau; avez-vous vu le moine?

-- Quel moine?

-- Le moine qui tait enferm avec moi?

-- Non, il ny tait dj plus; il parat quil a fui par cette
fentre. Est-ce donc lui qui vous a frapp?

-- Oui, dit le bourreau.

Grimaud fit un mouvement pour sortir.

-- Quallez-vous faire? demanda le bless.

-- Il faut courir aprs lui.

-- Gardez-vous-en bien!

-- Et pourquoi?

-- Il sest veng, et il a bien fait. Maintenant jespre que Dieu
me pardonnera, car il y a expiation.

-- Expliquez-vous, dit Grimaud.

-- Cette femme que vous et vos matres mavez fait tuer...

-- Milady?

-- Oui, Milady, cest vrai, vous lappeliez ainsi...

-- Qua de commun Milady et le moine?

-- Ctait sa mre.

Grimaud chancela et regarda le mourant dun oeil terne et presque
hbt.

-- Sa mre? rpta-t-il.

-- Oui, sa mre.

-- Mais il sait donc ce secret?

-- Je lai pris pour un moine, et je le lui ai rvl en
confession.

-- Malheureux! scria Grimaud, dont les cheveux se mouillrent de
sueur  la seule ide des suites que pouvait avoir une pareille
rvlation; malheureux! vous navez nomm personne, jespre?

-- Je nai prononc aucun nom, car je nen connais aucun, except
le nom de fille de sa mre, et cest  ce nom quil la reconnue;
mais il sait que son oncle tait au nombre des juges.

Et il retomba puis, Grimaud voulut lui porter secours et avana
sa main vers le manche du poignard.

-- Ne me touchez pas, dit le bourreau; si lon retirait ce
poignard, je mourrais.

Grimaud resta la main tendue, puis tout  coup se frappant le
front du poing:

-- Ah! mais si jamais cet homme apprend qui sont les autres, mon
matre est perdu alors.

-- Htez-vous, htez-vous! scria le bourreau, prvenez-le, sil
vit encore; prvenez ses amis; ma mort, croyez-le bien, ne sera
pas le dnouement de cette terrible aventure.

-- O allait-il? demanda Grimaud.

-- Vers Paris.

-- Qui la arrt?

-- Deux jeunes gentilshommes qui se rendaient  larme, et dont
lun deux, jai entendu son nom prononc par son camarade,
sappelle le vicomte de Bragelonne.

-- Et cest ce jeune homme qui vous a amen ce moine?

-- Oui.

Grimaud leva les yeux au ciel.

-- Ctait donc la volont de Dieu? dit-il.

-- Sans doute, dit le bless.

-- Alors voil qui est effrayant, murmura Grimaud; et cependant
cette femme, elle avait mrit son sort. Nest-ce donc plus votre
avis?

-- Au moment de mourir, dit le bourreau, on voit les crimes des
autres bien petits en comparaison des siens.

Et il tomba puis en fermant les yeux.

Grimaud tait retenu entre la piti qui lui dfendait de laisser
cet homme sans secours et la crainte qui lui commandait de partir
 linstant mme pour aller porter cette nouvelle au comte de La
Fre, lorsquil entendit du bruit dans le corridor et vit lhte
qui rentrait avec le chirurgien, quon avait enfin trouv.

Plusieurs curieux suivaient, attirs par la curiosit; le bruit de
ltrange vnement commenait  se rpandre.

Le praticien, sapprocha du mourant, qui semblait vanoui.

-- Il faut dabord extraire le fer de la poitrine, dit-il en
secouant la tte dune faon significative.

Grimaud se rappela la prophtie que venait de faire le bless et
dtourna les yeux.

Le chirurgien carta le pourpoint, dchira la chemise et mit la
poitrine  nu.

Le fer, comme nous lavons dit, tait enfonc jusqu la garde.

Le chirurgien le prit par lextrmit de la poigne;  mesure
quil lattirait, le bless ouvrait les yeux avec une fixit
effrayante. Lorsque la lame fut sortie entirement de la plaie,
une mousse rougetre vint couronner la bouche du bless, puis au
moment o il respira, un flot de sang jaillit de lorifice de sa
blessure; le mourant fixa son regard sur Grimaud avec une
expression singulire, poussa un rle touff, et expira sur-le-
champ.

Alors, Grimaud ramassa le poignard inond de sang qui gisait dans
la chambre et faisait horreur  tous, fit signe  lhte de le
suivre, paya la dpense avec une gnrosit digne de son matre et
remonta  cheval.

Grimaud avait pens tout dabord  retourner droit  Paris, mais
il songea  linquitude o son absence prolonge tiendrait Raoul;
il se rappela que Raoul ntait qu deux lieues de lendroit o
il se trouvait lui-mme, quen un quart dheure il serait prs de
lui, et qualle, retour et explication ne lui prendraient pas une
heure: il mit son cheval au galop, et dix minutes aprs il
descendait au_ Mulet-Couronn_, la seule auberge de Mazingarbe.

Aux premiers mots quil changea avec lhte, il acquit la
certitude quil avait rejoint celui quil cherchait.

Raoul tait  table avec le comte de Guiche et son gouverneur,
mais la sombre aventure de la matine laissait sur les deux jeunes
fronts une tristesse que la gaiet de M. dArminges, plus
philosophe queux par la grande habitude quil avait de ces sortes
de spectacles, ne pouvait parvenir  dissiper.

Tout  coup la porte souvrit, et Grimaud se prsenta ple,
poudreux et encore couvert du sang du malheureux bless.

-- Grimaud, mon bon Grimaud, scria Raoul, enfin te voici.
Excusez-moi, messieurs, ce nest pas un serviteur, cest un ami.

Et se levant et courant  lui:

-- Comment va M. le comte? continua-t-il; me regrette-t-il un peu?
Las-tu vu depuis que nous nous sommes quitts? Rponds, mais jai
de mon ct bien des choses  te dire. Va, depuis trois jours, il
nous est arriv force aventures; mais quas-tu? comme tu es ple!
Du sang! pourquoi ce sang?

-- En effet, il y a du sang! dit le comte en se levant. tes-vous
bless, mon ami?

-- Non, monsieur, dit Grimaud, ce sang nest pas  moi.

-- Mais  qui? demanda Raoul.

-- Cest le sang du malheureux que vous avez laiss  lauberge,
et qui est mort entre mes bras.

-- Entre tes bras! cet homme! mais sais-tu qui il tait?

-- Oui, dit Grimaud.

-- Mais ctait lancien bourreau de Bthune.

-- Je le sais.

-- Et tu le connaissais?

-- Je le connaissais.

-- Et il est mort?

-- Oui.

Les deux jeunes gens se regardrent.

-- Que voulez-vous, messieurs, dit dArminges, cest la loi
commune, et pour avoir t bourreau on nen est pas exempt. Du
moment o jai vu sa blessure, jen ai eu mauvaise ide; et, vous
le savez, ctait son opinion  lui-mme, puisquil demandait un
moine.

 ce mot de moine, Grimaud plit.

-- Allons, allons,  table! dit dArminges, qui, comme tous les
hommes de cette poque et surtout de son ge, nadmettait pas la
sensibilit entre deux services.

-- Oui, monsieur, vous avez raison, dit Raoul. Allons, Grimaud,
fais-toi servir; ordonne, commande, et aprs que tu seras repos,
nous causerons.

-- Non, monsieur, non, dit Grimaud, je ne puis pas marrter un
instant, il faut que je reparte pour Paris.

-- Comment, que tu repartes pour Paris! tu te trompes, cest
Olivain qui va partir; toi tu restes.

-- Cest Olivain qui reste, au contraire, et cest moi qui pars.
Je suis venu tout exprs pour vous lapprendre.

-- Mais  quel propos ce changement?

-- Je ne puis vous le dire.

-- Explique-toi.

-- Je ne puis mexpliquer.

-- Allons, quest-ce que cette plaisanterie?

-- Monsieur le vicomte sait que je ne plaisante jamais.

-- Oui, mais je sais aussi que M. le comte de La Fre a dit que
vous resteriez prs de moi et quOlivain retournerait  paris. Je
suivrai les ordres de M. le comte.

-- Pas dans cette circonstance, monsieur.

-- Me dsobirez-vous, par hasard?

-- Oui, monsieur, car il le faut.

-- Ainsi, vous persistez?

-- Ainsi je pars; soyez heureux, monsieur le vicomte.

Et Grimaud salua et tourna vers la porte pour sortir.

Raoul, furieux et inquiet tout  la fois, courut aprs lui et
larrta par le bras.

-- Grimaud! scria Raoul, restez, je le veux!

-- Alors, dit Grimaud, vous voulez que je laisse tuer M. le comte.

Grimaud salua et sapprta  sortir.

-- Grimaud, mon ami, dit le vicomte, vous ne partirez pas ainsi,
vous ne me laisserez pas dans une pareille inquitude. Grimaud,
parle, parle, au nom du ciel!

Et Raoul tout chancelant tomba sur un fauteuil.

-- Je ne puis vous dire quune chose, monsieur, car le secret que
vous me demandez nest pas  moi. Vous avez rencontr un moine,
nest-ce pas?

-- Oui.

Les deux jeunes gens se regardrent avec effroi.

-- Vous lavez conduit prs du bless?

-- Oui.

-- Vous avez eu le temps de le voir, alors?

-- Oui.

-- Et peut-tre le reconnatriez-vous si jamais vous le
rencontriez?

-- Oh! oui, je le jure, dit Raoul.

-- Et moi aussi, dit de Guiche.

-- Eh bien! si vous le rencontrez jamais, dit Grimaud, quelque
part que ce soit, sur la grande route, dans la rue, dans une
glise, partout o il sera et o vous serez, mettez le pied dessus
et crasez-le sans piti, sans misricorde, comme vous feriez
dune vipre, dun serpent, dun aspic; crasez-le et ne le
quittez que quand il sera mort; la vie de cinq hommes sera pour
moi en doute tant quil vivra.

Et sans ajouter une seule parole, Grimaud profita de ltonnement
et de la terreur o il avait jet ceux qui lcoutaient pour
slancer hors de lappartement.

-- Eh bien! comte, dit Raoul en se retournant vers de Guiche, ne
lavais-je pas bien dit que ce moine me faisait leffet dun
reptile!

Deux minutes aprs on entendait sur la route le galop dun cheval.
Raoul courut  la fentre.

Ctait Grimaud qui reprenait la route de Paris. Il salua le
vicomte en agitant son chapeau et disparut bientt  langle du
chemin.

En route Grimaud rflchit  deux choses: la premire, cest quau
train dont il allait son cheval ne le mnerait pas dix lieues.

La seconde, cest quil navait pas dargent.

Mais Grimaud avait limagination dautant plus fconde quil
parlait moins.

Au premier relais quil rencontra il vendit son cheval, et avec
largent de son cheval il prit la poste.


XXXVII. La veille de la bataille

Raoul fut tir de ces sombres rflexions par lhte, qui entra
prcipitamment dans la chambre o venait de se passer la scne que
nous avons raconte, en criant:

-- Les Espagnols! les Espagnols!

Ce cri tait assez grave pour que toute proccupation ft place 
celle quil devait causer. Les jeunes gens demandrent quelques
informations et apprirent que lennemi savanait effectivement
par Houdin et Bthune.

Tandis que M. dArminges donnait les ordres pour que les chevaux,
qui se rafrachissaient, fussent mis en tat de partir, les deux
jeunes gens montrent aux plus hautes fentres de la maison qui
dominaient les environs, et virent effectivement poindre du ct
de Hersin et de Lens un corps nombreux dinfanterie et de
cavalerie. Cette fois, ce ntait plus une troupe nomade de
partisans, ctait toute une arme.

Il ny avait donc dautre parti  prendre qu suivre les sages
instructions de M. dArminges et  battre en retraite.

Les jeunes gens descendirent rapidement. M. dArminges tait dj
 cheval. Olivain tenait en main les deux montures des jeunes
gens, et les laquais du comte de Guiche gardaient soigneusement
entre eux le prisonnier espagnol, mont sur un bidet quon venait
dacheter  son intention. Pour surcrot de prcaution, il avait
les mains lies.

La petite troupe prit au trot le chemin de Cambrin, o lon
croyait trouver le prince; mais il ny tait plus depuis la veille
et stait retir  La Basse, une fausse nouvelle lui ayant
appris que lennemi devait passer la Lys  Estaire.

En effet, tromp par ces renseignements, le prince avait retir
ses troupes de Bthune, concentr toutes ses forces entre Vieille-
Chapelle et La Venthie, et lui-mme, aprs la reconnaissance sur
toute la ligne avec le marchal de Grammont, venait de rentrer et
de se mettre  table, interrogeant les officiers, qui taient
assis  ses cts, sur les renseignements quil avait charg
chacun deux de prendre; mais nul navait de nouvelles positives.
Larme ennemie avait disparu depuis quarante-huit heures et
semblait stre vanouie.

Or, jamais une arme ennemie nest si proche et par consquent si
menaante que lorsquelle a disparu compltement. Le prince tait
donc maussade et soucieux contre son habitude, lorsquun officier
de service entra et annona au marchal de Grammont que quelquun
demandait  lui parler.

Le duc de Grammont prit du regard la permission du prince et
sortit.

Le prince le suivit des yeux, et ses regards restrent fixs sur
la porte, personne nosant parler, de peur de le distraire de sa
proccupation.

Tout  coup un bruit sourd retentit; le prince se leva vivement en
tendant la main du ct do venait le bruit. Ce bruit lui tait
bien connu, ctait celui du canon.

Chacun stait lev comme lui.

En ce moment la porte souvrit.

-- Monseigneur, dit le marchal de Grammont radieux, Votre Altesse
veut-elle permettre que mon fils, le comte de Guiche, et son
compagnon de voyage, le vicomte de Bragelonne, viennent lui donner
des nouvelles de lennemi que nous cherchons, nous, et quils ont
trouv, eux?

-- Comment donc! dit vivement le prince, si je le permets! non
seulement je le permets, mais je le dsire. Quils entrent.

Le marchal poussa les deux jeunes gens, qui se trouvrent en face
du prince.

-- Parlez, messieurs, dit le prince en les saluant, parlez
dabord; ensuite nous nous ferons les compliments dusage. Le plus
press pour nous tous maintenant est de savoir o est lennemi et
ce quil fait.

Ctait au comte de Guiche que revenait naturellement la parole;
non seulement il tait le plus g des deux jeunes gens, mais
encore il tait prsent au prince par son pre. Dailleurs, il
connaissait depuis longtemps le prince, que Raoul voyait pour la
premire fois.

Il raconta donc au prince ce quils avaient vu de lauberge de
Mazingarbe.

Pendant ce temps, Raoul regardait ce jeune gnral dj si fameux
par les batailles de Rocroy, de Fribourg et de Nordlingen.

Louis de Bourbon, prince de Cond, que, depuis la mort de Henri de
Bourbon, son pre, on appelait, par abrviation et selon
lhabitude du temps, Monsieur le Prince, tait un jeune homme de
vingt-six  vingt-sept ans  peine, au regard daigle, _aglocchi
grifani_, comme dit Dante, au nez recourb, aux longs cheveux
flottant par boucles,  la taille mdiocre mais bien prise, ayant
toutes les qualits dun grand homme de guerre, cest--dire coup
doeil, dcision rapide, courage fabuleux; ce qui ne lempchait
pas dtre en mme temps homme dlgance et desprit, si bien
quoutre la rvolution quil faisait dans la guerre par les
nouveaux aperus quil y portait, il avait aussi fait rvolution 
Paris parmi les jeunes seigneurs de la cour, dont il tait le chef
naturel, et quen opposition aux lgants de lancienne cour, dont
Bassompierre, Bellegarde et le duc dAngoulme avaient t les
modles, on appelait les petits-matres.

Aux premiers mots du comte de Guiche et  la direction de laquelle
venait le bruit du canon, le prince avait tout compris. Lennemi
avait d passer la Lys  Saint-Venant et marchait sur Lens, dans
lintention sans doute de semparer de cette ville et de sparer
larme franaise de la France. Ce canon quon entendait, dont les
dtonations dominaient de temps en temps les autres, ctaient des
pices de gros calibre qui rpondaient au canon espagnol et
lorrain.

Mais de quelle force tait cette troupe? tait-ce un corps destin
 produire une simple diversion? tait-ce larme tout entire?

Ctait la dernire question du prince,  laquelle il tait
impossible  de Guiche de rpondre.

Or, comme ctait la plus importante, ctait aussi celle 
laquelle surtout le prince et dsir une rponse exacte, prcise,
positive.

Raoul alors surmonta le sentiment bien naturel de timidit quil
sentait, malgr lui, semparer de sa personne en face du prince,
et se rapprochant de lui:

-- Monseigneur me permettra-t-il de hasarder sur ce sujet quelques
paroles qui peut-tre le tireront dembarras? dit-il.

Le prince se retourna et sembla envelopper tout entier le jeune
homme dans un seul regard; il sourit en reconnaissant en lui un
enfant de quinze ans  peine.

-- Sans doute, monsieur, parlez, dit-il en adoucissant sa voix
brve et accentue, comme sil et cette fois adress la parole 
une femme.

-- Monseigneur, rpondit Raoul en rougissant, pourrait interroger
le prisonnier espagnol.

-- Vous avez fait un prisonnier espagnol? scria le prince.

-- Oui, Monseigneur.

-- Ah! cest vrai, rpondit de Guiche, je lavais oubli.

-- Cest tout simple, cest vous qui lavez fait, comte, dit Raoul
en souriant.

Le vieux marchal se retourna vers le vicomte reconnaissant de cet
loge donn  son fils, tandis que le prince scriait:

-- Le jeune homme a raison, quon amne le prisonnier.

Pendant ce temps, le prince prit de Guiche  part et linterrogea
sur la manire dont ce prisonnier avait t fait, et lui demanda
quel tait ce jeune homme.

-- Monsieur, dit le prince en revenant vers Raoul, je sais que
vous avez une lettre de ma soeur, madame de Longueville, mais je
vois que vous avez prfr vous recommander vous-mme en me
donnant un bon avis.

-- Monseigneur, dit Raoul en rougissant, je nai point voulu
interrompre Votre Altesse dans une conversation aussi importante
que celle quelle avait entame avec M. le comte. Mais voici la
lettre.

-- Cest bien, dit le prince, vous me la donnerez plus tard. Voici
le prisonnier, pensons au plus press.

En effet, on amenait le partisan. Ctait un de ces condottieri
comme il en restait encore  cette poque, vendant leur sang  qui
voulait lacheter et vieillis dans la ruse et le pillage. Depuis
quil avait t pris, il navait pas prononc une seule parole; de
sorte que ceux qui lavaient pris ne savaient pas eux-mmes 
quelle nation il appartenait.

Le prince le regarda dun air dindicible dfiance.

-- De quelle nation es-tu? demanda le prince.

Le prisonnier rpondit quelques mots en langue trangre.

-- Ah! ah! il parat quil est Espagnol. Parlez-vous espagnol,
Grammont?

-- Ma foi, Monseigneur, fort peu.

-- Et moi, pas du tout, dit le prince en riant; messieurs, ajouta-
t-il en se retournant vers ceux qui lenvironnaient, y a-t-il
parmi vous quelquun qui parle espagnol et qui veuille me servir
dinterprte?

-- Moi, Monseigneur, dit Raoul.

-- Ah! vous parlez espagnol?

-- Assez, je crois, pour excuter les ordres de Votre Altesse en
cette occasion.

Pendant tout ce temps, le prisonnier tait rest impassible et
comme sil net pas compris le moins du monde de quelle chose il
sagissait.

-- Monseigneur vous a fait demander de quelle nation vous tes,
dit le jeune homme dans le plus pur castillan.

--_ Ich bin ein Deutscher_, rpondit le prisonnier.

-- Que diable dit-il? demanda le prince, et quel nouveau baragouin
est celui-l?

-- Il dit quil est Allemand, Monseigneur, reprit Raoul; cependant
jen doute, car son accent est mauvais et sa prononciation
dfectueuse.

-- Vous parlez donc allemand aussi? demanda le prince.

-- Oui, Monseigneur, rpondit Raoul.

-- Assez pour linterroger dans cette langue?

-- Oui, Monseigneur.

-- Interrogez-le donc, alors.

Raoul commena linterrogatoire, mais les faits vinrent  lappui
de son opinion. Le prisonnier nentendait pas ou faisait semblant
de ne pas entendre ce que Raoul lui disait, et Raoul, de son ct,
comprenait mal ses rponses mlanges de flamand et dalsacien.
Cependant, au milieu de tous les efforts du prisonnier pour luder
un interrogatoire en rgle, Raoul avait reconnu laccent naturel 
cet homme.

-- _Non siete Spagnuolo_, dit-il, _non siete Tedesco, siete
Italiano._

Le prisonnier fit un mouvement et se mordit les lvres.

-- Ah! ceci, je lentends  merveille, dit le prince de Cond, et
puisquil est Italien, je vais continuer linterrogatoire. Merci,
vicomte, continua le prince en riant, je vous nomme,  partir de
ce moment, mon interprte.

Mais le prisonnier ntait pas plus dispos  rpondre en italien
que dans les autres langues; ce quil voulait, ctait luder les
questions. Aussi ne savait-il rien, ni le nombre de lennemi, ni
le nom de ceux qui le commandaient, ni lintention de la marche de
larme.

-- Cest bien, dit le prince, qui comprit les causes de cette
ignorance; cet homme a t pris pillant et assassinant; il aurait
pu racheter sa vie en parlant, il ne veut pas parler, emmenez-le
et passez-le par les armes.

Le prisonnier plit, les deux soldats qui lavaient emmen le
prirent chacun par un bras et le conduisirent vers la porte,
tandis que le prince, se retournant vers le marchal de Grammont,
paraissait dj avoir oubli lordre quil avait donn.

Arriv au seuil de la porte, le prisonnier sarrta; les soldats,
qui ne connaissaient que leur consigne, voulurent le forcer 
continuer son chemin.

-- Un instant, dit le prisonnier en franais: je suis prt 
parler, Monseigneur.

-- Ah! ah! dit le prince en riant, je savais bien que nous
finirions par l. Jai un merveilleux secret pour dfier les
langues; jeunes gens, faites-en votre profit pour le temps o vous
commanderez  votre tour.

-- Mais  la condition, continua le prisonnier, que Votre Altesse
me jurera la vie sauve.

-- Sur ma foi de gentilhomme, dit le prince.

-- Alors, interrogez, Monseigneur.

-- O larme a-t-elle pass la Lys?

-- Entre Saint-Venant et Aire.

-- Par qui est-elle commande?

-- Par le comte de Fuensaldagna, par le gnral Beck et par
larchiduc en personne.

-- De combien dhommes se compose-t-elle?

-- De dix-huit mille hommes et de trente-six pices de canon.

-- Et elle marche?

-- Sur Lens.

-- Voyez-vous, messieurs! dit le prince en se retournant dun air
de triomphe vers le marchal de Grammont et les autres officiers.

-- Oui, Monseigneur, dit le marchal, vous avez devin tout ce
quil tait possible au gnie humain de deviner.

-- Rappelez Le Plessis-Bellivre, Villequier et dErlac dit le
prince, rappelez toutes les troupes qui sont en de de la Lys,
quelles se tiennent prtes  marcher cette nuit: demain, selon
toute probabilit, nous attaquons lennemi.

-- Mais, Monseigneur, dit le marchal de Grammont, songez quen
runissant tout ce que nous avons dhommes disponibles, nous
atteindrons  peine le chiffre de 13.000 hommes.

-- Monsieur le marchal, dit le prince avec cet admirable regard
qui nappartenait qu lui, cest avec les petites armes quon
gagne les grandes batailles.

Puis se retournant vers le prisonnier:

-- Que lon emmne cet homme, et quon le garde soigneusement 
vue. Sa vie repose sur les renseignements quil nous a donns:
sils sont faux, quon le fusille.

On emmena le prisonnier.

-- Comte de Guiche, reprit le prince, il y a longtemps que vous
navez vu votre pre, restez prs de lui. Monsieur, continua-t-il
en sadressant  Raoul, si vous ntes pas trop fatigu, suivez-
moi.

-- Au bout du monde! Monseigneur, scria Raoul, prouvant pour ce
jeune gnral, qui lui paraissait si digne de sa renomme, un
enthousiasme inconnu.

Le prince sourit; il mprisait les flatteurs, mais estimait fort
les enthousiastes.

-- Allons, monsieur, dit-il, vous tes bon au conseil, nous venons
de lprouver; demain nous verrons comment vous tes  laction.

-- Et moi, Monseigneur, dit le marchal, que ferai-je?

-- Restez pour recevoir les troupes; ou je reviendrai les chercher
moi-mme, ou je vous enverrai un courrier pour que vous me les
ameniez. Vingt gardes des mieux monts cest tout ce dont jai
besoin pour mon escorte.

-- Cest bien peu, dit le marchal.

-- Cest assez, dit le prince. Avez-vous un bon cheval, monsieur
de Bragelonne?

-- Le mien a t tu ce matin, Monseigneur, et je monte
provisoirement celui de mon laquais.

-- Demandez et choisissez vous-mme dans mes curies celui qui
vous conviendra. Pas de fausse honte, prenez le cheval qui vous
semblera le meilleur. Vous en aurez besoin ce soir peut-tre, et
demain certainement.

Raoul ne se le fit pas dire deux fois; il savait quavec les
suprieurs, et surtout quand ces suprieurs sont princes, la
politesse suprme est dobir sans retard et sans raisonnements;
il descendit aux curies, choisit un cheval andalou de couleur
isabelle, le sella, le brida lui-mme, -- car Athos lui avait
recommand, au moment du danger, de ne confier ces soins
importants  personne, -- et il vint rejoindre le prince qui, en
ce moment, montait  cheval.

-- Maintenant, monsieur, dit-il  Raoul, voulez-vous me remettre
la lettre dont vous tes porteur?

Raoul tendit la lettre au prince.

-- Tenez-vous prs de moi, monsieur, dit celui-ci.

Le prince piqua des deux, accrocha sa bride au pommeau de sa selle
comme il avait lhabitude de le faire quand il voulait avoir les
mains libres, dcacheta la lettre de Mme de Longueville et partit
au galop sur la route de Lens, accompagn de Raoul, et suivi de sa
petite escorte; tandis que les messagers qui devaient rappeler les
troupes partaient de leur ct  franc trier dans des directions
opposes.

Le prince lisait tout en courant.

-- Monsieur, dit-il aprs un instant, on me dit le plus grand bien
de vous; je nai quune chose  vous apprendre, cest que, daprs
le peu que jai vu et entendu, jen pense encore plus quon ne
men dit.

Raoul sinclina.

Cependant,  chaque pas qui conduisait la petite troupe vers Lens,
les coups de canon retentissaient plus rapprochs. Le regard du
prince tait tendu vers ce bruit avec la fixit de celui dun
oiseau de proie. On et dit quil avait la puissance de percer les
rideaux darbres qui stendaient devant lui et qui bornaient
lhorizon.

De temps en temps les narines du prince se dilataient, comme sil
avait eu hte de respirer lodeur de la poudre, et il soufflait
comme son cheval.

Enfin on entendit le canon de si prs quil tait vident quon
ntait plus gure qu une lieue du champ de bataille. En effet,
au dtour du chemin, on aperut le petit village dAnnay.

Les paysans taient en grande confusion; le bruit des cruauts des
Espagnols stait rpandu et effrayait chacun; les femmes avaient
dj fui, se retirant vers Vitry; quelques hommes restaient seuls.

 la vue du prince, ils accoururent; un deux le reconnut.

-- Ah! Monseigneur, dit-il, venez-vous chasser tous ces gueux
dEspagnols et tous ces pillards de Lorrains?

-- Oui, dit le prince, si tu veux me servir de guide.

-- Volontiers, Monseigneur; o Votre Altesse veut-elle que je la
conduise?

-- Dans quelque endroit lev, do je puisse dcouvrir Lens et
ses environs.

-- Jai votre affaire, en ce cas.

-- Je puis me fier  toi, tu es bon Franais?

-- Je suis un vieux soldat de Rocroy, Monseigneur.

-- Tiens, dit le prince en lui donnant sa bourse, voil pour
Rocroy. Maintenant, veux-tu un cheval ou prfres-tu aller  pied?

--  pied, Monseigneur,  pied, jai toujours servi dans
linfanterie. Dailleurs, je compte faire passer Votre Altesse par
des chemins o il faudra bien quelle mette pied  terre.

-- Viens donc, dit le prince, et ne perdons pas de temps.

Le paysan partit, courant devant le cheval du prince; puis,  cent
pas du village, il prit par un petit chemin perdu au fond dun
joli vallon. Pendant une demi-lieue, on marcha ainsi sous un
couvert darbres, les coups de canon retentissant si prs quon
et dit  chaque dtonation quon allait entendre siffler le
boulet. Enfin, on trouva un sentier qui quittait le chemin pour
sescarper au flanc de la montagne. Le paysan prit le sentier en
invitant le prince  le suivre. Celui-ci mit pied  terre, ordonna
 un de ses aides de camp et  Raoul den faire autant, aux autres
dattendre ses ordres en se gardant et se tenant sur le qui-vive,
et il commena de gravir le sentier.

Au bout de dix minutes, on tait arriv aux ruines dun vieux
chteau; ces ruines couronnaient le sommet dune colline du haut
de laquelle on dominait tous les environs.  un quart de lieue 
peine, on dcouvrait Lens aux abois, et, devant Lens, toute
larme ennemie.

Dun seul coup doeil, le prince embrassa ltendue qui se
dcouvrait  ses yeux depuis Lens jusqu Vimy. En un instant,
tout le plan de la bataille qui devait le lendemain sauver la
France pour la seconde fois dune invasion se droula dans son
esprit. Il prit un crayon, dchira une page de ses tablettes et
crivit:

Mon cher marchal,

Dans une heure Lens sera au pouvoir de lennemi. Venez me
rejoindre; amenez avec vous toute larme. Je serai  Vendin pour
lui faire prendre sa position. Demain nous aurons repris Lens et
battu lennemi.

Puis, se retournant vers Raoul:

-- Allez, monsieur, dit-il, partez  franc trier et remettez
cette lettre  M. de Grammont.

Raoul sinclina, prit le papier, descendit rapidement la montagne,
slana sur son cheval et partit au galop.

Un quart dheure aprs il tait prs du marchal.

Une partie des troupes tait dj arrive, on attendait le reste
dinstant en instant.

Le marchal de Grammont se mit  la tte de tout ce quil avait
dinfanterie et de cavalerie disponible, et prit la route de
Vendin, laissant le duc de Chtillon pour attendre et amener le
reste.

Toute lartillerie tait en mesure de partir  linstant mme et
se mit en marche.

Il tait sept heures du soir lorsque le marchal arriva au rendez-
vous. Le prince ly attendait. Comme il lavait prvu, Lens tait
tomb au pouvoir de lennemi presque aussitt aprs le dpart de
Raoul. La cessation de la canonnade avait annonc dailleurs cet
vnement.

On attendit la nuit.  mesure que les tnbres savanaient, les
troupes mandes par le prince arrivaient successivement. On avait
ordonn quaucune delles ne battt le tambour ni ne sonnt de la
trompette.

 neuf heures, la nuit tait tout  fait venue. Cependant un
dernier crpuscule clairait encore la plaine. On se mit en marche
silencieusement, le prince conduisant la colonne.

Arrive au-del dAnnay, larme aperut Lens; deux ou trois
maisons taient en flammes, et une sourde rumeur qui indiquait
lagonie dune ville prise dassaut arrivait jusquaux soldats.

Le prince indiqua  chacun son poste: le marchal de Grammont
devait tenir lextrme gauche et devait sappuyer  Mricourt; le
duc de Chtillon formait le centre; enfin le prince, qui formait
laile droite, resterait en avant dAnnay.

Lordre de bataille du lendemain devait tre le mme que celui des
positions prises la veille. Chacun en se rveillant se trouverait
sur le terrain o il devait manoeuvrer.

Le mouvement sexcuta dans le plus profond silence et avec la
plus grande prcision.  dix heures, chacun tenait sa position, 
dix heures et demie, le prince parcourut les postes et donna
lordre du lendemain.

Trois choses taient recommandes par-dessus toutes aux chefs, qui
devaient veiller  ce que les soldats les observassent
scrupuleusement. La premire, que les diffrents corps se
regarderaient bien marcher, afin que la cavalerie et linfanterie
fussent bien sur la mme ligne et que chacun gardt ses
intervalles.

La seconde, de naller  la charge quau pas.

La troisime, de laisser tirer lennemi le premier.

Le prince donna le comte de Guiche  son pre et retint pour lui
Bragelonne; mais les deux jeunes gens demandrent  passer cette
nuit ensemble, ce qui leur fut accord.

Une tente fut pose pour eux prs de celle du marchal. Quoique la
journe et t fatigante, ni lun ni lautre navaient besoin de
dormir.

Dailleurs cest une chose grave et imposante, mme pour les vieux
soldats, que la veille dune bataille;  plus forte raison pour
deux jeunes gens qui allaient voir ce terrible spectacle pour la
premire fois.

La veille dune bataille, on pense  mille choses quon avait
oublies jusque-l et qui vous reviennent alors  lesprit. La
veille dune bataille, les indiffrents deviennent des amis, les
amis deviennent des frres.

Il va sans dire que si on a au fond du coeur quelque sentiment
plus tendre, ce sentiment atteint tout naturellement le plus haut
degr dexaltation auquel il puisse atteindre.

Il faut croire que chacun des deux jeunes gens prouvait quelque
sentiment car au bout dun instant, chacun deux sassit  une
extrmit de la tente et se mit  crire sur ses genoux.

Les ptres furent longues, les quatre pages se couvrirent
successivement de lettres fines et rapproches. De temps en temps
les deux jeunes gens se regardaient en souriant. Ils se
comprenaient sans rien dire; ces deux organisations lgantes et
sympathiques taient faites pour sentendre sans se parler.

Les lettres finies, chacun mit la sienne dans deux enveloppes, o
nul ne pouvait lire le nom de la personne  laquelle elle tait
adresse quen dchirant la premire enveloppe; puis tous deux
sapprochrent lun de lautre et changrent leurs lettres en
souriant.

-- Sil marrivait malheur, dit Bragelonne.

-- Si jtais tu, dit de Guiche.

-- Soyez tranquille, dirent-ils tous deux.

Puis ils sembrassrent comme deux frres, senvelopprent chacun
dans son manteau et sendormirent de ce sommeil jeune et gracieux
dont dorment les oiseaux, les fleurs et les enfants.


XXXVIII. Un dner dautrefois

La seconde entrevue des anciens mousquetaires navait pas t
pompeuse et menaante comme la premire. Athos avait jug, avec sa
raison toujours suprieure, que la table serait le centre le plus
rapide et le plus complet de la runion; et au moment o ses amis,
redoutant sa distinction et sa sobrit, nosaient parler dun de
ces bons dners dautrefois mangs soit  la _Pomme-de-Pin_, soit
au _Parpaillot_, il proposa le premier de se trouver autour de
quelque table bien servie, et de sabandonner sans rserve chacun
 son caractre et  ses manires, abandon qui avait entretenu
cette bonne intelligence qui les avait fait nommer autrefois les
insparables.

La proposition fut agrable  tous et surtout  dArtagnan, lequel
tait avide de retrouver le bon got et la gaiet des entretiens
de sa jeunesse; car depuis longtemps son esprit fin et enjou
navait rencontr que des satisfactions insuffisantes, une vile
pture, comme il le disait lui-mme. Porthos, au moment dtre
baron, tait enchant de trouver cette occasion dtudier dans
Athos et dans Aramis le ton et les manires des gens de qualit.
Aramis voulait savoir les nouvelles du Palais-Royal par dArtagnan
et par Porthos, et se mnager pour toutes les occasions des amis
si dvous, qui autrefois soutenaient ses querelles avec des pes
si promptes et si invincibles.

Quant  Athos, il tait le seul qui net rien  attendre ni 
recevoir des autres et qui ne ft m que par un sentiment de
grandeur simple et damiti pure.

On convint donc que chacun donnerait son adresse trs positive, et
que sur le besoin de lun des associs la runion serait convoque
chez un fameux traiteur de la rue de la Monnaie,  lenseigne de
l_Ermitage_. Le premier rendez-vous fut fix au mercredi suivant
et  huit heures prcises du soir.

En effet, ce jour-l, les quatre amis arrivrent ponctuellement 
lheure dite, et chacun de son ct. Porthos avait eu  essayer un
nouveau cheval, dArtagnan descendait sa garde du Louvre, Aramis
avait eu  visiter une de ses pnitentes dans le quartier, et
Athos, qui avait tabli son domicile rue Gungaud, se trouvait
presque tout port. Ils furent donc surpris de se rencontrer  la
porte de l_Ermitage_, Athos dbouchant par le Pont-Neuf, Porthos
par la rue du Roule, dArtagnan par la rue des Fosss-Saint-
Germain-lAuxerrois, Aramis par la rue de Bthisy.

Les premires paroles changes entre les quatre amis, justement
par laffectation que chacun mit dans ses dmonstrations, furent
donc un peu forces et le repas lui-mme commena avec une espce
de raideur. On voyait que dArtagnan se forait pour rire, Athos
pour boire, Aramis pour conter, Porthos pour se taire. Athos
saperut de cet embarras, et ordonna, pour y porter un prompt
remde, dapporter quatre bouteilles de vin de Champagne.

 cet ordre donn avec le calme habituel dAthos, on vit se
dcider l figure du Gascon et spanouir le front de Porthos.

Aramis fut tonn. Il savait non seulement quAthos ne buvait
plus, mais encore quil prouvait une certaine rpugnance pour le
vin.

Cet tonnement redoubla quand Aramis vit Athos se verser rasade et
boire avec son enthousiasme dautrefois. DArtagnan remplit et
vida aussitt son verre; Porthos et Aramis choqurent les leurs.
En un instant les quatre bouteilles furent vides. On et dit que
les convives avaient hte de divorcer avec leurs arrire-penses.

En un instant cet excellent spcifique eut dissip jusquau
moindre nuage qui pouvait rester au fond de leur coeur. Les quatre
amis se mirent  parler plus haut sans attendre que lun et fini
pour que lautre comment, et  prendre sur la table chacun sa
posture favorite. Bientt, chose norme, Aramis dfit deux
aiguillettes de son pourpoint; ce que voyant, Porthos dnoua
toutes les siennes.

Les batailles, les longs chemins, les coups reus et donns firent
les premiers frais de la conversation. Puis on passa aux luttes
sourdes soutenues contre celui quon appelait maintenant le grand
cardinal.

-- Ma foi, dit Aramis en riant, voici assez dloges donns aux
morts, mdisons un peu des vivants. Je voudrais bien un peu mdire
du Mazarin. Est-ce permis?

-- Toujours, dit dArtagnan en clatant de rire, toujours; contez
votre histoire, et je vous applaudirai si elle est bonne.

-- Un grand prince, dit Aramis, dont le Mazarin recherchait
lalliance, fut invit par celui-ci  lui envoyer la liste des
conditions moyennant lesquelles il voulait bien lui faire
lhonneur de frayer avec lui. Le prince, qui avait quelque
rpugnance  traiter avec un pareil cuistre, fit sa liste 
contrecoeur et la lui envoya. Sur cette liste il y avait trois
conditions qui dplaisaient  Mazarin; il fit offrir au prince dy
renoncer pour dix mille cus.

-- Ah! ah! ah! scrirent les trois amis, ce ntait pas cher, et
il navait pas  craindre dtre pris au mot. Que fit le prince?

-- Le prince envoya aussitt cinquante mille livres  Mazarin en
le priant de ne plus jamais lui crire, et en lui offrant vingt
mille livres de plus sil engageait  ne plus jamais lui parler.

-- Que fit Mazarin?

-- Il se fcha? dit Athos.

-- Il fit btonner le messager? dit Porthos.

-- Il accepta la somme? dit dArtagnan.

-- Vous avez devin, dArtagnan, dit Aramis.

Et tous dclater de rire si bruyamment que lhte monta en
demandant si ces messieurs navaient pas besoin de quelque chose.

Il avait cru que lon se battait.

Lhilarit se calma enfin.

-- Peut-on crosser M. de Beaufort? demanda dArtagnan, jen ai
bien envie.

-- Faites, dit Aramis, qui connaissait  fond cet esprit gascon si
fin et si brave qui ne reculait jamais dun seul pas sur aucun
terrain.

-- Et vous, Athos? demanda dArtagnan.

-- Je vous jure, foi de gentilhomme, que nous rirons si vous tes
drle, dit Athos.

-- Je commence, dit dArtagnan. M. de Beaufort, causant un jour
avec un des amis de M. le Prince, lui dit que sur les premires
querelles du Mazarin et du parlement, il stait trouv un jour en
diffrend avec M. de Chavigny, et que le voyant attach au nouveau
cardinal, lui qui tenait  lancien par tant de manires, il
lavait _gourm_ de bonne faon.

Cet ami, qui connaissait M. de Beaufort pour avoir la main fort
lgre, ne fut pas autrement tonn du fait, et lalla tout
courant conter  M. le Prince. La chose se rpand, et voil que
chacun tourne le dos  Chavigny. Celui-ci cherche lexplication de
cette froideur gnrale: on hsite  la lui faire connatre; enfin
quelquun se hasarde  lui dire que chacun stonne quil se soit
laiss _gourmer_ par M. de Beaufort, tout prince quil est.

-- Et qui a dit que le prince mavait gourm? demanda Chavigny.

-- Le prince lui-mme, rpond lami.

On remonte  la source et lon trouve la personne  laquelle le
prince a tenu ce propos, laquelle, adjure sur lhonneur de dire
la vrit, le rpte et laffirme.

Chavigny, au dsespoir dune pareille calomnie,  laquelle il ne
comprend rien, dclare  ses amis quil mourra plutt que de
supporter une pareille injure. En consquence, il envoie deux
tmoins au prince, avec mission de lui demander sil est vrai
quil ait dit quil avait gourm M. de Chavigny.

-- Je lai dit et je le rpte, rpondit le prince, car cest la
vrit.

-- Monseigneur, dit alors lun des parrains de Chavigny,
permettez-moi de dire  Votre Altesse que des coups  un
gentilhomme dgradent autant celui qui les donne que celui qui les
reoit. Le roi Louis XIII ne voulait pas avoir de valets de
chambre gentilshommes, pour avoir le droit de battre ses valets de
chambre.

-- Eh bien mais, demanda M. de Beaufort tonn, qui a reu des
coups et qui parle de battre?

-- Mais vous, Monseigneur, qui prtendez avoir battu....

-- Qui?

-- M. de Chavigny.

-- Moi?

-- Navez-vous pas gourm M. de Chavigny,  ce que vous dites au
moins, Monseigneur?

-- Oui.

-- Eh bien! lui dment.

-- Ah! par exemple, dit le prince, je lai si bien gourm que
voil mes propres paroles, dit M. de Beaufort avec toute la
majest que vous lui connaissez:

Mon cher Chavigny, vous tes blmable de prter secours  un
drle comme ce Mazarin.

-- Ah! Monseigneur, scria le second, je comprends, cest
gourmander que vous avez voulu dire.

-- Gourmander, gourmer, que fait cela? dit le prince; nest-ce
pas la mme chose? En vrit, vos faiseurs de morts sont bien
pdants!

On rit beaucoup de cette erreur philologique de M. de Beaufort,
dont les bvues en ce genre commenaient  devenir proverbiales,
et il fut convenu que, lesprit de parti tant exil  tout jamais
de ces runions amicales, dArtagnan et Porthos pourraient railler
les princes,  la condition quAthos et Aramis pourraient
_gourmer_ le Mazarin.

-- Ma foi, dit dArtagnan  ses deux amis, vous avez raison de lui
vouloir du mal,  ce Mazarin, car de son ct, je vous le jure, il
ne vous veut pas de bien.

-- Bah! vraiment? dit Athos. Si je croyais que ce drle me connt
par mon nom, je me ferais dbaptiser, de peur quon ne crt que je
le connais, moi.

-- Il ne vous connat point par votre nom, mais par vos faits; il
sait quil y a deux gentilshommes qui ont plus particulirement
contribu  lvasion de M. de Beaufort, et il les fait chercher
activement, je vous en rponds.

-- Par qui?

-- Par moi.

-- Comment, par vous?

-- Oui, il ma encore envoy chercher ce matin pour me demander si
javais quelque renseignement.

-- Sur ces deux gentilshommes?

-- Oui.

-- Et que lui avez-vous rpondu?

-- Que je nen avais pas encore, mais que je dnais avec deux
personnes qui pourraient men donner.

-- Vous lui avez dit cela! dit Porthos avec son gros rire panoui
sur sa large figure. Bravo! Et cela ne vous fait pas peur, Athos?

-- Non, dit Athos, ce nest pas la recherche du Mazarin que je
redoute.

-- Vous, reprit Aramis, dites-moi un peu ce que vous redoutez?

-- Rien, dans le prsent du moins, cest vrai.

-- Et dans le pass? dit Porthos.

-- Ah! dans le pass, cest autre chose, dit Athos avec un soupir;
dans le pass et dans lavenir...

-- Est-ce que vous craignez pour votre jeune Raoul? demanda
Aramis.

-- Bon! dit dArtagnan, on nest jamais tu  la premire affaire.

-- Ni  la seconde, dit Aramis.

-- Ni  la troisime, dit Porthos. Dailleurs, quand on est tu,
on en revient, et la preuve cest que nous voil.

-- Non, dit Athos, ce nest pas Raoul non plus qui minquite, car
il se conduira, je lespre, en gentilhomme, et sil est tu, eh
bien! ce sera bravement; mais tenez, si ce malheur lui arrivait,
eh bien...

Athos passa la main sur son front ple.

-- Eh bien? demanda Aramis.

-- Eh bien! je regarderais ce malheur comme une expiation.

-- Ah! ah! dit dArtagnan, je sais ce que vous voulez dire.

-- Et moi aussi, dit Aramis; mais il ne faut pas songer  cela,
Athos: le pass est le pass.

-- Je ne comprends pas, dit Porthos.

-- Laffaire dArmentires, dit tout bas dArtagnan.

-- Laffaire dArmentires? demanda celui-ci.

-- Milady...

-- Ah.! oui, dit Porthos, je lavais oublie, moi.

Athos le regarda de son oeil profond.

-- Vous lavez oublie, vous, Porthos? dit-il.

-- Ma foi, oui, dit Porthos, il y a longtemps de cela.

-- La chose ne pse donc point  votre conscience?

-- Ma foi, non! dit Porthos.

-- Et  vous, Aramis?

-- Mais, jy pense parfois, dit Aramis, comme  un des cas de
conscience qui prtent le plus  la discussion.

-- Et  vous, dArtagnan?

-- Moi, javoue que lorsque mon esprit sarrte sur cette poque
terrible, je nai de souvenirs que pour le corps glac de cette
pauvre Mme Bonacieux. Oui, Oui, murmura-t-il, jai eu bien des
fois des regrets pour la victime, jamais de remords pour son
assassin.

Athos secoua la tte dun air de doute.

-- Songez, dit Aramis, que si vous admettez la justice divine et
sa participation aux choses de ce monde, cette femme a t punie
de par la volont de Dieu. Nous avons t les instruments, voil
tout.

-- Mais le libre arbitre, Aramis?

-- Que fait le juge? il a son libre arbitre et il condamne sans
crainte. Que fait le bourreau? Il est matre de son bras, et
cependant il frappe sans remords.

-- Le bourreau... murmura Athos.

Et lon vit quil sarrtait  un souvenir.

-- Je sais que cest effrayant, dit dArtagnan, mais quand on
pense que nous avons tu des Anglais, des Rochelois, des
Espagnols, des Franais mme, qui navaient jamais fait dautre
mal que de nous coucher en joue et de nous manquer, qui navaient
jamais eu dautre tort que de croiser le fer avec nous et de ne
pas arriver  la parade assez vite, je mexcuse pour ma part dans
le meurtre de cette femme, parole dhonneur!

-- Moi, dit Porthos, maintenant que vous men avez fait souvenir,
Athos, je revois encore la scne comme si jy tais: Milady tait
l, o vous tes (Athos plit); moi jtais  la place o se
trouve dArtagnan. Javais au ct une pe qui coupait comme un
damas... Vous vous la rappelez, Aramis, car vous lappeliez
toujours Balizarde? Eh bien! je vous jure  tous trois que sil
ny avait pas eu l le bourreau de Bthune... Est-ce de
Bthune?... Oui, ma foi, de Bthune... jeusse coup le cou 
cette sclrate, sans my reprendre, et mme en my reprenant.
Ctait une mchante femme.

-- Et puis, dit Aramis, avec ce ton dinsoucieuse philosophie
quil avait pris depuis quil tait glise, et dans lequel il y
avait bien plus dathisme que de confiance en Dieu,  quoi bon
songer  tout cela! ce qui est fait est fait. Nous nous
confesserons de cette action  lheure suprme et Dieu saura bien
mieux que nous si cest un crime, une faute ou une action
mritoire. Men repentir? me direz-vous; ma foi, non. Sur
lhonneur et sur la croix, je ne me repens que parce quelle tait
femme.

-- Le plus tranquillisant dans tout cela, dit dArtagnan, cest
que de tout cela il ne reste aucune trace.

-- Elle avait un fils, dit Athos.

-- Ah! oui, je le sais bien, dit dArtagnan, et vous men avez
parl; mais qui sait ce quil est devenu? Mort le serpent, morte
la couve? Croyez-vous que de Winter, son oncle, aura lev ce
serpenteau-l? De Winter aura condamn le fils comme il a condamn
la mre.

-- Alors, dit Athos, malheur  de Winter, car lenfant navait
rien fait, lui.

-- Lenfant est mort, ou le diable memporte! dit Porthos. Il fait
tant de brouillard dans cet affreux pays,  ce que dit dArtagnan,
du moins...

Au moment o cette conclusion de Porthos allait peut-tre ramener
la gaiet sur tous ces fronts plus ou moins assombris, un bruit de
pas se fit entendre dans lescalier, et lon frappa  la porte.

-- Entrez, dit Athos.

-- Messieurs, dit lhte, il y a un garon trs press qui demande
 parler  lun de vous.

-- Auquel? demandrent les quatre amis.

--  celui qui se nomme le comte de La Fre.

-- Cest moi, dit Athos. Et comment sappelle ce garon?

-- Grimaud.

-- Ah! fit Athos plissant, dj de retour? Quest-il donc arriv
 Bragelonne?

-- Quil entre! dit dArtagnan, quil entre!

Mais dj Grimaud avait franchi lescalier et attendait sur le
degr; il slana dans la chambre et congdia lhte dun geste.

Lhte referma la porte: les quatre amis restrent dans lattente.
Lagitation de Grimaud, sa pleur, la sueur qui mouillait son
visage, la poussire qui souillait ses vtements, tout annonait
quil stait fait le messager de quelque importante et terrible
nouvelle.

-- Messieurs, dit-il, cette femme avait un enfant, lenfant est
devenu un homme; la tigresse avait un petit, le tigre est lanc,
il vient  vous, prenez garde!

Athos regarda ses amis avec un sourire mlancolique. Porthos
chercha  son ct son pe, qui tait pendue  la muraille;
Aramis saisit son couteau, dArtagnan se leva.

-- Que veux-tu dire, Grimaud? scria ce dernier.

-- Que le fils de Milady a quitt lAngleterre, quil est en
France, quil vient  Paris, sil ny est dj.

-- Diable! dit Porthos, tu es sr?

-- Sr, dit Grimaud.

Un long silence accueillit cette dclaration. Grimaud tait si
haletant, si fatigu, quil tomba sur une chaise.

Athos remplit un verre de Champagne et le lui porta.

-- Eh bien! aprs tout, dit dArtagnan, quand il vivrait, quand il
viendrait  Paris, nous en avons vu bien dautres! Quil vienne!

-- Oui, dit Porthos, caressant du regard son pe pendue  la
muraille, nous lattendons: quil vienne!

-- Dailleurs ce nest quun enfant, dit Aramis.

Grimaud se leva.

-- Un enfant! dit-il. Savez-vous ce quil a fait, cet enfant?
Dguis en moine, il a dcouvert toute lhistoire en confessant le
bourreau de Bthune, et aprs lavoir confess, aprs avoir tout
appris de lui, il lui a, pour absolution, plant dans le coeur le
poignard que voil. Tenez, il est encore rouge et humide, car il
ny a pas plus de trente heures quil est sorti de la plaie.

Et Grimaud jeta sur la table le poignard oubli par le moine dans
la blessure du bourreau.

DArtagnan, Porthos et Aramis se levrent, et dun mouvement
spontan coururent  leurs pes.

Athos seul demeura sur sa chaise calme et rveur.

-- Et tu dis quil est vtu en moine, Grimaud?

-- Oui, en moine augustin.

-- Quel homme est-ce?

-- De ma taille,  ce que ma dit lhte, maigre, ple, avec des
yeux bleu clair, et des cheveux blonds!

-- Et... il na pas vu Raoul? dit Athos.

-- Au contraire, ils se sont rencontrs, et cest le vicomte lui-
mme qui la conduit au lit du mourant.

Athos se leva sans dire une parole et alla  son tour dcrocher
son pe.

-- Ah , messieurs, dit dArtagnan essayant de rire, savez-vous
que nous avons lair de femmelettes! Comment, nous, quatre hommes,
qui avons sans sourciller tenu tte  des armes, voil que nous
tremblons devant un enfant!

-- Oui, dit Athos, mais cet enfant vient au nom de Dieu.

Et ils sortirent empresss de lhtellerie.


XXXIX. La lettre de Charles Ier

Maintenant, il faut que le lecteur franchisse avec nous la Seine,
et nous suive jusqu la porte du couvent des Carmlites de la rue
Saint-Jacques.

Il est onze heures du matin, et les pieuses soeurs viennent de
dire une messe pour le succs des armes de Charles Ier. En sortant
de lglise, une femme et une jeune fille vtues de noir, lune
comme une veuve, lautre comme une orpheline, sont rentres dans
leur cellule.

La femme sest agenouille sur un prie-Dieu de bois peint, et 
quelques pas delle la jeune fille, appuye sur une chaise, se
tient debout et pleure.

La femme a d tre belle, mais on voit que ses larmes lont
vieillie. La jeune fille est charmante, et ses pleurs
lembellissent encore. La femme parat avoir quarante ans, la
jeune fille en a quatorze.

-- Mon Dieu! disait la suppliante agenouille, conservez mon
poux, conservez mon fils, et prenez ma vie si triste et si
misrable.

-- Mon Dieu! disait la jeune fille, conservez-moi ma mre!

-- Votre mre ne peut plus rien pour vous en ce monde, Henriette,
dit en se retournant la femme afflige qui priait. Votre mre na
plus ni trne, ni poux, ni fils, ni argent, ni amis; votre mre,
ma pauvre enfant, est abandonne de tout lunivers.

Et la femme, se renversant aux bras de sa fille qui se prcipitait
pour la soutenir, se laissa aller elle-mme aux sanglots.

-- Ma mre, prenez courage! dit la jeune fille.

-- Ah! les rois sont malheureux cette anne, dit la mre en posant
sa tte sur lpaule de lenfant; et personne ne songe  nous dans
ce pays, car chacun songe  ses propres affaires. Tant que votre
frre a t avec nous, il ma soutenue; mais votre frre est
parti: il est  prsent sans pouvoir donner de ses nouvelles  moi
ni  son pre. Jai engag mes derniers bijoux, vendu toutes mes
hardes et les vtres pour payer les gages de ses serviteurs, qui
refusaient de laccompagner si je neusse fait ce sacrifice.
Maintenant nous en sommes rduites de vivre aux dpens des filles
du Seigneur. Nous sommes des pauvres secourues par Dieu.

-- Mais pourquoi ne vous adressez-vous pas  la reine votre soeur?
demanda la jeune fille.

-- Hlas! dit lafflige, la reine ma soeur nest plus reine, mon
enfant, et cest un autre qui rgne en son nom. Un jour vous
pourrez comprendre cela.

-- Eh bien, alors, au roi votre neveu. Voulez-vous que je lui
parle? Vous savez comme il maime, ma mre.

-- Hlas! le roi, mon neveu, nest pas encore roi, et lui-mme,
vous le savez bien, Laporte nous la dit vingt fois, lui-mme
manque de tout.

-- Alors adressons-nous  Dieu, dit la jeune fille.

Et elle sagenouilla prs de sa mre.

Ces deux femmes qui priaient ainsi au mme prie-Dieu, ctaient la
fille et la petite-fille de Henri IV, la femme et la fille de
Charles Ier.

Elles achevaient leur double prire lorsquune religieuse gratta
doucement  la porte de la cellule.

-- Entrez, ma soeur, dit la plus ge des deux femmes en essuyant
ses pleurs et en se relevant.

La religieuse entrouvrit respectueusement la porte.

-- Que Votre Majest veuille bien mexcuser si je trouble ses
mditations, dit-elle; mais il y a au parloir un seigneur tranger
qui arrive dAngleterre, et qui demande lhonneur de prsenter une
lettre  Votre Majest.

-- Oh! une lettre! une lettre du roi peut-tre! des nouvelles de
votre pre, sans doute! Entendez-vous, Henriette?

-- Oui, Madame, jentends et jespre.

-- Et quel est ce seigneur, dites?

-- Un gentilhomme de quarante-cinq  cinquante ans.

-- Son nom? a-t-il dit son nom?

-- Milord de Winter.

-- Milord de Winter! scria la reine; lami de mon poux! Eh!
faites entrer, faites entrer!

Et la reine courut au-devant du messager, dont elle saisit la main
avec empressement.

Lord de Winter, en entrant dans la cellule, sagenouilla et
prsenta  la reine une lettre roule dans un tui dor.

-- Ah! milord, dit la reine, vous nous apportez trois choses que
nous navions pas vues depuis bien longtemps: de lor, un ami
dvou et une lettre du roi notre poux et matre.

De Winter salua de nouveau; mais il ne put rpondre, tant il tait
profondment mu.

-- Milord, dit la reine montrant la lettre, vous comprenez que je
suis presse de savoir ce que contient ce papier.

-- Je me retire, madame, dit de Winter.

-- Non, restez, dit la reine, nous lirons devant vous. Ne
comprenez-vous pas que jai mille questions  vous faire?

De Winter recula de quelques pas, et demeura debout en silence.

La mre et la fille, de leur ct, staient retires dans
lembrasure dune fentre, et lisaient avidement, la fille appuye
au bras de la mre, la lettre suivante:

Madame et chre pouse,

Nous voici arrivs au terme. Toutes les ressources que Dieu ma
laisses sont concentres en ce camp de Naseby, do je vous cris
 la hte. L jattends larme de mes sujets rebelles, et je vais
lutter une dernire fois contre eux. Vainqueur, jternise la
lutte; vaincu, je suis perdu compltement. Je veux, dans ce
dernier cas (hlas! quand on en est o nous en sommes, il faut
tout prvoir), je veux essayer de gagner les ctes de France. Mais
pourra-t-on, voudra-t-on y recevoir un roi malheureux, qui
apportera un si funeste exemple dans un pays dj soulev par les
discordes civiles? Votre sagesse et votre affection me serviront
de guide. Le porteur de cette lettre vous dira, Madame, ce que je
ne puis confier au risque dun accident. Il vous expliquera quelle
dmarche jattends de vous. Je le charge aussi de ma bndiction
pour mes enfants et de tous les sentiments de mon coeur pour vous,
Madame et chre pouse.

La lettre tait signe, au lieu de Charles, roi, Charles,
encore roi.

Cette triste lecture, dont de Winter suivait les impressions sur
le visage de la reine, amena cependant dans ses yeux un clair
desprance.

-- Quil ne soit plus roi! scria-t-elle, quil soit vaincu,
exil, proscrit, mais quil vive! Hlas! le trne est un poste
trop prilleux aujourdhui pour que je dsire quil y reste. Mais,
dites-moi, milord, continua la reine, ne me cachez rien, o en est
le roi? Sa position est-elle donc aussi dsespre quil le pense?

-- Hlas! Madame, plus dsespre quil ne le pense lui-mme. Sa
Majest a le coeur si bon, quelle ne comprend pas la haine; si
loyal, quelle ne devine pas la trahison. LAngleterre est
atteinte dun esprit de vertige qui, jen ai bien peur, ne
steindra que dans le sang.

-- Mais lord Montrose? rpondit la reine. Javais entendu parler
de grands et rapides succs, de batailles gagnes  Inverlochy, 
Auldearn,  Alford et  Kilsyth. Javais entendu dire quil
marchait  la frontire pour se joindre  son roi.

-- Oui, Madame; mais  la frontire il a rencontr Lesley. Il
avait lass la victoire  force dentreprises surhumaines: la
victoire la abandonn. Montrose, battu  Philiphaugh, a t forc
de congdier les restes de son arme et de fuir dguis en
laquais. Il est  Bergen en Norvge.

-- Dieu le garde! dit la reine. Cest au moins une consolation de
savoir que ceux qui ont tant de fois risqu leur vie pour nous
sont en sret. Et maintenant, milord, que je vois la position du
roi telle quelle est, cest--dire dsespre, dites-moi ce que
vous avez  me dire de la part de mon royal poux.

-- Eh bien! Madame, dit de Winter, le roi dsire que vous tchiez
de pntrer les dispositions du roi et de la reine  son gard.

-- Hlas! vous le savez, rpondit la reine, le roi nest encore
quun enfant, et la reine est une femme, bien faible mme: cest
M. de Mazarin qui est tout.

-- Voudrait-il donc jouer en France le rle que Cromwell joue en
Angleterre?

-- Oh! non. Cest un Italien souple et rus, qui peut-tre rve le
crime mais nosera jamais le commettre; et, tout au contraire de
Cromwell, qui dispose des deux chambres, Mazarin na pour appui
que la reine dans sa lutte avec le parlement.

-- Raison de plus alors pour quil protge un roi que les
parlements poursuivent.

La reine hocha la tte avec amertume.

-- Si jen juge par moi-mme, milord, dit-elle, le cardinal ne
fera rien, ou peut-tre mme sera contre nous. Ma prsence et
celle de ma fille en France lui psent dj:  plus forte raison,
celle du roi. Milord, ajouta Henriette en souriant avec
mlancolie, cest triste et presque honteux  dire, mais nous
avons pass lhiver au Louvre sans argent, sans linge, presque
sans pain, et souvent ne nous levant pas faute de feu.

-- Horreur! scria de Winter. La fille de Henri IV, la femme du
roi Charles! Que ne vous adressiez-vous donc, Madame, au premier
venu de nous?

-- Voil lhospitalit que donne  une reine le ministre auquel un
roi veut la demander.

-- Mais javais entendu parler dun mariage entre monseigneur le
prince de Galles et mademoiselle dOrlans dit de Winter.

, -- Oui, jen ai eu un instant lespoir. Les enfants saimaient;
mais la reine, qui avait dabord donn les mains  cet amour, a
chang davis; mais M. le duc dOrlans, qui avait encourag le
commencement de leur familiarit, a dfendu  sa fille de songer
davantage  cette union. Ah! milord, continua la reine sans songer
mme  essuyer ses larmes, mieux vaut combattre comme a fait le
roi, et mourir comme il va faire peut-tre, que de vivre en
mendiant comme je le fais.

-- Du courage, Madame, dit de Winter, du courage. Ne dsesprez
pas. Les intrts de la couronne de France, si branle en ce
moment, sont de combattre la rbellion chez le peuple le plus
voisin. Mazarin est homme dtat et il comprendra cette ncessit.

-- Mais tes-vous sr, dit la reine dun air de doute, que vous ne
soyez pas prvenu?

-- Par qui? demanda de Winter.

-- Mais par les Joyce, par les Pride, par les Cromwell.

-- Par un tailleur! par un charretier par un brasseur! Ah! je
lespre, Madame, le cardinal nentrerait pas en alliance avec de
pareils hommes.

-- Eh! quest-il lui-mme? demanda Madame Henriette.

-- Mais, pour lhonneur du roi, pour celui de la reine...

-- Allons, esprons quil fera quelque chose pour cet honneur, dit
Madame Henriette. Un ami possde une si bonne loquence, milord,
que vous me rassurez. Donnez-moi donc la main et allons chez le
ministre.

-- Madame, dit de Winter en sinclinant, je suis confus de cet
honneur.

-- Mais enfin, sil refusait, dit Madame Henriette sarrtant, et
que le roi perdt la bataille?

-- Sa Majest alors se rfugierait en Hollande, o jai entendu
dire qutait monseigneur le prince de Galles.

-- Et Sa Majest pourrait-elle compter pour sa fuite sur beaucoup
de serviteurs comme vous?

-- Hlas! non, madame, dit de Winter; mais le cas est prvu, et je
viens chercher des allis en France.

-- Des allis! dit la reine en secouant la tte.

-- Madame, rpondit de Winter, que je retrouve danciens amis que
jai eus autrefois, et je rponds de tout.

-- Allons donc, milord, dit la reine avec ce doute poignant des
gens qui ont t longtemps malheureux, allons donc, et que Dieu
vous entende!

La reine monta dans sa voiture, et de Winter,  cheval, suivi de
deux laquais, laccompagna  la portire.


XL. La lettre de Cromwell

Au moment o Madame Henriette quittait les Carmlites pour se
rendre au Palais-Royal, un cavalier descendait de cheval  la
porte de cette demeure royale, et annonait aux gardes quil avait
quelque chose de consquence  dire au cardinal Mazarin.

Bien que le cardinal et souvent peur, comme il avait encore plus
souvent besoin davis et de renseignements, il tait assez
accessible. Ce ntait point  la premire porte quon trouvait la
difficult vritable, la seconde mme se franchissait assez
facilement, mais  la troisime veillait, outre le garde et les
huissiers, le fidle Bernouin, cerbre quaucune parole ne pouvait
flchir, quaucun rameau, ft-il dor, ne pouvait charmer.

Ctait donc  la troisime porte que celui qui sollicitait ou
rclamait une audience devait subir un interrogatoire formel.

Le cavalier, ayant laiss son cheval attach aux grilles de la
cour, monta le grand escalier, et sadressant aux gardes dans la
premire salle:

-- M. le cardinal Mazarin? dit-il.

-- Passez, rpondirent les gardes sans lever le nez, les uns de
dessus leurs cartes et les autres de dessus leurs ds, enchants
dailleurs de faire comprendre que ce ntait pas  eux de remplir
loffice de laquais.

Le cavalier entra dans la seconde salle. Celle-ci tait garde par
les mousquetaires et les huissiers.

Le cavalier rpta sa demande.

-- Avez-vous une lettre daudience? demanda un huissier savanant
au-devant du solliciteur.

-- Jen ai une, mais pas du cardinal Mazarin.

-- Entrez et demandez M. Bernouin, dit lhuissier. Et il ouvrit la
porte de la troisime chambre. Soit par hasard, soit quil se tnt
 son poste habituel, Bernouin tait debout derrire cette porte
et avait tout entendu.

-- Cest moi, monsieur, que vous cherchez, dit-il. De qui est la
lettre que vous apportez  Son minence?

-- Du gnral Olivier Cromwell, dit le nouveau venu; veuillez dire
ce nom  Son minence, et venir rapporter sil peut me recevoir
oui ou non.

Et il se tint debout dans lattitude sombre et fire qui tait
particulire aux puritains.

Bernouin, aprs avoir promen sur toute la personne du jeune homme
un regard inquisiteur, rentra dans le cabinet du cardinal, auquel
il transmet les paroles du messager.

-- Un homme porteur dune lettre dOlivier Cromwell? dit Mazarin;
et quelle espce dhomme?

-- Un vrai Anglais, monseigneur; cheveux blond roux, plutt roux
que blonds; oeil gris bleu, plutt gris que bleu; pour le reste,
orgueil et raideur.

-- Quil donne sa lettre.

-- Monseigneur demande la lettre, dit Bernouin en repassant du
cabinet dans lantichambre.

-- Monseigneur ne verra pas la lettre sans le porteur, rpondit le
jeune homme; mais pour vous convaincre que je suis rellement
porteur dune lettre, regardez, la voici.

Bernouin regarda le cachet; et, voyant que la lettre venait
vritablement du gnral Olivier Cromwell, il sapprta 
retourner prs de Mazarin.

-- Ajoutez, dit le jeune homme, que je suis non pas un simple
messager, mais un envoy extraordinaire.

Bernouin rentrant dans le cabinet, et sortant aprs quelques
secondes:

-- Entrez, monsieur, dit-il en tenant la porte ouverte.

Mazarin avait eu besoin de toutes ces alles et venues pour se
remettre de lmotion que lui avait cause lannonce de cette
lettre, mais quelque perspicace que ft son esprit, il cherchait
en vain quel motif avait pu porter Cromwell  entrer avec lui en
communication.

Le jeune homme parut sur le seuil de son cabinet; il tenait son
chapeau dune main et la lettre de lautre.

Mazarin se leva.

-- Vous avez, monsieur, dit-il, une lettre de crance pour moi?

-- La voici, Monseigneur, dit le jeune homme.

Mazarin prit la lettre, la dcacheta et lut:

M. Mordaunt, un de mes secrtaires, remettra cette lettre
dintroduction  Son minence le cardinal Mazarini,  Paris; il
est porteur, en outre, pour Son minence, dune seconde lettre
confidentielle.

OLIVIER CROMWELL.

-- Fort bien, monsieur Mordaunt, dit Mazarin, donnez-moi cette
seconde lettre et asseyez-vous.

Le jeune homme tira de sa poche une seconde lettre, la donna au
cardinal et sassit.

Cependant, tout  ses rflexions, le cardinal avait pris la
lettre, et, sans la dcacheter, la tournait et la retournait dans
sa main; mais pour donner le change au messager, il se mit 
linterroger selon son habitude, et convaincu quil tait, par
lexprience, que peu dhommes parvenaient  lui cacher quelque
chose lorsquil interrogeait et regardait  la fois:

-- Vous tes bien jeune, monsieur Mordaunt, pour ce rude mtier
dambassadeur o chouent parfois les plus vieux diplomates.

-- Monseigneur, jai vingt-trois ans; mais Votre minence se
trompe en me disant que je suis jeune. Jai plus dge quelle,
quoique je naie point sa sagesse.

-- Comment cela, monsieur? dit Mazarin, je ne vous comprends pas.

-- Je dis, Monseigneur, que les annes de souffrance comptent
double, et que depuis vingt ans je souffre.

-- Ah! oui, je comprends, dit Mazarin, dfaut de fortune; vous
tes pauvre, nest-ce pas?

Puis il ajouta en lui-mme:

-- Ces rvolutionnaires anglais sont tous des gueux et des
manants.

-- Monseigneur, je devais avoir un jour une fortune de six
millions; mais on me la prise.

-- Vous ntes donc pas un homme du peuple? dit Mazarin tonn.

-- Si je portais mon titre je serais lord; si je portais mon nom,
vous eussiez entendu un des noms les plus illustres de
lAngleterre.

-- Comment vous appelez-vous donc? demanda Mazarin.

-- Je mappelle M. Mordaunt, dit le jeune homme en sinclinant.

Mazarin comprit que lenvoy de Cromwell dsirait garder son
incognito.

Il se tut un instant, mais pendant cet instant, il le regarda avec
une attention plus grande encore quil navait fait la premire
fois.

Le jeune homme tait impassible.

-- Au diable ces puritains! dit tout bas Mazarin, ils sont taills
dans le marbre.

Et tout haut:

-- Mais il vous reste des parents? dit-il.

-- Il men reste un, oui, Monseigneur.

-- Alors il vous aide?

-- Je me suis prsent trois fois pour implorer son appui, et
trois fois il ma fait chasser par ses valets.

-- Oh! mon Dieu! mon cher monsieur Mordaunt, dit Mazarin, esprant
faire tomber le jeune homme dans quelque pige par sa fausse
piti, mon Dieu! que votre rcit mintresse donc! Vous ne
connaissez donc pas votre naissance?

-- Je ne la connais que depuis peu de temps.

-- Et jusquau moment o vous lavez connue?...

-- Je me considrais comme un enfant abandonn.

-- Alors vous navez jamais vu votre mre?

-- Si fait, Monseigneur; quand jtais enfant, elle vint trois
fois chez ma nourrice; je me rappelle la dernire fois quelle
vint comme si ctait aujourdhui.

-- Vous avez bonne mmoire, dit Mazarin.

-- Oh, oui, Monseigneur, dit le jeune homme, avec un si singulier
accent, que le cardinal sentit un frisson lui courir par les
veines.

-- Et qui vous levait? demanda Mazarin.

-- Une nourrice franaise, qui me renvoya quand jeus cinq ans,
parce que personne ne la payait plus, en me nommant ce parent dont
souvent ma mre lui avait parl.

-- Que devntes-vous?

-- Comme je pleurais et mendiais sur les grands chemins, un
ministre de Kingston me recueillit, minstruisit dans la religion
calviniste, me donna toute la science quil avait lui-mme, et
maida dans les recherches que je fis de ma famille.

-- Et ces recherches?

-- Furent infructueuses; le hasard fit tout.

-- Vous dcouvrtes ce qutait devenue votre mre?

-- Jappris quelle avait t assassine par ce parent aid de
quatre de ses amis, mais je savais dj que javais t dgrad de
la noblesse et dpouill de tous mes biens par le roi Charles Ier.

-- Ah! je comprends maintenant pourquoi vous servez M. Cromwell.
Vous hassez le roi.

-- Oui, Monseigneur, je le hais! dit le jeune homme.

Mazarin vit avec tonnement lexpression diabolique avec laquelle
le jeune homme pronona ces paroles: comme les visages ordinaires
se colorent de sang, son visage,  lui, se colora de fiel et
devint livide.

-- Votre histoire est terrible, monsieur Mordaunt, et me touche
vivement; mais, par bonheur pour vous, vous servez un matre tout-
puissant. Il doit vous aider dans vos recherches. Nous avons tant
de renseignements, nous autres.

-- Monseigneur,  un bon chien de race il ne faut montrer que le
bout dune piste pour quil arrive srement  lautre bout.

-- Mais ce parent dont vous mavez entretenu, voulez-vous que je
lui parle? dit Mazarin qui tenait  se faire un ami prs de
Cromwell.

-- Merci, Monseigneur, je lui parlerai moi-mme.

-- Mais ne mavez-vous pas dit quil vous maltraitait?

-- Il me traitera mieux la premire fois que je le verrai.

-- Vous avez donc un moyen de lattendrir?

-- Jai un moyen de me faire craindre.

Mazarin regardait le jeune homme, mais  lclair qui jaillit de
ses yeux il baissa la tte, et embarrass de continuer une
semblable conversation, il ouvrit la lettre de Cromwell.

Peu  peu les yeux du jeune homme redevinrent ternes et vitreux
comme dhabitude, et il tomba dans une rverie profonde. Aprs
avoir lu les premires lignes, Mazarin se hasarda  regarder en
dessous si Mordaunt npiait pas sa physionomie; et remarquant son
indiffrence:

-- Faites donc faire vos affaires, dit-il en haussant
imperceptiblement les paules, par des gens qui font en mme temps
les leurs! Voyons ce que veut cette lettre.

Nous la reproduisons textuellement:

 Son minence

Monseigneur le cardinal Mazarini.

Jai voulu, Monseigneur, connatre vos intentions au sujet des
affaires prsentes de lAngleterre. Les deux royaumes sont trop
voisins pour que la France ne soccupe pas de notre situation,
comme nous nous occupons de celle de la France. Les Anglais sont
presque tous unanimes pour combattre la tyrannie du roi Charles et
de ses partisans. Plac  la tte de ce mouvement par la confiance
publique, jen apprcie mieux que personne la nature et les
consquences. Aujourdhui je fais la guerre et je vais livrer au
roi Charles une bataille dcisive. Je la gagnerai, car lespoir de
la nation et lesprit du Seigneur sont avec moi. Cette bataille
gagne, le roi na plus de ressources en Angleterre ni en cosse;
et sil nest pas pris ou tu, il va essayer de passer en France
pour recruter des soldats et se refaire des armes et de largent.
Dj la France a reu la reine Henriette, et, involontairement
sans doute, a entretenu un foyer de guerre civile inextinguible
dans mon pays; mais Madame Henriette est fille de France et
lhospitalit de la France lui tait due. Quant au roi Charles, la
question change de face: en le recevant et en le secourant, la
France improuverait les actes du peuple anglais et nuirait si
essentiellement  lAngleterre et surtout  la marche du
gouvernement quelle compte se donner, quun pareil tat
quivaudrait  des hostilits flagrantes...

 ce moment, Mazarin, fort inquiet de la tournure que prenait la
lettre, cessa de lire de nouveau et regarda le jeune homme en
dessous.

Il rvait toujours.

Mazarin continua:

Il est donc urgent, Monseigneur, que je sache  quoi men tenir
sur les vues de la France: les intrts de ce royaume et ceux de
lAngleterre, quoique dirigs en sens inverse, se rapprochent
cependant plus quon ne saurait le croire. LAngleterre a besoin
de tranquillit intrieure pour consommer lexpulsion de son roi,
la France a besoin de cette tranquillit pour consolider le trne
de son jeune monarque; vous avez autant que nous besoin de cette
paix intrieure,  laquelle nous touchons, nous, grce  lnergie
de notre gouvernement.

Vos querelles avec le parlement, vos dissensions bruyantes avec
les princes qui aujourdhui combattent pour vous et demain
combattront contre vous, la tnacit populaire dirige par le
coadjuteur, le prsident Blancmesnil et le conseiller Broussel;
tout ce dsordre enfin qui parcourt les diffrents degrs de tat
doit vous faire envisager avec inquitude lventualit dune
guerre trangre: car alors lAngleterre, surexcite par
lenthousiasme des ides nouvelles, sallierait avec lEspagne qui
dj convoite cette alliance. Jai donc pens, Monseigneur,
connaissant votre prudence et la position toute personnelle que
les vnements vous font aujourdhui, jai pens que vous aimeriez
mieux concentrer vos forces dans lintrieur du royaume de France
et abandonner aux siennes le gouvernement nouveau de lAngleterre.
Cette neutralit consiste seulement  loigner le roi Charles du
territoire de France, et  ne secourir ni par armes, ni par
argent, ni par troupes, ce roi entirement tranger  votre pays.

Ma lettre est donc toute confidentielle, et cest pour cela que
je vous lenvoie par un homme de mon intime confiance; elle
prcdera, par un sentiment que Votre minence apprciera, les
mesures que je prendrai daprs les vnements. Olivier Cromwell a
pens quil ferait mieux entendre la raison  un esprit
intelligent comme celui de Mazarini, qu une reine admirable de
fermet sans doute, mais trop soumise aux vains prjugs de la
naissance et du pouvoir divin.

Adieu, Monseigneur, si je nai pas de rponse dans quinze jours,
je regarderai ma lettre comme non avenue.

OLIVIER CROMWELL

-- Monsieur Mordaunt, dit le cardinal en levant la voix comme
pour veiller le songeur, ma rponse  cette lettre sera dautant
plus satisfaisante pour le gnral Cromwell, que je serai plus sr
quon ignorera que je la lui aurai faite. Allez donc lattendre 
Boulogne-sur-Mer, et promettez-moi de partir demain matin.

-- Je vous le promets, Monseigneur, rpondit Mordaunt, mais
combien de jours Votre minence me fera-t-elle attendre cette
rponse?

-- Si vous ne lavez pas reue dans dix jours, vous pouvez partir.

Mordaunt sinclina.

-- Ce nest pas tout, monsieur, continua Mazarin, vos aventures
particulires mont vivement touch; en outre, la lettre de
M. Cromwell vous rend important  mes yeux comme ambassadeur.
Voyons, je vous le rpte, dites-moi, que puis-je faire pour vous?

Mordaunt rflchit un instant, et, aprs une visible hsitation,
il allait ouvrir la bouche pour parler, quand Bernouin entra
prcipitamment, se pencha vers loreille du cardinal et lui parla
tout bas.

-- Monseigneur, lui dit-il, la reine Henriette accompagne dun
gentilhomme anglais entre en ce moment au Palais-Royal.

Mazarin fit sur sa chaise un bond qui nchappa point au jeune
homme et rprima la confidence quil allait sans doute faire.

-- Monsieur, dit le cardinal, vous avez entendu, nest-ce pas? Je
vous fixe Boulogne parce que je pense que toute ville de France
vous est indiffrente; si vous en prfrez une autre, nommez-l;
mais vous concevez facilement quentour comme je le suis
dinfluences auxquelles je nchappe qu force de discrtion, je
dsire quon ignore votre prsence  Paris.

-- Je partirai, monsieur, dit Mordaunt en faisant quelques pas
vers la porte par laquelle il tait entr.

-- Non, point par l, monsieur, je vous prie! scria vivement le
cardinal: veuillez passer par cette galerie do vous gagnerez le
vestibule. Je dsire quon ne vous voie pas sortir, notre entrevue
doit tre secrte.

Mordaunt suivit Bernouin, qui le fit passer dans une salle voisine
et le remit  un huissier en lui indiquant une porte de sortie.

Puis il revint  la hte vers son matre pour introduire prs de
lui la reine Henriette, qui traversait dj la galerie vitre.


XLI. Mazarin et Madame Henriette

Le cardinal se leva et alla recevoir en hte la reine
dAngleterre. Il la joignit au milieu de la galerie qui prcdait
son cabinet.

Il tmoignait dautant plus de respect  cette reine sans suite et
sans parure, quil sentait lui-mme quil avait bien quelque
reproche  se faire sur son avarice et son manque de coeur.

Mais les suppliants savent contraindre leur visage  prendre
toutes les expressions, et la fille de Henri IV souriait en venant
au-devant de celui quelle hassait et mprisait.

-- Ah! se dit  lui-mme Mazarin, quel doux visage! Viendrait-elle
pour memprunter de largent?

Et il jeta un regard inquiet sur le panneau de son coffre-fort; il
tourna mme en dedans le chaton du diamant magnifique dont lclat
attirait les yeux sur sa main, quil avait dailleurs blanche et
belle. Malheureusement cette bague navait pas la vertu de celle
de Gygs, qui rendait son matre invisible lorsquil faisait ce
que venait de faire Mazarin.

Or, Mazarin et bien dsir tre invisible en ce moment, car il
devinait que Madame Henriette venait lui demander quelque chose;
du moment o une reine quil avait traite ainsi apparaissait avec
le sourire sur les lvres, au lieu davoir la menace sur la
bouche, elle venait en suppliante.

-- Monsieur le cardinal, dit lauguste visiteuse, javais dabord
eu lide de parler de laffaire qui mamne avec la reine ma
soeur, mais jai rflchi que les choses politiques regardent
avant tout les hommes.

-- Madame, dit Mazarin, croyez que Votre Majest me confond avec
cette distinction flatteuse.

-- Il est bien gracieux, pensa la reine, maurait-il donc devine?

On tait arriv au cabinet du cardinal. Il fit asseoir la reine,
et lorsquelle fut accommode dans son fauteuil:

-- Donnez, dit-il, vos ordres au plus respectueux de vos
serviteurs.

-- Hlas! monsieur, rpondit la reine, jai perdu lhabitude de
donner des ordres, et pris celle de faire des prires. Je viens
vous prier, trop heureuse si ma prire est exauce par vous.

-- Je vous coute, Madame, dit Mazarin.

-- Monsieur le cardinal, il sagit de la guerre que le roi mon
mari soutient contre ses sujets rebelles. Vous ignorez peut-tre
quon se bat en Angleterre, dit la reine avec un sourire triste,
et que dans peu lon se battra dune faon bien plus dcisive
encore quon ne la fait jusqu prsent.

-- Je lignore compltement, madame, dit le cardinal en
accompagnant ces paroles dun lger mouvement dpaule. Hlas! nos
guerres  nous absorbent le temps et lesprit dun pauvre ministre
incapable et infirme comme je le suis.

-- Eh bien! monsieur le cardinal, dit la reine, je vous apprendrai
donc que Charles Ier, mon poux, est  la veille dengager une
action dcisive. En cas dchec... Mazarin fit un mouvement... Il
faut tout prvoir, continua la reine; en cas dchec, il dsire se
retirer en France et y vivre comme un simple particulier. Que
dites-vous de ce projet?

Le cardinal avait cout sans quune fibre de son visage trahit
limpression quil prouvait; en coutant, son sourire resta ce
quil tait toujours, faux et clin, et quand la reine eut fini:

-- Croyez-vous, Madame, dit-il de sa voix la plus soyeuse, que la
France, tout agite et toute bouillante comme elle est elle-mme,
soit un port bien salutaire pour un roi dtrn? La couronne est
dj peu solide sur la tte du roi Louis XIV, comment
supporterait-il un double poids?

-- Ce poids na pas t bien lourd, quant  ce qui me regarde,
interrompit la reine avec un douloureux sourire, et je ne demande
pas quon fasse plus pour mon poux quon na fait pour moi. Vous
voyez que nous sommes des rois bien modestes, monsieur.

-- Oh! vous, Madame, vous, se hta de dire le cardinal pour couper
court aux explications quil voyait arriver, vous, cest autre
chose, une fille de Henri IV, de ce grand, de ce sublime roi...

-- Ce qui ne vous empche pas de refuser lhospitalit  son
gendre, nest-ce pas, monsieur? Vous devriez pourtant vous
souvenir que ce grand, ce sublime roi, proscrit un jour comme va
ltre mon mari, a t demander du secours  lAngleterre, et que
lAngleterre lui en a donn; il est vrai de dire que la reine
lisabeth ntait pas sa nice.

-- _Peccato!_ dit Mazarin se dbattant sous cette logique si
simple, Votre Majest ne me comprend pas; elle juge mal mes
intentions, et cela sans doute parce que je mexplique mal en
franais.

-- Parlez italien, monsieur; la reine Marie de Mdicis, notre
mre, nous a appris cette langue avant que le cardinal votre
prdcesseur lait envoye mourir en exil. Sil est rest quelque
chose de ce grand, de ce sublime roi Henri dont vous parliez tout
 lheure, il doit bien stonner de cette profonde admiration
pour lui jointe  si peu de piti pour sa famille.

La sueur coulait  grosses gouttes sur le front de Mazarin.

-- Cette admiration est, au contraire, si grande et si relle,
Madame, dit Mazarin sans accepter loffre que lui faisait la reine
de changer didiome, que, si le roi Charles Ier -- que Dieu le
garde de tout malheur! -- venait en France, je lui offrirais ma
maison, ma propre maison; mais, hlas! ce serait une retraite peu
sre. Quelque jour le peuple brlera cette maison comme il a brl
celle du marchal dAncre. Pauvre Concino Concini! il ne voulait
cependant que le bien de la France.

-- Oui, Monseigneur, comme vous, dit ironiquement la reine.

Mazarin fit semblant de ne pas comprendre le double sens de la
phrase quil avait dite lui-mme, et continua de sapitoyer sur le
sort de Concino Concini.

-- Mais enfin, monseigneur le cardinal, dit la reine impatiente,
que me rpondez-vous?

-- Madame, scria Mazarin de plus en plus attendri, Madame, Votre
Majest me permettrait-elle de lui donner un conseil? Bien entendu
quavant de prendre cette hardiesse, je commence  me mettre aux
pieds de Votre Majest pour tout ce qui lui fera plaisir.

-- Dites, monsieur, rpondit la reine. Le conseil dun homme aussi
prudent que vous doit tre assurment bon.

-- Madame, croyez-moi, le roi doit se dfendre jusquau bout.

-- Il la fait, monsieur, et cette dernire bataille, quil va
livrer avec des ressources bien infrieures  celles de ses
ennemis, prouve quil ne compte pas se rendre sans combattre; mais
enfin, dans le cas o il serait vaincu?

-- Eh bien, Madame, dans ce cas, mon avis, je sais que je suis
bien hardi de donner un avis  Votre Majest, mais mon avis est
que le roi ne doit pas quitter son royaume. On oublie vite les
rois absents: sil passe en France, sa cause est perdue.

-- Mais alors, dit la reine, si cest votre avis et que vous lui
portiez vraiment intrt, envoyez-lui quelque secours dhommes et
dargent; car, moi, je ne puis plus rien pour lui, jai vendu pour
laider jusqu mon dernier diamant. Il ne me reste rien, vous le
savez, vous le savez mieux que personne, monsieur. Sil mtait
rest quelque bijou, jen aurais achet du bois pour me chauffer,
moi et ma fille, cet hiver.

-- Ah! Madame, dit Mazarin, Votre Majest ne sait gure ce quelle
me demande. Du jour o un secours dtrangers entre  la suite
dun roi pour le replacer sur le trne, cest avouer quil na
plus daide dans lamour de ses sujets.

-- Au fait, monsieur le cardinal, dit la reine impatiente de
suivre cet esprit subtil dans le labyrinthe de mots o il
sgarait, au fait, et rpondez-moi oui ou non: si le roi persiste
 rester en Angleterre, lui enverrez-vous des secours? Sil vient
en France, lui donnerez-vous lhospitalit?

-- Madame, dit le cardinal en affectant la plus grande franchise,
je vais montrer  Votre Majest, je lespre, combien je lui suis
dvou et le dsir que jai de terminer une affaire quelle a tant
 coeur. Aprs quoi Votre Majest, je pense, ne doutera plus de
mon zle  la servir.

La reine se mordait les lvres et sagitait dimpatience sur son
fauteuil.

-- Eh bien! quallez-vous faire? dit-elle enfin; voyons, parlez.

-- Je vais  linstant mme aller consulter la reine, et nous
dfrerons de suite la chose au parlement.

-- Avec lequel vous tes en guerre, nest-ce pas? Vous chargerez
Broussel den tre rapporteur. Assez, monsieur le cardinal, assez.
Je vous comprends, ou plutt jai tort. Allez en effet au
parlement; car cest de ce parlement, ennemi des rois, que sont
venus  la fille de ce grand, de ce sublime Henri IV, que vous
admirez tant, les seuls secours qui laient empche de mourir de
faim et de froid cet hiver.

Et, sur ces paroles, la reine se leva avec une majestueuse
indignation.

Le cardinal tendit vers elle ses mains jointes.

-- Ah! Madame, Madame, que vous me connaissez mal, mon Dieu!

Mais la reine Henriette, sans mme se retourner du ct de celui
qui versait ces hypocrites larmes, traversa le cabinet, ouvrit la
porte elle-mme, et, au milieu des gardes nombreuses de minence,
des courtisans empresss  lui faire leur cour, du luxe dune
royaut rivale, elle alla prendre la main de Winter, seul, isol
et debout. Pauvre reine dj dchue, devant laquelle tous
sinclinaient encore par tiquette, mais qui navait plus, de
fait, quun seul bras sur lequel elle pt sappuyer.

-- Cest gal, dit Mazarin quand il fut seul, cela ma donn de la
peine, et cest un rude rle  jouer. Mais je nai rien dit ni 
lun ni  lautre. Hum! le Cromwell est un rude chasseur de rois,
je plains ses ministres, sil en prend jamais. Bernouin!

Bernouin entra.

-- Quon voie si le jeune homme au pourpoint noir et aux cheveux
courts, que vous avez tantt introduit prs de moi, est encore au
palais.

Bernouin sortit. Le cardinal occupa le temps de son absence 
retourner en dehors le chaton de sa bague,  en frotter le
diamant,  en admirer leau, et comme une larme roulait encore
dans ses yeux et lui rendait la vue trouble, il secoua la tte
pour la faire tomber.

Bernouin rentra avec Comminges, qui tait de garde.

-- Monseigneur, dit Comminges, comme je reconduisais le jeune
homme que Votre minence demande, il sest approch de la porte
vitre de la galerie et a regard quelque chose avec tonnement,
sans doute le tableau de Raphal, qui est vis--vis cette porte.
Ensuite il a rv un instant, et a descendu lescalier. Je crois
lavoir vu monter sur un cheval gris et sortir de la cour du
palais. Mais Monseigneur ne va-t-il point chez la reine?

-- Pourquoi faire?

-- M. de Guitaut, mon oncle, vient de me dire que Sa Majest avait
reu des nouvelles de larme.

-- Cest bien, jy cours.

En ce moment, M. de Villequier apparut. Il venait en effet
chercher le cardinal de la part de la reine.

Comminges avait bien vu, et Mordaunt avait rellement agi comme il
lavait racont. En traversant la galerie parallle  la grande
galerie vitre, il aperut de Winter qui attendait que la reine
et termin sa ngociation.

 cette vue, le jeune homme sarrta court, non point en
admiration devant le tableau de Raphal, mais comme fascin par la
vue dun objet terrible. Ses yeux se dilatrent; un frisson courut
par tout son corps. On et dit quil voulait franchir le rempart
de verre qui le sparait de son ennemi; car si Comminges avait vu
avec quelle expression de haine les yeux de ce jeune homme
staient fixs sur de Winter, il net point dout un instant que
ce seigneur anglais ne ft son ennemi mortel.

Mais il sarrta.

Ce fut pour rflchir sans doute; car au lieu de se laisser
entraner  son premier mouvement, qui avait t daller droit 
milord de Winter, il descendit lentement lescalier, sortit du
palais la tte baisse, se mit en selle, fit ranger son cheval 
langle de la rue Richelieu et, les yeux fixs sur la grille, il
attendit que le carrosse de la reine sortt de la cour.

Il ne fut pas longtemps  attendre, car  peine la reine tait-
elle reste un quart dheure chez Mazarin; mais ce quart dheure
dattente parut un sicle  celui qui attendait.

Enfin la lourde machine quon appelait alors un carrosse sortit,
en grondant, des grilles, et de Winter, toujours  cheval, se
pencha de nouveau  la portire pour causer avec Sa Majest.

Les chevaux partirent au trot et prirent le chemin du Louvre, o
ils entrrent. Avant de partir du couvent des Carmlites, Madame
Henriette avait dit  sa fille de venir lattendre au Palais
quelle avait habit longtemps et quelle navait quitt que parce
que leur misre leur semblait plus lourde encore dans les salles
dores.

Mordaunt suivit la voiture, et lorsquil leut vue entrer sous
larcade sombre, il alla, lui et son cheval, sappliquer contre
une muraille sur laquelle lombre stendait, et demeura immobile
au milieu des moulures de Jean Goujon, pareil  un bas-relief
reprsentant une statue questre.

Il attendait comme il avait dj fait au Palais-Royal.


XLII. Comment les malheureux prennent parfois le hasard pour la
providence

-- Eh bien! Madame? dit de Winter quand la reine eut loign ses
serviteurs.

-- Eh bien, ce que javais prvu arrive, milord.

-- Il refuse?

-- Ne vous lavais-je pas dit davance?

-- Le cardinal refuse de recevoir le roi, la France refuse
lhospitalit  un prince malheureux? mais cest la premire fois,
Madame!

-- Je nai pas dit la France, milord, jai dit le cardinal, et le
cardinal nest pas mme franais.

-- Mais la reine, lavez-vous vue?

-- Inutile, dit Madame Henriette en secouant la tte tristement;
ce nest pas la reine qui dira jamais oui quand le cardinal a dit
non. Ignorez-vous que cet Italien mne tout, au-dedans comme au-
dehors? Il y a plus, et jen reviens  ce que je vous ai dit, je
ne serais pas tonne que nous eussions t prvenus par Cromwell;
il tait embarrass en me parlant, et cependant ferme dans sa
volont de refuser. Puis, avez-vous remarqu cette agitation au
Palais-Royal, ces alles, ces venues de gens affairs! Auraient-
ils reu quelques nouvelles, milord?

-- Ce nest point dAngleterre, Madame; jai fait si grande
diligence que je suis sr de navoir point t prvenu: je suis
parti il y a trois jours, jai pass par miracle au milieu de
larme puritaine, jai pris la poste avec mon laquais Tony, et
les chevaux que nous montons, nous les avons achets  Paris.
Dailleurs, avant de rien risquer, le roi, jen suis sr, attendra
la rponse de Votre Majest.

-- Vous lui rapporterez, milord, reprit la reine au dsespoir, que
je ne puis rien, que jai souffert autant que lui, plus que lui,
oblige que je suis de manger le pain de lexil, et de demander
lhospitalit  de faux amis qui rient de mes larmes, et que,
quant  sa personne royale, il faut quil se sacrifie
gnreusement et meure en roi. Jirai mourir  ses cts.

-- Madame! Madame! scria de Winter, Votre Majest sabandonne au
dcouragement, et peut-tre nous reste-t-il encore quelque espoir.

-- Plus damis, milord! plus damis dans le monde entier que vous!
O mon Dieu! mon Dieu! scria Madame Henriette en levant les bras
au ciel, avez-vous donc repris tous les coeurs gnreux qui
existaient sur la terre!

-- Jespre que non, Madame, rpondit de Winter rveur; je vous ai
parl de quatre hommes.

-- Que voulez-vous faire avec quatre hommes?

-- Quatre hommes dvous, quatre hommes rsolus  mourir peuvent
beaucoup, croyez-moi, Madame, et ceux dont je vous parle ont
beaucoup fait dans un temps.

-- Et ces quatre hommes, o sont-ils?

-- Ah! voil ce que jignore. Depuis prs de vingt ans je les ai
perdus de vue, et cependant dans toutes les occasions o jai vu
le roi en pril jai song  eux.

-- Et ces hommes taient vos amis?

-- Lun deux a tenu ma vie entre ses mains et me la rendue; je
ne sais pas sil est rest mon ami, mais depuis ce temps au moins,
moi, je suis demeur le sien.

-- Et ces hommes sont en France, milord?

-- Je le crois.

-- Dites leurs noms; peut-tre les ai-je entendu nommer et
pourrais-je vous aider dans votre recherche.

-- Lun deux se nommait le chevalier dArtagnan.

-- Oh! milord! si je ne me trompe, ce chevalier dArtagnan est
lieutenant aux gardes, jai entendu prononcer son nom; mais,
faites-y attention, cet homme, jen ai peur, est tout au cardinal.

-- En ce cas, ce serait un dernier malheur, dit de Winter, et je
commencerais  croire que nous sommes vritablement maudits.

-- Mais les autres, dit la reine, qui saccrochait  ce dernier
espoir comme un naufrag aux dbris de son vaisseau, les autres,
milord!

-- Le second, jai entendu son nom par hasard, car avant de se
battre contre nous ces quatre gentilshommes nous avaient dit leurs
noms, le second sappelait le comte de La Fre. Quant aux deux
autres, lhabitude que javais de les appeler de noms emprunts
ma fait oublier leurs noms vritables.

-- Oh! mon Dieu, il serait pourtant bien urgent de les retrouver,
dit la reine, puisque vous pensez que ces dignes gentilshommes
pourraient tre si utiles au roi.

-- Oh! oui, dit de Winter, car ce sont les mmes; coutez bien
ceci, Madame, et rappelez tous vos souvenirs: navez-vous pas
entendu raconter que la reine Anne dAutriche avait t autrefois
sauve du plus grand danger que jamais reine ait couru?

-- Oui, lors de ses amours avec M. de Buckingham, et je ne sais 
propos de quels ferrets de diamants.

-- Eh bien! cest cela, Madame; ces hommes, ce sont ceux qui la
sauvrent, et je souris de piti en songeant que si les noms de
ces gentilshommes ne vous sont pas connus, cest que la reine les
a oublis, tandis quelle aurait d les faire les premiers
seigneurs du royaume.

-- Eh bien! milord, il faut les chercher; mais que pourront faire
quatre hommes, ou plutt trois hommes? car, je vous le dis, il ne
faut pas compter sur M. dArtagnan.

-- Ce serait une vaillante pe de moins, Madame, mais il en
resterait toujours trois autres sans compter la mienne; or, quatre
hommes dvous autour du roi pour le garder de ses ennemis,
lentourer dans la bataille, laider dans le conseil lescorter
dans sa fuite, ce serait assez, non pas pour faire le roi
vainqueur, mais pour le sauver sil tait vaincu, pour laider 
traverser la mer, et quoi quen dise Mazarin, une fois sur les
ctes de France, votre royal poux y trouverait autant de
retraites et dasiles que loiseau de mer en trouve dans les
temptes.

-- Cherchez, milord, cherchez ces gentilshommes, et si vous les
retrouvez, sils consentent  passer avec vous en Angleterre, je
leur donnerai  chacun un duch le jour o nous remonterons sur le
trne, et en outre autant dor quil en faudrait pour paver le
palais de White-Hall. Cherchez donc, milord, cherchez, je vous en
conjure.

-- Je chercherais bien, Madame, dit de Winter, et je les
trouverais sans doute, mais le temps me manque: Votre Majest
oublie-t-elle que le roi attend sa rponse et lattend avec
angoisse?

-- Alors nous sommes donc perdus! scria la reine avec
lexpansion dun coeur bris.

En ce moment la porte souvrit, la jeune Henriette parut, et la
reine, avec cette sublime force qui est lhrosme des mres,
renfona ses larmes au fond de son coeur en faisant signe  de
Winter de changer de conversation.

Mais cette raction, si puissante quelle ft, nchappa point aux
yeux de la jeune princesse; elle sarrta sur le seuil, poussa un
soupir, et sadressant  la reine:

-- Pourquoi donc pleurez-vous toujours sans moi, ma mre? lui dit-
elle.

La reine sourit, et au lieu de lui rpondre:

-- Tenez, de Winter, lui dit-elle, jai au moins gagn une chose 
ntre plus qu moiti reine, cest que mes enfants mappellent
ma mre au lieu de mappeler Madame.

Puis se tournant vers sa fille:

-- Que voulez-vous, Henriette? continua-t-elle.

-- Ma mre, dit la jeune princesse, un cavalier vient dentrer au
Louvre et demande  prsenter ses respects  Votre Majest; il
arrive de larme, et a, dit-il, une lettre  vous remettre de la
part du marchal de Grammont, je crois.

-- Ah! dit la reine  de Winter, cest un de mes fidles; mais ne
remarquez-vous pas, mon cher lord, que nous sommes si pauvrement
servis, que cest ma fille qui fait les fonctions dintroductrice?

-- Madame, ayez piti de moi, dit de Winter, vous me brisez lme.

-- Et quel est ce cavalier, Henriette? demanda la reine.

-- Je lai vu par la fentre, Madame; cest un jeune homme qui
parat  peine seize ans et quon nomme le vicomte de Bragelonne.

La reine fit en souriant un signe de la tte, la jeune princesse
rouvrit la porte et Raoul apparut sur le seuil.

Il fit trois pas vers la reine et sagenouilla.

-- Madame, dit-il, japporte  Votre Majest une lettre de mon
ami, M. le comte de Guiche, qui ma dit avoir lhonneur dtre de
vos serviteurs; cette lettre contient une nouvelle importante et
lexpression de ses respects.

Au nom du comte de Guiche, une rougeur se rpandit sur les joues
de la jeune princesse; la reine la regarda avec une certaine
svrit.

-- Mais vous maviez dit que la lettre tait du marchal de
Grammont, Henriette! dit la reine.

-- Je le croyais, Madame... balbutia la jeune fille.

-- Cest ma faute, Madame, dit Raoul, je me suis annonc
effectivement comme venant de la part du marchal de Grammont;
mais bless au bras droit, il na pu crire, et cest le comte de
Guiche qui lui a servi de secrtaire.

-- On sest donc battu? dit la reine faisant signe  Raoul de se
relever.

-- Oui, Madame, dit le jeune homme remettant la lettre  de
Winter, qui stait avanc pour la recevoir et qui la transmit 
la reine.

 cette nouvelle dune bataille livre, la jeune princesse ouvrit
la bouche pour faire une question qui lintressait sans doute;
mais sa bouche se referma sans avoir prononc une parole, tandis
que les roses de ses joues disparaissaient graduellement.

La reine vit tous ces mouvements, et sans doute son coeur maternel
les traduisit; car sadressant de nouveau  Raoul:

-- Et il nest rien arriv de mal au jeune comte de Guiche?
demanda-t-elle; car non seulement il est de nos serviteurs, comme
il vous la dit, monsieur, mais encore de nos amis.

-- Non, Madame, rpondit Raoul; mais au contraire, il a gagn dans
cette journe une grande gloire, et il a eu lhonneur dtre
embrass par M. le Prince sur le champ de bataille.

La jeune princesse frappa ses mains lune contre lautre, mais
toute honteuse de stre laiss entraner  une pareille
dmonstration de joie, elle se tourna  demi et se pencha vers un
vase plein de roses comme pour en respirer lodeur.

-- Voyons ce que nous dit le comte, dit la reine.

-- Jai eu lhonneur de dire  Votre Majest quil crivait au nom
de son pre.

-- Oui, monsieur.

La reine dcacheta la lettre et lut:

Madame et reine,

Ne pouvant avoir lhonneur de vous crire moi-mme pour cause
dune blessure que jai reue dans la main droite, je vous fais
crire par mon fils, M. le comte de Guiche, que vous savez tre
votre serviteur  lgal de son pre, pour vous dire que nous
venons de gagner la bataille de Lens, et que cette victoire ne
peut manquer de donner grand pouvoir au cardinal Mazarin et  la
reine sur les affaires de lEurope. Que Votre Majest, si elle
veut bien en croire mon conseil, profite donc de ce moment pour
insister en faveur de son auguste poux auprs du gouvernement du
roi. M. le vicomte de Bragelonne, qui aura lhonneur de vous
remettre cette lettre, est lami de mon fils, auquel il a, selon
toute probabilit, sauv la vie; cest un gentilhomme auquel Votre
Majest peut entirement se confier, dans le cas o elle aurait
quelque ordre verbal ou crit  me faire parvenir.

Jai lhonneur dtre avec respect...

Marchal DE GRAMMONT.

Au moment o il avait t question du service quil avait rendu au
comte, Raoul navait pu sempcher de tourner la tte vers la
jeune princesse, et alors il avait vu passer dans ses yeux une
expression de reconnaissance infinie pour Raoul; il ny avait plus
de doute, la fille du roi Charles Ier aimait son ami.

-- La bataille de Lens est gagne! dit la reine. Ils sont heureux
ici, ils gagnent des batailles! Oui, le marchal de Grammont a
raison, cela va changer la face de leurs affaires; mais jai bien
peur quelle ne fasse rien aux ntres, si toutefois elle ne leur
nuit pas. Cette nouvelle est rcente, monsieur, continua la reine,
je vous sais gr davoir mis cette diligence  me lapporter; sans
vous, sans cette lettre, je ne leusse apprise que demain, aprs-
demain peut-tre, la dernire de tout Paris.

-- Madame, dit Raoul, le Louvre est le second palais o cette
nouvelle soit arrive; personne encore ne la connat; et javais
jur  M. le comte de Guiche de remettre cette lettre  Votre
Majest avant mme davoir embrass mon tuteur.

-- Votre tuteur est-il un Bragelonne comme vous? demanda lord de
Winter. Jai connu autrefois un Bragelonne, vit-il toujours?

-- Non, monsieur, il est mort, et cest de lui que mon tuteur,
dont il tait parent assez proche, je crois, a hrit cette terre
dont il porte le nom.

-- Et votre tuteur, monsieur, demanda la reine, qui ne pouvait
sempcher de prendre intrt  ce beau jeune homme, comment se
nomme-t-il?

-- M. le comte de La Fre, Madame, rpondit le jeune homme en
sinclinant.

De Winter fit un mouvement de surprise, la reine le regarda en
clatant de joie.

-- Le comte de La Fre! scria-t-elle; nest-ce point ce nom que
vous mavez dit?

Quant  de Winter, il ne pouvait en croire ce quil avait entendu.

-- M. le comte de La Fre! scria-t-il  son tour. Oh! monsieur,
rpondez-moi, je vous en supplie: le comte de La Fre nest-il
point un seigneur que jai connu beau et brave, qui fut
mousquetaire de Louis XIII, et qui peut avoir maintenant quarante-
sept  quarante-huit ans?

-- Oui, monsieur, cest cela en tous points.

-- Et qui servait sous un nom demprunt?

-- Sous le nom dAthos. Dernirement encore jai, entendu son ami,
M. dArtagnan, lui donner ce nom.

-- Cest cela, Madame, cest cela. Dieu soit lou! Et il est 
Paris? continua le comte en sadressant  Raoul.

Puis revenant  la reine:

-- Esprez encore, esprez, lui dit-il, la Providence se dclare
pour nous, puisquelle fait que je retrouve ce brave gentilhomme
dune faon si miraculeuse. Et o loge-t-il, monsieur, je vous
prie?

-- M. le comte de La Fre loge rue Gungaud, htel du Grand-Roi-
Charlemagne.

-- Merci, monsieur. Prvenez ce digne ami afin quil reste chez
lui, je vais aller lembrasser tout  lheure.

-- Monsieur, jobis avec grand plaisir, si Sa Majest veut me
donner mon cong.

-- Allez, monsieur le vicomte de Bragelonne, dit la reine, allez,
et soyez assur de notre affection.

Raoul sinclina respectueusement devant les deux princesses, salua
de Winter et partit.

De Winter et la reine continurent  sentretenir quelque temps 
voix basse pour que la jeune princesse ne les entendt pas; mais
cette prcaution tait inutile, celle-ci sentretenait avec ses
penses.

Puis comme de Winter allait prendre cong:

-- coutez, milord, dit la reine, javais conserv cette croix de
diamants, qui vient de ma mre, et cette plaque de saint Michel,
qui vient de mon poux; ils valent  peu prs cinquante mille
livres. Javais jur de mourir de faim prs de ces gages prcieux
plutt que de men dfaire; mais aujourdhui que ces deux bijoux
peuvent tre utiles  lui ou  ses dfenseurs, il faut sacrifier
tout  cette esprance. Prenez-les; et sil est besoin dargent
pour votre expdition, vendez sans crainte, milord, vendez. Mais
si vous trouvez moyen de les conserver, songez, milord, que je
vous tiens comme mayant rendu le plus grand service quun
gentilhomme puisse rendre  une reine, et quau jour de ma
prosprit celui qui me rapportera cette plaque et cette croix
sera bni par moi et mes enfants.

-- Madame, dit le Winter, Votre Majest sera servie par un homme
dvou. Je cours dposer en lieu sr ces deux objets, que je
naccepterais pas sil nous restait les ressources de notre
ancienne fortune; mais nos biens sont confisqus, notre argent
comptant est tari, et nous sommes arrivs aussi  faire ressources
de tout ce que nous possdons. Dans une heure je me rends chez le
comte de La Fre, et demain Votre Majest aura une rponse
dfinitive.

La reine tendit la main  lord de Winter, qui la baisa
respectueusement; et se tournant vers sa fille:

-- Milord, dit-elle, vous tiez charg de remettre  cette enfant
quelque chose de la part de son pre.

De Winter demeura tonn; il ne savait pas ce que la reine voulait
dire.

La jeune Henriette savana alors souriant et rougissant, et
tendit son front au gentilhomme.

-- Dites  mon pre que, roi ou fugitif, vainqueur ou vaincu,
puissant ou pauvre, dit la jeune princesse, il a en moi la fille
la plus soumise et la plus affectionne.

-- Je le sais, Madame, rpondit de Winter, en touchant de ses
lvres le front dHenriette.

Puis il partit, traversant, sans tre reconduit, ces grands
appartements dserts et obscurs, essuyant les larmes que, tout
blas quil tait par cinquante annes de vie de cour, il ne
pouvait sempcher de verser  la vue de cette royale infortune,
si digne et si profonde  la fois.


XLIII. Loncle et le neveu

Le cheval et le laquais de Winter lattendaient  la porte. Il
sachemina alors vers son logis tout pensif et regardant derrire
lui de temps en temps pour contempler la faade silencieuse et
noire du Louvre. Ce fut alors quil vit un cavalier se dtacher
pour ainsi dire de la muraille et le suivre  quelque distance; il
se rappela avoir vu, en sortant du Palais-Royal, une ombre  peu
prs pareille.

Le laquais de lord de Winter, qui le suivait  quelques pas,
suivait aussi de loeil ce cavalier avec inquitude.

-- Tony, dit le gentilhomme en faisant signe au valet de
sapprocher.

-- Me voici, Monseigneur.

Et le valet se plaa cte  cte avec mon matre.

-- Avez-vous remarqu cet homme qui nous suit?

-- Oui, milord.

-- Qui est-il?

-- Je nen sais rien; seulement il suit Votre Grce depuis le
Palais-Royal, sest arrt au Louvre pour attendre sa sortie, et
repart du Louvre avec elle.

-- Quelque espion du cardinal, dit de Winter  part lui; feignons
de ne pas nous apercevoir de sa surveillance.

Et, piquant des deux, il senfona dans le ddale des rues qui
conduisaient  son htel situ du ct du Marais: ayant habit
longtemps la place Royale, lord de Winter tait revenu tout
naturellement se loger prs de son ancienne demeure.

Linconnu mit son cheval au galop.

De Winter descendit  son htellerie et monta chez lui, se
promettant de faire observer lespion; mais comme il dposait ses
gants et son chapeau sur une table, il vit dans une glace qui se
trouvait devant lui une figure qui se dessinait sur le seuil de la
chambre.

Il se retourna, Mordaunt tait devant lui.

De Winter plit et resta debout et immobile; quant  Mordaunt, il
se tenait sur la porte, froid, menaant, et pareil  la statue du
Commandeur.

Il y eut un instant de silence glac entre ces deux hommes.

-- Monsieur, dit de Winter, je croyais dj vous avoir fait
comprendre que cette perscution me fatiguait, retirez-vous donc
ou je vais appeler pour vous faire chasser comme  Londres. Je ne
suis pas votre oncle, je ne vous connais pas.

-- Mon oncle, rpliqua Mordaunt de sa voix rauque et railleuse,
vous vous trompez; vous ne me ferez pas chasser cette fois comme
vous lavez fait  Londres, vous noserez. Quant  nier que je
suis votre neveu, vous y songerez  deux fois, maintenant que jai
appris bien des choses que jignorais il y a un an.

-- Et que mimporte ce que vous avez appris! dit de Winter.

-- Oh! il vous importe beaucoup, mon oncle, jen suis sr, et vous
allez tre de mon avis tout  lheure, ajouta-t-il avec un sourire
qui fit passer un frisson dans les veines de celui auquel il
sadressait. Quand je me suis prsent chez vous la premire fois,
 Londres, ctait pour vous demander ce qutait devenu mon bien;
quand je me suis prsent la seconde fois, ctait pour vous
demander ce qui avait souill mon nom. Cette fois je me prsente
devant vous pour vous faire une question bien autrement terrible
que toutes ces questions, pour vous dire, comme Dieu dit au
premier meurtrier: Can, quas-tu fait de ton frre Abel?

-- Milord, quavez-vous fait de votre soeur, de votre soeur qui
tait ma mre?

De Winter recula sous le feu de ces yeux ardents.

-- De votre mre? dit-il.

-- Oui, de ma mre, milord, rpondit le jeune homme en jetant la
tte de haut en bas.

De Winter fit un effort violent sur lui-mme, et, plongeant dans
ses souvenirs pour y chercher une haine nouvelle, il scria:

-- Cherchez ce quelle est devenue, malheureux, et demandez-le 
lenfer, peut-tre que lenfer vous rpondra.

Le jeune homme savana alors dans la chambre jusqu ce quil se
trouvt face  face avec lord de Winter, et croisant les bras:

-- Je lai demand au bourreau de Bthune, dit Mordaunt dune voix
sourde et le visage livide de douleur et de colre, et le bourreau
de Bthune ma rpondu.

De Winter tomba sur une chaise comme si la foudre lavait frapp,
et tenta vainement de rpondre.

-- Oui, nest-ce pas? continua le jeune homme, avec ce mot tout
sexplique, avec cette clef labme souvre. Ma mre avait hrit
de son mari, et vous avez assassin ma mre! mon nom massurait le
bien paternel, et vous mavez dgrad de mon nom; puis, quand vous
mavez eu dgrad de mon nom, vous mavez dpouill de ma fortune.
Je ne mtonne plus maintenant que vous ne me reconnaissiez pas;
je ne mtonne plus que vous refusiez de me reconnatre. Il est
malsant dappeler son neveu, quand on est spoliateur, lhomme
quon a fait pauvre; quand on est meurtrier, lhomme quon a fait
orphelin!

Ces paroles produisirent leffet contraire quen attendait
Mordaunt: de Winter se rappela quel monstre tait Milady; il se
releva calme et grave, contenant par son regard svre le regard
exalt du jeune homme.

-- Vous voulez pntrer dans cet horrible secret, monsieur? dit de
Winter. Eh bien, soit!... Sachez donc quelle tait cette femme
dont vous venez aujourdhui me demander compte; cette femme avait,
selon toute probabilit, empoisonn mon frre, et, pour hriter de
moi, elle allait massassiner  mon tour; jen ai la preuve. Que
direz-vous  cela?

-- Je dirai que ctait ma mre!

-- Elle a fait poignarder, par un homme autrefois juste, bon et
pur, le malheureux duc de Buckingham. Que direz-vous  ce crime,
dont jai la preuve?

-- Ctait ma mre!

-- Revenue en France, elle a empoisonn dans le couvent des
Augustines de Bthune une jeune femme quaimait un de ses ennemis.
Ce crime vous persuadera-t-il de la justice du chtiment? Ce
crime, jen ai la preuve!

-- Ctait ma mre! scria le jeune homme, qui avait donn  ces
trois exclamations une force toujours progressive.

-- Enfin, charge de meurtres, de dbauches, odieuse  tous,
menaante encore comme une panthre altre de sang, elle a
succomb sous les coups dhommes quelle avait dsesprs et qui
jamais ne lui avaient caus le moindre dommage; elle a trouv des
juges que ses attentats hideux ont voqus: et ce bourreau que
vous avez vu, ce bourreau qui vous a tout racont, prtendez-vous,
ce bourreau, sil vous a tout racont, a d vous dire quil avait
tressailli de joie en vengeant sur elle la honte et le suicide de
son frre. Fille pervertie, pouse adultre, soeur dnature,
homicide, empoisonneuse, excrable  tous les gens qui lavaient
connue,  toutes les nations qui lavaient reue dans leur sein,
elle est morte maudite du ciel et de la terre; voil ce qutait
cette femme.

Un sanglot plus fort que la volont de Mordaunt lui dchira la
gorge et fit remonter le sang  son visage livide; il crispa ses
poings, et le visage ruisselant de sueur, les cheveux hrisss sur
son front comme ceux dHamlet, il scria dvor de fureur:

-- Taisez-vous, monsieur! ctait ma mre! Ses dsordres, je ne
les connais pas; ses vices, je ne les connais pas; ses crimes, je
ne les connais pas! Mais ce que je sais, cest que javais une
mre, cest que cinq hommes, ligus contre une femme, lont tue
clandestinement, nuitamment, silencieusement, comme des lches! Ce
que je sais, cest que vous en tiez, monsieur; cest que vous en
tiez, mon oncle, et que vous avez dit comme les autres, et plus
haut que les autres: _Il faut quelle meure!_ Donc, je vous en
prviens, coutez bien ces paroles et quelles se gravent dans
votre mmoire de manire que vous ne les oubliez jamais: ce
meurtre qui ma tout ravi, ce meurtre qui ma fait sans nom, ce
meurtre qui ma fait pauvre, ce meurtre qui ma fait corrompu,
mchant, implacable, jen demanderai compte  vous dabord, puis 
ceux qui furent vos complices, quand je les connatrai.

La haine dans les yeux, lcume  la bouche, le poing tendu,
Mordaunt avait fait un pas de plus, un pas terrible et menaant
vers de Winter.

Celui-ci porta la main  son pe, et dit avec le sourire de
lhomme qui depuis trente ans joue avec la mort:

-- Voulez-vous massassiner, monsieur? alors je vous reconnatrai
pour mon neveu, car vous tes bien le fils de votre mre.

-- Non, rpliqua Mordaunt en forant toutes les fibres de son
visage, tous les muscles de son corps  reprendre leur place et 
seffacer; non, je ne vous tuerai pas, en ce moment du moins: car
sans vous je ne dcouvrirais pas les autres. Mais quand je les
connatrai, tremblez, monsieur; jai poignard le bourreau de
Bthune, je lai poignard sans piti, sans misricorde, et
ctait le moins coupable de vous tous.

 ces mots, le jeune homme sortit, et descendit lescalier avec
assez de calme pour ntre pas remarqu; puis sur le palier
infrieur il passa devant Tony, pench sur la rampe et nattendant
quun cri de son matre pour monter prs de lui.

Mais de Winter nappela point: cras, dfaillant, il resta debout
et loreille tendue; puis seulement lorsquil eut entendu le pas
du cheval qui sloignait, il tomba sur une chaise en disant:

-- Mon Dieu! je vous remercie quil ne connaisse que moi.


XLIV. Paternit

Pendant que cette scne terrible se passait chez lord de Winter,
Athos, assis prs de la fentre de sa chambre, le coude appuy sur
une table, la tte incline sur sa main, coutait des yeux et des
oreilles  la fois Raoul qui lui racontait les aventures de son
voyage et les dtails de la bataille.

La belle et noble figure du gentilhomme exprimait un indicible
bonheur au rcit de ces premires motions si fraches et si
pures; il aspirait les sons de cette voix juvnile qui se
passionnait dj aux beaux sentiments, comme on fait dune musique
harmonieuse. Il avait oubli ce quil y avait de sombre dans le
pass, de nuageux dans lavenir. On et dit que le retour de cet
enfant bien-aim avait fait de ces craintes mmes des esprances.
Athos tait heureux, heureux comme jamais il ne lavait t.

-- Et vous avez assist et pris part  cette grande bataille,
Bragelonne? disait lancien mousquetaire.

-- Oui, monsieur.

-- Et elle a t rude, dites-vous?

-- M. le Prince a charg onze fois en personne.

-- Cest un grand homme de guerre, Bragelonne.

-- Cest un hros, monsieur; je ne lai pas perdu de vue un
instant. Oh! que cest beau, monsieur, de sappeler Cond... et de
porter ainsi son nom!

-- Calme et brillant, nest-ce pas?

-- Calme comme  une parade, brillant comme dans une fte. Lorsque
nous abordmes lennemi, ctait au pas; on nous avait dfendu de
tirer les premiers, et nous marchions aux Espagnols, qui se
tenaient sur une hauteur, le mousqueton  la cuisse. Arriv 
trente pas deux, le prince se retourna vers les soldats:
Enfants, dit-il, vous allez avoir  souffrir une furieuse
dcharge; mais, aprs, soyez tranquilles, vous aurez bon march de
tous ces gens. Il se faisait un tel silence, quamis et ennemis
entendirent ces paroles. Puis levant son pe: Sonnez,
trompettes dit-il.

-- Bien, bien!... Dans loccasion, vous feriez ainsi, Raoul,
nest-ce pas?

-- Sen doute, monsieur, car jai trouv cela bien beau et bien
grand. Lorsque nous fmes arrivs  vingt pas, nous vmes tous ces
mousquetons sabaisser comme une ligne brillante; car le soleil
resplendissait sur les canons.Au pas, enfants, au pas, dit le
prince, voici le moment.

-- Etes-vous peur, Raoul? demanda le comte.

-- Oui, monsieur, rpondit navement le jeune homme, je me sentis
comme un grand froid au coeur, et au mot de: Feu! qui retentit
en espagnol dans les rangs ennemis, je fermai les yeux et je
pensai  vous.

-- Bien vrai, Raoul? dit Athos en lui serrant la main.

-- Oui, monsieur. Au mme instant il se fit une telle dtonation,
quon et dit que lenfer souvrait et ceux qui ne furent pas tus
sentirent la chaleur de la flamme. Je rouvris les yeux, tonn de
ntre pas mort, ou tout au moins bless; le tiers de lescadron
tait couch  terre, mutil et sanglant. En ce moment je
rencontrai loeil du prince; je ne pensai plus qu une chose,
cest quil me regardait. Je piquai des deux et je me trouvai au
milieu des rangs ennemis.

-- Et le prince fut content de vous?

-- Il me le dit du moins, monsieur, lorsquil me chargea
daccompagner  Paris M. de Chtillon, qui est venu donner cette
nouvelle  la reine et apporter les drapeaux pris.Allez, me dit
le prince, lennemi ne sera pas ralli de quinze jours. Dici l
je nai pas besoin de vous. Allez embrasser ceux que vous aimez et
qui vous aiment, et dites  ma soeur de Longueville que je la
remercie du cadeau quelle ma fait en vous donnant  moi. Et je
suis venu, monsieur, ajouta Raoul en regardant le comte avec un
sourire de profond amour, car jai pens que vous seriez bien aise
de me revoir.

Athos attira le jeune homme  lui et lembrassa au front comme il
et fait  une jeune fille.

-- Ainsi, dit-il, vous voil lanc, Raoul; vous avez des ducs pour
amis, un marchal de France pour parrain, un prince du sang pour
capitaine, et dans une mme journe de retour vous avez t reu
par deux reines: cest beau pour un novice.

-- Ah! monsieur, dit Raoul tout  coup, vous me rappelez une chose
que joubliais, dans mon empressement  vous raconter mes
exploits: cest quil se trouvait chez Sa Majest la reine
dAngleterre un gentilhomme qui, lorsque jai prononc votre nom,
a pouss un cri de surprise et de joie; il sest dit de vos amis,
ma demand votre adresse et va venir vous voir.

-- Comment sappelle-t-il?

-- Je nai pas os le lui demander, monsieur; mais quoiquil
sexprime lgamment,  son accent jai jug quil tait Anglais.

-- Ah! fit Athos.

Et sa tte se pencha comme pour chercher un souvenir. Puis,
lorsquil releva son front, ses yeux furent frapps de la prsence
dun homme qui se tenait debout devant la porte entrouverte et le
regardait dun air attendri.

-- Lord de Winter! scria le comte.

-- Athos, mon ami!

Et les deux gentilshommes se tinrent un instant embrasss; puis
Athos, lui prenant les deux mains, lui dit en le regardant:

-- Quavez-vous, milord? vous paraissez aussi triste que je suis
joyeux.

-- Oui, cher ami, cest vrai; et je dirai mme plus, cest que
votre vue redouble ma crainte.

Et de Winter regarda autour de lui comme pour chercher la
solitude. Raoul comprit que les deux amis avaient  causer, et
sortit sans affectation.

-- Voyons, maintenant que nous voil seuls, dit Athos, parlons de
vous.

-- Pendant que nous voil seuls, parlons de nous, rpondit lord de
Winter. Il est ici.

-- Qui?

-- Le fils de Milady.

Athos, encore une fois frapp par ce nom qui semblait le
poursuivre comme un cho fatal, hsita un moment, frona
lgrement le sourcil, puis dun ton calme:

-- Je le sais, dit-il.

-- Vous le savez?

-- Oui. Grimaud la rencontr entre Bthune et Arras, et est
revenu  franc trier pour me prvenir de sa prsence.

-- Grimaud le connaissait donc?

-- Non, mais il a assist  son lit de mort un homme qui le
connaissait.

-- Le bourreau de Bthune! scria de Winter.

-- Vous savez cela? dit Athos tonn.

-- Il me quitte  linstant, rpondit de Winter, il ma tout dit.
Ah! mon ami, quelle horrible scne! que navons-nous touff
lenfant avec la mre!

Athos, comme toutes les nobles natures, ne rendait pas  autrui
les impressions fcheuses quil ressentait; mais, au contraire, il
les absorbait toujours en lui-mme et renvoyait en leur place des
esprances et des consolations. On et dit que ses douleurs
personnelles sortaient de son me transformes en joies pour les
autres.

-- Que craignez-vous? dit-il revenant par le raisonnement sur la
terreur instinctive quil avait prouve dabord, ne sommes-nous
pas l pour nous dfendre? Ce jeune homme sest-il fait assassin
de profession, meurtrier de sang-froid? Il a pu tuer le bourreau
de Bthune dans un mouvement de rage, mais maintenant sa fureur
est assouvie.

De Winter sourit tristement et secoua la tte.

-- Vous ne connaissez donc plus ce sang? dit-il.

-- Bah! dit Athos en essayant de sourire  son tour, il aura perdu
de sa frocit  la deuxime gnration. Dailleurs, ami, la
Providence nous a prvenus que nous nous mettions sur nos gardes.
Nous ne pouvons rien autre chose quattendre. Attendons. Mais,
comme je le disais dabord, parlons de vous. Qui vous amne 
Paris?

-- Quelques affaires dimportance que vous connatrez plus tard.
Mais quai-je ou dire chez Sa Majest la reine dAngleterre,
M. dArtagnan est  Mazarin! Pardonnez-moi ma franchise, mon ami,
je ne hais ni ne blme le cardinal, et vos opinions me seront
toujours sacres; seriez-vous par hasard  cet homme?

-- M. dArtagnan est au service, dit Athos, il est soldat, il
obit au pouvoir constitu. M. dArtagnan nest pas riche et a
besoin pour vivre de son grade de lieutenant. Les millionnaires
comme vous, milord, sont rares en France.

-- Hlas! dit de Winter, je suis aujourdhui aussi pauvre et plus
pauvre que lui. Mais revenons  vous.

-- Eh bien! vous voulez savoir si je suis mazarin? Non, mille fois
non. Pardonnez-moi aussi ma franchise, milord.

De Winter se leva et serra Athos dans ses bras.

-- Merci, comte, dit-il, merci de cette heureuse nouvelle. Vous me
voyez heureux et rajeuni. Ah! vous ntes pas mazarin, vous!  la
bonne heure! dailleurs, ce ne pouvait pas tre. Mais, pardonnez
encore, tes-vous libre?

-- Quentendez-vous par libre?

-- Je vous demande si vous ntes point mari.

-- Ah! pour cela, non, dit Athos en souriant.

-- Cest que ce jeune homme, si beau, si lgant, si gracieux...

-- Cest un enfant que jlve et qui ne connat pas mme son
pre.

-- Fort bien; vous tes toujours le mme, Athos, grand et
gnreux.

-- Voyons, milord, que me demandez-vous?

-- Vous avez encore pour amis MM. Porthos et Aramis?

-- Et ajoutez dArtagnan, milord. Nous sommes toujours quatre amis
dvous lun  lautre comme autrefois, mais lorsquil sagit de
servir le cardinal ou de le combattre, dtre mazarins ou
frondeurs, nous ne sommes plus que deux.

-- M. Aramis est avec dArtagnan? demanda lord de Winter.

-- Non, dit Athos, M. Aramis me fait lhonneur de partager mes
convictions.

-- Pouvez-vous me mettre en relation avec cet ami si charmant et
si spirituel?

-- Sans doute, ds que cela vous sera agrable.

-- Est-il chang?

-- Il sest fait abb, voil tout.

-- Vous meffrayez. Son tat a d le faire renoncer alors aux
grandes entreprises.

-- Au contraire, dit Athos en souriant, il na jamais t si
mousquetaire que depuis quil est abb, et vous retrouverez un
vritable Galaor. Voulez-vous que je lenvoie chercher par Raoul?

-- Merci, comte, on pourrait ne pas le trouver  cette heure chez
lui. Mais puisque vous croyez pouvoir rpondre de lui...

-- Comme de moi-mme.

-- Pouvez-vous vous engager  me lamener demain  dix heures sur
le pont du Louvre?

-- Ah! ah! dit Athos en souriant, vous avez un duel?

-- Oui, comte, et un beau duel, un duel dont vous serez, jespre.

-- O irons-nous, milord?

-- Chez Sa Majest la reine dAngleterre, qui ma charg de vous
prsenter  elle, comte.

-- Sa Majest me connat donc?

-- Je vous connais, moi.

-- nigme, dit Athos; mais nimporte, du moment o vous en avez le
mot, je nen demande pas davantage. Me ferez-vous lhonneur de
souper avec moi, milord?

-- Merci, comte, dit de Winter, la visite de ce jeune homme, je
vous lavoue, ma t lapptit et mtera probablement le
sommeil. Quelle entreprise vient-il accomplir  Paris? Ce nest
pas pour my rencontrer quil est venu, car il ignorait mon
voyage. Ce jeune homme mpouvante, comte; il y a en lui un avenir
de sang.

-- Que fait-il en Angleterre?

-- Cest un des sectateurs les plus ardents dOlivier Cromwell.

-- Qui la donc ralli  cette cause? Sa mre et son pre taient
catholiques, je crois?

-- La haine quil a contre le roi.

-- Contre le roi?

-- Oui, le roi la dclar btard, la dpouill de ses biens, lui
a dfendu de porter le nom de Winter.

-- Et comment sappelle-t-il maintenant?

-- Mordaunt.

-- Puritain et dguis en moine, voyageant seul sur les routes de
France.

-- En moine, dites-vous?

-- Oui, ne le saviez-vous pas?

-- Je ne sais rien que ce quil ma dit.

-- Cest ainsi et que par hasard, jen demande pardon  Dieu si je
blasphme, cest ainsi quil a entendu la confession du bourreau
de Bthune.

-- Alors je devine tout: il vient envoy par Cromwell.

--  qui?

--  Mazarin; et la reine avait devin juste, nous avons t
prvenus: tout sexplique pour moi maintenant. Adieu, comte, 
demain.

-- Mais la nuit est noire, dit Athos en voyant lord de Winter
agit dune inquitude plus grande que celle quil voulait laisser
paratre, et vous navez peut-tre pas de laquais?

-- Jai Tony, un bon, mais naf garon.

-- Hol! Olivain, Grimaud, Blaisois, quon prenne le mousqueton et
quon appelle M. le vicomte.

Blaisois tait ce grand garon, moiti laquais, moiti paysan, que
nous avons entrevu au chteau de Bragelonne, venant annoncer que
le dner tait servi et quAthos avait baptis du nom de sa
province.

Cinq minutes aprs cet ordre donn, Raoul entra.

-- Vicomte, dit-il, vous allez escorter milord jusqu son
htellerie et ne le laisserez approcher par personne.

-- Ah! comte, dit de Winter, pour qui donc me prenez-vous?

-- Pour un tranger qui ne connat point Paris, dit Athos, et 
qui le vicomte montrera le chemin.

De Winter lui serra la main.

-- Grimaud, dit Athos, mets-toi  la tte de la troupe, et gare au
moine.

Grimaud tressaillit, puis il fit un signe de tte et attendit le
dpart en caressant avec une loquence silencieuse la crosse de
son mousqueton.

--  demain, comte, dit de Winter.

-- Oui, milord.

La petite troupe sachemina vers la rue Saint-Louis, Olivain
tremblant comme Sosie  chaque reflet de lumire quivoque;
Blaisois assez ferme parce quil ignorait quon court un danger
quelconque; Tony regardant  droite et  gauche, mais ne pouvant
dire une parole, attendu quil ne parlait pas franais.

De Winter et Raoul marchaient cte  cte et causaient ensemble.

Grimaud, qui, selon lordre dAthos, avait prcd le cortge le
flambeau dune main et le mousqueton de lautre, arriva devant
lhtellerie de de Winter, frappa du poing  la porte, et,
lorsquon fut venu ouvrir, salua milord sans rien dire.

Il en fut de mme pour le retour; les yeux perants de Grimaud ne
virent rien de suspect quune espce dombre embusque au coin de
la rue Gungaud et du quai; il lui sembla quen passant il avait
dj remarqu ce guetteur de nuit qui attirait ses yeux. Il piqua
vers lui; mais, avant quil pt latteindre, lombre avait disparu
dans une ruelle o Grimaud ne pensa point quil tait prudent de
sengager.

On rendit compte  Athos du succs de lexpdition; et comme il
tait dix heures du soir, chacun se retira dans son appartement.

