The Project Gutenberg EBook of La maison  vapeur, by Jules Verne

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Title: La maison  vapeur
       Voyage  travers l'Inde septentrionale

Author: Jules Verne

Release Date: January 26, 2005 [EBook #14810]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MAISON  VAPEUR ***




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Jules Verne

LA MAISON  VAPEUR
Voyage  travers l'Inde septentrionale

(1880)



Table des matires

PREMIERE PARTIE
CHAPITRE I Une tte mise  prix.
CHAPITRE II Le colonel Munro.
CHAPITRE III La rvolte des Cipayes.
CHAPITRE IV Au fond des caves d'Ellora.
CHAPITRE V Le Gant d'Acier.
CHAPITRE VI Premires tapes.
CHAPITRE VII Les plerins du Phalgou.
CHAPITRE VIII Quelques heures  Bnars.
CHAPITRE IX Allahabad.
CHAPITRE X Via Dolorosa.
CHAPITRE XI Le changement de mousson.
CHAPITRE XII Triples feux.
CHAPITRE XIII Prouesses du capitaine Hod.
CHAPITRE XIV Un contre trois.
CHAPITRE XV Le pl de Tandt.
CHAPITRE XVI La Flamme Errante.
DEUXIEME PARTIE
CHAPITRE I Notre sanitarium.
CHAPITRE II Mathias Van Guitt.
CHAPITRE III Le kraal.
CHAPITRE IV Une reine du Tarryani.
CHAPITRE V Attaque nocturne.
CHAPITRE VI Le dernier adieu de Mathias Van Guitt.
CHAPITRE VII Le passage de la Betwa.
CHAPITRE VIII Hod contre Banks.
CHAPITRE IX Cent contre un.
CHAPITRE X Le lac Puturia.
CHAPITRE XI Face  face.
CHAPITRE XII  la bouche d'un canon.
CHAPITRE XIII Gant d'Acier!
CHAPITRE XIV Le cinquantime tigre du capitaine Hod.


PREMIERE PARTIE


CHAPITRE I
Une tte mise  prix.

Une prime de deux mille livres est promise  quiconque livrera,
mort ou vif, l'un des anciens chefs de la rvolte des Cipayes,
dont on a signal la prsence dans la prsidence de Bombay, le
nabab Dandou-Pant, plus connu sous le nom de...

Telle est la notice que les habitants d'Aurungabad pouvaient lire
dans la soire du 6 mars 1867.

Le dernier nom,--un nom excr,  jamais maudit des uns,
secrtement admir des autres,--manquait  celle de ces notices
qui avait t rcemment affiche sur la muraille d'un bungalow en
ruines, au bord de la Doudhma.

Si ce nom manquait, c'est que l'angle infrieur de l'affiche o il
tait imprim en grosses lettres venait d'tre dchir par la main
d'un faquir, que personne n'avait pu apercevoir sur cette rive
alors dserte. Avec ce nom avait galement disparu le nom du
gouverneur gnral de la prsidence de Bombay, contresignant celui
du vice-roi des Indes.

Quel avait donc t le mobile de ce faquir? En lacrant cette
notice, esprait-il que le rvolt de 1857 chapperait  la
vindicte publique et aux consquences de l'arrt pris contre sa
personne? Pouvait-il croire qu'une si terrible clbrit
s'vanouirait avec les fragments de ce bout de papier rduit en
poussire?

C'et t folie.

En effet, d'autres affiches, rpandues  profusion, s'talaient
sur les murs des maisons, des palais, des mosques, des htels
d'Aurungabad. De plus, un crieur parcourait les rues de la ville,
lisant  haute voix l'arrt du gouverneur. Les habitants des plus
infimes bourgades de la province savaient dj que toute une
fortune tait promise  quiconque livrerait ce Dandou-Pant. Son
nom, inutilement ananti, allait courir avant douze heures la
prsidence tout entire. Si les informations taient exactes, si
le nabab avait rellement cherch refuge en cette partie de
l'Indoustan, nul doute qu'il ne tombt sous peu entre des mains
fortement intresses  en oprer la capture.

 quel sentiment avait donc obi ce faquir, en lacrant une
affiche, tire dj  plusieurs milliers d'exemplaires?

 un sentiment de colre, sans doute,--peut-tre aussi  quelque
pense de ddain. Quoi qu'il en soit, aprs avoir hauss les
paules, il s'enfona dans le quartier le plus populeux et le plus
mal habit de la ville.

On appelle Dekkan cette large portion de la pninsule indienne
comprise entre les Ghtes occidentales et les Ghtes de la mer du
Bengale. C'est le nom communment donn  la partie mridionale de
l'Inde, en de du Gange. Ce Dekkan, dont le nom sanscrit signifie
Sud, compte, dans les prsidences de Bombay et de Madras, un
certain nombre de provinces. L'une des principales est la province
d'Aurungabad, dont la capitale fut mme autrefois celle du Dekkan
tout entier.

Au XVIIe sicle, le clbre empereur mongol Aureng-Zeb transporta
sa cour dans cette ville, qui tait connue aux premiers temps de
l'histoire de l'Indoustan sous le nom de Kirkhi. Elle possdait
alors cent mille habitants. Aujourd'hui, elle n'en a plus que
cinquante mille, sous la domination des Anglais, qui
l'administrent pour le compte du Nizam d'Haiderabad. Cependant,
c'est une des cits les plus saines de la pninsule, pargne
jusqu'ici par le redoutable cholra asiatique, et que ne visitent
mme jamais les pidmies de fivres, si redoutables dans l'Inde.

Aurungabad a conserv de magnifiques restes de son ancienne
splendeur. Le palais du Grand Mogol, lev sur la rive droite de
la Doudhma, le mausole de la sultane favorite de Shah Jahan, pre
d'Aureng-Zeb, la mosque copie sur l'lgant Tadje d'Agra, qui
dresse ses quatre minarets autour d'une coupole gracieusement
arrondie, d'autres monuments encore, artistement btis, richement
orns, attestent la puissance et la grandeur du plus illustre des
conqurants de l'Indoustan, qui porta ce royaume, auquel il
joignit le Caboul et l'Assam,  un incomparable degr de
prosprit.

Bien que, depuis cette poque, la population d'Aurungabad et t
considrablement rduite, comme il a t dit, un homme pouvait
facilement se cacher encore au milieu des types si varis qui la
composent. Le faquir, vrai ou faux, ml  tout ce populaire, ne
s'en distinguait en aucune faon. Ses semblables foisonnent dans
l'Inde. Ils forment avec les sayeds une corporation de mendiants
religieux, qui demandent l'aumne,  pied ou  cheval, et savent
l'exiger, lorsqu'on ne la fait pas de bonne grce. Ils ne
ddaignent pas non plus le rle de martyrs volontaires, et
jouissent d'un grand crdit dans les basses classes du peuple
indou.

Le faquir dont il s'agit tait un homme de haute taille, ayant
plus de cinq pieds neuf pouces anglais. S'il avait dpass la
quarantaine, c'tait d'un an ou deux, tout au plus. Sa figure
rappelait le beau type maharatte, surtout par l'clat de ses yeux
noirs, toujours en veil; mais on et difficilement retrouv les
traits si fins de sa race sous les mille trous de petite vrole
qui lui criblaient les joues. Cet homme, encore dans toute la
force de l'ge, paraissait souple et robuste. Signe particulier,
un doigt lui manquait  la main gauche. Avec sa chevelure teinte
en rouge, il allait  demi nu, sans chaussures aux pieds, un
turban sur la tte,  peine couvert d'une mauvaise chemise de
laine raye, serre  sa ceinture. Sur sa poitrine apparaissaient
en couleurs vives les emblmes des deux principes conservateur et
destructeur de la mythologie indoue, la tte de lion de la
quatrime incarnation de Vishnou, les trois yeux et le trident
symbolique du farouche Siva.

Cependant, une motion relle et bien comprhensible agitait les
rues d'Aurungabad, plus particulirement celles dans lesquelles se
pressait la population cosmopolite des bas quartiers. L, elle
fourmillait hors des masures qui lui servent de demeures. Hommes,
femmes, enfants, vieillards, Europens ou indignes, soldats des
rgiments royaux ou des rgiments natifs, mendiants de toutes
sortes, paysans des environs, s'abordaient, causaient,
gesticulaient, commentaient la notice, supputaient les chances de
gagner l'norme prime promise par le gouvernement. La
surexcitation des esprits n'aurait pas t plus vive devant la
roue d'une loterie dont le gros lot aurait valu deux mille livres.
On peut mme ajouter que, cette fois, il n'tait personne qui ne
pt prendre un bon billet: ce billet, c'tait la tte de Dandou-Pant.
Il est vrai qu'il fallait tre assez chanceux pour rencontrer
le nabab, et assez audacieux pour s'emparer de sa personne.

Le faquir,--videmment le seul entre tous que ne surexcitt pas
l'espoir de gagner la prime,--filait au milieu des groupes,
s'arrtant parfois, coutant ce qui se disait, en homme qui
pourrait peut-tre en faire son profit. Mais s'il ne se mlait
point aux propos des uns et des autres, si sa bouche restait
muette, ses yeux et ses oreilles ne chmaient pas.

Deux mille livres pour dcouvrir le nabab! s'criait celui-ci, en
levant ses mains crochues vers le ciel.

--Non pour le dcouvrir, rpondait celui-l, mais pour le
prendre, ce qui est bien diffrent!

--En effet, ce n'est point un homme  se laisser capturer sans se
dfendre rsolument!

--Mais ne disait-on pas dernirement qu'il tait mort de la
fivre dans les jungles du Npaul?

--Rien de tout cela n'est vrai! Le rus Dandou-Pant a voulu se
faire passer pour mort, afin de vivre avec plus de scurit!

--Le bruit avait mme couru qu'il avait t enterr au milieu de
son campement sur la frontire!

--Fausses obsques, pour donner le change! Le faquir n'avait pas
sourcill en entendant affirmer ce dernier fait d'une faon qui
n'admettait aucun doute. Cependant, son front se plissa
involontairement, lorsqu'il entendit un Indou,--l'un des plus
surexcits du groupe auquel il s'tait ml,--donner les dtails
suivants, dtails trop prcis pour ne pas tre vridiques: Ce qui
est certain, disait l'Indou, c'est qu'en 1859, le nabab s'tait
rfugi avec son frre Balao Rao et l'ex-rajah de Gonda, Debi-Bux-Singh,
dans un camp, au pied d'une des montagnes du Npaul. L,
presss de trop prs par les troupes anglaises, tous trois
rsolurent de franchir la frontire indo-chinoise. Or, avant de la
passer, le nabab et ses deux compagnons, afin de mieux accrditer
le bruit de leur mort, ont fait procder  leurs propres
funrailles; mais ce qu'on a enterr d'eux, c'est uniquement un
doigt de leur main gauche, qu'ils se sont coup au moment de la
crmonie.

--Et comment le savez-vous? demanda l'un des auditeurs  cet
Indou, qui parlait avec tant d'assurance.

--J'tais prsent aux funrailles, rpondit l'Indou. Les soldats
de Dandou-Pant m'avaient fait prisonnier, et ce n'est que six mois
aprs que j'ai pu m'enfuir.

Pendant que l'Indou parlait d'une manire si affirmative, le
faquir ne le quittait pas du regard. Un clair enflammait ses
yeux. Il avait prudemment cach sa main mutile sous le lambeau de
laine qui lui couvrait la poitrine. Il coutait sans mot dire,
mais ses lvres frmissaient en dcouvrant ses dents acres.

Ainsi, vous connaissez le nabab? demanda-t-on  l'ancien
prisonnier de Dandou-Pant.

--Oui, rpondit l'Indou.

--Et vous le reconnatriez sans hsiter, si le hasard vous
mettait face  face avec lui?

--Aussi bien que je me reconnatrais moi-mme!

--Alors, vous avez quelque chance de gagner la prime de deux
mille livres! rpliqua l'un des interlocuteurs, non sans un
sentiment d'envie peu dissimul.

--Peut-tre... rpondit l'Indou, s'il est vrai que le nabab ait
eu l'imprudence de s'aventurer jusque dans la prsidence de
Bombay, ce qui me parat bien invraisemblable!

--Et qu'y serait-il venu faire?

--Tenter, sans doute, de provoquer un nouveau soulvement, dit un
des hommes du groupe, sinon parmi les Cipayes, du moins parmi les
populations des campagnes du centre.

--Puisque le gouvernement affirme que sa prsence a t signale
dans la province, reprit un des interlocuteurs appartenant  la
catgorie des gens qui pensent que l'autorit ne peut jamais se
tromper, c'est que le gouvernement est bien renseign  cet gard!

--Soit! rpondit l'Indou. Brahma fasse que Dandou-Pant passe sur
mon chemin, et ma fortune est faite! Le faquir se recula de
quelques pas, mais il ne perdit pas du regard l'ex-prisonnier du
nabab.

Il faisait nuit noire alors, et cependant l'animation des rues
d'Aurungabad ne diminuait pas. Les propos circulaient plus
nombreux encore sur le compte du nabab. Ici, l'on disait qu'il
avait t vu dans la ville mme; l, qu'il tait loin dj. On
affirmait aussi qu'une estafette, expdie du nord de la province,
venait d'apporter au gouverneur la nouvelle de l'arrestation de
Dandou-Pant.  neuf heures du soir, les mieux renseigns
soutenaient qu'il tait enferm dj dans la prison de la ville,
en compagnie des quelques Thugs qui y vgtaient depuis plus de
trente ans, et qu'il serait pendu le lendemain, au lever du jour,
sans plus de formalits, ainsi que l'avait t Tantia-Topi, son
clbre compagnon de rvolte, sur la place de Sipri. Mais,  dix
heures, autre nouvelle contradictoire. Le bruit se rpandait que
le prisonnier avait pu presque aussitt s'vader, ce qui rendit
quelque espoir  tous ceux qu'allchait la prime de deux mille
livres.

En ralit, tous ces on-dit si divers taient faux. Les mieux
renseigns n'en savaient pas plus que ceux qui l'taient moins
bien ou qui l'taient mal. La tte du nabab valait toujours son
prix. Elle tait toujours  prendre.

Cependant, l'Indou, par ce fait qu'il connaissait personnellement
Dandou-Pant, tait plus  mme qu'aucun autre de gagner la prime.
Peu de gens, surtout dans la prsidence de Bombay, avaient eu
l'occasion de se rencontrer avec le farouche chef de la grande
insurrection. Plus au nord, et plus au centre, dans le Sindhia,
dans le Bundelkund, dans l'Oude, aux environ d'Agra, de Delhi, de
Cawnpore, de Lucknow, sur le principal thtre des atrocits
commises par ses ordres, les populations entires se fussent
leves contre lui et l'auraient livr  la justice anglaise. Les
parents de ses victimes, poux, frres, enfants, femmes,
pleuraient encore ceux que le nabab avait fait massacrer par
centaines. Dix ans couls, cela n'avait pu suffire  teindre les
plus lgitimes sentiments de vengeance et de haine. Aussi n'tait-il
pas possible que Dandou-Pant et t assez imprudent pour se
hasarder dans ces provinces o son nom tait vou  l'excration
de tous. Si donc, ainsi qu'on le disait, il avait repass la
frontire indo-chinoise, si quelque motif inconnu, projets
d'insurrection ou autres, l'avaient engag  quitter l'introuvable
asile dont le secret chappait encore  la police anglo-indienne,
il n'y avait que les provinces du Dekkan qui pussent, avec le
champ libre, lui assurer une sorte de scurit.

On voit, cependant, que le gouverneur avait eu vent de son
apparition dans la prsidence, et qu'aussitt sa tte venait
d'tre mise  prix.

Toutefois, il convient de faire observer qu' Aurungabad, les gens
des hautes classes, magistrats, officiers, fonctionnaires,
doutaient un peu des informations recueillies par le gouverneur.
Tant de fois dj le bruit s'tait rpandu que l'insaisissable
Dandou-Pant avait t vu et mme pris! Tant de fausses nouvelles
avaient circul sur son compte, qu'une sorte de lgende s'tait
faite sur le don d'ubiquit que possdait le nabab et sur son
habilet  djouer les plus habiles amonts de la police; mais,
dans le populaire, on ne doutait pas.

Au nombre des moins incrdules figurait, naturellement, l'ancien
prisonnier du nabab. Ce pauvre diable d'Indou, illusionn par
l'appt de la prime, anim d'ailleurs par un besoin de revanche
personnelle, ne songeait qu' se mettre en campagne, et regardait
presque son succs comme assur. Son plan tait trs simple. Ds
le lendemain, il se proposait de faire ses offres de service au
gouverneur; puis, aprs avoir appris exactement ce que l'on savait
de Dandou-Pant, c'est--dire sur quoi reposaient les informations
rapportes dans la notice, il comptait se rendre au lieu mme o
le nabab aurait t signal.

Vers onze heures du soir, aprs avoir entendu tant de propos
divers, qui, tout en se brouillant dans son esprit,
l'affermissaient dans son projet, l'Indou songea enfin  aller
prendre quelque repos. Il n'avait pas d'autre demeure qu'une
barque amarre  l'une des rives de la Doudhma, et il se dirigea
de ce ct, en rvant, les yeux  demi ferms.

Sans qu'il s'en doutt, le faquir ne l'avait pas quitt; il
s'tait attach  lui, faisant en sorte de ne pas attirer son
attention, et ne le suivait que dans l'ombre.

Vers l'extrmit de ce populeux quartier d'Aurungabad, les rues
taient moins animes  cette heure. Sa principale artre
aboutissait  quelques terrains vagues, dont la lisire formait
l'une des rives de la Doudhma. C'tait comme une sorte de dsert,
 la limite de la ville. Quelques attards le franchissaient
encore, non sans hte, et rentraient dans les zones plus
frquentes. Le bruit des derniers pas se fit bientt entendre;
mais l'Indou ne s'aperut pas qu'il tait seul  longer le bord de
la rivire.

Le faquir le suivait toujours et choisissait les parties obscures
du terrain, soit  l'abri des arbres, soit en frlant les sombres
murailles d'habitations en ruines semes a et l.

La prcaution n'tait pas inutile. La lune venait de se lever et
jetait quelques vagues lueurs dans l'atmosphre. L'indou aurait
donc pu voir qu'il tait pi, et mme serr de prs. Quant 
entendre les pas du faquir, c'et t impossible. Celui-ci, pieds
nus, glissait plutt qu'il ne marchait. Aucun bruit ne dcelait sa
prsence sur la rive de la Doudhma.

Cinq minutes s'coulrent ainsi. L'indou regagnait,--
machinalement, pour ainsi dire,--la misrable barque, dans
laquelle il avait l'habitude de passer la nuit. La direction qu'il
suivait ne pouvait s'expliquer autrement, Il allait en homme
habitu  frquenter chaque soir ce lieu dsert; il tait
entirement absorb dans la pense de cette dmarche qu'il
comptait faire le lendemain prs du gouverneur. L'espoir de se
venger du nabab, qui n'avait pas t tendre pour ses prisonniers,
joint  l'envie froce de gagner la prime, en faisait  la fois un
aveugle et un sourd.

Aussi n'avait-il aucune conscience du danger que ses imprudents
propos lui faisaient courir.

Il ne vit pas le faquir se rapprocher peu  peu de lui.

Mais, soudain, un homme bondit sur lui comme un tigre, un clair 
la main. C'tait un rayon de lune qui jouait sur la lame d'un
poignard malais.

L'Indou, frapp  la poitrine, tomba lourdement sur le sol.

Cependant, bien que le coup et t port d'un bras sr, le
malheureux n'tait pas mort. Quelques mots,  demi articuls,
s'chappaient de ses lvres avec un flot de sang.

Le meurtrier se courba sur le sol, saisit sa victime, la souleva,
et, mettant son propre visage en pleine lueur lunaire:

Me reconnais-tu? dit-il.

--Lui! murmura l'Indou. Et le terrible nom du faquir allait tre
sa dernire parole, lorsqu'il expira dans un rapide touffement.
Un instant aprs, le corps de l'Indou disparaissait dans le
courant de la Doudhma, qui ne devait jamais le rendre. Le faquir
attendit que le clapotis des eaux se ft apais. Alors, revenant
sur ses pas, il retraversa les terrains vagues, puis les quartiers
o le vide commenait  se faire, et, d'un pas rapide, il se
dirigea vers une des portes de la ville. Mais cette porte, au
moment o il y arrivait, on venait de la fermer. Quelques soldats
de l'arme royale occupaient le poste qui en dfendait l'entre.
Le faquir ne pouvait plus quitter Aurungabad, ainsi qu'il en avait
eu l'intention. Il faut pourtant que j'en sorte, et cette nuit
mme... ou je n'en sortirais plus! murmura-t-il. Il rebroussa
donc chemin, il suivit le chemin de ronde,  l'intrieur des murs,
et, deux cents pas plus loin, il gravit le talus, de manire 
atteindre la partie suprieure du rempart. La crte,
extrieurement, dominait d'une cinquantaine de pieds le niveau du
foss, creus entre l'escarpe et la contrescarpe. C'tait un mur 
pic, sans chanes saillantes ni asprits propres  fournir un
point d'appui. Il semblait absolument impossible qu'un homme pt
se laisser glisser  la surface de son revtement. Une corde et
sans doute permis d'en tenter la descente, mais la ceinture qui
ceignait les reins du faquir ne mesurait que quelques pieds 
peine et ne pouvait lui permettre d'arriver au pied du talus. Le
faquir s'arrta un instant, jeta un regard autour de lui, et
rflchit  ce qu'il devait faire.  la crte du rempart
s'arrondissaient quelques sombres dmes de verdure, forms par le
feuillage des grands arbres qui entourent Aurungabad comme d'un
cadre vgtal. De ces dmes s'lanaient de longues branches
flexibles et rsistantes, qu'il tait peut-tre possible
d'utiliser pour atteindre, non sans grands risques, le fond du
foss. Le faquir, ds que l'ide lui en fut venue, n'hsita pas.
Il s'engagea sous un de ces dmes, et reparut bientt, en dehors
de la muraille, suspendu au tiers d'une longue branche qui pliait
peu  peu sous son poids. Ds que la branche se fut assez courbe
pour frler l'ourlet suprieur du mur, le faquir se laissa glisser
lentement, comme s'il et tenu une corde  noeuds entre ses mains.
Il put ainsi descendre jusqu' mi-hauteur de l'escarpe; mais une
trentaine de pieds le sparaient encore du sol qu'il lui fallait
atteindre pour assurer sa fuite.

Il tait donc l, ballant,  bout de bras, suspendu, cherchant du
pied quelque entaille qui pt lui donner un point d'appui...

Soudain, plusieurs clairs sillonnrent l'obscurit. Des
dtonations clatrent. Le fugitif avait t aperu par les
soldats de garde. Ceux-ci avaient fait feu sur lui, mais sans le
toucher. Toutefois, une balle frappa la branche qui le soutenait,
 deux pouces au-dessus de sa tte, et l'entama.

Vingt secondes aprs, la branche se rompait, et le faquir tombait
dans le foss... Un autre s'y ft tu, il tait sain et sauf.

Se relever, remonter le talus de la contrescarpe, au milieu d'une
seconde grle de balles qui ne l'atteignirent pas, disparatre
dans la nuit, ce ne fut qu'un jeu pour le fugitif.

Deux milles plus loin, il longeait, sans tre aperu, le
cantonnement des troupes anglaises, casernes en dehors
d'Aurungabad.

 deux cents pas de l, il s'arrtait, il se retournait, sa main
mutile se dressait vers la ville, et de sa bouche s'chappaient
ces mots:

Malheur  ceux qui tomberont encore au pouvoir de Dandou-Pant!
Anglais, vous n'en avez pas fini avec Nana Sahib!

Nana Sahib! Ce nom de guerre, le plus redout de ceux auxquels la
rvolte de 1857 avait fait une renomme sanglante, le nabab venait
encore une fois de le jeter comme un suprme dfi aux conqurants
de l'Inde.


CHAPITRE II
Le colonel Munro.

Eh bien, mon cher Maucler, me dit l'ingnieur Banks, vous ne nous
parlez point de votre voyage! On dirait que vous n'avez pas encore
quitt Paris! Comment trouvez-vous l'Inde?

--L'Inde! rpondis-je, mais, pour en parler avec quelque
justesse, il faudrait au moins l'avoir vue.

--Bon! reprit l'ingnieur, ne venez-vous pas de traverser la
pninsule de Bombay  Calcutta, et  moins d'tre aveugl...

--Je ne suis pas aveugle, mon cher Banks, mais, pendant cette
traverse, j'tais aveugl...

--Aveugl?...

--Oui! aveugl par la fume, par la vapeur, par la poussire, et,
mieux encore, par la rapidit du transport. Je ne veux pas mdire
des chemins de fer, puisque votre mtier est d'en construire, mon
cher Banks, mais, se calfeutrer dans le compartiment d'un wagon,
n'avoir pour champ de vision que la vitre des portires, courir
jour et nuit avec une vitesse moyenne de dix milles  l'heure,
tantt sur des viaducs, en compagnie des aigles ou des gypates,
tantt sous des tunnels, en compagnie des mulots ou des rats, ne
s'arrter qu'aux gares, qui se ressemblent toutes, ne voir des
villes que l'extrieur des murailles ou l'extrmit des minarets,
passer dans cet incessant brouhaha des mugissements de la
locomotive, des sifflets de la chaudire, du grincement des rails
et du gmissement des freins, est-ce que c'est voyager, cela!

--Bien dit! s'cria le capitaine Hod. Rpondez  cela, si vous le
pouvez, Banks! Qu'en pensez-vous, mon colonel? Le colonel, auquel
venait de s'adresser le capitaine Hod, inclina lgrement la tte,
et se contenta de dire:

Je serais curieux de savoir ce que Banks va pouvoir rpondre 
M. Maucler, notre hte.

--Cela ne m'embarrasse en aucune faon rpondit l'ingnieur, et
j'avoue que Maucler a raison en tous points.

--Alors, s'cria le capitaine Hod, s'il en est ainsi, pourquoi
construisez-vous des chemins de fer?

--Pour vous permettre, capitaine, d'aller en soixante heures de
Calcutta  Bombay, lorsque vous tes press.

--Je ne suis jamais press!

--Eh bien, alors, prenez le GreatTrunk road, rpondit
l'ingnieur. Prenez-le, Hod, et allez  pied!

--C'est bien ce que je compte faire!

--Quand?

--Quand mon colonel consentira  me suivre ans une jolie
promenade de huit ou neuf cents milles  travers la pninsule!

Le colonel se contenta de sourire, et retomba dans une de ces
longues rveries dont ses meilleurs amis, entre autres l'ingnieur
Banks et le capitaine Hod, avaient tant de peine  le tirer.

