The Project Gutenberg EBook of Madame Bovary, by Gustave Flaubert

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Title: Madame Bovary

Author: Gustave Flaubert

Release Date: November 26, 2004 [EBook #14155]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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Gustave Flaubert
MADAME BOVARY


(1857)


Table des matires

PREMIRE PARTIE
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
DEUXIME PARTIE
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI
XII
XIII
XIV
XV
TROISIME PARTIE
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI


 Marie-Antoine-Jules Senard

MEMBRE DU BARREAU DE PARIS EX-PRESIDENT DE LASSEMBLE NATIONALE
ET ANCIEN MINISTRE DE LINTRIEUR

Cher et illustre ami,

Permettez-moi dinscrire votre nom en tte de ce livre et au-
dessus mme de sa ddicace; car cest  vous, surtout, que jen
dois la publication. En passant par votre magnifique plaidoirie,
mon oeuvre a acquis pour moi-mme comme une autorit imprvue.
Acceptez donc ici lhommage de ma gratitude, qui, si grande
quelle puisse tre, ne sera jamais  la hauteur de votre
loquence et de votre dvouement.

GUSTAVE FLAUBERT

Paris, 12 avril 1857


 Louis Bouilhet


PREMIRE PARTIE


I

Nous tions  ltude, quand le Proviseur entra, suivi dun
nouveau habill en bourgeois et dun garon de classe qui portait
un grand pupitre. Ceux qui dormaient se rveillrent, et chacun se
leva comme surpris dans son travail.

Le Proviseur nous fit signe de nous rasseoir; puis, se tournant
vers le matre dtudes:

-- Monsieur Roger, lui dit-il  demi-voix, voici un lve que je
vous recommande, il entre en cinquime. Si son travail et sa
conduite sont mritoires, il passera dans les grands, o lappelle
son ge.

Rest dans langle, derrire la porte, si bien quon lapercevait
 peine, le nouveau tait un gars de la campagne, dune quinzaine
dannes environ, et plus haut de taille quaucun de nous tous. Il
avait les cheveux coups droit sur le front, comme un chantre de
village, lair raisonnable et fort embarrass. Quoiquil ne ft
pas large des paules, son habit-veste de drap vert  boutons
noirs devait le gner aux entournures et laissait voir, par la
fente des parements, des poignets rouges habitus  tre nus. Ses
jambes, en bas bleus, sortaient dun. pantalon jauntre trs tir
par les bretelles. Il tait chauss de souliers forts, mal cirs,
garnis de clous.

On commena la rcitation des leons. Il les couta de toutes ses
oreilles, attentif comme au sermon, nosant mme croiser les
cuisses, ni sappuyer sur le coude, et,  deux heures, quand la
cloche sonna, le matre dtudes fut oblig de lavertir, pour
quil se mt avec nous dans les rangs.

Nous avions lhabitude, en entrant en classe, de jeter nos
casquettes par terre, afin davoir ensuite nos mains plus libres;
il fallait, ds le seuil de la porte, les lancer sous le banc, de
faon  frapper contre la muraille en faisant beaucoup de
poussire; ctait l le genre.

Mais, soit quil net pas remarqu cette manoeuvre ou quil neut
os sy soumettre, la prire tait finie que le nouveau tenait
encore sa casquette sur ses deux genoux. Ctait une de ces
coiffures dordre composite, o lon retrouve les lments du
bonnet  poil, du chapska, du chapeau rond, de la casquette de
loutre et du bonnet de coton, une de ces pauvres choses, enfin,
dont la laideur muette a des profondeurs dexpression comme le
visage dun imbcile. Ovode et renfle de baleines, elle
commenait par trois boudins circulaires; puis salternaient,
spars par une bande rouge, des losanges de velours et de poils
de lapin; venait ensuite une faon de sac qui se terminait par un
polygone cartonn, couvert dune broderie en soutache complique,
et do pendait, au bout dun long cordon trop mince, un petit
croisillon de fils dor, en manire de gland. Elle tait neuve; la
visire brillait.

-- Levez-vous, dit le professeur.

Il se leva; sa casquette tomba. Toute la classe se mit  rire.

Il se baissa pour la reprendre. Un voisin la fit tomber dun coup
de coude, il la ramassa encore une fois.

-- Dbarrassez-vous donc de votre casque, dit le professeur, qui
tait un homme desprit.

Il y eut un rire clatant des coliers qui dcontenana le pauvre
garon, si bien quil ne savait sil fallait garder sa casquette 
la main, la laisser par terre ou la mettre sur sa tte. Il se
rassit et la posa sur ses genoux.

-- Levez-vous, reprit le professeur, et dites-moi votre nom.

Le nouveau articula, dune voix bredouillante, un nom
inintelligible.

-- Rptez!

Le mme bredouillement de syllabes se fit entendre, couvert par
les hues de la classe.

-- Plus haut! cria le matre, plus haut!

Le nouveau, prenant alors une rsolution extrme, ouvrit une
bouche dmesure et lana  pleins poumons, comme pour appeler
quelquun, ce mot: Charbovari.

Ce fut un vacarme qui slana dun bond, monta en crescendo, avec
des clats de voix aigus (on hurlait, on aboyait, on trpignait,
on rptait: Charbovari! Charbovari!), puis qui roula en notes
isoles, se calmant  grand-peine, et parfois qui reprenait tout 
coup sur la ligne dun banc o saillissait encore  et l, comme
un ptard mal teint, quelque rire touff.

Cependant, sous la pluie des pensums, lordre peu  peu se
rtablit dans la classe, et le professeur, parvenu  saisir le nom
de Charles Bovary, se ltant fait dicter, peler et relire,
commanda tout de suite au pauvre diable daller sasseoir sur le
banc de paresse, au pied de la chaire. Il se mit en mouvement,
mais, avant de partir, hsita.

-- Que cherchez-vous? demanda le professeur.

-- Ma cas... fit timidement le nouveau, promenant autour de lui
des regards inquiets.

-- Cinq cents vers  toute la classe! exclam dune voix furieuse,
arrta, comme le _Quos ego_, une bourrasque nouvelle. -- Restez
donc tranquilles! continuait le professeur indign, et sessuyant
le front avec son mouchoir quil venait de prendre dans sa toque:
Quant  vous, le nouveau, vous me copierez vingt fois le verbe
_ridiculus sum_.

Puis, dune voix plus douce:

-- Eh! vous la retrouverez, votre casquette; on ne vous la pas
vole!

Tout reprit son calme. Les ttes se courbrent sur les cartons, et
le nouveau resta pendant deux heures dans une tenue exemplaire,
quoiquil y et bien, de temps  autre, quelque boulette de papier
lance dun bec de plume qui vnt sclabousser sur sa figure.
Mais il sessuyait avec la main, et demeurait immobile, les yeux
baisss.

Le soir,  ltude, il tira ses bouts de manches de son pupitre,
mit en ordre ses petites affaires, rgla soigneusement son papier.
Nous le vmes qui travaillait en conscience, cherchant tous les
mots dans le dictionnaire et se donnant beaucoup de mal. Grce,
sans doute,  cette bonne volont dont il fit preuve, il dut de ne
pas descendre dans la classe infrieure; car, sil savait
passablement ses rgles, il navait gure dlgance dans les
tournures. Ctait le cur de son village qui lui avait commenc
le latin, ses parents, par conomie, ne layant envoy au collge
que le plus tard possible.

Son pre, M. Charles-Denis-Bartholom Bovary, ancien aide-
chirurgien-major, compromis, vers 1812, dans des affaires de
conscription, et forc, vers cette poque, de quitter le service,
avait alors profit de ses avantages personnels pour saisir au
passage une dot de soixante mille francs, qui soffrait en la
fille dun marchand bonnetier, devenue amoureuse de sa tournure.
Bel homme, hbleur, faisant sonner haut ses perons, portant des
favoris rejoints aux moustaches, les doigts toujours garnis de
bagues et habill de couleurs voyantes, il avait laspect dun
brave, avec lentrain facile dun commis voyageur. Une fois mari,
il vcut deux ou trois ans sur la fortune de sa femme, dnant
bien, se levant tard, fumant dans de grandes pipes en porcelaine,
ne rentrant le soir quaprs le spectacle et frquentant les
cafs. Le beau-pre mourut et laissa peu de chose; il en fut
indign, se lana dans la fabrique, y perdit quelque argent, puis
se retira dans la campagne, o il voulut faire valoir. Mais, comme
il ne sentendait gure plus en culture quen indiennes, quil
montait ses chevaux au lieu de les envoyer au labour, buvait son
cidre en bouteilles au lieu de le vendre en barriques, mangeait
les plus belles volailles de sa cour et graissait ses souliers de
chasse avec le lard de ses cochons, il ne tarda point 
sapercevoir quil valait mieux planter l toute spculation.

Moyennant deux cents francs par an, il trouva donc  louer dans un
village, sur les confins du pays de Caux et de la Picardie, une
sorte de logis moiti ferme, moiti maison de matre; et, chagrin,
rong de regrets, accusant le ciel, jaloux contre tout le monde,
il senferma ds lge de quarante-cinq ans, dgot des hommes,
disait-il, et dcid  vivre en paix.

Sa femme avait t folle de lui autrefois; elle lavait aim avec
mille servilits qui lavaient dtach delle encore davantage.
Enjoue jadis, expansive et tout aimante, elle tait, en
vieillissant, devenue ( la faon du vin vent qui se tourne en
vinaigre) dhumeur difficile, piaillarde, nerveuse. Elle avait
tant souffert, sans se plaindre, dabord, quand elle le voyait
courir aprs toutes les gotons de village et que vingt mauvais
lieux le lui renvoyaient le soir, blas et puant livresse! Puis
lorgueil stait rvolt. Alors elle stait tue, avalant sa rage
dans un stocisme muet, quelle garda jusqu sa mort. Elle tait
sans cesse en courses, en affaires. Elle allait chez les avous,
chez le prsident, se rappelait lchance des billets, obtenait
des retards; et,  la maison, repassait, cousait, blanchissait,
surveillait les ouvriers, soldait les mmoires, tandis que, sans
sinquiter de rien, Monsieur, continuellement engourdi dans une
somnolence boudeuse dont il ne se rveillait que pour lui dire des
choses dsobligeantes, restait  fumer au coin du feu, en crachant
dans les cendres.

Quand elle eut un enfant, il le fallut mettre en nourrice. Rentr
chez eux, le marmot fut gt comme un prince. Sa mre le
nourrissait de confitures; son pre le laissait courir sans
souliers, et, pour faire le philosophe, disait mme quil pouvait
bien aller tout nu, comme les enfants des btes.  lencontre des
tendances maternelles, il avait en tte un certain idal viril de
lenfance, daprs lequel il tchait de former son fils, voulant
quon llevt durement,  la spartiate, pour lui faire une bonne
constitution. Il lenvoyait se coucher sans feu, lui apprenait 
boire de grands coups de rhum et  insulter les processions. Mais,
naturellement paisible, le petit rpondait mal  ses efforts. Sa
mre le tranait toujours aprs elle; elle lui dcoupait des
cartons, lui racontait des histoires, sentretenait avec lui dans
des monologues sans fin, pleins de gaiets mlancoliques et de
chatteries babillardes. Dans lisolement de sa vie, elle reporta
sur cette tte denfant toutes ses vanits parses, brises. Elle
rvait de hautes positions, elle le voyait dj grand, beau,
spirituel, tabli, dans les ponts et chausses ou dans la
magistrature. Elle lui apprit  lire, et mme lui enseigna, sur un
vieux piano quelle avait,  chanter deux ou trois petites
romances. Mais,  tout cela, M. Bovary, peu soucieux des lettres,
disait que ce ntait pas la peine! Auraient-ils jamais de quoi
lentretenir dans les coles du gouvernement, lui acheter une
charge ou un fonds de commerce? Dailleurs, avec du toupet, un
homme russit toujours dans le monde. Madame Bovary se mordait les
lvres, et lenfant vagabondait dans le village.

Il suivait les laboureurs, et chassait,  coups de motte de terre,
les corbeaux qui senvolaient. Il mangeait des mres le long des
fosss, gardait les dindons avec une gaule, fanait  la moisson,
courait dans le bois, jouait  la marelle sous le porche de
lglise les jours de pluie, et, aux grandes ftes, suppliait le
bedeau de lui laisser sonner les cloches, pour se pendre de tout
son corps  la grande corde et se sentir emporter par elle dans sa
vole.

Aussi poussa-t-il comme un chne. Il acquit de fortes mains, de
belles couleurs.

 douze ans, sa mre obtint que lon comment ses tudes. On en
chargea le cur. Mais les leons taient si courtes et si mal
suivies, quelles ne pouvaient servir  grand-chose. Ctait aux
moments perdus quelles se donnaient, dans la sacristie, debout, 
la hte, entre un baptme et un enterrement; ou bien le cur
envoyait chercher son lve aprs lAnglus, quand il navait pas
 sortir. On montait dans sa chambre, on sinstallait: les
moucherons et les papillons de nuit tournoyaient autour de la
chandelle. Il faisait chaud, lenfant sendormait; et le bonhomme,
sassoupissant les mains sur son ventre, ne tardait pas  ronfler,
la bouche ouverte. Dautres fois, quand M. le cur, revenant de
porter le viatique  quelque malade des environs, apercevait
Charles qui polissonnait dans la campagne, il lappelait, le
sermonnait un quart dheure et profitait de loccasion pour lui
faire conjuguer son verbe au pied dun arbre. La pluie venait les
interrompre, ou une connaissance qui passait. Du reste, il tait
toujours content de lui, disait mme que le jeune homme avait
beaucoup de mmoire.

Charles ne pouvait en rester l. Madame fut nergique. Honteux, ou
fatigu plutt, Monsieur cda sans rsistance, et lon attendit
encore un an que le gamin et fait sa premire communion.

Six mois se passrent encore; et, lanne daprs, Charles fut
dfinitivement envoy au collge de Rouen, o son pre lamena
lui-mme, vers la fin doctobre,  lpoque de la foire Saint-
Romain.

Il serait maintenant impossible  aucun de nous de se rien
rappeler de lui. Ctait un garon de temprament modr, qui
jouait aux rcrations, travaillait  ltude, coutant en classe,
dormant bien au dortoir, mangeant bien au rfectoire. Il avait
pour correspondant un quincaillier en gros de la rue Ganterie, qui
le faisait sortir une fois par mois, le dimanche, aprs que sa
boutique tait ferme, lenvoyait se promener sur le port 
regarder les bateaux, puis le ramenait au collge ds sept heures,
avant le souper. Le soir de chaque jeudi, il crivait une longue
lettre  sa mre, avec de lencre rouge et trois pains  cacheter;
puis il repassait ses cahiers dhistoire, ou bien lisait un vieux
volume dAnacharsis qui tranait dans ltude. En promenade, il
causait avec le domestique, qui tait de la campagne comme lui.

 force de sappliquer, il se maintint toujours vers le milieu de
la classe; une fois mme, il gagna un premier accessit dhistoire
naturelle. Mais  la fin de sa troisime, ses parents le
retirrent du collge pour lui faire tudier la mdecine,
persuads quil pourrait se pousser seul jusquau baccalaurat.

Sa mre lui choisit une chambre, au quatrime, sur lEau-de-Robec,
chez un teinturier de sa connaissance: Elle conclut les
arrangements pour sa pension, se procura des meubles, une table et
deux chaises, fit venir de chez elle un vieux lit en merisier, et
acheta de plus un petit pole en fonte, avec la provision de bois
qui devait chauffer son pauvre enfant. Puis elle partit au bout de
la semaine, aprs mille recommandations de se bien conduire,
maintenant quil allait tre abandonn  lui-mme.

Le programme des cours, quil lut sur laffiche, lui fit un effet
dtourdissement: cours danatomie, cours de pathologie, cours de
physiologie, cours de pharmacie, cours de chimie, et de botanique,
et de clinique, et de thrapeutique, sans compter lhygine ni la
matire mdicale, tous noms dont il ignorait les tymologies et
qui taient comme autant de portes de sanctuaires pleins
daugustes tnbres.

Il ny comprit rien; il avait beau couter, il ne saisissait pas.
Il travaillait pourtant, il avait des cahiers relis, il suivait
tous les cours; il ne perdait pas une seule visite. Il
accomplissait sa petite tche quotidienne  la manire du cheval
de mange, qui tourne en place les yeux bands, ignorant de la
besogne quil broie.

Pour lui pargner de la dpense, sa mre lui envoyait chaque
semaine, par le messager, un morceau de veau cuit au four, avec
quoi il djeunait le matin; quand il tait rentr de lhpital,
tout en battant la semelle contre le mur. Ensuite il fallait
courir aux leons,  lamphithtre,  lhospice, et revenir chez
lui,  travers toutes les rues. Le soir, aprs le maigre dner de
son propritaire, il remontait  sa chambre et se remettait au
travail, dans ses habits mouills qui fumaient sur son corps,
devant le pole rougi.

Dans les beaux soirs dt;  lheure o les rues tides sont
vides, quand les servantes, jouent au volant sur le seuil des
portes, il ouvrait sa fentre et saccoudait. La rivire, qui fait
de ce quartier de Rouen comme une ignoble petite Venise, coulait
en bas, sous lui, jaune, violette ou bleue, entre ses ponts et ses
grilles. Des ouvriers, accroupis au bord, lavaient leurs bras dans
leau. Sur des perches partant du haut des greniers, des cheveaux
de coton schaient  lair. En face, au-del des toits, le grand
ciel pur stendait, avec le soleil rouge se couchant. Quil
devait faire bon l-bas! Quelle fracheur sous la htraie! Et il
ouvrait les narines pour aspirer les bonnes odeurs de la campagne,
qui ne venaient pas jusqu lui.

Il maigrit, sa taille sallongea, et sa figure prit une sorte
dexpression dolente qui la rendit presque intressante.

Naturellement, par nonchalance; il en vint  se dlier de toutes
les rsolutions quil stait faites. Une fois, il manqua la
visite, le lendemain son cours, et, savourant la paresse, peu 
peu, ny retourna plus.

Il prit lhabitude du cabaret, avec la passion des dominos.
Senfermer chaque soir dans un sale appartement public, pour y
taper sur des tables de marbre de petits os de mouton marqus de
points noirs, lui semblait un acte prcieux de sa libert, qui le
rehaussait destime vis--vis de lui-mme. Ctait comme
linitiation au monde, laccs des plaisirs dfendus; et, en
entrant, il posait la main sur le bouton de la porte avec une joie
presque sensuelle. Alors, beaucoup de choses comprimes en lui, se
dilatrent; il apprit par coeur des couplets quil chantait aux
bienvenues, senthousiasma pour Branger, sut faire du punch et
connut enfin lamour.

Grce  ces travaux prparatoires, il choua compltement  son
examen dofficier de sant. On lattendait le soir mme  la
maison pour fter son succs.

Il partit  pied et sarrta vers lentre du village, o il fit
demander sa mre, lui conta tout. Elle lexcusa, rejetant lchec
sur linjustice des examinateurs, et le raffermit un peu, se
chargeant darranger les choses. Cinq ans plus tard seulement,
M. Bovary connut la vrit; elle tait vieille, il laccepta, ne
pouvant dailleurs supposer quun homme issu de lui ft un sot.

Charles se remit donc au travail et prpara sans discontinuer les
matires de son examen, dont il apprit davance toutes les
questions par coeur. Il fut reu avec une assez bonne note. Quel
beau jour pour sa mre! On donna un grand dner.

O irait-il exercer son art?  Tostes. Il ny avait l quun vieux
mdecin. Depuis longtemps madame Bovary guettait sa mort, et le
bonhomme navait point encore pli bagage, que Charles tait
install en face, comme son successeur.

Mais ce ntait pas tout que davoir lev son fils, de lui avoir
fait apprendre la mdecine et dcouvert Tostes pour lexercer: il
lui fallait une femme. Elle lui en trouva une: la veuve dun
huissier de Dieppe, qui avait quarante-cinq ans et douze cents
livres de rente.

Quoiquelle ft laide, sche comme un cotret, et bourgeonne comme
un printemps, certes madame Dubuc ne manquait pas de partis 
choisir. Pour arriver  ses fins, la mre Bovary fut oblige de
les vincer tous, et elle djoua mme fort habilement les
intrigues dun charcutier qui tait soutenu par les prtres.

Charles avait entrevu dans le mariage lavnement dune condition
meilleure, imaginant quil serait plus libre et pourrait disposer
de sa personne et de son argent. Mais sa femme fut le matre; il
devait devant le monde dire ceci, ne pas dire cela, faire maigre
tous les vendredis, shabiller comme elle lentendait, harceler
par son ordre les clients qui ne payaient pas. Elle dcachetait
ses lettres, piait ses dmarches, et lcoutait,  travers la
cloison, donner ses consultations dans son cabinet, quand il y
avait des femmes.

Il lui fallait son chocolat tous les matins, des gards  nen
plus finir. Elle se plaignait sans cesse de ses nerfs, de sa
poitrine, de ses humeurs. Le bruit des pas lui faisait mal; on
sen allait, la solitude lui devenait odieuse; revenait-on prs
delle, ctait pour la voir mourir, sans doute. Le soir, quand
Charles rentrait, elle sortait de dessous ses draps ses longs bras
maigres, les lui passait autour du cou, et, layant fait asseoir
au bord du lit, se mettait  lui parler de ses chagrins: il
loubliait, il en aimait une autre! On lui avait bien dit quelle
serait malheureuse; et elle finissait en lui demandant quelque
sirop pour sa sant et un peu plus damour.


II

Une nuit, vers onze heures, ils furent rveills par le bruit dun
cheval qui sarrta juste  la porte. La bonne ouvrit la lucarne
du grenier et parlementa quelque temps avec un homme rest en bas,
dans la rue. Il venait chercher le mdecin; il avait une lettre.
Nastasie descendit les marches en grelottant, et alla ouvrir la
serrure et les verrous, lun aprs lautre. Lhomme laissa son
cheval, et, suivant la bonne, entra tout  coup derrire elle. Il
tira de dedans son bonnet de laine  houppes grises, une lettre
enveloppe dans un chiffon, et la prsenta dlicatement  Charles,
qui saccouda sur loreiller pour la lire. Nastasie, prs du lit,
tenait la lumire. Madame, par pudeur, restait tourne vers la
ruelle et montrait le dos.

Cette lettre, cachete dun petit cachet de cire bleue, suppliait
M. Bovary de se rendre immdiatement  la ferme des Bertaux, pour
remettre une jambe casse. Or il y a, de Tostes aux Bertaux, six
bonnes lieues de traverse, en passant par Longueville et Saint-
Victor. La nuit tait noire. Madame Bovary jeune redoutait les
accidents pour son mari. Donc il fut dcid que le valet dcurie
prendrait les devants. Charles partirait trois heures plus tard,
au lever de la lune. On enverrait un gamin  sa rencontre, afin de
lui montrer le chemin de la ferme et douvrir les cltures devant
lui.

Vers quatre heures du matin, Charles, bien envelopp dans son
manteau, se mit en route pour les Bertaux. Encore endormi par la
chaleur du sommeil, il se laissait bercer au trot pacifique de sa
bte. Quand elle sarrtait delle-mme devant ces trous entours
dpines que lon creuse au bord des sillons, Charles se
rveillant en sursaut, se rappelait vite la jambe casse, et il
tchait de se remettre en mmoire toutes les fractures quil
savait. La pluie ne tombait plus; le jour commenait  venir, et,
sur les branches des pommiers sans feuilles, des oiseaux se
tenaient immobiles, hrissant leurs petites plumes au vent froid
du matin. La plate campagne stalait  perte de vue, et les
bouquets darbres autour des fermes faisaient,  intervalles
loigns, des taches dun violet noir sur cette grande surface
grise, qui se perdait  lhorizon dans le ton morne du ciel.
Charles, de temps  autre, ouvrait les yeux; puis, son esprit se
fatiguant et le sommeil revenant de soi-mme, bientt il entrait
dans une sorte dassoupissement o, ses sensations rcentes se
confondant avec des souvenirs, lui-mme se percevait double,  la
fois tudiant et mari, couch dans son lit comme tout  lheure,
traversant une salle doprs comme autrefois. Lodeur chaude des
cataplasmes se mlait dans sa tte  la verte odeur de la rose;
il entendait rouler sur leur tringle les anneaux de fer des lits
et sa femme dormir... Comme il passait par Vassonville, il
aperut, au bord dun foss, un jeune garon assis sur lherbe.

-- tes-vous le mdecin? demanda lenfant.

Et, sur la rponse de Charles, il prit ses sabots  ses mains et
se mit  courir devant lui.

Lofficier de sant, chemin faisant, comprit aux discours de son
guide que M. Rouault devait tre un cultivateur des plus aiss. Il
stait cass la jambe, la veille au soir, en revenant de faire
les Rois, chez un voisin. Sa femme tait morte depuis deux ans. Il
navait avec lui que sa demoiselle, qui laidait  tenir la
maison.

Les ornires devinrent plus profondes. On approchait des Bertaux.
Le petit gars, se coulant alors par un trou de haie, disparut,
puis, il revint au bout dune cour en ouvrir la barrire. Le
cheval glissait sur lherbe mouille; Charles se baissait pour
passer sous les branches. Les chiens de garde  la niche aboyaient
en tirant sur leur chane. Quand il entra dans les Bertaux, son
cheval eut peur et fit un grand cart.

Ctait une ferme de bonne apparence. On voyait dans les curies,
par le dessus des portes ouvertes, de gros chevaux de labour qui
mangeaient tranquillement dans des rteliers neufs. Le long des
btiments stendait un large fumier, de la bue sen levait, et,
parmi les poules et les dindons, picoraient dessus cinq ou six
paons, luxe des basses-cours cauchoises. La bergerie tait longue,
la grange tait haute,  murs lisses comme la main. Il y avait
sous le hangar deux grandes charrettes et quatre charrues, avec
leurs fouets, leurs colliers, leurs quipages complets, dont les
toisons de laine bleue se salissaient  la poussire fine qui
tombait des greniers. La cour allait en montant; plante darbres
symtriquement espacs, et le bruit gai dun troupeau doies
retentissait prs de la mare.

Une jeune femme, en robe de mrinos bleu garnie de trois volants,
vint sur le seuil de la maison pour recevoir M. Bovary, quelle
fit entrer dans la cuisine, o flambait un grand feu. Le djeuner
des gens bouillonnait alentour, dans des petits pots de taille
ingale. Des vtements humides schaient dans lintrieur de la
chemine. La pelle, les pincettes et le bec du soufflet, tous de
proportion colossale, brillaient comme de lacier poli, tandis que
le long des murs stendait une abondante batterie de cuisine, o
miroitait ingalement la flamme claire du foyer, jointe aux
premires lueurs du soleil arrivant par les carreaux.

Charles monta, au premier, voir le malade. Il le trouva dans son
lit, suant sous ses couvertures et ayant rejet bien loin son
bonnet de coton. Ctait un gros petit homme de cinquante ans, 
la peau blanche,  loeil bleu, chauve sur le devant de la tte,
et qui portait des boucles doreilles. Il avait  ses cts, sur
une chaise, une grande carafe deau-de-vie, dont il se versait de
temps  autre pour se donner du coeur au ventre; mais, ds quil
vit le mdecin, son exaltation tomba, et, au lieu de sacrer comme
il faisait depuis douze heures, il se prit  geindre faiblement.

La fracture tait simple, sans complication daucune espce.
Charles net os en souhaiter de plus facile. Alors, se rappelant
les allures de ses matres auprs du lit des blesss, il
rconforta le patient avec toutes sortes de bons mots; caresses
chirurgicales qui sont comme lhuile dont on graisse les
bistouris. Afin davoir des attelles, on alla chercher, sous la
charreterie, un paquet de lattes. Charles en choisit une, la coupa
en morceaux et la polit avec un clat de vitre, tandis que la
servante dchirait des draps pour faire des bandes, et que
mademoiselle Emma tchait  coudre des coussinets. Comme elle fut
longtemps avant de trouver son tui, son pre simpatienta; elle
ne rpondit rien; mais, tout en cousant, elle se piquait les
doigts, quelle portait ensuite  sa bouche pour les sucer.

Charles fut surpris de la blancheur de ses ongles. Ils taient
brillants, fins du bout, plus nettoys que les ivoires de Dieppe,
et taills en amande. Sa main pourtant ntait pas belle, point
assez ple peut-tre, et un peu sche aux phalanges; elle tait
trop longue aussi, et sans molles inflexions de lignes sur les
contours. Ce quelle avait de beau, ctaient les yeux; quoiquils
fussent bruns, ils semblaient noirs  cause des cils, et son
regard arrivait franchement  vous avec une hardiesse candide.

Une fois le pansement fait, le mdecin fut invit, par M. Rouault
lui-mme,  prendre un morceau avant de partir.

Charles descendit dans la salle, au rez-de-chausse. Deux
couverts, avec des timbales dargent, y taient mis sur une petite
table, au pied dun grand lit  baldaquin revtu dune indienne 
personnages reprsentant des Turcs. On sentait une odeur diris et
de draps humides, qui schappait de la haute armoire en bois de
chne, faisant face  la fentre. Par terre, dans les angles,
taient rangs, debout, des sacs de bl. Ctait le trop-plein du
grenier proche, o lon montait par trois marches de pierre. Il y
avait, pour dcorer lappartement, accroche  un clou, au milieu
du mur dont la peinture verte scaillait sous le salptre, une
tte de Minerve au crayon noir, encadre de dorure, et qui portait
au bas, crit en lettres gothiques:  mon cher papa.

On parla dabord du malade, puis du temps quil faisait, des
grands froids, des loups qui couraient les champs, la nuit.
Mademoiselle Rouault ne samusait gure  la campagne, maintenant
surtout quelle tait charge presque  elle seule des soins de la
ferme. Comme la salle tait frache, elle grelottait tout en
mangeant, ce qui dcouvrait un peu ses lvres charnues, quelle
avait coutume de mordillonner  ses moments de silence.

Son cou sortait dun col blanc, rabattu. Ses cheveux, dont les
deux bandeaux noirs semblaient chacun dun seul morceau, tant ils
taient lisses, taient spars sur le milieu de la tte par une
raie fine, qui senfonait lgrement selon la courbe du crne;
et, laissant voir  peine le bout de loreille, ils allaient se
confondre par derrire en un chignon abondant, avec un mouvement
ond vers les tempes, que le mdecin de campagne remarqua l pour
la premire fois de sa vie. Ses pommettes taient roses. Elle
portait, comme un homme, pass entre deux boutons de son corsage,
un lorgnon dcaille.

Quand Charles, aprs tre mont dire adieu au pre Rouault, rentra
dans la salle avant de partir, il la trouva debout, le front
contre la fentre, et qui regardait dans le jardin, o les chalas
des haricots avaient t renverss par le vent. Elle se retourna.

-- Cherchez-vous quelque chose? demanda-t-elle.

-- Ma cravache, sil vous plat, rpondit-il.

Et il se mit  fureter sur le lit, derrire les portes, sous les
chaises; elle tait tombe  terre, entre les sacs et la muraille.
Mademoiselle Emma laperut; elle se pencha sur les sacs de bl.
Charles, par galanterie, se prcipita et, comme il allongeait
aussi son bras dans le mme mouvement, il sentit sa poitrine
effleurer le dos de la jeune fille, courbe sous lui. Elle se
redressa toute rouge et le regarda par-dessus lpaule, en lui
tendant son nerf de boeuf.

Au lieu de revenir aux Bertaux trois jours aprs, comme il lavait
promis, cest le lendemain mme quil y retourna, puis deux fois
la semaine rgulirement, sans compter les visites inattendues
quil faisait de temps  autre, comme par mgarde.

Tout, du reste, alla bien; la gurison stablit selon les rgles,
et quand, au bout de quarante-six jours, on vit le pre Rouault
qui sessayait  marcher seul dans sa masure, on commena 
considrer M. Bovary comme un homme de grande capacit. Le pre
Rouault disait quil naurait pas t mieux guri par les premiers
mdecins dYvetot ou mme de Rouen.

Quant  Charles, il ne chercha point  se demander pourquoi il
venait aux Bertaux avec plaisir. Y et-il song, quil aurait sans
doute attribu son zle  la gravit du cas, ou peut-tre au
profit quil en esprait. tait-ce pour cela, cependant, que ses
visites  la ferme faisaient, parmi les pauvres occupations de sa
vie, une exception charmante? Ces jours-l il se levait de bonne
heure, partait au galop, poussait sa bte, puis il descendait pour
sessuyer les pieds sur lherbe, et passait ses gants noirs avant
dentrer. Il aimait  se voir arriver dans la cour,  sentir
contre son paule la barrire qui tournait, et le coq qui chantait
sur le mur, les garons qui venaient  sa rencontre. Il aimait la
grange et les curies; il aimait le pre Rouault; qui lui tapait
dans la main en lappelant son sauveur; il aimait les petits
sabots de mademoiselle Emma sur les dalles laves de la cuisine;
ses talons hauts la grandissaient un peu, et, quand elle marchait
devant lui, les semelles de bois, se relevant vite, claquaient
avec un bruit sec contre le cuir de la bottine.

Elle le reconduisait toujours jusqu la premire marche du
perron. Lorsquon navait pas encore amen son cheval, elle
restait l. On stait dit adieu, on ne parlait plus; le grand air
lentourait, levant ple-mle les petits cheveux follets de sa
nuque, ou secouant sur sa hanche les cordons de son tablier, qui
se tortillaient comme des banderoles. Une fois, par un temps de
dgel, lcorce des arbres suintait dans la cour, la neige sur les
couvertures des btiments se fondait. Elle tait sur le seuil;
elle alla chercher son ombrelle, elle louvrit. Lombrelle, de
soie gorge de pigeon, que traversait le soleil, clairait de
reflets mobiles la peau blanche de sa figure. Elle souriait l-
dessous  la chaleur tide; et on entendait les gouttes deau, une
 une, tomber sur la moire tendue.

Dans les premiers temps que Charles frquentait les Bertaux,
madame Bovary jeune ne manquait pas de sinformer du malade, et
mme sur le livre quelle tenait en partie double, elle avait
choisi pour M. Rouault une belle page blanche. Mais quand elle sut
quil avait une fille, elle alla aux informations; et elle apprit
que mademoiselle Rouault, leve au couvent, chez les Ursulines,
avait reu, comme on dit, une belle ducation, quelle savait, en
consquence, la danse, la gographie, le dessin, faire de la
tapisserie et toucher du piano. Ce fut le comble!

-- Cest donc pour cela, se disait-elle, quil a la figure si
panouie quand il va la voir, et quil met son gilet neuf, au
risque de labmer  la pluie? Ah! cette femme! cette femme!...

Et elle la dtesta, dinstinct. Dabord, elle se soulagea par des
allusions, Charles ne les comprit pas; ensuite, par des rflexions
incidentes quil laissait passer de peur de lorage; enfin, par
des apostrophes  brle-pourpoint auxquelles il ne savait que
rpondre.

-- Do vient quil retournait aux Bertaux, puisque M. Rouault
tait guri et que ces gens-l navaient pas encore pay? Ah!
cest quil y avait l-bas une personne, quelquun qui savait
causer, une brodeuse, un bel esprit. Ctait l ce quil aimait:
il lui fallait des demoiselles de ville! -- Et elle reprenait:

-- La fille au pre Rouault, une demoiselle de ville! Allons donc!
leur grand-pre tait berger, et ils ont un cousin qui a failli
passer par les assises pour un mauvais coup, dans une dispute. Ce
nest pas la peine de faire tant de fla-fla, ni de se montrer le
dimanche  lglise avec une robe de soie, comme une comtesse.
Pauvre bonhomme, dailleurs, qui sans les colzas de lan pass,
et t bien embarrass de payer ses arrrages!

Par lassitude, Charles cessa de retourner aux Bertaux. Hlose lui
avait fait jurer quil nirait plus, la main sur son livre de
messe, aprs beaucoup de sanglots et de baisers, dans une grande
explosion damour. Il obit donc; mais la hardiesse de son dsir
protesta contre la servilit de sa conduite, et, par une sorte
dhypocrisie nave, il estima que cette dfense de la voir tait
pour lui comme un droit de laimer. Et puis la veuve tait maigre;
elle avait les dents longues; elle portait en toute saison un
petit chle noir dont la pointe lui descendait entre les
omoplates; sa taille dure tait engaine dans des robes en faon
de fourreau, trop courtes, qui dcouvraient ses chevilles, avec
les rubans de ses souliers larges sentrecroisant sur des bas
gris.

La mre de Charles venait les voir de temps  autre; mais, au bout
de quelques jours, la bru semblait laiguiser  son fil; et alors,
comme deux couteaux, elles taient  le scarifier par leurs
rflexions et leurs observations. Il avait tort de tant manger!
Pourquoi toujours offrir la goutte au premier venu? Quel
enttement que de ne pas vouloir porter de flanelle!

Il arriva quau commencement du printemps, un notaire
dIngouville, dtenteur de fonds de la veuve Dubuc, sembarqua,
par une belle mare, emportant avec lui tout largent de son
tude. Hlose, il est vrai, possdait encore, outre une part de
bateau value six mille francs, sa maison de la rue Saint-
Franois; et cependant, de toute cette fortune que lon avait fait
sonner si haut, rien, si ce nest un peu de mobilier et quelques
nippes, navait paru dans le mnage. Il fallut tirer la chose au
clair. La maison de Dieppe se trouva vermoulue dhypothques
jusque dans ses pilotis; ce quelle avait mis chez le notaire,
Dieu seul le savait, et la part de barque nexcda point mille
cus. Elle avait donc menti, la bonne dame! Dans son exaspration,
M. Bovary pre, brisant une chaise contre les pavs, accusa sa
femme davoir fait le malheur de leur fils en lattelant  une
haridelle semblable, dont les harnais ne valaient pas la peau. Ils
vinrent  Tostes. On sexpliqua. Il y eut des scnes. Hlose, en
pleurs, se jetant dans les bras de son mari, le conjura de la
dfendre de ses parents. Charles voulut parler pour elle. Ceux-ci
se fchrent, et ils partirent.

Mais le coup tait port. Huit jours aprs, comme elle tendait du
linge dans sa cour, elle fut prise dun crachement de sang, et le
lendemain, tandis que Charles avait le dos tourn pour fermer le
rideau de la fentre, elle dit: Ah! mon Dieu! poussa un soupir
et svanouit. Elle tait morte! Quel tonnement!

Quand tout fut fini au cimetire, Charles rentra chez lui. Il ne
trouva personne en bas; il monta au premier, dans la chambre, vit
sa robe encore accroche au pied de lalcve; alors, sappuyant
contre le secrtaire, il resta jusquau soir perdu dans une
rverie douloureuse. Elle lavait aim, aprs tout.


III

Un matin, le pre Rouault vint apporter  Charles le payement de
sa jambe remise: soixante et quinze francs en pices de quarante
sous, et une dinde. Il avait appris son malheur, et len consola
tant quil put.

-- Je sais ce que cest! disait-il en lui frappant sur lpaule;
jai t comme vous, moi aussi! Quand jai eu perdu ma pauvre
dfunte, jallais dans les champs pour tre tout seul; je tombais
au pied dun arbre, je pleurais, jappelais le bon Dieu, je lui
disais des sottises; jaurais voulu tre comme les taupes, que je
voyais aux branches, qui avaient des vers leur grouillant dans le
ventre, crev, enfin. Et quand je pensais que dautres,  ce
moment-l, taient avec leurs bonnes petites femmes  les tenir
embrasses contre eux, je tapais de grands coups par terre avec
mon bton; jtais quasiment fou, que je ne mangeais plus; lide
daller seulement au caf me dgotait, vous ne croiriez pas. Eh
bien, tout doucement, un jour chassant lautre, un printemps sur
un hiver et un automne par-dessus un t, a a coul brin  brin,
miette  miette; a sen est all, cest parti, cest descendu, je
veux dire, car il vous reste toujours quelque chose au fond, comme
qui dirait... un poids, l, sur la poitrine! Mais, puisque cest
notre sort  tous, on ne doit pas non plus se laisser dprir, et,
parce que dautres sont morts, vouloir mourir... Il faut vous
secouer, monsieur Bovary; a se passera! Venez nous voir; ma fille
pense  vous de temps  autre, savez-vous bien, et elle dit comme
a que vous loubliez. Voil le printemps bientt; nous vous
ferons tirer un lapin dans la garenne, pour vous dissiper un peu.

Charles suivit son conseil. Il retourna aux Bertaux; il retrouva
tout comme la veille, comme il y avait cinq mois, cest--dire.
Les poiriers dj taient en fleur, et le bonhomme Rouault, debout
maintenant, allait et venait, ce qui rendait la ferme plus anime.

Croyant quil tait de son devoir de prodiguer au mdecin le plus
de politesses possible,  cause de sa position douloureuse, il le
pria de ne point se dcouvrir la tte, lui parla  voix basse,
comme sil et t malade, et mme fit semblant de se mettre en
colre de ce que lon navait pas apprt  son intention quelque
chose dun peu plus lger que tout le reste, tels que des petits
pots de crme ou des poires cuites. Il conta des histoires.
Charles se surprit  rire; mais le souvenir de sa femme, lui
revenant tout  coup, lassombrit.

On apporta le caf; il ny pensa plus.

Il y pensa moins,  mesure quil shabituait  vivre seul.
Lagrment nouveau de lindpendance lui rendit bientt la
solitude plus supportable. Il pouvait changer maintenant les
heures de ses repas, rentrer ou sortir sans donner de raisons, et,
lorsquil tait bien fatigu, stendre de ses quatre membres,
tout en large, dans son lit. Donc, il se choya, se dorlota et
accepta les consolations quon lui donnait. Dautre part, la mort
de sa femme ne lavait pas mal servi dans son mtier, car on avait
rpt durant un mois: Ce pauvre jeune homme! quel malheur! Son
nom stait rpandu, sa clientle stait accrue; et puis il
allait aux Bertaux tout  son aise. Il avait un espoir sans but,
un bonheur vague; il se trouvait la figure plus agrable en
brossant ses favoris devant son miroir.

Il arriva un jour vers trois heures; tout le monde tait aux
champs; il entra dans la cuisine, mais naperut point dabord
Emma; les auvents taient ferms. Par les fentes du bois, le
soleil allongeait sur les pavs de grandes raies minces, qui se
brisaient  langle des meubles et tremblaient au plafond. Des
mouches, sur la table, montaient le long des verres qui avaient
servi, et bourdonnaient en se noyant au fond, dans le cidre rest.
Le jour qui descendait par la chemine, veloutant la suie de la
plaque, bleuissait un peu les cendres froides. Entre la fentre et
le foyer, Emma cousait; elle navait point de fichu, on voyait sur
ses paules nues de petites gouttes de sueur.

Selon la mode de la campagne, elle lui proposa de boire quelque
chose. Il refusa, elle insista, et enfin lui offrit, en riant, de
prendre un verre de liqueur avec elle. Elle alla donc chercher
dans larmoire une bouteille de curaao, atteignit deux petits
verres, emplit lun jusquau bord, versa  peine dans lautre, et,
aprs avoir trinqu, le porta  sa bouche. Comme il tait presque
vide, elle se renversait pour boire; et, la tte en arrire, les
lvres avances, le cou tendu, elle riait de ne rien sentir,
tandis que le bout de sa langue, passant entre ses dents fines,
lchait  petits coups le fond du verre.

Elle se rassit et elle reprit son ouvrage, qui tait un bas de
coton blanc o elle faisait des reprises; elle travaillait le
front baiss; elle ne parlait pas, Charles non plus. Lair,
passant par le dessous de la porte, poussait un peu de poussire
sur les dalles; il la regardait se traner, et il entendait
seulement le battement intrieur de sa tte, avec le cri dune
poule, au loin, qui pondait dans les cours. Emma, de temps 
autre, se rafrachissait les joues en y appliquant la paume de ses
mains; quelle refroidissait aprs cela sur la pomme de fer des
grands chenets.

Elle se plaignit dprouver, depuis le commencement de la saison,
des tourdissements; elle demanda si les bains de mer lui seraient
utiles; elle se mit  causer du couvent, Charles de son collge,
les phrases leur vinrent. Ils montrent dans sa chambre. Elle lui
fit voir ses anciens cahiers de musique, les petits livres quon
lui avait donns en prix et les couronnes en feuilles de chne,
abandonnes dans un bas darmoire. Elle lui parla encore de sa
mre, du cimetire, et mme lui montra dans le jardin la plate-
bande dont elle cueillait les fleurs, tous les premiers vendredis
de chaque mois, pour les aller mettre sur sa tombe. Mais le
jardinier quils avaient ny entendait rien; on tait si mal
servi! Elle et bien voulu, ne ft-ce au moins que pendant
lhiver, habiter la ville, quoique la longueur des beaux jours
rendt peut-tre la campagne plus ennuyeuse encore durant lt; -
- et, selon ce quelle disait, sa voix tait claire, aigu, ou se
couvrant de langueur tout  coup, tranait des modulations qui
finissaient presque en murmures, quand elle se parlait  elle-
mme, -- tantt joyeuse, ouvrant des yeux nafs, puis les
paupires  demi closes, le regard noy dennui, la pense
vagabondant.

Le soir, en sen retournant, Charles reprit une  une les phrases
quelle avait dites, tchant de se les rappeler, den complter le
sens, afin de se faire la portion dexistence quelle avait vcu
dans le temps quil ne la connaissait pas encore. Mais jamais il
ne put la voir en sa pense, diffremment quil ne lavait vue la
premire fois, ou telle quil venait de la quitter tout  lheure.
Puis il se demanda ce quelle deviendrait, si elle se marierait,
et  qui? hlas! le pre Rouault tait bien riche, et elle!... si
belle! Mais la figure dEmma revenait toujours se placer devant
ses yeux, et quelque chose de monotone comme le ronflement dune
toupie bourdonnait  ses oreilles: Si tu te mariais, pourtant! si
tu te mariais! La nuit, il ne dormit pas, sa gorge tait serre,
il avait soif; il se leva pour aller boire  son pot  leau et il
ouvrit la fentre; le ciel tait couvert dtoiles, un vent chaud
passait, au loin des chiens aboyaient. Il tourna la tte du ct
des Bertaux.

Pensant quaprs tout lon ne risquait rien, Charles se promit de
faire la demande quand loccasion sen offrirait; mais, chaque
fois quelle soffrit, la peur de ne point trouver les mots
convenables lui collait les lvres.

Le pre Rouault net pas t fch quon le dbarrasst de sa
fille, qui ne lui servait gure dans sa maison. Il lexcusait
intrieurement, trouvant quelle avait trop desprit pour la
culture, mtier maudit du ciel, puisquon ny voyait jamais de
millionnaire. Loin dy avoir fait fortune, le bonhomme y perdait
tous les ans; car, sil excellait dans les marchs, o il se
plaisait aux ruses du mtier, en revanche la culture proprement
dite, avec le gouvernement intrieur de la ferme, lui convenait
moins qu personne. Il ne retirait pas volontiers ses mains de
dedans ses poches, et npargnait point la dpense pour tout ce
qui regardait sa vie, voulant tre bien nourri, bien chauff, bien
couch. Il aimait le gros cidre, les gigots saignants, les glorias
longuement battus. Il prenait ses repas dans la cuisine, seul, en
face du feu, sur une petite table quon lui apportait toute
servie, comme au thtre.

Lorsquil saperut donc que Charles avait les pommettes rouges
prs de sa fille, ce qui signifiait quun de ces jours on la lui
demanderait en mariage, il rumina davance toute laffaire. Il le
trouvait bien un peu gringalet, et ce ntait pas l un gendre
comme il let souhait; mais on le disait de bonne conduite,
conome, fort instruit, et sans doute quil ne chicanerait pas
trop sur la dot. Or, comme le pre Rouault allait tre forc de
vendre vingt-deux acres de son bien, quil devait beaucoup au
maon, beaucoup au bourrelier, que larbre du pressoir tait 
remettre:

-- Sil me la demande, se dit-il; je la lui donne.

 lpoque de la Saint-Michel, Charles tait venu passer trois
jours aux Bertaux. La dernire journe stait coule comme les
prcdentes,  reculer de quart dheure en quart dheure. Le pre
Rouault lui fit la conduite; ils marchaient dans un chemin creux,
ils sallaient quitter; ctait le moment. Charles se donna
jusquau coin de la haie, et enfin, quand on leut dpasse:

-- Matre Rouault, murmura-t-il, je voudrais bien vous dire
quelque chose.

Ils sarrtrent. Charles se taisait.

-- Mais contez-moi votre histoire! est-ce que je ne sais pas tout?
dit le pre Rouault, en riant doucement.

-- Pre Rouault..., pre Rouault..., balbutia Charles.

-- Moi, je ne demande pas mieux, continua le fermier. Quoique sans
doute la petite soit de mon ide, il faut pourtant lui demander
son avis. Allez-vous-en donc; je men vais retourner chez nous. Si
cest oui, entendez-moi bien, vous naurez pas besoin de revenir,
 cause du monde, et, dailleurs, a la saisirait trop. Mais pour
que vous ne vous mangiez pas le sang, je pousserai tout grand
lauvent de la fentre contre le mur: vous pourrez le voir par
derrire, en vous penchant sur la haie.

Et il sloigna.

Charles attacha son cheval  un arbre. Il courut se mettre dans le
sentier; il attendit. Une demi-heure se passa, puis il compta dix-
neuf minutes  sa montre. Tout  coup un bruit se fit contre le
mur; lauvent stait rabattu, la cliquette tremblait encore.

Le lendemain, ds neuf heures, il tait  la ferme. Emma rougit
quand il entra, tout en sefforant de rire un peu; par
contenance. Le pre Rouault embrassa son futur gendre. On remit 
causer des arrangements dintrt; on avait, dailleurs, du temps
devant soi, puisque le mariage ne pouvait dcemment avoir lieu
avant la fin du deuil de Charles, cest--dire vers le printemps
de lanne prochaine.

Lhiver se passa dans cette attente. Mademoiselle Rouault soccupa
de son trousseau. Une partie en fut commande  Rouen, et elle se
confectionna des chemises et des bonnets de nuit, daprs des
dessins de modes quelle emprunta. Dans les visites que Charles
faisait  la ferme, on causait des prparatifs de la noce; on se
demandait dans quel appartement se donnerait le dner; on rvait 
la quantit de plats quil faudrait et quelles seraient les
entres.

Emma et, au contraire, dsir se marier  minuit, aux flambeaux;
mais le pre Rouault ne comprit rien  cette ide. Il y eut donc
une noce, o vinrent quarante-trois personnes, o lon resta seize
heures  table, qui recommena le lendemain et quelque peu les
jours suivants.


IV

Les convis arrivrent de bonne heure dans des voitures, carrioles
 un cheval, chars  bancs  deux roues, vieux cabriolets sans
capote, tapissires  rideaux de cuir, et les jeunes gens des
villages les plus voisins dans des charrettes o ils se tenaient
debout, en rang, les mains appuyes sur les ridelles pour ne pas
tomber, allant au trot et secous dur. Il en vint de dix lieues
loin, de Goderville, de Normanville, et de Cany. On avait invit
tous les parents des deux familles, on stait raccommod avec les
amis brouills, on avait crit  des connaissances perdues de vue
depuis longtemps.

De temps  autre, on entendait des coups de fouet derrire la
haie; bientt la barrire souvrait: ctait une carriole qui
entrait. Galopant jusqu la premire marche du perron, elle sy
arrtait court, et vidait son monde, qui sortait par tous les
cts en se frottant les genoux et en stirant les bras. Les
dames, en bonnet, avaient des robes  la faon de la ville, des
chanes de montre en or, des plerines  bouts croiss dans la
ceinture, ou de petits fichus de couleur attachs dans le dos avec
une pingle, et qui leur dcouvraient le cou par derrire. Les
gamins, vtus pareillement  leurs papas, semblaient incommods
par leurs habits neufs (beaucoup mme trennrent ce jour-l la
premire paire de bottes de leur existence), et lon voyait  ct
deux, ne soufflant mot dans la robe blanche de sa premire
communion rallonge pour la circonstance, quelque grande fillette
de quatorze ou seize ans, leur cousine ou leur soeur ane sans
doute, rougeaude, ahurie, les cheveux gras de pommade  la rose,
et ayant bien peur de salir ses gants. Comme il ny avait point
assez de valets dcurie pour dteler toutes les voitures, les
messieurs retroussaient leurs manches et sy mettaient eux-mmes.
Suivant leur position sociale diffrente, ils avaient des habits,
des redingotes, des vestes, des habits-vestes: -- bons habits,
entours de toute la considration dune famille, et qui ne
sortaient de larmoire que pour les solennits; redingotes 
grandes basques flottant au vent,  collet cylindrique,  poches
larges comme des sacs; vestes de gros drap, qui accompagnaient
ordinairement quelque casquette cercle de cuivre  sa visire;
habits-vestes trs courts, ayant dans le dos deux boutons
rapprochs comme une paire dyeux, et dont les pans semblaient
avoir t coups  mme un seul bloc, par la hache du charpentier.
Quelques-uns encore (mais ceux-l, bien sr, devaient dner au bas
bout de la table) portaient des blouses de crmonie, cest--dire
dont le col tait rabattu sur les paules, le dos fronc  petits
plis et la taille attache trs bas par une ceinture cousue.

Et les chemises sur les poitrines bombaient comme des cuirasses!
Tout le monde tait tondu  neuf, les oreilles scartaient des
ttes, on tait ras de prs; quelques-uns mme qui staient
levs ds avant laube, nayant pas vu clair  se faire la barbe,
avaient des balafres en diagonale sous le nez, ou, le long des
mchoires, des pelures dpiderme larges comme des cus de trois
francs, et quavait enflammes le grand air pendant la route, ce
qui marbrait un peu de plaques roses toutes ces grosses faces
blanches panouies.

La mairie se trouvant  une demi-lieue de la ferme, on sy rendit
 pied, et lon revint de mme, une fois la crmonie faite 
lglise. Le cortge, dabord uni comme une seule charpe de
couleur, qui ondulait dans la campagne, le long de ltroit
sentier serpentant entre les bls verts, sallongea bientt et se
coupa en groupes diffrents, qui sattardaient  causer. Le
mntrier allait en tte, avec son violon empanach de rubans  la
coquille; les maris venaient ensuite, les parents, les amis tout
au hasard, et les enfants restaient derrire, samusant  arracher
les clochettes des brins davoine, ou  se jouer entre eux, sans
quon les vt. La robe dEmma, trop longue, tranait un peu par le
bas; de temps  autre, elle sarrtait pour la tirer, et alors
dlicatement, de ses doigts gants, elle enlevait les herbes rudes
avec les petits dards des chardons, pendant que Charles, les mains
vides, attendait quelle et fini. Le pre Rouault, un chapeau de
soie neuf sur la tte et les parements de son habit noir lui
couvrant les mains jusquaux ongles, donnait le bras  madame
Bovary mre. Quant  M. Bovary pre, qui, mprisant au fond tout
ce monde-l, tait venu simplement avec une redingote  un rang de
boutons dune coupe militaire, il dbitait des galanteries
destaminet  une jeune paysanne blonde. Elle saluait, rougissait,
ne savait que rpondre. Les autres gens de la noce causaient de
leurs affaires ou se faisaient des niches dans le dos, sexcitant
davance  la gaiet; et, en y prtant loreille, on entendait
toujours le crin-crin du mntrier qui continuait  jouer dans la
campagne. Quand il sapercevait quon tait loin derrire lui, il
sarrtait  reprendre haleine, cirait longuement de colophane son
archet, afin que les cordes grinassent mieux, et puis il se
remettait  marcher, abaissant et levant tour  tour le manche de
son violon, pour se bien marquer la mesure  lui-mme. Le bruit de
linstrument faisait partir de loin les petits oiseaux.

Ctait sous le hangar de la charreterie que la table tait
dresse. Il y avait dessus quatre aloyaux, six fricasses de
poulets, du veau  la casserole, trois gigots, et, au milieu, un
joli cochon de lait rti, flanqu de quatre andouilles 
loseille. Aux angles, se dressait leau de vie dans des carafes.
Le cidre doux en bouteilles poussait sa mousse paisse autour des
bouchons, et tous les verres, davance, avaient t remplis de vin
jusquau bord. De grands plats de crme jaune, qui flottaient
deux-mmes au moindre choc de la table, prsentaient, dessins
sur leur surface unie, les chiffres des nouveaux poux en
arabesques de nonpareille. On avait t chercher un ptissier 
Yvetot, pour les tourtes et les nougats. Comme il dbutait dans le
pays, il avait soign les choses; et il apporta, lui-mme, au
dessert, une pice monte qui fit pousser des cris.  la base,
dabord, ctait un carr de carton bleu figurant un temple avec
portiques, colonnades et statuettes de stuc tout autour, dans des
niches constelles dtoiles en papier dor; puis se tenait au
second tage un donjon en gteau de Savoie, entour de menues
fortifications en anglique, amandes, raisins secs, quartiers
doranges; et enfin, sur la plate-forme suprieure, qui tait une
prairie verte o il y avait des rochers avec des lacs de
confitures et des bateaux en cales de noisettes, on voyait un
petit Amour, se balanant  une escarpolette de chocolat, dont les
deux poteaux taient termins par deux boutons de rose naturels,
en guise de boules, au sommet.

Jusquau soir, on mangea. Quand on tait trop fatigu dtre
assis, on allait se promener dans les cours ou jouer une partie de
bouchon dans la grange; puis on revenait  table. Quelques-uns,
vers la fin, sy endormirent et ronflrent. Mais, au caf, tout se
ranima; alors on entama des chansons, on fit des tours de force,
on portait des poids, on passait sous son pouce, on essayait 
soulever les charrettes sur ses paules, on disait des gaudrioles;
on embrassait les dames. Le soir, pour partir, les chevaux gorgs
davoine jusquaux naseaux, eurent du mal  entrer dans les
brancards; ils ruaient, se cabraient, les harnais se cassaient,
leurs matres juraient ou riaient; et toute la nuit, au clair de
la lune, par les routes du pays, il y eut des carrioles emportes
qui couraient au grand galop, bondissant dans les saignes,
sautant par-dessus les mtres de cailloux, saccrochant aux talus,
avec des femmes qui se penchaient en dehors de la portire pour
saisir les guides.

Ceux qui restrent aux Bertaux passrent la nuit  boire dans la
cuisine. Les enfants staient endormis sous les bancs.

La marie avait suppli son pre quon lui pargnt les
plaisanteries dusage. Cependant, un mareyeur de leurs cousins
(qui mme avait apport, comme prsent de noces, une paire de
soles) commenait  souffler de leau avec sa bouche par le trou
de la serrure, quand le pre Rouault arriva juste  temps pour
len empcher, et lui expliqua que la position grave de son gendre
ne permettait pas de telles inconvenances. Le cousin, toutefois,
cda difficilement  ces raisons. En dedans de lui-mme, il accusa
le pre Rouault dtre fier, et il alla se joindre dans un coin 
quatre ou cinq autres des invits qui, ayant eu par hasard
plusieurs fois de suite  table les bas morceaux des viandes,
trouvaient aussi quon les avait mal reus, chuchotaient sur le
compte de leur hte et souhaitaient sa ruine  mots couverts.

Madame Bovary mre navait pas desserr les dents de la journe.
On ne lavait consulte ni sur la toilette de la bru, ni sur
lordonnance du festin; elle se retira de bonne heure. Son poux,
au lieu de la suivre, envoya chercher des cigares  Saint-Victor
et fuma jusquau jour, tout en buvant des grogs au kirsch, mlange
inconnu  la compagnie, et qui fut pour lui comme la source dune
considration plus grande encore.

Charles ntait point de complexion factieuse, il navait pas
brill pendant la noce. Il rpondit mdiocrement aux pointes,
calembours, mots  double entente, compliments et gaillardises que
lon se fit un devoir de lui dcocher ds le potage.

Le lendemain, en revanche, il semblait un autre homme. Cest lui
plutt que lon et pris pour la vierge de la veille, tandis que
la marie ne laissait rien dcouvrir o lon pt deviner quelque
chose. Les plus malins ne savaient que rpondre, et ils la
considraient, quand elle passait prs deux, avec des tensions
desprit dmesures. Mais Charles ne dissimulait rien. Il
lappelait ma femme, la tutoyait, sinformait delle  chacun, la
cherchait partout, et souvent il lentranait dans les cours, o
on lapercevait de loin, entre les arbres, qui lui passait le bras
sous la taille et continuait  marcher  demi pench sur elle, en
lui chiffonnant avec sa tte la guimpe de son corsage.

Deux jours aprs la noce, les poux sen allrent: Charles, 
cause de ses malades, ne pouvait sabsenter plus longtemps. Le
pre Rouault les fit reconduire dans sa carriole et les accompagna
lui-mme jusqu Vassonville. L, il embrassa sa fille une
dernire fois, mit pied  terre et reprit sa route. Lorsquil eut
fait cent pas environ, il sarrta, et, comme il vit la carriole
sloignant, dont les roues tournaient dans la poussire, il
poussa un gros soupir. Puis il se rappela ses noces, son temps
dautrefois, la premire grossesse de sa femme; il tait bien
joyeux, lui aussi, le jour quil lavait emmene de chez son pre
dans sa maison, quand il la portait en croupe en trottant sur la
neige; car on tait aux environs de Nol et la campagne tait
toute blanche; elle le tenait par un bras,  lautre tait
accroch son panier; le vent agitait les longues dentelles de sa
coiffure cauchoise, qui lui passaient quelquefois sur la bouche,
et, lorsquil tournait la tte, il voyait prs de lui, sur son
paule, sa petite mine rose qui souriait silencieusement, sous la
plaque dor de son bonnet. Pour se rchauffer les doigts, elle les
lui mettait, de temps en temps, dans la poitrine. Comme ctait
vieux tout cela! Leur fils,  prsent, aurait trente ans! Alors il
regarda derrire lui, il naperut rien sur la route. Il se sentit
triste comme une maison dmeuble; et, les souvenirs tendres se
mlant aux penses noires dans sa cervelle obscurcie par les
vapeurs de la bombance, il eut bien envie un moment daller faire
un tour du ct de lglise. Comme il eut peur, cependant, que
cette vue ne le rendt plus triste encore, il sen revint tout
droit chez lui.

M. et madame Charles arrivrent  Tostes, vers six heures. Les
voisins se mirent aux fentres pour voir la nouvelle femme de leur
mdecin.

La vieille bonne se prsenta, lui fit ses salutations, sexcusa de
ce que le dner ntait pas prt, et engagea Madame, en attendant,
 prendre connaissance de sa maison.


V

La faade de briques tait juste  lalignement de la rue, ou de
la route plutt. Derrire la porte se trouvaient accrochs un
manteau  petit collet, une bride, une casquette de cuir noir, et,
dans un coin,  terre, une paire de houseaux encore couverts de
boue sche.  droite tait la salle, cest--dire lappartement o
lon mangeait et o lon se tenait. Un papier jaune-serin, relev
dans le haut par une guirlande de fleurs ples, tremblait tout
entier sur sa toile mal tendue; des rideaux de calicot blanc,
bords dun galon rouge, sentrecroisaient le long des fentres,
et sur ltroit chambranle de la chemine resplendissait une
pendule  tte dHippocrate, entre deux flambeaux dargent plaqu,
sous des globes de forme ovale. De lautre ct du corridor tait
le cabinet de Charles, petite pice de six pas de large environ,
avec une table, trois chaises et un fauteuil de bureau. Les tomes
du Dictionnaire des sciences mdicales, non coups, mais dont la
brochure avait souffert dans toutes les ventes successives par o
ils avaient pass, garnissaient presque  eux seuls, les six
rayons dune bibliothque en bois de sapin. Lodeur des roux
pntrait  travers la muraille, pendant les consultations, de
mme que lon entendait de la cuisine, les malades tousser dans le
cabinet et dbiter toute leur histoire. Venait ensuite, souvrant
immdiatement sur la cour, o se trouvait lcurie, une grande
pice dlabre qui avait un four, et qui servait maintenant de
bcher, de cellier, de garde-magasin, pleine de vieilles
ferrailles, de tonneaux vides, dinstruments de culture hors de
service, avec quantit dautres choses poussireuses dont il tait
impossible de deviner lusage.

Le jardin, plus long que large, allait, entre deux murs de bauge
couverts dabricots en espalier, jusqu une haie dpines qui le
sparait des champs. Il y avait au milieu un cadran solaire en
ardoise, sur un pidestal de maonnerie; quatre plates-bandes
garnies dglantiers maigres entouraient symtriquement le carr
plus utile des vgtations srieuses. Tout au fond, sous les
sapinettes, un cur de pltre lisait son brviaire.

Emma monta dans les chambres. La premire ntait point meuble;
mais la seconde, qui tait la chambre conjugale, avait un lit
dacajou dans une alcve  draperie rouge. Une bote en
coquillages dcorait la commode; et, sur le secrtaire, prs de la
fentre, il y avait, dans une carafe, un bouquet de fleurs
doranger, nou par des rubans de satin blanc. Ctait un bouquet
de marie, le bouquet de lautre! Elle le regarda. Charles sen
aperut, il le prit et lalla porter au grenier, tandis quassise
dans un fauteuil (on disposait ses affaires autour delle), Emma
songeait  son bouquet de mariage, qui tait emball dans un
carton, et se demandait, en rvant, ce quon en ferait; si par
hasard elle venait  mourir.

Elle soccupa, les premiers jours,  mditer des changements dans
sa maison. Elle retira les globes des flambeaux, fit coller des
papiers neufs, repeindre lescalier et faire des bancs dans le
jardin, tout autour du cadran solaire; elle demanda mme comment
sy prendre pour avoir un bassin  jet deau avec des poissons.
Enfin son mari, sachant quelle aimait  se promener en voiture,
trouva un boc doccasion, qui, ayant une fois des lanternes neuves
et des gardes-crotte en cuir piqu, ressembla presque  un
tilbury.

Il tait donc heureux et sans souci de rien au monde. Un repas en
tte--tte, une promenade le soir sur la grande route, un geste
de sa main sur ses bandeaux, la vue de son chapeau de paille
accroch  lespagnolette dune fentre, et bien dautres choses
encore o Charles navait jamais souponn de plaisir, composaient
maintenant la continuit de son bonheur. Au lit, le matin, et cte
 ct sur loreiller, il regardait la lumire du soleil passer
parmi le duvet de ses joues blondes, que couvraient  demi les
pattes escalopes de son bonnet. Vus de si prs, ses yeux lui
paraissaient agrandis, surtout quand elle ouvrait plusieurs fois
de suite ses paupires en sveillant; noirs  lombre et bleu
fonc au grand jour, ils avaient comme des couches de couleurs
successives, et qui plus paisses dans le fond, allaient en
sclaircissant vers la surface de lmail. Son oeil,  lui, se
perdait dans ces profondeurs, et il sy voyait en petit jusquaux
paules, avec le foulard qui le coiffait et le haut de sa chemise
entrouvert. Il se levait. Elle se mettait  la fentre pour le
voir partir; et elle restait accoude sur le bord, entre deux pots
de graniums, vtue de son peignoir, qui tait lche autour
delle. Charles, dans la rue, bouclait ses perons sur la borne;
et elle continuait  lui parler den haut, tout en arrachant avec
sa bouche quelque bribe de fleur ou de verdure quelle soufflait
vers lui, et qui voltigeant, se soutenant, faisant dans lair des
demi-cercles comme un oiseau, allait, avant de tomber, saccrocher
aux crins mal peigns de la vieille jument blanche, immobile  la
porte. Charles,  cheval, lui envoyait un baiser; elle rpondait
par un signe, elle refermait la fentre, il partait. Et alors, sur
la grande route qui tendait sans en finir son long ruban de
poussire, par les chemins creux o les arbres se courbaient en
berceaux, dans les sentiers dont les bls lui montaient jusquaux
genoux, avec le soleil sur ses paules et lair du matin  ses
narines, le coeur plein des flicits de la nuit, lesprit
tranquille, la chair contente, il sen allait ruminant son
bonheur, comme ceux qui mchent encore, aprs dner, le got des
truffes quils digrent.

Jusqu prsent, quavait-il eu de bon dans lexistence? tait-ce
son temps de collge, o il restait enferm entre ces hauts murs,
seul au milieu de ses camarades plus riches ou plus forts que lui
dans leurs classes, quil faisait rire par son accent, qui se
moquaient de ses habits, et dont les mres venaient au parloir
avec des ptisseries dans leur manchon? tait-ce plus tard,
lorsquil tudiait la mdecine et navait jamais la bourse assez
ronde pour payer la contredanse  quelque petite ouvrire qui ft
devenue sa matresse? Ensuite il avait vcu pendant quatorze mois
avec la veuve, dont les pieds, dans le lit, taient froids comme
des glaons. Mais,  prsent, il possdait pour la vie cette jolie
femme quil adorait. Lunivers, pour lui, nexcdait pas le tour
soyeux de son jupon; et il se reprochait de ne pas laimer, il
avait envie de la revoir; il sen revenait vite, montait
lescalier; le coeur battant. Emma, dans sa chambre, tait  faire
sa toilette; il arrivait  pas muets, il la baisait dans le dos,
elle poussait un cri.

Il ne pouvait se retenir de toucher continuellement  son peigne,
 ses bagues,  son fichu; quelquefois, il lui donnait sur les
joues de gros baisers  pleine bouche, ou ctaient de petits
baisers  la file tout le long de son bras nu, depuis le bout des
doigts jusqu lpaule; et elle le repoussait,  demi souriante
et ennuye, comme on fait  un enfant qui se pend aprs vous.

Avant quelle se marit, elle avait cru avoir de lamour; mais le
bonheur qui aurait d rsulter de cet amour ntant pas venu, il
fallait quelle se ft trompe, songeait-elle. Et Emma cherchait 
savoir ce que lon entendait au juste dans la vie par les mots de
flicit, de passion et divresse, qui lui avaient paru si beaux
dans les livres.


VI

Elle avait lu Paul et Virginie et elle avait rv la maisonnette
de bambous, le ngre Domingo, le chien Fidle, mais surtout
lamiti douce de quelque bon petit frre, qui va chercher pour
vous des fruits rouges dans des grands arbres plus hauts que des
clochers, ou qui court pieds nus sur le sable, vous apportant un
nid doiseau.

Lorsquelle eut treize ans, son pre lamena lui-mme  la ville,
pour la mettre au couvent. Ils descendirent dans une auberge du
quartier Saint-Gervais, o ils eurent  leur souper des assiettes
peintes qui reprsentaient lhistoire de mademoiselle de la
Vallire. Les explications lgendaires, coupes  et l par
lgratignure des couteaux, glorifiaient toutes la religion, les
dlicatesses du coeur et les pompes de la Cour.

Loin de sennuyer au couvent les premiers temps, elle se plut dans
la socit des bonnes soeurs, qui, pour lamuser, la conduisaient
dans la chapelle, o lon pntrait du rfectoire par un long
corridor. Elle jouait fort peu durant les rcrations, comprenait
bien le catchisme, et cest elle qui rpondait toujours  M. le
vicaire dans les questions difficiles. Vivant donc sans jamais
sortir de la tide atmosphre des classes et parmi ces femmes au
teint blanc portant des chapelets  croix de cuivre, elle
sassoupit doucement  la langueur mystique qui sexhale des
parfums de lautel, de la fracheur des bnitiers et du
rayonnement des cierges. Au lieu de suivre la messe, elle
regardait dans son livre les vignettes pieuses bordes dazur, et
elle aimait la brebis malade, le Sacr-Coeur perc de flches
aigus, ou le pauvre Jsus, qui tombe en marchant sur sa croix.
Elle essaya, par mortification, de rester tout un jour sans
manger. Elle cherchait dans sa tte quelque voeu  accomplir.

Quand elle allait  confesse, elle inventait de petits pchs afin
de rester l plus longtemps,  genoux dans lombre, les mains
jointes, le visage  la grille sous le chuchotement du prtre. Les
comparaisons de fianc, dpoux, damant cleste et de mariage
ternel qui reviennent dans les sermons lui soulevaient au fond de
lme des douceurs inattendues.

Le soir, avant la prire, on faisait dans ltude une lecture
religieuse. Ctait, pendant la semaine, quelque rsum dHistoire
sainte ou les Confrences de labb Frayssinous, et, le dimanche,
des passages du Gnie du christianisme, par rcration. Comme elle
couta, les premires fois, la lamentation sonore des mlancolies
romantiques se rptant  tous les chos de la terre et de
lternit! Si son enfance se ft coule dans larrire-boutique
dun quartier marchand, elle se serait peut-tre ouverte alors aux
envahissements lyriques de la nature, qui, dordinaire, ne nous
arrivent que par la traduction des crivains. Mais elle
connaissait trop la campagne; elle savait le blement des
troupeaux, les laitages, les charrues. Habitue aux aspects
calmes, elle se tournait, au contraire, vers les accidents. Elle
naimait la mer qu cause de ses temptes, et la verdure
seulement lorsquelle tait clairseme parmi les ruines. Il
fallait quelle pt retirer des choses une sorte de profit
personnel; et elle rejetait comme inutile tout ce qui ne
contribuait pas  la consommation immdiate de son coeur, -- tant
de temprament plus sentimentale quartiste, cherchant des
motions et non des paysages.

Il y avait au couvent une vieille fille qui venait tous les mois,
pendant huit jours, travailler  la lingerie. Protge par
larchevch comme appartenant  une ancienne famille de
gentilshommes ruins sous la Rvolution, elle mangeait au
rfectoire  la table des bonnes soeurs, et faisait avec elles,
aprs le repas, un petit bout de causette avant de remonter  son
ouvrage. Souvent les pensionnaires schappaient de ltude pour
laller voir. Elle savait par coeur des chansons galantes du
sicle pass, quelle chantait  demi-voix, tout en poussant son
aiguille. Elle contait des histoires, vous apprenait des
nouvelles, faisait en ville vos commissions, et prtait aux
grandes, en cachette, quelque roman quelle avait toujours dans
les poches de son tablier, et dont la bonne demoiselle elle-mme
avalait de longs chapitres, dans les intervalles de sa besogne. Ce
ntaient quamours, amants, amantes, dames perscutes
svanouissant dans des pavillons solitaires, postillons quon tue
 tous les relais, chevaux quon crve  toutes les pages, forts
sombres, troubles du coeur, serments, sanglots, larmes et baisers,
nacelles au clair de lune, rossignols dans les bosquets, messieurs
braves comme des lions, doux comme des agneaux, vertueux comme on
ne lest pas, toujours bien mis, et qui pleurent comme des urnes.
Pendant six mois,  quinze ans, Emma se graissa donc les mains 
cette poussire des vieux cabinets de lecture. Avec Walter Scott,
plus tard, elle sprit de choses historiques, rva bahuts, salle
des gardes et mnestrels. Elle aurait voulu vivre dans quelque
vieux manoir, comme ces chtelaines au long corsage, qui, sous le
trfle des ogives, passaient leurs jours, le coude sur la pierre
et le menton dans la main,  regarder venir du fond de la campagne
un cavalier  plume blanche qui galope sur un cheval noir. Elle
eut dans ce temps-l le culte de Marie Stuart, et des vnrations
enthousiastes  lendroit des femmes illustres ou infortunes.
Jeanne dArc, Hlose, Agns Sorel, la belle Ferronnire et
Clmence Isaure, pour elle, se dtachaient comme des comtes sur
limmensit tnbreuse de lhistoire, o saillissaient encore 
et l, mais plus perdus dans lombre et sans aucun rapport entre
eux, saint Louis avec son chne, Bayard mourant, quelques
frocits de Louis XI, un peu de Saint-Barthlemy, le panache du
Barnais, et toujours le souvenir des assiettes peintes o Louis
XIV tait vant.

 la classe de musique, dans les romances quelle chantait, il
ntait question que de petits anges aux ailes dor, de madones,
de lagunes, de gondoliers, pacifiques compositions qui lui
laissaient entrevoir,  travers la niaiserie du style et les
imprudences de la note, lattirante fantasmagorie des ralits
sentimentales. Quelques-unes de ses camarades apportaient au
couvent les keepsakes quelles avaient reus en trennes. Il les
fallait cacher, ctait une affaire; on les lisait au dortoir.
Maniant dlicatement leurs belles reliures de satin, Emma fixait
ses regards blouis sur le nom des auteurs inconnus qui avaient
sign, le plus souvent, comtes ou vicomtes, au bas de leurs
pices.

Elle frmissait, en soulevant de son haleine le papier de soie des
gravures, qui se levait  demi pli et retombait doucement contre
la page. Ctait, derrire la balustrade dun balcon, un jeune
homme en court manteau qui serrait dans ses bras une jeune fille
en robe blanche, portant une aumnire  sa ceinture; ou bien les
portraits anonymes des ladies anglaises  boucles blondes, qui,
sous leur chapeau de paille rond, vous regardent avec leurs grands
yeux clairs. On en voyait dtales dans des voitures, glissant au
milieu des parcs, o un lvrier sautait devant lattelage que
conduisaient au trot deux petits postillons en culotte blanche.
Dautres, rvant sur des sofas prs dun billet dcachet,
contemplaient la lune, par la fentre entrouverte,  demi drape
dun rideau noir. Les naves, une larme sur la joue, becquetaient
une tourterelle  travers les barreaux dune cage gothique, ou,
souriant la tte sur lpaule, effeuillaient une marguerite de
leurs doigts pointus, retrousss comme des souliers  la poulaine.
Et vous y tiez aussi, sultans  longues pipes, pms sous des
tonnelles, aux bras des bayadres, djiaours, sabres turcs, bonnets
grecs, et vous surtout, paysages blafards des contres
dithyrambiques, qui souvent nous montrez  la fois des palmiers,
des sapins, des tigres  droite, un lion  gauche, des minarets
tartares  lhorizon, au premier plan des ruines romaines, puis
des chameaux accroupis; -- le tout encadr dune fort vierge bien
nettoye, et avec un grand rayon de soleil perpendiculaire
tremblotant dans leau, o se dtachent en corchures blanches,
sur un fond dacier gris, de loin en loin, des cygnes qui nagent.

Et labat-jour du quinquet, accroch dans la muraille au-dessus de
la tte dEmma, clairait tous ces tableaux du monde, qui
passaient devant elle les uns aprs les autres, dans le silence du
dortoir et au bruit lointain de quelque fiacre attard qui roulait
encore sur les boulevards.

Quand sa mre mourut, elle pleura beaucoup les premiers jours.
Elle se fit faire un tableau funbre avec les cheveux de la
dfunte, et, dans une lettre quelle envoyait aux Bertaux, toute
pleine de rflexions tristes sur la vie, elle demandait quon
lensevelt plus tard dans le mme tombeau. Le bonhomme la crut
malade et vint la voir. Emma fut intrieurement satisfaite de se
sentir arrive du premier coup  ce rare idal des existences
ples, o ne parviennent jamais les coeurs mdiocres. Elle se
laissa donc glisser dans les mandres lamartiniens, couta les
harpes sur les lacs, tous les chants de cygnes mourants, toutes
les chutes de feuilles, les vierges pures qui montent au ciel, et
la voix de lternel discourant dans les vallons. Elle sen
ennuya, nen voulut point convenir, continua par habitude, ensuite
par vanit, et fut enfin surprise de se sentir apaise, et sans
plus de tristesse au coeur que de rides sur son front.

Les bonnes religieuses, qui avaient si bien prsum de sa
vocation, saperurent avec de grands tonnements que mademoiselle
Rouault semblait chapper  leur soin. Elles lui avaient, en
effet, tant prodigu les offices, les retraites, les neuvaines et
les sermons, si bien prch le respect que lon doit aux saints et
aux martyrs, et donn tant de bons conseils pour la modestie du
corps et le salut de son me, quelle fit comme les chevaux que
lon tire par la bride: elle sarrta court et le mors lui sortit
des dents. Cet esprit, positif au milieu de ses enthousiasmes, qui
avait aim lglise pour ses fleurs, la musique pour les paroles
des romances, et la littrature pour ses excitations
passionnelles, sinsurgeait devant les mystres de la foi, de mme
quelle sirritait davantage contre la discipline, qui tait
quelque chose dantipathique  sa constitution. Quand son pre la
retira de pension, on ne fut point fch de la voir partir. La
suprieure trouvait mme quelle tait devenue, dans les derniers
temps, peu rvrencieuse envers la communaut.

Emma, rentre chez elle, se plut dabord au commandement des
domestiques, prit ensuite la campagne en dgot et regretta son
couvent. Quand Charles vint aux Bertaux pour la premire fois,
elle se considrait comme fort dsillusionne, nayant plus rien 
apprendre, ne devant plus rien sentir.

Mais lanxit dun tat nouveau, ou peut-tre lirritation cause
par la prsence de cet homme, avait suffi  lui faire croire
quelle possdait enfin cette passion merveilleuse qui jusqualors
stait tenue comme un grand oiseau au plumage rose planant dans
la splendeur des ciels potiques; -- et elle ne pouvait simaginer
 prsent que ce calme o elle vivait ft le bonheur quelle avait
rv.


VII

Elle songeait quelquefois que ctaient l pourtant les plus beaux
jours de sa vie, la lune de miel, comme on disait. Pour en goter
la douceur, il et fallu, sans doute, sen aller vers ces pays 
noms sonores o les lendemains de mariage ont de plus suaves
paresses! Dans des chaises de poste, sous des stores de soie
bleue, on monte au pas des routes escarpes, coutant la chanson
du postillon, qui se rpte dans la montagne avec les clochettes
des chvres et le bruit sourd de la cascade. Quand le soleil se
couche, on respire au bord des golfes le parfum des citronniers;
puis, le soir, sur la terrasse des villas, seuls et les doigts
confondus, on regarde les toiles en faisant des projets. Il lui
semblait que certains lieux sur la terre devaient produire du
bonheur, comme une plante particulire au sol et qui pousse mal
tout autre part. Que ne pouvait-elle saccouder sur le balcon des
chalets suisses ou enfermer sa tristesse dans un cottage cossais,
avec un mari vtu dun habit de velours noir  longues basques, et
qui porte des bottes molles, un chapeau pointu et des manchettes!

Peut-tre aurait-elle souhait faire  quelquun la confidence de
toutes ces choses. Mais comment dire un insaisissable malaise, qui
change daspect comme les nues, qui tourbillonne comme le vent?
Les mots lui manquaient donc, loccasion, la hardiesse.

Si Charles lavait voulu cependant, sil sen ft dout, si son
regard, une seule fois, ft venu  la rencontre de sa pense, il
lui semblait quune abondance subite se serait dtache de son
coeur, comme tombe la rcolte dun espalier quand on y porte la
main. Mais,  mesure que se serrait davantage lintimit de leur
vie; un dtachement intrieur se faisait qui la dliait de lui.

La conversation de Charles tait plate comme un trottoir de rue,
et les ides de tout le monde y dfilaient dans leur costume
ordinaire, sans exciter dmotion, de rire ou de rverie. Il
navait jamais t curieux, disait-il, pendant quil habitait
Rouen, daller voir au thtre les acteurs de Paris. Il ne savait
ni nager, ni faire des armes, ni tirer le pistolet, et il ne put,
un jour, lui expliquer un terme dquitation quelle avait
rencontr dans un roman.

Un homme, au contraire, ne devait-il pas, tout connatre, exceller
en des activits multiples, vous initier aux nergies de la
passion, aux raffinements de la vie,  tous les mystres? Mais il
nenseignait rien, celui-l, ne savait rien, ne souhaitait rien.
Il la croyait heureuse; et elle lui en voulait de ce calme si bien
assis, de cette pesanteur sereine, du bonheur mme quelle lui
donnait.

Elle dessinait quelquefois; et ctait pour Charles un grand
amusement que de rester l, tout debout  la regarder penche sur
son carton, clignant des yeux afin de mieux voir son ouvrage, ou
arrondissant, sur son pouce, des boulettes de mie de pain. Quant
au piano, plus les doigts y couraient vite, plus il
smerveillait. Elle frappait sur les touches avec aplomb, et
parcourait du haut en bas tout le clavier sans sinterrompre.
Ainsi secou par elle, le vieil instrument, dont les cordes
frisaient, sentendait jusquau bout du village si la fentre
tait ouverte, et souvent le clerc de lhuissier qui passait sur
la grande route, nu-tte et en chaussons, sarrtait  lcouter,
sa feuille de papier  la main.

Emma, dautre part; savait conduire sa maison. Elle envoyait aux
malades le compte des visites, dans des lettres bien tournes, qui
ne sentaient pas la facture. Quand ils avaient, le dimanche,
quelque voisin  dner, elle trouvait moyen doffrir un plat
coquet, sentendait  poser sur des feuilles de vigne les
pyramides de reines-claudes, servait renverss les pots de
confitures dans une assiette, et mme elle parlait dacheter des
rince-bouche pour le dessert. Il rejaillissait de tout cela
beaucoup de considration sur Bovary.

Charles finissait par sestimer davantage de ce quil possdait
une pareille femme. Il montrait avec orgueil, dans la salle, deux
petits croquis delle,  la mine de plomb, quil avait fait
encadrer de cadres trs larges et suspendus contre le papier de la
muraille  de longs cordons verts. Au sortir de la messe, on le
voyait sur sa porte avec de belles pantoufles en tapisserie.

Il rentrait tard,  dix heures, minuit quelquefois. Alors il
demandait  manger, et, comme la bonne tait couche, ctait Emma
qui le servait. Il retirait sa redingote pour dner plus  son
aise. Il disait les uns aprs les autres tous les gens quil avait
rencontrs, les villages o il avait t, les ordonnances quil
avait crites, et satisfait de lui-mme, il mangeait le reste du
miroton, pluchait son fromage, croquait une pomme, vidait sa
carafe, puis sallait mettre au lit, se couchait sur le dos et
ronflait.

Comme il avait eu longtemps lhabitude du bonnet de coton, son
foulard ne lui tenait pas aux oreilles; aussi ses cheveux, le
matin, taient rabattus ple-mle sur sa figure et blanchis par le
duvet de son oreiller, dont les cordons se dnouaient pendant la
nuit. Il portait toujours de fortes bottes, qui avaient au cou-de-
pied deux plis pais obliquant vers les chevilles, tandis que le
reste de lempeigne se continuait en ligne droite, tendu comme par
un pied de bois. Il disait que ctait bien assez bon pour la
campagne.

Sa mre lapprouvait en cette conomie; car elle le venait voir
comme autrefois, lorsquil y avait eu chez elle quelque bourrasque
un peu violente; et cependant madame Bovary mre semblait prvenue
contre sa bru. Elle lui trouvait un genre trop relev pour leur
position de fortune; le bois, le sucre et la chandelle filaient
comme dans une grande maison, et la quantit de braise qui se
brlait  la cuisine aurait suffi pour vingt-cinq plats! Elle
rangeait son linge dans les armoires et lui apprenait  surveiller
le boucher quand il apportait la viande. Emma recevait ces leons;
madame Bovary les prodiguait; et les mots de ma fille et de ma
mre schangeaient tout le long du jour, accompagns dun petit
frmissement des lvres, chacune lanant des paroles douces dune
voix tremblante de colre.

Du temps de madame Dubuc, la vieille femme se sentait encore la
prfre; mais,  prsent, lamour de Charles pour Emma lui
semblait une dsertion de sa tendresse, un envahissement sur ce
qui lui appartenait; et elle observait le bonheur de son fils avec
un silence triste, comme quelquun de ruin qui regarde,  travers
les carreaux, des gens attabls dans son ancienne maison. Elle lui
rappelait, en manire de souvenirs, ses peines et ses sacrifices,
et, les comparant aux ngligences dEmma, concluait quil ntait
point raisonnable de ladorer dune faon si exclusive.

Charles ne savait que rpondre; il respectait sa mre, et il
aimait infiniment sa femme; il considrait le jugement de lune
comme infaillible, et cependant il trouvait lautre irrprochable.
Quand madame Bovary tait partie, il essayait de hasarder
timidement, et dans les mmes termes, une ou deux des plus
anodines observations quil avait entendu faire  sa maman; Emma,
lui prouvant dun mot quil se trompait, le renvoyait  ses
malades.