Le lendemain, en ouvrant les yeux, ce fut le comte  son tour qui
aperut Raoul  son chevet. Le jeune homme tait tout habill et
lisait un livre nouveau de M. Chapelain.

-- Dj lev, Raoul? dit le comte.

-- Oui, monsieur, rpondit le jeune homme avec une lgre
hsitation, jai mal dormi.

-- Vous, Raoul! vous avez mal dormi? quelque chose vous
proccupait donc? demanda Athos.

-- Monsieur, vous allez dire que jai bien grande hte de vous
quitter quand je viens darriver  peine, mais...

-- Vous naviez donc que deux jours de cong, Raoul?

-- Au contraire, monsieur, jen ai dix, aussi nest-ce point au
camp que je dsirerais aller.

Athos sourit.

-- O donc, dit-il,  moins que ce ne soit un secret, vicomte?
Vous voil presque un homme, puisque vous avez fait vos premires
armes, et vous avez conquis le droit daller o vous voulez sans
me le dire.

-- Jamais, monsieur, dit Raoul, tant que jaurai le bonheur de
vous avoir pour protecteur, je ne croirai avoir le droit de
maffranchir dune tutelle qui mest si chre. Jaurais donc le
dsir daller passer un jour  Blois seulement. Vous me regardez
et vous allez rire de moi?

-- Non, au contraire, dit Athos en touffant un soupir, non, je ne
ris pas, vicomte. Vous avez envie de revoir Blois, mais cest tout
naturel!

-- Ainsi, vous me le permettez? scria Raoul tout joyeux.

-- Assurment, Raoul.

-- Au fond du coeur, monsieur, vous ntes point fch?

-- Pas du tout. Pourquoi serais-je fch de ce qui vous fait
plaisir?

-- Ah! monsieur, que vous tes bon! scria le jeune homme faisant
un mouvement pour sauter au cou dAthos, mais le respect larrta.

Athos lui ouvrit ses bras.

-- Ainsi je puis partir tout de suite?

-- Quand vous voudrez, Raoul.

Raoul fit trois pas pour sortir.

-- Monsieur, dit-il, jai pens  une chose, cest que cest 
madame la duchesse de Chevreuse, si bonne pour moi, que jai d
mon introduction prs de M. le Prince.

-- Et que vous lui devez un remerciement, nest-ce pas, Raoul?

-- Mais il me semble, monsieur; cependant cest  vous de dcider.

-- Passez par lhtel de Luynes, Raoul, et faites demander si
madame la duchesse peut vous recevoir. Je vois avec plaisir que
vous noubliez pas les convenances. Vous prendrez Grimaud et
Olivain.

-- Tous deux, monsieur? demanda Raoul avec tonnement.

Raoul salua et sortit.

En lui regardant fermer la porte et en lcoutant appeler de sa
voix joyeuse et vibrante Grimaud et Olivain, Athos soupira.

-- Cest bien vite me quitter, pensa-t-il en secouant la tte;
mais il obit  la loi commune. La nature est ainsi faite, elle
regarde en avant. Dcidment il aime cette enfant; mais maimera-
t-il moins pour en aimer dautres?

Et Athos savoua quil ne sattendait point  ce prompt dpart;
mais Raoul tait si heureux que tout seffaa dans lesprit
dAthos devant cette considration.

 dix heures tout tait prt pour le dpart. Comme Athos regardait
Raoul monter  cheval, un laquais le vint saluer de la part de
madame de Chevreuse. Il tait charg de dire au comte de La Fre
quelle avait appris le retour de son jeune protg, ainsi que la
conduite quil avait tenue  la bataille et quelle serait fort
aise de lui faire ses flicitations.

-- Dites  madame la duchesse, rpondit Athos, que M. le vicomte
montait  cheval pour se rendre  lhtel de Luynes.

Puis, aprs avoir fait de nouvelles recommandations  Grimaud,
Athos fit de la main signe  Raoul quil pouvait partir.

Au reste, en y rflchissant, Athos songeait quil ny avait point
de mal peut-tre  ce que Raoul sloignt de Paris en ce moment.


XLV. Encore une reine qui demande secours

Athos avait envoy prvenir Aramis ds le matin et avait donn sa
lettre  Blaisois, seul serviteur qui lui ft rest. Blaisois
trouva Bazin revtant sa robe de bedeau; il tait ce jour-l de
service  Notre-Dame.

Athos avait recommand  Blaisois de tcher de parler  Aramis
lui-mme. Blaisois, grand et naf garon, qui ne connaissait que
sa consigne, avait donc demand labb dHerblay, et, malgr les
assurances de Bazin quil ntait pas chez lui, il avait insist
de telle faon que Bazin stait mis fort en colre. Blaisois,
voyant Bazin en costume dglise, stait peu inquit de ses
dngations et avait voulu passer outre, croyant celui auquel il
avait affaire dou de toutes les vertus de son habit, cest--dire
de la patience et de la charit chrtiennes.

Mais Bazin, toujours valet de mousquetaire lorsque le sang montait
 ses gros yeux, saisit un manche  balai et rossa Blaisois en lui
disant:

-- Vous avez insult glise; mon ami, vous avez insult glise.

En ce moment et  ce bruit inaccoutum, Aramis tait apparu
entrouvrant avec prcaution la porte de sa chambre  coucher.
Alors Bazin avait pos respectueusement son balai sur un des deux
bouts, comme il avait vu  Notre-Dame le suisse faire de sa
hallebarde; et, Blaisois, avec un regard de reproche adress au
cerbre, avait tir sa lettre de sa poche et lavait prsente 
Aramis.

-- Du comte de La Fre? dit Aramis, cest bien.

Puis il tait rentr sans mme demander la cause de tout ce bruit.

Blaisois revint tristement  lhtel du _Grand-Roi-Charlemagne._
Athos lui demanda des nouvelles de sa commission. Blaisois raconta
son aventure.

-- Imbcile! dit Athos en riant, tu nas donc pas annonc que tu
venais de ma part?

-- Non, monsieur.

-- Et qua dit Bazin quand il a su que vous tiez  moi?

-- Ah! monsieur, il ma fait toute sorte dexcuses et ma forc 
boire deux verres dun trs bon vin muscat, dans lequel il ma
fait tremper trois ou quatre biscuits excellents; mais cest gal,
il est brutal en diable. Un bedeau! fi donc!

-- Bon, pensa Athos, du moment o Aramis a reu ma lettre, si
empch quil soit, Aramis viendra.

 dix heures, Athos, avec son exactitude habituelle, se trouvait
sur le pont du Louvre. Il y rencontra lord de Winter, qui arrivait
 linstant mme.

Ils attendirent dix minutes  peu prs.

Milord de Winter commenait  craindre quAramis ne vnt pas.

-- Patience, dit Athos, qui tenait ses yeux fixs dans la
direction de la rue du Bac, patience, voici un abb qui donne une
gourmade  un homme et qui salue une femme, ce doit tre Aramis.

Ctait lui en effet: un jeune bourgeois qui bayait aux corneilles
stait trouv sur son chemin, et dun coup de poing Aramis, quil
avait clabouss, lavait envoy  dix pas. En mme temps une de
ses pnitentes avait pass; et comme elle tait jeune et jolie,
Aramis lavait salue de son plus gracieux sourire. En un instant
Aramis fut prs deux.

Ce furent, comme on le comprend bien, de grandes embrassades entre
lui et lord de Winter.

-- O allons-nous? dit Aramis; est-ce quon se bat par l,
sacrebleu? Je nai pas dpe ce matin, et il faut que je repasse
chez moi pour en prendre une.

-- Non, dit de Winter, nous allons faire visite  Sa Majest la
reine dAngleterre.

-- Ah! fort bien, dit Aramis; et dans quel but cette visite?
continua-t-il en se penchant  loreille dAthos.

-- Ma foi, je nen sais rien; quelque tmoignage quon rclame de
nous, peut-tre?

-- Ne serait-ce point pour cette maudite affaire? dit Aramis. Dans
ce cas je ne me soucierais pas trop dy aller, car ce serait pour
empocher quelque semonce; et depuis que jen donne aux autres, je
naime pas  en recevoir.

-- Si cela tait ainsi, dit Athos, nous ne serions pas conduits 
Sa Majest par lord de Winter, car il en aurait sa part: il tait
des ntres.

-- Ah! oui, cest vrai. Allons donc.

Arrivs au Louvre, lord de Winter passa le premier; au reste, un
seul concierge tenait la porte.  la lumire du jour, Athos,
Aramis et lAnglais lui-mme purent remarquer le dnment affreux
de lhabitation quune avare charit concdait  la malheureuse
reine. De grandes salles toutes dpouilles de meubles, des murs
dgrads sur lesquels reposaient par places danciennes moulures
dor qui avaient rsist  labandon, des fentres qui ne
fermaient plus et qui manquaient de vitres; pas de tapis, pas de
gardes, pas de valets; voil ce qui frappa tout dabord les yeux
dAthos, et ce quil fit silencieusement remarquer  son compagnon
en le poussant du coude et en lui montrant cette misre des yeux.

-- Mazarin est mieux log, dit Aramis.

-- Mazarin est presque roi, dit Athos, et Madame Henriette nest
presque plus reine.

-- Si vous daigniez avoir de lesprit, Athos, dit Aramis, je crois
vritablement que vous en auriez plus que nen avait ce pauvre
M. de Voiture.

Athos sourit.

La reine paraissait attendre avec impatience car, au premier
mouvement quelle entendit dans la salle qui prcdait sa chambre,
elle vint elle-mme sur le seuil pour y recevoir les courtisans de
son infortune.

-- Entrez et soyez les bienvenus, messieurs, dit-elle.

Les gentilshommes entrrent et demeurrent dabord debout; mais
sur un geste de la reine qui leur faisait signe de sasseoir,
Athos donna lexemple de lobissance. Il tait grave et calme;
mais Aramis tait furieux: cette dtresse royale lavait exaspr,
ses yeux tudiaient chaque nouvelle trace de misre quil
apercevait.

-- Vous examinez mon luxe? dit Madame Henriette avec un triste
regard jet autour delle.

-- Madame, dit Aramis, jen demande pardon  Votre Majest, mais
je ne saurais cacher mon indignation de voir qu la cour de
France on traite ainsi la fille de Henri IV.

-- Monsieur nest point cavalier? dit la reine  lord de Winter.

-- Monsieur est labb dHerblay, rpondit celui-ci.

Aramis rougit.

-- Madame, dit-il, je suis abb, il est vrai, mais cest contre
mon gr; jamais je neus de vocation pour le petit collet: ma
soutane ne tient qu un bouton, et je suis toujours prt 
redevenir mousquetaire. Ce matin, ignorant que jaurais lhonneur
de voir Votre Majest, je me suis affubl de ces habits, mais je
nen suis pas moins lhomme que Votre Majest trouvera le plus
dvou  son service, quelque chose quelle veuille ordonner.

-- Monsieur le chevalier dHerblay, reprit de Winter, est lun de
ces vaillants mousquetaires de Sa Majest le roi Louis XIII dont
je vous ai parl, Madame... Puis, se retournant vers Athos: Quant
 monsieur, continua-t-il, cest ce noble comte de La Fre dont la
haute rputation est si bien connue de Votre Majest.

-- Messieurs, dit la reine, javais autour de moi, il y a quelques
annes, des gentilshommes, des trsors, des armes;  un signe de
ma main tout cela semployait pour mon service. Aujourdhui,
regardez autour de moi, cela vous surprendra sans doute; mais pour
accomplir un dessein qui doit me sauver la vie, je nai que lord
de Winter, un ami de vingt ans, et vous, messieurs, que je vois
pour la premire fois, et que je ne connais que comme mes
compatriotes.

-- Cest assez, Madame, dit Athos en saluant profondment, si la
vie de trois hommes peut racheter la vtre.

-- Merci, messieurs. Mais coutez-moi, poursuivit-elle, je suis
non seulement la plus misrable des reines, mais la plus
malheureuse des mres, la plus dsespre des pouses: mes
enfants, deux du moins, le duc dYork et la princesse Charlotte,
sont loin de moi, exposs aux coups des ambitieux et des ennemis;
le roi mon mari trane en Angleterre une existence si douloureuse,
que cest peu dire en vous affirmant quil cherche la mort comme
une chose dsirable. Tenez, messieurs, voici la lettre quil me
fit tenir par milord de Winter. Lisez.

Athos et Aramis sexcusrent.

Lisez, dit la reine.

Athos lut  haute voix la lettre que nous connaissons, et dans
laquelle le roi Charles demandait si lhospitalit lui serait
accorde en France.

-- Eh bien? demanda Athos lorsquil eut fini cette lecture.

-- Eh bien! dit la reine, il a refus.

Les deux amis changrent un sourire de mpris.

-- Et maintenant, Madame, que faut-il faire? dit Athos.

-- Avez-vous quelque compassion pour tant de malheur? dit la reine
mue.

-- Jai eu lhonneur de demander  Votre Majest ce quelle
dsirait que M. dHerblay et moi fissions pour son service; nous
sommes prts.

-- Ah! monsieur, vous tes en effet un noble coeur! scria la
reine avec une explosion de voix reconnaissante, tandis que lord
de Winter la regardait en ayant lair de lui dire: Ne vous avais-
je pas rpondu deux?

-- Mais vous, monsieur? demanda la reine  Aramis.

-- Moi, Madame, rpondit celui-ci, partout o va M. le comte, ft-
ce  la mort, je le suis sans demander pourquoi; mais quand il
sagit du service de Votre Majest, ajouta-t-il en regardant la
reine avec toute la grce de sa jeunesse, alors je prcde M. le
comte.

-- Eh bien! messieurs, dit la reine, puisquil en est ainsi,
puisque vous voulez bien vous dvouer au service dune pauvre
princesse que le monde entier abandonne, voici ce quil sagit de
faire pour moi. Le roi est seul avec quelques gentilshommes quil
craint de perdre chaque jour, au milieu dcossais dont il se
dfie, quoiquil soit cossais lui-mme. Depuis que lord de Winter
la quitt, je ne vis plus, messieurs. Eh bien! je demande
beaucoup trop peut-tre, car je nai aucun titre pour demander;
passez en Angleterre, joignez le roi, soyez ses amis, soyez ses
gardiens, marchez  ses cts dans la bataille, marchez prs de
lui dans lintrieur de sa maison, o des embches se pressent
chaque jour, bien plus prilleuses que tous les risques de la
guerre; et en change de ce sacrifice que vous me ferez,
messieurs, je vous promets, non de vous rcompenser, je crois que
ce mot vous blesserait, mais de vous aimer comme une soeur et de
vous prfrer  tout ce qui ne sera pas mon poux et mes enfants,
je le jure devant Dieu!

Et la reine leva lentement et solennellement les yeux au ciel.

-- Madame, dit Athos, quand faut-il partir?

-- Vous consentez donc? scria la reine avec joie.

-- Oui, Madame. Seulement Votre Majest va trop loin, ce me
semble, en sengageant  nous combler dune amiti si fort au-
dessus de nos mrites. Nous servons Dieu, Madame, en servant un
prince si malheureux et une reine si vertueuse. Madame, nous
sommes  vous corps et me.

-- Ah! messieurs, dit la reine attendrie jusquaux larmes, voici
le premier instant de joie et despoir que jai prouv depuis
cinq ans. Oui, vous servez Dieu, et comme mon pouvoir sera trop
born pour reconnatre un pareil sacrifice, cest lui qui vous
rcompensera, lui qui lit dans mon coeur tout ce que jai de
reconnaissance envers lui et envers vous. Sauvez mon poux, sauvez
le roi; et bien que vous ne soyez pas sensibles au prix qui peut
vous revenir sur la terre pour cette belle action, laissez-moi
lespoir que je vous reverrai pour vous remercier moi-mme. En
attendant, je reste. Avez-vous quelque recommandation  me faire?
Je suis ds  prsent votre amie; et puisque vous faites mes
affaires, je dois moccuper des vtres.

-- Madame, dit Athos, je nai rien  demander  Votre Majest que
ses prires.

-- Et moi, dit Aramis, je suis seul au monde et nai que Votre
Majest  servir.

La reine leur tendit sa main, quils baisrent, et elle dit tout
bas  de Winter:

-- Si vous manquez dargent, milord, nhsitez pas un instant,
brisez les joyaux que je vous ai donns, dtachez-en les diamants
et vendez-les  un juif: vous en tirerez cinquante  soixante
mille livres; dpensez-les sil est ncessaire, mais que ces
gentilshommes soient traits comme ils le mritent, cest--dire
en rois.

La reine avait prpar deux lettres: une crite par elle, une
crite par la princesse Henriette sa fille. Toutes deux taient
adresses au roi Charles. Elle en donna une  Athos et une 
Aramis, afin que si le hasard les sparait, ils pussent se faire
reconnatre au roi; puis ils se retirrent.

Au bas de lescalier, de Winter sarrta:

-- Allez de votre ct et moi du mien, messieurs, dit-il, afin que
nous nveillions point les soupons, et ce soir,  neuf heures,
trouvons-nous  la porte Saint-Denis. Nous irons avec mes chevaux
tant quils pourront aller, puis ensuite nous prendrons la poste.
Encore une fois merci, mes chers amis, merci en mon nom, merci au
nom de la reine.

Les trois gentilshommes se serrrent la main; le comte de Winter
prit la rue Saint-Honor, et Athos et Aramis demeurrent ensemble.

-- Eh bien! dit Aramis quand ils furent seuls, que dites-vous de
cette affaire, mon cher comte?

-- Mauvaise, rpondit Athos, trs mauvaise.

-- Mais vous lavez accueillie avec enthousiasme?

-- Comme jaccueillerai toujours la dfense dun grand principe,
mon cher dHerblay. Les rois ne peuvent tre forts que par la
noblesse, mais la noblesse ne peut tre grande que par les rois.
Soutenons donc les monarchies, cest nous soutenir nous-mmes.

-- Nous allons nous faire assassiner l-bas, dit Aramis. Je hais
les Anglais, ils sont grossiers comme tous les gens qui boivent de
la bire.

-- Valait-il donc mieux rester ici, dit Athos, et nous en aller
faire un tour  la Bastille ou au donjon de Vincennes, comme ayant
favoris lvasion de M. de Beaufort? Ah! ma foi, Aramis, croyez-
moi, il ny a point de regret  avoir. Nous vitons la prison et
nous agissons en hros, le choix est facile.

-- Cest vrai; mais, en toute chose, mon cher, il faut en revenir
 cette premire question, fort sotte, je le sais, mais fort
ncessaire: Avez-vous de largent?

-- Quelque chose comme une centaine de pistoles, que mon fermier
mavait envoyes la veille de mon dpart de Bragelonne; mais l-
dessus je dois en laisser une cinquantaine  Raoul: il faut quun
jeune gentilhomme vive dignement. Je nai donc que cinquante
pistoles  peu prs: et vous?

-- Moi, je suis sr quen retournant toutes mes poches et en
ouvrant tous mes tiroirs je ne trouverai pas dix louis chez moi.
Heureusement que lord de Winter est riche.

-- Lord de Winter est momentanment ruin, car cest Cromwell qui
touche ses revenus.

-- Voil o le baron Porthos serait bon, dit Aramis.

-- Voil o je regrette dArtagnan, dit Athos.

-- Quelle bourse ronde!

-- Quelle fire pe!

-- Dbauchons-les.

-- Ce secret nest pas le ntre, Aramis; croyez-moi donc, ne
mettons personne dans notre confidence. Puis, en faisant une
pareille dmarche, nous paratrions douter de nous-mmes.
Regrettons  part nous, mais ne parlons pas.

-- Vous avez raison. Que ferez-vous dici  ce soir? Moi je suis
forc de remettre deux choses.

-- Est-ce choses qui puissent se remettre?

-- Dame! il le faudra bien.

-- Et quelles taient-elles?

-- Dabord un coup dpe au coadjuteur, que jai rencontr hier
soir chez madame de Rambouillet, et que jai trouv mont sur un
singulier ton  mon gard.

-- Fi donc! une querelle entre prtres! un duel entre allis!

-- Que voulez-vous, mon cher! il est ferrailleur, et moi aussi; il
court les ruelles, et moi aussi; sa soutane lui pse, et jai, je
crois, assez de la mienne; je crois parfois quil est Aramis et
que je suis le coadjuteur, tant nous avons danalogie lun avec
lautre. Cette espce de Sosie mennuie et me fait ombre;
dailleurs, cest un brouillon qui perdra notre parti. Je suis
convaincu que si je lui donnais un soufflet, comme jai fait ce
matin  ce petit bourgeois qui mavait clabouss, cela changerait
la face des affaires.

-- Et moi, mon cher Aramis, rpondit tranquillement Athos, je
crois que cela ne changerait que la face de M. de Retz. Ainsi,
croyez-moi, laissons les choses comme elles sont: dailleurs, vous
ne vous appartenez plus ni lun ni lautre: vous tes  la reine
dAngleterre et lui  la Fronde; donc, si la seconde chose que
vous regrettez de ne pouvoir accomplir nest pas plus importante
que la premire...

-- Oh! celle-l tait fort importante.

-- Alors faites-la tout de suite.

-- Malheureusement je ne suis pas libre de la faire  lheure que
je veux. Ctait au soir, tout  fait au soir.

-- Je comprends, dit Athos en souriant,  minuit?

--  peu prs.

-- Que voulez-vous, mon cher, ce sont choses qui se remettent, que
ces choses-l, et vous la remettrez, ayant surtout une pareille
excuse  donner  votre retour...

-- Oui, si je reviens.

-- Si vous ne revenez pas, que vous importe? Soyez donc un peu
raisonnable. Voyons, Aramis, vous navez plus vingt ans, mon cher
ami.

--  mon grand regret, mordieu! Ah! si je les avais!

-- Oui, dit Athos, je crois que vous feriez de bonnes folies! Mais
il faut que nous nous quittions: jai, moi, une ou deux visites 
faire et une lettre  crire; revenez donc me prendre  huit
heures, ou plutt voulez-vous que je vous attende  souper  sept?

-- Fort bien; jai, moi, dit Aramis, vingt visites  faire et
autant de lettres  crire.

Et sur ce ils se quittrent. Athos alla faire une visite  madame
de Vendme, dposa son nom chez madame de Chevreuse, et crivit 
dArtagnan la lettre suivante:

Cher ami, je pars avec Aramis pour une affaire dimportance. Je
voudrais vous faire mes adieux, mais le temps me manque. Noubliez
pas que je vous cris pour vous rpter combien je vous aime.

Raoul est all  Blois, et il ignore mon dpart; veillez sur lui
en mon absence du mieux quil vous sera possible, et si par hasard
vous navez pas de mes nouvelles dici  trois mois, dites-lui
quil ouvre un paquet cachet  son adresse, quil trouvera 
Blois dans ma cassette de bronze, dont je vous envoie la clef.

Embrassez Porthos pour Aramis et pour moi. Au revoir, peut-tre
adieu.

Et il fit porter la lettre par Blaisois.

 lheure convenue, Aramis arriva: il tait en cavalier et avait
au ct cette ancienne pe quil avait tire si souvent et quil
tait plus que jamais prt  tirer.

-- Ah ! dit-il, je crois que dcidment nous avons tort de
partir ainsi, sans laisser un petit mot dadieu  Porthos et 
dArtagnan.

-- Cest chose faite, cher ami, dit Athos, et jy ai pourvu; je
les ai embrasss tous deux pour vous et pour moi.

-- Vous tes un homme admirable, mon cher comte, dit Aramis, et
vous pensez  tout.

-- Eh bien! avez-vous pris votre parti de ce voyage?

-- Tout  fait; et maintenant que jy ai rflchi, je suis aise de
quitter Paris en ce moment.

-- Et moi aussi, rpondit Athos; seulement je regrette de ne pas
avoir embrass dArtagnan, mais le dmon est si fin quil et
devin nos projets.

 la fin du souper, Blaisois rentra.

-- Monsieur, voil la rponse de M. dArtagnan.

-- Mais je ne tai pas dit quil y et rponse, imbcile! dit
Athos.

-- Aussi tais-je parti sans lattendre, mais il ma fait rappeler
et il ma donn ceci.

Et il prsenta un petit sac de peau tout arrondi et tout sonnant.

Athos louvrit et commena par en tirer un petit billet conu en
ces termes:

Mon cher comte,

Quand on voyage, et surtout pour trois mois, on na jamais assez
dargent; or, je me rappelle nos temps de dtresse, et je vous
envoie la moiti de ma bourse: cest de largent que je suis
parvenu  faire suer au Mazarin. Nen faites donc pas un trop
mauvais usage, je vous en supplie.

Quant  ce qui est de ne plus vous revoir, je nen crois pas un
mot; quand on a votre coeur et votre pe, on passe-partout.

Au revoir donc, et pas adieu.

Il va sans dire que du jour o jai vu Raoul je lai aim comme
mon enfant; cependant croyez que je demande bien sincrement 
Dieu de ne pas devenir son pre, quoique je fusse fier dun fils
comme lui.

VOTRE DARTAGNAN.

_P.-S_. -- Bien entendu que les cinquante louis que je vous
envoie sont  vous comme  Aramis,  Aramis comme  vous.

Athos sourit, et son beau regard se voila dune larme. DArtagnan,
quil avait toujours tendrement aim, laimait donc toujours, tout
mazarin quil tait.

-- Voil, ma foi, les cinquante louis, dit Aramis en versant la
bourse sur une table, tous  leffigie du roi Louis XIII. Eh bien,
que faites-vous de cet argent, comte, le gardez-vous ou le
renvoyez-vous?

-- Je le garde, Aramis, et je nen aurais pas besoin que je le
garderais encore. Ce qui est offert de grand coeur doit tre
accept de grand coeur. Prenez-en vingt-cinq, Aramis, et donnez-
moi les vingt-cinq autres.

--  la bonne heure, je suis heureux de voir que vous tes de mon
avis. L, maintenant, partons-nous?

-- Quand vous voudrez; mais navez-vous donc point de laquais?

-- Non, cet imbcile de Bazin a eu la sottise de se faire bedeau,
comme vous savez, de sorte quil ne peut pas quitter Notre-Dame.

-- Cest bien, vous Prendrez Blaisois, dont je ne saurais que
faire, puisque jai dj Grimaud.

-- Volontiers, dit Aramis.

En ce moment, Grimaud parut sur le seuil.

-- Prts, dit-il avec son laconisme ordinaire.

-- Partons donc, dit Athos.

En effet, les chevaux attendaient tout sells. Les deux laquais en
firent autant.

Au coin du quai ils rencontrrent Bazin qui accourait tout
essouffl.

-- Ah! monsieur, dit Bazin, Dieu merci! jarrive  temps.

-- Quy a-t-il?

-- M. Porthos sort de la maison et a laiss ceci pour vous, en
disant que la chose tait fort presse et devait vous tre remise
avant votre dpart.

-- Bon, dit Aramis en prenant une bourse que lui tendait Bazin,
quest ceci?

-- Attendez, monsieur labb, il y a une lettre.

-- Tu sais que je tai dj dit que si tu mappelais autrement que
chevalier, je te briserais les os. Voyons la lettre.

-- Comment allez-vous lire? demanda Athos, il fait noir comme dans
un four.

-- Attendez, dit Bazin.

Bazin battit le briquet et alluma une bougie roule avec laquelle
il allumait ses cierges.  la lueur de cette bougie, Aramis lut:

Mon cher dHerblay,

Japprends par dArtagnan, qui membrasse de votre part et de
celle du comte de La Fre, que vous partez pour une expdition qui
durera peut-tre deux ou trois mois; comme je sais que vous
naimez pas demander  vos amis, moi je vous offre: voici deux
cents pistoles dont vous pouvez disposer et que vous me rendrez
quand loccasion sen prsentera. Ne craignez pas de me gner: si
jai besoin dargent, jen ferai venir de lun de mes chteaux;
rien qu Bracieux jai vingt mille livres en or. Aussi, si je ne
vous envoie pas plus, cest que je crains que vous nacceptiez pas
une somme trop forte.

Je madresse  vous parce que vous savez que le comte de La Fre
mimpose toujours un peu malgr moi, quoique je laime de tout mon
coeur; mais il est bien entendu que ce que joffre  vous, je
loffre en mme temps  lui.

Je suis, comme vous nen doutez pas, jespre, votre bien dvou.

DU VALLON DE BRACIEUX DE PIERREFONDS.

-- Eh bien! dit Aramis, que dites-vous de cela?

-- Je dis, mon cher dHerblay, que cest presque un sacrilge de
douter de la Providence quand on a de tels amis.

-- Ainsi donc?

-- Ainsi donc nous partageons les pistoles de Porthos comme nous
avons partag les louis de dArtagnan.

Le partage fait  la lueur du rat-de-cave de Bazin, les deux amis
se remirent en route.

Un quart dheure aprs, ils taient  la porte Saint-Denis o de
Winter les attendait.


XLVI. O il est prouv que le premier mouvement est toujours le
bon

Les trois gentilshommes prirent la route de Picardie, cette route
si connue deux, et qui rappelait  Athos et  Aramis quelques-uns
des souvenirs les plus pittoresques de leur jeunesse.

-- Si Mousqueton tait avec nous, dit Athos en arrivant 
lendroit o ils avaient eu dispute avec des paveurs, comme il
frmirait en passant ici; vous rappelez-vous, Aramis? cest ici
que lui arriva cette fameuse balle.

-- Ma foi, je le lui permettrais, dit Aramis, car moi je me sens
frissonner  ce souvenir; tenez, voici au-del de cet arbre un
petit endroit o jai bien cru que jtais mort.

On continua le chemin. Bientt ce fut  Grimaud  redescendre dans
sa mmoire. Arrivs en face de lauberge o son matre et lui
avaient fait autrefois une si norme ripaille, il sapprocha
dAthos, et, lui montrant le soupirail de la cave, il lui dit:

-- Saucissons!

Athos se mit  rire, et cette folie de son jeune ge lui parut
aussi amusante que si quelquun la lui et raconte comme dun
autre.

Enfin, aprs deux jours et une nuit de marche, ils arrivrent vers
le soir, par un temps magnifique,  Boulogne, ville alors presque
dserte, btie entirement sur la hauteur; ce quon appelle la
basse ville nexistait pas. Boulogne tait une position
formidable.

En arrivant aux portes de la ville:

-- Messieurs, dit de Winter, faisons ici comme  Paris: sparons-
nous pour viter les soupons; jai une auberge peu frquente,
mais dont le patron mest entirement dvou. Je vais y aller, car
des lettres doivent my attendre; vous, allez  la premire
htellerie de la ville,  l_pe du Grand Henri_, par exemple;
rafrachissez-vous, et dans deux heures trouvez-vous sur la jete,
notre barque doit nous y attendre.

La chose fut arrte ainsi. Lord de Winter continua son chemin le
long des boulevards extrieurs pour entrer par une autre porte,
tandis que les deux amis entrrent par celle devant laquelle ils
se trouvaient; au bout de deux cents pas ils rencontrrent lhtel
indiqu.

On fit rafrachir les chevaux, mais sans les desseller; les
laquais souprent, car il commenait  se faire tard, et les deux
matres, fort impatients de sembarquer, leur donnrent rendez-
vous sur la jete, avec ordre de nchanger aucune parole avec qui
que ce ft. On comprend bien que cette recommandation ne regardait
que Blaisois; pour Grimaud, il y avait longtemps quelle tait
devenue inutile.

Athos et Aramis descendirent vers le port.

Par leurs habits couverts de poussire, par certain air dgag qui
fait toujours reconnatre un homme habitu aux voyages, les deux
amis excitrent lattention de quelques promeneurs.

Ils en virent un surtout  qui leur arrive avait produit une
certaine impression. Cet homme, quils avaient remarqu les
premiers, par les mmes causes qui les avaient fait, eux,
remarquer des autres, allait et venait tristement sur la jete.
Ds quil les vit, il ne cessa de les regarder  son tour et parut
brler denvie de leur adresser la parole.

Cet homme tait jeune et ple; il avait les yeux dun bleu si
incertain, quils paraissaient sirriter comme ceux du tigre,
selon les couleurs quils refltaient; sa dmarche, malgr la
lenteur et lincertitude de ses dtours, tait raide et hardie; il
tait vtu de noir et portait une longue pe avec assez de grce.

Arrivs sur la jete, Athos et Aramis sarrtrent  regarder un
petit bateau amarr  un pieu et tout quip comme sil attendait.

-- Cest sans doute le ntre, dit Athos.

-- Oui, rpondit Aramis, et le sloop qui appareille l-bas a bien
lair dtre celui qui doit nous conduire  notre destination;
maintenant, continua-t-il, pourvu que de Winter ne se fasse pas
attendre. Ce nest point amusant de demeurer ici: il ny passe pas
une seule femme.

-- Chut! dit Athos: on nous coutait.

En effet, le promeneur, qui, pendant lexamen des deux amis, avait
pass et repass plusieurs fois derrire eux, stait arrt au
nom de Winter; mais comme sa figure navait exprim aucune motion
en entendant ce nom, ce pouvait tre aussi bien le hasard qui
lavait fait sarrter.

-- Messieurs, dit le jeune homme en saluant avec beaucoup
daisance et de politesse, pardonnez  ma curiosit, mais je vois
que vous venez de Paris, ou du moins que vous tes trangers 
Boulogne.

-- Nous venons de Paris, oui, monsieur, rpondit Athos avec la
mme courtoisie, quy a-t-il pour votre service?

-- Monsieur, dit le jeune homme, seriez-vous assez bon pour me
dire sil est vrai que monsieur le cardinal Mazarin ne soit plus
ministre?

-- Voil une question trange, dit Aramis.

-- Il lest et ne lest pas, rpondit Athos; cest--dire que la
moiti de la France le chasse, et qu force dintrigues et de
promesses, il se fait maintenir par lautre moiti: cela peut
durer ainsi fort longtemps, comme vous voyez.

-- Enfin, monsieur, dit ltranger, il nest pas en fuite ni en
prison?

-- Non, monsieur, pas pour le moment du moins.

-- Messieurs, agrez mes remerciements pour votre complaisance,
dit le jeune homme en sloignant.

-- Que dites-vous de ce questionneur? dit Aramis.

-- Je dis que cest un provincial qui sennuie ou un espion qui
sinforme.

-- Et vous lui avez rpondu ainsi?

-- Rien ne mautorisait  lui rpondre autrement. Il tait poli
avec moi, je lai t avec lui.

-- Mais cependant si cest un espion...

-- Que voulez-vous que fasse un espion? nous ne sommes plus au
temps du cardinal de Richelieu, qui, sur un simple soupon,
faisait fermer les ports.

-- Nimporte, vous avez eu tort de lui rpondre comme vous avez
fait, dit Aramis, en suivant des yeux le jeune homme qui
disparaissait derrire les dunes.

-- Et vous, dit Athos, vous oubliez que vous avez commis une bien
autre imprudence, ctait celle de prononcer le nom de lord de
Winter. Oubliez-vous que cest  ce nom que le jeune homme sest
arrt?

-- Raison de plus, quand il vous a parl, de linviter  passer
son chemin.

-- Une querelle, dit Athos.

-- Et depuis quand une querelle vous fait-elle peur?

-- Une querelle me fait toujours peur lorsquon mattend quelque
part et que cette querelle peut mempcher darriver. Dailleurs,
voulez-vous que je vous avoue une chose? moi aussi je suis curieux
de voir ce jeune homme de prs.

-- Et pourquoi cela?

-- Aramis, vous allez vous moquer de moi; Aramis, vous allez dire
que je rpte toujours la mme chose; vous allez mappeler le plus
peureux des visionnaires.

-- Aprs?

--  qui trouvez-vous que cet homme ressemble?

-- En laid ou en beau? demanda en riant Aramis.

-- En laid, et autant quun homme peut ressembler  une femme.

-- Ah! pardieu! scria Aramis, vous my faites penser. Non,
certes, vous ntes pas visionnaire, mon cher ami, et,  prsent
que je rflchis, oui, vous avez ma foi raison: cette bouche fine
et rentre, ces yeux qui semblent toujours aux ordres de lesprit
et jamais  ceux du coeur. Cest quelque btard de Milady.

-- Vous riez, Aramis!

-- Par habitude, voil tout; car, je vous le jure, je naimerais
pas plus que vous  rencontrer ce serpenteau sur mon chemin.

-- Ah! voici de Winter qui vient, dit Athos.

-- Bon, il ne manquerait plus quune chose, dit Aramis, cest que
ce fussent maintenant nos laquais qui se fissent attendre.

-- Non, dit Athos, je les aperois, ils viennent  vingt pas
derrire milord. Je reconnais Grimaud  sa tte raide et  ses
longues jambes. Tony porte nos carabines.

-- Alors nous allons nous embarquer de nuit? demanda Aramis en
jetant un coup doeil sur loccident, o le soleil ne laissait
plus quun nuage dor qui semblait steindre peu  peu en se
trempant dans la mer.

-- Cest probable, dit Athos.

-- Diable! reprit Aramis, jaime peu la mer le jour, mais encore
moins la nuit; le bruit des flots, le bruit des vents, le
mouvement affreux du btiment, javoue que je prfrerais le
couvent de Noisy.

Athos sourit de son sourire triste, car il coutait ce que lui
disait son ami tout en pensant videmment  autre chose, et
sachemina vers de Winter.

Aramis le suivit.

-- Qua donc notre ami? dit Aramis, il ressemble aux damns de
Dante,  qui Satan a disloqu le cou et qui regardent leurs
talons. Que diable a-t-il donc  regarder ainsi derrire lui?

En les apercevant  son tour, de Winter doubla le pas et vint 
eux avec une rapidit surprenante.

-- Quavez-vous donc, milord, dit Athos, et qui vous essouffle
ainsi?

-- Rien, dit de Winter, rien. Cependant, en passant prs des
dunes, il ma sembl...

Et il se retourna de nouveau.

Athos regarda Aramis.

-- Mais partons, continua de Winter, partons, le bateau doit nous
attendre, et voici notre sloop  lancre, le voyez-vous dici? Je
voudrais dj tre dessus.

Et il se retourna encore.

-- Ah ! dit Aramis, vous oubliez donc quelque chose?

-- Non, cest une proccupation.

-- Il la vu, dit tout bas Athos  Aramis.

On tait arriv  lescalier qui conduisait  la barque. De Winter
fit descendre les premiers les laquais qui portaient les armes,
les crocheteurs qui portaient les malles, et commena  descendre
aprs eux.

En ce moment, Athos aperut un homme qui suivait le bord de la mer
parallle  la jete, et qui htant sa marche comme pour assister
de lautre ct du port, spar de vingt pas  peine,  leur
embarquement.

Il crut, au milieu de lombre qui commenait  descendre,
reconnatre le jeune homme qui les avait questionns.

-- Oh! oh! se dit-il, serait-ce dcidment un espion et voudrait-
il sopposer  notre embarquement?

Mais comme, dans le cas o ltranger aurait eu ce projet, il
tait dj un peu tard pour quil ft mis  excution, Athos, 
son tour, descendit lescalier, mais sans perdre de vue le jeune
homme. Celui-ci, pour couper court, avait paru sur une cluse.

-- Il nous en veut assurment, dit Athos, mais embarquons-nous
toujours, et, une fois en pleine mer, quil y vienne.

Et Athos sauta dans la barque, qui se dtacha aussitt du rivage
et qui commena de sloigner sous leffort de quatre vigoureux
rameurs.

Mais le jeune homme se mit  suivre ou plutt  devancer la
barque. Elle devait passer entre la pointe de la jete, domine
par le fanal qui venait de sallumer, et un rocher qui
surplombait. On le vit de loin gravir le rocher de manire 
dominer la barque lorsquelle passerait.

-- Ah ! dit Aramis  Athos, ce jeune homme est dcidment un
espion.

-- Quel est ce jeune homme? demanda de Winter en se retournant.

-- Mais celui qui nous a suivis, qui nous a parl et qui nous a
attendus l-bas: voyez.

De Winter se retourna et suivit la direction du doigt dAramis. Le
phare inondait de clart le petit dtroit o lon allait passer et
le rocher o se tenait debout le jeune homme, qui attendait la
tte nue et les bras croiss.

-- Cest lui! scria lord de Winter en saisissant le bras
dAthos, cest lui; javais bien cru le reconnatre et je ne
mtais pas tromp.

-- Qui, lui? demanda Aramis.

-- Le fils de Milady, rpondit Athos.

-- Le moine! scria Grimaud.

Le jeune homme entendit ces paroles; on et dit quil allait se
prcipiter, tant il se tenait  lextrmit du rocher, pench sur
la mer.

-- Oui, cest moi, mon oncle; moi, le fils de Milady; moi, le
moine; moi, le secrtaire et lami de Cromwell, et je vous
connais, vous et vos compagnons.

Il y avait dans cette barque trois hommes qui taient braves,
certes, et desquels nul homme net os contester le courage; eh
bien,  cette voix,  cet accent,  ce geste, ils sentirent le
frisson de la terreur courir dans leurs veines.

Quant  Grimaud, ses cheveux taient hrisss sur sa tte, et la
sueur lui coulait du front.

-- Ah! dit Aramis, cest l le neveu, cest le moine, cest l le
fils de Milady, comme il le dit lui-mme?

-- Hlas! oui, murmura de Winter.

-- Alors, attendez! dit Aramis.

Et il prit, avec le sang-froid terrible quil avait dans les
suprmes occasions, un des deux mousquets que tenait Tony, larma
et coucha en joue cet homme qui se tenait debout sur ce rocher
comme lange des maldictions.

-- Feu! cria Grimaud hors de lui.

Athos se jeta sur le canon de la carabine et arrta le coup qui
allait partir.

-- Que le diable vous emporte! scria Aramis, je le tenais si
bien au bout de mon mousquet; je lui eusse mis la balle en pleine
poitrine.

-- Cest bien assez davoir tu la mre, dit sourdement Athos.

-- La mre tait une sclrate, qui nous avait tous frapps en
nous ou dans ceux qui nous taient chers.

-- Oui, mais le fils ne nous a rien fait, lui.

Grimaud, qui stait soulev pour voir leffet du coup, retomba
dcourag en frappant des mains.

Le jeune homme clata de rire.

-- Ah! cest bien vous, dit-il, cest bien vous, et je vous
connais maintenant.

Son rire strident et ses paroles menaantes passrent au-dessus de
la barque, emports par la brise et allrent se perdre dans les
profondeurs de lhorizon.

Aramis frmit.

-- Du calme, dit Athos. Que diable! ne sommes-nous donc plus des
hommes?

-- Si fait, dit Aramis; mais celui-l est un dmon. Et, tenez,
demandez  loncle si javais tort de le dbarrasser de son cher
neveu.

De Winter ne rpondit que par un soupir.

-- Tout tait fini, continua Aramis. Ah! jai bien peur, Athos,
que vous ne mayez fait faire une folie avec votre sagesse.

Athos prit la main de de Winter, et, essayant de dtourner la
conversation:

-- Quand aborderons-nous en Angleterre? demanda-t-il au
gentilhomme.

Mais celui-ci nentendit point ces paroles et ne rpondit pas.

-- Tenez, Athos, dit Aramis, peut-tre serait-il encore temps.
Voyez, il est toujours  la mme place.

Athos se retourna avec effort, la vue de ce jeune homme lui tait
videmment pnible.

En effet, il tait toujours debout sur son rocher, le phare
faisant autour de lui comme une aurole de lumire.

-- Mais que fait-il  Boulogne? demanda Athos, qui, tant la
raison mme, cherchait en tout la cause, peu soucieux de leffet.

-- Il me suivait, il me suivait, dit de Winter, qui, cette fois,
avait entendu la voix dAthos; car la voix dAthos correspondait 
ses penses.

-- Pour vous suivre, mon ami, dit Athos, il aurait fallu quil st
notre dpart; et, dailleurs, selon toute probabilit, au
contraire, il nous avait prcds.

-- Alors je ny comprends rien! dit lAnglais en secouant la tte
comme un homme qui pense quil est inutile dessayer de lutter
contre une force surnaturelle.

-- Dcidment, Aramis, dit Athos, je crois que jai eu tort de ne
pas vous laisser faire.

-- Taisez-vous, rpondit Aramis; vous me feriez pleurer si je
pouvais.

Grimaud poussa un grognement sourd qui ressemblait  un
rugissement.

En ce moment, une voix les hla du sloop. Le pilote, qui tait
assis au gouvernail, rpondit, et la barque aborda le btiment.

En un instant, hommes, valets et bagages furent  bord. Le patron
nattendait que les passagers pour partir; et,  peine eurent-ils
le pied sur le pont que lon mit le cap vers Hastings o on devait
dbarquer.

En ce moment les trois amis, malgr eux, jetrent un dernier
regard vers le rocher, o se dtachait visible encore lombre
menaante qui les poursuivait.

Puis une voix arriva jusqu eux, qui leur envoyait cette dernire
menace:

-- Au revoir, messieurs, en Angleterre!


XLVII. Le Te Deum de la victoire de Lens

Tout ce mouvement que Madame Henriette avait remarqu et dont elle
avait cherch vainement le motif tait occasionn par la victoire
de Lens, dont M. le Prince avait fait messager M. le duc de
Chtillon, qui y avait eu une noble part; il tait, en outre,
charg de suspendre aux votes de Notre-Dame vingt-deux drapeaux,
pris tant aux Lorrains quaux Espagnols.

Cette nouvelle tait dcisive: elle tranchait le procs entam
avec le parlement en faveur de la cour. Tous les impts
enregistrs sommairement, et auxquels le parlement faisait
opposition, taient toujours motivs sur la ncessit de soutenir
lhonneur de la France et sur lesprance hasardeuse de battre
lennemi. Or, comme depuis Nordlingen on navait prouv que des
revers, le parlement avait beau jeu pour interpeller M. de Mazarin
sur les victoires toujours promises et toujours ajournes; mais
cette fois on en tait enfin venu aux mains, il y avait eu
triomphe et triomphe complet: aussi tout le monde avait-il compris
quil y avait double victoire pour la cour, victoire 
lextrieur, victoire  lintrieur, si bien quil ny avait pas
jusquau jeune roi, qui, en apprenant cette nouvelle, ne se ft
cri:

-- Ah! messieurs du parlement, nous allons voir ce que vous allez
dire.

Sur quoi la reine avait press sur son coeur lenfant royal, dont
les sentiments hautains et indompts sharmonisaient si bien avec
les siens. Un conseil eut lieu le mme soir, auquel avaient t
appels le marchal de La Meilleraie et M. de Villeroy, parce
quils taient mazarins; Chavigny et Sguier, parce quils
hassaient le parlement, et Guitaut et Comminges, parce quils
taient dvous  la reine.

Rien ne transpira de ce qui avait t dcid dans ce conseil. On
sut seulement que le dimanche suivant il y aurait un _Te Deum_
chant  Notre-Dame en lhonneur de la victoire de Lens.

Le dimanche suivant, les Parisiens sveillrent donc dans
lallgresse: ctait une grande affaire,  cette poque, quun
_Te Deum_. On navait pas encore fait abus de ce genre de
crmonie, et elle produisait son effet. Le soleil, qui, de son
ct, semblait prendre part  la fte, stait lev radieux et
dorait les sombres tours de la mtropole, dj remplie dune
immense quantit de peuple; les rues les plus obscures de la Cit
avaient pris un air de fte, et tout le long des quais on voyait
de longues files de bourgeois, dartisans, de femmes et denfants
se rendant  Notre-Dame, semblables  un fleuve qui remonterait
vers sa source.

Les boutiques taient dsertes, les maisons fermes; chacun avait
voulu voir le jeune roi avec sa mre et le fameux cardinal de
Mazarin, que lon hassait tant que personne ne voulait se priver
de sa prsence.

La plus grande libert, au reste, rgnait parmi ce peuple immense;
toutes les opinions sexprimaient ouvertement et sonnaient, pour
ainsi dire, lmeute, comme les mille cloches de toutes les
glises de Paris sonnaient le _Te Deum_. La police de la ville
tait faite par la ville elle-mme, rien de menaant ne venait
troubler le concert de la haine gnrale et glacer les paroles
dans ces bouches mdisantes.

Cependant, ds huit heures du matin, le rgiment des gardes de la
reine, command par Guitaut, et en second par Comminges, son
neveu, tait venu, tambours et trompettes en tte, schelonner
depuis le Palais-Royal jusqu Notre-Dame, manoeuvre que les
Parisiens avaient vue avec tranquillit, toujours curieux quils
sont de musique militaire et duniformes clatants.

Friquet tait endimanch, et sous prtexte dune fluxion quil
stait momentanment procure en introduisant un nombre infini de
noyaux de cerise dans un des cts de sa bouche, il avait obtenu
de Bazin son suprieur un cong pour toute la journe.

Bazin avait commenc par refuser, car Bazin tait de mauvaise
humeur, dabord du dpart dAramis, qui tait parti sans lui dire
o il allait, ensuite de servir une messe dite en faveur dune
victoire qui ntait pas selon ses opinions, Bazin tait frondeur,
on se le rappelle; et sil y avait eu moyen que, dans une pareille
solennit, le bedeau sabsentt comme un simple enfant de choeur,
Bazin et certainement adress  larchevque la mme demande que
celle quon venait de lui faire. Il avait donc commenc par
refuser, comme nous avons dit, tout cong; mais en la prsence
mme de Bazin la fluxion de Friquet avait tellement augment de
volume, que pour lhonneur du corps des enfants de choeur, qui
aurait t compromis par une pareille difformit, il avait fini
par cder en grommelant.  la porte de lglise, Friquet avait
crach sa fluxion et envoy du ct de Bazin un de ces gestes qui
assurent au gamin de Paris sa supriorit sur les autres gamins de
lunivers; et, quant  son htellerie, il sen tait naturellement
dbarrass en disant quil servait la messe  Notre-Dame.

Friquet tait donc libre, et, ainsi que nous lavons vu, avait
revtu sa plus somptueuse toilette; il avait surtout, comme
ornement remarquable de sa personne, un de ces bonnets
indescriptibles qui tiennent le milieu entre la barrette du moyen
ge et le chapeau du temps de Louis XIII. Sa mre lui avait
fabriqu ce curieux couvre-chef, et, soit caprice, soit manque
dtoffe uniforme, stait montre en le fabriquant peu soucieuse
dassortir les couleurs; de sorte que le chef-doeuvre de la
chapellerie du dix-septime sicle tait jaune et vert dun ct,
blanc et rouge de lautre. Mais Friquet, qui avait toujours aim
la varit dans les tons, nen tait que plus fier et plus
triomphant.

En sortant de chez Bazin, Friquet tait parti tout courant pour le
Palais-Royal; il y arriva au moment o en sortait le rgiment des
gardes, et, comme il ne venait pas pour autre chose que pour jouir
de sa vue et profiter de sa musique, il prit place en tte,
battant le tambour avec deux ardoises, et passant de cet exercice
 celui de la trompette, quil contrefaisait naturellement avec la
bouche dune faon qui lui avait plus dune fois valu les loges
des amateurs de lharmonie imitative.

Cet amusement dura de la barrire des Sergents jusqu la place
Notre-Dame; et Friquet y prit un vritable plaisir; mais lorsque
le rgiment sarrta et que les compagnies, en se dveloppant,
pntrrent jusquau coeur de la Cit, se posant  lextrmit de
la rue Saint-Christophe, prs de la rue Cocatrix, o demeurait
Broussel, alors Friquet, se rappelant quil navait pas djeun,
chercha de quel ct il pourrait tourner ses pas pour accomplir
cet acte important de la journe, et aprs avoir mrement
rflchi, dcida que ce serait le conseiller Broussel qui ferait
les frais de son repas.

En consquence il prit son lan, arriva tout essouffl devant la
porte du conseiller et heurta rudement.

Sa mre, la vieille servante de Broussel, vint ouvrir.

-- Que viens-tu faire ici, garnement, dit-elle, et pourquoi nes-
tu pas  Notre-Dame?

-- Jy tais, mre Nanette, dit Friquet, mais jai vu quil sy
passait des choses dont matre Broussel devait tre averti, et
avec la permission de M. Bazin, vous savez bien, mre Nanette,
M. Bazin le bedeau? je suis venu pour parler  M. Broussel.

-- Et que veux-tu lui dire, magot,  M. Broussel?

-- Je veux lui parler  lui-mme.

-- Cela ne se peut pas, il travaille.

-- Alors jattendrai, dit Friquet, que cela arrangeait dautant
mieux quil trouverait bien moyen dutiliser le temps.

Et il monta rapidement lescalier, que dame Nanette monta plus
lentement derrire lui.

-- Mais enfin, dit-elle, que lui veux-tu,  M. Broussel?

-- Je veux lui dire, rpondit Friquet en criant de toutes ses
forces, quil y a le rgiment des gardes tout entier qui vient de
ce ct-ci. Or, comme jai entendu dire partout quil y avait  la
cour de mauvaises dispositions contre lui, je viens le prvenir
afin quil se tienne sur ses gardes.

Broussel entendit le cri du jeune drle, et, charm de son excs
de zle, descendit au premier tage; car il travaillait en effet
dans son cabinet au second.

-- Eh! dit-il, mon ami, que nous importe le rgiment des gardes,
et nes-tu pas fou de faire un pareil esclandre? Ne sais-tu pas
que cest lusage dagir comme ces messieurs le font, et que cest
lhabitude de ce rgiment de se mettre en haie sur le passage du
roi?

Friquet contrefit ltonn, et tournant son bonnet neuf entre ses
doigts:

-- Ce nest pas tonnant que vous le sachiez, dit-il, vous,
monsieur Broussel, qui savez tout; mais moi, en vrit du bon
Dieu, je ne le savais pas, et jai cru vous donner un bon avis. Il
ne faut pas men vouloir pour cela, monsieur Broussel.

-- Au contraire, mon garon, au contraire, et ton zle me plat.
Dame Nanette, voyez donc un peu  ces abricots que madame de
Longueville nous a envoys hier de Noisy; et donnez-en donc une
demi-douzaine  votre fils avec un croton de pain tendre.

-- Ah! merci, monsieur Broussel, dit Friquet; merci, jaime
justement beaucoup les abricots.

Broussel alors passa chez sa femme et demanda son djeuner. Il
tait neuf heures et demie. Le conseiller se mit  la fentre. La
rue tait compltement dserte, mais au loin on entendait, comme
le bruit dune mare qui monte, limmense mugissement des ondes
populaires qui grossissaient dj autour de Notre-Dame.

Ce bruit redoubla lorsque dArtagnan vint avec une compagnie de
mousquetaires se poser aux portes de Notre-Dame pour faire faire
le service de lglise. Il avait dit  Porthos de profiter de
loccasion pour voir la crmonie, et Porthos, en grande tenue,
monta sur son plus beau cheval, faisant le mousquetaire honoraire,
comme jadis si souvent dArtagnan lavait fait. Le sergent de
cette compagnie, vieux soldat des guerres dEspagne, avait reconnu
Porthos, son ancien compagnon, et bientt il avait mis au courant
chacun de ceux qui servaient sous ses ordres des hauts faits de ce
gant, lhonneur des anciens mousquetaires de Trville. Porthos
non seulement avait t bien accueilli dans la compagnie mais
encore il y tait regard avec admiration.

 dix heures, le canon du Louvre annona la sortie du roi. Un
mouvement pareil  celui des arbres dont un vent dorage courbe et
tourmente les cimes courut dans la multitude, qui sagita derrire
les mousquets immobiles des gardes. Enfin le roi parut avec la
reine dans un carrosse tout dor. Dix autres carrosses suivaient,
renfermant les dames dhonneur, les officiers de la maison royale
et toute la cour.

-- Vive le roi! cria-t-on de toutes parts.

Le jeune roi mit gravement la tte  la portire, fit une petite
mine assez reconnaissante, et salua mme lgrement, ce qui fit
redoubler les cris de la multitude.

Le cortge savana lentement et mit prs dune demi-heure pour
franchir lintervalle qui spare le Louvre de la place Notre-Dame.
Arriv l, il se rendit peu  peu sous la vote immense de la
sombre mtropole, et le service divin commena.

Au moment o la cour prenait place, un carrosse aux armes de
Comminges quitta la file des carrosses de la cour, et vint
lentement se placer au bout de la rue Saint-Christophe,
entirement dserte. Arriv l, quatre gardes et un exempt qui
lescortaient montrent dans la lourde machine et en fermrent les
mantelets; puis  travers un jour prudemment mnag, lexempt se
mit  guetter le long de la rue Cocatrix, comme sil attendait
larrive de quelquun.

Tout le monde tait occup de la crmonie, de sorte que ni le
carrosse ni les prcautions dont sentouraient ceux qui taient
dedans ne furent remarqus. Friquet, dont loeil toujours au guet
et pu seul les pntrer, sen tait all savourer ses abricots
sur lentablement dune maison du parvis Notre-Dame. De l il
voyait le roi, la reine et M. de Mazarin et entendait la messe
comme sil lavait servie.

Vers la fin de loffice, la reine, voyant que Comminges attendait
debout auprs delle une confirmation de lordre quelle lui avait
dj donn avant de quitter le Louvre, dit  demi-voix:

-- Allez Comminges, et que Dieu vous assiste!

Comminges partit aussitt, sortit de lglise, et entra dans la
rue Saint-Christophe.

Friquet, qui vit ce bel officier marcher suivi de deux gardes,
samusa  le suivre, et cela avec dautant plus dallgresse que
la crmonie finissait  linstant mme et que le roi remontait
dans son carrosse.

 peine lexempt vit-il apparatre Comminges au bout de la rue
Cocatrix, quil dit un mot au cocher, lequel mit aussitt sa
machine en mouvement et la conduisit devant la porte de Broussel.

Comminges frappait  cette porte en mme temps que la voiture sy
arrtait.

Friquet attendait derrire Comminges que cette porte ft ouverte.

-- Que fais-tu l, drle? demanda Comminges.

-- Jattends pour entrer chez matre Broussel, monsieur
lofficier! dit Friquet de ce ton clin que sait si bien prendre
dans loccasion le gamin de Paris.

-- Cest donc bien l quil demeure? demanda Comminges.

-- Oui, monsieur.

-- Et quel tage occupe-t-il?

-- Toute la maison, dit Friquet; la maison est  lui.

-- Mais o se tient-il ordinairement?

-- Pour travailler, il se tient au second, mais pour prendre ses
repas, il descend au premier; dans ce moment il doit dner, car il
est midi.

-- Bien, dit Comminges.

En ce moment on ouvrit. Lofficier interrogea le laquais, et
apprit que matre Broussel tait chez lui, et dnait
effectivement. Comminges monta derrire le laquais, et Friquet
monta derrire Comminges.

Broussel tait assis  table avec sa famille, ayant devant lui sa
femme,  ses cts ses deux filles, et au bout de la table son
fils, Louvires, que nous avons vu dj apparatre lors de
laccident arriv au conseiller, accident dont au reste il tait
parfaitement remis. Le bonhomme, revenu en pleine sant, gotait
donc les beaux fruits que lui avait envoys madame de Longueville.

Comminges, qui avait arrt le bras du laquais au moment o celui-
ci allait ouvrir la porte pour lannoncer, ouvrit la porte lui-
mme et se trouva en face de ce tableau de famille.

 la vue de lofficier, Broussel se sentit quelque peu mu; mais,
voyant quil saluait poliment, il se leva et salua aussi.

Cependant, malgr cette politesse rciproque, linquitude se
peignit sur le visage des femmes; Louvires devint fort ple et
attendait impatiemment que lofficier sexpliqut.

-- Monsieur, dit Comminges, je suis porteur dun ordre du roi.

-- Fort bien, monsieur, rpondit Broussel. Quel est cet ordre?

Et il tendit la main.

-- Jai commission de me saisir de votre personne, monsieur, dit
Comminges, toujours sur le mme ton, avec la mme politesse, et si
vous voulez bien men croire, vous vous pargnerez la peine de
lire cette longue lettre et vous me suivrez.

La foudre tombe au milieu de ces bonnes gens si paisiblement
assembls net pas produit un effet plus terrible. Broussel
recula tout tremblant. Ctait une terrible chose  cette poque
que dtre emprisonn par linimiti du roi. Louvires fit un
mouvement pour sauter sur son pe, qui tait sur une chaise dans
langle de la salle; mais un coup doeil du bonhomme Broussel, qui
au milieu de tout cela ne perdait pas la tte, contint ce
mouvement dsespr. Madame Broussel, spare de son mari par la
largeur de la table, fondait en larmes, les deux jeunes filles
tenaient leur pre embrass.

-- Allons, monsieur, dit Comminges, htons-nous, il faut obir au
roi.

-- Monsieur, dit Broussel, je suis en mauvaise sant et ne puis me
rendre prisonnier en cet tat; je demande du temps.

-- Cest impossible, rpondit Comminges, lordre est formel et
doit tre excut  linstant mme.

-- Impossible! dit Louvires; monsieur, prenez garde de nous
pousser au dsespoir.

-- Impossible! dit une voix criarde au fond de la chambre.

Comminges se retourna et vit dame Nanette son balai  la main et
dont les yeux brillaient de tous les feux de la colre.

-- Ma bonne Nanette, tenez-vous tranquille, dit Broussel, je vous
en prie.

-- Moi, me tenir tranquille quand on arrte mon matre, le
soutien, le librateur, le pre du pauvre peuple! Ah bien oui!
vous me connaissez encore... Voulez-vous vous en aller! dit-elle 
Comminges.

Comminges sourit.

-- Voyons, monsieur, dit-il en se retournant vers Broussel,
faites-moi taire cette femme et suivez-moi.

-- Me faire taire, moi! moi! dit Nanette; ah bien oui! il en
faudrait encore un autre que vous, mon bel oiseau du roi! Vous
allez voir.

Et dame Nanette slana vers la fentre, louvrit, et dune voix
si perante quon put lentendre du parvis Notre-Dame:

-- Au secours! cria-t-elle, on arrte mon matre! on arrte le
conseiller Broussel! au secours!

-- Monsieur, dit Comminges, dclarez-vous tout de suite: obirez-
vous ou comptez-vous faire rbellion au roi?

-- Jobis, jobis, monsieur, scria Broussel essayant de se
dgager de ltreinte de ses deux filles et de contenir du regard
son fils toujours prt  lui chapper.

-- En ce cas, dit Comminges, imposez silence  cette vieille.

-- Ah! vieille! dit Nanette.

Et elle se mit  crier de plus belle en se cramponnant aux barres
de la fentre:

-- Au secours! au secours! pour matre Broussel, quon arrte
parce quil a dfendu le peuple; au secours!

Comminges saisit la servante  bras-le-corps, et voulut larracher
de son poste; mais au mme instant une autre voix, sortant dune
espce dentresol, hurla dun ton de fausset:

-- Au meurtre! au feu!  lassassin! On tue M. Broussel! on gorge
M. Broussel!

Ctait la voix de Friquet. Dame Nanette, se sentant soutenue,
reprit alors avec plus de force et fit chorus.

Dj des ttes curieuses apparaissaient aux fentres. Le peuple,
attir au bout de la rue, accourait, des hommes, puis des groupes,
puis une foule: on entendait les cris; on voyait un carrosse, mais
on ne comprenait pas. Friquet sauta de lentresol sur limpriale
de la voiture.

-- Ils veulent arrter M. Broussel! cria-t-il; il y a des gardes
dans le carrosse, et lofficier est l-haut.

La foule se mit  gronder et sapprocha des chevaux. Les deux
gardes qui taient rests dans lalle montrent au secours de
Comminges; ceux qui taient dans le carrosse ouvrirent les
portires et croisrent la pique.

-- Les voyez-vous? criait Friquet. Les voyez-vous? les voil.

Le cocher se retourna et envoya  Friquet un coup de fouet qui le
fit hurler de douleur.

-- Ah! cocher du diable! scria Friquet, tu ten mles? attends!

Et il regagna son entresol, do il accabla le cocher de tous les
projectiles quil put trouver.

Malgr la dmonstration hostile des gardes, et peut-tre mme 
cause de cette dmonstration, la foule se mit  gronder et
sapprocher des chevaux. Les gardes firent reculer les plus mutins
 grands coups de pique.

Cependant le tumulte allait toujours croissant; la rue ne pouvait
plus contenir les spectateurs qui affluaient de toutes parts; la
presse envahissait lespace que formaient encore entre eux et le
carrosse les redoutables piques des gardes. Les soldats, repousss
comme par des murailles vivantes, allaient tre crass contre les
moyeux des roues et les panneaux de la voiture. Les cris: Au nom
du roi! vingt fois rpts par lexempt, ne pouvaient rien contre
cette redoutable multitude, et semblaient lexasprer encore,
quand,  ces cris: Au nom du roi!, un cavalier accourut, et,
voyant des uniformes fort maltraits, slana dans la mle
lpe  la main et apporta un secours inespr aux gardes.

Ce cavalier tait un jeune homme de quinze  seize ans  peine,
que la colre rendait ple. Il mit pied  terre comme les autres
gardes, sadossa au timon de la voiture, se fit un rempart de son
cheval, tira de ses fontes les pistolets, quil passa  sa
ceinture et commena  espadonner en homme  qui le maniement de
lpe est chose familire.

Pendant dix minutes,  lui seul le jeune homme soutint leffort de
toute la foule.

Alors on vit paratre Comminges poussant Broussel devant lui.

-- Rompons le carrosse! criait le peuple.

-- Au secours! criait la vieille.

-- Au meurtre! criait Friquet en continuant de faire pleuvoir sur
les gardes tout ce qui se trouvait sous sa main.

-- Au nom du roi! criait Comminges.

-- Le premier qui avance est mort! cria Raoul qui, se voyant
press, fit sentir la pointe de son pe  une espce de gant qui
tait prt  lcraser, et qui, se sentant bless, recula en
hurlant.

Car ctait Raoul qui, revenant de Blois, selon quil lavait
promis au comte de La Fre, aprs cinq jours dabsence, avait
voulu jouir du coup doeil de la crmonie, et avait pris par les
rues qui le conduiraient plus directement  Notre-Dame. Arriv aux
environs de la rue Cocatrix, il stait trouv entran par le
flot du populaire, et  ce mot: Au nom du roi! il stait
rappel le mot dAthos: Servez le roi et il tait accouru
combattre pour le roi, dont on maltraitait les gardes.

Comminges jeta pour ainsi dire Broussel dans le carrosse et
slana derrire lui. En ce moment un coup darquebuse retentit,
une balle traversa du haut en bas le chapeau de Comminges et cassa
le bras dun garde. Comminges releva la tte et vit, au milieu de
la fume, la figure menaante de Louvires qui apparaissait  la
fentre du second tage.

-- Cest bien, monsieur, dit Comminges, vous entendrez parler de
moi.

-- Et vous aussi, monsieur, dit Louvires, et nous verrons lequel
parlera plus haut.

Friquet et Nanette hurlaient toujours; les cris, le bruit du coup,
lodeur de la poudre toujours si enivrante, faisaient leur effet.

--  mort lofficier!  mort! hurla la foule.

Et il se fit un grand mouvement.

-- Un pas de plus, cria Comminges en abattant les mantelets pour
quon pt bien voir dans la voiture et en appuyant son pe sur la
poitrine de Broussel, un pas de plus, et je tue le prisonnier;
jai ordre de lamener mort ou vif, je lamnerai mort, voil
tout.

Un cri terrible retentit: la femme et les filles de Broussel
tendaient au peuple des mains suppliantes.

Le peuple comprit que cet officier si ple, mais qui paraissait si
rsolu, ferait comme il disait: on continua de menacer, mais on
scarta.

Comminges fit monter avec lui dans la voiture le garde bless, et
ordonna aux autres de fermer la portire.

-- Touche au palais, dit-il au cocher plus mort que vif.

Celui-ci fouetta ses animaux, qui ouvrirent un large chemin dans
la foule; mais en arrivant au quai, il fallut sarrter. Le
carrosse versa, les chevaux taient ports, touffs, broys par
la foule, Raoul,  pied, car il navait pas eu le temps de
remonter  cheval, las de distribuer des coups de plat dpe,
comme les gardes las de distribuer des coups de plat de lame,
commenait  recourir  la pointe. Mais ce terrible et dernier
recours ne faisait quexasprer la multitude. On commenait de
temps en temps  voir reluire aussi au milieu de la foule le canon
dun mousquet ou la lame dune rapire; quelques coups de feu
retentissaient, tirs en lair sans doute, mais dont lcho ne
faisait pas moins vibrer les coeurs; les projectiles continuaient
de pleuvoir des fentres. On entendait des voix que lon nentend
que les jours dmeute; on voyait des visages quon ne voit que
les jours sanglants. Les cris:  mort!  mort les gardes!  la
Seine lofficier! dominaient tout ce bruit, si immense quil ft.
Raoul, son chapeau broy, le visage sanglant, sentait que non
seulement ses forces, mais encore sa raison, commenaient 
labandonner; ses yeux nageaient dans un brouillard rougetre, et
 travers ce brouillard il voyait cent bras menaants stendre
sur lui, prts  le saisir quand il tomberait. Comminges
sarrachait les cheveux de rage dans le carrosse renvers. Les
gardes ne pouvaient porter secours  personne, occups quils
taient chacun  se dfendre personnellement. Tout tait fini:
carrosse, chevaux, gardes, satellites et prisonnier peut-tre,
tout allait tre dispers par lambeaux, quand tout  coup une voix
bien connue de Raoul retentit, quand soudain une large pe brilla
en lair; au mme instant la foule souvrit, troue, renverse,
crase: un officier de mousquetaires, frappant et taillant de
droite et de gauche, courut  Raoul et le prit dans ses bras au
moment o il allait tomber.

-- Sangdieu! cria lofficier, lont-ils donc assassin? En ce cas,
malheur  eux!

Et il se retourna si effrayant de vigueur, de colre et de menace,
que les plus enrags rebelles se rurent les uns sur les autres
pour senfuir et que quelques-uns roulrent jusque dans la Seine.

-- Monsieur dArtagnan, murmura Raoul.

-- Oui, sangdieu! en personne, et heureusement pour vous,  ce
quil parat, mon jeune ami. Voyons! ici, vous autres, scria-t-
il en se redressant sur ses triers et levant son pe, appelant
de la voix et du geste les mousquetaires qui navaient pu le
suivre tant sa course avait t rapide. Voyons, balayez-moi tout
cela! Aux mousquets! Portez armes! Apprtez armes! En joue...

 cet ordre les montagnes du populaire saffaissrent si
subitement, que dArtagnan ne put retenir un clat de rire
homrique.

-- Merci, dArtagnan, dit Comminges, montrant la moiti de son
corps par la portire du carrosse renvers; merci, mon jeune
gentilhomme! Votre nom? que je le dise  la reine.

Raoul allait rpondre, lorsque dArtagnan se pencha  son oreille:

-- Taisez-vous, dit-il, et laissez-moi rpondre.

Puis, se retournant vers Comminges:

-- Ne perdez pas votre temps, Comminges, dit-il, sortez du
carrosse si vous pouvez, et faites-en avancer un autre.

-- Mais lequel?

-- Pardieu, le premier venu qui passera sur le Pont-Neuf, ceux qui
le montent seront trop heureux, je lespre, de prter leur
carrosse pour le service du roi.

-- Mais, dit Comminges, je ne sais.

-- Allez donc, ou, dans cinq minutes, tous les manants vont
revenir avec des pes et des mousquets. Vous serez tu et votre
prisonnier dlivr. Allez. Et, tenez, voici justement un carrosse
qui vient l-bas.

Puis se penchant de nouveau vers Raoul:

-- Surtout ne dites pas votre nom, lui souffla-t-il.

Le jeune homme le regardait dun air tonn.

-- Cest bien, jy cours, dit Comminges, et sils reviennent
faites feu.

-- Non pas, non pas, rpondit dArtagnan, que personne ne bouge,
au contraire: un coup de feu tir en ce moment serait pay trop
cher demain.

Comminges prit ses quatre gardes et autant de mousquetaires et
courut au carrosse. Il en fit descendre les gens qui sy
trouvaient et le ramena prs du carrosse vers.

Mais lorsquil fallut transporter Broussel du char bris dans
lautre, le peuple, qui aperut celui quil appelait son
librateur, poussa des hurlements inimaginables et se rua de
nouveau vers le carrosse.

-- Partez, dit dArtagnan. Voici dix mousquetaires pour vous
accompagner, jen garde vingt pour contenir le peuple; partez et
ne perdez pas une minute. Dix hommes pour monsieur de Comminges!

Dix hommes se sparrent de la troupe, entourrent le nouveau
carrosse et partirent au galop.

Au dpart du carrosse les cris redoublrent; plus de dix mille
hommes se pressaient sur le quai, encombrant le Pont-Neuf et les
rues adjacentes.

Quelques coups de feu partirent. Un mousquetaire fut bless.

-- En avant, cria dArtagnan pouss  bout et mordant sa
moustache.

Et il fit avec ses vingt hommes une charge sur tout ce peuple, qui
se renversa pouvant. Un seul homme demeura  sa place
larquebuse  la main.

-- Ah! dit cet homme, cest toi qui dj as voulu lassassiner!
attends!

Et il abaissa son arquebuse sur dArtagnan, qui arrivait sur lui
au triple galop.

DArtagnan se pencha sur le cou de son cheval, le jeune homme fit
feu; la balle coupa la plume de son chapeau.

Le cheval emport heurta limprudent qui,  lui seul, essayait
darrter une tempte, et lenvoya tomber contre la muraille.

DArtagnan arrta son cheval tout court, et tandis que ses
mousquetaires continuaient de charger, il revint lpe haute sur
celui quil avait renvers.

-- Ah! monsieur, cria Raoul, qui reconnaissait le jeune homme pour
lavoir vu rue Cocatrix, monsieur, pargnez-le, cest son fils.

DArtagnan retint son bras prt  frapper.

-- Ah! vous tes son fils, dit-il; cest autre chose.

-- Monsieur, je me rends! dit Louvires tendant  lofficier son
arquebuse dcharge.

-- Eh non! ne vous rendez pas, mordieu! filez au contraire, et
promptement; si je vous prends, vous serez pendu.

Le jeune homme ne se le fit pas dire deux fois, il passa sous le
cou du cheval et disparut au coin de la rue Gungaud.

-- Ma foi, dit dArtagnan  Raoul, il tait temps que vous
marrtiez la main, ctait un homme mort, et, ma foi, quand
jaurais su qui il tait, jeusse eu regret de lavoir tu.

-- Ah! monsieur, dit Raoul, permettez quaprs vous avoir remerci
pour ce pauvre garon, je vous remercie pour moi; moi aussi,
monsieur, jallais mourir quand vous tes arriv.

-- Attendez, attendez, jeune homme, et ne vous fatiguez pas 
parler.

Puis tirant dune de ses fontes un flacon plein de vin dEspagne:

-- Buvez deux gorges de ceci, dit-il.

Raoul but et voulut renouveler ses remerciements.

-- Cher, dit dArtagnan, nous parlerons de cela plus tard.

Puis, voyant que les mousquetaires avaient balay le quai depuis
le Pont-Neuf jusquau quai Saint-Michel et quils revenaient, il
leva son pe pour quils doublassent le pas.

Les mousquetaires arrivrent au trot; en mme temps, de lautre
ct du quai, arrivaient les dix hommes descorte que dArtagnan
avait donns  Comminges.

-- Hol! dit dArtagnan sadressant  ceux-ci, est-il arriv
quelque chose de nouveau?

-- Eh, monsieur, dit le sergent, leur carrosse sest encore bris
une fois; cest une vritable maldiction.

DArtagnan haussa les paules.

-- Ce sont des maladroits, dit-il; quand on choisit un carrosse,
il faut quil soit solide: le carrosse avec lequel on arrte un
Broussel doit pouvoir porter dix mille hommes.

-- Quordonnez-vous, mon lieutenant?

-- Prenez le dtachement et conduisez-le au quartier.

-- Mais vous vous retirez donc seul?

-- Certainement. Croyez-vous pas que jaie besoin descorte?

-- Cependant...

-- Allez donc.

Les mousquetaires partirent et dArtagnan demeura seul avec Raoul.

-- Maintenant, souffrez-vous? lui dit-il.

-- Oui, monsieur, jai la tte lourde et brlante.

-- Quy a-t-il donc  cette tte? dit dArtagnan levant le
chapeau. Ah! ah! une contusion.

-- Oui, jai reu, je crois, un pot de fleurs sur la tte.

-- Canaille! dit dArtagnan. Mais vous avez des perons, tiez-
vous donc  cheval?

-- Oui; mais jen suis descendu pour dfendre M. de Comminges, et
mon cheval a t pris. Et tenez, le voici.

En effet, en ce moment mme le cheval de Raoul passait mont par
Friquet, qui courait au galop, agitant son bonnet de quatre
couleurs et criant.

-- Broussel! Broussel!

-- Hol! arrte, drle! cria dArtagnan, amne ici ce cheval.

Friquet entendit bien; mais il fit semblant de ne pas entendre, et
essaya de continuer son chemin.

DArtagnan eut un instant envie de courir aprs matre Friquet,
mais il ne voulut point laisser Raoul seul; il se contenta donc de
prendre un pistolet dans ses fontes et de larmer.

Friquet avait loeil vif et loreille fine, il vit le mouvement de
dArtagnan, entendit le bruit du chien; il arrta son cheval tout
court.

-- Ah! cest vous, monsieur lofficier, scria-t-il en venant 
dArtagnan, et je suis en vrit bien aise de vous rencontrer.

DArtagnan regarda Friquet avec attention et reconnut le petit
garon de la rue de la Calandre.

-- Ah! cest toi, drle, dit-il; viens ici.

-- Oui, cest moi, monsieur lofficier, dit Friquet de son air
clin.

-- Tu as donc chang de mtier? tu nes donc plus enfant de
choeur? tu nes donc plus garon de taverne? tu es donc voleur de
chevaux?

-- Ah! monsieur lofficier, peut-on dire! scria Friquet, je
cherchais le gentilhomme auquel appartient ce cheval, un beau
cavalier brave comme un Csar... Il fit semblant dapercevoir
Raoul pour la premire fois... Ah! mais je ne me trompe pas,
continua-t-il, le voici. Monsieur, vous noublierez pas le garon,
nest-ce pas?

Raoul mit la main  sa poche.

-- Quallez-vous faire? dit dArtagnan.

-- Donner dix livres  ce brave garon, rpondit Raoul en tirant
une pistole de sa poche.

-- Dix coups de pied dans le ventre, dit dArtagnan. Va-ten,
drle! et noublie pas que jai ton adresse.

Friquet, qui ne sattendait pas  en tre quitte  si bon march,
ne fit quun bond du quai  la rue Dauphine, o il disparut. Raoul
remonta sur son cheval, et tous deux marchant au pas, dArtagnan
gardant le jeune homme comme si ctait son fils, prirent le
chemin de la rue Tiquetonne.

Tout le long de la route il y eut bien de sourds murmures et de
lointaines menaces; mais,  laspect de cet officier  la tournure
si militaire,  la vue de cette puissante pe qui pendait  son
poignet soutenue par sa dragonne, on scarta constamment, et
aucune tentative srieuse ne fut faite contre les deux cavaliers.

On arriva donc sans accident  lhte de _La Chevrette._

La belle Madeleine annona  dArtagnan que Planchet tait de
retour et avait amen Mousqueton, lequel avait support
hroquement lextraction de la balle et se trouvait aussi bien
que le comportait son tat.

DArtagnan ordonna alors dappeler Planchet; mais, si bien quon
lappelt, Planchet ne rpondit point: il avait disparu.

-- Alors, du vin! dit dArtagnan.

Puis quand le vin fut apport et que dArtagnan fut seul avec
Raoul:

-- Vous tes bien content de vous, nest-ce pas? dit-il en le
regardant entre les deux yeux.

-- Mais oui, dit Raoul; il me semble que jai fait mon devoir.
Nai-je pas dfendu le roi?

-- Et qui vous dit de dfendre le roi?

-- Mais M. le comte de La Fre lui-mme.

-- Oui, le roi; mais aujourdhui vous navez pas dfendu le roi,
vous avez dfendu Mazarin, ce qui nest pas la mme chose.

-- Mais, monsieur...

-- Vous avez fait une normit, jeune homme, vous vous tes ml
de choses qui ne vous regardent pas.

-- Cependant vous-mme...

-- Oh! moi, cest autre chose; moi, jai d obir aux ordres de
mon capitaine. Votre capitaine,  vous, cest M. le Prince.
Entendez bien cela, vous nen avez pas dautre. Mais a-t-on vu,
continua dArtagnan, cette mauvaise tte qui va se faire mazarin,
et qui aide  arrter Broussel! Ne soufflez pas un mot de cela, au
moins, ou M. le comte de La Fre serait furieux.

-- Vous croyez que M. le comte de La Fre se fcherait contre moi?

-- Si je le crois! jen suis sr; sans cela je vous remercierais,
car enfin vous avez travaill pour nous. Aussi je vous gronde en
son lieu et place; la tempte sera plus douce, croyez-moi. Puis,
ajouta dArtagnan, juse, mon cher enfant, du privilge que votre
tuteur ma concd.

-- Je ne vous comprends pas, monsieur, dit Raoul.

DArtagnan se leva, alla  son secrtaire, prit une lettre et la
prsenta  Raoul.

Ds que Raoul eut parcouru le papier, ses regards se troublrent.

-- Oh! mon Dieu, dit-il en levant ses beaux yeux tout humides de
larmes sur dArtagnan, M. le comte a donc quitt Paris sans me
voir?

-- Il est parti il y a quatre jours, dit dArtagnan.

-- Mais sa lettre semble indiquer quil court un danger de mort.

-- Ah bien oui; lui, courir un danger de mort! soyez tranquille:
non, il voyage pour affaire et va revenir bientt; vous navez pas
de rpugnance, je lespre,  maccepter pour tuteur par intrim?

-- Oh! non, monsieur dArtagnan, dit Raoul, vous tes si brave
gentilhomme et M. le comte de La Fre vous aime tant!

-- Eh! mon Dieu! aimez-moi aussi; je ne vous tourmenterai gure,
mais  la condition que vous serez frondeur, mon jeune ami, et
trs frondeur mme.

-- Mais puis-je continuer de voir madame de Chevreuse?

-- Je le crois mordieu bien! et M. le coadjuteur aussi, et madame
de Longueville aussi; et si le bonhomme Broussel tait l, que
vous avez si tourdiment contribu  faire arrter, je vous
dirais: Faites vos excuses bien vite  M. Broussel et embrassez-le
sur les deux joues.

-- Allons, monsieur, je vous obirai, quoique je ne vous comprenne
pas.

-- Cest inutile que vous compreniez. Tenez, continua dArtagnan
en se tournant vers la porte quon venait douvrir, voici M. du
Vallon qui nous arrive avec ses habits tout dchirs.

-- Oui, mais en change, dit Porthos ruisselant de sueur et tout
souill de poussire, en change jai dchir bien des peaux. Ces
croquants ne voulaient-ils pas mter mon pe! Peste! quelle
motion populaire! continua le gant avec son air tranquille; mais
jen ai assomm plus de vingt avec le pommeau de Balizarde... Un
doigt de vin, dArtagnan.

-- Oh! je men rapporte  vous, dit le Gascon en remplissant le
verre de Porthos jusquau bord; mais quand vous aurez bu, dites-
moi votre opinion.

Porthos avala le verre dun trait; puis, quand il leut pos sur
la table et quil eut suc sa moustache:

-- Sur quoi? dit-il.

-- Tenez, reprit dArtagnan, voici monsieur de Bragelonne qui
voulait  toute force aider  larrestation de Broussel et que
jai eu grand peine  empcher de dfendre M. de Comminges!

-- Peste! dit Porthos; et le tuteur, quaurait-il dit sil et
appris cela?

-- Voyez-vous, interrompit dArtagnan; frondez, mon ami, frondez
et songez que je remplace M. le comte en tout.

Et il fit sonner sa bourse.

Puis, se retournant vers son compagnon:

-- Venez-vous, Porthos? dit-il.

-- O cela? demanda Porthos en se versant un second verre de vin.

-- Prsenter nos hommages au cardinal.

Porthos avala le second verre avec la mme tranquillit quil
avait bu le premier, reprit son feutre, quil avait dpos sur une
chaise, et suivit dArtagnan.

Quant  Raoul, il resta tout tourdi de ce quil voyait,
dArtagnan lui ayant dfendu de quitter la chambre avant que toute
cette motion se ft calme.


XLVIII. Le mendiant de Saint-Eustache

DArtagnan avait calcul ce quil faisait en ne se rendant pas
immdiatement au Palais-Royal: il avait donn le temps  Comminges
de sy rendre avant lui, et par consquent de faire part au
cardinal des services minents que lui, dArtagnan, et son ami
avaient rendus dans cette matine au parti de la reine.

Aussi tous deux furent-ils admirablement reus par Mazarin, qui
leur fit force compliments et qui leur annona que chacun deux
tait  plus de moiti chemin de ce quil dsirait: cest--dire
dArtagnan de son capitainat, et Porthos de sa baronnie.

DArtagnan aurait mieux aim de largent que tout cela, car il
savait que Mazarin promettait facilement et tenait avec grand-
peine: il estimait donc les promesses du cardinal comme viandes
creuses; mais il ne parut pas moins trs satisfait devant Porthos,
quil ne voulait pas dcourager.

Pendant que les deux amis taient chez le cardinal, la reine le
fit demander. Le cardinal pensa que ctait un moyen de redoubler
le zle de ses deux dfenseurs, en leur procurant les
remerciements de la reine elle-mme; il leur fit signe de le
suivre. DArtagnan et Porthos lui montrrent leurs habits tout
poudreux et tout dchirs, mais le cardinal secoua la tte.

-- Ces costumes-l, dit-il, valent mieux que ceux de la plupart
des courtisans que vous trouverez chez la reine, car ce sont des
costumes de bataille.

DArtagnan et Porthos obirent.

La cour dAnne dAutriche tait nombreuse et joyeusement bruyante,
car,  tout prendre, aprs avoir remport une victoire sur
lEspagnol, on venait de remporter une victoire sur le peuple.
Broussel avait t conduit hors de Paris sans rsistance et devait
tre  cette heure dans les prisons de Saint-Germain; et
Blancmesnil, qui avait t arrt en mme temps que lui, mais dont
larrestation stait opre sans bruit et sans difficult, tait
crou au chteau de Vincennes.

Comminges tait prs de la reine, qui linterrogeait sur les
dtails de son expdition; et chacun coutait son rcit, lorsquil
aperut  la porte, derrire le cardinal qui entrait, dArtagnan
et Porthos.

-- Eh! Madame, dit-il courant  dArtagnan, voici quelquun qui
peut vous dire cela mieux que moi, car cest mon sauveur. Sans
lui, je serais probablement dans ce moment arrt aux filets de
Saint-Cloud; car il ne sagissait de rien moins que de me jeter 
la rivire. Parlez, dArtagnan, parlez.

Depuis quil tait lieutenant aux mousquetaires, dArtagnan
stait trouv cent fois peut-tre dans le mme appartement que la
reine, mais jamais celle-ci ne lui avait parl.

-- Eh bien, monsieur, aprs mavoir rendu un pareil service, vous
vous taisez? dit Anne dAutriche.

-- Madame, rpondit dArtagnan, je nai rien  dire, sinon que ma
vie est au service de Votre Majest, et que je ne serai heureux
que le jour o je la perdrai pour elle.

-- Je sais cela, monsieur, je sais cela, dit la reine, et depuis
longtemps. Aussi suis-je charme de pouvoir vous donner cette
marque publique de mon estime et de ma reconnaissance.

-- Permettez-moi, Madame, dit dArtagnan, den reverser une part
sur mon ami, ancien mousquetaire de la compagnie de Trville,
comme moi (il appuya sur ces mots), et qui a fait des merveilles,
ajouta-t-il.

-- Le nom de monsieur? demanda la reine.

-- Aux mousquetaires, dit dArtagnan, il sappelait Porthos (la
reine tressaillit), mais son vritable nom est le chevalier du
Vallon.

-- De Bracieux de Pierrefonds, ajouta Porthos.

-- Ces noms sont trop nombreux pour que je me les rappelle tous,
et je ne veux me souvenir que du premier, dit gracieusement la
reine.

Porthos salua. DArtagnan fit deux pas en arrire.

Il y eut un cri de surprise dans la royale assemble. Quoique
M. le coadjuteur et prch le matin mme, on savait quil
penchait fort du ct de la Fronde; et Mazarin, en demandant 
M. larchevque de Paris de faire prcher son neveu, avait eu
videmment lintention de porter  M. de Retz une de ces bottes 
litalienne qui le rjouissaient si fort.

En effet, au sortir de Notre-Dame, le coadjuteur avait appris
lvnement. Quoique  peu prs engag avec les principaux
frondeurs, il ne ltait point assez pour quil ne pt faire
retraite si la cour lui offrait les avantages quil ambitionnait
et auxquels la coadjutorerie ntait quun acheminement.
M. de Retz voulait tre archevque en remplacement de son oncle,
et cardinal, comme Mazarin. Or, le parti populaire pouvait
difficilement lui accorder ces faveurs toutes royales. Il se
rendait donc au palais pour faire compliment  la reine sur la
bataille de Lens, dtermin davance  agir pour ou contre la
cour, selon que son compliment serait bien ou mal reu.

Le coadjuteur fut donc annonc; il entra, et,  son aspect, toute
cette cour triomphante redoubla de curiosit pour entendre ses
paroles.

Le coadjuteur avait  lui seul  peu prs autant desprit que tous
ceux qui taient runis l pour se moquer de lui. Aussi son
discours fut-il si parfaitement habile, que, si bonne envie que
les assistants eussent den rire, ils ny trouvaient point prise.
Il termina en disant quil mettait sa faible puissance au service
de Sa Majest.

La reine parut, tout le temps quelle dura, goter fort la
harangue de M. le coadjuteur; mais cette harangue termine par
cette phrase, la seule qui donnt prise aux quolibets, Anne se
retourna, et un coup doeil dcoch vers ses favoris leur annona
quelle leur livrait le coadjuteur. Aussitt les plaisants de cour
se lancrent dans la mystification. Nogent-Bautru, le bouffon de
la maison, scria que la reine tait bien heureuse de trouver les
secours de la religion dans un pareil moment.

Chacun clata de rire.

Le comte de Villeroy dit quil ne savait pas comment on avait pu
craindre un instant, quand on avait pour dfendre la cour contre
le parlement et les bourgeois de Paris, M. le coadjuteur qui, dun
signe, pouvait lever une arme de curs, de suisses et de bedeaux.

Le marchal de La Meilleraie ajouta que, le cas chant o lon en
viendrait aux mains, et o M. le coadjuteur ferait le coup de feu,
il tait fcheux seulement que M. le coadjuteur ne pt pas tre
reconnu  un chapeau rouge dans la mle, comme Henri IV lavait
t  sa plume blanche  la bataille dIvry.

Gondy, devant cet orage quil pouvait rendre mortel pour les
railleurs, demeura calme et svre. La reine lui demanda alors
sil avait quelque chose  ajouter au beau discours quil venait
de lui faire.

-- Oui, Madame, dit le coadjuteur, jai  vous prier dy rflchir
 deux fois avant de mettre la guerre civile dans le royaume.

La reine tourna le dos et les rires recommencrent.

Le coadjuteur salua et sortit du palais en lanant au cardinal,
qui le regardait, un de ces regards quon comprend entre ennemis
mortels. Ce regard tait si acr, quil pntra jusquau fond du
coeur de Mazarin, et que celui-ci, sentant que ctait une
dclaration de guerre, saisit le bras de dArtagnan et lui dit:

-- Dans loccasion, monsieur, vous reconnatrez bien cet homme,
qui vient de sortir, nest-ce pas?

-- Oui, Monseigneur, dit-il.

Puis, se tournant  son tour vers Porthos:

-- Diable! dit-il, cela se gte; je naime pas les querelles entre
les gens glise.

Gondy se retira en semant les bndictions sur son passage et en
se donnant le malin plaisir de faire tomber  ses genoux jusquaux
serviteurs de ses ennemis.

-- Oh! murmura-t-il en franchissant le seuil du palais, cour
ingrate, cour perfide, cour lche! je tapprendrai demain  rire,
mais sur un autre ton.

Mais tandis que lon faisait des extravagances de joie au Palais-
Royal pour renchrir sur lhilarit de la reine, Mazarin, homme de
sens, et qui dailleurs avait toute la prvoyance de la peur, ne
perdait pas son temps  de vaines et dangereuses plaisanteries: il
tait sorti derrire le coadjuteur, assurait ses comptes, serrait
son or, et faisait, par des ouvriers de confiance, pratiquer des
cachettes dans ses murailles.

En rentrant chez lui, le coadjuteur apprit quun jeune homme tait
venu aprs son dpart et lattendait; il demanda le nom de ce
jeune homme, et tressaillit de joie en apprenant quil sappelait
Louvires.

Il courut aussitt  son cabinet; en effet le fils de Broussel,
encore tout furieux et tout sanglant de la lutte contre les gens
du roi, tait l. La seule prcaution quil et prise pour venir 
larchevch avait t de dposer son arquebuse chez un ami.

Le coadjuteur alla  lui et lui tendit la main. Le jeune homme le
regarda comme sil et voulu lire au fond de son coeur.

-- Mon cher monsieur Louvires, dit le coadjuteur, croyez que je
prends une part bien relle au malheur qui vous arrive.

-- Est-ce vrai et parlez-vous srieusement? dit Louvires.

-- Du fond du coeur, dit de Gondy.

-- En ce cas, Monseigneur, le temps des paroles est pass, et
lheure dagir est venue; Monseigneur, si vous le voulez, mon
pre, dans trois jours, sera hors de prison, et dans six mois vous
serez cardinal.

Le coadjuteur tressaillit.

-- Oh! parlons franc, dit Louvires, et jouons cartes sur table.
on ne sme pas pour trente mille cus daumnes comme vous lavez
fait depuis six mois par pure charit chrtienne, ce serait trop
beau. Vous tes ambitieux, cest tout simple: vous tes homme de
gnie et vous sentez votre valeur. Moi je hais la cour et nai, en
ce moment-ci, quun seul dsir, la vengeance. Donnez-nous le
clerg et le peuple, dont vous disposez; moi, je vous donne la
bourgeoisie et le parlement; avec ces quatre lments, dans huit
jours Paris est  nous, et, croyez-moi, monsieur le coadjuteur, la
cour donnera par crainte ce quelle ne donnerait pas par
bienveillance.

Le coadjuteur regarda  son tour Louvires de son oeil perant.

-- Mais, monsieur Louvires, savez-vous que cest tout bonnement
la guerre civile que vous me proposez l?

-- Vous la prparez depuis assez longtemps, Monseigneur, pour
quelle soit la bienvenue de vous.

-- Nimporte, dit le coadjuteur, vous comprenez que cela demande
rflexion?

-- Et combien dheures demandez-vous?

-- Douze heures, monsieur. Est-ce trop?

-- Il est midi;  minuit je serai chez vous.

-- Si je ntais pas rentr, attendez-moi.

--  merveille.  minuit, Monseigneur.

--  minuit, mon cher monsieur Louvires.

Rest seul, Gondy manda chez lui tous les curs avec lesquels il
tait en relations. Deux heures aprs, il avait runi trente
desservants des paroisses les plus populeuses et par consquent
les plus remuantes de Paris.

Gondy leur raconta linsulte quon venait de lui faire au Palais-
Royal, et rapporta les plaisanteries de Bautru, du comte de
Villeroy et du marchal de La Meilleraie. Les curs lui
demandrent ce quil y avait  faire.

-- Cest tout simple, dit le coadjuteur; vous dirigez les
consciences, eh bien! sapez-y ce misrable prjug de la crainte
et du respect des rois; apprenez  vos ouailles que la reine est
un tyran, et rptez, tant et si fort que chacun le sache, que les
malheurs de la France viennent du Mazarin, son amant et son
corrupteur; commencez loeuvre aujourdhui,  linstant mme, et
dans trois jours, je vous attends au rsultat. En outre, si
quelquun de vous a un bon conseil  me donner, quil reste, je
lcouterai avec plaisir.

Trois curs restrent: celui de Saint-Merri, celui de Saint-
Sulpice et celui de Saint-Eustache.

Les autres se retirrent.

-- Vous croyez donc pouvoir maider encore plus efficacement que
vos confrres? dit de Gondy.

-- Nous lesprons, reprirent les curs.

-- Voyons, monsieur le desservant de Saint-Merri, commencez.

-- Monseigneur, jai dans mon quartier un homme qui pourrait vous
tre de la plus grande utilit.

-- Quel est cet homme?

-- Un marchand de la rue des Lombards, qui a la plus grande
influence sur le petit commerce de son quartier.

-- Comment lappelez-vous?

-- Cest un nomm Planchet: il avait fait  lui seul une meute il
y a six semaines  peu prs; mais,  la suite de cette meute,
comme on le cherchait pour le pendre, il a disparu.

-- Et le retrouverez-vous?

-- Je lespre, je ne crois pas quil ait t arrt; et comme je
suis confesseur de sa femme, si elle sait o il est, je le saurai.

-- Bien, monsieur le cur, cherchez-moi cet homme-l, et si vous
me le trouvez, amenez-le-moi.

--  quelle heure, Monseigneur?

--  six heures, voulez-vous?

-- Nous serons chez vous  six heures, Monseigneur.

-- Allez, mon cher cur, allez, et que Dieu vous seconde!

Le cur sortit.

-- Et vous, monsieur? dit Gondy en se retournant vers le cur de
Saint-Sulpice.

-- Moi, Monseigneur, dit celui-ci, je connais un homme qui a rendu
de grands services  un prince trs populaire, qui ferait un
excellent chef de rvolts et que je puis mettre  votre
disposition.

-- Comment nommez-vous cet homme?

-- M. le comte de Rochefort.

-- Je le connais aussi; malheureusement il nest pas  Paris.

-- Monseigneur, il est rue Cassette.

-- Depuis quand?

-- Depuis trois jours dj.

-- Et pourquoi nest-il pas venu me voir?

-- On lui a dit... Monseigneur me pardonnera...

-- Sans doute; dites.

-- Que Monseigneur tait en train de traiter avec la cour.

Gondy se mordit les lvres.

-- On la tromp; amenez-le-moi  huit heures, monsieur le cur,
et que Dieu vous bnisse comme je vous bnis!

Le second cur sinclina et sortit.

--  votre tour, monsieur, dit le coadjuteur en se tournant vers
le dernier restant. Avez-vous aussi bien  moffrir que ces deux
messieurs qui nous quittent?

-- Mieux, Monseigneur.

-- Diable! faites attention que vous prenez l un terrible
engagement: lun ma offert un marchand, lautre ma offert un
comte; vous allez donc moffrir un prince, vous?

-- Je vais vous offrir un mendiant, Monseigneur.

-- Ah! ah! fit Gondy rflchissant, vous avez raison, monsieur le
cur; quelquun qui soulverait toute cette lgion de pauvres qui
encombrent les carrefours de Paris et qui saurait leur faire
crier, assez haut pour que toute la France lentendt, que cest
le Mazarin qui les a rduits  la besace.

-- Justement jai votre homme.

-- Bravo! et quel est cet homme?

-- Un simple mendiant comme je vous lai dit, Monseigneur, qui
demande laumne en donnant de leau bnite sur les marches de
lglise Saint-Eustache depuis six ans  peu prs.

-- Et vous dites quil a une grande influence sur ses pareils?

-- Monseigneur sait-il que la mendicit est un corps organis, une
espce dassociation de ceux qui ne possdent pas contre ceux qui
possdent, une association dans laquelle chacun apporte sa part,
et qui relve dun chef?

-- Oui, jai dj entendu dire cela, reprit le coadjuteur.

-- Eh bien! cet homme que je vous offre est un syndic gnral.

-- Et que savez-vous de cet homme?

-- Rien, Monseigneur, sinon quil me parat tourment de quelque
remords.

-- Qui vous le fait croire?

-- Tous les 28 de chaque mois, il me fait dire une messe pour le
repos de lme dune personne morte de mort violente; hier encore
jai dit cette messe.

-- Et vous lappelez?

-- Maillard; mais je ne pense pas que ce soit son vritable nom.

-- Et croyez-vous qu cette heure nous le trouvions  son poste?

-- Parfaitement.

-- Allons voir votre mendiant, monsieur le cur; et sil est tel
que vous me le dites, vous avez raison, cest vous qui aurez
trouv le vritable trsor.

Et Gondy shabilla en cavalier, mit un large feutre avec une plume
rouge, ceignit une longue pe, boucla des perons  ses bottes,
senveloppa dun ample manteau et suivit le cur.

Le coadjuteur et son compagnon traversrent toutes les rues qui
sparent larchevch de lglise Saint-Eustache, examinant avec
soin lesprit du peuple. Le peuple tait mu, mais, comme un
essaim dabeilles effarouches, semblait ne savoir sur quelle
place sabattre, et il tait vident que, si lon ne trouvait des
chefs  ce peuple, tout se passerait en bourdonnements.

En arrivant  la rue des Prouvaires, le cur tendit la main vers
le parvis de lglise.

-- Tenez, dit-il, le voil, il est  son poste.

Gondy regarda du ct indiqu, et aperut un pauvre assis sur une
chaise et adoss  une des moulures; il avait prs de lui un petit
seau et tenait un goupillon  la main.

-- Est-ce par privilge, dit Gondy, quil se tient l?

-- Non, Monseigneur, dit le cur, il a trait avec son
prdcesseur de la place de donneur deau bnite.

-- Trait?

-- Oui, ces places sachtent; je crois que celui-ci a pay la
sienne cent pistoles.

-- Le drle est donc riche?

-- Quelques-uns de ces hommes meurent en laissant parfois vingt
mille, vingt-cinq mille, trente mille livres et mme plus.

-- Hum! fit Gondy en riant, je ne croyais pas si bien placer mes
aumnes.

Cependant on savanait vers le parvis; au moment o le cur et le
coadjuteur mettaient le pied sur la premire marche de lglise,
le mendiant se leva et tendit son goupillon.

Ctait un homme de soixante-six  soixante-huit ans, petit, assez
gros, aux cheveux gris, aux yeux fauves. Il y avait sur sa figure
la lutte de deux principes opposs, une nature mauvaise dompte
par la volont, peut-tre par le repentir.

En voyant le cavalier qui accompagnait le cur, il tressaillit
lgrement et le regarda dun air tonn.

Le cur et le coadjuteur touchrent le goupillon du bout des
doigts et firent le signe de la croix; le coadjuteur jeta une
pice dargent dans le chapeau qui tait  terre.

-- Maillard, dit le cur, nous sommes venus, monsieur et moi, pour
causer un instant avec vous.

-- Avec moi! dit le mendiant; cest bien de lhonneur pour un
pauvre donneur deau bnite.

Il y avait dans la voix du pauvre un accent dironie quil ne put
dominer tout  fait et qui tonna le coadjuteur.

-- Oui, continua le cur qui semblait habitu  cet accent, oui,
nous avons voulu savoir ce que vous pensiez des vnements
daujourdhui, et ce que vous en avez entendu dire aux personnes
qui entrent  lglise et qui en sortent.

Le mendiant hocha la tte.

-- Ce sont de tristes vnements, monsieur le cur, qui, comme
toujours, retombent sur le pauvre peuple. Quant  ce quon en dit,
tout le monde est mcontent, tout le monde se plaint, mais qui dit
tout le monde ne dit personne.

-- Expliquez-vous, mon cher ami, dit le coadjuteur.

-- Je dis que tous ces cris, toutes ces plaintes, toutes ces
maldictions ne produiront quune tempte et des clairs, voil
tout; mais que le tonnerre ne tombera que lorsquil y aura un chef
pour le diriger.

-- Mon ami, dit Gondy, vous me paraissez un habile homme; seriez-
vous dispos  vous mler dune petite guerre civile dans le cas
o nous en aurions une, et  mettre  la disposition de ce chef,
si nous en trouvions un, votre pouvoir personnel et linfluence
que vous avez acquise sur vos camarades?

-- Oui, monsieur, pourvu que cette guerre ft approuve par
glise, et par consquent pt me conduire au but que je veux
atteindre, cest--dire  la rmission de mes pchs.

-- Cette guerre sera non seulement approuve, mais encore dirige
par elle. Quant  la rmission de vos pchs, nous avons
M. larchevque de Paris qui tient de grands pouvoirs de la cour
de Rome, et mme M. le coadjuteur qui possde des indulgences
plnires; nous vous recommanderions  lui.

-- Songez, Maillard, dit le cur, que cest moi qui vous ai
recommand  monsieur qui est un seigneur tout-puissant, et qui en
quelque sorte ai rpondu de vous.

-- Je sais, monsieur le cur, dit le mendiant, que vous avez
toujours t excellent pour moi; aussi, de mon ct, suis-je tout
dispos  vous tre agrable.

-- Et croyez-vous votre pouvoir aussi grand sur vos confrres que
me le disait tout  lheure M. le cur?

-- Je crois quils ont pour moi une certaine estime, dit le
mendiant avec orgueil, et que non seulement ils feront tout ce que
je leur ordonnerai, mais encore que partout o jirai ils me
suivront.

-- Et pouvez-vous me rpondre de cinquante hommes bien rsolus, de
bonnes mes oisives et bien animes, de braillards capables de
faire tomber les murs du Palais-Royal en criant:  bas le
Mazarin! comme tombaient autrefois ceux de Jricho?

-- Je crois, dit le mendiant, que je puis tre charg de choses
plus difficiles et plus importantes que cela.

-- Ah! ah! dit Gondy, vous chargeriez-vous donc dans une nuit de
faire une dizaine de barricades?

-- Je me chargerais den faire cinquante, et, le jour venu, de les
dfendre.

-- Pardieu, dit de Gondy, vous parlez avec une assurance qui me
fait plaisir, et puisque M. le cur me rpond de vous...

-- Jen rponds, dit le cur.

-- Voici un sac contenant cinq cents pistoles en or, faites toutes
vos dispositions, et dites-moi o je puis vous retrouver ce soir 
dix heures.

-- Il faudrait que ce ft dans un endroit lev, et do un signal
fait pt tre vu dans tous les quartiers de Paris.

-- Voulez-vous que je vous donne un mot pour le vicaire de Saint-
Jacques-la-Boucherie? Il vous introduira dans une des chambres de
la tour, dit le cur.

--  merveille, dit le mendiant.

-- Donc, dit le coadjuteur, ce soir,  dix heures; et si je suis
content de vous, il y aura  votre disposition un autre sac de
cinq cents pistoles.

Les yeux du mendiant brillrent davidit, mais il rprima cette
motion.

--  ce soir, monsieur, rpondit-il, tout sera prt.

Et il reporta sa chaise dans lglise, rangea prs de sa chaise
son seau et son goupillon, alla prendre de leau bnite au
bnitier, comme sil navait pas confiance dans la sienne, et
sortit de lglise.


XLIX. La tour de Saint-Jacques-la-Boucherie

 six heures moins un quart, M. de Gondy avait fait toutes ses
courses et tait rentr  larchevch.

 six heures on annona le cur de Saint-Merri.

Le coadjuteur jeta vivement les yeux derrire lui et vit quil
tait suivi dun autre homme.

-- Faites entrer, dit-il.

Le cur entra, et Planchet avec lui.

-- Monseigneur, dit le cur de Saint-Merri, voici la personne dont
jai eu lhonneur de vous parler.

Planchet salua de lair dun homme qui a frquent les bonnes
maisons.

-- Et vous tes dispos  servir la cause du peuple? demanda
Gondy.

-- Je crois bien, dit Planchet: je suis frondeur dans lme. Tel
que vous me voyez, Monseigneur, je suis condamn  tre pendu.

-- Et  quelle occasion?

-- Jai tir des mains des sergents de Mazarin un noble seigneur
quils reconduisaient  la Bastille, o il tait depuis cinq ans.

-- Vous le nommez?

-- Oh! Monseigneur le connat bien: cest le comte de Rochefort.

-- Ah! vraiment oui! dit le coadjuteur, jai entendu parler de
cette affaire: vous aviez soulev tout le quartier, ma-t-on dit?

--  peu prs, dit Planchet dun air satisfait de lui-mme.

-- Et vous tes de votre tat?...

-- Confiseur, rue des Lombards.

-- Expliquez-moi comment il se fait quexerant un tat si
pacifique vous ayez des inclinations si belliqueuses?

-- Comment Monseigneur, tant glise, me reoit-il maintenant en
habit de cavalier, avec lpe au ct et les perons aux bottes?

-- Pas mal rpondu, ma foi! dit Gondy en riant; mais, vous le
savez, jai toujours eu, malgr mon rabat, des inclinations
guerrires.

-- Eh bien, Monseigneur, moi, avant dtre confiseur, jai t
trois ans sergent au rgiment de Pimont, et avant dtre trois
ans au rgiment de Pimont, jai t dix-huit mois laquais de
M. dArtagnan.

-- Le lieutenant aux mousquetaires? demanda Gondy.

-- Lui-mme, Monseigneur.

-- Mais on le dit mazarin enrag?

-- Heu... fit Planchet.

-- Que voulez-vous dire?

-- Rien, Monseigneur. M. dArtagnan est au service; M. dArtagnan
fait son tat de dfendre Mazarin, qui le paye, comme nous
faisons, nous autres bourgeois, notre tat dattaquer le Mazarin,
qui nous vole.

-- Vous tes un garon intelligent, mon ami, peut-on compter sur
vous?

-- Je croyais, dit Planchet, que M. le cur vous avait rpondu
pour moi.

-- En effet; mais jaime  recevoir cette assurance de votre
bouche.

-- Vous pouvez compter sur moi, Monseigneur, pourvu quil sagisse
de faire un bouleversement par la ville.

-- Il sagit justement de cela. Combien dhommes croyez-vous
pouvoir rassembler dans la nuit?

-- Deux cents mousquets et cinq cents hallebardes.

-- Quil y ait seulement un homme par chaque quartier qui en fasse
autant, et demain nous aurons une assez forte arme.

-- Mais oui.

-- Seriez-vous dispos  obir au comte de Rochefort?

-- Je le suivrais en enfer; et ce nest pas peu dire, car je le
crois capable dy descendre.

-- Bravo!

--  quel signe pourra-t-on distinguer demain les amis des
ennemis?

-- Tout frondeur peut mettre un noeud de paille  son chapeau.

-- Bien. Donnez la consigne.

-- Avez-vous besoin dargent?

-- Largent ne fait jamais de mal en aucune chose, Monseigneur. Si
on nen a pas, on sen passera; si on en a, les choses niront que
plus vite et mieux.

Gondy alla  un coffre et tira un sac.

-- Voici cinq cents pistoles, dit-il; et si laction va bien,
comptez demain sur pareille somme.

-- Je rendrai fidlement compte  Monseigneur de cette somme, dit
Planchet en mettant le sac sous son bras.

-- Cest bien, je vous recommande le cardinal.

-- Soyez tranquille, il est en bonnes mains.

Planchet sortit, le cur resta un peu en arrire.

-- tes-vous content, Monseigneur? dit-il.

-- Oui, cet homme ma lair dun gaillard rsolu.

-- Eh bien, il fera plus quil na promis.

-- Cest merveilleux alors.

Et le cur rejoignit Planchet, qui lattendait sur lescalier. Dix
minutes aprs on annonait le cur de Saint-Sulpice.

Ds que la porte du cabinet de Gondy fut ouverte, un homme sy
prcipita, ctait le comte de Rochefort.

-- Cest donc vous, mon cher comte! dit de Gondy en lui tendant la
main.

-- Vous tes donc enfin dcid, Monseigneur? dit Rochefort.

-- Je lai toujours t, dit Gondy.

-- Ne parlons plus de cela, vous le dites, je vous crois; nous
allons donner le bal au Mazarin.

-- Mais... je lespre.

-- Et quand commencera la danse?

-- Les invitations se font pour cette nuit, dit le coadjuteur,
mais les violons ne commenceront  jouer que demain matin.

-- Vous pouvez compter sur moi et sur cinquante soldats que ma
promis le chevalier dHumires, dans loccasion o jen aurais
besoin.

-- Sur cinquante soldats?

-- Oui; il fait des recrues et me les prte; la fte finie, sil
en manque, je les remplacerai.

-- Bien, mon cher Rochefort; mais ce nest pas tout.

-- Quy a-t-il encore? demanda Rochefort en souriant.

-- M. de Beaufort, quen avez-vous fait?

-- Il est dans le Vendmois, o il attend que je lui crive de
revenir  Paris.

-- crivez-lui, il est temps.

-- Vous tes donc sr de votre affaire?

-- Oui, mais il faut quil se presse; car  peine le peuple de
Paris va-t-il tre rvolt, que nous aurons dix princes pour un
qui voudront se mettre  sa tte: sil tarde, il trouvera la place
prise.

-- Puis-je lui donner avis de votre part?

-- Oui, parfaitement.

-- Puis-je lui dire quil doit compter sur vous?

--  merveille.

-- Et vous lui laisserez tout pouvoir?

-- Pour la guerre, oui; quant  la politique...

-- Vous savez que ce nest pas son fort.

-- Il me laissera ngocier  ma guise mon chapeau de cardinal.

-- Vous y tenez?

-- Puisquon me force de porter un chapeau dune forme qui ne me
convient pas, dit Gondy, je dsire au moins que ce chapeau soit
rouge.

-- Il ne faut pas disputer des gots et des couleurs, dit
Rochefort en riant; je rponds de son consentement.

-- Et vous lui crivez ce soir?

-- Je fais mieux que cela, je lui envoie un messager.

-- Dans combien de jours peut-il tre ici?

-- Dans cinq jours.

-- Quil vienne, et il trouvera un changement.

-- Je le dsire.

-- Je vous en rponds.

-- Ainsi?

-- Allez rassembler vos cinquante hommes et tenez-vous prt.

--  quoi?

--  tout.

-- Y a-t-il un signe de ralliement?

-- Un noeud de paille au chapeau.

-- Cest bien. Adieu, Monseigneur.

-- Adieu, mon cher Rochefort.

-- Ah! mons Mazarin, mons Mazarin! dit Rochefort en entranant son
cur, qui navait pas trouv moyen de placer un mot dans ce
dialogue, vous verrez si je suis trop vieux pour tre un homme
daction!

Il tait neuf heures et demie, il fallait bien une demi-heure au
coadjuteur pour se rendre de larchevch  la tour de Saint-
Jacques-la-Boucherie.

Le coadjuteur remarqua quune lumire veillait  lune des
fentres les plus leves de la tour.

-- Bon, dit-il, notre syndic est  son poste.

Il frappa, on vint lui ouvrir. Le vicaire lui-mme lattendait et
le conduisit en lclairant jusquau haut de la tour; arriv l,
il lui montra une petite porte, posa la lumire dans un angle de
la muraille pour que le coadjuteur pt la trouver en sortant, et
descendit.

Quoique la clef ft  la porte, le coadjuteur frappa.

-- Entrez, dit une voix que le coadjuteur reconnut pour celle du
mendiant.

De Gondy entra. Ctait effectivement le donneur deau bnite du
parvis Saint-Eustache. Il attendait couch sur une espce de
grabat.

En voyant entrer le coadjuteur il se leva.

Dix heures sonnrent.

-- Eh bien! dit Gondy, mas-tu tenu parole?

-- Pas tout  fait, dit le mendiant.

-- Comment cela?

-- Vous mavez demand cinq cents hommes, nest-ce pas?

-- Oui, eh bien?

-- Eh bien! je vous en aurai deux mille.

-- Tu ne te vantes pas?

-- Voulez-vous une preuve?

-- Oui.

Trois chandelles taient allumes, chacune delles brlant devant
une fentre dont lune donnait sur la Cit, lautre sur le Palais-
Royal, lautre sur la rue Saint-Denis.

Lhomme alla silencieusement  chacune des trois chandelles et les
souffla lune aprs lautre.

Le coadjuteur se trouva dans lobscurit, la chambre ntait plus
claire que par le rayon incertain de la lune perdue dans les
gros nuages noirs dont elle frangeait dargent les extrmits.

-- Quas-tu fait? dit le coadjuteur.

-- Jai donn le signal.

-- Lequel?

-- Celui des barricades.

-- Ah! ah!

-- Quand vous sortirez dici vous verrez mes hommes  loeuvre.
Prenez seulement garde de vous casser les jambes en vous heurtant
 quelque chane ou en vous laissant tomber dans quelque trou.

-- Bien! Voici la somme, la mme que celle que tu as reue.
Maintenant souviens-toi que tu es un chef et ne va pas boire.

-- Il y a vingt ans que je nai bu que de leau.

Lhomme prit le sac des mains du coadjuteur, qui entendit le bruit
que faisait la main en fouillant et en maniant les pices dor.

-- Ah! ah! dit le coadjuteur, tu es avare, mon drle.

Le mendiant poussa un soupir et rejeta le sac.

-- Serai-je donc toujours le mme, dit-il, et ne parviendrai-je
jamais  dpouiller le vieil homme? O misre,  vanit!

-- Tu le prends, cependant.

-- Oui, mais je fais voeu devant vous demployer ce qui me restera
 des oeuvres pies.

Son visage tait ple et contract comme lest celui dun homme
qui vient de subir une lutte intrieure.

-- Singulier homme! murmura Gondy.

Et il prit son chapeau pour sen aller, mais en se retournant il
vit le mendiant entre lui et la porte.

Son premier mouvement fut que cet homme lui voulait quelque mal.

Mais bientt, au contraire, il lui vit joindre les deux mains et
il tomba  genoux.

-- Monseigneur, lui dit-il, avant de me quitter, votre
bndiction, je vous prie.

-- Monseigneur! scria Gondy; mon ami, tu me prends pour un
autre.

-- Non, Monseigneur, je vous prends pour ce que vous tes, cest-
-dire pour M. le coadjuteur; je vous ai reconnu du premier coup
doeil.

Gondy sourit.

-- Et tu veux ma bndiction? dit-il.

-- Oui, jen ai besoin.

Le mendiant dit ces paroles avec un ton dhumilit si grande et de
repentir si profond, que Gondy tendit sa main sur lui et lui
donna sa bndiction avec toute lonction dont il tait capable.

-- Maintenant, dit le coadjuteur, il y a communion entre nous. Je
tai bni et tu mes sacr, comme  mon tour je le suis pour toi.
Voyons, as-tu commis quelque crime que poursuive la justice
humaine dont je puisse te garantir?

Le mendiant secoua la tte.

-- Le crime que jai commis, Monseigneur, ne relve point de la
justice humaine, et vous ne pouvez men dlivrer quen me
bnissant souvent comme vous venez de le faire.

-- Voyons, sois franc, dit le coadjuteur, tu nas pas fait toute
ta vie le mtier que tu fais?

-- Non, Monseigneur, je ne le fais pas depuis six ans.

-- Avant de le faire, o tais-tu?

--  la Bastille.

-- Et avant dtre  la Bastille?

-- Je vous le dirai, Monseigneur, le jour o vous voudrez bien
mentendre en confession.

-- Cest bien.  quelque heure du jour ou de la nuit que tu te
prsentes, souviens-toi que je suis prt  te donner labsolution.

-- Merci, Monseigneur, dit le mendiant dune voix sourde, mais je
ne suis pas encore prt  la recevoir.

-- Cest bien. Adieu.

-- Adieu, Monseigneur, dit le mendiant en ouvrant la porte et en
se courbant devant le prlat.

Le coadjuteur prit la chandelle, descendit et sortit tout rveur.


L. Lmeute

Il tait onze heures de la nuit  peu prs. Gondy neut pas fait
cent pas dans les rues de Paris quil saperut du changement
trange qui stait opr.

Toute la ville semblait habite dtres fantastiques; on voyait
des ombres silencieuses qui dpavaient les rues, dautres qui
tranaient et qui renversaient des charrettes, dautres qui
creusaient des fosss  engloutir des compagnies entires de
cavaliers. Tous ces personnages si actifs allaient, venaient,
couraient, pareils  des dmons accomplissant quelque oeuvre
inconnue: ctaient les mendiants de la cour des Miracles,
ctaient les agents du donneur deau bnite du parvis Saint-
Eustache qui prparaient les barricades du lendemain.

Gondy regardait ces hommes de lobscurit, ces travailleurs
nocturnes, avec une certaine pouvante; il se demandait si, aprs
avoir fait sortir toutes ces cratures immondes de leurs repaires,
il aurait le pouvoir de les y faire rentrer. Quand quelquun de
ces tres sapprochait de lui, il tait prt  faire le signe de
la croix.

Il gagna la rue Saint-Honor et la suivit en savanant vers la
rue de la Ferronnerie. L, laspect changea: ctaient des
marchands qui couraient de boutique en boutique; les portes
semblaient fermes comme les contrevents; mais elles ntaient que
pousses, si bien quelles souvraient et se refermaient aussitt
pour donner entre  des hommes qui semblaient craindre de laisser
voir ce quils portaient; ces hommes, ctaient les boutiquiers
qui ayant des armes en prtaient  ceux qui nen avaient pas.

Un individu allait de porte en porte, pliant sous le poids
dpes, darquebuses, de mousquetons, darmes de toute espce,
quil dposait au fur et  mesure.  la lueur dune lanterne, le
coadjuteur reconnut Planchet.

Le coadjuteur regagna le quai par la rue de la Monnaie; sur le
quai, des groupes de bourgeois en manteaux noirs et gris, selon
quils appartenaient  la haute ou  la basse bourgeoisie,
stationnaient immobiles, tandis que des hommes isols passaient
dun groupe  lautre. Tous ces manteaux gris ou noirs taient
relevs par-derrire par la pointe dune pe, par-devant par le
canon dune arquebuse ou dun mousqueton.

En arrivant sur le Pont-Neuf, le coadjuteur trouva ce pont gard;
un homme sapprocha de lui.

-- Qui tes-vous? demanda cet homme; je ne vous reconnais pas pour
tre des ntres.

-- Cest que vous ne reconnaissez pas vos amis, mon cher monsieur
Louvires, dit le coadjuteur en levant son chapeau.

Louvires le reconnut et sinclina.

Gondy poursuivit sa route et descendit jusqu la tour de Nesle.
L, il vit une longue file de gens qui se glissaient le long des
murs. On et dit dune procession de fantmes, car ils taient
tous envelopps de manteaux blancs. Arrivs  un certain endroit,
tous ces hommes semblaient sanantir lun aprs lautre comme si
la terre et manqu sous leurs pieds. Gondy saccouda dans un
angle et les vit disparatre depuis le premier jusqu lavant-
dernier.

Le dernier leva les yeux pour sassurer sans doute que lui et ses
compagnons ntaient point pis, et malgr lobscurit il aperut
Gondy. Il marcha droit  lui et lui mit le pistolet sous la gorge.

-- Hol! monsieur de Rochefort, dit Gondy en riant, ne plaisantons
pas avec les armes  feu.

Rochefort reconnut la voix.

-- Ah! cest vous, Monseigneur? dit-il.

-- Moi-mme. Quelles gens menez-vous ainsi dans les entrailles de
la terre?

-- Mes cinquante recrues du chevalier dHumires, qui sont
destines  entrer dans les chevau-lgers, et qui ont pour tout
quipement reu leurs manteaux blancs.

-- Et vous allez?

-- Chez un sculpteur de mes amis; seulement nous descendons par la
trappe o il introduit ses marbres.

-- Trs bien, dit Gondy.

Et il donna une poigne de main  Rochefort, qui descendit  son
tour et referma la trappe derrire lui.

Le coadjuteur rentra chez lui. Il tait une heure du matin. Il
ouvrit la fentre et se pencha pour couter.

Il se faisait par toute la ville une rumeur trange, inoue,
inconnue; on sentait quil se passait dans toutes ces rues,
obscures comme des gouffres, quelque chose dinusit et de
terrible. De temps en temps un grondement pareil  celui dune
tempte qui samasse ou dune houle qui monte se faisait entendre;
mais rien de clair, rien de distinct, rien dexplicable ne se
prsentait  lesprit: on et dit de ces bruits mystrieux et
souterrains qui prcdent les tremblements de terre.

Loeuvre de rvolte dura toute la nuit ainsi. Le lendemain, Paris
en sveillant sembla tressaillir  son propre aspect. On et dit
dune ville assige. Des hommes arms se tenaient sur les
barricades loeil menaant, le mousquet  lpaule; des mots
dordre, des patrouilles, des arrestations, des excutions mme,
voil ce que le passant trouvait  chaque pas. On arrtait les
chapeaux  plumes et les pes dores pour leur faire crier: _Vive
Broussel!  bas le Mazarin!_ et quiconque se refusait  cette
crmonie tait hu, conspu et mme battu. On ne tuait pas
encore, mais on sentait que ce ntait pas lenvie qui en
manquait.

Les barricades avaient t pousses jusquauprs du Palais-Royal.
De la rue des Bons-Enfants  celle de la Ferronnerie, de la rue
Saint-Thomas-du-Louvre au Pont-Neuf, de la rue Richelieu  la
porte Saint-Honor, il y avait plus de dix mille hommes arms,
dont les plus avancs criaient des dfis aux sentinelles
impassibles du rgiment des gardes places en vedettes tout autour
du Palais-Royal, dont les grilles taient refermes derrire
elles, prcaution qui rendait leur situation prcaire. Au milieu
de tout cela circulaient, par bandes de cent, de cent cinquante,
de deux cents, des hommes hves, livides, dguenills, portant des
espces dtendards o taient crits ces mots:_ Voyez la misre
du peuple!_ Partout o passaient ces gens, des cris frntiques se
faisaient entendre; et il y avait tant de bandes semblables, que
lon criait partout.

Ltonnement dAnne dAutriche et de Mazarin fut grand  leur
lever, quand on vint leur annoncer que la Cit, que la veille au
soir ils avaient laisse tranquille, se rveillait fivreuse et
tout en motion; aussi ni lun ni lautre ne voulaient-ils croire
les rapports quon leur faisait, disant quils ne sen
rapporteraient de cela qu leurs yeux et  leurs oreilles. On
leur ouvrit une fentre. Ils virent, ils entendirent et ils furent
convaincus.

Mazarin haussa les paules et fit semblant de mpriser fort cette
populace, mais il plit visiblement et, tout tremblant, courut 
son cabinet, enfermant son or et ses bijoux dans ses cassettes, et
passant  ses doigts ses plus beaux diamants. Quant  la reine,
furieuse et abandonne  sa seule volont, elle fit venir le
marchal de La Meilleraie, lui ordonna de prendre autant dhommes
quil lui plairait et daller voir ce que ctait que cette
_plaisanterie._

Le marchal tait dordinaire fort aventureux et ne doutait de
rien, ayant ce haut mpris de la populace que professaient pour
elle les gens dpe; il prit cent cinquante hommes et voulut
sortir par le pont du Louvre, mais l il rencontra Rochefort et
ses cinquante chevau-lgers accompagns de plus de quinze cents
personnes. Il ny avait pas moyen de forcer une pareille barrire.
Le marchal ne lessaya mme point et remonta le quai.

Mais au Pont-Neuf il trouva Louvires et ses bourgeois. Cette fois
le marchal essaya de charger, mais il fut accueilli  coups de
mousquet, tandis que les pierres tombaient comme grle par toutes
les fentres. Il y laissa trois hommes.

Il battit en retraite vers le quartier des Halles, mais il y
trouva Planchet et ses hallebardiers. Les hallebardes se
couchrent menaantes vers lui; il voulut passer sur le ventre 
tous ces manteaux gris, mais les manteaux gris tinrent bon, et le
marchal recula vers la rue Saint-Honor, laissant sur le champ
quatre de ses gardes qui avaient t tus tout doucement  larme
blanche.

Alors il sengagea dans la rue Saint-Honor; mais l il rencontra
les barricades du mendiant de Saint-Eustache. Elles taient
gardes, non seulement par des hommes arms, mais encore par des
femmes et des enfants. Matre Friquet, possesseur dun pistolet et
dune pe que lui avait donns Louvires, avait organis une
bande de drles comme lui, et faisait un bruit  tout rompre.

Le marchal crut ce point plus mal gard que les autres et voulut
le forcer. Il fit mettre pied  terre  vingt hommes pour forcer
et ouvrir cette barricade, tandis que lui et le reste de sa troupe
 cheval protgeraient les assaillants. Les vingt hommes
marchrent droit  lobstacle; mais, l, de derrire les poutres,
dentre les roues des charrettes, du haut des pierres, une
fusillade terrible partit, et au bruit de cette fusillade, les
hallebardiers de Planchet apparurent au coin du cimetire des
Innocents, et les bourgeois de Louvires au coin de la rue de la
Monnaie.

Le marchal de La Meilleraie tait pris entre deux feux.

Le marchal de La Meilleraie tait brave, aussi rsolut-il de
mourir o il tait. Il rendit coups pour coups, et les hurlements
de douleur commencrent  retentir dans la foule. Les gardes,
mieux exercs, tiraient plus juste, mais les bourgeois, plus
nombreux, les crasaient sous un vritable ouragan de fer. Les
hommes tombaient autour de lui comme ils auraient pu tomber 
Rocroy ou  Lrida. Fontrailles, son aide de camp, avait le bras
cass, son cheval avait reu une balle dans le cou, et il avait
grandpeine  le matriser, car la douleur le rendait presque fou.
Enfin, il en tait  ce moment suprme o le plus brave sent le
frisson dans ses veines et la sueur sur son front, lorsque tout 
coup la foule souvrit du ct de la rue de lArbre-Sec en criant:

-- _Vive le coadjuteur!_ et Gondy, en rochet et en camail, parut,
passant tranquille au milieu de la fusillade, et distribuant 
droite et  gauche ses bndictions avec autant de calme que sil
conduisait la procession de la Fte-Dieu.

Tout le monde tomba  genoux.

Le marchal le reconnut et courut  lui.

-- Tirez-moi dici, au nom du ciel, dit-il, ou jy laisserai ma
peau et celle de tous mes hommes.

Il se faisait un tumulte au milieu duquel on net pas entendu
gronder le tonnerre du ciel. Gondy leva la main et rclama le
silence. On se tut.

-- Mes enfants, dit-il, voici M. le marchal de La Meilleraie, aux
intentions duquel vous vous tes tromps, et qui sengage, en
rentrant au Louvre,  demander en votre nom,  la reine, la
libert de notre Broussel. Vous y engagez-vous, marchal? ajouta
Gondy en se tournant vers La Meilleraie.

-- Morbleu! scria celui-ci, je le crois bien que je my engage!
Je nesprais pas en tre quitte  si bon march.

-- Il vous donne sa parole de gentilhomme, dit Gondy.

Le marchal leva la main en signe dassentiment.

-- Vive le coadjuteur! cria la foule. Quelques voix ajoutrent
mme.Vive le marchal! mais toutes reprirent en choeur:  bas
le Mazarin!

La foule souvrit, le chemin de la rue Saint-Honor tait le plus
court. On ouvrit les barricades, et le marchal et le reste de sa
troupe firent retraite, prcds par Friquet et ses bandits, les
uns faisant semblant de battre du tambour, les autres imitant le
son de la trompette.

Ce fut presque une marche triomphante: seulement, derrire les
gardes, les barricades se refermaient; le marchal rongeait ses
poings.

Pendant ce temps, comme nous lavons dit, Mazarin tait dans son
cabinet, mettant ordre  ses petites affaires. Il avait fait
demander dArtagnan; mais, au milieu de tout ce tumulte, il
nesprait pas le voir, dArtagnan ntant pas de service. Au bout
de dix minutes le lieutenant parut sur le seuil, suivi de son
insparable Porthos.

-- Ah! venez, venez, _monsou_ dArtagnan, scria le cardinal, et
soyez le bienvenu, ainsi que votre ami. Mais que se passe-t-il
donc dans ce damn Paris?

-- Ce qui se passe, Monseigneur! rien de bon, dit dArtagnan en
hochant la tte; la ville est en pleine rvolte, et tout 
lheure, comme je traversais la rue Montorgueil avec M. du Vallon
que voici et qui est bien votre serviteur, malgr mon uniforme et
peut-tre mme  cause de mon uniforme, on a voulu nous faire
crier: Vive Broussel! et faut-il que je dise, Monseigneur, ce
quon a voulu nous faire crier encore?

-- Dites, dites.

-- Et:  bas Mazarin! Ma foi, voil le grand mot lch.

Mazarin sourit, mais devint fort ple.

-- Et vous avez cri? dit-il.

-- Ma foi non, dit dArtagnan, je ntais pas en voix; M. du
Vallon est enrhum et na pas cri non plus. Alors, Monseigneur...

-- Alors quoi? demanda Mazarin.

-- Regardez mon chapeau et mon manteau.

Et dArtagnan montra quatre trous de balle dans son manteau et
deux dans son feutre. Quant  lhabit de Porthos, un coup de
hallebarde lavait ouvert sur le flanc, et un coup de pistolet
avait coup sa plume.

-- _Diavolo_! dit le cardinal pensif et en regardant les deux amis
avec une nave admiration, jaurais cri, moi!

En ce moment le tumulte retentit plus rapproch.

Mazarin sessuya le front en regardant autour de lui. Il avait
bonne envie daller  la fentre, mais il nosait.

-- Voyez donc ce qui se passe, monsieur dArtagnan, dit-il.

DArtagnan alla  la fentre avec son insouciance habituelle.

-- Oh! oh! dit-il, quest-ce que cela? le marchal de La
Meilleraie qui revient sans chapeau, Fontrailles qui porte son
bras en charpe, des gardes blesss, des chevaux tout en sang...
Eh! mais... que font donc les sentinelles! elles mettent en joue,
elles vont tirer!

-- On leur a donn la consigne de tirer sur le peuple, scria
Mazarin, si le peuple approchait du Palais-Royal.

-- Mais si elles font feu, tout est perdu! scria dArtagnan.

-- Nous avons les grilles.

-- Les grilles! il y en a pour cinq minutes; les grilles! elles
seront arraches, tordues, broyes!... Ne tirez pas, mordieu!
scria dArtagnan en ouvrant la fentre.

Malgr cette recommandation, qui, au milieu du tumulte, navait pu
tre entendue, trois ou quatre coups de mousquet retentirent, puis
une fusillade terrible leur succda; on entendit cliqueter les
balles sur la faade du Palais-Royal, une delles passa sous le
bras de dArtagnan et alla briser une glace dans laquelle Porthos
se mirait avec complaisance.

-- Ohim! scria le cardinal; une glace de Venise!

-- Oh! Monseigneur, dit dArtagnan en refermant tranquillement la
fentre, ne pleurez pas encore, cela nen vaut pas la peine, car
il est probable que dans une heure il nen restera pas une au
Palais-Royal, de toutes vos glaces, quelles soient de Venise ou
de Paris.

-- Mais quel est donc votre avis, alors? dit le cardinal tout
tremblant.

-- Eh morbleu! de leur rendre Broussel, puisquils vous le
redemandent! Que diable voulez-vous faire dun conseiller au
parlement? ce nest bon  rien!

-- Et vous, monsieur du Vallon, est-ce votre avis? Que feriez-
vous?

-- Je rendrais Broussel, dit Porthos.

-- Venez, venez, messieurs, scria Mazarin, je vais parler de la
chose  la reine.

Au bout du corridor il sarrta.

-- Je puis compter sur vous, nest-ce pas, messieurs? dit-il.

-- Nous ne nous donnons pas deux fois, dit dArtagnan, nous nous
sommes donns  vous, ordonnez, nous obirons.