J'tais arriv depuis un mois dans l'Inde, et, pour avoir pris le
Great Indian Peninsular, qui relie Bombay  Calcutta par
Allahabad, je ne connaissais absolument rien de la pninsule.

Mais mon intention tait de parcourir d'abord sa partie
septentrionale, au del du Gange, d'en visiter les grandes villes,
d'en tudier les principaux monuments, et de consacrer  cette
exploration tout le temps qu'il faudrait pour qu'elle ft
complte.

J'avais connu  Paris l'ingnieur Banks. Depuis quelques annes,
nous tions lis d'une amiti qu'une intimit plus profonde ne
pouvait qu'accrotre. Je lui avais promis de venir le voir 
Calcutta, ds que l'achvement de la portion du Scind Punjab and
Delhi, dont il tait charg, le rendrait libre. Or, les travaux
venaient d'tre termins. Banks avait droit  un repos de
plusieurs mois, et j'tais venu lui demander de se reposer en se
fatiguant  courir l'Inde. S'il avait accept ma proposition avec
enthousiasme, cela va sans dire! Aussi devions-nous partir dans
quelques semaines, ds que la saison serait devenue favorable.

 mon arrive  Calcutta, au mois de mars 1867, Banks m'avait fait
faire connaissance avec l'un de ses braves camarades, le capitaine
Hod; puis, il m'avait prsent  son ami, le colonel Munro, chez
lequel nous venions de passer la soire.

Le colonel, alors g de quarante-sept ans, habitait une maison un
peu isole, dans le quartier europen, et, par consquent, en
dehors du mouvement qui caractrise cette ville commerante et
cette ville noire dont se compose en ralit la capitale de
l'Inde. Ce quartier a t appel quelquefois la Cit des palais,
et, en effet, les palais n'y manquent point, si toutefois cette
dnomination peut s'appliquer  des habitations qui n'ont d'un
palais que les portiques, les colonnes et les terrasses. Calcutta
est le rendez-vous de tous les ordres architectoniques que le got
anglais met gnralement  contribution dans ses cits des deux
mondes.

Pour ce qui est de la demeure du colonel, c'tait le bungalow
dans toute sa simplicit, une habitation leve sur un
soubassement en briques, n'ayant qu'un rez-de-chausse, que
couvrait un toit se profilant en pyramide. Une vrandah ou
varangue, supporte par de lgres colonnettes, en faisait le
tour. Sur les cts, cuisines, remises, communs, formaient deux
ailes. Le tout tait contenu dans un jardin plant de beaux arbres
et entour de murs peu levs.

La maison du colonel tait celle d'un homme qui jouit d'une grande
aisance. Son domestique tait nombreux, tel que le comporte le
service des familles indo-anglaises dans la pninsule. Mobilier,
matriel, dispositions intrieures et extrieures, tout tait bien
compris, svrement tenu. Mais on sentait que la main d'une femme
avait manqu  ces divers arrangements.

Pour la direction de son personnel de serviteurs, pour la conduite
gnrale de sa maison, le colonel s'en remettait entirement 
l'un de ses anciens compagnons d'armes, un cossais, un
conductor de l'arme royale, le sergent Mac Neil, avec lequel il
avait fait toutes les campagnes de l'Inde, un de ces braves coeurs
qui semblent battre dans la poitrine de ceux auxquels ils se sont
dvous.

Mac Neil tait un homme g de quarante-cinq ans, vigoureux,
grand, portant toute sa barbe, comme les cossais des montagnes.
Par son attitude, sa physionomie, aussi bien que par son costume
traditionnel, il tait rest un highlander d'me et de corps, bien
qu'il et quitt le service militaire en mme temps que le colonel
Munro. Tous deux avaient pris leur retraite depuis 1860. Mais, au
lieu de retourner dans les glens du pays, au milieu des vieux
clans de leurs anctres, tous deux taient rests dans l'Inde, et
vivaient  Calcutta, dans une sorte de rserve et de solitude qui
veulent tre expliques.

Lorsque Banks me prsenta au colonel Munro, il ne me fit qu'une
recommandation:

Ne faites aucune allusion  la rvolte des Cipayes, me dit-il,
et, surtout, ne prononcez jamais le nom de Nana Sahib!

Le colonel Edward Munro appartenait  une vieille famille
d'cosse, dont les anctres avaient marqu dans l'histoire du
Royaume-Uni. Il comptait parmi ses anctres ce sir Hector Munro
qui commandait l'arme du Bengale en 1760, et qui eut,
prcisment,  dompter un soulvement que les Cipayes, un sicle
plus tard, allaient reprendre pour leur compte. Le major Munro
rprima la rvolte avec une impitoyable nergie,--et n'hsita
pas  faire attacher, le mme jour, vingt-huit rebelles  la
bouche des canons,--supplice pouvantable, souvent renouvel
pendant l'insurrection de 1857, et dont l'aeul du colonel fut
peut-tre le terrible inventeur.

 l'poque o les Cipayes se rvoltrent, le colonel Munro
commandait le 93e rgiment d'infanterie cossais de l'arme
royale. Il fit presque toute la campagne sous les ordres de sir
James Outram, l'un des hros de cette guerre, celui qui mrita le
nom du Bayard de l'arme des Indes, ainsi que le proclama sir
Charles Napier. Avec lui, le colonel Munro fut donc  Cawnpore; il
fut de la seconde campagne de Colin Campbell, dans l'Inde; il fut
du sige de Lucknow, et il ne quitta cet illustre soldat que
lorsque Outram eut t nomm  Calcutta membre du conseil de
l'Inde.

En 1858, le colonel sir Edward Munro tait chevalier commandant de
l'toile de l'Inde, The Star of India (K. C. S. I.). Il tait
fait baronnet, et sa femme et port le titre de lady Munro[1], si,
le 27 juin 1857, l'infortune n'et pri dans l'effroyable
massacre de Cawnpore, massacre accompli sous les yeux et par les
ordres de Nana Sahib.

Lady Munro,--les amis du colonel ne l'appelaient jamais
autrement,--tait adore de son mari. Elle avait  peine vingt-sept
ans, lorsqu'elle disparut avec les deux cents victimes de
cette abominable tuerie. Mistress Orr et miss Jackson, presque
miraculeusement sauves aprs la prise de Lucknow, avaient survcu
 leur mari,  leur pre. Lady Munro, elle, n'avait pu tre rendue
au colonel Munro. Ses restes, confondus avec ceux de tant de
victimes dans le puits de Cawnpore, il avait t impossible de les
retrouver et de leur donner une spulture chrtienne.

Sir Edward Munro, dsespr, n'eut alors qu'une pense, une seule,
retrouver Nana Sahib, que le gouvernement anglais faisait
rechercher de toutes parts, et assouvir, avec sa vengeance, une
sorte de soif de justicier qui le dvorait. Pour tre plus libre
de ses actions, il prit sa retraite. Le sergent Mac Neil le suivit
dans tous ses pas et dmarches. Ces deux hommes, anims du mme
esprit, ne vivant que dans la mme pense, ne visant que le mme
but, se lancrent sur toutes les pistes, relevrent toutes les
traces, mais ils ne furent pas plus heureux que la police anglo-indienne.
Le Nana chappa  toutes leurs recherches. Aprs trois
ans d'infructueux efforts, le colonel et le sergent durent
suspendre provisoirement leurs investigations. D'ailleurs,  cette
poque, le bruit de la mort de Nana Sahib avait couru l'Inde, et
avec un tel degr de vracit, cette fois, qu'il n'y avait pas
lieu de la mettre en doute.

Sir Edward Munro et Mac Neil revinrent alors  Calcutta, o ils
s'installrent dans ce bungalow isol. L, ne lisant ni livres ni
journaux, qui auraient pu lui rappeler la sanglante poque de
l'insurrection, ne quittant jamais sa demeure, le colonel vcut en
homme dont la vie est sans but. Cependant, la pense de sa femme
ne le quittait pas. Il semblait que le temps n'et aucune prise
sur lui et ne pt adoucir ses regrets.

Il faut ajouter que la nouvelle de la rapparition du Nana dans la
prsidence de Bombay,--nouvelle qui circulait depuis quelques
jours,--semblait avoir chapp  la connaissance du colonel. Et
cela tait heureux, car il et immdiatement quitt le bungalow.

Voil ce que m'avait appris Banks, avant de me prsenter dans
cette habitation, dont toute joie tait  jamais bannie. Voil
pourquoi devait tre vite toute allusion  la rvolte des
Cipayes et au plus cruel de ses chefs, Nana Sahib.

Deux amis seulement,--deux amis  toute preuve,--
frquentaient assidment la maison du colonel. C'taient
l'ingnieur Banks et le capitaine Hod.

Banks, je l'ai dit, venait de terminer les travaux dont il avait
t charg pour l'tablissement du chemin de fer Great Indian
Peninsular. C'tait un homme de quarante-cinq ans, dans toute la
force de l'ge. Il devait prendre une part active  la
construction du Madras railway, destin  relier le golfe Arabique
 la baie de Benguela; mais il n'tait pas probable que les
travaux pussent commencer avant un an. Il se reposait donc 
Calcutta, tout en s'occupant de projets divers de mcanique, car
c'tait un esprit actif et fcond, incessamment en qute de
quelque invention nouvelle. En dehors de ses occupations, il
consacrait tout son temps au colonel, auquel le liait une amiti
de vingt ans. Aussi, presque toutes ses soires se passaient-elles
sous la vrandah du bungalow, dans la compagnie de sir Edward
Munro et du capitaine Hod, qui venait d'obtenir un cong de dix
mois.

Hod appartenait au 1er escadron de carabiniers de l'arme royale,
et avait fait toute la campagne de 1857-1858, d'abord avec sir
Colin Campbell dans l'Oude et le Rohilkhande, puis avec sir H.
Rose dans l'Inde centrale,--campagne qui se termina par la prise
de Gwalior.

Le capitaine Hod, lev  cette rude cole de l'Inde, un des
membres distingus du Club de Madras, rouge-blond de cheveux et de
barbe, n'avait pas plus de trente ans. Bien qu'il ft de l'anne
royale, on l'et pris pour un officier de l'arme native, tant il
s'tait indianis pendant son sjour dans la pninsule. Il
n'aurait pas t plus Indou s'il y ft n. C'est que l'Inde lui
semblait tre le pays par excellence, la terre promise, la seule
contre o un homme pt et dt vivre. L, en effet, il trouvait 
satisfaire tous ses gots. Soldat de temprament, les occasions de
se battre se renouvelaient sans cesse. Chasseur mrite, n'tait-il
pas au pays o la nature semble avoir runi tous les fauves de
la cration, et tout le gibier de poil et de plume des deux
mondes? Ascensionniste dtermin, n'avait-il pas sous la main
cette imposante chane du Thibet qui compte les plus hauts sommets
du globe? Voyageur intrpide, qui l'empchait de poser le pied l
o personne ne l'avait mis encore, dans ces inaccessibles rgions
de la frontire himalayenne? Turfiste enrag, lui manquaient-ils,
ces champs de course de l'Inde, qui valaient  ses yeux ceux de la
Marche ou d'Epsom?  ce propos, mme, Banks et lui taient en
parfait dsaccord. L'ingnieur, en sa qualit de mcanicien pur
sang, ne s'intressait que trs mdiocrement aux prouesses
hippiques des _Gladiator_ et des _Fille-de-l'air_.

Un jour, mme, le capitaine Hod le pressant  cet gard, Banks lui
rpondit que, dans son opinion, les courses ne seraient vraiment
intressantes qu' une condition.

Et laquelle? demanda Hod.

--C'est qu'il serait bien entendu, rpondit srieusement Banks,
que le dernier arriv des jockeys serait fusill au poteau de
dpart, sance tenante.

--C'est une ide!... rpliqua simplement le capitaine Hod. Et il
et t homme, sans doute,  courir cette chance en personne! Tels
taient les deux commensaux assidus du bungalow de sir Edward
Munro. Le colonel aimait  les entendre discuter sur toutes
choses, et leurs ternelles discussions amenaient quelquefois une
sorte de sourire sur ses lvres.

Un dsir commun  ces deux braves compagnons, c'tait d'entraner
le colonel dans quelque voyage qui pt le distraire. Plusieurs
fois, ils lui avaient propos de partir pour le nord de la
pninsule, d'aller passer quelques mois aux environs de ces
sanitarium o la riche socit anglo-indienne se rfugie
volontiers pendant la saison des grandes chaleurs. Le colonel s'y
tait toujours refus.

En ce qui concernait le voyage que Banks et moi nous comptions
entreprendre, nous l'avions dj pressenti  ce sujet. Ce soir
mme, la question fut de nouveau remise sur le tapis. On a vu que
le capitaine Hod ne parlait rien de moins que de faire  pied une
grande excursion dans le nord de l'Inde. Si Banks n'aimait pas les
chevaux, Hod n'aimait pas le chemin de fer. Ils taient  deux de
jeu.

Le moyen terme et t sans doute de voyager, soit en voiture,
soit en palanquin,  sa guise,  ses heures,--ce qui est assez
facile sur les grandes routes bien traces et bien entretenues de
l'Indoustan.

Ne me parlez pas de vos voitures  boeufs, de vos zbus  bosses!
s'cria Banks. Sans nous, vous en seriez encore  ces vhicules
primitifs, dont on ne voulait dj plus, il y a cinq cents ans, en
Europe!

--Eh! Banks, riposta le capitaine Hod, cela vaut bien vos wagons
capitonns et vos Crampton! De grands boeufs blancs qui
soutiennent parfaitement le galop, et qu'on change aux relais de
poste de deux en deux lieues...

--Et qui tranent des espces de tartanes  quatre roues o l'on
est plus rudement secou que ne le sont les pcheurs dans leurs
barques sur une mer dmonte!

--Passe pour les tartanes, Banks, rpondit le capitaine Hod. Mais
n'avons-nous pas des voitures  deux,  trois,  quatre chevaux,
qui peuvent rivaliser de vitesse avec vos convois, bien dignes
de porter ce nom funbre! J'aimerais encore mieux le simple
palanquin...

--Vos palanquins, capitaine Hod, de vritables bires, longues de
six pieds, larges de quatre, o l'on est allong comme un cadavre!

--Soit, Banks, mais pas de cahots, pas de secousses; on peut
lire, on peut crire, et l'on peut dormir  l'aise, sans tre
rveill  chaque station! Avec un palanquin  quatre ou six
Gamals[2] bengalis, on fait encore quatre milles et demi[3] 
l'heure, et, comme dans vos express impitoyables, on ne risque pas
au moins d'arriver avant mme d'tre parti... quand on arrive!

--Le mieux, dis-je alors, serait sans doute de pouvoir emporter
sa maison avec soi!

--Colimaon! s'cria Banks.

--Mon ami, rpondis-je, un colimaon qui pourrait quitter sa
coquille et y rentrer  volont, ne serait peut-tre pas tant 
plaindre! Voyager dans sa maison, une maison roulante, ce sera
probablement le dernier mot du progrs en matire de voyage!

--Peut-tre, dit alors le colonel Munro; se dplacer tout en
restant au milieu de son home, emporter son chez-soi et tous les
souvenirs qui le composent, varier successivement son horizon,
modifier ses points de vue, son atmosphre, son climat, sans rien
changer  sa vie... oui... peut-tre!

--Plus de ces bungalows destins aux voyageurs! rpondit le
capitaine Hod, o le confort laisse toujours  dsirer, et dans
lesquels on ne peut sjourner sans un permis de l'administration
locale!

--Plus d'auberges dtestables, dans lesquelles, moralement et
physiquement, on est corch de toutes les manires! fis-je
observer, non sans quelque raison.

--La voiture de saltimbanques! s'cria le capitaine Hod, mais la
voiture modernise. Quel rve! S'arrter quand on veut, partir
quand cela plat, marcher au pas si l'on aime  flner, filer au
galop pour peu qu'on y tienne emporter non seulement sa chambre 
coucher, mais son salon, sa salle  manger, son fumoir, et surtout
sa cuisine et son cuisinier, voil le progrs, ami Banks! Cela est
cent fois suprieur aux chemins de fer! Osez me dmentir,
ingnieur que vous tes, osez-le!

--Eh! eh! ami Hod, rpondit Banks, je serais absolument de votre
avis, si...

--Si?... fit le capitaine en hochant la tte.

--Si, dans voire essor vers le progrs, vous ne vous tiez pas
brusquement arrt en route.

--Il y a donc mieux  faire encore?

--Jugez-en. Vous trouvez la maison roulante trs suprieure au
wagon, mme au wagon-salon, mme au sleeping-car des railways.
Vous avez raison, mon capitaine, si l'on a du temps  perdre, si
l'on voyage pour son agrment et non pour ses affaires. Je crois
que nous sommes tous d'accord  ce sujet?

--Tous! rpondis-je. Le colonel Munro abaissa la tte en signe
d'acquiescement. C'est entendu, rpondit Banks. Bien. Je
poursuis. Vous vous tes adress  un carrossier doubl d'un
architecte, et il vous a construit votre maison roulante. La
voil, bien tablie, bien comprise, rpondant aux exigences d'un
ami du confort. Elle n'est point trop haute, ce qui lui vitera
des culbutes; elle n'est pas trop large, de manire  passer par
tous les chemins; elle est ingnieusement suspendue, afin que la
route lui soit facile et douce.

Parfait, parfait! Elle a t fabrique pour notre ami le colonel,
je suppose. Il nous y a offert l'hospitalit. Nous allons, si vous
le voulez, visiter les contres septentrionales de l'Inde, en
colimaons, mais en colimaons que leur queue ne rive pas
insparablement  leurs coquilles. Tout est prt. On n'a rien
oubli... pas mme le cuisinier et la cuisine, si chers au coeur
du capitaine. Le jour du dpart est venu, on va partir! All
right!... Et qui la tranera, votre maison roulante, mon excellent
ami?

--Qui? s'cria le capitaine Hod, mais des mules, des nes, des
chevaux, des boeufs!...

--Par douzaines? dit Banks.

--Des lphants! riposta le capitaine Hod, des lphants! Voil
qui serait superbe et majestueux! Une maison trane par un
attelage d'lphants, bien dresss, de fire allure, dtalant,
galopant comme les plus beaux carrossiers du monde!

--Ce serait magnifique, mon capitaine!

--Un train de rajah en campagne, mon ingnieur!

--Oui! mais...

--Mais... quoi? Il y a encore un mais! s'cria le capitaine Hod.

--Un gros mais!

--Ah! ces ingnieurs! ils ne sont bons qu' voir des difficults
en toutes choses!...

--Et  les surmonter, quand elles ne sont pas insurmontables,
rpondit Banks.

--Eh bien, surmontez!

--Je surmonte, et voici comment. Mon cher Munro, tous ces
moteurs, dont le capitaine a parl, cela marche, cela trane, cela
tire, mais cela se fatigue aussi. Cela est rtif, cela s'entte,
et surtout cela mange. Or, pour peu que les pturages viennent 
manquer, comme on ne peut pas remorquer cinq cents acres de
prairies  sa suite, l'attelage s'arrte, s'puise, tombe, meurt
de faim, la maison roulante ne roule plus, et elle reste aussi
immobile que le bungalow o nous discutons on ce moment. Il
s'ensuit donc que ladite maison ne sera pratique que le jour o ce
sera une maison  vapeur.

--Qui courra sur des rails! s'cria le capitaine, en haussant les
paules.

--Non, sur des routes, rpondit l'ingnieur, et trane par
quelque locomotive routire perfectionne.

--Bravo! s'cria le capitaine, bravo! Du moment que votre maison
ne roulera plus sur un railway et pourra se diriger  sa
fantaisie, sans suivre votre imprieuse ligne de fer, j'en suis.

--Mais, fis-je observer  Banks, si mules, nes, chevaux, boeufs,
lphants, mangent, une machine mange aussi, et, faute de
combustible, elle s'arrtera en route.

--Un cheval-vapeur, rpondit Banks, gale en force trois  quatre
chevaux-nature, et cette puissance peut tre accrue encore. Un
cheval-vapeur n'est sujet ni  la fatigue ni  la maladie. Par
tous les temps, sous toutes les latitudes, sous le soleil, sous la
pluie, sous la neige, il va toujours sans jamais s'puiser. Il n'a
mme pas  redouter les attaques des fauves, ni la morsure des
serpents, ni la piqre des taons et autres redoutables insectes.
Il n'a besoin ni de l'aiguillon du bouvier, ni du fouet des
conducteurs. Se reposer, inutile, il se passe de sommeil. Le
cheval-vapeur, sorti de la main de l'homme, est, tant donn son
but, et qu'on n'attend pas de lui qu'il puisse un jour tre mis 
la broche, suprieur  tous les animaux de trait que la Providence
a mis  la disposition de l'humanit. Un peu d'huile ou de
graisse, un peu de charbon ou de bois, c'est tout ce qu'il
consomme. Or, vous le savez, mes amis, ce ne sont pas les forts
qui manquent dans la pninsule indienne, et le bois y appartient 
tout le monde!

--Bien dit! s'cria le capitaine Hod. Hurrah pour le cheval-vapeur!
Je vois dj la maison roulante de l'ingnieur Banks, trane
sur les grandes routes de l'Inde, pntrant  travers les
jungles, s'enfonant sous les forts, s'aventurant jusque dans les
repaires des lions, des tigres, des ours, des panthres, des
gupards, et nous,  l'abri de ses murs, nous payant des
hcatombes de fauves  dpiter tous les Nemrod, les Anderson, les
Grard, les Pertuiset, les Chassaing du monde! Ah! Banks, l'eau
m'en vient  la bouche, et vous me faites bien regretter de ne pas
avoir  natre dans quelque cinquante ans d'ici!

--Et pourquoi, mon capitaine?

--Parce que, dans cinquante ans, votre rve sera ralis, et que
la voiture  vapeur se fera.

--Elle est faite, rpondit simplement l'ingnieur.

--Faite! et faite par vous, peut-tre?...

--Par moi, et je ne craindrais,  vrai dire, qu'une chose pour
elle, c'est qu'elle ne dpasst votre rve...

--En route, Banks, en route! s'cria le capitaine Hod, qui se
leva comme sous le coup d'une dcharge lectrique. Il tait prt 
partir. L'ingnieur le calma d'un geste; puis, d'une voix plus
grave, s'adressant  sir Edward Munro:

Edward, lui dit-il, si je mets une maison roulante  ta
disposition, si, d'ici un mois, lorsque la saison sera convenable,
je viens te dire: Voil ta chambre qui se dplacera et ira o tu
voudras aller, voil tes amis, Maucler, le capitaine Hod et moi,
qui ne demandons qu' t'accompagner dans une excursion au nord de
l'Inde, me rpondras-tu: Partons, Banks, partons, et que le Dieu
des voyageurs nous protge!

--Oui, mes amis, rpondit le colonel Munro, aprs avoir rflchi
un instant. Banks, je mets  ta disposition tout l'argent
ncessaire. Tiens ta promesse! Amne-nous cette idale maison 
vapeur qui dpasserait les rves de Hod, et nous traverserons
l'Inde entire!

--Hurrah! Hurrah! Hurrah! s'cria le capitaine Hod, et malheur
aux fauves des frontires du Npaul! En ce moment, le sergent Mac
Neil, attir par les hurrahs du capitaine, parut sur la porte de
l'habitation.

Mac Neil, lui dit le colonel Munro, nous partons dans un mois
pour le nord de l'Inde. Tu seras du voyage?

--Ncessairement, mon colonel, puisque vous en tes! rpondit le
sergent Mac Neil.


CHAPITRE III
La rvolte des Cipayes.

Quelques mots feront sommairement connatre ce qu'tait l'Inde 
l'poque  laquelle ce rcit se rattache, et plus particulirement
ce que fut cette formidable insurrection des Cipayes, dont il
importe de reprendre ici les principaux faits.

Ce fut en 1600, sous le rgne d'lisabeth, en pleine race solaire,
dans cette Terre Sainte de l'Aryavarta, au milieu d'une population
de deux cents millions d'habitants, dont cent douze millions
appartenaient  la religion indoue, que se fonda la trs honorable
Compagnie des Indes, connue sous le sobriquet bien anglais de Old
John Company.

C'tait, au dbut, une simple association de marchands, faisant
le trafic avec les Indes orientales,  la tte de laquelle fut
plac le duc de Cumberland.

Vers cette poque, dj, la puissance portugaise, aprs avoir t
grande aux Indes, commenait  s'effacer. Aussi, les Anglais,
mettant cette situation  profit, tentrent-ils un premier essai
d'administration politique et militaire dans cette prsidence du
Bengale, dont la capitale, Calcutta, allait devenir le centre du
nouveau gouvernement. Tout d'abord, le 39e rgiment de l'arme
royale, expdi d'Angleterre, vint occuper la province. De l
cette devise, qu'il porte encore sur son drapeau: _Primus in
Indiis_.

Cependant, une compagnie franaise s'tait fonde  peu prs vers
le mme temps, sous le patronage de Colbert. Elle avait le mme
but que celui dont la Compagnie des marchands de Londres avait
fait son objectif. De cette rivalit devaient natre des conflits
d'intrts. Il s'ensuivit de longues luttes avec succs et revers,
qui illustrrent les Dupleix, les Labourdonnais, les Lally-Tollendal.

Finalement, les Franais, crass par le nombre, durent abandonner
le Carnatique, cette portion de la pninsule, qui comprend une
partie de sa lisire orientale.

Lord Clive, libre de concurrents, ne craignant plus rien ni du
Portugal ni de la France, entreprit alors d'assurer la conqute du
Bengale, dont lord Hastings fut nomm le gouverneur gnral. Des
rformes furent poursuivies par une administration habile et
persvrante. Mais, de ce jour, la Compagnie des Indes, si
puissante, si absorbante mme, fut touche directement dans ses
intrts les plus vifs. Quelques annes plus tard, en 1784, Pitt
apporta encore des modifications  sa charte primitive. Son
sceptre dut passer entre les mains des conseillers de la Couronne.
Rsultat de ce nouvel ordre de choses: en 1813, la Compagnie
allait perdre le monopole du commerce des Indes, et, en 1833, le
monopole du commerce de la Chine.

Toutefois, si l'Angleterre n'avait plus  lutter contre les
associations trangres dans la pninsule, elle eut  soutenir des
guerres difficiles, soit avec les anciens possesseurs du sol, soit
avec les derniers conqurants asiatiques de ce riche domaine.

Sous lord Cornwallis, en 1784, ce fut la lutte avec Tippo Sahib,
tu le 4 mai 1799, dans le dernier assaut donn par le gnral
Harris  Sringapatam. Ce fut la guerre avec les Maharattes, ce
peuple de haute race, trs puissant pendant le XVIIIe sicle, et
la guerre avec les Pindarris, qui rsistrent si courageusement.
Ce fut encore la guerre contre les Gourgkhas du Npaul, ces hardis
montagnards, qui, dans la prilleuse preuve de 1857, devaient
rester les fidles allis des Anglais. Enfin, ce fut la guerre
contre les Birmans, de 1823  1824.