Cependant, daprs des thories quelle croyait bonnes, elle
voulut se donner de lamour. Au clair de lune, dans le jardin,
elle rcitait tout ce quelle savait par coeur de rimes
passionnes et lui chantait en soupirant des adagios
mlancoliques; mais elle se trouvait ensuite aussi calme
quauparavant, et Charles nen paraissait ni plus amoureux ni plus
remu.

Quand elle eut ainsi un peu battu le briquet sur son coeur sans en
faire jaillir une tincelle, incapable, du reste, de comprendre ce
quelle nprouvait pas, comme de croire  tout ce qui ne se
manifestait point par des formes convenues, elle se persuada sans
peine que la passion de Charles navait plus rien dexorbitant.
Ses expansions taient devenues rgulires; il lembrassait  de
certaines heures. Ctait une habitude parmi les autres, et comme
un dessert prvu davance, aprs la monotonie du dner.

Un garde-chasse, guri par Monsieur, dune fluxion de poitrine,
avait donn  Madame une petite levrette dItalie; elle la prenait
pour se promener, car elle sortait quelquefois, afin dtre seule
un instant et de navoir plus sous les yeux lternel jardin avec
la route poudreuse.

Elle allait jusqu la htraie de Banneville, prs du pavillon
abandonn qui fait langle du mur, du ct des champs. Il y a dans
le saut-de-loup, parmi les herbes, de longs roseaux  feuilles
coupantes.

Elle commenait par regarder tout alentour, pour voir si rien
navait chang depuis la dernire fois quelle tait venue. Elle
retrouvait aux mmes places les digitales et les ravenelles, les
bouquets dorties entourant les gros cailloux, et les plaques de
lichen le long des trois fentres, dont les volets toujours clos
sgrenaient de pourriture, sur leurs barres de fer rouilles. Sa
pense, sans but dabord, vagabondait au hasard, comme sa
levrette, qui faisait des cercles dans la campagne, jappait aprs
les papillons jaunes, donnait la chasse aux musaraignes; ou
mordillait les coquelicots sur le bord dune pice de bl. Puis
ses ides peu  peu se fixaient, et, assise sur le gazon, quelle
fouillait  petits coups avec le bout de son ombrelle, Emma se
rptait:

-- Pourquoi, mon Dieu! me suis-je marie?

Elle se demandait sil ny aurait pas eu moyen, par dautres
combinaisons du hasard, de rencontrer un autre homme; et elle
cherchait  imaginer quels eussent t ces vnements non
survenus, cette vie diffrente, ce mari quelle ne connaissait
pas. Tous, en effet, ne ressemblaient pas  celui-l. Il aurait pu
tre beau, spirituel, distingu, attirant, tels quils taient
sans doute, ceux quavaient pouss ses anciennes camarades du
couvent. Que faisaient-elles maintenant?  la ville, avec le bruit
des rues, le bourdonnement des thtres et les clarts du bal,
elles avaient des existences o le coeur se dilate, o les sens
spanouissent. Mais elle, sa vie tait froide comme un grenier
dont la lucarne est au nord, et lennui, araigne silencieuse,
filait sa toile dans lombre  tous les coins de son coeur. Elle
se rappelait les jours de distribution de prix, o elle montait
sur lestrade pour aller chercher ses petites couronnes. Avec ses
cheveux en tresse, sa robe blanche et ses souliers de prunelle
dcouverts, elle avait une faon gentille, et les messieurs, quand
elle regagnait sa place, se penchaient pour lui faire des
compliments; la cour tait pleine de calches, on lui disait adieu
par les portires, le matre de musique passait en saluant, avec
sa bote  violon. Comme ctait loin, tout cela! comme ctait
loin!

Elle appelait Djali, la prenait entre ses genoux, passait ses
doigts sur sa longue tte fine et lui disait:

-- Allons, baisez matresse, vous qui navez pas de chagrins.

Puis, considrant la mine mlancolique du svelte animal qui
billait avec lenteur, elle sattendrissait, et, le comparant 
elle-mme, lui parlait tout haut, comme  quelquun dafflig que
lon console.

Il arrivait parfois des rafales de vent, brises de la mer qui,
roulant dun bond sur tout le plateau du pays de Caux,
apportaient, jusquau loin dans les champs, une fracheur sale.
Les joncs sifflaient  ras de terre, et les feuilles des htres
bruissaient en un frisson rapide, tandis que les cimes, se
balanant toujours, continuaient leur grand murmure. Emma serrait
son chle contre ses paules et se levait.

Dans lavenue, un jour vert rabattu par le feuillage clairait la
mousse rase qui craquait doucement sous ses pieds. Le soleil se
couchait; le ciel tait rouge entre les branches, et les troncs
pareils des arbres plants en ligne droite semblaient une
colonnade brune se dtachant sur un fond dor; une peur la
prenait, elle appelait Djali, sen retournait vite  Tostes par la
grande route, saffaissait dans un fauteuil, et de toute la soire
ne parlait pas.

Mais, vers la fin de septembre, quelque chose dextraordinaire
tomba dans sa vie: elle fut invite  la Vaubyessard, chez le
marquis dAndervilliers.

Secrtaire dtat sous la Restauration, le Marquis, cherchant 
rentrer dans la vie politique, prparait de longue main sa
candidature  la Chambre des dputs. Il faisait, lhiver, de
nombreuses distributions de fagots, et, au Conseil gnral,
rclamait avec exaltation toujours des routes pour son
arrondissement. Il avait eu, lors des grandes chaleurs, un abcs
dans la bouche, dont Charles lavait soulag comme par miracle, en
y donnant  point un coup de lancette. Lhomme daffaires, envoy
 Tostes pour payer lopration, conta, le soir, quil avait vu
dans le jardinet du mdecin des cerises superbes. Or, les
cerisiers poussaient mal  la Vaubyessard, M. le Marquis demanda
quelques boutures  Bovary, se fit un devoir de len remercier
lui-mme, aperut Emma, trouva quelle avait une jolie taille et
quelle ne saluait point en paysanne; si bien quon ne crut pas au
chteau outrepasser les bornes de la condescendance, ni dautre
part commettre une maladresse, en invitant le jeune mnage.

Un mercredi,  trois heures, M. et madame Bovary, monts dans leur
boc, partirent pour la Vaubyessard, avec une grande malle attache
par derrire et une bote  chapeau qui tait pose devant le
tablier. Charles avait, de plus, un carton entre les jambes.

Ils arrivrent  la nuit tombante, comme on commenait  allumer
des lampions dans le parc, afin dclairer les voitures.


VIII

Le chteau, de construction moderne,  lItalienne, avec deux
ailes avanant et trois perrons, se dployait au bas dune immense
pelouse o paissaient quelques vaches, entre des bouquets de
grands arbres espacs, tandis que des bannettes darbustes,
rhododendrons, seringas et boules-de-neige bombaient leurs touffes
de verdure ingales sur la ligne courbe du chemin sabl. Une
rivire passait sous un pont;  travers la brume, on distinguait
des btiments  toit de chaume, parpills dans la prairie, que
bordaient en pente douce deux coteaux couverts de bois, et par
derrire, dans les massifs, se tenaient, sur deux lignes
parallles, les remises et les curies, restes conservs de
lancien chteau dmoli.

Le boc de Charles sarrta devant le perron du milieu; des
domestiques parurent; le Marquis savana, et, offrant son bras 
la femme du mdecin, lintroduisit dans le vestibule.

Il tait pav de dalles en marbre, trs haut, et le bruit des pas,
avec celui des voix, y retentissait comme dans une glise. En face
montait un escalier droit, et  gauche une galerie donnant sur le
jardin conduisait  la salle de billard dont on entendait, ds la
porte, caramboler les boules divoire. Comme elle la traversait
pour aller au salon, Emma vit autour du jeu des hommes  figure
grave, le menton pos sur de hautes cravates, dcors tous, et qui
souriaient silencieusement, en poussant leur queue. Sur la
boiserie sombre du lambris, de grands cadres dors portaient, au
bas de leur bordure, des noms crits en lettres noires. Elle lut:
Jean-Antoine dAndervilliers dYverbonville, comte de la
Vaubyessard et baron de la Fresnaye, tu  la bataille de Coutras,
le 20 octobre 1587. Et sur un autre: Jean-Antoine-Henry-Guy
dAndervilliers de la Vaubyessard, amiral de France et chevalier
de lordre de Saint-Michel, bless au combat de la Hougue-Saint-
Vaast, le 29 mai 1692, mort  la Vaubyessard le 23 janvier 1693.
Puis on distinguait  peine ceux qui suivaient, car la lumire des
lampes, rabattue sur le tapis vert du billard, laissait flotter
une ombre dans lappartement. Brunissant les toiles horizontales,
elle se brisait contre elles en artes fines, selon les
craquelures du vernis; et de tous ces grands carrs noirs bords
dor sortaient,  et l, quelque portion plus claire de la
peinture, un front ple, deux yeux qui vous regardaient, des
perruques se droulant sur lpaule poudre des habits rouges, ou
bien la boucle dune jarretire au haut dun mollet rebondi.

Le Marquis ouvrit la porte du salon; une des dames se leva (la
Marquise elle-mme), vint  la rencontre dEmma et la fit asseoir
prs delle, sur une causeuse, o elle se mit  lui parler
amicalement, comme si elle la connaissait depuis longtemps.
Ctait une femme de la quarantaine environ,  belles paules, 
nez busqu,  la voix tranante, et portant, ce soir-l, sur ses
cheveux chtains, un simple fichu de guipure qui retombait par
derrire, en triangle. Une jeune personne blonde se tenait  ct,
dans une chaise  dossier long; et des messieurs, qui avaient une
petite fleur  la boutonnire de leur habit, causaient avec les
dames, tout autour de la chemine.

 sept heures, on servit le dner. Les hommes, plus nombreux,
sassirent  la premire table, dans le vestibule, et les dames 
la seconde, dans la salle  manger, avec le Marquis et la
Marquise.

Emma se sentit, en entrant, enveloppe par un air chaud, mlange
du parfum des fleurs et du beau linge, du fumet des viandes et de
lodeur des truffes. Les bougies des candlabres allongeaient des
flammes sur les cloches dargent; les cristaux  facettes,
couverts dune bue mate, se renvoyaient des rayons ples; des
bouquets taient en ligne sur toute la longueur de la table, et,
dans les assiettes  large bordure, les serviettes, arranges en
manire de bonnet dvque, tenaient entre le billement de leurs
deux plis chacune un petit pain de forme ovale. Les pattes rouges
des homards dpassaient les plats; de gros fruits dans des
corbeilles  jour stageaient sur la mousse; les cailles avaient
leurs plumes, des fumes montaient; et, en bas de soie, en culotte
courte, en cravate blanche, en jabot, grave comme un juge, le
matre dhtel, passant entre les paules des convives les plats
tout dcoups, faisait dun coup de sa cuiller sauter pour vous le
morceau quon choisissait. Sur le grand pole de porcelaine 
baguette de cuivre, une statue de femme drape jusquau menton
regardait immobile la salle pleine de monde.

Madame Bovary remarqua que plusieurs dames navaient pas mis leurs
gants dans leur verre.

Cependant, au haut bout de la table, seul parmi toutes ces femmes,
courb sur son assiette remplie, et la serviette noue dans le dos
comme un enfant, un vieillard mangeait, laissant tomber de sa
bouche des gouttes de sauce. Il avait les yeux raills et portait
une petite queue enroule dun ruban noir. Ctait le beau-pre du
marquis, le vieux duc de Laverdire, lancien favori du comte
dArtois, dans le temps des parties de chasse au Vaudreuil, chez
le marquis de Conflans, et qui avait t, disait-on, lamant de la
reine Marie-Antoinette entre MM. de Coigny et de Lauzun. Il avait
men une vie bruyante de dbauches, pleine de duels, de paris, de
femmes enleves, avait dvor sa fortune et effray toute sa
famille. Un domestique, derrire sa chaise, lui nommait tout haut,
dans loreille, les plats quil dsignait du doigt en bgayant; et
sans cesse les yeux dEmma revenaient deux-mmes sur ce vieil
homme  lvres pendantes comme sur quelque chose dextraordinaire
et dauguste. Il avait vcu  la Cour et couch dans le lit des
reines!

On versa du vin de Champagne  la glace. Emma frissonna de toute
sa peau en sentant ce froid dans sa bouche. Elle navait jamais vu
de grenades ni mang dananas. Le sucre en poudre mme lui parut
plus blanc et plus fin quailleurs.

Les dames, ensuite, montrent dans leurs chambres sapprter pour
le bal.

Emma fit sa toilette avec la conscience mticuleuse dune actrice
 son dbut. Elle disposa ses cheveux daprs les recommandations
du coiffeur, et elle entra dans sa robe de barge, tale sur le
lit. Le pantalon de Charles le serrait au ventre.

-- Les sous-pieds vont me gner pour danser, dit-il.

-- Danser? reprit Emma.

-- Oui!

-- Mais tu as perdu la tte! on se moquerait de toi, reste  ta
place. Dailleurs, cest plus convenable pour un mdecin, ajouta-
t-elle.

Charles se tut. Il marchait de long en large, attendant quEmma
ft habille.

Il la voyait par derrire, dans la glace, entre deux flambeaux.
Ses yeux noirs semblaient plus noirs. Ses bandeaux, doucement
bombs vers les oreilles, luisaient dun clat bleu; une rose 
son chignon tremblait sur une tige mobile, avec des gouttes deau
factices au bout de ses feuilles. Elle avait une robe de safran
ple, releve par trois bouquets de roses pompon mles de
verdure.

Charles vint lembrasser sur lpaule.

-- Laisse-moi! dit-elle, tu me chiffonnes.

On entendit une ritournelle de violon et les sons dun cor. Elle
descendit lescalier, se retenant de courir.

Les quadrilles taient commencs. Il arrivait du monde. On se
poussait. Elle se plaa prs de la porte, sur une banquette.

Quand la contredanse fut finie, le parquet resta libre pour les
groupes dhommes causant debout et les domestiques en livre qui
apportaient de grands plateaux. Sur la ligne des femmes assises,
les ventails peints sagitaient, les bouquets cachaient  demi le
sourire des visages, et les flacons  bouchon dor tournaient dans
des mains entrouvertes dont les gants blancs marquaient la forme
des ongles et serraient la chair au poignet. Les garnitures de
dentelles, les broches de diamants, les bracelets  mdaillon
frissonnaient aux corsages, scintillaient aux poitrines,
bruissaient sur les bras nus. Les chevelures, bien colles sur les
fronts et tordues  la nuque, avaient, en couronnes, en grappes ou
en rameaux, des myosotis, du jasmin, des fleurs de grenadier, des
pis ou des bleuets. Pacifiques  leurs places, des mres  figure
renfrogne portaient des turbans rouges.

Le coeur dEmma lui battit un peu lorsque, son cavalier la tenant
par le bout des doigts, elle vint se mettre en ligne et attendit
le coup darchet pour partir. Mais bientt lmotion disparut; et,
se balanant au rythme de lorchestre, elle glissait en avant,
avec des mouvements lgers du cou. Un sourire lui montait aux
lvres  certaines dlicatesses du violon, qui jouait seul,
quelquefois, quand les autres instruments se taisaient; on
entendait le bruit clair des louis dor qui se versaient  ct,
sur le tapis des tables; puis tout reprenait  la fois, le cornet
 pistons lanait un clat sonore, les pieds retombaient en
mesure, les jupes se bouffaient et frlaient, les mains se
donnaient, se quittaient; les mmes yeux, sabaissant devant vous,
revenaient se fixer sur les vtres.

Quelques hommes (une quinzaine) de vingt-cinq  quarante ans,
dissmins parmi les danseurs ou causant  lentre des portes, se
distinguaient de la foule par un air de famille, quelles que
fussent leurs diffrences dge, de toilette ou de figure.

Leurs habits, mieux faits, semblaient dun drap plus souple, et
leurs cheveux, ramens en boucles vers les tempes, lustrs par des
pommades plus fines. Ils avaient le teint de la richesse, ce teint
blanc que rehaussent la pleur des porcelaines, les moires du
satin, le vernis des beaux meubles, et quentretient dans sa sant
un rgime discret de nourritures exquises. Leur cou tournait 
laise sur des cravates basses; leurs favoris longs tombaient sur
des cols rabattus; ils sessuyaient les lvres  des mouchoirs
brods dun large chiffre, do sortait une odeur suave. Ceux qui
commenaient  vieillir avaient lair jeune, tandis que quelque
chose de mr stendait sur le visage des jeunes. Dans leurs
regards indiffrents flottait la quitude de passions
journellement assouvies; et,  travers leurs manires douces,
perait cette brutalit particulire que communique la domination
de choses  demi faciles, dans lesquelles la force sexerce et o
la vanit samuse, le maniement des chevaux de race et la socit
des femmes perdues.

 trois pas dEmma, un cavalier en habit bleu causait Italie avec
une jeune femme ple, portant une parure de perles. Ils vantaient
la grosseur des piliers de Saint-Pierre, Tivoli, le Vsuve,
Castellamare et les Cassines, les roses de Gnes, le Colise au
clair de lune. Emma coutait de son autre oreille une conversation
pleine de mots quelle ne comprenait pas. On entourait un tout
jeune homme qui avait battu, la semaine davant, Miss Arabelle et
Romulus, et gagn deux mille louis  sauter un foss, en
Angleterre. Lun se plaignait de ses coureurs qui engraissaient;
un autre, des fautes dimpression qui avaient dnatur le nom de
son cheval.

Lair du bal tait lourd; les lampes plissaient. On refluait dans
la salle de billard. Un domestique monta sur une chaise et cassa
deux vitres; au bruit des clats de verre, madame Bovary tourna la
tte et aperut dans le jardin, contre les carreaux, des faces de
paysans qui regardaient. Alors le souvenir des Bertaux lui arriva.
Elle revit la ferme, la mare bourbeuse, son pre en blouse sous
les pommiers, et elle se revit elle-mme, comme autrefois,
crmant avec son doigt les terrines de lait dans la laiterie.
Mais, aux fulgurations de lheure prsente, sa vie passe, si
nette jusqualors, svanouissait tout entire, et elle doutait
presque de lavoir vcue. Elle tait l; puis autour du bal, il
ny avait plus que de lombre, tale sur tout le reste. Elle
mangeait alors une glace au marasquin, quelle tenait de la main
gauche dans une coquille de vermeil, et fermait  demi les yeux,
la cuiller entre les dents.

Une dame, prs delle, laissa tomber son ventail. Un danseur
passait.

-- Que vous seriez bon, monsieur, dit la dame, de vouloir bien
ramasser mon ventail, qui est derrire ce canap!

Le monsieur sinclina, et, pendant quil faisait le mouvement
dtendre son bras, Emma vit la main de la jeune dame qui jetait
dans son chapeau quelque chose de blanc, pli en triangle. Le
monsieur, ramenant lventail, loffrit  la dame,
respectueusement; elle le remercia dun signe de tte et se mit 
respirer son bouquet.

Aprs le souper, o il y eut beaucoup de vins dEspagne et de vins
du Rhin, des potages  la bisque et au lait damandes, des
puddings  la Trafalgar et toutes sortes de viandes froides avec
des geles alentour qui tremblaient dans les plats, les voitures,
les unes aprs les autres, commencrent  sen aller. En cartant
du coin le rideau de mousseline, on voyait glisser dans lombre la
lumire de leurs lanternes. Les banquettes sclaircirent;
quelques joueurs restaient encore; les musiciens rafrachissaient,
sur leur langue, le bout de leurs doigts; Charles dormait  demi,
le dos appuy contre une porte.

 trois heures du matin, le cotillon commena. Emma ne savait pas
valser. Tout le monde valsait, mademoiselle dAndervilliers elle-
mme et la marquise; il ny avait plus que les htes du chteau,
une douzaine de personnes  peu prs.

Cependant, un des valseurs, quon appelait familirement vicomte,
et dont le gilet trs ouvert semblait moul sur la poitrine, vint
une seconde fois encore inviter madame Bovary, lassurant quil la
guiderait et quelle sen tirerait bien.

Ils commencrent lentement, puis allrent plus vite. Ils
tournaient: tout tournait autour deux, les lampes, les meubles,
les lambris, et le parquet, comme un disque sur un pivot. En
passant auprs des portes, la robe dEmma, par le bas, sraflait
au pantalon; leurs jambes entraient lune dans lautre; il
baissait ses regards vers elle, elle levait les siens vers lui;
une torpeur la prenait, elle sarrta. Ils repartirent; et, dun
mouvement plus rapide, le vicomte, lentranant, disparut avec
elle jusquau bout de la galerie, o, haletante, elle faillit
tomber, et, un instant, sappuya la tte sur sa poitrine. Et puis,
tournant toujours, mais plus doucement, il la reconduisit  sa
place; elle se renversa contre la muraille et mit la main devant
ses yeux.

Quand elle les rouvrit, au milieu du salon, une dame assise sur un
tabouret avait devant elle trois valseurs agenouills. Elle
choisit le Vicomte, et le violon recommena.

On les regardait. Ils passaient et revenaient, elle immobile du
corps et le menton baiss, et lui toujours dans sa mme pose, la
taille cambre, le coude arrondi, la bouche en avant. Elle savait
valser, celle-l! Ils continurent longtemps et fatigurent tous
les autres.

On causa quelques minutes encore, et, aprs les adieux ou plutt
le bonjour, les htes du chteau sallrent coucher.

Charles se tranait  la rampe, les genoux lui rentraient dans le
corps. Il avait pass cinq heures de suite, tout debout devant les
tables,  regarder jouer au whist sans y rien comprendre. Aussi
poussa-t-il un grand soupir de satisfaction lorsquil eut retir
ses bottes.

Emma mit un chle sur ses paules, ouvrit la fentre et saccouda.

La nuit tait noire. Quelques gouttes de pluie tombaient. Elle
aspira le vent humide qui lui rafrachissait les paupires. La
musique du bal bourdonnait encore  ses oreilles, et elle faisait
des efforts pour se tenir veille, afin de prolonger lillusion
de cette vie luxueuse quil lui faudrait tout  lheure
abandonner.

Le petit jour parut. Elle regarda les fentres du chteau,
longuement, tchant de deviner quelles taient les chambres de
tous ceux quelle avait remarqus la veille. Elle aurait voulu
savoir leurs existences, y pntrer, sy confondre.

Mais elle grelottait de froid. Elle se dshabilla et se blottit
entre les draps, contre Charles qui dormait.

Il y eut beaucoup de monde au djeuner. Le repas dura dix minutes;
on ne servit aucune liqueur, ce qui tonna le mdecin. Ensuite
mademoiselle dAndervilliers ramassa des morceaux de brioche dans
une bannette, pour les porter aux cygnes sur la pice deau, et on
salla promener dans la serre chaude, o des plantes bizarres,
hrisses de poils, stageaient en pyramides sous des vases
suspendus, qui, pareils  des nids de serpents trop pleins,
laissaient retomber, de leurs bords, de longs cordons verts
entrelacs. Lorangerie, que lon trouvait au bout, menait 
couvert jusquaux communs du chteau. Le Marquis, pour amuser la
jeune femme, la mena voir les curies. Au-dessus des rteliers en
forme de corbeille, des plaques de porcelaine portaient en noir le
nom des chevaux. Chaque bte sagitait dans sa stalle, quand on
passait prs delle, en claquant de la langue. Le plancher de la
sellerie luisait  loeil comme le parquet dun salon. Les harnais
de voiture taient dresss dans le milieu sur deux colonnes
tournantes, et les mors, les fouets, les triers, les gourmettes
rangs en ligne tout le long de la muraille.

Charles, cependant, alla prier un domestique datteler son boc. On
lamena devant le perron, et, tous les paquets y tant fourrs,
les poux Bovary firent leurs politesses au Marquis et  la
Marquise, et repartirent pour Tostes.

Emma, silencieuse, regardait tourner les roues. Charles, pos sur
le bord extrme de la banquette, conduisait les deux bras carts,
et le petit cheval trottait lamble dans les brancards, qui
taient trop larges pour lui. Les guides molles battaient sur sa
croupe en sy trempant dcume, et la bote ficele derrire le
boc donnait contre la caisse de grands coups rguliers.

Ils taient sur les hauteurs de Thibourville, lorsque devant eux,
tout  coup, des cavaliers passrent en riant, avec des cigares 
la bouche. Emma crut reconnatre le Vicomte: elle se dtourna, et
naperut  lhorizon que le mouvement des ttes sabaissant et
montant, selon la cadence ingale du trot ou du galop.

Un quart de lieue plus loin, il fallut sarrter pour raccommoder,
avec de la corde, le reculement qui tait rompu.

Mais Charles, donnant au harnais un dernier coup doeil, vit
quelque chose par terre, entre les jambes de son cheval; et il
ramassa un porte-cigares tout bord de soie verte et blasonn 
son milieu comme la portire dun carrosse.

-- Il y a mme deux cigares dedans, dit-il; ce sera pour ce soir,
aprs dner.

-- Tu fumes donc? demanda-t-elle.

-- Quelquefois, quand loccasion se prsente.

Il mit sa trouvaille dans sa poche et fouetta le bidet.

Quand ils arrivrent chez eux, le dner ntait point prt. Madame
semporta. Nastasie rpondit insolemment.

-- Partez! dit Emma. Cest se moquer, je vous chasse.

Il y avait pour dner de la soupe  loignon, avec un morceau de
veau  loseille. Charles, assis devant Emma, dit en se frottant
les mains dun air heureux:

-- Cela fait plaisir de se retrouver chez soi!

On entendait Nastasie qui pleurait. Il aimait un peu cette pauvre
fille. Elle lui avait, autrefois, tenu socit pendant bien des
soirs, dans les dsoeuvrements de son veuvage. Ctait sa premire
pratique, sa plus ancienne connaissance du pays.

-- Est-ce que tu las renvoye pour tout de bon? dit-il enfin.

-- Oui. Qui men empche? rpondit-elle.

Puis ils se chauffrent dans la cuisine, pendant quon apprtait
leur chambre. Charles se mit  fumer. Il fumait en avanant les
lvres, crachant  toute minute, se reculant  chaque bouffe.

-- Tu vas te faire mal, dit-elle ddaigneusement.

Il dposa son cigare, et courut avaler,  la pompe, un verre deau
froide. Emma, saisissant le porte-cigares, le jeta vivement au
fond de larmoire.

La journe fut longue, le lendemain! Elle se promena dans son
jardinet, passant et revenant par les mmes alles, sarrtant
devant les plates-bandes, devant lespalier, devant le cur de
pltre, considrant avec bahissement toutes ces choses
dautrefois quelle connaissait si bien. Comme le bal dj lui
semblait loin! Qui donc cartait,  tant de distance, le matin
davant-hier et le soir daujourdhui? Son voyage  la Vaubyessard
avait fait un trou dans sa vie,  la manire de ces grandes
crevasses quun orage, en une seule nuit, creuse quelquefois dans
les montagnes. Elle se rsigna pourtant; elle serra pieusement
dans la commode sa belle toilette et jusqu ses souliers de
satin, dont la semelle stait jaunie  la cire glissante du
parquet. Son coeur tait comme eux: au frottement de la richesse,
il stait plac dessus quelque chose qui ne seffacerait pas.

Ce fut donc une occupation pour Emma que le souvenir de ce bal.
Toutes les fois que revenait le mercredi, elle se disait en
sveillant: Ah! il y a huit jours... il y a quinze jours..., il
y a trois semaines, jy tais! Et peu  peu, les physionomies se
confondirent dans sa mmoire, elle oublia lair des contredanses,
elle ne vit plus si nettement les livres et les appartements;
quelques dtails sen allrent; mais le regret lui resta.


IX

Souvent, lorsque Charles tait sorti, elle allait prendre dans
larmoire, entre les plis du linge o elle lavait laiss, le
porte-cigares en soie verte.

Elle le regardait, louvrait, et mme elle flairait lodeur de sa
doublure, mle de verveine et de tabac.  qui appartenait-il?...
Au Vicomte. Ctait peut-tre un cadeau de sa matresse. On avait
brod cela sur quelque mtier de palissandre, meuble mignon que
lon cachait  tous les yeux, qui avait occup bien des heures et
o staient penches les boucles molles de la travailleuse
pensive. Un souffle damour avait pass parmi les mailles du
canevas; chaque coup daiguille avait fix l une esprance ou un
souvenir, et tous ces fils de soie entrelacs ntaient que la
continuit de la mme passion silencieuse. Et puis le Vicomte, un
matin, lavait emport avec lui. De quoi avait-on parl, lorsquil
restait sur les chemines  large chambranle, entre les vases de
fleurs et les pendules Pompadour? Elle tait  Tostes. Lui, il
tait  Paris, maintenant; l-bas! Comment tait ce Paris? Quel
nom dmesur! Elle se le rptait  demi-voix, pour se faire
plaisir; il sonnait  ses oreilles comme un bourdon de cathdrale,
il flamboyait  ses yeux jusque sur ltiquette de ses pots de
pommade.

La nuit, quand les mareyeurs, dans leurs charrettes, passaient
sous ses fentres en chantant la Marjolaine, elle sveillait, et
coutant le bruit des roues ferres, qui,  la sortie du pays,
samortissait vite sur la terre:

-- Ils y seront demain! se disait-elle.

Et elle les suivait dans sa pense, montant et descendant les
ctes, traversant les villages, filant sur la grande route  la
clart des toiles. Au bout dune distance indtermine, il se
trouvait toujours une place confuse o expirait son rve.

Elle sacheta un plan de Paris, et, du bout de son doigt, sur la
carte, elle faisait des courses dans la capitale. Elle remontait
les boulevards, sarrtant  chaque angle, entre les lignes des
rues, devant les carrs blancs qui figurent les maisons. Les yeux
fatigus  la fin, elle fermait ses paupires, et elle voyait dans
les tnbres se tordre au vent des becs de gaz, avec des marche-
pieds de calches, qui se dployaient  grand fracas devant le
pristyle des thtres.

Elle sabonna  la Corbeille, journal des femmes, et au Sylphe des
salons. Elle dvorait, sans en rien passer, tous les comptes
rendus de premires reprsentations, de courses et de soires,
sintressait au dbut dune chanteuse,  louverture dun
magasin. Elle savait les modes nouvelles, ladresse des bons
tailleurs, les jours de Bois ou dOpra. Elle tudia, dans Eugne
Sue, des descriptions dameublements; elle lut Balzac et George
Sand, y cherchant des assouvissements imaginaires pour ses
convoitises personnelles.  table mme, elle apportait son livre,
et elle tournait les feuillets, pendant que Charles mangeait en
lui parlant. Le souvenir du Vicomte revenait toujours dans ses
lectures. Entre lui et les personnages invents, elle tablissait
des rapprochements. Mais le cercle dont il tait le centre peu 
peu slargit autour de lui, et cette aurole quil avait,
scartant de sa figure, stala plus au loin, pour illuminer
dautres rves.

Paris, plus vague que lOcan, miroitait donc aux yeux dEmma dans
une atmosphre vermeille. La vie nombreuse qui sagitait en ce
tumulte y tait cependant divise par parties, classe en tableaux
distincts. Emma nen apercevait que deux ou trois qui lui
cachaient tous les autres, et reprsentaient  eux seuls
lhumanit complte. Le monde des ambassadeurs marchait sur des
parquets luisants, dans des salons lambrisss de miroirs, autour
de tables ovales couvertes dun tapis de velours  crpines dor.
Il y avait l des robes  queue, de grands mystres, des angoisses
dissimules sous des sourires. Venait ensuite la socit des
duchesses; on y tait ple; on se levait  quatre heures; les
femmes, pauvres anges! portaient du point dAngleterre au bas de
leur jupon, et les hommes, capacits mconnues sous des dehors
futiles, crevaient leurs chevaux par partie de plaisir, allaient
passer  Bade la saison dt, et, vers la quarantaine enfin,
pousaient des hritires. Dans les cabinets de restaurant o lon
soupe aprs minuit riait,  la clart des bougies, la foule
bigarre des gens de lettres et des actrices. Ils taient, ceux-
l, prodigues comme des rois, pleins dambitions idales et de
dlires fantastiques. Ctait une existence au-dessus des autres,
entre ciel et terre, dans les orages, quelque chose de sublime.
Quant au reste du monde, il tait perdu, sans place prcise, et
comme nexistant pas. Plus les choses, dailleurs, taient
voisines, plus sa pense sen dtournait. Tout ce qui lentourait
immdiatement, campagne ennuyeuse, petits bourgeois imbciles,
mdiocrit de lexistence, lui semblait une exception dans le
monde, un hasard particulier o elle se trouvait prise, tandis
quau del stendait  perte de vue limmense pays des flicits
et des passions. Elle confondait, dans son dsir, les sensualits
du luxe avec les joies du coeur, llgance des habitudes et les
dlicatesses du sentiment. Ne fallait-il pas  lamour, comme aux
plantes indiennes, des terrains prpars, une temprature
particulire? Les soupirs au clair de lune, les longues treintes,
les larmes qui coulent sur les mains quon abandonne, toutes les
fivres de la chair et les langueurs de la tendresse ne se
sparaient donc pas du balcon des grands chteaux qui sont pleins
de loisirs, dun boudoir  stores de soie avec un tapis bien
pais, des jardinires remplies, un lit mont sur une estrade, ni
du scintillement des pierres prcieuses et des aiguillettes de la
livre.

Le garon de la poste, qui, chaque matin, venait panser la jument,
traversait le corridor avec ses gros sabots; sa blouse avait des
trous, ses pieds taient nus dans des chaussons. Ctait l le
groom en culotte courte dont il fallait se contenter! Quand son
ouvrage tait fini, il ne revenait plus de la journe; car
Charles, en rentrant, mettait lui-mme son cheval  lcurie,
retirait la selle et passait le licou, pendant que la bonne
apportait une botte de paille et la jetait, comme elle le pouvait,
dans la mangeoire.

Pour remplacer Nastasie (qui enfin partit de Tostes, en versant
des ruisseaux de larmes), Emma prit  son service une jeune fille
de quatorze ans, orpheline et de physionomie douce. Elle lui
interdit les bonnets de coton, lui apprit quil fallait vous
parler  la troisime personne, apporter un verre deau dans une
assiette, frapper aux portes avant dentrer, et  repasser, 
empeser,  lhabiller, voulut en faire sa femme de chambre. La
nouvelle bonne obissait sans murmure pour ntre point renvoye;
et, comme Madame, dhabitude, laissait la clef au buffet,
Flicit, chaque soir prenait une petite provision de sucre
quelle mangeait toute seule, dans son lit, aprs avoir fait sa
prire.

Laprs-midi, quelquefois, elle allait causer en face avec les
postillons. Madame se tenait en haut, dans son appartement.

Elle portait une robe de chambre tout ouverte, qui laissait voir,
entre les revers  chle du corsage, une chemisette plisse avec
trois boutons dor. Sa ceinture tait une cordelire  gros
glands, et ses petites pantoufles de couleur grenat avaient une
touffe de rubans larges, qui stalait sur le cou-de-pied. Elle
stait achet un buvard, une papeterie, un porte-plume et des
enveloppes, quoiquelle net personne  qui crire; elle
poussetait son tagre, se regardait dans la glace, prenait un
livre, puis, rvant entre les lignes, le laissait tomber sur ses
genoux. Elle avait envie de faire des voyages ou de retourner
vivre  son couvent. Elle souhaitait  la fois mourir et habiter
Paris.

Charles,  la neige  la pluie, chevauchait par les chemins de
traverse. Il mangeait des omelettes sur la table des fermes,
entrait son bras dans des lits humides, recevait au visage le jet
tide des saignes coutait des rles, examinait des cuvettes,
retroussait bien du linge sale; mais il trouvait, tous les soirs,
un feu flambant, la table servie, des meubles souples, et une
femme en toilette fine, charmante et sentant frais,  ne savoir
mme do venait cette odeur, ou si ce ntait pas sa peau qui
parfumait sa chemise.

Elle le charmait par quantit de dlicatesses: ctait tantt une
manire nouvelle de faonner pour les bougies des bobches de
papier, un volant quelle changeait  sa robe, ou le nom
extraordinaire dun mets bien simple, et que la bonne avait
manqu, mais que Charles, jusquau bout, avalait avec plaisir.
Elle vit  Rouen des dames qui portaient  leur montre un paquet
de breloques; elle acheta des breloques. Elle voulut sur sa
chemine deux grands vases de verre bleu, et, quelque temps aprs,
un ncessaire divoire, avec un d de vermeil. Moins Charles
comprenait ces lgances, plus il en subissait la sduction. Elles
ajoutaient quelque chose au plaisir de ses sens et  la douceur de
son foyer. Ctait comme une Poussire dor qui sablait tout du
long le petit sentier de sa vie.

Il se portait bien, il avait bonne mine; sa rputation tait
tablie tout  fait. Les campagnards le chrissaient parce quil
ntait pas fier. Il caressait les enfants, nentrait jamais au
cabaret, et, dailleurs, inspirait de la confiance par sa
moralit. Il russissait particulirement dans les catarrhes et
maladies de poitrine. Craignant beaucoup de tuer son monde,
Charles, en effet, nordonnait gure que des potions calmantes, de
temps  autre de lmtique, un bain de pieds ou des sangsues. Ce
nest pas que la chirurgie lui ft peur; il vous saignait les gens
largement, comme des chevaux, et il avait pour lextraction des
dents une poigne denfer.

Enfin, pour se tenir au courant, il prit un abonnement  la Ruche
mdicale, journal nouveau dont il avait reu le prospectus. Il en
lisait, un peu aprs son dner; mais la chaleur de lappartement,
jointe  la digestion, faisait quau bout de cinq minutes il
sendormait; et il restait l, le menton sur ses deux mains, et
les cheveux tals comme une crinire jusquau pied de la lampe.
Emma le regardait en haussant les paules. Que navait-elle, au
moins, pour mari un de ces hommes dardeurs taciturnes qui
travaillent la nuit dans les livres, et portent enfin,  soixante
ans, quand vient lge des rhumatismes, une brochette de croix,
sur leur habit noir, mal fait. Elle aurait voulu que ce nom de
Bovary, qui tait le sien, ft illustre, le voir tal chez les
libraires, rpt dans les journaux, connu par toute la France.
Mais Charles navait point dambition! Un mdecin dYvetot, avec
qui dernirement il stait trouv en consultation, lavait
humili quelque peu, au lit mme du malade, devant les parents
assembls. Quand Charles lui raconta, le soir, cette anecdote,
Emma semporta bien haut contre le confrre. Charles en fut
attendri. Il la baisa au front avec une larme. Mais elle tait
exaspre de honte, elle avait envie de le battre, elle alla dans
le corridor ouvrir la fentre et huma lair frais pour se calmer.

-- Quel pauvre homme! quel pauvre homme! disait-elle tout bas, en
se mordant les lvres.

Elle se sentait, dailleurs, plus irrite de lui. Il prenait, avec
lge, des allures paisses; il coupait, au dessert, le bouchon
des bouteilles vides; il se passait, aprs manger, la langue sur
les dents; il faisait, en avalant sa soupe, un gloussement 
chaque gorge, et, comme il commenait dengraisser, ses yeux,
dj petits, semblaient remonts vers les tempes par la
bouffissure de ses pommettes.

Emma, quelquefois, lui rentrait dans son gilet la bordure rouge de
ses tricots, rajustait sa cravate, ou jetait  lcart les gants
dteints quil se disposait  passer; et ce ntait pas, comme il
croyait, pour lui; ctait pour elle-mme, par expansion
dgosme, agacement nerveux. Quelquefois aussi, elle lui parlait
des choses quelles avait lues, comme dun passage de roman, dune
pice nouvelle, ou de lanecdote du grand monde que lon racontait
dans le feuilleton; car, enfin, Charles tait quelquun, une
oreille toujours ouverte, une approbation toujours prte. Elle
faisait bien des confidences  sa levrette! Elle en et fait aux
bches de la chemine et au balancier de la pendule.

Au fond de son me, cependant, elle attendait un vnement. Comme
les matelots en dtresse, elle promenait sur la solitude de sa vie
des yeux dsesprs, cherchant au loin quelque voile blanche dans
les brumes de lhorizon. Elle ne savait pas quel serait ce hasard,
le vent qui le pousserait jusqu elle, vers quel rivage il la
mnerait, sil tait chaloupe ou vaisseau  trois ponts, charg
dangoisses ou plein de flicits jusquaux sabords. Mais, chaque
matin,  son rveil, elle lesprait pour la journe, et elle
coutait tous les bruits, se levait en sursaut, stonnait quil
ne vnt pas; puis, au coucher du soleil, toujours plus triste,
dsirait tre au lendemain.

Le printemps reparut. Elle eut des touffements aux premires
chaleurs, quand les poiriers fleurirent.

Ds le commencement de juillet, elle compta sur ses doigts combien
de semaines lui restaient pour arriver au mois doctobre, pensant
que le marquis dAndervilliers, peut-tre, donnerait encore un bal
 la Vaubyessard. Mais tout septembre scoula sans lettres ni
visites.

Aprs lennui de cette dception, son coeur de nouveau resta vide,
et alors la srie des mmes journes recommena.

Elles allaient donc maintenant se suivre ainsi  la file, toujours
pareilles, innombrables, et napportant rien! Les autres
existences, si plates quelles fussent, avaient du moins la chance
dun vnement. Une aventure amenait parfois des pripties 
linfini, et le dcor changeait. Mais, pour elle, rien narrivait,
Dieu lavait voulu! Lavenir tait un corridor tout noir, et qui
avait au fond sa porte bien ferme.

Elle abandonna la musique. Pourquoi jouer? qui lentendrait?
Puisquelle ne pourrait jamais, en robe de velours  manches
courtes, sur un piano drard, dans un concert, battant de ses
doigts lgers les touches divoire, sentir, comme une brise,
circuler autour delle un murmure dextase, ce ntait pas la
peine de sennuyer  tudier. Elle laissa dans larmoire ses
cartons  dessin et la tapisserie.  quoi bon?  quoi bon? La
couture lirritait.

-- Jai tout lu, se disait-elle.

Et elle restait  faire rougir les pincettes, ou regardant la
pluie tomber.

Comme elle tait triste le dimanche, quand on sonnait les vpres!
Elle coutait, dans un hbtement attentif, tinter un  un les
coups fls de la cloche. Quelque chat sur les toits, marchant
lentement, bombait son dos aux rayons ples du soleil. Le vent,
sur la grande route, soufflait des tranes de poussire. Au loin,
parfois, un chien hurlait: et la cloche,  temps gaux, continuait
sa sonnerie monotone qui se perdait dans la campagne.

Cependant on sortait de lglise. Les femmes en sabots cirs, les
paysans en blouse neuve, les petits enfants qui sautillaient nu-
tte devant eux, tout rentrait chez soi. Et, jusqu la nuit, cinq
ou six hommes, toujours les mmes, restaient  jouer au bouchon,
devant la grande porte de lauberge.

Lhiver fut froid. Les carreaux, chaque matin, taient chargs de
givre, et la lumire, blanchtre  travers eux, comme par des
verres dpolis, quelquefois ne variait pas de la journe. Ds
quatre heures du soir, il fallait allumer la lampe.

Les jours quil faisait beau, elle descendait dans le jardin. La
rose avait laiss sur les choux des guipures dargent avec de
longs fils clairs qui stendaient de lun  lautre. On
nentendait pas doiseaux, tout semblait dormir, lespalier
couvert de paille et la vigne comme un grand serpent malade sous
le chaperon du mur, o lon voyait, en sapprochant, se traner
des cloportes  pattes nombreuses. Dans les sapinettes, prs de la
haie, le cur en tricorne qui lisait son brviaire avait perdu le
pied droit et mme le pltre, scaillant  la gele, avait fait
des gales blanches sur sa figure.

Puis elle remontait, fermait la porte, talait les charbons, et,
dfaillant  la chaleur du foyer, sentait lennui plus lourd qui
retombait sur elle. Elle serait bien descendue causer avec la
bonne, mais une pudeur la retenait.

Tous les jours,  la mme heure, le matre dcole, en bonnet de
soie noire, ouvrait les auvents de sa maison, et le garde-
champtre passait, portant son sabre sur sa blouse. Soir et matin,
les chevaux de la poste, trois par trois, traversaient la rue pour
aller boire  la mare. De temps  autre, la porte dun cabaret
faisait tinter sa sonnette, et, quand il y avait du vent; lon
entendait grincer sur leurs deux tringles les petites cuvettes en
cuivre du perruquier, qui servaient denseigne  sa boutique. Elle
avait pour dcoration une vieille gravure de modes colle contre
un carreau et un buste de femme en cire, dont les cheveux taient
jaunes. Lui aussi, le perruquier, il se lamentait de sa vocation
arrte, de son avenir perdu, et, rvant quelque boutique dans une
grande. ville, comme  Rouen par exemple, sur le port, prs du
thtre, il restait toute la journe  se promener en long, depuis
la mairie jusqu lglise, sombre, et attendant la clientle.
Lorsque madame Bovary levait les yeux, elle le voyait toujours l,
comme une sentinelle en faction, avec son bonnet grec sur
loreille et sa veste de lasting.

Dans laprs-midi, quelquefois, une tte dhomme apparaissait
derrire les vitres de la salle, tte hle,  favoris noirs, et
qui souriait lentement dun large sourire doux  dents blanches.
Une valse aussitt commenait, et, sur lorgue, dans un petit
salon, des danseurs hauts comme le doigt, femmes en turban rose,
Tyroliens en jaquette, singes en habit noir, messieurs en culotte
courte, tournaient, tournaient entre les fauteuils, les canaps,
les consoles, se rptant dans les morceaux de miroir que
raccordait  leurs angles un filet de papier dor. Lhomme faisait
aller sa manivelle, regardant  droite,  gauche et vers les
fentres. De temps  autre, tout en lanant contre la borne un
long jet de salive brune, il soulevait du genou son instrument,
dont la bretelle dure lui fatiguait lpaule; et, tantt dolente
et tranarde, ou joyeuse et prcipite, la musique de la bote
schappait en bourdonnant  travers un rideau de taffetas rose,
sous une grille de cuivre en arabesque. Ctaient des airs que
lon jouait ailleurs sur les thtres; que lon chantait dans les
salons, que lon dansait le soir sous des lustres clairs, chos
du monde qui arrivaient jusqu Emma. Des sarabandes  nen plus
finir se droulaient dans sa tte; et, comme une bayadre sur les
fleurs dun tapis, sa pense bondissait avec les notes, se
balanait de rve en rve, de tristesse en tristesse. Quand
lhomme avait reu laumne dans sa casquette, il rabattait une
vieille couverture de laine bleue, passait son orgue sur son dos
et sloignait dun pas lourd. Elle le regardait partir.

Mais ctait surtout aux heures des repas quelle nen pouvait
plus, dans cette petite salle au rez-de-chausse, avec le pole
qui fumait, la porte qui criait, les murs qui suintaient, les
pavs humides; toute lamertume de lexistence, lui semblait
servie sur son assiette, et,  la fume du bouilli, il montait du
fond de son me comme dautres bouffes daffadissement. Charles
tait long  manger; elle grignotait quelques noisettes, ou bien,
appuye du coude, samusait, avec la pointe de son couteau, 
faire des raies sur la toile cire.

Elle laissait maintenant tout aller dans son mnage, et madame
Bovary mre, lorsquelle vint passer  Tostes une partie du
carme, stonna fort de ce changement. Elle, en effet, si
soigneuse autrefois et dlicate, elle restait  prsent des
journes entires sans shabiller, portait des bas de coton gris,
sclairait  la chandelle. Elle rptait quil fallait
conomiser, puisquils ntaient pas riches, ajoutant quelle
tait trs contente, trs heureuse, que Tostes lui plaisait
beaucoup, et autres discours nouveaux qui fermaient la bouche  la
belle-mre. Du reste, Emma ne semblait plus dispose  suivre ses
conseils; une fois mme, madame Bovary stant avise de prtendre
que les matres devaient surveiller la religion de leurs
domestiques, elle lui avait rpondu dun oeil si colre et avec un
sourire tellement froid, que la bonne femme ne sy frotta plus.

Emma devenait difficile, capricieuse. Elle se commandait des plats
pour elle, ny touchait point, un jour ne buvait que du lait pur,
et, le lendemain, des tasses de th  la douzaine. Souvent elle
sobstinait  ne pas sortir, puis elle suffoquait, ouvrait les
fentres, shabillait en robe lgre. Lorsquelle avait bien
rudoy sa servante, elle lui faisait des cadeaux ou lenvoyait se
promener chez les voisines, de mme quelle jetait parfois aux
pauvres toutes les pices blanches de sa bourse, quoiquelle ne
ft gure tendre cependant, ni facilement accessible  lmotion
dautrui, comme la plupart des gens issus de campagnards, qui
gardent toujours  lme quelque chose de la callosit des mains
paternelles.

Vers la fin de fvrier, le pre Rouault, en souvenir de sa
gurison, apporta lui-mme  son gendre une dinde superbe, et il
resta trois jours  Tostes. Charles tant  ses malades, Emma lui
tint compagnie. Il fuma dans la chambre, cracha sur les chenets,
causa culture, veaux, vaches, volailles et conseil municipal; si
bien quelle referma la porte, quand il fut parti, avec un
sentiment de satisfaction qui la surprit elle-mme. Dailleurs,
elle ne cachait plus son mpris pour rien, ni pour personne; et
elle se mettait quelquefois  exprimer des opinions singulires,
blmant ce que lon approuvait, et approuvant des choses perverses
ou immorales: ce qui faisait ouvrir de grands yeux  son mari.

Est-ce que cette misre durerait toujours? est-ce quelle nen
sortirait pas? Elle valait bien cependant toutes celles qui
vivaient heureuses! Elle avait vu des duchesses  la Vaubyessard
qui avaient la taille plus lourde et les faons plus communes, et
elle excrait linjustice de Dieu; elle sappuyait la tte aux
murs pour pleurer; elle enviait les existences tumultueuses, les
nuits masques, les insolents plaisirs avec tous les perduments
quelle ne connaissait pas et quils devaient donner.

Elle plissait et avait des battements de coeur. Charles lui
administra de la valriane et des bains de camphre. Tout ce que
lon essayait semblait lirriter davantage.

En de certains jours, elle bavardait avec une abondance fbrile; 
ces exaltations succdaient tout  coup des torpeurs o elle
restait sans parler, sans bouger. Ce qui la ranimait alors,
ctait de se rpandre sur les bras un flacon deau de Cologne.

Comme elle se plaignait de Tostes continuellement, Charles imagina
que la cause de sa maladie tait sans doute dans quelque influence
locale, et, sarrtant  cette ide, il songea srieusement 
aller stablir ailleurs.

Ds lors, elle but du vinaigre pour se faire maigrir, contracta
une petite toux sche et perdit compltement lapptit.

Il en cotait  Charles dabandonner Tostes aprs quatre ans de
sjour et au moment o il commenait  sy poser. Sil le fallait,
cependant! Il la conduisit  Rouen voir son ancien matre. Ctait
une maladie nerveuse: on devait la changer dair.

Aprs stre tourn de ct et dautre, Charles apprit quil y
avait dans larrondissement de Neufchtel, un fort bourg nomm
Yonville-lAbbaye, dont le mdecin, qui tait un rfugi polonais,
venait de dcamper la semaine prcdente. Alors il crivit au
pharmacien de lendroit pour savoir quel tait le chiffre de la
population, la distance o se trouvait le confrre le plus voisin,
combien par anne gagnait son prdcesseur, etc.; et, les rponses
ayant t satisfaisantes, il se rsolut  dmnager vers le
printemps, si la sant dEmma ne samliorait pas.

Un jour quen prvision de son dpart elle faisait des rangements
dans un tiroir, elle se piqua les doigts  quelque chose. Ctait
un fil de fer de son bouquet de mariage. Les boutons doranger
taient jaunes de poussire, et les rubans de satin,  lisr
dargent, seffiloquaient par le bord. Elle le jeta dans le feu.
Il senflamma plus vite quune paille sche. Puis ce fut comme un
buisson rouge sur les cendres, et qui se rongeait lentement. Elle
le regarda brler. Les petites baies de carton clataient, les
fils darchal se tordaient, le galon se fondait; et les corolles
de papier, racornies, se balanant le long de la plaque comme des
papillons noirs, enfin senvolrent par la chemine.

Quand on partit de Tostes, au mois de mars, madame Bovary tait
enceinte.


DEUXIME PARTIE


I

Yonville-lAbbaye (ainsi nomm  cause dune ancienne abbaye de
Capucins dont les ruines nexistent mme plus) est un bourg  huit
lieues de Rouen, entre la route dAbbeville et celle de Beauvais,
au fond dune valle quarrose la Rieule, petite rivire qui se
jette dans lAndelle, aprs avoir fait tourner trois moulins vers
son embouchure, et o il y a quelques truites, que les garons, le
dimanche, samusent  pcher  la ligne.

On quitte la grande route  la Boissire et lon continue  plat
jusquau haut de la cte des Leux, do lon dcouvre la valle.
La rivire qui la traverse en fait comme deux rgions de
physionomie distincte: tout ce qui est  gauche est en herbage,
tout ce qui est  droite est en labour. La prairie sallonge sous
un bourrelet de collines basses pour se rattacher par derrire aux
pturages du pays de Bray, tandis que, du ct de lest, la
plaine, montant doucement, va slargissant et tale  perte de
vue ses blondes pices de bl. Leau qui court au bord de lherbe
spare dune raie blanche la couleur des prs et celle des
sillons, et la campagne ainsi ressemble  un grand manteau dpli
qui a un collet de velours vert, bord dun galon dargent.

Au bout de lhorizon, lorsquon arrive, on a devant soi les chnes
de la fort dArgueil, avec les escarpements de la cte Saint-
Jean, rays du haut en bas par de longues tranes rouges,
ingales; ce sont les traces des pluies, et ces tons de brique,
tranchant en filets minces sur la couleur grise de la montagne,
viennent de la quantit de sources ferrugineuses qui coulent au
del, dans le pays dalentour.

On est ici sur les confins de la Normandie, de la Picardie et de
lle-de-France, contre btarde o le langage est sans
accentuation, comme le paysage sans caractre. Cest l que lon
fait les pires fromages de Neufchtel de tout larrondissement,
et, dautre part, la culture y est coteuse, parce quil faut
beaucoup de fumier pour engraisser ces terres friables pleines de
sable et de cailloux.

Jusquen 1835, il ny avait point de route praticable pour arriver
 Yonville; mais on a tabli vers cette poque un chemin de grande
vicinalit qui relie la route dAbbeville  celle dAmiens, et
sert quelquefois aux rouliers allant de Rouen dans les Flandres.
Cependant, Yonville-lAbbaye est demeur stationnaire, malgr ses
dbouchs nouveaux. Au lieu damliorer les cultures, on sy
obstine encore aux herbages, quelque dprcis quils soient, et
le bourg paresseux, scartant de la plaine, a continu
naturellement  sagrandir vers la rivire. On laperoit de loin,
tout couch en long sur la rive, comme un gardeur de vaches qui
fait la sieste au bord de leau.

Au bas de la cte, aprs le pont, commence une chausse plante de
jeunes trembles, qui vous mne en droite ligne jusquaux premires
maisons du pays. Elles sont encloses de haies, au milieu de cours
pleines de btiments pars, pressoirs, charreteries et
bouilleries, dissmins sous les arbres touffus portant des
chelles, des gaules ou des faux accroches dans leur branchage.
Les toits de chaume, comme des bonnets de fourrure rabattus sur
des yeux, descendent jusquau tiers  peu prs des fentres
basses, dont les gros verres bombs sont garnis dun noeud dans le
milieu,  la faon des culs de bouteilles. Sur le mur de pltre
que traversent en diagonale des lambourdes noires, saccroche
parfois quelque maigre poirier, et les rez-de-chausse ont  leur
porte une petite barrire tournante pour les dfendre des
poussins, qui viennent picorer, sur le seuil, des miettes de pain
bis tremp de cidre. Cependant les cours se font plus troites,
les habitations se rapprochent, les haies disparaissent; un fagot
de fougres se balance sous une fentre au bout dun manche 
balai; il y a la forge dun marchal et ensuite un charron avec
deux ou trois charrettes neuves, en dehors, qui empitent sur la
route. Puis,  travers une claire-voie, apparat une maison
blanche au del dun rond de gazon que dcore un Amour, le doigt
pos sur la bouche; deux vases en fonte sont  chaque bout du
perron; des panonceaux brillent  la porte; cest la maison du
notaire, et la plus belle du pays.

Lglise est de lautre ct de la rue, vingt pas plus loin, 
lentre de la place. Le petit cimetire qui lentoure, clos dun
mur  hauteur dappui, est si bien rempli de tombeaux, que les
vieilles pierres  ras du sol font un dallage continu, o lherbe
a dessin de soi-mme des carrs verts rguliers. Lglise a t
rebtie  neuf dans les dernires annes du rgne de Charles X. La
vote en bois commence  se pourrir par le haut, et, de place en
place, a des enfonures noires dans sa couleur bleue. Au-dessus de
la porte, o seraient les orgues, se tient un jub pour les
hommes, avec un escalier tournant qui retentit sous les sabots.

Le grand jour, arrivant par les vitraux tout unis, claire
obliquement les bancs rangs en travers de la muraille, que
tapisse  et l quelque paillasson clou, ayant au-dessous de lui
ces mots en grosses lettres: Banc de M. un tel. Plus loin, 
lendroit o le vaisseau se rtrcit, le confessionnal fait
pendant  une statuette de la Vierge, vtue dune robe de satin,
coiffe dun voile de tulle sem dtoiles dargent, et tout
empourpre aux pommettes comme une idole des les Sandwich; enfin
une copie de la Sainte Famille, envoi du ministre de lintrieur,
dominant le matre-autel entre quatre chandeliers, termine au fond
la perspective. Les stalles du choeur, en bois de sapin, sont
restes sans tre peintes.

Les halles, cest--dire un toit de tuiles support par une
vingtaine de poteaux, occupent  elles seules la moiti environ de
la grande place dYonville. La mairie, construite sur les dessins
dun architecte de Paris, est une manire de temple grec qui fait
langle,  ct de la maison du pharmacien. Elle a, au rez-de-
chausse, trois colonnes ioniques et, au premier tage, une
galerie  plein cintre, tandis que le tympan qui la termine est
rempli par un coq gaulois, appuy dune patte sur la Charte et
tenant de lautre les balances de la justice.

Mais ce qui attire le plus les yeux, cest, en face de lauberge
du Lion dor, la pharmacie de M. Homais! Le soir, principalement,
quand son quinquet est allum et que les bocaux rouges et verts
qui embellissent sa devanture allongent au loin, sur le sol, leurs
deux clarts de couleur; alors,  travers elles, comme dans des
feux du Bengale, sentrevoit lombre du pharmacien, accoud sur
son pupitre. Sa maison, du haut en bas, est placarde
dinscriptions crites en anglaise, en ronde, en moule: Eaux de
Vichy, de Seltz et de Barges, robs dpuratifs, mdecine Raspail,
racahout des Arabes, pastilles Darcet, pte Regnault, bandages;
bains, chocolats de sant, etc. Et lenseigne, qui tient toute la
largeur de la boutique, porte en lettres dor: Homais, pharmacien.
Puis, au fond de la boutique, derrire les grandes balances
scelles sur le comptoir, le mot laboratoire se droule au-dessus
dune porte vitre qui,  moiti de sa hauteur, rpte encore une
fois Homais, en lettres dor, sur un fond noir.

Il ny a plus ensuite rien  voir dans Yonville. La rue (la
seule), longue dune porte de fusil et borde de quelques
boutiques, sarrte court au tournant de la route. Si on la laisse
sur la droite et que lon suive le bas de la cte Saint-Jean,
bientt on arrive au cimetire.

Lors du cholra, pour lagrandir, on a abattu un pan de mur et
achet trois acres de terre  ct; mais toute cette portion
nouvelle est presque inhabite, les tombes, comme autrefois,
continuant  sentasser vers la porte. Le gardien, qui est en mme
temps fossoyeur et bedeau  lglise (tirant ainsi des cadavres de
la paroisse un double bnfice), a profit, du terrain vide pour y
semer des pommes de terre. Danne en anne, cependant, son petit
champ se rtrcit, et, lorsquil survient une pidmie, il ne sait
pas sil doit se rjouir des dcs ou saffliger des spultures.

-- Vous vous nourrissez des morts, Lestiboudois! lui dit enfin un
jour, M. le cur.

Cette parole sombre le fit rflchir; elle larrta pour quelque
temps; mais, aujourdhui encore, il continue la culture de ses
tubercules, et mme soutient avec aplomb quils poussent
naturellement.

Depuis les vnements que lon va raconter; rien, en effet, na
chang  Yonville. Le drapeau tricolore de fer-blanc tourne
toujours au haut du clocher de lglise; la boutique du marchand
de nouveauts agite encore au vent ses deux banderoles dindienne;
les foetus du pharmacien, comme des paquets damadou blanc, se
pourrissent de plus en plus dans leur alcool bourbeux, et, au-
dessus de la grande porte de lauberge, le vieux lion dor,
dteint par les pluies, montre toujours aux passants sa frisure de
caniche.

Le soir que les poux Bovary devaient arriver  Yonville, madame
veuve Lefranois, la matresse de cette auberge, tait si fort
affaire, quelle suait  grosses gouttes en remuant ses
casseroles. Ctait le lendemain jour de march dans le bourg. Il
fallait davance tailler les viandes, vider les poulets, faire de
la soupe et du caf. Elle avait, de plus, le repas de ses
pensionnaires, celui du mdecin, de sa femme et de leur bonne; le
billard retentissait dclats de rire; trois meuniers, dans la
petite salle, appelaient pour quon leur apportt de leau-de-vie;
le bois flambait, la braise craquait, et, sur la longue table de
la cuisine, parmi les quartiers de mouton cru, slevaient des
piles dassiettes qui tremblaient aux secousses du billot o lon
hachait des pinards. On entendait, dans la basse-cour, crier les
volailles que la servante poursuivait pour leur couper le cou.

Un homme en pantoufles de peau verte, quelque peu marqu de petite
vrole et coiff dun bonnet de velours  gland dor, se chauffait
le dos contre la chemine. Sa figure nexprimait rien que la
satisfaction de soi-mme, et il avait lair aussi calme dans la
vie que le chardonneret suspendu au-dessus de sa tte, dans une
cage dosier: ctait le pharmacien.

-- Artmise! criait la matresse dauberge, casse de la bourre,
emplis les carafes, apporte de leau-de-vie, dpche-toi! Au
moins, si je savais quel dessert offrir  la socit que vous
attendez! Bont divine! les commis du dmnagement recommencent
leur tintamarre dans le billard! Et leur charrette qui est reste
sous la grande porte! LHirondelle est capable de la dfoncer en
arrivant! Appelle Polyte pour quil la remise!... Dire que, depuis
le matin, monsieur Homais, ils ont peut-tre fait quinze parties
et bu huit pots de cidre!... Mais ils vont me dchirer le tapis,
continuait-elle en les regardant de loin, son cumoire  la main.

-- Le mal ne serait pas grand, rpondit M. Homais vous en
achteriez un autre.

-- Un autre billard! exclama la veuve.

-- Puisque celui-l ne tient plus, madame Lefranois; je vous le
rpte, vous vous faites tort! vous vous faites grand tort! Et
puis les amateurs,  prsent, veulent des blouses troites et des
queues lourdes. On ne joue plus la bille; tout est chang! Il faut
marcher avec son sicle! Regardez Tellier, plutt...

Lhtesse devint rouge de dpit. Le pharmacien ajouta:

-- Son billard, vous avez beau dire, est plus mignon que le vtre;
et quon ait lide, par exemple de monter une poule patriotique
pour la Pologne ou les inonds de Lyon...

-- Ce ne sont pas des gueux comme lui qui nous font peur!
interrompit lhtesse, en haussant ses grosses paules. Allez!
allez! monsieur Homais, tant que le Lion dor vivra, on y viendra.
Nous avons du foin dans nos bottes, nous autres! Au lieu quun de
ces marins vous verrez le Caf franais ferm, et avec une belle
affiche sur les auvents!... Changer mon billard, continuait-elle
en se parlant  elle-mme, lui qui mest si commode pour ranger ma
lessive, et sur lequel, dans le temps de la chasse, jai mis
coucher jusqu six voyageurs!... Mais ce lambin dHivert qui
narrive pas!

-- Lattendez-vous pour le dner de vos messieurs? demanda le
pharmacien.

-- Lattendre? Et M. Binet donc!  six heures battant vous allez
le voir entrer, car son pareil nexiste pas sur la terre pour
lexactitude. Il lui faut toujours sa place dans la petite salle!
On le tuerait plutt que de le faire dner ailleurs! et dgot
quil est! et si difficile pour le cidre! Ce nest pas comme
M. Lon; lui, il arrive quelquefois  sept heures, sept heures et
demie mme; il ne regarde seulement pas  ce quil mange. Quel bon
jeune homme! jamais un mot plus haut que lautre.

-- Cest quil y a bien de la diffrence, voyez-vous, entre
quelquun qui a reu de lducation et un ancien carabinier qui
est percepteur.

Six heures sonnrent. Binet entra.

Il tait vtu dune redingote bleue, tombant droit delle-mme
tout autour de son corps maigre, et sa casquette de cuir,  pattes
noues par des cordons sur le sommet de sa tte, laissait voir,
sous la visire releve, un front chauve, quavait dprim
lhabitude du casque. Il portait un gilet de drap noir, un col de
crin, un pantalon gris, et, en toute saison, des bottes bien
cires qui avaient deux renflements parallles,  cause de la
saillie de ses orteils. Pas un poil ne dpassait la ligne de son
collier blond, qui, contournant la mchoire, encadrait comme la
bordure dune plate-bande sa longue figure terne, dont les yeux
taient petits et le nez busqu. Fort  tous les jeux de cartes,
bon chasseur et possdant une belle criture, il avait chez lui un
tour, o il samusait  tourner des ronds de serviette dont il
encombrait sa maison, avec la jalousie dun artiste et lgosme
dun bourgeois.

Il se dirigea vers la petite salle; mais il fallut dabord en
faire sortir les trois meuniers; et, pendant tout le temps que
lon fut  mettre son couvert, Binet resta silencieux  sa place,
auprs du pole; puis il ferma la porte et retira sa casquette,
comme dusage.

-- Ce ne sont pas les civilits qui lui useront la langue! dit le
pharmacien, ds quil fut seul avec lhtesse.

-- Jamais il ne cause davantage, rpondit-elle; il est venu ici,
la semaine dernire, deux voyageurs en draps, des garons pleins
desprit qui contaient, le soir, un tas de farces que jen
pleurais de rire; eh bien, il restait l, comme une alose, sans
dire un mot.

-- Oui, fit le pharmacien, pas dimagination, pas de saillies,
rien de ce qui constitue lhomme de socit!

-- On dit pourtant quil a des moyens, objecta lhtesse.

-- Des moyens? rpliqua M. Homais; lui! des moyens? Dans sa
partie, cest possible, ajouta-t-il dun ton plus calme.

Et il reprit:

-- Ah! quun ngociant qui a des relations considrables, quun
jurisconsulte, un mdecin, un pharmacien soient tellement absorbs
quils en deviennent fantasques et bourrus mme, je le comprends;
on en cite des traits dans les histoires! Mais, au moins, cest
quils pensent  quelque chose. Moi, par exemple, combien de fois
mest-il arriv de chercher ma plume sur mon bureau pour crire
une tiquette, et de trouver, en dfinitive, que je lavais place
 mon oreille!

Cependant, madame Lefranois alla sur le seuil regarder si
lHirondelle narrivait pas. Elle tressaillit. Un homme vtu de
noir entra tout  coup dans la cuisine. On distinguait, aux
dernires lueurs du crpuscule, quil avait la figure rubiconde et
le corps athltique.

-- Quy a-t-il pour votre service, monsieur le cur? demanda la
matresse dauberge, tout en atteignant sur la chemine un des
flambeaux de cuivre qui sy trouvaient rangs en colonnade avec
leurs chandelles; voulez-vous prendre quelque chose? un doigt de
cassis, un verre de vin?

Lecclsiastique refusa fort civilement. Il venait chercher son
parapluie, quil avait oubli lautre jour au couvent dErnemont,
et, aprs avoir pri madame Lefranois de le lui faire remettre au
presbytre dans la soire, il sortit pour se rendre  lglise, o
lon sonnait lAngelus.

Quand le pharmacien nentendit plus sur la place le bruit de ses
souliers, il trouva fort inconvenante sa conduite de tout 
lheure. Ce refus daccepter un rafrachissement lui semblait une
hypocrisie des plus odieuses; les prtres godaillaient tous sans
quon les vt, et cherchaient  ramener le temps de la dme.

Lhtesse prit la dfense de son cur:

-- Dailleurs, il en plierait quatre comme vous sur son genou. Il
a, lanne dernire, aid nos gens  rentrer la paille; il en
portait jusqu six bottes  la fois, tant il est fort!

-- Bravo! dit le pharmacien. Envoyez donc vos filles en confesse 
des gaillards dun temprament pareil! Moi, si jtais le
gouvernement, je voudrais quon saignt les prtres une fois par
mois. Oui, madame Lefranois, tous les mois, une large
phlbotomie, dans lintrt de la police et des moeurs!

-- Taisez-vous donc, monsieur Homais! vous tes un impie! vous
navez pas de religion!

Le pharmacien rpondit:

-- Jai une religion, ma religion, et mme jen ai plus queux
tous, avec leurs momeries et leurs jongleries! Jadore Dieu, au
contraire! je crois en ltre suprme,  un Crateur, quel quil
soit, peu mimporte, qui nous a placs ici-bas pour y remplir nos
devoirs de citoyen et de pre de famille; mais je nai pas besoin
daller, dans une glise, baiser des plats dargent, et engraisser
de ma poche un tas de farceurs qui se nourrissent mieux que nous!
Car on peut lhonorer aussi bien dans un bois, dans un champ, ou
mme en contemplant la vote thre, comme les anciens. Mon Dieu,
 moi, cest le Dieu de Socrate, de Franklin, de Voltaire et de
Branger! Je suis pour la Profession de foi du vicaire savoyard et
les immortels principes de 89! Aussi, je nadmets pas un bonhomme
de bon Dieu qui se promne dans son parterre la canne  la main,
loge ses amis dans le ventre des baleines, meurt en poussant un
cri et ressuscite au bout de trois jours: choses absurdes en
elles-mmes et compltement opposes, dailleurs,  toutes les
lois de la physique; ce qui nous dmontre, en passant, que les
prtres ont toujours croupi dans une ignorance turpide, o ils
sefforcent dengloutir avec eux les populations.

Il se tut, cherchant des yeux un public autour de lui, car, dans
son effervescence, le pharmacien un moment stait cru en plein
conseil municipal. Mais la matresse dauberge ne lcoutait plus;
elle tendait son oreille  un roulement loign. On distingua le
bruit dune voiture ml  un claquement de fers lches qui
battaient la terre, et lHirondelle enfin sarrta devant la
porte.

Ctait un coffre jaune port par deux grandes roues qui, montant
jusqu la hauteur de la bche, empchaient les voyageurs de voir
la route et leur salissaient les paules. Les petits carreaux de
ses vasistas troits tremblaient dans leurs chssis quand la
voiture tait ferme, et gardaient des taches de boue,  et l,
parmi leur vieille couche de poussire, que les pluies dorage
mme ne lavaient pas tout  fait. Elle tait attele de trois
chevaux, dont le premier en arbalte, et, lorsquon descendait les
ctes, elle touchait du fond en cahotant.

Quelques bourgeois dYonville arrivrent sur la place; ils
parlaient tous  la fois, demandant des nouvelles, des
explications et des bourriches; Hivert ne savait auquel rpondre.
Ctait lui qui faisait  la ville les commissions du pays. Il
allait dans les boutiques, rapportait des rouleaux de cuir au
cordonnier, de la ferraille au marchal, un baril de harengs pour
sa matresse, des bonnets de chez la modiste, des toupets de chez
le coiffeur; et, le long de la route, en sen revenant, il
distribuait ses paquets, quil jetait par-dessus les cltures des
cours, debout sur son sige, et criant  pleine poitrine, pendant
que ses chevaux allaient tout seuls.

Un accident lavait retard: la levrette de madame Bovary stait
enfuie  travers champs. On lavait siffle un grand quart
dheure. Hivert mme tait retourn dune demi-lieue en arrire,
croyant lapercevoir  chaque minute; mais il avait fallu
continuer la route. Emma avait pleur, stait emporte; elle
avait accus Charles de ce malheur. M. Lheureux, marchand
dtoffes, qui se trouvait avec elle dans la voiture, avait essay
de la consoler par quantit dexemples de chiens perdus,
reconnaissant leur matre au bout de longues annes. On en citait
un, disait-il, qui tait revenu de Constantinople  Paris. Un
autre avait fait cinquante lieues en ligne droite et pass quatre
rivires  la nage; et son pre  lui-mme avait possd un
caniche qui, aprs douze ans dabsence, lui avait tout  coup
saut sur le dos, un soir, dans la rue, comme il allait dner en
ville.


II

Emma descendit la premire, puis Flicit, M. Lheureux, une
nourrice, et lon fut oblig de rveiller Charles dans son coin,
o il stait endormi compltement ds que la nuit tait venue.

Homais se prsenta; il offrit ses hommages  Madame, ses civilits
 Monsieur, dit quil tait charm davoir pu leur rendre quelque
service, et ajouta dun air cordial quil avait os sinviter lui-
mme, sa femme dailleurs tant absente.

Madame Bovary, quand elle fut dans la cuisine, sapprocha de la
chemine. Du bout de ses deux doigts, elle prit sa robe  la
hauteur du genou, et, layant ainsi remonte jusquaux chevilles,
elle tendit  la flamme, par-dessus le gigot qui tournait, son
pied chauss dune bottine noire. Le feu lclairait en entier,
pntrant dune lumire crue la trame de sa robe, les pores gaux
de sa peau blanche et mme les paupires de ses yeux quelle
clignait de temps  autre. Une grande couleur rouge passait sur
elle, selon le souffle du vent qui venait par la porte
entrouverte.

De lautre ct de la chemine, un jeune homme  chevelure blonde
la regardait silencieusement.

Comme il sennuyait beaucoup  Yonville, o il tait clerc chez
matre Guillaumin, souvent M. Lon Dupuis (ctait lui, le second
habitu du Lion dor) reculait linstant de son repas, esprant
quil viendrait quelque voyageur  lauberge avec qui causer dans
la soire. Les jours que sa besogne tait finie il lui fallait
bien, faute de savoir que faire, arriver  lheure exacte, et
subir depuis la soupe jusquau fromage le tte--tte de Binet. Ce
fut donc avec joie quil accepta la proposition de lhtesse de
dner en la compagnie des nouveaux venus, et lon passa dans la
grande salle, o madame Lefranois, par pompe, avait fait dresser
les quatre couverts.

Homais demanda la permission de garder son bonnet grec, de peur
des coryzas.

Puis, se tournant vers sa voisine:

-- Madame, sans doute, est un peu lasse? On est si
pouvantablement cahot dans notre Hirondelle!

-- Il est vrai, rpondit Emma; mais le drangement mamuse
toujours; jaime  changer de place.

-- Cest une chose si maussade, soupira le clerc, que de vivre
clou aux mmes endroits!

-- Si vous tiez comme moi, dit Charles, sans cesse oblig dtre
 cheval...

-- Mais, reprit Lon. sadressant  madame Bovary, rien nest plus
agrable, il me semble; quand on le peut, ajouta-t-il.

-- Du reste, disait lapothicaire, lexercice de la mdecine nest
pas fort pnible en nos contres; car ltat de nos routes permet
lusage du cabriolet, et, gnralement, lon paye assez bien, les
cultivateurs tant aiss. Nous avons, sous le rapport mdical, 
part les cas ordinaires dentrite, bronchite, affections
bilieuses, etc., de temps  autre quelques fivres intermittentes
 la moisson, mais, en somme, peu de choses graves, rien de
spcial  noter, si ce nest beaucoup dhumeurs froides, et qui
tiennent sans doute aux dplorables conditions hyginiques de nos
logements de paysan. Ah! vous trouverez bien des prjugs 
combattre, monsieur Bovary; bien des enttements de la routine, o
se heurteront quotidiennement tous les efforts de votre science;
car on a recours encore aux neuvaines, aux reliques, au cur,
plutt que de venir naturellement chez le mdecin ou chez le
pharmacien. Le climat, pourtant, nest point,  vrai dire,
mauvais, et mme nous comptons dans la commune quelques
nonagnaires. Le thermomtre (jen ai fait les observations)
descend en hiver jusqu quatre degrs, et, dans la forte saison,
touche vingt-cinq, trente centigrades tout au plus, ce qui nous
donne vingt-quatre Raumur au maximum, ou autrement cinquante-
quatre Fahrenheit (mesure anglaise), pas davantage! -- et, en
effet, nous sommes abrits des vents du nord par la fort
dArgueil dune part, des vents douest par la cte Saint-Jean de
lautre, et cette chaleur, cependant, qui  cause de la vapeur
deau dgage par la rivire et la prsence considrable de
bestiaux dans les prairies, lesquels exhalent, comme vous savez,
beaucoup dammoniaque, cest--dire azote, hydrogne et oxygne
(non, azote et hydrogne seulement), et qui, pompant  elle
lhumus de la terre, confondant toutes ces manations diffrentes,
les runissant en un faisceau, pour ainsi dire, et se combinant de
soi-mme avec llectricit rpandue dans latmosphre, lorsquil
y en a, pourrait  la longue, comme dans les pays tropicaux,
engendrer des miasmes insalubres; -- cette chaleur, dis-je, se
trouve justement tempre du ct o elle vient, ou plutt do
elle viendrait, cest--dire du ct sud, par les vents de sud-
est, lesquels, stant rafrachis deux-mmes en passant sur la
Seine, nous arrivent quelquefois tout dun coup, comme des brises
de Russie!

-- Avez-vous du moins quelques Promenades dans les environs?
continuait madame Bovary parlant au jeune homme.

-- Oh! fort peu, rpondit-il. Il y a un endroit que lon nomme la
Pture, sur le haut de la cte,  la lisire de la fort.
Quelquefois, le dimanche, je vais l, et jy reste avec un livre,
 regarder le soleil couchant.

-- Je ne trouve rien dadmirable comme les soleils couchants,
reprit-elle, mais au bord de la mer, surtout.

-- Oh! jadore la mer, dit M. Lon.

-- Et puis ne vous semble-t-il pas, rpliqua madame Bovary, que
lesprit vogue plus librement sur cette tendue sans limites, dont
la contemplation vous lve lme et donne des ides dinfini,
didal?

-- Il en est de mme des paysages de montagnes, reprit Lon. Jai
un cousin qui a voyag en Suisse lanne dernire, et qui me
disait quon ne peut se figurer la posie des lacs, le charme des
cascades, leffet gigantesque des glaciers. On voit des pins dune
grandeur incroyable, en travers des torrents, des cabanes
suspendues sur des prcipices, et,  mille pieds sous vous, des
valles entires, quand les nuages sentrouvrent. Ces spectacles
doivent enthousiasmer, disposer  la prire,  lextase! Aussi je
ne mtonne plus de ce musicien clbre qui, pour exciter mieux
son imagination, avait coutume daller jouer du piano devant
quelque site imposant.

-- Vous faites de la musique? demanda-t-elle.

-- Non, mais je laime beaucoup, rpondit-il.

-- Ah! ne lcoutez pas, madame Bovary, interrompit Homais en se
penchant sur son assiette, cest modestie pure. -- Comment, mon
cher! Eh! lautre jour, dans votre chambre, vous chantiez _lAnge
gardien_  ravir. Je vous entendais du laboratoire; vous dtachiez
cela comme un acteur.

Lon, en effet, logeait chez le pharmacien, o il avait une petite
pice au second tage, sur la place. Il rougit  ce compliment de
son propritaire, qui dj stait tourn vers le mdecin et lui
numrait les uns aprs les autres les principaux habitants
dYonville. Il racontait des anecdotes, donnait des
renseignements; on ne savait pas au juste la fortune du notaire,
et il y avait la maison Tuvache qui faisait beaucoup dembarras.

Emma reprit:

-- Et quelle musique prfrez-vous?

-- Oh! la musique allemande, celle qui porte  rver.

-- Connaissez-vous les Italiens?

-- Pas encore; mais je les verrai lanne prochaine, quand jirai
habiter Paris, pour finir mon droit.

-- Cest comme javais lhonneur, dit le pharmacien, de lexprimer
 M. votre poux,  propos de ce pauvre Yanoda qui sest enfui;
vous vous trouverez, grce aux folies quil a faites, jouir dune
des maisons les plus confortables dYonville. Ce quelle a
principalement de commode pour un mdecin, cest une porte sur
lAlle, qui permet dentrer et de sortir sans tre vu.
Dailleurs, elle est fournie de tout ce qui est agrable  un
mnage: buanderie, cuisine avec office, salon de famille,
fruitier, etc. Ctait un gaillard qui ny regardait pas! Il
stait fait construire, au bout du jardin,  ct de leau, une
tonnelle tout exprs pour boire de la bire en t, et si Madame
aime le jardinage, elle pourra...

-- Ma femme ne sen occupe gure, dit Charles; elle aime mieux,
quoiquon lui recommande lexercice, toujours rester dans sa
chambre,  lire.

-- Cest comme moi, rpliqua Lon; quelle meilleure chose, en
effet, que dtre le soir au coin du feu avec un livre, pendant
que le vent bat les carreaux, que la lampe brle?...

-- Nest-ce pas? dit-elle, en fixant sur lui ses grands yeux noirs
tout ouverts.

-- On ne songe  rien, continuait-il, les heures passent. On se
promne immobile dans des pays que lon croit voir, et votre
pense, senlaant  la fiction, se joue dans les dtails ou
poursuit le contour des aventures. Elle se mle aux personnages;
il semble que cest vous qui palpitez sous leurs costumes.

-- Cest vrai! cest vrai! disait-elle.

-- Vous est-il arriv parfois, reprit Lon, de rencontrer dans un
livre une ide vague que lon a eue, quelque image obscurcie qui
revient de loin, et comme lexposition entire de votre sentiment
le plus dli?

-- Jai prouv cela, rpondit-elle.

-- Cest pourquoi, dit-il, jaime surtout les potes. Je trouve
les vers plus tendres que la prose, et quils font bien mieux
pleurer.

-- Cependant ils fatiguent  la longue, reprit Emma; et
maintenant, au contraire, jadore les histoires qui se suivent
tout dune haleine, o lon a peur. Je dteste les hros communs
et les sentiments temprs, comme il y en a dans la nature.

-- En effet, observa le clerc, ces ouvrages ne touchant pas le
coeur, scartent, il me semble, du vrai but de lArt. Il est si
doux, parmi les dsenchantements de la vie, de pouvoir se reporter
en ide sur de nobles caractres, des affections pures et des
tableaux de bonheur. Quant  moi, vivant ici, loin du monde, cest
ma seule distraction; mais Yonville offre si peu de ressources!

-- Comme Tostes, sans doute, reprit Emma; aussi jtais toujours
abonne  un cabinet de lecture.

-- Si Madame veut me faire lhonneur den user, dit le pharmacien,
qui venait dentendre ces derniers mots, jai moi-mme  sa
disposition une bibliothque compose des meilleurs auteurs:
Voltaire, Rousseau, Delille, Walter Scott, lcho des feuilletons,
etc., et je reois, de plus, diffrentes feuilles priodiques,
parmi lesquelles le Fanal de Rouen, quotidiennement, ayant
lavantage den tre le correspondant pour les circonscriptions de
Buchy, Forges, Neufchtel, Yonville et les alentours.

Depuis deux heures et demie, on tait  table; car la servante
Artmise, tranant nonchalamment sur les carreaux ses savates de
lisire, apportait les assiettes les unes aprs les autres,
oubliait tout, nentendait  rien et sans cesse laissait
entrebille la porte du billard, qui battait contre le mur du
bout de sa clenche.

Sans quil sen apert, tout en causant, Lon avait pos son pied
sur un des barreaux de la chaise o madame Bovary tait assise.
Elle portait une petite cravate de soie bleue, qui tenait droit
comme une fraise un col de batiste tuyaut; et, selon les
mouvements de tte quelle faisait, le bas de son visage
senfonait dans le linge ou en sortait avec douceur. Cest ainsi,
lun prs de lautre, pendant que Charles et le pharmacien
devisaient, quils entrrent dans une de ces vagues conversations
o le hasard des phrases vous ramne toujours au centre fixe dune
sympathie commune. Spectacles de Paris, titres de romans,
quadrilles nouveaux, et le monde quils ne connaissaient pas,
Tostes o elle avait vcu, Yonville o ils taient, ils
examinrent tout, parlrent de tout jusqu la fin du dner.

Quand le caf fut servi, Flicit sen alla prparer la chambre
dans la nouvelle maison, et les convives bientt levrent le
sige. Madame Lefranois dormait auprs des cendres, tandis que le
garon dcurie, une lanterne  la main, attendait M. et madame
Bovary pour les conduire chez eux. Sa chevelure rouge tait
entremle de brins de paille, et il boitait de la jambe gauche.
Lorsquil eut pris de son autre main le parapluie de M. le cur,
lon se mit en marche.

Le bourg tait endormi. Les piliers des halles allongeaient de
grandes ombres. La terre tait toute grise, comme par une nuit
dt.

Mais, la maison du mdecin se trouvant  cinquante pas de
lauberge, il fallut presque aussitt se souhaiter le bonsoir, et
la compagnie se dispersa.

Emma, ds le vestibule, sentit tomber sur ses paules, comme un
linge humide, le froid du pltre. Les murs taient neufs, et les
marches de bois craqurent. Dans la chambre, au premier, un jour
blanchtre passait par les fentres sans rideaux. On entrevoyait
des cimes darbres, et plus loin la prairie,  demi noye dans le
brouillard, qui fumait au clair de la lune, selon le cours de la
rivire. Au milieu de lappartement, ple-mle, il y avait des
tiroirs de commode, des bouteilles, des tringles, des btons dors
avec des matelas sur des chaises et des cuvettes sur le parquet, -
- les deux hommes qui avaient apport, les meubles ayant tout
laiss l, ngligemment.

Ctait la quatrime fois quelle couchait dans un endroit
inconnu. La premire avait t le jour de son entre au couvent,
la seconde celle de son arrive  Tostes, la troisime  la
Vaubyessard, la quatrime tait celle-ci; et chacune stait
trouve faire dans sa vie comme linauguration dune phase
nouvelle. Elle ne croyait pas que les choses pussent se
reprsenter les mmes  des places diffrentes, et, puisque la
portion vcue avait t mauvaise, sans doute ce qui restait 
consommer serait meilleur.


III

Le lendemain,  son rveil, elle aperut le clerc sur la place.
Elle tait en peignoir. Il leva la tte et la salua. Elle fit une
inclination rapide et referma la fentre.

Lon attendit pendant tout le jour que six heures du soir fussent
arrives; mais, en entrant  lauberge, il ne trouva personne que
M. Binet, attabl.

Ce dner de la veille tait pour lui un vnement considrable;
jamais, jusqualors, il navait caus pendant deux heures de suite
avec une dame. Comment donc avoir pu lui exposer, et en un tel
langage, quantit de choses quil naurait pas si bien dites
auparavant? il tait timide dhabitude et gardait cette rserve
qui participe  la fois de la pudeur et de la dissimulation. On
trouvait  Yonville quil avait des manires comme il faut. Il
coutait raisonner les gens mrs, et ne paraissait point exalt en
politique, chose remarquable pour un jeune homme. Puis il
possdait des talents, il peignait  laquarelle, savait lire la
clef de sol, et soccupait volontiers de littrature aprs son
dner, quand il ne jouait pas aux cartes. M Homais le considrait
pour son instruction; madame Homais laffectionnait pour sa
complaisance, car souvent il accompagnait au jardin les petits
Homais, marmots toujours barbouills, fort mal levs et quelque
peu lymphatiques, comme leur mre. Ils avaient pour les soigner,
outre la bonne, Justin, llve en pharmacie, un arrire-cousin de
M. Homais que lon avait pris dans la maison par charit, et qui
servait en mme temps de domestique.