-- Eh bien! dit Mazarin, entrez dans ce cabinet, et attendez.

En faisant un dtour, il rentra dans le salon par une autre porte.


LI. Lmeute se fait rvolte

Le cabinet o lon avait fait entrer dArtagnan et Porthos ntait
spar du salon o se trouvait la reine que par des portires de
tapisserie. Le peu dpaisseur de la sparation permettait donc
dentendre tout ce qui se passait, tandis que louverture qui se
trouvait entre les deux rideaux, si troite quelle ft,
permettait de voir.

La reine tait debout dans ce salon, ple de colre; mais
cependant sa puissance sur elle-mme tait si grande, quon et
dit quelle nprouvait aucune motion. Derrire elle taient
Comminges, Villequier et Guitaut; derrire les hommes, les femmes.

Devant elle, le chancelier Sguier, le mme qui, vingt ans
auparavant, lavait si fort perscute, racontait que son carrosse
venait dtre bris, quil avait t poursuivi, quil stait jet
dans lHtel dO ..., que lhtel avait t aussitt envahi,
pill, dvast; heureusement il avait eu le temps de gagner un
cabinet perdu dans la tapisserie, o une vieille femme lavait
enferm avec son frre lvque de Meaux. L, le danger avait t
si rel, les forcens staient approchs de ce cabinet avec de
telles menaces, que le chancelier avait cru que son heure tait
venue, et quil stait confess  son frre, afin dtre tout
prt  mourir sil tait dcouvert. Heureusement ne lavait-il
point t: le peuple, croyant quil stait vad par quelque
porte de derrire, stait retir et lui avait laiss la retraite
libre. Il stait alors dguis avec les habits du marquis dO...
et il tait sorti de lhtel, enjambant par-dessus les corps de
son exempt et de deux gardes qui avaient t tus en dfendant la
porte de la rue.

Pendant ce rcit, Mazarin tait entr, et sans bruit stait
gliss prs de la reine et coutait.

-- Eh bien! demanda la reine quand le chancelier eut fini, que
pensez-vous de cela?

-- Je pense que la chose est fort grave, Madame.

-- Mais quel conseil me proposez-vous?

-- Jen proposerais bien un  Votre Majest, mais je nose.

-- Osez, osez, monsieur, dit la reine avec un sourire amer, vous
avez bien os autre chose.

Le chancelier rougit et balbutia quelques mots.

-- Il nest pas question du pass, mais du prsent, dit la reine.
Vous avez dit que vous aviez un conseil  me donner, quel est-il?

-- Madame, dit le chancelier en hsitant, ce serait de relcher
Broussel.

La reine, quoique trs ple, plit visiblement encore et sa figure
se contracta.

-- Relcher Broussel! dit-elle, jamais!

En ce moment on entendit des pas dans la salle prcdente, et,
sans tre annonc, le marchal de La Meilleraie parut sur le seuil
de la porte.

-- Ah! vous voil, marchal! scria Anne dAutriche avec joie,
vous avez mis toute cette canaille  la raison, jespre?

-- Madame, dit le marchal, jai laiss trois hommes au Pont-Neuf,
quatre aux Halles, six au coin de la rue de lArbre-Sec et deux 
la porte de votre palais, en tout quinze. Je ramne dix ou douze
blesss. Mon chapeau est rest je ne sais o, emport par une
balle et, selon toute probabilit, je serais rest avec mon
chapeau, sans M. le coadjuteur, qui est venu et qui ma tir
daffaire.

-- Ah! au fait, dit la reine, cela met tonne de ne pas voir ce
basset  jambes torses ml dans tout cela.

-- Madame, dit La Meilleraie en riant, nen dites pas trop de mal
devant moi, car le service quil ma rendu est encore tout chaud.

-- Cest bon, dit la reine, soyez-lui reconnaissant tant que vous
voudrez; mais cela ne mengage pas, moi. Vous voil sain et sauf,
cest tout ce que je dsirais; soyez non seulement le bienvenu,
mais le bien revenu.

-- Oui, Madame; mais je suis le bien revenu  une condition, cest
que je vous transmettrai les volonts du peuple.

-- Des volonts! dit Anne dAutriche en fronant le sourcil. Oh!
oh! monsieur le marchal, il faut que vous vous soyez trouv dans
un bien grand danger, pour vous charger dune ambassade si
trange!

Et ces mots furent prononcs avec un accent dironie qui nchappa
point au marchal.

-- Pardon, Madame, dit le marchal, je ne suis pas avocat, je suis
homme de guerre, et par consquent peut-tre je comprends mal la
valeur des mots; cest le _dsir_ et non la volont du peuple que
jaurais d dire. Quant  ce que vous me faites lhonneur de me
rpondre, je crois que vous vouliez dire que jai eu peur.

La reine sourit.

-- Eh bien! oui, Madame, jai eu peur; cest la troisime fois de
ma vie que cela marrive, et cependant je me suis trouv  douze
batailles ranges et je ne sais combien de combats et
descarmouches: oui, jai eu peur, et jaime mieux tre en face de
Votre Majest, si menaant que soit son sourire, quen face de ces
dmons denfer qui mont accompagn jusquici et qui sortent je ne
sais do.

-- Bravo! dit tout bas dArtagnan  Porthos, bien rpondu.

-- Eh bien! dit la reine se mordant les lvres, tandis que les
courtisans se regardaient avec tonnement, quel est ce dsir de
mon peuple?

-- Quon lui rende Broussel, Madame, dit le marchal.

-- Jamais! dit la reine, jamais!

-- Votre Majest est la matresse, dit La Meilleraie saluant en
faisant un pas en arrire.

-- O allez-vous, marchal? dit la reine.

-- Je vais rendre la rponse de Votre Majest  ceux qui
lattendent.

-- Restez, marchal, je ne veux pas avoir lair de parlementer
avec des rebelles.

-- Madame, jai donn ma parole, dit le marchal.

-- Ce qui veut dire?...

-- Que si vous ne me faites pas arrter, je suis forc de
descendre.

Les yeux dAnne dAutriche lancrent deux clairs.

-- Oh! qu cela ne tienne, monsieur, dit-elle, jen ai fait
arrter de plus grands que vous; Guitaut!

Mazarin slana.

-- Madame, dit-il, si josais  mon tour vous donner un avis...

-- Serait-ce aussi de rendre Broussel, monsieur? En ce cas vous
pouvez vous en dispenser.

-- Non, dit Mazarin, quoique peut-tre celui-l en vaille bien un
autre.

-- Que serait-ce, alors?

-- Ce serait dappeler M. le coadjuteur.

-- Le coadjuteur! scria la reine, cet affreux brouillon! Cest
lui qui a fait toute cette rvolte.

-- Raison de plus, dit Mazarin; sil la faite, il peut la
dfaire.

-- Et tenez, Madame, dit Comminges qui se tenait prs dune
fentre par laquelle il regardait; tenez, loccasion est bonne,
car le voici qui donne sa bndiction sur la place du Palais-
Royal.

La reine slana vers la fentre.

-- Cest vrai, dit-elle, le matre hypocrite! voyez!

-- Je vois, dit Mazarin, que tout le monde sagenouille devant
lui, quoiquil ne soit que coadjuteur; tandis que si jtais  sa
place on me mettrait en pices, quoique je sois cardinal. Je
persiste donc, Madame, dans _mon dsir_ (Mazarin appuya sur ce
mot) que Votre Majest reoive le coadjuteur.

-- Et pourquoi ne dites-vous pas, vous aussi, dans _votre
volont?_ rpondit la reine  voix basse.

Mazarin sinclina.

La reine demeura un instant pensive. Puis relevant la tte:

-- Monsieur le marchal, dit-elle, allez me chercher M. le
coadjuteur, et me lamenez.

-- Et que dirai-je au peuple? demanda le marchal.

-- Quil ait patience, dit Anne dAutriche; je lai bien, moi!

Il y avait dans la voix de la fire Espagnole un accent si
impratif, que le marchal ne fit aucune observation; il sinclina
et sortit.

DArtagnan se retourna vers Porthos:

-- Comment cela va-t-il finir? dit-il.

-- Nous le verrons bien, dit Porthos avec son air tranquille.

Pendant ce temps Anne dAutriche allait  Comminges et lui parlait
tout bas.

Mazarin, inquiet, regardait du ct o taient dArtagnan et
Porthos.

Les autres assistants changeaient des paroles  voix basse.

La porte se rouvrit; le marchal parut, suivi du coadjuteur.

-- Voici, Madame, dit-il, M. de Gondy qui sempresse de se rendre
aux ordres de Votre Majest.

La reine fit quelques pas  sa rencontre et sarrta froide,
svre, immobile et la lvre infrieure ddaigneusement avance.

Gondy sinclina respectueusement.

-- Eh bien, monsieur, dit la reine, que dites-vous de cette
meute?

-- Que ce nest dj plus une meute, Madame, rpondit le
coadjuteur, mais une rvolte.

-- La rvolte est chez ceux qui pensent que mon peuple puisse se
rvolter! scria Anne incapable de dissimuler devant le
coadjuteur, quelle regardait  bon titre peut-tre, comme le
promoteur de toute cette motion. La rvolte, voil comment
appellent ceux qui la dsirent le mouvement quils ont fait eux-
mmes; mais, attendez, attendez, lautorit du roi y mettra bon
ordre.

-- Est-ce pour me dire cela, Madame, rpondit froidement Gondy,
que Votre Majest ma admis  lhonneur de sa prsence?

-- Non, mon cher coadjuteur, dit Mazarin, ctait pour vous
demander votre avis dans la conjoncture fcheuse o nous nous
trouvons.

-- Est-il vrai, demanda de Gondy en feignant lair dun homme
tonn, que Sa Majest mait fait appeler pour me demander un
conseil?

-- Oui, dit la reine, on la voulu.

Le coadjuteur sinclina.

-- Sa Majest dsire donc...

-- Que vous lui disiez ce que vous feriez  sa place, sempressa
de rpondre Mazarin.

Le coadjuteur regarda la reine, qui fit un signe affirmatif.

--  la place de Sa Majest, dit froidement Gondy, je nhsiterais
pas, je rendrais Broussel.

-- Et si je ne le rends pas, scria la reine, que croyez-vous
quil arrive?

-- Je crois quil ny aura pas demain pierre sur pierre dans
Paris, dit le marchal.

-- Ce nest pas vous que jinterroge, dit la reine dun ton sec et
sans mme se retourner, cest M. de Gondy.

-- Si cest moi que Sa Majest interroge, rpondit le coadjuteur
avec le mme calme, je lui dirai que je suis en tout point de
lavis de monsieur le marchal.

Le rouge monta au visage de la reine, ses beaux yeux bleus
parurent prts  lui sortir de la tte; ses lvres de carmin,
compares par tous les potes du temps  des grenades en fleur,
plirent et tremblrent de rage: elle effraya presque Mazarin lui-
mme, qui pourtant tait habitu aux fureurs domestiques de ce
mnage tourment:

-- Rendre Broussel! scria-t-elle enfin avec un sourire
effrayant: le beau conseil, par ma foi! On voit bien quil vient
dun prtre!

Gondy tint ferme. Les injures du jour semblaient glisser sur lui
comme les sarcasmes de la veille; mais la haine et la vengeance
samassaient silencieusement et goutte  goutte au fond de son
coeur. Il regarda froidement la reine, qui poussait Mazarin pour
lui faire dire  son tour quelque chose.

Mazarin, selon son habitude, pensait beaucoup et parlait peu.

-- H! h! dit-il, bon conseil dami. Moi aussi je le rendrais, ce
bon _monsou_ Broussel, mort ou vif, et tout serait fini.

-- Si vous le rendiez mort, tout serait fini, comme vous dites,
Monseigneur, mais autrement que vous ne lentendez.

-- Ai-je dit mort ou vif? reprit Mazarin: manire de parler; vous
savez que jentends bien mal le franais, que vous parlez et
crivez si bien, vous, _monsou_ le coadjuteur.

-- Voil un conseil tat, dit dArtagnan  Porthos, mais nous en
avons tenu de meilleurs  La Rochelle, avec Athos et Aramis.

-- Au bastion Saint-Gervais, dit Porthos.

-- L, et ailleurs.

Le coadjuteur laissa passer laverse, et reprit, toujours avec le
mme flegme:

-- Madame, si Votre Majest ne gote pas lavis que je lui
soumets, cest sans doute parce quelle en a de meilleurs 
suivre; je connais trop la sagesse de la reine et celle de ses
conseillers pour supposer quon laissera longtemps la ville
capitale dans un trouble qui peut amener une rvolution.

-- Ainsi donc,  votre avis, reprit en ricanant lEspagnole qui se
mordait les lvres de colre, cette meute dhier, qui aujourdhui
est dj une rvolte, peut demain devenir une rvolution?

-- Oui, Madame, dit gravement le coadjuteur.

-- Mais,  vous entendre, monsieur, les peuples auraient donc
oubli tout frein?

-- Lanne est mauvaise pour les rois, dit Gondy en secouant la
tte, regardez en Angleterre, Madame.

-- Oui, mais heureusement nous navons point en France dOlivier
Cromwell, rpondit la reine.

-- Qui sait? dit Gondy, ces hommes-l sont pareils  la foudre: on
ne les connat que lorsquils frappent.

Chacun frissonna, et il se fit un moment de silence.

Pendant ce temps, la reine avait ses deux mains appuyes sur sa
poitrine; on voyait quelle comprimait les battements prcipits
de son coeur.

-- Porthos, murmura dArtagnan, regardez bien ce prtre.

-- Bon, je le vois, dit Porthos. Eh bien?

-- Eh bien! cest un homme.

Porthos regarda dArtagnan dun air tonn; il tait vident quil
ne comprenait point parfaitement ce que son ami voulait dire.

-- Votre Majest, continua impitoyablement le coadjuteur, va donc
prendre les mesures qui conviennent. Mais je les prvois terribles
et de nature  irriter encore les mutins.

-- Eh bien, alors, vous, monsieur le coadjuteur, qui avez tant de
puissance sur eux et qui tes notre ami, dit ironiquement la
reine, vous les calmerez en leur donnant vos bndictions.

-- Peut-tre sera-t-il trop tard, dit Gondy toujours de glace, et
peut-tre aurai-je perdu moi-mme toute influence, tandis quen
leur rendant leur Broussel, Votre Majest coupe toute racine  la
sdition et prend droit de chtier cruellement toute recrudescence
de rvolte.

-- Nai-je donc pas ce droit? scria la reine.

-- Si vous lavez, usez-en, rpondit Gondy.

-- Peste! dit dArtagnan  Porthos, voil un caractre comme je
les aime; que nest-il ministre, et que ne suis-je son dArtagnan,
au lieu dtre  ce bltre de Mazarin! Ah! mordieu! les beaux
coups que nous ferions ensemble!

-- Oui, dit Porthos.

La reine, dun signe, congdia la cour, except Mazarin. Gondy
sinclina et voulut se retirer comme les autres.

-- Restez, monsieur, dit la reine.

-- Bon, dit Gondy en lui-mme, elle va cder.

-- Elle va le faire tuer, dit dArtagnan  Porthos; mais, en tout
cas, ce ne sera point par moi. Je jure Dieu, au contraire, que si
lon arrive sur lui, je tombe sur les arrivants.

-- Moi aussi, dit Porthos.

-- Bon! murmura Mazarin en prenant un sige, nous allons voir du
nouveau.

La reine suivait des yeux les personnes qui sortaient. Quand la
dernire eut referm la porte, elle se retourna. On voyait quelle
faisait des efforts inous pour dompter sa colre; elle
sventait, elle respirait des cassolettes, elle allait et venait.
Mazarin restait sur le sige o il stait assis, paraissant
rflchir. Gondy, qui commenait  sinquiter, sondait des yeux
toutes les tapisseries, ttait la cuirasse quil portait sous sa
longue robe, et de temps en temps cherchait sous son camail si le
manche dun bon poignard espagnol quil y avait cach tait bien 
la porte de sa main.

-- Voyons, dit la reine en sarrtant enfin, voyons, maintenant
que nous sommes seuls, rptez votre conseil, monsieur le
coadjuteur.

-- Le voici, Madame: feindre une rflexion, reconnatre
publiquement une erreur, ce qui est la force des gouvernements
forts, faire sortir Broussel de sa prison et le rendre au peuple.

-- Oh! scria Anne dAutriche, mhumilier ainsi! Suis-je oui ou
non la reine? Toute cette canaille qui hurle est-elle ou non la
foule de mes sujets? Ai-je des amis, des gardes? Ah! par Notre-
Dame! comme disait la reine Catherine, continua-t-elle en se
montant  ses propres paroles, plutt que de leur rendre cet
infme Broussel, je ltranglerais de mes propres mains!

Et elle slana les poings crisps vers Gondy, que certes en ce
moment elle dtestait pour le moins autant que Broussel.

Gondy demeura immobile, pas un muscle de son visage ne bougea;
seulement son regard glac se croisa comme un glaive avec le
regard furieux de la reine.

-- Voil un homme mort, sil y a encore quelque Vitry  la cour et
que le Vitry entre en ce moment, dit le Gascon. Mais moi, avant
quil arrive  ce bon prlat, je tue le Vitry, et net! M. le
cardinal de Mazarin men saura un gr infini.

-- Chut! dit Porthos; coutez donc.

-- Madame! scria le cardinal en saisissant Anne dAutriche et en
la tirant en arrire; Madame, que faites-vous?

Puis il ajouta en espagnol:

-- Anne, tes-vous folle? vous faites ici des querelles de
bourgeoise, vous, une reine! et ne voyez-vous pas que vous avez
devant vous, dans la personne de ce prtre, tout le peuple de
Paris, auquel il est dangereux de faire insulte en ce moment, et
que, si ce prtre le veut, dans une heure vous naurez plus de
couronne! Allons donc, plus tard, dans une autre occasion, vous
tiendrez ferme et fort, mais aujourdhui ce nest pas lheure;
aujourdhui, flattez et caressez, ou vous ntes quune femme
vulgaire.

Aux premiers mots de ce discours, dArtagnan avait saisi le bras
de Porthos et lavait serr progressivement; puis quand Mazarin se
fut tu:

-- Porthos, dit-il tout bas, ne dites jamais devant Mazarin que
jentends lespagnol ou je suis un homme perdu et vous aussi.

-- Bon, dit Porthos.

Cette rude semonce, empreinte dune loquence qui caractrisait
Mazarin lorsquil parlait italien ou espagnol, et quil perdait
entirement lorsquil parlait franais, fut prononce avec un
visage impntrable qui ne laissa souponner  Gondy, si habile
physionomiste quil ft, quun simple avertissement dtre plus
modre.

De son ct aussi, la reine rudoye sadoucit tout  coup; elle
laissa pour ainsi dire tomber de ses yeux le feu, de ses joues le
sang, de ses lvres la colre verbeuse. Elle sassit, et dune
voix humide de pleurs, laissant tomber ses bras abattus  ses
cts:

-- Pardonnez-moi, monsieur le coadjuteur, dit-elle, et attribuez
cette violence  ce que je souffre. Femme, et par consquent
assujettie aux faiblesses de mon sexe, je meffraie de la guerre
civile; reine et accoutume  tre obie, je memporte aux
premires rsistances.

-- Madame, dit de Gondy en sinclinant, Votre Majest se trompe en
qualifiant de rsistance mes sincres avis. Votre Majest na que
des sujets soumis et respectueux. Ce nest point  la reine que le
peuple en veut, il appelle Broussel, et voil tout, trop heureux
de vivre sous les lois de Votre Majest, si toutefois Votre
Majest lui rend Broussel, ajouta Gondy en souriant.

Mazarin qui,  ces mots:_ Ce nest pas  la reine que le peuple en
veut_, avait dj dress loreille, croyant que le coadjuteur
allait parler des cris:  bas le Mazarin!, sut gr  Gondy de
cette suppression, et dit de sa voix la plus soyeuse et avec son
visage le plus gracieux:

-- Madame, croyez-en le coadjuteur, qui est lun des plus habiles
politiques que nous ayons; le premier chapeau de cardinal qui
vaquera semble fait pour sa noble tte.

-- Ah! que tu as besoin de moi, rus coquin! dit de Gondy.

-- Et que nous promettra-t-il  nous, dit dArtagnan, le jour o
on voudra le tuer? Peste, sil donne comme cela des chapeaux,
apprtons-nous, Porthos, et demandons chacun un rgiment ds
demain. Corbleu! que la guerre civile dure une anne seulement, et
je ferai redorer pour moi lpe de conntable!

-- Et moi? dit Porthos.

-- Toi! je te ferai donner le bton de marchal de M. de La
Meilleraie, qui ne me parat pas en grande faveur en ce moment.

-- Ainsi, monsieur, dit la reine, srieusement, vous craignez
lmotion populaire?

-- Srieusement, Madame, reprit Gondy tonn de ne pas tre plus
avanc; je crains, quand le torrent a rompu sa digue, quil ne
cause de grands ravages.

-- Et moi, dit la reine, je crois que dans ce cas, il lui faut
opposer des digues nouvelles. Allez, je rflchirai.

Gondy regarda Mazarin dun air tonn. Mazarin sapprocha de la
reine pour lui parler. En ce moment on entendit un tumulte
effroyable sur la place du Palais-Royal.

Gondy sourit, le regard de la reine senflamma, Mazarin devint
trs ple.

-- Quest-ce encore? dit-il.

En ce moment Comminges se prcipita dans le salon.

-- Pardon, Madame, dit Comminges  la reine en entrant, mais le
peuple a broy les sentinelles contre les grilles, et en ce moment
il force les portes: quordonnez-vous?

-- coutez, Madame, dit Gondy.

Le mugissement des flots, le bruit de la foudre, les rugissements
dun volcan, ne peuvent point se comparer  la tempte de cris qui
sleva au ciel en ce moment.

-- Ce que jordonne? dit la reine.

-- Oui, le temps presse.

-- Combien dhommes  peu prs avez-vous au Palais-Royal?

-- Six cents hommes.

-- Mettez cent hommes autour du roi, et avec le reste balayez-moi
toute cette populace.

-- Madame, dit Mazarin, que faites-vous?

-- Allez! dit la reine.

Comminges sortit avec lobissance passive du soldat.

En ce moment un craquement horrible se fit entendre, une des
portes commenait  cder.

-- Eh! Madame, dit Mazarin, vous nous perdez tous, le roi, vous et
moi.

Anne dAutriche,  ce cri parti de lme du cardinal effray, eut
peur  son tour, elle rappela Comminges.

-- Il est trop tard! dit Mazarin en sarrachant les cheveux, il
est trop tard!

La porte cda, et lon entendit les hurlements de joie de la
populace. DArtagnan mit lpe  la main et fit signe  Porthos
den faire autant.

-- Sauvez la reine! scria Mazarin en sadressant au coadjuteur.

Gondy slana vers la fentre quil ouvrit; il reconnut Louvires
 la tte dune troupe de trois ou quatre mille hommes peut-tre.

-- Pas un pas de plus! cria-t-il, la reine signe.

-- Que dites-vous? scria la reine.

-- La vrit, Madame, dit Mazarin lui prsentant une plume et un
papier, il le faut. Puis il ajouta: Signez, Anne, je vous en prie,
je le veux!

La reine tomba sur une chaise, prit la plume et signa.

Contenu par Louvires, le peuple navait pas fait un pas de plus;
mais ce murmure terrible qui indique la colre de la multitude
continuait toujours.

La reine crivit:

Le concierge de la prison de Saint-Germain mettra en libert le
conseiller Broussel. Et elle signa.

Le coadjuteur, qui dvorait des yeux ses moindres mouvements,
saisit le papier aussitt que la signature y fut dpose, revint 
la fentre, et lagitant avec la main:

-- Voici lordre, dit-il.

Paris tout entier sembla pousser une grande clameur de joie; puis
les cris: Vive Broussel! Vive le coadjuteur! retentirent.

-- Vive la reine! dit le coadjuteur.

Quelques cris rpondirent au sien, mais pauvres et rares.

Peut-tre le coadjuteur navait-il pouss ce cri que pour faire
sentir  Anne dAutriche sa faiblesse.

-- Et maintenant que vous avez ce que vous avez voulu, dit-elle,
allez, monsieur de Gondy.

-- Quand la reine aura besoin de moi, dit le coadjuteur en
sinclinant, Sa Majest sait que je suis  ses ordres.

La reine fit un signe de tte, Gondy se retira.

-- Ah! prtre maudit! scria Anne dAutriche en tendant la main
vers la porte  peine ferme, je te ferai boire un jour le reste
du fiel que tu mas vers aujourdhui.

Mazarin voulut sapprocher delle.

-- Laissez-moi! dit-elle; vous ntes pas un homme!

Et elle sortit.

-- Cest vous qui ntes pas une femme, murmura Mazarin.

Puis, aprs un instant de rverie, il se souvint que dArtagnan et
Porthos devaient tre l, et par consquent avaient tout entendu.
Il frona le sourcil et alla droit  la tapisserie, quil souleva;
le cabinet tait vide.

Au dernier mot de la reine, dArtagnan avait pris Porthos par la
main et lavait entran vers la galerie.

Mazarin entra  son tour dans la galerie et trouva les deux amis
qui se promenaient.

-- Pourquoi avez-vous quitt le cabinet, monsieur dArtagnan? dit
Mazarin.

-- Parce que, dit dArtagnan, la reine a ordonn  tout le monde
de sortir et que jai pens que cet ordre tait pour nous comme
pour les autres.

-- Ainsi vous tes ici depuis...

-- Depuis un quart dheure  peu prs, dit dArtagnan en regardant
Porthos et en lui faisant signe de ne pas le dmentir.

Mazarin surprit ce signe et demeura convaincu que dArtagnan avait
tout vu et tout entendu, mais il lui sut gr du mensonge.

-- Dcidment, monsieur dArtagnan, vous tes lhomme que je
cherchais, et vous pouvez compter sur moi ainsi que votre ami.

Puis, saluant les deux amis de son plus charmant sourire, il
rentra plus tranquille dans son cabinet, car  la sortie de Gondy,
le tumulte avait cess comme par enchantement.


LII. Le malheur donne de la mmoire

Anne tait rentre furieuse dans son oratoire.

-- Quoi! scria-t-elle en tordant ses beaux bras, quoi, le peuple
a vu M. de Cond, le premier prince du sang, arrt par ma belle-
mre, Marie de Mdicis; il a vu ma belle-mre, son ancienne
rgente, chasse par le cardinal; il a vu M. de Vendme, cest--
dire le fils de Henri IV, prisonnier  Vincennes; il na rien dit
tandis quon insultait, quon incarcrait, quon menaait ces
grands personnages! et pour un Broussel! Jsus, quest donc
devenue la royaut?

Anne touchait sans y penser  la question brlante. Le peuple
navait lien dit pour les princes, le peuple se soulevait pour
Broussel; cest quil sagissait dun plbien, et quen dfendant
Broussel le peuple sentait instinctivement quil se dfendait lui-
mme.

Pendant ce temps, Mazarin se promenait de long en large dans son
cabinet, regardant de temps en temps sa belle glace de Venise tout
toile.

-- Eh! disait-il, cest triste, je le sais bien, dtre forc de
cder ainsi; mais bah! nous prendrons notre revanche: quimporte
Broussel! cest un nom, ce nest pas une chose.

Si habile politique quil ft, Mazarin se trompait cette fois:
Broussel tait une chose et non pas un nom.

Aussi, lorsque le lendemain matin Broussel fit son entre  Paris
dans un grand carrosse, ayant son fils Louvires  ct de lui et
Friquet derrire la voiture, tout le peuple en armes se prcipita-
t-il sur son passage! les cris de: Vive Broussel! Vive notre
pre! retentissaient de toutes parts et portaient la mort aux
oreilles de Mazarin; de tous les cts les espions du cardinal et
de la reine rapportaient de fcheuses nouvelles, qui trouvaient le
ministre fort agit et la reine fort tranquille. La reine
paraissait mrir dans sa tte une grande rsolution, ce qui
redoublait les inquitudes de Mazarin. Il connaissait
lorgueilleuse princesse et craignait fort les rsolutions dAnne
dAutriche.

Le coadjuteur tait rentr au parlement plus roi que le roi, la
reine et le cardinal ne ltaient  eux trois ensemble; sur son
avis, un dit du parlement avait invit les bourgeois  dposer
leurs armes et  dmolir les barricades: ils savaient maintenant
quil ne fallait quune heure pour reprendre les armes et quune
nuit pour refaire les barricades.

Planchet tait rentr dans sa boutique; la victoire amnistie:
Planchet navait donc plus peur dtre pendu; il tait convaincu
que, si lon faisait seulement mine de larrter, le peuple se
soulverait pour lui comme il venait de le faire pour Broussel.

Rochefort avait rendu ses chevau-lgers au chevalier dHumires:
il en manquait bien deux  lappel; mais le chevalier, qui tait
frondeur dans lme, navait pas voulu entendre parler de
ddommagement.

Le mendiant avait repris sa place au parvis Saint-Eustache,
distribuant toujours son eau bnite dune main et demandant
laumne de lautre; et nul ne se doutait que ces deux mains-l
venaient daider  tirer de ldifice social la pierre
fondamentale de la royaut.

Louvires tait fier et content, il stait veng du Mazarin,
quil dtestait, et avait fort contribu  faire sortir son pre
de prison; son nom avait t rpt avec terreur au Palais-Royal,
et il disait en riant au conseiller rintgr dans sa famille:

-- Croyez-vous, mon pre, que si maintenant je demandais une
compagnie  la reine elle me la donnerait?

DArtagnan avait profit du moment de calme pour renvoyer Raoul,
quil avait eu grandpeine  retenir enferm pendant lmeute, et
qui voulait absolument tirer lpe pour lun ou lautre parti.
Raoul avait fait quelque difficult dabord, mais dArtagnan avait
parl au nom du comte de La Fre. Raoul avait t faire une visite
 madame de Chevreuse et tait parti pour rejoindre larme.

Rochefort seul trouvait la chose assez mal termine: il avait
crit  M. le duc de Beaufort de venir; le duc allait arriver et
trouverait Paris tranquille.

Il alla trouver le coadjuteur, pour lui demander sil ne fallait
pas donner avis au prince de sarrter en route; mais Gondy y
rflchit un instant et dit:

-- Laissez-le continuer son chemin.

-- Mais ce nest donc pas fini? demanda Rochefort.

-- Bon! mon cher comte, nous ne sommes encore quau commencement.

-- Qui vous fait croire cela?

-- La connaissance que jai du coeur de la reine: elle ne voudra
pas demeurer battue.

-- Prpare-t-elle donc quelque chose?

-- Je lespre.

-- Que savez-vous, voyons?

-- Je sais quelle a crit  M. le Prince de revenir de larme en
toute hte.

-- Ah! ah! dit Rochefort, vous avez raison, il faut laisser venir
M. de Beaufort.

Le soir mme de cette conversation, le bruit se rpandit que M. le
Prince tait arriv.

Ctait une nouvelle bien simple et bien naturelle, et cependant
elle eut un immense retentissement; des indiscrtions, disait-on,
avaient t commises par madame de Longueville,  qui M. le
Prince, quon accusait davoir pour sa soeur une tendresse qui
dpassait les bornes de lamiti fraternelle, avait fait des
confidences.

Ces confidences dvoilaient de sinistres projets de la part de la
reine.

Le soir mme de larrive de M. le Prince, des bourgeois plus
avancs que les autres, des chevins, des capitaines de quartier
sen allaient chez leurs connaissances, disant:

-- Pourquoi ne prendrions-nous pas le roi et ne le mettrions-nous
pas  lHtel de Ville? cest un tort de le laisser lever par nos
ennemis, qui lui donnent de mauvais conseils; tandis que sil
tait dirig par M. le coadjuteur, par exemple, il sucerait des
principes nationaux et aimerait le peuple.

La nuit fut sourdement agite; le lendemain on revit les manteaux
gris et noirs, les patrouilles de marchands en armes et les bandes
de mendiants.

La reine avait pass la nuit  confrer seule  seul avec M. le
Prince;  minuit il avait t introduit dans son oratoire et ne
lavait quitte qu cinq heures.

 cinq heures la reine se rendit au cabinet du cardinal.

Si elle ntait pas encore couche, elle, le cardinal tait dj
lev.

Il rdigeait une rponse  Cromwell, six jours taient dj
couls sur les dix quil avait demands  Mordaunt.

-- Bah! disait-il, je laurai fait un peu attendre, mais
M. Cromwell sait trop ce que cest que les rvolutions pour ne pas
mexcuser.

Il relisait donc avec complaisance le premier paragraphe de son
factum, lorsquon gratta doucement  la porte qui communiquait aux
appartements de la reine. Anne dAutriche pouvait seule venir par
cette porte. Le cardinal se leva et alla ouvrir.

La reine tait en nglig, mais le nglig lui allait encore, car,
ainsi que Diane de Poitiers et Ninon, Anne dAutriche conserva ce
privilge de rester toujours belle: seulement ce matin-l elle
tait plus belle que de coutume, car ses yeux avaient tout le
brillant que donne au regard une joie intrieure.

-- Quavez-vous, Madame, dit Mazarin inquiet, vous avez lair
toute fire?

-- Oui, Giulio, dit-elle, fire et heureuse, car jai trouv le
moyen dtouffer cette hydre.

-- Vous tes un grand politique, ma reine, dit Mazarin, voyons le
moyen.

Et il cacha ce quil crivait en glissant la lettre commence sous
du papier blanc.

-- Ils veulent me prendre le roi, vous savez? dit la reine.

-- Hlas! oui! et me pendre, moi.

-- Ils nauront pas le roi.

-- Et ils ne me pendront pas, _benone._

-- coutez: je veux leur enlever mon fils et moi-mme, et vous
avec moi; je veux que cet vnement, qui du jour au lendemain
changera la face des choses, saccomplisse sans que dautres le
sachent que vous, moi et une troisime personne.

-- Et quelle est cette troisime personne?

-- M. le Prince.

-- Il est donc arriv, comme on me lavait dit?

-- Hier soir.

-- Et vous lavez vu?

-- Je le quitte.

-- Il prte les mains  ce projet?

-- Le conseil vient de lui.

-- Et Paris?

-- Il laffame et le force  se rendre  discrtion.

-- Le projet ne manque pas de grandiose, mais je ny vois quun
empchement.

-- Lequel?

-- Limpossibilit.

-- Parole vide de sens. Rien nest impossible.

-- En projet.

-- En excution. Avons-nous de largent?

-- Un peu, dit Mazarin tremblant quAnne dAutriche ne demandt 
puiser dans sa bourse.

-- Avons-nous des troupes?

-- Cinq ou six mille hommes.

-- Avons-nous du courage?

-- Beaucoup.

-- Alors la chose est facile. Oh! comprenez-vous, Giulio? Paris,
cet odieux Paris, se rveillant un matin sans reine et sans roi,
cern, assig, affam, nayant plus pour toute ressource que son
stupide parlement et son maigre coadjuteur aux jambes torses!

-- Joli! joli! dit Mazarin: je comprends leffet; mais je ne vois
pas le moyen dy arriver.

-- Je le trouverai, moi!

-- Vous savez que cest la guerre, la guerre civile, ardente,
acharne, implacable.

-- Oh! oui, oui, la guerre, dit Anne dAutriche; oui, je veux
rduire cette ville rebelle en cendres; je veux teindre le feu
dans le sang; je veux quun exemple effroyable ternise le crime
et le chtiment. Paris! je le hais, je le dteste.

-- Tout beau, Anne, vous voil sanguinaire! Prenez garde, nous ne
sommes pas au temps des Malatesta et des Castruccio Castracani;
vous vous ferez dcapiter, ma belle reine, et ce serait dommage.

-- Vous riez.

-- Je ris trs peu, la guerre est dangereuse avec tout un peuple:
voyez votre frre Charles Ier, il est mal, trs mal.

-- Nous sommes en France et je suis Espagnole.

-- Tant pis, _per Baccho_, tant pis, jaimerais mieux que vous
fussiez franaise, et moi aussi: on nous dtesterait moins tous
les deux.

-- Cependant vous mapprouvez?

-- Oui, si je vois la chose possible.

-- Elle lest, cest moi qui vous le dis; faites vos prparatifs
de dpart.

-- Moi! je suis toujours prt  partir; seulement, vous le savez,
je ne pars jamais... et cette fois probablement pas plus que les
autres.

-- Enfin, si je pars, partirez-vous?

-- Jessaierai.

-- Vous me faites mourir, avec vos peurs, Giulio, et de quoi donc
avez-vous peur?

-- De beaucoup de choses.

-- Desquelles?

La physionomie de Mazarin, de railleuse quelle tait, devint
sombre.

-- Anne, dit-il, vous ntes quune femme, et, comme femme, vous
pouvez insulter  votre aise les hommes, sre que vous tes de
limpunit: vous maccusez davoir peur: je nai pas tant peur que
vous, puisque je ne me sauve pas, moi. Contre qui crie-t-on? Est-
ce contre vous ou contre moi? Qui veut-on pendre? Est-ce vous ou
moi? Eh bien, je fais tte  lorage, moi, cependant, que vous
accusez davoir peur, non pas en bravache, ce nest pas ma mode,
mais je tiens. Imitez-moi, pas tant dclat, plus deffet. Vous
criez trs haut, vous naboutissez  rien. Vous parlez de fuir!

Mazarin haussa les paules, prit la main de la reine et la
conduisit  la fentre:

-- Regardez!

-- Eh bien? dit la reine aveugle par son enttement.

-- Eh bien, que voyez-vous de cette fentre? Ce sont, si je ne
mabuse, des bourgeois cuirasss, casqus, arms de bons
mousquets, comme au temps de la Ligue, et qui regardent si bien la
fentre do vous les regardez, vous, que vous allez tre vue si
vous soulevez si fort le rideau. Maintenant, venez  cette autre:
que voyez-vous? Des gens du peuple arms de hallebardes qui
gardent vos portes.  chaque ouverture de ce palais o je vous
conduirais, vous en verriez autant; vos portes sont gardes, les
soupiraux de vos caves sont gards, et je vous dirai  mon tour ce
que ce bon La Rame me disait de M. de Beaufort:  moins dtre
oiseau ou souris, vous ne sortirez pas.

-- Il est cependant sorti, lui.

-- Comptez-vous sortir de la mme manire?

-- Je suis donc prisonnire alors?

-- Parbleu! dit Mazarin, il y a une heure que je vous le prouve.

Et Mazarin reprit tranquillement sa dpche commence,  lendroit
o il lavait interrompue.

Anne, tremblante de colre, rouge dhumiliation, sortit du cabinet
en repoussant derrire elle la porte avec violence.

Mazarin ne tourna pas mme la tte.

Rentre dans ses appartements, la reine se laissa tomber sur un
fauteuil et se mit  pleurer.

Puis tout  coup frappe dune ide subite:

-- Je suis sauve, dit-elle en se levant. Oh! oui, oui, je connais
un homme qui saura me tirer de Paris, lui, un homme que jai trop
longtemps oubli.

Et, rveuse, quoique avec un sentiment de joie:

-- Ingrate que je suis, dit-elle, jai vingt ans oubli cet homme,
dont jeusse d faire un marchal de France. Ma belle-mre a
prodigu lor, les dignits, les caresses  Concini, qui la
perdue, le roi a fait Vitry marchal de France pour un assassinat,
et moi, jai laiss dans loubli, dans la misre, ce noble
dArtagnan qui ma sauve.

Et elle courut  une table sur laquelle taient du papier et de
lencre, et se mit  crire.


LIII. Lentrevue

Ce matin-l dArtagnan tait couch dans la chambre de Porthos.
Ctait une habitude que les deux amis avaient prise depuis les
troubles. Sous leur chevet tait leur pe, et sur leur table, 
porte de la main taient leurs pistolets.

DArtagnan dormait encore et rvait que le ciel se couvrait dun
grand nuage jaune, que de ce nuage tombait une pluie dor, et
quil tendait son chapeau sous une gouttire.

Porthos rvait de son ct que le panneau de son carrosse ntait
pas assez large pour contenir les armoiries quil y faisait
peindre.

Ils furent rveills  sept heures par un valet sans livre qui
apportait une lettre  dArtagnan.

-- De quelle part? demanda le Gascon.

-- De la part de la reine, rpondit le valet.

-- Hein! fit Porthos en se soulevant sur son lit, que dit-il donc?

DArtagnan pria le valet de passer dans une salle voisine, et ds
quil eut referm la porte il sauta  bas de son lit et lut
rapidement, pendant que Porthos le regardait les yeux carquills
et sans oser lui adresser une question.

-- Ami Porthos, dit dArtagnan en lui tendant la lettre, voici
pour cette fois ton titre de baron et mon brevet de capitaine.
Tiens, lis et juge.

Porthos tendit la main, prit la lettre, et lut ces mots dune
voix tremblante:

La reine veut parler  monsieur dArtagnan, quil suive le
porteur.

-- Eh bien! dit Porthos, je ne vois rien l que dordinaire.

-- Jy vois, moi, beaucoup dextraordinaire, dit dArtagnan. Si
lon mappelle, cest que les choses sont bien embrouilles. Songe
un peu quel remue-mnage a d se faire dans lesprit de la reine,
pour quaprs vingt ans mon souvenir remonte  la surface.

-- Cest juste, dit Porthos.

-- Aiguise ton pe, baron, charge tes pistolets, donne lavoine
aux chevaux, je te rponds quil y aura du nouveau avant demain;
et _motus!_

-- Ah ! ce nest point un pige quon nous tend pour se dfaire
de nous? dit Porthos toujours proccup de la gne que sa grandeur
future devait causer  autrui.

-- Si cest un pige, reprit dArtagnan, je le flairerai, sois
tranquille. Si Mazarin est Italien, je suis Gascon, moi.

Et dArtagnan shabilla en un tour de main.

Comme Porthos, toujours couch, lui agrafait son manteau, on
frappa une seconde fois  la porte.

-- Entrez, dit dArtagnan.

Un second valet entra.

-- De la part de Son minence le cardinal Mazarin, dit-il.

DArtagnan regarda Porthos.

-- Voil qui se complique, dit Porthos, par o commencer?

-- Cela tombe  merveille, dit dArtagnan; Son minence me donne
rendez-vous dans une demi-heure.

-- Bien.

-- Mon ami, dit dArtagnan se retournant vers le valet, dites 
Son minence que dans une demi-heure je suis  ses ordres.

Le valet salua et sortit.

-- Cest bien heureux quil nait pas vu lautre, reprit
dArtagnan.

-- Tu crois donc quils ne tenvoient pas chercher tous deux pour
la mme chose?

-- Je ne le crois pas, jen suis sr.

-- Allons, allons, dArtagnan, alerte! Songe que la reine
tattend; aprs la reine, le cardinal; et aprs le cardinal, moi.

DArtagnan rappela le valet dAnne dAutriche.

-- Me voil, mon ami, dit-il, conduisez-moi.

Le valet le conduisit par la rue des Petits-Champs, et, tournant 
gauche, le fit entrer par la petite porte du jardin qui donnait
sur la rue Richelieu, puis on gagna un escalier drob, et
dArtagnan fut introduit dans loratoire.

Une certaine motion dont il ne pouvait se rendre compte faisait
battre le coeur du lieutenant; il navait plus la confiance de la
jeunesse, et lexprience lui avait appris toute la gravit des
vnements passs. Il savait ce que ctait que la noblesse des
princes et la majest des rois, il stait habitu  classer sa
mdiocrit aprs les illustrations de la fortune et de la
naissance. Jadis il et abord Anne dAutriche en jeune homme qui
salue une femme. Aujourdhui ctait autre chose: il se rendait
prs delle comme un humble soldat prs dun illustre chef.

Un lger bruit troubla le silence de loratoire. DArtagnan
tressaillit et vit une blanche main soulever la tapisserie, et 
sa forme,  sa blancheur,  sa beaut, il reconnut cette main
royale quun jour on lui avait donne  baiser.

La reine entra.

-- Cest vous, monsieur dArtagnan, dit-elle en arrtant sur
lofficier un regard plein daffectueuse mlancolie, cest vous et
je vous reconnais bien. Regardez-moi  votre tour, je suis la
reine; me reconnaissez-vous?

-- Non, Madame, rpondit dArtagnan.

-- Mais ne savez-vous donc plus, continua Anne dAutriche avec cet
accent dlicieux quelle savait, lorsquelle le voulait, donner 
sa voix, que la reine a eu besoin dun jeune cavalier brave et
dvou, quelle a trouv ce cavalier, et que, quoiquil ait pu
croire quelle lavait oubli, elle lui a gard une place au fond
de son coeur?

-- Non, Madame, jignore cela, dit le mousquetaire.

-- Tant pis, monsieur, dit Anne dAutriche, tant pis, pour la
reine du moins, car la reine aujourdhui a besoin de ce mme
courage et de ce mme dvouement.

-- Eh quoi! dit dArtagnan, la reine, entoure comme elle est de
serviteurs si dvous, de conseillers si sages, dhommes si grands
enfin par leur mrite ou leur position, daigne jeter les yeux sur
un soldat obscur!

Anne comprit ce reproche voil; elle en fut mue plus quirrite.
Tant dabngation et de dsintressement de la part du gentilhomme
gascon lavait maintes fois humilie, elle stait laisse vaincre
en gnrosit.

-- Tout ce que vous me dites de ceux qui mentourent, monsieur
dArtagnan, est vrai peut-tre, dit la reine: mais moi je nai de
confiance quen vous seul. Je sais que vous tes  M. le cardinal,
mais soyez  moi aussi et je me charge de votre fortune. Voyons,
feriez-vous pour moi aujourdhui ce que fit jadis pour la reine ce
gentilhomme que vous ne connaissez pas?

-- Je ferai tout ce quordonnera Votre Majest, dit dArtagnan.

La reine rflchit un moment; et, voyant lattitude circonspecte
du mousquetaire:

-- Vous aimez peut-tre le repos? dit-elle.

-- Je ne sais, car je ne me suis jamais repos, Madame.

-- Avez-vous des amis?

-- Jen avais trois: deux ont quitt Paris et jignore o ils sont
alls. Un seul me reste, mais cest un de ceux qui connaissaient,
je crois, le cavalier dont Votre Majest ma fait lhonneur de me
parler.

-- Cest bien, dit la reine: vous et votre ami, vous valez une
arme.

-- Que faut-il que je fasse, Madame?

-- Revenez  cinq heures et je vous le dirai; mais ne parlez  me
qui vive, monsieur, du rendez-vous que je vous donne.

-- Non, Madame.

-- Jurez-le sur le Christ.

-- Madame, je nai jamais menti  ma parole; quand je dis non,
cest non.

La reine, quoique tonne de ce langage, auquel ses courtisans ne
lavaient pas habitue, en tira un heureux prsage pour le zle
que dArtagnan mettrait  la servir dans laccomplissement de son
projet. Ctait un des artifices du Gascon de cacher parfois sa
profonde subtilit sous les apparences dune brutalit loyale.

-- La reine na pas autre chose  mordonner pour le moment? dit-
il.

-- Non, monsieur, rpondit Anne dAutriche, et vous pouvez vous
retirer jusquau moment que je vous ai dit.

DArtagnan salua et sortit.

-- Diable! dit-il lorsquil fut  la porte, il parat quon a bien
besoin de moi ici.

Puis, comme la demi-heure tait coule. Il traversa la galerie et
alla heurter  la porte du cardinal.

Bernouin lintroduisit.

-- Je me rends  vos ordres, Monseigneur, dit-il.

Et, selon son habitude, dArtagnan jeta un coup doeil rapide
autour de lui, et remarqua que Mazarin avait devant lui une lettre
cachete. Seulement elle tait pose sur le bureau du ct de
lcriture, de sorte quil tait impossible de voir  qui elle
tait adresse.

-- Vous venez de chez la reine? dit Mazarin en regardant fixement
dArtagnan.

-- Moi, Monseigneur! qui vous a dit cela?

-- Personne; mais je le sais.

-- Je suis dsespr de dire  Monseigneur quil se trompe,
rpondit impudemment le Gascon, fort de la promesse quil venait
de faire  Anne dAutriche.

-- Jai ouvert moi-mme lantichambre, et je vous ai vu venir du
bout de la galerie.

-- Cest que jai t introduit par lescalier drob.

-- Comment cela?

-- Je lignore; il y aura eu malentendu.

Mazarin savait quon ne faisait pas dire facilement  dArtagnan
ce quil voulait cacher; aussi renona-t-il  dcouvrir pour le
moment le mystre que lui faisait le Gascon.

-- Parlons de mes affaires, dit le cardinal, puisque vous ne
voulez rien me dire des vtres.

DArtagnan sinclina.

-- Aimez-vous les voyages? demanda le cardinal.

-- Jai pass ma vie sur les grands chemins.

-- Quelque chose vous retiendrait-il  Paris?

-- Rien ne me retiendrait  Paris quun ordre suprieur.

-- Bien. Voici une lettre quil sagit de remettre  son adresse.

--  son adresse, Monseigneur? mais il ny en a pas.

En effet, le ct oppos au cachet tait intact de toute criture.

-- Cest--dire, reprit Mazarin, quil y a une double enveloppe.

-- Je comprends, et je dois dchirer la premire, arriv  un
endroit donn seulement.

--  merveille. Prenez et partez. Vous avez un ami, M. du Vallon,
je laime fort, vous lemmnerez.

-- Diable! se dit dArtagnan, il sait que nous avons entendu sa
conversation dhier, et il veut nous loigner de Paris.

-- Hsiteriez-vous? demanda Mazarin.

-- Non, Monseigneur, et je pars sur-le-champ. Seulement je
dsirerais une chose...

-- Laquelle? dites.

-- Cest que Votre minence passt chez la reine.

-- Quand cela?

--  linstant mme.

-- Pourquoi faire?

-- Pour lui dire seulement ces mots: Jenvoie M. dArtagnan
quelque part, et je le fais partir tout de suite.

-- Vous voyez bien, dit Mazarin, que vous avez vu la reine.

-- Jai eu lhonneur de dire  Votre minence quil tait possible
quil y et un malentendu.

-- Que signifie cela? demanda Mazarin.

-- Oserais-je renouveler ma prire  Son minence?

-- Cest bien, jy vais. Attendez-moi ici.

Mazarin regarda avec attention si aucune clef navait t oublie
aux armoires et sortit.

Dix minutes scoulrent, pendant lesquelles dArtagnan fit tout
ce quil put pour lire  travers la premire enveloppe ce qui
tait crit sur la seconde; mais il nen put venir  bout.

Mazarin rentra ple et vivement proccup; il alla sasseoir  son
bureau. DArtagnan lexaminait comme il venait dexaminer
lptre; mais lenveloppe de son visage tait presque aussi
impntrable que lenveloppe de la lettre.

-- Eh, eh! dit le Gascon, il a lair fch. Serait-ce contre moi?
Il mdite; est-ce de menvoyer  la Bastille? Tout beau,
Monseigneur! au premier mot que vous en dites, je vous trangle et
me fais frondeur. On me portera en triomphe comme M. Broussel, et
Athos me proclamera le Brutus franais. Ce serait drle.

Le Gascon, avec son imagination toujours galopante, avait dj vu
tout le parti quil pouvait tirer de la situation.

Mais Mazarin ne donna aucun ordre de ce genre et se mit au
contraire  faire patte de velours  dArtagnan:

-- Vous aviez raison, lui dit-il, mon cher _monsou_ dArtagnan, et
vous ne pouvez partir encore.

-- Ah! fit dArtagnan.

-- Rendez-moi donc cette dpche, je vous prie.

DArtagnan obit. Mazarin sassura que le cachet tait bien
intact.

-- Jaurai besoin de vous ce soir, dit-il, revenez dans, deux
heures.

-- Dans deux heures, Monseigneur, dit dArtagnan, jai un rendez-
vous auquel je ne puis manquer.

-- Que cela ne vous inquite pas, dit Mazarin, cest le mme.

-- Bon! pensa dArtagnan, je men doutais.

-- Revenez donc  cinq heures et amenez-moi ce cher M. du Vallon;
seulement, laissez-le dans lantichambre: je veux causer avec vous
seul.

DArtagnan sinclina.

En sinclinant il se disait:

-- Tous deux le mme ordre, tous deux  la mme heure, tous deux
au Palais-Royal; je devine. Ah! voil un secret que M. de Gondy
et pay cent mille livres.

-- Vous rflchissez! dit Mazarin inquiet.

-- Oui, je me demande si nous devons tre arms ou non.

-- Arms jusquaux dents, dit Mazarin.

-- Cest bien, Monseigneur, on le sera.

DArtagnan salua, sortit et courut rpter  son ami les promesses
flatteuses de Mazarin, lesquelles donnrent  Porthos une
allgresse inconcevable.


LIV. La fuite

Le Palais-Royal, malgr les signes dagitation que donnait la
ville, prsentait, lorsque dArtagnan sy rendit vers les cinq
heures du soir, un spectacle des plus rjouissants. Ce ntait pas
tonnant: la reine avait rendu Broussel et Blancmesnil au peuple.
La reine navait rellement donc rien  craindre, puisque le
peuple navait plus rien  demander. Son motion tait un reste
dagitation auquel il fallait laisser le temps de se calmer, comme
aprs une tempte il faut quelquefois plusieurs journes pour
affaisser la houle.

Il y avait eu un grand festin, dont le retour du vainqueur de Lens
tait le prtexte. Les princes, les princesses taient invits,
les carrosses encombraient les cours depuis midi. Aprs le dner,
il devait y avoir jeu chez la reine.

Anne dAutriche tait charmante, ce jour-l, de grce et desprit,
jamais on ne lavait vue de plus joyeuse humeur. La vengeance en
fleurs brillait dans ses yeux et panouissait ses lvres.

Au moment o lon se leva de table, Mazarin sclipsa. DArtagnan
tait dj  son poste et lattendait dans lantichambre. Le
cardinal parut lair riant, le prit par la main et lintroduisit
dans son cabinet.

-- Mon cher _monsou_ dArtagnan, dit le ministre en sasseyant, je
vais vous donner la plus grande marque de confiance quun ministre
puisse donner  un officier.

DArtagnan sinclina.

-- Jespre, dit-il, que Monseigneur me la donne sans arrire-
pense et avec cette conviction que jen suis digne.

-- Le plus digne de tous, mon cher ami, puisque cest  vous que
je madresse.

-- Eh bien! dit dArtagnan, je vous lavouerai, Monseigneur, il y
a longtemps que jattends une occasion pareille. Ainsi, dites-moi
vite ce que vous avez  me dire.

-- Vous allez, mon cher _monsou_ dArtagnan, reprit Mazarin, avoir
ce soir entre les mains le salut de tat.

Il sarrta.

-- Expliquez-vous, Monseigneur, jattends.

-- La reine a rsolu de faire avec le roi un petit voyage  Saint-
Germain.

-- Ah! ah! dit dArtagnan, cest--dire que la reine veut quitter
Paris.

-- Vous comprenez, caprice de femme.

-- Oui, je comprends trs bien, dit dArtagnan.

-- Ctait pour cela quelle vous avait fait venir ce matin, et
quelle vous a dit de revenir  cinq heures.

-- Ctait bien la peine de vouloir me faire jurer que je ne
parlerais de ce rendez-vous  personne! murmura dArtagnan; oh!
les femmes! fussent-elles reines, elles sont toujours femmes.

-- Dsapprouveriez-vous ce petit voyage, mon cher _monsou_
dArtagnan? demanda Mazarin avec inquitude.

-- Moi, Monseigneur! dit dArtagnan, et pourquoi cela?

-- Cest que vous haussez les paules.

-- Cest une faon de me parler  moi-mme, Monseigneur.

-- Ainsi, vous approuvez ce voyage?

-- Je napprouve pas plus que je ne dsapprouve, Monseigneur,
jattends vos ordres.

-- Bien. Cest donc sur vous que jai jet les yeux pour porter le
roi et la reine  Saint-Germain.

-- Double fourbe, dit en lui-mme dArtagnan.

-- Vous voyez bien, reprit Mazarin voyant limpassibilit de
dArtagnan, que, comme je vous le disais, le salut de tat va
reposer entre vos mains.

-- Oui, Monseigneur, et je sens toute la responsabilit dune
pareille charge.

-- Vous acceptez, cependant?

-- Jaccepte toujours.

-- Vous croyez la chose possible.

-- Tout lest.

-- Serez-vous attaqu en chemin?

-- Cest probable.

-- Mais comment ferez-vous en ce cas?

-- Je passerai  travers ceux qui mattaqueront.

-- Et si vous ne passez pas  travers?

-- Alors, tant pis pour eux, je passerai dessus.

-- Et vous rendrez le roi et la reine sains et saufs  Saint-
Germain?

-- Oui.

-- Sur votre vie?

-- Sur ma vie.

-- Vous tes un hros, mon cher! dit Mazarin en regardant le
mousquetaire avec admiration.

DArtagnan sourit.

-- Et moi? dit Mazarin aprs un moment de silence et en regardant
fixement dArtagnan.

-- Comment et vous, Monseigneur?

-- Et moi, si je veux partir?

-- Ce sera plus difficile.

-- Comment cela?

-- Votre minence peut tre reconnue.

-- Mme sous ce dguisement? dit Mazarin.

Et il leva un manteau qui couvrait un fauteuil sur lequel tait un
habit complet de cavalier gris perle et grenat tout passement
dargent.

-- Si Votre minence se dguise, cela devient plus facile.

-- Ah! fit Mazarin en respirant.

-- Mais il faudra faire ce que Votre minence disait lautre jour
quelle et fait  notre place.

-- Que faudra-t-il faire?

-- Crier:  bas Mazarin!

-- Je crierai.

-- En franais, en bon franais, Monseigneur, prenez garde 
laccent; on nous a tu six mille Angevins en Sicile parce quils
prononaient mal litalien. Prenez garde que les Franais ne
prennent sur vous leur revanche des Vpres siciliennes.

-- Je ferai de mon mieux.

-- Il y a bien des gens arms dans les rues, continua dArtagnan;
tes-vous sr que personne ne connat le projet de la reine?

Mazarin rflchit.

-- Ce serait une belle affaire pour un tratre, Monseigneur, que
laffaire que vous me proposez l; les hasards dune attaque
excuseraient tout.

Mazarin frissonna; mais il rflchit quun homme qui aurait
lintention de trahir ne prviendrait pas.

-- Aussi, dit-il vivement, je ne me fie pas  tout le monde, et la
preuve, cest que je vous ai choisi pour mescorter.

-- Ne partez-vous pas avec la reine?

-- Non, dit Mazarin.

-- Alors, vous partez aprs la reine?

-- Non, fit encore Mazarin.

-- Ah! dit dArtagnan qui commenait  comprendre.

-- Oui, jai mes plans, continua le cardinal: avec la reine, je
double ses mauvaises chances: aprs la reine, son dpart double
les miennes; puis, la cour une fois sauve, on peut moublier: les
grands sont ingrats.

-- Cest vrai, dit dArtagnan en jetant malgr lui les yeux sur le
diamant de la reine que Mazarin avait  son doigt.

Mazarin suivit la direction de ce regard et tourna doucement le
chaton de sa bague en dedans.

-- Je veux donc, dit Mazarin avec son fin sourire, les empcher
dtre ingrats envers moi.

-- Cest de charit chrtienne, dit dArtagnan, que de ne pas
induire son prochain en tentation.

-- Cest justement pour cela, dit Mazarin, que je veux partir
avant eux.

DArtagnan sourit; il tait homme  trs bien comprendre cette
astuce italienne.

Mazarin le vit sourire et profita du moment.

-- Vous commencerez donc par me faire sortir de Paris dabord,
nest-ce pas, mon cher _monsou_ dArtagnan?

-- Rude commission, Monseigneur! dit dArtagnan en reprenant son
air grave.

-- Mais, dit Mazarin en le regardant attentivement pour que pas
une des expressions de sa physionomie ne lui chappt, mais vous
navez pas fait toutes ces observations pour le roi et pour la
reine?

-- Le roi et la reine sont ma reine et mon roi, Monseigneur,
rpondit le mousquetaire; ma vie est  eux, je la leur dois. Ils
me la demandent, je nai rien  dire.

-- Cest juste, murmura tout bas Mazarin; mais comme ta vie nest
pas  moi, il faut que je te lachte, nest-ce pas?

Et tout en poussant un profond soupir, il commena de retourner le
chaton de sa bague en dehors.

DArtagnan sourit.

Ces deux hommes se touchaient par un point, par lastuce. Sils se
fussent touchs de mme par le courage, lun et fait faire 
lautre de grandes choses.

-- Mais aussi, dit Mazarin, vous comprenez, si je vous demande ce
service, cest avec lintention den tre reconnaissant.

-- Monseigneur nen est-il encore qu lintention? demanda
dArtagnan.

-- Tenez, dit Mazarin en tirant la bague de son doigt, mon cher
_monsou_ dArtagnan, voici un diamant qui vous a appartenu jadis,
il est juste quil vous revienne; prenez-le, je vous en supplie.

DArtagnan ne donna point  Mazarin la peine dinsister, il le
prit, regarda si la pierre tait bien la mme, et, aprs stre
assur de la puret de son eau, il le passa  son doigt avec un
plaisir indicible.

-- Jy tenais beaucoup, dit Mazarin en laccompagnant dun dernier
regard; mais nimporte, je vous le donne avec grand plaisir.

-- Et moi, Monseigneur, dit dArtagnan, je le reois comme il
mest donn. Voyons, parlons donc de vos petites affaires. Vous
voulez partir avant tout le monde?

-- Oui, jy tiens.

--  quelle heure?

--  dix heures?

-- Et la reine,  quelle heure part-elle?

--  minuit.

-- Alors cest possible: je vous fais sortir dabord, je vous
laisse hors de la barrire, et je reviens la chercher.

--  merveille, mais comment me conduire hors de Paris?

-- Oh! pour cela, il faut me laisser faire.

-- Je vous donne plein pouvoir, prenez une escorte aussi
considrable que vous le voudrez.

DArtagnan secoua la tte.

-- Il me semble cependant que cest le moyen le plus sur, dit
Mazarin.

-- Oui, pour vous, Monseigneur, mais pas pour la reine.

Mazarin se mordit les lvres.

-- Alors, dit-il, comment oprerons-nous?

-- Il faut me laisser faire, Monseigneur.

-- Hum! fit Mazarin.

-- Et il faut me donner la direction entire de cette entreprise.

-- Cependant...

-- Ou en chercher un autre, dit dArtagnan en tournant le dos.

-- Eh! fit tout bas Mazarin, je crois quil sen va avec le
diamant.

Et il le rappela.

-- _Monsou_ dArtagnan, mon cher _monsou_ dArtagnan, dit-il dune
voix caressante.

-- Monseigneur?

-- Me rpondez-vous de tout?

-- Je ne rponds de rien, je ferai de mon mieux.

-- De votre mieux?

-- Oui.

-- Eh bien! allons, je me fie  vous.

-- Cest bien heureux, se dit dArtagnan  lui-mme.

-- Vous serez donc ici  neuf heures et demie.

-- Et je trouverai Votre minence prte?

-- Certainement, toute prte.

-- Cest chose convenue, alors. Maintenant, Monseigneur veut-il me
faire voir la reine?

--  quoi bon?

-- Je dsirerais prendre les ordres de Sa Majest de sa propre
bouche.

-- Elle ma charg de vous les donner.

-- Elle pourrait avoir oubli quelque chose.

-- Vous tenez  la voir?

-- Cest indispensable, Monseigneur.

Mazarin hsita un instant, dArtagnan demeura impassible dans sa
volont.

-- Allons donc, dit Mazarin, je vais vous conduire, mais pas un
mot de notre conversation.

-- Ce qui a t dit entre nous ne regarde que nous, Monseigneur,
dit dArtagnan.

-- Vous jurez dtre muet?

-- Je ne jure jamais, Monseigneur. Je dis oui ou je dis non; et
comme je suis gentilhomme, je tiens ma parole.

-- Allons, je vois quil faut me fier  vous sans restriction.

-- Cest ce quil y a de mieux, croyez-moi, Monseigneur.

-- Venez, dit Mazarin.

Mazarin fit entrer dArtagnan dans loratoire de la reine et lui
dit dattendre.

DArtagnan nattendit pas longtemps. Cinq minutes aprs quil
tait dans loratoire, la reine arriva en costume de grand gala.
Pare ainsi, elle paraissait trente-cinq ans  peine et tait
toujours belle.

-- Cest vous, monsieur dArtagnan, dit-elle en souriant
gracieusement, je vous remercie davoir insist pour me voir.

-- Jen demande pardon  Votre Majest, dit dArtagnan, mais jai
voulu prendre ses ordres de sa bouche mme.

-- Vous savez de quoi il sagit?

-- Oui, Madame.

-- Vous acceptez la mission que je vous confie?

-- Avec reconnaissance.

-- Cest bien; soyez ici  minuit.

-- Jy serai.

-- Monsieur dArtagnan, dit la reine, je connais trop votre
dsintressement pour vous parler de ma reconnaissance dans ce
moment-ci, mais je vous jure que je noublierai pas ce second
service comme jai oubli le premier.

-- Votre Majest est libre de se souvenir et doublier, et je ne
sais pas ce quelle veut dire.

Et dArtagnan sinclina.

-- Allez, monsieur, dit la reine avec son plus charmant sourire,
allez et revenez  minuit.

Elle lui fit de la main un signe dadieu, et dArtagnan se retira;
mais en se retirant il jeta les yeux sur la portire par laquelle
tait entre la reine, et au bas de la tapisserie il aperut le
bout dun soulier de velours.

-- Bon, dit-il, le Mazarin coutait pour voir si je ne le
trahissais pas. En vrit, ce pantin dItalie ne mrite pas dtre
servi par un honnte homme.

DArtagnan nen fut pas moins exact au rendez-vous;  neuf heures
et demie, il entrait dans lantichambre.

Bernouin attendait et lintroduisit.

Il trouva le cardinal habill en cavalier. Il avait fort bonne
mine sous ce costume, quil portait, nous lavons dit, avec
lgance; seulement il tait fort ple et tremblait quelque peu.

-- Tout seul? dit Mazarin.

-- Oui, Monseigneur.

-- Et ce bon M. du Vallon, ne jouirons-nous pas de sa compagnie?

-- Si fait, Monseigneur, il attend dans son carrosse.

-- O cela?

--  la porte du jardin du Palais-Royal.

-- Cest donc dans son carrosse que nous partons?

-- Oui, Monseigneur.

-- Et sans autre escorte que vous deux?

-- Nest-ce donc pas assez? un des deux suffirait!

-- En vrit, mon cher monsieur dArtagnan, dit Mazarin, vous
mpouvantez avec votre sang-froid.

-- Jaurais cru, au contraire, quil devait vous inspirer de la
confiance.

-- Et Bernouin, est-ce que je ne lemmne pas?

-- Il ny a point de place pour lui, il viendra rejoindre Votre
minence.

-- Allons, dit Mazarin, puisquil faut faire en tout comme vous le
voulez.

-- Monseigneur, il est encore temps de reculer, dit dArtagnan, et
Votre minence est parfaitement libre.

-- Non pas, non pas, dit Mazarin, partons.

Et tous deux descendirent par lescalier drob, Mazarin appuyant
au bras de dArtagnan son bras que le mousquetaire sentait
trembler sur le sien.

Ils traversrent les cours du Palais-Royal, o stationnaient
encore quelques carrosses de convives attards, gagnrent le
jardin et atteignirent la petite porte.

Mazarin essaya de louvrir  laide dune clef quil tira de sa
poche, mais la main lui tremblait tellement quil ne put trouver
le trou de la serrure.

-- Donnez, dit dArtagnan.

Mazarin lui donna la clef, dArtagnan ouvrit et remit la clef dans
sa poche; il comptait rentrer par l.

Le marchepied tait abaiss, la porte ouverte; Mousqueton se
tenait  la portire, Porthos tait au fond de la voiture.

-- Montez, Monseigneur, dit dArtagnan.

Mazarin ne se le fit pas dire  deux fois et il slana dans le
carrosse.

DArtagnan monta derrire lui, Mousqueton referma la portire et
se hissa avec force gmissements derrire la voiture. Il avait
fait quelques difficults pour partir sous prtexte que sa
blessure le faisait encore souffrir, mais dArtagnan lui avait
dit:

-- Restez si vous voulez, mon cher monsieur Mouston, mais je vous
prviens que Paris sera brl cette nuit.

Sur quoi Mousqueton nen avait pas demand davantage et avait
dclar quil tait prt  suivre son matre et M. dArtagnan au
bout du monde.

La voiture partit  un trot raisonnable et qui ne dnonait pas le
moins du monde quelle renfermt des gens presss. Le cardinal
sessuya le front avec son mouchoir et regarda autour de lui.

Il avait  sa gauche Porthos et  sa droite dArtagnan; chacun
gardait une portire, chacun lui servait de rempart.

En face, sur la banquette de devant, taient deux paires de
pistolets, une paire devant Porthos, une paire devant dArtagnan;
les deux amis avaient en outre chacun son pe au ct.

 cent pas du Palais-Royal une patrouille arrta le carrosse.

-- Qui vive? dit le chef.

-- Mazarin! rpondit dArtagnan en clatant de rire.

Le cardinal sentit ses cheveux se dresser sur sa tte.

La plaisanterie parut excellente aux bourgeois, qui, voyant ce
carrosse sans armes et sans escorte, neussent jamais cru  la
ralit dune pareille imprudence.

-- Bon voyage! crirent-ils.

Et ils laissrent passer.

-- Hein! dit dArtagnan, que pense Monseigneur de cette rponse?

-- Homme desprit! scria Mazarin.

-- Au fait, dit Porthos, je comprends...

Vers le milieu de la rue des Petits-Champs, une seconde patrouille
arrta le carrosse.

-- Qui vive? cria le chef de la patrouille.

-- Rangez-vous, Monseigneur, dit dArtagnan.

Et Mazarin senfona tellement entre les deux amis, quil disparut
compltement cach par eux.

-- Qui vive? reprit la mme voix avec impatience.

Et dArtagnan sentit quon se jetait  la tte des chevaux.

Il sortit la moiti du corps du carrosse.

-- Eh! Planchet, dit-il.

Le chef sapprocha: ctait effectivement Planchet. DArtagnan
avait reconnu la voix de son ancien laquais.

-- Comment! monsieur, dit Planchet, cest vous?

-- Eh! mon Dieu, oui, mon cher ami. Ce cher Porthos vient de
recevoir un coup dpe, et je le reconduis  sa maison de
campagne de Saint-Cloud.

-- Oh! vraiment? dit Planchet.

-- Porthos, reprit dArtagnan, si vous pouvez encore parler, mon
cher Porthos, dites donc un mot  ce bon Planchet.

-- Planchet, mon ami, dit Porthos dune voix dolente, je suis bien
malade, et si tu rencontres un mdecin, tu me feras plaisir de me
lenvoyer.

-- Ah! grand Dieu! dit Planchet, quel malheur! Et comment cela
est-il arriv?

-- Je te conterai cela, dit Mousqueton.

Porthos poussa un profond gmissement.

-- Fais-nous faire place, Planchet, dit tout bas dArtagnan, ou il
narrivera pas vivant: les poumons sont offenss, mon ami.

Planchet secoua la tte de lair dun homme qui dit: En ce cas, la
chose va mal.

Puis, Se retournant vers ses hommes:

-- Laissez passer, dit-il, ce sont des amis.

La voiture reprit sa marche, et Mazarin, qui avait retenu son
haleine, se hasarda  respirer.

-- _Bricconi!_ murmura-t-il.

Quelques pas avant la porte Saint-Honor, on rencontra une
troisime troupe; celle-ci tait compose de gens de mauvaise mine
et qui ressemblaient plutt  des bandits qu autre chose:
ctaient les hommes du mendiant de Saint-Eustache.

-- Attention, Porthos! dit dArtagnan.

Porthos allongea la main vers ses pistolets.

-- Quy a-t-il? dit Mazarin.

-- Monseigneur, je crois que nous sommes en mauvaise compagnie.

Un homme savana  la portire avec une espce de faux  la main.

-- Qui vive? demanda cet homme.

-- Eh! drle, dit dArtagnan, ne connaissez-vous pas le carrosse
de M. le Prince?

-- Prince ou non, dit cet homme, ouvrez! nous avons la garde de la
porte, et personne ne passera que nous ne sachions qui passe.

-- Que faut-il faire? demanda Porthos.

-- Pardieu! passer, dit dArtagnan.

-- Mais comment passer? dit Mazarin.

--  travers ou dessus. Cocher, au galop.

Le cocher leva son fouet.

-- Pas un pas de plus, dit lhomme qui paraissait le chef, ou je
coupe le jarret  vos chevaux.

-- Peste! dit Porthos, ce serait dommage, des btes qui me cotent
cent pistoles pice.

-- Je vous les paierai deux cents, dit Mazarin.

-- Oui; mais quand ils auront les jarrets coups, on nous coupera
le cou,  nous.

-- Il en vient un de mon ct, dit Porthos; faut-il que je le tue?

-- Oui; dun coup de poing, si vous pouvez: ne faisons feu qu la
dernire extrmit.

-- Je le puis, dit Porthos.

-- Venez ouvrir alors, dit dArtagnan  lhomme  la faux, en
prenant un de ses pistolets par le canon et en sapprtant 
frapper de la crosse.

Celui-ci sapprocha.

 mesure quil sapprochait, dArtagnan, pour tre plus libre de
ses mouvements, sortait  demi par la portire; ses yeux
sarrtrent sur ceux du mendiant, quclairait la lueur dune
lanterne.

Sans doute il reconnut le mousquetaire, car il devint fort ple;
sans doute dArtagnan le reconnut, car ses cheveux se dressrent
sur sa tte.

-- Monsieur dArtagnan! scria-t-il en reculant dun pas,
monsieur dArtagnan! laissez passer!

Peut-tre dArtagnan allait-il rpondre de son ct, lorsquun
coup pareil  celui dune masse qui tombe sur la tte dun boeuf
retentit: ctait Porthos qui venait dassommer son homme.

DArtagnan se retourna et vit le malheureux gisant  quatre pas de
l.

-- Ventre  terre, maintenant! cria-t-il au cocher; pique! pique.

Le cocher enveloppa ses chevaux dun large coup de fouet, les
nobles animaux bondirent. On entendit des cris comme ceux dhommes
qui sont renverss. Puis on sentit une double secousse: deux des
roues venaient de passer sur un corps flexible et rond.

Il se fit un moment de silence. La voiture franchit la porte.

-- Au Cours-la-Reine! cria dArtagnan au cocher.

Puis se retournant vers Mazarin:

-- Maintenant, Monseigneur, lui dit-il, vous pouvez dire cinq
_Pater_ et cinq _Ave_ pour remercier Dieu de votre dlivrance;
vous tes sauv, vous tes libre!

Mazarin ne rpondit que par une espce de gmissement, il ne
pouvait croire  un pareil miracle.

Cinq minutes aprs, la voiture sarrta, elle tait arrive au
Cours-la-Reine.

-- Monseigneur est-il content de son escorte? demanda le
mousquetaire.

-- Enchant, _monsou_, dit Mazarin en hasardant sa tte  lune
des portires; maintenant faites-en autant pour la reine.

-- Ce sera moins difficile, dit dArtagnan en sautant  terre.
Monsieur du Vallon, je vous recommande Son minence.

-- Soyez tranquille, dit Porthos en tendant la main.

DArtagnan prit la main de Porthos et la secoua.

-- Ae! fit Porthos.

DArtagnan regarda son ami avec tonnement.

-- Quavez-vous donc? demanda-t-il.

-- Je crois que jai le poignet foul, dit Porthos.

-- Que diable, aussi, vous frappez comme un sourd.

-- Il le fallait bien, mon homme allait me lcher un coup de
pistolet; mais vous, comment vous tes-vous dbarrass du vtre?

-- Oh! le mien, dit dArtagnan, ce ntait pas un homme.

-- Qutait-ce donc?

-- Ctait un spectre.

-- Et...

-- Et je lai conjur.

Sans autre explication, dArtagnan prit les pistolets qui taient
sur la banquette de devant, les passa  sa ceinture, senveloppa
dans son manteau, et, ne voulant pas rentrer par la mme barrire
quil tait sorti, il sachemina vers la porte Richelieu.


LV. Le carrosse de M. le coadjuteur

Au lieu de rentrer par la porte Saint-Honor, dArtagnan qui avait
du temps devant lui, fit le tour et rentra par la porte Richelieu.
On vint le reconnatre, et, quand on vit  son chapeau  plumes et
 son manteau galonn quil tait officier des mousquetaires, on
lentoura avec lintention de lui faire crier:  bas le Mazarin!
Cette premire dmonstration ne laissa pas que de linquiter
dabord; mais quand il sut de quoi il tait question, il cria
dune si belle voix que les plus difficiles furent satisfaits.

Il suivait la rue de Richelieu, rvant  la faon dont il
emmnerait  son tour la reine, car de lemmener dans un carrosse
aux armes de France il ny fallait pas songer, lorsqu la porte
de lhtel de madame de Gumne il aperut un quipage.

Une ide subite lillumina.

-- Ah! pardieu, dit-il, ce serait de bonne guerre.

Et il sapprocha du carrosse, regarda les armes qui taient sur
les panneaux et la livre du cocher qui tait sur le sige.

Cet examen lui tait dautant plus facile que le cocher dormait
les poings ferms.

-- Cest bien le carrosse de M. le coadjuteur, dit-il; sur ma
parole, je commence  croire que la Providence est pour nous.

Il monta doucement dans le carrosse, et tirant le fil de soie qui
correspondait au petit doigt du cocher:

-- Au Palais-Royal! dit-il.

Le cocher, rveill en sursaut, se dirigea vers le point dsign
sans se douter que lordre vnt dun autre que de son matre. Le
suisse allait fermer les grilles; mais en voyant ce magnifique
quipage il ne douta pas que ce ne ft une visite dimportance, et
laissa passer le carrosse, qui sarrta sous le pristyle.

L seulement le cocher saperut que les laquais ntaient pas
derrire la voiture.

Il crut que M. le coadjuteur en avait dispos, sauta  bas du
sige sans lcher les rnes et vint ouvrir.

DArtagnan sauta  son tour  terre, et, au moment o le cocher,
effray en ne reconnaissant pas son matre, faisait un pas en
arrire, il le saisit au collet de la main gauche, et de la droite
lui mit un pistolet sur la gorge:

-- Essaye de prononcer un seul mot, dit dArtagnan, et tu es mort!

Le cocher vit  lexpression du visage de celui qui lui parlait
quil tait tomb dans un guet-apens, et il resta la bouche bante
et les yeux dmesurment ouverts.

Deux mousquetaires se promenaient dans la cour, dArtagnan les
appela par leur nom.

-- Monsieur de Bellire, dit-il  lun, faites-moi le plaisir de
prendre les rnes des mains de ce brave homme, de monter sur le
sige de la voiture, de la conduire  la porte de lescalier
drob et de mattendre l; cest pour affaire dimportance et qui
tient au service du roi.

Le mousquetaire, qui savait son lieutenant incapable de faire une
mauvaise plaisanterie  lendroit du service, obit sans dire un
mot, quoique lordre lui part singulier.

Alors, se retournant vers le second mousquetaire:

-- Monsieur du Verger, dit-il, aidez-moi  conduire cet homme en
lieu de sret.

Le mousquetaire crut que son lieutenant venait darrter quelque
prince dguis, sinclina et, tirant son pe, fit signe quil
tait prt.

DArtagnan monta lescalier suivi de son prisonnier, qui tait
suivi lui-mme du mousquetaire, traversa le vestibule et entra
dans lantichambre de Mazarin.

Bernouin attendait avec impatience des nouvelles de son matre.

-- Eh bien! monsieur? dit-il.

-- Tout va  merveille, mon cher monsieur Bernouin; mais voici,
sil vous plat, un homme quil vous faudrait mettre en lieu de
sret...

-- O cela, monsieur?

-- O vous voudrez, pourvu que lendroit que vous choisirez ait
des volets qui ferment au cadenas et une porte qui ferme  la
clef.

-- Nous avons cela, monsieur, dit Bernouin.

Et lon conduisit le pauvre cocher dans un cabinet dont les
fentres taient grilles et qui ressemblait fort  une prison.

-- Maintenant, mon cher ami, je vous invite, dit dArtagnan, 
vous dfaire en ma faveur de votre chapeau et de votre manteau.

Le cocher, comme on le comprend bien, ne fit aucune rsistance;
dailleurs il tait si tonn de ce qui lui arrivait quil
chancelait et balbutiait comme un homme ivre: dArtagnan mit le
tout sous le bras du valet de chambre.

-- Maintenant, monsieur du Verger, dit dArtagnan, enfermez-vous
avec cet homme jusqu ce que M. Bernouin vienne ouvrir la porte;
la faction sera passablement longue et fort peu amusante, je le
sais, mais vous comprenez, ajouta-t-il gravement, service du roi.

--  vos ordres, mon lieutenant, rpondit le mousquetaire, qui vit
quil sagissait de choses srieuses.

--  propos, dit dArtagnan; si cet homme essaie de fuir ou de
crier, passez-lui votre pe au travers du corps.

Le mousquetaire fit un signe de tte qui voulait dire quil
obirait ponctuellement  la consigne.

DArtagnan sortit emmenant Bernouin avec lui.

Minuit sonnait.

-- Menez-moi dans loratoire de la reine, dit-il; prvenez-la que
jy suis, et allez me mettre ce paquet-l, avec un mousqueton bien
charg, sur le sige de la voiture qui attend au bas de lescalier
drob.

Bernouin introduisit dArtagnan dans loratoire o il sassit tout
pensif.

Tout avait t au Palais-Royal comme dhabitude.  dix heures,
ainsi que nous lavons dit, presque tous les convives taient
retirs; ceux qui devaient fuir avec la cour eurent le mot
dordre; et chacun fut invit  se trouver de minuit  une heure
au Cours-la-Reine.

 dix heures, Anne dAutriche passa chez le roi. On venait de
coucher Monsieur; et le jeune Louis, rest le dernier, samusait 
mettre en bataille des soldats de plomb, exercice qui le rcrait
fort. Deux enfants dhonneur jouaient avec lui.

-- Laporte, dit la reine, il serait temps de coucher Sa Majest.

Le roi demanda  rester encore debout, nayant aucune envie de
dormir, disait-il; mais la reine insista.

-- Ne devez-vous pas aller demain matin  six heures vous baigner
 Conflans, Louis? Cest vous-mme qui lavez demand, ce me
semble.

-- Vous avez raison, Madame, dit le roi, et je suis prt  me
retirer dans mon appartement quand vous aurez bien voulu
membrasser. Laporte, donnez le bougeoir  M. le chevalier de
Coislin.

La reine posa ses lvres sur le front blanc et poli que lauguste
enfant lui tendait avec une gravit qui sentait dj ltiquette.

-- Endormez-vous bien vite, Louis, dit la reine, car vous serez
rveill de bonne heure.

-- Je ferai de mon mieux pour vous obir, Madame, dit le jeune
Louis, mais je nai aucune envie de dormir.

-- Laporte, dit tout bas Anne dAutriche, cherchez quelque livre
bien ennuyeux  lire  Sa Majest, mais ne vous dshabillez pas.

Le roi sortit accompagn du chevalier de Coislin, qui lui portait
le bougeoir. Lautre enfant dhonneur fut reconduit chez lui.

Alors la reine rentra dans son appartement. Ses femmes, cest--
dire madame de Brgy, mademoiselle de Beaumont, madame de
Motteville et Socratine sa soeur, que lon appelait ainsi  cause
de sa sagesse, venaient de lui apporter dans la garde-robe des
restes du dner, avec lesquels elle soupait, selon son habitude.

La reine alors donna ses ordres, parla dun repas que lui offrait
le surlendemain le marquis de Villequier, dsigna les personnes
quelle admettait  lhonneur den tre, annona pour le lendemain
encore une visite au Val-de-Grce, o elle avait lintention de
faire ses dvotions, et donna  Bringhen, son premier valet de
chambre, ses ordres pour quil laccompagnt.

Le souper des dames fini, la reine feignit une grande fatigue et
passa dans sa chambre  coucher. Madame de Motteville, qui tait
de service particulier ce soir-l, ly suivit, puis laida  se
dvtir. La reine alors se mit au lit, lui parla affectueusement
pendant quelques minutes et la congdia.

Ctait en ce moment que dArtagnan entrait dans la cour du
Palais-Royal avec la voiture du coadjuteur.

Un instant aprs, les carrosses des dames dhonneur en sortaient
et la grille se refermait derrire eux.

Minuit sonnait.

Cinq minutes aprs, Bernouin frappait  la chambre  coucher de la
reine, venant par le passage secret du cardinal.

Anne dAutriche alla ouvrir elle-mme.

Elle tait dj habille, cest--dire quelle avait remis ses bas
et stait enveloppe dun long peignoir.

-- Cest vous, Bernouin, dit-elle, M. dArtagnan est-il l?

-- Oui, Madame, dans votre oratoire, il attend que Votre Majest
soit prte.

-- Je le suis. Allez dire  Laporte dveiller et dhabiller le
roi, puis de l passez chez le marchal de Villeroy et prvenez-le
de ma part.

Bernouin sinclina et sortit.

La reine entra dans son oratoire, quclairait une simple lampe en
verroterie de Venise. Elle vit dArtagnan debout et qui
lattendait.

-- Cest vous? lui dit-elle.

-- Oui, Madame.

-- Vous tes prt?

-- Je le suis.

-- Et M. le cardinal?

-- Est sorti sans accident. Il attend Votre Majest au Cours-la-
Reine.

-- Mais dans quelle voiture partons-nous?

-- Jai tout prvu, un carrosse attend en bas Votre Majest.

-- Passons chez le roi.

DArtagnan sinclina et suivit la reine.

Le jeune Louis tait dj habill,  lexception des souliers et
du pourpoint, il se laissait faire dun air tonn, en accablant
de questions Laporte, qui ne lui rpondait que ces paroles:

-- Sire, cest par lordre de la reine.

Le fit tait dcouvert, et lon voyait les draps du roi tellement
uss quen certains endroits il y avait des trous.

Ctait encore un des effets de la lsinerie de Mazarin.

La reine entra, et dArtagnan se tint sur le seuil. Lenfant, en
apercevant la reine, schappa des mains de Laporte et courut 
elle.

La reine fit signe  dArtagnan de sapprocher.

DArtagnan obit.

-- Mon fils, dit Anne dAutriche, en lui montrant le mousquetaire
calme, debout et dcouvert, voici M. dArtagnan, qui est brave
comme un de ces anciens preux dont vous aimez tant que mes femmes
vous racontent lhistoire. Rappelez-vous bien son nom, et
regardez-le bien, pour ne pas oublier son visage, car ce soir il
nous rendra un grand service.

Le jeune roi regarda lofficier de son grand oeil fier et rpta:

-- M. dArtagnan?

-- Cest cela, mon fils.

Le jeune roi leva lentement sa petite main et la tendit au
mousquetaire; celui-ci mit un genou en terre et la baisa.

-- M. dArtagnan, rpta Louis, cest bien, Madame.

 ce moment on entendit comme une rumeur qui sapprochait.

-- Quest-ce que cela? dit la reine.

-- Oh! oh! rpondit dArtagnan en tendant tout  la fois son
oreille fine et son regard intelligent, cest le bruit du peuple
qui smeut.

-- Il faut fuir, dit la reine.

-- Votre Majest ma donn la direction de cette affaire, il faut
rester et savoir ce quil veut.

-- Monsieur dArtagnan!

-- Je rponds de tout.

Rien ne se communique plus rapidement que la confiance. La reine,
pleine de force et de courage, sentait au plus haut degr ces deux
vertus chez les autres.

-- Faites, dit-elle, je men rapporte  vous.

-- Votre Majest veut-elle me permettre dans toute cette affaire
de donner des ordres en son nom?

-- Ordonnez, monsieur.

-- Que veut donc encore ce peuple? dit le roi.

-- Nous allons le savoir, sire, dit dArtagnan.

Et il sortit rapidement de la chambre.

Le tumulte allait croissant, il semblait envelopper le Palais-
Royal tout entier. On entendait de lintrieur des cris dont on ne
pouvait comprendre le sens. Il tait vident quil y avait clameur
et sdition. Le roi,  moiti habill, la reine et Laporte
restrent chacun dans ltat et presque  la place o ils taient,
coutant et attendant.

Comminges, qui tait de garde cette nuit-l au Palais-Royal,
accourut; il avait deux cents hommes  peu prs dans les cours et
dans les curies, il les mettait  la disposition de la reine.

-- Eh bien! demanda Anne dAutriche en voyant reparatre
dArtagnan, quy a-t-il?

-- Il y a, madame, que le bruit sest rpandu que la reine avait
quitt le Palais-Royal, enlevant le roi, et que le peuple demande
 avoir la preuve du contraire, ou menace de dmolir le Palais-
Royal.

-- Oh! cette fois, cest trop fort, dit la reine, et je leur
prouverai que je ne suis point partie.

DArtagnan vit,  lexpression du visage de la reine, quelle
allait donner quelque ordre violent. Il sapprocha delle et lui
dit tout bas:

-- Votre Majest a-t-elle toujours confiance en moi?

Cette voix la fit tressaillir.

-- Oui, monsieur, toute confiance, dit-elle... Dites.

-- La reine daigne-t-elle se conduire daprs mes avis?

-- Dites.

-- Que Votre Majest veuille renvoyer M. de Comminges, en lui
ordonnant de se renfermer, lui et ses hommes, dans le corps de
garde et les curies.

Comminges regarda dArtagnan de ce regard envieux avec lequel tout
courtisan voit poindre une fortune nouvelle.

-- Vous avez entendu, Comminges? dit la reine.

DArtagnan alla  lui, il avait reconnu avec sa sagacit ordinaire
ce coup doeil inquiet.

-- Monsieur de Comminges, lui dit-il, pardonnez-moi; nous sommes
tous deux serviteurs de la reine, nest-ce pas? cest mon tour de
lui tre utile, ne menviez donc pas ce bonheur.

Comminges sinclina et sortit.

-- Allons, se dit dArtagnan, me voil avec un ennemi de plus!

-- Et maintenant, dit la reine en sadressant  dArtagnan, que
faut-il faire? car, vous lentendez, au lieu de se calmer le bruit
redouble.

-- Madame, rpondit dArtagnan, le peuple veut voir le roi, il
faut quil le voie.

-- Comment, quil le voie! o cela! sur le balcon?

-- Non pas, Madame, mais ici, dans son lit, dormant.

-- Oh! Votre Majest, M. dArtagnan a toute raison! scria
Laporte.

La reine rflchit et sourit en femme  qui la duplicit nest pas
trangre.

-- Au fait, murmura-t-elle.

-- Monsieur Laporte, dit dArtagnan, allez  travers les grilles
du Palais-Royal annoncer au peuple quil va tre satisfait et que,
dans cinq minutes, non seulement il verra le roi, mais encore
quil le verra dans son lit; ajoutez que le roi dort et que la
reine prie que lon fasse silence pour ne point le rveiller.

-- Mais pas tout le monde, une dputation de deux ou quatre
personnes?

-- Tout le monde, Madame.

-- Mais ils nous tiendront jusquau jour, songez-y.

-- Nous en aurons pour un quart dheure. Je rponds de tout,
Madame; croyez-moi, je connais le peuple cest un grand enfant
quil ne sagit que de caresser. Devant le roi endormi, il sera
muet, doux et timide comme un agneau.

-- Allez, Laporte, dit la reine.

Le jeune roi se rapprocha de sa mre.

-- Pourquoi faire ce que ces gens demandent? dit-il.

-- Il le faut, mon fils, dit Anne dAutriche.

-- Mais alors, si on me dit _il le faut_, je ne suis donc plus
roi?

La reine resta muette.

-- Sire, dit dArtagnan, Votre Majest me permettra-t-elle de lui
faire une question?

Louis XIV se retourna, tonn quon ost lui adresser la parole;
la reine serra la main de lenfant.

-- Oui, monsieur, dit-il.

-- Votre Majest se rappelle-t-elle avoir, lorsquelle jouait dans
le parc de Fontainebleau ou dans les cours du palais de
Versailles, vu tout  coup le ciel se couvrir et entendu le bruit
du tonnerre?

-- Oui, sans doute.

-- Eh bien! ce bruit du tonnerre, si bonne envie que Votre Majest
et encore de jouer, lui disait: Rentrez, sire, il le faut.

-- Sans doute, monsieur; mais aussi lon ma dit que le bruit du
tonnerre, ctait la voix de Dieu.

-- Eh bien! sire, dit dArtagnan, coutez le bruit du peuple, et
vous verrez que cela ressemble beaucoup  celui du tonnerre.

En effet, en ce moment une rumeur terrible passait emporte par la
brise de la nuit.

Tout  coup elle cessa.

-- Tenez, sire, dit dArtagnan, on vient de dire au peuple que
vous dormiez; vous voyez bien que vous tes toujours roi.

La reine regardait avec tonnement cet homme trange que son
courage clatant faisait lgal des plus braves, que son esprit
fin et rus faisait lgal de tous.

Laporte entra.

-- Eh bien, Laporte? demanda la reine.

-- Madame, rpondit-il, la prdiction de M. dArtagnan sest
accomplie, ils se sont calms comme par enchantement. On va leur
ouvrir les portes, et dans cinq minutes ils seront ici.

-- Laporte, dit la reine, si vous mettiez un de vos fils  la
place du roi, nous partirions pendant ce temps.

-- Si Sa Majest lordonne, dit Laporte, mes fils, comme moi, sont
au service de la reine.

-- Non pas, dit dArtagnan, car si lun deux connaissait Votre
Majest et sapercevait du subterfuge, tout serait perdu.

-- Vous avez raison, monsieur, toujours raison, dit Anne
dAutriche. Laporte, couchez le roi.

Laporte posa le roi tout vtu comme il tait dans son lit, puis il
le recouvrit jusquaux paules avec le drap.

La reine se courba sur lui et lembrassa au front.

-- Faites semblant de dormir, Louis, dit-elle.

-- Oui, dit le roi, mais je ne veux pas quun seul de ces hommes
me touche.

-- Sire, je suis l, dit dArtagnan, et je vous rponds que si un
seul avait cette audace, il la payerait de sa vie.

-- Maintenant, que faut-il faire? demanda la reine, car je les
entends.

-- Monsieur Laporte, allez au-devant deux, et leur recommandez de
nouveau le silence. Madame, attendez-l  la porte. Moi je suis au
chevet du roi, tout prt  mourir pour lui.

Laporte sortit, la reine se tint debout prs de la tapisserie,
dArtagnan se glissa derrire les rideaux.

Puis on entendit la marche sourde et contenue dune grande
multitude dhommes; la reine souleva elle-mme la tapisserie en
mettant un doigt sur sa bouche.

En voyant la reine, ces hommes sarrtrent dans lattitude du
respect.

-- Entrez, messieurs, entrez, dit la reine.

Il y eut alors parmi tout ce peuple un mouvement dhsitation qui
ressemblait  de la honte: il sattendait  la rsistance, il
sattendait  tre contrari,  forcer les grilles et  renverser
les gardes; les grilles staient ouvertes toutes seules, et le
roi, ostensiblement du moins, navait  son chevet dautre garde
que sa mre.

Ceux qui taient en tte balbutirent et essayrent de reculer.

-- Entrez donc, messieurs, dit Laporte, puisque la reine le
permet.

Alors un plus hardi que les autres se hasardant dpassa le seuil
de la porte et savana sur la pointe du pied. Tous les autres
limitrent, et la chambre semplit silencieusement, comme si tous
ces hommes eussent t les courtisans les plus humbles et les plus
dvous. Bien au-del de la porte on apercevait les ttes de ceux
qui, nayant pu entrer, se haussaient sur la pointe des pieds.
DArtagnan voyait tout  travers une ouverture quil avait faite
au rideau; dans lhomme qui entra le premier il reconnut Planchet.

-- Monsieur, lui dit la reine, qui comprit quil tait le chef de
toute cette bande, vous avez dsir voir le roi et jai voulu le
montrer moi-mme. Approchez, regardez-le et dites si nous avons
lair de gens qui veulent schapper.

-- Non certes, rpondit Planchet un peu tonn de lhonneur
inattendu quil recevait.

-- Vous direz donc  mes bons et fidles Parisiens, reprit Anne
dAutriche avec un sourire  lexpression duquel dArtagnan ne se
trompa point, que vous avez vu le roi couch et dormant, ainsi que
la reine prte  se mettre au lit  son tour.

-- Je le dirai, Madame, et ceux qui maccompagnent le diront tous
ainsi que moi, mais...

-- Mais quoi? demanda Anne dAutriche.

-- Que Votre Majest me pardonne, dit Planchet, mais est-ce bien
le roi qui est couch dans ce lit?

Anne dAutriche tressaillit.

-- Sil y a quelquun parmi vous tous qui connaisse le roi, dit-
elle, quil sapproche et quil dise si cest bien Sa Majest qui
est l.

Un homme envelopp dun manteau, dont en se drapant il se cachait
le visage, sapprocha, se pencha sur le lit et regarda.

Un instant dArtagnan crut que cet homme avait un mauvais dessein,
et il porta la main  son pe; mais dans le mouvement que fit en
se baissant lhomme au manteau, il dcouvrit une portion de son
visage, et dArtagnan reconnut le coadjuteur.

-- Cest bien le roi, dit cet homme en se relevant. Dieu bnisse
Sa Majest!

-- Oui, dit  demi-voix le chef, oui, Dieu bnisse Sa Majest!

Et tous ces hommes, qui taient entrs furieux, passant de la
colre  la piti, bnirent  leur tour lenfant royal.

-- Maintenant, dit Planchet, remercions la reine, mes amis, et
retirons-nous.

Tous sinclinrent et sortirent peu  peu et sans bruit, comme ils
taient entrs. Planchet, entr le premier, sortait le dernier.

La reine larrta.

-- Comment vous nommez-vous, mon ami? lui dit-elle.

Planchet se retourna fort tonn de la question.

-- Oui, dit la reine, je me tiens tout aussi honore de vous avoir
reu ce soir que si vous tiez un prince, et je dsire savoir
votre nom.

-- Oui, pensa Planchet, pour me traiter comme un prince, merci!

DArtagnan frmit que Planchet, sduit comme le corbeau de la
fable, ne dt son nom, et que la reine, sachant son nom, ne st
que Planchet lui avait appartenu.

-- Madame, rpondit respectueusement Planchet, je mappelle
Dulaurier pour vous servir.

-- Merci, monsieur Dulaurier, dit la reine, et que faites-vous?

-- Madame, je suis marchand drapier dans la rue des Bourdonnais.

-- Voil tout ce que je voulais savoir, dit la reine; bien
oblige, mon cher monsieur Dulaurier, vous entendrez parler de
moi.

-- Allons, allons, murmura dArtagnan en sortant de derrire son
rideau, dcidment matre Planchet nest point un sot, et lon
voit bien quil a t lev  bonne cole.

Les diffrents acteurs de cette scne trange restrent un instant
en face les uns des autres sans dire une seule parole, la reine
debout prs de la porte, dArtagnan  moiti sorti de sa cachette,
le roi soulev sur son coude et prt  retomber sur son lit au
moindre bruit qui indiquerait le retour de toute cette multitude;
mais, au lieu de se rapprocher, le bruit sloigna de plus en plus
et finit par steindre tout  fait.

La reine respira; dArtagnan essuya son front humide; le roi se
laissa glisser en bas de son lit en disant:

-- Partons.

En ce moment Laporte reparut.

-- Eh bien? demanda la reine.

-- Eh bien, Madame, rpondit le valet de chambre, je les ai suivis
jusquaux grilles; ils ont annonc  tous leurs camarades quils
ont vu le roi et que la reine leur a parl, de sorte quils
sloignent tout fiers et tout glorieux.

-- Oh! les misrables! murmura la reine, ils paieront cher leur
hardiesse, cest moi qui le leur promets!

Puis, se retournant vers dArtagnan:

-- Monsieur, dit-elle, vous mavez donn ce soir les meilleurs
conseils que jaie reus de ma vie. Continuez: que devons-nous
faire maintenant?

-- Monsieur Laporte, dit dArtagnan, achevez dhabiller Sa
Majest.

-- Nous pouvons partir alors? demanda la reine.

-- Quand Votre Majest voudra; elle na qu descendre par
lescalier drob, elle me trouvera  la porte.

-- Allez, monsieur, dit la reine, je vous suis.

DArtagnan descendit, le carrosse tait  son poste, le
mousquetaire se tenait sur le sige.

DArtagnan prit le paquet quil avait charg Bernouin de mettre
aux pieds du mousquetaire. Ctait, on se le rappelle, le chapeau
et le manteau du cocher de M. de Gondy.

Il mit le manteau sur ses paules et le chapeau sur sa tte.

Le mousquetaire descendit du sige.

-- Monsieur, dit dArtagnan, vous allez rendre la libert  votre
compagnon qui garde le cocher. Vous monterez sur vos chevaux, vous
irez prendre, rue Tiquetonne, htel de _La Chevrette_, mon cheval
et celui de M. du Vallon, que vous sellerez et harnacherez en
guerre, puis vous sortirez de Paris en les conduisant en main, et
vous vous rendrez au Cours-la-Reine. Si au Cours-la-Reine vous ne
trouviez plus personne, vous pousseriez jusqu Saint-Germain.
Service du roi.

Le mousquetaire porta la main  son chapeau et sloigna pour
accomplir les ordres quil venait de recevoir.

DArtagnan monta sur le sige.

Il avait une paire de pistolets  sa ceinture, un mousqueton sous
ses pieds, son pe nue derrire lui.

La reine parut; derrire elle venaient le roi et M. le duc
dAnjou, son frre.

-- Le carrosse de M. le coadjuteur! scria-t-elle en reculant
dun pas.

-- Oui, madame, dit dArtagnan, mais montez hardiment; cest moi
qui le conduis.

La reine poussa un cri de surprise et monta dans le carrosse. Le
roi et Monsieur montrent aprs elle et sassirent  ses cts.

-- Venez, Laporte, dit la reine.

-- Comment, Madame! dit le valet de chambre, dans le mme carrosse
que Vos Majests?

-- Il ne sagit pas ce soir de ltiquette royale, mais du salut
du roi. Montez, Laporte!

Laporte obit.

-- Fermez les mantelets, dit dArtagnan.

-- Mais cela ninspirera-t-il pas de la dfiance, monsieur?
demanda la reine.

-- Que Votre Majest soit tranquille, dit dArtagnan, jai ma
rponse prte.

On ferma les mantelets et on partit au galop par la rue de
Richelieu. En arrivant  la porte, le chef du poste savana  la
tte dune douzaine dhommes et tenant une lanterne  la main.

DArtagnan lui fit signe dapprocher.

-- Reconnaissez-vous la voiture? dit-il au sergent.

-- Non, rpondit celui-ci.

-- Regardez les armes.

Le sergent approcha sa lanterne du panneau.

-- Ce sont celles de M. le coadjuteur! dit-il.

-- Chut! il est en bonne fortune avec madame de Gumne.

Le sergent se mit  rire.

-- Ouvrez la porte, dit-il, je sais ce que cest.

Puis, sapprochant du mantelet baiss:

-- Bien du plaisir, Monseigneur! dit-il.

-- Indiscret! cria dArtagnan, vous me ferez chasser.

La barrire cria sur ses gonds; et dArtagnan, voyant le chemin
ouvert, fouetta vigoureusement ses chevaux qui partirent au grand
trot.

Cinq minutes aprs on avait rejoint le carrosse du cardinal.

-- Mousqueton, cria dArtagnan, relevez les mantelets du carrosse
de Sa Majest.

-- Cest lui, dit Porthos.

-- En cocher! scria Mazarin.

-- Et avec le carrosse du coadjuteur! dit la reine.

-- _Corpo di Dio!_ _monsou_ dArtagnan, dit Mazarin, vous valez
votre pesant dor!


LVI. Comment dArtagnan et Porthos gagnrent, lun deux cent dix-
neuf, et lautre deux cent quinze louis,  vendre de la paille

Mazarin voulait partir  linstant mme pour Saint-Germain, mais
la reine dclara quelle attendrait les personnes auxquelles elle
avait donn rendez-vous. Seulement, elle offrit au cardinal la
place de Laporte. Le cardinal accepta et passa dune voiture dans
lautre.

Ce ntait pas sans raison que le bruit stait rpandu que le roi
devait quitter Paris dans la nuit: dix ou douze personnes taient
dans le secret de cette fuite depuis six heures du soir, et, si
discrtes quelles eussent t, elles navaient pu donner leurs
ordres de dpart sans que la chose transpirt quelque peu.
Dailleurs, chacune de ces personnes en avait une ou deux autres
auxquelles elle sintressait; et comme on ne doutait point que la
reine ne quittt Paris avec de terribles projets de vengeance,
chacun avait averti ses amis ou ses parents; de sorte que la
rumeur de ce dpart courut comme une trane de poudre par les
rues de la ville.

Le premier carrosse qui arriva aprs celui de la reine fut le
carrosse de M. le Prince; il contenait M. de Cond, madame la
princesse et madame la princesse douairire. Toutes deux avaient
t rveilles au milieu de la nuit et ne savaient pas de quoi il
tait question.

Le second contenait M. le duc dOrlans, madame la duchesse, la
grande Mademoiselle et labb de La Rivire, favori insparable et
conseiller intime du prince.

Le troisime contenait M. de Longueville et M. le prince de Conti,
frre et beau-frre de M. le Prince. Ils mirent pied  terre,
sapprochrent du carrosse du roi et de la reine, et prsentrent
leurs hommages  Sa Majest.

La reine plongea son regard jusquau fond du carrosse, dont la
portire tait reste ouverte, et vit quil tait vide.

-- Mais o est donc madame de Longueville? dit-elle.

-- En effet, o est donc ma soeur? demanda M. le Prince.

-- Madame de Longueville est souffrante, madame, rpondit le duc,
et elle ma charg de lexcuser prs de Votre Majest.

Anne lana un coup doeil rapide  Mazarin, qui rpondit par un
signe imperceptible de tte.

-- Quen dites-vous? demanda la reine.

-- Je dis que cest un otage pour les Parisiens, rpondit le
cardinal.

-- Pourquoi nest-elle pas venue? demanda tout bas M. le Prince 
son frre.

-- Silence! rpondit celui-ci; sans doute elle a ses raisons.

-- Elle nous perd, murmura le prince.

-- Elle nous sauve, dit Conti.

Les voitures arrivaient en foule. Le marchal de La Meilleraie, le
marchal de Villeroy, Guitaut, Villequier, Comminges, vinrent  la
file; les deux mousquetaires arrivrent  leur tour, tenant les
chevaux de dArtagnan et de Porthos en main. DArtagnan et Porthos
se mirent en selle. Le cocher de Porthos remplaa dArtagnan sur
le sige du carrosse royal, Mousqueton remplaa le cocher,
conduisant debout, pour raison  lui connue, et pareil 
lAutomdon antique.

La reine, bien quoccupe de mille dtails, cherchait des yeux
dArtagnan, mais le Gascon stait dj replong dans la foule
avec sa prudence accoutume.

-- Faisons lavant-garde, dit-il  Porthos, et mnageons-nous de
bons logements  Saint-Germain, car personne ne songera  nous. Je
me sens fort fatigu.

-- Moi, dit Porthos, je tombe vritablement de sommeil. Dire que
nous navons pas eu la moindre bataille. Dcidment les Parisiens
sont bien sots.

-- Ne serait-ce pas plutt que nous sommes bien habiles? dit
dArtagnan.

-- Peut-tre.

-- Et votre poignet, comment va-t-il?

-- Mieux; mais croyez-vous que nous les tenons cette fois-ci?

-- Quoi?

-- Vous, votre grade; et moi, mon titre?

-- Ma foi! oui, je parierais presque. Dailleurs, sils ne se
souviennent pas, je les ferai souvenir.

-- On entend la voix de la reine, dit Porthos. Je crois quelle
demande  monter  cheval.

-- Oh! elle le voudrait bien, elle; mais...

-- Mais quoi?

-- Mais le cardinal ne veut pas, lui. Messieurs, continua
dArtagnan sadressant aux deux mousquetaires, accompagnez le
carrosse de la reine, et ne quittez pas les portires. Nous allons
faire prparer les logis.

Et dArtagnan piqua vers Saint-Germain accompagn de Porthos.

-- Partons, messieurs! dit la reine.

Et le carrosse royal se mit en route, suivi de tous les autres
carrosses et de plus de cinquante cavaliers.

On arriva  Saint-Germain sans accident; en descendant du
marchepied, la reine trouva M. le Prince qui attendait debout et
dcouvert pour lui offrir la main.

-- Quel rveil pour les Parisiens! dit Anne dAutriche radieuse.

-- Cest la guerre, dit le prince.

-- Eh bien! la guerre, soit. Navons-nous pas avec nous le
vainqueur de Rocroy, de Nordlingen et de Lens?

Le prince sinclina en signe de remerciement.

Il tait trois heures du matin. La reine entra la premire dans le
chteau; tout le monde la suivit: deux cents personnes  peu prs
lavaient accompagne dans sa fuite.

-- Messieurs, dit la reine en riant, logez-vous dans le chteau,
il est vaste et la place ne vous manquera point; mais, comme on ne
comptait pas y venir, on me prvient quil ny a en tout que trois
lits, un pour le roi, un pour moi...

-- Et un pour Mazarin, dit tout bas M. le Prince.

-- Et moi, je coucherai donc sur le plancher? dit Gaston dOrlans
avec un sourire trs inquiet...

-- Non, Monseigneur, dit Mazarin, car le troisime lit est destin
 Votre Altesse.

-- Mais vous? demanda le prince.

-- Moi, je ne me coucherai pas, dit Mazarin, jai  travailler.

Gaston se fit indiquer la chambre o tait le lit, sans
sinquiter de quelle faon se logeraient sa femme et sa fille.

-- Eh bien, moi, je me coucherai, dit dArtagnan. Venez avec moi,
Porthos.

Porthos suivit dArtagnan avec cette profonde confiance quil
avait dans lintellect de son ami.

Ils marchaient lun  ct de lautre sur la place du chteau,
Porthos regardant avec des yeux bahis dArtagnan, qui calculait
sur ses doigts.

-- Quatre cents  une pistole la pice, quatre cents pistoles.

-- Oui, disait Porthos, quatre cents pistoles; mais quest-ce qui
fait quatre cents pistoles?

-- Une pistole nest pas assez, continua dArtagnan; cela vaut un
louis.

-- Quest-ce qui vaut un louis?

-- Quatre cents,  un louis, font quatre cents louis.

-- Quatre cents? dit Porthos.

-- Oui, ils sont deux cents; et il en faut au moins deux par
personne.  deux par personne, cela fait quatre cents.

-- Mais quatre cents quoi?

-- coutez, dit dArtagnan.

Et comme il y avait l toutes sortes de gens qui regardaient dans
lbahissement larrive de la cour, il acheva sa phrase tout bas
 loreille de Porthos.

-- Je comprends, dit Porthos, je comprends  merveille, par ma
foi! Deux cents louis chacun, cest joli; mais que dira-t-on?

-- On dira ce quon voudra; dailleurs saura-t-on que cest nous?

-- Mais qui se chargera de la distribution?

-- Mousqueton nest-il pas l?

-- Et ma livre! dit Porthos, on reconnatra ma livre.

-- Il retournera son habit.

-- Vous avez toujours raison, mon cher, scria Porthos, mais o
diable puisez-vous donc toutes les ides que vous avez?

DArtagnan sourit.

Les deux amis prirent la premire rue quils rencontrrent;
Porthos frappa  la porte de la maison de droite, tandis que
dArtagnan frappait  la porte de la maison de gauche.

-- De la paille! dirent-ils.

-- Monsieur, nous nen avons pas, rpondirent les gens qui vinrent
ouvrir, mais adressez-vous au marchand de fourrages.

-- Et o est-il, le marchand de fourrages?

-- La dernire grandporte de la rue.

--  droite ou  gauche?

--  gauche.

-- Et y a-t-il encore  Saint-Germain dautres gens chez lesquels
on en pourrait trouver?

-- Il y a laubergiste du _Mouton-Couronn_, et Gros-Louis le
fermier.

-- O demeurent-ils?

-- Rue des Ursulines.

-- Tous deux?

-- Oui.

-- Trs bien.

Les deux amis se firent indiquer la seconde et la troisime
adresse aussi exactement quils staient fait indiquer la
premire; puis dArtagnan se rendit chez le marchand de fourrages
et traita avec lui de cent cinquante bottes de paille quil
possdait, moyennant la somme de trois pistoles. Il se rendit
ensuite chez laubergiste, o il trouva Porthos qui venait de
traiter de deux cents bottes pour une somme  peu prs pareille.
Enfin le fermier Louis en mit cent quatre-vingts  leur
disposition. Cela faisait un total de quatre cent trente.

Saint-Germain nen avait pas davantage.

Toute cette rafle ne leur prit pas plus dune demi-heure.
Mousqueton, dment duqu, fut mis  la tte de ce commerce
improvis. On lui recommanda de ne pas laisser sortir de ses mains
un ftu de paille au-dessous dun louis la botte; on lui en
confiait pour quatre cent trente louis.

Mousqueton secouait la tte et ne comprenait rien  la spculation
des deux amis.

DArtagnan, portant trois bottes de paille, sen retourna au
chteau, o chacun, grelottant de froid et tombant de sommeil,
regardait envieusement le roi, la reine et Monsieur sur leurs lits
de camp.

Lentre de dArtagnan dans la grande salle produisit un clat de
rire universel; mais dArtagnan neut pas mme lair de
sapercevoir quil tait lobjet de lattention gnrale et se mit
 disposer avec tant dhabilet, dadresse et de gaiet sa couche
de paille que leau en venait  la bouche  tous ces pauvres
endormis qui ne pouvaient dormir.

-- De la paille! scrirent-ils, de la paille! o trouve-t-on de
la paille?

-- Je vais vous conduire, dit Porthos.

Et il conduisit les amateurs  Mousqueton, qui distribuait
gnreusement les bottes  un louis la pice. On trouva bien que
ctait un peu cher; mais quand on a bien envie de dormir, qui
est-ce qui ne paierait pas deux ou trois louis quelques heures de
bon sommeil?

DArtagnan cdait  chacun son lit, quil recommena dix fois de
suite; et comme il tait cens avoir pay comme les autres sa
botte de paille un louis, il empocha ainsi une trentaine de louis
en moins dune demi-heure.  cinq heures du matin, la paille
valait quatre-vingts livres la botte, et encore nen trouvait-on
plus.

DArtagnan avait eu le soin den mettre quatre bottes de ct pour
lui. Il prit dans sa poche la clef du cabinet o il les avait
caches, et, accompagn de Porthos, sen retourna compter avec
Mousqueton, qui, navement et comme un digne intendant quil
tait, leur remit quatre cent trente louis et garda encore cent
louis pour lui.

Mousqueton, qui ne savait rien de ce qui stait pass au chteau,
ne comprenait pas comment lide de vendre de la paille ne lui
tait pas venue plus tt.

DArtagnan mit lor dans son chapeau, et tout en revenant fit son
compte avec Porthos. Il leur revenait  chacun deux cent quinze
louis.

Porthos alors seulement saperut quil navait pas de paille pour
son compte, il retourna auprs de Mousqueton; mais Mousqueton
avait vendu jusqu son dernier ftu, ne gardant rien pour lui-
mme.

Il revint alors trouver dArtagnan, lequel, grce  ses quatre
bottes de paille, tait en train de confectionner, et en le
savourant davance avec dlices, un lit si moelleux, si bien
rembourr  la tte, si bien couvert au pied, que ce lit et fait
envie au roi lui-mme, si le roi net si bien dormi dans le sien.

DArtagnan,  aucun prix, ne voulut dranger son lit pour Porthos;
mais moyennant quatre louis que celui-ci lui compta, il consentit
 ce que Porthos coucht avec lui.

Il rangea son pe  son chevet, posa ses pistolets  son ct,
tendit son manteau  ses pieds, plaa son feutre sur son manteau,
et stendit voluptueusement sur la paille qui craquait. Dj il
caressait les doux rves quengendre la possession de deux cent
dix-neuf louis gagns en un quart dheure, quand une voix retentit
 la porte de la salle et le fit bondir.

-- Monsieur dArtagnan! criait-elle, monsieur dArtagnan!

-- Ici, dit Porthos, ici!

Porthos comprenait que si dArtagnan sen allait, le lit lui
resterait  lui tout seul.

Un officier sapprocha.

DArtagnan se souleva sur son coude.

-- Cest vous qui tes monsieur dArtagnan? dit-il.

-- Oui, monsieur; que me voulez-vous?

-- Je viens vous chercher.

-- De quelle part?

-- De la part de Son minence.

-- Dites  Monseigneur que je vais dormir et que je lui conseille
en ami den faire autant.

-- Son minence ne sest pas couche et ne se couchera pas, et
elle vous demande  linstant mme.

-- La peste touffe le Mazarin, qui ne sait pas dormir  propos!
murmura dArtagnan. Que me veut-il? Est-ce pour me faire
capitaine? En ce cas je lui pardonne.

Et le mousquetaire se leva tout en grommelant, prit son pe, son
chapeau, ses pistolets et son manteau, puis suivit lofficier,
tandis que Porthos, rest seul unique possesseur du lit, essayait
dimiter les belles dispositions de son ami.

-- _Monsou_ dArtagnan, dit le cardinal en apercevant celui quil
venait denvoyer chercher si mal  propos, je nai point oubli
avec quel zle vous mavez servi, et je vais vous en donner une
preuve.

-- Bon! pensa dArtagnan, cela sannonce bien.

Mazarin regardait le mousquetaire et vit sa figure spanouir.

-- Ah! Monseigneur...

-- Monsieur dArtagnan, dit-il, avez-vous bien envie dtre
capitaine?

-- Oui, Monseigneur.

-- Et votre ami dsire-t-il toujours tre baron?

-- En ce moment-ci, Monseigneur, il rve quil lest!

-- Alors, dit Mazarin, tirant dun portefeuille la lettre quil
avait dj montre  dArtagnan, prenez cette dpche et portez-la
en Angleterre.

DArtagnan regarda lenveloppe: il ny avait point dadresse.

-- Ne puis-je savoir  qui je dois la remettre?

-- En arrivant  Londres, vous le saurez;  Londres seulement vous
dchirerez la double enveloppe.

-- Et quelles sont mes instructions?

-- Dobir en tout point  celui  qui cette lettre est adresse.

DArtagnan allait faire de nouvelles questions, lorsque Mazarin
ajouta:

-- Vous partez pour Boulogne; vous trouverez, _aux Armes
dAngleterre_, un jeune gentilhomme nomm M. Mordaunt.

-- Oui, Monseigneur, et que dois-je faire de ce gentilhomme?

-- Le suivre jusquo il vous mnera.

DArtagnan regarda le cardinal dun air stupfait.

-- Vous voil renseign, dit Mazarin; allez!

-- Allez! cest bien facile  dire, reprit dArtagnan; mais pour
aller il faut de largent et je nen ai pas.

-- Ah! dit Mazarin en se grattant loreille, vous dites que vous
navez pas dargent?

-- Non, Monseigneur.

-- Mais ce diamant que je vous donnai hier soir?

-- Je dsire le conserver comme un souvenir de votre minence.

Mazarin soupira.

-- Il fait cher vivre en Angleterre, Monseigneur, et surtout comme
envoy extraordinaire.

-- Hein! fit Mazarin, cest un pays fort sobre et qui vit de
simplicit depuis la rvolution; mais nimporte.

Il ouvrit un tiroir et prit une bourse.

-- Que dites-vous de ces mille cus?

DArtagnan avana la lvre infrieure dune faon dmesure.

-- Je dis, Monseigneur, que cest peu, car je ne partirai
certainement pas seul.

-- Jy compte bien, rpondit Mazarin, M. du Vallon vous
accompagnera, le digne gentilhomme; car, aprs vous, mon cher
_monsou_ dArtagnan, cest bien certainement lhomme de France que
jaime et estime le plus.

-- Alors, Monseigneur, dit dArtagnan en montrant la bourse que
Mazarin navait point lche; alors, si vous laimez et lestimez
tant, vous comprenez...

-- Soit!  sa considration, jajouterai deux cents cus.

-- Ladre! murmura dArtagnan... Mais  notre retour, au moins,
ajouta-t-il tout haut, nous pourrons compter, nest-ce pas,
M. Porthos sur sa baronnie et moi sur mon grade?

-- Foi de Mazarin!

-- Jaimerais mieux un autre serment, se dit tout bas dArtagnan;
puis tout haut: Ne puis-je, dit-il, prsenter mes respects  Sa
Majest la reine?

-- Sa Majest dort, rpondit vivement Mazarin, et il faut que vous
partiez sans dlai; allez donc, monsieur.

-- Encore un mot, Monseigneur: si on se bat o je vais, me
battrai-je?

-- Vous ferez ce que vous ordonnera la personne  laquelle je vous
adresse.

-- Cest bien, Monseigneur, dit dArtagnan en allongeant la main
pour recevoir le sac, et je vous prsente tous mes respects.

DArtagnan mit lentement le sac dans sa large poche et, se
retournant vers lofficier:

-- Monsieur, lui dit-il, voulez-vous bien aller rveiller  son
tour M. du Vallon de la part de Son minence et lui dire que je
lattends aux curies?

Lofficier partit aussitt avec un empressement qui parut 
dArtagnan avoir quelque chose dintress.

Porthos venait de stendre  son tour dans son lit, et il
commenait  ronfler harmonieusement, selon son habitude,
lorsquil sentit quon fui frappait sur lpaule.

Il crut que ctait dArtagnan et ne bougea point.

-- De la part du cardinal, dit lofficier.

-- Hein! dit Porthos en ouvrant de grands yeux, que dites-vous?

-- Je dis que Son minence vous envoie en Angleterre, et que
M. dArtagnan vous attend aux curies.

Porthos poussa un profond soupir, se leva, prit son feutre, ses
pistolets, son pe et son manteau, et sortit en jetant un regard
de regret sur le lit dans lequel il stait promis de si bien
dormir.

 peine avait-il tourn le dos que lofficier y tait install, et
il navait point pass le seuil de la porte que son successeur, 
son tour, ronflait  tout rompre. Ctait bien naturel, il tait
seul dans toute cette assemble, avec le roi, la reine et
Monseigneur Gaston dOrlans, qui dormt gratis.


LVII. On a des nouvelles dAramis

DArtagnan stait rendu droit aux curies. Le jour venait de
paratre; il reconnut son cheval et celui de Porthos attachs au
rtelier, mais au rtelier vide. Il eut piti de ces pauvres
animaux, et sachemina vers un coin de lcurie o il voyait
reluire un peu de paille chappe sans doute  la razzia de la
nuit; mais en rassemblant cette paille avec le pied, le bout de sa
botte rencontra un corps rond qui, touch sans doute  un endroit
sensible, poussa un cri et se releva sur ses genoux en se frottant
les yeux. Ctait Mousqueton, qui, nayant plus de paille pour
lui-mme, stait accommod de celle des chevaux.

-- Mousqueton, dit dArtagnan, allons, en route! en route!

Mousqueton, en reconnaissant la voix de lami de son matre, se
leva prcipitamment, et en se levant laissa choir quelques-uns des
louis gagns illgalement pendant la nuit.

-- Oh! oh! dit dArtagnan en ramassant un louis et en le flairant,
voil de lor qui a une drle dodeur, il sent la paille.

Mousqueton rougit si honntement et parut si fort embarrass, que
le Gascon se mit  rire et lui dit:

-- Porthos se mettrait en colre, mon cher monsieur Mousqueton,
mais moi je vous pardonne; seulement rappelons-nous que cet or
doit nous servir de topique pour notre blessure, et soyons gai,
allons!

Mousqueton prit  linstant mme une figure des plus hilares,
sella avec activit le cheval de son matre et monta sur le sien
sans trop faire de grimace. Sur ces entrefaites, Porthos arriva
avec une figure fort maussade, et fut on ne peut plus tonn de
trouver dArtagnan rsign et Mousqueton presque joyeux.

-- Ah, , dit-il, nous avons donc, vous votre grade, et moi ma
baronnie?

-- Nous allons en chercher les brevets, dit dArtagnan, et  notre
retour matre Mazarini les signera.

-- Et o allons-nous? demanda Porthos.

--  Paris dabord, rpondit dArtagnan; jy veux rgler quelques
affaires.

-- Allons  Paris, dit Porthos.

Et tous deux partirent pour Paris.

En arrivant aux portes ils furent tonns de voir lattitude
menaante de la capitale. Autour dun carrosse bris en morceaux
le peuple vocifrait des imprcations, tandis que les personnes
qui avaient voulu fuir taient prisonnires, cest--dire un
vieillard et deux femmes.

Lorsque au contraire dArtagnan et Porthos demandrent lentre,
il nest sortes de caresses quon ne leur ft. On les prenait pour
des dserteurs du parti royaliste, et on voulait se les attacher.

-- Que fait le roi? demanda-t-on.

-- Il dort.

-- Et lespagnole?

-- Elle rve.

-- Et litalien maudit?

-- Il veille. Ainsi tenez-vous fermes; car sils sont partis,
cest bien certainement pour quelque chose. Mais comme, au bout du
compte, vous tes les plus forts, continua dArtagnan, ne vous
acharnez pas aprs des femmes et des vieillards, et prenez-vous-en
aux causes vritables.

Le peuple entendit ces paroles avec plaisir et laissa aller les
dames, qui remercirent dArtagnan par un loquent regard.

-- Maintenant, en avant! dit dArtagnan.

Et ils continurent leur chemin, traversant les barricades,
enjambant les chanes, pousss, interrogs, interrogeant.

 la place du Palais-Royal, dArtagnan vit un sergent qui faisait
faire lexercice  cinq ou six cents bourgeois: ctait Planchet
qui utilisait au profit de la milice urbaine ses souvenirs du
rgiment de Pimont.

En passant devant dArtagnan, il reconnut son ancien matre.

-- Bonjour, monsieur dArtagnan, dit Planchet dun air fier.

-- Bonjour, monsieur Dulaurier, rpondit dArtagnan.

Planchet sarrta court, fixant sur dArtagnan de grands yeux
bahis; le premier rang, voyant son chef sarrter, sarrta  son
tour, ainsi de suite jusquau dernier.

-- Ces bourgeois sont affreusement ridicules, dit dArtagnan 
Porthos.

Et il continua son chemin.

Cinq minutes aprs, il mettait pied  terre  lhtel de_ La
Chevrette._

La belle Madeleine se prcipita au-devant de dArtagnan.

-- Ma chre madame Turquaine, dit dArtagnan, si vous avez de
largent, enfouissez-le vite, si vous avez des bijoux, cachez-les
promptement, si vous avez des dbiteurs, faites-vous payer; si
vous avez des cranciers, ne les payez pas.

-- Pourquoi cela? demanda Madeleine.

-- Parce que Paris va tre rduit en cendres ni plus ni moins que
Babylone, dont vous avez sans doute entendu parler.

-- Et vous me quittez dans un pareil moment?

--  linstant mme, dit dArtagnan.

-- Et o allez-vous?

-- Ah! si vous pouvez me le dire, vous me rendrez un vritable
service.

-- Ah! mon Dieu! mon Dieu!

-- Avez-vous des lettres pour moi? demanda dArtagnan en faisant
signe de la main  son htesse quelle devait spargner les
lamentations, attendu que les lamentations seraient superflues.

-- Il y en a une qui vient justement darriver.

Et elle donna la lettre  dArtagnan.

-- DAthos! scria dArtagnan en reconnaissant lcriture ferme
et allonge de leur ami.

-- Ah! fit Porthos, voyons un peu quelles choses il dit.

DArtagnan ouvrit la lettre et lut:

Cher dArtagnan, cher du Vallon, mes bons amis, peut-tre
recevez-vous de mes nouvelles pour la dernire fois. Aramis et moi
nous sommes bien malheureux; mais Dieu, notre courage et le
souvenir de notre amiti nous soutiennent. Pensez bien  Raoul. Je
vous recommande les papiers qui sont  Blois, et dans deux mois et
demi, si vous navez pas reu de nos nouvelles, prenez-en
connaissance. Embrassez le vicomte de tout votre coeur pour votre
ami dvou,

ATHOS.

-- Je le crois pardieu bien, que je lembrasserai, dit dArtagnan,
avec cela quil est sur notre route, et sil a le malheur de
perdre notre pauvre Athos, de ce jour, il devient mon fils.

-- Et moi, dit Porthos, je le fais mon lgataire universel.

-- Voyons, que dit encore Athos?

Si vous rencontrez par les routes un M. Mordaunt, dfiez-vous-en.
Je ne puis vous en dire davantage dans ma lettre.

-- M. Mordaunt! dit avec surprise dArtagnan.

-- M. Mordaunt, cest bon, dit Porthos, on sen souviendra. Mais
voyez donc, il y a un post-scriptum dAramis.

-- En effet, dit dArtagnan.

Et il lut:

Nous vous cachons le lieu de notre sjour, chers amis,
connaissant votre dvouement fraternel, et sachant bien que vous
viendriez mourir avec nous.

-- Sacrebleu! interrompit Porthos avec une explosion de colre qui
fit bondir Mousqueton  lautre bout de la chambre, sont-ils donc
en danger de mort?

DArtagnan continua:

Athos vous lgue Raoul, et moi je vous lgue une vengeance. Si
vous mettez par bonheur la main sur un certain Mordaunt, dites 
Porthos de lemmener dans un coin et de lui tordre le cou. Je
nose vous en dire davantage dans une lettre.

ARAMIS.

-- Si ce nest que cela, dit Porthos, cest facile  faire.

-- Au contraire, dit dArtagnan dun air sombre, cest impossible.

-- Et pourquoi cela?

-- Cest justement ce M. Mordaunt que nous allons rejoindre 
Boulogne et avec lequel nous passons en Angleterre.

-- Eh bien! si au lieu daller rejoindre ce M. Mordaunt, nous
allions rejoindre nos amis? dit Porthos avec un geste capable
dpouvanter une arme.

-- Jy ai bien pens, dit dArtagnan; mais la lettre na ni date
ni timbre.

-- Cest juste, dit Porthos.

Et il se mit  errer dans la chambre comme un homme gar,
gesticulant et tirant  tout moment son pe au tiers du fourreau.

Quant  dArtagnan, il restait debout comme un homme constern, et
la plus profonde affliction se peignait sur son visage.

-- Ah! cest mal, disait-il; Athos nous insulte; il veut mourir
seul, cest mal.

Mousqueton, voyant ces deux grands dsespoirs, fondait en larmes
dans son coin.

-- Allons, dit dArtagnan, tout cela ne mne  rien. Partons,
allons embrasser Raoul comme nous avons dit, et peut-tre aura-t-
il reu des nouvelles dAthos.

-- Tiens, cest une ide, dit Porthos; en vrit, mon cher
dArtagnan, je ne sais pas comment vous faites, mais vous tes
plein dides. Allons embrasser Raoul.

-- Gare  celui qui regarderait mon matre de travers en ce
moment, dit Mousqueton, je ne donnerais pas un denier de sa peau.

On monta  cheval et lon partit. En arrivant  la rue Saint-
Denis, les amis trouvrent un grand concours de peuple. Ctait
M. de Beaufort qui venait darriver du Vendmois et que le
coadjuteur montrait aux Parisiens merveills et joyeux.

Avec M. de Beaufort, ils se regardaient dsormais comme
invincibles.

Les deux amis prirent par une petite rue pour ne pas rencontrer le
prince et gagnrent la barrire Saint-Denis.

-- Est-il vrai, dirent les gardes aux deux cavaliers, que
M. de Beaufort est arriv dans Paris?

-- Rien de plus vrai, dit dArtagnan et la preuve, cest quil
nous envoie au-devant de M. de Vendme, son pre, qui va arriver 
son tour.

-- Vive M. de Beaufort! crirent les gardes.

Et ils scartrent respectueusement pour laisser passer les
envoys du grand prince.

Une fois hors barrire, la route fut dvore par ces gens qui ne
connaissaient ni fatigue ni dcouragement; leurs chevaux volaient,
et eux ne cessaient de parler dAthos et dAramis.

Mousqueton souffrait tous les tourments imaginables, mais
lexcellent serviteur se consolait en pensant que ses deux matres
prouvaient bien dautres souffrances. Car il tait arriv 
regarder dArtagnan comme son second matre et lui obissait mme
plus promptement et plus correctement qu Porthos.

Le camp tait entre Saint-Omer et Lambres; les deux amis firent un
crochet jusquau camp et apprirent en dtail  larme la nouvelle
de la fuite du roi et de la reine, qui tait arrive sourdement
jusque-l. Ils trouvrent Raoul prs de sa tente, couch sur une
botte de foin dont son cheval tirait quelques bribes  la drobe.
Le jeune homme avait les yeux rouges et semblait abattu. Le
marchal de Grammont et le comte de Guiche taient revenus 
Paris, et le pauvre enfant se trouvait isol.

Au bout dun instant Raoul leva les yeux et vit les deux cavaliers
qui le regardaient; il les reconnut et courut  eux les bras
ouverts.

-- Oh! cest vous, chers amis! scria-t-il, me venez-vous
chercher? memmenez-vous avec vous? mapportez-vous des nouvelles
de mon tuteur?

-- Nen avez-vous donc point reu? demanda dArtagnan au jeune
homme.

-- Hlas! non, monsieur, et je ne sais en vrit ce quil est
devenu. De sorte, oh! de sorte que je suis inquiet  en pleurer.

Et effectivement deux grosses larmes roulaient sur les joues
brunies du jeune homme.

Porthos dtourna la tte pour ne pas laisser voir sur sa bonne
grosse figure ce qui se passait dans son coeur.

-- Que diable! dit dArtagnan plus remu quil ne lavait t
depuis bien longtemps, ne vous dsesprez point, mon ami; si vous
navez point reu de lettres du comte, nous avons reu, nous...
une...

-- Oh! vraiment? scria Raoul.

-- Et bien rassurante mme, dit dArtagnan en voyant la joie que
cette nouvelle causait au jeune homme.

-- Lavez-vous? demanda Raoul.

-- Oui; cest--dire je lavais, dit dArtagnan en faisant
semblant de chercher; attendez, elle doit tre l, dans ma poche;
il me parle de son retour, nest-ce pas, Porthos?

Tout Gascon quil tait, dArtagnan ne voulait pas prendre  lui
seul le fardeau de ce mensonge.

-- Oui, dit Porthos en toussant.

-- Oh! donnez-la-moi, dit le jeune homme.

-- Eh! je la lisais encore tantt. Est-ce que je laurai perdue!
Ah! pcare, ma poche est perce.

-- Oh! oui, monsieur Raoul, dit Mousqueton, et la lettre tait
mme trs consolante; ces messieurs me lont lue et jen ai pleur
de joie.

-- Mais au moins, monsieur dArtagnan, vous savez o il est?
demanda Raoul  moiti rassrn.

-- Ah! voil, dit dArtagnan, certainement que je le sais,
pardieu! mais cest un mystre.

-- Pas pour moi, je lespre.

-- Non, pas pour vous, aussi je vais vous dire o il est.

Porthos regardait dArtagnan avec ses gros yeux tonns.