En 1828, les Anglais taient matres,--directement ou
indirectement,--d'une grande partie du territoire. Avec lord
William Bentinck commena une nouvelle phase administrative.

Depuis la rgularisation des forces militaires dans l'Inde,
l'arme avait toujours compt deux contingents trs distincts, le
contingent europen et le contingent natif ou indigne. Le premier
formait l'arme royale, compose de rgiments de cavalerie, de
bataillons d'infanterie, et de bataillons d'infanterie europenne
au service de la Compagnie des Indes; le second formait l'arme
native, comprenant des bataillons d'infanterie et des bataillons
de cavalerie rguliers, mais indignes, commands par des
officiers anglais.  cela, il fallait ajouter une artillerie, dont
le personnel, appartenant  la Compagnie, tait europen, 
l'exception de quelques batteries.

Quel tait l'effectif de ces rgiments ou bataillons, qui sont
indiffremment nomms de cette faon dans l'arme royale? Pour
l'infanterie, onze cents hommes par bataillon dans l'arme du
Bengale, et huit  neuf cents dans les armes de Bombay et de
Madras; pour la cavalerie, six cents sabres dans chaque rgiment
des deux armes.

En somme, en 1857, ainsi que l'tablit avec une extrme prcision
M. de Valbezen dans ses _Nouvelles tudes sur les Anglais et
l'Inde_, ouvrage trs remarqu, on pouvait valuer  deux cent
mille hommes de troupes natives, et  quarante-cinq mille hommes
de troupes europennes, le total des forces des trois
prsidences.

Or, les Cipayes, tout en formant un corps rgulier que
commandaient des officiers anglais, n'taient pas sans quelque
vellit de secouer ce dur joug de la discipline europenne, que
leur imposaient les conqurants. Dj, en 1806, peut-tre mme
sous l'inspiration du fils de Tippo Sahib, la garnison de l'arme
native de Madras, cantonne  Vellore, avait massacr les
grand'gardes du 69e rgiment de l'arme royale, incendi les
casernes, gorg les officiers et leurs familles, fusill les
soldats malades jusque dans l'hpital. Quelle avait t la cause
de cette rbellion,--la cause apparente, au moins? Une prtendue
question de moustaches, de coiffure et de boucles d'oreilles. Au
fond, il y avait la haine des envahis contre les envahisseurs.

Ce premier soulvement fut promptement touff par les forces
royales cantonnes  Ascot.

Une raison de ce genre,--un prtexte aussi,--devait galement
provoquer  son dbut le premier mouvement insurrectionnel de
1857,--mouvement bien autrement redoutable, qui et peut-tre
ananti la puissance anglaise dans l'Inde, si les troupes natives
des prsidences de Madras et de Bombay y eussent pris part.

Avant tout, cependant, il convient de bien tablir que cette
rvolte ne fut pas nationale. Les Indous des campagnes et des
villes, cela est certain, s'en dsintressrent absolument. En
outre, elle fut limite aux tats semi-indpendants de l'Inde
centrale, aux provinces du nord-ouest et au royaume d'Oude. Le
Pendjab demeura fidle aux Anglais, avec son rgiment de trois
escadrons du Caucase indien. Restrent fidles aussi les Sikhs,
ces ouvriers de caste infrieure, qui se distingurent
particulirement au sige de Delhi; fidles, ces Gourgkhas, amens
au sige de Lucknow, au nombre de douze mille, par le rajah du
Npaul; fidles enfin les Maharajahs de Gwalior et de Pattyalah,
le rajah de Rampore, la Rani de Bhopal, fidles aux lois de
l'honneur militaire, et, pour employer l'expression usite par les
natifs de l'Inde, fidles au sel.

Au dbut de l'insurrection, lord Canning tait  la tte de
l'administration en qualit de gouverneur gnral. Peut-tre cet
homme d'tat s'illusionna-t-il sur la porte du mouvement. Depuis
quelques annes dj, l'toile du Royaume-Uni avait visiblement
pli au ciel indou. En 1842, la retraite de Caboul venait diminuer
le prestige des conqurants europens. L'attitude de l'arme
anglaise pendant la guerre de Crime n'avait pas t non plus,
dans quelques circonstances,  la hauteur de sa rputation
militaire. Aussi arriva-t-il un moment o les Cipayes, trs au
courant de ce qui se passait sur les bords de la mer Noire,
songrent qu'une rvolte des troupes natives russirait peut-tre.
Il ne fallait qu'une tincelle, d'ailleurs, pour enflammer des
esprits bien prpars, que les bardes, les brahmanes, les
moulvis, excitaient par leurs prdications et leurs chants.

Cette occasion se prsenta dans l'anne 1857, pendant laquelle le
contingent de l'arme royale avait d tre quelque peu rduit sous
la ncessit des complications extrieures.

Au commencement de cette anne, Nana Sahib, autrement dit le nabab
Dandou-Pant, qui rsidait prs de Cawnpore, s'tait rendu  Delhi,
puis  Lucknow, dans le but, sans doute, de provoquer le
soulvement prpar de longue main.

En effet, peu de temps aprs le dpart du Nana se dclarait le
mouvement insurrectionnel.

Le gouvernement anglais venait d'introduire dans l'arme native
l'usage de la carabine Enfield, qui ncessite l'emploi de
cartouches graisses. Un jour, le bruit se rpandit que cette
graisse tait, soit de la graisse de vache, soit de la graisse de
porc, suivant que les cartouches taient destines aux soldats
indous ou musulmans de l'arme indigne.

Or, dans un pays o les populations renoncent  se servir mme de
savon, parce que la graisse d'un animal sacr ou vil peut entrer
dans sa composition, l'emploi de cartouches enduites de cette
substance,--cartouches qu'il fallait dchirer avec les lvres,--
devait tre difficilement accept. Le gouvernement cda en
partie devant les rclamations qui lui furent faites; mais il eut
beau modifier la manoeuvre de la carabine, assurer que les
graisses en question ne servaient pas  la confection des
cartouches, il ne rassura et ne persuada personne dans l'arme des
Cipayes.

Le 24 fvrier,  Berampore, le 34e rgiment refuse les cartouches.
Au milieu du mois de mars, un adjudant est massacr, et le
rgiment licenci, aprs le supplice des assassins, va porter dans
les provinces voisines de plus actifs ferments de rvolte.

Le 10 mai,  Mirat, un peu au nord de Delhi, les 3e, 11e et 20e
rgiments se rvoltent, tuent leurs colonels et plusieurs
officiers d'tat-major, livrent la ville au pillage, puis se
replient sur Delhi. L, le rajah, un descendant de Timour, se
joint  eux. L'arsenal tombe en leur pouvoir, et les officiers du
54e rgiment sont gorgs.

Le 11 mai,  Delhi, le major Fraser et ses officiers sont
impitoyablement massacrs par les rvolts de Mirat jusque dans le
palais du commandant europen, et, le 16 mai, quarante-neuf
prisonniers, hommes, femmes, enfants, tombent sous la hache des
assassins.

Le 20 mai, le 26e rgiment, cantonn prs de Lahore, tue le
commandant du port et le sergent-major europen.

Le branle tait donn  ces pouvantables boucheries.

Le 28 mai,  Nourabad, nouvelles victimes parmi les officiers
anglo-indiens.

Le 30 mai, dans les cantonnements de Lucknow, massacre du
brigadier commandant, de son aide de camp et de plusieurs autres
officiers.

Le 31 mai,  Bareilli, dans le Rohilkhande, meurtre de quelques
officiers surpris, qui ne peuvent mme se dfendre.

 la mme date,  Schajahanpore, assassinat du collecteur et d'un
certain nombre d'officiers par les Cipayes du 38e rgiment, et le
lendemain, au del de Barwar, gorgement des officiers, femmes et
enfants, qui s'taient mis en route pour gagner la station de
Sivapore,  un mille d'Aurungabad.

Dans les premiers jours de juin,  Bhopal, massacre d'une partie
de la population europenne, et  Jansi, sous l'inspiration de la
terrible Rani dpossde, tuerie, avec des raffinements de cruaut
sans exemple, des femmes et enfants rfugis dans le fort.

Le 6 juin,  Allahabad, huit jeunes enseignes tombent sous les
coups des Cipayes.

Le 14 juin,  Gwalior, rvolte de deux rgiments natifs et
assassinat des officiers.

Le 27 juin,  Cawnpore, premire hcatombe de victimes de tout ge
et de tout sexe, fusilles ou noyes,--prlude de l'pouvantable
drame qui allait s'accomplir quelques semaines plus tard.

 Holkar, le 1er juillet, massacre de trente-quatre Europens,
officiers, femmes, enfants, pillage, incendie, et  Ugow, le mme
jour, assassinat du colonel et de l'adjudant du 23e rgiment de
l'arme royale.

Le 15 juillet, second massacre  Cawnpore. Ce jour-l, plusieurs
centaines d'enfants et de femmes,--et parmi celles-ci lady
Munro,--sont gorges avec une cruaut sans gale par les ordres
du Nana lui-mme, qui appela  son aide les bouchers musulmans des
abattoirs. Horrible tuerie, aprs laquelle les corps furent
prcipits dans un puits, rest lgendaire.

Le 26 septembre, sur une place de Lucknow, maintenant appele le
square des litires, nombreux blesss charps  coups de sabre
et jets encore vivants dans les flammes.

Et, enfin, tant d'autres massacres isols, dans les villes et les
campagnes, qui donnrent  ce soulvement un horrible caractre
d'atrocit!

 ces gorgements, d'ailleurs, les gnraux anglais rpondirent
aussitt par des reprsailles,--ncessaires sans doute,
puisqu'elles finirent par inspirer la terreur du nom anglais parmi
les insurgs,--mais qui furent vritablement pouvantables.

Au dbut de l'insurrection,  Lahore, le grand-juge Montgomery et
le brigadier Corbett avaient pu dsarmer, sans rpandre de sang,
sous la bouche de douze pices de canon, mche allume, les 8e,
16e 26e et 49e rgiments de l'arme native.  Moultan, les 62e et
29e rgiments indignes avaient aussi d rendre leurs armes, sans
pouvoir tenter une rsistance srieuse. De mme  Peschawar, les
24e, 27e et 51e rgiments furent dsarms par le brigadier S.
Colton et le colonel Nicholson, au moment o la rvolte allait
clater. Mais des officiers du 51e rgiment ayant fui dans la
montagne, leurs ttes furent mises  prix, et toutes furent
bientt rapportes par les montagnards.

C'tait le commencement des reprsailles.

Une colonne, commande par le colonel Nicholson, fut lance alors
sur un rgiment natif, qui marchait vers Delhi. Les rvolts ne
tardrent pas  tre atteints, battus, disperss, et cent vingt
prisonniers rentrrent  Peschawar. Tous furent indistinctement
condamns  mort; mais un sur trois seulement dut tre excut.
Dix canons furent rangs sur le champ de manoeuvres, un prisonnier
attach  chacune de leurs bouches, et, cinq fois, les dix canons
firent feu, en couvrant la plaine de dbris informes, au milieu
d'une atmosphre empeste par la chair brle.

Ces supplicis, suivant M. de Valbezen, moururent presque tous
avec cette hroque indiffrence que les Indiens savent si bien
conserver en face de la mort. Seigneur capitaine, dit  un des
officiers qui prsidaient l'excution un beau Cipaye de vingt ans,
en caressant nonchalamment de la main l'instrument de mort,
seigneur capitaine, il n'est pas besoin de m'attacher, je n'ai pas
envie de m'enfuir.

Telle fut cette premire et horrible excution, qui devait tre
suivie de tant d'autres.

Voici, d'ailleurs, l'ordre du jour qu' cette date mme,  Lahore,
le brigadier Chamberlain portait  la connaissance des troupes
natives, aprs l'excution de deux Cipayes du 55e rgiment:

Vous venez de voir attacher vivants  la bouche des canons et
mettre en pices deux de vos camarades; ce chtiment sera celui de
tous les tratres. Votre conscience vous dira les peines qu'ils
subiront dans l'autre monde. Les deux soldats ont t mis  mort
par le canon et non par la potence, parce que j'ai dsir leur
viter la souillure de l'attouchement du bourreau et prouver ainsi
que le gouvernement, mme en ces jours de crise, ne veut rien
faire qui puisse porter la moindre atteinte  vos prjugs de
religion et de caste.

Le 30 juillet, douze cent trente-sept prisonniers tombaient
successivement devant le peloton d'excution, et cinquante autres
n'chappaient au dernier supplice que pour mourir de faim et
d'touffement dans la prison o on les avait renferms.

Le 28 aot, sur huit cent soixante-dix Cipayes qui fuyaient
Lahore, six cent cinquante-neuf taient impitoyablement massacrs
par les soldats de l'arme royale.

Le 23 septembre, aprs la prise de Delhi, trois princes de la
famille du roi, l'hritier prsomptif et ses deux cousins, se
rendaient sans conditions au gnral Hodson, qui les emmena avec
une escorte de cinq hommes seulement au milieu d'une foule
menaante de cinq mille Indous,--un contre mille. Et cependant,
 mi-route, Hodson fit arrter le char qui portait les
prisonniers, il monta prs d'eux, il leur ordonna de se dcouvrir
la poitrine, il les tua tous trois  coups de revolver. Cette
sanglante excution, de la main d'un officier anglais, dit
M. de Valbezen, devait exciter dans le Pundjab la plus haute
admiration.

Aprs la prise de Delhi, trois mille prisonniers prissaient par
le canon ou la potence, et avec eux, vingt-neuf membres de la
famille royale. Le sige de Delhi, il est vrai, avait cot aux
assigeants deux mille cent cinquante et un Europens et seize
cent quatre-vingt-six natifs.

 Allahabad, horribles boucheries humaines, faites non plus parmi
les Cipayes, mais dans les rangs de l'humble population, que des
fanatiques avaient presque inconsciemment entrane au pillage.

 Lucknow, le 16 novembre, deux mille Cipayes, passs par les
armes au Sikander Bagh, jonchaient de leurs cadavres un espace de
cent vingt mtres carrs.

 Cawnpore, aprs le massacre, le colonel Neil obligeait les
condamns, avant de les livrer au gibet,  lcher et nettoyer de
leur langue, proportionnellement  leur rang de caste, chaque
tache de sang reste dans la maison o les victimes avaient pri.
C'tait, pour ces Indous, faire prcder la mort par le
dshonneur.

Pendant l'expdition dans l'Inde centrale, les excutions des
prisonniers furent continuelles, et, sous les feux de la
mousqueterie, des murs de chair humaine s'croulaient sur la
terre!

Le 9 mars 1858,  l'attaque de la Maison jaune, lors du second
sige de Lucknow, aprs une pouvantable dcimation de Cipayes, il
parat constant qu'un de ces malheureux fut rti vivant par les
Sikhs sous les yeux mmes des officiers anglais.

Le 11, cinquante corps de Cipayes comblaient les fosss du palais
de la Bgum,  Lucknow, sans qu'un seul bless et t pargn par
des soldats qui ne se possdaient plus.

Enfin, en douze jours de combats, trois mille natifs expiraient
par la corde ou sous les balles, et, parmi eux, trois cent
quatre-vingts fugitifs entasss dans l'le d'Hidaspe, qui s'taient
sauvs jusque dans le Cachemire.

En somme, sans tenir compte du chiffre des Cipayes qui furent tus
les armes  la main, pendant cette rpression impitoyable,--
rpression qui n'admettait pas de prisonniers,--rien que pour
la campagne du Pendjab, on ne trouve pas moins de six cent
vingt-huit indignes fusills ou attachs  la bouche des canons par
ordre de l'autorit militaire, treize cent soixante-dix par ordre
de l'autorit civile, trois cent quatre-vingt-six pendus par ordre
des deux autorits.

Total fait, au commencement de l'anne 1859, on estimait  plus de
cent vingt mille le nombre des officiers et soldats natifs qui
prirent, et  plus de deux cent mille celui des indignes civils
qui payrent de leur vie leur participation, souvent douteuse, 
cette insurrection. Terribles reprsailles contre lesquelles, non
sans raison peut-tre, M. Gladstone protesta avec nergie au
parlement anglais.

Il tait important, pour le rcit qui va suivre, d'tablir, de
part et d'autre, le bilan de cette ncrologie. Il le fallait, pour
faire comprendre au lecteur quelle haine inassouvie devait rester
aussi bien au coeur des vaincus, assoiffs de vengeance, qu'
celui des vainqueurs, qui, dix ans aprs, portaient encore le
deuil des victimes de Cawnpore et de Lucknow.

Quant aux faits purement militaires de toute la campagne
entreprise contre les rebelles, ils comprennent les expditions
suivantes, qui vont tre sommairement cites.

C'est d'abord la premire campagne du Pendjab, qui cota la vie 
sir John Laurence.

Puis vient le sige de Delhi, cette capitale de l'insurrection,
renforce par des milliers de fugitifs, et dans laquelle Mohammed
Schah Bahadour fut proclam empereur de l'Indoustan. Finissez-en
avec Delhi! avait imprieusement ordonn le gouverneur gnral
dans une dernire dpche au commandant en chef, et le sige,
commenc dans la nuit du 13 juin, se terminait le 19 septembre,
aprs avoir cot la vie aux gnraux sir Harry Barnard et John
Nicholson.

En mme temps, aprs que Nana Sahib se fut fait dclarer Peschwah
et couronner au chteau-fort de Bilhour, le gnral Havelock
oprait sa marche sur Cawnpore. Il y entrait le 17 juillet, mais
trop tard pour empcher le dernier massacre et s'emparer du Nana,
qui put s'enfuir avec cinq mille hommes et quarante pices de
canon.

Cela fait, Havelock entreprenait une premire campagne dans le
royaume d'Oude, et, le 28 juillet, il passait le Gange avec
dix-sept cents hommes et dix canons seulement, se dirigeant sur
Lucknow.

Sir Colin Campbell, le major gnral sir James Outram, entraient
alors en scne. Le sige de Lucknow devait durer quatre-vingt-sept
jours, coter la vie  sir Henri Lawrence et au gnral Havelock.
Puis, Colin Campbell, aprs avoir t forc de se retirer sur
Cawnpore, dont il s'emparait dfinitivement, se prparait pour une
seconde campagne.

Pendant ce temps, d'autres troupes dlivraient Mohir, une des
villes de l'Inde centrale, et faisaient une expdition  travers
le Malwa, qui rtablissait l'autorit anglaise dans ce royaume.

Au dbut de l'anne 1858, Campbell et Outram recommenaient une
seconde campagne dans l'Oude, avec quatre divisions d'infanterie,
que commandaient les majors gnraux sir James Outram, sir Edward
Lugar, les brigadiers Walpole et Franks. La cavalerie tait sous
sir Hope Grant, les armes spciales sous Wilson et Robert Napier,
--soit environ vingt-cinq mille combattants, que le maharajah du
Npaul allait rejoindre avec douze mille Gourgkhas. Mais l'arme
rvolte de la Bgum ne comptait pas moins de cent vingt mille
hommes, et, la ville de Lucknow, sept  huit cent mille habitants.
La premire attaque se fit le 6 mars.  la date du 16, aprs une
srie de combats dans lesquels tombrent le capitaine de vaisseau
sir William Peel et le major Hodson, les Anglais taient en
possession de la partie de la ville situe sur la Goumti. Malgr
ces avantages, la Bgum et son fils rsistaient encore dans le
palais de Mousa-Bagh,  l'extrmit nord-ouest de Lucknow, et le
Moulvi, chef musulman de la rvolte, rfugi au centre mme de la
ville, refusait de se rendre. Le 19, une attaque d'Outram, le 21,
un combat heureux, confirmaient enfin aux Anglais la pleine
possession, de ce redoutable rempart de l'insurrection des
Cipayes.

Au mois d'avril, la rvolte entrait dans sa dernire phase. Une
expdition tait faite dans le Rohilkhande, o s'taient ports en
grand nombre les insurgs fugitifs. Bareilli, la capitale du
royaume, fut tout d'abord l'objectif des chefs de l'arme royale.
Les dbuts ne furent pas heureux. Les Anglais subirent une sorte
de dfaite  Judgespore. Le brigadier Adrien Hope fut tu. Mais,
vers la fin du mois, Campbell arrivait, reprenait Schah-Jahanpore,
et, le 5 mai, attaquant Bareilli, il couvrait la ville de feux et
s'en emparait, sans avoir pu empcher les rebelles de l'vacuer.

Pendant ce temps, dans l'Inde centrale s'ouvraient les campagnes
de sir Hugh Rose. Ce gnral, aux premiers jours de janvier 1858,
marchait sur Saungor,  travers le royaume de Bhopal, en dlivrait
la garnison le 3 fvrier, prenait le fort de Gurakota dix jours
aprs, forait les dfils de la chane des Vindhyas au col de
Mandanpore, passait la Betwa, arrivait devant Jansi, dfendue par
onze mille rvolts, sous les ordres de la farouche Rani,
l'investissait le 22 mars, au milieu d'une chaleur torride,
dtachait deux mille hommes de l'arme assigeante pour barrer la
route  vingt mille hommes du contingent de Gwalior, amens par le
fameux Tantia-Topi, culbutait ce chef rebelle, donnait assaut  la
ville le 2 avril, forait la muraille, s'emparait de la citadelle,
d'o la Rani parvenait  s'chapper, reprenait les oprations
contre le fort de Calpi, o la Rani et Tantia-Topi avaient rsolu
de mourir, en devenait matre le 22 mai, aprs un hroque assaut,
continuait la campagne  la poursuite de la Rani et de son
compagnon, qui s'taient jets dans Gwalior, y concentrait, le 16
juin, ses deux brigades que rejoignait un renfort du brigadier
Napier, crasait les rvolts  Morar, rduisait la place le 18,
et revenait  Bombay, aprs une campagne triomphale.

Ce fut prcisment dans une rencontre d'avant-poste, devant
Gwalior, que succomba la Rani. Cette redoutable reine, toute
dvoue au nabab, sa plus fidle compagne pendant l'insurrection,
fut tue de la main mme de sir Edward Munro. Nana Sahib sur le
cadavre de lady Munro,  Cawnpore, le colonel sur le cadavre de la
Rani,  Gwalior, c'taient l deux hommes en qui se rsumait la
rvolte et la rpression, deux ennemis dont la haine aurait des
effets terribles, s'ils se retrouvaient jamais face  face!

 ce moment, on peut considrer l'insurrection comme dompte, sauf
peut-tre dans quelques portions du royaume d'Oude. Campbell
rentre donc en campagne le 2 novembre, s'empare des dernires
positions des rvolts, oblige  se soumettre quelques chefs
importants. Cependant, l'un d'eux, Beni Madho, n'est pas pris. On
apprend en dcembre qu'il s'est rfugi dans un district
limitrophe du Npaul. On affirme que Nana Sahib, Balao Rao, son
frre, et la Bgum d'Oude sont avec lui. Plus tard, aux derniers
jours de l'anne, le bruit court qu'ils sont alls chercher asile
sur la Rapti,  la limite des royaumes du Npaul et de l'Oude.
Campbell les presse vivement, mais ils passent la frontire. Ce
fut dans les premiers jours de fvrier 1859 seulement qu'une
brigade anglaise, dont l'un des rgiments tait sous les ordres du
colonel Munro, put les poursuivre jusque dans le Npaul. Bni
Madho est tu, la Bgum d'Oude et son fils sont faits prisonniers
et obtiennent la permission de rsider dans la capitale du Npaul.
Quant  Nana Sahib et  Balao Rao, longtemps on les crut morts.
Ils ne l'taient pas.

Quoi qu'il en soit, la formidable insurrection tait anantie.
Tantia-Topi, livr par son lieutenant Man-Singh et condamn 
mort, tait excut, le 15 avril,  Sipri. Ce rebelle, cette
figure vraiment remarquable du grand drame de l'insurrection
indienne, dit M. de Valbezen, et qui donna des preuves d'un gnie
politique plein de combinaisons et d'audace, mourut
courageusement sur l'chafaud.

Cependant, la fin de cette rvolte des Cipayes, qui et peut-tre
cot l'Inde aux Anglais, si elle se ft tendue  toute la
pninsule, et surtout si le soulvement et t national, devait
provoquer la chute de l'honorable Compagnie des Indes.

En effet, la Cour des Directeurs avait t menace de dchance
par lord Palmerston ds la fin de l'anne 1857.

Le 1er novembre 1858, une proclamation, publie en vingt langues,
annonait que Sa Majest Victoria Batrix, reine d'Angleterre,
prenait le sceptre de l'Inde, dont, quelques annes plus tard,
elle allait tre couronne impratrice.

Ce fut l'oeuvre de lord Stanley. Le titre de gouverneur, remplac
par celui de vice-roi, un secrtaire d'tat et quinze membres
composant le gouvernement central, les membres du conseil de
l'Inde pris en dehors du service indien, les gouverneurs des
prsidences de Madras et de Bombay nomms par la reine, les
membres des services indiens et les commandants en chef choisis
par le secrtaire d'tat, telles furent les principales
dispositions du nouveau gouvernement.

Quant aux forces militaires, l'arme royale compte aujourd'hui
dix-sept mille hommes de plus qu'avant la rvolte des Cipayes,
soit cinquante-deux rgiments d'infanterie, neuf rgiments de
fusiliers, et une artillerie considrable, avec cinq cents sabres
par rgiment de cavalerie, et sept cents baonnettes par rgiment
d'infanterie.

L'arme native se compose de cent trente-sept rgiments
d'infanterie et de quarante rgiments de cavalerie; mais son
artillerie est europenne, presque sans exception.

Tel est l'tat actuel de la pninsule au point de vue
administratif et militaire, tel est l'effectif des forces qui
gardent un territoire de quatre cent mille milles carrs.

Les Anglais, dit justement M. Grandidier, ont t heureux de
rencontrer dans ce grand et magnifique pays un peuple doux,
industrieux, civilis, et de longue date faonn  tous les jougs.
Mais qu'ils y prennent garde, la douceur a ses limites, et que le
joug ne soit pas crasant, ou les ttes se redressent un jour et
le brisent.


CHAPITRE IV
Au fond des caves d'Ellora.

Il n'tait que trop vrai. Le prince maharatte Dandou-Pant, le fils
adoptif de Baji-Rao, Peschwah de Pounah, en un mot Nana Sahib,--
peut-tre  cette poque l'unique survivant des chefs de la
rvolte des Cipayes,--avait pu quitter ses inaccessibles
retraites du Npaul. Brave, audacieux, habitu  l'preuve des
dangers immdiats, habile  djouer les poursuites, savant dans
l'art d'embrouiller ses pistes, profondment rus, il s'tait
aventur jusque dans les provinces du Dekkan, sous l'inspiration
toujours vivace d'une haine que les terribles reprsailles de
l'insurrection de 1857 n'avaient pu que dcupler.