Lapothicaire se montra le meilleur des voisins. Il renseigna
madame Bovary sur les fournisseurs, fit venir son marchand de
cidre tout exprs, gota la boisson lui-mme, et veilla dans la
cave  ce que la futaille fut bien place; il indiqua encore la
faon de sy prendre pour avoir une provision de beurre  bon
march, et conclut un arrangement avec Lestiboudois, le
sacristain, qui, outre ses fonctions sacerdotales et mortuaires,
soignait les principaux jardins dYonville  lheure ou  lanne,
selon le got des personnes.

Le besoin de soccuper dautrui ne poussait pas seul le pharmacien
 tant de cordialit obsquieuse, et il y avait l-dessous un
plan.

Il avait enfreint la loi du 19 ventse an XI, article Ier, qui
dfend  tout individu non porteur de diplme lexercice de la
mdecine; si bien que, sur des dnonciations tnbreuses, Homais
avait t mand  Rouen, prs M le procureur du roi, en son
cabinet particulier. Le magistrat lavait reu debout, dans sa
robe, hermine  lpaule et toque en tte. Ctait le matin, avant
laudience. On entendait dans le corridor passer les fortes bottes
des gendarmes, et comme un bruit lointain de grosses serrures qui
se fermaient. Les oreilles du pharmacien lui tintrent  croire
quil allait tomber dun coup de sang; il entrevit des culs de
basse-fosse, sa famille en pleurs, la pharmacie vendue, tous les
bocaux dissmins; et il fut oblig dentrer dans un caf prendre
un verre de rhum avec de leau de Seltz, pour se remettre les
esprits.

Peu  peu, le souvenir de cette admonition saffaiblit, et il
continuait, comme autrefois,  donner des consultations anodines
dans son arrire-boutique. Mais le maire lui en voulait, des
confrres taient jaloux, il fallait tout craindre; en sattachant
M. Bovary par des politesses, ctait gagner sa gratitude, et
empcher quil ne parlt plus tard, sil sapercevait de quelque
chose. Aussi, tous les matins, Homais lui apportait le journal, et
souvent, dans laprs-midi, quittait un instant la pharmacie pour
aller chez lofficier de sant faire la conversation.

Charles tait triste: la clientle narrivait pas. Il demeurait
assis pendant de longues heures, sans parler, allait dormir dans
son cabinet ou regardait coudre sa femme. Pour se distraire, il
semploya chez lui comme homme de peine, et mme il essaya de
peindre le grenier avec un reste de couleur que les peintres
avaient laiss. Mais les affaires dargent le proccupaient. Il en
avait tant dpens pour les rparations de Tostes, pour les
toilettes de Madame et pour le dmnagement, que toute la dot,
plus de trois mille cus, stait coule en deux ans. Puis, que
de choses endommages ou perdues dans le transport de Tostes 
Yonville, sans compter le cur de pltre, qui, tombant de la
charrette  un cahot trop fort, stait cras en mille morceaux
sur le pav de Quincampoix!

Un souci meilleur vint le distraire,  savoir la grossesse de sa
femme.  mesure que le terme en approchait, il la chrissait
davantage. Ctait un autre lien de la chair stablissant et
comme le sentiment continu dune union plus complexe. Quand il
voyait de loin sa dmarche paresseuse et sa taille tourner
mollement sur ses hanches sans corset, quand vis--vis lun de
lautre il la contemplait tout  laise et quelle prenait,
assise, des poses fatigues dans son fauteuil, alors son bonheur
ne se tenait plus; il se levait, il lembrassait, passait ses
mains sur sa figure, lappelait petite maman, voulait la faire
danser, et dbitait, moiti riant, moiti pleurant, toutes sortes
de plaisanteries caressantes qui lui venaient  lesprit. Lide
davoir engendr le dlectait. Rien ne lui manquait  prsent. Il
connaissait lexistence humaine tout du long, et il sy attablait
sur les deux coudes avec srnit.

Emma dabord sentit un grand tonnement, puis eut envie dtre
dlivre, pour savoir quelle chose ctait que dtre mre. Mais,
ne pouvant faire les dpenses quelle voulait, avoir un berceau en
nacelle avec des rideaux de soie rose et des bguins brods, elle
renona au trousseau dans un accs damertume, et le commanda dun
seul coup  une ouvrire du village, sans rien choisir ni
discuter. Elle ne samusa donc pas  ces prparatifs o la
tendresse des mres se met en apptit, et son affection, ds
lorigine, en fut peut-tre attnue de quelque chose:

Cependant, comme Charles,  tous les repas, parlait du marmot,
bientt elle y songea dune faon plus continue.

Elle souhaitait un fils; il serait fort et brun, elle
lappellerait Georges; et cette ide davoir pour enfant un mle
tait comme la revanche en espoir de toutes ses impuissances
passes. Un homme, au moins, est libre; il peut parcourir les
passions et les pays, traverser les obstacles, mordre aux bonheurs
les plus lointains. Mais une femme est empche continuellement.
Inerte et flexible  la fois, elle a contre elle les mollesses de
la chair avec les dpendances de la loi. Sa volont, comme le
voile de son chapeau retenu par un cordon, palpite  tous les
vents; il y a toujours quelque dsir qui entrane, quelque
convenance qui retient.

Elle accoucha un dimanche, vers six heures, au soleil levant.

-- Cest une fille! dit Charles.

Elle tourna la tte et svanouit,

Presque aussitt, madame Homais accourut et lembrassa, ainsi que
la mre Lefranois, du Lion dor. Le pharmacien, en homme discret,
lui adressa seulement quelques flicitations provisoires, par la
porte entrebille. Il voulut voir lenfant, et le trouva bien
conform.

Pendant sa convalescence, elle soccupa beaucoup  chercher un nom
pour sa fille. Dabord, elle passa en revue tous ceux qui avaient
des terminaisons italiennes, tels que Clara, Louisa, Amanda,
Atala; elle aimait assez Galsuinde, plus encore Yseult ou
Locadie. Charles dsirait quon appelt lenfant comme sa mre;
Emma sy opposait. On parcourut le calendrier dun bout  lautre,
et lon consulta les trangers.

-- M. Lon; disait le pharmacien, avec qui jen causais lautre
jour, stonne que vous ne choisissiez point Madeleine, qui est
excessivement  la mode maintenant.

Mais la mre Bovary se rcria bien fort sur ce nom de pcheresse.
M. Homais, quant  lui, avait en prdilection tous ceux qui
rappelaient un grand homme, un fait illustre ou une conception
gnreuse, et cest dans ce systme-l quil avait baptis ses
quatre enfants. Ainsi, Napolon reprsentait la gloire et Franklin
la libert; Irma, peut-tre, tait une concession au romantisme;
mais Athalie, un hommage au plus immortel chef-doeuvre de la
scne franaise. Car ses convictions philosophiques nempchaient
pas ses admirations artistiques, le penseur chez lui ntouffait
point lhomme sensible; il savait tablir des diffrences, faire
la part de limagination et celle du fanatisme. De cette tragdie,
par exemple, il blmait les ides, mais il admirait le style; il
maudissait la conception, mais il applaudissait  tous les
dtails, et sexasprait contre les personnages, en
senthousiasmant de leurs discours. Lorsquil lisait les grands
morceaux, il tait transport; mais, quand il songeait que les
calotins en tiraient avantage pour leur boutique, il tait dsol,
et dans cette confusion de sentiments o il sembarrassait, il
aurait voulu tout  la fois pouvoir couronner Racine de ses deux
mains et discuter avec lui pendant un bon quart dheure.

Enfin, Emma se souvint quau chteau de la Vaubyessard elle avait
entendu la marquise appeler Berthe une jeune femme; ds lors ce
nom-l fut choisi, et, comme le pre Rouault ne pouvait venir, on
pria M. Homais dtre parrain. Il donna pour cadeaux tous produits
de son tablissement,  savoir: six botes de jujubes, un bocal
entier de racahout, trois coffins de pte  la guimauve, et, de
plus, six btons de sucre candi quil avait retrouvs dans un
placard. Le soir de la crmonie, il y eut un grand dner; le cur
sy trouvait; on schauffa. M. Homais, vers les liqueurs, entonna
le Dieu des bonnes gens. M. Lon chanta une barcarolle, et madame
Bovary mre, qui tait la marraine, une romance du temps de
lEmpire; enfin M. Bovary pre exigea que lon descendt lenfant,
et se mit  le baptiser avec un verre de champagne quil lui
versait de haut sur la tte. Cette drision du premier des
sacrements indigna labb Bournisien; le pre Bovary rpondit par
une citation de la _Guerre des dieux_, le cur voulut partir; les
dames suppliaient; Homais sinterposa; et lon parvint  faire
rasseoir lecclsiastique, qui reprit tranquillement, dans sa
soucoupe, sa demi-tasse de caf  moiti bue.

M. Bovary pre resta encore un mois  Yonville, dont il blouit
les habitants par un superbe bonnet de police  galons dargent,
quil portait le matin, pour fumer sa pipe sur la place. Ayant
aussi lhabitude de boire beaucoup deau-de-vie, souvent il
envoyait la servante au Lion dor lui en acheter une bouteille,
que lon inscrivait au compte de son fils; et il usa, pour
parfumer ses foulards, toute la provision deau de Cologne
quavait sa bru.

Celle-ci ne se dplaisait point dans sa compagnie. Il avait couru
le monde: il parlait de Berlin, de Vienne, de Strasbourg, de son
temps dofficier, des matresses quil avait eues, des grands
djeuners quil avait faits; puis il se montrait aimable, et
parfois mme, soit dans lescalier ou au jardin, il lui saisissait
la taille en scriant:

-- Charles, prends garde  toi!

Alors la mre Bovary seffraya pour le bonheur de son fils, et,
craignant que son poux,  la longue, net une influence immorale
sur les ides de la jeune femme, elle se hta de presser le
dpart. Peut-tre avait-elle des inquitudes plus srieuses.
M. Bovary tait homme  ne rien respecter.

Un jour, Emma fut prise tout  coup du besoin de voir sa petite
fille, qui avait t mise en nourrice chez la femme du menuisier;
et, sans regarder  lalmanach si les six semaines de la Vierge
duraient encore, elle sachemina vers la demeure de Rolet, qui se
trouvait  lextrmit du village, au bas de la cte, entre la
grande route et les prairies.

Il tait midi; les maisons avaient leurs volets ferms, et les
toits dardoises, qui reluisaient sous la lumire pre du ciel
bleu, semblaient  la crte de leurs pignons faire ptiller des
tincelles. Un vent lourd soufflait. Emma se sentait faible en
marchant; les cailloux du trottoir la blessaient; elle hsita si
elle ne sen retournerait pas chez elle, ou entrerait quelque part
pour sasseoir.

 ce moment, M. Lon sortit dune porte voisine avec une liasse de
papiers sous son bras. Il vint la saluer et se mit  lombre
devant la boutique de Lheureux, sous la tente grise qui avanait.

Madame Bovary dit quelle allait voir son enfant, mais quelle
commenait  tre lasse.

-- Si..., reprit Lon, nosant poursuivre.

-- Avez-vous affaire quelque part? demanda-t-elle.

Et, sur la rponse du clerc, elle le pria de laccompagner. Ds le
soir, cela fut connu dans Yonville, et madame Tuvache, la femme du
maire, dclara devant sa servante que madame Bovary se
compromettait.

Pour arriver chez la nourrice il fallait, aprs la rue, tourner 
gauche, comme pour gagner le cimetire, et suivre, entre des
maisonnettes et des cours, un petit sentier que bordaient des
trones. Ils taient en fleur et les vroniques aussi, les
glantiers, les orties, et les ronces lgres qui slanaient des
buissons. Par le trou des haies, on apercevait, dans les masures,
quelque pourceau sur un fumier, ou des vaches embricoles,
frottant leurs cornes contre le tronc des arbres. Tous les deux,
cte  cte, ils marchaient doucement, elle sappuyant sur lui et
lui retenant son pas quil mesurait sur les siens; devant eux, un
essaim de mouches voltigeait, en bourdonnant dans lair chaud.

Ils reconnurent la maison  un vieux noyer qui lombrageait. Basse
et couverte de tuiles brunes, elle avait en dehors, sous la
lucarne de son grenier, un chapelet doignons suspendu. Des
bourres, debout contre la clture dpines, entouraient un carr
de laitues, quelques pieds de lavande et des pots  fleurs monts
sur des rames. De leau sale coulait en sparpillant sur lherbe,
et il y avait tout autour plusieurs guenilles indistinctes, des
bas de tricot, une camisole dindienne rouge, et un grand drap de
toile paisse tal en long sur la haie. Au bruit de la barrire,
la nourrice parut, tenant sur son bras un enfant qui ttait. Elle
tirait de lautre main un pauvre marmot chtif, couvert de
scrofules au visage, le fils dun bonnetier de Rouen, que ses
parents trop occups de leur ngoce laissaient  la campagne.

-- Entrez, dit-elle; votre petite est l qui dort.

La chambre, au rez-de-chausse, la seule du logis, avait au fond
contre la muraille un large lit sans rideaux, tandis que le ptrin
occupait le ct de la fentre, dont une vitre tait raccommode
avec un soleil de papier bleu. Dans langle, derrire la porte,
des brodequins  clous luisants taient rangs sous la dalle du
lavoir, prs dune bouteille pleine dhuile qui portait une plume
 son goulot; un Mathieu Laensberg tranait sur la chemine
poudreuse, parmi des pierres  fusil, des bouts de chandelle et
des morceaux damadou. Enfin la dernire superfluit de cet
appartement tait une Renomme soufflant dans des trompettes,
image dcoupe sans doute  mme quelque prospectus de parfumerie,
et que six pointes  sabot clouaient au mur.

Lenfant dEmma dormait  terre, dans un berceau dosier. Elle la
prit avec la couverture qui lenveloppait, et se mit  chanter
doucement en se dandinant.

Lon se promenait dans la chambre; il lui semblait trange de voir
cette belle dame en robe de nankin, tout au milieu de cette
misre. Madame Bovary devint rouge; il se dtourna, croyant que
ses yeux peut-tre avaient eu quelque impertinence. Puis elle
recoucha la petite, qui venait de vomir sur sa collerette. La
nourrice aussitt vint lessuyer, protestant quil ny paratrait
pas.

-- Elle men fait bien dautres, disait-elle, et je ne suis
occupe qu la rincer continuellement! Si vous aviez donc la
complaisance de commander  Camus lpicier, quil me laisse
prendre un peu de savon lorsquil men faut? ce serait mme plus
commode pour vous, que je ne drangerais pas.

-- Cest bien, cest bien! dit Emma. Au revoir, mre Rolet!

Et elle sortit, en essuyant ses pieds sur le seuil.

La bonne femme laccompagna jusquau bout de la cour, tout en
parlant du mal quelle avait  se relever la nuit.

-- Jen suis si rompue quelquefois, que je mendors sur ma chaise;
aussi, vous devriez pour le moins me donner une petite livre de
caf moulu qui me ferait un mois et que je prendrais le matin avec
du lait.

Aprs avoir subi ses remerciements, madame Bovary sen alla; et
elle tait quelque peu avance dans le sentier, lorsqu un bruit
de sabots elle tourna la tte: ctait la nourrice!

-- Quy a-t-il?

Alors la paysanne, la tirant  lcart, derrire un orme, se mit 
lui parler de son mari, qui, avec son mtier et six francs par an
que le capitaine...

-- Achevez plus vite, dit Emma.

-- Eh bien, reprit la nourrice poussant des soupirs entre chaque
mot, jai peur quil ne se fasse une tristesse de me voir prendre
du caf toute seule; vous savez, les hommes...

-- Puisque vous en aurez, rptait Emma, je vous en donnerai!...
Vous mennuyez!

-- Hlas! ma pauvre chre dame, cest quil a, par suite de ses
blessures, des crampes terribles  la poitrine. Il dit mme que le
cidre laffaiblit.

-- Mais dpchez-vous, mre Rolet!

-- Donc, reprit celle-ci faisant une rvrence, si ce ntait pas
trop vous demander..., -- elle salua encore une fois, -- quand
vous voudrez, -- et son regard suppliait, -- un cruchon deau-de-
vie, dit-elle enfin, et jen frotterai les pieds de votre petite,
qui les a tendres comme la langue.

Dbarrasse de la nourrice, Emma reprit le bras de M. Lon. Elle
marcha rapidement pendant quelque temps; puis elle se ralentit, et
son regard quelle promenait devant elle rencontra lpaule du
jeune homme, dont la redingote avait un collet de velours noir.
Ses cheveux chtains tombaient dessus, plats et bien peigns. Elle
remarqua ses ongles, qui taient plus longs quon ne les portait 
Yonville. Ctait une des grandes occupations du clerc que de les
entretenir; et il gardait,  cet usage, un canif tout particulier
dans son critoire. Ils sen revinrent  Yonville en suivant le
bord de leau. Dans la saison chaude, la berge plus largie
dcouvrait jusqu leur base les murs des jardins, qui avaient un
escalier de quelques marches descendant  la rivire. Elle coulait
sans bruit, rapide et froide  loeil; de grandes herbes minces
sy courbaient ensemble, selon le courant qui les poussait, et
comme des chevelures vertes abandonnes stalaient dans sa
limpidit. Quelquefois,  la pointe des joncs ou sur la feuille
des nnuphars, un insecte  pattes fines marchait ou se posait. Le
soleil traversait dun rayon les petits globules bleus des ondes
qui se succdaient en se crevant; les vieux saules branchs
miraient dans leau leur corce grise; au del, tout alentour, la
prairie semblait vide. Ctait lheure du dner dans les fermes,
et la jeune femme et son compagnon nentendaient en marchant que
la cadence de leurs pas sur la terre du sentier, les paroles
quils se disaient, et le frlement de la robe dEmma qui
bruissait tout autour delle.

Les murs des jardins, garnis  leur chaperon de morceaux de
bouteilles, taient chauds comme le vitrage dune serre. Dans les
briques, des ravenelles avaient pouss; et, du bord de son
ombrelle dploye, madame Bovary, tout en passant, faisait
sgrener en poussire jaune un peu de leurs fleurs fltries, ou
bien quelque branche des chvrefeuilles et des clmatites qui
pendaient en dehors tranait un moment sur la soie, en
saccrochant aux effils.

Ils causaient dune troupe de danseurs espagnols, que lon
attendait bientt sur le thtre de Rouen.

-- Vous irez? demanda-t-elle.

-- Si je le peux, rpondit-il.

Navaient-ils rien autre chose  se dire? Leurs yeux pourtant
taient pleins dune causerie plus srieuse; et, tandis quils
sefforaient  trouver des phrases banales, ils sentaient une
mme langueur les envahir tous les deux; ctait comme un murmure
de lme, profond, continu, qui dominait celui des voix. Surpris
dtonnement  cette suavit nouvelle, ils ne songeaient pas 
sen raconter la sensation ou  en dcouvrir la cause. Les
bonheurs futurs, comme les rivages des tropiques, projettent sur
limmensit qui les prcde leurs mollesses natales, une brise
parfume, et lon sassoupit dans cet enivrement sans mme
sinquiter de lhorizon que lon naperoit pas.

La terre,  un endroit, se trouvait effondre par le pas des
bestiaux, il fallut marcher sur de grosses pierres vertes,
espaces dans la boue. Souvent elle sarrtait une minute 
regarder o poser sa bottine, -- et, chancelant sur le caillou qui
tremblait, les coudes en lair, la taille penche, loeil indcis,
elle riait alors, de peur de tomber dans les flaques deau.

Quand ils furent arrivs devant son jardin madame Bovary poussa la
petite barrire, monta les marches en courant et disparut.

Lon rentra  son tude. Le patron tait absent; il jeta un coup
doeil sur les dossiers, puis se tailla une plume, prit enfin son
chapeau et sen alla.

Il alla sur la Pture, au haut de la cte dArgueil,  lentre de
la fort; il se coucha par terre sous les sapins, et regarda le
ciel  travers ses doigts.

-- Comme je mennuie! se disait-il, comme je mennuie!

Il se trouvait  plaindre de vivre dans ce village, avec Homais
pour ami et M. Guillaumin pour matre.

Ce dernier, tout occup daffaires, portant des lunettes 
branches dor et favoris rouges sur cravate blanche, nentendait
rien aux dlicatesses de lesprit, quoiquil affectt un genre
raide et anglais qui avait bloui le clerc dans les premiers
temps. Quant  la femme du pharmacien, ctait la meilleure pouse
de Normandie, douce comme un mouton, chrissant ses enfants, son
pre, sa mre, ses cousins, pleurant aux maux dautrui, laissant
tout aller dans son mnage, et dtestant les corsets; -- mais si
lente  se mouvoir, si ennuyeuse  couter, dun aspect si commun
et dune conversation si restreinte, quil navait jamais song,
quoiquelle et trente ans, quil en et vingt, quils couchassent
porte  porte, et quil lui parlt chaque jour, quelle pt tre
une femme pour quelquun, ni quelle possdt de son sexe autre
chose que la robe.

Et ensuite, quy avait-il? Binet, quelques marchands, deux ou
trois cabaretiers, le cur, et enfin M. Tuvache, le maire, avec
ses deux fils, gens cossus, bourrus, obtus, cultivant leurs terres
eux-mmes, faisant des ripailles en famille, dvots dailleurs, et
dune socit tout  fait insupportable.

Mais, sur le fond commun de tous ces visages humains, la figure
dEmma se dtachait isole et plus lointaine cependant; car il
sentait entre elle et lui comme de vagues abmes.

Au commencement, il tait venu chez elle plusieurs fois dans la
compagnie du pharmacien, Charles navait point paru extrmement
curieux de le recevoir; et Lon ne savait comment sy prendre
entre la peur dtre indiscret et le dsir dune intimit quil
estimait presque impossible.


IV

Ds les premiers froids, Emma quitta sa chambre pour habiter la
salle, longue pice  plafond bas o il y avait, sur la chemine,
un polypier touffu stalant contre la glace. Assise dans son
fauteuil, prs de la fentre, elle voyait passer les gens du
village sur le trottoir.

Lon, deux fois par jour, allait de son tude au Lion dor. Emma,
de loin, lentendait venir; elle se penchait en coutant, et le
jeune homme glissait derrire le rideau, toujours vtu de mme
faon et sans dtourner la tte. Mais au crpuscule, lorsque, le
menton dans sa main gauche, elle avait abandonn sur ses genoux sa
tapisserie commence, souvent elle tressaillait  lapparition de
cette ombre glissant tout  coup. Elle se levait et commandait
quon mt le couvert.

M Homais arrivait pendant le dner. Bonnet grec  la main, il
entrait  pas muets pour ne dranger personne et toujours en
rptant la mme phrase: Bonsoir la compagnie! Puis, quand il
stait pos  sa place, contre la table, entre les deux poux, il
demandait au mdecin des nouvelles de ses malades, et celui-ci le
consultait sur la probabilit des honoraires. Ensuite, on causait
de ce quil y avait dans le journal. Homais,  cette heure-l, le
savait presque par coeur; et il le rapportait intgralement, avec
les rflexions du journaliste et toutes les histoires des
catastrophes individuelles arrives en France ou  ltranger.
Mais, le sujet se tarissant, il ne tardait pas  lancer quelques
observations sur les mets quil voyait. Parfois mme, se levant 
demi, il indiquait dlicatement  Madame le morceau le plus
tendre, ou, se tournant vers la bonne, lui adressait des conseils
pour la manipulation des ragots et lhygine des assaisonnements;
il parlait arome, osmazme, sucs et glatine dune faon 
blouir. La tte dailleurs plus remplie de recettes que sa
pharmacie ne ltait de bocaux, Homais excellait  faire quantit
de confitures, vinaigres et liqueurs douces, et il connaissait
aussi toutes les inventions nouvelles de calfacteurs conomiques,
avec lart de conserver les fromages et de soigner les vins
malades.

 huit heures, Justin venait le chercher pour fermer la pharmacie.
Alors M. Homais le regardait dun oeil narquois, surtout si
Flicit se trouvait l, stant aperu que son lve
affectionnait la maison du mdecin.

-- Mon gaillard, disait-il, commence  avoir des ides, et je
crois, diable memporte, quil est amoureux de votre bonne!

Mais un dfaut plus grave, et quil lui reprochait, ctait
dcouter continuellement les conversations. Le dimanche, par
exemple, on ne pouvait le faire sortir du salon, o madame Homais
lavait appel pour prendre les enfants, qui sendormaient dans
les fauteuils, en tirant avec leurs dos les housses de calicot,
trop larges.

Il ne venait pas grand monde  ces soires du pharmacien, sa
mdisance et ses opinions politiques ayant cart de lui
successivement diffrentes personnes respectables. Le clerc ne
manquait pas de sy trouver. Ds quil entendait la sonnette, il
courait au-devant de madame Bovary, prenait son chle, et posait 
lcart, sous le bureau de la pharmacie, les grosses pantoufles de
lisire quelle portait sur sa chaussure, quand il y avait de la
neige.

On faisait dabord quelques parties de trente-et-un; ensuite
M. Hornais jouait  lcart avec Emma; Lon, derrire elle, lui
donnait des avis. Debout et les mains sur le dossier de sa chaise,
il regardait les dents de son peigne qui mordaient son chignon. 
chaque mouvement quelle faisait pour jeter les cartes, sa robe du
ct droit remontait. De ses cheveux retrousss, il descendait une
couleur brune sur son dos, et qui, saplissant graduellement, peu
 peu se perdait dans lombre. Son vtement, ensuite, retombait
des deux cts sur le sige, en bouffant, plein de plis, et
stalait jusqu terre. Quand Lon parfois sentait la semelle de
sa botte poser dessus, il scartait, comme sil et march sur
quelquun.

Lorsque la partie de cartes tait finie, lapothicaire et le
mdecin jouaient aux dominos, et Emma changeant de place,
saccoudait sur la table,  feuilleter lIllustration. Elle avait
apport son journal de modes. Lon se mettait prs delle; ils
regardaient ensemble les gravures et sattendaient au bas des
pages. Souvent elle le priait de lui lire des vers; Lon les
dclamait dune voix tranante et quil faisait expirer
soigneusement aux passages damour. Mais le bruit des dominos le
contrariait; M. Homais y tait fort, il battait Charles  plein
double-six. Puis, les trois centaines termines, ils
sallongeaient tous deux devant le foyer et ne tardaient pas 
sendormir. Le feu se mourait dans les cendres; la thire tait
vide; Lon lisait encore. Emma lcoutait, en faisant tourner
machinalement labat-jour de la lampe, o taient peints sur la
gaze des pierrots dans des voitures et des danseuses de corde,
avec leurs balanciers. Lon sarrtait, dsignant dun geste son
auditoire endormi, alors ils se parlaient  voix basse, et la
conversation quils avaient leur semblait plus douce, parce
quelle ntait pas entendue.

Ainsi stablit entre eux une sorte dassociation, un commerce
continuel de livres et de romances; M. Bovary, peu jaloux, ne sen
tonnait pas.

Il reut pour sa fte une belle tte phrnologique, toute
marquete de chiffres jusquau thorax et peinte en bleu. Ctait
une attention du clerc. Il en avait bien dautres, jusqu lui
faire,  Rouen, ses commissions; et le livre dun romancier ayant
mis  la mode la manie des plantes grasses, Lon en achetait pour
Madame, quil rapportait sur ses genoux, dans lHirondelle, tout
en se piquant les doigts  leurs poils durs.

Elle fit ajuster, contre sa croise, une planchette  balustrade
pour tenir ses potiches. Le clerc eut aussi son jardinet suspendu;
ils sapercevaient soignant leurs fleurs  leur fentre.

Parmi les fentres du village, il y en avait une encore plus
souvent occupe; car, le dimanche, depuis le matin jusqu la
nuit, et chaque aprs-midi, si le temps tait clair, on voyait 
la lucarne dun grenier le profil maigre de M. Binet pench sur
son tour, dont le ronflement monotone sentendait jusquau Lion
dor

Un soir, en rentrant, Lon trouva dans sa chambre un tapis de
velours et de laine avec des feuillages sur fond ple, il appela
madame Homais, M Homais, Justin, les enfants, la cuisinire, il en
parla  son patron; tout le monde dsira connatre ce tapis;
pourquoi la femme du mdecin faisait-elle au clerc des
gnrosits? Cela parut drle, et lon pensa dfinitivement
quelle devait tre sa bonne amie.

Il le donnait  croire, tant il vous entretenait sans cesse de ses
charmes et de son esprit, si bien que Binet lui rpondit une fois
fort brutalement:

-- Que mimporte,  moi, puisque je ne suis pas de sa socit!

Il se torturait  dcouvrir par quel moyen lui faire sa
dclaration; et, toujours hsitant entre la crainte de lui
dplaire et la honte dtre si pusillanime, il en pleurait de
dcouragement et de dsirs. Puis il prenait des dcisions
nergiques; il crivait des lettres quil dchirait, sajournait 
des poques quil reculait. Souvent il se mettait en marche, dans
le projet de tout oser; mais cette rsolution labandonnait bien
vite en la prsence dEmma, et, quand Charles, survenant,
linvitait  monter dans son boc pour aller voir ensemble quelque
malade aux environs, il acceptait aussitt, saluait Madame et sen
allait. Son mari, ntait-ce pas quelque chose delle?

Quant  Emma, elle ne sinterrogea point pour savoir si elle
laimait. Lamour, croyait-elle, devait arriver tout  coup, avec
de grands clats et des fulgurations, -- ouragan des cieux qui
tombe sur la vie, la bouleverse, arrache les volonts comme des
feuilles et emporte  labme le coeur entier. Elle ne savait pas
que, sur la terrasse des maisons, la pluie fait des lacs quand les
gouttires sont bouches, et elle ft ainsi demeure en sa
scurit, lorsquelle dcouvrit subitement une lzarde dans le
mur.


V

Ce fut un dimanche de fvrier, une aprs-midi quil neigeait.

Ils taient tous, M et madame Bovary, Homais et M. Lon, partis
voir,  une demi-lieue dYonville, dans la valle, une filature de
lin que lon tablissait. Lapothicaire avait emmen avec lui
Napolon et Athalie, pour leur faire faire de lexercice, et
Justin les accompagnait, portant des parapluies sur son paule.

Rien pourtant ntait moins curieux que cette curiosit Un grand
espace de terrain vide, o se trouvaient ple-mle, entre des tas
de sable et de cailloux, quelques roues dengrenage dj
rouilles, entourait un long btiment quadrangulaire que peraient
quantit de petites fentres. Il ntait pas achev dtre bti,
et lon voyait le ciel  travers les lambourdes de la toiture.
Attach  la poutrelle du pignon, un bouquet de paille entreml
dpis faisait claquer au vent ses rubans tricolores.

Homais parlait. Il expliquait  la compagnie limportance future
de cet tablissement, supputait la force des planchers,
lpaisseur des murailles, et regrettait beaucoup de navoir pas
de canne mtrique, comme M. Binet en possdait une pour son usage
particulier.

Emma, qui lui donnait le bras, sappuyait un peu sur son paule,
et elle regardait le disque du soleil irradiant au loin, dans la
brume, sa pleur blouissante; mais elle tourna la tte: Charles
tait l. Il avait sa casquette enfonce sur ses sourcils, et ses
deux grosses lvres tremblotaient, ce qui ajoutait  son visage
quelque chose de stupide; son dos mme, son dos tranquille tait
irritant  voir, et elle y trouvait tale sur la redingote toute
la platitude du personnage.

Pendant quelle le considrait, gotant ainsi dans son irritation
une sorte de volupt dprave, Lon savana dun pas. Le froid
qui le plissait semblait dposer sur sa figure une langueur plus
douce; entre sa cravate et son cou, le col de la chemise, un peu
lche, laissait voir la peau; un bout doreille dpassait sous une
mche de cheveux, et son grand oeil bleu, lev vers les nuages,
parut  Emma plus limpide et plus beau que ces lacs des montagnes
o le ciel se mire.

-- Malheureux! scria tout  coup lapothicaire.

Et il courut  son fils, qui venait de se prcipiter dans un tas
de chaux pour peindre ses souliers en blanc. Aux reproches dont on
laccablait, Napolon se prit  pousser des hurlements, tandis que
Justin lui essuyait ses chaussures avec un torchis de paille. Mais
il et fallu un couteau; Charles offrit le sien.

-- Ah! se dit-elle, il porte un couteau dans sa poche, comme un
paysan!

Le givre tombait; et lon sen retourna vers Yonville.

Madame Bovary, le soir, nalla pas chez ses voisins, et, quand
Charles fut parti, lorsquelle se sentit seule, le parallle
recommena dans la nettet dune sensation presque immdiate et
avec cet allongement de perspective que le souvenir donne aux
objets. Regardant de son lit le feu clair qui brlait, elle voyait
encore, comme l-bas, Lon debout, faisant plier dune main sa
badine et tenant de lautre Athalie, qui suait tranquillement un
morceau de glace. Elle le trouvait charmant; elle ne pouvait sen
dtacher; elle se rappela ses autres attitudes en dautres jours,
des phrases quil avait dites, le son de sa voix, toute sa
personne; et elle rptait, en avanant ses lvres comme pour un
baiser:

-- Oui, charmant! charmant!... Naime-t-il pas? se demanda-t-elle.
Qui donc?... mais cest moi!

Toutes les preuves  la fois sen talrent, son coeur bondit. La
flamme de la chemine faisait trembler au plafond une clart
joyeuse; elle se tourna sur le dos en stirant les bras.

Alors commena lternelle lamentation: Oh! si le ciel lavait
voulu! Pourquoi nest-ce pas? Qui empchait donc?...

Quand Charles,  minuit, rentra, elle eut lair de sveiller, et,
comme il fit du bruit en se dshabillant, elle se plaignit de la
migraine; puis demanda nonchalamment ce qui stait pass dans la
soire.

-- M. Lon, dit-il, est remont de bonne heure.

Elle ne put sempcher de sourire, et elle sendormit lme
remplie dun enchantement nouveau.

Le lendemain,  la nuit tombante, elle reut la visite du sieur
Lheureux, marchand de nouveauts. Ctait un homme habile que ce
boutiquier,

N Gascon, mais devenu Normand, il doublait sa faconde mridionale
de cautle cauchoise. Sa figure grasse, molle et sans barbe,
semblait teinte par une dcoction de rglisse claire, et sa
chevelure blanche rendait plus vif encore lclat rude de ses
petits yeux noirs. On ignorait ce quil avait t jadis:
porteballe, disaient les uns, banquier  Routot, selon les autres.
Ce quil y a de sr, cest quil faisait, de tte, des calculs
compliqus,  effrayer Binet lui-mme. Poli jusqu
lobsquiosit, il se tenait toujours les reins  demi courbs,
dans la position de quelquun qui salue ou qui invite.

Aprs avoir laiss  la porte son chapeau garni dun crpe, il
posa sur la table un carton vert, et commena par se plaindre 
Madame, avec force civilits, dtre rest jusqu ce jour sans
obtenir sa confiance. Une pauvre boutique comme la sienne ntait
pas faite pour attirer une lgante; il appuya sur le mot. Elle
navait pourtant, qu commander, et il se chargerait de lui
fournir ce quelle voudrait, tant en mercerie que lingerie,
bonneterie ou nouveauts; car il allait  la ville quatre fois par
mois, rgulirement. Il tait en relation avec les plus fortes
maisons. On pouvait parler de lui aux Trois Frres,  la Barbe
dor ou au Grand Sauvage, tous ces messieurs le connaissaient
comme leur poche! Aujourdhui donc, il venait montrer  Madame, en
passant, diffrents articles quil se trouvait avoir, grce  une
occasion des plus rares. Et il retira de la bote une demi-
douzaine de cols brods.

Madame Bovary les examina.

-- Je nai besoin de rien, dit-elle.

Alors M. Lheureux exhiba dlicatement trois charpes algriennes,
plusieurs paquets daiguilles anglaises, une paire de pantoufles
en paille, et, enfin, quatre coquetiers en coco, cisels  jour
par des forats. Puis, les deux mains sur la table, le cou tendu,
la taille penche; il suivait, bouche bante, le regard dEmma,
qui se promenait indcis parmi ces marchandises. De temps  autre
comme pour en chasser la poussire, il donnait un coup dongle sur
la soie des charpes, dplies, dans toute leur longueur; et elles
frmissaient avec un bruit lger, en faisant,  la lumire
verdtre du crpuscule, scintiller, comme de petites toiles, les
paillettes dor de leur tissu.

-- Combien cotent-elles?

--Une misre, rpondit-il, une, misre; mais rien ne presse; quand
vous voudrez; nous ne sommes pas des juifs!

Elle rflchit quelques instants, et finit encore, par remercier
M. Lheureux, qui rpliqua sans smouvoir.

-- Eh bien; nous nous entendrons plus tard; avec les dames je me
suis toujours arrang, si ce nest avec la mienne, cependant!

Emma sourit.

-- Ctait pour vous dire, reprit-il dun air bonhomme aprs sa
plaisanterie, que ce nest pas largent qui minquite... Je vous
en donnerais, sil le fallait.

Elle eut un geste de surprise.

-- Ah! fit-il vivement et  voix basse, je naurais pas besoin
daller loin pour vous en trouver; comptez-y!

Et il se mit  demander des nouvelles du pre Tellier, le matre
du Caf Franais, que M. Bovary soignait alors.

-- Quest-ce quil a donc, le pre Tellier?... Il tousse quil en
secoue toute sa maison, et jai bien peur que prochainement il ne
lui faille plutt un paletot de sapin quune camisole de flanelle?
Il a fait tant de bamboches quand il tait jeune! Ces gens-l,
madame, navaient pas le moindre ordre! il sest calcin avec
leau-de-vie! Mais cest fcheux tout de mme de voir une
connaissance sen aller.

Et, tandis quil rebouclait son carton, il discourait ainsi sur la
clientle du mdecin.

-- Cest le temps, sans doute, dit-il en regardant les carreaux
avec une figure rechigne, qui est la cause de ces maladies-l!
Moi aussi, je ne me sens pas en mon assiette; il faudra mme un de
ces jours que je vienne consulter Monsieur, pour une douleur que
jai dans le dos. Enfin, au revoir, madame Bovary;  votre
disposition; serviteur trs humble!

Et il referma la porte doucement

Emma se fit servir  dner dans sa chambre, au coin du feu, sur un
plateau; elle fut longue  manger; tout lui sembla bon.

-- Comme jai t sage! se disait-elle en songeant aux charpes.

Elle entendit des pas dans lescalier: ctait Lon. Elle se leva,
et prit sur la commode; parmi des torchons  ourler, le premier de
la pile. Elle semblait fort occupe quand il parut.

La conversation fut languissante, madame Bovary labandonnant 
chaque minute, tandis quil demeurait lui-mme comme tout
embarrass. Assis sur une chaise basse, prs de la chemine, il
faisait tourner dans ses doigts ltui divoire; elle poussait son
aiguille, ou, de temps  autre, avec son ongle, fronait les plis
de la toile. Elle ne parlait pas; il se taisait, captiv par son
silence, comme il let t par ses paroles.

-- Pauvre garon! pensait-elle.

-- En quoi lui dplais-je? se demandait-il.

Lon, cependant, finit par dire quil devait, un de ces jours,
aller  Rouen, pour une affaire de son tude...

-- Votre abonnement de musique est termin, dois-je le reprendre?

-- Non, rpondit-elle.

-- Pourquoi?

-- Parce que...

Et, pinant ses lvres, elle tira lentement une longue aiguille
de fil gris.

Cet ouvrage irritait Lon. Les doigts dEmma semblaient sy
corcher par le bout; il lui vint en tte une phrase galante, mais
quil ne risqua pas.

-- Vous labandonnez donc? reprit-il.

-- Quoi? dit-elle vivement; la musique? Ah! mon Dieu, oui! nai-je
pas ma maison  tenir, mon mari  soigner, mille choses enfin,
bien des devoirs qui passent auparavant!

Elle regarda la pendule. Charles tait en retard. Alors elle fit
la soucieuse. Deux ou trois fois mme elle rpta:

-- Il est si bon!

Le clerc affectionnait M. Bovary. Mais cette tendresse  son
endroit ltonna dune faon dsagrable; nanmoins il continua
son loge, quil entendait faire  chacun, disait-il, et surtout
au pharmacien.

-- Ah! cest un brave homme, reprit Emma.

-- Certes, reprit le clerc:

Et il se mit  parler de madame Homais, dont la tenue fort
nglige leur apprtait  rire ordinairement.

-- Quest-ce que cela fait? interrompit Emma. Une bonne mre de
famille ne sinquite pas de sa toilette.

Puis elle retomba dans son silence.

Il en fut de mme les jours suivants; ses discours, ses manires,
tout changea. On la vit prendre  coeur son mnage, retourner 
lglise rgulirement et tenir sa servante avec plus de svrit.

Elle retira Berthe de nourrice. Flicit lamenait quand il venait
des visites, et madame Bovary la dshabillait afin de faire voir
ses membres. Elle dclarait adorer les enfants; ctait sa
consolation, sa joie, sa folie, et elle accompagnait ses caresses
dexpansions lyriques, qui,  dautres qu des Yonvillais,
eussent rappel la Sachette de Notre-Dame de Paris.

Quand Charles rentrait, il trouvait auprs des cendres ses
pantoufles  chauffer. Ses gilets maintenant ne manquaient plus de
doublure, ni ses chemises de boutons, et mme il y avait plaisir 
considrer dans larmoire tous les bonnets de coton rangs par
piles gales. Elle ne rechignait plus, comme autrefois,  faire
des tours dans le jardin; ce quil proposait tait toujours
consenti, bien quelle ne devint pas les volonts auxquelles elle
se soumettait sans un murmure; -- et lorsque Lon le voyait au
coin du feu, aprs le dner, les deux mains sur son ventre, les
deux pieds sur les chenets, la joue rougie par la digestion, les
yeux humides de bonheur, avec lenfant qui se tranait sur le
tapis, et cette femme  taille mince qui par-dessus le dossier du
fauteuil venait le baiser au front:

-- Quelle folie! se disait-il, et comment arriver jusqu elle?

Elle lui parut donc si vertueuse et inaccessible, que toute
esprance, mme la plus vague, labandonna.

Mais, par ce renoncement, il la plaait en des conditions
extraordinaires. Elle se dgagea, pour lui, des qualits
charnelles dont il navait rien  obtenir; et elle alla, dans son
coeur, montant toujours et sen dtachant,  la manire magnifique
dune apothose qui senvole. Ctait un de ces sentiments purs
qui nembarrassent pas lexercice de la vie, que lon cultive
parce quils sont rares; et dont la perte affligerait plus que la
possession nest rjouissante.

Emma maigrit, ses joues plirent, sa figure sallongea. Avec ses
bandeaux noirs, ses grands yeux, son nez droit, sa dmarche
doiseau, et toujours silencieuse maintenant, ne semblait-elle pas
traverser lexistence en y touchant  peine, et porter au front la
vague empreinte de quelque prdestination sublime? Elle tait si
triste et si calme, si douce  la fois et si rserve, que lon se
sentait prs delle pris par un charme glacial, comme lon
frissonne dans les glises sous le parfum des fleurs ml au froid
des marbres. Les autres mme nchappaient point  cette
sduction. Le pharmacien disait:

-- Cest une femme de grands moyens et qui ne serait pas dplace
dans une sous-prfecture.

Les bourgeoises admiraient son conomie, les clients sa politesse,
les pauvres sa charit.

Mais elle tait pleine de convoitises, de rage, de haine. Cette
robe aux plis droits cachait un coeur boulevers, et ces lvres si
pudiques nen racontaient pas la tourmente. Elle tait amoureuse
de Lon, et elle recherchait la solitude, afin de pouvoir plus 
laise se dlecter en son image. La vue de sa personne troublait
la volupt de cette mditation. Emma palpitait au bruit de ses
pas; puis, en sa prsence, lmotion tombait, et il ne lui restait
ensuite quun immense tonnement qui se finissait en tristesse.

Lon ne savait pas, lorsquil sortait de chez elle dsespr,
quelle se levait derrire lui afin de le voir dans la rue. Elle
sinquitait de ses dmarches, elle piait son visage; elle
inventa toute une histoire pour trouver prtexte  visiter sa
chambre. La femme du pharmacien lui semblait bien heureuse de
dormir sous le mme toit; et ses penses continuellement
sabattaient sur cette maison, comme les pigeons du Lion dor qui
venaient tremper l, dans les gouttires, leurs pattes roses et
leurs ailes blanches. Mais plus Emma sapercevait de son amour,
plus elle le refoulait, afin quil ne part pas, et pour le
diminuer. Elle aurait voulu que Lon sen doutt; et elle
imaginait des hasards, des catastrophes qui leussent facilit. Ce
qui la retenait, sans doute, ctait la paresse ou lpouvante, et
la pudeur aussi. Elle songeait quelle lavait repouss trop loin,
quil ntait plus temps, que tout tait perdu. Puis lorgueil, la
joie de se dire: je suis vertueuse, et de se regarder dans la
glace en prenant des poses rsignes, la consolait un peu du
sacrifice quelle croyait faire.

Alors, les apptits de la chair, les convoitises dargent et les
mlancolies de la passion, tout se confondit dans une mme
souffrance; -- et, au lieu den dtourner sa pense; elle ly
attachait davantage, sexcitant  la douleur et en cherchant
partout les occasions. Elle sirritait dun plat mal servi ou
dune porte entrebille, gmissait du velours quelle navait
pas, du bonheur qui lui manquait, de ses rves trop hauts, de sa
maison trop troite.

Ce qui lexasprait, cest que Charles navait pas lair de se
douter de son supplice. La conviction o il tait de la rendre
heureuse lui semblait une insulte imbcile, et sa scurit, l-
dessus, de lingratitude. Pour qui donc tait-elle sage? Ntait-
il pas, lui, obstacle  toute flicit, la cause de toute misre,
et comme lardillon pointu de cette courroie complexe qui la
bouclait de tous cts?

Donc, elle reporta sur lui seul la haine nombreuse qui rsultait
de ses ennuis, et chaque effort pour lamoindrir ne servait qu
laugmenter; car cette peine inutile sajoutait aux autres motifs
de dsespoir et contribuait encore plus  lcartement. Sa propre
douceur  elle-mme lui donnait des rbellions. La mdiocrit
domestique la poussait  des fantaisies luxueuses, la tendresse
matrimoniale en des dsirs adultres. Elle aurait voulu que
Charles la battt, pour pouvoir plus justement le dtester, sen
venger. Elle stonnait parfois des conjectures atroces qui lui
arrivaient  la pense; et il fallait continuer  sourire,
sentendre rpter quelle tait heureuse, faire semblant de
ltre, le laisser croire!

Elle avait des dgots, cependant, de cette hypocrisie. Des
tentations la prenaient de senfuir avec Lon, quelque part, bien
loin, pour essayer une destine nouvelle; mais aussitt il
souvrait dans son me un gouffre vague, plein dobscurit.

-- Dailleurs, il ne maime plus, pensait-elle; que devenir? quel
secours attendre, quelle consolation, quel allgement?

Elle restait brise, haletante, inerte, sanglotant  voix basse et
avec des larmes qui coulaient.

-- Pourquoi ne point le dire  Monsieur? lui demandait la
domestique, lorsquelle entrait pendant ces crises.

-- Ce sont les nerfs, rpondait Emma; ne lui en parle pas, tu
laffligerais.

-- Ah! oui, reprenait Flicit, vous tes justement comme la
Gurine, la fille au pre Gurin, le pcheur du Pollet, que jai
connue  Dieppe, avant de venir chez vous. Elle tait si triste,
si triste, qu la voir debout sur le seuil de sa maison, elle
vous faisait leffet dun drap denterrement tendu devant la
porte. Son mal,  ce quil parat, tait une manire de brouillard
quelle avait dans la tte, et les mdecins ny pouvaient rien, ni
le cur non plus. Quand a la prenait trop fort, elle sen allait
toute seule sur le bord de la mer, si bien que le lieutenant de la
douane, en faisant sa tourne, souvent la trouvait tendue  plat
ventre et pleurant sur les galets. Puis, aprs son mariage, a lui
a pass, dit-on.

-- Mais, moi, reprenait Emma, cest aprs le mariage que a mest
venu.


VI

Un soir que la fentre tait ouverte, et que, assise au bord, elle
venait de regarder Lestiboudois, le bedeau, qui taillait le buis,
elle entendit tout  coup sonner lAngelus.

On tait au commencement davril, quand les primevres sont
closes; un vent tide se roule sur les plates-bandes laboures,
et les jardins, comme des femmes, semblent faire leur toilette
pour les ftes de lt. Par les barreaux de la tonnelle et au
del tout alentour, on voyait la rivire dans la prairie, o elle
dessinait sur lherbe des sinuosits vagabondes. La vapeur du soir
passait entre les peupliers sans feuilles, estompant leurs
contours dune teinte violette, plus ple et plus transparente
quune gaze subtile arrte sur leurs branchages. Au loin, des
bestiaux marchaient; on nentendait ni leurs pas, ni leurs
mugissements; et la cloche, sonnant toujours, continuait dans les
airs sa lamentation pacifique.

 ce tintement rpt, la pense de la jeune femme sgarait dans
ses vieux souvenirs de jeunesse et de pension. Elle se rappela les
grands chandeliers, qui dpassaient sur lautel les vases pleins
de fleurs et le tabernacle  colonnettes. Elle aurait voulu, comme
autrefois, tre encore confondue dans la longue ligne des voiles
blancs, que marquaient de noir a et l les capuchons raides des
bonnes soeurs inclines sur leur prie-Dieu; le dimanche,  la
messe, quand elle relevait sa tte, elle apercevait le doux visage
de la Vierge parmi les tourbillons bleutres de lencens qui
montait. Alors un attendrissement la saisit; elle se sentit molle
et tout abandonne, comme un duvet doiseau qui tournoie dans la
tempte; et ce fut sans en avoir conscience quelle sachemina
vers lglise, dispose  nimporte quelle dvotion, pourvu
quelle y absorbt son me et que lexistence entire y dispart.

Elle rencontra, sur la place, Lestiboudois, qui sen revenait;
car, pour ne pas rogner la journe, il prfrait interrompre sa
besogne puis la reprendre, si bien quil tintait lAngelus selon
sa commodit. Dailleurs, la sonnerie, faite plus tt, avertissait
les gamins de lheure du catchisme.

Dj quelques-uns, qui se trouvaient arrivs, jouaient aux billes
sur les dalles du cimetire. Dautres,  califourchon sur le mur,
agitaient leurs jambes, en fauchant avec leurs sabots les grandes
orties pousses entre la petite enceinte et les dernires tombes.
Ctait la seule place qui ft verte; tout le reste ntait que
pierres, et couvert continuellement dune poudre fine, malgr le
balai de la sacristie.

Les enfants en chaussons couraient l comme sur un parquet fait
pour eux, et on entendait les clats de leurs voix  travers le
bourdonnement de la cloche. Il diminuait avec les oscillations de
la grosse corde qui, tombant des hauteurs du clocher, tranait 
terre par le bout. Des hirondelles passaient en poussant de petits
cris, coupaient lair au tranchant de leur vol, et rentraient vite
dans leurs nids jaunes, sous les tuiles du larmier. Au fond de
lglise, une lampe brlait, cest--dire une mche de veilleuse
dans un verre suspendu. Sa lumire, de loin, semblait une tache
blanchtre qui tremblait sur lhuile. Un long rayon de soleil
traversait toute la nef et rendait plus sombres encore les bas-
cts et les angles.

-- O est le cur? demanda madame Bovary  un jeune garon qui
samusait  secouer le tourniquet dans son trou trop lche.

-- Il va venir, rpondit-il.

En effet, la porte du presbytre grina, labb Bournisien parut;
les enfants, ple-mle, senfuirent dans lglise.

-- Ces polissons-l! murmura lecclsiastique, toujours les mmes!

Et, ramassant un catchisme en lambeaux quil venait de heurter
avec son pied:

-- a ne respecte rien!

Mais, ds quil aperut madame Bovary:

-- Excusez-moi, dit-il, je ne vous remettais pas.

Il fourra le catchisme dans sa poche et sarrta, continuant 
balancer entre deux doigts la lourde clef de la sacristie.

La lueur du soleil couchant qui frappait, en plein son visage
plissait le lasting de sa soutane, luisante sous les coudes,
effiloque par le bas. Des taches de graisse et de tabac suivaient
sur sa poitrine large la ligne des petits boutons, et elles
devenaient plus nombreuses en scartant de son rabat, o
reposaient les plis abondants de sa peau rouge; elle tait seme
de macules jaunes qui disparaissaient dans les poils rudes de sa
barbe grisonnante. Il venait de dner et respirait bruyamment.

-- Comment vous portez-vous? ajouta-t-il.

-- Mal, rpondit Emma; je souffre.

-- Eh bien, moi aussi, reprit lecclsiastique. Ces premires
chaleurs, nest-ce pas, vous amollissent tonnamment? Enfin, que
voulez-vous! nous sommes ns pour souffrir, comme dit saint Paul.
Mais, M. Bovary, quest-ce quil en pense?

-- Lui! fit-elle avec un geste de ddain.

-- Quoi! rpliqua le bonhomme tout tonn, il ne vous ordonne pas
quelque chose?

-- Ah! dit Emma, ce ne sont pas les remdes de la terre quil me
faudrait.

Mais le cur, de temps  autre, regardait dans lglise, o tous
les gamins agenouills se poussaient de lpaule, et tombaient
comme des capucins de cartes.

-- Je voudrais savoir..., reprit-elle.

-- Attends, attends, Riboudet, cria lecclsiastique dune voix
colre, je men vas aller te chauffer les oreilles, mauvais
galopin!

Puis, se tournant vers Emma:

-- Cest le fils de Boudet le charpentier; ses parents sont  leur
aise et lui laissent faire ses fantaisies. Pourtant il apprendrait
vite, sil le voulait, car il est plein desprit. Et moi
quelquefois, par plaisanterie, je lappelle donc Riboudet (comme
la cte que lon prend pour aller  Maromme), et je dis mme: mon
Riboudet. Ah! ah! Mont-Riboudet! Lautre jour, jai rapport ce
mot-l  Monseigneur, qui en a ri... il a daign en rire. -- Et
M. Bovary, comment va-t-il?

Elle semblait ne pas entendre. Il continua:

-- Toujours fort occup, sans doute? car nous sommes certainement,
lui et moi, les deux personnes de la paroisse qui avons le plus 
faire. Mais lui, il est le mdecin des corps, ajouta-t-il avec un
rire pais, et moi, je le suis des mes!

Elle fixa sur le prtre des yeux suppliants.

-- Oui..., dit-elle, vous soulagez toutes les misres.

-- Ah! ne men parlez pas, madame Bovary! Ce matin mme, il a
fallu que jaille dans le Bas-Diauville pour une vache qui avait
lenfle; ils croyaient que ctait un sort. Toutes leurs vaches,
je ne sais comment... Mais, pardon! Longuermarre et Boudet! sac 
papier! voulez-vous bien finir!

Et, dun bond, il slana dans lglise.

Les gamins, alors, se pressaient autour du grand pupitre,
grimpaient sur le tabouret du chantre, ouvraient le missel; et
dautres,  pas de loup, allaient se hasarder bientt jusque dans
le confessionnal. Mais le cur, soudain, distribua sur tous une
grle de soufflets. Les prenant par le collet de la veste, il les
enlevait de terre et les reposait  deux genoux sur les pavs du
choeur, fortement, comme sil et voulu les y planter.

-- Allez, dit-il quand il fut revenu prs dEmma, et en dployant
son large mouchoir dindienne, dont il mit un angle entre ses
dents, les cultivateurs sont bien  plaindre!

-- Il y en a dautres, rpondit-elle.

-- Assurment! les ouvriers des villes, par exemple.

-- Ce ne sont pas eux...

-- Pardonnez-moi! jai connu l de pauvres mres de famille, des
femmes vertueuses, je vous assure, de vritables saintes, qui
manquaient mme de pain.

-- Mais celles, reprit Emma (et les coins de sa bouche se
tordaient en parlant), celles, monsieur le cur, qui ont du pain,
et qui nont pas...

-- De feu lhiver, dit le prtre.

-- Eh! quimporte?

-- Comment! quimporte? Il me semble,  moi, que lorsquon est
bien chauff, bien nourri..., car enfin...

-- Mon Dieu! mon Dieu! soupirait-elle.

-- Vous vous trouvez gne? fit-il, en savanant dun air
inquiet; cest la digestion, sans doute? Il faut rentrer chez
vous, madame Bovary, boire un peu de th; a vous fortifiera, ou
bien un verre deau frache avec de la cassonade.

-- Pourquoi?

Et elle avait lair de quelquun qui se rveille dun songe.

-- Cest que vous passiez la main sur votre front. Jai cru quun
tourdissement vous prenait.

Puis, se ravisant:

-- Mais vous me demandiez quelque chose? Quest-ce donc? Je ne
sais plus.

-- Moi? Rien..., rien..., rptait Emma.

Et son regard, quelle promenait autour delle, sabaissa
lentement sur le vieillard  soutane. Ils se considraient tous
les deux, face  face, sans parler.

-- Alors, madame Bovary, dit-il enfin, faites excuse, mais le
devoir avant tout, vous savez; il faut que jexpdie mes
garnements. Voil les premires communions qui vont venir. Nous
serons encore surpris, jen ai peur! Aussi,  partir de
lAscension, je les tiens recta tous les mercredis une heure de
plus. Ces pauvres enfants! on ne saurait les diriger trop tt dans
la voie du Seigneur, comme, du reste, il nous la recommand lui-
mme par la bouche de son divin Fils... Bonne sant, madame; mes
respects  monsieur votre mari!

Et il entra dans lglise, en faisant ds la porte une
gnuflexion.

Emma le vit qui disparaissait entre la double ligne des bancs,
marchant  pas lourds, la tte un peu penche sur lpaule, et
avec ses deux mains entrouvertes, quil portait en dehors.

Puis elle tourna sur ses talons, tout dun bloc comme une statue
sur un pivot, et prit le chemin de sa maison. Mais la grosse voix
du cur, la voix claire des gamins arrivaient encore  son oreille
et continuaient derrire elle:

-- tes-vous chrtien?

-- Oui, je suis chrtien.

-- Quest-ce quun chrtien?

-- Cest celui qui, tant baptis..., baptis..., baptis.

Elle monta les marches de son escalier en se tenant  la rampe,
et, quand elle fut dans sa chambre, se laissa tomber dans un
fauteuil.

Le jour blanchtre des carreaux sabaissait doucement avec des
ondulations. Les meubles  leur place semblaient devenus plus
immobiles et se perdre dans lombre comme dans un ocan tnbreux.
La chemine tait teinte, la pendule battait toujours, et Emma
vaguement sbahissait  ce calme des choses, tandis quil y avait
en elle-mme tant de bouleversements. Mais, entre la fentre et la
table  ouvrage, la petite Berthe tait l, qui chancelait sur ses
bottines de tricot, et essayait de se rapprocher de sa mre, pour
lui saisir, par le bout, les rubans de son tablier.

-- Laisse-moi! dit celle-ci en lcartant avec la main.

La petite fille bientt revint plus prs encore contre ses genoux;
et, sy appuyant des bras, elle levait vers elle son gros oeil
bleu, pendant quun filet de salive pure dcoulait de sa lvre sur
la soie du tablier.

-- Laisse-moi! rpta la jeune femme tout irrite.

Sa figure pouvanta lenfant, qui se mit  crier.

-- Eh! laisse-moi donc! fit-elle en la repoussant du coude.

Berthe alla tomber au pied de la commode, contre la patre de
cuivre; elle sy coupa la joue, le sang sortit. Madame Bovary se
prcipita pour la relever, cassa le cordon de la sonnette, appela
la servante de toutes ses forces, et elle allait commencer  se
maudire, lorsque Charles parut. Ctait lheure du dner, il
rentrait.

-- Regarde donc, cher ami, lui dit Emma dune voix tranquille:
voil la petite qui, en jouant, vient de se blesser par terre.

Charles la rassura, le cas ntait point grave, et il alla
chercher du diachylum.

Madame Bovary ne descendit, pas dans la salle; elle voulut
demeurer seule  garder son enfant. Alors, en la contemplant
dormir, ce quelle conservait dinquitude se dissipa par degrs,
et elle se parut  elle-mme bien sotte et bien bonne de stre
trouble tout  lheure pour si peu de chose. Berthe, en effet, ne
sanglotait plus. Sa respiration, maintenant, soulevait
insensiblement la couverture de coton. De grosses larmes
sarrtaient au coin de ses paupires  demi closes, qui
laissaient voir entre les cils deux prunelles ples, enfonces; le
sparadrap, coll sur sa joue, en tirait obliquement la peau
tendue.

-- Cest une chose trange, pensait Emma, comme cette enfant est
laide!

Quand Charles,  onze heures du soir, revint de la pharmacie (o
il avait t remettre, aprs le dner, ce qui lui restait du
diachylum), il trouva sa femme debout auprs du berceau.

-- Puisque je tassure que ce ne sera rien, dit-il en la baisant
au front; ne te tourmente pas, pauvre chrie, tu te rendras
malade!

Il tait rest longtemps chez lapothicaire. Bien quil ne sy ft
pas montr fort mu, M. Homais, nanmoins, stait efforc de le
raffermir, de lui remonter le moral.

Alors on avait caus des dangers divers qui menaaient lenfance
et de ltourderie des domestiques. Madame Homais en savait
quelque chose, ayant encore sur la poitrine les marques dune
cuelle de braise quune cuisinire, autrefois, avait laisse
tomber dans son sarrau. Aussi ces bons parents prenaient-ils
quantit de prcautions. Les couteaux jamais ntaient affils, ni
les appartements cirs. Il y avait aux fentres des grilles en fer
et aux chambranles de fortes barres. Les petits Homais, malgr
leur indpendance, ne pouvaient remuer sans un surveillant
derrire eux; au moindre rhume, leur pre les bourrait de
pectoraux, et jusqu plus de quatre ans ils portaient tous,
impitoyablement, des bourrelets matelasss. Ctait, il est vrai,
une manie de madame Homais; son poux en tait intrieurement
afflig, redoutant pour les organes de lintellect les rsultats
possibles dune pareille compression, et il schappait jusqu
lui dire:

--Tu prtends donc en faire des Carabes ou des Botocudos?

Charles, cependant, avait essay plusieurs fois dinterrompre la
conversation.

-- Jaurais  vous entretenir, avait-il souffl bas  loreille du
clerc, qui se mit  marcher devant lui dans lescalier.

-- Se douterait-il de quelque chose? se demandait Lon. Il avait
des battements de coeur et se perdait en conjectures.

Enfin Charles, ayant ferm la porte, le pria de voir lui-mme 
Rouen quels pouvaient tre les prix dun beau daguerrotype;
ctait une surprise sentimentale quil rservait  sa femme, une
attention fine, son portrait en habit noir. Mais il voulait
auparavant savoir  quoi sen tenir; ces dmarches ne devaient pas
embarrasser M. Lon, puisquil allait  la ville toutes les
semaines,  peu prs.

Dans quel but? Homais souponnait l-dessous quelque histoire de
jeune homme, une intrigue. Mais il se trompait; Lon ne
poursuivait aucune amourette. Plus que jamais il tait triste, et
madame Lefranois sen apercevait bien  la quantit de nourriture
quil laissait maintenant sur son assiette. Pour en savoir plus
long, elle interrogea le percepteur; Binet rpliqua, dun ton
rogue, quil ntait point pay par la police.

Son camarade, toutefois, lui paraissait fort singulier; car
souvent Lon se renversait sur sa chaise en cartant les bras, et
se plaignait vaguement de lexistence.

-- Cest que vous ne prenez point assez de distractions, disait le
percepteur.

-- Lesquelles?

-- Moi,  votre place, jaurais un tour!

-- Mais je ne sais pas tourner, rpondait le clerc.

-- Oh! cest vrai! faisait lautre en caressant sa mchoire, avec
un air de ddain ml de satisfaction.

Lon tait las daimer sans rsultat; puis il commenait  sentir
cet accablement que vous cause la rptition de la mme vie,
lorsque aucun intrt ne la dirige et quaucune esprance ne la
soutient. Il tait si ennuy dYonville et des Yonvillais, que la
vue de certaines gens, de certaines maisons lirritait  ny
pouvoir tenir; et le pharmacien, tout bonhomme quil tait, lui
devenait compltement insupportable. Cependant, la perspective
dune situation nouvelle leffrayait autant quelle le sduisait.

Cette apprhension se tourna vite en impatience, et Paris alors
agita pour lui, dans le lointain, la fanfare de ses bals masqus
avec le rire de ses grisettes. Puisquil devait y terminer son
droit, pourquoi ne partait-il pas? qui lempchait? Et il se mit 
faire des prparatifs intrieurs: il arrangea davance ses
occupations. Il se meubla, dans sa tte, un appartement. Il y
mnerait une vie dartiste! Il y prendrait des leons de guitare!
Il aurait une robe de chambre, un bret basque, des pantoufles de
velours bleu! Et mme il admirait dj sur sa chemine deux
fleurets en sautoir, avec une tte de mort et la guitare au-
dessus.

La chose difficile tait le consentement de sa mre; rien pourtant
ne paraissait plus raisonnable. Son patron mme lengageait 
visiter une autre tude, o il pt se dvelopper davantage.
Prenant donc un parti moyen, Lon chercha quelque place de second
clerc  Rouen, nen trouva pas, et crivit enfin  sa mre une
longue lettre dtaille, o il exposait les raisons daller
habiter Paris immdiatement. Elle y consentit.

Il ne se hta point. Chaque jour, durant tout un mois, Hivert
transporta pour lui dYonville  Rouen, de Rouen  Yonville, des
coffres, des valises, des paquets; et, quand Lon eut remont sa
garde-robe, fait rembourrer ses trois fauteuils, achet une
provision de foulards, pris en un mot plus de dispositions que
pour un voyage autour du monde, il sajourna de semaine en
semaine, jusqu ce quil ret une seconde lettre maternelle o
on le pressait de partir, puisquil dsirait, avant les vacances,
passer son examen.

Lorsque le moment fut venu des embrassades, madame Homais pleura;
Justin sanglotait; Homais, en homme fort, dissimula son motion;
il voulut lui-mme porter le paletot de son ami jusqu la grille
du notaire, qui emmenait Lon  Rouen dans sa voiture. Ce dernier
avait juste le temps de faire ses adieux  M. Bovary.

Quand il fut au haut de lescalier, il sarrta, tant il se
sentait hors dhaleine.  son entre, madame Bovary se leva
vivement.

-- Cest encore moi! dit Lon.

-- Jen tais sre!

Elle se mordit les lvres, et un flot de sang lui courut sous la
peau, qui se colora tout en rose, depuis la racine des cheveux
jusquau bord de sa collerette. Elle restait debout, sappuyant de
lpaule contre la boiserie.

-- Monsieur nest donc pas l? reprit-il.

-- Il est absent.

Elle rpta:

-- Il est absent.

Alors il y eut un silence. Ils se regardrent; et leurs penses,
confondues dans la mme angoisse, streignaient troitement,
comme deux poitrines palpitantes.

-- Je voudrais bien embrasser Berthe, dit Lon.

Emma descendit quelques marches, et elle appela Flicit.

Il jeta vite autour de lui un large coup doeil qui stala sur
les murs, les tagres, la chemine, comme pour pntrer tout,
emporter tout.

Mais elle rentra, et la servante amena Berthe, qui secouait au
bout dune ficelle un moulin  vent la tte en bas.

Lon la baisa sur le cou  plusieurs reprises.

-- Adieu, pauvre enfant! adieu, chre petite, adieu! Et il la
remit  sa mre.

-- Emmenez-la, dit celle-ci.

Ils restrent seuls.

Madame Bovary, le dos tourn, avait la figure pose contre un
carreau; Lon tenait sa casquette  la main et la battait
doucement le long de sa cuisse.

-- Il va pleuvoir, dit Emma.

-- Jai un manteau, rpondit-il.

-- Ah!

Elle se dtourna, le menton baiss et le front en avant. La
lumire y glissait comme sur un marbre, jusqu la courbe des
sourcils, sans que lon pt savoir ce quEmma regardait 
lhorizon ni ce quelle pensait au fond delle-mme.

-- Allons, adieu! soupira-t-il.

Elle releva sa tte dun mouvement brusque:

-- Oui, adieu..., partez!

Ils savancrent lun vers lautre; il tendit la main, elle
hsita.

--  langlaise donc, fit-elle abandonnant la sienne tout en
sefforant de rire.

Lon la sentit entre ses doigts, et la substance mme de tout son
tre lui semblait descendre dans cette paume humide.

Puis il ouvrit la main; leurs yeux se rencontrrent encore, et il
disparut.

Quand il fut sous les halles, il sarrta, et il se cacha derrire
un pilier, afin de contempler une dernire fois cette maison
blanche avec ses quatre jalousies vertes. Il crut voir une ombre
derrire la fentre, dans la chambre; mais le rideau, se
dcrochant de la patre comme si personne ny touchait, remua
lentement ses longs plis obliques, qui dun seul bond stalrent
tous, et il resta droit, plus immobile quun mur de pltre. Lon
se mit  courir.

Il aperut de loin, sur la route, le cabriolet de son patron, et 
ct un homme en serpillire qui tenait le cheval. Homais et
M. Guillaumin causaient ensemble. On lattendait.

-- Embrassez-moi, dit lapothicaire les larmes aux yeux. Voil
votre paletot, mon bon ami; prenez garde au froid! Soignez-vous!
mnagez-vous!

-- Allons, Lon, en voiture! dit le notaire.

Homais se pencha sur le garde-crotte, et dune voix entrecoupe
par les sanglots, laissa tomber ces deux mots tristes:

-- Bon voyage!

-- Bonsoir, rpondit M. Guillaumin. Lchez tout! Ils partirent, et
Homais sen retourna.

Madame Bovary avait ouvert sa fentre sur le jardin, et elle
regardait les nuages.

Ils samoncelaient au couchant du ct de Rouen, et roulaient vite
leurs volutes noires, do dpassaient par derrire les grandes
lignes du soleil, comme les flches dor dun trophe suspendu,
tandis que le reste du ciel vide avait la blancheur dune
porcelaine. Mais une rafale de vent fit se courber les peupliers,
et tout  coup la pluie tomba; elle crpitait sur les feuilles
vertes. Puis le soleil reparut, les poules chantrent, des
moineaux battaient des ailes dans les buissons humides, et les
flaques deau sur le sable emportaient en scoulant les fleurs
roses dun acacia.

-- Ah! quil doit tre loin dj! pensa-t-elle.

M. Homais, comme de coutume, vint  six heures et demie, pendant
le dner.

-- Eh bien, dit-il en sasseyant, nous avons donc tantt embarqu
notre jeune homme?

-- Il parat! rpondit le mdecin.

Puis, se tournant sur sa chaise:

-- Et quoi de neuf chez vous?

-- Pas grand-chose. Ma femme, seulement, a t, cette aprs-midi,
un peu mue. Vous savez, les femmes, un rien les trouble! la
mienne surtout! Et lon aurait tort de se rvolter l contre,
puisque leur organisation nerveuse est beaucoup plus mallable que
la ntre.

-- Ce pauvre Lon! disait Charles, comment va-t-il vivre 
Paris?... Sy accoutumera-t-il?

Madame Bovary soupira.

-- Allons donc! dit le pharmacien en claquant de la langue, les
parties fines chez le traiteur! les bals masqus! le champagne!
tout cela va rouler, je vous assure.

-- Je ne crois pas quil se drange, objecta Bovary.

-- Ni moi! reprit vivement M. Homais, quoiquil lui faudra
pourtant suivre les autres, au risque de passer pour un jsuite.
Et vous ne savez pas la vie que mnent ces farceurs-l, dans le
quartier Latin, avec les actrices! Du reste, les tudiants sont
fort bien vus  Paris. Pour peu quils aient quelque talent
dagrment, on les reoit dans les meilleures socits, et il y a
mme des dames du faubourg Saint-Germain qui en deviennent
amoureuses, ce qui leur fournit, par la suite, les occasions de
faire de trs beaux mariages.

-- Mais, dit le mdecin, jai peur pour lui que... l-bas...

-- Vous avez raison, interrompit lapothicaire, cest le revers de
la mdaille! et lon y est oblig continuellement davoir la main
pose sur son gousset. Ainsi, vous tes dans un jardin public, je
suppose; un quidam se prsente, bien mis, dcor mme, et quon
prendrait pour un diplomate; il vous aborde; vous causez; il
sinsinue, vous offre une prise ou vous ramasse votre chapeau.
Puis on se lie davantage; il vous mne au caf, vous invite 
venir dans sa maison de campagne, vous fait faire, entre deux
vins, toutes sortes de connaissances, et, les trois quarts du
temps ce nest que pour flibuster votre bourse ou vous entraner
en des dmarches pernicieuses.

-- Cest vrai, rpondit Charles; mais je pensais surtout aux
maladies,  la fivre typhode, par exemple, qui attaque les
tudiants de la province.

Emma tressaillit.

--  cause du changement de rgime, continua le pharmacien, et de
la perturbation qui en rsulte dans lconomie gnrale. Et puis,
leau de Paris, voyez-vous! les mets de restaurateurs, toutes ces
nourritures pices finissent par vous chauffer le sang et ne
valent pas, quoi quon en dise, un bon pot-au-feu. Jai toujours,
quant  moi, prfr la cuisine bourgeoise: cest plus sain!
Aussi, lorsque jtudiais  Rouen la pharmacie, je mtais mis en
pension dans une pension; je mangeais avec les professeurs.

Et il continua donc  exposer ses opinions gnrales et ses
sympathies personnelles, jusquau moment o Justin vint le
chercher pour un lait de poule quil fallait faire.

-- Pas un instant de rpit! scria-t-il, toujours  la chane! Je
ne peux sortir une minute! Il faut, comme un cheval de labour,
tre  suer sang et eau! Quel collier de misre!

Puis, quand il fut sur la porte:

--  propos, dit-il, savez-vous la nouvelle?

-- Quoi donc?

-- Cest quil est fort probable, reprit Homais en dressant ses
sourcils et en prenant une figure des plus srieuses, que les
comices agricoles de la Seine-Infrieure se tiendront cette anne
 Yonville-lAbbaye. Le bruit, du moins, en circule. Ce matin, le
journal en touchait quelque chose. Ce serait pour notre
arrondissement de la dernire importance! Mais nous en causerons
plus tard. Jy vois, je vous remercie; Justin a la lanterne.


VII

Le lendemain fut, pour Emma, une journe funbre. Tout lui parut
envelopp par une atmosphre noire qui flottait confusment sur
lextrieur des choses, et le chagrin sengouffrait dans son me
avec des hurlements doux, comme fait le vent dhiver dans les
chteaux abandonns. Ctait cette rverie que lon a sur ce qui
ne reviendra plus, la lassitude qui vous prend aprs chaque fait
accompli, cette douleur enfin que vous apportent linterruption de
tout mouvement accoutum, la cessation brusque dune vibration
prolonge.

Comme au retour de la Vaubyessard, quand les quadrilles
tourbillonnaient dans sa tte, elle avait une mlancolie morne, un
dsespoir engourdi. Lon rapparaissait plus grand, plus beau,
plus suave, plus vague; quoiquil ft spar delle, il ne lavait
pas quitte, il tait l, et les murailles de la maison semblaient
garder son ombre. Elle ne pouvait dtacher sa vue de ce tapis o
il avait march, de ces meubles vides o il stait assis. La
rivire coulait toujours, et poussait lentement ses petits flots
le long de la berge glissante. Ils sy taient promens bien des
fois,  ce mme murmure des ondes, sur les cailloux couverts de
mousse. Quels bons soleils ils avaient eus! quelles bonnes aprs-
midi, seuls,  lombre, dans le fond du jardin! Il lisait tout
haut, tte nue, pos sur un tabouret de btons secs; le vent frais
de la prairie faisait trembler les pages du livre et les capucines
de la tonnelle... Ah! il tait parti, le seul charme de sa vie, le
seul espoir possible dune flicit! Comment navait-elle pas
saisi ce bonheur-l, quand il se prsentait! Pourquoi ne lavoir
pas retenu  deux mains,  deux genoux, quand il voulait senfuir?
Et elle se maudit de navoir pas aim Lon; elle eut soif de ses
lvres. Lenvie la prit de courir le rejoindre, de se jeter dans
ses bras, de lui dire: Cest moi, je suis  toi! Mais Emma
sembarrassait davance aux difficults de lentreprise, et ses
dsirs, saugmentant dun regret, nen devenaient que plus actifs.

Ds lors, ce souvenir de Lon fut comme le centre de son ennui; il
y ptillait plus fort que, dans un steppe de Russie, un feu de
voyageurs abandonn sur la neige. Elle se prcipitait vers lui,
elle se blottissait contre, elle remuait dlicatement ce foyer
prs de steindre, elle allait cherchant tout autour delle ce
qui pouvait laviver davantage; et les rminiscences les plus
lointaines comme les plus immdiates occasions, ce quelle
prouvait avec ce quelle imaginait, ses envies de volupt qui se
dispersaient, ses projets de bonheur qui craquaient au vent comme
des branchages morts, sa vertu strile, ses esprances tombes, la
litire domestique, elle ramassait tout, prenait tout, et faisait
servir tout  rchauffer sa tristesse.

Cependant les flammes sapaisrent, soit que la provision delle-
mme spuist, ou que lentassement ft trop considrable.
Lamour, peu  peu, steignit par labsence, le regret stouffa
sous lhabitude; et cette lueur dincendie qui empourprait son
ciel ple se couvrit de plus dombre et seffaa par degrs. Dans
lassoupissement de sa conscience, elle prit mme les rpugnances
du mari pour des aspirations vers lamant, les brlures de la
haine pour des rchauffements de la tendresse; mais, comme
louragan soufflait toujours, et que la passion se consuma
jusquaux cendres, et quaucun secours ne vint, quaucun soleil ne
parut, il fut de tous cts nuit complte, et elle demeura perdue
dans un froid horrible qui la traversait.

Alors les mauvais jours de Tostes recommencrent. Elle sestimait
 prsent beaucoup plus malheureuse: car elle avait lexprience
du chagrin, avec la certitude quil ne finirait pas.

Une femme qui stait impos de si grands sacrifices pouvait bien
se passer des fantaisies. Elle sacheta un prie-Dieu gothique, et
elle dpensa en un mois pour quatorze francs de citrons  se
nettoyer les ongles; elle crivit  Rouen, afin davoir une robe
en cachemire bleu; elle choisit chez Lheureux la plus belle de ses
charpes; elle se la nouait  la taille par-dessus sa robe de
chambre; et, les volets ferms, avec un livre  la main, elle
restait tendue sur un canap dans cet accoutrement.

Souvent, elle variait sa coiffure: elle se mettait  la chinoise,
en boucles molles, en nattes tresses; elle se fit une raie sur le
ct de la tte et roula ses cheveux en dessous, comme un homme.

Elle voulut apprendre litalien: elle acheta des dictionnaires,
une grammaire, une provision de papier blanc. Elle essaya des
lectures srieuses, de lhistoire et de la philosophie. La nuit,
quelquefois, Charles se rveillait en sursaut, croyant quon
venait le chercher pour un malade:

-- Jy vais, balbutiait-il.

Et ctait le bruit dune allumette quEmma frottait afin de
rallumer la lampe. Mais il en tait de ses lectures comme de ses
tapisseries, qui, toutes commences encombraient son armoire; elle
les prenait, les quittait, passait  dautres.

Elle avait des accs, o on let pousse facilement  des
extravagances. Elle soutint un jour, contre son mari, quelle
boirait bien un grand demi-verre deau-de-vie, et, comme Charles
eut la btise de len dfier, elle avala leau-de-vie jusquau
bout.

Malgr ses airs vapors (ctait le mot des bourgeoises
dYonville), Emma pourtant ne paraissait pas joyeuse, et,
dhabitude, elle gardait aux coins de la bouche cette immobile
contraction qui plisse la figure des vieilles filles et celle des
ambitieux dchus. Elle tait ple partout, blanche comme du linge;
la peau du nez se tirait vers les narines, ses yeux vous
regardaient dune manire vague. Pour stre dcouvert trois
cheveux gris sur les tempes, elle parla beaucoup de sa vieillesse.

Souvent des dfaillances la prenaient. Un jour mme, elle eut un
crachement de sang, et, comme Charles sempressait, laissant
apercevoir son inquitude:

-- Ah bah! rpondit-elle, quest-ce que cela fait?

Charles salla rfugier dans son cabinet; et il pleura, les deux
coudes sur la table, assis dans son fauteuil de bureau, sous la
tte phrnologique.

Alors il crivit  sa mre pour la prier de venir, et ils eurent
ensemble de longues confrences au sujet dEmma.

 quoi se rsoudre? que faire, puisquelle se refusait  tout
traitement?

-- Sais-tu ce quil faudrait  ta femme? reprenait la mre Bovary.
Ce seraient des occupations forces, des ouvrages manuels! Si elle
tait comme tant dautres, contrainte  gagner son pain, elle
naurait pas ces vapeurs-l, qui lui viennent dun tas dides
quelle se fourre dans la tte, et du dsoeuvrement o elle vit.

-- Pourtant elle soccupe, disait Charles.

-- Ah! elle soccupe!  quoi donc?  lire des romans, de mauvais
livres, des ouvrages qui sont contre la religion et dans lesquels
on se moque des prtres par des discours tirs de Voltaire. Mais
tout cela va loin, mon pauvre enfant, et quelquun qui na pas de
religion finit toujours par tourner mal.

Donc, il fut rsolu que lon empcherait Emma de lire des romans.
Lentreprise ne semblait point facile. La bonne dame sen chargea:
elle devait quand elle passerait par Rouen, aller en personne chez
le loueur de livres et lui reprsenter quEmma cessait ses
abonnements. Naurait-on pas le droit davertir la police, si le
libraire persistait quand mme dans son mtier dempoisonneur?

Les adieux de la belle-mre et de la bru furent secs. Pendant les
trois semaines quelles taient restes ensemble, elles navaient
pas chang quatre paroles,  part les informations et compliments
quand elles se rencontraient  table, et le soir avant de se
mettre au lit.

Madame Bovary mre partit un mercredi, qui tait jour de march 
Yonville.

La Place, ds le matin, tait encombre par une file de charrettes
qui, toutes  cul et les brancards en lair, stendaient le long
des maisons depuis lglise, jusqu lauberge. De lautre ct,
il y avait des baraques de toile o lon vendait des cotonnades,
des couvertures et des bas de laine, avec des licous pour les
chevaux et des paquets de rubans bleus, qui par le bout
senvolaient au vent. De la grosse quincaillerie stalait par
terre, entre les pyramides doeufs et les bannettes de fromages,
do sortaient des pailles gluantes; prs des machines  bl, des
poules qui gloussaient dans des cages plates passaient leurs cous
par les barreaux. La foule, sencombrant au mme endroit sans en
vouloir bouger, menaait quelquefois de rompre la devanture de la
pharmacie. Les mercredis, elle ne dsemplissait pas et lon sy
poussait, moins pour acheter des mdicaments que pour prendre des
consultations, tant tait fameuse la rputation du sieur Homais
dans les villages circonvoisins. Son robuste aplomb avait fascin
les campagnards. Ils le regardaient comme un plus grand mdecin
que tous les mdecins.

Emma tait accoude  sa fentre (elle sy mettait souvent: la
fentre, en province, remplace les thtres et la promenade), et
elle samusait  considrer la cohue des rustres, lorsquelle
aperut un monsieur vtu dune redingote de velours vert. Il tait
gant de gants jaunes, quoiquil ft chauss de fortes gutres; et
il se dirigeait vers la maison du mdecin, suivi dun paysan
marchant la tte basse dun air tout rflchi.

-- Puis-je voir Monsieur? demanda-t-il  Justin, qui causait sur
le seuil avec Flicit.

Et, le prenant pour le domestique de la maison:

-- Dites-lui que M. Rodolphe Boulanger de la Huchette est l.

Ce ntait point par vanit territoriale que le nouvel arrivant
avait ajout  son nom la particule, mais afin de se faire mieux
connatre. La Huchette, en effet, tait un domaine prs
dYonville, dont il venait dacqurir le chteau, avec deux fermes
quil cultivait lui-mme, sans trop se gner cependant. Il vivait,
en garon, et passait pour avoir au moins quinze mille livres de
rentes!

Charles entra dans la salle. M. Boulanger lui prsenta son homme,
qui voulait tre saign parce quil prouvait des fourmis le long
du corps.

-- a me purgera, objectait-il  tous les raisonnements.

Bovary commanda donc dapporter une bande et une cuvette, et pria
Justin de la soutenir. Puis, sadressant au villageois dj blme:

-- Nayez point peur, mon brave.

-- Non, non, rpondit lautre, marchez toujours!

Et, dun air fanfaron, il tendit son gros bras. Sous la piqre de
la lancette, le sang jaillit et alla sclabousser contre la
glace.

-- Approche le vase! exclama Charles.

-- Gute! disait le paysan, on jurerait une petite fontaine qui
coule! Comme jai le sang rouge! ce doit tre bon signe, nest-ce
pas?

-- Quelquefois, reprit lofficier de sant, lon nprouve rien au
commencement, puis la syncope se dclare, et plus particulirement
chez les gens bien constitus, comme celui-ci.

Le campagnard,  ces mots, lcha ltui quil tournait entre ses
doigts. Une saccade de ses paules fit craquer le dossier de la
chaise. Son chapeau tomba.

-- Je men doutais, dit Bovary en appliquant son doigt sur la
veine.

La cuvette commenait  trembler aux mains de Justin; ses genoux
chancelrent, il devint ple.

-- Ma femme! ma femme! appela Charles.

Dun bond, elle descendit lescalier.

-- Du vinaigre! cria-t-il. Ah! mon Dieu, deux  la fois!

Et, dans son motion, il avait peine  poser la compresse.

-- Ce nest rien, disait tout tranquillement M. Boulanger, tandis
quil prenait Justin entre ses bras.

Et il lassit sur la table, lui appuyant le dos contre la
muraille.

Madame Bovary se mit  lui retirer sa cravate. Il y avait un noeud
aux cordons de la chemise; elle resta quelques minutes  remuer
ses doigts lgers dans le cou du jeune garon; ensuite elle versa
du vinaigre sur son mouchoir de batiste; elle lui en mouillait les
tempes  petits coups et elle soufflait dessus, dlicatement.

Le charretier se rveilla; mais la syncope de Justin durait
encore, et ses prunelles disparaissaient dans leur sclrotique
ple, comme des fleurs bleues dans du lait.

-- Il faudrait, dit Charles, lui cacher cela.

Madame Bovary prit la cuvette. Pour la mettre sous la table, dans
le mouvement quelle fit en sinclinant, sa robe (ctait une robe
dt  quatre volants, de couleur jaune, longue de taille, large
de jupe), sa robe svasa autour delle sur les carreaux de la
salle; -- et, comme Emma, baisse; chancelait un peu en cartant
les bras, le gonflement de ltoffe se crevait de place en place,
selon les inflexions de son corsage. Ensuite elle alla prendre une
carafe deau, et elle faisait fondre des morceaux de sucre lorsque
le pharmacien arriva. La servante lavait t chercher dans
lalgarade; en apercevant son lve les yeux ouverts, il reprit
haleine. Puis, tournant autour de lui, il le regardait de haut en
bas.

-- Sot! disait-il; petit sot, vraiment! sot en trois lettres!
Grand-chose, aprs tout, quune phlbotomie! et un gaillard qui
na peur de rien! une espce dcureuil, tel que vous le voyez,
qui monte locher des noix  des hauteurs vertigineuses. Ah! oui,
parle, vante-toi! voil de belles dispositions  exercer plus tard
la pharmacie; car tu peux te trouver appel en des circonstances
graves, par-devant les tribunaux, afin dy clairer la conscience
des magistrats; et il faudra pourtant garder son sang-froid,
raisonner, se montrer homme, ou bien passer pour un imbcile!