-- O diable vais-je dire quil est pour quil nessaye pas
daller le rejoindre? murmurait dArtagnan.

-- Eh bien! o est-il, monsieur? demanda Raoul de sa voix douce et
caressante.

-- Il est  Constantinople!

-- Chez les Turcs! scria Raoul effray. Bon dieu! que me dites-
vous l?

-- Eh bien! cela vous fait peur? dit dArtagnan. Bah! quest-ce
que les Turcs pour des hommes comme le comte de La Fre et labb
dHerblay?

-- Ah! son ami est avec lui? dit Raoul, cela me rassure un peu.

-- A-t-il de lesprit, ce dmon de dArtagnan! disait Porthos tout
merveill de la ruse de son ami.

-- Maintenant, dit dArtagnan press de changer le sujet de la
conversation, voil cinquante pistoles que M. le comte vous
envoyait par le mme courrier. Je prsume que vous navez plus
dargent et quelles sont les bienvenues.

-- Jai encore vingt pistoles, monsieur.

-- Eh bien! prenez toujours, cela vous en fera soixante-dix.

-- Et si vous en voulez davantage... dit Porthos mettant la main 
son gousset.

-- Merci, dit Raoul en rougissant, merci mille fois, monsieur.

En ce moment, Olivain parut  lhorizon.

--  propos, dit dArtagnan de manire que le laquais lentendt,
tes-vous content dOlivain?

-- Oui, assez comme cela.

Olivain fit semblant de navoir rien entendu et entra dans la
tente.

-- Que lui reprochez-vous,  ce drle-l?

-- Il est gourmand, dit Raoul.

-- Oh! monsieur! dit Olivain reparaissant  cette accusation.

-- Il est un peu voleur.

-- Oh! monsieur, oh!

-- Et surtout il est fort poltron.

-- Oh! oh! oh! monsieur, vous me dshonorez, dit Olivain.

-- Peste! dit dArtagnan, apprenez, matre Olivain, que des gens
tels que nous ne se font pas servir par des poltrons. Volez votre
matre, mangez ses confitures et buvez son vin, mais, cap de Diou!
ne soyez pas poltron, ou je vous coupe les oreilles. Regardez
monsieur Mousqueton, dites-lui de vous montrer les blessures
honorables quil a reues, et voyez ce que sa bravoure habituelle
a mis de dignit sur son visage.

Mousqueton tait au troisime ciel et et embrass dArtagnan sil
let os; en attendant, il se promettait de se faire tuer pour
lui si loccasion sen prsentait jamais.

-- Renvoyez ce drle, Raoul, dit dArtagnan, car sil est poltron,
il se dshonorera quelque jour.

-- Monsieur dit que je suis poltron, scria Olivain, parce quil
a voulu se battre lautre jour avec un cornette du rgiment de
Grammont, et que jai refus de laccompagner.

-- Monsieur Olivain, un laquais ne doit jamais dsobir, dit
svrement dArtagnan.

Et le tirant  lcart:

-- Tu as bien fait, dit-il, si ton matre avait tort, et voici un
cu pour toi; mais sil est jamais insult et que tu ne te fasses
pas couper en quartiers prs de lui, je te coupe la langue et je
ten balaye la figure. Retiens bien ceci.

Olivain sinclina et mit lcu dans sa poche.

-- Et maintenant, ami Raoul, dit dArtagnan, nous partons, M. du
Vallon et moi, comme ambassadeurs. Je ne puis vous dire dans quel
but, je nen sais rien moi-mme; mais si vous avez besoin de
quelque chose, crivez  madame Madelon Turquaine,  la Chevrette,
rue Tiquetonne, et tirez sur cette caisse comme sur celle dun
banquier: avec mnagement toutefois, car je vous prviens quelle
nest pas tout  fait si bien garnie que celle de M. dEmery.

Et ayant embrass son pupille par intrim, il le passa aux
robustes bras de Porthos, qui lenlevrent de terre et le tinrent
un moment suspendu sur le noble coeur du redoutable gant.

-- Allons, dit dArtagnan, en route.

Et ils repartirent pour Boulogne, o vers le soir ils arrtrent
leurs chevaux tremps de sueur et blancs dcume.

 dix pas de lendroit o ils faisaient halte avant dentrer en
ville tait un jeune homme vtu de noir qui paraissait attendre
quelquun, et qui, du moment o il les avait vus paratre, navait
point cess davoir les yeux fixs sur eux.

DArtagnan sapprocha de lui, et voyant que son regard ne le
quittait pas:

-- H! dit-il, lami, je naime pas quon me toise.

-- Monsieur, dit le jeune homme sans rpondre  linterpellation
de dArtagnan, ne venez-vous pas de Paris, sil vous plat?

DArtagnan pensa que ctait un curieux qui dsirait avoir des
nouvelles de la capitale.

-- Oui, monsieur, dit-il dun ton plus radouci.

-- Ne devez-vous pas loger aux _Armes dAngleterre?_

-- Oui, monsieur.

-- Ntes-vous pas charg dune mission de la part de Son minence
M. le cardinal de Mazarin?

-- Oui, monsieur.

-- En ce cas, dit le jeune homme, cest  moi que vous avez
affaire, je suis M. Mordaunt.

Ah! dit tout bas dArtagnan, celui dont Athos me dit de me mfier.

-- Ah! murmura Porthos, celui quAramis veut que jtrangle.

Tous deux regardrent attentivement le jeune homme.

Celui-ci se trompa  lexpression de leur regard.

-- Douteriez-vous de ma parole? dit-il; en ce cas je suis prt 
vous donner toute preuve.

-- Non, monsieur, dit dArtagnan, et nous nous mettons  votre
disposition.

-- Eh bien! messieurs, dit Mordaunt, nous partirons sans retard;
car cest aujourdhui le dernier jour de dlai que mavait demand
le cardinal. Mon btiment est prt; et, si vous ntiez venus,
jallais partir sans vous, car le gnral Olivier Cromwell doit
attendre mon retour avec impatience.

-- Ah! ah! dit dArtagnan, cest donc au gnral Olivier Cromwell
que nous sommes dpchs?

-- Navez-vous donc pas une lettre pour lui? demanda le jeune
homme.

-- Jai une lettre dont je ne devais rompre la double enveloppe
qu Londres; mais puisque vous me dites  qui elle est adresse,
il est inutile que jattende jusque-l.

DArtagnan dchira lenveloppe de la lettre. Elle tait en effet
adresse:

 monsieur Olivier Cromwell, gnral des troupes de la nation
anglaise.

-- Ah! fit dArtagnan, singulire commission!

-- Quest-ce que ce M. Olivier Cromwell? demanda tout bas Porthos.

-- Un ancien brasseur, rpondit dArtagnan.

-- Est-ce que le Mazarin voudrait faire une spculation sur la
bire comme nous en avons fait sur la paille? demanda Porthos.

-- Allons, allons, messieurs, dit Mordaunt impatient, partons.

-- Oh! oh! dit Porthos, sans souper? Est-ce que M. Cromwell ne
peut pas bien attendre un peu?

-- Oui, mais moi? dit Mordaunt.

-- Eh bien! vous, dit Porthos, aprs?

-- Moi, je suis press.

-- Oh! si cest pour vous, dit Porthos, la chose ne me regarde
pas, et je souperai avec votre permission ou sans votre
permission.

Le regard vague du jeune homme senflamma et parut prt  jeter un
clair, mais il se contint.

-- Monsieur, continua dArtagnan, il faut excuser des voyageurs
affams. Dailleurs notre souper ne vous retardera pas beaucoup,
nous allons piquer jusqu lauberge. Allez  pied jusquau port,
nous mangeons un morceau et nous y sommes en mme temps que vous.

-- Tout ce quil vous plaira, messieurs, pourvu que nous partions,
dit Mordaunt.

-- Cest bien heureux, murmura Porthos.

-- Le nom du btiment? demanda dArtagnan.

-- _Le Standard._

-- Cest bien. Dans une demi-heure nous serons  bord.

Et tous deux, donnant de lperon  leurs chevaux, piqurent vers
lhtel des _Armes dAngleterre._

-- Que dites-vous de ce jeune homme? demanda dArtagnan tout en
courant.

-- Je dis quil ne me revient pas du tout, dit Porthos, et que je
me suis senti une rude dmangeaison de suivre le conseil dAramis.

-- Gardez-vous-en, mon cher Porthos, cet homme est un envoy du
gnral Cromwell, et ce serait une faon de nous faire pauvrement
recevoir, je crois que de lui annoncer que nous avons tordu le cou
 son confident.

-- Cest gal, dit Porthos, jai toujours remarqu quAramis tait
homme de bon conseil.

-- coutez, dit dArtagnan, quand notre ambassade sera finie...

-- Aprs?

-- Sil nous reconduit en France...

-- Eh bien?

-- Eh bien! nous verrons.

Les deux amis arrivrent sur ce  lhtel des _Armes dAngleterre,
_o ils souprent de grand apptit; puis, incontinent, ils se
rendirent sur le port. Un brick tait prt  mettre  la voile;
et, sur le pont de ce brick, ils reconnurent Mordaunt, qui se
promenait avec impatience.

-- Cest incroyable, disait dArtagnan, tandis que la barque le
conduisait  bord du _Standard_, cest tonnant comme ce jeune
homme ressemble  quelquun que jai connu, mais je ne puis dire 
qui.

Ils arrivrent  lescalier, et, un instant aprs, ils furent
embarqus.

Mais lembarquement des chevaux fut plus long que celui des
hommes, et le brick ne put lever lancre qu huit heures du soir.

Le jeune homme trpignait dimpatience et commandait que lon
couvrit les mts de voiles.

Porthos, reint de trois nuits sans sommeil et dune route de
soixante-dix lieues faite  cheval, stait retir dans sa cabine
et dormait.

DArtagnan, surmontant sa rpugnance pour Mordaunt, se promenait
avec lui sur le pont et faisait cent contes pour le forcer 
parler.

Mousqueton avait le mal de mer.


LVIII. Lcossais, parjure  sa foi, pour un denier vendit son roi

Et, maintenant, il faut que nos lecteurs laissent voguer
tranquillement le _Standard_, non pas vers Londres, o dArtagnan
et Porthos croient aller, mais vers Durham, o des lettres reues
dAngleterre pendant son sjour  Boulogne avaient ordonn 
Mordaunt de se rendre, et nous suivent au camp royaliste, situ en
de de la Tyne, auprs de la ville de Newcastle.

Cest l, places entre deux rivires, sur la frontire dcosse,
mais sur le sol dAngleterre, que stalent les tentes dune
petite arme. Il est minuit. Des hommes quon peut reconnatre 
leurs jambes nues,  leurs jupes courtes,  leurs plaids bariols
et  la plume qui dcore leur bonnet pour des highlanders,
veillent nonchalamment. La lune, qui glisse entre deux gros
nuages, claire  chaque intervalle quelle trouve sur sa route
les mousquets des sentinelles et dcoupe en vigueur les murailles,
les toits et les clochers de la ville que Charles Ier vient de
rendre aux troupes du parlement ainsi quOxford et Newark, qui
tenaient encore pour lui, dans lespoir dun accommodement.

 lune des extrmits du camp, prs dune tente immense, pleine
dofficiers cossais tenant une espce de conseil prsid par le
vieux comte de Loewen, leur chef, un homme, vtu en cavalier, dort
couch sur le gazon et la main droite tendue sur son pe.

 cinquante pas de l, un autre homme, vtu aussi en cavalier,
cause avec une sentinelle cossaise; et grce  lhabitude quil
parat avoir, quoique tranger, de la langue anglaise, il parvient
 comprendre les rponses que son interlocuteur lui fait dans le
patois du comt de Perth.

Comme une heure du matin sonnait  la ville de Newcastle, le
dormeur sveilla; et aprs avoir fait tous les gestes dun homme
qui ouvre les yeux aprs un profond sommeil, il regarda
attentivement autour de lui: voyant quil tait seul il se leva,
et, faisant un dtour, alla passer prs du cavalier qui causait
avec la sentinelle. Celui-ci avait sans doute fini ses
interrogations, car aprs un instant il prit cong de cet homme et
suivit sans affectation la mme route que le premier cavalier que
nous avons vu passer.

 lombre dune tente place sur le chemin, lautre lattendait.

-- Eh bien, mon cher ami? lui dit-il dans le plus pur franais qui
ait jamais t parl de Rouen  Tours.

-- Eh bien, mon ami, il ny a pas de temps  perdre, et il faut
prvenir le roi.

-- Que se passe-t-il donc?

-- Ce serait trop long  vous dire; dailleurs, vous lentendrez
tout  lheure. Puis le moindre mot prononc ici peut tout perdre.
Allons trouver milord de Winter.

Et tous deux sacheminrent vers lextrmit oppose du camp; mais
comme le camp ne couvrait pas une surface de plus de cinq cents
pas carrs, ils furent bientt arrivs  la tente de celui quils
cherchaient.

-- Votre matre dort-il, Tony? dit en anglais lun des deux
cavaliers  un domestique couch dans un premier compartiment qui
servait dantichambre.

-- Non, monsieur le comte, rpondit le laquais, je ne crois pas,
ou ce serait depuis, bien peu de temps, car il a march pendant
plus de deux heures aprs avoir quitt le roi, et le bruit de ses
pas a cess  peine depuis dix minutes; dailleurs, ajouta le
laquais en levant la portire de la tente, vous pouvez le voir.

En effet, de Winter tait assis devant une ouverture, pratique
comme une fentre, qui laissait pntrer lair de la nuit, et 
travers laquelle il suivait mlancoliquement des yeux la lune,
perdue, comme nous lavons dit tout  lheure, au milieu de gros
nuages noirs.

Les deux amis sapprochrent de de Winter, qui, la tte appuye
sur sa main, regardait le ciel; il ne les entendit pas venir et
resta dans la mme attitude, jusquau moment o il sentit quon
lui posait la main sur lpaule. Alors il se retourna, reconnut
Athos et Aramis, et leur tendit la main.

-- Avez-vous remarqu, leur dit-il, comme la lune est ce soir
couleur de sang?

-- Non, dit Athos, elle ma sembl comme  lordinaire.

-- Regardez, chevalier, dit de Winter.

-- Je vous avoue, dit Aramis, que je suis comme le comte de La
Fre, et que je ny vois rien de particulier.

-- Comte, dit Athos, dans une position aussi prcaire que la
ntre, cest la terre quil faut examiner, et non le ciel. Avez-
vous tudi nos cossais et en tes-vous sr?

-- Les cossais? demanda de Winter; quels cossais?

-- Eh! les ntres, pardieu! dit Athos; ceux auxquels le roi sest
confi, les cossais du comte de Loewen.

-- Non, dit de Winter. Puis il ajouta: Ainsi, dites-moi, vous ne
voyez pas comme moi cette teinte rougetre qui couvre le ciel?

-- Pas le moins du monde, dirent ensemble Athos et Aramis.

-- Dites-moi, continua de Winter toujours proccup de la mme
ide, nest-ce pas une tradition en France, que, la veille du jour
o il fut assassin, Henri IV, qui jouait aux checs avec
M. de Bassompierre, vit des taches de sang sur lchiquier?

-- Oui, dit Athos et le marchal me la racont maintes fois 
moi-mme.

-- Cest cela, murmura de Winter, et le lendemain Henri IV fut
tu.

-- Mais quel rapport cette vision de Henri IV a-t-elle avec vous,
comte? demanda Aramis.

-- Aucune, messieurs, et en vrit je suis fou de vous entretenir
de pareilles choses, quand votre entre  cette heure dans ma
tente mannonce que vous tes porteurs de quelque nouvelle
importante.

-- Oui, milord, dit Athos, je voudrais parler au roi.

-- Au roi? mais le roi dort.

-- Jai  lui rvler des choses de consquence.

-- Ces choses ne peuvent-elles tre remises  demain?

-- Il faut quil les sache  linstant mme, et peut-tre est-il
dj trop tard.

-- Entrons, messieurs, dit de Winter.

La tente de de Winter tait pose  ct de la tente royale, une
espce de corridor communiquait de lune  lautre. Ce corridor
tait gard non par une sentinelle, mais par un valet de confiance
de Charles Ier, afin quen cas urgent le roi pt  linstant mme
communiquer avec son fidle serviteur.

-- Ces messieurs sont avec moi, dit de Winter.

Le laquais sinclina et laissa passer.

En effet, sur un lit de camp, vtu de son pourpoint noir, chauss
de ses bottes longues, la ceinture lche et son feutre prs de
lui, le roi Charles, cdant  un besoin irrsistible de sommeil,
stait endormi. Les hommes savancrent, et Athos, qui marchait
le premier, considra un instant en silence cette noble figure si
ple, encadre de ses longs cheveux noirs que collait  ses tempes
la sueur dun mauvais sommeil et que marbraient de grosses veines
bleues, qui semblaient gonfles de larmes sous ses yeux fatigus.

Athos poussa un profond soupir; ce soupir rveilla le roi, tant il
dormait dun faible sommeil.

Il ouvrit les yeux.

-- Ah? dit-il en se soulevant sur son coude, cest vous, comte de
La Fre?

-- Oui, sire, rpondit Athos.

-- Vous veillez tandis que je dors, et vous venez mapporter
quelque nouvelle?

-- Hlas! sire, rpondit Athos, Votre Majest a devin juste.

-- Alors, la nouvelle est mauvaise? dit le roi en souriant avec
mlancolie.

-- Oui, sire.

-- Nimporte, le messager est le bienvenu, et vous ne pouvez
entrer chez moi sans me faire toujours plaisir. Vous dont le
dvouement ne connat ni patrie, ni malheur, vous mtes envoy
par Henriette; quelle que soit la nouvelle que vous mapportez,
parlez donc avec assurance.

-- Sire, M. Cromwell est arriv cette nuit  Newcastle.

-- Ah! fit le roi, pour me combattre?

-- Non, sire, pour vous acheter.

-- Que dites-vous?

-- Je dis, sire, quil est d  larme cossaise quatre cent
mille livres sterling.

-- Pour solde arrire; oui, je le sais. Depuis prs dun an mes
braves et fidles cossais se battent pour lhonneur.

Athos sourit.

-- Eh bien! sire, quoique lhonneur soit une belle chose, il se
sont lasss de se battre pour lui, et, cette nuit, ils vous ont
vendu pour deux cent mille livres, cest--dire pour la moiti de
ce qui leur tait d.

-- Impossible! scria le roi, les cossais vendre leur roi pour
deux cent mille livres!

-- Les Juifs ont bien vendu leur Dieu pour trente deniers.

-- Et quel est le Judas qui a fait ce march infme?

-- Le comte de Loewen.

-- En tes-vous sr, monsieur?

-- Je lai entendu de mes propres oreilles.

Le roi poussa un soupir profond, comme si son coeur se brisait, et
laissa tomber sa tte entre ses mains.

-- Oh! les cossais! dit-il, les cossais! que jappelais mes
fidles; les cossais!  qui je mtais confi, quand je pouvais
fuir  Oxford; les cossais! mes compatriotes; les cossais! mes
frres! Mais en tes-vous bien sr, monsieur?

-- Couch derrire la tente du comte de Loewen, dont javais
soulev la toile, jai tout vu, tout entendu.

-- Et quand doit se consommer cet odieux march?

-- Aujourdhui, dans la matine. Comme le voit Votre Majest, il
ny a pas de temps  perdre.

-- Pour quoi faire, puisque vous dites que je suis vendu?

-- Pour traverser la Tyne, pour gagner lcosse, pour rejoindre
lord Montrose, qui ne vous vendra pas, lui.

-- Et que ferais-je en cosse? une guerre de partisans? une
pareille guerre est indigne dun roi.

-- Lexemple de Robert Bruce est l pour vous absoudre, sire.

-- Non, non! il y a trop longtemps que je lutte; sils mont
vendu, quils me livrent, et que la honte ternelle de leur
trahison retombe sur eux.

-- Sire, dit Athos, peut-tre est-ce ainsi que doit agir un roi,
mais ce nest point ainsi que doit agir un poux et un pre. Je
suis venu au nom de votre femme et de votre fille, et, au nom de
votre femme et de votre fille et des deux autres enfants que vous
avez encore  Londres, je vous dis: Vivez, sire, Dieu le veut!

Le roi se leva, resserra sa ceinture, ceignit son pe, et
essuyant dun mouchoir son front mouill de sueur:

-- Eh bien! dit-il, que faut-il faire?

-- Sire, avez-vous dans toute larme un rgiment sur lequel vous
puissiez compter?

-- De Winter, dit le roi, croyez-vous  la fidlit du vtre?

-- Sire, ce ne sont que des hommes, et les hommes sont devenus
bien faibles ou bien mchants. Je crois  leur fidlit, mais je
nen rponds pas; je leur confierais ma vie, mais jhsite  leur
confier celle de Votre Majest.

-- Eh bien! dit Athos,  dfaut de rgiment, nous sommes trois
hommes dvous, nous suffirons. Que Votre Majest monte  cheval,
quelle se place au milieu de nous, nous traversons la Tyne, nous
gagnons cosse, et nous sommes sauvs.

-- Est-ce votre avis, de Winter? demanda le roi.

-- Oui, sire.

-- Est-ce le vtre, monsieur dHerblay?

-- Oui, sire.

-- Quil soit donc fait ainsi que vous le voulez. De Winter,
donnez les ordres.

De Winter sortit; pendant ce temps, le roi acheva sa toilette. Les
premiers rayons du jour commenaient  filtrer  travers les
ouvertures de la tente lorsque de Winter entra.

-- Tout est prt, sire, dit-il.

-- Et nous? demanda Athos.

-- Grimaud et Blaisois vous tiennent vos chevaux tout sells.

-- En ce cas, dit Athos, ne perdons pas un instant et partons.

-- Partons, dit le roi.

-- Sire, dit Aramis, Votre Majest ne prvient-elle pas ses amis?

-- Mes amis, dit Charles Ier en secouant tristement la tte, je
nen ai plus dautres que vous trois. Un ami de vingt ans qui ne
ma jamais oubli; deux amis de huit jours que je noublierai
jamais. Venez, messieurs, venez.

Le roi sortit de sa tente et trouva effectivement son cheval prt.
Ctait un cheval isabelle quil montait depuis trois ans et quil
affectionnait beaucoup.

Le cheval en le voyant hennit de plaisir.

-- Ah! dit le roi, jtais injuste, et voil encore, sinon un ami,
du moins un tre qui maime. Toi, tu me seras fidle, nest-ce
pas, Arthus?

Et comme sil et entendu ces paroles, le cheval approcha ses
naseaux fumants du visage du roi, en relevant ses lvres et en
montrant joyeusement ses dents blanches.

-- Oui, oui, dit le roi en le flattant de la main; oui, cest
bien, Arthus, et je suis content de toi.

Et avec cette lgret qui faisait du roi un des meilleurs
cavaliers de lEurope, Charles se mit en selle, et, se retournant
vers Athos, Aramis et de Winter:

-- Eh bien! messieurs, dit-il, je vous attends.

Mais Athos tait debout, immobile, les yeux fixs et la main
tendue vers une ligne noire, qui suivait le rivage de la Tyne et
qui stendait sur une longueur double de celle du camp.

-- Quest-ce que cette ligne? dit Athos, auquel les dernires
tnbres de la nuit, luttant avec les premiers rayons du jour, ne
permettaient pas bien de distinguer encore. Quest-ce que cette
ligne? je ne lai pas vue hier.

-- Cest sans doute le brouillard qui slve de la rivire, dit
le roi.

-- Sire, cest quelque chose de plus compact quune vapeur.

-- En effet, je vois comme une barrire rougetre, dit de Winter.

-- Cest lennemi qui sort de Newcastle et qui nous enveloppe,
scria Athos.

-- Lennemi! dit le roi.

-- Oui, lennemi. Il est trop tard. Tenez! tenez! sous ce rayon de
soleil, l, du ct de la ville, voyez-vous reluire les ctes de
fer?

On appelait ainsi les cuirassiers dont Cromwell avait fait ses
gardes.

-- Ah! dit le roi, nous allons savoir sil est vrai que mes
cossais me trahissent.

-- Quallez-vous faire? scria Athos.

-- Leur donner lordre de charger et passer avec eux sur le ventre
de ces misrables rebelles.

Et le roi, piquant son cheval, slana vers la tente du comte de
Loewen.

-- Suivons-le, dit Athos.

-- Allons, dit Aramis.

-- Est-ce que le roi serait bless? dit de Winter. Je vois  terre
des taches de sang.

Et il slana sur la trace des deux amis. Athos larrta.

-- Allez rassembler votre rgiment, dit-il, je prvois que nous en
aurons besoin tout  lheure.

De Winter tourna bride, et les deux amis continurent leur route.
En deux secondes le roi tait arriv  la tente du gnral en chef
de larme cossaise. Il sauta  terre et entra.

Le gnral tait au milieu des principaux chefs.

-- Le roi! scrirent-ils en se levant et en se regardant avec
stupfaction.

En effet, Charles tait debout devant eux, le chapeau sur la tte,
les sourcils froncs, et fouettant sa botte avec la cravache.

-- Oui, messieurs, dit-il, le roi en personne; le roi qui vient
vous demander compte de ce qui se passe.

-- Quy a-t-il donc, sire? demanda le comte de Loewen.

-- Il y a, monsieur, dit le roi, se laissant emporter par la
colre, que le gnral Cromwell est arriv cette nuit  Newcastle;
que vous le savez et que je nen suis pas averti; il y a que
lennemi sort de la ville et nous ferme le passage de la Tyne, que
vos sentinelles ont d voir ce mouvement, et que je nen suis pas
averti; il y a que vous mavez, par un infme trait, vendu deux
cent mille livres sterling au parlement, mais que de ce trait au
moins jen suis averti. Voici ce quil y a, messieurs; rpondez ou
disculpez-vous, car je vous accuse.

-- Sire, balbutia le comte de Loewen, sire, Votre Majest aura t
trompe par quelque faux rapport.

-- Jai vu de mes yeux larme ennemie stendre entre moi et
cosse, dit Charles, et je puis presque dire: Jai entendu de mes
propres oreilles dbattre les clauses du march.

Les chefs cossais se regardrent en fronant le sourcil  leur
tour.

-- Sire, murmura le comte de Loewen courb sous le poids de la
honte, sire, nous sommes prts  vous donner toutes preuves.

-- Je nen demande quune seule, dit le roi. Mettez larme en
bataille et marchons  lennemi.

-- Cela ne se peut pas, sire, dit le comte.

-- Comment! cela ne se peut pas! et qui empche que cela se
puisse? scria Charles Ier.

-- Votre Majest sait bien quil y a trve entre nous et larme
anglaise, rpondit le comte.

-- Sil y a trve, larme anglaise la rompue en sortant de la
ville, contre les conventions qui ly tenaient enferme; or, je
vous le dis, il faut passer avec moi  travers cette arme et
rentrer en cosse, et si vous ne le faites pas, eh bien!
choisissez entre les deux noms qui font les hommes en mpris et en
excration aux autres hommes: ou vous tes des lches, ou vous
tes des tratres!

Les yeux des cossais flamboyrent, et, comme cela arrive souvent
en pareille occasion, ils passrent de lextrme honte  lextrme
impudence, et deux chefs de clan savanant de chaque ct du roi:

-- Eh bien, oui, dirent-ils, nous avons promis de dlivrer cosse
et lAngleterre de celui qui depuis vingt-cinq ans boit le sang et
lor de lAngleterre et de cosse Nous avons promis, et nous
tenons nos promesses. Roi Charles Stuart, vous tes notre
prisonnier.

Et tous deux tendirent en mme temps la main pour saisir le roi;
mais avant que le bout de leurs doigts toucht sa personne, tous
deux taient tombs, lun vanoui et lautre mort.

Athos avait assomm lun avec le pommeau de son pistolet, et
Aramis avait pass son pe au travers du corps de lautre.

Puis, comme le comte de Loewen et les autres chefs reculaient
devant ce secours inattendu qui semblait tomber du ciel  celui
quils croyaient dj leur prisonnier, Athos et Aramis
entranrent le roi hors de la tente parjure, o il stait si
imprudemment aventur, et sautant sur les chevaux que les laquais
tenaient prpars, tous trois reprirent au galop le chemin de la
tente royale.

En passant ils aperurent de Winter qui accourait  la tte de son
rgiment. Le roi lui fit signe de les accompagner.


LIX. Le vengeur

Tous quatre entrrent dans la tente; il ny avait point de plan de
fait, il fallait en arrter un.

Le roi se laissa tomber sur un fauteuil.

-- Je suis perdu, dit-il.

-- Non, sire, rpondit Athos, vous tes seulement trahi.

Le roi poussa un profond soupir.

-- Trahi, trahi par les cossais, au milieu desquels je suis n,
que jai toujours prfrs aux Anglais! Oh! les misrables!

-- Sire, dit Athos, ce nest point lheure des rcriminations,
mais le moment de montrer que vous tes roi et gentilhomme.
Debout, sire, debout! car vous avez du moins ici trois hommes qui
ne vous trahiront pas, vous pouvez tre tranquille. Ah! si
seulement nous tions cinq! murmura Athos en pensant  dArtagnan
et  Porthos.

-- Que dites-vous? demanda Charles en se levant.

-- Je dis, sire, quil ny a plus quun moyen. Milord de Winter
rpond de son rgiment ou  peu prs, ne chicanons pas sur les
mots: il se met  la tte de ses hommes; nous nous mettons, nous,
aux cts de Sa Majest, nous faisons une troue dans larme de
Cromwell et nous gagnons lcosse.

-- Il y a encore un moyen, dit Aramis, cest que lun de nous
prenne le costume et le cheval du roi: tandis quon sacharnerait
aprs celui-l, le roi passerait peut-tre.

-- Lavis est bon, dit Athos, et si Sa Majest veut faire  lun
de nous cet honneur, nous lui en serons bien reconnaissants.

-- Que pensez-vous de ce conseil, de Winter? dit le roi, regardant
avec admiration ces deux hommes, dont lunique proccupation tait
damasser sur leur tte les dangers qui le menaaient.

-- Je pense, sire, que sil y a un moyen de sauver votre Majest,
monsieur dHerblay vient de le proposer. Je supplie donc bien
humblement Votre Majest de faire promptement son choix, car nous
navons pas de temps  perdre.

-- Mais si jaccepte, cest la mort, cest tout au moins la prison
pour celui qui prendra ma place.

-- Cest lhonneur davoir sauv son roi! scria de Winter.

Le roi regarda son vieil ami les larmes aux yeux, dtacha le
cordon du Saint-Esprit, quil portait pour faire honneur aux deux
Franais qui laccompagnaient, et le passa au cou de de Winter,
qui reut  genoux cette terrible marque de lamiti et de la
confiance de son souverain.

-- Cest juste, dit Athos: il y a plus longtemps quil sert que
nous.

Le roi entendit ces mots et se retourna les larmes aux yeux.

-- Messieurs, dit-il, attendez un instant, jai aussi un cordon 
donner  chacun de vous.

Puis il alla  une armoire o taient renferms ses propres
ordres, et prit deux Cordons de la Jarretire.

-- Ces ordres ne peuvent tre pour nous, dit Athos.

-- Et Pourquoi cela, monsieur? demanda Charles.

-- Ces ordres sont presque royaux, et nous ne sommes que de
simples gentilshommes.

-- Passez-moi en revue tous les trnes de la terre, dit le roi, et
trouvez-moi de plus grands coeurs que les vtres.

Non, non, vous ne vous rendez pas justice, messieurs, mais je suis
l pour vous la rendre, moi.  genoux, comte.

Athos sagenouilla, le roi lui passa le cordon de gauche  droite
comme dhabitude, et levant son pe, au lieu de la formule
habituelle: Je vous fais chevalier, soyez brave, fidle et loyal,
il dit:

-- Vous tes brave fidle et loyal, je vous fais chevalier,
monsieur le comte.

Puis se retournant vers Aramis:

--  votre tour, monsieur le chevalier, dit-il.

Et la mme crmonie recommena avec les mmes paroles, tandis que
de Winter, aid des cuyers, dtachait sa cuirasse de cuivre pour
tre mieux pris pour le roi.

Puis, lorsque Charles en eut fini avec Aramis comme il avait fini
avec Athos, il les embrassa tous deux.

-- Sire, dit de Winter, qui, en face dun grand dvouement, avait
repris toute sa force et tout son courage, nous sommes prts.

Le roi regarda les trois gentilshommes.

-- Ainsi donc il faut fuir? dit-il.

-- Fuir  travers une arme, sire, dit Athos, dans tous les pays
du monde sappelle charger.

-- Je mourrai donc lpe  la main, dit Charles. Monsieur le
comte, monsieur le chevalier, si jamais je suis roi...

-- Sire, vous nous avez dj honors plus quil nappartenait  de
simples gentilshommes; ainsi la reconnaissance vient de nous. Mais
ne perdons pas de temps, car nous nen avons dj que trop perdu.

Le roi leur tendit une dernire fois la main  tous les trois,
changea son chapeau avec celui de de Winter et sortit.

Le rgiment de de Winter tait rang sur une plate-forme qui
dominait le camp; le roi, suivi des trois amis, se dirigea vers la
plate-forme.

Le camp cossais semblait tre veill enfin; les hommes taient
sortis de leurs tentes et avaient pris leur rang comme pour la
bataille.

-- Voyez-vous, dit le roi, peut-tre se repentent-ils et sont-ils
prts  marcher.

-- Sils se repentent, sire, rpondit Athos, ils nous suivront.

-- Bien! dit le roi, que faisons-nous?

-- Examinons larme ennemie, dit Athos.

Les yeux du petit groupe se fixrent  linstant mme sur cette
ligne qu laube du jour on avait prise pour du brouillard, et
que les premiers rayons du soleil dnonaient maintenant pour une
arme range en bataille. Lair tait pur et limpide comme il est
dordinaire  cette heure de la matine. On distinguait
parfaitement les rgiments, les tendards et jusqu la couleur
des uniformes et des chevaux.

Alors on vit sur une petite colline, un peu en avant du front
ennemi, apparatre un homme petit, trapu et lourd; cet homme tait
entour de quelques officiers. Il dirigea une lunette sur le
groupe dont le roi faisait partie.

-- Cet homme connat-il personnellement Votre Majest? demanda
Aramis.

Charles sourit.

-- Cet homme, cest Cromwell, dit-il.

-- Alors, abaissez votre chapeau, sire, quil ne saperoive pas
de la substitution.

-- Ah! dit Athos, nous avons perdu bien du temps.

-- Alors, dit le roi, en avant! et partons.

-- Le donnez-vous, sire? demanda Athos.

-- Non, je vous nomme mon lieutenant gnral, dit le roi.

-- coutez alors, milord de Winter, dit Athos; loignez-vous,
Sire, je vous prie; ce que nous allons dire ne regarde pas Votre
Majest.

Le roi fit en souriant trois pas en arrire.

-- Voici ce que je propose, continua Athos. Nous divisons notre
rgiment en deux escadrons; vous vous mettez  la tte du premier;
Sa Majest et nous  la tte du second; si rien ne vient nous
barrer le passage, nous chargeons tous ensemble pour forcer la
ligne ennemie et nous jeter dans la Tyne, que nous traversons,
soit  gu, soit  la nage; si au contraire on nous pousse quelque
obstacle sur le chemin, vous et vos hommes vous vous faites tuer
jusquau dernier, nous et le roi nous continuons notre route: une
fois arrivs au bord de la rivire, fussent-ils sur trois rangs
dpaisseur, si votre escadron fait son devoir, cela nous regarde.

--  cheval! dit de Winter.

--  cheval! dit Athos, tout est prvu et dcid.

-- Alors, messieurs, dit le roi, en avant! rallions-nous 
lancien cri de France: Montjoie et Saint-Denis! Le cri de
lAngleterre est rpt maintenant par trop de tratres.

On monta  cheval, le roi sur le cheval de de Winter, de Winter
sur le cheval du roi; puis de Winter se mit au premier rang du
premier escadron, et le roi, ayant Athos  sa droite et Aramis 
sa gauche, au premier rang du second.

Toute larme cossaise regardait ces prparatifs avec
limmobilit et le silence de la honte.

On vit quelques chefs sortir des rangs et briser leurs pes.

-- Allons, dit le roi, cela me console, ils ne sont pas tous des
tratres.

En ce moment la voix de de Winter retentit:

-- En avant! criait-il.

Le premier escadron sbranla, le second le suivit et descendit de
la plate-forme. Un rgiment de cuirassiers  peu prs gal en
nombre se dveloppait derrire la colline et venait ventre  terre
au-devant de lui.

Le roi montra  Athos et  Aramis ce qui se passait.

-- Sire, dit Athos, le cas est prvu, et si les hommes de de
Winter font leur devoir, cet vnement nous sauve au lieu de nous
perdre.

En ce moment on entendit, par-dessus tout le bruit que faisaient
les chevaux en galopant et hennissant, de Winter qui criait:

-- Sabre en main!

Tous les sabres  ce commandement sortirent du fourreau et
parurent comme des clairs.

-- Allons, messieurs, cria le roi  son tour, enivr par le bruit
et par la vue, allons, messieurs, sabre en main!

Mais  ce commandement, dont le roi donna lexemple, Athos et
Aramis seuls obirent.

-- Nous sommes trahis, dit tout bas le roi.

-- Attendons encore, dit Athos, peut-tre nont-ils pas reconnu la
voix de Votre Majest, et attendent-ils lordre de leur chef
descadron.

-- Nont-ils pas entendu celui de leur colonel! Mais voyez!
scria le roi, arrtant son cheval dune secousse qui le fit
plier sur ses jarrets, et saisissant la bride du cheval dAthos.

-- Ah! lches! ah! misrables! ah! tratres! criait de Winter,
dont on entendait la voix, tandis que ses hommes, quittant leurs
rangs, sparpillaient dans la plaine.

Une quinzaine dhommes  peine taient groups autour de lui et
attendaient la charge des cuirassiers de Cromwell.

-- Allons mourir avec eux! dit le roi.

-- Allons mourir! dirent Athos et Aramis.

--  moi tous les coeurs fidles! cria de Winter. Cette voix
arriva jusquaux deux amis, qui partirent au galop.

-- Pas de quartier! cria en franais, et rpondant  la voix de de
Winter, une voix qui les fit tressaillir.

Quant  de Winter, au son de cette voix il demeura ple et comme
ptrifi.

Cette voix, ctait celle dun cavalier mont sur un magnifique
cheval noir, et qui chargeait en tte du rgiment anglais que,
dans son ardeur, il devanait de dix pas.

-- Cest lui! murmura de Winter les yeux fixes et laissant pendre
son pe  ses cts.

-- Le roi! le roi! crirent plusieurs voix se trompant au cordon
bleu et au cheval isabelle de de Winter; prenez-le vivant!

-- Non, ce nest pas le roi! scria le cavalier; ne vous y
trompez pas. Nest-ce pas, milord de Winter, que vous ntes pas
le roi? nest-ce pas que vous tes mon oncle?

Et en mme temps, Mordaunt, car ctait lui, dirigea le canon dun
pistolet contre de Winter. Le coup partit; la balle traversa la
poitrine du vieux gentilhomme, qui fit un bond sur sa selle et
retomba entre les bras dAthos en murmurant:

-- Le vengeur!

-- Souviens-toi de ma mre, hurla Mordaunt en passant outre,
emport quil tait par le galop furieux de son cheval.

-- Misrable! cria Aramis en lui lchant un coup de pistolet
presque  bout portant et comme il passait  ct de lui; mais
lamorce seule prit feu et le coup ne partit point.

En ce moment le rgiment tout entier tomba sur les quelques hommes
qui avaient tenu, et les deux Franais furent entours, presss,
envelopps. Athos, aprs stre assur que de Winter tait mort,
lcha le cadavre, et tirant son pe:

-- Allons, Aramis, pour lhonneur de la France.

Et les deux Anglais qui se trouvaient les plus proches des deux
gentilshommes tombrent tous deux frapps mortellement.

Au mme instant un hourra terrible retentit et trente lames
tincelrent au-dessus de leurs ttes.

Tout  coup un homme slance du milieu des rangs anglais, quil
bouleverse, bondit sur Athos, lenlace de ses bras nerveux, lui
arrache son pe en lui disant  loreille:

-- Silence! rendez-vous. Vous rendre  moi, ce nest pas vous
rendre.

Un gant a aussi saisi les deux poignets dAramis, qui essaie en
vain de se soustraire  sa formidable treinte.

-- Rendez-vous, lui dit-il en le regardant fixement.

Aramis lve la tte, Athos se retourne.

-- DArt..., scria Athos dont le Gascon ferma la bouche avec la
main.

-- Je me rends, dit Aramis en tendant son pe  Porthos.

-- Feu! feu! criait Mordaunt en revenant sur le groupe o taient
les deux amis.

-- Et pourquoi feu? dit le colonel, tout le monde sest rendu.

-- Cest le fils de Milady, dit Athos  dArtagnan.

-- Je lai reconnu.

-- Cest le moine, dit Porthos  Aramis.

-- Je le sais.

En mme temps les rangs commencrent  souvrir. DArtagnan tenait
la bride du cheval dAthos, Porthos celle du cheval dAramis.
Chacun deux essayait dentraner son prisonnier loin du champ de
bataille.

Ce mouvement dcouvrit lendroit o tait tomb le corps de de
Winter. Avec linstinct de la haine, Mordaunt lavait retrouv, et
le regardait, pench sur son cheval, avec un sourire hideux.

Athos, tout calme quil tait, mit la main  ses fontes encore
garnies de pistolets.

-- Que faites-vous? dit dArtagnan.

-- Laissez-moi le tuer.

-- Pas un geste qui puisse faire croire que vous le connaissez, ou
nous sommes perdus tous quatre.

Puis se retournant vers le jeune homme:

-- Bonne prise! scria-t-il, bonne prise! ami Mordaunt. Nous
avons chacun le ntre, M. du Vallon et moi: des chevaliers de la
jarretire, rien que cela.

-- Mais, scria Mordaunt, regardant Athos et Aramis avec des yeux
sanglants, mais ce sont des Franais, ce me semble?

-- Je nen sais ma foi rien. tes-vous Franais, monsieur?
demanda-t-il  Athos.

-- Je le suis, rpondit gravement celui-ci.

-- Eh bien! mon cher monsieur, vous voil prisonnier dun
compatriote.

-- Mais le roi? dit Athos avec angoisse, le roi?

DArtagnan serra vigoureusement la main de son prisonnier et lui
dit:

-- Eh! nous le tenons, le roi!

-- Oui, dit Aramis, par une trahison infme.

Porthos broya le poignet de son ami et lui dit avec un sourire:

-- Eh! monsieur! la guerre se fait autant par ladresse que par la
force: regardez!

En effet on vit en ce moment lescadron qui devait protger la
retraite de Charles savancer  la rencontre du rgiment anglais,
enveloppant le roi, qui marchait seul  pied dans un grand espace
vide. Le prince tait calme en apparence, mais on voyait ce quil
devait souffrir pour paratre calme; ainsi la sueur coulait de son
front, et il sessuyait les tempes et les lvres avec un mouchoir
qui chaque fois sloignait de sa bouche teint de sang.

-- Voil Nabuchodonosor, scria un des cuirassiers de Cromwell,
vieux puritain, dont les yeux senflammrent  laspect de celui
quon appelait le tyran.

-- Que dites-vous donc, Nabuchodonosor? dit Mordaunt avec un
sourire effrayant. Non, cest le roi Charles Ier, le bon roi
Charles qui dpouille ses sujets pour en hriter.

Charles leva les yeux vers linsolent qui parlait ainsi, mais il
ne le reconnut point. Cependant la majest calme et religieuse de
son visage fit baisser le regard de Mordaunt.

-- Bonjour, messieurs, dit le roi aux deux gentilshommes quil
vit, lun aux mains de dArtagnan, lautre aux mains de Porthos.
La journe a t malheureuse, mais ce nest point votre faute,
Dieu merci! O est mon vieux de Winter!

Les deux gentilshommes tournrent la tte et gardrent le silence.

-- Cherche o est Strafford, dit la voix stridente de Mordaunt.

Charles tressaillit: le dmon avait frapp juste. Strafford,
ctait son remords ternel, lombre de ses jours, le fantme de
ses nuits.

Le roi regarda autour de lui et vit un cadavre  ses pieds.
Ctait celui de de Winter.

Charles ne jeta pas un cri, ne versa pas une larme, seulement une
pleur plus livide stendit sur son visage; il mit un genou en
terre, souleva la tte de de Winter, lembrassa au front, et
reprenant le cordon du Saint-Esprit quil lui avait pass au cou,
il le mit religieusement sur sa poitrine.

-- De Winter est donc tu? demanda dArtagnan en fixant ses Yeux
sur le cadavre.

-- Oui, dit Athos, et par son neveu.

-- Allons! cest le premier de nous qui sen va, murmura
dArtagnan; quil dorme en paix, ctait un brave.

-- Charles Stuart, dit alors le colonel du rgiment anglais en
savanant vers le roi qui venait de reprendre les insignes de la
royaut, vous rendez-vous notre prisonnier?

-- Colonel Thomlison, dit Charles, le roi ne se rend point;
lhomme cde  la force, voil tout.

-- Votre pe.

Le roi tira son pe et la brisa sur son genou.

En ce moment un cheval sans cavalier, ruisselant dcume, loeil
en flamme, les naseaux ouverts, accourut, et reconnaissant son
matre, sarrta prs de lui en hennissant de joie: ctait
Arthus.

Le roi sourit, le flatta de la main et se mit lgrement en selle.

-- Allons, messieurs, dit-il, conduisez-moi o vous voudrez.

Puis se retournant vivement:

-- Attendez, dit-il; il ma sembl voir remuer de Winter; sil vit
encore, par ce que vous avez de plus sacr, nabandonnez pas ce
noble gentilhomme.

-- Oh! soyez tranquille, roi Charles, dit Mordaunt, la balle a
travers le coeur.

-- Ne soufflez pas un mot, ne faites pas un geste, ne risquez pas
un regard pour moi ni pour Porthos, dit dArtagnan  Athos et 
Aramis, car Milady nest pas morte, et son me vit dans le corps
de ce dmon!

Et le dtachement sachemina vers la ville, emmenant sa royale
capture; mais  moiti chemin, un aide de camp du gnral Cromwell
apporta lordre au colonel Thomlison de conduire le roi 
Holdenby-Castle.

En mme temps les courriers partaient dans toutes les directions
pour annoncer  lAngleterre et  toute lEurope que le roi
Charles Stuart tait prisonnier du gnral Olivier Cromwell.


LX. Olivier Cromwell

-- Venez-vous chez le gnral? dit Mordaunt  dArtagnan et 
Porthos, vous savez quil vous a mands aprs laction.

-- Nous allons dabord mettre nos prisonniers en lieu de sret,
dit dArtagnan  Mordaunt. Savez-vous, monsieur, que ces
gentilshommes valent chacun quinze cents pistoles?

-- Oh! soyez tranquilles, dit Mordaunt en les regardant dun oeil
dont il essayait en vain de rprimer la frocit, mes cavaliers
les garderont, et les garderont bien; je vous rponds deux.

-- Je les garderai encore mieux moi-mme, reprit dArtagnan;
dailleurs, que faut-il? une bonne chambre avec des sentinelles,
ou leur simple parole quils ne chercheront pas  fuir. Je vais
mettre ordre  cela, puis nous aurons lhonneur de nous prsenter
chez le gnral et de lui demander ses ordres pour Son minence.

-- Vous comptez donc partir bientt? demanda Mordaunt.

-- Notre mission est finie et rien ne nous arrte plus en
Angleterre que le bon plaisir du grand homme prs duquel nous
avons t envoys.

Le jeune homme se mordit les lvres, et se penchant  loreille du
sergent:

-- Vous suivrez ces hommes, lui dit-il, vous ne les perdrez pas de
vue; et quand vous saurez o ils sont logs, vous reviendrez
mattendre  la porte de la ville.

Le sergent fit signe quil serait obi.

Alors, au lieu de suivre le gros des prisonniers quon ramenait
dans la ville, Mordaunt se dirigea vers la colline do Cromwell
avait regard la bataille et o il venait de faire dresser sa
tente.

Cromwell avait dfendu quon laisst pntrer personne prs de
lui: mais la sentinelle, qui connaissait Mordaunt pour un des
confidents les plus intimes du gnral, pensa que la dfense ne
regardait point le jeune homme.

Mordaunt carta donc la toile de la tente et vit Cromwell assis
devant une table, la tte cache entre ses deux mains; en outre,
il lui tournait le dos.

Soit quil entendt ou non le bruit que fit Mordaunt en entrant,
Cromwell ne se retourna point.

Mordaunt resta debout prs de la porte.

Enfin, au bout dun instant, Cromwell releva son front appesanti,
et, comme sil et senti instinctivement que quelquun tait l,
il tourna lentement la tte.

-- Javais dit que je voulais tre seul! scria-t-il en voyant le
jeune homme.

-- On na pas cru que cette dfense me regardt, monsieur, dit
Mordaunt; cependant, si vous lordonnez, je suis prt  sortir.

-- Ah! cest vous, Mordaunt! dit Cromwell, claircissant, comme
par la force de sa volont, le voile qui couvrait ses yeux;
puisque vous voil, cest bien, restez.

-- Je vous apporte mes flicitations.

-- Vos flicitations! et de quoi?

-- De la prise de Charles Stuart. Vous tes le matre de
lAngleterre maintenant.

-- Je ltais bien mieux il y a deux heures, dit Cromwell.

-- Comment cela, gnral?

-- LAngleterre avait besoin de moi pour prendre le tyran,
maintenant le tyran est pris. Lavez-vous vu?

-- Oui, monsieur, dit Mordaunt.

-- Quelle attitude a-t-il?

Mordaunt hsita, mais la vrit sembla sortir de force de ses
lvres.

-- Calme et digne, dit-il.

-- Qua-t-il dit?

-- Quelques paroles dadieu  ses amis.

--  ses amis! murmura Cromwell; il a donc des amis, lui?

Puis tout haut:

-- Sest-il dfendu?

-- Non, monsieur, il a t abandonn de tous, except de trois ou
quatre hommes; il ny avait donc pas moyen de se dfendre.

--  qui a-t-il rendu son pe?

-- Il ne la pas rendue, il la brise.

-- Il a bien fait; mais au lieu de la briser il et mieux fait
encore de sen servir avec plus davantage.

Il y eut un instant de silence.

-- Le colonel du rgiment qui servait descorte au roi,  Charles,
a t tu, ce me semble? dit Cromwell en regardant fixement
Mordaunt.

-- Oui, monsieur.

-- Par qui? demanda Cromwell.

-- Par moi.

-- Comment se nommait-il?

-- Lord de Winter.

-- Votre oncle? scria Cromwell.

-- Mon oncle! reprit Mordaunt; les tratres  lAngleterre ne sont
pas de ma famille.

Cromwell resta un instant pensif, regardant ce jeune homme; puis,
avec cette profonde mlancolie que peint si bien Shakespeare:

-- Mordaunt, lui dit-il, vous tes un terrible serviteur.

-- Quand le Seigneur ordonne, dit Mordaunt, il ny a pas 
marchander avec ses ordres. Abraham a lev le couteau sur Isaac,
et Isaac tait son fils.

-- Oui, dit Cromwell, mais le Seigneur na pas laiss saccomplir
le sacrifice.

-- Jai regard autour de moi, dit Mordaunt, et je nai vu ni bouc
ni chevreau arrt dans les buissons de la plaine.

Cromwell sinclina.

-- Vous tes fort parmi les forts, Mordaunt, dit-il. Et les
Franais, comment se sont-ils conduits?

-- En gens de coeur, monsieur, dit Mordaunt.

-- Oui, oui, murmura Cromwell, les Franais se battent bien; et,
en effet, si ma lunette est bonne, il me semble que je les ai vus
au premier rang.

-- Ils y taient, dit Mordaunt.

-- Aprs vous, cependant, dit Cromwell.

-- Cest la faute de leurs chevaux et non la leur.

Il se fit encore un moment de silence.

-- Et les cossais? demanda Cromwell.

-- Ils ont tenu leur parole, dit Mordaunt, et nont pas boug.

-- Les misrables! murmura Cromwell.

-- Leurs officiers demandent  vous voir, monsieur.

-- Je nai pas le temps. Les a-t-on pays?

-- Cette nuit.

-- Quils partent alors, quils retournent dans leurs montagnes,
quils y cachent leur honte, si leurs montagnes sont assez hautes
pour cela; je nai plus affaire  eux, ni eux  moi. Et
maintenant, allez, Mordaunt.

-- Avant de men aller, dit Mordaunt, jai quelques questions 
vous adresser, monsieur, et une demande  vous faire, mon matre.

--  moi?

Mordaunt sinclina:

-- Je viens  vous, mon hros, mon protecteur, mon pre, et je
vous dis: Matre, tes-vous content de moi?

Cromwell le regarda avec tonnement.

Le jeune homme demeura impassible.

-- Oui, dit Cromwell; vous avez fait, depuis que je vous connais,
non seulement votre devoir, mais encore plus que votre devoir,
vous avez t fidle ami, adroit ngociateur, bon soldat.

-- Avez-vous souvenir, monsieur, que cest moi qui ai eu la
premire ide de traiter avec les cossais de labandon de leur
roi?

-- Oui, la pense vient de vous, cest vrai; je ne poussais pas
encore le mpris des hommes jusque-l.

-- Ai-je t bon ambassadeur en France?

-- Oui, et vous avez obtenu de Mazarin ce que je demandais.

-- Ai-je combattu toujours ardemment pour votre gloire et vos
intrts?

-- Trop ardemment peut-tre, cest ce que je vous reprochais tout
 lheure. Mais o voulez-vous en venir avec toutes vos questions?

--  vous dire, milord, que le moment est venu o vous pouvez dun
mot rcompenser tous mes services.

-- Ah! fit Olivier avec un lger mouvement de ddain; cest vrai,
joubliais que tout service mrite sa rcompense, que vous mavez
servi et que vous ntes pas encore rcompens.

-- Monsieur, je puis ltre  linstant mme et au-del de mes
souhaits.

-- Comment cela?

-- Jai le prix sous la main et je le tiens presque.

-- Et quel est ce prix? demanda Cromwell. Vous a-t-on offert de
lor? Demandez-vous un grade? Dsirez-vous un gouvernement?

-- Monsieur, maccorderez-vous ma demande?

-- Voyons ce quelle est dabord.

-- Monsieur, lorsque vous mavez dit: Vous allez accomplir un
ordre, vous ai-je jamais rpondu: Voyons cet ordre?

-- Si cependant votre dsir tait impossible  raliser.

-- Lorsque vous avez eu un dsir et que vous mavez charg de son
accomplissement, vous ai-je jamais rpondu: Cest impossible?

-- Mais une demande formule avec tant de prparation...

-- Ah! soyez tranquille, monsieur, dit Mordaunt avec une simple
expression, elle ne vous minera pas.

-- Eh bien donc, dit Cromwell, je vous promets de faire droit 
votre demande autant que la chose sera en mon pouvoir; demandez.

-- Monsieur, rpondit Mordaunt, on a fait ce matin deux
prisonniers, je vous les demande.

-- Ils ont donc offert une ranon considrable? dit Cromwell.

-- Je les crois pauvres, au contraire, monsieur.

-- Mais ce sont donc des amis  vous?

-- Oui, monsieur, scria Mordaunt, ce sont des amis  moi, de
chers amis, et je donnerais ma vie pour la leur.

-- Bien, Mordaunt, dit Cromwell, reprenant, avec un certain
mouvement de joie, une meilleure opinion du jeune homme; bien, je
te les donne, je ne veux mme pas savoir qui ils sont; fais-en ce
que tu voudras.

-- Merci, monsieur, scria Mordaunt, merci! ma vie est dsormais
 vous, et en la perdant je vous serai encore redevable; merci,
vous venez de me payer magnifiquement de mes services.

Et il se jeta aux genoux de Cromwell, et, malgr les efforts du
gnral puritain, qui ne voulait pas ou qui faisait semblant de ne
pas vouloir se laisser rendre cet hommage presque royal, il prit
sa main quil baisa.

-- Quoi! dit Cromwell, larrtant  son tour au moment o il se
relevait, pas dautres rcompenses? Pas dor? Pas de grade?

-- Vous mavez donn tout ce que vous pouviez me donner, milord,
et de ce jour je vous tiens quitte du reste.

Et Mordaunt slana hors de la tente du gnral avec, une joie
qui dbordait de son coeur et de ses yeux.

Cromwell le suivit du regard.

-- Il a tu son oncle! murmura-t-il; hlas! quels sont donc mes
serviteurs? Peut-tre celui-ci, qui ne me rclame rien ou qui
semble ne rien rclamer, a-t-il plus demand devant Dieu que ceux
qui viendront rclamer lor des provinces et le pain des
malheureux; personne ne me sert pour rien, Charles, qui est mon
prisonnier, a peut-tre encore des amis, et moi je nen ai pas.

Et il reprit en soupirant sa rverie interrompue par Mordaunt.


LXI. Les gentilshommes

Pendant que Mordaunt sacheminait vers la tente de Cromwell,
dArtagnan et Porthos ramenaient leurs prisonniers dans la maison
qui leur avait t assigne pour logement  Newcastle.

La recommandation faite par Mordaunt au sergent navait point
chapp au Gascon; aussi avait-il recommand de loeil  Athos et
 Aramis la plus svre prudence. Aramis et Athos avaient en
consquence march silencieux prs de leurs vainqueurs; ce qui ne
leur avait pas t difficile, chacun ayant assez  faire de
rpondre  ses propres penses.

Si jamais homme fut tonn, ce fut Mousqueton, lorsque du seuil de
la porte il vit savancer les quatre amis suivis du sergent et
dune dizaine dhommes. Il se frotta les yeux, ne pouvant se
dcider  reconnatre Athos et Aramis, mais enfin force lui fut de
se rendre  lvidence. Aussi allait-il se confondre en
exclamations, lorsque Porthos lui imposa silence dun de ces coups
doeil qui nadmettent pas de discussion.

Mousqueton resta coll le long de la porte, attendant
lexplication dune chose si trange; ce qui le bouleversait
surtout, cest que les quatre amis avaient lair de ne plus se
reconnatre.

La maison dans laquelle dArtagnan et Porthos conduisirent Athos
et Aramis tait celle quils habitaient depuis la veille et qui
leur avait t donne par le gnral Cromwell: elle faisait
langle dune rue, avait une espce de jardin et des curies en
retour sur la rue voisine.

Les fentres du rez-de-chausse, comme cela arrive souvent dans
les petites villes de province, taient grilles, de sorte
quelles ressemblaient fort  celles dune prison.

Les deux amis firent entrer les prisonniers devant eux et se
tinrent sur le seuil aprs avoir ordonn  Mousqueton de conduire
les quatre chevaux  lcurie.

-- Pourquoi nentrons-nous pas avec eux? dit Porthos.

-- Parce que, auparavant, rpondit dArtagnan, il faut voir ce que
nous veulent ce sergent et les huit ou dix hommes qui
laccompagnent.

Le sergent et les huit ou dix hommes stablirent dans le petit
jardin.

DArtagnan leur demanda ce quils dsiraient et pourquoi ils se
tenaient l.

-- Nous avons reu lordre, dit le sergent, de vous aider  garder
vos prisonniers.

Il ny avait rien  dire  cela, ctait au contraire une
attention dlicate dont il fallait avoir lair de savoir gr 
celui qui lavait eue. DArtagnan remercia le sergent et lui donna
une couronne pour boire  la sant du gnral Cromwell.

Le sergent rpondit que les puritains ne buvaient point et mit la
couronne dans sa poche.

-- Ah! dit Porthos, quelle affreuse journe, mon cher dArtagnan!

-- Que dites-vous l, Porthos, vous appelez une affreuse journe
celle dans laquelle nous avons retrouv nos amis!

-- Oui, mais dans quelle circonstance!

Il est vrai que la conjoncture est embarrassante, dit dArtagnan;
mais nimporte, entrons chez eux, et tchons de voir clair un peu
dans notre position.

-- Elle est fort embrouille, dit Porthos, et je comprends
maintenant pourquoi Aramis me recommandait si fort dtrangler cet
affreux Mordaunt.

-- Silence donc! dit dArtagnan, ne prononcez pas ce nom.

-- Mais, dit Porthos, puisque je parle franais et quils sont
anglais!

DArtagnan regarda Porthos avec cet air dadmiration quun homme
raisonnable ne peut refuser aux normits de tout genre.

Puis, comme Porthos de son ct le regardait sans rien comprendre
 son tonnement, dArtagnan le poussa en lui disant:

-- Entrons.

Porthos entra le premier, dArtagnan le second; dArtagnan referma
soigneusement la porte et serra successivement les deux amis dans
ses bras.

Athos tait dune tristesse mortelle. Aramis regardait
successivement Porthos et dArtagnan sans rien dire, mais son
regard tait si expressif, que dArtagnan le comprit.

-- Vous voulez savoir comment il se fait que nous sommes ici? Eh!
mon Dieu! cest bien facile  deviner, Mazarin nous a chargs
dapporter une lettre au gnral Cromwell.

-- Mais comment vous trouvez-vous  ct de Mordaunt? dit Athos,
de Mordaunt, dont je vous avais dit de vous dfier, dArtagnan.

-- Et que je vous avais recommand dtrangler, Porthos, dit
Aramis.

-- Toujours Mazarin. Cromwell lavait envoy  Mazarin; Mazarin
nous a envoys  Cromwell. Il y a de la fatalit dans tout cela.

-- Oui, vous avez raison, dArtagnan, une fatalit qui nous divise
et qui nous perd. Ainsi, mon cher Aramis, nen parlons plus et
prparons-nous  subir notre sort.

-- Sang-Diou! parlons-en, au contraire, car il a t convenu une
fois pour toutes, que nous sommes toujours ensemble, quoique dans
des causes opposes.

-- Oh! oui, bien opposes, dit en souriant Athos; car ici, je vous
le demande, quelle cause servez-vous? Ah! dArtagnan, voyez  quoi
le misrable Mazarin vous emploie. Savez-vous de quel crime vous
vous tes rendu coupable aujourdhui? De la prise du roi, de son
ignominie, de sa mort.

-- Oh! oh! dit Porthos, croyez-vous?

-- Vous exagrez, Athos, dit dArtagnan, nous nen sommes pas l.

-- Eh, mon Dieu! nous y touchons, au contraire. Pourquoi arrte-t-
on un roi? Quand on veut le respecter comme un matre, on ne
lachte pas comme un esclave. Croyez-vous que ce soit pour le
remettre sur le trne que Cromwell la pay deux cent mille livres
sterling? Amis, ils le tueront, soyez-en srs, et cest encore le
moindre crime quils puissent commettre. Mieux vaut dcapiter que
souffleter un roi.

-- Je ne vous dis pas non, et cest possible aprs tout, dit
dArtagnan; mais que nous fait tout cela? Je suis ici, moi, parce
que je suis soldat, parce que je sers mes matres, cest--dire
ceux qui me payent ma solde. Jai fait serment dobir et jobis;
mais vous qui navez pas fait de serment, pourquoi tes-vous ici,
et quelle cause y servez-vous?

-- La cause la plus sacre quil y ait au monde, dit Athos; celle
du malheur, de la royaut et de la religion. Un ami, une pouse,
une fille, nous ont fait lhonneur de nous appeler  leur aide.
Nous les avons servis selon nos faibles moyens, et Dieu nous
tiendra compte de la volont  dfaut du pouvoir. Vous pouvez
penser dune autre faon, dArtagnan, envisager les choses dune
autre manire, mon ami; je ne vous en dtourne pas, mais je vous
blme.

-- Oh! oh! dit dArtagnan, et que me fait au bout du compte que
M. Cromwell, qui est Anglais, se rvolte contre son roi, qui est
cossais? Je suis Franais, moi, toutes ces choses ne me regardent
pas. Pourquoi donc voudriez-vous men rendre responsable?

-- Au fait, dit Porthos.

-- Parce que tous les gentilshommes sont frres, parce que vous
tes gentilhomme, parce que les rois de tous les pays sont les
premiers entre les gentilshommes, parce que la plbe aveugle,
ingrate et bte prend toujours plaisir  abaisser ce qui lui est
suprieur; et cest vous, vous, dArtagnan, lhomme de la vieille
seigneurie, lhomme au beau nom, lhomme  la bonne pe, qui avez
contribu  livrer un roi  des marchands de bire,  des
tailleurs,  des charretiers! Ah! dArtagnan, comme soldat, peut-
tre avez-vous fait votre devoir, mais comme gentilhomme, vous
tes coupable, je vous le dis.

DArtagnan mchonnait une tige de fleur, ne rpondait pas et se
sentait mal  laise; car lorsquil dtournait son regard de celui
dAthos, il rencontrait celui dAramis.

-- Et vous, Porthos, continua le comte comme sil et eu piti de
lembarras de dArtagnan; vous, le meilleur coeur, le meilleur
ami, le meilleur soldat que je connaisse; vous que votre me
faisait digne de natre sur les degrs dun trne, et qui tt ou
tard serez rcompens par un roi intelligent; vous, mon cher
Porthos, vous, gentilhomme par les moeurs, par les gots et par le
courage, vous tes aussi coupable que dArtagnan.

Porthos rougit, mais de plaisir plutt que de confusion, et
cependant, baissant la tte comme sil tait humili:

-- Oui, oui, dit-il, je crois que vous avez raison, mon cher
comte.

Athos se leva.

-- Allons, dit-il en marchant  dArtagnan et en lui tendant la
main; allons, ne bougez pas, mon cher fils, car tout ce que je
vous ai dit, je vous lai dit sinon avec la voix, du moins avec le
coeur dun pre. Il met t plus facile, croyez-moi, de vous
remercier de mavoir sauv la vie et de ne pas vous toucher un
seul mot de mes sentiments.

-- Sans doute, sans doute, Athos, rpondit dArtagnan en lui
serrant la main  son tour; mais cest quaussi vous avez de
diables de sentiments que tout le monde ne peut avoir. Qui va
simaginer quun homme raisonnable va quitter sa maison, la
France, son pupille, un jeune homme charmant, car nous lavons vu
au camp, pour courir o? Au secours dune royaut pourrie et
vermoulue qui va crouler un de ces matins comme une vieille
baraque. Le sentiment que vous dites est beau, sans doute, si beau
quil est surhumain.

-- Quel quil soit, dArtagnan, rpondit Athos sans donner dans le
pige quavec son adresse gasconne son ami tendait  son affection
paternelle pour Raoul, quel quil soit, vous savez bien au fond du
coeur quil est juste; mais jai tort de discuter avec mon mettre.
DArtagnan, je suis votre prisonnier, traitez-moi donc comme tel.

-- Ah! pardieu! dit dArtagnan, vous savez bien que vous ne le
serez pas longtemps, mon prisonnier.

-- Non, dit Aramis, on nous traitera sans doute comme ceux qui
furent faits  Philip-Haugh.

-- Et comment les a-t-on traits? demanda dArtagnan.

-- Mais, dit Aramis, on en a pendu une moiti et lon a fusill
lautre.

-- Eh bien! moi, dit dArtagnan, je vous rponds que tant quil me
restera une goutte de sang dans les veines, vous ne serez ni
pendus ni fusills. Sang-Diou! quils y viennent! Dailleurs,
voyez-vous cette porte, Athos?

-- Eh bien?

-- Eh bien! vous passerez par cette porte quand vous voudrez; car,
 partir de ce moment, vous et Aramis, vous tes libres comme
lair.

-- Je vous reconnais bien l, mon brave dArtagnan, rpondit
Athos, mais vous ntes plus matres de nous: cette porte est
garde, dArtagnan, vous le savez bien.

-- Eh bien, vous la forcerez, dit Porthos. Quy a-t-il l? dix
hommes tout au plus.

-- Ce ne serait rien pour nous quatre, cest trop pour nous deux.
Non, tenez, diviss comme nous sommes maintenant, il faut que nous
prissions. Voyez lexemple fatal: sur la route du Vendmois,
dArtagnan, vous si brave, Porthos, vous si vaillant et si fort,
vous avez t battus; aujourdhui Aramis et moi nous le sommes,
cest notre tour. Or, jamais cela ne nous tait arriv lorsque
nous tions tous quatre runis; mourons donc comme est mort de
Winter; quant  moi, je le dclare, je ne consens  fuir que tous
quatre ensemble.

-- Impossible, dit dArtagnan, nous sommes sous les ordres de
Mazarin.

-- Je le sais, et ne vous presse point davantage; mes
raisonnements nont rien produit; sans doute ils taient mauvais,
puisquils nont point eu dempire sur des esprits aussi justes
que les vtres.

-- Dailleurs eussent-ils fait effet, dit Aramis, le meilleur est
de ne pas compromettre deux excellents amis comme sont dArtagnan
et Porthos. Soyez tranquilles, messieurs, nous vous ferons honneur
en mourant; quant  moi, je me sens tout fier daller au-devant
des balles et mme de la corde avec vous, Athos, car vous ne
mavez jamais paru si grand quaujourdhui.

DArtagnan ne disait rien, mais, aprs avoir rong la tige de sa
fleur, il se rongeait les doigts.

-- Vous figurez-vous, reprit-il enfin, que lon va vous tuer? Et
pourquoi faire? Qui a intrt  votre mort? Dailleurs, vous tes
nos prisonniers.

-- Fou, triple fou! dit Aramis, ne connais-tu donc pas Mordaunt?
Eh bien! moi, je nai chang quun regard avec lui, et jai vu
dans ce regard que nous tions condamns.

-- Le fait est que je suis fch de ne pas lavoir trangl comme
vous me laviez dit, Aramis, reprit Porthos.

-- Eh! je me moque pas mal de Mordaunt! scria dArtagnan; cap de
Diou! sil me chatouille de trop prs, je lcraserai, cet
insecte! Ne vous sauvez donc pas, cest inutile, car, je vous le
jure, vous tes ici aussi en sret que vous ltiez il y a vingt
ans, vous, Athos, dans la rue Frou, et vous, Aramis, rue de
Vaugirard.

-- Tenez, dit Athos en tendant la main vers une des deux fentres
grilles qui clairaient la chambre, vous saurez tout  lheure 
quoi vous en tenir, car le voil qui accourt.

-- Qui?

-- Mordaunt.

En effet, en suivant la direction quindiquait la main dAthos,
dArtagnan vit un cavalier qui accourait au galop.

Ctait en effet Mordaunt.

DArtagnan slana hors de la chambre.

Porthos voulut le suivre.

-- Restez, dit dArtagnan, et ne venez que lorsque vous
mentendrez battre le tambour avec les doigts contre la porte.


LXII. Jsus Seigneur

Lorsque Mordaunt arriva en face de la maison, il vit dArtagnan
sur le seuil et les soldats couchs  et l avec leurs armes, sur
le gazon du jardin.

-- Hol! cria-t-il dune voix trangle par la prcipitation de sa
course, les prisonniers sont-ils toujours l?

-- Oui, monsieur, dit le sergent en se levant vivement ainsi que
ses hommes, qui portrent vivement comme lui la main  leur
chapeau.

-- Bien. Quatre hommes pour les prendre et les mener  linstant
mme  mon logement.

Quatre hommes sapprtrent.

-- Plat-il? dit dArtagnan avec cet air goguenard que nos
lecteurs ont d lui voir bien des fois depuis quils le
connaissent. Quy a-t-il, sil vous plat?

-- Il y a, monsieur, dit Mordaunt, que jordonnais  quatre hommes
de prendre les prisonniers que nous avons faits ce matin et de les
conduire  mon logement.

-- Et pourquoi cela? demanda dArtagnan. Pardon de la curiosit;
mais vous comprenez que je dsire tre difi  ce sujet.

-- Parce que les prisonniers sont  moi maintenant, rpondit
Mordaunt avec hauteur, et que jen dispose  ma fantaisie.

-- Permettez, permettez, mon jeune monsieur, dit dArtagnan, vous
faites erreur, ce me semble; les prisonniers sont dhabitude 
ceux qui les ont pris et non  ceux qui les ont regard prendre.
Vous pouviez prendre milord de Winter, qui tait votre oncle,  ce
que lon dit; vous avez prfr le tuer, cest bien; nous
pouvions, M. du Vallon et moi, tuer ces deux gentilshommes, nous
avons prfr les prendre, chacun son got.

Les lvres de Mordaunt devinrent blanches.

DArtagnan comprit que les choses ne tarderaient pas  se gter,
et se mit  tambouriner la marche des gardes sur la porte.

 la premire mesure, Porthos sortit et vint se placer de lautre
ct de la porte, dont ses pieds touchaient le seuil et son front
le fate.

La manoeuvre nchappa point  Mordaunt.

-- Monsieur, dit-il avec une colre qui commenait  poindre, vous
feriez une rsistance inutile, ces prisonniers viennent de mtre
donns  linstant mme par le gnral en chef mon illustre
patron, par M. Olivier Cromwell.

DArtagnan fut frapp de ces paroles comme dun coup de foudre. Le
sang lui monta aux tempes, un nuage passa devant ses yeux, il
comprit lesprance froce du jeune homme; et sa main descendit
par un mouvement instinctif  la garde de son pe.

Quant  Porthos, il regardait dArtagnan pour savoir ce quil
devait faire et rgler ses mouvements sur les siens.

Ce regard de Porthos inquita plus quil ne rassura dArtagnan, et
il commena  se reprocher davoir appel la force brutale de
Porthos dans une affaire qui lui semblait surtout devoir tre
mene par la ruse.

La Violence, se disait-il tout bas, nous perdrait tous;
dArtagnan, mon ami, prouve  ce jeune serpenteau que tu es non
seulement plus fort, mais encore plus fin que lui.

-- Ah! dit-il en faisant un profond salut, que ne commenciez-vous
par dire cela, monsieur Mordaunt! Comment! vous venez de la part
de M. Olivier Cromwell, le plus illustre capitaine de ces temps-
ci?

-- Je le quitte, monsieur, dit Mordaunt en mettant pied  terre et
en donnant son cheval  tenir  lun de ses soldats, je le quitte
 linstant mme.

-- Que ne disiez-vous donc cela tout de suite, mon cher monsieur!
continua dArtagnan; toute lAngleterre est  M. Cromwell, et
puisque vous venez me demander mes prisonniers en son nom, je
mincline, monsieur, ils sont  vous, prenez-les.

Mordaunt savana radieux, et Porthos, ananti et regardant
dArtagnan avec une stupeur profonde, ouvrait la bouche pour
parler.

DArtagnan marcha sur la botte de Porthos, qui comprit alors que
ctait un jeu que son ami jouait.

Mordaunt posa le pied sur le premier degr de la porte, et le
chapeau  la main, sapprta  passer entre les deux amis, en
faisant signe  ses quatre hommes de le suivre.

-- Mais, pardon, dit dArtagnan avec le plus charmant sourire et
en posant la main sur lpaule du jeune homme, si lillustre
gnral Olivier Cromwell a dispos de nos prisonniers en votre
faveur, il vous a sans doute fait par crit cet acte de donation.

Mordaunt sarrta court.

-- Il vous a donn quelque petite lettre pour moi, le moindre
chiffon de papier, enfin, qui atteste que vous venez en son nom.
Veuillez me confier ce chiffon pour que jexcuse au moins par un
prtexte labandon de mes compatriotes. Autrement, vous comprenez,
quoique je sois sr que le gnral Olivier Cromwell ne peut leur
vouloir de mal, ce serait dun mauvais effet.

Mordaunt recula, et sentant le coup, lana un terrible regard 
dArtagnan; mais celui-ci rpondit par la mine la plus aimable et
la plus amicale qui ait jamais panoui un visage.

-- Lorsque je vous dis une chose, monsieur, dit Mordaunt, me
faites-vous linjure den douter?

-- Moi! scria dArtagnan, moi! douter de ce que vous dites! Dieu
men prserve, mon cher monsieur Mordaunt! je vous tiens au
contraire pour un digne et accompli gentilhomme, suivant les
apparences; et puis, monsieur, voulez-vous que je vous parle
franc? continua dArtagnan avec sa mine ouverte.

-- Parlez, monsieur, dit Mordaunt.

-- Monsieur du Vallon que voil est riche, il a quarante mille
livres de rente, et par consquent ne tient point  largent; je
ne parle donc pas pour lui, mais pour moi.

-- Aprs, monsieur?

-- Eh bien, moi, je ne suis pas riche; en Gascogne ce nest pas un
dshonneur, monsieur; personne ne lest, et Henri IV, de glorieuse
mmoire, qui tait le roi des Gascons, comme Sa Majest Philippe
IV est le roi de toutes les Espagnes, navait jamais le sou dans
sa poche.

-- Achevez, monsieur, dit Mordaunt; je vois o vous voulez en
venir, et si cest ce que je pense qui vous retient, on pourra
lever cette difficult-l.

-- Ah! je savais bien, dit dArtagnan, que vous tiez un garon
desprit. Eh bien! voil le fait, voil o le bt me blesse, comme
nous disons, nous autres Franais; je suis un officier de fortune,
pas autre chose; je nai que ce que me rapporte mon pe, cest--
dire plus de coups que de bank-notes. Or, en prenant ce matin deux
Franais qui me paraissent de grande naissance, deux chevaliers de
la Jarretire, enfin, je me disais: Ma fortune est faite. Je dis
deux, parce que, en pareille circonstance, M. du Vallon, qui est
riche, me cde toujours ses prisonniers.

Mordaunt, compltement abus par la verbeuse bonhomie de
dArtagnan, sourit en homme qui comprend  merveille les raisons
quon lui donne, et rpondit avec douceur:

-- Jaurai lordre sign tout  lheure, monsieur, et avec cet
ordre deux mille pistoles; mais en attendant, monsieur, laissez-
moi emmener ces hommes.

-- Non, dit dArtagnan; que vous importe un retard dune demi-
heure? je suis homme dordre, monsieur, faisons les choses dans
les rgles.

-- Cependant, reprit Mordaunt, je pourrais vous forcer, monsieur,
je commande ici.

-- Ah! monsieur, dit dArtagnan en souriant agrablement, on voit
bien que, quoique nous ayons eu lhonneur de voyager, M. du Vallon
et moi, en votre compagnie, vous ne nous connaissez pas. Nous
sommes gentilshommes, nous sommes capables,  nous deux, de vous
tuer, vous et vos huit hommes. Pour Dieu! monsieur Mordaunt, ne
faites pas lobstin, car lorsque lon sobstine je mobstine
aussi, et alors je deviens dun enttement froce; et voil
monsieur, continua dArtagnan, qui, dans ce cas-l, est bien plus
entt encore et bien plus froce que moi: sans compter que nous
sommes envoys par M. le cardinal Mazarin, lequel reprsente le
roi de France. Il en rsulte que, dans ce moment-ci, nous
reprsentons le roi et le cardinal, ce qui fait quen notre
qualit dambassadeurs nous sommes inviolables, chose que
M. Olivier Cromwell, aussi grand politique certainement quil est
grand gnral, est tout  fait homme  comprendre. Demandez-lui
donc lordre crit. Quest-ce que cela vous cote, mon cher
monsieur Mordaunt?

-- Oui, lordre crit, dit Porthos, qui commenait  comprendre
lintention de dArtagnan; on ne vous demande que cela.

Si bonne envie que Mordaunt et davoir recours  la violence, il
tait homme  trs bien reconnatre pour bonnes les raisons que
lui donnait dArtagnan. Dailleurs sa rputation lui imposait, et,
ce quil lui avait vu faire le matin venant en aide  sa
rputation, il rflchit. Puis, ignorant compltement les
relations de profonde amiti qui existaient entre les quatre
Franais, toutes ses inquitudes avaient disparu devant le motif,
fort plausible dailleurs, de la ranon.

Il rsolut donc daller non seulement chercher lordre, mais
encore les deux mille pistoles auxquelles il avait estim lui-mme
les deux prisonniers.

Mordaunt remonta donc  cheval, et, aprs avoir recommand au
sergent de faire bonne garde, il tourna bride et disparut.

-- Bon! dit dArtagnan, un quart dheure pour aller  la tente, un
quart dheure pour revenir, cest plus quil ne nous en faut.

Puis, revenant  Porthos, sans que son visage exprimt le moindre
changement, de sorte que ceux qui lpiaient eussent pu croire
quil continuait la mme conversation:

-- Ami Porthos, lui dit-il en le regardant en face, coutez bien
ceci... Dabord, pas un seul mot  nos amis de ce que vous venez
dentendre; il est inutile quils sachent le service que nous leur
rendons.

-- Bien, dit Porthos, je comprends.

-- Allez-vous-en  lcurie, vous y trouverez Mousqueton, vous
sellerez les chevaux, vous leur mettrez les pistolets dans les
fontes, vous les ferez sortir, et vous les conduirez dans la rue
den bas, afin quil ny ait plus qu monter dessus; le reste me
regarde.

Porthos ne fit pas la moindre observation, et obit avec cette
sublime confiance quil avait en son ami.

-- Jy vais, dit-il; seulement, entrerai-je dans la chambre o
sont ces messieurs?

-- Non, cest inutile.

-- Eh bien! faites-moi le plaisir dy prendre ma bourse que jai
laisse sur la chemine.

-- Soyez tranquille.

Porthos sachemina de son pas calme et tranquille vers lcurie,
et passa au milieu des soldats qui ne purent, tout Franais quil
tait, sempcher dadmirer sa haute taille et ses membres
vigoureux.  langle de la rue, il rencontra Mousqueton, quil
emmena avec lui.

Alors dArtagnan rentra tout en sifflotant un petit air quil
avait commenc au dpart de Porthos.

-- Mon cher Athos, je viens de rflchir  vos raisonnements, et
ils mont convaincu; dcidment je regrette de mtre trouv 
toute cette affaire. Vous lavez dit, Mazarin est un cuistre. Je
suis donc rsolu de fuir avec vous. Pas de rflexions, tenez-vous
prts; vos deux pes sont dans le coin, ne les oubliez pas, cest
un outil qui, dans les circonstances o nous nous trouvons, peut
tre fort utile; cela me rappelle la bourse de Porthos. Bon! la
voil.

Et dArtagnan mit la bourse dans sa poche. Les deux amis le
regardaient faire avec stupfaction.

-- Eh bien! quy a-t-il donc dtonnant? dit dArtagnan, je vous
le demande. Jtais aveugle: Athos ma fait voir clair, voil
tout. Venez ici.

Les deux amis sapprochrent.

-- Voyez-vous cette rue? dit dArtagnan, cest l que seront les
chevaux; vous sortirez par la porte, vous tournerez  gauche, vous
sauterez en selle, et tout sera dit; ne vous inquitez de rien que
de bien couter le signal. Ce signal sera quand je crierai: Jsus
Seigneur!

-- Mais, vous, votre parole que vous viendrez, dArtagnan! dit
Athos.

-- Sur Dieu, je vous le jure!

-- Cest dit, scria Aramis. Au cri de: Jsus Seigneur! nous
sortons, nous renversons tout ce qui soppose  notre passage,
nous courons  nos chevaux, nous sautons en selle, et nous
piquons; est-ce cela?

--  merveille!

-- Voyez, Aramis, dit Athos, je vous le dis toujours, dArtagnan
est le meilleur de nous tous.

-- Bon! dit dArtagnan, des compliments, je me sauve. Adieu.

-- Et vous fuyez avec nous, nest-ce pas?

Je le crois bien. Noubliez pas le signal: Jsus Seigneur!

Et il sortit du mme pas quil tait entr, en reprenant lair
quil sifflotait en entrant  lendroit o il lavait interrompu.

Les soldats jouaient ou dormaient; deux chantaient faux dans un
coin le psaume: _Super flumina Babylonis_.

DArtagnan appela le sergent.

-- Mon cher monsieur, lui dit-il, le gnral Cromwell ma fait
demander par M. Mordaunt; veillez bien, je vous prie, sur les
prisonniers.

Le sergent fit signe quil ne comprenait pas le franais.

Alors dArtagnan essaya de lui faire comprendre par gestes ce
quil navait pu comprendre par paroles.

Le sergent fit signe que ctait bien.

DArtagnan descendit vers lcurie: il trouva les cinq chevaux
sells, le sien comme les autres.

-- Prenez chacun un cheval en main, dit-il  Porthos et 
Mousqueton, tournez  gauche de faon quAthos et Aramis vous
voient bien de leur fentre.

-- Es vont venir alors? dit Porthos.

-- Dans un instant.

-- Vous navez pas oubli ma bourse?

-- Non, soyez tranquille.

-- Bon.

Et Porthos et Mousqueton, tenant chacun un cheval en main, se
rendirent  leur poste.

Alors dArtagnan, rest seul, battit le briquet, alluma un morceau
damadou deux fois grand comme une lentille, monta  cheval, et
vint sarrter tout au milieu des soldats, en face de la porte.

L, tout en flattant lanimal de la main, il lui introduisit le
petit morceau damadou dans loreille.

Il fallait tre aussi bon cavalier que ltait dArtagnan pour
risquer un pareil moyen, car  peine lanimal eut-il senti la
brlure ardente quil jeta un cri de douleur, se cabra et bondit
comme sil devenait fou.

Les soldats, quil menaait dcraser, sloignrent
prcipitamment.

--  moi!  moi! criait dArtagnan. Arrtez! arrtez! mon cheval a
le vertige.

En effet, en un instant, le sang parut lui sortir des yeux et il
devint blanc dcume.

--  moi! criait toujours dArtagnan sans que les soldats osassent
venir  son aide.  moi! me laisserez-vous tuer? Jsus Seigneur!

 peine dArtagnan avait-il pouss ce cri, que la porte souvrit,
et quAthos et Aramis lpe  la main slancrent. Mais grce 
la ruse de dArtagnan, le chemin tait libre.

-- Les prisonniers qui se sauvent! les prisonniers qui se sauvent!
cria le sergent.

-- Arrte! arrte! cria dArtagnan en lchant la bride  son
cheval furieux, qui slana renversant deux ou trois hommes.

-- Stop! stop! crirent les soldats en courant  leurs armes.

Mais les prisonniers taient dj en selle, et une fois en selle
ils ne perdirent pas de temps, slanant vers la porte la plus
prochaine. Au milieu de la rue ils aperurent Grimaud et Blaisois,
qui revenaient cherchant leurs matres.

Dun signe Athos fit tout comprendre  Grimaud, lequel se mit  la
suite de la petite troupe qui semblait un tourbillon et que
dArtagnan, qui venait par derrire, aiguillonnait encore de la
voix. Ils passrent sous la porte comme des ombres, sans que les
gardiens songeassent seulement  les arrter, et se trouvrent en
rase campagne.

Pendant ce temps, les soldats criaient toujours: Stop! stop! et le
sergent, qui commenait  sapercevoir quil avait t dupe dune
ruse, sarrachait les cheveux.

Sur ces entrefaites, on vit arriver un cavalier au galop et tenant
un papier  la main.

Ctait Mordaunt, qui revenait avec lordre.

-- Les prisonniers? cria-t-il en sautant  bas de son cheval.

Le sergent neut pas la force de lui rpondre, il lui montra la
porte bante et la chambre vide. Mordaunt slana vers les
degrs, comprit tout, poussa un cri comme si on lui et dchir
les entrailles, et tomba vanoui sur la pierre.


LXIII. O il est prouv que dans les positions les plus difficiles
les grands coeurs ne perdent jamais le courage, ni les bons
estomacs lapptit

La petite troupe, sans changer une parole, sans regarder en
arrire, courut ainsi au grand galop, traversant une petite
rivire, dont personne ne savait le nom, et laissant  sa gauche
une ville quAthos prtendit tre Durham.

Enfin on aperut un petit bois, et lon donna un dernier coup
dperon aux chevaux en les dirigeant de ce ct.

Ds quils eurent disparu derrire un rideau de verdure assez
pais pour les drober aux regards de ceux qui pouvaient les
poursuivre, ils sarrtrent pour tenir conseil; on donna les
chevaux  deux laquais, afin quils soufflassent sans tre
dessells ni dbrids, et lon plaa Grimaud en sentinelle.

-- Venez dabord, que je vous embrasse, mon ami, dit Athos 
dArtagnan, vous notre sauveur, vous qui tes le vrai hros parmi
nous!

-- Athos a raison et je vous admire, dit  son tour Aramis en le
serrant dans ses bras;  quoi ne devriez-vous pas prtendre avec
un matre intelligent, oeil infaillible, bras dacier, esprit
vainqueur!

-- Maintenant, dit le Gascon, a va bien, jaccepte tout pour moi
et pour Porthos, embrassades et remerciements: nous avons du temps
 perdre, allez, allez.

Les deux amis, rappels par dArtagnan  ce quils devaient aussi
 Porthos, lui serrrent  son tour la main.

-- Maintenant, dit Athos, il sagirait de ne point courir au
hasard et comme des insenss, mais darrter un plan. Quallons-
nous faire?

-- Ce que nous allons faire, mordious! Ce nest point difficile 
dire.

-- Dites donc alors, dArtagnan.

-- Nous allons gagner le port de mer le plus proche, runir toutes
nos petites ressources, frter un btiment et passer en France.
Quant  moi, jy mettrai jusqu mon dernier sou. Le premier
trsor, cest la vie, et la ntre, il faut le dire, ne tient qu
un fil.

-- Quen dites-vous, du Vallon? demanda Athos.

-- Moi, dit Porthos, je suis absolument de lavis de dArtagnan;
cest un vilain pays que cette Angleterre.

-- Vous tes bien dcid  la quitter, alors? demanda Athos 
dArtagnan.

-- Sang-Diou, dit dArtagnan, je ne vois pas ce qui my
retiendrait.

Athos changea un regard avec Aramis.

-- Allez donc, mes amis, dit-il en soupirant.

-- Comment! allez? dit dArtagnan. Allons, ce me semble!

-- Non, mon ami, dit Athos; il faut nous quitter.

-- Vous quitter! dit dArtagnan tout tourdi de cette nouvelle
inattendue.

-- Bah! fit Porthos; pourquoi donc nous quitter, puisque nous
sommes ensemble?

-- Parce que votre mission est remplie,  vous, et que vous
pouvez, et que vous devez mme retourner en France, mais la ntre
ne lest pas,  nous.

-- Votre mission nest pas accomplie? dit dArtagnan en regardant
Athos avec surprise.

-- Non, mon ami, rpondit Athos de sa voix si douce et si ferme 
la fois. Nous sommes venus ici pour dfendre le roi Charles, nous
lavons mal dfendu, il nous reste  le sauver.

-- Sauver le roi! fit dArtagnan en regardant Aramis comme il
avait regard Athos.

Aramis se contenta de faire un signe de tte.

Le visage de dArtagnan prit un air de profonde compassion; il
commena  croire quil avait affaire  deux insenss.

-- Il ne se peut pas que vous parliez srieusement, Athos, dit
dArtagnan; le roi est au milieu dune arme qui le conduit 
Londres. Cette arme est commande par un boucher, ou un fils de
boucher, peu importe, le colonel Harrison. Le procs de Sa Majest
va tre fait  son arrive  Londres, je vous en rponds; jen ai
entendu sortir assez sur ce sujet de la bouche de M. Olivier
Cromwell pour savoir  quoi men tenir.

Athos et Aramis changrent un second regard.

-- Et son procs fait, le jugement ne tardera pas  tre mis 
excution, continua dArtagnan. Oh! ce sont des gens qui vont vite
en besogne que messieurs les puritains.

-- Et  quelle peine pensez-vous que le roi soit condamn? demanda
Athos.

-- Je crains bien que ce ne soit  la peine de mort; ils en ont
trop fait contre lui pour quil leur pardonne, ils nont plus
quun moyen: cest de le tuer. Ne connaissez-vous donc pas le mot
de M. Olivier Cromwell quand il est venu  Paris et quon lui a
montr le donjon de Vincennes, o tait enferm M. de Vendme?

-- Quel est ce mot? demanda Porthos.

-- Il ne faut toucher les princes qu la tte.

-- Je le connaissais, dit Athos.

-- Et vous croyez quil ne mettra point sa maxime  excution,
maintenant quil tient le roi?

-- Si fait, jen suis sr mme, mais raison de plus pour ne point
abandonner lauguste tte menace.

-- Athos, vous devenez fou.

-- Non, mon ami, rpondit doucement le gentilhomme, mais de Winter
est venu nous chercher en France, il nous a conduits  Madame
Henriette; Sa Majest nous a fait lhonneur,  M. dHerblay et 
moi, de nous demander notre aide pour son poux; nous lui avons
engag notre parole, notre parole renfermait tout. Ctait notre
force, ctait notre intelligence, ctait notre vie, enfin, que
nous lui engagions; il nous reste  tenir notre parole. Est-ce
votre avis, dHerblay?

-- Oui, dit Aramis, nous avons promis.

-- Puis, continua Athos, nous avons une autre raison, et la voici;
coutez bien. Tout est pauvre et mesquin en France en ce moment.
Nous avons un roi de dix ans qui ne sait pas encore ce quil veut;
nous avons une reine quune passion tardive rend aveugle; nous
avons un ministre qui rgit la France comme il ferait dune vaste
ferme, cest--dire ne se proccupant que de ce quil peut y
pousser dor en la labourant avec lintrigue et lastuce
italiennes; nous avons des princes qui font de lopposition
personnelle et goste, qui narriveront  rien qu tirer des
mains de Mazarin quelques lingots dor, quelques bribes de
puissance. Je les ai servis, non par enthousiasme, Dieu sait que
je les estime  ce quils valent, et quils ne sont pas bien haut
dans mon estime, mais par principe. Aujourdhui cest autre chose;
aujourdhui je rencontre sur ma route une haute infortune, une
infortune royale, une infortune europenne, je my attache. Si
nous parvenons  sauver le roi, ce sera beau: si nous mourons pour
lui, ce sera grand!

-- Ainsi, davance, vous savez que vous y prirez, dit dArtagnan.

-- Nous le craignons, et notre seule douleur est de mourir loin de
vous.

-- Quallez-vous faire dans un pays tranger, ennemi?

-- Jeune, jai voyag en Angleterre, je parle anglais comme un
Anglais, et de son ct Aramis a quelque connaissance de la
langue. Ah! si nous vous avions, mes amis! Avec vous, dArtagnan,
avec vous, Porthos, tous quatre, et runis pour la premire fois
depuis vingt ans, nous tiendrions tte non seulement 
lAngleterre, mais aux trois royaumes!

-- Et avez-vous promis  cette reine, reprit dArtagnan avec
humeur, de forcer la Tour de Londres, de tuer cent mille soldats,
de lutter victorieusement contre le voeu dune nation et
lambition dun homme, quand cet homme sappelle Cromwell? Vous ne
lavez pas vu, cet homme, vous, Athos, vous, Aramis. Eh bien!
cest un homme de gnie, qui ma fort rappel notre cardinal,
lautre, le grand! vous savez bien. Ne vous exagrez donc pas vos
devoirs. Au nom du ciel, mon cher Athos, ne faites pas du
dvouement inutile! Quand je vous regarde, en vrit, il me semble
que je vois un homme raisonnable; quand vous me rpondez, il me
semble que jai affaire  un fou. Voyons, Porthos, joignez-vous
donc  moi. Que pensez-vous de cette affaire, dites franchement?

-- Rien de bon, rpondit Porthos.

-- Voyons, continua dArtagnan, impatient de ce quau lieu de
lcouter Athos semblait couter une voix qui parlait en lui-mme,
jamais vous ne vous tes mal trouv de mes conseils; eh bien!
croyez-moi, Athos, votre mission est termine, termine noblement;
revenez en France avec nous.

-- Ami, dit Athos, notre rsolution est inbranlable.

-- Mais vous avez quelque autre motif que nous ne connaissons pas?

Athos sourit.

DArtagnan frappa sur sa cuisse avec colre et murmura les raisons
les plus convaincantes quil put trouver; mais  toutes ces
raisons, Athos se contenta de rpondre par un sourire calme et
doux, et Aramis par des signes de tte.

-- Eh bien! scria enfin dArtagnan furieux, eh bien! puisque
vous le voulez, laissons donc nos os dans ce gredin de pays, o il
fait froid toujours, o le beau temps est du brouillard, le
brouillard de la pluie, la pluie du dluge; o le soleil ressemble
 la lune, et la lune  un fromage  la crme. Au fait, mourir l
ou mourir ailleurs, puisquil faut mourir, peu nous importe.

-- Seulement, songez-y, dit Athos, cher ami, cest mourir plus
tt.

-- Bah! un peu plus tt, un peu plus tard, cela ne vaut pas la
peine de chicaner.

-- Si je mtonne de quelque chose, dit sentencieusement Porthos,
cest que ce ne soit pas dj fait.

-- Oh! cela se fera, soyez tranquille, Porthos, dit dArtagnan.
Ainsi, cest convenu, continua le Gascon, et si Porthos ne sy
oppose pas...

-- Moi, dit Porthos, je ferai ce que vous voudrez. Dailleurs je
trouve trs beau ce qua dit tout  lheure le comte de La Fre.

-- Mais votre avenir, dArtagnan? vos ambitions, Porthos?

-- Notre avenir, nos ambitions! dit dArtagnan avec une volubilit
fivreuse; avons-nous besoin de nous occuper de cela, puisque nous
sauvons le roi? Le roi sauv, nous rassemblons ses amis, nous
battons les puritains, nous reconqurons lAngleterre, nous
rentrons dans Londres avec lui, nous le reposons bien carrment
sur son trne...

-- Et il nous fait ducs et pairs, dit Porthos, dont les yeux
tincelaient de joie, mme en voyant cet avenir  travers une
fable.

-- Ou il nous oublie, dit dArtagnan.

-- Oh! fit Porthos.

-- Dame! cela sest vu, ami Porthos; et il me semble que nous
avons autrefois rendu  la reine Anne dAutriche un service qui ne
le cdait pas de beaucoup  celui que nous voulons rendre
aujourdhui  Charles Ier, ce qui na point empch la reine Anne
dAutriche de nous oublier pendant prs de vingt ans.

-- Eh bien, malgr cela, dArtagnan, dit Athos, tes-vous fch de
lui avoir rendu service?

-- Non, ma foi, dit dArtagnan, et javoue mme que dans mes
moments de plus mauvaise humeur, eh bien! jai trouv une
consolation dans ce souvenir.

-- Vous voyez bien, dArtagnan; que les princes sont ingrats
souvent, mais que Dieu ne lest jamais.

-- Tenez, Athos, dit dArtagnan, je crois que si vous rencontriez
le diable sur la terre, vous feriez si bien, que vous le
ramneriez avec vous au ciel.

-- Ainsi donc? dit Athos en tendant la main  dArtagnan.

-- Ainsi donc, cest convenu, dit dArtagnan, je trouve
lAngleterre un pays charmant, et jy reste, mais  une condition.

-- Laquelle?

-- Cest quon ne me forcera pas dapprendre langlais.

-- Eh bien? maintenant, dit Athos triomphant, je vous le jure, mon
ami, par ce Dieu qui nous entend, par mon nom que je crois sans
tache, je crois quil y a une puissance qui veille sur nous, et
jai lespoir que nous reverrons tous quatre la France.

-- Soit, dit dArtagnan; mais moi javoue que jai la conviction
toute contraire.

-- Ce cher dArtagnan! dit Aramis, il reprsente au milieu de nous
lopposition des parlements, qui disent toujours _non_ et qui font
toujours _oui_.

-- Oui, mais qui, en attendant, sauvent la patrie, dit Athos.

-- Eh bien! maintenant que tout est arrt, dit Porthos en se
frottant les mains, si nous pensions  dner! il me semble que,
dans les situations les plus critiques de notre vie, nous avons
dn toujours.

-- Ah! oui, parlez donc de dner dans un pays o lon mange pour
tout festin du mouton cuit  leau, et o, pour tout rgal, on
boit de la bire! Comment diable tes-vous venu dans un pays
pareil, Athos? Ah! pardon, ajouta-t-il en souriant, joubliais que
vous ntes plus Athos. Mais, nimporte, voyons votre plan pour
dner, Porthos.

-- Mon plan!

-- Oui, avez-vous un plan?

-- Non, jai faim, voil tout.

-- Pardieu! si ce nest que cela, moi aussi jai faim; mais ce
nest pas le tout que davoir faim, il faut trouver  manger, et 
moins que de brouter lherbe comme nos chevaux...

-- Ah! fit Aramis, qui ntait pas tout  fait si dtach des
choses de la terre quAthos, quand nous tions au _Parpaillot_,
vous rappelez-vous les belles hutres que nous mangions?

-- Et ces gigots de mouton des marais salants! fit Porthos en
passant sa langue sur ses lvres.

-- Mais, dit dArtagnan, navons-nous pas notre ami Mousqueton,
qui vous faisait si bien vivre  Chantilly, Porthos?

-- En effet, dit Porthos, nous avons Mousqueton, mais depuis quil
est intendant, il sest fort alourdi; nimporte, appelons-le.

Et pour tre sr quil rpondt agrablement:

-- Eh! Mouston! fit Porthos.

Mouston parut; il avait la figure fort piteuse.

-- Quavez-vous donc, mon cher monsieur Mouston? dit dArtagnan;
seriez-vous malade?

-- Monsieur, jai trs faim, rpondit Mousqueton.

-- Eh bien! cest justement pour cela que nous vous faisons venir,
mon cher monsieur Mouston. Ne pourriez-vous donc pas vous procurer
au collet quelques-uns de ces gentils lapins et quelques-unes de
ces charmantes perdrix dont vous faisiez des gibelottes et des
salmis  lhtel de... ma foi, je ne me rappelle plus le nom de
lhtel?

--  lhtel de... dit Porthos. Ma foi, je ne me rappelle pas non
plus.

-- Peu importe; et au lasso quelques-unes de ces bouteilles de
vieux vin de Bourgogne qui ont si vivement guri, votre matre de
sa foulure.

-- Hlas! monsieur, dit Mousqueton, je crains bien que tout ce que
vous me demandez l ne soit fort rare dans cet affreux pays, et je
crois que nous ferons mieux daller demander lhospitalit au
matre dune petite maison que lon aperoit de la lisire du
bois.

-- Comment! il y a une maison aux environs? demanda dArtagnan.

-- Oui monsieur, rpondit Mousqueton.

-- Eh bien! comme vous le dites, mon ami, allons demander  dner
au matre de cette maison. Messieurs, quen pensez-vous, et le
conseil de M. Mouston ne vous parat-il pas plein de sens?

-- Eh! eh! dit Aramis, si le matre est puritain?...

-- Tant mieux, mordioux! dit dArtagnan: sil est puritain, nous
lui apprendrons la prise du roi, et en lhonneur de cette
nouvelle, il nous donnera ses poules blanches.

-- Mais sil est cavalier? dit Porthos.

-- Dans ce cas, nous prendrons un air de deuil, et nous plumerons
ses poules noires.

-- Vous tes bien heureux, dit Athos en souriant malgr lui de la
saillie de lindomptable Gascon, car vous voyez toute chose en
riant.

-- Que voulez-vous? dit dArtagnan, je suis dun pays o il ny a
pas un nuage au ciel.

-- Ce nest pas comme dans celui-ci, dit Porthos en tendant la
main pour sassurer si un sentiment de fracheur quil venait de
ressentir sur la joue tait bien rellement caus par une goutte
de pluie.

-- Allons, allons, dit dArtagnan, raison de plus pour nous mettre
en route... Hol, Grimaud!

Grimaud apparut.

-- Eh bien, Grimaud, mon ami, avez-vous vu quelque chose? demanda
dArtagnan.

-- Rien, rpondit Grimaud.

-- Ces imbciles, dit Porthos, ils ne nous ont mme pas
poursuivis. Oh! si nous eussions t  leur place!

-- Eh! ils ont eu tort, dit dArtagnan; je dirais volontiers deux
mots au Mordaunt dans cette petite Thbade. Voyez la jolie place
pour coucher proprement un homme  terre.

-- Dcidment, dit Aramis, je crois, messieurs, que le fils nest
pas de la force de la mre.

-- Eh! cher ami, rpondit Athos, attendez donc, nous le quittons
depuis deux heures  peine, il ne sait pas encore de quel ct
nous nous dirigeons, il ignore o nous sommes. Nous dirons quil
est moins fort que sa mre en mettant le pied sur la terre de
France, si dici l nous ne sommes ni tus, ni empoisonns.

-- Dnons toujours en attendant, dit Porthos.

-- Ma foi, oui, dit Athos, car jai grandfaim.

-- Gare aux poules noires! dit Aramis.

Et les quatre amis, conduits par Mousqueton, sacheminrent vers
la maison, dj presque rendus  leur insouciance premire, car
ils taient maintenant tous les quatre unis et daccord, comme
lavait dit Athos.


LXIV. Salut  la Majest tombe

 mesure quils approchaient de la maison, nos fugitifs voyaient
la terre corche comme si une troupe considrable de cavaliers
les et prcds; devant la porte les traces taient encore plus
visibles; cette troupe, quelle quelle ft, avait fait l une
halte.

-- Pardieu! dit dArtagnan, la chose est claire, le roi et son
escorte ont pass par ici.

-- Diable! dit Porthos, en ce cas ils auront tout dvor.

-- Bah! dit dArtagnan, ils auront bien laiss une poule. Et il
sauta  bas de son cheval et frappa  la porte; mais personne ne
rpondit.

Il poussa la porte qui ntait pas ferme, et vit que la premire
chambre tait vide et dserte.

-- Eh bien? demanda Porthos.

-- Je ne vois personne, dit dArtagnan. Ah! ah!

-- Quoi?

-- Du sang!

 ce mot, les trois amis sautrent  bas de leurs chevaux et
entrrent dans la premire chambre; mais dArtagnan avait dj
pouss la porte de la seconde, et  lexpression de son visage, il
tait clair quil y voyait quelque objet extraordinaire.

Les trois amis sapprochrent et aperurent un homme encore jeune
tendu  terre et baign dans une mare de sang.

On voyait quil avait voulu gagner son lit, mais il nen avait pas
eu la force, il tait tomb auparavant.

Athos fut le premier qui se rapprocha de ce malheureux: il avait
cru lui voir faire un mouvement.

-- Eh bien? demanda dArtagnan.

-- Eh bien! dit Athos, sil est mort, il ny a pas longtemps car
il est chaud encore. Mais non, son coeur bat. Eh! mon ami!

Le bless poussa un soupir; dArtagnan prit de leau dans le creux
de sa main et la lui jeta au visage.

Lhomme rouvrit les yeux, fit un mouvement pour relever sa tte et
retomba.

Athos alors essaya de la lui porter sur son genou, mais il
saperut que la blessure tait un peu au-dessus du cervelet et
lui fendait le crne; le sang sen chappait avec abondance.

Aramis trempa une serviette dans leau et lappliqua sur la plaie;
la fracheur rappela le bless  lui, il rouvrit une seconde fois
les yeux.

Il regarda avec tonnement ces hommes qui paraissaient le
plaindre, et qui, autant quil tait en leur pouvoir, essayaient
de lui porter secours.

-- Vous tes avec des amis, dit Athos en anglais, rassurez-vous
donc, et, si vous en avez la force, racontez-nous ce qui est
arriv.

-- Le roi, murmura le bless, le roi est prisonnier.

-- Vous lavez vu? demanda Aramis dans la mme langue.

Lhomme ne rpondit pas.

-- Soyez tranquille, reprit Athos, nous sommes de fidles
serviteurs de Sa Majest.

-- Est-ce vrai ce que vous me dites l? demanda le bless.

-- Sur notre honneur de gentilshommes.

-- Alors je puis donc vous dire?

-- Dites.

-- Je suis le frre de Parry, le valet de chambre de Sa Majest.

Athos et Aramis se rappelrent que ctait de ce nom que de Winter
avait appel le laquais quils avaient trouv dans le corridor de
la tente royale.

-- Nous le connaissons, dit Athos; il ne quittait jamais le roi!

-- Oui, cest cela, dit le bless. Eh bien! voyant le roi pris, il
songea  moi; on passait devant la maison, il demanda au nom du
roi quon sy arrtt. La demande fut accorde. Le roi, disait-on,
avait faim; on le fit entrer dans la chambre o je suis, afin
quil y prit son repas, et lon plaa des sentinelles aux portes
et aux fentres. Parry connaissait cette chambre, car plusieurs
fois, tandis que Sa Majest tait  Newcastle, il tait venu me
voir. Il savait que dans cette chambre il y avait une trappe, que
cette trappe conduisait  la cave, et que de cette cave on pouvait
gagner le verger. Il me fit un signe. Je le compris. Mais sans
doute ce signe fut intercept par les gardiens du roi et les mit
en dfiance. Ignorant quon se doutait de quelque chose, je neus
plus quun dsir, celui de sauver Sa Majest. Je fis donc semblant
de sortir pour aller chercher du bois, en pensant quil ny avait
pas de temps  perdre. Jentrai dans le passage souterrain qui
conduisait  la cave  laquelle cette trappe correspondait. Je
levai la planche avec ma tte; et tandis que Parry poussait
doucement le verrou de la porte, je fis signe au roi de me suivre.
Hlas! il ne le voulait pas; on et dit que cette fuite lui
rpugnait. Mais Parry joignit les mains en le suppliant; je
limplorai aussi de mon ct pour quil ne perdit pas une pareille
occasion. Enfin il se dcida  me suivre. Je marchai devant par
bonheur; le roi venait  quelques pas derrire moi, lorsque tout 
coup, dans le passage souterrain, je vis se dresser comme une
grande ombre. Je voulus crier pour avertir le roi, mais je nen
eus pas le temps. Je sentis un coup comme si la maison scroulait
sur ma tte, et je tombai vanoui.

-- Bon et loyal Anglais! fidle serviteur! dit Athos.

-- Quand je revins  moi, jtais tendu  la mme place. Je me
tranai jusque dans la cour; le roi et son escorte taient partis.
Je mis une heure peut-tre  venir de la cour ici; mais les forces
me manqurent, et je mvanouis pour la seconde fois.

-- Et  cette heure, comment vous sentez-vous?

-- Bien mal, dit le bless.

-- Pouvons-nous quelque chose pour vous? demanda Athos.

-- Aidez-moi  me mettre sur le lit; cela me soulagera, il me
semble.

-- Aurez-vous quelquun qui vous porte secours?

-- Ma femme est  Durham, et va revenir dun moment  lautre.
Mais vous-mmes, navez-vous besoin de rien, ne dsirez-vous rien?

-- Nous tions venus dans lintention de vous demander  manger.

-- Hlas! ils ont tout pris, il ne reste pas un morceau de pain
dans la maison.

-- Vous entendez, dArtagnan? dit Athos, il nous faut aller
chercher notre dner ailleurs.

-- Cela mest bien gal, maintenant, dit dArtagnan; je nai plus
faim.

-- Ma foi, ni moi non plus, dit Porthos.

Et ils transportrent lhomme sur son lit. On fit venir Grimaud,
qui pansa sa blessure. Grimaud avait, au service des quatre amis,
eu tant de fois loccasion de faire de la charpie et des
compresses, quil avait pris une certaine teinte de chirurgie.

Pendant ce temps, les fugitifs taient revenus dans la premire
chambre et tenaient conseil.

-- Maintenant, dit Aramis, nous savons  quoi nous en tenir: cest
bien le roi et son escorte qui sont passs par ici; il faut
prendre du ct oppos. Est-ce votre avis, Athos?

Athos ne rpondit pas, il rflchissait.

-- Oui, dit Porthos, prenons du ct oppos. Si nous suivons
lescorte, nous trouverons tout dvor et nous finirons par mourir
de faim; quel maudit pays que cette Angleterre! cest la premire
fois que jaurai manqu  dner. Le dner est mon meilleur repas,
 moi.

-- Que pensez-vous, dArtagnan? dit Athos, tes-vous de lavis
dAramis?

-- Non point, dit dArtagnan, je suis au contraire de lavis tout
oppos.

-- Comment! vous voulez suivre lescorte? dit Porthos effray.

-- Non, mais faire route avec elle.

Les yeux dAthos brillrent de joie.

-- Faire route avec lescorte! scria Aramis.

-- Laissez dire dArtagnan, vous savez que cest lhomme aux bons
conseils, dit Athos.

-- Sans doute, dit dArtagnan, il faut aller o lon ne nous
cherchera pas. Or, on se gardera bien de nous chercher parmi les
puritains; allons donc parmi les puritains.

-- Bien, ami, bien! excellent conseil, dit Athos, jallais le
donner quand vous mavez devanc.

-- Cest donc aussi votre avis? demanda Aramis.

-- Oui. On croira que nous voulons quitter lAngleterre, on nous
cherchera dans les ports; pendant ce temps nous arriverons 
Londres avec le roi; une fois  Londres, nous sommes introuvables;
au milieu dun million dhommes, il nest pas difficile de se
cacher; sans compter, continua Athos en jetant un regard  Aramis,
les chances que nous offre ce voyage.

-- Oui, dit Aramis, je comprends.

-- Moi, je ne comprends pas, dit Porthos, mais nimporte; puisque
cet avis est  la fois celui de dArtagnan et dAthos, ce doit
tre le meilleur.

-- Mais, dit Aramis, ne paratrons-nous point suspects au colonel
Harrison?

-- Eh! mordioux! dit dArtagnan, cest justement sur lui que je
compte; le colonel Harrison est de nos amis; nous lavons vu deux
fois chez le gnral Cromwell; il sait que nous lui avons t
envoys de France par mons Mazarini: il nous regardera comme des
frres. Dailleurs, nest-ce pas le fils dun boucher? Oui, nest-
ce pas? Eh bien! Porthos lui montrera comment on assomme un boeuf
dun coup de poing, et moi comment on renverse un taureau en le
prenant par les cornes; cela captera sa confiance.

Athos sourit.

Vous tes le meilleur compagnon que je connaisse, dArtagnan, dit-
il en tendant la main au Gascon, et je suis bien heureux de vous
avoir retrouv, mon cher fils.

Ctait, comme on le sait, le nom quAthos donnait  dArtagnan
dans ses grandes effusions de coeur.

En ce moment Grimaud sortit de la chambre. Le bless tait pans
et se trouvait mieux.

Les quatre amis prirent cong de lui et lui demandrent sil
navait pas quelque commission  leur donner pour son frre.

-- Dites-lui, rpondit le brave homme, quil fasse savoir au roi
quils ne mont pas tu tout  fait; si peu que je sois, je suis
sr que Sa Majest me regrette et se reproche ma mort.

-- Soyez tranquille, dit dArtagnan, il le saura avant ce soir.

La petite troupe se remit en marche; il ny avait point  se
tromper de chemin; celui quil voulait suivre tait visiblement
trac  travers la plaine.

Au bout de deux heures de marche silencieuse, dArtagnan, qui
tenait la tte, sarrta au tournant dun chemin.

-- Ah! ah! dit-il, voici nos gens.

En effet, une troupe considrable de cavaliers apparaissait  une
demi-lieue de l environ.

-- Mes chers amis, dit dArtagnan, donnez vos pes  M. Mouston,
qui vous les remettra en temps et lieu, et noubliez point que
vous tes nos prisonniers.

Puis on mit au trot les chevaux qui commenaient  se fatiguer, et
lon eut bientt rejoint lescorte.

Le roi, plac en tte, entour dune partie du rgiment du colonel
Harrison, cheminait impassible, toujours digne et avec une sorte
de bonne volont.

En apercevant Athos et Aramis, auxquels on ne lui avait pas mme
laiss le temps de dire adieu, et en lisant dans les regards de
ces deux gentilshommes quil avait encore des amis  quelques pas
de lui, quoiquil crt ces amis prisonniers, une rougeur de
plaisir monta aux joues plies du roi.

DArtagnan gagna la tte de la colonne, et, laissant ses amis sous
la garde de Porthos, il alla droit  Harrison, qui le reconnut
effectivement pour lavoir vu chez Cromwell, et qui laccueillit
aussi poliment quun homme de cette condition et de ce caractre
pouvait accueillir quelquun. Ce quavait prvu dArtagnan arriva:
le colonel navait et ne pouvait avoir aucun soupon.

On sarrta: ctait  cette halte que devait dner le roi.
Seulement cette fois les prcautions furent prises pour quil ne
tentt pas de schapper. Dans la grande chambre de lhtellerie,
une petite table fut place pour lui, et une grande table pour les
officiers.

-- Dnez-vous avec moi? demanda Harrison  dArtagnan.

-- Diable! dit dArtagnan, cela me ferait grand plaisir, mais jai
mon compagnon, M. du Vallon, et mes deux prisonniers que je ne
puis quitter et qui encombreraient votre table. Mais faisons
mieux: faites dresser une table dans un coin, et envoyez-nous ce
que bon vous semblera de la vtre, car, sans cela, nous courrons
grand risque de mourir de faim. Ce sera toujours dner ensemble,
puisque nous dnerons dans la mme chambre.

-- Soit, dit Harrison.

La chose fut arrange comme le dsirait dArtagnan, et lorsquil
revint prs du colonel il trouva le roi dj assis  sa petite
table et servi par Parry, Harrison et ses officiers attabls en
communaut, et dans un coin les places rserves pour lui et ses
compagnons.

La table  laquelle taient assis les officiers puritains tait
ronde, et, soit par hasard, soit grossier calcul, Harrison
tournait le dos au roi.

Le roi vit entrer les quatre gentilshommes, mais il ne parut faire
aucune attention  eux.

Ils allrent sasseoir  la table qui leur tait rserve et se
placrent pour ne tourner le dos  personne. Ils avaient en face
deux la table des officiers et celle du roi.

Harrison, pour faire honneur  ses htes, leur envoyait les
meilleurs plats de sa table; malheureusement pour les quatre amis,
le vin manquait. La chose paraissait compltement indiffrente 
Athos, mais dArtagnan, Porthos et Aramis faisaient la grimace
chaque fois quil leur fallait avaler la bire, cette boisson
puritaine.

-- Ma foi, colonel, dit dArtagnan, nous vous sommes bien
reconnaissants de votre gracieuse invitation, car, sans vous, nous
courions le risque de nous passer de dner, comme nous nous sommes
passs de djeuner; et voil mon ami, M. du Vallon, qui partage ma
reconnaissance, car il avait grandfaim.

-- Jai faim encore, dit Porthos en saluant le colonel Harrison.

-- Et comment ce grave vnement vous est-il donc arriv, de vous
passer de djeuner? demanda le colonel en riant.

-- Par une raison bien simple, colonel, dit dArtagnan. Javais
hte de vous rejoindre, et, pour arriver  ce rsultat, javais
pris la mme route que vous, ce que naurait pas d faire un vieux
fourrier comme moi, qui doit savoir que l o a pass un bon et
brave rgiment comme le vtre, il ne reste rien  glaner. Aussi,
vous comprenez notre dception lorsquen arrivant  une jolie
petite maison situe  la lisire dun bois, et qui, de loin, avec
son toit rouge et ses contrevents verts, avait un petit air de
fte qui faisait plaisir  voir, au lieu dy trouver les poules
que nous nous apprtions  faire rtir, et les jambons que nous
comptions faire griller, nous ne vmes quun pauvre diable
baign... Ah! mordioux! colonel, faites mon compliment  celui de
vos officiers qui a donn ce coup-l, il tait bien donn, si bien
donn, quil a fait ladmiration de M. du Vallon, mon ami, qui les
donne gentiment aussi, les coups.

-- Oui, dit Harrison en riant et en sadressant des yeux  un
officier assis  sa table, quand Groslow se charge de cette
besogne, il ny a pas besoin de revenir aprs lui.

-- Ah! cest monsieur, dit dArtagnan en saluant lofficier; je
regrette que monsieur ne parle pas franais, pour lui faire mon
compliment.

-- Je suis prt  le recevoir et  vous le rendre, monsieur, dit
lofficier en assez bon franais, car jai habit trois ans Paris.

-- Eh bien! monsieur, je mempresse de vous dire, continua
dArtagnan, que le coup tait si bien appliqu, que vous avez
presque tu votre homme.

-- Je croyais lavoir tu tout  fait, dit Groslow.

-- Non. Il ne sen est pas fallu grandchose, cest vrai, mais il
nest pas mort.

Et en disant ces mots, dArtagnan jeta un regard sur Parry, qui se
tenait debout devant le roi, la pleur de la mort au front, pour
lui indiquer que cette nouvelle tait  son adresse.

Quant au roi, il avait cout toute cette conversation le coeur
serr dune indicible angoisse, car il ne savait pas o lofficier
franais en voulait venir et ces dtails cruels, cachs sous une
apparence insoucieuse, le rvoltaient.

Aux derniers mots quil pronona seulement, il respira avec
libert.

-- Ah diable! dit Groslow, je croyais avoir mieux russi. Sil ny
avait pas si loin dici  la maison de ce misrable, je
retournerais pour lachever.

-- Et vous feriez bien, si vous avez peur quil en revienne, dit
dArtagnan, car vous le savez, quand les blessures  la tte ne
tuent pas sur le coup, au bout de huit jours elles sont guries.

Et dArtagnan lana un second regard  Parry, sur la figure duquel
se rpandit une telle expression de joie, que Charles lui tendit
la main en souriant.

Parry sinclina sur la main de son matre et la baisa avec
respect.

-- En vrit, dArtagnan, dit Athos, vous tes  la fois homme de
parole et desprit. Mais que dites-vous du roi?

-- Sa physionomie me revient tout  fait, dit dArtagnan; il a
lair  la fois noble et bon.

-- Oui, mais il se laisse prendre, dit Porthos, cest un tort.

-- Jai bien envie de boire  la sant du roi, dit Athos.

-- Alors, laissez-moi porter la sant, dit dArtagnan.

-- Faites, dit Aramis.

Porthos regardait dArtagnan, tout tourdi des ressources que son
esprit gascon fournissait incessamment  son camarade.

DArtagnan prit son gobelet dtain, lemplit et se leva.

-- Messieurs, dit-il  ses compagnons, buvons, sil vous plat, 
celui qui prside le repas.  notre colonel, et quil sache que
nous sommes bien  son service jusqu Londres et au-del.

Et comme, en disant ces paroles, dArtagnan regardait Harrison,
Harrison crut que le toast tait pour lui, se leva et salua les
quatre amis, qui, les yeux attachs sur le roi Charles, burent
ensemble, tandis que Harrison, de son ct, vidait son verre sans
aucune dfiance.

Charles,  son tour, tendit son verre  Parry, qui y versa
quelques gouttes de bire, car le roi tait au rgime de tout le
monde; et le portant  ses lvres, en regardant  son tour les
quatre gentilshommes, il but avec un sourire plein de noblesse et
de reconnaissance.

-- Allons, messieurs, scria Harrison en reposant son verre et
sans aucun gard pour lillustre prisonnier quil conduisait, en
route!

-- O couchons-nous, colonel?

--  Tirsk, rpondit Harrison.

-- Parry, dit le roi en se levant  son tour et en se retournant
vers son valet, mon cheval. Je veux aller  Tirsk.

-- Ma foi, dit dArtagnan  Athos, votre roi ma vritablement
sduit et je suis tout  fait  son service.

-- Si ce que vous me dites l est sincre, rpondit Athos, il
narrivera pas jusqu Londres.

-- Comment cela?

-- Oui, car avant ce moment nous laurons enlev.

-- Ah! pour cette fois, Athos, dit dArtagnan, ma parole
dhonneur, vous tes fou.

-- Avez-vous donc quelque projet arrt? demanda Aramis.

-- Eh! dit Porthos, la chose ne serait pas impossible si on avait
un bon projet.

-- Je nen ai pas, dit Athos; mais dArtagnan en trouvera un.

DArtagnan haussa les paules, et on se mit en route.


LXV. DArtagnan trouve un projet

Athos connaissait dArtagnan mieux peut-tre que dArtagnan ne se
connaissait lui-mme. Il savait que, dans un esprit aventureux
comme ltait celui du Gascon, il sagit de laisser tomber une
pense, comme dans une terre riche et vigoureuse il sagit
seulement de laisser tomber une graine.

Il avait donc laiss tranquillement son ami hausser les paules,
et il avait continu son chemin en lui parlant de Raoul,
conversation quil avait, dans une autre circonstance,
compltement laisse tomber, on se le rappelle.

 la nuit ferme on arriva  Tirsk. Les quatre amis parurent
compltement trangers et indiffrents aux mesures de prcaution
que lon prenait pour sassurer de la personne du roi. Ils se
retirrent dans une maison particulire, et, comme ils avaient
dun moment  lautre  craindre pour eux-mmes, ils stablirent
dans une seule chambre en se mnageant une issue en cas dattaque.
Les valets furent distribus  des postes diffrents; Grimaud
coucha sur une botte de paille en travers de la porte.

DArtagnan tait pensif, et semblait avoir momentanment perdu sa
loquacit ordinaire. Il ne disait pas mot, sifflotant sans cesse,
allant de son lit  la croise. Porthos, qui ne voyait jamais rien
que les choses extrieures, lui, parlait comme dhabitude.
DArtagnan rpondait par monosyllabes. Athos et Aramis se
regardaient en souriant.

La journe avait t fatigante, et cependant,  lexception de
Porthos, dont le sommeil tait aussi inflexible que lapptit, les
amis dormirent mal.

Le lendemain matin, dArtagnan fut le premier debout. Il tait
descendu aux curies, il avait dj visit les chevaux, il avait
dj donn tous les ordres ncessaires  la journe quAthos et
Aramis ntaient point levs, et que Porthos ronflait encore.

 huit heures du matin, on se mit en marche dans le mme ordre que
la veille. Seulement dArtagnan laissa ses amis cheminer de leur
ct, et alla renouer avec M. Groslow la connaissance entame la
veille.

Celui-ci, que ses loges avaient doucement caress au coeur, le
reut avec un gracieux sourire.

-- En vrit, monsieur, lui dit dArtagnan, je suis heureux de
trouver quelquun avec qui parler ma pauvre langue.

M. du Vallon, mon ami, est dun caractre fort mlancolique, de
sorte quon ne saurait lui tirer quatre paroles par jour; quant 
nos deux prisonniers, vous comprenez quils sont peu en train de
faire la conversation.

-- Ce sont des royalistes enrags, dit Groslow.

-- Raison de plus pour quils nous boudent davoir pris le Stuart,
 qui, je lespre bien, vous allez faire un bel et bon procs.

-- Dame! dit Groslow, nous le conduisons  Londres pour cela.

-- Et vous ne le perdez pas de vue, je prsume?

-- Peste! je le crois bien! Vous le voyez, ajouta lofficier en
riant, il a une escorte vraiment royale.

-- Oui, le jour, il ny a pas de danger quil vous chappe; mais
la nuit...

-- La nuit, les prcautions redoublent.

-- Et quel mode de surveillance employez-vous?

-- Huit hommes demeurent constamment dans sa chambre.

-- Diable! fit dArtagnan, il est bien gard. Mais, outre ces huit
hommes, vous placez sans doute une garde dehors? On ne peut
prendre trop de prcaution contre un pareil prisonnier.

-- Oh! non. Pensez donc: que voulez-vous que fassent deux hommes
sans armes contre huit hommes arms?

-- Comment, deux hommes?

-- Oui, le roi et son valet de chambre.

-- On a donc permis  son valet de chambre de ne pas le quitter?

-- Oui, Stuart a demand quon lui accordt cette grce, et le
colonel Harrison y a consenti. Sous prtexte quil est roi, il
parat quil ne peut pas shabiller ni se dshabiller tout seul.

-- En vrit, capitaine, dit dArtagnan dcid  continuer 
lendroit de lofficier anglais le systme laudatif qui lui avait
si bien russi, plus je vous coute, plus je mtonne de la
manire facile et lgante avec laquelle vous parlez le franais.
Vous avez habit Paris trois ans, cest bien; mais jhabiterais
Londres toute ma vie que je narriverais pas, jen suis sr, au
degr o vous en tes. Que faisiez-vous donc  Paris?

-- Mon pre, qui est commerant, mavait plac chez son
correspondant, qui, de son ct, avait envoy son fils chez mon
pre; cest lhabitude entre ngociants de faire de pareils
changes.

-- Et Paris vous a-t-il plu, monsieur?

-- Oui, mais vous auriez grand besoin dune rvolution dans le
genre de la ntre; non pas contre votre roi, qui nest quun
enfant, mais contre ce ladre ditalien qui est lamant de votre
reine.

-- Ah! je suis bien de votre avis, monsieur, et que ce serait
bientt fait, si nous avions seulement douze officiers comme vous,
sans prjugs, vigilants, intraitables! Ah! nous viendrions bien
vite  bout du Mazarin, et nous lui ferions un bon petit procs
comme celui que vous allez faire  votre roi.

-- Mais, dit lofficier, je croyais que vous tiez  son service,
et que ctait lui qui vous avait envoy au gnral Cromwell?

-- Cest--dire que je suis au service du roi, et que, sachant
quil devait envoyer quelquun en Angleterre, jai sollicit cette
mission, tant tait grand mon dsir de connatre lhomme de gnie
qui commande  cette heure aux trois royaumes. Aussi, quand il
nous a propos,  M. du Vallon et  moi, de tirer lpe en
lhonneur de la vieille Angleterre, vous avez vu comme nous avons
mordu  la proposition.

-- Oui, je sais que vous avez charg aux cts de M. Mordaunt.

--  sa droite et  sa gauche, monsieur. Peste, encore un brave et
excellent jeune homme que celui-l. Comme il vous a dcousu
monsieur son oncle! avez-vous vu?

-- Le connaissez-vous? demanda lofficier.

-- Beaucoup; je puis mme dire que nous sommes fort lis: M. du
Vallon et moi sommes venus avec lui de France.

-- Il parat mme que vous lavez fait attendre fort longtemps 
Boulogne.

-- Que voulez-vous, dit dArtagnan, jtais comme vous, javais un
roi en garde.

-- Ah! ah! dit Groslow, et quel roi?

-- Le ntre, pardieu! le petit _king_, Louis le quatorzime.

Et dArtagnan ta son chapeau. LAnglais en fit autant par
politesse.

-- Et combien de temps lavez-vous gard?

-- Trois nuits, et, par ma foi, je me rappellerai toujours ces
trois nuits avec plaisir.

-- Le jeune roi est donc bien aimable?

-- Le roi! il dormait les poings ferms.

-- Mais alors, que voulez-vous dire?

-- Je veux dire que mes amis les officiers aux gardes et aux
mousquetaires me venaient tenir compagnie, et que nous passions
nos nuits  boire et  jouer.

-- Ah! oui, dit lAnglais avec un soupir, cest vrai, vous tes
joyeux compagnons, vous autres Franais.

-- Ne jouez-vous donc pas aussi, quand vous tes de garde?

-- Jamais, dit lAnglais.

-- En ce cas vous devez fort vous ennuyer et je vous plains, dit
dArtagnan.

-- Le fait est, reprit lofficier, que je vois arriver mon tour
avec une certaine terreur. Cest fort long, une nuit tout entire
 veiller.

-- Oui, quand on veille seul ou avec des soldats stupides; mais
quand on veille avec un joyeux _partner_, quand on fait rouler
lor et les ds sur une table, la nuit passe comme un rve.
Naimez-vous donc pas le jeu?

-- Au contraire.

-- Le lansquenet, par exemple?

-- Jen suis fou, je le jouais presque tous les soirs en France.

-- Et depuis que vous tes en Angleterre?

-- Je nai pas tenu un cornet ni une carte.

-- Je vous plains, dit dArtagnan dun air de compassion profonde.

-- coutez, dit lAnglais, faites une chose.

-- Laquelle?

-- Demain je suis de garde.

-- Prs du Stuart?

-- Oui. Venez passer la nuit avec moi.

-- Impossible.

-- Impossible?

-- De toute impossibilit.

-- Comment cela?

-- Chaque nuit je fais la partie de M. du Vallon. Quelquefois nous
ne nous couchons pas... Ce matin, par exemple, au jour nous
jouions encore.

-- Eh bien?

-- Eh bien! il sennuierait si je ne faisais pas sa partie.

-- Il est beau joueur?

-- Je lui ai vu perdre jusqu deux mille pistoles en riant aux
larmes.

-- Amenez-le alors.

-- Comment voulez-vous? Et nos prisonniers?

-- Ah diable! cest vrai, dit lofficier. Mais faites-les garder
par vos laquais.

-- Oui, pour quils se sauvent! dit dArtagnan, je nai garde.

-- Ce sont donc des hommes de condition, que vous y tenez tant?

Peste! lun est un riche seigneur de la Touraine; lautre est un
chevalier de Malte de grande maison. Nous avons trait de leur
ranon  chacun: deux mille livres sterling en arrivant en France.
Nous ne voulons donc pas quitter un seul instant des hommes que
nos laquais savent des millionnaires. Nous les avons bien un peu
fouills en les prenant et je vous avouerai mme que cest leur
bourse que nous nous tiraillons chaque nuit, M. du Vallon et moi;
mais ils peuvent nous avoir cach quelque pierre prcieuse,
quelque diamant de prix, de sorte que nous sommes comme les
avares, qui ne quittent pas leur trsor; nous nous sommes
constitus gardiens permanents de nos hommes, et quand je dors,
M. du Vallon veille.

-- Ah! ah! fit Groslow.

-- Vous comprenez donc maintenant ce qui me force de refuser votre
politesse,  laquelle au reste je suis dautant plus sensible, que
rien nest plus ennuyeux que de jouer toujours avec la mme
personne; les chances se compensent ternellement, et au bout dun
mois on trouve quon ne sest fait ni bien ni mal.

-- Ah! dit Groslow avec un soupir, il y a quelque chose de plus
ennuyeux encore, cest de ne pas jouer du tout.

-- Je comprends cela, dit dArtagnan.

-- Mais voyons, reprit lAnglais, sont-ce des hommes dangereux que
vos hommes?

-- Sous quel rapport?

-- Sont-ils capables de tenter un coup de main?

DArtagnan clata de rire.

-- Jsus Dieu! scria-t-il; lun des deux tremble la fivre, ne
pouvant pas se faire au charmant pays que vous habitez; lautre
est un chevalier de Malte, timide comme une jeune fille; et, pour
plus grande scurit, nous leur avons t jusqu leurs couteaux
fermants et leurs ciseaux de poche.

-- Eh bien, dit Groslow, amenez-les.

-- Comment, vous voulez! dit dArtagnan.

-- Oui, jai huit hommes.

-- Eh bien?

-- Quatre les garderont, quatre garderont le roi.

-- Au fait, dit dArtagnan, la chose peut sarranger ainsi,
quoique ce soit un grand embarras que je vous donne.

-- Bah! venez toujours; vous verrez comment jarrangerai la chose.

-- Oh! je ne men inquite pas, dit dArtagnan;  un homme comme
vous, je me livre les yeux ferms.

Cette dernire flatterie tira de lofficier un de ces petits rires
de satisfaction qui font les gens amis de celui qui les provoque,
car ils sont une vaporation de la vanit caresse.

-- Mais, dit dArtagnan, jy pense, qui nous empche de commencer
ce soir?

-- Quoi?

-- Notre partie.

-- Rien au monde, dit Groslow.

-- En effet, venez ce soir chez nous, et demain nous irons vous
rendre votre visite. Si quelque chose vous inquite dans nos
hommes, qui, comme vous le savez, sont des royalistes enrags, eh
bien! il ny aura rien de dit, et ce sera toujours une bonne nuit
de passe.

--  merveille! Ce soir chez vous, demain chez Stuart, aprs-
demain chez moi.