Oui! c'tait une haine  mort que le Nana avait voue aux
possesseurs de l'Inde. Il tait l'hritier de Baji-Rao, et.
lorsque le Peschwah mourut en 1851, la Compagnie refusa de
continuer  lui servir la pension de huit lakhs de roupies[4] 
laquelle il avait droit. De l, une des causes de cette haine, qui
devait aboutir aux plus grands excs.

Mais qu'esprait donc Nana Sahib? Depuis huit ans, la rvolte des
Cipayes tait compltement dompte. Le gouvernement anglais
s'tait peu  peu substitu  l'honorable Compagnie des Indes et
tenait la pninsule entire sous une autorit bien autrement forte
que celle de l'Association des marchands. De la rbellion, il ne
restait plus traces, pas mme dans les rangs de l'arme native,
entirement rorganise sur de nouvelles bases. Le Nana
prtendait-il donc russir  fomenter un mouvement national parmi
les basses classes de l'Indoustan? Ses projets seront bientt
connus. En tout cas, ce qu'il n'ignorait plus, c'est que sa
prsence avait t signale dans la province d'Aurungabad, c'est
que le gouverneur gnral en avait avis le vice-roi,  Calcutta,
c'est que sa tte tait mise  prix. Ce qui tait certain, c'est
qu'il avait d fuir prcipitamment, et qu'il lui fallait encore se
rfugier dans un asile si bien cach, qu'il pt y chapper aux
recherches des agents de la police anglo-indienne.

Le Nana, pendant cette nuit du 6 au 7 mars, ne perdit pas une
heure. Il connaissait parfaitement le pays. Il rsolut de gagner
Ellora, situe  vingt-cinq milles d'Aurungabad, afin d'y
rejoindre un de ses complices.

La nuit tait sombre. Le faux faquir, aprs s'tre assur qu'il
n'tait pas poursuivi, se dirigea vers ce mausole, lev 
quelque distance de la ville en l'honneur du mahomtan Sha-Soufi,
un saint dont les reliques ont la rputation d'oprer des cures
mdicales. Mais tout dormait alors dans le mausole, prtres et
plerins, et le Nana put passer sans tre inquit par quelque
demande indiscrte.

Cependant, l'ombre n'tait pas si paisse que, quatre lieues plus
au nord, ce bloc de granit qui porte le fort imprenable de
Daoulutabad et se dresse au milieu d'une plaine  la hauteur de
deux cent quarante pieds, pt drober aux regards son norme
silhouette. Le nabab, en l'apercevant, se rappela qu'un des
empereurs du Dekkan, l'un de ses anctres, avait voulu faire sa
capitale de la vaste cit autrefois tablie  la base de ce fort.
Et en vrit, c'et t l une position inexpugnable, bien faite
pour devenir le centre d'un mouvement insurrectionnel dans cette
partie de l'Inde. Mais Nana Sahib dtourna la tte, et n'eut qu'un
regard de haine pour cette forteresse, maintenant aux mains de ses
ennemis.

Cette plaine dpasse, apparut une rgion plus accidente.
C'taient les premires ondulations d'un sol qui allait devenir
montagneux. Le Nana, encore dans toute la force de l'ge, ne
ralentit pas sa marche, en s'engageant sur des pentes dj raides.
Il voulait faire vingt-cinq milles dans sa nuit, c'est--dire
franchir la distance qui sparait Ellora d'Aurungabad. L, il
esprait pouvoir se reposer en toute scurit. Aussi ne fit-il
halte, ni dans un caravansrail, ouvert  tout venant, qui se
rencontra sur sa route, ni dans un bungalow  demi ruin, o il
et pu dormir une heure ou deux, au centre de la partie recule de
la montagne.

Au soleil levant, le village de Rauzah, qui possde le tombeau
trs simple du plus grand des empereurs mongols, Aureng-Zeb, fut
contourn par le fugitif. Il tait enfin arriv  ce clbre
groupe d'excavations, qui ont pris leur nom du petit village
voisin d'Ellora.

La colline dans laquelle ont t creuses ces caves, au nombre
d'une trentaine, se dessine en forme de croissant. Quatre temples,
vingt-quatre monastres bouddhiques, quelques grottes moins
importantes, tels sont les monuments du groupe. La carrire de
basalte a t largement exploite par la main de l'homme. Mais ce
n'est pas pour construire les chefs-d'oeuvre disperss a et l 
l'immense surface de la pninsule que les architectes indous, aux
premiers sicles de l're chrtienne, en ont extrait les pierres.
Non! ces pierres n'ont t enleves que pour mnager des vides
dans le massif, et ce sont ces vides qui sont devenus des
chaityas ou des viharas suivant leur destination.

Le plus extraordinaire de ces temples est celui des Kalas. Que
l'on se figure un bloc haut de cent vingt pieds, sur six cents
pieds de circonfrence. Ce bloc, avec une incroyable audace, on
l'a dcoup dans la montagne mme, on l'a isol au milieu d'une
cour longue de trois cent soixante pieds et large de cent
quatre-vingt-six,--une cour que l'outil a conquise aux dpens de la
carrire basaltique. Puis, ce bloc ainsi dgag, les architectes
l'ont taill, comme un statuaire fait d'un morceau d'ivoire. 
l'extrieur, ils ont vid des colonnes, menuis des pyramidions,
arrondi des coupoles, pargn ce qu'il fallait de roc pour obtenir
la saillie des bas-reliefs, dans lesquels des lphants plus
grands que nature semblent supporter l'difice tout entier; 
l'intrieur, ils ont rserv une vaste salle, entoure de
chapelles, et dont la vote repose sur des colonnes dtaches de
la masse totale. Enfin, de ce monolithe, ils ont fait un temple,
qui n'a pas t bti, dans le vrai sens du mot, mais un temple
unique au monde, digne de rivaliser avec les difices les plus
merveilleux de l'Inde, et qui ne peut mme perdre  tre compar
aux hypoges de l'ancienne gypte.

Ce temple, presque abandonn maintenant, a dj t touch par le
temps. Il se dtriore en quelques parties. Ses bas-reliefs
s'altrent comme les parois du massif dont on l'a tir. Il n'a
encore que mille ans d'existence. Mais, ce qui n'est que le
premier ge pour les oeuvres de la nature est dj la caducit
pour les oeuvres humaines. Quelques profondes crevasses s'taient
faites au soubassement latral de gauche, et c'est par une de ces
ouvertures, que cachait  demi la croupe de l'un des lphants de
support, que Nana Sahib se glissa, sans que personne et pu
souponner son arrive  Ellora.

La crevasse s'ouvrait intrieurement sur un sombre boyau, qui
courait  travers le soubassement, en s'enfonant sous la cella
du temple. L s'vidait une sorte de crypte ou plutt une citerne,
sche alors, qui servait de rceptacle aux eaux pluviales.

Ds que le Nana eut pntr dans le boyau, il fit entendre un
certain sifflement, auquel rpondit un sifflement identique. Ce
n'tait point un jeu d'cho. Une lumire brilla dans l'obscurit.

Aussitt, un Indou se montra, tenant une petite lanterne  la
main.

Pas de lumire! dit le Nana.

--C'est toi, Dandou-Pant? rpondit l'Indou, qui teignit aussitt
sa lanterne.

--Moi, frre!

--Est-ce que?...

-- manger, d'abord, rpondit le Nana, nous causerons ensuite.
Mais, ni pour parler, ni pour manger, je n'ai besoin d'y voir.
Prends ma main et guide-moi.

L'Indou prit la main du Nana, l'entrana au fond de l'troite
crypte et l'aida  s'tendre sur un amas d'herbes sches qu'il
venait de quitter. Le sifflement du faquir l'avait interrompu dans
son dernier sommeil.

Cet homme, trs habitu  se mouvoir dans cet obscur rduit, eut
bientt trouv quelques provisions, du pain, une sorte de pt de
mourghis prpar avec la chair de poulets trs communs dans
l'Inde, et une gourde contenant une demi-pinte de cette violente
liqueur connue sous le nom d'arak, que produit la distillation
du jus de cocotier.

Le Nana mangea et but sans prononcer une parole. Il mourait de
faim et de fatigue. Toute sa vie se concentrait alors dans ses
yeux, qui brillaient dans l'ombre comme des prunelles de tigre.

L'Indou, sans faire un mouvement, attendait qu'il convnt au nabab
de parler.

Cet homme, c'tait Balao Rao, le propre frre de Nana Sahib.

Balao Rao, l'an de Dandou-Pant, mais d'un an  peine, lui
ressemblait physiquement, presque  s'y mprendre. Moralement,
c'tait Nana Sahib tout entier. Mme haine des Anglais, mme
astuce dans les projets, mme cruaut dans l'excution, mme me
en deux corps. Pendant toute l'insurrection, les deux frres ne
s'taient pas quitts. Aprs la dfaite, le mme campement de la
frontire du Npaul leur avait donn asile. Et maintenant, relis
dans cette unique pense de reprendre la lutte, ils se
retrouvaient tous deux prts  agir.

Lorsque le Nana, refait par ce repas htivement dvor, eut
recouvr ses forces, il resta, pendant quelque temps, la tte
appuye dans ses mains. Balao Rao, pensant qu'il voulait se
remettre par quelques heures de sommeil, gardait toujours le
silence.

Mais Dandou-Pant, relevant la tte, saisit la main de son frre,
et d'une voix sourde:

J'ai t signal dans la prsidence de Bombay! dit-il. Ma tte
est mise  prix par le gouverneur de la prsidence! Il y a deux
mille livres promises  qui livrera Nana Sahib!

--Dandou-Pant! s'cria Balao Rao. ta tte vaut plus que cela! Ce
serait  peine le prix de la mienne, et, avant trois mois, ils
seraient trop heureux de les avoir toutes les deux pour vingt
mille!

--Oui, rpondit le Nana, dans trois mois, le 23 juin, c'est
l'anniversaire de cette bataille de Plassey dont le centime
anniversaire, en 1857, devait voir la fin de la domination
anglaise et l'mancipation de la race solaire! Nos prophtes
l'avaient prdit! Nos bardes l'avaient chant! Dans trois mois,
frre, cent neuf ans se seront couls, et l'Inde est encore
foule par le pied des envahisseurs!

--Dandou-Pant, rpondit Balao Rao, ce qui n'a pas russi en 1857
peut et doit russir dix ans aprs. En 1827, en 1837, en 1847, il
y a eu des mouvements dans l'Inde! Tous les dix ans, les Indous
sont repris des fivres de la rvolte! Eh bien, cette anne, ils
se guriront en se baignant dans des flots de sang europen!

--Que Brahma nous guide, murmura le Nana, et alors supplice pour
supplice! Malheur aux chefs de l'arme royale qui ne sont pas
tombs sous les coups de nos Cipayes! Lawrence est mort, Barnard
est mort, Hope est mort, Napier est mort, Hobson est mort,
Havelock est mort! Mais quelques-uns ont survcu! Campbell, Rose,
vivent encore, et parmi eux, celui que je hais entre tous, ce
colonel Munro, ce descendant du bourreau qui, le premier, fit
attacher des Indous  la bouche des canons, l'homme qui a tu de
sa main ma compagne, la Rani de Jansi! Qu'il tombe en mon pouvoir,
il verra si j'ai oubli les horreurs du colonel Neil, les
massacres du Sekander Bagh, les gorgements du palais de la Bgum.
de Bareilli, de Jansi et de Morar, de l'le d'Hidaspe et de Delhi!
Il verra si j'ai oubli qu'il a jur ma mort comme j'ai jur la
sienne!

--N'a-t-il pas quitt l'arme? demanda Balao Rao.

--Oh! rpondit Nana Sahib, au premier soulvement il reprendra du
service! Mais si le soulvement avorte, j'irai le poignarder
jusque dans son bungalow de Calcutta!

--Soit, et maintenant?...

--Maintenant, il faut continuer l'oeuvre commence. Le mouvement
sera national, cette fois. Que dans les villes, dans les champs,
les Indous se soulvent, et bientt les Cipayes auront fait cause
commune avec eux. J'ai parcouru le centre et le nord du Dekkan.
Partout, j'ai retrouv les esprits disposs  la rvolte. Pas de
ville, de bourgade, o nous n'ayons des chefs prts  agir. Les
brahmanes fanatiseront le peuple. La religion, cette fois,
entranera les sectateurs de Siva et de Vishnou.  l'poque qui
sera dtermine, au signal convenu, des millions d'Indous se
soulveront, et l'arme royale sera anantie!

--Et Dandou-Pant?... demanda Balao Rao, qui saisit la main de son
frre.

--Dandou-Pant, rpondit le Nana, ne sera pas seulement le
Peschwah couronn au chteau-fort de Bilhour! Ce sera alors le
souverain de la terre sacre des Indes! Cela dit, Nana Sahib, les
bras croiss, le regard vague de ceux qui observent, non plus le
pass ou le prsent, mais l'avenir, resta silencieux.

Balao Rao se gardait bien de l'interrompre. Il lui plaisait de
laisser cette me farouche s'enflammer  ses propres lments, et,
au besoin, il tait l pour attiser tout le feu qui couvait en
lui. Nana Sahib ne pouvait avoir un complice plus troitement li
 sa personne, un conseiller plus ardent  le pousser vers son
but. On l'a dit, c'tait un autre lui-mme.

Le Nana, aprs quelques minutes de silence, releva la tte, et
revint  la situation prsente. O sont nos compagnons?
demanda-t-il.

--Aux cavernes d'Adjuntah, l o il a t convenu qu'ils nous
attendraient, rpondit Balao Rao.

--Et nos chevaux?

--Je les ai laisss  une porte de fusil, sur la route qui
conduit d'Ellora  Boregami.

--C'est Klagani qui les garde?

--Lui-mme, frre. Ils sont bien gards, bien refaits, bien
reposs, et n'attendent que nous pour partir.

--Partons donc, rpondit le Nana. Il faut que nous soyons 
Adjuntah avant le lever du jour.

--Et de l, demanda Balao Rao, o irons-nous? Cette fuite
prcipite n'a-t-elle pas contrari tes projets?

--Non, rpondit Nana Sahib. Nous gagnerons les monts Sautpourra,
dont je connais tous les dfils, et au milieu desquels je puis
dfier les recherches de la police anglaise. L, d'ailleurs, nous
serons sur ce territoire des Bilhs et des Gounds, qui sont rests
fidles  notre cause. L, je pourrai attendre le moment
favorable, au milieu de cette montagneuse rgion des Vindhyas o
le ferment de la rvolte est toujours prt  lever!

--En route! rpondit Balao Rao. Ah! ils ont promis deux mille
livres  qui s'emparerait de toi! Mais il ne suffit pas de mettre
une tte  prix, il faut la prendre!

--Ils ne la prendront pas, rpondit Nana Sahib. Viens sans perdre
un instant, frre, viens!

Balao Rao s'avana d'un pas assur  travers l'troit couloir qui
conduisait  ce rduit obscur, creus sous le pav du temple.
Lorsqu'il fut arriv  l'orifice que cachait la croupe de
l'lphant de pierre, il avana prudemment la tte, regarda dans
l'ombre,  droite et  gauche, constata que les abords taient
dserts, et se hasarda au dehors. Par surcrot de prcaution, il
fit une vingtaine de pas sur l'avenue qui se dveloppait suivant
l'axe du temple; puis, n'ayant rien aperu de suspect, il poussa
un sifflement, indiquant au Nana que la route tait libre.

Quelques instants aprs, les deux frres quittaient cette valle
artificielle, longue d'une demi-lieue, qui est toute troue de
galeries, de votes, d'excavations, tages en de certains
endroits jusqu' une grande hauteur. Ils vitrent de passer prs
de ce mausole mahomtan qui sert de bungalow aux plerins ou aux
curieux de toutes nationalits, attirs par les merveilles
d'Ellora; enfin, aprs avoir contourn le village de Rauzah, ils
se trouvrent sur la route qui relie Adjuntah et Boregami.

La distance  parcourir, d'Ellora  Adjuntah, tait de cinquante
milles (80 kilomtres environ); mais le Nana n'tait plus alors ce
fugitif qui s'vadait  pied d'Aurungabad, et sans moyen de
transport. Ainsi que Balao Rao l'avait dit, trois chevaux
l'attendaient sur la route, gards par l'Indou Klagani, fidle
serviteur de Dandou-Pant. Ces chevaux avaient t cachs dans un
bois pais,  un mille du village. L'un tait destin au Nana,
l'autre  Balao Rao, le troisime  Klagani, et bientt ils
galopaient tous trois dans la direction d'Adjuntah. Personne,
d'ailleurs, ne se ft tonn de voir un faquir  cheval. En effet,
bon nombre de ces effronts mendiants demandent l'aumne du haut
de leur monture.

Au surplus, la route tait peu frquente  cette poque de
l'anne, moins favorable aux plerinages. Le Nana et ses deux
compagnons allaient donc rapidement sans avoir rien  craindre qui
et pu les gner ou les retarder. Ils ne prenaient que le temps de
faire souffler leurs btes, et, pendant ces courtes haltes,
puisaient aux provisions que Klagani portait  l'aron de sa
selle. Ils vitrent ainsi les parties plus frquentes de la
province, les bungalows et les villages, entre autres la bourgade
de Roja, triste amas de maisons noires, que le temps a enfumes
comme ces sombres habitations du Cornouailles, et Pulmary, petit
bourg perdu dans les plantations d'un pays dj sauvage.

Le sol tait uni et plat. En toutes directions s'tendaient des
champs de bruyres, sillonns de massifs d'paisses jungles. Mais
la contre devint plus accidente aux approches d'Adjuntah.

Les superbes grottes qui portent ce nom, rivales des merveilleuses
caves d'Ellora, et peut-tre plus belles dans leur ensemble,
occupent la partie infrieure d'une petite valle,  un demi mille
environ de la ville.

Nana Sahib pouvait donc se dispenser de passer par Adjuntah, o la
notice du gouverneur devait tre dj affiche. En consquence,
nulle crainte d'tre reconnu.

Aussi, quinze heures aprs avoir quitt Ellora, ses deux
compagnons et lui s'enfonaient-ils  travers un troit dfil,
qui conduisait  la valle clbre, dont les vingt-sept temples,
taills  mme dans le massif rocheux, se penchent sur de
vertigineux abmes.

La nuit tait superbe, tout tincelante de constellations, mais
sans lune. De hauts arbres, des banians, quelques-uns de ces
bars, qui comptent parmi les gants de la flore indienne, se
dcoupaient en noir sur le fond toile du ciel. Pas un souffle ne
traversait l'atmosphre, pas une feuille ne remuait, pas un bruit
ne se faisait entendre, si ce n'est le sourd murmure d'un torrent,
qui coulait  quelques centaines de pieds, dans le fond du ravin.
Mais ce murmure s'accentua et devint un vritable mugissement,
lorsque les chevaux eurent atteint la chute d'eau du Satkhound,
qui tombe d'une hauteur de cinquante toises, en se dchirant  la
saillie des rocs de quartz et de basalte. Une liquide poussire
tourbillonnait dans le dfil et se ft nuance des sept couleurs
de l'arc-en-ciel, si la lune et clair l'horizon dans cette
belle nuit de printemps.

Le Nana, Balao Rao et Klagani taient arrivs. Au brusque dtour
du dfil, qui fait un coude en cet endroit, se creusait la valle
enrichie par ces chefs-d'oeuvre de l'architecture bouddhique. L,
sur les murailles de ces temples, orns  profusion de colonnes,
de rosaces, d'arabesques, de vrandahs, peupls de figures
colossales d'animaux aux formes fantastiques, creuss de sombres
cellules qu'habitaient autrefois les prtres, gardiens de ces
demeures sacres, l'artiste peut encore admirer quelques fresques
que l'on dirait peintes d'hier, et qui reprsentent des crmonies
royales, des processions religieuses, des batailles o figurent
toutes les armes de l'poque, telles qu'elles furent dans ce
splendide pays de l'Inde, aux premiers temps de l're chrtienne.

Nana Sahib connaissait tous les secrets de ces mystrieuses
hypoges. Plus d'une fois, ses compagnons et lui, trop presss par
les troupes royales, y avaient trouv refuge aux mauvais jours de
l'insurrection. Les galeries souterraines qui les reliaient, les
plus troits tunnels mnags dans le massif quartzeux, les sinueux
conduits croiss sous tous les angles, les mille ramifications de
ce labyrinthe, dont l'enchevtrement et lass les plus patients,
tout cela lui tait familier. Il ne pouvait s'y perdre, mme quand
une torche n'clairait pas leurs sombres profondeurs.

Le Nana, au milieu de cette nuit obscure, en homme sr de ce qu'il
fait, alla droit  l'une des excavations les moins importantes du
groupe. L'ouverture en tait obstrue par un rideau d'arbustes
pais et un amas de grosses pierres qu'un boulement ancien
semblait avoir jetes l, entre les broussailles du sol et les
plantes lapidaires de la roche.

Un simple grattement de son ongle sur la paroi suffit au nabab
pour signaler sa prsence  l'orifice de l'excavation.

Deux ou trois ttes d'Indous apparurent aussitt entre les
interstices des branches, puis dix, puis vingt autres, et bientt
des corps, se faufilant entre les pierres comme des serpents,
formrent un groupe d'une quarantaine d'hommes bien arms.

En route! dit Nana Sahib.

Et sans demander une explication, sans savoir o il les
conduisait, ces fidles compagnons du nabab le suivirent, prts 
se faire tuer sur un signe de lui. Ils taient  pied, mais leurs
jambes pouvaient lutter de vitesse avec celles d'un cheval.

La petite troupe s'enfona  travers le dfil qui ctoyait
l'abme, en remontant vers le nord, et contourna la croupe de la
montagne. Une heure aprs, elle avait atteint la route du
Kandeish, qui va se perdre dans les passes des monts Sautpourra.

L'embranchement que jette le railway de Bombay  Allahabad sur
Nagpore, et la voie principale elle-mme, qui court vers le nord-est,
furent dpasss au point du jour.

 ce moment, le train de Calcutta filait  toute vitesse, jetant
sa vapeur blanche aux superbes banians de la route, et ses
hennissements aux fauves effars des jungles.

Le nabab avait arrt son cheval, et, d'une voix forte, la main
tendue vers le train qui fuyait:

Va, s'cria-t-il, va dire au vice-roi de l'Inde que Nana Sahib
est toujours vivant, et que ce railway, oeuvre maudite de leurs
mains, il le noiera dans le sang des envahisseurs!


CHAPITRE V
Le Gant d'Acier.

Je ne sais pas de plus complte stupfaction que celle dont les
passants arrts sur la grande route de Calcutta  Chandernagor,
hommes, femmes, enfants, Indous aussi bien qu'Anglais, donnaient
des marques non quivoques dans la matine du 6 mai. Franchement,
un profond sentiment de surprise tait bien naturel.

En effet, au lever du soleil, de l'un des derniers faubourgs de la
capitale de l'Inde, entre deux paisses haies de curieux, sortait
un trange quipage,--si toutefois ce nom peut s'appliquer 
l'appareil tonnant qui remontait la rive de l'Hougly.

En tte, et comme unique moteur du convoi, un lphant
gigantesque, haut de vingt pieds, long de trente, large 
proportion, s'avanait tranquillement et mystrieusement. Sa
trompe tait  demi recourbe, comme une norme corne d'abondance,
la pointe en l'air. Ses dfenses, toutes dores, se dressaient
hors de son norme mchoire, semblables  deux faux menaantes.
Sur son corps d'un vert sombre, bizarrement tachet, se
dveloppait une riche draperie de couleurs voyantes, rehausse de
filigranes d'argent et d'or, que bordait une frange de gros glands
 torsades. Son dos supportait une sorte de tourelle trs orne,
couronne d'un dme arrondi  la mode indienne, et dont les parois
taient pourvues de gros verres lenticulaires, semblables aux
hublots d'une cabine de navire.

Ce que tranait cet lphant, c'tait un train compos de deux
normes chars, ou plutt deux vritables maisons, sortes de
bungalows roulants, monts chacun sur quatre roues sculptes aux
moyeux, aux raies et aux jantes. Ces roues, dont on ne voyait que
le segment infrieur se mouvaient dans des tambours qui cachaient
 demi le soubassement de ces normes appareils de locomotion. Une
passerelle articule, se prtant aux caprices des tournants,
reliait la premire voiture  la seconde.

Comment un seul lphant, si fort qu'il ft, pouvait-il traner
ces deux massives constructions, sans aucun effort apparent? Il le
faisait, cependant, l'tonnant animal! Ses larges pattes se
relevaient et s'abaissaient automatiquement avec une rgularit
toute mcanique, et il passait immdiatement du pas au trot, sans
que ni la voix ni la main d'un mahout se fissent voir ou
entendre.

Voil ce dont les curieux devaient tout d'abord s'tonner, s'ils
se tenaient  quelque distance. Mais s'ils s'approchaient du
colosse, voici ce qu'ils dcouvraient, et leur surprise faisait
alors place  l'admiration.

En effet, l'oreille tait frappe, avant tout, par une sorte de
mugissement cadenc, trs semblable au cri particulier de ces
gants de la faune indienne. De plus,  petits intervalles, il
s'chappait de la trompe dresse vers le ciel un vif tourbillon de
vapeur.

Et cependant, c'tait bien l un lphant! Sa peau rugueuse, d'un
vert noirtre, recouvrait,  n'en pas douter, une de ces ossatures
puissantes dont la nature a gratifi le roi des pachydermes! Ses
yeux brillaient de l'clat de la vie! Ses membres taient dous de
mouvement!

Oui! Mais si quelque curieux se ft hasard  poser sa main sur
l'norme animal, tout se ft expliqu. Ce n'tait qu'un
merveilleux trompe-l'oeil, une imitation surprenante, ayant toutes
les apparences de la vie, mme de prs.

En effet, cet lphant tait en tle d'acier, et toute une
locomotive routire se cachait dans ses flancs.

Quant au train, au Steam-House, pour employer la qualification
qui lui convient, c'tait l'habitation roulante promise par
l'ingnieur.

Le premier char, ou plutt la premire maison, servait
d'habitation au colonel Munro, au capitaine Hod,  Banks et  moi.

La seconde logeait le sergent Mac Neil et les gens formant le
personnel de l'expdition.

Banks avait tenu sa promesse, le colonel Munro avait tenu la
sienne, et voil pourquoi, dans cette matine du 6 mai, nous
tions partis en cet extraordinaire quipage, afin de visiter les
rgions septentrionales de la pninsule indienne.