Justin ne rpondait pas. Lapothicaire continuait:

-- Qui ta pri de venir? Tu importunes toujours monsieur et
madame! Les mercredis, dailleurs, ta prsence mest plus
indispensable. Il y a maintenant vingt personnes  la maison. Jai
tout quitt  cause de lintrt que je te porte. Allons, va-ten!
cours! attends-moi, et surveille les bocaux!

Quand Justin, qui se rhabillait, fut parti, lon causa quelque peu
des vanouissements. Madame Bovary nen avait jamais eu.

-- Cest extraordinaire pour une dame! dit M. Boulanger. Du reste,
il y a des gens bien dlicats. Ainsi jai vu, dans une rencontre,
un tmoin perdre connaissance rien quau bruit des pistolets que
lon chargeait.

-- Moi, dit lapothicaire, la vue du sang des autres ne me fait
rien du tout; mais lide seulement du mien qui coule suffirait 
me causer des dfaillances, si jy rflchissais trop.

Cependant M. Boulanger congdia son domestique, en lengageant 
se tranquilliser lesprit, puisque sa fantaisie tait passe.

-- Elle ma procur lavantage de votre connaissance, ajouta-t-il.

Et il regardait Emma durant cette phrase.

Puis il dposa trois francs sur le coin de la table, salua
ngligemment et sen alla.

Il fut bientt de lautre ct de la rivire (ctait son chemin
pour sen retourner  la Huchette); et Emma laperut dans la
prairie, qui marchait sous les peupliers, se ralentissant de temps
 autre, comme quelquun qui rflchit.

-- Elle est fort gentille! se disait-il; elle est fort gentille,
cette femme du mdecin! De belles dents, les yeux noirs, le pied
coquet, et de la tournure comme une Parisienne. Do diable sort-
elle? O donc la-t-il trouve, ce gros garon-l?

M. Rodolphe Boulanger avait trente-quatre ans; il tait de
temprament brutal et dintelligence perspicace, ayant dailleurs
beaucoup frquent les femmes, et sy connaissant bien. Celle-l
lui avait paru jolie; il y rvait donc, et  son mari.

-- Je le crois trs bte. Elle en est fatigue sans doute. Il
porte des ongles sales et une barbe de trois jours. Tandis quil
trottine  ses malades, elle reste  ravauder des chaussettes. Et
on sennuie! on voudrait habiter la ville, danser la polka tous
les soirs! Pauvre petite femme! a bille aprs lamour, comme une
carpe aprs leau sur une table de cuisine. Avec trois mots de
galanterie, cela vous adorerait; jen suis sr! ce serait tendre!
charmant!... Oui, mais comment sen dbarrasser ensuite?

Alors les encombrements du plaisir, entrevus en perspective, le
firent, par contraste, songer  sa matresse. Ctait une
comdienne de Rouen, quil entretenait; et, quand il se fut arrt
sur cette image, dont il avait, en souvenir mme, des
rassasiements:

-- Ah! madame Bovary, pensa-t-il, est bien plus jolie quelle,
plus frache surtout. Virginie, dcidment, commence  devenir
trop grosse. Elle est si fastidieuse avec ses joies. Et,
dailleurs, quelle manie de salicoques!

La campagne tait dserte, et Rodolphe nentendait autour de lui
que le battement rgulier des herbes qui fouettaient sa chaussure,
avec le cri des grillons tapis au loin sous les avoines; il
revoyait Emma dans la salle, habille comme il lavait vue, et il
la dshabillait.

-- Oh! je laurai! scria-t-il en crasant, dun coup de bton,
une motte de terre devant lui.

Et aussitt il examina la partie politique de lentreprise. Il se
demandait:

-- O se rencontrer? par quel moyen? On aura continuellement le
marmot sur les paules, et la bonne, les voisins, le mari, toute
sorte de tracasseries considrables. Ah bah! dit-il, on y perd
trop de temps!

Puis il recommena:

-- Cest quelle a des yeux qui vous entrent au coeur comme des
vrilles. Et ce teint ple!... Moi, qui adore les femmes ples!

Au haut de la cte dArgueil, sa rsolution tait prise

-- Il ny a plus qu chercher les occasions. Eh bien, jy
passerai quelquefois, je leur enverrai du gibier, de la volaille;
je me ferai saigner, sil le faut; nous deviendrons amis, je les
inviterai chez moi... Ah! parbleu! ajouta-t-il, voil les comices
bientt; elle y sera, je la verrai. Nous commencerons, et
hardiment, car cest le plus sr.


VIII

Ils arrivrent, en effet, ces fameux Comices! Ds le matin de la
solennit, tous les habitants, sur leurs portes, sentretenaient
des prparatifs; on avait enguirland de lierres le fronton de la
mairie; une tente dans un pr tait dresse pour le festin, et, au
milieu de la Place, devant lglise, une espce de bombarde devait
signaler larrive de M. le prfet et le nom des cultivateurs
laurats. La garde nationale de Buchy (il ny en avait point 
Yonville) tait venue sadjoindre au corps des pompiers, dont
Binet tait le capitaine. Il portait ce jour-l un col encore plus
haut que de coutume; et, sangl dans sa tunique, il avait le buste
si roide et immobile, que toute la partie vitale de sa personne
semblait tre descendue dans ses deux jambes, qui se levaient en
cadence,  pas marqus, dun seul mouvement. Comme une rivalit
subsistait entre le percepteur et le colonel, lun et lautre,
pour montrer leurs talents, faisaient  part manoeuvrer leurs
hommes. On voyait alternativement passer et repasser les
paulettes rouges et les plastrons noirs. Cela ne finissait pas et
toujours recommenait! Jamais il ny avait eu pareil dploiement
de pompe! Plusieurs bourgeois, ds la veille, avaient lav leurs
maisons; des drapeaux tricolores pendaient aux fentres
entrouvertes; tous les cabarets taient pleins; et, par le beau
temps quil faisait, les bonnets empess, les croix dor et les
fichus de couleur paraissaient plus blancs que neige, miroitaient
au soleil clair, et relevaient de leur bigarrure parpille la
sombre monotonie des redingotes et des bourgerons bleus. Les
fermires des environs retiraient, en descendant de cheval, la
grosse pingle qui leur serrait autour du corps leur robe
retrousse de peur des taches; et les maris, au contraire, afin de
mnager leurs chapeaux, gardaient par-dessus des mouchoirs de
poche, dont ils tenaient un angle entre les dents.

La foule arrivait dans la grande rue par les deux bouts du
village. Il sen dgorgeait des ruelles, des alles, des maisons,
et lon entendait de temps  autre retomber le marteau des portes,
derrire les bourgeoises en gants de fil, qui sortaient pour aller
voir la fte. Ce que lon admirait surtout, ctaient deux longs
ifs couverts de lampions qui flanquaient une estrade o sallaient
tenir les autorits; et il y avait de plus, contre les quatre
colonnes de la mairie, quatre manires de gaules, portant chacune
un petit tendard de toile verdtre, enrichi dinscriptions en
lettres dor. On lisait sur lun: Au Commerce; sur lautre: 
lAgriculture; sur le troisime:  lIndustrie; et sur le
quatrime: Aux Beaux-Arts.

Mais la jubilation qui panouissait tous les visages paraissait
assombrir madame Lefranois, laubergiste. Debout sur les marches
de sa cuisine, elle murmurait dans son menton:

-- Quelle btise! quelle btise avec leur baraque de toile!
Croient-ils que le prfet sera bien aise de dner l-bas, sous une
tente, comme un saltimbanque? Ils appellent ces embarras-l, faire
le bien du pays! Ce ntait pas la peine, alors, daller chercher
un gargotier  Neufchtel! Et pour qui? pour des vachers! des va-
nu-pieds!...

Lapothicaire passa. Il portait un habit noir, un pantalon de
nankin, des souliers de castor, et par extraordinaire un chapeau,
-- un chapeau bas de forme.

-- Serviteur! dit-il; excusez-moi, je suis press.

Et comme la grosse veuve lui demanda o il allait:

-- Cela vous semble drle, nest-ce pas? moi qui reste toujours
plus confin dans mon laboratoire que le rat du bonhomme dans son
fromage.

-- Quel fromage? fit laubergiste.

-- Non, rien! ce nest rien! reprit Homais. Je voulais vous
exprimer seulement, madame Lefranois, que je demeure dhabitude
tout reclus chez moi. Aujourdhui cependant, vu la circonstance,
il faut bien que...

-- Ah! vous allez l-bas? dit-elle avec un air de ddain.

-- Oui, jy vais, rpliqua lapothicaire tonn; ne fais-je point
partie de la commission consultative?

La mre Lefranois le considra quelques minutes, et finit par
rpondre en souriant:

-- Cest autre chose! Mais quest-ce que la culture vous regarde?
vous vous y entendez donc?

-- Certainement, je my entends, puisque je suis pharmacien,
cest--dire chimiste! et la chimie, madame Lefranois, ayant pour
objet la connaissance de laction rciproque et molculaire de
tous les corps de la nature, il sensuit que lagriculture se
trouve comprise dans son domaine! Et, en effet, composition des
engrais, fermentation des liquides, analyse des gaz et influence
des miasmes, quest-ce que tout cela, je vous le demande, si ce
nest de la chimie pure et simple?

Laubergiste ne rpondit rien. Homais continua:

-- Croyez-vous quil faille, pour tre agronome, avoir soi-mme
labour la terre ou engraiss des volailles? Mais il faut
connatre plutt la constitution des substances dont il sagit,
les gisements gologiques, les actions atmosphriques, la qualit
des terrains, des minraux, des eaux, la densit des diffrents
corps et leur capillarit! que sais-je? Et il faut possder  fond
tous ses principes dhygine, pour diriger, critiquer la
construction des btiments, le rgime des animaux, lalimentation
des domestiques! il faut encore, madame Lefranois, possder la
botanique; pouvoir discerner les plantes, entendez-vous, quelles
sont les salutaires davec les dltres, quelles les
improductives et quelles les nutritives, sil est bon de les
arracher par-ci et de les ressemer par-l, de propager les unes,
de dtruire les autres; bref, il faut se tenir au courant de la
science par les brochures et papiers publics, tre toujours en
haleine, afin dindiquer les amliorations...

Laubergiste ne quittait point des yeux la porte du caf Franais,
et le pharmacien poursuivit:

-- Plt  Dieu que nos agriculteurs fussent des chimistes, ou que
du moins ils coutassent davantage les conseils de la science!
Ainsi, moi, jai dernirement crit un fort opuscule, un mmoire
de plus de soixante et douze pages, intitul: Du cidre, de sa
fabrication et de ses effets; suivi de quelques rflexions
nouvelles  ce sujet, que jai envoy  la Socit agronomique de
Rouen; ce qui ma mme valu lhonneur dtre reu parmi ses
membres, section dagriculture, classe de pomologie; eh bien, si
mon ouvrage avait t livr  la publicit...

Mais lapothicaire sarrta, tant madame Lefranois paraissait
proccupe.

-- Voyez-les donc! disait-elle, on ny comprend rien! une gargote
semblable!

Et, avec des haussements dpaules qui tiraient sur sa poitrine
les mailles de son tricot, elle montrait des deux mains le cabaret
de son rival, do sortaient alors des chansons.

-- Du reste, il nen a pas pour longtemps, ajouta-t-elle; avant
huit jours, tout est fini.

Homais se recula de stupfaction. Elle descendit ses trois
marches, et, lui parlant  loreille:

-- Comment! vous ne savez pas cela? On va le saisir cette semaine.
Cest Lheureux qui le fait vendre. Il la assassin de billets.

-- Quelle pouvantable catastrophe! scria lapothicaire, qui
avait toujours des expressions congruentes  toutes les
circonstances imaginables.

Lhtesse donc se mit  lui raconter cette histoire, quelle
savait par Thodore, le domestique de M. Guillaumin, et, bien
quelle excrt Tellier, elle blmait Lheureux. Ctait un
enjleur, un rampant...

-- Ah! tenez, dit-elle, le voil sous les halles; il salue madame
Bovary, qui a un chapeau vert. Elle est mme au bras de
M. Boulanger.

-- Madame Bovary! fit Homais. Je mempresse daller lui offrir mes
hommages. Peut-tre quelle sera bien aise davoir une place dans
lenceinte, sous le pristyle.

Et, sans couter la mre Lefranois, qui le rappelait pour lui en
conter plus long, le pharmacien sloigna dun pas rapide, sourire
aux lvres et jarret tendu, distribuant de droite et de gauche
quantit de salutations et emplissant beaucoup despace avec les
grandes basques de son habit noir, qui flottaient au vent derrire
lui.

Rodolphe, layant aperu de loin, avait pris un train rapide; mais
madame Bovary sessouffla; il se ralentit donc et lui dit en
souriant, dun ton brutal:

-- Cest pour viter ce gros homme: vous savez, lapothicaire.

Elle lui donna un coup de coude.

-- Quest-ce que cela signifie? se demanda-t-il.

Et il la considra du coin de loeil, tout en continuant 
marcher.

Son profil tait si calme, que lon ny devinait rien. Il se
dtachait en pleine lumire, dans lovale de sa capote qui avait
des rubans ples ressemblant  des feuilles de roseau. Ses yeux
aux longs cils courbes regardaient devant elle, et, quoique bien
ouverts, ils semblaient un peu brids par les pommettes,  cause
du sang, qui battait doucement sous sa peau fine. Une couleur rose
traversait la cloison de son nez. Elle inclinait la tte sur
lpaule, et lon voyait entre ses lvres le bout nacr de ses
dents blanches.

-- Se moque-t-elle de moi? songeait Rodolphe.

Ce geste dEmma pourtant navait t quun avertissement; car
M. Lheureux les accompagnait, et il leur parlait de temps  autre,
comme pour entrer en conversation:

-- Voici une journe superbe! tout le monde est dehors! les vents
sont  lest.

Et madame Bovary, non plus que Rodolphe, ne lui rpondait gure,
tandis quau moindre mouvement quils faisaient, il se rapprochait
en disant: Plat-il? et portait la main  son chapeau.

Quand ils furent devant la maison du marchal, au lieu de suivre
la route jusqu la barrire, Rodolphe, brusquement, prit un
sentier, entranant madame Bovary; il cria:

-- Bonsoir, M. Lheureux! au plaisir!

-- Comme vous lavez congdi! dit-elle en riant.

-- Pourquoi, reprit-il, se laisser envahir par les autres? et,
puisque, aujourdhui, jai le bonheur dtre avec vous...

Emma rougit. Il nacheva point sa phrase. Alors il parla du beau
temps et du plaisir de marcher sur lherbe. Quelques marguerites
taient repousses.

-- Voici de gentilles pquerettes, dit-il, et de quoi fournir bien
des oracles  toutes les amoureuses du pays.

Il ajouta:

-- Si jen cueillais. Quen pensez-vous?

-- Est-ce que vous tes amoureux? fit-elle en toussant un peu.

-- Eh! eh! qui sait? rpondit Rodolphe.

Le pr commenait  se remplir, et les mnagres vous heurtaient
avec leurs grands parapluies, leurs paniers et leurs bambins.
Souvent il fallait se dranger devant une longue file de
campagnardes, servantes en bas-bleus,  souliers plats,  bagues
dargent, et qui sentaient le lait, quand on passait prs delles.
Elles marchaient en se tenant par la main, et se rpandaient ainsi
sur toute la longueur de la prairie, depuis la ligne des trembles
jusqu la tente du banquet. Mais ctait le moment de lexamen,
et les cultivateurs, les uns aprs les autres, entraient dans une
manire dhippodrome que formait une longue corde porte sur des
btons.

Les btes taient l, le nez tourn vers la ficelle, et alignant
confusment leurs croupes ingales. Des porcs assoupis enfonaient
en terre leur groin; des veaux beuglaient; des brebis blaient;
les vaches, un jarret repli, talaient leur ventre sur le gazon,
et, ruminant lentement, clignaient leurs paupires lourdes, sous
les moucherons qui bourdonnaient autour delles. Des charretiers,
les bras nus, retenaient par le licou des talons cabrs, qui
hennissaient  pleins naseaux du ct des juments. Elles restaient
paisibles, allongeant la tte et la crinire pendante, tandis que
leurs poulains se reposaient  leur ombre, ou venaient les tter
quelquefois; et, sur la longue ondulation de tous ces corps
tasss, on voyait se lever au vent, comme un flot, quelque
crinire blanche, ou bien saillir des cornes aigus, et des ttes
dhommes qui couraient.  lcart, en dehors des lices, cent pas
plus loin, il y avait un grand taureau noir musel, portant un
cercle de fer  la narine, et qui ne bougeait pas plus quune bte
de bronze. Un enfant en haillons le tenait par une corde.

Cependant, entre les deux ranges, des messieurs savanaient dun
pas lourd, examinant chaque animal, puis se consultaient  voix
basse. Lun deux, qui semblait plus considrable, prenait, tout
en marchant, quelques notes sur un album. Ctait le prsident du
jury: M. Derozerays de la Panville. Sitt quil reconnut Rodolphe,
il savana vivement, et lui dit en souriant dun air aimable:

-- Comment, monsieur Boulanger, vous nous abandonnez?

Rodolphe protesta quil allait venir, mais quand le prsident eut
disparu:

-- Ma foi, non, reprit-il, je nirai pas; votre compagnie vaut
bien la sienne.

Et, tout en se moquant des comices, Rodolphe, pour circuler plus 
laise, montrait au gendarme sa pancarte bleue, et mme il
sarrtait parfois devant quelque beau sujet, que madame Bovary
nadmirait gure. Il sen aperut, et alors se mit  faire des
plaisanteries sur les dames dYonville,  propos de leur toilette;
puis il sexcusa lui-mme du nglig de la sienne. Elle avait
cette incohrence de choses communes et recherches, o le
vulgaire, dhabitude, croit entrevoir la rvlation dune
existence excentrique, les dsordres du sentiment, les tyrannies
de lart, et toujours un certain mpris des conventions sociales,
ce qui le sduit ou lexaspre. Ainsi sa chemise de batiste 
manchettes plisses bouffait au hasard du vent, dans louverture
de son gilet, qui tait de coutil gris, et son pantalon  larges
raies dcouvrait aux chevilles ses bottines de nankin, claques de
cuir verni. Elles taient si vernies, que lherbe sy refltait.
Il foulait avec elles les crottins de cheval, une main dans la
poche de sa veste et son chapeau de paille mis de ct.

-- Dailleurs, ajouta-t-il, quand on habite la campagne...

-- Tout est peine perdue, dit Emma.

-- Cest vrai! rpliqua Rodolphe. Songer que pas un seul de ces
braves gens nest capable de comprendre mme la tournure dun
habit!

Alors ils parlrent de la mdiocrit provinciale, des existences
quelle touffait, des illusions qui sy perdaient.

-- Aussi, disait Rodolphe, je menfonce dans une tristesse...

-- Vous! fit-elle avec tonnement. Mais je vous croyais trs gai?

-- Ah! oui, dapparence, parce quau milieu du monde je sais
mettre sur mon visage un masque railleur; et cependant que de
fois,  la vue dun cimetire, au clair de lune, je me suis
demand si je ne ferais pas mieux daller rejoindre ceux qui sont
 dormir...

-- Oh! Et vos amis? dit-elle. Vous ny pensez pas.

-- Mes amis? lesquels donc? en ai-je? Qui sinquite de moi?

Et il accompagna ces derniers mots dune sorte de sifflement entre
ses lvres.

Mais ils furent obligs de scarter lun de lautre,  cause dun
grand chafaudage de chaises quun homme portait derrire eux. Il
en tait si surcharg, que lon apercevait seulement la pointe de
ses sabots, avec le bout de ses deux bras, carts droit. Ctait
Lestiboudois, le fossoyeur, qui charriait dans la multitude les
chaises de lglise. Plein dimagination pour tout ce qui
concernait ses intrts, il avait dcouvert ce moyen de tirer
parti des comices; et son ide lui russissait, car il ne savait
plus auquel, entendre. En effet, les villageois, qui avaient
chaud, se disputaient ces siges dont la paille sentait lencens,
et sappuyaient contre leurs gros dossiers salis par la cire des
cierges, avec une certaine vnration.

Madame Bovary reprit le bras de Rodolphe; il continua comme se
parlant  lui-mme:

-- Oui! tant de choses mont manqu! toujours seul! Ah! si javais
eu un but dans la vie, si jeusse rencontr une affection, si
javais trouv quelquun... Oh! comme jaurais dpens toute
lnergie dont je suis capable, jaurais surmont tout, bris
tout!

-- Il me semble pourtant, dit Emma, que vous ntes gure 
plaindre.

-- Ah! vous trouvez? fit Rodolphe.

-- Car enfin..., reprit-elle, vous tes libre.

Elle hsita:

-- Riche.

-- Ne vous moquez pas de moi, rpondit-il.

Et elle jurait quelle ne se moquait pas, quand un coup de canon
retentit; aussitt, on se poussa, ple-mle, vers le village.

Ctait une fausse alerte. M. le prfet narrivait pas; et les
membres du jury se trouvaient fort embarrasss, ne sachant sil
fallait commencer la sance ou bien attendre encore.

Enfin, au fond de la Place, parut un grand landau de louage,
tran par deux chevaux maigres, que fouettait  tour de bras un
cocher en chapeau blanc. Binet neut que le temps de crier: Aux
armes! et le colonel de limiter. On courut vers les faisceaux.
On se prcipita. Quelques-uns mme oublirent leur col. Mais
lquipage prfectoral sembla deviner cet embarras, et les deux
rosses accouples, se dandinant sur leur chanette, arrivrent au
petit trot devant le pristyle de la mairie, juste au moment o la
garde nationale et les pompiers sy dployaient, tambour battant,
et marquant le pas.

-- Balancez! cria Binet.

-- Halte! cria le colonel. Par file  gauche!

Et, aprs, un port darmes o le cliquetis des capucines, se
droulant, sonna comme un chaudron de cuivre qui dgringole les
escaliers, tous les fusils retombrent.

Alors on vit descendre du carrosse un monsieur vtu dun habit
court  broderie dargent, chauve sur le front, portant toupet 
locciput, ayant le teint blafard et lapparence des plus
bnignes. Ses deux yeux, fort gros et couverts de paupires
paisses, se fermaient  demi pour considrer la multitude, en
mme temps quil levait son nez pointu et faisait sourire sa
bouche rentre. Il reconnut le maire  son charpe, et lui exposa
que M. le prfet navait pu venir. Il tait, lui, un conseiller de
prfecture; puis il ajouta quelques excuses. Tuvache y rpondit
par des civilits, lautre savoua confus; et ils restaient ainsi,
face  face, et leurs fronts se touchant presque, avec les membres
du jury tout alentour, le conseil municipal, les notables, la
garde nationale et la foule. M. le conseiller, appuyant contre sa
poitrine son petit tricorne noir, ritrait ses salutations,
tandis que Tuvache, courb comme un arc, souriait aussi, bgayait,
cherchait ses phrases, protestait de son dvouement  la
monarchie, et de lhonneur que lon faisait  Yonville.

Hippolyte, le garon de lauberge, vint prendre par la bride les
chevaux du cocher, et tout en boitant de son pied bot, il les
conduisit sous le porche du Lion dor, o beaucoup de paysans
samassrent  regarder la voiture. Le tambour battit, lobusier
tonna, et les messieurs  la file montrent sasseoir sur
lestrade, dans les fauteuils en utrecht rouge quavait prts
madame Tuvache.

Tous ces gens-l se ressemblaient. Leurs molles figures blondes,
un peu hles par le soleil, avaient la couleur du cidre doux, et
leurs favoris bouffants schappaient de grands cols roides, que
maintenaient des cravates blanches  rosette bien tale. Tous les
gilets taient de velours,  chle; toutes les montres portaient
au bout dun long ruban quelque cachet ovale en cornaline; et lon
appuyait ses deux mains sur ses deux cuisses, en cartant avec
soin la fourche du pantalon, dont le drap non dcati reluisait
plus brillamment que le cuir des fortes bottes.

Les dames de la socit se tenaient derrire, sous le vestibule,
entre les colonnes, tandis que le commun de la foule tait en
face, debout, ou bien assis sur des chaises. En effet,
Lestiboudois avait apport l toutes celles quil avait dmnages
de la prairie, et mme il courait  chaque minute en chercher
dautres dans lglise, et causait un tel encombrement par son
commerce, que lon avait grand-peine  parvenir jusquau petit
escalier de lestrade.

-- Moi, je trouve, dit M. Lheureux (sadressant au pharmacien, qui
passait pour gagner sa place), que lon aurait d planter l deux
mts vnitiens: avec quelque chose dun peu svre et de riche
comme nouveauts, cet t dun fort joli coup doeil.

-- Certes, rpondit Homais. Mais, que voulez-vous! cest le maire
qui a tout pris sous son bonnet. Il na pas grand got, ce pauvre
Tuvache, et il est mme compltement dnu de ce qui sappelle le
gnie des arts.

Cependant Rodolphe, avec madame Bovary, tait mont au premier
tage de la mairie, dans la salle des dlibrations, et, comme
elle tait vide, il avait dclar que lon y serait bien pour
jouir du spectacle plus  son aise. Il prit trois tabourets autour
de la table ovale, sous le buste du monarque, et, les ayant
approchs de lune des fentres, ils sassirent lun prs de
lautre.

Il y eut une agitation sur lestrade, de longs chuchotements, des
pourparlers. Enfin, M. le Conseiller se leva. On savait maintenant
quil sappelait Lieuvain, et lon se rptait son nom de lun 
lautre, dans la foule. Quand il eut donc collationn quelques
feuilles et appliqu dessus son oeil pour y mieux voir, il
commena:

Messieurs,

Quil me soit permis dabord (avant de vous entretenir de lobjet
de cette runion daujourdhui, et ce sentiment, jen suis sr,
sera partag par vous tous), quil me soit permis, dis-je de
rendre justice  ladministration suprieure, au gouvernement, au
monarque, messieurs,  notre souverain,  ce roi bien-aim  qui
aucune branche de la prosprit publique ou particulire nest
indiffrente, et qui dirige  la fois dune main si ferme et si
sage le char de ltat parmi les prils incessants dune mer
orageuse, sachant dailleurs faire respecter la paix comme la
guerre, lindustrie, le commerce, lagriculture et les beaux-
arts.

-- Je devrais, dit Rodolphe, me reculer un peu.

-- Pourquoi? dit Emma.

Mais,  ce moment, la voix du Conseiller sleva dun ton
extraordinaire. Il dclamait:

Le temps nest plus, messieurs, o la discorde civile
ensanglantait nos places publiques, o le propritaire, le
ngociant, louvrier lui-mme, en sendormant le soir dun sommeil
paisible, tremblaient de se voir rveills tout  coup au bruit
des tocsins incendiaires, o les maximes les plus subversives
sapaient audacieusement les bases...

-- Cest quon pourrait, reprit Rodolphe, mapercevoir den bas;
puis jen aurais pour quinze jours  donner des excuses, et, avec
ma mauvaise rputation...

-- Oh! vous vous calomniez, dit Emma.

-- Non, non, elle est excrable, je vous jure.

Mais messieurs, poursuivait le Conseiller, que si, cartant de
mon souvenir ces sombres tableaux, je reporte mes yeux sur la
situation actuelle de notre belle patrie: quy vois-je? Partout
fleurissent le commerce et les arts; partout des voies nouvelles
de communication, comme autant dartres nouvelles dans le corps
de ltat, y tablissent des rapports nouveaux; nos grands centres
manufacturiers ont repris leur activit; la religion, plus
affermie, sourit  tous les coeurs; nos ports sont pleins, la
confiance renat, et enfin la France respire!...

-- Du reste, ajouta Rodolphe, peut-tre, au point de vue du monde,
a-t-on raison?

-- Comment cela? fit-elle.

-- Eh quoi! dit-il, ne savez-vous pas quil y a des mes sans
cesse tourmentes? Il leur faut tour  tour le rve et laction,
les passions les plus pures, les jouissances les plus furieuses,
et lon se jette ainsi dans toutes sortes de fantaisies, de
folies.

Alors elle le regarda comme on contemple un voyageur qui a pass
par des pays extraordinaires, et elle reprit:

-- Nous navons pas mme cette distraction, nous autres pauvres
femmes!

-- Triste distraction car on ny trouve pas le bonheur.

-- Mais le trouve-t-on jamais? demanda-t-elle.

-- Oui, il se rencontre un jour, rpondit-il.

Et cest l ce que vous avez compris, disait le Conseiller. Vous,
agriculteurs et ouvriers des campagnes; vous, pionniers pacifiques
dune oeuvre toute de civilisation! vous, hommes de progrs et de
moralit! vous avez compris, dis-je, que les orages politiques
sont encore plus redoutables vraiment que les dsordres de
latmosphre...

-- Il se rencontre un jour, rpta Rodolphe, un jour, tout  coup,
et quand on en dsesprait. Alors des horizons sentrouvrent,
cest comme une voix qui crie: Le voil! Vous sentez le besoin
de faire  cette personne la confidence de votre vie; de lui
donner tout, de lui sacrifier tout! On ne sexplique pas, on se
devine. On sest entrevu dans ses rves. (Et il la regardait.)
Enfin, il est l, ce trsor que lon a tant cherch, l, devant
vous; il brille, il tincelle. Cependant on en doute encore, on
nose y croire; on en reste bloui, comme si lon sortait des
tnbres  la lumire.

Et, en achevant ces mots; Rodolphe ajouta la pantomime  sa
phrase. Il se passa la main sur le visage, tel quun homme pris
dtourdissement; puis il la laissa retomber sur celle dEmma.
Elle retira la sienne. Mais le Conseiller lisait toujours:

Et qui sen tonnerait, messieurs? Celui-l seul qui serait assez
aveugle, assez plong (je ne crains pas de le dire), assez plong
dans les prjugs dun autre ge pour mconnatre encore lesprit
des populations agricoles. O trouver, en effet, plus de
patriotisme que dans les campagnes, plus de dvouement  la cause
publique, plus dintelligence en un mot? Et je nentends pas,
messieurs, cette intelligence superficielle, vain ornement des
esprits oisifs, mais plus de cette intelligence profonde et
modre, qui sapplique par-dessus toute chose  poursuivre des
buts utiles, contribuant ainsi au bien de chacun,  lamlioration
commune et au soutien des tats, fruit du respect des lois et de
la pratique des devoirs...

-- Ah! encore, dit Rodolphe. Toujours les devoirs, je suis assomm
de ces mots-l. Ils sont un tas de vieilles ganaches en gilet de
flanelle, et de bigotes  chaufferette et  chapelet, qui
continuellement nous chantent aux oreilles: Le devoir! le
devoir! Eh! parbleu! le devoir, cest de sentir ce qui est grand,
de chrir ce qui est beau, et non pas daccepter toutes les
conventions de la socit, avec les ignominies quelle nous
impose.

-- Cependant..., cependant..., objectait madame Bovary.

-- Eh non! pourquoi dclamer contre les passions? Ne sont-elles
pas la seule belle chose quil y ait sur la terre, la source de
lhrosme, de lenthousiasme, de la posie, de la musique, des
arts, de tout enfin?

-- Mais il faut bien, dit Emma, suivre un peu lopinion du monde
et obir  sa morale.

-- Ah! cest quil y en a deux, rpliqua-t-il. La petite, la
convenue, celle des hommes, celle qui varie sans cesse et qui
braille si fort, sagite en bas, terre  terre, comme ce
rassemblement dimbciles que vous voyez. Mais lautre,
lternelle, elle est tout autour et au-dessus, comme le paysage
qui nous environne et le ciel bleu qui nous claire.

M. Lieuvain venait de sessuyer la bouche avec son mouchoir de
poche. Il reprit:

Et quaurais-je  faire, messieurs, de vous dmontrer ici
lutilit de lagriculture? Qui donc pourvoit  nos besoins? qui
donc fournit  notre subsistance? Nest-ce pas lagriculteur?
Lagriculteur, messieurs, qui, ensemenant dune main laborieuse
les sillons fconds des campagnes, fait natre le bl, lequel
broy est mis en poudre au moyen dingnieux appareils, en sort
sous le nom de farine, et, de l, transport dans les cits, est
bientt rendu chez le boulanger, qui en confectionne un aliment
pour le pauvre comme pour le riche. Nest-ce pas lagriculteur
encore qui engraisse, pour nos vtements, ses abondants troupeaux
dans les pturages? Car comment nous vtirions-nous, car comment
nous nourririons-nous sans lagriculteur? Et mme, messieurs, est-
il besoin daller si loin chercher des exemples? Qui na souvent
rflchi  toute limportance que lon retire de ce modeste
animal, ornement de nos basses-cours, qui fournit  la fois un
oreiller moelleux pour nos couches, sa chair succulente pour nos
tables, et des oeufs? Mais je nen finirais pas, sil fallait
numrer les uns aprs les autres les diffrents produits que la
terre bien cultive, telle quune mre gnreuse, prodigue  ses
enfants. Ici, cest la vigne; ailleurs, ce sont les pommiers 
cidre; l, le colza; plus loin, les fromages; et le lin;
messieurs, noublions pas le lin! qui a pris dans ces dernires
annes un accroissement considrable et sur lequel jappellerai
plus particulirement votre attention.

Il navait pas besoin de lappeler: car toutes les bouches de la
multitude se tenaient ouvertes, comme pour boire ses paroles.
Tuvache,  ct de lui, lcoutait en carquillant les yeux;
M. Derozerays, de temps  autre, fermait doucement les paupires;
et, plus loin, le pharmacien, avec son fils Napolon entre ses
jambes, bombait sa main contre son oreille pour ne pas perdre une
seule syllabe. Les autres membres du jury balanaient lentement
leur menton dans leur gilet, en signe dapprobation. Les pompiers,
au bas de lestrade, se reposaient sur leurs baonnettes; et
Binet, immobile, restait le coude en dehors, avec la pointe du
sabre en lair. Il entendait peut-tre, mais il ne devait rien
apercevoir,  cause de la visire de son casque qui lui descendait
sur le nez. Son lieutenant, le fils cadet du sieur Tuvache, avait
encore exagr le sien; car il en portait un norme et qui lui
vacillait sur la tte, en laissant dpasser un bout de son foulard
dindienne. Il souriait l-dessous avec une douceur tout
enfantine, et sa petite figure ple, o des gouttes ruisselaient,
avait une expression de jouissance, daccablement et de sommeil

La place jusquaux maisons tait comble de monde. On voyait des
gens accouds  toutes les fentres, dautres debout sur toutes
les portes, et Justin, devant la devanture de la pharmacie,
paraissait tout fix dans la contemplation de ce quil regardait.
Malgr le silence, la voix de M. Lieuvain se perdait dans lair.
Elle vous arrivait par lambeaux de phrases, quinterrompait,  et
l le bruit des chaises dans la foule; puis on entendait, tout 
coup, partir derrire soi un long mugissement de boeuf, ou bien
les blements des agneaux qui se rpondaient au coin des rues. En
effet, les vachers et les bergers avaient pouss leurs btes
jusque-l, et elles beuglaient de temps  autre, tout en arrachant
avec leur langue quelque bribe de feuillage qui leur pendait sur
le museau.

Rodolphe stait rapproch dEmma, et il disait dune voix basse,
en parlant vite:

-- Est-ce que cette conjuration du monde ne vous rvolte pas? Est-
il un seul sentiment quil ne condamne? Les instincts les plus
nobles, les sympathies les plus pures sont perscuts, calomnis,
et, sil se rencontre enfin deux pauvres mes, tout est organis
pour quelles ne puissent se joindre. Elles essayeront cependant,
elles battront des ailes, elles sappelleront. Oh! nimporte, tt
ou tard, dans six mois, dix ans, elles se runiront, saimeront,
parce que la fatalit lexige et quelles sont nes lune pour
lautre.

Il se tenait les bras croiss sur ses genoux, et, ainsi levant la
figure vers Emma, il la regardait de prs, fixement. Elle
distinguait dans ses yeux des petits rayons dor sirradiant tout
autour de ses pupilles noires, et mme elle sentait le parfum de
la pommade qui lustrait sa chevelure. Alors une mollesse la
saisit, elle se rappela ce vicomte qui lavait fait valser  la
Vaubyessard, et dont la barbe exhalait, comme ces cheveux-l,
cette odeur de vanille et de citron; et, machinalement, elle
entreferma les paupires pour la mieux respirer: Mais, dans ce
geste quelle fit en se cambrant sur sa chaise, elle aperut au
loin, tout au fond de lhorizon, la vieille diligence
lHirondelle, qui descendait lentement la cte des Leux, en
tranant aprs soi un long panache de poussire. Ctait dans
cette voiture jaune que Lon, si souvent, tait revenu vers elle;
et par cette route l-bas quil tait parti pour toujours! Elle
crut le voir en face,  sa fentre; puis tout se confondit, des
nuages passrent; il lui sembla quelle tournait encore dans la
valse, sous le feu des lustres, au bras du vicomte, et que Lon
ntait pas loin, qui allait venir ... et cependant elle sentait
toujours la tte de Rodolphe  ct delle. La douceur de cette
sensation pntrait ainsi ses dsirs dautrefois, et comme des
grains de sable sous un coup de vent, ils tourbillonnaient dans la
bouffe subtile du parfum qui se rpandait sur son me. Elle
ouvrit les narines  plusieurs reprises, fortement, pour aspirer
la fracheur des lierres autour des chapiteaux. Elle retira ses
gants, elle sessuya les mains; puis, avec son mouchoir, elle
sventait la figure, tandis qu travers le battement de ses
tempes elle entendait la rumeur de la foule et la voix du
Conseiller qui psalmodiait ses phrases.

Il disait:

Continuez! persvrez! ncoutez ni les suggestions de la
routine, ni les conseils trop htifs dun empirisme tmraire!
Appliquez-vous surtout  lamlioration du sol, aux bons engrais,
au dveloppement des races chevalines, bovines, ovines et
porcines! Que ces comices soient pour vous comme des arnes
pacifiques o le vainqueur, en en sortant, tendra la main au
vaincu et fraternisera avec lui, dans lespoir dun succs
meilleur! Et vous, vnrables serviteurs! humbles domestiques,
dont aucun gouvernement jusqu ce jour navait pris en
considration les pnibles labeurs, venez recevoir la rcompense
de vos vertus silencieuses, et soyez convaincus que ltat,
dsormais, a les yeux fixs sur vous, quil vous encourage, quil
vous protge, quil fera droit  vos justes rclamations et
allgera, autant quil est en lui, le fardeau de vos pnibles
sacrifices!.

M. Lieuvain se rassit alors; M. Derozerays se leva, commenant un
autre discours. Le sien peut-tre, ne fut point aussi fleuri que
celui du Conseiller; mais il se recommandait par un caractre de
style plus positif, cest--dire par des connaissances plus
spciales et des considrations plus releves. Ainsi, lloge du
gouvernement y tenait moins de place; la religion et lagriculture
en occupaient davantage. On y voyait le rapport de lune et de
lautre, et comment elles avaient concouru toujours  la
civilisation. Rodolphe, avec madame Bovary, causait rves,
pressentiments, magntisme. Remontant au berceau des socits,
lorateur vous dpeignait ces temps farouches o les hommes
vivaient de glands, au fond des bois. Puis ils avaient quitt la
dpouille des btes; endoss le drap, creus des sillons, plant
la vigne. tait-ce un bien, et ny avait-il pas dans cette
dcouverte plus dinconvnients que davantages? M. Derozerays se
posait ce problme. Du magntisme, peu  peu, Rodolphe en tait
venu aux affinits, et, tandis que M. le prsident citait
Cincinnatus  sa charrue, Diocltien plantant ses choux, et les
empereurs de la Chine inaugurant lanne par des semailles, le
jeune homme expliquait  la jeune femme que ces attractions
irrsistibles tiraient leur cause de quelque existence antrieure.

-- Ainsi, nous, disait-il, pourquoi nous sommes-nous connus? quel
hasard la voulu? Cest qu travers lloignement, sans doute,
comme deux fleuves qui coulent pour se rejoindre, nos pentes
particulires nous avaient pousss lun vers lautre.

Et il saisit sa main; elle ne la retira pas.

Ensemble de bonnes cultures! cria le prsident.

-- Tantt, par exemple, quand je suis venu chez vous...

 M. Bizet, de Quincampoix.

-- Savais-je que je vous accompagnerais?

Soixante et dix francs!

-- Cent fois mme jai voulu partir, et je vous ai suivie, je suis
rest.

Fumiers.

-- Comme je resterais ce soir, demain, les autres jours, toute ma
vie!

 M. Caron, dArgueil, une mdaille dor!

-- Car jamais je nai trouv dans la socit de personne un charme
aussi complet.

 M. Bain, de Givry-Saint-Martin!

-- Aussi, moi, jemporterai votre souvenir.

Pour un blier mrinos...

-- Mais vous moublierez, jaurai pass comme une ombre.

 M. Belot, de Notre-Dame...

-- Oh! non, nest-ce pas, je serai quelque chose dans votre
pense, dans votre vie?

Race porcine, prix ex aequo:  MM. Lehriss et Cullembourg;
soixante francs!

Rodolphe lui serrait la main, et il la sentait toute chaude et
frmissante comme une tourterelle captive qui veut reprendre sa
vole; mais, soit quelle essayt de la dgager ou bien quelle
rpondt  cette pression, elle fit un mouvement des doigts; il
scria:

-- Oh! merci! Vous ne me repoussez pas! Vous tes bonne! vous
comprenez que je suis  vous! Laissez que je vous voie, que je
vous contemple!

Un coup de vent qui arriva par les fentres frona le tapis de la
table, et, sur la Place, en bas, tous les grands bonnets des
paysannes se soulevrent, comme des ailes de papillons blancs qui
sagitent.

Emploi de tourteaux de graines olagineuses, continua le
prsident.

Il se htait:

Engrais flamand, -- culture du lin, -- drainage, -- baux  longs
termes, -- services de domestiques.

Rodolphe ne parlait plus. Ils se regardaient. Un dsir suprme
faisait frissonner leurs lvres sches; et mollement, sans effort,
leurs doigts se confondirent.

Catherine-Nicaise-lisabeth Leroux, de Sassetot-la-Guerrire,
pour cinquante-quatre ans de service dans la mme ferme, une
mdaille dargent -- du prix de vingt-cinq francs!

O est-elle, Catherine Leroux? rpta le Conseiller.

Elle ne se prsentait pas, et lon entendait des voix qui
chuchotaient:

-- Vas-y!

-- Non.

--  gauche!

-- Naie pas peur!

-- Ah! quelle est bte!

-- Enfin y est-elle? scria Tuvache.

-- Oui!... la voil!

-- Quelle approche donc!

Alors on vit savancer sur lestrade une petite vieille femme de
maintien craintif, et qui paraissait se ratatiner dans ses pauvres
vtements. Elle avait aux pieds de grosses galoches de bois, et,
le long des hanches, un grand tablier bleu. Son visage maigre,
entour dun bguin sans bordure, tait plus pliss de rides
quune pomme de reinette fltrie, et des manches de sa camisole
rouge dpassaient deux longues mains,  articulations noueuses. La
poussire des granges, la potasse des lessives et le suint des
laines les avaient si bien encrotes, railles, durcies,
quelles semblaient sales quoiquelles fussent rinces deau
claire; et,  force davoir servi, elles restaient entrouvertes,
comme pour prsenter delles-mmes lhumble tmoignage de tant de
souffrances subies. Quelque chose dune rigidit monacale relevait
lexpression de sa figure. Rien de triste ou dattendri
namollissait ce regard ple. Dans la frquentation des animaux,
elle avait pris leur mutisme et leur placidit. Ctait la
premire fois quelle se voyait au milieu dune compagnie si
nombreuse; et, intrieurement effarouche par les drapeaux, par
les tambours, par les messieurs en habit noir et par la croix
dhonneur du Conseiller, elle demeurait tout immobile, ne sachant
sil fallait savancer ou senfuir, ni pourquoi la foule la
poussait et pourquoi les examinateurs lui souriaient. Ainsi se
tenait, devant ces bourgeois panouis, ce demi-sicle de
servitude.

-- Approchez, vnrable Catherine-Nicaise-lisabeth Leroux! dit
M. le Conseiller, qui avait pris des mains du prsident la liste
des laurats.

Et tour  tour examinant la feuille de papier, puis la vieille
femme, il rptait dun ton paternel:

-- Approchez, approchez!

-- tes-vous sourde? dit Tuvache, en bondissant sur son fauteuil.

Et il se mit l lui crier dans loreille:

-- Cinquante-quatre ans de service! Une mdaille dargent! Vingt-
cinq francs! Cest pour vous.

Puis, quand elle eut sa mdaille, elle la considra. Alors un
sourire de batitude se rpandit sur sa figure, et on lentendit
qui marmottait en sen allant:

-- Je la donnerai au cur de chez nous, pour quil me dise des
messes.

-- Quel fanatisme! exclama le pharmacien, en se penchant vers le
notaire.

La sance tait finie; la foule se dispersa; et, maintenant que
les discours taient lus, chacun reprenait son rang et tout
rentrait dans la coutume: les matres rudoyaient les domestiques,
et ceux-ci frappaient les animaux, triomphateurs indolents qui
sen retournaient  ltable, une couronne verte entre les cornes.

Cependant les gardes nationaux taient monts au premier tage de
la mairie, avec des brioches embroches  leurs baonnettes, et le
tambour du bataillon qui portait un panier de bouteilles. Madame
Bovary prit le bras de Rodolphe; il la reconduisit chez elle; ils
se sparrent devant sa porte; puis il se promena seul dans la
prairie, tout en attendant lheure du banquet.

Le festin fut long, bruyant, mal servi; lon tait si tass, que
lon avait peine  remuer les coudes, et les planches troites qui
servaient de bancs faillirent se rompre sous le poids des
convives. Ils mangeaient abondamment. Chacun sen donnait pour sa
quote-part. La sueur coulait sur tous les fronts; et une vapeur
blanchtre, comme la bue dun fleuve par un matin dautomne,
flottait au-dessus de la table, entre les quinquets suspendus.
Rodolphe, le dos appuy contre le calicot de la tente, pensait si
fort  Emma, quil nentendait rien. Derrire lui, sur le gazon,
des domestiques empilaient des assiettes sales; ses voisins
parlaient, il ne leur rpondait pas; on lui emplissait son verre,
et un silence stablissait dans sa pense, malgr les
accroissements de la rumeur. Il rvait  ce quelle avait dit et 
la forme de ses lvres; sa figure, comme en un miroir magique,
brillait sur la plaque des shakos; les plis de sa robe
descendaient le long des murs, et des journes damour se
droulaient  linfini dans les perspectives de lavenir.

Il la revit le soir, pendant le feu dartifice; mais elle tait
avec son mari, madame Homais et le pharmacien, lequel se
tourmentait beaucoup sur le danger des fuses perdues; et, 
chaque moment, il quittait la compagnie pour aller faire  Binet
des recommandations.

Les pices pyrotechniques envoyes  ladresse du sieur Tuvache
avaient, par excs de prcaution, t enfermes dans sa cave;
aussi la poudre humide ne senflammait gure, et le morceau
principal, qui devait figurer un dragon se mordant la queue, rata
compltement. De temps  autre, il partait une pauvre chandelle
romaine; alors la foule bante poussait une clameur o se mlait
le cri des femmes  qui lon chatouillait la taille pendant
lobscurit. Emma, silencieuse, se blottissait doucement contre
lpaule de Charles; puis, le menton lev, elle suivait dans le
ciel noir le jet lumineux des fuses. Rodolphe la contemplait  la
lueur des lampions qui brlaient.

Ils steignirent peu  peu. Les toiles sallumrent. Quelques
gouttes de pluie vinrent  tomber. Elle noua son fichu sur sa tte
nue.

 ce moment, le fiacre du Conseiller sortit de lauberge. Son
cocher, qui tait ivre, sassoupit tout  coup; et lon apercevait
de loin, par-dessus la capote, entre les deux lanternes, la masse
de son corps qui se balanait de droite et de gauche selon le
tangage des soupentes.

-- En vrit, dit lapothicaire, on devrait bien svir contre
livresse! Je voudrais que lon inscrivt, hebdomadairement,  la
porte de la mairie, sur un tableau ad hoc, les noms de tous ceux
qui, durant la semaine, se seraient intoxiqus avec des alcools.
Dailleurs, sous le rapport de la statistique, on aurait l comme
des annales patentes quon irait au besoin... Mais excusez.

Et il courut encore vers le capitaine.

Celui-ci rentrait  sa maison. Il allait revoir son tour.

-- Peut-tre ne feriez-vous pas mal, lui dit Homais, denvoyer un
de vos hommes ou daller vous-mme...

--Laissez-moi donc tranquille, rpondit le percepteur, puisquil
ny a rien!

-- Rassurez-vous, dit lapothicaire, quand il fut revenu prs de
ses amis. M. Binet ma certifi que les mesures taient prises.
Nulle flammche ne sera tombe. Les pompes sont pleines. Allons
dormir.

-- Ma foi! jen ai besoin, fit madame Homais qui billait
considrablement; mais, nimporte, nous avons eu pour notre fte
une bien belle journe.

Rodolphe rpta dune voix basse et avec un regard tendre:

-- Oh! oui, bien belle!

Et, stant salus, on se tourna le dos.

Deux jours aprs, dans le Fanal de Rouen il y avait un grand
article sur les comices. Homais lavait compos, de verve, ds le
lendemain:

Pourquoi ces festons, ces fleurs, ces guirlandes? O courait
cette foule comme les flots dune mer en furie, sous les torrents
dun soleil tropical qui rpandait sa chaleur sur nos gurets?

Ensuite, il parlait de la condition des paysans. Certes, le
gouvernement faisait beaucoup, mais, pas assez! Du courage! lui
criait-il; mille rformes sont indispensables, accomplissons-les.
Puis, abordant lentre du Conseiller, il noubliait point lair
martial de notre milice, ni nos plus smillantes villageoises,
ni les vieillards  tte chauve, sorte de patriarches qui taient
l, et dont quelques-uns, dbris de nos immortelles phalanges,
sentaient encore battre leurs coeurs au son mle des tambours. Il
se citait des premiers parmi les membres du jury, et mme il
rappelait, dans une note, que M. Homais, pharmacien, avait envoy
un mmoire sur le cidre  la Socit dagriculture. Quand il
arrivait  la distribution des rcompenses, il dpeignait la joie
des laurats en traits dithyrambiques. Le pre embrassait son
fils, le frre le frre, lpoux lpouse. Plus dun montrait avec
orgueil son humble mdaille, et sans doute, revenu chez lui, prs
de sa bonne mnagre, il laura suspendue en pleurant aux murs
discrets de sa chaumine.

Vers six heures, un banquet, dress dans lherbage de
M. Ligeard, a runi les principaux assistants de la fte. La plus
grande cordialit na cess dy rgner. Divers toasts ont t
ports: M. Lieuvain, au monarque! M. Tuvache, au prfet!
M. Derozerays,  lagriculture! M. Homais,  lindustrie et aux
beaux-arts, ces deux soeurs! M. Leplichey, aux amliorations! Le
soir, un brillant feu dartifice a tout  coup illumin les airs.
On et dit un vritable kalidoscope, un vrai dcor dOpra, et un
moment notre petite localit, a pu se croire transporte au milieu
dun rve des Mille et une Nuits.

Constatons quaucun vnement fcheux nest venu troubler cette
runion de famille.

Et il ajoutait: On y a seulement remarqu labsence du clerg.
Sans doute les sacristies entendent le progrs dune autre
manire. Libre  vous, messieurs de Loyola!


IX

Six semaines scoulrent. Rodolphe ne revint pas. Un soir, enfin,
il parut.

Il stait dit, le lendemain des comices:

-- Ny retournons pas de sitt, ce serait une faute.

Et, au bout de la semaine, il tait parti pour la chasse. Aprs la
chasse, il avait song quil tait trop tard, puis il fit ce
raisonnement:

-- Mais, si du premier jour elle ma aim, elle doit, par
limpatience de me revoir, maimer davantage. Continuons donc!

Et il comprit que son calcul avait t bon lorsque, en entrant
dans la salle, il aperut Emma plir.

Elle tait seule. Le jour tombait. Les petits rideaux de
mousseline, le long des vitres, paississaient le crpuscule, et
la dorure du baromtre, sur qui frappait un rayon de soleil,
talait des feux dans la glace, entre les dcoupures du polypier.

Rodolphe resta debout; et  peine si Emma rpondit  ses premires
phrases de politesse.

-- Moi, dit-il, jai eu des affaires. Jai t malade.

-- Gravement? scria-t-elle.

-- Eh bien, fit Rodolphe en sasseyant  ses cts sur un
tabouret, non!... Cest que je nai pas voulu revenir.

-- Pourquoi?

-- Vous ne devinez pas?

Il la regarda encore une fois, mais dune faon si violente
quelle baissa la tte en rougissant. Il reprit:

-- Emma...

-- Monsieur! fit-elle en scartant un peu.

-- Ah! vous voyez bien, rpliqua-t-il dune voix mlancolique, que
javais raison de vouloir ne pas revenir; car ce nom, ce nom qui
remplit mon me et qui mest chapp, vous me linterdisez! Madame
Bovary!... Eh! tout le monde vous appelle comme cela!... Ce nest
pas votre nom, dailleurs; cest le nom dun autre!

Il rpta:

-- Dun autre!

Et il se cacha la figure entre les mains.

-- Oui, je pense  vous continuellement!... Votre souvenir me
dsespre! Ah! pardon!... Je vous quitte... Adieu!... Jirai
loin..., si loin, que vous nentendrez plus parler de moi!... Et
cependant..., aujourdhui..., je ne sais quelle force encore ma
pouss vers vous! Car on ne lutte pas contre le ciel, on ne
rsiste point au sourire des anges! On se laisse entraner par ce
qui est beau, charmant, adorable!

Ctait la premire fois quEmma sentendait dire ces choses; et
son orgueil, comme quelquun qui se dlasse dans une tuve,
stirait mollement et tout entier  la chaleur de ce langage.

-- Mais, si je ne suis pas venu, continua-t-il, si je nai pu vous
voir, ah! du moins jai bien contempl ce qui vous entoure. La
nuit, toutes les nuits, je me relevais, jarrivais jusquici, je
regardais votre maison, le toit qui brillait sous la lune, les
arbres du jardin qui se balanaient  votre fentre, et une petite
lampe, une lueur, qui brillait  travers les carreaux, dans
lombre. Ah! vous ne saviez gure quil y avait l, si prs et si
loin, un pauvre misrable...

Elle se tourna vers lui avec un sanglot.

-- Oh! vous tes bon! dit-elle.

-- Non, je vous aime, voil tout! Vous nen doutez pas! Dites-le-
moi; un mot! un seul mot!

Et Rodolphe, insensiblement, se laissa glisser du tabouret jusqu
terre; mais on entendit un bruit de sabots dans la cuisine, et la
porte de la salle, il sen aperut, ntait pas ferme.

-- Que vous seriez charitable, poursuivit-il en se relevant, de
satisfaire une fantaisie!

Ctait de visiter sa maison; il dsirait la connatre; et, madame
Bovary ny voyant point dinconvnient, ils se levaient tous les
deux, quand Charles entra.

-- Bonjour, docteur, lui dit Rodolphe.

Le mdecin, flatt de ce titre inattendu, se rpandit en
obsquiosits, et lautre en profita pour se remettre un peu.

-- Madame mentretenait, fit-il donc, de sa sant...

Charles linterrompit: il avait mille inquitudes, en effet; les
oppressions de sa femme recommenaient. Alors Rodolphe demanda si
lexercice du cheval ne serait pas bon.

-- Certes! excellent, parfait!... Voil une ide! Tu devrais la
suivre.

Et, comme elle objectait quelle navait point de cheval,
M. Rodolphe en offrit un; elle refusa ses offres; il ninsista
pas; puis, afin de motiver sa visite, il conta que son charretier,
lhomme  la saigne, prouvait toujours des tourdissements.

-- Jy passerai, dit Bovary.

-- Non, non, je vous lenverrai; nous viendrons, ce sera plus
commode pour vous.

-- Ah! fort bien. Je vous remercie.

Et, ds quils furent seuls:

-- Pourquoi nacceptes-tu pas les propositions de M. Boulanger,
qui sont si gracieuses?

Elle prit un air boudeur, chercha mille excuses, et dclara
finalement que cela peut-tre semblerait drle.

-- Ah! je men moque pas mal! dit Charles en faisant une
pirouette. La sant avant tout! Tu as tort!

-- Eh! comment veux-tu que je monte  cheval, puisque je nai pas
damazone?

-- Il faut ten commander une! rpondit-il.

Lamazone la dcida.

Quand le costume fut prt, Charles crivit  M. Boulanger que sa
femme tait  sa disposition, et quils comptaient sur sa
complaisance.

Le lendemain,  midi, Rodolphe arriva devant la porte de Charles
avec deux chevaux de matre. Lun portait des pompons roses aux
oreilles et une selle de femme en peau de daim.

Rodolphe avait mis de longues bottes molles, se disant que sans
doute elle nen avait jamais vu de pareilles; en effet, Emma fut
charme, de sa tournure, lorsquil apparut sur le palier avec son
grand habit de velours et sa culotte de tricot blanc. Elle tait
prte, elle lattendait.

Justin schappa de la pharmacie pour la voir, et lapothicaire
aussi se drangea. Il faisait  M. Boulanger des recommandations:

-- Un malheur arrive si vite! Prenez garde! Vos chevaux peut-tre
sont fougueux!

Elle entendit du bruit au-dessus de sa tte: ctait Flicit qui
tambourinait contre les carreaux pour divertir la petite Berthe.
Lenfant envoya de loin un baiser; sa mre lui rpondit dun signe
avec le pommeau de sa cravache.

-- Bonne promenade! cria M. Homais. De la prudence, surtout! de la
prudence!

Et il agita son journal en les regardant sloigner.

Ds quil sentit la terre, le cheval dEmma prit le galop.
Rodolphe galopait  ct delle. Par moments ils changeaient une
parole. La figure un peu baisse, la main haute et le bras droit
dploy, elle sabandonnait  la cadence du mouvement qui la
berait sur la selle.

Au bas de la cte, Rodolphe lcha les rnes; ils partirent
ensemble, dun seul bond; puis, en haut, tout  coup, les chevaux
sarrtrent, et son grand voile bleu retomba.

On tait aux premiers jours doctobre. Il y avait du brouillard
sur la campagne. Des vapeurs sallongeaient  lhorizon, entre le
contour des collines; et dautres, se dchirant, montaient, se
perdaient. Quelquefois, dans un cartement des nues, sous un
rayon de soleil, on apercevait au loin les toits dYonville, avec
les jardins au bord de leau, les cours, les murs, et le clocher
de lglise. Emma fermait  demi les paupires pour reconnatre sa
maison, et jamais ce pauvre village o elle vivait ne lui avait
sembl si petit. De la hauteur o ils taient, toute la valle
paraissait un immense lac ple, svaporant  lair. Les massifs
darbres, de place en place, saillissaient comme des rochers
noirs; et les hautes lignes des peupliers, qui dpassaient la
brume, figuraient des grves que le vent remuait.

 ct, sur la pelouse, entre les sapins, une lumire brune
circulait dans latmosphre tide. La terre, rousstre comme de la
poudre de tabac, amortissait le bruit des pas; et, du bout de
leurs fers, en marchant, les chevaux poussaient devant eux des
pommes de pin tombes.

Rodolphe et Emma suivirent ainsi la lisire du bois. Elle se
dtournait de temps  autre afin dviter son regard, et alors
elle ne voyait que les troncs des sapins aligns, dont la
succession continue ltourdissait un peu. Les chevaux
soufflaient. Le cuir des selles craquait.

Au moment o ils entrrent dans la fort, le soleil parut.

-- Dieu nous protge! dit Rodolphe.

-- Vous croyez? fit-elle.

-- Avanons! avanons! reprit-il.

Il claqua de la langue. Les deux btes couraient.

De longues fougres, au bord du chemin, se prenaient dans ltrier
dEmma. Rodolphe, tout en allant, se penchait et il les retirait 
mesure. Dautres fois, pour carter les branches, il passait prs
delle, et Emma sentait son genou lui frler la jambe. Le ciel
tait devenu bleu. Les feuilles ne remuaient pas. Il y avait de
grands espaces pleins de bruyres tout en fleurs; et des nappes de
violettes salternaient avec le fouillis des arbres, qui taient
gris, fauves ou dors, selon la diversit des feuillages. Souvent
on entendait, sous les buissons, glisser un petit battement
dailes, ou bien le cri rauque et doux des corbeaux, qui
senvolaient dans les chnes.

Ils descendirent. Rodolphe attacha les chevaux. Elle allait
devant, sur la mousse, entre les ornires.

Mais sa robe trop longue lembarrassait, bien quelle la portt
releve par la queue, et Rodolphe, marchant derrire elle,
contemplait entre ce drap noir et la bottine noire, la dlicatesse
de son bas blanc, qui lui semblait quelque chose de sa nudit.

Elle sarrta.

-- Je suis fatigue, dit-elle.

-- Allons, essayez encore! reprit-il. Du courage!

Puis, cent pas plus loin, elle sarrta de nouveau; et,  travers
son voile, qui de son chapeau dhomme descendait obliquement sur
ses hanches, on distinguait son visage dans une transparence
bleutre, comme si elle et nag sous des flots dazur.

-- O allons-nous donc?

Il ne rpondit rien. Elle respirait dune faon saccade. Rodolphe
jetait les yeux autour de lui et il se mordait la moustache.

Ils arrivrent  un endroit plus large, o lon avait abattu des
baliveaux. Ils sassirent sur un tronc darbre renvers, et
Rodolphe se mit  lui parler de son amour.

Il ne leffraya point dabord par des compliments. Il fut calme,
srieux, mlancolique.

Emma lcoutait la tte basse, et tout en remuant, avec la pointe
de son pied, des copeaux par terre.

Mais,  cette phrase:

-- Est-ce que nos destines maintenant ne sont pas communes.

-- Eh non! rpondit-elle. Vous le savez bien. Cest impossible.

Elle se leva pour partir. Il la saisit au poignet. Elle sarrta.
Puis, layant considr quelques minutes dun oeil amoureux et
tout humide, elle dit vivement:

-- Ah! tenez, nen parlons plus... O sont les chevaux?
Retournons.

Il eut un geste de colre et dennui. Elle rpta:

-- O sont les chevaux? o sont les chevaux?

Alors, souriant dun sourire trange et la prunelle fixe, les
dents serres, il savana en cartant les bras. Elle se recula
tremblante. Elle balbutiait:

-- Oh! vous me faites peur! vous me faites mal! Partons.

-- Puisquil le faut, reprit-il en changeant de visage.

Et il redevint aussitt respectueux, caressant, timide. Elle lui
donna son bras. Ils sen retournrent. Il disait:

-- Quaviez-vous donc? Pourquoi? Je nai pas compris! Vous vous
mprenez, sans doute? Vous tes dans mon me comme une madone sur
un pidestal,  une place haute, solide et immacule. Mais jai
besoin de vous pour vivre! Jai besoin de vos yeux, de votre voix,
de votre pense. Soyez mon amie, ma soeur, mon ange!

Et il allongeait son bras et lui en entourait la taille. Elle
tchait de se dgager mollement. Il la soutenait ainsi, en
marchant.

Mais ils entendirent les deux chevaux qui broutaient le feuillage.

-- Oh! encore, dit Rodolphe. Ne partons pas! Restez!

Il lentrana plus loin, autour dun petit tang, o des lentilles
deau faisaient une verdure sur les ondes. Des nnuphars fltris
se tenaient immobiles entre les joncs. Au bruit de leurs pas dans
lherbe, des grenouilles sautaient pour se cacher.

-- Jai tort, jai tort, disait-elle. Je suis folle de vous
entendre.

-- Pourquoi?... Emma! Emma!

-- Oh! Rodolphe!... fit lentement la jeune femme en se penchant
sur son paule.

Le drap de sa robe saccrochait au velours de lhabit. Elle
renversa son cou blanc, qui se gonflait dun soupir; et,
dfaillante, tout en pleurs, avec un long frmissement et se
cachant la figure, elle sabandonna.

Les ombres du soir descendaient; le soleil horizontal, passant
entre les branches, lui blouissait les yeux.  et l, tout
autour delle, dans les feuilles ou par terre, des taches
lumineuses tremblaient, comme si des colibris, en volant, eussent
parpill leurs plumes. Le silence tait partout; quelque chose de
doux semblait sortir des arbres; elle sentait son coeur, dont les
battements recommenaient, et le sang circuler dans sa chair comme
un fleuve de lait. Alors, elle entendit tout au loin, au del du
bois, sur les autres collines, un cri vague et prolong, une voix
qui se tranait, et elle lcoutait silencieusement, se mlant
comme une musique aux dernires vibrations de ses nerfs mus.
Rodolphe, le cigare aux dents, raccommodait avec son canif une des
deux brides casse.

Ils sen revinrent  Yonville, par le mme chemin. Ils revirent
sur la boue les traces de leurs chevaux, cte  cte, et les mmes
buissons, les mmes cailloux dans lherbe. Rien autour deux
navait chang; et pour elle, cependant, quelque chose tait
survenu de plus considrable que si les montagnes se fussent
dplaces. Rodolphe, de temps  autre, se penchait et lui prenait
sa main pour la baiser.

Elle tait charmante,  cheval! Droite, avec sa taille mince, le
genou pli sur la crinire de sa bte et un peu colore par le
grand air, dans la rougeur du soir.

En entrant dans Yonville, elle caracola sur les pavs. On la
regardait des fentres.

Son mari, au dner, lui trouva bonne mine; mais elle eut lair de
ne pas lentendre lorsquil sinforma de sa promenade; et elle
restait le coude au bord de son assiette, entre les deux bougies
qui brlaient.

-- Emma! dit-il.

-- Quoi?

-- Eh bien, jai pass cette aprs-midi chez M. Alexandre; il a
une ancienne pouliche encore fort belle, un peu couronne
seulement, et quon aurait, je suis sr, pour une centaine
dcus...

Il ajouta:

-- Pensant mme que cela te serait agrable, je lai retenue...,
je lai achete... Ai-je bien fait? Dis-moi donc.

Elle remua la tte en signe dassentiment; puis, un quart dheure
aprs:

-- Sors-tu ce soir? demanda-t-elle.

-- Oui. Pourquoi?

-- Oh! rien, rien, mon ami.

Et, ds quelle fut dbarrasse de Charles, elle monta senfermer
dans sa chambre.

Dabord, ce fut comme un tourdissement; elle voyait les arbres,
les chemins, les fosss, Rodolphe, et elle sentait encore
ltreinte de ses bras, tandis que le feuillage frmissait et que
les joncs sifflaient.

Mais, en sapercevant dans la glace, elle stonna de son visage.
Jamais elle navait eu les yeux si grands, si noirs, ni dune
telle profondeur. Quelque chose de subtil pandu sur sa personne
la transfigurait.

Elle se rptait: Jai un amant! un amant! se dlectant  cette
ide comme  celle dune autre pubert qui lui serait survenue.
Elle allait donc possder enfin ces joies de lamour, cette fivre
du bonheur dont elle avait dsespr. Elle entrait dans quelque
chose de merveilleux o tout serait passion, extase, dlire; une
immensit bleutre lentourait, les sommets du sentiment
tincelaient sous sa pense, et lexistence ordinaire
napparaissait quau loin, tout en bas, dans lombre, entre les
intervalles de ces hauteurs.

Alors elle se rappela les hrones des livres quelle avait lus,
et la lgion lyrique de ces femmes adultres se mit  chanter dans
sa mmoire avec des voix de soeurs qui la charmaient. Elle
devenait elle-mme comme une partie vritable de ces imaginations
et ralisait la longue rverie de sa jeunesse, en se considrant
dans ce type damoureuse quelle avait tant envi. Dailleurs,
Emma prouvait une satisfaction de vengeance. Navait-elle pas
assez souffert! Mais elle triomphait maintenant, et lamour, si
longtemps contenu, jaillissait tout entier avec des
bouillonnements joyeux. Elle le savourait sans remords, sans
inquitude, sans trouble.

La journe du lendemain se passa dans une douceur nouvelle. Ils se
firent des serments. Elle lui raconta ses tristesses. Rodolphe
linterrompait par ses baisers; et elle lui demandait, en le
contemplant les paupires  demi closes, de lappeler encore par
son nom et de rpter quil laimait. Ctait dans la fort, comme
la veille, sous une hutte de sabotiers. Les murs en taient de
paille et le toit descendait si bas, quil fallait se tenir
courb. Ils taient assis lun contre lautre, sur un lit de
feuilles sches.

 partir de ce jour-l, ils scrivirent rgulirement tous les
soirs. Emma portait sa lettre au bout du jardin, prs de la
rivire, dans une fissure de la terrasse. Rodolphe venait ly
chercher et en plaait une autre, quelle accusait toujours dtre
trop courte.

Un matin, que Charles tait sorti ds avant laube, elle fut prise
par la fantaisie de voir Rodolphe  linstant. On pouvait arriver
promptement  la Huchette, y rester une heure et tre rentr dans
Yonville que tout le monde encore serait endormi. Cette ide la
fit haleter de convoitise, et elle se trouva bientt au milieu de
la prairie, o elle marchait  pas rapides, sans regarder derrire
elle.

Le jour commenait  paratre. Emma, de loin, reconnut la maison
de son amant, dont les deux girouettes  queue-daronde se
dcoupaient en noir sur le crpuscule ple.

Aprs la cour de la ferme, il y avait un corps de logis qui devait
tre le chteau. Elle y entra, comme si les murs,  son approche,
se fussent carts deux-mmes. Un grand escalier droit montait
vers un corridor. Emma tourna la clenche dune porte, et tout 
coup, au fond de la chambre, elle aperut un homme qui dormait.
Ctait Rodolphe. Elle poussa un cri.

-- Te voil! te voil! rptait-il. Comment as-tu fait pour
venir?... Ah! ta robe est mouille!

-- Je taime! rpondit-elle en lui passant les bras autour du cou.

Cette premire audace lui ayant russi, chaque fois maintenant que
Charles sortait de bonne heure, Emma shabillait vite et
descendait  pas de loup le perron qui conduisait au bord de
leau.

Mais, quand la planche aux vaches tait leve, il fallait suivre
les murs qui longeaient la rivire; la berge tait glissante; elle
saccrochait de la main, pour ne pas tomber, aux bouquets de
ravenelles fltries. Puis elle prenait  travers des champs en
labour, o elle enfonait, trbuchait et emptrait ses bottines
minces. Son foulard, nou sur sa tte, sagitait au vent dans les
herbages; elle avait peur des boeufs, elle se mettait  courir;
elle arrivait essouffle, les joues roses, et exhalant de toute sa
personne un frais parfum de sve, de verdure et de grand air.
Rodolphe,  cette heure-l, dormait encore. Ctait comme une
matine de printemps qui entrait dans sa chambre.

Les rideaux jaunes, le long des fentres laissaient passer
doucement une lourde lumire blonde. Emma ttonnait en clignant
des yeux, tandis que les gouttes de rose suspendues  ses
bandeaux faisaient comme une aurole de topazes tout autour de sa
figure. Rodolphe, en riant, lattirait  lui et il la prenait sur
son coeur.

Ensuite, elle examinait lappartement, elle ouvrait les tiroirs
des meubles, elle se peignait avec son peigne et se regardait dans
le miroir  barbe. Souvent mme, elle mettait entre ses dents le
tuyau dune grosse pipe qui tait sur la table de nuit, parmi des
citrons et des morceaux de sucre, prs dune carafe deau.

Il leur fallait un bon quart dheure pour les adieux. Alors Emma
pleurait; elle aurait voulu ne jamais abandonner Rodolphe. Quelque
chose de plus fort quelle la poussait vers lui, si bien quun
jour, la voyant survenir  limproviste, il frona le visage comme
quelquun de contrari.

-- Quas-tu donc? dit-elle. Souffres-tu? Parle-moi!

Enfin il dclara, dun air srieux, que ses visites devenaient
imprudentes et quelle se compromettait.


X

Peu  peu, ces craintes de Rodolphe la gagnrent. Lamour lavait
enivre dabord, et elle navait song  rien au del. Mais, 
prsent quil tait indispensable  sa vie, elle craignait den
perdre quelque chose, ou mme quil ne ft troubl. Quand elle
sen revenait de chez lui, elle jetait tout alentour des regards
inquiets, piant chaque forme qui passait  lhorizon et chaque
lucarne du village do lon pouvait lapercevoir. Elle coutait
les pas, les cris, le bruit des charrues; et elle sarrtait plus
blme et plus tremblante que les feuilles des peupliers qui se
balanaient sur sa tte.

Un matin, quelle sen retournait ainsi, elle crut distinguer tout
 coup le long canon dune carabine qui semblait la tenir en joue.
Il dpassait obliquement le bord dun petit tonneau,  demi enfoui
entre les herbes, sur la marge dun foss. Emma, prte  dfaillir
de terreur, avana cependant, et un homme sortit du tonneau, comme
ces diables  boudin qui se dressent du fond des botes. Il avait
des gutres boucles jusquaux genoux, sa casquette enfonce
jusquaux yeux, les lvres grelottantes et le nez rouge. Ctait
le capitaine Binet,  lafft des canards sauvages.

-- Vous auriez d parler de loin! scria-t-il. Quand on aperoit
un fusil, il faut toujours avertir.

Le percepteur, par l, tchait de dissimuler la crainte quil
venait davoir; car, un arrt prfectoral ayant interdit la
chasse aux canards autrement quen bateau, M. Binet, malgr son
respect pour les lois, se trouvait en contravention. Aussi
croyait-il  chaque minute entendre arriver le garde champtre.
Mais cette inquitude irritait son plaisir, et, tout seul dans son
tonneau, il sapplaudissait de son bonheur et de sa malice.

 la vue dEmma, il parut soulag dun grand poids, et aussitt,
entamant la conversation:

-- Il ne fait pas chaud, a pique!

Emma ne rpondit rien. Il poursuivit:

-- Et vous voil sortie de bien bonne heure?

-- Oui, dit-elle en balbutiant; je viens de chez la nourrice o
est mon enfant.

-- Ah! fort bien! fort bien! Quant  moi, tel que vous me voyez,
ds la pointe du jour je suis l; mais le temps est si crassineux,
qu moins davoir la plume juste au bout...

-- Bonsoir, monsieur Binet, interrompit-elle en lui tournant les
talons.

-- Serviteur, madame, reprit-il dun ton sec.

Et il rentra dans son tonneau.

Emma se repentit davoir quitt si brusquement le percepteur. Sans
doute, il allait faire des conjectures dfavorables. Lhistoire de
la nourrice tait la pire excuse, tout le monde sachant bien 
Yonville que la petite Bovary, depuis un an, tait revenue chez
ses parents. Dailleurs, personne nhabitait aux environs; ce
chemin ne conduisait qu la Huchette; Binet donc avait devin
do elle venait, et il ne se tairait pas, il bavarderait, ctait
certain! Elle resta jusquau soir  se torturer lesprit dans tous
les projets de mensonges imaginables, et ayant sans cesse devant
les yeux cet imbcile  carnassire.

Charles, aprs le dner, la voyant soucieuse, voulut, par
distraction, la conduire chez le pharmacien; et la premire
personne quelle aperut dans la pharmacie, ce fut encore lui, le
percepteur! Il tait debout devant le comptoir, clair par la
lumire du bocal rouge, et il disait:

-- Donnez-moi, je vous prie, une demi-once de vitriol.

-- Justin, cria lapothicaire, apporte-nous lacide sulfurique.

Puis,  Emma, qui voulait monter dans lappartement de madame
Homais:

-- Non, restez, ce nest pas la peine, elle va descendre.
Chauffez-vous au pole en attendant... Excusez-moi... Bonjour,
docteur (car le pharmacien se plaisait beaucoup a prononcer ce mot
docteur, comme si en ladressant  un autre, il et fait rejaillir
sur lui-mme quelque chose de la pompe quil y trouvait)... Mais
prends garde de renverser les mortiers! va plutt chercher les
chaises de la petite salle; tu sais bien quon ne drange pas les
fauteuils du salon.

Et, pour remettre en place son fauteuil, Homais se prcipitait
hors du comptoir, quand Binet lui demanda une demi-once dacide de
sucre.

-- Acide de sucre? fit le pharmacien ddaigneusement. Je ne
connais pas, jignore! Vous voulez peut-tre de lacide oxalique?
Cest oxalique, nest-il pas vrai?

Binet expliqua quil avait besoin dun mordant pour composer lui-
mme une eau de cuivre avec quoi drouiller diverses garnitures de
chasse. Emma tressaillit. Le pharmacien se mit  dire:

-- En effet, le temps nest pas propice,  cause de lhumidit.

-- Cependant, reprit le percepteur dun air finaud, il y a des
personnes qui sen arrangent.

Elle touffait.

-- Donnez-moi encore...

-- Il ne sen ira donc jamais! pensait-elle.

-- Une demi-once darcanson et de trbenthine, quatre onces de
cire jaune, et trois demi-onces de noir animal, sil vous plat,
pour nettoyer les cuirs vernis de mon quipement.

Lapothicaire commenait  tailler de la cire, quand madame Homais
parut avec Irma dans ses bras, Napolon  ses cts et Athalie qui
la suivait. Elle alla sasseoir sur le banc de velours contre la
fentre, et le gamin saccroupit sur un tabouret, tandis que sa
soeur ane rdait autour de la bote  jujube, prs de son petit
papa. Celui-ci emplissait des entonnoirs et bouchait des flacons,
il collait des tiquettes, il confectionnait des paquets. On se
taisait autour de lui; et lon entendait seulement de temps 
autre tinter les poids dans les balances, avec quelques paroles
basses du pharmacien donnant des conseils  son lve.

-- Comment va votre jeune personne? demanda tout  coup madame
Homais.

-- Silence! exclama son mari, qui crivait des chiffres sur le
cahier de brouillons.

-- Pourquoi ne lavez-vous pas amene? reprit-elle  demi-voix.

-- Chut! chut! fit Emma en dsignant du doigt lapothicaire.

Mais Binet, tout entier  la lecture de laddition, navait rien
entendu probablement. Enfin il sortit. Alors Emma, dbarrasse,
poussa un grand soupir.

-- Comme vous respirez fort! dit madame Homais.

-- Ah! cest quil fait un peu chaud, rpondit-elle.

Ils avisrent donc, le lendemain,  organiser leurs rendez-vous;
Emma voulait corrompre sa servante par un cadeau; mais il et
mieux valu dcouvrir  Yonville quelque maison discrte. Rodolphe
promit den chercher une.

Pendant tout lhiver, trois ou quatre fois la semaine,  la nuit
noire, il arrivait dans le jardin. Emma, tout exprs, avait retir
la clef de la barrire, que Charles crut perdue.

Pour lavertir, Rodolphe jetait contre les persiennes une poigne
de sable. Elle se levait en sursaut; mais quelquefois il lui
fallait attendre, car Charles avait la manie de bavarder au coin
du feu, et il nen finissait pas. Elle se dvorait dimpatience;
si ses yeux lavaient pu, ils leussent fait sauter par les
fentres. Enfin, elle commenait sa toilette de nuit; puis, elle
prenait un livre et continuait  lire fort tranquillement, comme
si la lecture let amuse. Mais Charles, qui tait au lit,
lappelait pour se coucher.

-- Viens donc, Emma, disait-il, il est temps.

-- Oui, jy vais! rpondait-elle.

Cependant, comme les bougies lblouissaient, il se tournait vers
le mur et sendormait. Elle schappait en retenant son haleine,
souriante, palpitante, dshabille.

Rodolphe avait un grand manteau; il len enveloppait tout entire,
et, passant le bras autour de sa taille, il lentranait sans
parler jusquau fond du jardin.

Ctait sous la tonnelle, sur ce mme banc de btons pourris o
autrefois Lon la regardait si amoureusement, durant les soirs
dt. Elle ne pensait gure  lui maintenant.

Les toiles brillaient  travers les branches du jasmin sans
feuilles. Ils entendaient derrire eux la rivire qui coulait, et,
de temps  autre, sur la berge, le claquement des roseaux secs.
Des massifs dombre,  et l, se bombaient dans lobscurit, et
parfois, frissonnant tous dun seul mouvement, ils se dressaient
et se penchaient comme dimmenses vagues noires qui se fussent
avances pour les recouvrir. Le froid de la nuit les faisait
streindre davantage; les soupirs de leurs lvres leur semblaient
plus forts; leurs yeux, quils entrevoyaient  peine, leur
paraissaient plus grands, et, au milieu du silence, il y avait des
paroles dites tout bas qui tombaient sur leur me avec une
sonorit cristalline et qui sy rpercutaient en vibrations
multiplies.

Lorsque la nuit tait pluvieuse, ils sallaient rfugier dans le
cabinet aux consultations, entre le hangar et lcurie. Elle
allumait un des flambeaux de la cuisine, quelle avait cach
derrire les livres. Rodolphe sinstallait l comme chez lui. La
vue de la bibliothque et du bureau, de tout lappartement enfin,
excitait sa gaiet; et il ne pouvait se retenir de faire sur
Charles quantit de plaisanteries qui embarrassaient Emma. Elle
et dsir le voir plus srieux, et mme plus dramatique 
loccasion, comme cette fois o elle crut entendre dans lalle un
bruit de pas qui sapprochaient.

-- On vient! dit-elle.

Il souffla la lumire.

-- As-tu tes pistolets?

-- Pourquoi?

-- Mais... pour te dfendre, reprit Emma.

-- Est-ce de ton mari? Ah! le pauvre garon!

Et Rodolphe acheva sa phrase avec un geste qui signifiait: Je
lcraserais dune chiquenaude.

Elle fut bahie de sa bravoure, bien quelle y sentt une sorte
dindlicatesse et de grossiret nave qui la scandalisa.

Rodolphe rflchit beaucoup  cette histoire de pistolets. Si elle
avait parl srieusement, cela tait fort ridicule, pensait-il,
odieux mme, car il navait, lui, aucune raison de har ce bon
Charles, ntant pas ce qui sappelle dvor de jalousie; -- et, 
ce propos, Emma lui avait fait un grand serment quil ne trouvait
pas non plus du meilleur got.

Dailleurs, elle devenait bien sentimentale. Il avait fallu
changer des miniatures, on stait coup des poignes de cheveux,
et elle demandait  prsent une bague, un vritable anneau de
mariage, en signe dalliance ternelle. Souvent elle lui parlait
des cloches du soir ou des voix de la nature; puis elle
lentretenait de sa mre,  elle, et de sa mre,  lui. Rodolphe
lavait perdue depuis vingt ans. Emma, nanmoins, len consolait
avec des mivreries de langage, comme on et fait  un marmot
abandonn, et mme lui disait quelquefois, en regardant la lune:

-- Je suis sre que l-haut, ensemble, elles approuvent notre
amour.

Mais elle tait si jolie! il en avait possd si peu dune candeur
pareille! Cet amour sans libertinage tait pour lui quelque chose
de nouveau, et qui, le sortant de ses habitudes faciles, caressait
 la fois son orgueil et sa sensualit. Lexaltation dEmma, que
son bon sens bourgeois ddaignait, lui semblait au fond du coeur
charmante, puisquelle sadressait  sa personne. Alors, sr
dtre aim, il ne se gna pas, et insensiblement ses faons
changrent.

Il navait plus, comme autrefois, de ces mots si doux qui la
faisaient pleurer, ni de ces vhmentes caresses qui la rendaient
folle; si bien que leur grand amour, o elle vivait plonge, parut
se diminuer sous elle, comme leau dun fleuve qui sabsorberait
dans son lit, et elle aperut la vase. Elle ny voulut pas croire;
elle redoubla de tendresse; et Rodolphe, de moins en moins, cacha
son indiffrence.

Elle ne savait pas si elle regrettait de lui avoir cd, ou si
elle ne souhaitait point, au contraire, le chrir davantage.
Lhumiliation de se sentir faible se tournait en une rancune que
les volupts tempraient. Ce ntait pas de lattachement, ctait
comme une sduction permanente. Il la subjuguait. Elle en avait
presque peur.

Les apparences, nanmoins, taient plus calmes que jamais,
Rodolphe ayant russi  conduire ladultre selon sa fantaisie;
et, au bout de six mois, quand le printemps arriva, ils se
trouvaient, lun vis--vis de lautre, comme deux maris qui
entretiennent tranquillement une flamme domestique.

Ctait lpoque o le pre Rouault envoyait son dinde, en
souvenir de sa jambe remise. Le cadeau arrivait toujours avec une
lettre. Emma coupa la corde qui la retenait au panier, et lut les
lignes suivantes:

Mes chers enfants,

Jespre que la prsente vous trouvera en bonne sant et que
celui-l vaudra bien les autres; car il me semble un peu plus
mollet, si jose dire, et plus massif. Mais, la prochaine fois,
par changement, je vous donnerai un coq,  moins que vous ne
teniez de prfrence aux picots; et renvoyez-moi la bourriche,
sil vous plat, avec les deux anciennes. Jai eu un malheur  ma
charreterie, dont la couverture, une nuit quil ventait fort,
sest envole dans les arbres. La rcolte non plus na pas t
trop fameuse. Enfin, je ne sais pas quand jirai vous voir. a
mest tellement difficile de quitter maintenant la maison, depuis
que je suis seul, ma pauvre Emma!

Et il y avait ici un intervalle entre les lignes, comme si le
bonhomme et laiss tomber sa plume pour rver quelque temps.

Quant  moi, je vais bien, sauf un rhume que jai attrap lautre
jour  la foire dYvetot, o jtais parti pour retenir un berger,
ayant mis le mien dehors, par suite de sa trop grande dlicatesse
de bouche. Comme on est  plaindre avec tous ces brigands-l! Du
reste, ctait aussi un malhonnte.

Jai appris dun colporteur qui, voyageant cet hiver par votre
pays, sest fait arracher une dent, que Bovary travaillait
toujours dur. a ne mtonne pas, et il ma montr sa dent; nous
avons pris un caf ensemble. Je lui ai demand sil tavait vue,
il ma dit que non, mais quil avait vu dans lcurie deux
animaux, do je conclus que le mtier roule. Tant mieux, mes
chers enfants, et que le bon Dieu vous envoie tout le bonheur
imaginable.

Il me fait deuil de ne pas connatre encore ma bien-aime petite-
fille Berthe Bovary. Jai plant pour elle, dans le jardin, sous
ta chambre, un prunier de prunes davoine, et je ne veux pas quon
y touche, si ce nest pour lui faire plus tard des compotes, que
je garderai dans larmoire,  son intention, quand elle viendra.

Adieu, mes chers enfants. Je tembrasse, ma fille; vous aussi,
mon gendre, et la petite, sur les deux joues.

Je suis, avec bien des compliments,

Votre tendre pre,

THEODORE ROUAULT.

Elle resta quelques minutes  tenir entre ses doigts ce gros
papier. Les fautes dorthographe sy enlaaient les unes aux
autres, et Emma poursuivait la pense douce qui caquetait tout au
travers comme une poule  demi cache dans une haie dpines. On
avait sch lcriture avec les cendres du foyer, car un peu de
poussire grise glissa de la lettre sur sa robe, et elle crut
presque apercevoir son pre se courbant vers ltre pour saisir
les pincettes. Comme il y avait longtemps quelle ntait plus
auprs de lui, sur lescabeau, dans la chemine, quand elle
faisait brler le bout dun bton  la grande flamme des joncs
marins qui ptillaient!...

Elle se rappela des soirs dt tout pleins de soleil. Les
poulains hennissaient quand on passait, et galopaient,
galopaient... Il y avait sous sa fentre une ruche  miel, et
quelquefois les abeilles, tournoyant dans la lumire, frappaient
contre les carreaux comme des balles dor rebondissantes. Quel
bonheur dans ce temps-l! quelle libert! quel espoir! quelle
abondance dillusions! Il nen restait plus maintenant! Elle en
avait dpens  toutes les aventures de son me, par toutes les
conditions successives, dans la virginit, dans le mariage et dans
lamour; -- les perdant ainsi continuellement le long de sa vie,
comme un voyageur qui laisse quelque chose de sa richesse  toutes
les auberges de la route.