-- Et les autres jours  Londres. Eh mordioux! dit dArtagnan,
vous voyez bien quon peut mener joyeuse vie partout.

-- Oui, quand on rencontre des Franais, et des Franais comme
vous, dit Groslow.

-- Et comme M. du Vallon; vous verrez bien quel gaillard! un
frondeur enrag, un homme qui a failli tuer Mazarin entre deux
portes; on lemploie parce quon en a peur.

-- Oui, dit Groslow, il a une bonne figure, et sans que je le
connaisse, il me revient tout  fait.

-- Ce sera bien autre chose quand vous le connatrez. Eh! tenez,
le voil qui mappelle. Pardon, nous sommes tellement lis quil
ne peut se passer de moi. Vous mexcusez?

-- Comment donc!

--  ce soir.

-- Chez vous?

-- Chez moi.

Les deux hommes changrent un salut, et dArtagnan revint vers
ses compagnons.

-- Que diable pouviez-vous dire  ce bouledogue? dit Porthos.

-- Mon cher ami, ne parlez point ainsi de M. Groslow, cest un de
mes amis intimes.

-- Un de vos amis, dit Porthos, ce massacreur de paysans.

-- Chut! mon cher Porthos. Eh bien! oui, M. Groslow est un peu
vif, cest vrai, mais au fond, je lui ai dcouvert deux bonnes
qualits: il est bte et orgueilleux.

Porthos ouvrit de grands yeux stupfaits, Athos et Aramis se
regardrent avec un sourire; ils connaissaient dArtagnan et
savaient quil ne faisait rien sans but.

-- Mais, continua dArtagnan, vous lapprcierez vous-mme.

-- Comment cela?

-- Je vous le prsente ce soir, il vient jouer avec nous.

-- Oh! oh! dit Porthos, dont les yeux sallumrent  ce mot, et il
est riche?

-- Cest le fils dun des plus forts ngociants de Londres.

-- Et il connat le lansquenet?

-- Il ladore.

-- La bassette?

-- Cest sa folie.

-- Le biribi?

-- Il y raffine.

-- Bon, dit Porthos, nous passerons une agrable nuit.

-- Dautant plus agrable quelle nous promettra une nuit
meilleure.

-- Comment cela?

-- Oui, nous lui donnons  jouer ce soir; lui, donne  jouer
demain.

-- O cela?

-- Je vous le dirai. Maintenant ne nous occupons que dune chose:
cest de recevoir dignement lhonneur que nous fait M. Groslow.
Nous nous arrtons ce soir  Derby: que Mousqueton prenne les
devants, et sil y a une bouteille de vin dans toute la ville,
quil lachte. Il ny aura pas de mal non plus quil prpart un
petit souper, auquel vous ne prendrez point part, vous, Athos,
parce que vous avez la fivre, et vous, Aramis, parce que vous
tes chevalier de Malte, et que les propos de soudards comme nous
vous dplaisent et vous font rougir. Entendez-vous bien cela?

-- Oui, dit Porthos; mais le diable memporte si je comprends.

-- Porthos, mon ami, vous savez que je descends des prophtes par
mon pre, et des sibylles par ma mre, que je ne parle que par
paraboles et par nigmes; que ceux qui ont des oreilles coutent,
et que ceux qui ont des yeux regardent, je nen puis pas dire
davantage pour le moment.

-- Faites, mon ami, dit Athos, je suis sr que ce que vous faites
est bien fait.

-- Et vous, Aramis, tes-vous dans la mme opinion?

-- Tout  fait, mon cher dArtagnan.

--  la bonne heure, dit dArtagnan, voil de vrais croyants, et
il y a plaisir dessayer des miracles pour eux; ce nest pas comme
cet incrdule de Porthos, qui veut toujours voir et toucher pour
croire.

-- Le fait est, dit Porthos dun air fin, que je suis trs
incrdule.

DArtagnan lui donna une claque sur lpaule, et, comme on
arrivait  la station du djeuner, la conversation en resta l.

Vers les cinq heures du soir, comme la chose tait convenue, on
fit partir Mousqueton en avant. Mousqueton ne parlait pas anglais,
mais, depuis quil tait en Angleterre, il avait remarqu une
chose, cest que Grimaud, par lhabitude du geste, avait
parfaitement remplac la parole. Il stait donc mis  tudier le
geste avec Grimaud, et en quelques leons, grce  la supriorit
du matre, il tait arriv  une certaine force. Blaisois
laccompagna.

Les quatre amis, en traversant la principale rue de Derby,
aperurent Blaisois debout sur le seuil dune maison de belle
apparence; cest l que leur logement tait prpar.

De toute la journe, ils ne staient pas approchs du roi, de
peur de donner des soupons, et au lieu de dner  la table du
colonel Harrison, comme ils lavaient fait la veille, ils avaient
dn entre eux.

 lheure convenue, Groslow vint. DArtagnan le reut comme il et
reu un ami de vingt ans. Porthos le toisa des pieds  la tte et
sourit en reconnaissant que malgr le coup remarquable quil avait
donn au frre de Parry, il ntait pas de sa force. Athos et
Aramis firent ce quils purent pour cacher le dgot que leur
inspirait cette nature brutale et grossire.

En somme, Groslow parut content de la rception.

Athos et Aramis se tinrent dans leur rle.  minuit ils se
retirrent dans leur chambre, dont on laissa, sous prtexte de
surveillance, la porte ouverte. En outre, dArtagnan les y
accompagna, laissant Porthos aux prises avec Groslow.

Porthos gagna cinquante pistoles  Groslow, et trouva, lorsquil
se fut retir, quil tait dune compagnie plus agrable quil ne
lavait cru dabord.

Quant  Groslow, il se promit de rparer le lendemain sur
dArtagnan lchec quil avait prouv avec Porthos, et quitta le
Gascon en lui rappelant le rendez-vous du soir.

Nous disons du soir, car les joueurs se quittrent  quatre heures
du matin.

La journe se passa comme dhabitude; dArtagnan allait du
capitaine Groslow au colonel Harrison et du colonel Harrison  ses
amis. Pour quelquun qui ne connaissait pas dArtagnan, il
paraissait tre dans son assiette ordinaire; pour ses amis, cest-
-dire pour Athos et Aramis, sa gaiet tait de la fivre.

-- Que peut-il machiner? disait Aramis.

-- Attendons, disait Athos.

Porthos ne disait rien, seulement il comptait lune aprs lautre,
dans son gousset, avec un air de satisfaction qui se trahissait 
lextrieur, les cinquante pistoles quil avait gagnes  Groslow.

En arrivant le soir  Ryston, dArtagnan rassembla ses amis. Sa
figure avait perdu ce caractre de gaiet insoucieuse quil avait
port comme un masque toute la journe; Athos serra la main 
Aramis.

-- Le moment approche, dit-il.

-- Oui, dit dArtagnan qui avait entendu, oui, le moment approche:
cette nuit, messieurs, nous sauvons le roi.

Athos tressaillit, ses yeux senflammrent.

-- DArtagnan, dit-il, doutant aprs avoir espr, ce nest point
une plaisanterie, nest-ce pas? elle me ferait trop grand mal!

-- Vous tes trange, Athos, dit dArtagnan, de douter ainsi de
moi. O et quand mavez-vous vu plaisanter avec le coeur dun ami
et la vie dun roi? Je vous ai dit et je vous rpte que cette
nuit nous sauvons Charles Ier. Vous vous en tes rapport  moi de
trouver un moyen, le moyen est trouv.

Porthos regardait dArtagnan avec un sentiment dadmiration
profonde. Aramis souriait en homme qui espre.

Athos tait ple comme la mort et tremblait de tous ses membres.

-- Parlez, dit Athos.

Porthos ouvrit ses gros yeux, Aramis se pendit pour ainsi dire aux
lvres de dArtagnan.

-- Nous sommes invits  passer la nuit chez M. Groslow, vous
savez cela?

-- Oui, rpondit Porthos, il nous a fait promettre de lui donner
sa revanche.

-- Bien. Mais savez-vous o nous lui donnons sa revanche?

-- Non.

-- Chez le roi.

-- Chez le roi! scria Athos.

-- Oui, messieurs, chez le roi. M. Groslow est de garde ce soir
prs de Sa Majest, et, pour se distraire dans sa faction, il nous
invite  aller lui tenir compagnie.

-- Tous quatre? demanda Athos.

-- Pardieu! certainement, tous quatre; est-ce que nous quittons
nos prisonniers!

-- Ah! ah! fit Aramis.

-- Voyons, dit Athos palpitant.

-- Nous allons donc chez Groslow, nous avec nos pes, vous avec
des poignards;  nous quatre nous nous rendons matres de ces huit
imbciles et de leur stupide commandant. Monsieur Porthos, quen
dites-vous?

-- Je dis que cest facile, dit Porthos.

-- Nous habillons le roi en Groslow; Mousqueton, Grimaud et
Blaisois nous tiennent des chevaux tout sells au dtour de la
premire rue, nous sautons dessus, et avant le jour nous sommes 
vingt lieues dici! est-ce tram cela, Athos?

Athos posa ses deux mains sur les paules de dArtagnan et le
regarda avec son calme et doux sourire.

-- Je dclare, ami, dit-il, quil ny a pas de crature sous le
ciel qui vous gale en noblesse et en courage; pendant que nous
vous croyions indiffrent  nos douleurs que vous pouviez sans
crime ne point partager, vous seul dentre nous trouvez ce que
nous cherchions vainement. Je te le rpte donc, dArtagnan, tu es
le meilleur de nous, et je te bnis et je taime, mon cher fils.

-- Dire que je nai point trouv cela, dit Porthos en se frappant
sur le front, cest si simple!

-- Mais, dit Aramis, si jai bien compris, nous tuerons tout,
nest-ce pas?

Athos frissonna et devint fort ple.

-- Mordioux! dit dArtagnan, il le faudra bien. Jai cherch
longtemps sil ny avait pas moyen dluder la chose, mais javoue
que je nen ai pas pu trouver.

-- Voyons, dit Aramis, il ne sagit pas ici de marchander avec la
situation; comment procdons-nous?

-- Jai fait un double plan, rpondit dArtagnan.

-- Voyons le premier, dit Aramis.

-- Si nous sommes tous les quatre runis,  mon signal, et ce
signal sera le mot _enfin_, vous plongez chacun un poignard dans
le coeur du soldat qui est le plus proche de vous, nous en faisons
autant de notre ct; voil dabord quatre hommes morts; la partie
devient donc gale, puisque nous nous trouvons quatre contre cinq;
ces cinq-l se rendent, et on les billonne, ou ils se dfendent
et on les tue; si par hasard notre amphitryon change davis et ne
reoit  sa partie que Porthos et moi, dame! il faudra prendre les
grands moyens en frappant double; ce sera un peu plus long et un
peu bruyant, mais vous vous tiendrez dehors avec des pes et vous
accourrez au bruit.

-- Mais si lon vous frappait vous-mmes? dit Athos.

-- Impossible! dit dArtagnan, ces buveurs de bire sont trop
lourds et trop maladroits; dailleurs vous frapperez  la gorge,
Porthos, cela tue aussi vite et empche de crier ceux que lon
tue.

-- Trs bien! dit Porthos, ce sera un joli petit gorgement.

-- Affreux! affreux! dit Athos.

-- Bah! monsieur lhomme sensible, dit dArtagnan, vous en feriez
bien dautres dans une bataille. Dailleurs, ami, continua-t-il,
si vous trouvez que la vie du roi ne vaille pas ce quelle doit
coter, rien nest dit, et je vais prvenir M. Groslow que je suis
malade.

-- Non, dit Athos, jai tort, mon ami, et cest vous qui avez
raison, pardonnez-moi.

En ce moment la porte souvrit et un soldat parut.

-- M. le capitaine Groslow, dit-il en mauvais franais, fait
prvenir monsieur dArtagnan et monsieur du Vallon quil les
attend.

-- O cela?

-- O cela? demanda dArtagnan.

-- Dans la chambre du Nabuchodonosor anglais, rpondit le soldat,
puritain renforc.

-- Cest bien, rpondit en excellent anglais Athos,  qui le rouge
tait mont au visage  cette insulte faite  la majest royale,
cest bien; dites au capitaine Groslow que nous y allons.

Puis le puritain sortit; lordre avait t donn aux laquais de
seller huit chevaux, et daller attendre, sans se sparer les uns
des autres ni sans mettre pied  terre, au coin dune rue situe 
vingt pas  peu prs de la maison o tait log le roi.


LXVI. La partie de lansquenet

En effet, il tait neuf heures du soir; les postes avaient t
relevs  huit, et depuis une heure la garde du capitaine Groslow
avait commenc.

DArtagnan et Porthos arms de leurs pes, et Athos et Aramis
ayant chacun un poignard cach dans la poitrine, savancrent vers
la maison qui ce soir-l servait de prison  Charles Stuart. Ces
deux derniers suivaient leurs vainqueurs, humbles et dsarms en
apparence, comme des captifs.

-- Ma foi, dit Groslow en les apercevant, je ne comptais presque
plus sur vous.

DArtagnan sapprocha de celui-ci et lui dit tout bas:

-- En effet, nous avons hsit un instant, M. du Vallon et moi.

-- Et pourquoi? demanda Groslow.

DArtagnan lui montra de loeil Athos et Aramis.

-- Ah! ah! dit Groslow,  cause des opinions? peu importe. Au
contraire, ajouta-t-il en riant; sils veulent voir leur Stuart,
ils le verront.

-- Passons-nous la nuit dans la chambre du roi? demanda
dArtagnan.

-- Non, mais dans la chambre voisine; et comme la porte restera
ouverte, cest exactement comme si nous demeurions dans sa chambre
mme. Vous tes-vous munis dargent? Je vous dclare que je compte
jouer ce soir un jeu denfer.

-- Entendez-vous? dit dArtagnan en faisant sonner lor dans ses
poches.

-- _Very good!_ dit Groslow, et il ouvrit la porte de la chambre.
Cest pour vous montrer le chemin, messieurs, dit-il.

Et il entra le premier.

DArtagnan se retourna vers ses amis. Porthos tait insoucieux
comme sil sagissait dune partie ordinaire; Athos tait ple,
mais rsolu; Aramis essuyait avec un mouchoir son front mouill
dune lgre sueur.

Les huit gardes taient  leur poste: quatre taient dans la
chambre du roi, deux  la porte de communication, deux  la porte
par laquelle entraient les quatre amis.  la vue des pes nues,
Athos sourit; ce ntait donc plus une boucherie, mais un combat.

 partir de ce moment toute sa bonne humeur parut revenue.

Charles, que lon apercevait  travers une porte ouverte, tait
sur son lit tout habill: seulement une couverture de laine tait
rejete sur lui.

 son chevet, Parry tait assis lisant  voix basse, et cependant
assez haute pour que Charles, qui lcoutait les yeux ferms,
lentendt, un chapitre dans une Bible catholique.

Une chandelle de suif grossier, place sur une table noire,
clairait le visage rsign du roi et le visage infiniment moins
calme de son fidle serviteur.

De temps en temps Parry sinterrompait, croyant que le roi dormait
visiblement; mais alors le roi rouvrait les yeux et lui disait en
souriant:

-- Continue, mon bon Parry, jcoute.

Groslow savana jusquau seuil de la chambre du roi, remit avec
affectation sur sa tte le chapeau quil avait tenu  la main pour
recevoir ses htes, regarda un instant avec mpris ce tableau
simple et touchant dun vieux serviteur lisant la Bible  son roi
prisonnier, sassura que chaque homme tait bien au poste quil
lui avait assign, et, se retournant vers dArtagnan, il regarda
triomphalement le Franais comme pour mendier un loge sur sa
tactique.

--  merveille, dit le Gascon; cap de Diou! vous ferez un gnral
un peu distingu.

-- Et croyez-vous, demanda Groslow, que ce sera tant que je serai
de garde prs de lui que le Stuart se sauvera?

-- Non, certes, rpondit dArtagnan.  moins quil ne lui pleuve
des amis du ciel.

Le visage de Groslow spanouit.

Comme Charles Stuart avait gard pendant cette scne ses yeux
constamment ferms, on ne peut dire sil stait aperu ou non de
linsolence du capitaine puritain. Mais malgr lui, ds quil
entendit le timbre accentu de la voix de dArtagnan, ses
paupires se rouvrirent.

Parry, de son ct, tressaillit et interrompit la lecture.

--  quoi songes-tu donc de tinterrompre? dit le roi, continue,
mon bon Parry;  moins que tu ne sois fatigu, toutefois.

-- Non, sire, dit le valet de chambre.

Et il reprit sa lecture.

Une table tait prpare dans la premire chambre, et sur cette
table, couverte dun tapis, taient deux chandelles allumes, des
cartes, deux cornets et des ds.

-- Messieurs, dit Groslow, asseyez-vous, je vous prie, moi, en
face du Stuart, que jaime tant  voir, surtout o il est; vous,
monsieur dArtagnan, en face de moi.

Athos rougit de colre, dArtagnan le regarda en fronant le
sourcil.

-- Cest cela, dit dArtagnan; vous, monsieur le comte de La Fre,
 la droite de monsieur Groslow; vous, monsieur le chevalier
dHerblay,  sa gauche; vous, du Vallon, prs de moi. Vous pariez
pour moi, et ces messieurs pour monsieur Groslow.

DArtagnan les avait ainsi: Porthos  sa gauche, et il lui parlait
du genou; Athos et Aramis en face de lui, et il les tenait sous
son regard.

Aux noms du comte de La Fre et du chevalier dHerblay, Charles
rouvrit les yeux, et malgr lui, relevant sa noble tte, embrassa
dun regard tous les acteurs de cette scne.

En ce moment Parry tourna quelques feuillets de sa Bible et lut
tout haut ce verset de Jrmie:

Dieu dit: coutez les paroles des prophtes, mes serviteurs, que
je vous ai envoys avec grand soin, et que jai conduits vers
vous.

Les quatre amis changrent un regard. Les paroles que venait de
dire Parry leur indiquaient que leur prsence tait attribue par
le roi  son vritable motif.

Les yeux de dArtagnan ptillrent de joie.

-- Vous mavez demand tout  lheure si jtais en fonds? dit
dArtagnan en mettant une vingtaine de pistoles sur la table.

-- Oui, dit Groslow.

-- Eh bien, reprit dArtagnan,  mon tour je vous dis. Tenez bien
votre trsor, mon cher monsieur Groslow, car je vous rponds que
nous ne sortirons dici quen vous lenlevant.

-- Ce ne sera pas sans que je le dfende, dit Groslow.

-- Tant mieux, dit dArtagnan. Bataille, mon cher capitaine,
bataille! Vous savez ou vous ne savez pas que cest ce que nous
demandons.

-- Ah! oui, je sais bien, dit Groslow en clatant de son gros
rire, vous ne cherchez que plaies et bosses, vous autres Franais.

En effet, Charles avait tout entendu, tout compris. Une lgre
rougeur monta  son visage. Les soldats qui le gardaient le virent
donc peu  peu tendre ses membres fatigus, et, sous prtexte
dune excessive chaleur, provoque par un pole chauff  blanc,
rejeter peu  peu la couverture cossaise sous laquelle, nous
lavons dit, il tait couch tout vtu.

Athos et Aramis tressaillirent de joie en voyant que le roi tait
couch habill.

La partie commena. Ce soir-l la veine avait tourn et tait pour
Groslow, il tenait tout et gagnait toujours. Une centaine de
pistoles passa ainsi dun ct de la table  lautre. Groslow
tait dune gaiet folle.

Porthos, qui avait reperdu les cinquante pistoles quil avait
gagnes la veille, et en outre une trentaine de pistoles  lui,
tait fort maussade et interrogeait dArtagnan du genou, comme
pour lui demander sil ntait pas bientt temps de passer  un
autre jeu; de leur ct, Athos et Aramis le regardaient dun oeil
scrutateur, mais dArtagnan restait impassible.

Dix heures sonnrent. On entendit la ronde qui passait.

-- Combien faites-vous de rondes comme celle-l? dit dArtagnan en
tirant de nouvelles pistoles de sa poche.

-- Cinq, dit Groslow, une toutes les deux heures.

-- Bien, dit dArtagnan, cest prudent.

Et  son tour, il lana un coup doeil  Athos et  Aramis. On
entendit les pas de la patrouille qui sloignait.

DArtagnan rpondit pour la premire fois au coup de genou de
Porthos par un coup de genou pareil.

Cependant, attirs par cet attrait du jeu et par la vue de lor,
si puissante chez tous les hommes, les soldats, dont la consigne
tait de rester dans la chambre du roi, staient peu  peu
rapprochs de la porte, et l, en se haussant sur la pointe du
pied, ils regardaient par-dessus lpaule de dArtagnan et de
Porthos; ceux de la porte staient rapprochs aussi, secondant de
cette faon les dsirs des quatre amis, qui aimaient mieux les
avoir sous la main que dtre obligs de courir  eux aux quatre
coins de la chambre. Les deux sentinelles de la porte avaient
toujours lpe nue, seulement elles sappuyaient sur la pointe,
et regardaient les joueurs.

Athos semblait se calmer  mesure que le moment approchait; ses
deux mains blanches et aristocratiques jouaient avec des louis,
quil tordait et redressait avec autant de facilit que si lor
et t de ltain; moins matre de lui, Aramis fouillait
continuellement sa poitrine; impatient de perdre toujours, Porthos
jouait du genou  tout rompre.

DArtagnan se retourna, regardant machinalement en arrire, et vit
entre deux soldats Parry debout, et Charles appuy sur son coude,
joignant les mains et paraissant adresser  Dieu une fervente
prire. DArtagnan comprit que le moment tait venu, que chacun
tait  son poste et quon nattendait plus que le mot: Enfin!
qui, on se le rappelle, devait servir de signal.

Il lana un coup doeil prparatoire  Athos et  Aramis, et tous
deux reculrent lgrement leur chaise pour avoir la libert du
mouvement.

Il donna un second coup de genou  Porthos, et celui-ci se leva
comme pour se dgourdir les jambes; seulement en se levant il
sassura que son pe pouvait sortir facilement du fourreau.

-- Sacrebleu! dit dArtagnan, encore vingt pistoles de perdues! En
vrit, capitaine Groslow, vous avez trop de bonheur, cela ne peut
durer.

Et il tira vingt autres pistoles de sa poche.

-- Un dernier coup, capitaine. Ces vingt pistoles sur un coup, sur
un seul, sur le dernier.

-- Va pour vingt pistoles, dit Groslow.

Et il retourna deux cartes comme cest lhabitude, un roi pour
dArtagnan, un as pour lui.

-- Un roi, dit dArtagnan, cest de bon augure. Matre Groslow,
ajouta-t-il, prenez garde au roi.

Et, malgr sa puissance sur lui-mme, il y avait dans la voix de
dArtagnan une vibration trange qui fit tressaillir son
_partner_.

Groslow commena  retourner les cartes les unes aprs les autres.
Sil retournait un as dabord, il avait gagn; sil retournait un
roi, il avait perdu.

Il retourna un roi.

-- Enfin! dit dArtagnan.

 ce mot, Athos et Aramis se levrent, Porthos recula dun pas.

Poignards et pes allaient briller, mais soudain la porte
souvrit, et Harrison parut sur le seuil, accompagn dun homme
envelopp dans un manteau.

Derrire cet homme, on voyait briller les mousquets de cinq ou six
soldats.

Groslow se leva vivement, honteux dtre surpris au milieu du vin,
des cartes et des ds. Mais Harrison ne fit point attention  lui,
et, entrant dans la chambre du roi suivi de son compagnon:

-- Charles Stuart, dit-il, lordre arrive de vous conduire 
Londres sans sarrter ni jour ni nuit. Apprtez-vous donc 
partir  linstant mme.

-- Et de quelle part cet ordre est-il donn? demanda le roi, de la
part du gnral Olivier Cromwell?

-- Oui, dit Harrison, et voici monsieur Mordaunt qui lapporte 
linstant mme et qui a charge de le faire excuter.

-- Mordaunt! murmurrent les quatre amis en changeant un regard.

DArtagnan rafla sur la table tout largent que lui et Porthos
avaient perdu et lengouffra dans sa vaste poche; Athos et Aramis
se rangrent derrire lui.  ce mouvement Mordaunt se retourna,
les reconnut et poussa une exclamation de joie sauvage.

-- Je crois que nous sommes pris, dit tout bas dArtagnan  ses
amis.

-- Pas encore, dit Porthos.

-- Colonel! colonel! dit Mordaunt, faites entourer cette chambre,
vous tes trahis. Ces quatre Franais se sont sauvs de Newcastle
et veulent sans doute enlever le roi. Quon les arrte.

-- Oh! jeune homme, dit dArtagnan en tirant son pe, voici un
ordre plus facile  dire qu excuter.

Puis, dcrivant autour de lui un moulinet terrible:

-- En retraite, amis, cria-t-il, en retraite!

En mme temps il slana vers la porte, renversa deux des soldats
qui la gardaient avant quils eussent eu le temps darmer leurs
mousquets; Athos et Aramis le suivirent; Porthos fit larrire-
garde, et avant que soldats, officiers, colonel, eussent eu le
temps de se reconnatre, ils taient tous quatre dans la rue.

-- Feu! cria Mordaunt, feu sur eux!

Deux ou trois coups de mousquet partirent effectivement, mais
neurent dautre effet que de montrer les quatre fugitifs tournant
sains et saufs langle de la rue.

Les chevaux taient  lendroit dsign; les valets neurent qu
jeter la bride  leurs matres, qui se trouvrent en selle avec la
lgret de cavaliers consomms.

-- En avant! dit dArtagnan, de lperon, ferme!

Ils coururent ainsi suivant dArtagnan et reprenant la route
quils avaient dj faite dans la journe, cest--dire se
dirigeant vers cosse Le bourg navait ni portes ni murailles, ils
en sortirent donc sans difficult.

 cinquante pas de la dernire maison, dArtagnan sarrta.

-- Halte! dit-il.

-- Comment, halte? scria Porthos. Ventre  terre, vous voulez
dire?

-- Pas du tout, rpondit dArtagnan. Cette fois-ci on va nous
poursuivre, laissons-les sortir du bourg et courir aprs nous sur
la route cosse; et quand nous les aurons vus passer au galop,
suivons la route oppose.

 quelques pas de l passait un ruisseau, un pont tait jet sur
le ruisseau; dArtagnan conduisit son cheval sous larche de ce
pont; ses amis le suivirent.

Ils ny taient pas depuis dix minutes quils entendirent
approcher le galop rapide dune troupe de cavaliers. Cinq minutes
aprs, cette troupe passait sur leur tte, bien loin de se douter
que ceux quils cherchaient ntaient spars deux que par
lpaisseur de la vote du pont.


LXVII. Londres

Lorsque le bruit des chevaux se fut perdu dans le lointain,
dArtagnan regagna le bord de la rivire, et se mit  arpenter la
plaine en sorientant autant que possible sur Londres. Ses trois
amis le suivirent en silence, jusqu ce qu laide dun large
demi-cercle ils eussent laiss la ville loin derrire eux.

-- Pour cette fois, dit dArtagnan lorsquil se crut enfin assez
loin du point de dpart pour passer du galop au trot, je crois
bien que dcidment tout est perdu, et que ce que nous avons de
mieux  faire est de gagner la France. Que dites-vous de la
proposition, Athos? ne la trouvez-vous point raisonnable?

-- Oui, cher ami, rpondit Athos; mais vous avez prononc lautre
jour une parole plus que raisonnable, une parole noble et
gnreuse, vous avez dit: Nous mourrons ici! Je vous rappellerai
votre parole.

-- Oh! dit Porthos, la mort nest rien, et ce nest pas la mort
qui doit nous inquiter, puisque nous ne savons pas ce que cest;
mais cest lide dune dfaite qui me tourmente.  la faon dont
les choses tournent, je vois quil nous faudra livrer bataille 
Londres, aux provinces,  toute lAngleterre, et en vrit nous ne
pouvons  la fin manquer dtre battus.

-- Nous devons assister  cette grande tragdie jusqu la fin,
dit Athos; quel quil soit, ne quittons lAngleterre quaprs le
dnouement. Pensez-vous comme moi, Aramis?

-- En tout point, mon cher comte; puis je vous avoue que je ne
serais pas fch de retrouver le Mordaunt; il me semble que nous
avons un compte  rgler avec lui, et que ce nest pas notre
habitude de quitter les pays sans payer ces sortes de dettes.

-- Ah! ceci est autre chose, dit dArtagnan, et voil une raison
qui me parat plausible. Javoue, quant  moi, que, pour retrouver
le Mordaunt en question, je resterai sil le faut un an  Londres.
Seulement logeons-nous chez un homme sr et de faon  nveiller
aucun soupon, car  cette heure, M. Cromwell doit nous faire
chercher, et autant que jen ai pu juger, il ne plaisante pas,
M. Cromwell. Athos, connaissez-vous dans toute la ville une
auberge o lon trouve des draps blancs, du rosbif raisonnablement
cuit et du vin qui ne soit pas fait avec du houblon ou du
genivre?

-- Je crois que jai votre affaire, dit Athos. De Winter nous a
conduits chez un homme quil disait tre un ancien Espagnol
naturalis Anglais de par les guines de ses nouveaux
compatriotes. Quen dites-vous Aramis?

-- Mais le projet de nous arrter chez el seor Perez me parat
des plus raisonnables, je ladopte donc pour mon compte. Nous
invoquerons le souvenir de ce pauvre de Winter, pour lequel il
paraissait avoir une grande vnration; nous lui dirons que nous
venons en amateurs pour voir ce qui se passe; nous dpenserons
chez lui chacun une guine par jour, et je crois que, moyennant
toutes ces prcautions, nous pourrons demeurer assez tranquilles.

-- Vous en oubliez une, Aramis, et une prcaution assez importante
mme.

-- Laquelle?

-- Celle de changer dhabits.

-- Bah! dit Porthos, pourquoi faire, changer dhabits? nous sommes
si bien  notre aise dans ceux-ci!

-- Pour ne pas tre reconnus, dit dArtagnan. Nos habits ont une
coupe et presque une couleur uniforme qui dnonce leur _Frenchman_
 la premire vue. Or, je ne tiens pas assez  la coupe de mon
pourpoint ou  la couleur de mes chausses pour risquer, par amour
pour elles, dtre pendu  Tyburn ou daller faire un tour aux
Indes. Je vais macheter un habit marron. Jai remarqu que tous
ces imbciles de puritains raffolaient de cette couleur.

-- Mais retrouverez-vous votre homme? dit Aramis.

-- Oh! certainement, il demeurait Green-Hall street_, Bedfords
Tavern;_ dailleurs jirais dans la cit les yeux ferms.

-- Je voudrais dj y tre, dit dArtagnan, et mon avis serait
darriver  Londres avant le jour, dussions-nous crever nos
chevaux.

-- Allons donc, dit Athos, car si je ne me trompe pas dans mes
calculs, nous ne devons gure en tre loigns que de huit ou dix
lieues.

Les amis pressrent leurs chevaux, et effectivement ils arrivrent
vers les cinq heures du matin.  la porte par laquelle ils se
prsentrent, un poste les arrta; mais Athos rpondit en
excellent anglais quils taient envoys par le colonel Harrison
pour prvenir son collgue, M. Pride, de larrive prochaine du
roi. Cette rponse amena quelques questions sur la prise du roi,
et Athos donna des dtails si prcis et si positifs, que si les
gardiens des portes avaient quelques soupons, ces soupons
svanouirent compltement. Le passage fut donc livr aux quatre
amis avec toutes sortes de congratulations puritaines.

Athos avait dit vrai; il alla droit  _Bedfords Tavern_ et se fit
reconnatre de lhte, qui fut si fort enchant de le voir revenir
en si nombreuse et si belle compagnie, quil fit prparer 
linstant mme ses plus belles chambres.

Quoiquil ne ft pas jour encore, nos quatre voyageurs, en
arrivant  Londres, avaient trouv toute la ville en rumeur. Le
bruit que le roi, ramen par le colonel Harrison, sacheminait
vers la capitale, stait rpandu ds la veille, et beaucoup ne
staient point couchs de peur que le Stuart, comme ils
lappelaient, narrivt dans la nuit et quils ne manquassent son
entre.

Le projet de changement dhabits avait t adopt  lunanimit,
on se le rappelle, moins la lgre opposition de Porthos. On
soccupa donc de le mettre  excution. Lhte se fit apporter des
vtements de toute sorte comme sil voulait remonter sa garde-
robe. Athos prit un habit noir qui lui donnait lair dun honnte
bourgeois; Aramis, qui ne voulait pas quitter lpe, choisit un
habit fonc de coupe militaire; Porthos fut sduit par un
pourpoint rouge et par des chausses vertes; dArtagnan, dont la
couleur tait arrte davance, neut qu soccuper de la nuance,
et, sous lhabit marron quil convoitait, reprsenta assez
exactement un marchand de sucre retir.

Quant  Grimaud et  Mousqueton, qui ne portaient pas de livre,
ils se trouvrent tout dguiss; Grimaud, dailleurs, offrait le
type calme, sec et raide de lAnglais circonspect; Mousqueton,
celui de lAnglais ventru, bouffi et flneur.

-- Maintenant, dit dArtagnan, passons au principal; coupons-nous
les cheveux afin de ntre point insults par la populace. Ntant
plus gentilshommes par lpe, soyons puritains par la coiffure.
Cest, vous le savez, le point important qui spare le
covenantaire du cavalier.

Sur ce point important, dArtagnan trouva Aramis fort insoumis; il
voulait  toute force garder sa chevelure, quil avait fort belle
et dont il prenait le plus grand soin, et il fallut quAthos, 
qui toutes ces questions taient indiffrentes, lui donnt
lexemple. Porthos livra sans difficult son chef  Mousqueton,
qui tailla  pleins ciseaux dans lpaisse et rude chevelure.
DArtagnan se dcoupa lui-mme une tte de fantaisie qui ne
ressemblait pas mal  une mdaille du temps de Franois Ier ou de
Charles IX.

-- Nous sommes affreux, dit Athos.

-- Et il me semble que nous puons le puritain  faire frmir, dit
Aramis.

-- Jai froid  la tte, dit Porthos.

-- Et moi, je me sens envie de prcher, dit dArtagnan.

-- Maintenant, dit Athos, que nous ne nous reconnaissons pas nous-
mmes et que nous navons point par consquent la crainte que les
autres nous reconnaissent, allons voir entrer le roi; sil a
march toute la nuit, il ne doit pas tre loin de Londres.

En effet, les quatre amis ntaient pas mls depuis deux heures 
la foule que de grands cris et un grand mouvement annoncrent que
Charles arrivait. On avait envoy un carrosse au-devant de lui, et
de loin le gigantesque Porthos, qui dpassait de la tte toutes
les ttes, annona quil voyait venir le carrosse royal.
DArtagnan se dressa sur la pointe des pieds, tandis quAthos et
Aramis coutaient pour tcher de se rendre compte eux-mmes de
lopinion gnrale. Le carrosse passa, et dArtagnan reconnut
Harrison  une portire et Mordaunt  lautre. Quant au peuple,
dont Athos et Aramis tudiaient les impressions, il lanait force
imprcations contre Charles.

Athos rentra dsespr.

-- Mon cher, lui dit dArtagnan, vous vous enttez inutilement, et
je vous proteste, moi, que la position est mauvaise. Pour mon
compte je ne my attache qu cause de vous et par un certain
intrt dartiste en politique  la mousquetaire; je trouve quil
serait trs plaisant darracher leur proie  tous ces hurleurs et
de se moquer deux. Jy songerai.

Ds le lendemain, en se mettant  sa fentre qui donnait sur les
quartiers les plus populeux de la Cit, Athos entendit crier le
bill du parlement qui traduisait  la barre lex-roi Charles Ier,
coupable prsum de trahison et dabus de pouvoir.

DArtagnan tait prs de lui. Aramis consultait une carte, Porthos
tait absorb dans les dernires dlices dun succulent djeuner.

-- Le parlement! scria Athos, il nest pas possible que le
parlement ait rendu un pareil bill.

-- coutez, dit dArtagnan, je comprends peu langlais; mais,
comme langlais nest que du franais mal prononc, voici ce que
jentends: _Parliaments bill;_ ce qui veut dire bill du
parlement, ou Dieu me damne, comme ils disent ici.

En ce moment lhte entrait; Athos lui fit signe de venir.

-- Le parlement a rendu ce bill? lui demanda Athos en anglais.

-- Oui milord, le parlement pur.

-- Comment, le parlement pur! il y a donc deux parlements?

-- Mon ami, interrompit dArtagnan, comme je nentends pas
langlais, mais que nous entendons tous lespagnol, faites-nous le
plaisir de nous entretenir dans cette langue, qui est la vtre, et
que, par consquent, vous devez parler avec plaisir quand vous en
retrouvez loccasion.

-- Ah! parfait, dit Aramis.

Quant  Porthos, nous lavons dit, toute son attention tait
concentre sur un os de ctelette quil tait occup  dpouiller
de son enveloppe charnue.

-- Vous demandiez donc? dit lhte en espagnol.

-- Je demandais, reprit Athos dans la mme langue, sil y avait
deux parlements, un pur et un impur.

-- Oh! que cest bizarre! dit Porthos en levant lentement la tte
et en regardant ses amis dun air tonn, je comprends donc
maintenant langlais? jentends ce que vous dites.

-- Cest que nous parlons espagnol, cher ami, dit Athos avec son
sang-froid ordinaire.

-- Ah! diable! dit Porthos, jen suis fch, cela maurait fait
une langue de plus.

-- Quand je dis le parlement pur, seor, reprit lhte, je parle
de celui que M. le colonel Pride a pur.

-- Ah! vraiment, dit dArtagnan, ces gens-ci sont bien ingnieux;
il faudra quen revenant en France je donne ce moyen 
M. de Mazarin et  M. le coadjuteur. Lun purera au nom de la
cour, lautre au nom du peuple, de sorte quil ny aura plus de
parlement du tout.

-- Quest-ce que le colonel Pride? demanda Aramis, et de quelle
faon sy est-il pris pour purer le parlement?

-- Le colonel Pride, dit lespagnol, est un ancien charretier,
homme de beaucoup desprit, qui avait remarqu une chose en
conduisant sa charrette: cest que lorsquune pierre se trouvait
sur sa route, il tait plus court denlever la pierre que
dessayer de faire passer la roue par-dessus. Or, sur deux cent
cinquante et un membres dont se composait le parlement, cent
quatre-vingt-onze le gnaient et auraient pu faire verser sa
charrette politique. Il les a pris comme autrefois il prenait les
pierres, et les a jets hors de l Chambre.

-- Joli! dit dArtagnan, qui, homme desprit surtout, estimait
fort lesprit partout o il le rencontrait.

-- Et tous ces expulss taient stuartistes? demanda Athos.

-- Sans aucun doute, seor, et vous comprenez quils eussent sauv
le roi.

-- Pardieu! dit majestueusement Porthos, ils faisaient majorit.

-- Et vous pensez, dit Aramis, quil consentira  paratre devant
un tel tribunal?

-- Il le faudra bien, rpondit lespagnol; sil essayait dun
refus, le peuple ly contraindrait.

-- Merci, matre Perez, dit Athos; maintenant je suis suffisamment
renseign.

-- Commencez-vous  croire enfin que cest une cause perdue,
Athos, dit dArtagnan, et quavec les Harrison, les Joyce, les
Pride et les Cromwell, nous ne serons jamais  la hauteur?

-- Le roi sera dlivr au tribunal, dit Athos; le silence mme de
ses partisans indique un complot.

DArtagnan haussa les paules.

-- Mais, dit Aramis, sils osent condamner leur roi, ils le
condamneront  lexil ou  la prison, voil tout.

DArtagnan siffla dun petit air dincrdulit.

-- Nous le verrons bien, dit Athos; car nous irons aux sances, je
le prsume.

-- Vous naurez pas longtemps  attendre, dit lhte, car elles
commencent demain.

-- Ah ! rpondit Athos, la procdure tait donc instruite avant
que le roi et t pris?

-- Sans doute, dit dArtagnan, on la commence du jour o il a
t achet.

-- Vous savez, dit Aramis, que cest notre ami Mordaunt qui a
fait, sinon le march, du moins les premires ouvertures de cette
petite affaire.

-- Vous savez, dit dArtagnan, que partout o il me tombe sous la
main, je le tue, M. Mordaunt.

-- Fi donc! dit Athos, un pareil misrable!

-- Mais cest justement parce que cest un misrable que je le
tue, reprit dArtagnan. Ah! cher ami, je fais assez vos volonts
pour que vous soyez indulgent aux miennes; dailleurs, cette fois,
que cela vous plaise ou non, je vous dclare que ce Mordaunt ne
sera tu que par moi.

-- Et par moi, dit Porthos.

-- Et par moi, dit Aramis.

Touchante unanimit, scria dArtagnan, et qui convient bien  de
bons bourgeois que nous sommes. Allons faire un tour par la ville;
ce Mordaunt lui-mme ne nous reconnatrait point  quatre pas avec
le brouillard quil fait.

Allons boire un peu de brouillard.

-- Oui, dit Porthos, cela nous changera de la bire.

Et les quatre amis sortirent en effet pour prendre, comme on le
dit vulgairement, lair du pays.


LXVIII. Le procs

Le lendemain une garde nombreuse conduisait Charles Ier devant la
haute cour qui devait le juger.

La foule envahissait les rues et les maisons voisines du palais;
aussi, ds les premiers pas que firent les quatre amis, ils furent
arrts par lobstacle presque infranchissable de ce mur vivant;
quelques hommes du peuple, robustes et hargneux, repoussrent mme
Aramis si rudement, que Porthos leva son poing formidable et le
laissa retomber sur la face farineuse dun boulanger, laquelle
changea immdiatement de couleur et se couvrit de sang, cache
quelle tait comme une grappe de raisins mrs. La chose fit
grande rumeur; trois hommes voulurent slancer sur Porthos; mais
Athos en carta un, dArtagnan lautre, et Porthos jeta le
troisime par-dessus sa tte. Quelques Anglais amateurs de pugilat
apprcirent la faon rapide et facile avec laquelle avait t
excute cette manoeuvre, et battirent des mains. Peu sen fallut
alors quau lieu dtre assomms, comme ils commenaient  le
craindre, Porthos et ses amis ne fussent ports en triomphe; mais
nos quatre voyageurs, qui craignaient tout ce qui pouvait les
mettre en lumire, parvinrent  se soustraire  lovation.
Cependant ils gagnrent une chose  cette dmonstration
herculenne, cest que la foule souvrit devant eux et quils
parvinrent au rsultat qui un instant auparavant leur avait paru
impossible, cest--dire  aborder le palais.

Tout Londres se pressait aux portes des tribunes; aussi, lorsque
les quatre amis russirent  pntrer dans une delles,
trouvrent-ils les trois premiers bancs occups. Ce ntait que
demi-mal pour des gens qui dsiraient ne pas tre reconnus; ils
prirent donc leurs places, fort satisfaits den tre arrivs l, 
lexception de Porthos, qui dsirait montrer son pourpoint rouge
et ses chausses vertes, et qui regrettait de ne pas tre au
premier rang.

Les bancs taient disposs en amphithtre, et de leur place les
quatre amis dominaient toute lassemble. Le hasard avait fait
justement quils taient entrs dans la tribune du milieu et
quils se trouvaient juste en face du fauteuil prpar pour
Charles Ier.

Vers onze heures du matin le roi parut sur le seuil de la salle.
Il entra environn de gardes, mais couvert et lair calme, et
promena de tous cts un regard plein dassurance, comme sil
venait prsider une assemble de sujets soumis, et non rpondre
aux accusations dune cour rebelle.

Les juges, fiers davoir un roi  humilier, se prparaient
visiblement  user de ce droit quils staient arrog. En
consquence, un huissier vint dire  Charles Ier que lusage tait
que laccus se dcouvrt devant lui.

Charles, sans rpondre un seul mot, enfona son feutre sur sa
tte, quil tourna dun autre ct; puis, lorsque lhuissier se
fut loign, il sassit sur le fauteuil prpar en face du
prsident, fouettant sa botte avec un petit jonc quil portait 
la main.

Parry, qui laccompagnait, se tint debout derrire lui.

DArtagnan, au lieu de regarder tout ce crmonial, regardait
Athos, dont le visage refltait toutes les motions que le roi, 
force de puissance sur lui-mme, parvenait  chasser du sien.
Cette agitation dAthos, lhomme froid et calme, leffraya.

-- Jespre bien, lui dit-il en se penchant  son oreille, que
vous allez prendre exemple de Sa Majest et ne pas vous faire
sottement tuer dans cette cage?

-- Soyez tranquille, dit Athos.

-- Ah! ah! continua dArtagnan, il parat que lon craint quelque
chose, car voici les postes qui se doublent; nous navions que des
pertuisanes, voici des mousquets. Il y en a maintenant pour tout
le monde: les pertuisanes regardent les auditeurs du parquet, les
mousquets sont  notre intention.

-- Trente, quarante, cinquante, soixante-dix hommes, dit Porthos
en comptant les nouveaux venus.

-- Eh! dit Aramis, vous oubliez lofficier, Porthos, il vaut
cependant, ce me semble, bien la peine dtre compt.

-- Oui-da! dit dArtagnan.

Et il devint ple de colre, car il avait reconnu Mordaunt qui,
lpe nue, conduisait les mousquetaires derrire le roi, cest--
dire en face des tribunes.

-- Nous aurait-il reconnus? continua dArtagnan; cest que, dans
ce cas, je battrais trs promptement en retraite. Je ne me soucie
aucunement quon mimpose un genre de mort, et dsire fort mourir
 mon choix. Or, je ne choisis pas dtre fusill dans une bote.

-- Non, dit Aramis, il ne nous a pas vus. Il ne voit que le roi.
Mordieu! avec quels yeux il le regarde, linsolent! Est-ce quil
harait Sa Majest autant quil nous hait nous-mmes?

-- Pardieu! dit Athos, nous ne lui avons enlev que sa mre, nous,
et le roi la dpouill de son nom et de sa fortune.

-- Cest juste, dit Aramis; mais, silence! voici le prsident qui
parle au roi.

En effet, le prsident Bradshaw interpellait lauguste accus.

-- Stuart, lui dit-il, coutez lappel nominal de vos juges, et
adressez au tribunal les observations que vous aurez  faire.

Le roi, comme si ces paroles ne sadressaient point  lui, tourna
la tte dun autre ct.

Le prsident attendit, et comme aucune rponse ne vint, il se fit
un instant de silence.

Sur cent soixante-trois membres dsigns, soixante-treize
seulement pouvaient rpondre car les autres, effrays de la
complicit dun pareil acte, staient abstenus.

-- Je procde  lappel, dit Bradshaw sans paratre remarquer
labsence des trois cinquimes de lassemble.

Et il commena  nommer les uns aprs les autres les membres
prsents et absents. Les prsents rpondaient dune voix forte ou
faible, selon quils avaient ou non le courage de leur opinion. Un
court silence suivait le nom des absents, rpts deux fois.

Le nom du colonel Fairfax vint  son tour, et fut suivi dun de
ces silences courts mais solennels qui dnonaient labsence des
membres qui navaient pas voulu personnellement prendre part  ce
jugement.

-- Le colonel Fairfax? rpta Bradshaw.

-- Fairfax? rpondit une voix moqueuse, qu son timbre argentin
on reconnut pour une voix de femme, il a trop desprit pour tre
ici.

Un immense clat de rire accueillit ces paroles prononces avec
cette audace que les femmes puisent dans leur propre faiblesse,
faiblesse qui les soustrait  toute vengeance.

-- Cest une voix de femme, scria Aramis. Ah! par ma foi, je
donnerais beaucoup pour quelle ft jeune et jolie.

Et il monta sur le gradin pour tcher de voir dans la tribune do
la voix tait partie.

-- Sur mon me, dit Aramis, elle est charmante! regardez donc,
dArtagnan, tout le monde la regarde, et malgr le regard de
Bradshaw, elle na point pli.

-- Cest lady Fairfax elle-mme, dit dArtagnan; vous la rappelez-
vous, Porthos? nous lavons vue avec son mari chez le gnral
Cromwell.

Au bout dun instant le calme troubl par cet trange pisode se
rtablit, et lappel continua.

-- Ces drles vont lever la sance, quand ils sapercevront quils
ne sont pas en nombre suffisant, dit le comte de La Fre.

-- Vous ne les connaissez pas, Athos; remarquez donc le sourire de
Mordaunt, voyez comme il regarde le roi. Ce regard est-il celui
dun homme qui craint que sa victime lui chappe? Non, non, cest
le sourire de la haine satisfaite, de la vengeance sre de
sassouvir. Ah! basilic maudit, ce sera un heureux jour pour moi
que celui o je croiserai avec toi autre chose que le regard!

-- Le roi est vritablement beau, dit Porthos; et puis voyez, tout
prisonnier quil est, comme il est vtu avec soin.

La plume de son chapeau vaut au moins cinquante pistoles,
regardez-la donc, Aramis.

Lappel achev, le prsident donna ordre de passer  la lecture de
lacte daccusation.

Athos, plit: il tait tromp encore une fois dans son attente.
Quoique les juges fussent en nombre insuffisant, le procs allait
sinstruire, le roi tait donc condamn davance.

-- Je vous lavais dit, Athos, fit dArtagnan en haussant les
paules. Mais vous doutez toujours. Maintenant prenez votre
courage  deux mains et coutez, sans vous faire trop de mauvais
sang, je vous prie, les petites horreurs que ce monsieur en noir
va dire de son roi avec licence et privilge.

En effet, jamais plus brutale accusation, jamais injures plus
basses, jamais plus sanglant rquisitoire navaient encore fltri
la majest royale. Jusque-l on stait content dassassiner les
rois, mais ce ntait du moins qu leurs cadavres quon avait
prodigu linsulte.

Charles Ier coutait le discours de laccusateur avec une
attention toute particulire, laissant passer les injures,
retenant les griefs, et, quand la haine dbordait par trop, quand
laccusateur se faisait bourreau par avance, il rpondait par un
sourire de mpris. Ctait, aprs tout, une oeuvre capitale et
terrible que celle o ce malheureux roi retrouvait toutes ses
imprudences changes en guet-apens, ses erreurs transformes en
crimes.

DArtagnan, qui laissait couler ce torrent dinjures avec tout le
ddain quelles mritaient, arrta cependant son esprit judicieux
sur quelques-unes des inculpations de laccusateur.

-- Le fait est, dit-il, que si lon punit pour imprudence et
lgret, ce pauvre roi mrite punition; mais il me semble que
celle quil subit en ce moment est assez cruelle.

-- En tout cas, rpondit Aramis, la punition ne saurait atteindre
le roi, mais ses ministres, puisque la premire loi de la
constitution est: _Le roi ne peut faillir._

Pour moi, pensait Porthos en regardant Mordaunt et ne soccupant
que de lui, si ce ntait troubler la majest de la situation, je
sauterais de la tribune en bas, je tomberais en trois bonds sur
M. Mordaunt, que jtranglerais; je le prendrais par les pieds et
jen assommerais tous ces mauvais mousquetaires qui parodient les
mousquetaires de France. Pendant ce temps-l, dArtagnan, qui est
plein desprit et d-propos, trouverait peut-tre un moyen de
sauver le roi. Il faudra que je lui en parle.

Quant  Athos, le feu au visage, les poings crisps, les lvres
ensanglantes par ses propres morsures, il cumait sur son banc,
furieux de cette ternelle insulte parlementaire et de cette
longue patience royale, et ce bras inflexible, ce coeur
inbranlable staient changs en une main tremblante et un corps
frissonnant.

 ce moment laccusateur terminait son office par ces mots:

La prsente accusation est porte par nous au nom du peuple
anglais.

Il y eut  ces paroles un murmure dans les tribunes, et une autre
voix, non pas une voix de femme, mais une voix dhomme, mle et
furieuse, tonna derrire dArtagnan.

-- Tu mens! scria cette voix, et les neuf diximes du peuple
anglais ont horreur de ce que tu dis!

Cette voix tait celle dAthos, qui, hors de lui, debout, le bras
tendu, interpellait ainsi laccusateur public.

 cette apostrophe, roi, juges, spectateurs, tout le monde tourna
les yeux vers la tribune o taient les quatre amis. Mordaunt fit
comme les autres et reconnut le gentilhomme autour duquel
staient levs les trois autres Franais, ples et menaants. Ses
yeux flamboyrent de joie, il venait de retrouver ceux  la
recherche et  la mort desquels il avait vou sa vie. Un mouvement
furieux appela prs de lui vingt de ses mousquetaires, et montrant
du doigt la tribune o taient ses ennemis:

-- Feu sur cette tribune! dit-il.

Mais alors, rapides comme la pense, dArtagnan saisissant Athos
par le milieu du corps, Porthos emportant Aramis, sautrent  bas
des gradins, slancrent dans les corridors, descendirent
rapidement les escaliers et se perdirent dans la foule; tandis
qu lintrieur de la salle les mousquets abaisss menaaient
trois mille spectateurs, dont les cris de misricorde et les
bruyantes terreurs arrtrent llan dj donn au carnage.

Charles avait aussi reconnu les quatre Franais; il mit une main
sur son coeur pour en comprimer les battements, lautre sur ses
yeux pour ne pas voir gorger ses fidles amis.

Mordaunt, ple et tremblant de rage, se prcipita hors de la
salle, lpe nue  la main, avec dix hallebardiers, fouillant la
foule, interrogeant, haletant, puis il revint sans avoir rien
trouv.

Le trouble tait inexprimable. Plus dune demi-heure se passa sans
que personne pt se faire entendre. Les juges croyaient chaque
tribune prte  tonner. Les tribunes voyaient les mousquets
dirigs sur elles, et, partages entre la crainte et la curiosit,
demeuraient tumultueuses et agites.

Enfin le calme se rtablit.

-- Quavez-vous  dire pour votre dfense? demanda Bradshaw au
roi.

Alors, du ton dun juge et non de celui dun accus, la tte
toujours couverte, se levant, non point par humilit, mais par
domination:

-- Avant de minterroger, dit Charles, rpondez-moi. Jtais libre
 Newcastle, jy avais conclu un trait avec les deux chambres. Au
lieu daccomplir de votre part ce trait que jaccomplissais de la
mienne, vous mavez achet aux cossais, pas cher, je le sais, et
cela fait honneur  lconomie de votre gouvernement. Mais pour
mavoir pay le prix dun esclave, esprez-vous que jaie cess
dtre votre roi? Non pas. Vous rpondre serait loublier. Je ne
vous rpondrai donc que lorsque vous maurez justifi de vos
droits  minterroger. Vous rpondre serait vous reconnatre pour
mes juges, et je ne vous reconnais que pour mes bourreaux.

Et au milieu dun silence de mort, Charles, calme, hautain et
toujours couvert, se rassit sur son fauteuil.

-- Que ne sont-ils l, les Franais! murmura Charles avec orgueil
et en tournant les yeux vers la tribune o ils taient apparus un
instant, ils verraient que leur ami, vivant, est digne dtre
dfendu; mort, dtre pleur.

Mais il eut beau sonder les profondeurs de la foule, et demander
en quelque sorte  Dieu ces douces et consolantes prsences, il ne
vit rien que des physionomies hbtes et craintives; il se sentit
aux prises avec la haine et la frocit.

-- Eh bien, dit le prsident voyant Charles dcid  se taire
invinciblement, soit, nous vous jugerons malgr votre silence;
vous tes accus de trahison, dabus de pouvoir et dassassinat.
Les tmoins feront foi. Allez, et une prochaine sance accomplira
ce que vous vous refusez  faire dans celle-ci.

Charles se leva, et se retournant vers Parry, quil voyait ple et
les tempes mouilles de sueur:

-- Eh bien! mon cher Parry, lui dit-il, quas-tu donc et qui peut
tagiter ainsi?

-- Oh! sire, dit Parry les larmes aux yeux et dune voix
suppliante, sire, en sortant de la salle, ne regardez pas  votre
gauche.

-- Pourquoi cela, Parry?

-- Ne regardez pas, je vous en supplie, mon roi!

-- Mais quy a-t-il? parle donc, dit Charles en essayant de voir 
travers la haie de gardes qui se tenaient derrire lui.

-- Il y a; mais vous ne regarderez point, sire, nest-ce pas? Il y
a que, sur une table, ils ont fait apporter la hache avec laquelle
on excute les criminels. Cette vue est hideuse; ne regardez pas,
sire, je vous en supplie.

-- Les sots! dit Charles, me croient-ils donc un lche comme eux?
Tu fais bien de mavoir prvenu; merci, Parry.

Et comme le moment tait venu de se retirer, le roi sortit suivant
ses gardes.

 gauche de la porte, en effet, brillait dun reflet sinistre,
celui du tapis rouge sur lequel elle tait dpose, la hache
blanche, au long manche poli par la main de lexcuteur.

Arriv en face delle, Charles sarrta; et se tournant avec un
sourire:

-- Ah! ah! dit-il en riant, la hache! pouvantail ingnieux et
bien digne de ceux qui ne savent pas ce que cest quun
gentilhomme; tu ne me fais pas peur, hache du bourreau, ajouta-t-
il en la fouettant du jonc mince et flexible quil tenait  la
main, et je te frappe, en attendant patiemment et chrtiennement
que tu me le rendes.

Et haussant les paules avec un royal ddain, il continua sa
route, laissant stupfaits ceux qui staient presss en foule
autour de cette table pour voir quelle figure ferait le roi en
voyant cette hache qui devait sparer sa tte de son corps.

-- En vrit, Parry, continua le roi en sloignant, tous ces
gens-l me prennent, Dieu me pardonne! pour un marchand de coton
des Indes, et non pour un gentilhomme accoutum  voir briller le
fer; pensent-ils donc que je ne vaux pas bien un boucher!

Comme il disait ces mots, il arriva  la porte. Une longue file de
peuple tait accourue, qui, nayant pu trouver place dans les
tribunes, voulait au moins jouir de la fin du spectacle dont la
plus intressante partie lui tait chappe. Cette multitude
innombrable, dont les rangs taient sems de physionomies
menaantes, arracha un lger soupir au roi.

-- Que de gens, pensa-t-il, et pas un ami dvou!

Et comme il disait ces paroles de doute et de dcouragement en
lui-mme, une voix rpondant  ces paroles dit prs de lui:

-- Salut  la majest tombe!

Le roi se retourna vivement, les larmes aux yeux et au coeur.

Ctait un vieux soldat de ses gardes qui navait pas voulu voir
passer devant lui son roi captif sans lui rendre ce dernier
hommage.

Mais au mme instant le malheureux fut presque assomm  coups de
pommeau dpe.

Parmi les assommeurs, le roi reconnut le capitaine Groslow.

-- Hlas! dit Charles, voici un bien grand chtiment pour une bien
petite faute.

Puis, le coeur serr, il continua son chemin, mais il navait pas
fait cent pas, quun furieux, se penchant entre deux soldats de la
haie, cracha au visage du roi, comme jadis un Juif infme et
maudit avait crach au visage de Jsus le Nazaren.

De grands clats de rire et de sombres murmures retentirent tout
ensemble: la foule scarta, se rapprocha, ondula comme une mer
temptueuse, et il sembla au roi quil voyait reluire au milieu de
la vague vivante les yeux tincelants dAthos.

Charles sessuya le visage et dit avec un triste sourire:

-- Le malheureux! pour une demi-couronne il en ferait autant  son
pre.

Le roi ne stait pas tromp; il avait vu en effet Athos et ses
amis, qui, mls de nouveau dans les groupes, escortaient dun
dernier regard le roi martyr.

Quand le soldat salua Charles, le coeur dAthos se fondit de joie;
et lorsque ce malheureux revint  lui, il put trouver dans sa
poche dix guines quy avait glisses le gentilhomme franais.
Mais quand le lche insulteur cracha au visage du roi prisonnier,
Athos porta la main  son poignard.

Mais dArtagnan arrta cette main, et dune voix rauque:

-- Attends! dit-il.

Jamais dArtagnan navait tutoy ni Athos ni le comte de La Fre.

Athos sarrta.

DArtagnan sappuya sur Athos, fit signe  Porthos et  Aramis de
ne pas sloigner, et vint se placer derrire lhomme aux bras
nus, qui riait encore de son infme plaisanterie et que
flicitaient quelques autres furieux.

Cet homme sachemina vers la Cit. DArtagnan, toujours appuy sur
Athos, le suivit en faisant signe  Porthos et  Aramis de les
suivre eux-mmes.

Lhomme aux bras nus, qui semblait un garon boucher, descendit
avec deux compagnons par une petite rue rapide et isole qui
donnait sur la rivire.

DArtagnan avait quitt le bras dAthos et marchait derrire
linsulteur.

Arrivs prs de leau, ces trois hommes saperurent quils
taient suivis, sarrtrent, et, regardant insolemment les
Franais, changrent quelques lazzi entre eux.

-- Je ne sais pas langlais, Athos, dit dArtagnan, mais vous le
savez, vous, et vous mallez servir dinterprte.

Et  ces mots, doublant le pas, ils dpassrent les trois hommes.
Mais se retournant tout  coup, dArtagnan marcha droit au garon
boucher, qui sarrta, et le touchant  la poitrine du bout de son
index:

-- Rptez-lui ceci, Athos, dit-il  son ami: Tu as t lche, tu
as insult un homme sans dfense, tu as souill la face de ton
roi, tu vas mourir!...

Athos, ple comme un spectre et que dArtagnan tenait par le
poignet, traduisit ces tranges paroles  lhomme, qui, voyant ces
prparatifs sinistres et loeil terrible de dArtagnan, voulut se
mettre en dfense. Aramis,  ce mouvement, porta la main  son
pe.

-- Non, pas de fer, pas de fer! dit dArtagnan, le fer est pour
les gentilshommes.

Et, saisissant le boucher  la gorge:

-- Porthos, dit dArtagnan, assommez-moi ce misrable dun seul
coup de poing.

Porthos leva son bras terrible, le fit siffler en lair comme la
branche dune fronde, et la masse pesante sabattit avec un bruit
sourd sur le crne du lche, quelle brisa.

Lhomme tomba comme tombe un boeuf sous le marteau.

Ses compagnons voulurent crier, voulurent fuir, mais la voix
manqua  leur bouche, et leurs jambes tremblantes se drobrent
sous eux.

-- Dites-leur encore ceci, Athos, continua dArtagnan: Ainsi
mourront tous ceux qui oublient quun homme enchan est une tte
sacre, quun roi captif est deux fois le reprsentant du
Seigneur.

Athos rpta les paroles de dArtagnan.

Les deux hommes, muets et les cheveux hrisss, regardrent le
corps de leur compagnon qui nageait dans des flots de sang noir;
puis, retrouvant  la fois la voix et les forces, ils senfuirent
avec un cri et en joignant les mains.

-- Justice est faite! dit Porthos en sessuyant le front.

-- Et maintenant, dit dArtagnan  Athos, ne doutez point de moi
et tenez-vous tranquille, je me charge de tout ce qui regarde le
roi.


LXIX. White-Hall

Le parlement condamna Charles Stuart  mort, comme il tait facile
de le prvoir. Les jugements politiques sont toujours de vaines
formalits, car les mmes passions qui font accuser font condamner
aussi. Telle est la terrible logique des rvolutions.

Quoique nos amis sattendissent  cette condamnation, elle les
remplit de douleur. DArtagnan, dont lesprit navait jamais plus
de ressources que dans les moments extrmes, jura de nouveau quil
tenterait tout au monde pour empcher le dnouement de la
sanglante tragdie. Mais par quels moyens? Cest ce quil
nentrevoyait que vaguement encore. Tout dpendrait de la nature
des circonstances. En attendant quun plan complet pt tre
arrt, il fallait  tout prix, pour gagner du temps, mettre
obstacle  ce que lexcution et lieu le lendemain ainsi que les
juges en avaient dcid. Le seul moyen, ctait de faire
disparatre le bourreau de Londres.

Le bourreau disparu, la sentence ne pouvait tre excute. Sans
doute on enverrait chercher celui de la ville la plus voisine de
Londres, mais cela faisait gagner au moins un jour, et un jour en
pareil cas, cest le salut peut-tre! DArtagnan se chargea de
cette tche plus que difficile.

Une chose non moins essentielle, ctait de prvenir Charles
Stuart quon allait tenter de le sauver, afin quil secondt
autant que possible ses dfenseurs, ou que du moins il ne fit rien
qui pt contrarier leurs efforts. Aramis se chargea de ce soin
prilleux. Charles Stuart avait demand quil ft permis 
lvque Juxon de le visiter dans sa prison de White-Hall.
Mordaunt tait venu chez lvque ce soir-l mme pour lui faire
connatre le dsir religieux exprim par le roi, ainsi que
lautorisation de Cromwell. Aramis rsolut dobtenir de lvque,
soit par la terreur, soit par la persuasion, quil le laisst
pntrer  sa place et revtu de ses insignes sacerdotaux, dans le
palais de White-Hall.

Enfin, Athos se chargea de prparer,  tout vnement, les moyens
de quitter lAngleterre en cas dinsuccs comme en cas de
russite.

La nuit tant venue, on se donna rendez-vous  lhtel  onze
heures, et chacun se mit en route pour excuter sa dangereuse
mission.

Le palais de White-Hall tait gard par trois rgiments de
cavalerie et surtout par les inquitudes incessantes de Cromwell,
qui allait, venait, envoyait ses gnraux ou ses agents.

Seul et dans sa chambre habituelle, claire par la lueur de deux
bougies, le monarque condamn  mort regardait tristement le luxe
de sa grandeur passe, comme on voit  la dernire heure limage
de la vie plus brillante et plus suave que jamais.

Parry navait point quitt son matre, et depuis sa condamnation
navait point cess de pleurer.

Charles Stuart, accoud sur une table, regardait un mdaillon sur
lequel taient, prs lun de lautre, les portraits de sa femme et
de sa fille. Il attendait dabord Juxon; puis aprs Juxon, le
martyre.

Quelquefois sa pense sarrtait sur ces braves gentilshommes
franais qui dj lui paraissaient loigns de cent lieues,
fabuleux, chimriques, et pareils  ces figures que lon voit en
rve et qui disparaissent au rveil.

Cest quen effet parfois Charles se demandait si tout ce qui
venait de lui arriver ntait pas un rve ou tout au moins le
dlire de la fivre.

 cette pense, il se levait, faisait quelques pas comme pour
sortir de sa torpeur, allait jusqu la fentre; mais aussitt au-
dessous de la fentre il voyait reluire les mousquets des gardes.
Alors il tait forc de savouer quil tait bien rveill et que
son rve sanglant tait bien rel.

Charles revenait silencieux  son fauteuil, saccoudait de nouveau
 la table, laissait retomber sa tte sur sa main, et songeait.

-- Hlas! disait-il en lui-mme, si javais au moins pour
confesseur une de ces lumires de glise dont lme a sond tous
les mystres de la vie, toutes les petitesses de la grandeur,
peut-tre sa voix toufferait-elle la voix qui se lamente dans mon
me! Mais jaurai un prtre  lesprit vulgaire, dont jai bris,
par mon malheur, la carrire et la fortune. Il me parlera de Dieu
et de la mort comme il en a parl  dautres mourants, sans
comprendre que ce mourant royal laisse un trne  lusurpateur
quand ses enfants nont plus de pain.

Puis, approchant le portrait de ses lvres, il murmurait tour 
tour et lun aprs lautre le nom de chacun de ses enfants.

Il faisait, comme nous lavons dit, une nuit brumeuse et sombre.
Lheure sonnait lentement  lhorloge de lglise voisine. Les
ples clarts des deux bougies semaient dans cette grande et haute
chambre des fantmes clairs dtranges reflets. Ces fantmes
ctaient les aeux du roi Charles qui se dtachaient de leurs
cadres dor; ces reflets ctaient les dernires lueurs bleutres
et miroitantes dun feu de charbon qui steignait.

Une immense tristesse sempara de Charles. Il ensevelit son front
entre ses deux mains, songea au monde si beau lorsquon le quitte
ou plutt lorsquil nous quitte, aux caresses des enfants si
suaves et si douces, surtout quand on est spar de ses enfants
pour ne plus les revoir; puis  sa femme, noble et courageuse
crature qui lavait soutenu jusquau dernier moment. Il tira de
sa poitrine la croix de diamants et la plaque de la Jarretire
quelle lui avait envoyes par ces gnreux Franais, et les
baisa; puis, songeant quelle ne reverrait ces objets que
lorsquil serait couch froid et mutil dans une tombe, il sentit
passer en lui un de ces frissons glacs que la mort nous jette
comme son premier manteau.

Alors dans cette chambre qui lui rappelait tant de souvenirs
royaux, o avaient pass tant de courtisans et tant de flatteries,
seul avec un serviteur dsol dont lme faible ne pouvait
soutenir son me, le roi laissa tomber son courage au niveau de
cette faiblesse, de ces tnbres, de ce froid dhiver; et, le
dira-t-on, ce roi qui mourut si grand, si sublime, avec le sourire
de la rsignation sur les lvres, essuya dans lombre une larme
qui tait tombe sur la table et qui tremblait sur le tapis brod
dor.

Soudain on entendit des pas dans les corridors, la porte souvrit,
des torches emplirent la chambre dune lumire fumeuse, et un
ecclsiastique, revtu des habits piscopaux, entra suivi de deux
gardes auxquels Charles fit de la main un geste imprieux.

Ces deux gardes se retirrent; la chambre rentra dans son
obscurit.

-- Juxon! scria Charles, Juxon! Merci, mon dernier ami, vous
arrivez  propos.

Lvque jeta un regard oblique et inquiet sur cet homme qui
sanglotait dans langle du foyer.

-- Allons, Parry, dit le roi, ne pleure plus, voici Dieu qui vient
 nous.

-- Si cest Parry, dit lvque, je nai plus rien  craindre;
mais, sire, permettez-moi de saluer Votre Majest et de lui dire
qui je suis et pour quelle chose je viens.

 cette vue,  cette voix, Charles allait scrier sans doute,
mais Aramis mit un doigt sur ses lvres, et salua profondment le
roi dAngleterre.

-- Le chevalier, murmura Charles.

-- Oui, sire, interrompit Aramis en levant la voix, oui, lvque
Juxon, fidle chevalier du Christ, et qui se rend aux voeux de
Votre Majest.

Charles joignit les mains; il avait reconnu dHerblay, il restait
stupfait, ananti, devant ces hommes qui, trangers, sans aucun
mobile quun devoir impos par leur propre conscience, luttaient
ainsi contre la volont dun peuple et contre la destine dun
roi.

-- Vous, dit-il, vous! comment tes-vous parvenu jusquici? Mon
Dieu, sils vous reconnaissaient, vous seriez perdu.

Parry tait debout, toute sa personne exprimait le sentiment dune
nave et profonde admiration.

-- Ne songez pas  moi, sire, dit Aramis en recommandant toujours
du geste le silence au roi, ne songez qu vous; vos amis
veillent, vous le voyez; ce que nous ferons, je ne sais pas
encore; mais quatre hommes dtermins peuvent faire beaucoup. En
attendant, ne fermez pas loeil de la nuit, ne vous tonnez de
lien et attendez-vous  tout.

Charles secoua la tte.

-- Ami, dit-il, savez-vous que vous navez pas de temps  perdre
et que si vous voulez agir, il faut vous presser? Savez-vous que
cest demain  dix heures que je dois mourir?

-- Sire, quelque chose se passera dici l qui rendra lexcution
impossible.

Le roi regarda Aramis avec tonnement.

En ce moment mme il se fit, au-dessous de la fentre du roi, un
bruit trange et comme ferait celui dune charrette de bois quon
dcharge.

-- Entendez-vous? dit le roi.

Ce bruit fut suivi dun cri de douleur.

-- Jcoute, dit Aramis, mais je ne comprends pas quel est ce
bruit, et surtout ce cri.

-- Ce cri, jignore qui a pu le pousser, dit le roi, mais ce
bruit, je vais vous en rendre compte. Savez-vous que je dois tre
excut en dehors de cette fentre? ajouta Charles en tendant la
main vers la place sombre et dserte, peuple seulement de soldats
et de sentinelles.

-- Oui, sire, dit Aramis, je le sais.

-- Eh bien! ces bois quon apporte sont les poutres et les
charpentes avec lesquelles on va construire mon chafaud. Quelque
ouvrier se sera bless en les dchargeant.

Aramis frissonna malgr lui.

-- Vous voyez bien, dit Charles, quil est inutile que vous vous
obstiniez davantage; je suis condamn, laissez-moi subir mon sort.

-- Sire, dit Aramis en reprenant sa tranquillit un instant
trouble, ils peuvent bien dresser un chafaud, mais ils ne
pourront pas trouver un excuteur.

-- Que voulez-vous dire? demanda le roi.

-- Je veux dire qu cette heure, sire, le bourreau est enlev ou
sduit; demain, lchafaud sera prt, mais le bourreau manquera,
on remettra alors lexcution  aprs-demain.

-- Eh bien? dit le roi.

-- Eh bien? dit Aramis, demain dans la nuit nous vous enlevons.

-- Comment cela? scria le roi, dont le visage sillumina malgr
lui dun clair de joie.

-- Oh! monsieur, murmura Parry les mains jointes, soyez bnis,
vous et les vtres.

-- Comment cela? rpta le roi; il faut que je le sache, afin que
je vous seconde sil en est besoin.

-- Je nen sais rien, sire, dit Aramis; mais le plus adroit, le
plus brave, le plus dvou de nous quatre ma dit en me quittant:
Chevalier, dites au roi que demain  dix heures du soir nous
lenlevons. Puisquil la dit, il le fera.

-- Dites-moi le nom de ce gnreux ami, dit le roi, pour que je
lui en garde une reconnaissance ternelle, quil russisse ou non.

-- DArtagnan, sire, le mme qui a failli vous sauver quand le
colonel Harrison est entr si mal  propos.

-- Vous tes en vrit des hommes merveilleux! dit le roi, et lon
met racont de pareilles choses que je ne les eusse pas crues.

-- Maintenant, sire, reprit Aramis, coutez-moi. Noubliez pas un
seul instant que nous veillons pour votre salut; le moindre geste,
le moindre chant, le moindre signe de ceux qui sapprocheront de
vous, piez tout, coutez tout, commentez tout.

-- Oh! chevalier! scria le roi, que puis-je vous dire? aucune
parole, vnt-elle du plus profond de mon coeur, nexprimerait ma
reconnaissance. Si vous russissez, je ne vous dirai pas que vous
sauvez un roi; non, vue de lchafaud comme je la vois, la
royaut, je vous le jure, est bien peu de chose; mais vous
conserverez un mari  sa femme, un pre  ses enfants. Chevalier,
touchez ma main, cest celle dun ami qui vous aimera jusquau
dernier soupir.

Aramis voulut baiser la main du roi, mais le roi saisit la sienne
et lappuya contre son coeur.

En ce moment un homme entra sans mme frapper  la porte; Aramis
voulut retirer sa main, le roi la retint.

Celui qui entrait tait un de ces puritains demi-prtres, demi-
soldats, comme il en pullulait prs de Cromwell.

-- Que voulez-vous, monsieur? lui dit le roi.

-- Je dsire savoir si la confession de Charles Stuart est
termine, dit le nouveau venu.

-- Que vous importe? dit le roi, nous ne sommes pas de la mme
religion.

-- Tous les hommes sont frres, dit le puritain. Un de mes frres
va mourir, et je viens lexhorter  la mort.

-- Assez, dit Parry, le roi na que faire de vos exhortations.

-- Sire, dit tout bas Aramis, mnagez-le, cest sans doute quelque
espion.

-- Aprs le rvrend docteur vque, dit le roi, je vous entendrai
avec plaisir, monsieur.

Lhomme au regard louche se retira, non sans avoir observ Juxon
avec une attention qui nchappa point au roi.

-- Chevalier, dit-il quand la porte fut referme, je crois que
vous aviez raison et que cet homme est venu ici avec des
intentions mauvaises; prenez garde en vous retirant quil ne vous
arrive malheur.

-- Sire, dit Aramis, je remercie Votre Majest; mais quelle se
tranquillise, sous cette robe jai une cotte de mailles et un
poignard.

-- Allez donc, monsieur, et que Dieu vous ait dans sa sainte
garde, comme je disais du temps que jtais roi.

Aramis sortit; Charles le reconduisit jusquau seuil. Aramis lana
sa bndiction, qui fit incliner les gardes, passa majestueusement
 travers les antichambres pleines de soldats, remonta dans son
carrosse, o le suivirent ses deux gardiens, et se fit ramener 
lvch, o ils le quittrent.

Juxon attendait avec anxit.

-- Eh bien? dit-il en apercevant Aramis.

-- Eh bien! dit celui-ci, tout a russi selon mes souhaits;
espions, gardes, satellites mont pris pour vous, et le roi vous
bnit en attendant que vous le bnissiez.

-- Dieu vous protge, mon fils, car votre exemple ma donn  la
fois espoir et courage.

Aramis reprit ses habits et son manteau, et sortit en prvenant
Juxon quil aurait encore une fois recours  lui.

 peine eut-il fait dix pas dans la rue quil saperut quil
tait suivi par un homme envelopp dans un grand manteau; il mit
la main sur son poignard et sarrta. Lhomme vint droit  lui.
Ctait Porthos.

-- Ce cher ami! dit Aramis en lui tendant la main.

-- Vous le voyez, mon cher, dit Porthos, chacun de nous avait sa
mission; la mienne tait de vous garder, et je vous gardais. Avez-
vous vu le roi?

-- Oui, et tout va bien. Maintenant, nos amis, o sont-ils?

-- Nous avons rendez-vous  onze heures  lhtel.

-- Il ny a pas de temps  perdre alors, dit Aramis.

En effet, dix heures et demie sonnaient  lglise Saint-Paul.

Cependant, comme les deux amis firent diligence, ils arrivrent,
les premiers.

Aprs eux, Athos entra.

-- Tout va bien, dit-il avant que ses amis eussent eu le temps de
linterroger.

-- Quavez-vous fait? dit Aramis.

Jai lou une petite felouque, troite comme une pirogue, lgre
comme une hirondelle; elle nous attend  Greenwich, en face de
lle des Chiens; elle est monte dun patron et de quatre hommes,
qui, moyennant cinquante livres sterling, se tiendront tout 
notre disposition trois nuits de suite. Une fois  bord avec le
roi, nous profitons de la mare, nous descendons la Tamise, et en
deux heures nous sommes en pleine mer. Alors, en vrais pirates,
nous suivons les ctes, nous nichons sur les falaises, ou si la
mer est libre, nous mettons le cap sur Boulogne. Si jtais tu,
le patron se nomme le capitaine Roger, et la felouque _lclair_.
Avec ces renseignements, vous les retrouverez lun et lautre. Un
mouchoir nou aux quatre coins est le signe de reconnaissance.

Un instant aprs, dArtagnan rentra  son tour.

-- Videz vos poches, dit-il, jusqu concurrence de cent livres
sterling, car, quant aux miennes...

Et dArtagnan retourna ses poches absolument vides.

La somme fut faite  la seconde; dArtagnan sortit et rentra un
instant aprs.

-- L! dit-il, cest fini. Ouf! ce nest pas sans peine.

-- Le bourreau a quitt Londres? demanda Athos.

-- Ah bien, oui! ce ntait pas assez sr, cela. Il pouvait sortir
par une porte et rentrer par lautre.

-- Et o est-il? demanda Athos.

-- Dans la cave.

-- Dans quelle cave?

-- Dans la cave de notre hte! Mousqueton est assis sur le seuil,
et voici la clef.

-- Bravo! dit Aramis. Mais comment avez-vous dcid cet homme 
disparatre?

-- Comme on dcide tout en ce monde, avec de largent; cela ma
cot cher, mais il y a consenti.

-- Et combien cela vous a-t-il cot, ami? dit Athos; car, vous le
comprenez, maintenant que nous ne sommes plus tout  fait de
pauvres mousquetaires sans feu ni lieu, toutes dpenses doivent
tre communes.

-- Cela ma cot douze mille livres, dit dArtagnan.

-- Et o les avez-vous trouves? demanda Athos; possdiez-vous
donc cette somme?

-- Et le fameux diamant de la reine! dit dArtagnan avec un
soupir.

-- Ah! cest vrai, dit Aramis, je lavais reconnu  votre doigt.

-- Vous lavez donc rachet  M. des Essarts? demanda Porthos.

-- Eh! mon Dieu, oui, dit dArtagnan; mais il est crit l-haut
que je ne pourrai pas le garder. Que voulez-vous! les diamants, 
ce quil faut croire, ont leurs sympathies et leurs antipathies
comme les hommes; il parat que celui-l me dteste.

-- Mais, dit Athos, voil qui va bien pour le bourreau;
malheureusement tout bourreau a son aide, son valet, que sais-je
moi.

-- Aussi celui-l avait-il le sien; mais nous jouons de bonheur.

-- Comment cela?

-- Au moment o je croyais que jallais avoir une seconde affaire
 traiter, on a rapport mon gaillard avec une cuisse casse. Par
excs de zle, il a accompagn jusque sous les fentres du roi la
charrette qui portait les poutres et les charpentes; une de ces
poutres lui est tombe sur la jambe et la lui a brise.

-- Ah! dit Aramis, cest donc lui qui a pouss le cri que jai
entendu de la chambre du roi?

-- Cest probable, dit dArtagnan; mais comme cest un homme bien
pensant, il a promis en se retirant denvoyer en son lieu et place
quatre ouvriers experts et habiles pour aider ceux qui sont dj 
la besogne, et en rentrant chez son patron, tout bless quil
tait, il a crit  linstant mme  matre Tom Low, garon
charpentier de ses amis, de se rendre  White-Hall pour accomplir
sa promesse. Voici la lettre quil envoyait par un exprs qui
devait la porter pour dix pence et qui me la vendue un louis.

-- Et que diable voulez-vous faire de cette lettre? demanda Athos.

-- Vous ne devinez pas? dit dArtagnan avec ses yeux brillants
dintelligence.

-- Non, sur mon me!

-- Eh bien! mon cher Athos, vous qui parlez anglais comme John
Bull lui-mme, vous tes matre Tom Low, et nous sommes, nous, vos
trois compagnons; comprenez-vous maintenant?

Athos poussa un cri de joie et dadmiration, courut  un cabinet,
en tira des habits douvrier, que revtirent aussitt les quatre
amis; aprs quoi ils sortirent de lhtel, Athos portant une scie,
Porthos une pince, Aramis une hache, et dArtagnan un marteau et
des clous.

La lettre du valet de lexcuteur faisait foi prs du matre
charpentier que ctait bien eux que lon attendait.


LXX. Les ouvriers

Vers le milieu de la nuit, Charles entendit un grand fracas au-
dessous de sa fentre: ctaient des coups de marteau et de hache,
des morsures de pince et des cris de scie.

Comme il stait jet tout habill sur son lit et quil commenait
 sendormir, ce bruit lveilla en sursaut; et comme, outre son
retentissement matriel, ce bruit avait un cho moral et terrible
dans son me, les penses affreuses de la veille vinrent
lassaillir de nouveau. Seul en face des tnbres et de
lisolement, il neut pas la force de soutenir cette nouvelle
torture, qui ntait pas dans le programme de son supplice, et il
envoya Parry dire  la sentinelle de prier les ouvriers de frapper
moins fort et davoir piti du dernier sommeil de celui qui avait
t leur roi.

La sentinelle ne voulut point quitter son poste, mais laissa
passer Parry.

Arriv prs de la fentre, aprs avoir fait le tour du palais,
Parry aperut de plain-pied avec le balcon, dont on avait descell
la grille, un large chafaud inachev, mais sur lequel on
commenait  clouer une tenture de serge noire.

Cet chafaud, lev  la hauteur de la fentre, cest--dire 
prs de vingt pieds, avait deux tages infrieurs. Parry, si
odieuse que lui ft cette vue, chercha parmi huit ou dix ouvriers
qui btissaient la sombre machine ceux dont le bruit devait tre
le plus fatigant pour le roi, et sur le second plancher il aperut
deux hommes qui descellaient  laide dune pince les dernires
fiches du balcon de fer; lun deux, vritable colosse, faisait
loffice du blier antique charg de renverser les murailles. 
chaque coup de son instrument la pierre volait en clats. Lautre,
qui se tenait  genoux tirait  lui les pierres branles.

Il tait vident que ctaient ceux-l qui faisaient le bruit dont
se plaignait le roi.

Parry monta  lchelle et vint  eux.

-- Mes amis, dit-il, voulez-vous travailler un peu plus doucement,
je vous prie? Le roi dort, et il a besoin de sommeil.

Lhomme qui frappait avec sa pince arrta son mouvement et se
tourna  demi; mais comme il tait debout, Parry ne put voir son
visage perdu dans les tnbres qui spaississaient prs du
plancher.

Lhomme qui tait  genoux se retourna aussi; et comme, plus bas
que son compagnon, il avait le visage clair par la lanterne,
Parry put le voir.

Cet homme le regarda fixement et porta un doigt  sa bouche.

Parry recula stupfait.

-- Cest bien, cest bien, dit louvrier en excellent anglais,
retourne dire au roi que sil dort mal cette nuit-ci, il dormira
mieux la nuit prochaine.

Ces rudes paroles, qui, en les prenant au pied de la lettre,
avaient un sens si terrible, furent accueillies des ouvriers qui
travaillaient sur les cts et  ltage infrieur avec une
explosion daffreuse joie.

Parry se retira, croyant quil faisait un rve.

Charles lattendait avec impatience.

Au moment o il rentra, la sentinelle qui veillait  la porte
passa curieusement sa tte par louverture pour voir ce que
faisait le roi.

Le roi tait accoud sur son lit.

Parry ferma la porte, et, allant au roi le visage rayonnant de
joie:

-- Sire, dit-il  voix basse, savez-vous quels sont ces ouvriers
qui font tant de bruit?

-- Non, dit Charles en secouant mlancoliquement la tte; comment
veux-tu que je sache cela? est-ce que je connais ces hommes?

-- Sire, dit Parry plus bas encore et en se penchant vers le lit
de son matre, sire, cest le comte de La Fre et son compagnon.

-- Qui dressent mon chafaud? dit le roi tonn.

-- Oui, et qui en le dressant font un trou  la muraille.

-- Chut! dit le roi en regardant avec terreur autour de lui. Tu
les as vus?

-- Je leur ai parl.

Le roi joignit les mains et leva les yeux au ciel; puis, aprs une
courte et fervente prire, il se jeta  bas de son lit et alla 
la fentre, dont il carta les rideaux; les sentinelles du balcon
y taient toujours; puis au-del du balcon stendait une sombre
plate-forme sur laquelle elles passaient comme des ombres.

Charles ne put rien distinguer, mais il sentit sous ses pieds la
commotion des coups que frappaient ses amis. Et chacun de ces
coups maintenant lui rpondait au coeur.

Parry ne stait pas tromp, et il avait bien reconnu Athos.
Ctait lui, en effet, qui, aid de Porthos, creusait un trou sur
lequel devait poser une des charpentes transversales.

Ce trou communiquait dans une espce de tambour pratiqu sous le
plancher mme de la chambre royale. Une fois dans ce tambour, qui
ressemblait  un entre-sol fort bas, on pouvait, avec une pince et
de bonnes paules, et cela regardait Porthos, faire sauter une
lame du parquet; le roi alors se glissait par cette ouverture,
regagnait avec ses sauveurs un des compartiments de lchafaud
entirement recouvert de drap noir, saffublait  son tour dun
habit douvrier quon lui avait prpar, et, sans affectation,
sans crainte, il descendait avec les quatre compagnons.

Les sentinelles, sans soupon, voyant des ouvriers qui venaient de
travailler  lchafaud, laissaient passer.

Comme nous lavons dit, la felouque tait toute prte.

Ce plan tait large, simple et facile, comme toutes les choses qui
naissent dune rsolution hardie.

Donc Athos dchirait ses belles mains si blanches et si fines 
lever les pierres arraches de leur base par Porthos. Dj il
pouvait passer la tte sous les ornements qui dcoraient la
crdence du balcon. Deux heures encore, il y passerait tout le
corps. Avant le jour, le trou serait achev et disparatrait sous
les plis dune tenture intrieure que poserait dArtagnan.
DArtagnan stait fait passer pour un ouvrier franais et posait
les clous avec la rgularit du plus habile tapissier. Aramis
coupait lexcdent de la serge, qui pendait jusqu terre et
derrire laquelle se levait la charpente de lchafaud.

Le jour parut au sommet des maisons. Un grand feu de tourbe et de
charbon avait aid les ouvriers  passer cette nuit si froide du
29 au 30 janvier;  tout moment les plus acharns  leur ouvrage
sinterrompaient pour aller se rchauffer. Athos et Porthos seuls
navaient point quitt leur oeuvre. Aussi, aux premires lueurs du
matin, le trou tait-il achev. Athos y entra, emportant avec lui
les habits destins au roi, envelopps dans un coupon de serge
noire. Porthos lui passa une pince; et dArtagnan cloua, luxe bien
grand mais fort utile, une tenture de serge intrieure, derrire
laquelle le trou et celui quil cachait disparurent.

Athos navait plus que deux heures de travail pour pouvoir
communiquer avec le roi; et, selon la prvision des quatre amis,
ils avaient toute la journe devant eux, puisque, le bourreau
manquant, on serait forc daller chercher celui de Bristol.

DArtagnan alla reprendre son habit marron, et Porthos son
pourpoint rouge; quant  Aramis, il se rendit chez Juxon, afin de
pntrer, sil tait possible, avec lui jusquauprs du roi.

Tous trois avaient rendez-vous  midi sur la place de White-Hall
pour voir ce qui sy passerait.

Avant de quitter lchafaud, Aramis stait approch de
louverture o tait cach Athos, afin de lui annoncer quil
allait tcher de revoir Charles.

-- Adieu donc et bon courage, dit Athos; rapportez au roi o en
sont les choses; dites-lui que lorsquil sera seul il frappe au
parquet, afin que je puisse continuer srement ma besogne. Si
Parry pouvait maider en dtachant davance la plaque infrieure
de la chemine, qui sans doute est une dalle de marbre, ce serait
autant de fait. Vous, Aramis, tchez de ne pas quitter le roi.
Parlez haut, trs haut, car on vous coutera de la porte. Sil y a
une sentinelle dans lintrieur de lappartement, tuez-la sans
marchander; sil y en a deux, que Parry en tue une et vous
lautre; sil y en a trois, faites-vous tuer, mais sauvez le roi.

-- Soyez tranquille, dit Aramis, je prendrai deux poignards, afin
den donner un  Parry. Est-ce tout?

-- Oui, allez; mais recommandez bien au roi de ne pas faire de
fausse gnrosit. Pendant que vous vous battrez, sil y a combat,
quil fuie; la plaque une fois replace sur sa tte, vous, mort ou
vivant sur cette plaque, on sera dix minutes au moins  retrouver
le trou par lequel il aura fui. Pendant ces dix minutes nous
aurons fait du chemin et le roi sera sauv.

-- Il sera fait comme vous le dites, Athos. Votre main, car peut-
tre ne nous reverrons-nous plus.

Athos passa ses bras autour du cou dAramis et lembrassa:

-- Pour vous, dit-il. Maintenant, si je meurs, dites  dArtagnan
que je laime comme un enfant, et embrassez-le pour moi. Embrassez
aussi notre bon et brave Porthos. Adieu.

-- Adieu, dit Aramis. Je suis aussi sr maintenant que le roi se
sauvera que je suis sr de tenir et de serrer la plus loyale main
qui soit au monde.

Aramis quitta Athos, descendit de lchafaud  son tour et regagna
lhtel en sifflotant lair dune chanson  la louange de
Cromwell. Il trouva ses deux autres amis attabls prs dun bon
feu, buvant une bouteille de vin de Porto et dvorant un poulet
froid. Porthos mangeait, tout en maugrant force injures sur ces
infmes parlementaires; dArtagnan mangeait en silence, mais en
btissant dans sa pense les plans les plus audacieux.

Aramis lui conta tout ce qui tait convenu; dArtagnan approuva de
la tte et Porthos de la voix.

-- Bravo! dit-il; dailleurs nous serons l au moment de sa fuite:
on est trs bien cach sous cet chafaud, et nous pouvons nous y
tenir. Entre dArtagnan, moi, Grimaud et Mousqueton, nous en
tuerons bien huit: je ne parle pas de Blaisois, il nest bon qu
garder les chevaux.  deux minutes par homme, cest quatre
minutes; Mousqueton en perdra une, cest cinq, pendant ces cinq
minutes-l vous pouvez avoir fait un quart de lieue.

Aramis mangea rapidement un morceau, but un verre de vin et
changea dhabits.

-- Maintenant, dit-il, je, me rends chez Sa Grandeur. Chargez-vous
de prparer les armes, Porthos; surveillez bien votre bourreau,
dArtagnan.

-- Soyez tranquille, Grimaud a relev Mousqueton, et il a le pied
dessus.

-- Nimporte, redoublez de surveillance et ne demeurez pas un
instant inactif.

-- Inactif! Mon cher, demandez  Porthos: je ne vis pas, je suis
sans cesse sur mes jambes, jai lair dun danseur. Mordioux! que
jaime la France en ce moment, et quil est bon davoir une patrie
 soi, quand on est si mal dans celle des autres.

Aramis les quitta comme il avait quitt Athos, cest--dire en les
embrassant; puis il se rendit chez lvque Juxon, auquel il
transmit sa requte. Juxon consentit dautant plus facilement 
emmener Aramis, quil avait dj prvenu quil aurait besoin dun
prtre, au cas certain o le roi voudrait communier, et surtout au
cas probable o le roi dsirerait entendre une messe.

Vtu comme Aramis ltait la veille, lvque monta dans sa
voiture. Aramis, plus dguis encore par sa pleur et sa tristesse
que par son costume de diacre, monta prs de lui. La voiture
sarrta  la porte de White-Hall; il tait neuf heures du matin 
peu prs. Rien ne semblait chang; les antichambres et les
corridors, comme la veille, taient pleins de gardes. Deux
sentinelles veillaient  la porte du roi, deux autres se
promenaient devant le balcon sur la plate-forme de lchafaud, o
le billot tait dj pos.

Le roi tait plein desprance; en revoyant Aramis, cette
esprance se changea en joie. Il embrassa Juxon, il serra la main
dAramis. Lvque affecta de parler haut et devant tout le monde
de leur entrevue de la veille. Le roi lui rpondit que les paroles
quil lui avait dites dans cette entrevue avaient port leur
fruit, et quil dsirait encore un entretien pareil. Juxon se
retourna vers les assistants et les pria de le laisser seul avec
le roi. Tout le monde se retira.

Ds que la porte se fut referme:

-- Sire, dit Aramis avec rapidit, vous tes sauv! Le bourreau de
Londres a disparu; son aide sest cass la cuisse hier sous les
fentres de Votre Majest. Ce cri que nous avons entendu, ctait
le sien. Sans doute on sest dj aperu de la disparition de
lexcuteur; mais il ny a de bourreau qu Bristol, et il faut le
temps de laller chercher. Nous avons donc au moins jusqu
demain.

-- Mais le comte de La Fre? demanda le roi.

--  deux pieds de vous, sire. Prenez le poker du brasier et
frappez trois coups, vous allez lentendre vous rpondre.

Le roi, dune main tremblante, prit linstrument et frappa trois
coups  intervalles gaux. Aussitt des coups sourds et mnags,
rpondant au signal donn, retentirent sous le parquet.

-- Ainsi, dit le roi, celui qui me rpond l...

-- Est le comte de La Fre, sire, dit Aramis. Il prpare la voie
par laquelle Votre Majest pourra fuir. Parry, de son ct,
soulvera cette dalle de marbre, et un passage sera tout ouvert.

-- Mais, dit Parry, je nai aucun instrument.

-- Prenez ce poignard, dit Aramis; seulement prenez garde de le
trop mousser, car vous pourrez bien en avoir besoin pour creuser
autre chose que la pierre.

-- Oh! Juxon, dit Charles, se retournant vers lvque et lui
prenant les deux mains, Juxon, retenez la prire de celui qui fut
votre roi...

-- Qui lest encore et qui le sera toujours, dit Juxon en baisant
la main du prince.

-- Priez toute votre vie pour ce gentilhomme que vous voyez, pour
cet autre que vous entendez sous nos pieds, pour deux autres
encore qui, quelque part quils soient, veillent, jen suis sr, 
mon salut.

-- Sire rpondit Juxon, vous serez obi. Chaque jour il y aura,
tant que je vivrai, une prire offerte  Dieu pour ces fidles
amis de Votre Majest.

Le mineur continua quelque temps encore son travail, quon sentait
incessamment se rapprocher. Mais tout  coup un bruit inattendu
retentit dans la galerie. Aramis saisit le poker et donna le
signal de linterruption.

Ce bruit se rapprochait: ctait celui dun certain nombre de pas
gaux et rguliers. Les quatre hommes restrent immobiles; tous
les yeux se fixrent sur la porte, qui souvrit lentement et avec
une sorte de solennit.

Des gardes taient forms en haie dans la chambre qui prcdait
celle du roi. Un commissaire du parlement, vtu de noir et plein
dune gravit de mauvais augure, entra, salua le roi, et dployant
un parchemin, lui lut son arrt comme on a lhabitude de le faire
aux condamns qui vont marcher  lchafaud.

-- Que signifie cela? demanda Aramis  Juxon.

Juxon fit un signe qui voulait dire quil tait en tout point
aussi ignorant que lui.

-- Cest donc pour aujourdhui? demanda le roi avec une motion
perceptible seulement pour Juxon et Aramis.

-- Ntiez-vous point prvenu, sire, que ctait pour ce matin?
rpondit lhomme vtu de noir.

-- Et, dit le roi, je dois prir comme un criminel ordinaire, de
la main du bourreau de Londres?

-- Le bourreau de Londres a disparu, sire, dit le commissaire du
parlement; mais  sa place un homme sest offert. Lexcution ne
sera donc retarde que du temps seulement que vous demanderez pour
mettre ordre  vos affaires temporelles et spirituelles.

Une lgre sueur qui perla  la racine des cheveux de Charles fut
la seule trace dmotion quil donna en apprenant cette nouvelle.

Mais Aramis devint livide. Son coeur ne battait plus: il ferma les
yeux et appuya sa main sur une table. En voyant cette profonde
douleur, Charles parut oublier la sienne.

Il alla  lui, lui prit la main et lembrassa.

-- Allons, ami, dit-il avec un doux et triste sourire, du courage.

Puis se retournant vers le commissaire:

-- Monsieur, dit-il, je suis prt. Vous le voyez, je ne dsire que
deux choses qui ne vous retarderont pas beaucoup, je crois: la
premire, de communier; la seconde, dembrasser mes enfants et de
leur dire adieu pour la dernire fois; cela me sera-t-il permis?

-- Oui, sire, rpondit le commissaire du parlement.

Et il sortit.

Aramis, rappel  lui, senfonait les ongles dans la chair, un
immense gmissement sortit de sa poitrine.

-- Oh! Monseigneur, scria-t-il en saisissant les mains de Juxon,
o est Dieu? o est Dieu?

-- Mon fils, dit avec fermet lvque, vous ne le voyez point,
parce que les passions de la terre le cachent.

-- Mon enfant, dit le roi  Aramis, ne te dsole pas ainsi. Tu
demandes ce que fait Dieu? Dieu regarde ton dvouement et mon
martyre, et, crois-moi, lun et lautre auront leur rcompense;
prends-ten donc de ce qui arrive aux hommes, et non  Dieu. Ce
sont les hommes qui me font mourir, ce sont les hommes qui te font
pleurer.

-- Oui, sire, dit Aramis, oui, vous avez raison; cest aux hommes
quil faut que je men prenne, et cest  eux que je men
prendrai.

-- Asseyez-vous, Juxon, dit le roi en tombant  genoux, car il
vous reste  mentendre, et il me reste  me confesser. Restez,
monsieur, dit-il  Aramis qui faisait un mouvement pour se
retirer; restez, Parry, je nai rien  dire, mme dans le secret
de la pnitence, qui ne puisse se dire en face de tous; restez, et
je nai quun regret, cest que le monde entier ne puisse pas
mentendre comme vous et avec vous.

Juxon sassit, et le roi, agenouill devant lui comme le plus
humble des fidles, commena sa confession.


LXXI. _Remember_

La confession royale acheve, Charles communia, puis il demanda 
voir ses enfants. Dix heures sonnaient; comme lavait dit le roi,
ce ntait donc pas un grand retard.

Cependant le peuple tait dj prt; il savait que dix heures
taient le moment fix pour lexcution, il sentassait dans les
rues adjacentes au palais, et le roi commenait  distinguer ce
bruit lointain que font la foule et la mer, quand lune est agite
par ses passions, lautre par ses temptes.

Les enfants du roi arrivrent: ctait dabord la princesse
Charlotte, puis le duc de Glocester, cest--dire une petite fille
blonde, belle et les yeux mouills de larmes, puis un jeune garon
de huit  neuf ans, dont loeil sec et la lvre ddaigneusement
releve accusaient la fiert naissante. Lenfant avait pleur
toute la nuit, mais devant tout ce monde il ne pleurait pas.

Charles sentit son coeur se fondre  laspect de ces deux enfants
quil navait pas vus depuis deux ans, et quil ne revoyait quau
moment de mourir. Une larme vint  ses yeux et il se retourna pour
lessuyer, car il voulait tre fort devant ceux  qui il lguait
un si lourd hritage de souffrance et de malheur.

Il parla  la jeune fille dabord; lattirant  lui, il lui
recommanda la pit, la rsignation et lamour filial; puis,
passant de lun  lautre, il prit le jeune duc de Glocester, et
lasseyant sur son genou pour qu la fois il pt le presser sur
son coeur et baiser son visage:

-- Mon fils, lui dit-il, vous avez vu par les rues et dans les
antichambres beaucoup de gens en venant ici; ces gens vont couper
la tte  votre pre, ne loubliez jamais. Peut-tre un jour, vous
voyant prs deux et vous ayant en leur pouvoir, voudront-ils vous
faire roi  lexclusion du prince de Galles ou du duc dYork, vos
frres ans qui sont, lun en France, lautre je ne sais o; mais
vous ntes pas le roi, mon fils, et vous ne pouvez le devenir que
par leur mort. Jurez-moi donc de ne pas vous laisser mettre la
couronne sur la tte, que vous nayez lgitimement droit  cette
couronne; car un jour, coutez bien, mon fils, si vous faisiez
cela, tte et couronne, ils abattraient tout, et ce jour-l vous
ne pourriez mourir calme et sans remords, comme je meurs. Jurez,
mon fils.

Lenfant tendit sa petite main dans celle de son pre, et dit.

-- Sire, je jure  Votre Majest...

Charles linterrompit.

-- Henri, dit-il, appelle-moi ton pre.

-- Mon pre, reprit lenfant, je vous jure quils me tueront avant
de me faire roi.

-- Bien, mon fils, dit Charles. Maintenant embrassez-moi, et vous
aussi, Charlotte, et ne moubliez point.

-- Oh! non, jamais! jamais! scrirent les deux enfants en
lanant leurs bras au cou du roi.

-- Adieu, dit Charles; adieu, mes enfants. Emmenez-les, Juxon;
leurs larmes mteraient le courage de mourir.

Juxon arracha les pauvres enfants des bras de leur pre et les
remit  ceux qui les avaient amens.

Derrire eux les portes souvrirent, et tout le monde put entrer.

Le roi, se voyant seul au milieu de la foule des gardes et des
curieux qui commenaient  envahir la chambre, se rappela que le
comte de La Fre tait l bien prs, sous le parquet de
lappartement, ne le pouvant voir et esprant peut-tre toujours.

Il tremblait que le moindre bruit ne semblt un signal pour Athos,
et que celui-ci, en se remettant au travail, ne se trahit lui-
mme. Il affecta donc limmobilit et contint par son exemple tous
les assistants dans le repos.

Le roi ne se trompait point, Athos tait rellement sous ses
pieds: il coutait, il se dsesprait de ne pas entendre le
signal; il commenait parfois, dans son impatience,  dchiqueter
de nouveau la pierre; mais, craignant dtre entendu, il
sarrtait aussitt.

Cette horrible inaction dura deux heures. Un silence de mort
rgnait dans la chambre royale.

Alors Athos se dcida  chercher la cause de cette sombre et
muette tranquillit que troublait seule limmense rumeur de la
foule. Il entrouvrit la tenture qui cachait le trou de la
crevasse, et descendit sur le premier tage de lchafaud. Au-
dessus de sa tte,  quatre pouces  peine, tait le plancher qui
stendait au niveau de la plate-forme et qui faisait lchafaud.

Ce bruit quil navait entendu que sourdement jusque-l et qui ds
lors parvint  lui, sombre et menaant, le fit bondir de terreur.
Il alla jusquau bord de lchafaud, entrouvrit le drap noir  la
hauteur de son oeil et vit les cavaliers acculs  la terrible
machine; au-del des cavaliers, une range de pertuisaniers; au-
del des pertuisaniers, des mousquetaires; et au-del des
mousquetaires les premires files du peuple, qui, pareil  un
sombre ocan, bouillonnait et mugissait.

-- Quest-il donc arriv? se demanda Athos plus tremblant que le
drap dont il froissait les plis. Le peuple se presse, les soldats
sont sous les armes, et parmi les spectateurs, qui tous ont les
yeux fixs sur la fentre, japerois dArtagnan! Quattend-il?
Que regarde-t-il? Grand Dieu auraient-ils laiss chapper le
bourreau!

Tout  coup le tambour roula sourd et funbre sur la place; un
bruit de pas pesants et prolongs retentit au-dessus de sa tte.
Il lui sembla que quelque chose de pareil  une procession immense
foulait les parquets de White-Hall; bientt il entendit craquer
les planches mmes de lchafaud. Il jeta un dernier regard sur la
place, et lattitude des spectateurs lui apprit ce quune dernire
esprance reste au fond de son coeur lempchait encore de
deviner.

Le murmure de la place avait cess entirement. Tous les yeux
taient fixs sur la fentre de White-Hall, les bouches
entrouvertes et les haleines suspendues indiquaient lattente de
quelque terrible spectacle.

Ce bruit de pas que, de la place quil occupait alors sous le
parquet de lappartement du roi, Athos avait entendu au-dessus de
sa tte se reproduisit sur lchafaud, qui plia sous le poids, de
faon  ce que les planches touchrent presque la tte du
malheureux gentilhomme. Ctait videmment deux files de soldats
qui prenaient leur place.

Au mme instant une voix bien connue du gentilhomme, une noble
voix pronona ces paroles au-dessus de sa tte:

-- Monsieur le colonel, je dsire parler au peuple.

Athos frissonna des pieds  la tte: ctait bien le roi qui
parlait sur lchafaud.

En effet, aprs avoir bu quelques gouttes de vin et rompu un pain,
Charles, las dattendre la mort, stait tout  coup dcid 
aller au-devant delle et avait donn le signal de la marche.

Alors on avait ouvert  deux battants la fentre donnant sur la
place, et du fond de la vaste chambre, le peuple avait pu voir
savancer silencieusement dabord un homme masqu, qu la hache
quil tenait  la main il avait reconnu pour le bourreau. Cet
homme stait approch du billot et y avait dpos sa hache.

Ctait le premier bruit quAthos avait entendu.

Puis, derrire cet homme, ple sans doute, mais calme et marchant
dun pas ferme, Charles Stuart, lequel savanait entre deux
prtres suivis de quelques officiers suprieurs, chargs de
prsider  lexcution, et escort de deux files de pertuisaniers,
qui se rangrent aux deux cts de lchafaud.

La vue de lhomme masqu avait provoqu une longue rumeur. Chacun
tait plein de curiosit pour savoir quel tait ce bourreau
inconnu qui stait prsent si  point pour que le terrible
spectacle promis au peuple pt avoir lieu, quand le peuple avait
cru que ce spectacle tait remis au lendemain. Chacun lavait donc
dvor des yeux; mais tout ce quon avait pu voir, cest que
ctait un homme de moyenne taille, vtu tout en noir, et qui
paraissait dj dun certain ge, car lextrmit dune barbe
grisonnante dpassait le bas du masque qui lui couvrait le visage.

Mais  la vue du roi si calme, si noble, si digne, le silence
stait  linstant mme rtabli, de sorte que chacun put entendre
le dsir quil avait manifest de parler au peuple.

 cette demande, celui  qui elle tait adresse avait sans doute
rpondu par un signe affirmatif, car dune voix ferme et sonore,
et qui vibra jusquau fond du coeur dAthos, le roi commena de
parler.

Il expliquait sa conduite au peuple et lui donnait des conseils
pour le bien de lAngleterre.

-- Oh! se disait Athos en lui-mme, est-il bien possible que
jentende ce que jentends et que je voie ce que je vois? Est-il
bien possible que Dieu ait abandonn son reprsentant sur la terre
 ce point quil le laisse mourir si misrablement!... Et moi qui
ne lai pas vu! moi qui ne lui ai pas dit adieu!

Un bruit pareil  celui quaurait fait linstrument de mort remu
sur le billot se fit entendre.

Le roi sinterrompit.

-- Ne touchez pas  la hache, dit-il.

Et il reprit son discours o il lavait laiss.

Le discours fini, un silence de glace stablit sur la tte du
comte. Il avait la main  son front, et entre sa main et son front
ruisselaient des gouttes de sueur, quoique lair ft glac.

Ce silence indiquait les derniers prparatifs.

Le discours termin, le roi avait promen sur la foule un regard
plein de misricorde; et dtachant lordre quil portait, et qui
tait cette mme plaque en diamants que la reine lui avait
envoye, il la remit au prtre qui accompagnait Juxon. Puis il
tira de sa poitrine une petite croix en diamants aussi. Celle-l,
comme la plaque, venait de Madame Henriette.

-- Monsieur, dit-il en sadressant au prtre qui accompagnait
Juxon, je garderai cette croix dans ma main jusquau dernier
moment; vous me la reprendrez quand je serai mort.

-- Oui, sire, dit une voix quAthos reconnut pour celle dAramis.

Alors Charles, qui jusque-l stait tenu la tte couverte, prit
son chapeau et le jeta prs de lui; puis un  un il dfit tous les
boutons de son pourpoint, se dvtit et le jeta prs de son
chapeau. Alors, comme il faisait froid, il demanda sa robe de
chambre, quon lui donna.

Tous ces prparatifs avaient t faits avec un calme effrayant.

On et dit que le roi allait se coucher dans son lit et non dans
son cercueil.

Enfin, relevant ses cheveux avec la main:

-- Vous gneront-ils, monsieur? dit-il au bourreau. En ce cas on
pourrait les retenir avec un cordon.

Charles accompagna ces paroles dun regard qui semblait vouloir
pntrer sous le masque de linconnu. Ce regard si noble, si calme
et si assur fora cet homme  dtourner la tte. Mais derrire le
regard profond du roi il trouva le regard ardent dAramis.

Le roi, voyant quil ne rpondait pas, rpta sa question.

-- Il suffira, rpondit lhomme dune voix sourde, que vous les
cartiez sur le cou.

Le roi spara ses cheveux avec les deux mains, et regardant le
billot:

-- Ce billot est bien bas, dit-il, ny en aurait-il point de plus
lev?

-- Cest le billot ordinaire, rpondit lhomme masqu.

-- Croyez-vous me couper la tte dun seul coup? demanda le roi.

-- Je lespre, rpondit lexcuteur.

Il y avait dans ces deux mots: _Je lespre_, une si trange
intonation, que tout le monde frissonna, except le roi.

-- Cest bien, dit le roi; et maintenant, bourreau, coute.

Lhomme masqu fit un pas vers le roi et sappuya sur sa hache.

-- Je ne veux pas que tu me surprennes, lui dit Charles. Je
magenouillerai pour prier, alors ne frappe pas encore.

-- Et quand frapperai-je? demanda lhomme masqu.

-- Quand je poserai le cou sur le billot et que je tendrai les
bras en disant: _Remember_, alors frappe hardiment.

Lhomme masqu sinclina lgrement.

-- Voici le moment de quitter le monde, dit le roi  ceux qui
lentouraient. Messieurs, je vous laisse au milieu de la tempte
et vous prcde dans cette patrie qui ne connat pas dorage.
Adieu.

Il regarda Aramis et lui fit un signe de tte particulier.

-- Maintenant, continua-t-il, loignez-vous et laissez-moi faire
tout bas ma prire, je vous prie. loigne-toi aussi, dit-il 
lhomme masqu; ce nest que pour un instant, et je sais que je
tappartiens; mais souviens-toi de ne frapper qu mon signal.

Alors Charles sagenouilla, fit le signe de la croix, approcha sa
bouche des planches comme sil et voulu baiser la plate-forme;
puis sappuyant dune main sur le plancher et de lautre sur le
billot:

-- Comte de La Fre, dit-il en franais, tes-vous l et puis-je
parler?

Cette voix frappa droit au coeur dAthos et le pera comme un fer
glac.

-- Oui, Majest, dit-il en tremblant.

-- Ami fidle, coeur gnreux, dit le roi, je nai pu tre sauv
je ne devais pas ltre. Maintenant, duss-je commettre un
sacrilge, je te dirai: Oui, jai parl aux hommes, jai parl 
Dieu, je te parle  toi le dernier. Pour soutenir une cause que
jai crue sacre, jai perdu le trne de mes pres et diverti
lhritage de mes enfants. Un million en or me reste, je lai
enterr dans les caves du chteau de Newcastle au moment o jai
quitt cette ville. Cet argent, toi seul sais quil existe, fais-
en usage quand tu croiras quil en sera temps pour le plus grand
bien de mon fils an; et maintenant, comte de La Fre, dites-moi
adieu.

-- Adieu, Majest sainte et martyre, balbutia Athos glac de
terreur.

Il se fit alors un instant de silence, pendant lequel il sembla 
Athos que le roi se relevait et changeait de position.

Puis dune voix pleine et sonore, de manire quon lentendt non
seulement sur lchafaud, mais encore sur la place:

-- _Remember_, dit le roi.

Il achevait  peine ce mot quun coup terrible branla le plancher
de lchafaud; la poussire schappa du drap et aveugla le
malheureux gentilhomme. Puis soudain, comme par un mouvement
machinal il levait les yeux et la tte, une goutte chaude tomba
sur son front. Athos recula avec un frisson dpouvante, et au
mme instant, les gouttes se changrent en une noire cascade, qui
rejaillit sur le plancher.

Athos, tomb lui-mme  genoux, demeura pendant quelques instants
comme frapp de folie et dimpuissance. Bientt,  son murmure
dcroissant, il saperut que la foule sloignait; il demeura
encore un instant immobile, muet et constern. Alors se
retournant, il alla tremper le bout de son mouchoir dans le sang
du roi martyr; puis, comme la foule sloignait de plus en plus,
il descendit, fendit le drap, et se glissa entre deux chevaux, se
mla au peuple dont il portait le vtement, et arriva le premier 
la taverne.

Mont  sa chambre, il se regarda dans une glace, vit son front
marqu dune large tache rouge, porta la main  son front, la
retira pleine du sang du roi et svanouit.


LXXII. Lhomme masqu

Quoiquil ne ft que quatre heures du soir, il faisait nuit close;
la neige tombait paisse et glace. Aramis rentra  son tour et
trouva Athos, sinon sans connaissance, du moins ananti.

Aux premiers mots de son ami, le comte sortit de lespce de
lthargie o il tait tomb.

-- Eh bien! dit Aramis, vaincus par la fatalit.

-- Vaincus! dit Athos. Noble et malheureux roi!

-- tes-vous donc bless? demanda Aramis.

-- Non, ce sang est le sien.

Le comte sessuya le front.

-- O tiez-vous donc?

-- O vous maviez laiss, sous lchafaud.

-- Et vous avez tout vu?

-- Non, mais tout entendu; Dieu me garde dune autre heure
pareille  celle que je viens de passer! Nai-je point les cheveux
blancs?

-- Alors vous savez que je ne lai point quitt?

-- Jai entendu votre voix jusquau dernier moment.

-- Voici la plaque quil ma donne, dit Aramis, voici la croix
que jai retire de sa main; il dsirait quelles fussent remises
 la reine.

-- Et voil un mouchoir pour les envelopper, dit Athos.

Et il tira de sa poche le mouchoir quil avait tremp dans le sang
du roi.

-- Maintenant, demanda Athos, qua-t-on fait de ce pauvre cadavre?

-- Par ordre de Cromwell, les honneurs royaux lui seront rendus.
Nous avons plac le corps dans un cercueil de plomb; les mdecins
soccupent dembaumer ces malheureux restes, et, leur oeuvre
finie, le roi sera dpos dans une chapelle ardente.

-- Drision! murmura sombrement Athos; les honneurs royaux  celui
quils ont assassin!

-- Cela prouve, dit Aramis, que le roi meurt, mais que la royaut
ne meurt pas.

-- Hlas! dit Athos, cest peut-tre le dernier roi chevalier
quaura eu le monde.

-- Allons, ne vous dsolez pas, comte, dit une grosse voix dans
lescalier, o retentissaient les larges pas de Porthos, nous
sommes tous mortels, mes pauvres amis.

-- Vous arrivez tard, mon cher Porthos, dit le comte de La Fre.

-- Oui, dit Porthos, il y avait des gens sur ma route qui mont
retard. Ils dansaient, les misrables! Jen ai pris un par le cou
et je crois lavoir un peu trangl. Juste en ce moment une
patrouille est venue. Heureusement, celui  qui javais eu
particulirement affaire a t quelques minutes sans pouvoir
parler. Jai profit de cela pour me jeter dans une petite rue.
Cette petite rue ma conduit dans une autre plus petite encore.
Alors je me suis perdu. Je ne connais pas Londres, je ne sais pas
langlais, jai cru que je ne me retrouverais jamais; enfin me
voil.

-- Mais dArtagnan, dit Aramis, ne lavez-vous point vu et ne lui
serait-il rien arriv?

-- Nous avons t spars par la foule, dit Porthos, et, quelques
efforts que jaie faits, je nai pas pu le rejoindre.

-- Oh! dit Athos avec amertume, je lai vu, moi; il tait au
premier rang de la foule, admirablement plac pour ne rien perdre;
et comme,  tout prendre, le spectacle tait curieux, il aura
voulu voir jusquau bout.

-- Oh! comte de La Fre, dit une voix calme, quoique touffe par
la prcipitation de la course, est-ce bien vous qui calomniez les
absents?

Ce reproche atteignit Athos au coeur. Cependant, comme
limpression que lui avait produite dArtagnan aux premiers rangs
de ce peuple stupide et froce tait profonde, il se contenta de
rpondre:

-- Je ne vous calomnie pas, mon ami. On tait inquiet de vous ici,
et jai dit o vous tiez. Vous ne connaissiez pas le roi Charles,
ce ntait quun tranger pour vous, et vous ntiez pas forc de
laimer.

Et en disant ces mots il tendit la main  son ami. Mais dArtagnan
fit semblant de ne point voir le geste dAthos et garda sa main
sous son manteau.

Athos laissa retomber lentement la sienne prs de lui.

-- Ouf! je suis las, dit dArtagnan, et il sassit.

-- Buvez un verre de porto, dit Aramis en prenant une bouteille
sur une table et en remplissant un verre; buvez, cela vous
remettra.

-- Oui, buvons, dit Athos, qui, sensible au mcontentement du
Gascon, voulait choquer son verre contre le sien, buvons et
quittons cet abominable pays. La felouque nous attend, vous le
savez; partons ce soir, nous navons plus rien  faire ici.

-- Vous tes bien press, monsieur le comte, dit dArtagnan.

-- Ce sol sanglant me brle les pieds, dit Athos.

-- La neige ne me fait pas cet effet,  moi, dit tranquillement le
Gascon.

-- Mais que voulez-vous donc que nous fassions, dit Athos,
maintenant que le roi est mort?

-- Ainsi, monsieur le comte, dit dArtagnan avec ngligence, vous
ne voyez point quil vous reste quelque chose  faire en
Angleterre?

-- Rien, rien, dit Athos, qu douter de la bont divine et 
mpriser mes propres forces.

-- Eh bien! moi, dit dArtagnan, moi chtif, moi badaud
sanguinaire, qui suis all me placer  trente pas de lchafaud
pour mieux voir tomber la tte de ce roi que je ne connaissais
pas, et qui,  ce quil parat, mtait indiffrent, je pense
autrement que monsieur le comte... je reste!

Athos plit extrmement; chaque reproche de son ami vibrait
jusquau plus profond de son coeur.

-- Ah! vous restez  Londres? dit Porthos  dArtagnan.

-- Oui, dit celui-ci. Et vous?

-- Dame! dit Porthos un peu embarrass vis--vis dAthos et
dAramis, dame! si vous restez, comme je suis venu avec vous, je
ne men irai quavec vous; je ne vous laisserai pas seul dans cet
abominable pays.

-- Merci, mon excellent ami. Alors jai une petite entreprise 
vous proposer, et que nous mettrons  excution ensemble quand
monsieur le comte sera parti, et dont lide mest venue pendant
que je regardais le spectacle que vous savez.

-- Laquelle? dit Porthos.

-- Cest de savoir quel est cet homme masqu qui sest offert si
obligeamment pour couper le cou du roi.

-- Un homme masqu! scria Athos, vous navez donc pas laiss
fuir le bourreau?

-- Le bourreau? dit dArtagnan, il est toujours dans la cave, o
je prsume quil dit deux mots aux bouteilles de notre hte. Mais
vous my faites penser...

Il alla  la porte.

-- Mousqueton! dit-il.

-- Monsieur? rpondit une voix qui semblait sortir des profondeurs
de la terre.

-- Lchez votre prisonnier, dit dArtagnan, tout est fini.

-- Mais, dit Athos, quel est donc le misrable qui a port la main
sur son roi?

-- Un bourreau amateur, qui, du reste, manie la hache avec
facilit, car, ainsi quil l_esprait_, dit Aramis, il ne lui a
fallu quun coup.

-- Navez-vous point vu son visage? demanda Athos.

-- Il avait un masque, dit dArtagnan.

-- Mais vous qui tiez prs de lui, Aramis?

-- Je nai vu quune barbe grisonnante qui passait sous le masque.

-- Cest donc un homme dun certain ge? demanda Athos.

-- Oh! dit dArtagnan, cela ne signifie rien. Quand on met un
masque, on peut bien mettre une barbe.

-- Je suis fch de ne pas lavoir suivi, dit Porthos.

-- Eh bien! mon cher Porthos, dit dArtagnan, voil justement
lide qui mest venue,  moi.

Athos comprit tout; il se leva.

-- Pardonne-moi, dArtagnan, dit-il; jai dout de Dieu, je
pouvais bien douter de toi. Pardonne-moi, ami.

-- Nous verrons cela tout  lheure, dit dArtagnan avec un demi-
sourire.

-- Eh bien? dit Aramis.

-- Eh bien, reprit dArtagnan, tandis que je regardais, non pas le
roi, comme le pense monsieur le comte, car je sais ce que cest
quun homme qui va mourir, et, quoique je dusse tre habitu  ces
sortes de choses, elles me font toujours mal, mais bien le
bourreau masqu, cette ide me vint, ainsi que je vous lai dit,
de savoir qui il tait. Or, comme nous avons lhabitude de nous
complter les uns par les autres, et de nous appeler  laide,
comme on appelle sa seconde main au secours de la premire, je
regardai machinalement autour de moi pour voir si Porthos ne
serait pas l; car je vous avais reconnu prs du roi, Aramis, et
vous, comte, je savais que vous deviez tre sous lchafaud. Ce
qui fait que je vous pardonne, ajouta-t-il en tendant la main 
Athos, car vous avez bien d souffrir. Je regardais donc autour de
moi quand je vis  ma droite une tte qui avait t fendue, et
qui, tant bien que mal, stait raccommode avec du taffetas
noir.Parbleu! me dis-je, il me semble que voil une couture de ma
faon, et que jai recousu ce crne-l quelque part. En effet,
ctait ce malheureux cossais, le frre de Parry, vous savez,
celui sur lequel Groslow sest amus  essayer ses forces, et qui
navait plus quune moiti de tte quand nous le rencontrmes.

-- Parfaitement, dit Porthos, lhomme aux poules noires.

-- Vous lavez dit, lui-mme; il faisait des signes  un autre
homme qui se trouvait  ma gauche; je me retournai, et je reconnus
lhonnte Grimaud, tout occup comme moi  dvorer des yeux mon
bourreau masqu.

-- Oh! lui fis-je. Or, comme cette syllabe est labrviation dont
se sert M. le comte les jours o il lui parle, Grimaud comprit que
ctait lui quon appelait, et se retourna comme m par un
ressort; il me reconnut  son tour, alors, allongeant le doigt
vers lhomme masqu:

-- Hein? dit-il. Ce qui voulait dire: avez-vous vu?

-- Parbleu! rpondis-je.

Nous nous tions parfaitement compris.

Je me retournai vers notre cossais; celui-l aussi avait des
regards parlants.

Bref, tout finit, vous savez comment, dune faon fort lugubre.
Le peuple sloigna; peu  peu le soir venait; je mtais retir
dans un coin de la place avec Grimaud et lcossais, auquel
javais fait signe de demeurer avec nous, et je regardais de l le
bourreau, qui, rentr dans la chambre royale, changeait dhabit;
le sien tait ensanglant sans doute. Aprs quoi il mit un chapeau
noir sur sa tte, senveloppa dun manteau et disparut. Je devinai
quil allait sortir et je courus en face de la porte. En effet,
cinq minutes aprs nous le vmes descendre lescalier.

-- Vous lavez suivi? scria Athos.

-- Parbleu! dit dArtagnan; mais ce nest pas sans peine, allez! 
chaque instant il se retournait; alors nous tions obligs de nous
cacher ou de prendre des airs indiffrents. Jaurais t  lui et
je laurais bien tu; mais je ne suis pas goste, moi, et ctait
un rgal que je vous mnageais,  Aramis et  vous, Athos, pour
vous consoler un peu. Enfin, aprs une demi-heure de marche 
travers les rues les plus tortueuses de la Cit, il arriva  une
petite maison isole, o pas un bruit, pas une lumire
nannonaient la prsence de lhomme.

Grimaud tira de ses larges chausses un pistolet.

-- Hein? dit-il en le montrant.

-- Non pas, lui dis-je. Et je lui arrtai le bras.

Je vous lai dit, javais mon ide.

Lhomme masqu sarrta devant une porte basse et tira une clef;
mais avant de la mettre dans la serrure, il se retourna pour voir
sil navait pas t suivi. Jtais blotti derrire un arbre;
Grimaud derrire une borne; lcossais, qui navait rien pour se
cacher, se jeta  plat ventre sur le chemin.

Sans doute celui que nous poursuivons se crut bien seul, car
jentendis le grincement de la clef; la porte souvrit et il
disparut.

-- Le misrable! dit Aramis, pendant que vous tes revenu, il aura
fui, et nous ne le retrouverons pas.

-- Allons donc, Aramis, dit dArtagnan, vous me prenez pour un
autre.

-- Cependant, dit Athos, en votre absence...

-- Eh bien, en mon absence, navais-je pas pour me remplacer
Grimaud et lcossais? Avant quil et le temps de faire dix pas
dans lintrieur javais fait le tour de la maison, moi.  lune
des portes, celle par laquelle il tait entr, jai mis notre
cossais en lui faisant signe que si lhomme au masque noir
sortait, il fallait le suivre o il allait, tandis que Grimaud le
suivrait lui-mme et reviendrait nous attendre o nous tions.
Enfin, jai mis Grimaud  la seconde issue, en lui faisant la mme
recommandation, et me voil. La bte est cerne; maintenant, qui
veut voir lhallali?

Athos se prcipita dans les bras de dArtagnan, qui sessuyait le
front.

-- Ami, dit-il, en vrit vous avez t trop bon de me pardonner;
jai tort, cent fois tort, je devrais vous connatre pourtant;
mais il y a au fond de nous quelque chose de mchant qui doute
sans cesse.

-- Hum! dit Porthos, est-ce que le bourreau ne serait point par
hasard M. Cromwell, qui pour tre sr que sa besogne ft bien
faite, aurait voulu la faire lui-mme!

-- Ah bien oui! M. Cromwell est gros et court, et celui-l mince,
lanc et plutt grand que petit.

-- Quelque soldat condamn auquel on aura offert sa grce  ce
prix, dit Athos, comme on a fait pour le malheureux Chalais.

-- Non, non, continua dArtagnan, ce nest point la marche mesure
dun fantassin; ce nest point non plus le pas cart dun homme
de cheval. Il y a dans tout cela une jambe fine, une allure
distingue. Ou je me trompe fort, ou nous avons affaire  un
gentilhomme.

-- Un gentilhomme! scria Athos, impossible! ce serait un
dshonneur pour toute la seigneurie.

-- Belle chasse! dit Porthos avec un rire qui fit trembler les
vitres; belle chasse, mordieu!

-- Partez-vous toujours, Athos? demanda dArtagnan.

-- Non, je reste, rpondit le gentilhomme avec un geste de menace
qui ne promettait rien de bon  celui  qui ce geste tait
adress.

-- Alors, les pes! dit Aramis, les pes! et ne perdons pas un
instant.

Les quatre amis reprirent promptement leurs habits de
gentilshommes, ceignirent leurs pes, firent monter Mousqueton,
Blaisois, et leur ordonnrent de rgler la dpense avec lhte et
de tenir tout prt pour leur dpart, les probabilits tant que
lon quitterait Londres la nuit mme.

La nuit stait assombrie encore, la neige continuait de tomber et
semblait un vaste linceul tendu sur la ville rgicide; il tait
sept heures du soir  peu prs,  peine voyait-on quelques
passants dans les rues, chacun sentretenait en famille et tout
bas des vnements terribles de la journe.

Les quatre amis, envelopps de leurs manteaux, traversrent toutes
les places et les rues de la Cit, si frquentes le jour, et si
dsertes cette nuit-l. DArtagnan les conduisait, essayant de
reconnatre de temps en temps des croix quil avait faites avec
son poignard sur les murailles; mais la nuit tait si sombre que
les vestiges indicateurs avaient grandpeine  tre reconnus.
Cependant dArtagnan avait si bien incrust dans sa tte chaque
borne, chaque fontaine, chaque enseigne, quau bout dune demi-
heure de marche il parvint, avec ses trois compagnons, en vue de
la maison isole.

DArtagnan crut un instant que le frre de Parry avait disparu; il
se trompait: le robuste cossais, accoutum aux glaces de ses
montagnes, stait tendu contre une borne, et comme une statue
abattue de sa base, insensible aux intempries de la saison,
stait laiss recouvrir de neige; mais  lapproche des quatre
hommes il se leva.

-- Allons, dit Athos, voici encore un bon serviteur. Vrai Dieu!
les braves gens sont moins rares quon ne le croit; cela
encourage.

-- Ne nous pressons pas de tresser des couronnes pour notre
cossais, dit dArtagnan; je crois que le drle est ici pour son
propre compte. Jai entendu dire que ces messieurs qui ont vu le
jour de lautre ct de la Tweed sont fort rancuniers. Gare 
matre Groslow! il pourra bien passer un mauvais quart dheure
sil le rencontre.

En se dtachant de ses amis il sapprocha de lcossais et se fit
reconnatre. Puis il fit signe aux autres de venir.

-- Eh bien? dit Athos en anglais.

-- Personne nest sorti, rpondit le frre de Parry.

-- Bien, restez avec cet homme, Porthos, et vous aussi, Aramis.
DArtagnan va me conduire  Grimaud.

Grimaud, non moins habile que lcossais, tait coll contre un
saule creux dont il stait fait une gurite. Un instant, comme il
lavait craint pour lautre sentinelle, dArtagnan crut que
lhomme masqu tait sorti et que Grimaud lavait suivi.

Tout  coup une tte apparut et fit entendre un lger sifflement.

-- Oh! dit Athos.

-- Oui, rpondit Grimaud.

Ils se rapprochrent du saule.

-- Eh bien, demanda dArtagnan, quelquun est-il sorti?

-- Non, mais quelquun est entr, dit Grimaud.

-- Un homme ou une femme?

-- Un homme.

-- Ah! ah! dit dArtagnan; ils sont deux, alors.

-- Je voudrais quils fussent quatre, dit Athos, au moins la
partie serait gale.

-- Peut-tre sont-ils quatre, dit dArtagnan.

-- Comment cela?

-- Dautres hommes ne pouvaient-ils pas tre dans cette maison
avant eux et les y attendre?

-- On peut voir, dit Grimaud en montrant une fentre  travers les
contrevents de laquelle filtraient quelques rayons de lumire.

-- Cest juste, dit dArtagnan, appelons les autres.

Et ils tournrent autour de la maison pour faire signe  Porthos
et  Aramis de venir.

Ceux-ci accoururent empresss.

-- Avez-vous vu quelque chose? dirent-ils.

-- Non, mais nous allons voir, rpondit dArtagnan en montrant
Grimaud, qui, en saccrochant aux asprits de la muraille, tait
dj parvenu  cinq ou six pieds de la terre.

Tous quatre se rapprochrent. Grimaud continuait son ascension
avec ladresse dun chat; enfin il parvint  saisir un de ces
crochets qui servent  maintenir les contrevents quand ils sont
ouverts; en mme temps son pied trouva une moulure qui parut lui
prsenter un point dappui suffisant, car il fit un signe qui
indiquait quil tait arriv  son but. Alors il approcha son oeil
de la fente du volet.

-- Eh bien? demanda dArtagnan.

Grimaud montra sa main ferme avec deux doigts ouverts seulement.

-- Parle, dit Athos, on ne voit pas tes signes. Combien sont-ils?

Grimaud fit un effort sur lui-mme.

-- Deux, dit-il, lun est en face de moi; lautre me tourne le
dos.

-- Bien. Et quel est celui qui est en face de toi?

-- Lhomme que jai vu passer.

-- Le connais-tu?

-- Jai cru le reconnatre et je ne me trompais pas; gros et
court.

-- Qui est-ce? demandrent ensemble et  voix basse les quatre
amis.

-- Le gnral Olivier Cromwell.

Les quatre amis se regardrent.

-- Et lautre? demanda Athos.

-- Maigre et lanc.

-- Cest le bourreau, dirent  la fois dArtagnan et Aramis.

-- Je ne vois que son dos, reprit Grimaud; mais attendez, il fait
un mouvement, il se retourne; et sil a dpos son masque, je
pourrai voir... Ah!

Grimaud, comme sil et t frapp au coeur, lcha le crochet de
fer et se rejeta en arrire en poussant un gmissement sourd.
Porthos le retint dans ses bras.

-- Las-tu vu? dirent les quatre amis.

-- Oui, dit Grimaud les cheveux hrisss et la sueur au front.

-- Lhomme maigre et lanc? dit dArtagnan.

-- Oui.

-- Le bourreau, enfin? demanda Aramis.

-- Oui.

-- Et qui est-ce? dit Porthos.

-- Lui! lui! balbutia Grimaud ple comme un mort et saisissant de
ses mains tremblantes la main de son matre.

-- Qui, lui? demanda Athos.

-- Mordaunt! ... rpondit Grimaud.

DArtagnan, Porthos et Aramis poussrent une exclamation de joie.

Athos fit un pas en arrire et passa la main sur son front:

-- Fatalit! murmura-t-il.