Mais  quoi bon cet lphant artificiel? Pourquoi cette fantaisie,
en dsaccord avec l'esprit si pratique des Anglais? Jamais
jusqu'alors on n'avait imagin de donner  une locomotive,
destine  circuler, soit sur le macadam des grandes routes ou sur
les rails des voies ferres, la forme d'un quadrupde quelconque!

Il faut bien l'avouer, la premire fois que nous fmes admis 
voir cette surprenante machine, il y eut un bahissement gnral.
Les pourquoi et les comment tombrent dru sur notre ami Banks.
C'tait d'aprs ses plans et sous sa direction que cette
locomotive routire avait t construite. Qui donc avait pu lui
donner l'ide bizarre de la dissimuler entre les parois d'acier
d'un lphant mcanique?

Mes amis, se contenta de rpondre trs srieusement Banks,
connaissez-vous le rajah de Bouthan?

--Je le connais, rpondit le capitaine Hod, o plutt je le
connaissais, car il est mort depuis trois mois.

--Eh bien, avant de mourir, rpondit l'ingnieur, le rajah de
Bouthan tait non seulement vivant, mais il vivait autrement qu'un
autre. Il aimait tous les fastes, en quelque genre que ce ft. Il
ne se refusait rien,--je dis rien de ce qui avait pu une fois
lui passer par la tte. Son cerveau s'usait  imaginer
l'impossible, et, si elle n'et t inpuisable, sa bourse se ft
puise  le raliser en toutes choses. Il tait riche comme les
nababs d'autrefois. Les lakhs de roupies abondaient dans ses
caisses. S'il se donnait jamais quelque mal, ce n'tait que pour
dpenser ses cus d'une faon un peu moins banale que ses
confrres en millions. Or, un jour, il lui vint une ide, qui
bientt l'obsda au point de ne plus le laisser dormir, une ide
dont Salomon et t fier, et qu'il aurait certainement ralise,
s'il et connu la vapeur: c'tait de voyager d'une faon
absolument nouvelle jusqu' lui, et d'avoir un quipage comme
personne n'en aurait jamais pu rver. Il me connaissait, il me fit
venir  sa cour, il me dessina lui-mme le plan de son appareil de
locomotion. Ah! si vous croyez, mes amis, que j'clatai de rire 
la proposition du rajah, vous vous trompez! Je compris
parfaitement que cette grandiose ide avait d naturellement
prendre naissance dans le cerveau d'un souverain indou, et je
n'eus plus qu'un dsir, la raliser au plus tt, dans des
conditions qui pussent satisfaire mon potique client et moi-mme.
Un ingnieur srieux n'a pas tous les jours l'occasion d'aborder
le fantastique, et d'ajouter un animal de sa faon  la faune de
l'Apocalypse ou aux crations des _Mille et une Nuits_. En somme,
la fantaisie du rajah tait ralisable. Vous savez tout ce que
l'on fait, ce que l'on peut faire, ce que l'on fera en mcanique.
Je me mis donc  l'oeuvre, et, dans cette enveloppe de tle
d'acier qui figure un lphant, je parvins  enfermer la
chaudire, le mcanisme et le tender d'une locomotive routire
avec tous ses accessoires. La trompe articule, qui peut au besoin
se lever et s'abattre, me servit de chemine; un excentrique me
permit d'atteler les jambes de mon animal aux roues de l'appareil;
je disposai ses yeux comme les lentilles d'un phare, de manire 
projeter deux jets de lumire lectrique, et l'lphant artificiel
fut achev. Mais la cration n'avait pas t spontane. J'avais
trouv plus d'une difficult  vaincre, qui ne s'tait pas rsolue
du premier coup. Ce moteur,--joujou immense si vous voulez,--
me cota pas mal de veilles, si bien que mon rajah, qui ne se
tenait pas d'impatience et passait le meilleur de sa vie dans mes
ateliers, mourut avant que le dernier coup de marteau de
l'ajusteur et permis  son lphant de prendre sa course 
travers champs. L'infortun n'avait pas eu le temps d'essayer sa
maison roulante! Mais ses hritiers, moins fantasques que lui,
considrrent cet appareil avec terreur et superstition, comme
l'oeuvre d'un fou. Ils n'eurent donc rien de plus press que de
s'en dfaire  vil prix, et, ma foi, je rachetai le tout pour le
compte du colonel. Vous savez maintenant, mes amis, comment et
pourquoi nous seuls au monde, j'en rponds, nous avons  notre
disposition un lphant  vapeur de la force de quatre-vingts
chevaux, pour ne pas dire de quatre-vingts lphants de trois
cents kilogrammtres!

--Bravo! Banks, bravo! s'cria le capitaine Hod. Un matre
ingnieur qui est pardessus le march un artiste, un pote en fer
et en acier, c'est l'oiseau rare entre tous!

--Le rajah mort, rpondit Banks, et son quipage rachet, je n'ai
pas eu le courage de dtruire mon lphant et de restituer  la
locomotive sa forme ordinaire!

--Et vous avez mille fois bien fait! rpliqua le capitaine. Il
est superbe, notre lphant, superbe! Et quel effet nous ferons
avec ce gigantesque animal, lorsqu'il nous promnera au milieu des
plaines et  travers les jungles de l'Indoustan! C'est une ide de
rajah! Eh bien, cette ide, nous la mettrons  profit, n'est-ce
pas, mon colonel?

Le colonel Munro avait presque souri. C'tait l'quivalent d'une
approbation complte, donne par lui aux paroles du capitaine. Le
voyage fut donc rsolu, et voil comment un lphant d'acier, un
animal unique en son genre, un Lviathan artificiel, en fut rduit
 traner la demeure roulante de quatre Anglais, au lieu de
promener dans toute sa pompe l'un des plus opulents rajahs de la
pninsule indienne.

Comment est dispose cette locomotive routire,  laquelle Banks
avait ingnieusement apport tous les perfectionnements de la
science moderne? Le voici:

Entre les quatre roues s'allonge l'ensemble du mcanisme,
cylindres, bielles, tiroirs, pompe d'alimentation, excentriques,
que recouvre le corps de la chaudire. Cette chaudire tubulaire,
sans retour de flammes, offre soixante mtres carrs de surface de
chauffe. Elle est entirement contenue dans la partie antrieure
du corps de l'lphant de tle, dont la partie postrieure
recouvre le tender, destin  porter l'eau et le combustible. La
chaudire et le tender, tous deux monts sur le mme truk, sont
spars par un intervalle, laiss libre pour le service du
chauffeur. Le mcanicien, lui, se tient dans la tourelle,
construite  l'preuve de la balle, qui surmonte le corps de
l'animal, et dans laquelle, en cas de srieuse attaque, tout notre
monde pourra chercher refuge. Sous les yeux du mcanicien se
trouvent les soupapes de sret et le manomtre indiquant la
tension du fluide; sous sa main, le rgulateur et le levier qui
lui servent, l'un  rgler l'introduction de la vapeur, l'autre 
manoeuvrer les tiroirs, et par consquent  provoquer la marche
avant ou arrire de l'appareil. De cette tourelle,  travers
d'pais verres lenticulaires, disposs ad hoc dans d'troites
embrasures, il peut observer la route qui se dveloppe devant ses
yeux, et une pdale lui permet, en modifiant l'angle des roues
antrieures, d'en suivre les courbes, quelles qu'elles soient.

Des ressorts, du meilleur acier, fixs aux essieux, supportent la
chaudire et le tender, de manire  amortir les secousses causes
par les ingalits du sol. Quant aux roues, d'une solidit  toute
preuve, elles sont rayes  leurs jantes, afin de pouvoir mordre
le terrain, ce qui les empche de patiner.

Ainsi que nous l'a dit Banks, la force nominale de la machine est
de quatre-vingts chevaux, mais on peut en obtenir cent cinquante
effectifs, sans crainte de provoquer aucune explosion. Cette
machine, combine suivant les principes du systme Field, est 
double cylindre, avec dtente variable. Une bote hermtiquement
close enveloppe tout le mcanisme, de manire  le soustraire  la
poussire des routes, qui en altrerait rapidement les organes.
Son extrme perfectionnement consiste surtout en ceci: c'est
qu'elle dpense peu et produit beaucoup. En effet, jamais la
dpense moyenne, compare  l'effet utilis, n'a t si bien
mnage, que l'on chauffe au charbon ou que l'on chauffe au bois,
car les grilles du foyer sont propres  brler toutes sortes de
combustible. Quant  la vitesse normale de cette locomotive
routire, l'ingnieur l'estime  vingt-cinq kilomtres  l'heure,
mais, sur un terrain propice, elle pourra en atteindre quarante.
Les roues, je l'ai dit, ne sont pas exposes  patiner, non
seulement par l'effet de cette morsure que leurs jantes font au
sol, mais aussi parce que la suspension de l'appareil sur des
ressorts de premier choix est parfaitement tablie et rpartit
galement le poids que les cahots tendent  ingaliser. En outre,
ces roues peuvent tre aisment commandes par des freins
atmosphriques, provoquant, soit un serrage progressif, soit un
calage instantan, qui produit un arrt presque subit.

Quant  la facilit qu'a cette machine de gravir les pentes, elle
est remarquable. Banks, en effet, a obtenu les plus heureux
rsultats, en tenant compte du poids et de la puissance propulsive
exerce sur chacun des pistons de sa locomotive. Aussi, peut-elle
aisment franchir des pentes de dix  douze centimtres par mtre,
--ce qui est considrable.

D'ailleurs, les routes que les Anglais ont tablies dans l'Inde,
et dont le rseau comporte un dveloppement de plusieurs milliers
de milles, sont magnifiques. Elles doivent se prter excellemment
 ce genre de locomotion. Pour ne parler que du Great Trunk Road,
qui traverse la pninsule, il s'tend sur un espace ininterrompu
de douze cents milles, soit prs de deux mille kilomtres.

Et maintenant, parlons de ce Steam-House que l'lphant artificiel
tranait aprs lui.

Ce que Banks avait rachet des hritiers du nabab pour le compte
du colonel Munro, ce n'tait pas uniquement la locomotive
routire, c'tait aussi le train qu'elle remorquait. On ne
s'tonnera pas que le rajah de Bouthan l'et fait construire  sa
fantaisie et suivant la mode indoue. Je l'ai dj appel un
bungalow roulant; il mrite ce nom, et, en vrit, les deux chars
qui le composent sont tout simplement une merveille de
l'architecture du pays.

Que l'on se figure deux espces de pagodes sans minarets, avec
leurs toits  double fatage, arrondis en dmes ventrus,
l'encorbellement de leurs fentres que supportent des pilastres
sculpts, leur ornementation en dcoupages multicolores de bois
prcieux, leurs contours que dessinent gracieusement des courbes
lgantes, les vrandahs si richement disposes, qui les terminent
 l'avant et  l'arrire. Oui! deux pagodes que l'on croirait
dtaches de la colline sainte de Sonnaghur, et qui, relies l'une
 l'autre,  la remorque de cet lphant d'acier, allaient courir
les grandes routes!

Et ce qu'il faut ajouter, car cela complte bien ce prodigieux
appareil de locomotion, c'est qu'il peut flotter. En effet, la
partie infrieure du corps de l'lphant, qui contient chaudire
et machine, forme bateaux de tle lgre, dont une heureuse
disposition de botes  air assure la flottabilit. Un cours d'eau
se prsente-t-il, l'lphant s'y lance, le train suit, et les
pattes de l'animal, mues par les bielles, entranent tout Steam-House.
Avantage inapprciable dans cette vaste contre de l'Inde,
o abondent des fleuves dont les ponts sont encore  construire.

Tel tait donc ce train, unique en son genre, et tel l'avait voulu
le capricieux rajah de Bouthan.

Mais si Banks avait respect cette fantaisie qui donnait au moteur
la forme d'un lphant, et aux voitures l'apparence de pagodes, il
avait cru devoir amnager l'intrieur au got anglais, en
l'appropriant pour un voyage de longue dure. C'tait trs russi.

Steam-House, ai-je dit, se composait de deux chars, qui,
intrieurement, ne mesuraient pas moins de six mtres de largeur.
Ils dpassaient, par consquent, les essieux des roues, qui n'en
avaient que cinq. Suspendus sur des ressorts trs longs et d'une
extrme flexibilit, les cahots leur taient aussi peu sensibles
que les plus faibles secousses sur une voie de fer bien tablie.

Le premier char avait une longueur de quinze mtres.  l'avant,
son lgante vrandah, porte sur de lgers pilastres, abritait un
large balcon, sur lequel une dizaine de personnes pouvaient se
tenir  l'aise. Deux fentres et une porte s'ouvraient sur le
salon, clair en outre par deux fentres latrales. Ce salon,
meubl d'une table et d'une bibliothque, garni de divans moelleux
dans toute sa largeur, tait artistement dcor et tendu de riches
toffes. Un pais tapis de Smyrne en cachait le parquet. Des
tattis, sortes d'crans de vtiver, disposs devant les
fentres, et sans cesse arross d'eau parfume, entretenaient une
agrable fracheur, aussi bien dans le salon que dans les cabines
qui servaient de chambres. Au plafond pendait une punka, qu'une
courroie de transmission agitait automatiquement pendant la marche
du train, ou que le bras d'un serviteur mettait en mouvement
pendant les haltes. Ne fallait-il pas parer par tous les moyens
possibles aux excs d'une temprature qui, durant certains mois de
l'anne, s'lve  l'ombre au-dessus de quarante-cinq degrs
centigrades?

 l'arrire du salon, une seconde porte, en bois prcieux, faisant
face  la porte de la vrandah, s'ouvrait sur la salle  manger,
claire, non seulement par les fentres latrales, mais aussi par
un plafond en verre dpoli. Autour de la table qui en occupait le
milieu, huit convives pouvaient prendre place. Nous n'tions que
quatre: c'est assez dire que nous serions  l'aise. Buffets et
crdences, chargs de tout ce luxe d'argenterie, de verreries et
de porcelaines qu'exige le confort anglais, meublaient cette salle
 manger. Il va de soi que tous les objets fragiles,  demi
engags dans des entailles spciales, ainsi que cela se fait 
bord des navires, taient  l'abri des chocs, mme sur les plus
mauvaises routes, si notre train tait jamais forc de s'y
aventurer.

La porte,  l'arrire de la salle  manger, donnait accs sur un
couloir, qui aboutissait  un balcon postrieur, galement
recouvert d'une seconde vrandah. Le long de ce couloir taient
amnages quatre chambres, claires latralement, contenant un
lit, une toilette, une armoire, un divan, et disposes comme les
cabines des plus riches paquebots transatlantiques. La premire de
ces chambres,  gauche, tait occupe par le colonel Munro; la
seconde,  droite, par l'ingnieur Banks. La chambre du capitaine
Hod faisait suite,  droite,  celle de l'ingnieur; la mienne, 
gauche,  celle du colonel Munro.

Le second char, long de douze mtres, possdait, comme le premier,
un balcon  vrandah, qui s'ouvrait sur une large cuisine,
flanque latralement de deux offices, et munie de tout son
matriel. Cette cuisine communiquait avec un couloir qui s'vasait
en quadrilatre dans sa partie centrale, et formait pour le
personnel de l'expdition une seconde salle  manger, claire par
une claire-voie du plafond. Aux quatre angles, taient disposes
quatre cabines, occupes par le sergent Mac Neil, le mcanicien,
le chauffeur et l'ordonnance du colonel Munro; puis,  l'arrire,
deux autres cabines, l'une destine au cuisinier, l'autre au
brosseur du capitaine Hod; plus, d'autres chambres, servant
d'armurerie, de glacire, de compartiment de bagages, etc., et
s'ouvrant sur le balcon  vrandah de l'arrire.

On le voit, Banks avait intelligemment et confortablement dispos
les deux habitations roulantes de Steam-House. Elles pouvaient
tre chauffes, pendant l'hiver, au moyen d'un appareil dont l'air
chaud, fourni par la machine, circulait  travers les chambres,
sans compter deux petites chemines, installes dans le salon et
la salle  manger. Nous tions donc en mesure de braver les
rigueurs de la saison froide, mme sur les premires pentes des
montagnes du Thibet.

L'importante question des provisions n'avait pas t nglige, on
le pense bien, et nous emportions, en conserves de choix, de quoi
nourrir pendant un an tout le personnel de l'expdition. Ce dont
nous avions le plus abondamment, c'taient des botes de viandes
conserves des meilleures marques, principalement du boeuf bouilli
et du boeuf en daube, et des pts de ces mourghis, ou poulets,
dont la consommation est si considrable dans toute la pninsule
indienne.

Le lait ne devait pas, non plus, nous manquer pour le djeuner du
matin, qui prcde le djeuner srieux, ni le bouillon pour le
tiffin, qui prcde le dner du soir, grce aux prparations
nouvelles qui permettent de les transporter au loin  l'tat
concentr.

Aprs avoir t soumis  l'vaporation, de manire  prendre une
consistance pteuse, le lait est enferm dans des botes
hermtiquement closes, d'une contenance de quatre cent cinquante
grammes, qui peuvent fournir trois litres de liquide, en les
aditionnant d'un quintuple poids d'eau. Dans ces conditions, il
est identique par sa composition au lait normal et de bonne
qualit. Mme rsultat pour le bouillon, qui, aprs avoir t
conserv par des moyens analogues et rduit en tablettes, donne
par dissolution d'excellents potages.

Quant  la glace, d'un emploi si utile sous ces chaudes latitudes,
il nous tait facile de la produire, en peu d'instants, au moyen
de ces appareils Carr, qui provoquent l'abaissement de la
temprature par l'vaporation du gaz ammoniac liqufi. Un des
compartiments d'arrire tait mme dispos comme une glacire, et
soit par l'vaporation de l'ammoniaque, soit par la volatilisation
de l'ther mthylique, le produit de nos chasses pouvait tre
indfiniment conserv, grce  l'application des procds dus  un
Franais, mon compatriote Ch. Tellier. C'tait l, on en
conviendra, une ressource prcieuse, qui devait mettre  notre
disposition, en toutes circonstances, des aliments de la meilleure
qualit.

En ce qui concerne les boissons, la cave en tait bien fournie.
Vins de France, bires diverses, eau-de-vie, arak, occupaient des
places spciales et en quantit suffisante pour les premiers
besoins.

Il faut remarquer, d'ailleurs, que notre itinraire ne devait pas
nous carter sensiblement des provinces habites de la pninsule.
L'Inde n'est pas un dsert, il s'en faut.  la condition de ne
point mnager les roupies, il est ais de s'y procurer, non
seulement le ncessaire, mais aussi le superflu. Peut-tre,
lorsque nous hivernerions dans les rgions septentrionales,  la
base de l'Himalaya, serions-nous rduits  nos seules ressources.
Dans ce cas encore, il serait facile de faire face  toutes les
exigences d'une existence confortable. L'esprit pratique de notre
ami Banks avait tout prvu, et l'on pouvait se reposer sur lui du
soin de nous ravitailler en route.

En somme, voici quel est l'itinraire de ce voyage,--itinraire
qui fut arrt en principe, sauf les quelques modifications que
des circonstances imprvues pouvaient y apporter:

Partir de Calcutta en suivant la valle du Gange jusqu'
Allahabad, s'lever  travers le royaume d'Oude de manire 
gagner les premires rampes du Thibet, camper pendant quelques
mois, tantt en un endroit, tantt en un autre, en donnant au
capitaine Hod toute facilit pour organiser ses chasses, puis
redescendre jusqu' Bombay.

C'tait prs de neuf cents lieues  faire. Mais notre maison et
tout son personnel voyageaient avec nous. Dans ces conditions, qui
se refuserait  faire plusieurs fois le tour du monde?


CHAPITRE VI
Premires tapes.

Le 6 mai, ds l'aube, j'avais quitt l'htel Spencer, l'un des
meilleurs de Calcutta, o je demeurais depuis mon arrive dans la
capitale de l'Inde. Cette grande cit n'avait plus maintenant de
secrets pour moi. Promenades du matin,  pied, pendant les
premires heures du jour; promenades du soir, en voiture, dans le
Strand, jusqu' l'esplanade du fort William, au milieu des
splendides quipages des Europens qui croisent assez
ddaigneusement les non moins splendides voitures des gros et gras
babous indignes; excursions  travers ces curieuses rues
marchandes, qui portent trs justement le nom de bazars; visites
aux champs d'incinration des morts, sur les bords du Gange, aux
jardins botaniques du naturaliste Hooker,  madame Kli,
l'horrible femme  quatre bras, cette farouche desse de la mort,
qui se cache dans un petit temple de l'un de ces faubourgs, dans
lesquels se ctoient la civilisation moderne et la barbarie
native, c'tait fait. Contempler le palais du vice-roi, qui
s'lve prcisment en face de l'htel Spencer; admirer le curieux
palais de Chowringhi Road et le Town-Hall, consacr  la mmoire
des grands hommes de notre poque; tudier en dtail
l'intressante mosque d'Hougly; courir le port, encombr des plus
beaux btiments de commerce de la marine anglaise; dire enfin
adieu aux arghilas, adjudants ou philosophes,--ces oiseaux ont
tant de noms!--qui sont chargs de nettoyer les rues et de tenir
la ville dans un parfait tat de salubrit, cela tait fait aussi,
et je n'avais plus qu' partir.

Donc, ce matin-l, un palki-ghari, sorte de mauvaise voiture 
deux chevaux et  quatre roues,--indigne de figurer parmi les
confortables produits de la carrosserie anglaise,--vint me
prendre sur la place du Gouvernement et m'eut bientt dpos  la
porte du bungalow du colonel Munro.

 cent pas en dehors du faubourg, notre train nous attendait. Il
n'y avait plus qu' emmnager,--c'est le mot.

Il va sans dire que nos bagages avaient t pralablement dposs
dans leur compartiment spcial. Nous n'emportions d'ailleurs que
le ncessaire. Seulement, en fait d'armes, le capitaine Hod
n'avait pas pens que l'indispensable pt comprendre moins de
quatre carabines Enfield,  balles explosibles, quatre fusils de
chasse, deux canardires, sans compter un certain nombre de fusils
et de revolvers,--de quoi armer tout notre monde. Cet attirail
menaait plus les fauves que le simple gibier comestible, mais on
n'et pas fait entendre raison  ce sujet au Nemrod de
l'expdition.

Il tait enchant d'ailleurs, le capitaine Hod! Le plaisir
d'arracher son colonel  la solitude de sa retraite, la joie de
partir pour les provinces septentrionales de l'Inde dans un
quipage sans pareil, la perspective d'exercices ultra-cyngtiques
et d'excursions dans les rgions himalayennes, tout cela
l'animait, le surexcitait, se manifestait par d'interminables
interjections et des poignes de main  vous briser les os.

L'heure du dpart avait sonn. La chaudire tait en pression, la
machine prte  fonctionner. Le mcanicien se tenait  son poste,
la main sur le rgulateur. Le coup de sifflet rglementaire fut
lanc.

En route! s'cria le capitaine Hod, en agitant son chapeau, Gant
d'Acier, en route!

Le Gant d'Acier, ce nom que notre enthousiaste ami venait de
donner au merveilleux moteur de notre train, il le mritait bien,
et ce nom lui resta.

Un mot sur le personnel de l'expdition, qui occupait la seconde
maison roulante:

Le mcanicien Storr, un Anglais, appartenait  la Compagnie du
Great Southern of India, qu'il avait quitte depuis quelques
mois seulement. Banks, qui le connaissait et le savait fort
capable, l'avait fait entrer au service du colonel Munro. C'tait
un homme de quarante ans, ouvrier habile, trs entendu aux choses
de son mtier, et qui devait nous rendre de grands services.

Le chauffeur s'appelait Klouth. Il tait de cette classe
d'Indous, si recherchs par les Compagnies de chemins de fer, qui
peuvent impunment supporter cette chaleur tropicale des Indes,
double de la chaleur de leur chaudire. Il en est de mme des
Arabes auxquels les Compagnies de transports maritimes confient le
service des chaufferies pendant la traverse de la mer Rouge. Ces
braves gens se contentent tout au plus de bouillir, l o des
Europens rtiraient en quelques instants. Bon choix galement.

L'ordonnance du colonel Munro tait un Indou g de trente-cinq
ans, Gourgkah de race, nomm Gomi. Il appartenait  ce rgiment
qui, pour faire acte de bonne discipline, accepta l'usage des
nouvelles munitions, dont l'emploi fut l'occasion premire ou tout
au moins le prtexte de la rvolte des Cipayes. Petit, leste, bien
dcoupl, d'un dvouement  toute preuve, il portait encore
l'uniforme noir de la brigade des rifles, auquel il tenait comme
 sa propre peau.

Le sergent Mac Neil et Gomi taient, de corps et d'me, les deux
fidles du colonel Munro.

Aprs s'tre battus  ses cts dans toutes les guerres de l'Inde,
aprs l'avoir aid dans ses infructueuses tentatives pour
retrouver Nana Sahib, ils l'avaient suivi dans sa retraite et ne
devaient jamais le quitter.

Si Gomi tait l'ordonnance du colonel, Fox,--un Anglais pur
sang, trs gai, trs communicatif,--tait le brosseur du
capitaine Hod, et non moins enrag chasseur que lui. Ce brave
garon n'et pas chang cette situation sociale pour une autre,
quelle qu'elle ft. Sa finesse le rendait digne du nom qu'il
portait: Fox! Renard! mais un renard qui en tait  son
trente-septime tigre,--trois de moins que son capitaine. Il
comptait bien, d'ailleurs, ne pas en rester l.

Il faut citer encore, pour complter le personnel de l'expdition,
notre cuisinier ngre, qui rgnait  la partie antrieure de la
seconde maison entre les deux offices. Franais d'origine, ayant
dj rti et fricass sous toutes les latitudes, monsieur
Parazard,--c'tait son nom,--s'imaginait remplir, non un
vulgaire mtier, mais une fonction de haute importance. Il
pontifiait, vritablement, lorsque sa main se promenait d'un
fourneau  l'autre, distribuant, avec la prcision d'un chimiste,
le poivre, le sel et autres condiments qui relevaient ses
prparations savantes. En somme, comme monsieur Parazard tait
habile et propre, on lui pardonnait volontiers cette vanit
culinaire.

Ainsi donc, sir Edward Munro, Banks, le capitaine Hod et moi,
d'une part, Mac Neil, Storr, Klouth, Gomi, Fox et monsieur
Parazard, de l'autre,--en tout dix personnes,--telle tait
l'expdition qu'emportait vers le nord de la pninsule le Gant
d'Acier avec son train de deux maisons roulantes. N'oublions pas
les deux chiens Phann et Black, dont le capitaine n'en tait plus
 apprcier les qualits dans ses chasses au gibier de poil et de
plume.