Mais qui donc la rendait si malheureuse? o tait la catastrophe
extraordinaire qui lavait bouleverse? Et elle releva la tte,
regardant autour delle, comme pour chercher la cause de ce qui la
faisait souffrir.

Un rayon davril chatoyait sur les porcelaines de ltagre; le
feu brlait; elle sentait sous ses pantoufles la douceur du tapis;
le jour tait blanc, latmosphre tide, et elle entendit son
enfant qui poussait des clats de rire.

En effet, la petite fille se roulait alors sur le gazon, au milieu
de lherbe quon fanait. Elle tait couche  plat ventre, au haut
dune meule. Sa bonne la retenait par la jupe. Lestiboudois
ratissait  ct, et, chaque fois quil sapprochait, elle se
penchait en battant lair de ses deux bras.

-- Amenez-la-moi! dit sa mre se prcipitant pour lembrasser.
Comme je taime, ma pauvre enfant! comme je taime!

Puis, sapercevant quelle avait le bout des oreilles un peu sale,
elle sonna vite pour avoir de leau chaude, et la nettoya, la
changea de linge, de bas, de souliers, fit mille questions sur sa
sant, comme au retour dun voyage, et enfin, la baisant encore et
pleurant un peu, elle la remit aux mains de la domestique, qui
restait fort bahie devant cet excs de tendresse.

Rodolphe, le soir, la trouva plus srieuse que dhabitude.

-- Cela se passera, jugea-t-il, cest un caprice.

Et il manqua conscutivement  trois rendez-vous. Quand il revint,
elle se montra froide et presque ddaigneuse.

-- Ah! tu perds ton temps, ma mignonne...

Et il eut lair de ne point remarquer ses soupirs mlancoliques,
ni le mouchoir quelle tirait.

Cest alors quEmma se repentit!

Elle se demanda mme pourquoi donc elle excrait Charles, et sil
net pas t meilleur de le pouvoir aimer. Mais il noffrait pas
grande prise  ces retours du sentiment, si bien quelle demeurait
fort embarrasse dans sa vellit de sacrifice, lorsque
lapothicaire vint  propos lui fournir une occasion.


XI

Il avait lu dernirement lloge dune nouvelle mthode pour la
cure des pieds-bots; et comme il tait partisan du progrs, il
conut cette ide patriotique que Yonville, pour se mettre au
niveau, devait avoir des oprations de strphopodie.

-- Car, disait-il  Emma, que risque-t-on? Examinez (et il
numrait, sur ses doigts, les avantages de la tentative); succs
presque certain, soulagement et embellissement du malade,
clbrit vite acquise  loprateur. Pourquoi votre mari, par
exemple, ne voudrait-il pas dbarrasser ce pauvre Hippolyte, du
Lion dor? Notez quil ne manquerait pas de raconter sa gurison 
tous les voyageurs, et puis (Homais baissait la voix et regardait
autour de lui) qui donc mempcherait denvoyer au journal une
petite note l-dessus? Eh! mon Dieu! un article circule..., on en
parle..., cela finit par faire la boule de neige! Et qui sait? qui
sait?

En effet, Bovary pouvait russir; rien naffirmait  Emma quil ne
ft pas habile, et quelle satisfaction pour elle que de lavoir
engag  une dmarche do sa rputation et sa fortune se
trouveraient accrues? Elle ne demandait qu sappuyer sur quelque
chose de plus solide que lamour.

Charles, sollicit par lapothicaire et par elle, se laissa
convaincre. Il fit venir de Rouen le volume du docteur Duval, et,
tous les soirs, se prenant la tte entre les mains, il senfonait
dans cette lecture.

Tandis quil tudiait les quins, les varus et les valgus, cest-
-dire la strphocatopodie, la strphendopodie et la
strphexopodie (ou, pour parler mieux, les diffrentes dviations
du pied, soit en bas, en dedans ou en dehors), avec la
strphypopodie et la strphanopodie (autrement dit torsion en
dessous et redressement en haut), M. Homais par toute sorte de
raisonnements, exhortait le garon dauberge  se faire oprer.

--  peine sentiras-tu, peut-tre, une lgre douleur; cest une
simple piqre comme une petite saigne, moins que lextirpation de
certains cors.

Hippolyte, rflchissant, roulait des yeux stupides.

-- Du reste, reprenait le pharmacien, a ne me regarde pas! cest
pour toi! par humanit pure! Je voudrais te voir, mon ami,
dbarrass de ta hideuse claudication, avec ce balancement de la
rgion lombaire, qui, bien que tu prtendes le contraire, doit te
nuire considrablement dans lexercice de ton mtier.

Alors Homais lui reprsentait combien il se sentirait ensuite plus
gaillard et plus ingambe, et mme lui donnait  entendre quil
sen trouverait mieux pour plaire aux femmes; et le valet dcurie
se prenait  sourire lourdement. Puis il lattaquait par la
vanit:

-- Nes-tu pas un homme, saprelotte? Que serait-ce donc, sil
tavait fallu servir, aller combattre sous les drapeaux?... Ah!
Hippolyte!

Et Homais sloignait, dclarant quil ne comprenait pas cet
enttement, cet aveuglement  se refuser aux bienfaits de la
science.

Le malheureux cda, car ce fut comme une conjuration. Binet, qui
ne se mlait jamais des affaires dautrui, madame Lefranois,
Artmise, les voisins, et jusquau maire, M. Tuvache, tout le
monde lengagea, le sermonna, lui faisait honte; mais ce qui
acheva de le dcider, cest que a ne lui coterait rien. Bovary
se chargeait mme de fournir la machine pour lopration. Emma
avait eu lide de cette gnrosit; et Charles y consentit, se
disant au fond du coeur que sa femme tait un ange.

Avec les conseils du pharmacien, et en recommenant trois fois, il
fit donc construire par le menuisier, aid du serrurier, une
manire de bote pesant huit livres environ, et o le fer, le
bois, la tle, le cuir, les vis et les crous ne se trouvaient
point pargns.

Cependant, pour savoir quel tendon couper  Hippolyte, il fallait
connatre dabord quelle espce de pied-bot il avait.

Il avait un pied faisant avec la jambe une ligne presque droite,
ce qui ne lempchait pas dtre tourn en dedans, de sorte que
ctait un quin ml dun peu de varus, ou bien un lger varus
fortement accus dquin. Mais, avec cet quin, large en effet
comme un pied de cheval,  peau rugueuse,  tendons secs,  gros
orteils, et o les ongles noirs figuraient les clous dun fer, le
strphopode, depuis le matin jusqu la nuit, galopait comme un
cerf. On le voyait continuellement sur la place, sautiller tout
autour des charrettes, en jetant en avant son support ingal. Il
semblait mme plus vigoureux de cette jambe-l que de lautre. 
force davoir servi, elle avait contract comme des qualits
morales de patience et dnergie, et quand on lui donnait quelque
gros ouvrage, il scorait dessus, prfrablement.

Or, puisque ctait un quin, il fallait couper le tendon
dAchille, quitte  sen prendre plus tard au muscle tibial
antrieur pour se dbarrasser du varus; car le mdecin nosait
dun seul coup risquer deux oprations, et mme il tremblait dj,
dans la peur dattaquer quelque rgion importante quil ne
connaissait pas.

Ni Ambroise Par, appliquant pour la premire fois depuis Celse,
aprs quinze sicles dintervalle, la ligature immdiate dune
artre; ni Dupuytren allant ouvrir un abcs  travers une couche
paisse dencphale; ni Gensoul, quand il fit la premire ablation
de maxillaire suprieur, navaient certes le coeur si palpitant,
la main si frmissante, lintellect aussi tendu que M. Bovary
quand il approcha dHippolyte, son tnotome entre les doigts. Et,
comme dans les hpitaux, on voyait  ct, sur une table, un tas
de charpie, des fils cirs, beaucoup de bandes, une pyramide de
bandes, tout ce quil y avait de bandes chez lapothicaire.
Ctait M. Homais qui avait organis ds le matin tous ces
prparatifs, autant pour blouir la multitude que pour
sillusionner lui-mme. Charles piqua la peau; on entendit un
craquement sec. Le tendon tait coup, lopration tait finie.
Hippolyte nen revenait pas de surprise; il se penchait sur les
mains de Bovary pour les couvrir de baisers.

-- Allons, calme-toi, disait lapothicaire, tu tmoigneras plus
tard ta reconnaissance envers ton bienfaiteur!

Et il descendit conter le rsultat  cinq ou six curieux qui
stationnaient dans la cour, et qui simaginaient quHippolyte
allait reparatre marchant droit. Puis Charles, ayant boucl son
malade dans le moteur mcanique, sen retourna chez lui, o Emma,
tout anxieuse, lattendait sur la porte. Elle lui sauta au cou;
ils se mirent  table; il mangea beaucoup, et mme il voulut, au
dessert, prendre une tasse de caf, dbauche quil ne se
permettait que le dimanche lorsquil y avait du monde.

La soire fut charmante, pleine de causeries, de rves en commun.
Ils parlrent de leur fortune future, damliorations  introduire
dans leur mnage, il voyait sa considration stendant, son bien-
tre saugmentant, sa femme laimant toujours; et elle se trouvait
heureuse de se rafrachir dans un sentiment nouveau, plus sain,
meilleur, enfin dprouver quelque tendresse pour ce pauvre garon
qui la chrissait. Lide de Rodolphe, un moment, lui passa par la
tte; mais ses yeux se reportrent sur Charles: elle remarqua mme
avec surprise quil navait point les dents vilaines.

Ils taient au lit lorsque M. Homais, malgr la cuisinire, entra
tout  coup dans la chambre, en tenant  la main une feuille de
papier frache crite. Ctait la rclame quil destinait au Fanal
de Rouen. Il la leur apportait  lire.

-- Lisez vous-mme, dit Bovary.

Il lut:

-- Malgr les prjugs qui recouvrent encore une partie de la
face de lEurope comme un rseau, la lumire cependant commence 
pntrer dans nos campagnes. Cest ainsi que, mardi, notre petite
cit dYonville sest vue le thtre dune exprience chirurgicale
qui est en mme temps un acte de haute philanthropie. M. Bovary,
un de nos praticiens les plus distingus...

-- Ah! cest trop! cest trop! disait Charles, que lmotion
suffoquait.

-- Mais non, pas du tout! comment donc!... A opr dun pied-
bot... Je nai pas mis le terme scientifique, parce que, vous
savez, dans un journal..., tout le monde peut-tre ne comprendrait
pas; il faut que les masses...

-- En effet, dit Bovary. Continuez.

-- Je reprends, dit le pharmacien. M. Bovary, un de nos
praticiens les plus distingus, a opr dun pied-bot le nomm
Hippolyte Tautain, garon dcurie depuis vingt-cinq ans  lhtel
du Lion dor, tenu par madame veuve Lefranois, sur la place
dArmes. La nouveaut de la tentative et lintrt qui sattachait
au sujet avaient attir un tel concours de population, quil y
avait vritablement encombrement au seuil de ltablissement.
Lopration, du reste, sest pratique comme par enchantement, et
 peine si quelques gouttes de sang sont venues sur la peau, comme
pour dire que le tendon rebelle venait enfin de cder sous les
efforts de lart. Le malade, chose trange (nous laffirmons de
visu) naccusa point de douleur. Son tat, jusqu prsent, ne
laisse rien  dsirer. Tout porte  croire que la convalescence
sera courte; et qui sait mme si,  la prochaine fte villageoise,
nous ne verrons pas notre brave Hippolyte figurer dans des danses
bachiques, au milieu dun choeur de joyeux drilles, et ainsi
prouver  tous les yeux, par sa verve et ses entrechats, sa
complte gurison? Honneur donc aux savants gnreux! honneur 
ces esprits infatigables qui consacrent leurs veilles 
lamlioration ou bien au soulagement de leur espce! Honneur!
trois fois honneur! Nest-ce pas le cas de scrier que les
aveugles verront, les sourds entendront et les boiteux marcheront!
Mais ce que le fanatisme autrefois promettait  ses lus, la
science maintenant laccomplit pour tous les hommes! Nous
tiendrons nos lecteurs au courant des phases successives de cette
cure si remarquable.

Ce qui nempcha pas que, cinq jours aprs, la mre Lefranois
narrivt tout effare en scriant:

-- Au secours! il se meurt!... Jen perds la tte!

Charles se prcipita vers le Lion dor, et le pharmacien qui
laperut passant sur la place, sans chapeau, abandonna la
pharmacie. Il parut lui-mme, haletant, rouge, inquiet, et
demandant  tous ceux qui montaient lescalier:

-- Qua donc notre intressant strphopode?

Il se tordait, le strphopode, dans des convulsions atroces, si
bien que le moteur mcanique o tait enferme sa jambe frappait
contre la muraille  la dfoncer.

Avec beaucoup de prcautions, pour ne pas dranger la position du
membre, on retira donc la bote, et lon vit un spectacle affreux.
Les formes du pied disparaissaient dans une telle bouffissure, que
la peau tout entire semblait prs de se rompre, et elle tait
couverte decchymoses occasionnes par la fameuse machine.
Hippolyte dj stait plaint den souffrir; on ny avait pris
garde; il fallut reconnatre quil navait pas eu tort
compltement; et on le laissa libre quelques heures. Mais  peine
loedme eut-il un peu disparu, que les deux savants jugrent 
propos de rtablir le membre dans lappareil, et en ly serrant
davantage, pour acclrer les choses. Enfin, trois jours aprs,
Hippolyte ny pouvant plus tenir, ils retirrent encore une fois
la mcanique, tout en stonnant beaucoup du rsultat quils
aperurent. Une tumfaction livide stendait sur la jambe, et
avec des phlyctnes de place en place, par o suintait un liquide
noir. Cela prenait une tournure srieuse. Hippolyte commenait 
sennuyer, et la mre Lefranois linstalla dans la petite salle,
prs de la cuisine, pour quil et au moins quelque distraction.

Mais le percepteur, qui tous les jours y dnait, se plaignit avec
amertume dun tel voisinage. Alors on transporta Hippolyte dans la
salle de billard.

Il tait l, geignant sous ses grosses couvertures, ple, la barbe
longue, les yeux caves, et, de temps  autre, tournant sa tte en
sueur sur le sale oreiller o sabattaient les mouches. Madame
Bovary le venait voir. Elle lui apportait des linges pour ses
cataplasmes, et le consolait, lencourageait. Du reste, il ne
manquait pas de compagnie, les jours de march surtout, lorsque
les paysans autour de lui poussaient les billes du billard,
escrimaient avec les queues, fumaient, buvaient, chantaient,
braillaient.

-- Comment vas-tu? disaient-ils en lui frappant sur lpaule. Ah!
tu nes pas fier,  ce quil parat! mais cest ta faute. Il
faudrait faire ceci, faire cela.

Et on lui racontait des histoires de gens qui avaient tous t
guris par dautres remdes que les siens; puis, en manire de
consolation, ils ajoutaient:

-- Cest que tu tcoutes trop! lve-toi donc! tu te dorlotes
comme un roi! Ah! nimporte, vieux farceur! tu ne sens pas bon!

La gangrne, en effet, montait de plus en plus. Bovary en tait
malade lui-mme. Il venait  chaque heure,  tout moment.
Hippolyte le regardait avec des yeux pleins dpouvante et
balbutiait en sanglotant:

-- Quand est-ce que je serai guri?... Ah! sauvez-moi!... Que je
suis malheureux! que je suis malheureux!

Et le mdecin sen allait, toujours en lui recommandant la dite.

-- Ne lcoute point, mon garon, reprenait la mre Lefranois;
ils tont dj bien assez martyris? tu vas taffaiblir encore.
Tiens, avale!

Et elle lui prsentait quelque bon bouillon, quelque tranche de
gigot, quelque morceau de lard, et parfois des petits verres
deau-de-vie quil navait pas le courage de porter  ses lvres.

Labb Bournisien, apprenant quil empirait, fit demander  le
voir. Il commena par le plaindre de son mal, tout en dclarant
quil fallait sen rjouit, puisque ctait la volont du
Seigneur, et profiter vite de loccasion pour se rconcilier avec
le ciel.

-- Car, disait lecclsiastique dun ton paterne, tu ngligeais un
peu tes devoirs; on te voyait rarement  loffice divin; combien y
a-t-il dannes que tu ne tes approch de la sainte table? Je
comprends que tes occupations, que le tourbillon du monde aient pu
tcarter du soin de ton salut. Mais  prsent, cest lheure dy
rflchir. Ne dsespre pas cependant; jai connu de grands
coupables qui, prs de comparatre devant Dieu (tu nen es point
encore l, je le sais bien), avaient implor sa misricorde, et
qui certainement sont morts dans les meilleures dispositions.
Esprons que, tout comme eux, tu nous donneras de bons exemples!
Ainsi, par prcaution, qui donc tempcherait de rciter matin et
soir un Je vous salue, Marie, pleine de grce, et un Notre
Pre, qui tes aux cieux? Oui fais cela! pour moi, pour
mobliger. Quest-ce que a cote?... Me le promets-tu?

Le pauvre diable promit. Le cur revint les jours suivants. Il
causait avec laubergiste et mme racontait des anecdotes
entremles de plaisanteries, de calembours quHippolyte ne
comprenait pas. Puis, ds que la circonstance le permettait, il
retombait sur les matires de religion, en prenant une figure
convenable.

Son zle parut russir; car bientt le strphopode tmoigna
lenvie daller en plerinage  Bon-Secours, sil se gurissait: 
quoi M. Bournisien rpondit quil ne voyait pas dinconvnient;
deux prcautions valaient mieux quune. On ne risquait rien.

Lapothicaire sindigna contre ce quil appelait les manoeuvres du
prtre; elles nuisaient, prtendait-il,  la convalescence
dHippolyte, et il rptait  madame Lefranois:

-- Laissez-le! Laissez-le! vous lui perturbez le moral avec votre
mysticisme!

Mais la bonne femme ne voulait plus lentendre. Il tait la cause
de tout. Par esprit de contradiction, elle accrocha mme au chevet
du malade un bnitier tout plein, avec une branche de buis.

Cependant la religion pas plus que la chirurgie ne paraissait le
secourir, et linvincible pourriture allait montant toujours des
extrmits vers le ventre. On avait beau varier les potions et
changer les cataplasmes, les muscles chaque jour se dcollaient
davantage, et enfin Charles rpondit par un signe de tte
affirmatif quand la mre Lefranois lui demanda si elle ne
pourrait point, en dsespoir de cause, faire venir M. Canivet, de
Neufchtel, qui tait une clbrit.

Docteur en mdecine, g de cinquante ans, jouissant dune bonne
position et sr de lui-mme, le confrre ne se gna pas pour rire
ddaigneusement lorsquil dcouvrit cette jambe gangrene jusquau
genou. Puis, ayant dclar net quil la fallait amputer, il sen
alla chez le pharmacien dblatrer contre les nes qui avaient pu
rduire un malheureux homme en un tel tat. Secouant M. Homais par
le bouton de sa redingote, il vocifrait dans la pharmacie:

-- Ce sont l des inventions de Paris! Voil les ides de ces
messieurs de la Capitale! cest comme le strabisme, le chloroforme
et la lithotritie, un tas de monstruosits que le gouvernement
devrait dfendre! Mais on veut faire le malin, et lon vous fourre
des remdes sans sinquiter des consquences. Nous ne sommes pas
si forts que cela, nous autres; nous ne sommes pas des savants,
des mirliflores, des jolis coeurs; nous sommes des praticiens, des
gurisseurs, et nous nimaginerions pas doprer quelquun qui se
porte  merveille! Redresser des pieds-bots! est-ce quon peut
redresser les pieds-bots? cest comme si lon voulait, par
exemple, rendre droit un bossu!

Homais souffrait en coutant ce discours, et il dissimulait son
malaise sous un sourire de courtisan, ayant besoin de mnager
M. Canivet, dont les ordonnances quelquefois arrivaient jusqu
Yonville; aussi ne prit-il pas la dfense de Bovary, ne fit-il
mme aucune observation, et, abandonnant ses principes, il
sacrifia sa dignit aux intrts plus srieux de sort ngoce.

Ce fut dans le village un vnement considrable que cette
amputation de cuisse par le docteur Canivet! Tous les habitants,
ce jour-l, staient levs de meilleure heure, et la Grande-Rue,
bien que pleine de monde, avait quelque chose de lugubre comme
sil se ft agi dune excution capitale. On discutait chez
lpicier sur la maladie dHippolyte; les boutiques ne vendaient
rien, et madame Tuvache, la femme du maire, ne bougeait pas de sa
fentre, par limpatience o elle tait de voir venir loprateur.

Il arriva dans son cabriolet, quil conduisait lui-mme. Mais, le
ressort du cot droit stant  la longue affaiss sous le poids
de sa corpulence, il se faisait que la voiture penchait un peu
tout en allant, et lon apercevait sur lautre coussin prs de lui
une vaste bote, recouverte de basane rouge, dont les trois
fermoirs de cuivre brillaient magistralement.

Quand il fut entr comme un tourbillon sous le porche du Lion
dor, le docteur, criant trs haut, ordonna de dteler son cheval,
puis il alla dans lcurie voir sil mangeait bien lavoine; car,
en arrivant chez ses malades, il soccupait dabord de sa jument
et de son cabriolet. On disait mme  ce propos: Ah! M. Canivet,
cest un original! Et on lestimait davantage pour cet
inbranlable aplomb. Lunivers aurait pu crever jusquau dernier
homme, quil net pas failli  la moindre de ses habitudes.

Homais se prsenta.

-- Je compte sur vous, fit le docteur. Sommes-nous prts? En
marche!

Mais lapothicaire, en rougissant, avoua quil tait trop sensible
pour assister  une pareille opration.

-- Quand on est simple spectateur, disait-il, limagination, vous
savez, se frappe! Et puis jai le systme nerveux tellement...

-- Ah bah! interrompit Canivet, vous me paraissez, au contraire,
port  lapoplexie. Et, dailleurs, cela ne mtonne pas; car,
vous autres, messieurs les pharmaciens, vous tes continuellement
fourrs dans votre cuisine, ce qui doit finir par altrer votre
temprament. Regardez-moi, plutt: tous les jours, je me lve 
quatre heures, je fais ma barbe  leau froide (je nai jamais
froid), et je ne porte pas de flanelle, je nattrape aucun rhume,
le coffre est bon! Je vis tantt dune manire, tantt dune
autre, en philosophe, au hasard de la fourchette. Cest pourquoi
je ne suis point dlicat comme vous, et il mest aussi
parfaitement gal de dcouper un chrtien que la premire volaille
venue. Aprs a, direz-vous, lhabitude..., lhabitude!...

Alors, sans aucun gard pour Hippolyte, qui suait dangoisse entre
ses draps, ces messieurs engagrent une conversation o
lapothicaire compara le sang-froid dun chirurgien  celui dun
gnral; et ce rapprochement fut agrable  Canivet, qui se
rpandit en paroles sur les exigences de son art. Il le
considrait comme un sacerdoce, bien que les officiers de sant le
dshonorassent. Enfin, revenant au malade, il examina les bandes
apportes par Homais, les mmes qui avaient comparu lors du pied-
bot, et demanda quelquun pour lui tenir le membre. On envoya
chercher Lestiboudois, et M. Canivet, ayant retrouss ses manches,
passa dans la salle de billard, tandis que lapothicaire restait
avec Artmise et laubergiste, plus ples toutes les deux que leur
tablier, et loreille tendue contre la porte.

Bovary, pendant ce temps-l, nosait bouger de sa maison. Il se
tenait en bas, dans la salle, assis au coin de la chemine sans
feu, le menton sur sa poitrine, les mains jointes, les yeux fixes.
Quelle msaventure! pensait-il, quel dsappointement! Il avait
pris pourtant toutes les prcautions imaginables. La fatalit sen
tait mle. Nimporte! si Hippolyte plus tard venait  mourir,
cest lui qui laurait assassin. Et puis, quelle raison
donnerait-il dans les visites, quand on linterrogerait? Peut-
tre, cependant, stait-il tromp en quelque chose? Il cherchait,
ne trouvait pas. Mais les plus fameux chirurgiens se trompaient
bien. Voil ce quon ne voudrait jamais croire! on allait rire, au
contraire, clabauder! Cela se rpandrait jusqu Forges! jusqu
Neufchtel! jusqu Rouen! partout! Qui sait si des confrres
ncriraient pas contre lui? Une polmique sensuivrait, il
faudrait rpondre dans les journaux. Hippolyte mme pouvait lui
faire un procs. Il se voyait dshonor, ruin, perdu! Et son
imagination, assaillie par une multitude dhypothses, ballottait
au milieu delles comme un tonneau vide emport  la mer et qui
roule sur les flots.

Emma, en face de lui, le regardait; elle ne partageait pas son
humiliation, elle en prouvait une autre: ctait de stre
imagin quun pareil homme pt valoir quelque chose, comme si
vingt fois dj elle navait pas suffisamment aperu sa
mdiocrit.

Charles se promenait de long en large, dans la chambre. Ses bottes
craquaient sur le parquet.

-- Assieds-toi, dit-elle, tu magaces!

Il se rassit.

Comment donc avait-elle fait (elle qui tait si intelligente!)
pour se mprendre encore une fois? Du reste, par quelle dplorable
manie avoir ainsi abm son existence en sacrifices continuels?
Elle se rappela tous ses instincts de luxe, toutes les privations
de son me, les bassesses du mariage, du mnage, ses rves tombant
dans la boue comme des hirondelles blesses, tout ce quelle avait
dsir, tout ce quelle stait refus, tout ce quelle aurait pu
avoir! et pourquoi? pourquoi?

Au milieu du silence qui emplissait le village, un cri dchirant
traversa lair. Bovary devint ple  svanouir. Elle frona les
sourcils dun geste nerveux, puis continua. Ctait pour lui
cependant, pour cet tre, pour cet homme qui ne comprenait rien,
qui ne sentait rien! car il tait l, tout tranquillement, et sans
mme se douter que le ridicule de son nom allait dsormais la
salir comme lui. Elle avait fait des efforts pour laimer, et elle
stait repentie en pleurant davoir cd  un autre.

-- Mais ctait peut-tre un valgus! exclama soudain Bovary, qui
mditait.

Au choc imprvu de cette phrase tombant sur sa pense comme une
balle de plomb clins un plat dargent, Emma tressaillant leva la
tte pour deviner ce quil voulait dire; et ils se regardrent
silencieusement, presque bahis de se voir, tant ils taient par
leur conscience loigns lun de lautre. Charles la considrait
avec le regard trouble dun homme ivre, tout en coutant,
immobile, les derniers cris de lamput qui se suivaient en
modulations tranantes, coupes de saccades aigus, comme le
hurlement lointain de quelque bte quon gorge. Emma mordait ses
lvres blmes, et, roulant entre ses doigts un des brins du
polypier quelle avait cass, elle fixait sur Charles la pointe
ardente de ses prunelles, comme deux flches de feu prtes 
partir. Tout en lui lirritait maintenant, sa figure, son costume,
ce quil ne disait pas, sa personne entire, son existence enfin.
Elle se repentait, comme dun crime, de sa vertu passe, et ce qui
en restait encore scroulait sous les coups furieux de son
orgueil. Elle se dlectait dans toutes les ironies mauvaises de
ladultre triomphant. Le souvenir de son amant revenait  elle
avec des attractions vertigineuses: elle y jetait son me,
emporte vers cette image par un enthousiasme nouveau; et Charles
lui semblait aussi dtach de sa vie, aussi absent pour toujours,
aussi impossible et ananti, que sil allait mourir et quil et
agonis sous ses yeux.

Il se fit un bruit de pas sur le trottoir. Charles regarda; et, 
travers la jalousie baisse, il aperut au bord des halles, en
plein soleil, le docteur Canivet qui sessuyait le front avec son
foulard. Homais, derrire lui, portait  la main une grande bote
rouge, et ils se dirigeaient tous les deux du ct de la
pharmacie.

Alors, par tendresse subite et dcouragement, Charles se tourna
vers sa femme en lui disant:

-- Embrasse-moi donc, ma bonne!

-- Laisse-moi! fit-elle, toute rouge de colre.

-- Quas-tu? quas-tu? rptait-il stupfait. Calme-toi! reprends-
toi!... Tu sais bien que je taime! ... viens!

-- Assez! scria-t-elle dun air terrible.

Et schappant de la salle, Emma ferma la porte si fort, que le
baromtre bondit de la muraille et scrasa par terre.

Charles saffaissa dans son fauteuil, boulevers, cherchant ce
quelle pouvait avoir, imaginant une maladie nerveuse, pleurant,
et sentant vaguement circuler autour de lui quelque chose de
funeste et dincomprhensible.

Quand Rodolphe, le soir, arriva dans le jardin, il trouva sa
matresse qui lattendait au bas du perron, sur la premire
marche. Ils streignirent, et toute leur rancune se fondit comme
une neige sous la chaleur de ce baiser.


XII

Ils recommencrent  saimer. Souvent mme, au milieu de la
journe, Emma lui crivait tout  coup; puis,  travers les
carreaux, faisait un signe  Justin, qui, dnouant vite sa
serpillire, senvolait  la Huchette. Rodolphe arrivait; ctait
pour lui dire quelle sennuyait, que son mari tait odieux et son
existence affreuse!

-- Est-ce que jy peux quelque chose? scria-t-il un jour,
impatient.

-- Ah! si tu voulais! ...

Elle tait assise par terre, entre ses genoux, les bandeaux
dnous, le regard perdu.

-- Quoi donc? fit Rodolphe.

Elle soupira.

-- Nous irions vivre ailleurs..., quelque part...

-- Tu es folle, vraiment! dit-il en riant. Est-ce possible?

Elle revint l-dessus; il eut lair de ne pas comprendre et
dtourna la conversation.

Ce quil ne comprenait pas, ctait tout ce trouble dans une chose
aussi simple que lamour. Elle avait un motif, une raison, et
comme un auxiliaire  son attachement.

Cette tendresse, en effet, chaque jour saccroissait davantage
sous la rpulsion du mari. Plus elle se livrait  lun, plus elle
excrait lautre; jamais Charles ne lui paraissait aussi
dsagrable, avoir les doigts aussi carrs, lesprit aussi lourd,
les faons si communes quaprs ses rendez-vous avec Rodolphe,
quand ils se trouvaient ensemble. Alors, tout en faisant lpouse
et la vertueuse, elle senflammait  lide de cette tte dont les
cheveux noirs se tournaient en une boucle vers le front hl, de
cette taille  la fois si robuste et si lgante, de cet homme
enfin qui possdait tant dexprience dans la raison, tant
demportement dans le dsir! Ctait pour lui quelle se limait
les ongles avec un soin de ciseleur, et quil ny avait jamais
assez de cold-cream sur sa peau, ni de patchouli dans ses
mouchoirs. Elle se chargeait de bracelets, de bagues, de colliers.
Quand il devait venir, elle emplissait de roses ses deux grands
vases de verre bleu, et disposait son appartement et sa personne
comme une courtisane qui attend un prince. Il fallait que la
domestique ft sans cesse  blanchir du linge; et, de toute la
journe, Flicit ne bougeait de la cuisine, o le petit Justin,
qui souvent lui tenait compagnie, la regardait travailler.

Le coude sur la longue planche o elle repassait, il considrait
avidement toutes ces affaires de femmes tales autour de lui: les
jupons de basin, les fichus, les collerettes, et les pantalons 
coulisse, vastes de hanches et qui se rtrcissaient par le bas.

--  quoi cela sert-il? demandait le jeune garon en passant sa
main sur la crinoline ou les agrafes.

-- Tu nas donc jamais rien vu? rpondait en riant Flicit; comme
si ta patronne, madame Homais, nen portait pas de pareils.

-- Ah bien oui! madame Homais!

Et il ajoutait dun ton mditatif:

-- Est-ce que cest une dame comme Madame?

Mais Flicit simpatientait de le voir tourner ainsi tout autour
delle. Elle avait six ans de plus, et Thodore, le domestique de
M. Guillaumin, commenait  lui faire la cour.

-- Laisse-moi tranquille! disait-elle en dplaant son pot
dempois. Va-ten plutt piler des amandes; tu es toujours 
fourrager du ct des femmes; attends pour te mler de a, mchant
mioche, que tu aies de la barbe au menton.

-- Allons, ne vous fchez pas, je men vais vous faire ses
bottines.

Et aussitt, il atteignait sur le chambranle les chaussures
dEmma, tout emptes de crotte -- la crotte des rendez-vous --
qui se dtachait en poudre sous ses doigts, et quil regardait
monter doucement dans un rayon de soleil.

-- Comme tu as peur de les abmer! disait la cuisinire, qui ny
mettait pas tant de faons quand elle les nettoyait elle-mme,
parce que Madame, ds que ltoffe ntait plus frache, les lui
abandonnait.

Emma en avait une quantit dans son armoire, et quelle gaspillait
 mesure, sans que jamais Charles se permt la moindre
observation.

Cest ainsi quil dboursa trois cents francs pour une jambe de
bois dont elle jugea convenable de faire cadeau  Hippolyte. Le
pilon en tait garni de lige, et il y avait des articulations 
ressort, une mcanique complique recouverte dun pantalon noir,
que terminait une botte vernie. Mais Hippolyte, nosant  tous les
jours se servir dune si belle jambe, supplia madame Bovary de lui
en procurer une autre plus commode. Le mdecin, bien entendu, fit
encore les frais de cette acquisition.

Donc, le garon dcurie peu  peu recommena son mtier. On le
voyait comme autrefois parcourir le village, et quand Charles
entendait de loin, sur les pavs, le bruit sec de son bton, il
prenait bien vite une autre route.

Ctait M. Lheureux, le marchand, qui stait charg de la
commande; cela lui fournit loccasion de frquenter Emma. Il
causait avec elle des nouveaux dballages de paris, de mille
curiosits fminines, se montrait fort complaisant, et jamais ne
rclamait dargent. Emma sabandonnait  cette facilit de
satisfaire tous ses caprices. Ainsi, elle voulut avoir, pour la
donner  Rodolphe, une fort belle cravache qui se trouvait  Rouen
dans un magasin de parapluies. M. Lheureux, la semaine daprs, la
lui posa sur sa table.

Mais le lendemain il se prsenta chez elle avec une facture de
deux cent soixante et dix francs, sans compter les centimes. Emma
fut trs embarrasse: tous les tiroirs du secrtaire taient
vides; on devait plus de quinze jours  Lestiboudois, deux
trimestres  la servante, quantit dautres choses encore, et
Bovary attendait impatiemment lenvoi de M. Derozerays, qui avait
coutume, chaque anne, de le payer vers la Saint-Pierre.

Elle russit dabord  conduire Lheureux; enfin il perdit
patience; on le poursuivait, ses capitaux taient absents, et,
sil ne rentrait dans quelques-uns, il serait forc de lui
reprendre toutes les marchandises quelle avait.

-- Eh! reprenez-les! dit Emma.

-- Oh! cest pour rire! rpliqua-t-il. Seulement, je ne regrette
que la cravache. Ma foi! je la redemanderai  Monsieur.

-- Non! non! fit-elle.

-- Ah! je te tiens! pensa Lheureux.

Et, sr de sa dcouverte, il sortit en rptant  demi-voix et
avec son petit sifflement habituel:

-- Soit! nous verrons! nous verrons!

Elle rvait comment se tirer de l, quand la cuisinire entrant,
dposa sur la chemine un petit rouleau de papier bleu, de la part
de M. Derozerays. Emma sauta dessus, louvrit. Il y avait quinze
napolons. Ctait le compte. Elle entendit Charles dans
lescalier; elle jeta lor au fond de son tiroir et prit la clef.

Trois jours aprs, Lheureux reparut.

-- Jai un arrangement  vous proposer, dit-il; si, au lieu de la
somme convenue, vous vouliez prendre...

-- La voil, fit-elle en lui plaant dans la main quatorze
napolons.

Le marchand fut stupfait. Alors, pour dissimuler son
dsappointement, il se rpandit en excuses et en offres de service
quEmma refusa toutes; puis elle resta quelques minutes palpant
dans la poche de son tablier les deux pices de cent sous quil
lui avait rendues. Elle se promettait dconomiser, afin de rendre
plus tard...

-- Ah bah! songea-t-elle, il ny pensera plus.

Outre la cravache  pommeau de vermeil, Rodolphe avait reu un
cachet avec cette devise: _Amor nel cor_; de plus, une charpe
pour se faire un cache-nez, et enfin un porte-cigares tout pareil
 celui du Vicomte, que Charles avait autrefois ramass sur la
route et quEmma conservait. Cependant ces cadeaux lhumiliaient.
Il en refusa plusieurs; elle insista, et Rodolphe finit par obir,
la trouvant tyrannique et trop envahissante.

Puis elle avait dtranges ides:

-- Quand minuit sonnera, disait-elle, tu penseras  moi!

Et, sil avouait ny avoir point song, ctaient des reproches en
abondance, et qui se terminaient toujours par lternel mot:

-- Maimes-tu?

-- Mais oui, je taime! rpondait-il.

-- Beaucoup?

-- Certainement!

-- Tu nen as pas aim dautres, hein?

-- Crois-tu mavoir pris vierge? exclamait-il en riant.

Emma pleurait, et il sefforait de la consoler, enjolivant de
calembours ses protestations.

-- Oh! cest que je taime! reprenait-elle, je taime  ne pouvoir
me passer de toi, sais-tu bien? Jai quelquefois des envies de te
revoir o toutes les colres de lamour me dchirent. Je me
demande: O est-il? Peut-tre il parle  dautres femmes? Elles
lui sourient, il sapproche... Oh! non, nest-ce pas, aucune ne
te plat? Il y en a de plus belles; mais, moi, je sais mieux
aimer! Je suis ta servante et ta concubine! Tu es mon roi, mon
idole! tu es bon! tu es beau! tu es intelligent! tu es fort!

Il stait tant de fois entendu dire ces choses, quelles
navaient pour lui rien doriginal. Emma ressemblait  toutes les
matresses; et le charme de la nouveaut, peu  peu tombant comme
un vtement, laissait voir  nu lternelle monotonie de la
passion, qui a toujours les mmes formes et le mme langage. Il ne
distinguait pas, cet homme si plein de pratique, la dissemblance
des sentiments sous la parit des expressions. Parce que des
lvres libertines ou vnales lui avaient murmur des phrases
pareilles, il ne croyait que faiblement  la candeur de celles-l;
on en devait rabattre, pensait-il, les discours exagrs cachant
les affections mdiocres; comme si la plnitude de lme ne
dbordait pas quelquefois par les mtaphores les plus vides,
puisque personne, jamais, ne peut donner lexacte mesure de ses
besoins, ni de ses conceptions, ni de ses douleurs, et que la
parole humaine est comme un chaudron fl o nous battons des
mlodies  faire danser les ours, quand on voudrait attendrir les
toiles.

Mais, avec cette supriorit de critique appartenant  celui qui,
dans nimporte quel engagement, se tient en arrire, Rodolphe
aperut en cet amour dautres jouissances  exploiter. Il jugea
toute pudeur incommode. Il la traita sans faon. Il en fit quelque
chose de souple et de corrompu. Ctait une sorte dattachement
idiot plein dadmiration pour lui, de volupts pour elle, une
batitude qui lengourdissait; et son me senfonait en cette
ivresse et sy noyait, ratatine, comme le duc de Clarence dans
son tonneau de malvoisie.

Par leffet seul de ses habitudes amoureuses, madame Bovary
changea dallures. Ses regards devinrent plus hardis, ses discours
plus libres; elle eut mme linconvenance de se promener avec
M. Rodolphe, une cigarette  la bouche, comme pour narguer le
monde; enfin, ceux qui doutaient encore ne doutrent plus quand on
la vit, un jour, descendre de lHirondelle, la taille serre dans
un gilet,  la faon dun homme; et madame Bovary mre, qui, aprs
une pouvantable scne avec son mari, tait venue se rfugier chez
son fils, ne fut pas la bourgeoise la moins scandalise. Bien
dautres choses lui dplurent: dabord Charles navait point
cout ses conseils pour linterdiction des romans; puis, le genre
de la maison lui dplaisait; elle se permit des observations, et
lon se fcha, une fois surtout,  propos de Flicit.

Madame Bovary mre, la veille au soir, en traversant le corridor,
lavait surprise dans la compagnie dun homme, un homme  collier
brun, denviron quarante ans, et qui, au bruit de ses pas, stait
vite chapp de la cuisine. Alors Emma se prit  rire; mais la
bonne dame semporta, dclarant qu moins de se moquer des
moeurs, on devait surveiller celles des domestiques.

-- De quel monde tes-vous? dit la bru, avec un regard tellement
impertinent que madame Bovary lui demanda si elle ne dfendait
point sa propre cause.

-- Sortez! fit la jeune femme se levant dun bond.

-- Emma!... maman!... scriait Charles pour les rapatrier.

Mais elles staient enfuies toutes les deux dans leur
exaspration. Emma trpignait en rptant:

-- Ah! quel savoir-vivre! quelle paysanne!

Il courut  sa mre; elle tait hors des gonds, elle balbutiait:

-- Cest une insolente! une vapore! pire, peut-tre!

Et elle voulait partir immdiatement, si lautre ne venait lui
faire des excuses. Charles retourna donc vers sa femme et la
conjura de cder; il se mit  genoux; elle finit par rpondre:

-- Soit! jy vais.

En effet, elle tendit la main  sa belle-mre avec une dignit de
marquise, en lui disant:

-- Excusez-moi, madame.

Puis, remonte chez elle, Emma se jeta tout  plat ventre sur son
lit, et elle y pleura comme un enfant, la tte enfonce dans
loreiller.

Ils taient convenus, elle et Rodolphe, quen cas dvnement
extraordinaire, elle attacherait  la persienne un petit chiffon
de papier blanc, afin que, si par hasard il se trouvait 
Yonville, il accourt dans la ruelle, derrire la maison. Emma fit
le signal; elle attendait depuis trois quarts dheure, quand tout
 coup elle aperut Rodolphe au coin des halles. Elle fut tente
douvrir la fentre, de lappeler; mais dj il avait disparu.
Elle retomba dsespre.

Bientt pourtant il lui sembla que lon marchait sur le trottoir.
Ctait lui, sans doute; elle descendit lescalier, traversa la
cour. Il tait l, dehors. Elle se jeta dans ses bras.

-- Prends donc garde, dit-il.

-- Ah! si tu savais! reprit-elle.

Et elle se mit  lui raconter tout,  la hte, sans suite,
exagrant les faits, en inventant plusieurs, et prodiguant les
parenthses si abondamment quil ny comprenait rien.

-- Allons, mon pauvre ange, du courage, console-toi, patience!

-- Mais voil quatre ans que je patiente et que je souffre!... Un
amour comme le ntre devrait savouer  la face du ciel! Ils sont
 me torturer. Je ny tiens plus! Sauve-moi!

Elle se serrait contre Rodolphe. Ses yeux, pleins de larmes,
tincelaient comme des flammes sous londe; sa gorge haletait 
coups rapides; jamais il ne lavait tant aime; si bien quil en
perdit la tte et quil lui dit:

-- Que faut-il faire? que veux-tu?

-- Emmne-moi! scria-t-elle. Enlve-moi!... Oh! je ten supplie!

Et elle se prcipita sur sa bouche, comme pour y saisir le
consentement inattendu qui sen exhalait dans un baiser.

-- Mais... reprit Rodolphe.

-- Quoi donc?

-- Et ta fille?

Elle rflchit quelques minutes, puis rpondit:

-- Nous la prendrons, tant pis!

-- Quelle femme! se dit-il en la regardant sloigner.

Car elle venait de schapper dans le jardin. On lappelait.

La mre Bovary, les jours suivants, fut trs tonne de la
mtamorphose de sa bru. En effet, Emma se montra plus docile, et
mme poussa la dfrence jusqu lui demander une recette pour
faire mariner des cornichons.

tait-ce afin de les mieux duper lun et lautre? ou bien voulait-
elle, par une sorte de stocisme voluptueux, sentir plus
profondment lamertume des choses quelle allait abandonner? Mais
elle ny prenait garde, au contraire; elle vivait comme perdue
dans la dgustation anticipe de son bonheur prochain. Ctait
avec Rodolphe un ternel sujet de causeries. Elle sappuyait sur
son paule, elle murmurait:

-- Hein! quand nous serons dans la malle-poste!... Y songes-tu?
Est-ce possible? Il me semble quau moment o je sentirai la
voiture slancer, ce sera comme si nous montions en ballon, comme
si nous partions vers les nuages. Sais-tu que je compte les
jours?... Et toi?

Jamais madame Bovary ne fut aussi belle qu cette poque; elle
avait cette indfinissable beaut qui rsulte de la joie, de
lenthousiasme, du succs, et qui nest que lharmonie du
temprament avec les circonstances. Ses convoitises, ses chagrins,
lexprience du plaisir et ses illusions toujours jeunes, comme
font aux fleurs le fumier, la pluie, les vents et le soleil,
lavaient par gradations dveloppe, et elle spanouissait enfin
dans la plnitude de sa nature. Ses paupires semblaient tailles
tout exprs pour ses longs regards amoureux o la prunelle se
perdait, tandis quun souffle fort cartait ses narines minces et
relevait le coin charnu de ses lvres, quombrageait  la lumire
un peu de duvet noir. On et dit quun artiste habile en
corruptions avait dispos sur sa nuque la torsade de ses cheveux:
ils senroulaient en une masse lourde, ngligemment, et selon les
hasards de ladultre, qui les dnouait tous les jours. Sa voix
maintenant prenait des inflexions plus molles, sa taille aussi;
quelque chose de subtil qui vous pntrait se dgageait mme des
draperies de sa robe et de la cambrure de son pied. Charles, comme
aux premiers temps de son mariage, la trouvait dlicieuse et tout
irrsistible.

Quand il rentrait au milieu de la nuit, il nosait pas la
rveiller. La veilleuse de porcelaine arrondissait au plafond une
clart tremblante, et les rideaux ferms du petit berceau
faisaient comme une hutte blanche qui se bombait dans lombre, au
bord du lit. Charles les regardait. Il croyait entendre lhaleine
lgre de son enfant. Elle allait grandir maintenant; chaque
saison, vite, amnerait un progrs. Il la voyait dj revenant de
lcole  la tombe du jour, toute rieuse, avec sa brassire
tache dencre, et portant au bras son panier; puis il faudrait la
mettre en pension, cela coterait beaucoup; comment faire? Alors
il rflchissait. Il pensait  louer une petite ferme aux
environs, et quil surveillerait lui-mme, tous les matins, en
allant voir ses malades. Il en conomiserait le revenu, il le
placerait  la caisse dpargne; ensuite il achterait des
actions, quelque part, nimporte o; dailleurs, la clientle
augmenterait; il y comptait, car il voulait que Berthe ft bien
leve, quelle et des talents, quelle apprt le piano. Ah!
quelle serait jolie, plus tard,  quinze ans, quand, ressemblant
 sa mre, elle porterait comme elle, dans lt, de grands
chapeaux de paille! On les prendrait de loin pour les deux soeurs.
Il se la figurait travaillant le soir auprs deux, sous la
lumire de la lampe; elle lui broderait des pantoufles; elle
soccuperait du mnage; elle emplirait toute la maison de sa
gentillesse et de sa gaiet. Enfin, ils songeraient  son
tablissement: on lui trouverait quelque brave garon ayant un
tat solide; il la rendrait heureuse; cela durerait toujours.

Emma ne dormait pas, elle faisait semblant dtre endormie; et,
tandis quil sassoupissait  ses cts, elle se rveillait en
dautres rves.

Au galop de quatre chevaux, elle tait emporte depuis huit jours
vers un pays nouveau, do ils ne reviendraient plus. Ils
allaient, ils allaient, les bras enlacs, sans parler. Souvent, du
haut dune montagne, ils apercevaient tout  coup quelque cit
splendide avec des dmes, des ponts, des navires, des forts de
citronniers et des cathdrales de marbre blanc, dont les clochers
aigus portaient des nids de cigogne. On marchait au pas,  cause
des grandes dalles, et il y avait par terre des bouquets de fleurs
que vous offraient des femmes habilles en corset rouge. On
entendait sonner des cloches, hennir les mulets, avec le murmure
des guitares et le bruit des fontaines, dont la vapeur senvolant
rafrachissait des tas de fruits, disposs en pyramide au pied des
statues ples, qui souriaient sous les jets deau. Et puis ils
arrivaient, un soir, dans un village de pcheurs, o des filets
bruns schaient au vent, le long de la falaise et des cabanes.
Cest l quils sarrteraient pour vivre; ils habiteraient une
maison basse,  toit plat, ombrage dun palmier, au fond dun
golfe, au bord de la mer. Ils se promneraient en gondole, ils se
balanceraient en hamac; et leur existence serait facile et large
comme leurs vtements de soie, toute chaude et toile comme les
nuits douces quils contempleraient. Cependant, sur limmensit de
cet avenir quelle se faisait apparatre, rien de particulier ne
surgissait; les jours, tous magnifiques, se ressemblaient comme
des flots; et cela se balanait  lhorizon, infini, harmonieux,
bleutre et couvert de soleil. Mais lenfant se mettait  tousser
dans son berceau, ou bien Bovary ronflait plus fort, et Emma ne
sendormait que le matin, quand laube blanchissait les carreaux
et que dj le petit Justin, sur la place, ouvrait les auvents de
la pharmacie.

Elle avait fait venir M. Lheureux et lui avait dit:

-- Jaurais besoin dun manteau, un grand manteau,  long collet,
doubl.

-- Vous partez en voyage? demanda-t-il.

-- Non! mais..., nimporte, je compte sur vous, nest-ce pas? et
vivement!

Il sinclina.

-- Il me faudrait encore, reprit-elle, une caisse..., pas trop
lourde..., commode.

-- Oui, oui, jentends, de quatre-vingt-douze centimtres environ
sur cinquante, comme on les fait  prsent.

-- Avec un sac de nuit.

-- Dcidment, pensa Lheureux, il y a du grabuge l-dessous.

-- Et tenez, dit madame Bovary en tirant sa montre de sa ceinture,
prenez cela; vous vous payerez dessus.

Mais le marchand scria quelle avait tort; ils se connaissaient;
est-ce quil doutait delle? Quel enfantillage! Elle insista
cependant pour quil prt au moins la chane, et dj Lheureux
lavait mise dans sa poche et sen allait, quand elle le rappela.

-- Vous laisserez tout chez vous. Quant au manteau, -- elle eut
lair de rflchir, -- ne lapportez pas non plus; seulement, vous
me donnerez ladresse de louvrier et avertirez quon le tienne 
ma disposition.

Ctait le mois prochain quils devaient senfuir. Elle partirait
dYonville comme pour aller faire des commissions  Rouen.
Rodolphe aurait retenu les places, pris des passeports, et mme
crit  Paris, afin davoir la malle entire jusqu Marseille, o
ils achteraient une calche et, de l, continueraient sans
sarrter, par la route de Gnes. Elle aurait eu soin denvoyer
chez Lheureux son bagage, qui serait directement port 
lHirondelle, de manire que personne ainsi naurait de soupons;
et, dans tout cela, jamais il ntait question de son enfant.
Rodolphe vitait den parler; peut-tre quelle ny pensait pas.

Il voulut avoir encore deux semaines devant lui, pour terminer
quelques dispositions; puis, au bout de huit jours, il en demanda
quinze autres; puis il se dit malade; ensuite il fit un voyage; le
mois daot se passa, et, aprs tous ces retards, ils arrtrent
que ce serait irrvocablement pour le 4 septembre, un lundi.

Enfin le samedi, lavant-veille, arriva.

Rodolphe vint le soir, plus tt que de coutume.

-- Tout est-il prt? lui demanda-t-elle.

-- Oui.

Alors ils firent le tour dune plate-bande, et allrent sasseoir
prs de la terrasse, sur la margelle du mur.

-- Tu es triste, dit Emma.

-- Non, pourquoi?

Et cependant il la regardait singulirement, dune faon tendre.

-- Est-ce de ten aller? reprit-elle, de quitter tes affections,
ta vie? Ah! je comprends... Mais, moi, je nai rien au monde! tu
es tout pour moi. Aussi je serai tout pour toi, je te serai une
famille, une patrie; je te soignerai, je taimerai.

-- Que tu es charmante! dit-il en la saisissant dans ses bras.

-- Vrai? fit-elle avec un rire de volupt. Maimes-tu? Jure-le
donc!

-- Si je taime! si je taime! mais je tadore, mon amour!

La lune, toute ronde et couleur de pourpre, se levait  ras de
terre, au fond de la prairie. Elle montait vite entre les branches
des peupliers, qui la cachaient de place en place, comme un rideau
noir, trou. Puis elle parut, clatante de blancheur, dans le ciel
vide quelle clairait; et alors, se ralentissant, elle laissa
tomber sur la rivire une grande tache, qui faisait une infinit
dtoiles; et cette lueur dargent semblait sy tordre jusquau
fond,  la manire dun serpent sans tte couvert dcailles
lumineuses. Cela ressemblait aussi  quelque monstrueux
candlabre, do ruisselaient, tout du long, des gouttes de
diamant en fusion. La nuit douce stalait autour deux; des
nappes dombre emplissaient les feuillages. Emma, les yeux  demi
clos, aspirait avec de grands soupirs le vent frais qui soufflait.
Ils ne se parlaient pas, trop perdus quils taient dans
lenvahissement de leur rverie. La tendresse des anciens jours
leur revenait au coeur, abondante et silencieuse comme la rivire
qui coulait, avec autant de mollesse quen apportait le parfum des
seringas, et projetait dans leur souvenir des ombres plus
dmesures et plus mlancoliques que celles des saules immobiles
qui sallongeaient sur lherbe. Souvent quelque bte nocturne,
hrisson ou belette, se mettant en chasse, drangeait les
feuilles, ou bien on entendait par moments une pche mre qui
tombait toute seule de lespalier.

-- Ah! la belle nuit! dit Rodolphe.

-- Nous en aurons dautres! reprit Emma.

Et, comme se parlant  elle-mme:

-- Oui, il fera bon voyager... Pourquoi ai-je le coeur triste,
cependant? Est-ce lapprhension de linconnu..., leffet des
habitudes quittes..., ou plutt...? Non, cest lexcs du
bonheur! Que je suis faible, nest-ce pas? Pardonne-moi!

-- Il est encore temps! scria-t-il. Rflchis, tu ten
repentiras peut-tre.

-- Jamais! fit-elle imptueusement.

Et, en se rapprochant de lui:

-- Quel malheur donc peut-il me survenir? Il ny a pas de dsert,
pas de prcipice ni docan que je ne traverserais avec toi. 
mesure que nous vivrons ensemble, ce sera comme une treinte
chaque jour plus serre, plus complte! Nous naurons rien qui
nous trouble, pas de soucis, nul obstacle! Nous serons seuls, tout
 nous, ternellement... Parle donc, rponds-moi.

Il rpondait  intervalles rguliers: Oui... oui!... Elle lui
avait pass les mains dans ses cheveux, et elle rptait dune
voix enfantine, malgr de grosses larmes qui coulaient:

-- Rodolphe! Rodolphe!... Ah! Rodolphe, cher petit Rodolphe!

Minuit sonna.

-- Minuit! dit-elle. Allons, cest demain! encore un jour!

Il se leva pour partir; et, comme si ce geste quil faisait et
t le signal de leur fuite, Emma, tout  coup, prenant un air
gai:

-- Tu as les passeports?

-- Oui.

-- Tu noublies rien?

-- Non.

-- Tu en es sr?

-- Certainement.

-- Cest  lhtel de Provence, nest-ce pas, que tu
mattendras?...  midi?

Il fit un signe de tte.

--  demain, donc! dit Emma dans une dernire caresse.

Et elle le regarda sloigner.

Il ne se dtournait pas. Elle courut aprs lui, et, se penchant au
bord de leau entre des broussailles:

--  demain! scria-t-elle.

Il tait dj de lautre ct de la rivire et marchait vite dans
la prairie.

Au bout de quelques minutes, Rodolphe sarrta; et, quand il la
vit avec son vtement blanc peu  peu svanouir dans lombre
comme un fantme, il fut pris dun tel battement de coeur, quil
sappuya contre un arbre pour ne pas tomber.

-- Quel imbcile je suis! fit-il en jurant pouvantablement.
Nimporte, ctait une jolie matresse!

Et, aussitt, la beaut dEmma, avec tous les plaisirs de cet
amour, lui rapparurent. Dabord il sattendrit, puis il se
rvolta contre elle.

-- Car enfin, exclamait-il en gesticulant, je ne peux pas
mexpatrier, avoir la charge dune enfant.

Il se disait ces choses pour saffermir davantage.

-- Et, dailleurs, les embarras, la dpense... Ah! non, non, mille
fois non! cela et t trop bte!


XIII

 peine arriv chez lui, Rodolphe sassit brusquement  son
bureau, sous la tte de cerf faisant trophe contre la muraille.
Mais, quand il eut la plume entre les doigts, il ne sut rien
trouver, si bien que, sappuyant sur les deux coudes, il se mit 
rflchir. Emma lui semblait tre recule dans un pass lointain,
comme si la rsolution quil avait prise venait de placer entre
eux, tout  coup, un immense intervalle.

Afin de ressaisir quelque chose delle, il alla chercher dans
larmoire, au chevet de son lit, une vieille bote  biscuits de
Reims o il enfermait dhabitude ses lettres de femmes, et il sen
chappa une odeur de poussire humide et de roses fltries.
Dabord il aperut un mouchoir de poche, couvert de gouttelettes
ples. Ctait un mouchoir  elle, une fois quelle avait saign
du nez, en promenade; il ne sen souvenait plus. Il y avait
auprs, se cognant  tous les angles, la miniature donne par
Emma; sa toilette lui parut prtentieuse et son regard en coulisse
du plus pitoyable effet; puis,  force de considrer cette image
et dvoquer le souvenir du modle, les traits dEmma peu  peu se
confondirent en sa mmoire, comme si la figure vivante et la
figure peinte, se frottant lune contre lautre, se fussent
rciproquement effaces. Enfin il lut de ses lettres; elles
taient pleines dexplications relatives  leur voyage, courtes,
techniques et pressantes comme des billets daffaires. Il voulut
revoir les longues, celles dautrefois; pour les trouver au fond
de la bote, Rodolphe drangea toutes les autres; et machinalement
il se mit  fouiller dans ce tas de papiers et de choses, y
retrouvant ple-mle des bouquets, une jarretire, un masque noir,
des pingles et des cheveux -- des cheveux! de bruns, de blonds;
quelques-uns mme, saccrochant  la ferrure de la bote, se
cassaient quand on louvrait.

Ainsi flnant parmi ses souvenirs, il examinait les critures et
le style des lettres, aussi varis que leurs orthographes. Elles
taient tendres ou joviales, factieuses, mlancoliques; il y en
avait qui demandaient de lamour et dautres qui demandaient de
largent.  propos dun mot, il se rappelait des visages, de
certains gestes, un son de voix; quelquefois pourtant il ne se
rappelait rien.

En effet, ces femmes, accourant  la fois dans sa pense, sy
gnaient les unes les autres et sy rapetissaient, comme sous un
mme niveau damour qui les galisait. Prenant donc  poigne les
lettres confondues, il samusa pendant quelques minutes  les
faire tomber en cascades, de sa main droite dans sa main gauche.
Enfin, ennuy, assoupi, Rodolphe alla reporter la bote dans
larmoire en se disant:

-- Quel tas de blagues!...

Ce qui rsumait son opinion; car les plaisirs, comme des coliers
dans la cour dun collge, avaient tellement pitin sur son
coeur, que rien de vert ny poussait, et ce qui passait par l,
plus tourdi que les enfants, ny laissait pas mme, comme eux,
son nom grav sur la muraille.

-- Allons, se dit-il, commenons!

Il crivit:

Du courage, Emma! du courage! Je ne veux pas faire le malheur de
votre existence...

-- Aprs tout, cest vrai, pensa Rodolphe; jagis dans son
intrt; je suis honnte.

Avez-vous mrement pes votre dtermination? Savez-vous labme
o je vous entranais, pauvre ange? Non, nest-ce pas? Vous alliez
confiante et folle, croyant au bonheur,  lavenir... Ah!
malheureux que nous sommes! insenss!

Rodolphe sarrta pour trouver ici quelque bonne excuse.

-- Si je lui disais que toute ma fortune est perdue?... Ah! non,
et dailleurs, cela nempcherait rien. Ce serait  recommencer
plus tard. Est-ce quon peut faire entendre raison  des femmes
pareilles!

Il rflchit, puis ajouta:

Je ne vous oublierai pas, croyez-le bien, et jaurai
continuellement pour vous un dvouement profond; mais, un jour,
tt ou tard, cette ardeur (cest l le sort des choses humaines)
se ft diminue, sans doute! Il nous serait venu des lassitudes,
et qui sait mme si je naurais pas eu latroce douleur dassister
 vos remords et dy participer moi-mme, puisque je les aurais
causs. Lide seule des chagrins qui vous arrivent me torture,
Emma! Oubliez-moi! Pourquoi faut-il que je vous aie connue?
Pourquoi tiez-vous si belle? Est-ce ma faute? O mon Dieu! non,
non, nen accusez que la fatalit!

-- Voil un mot qui fait toujours de leffet, se dit-il.

Ah! si vous eussiez t une de ces femmes au coeur frivole comme
on en voit, certes, jaurais pu, par gosme, tenter une
exprience alors sans danger pour vous. Mais cette exaltation
dlicieuse, qui fait  la fois votre charme et votre tourment,
vous a empche de comprendre, adorable femme que vous tes, la
fausset de notre position future. Moi non plus, je ny avais pas
rflchi dabord, et je me reposais  lombre de ce bonheur idal,
comme  celle du mancenillier, sans prvoir les consquences.

-- Elle va peut-tre croire que cest par avarice que jy
renonce... Ah! nimporte! tant pis, il faut en finir!

Le monde est cruel, Emma. Partout o nous eussions t, il nous
aurait poursuivis. Il vous aurait fallu subir les questions
indiscrtes, la calomnie, le ddain, loutrage peut-tre.
Loutrage  vous! Oh!... Et moi qui voudrais vous faire asseoir
sur un trne! moi qui emporte votre pense comme un talisman! Car
je me punis par lexil de tout le mal que je vous ai fait. Je
pars. O? Je nen sais rien, je suis fou! Adieu! Soyez toujours
bonne! Conservez le souvenir du malheureux qui vous a perdue.
Apprenez mon nom  votre enfant, quil le redise dans ses
prires.

La mche des deux bougies tremblait. Rodolphe se leva pour aller
fermer la fentre, et, quand il se fut rassis:

-- Il me semble que cest tout. Ah! encore ceci, de peur quelle
ne vienne  me relancer:

Je serai loin quand vous lirez ces tristes lignes; car jai voulu
menfuir au plus vite afin dviter la tentation de vous revoir.
Pas de faiblesse! Je reviendrai; et peut-tre que, plus tard, nous
causerons ensemble trs froidement de nos anciennes amours.
Adieu!

Et il y avait un dernier adieu, spar en deux mots:  Dieu! ce
quil jugeait dun excellent got.

-- Comment vais-je signer, maintenant? se dit-il. Votre tout
dvou?... Non. Votre ami?... Oui, cest cela.

Votre ami.

Il relut sa lettre. Elle lui parut bonne.

-- Pauvre petite femme! pensa-t-il avec attendrissement. Elle va
me croire plus insensible quun roc; il et fallu quelques larmes
l-dessus; mais, moi, je ne peux pas pleurer; ce nest pas ma
faute. Alors, stant vers de leau dans un verre, Rodolphe y
trempa son doigt et il laissa tomber de haut une grosse goutte,
qui fit une tache ple sur lencre; puis, cherchant  cacheter la
lettre, le cachet _Amor nel cor_ se rencontra.

-- Cela ne va gure  la circonstance... Ah bah! nimporte!

Aprs quoi, il fuma trois pipes et salla coucher.

Le lendemain, quand il fut debout (vers deux heures environ, il
avait dormi tard), Rodolphe se fit cueillir une corbeille
dabricots. Il disposa la lettre dans le fond, sous des feuilles
de vigne, et ordonna tout de suite  Girard, son valet de charrue,
de porter cela dlicatement chez madame Bovary. Il se servait de
ce moyen pour correspondre avec elle, lui envoyant, selon la
saison, des fruits ou du gibier.

-- Si elle te demande de mes nouvelles, dit-il, tu rpondras que
je suis parti en voyage. Il faut remettre le panier  elle-mme,
en mains propres... Va, et prends garde!

Girard passa sa blouse neuve, noua son mouchoir autour des
abricots, et marchant  grands pas lourds dans ses grosses
galoches ferres, prit tranquillement le chemin dYonville.

Madame Bovary, quand il arriva chez elle, arrangeait avec
Flicit, sur la table de la cuisine, un paquet de linge.

-- Voil, dit le valet, ce que notre matre vous envoie.

Elle fut saisie dune apprhension, et, tout en cherchant quelque
monnaie dans sa poche, elle considrait le paysan dun oeil
hagard, tandis quil la regardait lui-mme avec bahissement, ne
comprenant pas quun pareil cadeau pt tant mouvoir quelquun.
Enfin il sortit. Flicit restait. Elle ny tenait plus, elle
courut dans la salle comme pour y porter les abricots, renversa le
panier, arracha les feuilles, trouva la lettre, louvrit, et,
comme sil y avait eu derrire elle un effroyable incendie, Emma
se mit  fuir vers sa chambre, tout pouvante.

Charles y tait, elle laperut; il lui parla, elle nentendit
rien, et elle continua vivement  monter les marches; haletante,
perdue, ivre, et toujours tenant cette horrible feuille de
papier, qui lui claquait dans les doigts comme une plaque de tle.
Au second tage, elle sarrta devant la porte du grenier, qui
tait ferme.

Alors elle voulut se calmer; elle se rappela la lettre; il fallait
la finir, elle nosait pas. Dailleurs, o? comment? on la
verrait.

-- Ah! non, ici, pensa-t-elle, je serai bien.

Emma poussa la porte et entra.

Les ardoises laissaient tomber daplomb une chaleur lourde, qui
lui serrait les tempes et ltouffait; elle se trana jusqu la
mansarde close, dont elle tira le verrou, et la lumire
blouissante jaillit dun bond.

En face, par-dessus les toits, la pleine campagne stalait 
perte de vue. En bas, sous elle, la place du village tait vide;
les cailloux du trottoir scintillaient, les girouettes des maisons
se tenaient immobiles; au coin de la rue, il partit dun tage
infrieur une sorte de ronflement  modulations stridentes.
Ctait Binet qui tournait.

Elle stait appuye contre lembrasure de la mansarde, et elle
relisait la lettre avec des ricanements de colre. Mais plus elle
y fixait dattention, plus ses ides se confondaient. Elle le
revoyait, elle lentendait, elle lentourait de ses deux bras; et
des battements de coeur, qui la frappaient sous la poitrine comme
 grands coups de blier, sacclraient lun aprs lautre, 
intermittences ingales. Elle jetait les yeux tout autour delle
avec lenvie que la terre croult. Pourquoi nen pas finir? Qui la
retenait donc? Elle tait libre. Et elle savana, elle regarda
les pavs en se disant:

-- Allons! allons!

Le rayon lumineux qui montait den bas directement tirait vers
labme le poids de son corps. Il lui semblait que le sol de la
place oscillant slevait le long des murs, et que le plancher
sinclinait par le bout,  la manire dun vaisseau qui tangue.
Elle se tenait tout au bord, presque suspendue, entoure dun
grand espace. Le bleu du ciel lenvahissait, lair circulait dans
sa tte creuse, elle navait qu cder, qu se laisser prendre;
et le ronflement du tour ne discontinuait pas, comme une voix
furieuse qui lappelait.

-- Ma femme! ma femme! cria Charles.

Elle sarrta.

-- O es-tu donc? Arrive!

Lide quelle venait dchapper  la mort faillit la faire
svanouir de terreur; elle ferma les yeux; puis elle tressaillit
au contact dune main sur sa manche: ctait Flicit.

-- Monsieur vous attend, Madame; la soupe est servie.

Et il fallut descendre! il fallut se mettre  table!

Elle essaya de manger. Les morceaux ltouffaient. Alors elle
dplia sa serviette comme pour en examiner les reprises et voulut
rellement sappliquer  ce travail, compter les fils de la toile.
Tout  coup, le souvenir de la lettre lui revint. Lavait-elle
donc perdue? O la retrouver? Mais elle prouvait une telle
lassitude dans lesprit, que jamais elle ne put inventer un
prtexte  sortir de table. Puis elle tait devenue lche; elle
avait peur de Charles; il savait tout, ctait sr! En effet, il
pronona ces mots, singulirement:

-- Nous ne sommes pas prs,  ce quil parat, de voir
M. Rodolphe.

-- Qui te la dit? fit-elle en tressaillant.

-- Qui me la dit? rpliqua-t-il un peu surpris de ce ton brusque;
cest Girard, que jai rencontr tout  lheure  la porte du caf
Franais. Il est parti en voyage, ou il doit partir.

Elle eut un sanglot.

-- Quoi donc ttonne? Il sabsente ainsi de temps  autre pour se
distraire, et, ma foi! je lapprouve. Quand on a de la fortune et
que lon est garon!... Du reste, il samuse joliment, notre ami!
cest un farceur. M. Langlois ma cont...

Il se tut par convenance,  cause de la domestique qui entrait.

Celle-ci replaa dans la corbeille les abricots rpandus sur
ltagre; Charles, sans remarquer la rougeur de sa femme, se les
fit apporter, en prit un et mordit  mme.

-- Oh! parfait! disait-il. Tiens, gote.

Et il tendit la corbeille, quelle repoussa doucement.

-- Sens donc: quelle odeur! fit-il en la lui passant sous le nez 
plusieurs reprises.

-- Jtouffe! scria-t-elle en se levant dun bond.

Mais, par un effort de volont, ce spasme disparut; puis:

-- Ce nest rien! dit-elle, ce nest rien! cest nerveux! Assieds-
toi, mange!

Car elle redoutait quon ne ft  la questionner,  la soigner,
quon ne la quittt plus.

Charles, pour obir, stait rassis, et il crachait dans sa main
les noyaux des abricots, quil dposait ensuite dans son assiette.

Tout  coup, un tilbury bleu passa au grand trot sur la place.
Emma poussa un cri et tomba roide par terre,  la renverse.

En effet, Rodolphe, aprs bien des rflexions, stait dcid 
partir pour Rouen. Or, comme il ny a, de la Huchette  Buchy, pas
dautre chemin que celui dYonville, il lui avait fallu traverser
le village, et Emma lavait reconnu  la lueur des lanternes qui
coupaient comme un clair le crpuscule.

Le pharmacien, au tumulte qui se faisait dans la maison, sy
prcipita. La table, avec toutes les assiettes, tait renverse;
de la sauce, de la viande, les couteaux, la salire et lhuilier
jonchaient lappartement; Charles appelait au secours; Berthe,
effare, criait; et Flicit, dont les mains tremblaient, dlaait
Madame, qui avait le long du corps des mouvements convulsifs.

-- Je cours, dit lapothicaire, chercher dans mon laboratoire, un
peu de vinaigre aromatique.

Puis, comme elle rouvrait les yeux en respirant le flacon:

-- Jen tais sr, fit-il; cela vous rveillerait un mort.

-- Parle-nous! disait Charles, parle-nous! Remets-toi! Cest moi,
ton Charles qui taime! Me reconnais-tu? Tiens, voil ta petite
fille: embrasse-la donc!

Lenfant avanait les bras vers sa mre pour se pendre  son cou.
Mais, dtournant la tte, Emma dit dune voix saccade:

-- Non, non... personne!

Elle svanouit encore. On la porta sur son lit.

Elle restait tendue, la bouche ouverte, les paupires fermes,
les mains  plat, immobile, et blanche comme une statue de cire.
Il sortait de ses yeux deux ruisseaux de larmes qui coulaient
lentement sur loreiller.

Charles, debout, se tenait au fond de lalcve, et le pharmacien,
prs de lui, gardait ce silence mditatif quil est convenable
davoir dans les occasions srieuses de la vie.

-- Rassurez-vous, dit-il en lui poussant le coude, je crois que le
paroxysme est pass.

-- Oui, elle repose un peu maintenant! rpondit Charles, qui la
regardait dormir. Pauvre femme!... pauvre femme!... la voil
retombe!

Alors Homais demanda comment cet accident tait survenu. Charles
rpondit que cela lavait saisie tout  coup, pendant quelle
mangeait des abricots.

-- Extraordinaire!... reprit le pharmacien. Mais il se pourrait
que les abricots eussent occasionn la syncope! Il y a des natures
si impressionnables  lencontre de certaines odeurs! et ce serait
mme une belle question  tudier, tant sous le rapport
pathologique que sous le rapport physiologique. Les prtres en
connaissaient limportance, eux qui ont toujours ml des aromates
 leurs crmonies. Cest pour vous stupfier lentendement et
provoquer des extases, chose dailleurs facile  obtenir chez les
personnes du sexe, qui sont plus dlicates que les autres. On en
cite qui svanouissent  lodeur de la corne brle, du pain
tendre...

-- Prenez garde de lveiller! dit  voix basse Bovary.

-- Et non seulement, continua lapothicaire, les humains sont en
butte  ces anomalies, mais encore les animaux. Ainsi, vous ntes
pas sans savoir leffet singulirement aphrodisiaque que produit
le nepeta cataria, vulgairement appel herbe-au-chat, sur la gent
fline; et dautre part, pour citer un exemple que je garantis
authentique, Bridoux (un de mes anciens camarades, actuellement
tabli rue Malpalu) possde un chien qui tombe en convulsions ds
quon lui prsente une tabatire. Souvent mme il en fait
lexprience devant ses amis,  son pavillon du bois Guillaume.
Croirait-on quun simple sternutatoire pt exercer de tels ravages
dans lorganisme dun quadrupde? Cest extrmement curieux,
nest-il pas vrai?

-- Oui, dit Charles, qui ncoutait pas.

-- Cela nous prouve, reprit lautre en souriant avec un air de
suffisance bnigne, les irrgularits sans nombre du systme
nerveux. Pour ce qui est de Madame, elle ma toujours paru, je
lavoue, une vraie sensitive. Aussi ne vous conseillerai-je point,
mon bon ami, aucun de ces prtendus remdes qui, sous prtexte
dattaquer les symptmes, attaquent le temprament. Non, pas de
mdicamentation oiseuse! du rgime, voil tout! des sdatifs, des
mollients, des dulcifiants. Puis, ne pensez-vous pas quil
faudrait peut-tre frapper limagination?

-- En quoi? comment? dit Bovary.

-- Ah! cest l la question! Telle est effectivement la question:
_That is the question!_ comme je lisais dernirement dans le
journal.

Mais Emma, se rveillant, scria:

-- Et la lettre? et la lettre?

On crut quelle avait le dlire; elle leut  partir de minuit:
une fivre crbrale stait dclare.

Pendant quarante-trois jours, Charles ne la quitta pas. Il
abandonna tous ses malades; il ne se couchait plus, il tait
continuellement  lui tter le pouls,  lui poser des sinapismes,
des compresses deau froide. Il envoyait Justin jusqu Neufchtel
chercher de la glace; la glace se fondait en route; il le
renvoyait. Il appela M. Canivet en consultation; il fit venir de
Rouen le docteur Larivire, son ancien matre; il tait dsespr.
Ce qui leffrayait le plus, ctait labattement dEmma; car elle
ne parlait pas, nentendait rien et mme semblait ne point
souffrir, -- comme si son corps et son me se fussent ensemble
reposs de toutes leurs agitations.

Vers le milieu doctobre, elle put se tenir assise dans son lit,
avec des oreillers derrire elle. Charles pleura quand il la vit
manger sa premire tartine de confitures. Les forces lui
revinrent; elle se levait quelques heures pendant laprs-midi,
et, un jour quelle se sentait mieux, il essaya de lui faire
faire,  son bras, un tour de promenade dans le jardin. Le sable
des alles disparaissait sous les feuilles mortes; elle marchait
pas  pas, en tranant ses pantoufles, et, sappuyant de lpaule
contre Charles, elle continuait  sourire.

Ils allrent ainsi jusquau fond, prs de la terrasse. Elle se
redressa lentement, se mit la main devant ses yeux, pour regarder;
elle regarda au loin, tout au loin; mais il ny avait  lhorizon
que de grands feux dherbe, qui fumaient sur les collines.

-- Tu vas te fatiguer, ma chrie, dit Bovary.

Et, la poussant doucement pour la faire entrer sous la tonnelle:

-- Assieds-toi donc sur ce banc: tu seras bien.

-- Oh! non, pas l, pas l! fit-elle dune voix dfaillante.

Elle eut un tourdissement, et ds le soir, sa maladie recommena,
avec une allure plus incertaine, il est vrai, et des caractres
plus complexes. Tantt elle souffrait au coeur, puis dans la
poitrine, dans le cerveau, dans les membres; il lui survint des
vomissements o Charles crut apercevoir les premiers symptmes
dun cancer.

Et le pauvre garon, par l-dessus, avait des inquitudes
dargent!


XIV

Dabord, il ne savait comment faire pour ddommager M. Homais de
tous les mdicaments pris chez lui; et, quoiquil et pu, comme
mdecin, ne pas les payer, nanmoins il rougissait un peu de cette
obligation. Puis la dpense du mnage,  prsent que la cuisinire
tait matresse, devenait effrayante; les notes pleuvaient dans la
maison; les fournisseurs murmuraient; M. Lheureux, surtout, le
harcelait. En effet, au plus fort de la maladie dEmma, celui-ci,
profitant de la circonstance pour exagrer sa facture, avait vite
apport le manteau, le sac de nuit, deux caisses au lieu dune,
quantit dautres choses encore. Charles eut beau dire quil nen
avait pas besoin, le marchand rpondit arrogamment quon lui avait
command tous ces articles et quil ne les reprendrait pas;
dailleurs, ce serait contrarier Madame dans sa convalescence;
Monsieur rflchirait; bref, il tait rsolu  le poursuivre en
justice plutt que dabandonner ses droits et que demporter ses
marchandises. Charles ordonna par la suite de les renvoyer  son
magasin; Flicit oublia; il avait dautres soucis; on ny pensa
plus; M. Lheureux revint  la charge, et, tour  tour menaant et
gmissant, manoeuvra de telle faon, que Bovary finit par
souscrire un billet  six mois dchance. Mais  peine eut-il
sign ce billet, quune ide audacieuse lui surgit: ctait
demprunter mille francs  M. Lheureux. Donc, il demanda, dun air
embarrass, sil ny avait pas moyen de les avoir, ajoutant que ce
serait pour un an et au taux que lon voudrait. Lheureux courut 
sa boutique, en rapporta les cus et dicta un autre billet, par
lequel Bovary dclarait devoir payer  son ordre, le Ier septembre
prochain, la somme de mille soixante et dix francs; ce qui, avec
les cent quatre-vingts dj stipuls, faisait juste douze cent
cinquante. Ainsi, prtant  six pour cent, augment dun quart de
commission, et les fournitures lui rapportant un bon tiers pour le
moins, cela devait, en douze mois, donner cent trente francs de
bnfice; et il esprait que laffaire ne sarrterait pas l,
quon ne pourrait payer les billets, quon les renouvellerait, et
que son pauvre argent, stant nourri chez le mdecin comme dans
une maison de sant, lui reviendrait, un jour, considrablement
plus dodu, et gros  faire craquer le sac.

Tout, dailleurs, lui russissait. Il tait adjudicataire dune
fourniture de cidre pour lhpital de Neufchtel; M. Guillaumin
lui promettait des actions dans les tourbires de Grumesnil, et il
rvait dtablir un nouveau service de diligences entre Argueil et
Rouen, qui ne tarderait pas, sans doute,  ruiner la guimbarde du
Lion dor, et qui, marchant plus vite, tant  prix plus bas et
portant plus de bagages, lui mettrait ainsi dans les mains tout le
commerce dYonville.

Charles se demanda plusieurs fois par quel moyen, lanne
prochaine, pouvoir rembourser tant dargent; et il cherchait,
imaginait des expdients, comme de recourir  son pre ou de
vendre quelque chose. Mais son pre serait sourd, et il navait,
lui, rien  vendre. Alors il dcouvrait de tels embarras, quil
cartait vite de sa conscience un sujet de mditation aussi
dsagrable. Il se reprochait den oublier Emma; comme si, toutes
ses penses appartenant  cette femme, cet t lui drober
quelque chose que de ny pas continuellement rflchir.

Lhiver fut rude. La convalescence de Madame fut longue. Quand il
faisait beau, on la poussait dans son fauteuil auprs de la
fentre, celle qui regardait la Place; car elle avait maintenant
le jardin en antipathie, et la persienne de ce ct restait
constamment ferme. Elle voulut que lon vendt le cheval; ce
quelle aimait autrefois,  prsent lui dplaisait. Toutes ses
ides paraissaient se borner au soin delle-mme. Elle restait
dans son lit  faire de petites collations, sonnait sa domestique
pour sinformer de ses tisanes ou pour causer avec elle. Cependant
la neige sur le toit des halles jetait dans la chambre un reflet
blanc, immobile; ensuite ce fut la pluie qui tombait. Et Emma
quotidiennement attendait, avec une sorte danxit, linfaillible
retour dvnements minimes, qui pourtant ne lui importaient
gure. Le plus considrable tait, le soir, larrive de
lHirondelle. Alors laubergiste criait et dautres voix
rpondaient, tandis que le falot dHippolyte, qui cherchait des
coffres sur la bche, faisait comme une toile dans lobscurit. 
midi, Charles rentrait; ensuite il sortait; puis elle prenait un
bouillon, et, vers cinq heures,  la tombe du jour, les enfants
qui sen revenaient de la classe, tranant leurs sabots sur le
trottoir, frappaient tous avec leurs rgles la cliquette des
auvents, les uns aprs les autres.

Ctait  cette heure-l que M. Bournisien venait la voir. Il
senqurait de sa sant, lui apportait des nouvelles et
lexhortait  la religion dans un petit bavardage clin qui ne
manquait pas dagrment. La vue seule de sa soutane la
rconfortait.

Un jour quau plus fort de sa maladie elle stait crue
agonisante, elle avait demand la communion; et,  mesure que lon
faisait dans sa chambre les prparatifs pour le sacrement, que
lon disposait en autel la commode encombre de sirops et que
Flicit semait par terre des fleurs de dahlia, Emma sentait
quelque chose de fort passant sur elle, qui la dbarrassait de ses
douleurs, de toute perception, de tout sentiment. Sa chair allge
ne pesait plus, une autre vie commenait; il lui sembla que son
tre, montant vers Dieu, allait sanantir dans cet amour comme un
encens allum qui se dissipe en vapeur. On aspergea deau bnite
les draps du lit; le prtre retira du saint ciboire la blanche
hostie; et ce fut en dfaillant dune joie cleste quelle avana
les lvres pour accepter le corps du Sauveur qui se prsentait.
Les rideaux de son alcve se gonflaient mollement, autour delle,
en faon de nues, et les rayons des deux cierges brlant sur la
commode lui parurent tre des gloires blouissantes. Alors elle
laissa retomber sa tte, croyant entendre dans les espaces le
chant des harpes sraphiques et apercevoir en un ciel dazur, sur
un trne dor, au milieu des saints tenant des palmes vertes, Dieu
le Pre tout clatant de majest, et qui dun signe faisait
descendre vers la terre des anges aux ailes de flamme pour
lemporter dans leurs bras.

Cette vision splendide demeura dans sa mmoire comme la chose la
plus belle quil ft possible de rver; si bien qu prsent elle
sefforait den ressaisir la sensation, qui continuait cependant,
mais dune manire moins exclusive et avec une douceur aussi
profonde. Son me, courbatue dorgueil, se reposait enfin dans
lhumilit chrtienne; et, savourant le plaisir dtre faible,
Emma contemplait en elle-mme la destruction de sa volont, qui
devait faire aux envahissements de la grce une large entre. Il
existait donc  la place du bonheur des flicits plus grandes, un
autre amour au-dessus de tous les amours, sans intermittence ni
fin, et qui saccrotrait ternellement! Elle entrevit, parmi les
illusions de son espoir, un tat de puret flottant au-dessus de
la terre, se confondant avec le ciel, et o elle aspira dtre.
Elle voulut devenir une sainte. Elle acheta des chapelets, elle
porta des amulettes; elle souhaitait avoir dans sa chambre, au
chevet de sa couche, un reliquaire enchss dmeraudes, pour le
baiser tous les soirs.

Le Cur smerveillait de ces dispositions, bien que la religion
dEmma, trouvait-il, pt,  force de ferveur, finir par friser
lhrsie et mme lextravagance. Mais, ntant pas trs vers
dans ces matires sitt quelles dpassaient une certaine mesure,
il crivit  M. Boulard, libraire de Monseigneur, de lui envoyer
quelque chose de fameux pour une personne du sexe, qui tait
pleine desprit. Le libraire, avec autant dindiffrence que sil
et expdi de la quincaillerie  des ngres, vous emballa ple-
mle tout ce qui avait cours pour lors dans le ngoce des livres
pieux. Ctaient de petits manuels par demandes et par rponses,
des pamphlets dun ton rogue dans la manire de M. de Maistre, et
des espces de romans  cartonnage rose et  style doucetre,
fabriqus par des sminaristes troubadours ou des bas bleus
repenties. Il y avait le _Pensez-y bien_; _lHomme du monde aux
pieds de Marie_, par M. de, dcor de plusieurs ordres; _des
Erreurs de Voltaire,  lusage des jeunes gens_, etc.

Madame Bovary navait pas encore lintelligence assez nette pour
sappliquer srieusement  nimporte quoi; dailleurs, elle
entreprit ces lectures avec trop de prcipitation. Elle sirrita
contre les prescriptions du culte; larrogance des crits
polmiques lui dplut par leur acharnement  poursuivre des gens
quelle ne connaissait pas; et les contes profanes relevs de
religion lui parurent crits dans une telle ignorance du monde,
quils lcartrent insensiblement des vrits dont elle attendait
la preuve. Elle persista pourtant, et, lorsque le volume lui
tombait des mains, elle se croyait prise par la plus fine
mlancolie catholique quune me thre pt concevoir.

Quant au souvenir de Rodolphe, elle lavait descendu tout au fond
de son coeur; et il restait l, plus solennel et plus immobile
quune momie de roi dans un souterrain. Une exhalaison schappait
de ce grand amour embaum et qui, passant  travers tout,
parfumait de tendresse latmosphre dimmaculation o elle voulait
vivre. Quand elle se mettait  genoux sur son prie-Dieu gothique,
elle adressait au Seigneur les mmes paroles de suavit quelle
murmurait jadis  son amant, dans les panchements de ladultre.
Ctait pour faire venir la croyance; mais aucune dlectation ne
descendait des cieux, et elle se relevait, les membres fatigus,
avec le sentiment vague dune immense duperie. Cette recherche,
pensait-elle, ntait quun mrite de plus; et dans lorgueil de
sa dvotion, Emma se comparait  ces grandes dames dautrefois,
dont elle avait rv la gloire sur un portrait de la Vallire, et
qui, tranant avec tant de majest la queue chamarre de leurs
longues robes, se retiraient en des solitudes pour y rpandre aux
pieds du Christ toutes les larmes dun coeur que lexistence
blessait.

Alors, elle se livra  des charits excessives. Elle cousait des
habits pour les pauvres; elle envoyait du bois aux femmes en
couches; et Charles, un jour en rentrant, trouva dans la cuisine
trois vauriens attabls qui mangeaient un potage. Elle fit revenir
 la maison sa petite fille, que son mari, durant sa maladie,
avait renvoye chez la nourrice. Elle voulut lui apprendre  lire;
Berthe avait beau pleurer, elle ne sirritait plus. Ctait un
parti pris de rsignation, une indulgence universelle. Son
langage,  propos de tout, tait plein dexpressions idales. Elle
disait  son enfant:

-- Ta colique est-elle passe, mon ange?