LXXIII. La maison de Cromwell

Ctait effectivement Mordaunt que dArtagnan avait suivi sans le
reconnatre.

En entrant dans la maison il avait t son masque, enlev la barbe
grisonnante quil avait mise pour se dguiser, avait mont
lescalier, avait ouvert une porte, et, dans une chambre claire
par la lueur dune lampe et tendue dune tenture de couleur
sombre, stait trouv en face dun homme assis devant un bureau
et crivant.

Cet homme, ctait Cromwell.

Cromwell avait dans Londres, on le sait, deux ou trois de ces
retraites inconnues mme au commun de ses amis, et dont il ne
livrait le secret qu ses plus intimes. Or, Mordaunt, on se le
rappelle, pouvait tre compt au nombre de ces derniers.

Lorsquil entra, Cromwell leva la tte.

-- Cest vous, Mordaunt, lui dit-il, vous venez tard.

-- Gnral, rpondit Mordaunt, jai voulu voir la crmonie
jusquau bout, cela ma retard.

-- Ah! dit Cromwell, je ne vous croyais pas dordinaire aussi
curieux que cela.

-- Je suis toujours curieux de voir la chute dun des ennemis de
Votre Honneur, et celui-l ntait pas compt au nombre des plus
petits. Mais vous, gnral, ntiez-vous pas  White-Hall?

-- Non, dit Cromwell.

Il y eut un moment de silence.

-- Avez-vous eu des dtails? demanda Mordaunt.

-- Aucun. Je suis ici depuis le matin. Je sais seulement quil y
avait un complot pour sauver le roi.

-- Ah! vous saviez cela? dit Mordaunt.

-- Peu importe. Quatre hommes dguiss en ouvriers devaient tirer
le roi de prison et le conduire  Greenwich, o une barque
lattendait.

-- Et sachant tout cela, Votre Honneur se tenait ici, loin de la
Cit, tranquille et inactif!

-- Tranquille, oui, rpondit Cromwell; mais qui vous dit inactif?

-- Cependant, si le complot avait russi?

-- Je leusse dsir.

-- Je pensais que Votre Honneur regardait la mort de Charles Ier
comme un malheur ncessaire au bien de lAngleterre.

-- Eh bien! dit Cromwell, cest toujours mon avis. Mais, pourvu
quil mourt, ctait tout ce quil fallait; mieux et valu, peut-
tre, que ce ne ft point sur un chafaud.

-- Pourquoi cela, Votre Honneur?

Cromwell sourit.

-- Pardon, dit Mordaunt, mais vous savez, gnral, que je suis un
apprenti politique, et je dsire profiter en toutes circonstances
des leons que veut bien me donner mon matre.

-- Parce quon et dit que je lavais fait condamner par justice,
et que je lavais laiss fuir par misricorde.

-- Mais sil avait fui effectivement?

-- Impossible.

-- Impossible?

-- Oui, mes prcautions taient prises.

-- Et Votre Honneur connat-il les quatre hommes qui avaient
entrepris de sauver le roi?

-- Ce sont ces quatre Franais dont deux ont t envoys par
Madame Henriette  son mari, et deux par Mazarin  moi.

-- Et croyez-vous, monsieur, que Mazarin les ait chargs de faire
ce quils ont fait?

-- Cest possible, mais il les dsavouera.

-- Vous croyez?

-- Jen suis sr.

-- Pourquoi cela?

-- Parce quils ont chou.

-- Votre Honneur mavait donn deux de ces Franais alors quils
ntaient coupables que davoir port les armes en faveur de
Charles Ier. Maintenant quils sont coupables de complot contre
lAngleterre, Votre Honneur veut-il me les donner tous les quatre?

-- Prenez-les, dit Cromwell.

Mordaunt sinclina avec un sourire de triomphale frocit.

-- Mais, dit Cromwell, voyant que Mordaunt sapprtait  le
remercier, revenons, sil vous plat,  ce malheureux Charles. A-
t-on cri parmi le peuple?

-- Fort peu, si ce nest: Vive Cromwell!

-- O tiez-vous plac?

Mordaunt regarda un instant le gnral pour essayer de lire dans
ses yeux sil faisait une question inutile et sil savait tout.

Mais le regard ardent de Mordaunt ne put pntrer dans les sombres
profondeurs du regard de Cromwell.

-- Jtais plac de manire  tout voir et  tout entendre,
rpondit Mordaunt.

Ce fut au tour de Cromwell de regarder fixement Mordaunt et au
tour de Mordaunt de se rendre impntrable. Aprs quelques
secondes dexamen, il dtourna les yeux avec indiffrence.

-- Il parat, dit Cromwell, que le bourreau improvis a fort bien
fait son devoir. Le coup,  ce quon ma rapport du moins, a t
appliqu de main de matre.

Mordaunt se rappela que Cromwell lui avait dit navoir aucun
dtail, et il fut ds lors convaincu que le gnral avait assist
 lexcution, cach derrire quelque rideau ou quelque jalousie.

-- En effet, dit Mordaunt dune voix calme et avec un visage
impassible, un seul coup a suffi.

-- Peut-tre, dit Cromwell, tait-ce un homme du mtier.

-- Le croyez-vous, monsieur?

-- Pourquoi pas?

-- Cet homme navait pas lair dun bourreau.

-- Et quel autre quun bourreau, demanda Cromwell, et voulu
exercer cet affreux mtier?

-- Mais, dit Mordaunt, peut-tre quelque ennemi personnel du roi
Charles, qui aura fait voeu de vengeance et qui aura accompli ce
voeu, peut-tre quelque gentilhomme qui avait de graves raisons de
har le roi dchu, et qui, sachant quil allait fuir et lui
chapper, sest plac ainsi sur sa route, le front masqu et la
hache  la main, non plus comme supplant du bourreau, mais comme
mandataire de la fatalit.

-- Cest possible, dit Cromwell.

-- Et si cela tait ainsi, dit Mordaunt, Votre Honneur
condamnerait-il son action?

-- Ce nest point  moi de juger, dit Cromwell. Cest une affaire
entre lui et Dieu.

-- Mais si Votre Honneur connaissait ce gentilhomme?

-- Je ne le connais pas, monsieur, rpondit Cromwell, et ne veux
pas le connatre. Que mimporte  moi que ce soit celui-l ou un
autre? Du moment o Charles tait condamn, ce nest point un
homme qui a tranch la tte, cest une hache.

-- Et cependant, sans cet homme, dit Mordaunt, le roi tait sauv.

Cromwell sourit.

-- Sans doute, vous lavez dit vous-mme, on lenlevait.

-- On lenlevait jusqu Greenwich. L il sembarquait sur une
felouque avec ses quatre sauveurs. Mais sur la felouque taient
quatre hommes  moi, et cinq tonneaux de poudre  la nation. En
mer, les quatre hommes descendaient dans la chaloupe, et vous tes
dj trop habile politique, Mordaunt, pour que je vous explique le
reste.

-- Oui, en mer ils sautaient tous.

-- Justement. Lexplosion faisait ce que la hache navait pas
voulu faire. Le roi Charles disparaissait ananti. On disait
quchapp  la justice humaine, il avait t poursuivi et atteint
par la vengeance cleste; nous ntions plus que ses juges et
ctait Dieu qui tait son bourreau. Voil ce que ma fait perdre
votre gentilhomme masqu, Mordaunt. Vous voyez donc bien que
javais raison quand je ne voulais pas le connatre; car, en
vrit, malgr ses excellentes intentions, je ne saurais lui tre
reconnaissant de ce quil a fait.

-- Monsieur, dit Mordaunt, comme toujours je mincline et
mhumilie devant vous; vous tes un profond penseur, et, continua-
t-il, votre ide de la felouque mine est sublime.

-- Absurde, dit Cromwell, puisquelle est devenue inutile. Il ny
a dide sublime en politique que celle qui porte ses fruits;
toute ide qui avorte est folle et aride. Vous irez donc ce soir 
Greenwich, Mordaunt, dit Cromwell en se levant; vous demanderez le
patron de la felouque _lclair_, vous lui montrerez un mouchoir
blanc nou par les quatre bouts, ctait le signe convenu; vous
direz aux gens de reprendre terre, et vous ferez reporter la
poudre  larsenal,  moins que...

--  moins que... rpondit Mordaunt, dont le visage stait
illumin dune joie sauvage pendant que Cromwell parlait.

--  moins que cette felouque telle quelle est ne puisse servir 
vos projets personnels.

-- Ah! milord, milord! scria Mordaunt, Dieu, en vous faisant son
lu, vous a donn son regard, auquel rien ne peut chapper.

-- Je crois que vous mappelez milord! dit Cromwell en riant.
Cest bien, parce que nous sommes entre nous, mais il faudrait
faire attention quune pareille parole ne vous chappt devant nos
imbciles de puritains.

-- Nest-ce pas ainsi que Votre Honneur sera appel bientt?

-- Je lespre du moins, dit Cromwell, mais il nest pas encore
temps.

Cromwell se leva et prit son manteau.

-- Vous vous retirez, monsieur, demanda Mordaunt.

-- Oui, dit Cromwell, jai couch ici hier et avant-hier, et vous
savez que ce nest pas mon habitude de coucher trois fois dans le
mme lit.

-- Ainsi, dit Mordaunt, Votre Honneur me donne toute libert pour
la nuit?

Et mme pour la journe de demain si besoin est, dit Cromwell.
Depuis hier soir, ajouta-t-il en souriant, vous avez assez fait
pour mon service, et si vous avez quelques affaires personnelles 
rgler, il est juste que je vous laisse votre temps.

-- Merci, monsieur; il sera bien employ, je lespre.

Cromwell fit  Mordaunt un signe de la tte; puis, se retournant:

-- tes-vous arm? demanda-t-il.

-- Jai mon pe, dit Mordaunt.

-- Et personne qui vous attende  la porte?

-- Personne.

-- Alors vous devriez venir avec moi, Mordaunt.

-- Merci, monsieur; les dtours que vous tes oblig de faire en
passant par le souterrain me prendraient du temps, et, daprs ce
que vous venez de me dire, je nen ai peut-tre que trop perdu. Je
sortirai par lautre porte.

-- Allez donc, dit Cromwell.

Et posant la main sur un bouton cach, il fit ouvrir une porte si
bien perdue dans la tapisserie quil tait impossible  loeil le
plus exerc de la reconnatre.

Cette porte, mue par un ressort dacier, se referma sur lui.

Ctait une de ces issues secrtes comme lhistoire nous dit quil
en existait dans toutes les mystrieuses maisons quhabitait
Cromwell.

Celle-l passait sous la rue dserte et allait souvrir au fond
dune grotte, dans le jardin dune autre maison situe  cent pas
de celle que le futur protecteur venait de quitter.

Ctait pendant cette dernire partie de la scne, que, par
louverture que laissait un pan du rideau mal tir, Grimaud avait
aperu les deux hommes et avait successivement reconnu Cromwell et
Mordaunt.

On a vu leffet quavait produit la nouvelle sur les quatre amis.

DArtagnan fut le premier qui reprit la plnitude de ses facults.

-- Mordaunt, dit-il; ah! par le ciel! cest Dieu lui-mme qui nous
lenvoie.

-- Oui, dit Porthos, enfonons la porte et tombons sur lui.

-- Au contraire, dit dArtagnan, nenfonons rien, pas de bruit,
le bruit appelle du monde; car, sil est, comme le dit Grimaud,
avec son digne matre, il doit y avoir, cach  une cinquantaine
de pas dici, quelque poste des ctes de fer. Hol! Grimaud, venez
ici, et tchez de vous tenir sur vos jambes.

Grimaud sapprocha. La fureur lui tait revenue avec le sentiment,
mais il tait ferme.

-- Bien, continua dArtagnan. Maintenant montez de nouveau  ce
balcon, et dites-nous si le Mordaunt est encore en compagnie, sil
sapprte  sortir ou  se coucher; sil est en compagnie, nous
attendrons quil soit seul; sil sort, nous le prendrons  la
sortie; sil reste, nous enfoncerons la fentre. Cest toujours
moins bruyant et moins difficile quune porte.

Grimaud commena  escalader silencieusement la fentre.

-- Gardez lautre issue, Athos et Aramis; nous restons ici avec
Porthos.

Les deux amis obirent.

-- Eh bien! Grimaud! demanda dArtagnan.

-- Il est seul, dit Grimaud.

-- Tu en es sr?

-- Oui.

-- Nous navons pas vu sortir son compagnon.

-- Peut-tre est-il sorti par lautre porte.

-- Que fait-il?

-- Il senveloppe de son manteau et met ses gants.

--  nous! murmura dArtagnan.

Porthos mit la main  son poignard, quil tira machinalement du
fourreau.

-- Rengaine, ami Porthos, dit dArtagnan, il ne sagit point ici
de frapper dabord. Nous le tenons, procdons avec ordre. Nous
avons quelques explications mutuelles  nous demander, et ceci est
un pendant de la scne dArmentires; seulement, esprons que
celui-ci naura point de progniture, et que, si nous lcrasons,
tout sera bien cras avec lui.

-- Chut! dit Grimaud; le voil qui sapprte  sortir. Il
sapproche de la lampe. Il la souffle. Je ne vois plus rien.

--  terre, alors,  terre!

Grimaud sauta en arrire et tomba sur ses pieds. La neige
assourdissait le bruit. On nentendit rien.

-- Va prvenir Athos et Aramis quils se placent de chaque ct de
la porte, comme nous allons faire Porthos et moi; quils frappent
dans leurs mains sils le tiennent, nous frapperons dans les
ntres si nous le tenons.

Grimaud disparut.

-- Porthos, Porthos, dit dArtagnan, effacez mieux vos larges
paules, cher ami; il faut quil sorte sans rien voir.

-- Pourvu quil sorte par ici!

-- Chut! dit dArtagnan.

Porthos se colla contre le mur  croire quil y voulait rentrer.
DArtagnan en fit autant.

On entendit alors retentir le pas de Mordaunt dans lescalier
sonore. Un guichet inaperu glissa en grinant dans son
coulisseau. Mordaunt regarda, et, grce aux prcautions prises par
les deux amis, il ne vit rien. Alors il introduisit la clef dans
la serrure; la porte souvrit et il parut sur le seuil.

Au mme instant, il se trouva face  face avec dArtagnan.

Il voulut repousser la porte. Porthos slana sur le bouton et la
rouvrit toute grande.

Porthos frappa trois fois dans ses mains. Athos et Aramis
accoururent.

Mordaunt devint livide, mais il ne poussa point un cri, mais
nappela point au secours.

DArtagnan marcha droit sur Mordaunt, et, le repoussant pour ainsi
dire avec sa poitrine, lui fit remonter  reculons tout
lescalier, clair par une lampe qui permettait au Gascon de ne
pas perdre de vue les mains de Mordaunt; mais Mordaunt comprit
que, dArtagnan tu, il lui resterait encore  se dfaite de ses
trois autres ennemis. Il ne fit donc pas un seul mouvement de
dfense, pas un seul geste de menace. Arriv  la porte, Mordaunt
se sentit accul contre elle, et sans doute il crut que ctait l
que tout allait finir pour lui; mais il se trompait, dArtagnan
tendit la main et ouvrit la porte. Mordaunt et lui se trouvrent
donc dans la chambre o dix minutes auparavant le jeune homme
causait avec Cromwell.

Porthos entra derrire lui; il avait tendu le bras et dcroch la
lampe du plafond;  laide de cette premire lampe il alluma la
seconde.

Athos et Aramis parurent  la porte, quils refermrent  clef.

-- Prenez donc la peine de vous asseoir, dit dArtagnan en
prsentant un sige au jeune homme.

Celui-ci prit la chaise des mains de dArtagnan et sassit, ple
mais calme.  trois pas de lui, Aramis approcha trois siges pour
lui, dArtagnan et Porthos.

Athos alla sasseoir dans un coin,  langle le plus loign de la
chambre, paraissant rsolu de rester spectateur immobile de ce qui
allait se passer.

Porthos sassit  la gauche et Aramis  la droite de dArtagnan.

Athos paraissait accabl. Porthos se frottait les paumes des mains
avec une impatience fivreuse.

Aramis se mordait, tout en souriant, les lvres jusquau sang.

DArtagnan seul se modrait, du moins en apparence.

-- Monsieur Mordaunt, dit-il au jeune homme, puisque, aprs tant
de jours perdus  courir les uns aprs les autres, le hasard nous
rassemble enfin, causons un peu, sil vous plat.


LXXIV. Conversation

Mordaunt avait t surpris si inopinment, il avait mont les
degrs sous limpression dun sentiment si confus encore, que sa
rflexion navait pu tre complte; ce quil y avait de rel,
cest que son premier sentiment avait t tout entier  lmotion,
 la surprise et  linvincible terreur qui saisit tout homme dont
un ennemi mortel et suprieur en force treint le bras au moment
mme o il croit cet ennemi dans un autre lieu et occup dautres
soins.

Mais une fois assis, mais du moment quil saperut quun sursis
lui tait accord, nimporte dans quelle intention, il concentra
toutes ses ides et rappela toutes ses forces.

Le feu du regard de dArtagnan, au lieu de lintimider,
llectrisa pour ainsi dire, car ce regard, tout brlant de menace
quil se rpandt sur lui, tait franc dans sa haine et dans sa
colre. Mordaunt, prt  saisir toute occasion qui lui serait
offerte de se tirer daffaire, soit par la force, soit par la
ruse, se ramassa donc sur lui-mme, comme fait lours accul dans
sa tanire, et qui suit dun oeil en apparence immobile tous les
gestes du chasseur qui la traqu.

Cependant cet oeil, par un mouvement rapide, se porta sur lpe
longue et forte qui battait sur sa hanche; il posa sans
affectation sa main gauche sur la poigne, la ramena  la porte
de la main droite et sassit, comme len priait dArtagnan.

Ce dernier attendait sans doute quelque parole agressive pour
entamer une de ces conversations railleuses ou terribles comme il
les soutenait si bien. Aramis se disait tout bas: Nous allons
entendre des banalits. Porthos mordait sa moustache en
murmurant: Voil bien des faons, mordieu! pour craser ce
serpenteau! Athos seffaait dans langle de la chambre, immobile
et ple comme un bas-relief de marbre, et sentant malgr son
immobilit son front se mouiller de sueur.

Mordaunt ne disait rien; seulement lorsquil se fut bien assur
que son pe tait toujours  sa disposition, il croisa
imperturbablement les jambes et attendit.

Ce silence ne pouvait se prolonger plus longtemps sans devenir
ridicule; dArtagnan le comprit; et comme il avait invit Mordaunt
 sasseoir pour _causer_, il pensa que ctait  lui de commencer
la conversation.

-- Il me parat, monsieur, dit-il avec sa mortelle politesse, que
vous changez de costume presque aussi rapidement que je lai vu
faire aux mimes italiens que M. le cardinal Mazarin fit venir de
Bergame, et quil vous a sans doute men voir pendant votre voyage
en France.

Mordaunt ne rpondit rien.

-- Tout  lheure, continua dArtagnan, vous tiez dguis, je
veux dire habill en assassin, et maintenant...

-- Et maintenant, au contraire, jai tout lair dtre dans
lhabit dun homme quon va assassiner, nest-ce pas? rpondit
Mordaunt de sa voix calme et brve.

-- Oh! monsieur, rpondit dArtagnan, comment pouvez-vous dire de
ces choses-l, quand vous tes en compagnie de gentilshommes et
que vous avez une si bonne pe au ct!

-- Il ny a pas si bonne pe monsieur, qui vaille quatre pes et
quatre poignards; sans compter les pes et les poignards de vos
acolytes qui vous attendent  la porte.

-- Pardon, monsieur, reprit dArtagnan, vous faites erreur, ceux
qui nous attendent  la porte ne sont point nos acolytes, mais nos
laquais. Je tiens  rtablir les choses dans leur plus scrupuleuse
vrit.

Mordaunt ne rpondit que par un sourire qui crispa ironiquement
ses lvres.

-- Mais ce nest point de cela quil sagit, reprit dArtagnan, et
jen reviens  ma question. Je me faisais donc lhonneur de vous
demander, monsieur, pourquoi vous aviez chang dextrieur. Le
masque vous tait assez commode, ce me semble; la barbe grise vous
seyait  merveille, et quant  cette hache dont vous avez fourni
un si illustre coup, je crois quelle ne vous irait pas mal non
plus dans ce moment. Pourquoi donc vous en tes-vous dessaisi?

-- Parce quen me rappelant la scne dArmentires, jai pens que
je trouverais quatre haches pour une, puisque jallais me trouver
entre quatre bourreaux.

-- Monsieur, rpondit dArtagnan avec le plus grand calme, bien
quun lger mouvement de ses sourcils annont quil commenait 
schauffer, monsieur, quoique profondment vicieux et corrompu,
vous tes excessivement jeune, ce qui fait que je ne marrterai
pas  vos discours frivoles. Oui frivoles, car ce que vous venez
de dire  propos dArmentires na pas le moindre rapport avec la
situation prsente. En effet, nous ne pouvions pas offrir une pe
 madame votre mre et la prier de sescrimer contre nous; mais 
vous, monsieur,  un jeune cavalier qui joue du poignard et du
pistolet comme nous vous avons vu faire, et qui porte une pe de
la taille de celle-ci, il ny a personne qui nait le droit de
demander la faveur dune rencontre.

-- Ah! ah! dit Mordaunt, cest donc un duel que vous voulez?

Et il se leva, loeil tincelant, comme sil tait dispos 
rpondre  linstant mme  la provocation.

Porthos se leva aussi, prt comme toujours  ces sortes
daventures.

-- Pardon, pardon, dit dArtagnan avec le mme sang-froid; ne nous
pressons pas, car chacun de nous doit dsirer que les choses se
passent dans toutes les rgles. Rasseyez-vous donc, cher Porthos,
et vous, monsieur Mordaunt, veuillez demeurer tranquille. Nous
allons rgler au mieux cette affaire, et je vais tre franc avec
vous. Avouez, monsieur Mordaunt, que vous avez bien envie de nous
tuer les uns ou les autres?

-- Les uns et les autres, rpondit Mordaunt.

DArtagnan se retourna vers Aramis et lui dit:

-- Cest un bien grand bonheur, convenez-en, cher Aramis, que
M. Mordaunt connaisse si bien les finesses de la langue franaise;
au moins il ny aura pas de malentendu entre nous, et nous allons
tout rgler merveilleusement.

Puis se retournant vers Mordaunt:

-- Cher monsieur Mordaunt, continua-t-il, je vous dirai que ces
messieurs payent de retour vos bons sentiments  leur gard, et
seraient charms de vous tuer aussi. Je vous dirai plus, cest
quils vous tueront probablement; toutefois, ce sera en
gentilshommes loyaux, et la meilleure preuve que lon puisse
fournir, la voici.

Et ce disant, dArtagnan jeta son chapeau sur le tapis, recula sa
chaise contre la muraille, fit signe  ses amis den faire autant,
et saluant Mordaunt avec une grce toute franaise:

--  vos ordres, monsieur, continua-t-il; car si vous navez rien
 dire contre lhonneur que je rclame, cest moi qui commencerai,
sil vous plat. Mon pe est plus courte que la vtre, cest
vrai, mais bast! jespre que le bras supplera  lpe.

-- Halte-l! dit Porthos en savanant; je commence, moi, et sans
rhtorique.

-- Permettez, Porthos, dit Aramis.

Athos ne fit pas un mouvement; on et dit dune statue; sa
respiration mme semblait arrte.

-- Messieurs, messieurs, dit dArtagnan, soyez tranquilles, vous
aurez votre tour. Regardez donc les yeux de monsieur, et lisez-y
la haine bienheureuse que nous lui inspirons; voyez comme il a
habilement dgain; admirez avec quelle circonspection il cherche
tout autour de lui sil ne rencontrera pas quelque obstacle qui
lempche de rompre. Eh bien! tout cela ne vous prouve-t-il pas
que M. Mordaunt est une fine lame et que vous me succderez avant
peu, pourvu que je le laisse faire? Demeurez donc  votre place
comme Athos, dont je ne puis trop vous recommander le calme, et
laissez-moi linitiative que jai prise. Dailleurs, continua-t-il
tirant son pe avec un geste terrible, jai particulirement
affaire  monsieur, et je commencerai. Je le dsire, je le veux.

Ctait la premire fois que dArtagnan prononait ce mot en
parlant  ses amis. Jusque-l, il stait content de le penser.

Porthos recula, Aramis mit son pe sous son bras; Athos demeura
immobile dans langle obscur o il se tenait, non pas calme, comme
le disait dArtagnan, mais suffoqu, mais haletant.

-- Remettez votre pe au fourreau, chevalier, dit dArtagnan 
Aramis, monsieur pourrait croire  des intentions que vous navez
pas.

Puis se retournant vers Mordaunt:

-- Monsieur, lui dit-il, je vous attends.

-- Et moi, messieurs, je vous admire. Vous discutez  qui
commencera de se battre contre moi, et vous ne me consultez pas
l-dessus, moi que la chose regarde un peu, ce me semble. Je vous
hais tous quatre, cest vrai, mais  des degrs diffrents.
Jespre vous tuer tous quatre, mais jai plus de chance de tuer
le premier que le second, le second que le troisime, le troisime
que le dernier. Je rclame donc le droit de choisir mon
adversaire. Si vous me dniez ce droit, tuez-moi, je ne me battrai
pas.

Les quatre amis se regardrent.

-- Cest juste, dirent Porthos et Aramis, qui espraient que le
choix tomberait sur eux.

Athos ni dArtagnan ne dirent rien; mais leur silence mme tait
un assentiment.

-- Eh bien! dit Mordaunt au milieu du silence profond et solennel
qui rgnait dans cette mystrieuse maison; eh bien! je choisis
pour mon premier adversaire celui de vous qui, ne se croyant plus
digne de se nommer le comte de La Fre, sest fait appeler Athos!

Athos se leva de sa chaise comme si un ressort let mis sur ses
pieds; mais au grand tonnement de ses amis, aprs un moment
dimmobilit et de silence:

-- Monsieur Mordaunt, dit-il en secouant la tte, tout duel entre
nous deux est impossible, faites  quelque autre lhonneur que
vous me destiniez.

Et il se rassit.

-- Ah! dit Mordaunt, en voil dj un qui a peur.

-- Mille tonnerres, scria dArtagnan en bondissant vers le jeune
homme, qui a dit ici quAthos avait peur?

-- Laissez dire, dArtagnan, reprit Athos avec un sourire plein de
tristesse et de mpris.

-- Cest votre dcision, Athos? reprit le Gascon.

-- Irrvocable.

-- Cest bien, nen parlons plus.

Puis se retournant vers Mordaunt:

-- Vous lavez entendu, monsieur, dit-il, le comte de La Fre ne
veut pas vous faire lhonneur de se battre avec vous. Choisissez
parmi nous quelquun qui le remplace.

-- Du moment que je ne me bats pas avec lui, dit Mordaunt, peu
mimporte avec qui je me batte. Mettez vos noms dans un chapeau,
et je tirerai au hasard.

-- Voil une ide, dit dArtagnan.

-- En effet, ce moyen concilie tout, dit Aramis.

-- Je ny eusse point song, dit Porthos, et cependant cest bien
simple.

-- Voyons, Aramis, dit dArtagnan, crivez-nous cela de cette
jolie petite criture avec laquelle vous criviez  Marie Michon
pour la prvenir que la mre de monsieur voulait faire assassiner
milord Buckingham.

Mordaunt supporta cette nouvelle attaque sans sourciller; il tait
debout, les bras croiss, et paraissait aussi calme quun homme
peut ltre en pareille circonstance. Si ce ntait pas du
courage, ctait du moins de lorgueil, ce qui y ressemble
beaucoup.

Aramis sapprocha du bureau de Cromwell, dchira trois morceaux de
papier dgale grandeur, crivit sur le premier son nom  lui et
sur les deux autres les noms de ses compagnons, les prsenta tout
ouverts  Mordaunt, qui, sans les lire, fit un signe de tte qui
voulait dire quil sen rapportait parfaitement  lui; puis, les
ayant rouls, il les mit dans un chapeau et les prsenta au jeune
homme.

Celui-ci plongea la main dans le chapeau et en tira un de trois
papiers, quil laissa ddaigneusement retomber, sans le lire, sur
la table.

-- Ah! serpenteau! murmura dArtagnan, je donnerais toutes mes
chances au grade de capitaine des mousquetaires pour que ce
bulletin portt mon nom!

Aramis ouvrit le papier; mais, quelque calme et quelque froideur
quil affectt, on voyait que sa voix tremblait de haine et de
dsir.

-- DArtagnan! lut-il  haute voix.

DArtagnan jeta un cri de joie.

-- Ah! dit-il, il y a donc une justice au ciel!

Puis se retournant vers Mordaunt:

-- Jespre, monsieur, dit-il, que vous navez aucune objection 
faire?

-- Aucune, monsieur, dit Mordaunt en tirant  son tour son pe et
en appuyant la pointe sur sa botte.

Du moment que dArtagnan fut sr que son dsir tait exauc et que
son homme ne lui chapperait point, il reprit toute sa
tranquillit, tout son calme et mme toute la lenteur quil avait
lhabitude de mettre aux prparatifs de cette grave affaire quon
appelle un duel. Il releva promptement ses manchettes, frotta la
semelle de son pied droit sur le parquet, ce qui ne lempcha pas
de remarquer que, pour la seconde fois, Mordaunt lanait autour de
lui le singulier regard quune fois dj il avait saisi au
passage.

-- tes-vous prt, monsieur? dit-il enfin.

-- Cest moi qui vous attends, monsieur, rpondit Mordaunt en
relevant la tte et en regardant dArtagnan avec un regard dont il
serait impossible de rendre lexpression.

-- Alors, prenez garde  vous, monsieur, dit le Gascon, car je
tire assez bien lpe.

-- Et moi aussi, dit Mordaunt.

-- Tant mieux; cela met ma conscience en repos. En garde!

-- Un moment, dit le jeune homme, engagez-moi votre parole,
messieurs, que vous ne me chargerez que les uns aprs les autres.

-- Cest pour avoir le plaisir de nous insulter que tu nous
demandes cela, petit serpent! dit Porthos.

-- Non, cest pour avoir, comme disait monsieur tout  lheure, la
conscience tranquille.

-- Ce doit tre pour autre chose, murmura dArtagnan en secouant
la tte et en regardant avec une certaine inquitude autour de
lui.

-- Foi de gentilhomme! dirent ensemble Aramis et Porthos.

-- En ce cas, messieurs, dit Mordaunt, rangez-vous dans quelque
coin, comme a fait M. le comte de La Fre, qui, sil ne veut point
se battre, me parat connatre au moins les rgles du combat, et
livrez-nous de lespace; nous allons en avoir besoin.

-- Soit, dit Aramis.

-- Voil bien des embarras! dit Porthos.

-- Rangez-vous, messieurs, dit dArtagnan; il ne faut pas laisser
 monsieur le plus petit prtexte de se mal conduire, ce dont,
sauf le respect que je lui dois, il me semble avoir grande envie.

Cette nouvelle raillerie alla smousser sur la face impassible de
Mordaunt.

Porthos et Aramis se rangrent dans le coin parallle  celui o
se tenait Athos, de sorte que les deux champions se trouvrent
occuper le milieu de la chambre, cest--dire quils taient
placs en pleine lumire, les deux lampes qui clairaient la scne
tant poses sur le bureau de Cromwell. Il va sans dire que la
lumire saffaiblissait  mesure quon sloignait du centre de
son rayonnement.

-- Allons, dit dArtagnan, tes-vous enfin prt, monsieur?

-- Je le suis, dit Mordaunt.

Tous deux firent en mme temps un pas en avant, et grce  ce seul
et mme mouvement, les fers furent engags.

DArtagnan tait une lame trop distingue pour samuser, comme on
dit en termes dacadmie,  tter son adversaire. Il fit une
feinte brillante et rapide; la feinte fut pare par Mordaunt.

-- Ah! ah! fit-il avec un sourire de satisfaction.

Et, sans perdre de temps, croyant voir une ouverture, il allongea
un coup droit, rapide et flamboyant comme lclair.

Mordaunt para un contre de quarte si serr quil ne ft pas sorti
de lanneau dune jeune fille.

-- Je commence  croire que nous allons nous amuser, dit
dArtagnan.

-- Oui, murmura Aramis, mais en vous amusant, jouez serr.

-- Sangdieu! mon ami, faites attention, dit Porthos.

Mordaunt sourit  son tour.

-- Ah! monsieur, dit dArtagnan, que vous avez un vilain sourire!
Cest le diable qui vous a appris  sourire ainsi, nest-ce pas?

Mordaunt ne rpondit quen essayant de lier lpe de dArtagnan
avec une force que le Gascon ne sattendait pas  trouver dans ce
corps dbile en apparence; mais, grce  une parade non moins
habile que celle que venait dexcuter son adversaire, il
rencontra  temps le fer de Mordaunt, qui glissa le long du sien
sans rencontrer sa poitrine.

Mordaunt fit rapidement un pas en arrire.

-- Ah! vous rompez, dit dArtagnan, vous tournez? comme il vous
plaira, jy gagne mme quelque chose: je ne vois plus votre
mchant sourire. Me voil tout  fait dans lombre; tant mieux.
Vous navez pas ide comme vous avez le regard faux, monsieur,
surtout lorsque vous avez peur. Regardez un peu mes yeux, et vous
verrez une chose que votre miroir ne vous montrera jamais, cest-
-dire un regard loyal et franc.

Mordaunt,  ce flux de paroles, qui ntait peut-tre pas de trs
bon got, mais qui tait habituel  dArtagnan, lequel avait pour
principe de proccuper son adversaire, ne rpondit pas un seul
mot; mais il rompait, et, tournant toujours, il parvint ainsi 
changer de place avec dArtagnan.

Il souriait de plus en plus. Ce sourire commena dinquiter le
Gascon.

-- Allons, allons, il faut en finir, dit dArtagnan, le drle a
des jarrets de fer, en avant les grands coups!

Et  son tour il pressa Mordaunt, qui continua de rompre, mais
videmment par tactique, sans faire une faute dont dArtagnan pt
profiter, sans que son pe scartt un instant de la ligne.
Cependant, comme le combat avait lieu dans une chambre et que
lespace manquait aux combattants, bientt le pied de Mordaunt
toucha la muraille,  laquelle il appuya sa main gauche.

-- Ah! fit dArtagnan, pour cette fois vous ne romprez plus, mon
bel ami! Messieurs, continua-t-il en serrant les lvres et en
fronant le sourcil, avez-vous jamais vu un scorpion clou  un
mur? Non. Eh bien! vous allez le voir...

Et, en une seconde, dArtagnan porta trois coups terribles 
Mordaunt. Tous trois le touchrent, mais en leffleurant.
DArtagnan ne comprenait rien  cette puissance. Les trois amis
regardaient haletants, la sueur au front.

Enfin dArtagnan, engag de trop prs, fit  son tour un pas en
arrire pour prparer un quatrime coup, ou plutt pour
lexcuter; car, pour dArtagnan, les armes comme les checs
taient une vaste combinaison dont tous les dtails senchanaient
les uns aux autres. Mais au moment o, aprs une feinte rapide et
serre, il attaquait prompt comme lclair, la muraille sembla se
fendre; Mordaunt disparut par louverture bante, et lpe de
dArtagnan, prise entre les deux panneaux, se brisa comme si elle
et t de verre.

DArtagnan fit un pas en arrire. La muraille se referma.

Mordaunt avait manoeuvr, tout en se dfendant, de manire  venir
sadosser  la porte secrte par laquelle nous avons vu sortir
Cromwell. Arriv l, il avait de la main gauche cherch et pouss
le bouton; puis il avait disparu comme disparaissent au thtre
ces mauvais gnies qui ont le don de passer  travers les
murailles.

Le Gascon poussa une imprcation furieuse,  laquelle, de lautre
ct du panneau de fer, rpondit un rire sauvage, rire funbre qui
fit passer un frisson jusque dans les veines du sceptique Aramis.

--  moi, messieurs! cria dArtagnan, enfonons cette porte.

-- Cest le dmon en personne! dit Aramis en accourant  lappel
de son ami.

-- Il nous chappe, sangdieu! il nous chappe, hurla Porthos en
appuyant sa large paule contre la cloison, qui, retenue par
quelque ressort secret, ne bougea point.

-- Tant mieux, murmura sourdement Athos.

-- Je men doutais, mordioux! dit dArtagnan en spuisant en
efforts inutiles, je men doutais; quand le misrable a tourn
autour de la chambre, je prvoyais quelque infme manoeuvre, je
devinais quil tramait quelque chose; mais qui pouvait se douter
de cela?

-- Cest un affreux malheur que nous envoie le diable son ami!
scria Aramis.

-- Cest un bonheur manifeste que nous envoie Dieu! dit Athos avec
une joie vidente.

-- En vrit, rpondit dArtagnan en haussant les paules et en
abandonnant la porte qui dcidment ne voulait pas souvrir, vous
baissez, Athos! Comment pouvez-vous dire des choses pareilles 
des gens comme nous, mordioux! Vous ne comprenez donc pas la
situation?

-- Quoi donc? quelle situation? demanda Porthos.

--  ce jeu-l, quiconque ne tue pas est tu, reprit dArtagnan.
Voyons maintenant, mon cher, entre-t-il dans vos jrmiades
expiatoires que M. Mordaunt nous sacrifie  sa pit filiale? Si
cest votre avis dites-le franchement.

-- Oh! dArtagnan, mon ami!

-- Cest quen vrit, cest piti que de voir les choses  ce
point de vue! Le misrable va nous envoyer cent ctes de fer qui
nous pileront comme grains dans ce mortier de M. Cromwell. Allons!
allons! en route! si nous demeurons cinq minutes seulement ici,
cest fait de nous.

-- Oui, vous avez raison, en route! reprirent Athos et Aramis.

-- Et o allons-nous? demanda Porthos.

--  lhtel, cher ami, prendre nos hardes et nos chevaux; puis de
l, sil plat  Dieu, en France, o, du moins, je connais
larchitecture des maisons. Notre bateau nous attend; ma foi,
cest encore heureux.

Et dArtagnan, joignant lexemple au prcepte, remit au fourreau
son tronon dpe, ramassa son chapeau, ouvrit la porte de
lescalier et descendit rapidement suivi de ses trois compagnons.

 la porte les fugitifs retrouvrent leurs laquais et leur
demandrent des nouvelles de Mordaunt; mais ils navaient vu
sortir personne.


LXXV. La felouque Lclair

DArtagnan avait devin juste: Mordaunt navait pas de temps 
perdre et nen avait pas perdu. Il connaissait la rapidit de
dcision et daction de ses ennemis, il rsolut donc dagir en
consquence. Cette fois les mousquetaires avaient trouv un
adversaire digne deux.

Aprs avoir referm avec soin la porte derrire lui, Mordaunt se
glissa dans le souterrain, tout en remettant au fourreau son pe
inutile, et, gagnant la maison voisine, il sarrta pour se tter
et reprendre haleine.

-- Bon! dit-il, rien, presque rien: des gratignures, voil tout;
deux au bras, lautre  la poitrine. Les blessures que je fais
sont meilleures, moi! Quon demande au bourreau de Bthune,  mon
oncle de Winter et au roi Charles! Maintenant pas une seconde 
perdre, car une seconde de perdue les sauve peut-tre, et il faut
quils meurent tous quatre ensemble, dun seul coup, dvors par
la foudre des hommes  dfaut de celle de Dieu. Il faut quils
disparaissent briss, anantis, disperss. Courons donc jusqu ce
que mes jambes ne puissent plus me porter, jusqu ce que mon
coeur se gonfle dans ma poitrine, mais arrivons avant eux.

Et Mordaunt se mit  marcher dun pas rapide mais plus gal vers
la premire caserne de cavalerie, distante dun quart de lieue 
peu prs. Il fit ce quart de lieue en quatre ou cinq minutes.

Arriv  la caserne, il se fit reconnatre, prit le meilleur
cheval de lcurie, sauta dessus et gagna la route. Un quart
dheure aprs, il tait  Greenwich.

-- Voil le port, murmura-t-il; ce point sombre l-bas, cest
lle des Chiens. Bon! jai une demi-heure davance sur eux... une
heure, peut-tre. Niais que jtais! jai failli masphyxier par
ma prcipitation insense. Maintenant, ajouta-t-il en se dressant
sur ses triers comme pour voir au loin parmi tous ces cordages,
parmi tous ces mts, _lclair_, o est _lclair_?

Au moment o il prononait mentalement ces paroles, comme pour
rpondre  sa pense un homme couch sur un rouleau de cbles se
leva et fit quelques pas vers Mordaunt.

Mordaunt tira un mouchoir de sa poche et le fit flotter un instant
en lair. Lhomme parut attentif, mais demeura  la mme place
sans faire un pas en avant ni en arrire.

Mordaunt fit un noeud  chacun des coins de son mouchoir; lhomme
savana jusqu lui. Ctait, on se le rappelle, le signal
convenu. Le marin tait envelopp dun large caban de laine qui
cachait sa taille et lui voilait le visage.

-- Monsieur, dit le marin, ne viendrait-il pas par hasard de
Londres pour faire une promenade sur mer?

-- Tout exprs, rpondit Mordaunt, du ct de lle des Chiens.

-- Cest cela. Et sans doute monsieur a une prfrence quelconque?
Il aimerait mieux un btiment quun autre? Il voudrait un btiment
marcheur, un btiment rapide?...

-- Comme lclair, rpondit Mordaunt.

-- Bien, alors, cest mon btiment que monsieur cherche, je suis
le patron quil lui faut.

-- Je commence  le croire, dit Mordaunt, surtout si vous navez
pas oubli certain signe de reconnaissance.

-- Le voil, monsieur, dit le marin en tirant de la poche de son
caban un mouchoir nou aux quatre coins.

-- Bon! bon! scria Mordaunt en sautant  bas de son cheval.
Maintenant il ny a pas de temps  perdre. Faites conduire mon
cheval  la premire auberge et menez-moi  votre btiment.

-- Mais vos compagnons? dit le marin; je croyais que vous tiez
quatre, sans compter les laquais.

-- coutez, dit Mordaunt en se rapprochant du marin, je ne suis
pas celui que vous attendez, comme vous ntes pas celui quils
esprent trouver. Vous avez pris la place du capitaine Roggers,
nest-ce pas? vous tes ici par lordre du gnral Cromwell, et
moi je viens de sa part.

-- En effet, dit le patron, je vous reconnais, vous tes le
capitaine Mordaunt.

Mordaunt tressaillit.

-- Oh! ne craignez rien, dit le patron en abaissant son capuchon
et en dcouvrant sa tte, je suis un ami.

-- Le capitaine Groslow! scria Mordaunt.

-- Lui-mme. Le gnral sest souvenu que javais t autrefois
officier de marine, et il ma charg de cette expdition. Y a-t-il
donc quelque chose de chang?

-- Non, rien. Tout demeure dans le mme tat, au contraire.

-- Cest quun instant javais pens que la mort du roi...

-- La mort du roi na fait que hter leur fuite; dans un quart
dheure, dans dix minutes ils seront ici peut-tre.

-- Alors, que venez-vous faire?

-- Membarquer avec vous.

-- Ah! ah! le gnral douterait-il de mon zle?

-- Non; mais je veux assister moi-mme  ma vengeance. Navez-vous
point quelquun qui puisse me dbarrasser de mon cheval?

Groslow siffla, un marin parut.

-- Patrick, dit Groslow, conduisez ce cheval  lcurie de
lauberge la plus proche. Si lon vous demande  qui il
appartient, vous direz que cest  un seigneur irlandais.

Le marin sloigna sans faire une observation.

-- Maintenant, dit Mordaunt, ne craignez-vous point quils vous
reconnaissent?

-- Il ny a pas de danger sous ce costume, envelopp de ce caban,
par cette nuit sombre; dailleurs vous ne mavez pas reconnu,
vous; eux,  plus forte raison, ne me reconnatront point.

-- Cest vrai, dit Mordaunt; dailleurs ils seront loin de songer
 vous. Tout est prt, nest-ce pas?

-- Oui.

-- La cargaison est charge?

-- Oui.

-- Cinq tonneaux pleins?

-- Et cinquante vides.

-- Cest cela.

-- Nous conduisons du porto  Anvers.

--  merveille. Maintenant menez-moi  bord et revenez prendre
votre poste, car ils ne tarderont pas  arriver.

-- Je suis prt.

-- Il est important quaucun de vos gens ne me voie entrer.

-- Je nai quun homme  bord, et je suis sr de lui comme de moi-
mme. Dailleurs, cet homme ne vous connat pas, et, comme ses
compagnons, il est prt  obir  nos ordres, mais il ignore tout.

-- Cest bien. Allons.

Ils descendirent alors vers la Tamise. Une petite barque tait
amarre au rivage par une chane de fer fixe  un pieu. Groslow
tira la barque  lui, lassura tandis que Mordaunt descendait
dedans, puis il sauta  son tour, et, presque aussitt saisissant
les avirons, il se mit  ramer de manire  prouver  Mordaunt la
vrit de ce quil avait avanc, cest--dire quil navait pas
oubli son mtier de marin.

Au bout de cinq minutes on fut dgag de ce monde de btiments
qui,  cette poque dj, encombraient les approches de Londres,
et Mordaunt put voir, comme un point sombre, la petite felouque se
balanant  lancre  quatre ou cinq encablures de lle des
Chiens.

En approchant de _lclair_, Groslow siffla dune certaine faon,
et vit la tte dun homme apparatre au-dessus de la muraille.

-- Est-ce vous, capitaine? demanda cet homme.

-- Oui, jette lchelle.

Et Groslow, passant lger et rapide comme une hirondelle sous le
beaupr, vint se ranger bord  bord avec lui.

-- Montez, dit Groslow  son compagnon.

Mordaunt, sans rpondre, saisit la corde et grimpa le long des
flancs du navire avec une agilit et un aplomb peu ordinaires aux
gens de terre; mais son dsir de vengeance lui tenait lieu
dhabitude et le rendait apte  tout.

Comme lavait prvu Groslow, le matelot de garde  bord de
_lclair_ ne parut pas mme remarquer que son patron revenait
accompagn.

Mordaunt et Groslow savancrent vers la chambre du capitaine.
Ctait une espce de cabine provisoire btie en planches sur le
pont.

Lappartement dhonneur avait t cd par le capitaine Roggers 
ses passagers.

-- Et eux, demanda Mordaunt, o sont-ils?

--  lautre extrmit du btiment, rpondit Groslow.

-- Et ils nont rien  faire de ce ct?

-- Rien absolument.

--  merveille! Je me tiens cach chez vous. Retournez  Greenwich
et ramenez-les. Vous avez une chaloupe?

-- Celle dans laquelle nous sommes venus.

-- Elle ma paru lgre et bien taille.

-- Une vritable pirogue.

-- Amarrez-la  la poupe avec une liasse de chanvre, mettez-y les
avirons afin quelle suive dans le sillage et quil ny ait que la
corde  couper. Munissez-la de rhum et de biscuits. Si par hasard
la mer tait mauvaise, vos hommes ne seraient pas fchs de
trouver sous leur main de quoi se rconforter.

-- Il sera fait comme vous dites. Voulez-vous visiter la sainte-
barbe!

-- Non,  votre retour. Je veux placer la mche moi-mme, pour
tre sr quelle ne fera pas long feu. Surtout cachez bien votre
visage, quils ne vous reconnaissent pas.

-- Soyez donc tranquille.

-- Allez, voil dix heures qui sonnent  Greenwich.

En effet, les vibrations dune cloche dix fois rptes
traversrent tristement lair charg de gros nuages qui roulaient
au ciel pareils  des vagues silencieuses.

Groslow repoussa la porte, que Mordaunt ferma en dedans, et, aprs
avoir donn au matelot de garde lordre de veiller avec la plus
grande attention, il descendit dans sa barque, qui sloigna
rapidement, cumant le flot de son double aviron.

Le vent tait froid et la jete dserte lorsque Groslow aborda 
Greenwich; plusieurs barques venaient de partir  la mare pleine.
Au moment o Groslow prit terre, il entendit comme un galop de
chevaux sur le chemin pav de galets.

-- Oh! oh! dit-il, Mordaunt avait raison de me presser. Il ny
avait pas de temps de perdre; les voici.

En effet, ctaient nos amis ou plutt leur avant-garde compose
de dArtagnan et dAthos. Arrivs en face de lendroit o se
tenait Groslow, ils sarrtrent comme sils eussent devin que
celui  qui ils avaient affaire tait l. Athos mit pied  terre
et droula tranquillement un mouchoir dont les quatre coins
taient nous, et quil fit flotter au vent, tandis que
dArtagnan, toujours prudent, restait  demi pench sur son
cheval, une main enfonce dans les fontes.

Groslow, qui, dans le doute o il tait que les cavaliers fussent
bien ceux quil attendait, stait accroupi derrire un de ces
canons plants dans le sol et qui servent  enrouler les cbles,
se leva alors, en voyant le signal convenu, et marcha droit aux
gentilshommes. Il tait tellement encapuchonn dans son caban,
quil tait impossible de voir sa figure. Dailleurs la nuit tait
si sombre, que cette prcaution tait superflue.

Cependant loeil perant dAthos devina, malgr lobscurit, que
ce ntait pas Roggers qui tait devant lui.

-- Que voulez-vous? dit-il  Groslow en faisant un pas en arrire.

-- Je veux vous dire, milord, rpondit Groslow en affectant
laccent irlandais, que vous cherchez le patron Roggers, mais que
vous cherchez vainement.

-- Comment cela? demanda Athos.

-- Parce que ce matin il est tomb dun mt de hune et quil sest
cass la jambe. Mais je suis son cousin; il ma cont toute
laffaire et ma charg de reconnatre pour lui et de conduire 
sa place, partout o ils le dsireraient, les gentilshommes qui
mapporteraient un mouchoir nou aux quatre coins comme celui que
vous tenez  la main et comme celui que jai dans ma poche.

Et  ces mots Groslow tira de sa poche le mouchoir quil avait
dj montr  Mordaunt.

-- Est-ce tout? demanda Athos.

-- Non pas, milord; car il y a encore soixante-quinze livres
promises si je vous dbarque sains et saufs  Boulogne ou sur tout
autre point de la France que vous mindiquerez.

-- Que dites-vous de cela, dArtagnan? demanda Athos en franais.

-- Que dit-il, dabord? rpondit celui-ci.

-- Ah! cest vrai, dit Athos; joubliais que vous nentendez pas
langlais.

Et il redit  dArtagnan la conversation quil venait davoir avec
le patron.

-- Cela me parat assez vraisemblable, dit le Gascon.

-- Et  moi aussi, rpondit Athos.

-- Dailleurs, reprit dArtagnan, si cet homme nous trompe, nous
pourrons toujours lui brler la cervelle.

-- Et qui nous conduira?

-- Vous, Athos; vous savez tant de choses, que je ne doute pas que
vous ne sachiez conduire un btiment.

-- Ma foi, dit Athos avec un sourire, tout en plaisantant, ami,
vous avez presque rencontr juste; jtais destin par mon pre 
servir dans la marine, et jai quelques vagues notions du
pilotage.

-- Voyez-vous! scria dArtagnan.

-- Allez donc chercher nos amis, dArtagnan, et revenez, il est
onze heures, nous navons pas de temps  perdre.

DArtagnan savana vers deux cavaliers qui, le pistolet au poing,
se tenaient en vedette aux premires maisons de la ville,
attendant et surveillant sur le revers de la route et rangs
contre une espce de hangar; trois autres cavaliers faisaient le
guet et semblaient attendre aussi.

Les deux vedettes du milieu de la route taient Porthos et Aramis.

Les trois cavaliers du hangar taient Mousqueton, Blaisois et
Grimaud; seulement ce dernier, en y regardant de plus prs, tait
double, car il avait en croupe Parry, qui devait ramener  Londres
les chevaux des gentilshommes et de leurs gens, vendus  lhte
pour payer les dettes quils avaient faites chez lui. Grce  ce
coup de commerce, les quatre amis avaient pu emporter avec eux une
somme sinon considrable, du moins suffisante pour faire face aux
retards et aux ventualits.

DArtagnan transmit  Porthos et  Aramis linvitation de le
suivre, et ceux-ci firent signe  leurs gens de mettre pied 
terre et de dtacher leurs porte-manteaux.

Parry se spara, non sans regret, de ses amis; on lui avait
propos de venir en France, mais il avait opinitrement refus.

-- Cest tout simple, avait dit Mousqueton, il a son ide 
lendroit de Groslow.

On se rappelle que ctait le capitaine Groslow qui lui avait
cass la tte.

La petite troupe rejoignit Athos. Mais dj dArtagnan avait
repris sa mfiance naturelle; il trouvait le quai trop dsert, la
nuit trop noire, le patron trop facile.

Il avait racont  Aramis lincident que nous avons dit, et
Aramis, non moins dfiant que lui, navait pas peu contribu 
augmenter ses soupons.

Un petit claquement de la langue contre ses dents traduisit 
Athos les inquitudes du Gascon.

-- Nous navons pas le temps dtre dfiants, dit Athos, la barque
nous attend, entrons.

-- Dailleurs, dit, Aramis, qui nous empche dtre dfiants et
dentrer tout de mme? on surveillera le patron.

-- Et sil ne marche pas droit, je lassommerai. Voil tout.

-- Bien dit, Porthos, reprit dArtagnan. Entrons donc. Passe,
Mousqueton.

Et dArtagnan arrta ses amis, faisant passer les valets les
premiers afin quils essayassent la planche qui conduisait de la
jete  la barque.

Les trois valets passrent sans accident.

Athos les suivit, puis Porthos, puis Aramis. DArtagnan passa le
dernier, tout en continuant de secouer la tte.

-- Que diable avez-vous donc, mon ami? dit Porthos; sur ma parole,
vous feriez peur  Csar.

-- Jai, rpondit dArtagnan, que je ne vois sur ce port ni
inspecteur, ni sentinelle, ni gabelou.

-- Plaignez-vous donc! dit Porthos, tout va comme sur une pente
fleurie.

-- Tout va trop bien, Porthos. Enfin, nimporte,  la grce de
Dieu.

Aussitt que la planche fut retire, le patron sassit au
gouvernail et fit signe  lun de ses matelots, qui, arm dune
gaffe, commena  manoeuvrer pour sortir du ddale de btiments au
milieu duquel la petite barque tait engage.

Lautre matelot se tenait dj  bbord, son aviron  la main.

Lorsquon put se servir des rames, son compagnon vint le
rejoindre, et la barque commena de filer plus rapidement.

-- Enfin, nous partons! dit Porthos.

-- Hlas! rpondit le comte de La Fre, nous partons seuls!

-- Oui; mais nous partons tous quatre ensemble, et sans une
gratignure; cest une consolation.

-- Nous ne sommes pas encore arrivs, dit dArtagnan; gare les
rencontres!

-- Eh! mon cher, dit Porthos, vous tes comme les corbeaux, vous!
vous chantez toujours malheur. Qui peut nous rencontrer par cette
nuit sombre, o lon ne voit pas  vingt pas de distance?

-- Oui, mais demain matin? dit dArtagnan.

-- Demain matin nous serons  Boulogne.

-- Je le souhaite de tout mon coeur, dit le Gascon, et javoue ma
faiblesse. Tenez, Athos, vous allez rire! mais tant que nous avons
t  porte de fusil de la jete ou des btiments qui la
bordaient, je me suis attendu  quelque effroyable mousquetade qui
nous crasait tous.

-- Mais, dit Porthos avec un gros bon sens, ctait chose
impossible, car on et tu en mme temps le patron et les
matelots.

-- Bah! voil une belle affaire pour M. Mordaunt croyez-vous quil
y regarde de si prs?

-- Enfin, dit Porthos, je suis bien aise que dArtagnan avoue
quil ait eu peur.

-- Non seulement je lavoue, mais je men vante. Je ne suis pas un
rhinocros comme vous. Oh! quest-ce que cela?

-- _Lclair_, dit le patron.

-- Nous sommes donc arrivs? demanda Athos en anglais.

-- Nous arrivons, dit le capitaine.

En effet, aprs trois coups de rame, on se trouvait cte  cte
avec le petit btiment.

Le matelot attendait, lchelle tait prpare; il avait reconnu
la barque.

Athos monta le premier avec une habilet toute marine; Aramis,
avec lhabitude quil avait depuis longtemps des chelles de corde
et des autres moyens plus ou moins ingnieux qui existent pour
traverser les espaces dfendus; dArtagnan comme un chasseur
disard et de chamois; Porthos, avec ce dveloppement de force qui
chez lui supplait  tout.

Chez les valets lopration fut plus difficile; non pas pour
Grimaud, espce de chat de gouttire, maigre et effil, qui
trouvait toujours moyen de se hisser partout, mais pour Mousqueton
et pour Blaisois, que les matelots furent obligs de soulever dans
leurs bras  la porte de la main de Porthos, qui les empoigna par
le collet de leur justaucorps et les dposa tout debout sur le
pont du btiment.

Le capitaine conduisit ses passagers  lappartement qui leur
tait prpar, et qui se composait dune seule pice quils
devaient habiter en communaut; puis il essaya de sloigner sous
le prtexte de donner quelques ordres.

-- Un instant, dit dArtagnan; combien dhommes avez-vous  bord,
patron?

-- Je ne comprends pas, rpondit celui-ci en anglais.

-- Demandez-lui cela dans sa langue, Athos.

Athos fit la question que dsirait dArtagnan.

-- Trois, rpondit Groslow, sans me compter, bien entendu.

DArtagnan comprit, car en rpondant le patron avait lev trois
doigts.

-- Oh! dit dArtagnan, trois, je commence  me rassurer.
Nimporte, pendant que vous vous installerez, moi, je vais faire
un tour dans le btiment.

-- Et moi, dit Porthos, je vais moccuper du souper.

-- Ce projet est beau et gnreux, Porthos, mettez-le  excution.
Vous, Athos, prtez-moi Grimaud, qui, dans la compagnie de son ami
Parry, a appris  baragouiner un peu danglais; il me servira
dinterprte.

-- Allez, Grimaud, dit Athos.

Une lanterne tait sur le pont, dArtagnan la souleva dune main,
prit un pistolet de lautre et dit au patron:

-- _Come_.

Ctait, avec _Goddam_, tout ce quil avait pu retenir de la
langue anglaise.

DArtagnan gagna lcoutille et descendit dans lentrepont.

Lentrepont tait divis en trois compartiments: celui dans lequel
dArtagnan descendait et qui pouvait stendre du troisime
mtereau  lextrmit de la poupe, et qui par consquent tait
recouvert par le plancher de la chambre dans laquelle Athos,
Porthos et Aramis se prparaient  passer la nuit; le second, qui
occupait le milieu du btiment, et qui tait destin au logement
des domestiques; le troisime qui sallongeait sous la proue,
cest--dire sous la cabine improvise par le capitaine et dans
laquelle Mordaunt se trouvait cach.

-- Oh! oh! dit dArtagnan, descendant lescalier de lcoutille et
se faisant prcder de sa lanterne, quil tenait tendue de toute
la longueur du bras, que de tonneaux! on dirait la caverne dAli-
Baba.

Les _Mille et Une Nuits_ venaient dtre traduites pour la
premire fois et taient fort  la mode  cette poque.

-- Que dites-vous? demanda en anglais le capitaine.

DArtagnan comprit  lintonation de la voix.

-- Je dsire savoir ce quil y a dans ces tonneaux? demanda
dArtagnan en posant sa lanterne sur lune des futailles.

Le patron fit un mouvement pour remonter lchelle, mais il se
contint.

-- Porto, rpondit-il.

-- Ah! du vin de Porto? dit dArtagnan, cest toujours une
tranquillit, nous ne mourrons pas de soif.

Puis se retournant vers Groslow, qui essuyait sur son front de
grosses gouttes de sueur:

-- Et elles sont pleines? demanda-t-il.

Grimaud traduisit la question.

Les unes pleines, les autres vides, dit Groslow dune voix dans
laquelle, malgr ses efforts, se trahissait son inquitude.

DArtagnan frappa du doigt sur les tonneaux, reconnut cinq
tonneaux pleins et les autres vides; puis il introduisit, toujours
 la grande terreur de lAnglais, sa lanterne dans les intervalles
des barriques, et reconnaissant que ces intervalles taient
inoccups:

-- Allons, passons, dit-il, et il savana vers la porte qui
donnait dans le second compartiment.

-- Attendez, dit lAnglais, qui tait rest derrire, toujours en
proie  cette motion que nous avons indique; attendez, cest moi
qui ai la clef de cette porte.

Et, passant rapidement devant dArtagnan et Grimaud, il
introduisit dune main tremblante la clef dans la serrure et lon
se trouva dans le second compartiment, o Mousqueton et Blaisois
sapprtaient  souper.

Dans celui-l ne se trouvait videmment rien  chercher ni 
reprendre: on en voyait tous les coins et tous les recoins  la
lueur de la lampe qui clairait ces dignes compagnons.

On passa donc rapidement et lon visita le troisime compartiment.

Celui-l tait la chambre des matelots.

Trois ou quatre hamacs pendus au plafond, une table soutenue par
une double corde passe  chacune de ses extrmits, deux bancs
vermoulus et boiteux en formaient tout lameublement. DArtagnan
alla soulever deux ou trois vieilles voiles pendantes contre les
parois, et, ne voyant encore rien de suspect, regagna par
lcoutille le pont du btiment.

-- Et cette chambre? demanda dArtagnan.

Grimaud traduisit  lAnglais les paroles du mousquetaire.

-- Cette chambre est la mienne, dit le patron; y voulez-vous
entrer?

-- Ouvrez la porte, dit dArtagnan.

LAnglais obit: dArtagnan allongea son bras arm de la lanterne,
passa la tte par la porte entrebille, et voyant que cette
chambre tait un vritable rduit:

-- Bon, dit-il, sil y a une arme  bord, ce nest point ici
quelle sera cache. Allons voir si Porthos a trouv de quoi
souper.

En remerciant le patron dun signe de tte, il regagna la chambre
dhonneur, o taient ses amis.

Porthos navait rien trouv,  ce quil parat, ou, sil avait
trouv quelque chose, la fatigue lavait emport sur la faim, et,
couch dans son manteau, il dormait profondment lorsque
dArtagnan rentra.

Athos et Aramis, bercs par les mouvements moelleux des premires
vagues de la mer, commenaient de leur ct  fermer les yeux; ils
les rouvrirent au bruit que fit leur compagnon.

-- Eh bien? fit Aramis.

-- Tout va bien, dit dArtagnan, et nous pouvons dormir
tranquilles.

Sur cette assurance, Aramis laissa retomber sa tte; Athos fit de
la sienne un signe affectueux; et dArtagnan, qui, comme Porthos,
avait encore plus besoin de dormir que de manger, congdia
Grimaud, et se coucha dans son manteau lpe nue, de telle faon
que son corps barrait le passage et quil tait impossible
dentrer dans la chambre sans le heurter.


LXXVI. Le vin de Porto

Au bout de dix minutes, les matres dormaient, mais il nen tait
pas ainsi des valets, affams et surtout altrs.

Blaisois et Mousqueton sapprtaient  prparer leur lit, qui
consistait en une planche et une valise, tandis que sur une table
suspendue comme celle de la chambre voisine se balanaient, au
roulis de la mer, un pot de bire et trois verres.

-- Maudit roulis! disait Blaisois. Je sens que cela va me
reprendre comme en venant.

-- Et navoir pour combattre le mal de mer, rpondit Mousqueton,
que du pain dorge et du vin de houblon! pouah!

-- Mais votre bouteille dosier, monsieur Mousqueton, demanda
Blaisois, qui venait dachever la prparation de sa couche et qui
sapprochait en trbuchant de la table devant laquelle Mousqueton
tait dj assis et o il parvint  sasseoir; mais votre
bouteille dosier, lavez-vous perdue?

-- Non pas, dit Mousqueton, mais Parry la garde. Ces diables
dcossais ont toujours soif. Et vous, Grimaud, demanda Mousqueton
 son compagnon, qui venait de rentrer aprs avoir accompagn
dArtagnan dans sa tourne, avez-vous soif?

-- Comme un cossais, rpondit laconiquement Grimaud.

Et il sassit prs de Blaisois et de Mousqueton, tira un carnet de
sa poche et se mit  faire les comptes de la socit, dont il
tait lconome.

-- Oh! l, l! dit Blaisois, voil mon coeur qui sembrouille!

-- Sil en est ainsi, dit Mousqueton dun ton doctoral, prenez un
peu de nourriture.

-- Vous appelez cela de la nourriture? dit Blaisois en
accompagnant dune mine piteuse le doigt ddaigneux dont il
montrait le pain dorge et le pot de bire.

-- Blaisois, reprit Mousqueton, souvenez-vous que le pain est la
vraie nourriture du Franais; encore le Franais nen a-t-il pas
toujours, demandez  Grimaud.

-- Oui, mais la bire, reprit Blaisois avec une promptitude qui
faisait honneur  la vivacit de son esprit de repartie, mais la
bire, est-ce l sa vraie boisson?

-- Pour ceci, dit Mousqueton, pris par le dilemme et assez
embarrass dy rpondre, je dois avouer que non, et que la bire
lui est aussi antipathique que le vin lest aux Anglais.

-- Comment, monsieur Mouston, dit Blaisois, qui cette fois doutait
des profondes connaissances de Mousqueton, pour lesquelles, dans
les circonstances ordinaires de la vie, il avait cependant
ladmiration la plus entire; comment: monsieur Mouston, les
Anglais naiment pas le vin?

-- Ils le dtestent.

-- Mais je leur en ai vu boire, cependant.

-- Par pnitence; et la preuve, continua Mousqueton en se
rengorgeant, cest quun prince anglais est mort un jour parce
quon lavait mis dans un tonneau de malvoisie. Jai entendu
raconter le fait  M. labb dHerblay.

-- Limbcile! dit Blaisois, je voudrais bien tre  sa place!

-- Tu le peux, dit Grimaud tout en alignant ses chiffres.

-- Comment cela, dit Blaisois, je le peux?

-- Oui, continua Grimaud tout en retenant quatre et en reportant
ce nombre  la colonne suivante.

-- Je le peux? expliquez-vous, monsieur Grimaud.

Mousqueton gardait le silence pendant les interrogations de
Blaisois, mais il tait facile de voir  lexpression de son
visage que ce ntait point par indiffrence.

Grimaud continua son calcul et posa son total.

-- Porto, dit-il alors en tendant la main dans la direction du
premier compartiment visit par dArtagnan et lui en compagnie du
patron.

-- Comment! ces tonneaux que jai aperus  travers la porte
entrouverte?

-- Porto, rpta Grimaud, qui recommena une nouvelle opration
arithmtique.

-- Jai entendu dire, reprit Blaisois en sadressant  Mousqueton,
que le porto est un excellent vin dEspagne.

-- Excellent, dit Mousqueton en passant le bout de sa langue sur
ses lvres, excellent. Il y en a dans la cave de M. le baron de
Bracieux.

-- Si nous priions ces Anglais de nous en vendre une bouteille?
demanda lhonnte Blaisois.

-- Vendre! dit Mousqueton amen  ses anciens instincts de
marauderie. On voit bien, jeune homme, que vous navez pas encore
lexprience des choses de la vie. Pourquoi donc acheter quand on
peut prendre?

-- Prendre, dit Blaisois, convoiter le bien du prochain! la chose
est dfendue, ce me semble.

-- O cela? demanda Mousqueton.

-- Dans les commandements de Dieu ou de glise, je ne sais plus
lesquels. Mais ce que je sais, cest quil y a:

_Bien dautrui ne convoiteras, _

_Ni son pouse mmement._

-- Voil encore une raison denfant, monsieur Blaisois, dit de son
ton le plus protecteur Mousqueton. Oui, denfant, je rpte le
mot. O avez-vous vu dans les critures, je vous le demande, que
les Anglais fussent votre prochain?

-- Ce nest nulle part, la chose est vraie, dit Blaisois, du moins
je ne me le rappelle pas.

-- Raison denfant, je le rpte, reprit Mousqueton. Si vous aviez
fait dix ans la guerre comme Grimaud et moi, mon cher Blaisois,
vous sauriez faire la diffrence quil y a entre le bien dautrui
et le bien de lennemi. Or, un Anglais est un ennemi, je pense, et
ce vin de Porto appartient aux Anglais. Donc il nous appartient,
puisque nous sommes Franais. Ne connaissez-vous pas le proverbe:
Autant de pris sur lennemi?

Cette faconde, appuye de toute lautorit que puisait Mousqueton
dans sa longue exprience, stupfia Blaisois. Il baissa la tte
comme pour se recueillir, et tout  coup relevant le front en
homme arm dun argument irrsistible:

-- Et les matres, dit-il, seront-ils de votre avis, monsieur
Mouston?

Mousqueton sourit avec ddain.

-- Il faudrait peut-tre, dit-il, que jallasse troubler le
sommeil de ces illustres seigneurs pour leur dire: Messieurs,
votre serviteur Mousqueton a soif, voulez-vous lui permettre de
boire? Quimporte, je vous le demande,  M. de Bracieux que jaie
soif ou non?

-- Cest du vin bien cher, dit Blaisois en secouant la tte.

-- Ft-ce de lor potable, monsieur Blaisois, dit Mousqueton, nos
matres ne sen priveraient pas. Apprenez que M. le baron de
Bracieux est  lui seul assez riche pour boire une tonne de porto,
ft-il oblig de la payer une pistole la goutte. Or, je ne vois
pas, continua Mousqueton de plus en plus magnifique dans son
orgueil, puisque les matres ne sen priveraient pas, pourquoi les
valets sen priveraient.

Et Mousqueton, se levant, prit le pot de bire quil vida par un
sabord jusqu la dernire goutte, et savana majestueusement
vers la porte qui donnait dans le compartiment.

-- Ah! ah! ferme, dit-il. Ces diables dAnglais, comme ils sont
dfiants!

-- Ferme! dit Blaisois dun ton non moins dsappoint que celui
de Mousqueton. Ah! peste! cest malheureux; avec cela que je sens
mon coeur qui se barbouille de plus en plus.

Mousqueton se retourna vers Blaisois avec un visage si piteux,
quil tait vident quil partageait  un haut degr le
dsappointement du brave garon.

-- Ferme! rpta-t-il.

-- Mais, hasarda Blaisois, je vous ai entendu raconter, monsieur
Mouston, quune fois dans votre jeunesse,  Chantilly, je crois,
vous avez nourri votre matre et vous-mme en prenant des perdrix
au collet, des carpes  la ligne et des bouteilles au lacet.

-- Sans doute, rpondit Mousqueton, cest lexacte vrit, et
voil Grimaud qui peut vous le dire. Mais il y avait un soupirail
 la cave, et le vin tait en bouteilles. Je ne puis pas jeter le
lacet  travers cette cloison, ni tirer avec une ficelle une pice
de vin qui pse peut-tre deux quintaux.

-- Non, mais vous pouvez lever deux ou trois planches de la
cloison, dit Blaisois, et faire  lun des tonneaux un trou avec
une vrille.

Mousqueton carquilla dmesurment ses yeux ronds et regardant
Blaisois en homme merveill de rencontrer dans un autre homme des
qualits quil ne souponnait pas:

-- Cest vrai, dit-il, cela se peut; mais un ciseau pour faire
sauter les planches, une vrille pour percer le tonneau?

-- La trousse, dit Grimaud tout en tablissant la balance de ses
comptes.

-- Ah! oui, la trousse, dit Mousqueton, et moi qui ny pensais
pas!

Grimaud, en effet, tait non seulement lconome de la troupe,
mais encore son armurier; outre un registre il avait une trousse.
Or, comme Grimaud tait homme de suprme prcaution, cette
trousse, soigneusement roule dans sa valise, tait garnie de tous
les instruments de premire ncessit.

Elle contenait donc une vrille dune raisonnable grosseur.

Mousqueton sen empara.

Quant au ciseau, il neut point  le chercher bien loin, le
poignard quil portait  sa ceinture pouvait le remplacer
avantageusement. Mousqueton chercha un coin o les planches
fussent disjointes, ce quil neut pas de peine  trouver, et se
mit immdiatement  loeuvre.

Blaisois le regardait faire avec une admiration mle
dimpatience, hasardant de temps en temps sur la faon de faire
sauter un clou ou de pratiquer une pese des observations pleines
dintelligence et de lucidit.

Au bout dun instant, Mousqueton avait fait sauter trois planches.

-- L, dit Blaisois.

Mousqueton tait le contraire de la grenouille de la fable qui se
croyait plus grosse quelle ntait. Malheureusement, sil tait
parvenu  diminuer son nom dun tiers, il nen tait pas de mme
de son ventre. Il essaya de passer par louverture pratique et
vit avec douleur quil lui faudrait encore enlever deux ou trois
planches au moins pour que louverture ft  sa taille.

Il poussa un soupir et se retira pour se remettre  loeuvre.

Mais Grimaud, qui avait fini ses comptes, stait lev, et, avec
un intrt profond pour lopration qui sexcutait, il stait
approch de ses deux compagnons et avait vu les efforts inutiles
tents par Mousqueton pour atteindre la terre promise.

-- Moi, dit Grimaud.

Ce mot valait  lui seul tout un sonnet, qui vaut  lui seul,
comme on le sait, tout un pome.

Mousqueton se retourna.

-- Quoi, vous? demanda-t-il.

-- Moi, je passerai.

-- Cest vrai, dit Mousqueton en jetant un regard sur le corps
long et mince de son ami, vous passerez, vous, et mme facilement.

-- Cest juste, il connat les tonneaux pleins, dit Blaisois,
puisquil a dj t dans la cave avec M. le chevalier dArtagnan.
Laissez passer M. Grimaud, monsieur Mouston.

-- Jy serais pass aussi bien que Grimaud, dit Mousqueton un peu
piqu.

-- Oui, mais ce serait plus long, et jai bien soif. Je sens mon
coeur qui se barbouille de plus en plus.

-- Passez donc, Grimaud, dit Mousqueton en donnant  celui qui
allait tenter lexpdition  sa place le pot de bire et la
vrille.

-- Rincez les verres, dit Grimaud.

Puis il fit un geste amical  Mousqueton, afin que celui-ci lui
pardonnt dachever une expdition si brillamment commence par un
autre, et comme une couleuvre il se glissa par louverture bante
et disparut.

Blaisois semblait ravi, en extase. De tous les exploits accomplis
depuis leur arrive en Angleterre par les hommes extraordinaires
auxquels ils avaient le bonheur dtre adjoint, celui-l lui
semblait sans contredit le plus miraculeux.

-- Vous allez voir, dit alors Mousqueton en regardant Blaisois
avec une supriorit  laquelle celui-ci nessaya mme point de se
soustraire, vous allez voir, Blaisois, comment, nous autres
anciens soldats, nous buvons quand nous avons soif.

-- Le manteau, dit Grimaud du fond de la cave.

-- Cest juste, dit Mousqueton.

-- Que dsire-t-il? demanda Blaisois.

-- Quon bouche louverture avec un manteau.

-- Pourquoi faire? demande Blaisois.

-- Innocent! dit Mousqueton, et si quelquun entrait?

-- Ah! cest vrai! scria Blaisois avec une admiration de plus en
plus visible. Mais il ny verra pas clair.

-- Grimaud voit toujours clair, rpondit Mousqueton, la nuit comme
le jour.

-- Il est bien heureux, dit Blaisois; quand je nai pas de
chandelle, je ne puis pas faire deux pas sans me cogner, moi.

-- Cest que vous navez pas servi, dit Mousqueton; sans cela vous
auriez appris  ramasser une aiguille dans un four. Mais silence!
On vient, ce me semble.

Mousqueton fit entendre un petit sifflement dalarme qui tait
familier aux laquais aux jours de leur jeunesse, reprit sa place 
table et fit signe  Blaisois den faire autant.

Blaisois obit.

La porte souvrit. Deux hommes envelopps dans leurs manteaux
parurent.

-- Oh! oh! dit lun deux, pas encore couchs  onze heures et un
quart? cest contre les rgles. Que dans un quart dheure tout
soit teint et que tout le monde ronfle.

Les deux hommes sacheminrent vers la porte du compartiment dans
lequel stait gliss Grimaud, ouvrirent cette porte, entrrent et
la refermrent derrire eux.

-- Ah! dit Blaisois frmissant, il est perdu!

-- Cest un bien fin renard que Grimaud, murmura Mousqueton.

Et ils attendirent, loreille au guet et lhaleine suspendue.

Dix minutes scoulrent, pendant lesquelles on nentendit aucun
bruit qui pt faire souponner que Grimaud ft dcouvert.

Ce temps coul, Mousqueton et Blaisois virent la porte se
rouvrir, les deux hommes en manteau sortirent, refermrent la
porte avec la mme prcaution quils avaient fait en entrant et
ils sloignrent en renouvelant lordre de se coucher et
dteindre les lumires.

-- Obirons-nous? demanda Blaisois; tout cela me semble louche.

-- Ils ont dit un quart dheure; nous avons encore cinq minutes,
reprit Mousqueton.

-- Si nous prvenions les matres?

-- Attendons Grimaud.

-- Mais sils lont tu?

-- Grimaud et cri.

-- Vous savez quil est presque muet.

-- Nous eussions entendu le coup, alors.

-- Mais sil ne revient pas?

-- Le voici.

En effet, au moment mme Grimaud cartait le manteau qui cachait
louverture et passait  travers cette ouverture une tte livide
dont les yeux arrondis par leffroi laissaient voir une petite
prunelle dans un large cercle blanc. Il tenait  la main le pot de
bire plein dune substance quelconque, lapprocha du rayon de
lumire quenvoyait la lampe fumeuse, et murmura ce simple
monosyllabe: _Oh!_ avec une expression de si profonde terreur, que
Mousqueton recula pouvant et que Blaisois pensa svanouir.

Tous deux jetrent nanmoins un regard curieux dans le pot 
bire: il tait plein de poudre.

Une fois convaincu que le btiment tait charg de poudre au lieu
de ltre de vin, Grimaud slana vers lcoutille et ne fit
quon bond jusqu la chambre o dormaient les quatre amis. Arriv
 cette chambre, il repoussa doucement la porte, laquelle en
souvrant rveilla immdiatement dArtagnan couch derrire elle.

 peine eut-il vu la figure dcompose de Grimaud, quil comprit
quil se passait quelque chose dextraordinaire et voulut
scrier; mais Grimaud, dun geste plus rapide que la parole elle-
mme, mit un doigt sur ses lvres, et, dun souffle quon net
pas souponn dans un corps si frle, il teignit la petite
veilleuse  trois pas.

DArtagnan se souleva sur le coude, Grimaud mit un genou en terre,
et l, le cou tendu, tous les sens surexcits, il lui glissa dans
loreille un rcit qui,  la rigueur, tait assez dramatique pour
se passer du geste et du jeu de physionomie.

Pendant ce rcit, Athos, Porthos et Aramis dormaient comme des
hommes qui nont pas dormi depuis huit jours, et dans lentrepont,
Mousqueton nouait par prcaution ses aiguillettes, tandis que
Blaisois, saisi dhorreur, les cheveux hrisss sur sa tte,
essayait den faire autant.

Voici ce qui stait pass.

 peine Grimaud eut-il disparu par louverture et se trouva-t-il
dans le premier compartiment, quil se mit en qute et quil
rencontra un tonneau. Il frappa dessus: le tonneau tait vide. Il
passa  un autre, il tait vide encore; mais le troisime sur
lequel il rpta lexprience rendit un son si mat quil ny avait
point  sy tromper. Grimaud reconnut quil tait plein.

Il sarrta  celui-ci, chercha une place convenable pour le
percer avec sa vrille, et, en cherchant cet endroit, mit la main
sur un robinet.

-- Bon! dit Grimaud, voil qui mpargne de la besogne.

Et il approcha son pot  bire, tourna le robinet et sentit que le
contenu passait tout doucement dun rcipient dans lautre.

Grimaud, aprs avoir pralablement pris la prcaution de fermer le
robinet, allait porter le pot  ses lvres, trop consciencieux
quil tait pour apporter  ses compagnons une liqueur dont il
net pas pu leur rpondre, lorsquil entendit le signal de
lalarme que lui donnait Mousqueton; il se douta de quelque ronde
de nuit, se glissa dans lintervalle de deux tonneaux et se cacha
derrire une futaille.

En effet, un instant aprs, la porte souvrit et se referma aprs
avoir donn passage aux deux hommes  manteau que nous avons vus
passer et repasser devant Blaisois et Mousqueton en donnant
lordre dteindre les lumires.

Lun des deux portait une lanterne garnie de vitres, soigneusement
ferme et dune telle hauteur que la flamme ne pouvait atteindre 
son sommet. De plus, les vitres elles-mmes taient recouvertes
dune feuille de papier blanc qui adoucissait ou plutt absorbait
la lumire et la chaleur.

Cet homme tait Groslow.

Lautre tenait  la main quelque chose de long, de flexible et de
roul comme une corde blanchtre. Son visage tait recouvert dun
chapeau  larges bords. Grimaud, croyant que le mme sentiment que
le sien les attirait dans le caveau, et que, comme lui, ils
venaient faire une visite au vin de Porto, se blottit de plus en
plus derrire sa futaille, se disant quau reste, sil tait
dcouvert, le crime ntait pas bien grand.

Arrivs au tonneau derrire lequel Grimaud tait cach, les deux
hommes sarrtrent.

-- Avez-vous la mche? demanda en anglais celui qui portait le
falot.

-- La voici, dit lautre.

 la voix du dernier, Grimaud tressaillit et sentit un frisson lui
passer dans la moelle des os; il se souleva lentement, jusqu ce
que sa tte dpasst le cercle de bois, et sous le large chapeau
il reconnut la ple figure de Mordaunt.

-- Combien de temps peut durer cette mche? demanda-t-il.

-- Mais... cinq minutes  peu prs, dit le patron.

Cette voix, non plus, ntait pas trangre  Grimaud. Ses regards
passrent de lun  lautre, et aprs Mordaunt il reconnut
Groslow.

-- Alors, dit Mordaunt, vous allez prvenir vos hommes de se tenir
prts, sans leur dire  quoi. La chaloupe suit-elle le btiment?

-- Comme un chien suit son mettre au bout dune laisse de chanvre.

-- Alors, quand la pendule piquera le quart aprs minuit vous
runirez vos hommes, vous descendrez sans bruit dans la
chaloupe...

-- Aprs avoir mis le feu  la mche?

-- Ce soin me regarde. Je veux tre sr de ma vengeance. Les rames
sont dans le canot?

-- Tout est prpar.

-- Bien.

-- Cest entendu, alors.

Mordaunt sagenouilla et assura un bout de sa mche au robinet,
pour navoir plus qu mettre le feu  lextrmit oppose.

Puis, cette opration acheve, il tira sa montre.

-- Vous avez entendu? au quart dheure aprs minuit, dit-il en se
relevant, cest--dire...

Il regarda sa montre.

-- Dans vingt minutes.

-- Parfaitement, monsieur, rpondit Groslow; seulement, je dois
vous faire observer une dernire fois quil y a quelque danger
pour la mission que vous vous rservez, et quil vaudrait mieux
charger un de nos hommes de mettre le feu  lartifice.

-- Mon cher Groslow, dit Mordaunt, vous connaissez le proverbe
franais: _On nest bien servi que par soi-mme_. Je le mettrai en
pratique.

Grimaud avait tout cout, sinon tout entendu; mais la vue
supplait chez lui au dfaut de comprhension parfaite de la
langue; il avait vu et reconnu les deux mortels ennemis des
mousquetaires; il avait vu Mordaunt disposer la mche; il avait
entendu le proverbe, que pour sa plus grande facilit Mordaunt
avait dit en franais. Enfin il palpait et repalpait le contenu du
cruchon quil tenait  la main, et, au lieu du liquide
quattendaient Mousqueton et Blaisois, criaient et scrasaient
sous ses doigts les grains dune poudre grossire.

Mordaunt sloigna avec le patron.  la porte il sarrta,
coutant.

-- Entendez-vous comme ils dorment? dit-il.

En effet, on entendait ronfler Porthos  travers le plancher.

-- Cest Dieu qui nous les livre, dit Groslow.

-- Et cette fois, dit Mordaunt, le diable ne les sauverait pas!

Et tous deux sortirent.


LXXVII. Le vin de Porto (Suite)

Grimaud attendit quil et entendu grincer le pne de la porte
dans la serrure, et quand il se fut assur quil tait seul, il se
dressa lentement le long de la muraille.

-- Ah! fit-il en essuyant avec sa manche de larges gouttes de
sueur qui perlaient sur son front; comme cest heureux que
Mousqueton ait eu soif!

Il se hta de passer par son trou, croyant encore rver; mais la
vue de la poudre dans le pot de bire lui prouva que ce rve tait
un cauchemar mortel.

DArtagnan, comme on le pense, couta tous ces dtails avec un
intrt croissant, et, sans attendre que Grimaud et fini, il se
leva sans secousse, et approchant sa bouche de loreille dAramis,
qui dormait  sa gauche, et lui touchant lpaule en mme temps
pour prvenir tout mouvement brusque:

-- Chevalier, lui dit-il, levez-vous, et ne faites pas le moindre
bruit.

Aramis sveilla. DArtagnan lui rpta son invitation en lui
serrant la main. Aramis obit.

-- Vous avez Athos  votre gauche, dit-il, prvenez-le comme je
vous ai prvenu.

Aramis rveilla facilement Athos, dont le sommeil tait lger
comme lest ordinairement celui de toutes les natures fines et
nerveuses; mais on eut plus de difficult pour rveiller Porthos.
Il allait demander les causes et les raisons de cette interruption
de son sommeil, qui lui paraissait fort dplaisante, lorsque
dArtagnan, pour toute explication, lui appliqua la main sur la
bouche.

Alors notre Gascon, allongeant ses bras et les ramenant  lui,
enferma dans leur cercle les trois ttes de ses amis, de faon
quelles se touchassent pour ainsi dire.

-- Amis, dit-il, nous allons immdiatement quitter ce bateau, ou
nous sommes tous morts.

-- Bah! dit Athos, encore?

-- Savez-vous quel tait le capitaine du bateau?

-- Non.

-- Le capitaine Groslow.

Un frmissement des trois mousquetaires apprit  dArtagnan que
son discours commenait  faire quelque impression sur ses amis.

-- Groslow! fit Aramis, diable!

-- Quest-ce que cest que cela, Groslow? demanda Porthos, je ne
me le rappelle plus.

-- Celui qui a cass la tte  Parry et qui sapprte en ce moment
 casser les ntres.

-- Oh! oh!

-- Et son lieutenant, savez-vous qui cest?

-- Son lieutenant? il nen a pas, dit Athos. On na pas de
lieutenant dans une felouque monte par quatre hommes.

-- Oui, mais M. Groslow nest pas un capitaine comme un autre; il
a un lieutenant, lui, et ce lieutenant est M. Mordaunt.

Cette fois ce fut plus quun frmissement parmi les mousquetaires,
ce fut presque un cri. Ces hommes invincibles taient soumis 
linfluence mystrieuse et fatale quexerait ce nom sur eux, et
ressentaient de la terreur  lentendre seulement prononcer.

-- Que faire? dit Athos.

-- Nous emparer de la felouque, dit Aramis.

-- Et le tuer, dit Porthos.

-- La felouque est mine, dit dArtagnan. Ces tonneaux que jai
pris pour des futailles pleines de porto sont des tonneaux de
poudre. Quand Mordaunt se verra dcouvert, il fera tout sauter,
amis et ennemis, et ma foi cest un monsieur de trop mauvaise
compagnie pour que jaie le dsir de me prsenter en sa socit,
soit au ciel, soit  lenfer.

-- Vous avez donc un plan? demanda Athos.

-- Oui.

-- Lequel?

-- Avez-vous confiance en moi?

-- Ordonnez, dirent ensemble les trois mousquetaires.

-- Eh bien, venez!

DArtagnan alla  une fentre basse comme un dalot, mais qui
suffisait pour donner passage  un homme; il la fit glisser
doucement sur sa charnire.

-- Voil le chemin, dit-il.

-- Diable! dit Aramis, il fait bien froid, cher ami!

-- Restez si vous voulez ici, mais je vous prviens quil y fera
chaud tout  lheure.

-- Mais nous ne pouvons gagner la terre  la nage.

-- La chaloupe suit en laisse, nous gagnerons la chaloupe et nous
couperons la laisse. Voil tout. Allons, messieurs.

-- Un instant, dit Athos; les laquais?

-- Nous voici, dirent Mousqueton et Blaisois, que Grimaud avait
t chercher pour concentrer toutes les forces dans la cabine, et
qui, par lcoutille qui touchait presque  la porte, taient
entrs sans tre vus.

Cependant les trois amis taient rests immobiles devant le
terrible spectacle que leur avait dcouvert dArtagnan en
soulevant le volet et quils voyaient par cette troite ouverture.

En effet, quiconque a vu ce spectacle une fois sait que rien nest
plus profondment saisissant quune mer houleuse, roulant avec de
sourds murmures ses vagues noires  la ple clart dune lune
dhiver.

-- Cordieu! dit dArtagnan, nous hsitons, ce me semble! Si nous
hsitons, nous, que feront donc les laquais?

-- Je nhsite pas, moi, dit Grimaud.

-- Monsieur, dit Blaisois, je ne sais nager que dans les rivires,
je vous en prviens.

-- Et moi, je ne sais pas nager du tout, dit Mousqueton.

Pendant ce temps, dArtagnan stait gliss par louverture.

-- Vous tes donc dcid, ami? dit Athos.

-- Oui, rpondit le Gascon. Allons, Athos, vous qui tes lhomme
parfait, dites  lesprit de dominer la matire. Vous, Aramis,
donnez le mot aux laquais. Vous, Porthos, tuez tout ce qui nous
fera obstacle.

Et dArtagnan, aprs avoir serr la main dAthos, choisit le
moment o par un mouvement de tangage la felouque plongeait de
larrire; de sorte quil neut qu se laisser glisser dans
leau, qui lenveloppait dj jusqu la ceinture.

Athos le suivit avant mme que la felouque ft releve; aprs
Athos elle se releva, et lon vit se tendre et sortir de leau le
cble qui attachait la chaloupe.

DArtagnan nagea vers ce cble et latteignit.

L il attendit suspendu  ce cble par une main et la tte seule 
fleur deau.

Au bout dune seconde, Athos le rejoignit.

Puis lon vit au tournant de la felouque poindre deux autres
ttes. Ctaient celle dAramis et de Grimaud.

-- Blaisois minquite, dit Athos. Navez-vous pas entendu,
dArtagnan, quil a dit quil ne savait nager que dans les
rivires?

-- Quand on sait nager, on nage partout, dit dArtagnan;  la
barque!  la barque!

-- Mais Porthos? je ne le vois pas.

-- Porthos va venir, soyez tranquille, il nage comme Lviathan
lui-mme.

En effet Porthos ne paraissait point; car une scne, moiti
burlesque, moiti dramatique, se passait entre lui, Mousqueton et
Blaisois.

Ceux-ci, pouvants par le bruit de leau, par le sifflement du
vent, effars par la vue de cette eau noire bouillonnant dans le
gouffre, reculaient au lieu davancer.

-- Allons! allons! dit Porthos,  leau!

-- Mais, monsieur, disait Mousqueton, je ne sais pas nager,
laissez-moi ici.

-- Et moi aussi, monsieur, disait Blaisois.

-- Je vous assure que je vous embarrasserai dans cette petite
barque, reprit Mousqueton.

-- Et moi je me noierai bien sr avant que dy arriver, continuait
Blaisois.

-- Ah , je vous trangle tous deux si vous ne sortez pas, dit
Porthos en les saisissant  la gorge. En avant, Blaisois!

Un gmissement touff par la main de fer de Porthos fut toute la
rponse de Blaisois, car le gant, le tenant par le cou et par les
pieds, le fit glisser comme une planche par la fentre et lenvoya
dans la mer tte en bas.

-- Maintenant, Mouston, dit Porthos, jespre que vous
nabandonnerez pas votre matre.

-- Ah! monsieur, dit Mousqueton les larmes aux yeux, pourquoi
avez-vous repris du service? nous tions si bien au chteau de
Pierrefonds!

Et sans autre reproche, devenu pensif et obissant, soit par
dvouement rel, soit par lexemple donn  lgard de Blaisois,
Mousqueton donna tte baisse dans la mer.

Action sublime en tout cas, car Mousqueton se croyait mort.

Mais Porthos ntait pas homme  abandonner ainsi son fidle
compagnon. Le matre suivit de si prs son valet, que la chute des
deux corps ne fit quun seul et mme bruit; de sorte que lorsque
Mousqueton revint sur leau tout aveugl, il se trouva retenu par
la large main de Porthos, et put, sans avoir besoin de faire aucun
mouvement, savancer vers la corde avec la majest dun dieu
marin.

Au mme instant, Porthos vit tourbillonner quelque chose  la
porte de son bras. Il saisit ce quelque chose par la chevelure:
ctait Blaisois, au-devant duquel venait dj Athos.

-- Allez, allez, comte, dit Porthos, je nai pas besoin de _vous_.

Et en effet, dun coup de jarret vigoureux, Porthos se dressa
comme le gant Adamastor au-dessus de la lame, et en trois lans
il se trouva avoir rejoint ses compagnons.

DArtagnan, Aramis et Grimaud aidrent Mousqueton et Blaisois 
monter; puis vint le tour de Porthos, qui, en enjambant par-dessus
le bord, manqua de faire chavirer la petite embarcation.

-- Et Athos? demanda dArtagnan.

-- Me voici! dit Athos, qui, comme un gnral soutenant la
retraite, navait voulu monter que le dernier et se tenait au
rebord de la barque. tes-vous tous runis?

-- Tous, dit dArtagnan. Et vous, Athos, avez-vous votre poignard?

-- Oui.

-- Alors coupez le cble et venez.

Athos tira un poignard acr de sa ceinture et coupa la corde; la
felouque sloigna; la barque resta stationnaire, sans autre
mouvement que celui que lui imprimaient les vagues.

-- Venez, Athos! dit dArtagnan.

Et il tendit la main au comte de La Fre, qui prit  son tour
place dans le bateau.

-- Il tait temps, dit le Gascon, et vous allez voir quelque chose
de curieux.


LXXVIII. _Fatality_

En effet, dArtagnan achevait  peine ces paroles quun coup de
sifflet retentit sur la felouque, qui commenait  senfoncer dans
la brume et dans lobscurit.

-- Ceci, comme vous le comprenez bien, reprit le Gascon, veut dire
quelque chose.

En ce moment on vit un falot apparatre sur le pont et dessiner
des ombres  larrire.

Soudain un cri terrible, un cri de dsespoir traversa lespace; et
comme si ce cri et chass les nuages, le voile qui cachait la
lune scarta, et lon vit se dessiner sur le ciel, argent dune
ple lumire, la voilure grise et les cordages noirs de la
felouque.

Des ombres couraient perdues sur le navire, et des cris
lamentables accompagnaient ces promenades insenses.

Au milieu de ces cris, on vit apparatre, sur le couronnement de
la poupe, Mordaunt, une torche  la main.

Ces ombres qui couraient perdues sur le navire, ctait Groslow
qui,  lheure indique par Mordaunt, avait rassembl ses hommes;
tandis que celui-ci, aprs avoir cout  la porte de la cabine si
les mousquetaires dormaient toujours, tait descendu dans la cale,
rassur par le silence.

En effet, qui et pu souponner ce qui venait de se passer?

Mordaunt avait en consquence ouvert la porte et couru  la mche;
ardent comme un homme altr de vengeance et sr de lui comme ceux
que Dieu aveugle, il avait mis le feu au soufre.

Pendant ce temps, Groslow et ses matelots staient runis 
larrire.

-- Halez la corde, dit Groslow, et attirez la chaloupe  nous.

Un des matelots enjamba la muraille du navire, saisit le cble et
tira; le cble vint  lui sans rsistance aucune.

-- Le cble est coup! scria le marin: plus de canot!

-- Comment! plus de canot! dit Groslow en slanant  son tour
sur le bastingage, cest impossible!

-- Cela est cependant, dit le marin, voyez plutt; rien dans le
sillage, et dailleurs voil le bout du cble.

Ctait alors que Groslow avait pouss ce rugissement que les
mousquetaires avaient entendu.

-- Quy a-t-il? scria Mordaunt, qui, sortant de lcoutille,
slana  son tour vers larrire sa torche  la main.

-- Il y a que nos ennemis nous chappent; il y a quils ont coup
la corde et quils fuient avec le canot.

Mordaunt ne fit quun bond jusqu la cabine, dont il enfona la
porte dun coup de pied.

-- Vide! scria-t-il. Oh! les dmons!

-- Nous allons les poursuivre, dit Groslow; ils ne peuvent tre
loin, et nous les coulerons en passant sur eux.

-- Oui, mais le feu! dit Mordaunt, jai mis le feu!

--  quoi?

--  la mche!

-- Mille tonnerres! hurla Groslow en se prcipitant vers
lcoutille. Peut-tre est-il encore temps.

Mordaunt ne rpondit que par un rire terrible; et, les traits
bouleverss par la haine plus encore que par la terreur, cherchant
le ciel de ses yeux hagards pour lui lancer un dernier blasphme,
il jeta dabord sa torche dans la mer, puis il sy prcipita lui-
mme.

Au mme instant et comme Groslow mettait le pied sur lescalier de
lcoutille, le navire souvrit comme le cratre dun volcan; un
jet de feu slana vers le ciel avec une explosion pareille 
celle de cent pices de canon qui tonneraient  la fois; lair
sembrasa tout sillonn de dbris embrass eux-mmes, puis
leffroyable clair disparut, les dbris tombrent lun aprs
lautre, frmissant dans labme, o ils steignirent, et, 
lexception dune vibration dans lair, au bout dun instant on
et cru quil ne stait rien pass.

Seulement la felouque avait disparu de la surface de la mer, et
Groslow et ses trois hommes taient anantis.

Les quatre amis avaient tout vu, aucun des dtails de ce terrible
drame ne leur avait chapp. Un instant inonds de cette lumire
clatante qui avait clair la mer  plus dune lieue, on aurait
pu les voir chacun dans une attitude diverse, exprimant leffroi
que, malgr leurs coeurs de bronze, ils ne pouvaient sempcher de
ressentir. Bientt la pluie de flammes retomba tout autour deux;
puis enfin le volcan steignit comme nous lavons racont, et
tout rentra dans lobscurit, barque flottante et ocan houleux.

Ils demeurrent un instant silencieux et abattus. Porthos et
dArtagnan, qui avaient pris chacun une rame, la soutenaient
machinalement au-dessus de leau en pesant dessus de tout leur
corps et en ltreignant de leurs mains crispes.

-- Ma foi, dit Aramis rompant le premier ce silence de mort, pour
cette fois je crois que tout est fini.

--  moi, milords!  laide! au secours! cria une voix lamentable
dont les accents parvinrent aux quatre amis, et pareille  celle
de quelque esprit de la mer.

Tous se regardrent. Athos lui-mme tressaillit.

-- Cest lui, cest sa voix! dit-il.

Tous gardrent le silence, car tous avaient, comme Athos, reconnu
cette voix. Seulement leurs regards aux prunelles dilates se
tournrent dans la direction o avait disparu le btiment, faisant
des efforts inous pour percer lobscurit.

Au bout dun instant on commena de distinguer un homme; il
sapprochait nageant avec vigueur.

Athos tendit lentement le bras vers lui, le montrant du doigt 
ses compagnons.

-- Oui, oui, dit dArtagnan, je le vois bien.

-- Encore lui! dit Porthos en respirant comme un soufflet de
forge. Ah , mais il est donc de fer?

-- O mon Dieu! murmura Athos.

Aramis et dArtagnan se parlaient  loreille.

Mordaunt fit encore quelques brasses, et, levant en signe de
dtresse une main au-dessus de la mer:

-- Piti! messieurs, piti, au nom du ciel! je sens mes forces qui
mabandonnent, je vais mourir!

La voix qui implorait secours tait si vibrante, quelle alla
veiller la compassion au fond du coeur dAthos.

-- Le malheureux! murmura-t-il.

-- Bon! dit dArtagnan, il ne vous manque plus que de le plaindre!
En vrit, je crois quil nage vers nous. Pense-t-il donc que nous
allons le prendre? Ramez, Porthos, ramez!

Et donnant lexemple, dArtagnan plongea sa rame dans la mer, deux
coups daviron loignrent la barque de vingt brasses.

-- Oh! vous ne mabandonnerez pas! vous ne me laisserez pas prir!
vous ne serez pas sans piti! scria Mordaunt.

-- Ah! ah! dit Porthos  Mordaunt, je crois que nous vous tenons,
enfin, mon brave, et que vous navez pour vous sauver dici
dautres portes que celles de lenfer!

-- Oh! Porthos! murmura le comte de La Fre.

-- Laissez-moi tranquille, Athos; en vrit vous devenez ridicule
avec vos ternelles gnrosits! Dabord, sil approche  dix
pieds de la barque, je vous dclare que je lui fends la tte dun
coup daviron.

-- Oh! de grce... ne me fuyez pas, messieurs... de grce... ayez
piti de moi! cria le jeune homme, dont la respiration haletante
faisait parfois, quand sa tte disparaissait sous la vague,
bouillonner leau glace.

DArtagnan, qui tout en suivant de loeil chaque mouvement de
Mordaunt, avait termin son colloque avec Aramis, se leva:

-- Monsieur, dit-il en sadressant au nageur, loignez-vous, sil
vous plat. Votre repentir est de trop frache date pour que nous
y ayons une bien grande confiance; faites attention que le bateau
dans lequel vous avez voulu nous griller fume encore  quelques
pieds sous leau, et que la situation dans laquelle vous tes est
un lit de roses en comparaison de celle o vous vouliez nous
mettre et o vous avez mis M. Groslow et ses compagnons.

-- Messieurs, reprit Mordaunt avec un accent plus dsespr, je
vous jure que mon repentir est vritable. Messieurs, je suis si
jeune, jai vingt-trois ans  peine! messieurs, jai t entran
par un ressentiment bien naturel, jai voulu venger ma mre, et
vous eussiez tous fait ce que jai fait.

-- Peuh! fit dArtagnan, voyant quAthos sattendrissait de plus
en plus; cest selon.

Mordaunt navait plus que trois ou quatre brasses  faire pour
atteindre la barque, car lapproche de la mort semblait lui donner
une vigueur surnaturelle.

-- Hlas! reprit-il, je vais donc mourir! vous allez donc tuer le
fils comme vous avez tu la mre! Et cependant je ntais pas
coupable; selon toutes les lois divines et humaines, un fils doit
venger sa mre. Dailleurs, ajouta-t-il en joignant les mains, si
cest un crime, puisque je men repens, puisque jen demande
pardon, je dois tre pardonn.

Alors, comme si les forces lui manquaient, il sembla ne plus
pouvoir se soutenir sur leau, et une vague passa sur sa tte, qui
teignit sa voix.

-- Oh! cela me dchire! dit Athos.

Mordaunt reparut.

-- Et moi, rpondit dArtagnan, je dis quil faut en finir;
monsieur lassassin de votre oncle, monsieur le bourreau du roi
Charles, monsieur lincendiaire, je vous engage  vous laisser
couler  fond; ou, si vous approchez encore de la barque dune
seule brasse, je vous casse la tte avec mon aviron.

Mordaunt, comme au dsespoir, fit une brasse. DArtagnan prit sa
rame  deux mains, Athos se leva.

-- DArtagnan! dArtagnan! scria-t-il; dArtagnan! mon fils, je
vous en supplie. Le malheureux va mourir, et cest affreux de
laisser mourir un homme sans lui tendre la main, quand on na qu
lui tendre la main pour le sauver. Oh! mon coeur me dfend une
pareille action; je ne puis y rsister, il faut quil vive!

-- Mordieu! rpliqua dArtagnan, pourquoi ne vous livrez-vous pas
tout de suite pieds et poings lis  ce misrable? Ce sera plus
tt fait. Ah! comte de La Fre, vous voulez prir par lui; eh
bien! moi, votre fils, comme vous mappelez, je ne le veux pas.

Ctait la premire fois que dArtagnan rsistait  une prire
quAthos faisait en lappelant son fils.

Aramis tira froidement son pe, quil avait emporte entre ses
dents  la nage.

-- Sil pose la main sur le bordage, dit-il, je la lui coupe comme
 un rgicide quil est.

-- Et moi, dit Porthos, attendez...

-- Quallez-vous faire? demanda Aramis.

-- Je vais me jeter  leau et je ltranglerai.

-- Oh! messieurs, scria Athos avec un sentiment irrsistible,
soyons hommes, soyons chrtiens!

DArtagnan poussa un soupir qui ressemblait  un gmissement,
Aramis abaissa son pe, Porthos se rassit.

-- Voyez, continua Athos, voyez, la mort se peint sur son visage;
ses forces sont  bout, une minute encore, et il coule au fond de
labme. Ah! ne me donnez pas cet horrible remords, ne me forcez
pas  mourir de honte  mon tour; mes amis, accordez-moi la vie de
ce malheureux, je vous bnirai, je vous...

-- Je me meurs! murmura Mordaunt;  moi!...  moi!...

-- Gagnons une minute, dit Aramis en se penchant  gauche et en
sadressant  dArtagnan. Un coup daviron, ajouta-t-il en se
penchant  droite vers Porthos.

DArtagnan ne rpondit ni du geste ni de la parole; il commenait
dtre mu, moiti des supplications dAthos, moiti par le
spectacle quil avait sous les yeux. Porthos seul donna un coup de
rame, et, comme ce coup navait pas de contre-poids, la barque
tourna seulement sur elle-mme et ce mouvement rapprocha Athos du
moribond.

-- Monsieur le comte de La Fre! scria Mordaunt, monsieur le
comte de La Fre! Cest  vous que je madresse, cest vous que je
supplie, ayez piti de moi... O tes-vous, monsieur le comte de
La Fre? Je ny vois plus... Je me meurs!...  moi!  moi!

-- Me voici, monsieur, dit Athos en se penchant et en tendant le
bras vers Mordaunt avec cet air de noblesse et de dignit qui lui
tait habituel, me voici; prenez ma main, et entrez dans notre
embarcation.

-- Jaime mieux ne pas regarder, dit dArtagnan, cette faiblesse
me rpugne.

Il se retourna vers les deux amis, qui, de leur ct, se
pressaient au fond de la barque comme sils eussent craint de
toucher celui auquel Athos ne craignait pas de tendre la main.

Mordaunt fit un effort suprme, se souleva, saisit cette main qui
se tendait vers lui et sy cramponna avec la vhmence du dernier
espoir.

-- Bien! dit Athos, mettez votre autre main ici.

Et il lui offrait son paule comme second point dappui, de sorte
que sa tte touchait presque la tte de Mordaunt, et que ces deux
ennemis mortels se tenaient embrasss comme deux frres.

Mordaunt treignit de ses doigts crisps le collet dAthos.

-- Bien, monsieur, dit le comte, maintenant vous voil sauv,
tranquillisez-vous.

-- Ah! ma mre, scria Mordaunt avec un regard flamboyant et avec
un accent de haine impossible  dcrire, je ne peux toffrir
quune victime, mais ce sera du moins celle que tu eusses choisie!

Et tandis que dArtagnan poussait un cri, que Porthos levait
laviron, quAramis cherchait une place pour frapper, une
effrayante secousse donne  la barque entrana Athos dans leau,
tandis que Mordaunt, poussant un cri de triomphe, serrait le cou
de sa victime et enveloppait, pour paralyser ses mouvements, ses
jambes et les siennes comme aurait pu le faire un serpent.

Un instant, sans pousser un cri, sans appeler  son aide, Athos
essaya de se maintenir  la surface de la mer, mais le poids
lentranant, il disparut peu  peu; bientt on ne vit plus que
ses longs cheveux flottants; puis tout disparut, et un large
bouillonnement, qui seffaa  son tour, indiqua seul lendroit o
tous deux staient engloutis.

Muets dhorreur, immobiles, suffoqus par lindignation et
lpouvante, les trois amis taient rests la bouche bante, les
yeux dilats, les bras tendus; ils semblaient des statues et
cependant, malgr leur immobilit, on entendait battre leur coeur.
Porthos le premier revint  lui, et sarrachant les cheveux 
pleines mains:

-- Oh! scria-t-il avec un sanglot dchirant chez un pareil homme
surtout, oh! Athos, Athos! noble coeur! malheur! malheur sur nous
qui tavons laiss mourir!

-- Oh! oui, rpta dArtagnan, malheur!

-- Malheur! murmura Aramis.

En ce moment, au milieu du vaste cercle illumin des rayons de la
lune,  quatre ou cinq brasses de la barque, le mme
tourbillonnement qui avait annonc labsorption se renouvela, et
lon vit reparatre dabord des cheveux, puis un visage ple aux
yeux ouverts mais cependant morts, puis un corps qui, aprs stre
dress jusquau buste au-dessus de la mer, se renversa mollement
sur le dos, selon le caprice de la vague.

Dans la poitrine du cadavre tait enfonc un poignard dont le
pommeau dor tincelait.

-- Mordaunt! Mordaunt! Mordaunt! scrirent les trois amis, cest
Mordaunt!

-- Mais Athos? dit dArtagnan.

Tout  coup la barque pencha  gauche sous un poids nouveau et
inattendu, et Grimaud poussa un hurlement de joie; tous se
retournrent, et lon vit Athos, livide, loeil teint et la main
tremblante, se reposer en sappuyant sur le bord du canot. Huit
bras nerveux lenlevrent aussitt et le dposrent dans la
barque, o dans un instant Athos se sentit rchauff, ranim,
renaissant sous les caresses et dans les treintes de ses amis
ivres de joie.

-- Vous ntes pas bless, au moins? demanda dArtagnan.

-- Non, rpondit Athos... Et lui?

-- Oh! lui, cette fois, Dieu merci! il est bien mort. Tenez!

Et dArtagnan, forant Athos de regarder dans la direction quil
lui indiquait, lui montra le corps de Mordaunt flottant sur le dos
des lames, et qui, tantt submerg, tantt relev, semblait encore
poursuivre les quatre amis dun regard charg dinsulte et de
haine mortelle.

Enfin il sabma. Athos lavait suivi dun oeil empreint de
mlancolie et de piti.

-- Bravo, Athos! dit Aramis avec une effusion bien rare chez lui.

-- Le beau coup! scria Porthos.

-- Javais un fils, dit Athos, jai voulu vivre.

-- Enfin, dit dArtagnan, voil o Dieu a parl.

-- Ce nest pas moi qui lai tu, murmura Athos, cest le destin.


LXXIX. O, aprs avoir manqu dtre rti, Mousqueton manqua
dtre mang

Un profond silence rgna longtemps dans le canot aprs la scne
terrible que nous venons de raconter. La lune, qui stait montre
un instant comme si Dieu et voulu quaucun dtail de cet
vnement ne restt cach aux yeux des spectateurs, disparut
derrire les nuages; tout rentra dans cette obscurit si
effrayante dans tous les dserts et surtout dans ce dsert liquide
quon appelle lOcan, et lon nentendit plus que le sifflement
du vent douest dans la crte des lames.

Porthos rompit le premier le silence.

-- Jai vu bien des choses, dit-il, mais aucune ne ma mu comme
celle que je viens de voir. Cependant, tout troubl que je suis,
je vous dclare que je me sens excessivement heureux. Jai cent
livres de moins sur la poitrine, et je respire enfin librement.

En effet, Porthos respira avec un bruit qui faisait honneur au jeu
puissant de ses poumons.

-- Pour moi, dit Aramis, je nen dirai pas autant que vous,
Porthos; je suis encore pouvant. Cest au point que je nen
crois pas mes yeux, que je doute de ce que jai vu, que je cherche
tout autour du canot, et que je mattends  chaque minute  voir
reparatre ce misrable tenant  la main le poignard quil avait
dans le coeur.

-- Oh! moi, je suis tranquille, reprit Porthos; le coup lui a t
port vers la sixime cte et enfonc jusqu la garde. Je ne vous
en fais pas un reproche, Athos, au contraire. Quand on frappe,
cest comme cela quil faut frapper. Aussi je vis  prsent, je
respire, je suis joyeux.

-- Ne vous htez pas de chanter victoire, Porthos! dit dArtagnan.
Jamais nous navons couru un danger plus grand qu cette heure;
car un homme vient  bout dun homme, mais non pas dun lment.
Or, nous sommes en mer la nuit, sans guide, dans une frle barque;
quun coup de vent fasse chavirer le canot, et nous sommes perdus.

Mousqueton poussa un profond soupir.

-- Vous tes ingrat, dArtagnan, dit Athos; oui, ingrat de douter
de la Providence au moment o elle vient de nous sauver tous dune
faon si miraculeuse. Croyez-vous quelle nous ait fait passer, en
nous guidant par la main,  travers tant de prils, pour nous
abandonner ensuite? Non pas. Nous sommes partis par un vent
douest, ce vent souffle toujours. Athos sorienta sur ltoile
polaire. Voici le Chariot, par consquent l est la France.
Laissons-nous aller au vent, et tant quil ne changera point il
nous poussera vers les ctes de Calais ou de Boulogne. Si la
barque chavire, nous sommes assez forts et assez bons nageurs, 
nous cinq du moins, pour la retourner, ou pour nous attacher 
elle si cet effort est au-dessus de nos forces. Or, nous nous
trouvons sur la route de tous les vaisseaux qui vont de Douvres 
Calais et de Portsmouth  Boulogne; si leau conservait leurs
traces, leur sillage et creus une valle  lendroit mme o
nous sommes. Il est donc impossible quau jour nous ne
rencontrions pas quelque barque de pcheur qui nous recueillera.

-- Mais si nous nen rencontrions point, par exemple, et que le
vent tournt au nord!

-- Alors, dit Athos, cest autre chose, nous ne retrouverions la
terre que de lautre ct de lAtlantique.

-- Ce qui veut dire que nous mourrions de faim, reprit Aramis.

-- Cest plus que probable, dit le comte de La Fre.

Mousqueton poussa un second soupir plus douloureux encore que le
premier.

-- Ah! ! Mouston, demanda Porthos, quavez-vous donc  gmir
toujours ainsi? cela devient fastidieux!

-- Jai que jai froid, monsieur, dit Mousqueton.

-- Cest impossible, dit Porthos.

-- Impossible? dit Mousqueton tonn.

-- Certainement. Vous avez le corps couvert dune couche de
graisse qui le rend impntrable  lair. Il y a autre chose,
parlez franchement.

-- Eh bien, oui, monsieur, et cest mme cette couche de graisse,
dont vous me glorifiez, qui mpouvante, moi!

-- Et pourquoi cela, Mouston? parlez hardiment, ces messieurs vous
le permettent.

-- Parce que, monsieur, je me rappelais que dans la bibliothque
du chteau de Bracieux il y a une foule de livres de voyages, et
parmi ces livres de voyages ceux de Jean Mocquet, le fameux
voyageur du roi Henri IV.

-- Aprs?

-- Eh bien! monsieur, dit Mousqueton, dans ces livres il est fort
parl daventures maritimes et dvnements semblables  celui qui
nous menace en ce moment!

-- Continuez, Mouston, dit Porthos, cette analogie est pleine
dintrt.

-- Eh bien, monsieur, en pareil cas, les voyageurs affams, dit
Jean Mocquet, ont lhabitude affreuse de se manger les uns les
autres et de commencer par...

-- Par le plus gras! scria dArtagnan ne pouvant sempcher de
rire, malgr la gravit de la situation.

-- Oui, monsieur, rpondit Mousqueton, un peu abasourdi de cette
hilarit, et permettez-moi de vous dire que je ne vois pas ce
quil peut y avoir de risible l-dedans.

-- Cest le dvouement personnifi que ce brave Mousqueton! reprit
Porthos. Gageons que tu te voyais dj dpec et mang par ton
matre?

-- Oui, monsieur, quoique cette joie que vous devinez en moi ne
soit pas, je vous lavoue, sans quelque mlange de tristesse.
Cependant je ne me regretterais pas trop, monsieur, si en mourant
javais la certitude de vous tre utile encore.

-- Mouston, dit Porthos attendri, si nous revoyons jamais mon
chteau de Pierrefonds, vous aurez, en toute proprit, pour vous
et vos descendants, le clos de vignes qui surmonte la ferme.

Et vous le nommerez la vigne du Dvouement, Mouston, dit Aramis,
pour transmettre aux derniers ges le souvenir de votre sacrifice.

-- Chevalier, dit dArtagnan en riant  son tour, vous eussiez
mang du Mouston sans trop de rpugnance, nest-ce pas, surtout
aprs deux ou trois jours de dite?

-- Oh! ma foi, non, reprit Aramis, jeusse mieux aim Blaisois: il
y a moins longtemps que nous le connaissons.

On conoit que pendant cet change de plaisanteries, qui avaient
pour but surtout dcarter de lesprit dAthos la scne qui venait
de se passer,  lexception de Grimaud, qui savait quen tout cas
le danger, quel quil ft, passerait au-dessus de sa tte, les
valets ne fussent point tranquilles.

Aussi Grimaud, sans prendre aucune part  la conversation, et
muet, selon son habitude, sescrimait-il de son mieux, un aviron
de chaque main.

-- Tu rames donc, toi? dit Athos.

Grimaud fit signe que oui.

-- Pourquoi rames-tu?

-- Pour avoir chaud.

En effet, tandis que les autres naufrags grelottaient de froid,
le silencieux Grimaud suait  grosses gouttes.

Tout  coup Mousqueton poussa un cri de joie en levant au-dessus
de sa tte sa main arme dune bouteille.

-- Oh! dit-il en passant la bouteille  Porthos, oh! monsieur,
nous sommes sauvs! la barque est garnie de vivres.

Et fouillant vivement sous le banc do il avait dj tir le
prcieux spcimen, il amena successivement une douzaine de
bouteilles pareilles, du pain et un morceau de boeuf sal.

Il est inutile de dire que cette trouvaille rendit la gaiet 
tous, except  Athos.

-- Mordieu! dit Porthos, qui, on se le rappelle, avait dj faim
en mettant le pied sur la felouque, cest tonnant comme les
motions creusent lestomac!

Et il avala une bouteille dun coup et mangea  lui seul un bon
tiers du pain et du boeuf sal.

-- Maintenant, dit Athos, dormez ou tchez de dormir, messieurs;
moi, je veillerai.

Pour dautres hommes que pour nos hardis aventuriers une pareille
proposition et t drisoire. En effet, ils taient mouills
jusquaux os, il faisait un vent glacial, et les motions quils
venaient dprouver semblaient leur dfendre de fermer loeil;
mais pour ces natures dlite, pour ces tempraments de fer, pour
ces corps briss  toutes les fatigues, le sommeil, dans toutes
les circonstances, arrivait  son heure sans jamais manquer 
lappel.

Aussi au bout dun instant chacun, plein de confiance dans le
pilote, se fut-il accoud  sa faon, et eut-il essay de profiter
du conseil donn par Athos, qui, assis au gouvernail et les yeux
fixs sur le ciel, o sans doute il cherchait non seulement le
chemin de la France, mais encore le visage de Dieu, demeura seul,
comme il lavait promis, pensif et veill, dirigeant la petite
barque dans la voie quelle devait suivre.

Aprs quelques heures de sommeil, les voyageurs furent rveills
par Athos.

Les premires lueurs du jour venaient de blanchir la mer bleutre,
et  dix portes de mousquet  peu prs vers lavant on apercevait
une masse noire au-dessus de laquelle se dployait une voile
triangulaire fine et allonge comme laile dune hirondelle.

-- Une barque! dirent dune mme voix les quatre amis, tandis que
les laquais, de leur ct, exprimaient aussi leur joie sur des
tons diffrents.

Ctait en effet une flte dunkerquoise qui faisait voile vers
Boulogne.

Les quatre matres, Blaisois et Mousqueton unirent leurs voix en
un seul cri qui vibra sur la surface lastique des flots, tandis
que Grimaud, sans rien dire, mettait son chapeau au bout de sa
rame pour attirer les regards de ceux quallait frapper le son de
la voix.

Un quart dheure aprs, le canot de cette flte les remorquait;
ils mettaient le pied sur le pont du petit btiment. Grimaud
offrait vingt guines au patron de la part de son matre, et 
neuf heures du matin, par un bon vent, nos Franais mettaient le
pied sur le sol de la patrie.

-- Mordieu! quon est fort l-dessus! dit Porthos en enfonant ses
larges pieds dans le sable. Quon vienne me chercher noise
maintenant, me regarder de travers ou me chatouiller, et lon
verra  qui lon a affaire! Morbleu! je dfierais tout un royaume!

-- Et moi, dit dArtagnan, je vous engage  ne pas faire sonner ce
dfi trop haut, Porthos; car il me semble quon nous regarde
beaucoup par ici.

-- Pardieu! dit Porthos, on nous admire.

-- Eh bien, moi, rpondit dArtagnan, je ny mets point damour-
propre, je vous jure, Porthos! Seulement japerois des hommes en
robe noire, et dans notre situation les hommes en robe noire
mpouvantent, je lavoue.

-- Ce sont les greffiers des marchandises du port, dit Aramis.

-- Sous lautre cardinal, sous le grand, dit Athos, on et plus
fait attention  nous quaux marchandises. Mais sous celui-ci,
tranquillisez-vous, amis, on fera plus attention aux marchandises
qu nous.

-- Je ne my fie pas, dit dArtagnan, et je gagne les dunes.

-- Pourquoi pas la ville? dit Porthos. Jaimerais mieux une bonne
auberge que ces affreux dserts de sable que Dieu a crs pour les
lapins seulement. Dailleurs jai faim, moi.

-- Faites comme vous voudrez, Porthos! dit dArtagnan; mais, quant
 moi, je suis convaincu que ce quil y a de plus sr pour des
hommes dans notre situation, cest la rase campagne.

Et dArtagnan, certain de runir la majorit, senfona dans les
dunes sans attendre la rponse de Porthos.

La petite troupe le suivit et disparut bientt avec lui derrire
les monticules de sable, sans avoir attir sur elle lattention
publique.

-- Maintenant, dit Aramis quand on eut fait un quart de lieue 
peu prs, causons.

-- Non pas, dit dArtagnan, fuyons. Nous avons chapp  Cromwell,
 Mordaunt,  la mer, trois abmes qui voulaient nous dvorer;
nous nchapperons pas au sieur Mazarin.

-- Vous avez raison, dArtagnan, dit Aramis, et mon avis est que,
pour plus de scurit mme, nous nous sparions.

-- Oui, oui, Aramis, dit dArtagnan, sparons-nous.

Porthos voulut parler pour sopposer  cette rsolution, mais
dArtagnan lui fit comprendre, en lui serrant la main, quil
devait se taire. Porthos tait fort obissant  ces signes de son
compagnon, dont avec sa bonhomie ordinaire il reconnaissait la
supriorit intellectuelle. Il renfona donc les paroles qui
allaient sortir de sa bouche.

-- Mais pourquoi nous sparer? dit Athos.

-- Parce que, dit dArtagnan, nous avons t envoys  Cromwell
par M. de Mazarin, Porthos et moi, et quau lieu de servir
Cromwell nous avons servi le roi Charles Ier, ce qui nest pas du
tout la mme chose. En revenant avec messieurs de La Fre et
dHerblay, notre crime est avr; en revenant seuls, notre crime
demeure  ltat de doute, et avec le doute on mne les hommes
trs loin. Or, je veux faire voir du pays  M. de Mazarin, moi.

-- Tiens, dit Porthos, cest vrai!

-- Vous oubliez, dit Athos, que nous sommes vos prisonniers, que
nous ne nous regardons pas du tout comme dgags de notre parole
envers vous, et quen nous ramenant prisonniers  Paris...

-- En vrit, Athos, interrompit dArtagnan, je suis fch quun
homme desprit comme vous dise toujours des pauvrets dont
rougiraient des coliers de troisime. Chevalier, continua
dArtagnan en sadressant  Aramis, qui, camp firement sur son
pe, semblait, quoiquil et dabord mis une opinion contraire,
stre au premier mot ralli  celle de son compagnon, chevalier,
comprenez donc quici comme toujours mon caractre dfiant
exagre. Porthos et moi ne risquons rien, au bout du compte. Mais
si par hasard cependant on essayait de nous arrter devant vous,
eh bien! on narrterait pas sept hommes comme on en arrte trois;
les pes verraient le soleil, et laffaire, mauvaise pour tout le
monde, deviendrait une normit qui nous perdrait tous quatre.
Dailleurs, si malheur arrive  deux de nous, ne vaut-il pas mieux
que les deux autres soient en libert pour tirer ceux-l
daffaire, pour ramper, miner, saper, les dlivrer enfin? Et puis,
qui sait si nous nobtiendrons pas sparment, vous de la reine,
nous de Mazarin, un pardon quon nous refuserait runis? Allons,
Athos et Aramis, tirez  droite; vous, Porthos, venez  gauche
avec moi; laissez ces messieurs filer sur la Normandie, et nous,
par la route la plus courte, gagnons Paris.

-- Mais si lon nous enlve en route, comment nous prvenir
mutuellement de cette catastrophe? demanda Aramis.

-- Rien de plus facile, rpondit dArtagnan; convenons dun
itinraire dont nous ne nous carterons pas. Gagnez Saint-Valery,
puis Dieppe, puis suivez la route droite de Dieppe  Paris; nous,
nous allons prendre par Abbeville, Amiens, Pronne, Compigne et
Senlis, et dans chaque auberge, dans chaque maison o nous nous
arrterons, nous crirons sur la muraille avec la pointe du
couteau, ou sur la vitre avec le tranchant dun diamant, un
renseignement qui puisse guider les recherches de ceux qui
seraient libres.

-- Ah! mon ami, dit Athos, comme jadmirerais les ressources de
votre tte, si je ne marrtais pas, pour les adorer,  celles de
votre coeur.

Et il tendit la main  dArtagnan.

-- Est-ce que le renard a du gnie, Athos? dit le Gascon avec un
mouvement dpaules. Non, il sait croquer les poules, dpister les
chasseurs et retrouver son chemin le jour comme la nuit, voil
tout. Eh bien, est-ce dit?

-- Cest dit.

-- Alors, partageons largent, reprit dArtagnan, il doit rester
environ deux cents pistoles. Combien reste-t-il, Grimaud?

-- Cent quatre-vingts demi-louis, monsieur.

-- Cest cela. Ah! vivat! voil le soleil! Bonjour, ami soleil!
Quoique tu ne sois pas le mme que celui de la Gascogne, je te
reconnais ou je fais semblant de te reconnatre. Bonjour. Il y
avait bien longtemps que je ne tavais vu.

-- Allons, allons, dArtagnan, dit Athos, ne faites pas lesprit
fort, vous avez les larmes aux yeux. Soyons toujours francs entre
nous, cette franchise dt-elle laisser voir nos bonnes qualits.

-- Eh mais, dit dArtagnan, est-ce que vous croyez, Athos, quon
quitte de sang-froid et dans un moment qui nest pas sans danger
deux amis comme vous et Aramis?

-- Non, dit Athos; aussi venez dans mes bras, mon fils!

-- Mordieu! dit Porthos en sanglotant, je crois que je pleure;
comme cest bte!

Et les quatre amis se jetrent en un seul groupe dans les bras les
uns des autres. Ces quatre hommes, runis par ltreinte
fraternelle, neurent certes quune me en ce moment.

Blaisois et Grimaud devaient suivre Athos et Aramis.

Mousqueton suffisait  Porthos et  dArtagnan.

On partagea, comme on avait toujours fait, largent avec une
fraternelle rgularit; puis aprs stre individuellement serr
la main et stre mutuellement ritr lassurance dune amiti
ternelle, les quatre gentilshommes se sparrent pour prendre
chacun la route convenue, non sans se retourner, non sans se
renvoyer encore daffectueuses paroles que rptaient les chos de
la dune.

Enfin ils se perdirent de vue.

-- Sacrebleu! dArtagnan, dit Porthos, il faut que je vous dise
cela tout de suite, car je ne saurais jamais garder sur le coeur
quelque chose contre vous, je ne vous ai pas reconnu dans cette
circonstance!

-- Pourquoi? demanda dArtagnan avec son fin sourire.

-- Parce que si, comme vous le dites, Athos et Aramis courent un
vritable danger, ce nest pas le moment de les abandonner. Moi,
je vous avoue que jtais tout prt  les suivre et que je le suis
encore  les rejoindre malgr tous les Mazarins de la terre.

-- Vous auriez raison, Porthos, sil en tait ainsi, dit
dArtagnan; mais apprenez une toute petite chose, qui cependant,
toute petite quelle est, va changer le cours de vos ides: cest
que ce ne sont pas ces messieurs qui courent le plus grave danger,
cest nous; cest que ce nest point pour les abandonner que nous
les quittons, mais pour ne pas les compromettre.

-- Vrai? dit Porthos en ouvrant de grands yeux tonns.

-- Eh! sans doute: quils soient arrts, il y va pour eux de la
Bastille tout simplement; que nous le soyons, nous, il y va de la
place de Grve.

-- Oh! oh! dit Porthos, il y a loin de l  cette couronne de
baron que vous me promettiez, dArtagnan!

-- Bah! pas si loin que vous le croyez, peut-tre, Porthos, vous
connaissez le proverbe: Tout chemin mne  Rome.

-- Mais pourquoi courons-nous des dangers plus grands que ceux que
courent Athos et Aramis? demanda Porthos.

-- Parce quils nont fait, eux, que de suivre la mission quils
avaient reue de la reine Henriette, et que nous avons trahi,
nous, celle que nous avons reue de Mazarin; parce que, partis
comme messagers  Cromwell, nous sommes devenus partisans du roi
Charles; parce que, au lieu de concourir  faire tomber sa tte
royale condamne par ces cuistres quon appelle MM. Mazarin,
Cromwell, Joyce, Pride, Fairfax, etc., nous avons failli le
sauver.

-- Cest, ma foi, vrai, dit Porthos; mais comment voulez-vous, mon
cher ami, quau milieu de ces grandes proccupations le gnral
Cromwell ait eu le temps de penser...

-- Cromwell pense  tout, Cromwell a du temps pour tout; et,
croyez-moi, cher ami, ne perdons pas le ntre, il est prcieux.
Nous ne serons en sret quaprs avoir vu Mazarin, et encore...

-- Diable! dit Porthos, et que lui dirons-nous  Mazarin?

-- Laissez-moi faire, jai mon plan; rira bien qui rira le
dernier. M. Cromwell est bien fort; M. Mazarin est bien rus, mais
jaime encore mieux faire de la diplomatie contre eux que contre
feu M. Mordaunt.

-- Tiens! dit Porthos, cest agrable de dire _feu monsieur
Mordaunt._

-- Ma foi, oui! dit dArtagnan; mais en route!

Et tous deux, sans perdre un instant, se dirigrent  vue de pays
vers la route de Paris, suivis de Mousqueton, qui, aprs avoir eu
trop froid toute la nuit, avait dj trop chaud au bout dun quart
dheure.


LXXX. Retour

Athos et Aramis avaient pris litinraire que leur avait indiqu
dArtagnan et avaient chemin aussi vite quils avaient pu. Il
leur semblait quil serait plus avantageux pour eux dtre arrts
prs de Paris que loin.

Tous les soirs, dans la crainte dtre arrts pendant la nuit,
ils traaient soit sur la muraille, soit sur les vitres, le signe
de reconnaissance convenu; mais tous les matins ils se
rveillaient libres,  leur grand tonnement.

 mesure quils avanaient vers Paris, les grands vnements
auxquels ils avaient assist et qui venaient de bouleverser
lAngleterre svanouissaient comme des songes; tandis quau
contraire ceux qui pendant leur absence avaient remu Paris et la
province venaient au-devant deux.

Pendant ces six semaines dabsence, il stait pass en France
tant de petites choses quelles avaient presque compos un grand
vnement. Les Parisiens, en se rveillant le matin sans reine,
sans roi, furent fort tourments de cet abandon; et labsence de
Mazarin, si vivement dsire, ne compensa point celle des deux
augustes fugitifs.

Le premier sentiment qui remua Paris lorsquil apprit la fuite 
Saint-Germain, fuite  laquelle nous avons fait assister nos
lecteurs, fut donc cette espce deffroi qui saisit les enfants
lorsquils se rveillent dans la nuit ou dans la solitude. Le
parlement smut, et il fut dcid quune dputation irait trouver
la reine, pour la prier de ne pas plus longtemps priver Paris de
sa royale prsence.

Mais la reine tait encore sous la double impression du triomphe
de Lens et de lorgueil de sa fuite si heureusement excute. Les
dputs non seulement neurent pas lhonneur dtre reus par
elle, mais encore on les fit attendre sur le grand chemin, o le
chancelier, ce mme chancelier Sguier que nous avons vu dans la
premire partie de cet ouvrage poursuivre si obstinment une
lettre jusque dans le corset de la reine, vint leur remettre
lultimatum de la cour, portant que si le parlement ne shumiliait
pas devant la majest royale en passant condamnation sur toutes
les questions qui avaient amen la querelle qui les divisait,
Paris serait assig le lendemain; que mme dj, dans la
prvision de ce sige, le duc dOrlans occupait le pont de Saint-
Cloud, et que M. le Prince, tout resplendissant encore de sa
victoire de Lens, tenait Charenton et Saint-Denis.

Malheureusement pour la cour,  qui une rponse modre et rendu
peut-tre bon nombre de partisans, cette rponse menaante
produisit un effet contraire de celui qui tait attendu. Elle
blessa lorgueil du parlement, qui, se sentant vigoureusement
appuy par la bourgeoisie,  qui la grce de Broussel avait donn
la mesure de sa force, rpondit  ces lettres patentes en
dclarant que le cardinal Mazarin tant notoirement lauteur de
tous les dsordres, il le dclarait ennemi du roi et de tat, et
lui ordonnait de se retirer de la cour le jour mme, et de la
France sous huit jours, et, aprs ce dlai expir, sil
nobissait pas, enjoignait  tous les sujets du roi de lui courir
sus.

Cette rponse nergique,  laquelle la cour avait t loin de
sattendre, mettait  la fois Paris et Mazarin hors la loi.
Restait  savoir seulement qui lemporterait du parlement ou de la
cour.

La cour fit alors ses prparatifs dattaque, et Paris ses
prparatifs de dfense. Les bourgeois taient donc occups 
loeuvre ordinaire des bourgeois en temps dmeute, cest--dire 
tendre des chanes et  dpaver les rues, lorsquils virent
arriver  leur aide, conduits par le coadjuteur, M. le prince de
Conti, frre de M. le prince de Cond, et M. le duc de
Longueville, son beau-frre. Ds lors ils furent rassurs, car ils
avaient pour eux deux princes du sang, et de plus lavantage du
nombre. Ctait le 10 janvier que ce secours inespr tait venu
aux Parisiens.

Aprs une discussion orageuse, M. le prince de Conti fut nomm
gnralissime des armes du roi hors Paris, avec MM. les ducs
dElbeuf et de Bouillon et le marchal de La Mothe pour
lieutenants gnraux. Le duc de Longueville, sans charge et sans
titre, se contentait de lemploi dassister son beau-frre.

Quant  M. de Beaufort, il tait arriv, lui, du Vendmois
apportant, dit la chronique, sa haute mine, de beaux et longs
cheveux et cette popularit qui lui valut la royaut des Halles.