Le Bengale est peut-tre, sinon la plus curieuse, du moins la plus
riche des prsidences de l'Indoustan. Ce n'est videmment pas le
pays proprement dit des rajahs, qui embrasse plus spcialement le
centre de ce vaste royaume; mais cette province s'tend sur un
territoire trs peupl, qui peut tre considr comme le vrai pays
des Indous. Elle se dveloppe, au nord, jusqu'aux infranchissables
frontires de l'Himalaya, et notre itinraire allait nous
permettre de la couper obliquement.

Aprs discussion au sujet des premires tapes, nous nous tions
tous rallis  ce projet: remonter pendant quelques lieues
l'Hougly, celui des bras du Gange qui arrose Calcutta, laisser sur
la droite la ville franaise de Chandernagor, de l suivre la
ligne du chemin de fer jusqu' Burdwan, puis prendre de biais 
travers le Bhar, de manire  retrouver le Gange  Bnars.

Mes amis, avait dit le colonel Munro, je vous abandonne
absolument la direction du voyage... Dcidez sans moi. Tout ce que
vous ferez sera bien fait.

--Mon cher Munro, rpondit Banks, il convient, cependant, que tu
donnes ton avis...

--Non, Banks, reprit le colonel, je t'appartiens, et n'ai
vraiment pas de prfrence  visiter une province plutt qu'une
autre. Une seule question, cependant: lorsque vous aurez atteint
Bnars, quelle direction comptez-vous suivre?

--La direction du nord! s'cria imptueusement le capitaine Hod,
la route qui remonte directement jusqu'aux premires rampes de
l'Himalaya  travers le royaume d'Oude!

--Eh bien, mes amis,  ce moment... rpondit le colonel Munro,
peut-tre vous demanderai-je de... Mais nous en parlerons
lorsqu'il sera temps. Jusque-l, allez comme bon vous semble!

Cette rponse de sir Edward Munro ne laissa pas de m'tonner
quelque peu. Quelle tait donc sa pense? N'avait-il consenti 
entreprendre ce voyage qu'avec l'ide que le hasard le servirait
peut-tre mieux que sa volont n'avait pu le faire? Se disait-il
que si Nana Sahib n'tait pas mort, il parviendrait peut-tre  le
retrouver dans le nord de l'Inde? Avait-il enfin conserv quelque
esprance de pouvoir se venger encore? Pour moi, j'avais comme un
pressentiment que quelque arrire-pense guidait le colonel Munro,
et il me sembla que le sergent Mac Neil devait tre dans le secret
de son matre.

Pendant les premires heures de cette matine, nous avions pris
place dans le salon de Steam-House. La porte et les deux fentres
de la vrandah taient ouvertes, et la punka, en agitant l'air,
rendait la temprature plus supportable.

Le Gant d'Acier tait maintenu au pas par le rgulateur de Storr.
Une petite lieue  l'heure, c'tait tout ce que lui demandaient,
pour le moment, des voyageurs soucieux de voir le pays qu'ils
traversaient.

Au sortir des faubourgs de Calcutta, nous avions t suivis par un
certain nombre d'Europens, qu'merveillait notre quipage, et par
une foule d'Indous qui le considraient avec une sorte
d'admiration mle de crainte. Cette foule s'tait peu  peu
claircie, mais nous n'chappions pas  l'bahissement des
passants qui prodiguaient leurs wahs! wahs! admiratifs. Il va
sans dire que toutes ces interjections taient moins pour les deux
superbes chars que pour le gigantesque lphant qui les tranait
en vomissant des tourbillons de vapeur.

 dix heures, la table fut dresse dans la salle  manger, et
moins secous, certainement, que nous ne l'eussions t dans le
compartiment d'un wagon-salon de premire classe, nous fmes
honneur au djeuner de monsieur Parazard.

La route que suivait notre train ctoyait alors la rive gauche de
l'Hougly, le plus occidental de ces nombreux bras du Gange, dont
l'ensemble comprend l'inextricable rseau du delta des
Sunderbunds. Toute cette partie du territoire est de formation
alluvionnaire.

Ce que vous voyez l, mon cher Maucler, me dit Banks, c'est une
conqute du fleuve sacr sur le golfe non moins sacr du Bengale.
Affaire de temps. Il n'y a peut-tre pas une parcelle de cette
terre qui ne soit venue des frontires de l'Himalaya, transporte
par le courant du Gange. Le fleuve a peu  peu gren la montagne
pour en composer le sol de cette province, o il s'est mnag un
lit...

--Qu'il abandonne souvent pour un autre! ajouta le capitaine Hod.
Ah! c'est un capricieux, un fantasque, un lunatique, que ce Gange!
On btit une ville sur ses bords, et, quelques sicles plus tard,
la ville est au milieu d'une plaine, ses quais sont  sec, le
fleuve a chang sa direction et son embouchure! Ainsi Rajmahal,
ainsi Gaur, toutes les deux, autrefois, baignes par l'infidle
cours d'eau, et qui maintenant meurent de soif au milieu des
rizires dessches de la plaine!

--Eh! rpondis-je, ne peut-on craindre que pareil sort ne soit
rserv  Calcutta?

--Qui sait?

--Bon! ne sommes-nous pas l! rpliqua Banks. Ce n'est qu'une
question de digues! Si cela est ncessaire, les ingnieurs sauront
bien contenir les dbordements de ce Gange! On lui mettra la
camisole de force!

--Heureusement pour vous, mon cher Banks, rpondis-je, les Indous
ne vous entendent pas parler ainsi de leur fleuve sacr! Ils ne
vous le pardonneraient pas!

--En effet, rpondit Banks, le Gange, c'est un fils de Dieu, s'il
n'est Dieu lui-mme, et rien de ce qu'il fait n'est mal  leurs
yeux!

--Pas mme les fivres, le cholra, la peste qu'il entretient 
l'tat endmique! s'cria le capitaine Hod. Il est vrai que les
tigres et les crocodiles, qui fourmillent dans les Sunderbunds, ne
s'en portent pas plus mal. Au contraire! On dirait, vraiment, que
l'air empest convient  ces animaux-l comme l'air pur d'un
sanitarium aux Anglo-Indiens pendant la saison chaude. Ah! ces
carnassiers!--Fox? dit Hod en se retournant vers son brosseur,
qui desservait la table.

--Mon capitaine? rpondit Fox.

--N'est-ce pas l que tu as tu ton trente-septime?

--Oui, mon capitaine,  deux milles de Port-Canning, rpondit
Fox. C'tait un soir...

--Il suffit, Fox! reprit le capitaine en achevant un grand verre
de grog, je connais l'histoire du trente-septime. Celle du
trente-huitime m'intresserait davantage!

--Le trente-huitime n'est pas encore tu, mon capitaine!

--Tu le tueras, Fox, comme je tuerai, moi, mon quarante et
unime! Dans les conversations du capitaine Hod et de son
brosseur, le mot tigre, on le voit, n'tait jamais prononc.
C'tait inutile. Les deux chasseurs se comprenaient.

Cependant,  mesure que nous avancions, l'Hougly, qui est large de
prs d'un kilomtre devant Calcutta, resserrait peu  peu son lit.
En amont de la ville, ce sont d'assez basses rives que celles qui
contiennent son cours. L, trop souvent, s'engouffrent de
formidables cyclones, qui tendent leurs dsastres sur toute la
province. Quartiers entirement dtruits, centaines de maisons
crases les unes contre les autres, immenses plantations
dvastes, milliers de cadavres jonchant la cit et la campagne,
telles sont les ruines que ces irrsistibles mtores laissent
aprs eux, et dont le cyclone de 1864 a t l'un des plus
terribles exemples.

On sait que le climat de l'Inde comprend trois saisons: la saison
pluvieuse, la saison froide, la saison chaude. Cette dernire est
la plus courte, mais c'est aussi la plus pnible  passer. Mars,
avril et mai sont trois mois particulirement redoutables. Entre
tous, mai est le plus chaud.  cette poque, affronter le soleil,
pendant certaines heures de la journe, c'est risquer sa vie,--
du moins pour les Europens. Il n'est pas rare, en effet, que,
mme  l'ombre, la colonne thermomtrique s'lve  cent six
degrs Fahrenheit (environ 41 centigrades).

Les hommes, dit M. de Valbezen, soufflent alors comme des chevaux
cornards, et, pendant la guerre de rpression, officiers et
soldats taient obligs de recourir aux douches sur la tte afin
de prvenir les congestions.

Toutefois, grce  la marche de Steam-House,  l'agitation de la
couche d'air provoque par les battements de la punka, 
l'atmosphre humide qui circulait  travers les crans de vtiver
frquemment arross, nous ne souffrions pas trop de la chaleur.
D'ailleurs, la saison des pluies, qui dure depuis le mois de juin
jusqu'au mois d'octobre, n'tait pas loigne, et il tait 
craindre qu'elle ft plus dsagrable que la saison chaude. Aprs
tout, dans les conditions o s'oprait notre voyage, nous n'avions
rien de grave  redouter.

Vers une heure de l'aprs-midi, aprs une dlicieuse promenade au
petit pas, qui s'tait faite sans sortir de notre maison, nous
sommes arrivs  Chandernagor.

J'avais dj visit ce coin de territoire,--le seul qui reste 
la France dans toute la prsidence du Bengale. Cette ville,
abrite par le drapeau tricolore et qui n'a pas le droit
d'entretenir plus de quinze soldats pour sa garde personnelle,
cette ancienne rivale de Calcutta pendant les luttes du XVIIIe
sicle, est aujourd'hui bien dchue, sans industrie, sans
commerce, ses bazars abandonns, son fort vide. Peut-tre
Chandernagor aurait-elle repris quelque vitalit, si le railway
d'Allahabad et travers ou tout au moins long ses murs; mais,
devant les exigences du gouvernement franais, la compagnie
anglaise a d faire obliquer sa voie, de manire  contourner
notre territoire, et Chandernagor a perdu l l'unique occasion de
retrouver quelque importance commerciale.

Notre train n'entra donc pas dans la ville. Il s'arrta  trois
milles, sur la route,  l'entre d'un bois de lataniers. Lorsque
le campement eut t organis, on aurait dit un commencement de
village qui venait se fonder en cet endroit. Mais le village tait
mobile, et, ds le lendemain, 7 mai, il reprenait sa marche
interrompue, aprs une nuit calme, passe dans nos confortables
cabines.

Pendant cette halte, Banks avait fait renouveler le combustible.
Bien que la machine et peu consomm, il tenait  ce que le tender
portt toujours sa pleine charge, c'est--dire, en eau, en bois ou
en charbon, de quoi marcher pendant soixante heures.

Cette rgle, le capitaine Hod et son fidle Fox ne manquaient pas
de l'appliquer  eux-mmes, et leur foyer intrieur,--je veux
dire leur estomac, qui offrait une grande surface de chauffe,--
tait toujours muni de ce combustible azot, indispensable pour
faire marcher bien et longtemps la machine humaine.

Cette fois, l'tape devait tre plus longue. Nous allions voyager
deux jours, nous reposer deux nuits, de manire  atteindre
Burdwan et  visiter cette ville pendant la journe du 9.

 six heures du matin, Storr donnait un coup de sifflet aigu,
purgeait ses cylindres, et le Gant d'Acier prenait une allure un
peu plus rapide que la veille.

Pendant quelques heures, nous avions ctoy la voie ferre, qui,
par Burdwan, va rejoindre  Rajmahal la valle du Gange, qu'elle
suit alors jusqu'au del de Bnars. Le train de Calcutta vint 
passer,  grande vitesse. Il semblait nous dfier par les
exclamations admiratives des voyageurs. Nous ne rpondmes pas 
leur dfi. Ils pouvaient aller plus rapidement que nous, mais plus
confortablement, non!

Le pays qui fut travers pendant ces deux jours tait
invariablement plat et, par cela mme, assez monotone. a et l se
balanaient quelques flexibles cocotiers, dont les derniers
chantillons allaient rester en arrire, au del de Burdwan. Ces
arbres, qui appartiennent  la grande famille des palmiers, sont
amis des ctes et aiment  retrouver quelques molcules d'air
marin dans l'atmosphre qu'ils respirent. Aussi, en dehors d'une
zone assez troite qui confine au littoral, ne les rencontre-t-on
plus, et il est inutile de les chercher dans l'Inde centrale. Mais
la flore de l'intrieur n'en est pas moins intressante et varie.

De chaque ct de la route, ce n'tait,  proprement parler, qu'un
immense chiquier de rizires, qui se dessinait  perte de vue. Le
sol tait divis en quadrilatres, endigus comme les marais
salants ou les parcs aux hutres d'un littoral. Mais la couleur
verte dominait, et la rcolte promettait d'tre belle sur cet
humide et chaud territoire, dont les bues indiquaient la
prodigieuse fertilit.

Le lendemain soir,  l'heure dite, avec une exactitude qu'un
express et envie, la machine donnait son dernier coup de vapeur
et s'arrtait aux portes de Burdwan.

Administrativement, cette cit est le chef-lieu d'un district
anglais, mais le district appartient en propre  un maharajah, qui
ne paye pas moins de dix millions d'impts au gouvernement. La
ville est, en grande partie, compose de maisons basses, que
sparent de belles alles d'arbres, cocotiers et arquipiers. Ces
alles taient assez larges pour livrer passage  notre train.
Nous allmes donc camper en un endroit charmant, plein d'ombre et
de fracheur. Ce soir-l, la capitale du maharajah compta un petit
quartier de plus. C'tait notre hameau portatif, notre village de
deux maisons, et nous ne l'aurions pas chang pour tout le
quartier o s'lve le splendide palais d'architecture anglo-indienne
du souverain de Burdwan.

Notre lphant, on le pense, produisit l son effet accoutum,
c'est--dire une sorte de terreur admirative chez tous ces
Bengalis, qui accouraient de toutes parts, tte nue, les cheveux
coups  la Titus, et ayant pour unique vtement, les hommes un
pagne autour des reins, les femmes un sari blanc qui les
enveloppait de la tte aux pieds.

Je n'ai qu'une crainte! dit le capitaine Hod, c'est que le
maharajah ne veuille acheter notre Gant d'Acier, et qu'il en
offre une telle somme, que nous soyons obligs de le vendre  Sa
Hautesse!

--Jamais! s'cria Banks. Je lui fabriquerai un autre lphant,
quand il le voudra, et si puissant qu'il pourra tramer sa capitale
tout entire d'un bout de ses tats  l'autre! Mais le ntre, nous
ne le vendrons  aucun prix, n'est-ce pas, Munro?

-- aucun prix! rpondit le colonel du ton d'un homme que
l'offre d'un million n'aurait pu sduire.

D'ailleurs, l'achat de notre colosse n'eut pas lieu d'tre
discut. Le maharajah n'tait point  Burdwan. La seule visite que
nous remes fut celle de son kmdar, sorte de secrtaire
intime, qui vint examiner notre quipage. Cela fait, ce personnage
nous offrit,--ce qui fut accept volontiers,--d'explorer les
jardins du palais, plants des plus beaux chantillons de la
vgtation tropicale, arross d'eaux vives qui se distribuent en
tangs ou courent en ruisseaux, de visiter le parc, orn de
kiosques fantaisistes du plus charmant effet, tapiss de pelouses
verdoyantes, peupl de chevreuils, de cerfs, de daims,
d'lphants, reprsentants de la faune domestique, et de tigres,
de lions, de panthres, d'ours, reprsentants de la faune sauvage,
logs dans des mnageries superbes.

Des tigres en cage comme des oiseaux, mon capitaine! s'cria Fox.
Si cela ne fait pas piti!

--Oui, Fox! rpondit le capitaine. Si on les consultait, ces
honntes fauves, ils aimeraient mieux rder librement dans les
jungles... mme  porte d'une carabine  balle explosive!

--Ah! comme je comprends cela, mon capitaine! rpondit le
brosseur, en laissant chapper un soupir.

Le lendemain, 10 mai, nous quittions Burdwan. Steam-House, bien
approvisionn, franchissait la voie ferre sur un passage 
niveau, et se dirigeait directement vers Ramghur, ville situe 
soixante-quinze lieues environ de Calcutta.

Cet itinraire, il est vrai, laissait sur notre droite
l'importante ville de Mourchedabad, qui n'est curieuse ni dans sa
partie indienne, ni dans sa partie anglaise; Monghir, une sorte de
Birmingham de l'Indoustan, perche sur un promontoire qui domine
le cours du fleuve sacr; Patna, la capitale de ce royaume du
Bhar que nous allions traverser obliquement, riche centre de
commerce pour l'opium, et qui tend  disparatre sous
l'envahissement des plantes grimpantes, dont sa flore foisonne.
Mais nous avions mieux  faire: c'tait de suivre une direction
plus mridionale,  deux degrs au-dessous de la valle du Gange.

Pendant cette partie du voyage, le Gant d'Acier fut un peu plus
pouss et soutint un lger trot, qui nous permit d'apprcier
l'excellente installation de nos maisons suspendues. La route
tait belle, d'ailleurs, et se prtait  l'preuve. Les
carnassiers s'effrayaient ils au passage du gigantesque lphant,
vomissant fume et vapeur, cela est possible! En tout cas, au
grand tonnement du capitaine Hod, nous n'en voyions aucun au
milieu des jungles de ce territoire. Au surplus, c'tait  travers
les rgions septentrionales de l'Inde, non dans les provinces du
Bengale, qu'il comptait satisfaire ses instincts de chasseur, et
il ne songeait pas encore  se plaindre.

Le 15 mai, nous tions prs de Ramghur,  cinquante lieues environ
de Burdwan. La moyenne de la vitesse avait t d'une quinzaine de
lieues par douze heures, pas davantage.

Trois jours aprs, le 18, le train s'arrtait, cent kilomtres
plus loin, prs de la petite ville de Chittra.

Aucun incident, n'avait marqu cette premire priode du voyage.
Les journes taient chaudes, mais combien la sieste tait facile
 l'abri des vrandahs! Nous y passions les heures les plus
ardentes dans un farniente dlicieux.

Le soir venu, Storr et Klouth, sous les yeux de Banks,
s'occupaient de nettoyer la chaudire et de visiter la machine.

Pendant ce temps, le capitaine Hod et moi, accompagns de Fox, de
Gomi et des deux chiens d'arrt, nous allions chasser aux
environs du campement. Ce n'tait encore que le petit gibier de
poil et de plume; mais si le capitaine en faisait fi comme
chasseur, il n'en faisait pas fi comme gourmet, et le lendemain, 
son extrme contentement comme  la grande satisfaction de
monsieur Parazard, le menu du repas comptait quelques pices
savoureuses, qui conomisaient nos conserves.

Quelquefois, Gomi et Fox restaient pour faire l'office de
bcherons et de porteurs d'eau. Ne fallait-il pas rapprovisionner
le tender pour la journe du lendemain? Aussi, autant que
possible, Banks choisissait-il les lieux de halte sur les bords
d'un ruisseau,  proximit de quelque bois. Tout ce ravitaillement
indispensable s'oprait sous la direction de l'ingnieur, qui ne
ngligeait aucun dtail.

Puis, lorsque tout tait termin, nous allumions nos cigares,--
d'excellents cherouts de Manille,--et nous fumions en causant
de ce pays que Hod et Banks connaissaient  fond. Quant au
capitaine, ddaignant le vulgaire cigare, il aspirait de ses
vigoureux poumons,  travers un tuyau long de vingt pieds, la
fume aromatise d'un houkah, soigneusement bourr par la main
de son brosseur.

Notre plus grand dsir et t que le colonel Munro nous suivt
pendant ces rapides excursions aux abords du campement.
Invariablement, nous le lui proposions au moment de partir, mais,
invariablement aussi, il dclinait notre offre et restait avec le
sergent Mac Neil. Tous deux, alors, se promenaient sur la route,
allant et venant pendant une centaine de pas. Ils parlaient peu,
mais ils semblaient s'entendre  merveille, et n'avaient plus
besoin d'changer des paroles pour changer des penses. Ils
taient l'un et l'autre entirement absorbs dans ces funestes
souvenirs que rien ne pouvait effacer. Qui sait mme si ces
souvenirs ne se ravivaient pas,  mesure que sir Edward Munro et
le sergent se rapprochaient du thtre de la sanglante
insurrection!

videmment, quelque ide fixe, que nous ne connatrons que plus
tard, et non le simple dsir de ne pas se sparer de nous, avait
engag le colonel Munro  se joindre  cette expdition dans le
nord de l'Inde. Je dois dire que Banks et le capitaine Hod
partageaient ma manire de voir  cet gard. Aussi, tous trois,
non sans une certaine inquitude pour l'avenir, nous nous
demandions si cet lphant d'acier, en courant  travers les
plaines de la pninsule, n'entranait pas tout un drame avec lui.


CHAPITRE VII
Les plerins du Phalgou.

Le Behar formait autrefois l'empire de Magadha. C'tait une sorte
de territoire sacr, au temps des Bouddhistes, et il est encore
couvert de temples et de monastres. Mais, depuis bien des
sicles, les brahmanes ont succd aux prtres de Bouddha. Ils se
sont empars des viharas, ils les exploitent, ils vivent des
produits du culte; les fidles leur arrivent de toutes parts; ils
font concurrence aux eaux sacres du Gange, aux plerinages de
Bnars, aux crmonies de Jaggernaut; enfin, on peut dire que la
contre leur appartient.

Riche pays, avec ses immenses rizires d'un vert meraude et ses
vastes plantations de pavots, avec ses nombreuses bourgades,
perdues dans la verdure, ombrages de palmiers, de manguiers, de
dattiers, de taras, sur lesquels la nature a jet, comme un filet,
un inextricable rseau de lianes. Les routes que suit Steam-House
forment autant de berceaux touffus, dont un sol humide entretient
la fracheur. Nous avanons, la carte sous les yeux, sans jamais
craindre de nous garer. Les hennissements de notre lphant se
mlent aux assourdissants concerts de la gent aile et aux
discordantes criailleries des tribus simiesques. Sa fume enroule
d'paisses volutes aux phnix champtres, aux bananiers, dont les
fruits dors se dtachent comme des toiles au milieu de lgers
nuages. Sur son passage se lvent des voles de ces frles oiseaux
de riz, qui confondent leur plumage blanc avec les blanches
spirales de la vapeur. a et l, des groupes de banians, des
bouquets de pamplemousses, des carrs de dalhs, espces de pois
arborescents que supporte une tige haute d'un mtre, se dtachent
en vigueur, et servent de repoussoirs aux paysages des arrire-plans.

Mais quelle chaleur!  peine un peu d'air humide se propage-t-il 
travers les nattes de vtiver de nos fentres! Les hot winds,--
les vents chauds,--qui se sont chargs de calorique en
caressant la surface des longues plaines de l'ouest, couvrent la
campagne de leur haleine embrase. Il est temps que la mousson de
juin vienne modifier l'tat atmosphrique. Nul ne pourrait
supporter les atteintes de ce soleil de feu, sans tre menac de
quelque suffocation mortelle.

Aussi, la campagne est-elle dserte. Les raots eux-mmes,
quoique bien aguerris  ces jets de rayons embrass, ne pourraient
se livrer aux travaux de culture. La route ombreuse est seule
praticable, et encore  la condition de la parcourir  l'abri de
notre bungalow roulant. Il faut que le chauffeur Klouth soit, je
ne dirai pas de platine, car du platine fondrait, mais de carbone
pur, pour ne pas entrer en fusion devant la grille ardente de sa
chaudire. Non! le brave Indou rsiste. Il s'est fait comme une
seconde nature rfractaire,  vivre sur la plate-forme des
locomotives, en courant les railways de l'Inde centrale!

Le thermomtre, suspendu aux parois de la salle  manger, a marqu
cent six degrs Fahrenheit (4111 centig.) dans la journe du 19
mai. Ce soir-l, nous n'avons pu faire notre hyginique promenade
de l'hawakana. Ce mot signifie proprement manger de l'air,
c'est--dire qu'aprs les touffements produits par une journe
tropicale, on va respirer un peu de l'air tide et pur du soir.
Cette fois, c'est l'atmosphre qui nous aurait dvors.

Monsieur Maucler, me dit le sergent Mac Neil, cela me rappelle
les derniers jours de mars, pendant lesquels sir Hugh Rose, avec
une batterie de deux pices seulement, essayait de faire brche 
l'enceinte de Jansi. Il y avait seize jours que nous avions pass
la Betwa, et, depuis seize jours, les chevaux n'avaient pas t
une seule fois dbrids. Nous nous battions entre d'normes
murailles de granit, autant dire entre les parois de briques d'un
haut fourneau. Dans nos rangs passaient des chitsis qui
portaient de l'eau dans leurs outres, et, tandis que nous faisions
le coup de feu, ils nous la versaient sur la tte, sans quoi nous
serions tombs foudroys. Tenez! Je me souviens! J'tais puis.
Mon crne clatait. J'allais tomber... Le colonel Munro me voit,
et, arrachant l'outre des mains d'un chitsi, il la verse sur
moi... et c'tait la dernire que les porteurs avaient pu se
procurer!... Cela ne s'oublie pas, voyez-vous! Non! goutte de sang
pour goutte d'eau! Alors mme que j'aurais donn tout le mien pour
mon colonel, je serais encore son dbiteur!

--Sergent Mac Neil, demandai-je, ne trouvez-vous pas que, depuis
notre dpart, le colonel Munro a l'air plus proccup que
d'habitude? Il semble que chaque jour...

--Oui, monsieur, rpondit Mac Neil, qui m'interrompit assez
vivement, mais cela n'est que trop naturel! Mon colonel se
rapproche de Lucknow, de Cawnpore, l o Nana Sahib a fait
massacrer... Ah! je ne puis parler de cela sans que le sang ne me
monte  la tte! Peut-tre et-il mieux valu modifier l'itinraire
de ce voyage, et ne pas traverser les provinces que la rvolte a
dvastes! Nous sommes encore trop prs de ces terribles
vnements pour que le souvenir s'en soit affaibli!

--Pourquoi ne pas changer notre route! dis-je alors. Si vous le
voulez, Mac Neil, je vais en parler  Banks, au capitaine Hod...

--Il est trop tard, rpondit le sergent. J'ai lieu de penser,
d'ailleurs, que mon colonel tient  revoir, une dernire fois
peut-tre, le thtre de cette guerre horrible, qu'il veut aller
l o lady Munro a trouv la mort, et quelle mort!

--Si vous le pensez, Mac Neil, rpondis-je, mieux vaut laisser
faire le colonel Munro, et ne rien changer  nos projets. C'est
souvent une consolation et comme un adoucissement  la douleur que
d'aller pleurer sur la tombe de ceux qui nous sont chers...