Madame Bovary mre ne trouvait rien  blmer, sauf peut-tre cette
manie de tricoter des camisoles pour les orphelins, au lieu de
raccommoder ses torchons. Mais, harasse de querelles domestiques,
la bonne femme se plaisait en cette maison tranquille, et mme
elle y demeura jusques aprs Pques, afin dviter les sarcasmes
du pre Bovary, qui ne manquait pas, tous les vendredis saints, de
se commander une andouille.

Outre la compagnie de sa belle-mre, qui la raffermissait un peu
par sa rectitude de jugement et ses faons graves, Emma, presque
tous les jours, avait encore dautres socits. Ctait madame
Langlois, madame Caron, madame Dubreuil, madame Tuvache et,
rgulirement, de deux  cinq heures, lexcellente madame Homais,
qui navait jamais voulu croire, celle-l,  aucun des cancans que
lon dbitait sur sa voisine. Les petits Homais aussi venaient la
voir; Justin les accompagnait. Il montait avec eux dans la
chambre, et il restait debout prs de la porte, immobile, sans
parler. Souvent mme, madame Bovary, ny prenant garde, se mettait
 sa toilette. Elle commenait par retirer son peigne, en secouant
sa tte dun mouvement brusque; et, quand il aperut la premire
fois cette chevelure entire qui descendait jusquaux jarrets en
droulant ses anneaux noirs, ce fut pour lui, le pauvre enfant,
comme lentre subite dans quelque chose dextraordinaire et de
nouveau dont la splendeur leffraya.

Emma, sans doute, ne remarquait pas ses empressements silencieux
ni ses timidits. Elle ne se doutait point que lamour, disparu de
sa vie, palpitait l, prs delle, sous cette chemise de grosse
toile, dans ce coeur dadolescent ouvert aux manations de sa
beaut. Du reste, elle enveloppait tout maintenant dune telle
indiffrence, elle avait des paroles si affectueuses et des
regards si hautains, des faons si diverses, que lon ne
distinguait plus lgosme de la charit, ni la corruption de la
vertu. Un soir, par exemple, elle semporta contre sa domestique,
qui lui demandait  sortir et balbutiait en cherchant un prtexte;
puis tout  coup:

-- Tu laimes donc? dit-elle.

Et, sans attendre la rponse de Flicit, qui rougissait elle
ajouta dun air triste:

-- Allons, cours-y! amuse-toi!

Elle fit, au commencement du printemps, bouleverser le jardin dun
bout  lautre, malgr les observations de Bovary; il fut heureux,
cependant de lui voir enfin manifester une volont quelconque.
Elle en tmoigna davantage  mesure quelle se rtablissait.
Dabord, elle trouva moyen dexpulser la mre Rolet, la nourrice,
qui avait pris lhabitude, pendant sa convalescence, de venir trop
souvent  la cuisine avec ses deux nourrissons et son
pensionnaire, plus endent quun cannibale. Puis elle se dgagea
de la famille Homais, congdia successivement toutes les autres
visites et mme frquenta lglise avec moins dassiduit,  la
grande approbation de lapothicaire, qui lui dit alors
amicalement:

-- Vous donniez un peu dans la calotte!

M. Bournisien, comme autrefois, survenait tous les jours, en
sortant du catchisme. Il prfrait rester dehors,  prendre lair
au milieu du bocage, il appelait ainsi la tonnelle. Ctait
lheure o Charles rentrait. Ils avaient chaud; on apportait du
cidre doux, et ils buvaient ensemble au complet rtablissement de
Madame.

Binet se trouvait l, cest--dire un peu plus bas, contre le mur
de la terrasse,  pcher des crevisses. Bovary linvitait  se
rafrachir, et il sentendait parfaitement  dboucher les
cruchons.

-- Il faut, disait-il en promenant autour de lui et jusquaux
extrmits du paysage un regard satisfait, tenir ainsi la
bouteille daplomb sur la table, et, aprs que les ficelles sont
coupes, pousser le lige  petits coups, doucement, doucement,
comme on fait, dailleurs,  leau de Seltz, dans les restaurants.

Mais le cidre, pendant sa dmonstration, souvent leur jaillissait
en plein visage, et alors lecclsiastique, avec un rire opaque,
ne manquait jamais cette plaisanterie:

-- Sa bont saute aux yeux!

Il tait brave homme, en effet, et mme, un jour, ne fut point
scandalis du pharmacien, qui conseillait  Charles, pour
distraire Madame, de la mener au thtre de Rouen voir lillustre
tnor Lagardy. Homais stonnant de ce silence, voulut savoir son
opinion, et le prtre dclara quil regardait la musique comme
moins dangereuse pour les moeurs que la littrature.

Mais le pharmacien prit la dfense des lettres. Le thtre,
prtendait-il, servait  fronder les prjugs, et, sous le masque
du plaisir, enseignait la vertu.

-- _Castigat ridendo mores_, monsieur Bournisien! Ainsi, regardez
la plupart des tragdies de Voltaire; elles sont semes habilement
de rflexions philosophiques qui en font pour le peuple une
vritable cole de morale et de diplomatie.

-- Moi, dit Binet, jai vu autrefois une pice intitule le _Gamin
de Paris_, o lon remarque le caractre dun vieux gnral qui
est vraiment tap! Il rembarre un fils de famille qui avait sduit
une ouvrire, qui  la fin...

-- Certainement! continuait Homais, il y a la mauvaise littrature
comme il y a la mauvaise pharmacie, mais condamner en bloc le plus
important des beaux arts me parat une balourdise, une ide
gothique, digne de ces temps abominables o lon enfermait
Galile.

-- Je sais bien, objecta le Cur, quil existe de bons ouvrages,
de bons auteurs; cependant, ne serait-ce que ces personnes de sexe
diffrent runies dans un appartement enchanteur, orn de pompes
mondaines, et puis ces dguisements paens, ce fard, ces
flambeaux, ces voix effmines, tout cela doit finir par engendrer
un certain libertinage desprit et vous donner des penses
dshonntes, des tentations impures. Telle est du moins lopinion
de tous les Pres. Enfin, ajouta-t-il en prenant subitement un ton
de voix mystique, tandis quil roulait sur son pouce une prise de
tabac, si lglise a condamn les spectacles, cest quelle avait
raison; il faut nous soumettre  ses dcrets.

-- Pourquoi, demanda lapothicaire, excommunie-t-elle les
comdiens? car, autrefois, ils concouraient ouvertement aux
crmonies du culte. Oui, on jouait, on reprsentait au milieu du
choeur des espces de farces appeles mystres, dans lesquelles
les lois de la dcence souvent se trouvaient offenses.

Lecclsiastique se contenta de pousser un gmissement, et le
pharmacien poursuivit:

-- Cest comme dans la Bible; il y a... savez-vous..., plus dun
dtail... piquant, des choses... vraiment... gaillardes!

Et, sur un geste dirritation que faisait M. Bournisien:

-- Ah! vous conviendrez que ce nest pas un livre  mettre entre
les mains dune jeune personne, et je serais fch quAthalie...

-- Mais ce sont les protestants, et non pas nous, scria lautre
impatient, qui recommandent la Bible!

-- Nimporte! dit Homais, je mtonne que, de nos jours, en un
sicle de lumires, on sobstine encore  proscrire un dlassement
intellectuel qui est inoffensif, moralisant et mme hyginique
quelquefois, nest-ce pas, docteur?

-- Sans doute, rpondit le mdecin nonchalamment, soit que, ayant
les mmes ides, il voult noffenser personne, ou bien quil
net pas dides.

La conversation semblait finie, quand le pharmacien jugea
convenable de pousser une dernire botte.

-- Jen ai connu, des prtres, qui shabillaient en bourgeois pour
aller voir gigoter des danseuses.

-- Allons donc! fit le cur.

-- Ah! jen ai connu!

Et, sparant les syllabes de sa phrase, Homais rpta:

-- Jen -- ai -- connu.

-- Eh bien! ils avaient tort, dit Bournisien rsign  tout
entendre.

-- Parbleu! ils en font bien dautres! exclama lapothicaire.

-- Monsieur!... reprit lecclsiastique avec des yeux si
farouches, que le pharmacien en fut intimid.

-- Je veux seulement dire, rpliqua-t-il alors dun ton moins
brutal, que la tolrance est le plus sr moyen dattirer les mes
 la religion.

-- Cest vrai! cest vrai! concda le bonhomme en se rasseyant sur
sa chaise.

Mais il ny resta que deux minutes. Puis, ds quil fut parti,
M. Homais dit au mdecin:

-- Voil ce qui sappelle une prise de bec! Je lai roul, vous
avez vu, dune manire!... Enfin, croyez-moi, conduisez Madame au
spectacle, ne serait-ce que pour faire une fois dans votre vie
enrager un de ces corbeaux-l, saprelotte! Si quelquun pouvait me
remplacer, je vous accompagnerais moi-mme. Dpchez-vous! Lagardy
ne donnera quune seule reprsentation; il est engag en
Angleterre  des appointements considrables. Cest,  ce quon
assure, un fameux lapin! il roule sur lor! il mne avec lui trois
matresses et son cuisinier! Tous ces grands artistes brlent la
chandelle par les deux bouts; il leur faut une existence
dvergonde qui excite un peu limagination. Mais ils meurent 
lhpital, parce quils nont pas eu lesprit, tant jeunes, de
faire des conomies. Allons, bon apptit;  demain!

Cette ide de spectacle germa vite dans la tte de Bovary; car
aussitt il en fit part  sa femme, qui refusa tout dabord,
allguant la fatigue, le drangement, la dpense; mais, par
extraordinaire, Charles ne cda pas, tant il jugeait cette
rcration lui devoir tre profitable. Il ny voyait aucun
empchement; sa mre leur avait expdi trois cents francs sur
lesquels il ne comptait plus, les dettes courantes navaient rien
dnorme, et lchance des billets  payer au sieur Lheureux
tait encore si longue, quil ny fallait pas songer. Dailleurs,
imaginant quelle y mettait de la dlicatesse, Charles insista
davantage; si bien quelle finit,  force dobsessions, par se
dcider. Et, le lendemain,  huit heures, ils semballrent dans
lhirondelle.

Lapothicaire, que rien ne retenait  Yonville, mais qui se
croyait contraint de nen pas bouger, soupira en les voyant
partir.

-- Allons, bon voyage! leur dit-il, heureux mortels que vous tes!

Puis, sadressant  Emma, qui portait une robe de soie bleue 
quatre falbalas:

-- Je vous trouve jolie comme un Amour! Vous allez faire flors 
Rouen.

La diligence descendait  lhtel de la Croix rouge, sur la place
Beauvoisine. Ctait une de ces auberges comme il y en a dans tous
les faubourgs de province, avec de grandes curies et de petites
chambres  coucher, o lon voit au milieu de la cour des poules
picorant lavoine sous les cabriolets crotts des commis
voyageurs; -- bons vieux gtes  balcon de bois vermoulu qui
craquent au vent dans les nuits dhiver, continuellement pleins de
monde, de vacarme et de mangeaille, dont les tables noires sont
poisses par les glorias, les vitres paisses jaunies par les
mouches, les serviettes humides taches par le vin bleu; et qui,
sentant toujours le village, comme des valets de ferme habills en
bourgeois, ont un caf sur la rue, et du ct de la campagne un
jardin  lgumes. Charles immdiatement se mit en courses. Il
confondit lavant-scne avec les galeries, le parquet avec les
loges, demanda des explications, ne les comprit pas, fut renvoy
du contrleur au directeur, revint  lauberge, retourna au
bureau, et, plusieurs fois ainsi, arpenta toute la longueur de la
ville, depuis le thtre jusquau boulevard.

Madame sacheta un chapeau, des gants, un bouquet. Monsieur
craignait beaucoup de manquer le commencement; et, sans avoir eu
le temps davaler un bouillon, ils se prsentrent devant les
portes du thtre, qui taient encore fermes.


XV

La foule stationnait contre le mur, parque symtriquement entre
des balustrades.  langle des rues voisines, de gigantesques
affiches rptaient en caractres baroques: _Lucie de
Lamermoor_... Lagardy... Opra..., etc. Il faisait beau; on avait
chaud; la sueur coulait dans les frisures, tous les mouchoirs
tirs pongeaient les fronts rouges; et parfois un vent tide, qui
soufflait de la rivire, agitait mollement la bordure des tentes
en coutil suspendues  la porte des estaminets. Un peu plus bas,
cependant, on tait rafrachi par un courant dair glacial qui
sentait le suif, le cuir et lhuile. Ctait lexhalaison de la
rue des Charrettes, pleine de grands magasins noirs o lon roule
des barriques.

De peur de paratre ridicule, Emma voulut, avant dentrer, faire
un tour de promenade sur le port, et Bovary, par prudence, garda
les billets  sa main, dans la poche de son pantalon, quil
appuyait contre son ventre.

Un battement de coeur la prit ds le vestibule. Elle sourit
involontairement de vanit, en voyant la foule qui se prcipitait
 droite par lautre corridor, tandis quelle montait lescalier
des premires. Elle eut plaisir, comme un enfant,  pousser de son
doigt les larges portes tapisses; elle aspira de toute sa
poitrine lodeur poussireuse des couloirs, et, quand elle fut
assise dans sa loge, elle se cambra la taille avec une
dsinvolture de duchesse.

La salle commenait  se remplir, on tirait les lorgnettes de
leurs tuis, et les abonns, sapercevant de loin, se faisaient
des salutations. Ils venaient se dlasser dans les beaux-arts des
inquitudes de la vente; mais, noubliant point les affaires, ils
causaient encore cotons, trois-six ou indigo. On voyait l des
ttes de vieux, inexpressives et pacifiques, et qui, blanchtres
de chevelure et de teint, ressemblaient  des mdailles dargent
ternies par une vapeur de plomb. Les jeunes beaux se pavanaient au
parquet, talant, dans louverture de leur gilet, leur cravate
rose ou vert pomme; et madame Bovary les admirait den haut,
appuyant sur des badines  pomme dor la paume tendue de leurs
gants jaunes.

Cependant, les bougies de lorchestre sallumrent; le lustre
descendit du plafond, versant, avec le rayonnement de ses
facettes, une gaiet subite dans la salle; puis les musiciens
entrrent les uns aprs les autres, et ce fut dabord un long
charivari de basses ronflant, de violons grinant, de pistons
trompettant, de fltes et de flageolets qui piaulaient. Mais on
entendit trois coups sur la scne; un roulement de timbales
commena, les instruments de cuivre plaqurent des accords, et le
rideau, se levant, dcouvrit un paysage.

Ctait le carrefour dun bois, avec une fontaine,  gauche,
ombrage par un chne. Des paysans et des seigneurs, le plaid sur
lpaule, chantaient tous ensemble une chanson de chasse; puis il
survint un capitaine qui invoquait lange du mal en levant au ciel
ses deux bras; un autre parut; ils sen allrent, et les chasseurs
reprirent.

Elle se retrouvait dans les lectures de sa jeunesse, en plein
Walter Scott. Il lui semblait entendre,  travers le brouillard,
le son des cornemuses cossaises se rpter sur les bruyres.
Dailleurs, le souvenir du roman facilitant lintelligence du
libretto, elle suivait lintrigue phrase  phrase, tandis que
dinsaisissables penses qui lui revenaient, se dispersaient,
aussitt, sous les rafales de la musique. Elle se laissait aller
au bercement des mlodies et se sentait elle-mme vibrer de tout
son tre comme si les archets des violons se fussent promens sur
ses nerfs. Elle navait pas assez dyeux pour contempler les
costumes, les dcors, les personnages, les arbres peints qui
tremblaient quand on marchait, et les toques de velours, les
manteaux, les pes, toutes ces imaginations qui sagitaient dans
lharmonie comme dans latmosphre dun autre monde. Mais une
jeune femme savana en jetant une bourse  un cuyer vert. Elle
resta seule, et alors on entendit une flte qui faisait comme un
murmure de fontaine ou comme des gazouillements doiseau. Lucie
entama dun air brave sa cavatine en sol majeur; elle se plaignait
damour, elle demandait des ailes. Emma, de mme, aurait voulu,
fuyant la vie, senvoler dans une treinte. Tout  coup, Edgar-
Lagardy parut.

Il avait une de ces pleurs splendides qui donnent quelque chose
de la majest des marbres aux races ardentes du Midi. Sa taille
vigoureuse tait prise dans un pourpoint de couleur brune; un
petit poignard cisel lui battait sur la cuisse gauche, et il
roulait des regards langoureusement en dcouvrant ses dents
blanches. On disait quune princesse polonaise, lcoutant un soir
chanter sur la plage de Biarritz, o il radoubait des chaloupes,
en tait devenue amoureuse. Elle stait ruine  cause de lui. Il
lavait plante l pour dautres femmes, et cette clbrit
sentimentale ne laissait pas que de servir  sa rputation
artistique. Le cabotin diplomate avait mme soin de faire toujours
glisser dans les rclames une phrase potique sur la fascination
de sa personne et la sensibilit de son me. Un bel organe, un
imperturbable aplomb, plus de temprament que dintelligence et
plus demphase que de lyrisme, achevaient de rehausser cette
admirable nature de charlatan, o il y avait du coiffeur et du
torador.

Ds la premire scne, il enthousiasma. Il pressait Lucie dans ses
bras, il la quittait, il revenait, il semblait dsespr: il avait
des clats de colre, puis des rles lgiaques dune douceur
infinie, et les notes schappaient de son cou nu, pleines de
sanglots et de baisers. Emma se penchait pour le voir, gratignant
avec ses ongles le velours de sa loge. Elle semplissait le coeur
de ces lamentations mlodieuses qui se tranaient 
laccompagnement des contrebasses, comme des cris de naufrags
dans le tumulte dune tempte. Elle reconnaissait tous les
enivrements et les angoisses dont elle avait manqu mourir. La
voix de la chanteuse ne lui semblait tre que le retentissement de
sa conscience, et cette illusion qui la charmait quelque chose
mme de sa vie. Mais personne sur la terre ne lavait aime dun
pareil amour. Il ne pleurait pas comme Edgar, le dernier soir, au
clair de lune, lorsquils se disaient:  demain;  demain!... La
salle craquait sous les bravos; on recommena la strette entire;
les amoureux parlaient des fleurs de leur tombe, de serments,
dexil, de fatalit, desprances, et quand ils poussrent ladieu
final, Emma jeta un cri aigu, qui se confondit avec la vibration
des derniers accords.

-- Pourquoi donc, demanda Bovary, ce seigneur est-il  la
perscuter?

-- Mais non, rpondit-elle; cest son amant.

-- Pourtant il jure de se venger sur sa famille, tandis que
lautre, celui qui est venu tout  lheure, disait:

Jaime Lucie et je men crois aim. Dailleurs, il est parti
avec son pre, bras dessus, bras dessous. Car cest bien son pre,
nest-ce pas, le petit laid qui porte une plume de coq  son
chapeau?

Malgr les explications dEmma, ds le duo rcitatif o Gilbert
expose  son matre Ashton ses abominables manoeuvres, Charles, en
voyant le faux anneau de fianailles qui doit abuser Lucie, crut
que ctait un souvenir damour envoy par Edgar. Il avouait, du
reste, ne pas comprendre lhistoire, --  cause de la musique --
qui nuisait beaucoup aux paroles.

-- Quimporte? dit Emma; tais-toi!

-- Cest que jaime, reprit-il en se penchant sur son paule,  me
rendre compte, tu sais bien.

-- Tais-toi! tais-toi! fit-elle impatiente.

Lucie savanait,  demi soutenue par ses femmes, une couronne
doranger dans les cheveux, et plus ple que le satin blanc de sa
robe. Emma rvait au jour de son mariage; et elle se revoyait l-
bas, au milieu des bls, sur le petit sentier, quand on marchait
vers lglise. Pourquoi donc navait-elle pas, comme celle-l,
rsist, suppli? Elle tait joyeuse, au contraire, sans
sapercevoir de labme o elle se prcipitait... Ah! si, dans la
fracheur de sa beaut, avant les souillures du mariage et la
dsillusion de ladultre, elle avait pu placer sa vie sur quelque
grand coeur solide, alors la vertu, la tendresse, les volupts et
le devoir se confondant, jamais elle ne serait descendue dune
flicit si haute. Mais ce bonheur-l, sans doute, tait un
mensonge imagin pour le dsespoir de tout dsir. Elle connaissait
 prsent la petitesse des passions que lart exagrait.
Sefforant donc den dtourner sa pense, Emma voulait ne plus
voir dans cette reproduction de ses douleurs quune fantaisie
plastique bonne  amuser les yeux, et mme elle souriait
intrieurement dune piti ddaigneuse, quand au fond du thtre,
sous la portire de velours, un homme apparut en manteau noir.

Son grand chapeau  lespagnole tomba dans un geste quil fit; et
aussitt les instruments et les chanteurs entonnrent le sextuor.
Edgar, tincelant de furie, dominait tous les autres de sa voix
plus claire. Ashton lui lanait en notes graves des provocations
homicides, Lucie poussait sa plainte aigu, Arthur modulait 
lcart des sons moyens, et la basse-taille du ministre ronflait
comme un orgue, tandis que les voix de femmes, rptant ses
paroles, reprenaient en choeur, dlicieusement. Ils taient tous
sur la mme ligne  gesticuler; et la colre, la vengeance, la
jalousie, la terreur, la misricorde et la stupfaction
sexhalaient  la fois de leurs bouches entrouvertes. Lamoureux
outrag brandissait son pe nue; sa collerette de guipure se
levait par saccades, selon les mouvements de sa poitrine, et il
allait de droite et de gauche,  grands pas, faisant sonner contre
les planches les perons vermeils de ses bottes molles, qui
svasaient  la cheville. Il devait avoir, pensait-elle, un
intarissable amour, pour en dverser sur la foule  si larges
effluves. Toutes ses vellits de dnigrement svanouissaient
sous la posie du rle qui lenvahissait, et, entrane vers
lhomme par lillusion du personnage, elle tcha de se figurer sa
vie, cette vie retentissante, extraordinaire, splendide, et
quelle aurait pu mener cependant, si le hasard lavait voulu. Ils
se seraient connus, ils se seraient aims! Avec lui, par tous les
royaumes de lEurope, elle aurait voyag de capitale en capitale,
partageant ses fatigues et son orgueil, ramassant les fleurs quon
lui jetait, brodant elle-mme ses costumes; puis, chaque soir, au
fond dune loge, derrire la grille  treillis dor, elle et
recueilli, bante, les expansions de cette me qui naurait chant
que pour elle seule; de la scne, tout en jouant, il laurait
regarde. Mais une folie la saisit: il la regardait, cest sr!
Elle eut envie de courir dans ses bras pour se rfugier en sa
force, comme dans lincarnation de lamour mme, et de lui dire,
de scrier: Enlve-moi, emmne-moi, partons!  toi,  toi!
toutes mes ardeurs et tous mes rves!

Le rideau se baissa.

Lodeur du gaz se mlait aux haleines; le vent des ventails
rendait latmosphre plus touffante. Emma voulut sortir; la foule
encombrait les corridors, et elle retomba dans son fauteuil avec
des palpitations qui la suffoquaient. Charles, ayant peur de la
voir svanouir, courut  la buvette lui chercher un verre
dorgeat.

Il eut grand-peine  regagner sa place, car on lui heurtait les
coudes  tous les pas,  cause du verre quil tenait entre ses
mains, et mme il en versa les trois quarts sur les paules dune
Rouennaise en manches courtes, qui, sentant le liquide froid lui
couler dans les reins, jeta des cris de paon, comme si on let
assassine. Son mari, qui tait un filateur, semporta contre le
maladroit; et, tandis quavec son mouchoir elle pongeait les
taches sur sa belle robe de taffetas cerise, il murmurait dun ton
bourru les mots dindemnit, de frais, de remboursement. Enfin,
Charles arriva prs de sa femme, en lui disant tout essouffl:

-- Jai cru, ma foi, que jy resterais! Il y a un monde!... un
monde!...

Il ajouta:

-- Devine un peu qui jai rencontr l-haut? M. Lon!

-- Lon?

-- Lui-mme! Il va venir te prsenter ses civilits.

Et, comme il achevait ces mots, lancien clerc dYonville entra
dans la loge.

Il tendit sa main avec un sans-faon de gentilhomme: et madame
Bovary machinalement avana la sienne, sans doute obissant 
lattraction dune volont plus forte. Elle ne lavait pas sentie
depuis ce soir de printemps o il pleuvait sur les feuilles
vertes, quand ils se dirent adieu, debout au bord de la fentre.
Mais, vite, se rappelant  la convenance de la situation, elle
secoua dans un effort cette torpeur de ses souvenirs et se mit 
balbutier des phrases rapides.

-- Ah! bonjour... Comment! vous voil?

-- Silence! cria une voix du parterre, car le troisime acte
commenait.

-- Vous tes donc  Rouen?

-- Oui.

-- Et depuis quand?

--  la porte!  la porte!

On se tournait vers eux; ils se turent.

Mais,  partir de ce moment, elle ncouta plus; et le choeur des
convis, la scne dAshton et de son valet, le grand duo en r
majeur, tout passa pour elle dans lloignement, comme si les
instruments fussent devenus moins sonores et les personnages plus
reculs; elle se rappelait les parties de cartes chez le
pharmacien, et la promenade chez la nourrice, les lectures sous la
tonnelle, les tte--tte au coin du feu, tout ce pauvre amour si
calme et si long, si discret, si tendre, et quelle avait oubli
cependant. Pourquoi donc revenait-il? quelle combinaison
daventures le replaait dans sa vie? Il se tenait derrire elle,
sappuyant de lpaule contre la cloison; et, de temps  autre,
elle se sentait frissonner sous le souffle tide de ses narines
qui lui descendait dans la chevelure.

-- Est-ce que cela vous amuse? dit-il en se penchant sur elle de
si prs, que la pointe de sa moustache lui effleura la joue.

Elle rpondit nonchalamment:

-- Oh! mon Dieu, non! pas beaucoup.

Alors il fit la proposition de sortir du thtre, pour aller
prendre des glaces quelque part.

-- Ah! pas encore! restons! dit Bovary. Elle a les cheveux
dnous: cela promet dtre tragique.

Mais la scne de la folie nintressait point Emma, et le jeu de
la chanteuse lui parut exagr.

-- Elle crie trop fort, dit-elle en se tournant vers Charles, qui
coutait.

-- Oui... peut-tre... un peu, rpliqua-t-il, indcis entre la
franchise de son plaisir et le respect quil portait aux opinions
de sa femme.

Puis Lon dit en soupirant

-- Il fait une chaleur...

-- Insupportable! cest vrai.

-- Es-tu gne? demanda Bovary.

-- Oui, jtouffe; partons.

M. Lon posa dlicatement sur ses paules son long chle de
dentelle, et ils allrent tous les trois sasseoir sur le port, en
plein air, devant le vitrage dun caf.

Il fut dabord question de sa maladie, bien quEmma interrompt
Charles de temps  autre, par crainte, disait-elle, dennuyer
M. Lon; et celui-ci leur raconta quil venait  Rouen passer deux
ans dans une forte tude, afin de se rompre aux affaires, qui
taient diffrentes en Normandie de celles que lon traitait 
Paris. Puis il sinforma de Berthe, de la famille Homais, de la
mre Lefranois; et, comme ils navaient, en prsence du mari,
rien de plus  se dire, bientt la conversation sarrta.

Des gens qui sortaient du spectacle passrent sur le trottoir,
tout fredonnant ou braillant  plein gosier: O bel ange, ma Lucie!
Alors Lon, pour faire le dilettante, se mit  parler musique. Il
avait vu Tamburini, Rubini, Persiani, Grisi; et  ct deux,
Lagardy, malgr ses grands clats, ne valait rien.

-- Pourtant, interrompit Charles qui mordait  petits coups son
sorbet au rhum, on prtend quau dernier acte il est admirable
tout  fait; je regrette dtre parti avant la fin, car a
commenait  mamuser.

-- Au reste, reprit le clerc, il donnera bientt une autre
reprsentation.

Mais Charles rpondit quils sen allaient ds le lendemain.

--  moins, ajouta-t-il en se tournant vers sa femme, que tu ne
veuilles rester seule, mon petit chat?

Et, changeant de manoeuvre devant cette occasion inattendue qui
soffrait  son espoir, le jeune homme entama lloge de Lagardy
dans le morceau final. Ctait quelque chose de superbe, de
sublime! Alors Charles insista:

-- Tu reviendrais dimanche. Voyons, dcide-toi! tu as tort, si tu
sens le moins du monde que cela te fait du bien.

Cependant les tables, alentour, se dgarnissaient; un garon vint
discrtement se poster prs deux; Charles qui comprit, tira sa
bourse; le clerc le retint par le bras, et mme noublia point de
laisser, en plus, deux pices blanches, quil fit sonner contre le
marbre.

-- Je suis fch, vraiment, murmura Bovary, de largent que
vous...

Lautre eut un geste ddaigneux plein de cordialit, et, prenant
son chapeau:

-- Cest convenu, nest-ce pas, demain,  six heures?

Charles se rcria encore une fois quil ne pouvait sabsenter plus
longtemps; mais rien nempchait Emma...

-- Cest que..., balbutia-t-elle avec un singulier sourire, je ne
sais pas trop...

-- Eh bien! tu rflchiras, nous verrons, la nuit porte conseil...

Puis  Lon, qui les accompagnait:

-- Maintenant que vous voil dans nos contres, vous viendrez,
jespre de temps  autre, nous demander  dner?

Le clerc affirma quil ny manquerait pas, ayant dailleurs besoin
de se rendre  Yonville pour une affaire de son tude. Et lon se
spara devant le passage Saint-Herbland, au moment o onze heures
et demie sonnaient  la cathdrale.


TROISIME PARTIE


I

M. Lon, tout en tudiant son droit, avait passablement frquent
la Chaumire, o il obtint mme de fort jolis succs prs des
grisettes, qui lui trouvaient lair distingu. Ctait le plus
convenable des tudiants: il ne portait les cheveux ni trop longs
ni trop courts, ne mangeait pas le 1er du mois largent de son
trimestre, et se maintenait en de bons termes avec ses
professeurs. Quant  faire des excs, il sen tait toujours
abstenu, autant par pusillanimit que par dlicatesse.

Souvent, lorsquil restait  lire dans sa chambre, ou bien assis
le soir sous les tilleuls du Luxembourg, il laissait tomber son
Code par terre, et le souvenir dEmma lui revenait. Mais peu  peu
ce sentiment saffaiblit, et dautres convoitises saccumulrent
par-dessus, bien quil persistt cependant  travers elles; car
Lon ne perdait pas toute esprance, et il y avait pour lui comme
une promesse incertaine qui se balanait dans lavenir, tel quun
fruit dor suspendu  quelque feuillage fantastique.

Puis, en la revoyant aprs trois annes dabsence, sa passion se
rveilla. Il fallait, pensa-t-il, se rsoudre enfin  la vouloir
possder. Dailleurs, sa timidit stait use au contact des
compagnies foltres, et il revenait en province, mprisant tout ce
qui ne foulait pas dun pied verni lasphalte du boulevard. Auprs
dune Parisienne en dentelles, dans le salon de quelque docteur
illustre, personnage  dcorations et  voiture, le pauvre clerc,
sans doute, et trembl comme un enfant; mais ici,  Rouen, sur le
port, devant la femme de ce petit mdecin, il se sentait  laise,
sr davance quil blouirait. Laplomb dpend des milieux o il
se pose: on ne parle pas  lentresol comme au quatrime tage, et
la femme riche semble avoir autour delle, pour garder sa vertu,
tous ses billets de banque, comme une cuirasse, dans la doublure
de son corset.

En quittant la veille au soir M. et madame Bovary, Lon, de loin,
les avait suivis dans la rue; puis les ayant vus sarrter  la
Croix rouge, il avait tourn les talons et pass toute la nuit 
mditer un plan.

Le lendemain donc, vers cinq heures, il entra dans la cuisine de
lauberge, la gorge serre, les joues ples, et avec cette
rsolution des poltrons que rien narrte.

-- Monsieur ny est point, rpondit un domestique.

Cela lui parut de bon augure. Il monta.

Elle ne fut pas trouble  son abord; elle lui fit, au contraire,
des excuses pour avoir oubli de lui dire o ils taient
descendus.

-- Oh! je lai devin, reprit Lon.

-- Comment?

Il prtendit avoir t guid vers elle, au hasard, par un
instinct. Elle se mit  sourire, et aussitt, pour rparer sa
sottise, Lon raconta quil avait pass sa matine  la chercher
successivement dans tous les htels de la ville.

-- Vous vous tes donc dcide  rester? ajouta-t-il.

-- Oui, dit-elle, et jai eu tort. Il ne faut pas saccoutumer 
des plaisirs impraticables, quand on a autour de soi mille
exigences...

-- Oh! je mimagine...

-- Eh! non, car vous ntes pas une femme, vous.

Mais les hommes avaient aussi leurs chagrins, et la conversation
sengagea par quelques rflexions philosophiques. Emma stendit
beaucoup sur la misre des affections terrestres et lternel
isolement o le coeur reste enseveli.

Pour se faire valoir, ou par une imitation nave de cette
mlancolie qui provoquait la sienne, le jeune homme dclara stre
ennuy prodigieusement tout le temps de ses tudes. La procdure
lirritait, dautres vocations lattiraient, et sa mre ne
cessait, dans chaque lettre, de le tourmenter. Car ils prcisaient
de plus en plus les motifs de leur douleur, chacun,  mesure quil
parlait, sexaltant un peu dans cette confidence progressive. Mais
ils sarrtaient quelquefois devant lexposition complte de leur
ide, et cherchaient alors  imaginer une phrase qui pt la
traduire cependant. Elle ne confessa point sa passion pour un
autre; il ne dit pas quil lavait oublie.

Peut-tre ne se rappelait-il plus ses soupers aprs le bal, avec
des dbardeuses; et elle ne se souvenait pas sans doute, des
rendez-vous dautrefois, quand elle courait le matin dans les
herbes, vers le chteau de son amant. Les bruits de la ville
arrivaient  peine jusqu eux; et la chambre semblait petite,
tout exprs pour resserrer davantage leur solitude. Emma, vtue
dun peignoir en basin, appuyait son chignon contre le dossier du
vieux fauteuil; le papier jaune de la muraille faisait comme un
fond dor derrire elle; et sa tte nue se rptait dans la glace
avec la raie blanche au milieu, et le bout de ses oreilles
dpassant sous ses bandeaux.

-- Mais pardon, dit-elle, jai tort! je vous ennuie avec mes
ternelles plaintes!

-- Non, jamais! jamais!

-- Si vous saviez, reprit-elle, en levant au plafond ses beaux
yeux qui roulaient une larme, tout ce que javais rv!

-- Et moi, donc! Oh! jai bien souffert! Souvent je sortais, je
men allais, je me tranais le long des quais, mtourdissant au
bruit de la foule sans pouvoir bannir lobsession qui me
poursuivait. Il y a sur le boulevard, chez un marchand destampes,
une gravure italienne qui reprsente une Muse. Elle est drape
dune tunique et elle regarde la lune, avec des myosotis sur sa
chevelure dnoue. Quelque chose incessamment me poussait l; jy
suis rest des heures entires.

Puis, dune voix tremblante:

-- Elle vous ressemblait un peu.

Madame Bovary dtourna la tte, pour quil ne vt pas sur ses
lvres lirrsistible sourire quelle y sentait monter.

-- Souvent, reprit-il, je vous crivais des lettres quensuite je
dchirais.

Elle ne rpondait pas. Il continua:

-- Je mimaginais quelquefois quun hasard vous amnerait. Jai
cru vous reconnatre au coin des rues; et je courais aprs tous
les fiacres o flottait  la portire un chle, un voile pareil au
vtre...

Elle semblait dtermine  le laisser parler sans linterrompre.
Croisant les bras et baissant la figure, elle considrait la
rosette de ses pantoufles, et elle faisait dans leur satin de
petits mouvements, par intervalles, avec les doigts de son pied.

Cependant, elle soupira:

-- Ce quil y a de plus lamentable, nest-ce pas, cest de
traner, comme moi, une existence inutile? Si nos douleurs
pouvaient servir  quelquun, on se consolerait dans la pense du
sacrifice!

Il se mit  vanter la vertu, le devoir et les immolations
silencieuses, ayant lui-mme un incroyable besoin de dvouement
quil ne pouvait assouvir.

-- Jaimerais beaucoup, dit-elle,  tre une religieuse dhpital.

-- Hlas! rpliqua-t-il, les hommes nont point de ces missions
saintes, et je ne vois nulle part aucun mtier...,  moins peut-
tre que celui de mdecin...

Avec un haussement lger de ses paules, Emma linterrompit pour
se plaindre de sa maladie o elle avait manqu mourir; quel
dommage! elle ne souffrirait plus maintenant. Lon tout de suite
envia le calme du tombeau, et mme, un soir, il avait crit son
testament en recommandant quon lensevelt dans ce beau couvre-
pied,  bandes de velours, quil tenait delle; car cest ainsi
quils auraient voulu avoir t, lun et lautre se faisant un
idal sur lequel ils ajustaient  prsent leur vie passe.
Dailleurs, la parole est un laminoir qui allonge toujours les
sentiments.

Mais  cette invention du couvre-pied:

-- Pourquoi donc? demanda-t-elle.

-- Pourquoi?

Il hsitait.

-- Parce que je vous ai bien aime!

Et, sapplaudissant davoir franchi la difficult, Lon, du coin
de loeil, pia sa physionomie.

Ce fut comme le ciel, quand un coup de vent chasse les nuages.
Lamas des penses tristes qui les assombrissaient parut se
retirer de ses yeux bleus; tout son visage rayonna.

Il attendait. Enfin elle rpondit:

-- Je men tais toujours doute...

Alors, ils se racontrent les petits vnements de cette existence
lointaine, dont ils venaient de rsumer, par un seul mot, les
plaisirs et les mlancolies. Il se rappelait le berceau de
clmatite, les robes quelle avait portes, les meubles de sa
chambre, toute sa maison.

-- Et nos pauvres cactus, o sont-ils?

-- Le froid les a tus cet hiver.

-- Ah! que jai pens  eux, savez-vous? Souvent je les revoyais
comme autrefois, quand, par les matins dt, le soleil frappait
sur les jalousies... et japercevais vos deux bras nus qui
passaient entre les fleurs.

-- Pauvre ami! fit-elle en lui tendant la main.

Lon, bien vite, y colla ses lvres. Puis, quand il eut largement
respir:

-- Vous tiez, dans ce temps-l, pour moi, je ne sais quelle force
incomprhensible qui captivait ma vie. Une fois, par exemple, je
suis venu chez vous; mais vous ne vous en souvenez pas, sans
doute?

-- Si, dit-elle. Continuez.

-- Vous tiez en bas, dans lantichambre, prte  sortir, sur la
dernire marche; -- vous aviez mme un chapeau  petites fleurs
bleues; et, sans nulle invitation de votre part, malgr moi, je
vous ai accompagne.  chaque minute, cependant, javais de plus
en plus conscience de ma sottise, et je continuais  marcher prs
de vous, nosant vous suivre tout  fait, et ne voulant pas vous
quitter. Quand vous entriez dans une boutique, je restais dans la
rue, je vous regardais par le carreau dfaire vos gants et compter
la monnaie sur le comptoir. Ensuite vous avez sonn chez madame
Tuvache, on vous a ouvert, et je suis rest comme un idiot devant
la grande porte lourde, qui tait retombe sur vous.

Madame Bovary, en lcoutant, stonnait dtre si vieille; toutes
ces choses qui rapparaissaient lui semblaient largir son
existence; cela faisait comme des immensits sentimentales o elle
se reportait; et elle disait de temps  autre,  voix basse et les
paupires  demi fermes:

-- Oui, cest vrai!... cest vrai!... cest vrai...

Ils entendirent huit heures sonner aux diffrentes horloges du
quartier Beauvoisine, qui est plein de pensionnats, dglises et
de grands htels abandonns. Ils ne se parlaient plus; mais ils
sentaient, en se regardant, un bruissement dans leurs ttes, comme
si quelque chose de sonore se ft rciproquement chapp, de leurs
prunelles fixes. Ils venaient de se joindre les mains; et le
pass, lavenir, les rminiscences et les rves, tout se trouvait
confondu dans la douceur de cette extase. La nuit spaississait
sur les murs, o brillaient encore,  demi perdues dans lombre,
les grosses couleurs de quatre estampes reprsentant quatre scnes
de la Tour de Nesle, avec une lgende au bas, en espagnol et en
franais. Par la fentre  guillotine, on voyait un coin de ciel
noir entre des toits pointus.

Elle se leva pour allumer deux bougies sur la commode, puis elle
vint se rasseoir.

-- Eh bien... fit Lon.

-- Eh bien? rpondit-elle.

Et il cherchait comment renouer le dialogue, interrompu, quand
elle lui dit:

-- Do vient que personne, jusqu prsent, ne ma jamais exprim
des sentiments pareils?

Le clerc se rcria que les natures idales taient difficiles 
comprendre. Lui, du premier coup doeil, il lavait aime; et il
se dsesprait en pensant au bonheur quils auraient eu si, par
une grce du hasard, se rencontrant plus tt, ils se fussent
attachs lun  lautre dune manire indissoluble.

-- Jy ai song quelquefois, reprit-elle.

-- Quel rve! murmura Lon.

Et, maniant dlicatement le lisr bleu de sa longue ceinture
blanche, il ajouta:

-- Qui nous empche donc de recommencer?

-- Non, mon ami, rpondit-elle. Je suis trop vieille... vous tes
trop jeune... oubliez-moi! Dautres vous aimeront... vous les
aimerez.

-- Pas comme vous! scria-t-il.

-- Enfant que vous tes! Allons, soyons sage je le veux!

Elle lui reprsenta les impossibilits de leur amour, et quils
devaient se tenir, comme autrefois, dans les simples termes dune
amiti fraternelle.

tait-ce srieusement quelle parlait ainsi? Sans doute quEmma
nen savait rien elle-mme, tout occupe par le charme de la
sduction et la ncessit de sen dfendre; et, contemplant le
jeune homme dun regard attendri, elle repoussait doucement les
timides caresses que ses mains frmissantes essayaient.

-- Ah! pardon, dit-il en se reculant.

Et Emma fut prise dun vague effroi, devant cette timidit, plus
dangereuse pour elle que la hardiesse de Rodolphe quand il
savanait les bras ouverts. Jamais aucun homme ne lui avait paru
si beau. Une exquise candeur schappait de son maintien. Il
baissait ses longs cils fins qui se recourbaient. Sa joue 
lpiderme suave rougissait -- pensait-elle: -- du dsir de sa
personne, et Emma sentait une invincible envie dy porter ses
lvres. Alors, se penchant vers la pendule comme pour regarder
lheure:

-- Quil est tard, mon Dieu! dit-elle; que nous bavardons!

Il comprit lallusion et chercha son chapeau.

-- Jen ai mme oubli le spectacle! Ce pauvre Bovary qui mavait
laisse tout exprs! M Lormeaux, de la rue Grand-Pont, devait my
conduire avec sa femme.

Et loccasion tait perdue, car elle partait ds le lendemain.

-- Vrai? fit Lon.

-- Oui.

-- Il faut pourtant que je vous voie encore, reprit-il; javais 
vous dire...

-- Quoi?

-- Une chose... grave, srieuse. Eh! non, dailleurs, vous ne
partirez pas, cest impossible! Si vous saviez... coutez-moi...
Vous ne mavez donc pas compris? vous navez pas devin?...

-- Cependant vous parlez bien, dit Emma.

-- Ah! des plaisanteries! Assez, assez! Faites, par piti, que je
vous revoie... une fois... une seule.

-- Eh bien...

Elle sarrta; puis, comme se ravisant:

-- Oh! pas ici!

-- O vous voudrez.

-- Voulez-vous...

Elle parut rflchir, et, dun ton bref:

-- Demain,  onze heures, dans la cathdrale.

-- Jy serai! scria-t-il en saisissant ses mains, quelle
dgagea.

Et, comme ils se trouvaient debout tous les deux, lui plac
derrire elle et Emma baissant la tte, il se pencha vers son cou
et la baisa longuement  la nuque.

-- Mais vous tes fou! ah! vous tes fou! disait-elle avec de
petits rires sonores, tandis que les baisers se multipliaient.

Alors, avanant la tte par-dessus son paule, il sembla chercher
le consentement de ses yeux. Ils tombrent sur lui, pleins dune
majest glaciale.

Lon fit trois pas en arrire, pour sortir. Il resta sur le seuil.
Puis il chuchota dune voix tremblante:

--  demain.

Elle rpondit par un signe de tte, et disparut comme un oiseau
dans la pice  ct.

Emma, le soir, crivit au clerc une interminable lettre o elle se
dgageait du rendez-vous: tout maintenant tait fini, et ils ne
devaient plus, pour leur bonheur, se rencontrer. Mais, quand la
lettre fut close, comme elle ne savait pas ladresse de Lon, elle
se trouva fort embarrasse.

-- Je la lui donnerai moi-mme, se dit-elle; il viendra.

Lon, le lendemain, fentre ouverte et chantonnant sur son balcon,
vernit lui-mme ses escarpins, et  plusieurs couches. Il passa un
pantalon blanc, des chaussettes fines, un habit vert, rpandit
dans son mouchoir tout ce quil possdait de senteurs, puis,
stant fait friser, se dfrisa, pour donner  sa chevelure plus
dlgance naturelle.

-- Il est encore trop tt! pensa-t-il en regardant le coucou du
perruquier, qui marquait neuf heures.

Il lut un vieux journal de modes, sortit, fuma un cigare, remonta
trois rues, songea quil tait temps et se dirigea lestement vers
le parvis Notre-Dame.

Ctait par un beau matin dt. Des argenteries reluisaient aux
boutiques des orfvres, et la lumire qui arrivait obliquement sur
la cathdrale posait des miroitements  la cassure des pierres
grises; une compagnie doiseaux tourbillonnaient dans le ciel
bleu, autour des clochetons  trfles; la place, retentissante de
cris, sentait les fleurs qui bordaient son pav, roses, jasmins,
oeillets, narcisses et tubreuses, espacs ingalement par des
verdures humides, de lherbe-au-chat et du mouron pour les
oiseaux; la fontaine, au milieu, gargouillait, et, sous de larges
parapluies, parmi des cantaloups stageant en pyramides, des
marchandes, nu-tte, tournaient dans du papier des bouquets de
violettes.

Le jeune homme en prit un. Ctait la premire fois quil achetait
des fleurs pour une femme; et sa poitrine, en les respirant, se
gonfla dorgueil, comme si cet hommage quil destinait  une autre
se ft retourn vers lui.

Cependant il avait peur dtre aperu; il entra rsolument dans
lglise.

Le Suisse, alors, se tenait sur le seuil, au milieu du portail 
gauche, au-dessous de la Marianne dansant plumet en tte, rapire
au mollet, canne au poing, plus majestueux quun cardinal et
reluisant comme un saint ciboire.

Il savana vers Lon, et, avec ce sourire de bnignit pateline
que prennent les ecclsiastiques lorsquils interrogent les
enfants:

-- Monsieur, sans doute, nest pas dici? Monsieur dsire voir les
curiosits de lglise?

-- Non, dit lautre.

Et il fit dabord le tour des bas-cts. Puis il vint regarder sur
la place. Emma narrivait pas. Il remonta jusquau choeur.

La nef se mirait dans les bnitiers pleins, avec le commencement
des ogives et quelques portions de vitrail. Mais le reflet des
peintures, se brisant au bord du marbre, continuait plus loin, sur
les dalles, comme un tapis bariol. Le grand jour du dehors
sallongeait dans lglise en trois rayons normes, par les trois
portails ouverts. De temps  autre, au fond, un sacristain passait
en faisant devant lautel loblique gnuflexion des dvots
presss. Les lustres de cristal pendaient immobiles. Dans le
choeur, une lampe dargent brlait; et, des chapelles latrales,
des parties sombres de lglise, il schappait quelquefois comme
des exhalaisons de soupirs, avec le son dune grille qui
retombait, en rpercutant son cho sous les hautes votes.

Lon,  pas srieux, marchait auprs des murs. Jamais la vie ne
lui avait paru si bonne. Elle allait venir tout  lheure,
charmante, agite, piant derrire elle les regards qui la
suivaient, -- et avec sa robe  volants, son lorgnon dor, ses
bottines minces, dans toute sorte dlgances dont il navait pas
got, et dans lineffable sduction de la vertu qui succombe.
Lglise, comme un boudoir gigantesque, se disposait autour
delle; les votes sinclinaient pour recueillir dans lombre la
confession de son amour; les vitraux resplendissaient pour
illuminer son visage, et les encensoirs allaient brler pour
quelle appart comme un ange, dans la fume des parfums.

Cependant elle ne venait pas. Il se plaa sur une chaise et ses
yeux rencontrrent un vitrage bleu o lon voit des bateliers qui
portent des corbeilles. Il le regarda longtemps, attentivement, et
il comptait les cailles des poissons et les boutonnires des
pourpoints, tandis, que sa pense vagabondait  la recherche
dEmma.

Le Suisse,  lcart, sindignait intrieurement contre cet
individu, qui se permettait dadmirer seul la cathdrale. Il lui
semblait se conduire dune faon monstrueuse, le voler en quelque
sorte, et presque commettre un sacrilge.

Mais un froufrou de soie sur les dalles, la bordure dun chapeau,
un camail noir... Ctait elle! Lon se leva et courut  sa
rencontre.

Emma tait ple. Elle marchait vite.

-- Lisez! dit-elle en lui tendant un papier... Oh non!

Et brusquement elle retira sa main, pour entrer dans la chapelle
de la Vierge, o, sagenouillant contre une chaise, elle se mit en
prire.

Le jeune homme fut irrit de cette fantaisie bigote; puis il
prouva pourtant un certain charme  la voir, au milieu du rendez-
vous, ainsi perdue dans les oraisons comme une marquise andalouse;
puis il ne tarda pas  sennuyer, car elle nen finissait.

Emma priait, ou plutt sefforait de prier, esprant quil allait
lui descendre du ciel quelque rsolution subite; et, pour attirer
le secours divin, elle semplissait les yeux des splendeurs du
tabernacle, elle aspirait le parfum des juliennes blanches
panouies dans les grands vases, et prtait loreille au silence
de lglise, qui ne faisait quaccrotre le tumulte de son coeur.

Elle se relevait, et ils allaient partir, quand le Suisse
sapprocha vivement, en disant:

-- Madame, sans doute, nest pas dici? Madame dsire voir les
curiosits de lglise?

-- Eh non! scria le clerc.

-- Pourquoi pas? reprit-elle.

Car elle se raccrochait de sa vertu chancelante  la Vierge, aux
sculptures, aux tombeaux,  toutes les occasions.

Alors, afin de procder dans lordre, le Suisse les conduisit
jusqu lentre prs de la place, o, leur montrant avec sa canne
un grand cercle de pavs noirs, sans inscriptions ni ciselures:

-- Voil, fit-il majestueusement, la circonfrence de la belle
cloche dAmboise. Elle pesait quarante mille livres. Il ny avait
pas sa pareille dans toute lEurope. Louvrier qui la fondue en
est mort de joie...

-- Partons, dit Lon.

Le bonhomme se remit en marche; puis, revenu  la chapelle de la
Vierge, il tendit les bras dans un geste synthtique de
dmonstration, et, plus orgueilleux quun propritaire campagnard
vous montrant ses espaliers:

-- Cette simple dalle recouvre Pierre de Brz, seigneur de la
Varenne et de Brissac, grand marchal de Poitou et gouverneur de
Normandie, mort  la bataille de Montlhry, le 16 juillet 1465.

Lon, se mordant les lvres, trpignait.

-- Et,  droite, ce gentilhomme tout bard de fer, sur un cheval
qui se cabre, est son petit-fils Louis de Brz, seigneur de
Breval et de Montchauvet, comte de Maulevrier, baron de Mauny,
chambellan du roi, chevalier de lOrdre et pareillement gouverneur
de Normandie, mort le 23 juillet 1531, un dimanche, comme
linscription porte; et, au-dessous, cet homme prt  descendre au
tombeau vous figure exactement le mme. Il nest point possible,
nest-ce pas, de voir une plus parfaite reprsentation du nant?

Madame Bovary prit son lorgnon. Lon, immobile, la regardait,
nessayant mme plus de dire un seul mot, de faire un seul geste,
tant il se sentait dcourag devant ce double parti pris de
bavardage et dindiffrence.

Lternel guide continuait:

-- Prs de lui, cette femme  genoux qui pleure est son pouse
Diane de Poitiers, comtesse de Brz, duchesse de Valentinois, ne
en 1499, morte en 1566; et,  gauche, celle qui porte un enfant,
la sainte Vierge. Maintenant, tournez-vous de ce ct: voici les
tombeaux dAmboise. Ils ont t tous les deux cardinaux et
archevques de Rouen. Celui-l tait ministre du roi Louis XII. Il
a fait beaucoup de bien  la Cathdrale. On a trouv dans son
testament trente mille cus dor pour les pauvres.

Et, sans sarrter, tout en parlant, il les poussa dans une
chapelle encombre par des balustrades, en drangea quelques-unes,
et dcouvrit une sorte de bloc, qui pouvait bien avoir t une
statue mal faite.

-- Elle dcorait autrefois, dit-il avec un long gmissement, la
tombe de Richard Coeur de Lion, roi dAngleterre et duc de
Normandie. Ce sont les calvinistes, monsieur, qui vous lont
rduite en cet tat. Ils lavaient, par mchancet, ensevelie dans
de la terre, sous le sige piscopal de Monseigneur. Tenez, voici
la porte par o il se rend  son habitation, Monseigneur. Passons
voir les vitraux de la Gargouille.

Mais Lon tira vivement une pice blanche de sa poche et saisit
Emma par le bras. Le Suisse demeura tout stupfait, ne comprenant
point cette munificence intempestive, lorsquil restait encore 
ltranger tant de choses  voir. Aussi, le rappelant:

-- Eh! monsieur. La flche! la flche!...

-- Merci, fit Lon.

-- Monsieur a tort! Elle aura quatre cent quarante pieds, neuf de
moins que la grande pyramide dgypte. Elle est toute en fonte,
elle...

Lon fuyait; car il lui semblait que son amour, qui, depuis deux
heures bientt, stait immobilis dans lglise comme les
pierres, allait maintenant svaporer, telle quune fume, par
cette espce de tuyau tronqu, de cage oblongue, de chemine 
jour, qui se hasarde si grotesquement sur la cathdrale comme la
tentative extravagante de quelque chaudronnier fantaisiste.

-- O allons-nous donc? disait-elle.

Sans rpondre, il continuait  marcher dun pas rapide, et dj
madame Bovary trempait son doigt dans leau bnite, quand ils
entendirent derrire eux un grand souffle haletant, entrecoup
rgulirement par le rebondissement dune canne. Lon se dtourna.

-- Monsieur!

-- Quoi?

Et il reconnut le Suisse, portant sous son bras et maintenant en
quilibre contre son ventre une vingtaine environ de forts volumes
brochs. Ctaient les ouvrages qui frottaient de la cathdrale.

-- Imbcile! grommela Lon slanant hors de lglise.

Un gamin polissonnait sur le parvis:

-- Va me chercher un fiacre!

Lenfant partit comme une balle, par la rue des Quatre-Vents;
alors ils restrent seuls quelques minutes, face  face et un peu
embarrasss.

-- Ah! Lon!... Vraiment..., je ne sais... si je dois...!

Elle minaudait. Puis, dun air srieux:

-- Cest trs inconvenant, savez-vous?

-- En quoi? rpliqua le clerc. Cela se fait  Paris!

Et cette parole, comme un irrsistible argument, la dtermina.

Cependant le fiacre narrivait pas. Lon avait peur quelle ne
rentrt dans lglise. Enfin le fiacre parut.

-- Sortez du moins par le portail du nord! leur cria le Suisse,
qui tait rest sur le seuil, pour voir la Rsurrection, le
Jugement dernier, le Paradis, le Roi David, et les Rprouvs dans
les flammes denfer.

-- O Monsieur va-t-il? demanda le cocher.

-- O vous voudrez! dit Lon poussant Emma dans la voiture.

Et la lourde machine se mit en route

Elle descendit la rue Grand-Pont, traversa la place des Arts, le
quai Napolon, le pont Neuf et sarrta court devant la statue de
Pierre Corneille.

-- Continuez! fit une voix qui sortait de lintrieur.

La voiture repartit, et, se laissant, ds le carrefour La Fayette,
emporter par la descente, elle entra au grand galop dans la gare
du chemin de fer.

-- Non, tout droit! cria la mme voix.

Le fiacre sortit des grilles, et bientt, arriv sur le Cours,
trotta doucement, au milieu des grands ormes. Le cocher sessuya
le front, mit son chapeau de cuir entre ses jambes et poussa la
voiture en dehors des contre-alles, au bord de leau, prs du
gazon.

Elle alla le long de la rivire, sur le chemin de halage pav de
cailloux secs, et, longtemps, du ct dOyssel, au del des les.

Mais tout  coup, elle slana dun bond  travers Quatremares,
Sotteville, la Grande-Chausse, la rue dElbeuf, et fit sa
troisime halte devant le jardin des plantes.

-- Marchez donc! scria la voix plus furieusement.

Et aussitt, reprenant sa course, elle passa par Saint-Sever, par
le quai des Curandiers, par le quai aux Meules, encore une fois
par le pont, par la place du Champ-de-Mars et derrire les jardins
de lhpital, o des vieillards en veste noire se promnent au
soleil, le long dune terrasse toute verdie par des lierres. Elle
remonta le boulevard Bouvreuil, parcourut le boulevard Cauchoise,
puis tout le Mont-Riboudet jusqu la cte de Deville.

Elle revint; et alors, sans parti pris ni direction, au hasard,
elle vagabonda. On la vit  Saint-Pol,  Lescure, au mont Gargan,
 la Rouge-Mare, et place du Gaillard-bois; rue Maladrerie, rue
Dinanderie, devant Saint-Romain, Saint-Vivien, Saint-Maclou,
Saint-Nicaise, -- devant la Douane, --  la basse Vieille-Tour,
aux Trois-Pipes et au Cimetire Monumental. De temps  autre, le
cocher sur son sige jetait aux cabarets des regards dsesprs.
Il ne comprenait pas quelle fureur de la locomotion poussait ces
individus  ne vouloir point sarrter. Il essayait quelquefois,
et aussitt il entendait derrire lui partir des exclamations de
colre. Alors il cinglait de plus belle ses deux rosses tout en
sueur, mais sans prendre garde aux cahots, accrochant par-ci par-
l, ne sen souciant, dmoralis, et presque pleurant de soif, de
fatigue et de tristesse.

Et sur le port, au milieu des camions et des barriques, et dans
les rues, au coin des bornes, les bourgeois ouvraient de grands
yeux bahis devant cette chose si extraordinaire en province, une
voiture  stores tendus, et qui apparaissait ainsi
continuellement, plus close quun tombeau et ballotte comme un
navire.

Une fois, au milieu du jour, en pleine campagne, au moment o le
soleil dardait le plus fort contre les vieilles lanternes
argentes, une main nue passa sous les petits rideaux de toile
jaune et jeta des dchirures de papier, qui se dispersrent au
vent et sabattirent plus loin, comme des papillons blancs, sur un
champ de trfles rouges tout en fleur.

Puis, vers six heures, la voiture sarrta dans une ruelle du
quartier Beauvoisine, et une femme en descendit qui marchait le
voile baiss, sans dtourner la tte.


II

En arrivant  lauberge, madame Bovary fut tonne de ne pas
apercevoir la diligence. Hivert, qui lavait attendue cinquante-
trois minutes, avait fini par sen aller.

Rien pourtant ne la forait  partir; mais elle avait donn sa
parole quelle reviendrait le soir mme. Dailleurs, Charles
lattendait; et dj elle se sentait au coeur cette lche docilit
qui est, pour bien des femmes, comme le chtiment tout  la fois
et la ranon de ladultre.

Vivement elle fit sa malle, paya la note, prit dans la cour un
cabriolet, et, pressant le palefrenier, lencourageant,
sinformant  toute minute de lheure et des kilomtres parcourus,
parvint  rattraper lHirondelle vers les premires maisons de
Quincampoix.

 peine assise dans son coin, elle ferma les yeux et les rouvrit
au bas de la cte, o elle reconnut de loin Flicit, qui se
tenait en vedette devant la maison du marchal. Hivert retint ses
chevaux, et la cuisinire, se haussant jusquau vasistas, dit
mystrieusement:

-- Madame il faut que vous alliez tout de suite chez M. Homais.
Cest pour quelque chose de press.

Le village tait silencieux comme dhabitude. Au coin des rues, il
y avait de petits tas roses qui fumaient lair, ctait le moment
des confitures, et tout le monde  Yonville, confectionnait sa
provision le mme jour. Mais on admirait devant la boutique du
pharmacien, un tas beaucoup plus large, et qui dpassait les
autres de la supriorit quune officine doit avoir sur les
fourneaux bourgeois, un besoin gnral sur des fantaisies
individuelles.

Elle entra. Le grand fauteuil tait renvers, et mme le Fanal de
Rouen gisait par terre, tendu entre les deux pilons. Elle poussa
la porte du couloir; et, au milieu de la cuisine, parmi les jarres
brunes pleines de groseilles grenes, du sucre rp, du sucre en
morceaux, des balances sur la table, des bassines sur le feu, elle
aperut tous les Homais, grands et petits, avec des tabliers qui
leur montaient jusquau menton et tenant des fourchettes  la
main. Justin, debout, baissait la tte, et le pharmacien criait:

-- Qui tavait dit de laller chercher dans le capharnam?

-- Quest-ce donc? quy a-t-il?

-- Ce quil y a? rpondit lapothicaire. On fait des confitures:
elles cuisent; mais elles allaient dborder  cause du bouillon
trop fort, et je commande une autre bassine. Alors, lui, par
mollesse, par paresse, a t prendre, suspendue  son clou dans
mon laboratoire, la clef du capharnam!

Lapothicaire appelait ainsi un cabinet, sous les toits, plein des
ustensiles et des marchandises de sa profession. Souvent il y
passait seul de longues heures  tiqueter,  transvaser, 
reficeler; et il le considrait non comme un simple magasin, mais
comme un vritable sanctuaire, do schappaient ensuite,
labores par ses mains, toutes sortes de pilules, bols, tisanes,
lotions et potions, qui allaient rpandre aux alentours sa
clbrit. Personne au monde ny mettait les pieds; et il le
respectait si fort, quil le balayait lui-mme. Enfin, si la
pharmacie, ouverte  tout venant, tait lendroit o il talait
son orgueil, le capharnam tait le refuge o, se concentrant
gostement, Homais se dlectait dans lexercice de ses
prdilections; aussi ltourderie de Justin lui paraissait-elle
monstrueuse dirrvrence; et, plus rubicond que les groseilles,
il rptait:

-- Oui, du capharnam! La clef qui enferme les acides avec les
alcalis caustiques! Avoir t prendre une bassine de rserve! une
bassine  couvercle! et dont jamais peut-tre je ne me servirai!
Tout a son importance dans les oprations dlicates de notre art!
Mais que diable! il faut tablir des distinctions et ne pas
employer  des usages presque domestiques ce qui est destin pour
les pharmaceutiques! Cest comme si on dcoupait une poularde avec
un scalpel, comme si un magistrat...

-- Mais calme-toi! disait madame Homais.

Et Athalie, le tirant par sa redingote

-- Papa! papa!

-- Non, laissez-moi! reprenait lapothicaire, laissez-moi!
fichtre! Autant stablir, picier, ma parole dhonneur! Allons,
va! ne respecte rien! casse! brise! lche les sangsues! brle la
guimauve! marine des cornichons dans les bocaux! lacre les
bandages!

-- Vous aviez pourtant... dit Emma.

-- Tout  lheure! -- Sais-tu  quoi tu texposais?... Nas-tu
rien vu, dans le coin,  gauche, sur la troisime tablette? Parle,
rponds, articule quelque chose!

-- Je ne... sais pas, balbutia le jeune garon.

-- Ah! tu ne sais pas! Eh bien, je sais, moi! Tu as vu une
bouteille, en verre bleu, cachete avec de la cire jaune, qui
contient une poudre blanche, sur laquelle mme javais crit:
Dangereux! et sais-tu ce quil y avait dedans? De larsenic! et tu
vas toucher  cela! prendre une bassine qui est  ct!

--  ct! scria madame Homais en joignant les mains. De
larsenic? Tu pouvais nous empoisonner tous!

Et les enfants se mirent  pousser des cris, comme sils avaient
dj senti dans leurs entrailles datroces douleurs.

-- Ou bien empoisonner un malade! continuait lapothicaire. Tu
voulais donc que jallasse sur le banc des criminels, en cour
dassises? me voir traner  lchafaud? Ignores-tu le soin que
jobserve dans les manutentions, quoique jen aie cependant une
furieuse habitude. Souvent je mpouvante moi-mme, lorsque je
pense  ma responsabilit! car le gouvernement nous perscute, et
labsurde lgislation qui nous rgit est comme une vritable pe
de Damocls suspendue sur notre tte!

Emma ne songeait plus  demander ce quon lui voulait, et le
pharmacien poursuivait en phrases haletantes:

-- Voil comme tu reconnais les bonts quon a pour toi! voil
comme tu me rcompenses des soins tout paternels que je te
prodigue! Car, sans moi, o serais-tu? que ferais-tu? Qui te
fournit la nourriture, lducation, lhabillement, et tous les
moyens de figurer un jour, avec honneur dans les rangs de la
socit! Mais il faut pour cela suer ferme sur laviron, et
acqurir, comme on dit, du cal aux mains. _Fabricando fil faber,
age quod agis._

Il citait du latin, tant il tait exaspr. Il et cit du chinois
et du groenlandais, sil et connu ces deux langues; car il se
trouvait dans une de ces crises o lme entire montre
indistinctement ce quelle enferme, comme lOcan, qui, dans les
temptes, sentrouvre depuis les fucus de son rivage jusquau
sable de ses abmes.

Et il reprit

-- Je commence  terriblement me repentir de mtre charg de ta
personne! Jaurais certes mieux fait de te laisser autrefois
croupir dans ta misre et dans la crasse o tu es n! Tu ne seras
jamais bon qu tre un gardeur de btes  cornes! Tu nas nulle
aptitude pour les sciences!  peine si tu sais coller une
tiquette! Et tu vis l, chez moi, comme un chanoine, comme un coq
en pte,  te goberger!

Mais Emma, se tournant vers madame Homais:

-- On mavait fait venir...

-- Ah! mon Dieu! interrompit dun air triste la bonne dame,
comment vous dirai-je bien?... Cest un malheur!

Elle nacheva pas. Lapothicaire tonnait:

Vide-la! cure-la! reporte-la! dpche-toi donc!

Et, secouant Justin par le collet de son bourgeron, il fit tomber
un livre de sa poche.

Lenfant se baissa. Homais fut plus prompt, et, ayant ramass le
volume, il le contemplait, les yeux carquills, la mchoire
ouverte.

-- Lamour... conjugal! dit-il en sparant lentement ces deux
mots. Ah! trs bien! trs bien! trs joli! Et des gravures!... Ah!
cest trop fort!

Madame Homais savana.

-- Non! ny touche pas!

Les enfants voulurent voir les images.

-- Sortez! fit-il imprieusement.

Et ils sortirent.

Il marcha dabord de long en large,  grands pas, gardant le
volume ouvert entre ses doigts, roulant les yeux, suffoqu,
tumfi, apoplectique. Puis il vint droit  son lve, et, se
plantant devant lui les bras croiss:

-- Mais tu as donc tous les vices, petit malheureux?... Prends
garde, tu es sur une pente!... Tu nas donc pas rflchi quil
pouvait, ce livre infme, tomber entre les mains de mes enfants,
mettre ltincelle dans leur cerveau, ternir la puret dAthalie,
corrompre Napolon! Il est dj form comme un homme. Es-tu bien
sr, au moins, quils ne laient pas lu? peux-tu me certifier...?

-- Mais enfin, monsieur, fit Emma, vous aviez  me dire...?

-- Cest vrai, madame... Votre beau-pre est mort!

En effet, le sieur Bovary pre venait de dcder lavant-veille,
tout  coup, dune attaque dapoplexie, au sortir de table; et,
par excs de prcaution pour la sensibilit dEmma, Charles avait
pri M. Homais de lui apprendre avec mnagement cette horrible
nouvelle.

Il avait mdit sa phrase, il lavait arrondie, polie, rythme;
ctait un chef-doeuvre de prudence et de transitions, de
tournures fines et de dlicatesse; mais la colre avait emport la
rhtorique.

Emma, renonant  avoir aucun dtail, quitta donc la pharmacie;
car M. Homais avait repris le cours de ses vituprations. Il se
calmait cependant, et,  prsent, il grommelait dun ton paterne,
tout en sventant avec son bonnet grec:

-- Ce nest pas que je dsapprouve entirement louvrage! Lauteur
tait mdecin. Il y a l-dedans certains cts scientifiques quil
nest pas mal  un homme de connatre et, joserais dire, quil
faut quun homme connaisse. Mais plus tard, plus tard! Attends du
moins que tu sois homme toi-mme et que ton temprament soit fait.

Au coup de marteau dEmma, Charles, qui lattendait, savana les
bras ouverts et lui dit avec des larmes dans la voix:

-- Ah! ma chre amie...

Et il sinclina doucement pour lembrasser. Mais, au contact de
ses lvres, le souvenir de lautre la saisit, et elle se passa la
main sur son visage en frissonnant.

Cependant elle rpondit:

-- Oui, je sais..., je sais...

Il lui montra la lettre o sa mre narrait lvnement, sans
aucune hypocrisie sentimentale. Seulement, elle regrettait que son
mari net pas reu les secours de la religion, tant mort 
Doudeville, dans la rue, sur le seuil dun caf, aprs un repas
patriotique avec danciens officiers.

Emma rendit la lettre; puis, au dner, par savoir-vivre, elle
affecta quelque rpugnance. Mais comme il la reforait, elle se
mit rsolument  manger, tandis que Charles, en face delle,
demeurait immobile, dans une posture accable.

De temps  autre, relevant la tte, il lui envoyait un long regard
tout plein de dtresse. Une fois il soupira:

-- Jaurais voulu le revoir encore!

Elle se taisait. Enfin, comprenant quil fallait parler:

-- Quel ge avait-il, ton pre?

-- Cinquante-huit ans!

-- Ah!

Et ce fut tout.

Un quart dheure aprs, il ajouta:

-- Ma pauvre mre?... que va-t-elle devenir,  prsent?

Elle fit un geste dignorance.

 la voir si taciturne, Charles la supposait afflige et il se
contraignait  ne rien dire, pour ne pas aviver cette douleur qui
lattendrissait. Cependant, secouant la sienne:

-- Tes-tu bien amuse hier? demanda-t-il.

-- Oui.

Quand la nappe fut te, Bovary ne se leva pas, Emma non plus; et,
 mesure quelle lenvisageait, la monotonie de ce spectacle
bannissait peu  peu tout apitoiement de son coeur. Il lui
semblait chtif, faible, nul, enfin tre un pauvre homme, de
toutes les faons. Comment se dbarrasser de lui? Quelle
interminable soire! Quelque chose de stupfiant comme une vapeur
dopium lengourdissait.

Ils entendirent dans le vestibule le bruit sec dun bton sur les
planches. Ctait Hippolyte qui apportait les bagages de Madame.
Pour les dposer, il dcrivit pniblement un quart de cercle avec
son pilon.

-- Il ny pense mme plus! se disait-elle en regardant le pauvre
diable, dont la grosse chevelure rouge dgouttait de sueur.

Bovary cherchait un patard au fond de sa bourse; et, sans paratre
comprendre tout ce quil y avait pour lui dhumiliation dans la
seule prsence de cet homme qui se tenait l, comme le reproche
personnifi de son incurable ineptie:

-- Tiens! tu as un joli bouquet! dit-il en remarquant sur la
chemine les violettes de Lon.

-- Oui, fit-elle avec indiffrence; cest un bouquet que jai
achet tantt...  une mendiante.

Charles prit les violettes, et, rafrachissant dessus ses yeux
tout rouges de larmes, il les humait dlicatement. Elle les retira
vite de sa main, et alla les porter dans un verre deau.

Le lendemain, madame Bovary mre arriva. Elle et son fils
pleurrent beaucoup. Emma, sous prtexte dordres  donner,
disparut.

Le jour daprs, il fallut aviser ensemble aux affaires de deuil.
On alla sasseoir, avec les botes  ouvrage, au bord de leau,
sous la tonnelle.

Charles pensait  son pre, et il stonnait de sentir tant
daffection pour cet homme quil avait cru jusqualors naimer que
trs mdiocrement. Madame Bovary mre pensait  son mari. Les
pires jours dautrefois lui rapparaissaient enviables. Tout
seffaait sous le regret instinctif dune si longue habitude; et,
de temps  autre, tandis quelle poussait son aiguille, une grosse
larme descendait le long de son nez et sy tenait un moment
suspendue. Emma pensait quil y avait quarante-huit heures 
peine, ils taient ensemble, loin du monde, tout en ivresse, et
nayant pas assez dyeux pour se contempler. Elle tchait de
ressaisir les plus imperceptibles dtails de cette journe
disparue. Mais la prsence de la belle-mre et du mari la gnait.
Elle aurait voulu ne rien entendre, ne rien voir, afin de ne pas
dranger le recueillement de son amour qui allait se perdant, quoi
quelle ft, sous les sensations extrieures.

Elle dcousait la doublure dune robe, dont les bribes
sparpillaient autour delle; la mre Bovary, sans lever les
yeux, faisait crier ses ciseaux, et Charles, avec ses pantoufles
de lisire et sa vieille redingote brune qui lui servait de robe
de chambre, restait les deux mains dans ses poches et ne parlait
pas non plus; prs deux, Berthe, en petit tablier blanc, raclait
avec sa pelle le sable des alles.

Tout  coup, ils virent entrer par la barrire M. Lheureux, le
marchand dtoffes.

Il venait offrir ses services, eu gard  la fatale circonstance.
Emma rpondit quelle croyait pouvoir sen passer. Le marchand ne
se tint pas pour battu.

-- Mille excuses, dit-il; je dsirerais avoir un entretien
particulier.

Puis, dune voix basse:

-- Cest relativement  cette affaire..., vous savez?

Charles devint cramoisi jusquaux oreilles.

-- Ah! oui..., effectivement.

Et, dans son trouble, se tournant vers sa femme:

-- Ne pourrais-tu pas..., ma chrie...?

Elle parut le comprendre, car elle se leva, et Charles dit  sa
mre:

-- Ce nest rien! Sans doute quelque bagatelle de mnage.

Il ne voulait point quelle connt lhistoire du billet, redoutant
ses observations.

Ds quils furent seuls, M. Lheureux se mit, en termes assez nets,
 fliciter Emma sur la succession, puis  causer de choses
indiffrentes, des espaliers, de la rcolte et de sa sant  lui,
qui allait toujours couci-couci, entre le zist et le zest. En
effet, il se donnait un mal de cinq cents diables, bien quil ne
ft pas, malgr les propos du monde, de quoi avoir seulement du
beurre sur son pain.

Emma le laissait parler. Elle sennuyait si prodigieusement depuis
deux jours!

-- Et vous voil tout  fait rtablie? continuait-il. Ma foi, jai
vu votre pauvre mari dans de beaux tats! Cest un brave garon,
quoique nous ayons eu ensemble des difficults.

Elle demanda lesquelles, car Charles lui avait cach la
contestation des fournitures.

-- Mais vous le savez bien! fit Lheureux. Ctait pour vos petites
fantaisies, les botes de voyage.

Il avait baiss son chapeau sur ses yeux, et, les deux mains
derrire le dos, souriant et sifflotant, il la regardait en face,
dune manire insupportable. Souponnait-il quelque chose? Elle
demeurait perdue dans toutes sortes dapprhensions.  la fin
pourtant, il reprit:

-- Nous nous sommes rapatris, et je venais encore lui proposer un
arrangement.

Ctait de renouveler le billet sign par Bovary. Monsieur, du
reste, agirait  sa guise; il ne devait point se tourmenter,
maintenant surtout quil allait avoir une foule dembarras.

-- Et mme il ferait mieux de sen dcharger sur quelquun, sur
vous, par exemple; avec une procuration, ce serait commode, et
alors nous aurions ensemble de petites affaires...

Elle ne comprenait pas. Il se tut. Ensuite, passant  son ngoce,
Lheureux dclara que Madame ne pouvait se dispenser de lui prendre
quelque chose. Il lui enverrait un barge noir, douze mtres, de
quoi faire une robe.

-- Celle que vous avez l est bonne pour la maison. Il vous en
faut une autre pour les visites. Jai vu a, moi, du premier coup
en entrant. Jai loeil amricain.

Il nenvoya point dtoffe, il lapporta. Puis il revint pour
launage; il revint sous dautres prtextes, tchant chaque fois,
de se rendre aimable, serviable, sinfodant, comme et dit
Homais, et toujours glissant  Emma quelques conseils sur la
procuration. Il ne parlait point du billet. Elle ny songeait pas;
Charles, au dbut de sa convalescence, lui en avait bien cont
quelque chose; mais tant dagitations avaient pass dans sa tte,
quelle ne sen souvenait plus. Dailleurs, elle se garda douvrir
aucune discussion dintrt; la mre Bovary en fut surprise, et
attribua son changement dhumeur aux sentiments religieux quelle
avait contracts tant malade.

Mais, ds quelle fut partie, Emma ne tarda pas  merveiller
Bovary par son bon sens pratique. Il allait falloir prendre des
informations, vrifier les hypothques, voir sil y avait lieu 
une licitation ou  une liquidation. Elle citait des termes
techniques, au hasard, prononait les grands mots dordre,
davenir, de prvoyance, et continuellement exagrait les embarras
de la succession; si bien quun jour elle lui montra le modle
dune autorisation gnrale pour grer et administrer ses
affaires, faire tous emprunts, signer et endosser tous billets,
payer toutes sommes, etc. Elle avait profit des leons de
Lheureux.

Charles, navement, lui demanda do venait ce papier.

-- De M. Guillaumin.

Et, avec le plus grand sang-froid du monde, elle ajouta:

-- Je ne my fie pas trop. Les notaires ont si mauvaise
rputation! Il faudrait peut-tre consulter... Nous ne connaissons
que... Oh! personne.

--  moins que Lon..., rpliqua Charles, qui rflchissait.

Mais il tait difficile de sentendre par correspondance. Alors
elle soffrit  faire ce voyage. Il la remercia. Elle insista. Ce
fut un assaut de prvenances. Enfin, elle scria dun ton de
mutinerie factice:

-- Non, je ten prie, jirai.

-- Comme tu es bonne! dit-il en la baisant au front.

Ds le lendemain, elle sembarqua dans lHirondelle pour aller 
Rouen consulter M. Lon; et elle y resta trois jours.


III

Ce furent trois jours pleins, exquis, splendides, une vraie lune
de miel.

Ils taient  lhtel de Boulogne, sur le port. Et ils vivaient
l, volets ferms, portes closes, avec des fleurs par terre et des
sirops  la glace, quon leur apportait ds le matin.

Vers le soir, ils prenaient une barque couverte et allaient dner
dans une le.

Ctait lheure o lon entend, au bord des chantiers, retentir le
maillet des calfats contre la coque des vaisseaux. La fume du
goudron schappait dentre les arbres, et lon voyait sur la
rivire de larges gouttes grasses, ondulant ingalement sous la
couleur pourpre du soleil, comme des plaques de bronze florentin,
qui flottaient.

Ils descendaient au milieu des barques amarres, dont les longs
cbles obliques frlaient un peu le dessus de la barque.

Les bruits de la ville insensiblement sloignaient, le roulement
des charrettes, le tumulte des voix, le jappement des chiens sur
le pont des navires. Elle dnouait son chapeau et ils abordaient 
leur le.

Ils se plaaient dans la salle basse dun cabaret, qui avait  sa
porte des filets noirs suspendus. Ils mangeaient de la friture
dperlans, de la crme et des cerises. Ils se couchaient sur
lherbe; ils sembrassaient  lcart sous les peupliers; et ils
auraient voulu, comme deux Robinsons, vivre perptuellement dans
ce petit endroit, qui leur semblait, en leur batitude, le plus
magnifique de la terre. Ce ntait pas la premire fois quils
apercevaient des arbres, du ciel bleu, du gazon, quils
entendaient leau couler et la brise soufflant dans le feuillage;
mais ils navaient sans doute jamais admir tout cela, comme si la
nature nexistait pas auparavant, ou quelle net commenc  tre
belle que depuis lassouvissance de leurs dsirs.

 la nuit, ils repartaient. La barque suivait le bord des les.
Ils restaient au fond, tous les deux cachs par lombre, sans
parler. Les avirons carrs sonnaient entre les tolets de fer; et
cela marquait dans le silence comme un battement de mtronome,
tandis qu larrire la bauce qui tranait ne discontinuait pas
son petit clapotement doux dans leau.

Une fois, la lune parut; alors ils ne manqurent pas  faire des
phrases, trouvant lastre mlancolique et plein de posie; mme
elle se mit  chanter:

Un soir, ten souvient-il? nous voguions, etc.

Sa voix harmonieuse et faible se perdait sur les flots; et le vent
emportait les roulades que Lon coutait passer, comme des
battements dailes, autour de lui.

Elle se tenait en face, appuye contre la cloison de la chaloupe,
o la lune entrait par un des volets ouverts. Sa robe noire, dont
les draperies slargissaient en ventail, lamincissait, la
rendait plus grande. Elle avait la tte leve, les mains jointes,
et les deux yeux vers le ciel. Parfois lombre des saules la
cachait en entier, puis elle rapparaissait tout  coup, comme une
vision, dans la lumire de la lune.

Lon, par terre,  ct delle, rencontra sous sa main un ruban de
soie ponceau.

Le batelier lexamina et finit par dire:

-- Ah! cest peut-tre  une compagnie que jai promene lautre
jour. Ils sont venus un tas de farceurs, messieurs et dames, avec
des gteaux, du champagne, des cornets  pistons, tout le
tremblement! Il y en avait un surtout, un grand bel homme, 
petites moustaches, qui tait joliment amusant! et ils disaient
comme a: Allons, conte-nous quelque chose..., Adolphe...,
Dodolphe..., je crois.

Elle frissonna.

-- Tu souffres? fit Lon en se rapprochant delle.

-- Oh! ce nest rien. Sans doute, la fracheur de la nuit.

-- Et qui ne doit pas manquer de femmes, non plus, ajouta
doucement le vieux matelot, croyant dire une politesse 
ltranger.

Puis, crachant dans ses mains, il reprit ses avirons.

Il fallut pourtant se sparer! Les adieux furent tristes. Ctait
chez la mre Rolet quil devait envoyer ses lettres; et elle lui
fit des recommandations si prcises  propos de la double
enveloppe, quil admira grandement son astuce amoureuse.

-- Ainsi, tu maffirmes que tout est bien? dit-elle dans le
dernier baiser.

-- Oui certes! -- Mais pourquoi donc, songea-t-il aprs, en sen
revenant seul par les rues, tient-elle si fort  cette
procuration?


IV

Lon, bientt, prit devant ses camarades un air de supriorit,
sabstint de leur compagnie, et ngligea compltement les
dossiers.

Il attendait ses lettres; il les relisait. Il lui crivait. Il
lvoquait de toute la force de son dsir et de ses souvenirs. Au
lieu de diminuer par labsence, cette envie de la revoir saccrut,
si bien quun samedi matin il schappa de son tude.

Lorsque, du haut de la cte, il aperut dans la valle le clocher
de lglise avec son drapeau de fer-blanc qui tournait au vent, il
sentit cette dlectation mle de vanit triomphante et
dattendrissement goste que doivent avoir les millionnaires,
quand ils reviennent visiter leur village.

Il alla rder autour de sa maison. Une lumire brillait dans la
cuisine. Il guetta son ombre derrire les rideaux. Rien ne parut.

La mre Lefranois, en le voyant, fit de grandes exclamations, et
elle le trouva grandi et minci, tandis quArtmise, au
contraire, le trouva forci et bruni.

Il dna dans la petite salle, comme autrefois, mais seul, sans le
percepteur; car Binet, fatigu dattendre lHirondelle, avait
dfinitivement avanc son repas dune heure, et, maintenant, il
dnait  cinq heures juste, encore prtendait-il le plus souvent
que la vieille patraque retardait.

Lon pourtant se dcida; il alla frapper  la porte du mdecin:
Madame tait dans sa chambre, do elle ne descendit quun quart
dheure aprs. Monsieur parut enchant de le revoir; mais il ne
bougea de la soire, ni de tout le jour suivant.

Il la vit seule, le soir, trs tard, derrire le jardin, dans la
ruelle; -- dans la ruelle, comme avec lautre! Il faisait de
lorage, et ils causaient sous un parapluie  la lueur des
clairs.

Leur sparation devenait intolrable.

-- Plutt mourir! disait Emma.

Elle se tordait sur son bras, tout en pleurant.

-- Adieu!... adieu!... Quand te reverrai-je?

Ils revinrent sur leurs pas pour sembrasser encore; et ce fut l
quelle lui fit la promesse de trouver bientt, par nimporte quel
moyen, loccasion permanente de se voir en libert, au moins une
fois la semaine. Emma nen doutait pas. Elle tait, dailleurs,
pleine despoir. Il allait lui venir de largent.

Aussi, elle acheta pour sa chambre une paire de rideaux jaunes 
larges raies, dont M. Lheureux lui avait vant le bon march; elle
rva un tapis, et Lheureux, affirmant que ce ntait pas la mer 
boire, sengagea poliment  lui en fournir un. Elle ne pouvait
plus se passer de ses services. Vingt fois dans la journe elle
lenvoyait chercher, et aussitt il plantait l ses affaires, sans
se permettre un murmure. On ne comprenait point davantage pourquoi
la mre Rolet djeunait chez elle tous les jours, et mme lui
faisait des visites en particulier.

Ce fut vers cette poque, cest--dire vers le commencement de
lhiver, quelle parut prise dune grande ardeur musicale.

Un soir que Charles lcoutait, elle recommena quatre fois de
suite le mme morceau, et toujours en se dpitant, tandis que,
sans y remarquer de diffrence, il scriait:

-- Bravo!..., trs bien!... Tu as tort! va donc!

-- Eh non! cest excrable! jai les doigts rouills.

Le lendemain, il la pria de lui jouer encore quelque chose.

-- Soit, pour te faire plaisir!

Et Charles avoua quelle avait un peu perdu. Elle se trompait de
porte, barbouillait; puis, sarrtant court:

-- Ah! cest fini! il faudrait que je prisse des leons; mais...

Elle se mordit les lvres et ajouta:

-- Vingt francs par cachet, cest trop cher!

-- Oui, en effet..., un peu..., dit Charles tout en ricanant
niaisement. Pourtant, il me semble que lon pourrait peut-tre 
moins; car il y a des artistes sans rputation qui souvent valent
mieux que les clbrits.

-- Cherche-les, dit Emma.

Le lendemain, en rentrant, il la contempla dun oeil finaud, et ne
put  la fin retenir cette phrase:

-- Quel enttement tu as quelquefois! Jai t  Barfeuchres
aujourdhui. Eh bien, madame Ligeard ma certifi que ses trois
demoiselles, qui sont  la Misricorde, prenaient des leons
moyennant cinquante sous la sance, et dune fameuse matresse
encore!

Elle haussa les paules, et ne rouvrit plus son instrument.

Mais, lorsquelle passait auprs (si Bovary se trouvait l), elle
soupirait:

-- Ah! mon pauvre piano!