Larme parisienne stait alors organise avec cette promptitude
que les bourgeois mettent  se dguiser en soldats, lorsquils
sont pousss  cette transformation par un sentiment quelconque.
Le 19, larme improvise avait tent une sortie, plutt pour
sassurer et assurer les autres de sa propre existence que pour
tenter quelque chose de srieux, faisant flotter au-dessus de sa
tte un drapeau, sur lequel on lisait cette singulire devise:
_Nous cherchons notre roi._

Les jours suivants furent occups  quelques petites oprations
partielles qui neurent dautre rsultat que lenlvement de
quelques troupeaux et lincendie de deux ou trois maisons.

On gagna ainsi les premiers jours de fvrier, et ctait le 1er de
ce mois que nos quatre compagnons avaient abord  Boulogne et
avaient pris leur course vers Paris chacun de son ct.

Vers la fin du quatrime jour de marche ils vitaient Nanterre
avec prcaution, afin de ne pas tomber dans quelque parti de la
reine.

Ctait bien  contre-coeur quAthos prenait toutes ces
prcautions, mais Aramis lui avait trs judicieusement fait
observer quils navaient pas le droit dtre imprudents, quils
taient chargs, de la part du roi Charles, dune mission suprme
et sacre, et que cette mission reue au pied de lchafaud ne
sachverait quaux pieds de la reine.

Athos cda donc.

Aux faubourgs, nos voyageurs trouvrent bonne garde, tout Paris
tait arm. La sentinelle refusa de laisser passer les deux
gentilshommes, et appela son sergent.

Le sergent sortit aussitt, et prenant toute limportance quont
lhabitude de prendre les bourgeois lorsquils ont le bonheur
dtre revtus dune dignit militaire:

-- Qui tes-vous, messieurs? demanda-t-il.

-- Deux gentilshommes, rpondit Athos.

-- Do venez-vous?

-- De Londres.

-- Que venez-vous faire  Paris?

-- Accomplir une mission prs de Sa Majest la reine dAngleterre.

-- Ah ! tout le monde va donc aujourdhui chez la reine
dAngleterre! rpliqua le sergent. Nous avons dj au poste trois
gentilshommes dont on visite les passes et qui vont chez Sa
Majest. O sont les vtres?

-- Nous nen avons point.

-- Comment! vous nen avez point?

-- Non, nous arrivons dAngleterre, comme nous vous lavons dit;
nous ignorons compltement o en sont les affaires politiques,
ayant quitt Paris avant le dpart du roi.

-- Ah! dit le sergent dun air fin, vous tes des mazarins qui
voudriez bien entrer chez nous pour nous espionner.

-- Mon cher ami, dit Athos, qui avait jusque-l laiss  Aramis le
soin de rpondre, si nous tions des mazarins, nous aurions au
contraire tous les passes possibles. Dans la situation o vous
tes, dfiez-vous avant tout, croyez-moi, de ceux qui sont
parfaitement en rgle.

-- Entrez au corps de garde, dit le sergent; vous exposerez vos
raisons au chef du poste.

Il fit un signe  la sentinelle, elle se rangea; le sergent passa
le premier, les deux gentilshommes le suivirent au corps de garde.

Ce corps de garde tait entirement occup par des bourgeois et
des gens du peuple; les uns jouaient, les autres buvaient, les
autres proraient.

Dans un coin et presque gards  vue, taient les trois
gentilshommes arrivs les premiers et dont lofficier visitait les
passes. Cet officier tait dans la chambre voisine, limportance
de son grade lui concdant lhonneur dun logement particulier.

Le premier mouvement des nouveaux venus et des premiers arrivs
fut, des deux extrmits du corps de garde, de jeter un regard
rapide et investigateur les uns sur les autres. Les premiers venus
taient couverts de longs manteaux dans les plis desquels ils
taient soigneusement envelopps. Lun deux, moins grand que ses
compagnons, se tenait en arrire dans lombre.

 lannonce que fit en entrant le sergent, que selon, toute
probabilit, il amenait deux mazarins, les trois gentilshommes
dressrent loreille et prtrent attention. Le plus petit des
trois, qui avait fait deux pas en avant, en fit un en arrire et
se retrouva dans lombre.

Sur lannonce que les nouveaux venus navaient point de passes,
lavis unanime du corps de garde parut tre quils nentreraient
pas.

-- Si fait, dit Athos, il est probable au contraire que nous
entrerons, car nous paraissons avoir affaire  des gens
raisonnables. Or, il y aura une chose bien simple  faire: ce sera
de faire passer nos noms  Sa Majest la reine dAngleterre; et si
elle rpond de nous, jespre que vous ne verrez plus aucun
inconvnient  nous laisser le passage libre.

 ces mots lattention du gentilhomme cach dans lombre redoubla
et fut mme accompagne dun mouvement de surprise tel, que son
chapeau, repouss par le manteau dont il senveloppait plus
soigneusement encore quauparavant, tomba; il se baissa et le
ramassa vivement.

-- Oh! mon Dieu! dit Aramis poussant Athos du coude, avez-vous vu?

-- Quoi? demanda Athos.

-- La figure du plus petit des trois gentilshommes?

-- Non.

-- Cest quil ma sembl... mais cest chose impossible...

En ce moment le sergent, qui tait all dans la chambre
particulire prendre des ordres de lofficier du poste, sortit, et
dsignant les trois gentilshommes, auxquels il remit un papier:

-- Les passes sont en rgle, dit-il, laissez passer ces trois
messieurs.

Les trois gentilshommes firent un signe de tte et sempressrent
de profiter de la permission et du chemin qui, sur lordre du
sergent, souvrait devant eux.

Aramis les suivit des yeux; et au moment o le plus petit passait
devant lui, il serra vivement la main dAthos.

-- Quavez-vous, mon cher? demanda celui-ci.

-- Jai... cest une vision sans doute.

Puis, sadressant au sergent:

-- Dites-moi, monsieur, ajouta-t-il, connaissez-vous les trois
gentilshommes qui viennent de sortir dici?

-- Je les connais daprs leur passe: ce sont MM. de Flamarens, de
Chtillon et de Bruy, trois gentilshommes frondeurs qui vont
rejoindre M. le duc de Longueville.

-- Cest trange, dit Aramis rpondant  sa propre pense plutt
quau sergent, javais cru reconnatre le Mazarin lui-mme.

Le sergent clata de rire.

-- Lui, dit-il, se hasarder ainsi chez nous, pour tre pendu; pas
si bte!

-- Ah! murmura Aramis, je puis bien mtre tromp, je nai pas
loeil infaillible de dArtagnan.

-- Qui parle ici de dArtagnan? demanda lofficier, qui, en ce
moment mme, apparaissait sur le seuil de sa chambre.

-- Oh! fit Grimaud en carquillant les yeux.

-- Quoi? demandrent  la fois Aramis et Athos.

-- Planchet! reprit Grimaud; Planchet avec le hausse-col!

-- Messieurs de La Fre et dHerblay, scria lofficier, de
retour  Paris! Oh! quelle joie pour moi, messieurs! car sans
doute vous venez vous joindre  MM. les princes!

-- Comme tu vois, mon cher Planchet, dit Aramis, tandis quAthos
souriait en voyant le grade important quoccupait dans la milice
bourgeoise lancien camarade de Mousqueton, de Bazin et de
Grimaud.

-- Et M. dArtagnan dont vous parliez tout  lheure, monsieur
dHerblay, oserai-je vous demander si vous avez de ses nouvelles?

-- Nous lavons quitt il y a quatre jours, mon cher ami, et tout
nous portait  croire quil nous avait prcds  Paris.

-- Non, monsieur, jai la certitude quil nest point rentr dans
la capitale; aprs cela, peut-tre est-il rest  Saint-Germain.

-- Je ne crois pas, nous avons rendez-vous  _La Chevrette._

-- Jy suis pass aujourdhui mme.

-- Et la belle Madeleine navait pas de ses nouvelles? demanda
Aramis en souriant.

-- Non, monsieur, je ne vous cacherai mme point quelle
paraissait fort inquite.

Au fait, dit Aramis, il ny a point de temps de perdu, et nous
avons fait grande diligence. Permettez donc, mon cher Athos, sans
que je minforme davantage de notre ami, que je fasse mes
compliments  M. Planchet.

-- Ah! monsieur le chevalier! dit Planchet en sinclinant.

-- Lieutenant! dit Aramis.

-- Lieutenant, et promesse pour tre capitaine.

-- Cest fort beau, dit Aramis; et comment tous ces honneurs sont-
ils venus  vous?

-- Dabord vous savez, messieurs, que cest moi qui ai fait sauver
M. de Rochefort?

-- Oui, pardieu! il nous a cont cela.

-- Jai  cette occasion failli tre pendu par le Mazarin, ce qui
ma rendu naturellement plus populaire encore que je ntais.

-- Et grce  cette popularit...

-- Non, grce  quelque chose de mieux. Vous savez dailleurs,
messieurs, que jai servi dans le rgiment de Pimont, o javais
lhonneur dtre sergent.

-- Oui.

-- Eh bien! un jour que personne ne pouvait mettre en rang une
foule de bourgeois arms qui partaient les uns du pied gauche et
les autres du pied droit, je suis parvenu, moi,  les faire partir
tous du mme pied, et lon ma fait lieutenant sur le champ de...
manoeuvre.

-- Voil lexplication, dit Aramis.

-- De sorte, dit Athos, que vous avez une foule de noblesse avec
vous?

-- Certes! Nous avons dabord, comme vous le savez sans doute,
M. le prince de Conti, M. le duc de Longueville, M. le duc de
Beaufort, M. le duc dElbeuf, le duc de Bouillon, le duc de
Chevreuse, M. de Brissac, le marchal de La Mothe, M. de Luynes,
le marquis de Vitry, le prince de Marcillac, le marquis de
Noirmoutiers, le comte de Fiesque, le marquis de Laigues, le comte
de Montrsor, le marquis de Svign, que sais-je encore, moi.

-- Et M. Raoul de Bragelonne? demanda Athos dune voix mue;
dArtagnan ma dit quil vous lavait recommand en partant, mon
bon Planchet.

-- Oui, monsieur le comte, comme si ctait son propre fils, et je
dois dire que je ne lai pas perdu de vue un seul instant.

-- Alors, reprit Athos dune voix altre par la joie, il se porte
bien? aucun accident ne lui est arriv?

-- Aucun, monsieur.

-- Et il demeure?

-- Au_ Grand-Charlemagne_ toujours.

-- Il passe ses journes?...

-- Tantt chez la reine dAngleterre, tantt chez madame de
Chevreuse. Lui et le comte de Guiche ne se quittent point.

-- Merci, Planchet, merci! dit Athos en lui tendant la main.

-- Oh! monsieur le comte, dit Planchet en touchant cette main du
bout des doigts.

-- Eh bien! que faites-vous donc, comte?  un ancien laquais! dit
Aramis.

-- Ami, dit Athos, il me donne des nouvelles de Raoul.

-- Et maintenant, messieurs, demanda Planchet qui navait point
entendu lobservation, que comptez-vous faire?

-- Rentrer dans Paris, si toutefois vous nous en donnez la
permission, mon cher monsieur Planchet, dit Athos.

-- Comment! si je vous en donnerai la permission! vous vous moquez
de moi, monsieur le comte; je ne suis pas autre chose que votre
serviteur.

Et il sinclina.

Puis, se retournant vers ses hommes:

-- Laissez passer ces messieurs, dit-il, je les connais, ce sont
des amis de M. de Beaufort.

-- Vive M. de Beaufort! cria tout le poste dune seule voix en
ouvrant un chemin  Athos et  Aramis.

Le sergent seul sapprocha de Planchet:

-- Quoi! sans passeport? murmura-t-il.

-- Sans passeport, dit Planchet.

-- Faites attention, capitaine, continua-t-il en donnant davance
 Planchet le titre qui lui tait promis, faites attention quun
des trois hommes qui sont sortis tout  lheure ma dit tout bas
de me dfier de ces messieurs.

-- Et moi, dit Planchet avec majest, je les connais et jen
rponds.

Cela dit, il serra la main de Grimaud, qui parut fort honor de
cette distinction.

-- Au revoir donc, capitaine, reprit Aramis de son ton goguenard;
sil nous arrivait quelque chose, nous nous rclamerions de vous.

-- Monsieur, dit Planchet, en cela comme en toutes choses, je suis
bien votre valet.

-- Le drle a de lesprit, et beaucoup, dit Aramis en montant 
cheval.

-- Et comment nen aurait-il pas, dit Athos en se mettant en selle
 son tour, aprs avoir si longtemps bross les chapeaux de son
matre?


LXXXI. Les ambassadeurs

Les deux amis se mirent aussitt en route, descendant la pente
rapide du faubourg; mais arrivs au bas de cette pente, ils virent
avec un grand tonnement que les rues de Paris taient changes en
rivires et les places en lacs.  la suite de grandes pluies qui
avaient eu lieu pendant le mois de janvier, la Seine avait dbord
et la rivire avait fini par envahir la moiti de la capitale.

Athos et Aramis entrrent bravement dans cette inondation avec
leurs chevaux; mais bientt les pauvres animaux en eurent jusquau
poitrail, et il fallut que les deux gentilshommes se dcidassent 
les quitter et  prendre une barque: ce quils firent aprs avoir
recommand aux laquais daller les attendre aux Halles.

Ce fut donc en bateau quils abordrent le Louvre. Il tait nuit
close, et Paris, vu ainsi  la lueur de quelques ples falots
tremblotants parmi tous ces tangs, avec ses barques charges de
patrouilles aux armes tincelantes, avec tous ces cris de veille
changs la nuit entre les postes, Paris prsentait un aspect dont
fut bloui Aramis, lhomme le plus accessible aux sentiments
belliqueux quil ft possible de rencontrer.

On arriva chez la reine; mais force fut de faire antichambre, Sa
Majest donnant en ce moment mme audience  des gentilshommes qui
apportaient des nouvelles dAngleterre.

-- Et nous aussi, dit Athos au serviteur qui lui faisait cette
rponse, nous aussi, non seulement nous apportons des nouvelles
dAngleterre, mais encore nous en arrivons.

-- Comment donc vous nommez-vous, messieurs? demanda le serviteur.

-- M. le comte de La Fre et M. le chevalier dHerblay, dit
Aramis.

-- Ah! en ce cas, messieurs, dit le serviteur en entendant ces
noms que tant de fois la reine avait prononcs dans son espoir, en
ce cas cest autre chose, et je crois que Sa Majest ne me
pardonnerait pas de vous avoir fait attendre un seul instant.
Suivez-moi, je vous prie.

Et il marcha devant, suivi dAthos et dAramis.

Arrivs  la chambre o se tenait la reine, il leur fit signe
dattendre; et ouvrant la porte:

-- Madame, dit-il, jespre que Votre Majest me pardonnera
davoir dsobi  ses ordres, quand elle saura que ceux que je
viens lui annoncer sont messieurs le comte de La Fre et le
chevalier dHerblay.

 ces deux noms, la reine poussa un cri de joie que les deux
gentilshommes entendirent de lendroit o ils staient arrts.

-- Pauvre reine! murmura Athos.

-- Oh! quils entrent! quils entrent! scria  son tour la jeune
princesse en slanant vers la porte.

La pauvre enfant ne quittait point sa mre et essayait de lui
faire oublier par ses soins filiaux labsence de ses deux frres
et de sa soeur.

-- Entrez, entrez, messieurs, dit-elle en ouvrant elle-mme la
porte.

Athos et Aramis se prsentrent. La reine tait assise dans un
fauteuil, et devant elle se tenaient debout deux des trois
gentilshommes quils avaient rencontrs dans le corps de garde.

Ctaient MM. de Flamarens et Gaspard de Coligny, duc de
Chtillon, frre de celui qui avait t tu sept ou huit ans
auparavant dans un duel sur la place Royale, duel qui avait eu
lieu  propos de madame de Longueville.

 lannonce des deux amis, ils reculrent dun pas et changrent
avec inquitude quelques paroles  voix basse.

-- Eh bien! messieurs? scria la reine dAngleterre en apercevant
Athos et Aramis. Vous voil enfin, amis fidles, mais les
courriers tat vont encore plus vite que vous. La cour a t
instruite des affaires de Londres au moment o vous touchiez les
portes de Paris, et voil messieurs de Flamarens et de Chtillon
qui mapportent de la part de Sa Majest la reine Anne dAutriche
les plus rcentes informations.

Aramis et Athos se regardrent; cette tranquillit, cette joie
mme, qui brillaient dans les regards de la reine, les comblaient
de stupfaction.

-- Veuillez continuer, dit-elle, en sadressant  MM. de Flamarens
et de Chtillon; vous disiez donc que Sa Majest Charles le, mon
auguste matre, avait t condamn  mort malgr le voeu de la
majorit des sujets anglais?

-- Oui, madame, balbutia Chtillon.

Athos et Aramis se regardaient de plus en plus tonns.

-- Et que, conduit  lchafaud, continua la reine,  lchafaud!
 mon seigneur!  mon roi!... et que, conduit  lchafaud, il
avait t sauv par le peuple indign?

-- Oui, madame, rpondit Chtillon dune voix si basse, que ce fut
 peine si les deux gentilshommes, cependant fort attentifs,
purent entendre cette affirmation.

La reine joignit les mains avec une gnreuse reconnaissance,
tandis que sa fille passait un bras autour du cou de sa mre et
lembrassait les yeux baigns de larmes de joie.

-- Maintenant, il ne nous reste plus qu prsenter  Votre
Majest nos humbles respects, dit Chtillon,  qui ce rle
semblait peser et qui rougissait  vue doeil sous le regard fixe
et perant dAthos.

-- Un moment encore, messieurs, dit la reine en les retenant dun
signe. Un moment, de grce! car voici messieurs de La Fre et
dHerblay qui, ainsi que vous avez pu lentendre, arrivent de
Londres et qui vous donneront peut-tre, comme tmoins oculaires,
des dtails que vous ne connaissez pas. Vous porterez ces dtails
 la reine, ma bonne soeur. Parlez, messieurs, parlez, je vous
coute. Ne me cachez rien; ne mnagez rien. Ds que Sa Majest vit
encore et que lhonneur royal est sauf, tout le reste mest
indiffrent.

Athos plit et porta la main sur son coeur.

-- Eh bien! dit la reine, qui vit ce mouvement et cette pleur,
parlez donc, monsieur, je vous en prie.

-- Pardon, madame, dit Athos; mais je ne veux rien ajouter au
rcit de ces messieurs avant quils aient reconnu que peut-tre
ils se sont tromps.

-- Tromps! scria la reine presque suffoque; tromps!... Quy
a-t-il donc?  mon Dieu!

-- Monsieur, dit M. de Flamarens  Athos, si nous nous sommes
tromps, cest de la part de la reine que vient lerreur, et vous
navez pas, je suppose, la prtention de la rectifier, car ce
serait donner un dmenti  Sa Majest.

-- De la reine, monsieur? reprit Athos de sa voix calme et
vibrante.

-- Oui, murmura Flamarens en baissant les yeux.

Athos soupira tristement.

-- Ne serait-ce pas plutt de la part de celui qui vous
accompagnait, et que nous avons vu avec vous au corps de garde de
la barrire du Roule, que viendrait cette erreur? dit Aramis avec
sa politesse insultante. Car, si nous ne nous sommes tromps, le
comte de La Fre et moi, vous tiez trois en entrant dans Paris.

Chtillon et Flamarens tressaillirent.

-- Mais expliquez-vous, comte! scria la reine dont langoisse
croissait de moment en moment; sur votre front je lis le
dsespoir, votre bouche hsite  mannoncer quelque nouvelle
terrible, vos mains tremblent... Oh! mon Dieu! mon Dieu! quest-il
donc arriv?

-- Seigneur! dit la jeune princesse en tombant  genoux prs de sa
mre, ayez piti de nous!

-- Monsieur, dit Chtillon, si vous portez une nouvelle funeste,
vous agissez en homme cruel lorsque vous annoncez cette nouvelle 
la reine.

Aramis sapprocha de Chtillon presque  le toucher.

-- Monsieur, lui dit-il les lvres pinces et le regard
tincelant, vous navez pas, je le suppose, la prtention
dapprendre  M. le comte de La Fre et  moi ce que nous avons 
dire ici?

Pendant cette courte altercation, Athos, toujours la main sur son
coeur et la tte incline, stait approch de la reine, et dune
voix mue:

-- Madame, lui dit-il, les princes, qui, par leur nature, sont au-
dessus des autres hommes, ont reu du ciel un coeur fait pour
supporter de plus grandes infortunes que celles du vulgaire; car
leur coeur participe de leur supriorit. On ne doit donc pas, ce
me semble, en agir avec une grande reine comme Votre Majest de la
mme faon quavec une femme de notre tat. Reine, destine  tous
les martyres sur cette terre, voici le rsultat de la mission dont
vous nous avez honors.

Et Athos, sagenouillant devant la reine palpitante et glace,
tira de son sein, enferms dans la mme bote, lordre en diamants
quavant son dpart la reine avait remis  lord de Winter, et
lanneau nuptial quavant sa mort Charles avait remis  Aramis;
depuis quil les avait reus, ces deux objets navaient point
quitt Athos.

Il ouvrit la bote et les tendit  la reine avec une muette et
profonde douleur.

La reine avana la main, saisit lanneau, le porta convulsivement
 ses lvres, et sans pouvoir pousser un soupir, sans pouvoir
particulier un sanglot, elle tendit les bras, plit et tomba sans
connaissance dans ceux de ses femmes et de sa fille.

Athos baisa le bas de la robe de la malheureuse veuve, et se
relevant avec une majest qui fit sur les assistants une
impression profonde:

-- Moi, comte de La Fre, dit-il, gentilhomme qui na jamais
menti, je jure devant Dieu dabord, et ensuite devant cette pauvre
reine, que tout ce quil tait possible de faire pour sauver le
roi, nous lavons fait sur le sol dAngleterre. Maintenant,
chevalier, ajouta-t-il en se tournant vers dHerblay, partons,
notre devoir est accompli.

-- Pas encore, dit Aramis; il nous reste un mot  dire  ces
messieurs.

Et se retournant vers Chtillon:

-- Monsieur, lui dit-il, ne vous plairait-il pas de sortir, ne
ft-ce quun instant, pour entendre ce mot que je ne puis dire
devant la reine?

Chtillon sinclina sans rpondre en signe dassentiment; Athos et
Aramis passrent les premiers, Chtillon et Flamarens les
suivirent; ils traversrent sans mot dire le vestibule; mais
arrivs  une terrasse de plain-pied avec une fentre, Aramis prit
le chemin de cette terrasse, tout  fait solitaire;  la fentre
il sarrta, et se retournant vers le duc de Chtillon:

-- Monsieur, lui dit-il, vous vous tes permis tout  lheure, ce
me semble, de nous traiter bien cavalirement. Cela ntait point
convenable en aucun cas, moins encore de la part de gens qui
venaient apporter  la reine le message dun menteur.

-- Monsieur! scria Chtillon.

-- Quavez-vous donc fait de M. de Bruy? demanda ironiquement
Aramis. Ne serait-il point par hasard all changer sa figure qui
ressemble trop  celle de M. Mazarin? On sait quil y a au Palais-
Royal bon nombre de masques italiens de rechange, depuis celui
dArlequin jusqu celui de Pantalon.

-- Mais vous nous provoquez, je crois! dit Flamarens.

-- Ah! vous ne faites que le croire, messieurs?

-- Chevalier! chevalier! dit Athos.

-- Eh! laissez-moi donc faire, dit Aramis avec humeur, vous savez
bien que je naime pas les choses qui restent en chemin.

-- Achevez donc, monsieur, dit Chtillon avec une hauteur qui ne
le cdait en rien  celle dAramis.

Aramis sinclina.

-- Messieurs, dit-il, un autre que moi ou M. le comte de La Fre
vous ferait arrter, car nous avons quelques amis  Paris; mais
nous vous offrons un moyen de partir sans tre inquits. Venez
causer cinq minutes lpe  la main avec nous sur cette terrasse
abandonne.

-- Volontiers, dit Chtillon.

-- Un moment, messieurs, scria Flamarens. Je sais bien que la
proposition est tentante, mais  cette heure il est impossible de
laccepter.

-- Et pourquoi cela? dit Aramis de son ton goguenard; est-ce donc
le voisinage de Mazarin qui vous rend si prudents?

-- Oh! vous entendez, Flamarens, dit Chtillon, ne pas rpondre
serait une tache  mon nom et  mon honneur.

-- Cest mon avis, dit Aramis.

-- Vous ne rpondrez pas, cependant, et ces messieurs tout 
lheure seront, jen suis sr, de mon avis.

Aramis secoua la tte avec un geste dincroyable insolence.

Chtillon vit ce geste et porta la main  son pe.

-- Duc, dit Flamarens, vous oubliez que demain vous commandez une
expdition de la plus haute importance, et que, dsign par M. le
Prince, agr par la reine, jusqu demain soir vous ne vous
appartenez pas.

-- Soit.  aprs-demain matin donc, dit Aramis.

--  aprs-demain matin, dit Chtillon, cest bien long,
messieurs.

-- Ce nest pas moi, dit Aramis, qui fixe ce terme, et qui demande
ce dlai, dautant plus, ce me semble, ajouta-t-il, quon pourrait
se retrouver  cette expdition.

-- Oui, monsieur, vous avez raison, scria Chtillon, et avec
grand plaisir, si vous voulez prendre la peine de venir jusquaux
portes de Charenton.

-- Comment donc, monsieur! pour avoir lhonneur de vous rencontrer
jirais au bout du monde,  plus forte raison ferai-je dans ce but
une ou deux lieues.

-- Eh bien!  demain, monsieur.

-- Jy compte. Allez-vous-en donc rejoindre votre cardinal. Mais
auparavant jurez sur lhonneur que vous ne le prviendrez pas de
notre retour.

-- Des conditions!

-- Pourquoi pas?

-- Parce que cest aux vainqueurs  en faire, et que vous ne
ltes pas, messieurs.

Alors, dgainons sur-le-champ. Cela nous est gal,  nous qui ne
commandons pas lexpdition de demain.

Chtillon et Flamarens se regardrent; il y avait tant dironie
dans la parole et dans le geste dAramis, que Chtillon surtout
avait grandpeine de tenir en bride sa colre. Mais sur un mot de
Flamarens il se contint.

-- Eh bien! soit, dit-il, notre compagnon, quel quil soit, ne
saura rien de ce qui sest pass. Mais vous me promettez bien,
monsieur, de vous trouver demain  Charenton, nest-ce pas?

-- Ah! dit Aramis, soyez tranquilles, messieurs.

Les quatre gentilshommes se salurent, mais cette fois ce furent
Chtillon et Flamarens qui sortirent du Louvre les premiers, et
Athos en Aramis qui les suivirent.

--  qui donc en avez-vous avec toute cette fureur, Aramis?
demanda Athos.

-- Eh pardieu! jen ai  ceux  qui je men suis pris.

-- Que vous ont-il fait?

-- Ils mont fait... Vous navez donc pas vu?

-- Non.

-- Ils ont rican quand nous avons jur que nous avions fait notre
devoir en Angleterre. Or, ils lont cru ou ne lont pas cru; sils
lont cru, ctait pour nous insulter quils ricanaient; sils ne
lont pas cru, ils nous insultaient encore, et il est urgent de
leur prouver que nous sommes bons  quelque chose. Au reste, je ne
suis pas fch quils aient remis la chose  demain, je crois que
nous avons ce soir quelque chose de mieux  faire que de tirer
lpe.

-- Quavons-nous  faire?

-- Eh pardieu! nous avons  faire prendre le Mazarin.

Athos allongea ddaigneusement les lvres.

-- Ces expditions ne me vont pas, vous le savez, Aramis.

-- Pourquoi cela?

-- Parce quelles ressemblent  des surprises.

-- En vrit, Athos, vous seriez un singulier gnral darme;
vous ne vous battriez quau grand jour; vous feriez prvenir votre
adversaire de lheure  laquelle vous lattaqueriez, et vous vous
garderiez bien de rien tenter la nuit contre lui, de peur quil ne
vous accust davoir profit de lobscurit.

Athos sourit.

-- Vous savez quon ne peut pas changer sa nature, dit-il;
dailleurs, savez-vous o nous en sommes, et si larrestation du
Mazarin ne serait pas plutt un mal quun bien, un embarras quun
triomphe?

-- Dites, Athos, que vous dsapprouvez ma proposition.

-- Non pas, je crois au contraire quelle est de bonne guerre;
cependant...

-- Cependant, quoi?

-- Je crois que vous nauriez pas d faire jurer  ces messieurs
de ne rien dire au Mazarin; car en leur faisant jurer cela, vous
avez presque pris lengagement de ne rien faire.

-- Je nai pris aucun engagement, je vous jure; je me regarde
comme parfaitement libre. Allons, allons, Athos! allons!

-- O?

-- Chez M. de Beaufort ou chez M. de Bouillon; nous leur dirons ce
quil en est.

-- Oui, mais  une condition: cest que nous commencerons par le
coadjuteur. Cest un prtre; il est savant sur les cas de
conscience, et nous lui conterons le ntre.

-- Ah! fit Aramis, il va tout gter, tout sapproprier; finissons
par lui au lieu de commencer.

Athos sourit. On voyait quil avait au fond du coeur une pense
quil ne disait pas.

-- Eh bien! soit, dit-il; par lequel commenons-nous?

-- Par M. de Bouillon, si vous voulez bien; cest celui qui se
prsente le premier sur notre chemin.

-- Maintenant vous me permettrez une chose, nest-ce pas?

-- Laquelle?

-- Cest que je passe  lhtel du _Grand-Roi-Charlemagne_ pour
embrasser Raoul.

-- Comment donc! jy vais avec vous, nous lembrasserons ensemble.

Tous deux avaient repris le bateau qui les avait amens et
staient fait conduire aux Halles. Ils y trouvrent Grimaud et
Blaisois, qui leur tenaient leurs chevaux, et tous quatre
sacheminrent vers la rue Gungaud.

Mais Raoul ntait point  lhtel du _Grand-Roi;_ il avait reu
dans la journe un message de M. le Prince et tait parti avec
Olivain aussitt aprs lavoir reu.


LXXXII. Les trois lieutenants du gnralissime

Selon quil avait t convenu et dans lordre arrt entre eux,
Athos et Aramis, en sortant de lauberge du _Grand-Roi-
Charlemagne, _sacheminrent vers lhtel de M. le duc de
Bouillon.

La nuit tait noire, et, quoique savanant vers les heures
silencieuses et solitaires, elle continuait de retentir de ces
mille bruits qui rveillent en sursaut une ville assige. 
chaque pas on rencontrait des barricades,  chaque dtour des rues
des chanes tendues,  chaque carrefour des bivouacs; les
patrouilles se croisaient, changeant les mots dordre; les
messagers expdis par les diffrents chefs sillonnaient les
places; enfin, des dialogues anims, et qui indiquaient
lagitation des esprits, stablissaient entre les habitants
pacifiques qui se tenaient aux fentres et leurs concitoyens plus
belliqueux qui couraient les rues la pertuisane sur lpaule ou
larquebuse au bras.

Athos et Aramis navaient pas fait cent pas sans tre arrts par
les sentinelles places aux barricades, qui leur avaient demand
le mot dordre; mais ils avaient rpondu quils allaient chez
M. de Bouillon pour lui annoncer une nouvelle dimportance, et
lon stait content de leur donner un guide qui, sous prtexte
de les accompagner et de leur faciliter les passages, tait charg
de veiller sur eux. Celui-ci tait parti les prcdant et
chantant:

_Ce brave monsieur de Bouillon_
_Est incommod de la goutte._

Ctait un triolet des plus nouveaux et qui se composait de je ne
sais combien de couplets o chacun avait sa part.

En arrivant aux environs de lhtel de Bouillon, on croisa une
petite troupe de trois cavaliers qui avaient tous les mots du
monde, car ils marchaient sans guide et sans escorte, et en
arrivant aux barricades navaient qu changer avec ceux qui les
gardaient quelques paroles pour quon les laisst passer avec
toutes les dfrences qui sans doute taient dues  leur rang. 
leur aspect, Athos et Aramis sarrtrent.

-- Oh! oh! dit Aramis, voyez-vous, comte?

-- Oui, dit Athos.

-- Que vous semble de ces trois cavaliers?

-- Et  vous Aramis?

-- Mais que ce sont nos hommes.

-- Vous ne vous tes pas tromp, jai parfaitement reconnu
M. de Flamarens.

-- Et moi, M. de Chtillon.

-- Quant au cavalier au manteau brun...

-- Cest le cardinal.

-- En personne.

-- Comment diable se hasardent-ils ainsi dans le voisinage de
lhtel de Bouillon? demanda Aramis.

Athos sourit, mais il ne rpondit point. Cinq minutes aprs ils
frappaient  la porte du prince.

La porte tait garde par une sentinelle, comme cest lhabitude
pour les gens revtus de grades suprieurs; un petit poste se
tenait mme dans la cour, prt  obir aux ordres du lieutenant de
M. le prince de Conti.

Comme le disait la chanson, M. le duc de Bouillon avait la goutte
et se tenait au lit; mais malgr cette grave indisposition, qui
lempchait de monter  cheval depuis un mois, cest--dire depuis
que Paris tait assig, il nen fit pas moins dire quil tait
prt  recevoir MM. le comte de La Fre et le chevalier dHerblay.

Les deux amis furent introduits prs de M. le duc de Bouillon. Le
malade tait dans sa chambre, couch, mais entour de lappareil
le plus militaire qui se pt voir. Ce ntaient partout, pendus
aux murailles, qupes, pistolets, cuirasses et arquebuses, et il
tait facile de voir que, ds quil naurait plus la goutte,
M. de Bouillon donnerait un joli peloton de fil  retordre aux
ennemis du parlement. En attendant,  son grand regret, disait-il,
il tait forc de se tenir au lit.

-- Ah! messieurs, scria-t-il en apercevant les deux visiteurs et
en faisant pour se soulever sur son lit un effort qui lui arracha
une grimace de douleur, vous tes bien heureux, vous; vous pouvez
monter  cheval, aller, venir, combattre pour la cause du peuple.
Mais moi, vous le voyez, je suis clou sur mon lit. Ah! diable de
goutte! fit-il en grimaant de nouveau. Diable de goutte!

-- Monseigneur, dit Athos, nous arrivons dAngleterre, et notre
premier soin en touchant  Paris a t de venir prendre des
nouvelles de votre sant.

-- Grand merci, messieurs, grand merci! reprit le duc. Mauvaise,
comme vous le voyez, ma sant... Diable de goutte! Ah! vous
arrivez dAngleterre? et le roi Charles se porte bien,  ce que je
viens dapprendre?

-- Il est mort, Monseigneur, dit Aramis.

-- Bah! fit le duc tonn.

-- Mort sur un chafaud, condamn par le parlement.

-- Impossible!

-- Et excut en notre prsence.

-- Que me disait donc M. de Flamarens?

-- M. de Flamarens? fit Aramis.

-- Oui, il sort dici.

Athos sourit.

-- Avec deux compagnons? dit-il.

-- Avec deux compagnons, oui, reprit le duc; puis il ajouta avec
quelque inquitude: Les auriez-vous rencontrs?

-- Mais oui, dans la rue ce me semble, dit Athos.

Et il regarda en souriant Aramis, qui, de son ct, le regarda
dun air quelque peu tonn.

-- Diable de goutte! scria M. de Bouillon videmment mal  son
aise.

-- Monseigneur, dit Athos, en vrit il faut tout votre dvouement
 la cause parisienne pour rester, souffrant comme vous ltes, 
la tte des armes, et cette persvrance cause en vrit notre
admiration,  M. dHerblay et  moi.

-- Que voulez-vous, messieurs! il faut bien, et vous en tes un
exemple, vous si braves et si dvous, vous  qui mon cher
collgue le duc de Beaufort doit la libert et peut-tre la vie,
il faut bien se sacrifier  la chose publique. Aussi vous le
voyez, je me sacrifie; mais, je lavoue, je suis au bout de ma
force. Le coeur est bon, la tte est bonne; mais cette diable de
goutte me tue, et javoue que si la cour faisait droit  mes
demandes, demandes bien justes, puisque je ne fais que demander
une indemnit promise par lancien cardinal lui-mme lorsquon ma
enlev ma principaut de Sedan, oui, je lavoue, si lon me
donnait des domaines de la mme valeur, si lon mindemnisait de
la non-jouissance de cette proprit depuis quelle ma t
enleve, cest--dire depuis huit ans; si le titre de prince tait
accord  ceux de ma maison, et si mon frre de Turenne tait
rintgr dans son commandement, je me retirerais immdiatement
dans mes terres et laisserais la cour et le parlement sarranger
entre eux comme ils lentendraient.

-- Et vous auriez bien raison, Monseigneur, dit Athos.

-- Cest votre avis, nest-ce pas, monsieur le comte de La Fre?

-- Tout  fait.

-- Et  vous aussi, monsieur le chevalier dHerblay?

-- Parfaitement.

-- Eh bien! je vous assure, messieurs, reprit le duc, que selon
toute probabilit, cest celui que jadopterai. La cour me fait
des ouvertures en ce moment; il ne tient qu moi de les accepter.
Je les avais repousses jusqu cette heure, mais puisque des
hommes comme vous me disent que jai tort, mais puisque surtout
cette diable de goutte me met dans limpossibilit de rendre aucun
service  la cause parisienne, ma foi, jai bien envie de suivre
votre conseil et daccepter la proposition que vient de me faire
M. de Chtillon.

-- Acceptez, prince, dit Aramis, acceptez.

-- Ma foi, oui. Je suis mme fch, ce soir, de lavoir presque
repousse... mais il y a confrence demain, et nous verrons.

Les deux amis salurent le duc.

-- Allez, messieurs, leur dit celui-ci, allez, vous devez tre
bien fatigus du voyage. Pauvre roi Charles! Mais enfin, il y a
bien un peu de sa faute dans tout cela, et ce qui doit nous
consoler cest que la France na rien  se reprocher dans cette
occasion, et quelle a fait tout ce quelle a pu pour le sauver.

-- Oh! quant  cela, dit Aramis, nous en sommes tmoins,
M. de Mazarin surtout....

-- Eh bien! voyez-vous, je suis bien aise que vous lui rendiez ce
tmoignage; il a du bon au fond, le cardinal, et sil ntait pas
tranger... eh bien! on lui rendrait justice. Ae! diable de
goutte!

Athos et Aramis sortirent, mais jusque dans lantichambre les cris
de M. de Bouillon les accompagnrent; il tait vident que le
pauvre prince souffrait comme un damn.

Arrivs  la porte de la rue:

-- Eh bien! demanda Aramis  Athos, que pensez-vous?

-- De qui?

-- De M. de Bouillon, pardieu!

-- Mon ami, jen pense ce quen pense le triolet de notre guide,
reprit Athos:

_Ce pauvre monsieur de Bouillon_
_Est incommod de la goutte._

-- Aussi, dit Aramis, vous voyez que je ne lui ai pas souffl mot
de lobjet qui nous amenait.

-- Et vous avez agi prudemment, vous lui eussiez redonn un accs.
Allons chez M. de Beaufort.

Et les deux amis sacheminrent vers lhtel de Vendme.

Dix heures sonnaient comme ils arrivaient.

Lhtel de Vendme tait non moins bien gard et prsentait un
aspect non moins belliqueux que celui de Bouillon. Il y avait
sentinelles, poste dans la cour, armes aux faisceaux, chevaux tout
sells aux anneaux. Deux cavaliers, sortant comme Athos et Aramis
entraient, furent obligs de faire faire un pas en arrire  leurs
montures pour laisser passer ceux-ci.

-- Ah! ah! messieurs, dit Aramis, cest dcidment la nuit aux
rencontres, javoue que nous serions bien malheureux, aprs nous
tre si souvent rencontrs ce soir, si nous allions ne point
parvenir  nous rencontrer demain.

-- Oh! quant  cela, monsieur, repartit Chtillon (car ctait
lui-mme qui sortait avec Flamarens de chez le duc de Beaufort),
vous pouvez tre tranquille; si nous nous rencontrons la nuit sans
nous chercher,  plus forte raison nous rencontrerons-nous le jour
en nous cherchant.

-- Je lespre, monsieur, dit Aramis.

-- Et moi, jen suis sr, dit le duc.

MM. de Flamarens et de Chtillon continurent leur chemin, et
Athos et Aramis mirent pied  terre.

 peine avaient-ils pass la bride de leurs chevaux aux bras de
leurs laquais et staient-ils dbarrasss de leurs manteaux,
quun homme sapprocha deux, et aprs les avoir regards un
instant  la douteuse clart dune lanterne suspendue au milieu de
la cour, poussa un cri de surprise et vint se jeter dans leurs
bras.

-- Comte de La Fre, scria cet homme, chevalier dHerblay!
comment tes-vous ici,  Paris?

-- Rochefort! dirent ensemble les deux amis.

-- Oui, sans doute. Nous sommes arrivs, comme vous lavez su, du
Vendmois, il y a quatre ou cinq jours, et nous nous apprtons 
donner de la besogne au Mazarin. Vous tes toujours des ntres, je
prsume?

-- Plus que jamais. Et le duc?

-- Il est enrag contre le cardinal. Vous savez ses succs, 
notre cher duc! cest le vritable roi de Paris, il ne peut pas
sortir sans risquer quon ltouffe.

-- Ah! tant mieux, dit Aramis; mais dites-moi, nest-ce pas
MM. de Flamarens et de Chtillon qui sortent dici?

-- Oui, ils viennent davoir audience du duc; ils venaient de la
part du Mazarin sans doute, mais ils auront trouv  qui parler,
je vous en rponds.

--  la bonne heure! dit Athos. Et ne pourrait-on avoir lhonneur
de voir Son Altesse?

-- Comment donc!  linstant mme. Vous savez que pour vous elle
est toujours visible. Suivez-moi, je rclame lhonneur de vous
prsenter.

Rochefort marcha devant. Toutes les portes souvrirent devant lui
et devant les deux amis. Ils trouvrent M. de Beaufort prs de se
mettre  table. Les mille occupations de la soire avaient retard
son souper jusqu ce moment-l; mais, malgr la gravit de la
circonstance, le prince neut pas plus tt entendu les deux noms
que lui annonait Rochefort, quil se leva de la chaise quil
tait en train dapprocher de la table, et que savanant vivement
au-devant des deux amis:

-- Ah! pardieu, dit-il, soyez les bienvenus, messieurs.

Vous venez prendre votre part de mon souper, nest-ce pas?
Boisjoli, prviens Noirmont que jai deux convives. Vous
connaissez Noirmont, nest-ce pas, messieurs? cest mon matre
dhtel, le successeur du pre Marteau, qui confectionne les
excellents pts que vous savez. Boisjoli, quil envoie un de sa
faon, mais pas dans le genre de celui quil avait fait pour La
Rame. Dieu merci! nous navons plus besoin dchelles de corde,
de poignards ni de poires dangoisse.

-- Monseigneur, dit Athos, ne drangez pas pour nous votre
illustre matre dhtel, dont nous connaissons les talents
nombreux et varis. Ce soir, avec la permission de Votre Altesse,
nous aurons seulement lhonneur de lui demander des nouvelles de
sa sant et de prendre ses ordres.

-- Oh! quant  ma sant, vous voyez, messieurs, excellente. Une
sant qui a rsist  cinq ans de Vincennes accompagns de
M. de Chavigny est capable de tout. Quant  mes ordres, ma foi,
javoue que je serais fort embarrass de vous en donner, attendu
que chacun donne les siens de son ct, et que je finirai, si cela
continue, par nen pas donner du tout.

-- Vraiment? dit Athos, je croyais cependant que ctait sur votre
union que le parlement comptait.

-- Ah! oui, notre union! elle est belle! Avec le duc de Bouillon,
a va encore, il a la goutte et ne quitte pas son lit, il y a
moyen de sentendre; mais avec M. dElbeuf et ses lphants de
fils... Vous connaissez le triolet sur le duc dElbeuf, messieurs?

-- Non, Monseigneur.

-- Vraiment!

Le duc se mit  chanter:

_Monsieur dElbeuf et ses enfants_
_Font rage  la place Royale._
_Ils vont tous quatre piaffant,_
_Monsieur dElbeuf et ses enfants._
_Mais sitt quil faut battre aux champs,_
_Adieu leur humeur martiale._
_Monsieur dElbeuf et ses enfants_
_Font rage  la place Royale_

-- Mais, reprit Athos, il nen est pas ainsi avec le coadjuteur,
jespre?

-- Ah! bien oui! avec le coadjuteur, cest pis encore. Dieu vous
garde des prlats brouillons, surtout quand ils portent une
cuirasse sous leur simarre! Au lieu de se tenir tranquille dans
son vch  chanter des _Te Deum_ pour les victoires que nous ne
remportons pas, ou pour les victoires o nous sommes battus,
savez-vous ce quil fait?

-- Non.

-- Il lve un rgiment auquel il donne son nom, le rgiment de
Corinthe. Il fait des lieutenants et des capitaines ni plus ni
moins quun marchal de France, et des colonels comme le roi.

-- Oui, dit Aramis; mais lorsquil faut se battre, jespre quil
se tient  son archevch?

-- Eh bien! pas du tout, voil ce qui vous trompe, mon cher
dHerblay! Lorsquil faut se battre, il se bat; de sorte que comme
la mort de son oncle lui a donn sige au parlement, maintenant on
la sans cesse dans les jambes; au parlement, au conseil, au
combat. Le prince de Conti est gnral en peinture, et quelle
peinture! Un prince bossu! Ah! tout cela va bien mal, messieurs,
tout cela va bien mal!

-- De sorte, Monseigneur, que Votre Altesse est mcontente? dit
Athos en changeant un regard avec Aramis.

-- Mcontente, comte! dites que Mon Altesse est furieuse. Cest au
point, tenez, je le dis  vous, je ne le dirais point  dautres,
cest au point que si la reine, reconnaissant ses torts envers
moi, rappelait ma mre exile et me donnait la survivance de
lamiraut, qui est  monsieur mon pre et qui ma t promise 
sa mort, eh bien! je ne serais pas bien loign de dresser des
chiens  qui japprendrais  dire quil y a encore en France de
plus grands voleurs que M. de Mazarin.

Ce ne fut plus un regard seulement, ce furent un regard et un
sourire quchangrent Athos et Aramis; et ne les eussent-ils pas
rencontrs, ils eussent devin que MM. de Chtillon et de
Flamarens avaient pass par l. Aussi ne soufflrent-ils pas mot
de la prsence  Paris de M. de Mazarin.

-- Monseigneur, dit Athos, nous voil satisfaits. Nous navions,
en venant  cette heure chez Votre Altesse, dautre but que de
faire preuve de notre dvouement, et de lui dire que nous nous
tenions  sa disposition comme ses plus fidles serviteurs.

-- Comme mes plus fidles amis, messieurs, comme mes plus fidles
amis! vous lavez prouv; et si jamais je me raccommode avec la
cour, je vous prouverai, je lespre, que moi aussi je suis rest
votre ami ainsi que celui de ces messieurs; comment diable les
appelez-vous, dArtagnan et Porthos?

-- DArtagnan et Porthos.

-- Ah! oui, cest cela. Ainsi donc, vous comprenez, comte de La
Fre, vous comprenez, chevalier dHerblay, tout et toujours 
vous.

Athos et Aramis sinclinrent et sortirent.

-- Mon cher Athos, dit Aramis, je crois que vous navez consenti 
maccompagner, Dieu me pardonne! que pour me donner une leon?

-- Attendez donc, mon cher, dit Athos, il sera temps de vous en
apercevoir quand nous sortirons de chez le coadjuteur.

-- Allons donc  larchevch, dit Aramis.

Et tous deux sacheminrent vers la Cit.

En se rapprochant du berceau de Paris, Athos et Aramis trouvrent
les rues inondes, et il fallut reprendre une barque.

Il tait onze heures passes, mais on savait quil ny avait pas
dheure pour se prsenter chez le coadjuteur; son incroyable
activit faisait, selon les besoins, de la nuit le jour, et du
jour la nuit.

Le palais archipiscopal sortait du sein de leau, et on et dit,
au nombre des barques amarres de tous cts autour de ce palais,
quon tait, non  Paris, mais  Venise. Ces barques allaient,
venaient, se croisaient en tous sens, senfonant dans le ddale
des rues de la Cit, ou sloignant dans la direction de lArsenal
ou du quai Saint-Victor, et alors nageaient comme sur un lac. De
ces barques les unes taient muettes et mystrieuses, les autres
taient bruyantes et claires. Les deux amis glissrent au milieu
de ce monde dembarcations et abordrent  leur tour.

Tout le rez-de-chausse de larchevch tait inond, mais des
espces descaliers avaient t adapts aux murailles; et tout le
changement qui tait rsult de linondation, cest quau lieu
dentrer par les portes on entrait par les fentres.

Ce fut ainsi quAthos et Aramis abordrent dans lantichambre du
prlat. Cette antichambre tait encombre de laquais, car une
douzaine de seigneurs taient entasss dans le salon dattente.

-- Mon Dieu! dit Aramis, regardez donc, Athos! est-ce que ce fat
de coadjuteur va se donner le plaisir de nous faire faire
antichambre?

Athos sourit.

-- Mon cher ami, lui dit-il, il faut prendre les gens avec tous
les inconvnients de leur position; le coadjuteur est en ce moment
un des sept ou huit rois qui rgnent  Paris, il a une cour.

-- Oui, dit Aramis; mais nous ne sommes pas des courtisans, nous.

-- Aussi allons-nous lui faire passer nos noms, et sil ne fait
pas en les voyant une rponse convenable, eh bien! nous le
laisserons aux affaires de la France et aux siennes. Il ne sagit
que dappeler un laquais et de lui mettre une demi-pistole dans la
main.

-- Eh! justement, scria Aramis, je ne me trompe pas... oui...
non... si fait, Bazin; venez ici, drle!

Bazin, qui dans ce moment traversait lantichambre,
majestueusement revtu de ses habits dglise, se retourna, le
sourcil fronc, pour voir quel tait limpertinent qui
lapostrophait de cette manire. Mais  peine eut-il reconnu
Aramis, que le tigre se fit agneau, et que sapprochant des deux
gentilshommes:

-- Comment! dit-il, cest vous, monsieur le chevalier! cest vous,
monsieur le comte! Vous voil tous deux au moment o nous tions
si inquiets de vous! Oh! que je suis heureux de vous revoir!

-- Cest bien, cest bien, matre Bazin, dit Aramis; trve de
compliments. Nous venons pour voir M. le coadjuteur, mais nous
sommes presss, et il faut que nous le voyions  linstant mme.

-- Comment donc! dit Bazin,  linstant mme, sans doute; ce nest
point  des seigneurs de votre sorte quon fait faire antichambre.
Seulement en ce moment il est en confrence secrte avec un
M. de Bruy.

-- De Bruy! scrirent ensemble Athos et Aramis.

-- Oui! cest moi qui lai annonc, et je me rappelle parfaitement
son nom. Le connaissez-vous, monsieur? ajouta Bazin en se
retournant vers Aramis.

-- Je crois le connatre.

-- Je nen dirai pas autant, moi, reprit Bazin, car il tait si
bien envelopp dans son manteau, que, quelque persistance que jy
aie mise, je nai pas pu voir le plus petit coin de son visage.
Mais je vais entrer pour annoncer, et cette fois peut-tre serai-
je plus heureux.

-- Inutile, dit Aramis, nous renonons  voir M. le coadjuteur
pour ce soir, nest-ce pas, Athos?

-- Comme vous voudrez, dit le comte.

-- Oui, il a de trop grandes affaires  traiter avec ce
M. de Bruy.

-- Et lui annoncerai-je que ces messieurs taient venus 
larchevch?

-- Non, ce nest pas la peine, dit Aramis; venez, Athos.

Et les deux amis, fendant la foule des laquais, sortirent de
larchevch suivis de Bazin, qui tmoignait de leur importance en
leur prodiguant les salutations.

-- Eh bien! demanda Athos lorsque Aramis et lui furent dans la
barque, commencez-vous  croire, mon ami, que nous aurions jou un
bien mauvais tour  tous ces gens-l en arrtant M. de Mazarin?

-- Vous tes la sagesse incarne, Athos, rpondit Aramis.

Ce qui avait surtout frapp les deux amis, ctait le peu
dimportance quavaient pris  la cour de France les vnements
terribles qui staient passs en Angleterre et qui leur
semblaient,  eux, devoir occuper lattention de toute lEurope.

En effet,  part une pauvre veuve et une orpheline royale qui
pleuraient dans un coin du Louvre, personne ne paraissait savoir
quil et exist un roi Charles Ier et que ce roi venait de mourir
sur un chafaud.

Les deux amis staient donn rendez-vous pour le lendemain matin
 dix heures, car, quoique la nuit ft fort avance lorsquils
taient arrivs  la porte de lhtel, Aramis avait prtendu quil
avait encore quelques visites dimportance  faire et avait laiss
Athos entrer seul.

Le lendemain  dix heures sonnantes ils taient runis. Depuis six
heures du matin Athos tait sorti de son ct.

-- Eh bien! avez-vous eu quelques nouvelles? demanda Athos.

-- Aucune; on na vu dArtagnan nulle part, et Porthos na pas
encore paru. Et chez vous?

-- Rien.

-- Diable! fit Aramis.

-- En effet, dit Athos, ce retard nest point naturel; ils ont
pris la route la plus directe, et par consquent ils auraient d
arriver avant nous.

-- Ajoutez  cela, dit Aramis, que nous connaissons dArtagnan
pour la rapidit de ses manoeuvres, et quil nest pas homme 
avoir perdu une heure, sachant que nous lattendons...

-- Il comptait, si vous vous rappelez, tre ici le cinq.

-- Et nous voil au neuf. Cest ce soir quexpire le dlai.

-- Que comptez-vous faire, demanda Athos, si ce soir nous navons
pas de nouvelles?

-- Pardieu! nous mettre  sa recherche.

-- Bien, dit Athos.

-- Mais Raoul? demanda Aramis.

Un lger nuage passa sur le front du comte.

-- Raoul me donne beaucoup dinquitude, dit-il, il a reu hier un
message du prince de Cond, il est all le rejoindre  Saint-Cloud
et nest pas revenu.

-- Navez-vous point vu madame de Chevreuse?

-- Elle ntait point chez elle. Et vous, Aramis, vous deviez
passer, je crois, chez madame de Longueville?

-- Jy ai pass en effet.

-- Eh bien?

-- Elle ntait point chez elle non plus, mais au moins elle avait
laiss ladresse de son nouveau logement.

-- O tait-elle?

-- Devinez, je vous le donne en mille.

-- Comment voulez-vous que je devine o est  minuit, car je
prsume que cest en me quittant que vous vous tes prsent chez
elle, comment, dis-je, voulez-vous que je devine o est  minuit
la plus belle et la plus active de toutes les frondeuses?

--  lHtel de Ville! mon cher!

-- Comment,  lHtel de Ville! Est-elle donc nomme prvt des
marchands?

-- Non, mais elle sest faite reine de Paris par intrim, et comme
elle na pas os de prime abord aller stablir au Palais-Royal ou
aux Tuileries, elle sest installe  lHtel de Ville, o elle va
donner incessamment un hritier ou une hritire  ce cher duc.

-- Vous ne maviez pas fait part de cette circonstance, Aramis,
dit Athos.

-- Bah! vraiment! Cest un oubli alors, excusez-moi.

-- Maintenant, demanda Athos, quallons-nous faire dici  ce
soir? Nous voici fort dsoeuvrs, ce me semble.

-- Vous oubliez, mon ami, que nous avons de la besogne toute
taille.

-- O cela?

-- Du ct de Charenton, morbleu! Jai lesprance, daprs sa
promesse, de rencontrer l un certain M. de Chtillon que je
dteste depuis longtemps.

-- Et pourquoi cela?

-- Parce quil est frre dun certain M. de Coligny.

-- Ah! cest vrai, joubliais... lequel a prtendu  lhonneur
dtre votre rival. Il a t bien cruellement puni de cette
audace, mon cher, et, en vrit, cela devrait vous suffire.

-- Oui; mais que voulez-vous! cela ne me suffit point. Je suis
rancunier; cest le seul point par lequel je tienne  glise Aprs
cela, vous comprenez, Athos, vous ntes aucunement forc de me
suivre.

-- Allons donc, dit Athos, vous plaisantez!

-- En ce cas, mon cher, si vous tes dcid  maccompagner, il
ny a point de temps  perdre. Le tambour a battu, jai rencontr
les canons qui partaient, jai vu les bourgeois qui se rangeaient
en bataille sur la place de lHtel-de-Ville; on va bien
certainement se battre vers Charenton, comme la dit hier le duc
de Chtillon.

-- Jaurais cru, dit Athos, que les confrences de cette nuit
avaient chang quelque chose  ces dispositions belliqueuses.

-- Oui sans doute, mais on ne sen battra pas moins, ne ft-ce que
pour mieux masquer ces confrences.

-- Pauvres gens! dit Athos, qui vont se faire tuer pour quon
rende Sedan  M. de Bouillon, pour quon donne la survivance de
lamiraut  M. de Beaufort, et pour que le coadjuteur soit
cardinal!

-- Allons! allons! mon cher, dit Aramis, convenez que vous ne
seriez pas si philosophe si votre Raoul ne se devait point trouver
 toute cette bagarre.

-- Peut-tre dites-vous vrai, Aramis.

-- Eh bien! allons donc o lon se bat, cest un moyen sr de
retrouver dArtagnan, Porthos, et peut-tre mme Raoul.

-- Hlas! dit Athos.

-- Mon bon ami, dit Aramis, maintenant que nous sommes  Paris, il
vous faut, croyez-moi, perdre cette habitude de soupirer sans
cesse.  la, guerre, morbleu! comme  la guerre, Athos! Ntes-
vous plus homme dpe, et vous tes-vous fait glise, voyons!
Tenez, voil de beaux bourgeois qui passent; cest engageant,
tudieu! Et ce capitaine, voyez donc, a vous a presque une
tournure militaire!

-- Ils sortent de la rue du Mouton.

-- Tambour en tte, comme de vrais soldats! Mais voyez donc ce
gaillard-l, comme il se balance, comme il se cambre!

-- Heu! fit Grimaud.

-- Quoi? demanda Athos.

-- Planchet, monsieur.

-- Lieutenant hier, dit Aramis, capitaine aujourdhui, colonel
sans doute demain; dans huit jours le gaillard sera marchal de
France.

-- Demandons-lui quelques renseignements, dit Athos.

Et les deux amis sapprochrent de Planchet, qui, plus fier que
jamais dtre vu en fonctions, daigna expliquer aux deux
gentilshommes quil avait ordre de prendre position sur la place
Royale avec deux cents hommes formant larrire-garde de larme
parisienne, et de se diriger de l vers Charenton quand besoin
serait.

Comme Athos et Aramis allaient du mme ct, ils escortrent
Planchet jusque sur son terrain.

Planchet fit assez adroitement manoeuvrer ses hommes sur la place
Royale, et les chelonna derrire une longue file de bourgeois
place rue et faubourg Saint-Antoine, en attendant le signal du
combat.

-- La journe sera chaude, dit Planchet dun ton belliqueux.

-- Oui, sans doute, rpondit Aramis; mais il y a loin dici 
lennemi.

-- Monsieur, on rapprochera la distance, rpondit un dizainier.

Aramis salua, puis se retournant vers Athos:

-- Je ne me soucie pas de camper place Royale avec tous ces gens-
l, dit-il; voulez-vous que nous marchions en avant? nous verrons
mieux les choses.

-- Et puis M. de Chtillon ne viendrait point vous chercher place
Royale, nest-ce pas? Allons donc en avant, mon ami.

-- Navez-vous pas deux mots  dire de votre ct 
M. de Flamarens?

-- Ami, dit Athos, jai pris une rsolution, cest de ne plus
tirer lpe que je ny sois forc absolument.

-- Et depuis quand cela?

-- Depuis que jai tir le poignard.

-- Ah bon! encore un souvenir de M. Mordaunt! Eh bien! mon cher,
il ne vous manquerait plus que dprouver des remords davoir tu
celui-l!

-- Chut! dit Athos en mettant un doigt sur sa bouche avec ce
sourire triste qui nappartenait qu lui, ne parlons plus de
Mordaunt, cela nous porterait malheur.

Et Athos piqua vers Charenton, longeant le faubourg, puis la
valle de Fcamp, toute noire de bourgeois arms. Il va sans dire
quAramis le suivait dune demi-longueur de cheval.


LXXXIII. Le combat de Charenton

 mesure quAthos et Aramis avanaient, et quen avanant ils
dpassaient les diffrents corps chelonns sur la route, ils
voyaient les cuirasses fourbies et clatantes succder aux armes
rouilles, et les mousquets tincelants aux pertuisanes bigarres.

-- Je crois que cest ici le vrai champ de bataille, dit Aramis;
voyez-vous ce corps de cavalerie qui se tient en avant du pont, le
pistolet au poing? Eh! prenez garde, voici du canon qui arrive.

-- Ah a! mon cher, dit Athos, o nous avez-vous mens? Il me
semble que je vois tout autour de nous des figures appartenant 
des officiers de larme royale. Nest-ce pas M. de Chtillon lui-
mme qui savance avec ces deux brigadiers?

Et Athos mit lpe  la main, tandis quAramis, croyant quen
effet il avait dpass les limites du camp parisien, portait la
main  ses fontes.

-- Bonjour, messieurs, dit le duc en sapprochant, je vois que
vous ne comprenez rien  ce qui se passe, mais un mot vous
expliquera tout. Nous sommes pour le moment en trve; il y a
confrence: M. le Prince, M. de Retz, M. de Beaufort et
M. de Bouillon causent en ce moment politique. Or, de deux choses
lune: ou les affaires ne sarrangeront pas, et nous nous
retrouverons, chevalier; ou elles sarrangeront, et, comme je
serai dbarrass de mon commandement, nous nous retrouverons
encore.

-- Monsieur, dit Aramis, vous parlez  merveille. Permettez-moi
donc de vous adresser une question.

-- Faites, monsieur.

-- O sont les plnipotentiaires?

--  Charenton mme, dans la seconde maison  droite en entrant du
ct de Paris.

-- Et cette confrence ntait pas prvue!

-- Non, messieurs. Elle est,  ce quil parat, le rsultat de
nouvelles propositions que M. de Mazarin a fait faire hier soir
aux Parisiens.

Athos et Aramis se regardrent en riant; ils savaient mieux que
personne quelles taient ces propositions,  qui elles avaient t
faites et qui les avait faites.

-- Et cette maison o sont les plnipotentiaires, demanda Athos,
appartient...?

--  M. de Chanleu, qui commande vos troupes  Charenton. Je dis
vos troupes, parce que je prsume que ces messieurs sont
frondeurs.

-- Mais...  peu prs, dit Aramis.

-- Comment  peu prs?

-- Eh! sans doute, monsieur; vous le savez mieux que personne,
dans ce temps-ci on ne peut pas dire bien prcisment ce quon
est.

-- Nous sommes pour le roi et MM. les princes, dit Athos.

-- Il faut cependant nous entendre, dit Chtillon: le roi est avec
nous, et il a pour gnralissimes MM. dOrlans et de Cond.

-- Oui, dit Athos, mais sa place est dans nos rangs avec
MM. de Conti, de Beaufort, dElbeuf et de Bouillon.

-- Cela peut tre, dit Chtillon, et lon sait que pour mon compte
jai assez peu de sympathie pour M. de Mazarin; mes intrts mmes
sont  Paris: jai l un grand procs do dpend toute ma
fortune, et, tel que vous me voyez, je viens de consulter mon
avocat...

--  Paris?

-- Non pas,  Charenton... M. Viole, que vous connaissez de nom,
un excellent homme, un peu ttu; mais il nest pas du parlement
pour rien. Je comptais le voir hier soir, mais notre rencontre ma
empch de moccuper de mes affaires. Or, comme il faut que les
affaires se fassent, jai profit de la trve, et voil comment je
me trouve au milieu de vous.

-- M. Viole donne donc ses consultations en plein vent? demanda
Aramis en riant.

-- Oui, monsieur, et  cheval mme. Il commande cinq cents
pistoliers pour aujourdhui, et je lui ai rendu visite accompagn,
pour lui faire honneur, de ces deux petites pices de canon, en
tte desquelles vous avez paru si tonns de me voir. Je ne le
reconnaissais pas dabord, je dois lavouer; il a une longue pe
sur sa robe et des pistolets  sa ceinture, ce qui lui donne un
air formidable qui vous ferait plaisir, si vous aviez le bonheur
de le rencontrer.

-- Sil est si curieux  voir, on peut se donner la peine de le
chercher tout exprs, dit Aramis.

-- Il faudrait vous hter, monsieur, car les confrences ne
peuvent durer longtemps encore.

-- Et si elles sont rompues sans amener de rsultat, dit Athos,
vous allez tenter denlever Charenton?

-- Cest mon ordre; je commande les troupes dattaque, et je ferai
de mon mieux pour russir.

-- Monsieur, dit Athos, puisque vous commandez la cavalerie...

-- Pardon! je commande en chef.

-- Mieux encore!... Vous devez connatre tous vos officiers,
jentends tous ceux qui sont de distinction.

-- Mais oui,  peu prs.

-- Soyez assez bon pour me dire alors si vous navez pas sous vos
ordres M. le chevalier dArtagnan, lieutenant aux mousquetaires.

-- Non, monsieur, il nest pas avec nous; depuis plus de six
semaines il a quitt Paris, et il est, dit-on, en mission en
Angleterre.

-- Je savais cela, mais je le croyais de retour.

-- Non, monsieur, et je ne sache point que personne lait revu. Je
puis dautant mieux vous rpondre  ce sujet que les mousquetaires
sont des ntres, et que cest M. de Cambon qui, par intrim, tient
la place de M. dArtagnan.

Les deux amis se regardrent.

-- Vous voyez, dit Athos.

-- Cest trange, dit Aramis.

-- Il faut absolument quil leur soit arriv malheur en route.

-- Nous sommes aujourdhui le huit, cest ce soir quexpire le
dlai fix. Si ce soir nous navons point de nouvelles, demain
matin nous partirons.

Athos fit de la tte un signe affirmatif, puis se retournant:

-- Et M. de Bragelonne, un jeune homme de quinze ans, attach 
M. le Prince, demanda Athos presque embarrass de laisser percer
ainsi devant le sceptique Aramis ses proccupations paternelles,
a-t-il lhonneur dtre connu de vous, monsieur le duc?

-- Oui, certainement, rpondit Chtillon, il nous est arriv ce
matin avec M. le Prince. Un charmant jeune homme! il est de vos
amis, monsieur le comte?

-- Oui, monsieur, rpliqua Athos doucement mu;  telle enseigne,
que jaurais mme le dsir de le voir. Est-ce possible?

-- Trs possible, monsieur. Veuillez maccompagner et je vous
conduirai au quartier gnral.

-- Hol! dit Aramis en se retournant, voil bien du bruit derrire
nous, ce me semble.

-- En effet, un gros de cavaliers vient  nous! fit Chtillon.

-- Je reconnais M. le coadjuteur  son chapeau de la fronde.

-- Et moi, M. de Beaufort  ses plumes blanches.

-- Ils viennent au galop. M. le Prince est avec eux. Ah! voil
quil les quitte.

-- On bat le rappel, scria Chtillon. Entendez-vous? Il faut
nous informer.

En effet, on voyait les soldats courir  leurs armes, les
cavaliers qui taient  pied se remettre en selle, les trompettes
sonnaient, les tambours battaient; M. de Beaufort tira lpe.

De son ct, M. le Prince fit un signe de rappel, et tous les
officiers de larme royale, mls momentanment aux troupes
parisiennes, coururent  lui.

-- Messieurs, dit Chtillon, la trve est rompue, cest vident;
on va se battre. Rentrez donc dans Charenton, car jattaquerai
sous peu. Voil le signal que M. le Prince me donne.

En effet, une cornette levait par trois fois en lair le guidon
de M. le Prince.

-- Au revoir, monsieur le chevalier! cria Chtillon.

Et il partit au galop pour rejoindre son escorte.

Athos et Aramis tournrent bride de leur ct et vinrent saluer le
coadjuteur et M. de Beaufort. Quant  M. de Bouillon, il avait eu
vers la fin de la confrence un si terrible accs de goutte, quon
avait t oblig de le reconduire  Paris en litire.

En change, M. le duc dElbeuf, entour de ses quatre fils comme
dun tat-major, parcourait les rangs de larme parisienne.

Pendant ce temps, entre Charenton et larme royale se formait un
long espace blanc qui semblait se prparer pour servir de dernire
couche aux cadavres.

-- Ce Mazarin est vritablement une honte pour la France, dit le
coadjuteur en resserrant le ceinturon de son pe quil portait, 
la mode des anciens prlats militaires, sur sa simarre
archipiscopale. Cest un cuistre qui voudrait gouverner la France
comme une mtairie. Aussi la France ne peut-elle esprer de
bonheur et de tranquillit que lorsquil en sera sorti.

-- Il parat que lon ne sest pas entendu sur la couleur du
chapeau, dit Aramis.

Au mme instant, M. de Beaufort leva son pe.

-- Messieurs, dit-il, nous avons fait de la diplomatie inutile;
nous voulions nous dbarrasser de ce pleutre de Mazarini; mais la
reine, qui en est embguine, le veut absolument garder pour
ministre, de sorte quil ne nous reste plus quune ressource,
cest de le battre congrment.

-- Bon! dit le coadjuteur, voil lloquence accoutume de
M. de Beaufort.

-- Heureusement, dit Aramis, quil corrige ses fautes de franais
avec la pointe de son pe.

-- Peuh! fit le coadjuteur avec mpris, je vous jure que dans
toute cette guerre il est bien ple.

Et il tira son pe  son tour.

-- Messieurs, dit-il, voil lennemi qui vient  nous; nous lui
pargnerons bien, je lespre, la moiti du chemin.

Et sans sinquiter sil tait suivi ou non, il partit. Son
rgiment, qui portait le nom de rgiment de Corinthe, du nom de
son archevch, sbranla derrire lui et commena la mle.

De son ct, M. de Beaufort lanait sa cavalerie, sous la conduite
de M. de Noirmoutiers, vers tampes, o elle devait rencontrer un
convoi de vivres impatiemment attendu par les Parisiens.
M. de Beaufort sapprtait  le soutenir.

M. de Clanleu, qui commandait la place, se tenait, avec le plus
fort de ses troupes, prt  rsister  lassaut, et mme, au cas
o lennemi serait repouss,  tenter une sortie.

Au bout dune demi-heure le combat tait engag sur tous les
points. Le coadjuteur, que la rputation de courage de
M. de Beaufort exasprait, stait jet en avant et faisait
personnellement des merveilles de courage. Sa vocation, on le
sait, tait lpe, et il tait heureux chaque fois quil la
pouvait tirer du fourreau, nimporte pour qui ou pour quoi. Mais
dans cette circonstance, sil avait bien fait son mtier de
soldat, il avait mal fait celui de colonel. Avec sept ou huit
cents hommes il tait all heurter trois mille hommes, lesquels, 
leur tour, staient branls tout dune masse et ramenaient
tambour battant les soldats du coadjuteur, qui arrivrent en
dsordre aux remparts. Mais le feu de lartillerie de Clanleu
arrta court larme royale, qui parut un instant branle.
Cependant cela dura peu, et elle alla se reformer derrire un
groupe de maisons et un petit bois.

Clanleu crut que le moment tait venu; il slana  la tte de
deux rgiments pour poursuivre larme royale; mais, comme nous
lavons dit, elle stait reforme et revenait  la charge, guide
par M. de Chtillon en personne. La charge fut si rude et si
habilement conduite, que Clanleu et ses hommes se trouvrent
presque entours. Clanleu ordonna la retraite, qui commena de
sexcuter pied  pied, pas  pas. Malheureusement, au bout dun
instant, Clanleu tomba mortellement frapp.

M. de Chtillon le vit tomber et annona tout haut cette mort, qui
redoubla le courage de larme royale et dmoralisa compltement
les deux rgiments avec lesquels Clanleu avait fait sa sortie. En
consquence, chacun songea  son salut et ne soccupa plus que de
regagner les retranchements, au pied desquels le coadjuteur
essayait de reformer son rgiment charp.

Tout  coup un escadron de cavalerie vint  la rencontre des
vainqueurs, qui entraient ple-mle avec les fugitifs dans les
retranchements. Athos et Aramis chargeaient en tte, Aramis lpe
et le pistolet  la main, Athos lpe au fourreau, le pistolet
aux fontes. Athos tait calme et froid comme dans une parade,
seulement son beau et noble regard sattristait en voyant
sentrgorger tant dhommes que sacrifiaient dun ct
lenttement royal, et de lautre ct la rancune des princes.
Aramis, au contraire, tuait et senivrait peu  peu, selon son
habitude. Ses yeux vifs devenaient ardents; sa bouche, si finement
dcoupe, souriait dun sourire lugubre; ses narines ouvertes
aspiraient lodeur du sang; chacun de ses coups dpe frappait
juste, et le pommeau de son pistolet achevait, assommait le bless
qui essayait de se relever.

Du ct oppos, et dans les rangs de larme royale, deux
cavaliers, lun couvert dune cuirasse dore, lautre dun simple
buffle duquel sortaient les manches dun justaucorps de velours
bleu, chargeaient au premier rang. Le cavalier  la cuirasse dore
vint heurter Aramis et lui porta un coup dpe quAramis para
avec son habilet ordinaire.

-- Ah! cest vous, monsieur de Chtillon! scria le chevalier;
soyez le bienvenu, je vous attendais!

-- Jespre ne vous avoir pas trop fait attendre, monsieur, dit le
duc; en tout cas, me voici.

-- Monsieur de Chtillon, dit Aramis en tirant de ses fontes un
second pistolet quil avait rserv pour cette occasion, je crois
que si votre pistolet est dcharg vous tes un homme mort.

-- Dieu merci, dit Chtillon, il ne lest pas!

Et le duc, levant son pistolet sur Aramis, lajusta et fit feu.
Mais Aramis courba la tte au moment o il vit le duc appuyer le
doigt sur la gchette, et la balle passa, sans latteindre, au-
dessus de lui.

-- Oh! vous mavez manqu, dit Aramis. Mais moi, jen jure Dieu,
je ne vous manquerai pas.

-- Si je vous en laisse le temps! scria M. de Chtillon en
piquant son cheval et en bondissant sur lui lpe haute.

Aramis lattendit avec ce sourire terrible qui lui tait propre en
pareille occasion; et Athos, qui voyait M. de Chtillon savancer
sur Aramis avec la rapidit de lclair, ouvrait la bouche pour
crier: Tirez! mais tirez donc! quand le coup partit.
M. de Chtillon ouvrit les bras et se renversa sur la croupe de
son cheval.

La balle lui tait entre dans la poitrine par lchancrure de la
cuirasse.

-- Je suis mort! murmura le duc.

Et il glissa de son cheval  terre.

-- Je vous lavais dit, monsieur, et je suis fch maintenant
davoir si bien tenu ma parole. Puis-je vous tre bon  quelque
chose?

Chtillon fit un signe de la main; et Aramis sapprtait 
descendre, quand tout  coup il reut un choc violent dans le
ct: ctait un coup dpe, mais la cuirasse para le coup.

Il se tourna vivement, saisit ce nouvel antagoniste par le
poignet, quand deux cris partirent en mme temps, lun pouss par
lui, lautre par Athos:

-- Raoul!

Le jeune homme reconnut  la fois la figure du chevalier dHerblay
et la voix de son pre, et laissa tomber son pe. Plusieurs
cavaliers de larme parisienne slancrent en ce moment sur
Raoul, mais Aramis le couvrit de son pe.

-- Prisonnier  moi! Passez donc au large! cria-t-il.

Athos, pendant ce temps, prenait le cheval de son fils par la
bride et lentranait hors de la mle.

En ce moment M. le Prince, qui soutenait M. de Chtillon en
seconde ligne, apparut au milieu de la mle; on vit briller son
oeil daigle et on le reconnut  ses coups.

 sa vue, le rgiment de larchevque de Corinthe, que le
coadjuteur, malgr tous ses efforts, navait pu rorganiser, se
jeta au milieu des troupes parisiennes, renversa tout et rentra en
fuyant dans Charenton, quil traversa sans sarrter. Le
coadjuteur, entran par lui, repassa prs du groupe form par
Athos, par Aramis et Raoul.

-- Ah! ah! dit Aramis, qui ne pouvait, dans sa jalousie, ne pas se
rjouir de lchec arriv au coadjuteur, en votre qualit
darchevque, Monseigneur, vous devez connatre les critures.

-- Et quont de commun les critures avec ce qui marrive? demanda
le coadjuteur.

-- Que M. le Prince vous traite aujourdhui comme saint Paul, la
premire aux Corinthiens.

-- Allons! allons! dit Athos, le mot est joli, mais il ne faut pas
attendre ici les compliments. En avant, en avant, ou plutt en
arrire, car la bataille ma bien lair dtre perdue pour les
frondeurs.

-- Cela mest bien gal! dit Aramis, je ne venais ici que pour
rencontrer M. de Chtillon. Je lai rencontr, je suis content; un
duel avec un Chtillon, cest flatteur!

-- Et de plus un prisonnier, dit Athos en montrant Raoul.

Les trois cavaliers continurent la route au galop.

Le jeune homme avait ressenti un frisson de joie en retrouvant son
pre. Ils galopaient lun  ct de lautre, la main gauche du
jeune homme dans la main droite dAthos.

Quand ils furent loin du champ de bataille:

-- Qualliez-vous donc faire si avant dans la mle, mon ami?
demanda Athos au jeune homme; ce ntait point l votre place, ce
me semble, ntant pas mieux arm pour le combat.

-- Aussi ne devais-je point me battre aujourdhui, monsieur.
Jtais charg dune mission pour le cardinal, et je partais pour
Rueil, quand, voyant charger M. de Chtillon, lenvie me prit de
charger  ses cts. Cest alors quil me dit que deux cavaliers
de larme parisienne me cherchaient, et quil me nomma le comte
de La Fre.

-- Comment! vous saviez que nous tions l, et vous avez voulu
tuer votre ami le chevalier?

-- Je navais point reconnu M. le chevalier sous son armure, dit
en rougissant Raoul, mais jaurais d le reconnatre  son adresse
et  son sang-froid.

-- Merci du compliment, mon jeune ami, dit Aramis, et lon voit
qui vous a donn des leons de courtoisie. Mais vous allez 
Rueil, dites-vous?

-- Oui.

-- Chez le cardinal?

-- Sans doute. Jai une dpche de M. le Prince pour Son minence.

-- Il faut la porter, dit Athos.

-- Oh! pour cela, un instant, pas de fausse gnrosit, comte. Que
diable! notre sort, et, ce qui est plus important, le sort de nos
amis, est peut-tre dans cette dpche.

-- Mais il ne faut pas que ce jeune homme manque  son devoir, dit
Athos.

-- Dabord, comte, ce jeune homme est prisonnier, vous loubliez.
Ce que nous faisons l est de bonne guerre. Dailleurs, des
vaincus ne doivent pas tre difficiles sur le choix des moyens.
Donnez cette dpche, Raoul.

Raoul hsita, regardant Athos comme pour chercher une rgle de
conduite dans ses yeux.

-- Donnez la dpche, Raoul, dit Athos, vous tes le prisonnier du
chevalier dHerblay.

Raoul cda avec rpugnance, mais Aramis, moins scrupuleux que le
comte de La Fre, saisit la dpche avec empressement, la
parcourut, et la rendant  Athos:

-- Vous, dit-il, qui tes croyant, lisez et voyez, en y
rflchissant, dans cette lettre, quelque chose que la Providence
juge important que nous sachions.

Athos prit la lettre tout en fronant son beau sourcil, mais
lide quil tait question, dans la lettre, de dArtagnan laida
 vaincre le dgot quil prouvait  la lire.

Voici ce quil y avait dans la lettre:

Monseigneur, jenverrai ce soir  Votre minence, pour renforcer
la troupe de M. de Comminges, les dix hommes que vous demandez. Ce
sont de bons soldats, propres  maintenir les deux rudes
adversaires dont Votre minence craint ladresse et la
rsolution.

-- Oh! oh! dit Athos.

-- Eh bien! demanda Aramis, que vous semble de deux adversaires
quil faut, outre la troupe de Comminges, dix bons soldats pour
garder? cela ne ressemble-t-il pas comme deux gouttes deau 
dArtagnan et  Porthos?

-- Nous allons battre Paris toute la journe, dit Athos, et si
nous navons pas de nouvelles ce soir, nous reprendrons le chemin
de la Picardie, et je rponds, grce  limagination de
dArtagnan, que nous ne tarderons pas  trouver quelque indication
qui nous enlvera tous nos doutes.

-- Battons donc Paris, et informons-nous,  Planchet surtout, sil
naura point entendu parler de son ancien matre.

-- Ce pauvre Planchet! vous en parlez bien  votre aise, Aramis,
il est massacr sans doute. Tous ces belliqueux bourgeois seront
sortis, et lon aura fait un massacre.

Comme ctait assez probable, ce fut avec un sentiment
dinquitude que les deux amis rentrrent  Paris par la porte du
Temple, et quils se dirigrent vers la place Royale o ils
comptaient avoir des nouvelles de ces pauvres bourgeois. Mais
ltonnement des deux amis fut grand lorsquils les trouvrent
buvant et goguenardant, eux et leur capitaine, toujours camps
place Royale et pleurs sans doute par leurs familles qui
entendaient le bruit du canon de Charenton et les croyaient au
feu.

Athos et Aramis sinformrent de nouveau  Planchet; mais il
navait rien su de dArtagnan., Ils voulurent lemmener, il leur
dclara quil ne pouvait quitter son poste sans ordre suprieur.

 cinq heures seulement ils rentrrent chez eux en disant quils
revenaient de la bataille; ils navaient pas perdu de vue le
cheval de bronze de Louis XIII.

-- Mille tonnerres! dit Planchet en rentrant dans sa boutique de
la rue des Lombards, nous avons t battus  plate couture. Je ne
men consolerai jamais!


LXXXIV. La route de Picardie

Athos et Aramis, fort en sret dans Paris, ne se dissimulaient
pas qu peine auraient-ils mis le pied dehors ils courraient les
plus grands dangers; mais on sait ce qutait la question de
danger pour de pareils hommes. Dailleurs ils sentaient que le
dnouement de cette seconde odysse approchait, et quil ny avait
plus, comme on dit, quun coup de collier  donner.

Au reste, Paris lui-mme ntait pas tranquille; les vivres
commenaient  manquer, et selon que quelquun des gnraux de
M. le prince de Conti avait besoin de reprendre son influence, il
se faisait une petite meute quil calmait et qui lui donnait un
instant la supriorit sur ses collgues.

Dans une de ces meutes, M. de Beaufort avait fait piller la
maison et la bibliothque de M. de Mazarin pour donner, disait-il,
quelque chose  ronger  ce pauvre peuple.

Athos et Aramis quittrent Paris sur ce coup tat, qui avait eu
lieu dans la soire mme du jour o les Parisiens avaient t
battus  Charenton.

Tous deux laissaient Paris dans la misre et touchant presque  la
famine, agit par la crainte, dchir par les factions. Parisiens
et frondeurs, ils sattendaient  trouver mme misre, mmes
craintes, mmes intrigues dans le camp ennemi. Leur surprise fut
donc grande lorsque, en passant  Saint-Denis, ils apprirent qu
Saint-Germain on riait, on chansonnait et lon menait joyeuse vie.

Les deux gentilshommes prirent des chemins dtourns, dabord pour
ne pas tomber aux mains des mazarins pars dans lle-de-France,
ensuite, pour chapper aux frondeurs qui tenaient la Normandie, et
qui neussent pas manqu de les conduire  M. de Longueville pour
que M. de Longueville reconnt en eux des amis ou des ennemis. Une
fois chapps  ces deux dangers, ils rejoignirent le chemin de
Boulogne  Abbeville, et le suivirent pas  pas, trace  trace.

Cependant ils furent quelque temps indcis; deux ou trois
aubergistes avaient t interrogs, sans quun seul indice vnt
clairer leurs doutes ou guider leurs recherches, lorsqu
Montreuil Athos sentit sur la table quelque chose de rude au
toucher de ses doigts dlicats. Il leva la nappe, et lut sur le
bois ces hiroglyphes creuss profondment avec la lame dun
couteau:

_Port... -- dArt... -- 2 fvrier._

--  merveille, dit Athos en faisant voir linscription  Aramis;
nous voulions coucher ici, mais cest inutile. Allons plus loin.

Ils remontrent  cheval et gagnrent Abbeville. L ils
sarrtrent fort perplexes  cause de la grande quantit
dhtelleries. On ne pouvait pas les visiter toutes. Comment
deviner dans laquelle avaient log ceux que lon cherchait?

-- Croyez-moi, Athos, dit Aramis, ne songeons pas  rien trouver 
Abbeville. Si nous sommes embarrasss, nos amis lont t aussi.
Sil ny avait que Porthos, Porthos et t loger  la plus
magnifique htellerie, et, nous la faisant indiquer, nous serions
srs de retrouver trace de son passage. Mais dArtagnan na point
de ces faiblesses-l; Porthos aura eu beau lui faire observer
quil mourait de faim, il aura continu sa route, inexorable comme
le destin, et cest ailleurs quil faut le chercher.

Ils continurent donc leur route, mais rien ne se prsenta.
Ctait une tche des plus pnibles et surtout des plus
fastidieuses quavaient entreprise l Athos et Aramis, et sans ce
triple mobile de lhonneur, de lamiti et de la reconnaissance
incrust dans leur me, nos deux voyageurs eussent cent fois
renonc  fouiller le sable,  interroger les passants, 
commenter les signes,  pier les visages.

Ils allrent ainsi jusqu Pronne.

Athos commenait  dsesprer. Cette noble et intressante nature
se reprochait cette obscurit dans laquelle Aramis et lui se
trouvaient. Sans doute ils avaient mal cherch; sans doute ils
navaient pas mis dans leurs questions assez de persistance, dans
leurs investigations assez de perspicacit. Ils taient prts 
retourner sur leurs pas, lorsquen traversant le faubourg qui
conduisait aux portes de la ville, sur un mur blanc qui faisait
langle dune rue tournant autour du rempart, Athos jeta les yeux
sur un dessin de pierre noire qui reprsentait, avec la navet
des premires tentatives dun enfant, deux cavaliers galopant avec
frnsie; lun des deux cavaliers tenait  la main une pancarte o
taient crits en espagnol ces mots:

On nous suit.

-- Oh! oh! dit Athos, voil qui est clair comme le jour. Tout
suivi quil tait, dArtagnan se sera arrt cinq minutes ici;
cela prouve au reste quil ntait pas suivi de bien prs; peut-
tre sera-t-il parvenu  schapper.

Aramis secoua la tte.

-- Sil tait chapp, nous laurions revu ou nous en aurions au
moins entendu parler.

-- Vous avez raison, Aramis, continuons.

Dire linquitude et limpatience des deux gentilshommes serait
chose impossible. Linquitude tait pour le coeur tendre et
amical dAthos; limpatience tait pour lesprit nerveux et si
facile  garer dAramis. Aussi galoprent-ils tous deux pendant
trois ou quatre heures avec la frnsie des deux cavaliers de la
muraille. Tout  coup, dans une gorge troite, resserre entre
deux talus, ils virent la route  moiti barre par une norme
pierre. Sa place primitive tait indique sur un des cts du
talus, et lespce dalvole quelle y avait laiss, par suite de
lextraction, prouvait quelle navait pu rouler toute seule,
tandis que sa pesanteur indiquait quil avait fallu, pour la faire
mouvoir, le bras dun Encelade ou dun Briare.

Aramis sarrta.

-- Oh! dit-il en regardant la pierre, il y a l-dedans de lAjax
de Tlamon ou du Porthos. Descendons, sil vous plat, comte, et
examinons ce rocher.

Tous deux descendirent. La pierre avait t apporte dans le but
vident de barrer le chemin  des cavaliers. Elle avait donc t
place dabord en travers; puis les cavaliers avaient trouv cet
obstacle, taient descendus et lavaient cart.

Les deux amis examinrent la pierre de tous les cts exposs  la
lumire: elle noffrait rien dextraordinaire. Ils appelrent
alors Blaisois et Grimaud.  eux quatre, ils parvinrent 
retourner le rocher. Sur le ct qui touchait la terre tait
crit:

Huit chevau-lgers nous poursuivent. Si nous arrivons jusqu
_Compigne_, nous nous arrterons au _Paon-Couronn;_ lhte est
de nos amis.

-- Voil quelque chose de positif, dit Athos, et dans lun ou
lautre cas nous saurons  quoi nous en tenir. Allons donc au_
Paon-Couronn._

-- Oui, dit Aramis; mais si nous voulons y arriver, donnons
quelque relche  nos chevaux; ils sont presque fourbus.

Aramis disait vrai. On sarrta au premier bouchon; on fit avaler
 chaque cheval double mesure davoine dtrempe dans du vin, on
leur donna trois heures de repos et lon se remit en route. Les
hommes eux-mmes taient crass de fatigue, mais lesprance les
soutenait.

Six heures aprs, Athos et Aramis entraient  Compigne et
sinformaient du _Paon-Couronn_. On leur montra une enseigne
reprsentant le dieu Pan avec une couronne sur la tte.

Les deux amis descendirent de cheval sans sarrter autrement  la
prtention de lenseigne, que, dans un autre temps, Aramis et
fort critique. Ils trouvrent un brave homme dhtelier, chauve
et pansu comme un magot de la Chine, auquel ils demandrent sil
navait pas log plus ou moins longtemps deux gentilshommes
poursuivis par des chevau-lgers. Lhte, sans rien rpondre, alla
chercher dans un bahut une moiti de lame de rapire.

-- Connaissez-vous cela? dit-il.

Athos ne fit que jeter un coup doeil sur cette lame.

-- Cest lpe de dArtagnan, dit-il.

-- Du grand ou du petit? demanda lhte.

-- Du petit, rpondit Athos.

-- Je vois que vous tes des amis de ces messieurs.

-- Eh bien! que leur est-il arriv?

-- Quils sont entrs dans ma cour avec des chevaux fourbus, et
quavant quils aient eu le temps de refermer la grande porte huit
chevau-lgers qui les poursuivaient sont entrs aprs eux.

-- Huit! dit Aramis, cela mtonne bien que dArtagnan et Porthos,
deux vaillants de cette nature, se soient laiss arrter par huit
hommes.

-- Sans doute, monsieur, et les huit hommes nen seraient pas
venus  bout sils neussent recrut par la ville une vingtaine de
soldats du rgiment de Royal-Italien, en garnison dans cette
ville, de sorte que vos deux amis ont t littralement accabls
par le nombre.

-- Arrts! dit Athos, et sait-on pourquoi?

-- Non, monsieur, on les a emmens tout de suite, et ils nont eu
le temps de me rien dire; seulement, quand ils ont t partis,
jai trouv ce fragment dpe sur le champ de bataille en aidant
 ramasser deux morts et cinq ou six blesss.

-- Et  eux, demanda Aramis, ne leur est-il rien arriv?

-- Non, monsieur, je ne crois pas.

-- Allons, dit Aramis, cest toujours une consolation.

-- Et savez-vous o on les a conduits? demanda Athos.

-- Du ct de Louvres.

-- Laissons Blaisois et Grimaud ici, dit Athos, ils reviendront
demain  Paris avec les chevaux, qui aujourdhui nous laisseraient
en route, et prenons la poste.

-- Prenons la poste, dit Aramis.

On envoya chercher des chevaux. Pendant ce temps, les deux amis
dnrent  la hte; ils voulaient, sils trouvaient  Louvres
quelques renseignements, pouvoir continuer leur route.

Ils arrivrent  Louvres. Il ny avait quune auberge. On y buvait
une liqueur qui a conserv de nos jours sa rputation, et qui sy
fabriquait dj  cette poque.

-- Descendons ici, dit Athos, dArtagnan naura pas manqu cette
occasion, non pas de boire un verre de liqueur, mais de nous
laisser un indice.

Ils entrrent et demandrent deux verres de liqueur sur le
comptoir, comme avaient d les demander dArtagnan et Porthos. Le
comptoir sur lequel on buvait dhabitude tait recouvert dune
plaque dtain. Sur cette plaque on avait crit avec la pointe
dune grosse pingle: Rueil, D.

-- Ils sont  Rueil! dit Aramis, que cette inscription frappa le
premier.

-- Allons donc  Rueil, dit Athos.

-- Cest nous jeter dans la gueule du loup, dit Aramis.

-- Si jeusse t lami de Jonas comme je suis celui de
dArtagnan, dit Athos, je leusse suivi jusque dans le ventre de
la baleine et vous en feriez autant que moi, Aramis.

-- Dcidment, mon cher comte, je crois que vous me faites
meilleur que je ne suis. Si jtais seul, je ne sais pas si
jirais ainsi  Rueil sans de grandes prcautions; mais o vous
irez, jirai.

Ils prirent des chevaux et partirent pour Rueil.

Athos, sans sen douter, avait donn  Aramis le meilleur conseil
qui pt tre suivi. Les dputs du parlement venaient darriver 
Rueil pour ces fameuses confrences qui devaient durer trois
semaines et amener cette paix boiteuse  la suite de laquelle
M. le Prince fut arrt. Rueil tait encombr, de la part des
Parisiens, davocats, de prsidents, de conseillers, de robins de
toute espce; et enfin, de la part de la cour, de gentilshommes,
dofficiers et de gardes; il tait donc facile, au milieu de cette
confusion, de demeurer aussi inconnu quon dsirait ltre.
Dailleurs, les confrences avaient amen une trve, et arrter
deux gentilshommes en ce moment, fussent-ils frondeurs au premier
chef, ctait porter atteinte au droit des gens.

Les deux amis croyaient tout le monde occup de la pense qui les
tourmentait. Ils se mlrent aux groupes, croyant quils
entendraient dire quelque chose de dArtagnan et de Porthos; mais
chacun ntait occup que darticles et damendements. Athos
opinait pour quon allt droit au ministre.

-- Mon ami, objecta Aramis, ce que vous dites l est bien beau,
mais, prenez-y garde, notre scurit vient de notre obscurit. Si
nous nous faisons connatre dune faon ou dune autre, nous irons
immdiatement rejoindre nos amis dans quelque cul-de-basse-fosse
do le diable ne nous tirera pas. Tchons de ne pas les retrouver
par accident, mais bien  notre fantaisie. Arrts  Compigne,
ils ont t amens  Rueil, comme nous en avons acquis la
certitude  Louvres; conduits  Rueil, ils ont t interrogs par
le cardinal, qui, aprs cet interrogatoire, les a gards prs de
lui ou les a envoys  Saint-Germain. Quant  la Bastille ils ny
sont point, puisque la Bastille est aux frondeurs et que le fils
de Broussel y commande. Ils ne sont pas morts, car la mort de
dArtagnan serait bruyante. Quant  Porthos, je le crois ternel
comme Dieu, quoiquil soit moins patient. Ne dsesprons pas,
attendons, et restons  Rueil, car ma conviction est quils sont 
Rueil. Mais quavez-vous donc? vous plissez!

-- Jai, dit Athos dune voix presque tremblante, que je me
souviens quau chteau de Rueil M. de Richelieu avait fait
fabriquer une affreuse oubliette...

-- Oh! soyez tranquille, dit Aramis, M. de Richelieu tait un
gentilhomme, notre gal  tous par la naissance, notre suprieur
par la position. Il pouvait, comme un roi, toucher les plus grands
de nous  la tte et, en les touchant, faire vaciller cette tte
sur les paules. Mais M. de Mazarin est un cuistre qui peut tout
au plus nous prendre au collet comme un archer. Rassurez-vous
donc, ami, je persiste  dire que dArtagnan et Porthos sont 
Rueil, vivants et bien vivants.

-- Nimporte, dit Athos, il nous faudrait obtenir du coadjuteur
dtre des confrences, et ainsi nous entrerions  Rueil.

-- Avec tous ces affreux robins! y pensez-vous, mon cher? et
croyez-vous quil y sera le moins du monde discut de la libert
et de la prison de dArtagnan et de Porthos? Non, je suis davis
que nous cherchions quelque autre moyen.

-- Eh bien! reprit Athos, jen reviens  ma premire pense; je ne
connais point de meilleur moyen que dagir franchement et
loyalement. Jirai trouver non pas Mazarin, mais la reine, et je
lui dirai: Madame, rendez-nous vos deux serviteurs et nos deux
amis.

Aramis secoua la tte.

-- Cest une dernire ressource dont vous serez toujours libre
duser, Athos; mais croyez-moi, nen usez qu lextrmit; il
sera toujours temps den venir l. En attendant, continuons nos
recherches.

Ils continurent donc de chercher, et prirent tant dinformations,
firent, sous mille prtextes plus ingnieux les uns que les
autres, causer tant de personnes, quils finirent par trouver un
chevau-lger qui leur avoua avoir fait partie de lescorte qui
avait amen dArtagnan et Porthos de Compigne  Rueil. Sans les
chevau-lgers, on naurait pas mme su quils y taient rentrs.

Athos en revenait ternellement  son ide de voir la reine.

-- Pour voir la reine, disait Aramis, il faut dabord voir le
cardinal, et  peine aurons-nous vu le cardinal, rappelez-vous ce
que je vous dis, Athos, que nous serons runis  nos amis, mais
point de la faon que nous lentendons. Or, cette faon dtre
runis  eux me sourit assez peu, je lavoue. Agissons en libert
pour agir bien et vite.

-- Je verrai la reine, dit Athos.

-- Eh bien, mon ami, si vous tes dcid  faire cette folie,
prvenez-moi, je vous prie, un jour  lavance.

-- Pourquoi cela?

-- Parce que je profiterai de la circonstance pour aller faire une
visite  Paris.

--  qui?

-- Dame? que sais-je! peut-tre bien  madame de Longueville. Elle
est toute-puissante l-bas; elle maidera. Seulement faites-moi
dire par quelquun si vous tes arrt, alors je me retournerai de
mon mieux.

-- Pourquoi ne risquez-vous point larrestation avec moi, Aramis?
dit Athos.

-- Non merci.

-- Arrts  quatre et runis, je crois que nous ne risquons plus
rien. Au bout de vingt-quatre heures nous sommes tous quatre
dehors.

-- Mon cher, depuis que jai tu Chtillon, ladoration des dames
de Saint-Germain, jai trop dclat autour de ma personne pour ne
pas craindre doublement la prison. La reine serait capable de
suivre les conseils de Mazarin en cette occasion, et le conseil
que lui donnerait Mazarin serait de me faire juger.

-- Mais pensez-vous donc, Aramis, quelle aime cet Italien au
point quon le dit?

-- Elle a bien aim un Anglais.

-- Eh! mon cher, elle est femme!

-- Non pas; vous vous trompez, Athos, elle est reine!

-- Cher ami, je me dvoue et vais demander audience  Anne
dAutriche.

-- Adieu, Athos, je vais lever une arme.

-- Pour quoi faire?

-- Pour revenir assiger Rueil.

-- O nous retrouverons-nous?

-- Au pied de la potence du cardinal.

Et les deux amis se sparrent, Aramis pour retourner  Paris,
Athos pour souvrir par quelques dmarches prparatoires un chemin
jusqu la reine.


LXXXV. La reconnaissance dAnne dAutriche

Athos prouva beaucoup moins de difficult quil ne sy tait
attendu  pntrer prs dAnne dAutriche;  la premire dmarche,
tout saplanit, au contraire, et laudience quil dsirait lui fut
accorde pour le lendemain,  la suite du lever, auquel sa
naissance lui donnait le droit dassister.

Une grande foule emplissait les appartements de Saint-Germain;
jamais au Louvre ou au Palais-Royal Anne dAutriche navait eu
plus grand nombre de courtisans; seulement, un mouvement stait
fait parmi cette foule qui appartenait  la noblesse secondaire,
tandis que tous les premiers gentilshommes de France taient prs
de M. de Conti, de M. de Beaufort et du coadjuteur.

Au reste, une grande gaiet rgnait dans cette cour. Le caractre
particulier de cette guerre fut quil y eut plus de couplets faits
que de coups de canon tirs. La cour chansonnait les Parisiens,
qui chansonnaient la cour, et les blessures, pour ntre pas
mortelles, nen taient pas moins douloureuses, faites quelles
taient avec larme du ridicule.

Mais au milieu de cette hilarit gnrale et de cette futilit
apparente, une grande proccupation vivait au fond de toutes les
penses, Mazarin resterait-il ministre ou favori, ou Mazarin, venu
du Midi comme un nuage, sen irait-il emport par le vent qui
lavait apport? Tout le monde lesprait, tout le monde le
dsirait; de sorte que le ministre sentait quautour de lui tous
les hommages, toutes les courtisaneries recouvraient un fond de
haine mal dguise sous la crainte et sous lintrt. Il se
sentait mal  laise, ne sachant sur quoi faire compte ni sur qui
sappuyer.

M. le Prince lui-mme, qui combattait pour lui, ne manquait jamais
une occasion ou de le railler ou de lhumilier; et,  deux ou
trois reprises, Mazarin ayant voulu, devant le vainqueur de
Rocroy, faire acte de volont, celui-ci lavait regard de manire
 lui faire comprendre que, sil le dfendait, ce ntait ni par
conviction ni par enthousiasme.

Alors le cardinal se rejetait vers la reine, son seul appui. Mais
 deux ou trois reprises il lui avait sembl sentir cet appui
vaciller sous sa main.

Lheure de laudience arrive, on annona au comte de La Fre
quelle aurait toujours lieu, mais quil devait attendre quelques
instants, la reine ayant conseil  tenir avec le ministre.

Ctait la vrit. Paris venait denvoyer une nouvelle dputation
qui devait tcher de donner enfin quelque tournure aux affaires,
et la reine se consultait avec Mazarin sur laccueil  faire  ces
dputs.

La proccupation tait grande parmi les hauts personnages de tat
Athos ne pouvait donc choisir un plus mauvais moment pour parler
de ses amis, pauvres atomes perdus dans ce tourbillon dchan.

Mais Athos tait un homme inflexible qui ne marchandait pas avec
une dcision prise, quand cette dcision lui paraissait mane de
sa conscience et dicte par son devoir; il insista pour tre
introduit, en disant que, quoiquil ne ft dput ni de
M. de Conti, ni de M. de Beaufort, ni de M. de Bouillon, ni de
M. dElbeuf, ni du coadjuteur, ni de madame de Longueville, ni de
Broussel, ni du parlement, et quil vnt pour son propre compte il
nen avait pas moins les choses les plus importantes  dire  Sa
Majest.

La confrence finie, la reine le fit appeler dans son cabinet.

Athos fut introduit et se nomma. Ctait un nom qui avait trop de
fois retenti aux oreilles de Sa Majest et trop de fois vibr dans
son coeur, pour quAnne dAutriche ne le reconnt point; cependant
elle demeura impassible, se contentant de regarder ce gentilhomme
avec cette fixit qui nest permise quaux femmes reines soit par
la beaut, soit par le sang.

-- Cest donc un service que vous offrez de nous rendre, comte?
demanda Anne dAutriche aprs un instant de silence.

-- Oui, Madame, encore un service, dit Athos, choqu de ce que la
reine ne paraissait point le reconnatre.

Ctait un grand coeur quAthos, et par consquent un bien pauvre
courtisan.

Anne frona le sourcil. Mazarin, qui, assis devant une table,
feuilletait des papiers comme et pu le faire un simple secrtaire
tat, leva la tte.

-- Parlez, dit la reine.

Mazarin se remit  feuilleter ses papiers.

-- Madame, reprit Athos, deux de nos amis, deux des plus
intrpides serviteurs de Votre Majest, M. dArtagnan et M. du
Vallon, envoys en Angleterre par M. le cardinal, ont disparu tout
 coup au moment o ils mettaient le pied sur la terre de France,
et lon ne sait ce quils sont devenus.

-- Eh bien? dit la reine.

-- Eh bien! dit Athos, je madresse  la bienveillance de Votre
Majest pour savoir ce que sont devenus ces deux gentilshommes, me
rservant, sil le faut ensuite, de madresser  sa justice.

-- Monsieur, rpondit Anne dAutriche avec cette hauteur qui, vis-
-vis de certains hommes, devenait de limpertinence, voil donc
pourquoi vous nous troublez au milieu des grandes proccupations
qui nous agitent? Une affaire de police! Eh! monsieur, vous savez
bien, ou vous devez bien le savoir, que nous navons plus de
police depuis que nous ne sommes plus  Paris.

-- Je crois que Votre Majest, dit Athos en sinclinant avec un
froid respect, naurait pas besoin de sinformer  la police pour
savoir ce que sont devenus MM. dArtagnan et du Vallon; et que si
elle voulait bien interroger M. le cardinal  lendroit de ces
deux gentilshommes, M. le cardinal pourrait lui rpondre sans
interroger autre chose que ses propres souvenirs.

-- Mais, Dieu me pardonne! dit Anne dAutriche avec ce ddaigneux
mouvement des lvres qui lui tait particulier, je crois que vous
interrogez vous-mme.

-- Oui, Madame, et jen ai presque le droit, car il sagit de
M. dArtagnan, de M. dArtagnan, entendez-vous bien, Madame? dit-
il de manire  courber sous les souvenirs de la femme le front de
la reine.

Mazarin comprit quil tait temps de venir au secours dAnne
dAutriche.

-- _Monsou_ le comte, dit-il, je veux bien vous apprendre une
chose quignore Sa Majest, cest ce que sont devenus ces deux
gentilshommes. Ils ont dsobi, et ils sont aux arrts.

-- Je supplie donc Votre Majest, dit Athos toujours impassible et
sans rpondre  Mazarin, de lever ces arrts en faveur de
MM. dArtagnan et du Vallon.

-- Ce que vous me demandez est une affaire de discipline et ne me
regarde point, monsieur, rpondit la reine.

-- M. dArtagnan na jamais rpondu cela lorsquil sest agi du
service de Votre Majest, dit Athos en saluant avec dignit.

Et il fit deux pas en arrire pour regagner la porte, Mazarin
larrta.

-- Vous venez aussi dAngleterre, monsieur? dit-il en faisant un
signe  la reine, qui plissait visiblement et sapprtait 
donner un ordre rigoureux.

-- Et jai assist aux derniers moments du roi Charles Ier, dit
Athos. Pauvre roi! coupable tout au plus de faiblesse, et que ses
sujets ont puni bien svrement; car les trnes sont bien branls
 cette heure, et il ne fait pas bon, pour les coeurs dvous, de
servir les intrts des princes. Ctait la seconde fois que
M. dArtagnan allait en Angleterre: la premire, ctait pour
lhonneur dune grande reine; la seconde, ctait pour la vie dun
grand roi.

-- Monsieur, dit Anne dAutriche  Mazarin avec un accent dont
toute son habitude de dissimuler navait pu chasser la vritable
expression, voyez si lon peut faire quelque chose pour ces
gentilshommes.

-- Madame, dit Mazarin, je ferai tout ce quil plaira  Votre
Majest.

-- Faites ce que demande M. le comte de La Fre. Nest-ce pas
comme cela que vous vous appelez, monsieur?

-- Jai encore un autre nom, Madame; je me nomme Athos.

-- Madame, dit Mazarin avec un sourire qui indiquait avec quelle
facilit il comprenait  demi-mot, vous pouvez tre tranquille,
vos dsirs seront accomplis.

-- Vous avez entendu, monsieur? dit la reine.

-- Oui, Madame, et je nattendais rien moins de la justice de
Votre Majest. Ainsi, je vais revoir mes amis; nest-ce pas,
Madame? cest bien ainsi que Votre Majest lentend?

-- Vous allez les revoir, oui, monsieur. Mais,  propos, vous tes
de la Fronde, nest-ce pas?

-- Madame, je sers le roi.

-- Oui,  votre manire.

-- Ma manire est celle de tous les vrais gentilshommes, et je
nen connais pas deux, rpondit Athos avec hauteur.

-- Allez donc, monsieur, dit la reine en congdiant Athos du
geste; vous avez obtenu ce que vous dsiriez obtenir, et nous
savons tout ce que nous dsirions savoir.

Puis sadressant  Mazarin, quand la portire fut retombe
derrire lui:

-- Cardinal, dit-elle, faites arrter cet insolent gentilhomme
avant quil soit sorti de la cour.

-- Jy pensais, dit Mazarin, et je suis heureux que Votre Majest
me donne un ordre que jallais solliciter delle. Ces casse-bras
qui apportent dans notre poque les traditions de lautre rgne
nous gnent fort; et puisquil y en a dj deux de pris, joignons-
y le troisime.

Athos navait pas t entirement dupe de la reine. Il y avait
dans son accent quelque chose qui lavait frapp et qui lui
semblait menacer tout en promettant. Mais il ntait pas homme 
sloigner sur un simple soupon, surtout quand on lui avait dit
clairement quil allait revoir ses amis. Il attendit donc, dans
une des chambres attenantes au cabinet o il avait eu audience,
quon ament vers lui dArtagnan et Porthos, ou quon le vnt
chercher pour le conduire vers eux.

Dans cette attente, il stait approch de la fentre et regardait
machinalement dans la cour. Il y vit entrer la dputation des
Parisiens, qui venait pour rgler le lieu dfinitif des
confrences et saluer la reine. Il y avait des conseillers au
parlement, des prsidents, des avocats, parmi lesquels taient
perdus quelques hommes dpe. Une escorte imposante les attendait
hors des grilles.

Athos regardait avec plus dattention, car au milieu de cette
foule il avait cru reconnatre quelquun, lorsquil sentit quon
lui touchait lgrement lpaule.

Il se retourna.

-- Ah! monsieur de Comminges! dit-il.

-- Oui, monsieur le comte, moi-mme, et charg dune mission pour
laquelle je vous prie dagrer toutes mes excuses.

-- Laquelle, monsieur? demanda Athos.

-- Veuillez me rendre votre pe, comte.

Athos sourit, et ouvrant la fentre:

-- Aramis! cria-t-il.

Un gentilhomme se retourna: ctait celui quavait cru reconnatre
Athos. Ce gentilhomme, Ctait Aramis. Il salua amicalement le
comte.

-- Aramis, dit Athos, on marrte.

-- Bien, rpondit flegmatiquement Aramis.

-- Monsieur, dit Athos en se retournant vers Comminges et en lui
prsentant avec politesse son pe par la poigne, voici mon pe;
veuillez me la garder avec soin pour me la rendre quand je
sortirai de prison. Jy tiens, elle a t donne par le roi
Franois Ier  mon aeul. Dans son temps on armait les
gentilshommes, on ne les dsarmait pas. Maintenant, o me
conduisez-vous?

-- Mais... dans ma chambre dabord, dit Comminges. La reine fixera
le lieu de votre domicile ultrieurement.

Athos suivit Comminges sans ajouter un seul mot.


LXXXVI. La royaut de M. de Mazarin

Larrestation navait fait aucun bruit, caus aucun scandale et
tait mme reste  peu prs inconnue. Elle navait donc en rien
entrav la marche des vnements, et la dputation envoye par la
ville de Paris fut avertie solennellement quelle allait paratre
devant la reine.

La reine la reut, muette et superbe comme toujours; elle couta
les dolances et les supplications des dputs; mais, lorsquils
eurent fini leurs discours, nul naurait pu dire, tant le visage
dAnne dAutriche tait rest indiffrent, si elle les avait
entendus.

En revanche, Mazarin, prsent  cette audience entendait trs bien
ce que ces dputs demandaient: ctait son renvoi en termes
clairs et prcis, purement et simplement.

Les discours finis, la reine restant muette:

-- Messieurs, dit Mazarin, je me joindrai  vous pour supplier la
reine de mettre un terme aux maux de ses sujets. Jai fait tout ce
que jai pu pour les adoucir, et cependant la croyance publique,
dites-vous, est quils viennent de moi, pauvre tranger qui nai
pu russir  plaire aux Franais. Hlas! on ne ma point compris,
et ctait raison: je succdais  lhomme le plus sublime qui et
encore soutenu le sceptre des rois de France. Les souvenirs de
M. de Richelieu mcrasent. En vain, si jtais ambitieux,
lutterais-je contre ces souvenirs; mais je ne le suis pas, et jen
veux donner une preuve. Je me dclare vaincu. Je ferai ce que
demande le peuple. Si les Parisiens ont quelques torts, et qui
nen a pas, messieurs? Paris est assez puni; assez de sang a
coul, assez de misre accable une ville prive de son roi et de
la justice. Ce nest pas  moi, simple particulier, de prendre
tant dimportance que de diviser une reine avec son royaume.
Puisque vous exigez que je me retire, eh bien! je me retirerai.

-- Alors, dit Aramis  loreille de son voisin, la paix est faite
et les confrences sont inutiles. Il ny a plus qu envoyer sous
bonne garde M. Mazarini  la frontire la plus loigne, et 
veiller  ce quil ne rentre ni par celle-l, ni par les autres.

-- Un instant, monsieur, un instant, dit lhomme de robe auquel
Aramis sadressait. Peste! comme vous y allez! On voit bien que
vous tes des hommes dpe. Il y a le chapitre des rmunrations
et des indemnits  mettre au net.

-- Monsieur le chancelier, dit la reine en se tournant vers ce
mme Sguier, notre ancienne connaissance, vous ouvrirez les
confrences; elles auront lieu  Rueil. M. le cardinal a dit des
choses qui mont fort mue. Voil pourquoi je ne vous rponds pas
plus longuement. Quant  ce qui est de rester ou de partir, jai
trop de reconnaissance  M. le cardinal pour ne pas le laisser
libre en tous points de ses actions. M. le cardinal fera ce quil
voudra.

Une pleur fugitive nuana le visage intelligent du premier
ministre. Il regarda la reine avec inquitude. Son visage tait
tellement impassible, quil en tait, comme les autres,  ne
pouvoir lire ce qui se passait dans son coeur.

-- Mais, ajouta la reine, en attendant la dcision de
M. de Mazarin, quil ne soit, je vous prie, question que du roi.

Les dputs sinclinrent et sortirent.

-- Eh quoi! dit la reine quand le dernier dentre eux eut quitt
la chambre, vous cderiez  ces robins et  ces avocats!

-- Pour le bonheur de Votre Majest, Madame, dit Mazarin en fixant
sur la reine son oeil perant, il ny a point de sacrifice que je
ne sois prt  mimposer.

Anne baissa la tte et tomba dans une de ces rveries qui lui
taient si habituelles. Le souvenir dAthos lui revint  lesprit.
La tournure hardie du gentilhomme, sa parole ferme et digne  la
fois, les fantmes quil avait voqus dun mot, lui rappelaient
tout un pass dune posie enivrante: la jeunesse, la beaut,
lclat des amours de vingt ans, et les rudes combats de ses
soutiens, et la fin sanglante de Buckingham, le seul homme quelle
et aim rellement, et lhrosme de ses obscurs dfenseurs qui
lavaient sauve de la double haine de Richelieu et du roi.

Mazarin la regardait, et maintenant quelle se croyait seule et
quelle navait plus tout un monde dennemis pour lpier, il
suivait ses penses sur son visage, comme on voit dans les lacs
transparents passer les nuages, reflets du ciel comme les penses.

-- Il faudrait donc, murmura Anne dAutriche, cder  lorage,
acheter la paix, attendre patiemment et religieusement des temps
meilleurs?

Mazarin sourit amrement  cette proposition, qui annonait
quelle avait pris la proposition du ministre au srieux.

Anne avait la tte incline et ne vit pas ce sourire; mais
remarquant que sa demande nobtenait aucune rponse, elle releva
le front.

-- Eh bien! vous ne me rpondez point, cardinal; que pensez-vous?

-- Je pense, Madame, que cet insolent gentilhomme que nous avons
fait arrter par Comminges a fait allusion  M. de Buckingham, que
vous laisstes assassiner;  madame de Chevreuse, que vous
laisstes exiler;  M. de Beaufort, que vous ftes emprisonner.
Mais sil a fait allusion  moi, cest quil ne sait pas ce que je
suis pour vous.

Anne dAutriche tressaillit comme elle faisait lorsquon la
frappait dans son orgueil; elle rougit et enfona, pour ne pas
rpondre, ses ongles acrs dans ses belles mains.

-- Il est homme de bon conseil, dhonneur et desprit, sans
compter quil est homme de rsolution. Vous en savez quelque
chose, nest-ce pas, Madame? Je veux donc lui dire, cest une
grce personnelle que je lui fais, en quoi il sest tromp  mon
gard. Cest que, vraiment, ce quon me propose, cest presque une
abdication, et une abdication mrite quon y rflchisse.

-- Une abdication! dit Anne; je croyais, monsieur, quil ny avait
que les rois qui abdiquaient.

-- Eh bien! reprit Mazarin, ne suis-je pas presque roi, et roi de
France mme? Jete sur le pied dun lit royal, je vous assure,
Madame, que ma simarre de ministre ressemble fort, la nuit,  un
manteau royal.

Ctait l une des humiliations que lui faisait le plus souvent
subir Mazarin, et sous lesquelles elle courbait constamment la
tte. Il ny eut qulisabeth et Catherine II qui restrent  la
fois matresses et reines pour leurs amants.

Anne dAutriche regarda donc avec une sorte de terreur la
physionomie menaante du cardinal, qui, dans ces moments-l, ne
manquait pas dune certaine grandeur.

-- Monsieur, dit-elle, nai-je point dit, et navez-vous point
entendu que jai dit  ces gens-l que vous feriez ce quil vous
plairait?

-- En ce cas, dit Mazarin, je crois quil doit me plaire de
demeurer. Cest non seulement mon intrt, mais encore jose dire
que cest votre salut.

-- Demeurez donc, monsieur, je ne dsire pas autre chose, mais
alors ne me laissez pas insulter.

-- Vous voulez parler des prtentions des rvolts et du ton dont
ils les expriment? Patience! Ils ont choisi un terrain sur lequel
je suis gnral plus habile queux, les confrences. Nous les
battrons rien quen temporisant. Ils ont dj faim; ce sera bien
pis dans huit jours.

-- Eh! mon Dieu! oui, monsieur, je sais que nous finirons par l.
Mais ce nest pas deux seulement quil sagit; ce nest pas eux
qui madressent les injures les plus blessantes pour moi.

-- Ah! je vous comprends. Vous voulez parler des souvenirs
quvoquent perptuellement ces trois ou quatre gentilshommes.
Mais nous les tenons prisonniers, et ils sont juste assez
coupables pour que nous les laissions en captivit tout le temps
quil nous conviendra; un seul est encore hors de notre pouvoir et
nous brave. Mais, que diable! nous parviendrons bien  le joindre
 ses compagnons. Nous avons fait des choses plus difficiles que
cela, ce me semble. Jai dabord et par prcaution fait enfermer 
Rueil, cest--dire prs de moi, cest--dire sous mes yeux,  la
porte de ma main, les deux plus intraitables. Aujourdhui mme le
troisime les y rejoindra.

-- Tant quils seront prisonniers, ce sera bien, dit Anne
dAutriche, mais ils sortiront un jour.

-- Oui, si Votre Majest les met en libert.

-- Ah! continua Anne dAutriche rpondant  sa propre pense,
cest ici quon regrette Paris!

-- Et pourquoi donc?

-- Pour la Bastille, monsieur, qui est si forte et si discrte.

-- Madame, avec les confrences nous avons la paix; avec la paix
nous avons Paris; avec Paris nous avons la Bastille! nos quatre
matamores y pourriront.

Anne dAutriche frona lgrement le sourcil, tandis que Mazarin
lui baisait la main pour prendre cong delle.

Mazarin sortit aprs cet acte moiti humble, moiti galant. Anne
dAutriche le suivit du regard, et  mesure quil sloignait on
et pu voir un ddaigneux sourire se dessiner sur ses lvres.

-- Jai mpris, murmura-t-elle, lamour dun cardinal qui ne
disait jamais Je ferai, mais Jai fait. Celui-l connaissait
des retraites plus sres que Rueil, plus sombres et plus muettes
encore que la Bastille. Oh! le monde dgnre!


LXXXVII. Prcautions

Aprs avoir quitt Anne dAutriche, Mazarin reprit le chemin de
Rueil, o tait sa maison. Mazarin marchait fort accompagn, par
ces temps de trouble, et souvent mme il marchait dguis. Le
cardinal, nous lavons dj, dit, sous les habits dun homme
dpe, tait un fort beau gentilhomme.

Dans la cour du vieux chteau, il monta en carrosse et gagna la
Seine  Chatou. M. le Prince lui avait fourni cinquante chevau-
lgers descorte, non pas tant pour le garder encore que pour
montrer aux dputs combien les gnraux de la reine disposaient
facilement de leurs troupes et les pouvaient dissminer selon leur
caprice.

Athos, gard  vue par Comminges,  cheval et sans pe, suivait
le cardinal sans dire un seul mot. Grimaud, laiss  la porte du
chteau par son matre, avait entendu la nouvelle de son
arrestation quand Athos lavait crie  Aramis, et, sur un signe
du comte, il tait all, sans dire un seul mot, prendre rang prs
dAramis, comme sil ne se ft rien pass.

Il est vrai que Grimaud, depuis vingt-deux ans quil servait son
matre, avait vu celui-ci se tirer de tant daventures, que rien
ne linquitait plus.

Les dputs, aussitt aprs leur audience, avaient repris le
chemin de Paris, cest--dire quils prcdaient le cardinal
denviron cinq cents pas. Athos pouvait donc, en regardant devant
lui, voir le dos dAramis, dont le ceinturon dor et la tournure
fire fixrent ses regards parmi cette foule, tout autant que
lespoir de la dlivrance quil avait mis en lui, lhabitude, la
frquentation et lespce dattraction qui rsulte de toute
amiti.

Aramis, au contraire, ne paraissait pas sinquiter le moins du
monde sil tait suivi par Athos. Une seule fois il se retourna;
il est vrai que ce fut en arrivant au chteau. Il supposait que
Mazarin laisserait peut-tre l son nouveau prisonnier dans le
petit chteau fort, sentinelle qui gardait le pont et quun
capitaine gouvernait pour la reine. Mais il nen fut point ainsi.
Athos passa Chatou  la suite du cardinal.

 lembranchement du chemin de Paris  Rueil, Aramis se retourna.
Cette fois ses prvisions ne lavaient pas tromp. Mazarin prit 
droite, et Aramis put voir le prisonnier disparatre au tournant
des arbres. Athos, au mme instant, m par une pense identique,
regarda aussi en arrire. Les deux amis changrent un simple
signe de tte, et Aramis porta son doigt  son chapeau comme pour
saluer. Athos seul comprit que son compagnon lui faisait signe
quil avait une pense.

Dix minutes aprs, Mazarin rentrait dans la cour du chteau, que
le cardinal son prdcesseur avait fait disposer pour lui  Rueil.

Au moment o il mettait pied  terre au bas du perron, Comminges
sapprocha de lui.

-- Monseigneur, demanda-t-il, o plairait-il  Votre minence que
nous logions M. de La Fre?

-- Mais au pavillon de lorangerie, en face du pavillon o est le
poste. Je veux quon fasse honneur  M. le comte de La Fre, bien
quil soit prisonnier de Sa Majest la reine.

-- Monseigneur, hasarda Comminges, il demande la faveur dtre
conduit prs de M. dArtagnan, qui occupe, ainsi que Votre
minence la ordonn, le pavillon de chasse en face de
lorangerie.

Mazarin rflchit un instant.

Comminges vit quil se consultait.

-- Cest un poste trs fort, ajouta-t-il; quarante hommes srs,
des soldats prouvs, presque tous Allemands, et par consquent
nayant aucune relation avec les frondeurs ni aucun intrt dans
la Fronde.

-- Si nous mettions ces trois hommes ensemble, _monsou_ de
Comminges, dit Mazarin, il nous faudrait doubler le poste et nous
ne sommes pas assez riches en dfenseurs pour faire de ces
prodigalits-l.

Comminges sourit. Mazarin vit ce sourire et le comprit.

-- Vous ne les connaissez pas, _monsou_ Comminges, mais moi je les
connais, par eux-mmes dabord, puis par tradition. Je les avais
chargs de porter secours au roi Charles, et ils ont fait pour le
sauver des choses miraculeuses; il a fallu que la destine sen
mlt pour que ce cher roi Charles ne soit pas  cette heure en
sret au milieu de nous.

-- Mais sils ont si bien servi Votre minence, pourquoi donc
Votre minence les tient-elle en prison?

-- En prison! dit Mazarin; et depuis quand Rueil est-il une
prison?

-- Depuis quil y a des prisonniers, dit Comminges.

-- Ces messieurs ne sont pas mes prisonniers, Comminges, dit
Mazarin en souriant de son sourire narquois, ce sont mes htes;
htes si prcieux, que jai fait griller les fentres et mettre
des verrous aux portes des appartements quils habitent, tant je
crains quils ne se lassent de me tenir compagnie. Mais tant il y
a que, tout prisonniers quils semblent tre au premier abord, je
les estime grandement; et la preuve, cest que je dsire rendre
visite  M. de La Fre pour causer avec lui en tte  tte. Donc,
pour que nous ne soyons pas drangs dans cette causerie, vous le
conduirez, comme je vous lai dj dit, dans le pavillon de
lorangerie; vous savez que cest ma promenade habituelle; eh
bien! en faisant ma promenade, jentrerai chez lui et nous
causerons. Tout mon ennemi quon prtend quil est, jai de la
sympathie pour lui, et, sil est raisonnable, peut-tre en ferons-
nous quelque chose.

Comminges sinclina et revint vers Athos, qui attendait, avec un
calme apparent, mais avec une inquitude relle, le rsultat de la
confrence.

-- Eh bien? demanda-t-il au lieutenant des gardes.

-- Monsieur, rpondit Comminges, il parat que cest impossible.

-- Monsieur de Comminges, dit Athos, jai toute ma vie t soldat,
je sais donc ce que cest quune consigne; mais en dehors de cette
consigne vous pourriez me rendre un service.

-- Je le veux de grand coeur, monsieur, rpondit Comminges, depuis
que je sais qui vous tes et quels services vous avez rendus
autrefois  Sa Majest; depuis que je sais combien vous touche ce
jeune homme qui est si vaillamment venu  mon secours le jour de
larrestation de ce vieux drle de Broussel, je me dclare tout
vtre, sauf cependant la consigne.

-- Merci, monsieur, je nen dsire pas davantage et je vais vous
demander une chose qui ne vous compromettra aucunement.

-- Si elle ne me compromet quun peu, monsieur, dit en souriant
M. de Comminges, demandez toujours. Je naime pas beaucoup plus
que vous M. Mazarini: je sers la reine, ce qui mentrane tout
naturellement  servir le cardinal; mais je sers lune avec joie
et lautre  contrecoeur. Parlez donc, je vous prie; jattends et
jcoute.

-- Puisquil ny a aucun inconvnient, dit Athos, que je sache que
M. dArtagnan est ici, il ny en a pas davantage, je prsume,  ce
quil sache que jy suis moi-mme?

-- Je nai reu aucun ordre  cet endroit, monsieur.

-- Eh bien! faites-moi donc le plaisir de lui prsenter mes
civilits et de lui dire que je suis son voisin. Vous lui
annoncerez en mme temps ce que vous mannonciez tout  lheure,
cest--dire que M. de Mazarin ma plac dans le pavillon de
lorangerie pour me pouvoir faire visite, et vous lui direz que je
profiterai de cet honneur quil me veut bien accorder, pour
obtenir quelque adoucissement  notre captivit.

-- Qui ne peut durer, ajouta Comminges; M. le cardinal me le
disait lui-mme, il ny a point ici de prison.

-- Il y a des oubliettes, dit en souriant Athos.

-- Oh! ceci est autre chose, dit Comminges. Oui, je sais quil y a
des traditions  ce sujet; mais un homme de petite naissance comme
lest le cardinal, un Italien qui est venu chercher fortune en
France, noserait se porter  de pareils excs envers des hommes
comme vous; ce serait une normit. Ctait bon du temps de
lautre cardinal, qui tait un grand seigneur; mais mons Mazarin!
allons donc! les oubliettes sont vengeances royales et auxquelles
ne doit pas toucher un pleutre comme lui. On sait votre
arrestation, on saura bientt celle de vos amis, monsieur, et
toute la noblesse de France lui demanderait compte de votre
disparition. Non, non, tranquillisez-vous, les oubliettes de Rueil
sont devenues, depuis dix ans, des traditions  lusage des
enfants. Demeurez donc sans inquitude  cet endroit. De mon ct,
je prviendrai M. dArtagnan de votre arrive ici. Qui sait si
dans quinze jours vous ne me rendrez pas quelque service analogue!

-- Moi, monsieur?

-- Eh! sans doute; ne puis-je pas  mon tour tre prisonnier de
M. le coadjuteur?

-- Croyez bien que dans ce cas, monsieur, dit Athos en
sinclinant, je mefforcerais de vous plaire.

-- Me ferez-vous lhonneur de souper avec moi, monsieur le comte?
demanda Comminges.

-- Merci, monsieur, je suis de sombre humeur et je vous ferais
passer la soire triste. Merci.

Comminges alors conduisit le comte dans une chambre du rez-de-
chausse dun pavillon faisant suite  lorangerie et de plain-
pied avec elle. On arrivait  cette orangerie par une grande cour
peuple de soldats et de courtisans. Cette cour, qui formait le
fer  cheval, avait  son centre les appartements habits par
M. de Mazarin, et  chacune de ses ailes le pavillon de chasse, o
tait dArtagnan, et le pavillon de lorangerie, o venait
dentrer Athos. Derrire lextrmit de ces deux ailes stendait
le parc.

Athos, en arrivant dans la chambre quil devait habiter, aperut 
travers sa fentre, soigneusement grille, des murs et des toits.

-- Quest-ce que ce btiment? dit-il.

-- Le derrire du pavillon de chasse o vos amis sont dtenus, dit
Comminges. Malheureusement, les fentres qui donnent de ce ct
ont t bouches du temps de lautre cardinal, car plus dune fois
les btiments ont servi de prison, et M. de Mazarin, en vous y
enfermant, ne fait que les rendre  leur destination premire. Si
ces fentres ntaient pas bouches, vous auriez eu la consolation
de correspondre par signes avec vos amis.

-- Et vous tes sr, monsieur de Comminges, dit Athos, que le
cardinal me fera lhonneur de me visiter?

-- Il me la assur, du moins, monsieur.

Athos soupira en regardant ses fentres grilles.

-- Oui, cest vrai, dit Comminges, cest presque une prison, rien
ny manque, pas mme les barreaux. Mais aussi quelle singulire
ide vous a-t-il pris,  vous qui tes une fleur de noblesse,
daller panouir votre bravoure et votre loyaut parmi tous ces
champignons de la Fronde! Vraiment, comte, si jeusse jamais cru
avoir quelque ami dans les rangs de larme royale, cest  vous
que jeusse pens. Un frondeur, vous, le comte de La Fre, du
parti dun Broussel, dun Blancmesnil, dun Viole! Fi donc! cela
ferait croire que madame votre mre tait quelque petite robine.
Vous tes un frondeur!

-- Ma foi, mon cher monsieur, dit Athos, il fallait tre mazarin
ou frondeur. Jai longtemps fait rsonner ces deux noms  mon
oreille, et je me suis prononc pour le dernier; cest un nom
franais, au moins. Et puis, je suis frondeur, non pas avec
M. Broussel, avec M. Blancmesnil et avec M. Viole, mais avec
M. de Beaufort, M. de Bouillon et M. dElbeuf, avec des princes et
non avec des prsidents, des conseillers, des robins. Dailleurs,
lagrable rsultat que de servir M. le cardinal! Regardez ce mur
sans fentres, monsieur de Comminges, il vous en dira de belles
sur la reconnaissance mazarine.

-- Oui, reprit en riant Comminges, et surtout sil rpte ce que
M. dArtagnan lui lance depuis huit jours de maldictions.

-- Pauvre dArtagnan! dit Athos avec cette mlancolie charmante
qui faisait une des faces de son caractre, un homme si brave, si
bon, si terrible  ceux qui naiment pas ceux quil aime! Vous
avez l deux rudes prisonniers, monsieur de Comminges, et je vous
plains si lon a mis sous votre responsabilit ces deux hommes
indomptables.

-- Indomptables! dit en souriant  son tour Comminges, eh!
monsieur, vous voulez me faire peur.

Le premier jour de son emprisonnement, M. dArtagnan a provoqu
tous les soldats et tous les bas officiers, sans doute afin
davoir une pe; cela a dur le lendemain, sest tendu mme
jusquau surlendemain, mais ensuite il est devenu calme et doux
comme un agneau.  prsent il chante des chansons gasconnes qui
nous font mourir de rire.

-- Et M. du Vallon? demanda Athos.

-- Ah! celui-l, cest autre chose. Javoue que cest un
gentilhomme effrayant. Le premier jour, il a enfonc toutes les
portes dun seul coup dpaule, et je mattendais  le voir sortir
de Rueil comme Samson est sorti de Gaza. Mais son humeur a suivi
la mme marche que celle de M. dArtagnan. Maintenant, non
seulement il saccoutume  sa captivit, mais encore il en
plaisante.

-- Tant mieux, dit Athos, tant mieux.

-- En attendiez-vous donc autre chose? demanda Comminges, qui,
rapprochant ce quavait dit Mazarin de ses prisonniers avec ce
quen disait le comte de La Fre, commenait  concevoir quelques
inquitudes.

De son ct, Athos rflchissait que trs certainement cette
amlioration dans le moral de ses amis naissait de quelque plan
form par dArtagnan. Il ne voulut donc pas leur nuire pour trop
les exalter.

-- Eux? dit-il, ce sont des ttes inflammables; lun est Gascon,
lautre Picard; tous deux sallument facilement, mais steignent
vite. Vous en avez la preuve, et ce que vous venez de me raconter
tout  lheure fait foi de ce que je vous dis maintenant.

Ctait lopinion de Comminges; aussi se retira-t-il plus rassur,
et Athos demeura seul dans la vaste chambre, o, suivant lordre
du cardinal, il fut trait avec les gards dus  un gentilhomme.

Il attendait, au reste, pour se faire une ide prcise de sa
situation, cette fameuse visite promise par Mazarin lui-mme.


LXXXVIII. Lesprit et le bras

Maintenant passons de lorangerie au pavillon de chasse.

Au fond de la cour, o, par un portique ferm de colonnes
ioniennes, on dcouvrait les chenils, slevait un btiment oblong
qui semblait stendre comme un bras au-devant de cet autre bras,
le pavillon de lorangerie, demi-cercle enserrant la cour
dhonneur.

Cest dans ce pavillon, au rez-de-chausse, qutaient renferms
Porthos et dArtagnan, partageant les longues heures dune
captivit antipathique  ces deux tempraments.

DArtagnan se promenait comme un tigre, loeil fixe, et rugissant
parfois sourdement le long des barreaux dune large fentre
donnant sur la cour de service.

Porthos ruminait en silence un excellent dner dont on venait de
desservir les restes.