--Sur la tombe, oui! s'cria Mac Neil. Mais est-ce donc une
tombe, ce puits de Cawnpore, o tant de victimes ont t
prcipites ple-mle! Est-ce l un monument funraire qui nous
rappelle ceux que de pieuses mains entretiennent dans nos
cimetires d'cosse, au milieu des fleurs, sous l'ombre des beaux
arbres, avec un nom, un seul, le nom de celui qui n'est plus! Ah!
monsieur, je crains que la douleur de mon colonel ne soit
pouvantable! Mais, je vous le rpte, il est trop tard maintenant
pour le dtourner de ce chemin. Qui sait s'il ne refuserait pas
ds lors de nous suivre! Oui! laissons aller les choses, et que
Dieu nous conduise!

videmment, Mac Neil, en parlant ainsi, savait  quoi s'en tenir
sur les projets de sir Edward Munro. Mais me disait-il bien tout
et n'tait-ce que le projet de revoir Cawnpore qui avait dcid le
colonel  quitter Calcutta? Quoi qu'il en soit, c'tait maintenant
comme un aimant qui l'attirait vers le thtre o s'tait fait le
dnouement de ce funeste drame!... Il fallait laisser faire!

J'eus alors la pense de demander au sergent s'il avait renonc,
lui, pour son propre compte,  toute ide de vengeance, en un mot
s'il croyait que Nana Sahib ft mort.

Non, me rpondit nettement Mac Neil. Bien que je n'aie aucun
indice sur lequel je puisse fonder mon opinion, je ne crois pas,
je ne peux pas croire que Nana Sahib ait pu mourir sans avoir t
puni de tant de crimes! Non! Et, cependant, je ne sais rien, je
n'ai rien appris!... C'est comme un instinct qui me pousse!... Ah!
monsieur! se faire un but d'une vengeance lgitime, ce serait
quelque chose dans la vie! Fasse le ciel que mes pressentiments ne
me trompent pas, et un jour...

Le sergent n'acheva pas... Son geste indiqua ce que sa bouche
n'avait pas voulu dire. Le serviteur tait  l'unisson du matre!

Lorsque je rapportai le sens de cette conversation  Banks et au
capitaine Hod, tous deux furent d'accord que l'itinraire ne
devait et ne pouvait tre modifi. D'ailleurs, il n'avait jamais
t question de passer par Cawnpore, et, le Gange une fois franchi
 Bnars, nous devions nous lever directement dans le nord, en
traversant la partie orientale des royaumes de l'Oude et du
Rohilkhande. Quoi que pt penser Mac Neil, il n'tait pas certain
que sir Edward Munro voult revoir Lucknow ou Cawnpore, qui lui
rappelleraient tant d'horribles souvenirs; mais enfin, s'il le
voulait, on ne le contrarierait pas sur ce point.

Quant  Nana Sahib? sa notorit tait telle, que si la notice qui
signalait sa rapparition dans la prsidence de Bombay avait dit
la vrit, nous aurions d en entendre parler de nouveau. Mais, 
notre dpart de Calcutta, il n'tait dj plus question du nabab,
et les renseignements recueillis sur notre route donnaient 
penser que l'autorit avait t induite en erreur.

En tout cas, si, par impossible, il y avait l quelque chose de
vrai, si le colonel Munro avait un dessein secret, il pouvait
paratre tonnant que Banks, son plus intime ami, n'en ft pas le
confident, de prfrence au sergent Mac Neil. Mais cela tenait
sans doute, ainsi que le dit Banks,  ce qu'il et tout fait pour
empcher le colonel de se lancer dans de prilleuses et inutiles
recherches, tandis que le sergent devait l'y pousser!

Le 19 mai, vers midi, nous avions dpass la bourgade de Chittra.
Steam-House se trouvait maintenant  quatre cent cinquante
kilomtres de son point de dpart.

Le lendemain, 20 mai,  la nuit tombante, le Gant d'Acier
arrivait, aprs une journe torride, aux environs de Gaya. La
halte se fit sur le bord d'une rivire sacre, le Phalgou, qui est
bien connue des plerins. Les deux maisons s'tablirent sur une
jolie berge, ombrage de beaux arbres,  deux milles  peu prs de
la ville.

Notre intention tait de passer trente-six heures en cet endroit,
c'est--dire deux nuits et un jour, car le lieu tait trs curieux
 visiter, ainsi que je l'ai dit plus haut.

Le lendemain, ds quatre heures du matin, afin d'viter les
chaleurs de midi, Banks, le capitaine Hod et moi, aprs avoir pris
cong du colonel Munro, nous nous dirigions vers Gaya.

On affirme que cent cinquante mille dvots affluent annuellement
dans ce centre des tablissements brahmaniques. En effet, aux
approches de la ville, les chemins taient envahis par un trs
grand nombre d'hommes, de femmes, de vieillards, d'enfants. Tout
ce monde s'en allait processionnellement  travers la campagne,
ayant brav les mille fatigues d'un long plerinage, pour
accomplir ses devoirs religieux.

Banks avait dj visit ce territoire du Behar  l'poque o il
faisait les tudes d'un chemin de fer, qui n'est pas encore en
cours d'excution. Il connaissait donc le pays, et nous ne
pouvions avoir un meilleur guide. Il avait d'ailleurs oblig le
capitaine Hod  laisser au campement tout son attirail de
chasseur. Donc, nulle crainte que notre Nemrod nous abandonnt en
route.

Un peu avant d'arriver  la ville,  laquelle on peut justement
donner le nom de Cit sainte, Banks nous fit arrter devant un
arbre sacr, autour duquel des plerins de tout ge et de tout
sexe se tenaient dans la posture de l'adoration.

Cet arbre tait un ppal, au tronc norme; mais, bien que la
plupart de ses branches fussent dj tombes de vieillesse, il ne
devait pas compter plus de deux  trois cents ans d'existence.
C'est ce que devait constater M. Louis Rousselet, deux ans plus
tard, pendant son intressant voyage  travers l'Inde des Rajahs.

Arbre Boddhi, tel tait, en religion, le nom de ce dernier
reprsentant de la gnration de ppals sacrs, qui ombragrent
cette place mme, pendant une longue srie de sicles, et dont le
premier fut plant cinq cents ans avant l're chrtienne. Il est
probable que, pour les fanatiques prosterns  ses pieds, c'tait
l'arbre mme que Bouddha consacra en ce lieu. Il se dresse
maintenant sur une terrasse en ruines, tout prs d'un temple de
briques, dont l'origine est videmment trs ancienne.

La prsence de trois Europens, au milieu de ces milliers
d'Indous, ne fut pas vue d'un trs bon oeil. On ne nous dit rien,
cependant, mais nous ne pmes arriver jusqu' la terrasse ni
pntrer dans les ruines du temple. Du reste, les plerins les
encombraient, et il et t difficile de se frayer un chemin parmi
eux.

S'il y avait eu l quelque brahmane, dit Banks, notre visite
aurait t plus complte, et nous eussions peut-tre pu visiter
l'difice jusque dans ses profondeurs.

--Comment! rpondis-je, un prtre et t moins svre que ses
propres fidles?

--Mon cher Maucler, rpondit Banks, il n'y a pas de svrit qui
tienne devant l'offre de quelques roupies. Aprs tout, il faut
bien que les brahmanes vivent!

--Je n'en vois pas la ncessit, rpondit le capitaine Hod, qui
avait le tort de ne pas professer pour les Indous, leurs moeurs,
leurs prjugs, leurs coutumes et les objets de leur vnration,
la tolrance que ses compatriotes leur accordent trs justement.

Pour le moment, l'Inde n'tait pour lui qu'un vaste territoire de
chasses rserves, et,  la population des villes ou des
campagnes, il prfrait incontestablement les froces carnassiers
des jungles.

Aprs une station convenable au pied de l'arbre sacr, Banks nous
conduisit sur la route dans la direction de Gaya.  mesure que
nous approchions de la ville sainte, la foule des plerins
s'accroissait. Bientt, dans une claircie de verdure, Gaya nous
apparut sur la cime du rocher qu'elle couronne de ses
constructions pittoresques.

Ce qui attire surtout l'attention des touristes en cet endroit,
c'est le temple de Vishnou. Il est de construction moderne,
puisqu'il a t rebti, voil quelques annes seulement, par la
reine d'Holcar. La grande curiosit de ce temple, ce sont les
empreintes laisses par Vishnou en personne, lorsqu'il daigna
descendre sur la terre pour lutter avec le dmon Maya. La lutte
entre un dieu et un diable ne pouvait tre longtemps douteuse. Le
dmon succomba, et un bloc de pierre, visible dans l'enceinte mme
de Vishnou-Pad, tmoigne, par les profondes empreintes des pieds
de son adversaire, que ce diable avait affaire  forte partie.

Je dis un bloc de pierre visible, et je me hte d'ajouter
visible pour les Indous seulement. En effet, aucun Europen
n'est admis  contempler ces divins vestiges. Peut-tre, pour bien
les distinguer sur la pierre miraculeuse, faut-il une foi robuste,
qui ne se rencontre plus chez les croyants des contres
occidentales. Cette fois, quoiqu'il en et, Banks en fut pour
l'offre de ses roupies. Aucun prtre ne voulut accepter ce qui et
t le prix d'un sacrilge. La somme ne fut-elle pas  la hauteur
d'une conscience de brahmane, je n'oserais dcider ce point.
Toujours est-il que nous ne pmes pntrer dans le temple, et j'en
suis encore  savoir quelle est la pointure de ce doux et beau
jeune homme d'une couleur azure, vtu comme un roi des anciens
temps, clbre par ses dix incarnations, qui reprsente le
principe conservateur oppos  Siva, le farouche emblme du
principe destructeur, et que les Vaichnavas, adorateurs de
Vishnou, reconnaissent comme le premier des trois cent trente
millions de dieux qui peuplent leur mythologie minemment
polythiste.

Mais il n'y avait pas lieu de regretter notre excursion  la ville
sainte, ni au Vishnou-Pad. Dpeindre le ple-mle de temples, la
succession de cours, l'agglomration de viharas qu'il nous fallut
contourner ou traverser pour arriver jusqu' lui, ce serait
impossible. Thse lui-mme, le fil d'Ariane  la main, se serait
perdu dans ce labyrinthe! Nous redescendmes donc le rocher de
Gaya.

Le capitaine Hod tait furieux. Il avait voulu faire un mauvais
parti au brahmane qui nous refusait l'accs du Vishnou-Pad.

Y pensez-vous, Hod? lui avait dit Banks, en le retenant. Ne
savez-vous pas que les Indous regardent leurs prtres, les
brahmanes, non seulement comme des tres d'un sang illustre, mais
aussi comme des tres d'une origine suprieure?

Lorsque nous fmes arrivs  la partie du Phalgou qui baigne le
rocher de Gaya, la prodigieuse agglomration des plerins se
dveloppa largement sous nos regards. L se coudoyaient, dans un
ple-mle sans nom, hommes et femmes, vieillards et enfants,
citadins et ruraux, riches babous et pauvres raots de la plus
infime catgorie, des Vachyas, marchands et agriculteurs, des
Kchatryas, fiers guerriers du pays, des Sudras, misrables
artisans de sectes diffrentes, des parias, qui sont hors la loi,
et dont les yeux souillent les objets qu'ils regardent,--en un
mot, toutes les classes ou toutes les castes de l'Inde, le
Radjoupt vigoureux repoussant du coude le Bengali malingre, les
gens du Pendjab opposs aux mahomtans du Scinde. Les uns sont
venus en palanquins, les autres dans des voitures tranes par les
grands boeufs  bosse. Ceux-ci sont tendus prs de leurs
chameaux, dont la tte viprine s'allonge sur le sol, ceux-l ont
fait la route  pied, et il en arrive encore de toutes les parties
de la pninsule. a et l se dressent des tentes, a et l des
charrettes dteles, a et l des huttes de branches, qui servent
de demeures provisoires  tout ce monde.

Quelle cohue! dit le capitaine Hod.

--Les eaux du Phalgou ne seront pas agrables  boire au coucher
du soleil! fit observer Banks.

--Et pourquoi? demandai-je.

--Parce que ces eaux sont sacres, et que toute cette foule
suspecte va s'y baigner, comme les Gangistes le font dans les eaux
du Gange.

--Sommes-nous donc en aval? s'cria Hod, en tendant la main dans
la direction o se trouvait notre campement.

--Non, mon capitaine, rassurez-vous, rpondit l'ingnieur, nous
sommes en amont.

-- la bonne heure, Banks! Il ne faut pas qu'on abreuve  cette
source impure notre Gant d'Acier! Cependant, nous passions au
milieu de ces milliers d'Indous, entasss sur un espace assez
restreint.

L'oreille tait tout d'abord frappe d'un bruit discordant de
chanes et de sonnettes. C'taient les mendiants qui taisaient
appel  la charit publique.

L fourmillaient des chantillons varis de cette confrrie
truandire, si considrable dans toute la pninsule indienne. La
plupart talaient de fausses plaies, comme les Clopin-Trouillefou
du moyen ge. Mais si les mendiants de profession sont de faux
infirmes pour la plupart, il n'en est pas ainsi des fanatiques. En
effet, il et t difficile de pousser la conviction plus loin.

Des faquirs, des goussans taient l, presque nus, couverts de
cendre; celui-ci, le bras ankylos par une tension prolonge;
celui-l, la main traverse par les ongles de ses propres doigts.

D'autres s'taient impos la condition de mesurer avec leur corps
tout le chemin parcouru depuis leur dpart. S'tendant sur le sol,
se relevant, s'tendant encore, ils avaient fait des centaines de
lieues de cette faon, comme s'ils eussent servi de chane
d'arpenteur.

Ici, des fidles, enivrs par le hang,--opium liquide ml d'une
infusion de chanvre,--taient attachs  des branches d'arbres
par des crocs de fer enfoncs dans leurs paules. Ainsi pendus,
ils tournaient sur eux-mmes jusqu' ce que leur chair vnt 
manquer et qu'ils tombassent dans les eaux du Phalgou.

L, d'autres, en l'honneur de Siva, les jambes perces, la langue
perfore, des flches les traversant d'outre en outre, faisaient
lcher par des serpents le sang qui coulait de leurs plaies.

Tout ce spectacle ne pouvait tre que fort rpugnant pour le
regard d'un Europen. Aussi, avais-je hte de passer, lorsque
Banks, m'arrtant tout d'un coup:

L'heure de la prire! dit-il.

En ce moment, un brahmane parut au milieu de la foule. Il leva la
main droite et la dirigea vers le soleil, que le massif du rocher
de Gaya avait cach jusqu'alors.

Le premier rayon, lanc par l'astre radieux, fut le signal. La
foule,  peu prs nue, entra dans les eaux sacres. Il y eut alors
de simples immersions, comme aux premiers temps du baptme; mais,
je dois le dire, elles ne tardrent pas  se changer en vritables
parties de pleine eau, dont le caractre religieux tait difficile
 saisir. J'ignore si les initis, en rcitant les slocas ou
versets, que, pour un prix convenu, leur dictaient les prtres,
songeaient plus  laver leur corps que leur me. La vrit est
qu'aprs avoir pris de l'eau dans le creux de la main, aprs en
avoir asperg les quatre points cardinaux, ils s'en jetaient
quelques gouttes au visage, comme des baigneurs qui s'amusent dans
les premires lames d'une grve de bains de mer. Je dois ajouter,
d'ailleurs, qu'ils n'oubliaient pas de s'arracher au moins un
cheveu pour chaque pch qu'ils avaient commis. Combien y en
avait-il l qui eussent mrit de sortir chauves des eaux du
Phalgou!

Et tels taient les bats balnaires de ces fidles, tantt
troublant l'eau par leurs subits plongeons, tantt la battant du
talon comme un nageur mrite, que les alligators effrays
s'enfuyaient  la rive oppose. L, d'un oeil glauque fix sur
toute cette foule bruyante qui envahissait leur domaine, ils
regardaient et restaient en ligne, faisant retentir l'air du
claquement de leurs formidables mchoires. Les plerins,
d'ailleurs, ne s'en souciaient pas plus que de lzards
inoffensifs.

Il tait temps de laisser ces singuliers dvots se mettre en tat
d'entrer dans le Kalas, qui est le paradis de Brahma. Nous
remontmes donc la rive du Phalgou, afin de rejoindre le
campement.

Le djeuner nous runit tous  table, et le reste de la journe,
qui avait t extrmement chaude, se passa sans incidents. Le
capitaine Hod, vers le soir, alla battre la plaine environnante et
rapporta quelque menu gibier. Pendant ce temps, Storr, Klouth et
Gomi refaisaient la provision d'eau et de combustible, et
chargeaient le foyer. Il tait, en effet, question de partir au
petit jour.

 neuf heures du soir, nous avions tous regagn nos chambres. Une
nuit trs calme, mais assez obscure, se prparait. D'pais nuages
cachaient les toiles et alourdissaient l'atmosphre. La chaleur
ne perdait rien de son intensit, mme avec le coucher du soleil.

J'eus quelque peine  m'endormir, tant la temprature tait
touffante.  travers ma fentre, que j'avais laisse ouverte, ne
pntrait qu'un air brlant, qui me paraissait trs impropre au
fonctionnement rgulier des poumons.

Minuit arriva, sans que j'eusse trouv un seul instant de repos.
J'avais pourtant la ferme intention de dormir pendant trois ou
quatre heures avant le dpart, mais j'avais aussi le tort de
vouloir commander le sommeil. Le sommeil me fuyait. La volont n'y
peut rien, au contraire.

Il devait tre une heure du matin, environ, lorsque je crus
entendre un sourd murmure, qui se propageait le long des rives du
Phalgou.

L'ide me vint d'abord que, sous l'influence d'une atmosphre trs
sature d'lectricit, quelque vent d'orage commenait  se lever
dans l'ouest. Il serait brlant, sans doute, mais enfin il
dplacerait les couches de l'air, et le rendrait peut-tre plus
respirable.

Je me trompais. La ramure des arbres qui abritaient le campement
gardait une absolue immobilit.

Je passai la tte  travers la baie de ma fentre, et j'coutai.
Le murmure lointain se fit encore entendre, mais je ne vis rien.
La nappe du Phalgou tait entirement sombre, sans aucun de ces
reflets tremblotants qu'eut produits une agitation quelconque de
sa surface. Le bruit ne venait ni de l'eau ni de l'air.

Cependant, je n'aperus rien de suspect. Je me recouchai donc, et,
la fatigue l'emportant, je commenai  m'assoupir.  de certains
intervalles, quelques bouffes de cet inexplicable murmure
m'arrivaient encore, mais je finis par m'endormir tout  fait.

Deux heures aprs, au moment o les premires blancheurs de l'aube
se glissaient  travers les tnbres, je fus brusquement rveill.

On appelait l'ingnieur.

Monsieur Banks?

--Que me veut-on?

--Venez donc. J'avais reconnu la voix de Banks et celle du
mcanicien qui venait d'entrer dans le couloir. Je me levai
aussitt et quittai ma cabine. Banks et Storr taient dj sous la
vrandah de l'avant. Le colonel Munro m'y avait prcd, et le
capitaine Hod ne tarda pas  nous rejoindre. Qu'y a-t-il? demanda
l'ingnieur.

--Regardez, monsieur, rpondit Storr.

Quelques lueurs du jour naissant permettaient d'observer les rives
du Phalgou et une partie de la route qui se dveloppait en avant
sur un espace de plusieurs milles.

Notre surprise fut grande, lorsque nous apermes plusieurs
centaines d'Indous, couchs par groupes, qui encombraient les
berges et le chemin.

Ce sont nos plerins d'hier, dit le capitaine Hod.

--Que font-ils l? demandai-je.

--Ils attendent, sans doute, que le soleil se lve, rpondit le
capitaine, afin de se plonger dans les eaux sacres!

--Non, rpondit Banks. Ne peuvent-ils faire leurs ablutions 
Gaya mme? S'ils s'ont venus ici, c'est que...

--C'est que notre Gant d'Acier a produit son effet habituel!
s'cria le capitaine Hod. Ils auront su qu'un lphant
gigantesque, un colosse, comme ils n'en avaient jamais vu, tait
dans le voisinage, et ils sont venus l'admirer!

--Pourvu qu'ils s'en tiennent  l'admiration! rpondit
l'ingnieur, en secouant la tte.

--Que crains-tu donc, Banks? demanda le colonel Munro.

--Eh! je crains... que ces fanatiques ne barrent le passage et ne
gnent notre marche!

--En tout cas, sois prudent! Avec de tels dvots, on ne saurait
trop prendre de prcautions.

--En effet, rpondit Banks. Puis, appelant le chauffeur:
Klouth, demanda-t-il, les feux sont-ils prts?

--Oui, monsieur.

--Eh bien, allume.

--Oui, allume, Klouth! s'cria le capitaine Hod. Chauffe,
Klouth, et que notre lphant crache  la figure de tous ces
plerins, son haleine de fume et de vapeur!

Il tait alors trois heures et demie du matin. Il ne fallait
qu'une demi-heure, au plus, pour que la machine ft en pression.
Les feux furent aussitt allums, le bois ptilla dans le foyer,
et une fume noire s'chappa de la gigantesque trompe de
l'lphant, dont l'extrmit se perdait dans les branches des
grands arbres.

En ce moment, quelques groupes d'Indous se rapprochrent. Il se
fit un mouvement gnral dans la foule. Notre train fut serr de
plus prs. Aux premiers rangs de ces plerins, on levait les bras
en l'air, on les tendait vers l'lphant, on se courbait, on
s'agenouillait, on se prosternait jusque dans la poussire.
C'tait videmment de l'adoration, porte au plus haut point.

Nous tions donc l, sous la vrandah, le colonel Munro, le
capitaine Hod et moi, assez inquiets de savoir o s'arrterait ce
fanatisme. Mac Neil nous avait rejoints et regardait
silencieusement. Quant  Banks, il tait all prendre place avec
Storr dans la tourelle que portait l'norme animal, et d'o il
pouvait le manoeuvrer  son gr.

 quatre heures, la chaudire ronflait dj. Ce ronflement sonore
devait tre pris par les Indous pour le grondement irrit d'un
lphant d'un ordre surnaturel. En ce moment, le manomtre
indiquait une pression de cinq atmosphres, et Storr laissait fuir
la vapeur par les soupapes, comme si elle et transpir  travers
la peau du gigantesque pachyderme.

Nous sommes en pression, Munro! cria Banks.

--Va, Banks, rpondit le colonel, mais va prudemment et
n'crasons personne! Il faisait presque jour alors. La route qui
longe la rive du Phalgou tait entirement occupe par cette foule
de dvots, peu dispose  nous livrer passage. Dans ces
conditions, aller de l'avant et n'craser personne, ce n'tait pas
chose facile. Banks donna deux ou trois coups de sifflet, auxquels
les plerins rpondirent par des hurlements frntiques. Rangez-vous!
Rangez-vous! cria l'ingnieur, en ordonnant au mcanicien
d'ouvrir un peu le rgulateur. Les mugissements de la vapeur, qui
se prcipitait dans les cylindres, se firent entendre. La machine
s'branla d'un demi-tour de roue. Un puissant jet de fume blanche
s'chappa de la trompe. La foule s'tait un instant carte. Le
rgulateur fut alors ouvert  demi. Les hennissements du Gant
d'Acier s'accrurent, et notre train commena  se mouvoir entre
les rangs presss des Indous, qui ne semblaient pas vouloir lui
faire place. Banks, prenez garde! m'criai-je tout  coup. En me
penchant en dehors de la vrandah, je venais de voir une douzaine
de ces fanatiques se jeter sur la route, avec la volont bien
vidente de se faire craser sous les roues de la lourde machine.
Attention! attention! Retirez-vous, disait le colonel Munro, qui
leur faisait signe de se relever.

--Les imbciles! criait  son tour le capitaine Hod. Ils prennent
notre appareil pour le char de Jaggernaut! Ils veulent se faire
broyer sous les pieds de l'lphant sacr!

Sur un signe de Banks, le mcanicien ferma l'introduction de la
vapeur. Les plerins, tendus en travers du chemin, paraissaient
dcids  ne point se relever. Autour d'eux, la foule fanatise
poussait des cris et les encourageait du geste.

La machine s'tait arrte. Banks ne savait plus que faire et
tait trs embarrass. Tout  coup, une ide lui vint. Nous
allons bien voir! dit-il. Il ouvrit aussitt le robinet des
purgeurs des cylindres, et d'intenses jets de vapeur fusrent au
ras du sol, pendant que l'air retentissait de sifflets stridents.
Hurrah! hurrah! hurrah! s'cria le capitaine Hod. Cinglez-les,
ami Banks, cinglez-les! Le moyen tait bon. Les fanatiques,
atteints par les jets de vapeur, se relevrent en poussant des
cris d'chauds. Se faire craser, bien! Se faire brler, non! La
foule recula et le chemin redevint libre. Le rgulateur fut alors
ouvert en grand, les roues mordirent profondment le sol. En
avant! en avant! cria le capitaine Hod, qui battait des mains et
riait de bon coeur. Et, d'un train plus rapide, le Gant d'Acier,
filant droit sur la route, disparut bientt aux yeux de la foule
bahie, comme un animal fantastique, dans un nuage de vapeur.


CHAPITRE VIII
Quelques heures  Bnars.

La grande route tait maintenant ouverte devant Steam-House,--
cette route qui, par Sasserm, allait nous conduire  la rive
droite du Gange, en face de Bnars.

Un mille au del du campement, la machine ralentie prit une allure
plus modre, soit environ deux lieues et demie  l'heure.
L'intention de Banks tait de camper le soir mme  vingt-cinq
lieues de Gaya, et de passer tranquillement la nuit aux environs
de la petite ville de Sasserm.

En gnral, les routes de l'Inde vitent autant que possible les
cours d'eau, qui ncessitent des ponts, lesquels sont assez
coteux  tablir sur ces terrains de formation alluvionnaire.
Aussi sont-ils encore  construire en beaucoup d'endroits, o il
n'a pas t possible d'empcher une rivire ou un fleuve de barrer
le chemin. Il est vrai, le bac est l, cet antique et rudimentaire
appareil, qui, pour transporter notre train, et t insuffisant,
 coup sr. Fort heureusement, nous pouvions nous en passer.

Prcisment, pendant cette journe, il fallut franchir un
important cours d'eau, la Sne. Cette rivire, alimente au-dessus
de Rhotas par ses affluents du Coput et du Coyle, va se perdre
dans le Gange,  peu prs entre Arrah et Dinapore.

Rien ne fut plus ais que ce passage. L'lphant se transforma
tout naturellement en moteur marin. Il descendit la berge sur une
pente douce, entra dans le fleuve, se maintint  sa surface, et,
de ses larges pattes battant l'eau comme les aubes d'une roue
motrice, il entrana doucement le train, qui flottait  sa suite.