Et quand on venait la voir, elle ne manquait pas de vous apprendre
quelle avait abandonn la musique et ne pouvait maintenant sy
remettre, pour des raisons majeures. Alors on la plaignait.
Ctait dommage! elle qui avait un si beau talent! On en parla
mme  Bovary. On lui faisait honte, et surtout le pharmacien:

-- Vous avez tort! il ne faut jamais laisser en friche les
facults de la nature. Dailleurs, songez, mon bon ami, quen
engageant Madame  tudier, vous conomisez pour plus tard sur
lducation musicale de votre enfant! Moi, le trouve que les mres
doivent instruire elles-mmes leurs enfants. Cest une ide de
Rousseau, peut-tre un peu neuve encore, mais qui finira par
triompher, jen suis sr, comme lallaitement maternel et la
vaccination.

Charles revint donc encore une fois sur cette question du piano.
Emma rpondit, avec aigreur quil valait mieux le vendre. Ce
pauvre piano, qui lui avait caus tant de vaniteuses
satisfactions, le voir sen aller, ctait pour Bovary comme
lindfinissable suicide dune partie delle-mme!

-- Si tu voulais..., disait-il, de temps  autre, une leon, cela
ne serait pas, aprs tout, extrmement ruineux.

-- Mais les leons, rpliquait-elle, ne sont profitables que
suivies.

Et voil comme elle sy prit pour obtenir de son poux la
permission daller  la ville, une fois la semaine, voir son
amant. On trouva mme, au bout dun mois, quelle avait fait des
progrs considrables.


V

Ctait le jeudi. Elle se levait, et elle shabillait
silencieusement pour ne point veiller Charles qui lui aurait fait
des observations sur ce quelle sapprtait de trop bonne heure.
Ensuite elle marchait de long en large; elle se mettait devant les
fentres, elle regardait la Place. Le petit jour circulait entre
les piliers des halles, et la maison du pharmacien, dont les
volets taient ferms, laissait apercevoir dans la couleur ple de
laurore les majuscules de son enseigne.

Quand la pendule marquait sept heures et un quart, elle sen
allait au lion dor, dont Artmise, en billant, venait lui ouvrir
la porte. Celle-ci dterrait pour Madame les charbons enfouis sous
les cendres. Emma restait seule dans la cuisine. De temps  autre,
elle sortait. Hivert attelait sans se dpcher, et en coutant
dailleurs la mre Lefranois, qui, passant par un guichet sa tte
en bonnet de coton, le chargeait de commissions et lui donnait des
explications  troubler un tout autre homme. Emma battait la
semelle de ses bottines contre les pavs de la cour.

Enfin, lorsquil avait mang sa soupe, endoss sa limousine,
allum sa pipe et empoign son fouet, il sinstallait
tranquillement sur le sige.

LHirondelle partait au petit trot, et, durant trois quarts de
lieue, sarrtait de place en place pour prendre des voyageurs,
qui la guettaient debout, au bord du chemin, devant la barrire
des cours. Ceux qui avaient prvenu la veille se faisaient
attendre; quelques-uns mme taient encore au lit dans leur
maison; Hivert appelait, -- criait, sacrait, puis il descendait de
son sige et allait frapper de grands coups contre les portes. Le
vent soufflait par les vasistas fls.

Cependant les quatre banquettes se garnissaient, la voiture
roulait, les pommiers  la file se succdaient; et la route, entre
ses deux longs fosss pleins deau jaune, allait continuellement
se rtrcissant vers lhorizon.

Emma la connaissait dun bout  lautre; elle savait quaprs un
herbage il y avait un poteau, ensuite un orme, une grange ou une
cahute de cantonnier; quelquefois mme, afin de se faire des
surprises, elle fermait les yeux. Mais elle ne perdait jamais le
sentiment net de la distance  parcourir.

Enfin, les maisons de briques se rapprochaient, la terre rsonnait
sous les roues, lHirondelle glissait entre des jardins o lon
apercevait, par une claire-voie, des statues, un vignot, des ifs
taills et une escarpolette. Puis, dun seul coup doeil, la ville
apparaissait.

Descendant tout en amphithtre et noye dans le brouillard, elle
slargissait au del des ponts, confusment. La pleine campagne
remontait ensuite dun mouvement monotone, jusqu toucher au loin
la base indcise du ciel ple. Ainsi vu den haut, le paysage tout
entier avait lair immobile comme une peinture; les navires 
lancre se tassaient dans un coin; le fleuve arrondissait sa
courbe au pied des collines vertes, et les les, de forme
oblongue, semblaient sur leau de grands poissons noirs arrts.
Les chemines des usines poussaient dimmenses panaches bruns qui
senvolaient par le bout. On entendait le ronflement des fonderies
avec le carillon clair des glises qui se dressaient dans la
brume. Les arbres des boulevards, sans feuilles, faisaient des
broussailles violettes au milieu des maisons, et les toits, tout
reluisants de pluie, miroitaient ingalement, selon la hauteur des
quartiers. Parfois un coup de vent emportait les nuages vers la
cte Sainte-Catherine, comme des flots ariens qui se brisaient en
silence contre une falaise.

Quelque chose de vertigineux se dgageait pour elle de ces
existences amasses, et son coeur sen gonflait abondamment, comme
si les cent vingt mille mes qui palpitaient l lui eussent envoy
toutes  la fois la vapeur des passions quelle leur supposait.
Son amour sagrandissait devant lespace, et semplissait de
tumulte aux bourdonnements vagues qui montaient. Elle le reversait
au dehors, sur les places, sur les promenades, sur les rues, et la
vieille cit normande stalait  ses yeux comme une capitale
dmesure, comme une Babylone o elle entrait. Elle se penchait
des deux mains par le vasistas, en humant la brise; les trois
chevaux galopaient, les pierres grinaient dans la boue, la
diligence se balanait, et Hivert, de loin, hlait les carrioles
sur la route, tandis que les bourgeois qui avaient pass la nuit
au bois Guillaume descendaient la cte tranquillement, dans leur
petite voiture de famille.

On sarrtait  la barrire; Emma dbouclait ses socques, mettait
dautres gants, rajustait son chle, et, vingt pas plus loin, elle
sortait de lhirondelle.

La ville alors sveillait. Des commis, en bonnet grec, frottaient
la devanture des boutiques, et des femmes qui tenaient des paniers
sur la hanche poussaient par intervalles un cri sonore, au coin
des rues. Elle marchait les yeux  terre, frlant les murs, et
souriant de plaisir sous son voile noir baiss.

Par peur dtre vue, elle ne prenait pas ordinairement le chemin
le plus court. Elle sengouffrait dans les ruelles sombres, et
elle arrivait tout en sueur vers le bas de la rue Nationale, prs
de la fontaine qui est l. Cest le quartier du thtre, des
estaminets et des filles. Souvent une charrette passait prs
delle, portant quelque dcor qui tremblait. Des garons en
tablier versaient du sable sur les dalles, entre des arbustes
verts. On sentait labsinthe, le cigare et les hutres.

Elle tournait une rue; elle le reconnaissait  sa chevelure frise
qui schappait de son chapeau.

Lon, sur le trottoir, continuait  marcher. Elle le suivait
jusqu lhtel; il montait, il ouvrait la porte, il entrait...
Quelle treinte!

Puis les paroles, aprs les baisers, se prcipitaient. On se
racontait les chagrins de la semaine, les pressentiments, les
inquitudes pour les lettres; mais  prsent tout soubliait, et
ils se regardaient face  face, avec des rires de volupt et des
appellations de tendresse.

Le lit tait un grand lit dacajou en forme de nacelle. Les
rideaux de levantine rouge, qui descendaient du plafond, se
cintraient trop bas vers le chevet vas; -- et rien au monde
ntait beau comme sa tte brune et sa peau blanche se dtachant
sur cette couleur pourpre, quand, par un geste de pudeur, elle
fermait ses deux bras nus, en se cachant la figure dans les mains.

Le tide appartement, avec son tapis discret, ses ornements
foltres et sa lumire tranquille, semblait tout commode pour les
intimits de la passion. Les btons se terminant en flche, les
patres de cuivre et les grosses boules de chenets reluisaient
tout  coup, si le soleil entrait. Il y avait sur la chemine,
entre les candlabres, deux de ces grandes coquilles roses o lon
entend le bruit de la mer quand on les applique  son oreille.

Comme ils aimaient cette bonne chambre pleine de gaiet, malgr sa
splendeur un peu fane! Ils retrouvaient toujours les meubles 
leur place, et parfois des pingles  cheveux quelle avait
oublies, lautre jeudi, sous le socle de la pendule. Ils
djeunaient au coin du feu, sur un petit guridon incrust de
palissandre. Emma dcoupait, lui mettait les morceaux dans son
assiette en dbitant toutes sortes de chatteries; et elle riait
dun rire sonore et libertin quand la mousse du vin de Champagne
dbordait du verre lger sur les bagues de ses doigts. Ils taient
si compltement perdus en la possession deux-mmes, quils se
croyaient l dans leur maison particulire, et devant y vivre
jusqu la mort, comme deux ternels jeunes poux. Ils disaient
notre chambre, notre tapis, nos fauteuils, mme elle disait mes
pantoufles, un cadeau de Lon, une fantaisie quelle avait eue.
Ctaient des pantoufles en satin rose, bordes de cygne. Quand
elle sasseyait sur ses genoux, sa jambe, alors trop courte,
pendait en lair; et la mignarde chaussure, qui navait pas de
quartier, tenait seulement par les orteils  son pied nu.

Il savourait pour la premire fois linexprimable dlicatesse des
lgances fminines. Jamais il navait rencontr cette grce de
langage, cette rserve du vtement, ces poses de colombe assoupie.
Il admirait lexaltation de son me et les dentelles de sa jupe.
Dailleurs, ntait-ce pas une femme du monde, et une femme
marie! une vraie matresse enfin?

Par la diversit de son humeur, tour  tour mystique ou joyeuse,
babillarde, taciturne, emporte, nonchalante, elle allait
rappelant en lui mille dsirs, voquant des instincts ou des
rminiscences. Elle tait lamoureuse de tous les romans,
lhrone de tous les drames, le vague _Elle_ de tous les volumes
de vers. Il retrouvait sur ses paules la couleur ambre de
lodalisque au bain; elle avait le corsage long des chtelaines
fodales; elle ressemblait aussi  la femme ple de Barcelone,
mais elle tait par-dessus tout Ange!

Souvent, en la regardant, il lui semblait que son me, schappant
vers elle, se rpandait comme une onde sur le contour de sa tte,
et descendait entrane dans la blancheur de sa poitrine.

Il se mettait par terre, devant elle; et, les deux coudes sur ses
genoux, il la considrait avec un sourire, et le front tendu.

Elle se penchait vers lui et murmurait, comme suffoque
denivrement:

-- Oh! ne bouge pas! ne parle pas! regarde-moi! Il sort de tes
yeux quelque chose de si doux, qui me fait tant de bien!

Elle lappelait enfant

-- Enfant, maimes-tu?

Et elle nentendait gure sa rponse, dans la prcipitation de ses
lvres qui lui, montaient  la bouche.

Il y avait sur la pendule un petit Cupidon de bronze, qui
minaudait en arrondissant les bras sous une guirlande dore. Ils
en rirent bien des fois; mais, quand il fallait se sparer, tout
leur semblait srieux.

Immobiles lun devant lautre, ils se rptaient

--  jeudi!...  jeudi!

Tout  coup elle lui prenait la tte dans les deux mains, le
baisait vite au front en scriant: Adieu! et slanait dans
lescalier.

Elle allait rue de la Comdie, chez un coiffeur, se faire arranger
ses bandeaux. La nuit tombait; on allumait le gaz dans la
boutique.

Elle entendait la clochette du thtre qui appelait les cabotins 
la reprsentation; et elle voyait, en face, passer des hommes 
figure blanche et des femmes en toilette fane, qui entraient par
la porte des coulisses.

Il faisait chaud dans ce petit appartement trop bas, o le pole
bourdonnait au milieu des perruques et des pommades. Lodeur des
fers, avec ces mains grasses qui lui maniaient la tte, ne tardait
pas  ltourdir, et elle sendormait un peu sous son peignoir.
Souvent le garon, en la coiffant, lui proposait des billets pour
le bal masqu.

Puis elle sen allait! Elle remontait les rues; elle arrivait  la
Croix rouge; elle reprenait ses socques, quelle avait cachs le
matin sous une banquette, et se tassait  sa place parmi les
voyageurs impatients. Quelques-uns descendaient au bas de la
cte. Elle restait seule dans la voiture.

 chaque tournant, on apercevait de plus en plus tous les
clairages de la ville qui faisaient une large vapeur lumineuse
au-dessus des maisons confondues. Emma se mettait  genoux sur les
coussins, et elle garait ses yeux dans cet blouissement. Elle
sanglotait, appelait Lon, et lui envoyait des paroles tendres et
des baisers qui se perdaient au vent.

Il y avait dans la cte un pauvre diable vagabondant avec son
bton, tout au milieu des diligences. Un amas de guenilles lui
recouvrait les paules, et un vieux castor dfonc, sarrondissant
en cuvette, lui cachait la figure; mais, quand il le retirait, il
dcouvrait,  la place des paupires, deux orbites bantes tout
ensanglantes. La chair seffiloquait par lambeaux rouges; et il
en coulait des liquides qui se figeaient en gales vertes jusquau
nez, dont les narines noires reniflaient convulsivement. Pour vous
parier, il se renversait la tte avec un rire idiot; -- alors ses
prunelles bleutres, roulant dun mouvement continu, allaient se
cogner, vers les tempes, sur le bord de la plaie vive.

Il chantait une petite chanson en suivant les voitures:

_Souvent la chaleur dun beau jour_
_Fait rver fillette  lamour._

Et il y avait dans tout le reste des oiseaux, du soleil et du
feuillage.

Quelquefois, il apparaissait tout  coup derrire Emma, tte nue.
Elle se retirait avec un cri. Hivert venait le plaisanter. Il
lengageait  prendre une baraque  la foire Saint-Romain, ou bien
lui demandait, en riant, comment se portait sa bonne amie.

Souvent, on tait en marche, lorsque son chapeau, dun mouvement
brusque entrait dans la diligence par le vasistas 93, tandis quil
se cramponnait, de lautre bras, sur le marchepied, entre
lclaboussure des roues. Sa voix, faible dabord et vagissante,
devenait aigu. Elle se tranait dans la nuit, comme lindistincte
lamentation dune vague dtresse; et,  travers la sonnerie des
grelots, le murmure des arbres et le ronflement de la bote
creuse, elle avait quelque chose de lointain qui bouleversait
Emma. Cela lui descendait au fond de lme comme un tourbillon
dans un abme, et lemportait parmi les espaces dune mlancolie
sans bornes. Mais Hivert, qui sapercevait dun contrepoids,
allongeait  laveugle de grands coups avec son fouet. La mche le
cinglait sur ses plaies, et il tombait dans la boue en poussant un
hurlement.

Puis les voyageurs de lhirondelle finissaient par sendormir, les
uns la bouche ouverte, les autres le menton baiss, sappuyant sur
lpaule de leur voisin, ou bien le bras pass dans la courroie,
tout en oscillant rgulirement au branle de la voiture; et le
reflet de la lanterne qui se balanait en dehors, sur la croupe
des limoniers, pntrant dans lintrieur par les rideaux de
calicot chocolat, posait des ombres sanguinolentes sur tous ces
individus immobiles. Emma, ivre de tristesse, grelottait sous ses
vtements; et se sentait de plus en plus froid aux pieds, avec la
mort dans lme.

Charles,  la maison, lattendait; lHirondelle tait toujours en
retard le jeudi. Madame arrivait enfin!  peine si elle embrassait
la petite. Le dner ntait pas prt, nimporte! elle excusait la
cuisinire. Tout maintenant semblait permis  cette fille.

Souvent son mari, remarquant sa pleur, lui demandait si elle ne
se trouvait point malade.

-- Non, disait Emma.

-- Mais, rpliquait-il, tu es toute drle ce soir?

-- Eh! ce nest rien! ce nest rien!

Il y avait mme des jours o,  peine rentre, elle montait dans
sa chambre; et Justin, qui se trouvait l, circulait  pas muets,
plus ingnieux  la servir quune excellente camriste. Il plaait
les allumettes, le bougeoir, un livre, disposait sa camisole,
ouvrait les draps.

-- Allons, disait-elle, cest bien, va-ten!

Car il restait debout, les mains pendantes et les yeux ouverts,
comme enlac dans les fils innombrables dune rverie soudaine.

La journe du lendemain tait affreuse, et les suivantes taient
plus intolrables encore par limpatience quavait Emma de
ressaisir son bonheur, -- convoitise pre, enflamme dimages
connues, et qui, le septime jour, clatait tout  laise dans les
caresses de Lon. Ses ardeurs,  lui, se cachaient sous des
expansions dmerveillement et de reconnaissance. Emma gotait cet
amour dune faon discrte et absorbe, lentretenait par tous les
artifices de sa tendresse, et tremblait un peu quil ne se perdt
plus tard.

Souvent elle lui disait, avec des douceurs de voix mlancolique:

-- Ah! tu me quitteras, toi... tu te marieras!... tu seras comme
les autres.

Il demandait:

-- Quels autres?

-- Mais les hommes, enfin, rpondait-elle.

Puis, elle ajoutait en le repoussant dun geste langoureux:

-- Vous tes tous des infmes!

Un jour quils causaient philosophiquement des dsillusions
terrestres, elle vint  dire (pour exprimenter sa jalousie ou
cdant peut-tre  un besoin dpanchement trop fort)
quautrefois, avant lui, elle avait aim quelquun, pas comme
toi! reprit-elle vite, protestant sur la tte de sa fille quil
ne stait rien pass.

Le jeune homme la crut, et nanmoins la questionna pour savoir ce
quil faisait.

-- Il tait capitaine de vaisseau, mon ami.

Ntait-ce pas prvenir toute recherche, et en mme temps se poser
trs haut, par cette prtendue fascination exerce sur un homme
qui devait tre de nature belliqueuse et accoutum,  des
hommages?

Le clerc sentit alors linfimit de sa position; il envia des
paulettes, des croix, des titres. Tout cela devait lui plaire: il
sen doutait  ses habitudes dispendieuses.

Cependant Emma taisait quantit de ses extravagances, telle que
lenvie davoir, pour lamener  Rouen, un tilbury bleu, attel
dun cheval anglais, et conduit par un groom en bottes  revers.
Ctait Justin qui lui en avait inspir le caprice, en la
suppliant de le prendre chez elle comme valet de chambre; et, si
cette privation nattnuait pas  chaque rendez-vous le plaisir de
larrive, elle augmentait certainement lamertume du retour.

Souvent lorsquils parlaient ensemble de Paris, elle finissait par
murmurer:

-- Ah! que nous serions bien l pour vivre!

-- Ne sommes-nous pas heureux? reprenait doucement le jeune homme,
en lui passant la main sur ses bandeaux.

-- Oui, cest vrai, disait-elle, le suis folle; embrasse-moi!

Elle tait pour son mari plus charmante que jamais, lui faisait
des crmes  la pistache et jouait des valses aprs dner. Il se
trouvait donc le plus fortun des mortels, et Emma vivait sans
inquitude, lorsquun soir, tout  coup:

-- Cest mademoiselle Lempereur, nest-ce pas, qui te donne des
leons?

-- Oui.

-- Eh bien, je lai vue tantt, reprit Charles, chez madame
Ligeard. Je lui ai parl de toi; elle ne te connat pas.

Ce fut comme un coup de foudre. Cependant elle rpliqua dun air
naturel:

-- Ah! sans doute, elle aura oubli mon nom?

-- Mais il y a peut-tre  Rouen, dit le mdecin, plusieurs
demoiselles Lempereur qui sont matresses de piano?

-- Cest possible!

Puis, vivement:

-- Jai pourtant ses reus, tiens! regarde.

Et elle alla au secrtaire, fouilla tous les tiroirs, confondit
les papiers et finit si bien par perdre la tte, que Charles
lengagea fort  ne point se donner tant de mal pour ces
misrables quittances.

-- Oh! je les trouverai, dit-elle.

En effet, ds le vendredi suivant, Charles, en passant une de ses
bottes dans le cabinet noir o lon serrait ses habits, sentit une
feuille de papier entre le cuir et sa chaussette, il la prit et
lut:

Reu, pour trois mois de leons, plus diverses fournitures, la
somme de soixante-cinq francs. FELICIE LEMPEREUR, professeur de
musique.

-- Comment diable est-ce dans mes bottes?

-- Ce sera, sans doute, rpondit-elle, tomb du vieux carton aux
factures, qui est sur le bord de la planche.

 partir de ce moment, son existence ne fut plus quun assemblage
de mensonges, o elle enveloppait son amour comme dans des voiles,
pour le cacher.

Ctait un besoin, une manie, un plaisir, au point que, si elle
disait avoir pass, hier par le ct droit dune rue, il fallait
croire quelle avait pris par le ct gauche.

Un matin quelle venait de partir, selon sa coutume, assez
lgrement vtue, il tomba de la neige tout  coup; et comme
Charles regardait le temps  la fentre, il aperut M. Bournisien
dans le boc du sieur Tuvache qui le conduisait  Rouen. Alors il
descendit confier  lecclsiastique un gros chle pour quil le
remt  Madame, sitt quil arriverait  la Croix rouge.  peine
fut-il  lauberge que Bournisien demanda o tait la femme du
mdecin dYonville. Lhtelire rpondit quelle frquentait fort
peu son tablissement. Aussi, le soir, en reconnaissant madame
Bovary dans lHirondelle, le cur lui conta son embarras, sans
paratre, du reste y attacher de limportance; car il entama
lloge dun prdicateur qui pour lors faisait merveilles  la
cathdrale, et que toutes les dames couraient entendre.

Nimporte sil navait point demand dexplications, dautres plus
tard pourraient se montrer moins discrets. Aussi jugea-t-elle
utile de descendre chaque fois  la Croix rouge, de sorte que les
bonnes gens de son village qui la voyaient dans lescalier ne se
doutaient de rien.

Un jour pourtant, M. Lheureux la rencontra qui sortait de lhtel
de Boulogne au bras de Lon; et elle eut peur, simaginant quil
bavarderait. Il ntait pas si bte.

Mais trois jours aprs, il entra dans sa chambre, ferma la porte
et dit:

-- Jaurais besoin dargent.

Elle dclara ne pouvoir lui en donner. Lheureux se rpandit en
gmissements, et rappela toutes les complaisances quil avait
eues.

En effet, des deux billets souscrits par Charles, Emma jusqu
prsent nen avait pay quun seul. Quant au second, le marchand,
sur sa prire, avait consenti  le remplacer par deux autres, qui
mme avaient t renouvels  une fort longue chance. Puis il
tira de sa poche une liste de fournitures non soldes,  savoir:
les rideaux, le tapis, ltoffe pour les fauteuils, plusieurs
robes et divers articles de toilette, dont la valeur se montait 
la somme de deux mille francs environ.

Elle baissa la tte; il reprit:

-- Mais, si vous navez pas despces, vous avez du bien.

Et il indiqua une mchante masure sise  Barneville, prs
dAumale, qui ne rapportait pas grand-chose. Cela dpendait
autrefois dune petite ferme vendue par M. Bovary pre, car
Lheureux savait tout, jusqu la contenance dhectares, avec le
nom des voisins.

-- Moi,  votre place, disait-il, je me librerais, et jaurais
encore le surplus de largent.

Elle objecta la difficult dun acqureur; il donna lespoir den
trouver; mais elle demanda comment faire pour quelle pt vendre.

-- Navez-vous pas la procuration? rpondit-il.

Ce mot lui arriva comme une bouffe dair frais.

-- Laissez-moi la note, dit Emma.

-- Oh! ce nest pas la peine! reprit Lheureux.

Il revint la semaine suivante, et se vanta davoir, aprs force
dmarches, fini par dcouvrir un certain Langlois qui, depuis
longtemps, guignait la proprit sans faire connatre son prix.

-- Nimporte le prix! scria-t-elle.

Il fallait attendre, au contraire, tter ce gaillard-l. La chose
valait la peine dun voyage, et, comme elle ne pouvait faire ce
voyage, il offrir de se rendre sur les lieux, pour saboucher avec
Langlois. Une fois revenu, il annona que lacqureur proposait
quatre mille francs.

Emma spanouit  cette nouvelle.

-- Franchement, ajouta-t-il, cest bien pay.

Elle toucha la moiti de la somme immdiatement, et, quand elle
fut pour solder son mmoire, le marchand lui dit:

-- Cela me fait de la peine, parole dhonneur, de vous voir vous
dessaisir tout dun coup dune somme aussi consquente que celle-
l.

Alors, elle regarda les billets de banque; et, rvant au nombre
illimit de rendez-vous que ces deux mille francs reprsentaient:

-- Comment! comment! balbutia-t-elle.

-- Oh! reprit-il en riant dun air bonhomme, on met tout ce que
lon veut sur les factures. Est-ce que je ne connais pas les
mnages?

Et il la considrait fixement, tout en tenant  sa main deux longs
papiers quil faisait glisser entre ses ongles. Enfin, ouvrant son
portefeuille, il tala sur la table quatre billets  ordre, de
mille francs chacun.

-- Signez-moi cela, dit-il, et gardez tout.

Elle se rcria, scandalise.

-- Mais, si je vous donne le surplus, rpondit effrontment
M. Lheureux, nest-ce pas vous rendre service,  vous?

Et, prenant une plume, il crivit au bas du mmoire: Reu de
madame Bovary quatre mille francs.

-- Qui vous inquite, puisque vous toucherez dans six mois
larrir de votre baraque, et que je vous place lchance du
dernier billet pour aprs le payement?

Emma sembarrassait un peu dans ses calculs, et les oreilles lui
tintaient comme si des pices dor, sventrant de leurs sacs,
eussent sonn tout autour delle sur le parquet. Enfin Lheureux
expliqua quil avait un sien ami Vinart, banquier  Rouen, lequel
allait escompter ces quatre billets, puis il remettrait lui-mme 
Madame le surplus de la dette relle.

Mais au lieu de deux mille francs, il nen apporta que dix-huit
cents, car lami Vinart (comme de juste) en avait prlev deux
cents, pour frais de commission et descompte.

Puis il rclama ngligemment une quittance.

-- Vous comprenez..., dans le commerce..., quelquefois... Et avec
la date, sil vous plat, la date.

Un horizon de fantaisies ralisables souvrit alors devant Emma.
Elle eut assez de prudence pour mettre en rserve mille cus, avec
quoi furent pays, lorsquils churent, les trois premiers
billets; mais le quatrime, par hasard, tomba dans la maison un
jeudi, et Charles, boulevers, attendit patiemment le retour de sa
femme pour avoir des explications.

Si elle ne lavait point instruit de ce billet, ctait afin de
lui pargner des tracas domestiques; elle sassit sur ses genoux,
le caressa, roucoula, fit une longue numration de toutes les
choses indispensables prises  crdit.

-- Enfin, tu conviendras que, vu la quantit, ce nest pas trop
cher.

Charles,  bout dides, bientt eut recours  lternel Lheureux,
qui jura de calmer les choses, si Monsieur lui signait deux
billets, dont lun de sept cents francs, payable dans trois mois.
Pour se mettre en mesure, il crivit  sa mre une lettre
pathtique. Au lieu denvoyer la rponse, elle vint elle-mme; et,
quand Emma voulut savoir sil en avait tir quelque chose:

-- Oui, rpondit-il. Mais elle demande  connatre la facture.

Le lendemain, au point du jour, Emma courut chez M. Lheureux le
prier de refaire une autre note, qui ne dpasst point mille
francs; car pour montrer celle de quatre mille, il et fallu dire
quelle en avait pay les deux tiers, avouer consquemment la
vente de limmeuble, ngociation bien conduite par le marchand, et
qui ne fut effectivement connue que plus tard.

Malgr le prix trs bas de chaque article, madame Bovary mre ne
manqua point de trouver la dpense exagre.

-- Ne pouvait-on se passer dun tapis? Pourquoi avoir renouvel
ltoffe des fauteuils? De mon temps, on avait dans une maison un
seul fauteuil, pour les personnes ges, -- du moins, ctait
comme cela chez ma mre, qui tait une honnte femme, je vous
assure.

-- Tout le monde ne peut tre riche! Aucune fortune ne tient
contre le coulage! Je rougirais de me dorloter comme vous faites!
et pourtant, moi, je suis vieille, jai besoin de soins... En
voil! en voil, des ajustements! des flaflas! Comment! de la soie
pour doublure,  deux francs!... tandis quon trouve du jaconas 
dix sous, et mme  huit sous qui fait parfaitement laffaire.

Emma, renverse sur la causeuse, rpliquait le plus tranquillement
possible:

-- Eh! madame, assez! assez!...

Lautre continuait  la sermonner, prdisant quils finiraient 
lhpital. Dailleurs, ctait la faute de Bovary. Heureusement
quil avait promis danantir cette procuration...

-- Comment?

-- Ah! il me la jur, reprit la bonne femme.

Emma ouvrit la fentre, appela Charles, et le pauvre garon fut
contraint davouer la parole arrache par sa mre.

Emma disparut, puis rentra vite en lui tendant majestueusement une
grosse feuille de papier.

-- Je vous remercie, dit la vieille femme.

Et elle jeta dans le feu la procuration.

Emma se mit  rire dun rire strident, clatant, continu: elle
avait une attaque de nerfs.

-- Ah! mon Dieu! scria Charles. Eh! tu as tort aussi toi! tu
viens lui faire des scnes!...

Sa mre, en haussant les paules, prtendait que tout cela
ctaient des gestes.

Mais Charles, pour la premire fois se rvoltant, prit la dfense
de sa femme, si bien que madame Bovary mre voulut sen aller.
Elle partit ds le lendemain, et, sur le seuil, comme il essayait
 la retenir, elle rpliqua:

-- Non, non! Tu laimes mieux que moi, et tu as raison, cest dans
lordre. Au reste, tant pis! tu verras!... Bonne sant!... car je
ne suis pas prs, comme tu dis, de venir lui faire des scnes.

Charles nen resta pas moins fort penaud vis--vis dEmma, celle-
ci ne cachant point la rancune quelle lui gardait pour avoir
manqu de confiance; il fallut bien des prires avant quelle
consentt  reprendre sa procuration, et mme il laccompagna chez
M. Guillaumin pour lui en faire faire une seconde, toute pareille.

-- Je comprends cela, dit le notaire; un homme de science ne peut
sembarrasser aux dtails pratiques de la vie.

Et Charles se sentit soulag par cette rflexion pateline, qui
donnait  sa faiblesse les apparences flatteuses dune
proccupation suprieure.

Quel dbordement, le jeudi daprs,  lhtel, dans leur chambre,
avec Lon! Elle rit, pleura, chanta, dansa, fit monter des
sorbets, voulut fumer des cigarettes, lui parut extravagante, mais
adorable, superbe.

Il ne savait pas quelle raction de tout son tre la poussait
davantage  se prcipiter sur les jouissances de la vie. Elle
devenait irritable, gourmande, et voluptueuse; et elle se
promenait avec lui dans les rues, tte haute, sans peur, disait-
elle, de se compromettre. Parfois, cependant, Emma tressaillait 
lide soudaine de rencontrer Rodolphe; car il lui semblait, bien
quils fussent spars pour toujours, quelle ntait pas
compltement affranchie de sa dpendance.

Un soir, elle ne rentra point  Yonville. Charles en perdait la
tte, et la petite Berthe, ne voulant pas se coucher sans sa
maman, sanglotait  se rompre la poitrine. Justin tait parti au
hasard sur la route. M. Homais en avait quitt sa pharmacie.

Enfin,  onze heures, ny tenant plus, Charles attela son boc,
sauta dedans, fouetta sa bte et arriva vers deux heures du matin
 la Croix rouge. Personne. Il pensa que le clerc peut-tre
lavait vue; mais o demeurait-il? Charles, heureusement, se
rappela ladresse de son patron. Il y courut.

Le jour commenait  paratre. Il distingua des panonceaux au-
dessus dune porte; il frappa. Quelquun, sans ouvrir, lui cria le
renseignement demand, tout en ajoutant force injures contre ceux
qui drangeaient le monde pendant la nuit.

La maison que le clerc habitait navait ni sonnette, ni marteau,
ni portier. Charles donna de grands coups de poing contre les
auvents: Un agent de police vint  passer; alors il eut peur et
sen alla.

-- Je suis fou, se disait-il; sans doute, on laura retenue 
dner chez M. Lormeaux.

La famille Lormeaux nhabitait plus Rouen.

-- Elle sera reste  soigner madame Dubreuil. Eh! madame Dubreuil
est morte depuis dix mois!...

O est-elle donc?

Une ide lui vint. Il demanda, dans un caf, lAnnuaire; et
chercha vite le nom de mademoiselle Lempereur, qui demeurait rue
de la Renelle-des-Maroquiniers, n 74.

Comme il entrait dans cette rue, Emma parut elle-mme  lautre
bout; il se jeta sur elle plutt quil ne lembrassa, en
scriant:

-- Qui ta retenue hier?

-- Jai t malade.

-- Et de quoi?... O?... Comment?...

Elle se passa la main sur le front, et rpondit:

-- Chez mademoiselle Lempereur.

-- Jen tais sr! Jy allais.

-- Oh! ce nest pas la peine, dit Emma. Elle vient de sortit tout
 lheure; mais,  lavenir, tranquillise-toi. Je ne suis pas
libre, tu comprends, si je sais que le moindre retard te
bouleverse ainsi.

Ctait une manire de permission quelle se donnait de ne point
se gner dans ses escapades. Aussi en profita-t-elle tout  son
aise, largement. Lorsque lenvie la prenait de voir Lon, elle
partait sous nimporte quel prtexte, et, comme il ne lattendait
pas ce jour-l, elle allait le chercher  son tude.

Ce fut un grand bonheur les premires fois; mais bientt il ne
cacha plus la vrit,  savoir: que son patron se plaignait fort
de ces drangements.

-- Ah bah! viens donc, disait-elle.

Et il sesquivait.

Elle voulut quil se vtt tout en noir et se laisst pousser une
pointe au menton, pour ressembler aux portraits de Louis XIII.
Elle dsira connatre son logement, le trouva mdiocre; il en
rougit, elle ny prit garde, puis lui conseilla dacheter des
rideaux pareils aux siens, et comme il objectait la dpense:

-- Ah! ah! tu tiens  tes petits cus! dit-elle en riant.

Il fallait que Lon, chaque fois, lui racontt toute sa conduite,
depuis le dernier rendez-vous. Elle demanda des vers, des vers
pour elle, une pice damour en son honneur; jamais il ne put
parvenir  trouver la rime du second vers, et il finit par copier
un sonnet dans un keepsake.

Ce fut moins par vanit que dans le seul but de lui complaire. Il
ne discutait pas ses ides; il acceptait tous ses gots; il
devenait sa matresse plutt quelle ntait la sienne. Elle avait
des paroles tendres avec des baisers qui lui emportaient lme. O
donc avait-elle appris cette corruption, presque immatrielle 
force dtre profonde et dissimule?


VI

Dans les voyages quil faisait pour la voir, Lon souvent avait
dn chez le pharmacien, et stait cru contraint, par politesse,
de linviter  son tour.

-- Volontiers! avait rpondu M. Homais; il faut, dailleurs, que
je me retrempe un peu, car je mencrote ici. Nous irons au
spectacle, au restaurant, nous ferons des folies!

-- Ah! bon ami! murmura tendrement madame Homais, effraye des
prils vagues quil se disposait  courir.

-- Eh bien, quoi? tu trouves que je ne ruine pas assez ma sant 
vivre parmi les manations continuelles de la pharmacie! Voil, du
reste, le caractre des femmes: elles sont jalouses de la Science,
puis sopposent  ce que lon prenne les plus lgitimes
distractions. Nimporte, comptez sur moi; un de ces jours, je
tombe  Rouen et nous ferons sauter ensemble les monacos.

Lapothicaire, autrefois, se ft bien gard dune telle
expression; mais il donnait maintenant dans un genre foltre et
parisien quil trouvait du meilleur got; et, comme madame Bovary,
sa voisine, il interrogeait le clerc curieusement sur les moeurs
de la capitale, mme il parlait argot afin dblouir... les
bourgeois, disant _turne, bazar, chicard, chicandard, Breda-
street, _et _Je me la casse_, pour: Je men vais.

Donc, un jeudi, Emma fut surprise de rencontrer, dans la cuisine
du Lion dor, M. Homais en costume de voyageur, cest--dire
couvert dun vieux manteau quon ne lui connaissait pas, tandis
quil portait dune main une valise, et, de lautre, la
chancelire de son tablissement. Il navait confi son projet 
personne, dans la crainte dinquiter le public par son absence.

Lide de revoir les lieux o stait passe sa jeunesse
lexaltait sans doute, car tout le long du chemin il narrta pas
de discourir; puis,  peine arriv, il sauta vivement de la
voiture pour se mettre en qute de Lon; et le clerc eut beau se
dbattre, M. Homais lentrana vers le grand caf de Normandie, o
il entra majestueusement sans retirer son chapeau, estimant fort
provincial de se dcouvrir dans un endroit public.

Emma attendit Lon trois quarts dheure. Enfin elle courut  son
tude, et, perdue dans toute sorte de conjectures, laccusant
dindiffrence et se reprochant  elle-mme sa faiblesse, elle
passa laprs-midi le front coll contre les carreaux.

Ils taient encore  deux heures attabls lun devant lautre. La
grande salle se vidait; le tuyau du pole, en forme de palmier,
arrondissait au plafond blanc sa gerbe dore; et prs deux,
derrire le vitrage, en plein soleil, un petit jet deau
gargouillait dans un bassin de marbre o, parmi du cresson et des
asperges, trois homards engourdis sallongeaient jusqu des
cailles, toutes couches en pile, sur le flanc.

Homais se dlectait. Quoiquil se grist de luxe encore plus que
de bonne chre, le vin de Pomard, cependant, lui excitait un peu
les facults, et, lorsque apparut lomelette au rhum, il exposa
sur les femmes des thories immorales. Ce qui le sduisait par-
dessus tout, ctait le chic. Il adorait une toilette lgante
dans un appartement bien meubl, et, quant aux qualits
corporelles, ne dtestait pas le morceau.

Lon contemplait la pendule avec dsespoir. Lapothicaire buvait,
mangeait, parlait.

-- Vous devez tre, dit-il tout  coup, bien priv  Rouen. Du
reste, vos amours ne logent pas loin.

Et, comme lautre rougissait:

-- Allons, soyez franc! Nierez-vous qu Yonville...?

Le jeune homme balbutia.

-- Chez madame Bovary, vous ne courtisiez point...?

-- Et qui donc?

-- La bonne!

Il ne plaisantait pas; mais, la vanit lemportant sur toute
prudence, Lon, malgr lui, se rcria. Dailleurs, il naimait que
les femmes brunes.

-- Je vous approuve, dit le pharmacien; elles ont plus de
temprament.

Et se penchant  loreille de son ami, il indiqua les symptmes
auxquels on reconnaissait quune femme avait du temprament. Il se
lana mme dans une digression ethnographique: lAllemande tait
vaporeuse, la Franaise libertine, lItalienne passionne.

-- Et les ngresses? demanda le clerc.

-- Cest un got dartiste, dit Homais. -- Garon! deux demi-
tasses!

-- Partons-nous? reprit  la fin Lon simpatientant.

-- _Yes_.

Mais il voulut, avant de sen aller, voir le matre de
ltablissement et lui adressa quelques flicitations.

Alors le jeune homme, pour tre seul, allgua quil avait affaire.

-- Ah! je vous escorte! dit Homais.

Et, tout en descendant les rues avec lui, il parlait de sa femme,
de ses enfants, de leur avenir et de sa pharmacie, racontait en
quelle dcadence elle tait autrefois, et le point de perfection
o il lavait monte.

Arriv devant lhtel de Boulogne, Lon le quitta brusquement,
escalada lescalier, et trouva sa matresse en grand moi.

Au nom du pharmacien, elle semporta. Cependant, il accumulait de
bonnes raisons; ce ntait pas sa faute, ne connaissait-elle pas
M. Homais? pouvait-elle croire quil prfrt sa compagnie? Mais
elle se dtournait; il la retint; et, saffaissant sur les genoux,
il lui entoura la taille de ses deux bras, dans une pose
langoureuse toute pleine de concupiscence et de supplication.

Elle tait debout; ses grands yeux enflamms le regardaient
srieusement et presque dune faon terrible. Puis des larmes les
obscurcirent, ses paupires roses sabaissrent, elle abandonna
ses mains, et Lon les portait  sa bouche lorsque parut un
domestique, avertissant Monsieur quon le demandait.

-- Tu vas revenir? dit-elle.

-- Oui.

-- Mais quand?

-- Tout  lheure.

-- Cest un truc, dit le pharmacien en apercevant Lon. Jai voulu
interrompre cette visite qui me paraissait vous contrarier. Allons
chez Bridoux prendre un verre de garus.

Lon jura quil lui fallait retourner  son tude. Alors
lapothicaire fit des plaisanteries sur les paperasses, la
procdure.

-- Laissez donc un peu Cujas et Bartole, que diable! Qui vous
empche? Soyez un brave! Allons chez Bridoux; vous verrez son
chien. Cest trs curieux!

Et comme le clerc sobstinait toujours:

-- Jy vais aussi. Je lirai un journal en vous attendant, ou je
feuilletterai un Code.

Lon, tourdi par la colre dEmma, le bavardage de M. Homais et
peut-tre les pesanteurs du djeuner, restait indcis et comme
sous la fascination du pharmacien qui rptait:

-- Allons chez Bridoux! cest  deux pas, rue Malpalu.

Alors, par lchet, par btise, par cet inqualifiable sentiment
qui nous entrane aux actions les plus antipathiques, il se laissa
conduire chez Bridoux; et ils le trouvrent dans sa petite cour,
surveillant trois garons qui haletaient  tourner la grande roue
dune machine pour faire de leau de Seltz... Homais leur donna
des conseils; il embrassa Bridoux; on prit le garus. Vingt fois
Lon voulut sen aller; mais lautre larrtait par le bras en lui
disant:

-- Tout  lheure! je sors. Nous irons au Fanal de Rouen, voir ces
messieurs. Je vous prsenterai  Thomassin.

Il sen dbarrassa pourtant et courut dun bond jusqu lhtel.
Emma ny tait plus.

Elle venait de partir, exaspre. Elle le dtestait maintenant. Ce
manque de parole au rendez-vous lui semblait un outrage, et elle
cherchait encore dautres raisons pour sen dtacher: il tait
incapable dhrosme, faible, banal, plus mou quune femme, avare
dailleurs et pusillanime.

Puis, se calmant, elle finit par dcouvrir quelle lavait sans
doute calomni. Mais le dnigrement de ceux que nous aimons
toujours nous en dtache quelque peu. Il ne faut pas toucher aux
idoles: la dorure en reste aux mains.

Ils en vinrent  parler plus souvent de choses indiffrentes 
leur amour; et, dans les lettres quEmma lui envoyait, il tait
question de fleurs, de vers, de la lune et des toiles, ressources
naves dune passion affaiblie, qui essayait de saviver  tous
les secours extrieurs. Elle se promettait continuellement, pour
son prochain voyage, une flicit profonde; puis elle savouait ne
rien sentir dextraordinaire. Cette dception seffaait vite sous
un espoir nouveau, et Emma revenait  lui plus enflamme, plus
avide. Elle se dshabillait brutalement, arrachant le lacet mince
de son corset, qui sifflait autour de ses hanches comme une
couleuvre qui glisse. Elle allait sur la pointe de ses pieds nus
regarder encore une fois si la porte tait ferme, puis elle
faisait dun seul geste tomber ensemble tous ses vtements; -- et,
ple, sans parler, srieuse, elle sabattait contre sa poitrine,
avec un long frisson.

Cependant, il y avait sur ce front couvert de gouttes froides, sur
ces lvres balbutiantes, dans ces prunelles gares, dans
ltreinte de ces bras, quelque chose dextrme, de vague et de
lugubre, qui semblait  Lon se glisser entre eux, subtilement,
comme pour les sparer.

Il nosait lui faire des questions; mais, la discernant si
exprimente, elle avait d passer, se disait-il, par toutes les
preuves de la souffrance et du plaisir. Ce qui le charmait
autrefois leffrayait un peu maintenant. Dailleurs, il se
rvoltait contre labsorption, chaque jour plus grande, de sa
personnalit. Il en voulait  Emma de cette victoire permanente.
Il sefforait mme  ne pas la chrir; puis, au craquement de ses
bottines, il se sentait lche, comme les ivrognes  la vue des
liqueurs fortes.

Elle ne manquait point, il est vrai, de lui prodiguer toute sorte
dattentions, depuis les recherches de table jusquaux
coquetteries du costume et aux langueurs du regard. Elle apportait
dYonville des roses dans son sein, quelle lui jetait  la
figure, montrait des inquitudes pour sa sant, lui donnait des
conseils sur sa conduite; et, afin de le retenir davantage,
esprant que le ciel peut-tre sen mlerait, elle lui passa
autour du cou une mdaille de la Vierge. Elle sinformait, comme
une mre vertueuse, de ses camarades. Elle lui disait:

-- Ne les vois pas, ne sors pas, ne pense qu nous; aime-moi!

Elle aurait voulu pouvoir surveiller sa vie, et lide lui vint de
le faire suivre dans les rues. Il y avait toujours, prs de
lhtel, une sorte de vagabond qui accostait les voyageurs et qui
ne refuserait pas... Mais sa fiert se rvolta.

-- Eh! tant pis! quil me trompe, que mimporte! est-ce que jy
tiens?

Un jour quils staient quitts de bonne heure, et quelle sen
revenait seule par le boulevard, elle aperut les murs de son
couvent; alors elle sassit sur un banc,  lombre des ormes. Quel
calme dans ce temps-l! comme elle enviait les ineffables
sentiments damour quelle tchait, daprs des livres, de se
figurer!

Les premiers mois de son mariage, ses promenades  cheval dans la
fort, le Vicomte qui valsait, et Lagardy chantant, tout repassa
devant ses yeux... Et Lon lui parut soudain dans le mme
loignement que les autres.

-- Je laime pourtant! se disait-elle.

Nimporte! elle ntait pas heureuse, ne lavait jamais t. Do
venait donc cette insuffisance de la vie, cette pourriture
instantane des choses o elle sappuyait?... Mais, sil y avait
quelque part un tre fort et beau, une nature valeureuse, pleine 
la fois dexaltation et de raffinements, un coeur de pote sous
une forme dange, lyre aux cordes dairain, sonnant vers le ciel
des pithalames lgiaques, pourquoi, par hasard, ne le
trouverait-elle pas? Oh! quelle impossibilit! Rien, dailleurs,
ne valait la peine dune recherche; tout mentait! Chaque sourire
cachait un billement dennui, chaque joie une maldiction, tout
plaisir son dgot, et les meilleurs baisers ne vous laissaient
sur la lvre quune irralisable envie dune volupt plus haute.

Un rle mtallique se trana dans les airs et, quatre coups se
firent entendre  la cloche du couvent. Quatre heures! et il lui
semblait quelle tait l, sur ce banc, depuis lternit. Mais un
infini de passions peut tenir dans une minute, comme une foule
dans un petit espace.

Emma vivait tout occupe des siennes, et ne sinquitait pas plus
de largent quune archiduchesse.

Une fois pourtant, un homme dallure chtive, rubicond et chauve,
entra chez elle, se dclarant envoy par M. Vinart, de Rouen. Il
retira les pingles qui fermaient la poche latrale de sa longue
redingote verte, les piqua sur sa manche et tendit poliment un
papier.

Ctait un billet de sept cents francs, souscrit par elle, et que
Lheureux, malgr toutes ses protestations, avait pass  lordre
de Vinart.

Elle expdia chez lui sa domestique. Il ne pouvait venir.

Alors, linconnu, qui tait rest debout, lanant de droite et de
gauche des regards curieux que dissimulaient ses gros sourcils
blonds, demanda dun air naf:

-- Quelle rponse apporter  M. Vinart?

-- Eh bien, rpondit Emma, dites-lui... que je nen ai pas... Ce
sera la semaine prochaine... Quil attende... oui, la semaine
prochaine.

Et le bonhomme sen alla sans souffler mot.

Mais, le lendemain,  midi, elle reut un prott; et la vue du
papier timbr, o stalait  plusieurs reprises et en gros
caractres: Matre Hareng, huissier  Buchy, leffraya si fort,
quelle courut en toute hte chez le marchand dtoffes.

Elle le trouva dans sa boutique, en train de ficeler un paquet.

-- Serviteur! dit-il, je suis  vous.

Lheureux nen continua pas moins sa besogne, aid par une jeune
fille de treize ans environ, un peu bossue, et qui lui servait 
la fois de commis et de cuisinire.

Puis, faisant claquer ses sabots sur les planches de la boutique,
il monta devant Madame au premier tage, et lintroduisit dans un
troit cabinet, o un gros bureau en bois de sape supportait
quelques registres, dfendus transversalement par une barre de fer
cadenasse. Contre le mur, sous des coupons dindienne, on
entrevoyait un coffre-fort, mais dune telle dimension, quil
devait contenir autre chose que des billets et de largent.
M. Lheureux, en effet, prtait sur gages, et cest l quil avait
mis la chane en or de madame Bovary, avec les boucles doreilles
du pauvre pre Tellier, qui, enfin contraint de vendre, avait
achet  Quincampoix un maigre fonds dpicerie, o il se mourait
de son catarrhe, au milieu de ses chandelles moins jaunes que sa
figure.

Lheureux sassit dans son large fauteuil de paille, en disant:

-- Quoi de neuf?

-- Tenez.

Et elle lui montra le papier.

-- Eh bien, quy puis-je?

Alors, elle semporta, rappelant la parole quil avait donne de
ne pas faire circuler ses billets; il en convenait.

-- Mais jai t forc moi-mme, javais le couteau sur la gorge.

-- Et que va-t-il arriver, maintenant? reprit-elle.

-- Oh! cest bien simple: un jugement du tribunal, et puis la
saisie...; bernique!

Emma se retenait pour ne pas le battre. Elle lui demanda doucement
sil ny avait pas moyen de calmer M. Vinart.

-- Ah bien, oui! calmer Vinart; vous ne le connaissez gure; il
est plus froce quun Arabe.

Pourtant il fallait que M. Lheureux sen mlt.

-- coutez donc! il me semble que, jusqu prsent, jai t assez
bon pour vous.

Et, dployant un de ses registres:

-- Tenez!

Puis, remontant la page avec son doigt:

-- Voyons..., voyons... Le 3 aot, deux cents francs... Au 17
juin, cent cinquante... 23 mars, quarante-six... En avril...

Il sarrta, comme craignant de faire quelque sottise.

-- Et je ne dis rien des billets souscrits par Monsieur, un de
sept cents francs, un autre de trois cents! Quant  vos petits
acomptes, aux intrts, a nen finit pas, on sy embrouille. Je
ne men mle plus!

Elle pleurait, elle lappela mme son bon monsieur Lheureux.
Mais il se rejetait toujours sur ce mtin de Vinart.
Dailleurs, il navait pas un centime, personne  prsent ne le
payait, on lui mangeait la laine sur le dos, un pauvre boutiquier
comme lui ne pouvait faire davances.

Emma se taisait; et M. Lheureux, qui mordillonnait les barbes
dune plume, sans doute sinquita de son silence, car il reprit:

-- Au moins, si un de ces jours javais quelques rentres... Je
pourrais...

-- Du reste, dit-elle, ds que larrir de Barneville...

-- Comment?...

Et, en apprenant que Langlois navait pas encore pay, il parut
fort surpris. Puis, dune voix mielleuse:

-- Et nous convenons, dites-vous...?

-- Oh! de ce que vous voudrez!

Alors, il ferma les yeux pour rflchir, crivit quelques
chiffres, et, dclarant quil aurait grand mal, que la chose tait
scabreuse et quil se saignait, il dicta quatre billets de deux
cent cinquante francs, chacun, espacs les uns des autres  un
mois dchance.

-- Pourvu que Vinart veuille mentendre! Du reste cest convenu,
je ne lanterne pas, je suis rond comme une pomme.

Ensuite il lui montra ngligemment plusieurs marchandises
nouvelles, mais dont pas une, dans son opinion, ntait digne de
Madame.

-- Quand je pense que voil une robe  sept sous le mtre, et
certifie bon teint! Ils gobent cela pourtant! on ne leur conte
pas ce qui en est, vous pensez bien, voulant par cet aveu de
coquinerie envers les autres la convaincre tout  fait de sa
probit.

Puis il la rappela, pour lui montrer trois aunes de guipure quil
avait trouves dernirement dans une vendue.

-- Est-ce beau! disait Lheureux; on sen sert beaucoup maintenant,
comme ttes de fauteuils, cest le genre.

Et, plus prompt quun escamoteur, il enveloppa la guipure de
papier bleu et la mit dans les mains dEmma.

-- Au moins, que je sache...?

-- Ah! plus tard, reprit-il en lui tournant les talons.

Ds le soir, elle pressa Bovary dcrire  sa mre pour quelle
leur envoyt bien vite tout larrir de lhritage. La belle-mre
rpondit navoir plus rien; la liquidation tait close, et il leur
restait, outre Barneville, six cents livres de rente, quelle leur
servirait exactement.

Alors Madame expdia des factures chez deux ou trois clients, et
bientt usa largement de ce moyen, qui lui russissait. Elle avait
toujours soin dajouter en post-scriptum: Nen parlez pas  mon
mari, vous savez comme il est fier... Excusez-moi... Votre
servante... Il y eut quelques rclamations; elle les intercepta.

Pour se faire de largent, elle se mit  vendre ses vieux gants,
ses vieux chapeaux, la vieille ferraille; et elle marchandait avec
rapacit, -- son sang de paysanne la poussant au gain. Puis, dans
ses voyages  la ville, elle brocanterait des babioles, que
M. Lheureux,  dfaut dautres, lui prendrait certainement. Elle
sacheta des plumes dautruche, de la porcelaine chinoise et des
bahuts; elle empruntait  Flicit,  madame Lefranois, 
lhtelire de la Croix rouge,  tout le monde, nimporte o. Avec
largent quelle reut enfin de Barneville, elle paya deux
billets; les quinze cents autres francs scoulrent. Elle
sengagea de nouveau, et toujours ainsi!

Parfois, il est vrai, elle tchait de faire des calculs; mais elle
dcouvrait des choses si exorbitantes, quelle ny pouvait croire.
Alors elle recommenait, sembrouillait vite, plantait tout l et
ny pensait plus.

La maison tait bien triste, maintenant! On en voyait sortir les
fournisseurs avec des figures furieuses. Il y avait des mouchoirs
tranant sur les fourneaux; et la petite Berthe, au grand scandale
de madame Homais, portait des bas percs. Si Charles, timidement,
hasardait une observation, elle rpondait avec brutalit que ce
ntait point sa faute!

Pourquoi ces emportements? Il expliquait tout par son ancienne
maladie nerveuse; et, se, reprochant davoir pris pour des dfauts
ses infirmits, il saccusait dgosme, avait envie de courir
lembrasser.

-- Oh! non, se disait-il, je lennuierais!

Et il restait.

Aprs le dner, il se promenait seul dans le jardin; il prenait la
petite Berthe sur ses genoux, et, dployant son journal de
mdecine, essayait de lui apprendre  lire. Lenfant, qui
ntudiait jamais, ne tardait pas  ouvrir de grands yeux tristes
et se mettait  pleurer. Alors il la consolait; il allait lui
chercher de leau dans larrosoir pour faire des rivires sur le
sable, ou cassait les branches des trones pour planter des arbres
dans les plates-bandes, ce qui gtait peu le jardin; tout encombr
de longues herbes; on devait tant de journes  Lestiboudois! Puis
lenfant avait froid et demandait sa mre.

-- Appelle ta bonne, disait Charles. Tu sais bien, ma petite, que
ta maman ne veut pas quon la drange.

Lautomne commenait et dj les feuilles tombaient, -- comme il y
a deux ans, lorsquelle tait malade! -- Quand donc tout cela
finira-t-il!... Et il continuait  marcher, les deux mains
derrire le dos.

Madame tait dans sa chambre. On ny montait pas. Elle restait l
tout le long du jour, engourdie,  peine vtue, et, de temps 
autre, faisant fumer des pastilles du srail quelle avait
achetes  Rouen, dans la boutique dun Algrien. Pour ne pas
avoir la nuit auprs delle, cet homme tendu qui dormait, elle
finit,  force de grimaces, par le relguer au second tage; et
elle lisait jusquau matin des livres extravagants o il y avait
des tableaux orgiaques avec des situations sanglantes. Souvent une
terreur la prenait, elle poussait un cri, Charles accourait.

-- Ah! va-ten! disait-elle.

Ou, dautres fois, brle plus fort par cette flamme intime que
ladultre avivait, haletante, mue, tout en dsir, elle ouvrait
sa fentre, aspirait lair froid, parpillait au vent sa chevelure
trop lourde, et, regardant les toiles, souhaitait des amours de
prince. Elle pensait  lui,  Lon. Elle et alors tout donn pour
un seul de ces rendez-vous, qui la rassasiaient.

Ctait ses jours de gala. Elle les voulait splendides! et,
lorsquil ne pouvait payer seul la dpense, elle compltait le
surplus libralement, ce qui arrivait  peu prs toutes les fois.
Il essaya de lui faire comprendre quils seraient aussi bien
ailleurs, dans quelque htel plus modeste; mais elle trouva des
objections.

Un jour, elle tira de son sac six petites cuillers en vermeil
(ctait le cadeau de noces du pre Rouault), en le priant daller
immdiatement porter cela, pour elle, au mont-de-pit; et Lon
obit, bien que cette dmarche lui dplt. Il avait peur de se
compromettre.

Puis, en y rflchissant, il trouva que sa matresse prenait des
allures tranges, et quon navait peut-tre pas tort de vouloir
len dtacher.

En effet, quelquun avait envoy  sa mre une longue lettre
anonyme, pour la prvenir quil se perdait avec une femme marie;
et aussitt la bonne dame, entrevoyant lternel pouvantail des
familles, cest--dire la vague crature pernicieuse, la sirne,
le monstre, qui habite fantastiquement les profondeurs de lamour,
crivit  matre Dubocage son patron, lequel fut parfait dans
cette affaire. Il le tint durant trois quarts dheure, voulant lui
dessiller les yeux, lavertir du gouffre. Une telle intrigue
nuirait plus tard  son tablissement. Il le supplia de rompre,
et, sil ne faisait ce sacrifice dans son propre intrt, quil le
ft au moins pour lui, Dubocage!

Lon enfin avait jur de ne plus revoir Emma; et il se reprochait
de navoir pas tenu sa parole, considrant tout ce que cette femme
pourrait encore lui attirer dembarras et de discours, sans
compter les plaisanteries de ses camarades, qui se dbitaient le
matin, autour du pole. Dailleurs, il allait devenir premier
clerc: ctait le moment dtre srieux. Aussi renonait-il  la
flte, aux sentiments exalts,  limagination; -- car tout
bourgeois, dans lchauffement de sa jeunesse, ne ft-ce quun
jour, une minute, sest cru capable dimmenses passions, de hautes
entreprises. Le plus mdiocre libertin a rv des sultanes; chaque
notaire porte en soi les dbris dun pote.

Il sennuyait maintenant lorsque Emma, tout  coup, sanglotait sur
sa poitrine; et son coeur, comme les gens qui ne peuvent endurer
quune certaine dose de musique, sassoupissait dindiffrence au
vacarme dun amour dont il ne distinguait plus les dlicatesses.

Ils se connaissaient trop pour avoir ces bahissements de la
possession qui en centuplent la joie. Elle tait aussi dgote de
lui quil tait fatigu delle. Emma retrouvait dans ladultre
toutes les platitudes du mariage.

Mais comment pouvoir sen dbarrasser? Puis, elle avait beau se
sentir humilie de la bassesse dun tel bonheur, elle y tenait par
habitude ou par corruption; et, chaque jour, elle sy acharnait
davantage, tarissant toute flicit  la vouloir trop grande. Elle
accusait Lon de ses espoirs dus, comme sil lavait trahie; et
mme elle souhaitait une catastrophe qui ament leur sparation,
puisquelle navait pas le courage de sy dcider.

Elle nen continuait pas moins  lui crire des lettres
amoureuses, en vertu de cette ide, quune femme doit toujours
crire  son amant.

Mais, en crivant, elle percevait un autre homme, un fantme fait
de ses plus ardents souvenirs, de ses lectures les plus belles, de
ses convoitises les plus fortes; et il devenait  la fin si
vritable, et accessible, quelle en palpitait merveille, sans
pouvoir nanmoins le nettement imaginer, tant il se perdait, comme
un dieu, sous labondance de ses attributs. Il habitait la contre
bleutre o les chelles de soie se balancent  des balcons, sous
le souffle des fleurs, dans la clart de la lune. Elle le sentait
prs delle, il allait venir et lenlverait tout entire dans un
baiser. Ensuite elle retombait  plat, brise; car ces lans
damour vague la fatiguaient plus que de grandes dbauches.

Elle prouvait maintenant une courbature incessante et
universelle. Souvent mme, Emma recevait des assignations, du
papier timbr quelle regardait  peine. Elle aurait voulu ne plus
vivre, ou continuellement dormir.

Le jour de la mi-carme, elle ne rentra pas  Yonville; elle alla
le soir au bal masqu. Elle mit un pantalon de velours et des bas
rouges, avec une perruque  catogan et un lampion sur loreille.
Elle sauta toute la nuit au son furieux des trombones; on faisait
cercle autour delle; et elle se trouva le matin sur le pristyle
du thtre parmi cinq ou six masques, dbardeuses et matelots, des
camarades de Lon, qui parlaient daller souper.

Les cafs dalentour taient pleins. Ils avisrent sur le port un
restaurant des plus mdiocres, dont le matre leur ouvrit, au
quatrime tage, une petite chambre.

Les hommes chuchotrent dans un coin, sans doute se consultant sur
la dpense. Il y avait un clerc, deux carabins et un commis:
quelle socit pour elle! Quant aux femmes Emma saperut vite, au
timbre de leurs voix, quelles devaient tre, presque toutes, du
dernier rang. Elle eut peur alors, recula sa chaise et baissa les
yeux.

Les autres se mirent  manger. Elle ne mangea pas; elle avait le
front en feu, des picotements aux paupires et un froid de glace 
la peau. Elle sentait dans sa tte le plancher du bal,
rebondissant encore sous la pulsation rythmique des mille pieds
qui dansaient. Puis, lodeur du punch avec la fume des cigares
ltourdit. Elle svanouissait; on la porta devant la fentre.

Le jour commenait  se lever, et une grande tache de couleur
pourpre slargissait dans le ciel ple, du ct de Sainte-
Catherine. La rivire livide frissonnait au vent; il ny avait
personne sur les ponts; les rverbres steignaient.

Elle se ranima cependant, et vint  penser  Berthe, qui dormait
l-bas, dans la chambre de sa bonne. Mais une charrette pleine de
longs rubans de fer passa, en jetant contre le mur des maisons une
vibration mtallique assourdissante.

Elle sesquiva brusquement, se dbarrassa de son costume, dit 
Lon quil lui fallait sen retourner, et enfin resta seule 
lhtel de Boulogne. Tout et elle-mme lui taient insupportables.
Elle aurait voulu, schappant comme un oiseau, aller se rajeunir
quelque part, bien loin, dans les espaces immaculs.

Elle sortit, elle traversa le boulevard, la place Cauchoise et le
faubourg, jusqu une rue dcouverte qui dominait des jardins.
Elle marchait vite, le grand air la calmait: et peu  peu les
figures de la foule, les masques, les quadrilles, les lustres, le
souper, ces femmes, tout disparaissait comme des brumes emportes.
Puis, revenue  la Croix rouge, elle se jeta sur son lit, dans la
petite chambre du second, o il y avait les images de la Tour de
Nesle.  quatre heures du soir, Hivert la rveilla.

En rentrant chez elle, Flicit lui montra derrire la pendule un
papier gris. Elle lut:

En vertu de la grosse, en forme excutoire dun jugement...

Quel jugement? La veille, en effet, on avait apport un autre
papier quelle ne connaissait pas; aussi fut-elle stupfaite de
ces mots:

Commandement de par le roi, la loi et justice,  madame
Bovary...

Alors, sautant plusieurs lignes, elle aperut:

Dans vingt-quatre heures pour tout dlai. -- Quoi donc?Payer la
somme totale de huit mille francs. Et mme il y avait plus bas:
Elle y sera contrainte par toute voie de droit, et notamment par
la saisie excutoire de ses meubles et effets.

Que faire?... Ctait dans vingt-quatre heures; demain! Lheureux,
pensa-t-elle, voulait sans doute leffrayer encore; car elle
devina du coup toutes ses manoeuvres, le but de ses complaisances.
Ce qui la rassurait, ctait lexagration mme de la somme.

Cependant,  force dacheter, de ne pas payer, demprunter, de
souscrire des billets, puis de renouveler ces billets, qui
senflaient  chaque chance nouvelle, elle avait fini par
prparer au sieur Lheureux un capital, quil attendait
impatiemment pour ses spculations.

Elle se prsenta chez lui dun air dgag.

-- Vous savez ce qui marrive? Cest une plaisanterie sans doute!

-- Non.

-- Comment cela?

Il se dtourna lentement, et lui dit en se croisant les bras:

-- Pensiez-vous, ma petite dame, que jallais, jusqu la
consommation des sicles, tre votre fournisseur et banquier pour
lamour de Dieu? Il faut bien que je rentre dans mes dbourss,
soyons justes!

Elle se rcria sur la dette.

-- Ah! tant pis! le tribunal la reconnue! il y a jugement! on
vous la signifi! Dailleurs, ce nest pas moi, cest Vinart.

-- Est-ce que vous ne pourriez...?

-- Oh! rien du tout.

-- Mais..., cependant..., raisonnons.

Et elle battit la campagne; elle navait rien su... ctait une
surprise...

--  qui la faute? dit Lheureux en la saluant ironiquement. Tandis
que je suis, moi,  bcher comme un ngre, vous vous repassez du
bon temps.

-- Ah! pas de morale!

-- a ne nuit jamais, rpliqua-t-il.

Elle fut lche, elle le supplia; et mme elle appuya sa jolie main
blanche et longue, sur les genoux du marchand.

-- Laissez-moi donc! On dirait que vous voulez me sduire!

-- Vous tes un misrable! scria-t-elle.

-- Oh! oh! comme vous y allez! reprit-il en riant.

-- Je ferai savoir qui vous tes. Je dirai  mon mari...

-- Eh bien, moi, je lui montrerai quelque chose,  votre mari!

Et Lheureux tira de son coffre-fort le reu de dix-huit cents
francs, quelle lui avait donn lors de lescompte Vinart.

-- Croyez-vous, ajouta-t-il, quil ne comprenne pas votre petit
vol, ce pauvre cher homme?

Elle saffaissa, plus assomme quelle net t par un coup de
massue. Il se promenait depuis la fentre jusquau bureau, tout en
rptant:

-- Ah! je lui montrerai bien... je lui montrerai bien...

Ensuite il se rapprocha delle, et, dune voix douce:

-- Ce nest pas amusant, je le sais; personne, aprs tout nen est
mort, et, puisque cest le seul moyen qui vous reste de me rendre
mon argent...

-- Mais o en trouverai-je? dit Emma en se tordant les bras.

-- Ah bah! quand on a comme vous des amis!

Et il la regardait dune faon si perspicace et si terrible,
quelle en frissonna jusquaux entrailles.

-- Je vous promets, dit-elle, je signerai...

-- Jen ai assez, de vos signatures!

-- Je vendrai encore...

-- Allons donc! fit-il en haussant les paules, vous navez plus
rien.

Et il cria dans le judas qui souvrait sur la boutique:

-- Annette! noublie pas les trois coupons du n 14.

La servante parut; Emma comprit, et demanda ce quil faudrait
dargent pour arrter toutes les poursuites.

-- Il est trop tard!

-- Mais, si je vous apportais plusieurs mille francs, le quart de
la somme, le tiers, presque tout?

-- Eh! non, cest inutile!

Il la poussait doucement vers lescalier.

-- Je vous en conjure, monsieur Lheureux, quelques jours encore!

Elle sanglotait.

-- Allons, bon! des larmes!

-- Vous me dsesprez!

-- Je men moque pas mal! dit-il en refermant la porte.


VII

Elle fut stoque, le lendemain, lorsque matre Hareng, lhuissier,
avec deux tmoins, se prsenta chez elle pour faire le procs-
verbal de la saisie.

Ils commencrent par le cabinet de Bovary et ninscrivirent point
la tte phrnologique, qui fut considre comme instrument de sa
profession; mais ils comptrent dans la cuisine les plats, les
marmites, les chaises, les flambeaux, et, dans sa chambre 
coucher, toutes les babioles de ltagre. Ils examinrent ses
robes, le linge, le cabinet de toilette; et son existence, jusque
dans ses recoins les plus intimes, fut, comme un cadavre que lon
autopsie, tale tout du long aux regards de ces trois hommes.

Matre Hareng, boutonn dans un mince habit noir, en cravate
blanche, et portant des sous-pieds fort tendus, rptait de temps
 autre:

-- Vous permettez; madame? vous permettez?

Souvent il faisait des exclamations:

-- Charmant!... fort joli!

Puis il se remettait  crire, trempant sa plume dans lencrier de
corne quil tenait de la main gauche.

Quand ils en eurent fini avec les appartements, ils montrent au
grenier.

Elle y gardait un pupitre o taient enfermes les lettres de
Rodolphe. Il fallut louvrir.

-- Ah! une correspondance! dit matre Hareng avec un sourire
discret. Mais permettez! car je dois massurer si la bote ne
contient pas autre chose.

Et il inclina les papiers, lgrement, comme pour en faire tomber
des napolons. Alors lindignation la prit,  voir cette grosse
main, aux doigts rouges et mous comme des limaces, qui se posait
sur ces pages o son coeur avait battu.

Ils partirent enfin! Flicit rentra. Elle lavait envoye aux
aguets pour dtourner Bovary; et elles installrent vivement sous
les toits le gardien de la saisie, qui jura de sy tenir.

Charles, pendant la soire, lui parut soucieux. Emma lpiait dun
regard plein dangoisse, croyant apercevoir dans les rides de son
visage des accusations. Puis, quand ses yeux se reportaient sur la
chemine garnie dcrans chinois, sur les larges rideaux, sur les
fauteuils, sur toutes ces choses enfin qui avaient adouci
lamertume de sa vie, un remords la prenait, ou plutt un regret
immense et qui irritait la passion, loin de lanantir. Charles
tisonnait avec placidit, les deux pieds sur les chenets.

Il y eut un moment o le gardien, sans doute sennuyant dans sa
cachette, fit un peu de bruit.

-- On marche l-haut? dit Charles.

-- Non! reprit-elle, cest une lucarne reste ouverte que le vent
remue.

Elle partit pour Rouen, le lendemain dimanche, afin daller chez
tous les banquiers dont elle connaissait le nom. Ils taient  la
campagne ou en voyage. Elle ne se rebuta pas; et ceux quelle put
rencontrer, elle leur demandait de largent, protestant quil lui
en fallait, quelle le rendrait. Quelques-uns lui rirent au nez;
tous la refusrent.

 deux heures, elle courut chez Lon, frappa contre sa porte. On
nouvrit pas. Enfin il parut.

-- Qui tamne?

-- Cela te drange?

-- Non..., mais...

Et il avoua que le propritaire naimait point que lon ret des
femmes.

-- Jai  te parler, reprit-elle.

Alors il atteignit sa clef. Elle larrta.

-- Oh! non, l-bas, chez nous.

Et ils allrent dans leur chambre,  lhtel de Boulogne.

Elle but en arrivant un grand verre deau. Elle tait trs ple.
Elle lui dit:

-- Lon, tu vas me rendre un service.

Et, le secouant par ses deux mains, quelle serrait troitement,
elle ajouta:

-- coute, jai besoin de huit mille francs!

-- Mais tu es folle!

-- Pas encore!

Et, aussitt, racontant lhistoire de la saisie, elle lui exposa
sa dtresse; car Charles ignorait tout, sa belle-mre la
dtestait, le pre Rouault ne pouvait rien; mais lui, Lon, il
allait se mettre en course pour trouver cette indispensable
somme...

-- Comment veux-tu...?

-- Quel lche tu fais! scria-t-elle.

Alors il dit btement:

-- Tu texagres le mal. Peut-tre quavec un millier dcus ton
bonhomme se calmerait.

Raison de plus pour tenter quelque dmarche; il ntait pas
possible que lon ne dcouvrt point trois mille francs.
Dailleurs, Lon pouvait sengager  sa place.

-- Va! essaye! il le faut! cours!... Oh! tche! tche! je
taimerai bien!

Il sortit, revint au bout dune heure, et dit avec une figure
solennelle:

-- Jai t chez trois personnes... inutilement!

Puis ils restrent assis lun en face de lautre, aux deux coins
de la chemine, immobiles, sans parler. Emma haussait les paules,
tout en trpignant. Il lentendit qui murmurait:

-- Si jtais  ta place, moi, jen trouverais bien!

-- O donc?

--  ton tude!

Et elle le regarda.

Une hardiesse infernale schappait de ses prunelles enflammes,
et les paupires se rapprochaient dune faon lascive et
encourageante; -- si bien que le jeune homme se sentit faiblir
sous la muette volont de cette femme qui lui conseillait un
crime. Alors il eut peur, et pour viter tout claircissement, il
se frappa le front en scriant:

-- Morel doit revenir cette nuit! il ne me refusera pas, jespre
(ctait un de ses amis, le fils dun ngociant fort riche), et je
tapporterai cela demain, ajouta-t-il.

Emma neut point lair daccueillir cet espoir avec autant de joie
quil lavait imagin. Souponnait-elle le mensonge? Il reprit en
rougissant:

-- Pourtant, si tu ne me voyais pas  trois heures, ne mattends
plus, ma chrie. Il faut que je men aille, excuse-moi. Adieu!

Il serra sa main, mais il la sentit tout inerte. Emma navait plus
la force daucun sentiment.

Quatre heures sonnrent; et elle se leva pour sen retourner 
Yonville, obissant comme un automate  limpulsion des habitudes.

Il faisait beau; ctait un de ces jours du mois de mars clairs et
pres, o le soleil reluit dans un ciel tout blanc. Des Rouennais
endimanchs se promenaient dun air heureux. Elle arriva sur la
place du Parvis. On sortait des vpres; la foule scoulait par
les trois portails, comme un fleuve par les trois arches dun
pont, et, au milieu, plus immobile quun roc, se tenait le suisse.

Alors elle se rappela ce jour o, tout anxieuse et pleine
desprances, elle tait entre sous cette grande nef qui
stendait devant elle moins profonde que son amour; et elle
continua de marcher, en pleurant sous son voile, tourdie,
chancelante, prs de dfaillir.

-- Gare! cria une voix sortant dune porte cochre qui souvrait.

Elle sarrta pour laisser passer un cheval noir, piaffant dans
les brancards dun tilbury que conduisait un gentleman en fourrure
de zibeline. Qui tait-ce donc? Elle le connaissait... La voiture
slana et disparut.

Mais ctait lui, le Vicomte! Elle se dtourna: la rue tait
dserte. Et elle fut si accable, si triste, quelle sappuya
contre un mur pour ne pas tomber.

Puis elle pensa quelle stait trompe. Au reste, elle nen
savait rien. Tout, en elle-mme et au dehors, labandonnait. Elle
se sentait perdue, roulant au hasard dans des abmes
indfinissables; et ce fut presque avec joie quelle aperut, en
arrivant  la Croix rouge, ce bon Homais qui regardait charger sur
lHirondelle une grande bote pleine de provisions
pharmaceutiques. Il tenait  sa main, dans un foulard, six
cheminots pour son pouse.

Madame Homais aimait beaucoup ces petits pains lourds, en forme de
turban, que lon mange dans le carme avec du beurre sal: dernier
chantillon des nourritures gothiques, qui remonte peut-tre au
sicle des croisades, et dont les robustes Normands semplissaient
autrefois, croyant voir sur la table,  la lueur des torches
jaunes, entre les brocs dhypocras et les gigantesques
charcuteries, des ttes de Sarrasins  dvorer. La femme de
lapothicaire les croquait comme eux, hroquement, malgr sa
dtestable dentition; aussi, toutes les fois que M. Homais faisait
un voyage  la ville, il ne manquait pas de lui en rapporter,
quil prenait toujours chez le grand faiseur, rue Massacre.

-- Charm de vous voir! dit-il en offrant la main  Emma pour
laider  monter dans lHirondelle.

Puis il suspendit les cheminots aux lanires du filet, et resta
nu-tte et les bras croiss, dans une attitude pensive et
napolonienne.

Mais, quand lAveugle, comme dhabitude, apparut au bas de la
cte, il scria:

-- Je ne comprends pas que lautorit tolre encore de si
coupables industries! On devrait enfermer ces malheureux, que lon
forcerait  quelque travail! Le Progrs, ma parole dhonneur,
marche  pas de tortue! nous pataugeons en pleine barbarie!

LAveugle tendait son chapeau, qui ballottait au bord de la
portire, comme une poche de la tapisserie dcloue.

-- Voil, dit le pharmacien, une affection scrofuleuse!

Et, bien quil connt ce pauvre diable, il feignit de le voir pour
la premire fois, murmura les mots de corne, corne opaque,
sclrotique, facis, puis lui demanda dun ton paterne:

-- Y a-t-il longtemps, mon ami, que tu as cette pouvantable
infirmit? Au lieu de tenivrer au cabaret, tu ferais mieux de
suivre un rgime.

Il lengageait  prendre de bon vin, de bonne bire, de bons
rtis. LAveugle continuait sa chanson; il paraissait, dailleurs,
presque idiot. Enfin, M. Homais ouvrit sa bourse.

-- Tiens, voil un sou, rends-moi deux liards; et noublie pas mes
recommandations, tu ten trouveras bien.

Hivert se permit tout haut quelque doute sur leur efficacit. Mais
lapothicaire certifia quil le gurirait lui-mme, avec une
pommade antiphlogistique de sa composition, et il donna son
adresse:

-- M. Homais, prs des halles, suffisamment connu.

-- Eh bien, pour la peine, dit Hivert, tu vas nous montrer la
comdie.

LAveugle saffaissa sur ses jarrets, et, la tte renverse, tout
en roulant ses yeux verdtres et tirant la langue, il se frottait
lestomac  deux mains, tandis quil poussait une sorte de
hurlement sourd, comme un chien affam. Emma, prise de dgot, lui
envoya, par-dessus lpaule, une pice de cinq francs. Ctait
toute sa fortune. Il lui semblait beau de la jeter ainsi.

La voiture tait repartie, quand soudain M. Homais se pencha en
dehors du vasistas et cria:

-- Pas de farineux ni de laitage! Porter de la laine sur la peau
et exposer les parties malades  la fume de baies de genivre!

Le spectacle des objets connus qui dfilaient devant ses yeux peu
 peu dtournait Emma de sa douleur prsente. Une intolrable
fatigue laccablait, et elle arriva chez elle hbte, dcourage,
presque endormie.

-- Advienne que pourra! se disait-elle.

Et puis, qui sait? pourquoi, dun moment  lautre, ne surgirait-
il pas un vnement extraordinaire? Lheureux mme pouvait mourir.

Elle fut,  neuf heures du matin, rveille par un bruit de voix
sur la place. Il y avait un attroupement autour des halles pour
lire une grande affiche colle contre un des poteaux, et elle vit
Justin qui montait sur une borne et qui dchirait laffiche. Mais,
 ce moment, le garde champtre lui posa la main sur le collet.
M. Homais sortit de la pharmacie, et la mre Lefranois, au milieu
de la foule, avait lair de prorer.

-- Madame! madame! scria Flicit en entrant, cest une
abomination!

Et la pauvre fille, mue, lui tendit un papier jaune quelle
venait darracher  la porte. Emma lut dun clin doeil que tout
son mobilier tait  vendre.

Alors elles se considrrent silencieusement. Elles navaient, la
servante et la matresse, aucun secret lune pour lautre. Enfin
Flicit soupira:

-- Si jtais de vous, madame, jirais chez M. Guillaumin.

-- Tu crois?...

Et cette interrogation voulait dire:

-- Toi qui connais la maison par le domestique, est-ce que le
matre quelquefois aurait parl de moi?

-- Oui, allez-y, vous ferez bien.

Elle shabilla, mit sa robe noire avec sa capote  grains de jais;
et, pour quon ne la vt pas (il y avait toujours beaucoup de
monde sur la place), elle prit en dehors du village, par le
sentier au bord de leau.

Elle arriva tout essouffle devant la grille du notaire; le ciel
tait sombre et un peu de neige tombait.

Au bruit de la sonnette, Thodore, en gilet rouge, parut sur le
perron; il vint lui ouvrir presque familirement, comme  une
connaissance, et lintroduisit dans la salle  manger.

Un large pole de porcelaine bourdonnait sous un cactus qui
emplissait la niche, et, dans des cadres de bois noir, contre la
tenture de papier chne, il y avait la Esmralda de Steuben, avec
la Putiphar de Schopin. La table servie, deux rchauds dargent,
le bouton des portes en cristal, le parquet et les meubles, tout
reluisait dune propret mticuleuse, anglaise; les carreaux
taient dcors,  chaque angle, par des verres de couleur.

-- Voil une salle  manger, pensait Emma, comme il men faudrait
une.

Le notaire entra, serrant du bras gauche contre son corps sa robe
de chambre  palmes, tandis quil tait et remettait vite de
lautre main sa toque de velours marron, prtentieusement pose
sur le ct droit, o retombaient les bouts de trois mches
blondes qui, prises  locciput, contournaient son crne chauve.

Aprs quil eut offert un sige, il sassit pour djeuner, tout en
sexcusant beaucoup de limpolitesse.

-- Monsieur, dit-elle, je vous prierais...

-- De quoi, madame? Jcoute.

Elle se mit  lui exposer sa situation.

Matre Guillaumin la connaissait, tant li secrtement avec le
marchand dtoffes, chez lequel il trouvait toujours des capitaux
pour les prts hypothcaires quon lui demandait  contracter.

Donc, il savait (et mieux quelle) la longue histoire de ces
billets, minimes dabord, portant comme endosseurs des noms
divers, espacs  de longues chances et renouvels
continuellement, jusquau jour o, ramassant tous les protts, le
marchand avait charg son ami Vinart de faire en son nom propre
les poursuites quil fallait, ne voulant point passer pour un
tigre parmi ses concitoyens.

Elle entremla son rcit de rcriminations contre Lheureux,
rcriminations auxquelles le notaire rpondait de temps  autre
par une parole insignifiante. Mangeant sa ctelette et buvant son
th, il baissait le menton dans sa cravate bleu de ciel, pique
par deux pingles de diamants que rattachait une chanette dor;
et il souriait dun singulier sourire, dune faon doucetre et
ambigu. Mais, sapercevant quelle avait les pieds humides:

-- Approchez-vous donc du pole... plus haut..., contre la
porcelaine.

Elle avait peur de la salir. Le notaire reprit dun ton galant:

-- Les belles choses ne gtent rien.

Alors elle tcha de lmouvoir, et, smotionnant elle-mme, elle
vint  lui conter ltroitesse de son mnage, ses tiraillements,
ses besoins. Il comprenait cela: une femme lgante! et, sans
sinterrompre de manger, il stait tourn vers elle compltement,
si bien quil frlait du genou sa bottine, dont la semelle se
recourbait tout en fumant contre le pole.

Mais, lorsquelle lui demanda mille cus, il serra les lvres,
puis se dclara trs pein de navoir pas eu autrefois la
direction de sa fortune, car il y avait cent moyens fort commodes,
mme pour une dame, de faire valoir son argent. On aurait pu, soit
dans les tourbires de Grumesnil ou les terrains du Havre,
hasarder presque  coup sr dexcellentes spculations; et il la
laissa se dvorer de rage  lide des sommes fantastiques quelle
aurait certainement gagnes.

-- Do vient, reprit-il, que vous ntes pas venue chez moi?

-- Je ne sais trop, dit-elle.

-- Pourquoi, hein?... Je vous faisais donc bien peur? Cest moi,
au contraire, qui devrais me plaindre!  peine si nous nous
connaissons! Je vous suis pourtant trs dvou; vous nen doutez
plus, jespre?

Il tendit sa main, prit la sienne, la couvrit dun baiser vorace,
puis la garda sur son genou; et il jouait avec ses doigts
dlicatement, tout en lui contant mille douceurs.

Sa voix fade susurrait, comme un ruisseau qui coule; une tincelle
jaillissait de sa pupille  travers le miroitement de ses
lunettes, et ses mains savanaient dans la manche dEmma, pour
lui palper le bras. Elle sentait contre sa joue le souffle dune
respiration haletante. Cet homme la gnait horriblement.

Elle se leva dun bond et lui dit:

-- Monsieur, jattends!

-- Quoi donc? fit le notaire, qui devint tout  coup extrmement
ple.

-- Cet argent.

-- Mais...

Puis, cdant  lirruption dun dsir trop fort:

-- Eh bien, oui!...

Il se tranait  genoux vers elle, sans gard pour sa robe de
chambre.

-- De grce, restez! je vous aime!

Il la saisit par la taille.

Un flot de pourpre monta vite au visage de madame Bovary. Elle se
recula dun air terrible, en scriant:

-- Vous profitez impudemment de ma dtresse, monsieur! Je suis 
plaindre, mais pas  vendre!

Et elle sortit.

Le notaire resta fort stupfait, les yeux fixs sur ses belles
pantoufles en tapisserie. Ctait un prsent de lamour. Cette vue
 la fin le consola. Dailleurs, il songeait quune aventure
pareille laurait entran trop loin.

-- Quel misrable! quel goujat!... quelle infamie! se disait-elle,
en fuyant dun pied nerveux sous les trembles de la route. Le
dsappointement de linsuccs renforait lindignation de sa
pudeur outrage; il lui semblait que la Providence sacharnait 
la poursuivre, et, sen rehaussant dorgueil, jamais elle navait
eu tant destime pour elle-mme ni tant de mpris pour les autres.
Quelque chose de belliqueux la transportait. Elle aurait voulu
battre les hommes, leur cracher au visage, les broyer tous; et
elle continuait  marcher rapidement devant elle, ple,
frmissante, enrage, furetant dun oeil en pleurs lhorizon vide,
et comme se dlectant  la haine qui ltouffait.

Quand elle aperut sa maison, un engourdissement la saisit. Elle
ne pouvait avancer; il le fallait cependant; dailleurs, o fuir?

Flicit lattendait sur la porte.

-- Eh bien?

-- Non! dit Emma.

Et, pendant un quart dheure, toutes les deux, elles avisrent les
diffrentes personnes dYonville disposes peut-tre  la
secourir. Mais, chaque fois que Flicit nommait quelquun, Emma
rpliquait:

-- Est-ce possible! Ils ne voudront pas!

-- Et monsieur qui va rentrer!

-- Je le sais bien... Laisse-moi seule.

Elle avait tout tent. Il ny avait plus rien  faire maintenant;
et, quand Charles paratrait, elle allait donc lui dire:

-- Retire-toi. Ce tapis o tu marches nest plus  nous. De ta
maison, tu nas pas un meuble, une pingle, une paille, et cest
moi qui tai ruin, pauvre homme!

Alors ce serait un grand sanglot, puis il pleurerait abondamment,
et enfin, la surprise passe, il pardonnerait.

-- Oui, murmurait-elle en grinant des dents, il me pardonnera,
lui qui naurait pas assez dun million  moffrir pour que je
lexcuse de mavoir connue... Jamais! jamais!

Cette ide de la supriorit de Bovary sur elle lexasprait.
Puis, quelle avout ou navout pas, tout  lheure, tantt,
demain, il nen saurait pas moins la catastrophe; donc, il fallait
attendre cette horrible scne et subir le poids de sa magnanimit.
Lenvie lui vint de retourner chez Lheureux:  quoi bon? dcrire
 son pre; il tait trop tard; et peut-tre quelle se repentait
maintenant de navoir pas cd  lautre, lorsquelle entendit le
trot dun cheval dans lalle. Ctait lui, il ouvrait la
barrire, il tait plus blme que le mur de pltre. Bondissant
dans lescalier, elle schappa vivement par la place; et la femme
du maire, qui causait devant lglise avec Lestiboudois, la vit
entrer chez le percepteur.