Lun semblait priv de raison, et il mditait; lautre semblait
mditer profondment, et il dormait. Seulement, son sommeil tait
un cauchemar, ce qui pouvait se deviner  la manire incohrente
et entrecoupe dont il ronflait.

-- Voil, dit dArtagnan, le jour qui baisse. Il doit tre quatre
heures  peu prs. Il y a tantt cent quatre-vingt-trois heures
que nous sommes l-dedans.

-- Hum! fit Porthos pour avoir lair de rpondre.

-- Entendez-vous, ternel dormeur? dit dArtagnan, impatient
quun autre pt se livrer au sommeil le jour, quand il avait, lui,
toutes les peines du monde  dormir la nuit.

-- Quoi? dit Porthos.

-- Ce que je dis?

-- Que dites-vous?

-- Je dis, reprit dArtagnan, que voil tantt cent quatre-vingt-
trois heures que nous sommes ici.

-- Cest votre faute, dit Porthos.

-- Comment! cest ma faute?...

-- Oui, je vous ai offert de nous en aller.

-- En descellant un barreau ou en enfonant une porte?

-- Sans doute.

-- Porthos, des gens comme nous ne sen vont pas purement et
simplement.

-- Ma foi, dit Porthos, moi je men irais avec cette puret et
cette simplicit que vous me semblez ddaigner par trop.

DArtagnan haussa les paules.

-- Et puis, dit-il, ce nest pas le tout que de sortir de cette
chambre.

-- Cher ami, dit Porthos, vous me semblez aujourdhui dun peu
meilleure humeur quhier. Expliquez-moi comment ce nest pas le
tout que de sortir de cette chambre.

-- Ce nest pas le tout, parce que nayant ni armes ni mot de
passe, nous ne ferons pas cinquante pas dans la cour sans heurter
une sentinelle.

-- Eh bien! dit Porthos, nous assommerons la sentinelle et nous
aurons ses armes.

-- Oui, mais avant dtre assomme tout  fait, cela a la vie
dure, un Suisse, elle poussera un cri ou tout au moins un
gmissement qui fera sortir le poste; nous serons traqus et pris
comme des renards, nous qui sommes des lions, et lon nous jettera
dans quelque cul-de-basse-fosse o nous naurons pas mme la
consolation de voir cet affreux ciel gris de Rueil, qui ne
ressemble pas plus au ciel de Tarbes que la lune ne ressemble au
soleil. Mordioux! si nous avions quelquun au dehors, quelquun
qui pt nous donner des renseignements sur la topographie morale
et physique de ce chteau, sur ce que Csar appelait les _moeurs_
et les _lieux_,  ce quon ma dit, du moins... Eh! quand on pense
que durant vingt ans, pendant lesquels je ne savais que faire, je
nai pas eu lide doccuper une de ces heures-l  venir tudier
Rueil.

-- Quest-ce que a fait? dit Porthos, allons-nous-en toujours.

-- Mon cher, dit dArtagnan, savez-vous pourquoi les matres
ptissiers ne travaillent jamais de leurs mains?

-- Non, dit Porthos; mais je serais flatt de le savoir.

-- Cest que devant leurs lves ils craindraient de faire
quelques tartes trop rties ou quelques crmes tournes.

-- Aprs?

-- Aprs, on se moquerait deux, et il ne faut jamais quon se
moque des matres ptissiers.

-- Et pourquoi les matres ptissiers  propos de nous?

-- Parce que nous devons, en fait daventures, jamais navoir
dchec ni prter  rire de nous. En Angleterre dernirement nous
avons chou, nous avons t battus, et cest une tache  notre
rputation.

-- Par qui donc avons-nous t battus? demanda Porthos.

-- Par Mordaunt.

-- Oui, mais nous avons noy M. Mordaunt.

-- Je le sais bien, et cela nous rhabilitera un peu dans lesprit
de la postrit, si toutefois la postrit soccupe de nous. Mais
coutez-moi, Porthos; quoique M. Mordaunt ne ft pas  mpriser,
M. Mazarin me parat bien autrement fort que M. Mordaunt, et nous
ne le noierons pas aussi facilement. Observons-nous donc bien et
jouons serr; car, ajouta dArtagnan avec un soupir,  nous deux,
nous en valons huit autres peut-tre, mais nous ne valons pas les
quatre que vous savez.

-- Cest vrai, dit Porthos en correspondant par un soupir au
soupir de dArtagnan.

-- Eh bien! Porthos, faites comme moi, promenez-vous de long en
large jusqu ce quune nouvelle de nos amis nous arrive ou quune
bonne ide nous vienne; mais ne dormez pas toujours comme vous le
faites, il ny a rien qui alourdisse lesprit comme le sommeil.
Quant  ce qui nous attend, cest peut-tre moins grave que nous
ne le pensions dabord. Je ne crois pas que M. de Mazarin songe 
nous faire couper la tte, parce quon ne nous couperait pas la
tte sans procs, que le procs ferait du bruit, que le bruit
attirerait nos amis, et qualors ils ne laisseraient pas faire
M. de Mazarin.

-- Que vous raisonnez bien! dit Porthos avec admiration.

-- Mais oui, pas mal, dit dArtagnan. Et puis, voyez-vous, si lon
ne nous fait pas notre procs, si lon ne nous coupe pas la tte,
il faut quon nous garde ici ou quon nous transporte ailleurs.

-- Oui, il le faut ncessairement, dit Porthos.

-- Eh bien! il est impossible que matre Aramis, ce fin limier, et
quAthos, ce sage gentilhomme, ne dcouvrent pas notre retraite;
alors, ma foi, il sera temps.

-- Oui, dautant plus quon nest pas absolument mal ici; 
lexception dune chose, cependant.

-- De laquelle?

-- Avez-vous remarqu, dArtagnan, quon nous a donn du mouton
brais trois jours de suite?

-- Non, mais sil sen prsente une quatrime fois, je men
plaindrai, soyez tranquille.

-- Et puis quelquefois ma maison me manque; il y a bien longtemps
que je nai visit mes chteaux.

-- Bah! oubliez-les momentanment; nous les retrouverons,  moins
que M. de Mazarin ne les ait fait raser.

-- Croyez-vous quil se soit permis cette tyrannie? demanda
Porthos avec inquitude.

-- Non; ctait bon pour lautre cardinal, ces rsolutions-l. Le
ntre est trop mesquin pour risquer de pareilles choses.

-- Vous me tranquillisez, dArtagnan.

-- Eh bien! alors faites bon visage comme je le fais; plaisantons
avec les gardiens; intressons les soldats, puisque nous ne
pouvons les corrompre; cajolez-les plus que vous ne faites,
Porthos, quand ils viendront sous nos barreaux. Jusqu prsent
vous navez fait que leur montrer le poing, et plus votre poing
est respectable, Porthos, moins il est attirant. Ah! je donnerais
beaucoup pour avoir cinq cents louis seulement.

-- Et moi aussi, dit Porthos, qui ne voulait pas demeurer en reste
de gnrosit avec dArtagnan, je donnerais bien cent pistoles.

Les deux prisonniers en taient l de leur conversation, quand
Comminges entra, prcd dun sergent et de deux hommes qui
portaient le souper dans une manne remplie de bassins et de plats.


LXXXIX. Lesprit et le bras (Suite)

-- Bon! dit Porthos, encore du mouton!

-- Mon cher monsieur de Comminges, dit dArtagnan, vous saurez que
mon ami, M. du Vallon, est dcid  se porter aux plus dures
extrmits, si M. de Mazarin sobstine  le nourrir de cette sorte
de viande.

-- Je dclare mme, dit Porthos, que je ne mangerai de rien autre
chose si on ne lemporte pas.

-- Emportez le mouton, dit Comminges, je veux que M. du Vallon
soupe agrablement, dautant plus que jai  lui annoncer une
nouvelle qui, jen suis sr, va lui donner de lapptit.

-- M. de Mazarin serait-il trpass? demanda Porthos.

-- Non, jai mme le regret de vous annoncer quil se porte 
merveille.

-- Tant pis, dit Porthos.

-- Et quelle est cette nouvelle? demanda dArtagnan. Cest du
fruit si rare quune nouvelle en prison, que vous excuserez, je
lespre, mon impatience, nest-ce pas, monsieur de Comminges?
dautant plus que vous nous avez laiss entendre que la nouvelle
tait bonne.

-- Seriez-vous aise de savoir que M. le comte de La Fre se porte
bien? rpondit Comminges.

Les petits yeux de dArtagnan souvrirent dmesurment.

-- Si jen serais aise! scria-t-il, jen serais plus quaise,
jen serais heureux.

-- Eh bien! je suis charg par lui-mme de vous prsenter tous ses
compliments et de vous dire quil est en bonne sant.

DArtagnan faillit bondir de joie. Un coup doeil rapide traduisit
 Porthos sa pense: Si Athos sait o nous sommes, disait ce
regard, sil nous fait parler, avant peu Athos agira.

Porthos ntait pas trs habile  comprendre les coups doeil;
mais cette fois, comme il avait, au nom dAthos, prouv la mme
impression que dArtagnan, il comprit.

-- Mais, demanda timidement le Gascon, M. le comte de La Fre,
dites-vous, vous a charg de tous ses compliments pour M. du
Vallon et moi?

-- Oui, monsieur.

-- Vous lavez donc vu?

-- Sans doute.

-- O cela? sans indiscrtion.

-- Bien prs dici, rpondit Comminges en souriant.

-- Bien prs dici! rpta dArtagnan, dont les yeux tincelrent.

-- Si prs, que si les fentres qui donnent dans lorangerie
ntaient pas bouches, vous pourriez le voir de la place o vous
tes.

Il rde aux environs du chteau, pensa dArtagnan. Puis tout haut:

-- Vous lavez rencontr  la chasse, dit-il, dans le parc peut-
tre?

-- Non pas, plus prs, plus prs encore. Tenez, derrire ce mur,
dit Comminges en frappant contre ce mur.

-- Derrire ce mur? Quy a-t-il donc derrire ce mur? On ma amen
ici de nuit, de sorte que le diable memporte si je sais o je
suis.

-- Eh bien! dit Comminges, supposez une chose.

-- Je supposerai tout ce que vous voudrez.

-- Supposez quil y ait une fentre  ce mur.

-- Eh bien?

-- Eh bien! de cette fentre vous verriez M. de La Fre  la
sienne.

-- M. de La Fre est donc log au chteau?

-- Oui.

--  quel titre?

-- Au mme titre que vous.

-- Athos est prisonnier?

-- Vous savez bien, dit en riant Comminges, quil ny a pas de
prisonniers  Rueil, puisquil ny a pas de prison.

-- Ne jouons pas sur les mots, monsieur; Athos a t arrt?

-- Hier,  Saint-Germain, en sortant de chez la reine.

Les bras de dArtagnan retombrent inertes  son ct. On et dit
quil tait foudroy.

La pleur courut comme un nuage blanc sur son teint bruni, mais
disparut presque aussitt.

-- Prisonnier! rpta-t-il.

-- Prisonnier! rpta aprs lui Porthos abattu.

Tout  coup dArtagnan releva la tte et on vit luire en ses yeux
un clair imperceptible pour Porthos lui-mme. Puis, le mme
abattement qui lavait prcd suivit cette fugitive lueur.

-- Allons, allons, dit Comminges, qui avait un sentiment rel
daffection pour dArtagnan depuis le service signal que celui-ci
lui avait rendu le jour de larrestation de Broussel en le tirant
des mains des Parisiens; allons, ne vous dsolez pas, je nai pas
prtendu vous apporter une triste nouvelle, tant sen faut. Par la
guerre qui court, nous sommes tous des tres incertains. Riez donc
du hasard qui rapproche votre ami de vous et de M. du Vallon, au
lieu de vous dsesprer.

Mais cette invitation neut aucune influence sur dArtagnan, qui
conserva son air lugubre.

-- Et quelle mine faisait-il? demanda Porthos, qui, voyant que
dArtagnan laissait tomber la conversation, en profita pour placer
son mot.

-- Mais fort bonne mine, dit Comminges. Dabord, comme vous, il
avait paru assez dsespr; mais quand il a su que M. le cardinal
devait lui faire une visite ce soir mme...

-- Ah! fit dArtagnan, M. le cardinal doit faire visite au comte
de La Fre?

-- Oui, il len a fait prvenir, et M. le comte de La Fre, en
apprenant cette nouvelle, ma charg de vous dire,  vous, quil
profiterait de cette faveur que lui faisait le cardinal pour
plaider votre cause et la sienne.

-- Ah! ce cher comte! dit dArtagnan.

-- Belle affaire, grogna Porthos, grande faveur! Pardieu! M. le
comte de La Fre, dont la famille a t allie aux Montmorency et
aux Rohan, vaut bien M. de Mazarin.

-- Nimporte, dit, dArtagnan avec son ton le plus clin, en y
rflchissant, mon cher du Vallon, cest beaucoup dhonneur pour
M. le comte de La Fre, cest surtout beaucoup desprance 
concevoir, une visite! et mme,  mon avis, cest un honneur si
grand pour un prisonnier, que je crois que M. de Comminges se
trompe.

-- Comment! je me trompe!

-- Ce sera non pas M. de Mazarin qui ira visiter le comte de La
Fre, mais M. le comte de La Fre qui sera appel par
M. de Mazarin?

-- Non, non, non, dit Comminges, qui tenait  rtablir les faits
dans toute leur exactitude. Jai parfaitement entendu ce que ma
dit le cardinal. Ce sera lui qui ira visiter le comte de La Fre.

DArtagnan essaya de surprendre un des regards de limportance de
cette visite, mais Porthos ne regardait pas mme de son ct.

-- Cest donc lhabitude de M. le cardinal de se promener dans son
orangerie? demanda dArtagnan.

-- Chaque soir il sy enferme, dit Comminges. Il parat que cest
l quil mdite sur les affaires de tat.

-- Alors, dit dArtagnan, je commence  croire que M. de La Fre
recevra la visite de Son minence; dailleurs, il se fera
accompagner, sans doute.

-- Oui, par deux soldats.

-- Et il causera ainsi daffaires devant deux trangers?

-- Les soldats sont des Suisses des petits cantons et ne parlent
quallemand. Dailleurs, selon toute probabilit, ils attendront 
la porte.

DArtagnan senfonait les ongles dans les paumes des mains pour
que son visage nexprimt pas autre chose que ce quil voulait lui
permettre dexprimer.

-- Que M. de Mazarin prenne garde dentrer ainsi seul chez M. le
comte de La Fre, dit dArtagnan, car le comte de La Fre doit
tre furieux.

Comminges se mit  rire.

-- Ah ! mais, en vrit, on dirait que vous tes des
anthropophages! M. de La Fre est courtois, il na point darmes,
dailleurs; au premier cri de Son minence, les deux soldats qui
laccompagnent toujours accourraient.

-- Deux soldats, dit dArtagnan paraissant rappeler ses souvenirs,
deux soldats, oui; cest donc cela que jentends appeler deux
hommes chaque soir, et que je les vois se promener pendant une
demi-heure quelquefois sous ma fentre.

-- Cest cela, ils attendent le cardinal, ou plutt Bernouin, qui
vient les appeler quand le cardinal sort.

-- Beaux hommes, ma foi! dit dArtagnan.

-- Cest le rgiment qui tait  Lens, et que M. le Prince a donn
au cardinal pour lui faire honneur.

-- Ah! monsieur, dit dArtagnan comme pour rsumer en un mot toute
cette longue conversation, pourvu que Son minence sadoucisse et
accorde notre libert  M. de La Fre.

-- Je le dsire de tout mon coeur, dit Comminges.

-- Alors, sil oubliait cette visite, vous ne verriez aucun
inconvnient  la lui rappeler?

-- Aucun, au contraire.

-- Ah! voil qui me tranquillise un peu.

Cet habile changement de conversation et paru une manoeuvre
sublime  quiconque et pu lire dans lme du Gascon.

-- Maintenant, continua-t-il, une dernire grce, je vous prie,
mon cher monsieur de Comminges.

-- Tout  votre service, monsieur.

-- Vous reverrez M. le comte de La Fre?

-- Demain matin.

-- Voulez-vous lui souhaiter le bonjour pour nous, et lui dire
quil sollicite pour moi la mme faveur quil aura obtenue?

-- Vous dsirez que M. le cardinal vienne ici?

-- Non; je me connais et ne suis point si exigeant. Que Son
minence me fasse lhonneur de mentendre, cest tout ce que je
dsire.

-- Oh! murmura Porthos en secouant la tte, je naurais jamais cru
cela de sa part. Comme linfortune vous abat un homme!

-- Cela sera fait, dit Comminges.

-- Assurez aussi le comte que je me porte  merveille, et que vous
mavez vu triste, mais rsign.

-- Vous me plaisez, monsieur, en disant cela.

-- Vous direz la mme chose pour M. du Vallon.

-- Pour moi, non pas! scria Porthos. Moi, je ne suis pas rsign
du tout.

-- Mais vous vous rsignerez, mon ami.

-- Jamais!

-- Il se rsignera, monsieur de Comminges. Je le connais mieux
quil ne se connat lui-mme, et je lui sais mille excellentes
qualits quil ne se souponne mme pas. Taisez-vous, cher du
Vallon, et rsignez-vous.

-- Adieu, messieurs, dit Comminges. Bonne nuit!

-- Nous y tcherons.

Comminges salua et sortit. DArtagnan le suivit des yeux dans la
mme posture humble et avec le mme visage rsign. Mais  peine
la porte fut-elle referme sur le capitaine des gardes, que,
slanant vers Porthos, il le serra dans ses bras avec une
expression de joie sur laquelle il ny avait pas  se tromper.

-- Oh! oh! dit Porthos, quy a-t-il donc? est-ce que vous devenez
fou, mon pauvre ami?

-- Il y a, dit dArtagnan, que nous sommes sauvs!

-- Je ne vois pas cela le moins du monde, dit Porthos; je vois au
contraire que nous sommes tous pris,  lexception dAramis, et
que nos chances de sortir sont diminues depuis quun de plus est
entr dans la souricire de M. de Mazarin.

-- Pas du tout, Porthos, mon ami, cette souricire tait
suffisante pour deux; elle devient trop faible pour trois.

-- Je ne comprends pas du tout, dit Porthos.

-- Inutile, dit dArtagnan, mettons-nous  table et prenons des
forces, nous en aurons besoin pour la nuit.

-- Que ferons-nous donc cette nuit? demanda Porthos de plus en
plus intrigu.

-- Nous voyagerons probablement.

-- Mais...

-- Mettons-nous  table, cher ami, les ides me viennent en
mangeant. Aprs le souper, quand mes ides seront au grand
complet, je vous les communiquerai.

Quelque dsir quet Porthos dtre mis au courant du projet de
dArtagnan, comme il connaissait les faons de faire de ce
dernier, il se mit  table sans insister davantage et mangea avec
un apptit qui faisait honneur  la confiance que lui inspirait
limaginative de dArtagnan.


XC. Le bras et lesprit

Le souper fut silencieux, mais non pas triste; car de temps en
temps un de ces fins sourires qui lui taient habituels dans ses
moments de bonne humeur illuminait le visage de dArtagnan.
Porthos ne perdait pas un de ces sourires, et  chacun deux il
poussait quelque exclamation qui indiquait  son ami que,
quoiquil ne la comprt pas, il nabandonnait pas davantage la
pense qui bouillonnait dans son cerveau.

Au dessert, dArtagnan se coucha sur sa chaise, croisa une jambe
sur lautre, et se dandina de lair dun homme parfaitement
satisfait de lui-mme.

Porthos appuya son menton sur ses deux mains, posa ses deux coudes
sur la table et regarda dArtagnan avec ce regard confiant qui
donnait  ce colosse une si admirable expression de bonhomie.

-- Eh bien? fit dArtagnan au bout dun instant.

-- Eh bien? rpta Porthos.

-- Vous disiez donc, cher ami?...

-- Moi! je ne disais rien.

-- Si fait, vous disiez que vous aviez envie de vous en aller
dici.

-- Ah! pour cela, oui, ce nest point lenvie qui me manque.

-- Et vous ajoutiez que, pour vous en aller dici, il ne
sagissait que de desceller une porte ou une muraille.

-- Cest vrai, je disais cela, et mme je le dis encore.

-- Et moi je vous rpondais, Porthos, que ctait un mauvais
moyen, et que nous ne ferions point cent pas sans tre repris et
assomms,  moins que nous neussions des habits pour nous
dguiser et des armes pour nous dfendre.

-- Cest vrai, il nous faudrait des habits et des armes.

-- Eh bien! dit dArtagnan en se levant, nous les avons, ami
Porthos, et mme quelque chose de mieux.

-- Bah! dit Porthos en regardant autour de lui.

-- Ne cherchez pas, cest inutile, tout cela viendra nous trouver
au moment voulu.  quelle heure  peu prs avons-nous vu se
promener hier les deux gardes suisses?

-- Une heure, je crois, aprs que la nuit fut tombe.

-- Sils sortent aujourdhui comme hier, nous ne serons donc pas
un quart dheure  attendre le plaisir de les voir.

-- Le fait est que nous serons un quart dheure tout au plus.

-- Vous avez toujours le bras assez bon, nest-ce pas, Porthos?

Porthos dboutonna sa manche, releva sa chemise, et regarda avec
complaisance ses bras nerveux, gros comme la cuisse dun homme
ordinaire.

-- Mais oui, dit-il, assez bon.

-- De sorte que vous feriez, sans trop vous gner, un cerceau de
cette pincette et un tire-bouchon de cette pelle?

-- Certainement, dit Porthos.

-- Voyons, dit dArtagnan.

Le gant prit les deux objets dsigns et opra avec la plus
grande facilit et sans aucun effort apparent les deux
mtamorphoses dsires par son compagnon.

-- Voil! dit-il.

-- Magnifique! dit dArtagnan, et vritablement vous tes dou,
Porthos.

-- Jai entendu parler, dit Porthos, dun certain Milon de Crotone
qui faisait des choses fort extraordinaires, comme de serrer son
front avec une corde et de la faire clater, de tuer un boeuf dun
coup de poing et de lemporter chez lui sur ses paules, darrter
un cheval par les pieds de derrire, etc., etc. Je me suis fait
raconter toutes ses prouesses, l-bas  Pierrefonds, et jai fait
tout ce quil faisait, except de briser une corde en enflant mes
tempes.

-- Cest que votre force nest pas dans votre tte, Porthos, dit
dArtagnan.

-- Non, elle est dans mes bras et dans mes paules, rpondit
navement Porthos.

-- Eh bien! mon ami, approchons de la fentre et servez-vous de
votre force pour desceller un barreau. Attendez que jteigne la
lampe.


XCI. Le bras et lesprit (Suite)

Porthos sapprocha de la fentre, prit un barreau  deux mains,
sy cramponna, lattira vers lui et le fit plier comme un arc, si
bien que les deux bouts sortirent de lalvole de pierre o depuis
trente ans le ciment les tenait scells.

-- Eh bien! mon ami, dit dArtagnan, voil ce que naurait jamais
pu faire le cardinal, tout homme de gnie quil est.

-- Faut-il en arracher dautres? demanda Porthos.

-- Non pas, celui-ci nous suffira; un homme peut passer
maintenant.

Porthos essaya et sortit son torse tout entier.

-- Oui, dit-il.

-- En effet, cest une assez jolie ouverture. Maintenant passez
votre bras.

-- Par o?

-- Par cette ouverture.

-- Pourquoi faire?

-- Vous le saurez tout  lheure. Passez toujours.

Porthos obit, docile comme un soldat, et passa son bras  travers
les barreaux.

--  merveille! dit dArtagnan.

-- Il parat que cela marche?

-- Sur des roulettes, cher ami.

-- Bon. Maintenant que faut-il que je fasse?

-- Rien.

-- Cest donc fini?

-- Pas encore.

-- Je voudrais cependant bien comprendre, dit Porthos.

-- coutez, mon cher ami, et en deux mots vous serez au fait. La
porte du poste souvre, comme vous voyez.

-- Oui, je vois.

-- On va envoyer dans notre cour, que traverse M. de Mazarin pour
se rendre  lorangerie, les deux gardes qui laccompagnent.

-- Les voil qui sortent.

-- Pourvu quils referment la porte du poste. Bon! ils la
referment.

-- Aprs?

-- Silence! ils pourraient nous entendre.

-- Je ne saurai rien, alors.

-- Si fait, car  mesure que vous excuterez vous comprendrez.

-- Cependant, jaurais prfr...

-- Vous aurez le plaisir de la surprise.

-- Tiens, cest vrai, dit Porthos.

-- Chut!

Porthos demeura muet et immobile.

En effet, les deux soldats savanaient du ct de la fentre en
se frottant les mains, car on tait, comme nous lavons dit, au
mois de fvrier, et il faisait froid.

En ce moment la porte du corps de garde souvrait et lon rappela
un des soldats. Le soldat quitta son camarade et rentra dans le
corps de garde.

-- Cela va donc toujours? dit Porthos.

-- Mieux que jamais, rpondit dArtagnan. Maintenant, coutez. Je
vais appeler ce soldat et causer avec lui, comme jai fait hier
avec un de ses camarades, vous rappelez-vous?

-- Oui; seulement je nai pas entendu un mot de ce quil disait.

-- Le fait est quil avait un accent un peu prononc. Mais ne
perdez pas un mot de ce que je vais vous dire; tout est dans
lexcution, Porthos.

-- Bon, lexcution, cest mon fort.

-- Je le sais pardieu bien; aussi je compte sur vous.

-- Dites.

-- Je vais donc appeler le soldat et causer avec lui.

-- Vous lavez dj dit.

-- Je me tournerai  gauche, de sorte quil sera plac, lui, 
votre droite au moment o il montera sur le banc.

-- Mais sil ny monte pas!

-- Il y montera, soyez tranquille. Au moment o il montera sur le
banc, vous allongerez votre bras formidable et le saisirez au cou.
Puis, lenlevant comme Tobie enleva le poisson par les oues, vous
lintroduirez dans notre chambre, en ayant soin de serrer assez
fort pour lempcher de crier.

-- Oui, dit Porthos; mais si je ltrangle?

-- Dabord ce ne sera quun Suisse de moins; mais vous ne
ltranglerez pas, je lespre. Vous le dposerez tout doucement
ici et nous le billonnerons, et lattacherons, peu importe o,
quelque part enfin. Cela nous fera dabord un habit duniforme et
une pe.

-- Merveilleux! dit Porthos en regardant dArtagnan avec la plus
profonde admiration.

-- Hein! fit le Gascon.

-- Oui, reprit Porthos en se ravisant; mais un habit duniforme et
une pe, ce nest pas assez pour deux.

-- Eh bien! est-ce quil na pas son camarade?

-- Cest juste, dit Porthos.

-- Donc, quand je tousserai, allongez le bras, il sera temps.

-- Bon!

Les deux amis prirent chacun le poste indiqu. Plac comme il
tait, Porthos se trouvait entirement cach dans langle de la
fentre.

-- Bonsoir, camarade, dit dArtagnan de sa voix la plus charmante
et de son diapason le plus modr.

-- Ponsoir, monsir, rpondit le soldat.

-- Il ne fait pas trop chaud  se promener, dit dArtagnan.

-- Brrrrrrroun, fit le soldat.

-- Et je crois quun verre de vin ne vous serait pas dsagrable?

-- Un ferre de fin, il serait le bienfenu.

-- Le poisson mord! le poisson mord! murmura dArtagnan  Porthos.

-- Je comprends, dit Porthos.

-- Jen ai l une bouteille, dit dArtagnan.

-- Une pouteille!

-- Oui.

-- Une pouteille bleine?

-- Tout entire, et elle est  vous si vous voulez la boire  ma
sant.

-- Eh! moi fouloir pien, dit le soldat en sapprochant.

-- Allons, venez la prendre, mon ami, dit le Gascon.

-- Pien folontiers. Ch grois quil y a un panc.

-- Oh! mon Dieu, on dirait quil a t plac exprs l.

Montez dessus... L, bien, cest cela, mon ami.

Et dArtagnan toussa.

Au mme moment, le bras de Porthos sabattit; son poignet dacier
mordit, rapide comme lclair et ferme comme une tenaille, le cou
du soldat, lenleva en ltouffant, lattira  lui par louverture
au risque de lcorcher en passant, et le dposa sur le parquet,
o dArtagnan, en lui laissant tout juste le temps de reprendre sa
respiration, le billonna avec son charpe, et, aussitt
billonn, se mit  le dshabiller avec la promptitude et la
dextrit dun homme qui a appris son mtier sur le champ de
bataille.

Puis le soldat garrott et billonn fut port dans ltre, dont
nos amis avaient pralablement teint la flamme.

-- Voici toujours une pe et un habit, dit Porthos.

-- Je les prends, dit dArtagnan. Si vous voulez un autre habit et
une autre pe, il faut recommencer le tour. Attention! Je vois
justement lautre soldat qui sort du corps de garde et qui vient
de ce ct.

-- Je crois, dit Porthos, quil serait imprudent de recommencer
pareille manoeuvre. On ne russit pas deux fois,  ce quon
assure, par le mme moyen. Si je le manquais, tout serait perdu.
Je vais descendre, le saisir au moment o il ne se dfiera pas, et
je vous loffrirai tout billonn.

-- Cest mieux, rpondit le Gascon.

-- Tenez-vous prt, dit Porthos en se laissant glisser par
louverture.

La chose seffectua comme Porthos lavait promis. Le gant se
cacha sur son chemin, et, lorsque le soldat passa devant lui, il
le saisit au cou, le billonna, le poussa pareil  une momie 
travers les barreaux largis de la fentre et rentra derrire lui.

On dshabilla le second prisonnier comme on avait dshabill
lautre. On le coucha sur le lit, on lassujettit avec des
sangles; et comme le lit tait de chne massif et que les sangles
taient doubles, on fut non moins tranquille sur celui-l que sur
le premier.

-- L, dit dArtagnan, voici qui va  merveille. Maintenant,
essayez-moi lhabit de ce gaillard-l, Porthos, je doute quil
vous aille; mais sil vous est par trop troit, ne vous inquitez
point, le baudrier vous suffira, et surtout le chapeau  plumes
rouges.

Il se trouva par hasard que le second tait un Suisse gigantesque,
de sorte qu lexception de quelques points qui craqurent dans
les coutures tout alla le mieux du monde.

Pendant quelque temps on nentendit que le froissement du drap,
Porthos et dArtagnan shabillant  la hte.

-- Cest fait, dirent-ils en mme temps. Quant  vous, compagnons,
ajoutrent-ils en se retournant vers les deux soldats, il ne vous
arrivera rien si vous tes bien gentils; mais si vous bougez, vous
tes morts.

Les soldats se tinrent cois. Ils avaient compris au poignet de
Porthos que la chose tait des plus srieuses et quil ntait pas
le moins du monde question de plaisanter.

-- Maintenant, dit dArtagnan, vous ne seriez pas fch de
comprendre, nest-ce pas Porthos?

-- Mais oui, pas mal.

-- Eh bien, nous descendons dans la cour.

-- Oui.

-- Nous prenons la place de ces deux gaillards-l.

-- Bien.

-- Nous nous promenons de long en large.

-- Et ce sera bien vu, attendu quil ne fait pas chaud.

-- Dans un instant le valet de chambre appelle comme hier et
avant-hier le service.

-- Nous rpondons?

-- Non, nous ne rpondons pas, au contraire.

-- Comme vous voudrez. Je ne tiens pas  rpondre.

-- Nous ne rpondons donc pas; nous enfonons seulement notre
chapeau sur notre tte et nous escortons Son minence

-- O cela?

-- O elle va, chez Athos. Croyez-vous quil sera fch de nous
voir?

-- Oh! scria Porthos, oh! je comprends!

-- Attendez pour vous crier, Porthos; car, sur ma parole, vous
ntes pas au bout, dit le Gascon tout goguenard.

-- Que va-t-il donc arriver? dit Porthos.

-- Suivez-moi, rpondit dArtagnan. Qui vivra verra.

Et passant par louverture, il se laissa lgrement glisser dans
la cour. Porthos le suivit par le mme chemin, quoique avec plus
de peine et moins de diligence.

On entendait frissonner de peur les deux soldats lis dans la
chambre.

 peine dArtagnan et Porthos eurent-ils touch terre, quune
porte souvrit et que la voix du valet de chambre cria:

-- Le service!

En mme temps le poste souvrit  son tour et une voix cria:

-- La Bruyre et du Barthois, partez!

-- Il parat que je mappelle La Bruyre, dit dArtagnan.

-- Et moi du Barthois, dit Porthos.

-- O tes-vous? demanda le valet de chambre, dont les yeux
blouis par la lumire ne pouvaient sans doute distinguer nos deux
hros dans lobscurit.

-- Nous voici, dit dArtagnan.

Puis, se tournant vers Porthos:

-- Que dites-vous de cela, monsieur du Vallon?

-- Ma foi, pourvu que cela dure, je dis que cest joli!

Les deux soldats improviss marchrent gravement derrire le valet
de chambre; il leur ouvrit une porte du vestibule, puis une autre
qui semblait tre celle dun salon dattente, et leur montrant
deux tabourets:

-- La consigne est bien simple, leur dit-il, ne laissez entrer
quune personne ici, une seule, entendez-vous bien? pas davantage;
 cette personne obissez en tout. Quant au retour, il ny a pas 
vous tromper, vous attendrez que je vous relve.

DArtagnan tait fort connu de ce valet de chambre, qui ntait
autre que Bernouin, qui, depuis six ou huit mois, lavait
introduit une dizaine de fois prs du cardinal. Il se contenta
donc, au lieu de rpondre, de grommeler le_ ia_ le moins gascon et
le plus allemand possible.

Quant  Porthos, dArtagnan avait exig et obtenu de lui la
promesse quen aucun cas il ne parlerait. Sil tait pouss 
bout, il lui tait permis de profrer pour toute rponse le
_tarteifle_ proverbial et solennel.

Bernouin sloigna en fermant la porte.

-- Oh! oh! dit Porthos en entendant la clef de la serrure, il
parat quici cest de mode denfermer les gens. Nous navons
fait, ce me semble, que de troquer de prison: seulement, au lieu
dtre prisonniers l-bas, nous le sommes dans lorangerie. Je ne
sais pas si nous y avons gagn.

-- Porthos, mon ami, dit tout bas dArtagnan, ne doutez pas de la
Providence, et laissez-moi mditer et rflchir.

-- Mditez et rflchissez donc, dit Porthos de mauvaise humeur en
voyant que les choses tournaient ainsi au lieu de tourner
autrement.

-- Nous avons march quatre-vingts pas, murmura dArtagnan, nous
avons mont six marches, cest donc ici, comme la dit tout 
lheure mon illustre ami du Vallon, cet autre pavillon parallle
au ntre et quon dsigne sous le nom de pavillon de lorangerie.
Le comte de La Fre ne doit pas tre loin; seulement les portes
sont fermes.

-- Voil une belle difficult! dit Porthos, et avec un coup
dpaule...

-- Pour Dieu! Porthos, mon ami, dit dArtagnan, mnagez vos tours
de force, ou ils nauront plus, dans loccasion, toute la valeur
quils mritent; navez-vous pas entendu quil va venir ici
quelquun?

-- Si fait.

-- Eh bien! ce quelquun nous ouvrira les portes.

-- Mais, mon cher, dit Porthos, si ce quelquun nous reconnat, si
ce quelquun en nous reconnaissant se met  crier, nous sommes
perdus; car enfin vous navez pas le dessein, jimagine, de me
faire assommer ou trangler cet homme glise Ces manires-l sont
bonnes envers les Anglais et les Allemands.

-- Oh! Dieu men prserve et vous aussi! dit dArtagnan. Le jeune
roi nous en aurait peut-tre quelque reconnaissance; mais la reine
ne nous le pardonnerait pas, et cest elle quil faut mnager;
puis dailleurs, du sang inutile! jamais! au grand jamais! Jai
mon plan. Laissez-moi donc faire et nous allons rire.

-- Tant mieux, dit Porthos, jen prouve le besoin.

-- Chut! dit dArtagnan, voici le quelquun annonc.

On entendit alors dans la salle prcdente, cest--dire dans le
vestibule, le retentissement dun pas lger. Les gonds de la porte
crirent et un homme parut en habit de cavalier, envelopp dun
manteau brun, un large feutre rabattu sur ses yeux et une lanterne
 la main.

Porthos seffaa contre la muraille, mais il ne put tellement se
rendre invisible que lhomme au manteau ne lapert; il lui
prsenta sa lanterne et lui dit:

-- Allumez la lampe du plafond.

Puis sadressant  dArtagnan:

-- Vous connaissez la consigne, dit-il.

--_ Ia_, rpliqua le Gascon, dtermin  se borner  cet
chantillon de la langue allemande.

-- _Tedesco_, fit le cavalier, _va bene._

Et savanant vers la porte situe en face de celle par laquelle
il tait entr, il louvrit et disparut derrire elle en la
refermant.

-- Et maintenant, dit Porthos, que ferons-nous?

-- Maintenant, nous nous servirons de votre paule si cette porte
est ferme, ami Porthos. Chaque chose en son temps, et tout vient
 propos  qui sait attendre. Mais dabord barricadons la premire
porte dune faon convenable, ensuite nous suivrons le cavalier.

Les deux amis se mirent aussitt  la besogne et embarrassrent la
porte de tous les meubles qui se trouvrent dans la salle,
embarras qui rendait le passage dautant plus impraticable que la
porte souvrait en dedans.

-- L, dit dArtagnan, nous voil srs de ne pas tre surpris par
derrire. Allons, en avant.


XCII. Les oubliettes de M. de Mazarin

On arriva  la porte par laquelle avait disparu Mazarin; elle
tait ferme; dArtagnan tenta inutilement de louvrir.

-- Voil o il sagit de placer votre coup dpaule, dit
dArtagnan. Poussez, ami Porthos, mais doucement, sans bruit;
nenfoncez rien, disjoignez les battants, voil tout.

Porthos appuya sa robuste paule contre un des panneaux, qui plia,
et dArtagnan introduisit alors la pointe de son pe entre le
pne et la gche de la serrure. Le pne, taill en biseau, cda,
et la porte souvrit.

-- Quand je vous disais, ami Porthos, quon obtenait tout des
femmes et des portes en les prenant par la douceur.

-- Le fait est, dit Porthos, que vous tes un grand moraliste.

-- Entrons, dit dArtagnan.

Ils entrrent. Derrire un vitrage,  la lueur de la lanterne du
cardinal, pose  terre au milieu de la galerie, on voyait les
orangers et les grenadiers du chteau de Rueil aligns en longues
files formant une grande alle et deux alles latrales plus
petites.

-- Pas de cardinal, dit dArtagnan, mais sa lampe seule; o diable
est-il donc?

Et comme il explorait une des ailes latrales, aprs avoir fait
signe  Porthos dexplorer lautre, il vit tout  coup  sa gauche
une caisse carte de son rang, et,  la place de cette caisse un
trou bant.

Dix hommes eussent eu de la peine  faire mouvoir cette caisse,
mais, par un mcanisme quelconque, elle avait tourn avec la dalle
qui la supportait.

DArtagnan, comme nous lavons dit, vit un trou  cette place, et,
dans ce trou, les degrs de lescalier tournant.

Il appela Porthos de la main et lui montra le trou et les degrs.

Les deux hommes se regardrent avec une mine effare.

-- Si nous ne voulions que de lor, dit tout bas dArtagnan, nous
aurions trouv notre affaire et nous serions riches  tout jamais.

-- Comment cela?

-- Ne comprenez-vous pas, Porthos, quau bas de cet escalier est,
selon toute probabilit, ce fameux trsor du cardinal, dont on
parle tant, et que nous naurions qu descendre, vider une
caisse, enfermer dedans le cardinal  double tour, nous en aller
en emportant ce que nous pourrions traner dor, remettre  sa
place cet oranger, et que personne au monde ne viendrait nous
demander do nous vient notre fortune, pas mme le cardinal?

-- Ce serait un beau coup pour des manants, dit Porthos, mais
indigne, ce me semble, de deux gentilshommes.

-- Cest mon avis, dit dArtagnan; aussi ai-je dit: Si nous ne
voulions que de lor... mais nous voulons autre chose.

Au mme instant, et comme dArtagnan penchait la tte vers le
caveau pour couter, un son mtallique et sec comme celui dun sac
dor quon remue vint frapper son oreille; il tressaillit.
Aussitt une porte se referma et les premiers reflets dune
lumire parurent dans lescalier.

Mazarin avait laiss sa lampe dans lorangerie pour faire croire
quil se promenait. Mais il avait une bougie de cire pour explorer
son mystrieux coffre-fort.

-- H! dit-il en italien, tandis quil remontait les marches en
examinant un sac de raux  la panse arrondie; h! voil de quoi
payer cinq conseillers au parlement et deux gnraux de Paris. Moi
aussi je suis un grand capitaine; seulement je fais la guerre  ma
faon...

DArtagnan et Porthos staient tapis chacun dans une alle
latrale, derrire une caisse, et attendaient.

Mazarin vint,  trois pas de dArtagnan, pousser un ressort cach
dans le mur. La dalle tourna, et loranger support par elle
revint de lui-mme prendre sa place.

Alors le cardinal teignit sa bougie, quil remit dans sa poche;
et, reprenant sa lampe:

-- Allons voir M. de La Fre, dit-il.

-- Bon, cest notre chemin, pensa dArtagnan, nous irons ensemble.

Tous trois se mirent en marche. M. de Mazarin suivant lalle du
milieu, et Porthos et dArtagnan les alles parallles. Ces deux
derniers vitaient avec soin ces longues lignes lumineuses que
traait  chaque pas entre les caisses la lampe du cardinal.

Celui-ci arriva  une seconde porte vitre sans stre aperu
quil tait suivi, le sable mou amortissant le bruit des pas de
ses deux accompagnateurs.

Puis il tourna sur la gauche, prit un corridor auquel Porthos et
dArtagnan navaient pas encore fait attention; mais au moment
den ouvrir la porte, il sarrta pensif.

-- Ah! _diavolo_! dit-il, joubliais la recommandation de
Comminges. Il me faut prendre les soldats et les placer  cette
porte, afin de ne pas me mettre  la merci de ce diable  quatre.
Allons.

Et, avec un mouvement dimpatience, il se retourna pour revenir
sur ses pas.

-- Ne vous donnez pas la peine, Monseigneur, dit dArtagnan le
pied en avant, le feutre  la main et la figure gracieuse, nous
avons suivi Votre minence pas  pas, et nous voici.

-- Oui, nous voici, dit Porthos.

Et il fit le mme geste dagrable salutation.

Mazarin porta ses yeux effars de lun  lautre, les reconnut
tous deux, et laissa chapper sa lanterne en poussant un
gmissement dpouvante.

DArtagnan la ramassa; par bonheur elle ne stait pas teinte
dans la chute.

-- Oh! quelle imprudence, Monseigneur! dit dArtagnan; il ne fait
pas bon  aller ici sans lumire! Votre minence pourrait se
cogner contre quelque caisse ou tomber dans quelque trou.

-- Monsieur dArtagnan! murmura Mazarin, qui ne pouvait revenir de
son tonnement.

-- Oui, Monseigneur, moi-mme, et jai lhonneur de vous prsenter
M. du Vallon, cet excellent ami  moi, auquel Votre minence a eu
la bont de sintresser si vivement autrefois.

Et dArtagnan dirigea la lumire de la lampe vers le visage joyeux
de Porthos, qui commenait  comprendre et qui en tait tout fier.

-- Vous alliez chez M. de La Fre, continua dArtagnan. Que nous
ne vous gnions pas, Monseigneur. Veuillez nous montrer le chemin,
et nous vous suivrons.

Mazarin reprenait peu  peu ses esprits.

-- Y a-t-il longtemps que vous tes dans lorangerie, messieurs?
demanda-t-il dune voix tremblante en songeant  la visite quil
venait de faire  son trsor.

Porthos ouvrit la bouche pour rpondre, dArtagnan lui fit un
signe, et la bouche de Porthos, demeure muette, se referma
graduellement.

-- Nous arrivons  linstant mme, Monseigneur, dit dArtagnan.

Mazarin respira: il ne craignait plus pour son trsor; il ne
craignait que pour lui-mme. Une espce de sourire passa sur ses
lvres.

-- Allons, dit-il, vous mavez pris au pige, messieurs, et je me
dclare vaincu. Vous voulez me demander votre libert, nest-ce
pas? Je vous la donne.

-- Oh! Monseigneur, dit dArtagnan, vous tes bien bon; mais notre
libert, nous lavons, et nous aimerions autant vous demander
autre chose.

-- Vous avez votre libert? dit Mazarin tout effray.

-- Sans doute, et cest au contraire vous, Monseigneur, qui avez
perdu la vtre, et maintenant, que voulez-vous, Monseigneur, cest
la loi de la guerre, il sagit de la racheter.

Mazarin se sentit frissonner jusquau fond du coeur. Son regard si
perant se fixa en vain sur la face moqueuse du Gascon et sur le
visage impassible de Porthos. Tous deux taient cachs dans
lombre, et la sibylle de Cumes elle-mme naurait pas su y lire.

-- Racheter ma libert! rpta Mazarin.

-- Oui, Monseigneur.

-- Et combien cela me cotera-t-il, monsieur dArtagnan?

-- Dame, Monseigneur, je ne sais pas encore. Nous allons demander
cela au comte de La Fre, si Votre minence veut bien le
permettre. Que Votre minence daigne donc ouvrir la porte qui mne
chez lui, et dans dix minutes elle sera fixe.

Mazarin tressaillit.

-- Monseigneur, dit dArtagnan, Votre minence voit combien nous y
mettons de formes, mais cependant nous sommes obligs de la
prvenir que nous navons pas de temps  perdre; ouvrez donc,
Monseigneur, sil vous plat, et veuillez vous souvenir, une fois
pour toutes, quau moindre mouvement que vous feriez pour fuir, au
moindre en que vous pousseriez pour chapper, notre position tant
tout exceptionnelle, il ne faudrait pas nous en vouloir si nous
nous portions  quelque extrmit.

-- Soyez tranquilles, messieurs, dit Mazarin, je ne tenterai rien,
je vous en donne ma parole dhonneur.

DArtagnan fit un signe  Porthos de redoubler de surveillance,
puis, se retournant vers Mazarin:

-- Maintenant, Monseigneur, entrons, sil vous plat.


XCIII. Confrences

Mazarin fit jouer le verrou dune double porte, sur le seuil de
laquelle se trouva Athos tout prt  recevoir son illustre
visiteur, selon lavis que Comminges lui avait donn.

En apercevant Mazarin il sinclina.

-- Votre minence, dit-il, pouvait se dispenser de se faire
accompagner; lhonneur que je reois est trop grand pour que je
loublie.

-- Aussi, mon cher comte, dit dArtagnan, Son minence ne voulait-
elle pas absolument de nous; cest du Vallon et moi qui avons
insist, dune faon inconvenante peut-tre, tant nous avions
grand dsir de vous voir.

 cette voix,  son accent railleur,  ce geste si connu qui
accompagnait cet accent et cette voix, Athos fit un bond de
surprise.

-- DArtagnan! Porthos! scria-t-il.

-- En personne, cher ami.

-- En personne, rpta Porthos.

-- Que veut dire ceci? demanda le comte.

-- Ceci veut dire, rpondit Mazarin, en essayant, comme il lavait
dj fait, de sourire, et en se mordant les lvres en souriant,
cela veut dire que les rles ont chang, et quau lieu que ces
messieurs soient mes prisonniers, cest moi qui suis le prisonnier
de ces messieurs, si bien que vous me voyez forc de recevoir ici
la loi au lieu de la faire. Mais, messieurs, je vous en prviens,
 moins que vous ne mgorgiez, votre victoire sera de peu de
dure; jaurai mon tour, on viendra...

-- Ah! Monseigneur, dit dArtagnan, ne menacez point; cest dun
mauvais exemple. Nous sommes si doux et si charmants avec Votre
minence! Voyons, mettons de ct toute mauvaise humeur, cartons
toute rancune, et causons gentiment.

-- Je ne demande pas mieux, messieurs, dit Mazarin; mais au moment
de discuter ma ranon, je ne veux pas que vous teniez votre
position pour meilleure quelle nest; en me prenant au pige,
vous vous tes pris avec moi. Comment sortirez-vous dici? Voyez
les grilles, voyez les portes, voyez ou plutt devinez les
sentinelles qui veillent derrire ces portes et ces grilles, les
soldats qui encombrent ces cours, et composons. Tenez, je vais
vous montrer que je suis loyal.

-- Bon! pensa dArtagnan, tenons-nous bien, il va nous jouer un
tour.

-- Je vous offrais votre libert, continua le ministre, je vous
loffre encore. En voulez-vous? Avant une heure vous serez
dcouverts, arrts, forcs de me tuer, ce qui serait un crime
horrible et tout  fait indigne de loyaux gentilshommes comme
vous.

-- Il a raison, pensa Athos.

Et comme toute raison qui passait dans cette me qui navait que
de nobles penses, sa pense se reflta dans ses yeux.

-- Aussi, dit dArtagnan pour corriger lespoir que ladhsion
tacite dAthos avait donn  Mazarin, ne nous porterons-nous 
cette violence qu la dernire extrmit.

-- Si au contraire, continua Mazarin, vous me laissez aller en
acceptant votre libert...

-- Comment, interrompit dArtagnan, voulez-vous que nous
acceptions notre libert, puisque vous pouvez nous la reprendre,
vous le dites vous-mme, cinq minutes aprs nous lavoir donne?
Et, ajouta dArtagnan, tel que je vous connais, Monseigneur, vous
nous la reprendriez.

-- Non, foi de cardinal... Vous ne me croyez pas?

-- Monseigneur, je ne crois pas aux cardinaux qui ne sont pas
prtres.

-- Eh bien! foi de ministre!

-- Vous ne ltes plus, Monseigneur, vous tes prisonnier.

-- Alors, foi de Mazarin! Je le suis et le serai toujours, je
lespre.

-- Hum! fit dArtagnan, jai entendu parler dun Mazarin qui avait
peu de religion pour ses serments, et jai peur que ce ne soit un
des anctres de Votre minence.

-- Monsieur dArtagnan, dit Mazarin, vous avez beaucoup desprit,
et je suis tout  fait fch de mtre brouill avec vous.

-- Monseigneur, raccommodons-nous, je ne demande pas mieux.

-- Eh bien! dit Mazarin, si je vous mets en sret dune faon
vidente, palpable?...

-- Ah! cest autre chose, dit Porthos.

-- Voyons, dit Athos.

-- Voyons, dit dArtagnan.

-- Dabord, acceptez-vous? demanda le cardinal.

-- Expliquez-nous votre plan, Monseigneur, et nous verrons.

-- Faites attention que vous tes enferms, pris.

-- Vous savez bien, Monseigneur, dit dArtagnan, quil nous reste
toujours une dernire ressource.

-- Laquelle?

-- Celle de mourir ensemble.

Mazarin frissonna.

-- Tenez, dit-il, au bout du corridor est une porte dont jai la
clef; cette porte donne dans le parc. Partez avec cette clef. Vous
tes alertes, vous tes vigoureux, vous tes arms.  cent pas, en
tournant  gauche, vous rencontrerez le mur du parc; vous le
franchirez, et en trois bonds vous serez sur la route et libres.
Maintenant je vous connais assez pour savoir que si lon vous
attaque, ce ne sera point un obstacle  votre fuite.

-- Ah! pardieu! Monseigneur, dit dArtagnan,  la bonne heure,
voil qui est parl. O est cette clef que vous voulez bien nous
offrir?

-- La voici.

-- Ah! Monseigneur, dit dArtagnan, vous nous conduirez bien vous-
mme jusqu cette porte.

-- Trs volontiers, dit le ministre, sil vous faut cela pour vous
tranquilliser.

Mazarin, qui nesprait pas en tre quitte  si bon march, se
dirigea tout radieux vers le corridor et ouvrit la porte.

Elle donnait bien sur le parc, et les trois fugitifs sen
aperurent au vent de la nuit qui sengouffra dans le corridor et
leur fit voler la neige au visage.

-- Diable! diable! dit dArtagnan, il fait une nuit horrible,
Monseigneur. Nous ne connaissons pas les localits, et jamais nous
ne trouverons notre chemin. Puisque Votre minence a tant fait que
de venir jusquici, quelques pas encore, Monseigneur... conduisez-
nous au mur.

-- Soit, dit le cardinal.

Et coupant en ligne droite, il marcha dun pas rapide vers le mur,
au pied duquel tous quatre furent en un instant.

-- tes-vous contents, messieurs? demanda Mazarin.

-- Je crois bien! nous serions difficiles! Peste! quel honneur!
trois pauvres gentilshommes escorts par un prince de glise! Ah!
 propos, Monseigneur, vous disiez tout  lheure que nous tions
braves, alertes et arms?

-- Oui.

-- Vous vous trompez: il ny a darms que M. du Vallon et moi;
M. le comte ne lest pas, et si nous tions rencontrs par quelque
patrouille, il faut que nous puissions nous dfendre.

-- Cest trop juste.

-- Mais o trouverons-nous une pe? demanda Porthos.

-- Monseigneur, dit dArtagnan, prtera au comte la sienne qui lui
est inutile.

-- Bien volontiers, dit le cardinal; je prierai mme M. le comte
de vouloir bien la garder en souvenir de moi.

-- Jespre que voil qui est galant, comte! dit dArtagnan.

-- Aussi, rpondit Athos, je promets  Monseigneur de ne jamais
men sparer.

-- Bien, dit dArtagnan, change de procds, comme cest
touchant! Nen avez-vous point les larmes aux yeux, Porthos?

-- Oui, dit Porthos; mais je ne sais si cest cela ou si cest le
vent qui me fait pleurer. Je crois que cest le vent.

-- Maintenant montez, Athos, fit dArtagnan, et faites vite.

Athos, aid de Porthos, qui lenleva comme une plume, arriva sur
le perron.

-- Maintenant sautez, Athos.

Athos sauta et disparut de lautre ct du mur.

-- tes-vous  terre? demanda dArtagnan.

-- Oui.

-- Sans accident?

-- Parfaitement sain et sauf.

-- Porthos, observez M. le cardinal tandis que je vais monter;
non, je nai pas besoin de vous, je monterai bien tout seul.
Observez M. le cardinal, voil tout.

-- Jobserve, dit Porthos. Eh bien?...

-- Vous avez raison, cest plus difficile que je ne croyais,
prtez-moi votre dos, mais sans lcher M. le cardinal.

-- Je ne le lche pas.

Porthos prta son dos  dArtagnan, qui en un instant, grce  cet
appui, fut  cheval sur le couronnement du mur.

Mazarin affectait de rire.

-- Y tes-vous? demanda Porthos.

-- Oui, mon ami, et maintenant...

-- Maintenant, quoi?

-- Maintenant, passez-moi M. le cardinal, et au moindre cri quil
poussera, touffez-le.

Mazarin voulut scrier; mais Porthos ltreignit de ses deux
mains et lleva jusqu dArtagnan, qui,  son tour, le saisit au
collet et lassit prs de lui. Puis dun ton menaant:

-- Monsieur, sautez  linstant mme en bas, prs de M. de La
Fre, ou je vous tue, foi de gentilhomme!

-- _Monsou_, _monsou_, scria Mazarin, vous manquez  la foi
promise.

-- Moi! O vous ai-je promis quelque chose, Mon seigneur?

Mazarin poussa un gmissement.

-- Vous tes libre par moi, monsieur, dit-il, votre libert
ctait ma ranon.

-- Daccord; mais la ranon de cet immense trsor enfoui dans la
galerie et prs duquel on descend en poussant un ressort cach
dans la muraille, lequel fait tourner une caisse qui, en tournant,
dcouvre un escalier, ne faut-il pas aussi en parler un peu,
dites, Monseigneur?

-- Jsous! dit Mazarin presque suffoqu et en joignant les mains,
Jsous mon Diou! Je suis un homme perdu.

Mais, sans sarrter  ses plaintes, dArtagnan le prit par-
dessous le bras et le fit glisser doucement aux mains dAthos, qui
tait demeur impassible au bas de la muraille.

Alors, se retournant vers Porthos:

-- Prenez ma main, dit dArtagnan; je me tiens au mur.

Porthos fit un effort qui branla la muraille, et  son tour il
arriva au sommet.

-- Je navais pas compris tout  fait, dit-il, mais je comprends
maintenant; cest trs drle.

-- Trouvez-vous? dit dArtagnan; tant mieux! Mais pour que ce soit
drle jusquau bout, ne perdons pas de temps.

Et il sauta au bas du mur.

Porthos en fit autant.

-- Accompagnez M. le cardinal, messieurs, dit dArtagnan, moi, je
sonde le terrain.

Le Gascon tira son pe et marcha  lavant-garde.

-- Monseigneur, dit-il, par o faut-il tourner pour gagner la
grande route? Rflchissez bien avant de rpondre; car si Votre
minence se trompait, cela pourrait avoir de graves inconvnients,
non seulement pour nous, mais encore pour elle.

-- Longez le mur, monsieur, dit Mazarin, et vous ne risquez pas de
vous perdre.

Les trois amis doublrent le pas, mais au bout de quelques
instants ils furent obligs de ralentir leur marche; quoiquil y
mt toute la bonne volont possible, le cardinal ne pouvait les
suivre.

Tout  coup dArtagnan se heurta  quelque chose de tide qui fit
un mouvement.

-- Tiens! un cheval! dit-il; je viens de trouver un cheval,
messieurs!

-- Et moi aussi! dit Athos.

-- Et moi aussi! dit Porthos, qui, fidle  la consigne, tenait
toujours le cardinal par le bras.

-- Voil ce qui sappelle de la chance, Monseigneur, dit
dArtagnan, juste au moment o Votre minence se plaignait dtre
oblige daller  pied...

Mais au moment o il prononait ces mots, un canon de pistolet
sabaissa sur sa poitrine; il entendit ces mots prononcs
gravement:

-- Touchez pas!

-- Grimaud! scria-t-il, Grimaud! que fais-tu l? Est-ce le ciel
qui tenvoie?

-- Non, monsieur, dit lhonnte domestique, cest M. Aramis qui
ma dit de garder les chevaux.

-- Aramis est donc ici?

-- Oui, monsieur, depuis hier.

-- Et que faites-vous?

-- Nous guettons.

-- Quoi! Aramis est ici? rpta Athos.

--  la petite porte du chteau. Ctait l son poste.

-- Vous tes donc nombreux?

-- Nous sommes soixante.

-- Fais-le prvenir.

--  linstant mme, monsieur.

Et pensant que personne ne ferait mieux la commission que lui,
Grimaud partit  toutes jambes, tandis que, venant dtre enfin
runis, les trois amis attendaient.

Il ny avait dans tout le groupe que M. de Mazarin qui ft de fort
mauvaise humeur.


XCIV. O lon commence  croire que Porthos sera enfin baron et
dArtagnan capitaine

Au bout de dix minutes Aramis arriva accompagn de Grimaud et de
huit ou dix gentilshommes. Il tait tout radieux, et se jeta au
cou de ses amis.

-- Vous tes donc libres, frres! libres sans mon aide! je naurai
donc rien pu faire pour vous malgr tous mes efforts!

-- Ne vous dsolez pas, cher ami. Ce qui est diffr nest pas
perdu. Si vous navez pas pu faire, vous ferez.

-- Javais cependant bien pris mes mesures, dit Aramis. Jai
obtenu soixante hommes de M. le coadjuteur; vingt gardent les murs
du parc, vingt la route de Rueil  Saint-Germain, vingt sont
dissmins dans les bois. Jai intercept ainsi, et grce  ces
dispositions stratgiques, deux courriers de Mazarin  la reine.

Mazarin dressa les oreilles.

-- Mais, dit dArtagnan, vous les avez honntement, je lespre,
renvoys  M. le cardinal?

-- Ah! oui, dit Aramis, cest bien avec lui que je me piquerais de
semblable dlicatesse! Dans lune de ces dpches, le cardinal
dclare  la reine que les coffres sont vides et que Sa Majest
na plus dargent; dans lautre, il annonce quil va faire
transporter ses prisonniers  Melun, Rueil ne lui paraissant pas
une localit assez sre. Vous comprenez, cher ami, que cette
dernire lettre ma donn bon espoir. Je me suis embusqu avec mes
soixante hommes, jai cern le chteau, jai fait prparer des
chevaux de main que jai confis  lintelligent Grimaud, et jai
attendu votre sortie; je ny comptais gure que pour demain matin,
et je nesprais pas vous dlivrer sans escarmouche. Vous tes
libres ce soir, libres sans combat, tant mieux! Comment avez-vous
fait pour chapper  ce pleutre de Mazarin? vous devez avoir eu
fort  vous en plaindre.

-- Mais pas trop, dit dArtagnan.

-- Vraiment!

-- Je dirai mme plus, nous avons eu  nous louer de lui.

-- Impossible!

-- Si fait, en vrit; cest grce  lui que nous sommes libres.

-- Grce  lui?

-- Oui, il nous a fait conduire dans lorangerie par M. Bernouin,
son valet de chambre, puis de l nous lavons suivi jusque chez le
comte de La Fre. Alors il nous a offert de nous rendre notre
libert, nous avons accept, et il a pouss la complaisance
jusqu nous montrer le chemin et nous conduire au mur du parc,
que nous venions descalader avec le plus grand bonheur, quand
nous avons rencontr Grimaud.

-- Ah! bien, dit Aramis, voici qui me raccommode avec lui, et je
voudrais quil ft l pour lui dire que je ne le croyais pas
capable dune si belle action.

-- Monseigneur, dit dArtagnan incapable de se contenir plus
longtemps, permettez que je vous prsente M. le chevalier
dHerblay, qui dsire offrir, comme vous avez pu lentendre, ses
flicitations respectueuses  Votre minence.

Et il se retira, dmasquant Mazarin confus aux regards effars
dAramis.

-- Oh! oh! fit celui-ci, le cardinal? Belle prise! Hol! hol!
amis! les chevaux! les chevaux!

Quelques cavaliers accoururent.

-- Pardieu! dit Aramis, jaurai donc t utile  quelque chose.
Monseigneur, daigne Votre minence recevoir tous mes hommages! Je
parie que cest ce saint Christophe de Porthos qui a encore fait
ce coup-l?  propos, joubliais...

Et il donna tout bas un ordre  un cavalier.

-- Je crois quil serait prudent de partir, dit dArtagnan.

-- Oui, mais jattends quelquun... un ami dAthos.

-- Un ami? dit le comte.

-- Et tenez, le voil qui arrive au galop  travers les
broussailles.

-- Monsieur le comte! monsieur le comte! cria une jeune voix qui
fit tressaillir Athos.

-- Raoul! Raoul! scria le comte de La Fre.

Un instant le jeune homme oublia son respect habituel; il se jeta
au cou de son pre.

-- Voyez, monsieur le cardinal, net-ce pas t dommage de
sparer des gens qui saiment comme nous nous aimons! Messieurs,
continua Aramis en sadressant aux cavaliers qui se runissaient
plus nombreux  chaque instant, messieurs, entourez Son minence
pour lui faire honneur; elle veut bien nous accorder la faveur de
sa compagnie; vous lui en serez reconnaissants, je lespre.
Porthos, ne perdez pas de vue Son minence.

Et Aramis se runit  dArtagnan et  Athos, qui dlibraient, et
dlibra avec eux.

-- Allons, dit dArtagnan aprs cinq minutes de confrence, en
route!

-- Et o allons-nous? demanda Porthos.

-- Chez vous, cher ami,  Pierrefonds; votre beau chteau est
digne doffrir son hospitalit seigneuriale  Son minence Et
puis, trs bien situ, ni trop prs ni trop loin de Paris; on
pourra de l tablir des communications faciles avec la capitale.
Venez, Monseigneur, vous serez l comme un prince, que vous tes.

-- Prince dchu, dit piteusement Mazarin.

-- La guerre a ses chances, Monseigneur, rpondit Athos, mais
soyez assur que nous nen abuserons point.

-- Non, mais nous en userons, dit dArtagnan.

Tout le reste de la nuit, les ravisseurs coururent avec cette
rapidit infatigable dautrefois; Mazarin, sombre et pensif, se
laissait entraner au milieu de cette course de fantmes.

 laube, on avait fait douze lieues dune seule traite; la moiti
de lescorte tait harasse, quelques chevaux tombrent.

-- Les chevaux daujourdhui ne valent pas ceux dautrefois, dit
Porthos, tout dgnre.

-- Jai envoy Grimaud  Dammartin, dit Aramis; il doit nous
ramener cinq chevaux frais, un pour son minence, quatre pour
nous. Le principal est que nous ne quittions pas Monseigneur; le
reste de lescorte nous rejoindra plus tard; une fois Saint-Denis
pass, nous navons plus rien  craindre.

Grimaud ramena effectivement cinq chevaux; le Seigneur auquel il
stait adress, tant un ami de Porthos, stait empress, non
pas de les vendre, comme on le lui avait propos, mais de les
offrir. Dix minutes aprs, lescorte sarrtait  Ermenonville;
mais les quatre amis couraient avec une ardeur nouvelle, escortant
M. de Mazarin.

 midi on entrait dans lavenue du chteau de Porthos.

-- Ah! fit Mousqueton, qui tait plac prs de dArtagnan et qui
navait pas souffl un seul mot pendant toute la route; ah! vous
me croirez si vous voulez, monsieur, mais voil la premire fois
que je respire depuis mon dpart de Pierrefonds.

Et il mit son cheval au galop pour annoncer aux autres serviteurs
larrive de M. du Vallon et de ses amis.

-- Nous sommes quatre, dit dArtagnan  ses amis; nous nous
relayons pour garder Monseigneur, et chacun de nous veillera trois
heures. Athos va visiter le chteau, quil sagit de rendre
imprenable en cas de sige, Porthos veillera aux
approvisionnements, et Aramis aux entres des garnisons; cest--
dire quAthos sera ingnieur en chef, Porthos munitionnaire
gnral, et Aramis gouverneur de la place.

En attendant, on installa Mazarin dans le plus bel appartement du
chteau.

-- Messieurs, dit-il quand cette installation fut faite, vous ne
comptez pas, je prsume, me garder ici longtemps incognito?

-- Non, Monseigneur, rpondit dArtagnan, et, tout au contraire,
comptons-nous publier bien vite que nous vous tenons.

-- Alors on vous assigera.

-- Nous y comptons bien.

-- Et que ferez-vous?

-- Nous nous dfendrons. Si feu M. le cardinal de Richelieu vivait
encore, il vous raconterait une certaine histoire dun bastion
Saint-Gervais, o nous avons tenu  nous quatre, avec nos quatre
laquais et douze morts, contre toute une arme.

-- Ces prouesses-l se font une fois, monsieur, et ne se
renouvellent pas.

-- Aussi, aujourdhui, naurons-nous pas besoin dtre si
hroques; demain larme parisienne sera prvenue, aprs-demain,
elle sera ici. La bataille, au lieu de se livrer  Saint-Denis ou
 Charenton, se livrera donc vers Compigne ou Villers-Cotterts.

-- M. le Prince vous battra, comme il vous a toujours battus.

-- Cest possible, Monseigneur; mais avant la bataille nous ferons
filer Votre minence sur un autre chteau de notre ami du Vallon,
et il en a trois comme celui-ci. Nous ne voulons pas exposer Votre
minence aux hasards de la guerre.

-- Allons, dit Mazarin, je vois quil faudra capituler.

-- Avant le sige?

-- Oui, les conditions seront peut-tre meilleures.

-- Ah! Monseigneur, pour ce qui est des conditions, vous verrez
comme nous sommes raisonnables.

-- Voyons, quelles sont-elles, vos conditions?

-- Reposez-vous dabord, Monseigneur, et nous, nous allons
rflchir.

-- Je nai pas besoin de repos, messieurs, jai besoin de savoir
si je suis entre des mains amies ou ennemies.

-- Amies, Monseigneur. Amies!

-- Eh bien, alors, dites-moi tout de suite ce que vous voulez,
afin que je voie si un arrangement est possible entre nous.
Parlez, monsieur le comte de La Fre.

-- Monseigneur, dit Athos, je nai rien  demander pour moi et
jaurais trop  demander pour la France. Je me rcuse donc et
passe la parole  M. le chevalier dHerblay.

Athos, sinclinant, fit un pas en arrire et demeura debout,
appuy contre la chemine, en simple spectateur de la confrence.

-- Parlez donc, monsieur le chevalier dHerblay, dit le cardinal.
Que dsirez-vous? Pas dambages, pas dambiguts. Soyez clair,
court et prcis.

-- Moi, Monseigneur, je jouerai cartes sur table.

-- Abattez donc votre jeu.

-- Jai dans ma poche, dit Aramis, le programme des conditions
quest venue vous imposer avant-hier  Saint-Germain la dputation
dont je faisais partie. Respectons dabord les droits anciens; les
demandes qui seront portes au programme seront accordes.

Nous tions presque daccord sur celles-l, dit Mazarin, passons
donc aux conditions particulires.

-- Vous croyez donc quil y en aura? dit en souriant Aramis.

-- Je crois que vous naurez pas tous le mme dsintressement que
M. le comte de La Fre, dit Mazarin en se retournant vers Athos en
le saluant.

-- Ah? Monseigneur, vous avez raison, dit Aramis, et je suis
heureux de voir que vous rendez enfin justice au comte. M. de La
Fre est un esprit suprieur qui plane au-dessus des dsirs
vulgaires et des passions humaines; cest une me antique et
fire. M. le comte est un homme  part. Vous avez raison,
Monseigneur, nous ne le valons pas, et nous sommes les premiers 
le confesser avec vous.

-- Aramis, dit Athos, raillez-vous?

-- Non, mon cher comte, non, je dis ce que nous pensons et ce que
pensent tous ceux qui vous connaissent. Mais vous avez raison, ce
nest pas de vous quil sagit, cest de Monseigneur et de son
indigne serviteur le chevalier dHerblay.

-- Eh bien! que dsirez-vous, monsieur, outre les conditions
gnrales sur lesquelles nous reviendrons?

-- Je dsire, Monseigneur, quon donne la Normandie  madame de
Longueville, avec labsolution pleine et entire, et cinq cent
mille livres. Je dsire que Sa Majest le roi daigne tre le
parrain du fils dont elle vient daccoucher; puis que Monseigneur,
aprs avoir assist au baptme, aille prsenter ses hommages 
notre saint-pre le pape.

-- Cest--dire que vous voulez que je me dmette de mes fonctions
de ministre, que je quitte la France, que je mexile?

-- Je veux que Monseigneur soit pape  la premire vacance, me
rservant alors de lui demander des indulgences plnires pour moi
et mes amis.

Mazarin fit une grimace intraduisible.

-- Et vous, monsieur? demanda-t-il  dArtagnan.

-- Moi, Monseigneur, dit le Gascon, je suis en tout point du mme
avis que M. le chevalier dHerblay, except sur le dernier
article, sur lequel je diffre entirement de lui. Loin de vouloir
que Monseigneur quitte la France, je veux quil demeure premier
ministre, car Monseigneur est un grand politique. Je tcherai
mme, autant quil dpendra de moi, quil ait le d sur la Fronde
tout entire; mais  la condition quil se souviendra quelque peu
des fidles serviteurs du roi, et quil donnera la premire
compagnie de mousquetaires  quelquun que je dsignerai. Et vous,
du Vallon?

-- Oui,  votre tour, monsieur, dit Mazarin, parlez.

-- Moi, dit Porthos, je voudrais que monsieur le cardinal, pour
honorer ma maison qui lui a donn asile, voult bien, en mmoire
de cette aventure, riger ma terre en baronnie, avec promesse de
lordre pour un de mes amis  la premire promotion que fera Sa
Majest.

-- Vous savez, monsieur, que pour recevoir lordre il faut faire
ses preuves.

-- Cet ami les fera. Dailleurs, sil le fallait absolument,
Monseigneur lui dirait comment on vite cette formalit.

Mazarin se mordit les lvres, le coup tait direct, et il reprit
assez schement:

-- Tout cela se concilie fort mal, ce me semble, messieurs; car si
je satisfais les uns, je mcontente ncessairement les autres. Si
je reste  Paris, je ne puis aller  Rome, si je deviens pape, je
ne puis rester ministre, et si je ne suis pas ministre, je ne puis
pas faire M. dArtagnan capitaine et M. du Vallon baron.

-- Cest vrai, dit Aramis. Aussi, comme je fais minorit, je
retire ma proposition en ce qui est du voyage de Rome et de la
dmission de Monseigneur.

-- Je demeure donc ministre? dit Mazarin.

-- Vous demeurez ministre, cest entendu, Monseigneur, dit
dArtagnan; la France a besoin de vous.

-- Et moi je me dsiste de mes prtentions, reprit Aramis, Son
minence restera premier ministre, et mme favori de Sa Majest,
si elle veut maccorder,  moi et  mes amis, ce que nous
demandons pour la France et pour nous.

-- Occupez-vous de vous, messieurs, et laissez la France
sarranger avec moi comme elle lentendra, dit Mazarin.

-- Non pas! non pas! reprit Aramis, il faut un trait aux
frondeurs, et Votre minence voudra bien le rdiger et le signer
devant nous, en sengageant par le mme trait  obtenir la
ratification de la reine.

-- Je ne puis rpondre que de moi, dit Mazarin, je ne puis
rpondre de la reine. Et si Sa Majest refuse?

-- Oh! dit dArtagnan, Monseigneur sait bien que Sa Majest na
rien  lui refuser.

-- Tenez, Monseigneur, dit Aramis, voici le trait propos par la
dputation des frondeurs; plaise  Votre minence de le lire et de
lexaminer.

-- Je le connais, dit Mazarin.

-- Alors, signez-le donc.

-- Rflchissez, messieurs, quune signature donne dans les
circonstances o nous sommes pourrait tre considre comme
arrache par la violence.

-- Monseigneur sera l pour dire quelle a t donne
volontairement.

-- Mais enfin, si je refuse?

-- Alors, Monseigneur, dit dArtagnan, Votre minence ne pourra
sen prendre qu elle des consquences de son refus.

-- Vous oseriez porter la main sur un cardinal?

-- Vous lavez bien porte, Monseigneur, sur des mousquetaires de
Sa Majest!

-- La reine me vengera, messieurs!

-- Je nen crois rien, quoique je ne pense pas que la bonne envie
lui en manque; mais nous irons  Paris avec Votre minence, et les
Parisiens sont gens  nous dfendre...

-- Comme on doit tre inquiet en ce moment  Rueil et  Saint-
Germain! dit Aramis; comme on doit se demander o est le cardinal,
ce quest devenu le ministre, o est pass le favori! comme on
doit chercher Monseigneur dans tous les coins et recoins! comme on
doit faire des commentaires, et si la Fronde sait la disparition
de Monseigneur, comme la Fronde doit triompher!

-- Cest affreux, murmura Mazarin.

-- Signez donc le trait, Monseigneur, dit Aramis.

-- Mais si je le signe et que la reine refuse de le ratifier?

-- Je me charge daller voir Sa Majest, dit dArtagnan, et
dobtenir sa signature.

-- Prenez garde, dit Mazarin, de ne pas recevoir  Saint-Germain
laccueil que vous croyez avoir le droit dattendre.

-- Ah bah! dit dArtagnan, je marrangerai de manire  tre le
bienvenu; je sais un moyen.

-- Lequel?

-- Je porterai  Sa Majest la lettre par laquelle Monseigneur lui
annonce le complet puisement des finances.

-- Ensuite? dit Mazarin plissant.

-- Ensuite, quand je verrai Sa Majest au comble de lembarras, je
la mnerai  Rueil, je la ferai entrer dans lorangerie, et je lui
indiquerai certain ressort qui fait mouvoir une caisse.

-- Assez, monsieur, murmura le cardinal, assez! O est le trait?

-- Le voici, dit Aramis.

-- Vous voyez que nous sommes gnreux, dit dArtagnan, car nous
pouvions faire bien des choses avec un pareil secret.

-- Donc, signez, dit Aramis en lui prsentant la plume.

Mazarin se leva, se promena quelques instants, plutt rveur
quabattu. Puis sarrtant tout  coup:

-- Et quand jaurai sign, messieurs, quelle sera ma garantie?

-- Ma parole dhonneur, monsieur, dit Athos.

Mazarin tressaillit, se retourna vers le comte de La Fre, examina
un instant ce visage noble et loyal, et prenant la plume:

-- Cela me suffit, monsieur le comte, dit-il.

Et il signa.

-- Et maintenant, monsieur dArtagnan, ajouta-t-il, prparez-vous
 partir pour Saint-Germain et  porter une lettre de moi  la
reine.


XCV. Comme quoi avec une plume et une menace on fait plus vite et
mieux quavec lpe et du dvouement

DArtagnan connaissait sa mythologie: il savait que loccasion na
quune touffe de cheveux par laquelle on puisse la saisir, et il
ntait pas homme  la laisser passer sans larrter par le
toupet. Il organisa un systme de voyage prompt et sr en envoyant
davance des chevaux de relais  Chantilly, de faon quil pouvait
tre  Paris en cinq ou six heures. Mais avant de partir, il
rflchit que, pour un garon desprit et dexprience, ctait
une singulire position que de marcher  lincertain en laissant
le certain derrire soi.

-- En effet, se dit-il au moment de monter  cheval pour remplir
sa dangereuse mission, Athos est un hros de roman pour la
gnrosit; Porthos, une nature excellente, mais facile 
influencer; Aramis, un visage hiroglyphique, cest--dire
toujours illisible. Que produiront ces trois lments quand je ne
serai plus l pour les relier entre eux?... la dlivrance du
cardinal peut-tre. Or, la dlivrance du cardinal, cest la ruine
de nos esprances, et nos esprances sont jusqu prsent lunique
rcompense de vingt ans de travaux prs desquels ceux dHercule
sont des oeuvres de pygme.

Il alla trouver Aramis.

-- Vous tes, vous, mon cher chevalier dHerblay, lui dit-il, la
Fronde incarne. Mfiez-vous donc dAthos, qui ne veut faire les
affaires de personne, pas mme les siennes. Mfiez-vous surtout de
Porthos, qui, pour plaire au comte, quil regarde comme la
Divinit sur la terre, laidera  faire vader Mazarin, si Mazarin
a seulement lesprit de pleurer ou de faire de la chevalerie.

Aramis sourit de son sourire fin et rsolu  la fois.

-- Ne craignez rien, dit-il, jai mes conditions  poser. Je ne
travaille pas pour moi, mais pour les autres. Il faut que ma
petite ambition aboutisse au profit de qui de droit.

-- Bon, pensa dArtagnan, de ce ct je suis tranquille.

Il serra la main dAramis et alla trouver Porthos.

-- Ami, lui dit-il, vous avez tant travaill avec moi  difier
notre fortune, jusquau moment o nous sommes sur le point de
recueillir le fruit de nos travaux, ce serait une duperie ridicule
 vous que de vous laisser dominer par Aramis, dont vous
connaissez la finesse, finesse qui, nous pouvons le dire entre
nous, nest pas toujours exempte dgosme; ou par Athos, homme
noble et dsintress, mais aussi homme blas, qui, ne dsirant
plus rien pour lui-mme, ne comprend pas que les autres aient des
dsirs. Que diriez-vous si lun ou lautre de nos deux amis vous
proposait de laisser aller Mazarin?

-- Mais je dirais que nous avons eu trop de mal  le prendre pour
le lcher ainsi.

-- Bravo! Porthos, et vous auriez raison, mon ami; car avec lui
vous lcheriez votre baronnie, que vous tenez entre vos mains;
sans compter quune fois hors dici Mazarin vous ferait pendre.

-- Bon! vous croyez?

-- Jen suis sr.

-- Alors je tuerais plutt tout que de le laisser chapper.

-- Et vous auriez raison. Il ne sagit pas, vous comprenez, quand
nous avons cru faire nos affaires, davoir fait celles des
frondeurs, qui dailleurs nentendent pas les questions politiques
comme nous, qui sommes de vieux soldats.

-- Nayez pas peur, cher ami, dit Porthos, je vous regarde par la
fentre monter  cheval, je vous suis des yeux jusqu ce que vous
ayez disparu, puis je reviens minstaller  la porte du cardinal,
 une porte vitre qui donne dans la chambre. De l je verrai
tout, et au moindre geste suspect jextermine.

-- Bravo! pensa dArtagnan, de ce ct, je crois, le cardinal sera
bien gard.

Et il serra la main du seigneur de Pierrefonds et alla trouver
Athos.

-- Mon cher Athos, dit-il, je pars. Je nai quune chose  vous
dire: vous connaissez Anne dAutriche, la captivit de
M. de Mazarin garantit seule ma vie; si vous le lchez, je suis
mort.

-- Il ne me fallait rien moins quune telle considration, mon
cher dArtagnan, pour me dcider  faire le mtier de gelier. Je
vous donne ma parole que vous retrouverez le cardinal o vous le
laissez.

-- Voil qui me rassure plus que toutes les signatures royales,
pensa dArtagnan. Maintenant que jai la parole dAthos, je puis
partir.

DArtagnan partit effectivement seul, sans autre escorte que son
pe et avec un simple laissez-passer de Mazarin pour parvenir
prs de la reine.

Six heures aprs son dpart de Pierrefonds, il tait  Saint-
Germain.

La disparition de Mazarin tait encore ignore; Anne dAutriche
seule la savait et cachait son inquitude  ses plus intimes. On
avait retrouv dans la chambre de dArtagnan et de Porthos les
deux soldats garrotts et billonns. On leur avait immdiatement
rendu lusage des membres et de la parole; mais ils navaient rien
autre chose  dire que ce quils savaient, cest--dire comme ils
avaient t harponns, lis et dpouills. Mais de ce quavaient
fait Porthos et dArtagnan une fois sortis, par o les soldats
taient entrs, cest ce dont ils taient aussi ignorants que tous
les habitants du chteau.

Bernouin seul en savait un peu plus que les autres.

Bernouin, ne voyant pas revenir son matre et entendant sonner
minuit, avait pris sur lui de pntrer dans lorangerie. La
premire porte, barricade avec les meubles, lui avait dj donn
quelques soupons; mais cependant il navait voulu faire part de
ses soupons  personne, et avait patiemment fray son passage au
milieu de tout ce dmnagement. Puis il tait arriv au corridor,
dont il avait trouv toutes les portes ouvertes. Il en tait de
mme de la porte de la chambre dAthos et de celle du parc. Arriv
l, il lui fut facile de suivre les pas sur la neige. Il vit que
ces pas aboutissaient au mur; de lautre ct, il retrouva la mme
trace, puis des pitinements de chevaux, puis les vestiges dune
troupe de cavalerie tout entire qui stait loigne dans la
direction dEnghien. Ds lors il navait plus conserv aucun doute
que le cardinal et t enlev par les trois prisonniers, puisque
les prisonniers taient disparus avec lui, et il avait couru 
Saint-Germain pour prvenir la reine de cette disparition.

Anne dAutriche lui avait recommand le silence, et Bernouin
lavait scrupuleusement gard; seulement elle avait fait prvenir
M. le Prince, auquel elle avait tout dit, et M. le Prince avait
aussitt mis en campagne cinq ou six cents cavaliers, avec ordre
de fouiller tous les environs et de ramener  Saint-Germain toute
troupe suspecte qui sloignerait de Rueil, dans quelque direction
que ce ft.

Or, comme dArtagnan ne formait pas une troupe, puisquil tait
seul, puisquil ne sloignait pas de Rueil, puisquil allait 
Saint-Germain, personne ne fit attention  lui, et son voyage ne
fut aucunement entrav.

En entrant dans la cour du vieux chteau, la premire personne que
vit notre ambassadeur fut matre Bernouin en personne, qui, debout
sur le seuil, attendait des nouvelles de son matre disparu.

 la vue de dArtagnan, qui entrait  cheval dans la cour
dhonneur, Bernouin se frotta les yeux et crut se tromper. Mais
dArtagnan lui fit de la tte un petit signe amical, mit pied 
terre, et, jetant la bride de son cheval au bras dun laquais qui
passait, il savana vers le valet de chambre, quil aborda le
sourire sur les lvres.

-- Monsieur dArtagnan! scria celui-ci, pareil  un homme qui a
le cauchemar et qui parle en dormant; monsieur dArtagnan!

-- Lui-mme, monsieur Bernouin.

-- Et que venez-vous faire ici?

-- Apporter des nouvelles de M. de Mazarin, et des plus fraches
mme.

-- Et quest-il donc devenu?

-- Il se porte comme vous et moi.

-- Il ne lui est donc rien arriv de fcheux?

-- Rien absolument. Il a seulement prouv le besoin de faire une
course dans lle-de-France, et nous a pris, M. le comte de La
Fre, M. du Vallon et moi, de laccompagner. Nous tions trop ses
serviteurs pour lui refuser une pareille demande. Nous sommes
partis hier soir, et nous voil.

-- Vous voil.

-- Son minence avait quelque chose  faire dire  Sa Majest,
quelque chose de secret et dintime, une mission qui ne pouvait
tre confie qu un homme sr, de sorte quelle ma envoy 
Saint-Germain. Ainsi donc, mon cher monsieur Bernouin, si vous
voulez faire quelque chose qui soit agrable  votre matre,
prvenez Sa Majest que jarrive et dites-lui dans quel but.

Quil parlt srieusement ou que son discours ne ft quune
plaisanterie, comme il tait vident que dArtagnan tait, dans
les circonstances prsentes, le seul homme qui pt tirer Anne
dAutriche dinquitude, Bernouin ne fit aucune difficult daller
la prvenir de cette singulire ambassade, et comme il lavait
prvu, la reine lui donna lordre dintroduire  linstant mme
M. dArtagnan.

DArtagnan sapprocha de sa souveraine avec toutes les marques du
plus profond respect.

Arriv  trois pas delle, il mit un genou en terre et lui
prsenta la lettre.

Ctait, comme nous lavons dit, une simple lettre, moiti
dintroduction, moiti de crance. La reine la lut, reconnut
parfaitement lcriture du cardinal, quoiquelle ft un peu
tremble; et comme cette lettre ne lui disait rien de ce qui
stait pass, elle demanda des dtails.

DArtagnan lui raconta tout avec cet air naf et simple quil
savait si bien prendre dans certaines circonstances.

La reine,  mesure quil parlait, le regardait avec un tonnement
progressif; elle ne comprenait pas quun homme ost concevoir une
telle entreprise, et encore moins quil et laudace de la
raconter  celle dont lintrt et presque le devoir tait de la
punir.

-- Comment, monsieur! scria, quand dArtagnan eut termin son
rcit, la reine rouge dindignation, vous osez mavouer votre
crime! me raconter votre trahison!

-- Pardon, Madame, mais il me semble, ou que je me suis mal
expliqu, ou que Votre Majest ma mal compris; il ny a l-dedans
ni crime ni trahison. M. de Mazarin nous tenait en prison, M. du
Vallon et moi, parce que nous navons pu croire quil nous ait
envoys en Angleterre pour voir tranquillement couper le cou au
roi Charles Ier, le beau-frre du feu roi votre mari, lpoux de
Madame Henriette, votre soeur et votre hte, et que nous avons
fait tout ce que nous avons pu pour sauver la vie du martyr royal.
Nous tions donc convaincus, mon ami et moi, quil y avait l-
dessous quelque erreur dont nous tions victimes, et quune
explication entre nous et Son minence tait ncessaire. Or, pour
quune explication porte ses fruits, il faut quelle se fasse
tranquillement, loin du bruit des importuns. Nous avons en
consquence emmen M. le cardinal dans le chteau de mon ami, et
l nous nous sommes expliqus. Eh bien! Madame, ce que nous avions
prvu est arriv, il y avait erreur. M. de Mazarin avait pens que
nous avions servi le gnral Cromwell, au lieu davoir servi le
roi Charles, ce qui et t une honte qui et rejailli de nous 
lui, de lui  Votre Majest, une lchet qui et tach  sa tige
la royaut de votre illustre fils. Or, nous lui avons donn la
preuve du contraire et cette preuve, nous sommes prts  la donner
 Votre Majest elle-mme, en en appelant  lauguste veuve qui
pleure dans ce Louvre o la loge votre royale munificence. Cette
preuve la si bien satisfait, quen signe de satisfaction il ma
envoy, comme Votre Majest peut le voir, pour causer avec elle
des rparations naturellement dues  des gentilshommes mal
apprcis et perscuts  tort.

Je vous coute et vous admire, monsieur, dit Anne dAutriche. En
vrit, jai rarement vu un pareil excs dimpudence.

-- Allons, dit dArtagnan, voici Votre Majest qui,  son tour, se
trompe sur nos intentions comme avait fait M. de Mazarin.

-- Vous tes dans lerreur, monsieur, dit la reine, et je me
trompe si peu, que dans dix minutes vous serez arrt et que dans
une heure je partirai pour aller dlivrer mon ministre  la tte
de mon arme.

-- Je suis sr que Votre Majest ne commettra point une pareille
imprudence, dit dArtagnan, dabord parce quelle serait inutile
et quelle amnerait les plus graves rsultats. Avant dtre
dlivr, M. le cardinal serait mort, et Son minence est si bien
convaincue de la vrit de ce que je dis quelle ma au contraire
pri, dans le cas o je verrais Votre Majest dans ces
dispositions, de faire tout ce que je pourrais pour obtenir
quelle change de projet.

-- Eh bien! je me contenterai donc de vous faire arrter.

-- Pas davantage, Madame, car le cas de mon arrestation est aussi
bien prvu que celui de la dlivrance du cardinal. Si demain, 
une heure fixe, je ne suis pas revenu, aprs-demain matin M. le
cardinal sera conduit  Paris.

-- On voit bien, monsieur, que vous vivez, par votre position,
loin des hommes et des choses; car autrement vous sauriez que
M. le cardinal a t cinq ou six fois  Paris, et cela depuis que
nous en sommes sortis, et quil y a vu M. de Beaufort,
M. de Bouillon, M. le coadjuteur, M. dElbeuf, et que pas un na
eu lide de le faire arrter.

-- Pardon, Madame, je sais tout cela; aussi nest-ce ni 
M. de Beaufort, ni  M. de Bouillon, ni  M. le coadjuteur, ni 
M. dElbeuf, que mes amis conduiront M. le cardinal, attendu que
ces messieurs font la guerre pour leur propre compte, et quen
leur accordant ce quils dsirent M. le cardinal en aurait bon
march; mais bien au parlement, quon peut acheter en dtail sans
doute, mais que M. de Mazarin lui-mme nest pas assez riche pour
acheter en masse.

-- Je crois, dit Anne dAutriche en fixant son regard, qui,
ddaigneux chez une femme, devenait terrible chez une reine, je
crois que vous menacez la mre de votre roi.

-- Madame, dit dArtagnan, je menace parce quon my force. Je me
grandis parce quil faut que je me place  la hauteur des
vnements et des personnes. Mais croyez bien une chose, Madame,
aussi vrai quil y a un coeur qui bat pour vous dans cette
poitrine, croyez bien que vous avez t lidole constante de notre
vie, que nous avons, vous le savez bien, mon Dieu, risque vingt
fois pour Votre Majest. Voyons, Madame, est-ce que Votre Majest
naura pas piti de ses serviteurs, qui ont depuis vingt ans
vgt dans lombre, sans laisser chapper dans un seul soupir les
secrets saints et solennels quils avaient eu le bonheur de
partager avec vous? Regardez-moi, moi qui vous parle, Madame, moi
que vous accusez dlever la voix et de prendre un ton menaant.
Que suis-je? un pauvre officier sans fortune, sans abri, sans
avenir, si le regard de ma reine, que jai si longtemps cherch,
ne se fixe pas un moment sur moi. Regardez M. le comte de La Fre,
un type de noblesse, une fleur de la chevalerie; il a pris parti
contre sa reine, ou plutt, non pas, il a pris parti contre son
ministre, et celui-l na pas dexigences, que je crois. Voyez
enfin M. du Vallon, cette me fidle, ce bras dacier, il attend
depuis vingt ans de votre bouche un mot qui le fasse par le blason
ce quil est par le sentiment et par la valeur. Voyez enfin votre
peuple, qui est bien quelque chose pour une reine, votre peuple
qui vous aime et qui cependant souffre, que vous aimez et qui
cependant a faim, qui ne demande pas mieux que de vous bnir et
qui cependant vous... Non, jai tort; jamais votre peuple ne vous
maudira, Madame. Eh bien! dites un mot, et tout est fini, et la
paix succde  la guerre, la joie aux larmes, le bonheur aux
calamits.

Anne dAutriche regarda avec un certain tonnement le visage
martial de dArtagnan, sur lequel on pouvait lire une expression
singulire dattendrissement.

-- Que navez-vous dit tout cela avant dagir! dit-elle.

-- Parce que, Madame, il sagissait de prouver  Votre Majest une
chose dont elle doutait, ce me semble: cest que nous avons encore
quelque valeur, et quil est juste quon fasse quelque cas de
nous.

-- Et cette valeur ne reculerait devant rien,  ce que je vois?
dit Anne dAutriche.

-- Elle na recul devant rien dans le pass, dit dArtagnan;
pourquoi donc ferait-elle moins dans lavenir?

-- Et cette valeur, en cas de refus, et par consquent en cas de
lutte, irait jusqu menlever moi-mme au milieu de ma cour pour
me livrer  la Fronde, comme vous voulez livrer mon ministre?

Nous ny avons jamais song, Madame, dit dArtagnan avec cette
forfanterie gasconne qui ntait chez lui que de la navet; mais
si nous lavions rsolu entre nous quatre, nous le ferions bien
certainement.

-- Je devais le savoir, murmura Anne dAutriche, ce sont des
hommes de fer.

-- Hlas! Madame, dit dArtagnan, cela me prouve que cest
seulement daujourdhui que Votre Majest a une juste ide de
nous.

-- Bien, dit Anne, mais cette ide, si je lai enfin...

-- Votre Majest nous rendra justice. Nous rendant justice, elle
ne nous traitera plus comme des hommes vulgaires. Elle verra en
moi un ambassadeur digne des hauts intrts quil est charg de
discuter avec vous.

-- O est le trait?

-- Le voici.


XCVI. Comme quoi avec une plume et une menace on fait plus vite et
mieux quavec lpe et du dvouement (Suite)

Anne dAutriche jeta les yeux, sur le trait que lui prsentait
dArtagnan.

-- Je ny vois, dit-elle, que des conditions gnrales. Les
intrts de M. de Conti, de M. de Beaufort, de M. de Bouillon, de
M. dElbeuf et de M. le coadjuteur y sont tablis. Mais les
vtres?

-- Nous nous rendons justice, Madame, tout en nous plaant  notre
hauteur. Nous avons pens que nos noms ntaient pas dignes de
figurer prs de ces grands noms.

-- Mais vous, vous navez pas renonc, je prsume,  mexposer vos
prtentions de vive voix?

-- Je crois que vous tes une grande et puissante reine, Madame,
et quil serait indigne de votre grandeur et de votre puissance de
ne pas rcompenser dignement les bras qui ramneront Son minence
 Saint-Germain.

-- Cest mon intention, dit la reine; voyons, parlez.

-- Celui qui a trait laffaire (pardon si je commence par moi,
mais il faut bien que je maccorde limportance, non pas que jai
prise, mais quon ma donne), celui qui a trait laffaire du
rachat de M. le cardinal doit tre, ce me semble, pour que la
rcompense ne soit pas au-dessous de Votre Majest, celui-l doit
tre fait chef des gardes, quelque chose comme capitaine des
mousquetaires.

-- Cest la place de M. de Trville que vous me demandez l!

-- La place est vacante, Madame, et depuis un an que
M. de Trville la quitte, il na point t remplac.

-- Mais cest une des premires charges militaires de la maison du
roi!

-- M. de Trville tait un simple cadet de Gascogne comme moi,
Madame, et il a occup cette charge vingt ans.

-- Vous avez rponse  tout, monsieur, dit Anne dAutriche.

Et elle prit sur un bureau un brevet quelle remplit et signa.

Certes, Madame, dit dArtagnan en prenant le brevet et en
sinclinant, voil une belle et noble rcompense; mais les choses
de ce monde sont pleines dinstabilit, et un homme qui tomberait
dans la disgrce de Votre Majest perdrait cette charge demain.

-- Que voulez-vous donc alors? dit la reine, rougissant dtre
pntre par cet esprit aussi subtil que le sien.

Cent mille livres pour ce pauvre capitaine des mousquetaires,
payables le jour o ses services nagreront plus  Votre Majest.

Anne hsita.

-- Et dire que les Parisiens, reprit dArtagnan, offraient lautre
jour, par arrt du parlement, six cent mille livres  qui leur
livrerait le cardinal mort ou vivant; vivant pour le pendre, mort
pour le traner  la voirie!

-- Allons, dit Anne dAutriche, cest raisonnable, puisque vous ne
demandez  une reine que le sixime de ce que proposait le
parlement.

Et elle signa une promesse de cent mille livres.

-- Aprs? dit-elle.

-- Madame, mon ami du Vallon est riche, et na par consquent rien
 dsirer comme fortune; mais je crois me rappeler quil a t
question entre lui et M. de Mazarin driger sa terre en baronnie.
Cest mme, autant que je puis me le rappeler, une chose promise.

-- Un croquant! dit Anne dAutriche. On en rira.

-- Soit, dit dArtagnan. Mais je suis sr dune chose, cest que
ceux qui en riront devant lui ne riront pas deux fois.

-- Va pour la baronnie, dit Anne dAutriche, et elle signa.

-- Maintenant, reste le chevalier ou labb dHerblay, comme Votre
Majest voudra.

-- Il veut tre vque?

-- Non pas, Madame, il dsire une chose plus facile.

-- Laquelle?

-- Cest que le roi daigne tre le parrain du fils de madame de
Longueville.

La reine sourit.

-- M. de Longueville est de race royale, Madame, dit dArtagnan.

-- Oui, dit la reine; mais son fils?

-- Son fils, Madame... doit en tre, puisque le mari de sa mre en
est.

-- Et votre ami na rien  demander de plus pour madame de
Longueville?

-- Non, Madame; car il prsume que Sa Majest le roi, daignant
tre le parrain de son enfant, ne peut pas faire  la mre, pour
les relevailles, un cadeau de moins de cinq cent mille livres, en
conservant, bien entendu, au pre le gouvernement de la Normandie.

-- Quant au gouvernement de la Normandie, je crois pouvoir
mengager, dit la reine; mais quant aux cinq cent mille livres,
M. le cardinal ne cesse de me rpter quil ny a plus dargent
dans les coffres de tat.

-- Nous en chercherons ensemble, Madame, si Votre Majest le
permet, et nous en trouverons.

-- Aprs?

-- Aprs, Madame?...

-- Oui.

-- Cest tout.

-- Navez-vous donc pas un quatrime compagnon?

-- Si fait, Madame; M. le comte de La Fre.

-- Que demande-t-il?

-- Il ne demande rien.

-- Rien?

-- Non.

-- Il y a au monde un homme qui, pouvant demander, ne demande pas?

-- Il y a M. le comte de La Fre, Madame; M. le comte de La Fre
nest pas un homme.

-- Quest-ce donc?

-- M. le comte de La Fre est un demi-dieu.

-- Na-t-il pas un fils, un jeune homme, un parent, un neveu, dont
Comminges ma parl comme dun brave enfant, et qui a rapport
avec M. de Chtillon les drapeaux de Lens?

-- Il a, comme Votre Majest le dit, un pupille qui sappelle le
vicomte de Bragelonne.

-- Si on donnait  ce jeune homme un rgiment, que dirait son
tuteur?

-- Peut-tre accepterait-il.

-- Peut-tre!

-- Oui, si Votre Majest elle-mme le priait daccepter.

-- Vous lavez dit, monsieur, voil un singulier homme. Eh bien,
nous y rflchirons, et nous le prierons peut-tre. tes-vous
content, monsieur?

-- Oui, Votre Majest. Mais il y a une chose que la reine na pas
signe.

-- Laquelle?

-- Et cette chose est la plus, importante.

-- Lacquiescement au trait?

-- Oui.

--  quoi bon? je signe le trait demain.

-- Il y a une chose que je crois pouvoir affirmer  Votre Majest,
dit dArtagnan: cest que si Votre Majest ne signe pas cet
acquiescement aujourdhui, elle ne trouvera pas le temps de signer
plus tard. Veuillez donc, je vous en supplie, crire au bas de ce
programme, tout entier de la main de M. de Mazarin, comme vous le
voyez:

Je consens  ratifier le trait propos par les Parisiens.

Anne tait prise, elle ne pouvait reculer, elle signa. Mais 
peine eut-elle sign que lorgueil clata en elle comme une
tempte, et quelle se prit  pleurer. DArtagnan tressaillit en
voyant ces larmes. Ds ce temps les reines pleuraient comme de
simples femmes.

Le Gascon secoua la tte. Ces larmes royales semblaient lui brler
le coeur.

-- Madame, dit-il en sagenouillant, regardez le malheureux
gentilhomme qui est  vos pieds, il vous prie de croire que sur un
geste de Votre Majest tout lui serait possible. Il a foi en lui-
mme, il a foi en ses amis, il veut aussi avoir foi en sa reine;
et la preuve quil ne craint rien, quil ne spcule sur rien,
cest quil ramnera M. de Mazarin  Votre Majest sans
conditions. Tenez, Madame, voici les signatures sacres de Votre
Majest; si vous croyez devoir me les rendre, vous le ferez. Mais,
 partir de ce moment, elles ne vous engagent plus  rien.

Et dArtagnan, toujours  genoux, avec un regard flamboyant
dorgueil et de mle intrpidit, remit en masse  Anne dAutriche
ces papiers quil avait arrachs un  un et avec tant de peine.

Il y a des moments, car si tout nest pas bon, tout nest pas
mauvais dans ce monde, il y a des moments o, dans les coeurs les
plus secs et les plus froids, germe, arros par les larmes dune
motion extrme, un sentiment gnreux, que le calcul et lorgueil
touffent si un autre sentiment ne sen empare pas  sa naissance.
Anne tait dans un de ces moments-l. DArtagnan, en cdant  sa
propre motion, en harmonie avec celle de la reine, avait accompli
loeuvre dune profonde diplomatie; il fut donc immdiatement
rcompens de son adresse ou de son dsintressement, selon quon
voudra faire honneur  son esprit ou  son coeur de la raison qui
le fit agir.

-- Vous aviez raison, monsieur, dit Anne, je vous avais mconnu.
Voici les actes signs que je vous rends librement; allez et
ramenez-moi au plus vite le cardinal.

-- Madame, dit dArtagnan, il y a vingt ans, jai bonne mmoire,
que jai eu lhonneur, derrire une tapisserie de lHtel de
Ville, de baiser une de ces belles mains.

-- Voici lautre, dit la reine, et pour que la gauche ne soit pas
moins librale que la droite (elle tira de son doigt un diamant 
peu prs pareil au premier), prenez et gardez cette bague en
mmoire de moi.

-- Madame, dit dArtagnan en se relevant, je nai plus quun
dsir, cest que la premire chose que vous me demandiez, ce soit
ma vie.

Et, avec cette allure qui nappartenait qu lui, il se releva et
sortit.

-- Jai mconnu ces hommes, dit Anne dAutriche en regardant
sloigner dArtagnan, et maintenant il est trop tard pour que je
les utilise: dans un an le roi sera majeur!

Quinze heures aprs, dArtagnan et Porthos ramenaient Mazarin  la
reine, et recevaient, lun son brevet de lieutenant-capitaine des
mousquetaires, lautre son diplme de baron.

-- Eh bien! tes-vous contents? demanda Anne dAutriche.

DArtagnan sinclina. Porthos tourna et retourna son diplme entre
ses doigts en regardant Mazarin.

-- Quy a-t-il donc encore? demanda le ministre.

-- Il y a, Monseigneur, quil avait t question dune promesse de
chevalier de lordre  la premire promotion.

-- Mais, dit Mazarin, vous savez, monsieur le baron, quon ne peut
tre chevalier de lordre sans faire ses preuves.

-- Oh! dit Porthos, ce nest pas pour moi, Monseigneur, que jai
demand le cordon bleu.

-- Et pour qui donc? demanda Mazarin.

-- Pour mon ami, M. le comte de La Fre.

-- Oh! celui-l, dit la reine, cest autre chose: les preuves sont
faites.

-- Il laura?

-- Il la.

Le mme jour le trait de Paris tait sign, et lon proclamait
partout que le cardinal stait enferm pendant trois jours pour
llaborer avec plus de soin.

Voici ce que chacun gagnait  ce trait:

M. de Conti avait Damvilliers, et, ayant fait ses preuves comme
gnral, il obtenait de rester homme dpe et de ne pas devenir
cardinal. De plus, on avait lch quelques mots dun mariage avec
une nice de Mazarin; ces quelques mots avaient t accueillis
avec faveur par le prince,  qui il importait peu avec qui on le
marierait, pourvu quon le marit.

M. le duc de Beaufort faisait son entre  la cour avec toutes les
rparations dues aux offenses qui lui avaient t faites et tous
les honneurs quavait droit de rclamer son rang. On lui accordait
la grce pleine et entire de ceux qui lavaient aid dans sa
fuite, la survivance de lamiraut que tenait le duc de Vendme
son pre, et une indemnit pour ses maisons et chteaux que le
parlement de Bretagne avait fait dmolir.

Le duc de Bouillon recevait des domaines dune gale valeur  sa
principaut de Sedan, une indemnit pour les huit ans de non-
jouissance de cette principaut, et le titre de prince accord 
lui et  ceux de sa maison.

M. le duc de Longueville, le gouvernement du Pont-de-lArche, cinq
cent mille livres pour sa femme et lhonneur de voir son fils tenu
sur les fonts de baptme par le jeune roi et la jeune Henriette
dAngleterre.

Aramis stipula que ce serait Bazin qui officierait  cette
solennit et que ce serait Planchet qui fournirait les drages.

Le duc dElbeuf obtint le paiement de certaines sommes dues  sa
femme, cent mille livres pour lan de ses fils et vingt-cinq
mille pour chacun des trois autres.

Il ny eut que le coadjuteur qui nobtint rien; on lui promit bien
de ngocier laffaire de son chapeau avec le pape; mais il savait
quel fonds il fallait faire sur de pareilles promesses venant de
la reine et de Mazarin. Tout au contraire de M. de Conti, ne
pouvant devenir cardinal, il tait forc de demeurer homme dpe.

Aussi, quand tout Paris se rjouissait de la rentre du roi, fixe
au surlendemain, Gondy seul, au milieu de lallgresse gnrale,
tait-il de si mauvaise humeur, quil envoya chercher  linstant
deux hommes quil avait lhabitude de faire appeler quand il tait
dans cette disposition desprit.

Ces deux hommes taient, lun le comte de Rochefort, lautre le
mendiant de Saint-Eustache.

Ils vinrent avec leur ponctualit ordinaire, et le coadjuteur
passa une partie de la nuit avec eux.


XCVII. O il est prouv quil est quelquefois plus difficile aux
rois de rentrer dans la capitale de leur royaume que den sortir

Pendant que dArtagnan et Porthos taient alls conduire le
cardinal  Saint-Germain, Athos et Aramis, qui les avaient quitts
 Saint-Denis, taient rentrs  Paris.

Chacun deux avait sa visite  faire.

 peine dbott, Aramis courut  lHtel de Ville, o tait madame
de Longueville.  la premire nouvelle de la paix la belle
duchesse jeta les hauts cris. La guerre la faisait reine, la paix
amenait son abdication; elle dclara quelle ne signerait jamais
au trait et quelle voulait une guerre ternelle.

Mais lorsque Aramis lui eut prsent cette paix sous son vritable
jour, cest--dire avec tous ses avantages, lorsquil lui eut
montr, en change de sa royaut prcaire et conteste de Paris,
la vice-royaut de Pont-de-lArche, cest--dire de la Normandie
tout entire, lorsquil eut fait sonner  ses oreilles les cinq
cent mille livres promises par le cardinal, lorsquil eut fait
briller  ses yeux lhonneur que lui ferait le roi en tenant son
enfant sur les fonts de baptme, madame de Longueville ne contesta
plus que par lhabitude quont les jolies femmes de contester, et
ne se dfendit plus que pour se rendre.

Aramis fit semblant de croire  la ralit de son opposition, et
ne voulut pas  ses propres yeux ster le mrite de lavoir
persuade.

-- Madame, lui dit-il, vous avez voulu battre une bonne fois M. le
Prince votre frre, cest--dire le plus grand capitaine de
lpoque, et lorsque les femmes de gnie le veulent, elles
russissent toujours. Vous avez russi, M. le prince est battu,
puisquil ne peut plus faire la guerre. Maintenant, attirez-le 
notre parti. Dtachez-le tout doucement de la reine, quil naime
pas, et de M. de Mazarin, quil mprise. La Fronde est une comdie
dont nous navons encore jou que le premier acte. Attendons
M. de Mazarin au dnouement, cest--dire au jour o M. le Prince,
grce  vous, sera tourn contre la cour.

Madame de Longueville fut persuade. Elle tait si bien convaincue
du pouvoir de ses beaux yeux, la frondeuse duchesse, quelle ne
douta point de leur influence, mme sur M. de Cond, et la
chronique scandaleuse du temps dit quelle navait pas trop
prsum.

Athos, en quittant Aramis  la place Royale, stait rendu chez
madame de Chevreuse. Ctait encore une frondeuse  persuader,
mais celle-l tait plus difficile  convaincre que sa jeune
rivale; il navait t stipul aucune condition en sa faveur.
M. de Chevreuse ntait nomm gouverneur daucune province, et si
la reine consentait  tre marraine, ce ne pouvait tre que de son
petit-fils ou de sa petite-fille.

Aussi, au premier mot de paix, madame de Chevreuse frona-t-elle
le sourcil, et malgr toute la logique dAthos pour lui montrer
quune plus longue guerre tait impossible, elle insista en faveur
des hostilits.

-- Belle amie, dit Athos, permettez-moi de vous dire que tout le
monde est las de la guerre; quexcept vous et M. le coadjuteur
peut-tre, tout le monde dsire la paix. Vous vous ferez exiler
comme du temps du roi Louis XIII. Croyez-moi, nous avons pass
lge des succs en intrigue, et vos beaux yeux ne sont pas
destins  steindre en pleurant Paris, o il y aura toujours
deux reines tant que vous y serez.

-- Oh! dit la duchesse, je ne puis faire la guerre toute seule,
mais je puis me venger de cette reine ingrate et de cet ambitieux
favori, et... foi de duchesse! je me vengerai.

-- Madame, dit Athos, je vous en supplie, ne faites pas un avenir
mauvais  M. de Bragelonne; le voil lanc, M. le Prince lui veut
du bien, il est jeune, laissons un jeune roi stablir! Hlas!
excusez ma faiblesse, madame, il vient un moment o lhomme revit
et rajeunit dans ses enfants.

La duchesse sourit, moiti tendrement, moiti ironiquement.

-- Comte, dit-elle, vous tes, jen ai bien peur, gagn au parti
de la cour. Navez-vous pas quelque cordon bleu dans votre poche?

-- Oui, madame, dit Athos, jai celui de la Jarretire, que le roi
Charles Ier, ma donn quelques jours avant sa mort.

Le comte disait vrai; il ignorait la demande de Porthos et ne
savait pas quil en et un autre que celui-l.

-- Allons! il faut devenir vieille femme, dit la duchesse rveuse.

Athos lui prit la main et la lui baisa. Elle soupira en le
regardant.

-- Comte, dit-elle, ce doit tre une charmante habitation que
Bragelonne. Vous tes homme de got; vous devez avoir de leau,
des bois, des fleurs.

Elle soupira de nouveau, et elle appuya sa tte charmante sur sa
main coquettement recourbe et toujours admirable de forme et de
blancheur.

-- Madame, rpliqua le comte, que disiez-vous donc tout  lheure?
Jamais je ne vous ai vue si jeune, jamais je ne vous ai vue plus
belle.

La duchesse secoua la tte.

-- M. de Bragelonne reste-t-il  Paris? dit-elle.

-- Quen pensez-vous? demanda Athos.

-- Laissez-le-moi, reprit la duchesse.

-- Non pas, madame, si vous avez oubli lhistoire dOedipe, moi,
je men souviens.

-- En vrit, vous tes charmant, comte, et jaimerais  vivre un
mois  Bragelonne.

-- Navez-vous pas peur de me faire bien des envieux, duchesse?
rpondit galamment Athos.

-- Non, jirai incognito, comte, sous le nom de Marie Michon.

-- Vous tes adorable, madame.

-- Mais Raoul, ne le laissez pas prs de vous.

-- Pourquoi cela?

-- Parce quil est amoureux.

-- Lui, un enfant!

-- Aussi est-ce une enfant quil aime!

Athos devant rveur.

-- Vous avez raison, duchesse, cet amour singulier pour une enfant
de sept ans peut le rendre bien malheureux un jour; on va se
battre en Flandre, il ira.

-- Puis  son tour vous me lenverrez, je le cuirasserai contre
lamour.

-- Hlas! madame, dit Athos, aujourdhui lamour est comme la
guerre, et la cuirasse y est devenue inutile.

En ce moment Raoul entra; il venait annoncer au comte et  la
duchesse que le comte de Guiche, son ami, lavait prvenu que
lentre solennelle du roi, de la reine et du ministre devait
avoir lieu le lendemain.

Le lendemain, en effet, ds la pointe du jour, la cour fit tous
ses prparatifs pour quitter Saint-Germain.

La reine, ds la veille au soir, avait fait venir dArtagnan.

-- Monsieur, lui avait-elle dit, on massure que Paris nest pas
tranquille. Jaurais peur pour le roi; mettez-vous  la portire
de droite.

-- Que Votre Majest soit tranquille, dit dArtagnan; je rponds
du roi.

Et saluant la reine, il sortit.

En sortant de chez la reine, Bernouin vint dire  dArtagnan que
le cardinal lattendait pour des choses importantes.

Il se rendit aussitt chez le cardinal.

-- Monsieur, lui dit-il, on parle dmeute  Paris. Je me
trouverai  la gauche du roi, et, comme je serai principalement
menac, tenez-vous  la portire de gauche.

-- Que Votre minence se rassure, dit dArtagnan, on ne touchera
pas  un cheveu de sa tte.

-- Diable! fit-il une fois dans lantichambre, comment me tirer de
l? je ne puis cependant pas tre  la fois  la portire de
gauche et  celle de droite. Ah bah! je garderai le roi, et
Porthos gardera le cardinal.

Cet arrangement convint  tout le monde, ce qui est assez rare. La
reine avait confiance dans le courage de dArtagnan quelle
connaissait, et le cardinal, dans la force de Porthos quil avait
prouve.

Le cortge se mit en route pour Paris dans un ordre arrt
davance; Guitaut et Comminges, en tte des gardes, marchaient les
premiers; puis venait la voiture royale, ayant  lune de ses
portires dArtagnan,  lautre Porthos; puis les mousquetaires,
les vieux amis de dArtagnan depuis vingt-deux ans, leur
lieutenant depuis vingt, leur capitaine depuis la veille.

En arrivant  la barrire, la voiture fut salue par de grands
cris de: Vive le roi! et de: Vive la reine! Quelques cris de:
Vive Mazarin! sy mlrent, mais neurent point dchos.

On se rendait  Notre-Dame, o devait tre chant un _Te Deum._

Tout le peuple de Paris tait dans les rues. On avait chelonn
les Suisses sur toute la longueur de la route; mais, comme la
route tait longue, ils ntaient placs qu six ou huit pas de
distance, et sur un seul homme de hauteur. Le rempart tait donc
tout  fait insuffisant, et de temps en temps la digue rompue par
un flot de peuple avait toutes les peines du monde  se reformer.

 chaque rupture, toute bienveillante dailleurs, puisquelle
tenait au dsir quavaient les Parisiens de revoir leur roi et
leur reine, dont ils taient privs depuis une anne, Anne
dAutriche regardait dArtagnan avec inquitude, et celui-ci la
rassurait avec un sourire.

Mazarin, qui avait dpens un millier de louis pour faire crier
Vive Mazarin! et qui navait pas estim les cris quil avait
entendus  vingt pistoles, regardait aussi avec inquitude
Porthos; mais le gigantesque garde du corps rpondait  ce regard
avec une si belle voix de basse: Soyez tranquille, Monseigneur,
quen effet Mazarin se tranquillisa de plus en plus.

En arrivant au Palais-Royal, on trouva la foule plus grande
encore; elle avait afflu sur cette place par toutes les rues
adjacentes, et lon voyait, comme une large rivire houleuse, tout
ce flot populaire venant au-devant de la voiture, et roulant
tumultueusement dans la rue Saint-Honor.

Lorsquon arriva sur la place, de grands cris de Vivent Leurs
Majests! retentirent. Mazarin se pencha  la portire. Deux ou
trois cris de: Vive le cardinal! salurent son apparition; mais
presque aussitt des sifflets et des hues les touffrent
impitoyablement. Mazarin plit et se jeta prcipitamment en
arrire.

-- Canailles! murmura Porthos.

DArtagnan ne dit rien, mais frisa sa moustache avec un geste
particulier qui indiquait que sa belle humeur gasconne commenait
 schauffer.

Anne dAutriche se pencha  loreille du jeune roi et lui dit tout
bas:

-- Faites un geste gracieux, et adressez quelques mots 
M. dArtagnan, mon fils.

Le jeune roi se pencha  la portire.

-- Je ne vous ai pas encore souhait le bonjour, monsieur
dArtagnan, dit-il, et cependant je vous ai bien reconnu. Cest
vous qui tiez derrire les courtines de mon lit, cette nuit o
les Parisiens ont voulu me voir dormir.

-- Et si le roi le permet, dit dArtagnan, cest moi qui serai
prs de lui toutes les fois quil y aura un danger  courir.

-- Monsieur, dit Mazarin  Porthos, que feriez-vous si toute la
foule se ruait sur nous?

-- Jen tuerais le plus que je pourrais, Monseigneur, dit Porthos.

-- Hum! fit Mazarin, tout brave et tout vigoureux que vous tes,
vous ne pourriez pas tout tuer.

-- Cest vrai, dit Porthos en se haussant sur ses triers pour
mieux dcouvrir les immensits de la foule, cest vrai, il y en a
beaucoup.

-- Je crois que jaimerais mieux lautre, dit Mazarin.

Et il se rejeta dans le fond du carrosse.

La reine et son ministre avaient raison dprouver quelque
inquitude, du moins le dernier. La foule, tout en conservant les
apparences du respect et mme de laffection pour le roi et la
rgente, commenait  sagiter tumultueusement. On entendait
courir de ces rumeurs sourdes qui, quand elles rasent les flots,
indiquent la tempte, et qui, lorsquelles rasent la multitude,
prsagent lmeute.

DArtagnan se retourna vers les mousquetaires et fit, en clignant
de loeil, un signe imperceptible pour la foule, mais trs
comprhensible pour cette brave lite.

Les rangs des chevaux se resserrrent, et un lger frmissement
courut parmi les hommes.

 la barrire des Sergents on fut oblig de faire halte; Comminges
quitta la tte de lescorte quil tenait, et vint au carrosse de
la reine. La reine interrogea dArtagnan du regard; dArtagnan lui
rpondit dans le mme langage.

-- Allez en avant, dit la reine.

Comminges regagna son poste. On fit un effort, et la barrire
vivante fut rompue violemment.

Quelques murmures slevrent de la foule, qui, cette fois,
sadressaient aussi bien au roi quau ministre.

-- En avant! cria dArtagnan  pleine voix.

-- En avant! rpta Porthos.

Mais, comme si la multitude net attendu que cette dmonstration
pour clater, tous les sentiments dhostilit quelle renfermait
clatrent  la fois. Les cris:  bas le Mazarin!  mort le
cardinal! retentirent de tous cts.

En mme temps, par les rues de Grenelle-Saint-Honor et du Coq, un
double flot se rua qui rompit la faible haie des gardes suisses,
et sen vint tourbillonner jusquaux jambes des chevaux de
dArtagnan et de Porthos.

Cette nouvelle irruption tait plus dangereuse que les autres, car
elle se composait de gens arms, et mieux arms mme que ne le
sont les hommes du peuple en pareil cas. On voyait que ce dernier
mouvement ntait par leffet du hasard qui aurait runi un
certain nombre de mcontents sur le mme point, mais la
combinaison dun esprit hostile qui avait organis une attaque.

Ces deux masses taient conduites chacune par un chef, lun qui
semblait appartenir, non pas au peuple, mais mme  lhonorable
corporation des mendiants; lautre que, malgr son affectation 
imiter les airs du peuple, il tait facile de reconnatre pour un
gentilhomme.

Tous deux agissaient videmment pousss par une mme impulsion.

Il y eut une vive secousse qui retentit jusque dans la voiture
royale; puis des milliers de cris, formant une vraie clameur, se
firent entendre, entrecoups de deux ou trois coups de feu.

--  moi les mousquetaires! scria dArtagnan.

Lescorte se spara en deux files; lune passa  droite du
carrosse, lautre  gauche; lune vint au secours de dArtagnan,
lautre de Porthos.

Alors une mle sengagea, dautant plus terrible quelle navait
pas de but, dautant plus funeste quon ne savait ni pourquoi ni
pour qui on se battait.


XCVIII. O il est prouv quil est quelquefois plus difficile aux
rois de rentrer dans la capitale de leur royaume que den sortir
(Suite)

Comme tous les mouvements de la populace, le choc de cette foule
fut terrible; les mousquetaires, peu nombreux, mal aligns, ne
pouvant, au milieu de cette multitude, faire circuler leurs
chevaux, commencrent par tre entams.

DArtagnan avait voulu faire baisser les mantelets de la voiture,
mais le jeune roi avait tendu le bras en disant:

-- Non, monsieur dArtagnan, je veux voir.

-- Si Votre Majest veut voir, dit dArtagnan, eh bien, quelle
regarde!

Et se retournant avec cette furie qui le rendait si terrible,
dArtagnan bondit vers le chef des meutiers, qui, un pistolet
dune main, une large pe de lautre, essayait de se frayer un
passage jusqu la portire, en luttant avec deux mousquetaires.

-- Place, mordioux! cria dArtagnan, place!

 cette voix, lhomme au pistolet et  la large pe leva la tte;
mais il tait dj trop tard: le coup de dArtagnan tait port;
la rapire lui avait travers la poitrine.

-- Ah! ventre-saint-gris! cria dArtagnan, essayant trop tard de
retenir le coup, que diable veniez-vous faire ici, comte?

-- Accomplir ma destine, dit Rochefort en tombant sur un genou.
Je me suis dj relev de trois de vos coups dpe; mais je ne me
relverai pas du quatrime.

-- Comte, dit dArtagnan avec une certaine motion, jai frapp
sans savoir que ce ft vous. Je serais fch, si vous mouriez, que
vous mourussiez avec des sentiments de haine contre moi.

Rochefort tendit la main  dArtagnan. DArtagnan la lui prit. Le
comte voulut parler, mais une gorge de sang touffa sa parole, il
se raidit dans une dernire convulsion et expira.

-- Arrire, canaille! cria dArtagnan. Votre chef est mort, et
vous navez plus rien  faire ici.

En effet, comme si le comte de Rochefort et t lme de
lattaque qui se portait de ce ct du carrosse du roi, toute la
foule qui lavait suivi et qui lui obissait prit la fuite en le
voyant tomber. DArtagnan poussa une charge avec une vingtaine de
mousquetaires dans la rue du Coq et cette partie de lmeute
disparut comme une fume, en sparpillant sur la place de Saint-
Germain-lAuxerrois et en se dirigeant vers les quais.

DArtagnan revint pour porter secours  Porthos, si Porthos en
avait besoin; mais Porthos, de son ct, avait fait son oeuvre
avec la mme conscience que dArtagnan. La gauche du carrosse
tait non moins bien dblaye que la droite, et lon relevait le
mantelet de la portire que Mazarin, moins belliqueux que le roi,
avait pris la prcaution de faire baisser.

Porthos avait lair fort mlancolique.

-- Quelle diable de mine faites-vous donc l, Porthos? et quel
singulier air vous avez pour un victorieux!

-- Mais vous-mme, dit Porthos, vous me semblez tout mu!

-- Il y a de quoi, mordioux! je viens de tuer un ancien ami.

-- Vraiment! dit Porthos. Qui donc?

-- Ce pauvre comte de Rochefort!...

-- Eh bien! cest comme moi, je viens de tuer un homme dont la
figure ne mest pas inconnue; malheureusement je lai frapp  la
tte, et en un instant il a eu le visage plein de sang.

-- Et il na rien dit en tombant?

-- Si fait, il a dit... Ouf!

-- Je comprends, dit dArtagnan ne pouvant sempcher de rire,
que, sil na pas dit autre chose, cela na pas d vous clairer
beaucoup.

-- Eh bien, monsieur? demanda la reine.

-- Madame, dit dArtagnan, la route est parfaitement libre, et
Votre Majest peut continuer son chemin.

En effet, tout le cortge arriva sans autre accident dans lglise
Notre-Dame, sous le portail de laquelle tout le clerg, le
coadjuteur en tte, attendait le roi, la reine et le ministre,
pour la bienheureuse rentre desquels on allait chanter le _Te
Deum._

Pendant le service et vers le moment o il tirait  sa fin, un
gamin tout effar entra dans lglise, courut  la sacristie,
shabilla rapidement en enfant de choeur, et fendant, grce au
respectable uniforme dont il venait de se couvrir, la foule qui
encombrait le temple, il sapprocha de Bazin, qui, revtu de sa
robe bleue et sa baleine garnie dargent  la main, se tenait
gravement plac en face du Suisse  lentre du choeur.

Bazin sentit quon le tirait par sa manche. Il abaissa vers la
terre ses yeux batement levs vers le ciel, et reconnut Friquet.

-- Eh bien! drle, quy a-t-il, que vous osez me dranger dans
lexercice de mes fonctions? demanda le bedeau.

-- Il y a, monsieur Bazin, dit Friquet, que M. Maillard, vous
savez bien, le donneur deau bnite  Saint-Eustache...

-- Oui, aprs?...

-- Eh bien! il a reu dans la bagarre un coup dpe sur la tte;
cest ce grand gant qui est l, vous voyez, brod sur toutes les
coutures, qui le lui a donn.

-- Oui? en ce cas, dit Bazin, il doit tre bien malade.

-- Si malade quil se meurt, et quil voudrait, avant de mourir,
se confesser  M. le coadjuteur, qui a pouvoir,  ce quon dit, de
remettre les gros pchs.

-- Et il se figure que M. le coadjuteur se drangera pour lui?

-- Oui, certainement, car il parat que M. le coadjuteur le lui a
promis.

-- Et qui ta dit cela?

-- M. Maillard lui-mme.

-- Tu las donc vu?

-- Certainement, jtais l quand il est tomb.

-- Et que faisais-tu l?

-- Tiens! je criais:  bas Mazarin!  mort le cardinal!  la
potence litalien! Nest-ce pas cela que vous maviez dit de
crier?

-- Veux-tu te taire, petit drle! dit Bazin en regardant avec
inquitude autour de lui.

-- De sorte quil ma dit, ce pauvre M. Maillard: Va chercher
M. le coadjuteur, Friquet, et si tu me lamnes, je te fais mon
hritier. Dites donc, pre Bazin, lhritier de M. Maillard, le
donneur deau bnite  Saint-Eustache! hein! je nai plus qu me
croiser les bras! Cest gal, je voudrais bien lui rendre ce
service-l, quen dites-vous?

-- Je vais prvenir M. le coadjuteur, dit Bazin.

En effet, il sapprocha respectueusement et lentement du prlat,
lui dit  loreille quelques mots, auxquels celui-ci rpondit par
un signe affirmatif, et revenant du mme pas quil tait all:

-- Va dire au moribond quil prenne patience, Monseigneur sera
chez lui dans une heure.

-- Bon, dit Friquet, voil ma fortune faite.

--  propos, dit Bazin, o sest-il fait porter?

--  la tour Saint-Jacques-la-Boucherie.

Et, enchant du succs de son ambassade, Friquet, sans quitter son
costume denfant de choeur, qui dailleurs lui donnait une plus
grande facilit de parcours, sortit de la basilique et prit, avec
toute la rapidit dont il tait capable, la route de la tour
Saint-Jacques-la-Boucherie.

En effet, aussitt le _Te Deum_ achev, le coadjuteur, comme il
lavait promis, et sans mme quitter ses habits sacerdotaux,
sachemina  son tour vers la vieille tour quil connaissait si
bien.

Il arrivait  temps. Quoique plus bas de moment en moment, le
bless ntait pas encore mort.

On lui ouvrit la porte de la pice o agonisait le mendiant.

Un instant aprs Friquet sortit en tenant  la main un gros sac de
cuir quil ouvrit aussitt quil fut hors de la chambre, et qu
son grand tonnement il trouva plein dor.

Le mendiant lui avait tenu parole et lavait fait son hritier.

-- Ah! mre Nanette, scria Friquet suffoqu, ah! mre Nanette!

Il nen put dire davantage; mais la force qui lui manquait pour
parler lui resta pour agir. Il prit vers la rue une course
dsespre, et, comme le Grec de Marathon tombant sur la place
dAthnes son laurier  la main, Friquet arriva sur le seuil du
conseiller Broussel, et tomba en arrivant, parpillant sur le
parquet les louis qui dgorgeaient de son sac.

La mre Nanette commena par ramasser les louis, et ensuite
ramassa Friquet.

Pendant ce temps, le cortge rentrait au Palais-Royal.

-- Cest un bien vaillant homme, ma mre, que ce M. dArtagnan,
dit le jeune roi.

-- Oui, mon fils, et qui a rendu de bien grands services  votre
pre. Mnagez-le donc pour lavenir.

Monsieur le capitaine, dit en descendant de voiture le jeune roi 
dArtagnan, Madame la reine me charge de vous inviter  dner pour
aujourdhui, vous et votre ami le baron du Vallon.

Ctait un grand honneur pour dArtagnan et pour Porthos; aussi
Porthos tait-il transport. Cependant, pendant toute la dure du
repas, le digne gentilhomme parut tout proccup.

-- Mais quaviez-vous donc, baron? lui dit dArtagnan en
descendant lescalier du Palais-Royal; vous aviez lair tout
soucieux pendant le dner.

-- Je cherchais, dit Porthos,  me rappeler o jai vu ce mendiant
que je dois avoir tu.

-- Et vous ne pouvez en venir  bout?

-- Non.

-- Eh bien! cherchez, mon ami, cherchez; quand vous laurez
trouv, vous me le direz, nest-ce pas?

-- Pardieu! fit Porthos.


Conclusion

En rentrant chez eux, les deux amis trouvrent une lettre dAthos
qui leur donnait rendez-vous au Grand-Charlemagne pour le
lendemain matin.

Tous deux se couchrent de bonne heure, mais ni lun ni lautre ne
dormit. On narrive pas ainsi au but de tous ses dsirs sans que
ce but atteint nait linfluence de chasser le sommeil, au moins
pendant la premire nuit.

Le lendemain,  lheure indique, tous deux se rendirent chez
Athos. Ils trouvrent le comte et Aramis en habits de voyage.

-- Tiens! dit Porthos, nous partons donc tous? Moi aussi jai fait
mes apprts ce matin.

-- Oh! mon Dieu, oui, dit Aramis, il ny a plus rien  faire 
Paris du moment o il ny a plus de Fronde.

Madame de Longueville ma invit  aller passer quelques jours en
Normandie, et ma charg, tandis quon baptiserait son fils,
daller lui faire prparer ses logements  Rouen. Je vais
macquitter de cette commission; puis, sil ny a rien de nouveau,
je retournerai mensevelir dans mon couvent de Noisy-le-Sec.

-- Et moi, dit Athos, je retourne  Bragelonne. Vous le savez, mon
cher dArtagnan, je ne suis plus quun bon et brave campagnard.
Raoul na dautre fortune que ma fortune, pauvre enfant! et il
faut que je veille sur elle, puisque je ne suis en quelque sorte
quun prte-nom.

-- Et Raoul, quen faites-vous?

-- Je vous le laisse, mon ami. On va faire la guerre en Flandre,
vous lemmnerez; jai peur que le sjour de Blois ne soit
dangereux  sa jeune tte. Emmenez-le et apprenez-lui  tre brave
et loyal comme vous.

-- Et moi, dit dArtagnan, je ne vous aurai plus, Athos, mais au
moins je laurai, cette chre tte blonde; et, quoique ce ne soit
quun enfant, comme votre me tout entire revit en lui, cher
Athos, je croirai toujours que vous tes l prs de moi,
maccompagnant et me soutenant.

Les quatre amis sembrassrent les larmes aux yeux.

Puis ils se sparrent sans savoir sils se reverraient jamais.

DArtagnan revint rue Tiquetonne avec Porthos, toujours proccup
et toujours cherchant quel tait cet homme quil avait tu. En
arrivant devant lhtel de La Chevrette, on trouva les quipages
du baron prts et Mousqueton en selle.

-- Tenez, dArtagnan, dit Porthos, quittez lpe et venez avec
moi  Pierrefonds,  Bracieux ou au Vallon; nous vieillirons
ensemble en parlant de nos compagnons.

-- Non pas! dit dArtagnan. Peste! on va ouvrir la campagne, et je
veux en tre; jespre bien y gagner quelque chose!

-- Et quesprez-vous donc devenir?

-- Marchal de France, pardieu!

-- Ah! ah! fit Porthos en regardant dArtagnan, aux gasconnades
duquel il navait jamais pu se faire entirement.

-- Venez avec moi, Porthos, dit dArtagnan, je vous ferai duc.

-- Non, dit Porthos, Mouston ne veut plus faire la guerre.
Dailleurs on ma mnag une entre solennelle chez moi, qui va
faire crever de piti tous mes voisins.

--  ceci, je nai rien  rpondre, dit dArtagnan qui connaissait
la vanit du nouveau baron. Au revoir donc, mon ami.

-- Au revoir, cher capitaine, dit Porthos. Vous savez que lorsque
vous me voudrez venir voir, vous serez toujours le bienvenu dans
ma baronnie.

-- Oui, dit dArtagnan, au retour de la campagne jirai.

-- Les quipages de M. le baron attendent, dit Mousqueton.

Et les deux amis se sparrent aprs stre serr la main.
DArtagnan resta sur la porte, suivant dun oeil mlancolique
Porthos qui sloignait.

Mais au bout de vingt pas, Porthos sarrta tout court, se frappa
le front et revint.

-- Je me rappelle, dit-il.

-- Quoi? demanda dArtagnan.

-- Quel est ce mendiant que jai tu.

-- Ah vraiment! qui est-ce?

-- Cest cette canaille de Bonacieux.

Et Porthos, enchant davoir lesprit libre, rejoignit Mousqueton,
avec lequel il disparut au coin de la rue.

DArtagnan demeura un instant immobile et pensif puis, en se
retournant il aperut la belle Madeleine, qui, inquite des
nouvelles grandeurs de dArtagnan, se tenait debout sur le seuil
de la porte.

-- Madeleine, dit le Gascon, donnez-moi lappartement du premier;
je suis oblig de reprsenter, maintenant que je suis capitaine
des mousquetaires. Mais gardez-moi toujours la chambre du
cinquime; on ne sait ce qui peut arriver.

FIN





End of the Project Gutenberg EBook of Vingt ans aprs, by Alexandre Dumas

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VINGT ANS APRS ***

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