Elle courut le dire  madame Caron. Ces deux dames montrent dans
le grenier; et caches par du linge tendu sur des perches, se
postrent commodment pour apercevoir tout lintrieur de Binet.

Il tait seul, dans sa mansarde, en train dimiter, avec du bois,
une de ces ivoireries indescriptibles, composes de croissants, de
sphres creuses les unes dans les autres, le tout droit comme un
oblisque et ne servant  rien; et il entamait la dernire pice,
il touchait au but! Dans le clair-obscur de latelier, la
poussire blonde senvolait de son outil, comme une aigrette
dtincelles sous les fers dun cheval au galop; les deux roues
tournaient, ronflaient; Binet souriait, le menton baiss, les
narines ouvertes, et semblait enfin perdu dans un de ces bonheurs
complets, nappartenant sans doute quaux occupations mdiocres,
qui amusent lintelligence par des difficults faciles, et
lassouvissent en une ralisation au del de laquelle il ny a pas
 rver.

-- Ah! la voici! fit madame Tuvache.

Mais il ntait gure possible,  cause du tour, dentendre ce
quelle disait.

Enfin, ces dames crurent distinguer le mot francs, et la mre
Tuvache souffla tout bas:

-- Elle le prie, pour obtenir un retard  ses contributions.

-- Dapparence! reprit lautre.

Elles la virent qui marchait de long en large, examinant contre
les murs les ronds de serviette, les chandeliers, les pommes de
rampe, tandis que Binet se caressait la barbe avec satisfaction.

-- Viendrait-elle lui commander quelque chose? dit madame Tuvache.

-- Mais il ne vend rien! objecta sa voisine.

Le percepteur avait lair dcouter, tout en carquillant les
yeux, comme sil ne comprenait pas. Elle continuait dune manire
tendre, suppliante. Elle se rapprocha; son sein haletait; ils ne
parlaient plus.

-- Est-ce quelle lui fait des avances? dit madame Tuvache.

Binet tait rouge jusquaux oreilles. Elle lui prit les mains.

-- Ah! cest trop fort!

Et sans doute quelle lui proposait une abomination; car le
percepteur, -- il tait brave pourtant, il avait combattu 
Bautzen et  Lutzen, fait la campagne de France, et mme t port
pour la croix; -- tout  coup, comme  la vue dun serpent, se
recula bien loin en scriant:

-- Madame! y pensez-vous?...

-- On devrait fouetter ces femmes-l! dit madame Tuvache.

-- O est-elle donc? reprit madame Caron.

Car elle avait disparu durant ces mots; puis, lapercevant qui
enfilait la Grande-Rue et tournait  droite comme pour gagner le
cimetire, elles se perdirent en conjectures.

-- Mre Rolet, dit-elle en arrivant chez la nourrice,
jtouffe!... dlacez-moi.

Elle tomba sur le lit; elle sanglotait. La mre Rolet la couvrit
dun jupon et resta debout prs delle. Puis, comme elle ne
rpondait pas, la bonne femme sloigna, prit son rouet et se mit
 filer du lin.

-- Oh! finissez! murmura-t-elle, croyant entendre le tour de
Binet.

-- Qui la gne? se demandait la nourrice. Pourquoi vient-elle ici?

Elle y tait accourue, pousse par une sorte dpouvante qui la
chassait de sa maison.

Couche sur le dos, immobile et les yeux fixes, elle discernait
vaguement les objets, bien quelle y appliqut son attention avec
une persistance idiote. Elle contemplait les caillures de la
muraille, deux tisons fumant bout  bout, et une longue araigne
qui marchait au-dessus de sa tte, dans la fente de la poutrelle.
Enfin, elle rassembla ses ides. Elle se souvenait... Un jour,
avec Lon... Oh! comme ctait loin... Le soleil brillait sur la
rivire et les clmatites embaumaient... Alors, emporte dans ses
souvenirs comme dans un torrent qui bouillonne, elle arriva
bientt  se rappeler la journe de la veille.

-- Quelle heure est-il? demanda-t-elle.

La mre Rolet sortit, leva les doigts de sa main droite du ct
que le ciel tait le plus clair, et rentra lentement en disant:

-- Trois heures, bientt.

-- Ah! merci! merci!

Car il allait venir. Ctait sr! Il aurait trouv de largent.
Mais il irait peut-tre l-bas, sans se douter quelle ft l; et
elle commanda  la nourrice de courir chez elle pour lamener.

-- Dpchez-vous!

-- Mais, ma chre dame, jy vais! jy vais!

Elle stonnait,  prsent, de navoir pas song  lui tout
dabord; hier, il avait donn sa parole, il ny manquerait pas; et
elle se voyait dj chez Lheureux, talant sur son bureau les
trois billets de banque. Puis il faudrait inventer une histoire
qui expliqut les choses  Bovary. Laquelle?

Cependant la nourrice tait bien longue  revenir. Mais, comme il
ny avait point dhorloge dans la chaumire, Emma craignait de
sexagrer peut-tre la longueur du temps. Elle se mit  faire des
tours de promenade dans le jardin, pas  pas; elle alla dans le
sentier le long de la haie, et sen retourna vivement, esprant
que la bonne femme serait rentre par une autre route. Enfin,
lasse dattendre, assaillie de soupons quelle repoussait, ne
sachant plus si elle tait l depuis un sicle ou une minute, elle
sassit dans un coin et ferma les yeux, se boucha les oreilles. La
barrire grina: elle fit un bond; avant quelle et parl, la
mre Rolet lui avait dit:

-- Il ny a personne chez vous!

-- Comment?

-- Oh! personne! Et monsieur pleure. Il vous appelle. On vous
cherche.

Emma ne rpondit rien. Elle haletait, tout en roulant les yeux
autour delle, tandis que la paysanne, effraye de son visage, se
reculait instinctivement, la croyant folle. Tout  coup elle se
frappa le front, poussa un cri, car le souvenir de Rodolphe, comme
un grand clair dans une nuit sombre, lui avait pass dans lme.
Il tait si bon, si dlicat, si gnreux! Et, dailleurs, sil
hsitait  lui rendre ce service, elle saurait bien ly
contraindre en rappelant dun seul clin doeil leur amour perdu.
Elle partit donc vers la Huchette, sans sapercevoir quelle
courait soffrir  ce qui lavait tantt si fort exaspre, ni se
douter le moins du monde de cette prostitution.


VIII

Elle se demandait tout en marchant: Que vais-je dire? Par o
commencerai-je? Et  mesure quelle avanait, elle reconnaissait
les buissons, les arbres, les joncs marins sur la colline, le
chteau l-bas. Elle se retrouvait dans les sensations de sa
premire tendresse, et son pauvre coeur comprim sy dilatait
amoureusement. Un vent tide lui soufflait au visage; la neige, se
fondant, tombait goutte  goutte des bourgeons sur lherbe.

Elle entra, comme autrefois, par la petite porte du parc, puis
arriva  la cour dhonneur, que bordait un double rang de tilleuls
touffus. Ils balanaient, en sifflant, leurs longues branches. Les
chiens au chenil aboyrent tous, et lclat de leurs voix
retentissait sans quil part personne.

Elle monta le large escalier droit,  balustres de bois, qui
conduisait au corridor pav de dalles poudreuses o souvraient
plusieurs chambres  la file, comme dans les monastres ou les
auberges. La sienne tait au bout, tout au fond,  gauche. Quand
elle vint  poser les doigts sur la serrure, ses forces subitement
labandonnrent. Elle avait peur quil ne ft pas l, le
souhaitait presque, et ctait pourtant son seul espoir, la
dernire chance de salut. Elle se recueillit une minute, et,
retrempant son courage au sentiment de la ncessit prsente, elle
entra.

Il tait devant le feu, les deux pieds sur le chambranle, en train
de fumer une pipe.

-- Tiens! cest vous! dit-il en se levant brusquement.

-- Oui, cest moi!... je voudrais, Rodolphe, vous demander un
conseil.

Et malgr tous ses efforts, il lui tait impossible de desserrer
la bouche.

-- Vous navez pas chang, vous tes toujours charmante!

-- Oh! reprit-elle amrement, ce sont de tristes charmes, mon ami,
puisque vous les avez ddaigns.

Alors il entama une explication de sa conduite, sexcusant en
termes vagues, faute de pouvoir inventer mieux.

Elle se laissa prendre  ses paroles, plus encore  sa voix et par
le spectacle de sa personne; si bien quelle fit semblant de
croire, ou crut-elle peut-tre, au prtexte de leur rupture;
ctait un secret do dpendaient lhonneur et mme la vie dune
troisime personne.

-- Nimporte! fit-elle en le regardant tristement, jai bien
souffert!

Il rpondit dun ton philosophique:

-- Lexistence est ainsi!

-- A-t-elle du moins, reprit Emma, t bonne pour vous depuis
notre sparation?

-- Oh! ni bonne... ni mauvaise.

-- Il aurait peut-tre mieux valu ne jamais nous quitter.

-- Oui..., peut-tre!

-- Tu crois? dit-elle en se rapprochant.

Et elle soupira.

-- O Rodolphe! si tu savais... Je tai bien aim!

Ce fut alors quelle prit sa main, et ils restrent quelque temps
les doigts entrelacs, -- comme le premier jour, aux Comices! Par
un geste dorgueil, il se dbattait sous lattendrissement. Mais,
saffaissant contre sa poitrine, elle lui dit:

-- Comment voulais-tu que je vcusse sans toi? On ne peut pas se
dshabituer du bonheur! Jtais dsespre! jai cru mourir! Je te
conterai tout cela, tu verras. Et toi... tu mas fuie!...

Car, depuis trois ans, il lavait soigneusement vite par suite
de cette lchet naturelle qui caractrise le sexe fort; et Emma
continuait avec des gestes mignons de tte, plus cline quune
chatte amoureuse:

-- Tu en aimes dautres, avoue-le. Oh! je les comprends, va! je
les excuse; tu les auras sduites, comme tu mavais sduite. Tu es
un homme, toi! tu as tout ce quil faut pour te faire chrir. Mais
nous recommencerons, nest-ce pas? nous nous aimerons! Tiens, je
ris, je suis heureuse!... parle donc!

Et elle tait ravissante  voir, avec son regard o tremblait une
larme, comme leau dun orage dans un calice bleu.

Il lattira sur ses genoux, et il caressait du revers de la main
ses bandeaux lisses, o, dans la clart du crpuscule, miroitait
comme une flche dor un dernier rayon du soleil. Elle penchait le
front; il finit par la baiser sur les paupires, tout doucement,
du bout de ses lvres.

-- Mais tu as pleur! dit-il. Pourquoi?

Elle clata en sanglots. Rodolphe crut que ctait lexplosion de
son amour; comme elle se taisait, il prit ce silence pour une
dernire pudeur, et alors il scria:

-- Ah! pardonne-moi! tu es la seule qui me plaise. Jai t
imbcile et mchant! Je taime, je taimerai toujours!... Quas-
tu? dis-le donc!

Il sagenouillait.

-- Eh bien!... je suis ruine, Rodolphe! Tu vas me prter trois
mille francs!

-- Mais..., mais..., dit-il en se relevant peu  peu, tandis que
sa physionomie prenait une expression grave.

-- Tu sais, continuait-elle vite, que mon mari avait plac toute
sa fortune chez un notaire; il sest enfui. Nous avons emprunt;
les clients ne payaient pas. Du reste la liquidation nest pas
finie; nous en aurons plus tard. Mais, aujourdhui, faute de trois
mille francs, on va nous saisir; cest  prsent,  linstant
mme; et, comptant sur ton amiti, je suis venue.

-- Ah! pensa Rodolphe, qui devint trs ple tout  coup, cest
pour cela quelle est venue!

Enfin il dit dun air calme:

-- Je ne les ai pas, chre madame.

Il ne mentait point. Il les et eus quil les aurait donns, sans
doute, bien quil soit gnralement dsagrable de faire de si
belles actions: une demande pcuniaire, de toutes les bourrasques
qui tombent sur lamour, tant la plus froide et la plus
dracinante.

Elle resta dabord quelques minutes  le regarder.

-- Tu ne les as pas!

Elle rpta plusieurs fois:

-- Tu ne les as pas!... Jaurais d mpargner cette dernire
honte. Tu ne mas jamais aime! tu ne vaux pas mieux que les
autres!

Elle se trahissait, elle se perdait.

Rodolphe linterrompit, affirmant quil se trouvait gn lui-
mme.

-- Ah! je te plains! dit Emma. Oui, considrablement!...

Et, arrtant ses yeux sur une carabine damasquine qui brillait
dans la panoplie:

-- Mais, lorsquon est si pauvre, on ne met pas dargent  la
crosse de son fusil! On nachte pas une pendule avec des
incrustations dcaille! continuait-elle en montrant lhorloge de
Boulle; ni des sifflets de vermeil pour ses fouets -- elle les
touchait! -- ni des breloques pour sa montre! Oh! rien ne lui
manque! Jusqu un porte-liqueurs dans sa chambre; car tu taimes,
tu vis bien, tu as un chteau, des fermes, des bois; tu chasses 
courre, tu voyages  Paris... Eh! quand ce ne serait que cela,
scria-t-elle en prenant sur la chemine ses boutons de
manchettes, que la moindre de ces niaiseries! on en peut faire de
largent!...

Oh! je nen veux pas! garde-les!

Et elle lana bien loin les deux boutons, dont la chane dor se
rompit en cognant contre la muraille.

-- Mais, moi, je taurais tout donn, jaurais tout vendu,
jaurais travaill de mes mains, jaurais mendi sur les routes,
pour un sourire, pour un regard, pour tentendre dire: Merci! Et
tu restes l tranquillement dans ton fauteuil, comme si dj tu ne
mavais pas fait assez souffrir? Sans toi, sais-tu bien, jaurais
pu vivre heureuse! Qui ty forait? tait-ce une gageure? Tu
maimais cependant, tu le disais... Et tout  lheure encore...
Ah! il et mieux valu me chasser! Jai les mains chaudes de tes
baisers, et voil la place, sur le tapis, o tu jurais  mes
genoux une ternit damour. Tu my as fait croire: tu mas
pendant deux ans, trane dans le rve le plus magnifique et le
plus suave!... Hein! nos projets de voyage, tu te rappelles? Oh!
ta lettre, ta lettre! elle ma dchir le coeur!... Et puis, quand
je reviens vers lui, vers lui, qui est riche, heureux, libre! pour
implorer un secours que le premier venu rendrait, suppliante et
lui rapportant toute ma tendresse, il me repousse, parce que a
lui coterait trois mille francs!

-- Je ne les ai pas! rpondit Rodolphe avec ce calme parfait dont
se recouvrent comme dun bouclier les colres rsignes.

Elle sortit. Les murs tremblaient, le plafond lcrasait; et elle
repassa par la longue alle, en trbuchant contre les tas de
feuilles mortes que le vent dispersait. Enfin elle arriva au saut-
de-loup devant la grille; elle se cassa les ongles contre la
serrure, tant elle se dpchait pour louvrir. Puis, cent pas plus
loin, essouffle, prs de tomber, elle sarrta. Et alors, se
dtournant, elle aperut encore une fois limpassible chteau,
avec le parc, les jardins, les trois cours, et toutes les fentres
de la faade.

Elle resta perdue de stupeur, et nayant plus conscience delle-
mme que par le battement de ses artres, quelle croyait entendre
schapper comme une assourdissante musique qui emplissait la
campagne. Le sol sous ses pieds tait plus mou quune onde, et les
sillons lui parurent dimmenses vagues brunes, qui dferlaient.
Tout ce quil y avait dans sa tte de rminiscences, dides,
schappait  la fois, dun seul bond, comme les mille pices dun
feu dartifice. Elle vit son pre, le cabinet de Lheureux, leur
chambre l-bas, un autre paysage. La folie la prenait, elle eut
peur, et parvint  se ressaisir, dune manire confuse, il est
vrai; car elle ne se rappelait point la cause de son horrible
tat, cest--dire la question dargent. Elle ne souffrait que de
son amour, et sentait son me labandonner par ce souvenir, comme
les blesss, en agonisant, sentent lexistence qui sen va par
leur plaie qui saigne.

La nuit tombait, des corneilles volaient.

Il lui sembla tout  coup que des globules couleur de feu
clataient dans lair comme des balles fulminantes en
saplatissant, et tournaient, tournaient, pour aller se fondre sur
la neige, entre les branches des arbres. Au milieu de chacun
deux, la figure de Rodolphe apparaissait. Ils se multiplirent,
et ils se rapprochaient, la pntraient; tout disparut. Elle
reconnut les lumires des maisons, qui rayonnaient de loin dans le
brouillard.

Alors sa situation, telle quun abme, se reprsenta. Elle
haletait  se rompre la poitrine. Puis, dans un transport
dhrosme qui la rendait presque joyeuse, elle descendit la cte
en courant, traversa la planche aux vaches, le sentier, lalle,
les halles, et arriva devant la boutique du pharmacien.

Il ny avait personne. Elle allait entrer; mais, au bruit de la
sonnette, on pouvait venir; et, se glissant par la barrire,
retenant son haleine, ttant les murs, elle savana jusquau
seuil de la cuisine, o brlait une chandelle pose sur le
fourneau. Justin, en manches de chemise, emportait un plat.

-- Ah! ils dnent. Attendons.

Il revint. Elle frappa contre la vitre. Il sortit.

-- La clef! celle den haut, o sont les...

-- Comment?

Et il la regardait, tout tonn par la pleur de son visage, qui
tranchait en blanc sur le fond noir de la nuit. Elle lui apparut
extraordinairement belle, et majestueuse comme un fantme; sans
comprendre ce quelle voulait, il pressentait quelque chose de
terrible.

Mais elle reprit vivement,  voix basse, dune voix douce,
dissolvante:

-- Je la veux! donne-la-moi.

Comme la cloison tait mince, on entendait le cliquetis des
fourchettes sur les assiettes dans la salle  manger.

Elle prtendit avoir besoin de tuer les rats qui lempchaient de
dormir.

-- Il faudrait que javertisse monsieur.

-- Non! reste!

Puis, dun air indiffrent:

-- Eh! ce nest pas la peine, je lui dirai tantt. Allons,
claire-moi!

Elle entra dans le corridor o souvrait la porte du laboratoire.
Il y avait contre la muraille une clef tiquete capharnam.

-- Justin! cria lapothicaire, qui simpatientait.

-- Montons!

Et il la suivit.

La clef tourna dans la serrure, et elle alla droit vers la
troisime tablette, tant son souvenir la guidait bien, saisit le
bocal bleu, en arracha le bouchon, y fourra sa main, et, la
retirant pleine dune poudre blanche, elle se mit  manger  mme.

-- Arrtez! scria-t-il en se jetant sur elle.

-- Tais-toi! on viendrait...

Il se dsesprait, voulait appeler.

-- Nen dis rien, tout retomberait sur ton matre!

Puis elle sen retourna subitement apaise, et presque dans la
srnit dun devoir accompli.

Quand Charles, boulevers par la nouvelle de la saisie, tait
rentr  la maison, Emma venait den sortir. Il cria, pleura,
svanouit, mais elle ne revint pas. O pouvait-elle tre? Il
envoya Flicit chez Homais, chez M. Tuvache, chez Lheureux, au
Lion dor, partout; et, dans les intermittences de son angoisse,
il voyait sa considration anantie, leur fortune perdue, lavenir
de Berthe bris! Par quelle cause?... pas un mot! Il attendit
jusqu six heures du soir. Enfin, ny pouvant plus tenir, et
imaginant quelle tait partie pour Rouen, il alla sur la grande
route, fit une demi-lieue, ne rencontra personne, attendit encore
et sen revint.

Elle tait rentre.

-- Quy avait-il?... Pourquoi?... Explique-moi!...

Elle sassit  son secrtaire, et crivit une lettre quelle
cacheta lentement, ajoutant la date du jour et lheure.

Puis elle dit dun ton solennel:

-- Tu la liras demain; dici l, je ten prie, ne madresse pas
une seule question!... Non, pas une!

-- Mais...

-- Oh! laisse-moi!

Et elle se coucha tout du long sur son lit.

Une saveur cre quelle sentait dans sa bouche la rveilla. Elle
entrevit Charles et referma les yeux.

Elle spiait curieusement, pour discerner si elle ne souffrait
pas. Mais non! rien encore. Elle entendait le battement de la
pendule, le bruit du feu, et Charles, debout prs de sa couche,
qui respirait.

-- Ah! cest bien peu de chose, la mort! Pensait-elle; je vais
mendormir, et tout sera fini!

Elle but une gorge deau et se tourna vers la muraille.

Cet affreux got dencre continuait.

-- Jai soif!... oh! jai bien soif! soupira-t-elle.

-- Quas-tu donc? dit Charles, qui lui tendait un verre.

-- Ce nest rien!... Ouvre la fentre..., jtouffe!

Et elle fut prise dune nause si soudaine, quelle eut  peine le
temps de saisir son mouchoir sous loreiller.

-- Enlve-le! dit-elle vivement; jette-le!

Il la questionna; elle ne rpondit pas. Elle se tenait immobile,
de peur que la moindre motion ne la ft vomir. Cependant, elle
sentait un froid de glace qui lui montait des pieds jusquau
coeur.

-- Ah! voil que a commence! murmura-t-elle.

-- Que dis-tu?

Elle roulait sa tte avec un geste doux plein dangoisse, et tout
en ouvrant continuellement les mchoires, comme si elle et port
sur sa langue quelque chose de trs lourd.  huit heures, les
vomissements reparurent.

Charles observa quil y avait au fond de la cuvette une sorte de
gravier blanc, attach aux parois de la porcelaine.

-- Cest extraordinaire! cest singulier! rpta-t-il.

Mais elle dit dune voix forte:

-- Non, tu te trompes!

Alors, dlicatement et presque en la caressant, il lui passa la
main sur lestomac. Elle jeta un cri aigu. Il se recula tout
effray.

Puis elle se mit  geindre, faiblement dabord. Un grand frisson
lui secouait les paules, et elle devenait plus ple que le drap
o senfonaient ses doigts crisps. Son pouls ingal tait
presque insensible maintenant.

Des gouttes suintaient sur sa figure bleutre, qui semblait comme
fige dans lexhalaison dune vapeur mtallique. Ses dents
claquaient, ses yeux agrandis regardaient vaguement autour delle,
et  toutes les questions elle ne rpondait quen hochant la tte;
mme elle sourit deux ou trois fois. Peu  peu, ses gmissements
furent plus forts. Un hurlement sourd lui chappa; elle prtendit
quelle allait mieux et quelle se lverait tout  lheure. Mais
les convulsions la saisirent; elle scria:

-- Ah! cest atroce, mon Dieu!

Il se jeta  genoux contre son lit.

-- Parle! quas-tu mang? Rponds, au nom du ciel!

Et il la regardait avec des yeux dune tendresse comme elle nen
avait jamais vu.

-- Eh bien, l..., l!... dit-elle dune voix dfaillante.

Il bondit au secrtaire, brisa le cachet et lut tout haut: Quon
naccuse personne... Il sarrta, se passa la main sur les yeux,
et relut encore.

-- Comment!... Au secours!  moi!

Et il ne pouvait que rpter ce mot: Empoisonne! empoisonne!
Flicit courut chez Homais, qui lexclama sur la place; madame
Lefranois lentendit au Lion dor; quelques-uns se levrent pour
lapprendre  leurs voisins, et toute la nuit le village fut en
veil.

perdu, balbutiant, prs de tomber, Charles tournait dans la
chambre. Il se heurtait aux meubles, sarrachait les cheveux, et
jamais le pharmacien navait cru quil pt y avoir de si
pouvantable spectacle.

Il revint chez lui pour crire  M. Canivet et au docteur
Larivire. Il perdait la tte; il fit plus de quinze brouillons.
Hippolyte partit  Neufchtel, et Justin talonna si fort le cheval
de Bovary, quil le laissa dans la cte du bois Guillaume, fourbu
et aux trois quarts crev.

Charles voulut feuilleter son dictionnaire de mdecine; il ny
voyait pas, les lignes dansaient.

-- Du calme! dit lapothicaire. Il sagit seulement dadministrer
quelque puissant antidote. Quel est le poison?

Charles montra la lettre. Ctait de larsenic.

-- Eh bien, reprit Homais, il faudrait en faire lanalyse.

Car il savait quil faut, dans tous les empoisonnements, faire une
analyse; et lautre, qui ne comprenait pas, rpondit:

-- Ah! faites! faites! sauvez-la...

Puis, revenu prs delle, il saffaissa par terre sur le tapis, et
il restait la tte appuye contre le bord de sa couche, 
sangloter.

-- Ne pleure pas! lui dit-elle. Bientt je ne te tourmenterai
plus!

-- Pourquoi? Qui ta force?

Elle rpliqua:

-- Il le fallait, mon ami.

-- Ntais-tu pas heureuse? Est-ce ma faute? Jai fait tout ce que
jai pu pourtant!

-- Oui..., cest vrai..., tu es bon, toi!

Et elle lui passait la main dans les cheveux, lentement. La
douceur de cette sensation surchargeait sa tristesse; il sentait
tout son tre scrouler de dsespoir  lide quil fallait la
perdre, quand, au contraire, elle avouait pour lui plus damour
que jamais; et il ne trouvait rien; il ne savait pas, il nosait,
lurgence dune rsolution immdiate achevant de le bouleverser.

Elle en avait fini, songeait-elle, avec toutes les trahisons, les
bassesses et les innombrables convoitises qui la torturaient. Elle
ne hassait personne, maintenant; une confusion de crpuscule
sabattait en sa pense, et de tous les bruits de la terre Emma
nentendait plus que lintermittente lamentation de ce pauvre
coeur, douce et indistincte, comme le dernier cho dune symphonie
qui sloigne.

-- Amenez-moi la petite, dit-elle en se soulevant du coude.

-- Tu nes pas plus mal, nest-ce pas? demanda Charles.

-- Non! non!

Lenfant arriva sur le bras de sa bonne, dans sa longue chemise de
nuit, do sortaient ses pieds nus, srieuse et presque rvant
encore. Elle considrait avec tonnement la chambre tout en
dsordre, et clignait des yeux, blouie par les flambeaux qui
brlaient sur les meubles. Ils lui rappelaient sans doute les
matins du jour de lan ou de la mi-carme, quand, ainsi rveille
de bonne heure  la clart des bougies, elle venait dans le lit de
sa mre pour y recevoir ses trennes, car elle se mit  dire:

-- O est-ce donc, maman?

Et comme tout le monde se taisait:

-- Mais je ne vois pas mon petit soulier!

Flicit la penchait vers le lit, tandis quelle regardait
toujours du ct de la chemine.

-- Est-ce nourrice qui laurait pris? demanda-t-elle.

Et,  ce nom, qui la reportait dans le souvenir de ses adultres
et de ses calamits, madame Bovary dtourna sa tte, comme au
dgot dun autre poison plus fort qui lui remontait  la bouche.
Berthe, cependant, restait pose sur le lit.

-- Oh! comme tu as de grands yeux, maman! comme tu es ple! comme
tu sues!...

Sa mre la regardait.

-- Jai peur! dit la petite en se reculant.

Emma prit sa main pour la baiser; elle se dbattait.

-- Assez! quon lemmne! scria Charles, qui sanglotait dans
lalcve.

Puis les symptmes sarrtrent un moment; elle paraissait moins
agite; et,  chaque parole insignifiante,  chaque souffle de sa
poitrine un peu plus calme, il reprenait espoir. Enfin, lorsque
Canivet entra, il se jeta dans ses bras en pleurant.

-- Ah! cest vous! merci! vous tes bon! Mais tout va mieux.
Tenez, regardez-la...

Le confrre ne fut nullement de cette opinion, et, ny allant pas,
comme il le disait lui-mme, par quatre chemins, il prescrivit de
lmtique, afin de dgager compltement lestomac.

Elle ne tarda pas  vomir du sang. Ses lvres se serrrent
davantage. Elle avait les membres crisps, le corps couvert de
taches brunes, et son pouls glissait sous les doigts comme un fil
tendu, comme une corde de harpe prs de se rompre.

Puis elle se mettait  crier, horriblement. Elle maudissait le
poison, linvectivait, le suppliait de se hter, et repoussait de
ses bras roidis tout ce que Charles, plus agonisant quelle,
sefforait de lui faire boire. Il tait debout, son mouchoir sur
les lvres, rlant, pleurant, et suffoqu par des sanglots qui le
secouaient jusquaux talons; Flicit courait  et l dans la
chambre; Homais, immobile, poussait de gros soupirs, et
M. Canivet, gardant toujours son aplomb, commenait nanmoins  se
sentir troubl.

-- Diable!... cependant... elle est purge, et, du moment que la
cause cesse...

-- Leffet doit cesser, dit Homais; cest vident.

-- Mais sauvez-la! exclamait Bovary.

Aussi, sans couter le pharmacien, qui hasardait encore cette
hypothse: Cest peut-tre un paroxysme salutaire, Canivet
allait administrer de la thriaque, lorsquon entendit le
claquement dun fouet; toutes les vitres frmirent, et, une
berline de poste quenlevaient  plein poitrail trois chevaux
crotts jusquaux oreilles, dbusqua dun bond au coin des halles.
Ctait le docteur Larivire.

Lapparition dun dieu net pas caus plus dmoi. Bovary leva
les mains, Canivet sarrta court, et Homais retira son bonnet
grec bien avant que le docteur ft entr.

Il appartenait  la grande cole chirurgicale sortie du tablier de
Bichat,  cette gnration, maintenant disparue, de praticiens
philosophes qui, chrissant leur art dun amour fanatique,
lexeraient avec exaltation et sagacit! Tout tremblait dans son
hpital quand il se mettait en colre, et ses lves le vnraient
si bien, quils sefforaient,  peine tablis, de limiter le
plus possible; de sorte que lon retrouvait sur eux, par les
villes dalentour, sa longue douillette de mrinos et son large
habit noir, dont les parements dboutonns couvraient un peu ses
mains charnues, de fort belles mains, et qui navaient jamais de
gants, comme pour tre plus promptes  plonger dans les misres.
Ddaigneux des croix, des titres et des acadmies, hospitalier,
libral, paternel avec les pauvres et pratiquant la vertu sans y
croire, il et presque pass pour un saint si la finesse de son
esprit ne let fait craindre comme un dmon. Son regard, plus
tranchant que ses bistouris, vous descendait droit dans lme et
dsarticulait tout mensonge  travers les allgations et les
pudeurs. Et il allait ainsi, plein de cette majest dbonnaire que
donnent la conscience dun grand talent, de la fortune, et
quarante ans dune existence laborieuse et irrprochable.

Il frona les sourcils ds la porte, en apercevant la face
cadavreuse dEmma, tendue sur le dos, la bouche ouverte. Puis,
tout en ayant lair dcouter Canivet, il se passait lindex sous
les narines et rptait:

-- Cest bien, cest bien.

Mais il fit un geste lent des paules. Bovary lobserva: ils se
regardrent; et cet homme, si habitu pourtant  laspect des
douleurs, ne put retenir une larme qui tomba sur son jabot.

Il voulut emmener Canivet dans la pice voisine. Charles le
suivit.

-- Elle est bien mal, nest-ce pas? Si lon posait des sinapismes?
je ne sais quoi! Trouvez donc quelque chose, vous qui en avez tant
sauv!

Charles lui entourait le corps de ses deux bras, et il le
contemplait dune manire effare, suppliante,  demi pm contre
sa poitrine.

-- Allons, mon pauvre garon, du courage! Il ny a plus rien 
faire.

Et le docteur Larivire se dtourna.

-- Vous partez?

-- Je vais revenir.

Il sortit comme pour donner un ordre au postillon, avec le sieur
Canivet, qui ne se souciait pas non plus de voir Emma mourir entre
ses mains.

Le pharmacien les rejoignit sur la place. Il ne pouvait, par
temprament, se sparer des gens clbres. Aussi conjura-t-il
M. Larivire de lui faire cet insigne honneur daccepter 
djeuner.

On envoya bien vite prendre des pigeons au Lion dor, tout ce
quil y avait de ctelettes  la boucherie, de la crme chez
Tuvache, des oeufs chez Lestiboudois, et lapothicaire aidait lui-
mme aux prparatifs, tandis que madame Homais disait, en tirant
les cordons de sa camisole:

-- Vous ferez excuse, monsieur; car dans notre malheureux pays, du
moment quon nest pas prvenu la veille...

-- Les verres  patte!!! souffla Homais.

-- Au moins, si nous tions  la ville, nous aurions la ressource
des pieds farcis.

-- Tais-toi!...  table, docteur!

Il jugea bon, aprs les premiers morceaux, de fournir quelques
dtails sur la catastrophe:

-- Nous avons eu dabord un sentiment de siccit au pharynx, puis
des douleurs intolrables  lpigastre, superpurgation, coma.

-- Comment sest-elle donc empoisonne?

-- Je lignore, docteur, et mme je ne sais pas trop o elle a pu
se procurer cet acide arsnieux.

Justin, qui apportait alors une pile dassiettes, fut saisi dun
tremblement.

-- Quas-tu? dit le pharmacien.

Le jeune homme,  cette question, laissa tout tomber par terre,
avec un grand fracas.

-- Imbcile! scria Homais, maladroit! lourdaud! fichu ne!

Mais, soudain, se matrisant:

-- Jai voulu, docteur, tenter une analyse, et primo, jai
dlicatement introduit dans un tube...

-- Il aurait mieux valu, dit le chirurgien, lui introduire vos
doigts dans la gorge.

Son confrre se taisait, ayant tout  lheure reu
confidentiellement une forte semonce  propos de son mtique, de
sorte que ce bon Canivet, si arrogant et verbeux lors du pied-bot,
tait trs modeste aujourdhui; il souriait sans discontinuer,
dune manire approbative.

Homais spanouissait dans son orgueil damphitryon, et
laffligeante ide de Bovary contribuait vaguement  son plaisir,
par un retour goste quil faisait sur lui-mme. Puis la prsence
du Docteur le transportait. Il talait son rudition, il citait
ple-mle les cantharides, lupas, le mancenillier, la vipre.

-- Et mme jai lu que diffrentes personnes staient trouves
intoxiques, docteur, et comme foudroyes par des boudins qui
avaient subi une trop vhmente fumigation! Du moins, ctait dans
un fort beau rapport, compos par une de nos sommits
pharmaceutiques, un de nos matres, lillustre Cadet de
Gassicourt!

Madame Homais rapparut, portant une de ces vacillantes machines
que lon chauffe avec de lesprit-de-vin; car Homais tenait 
faire son caf sur la table, layant dailleurs torrfi lui-mme,
porphyris lui-mme, mixtionn lui-mme.

-- _Saccharum_, docteur, dit-il en offrant du sucre.

Puis il fit descendre tous ses enfants, curieux davoir lavis du
chirurgien sur leur constitution.

Enfin, M. Larivire allait partir, quand madame Homais lui demanda
une consultation pour son mari. Il spaississait le sang 
sendormir chaque soir aprs le dner.

-- Oh! ce nest pas le sens qui le gne.

Et, souriant un peu de ce calembour inaperu, le docteur ouvrit la
porte. Mais la pharmacie regorgeait de monde; et il eut grand-
peine  pouvoir se dbarrasser du sieur Tuvache, qui redoutait
pour son pouse une fluxion de poitrine, parce quelle avait
coutume de cracher dans les cendres; puis de M. Binet, qui
prouvait parfois des fringales, et de madame Caron, qui avait des
picotements; de Lheureux, qui avait des vertiges; de Lestiboudois,
qui avait un rhumatisme; de madame Lefranois, qui avait des
aigreurs. Enfin les trois chevaux dtalrent, et lon trouva
gnralement quil navait point montr de complaisance.

Lattention publique fut distraite par lapparition de
M. Bournisien, qui passait sous les halles avec les saintes
huiles.

Homais, comme il le devait  ses principes, compara les prtres 
des corbeaux quattire lodeur des morts; la vue dun
ecclsiastique lui tait personnellement dsagrable, car la
soutane le faisait rver au linceul, et il excrait lune un peu
par pouvante de lautre.

Nanmoins, ne reculant pas devant ce quil appelait sa mission, il
retourna chez Bovary en compagnie de Canivet, que M. Larivire,
avant de partir, avait engag fortement  cette dmarche; et mme,
sans les reprsentations de sa femme, il et emmen avec lui ses
deux fils, afin de les accoutumer aux fortes circonstances, pour
que ce ft une leon, un exemple, un tableau solennel qui leur
restt plus tard dans la tte.

La chambre, quand ils entrrent, tait toute pleine dune
solennit lugubre. Il y avait sur la table  ouvrage, recouverte
dune serviette blanche, cinq ou six petites boules de coton dans
un plat dargent, prs dun gros crucifix, entre deux chandeliers
qui brlaient. Emma, le menton contre sa poitrine, ouvrait
dmesurment les paupires; et ses pauvres mains se tranaient sur
les draps, avec ce geste hideux et doux des agonisants qui
semblent vouloir dj se recouvrir du suaire. Ple comme une
statue, et les yeux rouges comme des charbons, Charles, sans
pleurer, se tenait en face delle, au pied du lit, tandis que le
prtre, appuy sur un genou, marmottait des paroles basses.

Elle tourna sa figure lentement, et parut saisie de joie  voir
tout  coup ltole violette, sans doute retrouvant au milieu dun
apaisement extraordinaire la volupt perdue de ses premiers
lancements mystiques, avec des visions de batitude ternelle qui
commenaient.

Le prtre se releva pour prendre le crucifix; alors elle allongea
le cou comme quelquun qui a soif, et, collant ses lvres sur le
corps de lHomme-Dieu, elle y dposa de toute sa force expirante
le plus grand baiser damour quelle et jamais donn. Ensuite il
rcita le Misereatur et Undulgentiam, trempa son pouce droit dans
lhuile et commena les onctions: dabord sur les yeux, qui
avaient tant convoit toutes les somptuosits terrestres; puis sur
les narines, friandes de brises tides et de senteurs amoureuses;
puis sur la bouche, qui stait ouverte pour le mensonge, qui
avait gmi dorgueil et cri dans la luxure; puis sur les mains,
qui se dlectaient aux contacts suaves, et enfin sur la plante des
pieds, si rapides autrefois quand elle courait  lassouvissance
de ses dsirs, et qui maintenant ne marcheraient plus.

Le cur sessuya les doigts, jeta dans le feu les brins de coton
tremps dhuile, et revint sasseoir prs de la moribonde pour lui
dire quelle devait  prsent joindre ses souffrances  celles de
Jsus-Christ et sabandonner  la misricorde divine.

En finissant ses exhortations, il essaya de lui mettre dans la
main un cierge bnit, symbole des gloires clestes dont elle
allait tout  lheure tre environne. Emma, trop faible, ne put
fermer les doigts, et le cierge, sans M. Bournisien, serait tomb
 terre.

Cependant elle ntait plus aussi ple, et son visage avait une
expression de srnit, comme si le sacrement let gurie.

Le prtre ne manqua point den faire lobservation; il expliqua,
mme  Bovary que le Seigneur, quelquefois, prolongeait
lexistence des personnes lorsquil le jugeait convenable pour
leur salut; et Charles se rappela un jour o, ainsi prs de
mourir, elle avait reu la communion.

-- Il ne fallait peut-tre pas se dsesprer, pensa-t-il.

En effet, elle regarda tout autour delle, lentement, comme
quelquun qui se rveille dun songe; puis, dune voix distincte,
elle demanda son miroir, et elle resta penche dessus quelque
temps, jusquau moment o de grosses larmes lui dcoulrent des
yeux. Alors elle se renversa la tte en poussant un soupir et
retomba sur loreiller.

Sa poitrine aussitt se mit  haleter rapidement. La langue tout
entire lui sortit hors de la bouche; ses yeux, en roulant,
plissaient comme deux globes de lampe qui steignent,  la
croire dj morte, sans leffrayante acclration de ses ctes,
secoues par un souffle furieux, comme si lme et fait des bonds
pour se dtacher. Flicit sagenouilla devant le crucifix, et le
pharmacien lui-mme flchit un peu les jarrets, tandis que
M. Canivet regardait vaguement sur la place. Bournisien stait
remis en prire, la figure incline contre le bord de la couche,
avec sa longue soutane noire qui tranait derrire lui dans
lappartement. Charles tait de lautre ct,  genoux, les bras
tendus vers Emma. Il avait pris ses mains et il les serrait,
tressaillant  chaque battement de son coeur, comme au contrecoup
dune ruine qui tombe.  mesure que le rle devenait plus fort,
lecclsiastique prcipitait ses oraisons; elles se mlaient aux
sanglots touffs de Bovary, et quelquefois tout semblait
disparatre dans le sourd murmure des syllabes latines, qui
tintaient comme un glas de cloche.

Tout  coup, on entendit sur le trottoir un bruit de gros sabots,
avec le frlement dun bton; et une voix sleva, une voix
rauque, qui chantait:

_Souvent la chaleur dun beau jour_
_Fait rver fillette  lamour._

Emma se releva comme un cadavre que lon galvanise, les cheveux
dnous, la prunelle fixe, bante.

_Pour amasser diligemment_
_Les pis que la faux moissonne,_
_Ma Nanette va sinclinant_
_Vers le sillon qui nous les donne._

-- LAveugle scria-t-elle.

Et Emma se mit  rire, dun rire atroce, frntique, dsespr,
croyant voir la face hideuse du misrable, qui se dressait dans
les tnbres ternelles comme un pouvantement.

_Il souffla bien fort ce jour-l,_
_Et le jupon court senvola!_

Une convulsion la rabattit sur le matelas. Tous sapprochrent.
Elle nexistait plus.


IX

Il y a toujours aprs la mort de quelquun comme une stupfaction
qui se dgage, tant il est difficile de comprendre cette survenue
du nant et de se rsigner  y croire. Mais, quand il saperut
pourtant de son immobilit, Charles se jeta sur elle en criant:

-- Adieu! adieu!

Homais et Canivet lentranrent hors de la chambre.

-- Modrez-vous!

-- Oui, disait-il en se dbattant, je serai raisonnable, je ne
ferai pas de mal. Mais laissez-moi! je veux la voir! cest ma
femme!

Et il pleurait.

-- Pleurez, reprit le pharmacien, donnez cours  la nature, cela
vous soulagera!

Devenu plus faible quun enfant, Charles se laissa conduire en
bas, dans la salle, et M. Homais bientt sen retourna chez lui.

Il fut sur la Place accost par lAveugle, qui, stant tran
jusqu Yonville dans lespoir de la pommade antiphlogistique,
demandait  chaque passant o demeurait lapothicaire.

-- Allons, bon! comme si je navais pas dautres chiens 
fouetter! Ah! tant pis, reviens plus tard!

Et il entra prcipitamment dans la pharmacie.

Il avait  crire deux lettres,  faire une potion calmante pour
Bovary,  trouver un mensonge qui pt cacher lempoisonnement et 
le rdiger en article pour le Fanal, sans compter les personnes
qui lattendaient, afin davoir des informations; et, quand les
Yonvillais eurent tous entendu son histoire darsenic quelle
avait pris pour du sucre, en faisant une crme  la vanille,
Homais, encore une fois, retourna chez Bovary.

Il le trouva seul (M. Canivet venait de partir), assis dans le
fauteuil, prs de la fentre, et contemplant dun regard idiot les
pavs de la salle.

-- Il faudrait  prsent, dit le pharmacien, fixer vous-mme
lheure de la crmonie.

-- Pourquoi? quelle crmonie?

Puis dune voix balbutiante et effraye:

-- Oh! non, nest-ce pas? non, je veux la garder.

Homais, par contenance; prit une carafe sur ltagre pour arroser
les graniums.

-- Ah! merci, dit Charles, vous tes bon!

Et il nacheva pas, suffoquant sous une abondance de souvenirs que
ce geste du pharmacien lui rappelait.

Alors, pour le distraire, Homais jugea convenable de causer un peu
horticulture; les plantes avaient besoin dhumidit. Charles
baissa la tte en signe dapprobation.

-- Du reste, les beaux jours maintenant vont revenir.

-- Ah! fit Bovary.

Lapothicaire,  bout dides, se mit  carter doucement les
petits rideaux du vitrage.

-- Tiens, voil M. Tuvache qui passe.

Charles rpta comme une machine:

-- M. Tuvache qui passe.

Homais nosa lui reparler des dispositions funbres; ce fut
lecclsiastique qui parvint  ly rsoudre.

Il senferma dans son cabinet, prit une plume, et, aprs avoir
sanglot quelque temps, il crivit:

Je veux quon lenterre dans sa robe de noces, avec des souliers
blancs, une couronne. On lui taiera les cheveux sur les paules;
trois cercueils, un de chne, un dacajou, un de plomb. Quon ne
me dise rien, jaurai de la force. On lui mettra par-dessus tout
une grande pice de velours vert. Je le veux. Faites-le.

Ces messieurs stonnrent beaucoup des ides romanesques de
Bovary, et aussitt le pharmacien alla lui dire:

-- Ce velours me parait une superftation. La dpense,
dailleurs...

-- Est-ce que cela vous regarde? scria Charles. Laissez-moi!
vous ne laimiez pas! Allez-vous-en!

Lecclsiastique le prit par-dessous le bras pour lui faire faire
un tour de promenade dans le jardin. Il discourait sur la vanit
des choses terrestres. Dieu tait bien grand, bien bon; on devait
sans murmure se soumettre  ses dcrets, mme le remercier.

Charles clata en blasphmes.

-- Je lexcre, votre Dieu!

-- Lesprit de rvolte est encore en vous, soupira
lecclsiastique.

Bovary tait loin. Il marchait  grands pas, le long du mur, prs
de lespalier, et il grinait des dents, il levait au ciel des
regards de maldiction; mais pas une feuille seulement nen
bougea.

Une petite pluie tombait. Charles, qui avait la poitrine nue,
finit par grelotter; il rentra sasseoir dans la cuisine.

 six heures; on entendit un bruit de ferraille sur la Place:
ctait lHirondelle qui arrivait; et il resta le front contre les
carreaux,  voir descendre les uns aprs les autres tous les
voyageurs. Flicit lui tendit un matelas dans le salon; il se
jeta dessus et sendormit.

Bien que philosophe, M. Homais respectait les morts. Aussi, sans
garder rancune au pauvre Charles, il revint le soir pour faire la
veille du cadavre, apportant avec lui trois volumes, et un
portefeuille afin de prendre des notes.

M. Bournisien sy trouvait, et deux grands cierges brlaient au
chevet du lit, que lon avait tir hors de lalcve.

Lapothicaire,  qui le silence pesait, ne tarda pas  formuler
quelques plaintes sur cette infortune jeune femme; et le prtre
rpondit quil ne restait plus maintenant qu prier pour elle.

-- Cependant, reprit Homais, de deux choses lune: ou elle est
morte en tat de grce (comme sexprime lglise), et alors elle
na nul besoin de nos prires; ou bien elle est dcde
impnitente (cest, je crois, lexpression ecclsiastique), et
alors...

Bournisien linterrompit, rpliquant dun ton bourru quil nen
fallait pas moins prier.

-- Mais, objecta le pharmacien, puisque Dieu connat tous nos
besoins,  quoi peut servir la prire?

-- Comment! fit lecclsiastique, la prire! Vous ntes donc pas
chrtien?

-- Pardonnez! dit Homais. Jadmire le christianisme. Il a dabord
affranchi les esclaves, introduit dans le monde une morale...

-- Il ne sagit pas de cela! Tous les textes...

-- Oh! oh! quant aux textes, ouvrez lhistoire; on sait quils ont
t falsifis par les jsuites.

Charles entra, et, savanant vers le lit, il tira lentement les
rideaux.

Emma avait la tte penche sur lpaule droite. Le coin de sa
bouche, qui se tenait ouverte, faisait comme un trou noir au bas
de son visage; les deux pouces restaient inflchis dans la paume
des mains; une sorte de poussire blanche lui parsemait les cils,
et ses yeux commenaient  disparatre dans une pleur visqueuse
qui ressemblait  une toile mince, comme si des araignes avaient
fil dessus. Le drap se creusait depuis ses seins jusqu ses
genoux, se relevant ensuite  la pointe des orteils; et il
semblait  Charles que des masses infinies, quun poids norme
pesait sur elle.

Lhorloge de lglise sonna deux heures. On entendait le gros
murmure de la rivire qui coulait dans les tnbres, au pied de la
terrasse. M. Bournisien, de temps  autre, se mouchait bruyamment,
et Homais faisait grincer sa plume sur le papier.

-- Allons, mon bon ami, dit-il, retirez-vous, ce spectacle vous
dchire!

Charles une fois parti, le pharmacien et le cur recommencrent
leurs discussions.

-- Lisez Voltaire! disait lun; lisez dHolbach, lisez
lEncyclopdie!

-- Lisez les Lettres de quelques juifs portugais disait lautre;
lisez la Raison du christianisme, par Nicolas, ancien magistrat!

Ils schauffaient, ils taient rouges, ils parlaient  la fois
sans scouter; Bournisien se scandalisait dune telle audace;
Homais smerveillait dune telle btise; et ils ntaient pas
loin de sadresser des injures, quand Charles, tout  coup,
reparut. Une fascination lattirait. Il remontait continuellement
lescalier.

Il se posait en face delle pour la mieux voir, et il se perdait
en cette contemplation, qui ntait plus douloureuse  force
dtre profonde.

Il se rappelait des histoires de catalepsie, les miracles du
magntisme; et il se disait quen le voulant extrmement, il
parviendrait peut-tre  la ressusciter. Une fois mme il se
pencha vers elle, et il cria tout bas: Emma! Emma! Son haleine,
fortement pousse, fit trembler la flamme des cierges contre le
mur.

Au petit jour, madame Bovary mre arriva; Charles en lembrassant,
eut un nouveau dbordement de pleurs. Elle essaya, comme avait
tent le pharmacien, de lui faire quelques observations sur les
dpenses de lenterrement. Il semporta si fort quelle se tut, et
mme il la chargea de se rendre immdiatement  la ville pour
acheter ce quil fallait.

Charles resta seul toute laprs-midi: on avait conduit Berthe
chez madame Homais; Flicit se tenait en haut, dans la chambre,
avec la mre Lefranois.

Le soir, il reut des visites. Il se levait, vous serrait les
mains sans pouvoir parler, puis lon sasseyait auprs des autres,
qui faisaient devant la chemine un grand demi-cercle. La figure
basse et le jarret sur le genou, ils dandinaient leur jambe, tout
en poussant par intervalles un gros soupir; et chacun sennuyait
dune faon dmesure; ctait pourtant  qui ne partirait pas.

Homais, quand il revint  neuf heures (on ne voyait que lui sur la
Place depuis deux jours), tait charg dune provision de camphre,
de benjoin et dherbes aromatiques. Il portait aussi un vase plein
de chlore, pour bannir les miasmes.  ce moment, la domestique,
madame Lefranois et la mre Bovary tournaient autour dEmma, en
achevant de lhabiller; et elles abaissrent le long voile raide,
qui la recouvrit jusqu ses souliers de satin.

Flicit sanglotait:

-- Ah! ma pauvre matresse! ma pauvre matresse!

-- Regardez-la, disait en soupirant laubergiste, comme elle est
mignonne encore! Si lon ne jurerait pas quelle va se lever tout
 lheure.

Puis elles se penchrent, pour lui mettre sa couronne.

Il fallut soulever un peu la tte, et alors un flot de liquides
noirs sortit, comme un vomissement, de sa bouche.

--Ah! mon Dieu! la robe, prenez garde! scria madame Lefranois.
Aidez-nous donc! disait-elle au pharmacien. Est-ce que vous avez
peur, par hasard?

-- Moi, peur? rpliqua-t-il en haussant les paules. Ah bien, oui!
Jen ai vu dautres  lHtel-Dieu, quand jtudiais la pharmacie!
Nous faisions du punch dans lamphithtre aux dissections! Le
nant npouvante pas un philosophe; et mme, je le dis souvent,
jai lintention de lguer mon corps aux hpitaux, afin de servir
plus tard  la Science.

En arrivant, le Cur demanda comment se portait Monsieur; et, sur
la rponse de lapothicaire, il reprit:

-- Le coup, vous comprenez, est encore trop rcent!

Alors Homais le flicita de ntre pas expos, comme tout le
monde,  perdre une compagne chrie; do sensuivit une
discussion sur le clibat des prtres.

-- Car, disait le pharmacien, il nest pas naturel quun homme se
passe de femmes! On a vu des crimes...

-- Mais, sabre de bois! scria lecclsiastique, comment voulez-
vous quun individu pris dans le mariage puisse garder, par
exemple, le secret de la confession?

Homais attaqua la confession. Bournisien la dfendit; il stendit
sur les restitutions quelle faisait oprer. Il cita diffrentes
anecdotes de voleurs devenus honntes tout  coup. Des militaires,
stant approchs du tribunal de la pnitence, avaient senti les
cailles leur tomber des yeux. Il y avait  Fribourg un
ministre...

Son compagnon dormait. Puis, comme il touffait un peu dans
latmosphre trop lourde de la chambre, il ouvrit la fentre, ce
qui rveilla le pharmacien.

-- Allons, une prise! lui dit-il. Acceptez, cela dissipe.

Des aboiements continus se tranaient au loin, quelque part.

-- Entendez-vous un chien qui hurle? dit le pharmacien.

-- On prtend, quils sentent les morts, rpondit
lecclsiastique. Cest comme les abeilles: elles senvolent de la
ruche au dcs des personnes. Homais ne releva pas ces prjugs,
car il stait rendormi.

M. Bournisien, plus robuste, continua quelque temps  remuer tout
bas les lvres; puis, insensiblement, il baissa le menton, lcha
son gros livre noir et se mit  ronfler.

Ils taient en face lun de lautre, le ventre en avant, la figure
bouffie, lair renfrogn, aprs tant de dsaccord se rencontrant
enfin dans la mme faiblesse humaine; et ils ne bougeaient pas
plus que le cadavre  ct deux, qui avait lair de dormir.

Charles, en entrant, ne les rveilla point. Ctait la dernire
fois. Il venait lui faire ses adieux.

Les herbes aromatiques fumaient encore, et des tourbillons de
vapeur bleutre se confondaient au bord de la croise avec le
brouillard qui entrait. Il y avait quelques toiles, et la nuit
tait douce.

La cire des cierges tombait par grosses larmes sur les draps du
lit. Charles les regardait brler, fatiguant ses yeux contre le
rayonnement de leur flamme jaune.

Des moires frissonnaient sur la robe de satin, blanche comme un
clair de lune. Emma disparaissait dessous; et il lui semblait que,
spandant au dehors delle-mme, elle se perdait confusment dans
lentourage des choses, dans le silence, dans la nuit, dans le
vent qui passait, dans les senteurs humides qui montaient.

Puis, tout  coup, il la voyait dans le jardin de Tostes, sur le
banc, contre la haie dpines, ou bien  Rouen dans les rues, sur
le seuil de leur maison, dans la cour des Bertaux. Il entendait
encore le rire des garons en gaiet qui dansaient sous les
pommiers; la chambre tait pleine du parfum de sa chevelure, et sa
robe lui frissonnait dans les bras avec un bruit dtincelles.
Ctait la mme, celle-l!

Il fut longtemps  se rappeler ainsi toutes les flicits
disparues, ses attitudes, ses gestes, le timbre de sa voix. Aprs
un dsespoir, il en venait un autre, et toujours,
intarissablement, comme les flots dune mare qui dborde.

Il eut une curiosit terrible: lentement, du bout des doigts, en
palpitant, il releva son voile. Mais il poussa un cri dhorreur
qui rveilla les deux autres. Ils lentranrent en bas, dans la
salle.

Puis Flicit vint dire quil demandait des cheveux.

-- Coupez-en! rpliqua lapothicaire.

Et, comme elle nosait, il savana lui-mme, les ciseaux  la
main. Il tremblait si fort, quil piqua la peau des tempes en
plusieurs places. Enfin, se raidissant contre lmotion, Homais
donna deux ou trois grands coups au hasard, ce qui fit des marques
blanches dans cette belle chevelure noire.

Le pharmacien et le cur se replongrent dans leurs occupations,
non sans dormir de temps  autre, ce dont ils saccusaient
rciproquement  chaque rveil nouveau. Alors M. Bournisien
aspergeait la chambre deau bnite et Homais jetait un peu de
chlore par terre.

Flicit avait eu soin de mettre pour eux, sur la commode, une
bouteille deau-de-vie, un fromage et une grosse brioche. Aussi
lapothicaire, qui nen pouvait plus, soupira, vers quatre heures
du matin:

-- Ma foi, je me sustenterais avec plaisir!

Lecclsiastique ne se fit point prier; il sortit pour aller dire
sa messe, revint; puis ils mangrent et trinqurent, tout en
ricanant un peu, sans savoir pourquoi, excits par cette gaiet
vague qui vous prend aprs des sances de tristesse; et, au
dernier petit verre, le prtre dit au pharmacien, tout en lui
frappant sur lpaule:

-- Nous finirons par nous entendre!

Ils rencontrrent en bas, dans le vestibule, les ouvriers qui
arrivaient. Alors Charles, pendant deux heures, eut  subir le
supplice du marteau qui rsonnait sur les planches. Puis on la
descendit dans son cercueil de chne, que lon embota dans les
deux autres; mais, comme la bire tait trop large, il fallut
boucher les interstices avec la laine dun matelas. Enfin, quand
les trois couvercles furent rabots, clous, souds, on lexposa
devant la porte; on ouvrit toute grande la maison, et les gens
dYonville commencrent  affluer.

Le pre Rouault arriva. Il svanouit sur la Place en apercevant
le drap noir.


X

Il navait reu la lettre du pharmacien que trente-six heures
aprs lvnement; et, par gard pour sa sensibilit, M. Homais
lavait rdige de telle faon quil tait impossible de savoir 
quoi sen tenir.

Le bonhomme tomba dabord comme frapp dapoplexie. Ensuite il
comprit quelle ntait pas morte. Mais elle pouvait ltre...
Enfin il avait pass sa blouse, pris son chapeau, accroch un
peron  son soulier et tait parti ventre  terre; et, tout le
long de la route, le pre Rouault, haletant, se dvora
dangoisses. Une fois mme, il fut oblig de descendre. Il ny
voyait plus, il entendait des voix autour de lui, il se sentait
devenir fou.

Le jour se leva. Il aperut trois poules noires qui dormaient dans
un arbre; il tressaillit, pouvant de ce prsage. Alors il promit
 la sainte Vierge trois chasubles pour lglise, et quil irait
pieds nus depuis le cimetire des Bertaux jusqu la chapelle de
Vassonville.

Il entra dans Maromme en hlant les gens de lauberge, enfona la
porte dun coup dpaule, bondit au sac davoine, versa dans la
mangeoire une bouteille de cidre doux, et renfourcha son bidet,
qui faisait feu des quatre fers.

Il se disait quon la sauverait sans doute; les mdecins
dcouvriraient un remde, ctait sr. Il se rappela toutes les
gurisons miraculeuses quon lui avait contes.

Puis elle lui apparaissait morte. Elle tait l, devant lui,
tendue sur le dos, au milieu de la route. Il tirait la bride et
lhallucination disparaissait.

 Quincampoix, pour se donner du coeur, il but trois cafs lun
sur lautre.

Il songea quon stait tromp de nom en crivant. Il chercha la
lettre dans sa poche, ly sentit, mais il nosa pas louvrir.

Il en vint  supposer que ctait peut-tre une farce, une
vengeance de quelquun, une fantaisie dhomme en goguette; et,
dailleurs, si elle tait morte, on le saurait? Mais non! la
campagne navait rien dextraordinaire: le ciel tait bleu, les
arbres se balanaient; un troupeau de moutons passa. Il aperut le
village; on le vit accourant tout pench sur son cheval, quil
btonnait  grands coups, et dont les sangles dgouttelaient de
sang.

Quand il eut repris connaissance, il tomba tout en pleurs dans les
bras de Bovary:

-- Ma fille! Emma! mon enfant! expliquez-moi...?

Et lautre rpondait avec des sanglots:

-- Je ne sais pas, je ne sais pas! cest une maldiction!

Lapothicaire les spara.

-- Ces horribles dtails sont inutiles. Jen instruirai monsieur.
Voici le monde qui vient. De la dignit, fichtre! de la
philosophie!

Le pauvre garon voulut paratre fort, et. il rpta plusieurs
fois:

-- Oui..., du courage!

-- Eh bien, scria le bonhomme, jen aurai, nom dun tonnerre de
Dieu! Je men vas la conduire jusquau bout.

La cloche tintait. Tout tait prt. Il fallut se mettre en marche.

Et, assis dans une stalle du choeur, lun prs de lautre, ils
virent passer, devant eux et repasser continuellement les trois
chantres qui psalmodiaient. Le serpent soufflait  pleine
poitrine. M. Bournisien, en grand appareil, chantait dune voix
aigu; il saluait le tabernacle, levait les mains, tendait les
bras. Lestiboudois circulait dans lglise avec sa latte de
baleine; prs du lutrin, la bire reposait entre quatre rangs de
cierges. Charles avait envie de se lever pour les teindre.

Il tchait cependant de sexciter  la dvotion, de slancer dans
lespoir dune vie future o il la reverrait. Il imaginait quelle
tait partie en voyage, bien loin, depuis longtemps. Mais, quand
il pensait quelle se trouvait l-dessous, et que tout tait fini,
quon lemportait dans la terre, il se prenait dune rage
farouche, noire, dsespre. Parfois il croyait ne plus rien
sentir; et il savourait cet adoucissement de sa douleur, tout en
se reprochant dtre un misrable.

On entendit sur les dalles comme le bruit sec dun bton ferr qui
les frappait  temps gaux. Cela venait du fond, et sarrta court
dans les bas-cts de lglise. Un homme en grosse veste brune
sagenouilla pniblement. Ctait Hippolyte, le garon du Lion
dor. Il avait mis sa jambe neuve.

Lun des chantres vint faire le tour de la nef pour quter, et les
gros sous, les uns aprs les autres, sonnaient dans le plat
dargent.

-- Dpchez-vous donc! Je souffre, moi! scria Bovary tout en lui
jetant avec colre une pice de cinq francs.

Lhomme dglise le remercia par une longue rvrence.

On chantait, on sagenouillait, on se relevait, cela nen
finissait pas! Il se rappela quune fois, dans les premiers temps,
ils avaient ensemble assist  la messe, et ils staient mis de
lautre ct,  droite, contre le mur. La cloche recommena. Il y
eut un grand mouvement de chaises. Les porteurs glissrent leurs
trois btons sous la bire, et lon sortit de lglise.

Justin alors parut sur le seuil de la pharmacie. Il y rentra tout
 coup, ple, chancelant.

On se tenait aux fentres pour voir passer le cortge. Charles, en
avant, se cambrait la taille. Il affectait un air brave et saluait
dun signe ceux qui, dbouchant des ruelles ou des portes, se
rangeaient dans la foule.

Les six hommes, trois de chaque ct, marchaient au petit pas et
en haletant un peu. Les prtres, les chantres et les deux enfants
de choeur rcitaient le De profundis; et leurs voix sen allaient
sur la campagne, montant et sabaissant avec des ondulations.
Parfois ils disparaissaient aux dtours du sentier; mais la grande
croix dargent se dressait toujours entre les arbres.

Les femmes suivaient, couvertes de mantes noires  capuchon
rabattu; elles portaient  la main un gros cierge qui brlait, et
Charles se sentait dfaillir  cette continuelle rptition de
prires et de flambeaux, sous ces odeurs affadissantes de cire et
de soutane. Une brise frache soufflait, les seigles et les colzas
verdoyaient, des gouttelettes de rose tremblaient au bord du
chemin, sur les haies dpines. Toutes sortes de bruits joyeux
emplissaient lhorizon: le claquement dune charrette roulant au
loin dans les ornires, le cri dun coq qui se rptait ou la
galopade dun poulain que lon voyait senfuir sous les pommiers.
Le ciel pur tait tachet de nuages roses; des fumignons bleutres
se rabattaient sur les chaumires couvertes diris; Charles, en
passant, reconnaissait les cours. Il se souvenait de matins comme
celui-ci, o, aprs avoir visit quelque malade, il en sortait, et
retournait vers elle.

Le drap noir, sem de larmes blanches, se levait de temps  autre
en dcouvrant la bire. Les porteurs fatigus se ralentissaient,
et elle avanait par saccades continues, comme une chaloupe qui
tangue  chaque flot.

On arriva.

Les hommes continurent jusquen bas,  une place dans le gazon o
la fosse tait creuse.

On se rangea tout autour; et, tandis que le prtre parlait, la
terre rouge, rejete sur les bords, coulait par les coins, sans
bruit, continuellement.

Puis, quand les quatre cordes furent disposes, on poussa la bire
dessus. Il la regarda descendre. Elle descendait toujours.

Enfin on entendit un choc; les cordes en grinant remontrent.
Alors Bournisien prit la bche que lui tendait Lestiboudois; de sa
main gauche, tout en aspergeant de la droite, il poussa
vigoureusement une large pellete; et le bois du cercueil, heurt
par les cailloux, fit ce bruit formidable qui nous semble tre le
retentissement de lternit.

Lecclsiastique passa le goupillon  son voisin. Ctait
M. Homais. Il le secoua gravement, puis le tendit  Charles, qui
saffaissa jusquaux genoux dans la terre, et il en jetait 
pleines mains tout en criant: Adieu! Il lui envoyait des
baisers; il se tranait vers la fosse pour sy engloutir avec
elle.

On lemmena; et il ne tarda pas  sapaiser, prouvant peut-tre,
comme tous les autres, la vague satisfaction den avoir fini.

Le pre Rouault, en revenant, se mit tranquillement  fumer une
pipe; ce que Homais, dans son for intrieur, jugea peu convenable.
Il remarqua de mme que M. Binet stait abstenu de paratre, que
Tuvache avait fil aprs la messe, et que Thodore, le
domestique du notaire, portait un habit bleu, comme si lon ne
pouvait pas trouver un habit noir, puisque cest lusage, que
diable! Et pour communiquer ses observations, il allait dun
groupe  lautre. On y dplorait la mort dEmma, et surtout
Lheureux, qui navait point manqu de venir  lenterrement.

-- Cette pauvre petite dame! quelle douleur pour son mari!

Lapothicaire reprenait:

-- Sans moi, savez-vous bien, il se serait port sur lui-mme 
quelque attentat funeste!

-- Une si bonne personne! Dire pourtant que je lai encore vue
samedi dernier dans ma boutique!

-- Je nai pas eu le loisir, dit Homais, de prparer quelques
paroles que jaurais jetes sur sa tombe.

En rentrant, Charles se dshabilla, et le pre Rouault repassa sa
blouse bleue. Elle tait neuve, et, comme il stait, pendant la
route, souvent essuy les yeux avec les manches, elle avait
dteint sur sa figure; et la trace des pleurs y faisait des lignes
dans la couche de poussire qui la salissait.

Madame Bovary mre tait avec eux. Ils se taisaient tous les
trois. Enfin le bonhomme soupira:

-- Vous rappelez-vous, mon ami, que je suis venu  Tostes une
fois, quand vous veniez de perdre votre premire dfunte. Je vous
consolais dans ce temps-l! Je trouvais quoi dire; mais 
prsent...

Puis, avec un long gmissement qui souleva toute sa poitrine:

-- Ah! cest la fin pour moi, voyez-vous! Jai vu partir ma
femme..., mon fils aprs..., et voil ma fille, aujourdhui!

Il voulut sen retourner tout de suite aux Bertaux, disant quil
ne pourrait pas dormir dans cette maison-l. Il refusa mme de
voir sa petite-fille.

-- Non! Non! a me ferait trop de deuil. Seulement, vous
lembrasserez bien! Adieu!... vous tes un bon garon! Et puis,
jamais je noublierai a, dit-il en se frappant la cuisse; nayez
peur! vous recevrez toujours votre dinde.

Mais, quand il fut au haut de la cte, il se dtourna, comme
autrefois il stait dtourn sur le chemin de Saint-Victor, en se
sparant delle. Les fentres du village taient tout en feu sous
les rayons obliques du soleil, qui se couchait dans la prairie. Il
mit sa main devant ses yeux; et il aperut  lhorizon un enclos
de murs o des arbres,  et l, faisaient des bouquets noirs
entre des pierres blanches, puis il continua sa route, au petit
trot, car son bidet boitait.

Charles et sa mre restrent le soir, malgr leur fatigue, fort
longtemps  causer ensemble. Ils parlrent des jours dautrefois
et de lavenir. Elle viendrait habiter Yonville, elle tiendrait
son mnage, ils ne se quitteraient plus. Elle fut ingnieuse et
caressante, se rjouissant intrieurement  ressaisir une
affection qui depuis tant dannes lui chappait. Minuit sonna. Le
village, comme dhabitude, tait silencieux, et Charles, veill,
pensait toujours  elle.

Rodolphe, qui, pour se distraire, avait battu le bois toute la
journe, dormait tranquillement dans son chteau; et Lon, l-bas,
dormait aussi.

Il y en avait un autre qui,  cette heure-l, ne dormait pas.

Sur la fosse, entre les sapins, un enfant pleurait agenouill, et
sa poitrine, brise par les sanglots, haletait dans lombre, sous
la pression dun regret immense plus doux que la lune et plus
insondable que la nuit. La grille tout  coup craqua. Ctait
Lestiboudois; il venait chercher sa bche quil avait oublie
tantt. Il reconnut Justin escaladant le mur, et sut alors  quoi
sen tenir sur le malfaiteur qui lui drobait ses pommes de terre.


XI

Charles, le lendemain, fit revenir la petite. Elle demanda sa
maman. On lui rpondit quelle tait absente, quelle lui
rapporterait des joujoux. Berthe en reparla plusieurs fois; puis,
 la longue, elle ny pensa plus. La gaiet de cette enfant
navrait Bovary, et il avait  subir les intolrables consolations
du pharmacien.

Les affaires dargent bientt recommencrent, M. Lheureux excitant
de nouveau son ami Vinart, et Charles sengagea pour des sommes
exorbitantes; car jamais il ne voulut consentir  laisser vendre
le moindre des meubles ne lui avaient appartenu. Sa mre en fut
exaspre. Il sindigna plus fort quelle. Il avait chang tout 
fait. Elle abandonna la maison.

Alors chacun se mit  profiter. Mademoiselle Lempereur rclama six
mois de leons, bien quEmma nen et jamais pris une seule
(malgr cette facture acquitte quelle avait fait voir  Bovary):
ctait une convention entre elles deux; le loueur de livres
rclama trois ans dabonnement; la mre Rolet rclama le port
dune vingtaine de lettres; et, comme Charles demandait des
explications, elle eut la dlicatesse de rpondre:

-- Ah! je ne sais rien! ctait pour ses affaires.

 chaque dette quil payait, Charles croyait en avoir fini. Il en
survenait dautres, continuellement.

Il exigea larrir danciennes visites. On lui montra les lettres
que sa femme avait envoyes. Alors il fallut faire des excuses.

Flicit portait maintenant les robes de Madame; non pas toutes,
car il en avait gard quelques-unes, et il les allait voir dans
son cabinet de toilette, o il senfermait; elle tait  peu prs
de sa taille, souvent Charles, en lapercevant par derrire, tait
saisi dune illusion, et scriait:

-- Oh! reste! reste!

Mais,  la Pentecte, elle dcampa dYonville, enleve par
Thodore, et en volant tout ce qui restait de la garde-robe.

Ce fut vers cette poque que madame veuve Dupuis eut lhonneur de
lui faire part du mariage de M. Lon Dupuis, son fils, notaire 
Yvetot, avec mademoiselle Locadie Leboeuf, de Bondeville.
Charles, parmi les flicitations quil lui adressa, crivit cette
phrase:

Comme ma pauvre femme aurait t heureuse!

Un jour querrant sans but dans la maison, il tait mont jusquau
grenier, il sentit sous sa pantoufle une boulette de papier fin.
Il louvrit et il lut: Du courage, Emma! du courage! Je ne veux
pas faire le malheur de votre existence. Ctait la lettre de
Rodolphe, tombe  terre entre des caisses, qui tait reste l,
et que le vent de la lucarne venait de pousser vers la porte. Et
Charles demeura tout immobile et bant  cette mme place o
jadis, encore plus ple que lui, Emma, dsespre, avait voulu
mourir. Enfin, il dcouvrit un petit R au bas de la seconde page.
Qutait-ce? il se rappela les assiduits de Rodolphe, sa
disparition soudaine et lair contraint quil avait eu en la
rencontrant depuis, deux ou trois fois. Mais le ton respectueux de
la lettre lillusionna.

-- Ils se sont peut-tre aims platoniquement, se dit-il.

Dailleurs, Charles ntait pas de ceux qui descendent au fond des
choses: il recula devant les preuves, et sa jalousie incertaine se
perdit dans limmensit de son chagrin.

On avait d, pensait-il, ladorer. Tous les hommes,  coup sr,
lavaient convoite. Elle lui en parut plus belle; et il en conut
un dsir permanent, furieux, qui enflammait son dsespoir et qui
navait pas de limites, parce quil tait maintenant irralisable.

Pour lui plaire, comme si elle vivait encore, il adopta ses
prdilections, ses ides; il sacheta des bottes vernies, il prit
lusage des cravates blanches. Il mettait du cosmtique  ses
moustaches, il souscrivit comme elle des billets  ordre. Elle le
corrompait par del le tombeau.

Il fut oblig de vendre largenterie pice  pice, ensuite il
vendit les meubles du salon. Tous les appartements se dgarnirent;
mais la chambre, sa chambre  elle, tait reste comme autrefois.
Aprs son dner, Charles montait l. Il poussait devant le feu la
table ronde, et il approchait son fauteuil. Il sasseyait en face.
Une chandelle brlait dans un des flambeaux dors. Berthe, prs de
lui, enluminait des estampes.

Il souffrait, le pauvre homme,  la voir si mal vtue, avec ses
brodequins sans lacet et lemmanchure de ses blouses dchire
jusquaux hanches, car la femme de mnage nen prenait gure de
souci. Mais elle tait si douce, si gentille, et sa petite tte se
penchait si gracieusement en laissant retomber sur ses joues roses
sa bonne chevelure blonde, quune dlectation infinie
lenvahissait, plaisir tout ml damertume comme ces vins mal
faits qui sentent la rsine. Il raccommodait ses joujoux, lui
fabriquait des pantins avec du carton, ou recousait le ventre
dchir de ses poupes. Puis, sil rencontrait des yeux la bote 
ouvrage, un ruban qui tranait ou mme une pingle reste dans une
fente de la table, il se prenait  rver, et il avait lair si
triste, quelle devenait triste comme lui.

Personne  prsent ne venait les voir; car Justin stait enfui 
Rouen, o il est devenu garon picier, et les enfants de
lapothicaire frquentaient de moins en moins la petite, M. Homais
ne se souciant pas, vu la diffrence de leurs conditions sociales,
que lintimit se prolonget.

LAveugle, quil navait pu gurir avec sa pommade, tait retourn
dans la cte du Bois-Guillaume, o il narrait aux voyageurs la
vaine tentative du pharmacien,  tel point que Homais, lorsquil
allait  la ville, se dissimulait derrire les rideaux de
lHirondelle, afin dviter sa rencontre. Il lexcrait; et, dans
lintrt de sa propre rputation, voulant sen dbarrasser 
toute force, il dressa contre lui une batterie cache, qui
dcelait la profondeur de son intelligence et la sclratesse de
sa vanit. Durant six mois conscutifs, on put donc lire dans le
Fanal de Rouen des entrefilets ainsi conus:

Toutes les personnes qui se dirigent vers les fertiles contres
de la Picardie auront remarqu sans doute, dans la cte du Bois-
Guillaume, un misrable atteint dune horrible plaie faciale. Il
vous importune, vous perscute et prlve un vritable impt sur
les voyageurs. Sommes-nous encore  ces temps monstrueux du Moyen
Age, o il tait permis aux vagabonds dtaler par nos places
publiques la lpre et les scrofules quils avaient rapportes de
la croisade?

Ou bien:

Malgr les lois contre le vagabondage, les abords de nos grandes
villes continuent  tre infests par des bandes de pauvres. On en
voit qui circulent isolment, et qui, peut-tre, ne sont pas les
moins dangereux.  quoi songent nos diles?

Puis Homais inventait des anecdotes:

Hier, dans la cte du Bois-Guillaume, un cheval ombrageux... Et
suivait le rcit dun accident occasionn par la prsence de
lAveugle.

Il fit si bien, quon lincarcra. Mais on le relcha. Il
recommena, et Homais aussi recommena. Ctait une lutte. Il eut
la victoire; car son ennemi fut condamn  une rclusion
perptuelle dans un hospice.

Ce succs lenhardit; et ds lors il ny eut plus dans
larrondissement un chien cras, une grange incendie, une femme
battue, dont aussitt il ne ft part au public, toujours guid par
lamour du progrs et la haine des prtres. Il tablissait des
comparaisons entre les coles primaires et les frres ignorantins,
au dtriment de ces derniers, rappelait la Saint-Barthlemy 
propos dune allocation de cent francs faite  lglise, et
dnonait des abus, lanait des boutades. Ctait son mot. Homais
sapait; il devenait dangereux.

Cependant il touffait dans les limites troites du journalisme,
et bientt il lui fallut le livre, louvrage! Alors il composa une
Statistique gnrale du canton dYonville, suivie dobservations
climatologiques, et la statistique le poussa vers la philosophie.
Il se proccupa des grandes questions: problme social,
moralisation des classes pauvres, pisciculture, caoutchouc,
chemins de fer, etc. Il en vint  rougir dtre un bourgeois. Il
affectait le genre artiste, il fumait! Il sacheta deux statuettes
chic Pompadour, pour dcorer son salon.

Il nabandonnait point la pharmacie; au contraire! il se tenait au
courant des dcouvertes. Il suivait le grand mouvement des
chocolats. Cest le premier qui ait fait venir dans la Seine-
Infrieure du cho-ca et de la revalentia. Il sprit
denthousiasme pour les chanes hydro-lectriques Pulvermacher; il
en portait une lui-mme; et, le soir, quand il retirait son gilet
de flanelle, madame Homais restait tout blouie devant la spirale
dor sous laquelle il disparaissait, et sentait redoubler ses
ardeurs pour cet homme plus garrott quun Scythe et splendide
comme un mage.

Il eut de belles ides  propos du tombeau dEmma. Il proposa
dabord un tronon de colonne avec une draperie, ensuite une
pyramide, puis un temple de Vesta, une manire de rotonde... ou
bien un amas de ruines. Et, dans tous les plans, Homais ne
dmordait point du saule pleureur, quil considrait comme le
symbole oblig de la tristesse.

Charles et lui firent ensemble un voyage  Rouen, pour voir des
tombeaux, chez un entrepreneur de spultures, -- accompagns dun
artiste peintre, un nomm Vaufrylard, ami de Bridoux, et qui, tout
le temps, dbita des calembours. Enfin, aprs avoir examin une
centaine de dessins, stre command un devis et avoir fait un
second voyage  Rouen, Charles se dcida pour un mausole qui
devait porter sur ses deux faces principales un gnie tenant une
torche teinte.

Quant  linscription, Homais ne trouvait rien de beau comme: _Sta
viator_, et il en restait l; il se creusait limagination; il
rptait continuellement: _Sta viator_... Enfin, il dcouvrit:
_amabilem conjugem calcas_! qui fut adopt.

Une chose trange, cest que Bovary, tout en pensant  Emma
continuellement, loubliait; et il se dsesprait  sentir cette
image lui chapper de la mmoire au milieu des efforts quil
faisait pour la retenir. Chaque nuit pourtant, il la rvait;
ctait toujours le mme rve: il sapprochait delle; mais, quand
il venait  ltreindre, elle tombait en pourriture dans ses bras.

On le vit pendant une semaine entrer le soir  lglise.
M. Bournisien lui fit mme deux ou trois visites, puis
labandonna. Dailleurs, le bonhomme tournait  lintolrance, au
fanatisme, disait Homais; il fulminait contre lesprit du sicle,
et ne manquait pas, tous les quinze jours, au sermon, de raconter
lagonie de Voltaire, lequel mourut en dvorant ses excrments,
comme chacun sait.

Malgr lpargne o vivait Bovary, il tait loin de pouvoir
amortir ses anciennes dettes. Lheureux refusa de renouveler aucun
billet. La saisie devint imminente. Alors il eut recours  sa
mre, qui consentit  lui laisser prendre une hypothque sur ses
biens, mais en lui envoyant force rcriminations contre Emma; et
elle demandait, en retour de son sacrifice, un chle, chapp aux
ravages de Flicit. Charles le lui refusa. Ils se brouillrent.

Elle fit les premires ouvertures de raccommodement, en lui
proposant de prendre chez elle la petite, qui la soulagerait dans
sa maison. Charles y consentit. Mais, au moment du dpart, tout
courage labandonna. Alors, ce fut une rupture dfinitive,
complte.

 mesure que ses affections disparaissaient, il se resserrait plus
troitement  lamour de son enfant. Elle linquitait cependant;
car elle toussait quelquefois, et avait des plaques rouges aux
pommettes.

En face de lui stalait, florissante et hilare, la famille du
pharmacien, que tout au monde contribuait  satisfaire. Napolon
laidait au laboratoire, Athalie lui brodait un bonnet grec, Irma
dcoupait des rondelles de papier pour couvrir les confitures, et
Franklin rcitait tout dune haleine la table de Pythagore. Il
tait le plus heureux des pres, le plus fortun des hommes.

Erreur! une ambition sourde le rongeait: Homais dsirait la croix.
Les titres ne lui manquaient point:

I Stre, lors du cholra, signal par un dvouement sans bornes;
2 avoir publi, et  mes frais, diffrents ouvrages dutilit
publique, tels que... (et il rappelait son mmoire intitul: Du
cidre, de sa fabrication et de ses effets; plus, des observations
sur le puceron laniger, envoyes  lAcadmie; son volume de
statistique, et jusqu sa thse de pharmacien); sans compter que
je suis membre de plusieurs socits savantes (il ltait dune
seule).

-- Enfin, scriait-il, en faisant une pirouette, quand ce ne
serait que de me signaler aux incendies!

Alors Homais inclina vers le Pouvoir. Il rendit secrtement 
M. le prfet de grands services dans les lections. Il se vendit
enfin, il se prostitua. Il adressa mme au souverain une ptition
o il le suppliait de lui faire justice; il lappelait notre bon
roi et le comparait  Henri IV.

Et chaque matin, lapothicaire se prcipitait sur le journal pour
y dcouvrir sa nomination; elle ne venait pas. Enfin, ny tenant
plus, il fit dessiner dans son jardin un gazon figurant ltoile
de lhonneur, avec deux petits tordillons dherbe qui partaient du
sommet pour imiter le ruban. Il se promenait autour, les bras
croiss, en mditant sur lineptie du gouvernement et
lingratitude des hommes.

Par respect, ou par une sorte de sensualit qui lui faisait mettre
de la lenteur dans ses investigations, Charles navait pas encore
ouvert le compartiment secret dun bureau de palissandre dont Emma
se servait habituellement. Un jour, enfin, il sassit devant,
tourna la clef et poussa le ressort. Toutes les lettres de Lon
sy trouvaient. Plus de doute, cette fois! Il dvora jusqu la
dernire, fouilla dans tous les coins, tous les meubles, tous les
tiroirs, derrire les murs, sanglotant, hurlant, perdu, fou. Il
dcouvrit une bote, la dfona dun coup de pied. Le portrait de
Rodolphe lui sauta en plein visage, au milieu des billets doux
bouleverss.

On stonna de son dcouragement. Il ne sortait plus, ne recevait
personne, refusait mme daller voir ses malades. Alors on
prtendit quil senfermait pour boire.

Quelquefois pourtant, un curieux se haussait par-dessus la haie du
jardin, et apercevait avec bahissement cet homme  barbe longue,
couvert dhabits sordides, farouche, et qui pleurait tout haut en
marchant.

Le soir, dans lt, il prenait avec lui sa petite fille et la
conduisait au cimetire. Ils sen revenaient  la nuit close,
quand il ny avait plus dclair sur la Place que la lucarne de
Binet.

Cependant la volupt de sa douleur tait incomplte, car il
navait autour de lui personne qui la partaget; et il faisait des
visites  la mre Lefranois afin de pouvoir parler delle. Mais
laubergiste ne lcoutait que dune oreille, ayant comme lui des
chagrins, car M. Lheureux venait enfin dtablir les Favorites du
commerce, et Hivert, qui jouissait dune grande rputation pour
les commissions, exigeait un surcrot dappointements et menaait
de sengager  la Concurrence.

Un jour quil tait all au march dArgueil pour y vendre son
cheval, -- dernire ressource, -- il rencontra Rodolphe.

Ils plirent en sapercevant. Rodolphe, qui avait seulement envoy
sa carte, balbutia dabord quelques excuses, puis senhardit et
mme poussa laplomb (il faisait trs chaud, on tait au mois
daot), jusqu linviter  prendre une bouteille de bire au
cabaret.

Accoud en face de lui, il mchait son cigare tout en causant, et
Charles se perdait en rveries devant cette figure quelle avait
aime. Il lui semblait revoir quelque chose delle. Ctait un
merveillement. Il aurait voulu tre cet homme.

Lautre continuait  parler culture, bestiaux, engrais, bouchant
avec des phrases banales tous les interstices o pouvait se
glisser une allusion. Charles ne lcoutait pas; Rodolphe sen
apercevait, et il suivait sur la mobilit de sa figure le passage
des souvenirs. Elle sempourprait peu  peu, les narines battaient
vite, les lvres frmissaient; il y eut mme un instant o
Charles, plein dune fureur sombre, fixa ses yeux contre Rodolphe
qui, dans une sorte deffroi, sinterrompit. Mais bientt la mme
lassitude funbre rapparut sur son visage.

-- Je ne vous en veux pas, dit-il.

Rodolphe tait rest muet. Et Charles, la tte dans ses deux
mains, reprit dune voix teinte et avec laccent rsign des
douleurs infinies:

-- Non, je ne vous en veux plus!

Il ajouta mme un grand mot, le seul quil ait jamais dit:

-- Cest la faute de la fatalit!

Rodolphe, qui avait conduit cette fatalit, le trouva bien
dbonnaire pour un homme dans sa situation, comique mme, et un
peu vil.

Le lendemain, Charles alla sasseoir sur le banc, dans la
tonnelle. Des jours passaient par le treillis; les feuilles de
vigne dessinaient leurs ombres sur le sable, le jasmin embaumait,
le ciel tait bleu, des cantharides bourdonnaient autour des lis
en fleur, et Charles suffoquait comme un adolescent sous les
vagues effluves amoureux qui gonflaient son coeur chagrin.

 sept heures, la petite Berthe, qui ne lavait pas vu de toute
laprs-midi, vint le chercher pour dner.

Il avait la tte renverse contre le mur, les yeux clos, la bouche
ouverte, et tenait dans ses mains une longue mche de cheveux
noirs.

-- Papa, viens donc! dit-elle.

Et, croyant quil voulait jouer, elle le poussa doucement. Il
tomba par terre. Il tait mort.

Trente-six heures aprs, sur la demande de lapothicaire,
M. Canivet accourut. Il louvrit et ne trouva rien.

Quand tout fut vendu, il resta douze francs soixante et quinze
centimes qui servirent  payer le voyage de mademoiselle Bovary
chez sa grand-mre. La bonne femme mourut dans lanne mme; le
pre Rouault tant paralys, ce fut une tante qui sen chargea.
Elle est pauvre et lenvoie, pour gagner sa vie, dans une filature
de coton.

Depuis la mort de Bovary, trois mdecins se sont succd 
Yonville sans pouvoir y russir, tant M. Homais les a tout de
suite battus en brche. Il fait une clientle denfer; lautorit
le mnage et lopinion publique le protge.

Il vient de recevoir la croix dhonneur.





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Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License (available with this file or online at
http://gutenberg.net/license).


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.net

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.net),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.net

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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