Le capitaine Hod ne se tenait pas de joie.

Une maison roulante! s'criait-il, une maison qui est  la fois
une voiture et un bateau  vapeur! Il ne lui manque plus que des
ailes pour se transformer en appareil volant et franchir l'espace!

--Cela se fera un jour ou l'autre, ami Hod, rpondit srieusement
l'ingnieur.

--Je le sais bien, ami Banks, rpondit non moins srieusement le
capitaine. Tout se fera! Mais ce qui ne se fera pas, ce sera que
l'existence nous soit rendue dans deux cents ans pour voir ces
merveilles! La vie n'est pas gaie tous les jours, et, cependant,
je consentirais volontiers  vivre dix sicles,--par pure
curiosit!

Le soir,  douze heures de Gaya, aprs avoir franchi le magnifique
pont tubulaire qui porte le railway,  quatre-vingts pieds au-dessus
du lit de la Sne, nous campions aux environs de Sasserm.
Il n'tait question que de passer une nuit en cet endroit, pour
refaire le bois et l'eau, et de repartir  l'aube naissante.

Ce programme fut excut de tous points, et le lendemain matin, 22
mai, avant ces heures brlantes que nous rservait l'ardent soleil
de midi, nous avions repris notre route.

Le pays tait toujours le mme, c'est--dire trs riche, trs
cultiv. Tel il apparat aux abords de la merveilleuse valle du
Gange. Je ne parlerai pas des nombreux villages qui se perdent au
milieu des immenses rizires, entre les bouquets de palmiers taras
 l'pais feuillage en vote, sous l'ombrage des manguiers et
autres arbres de magnifique venue. D'ailleurs nous ne nous
arrtions pas. Si, parfois, le chemin tait barr par quelque
charrette, trane au pas lent des zbus, deux ou trois coups de
sifflet la faisaient ranger, et notre train passait, au grand
bahissement des raots.

Pendant cette journe, j'eus le plaisir charmant de voir bon
nombre de champs de ross. En effet, nous n'tions pas loigns de
Ghazipore, grand centre de production de l'eau ou plutt de
l'essence faite avec ces fleurs.

Je demandai  Banks s'il pouvait me donner quelques renseignements
sur ce produit si recherch, qui parat tre le dernier mot de
l'art en matire de parfumerie.

Voici des chiffres, cher ami, me rpondit Banks, et ils vous
montreront combien cette fabrication est coteuse. Quarante livres
de ross sont pralablement soumises  une sorte de distillation
lente sur un feu doux, et le tout donne environ trente livres
d'eau de roses. Cette eau est jete sur un nouveau paquet de
quarante livres de fleurs, dont on pousse la distillation jusqu'au
moment o le mlange est rduit  vingt livres. On expose ce
mlange, pendant douze heures,  l'air frais de la nuit, et, le
lendemain, on trouve, fige  sa surface, quoi? une once d'huile
odorante. Ainsi donc, de quatre-vingts livres de ross,--
quantit qui, dit-on, ne contient pas moins de deux cent mille
fleurs,--on n'a retir finalement qu'une once de liquide. C'est
un vritable massacre! Aussi ne s'tonnera-t-on pas que, mme dans
le pays de production, l'essence de roses cote quarante roupies
ou cent francs l'once.

--Eh! rpondt le capitaine Hod, si pour fabriquer une once
d'eau-de-vie, il fallait quatre-vingts livres de raisin, voil qui
mettrait le grog  un fier prix!

Pendant cette journe, nous emes encore  franchir la Karamnaca,
l'un des affluents du Gange. Les Indous ont fait de cette
innocente rivire une sorte de Styx, sur lequel il ne fait pas
bon, naviguer. Ses bords ne sont pas moins maudits que les bords
du Jourdain ou de la mer Morte. Les cadavres qu'on lui confie,
elle les porte tout droit  l'enfer brahmanique. Je ne discute pas
ces croyances; mais, quant  admettre que l'eau de cette
diabolique rivire soit dsagrable au got et malsaine 
l'estomac, je proteste. Elle est excellente.

Le soir, aprs avoir travers un pays trs peu accident, entre
les immenses champs de pavots et le vaste damier des rizires,
nous campions sur la rive droite du Gange, en face de l'antique
Jrusalem des Indous, la ville sainte de Bnars.

Vingt-quatre heures de halte! dit Banks.

-- quelle distance sommes-nous maintenant de Calcutta? demandai-je
 l'ingnieur.

-- trois cent cinquante milles environ, me rpondit-il, et vous
avouerez, mon cher ami, que nous ne nous sommes aperus ni de la
longueur du chemin ni des fatigues de la route!

Le Gange! Est-il un fleuve dont le nom voque de plus potiques
lgendes, et ne semble-t-il pas que toute l'Inde se rsume en lui?
Est-il au monde une valle comparable  celle qui, pour diriger
son cours superbe, se dveloppe sur un espace de cinq cents lieues
et ne compte pas moins de cent millions d'habitants? Est-il un
endroit du globe o plus de merveilles aient t entasses depuis
l'apparition des races asiatiques? Qu'aurait donc dit du Gange
Victor Hugo, qui a si firement chant le Danube! Oui! on peut
parler haut, quand on a:

_... comme une mer sa houle,_
_Quand sur le globe on se droule,_
_Comme un serpent, et quand on roule_
_De l'occident  l'orient!_

Mais le Gange a sa houle, ses cyclones, plus terribles que les
ouragans du fleuve europen! Lui aussi se droule comme un serpent
dans les plus potiques contres du monde! Lui aussi coule de
l'occident  l'orient! Mais ce n'est pas dans un mdiocre massif
de collines qu'il va prendre sa source! C'est de la plus haute
chane du globe, c'est des montagnes du Thibet qu'il se prcipite
en absorbant tous les affluents de sa route! C'est de l'Himalaya
qu'il descend!

Le lendemain, 23 mai, au soleil levant, la large nappe d'eau
miroitait devant nos yeux. Sur le sable blanc, quelques groupes
d'alligators, de grande taille, semblaient boire les premiers
rayons du jour. Ils taient immobiles, tourns vers l'astre
radieux, comme s'ils eussent t les plus fidles sectateurs de
Brahma. Mais quelques cadavres, qui passaient en flottant, les
arrachrent  leur adoration. Ces cadavres que le courant emporte,
on a dit qu'ils flottent sur le dos quand ce sont des hommes, sur
la poitrine quand ce sont des femmes. Je pus constater qu'il n'y a
rien de vrai dans cette observation. Un instant aprs, les
monstres se jetaient sur cette proie, que leur fournissent
quotidiennement les cours d'eau de la pninsule, et ils
l'entranaient dans les profondeurs du fleuve.

Le chemin de fer de Calcutta, avant de se bifurquer  Allahabad
pour courir sur Delhi, au nord-ouest, et sur Bombay, au sud-ouest,
suit constamment la rive droite du Gange, dont il conomise par sa
rectitude les nombreuses sinuosits.  la station de Mogul-Sera,
dont nous n'tions loigns que de quelques milles, un petit
embranchement se dtache, qui dessert Bnars en traversant le
fleuve, et, par la valle de la Gomti, va jusqu' Jaunpore sur un
parcours d'une soixantaine de kilomtres.

Bnars est donc sur la rive gauche. Mais ce n'tait pas en cet
endroit que nous devions franchir le Gange. C'tait seulement 
Allahabad. Le Gant d'Acier resta donc au campement qui avait t
choisi la veille au soir, 22 mai. Des gondoles taient amarres 
la rive, et prtes  nous conduire  la ville sainte, que je
dsirais visiter avec quelque soin.

Le colonel Munro n'avait rien  apprendre, rien  voir de ces
cits si souvent visites par lui. Cependant, ce jour-l, il eut
un instant la pense de nous accompagner; mais, aprs rflexion,
il se dcida  faire une excursion sur les rives du fleuve, en
compagnie du sergent Mac Neil. En effet, tous deux quittrent
Steam-House, avant mme que nous ne fussions partis. Quant au
capitaine Hod, qui avait dj tenu garnison  Bnars, son
intention tait d'aller voir quelques-uns de ses camarades. Donc,
Banks et moi,--l'ingnieur avait voulu me servir de guide,--
nous fmes les seuls qu'un sentiment de curiosit allait
entraner vers la ville.

Lorsque je dis que le capitaine Hod avait tenu garnison  Bnars,
il faut savoir que les troupes de l'arme royale ne rsident pas
habituellement dans les cits indoues. Leurs casernes sont situes
au milieu de cantonnements, qui, par le fait, deviennent de
vritables villes anglaises. Ainsi  Allahabad, ainsi  Bnars,
ainsi en d'autres points du territoire, o non seulement les
soldats, mais les fonctionnaires, les ngociants, les rentiers, se
groupent de prfrence. Chacune de ces grandes cits est donc
double, l'une avec tout le confort de l'Europe moderne, l'autre
ayant conserv les coutumes du pays et les usages indous dans
toute leur couleur locale!

La ville anglaise annexe  Bnars, c'est Scrole, dont les
bungalows, les avenues, les glises chrtiennes, sont peu
intressants  visiter. L se trouvent aussi les principaux htels
que recherchent les touristes. Scrole est une de ces cits toutes
faites, que les fabricants du Royaume-Uni pourraient expdier dans
des caisses, et que l'on remonterait sur place. Donc, rien de
curieux  voir. Aussi, Banks et moi, aprs nous tre embarqus
dans une gondole, nous traversmes obliquement le Gange, de
manire  prendre tout d'abord une vue d'ensemble de ce magnifique
amphithtre que dcrit Bnars au-dessus d'une haute berge.

Bnars, me dit Banks, est, par excellence, la ville sacre de
l'Inde. C'est la Mecque indoue, et quiconque y a vcu, ne ft-ce
que vingt-quatre heures, est assur d'une part dans les flicits
ternelles. On comprend ds lors quelle affluence de plerins une
telle croyance peut provoquer, et quel nombre d'habitants doit
compter une cit  laquelle Brahma a rserv des immunits de
cette importance.

On donne  Bnars plus de trente sicles d'existence. Elle aurait
donc t fonde  peu prs  l'poque o Troie allait disparatre.
Aprs avoir toujours exerc une trs grande influence, non
politique, mais spirituelle, sur l'Indoustan, elle fut le centre
le plus autoris de la religion bouddhique jusqu'au neuvime
sicle. Une rvolution religieuse s'accomplit alors. Le
brahmanisme dtruisit l'ancien culte. Bnars devint la capitale
des brahmanes, le centre d'attraction des fidles, et l'on affirme
que trois cent mille plerins la visitent annuellement.

L'autorit mtropolitaine a conserv son rajah  la ville sainte.
Ce prince, assez maigrement appoint par l'Angleterre, habite une
magnifique rsidence  Ramnagur, sur le Gange. C'est un
authentique descendant des rois de Kaci, ancien nom de Bnars,
mais il n'a plus aucune influence, et s'en consolerait, si sa
pension n'tait pas rduite  un lakh de roupies,--soit cent
mille roupies, ou deux cent cinquante mille francs environ, qui
constituent  peine l'argent de poche d'un nabab d'autrefois.

Bnars, comme presque toutes les villes de la valle du Gange,
fut touche un instant par la grande insurrection de 1857.  cette
poque, sa garnison se composait du 37e rgiment d'infanterie
native, d'un corps de cavalerie irrgulire, d'un demi-rgiment
sikh. En troupes royales, elle ne possdait qu'une demi-batterie
d'artillerie europenne. Cette poigne d'hommes ne pouvait
prtendre  dsarmer les soldats indignes. Aussi, les autorits
attendirent-elles, non sans impatience, l'arrive du colonel Neil,
qui s'tait mis en route pour Allahabad avec le 10e rgiment de
l'arme royale. Le colonel Neil entra  Bnars avec deux cent
cinquante hommes seulement, et une parade fut ordonne sur le
champ de manoeuvres.

Lorsque les Cipayes eurent t runis, ordre leur fut donn de
dposer les armes. Ils refusrent. La lutte s'engagea entre eux et
l'infanterie du colonel Neil. Aux rvolts se joignirent presque
aussitt la cavalerie irrgulire, puis les Sikhs, qui se crurent
trahis. Mais alors la demi-batterie ouvrit son feu, couvrit les
insurgs de mitraille, et, malgr leur valeur, malgr leur
acharnement, tous furent mis en droute.

Ce combat s'tait livr en dehors de la ville. Au dedans, il n'y
eut qu'une simple tentative d'insurrection des musulmans, qui
hissrent le drapeau vert,--tentative aussitt avorte. Depuis
ce jour, pendant toute la dure de la rvolte, Bnars ne fut plus
trouble, mme aux heures o l'insurrection parut tre triomphante
dans les provinces de l'Ouest.

Banks m'avait donn ces quelques dtails, tandis que notre gondole
glissait lentement sur les eaux du Gange.

Mon cher ami, me dit-il, nous allons visiter Bnars, bien! Mais,
si ancienne que soit cette capitale, vous n'y trouverez aucun
monument qui compte plus de trois cents ans d'existence. Ne vous
en tonnez pas. C'est la consquence des luttes religieuses, dans
lesquelles le fer et le feu ont jou un trop regrettable rle.
Quoi qu'il en soit, Bnars n'en est pas moins une ville curieuse,
et vous ne regretterez pas votre promenade!

Bientt notre gondole s'arrta  bonne distance pour nous
permettre de contempler, au fond d'une baie bleue comme la baie de
Naples, le pittoresque amphithtre des maisons qui s'tagent sur
la colline, et l'entassement des palais, dont tout un massif
menace de s'crouler par suite d'un flchissement de leur base,
incessamment mine par les eaux du fleuve. Une pagode npalaise,
d'architecture chinoise, qui est consacre  Bouddha, une fort de
tours, d'aiguilles, de minarets, de pyramidions, que projettent
les mosques et les temples, domins par la flche d'or du lingam
de Siva et les deux maigres flches de la mosque d'Aureng-Zeb,
couronne ce merveilleux panorama.

Au lieu de dbarquer immdiatement  l'un des ghts ou escaliers
qui relient les rives  la plate-forme des berges, Banks fit
passer la gondole devant les quais, dont les premires assises
baignent dans le fleuve.

Je retrouvai l une reproduction de la scne de Gaya, mais dans un
autre paysage. Au lieu des forts vertes du Phalgou, c'taient les
arrire-plans de la ville sainte qui faisaient le fond du tableau.
Quant au sujet, il tait  peu prs le mme.

En effet, des milliers de plerins couvraient la berge, les
terrasses, les escaliers, et venaient dvotement se plonger dans
le fleuve par triples ou quadruples ranges. Il ne faudrait pas
croire que ce bain fut gratuit. Des gardiens, en turban rouge,
sabre au ct, occupant les dernires marches des ghts,
exigeaient le tribut, en compagnie d'industrieux brahmanes, qui
vendaient des chapelets, des amulettes ou autres ustensiles de
pit.

En outre, il y avait non seulement des plerins qui se baignaient
pour leur propre compte, mais aussi des trafiquants, dont l'unique
commerce tait de puiser  ces eaux sacro-saintes pour les
colporter jusque dans les territoires loigns de la pninsule.
Comme garantie, chaque fiole est marque du sceau des brahmanes.
On peut croire cependant que la fraude s'exerce sur une vaste
chelle, tant l'exportation de ce miraculeux liquide est devenue
considrable.

Peut-tre mme, me dit Banks, toute l'eau du Gange ne suffirait-elle
pas aux besoins des fidles!

Je lui demandai alors si ces baignades n'entranaient pas
souvent des accidents, qu'on ne cherchait gure  prvenir. Il n'y
avait pas l de matres nageurs pour arrter les imprudents qui
s'aventuraient dans le rapide courant du fleuve.

Les accidents sont frquents, en effet, me rpondit Banks, mais
si le corps du dvot est perdu, son me est sauve. Aussi n'y
regarde-t-on pas de trop prs.

--Et les crocodiles? ajoutai-je.

--Les crocodiles, me rpondit Banks, se tiennent gnralement 
l'cart. Tout ce bruit les effraye. Ce ne sont pas ces monstres
qui sont  redouter, mais plutt des malfaiteurs, qui plongent, se
glissent sous les eaux, saisissent les femmes, les enfants, les
entranent et leur arrachent leurs bijoux. On cite mme un de ces
coquins qui, coiff d'une tte mcanique, a longtemps jou le rle
de faux crocodile, et avait gagn une petite fortune  ce mtier,
 la fois profitable et prilleux. En effet, un jour cet intrus a
t dvor par un vritable alligator, et l'on n'a plus retrouv
que sa tte en peau tanne, qui surnageait  la surface du
fleuve.

Du reste, il est aussi de ces enrags fanatiques qui viennent
volontairement chercher la mort dans les flots du Gange, et ils y
mettent mme quelque raffinement. Autour de leur corps est li un
chapelet d'urnes vides, mais dbouches. Peu  peu l'eau pntre
dans ces urnes et les immerge doucement, aux grands
applaudissements des dvots.

Notre gondole nous eut bientt amens devant le Manmenka Ght. L
se superposent en tages les bchers auxquels on a confi les
cadavres de tous les morts qui ont eu quelque souci de la vie
future. La crmation, en ce saint lieu, est recherche avidement
des fidles, et les bchers brlent nuit et jour. Les riches
babous des territoires loigns se font transporter  Bnars, ds
qu'ils se sentent atteints d'une maladie qui ne leur pardonnera
pas. C'est que Bnars est, sans contredit, le meilleur point de
dpart pour le voyage dans l'autre monde. Si le dfunt n'a que
des fautes vnielles  se reprocher, son me, emporte sur ces
fumes du Manmenka, ira droit au sjour des flicits ternelles.
S'il a t grand pcheur, son me, au contraire, devra
pralablement se rgnrer dans le corps de quelque brahmane 
natre. Il faut donc esprer que, pendant cette seconde
incarnation, sa vie ayant t exemplaire, un troisime avatar ne
lui sera pas impos, avant qu'il ne soit dfinitivement admis 
partager les dlices du ciel de Brahma.

Nous consacrmes le reste de la journe  visiter la ville, ses
principaux monuments, ses bazars bords de boutiques sombres,  la
mode arabe. L se vendent principalement de fines mousselines d'un
tissu prcieux, et le kinkb, sorte d'toffe de soie broche
d'or, qui est un des principaux produits de l'industrie de
Bnars. Les rues taient proprement entretenues, mais troites,
comme il convient aux cits que les rayons d'un soleil tropical
frappent presque normalement. Si l'on y trouvait de l'ombre, la
chaleur y tait encore touffante. Je plaignais les porteurs de
notre palanquin, qui, cependant, ne semblaient pas trop se
plaindre.

D'ailleurs, ces pauvres diables avaient l une occasion de gagner
quelques roupies, et cela suffisait  leur donner force et
courage. Mais il n'en tait pas ainsi d'un certain Indou, ou
plutt un Bengali,  l'oeil vif,  la physionomie ruse, qui, sans
trop chercher  s'en cacher, nous suivit pendant toute notre
excursion.

En dbarquant sur le quai du Manmenka Ght, j'avais, en causant
avec Banks, prononc  voix haute le nom du colonel Munro. Le
Bengali, qui regardait accoster notre gondole, n'avait pu
s'empcher de tressaillir. Je n'y avais pas fait attention plus
qu'il ne convenait, mais ce souvenir me revint, lorsque je
retrouvai cette espce d'espion incessamment attach  nos pas. Il
ne nous quittait que pour se retrouver devant ou derrire,
quelques instants plus tard. tait-ce un ami ou un ennemi? je ne
savais, mais c'tait un homme pour qui le nom du colonel Munro, 
coup sr, n'tait pas indiffrent.

Notre palanquin ne tarda pas  s'arrter au bas du large escalier
de cent marches qui monte du quai  la mosque d'Aureng-Zeb.

Autrefois, les dvots ne gravissaient qu' genoux cette sorte de
_Santa Scala_,  l'imitation des fidles de Rome. C'tait alors le
temple de Vishnou qui se dressait  cette place, auquel s'est
substitue la mosque du conqurant.

J'aurais aim  contempler Bnars du haut de l'un des minarets de
cette mosque, dont la construction est regarde comme un tour de
force architectural. Hauts de cent trente-deux pieds, ils ont 
peine le diamtre d'une simple chemine d'usine, et pourtant, un
escalier tournant se dveloppe dans leur ft cylindrique; mais il
n'est plus permis d'y monter, et non sans raison. Dj ces deux
minarets s'cartent sensiblement de la verticale, et, moins dous
de vitalit que la tour de Pis, ils finiront par tomber quelque
jour.

En quittant la mosque d'Aureng-Zeb, je retrouvai le Bengali qui
nous attendait  la porte. Cette fois, je le regardai fixement, et
il baissa les yeux. Avant d'attirer l'attention de Banks sur cet
incident, je voulus voir si la conduite quivoque de cet individu
persisterait, et je ne dis rien.

C'est par centaines que les pagodes et les mosques se comptent
dans cette merveilleuse ville de Bnars. Il en est de mme de ces
splendides palais, dont le plus beau, sans contredit, appartient
au roi de Nagpore. Peu de rajahs, en effet, ngligent d'avoir un
pied  terre dans la cit sainte, et ils y viennent  l'poque des
grandes ftes religieuses de Mla.

Je ne pouvais avoir la prtention de visiter tous ces difices
dans le peu de temps dont nous disposions. Je me bornai donc 
rendre visite au temple de Bichshwar, o se dresse le lingam de
Siva. Cette pierre informe, regarde comme une partie du corps du
plus farouche des Dieux de la mythologie indoue, recouvre un
puits, dont l'eau croupissante possde, dit-on, des vertus
miraculeuses. Je vis aussi le Mankarnika, ou la fontaine sacre,
dans laquelle se baignent les dvots pour le plus grand profit des
brahmanes, puis le Mn-Mundir, observatoire bti il y a deux cents
ans par l'empereur Akbar, et dont tous les instruments, d'une
immobilit marmorenne, ne sont que figurs en pierre.

J'avais aussi entendu parler d'un palais des singes, que les
touristes ne manquent pas de visiter  Bnars. Un Parisien devait
naturellement croire qu'il allait se retrouver devant la clbre
cage du Jardin des Plantes, il n'en tait rien.

Ce palais n'est qu'un temple, le Dourga-Khound, situ un peu en
dehors des faubourgs. Il date du IXe sicle, et compte parmi les
plus anciens monuments de la ville. Les singes n'y sont point
enferms dans une cage grille. Ils errent librement  travers les
cours, sautent d'un mur  l'autre, grimpent  la cime d'normes
manguiers, se disputent  grands cris les grains grills, dont ils
sont trs friands, et que les visiteurs leur apportent. L, comme
partout, les brahmanes, gardiens du Dourga-Khound, prlvent une
petite rtribution, qui fait videmment de cette profession une
des plus lucratives de l'Inde.

Il va sans dire que nous tions passablement fatigus par la
chaleur, lorsque, vers le soir, nous songemes  revenir 
Steam-House. Nous avions djeun et dn  Scrole, dans un des
meilleurs htels de la ville anglaise, et, cependant, je dois dire
que cette cuisine nous fit regretter celle de monsieur Parazard.

Lorsque la gondole revint au pied du Gth pour nous ramener  la
rive droite du Gange, je retrouvai une dernire fois le Bengali, 
deux pas de l'embarcation. Un canot, mont par un Indou,
l'attendait. Il s'embarqua. Voulait-il donc passer le fleuve et
nous suivre encore jusqu'au campement? Cela devenait trs suspect.

Banks, dis-je alors,  voix basse, en montrant le Bengali, voici
un espion qui ne nous a pas quitts d'une semelle...

--Je l'ai bien vu, rpondit Banks, et j'ai observ que c'est le
nom du colonel, prononc par vous, qui lui a donn l'veil.

--N'y a-t-il pas lieu?... dis-je alors.

--Non! Laissons-le faire, rpondit Banks. Mieux vaut qu'il ne se
sache pas souponn... D'ailleurs, il n'est dj plus l.

En effet, le canot du Bengali avait dj disparu au milieu des
nombreuses embarcations de toutes formes qui sillonnaient alors
les sombres eaux du Gange. Puis, Banks, se retournant vers notre
marinier: Connais-tu cet homme? lui demanda-t-il d'un ton qui
affectait l'indiffrence.

--Non, c'est la premire fois que je le vois, rpondit le
marinier. La nuit tait venue. Des centaines de bateaux pavoiss,
illumins de lanternes multicolores, remplis de chanteurs et
d'instrumentistes, se croisaient en tous sens sur le fleuve en
fte. De la rive gauche s'levaient des feux d'artifice trs
varis, me rappelant que nous n'tions pas loin du Cleste-Empire,
o ils sont en si grand honneur. Il serait difficile de donner une
description de ce spectacle, qui tait vraiment incomparable. 
quel propos se clbrait cette fte de nuit, qui paraissait
improvise, et  laquelle les Indous de toutes classes prenaient
part, je ne pus le savoir. Au moment o elle finissait, la gondole
avait dj accost l'autre rive. Ce fut donc comme une vision.
Elle n'eut que la dure de ces feux phmres qui illuminrent un
instant l'espace et s'teignirent dans la nuit. Mais l'Inde, je
l'ai dit, rvre trois cents millions de dieux, sous-dieux, saints
et sous-saints de toute espce, et l'anne n'a pas mme assez
d'heures, de minutes et de secondes qui puissent tre consacres 
chacune de ces divinits. Lorsque nous fmes de retour au
campement, le colonel Munro et Mac Neil y taient dj revenus.
Banks demanda au sergent s'il ne s'tait rien produit de nouveau
pendant notre absence. Rien, rpondit Mac Neil.

--Vous n'avez vu rder aucune figure suspecte?

--Aucune, monsieur Banks. Est-ce que vous auriez quelque motif de
souponner...

--Nous avons t espionns pendant notre excursion  Bnars,
rpondit l'ingnieur, et je n'aime pas qu'on nous espionne!

--Cet espion, c'tait...

--Un Bengali, auquel le nom du colonel Munro a donn l'veil.

--Que peut nous vouloir cet homme?

--Je ne sais, Mac Neil. Il faudra veiller!

--On veillera, rpondit le sergent.


CHAPITRE IX
Allahabad.

Entre Bnars et Allahabad la distance est environ de cent trente
kilomtres. La route suit presque invariablement la rive droite du
Gange, entre le railway et le fleuve. Storr s'tait procur du
charbon en briquettes, et il en avait charg le tender. L'lphant
avait donc sa nourriture assure pour plusieurs jours. Bien
nettoy,--j'allais dire bien trill,--propre comme s'il
sortait de l'atelier d'ajustage, il attendait impatiemment le
moment de partir. Il ne piaffait pas, non, sans doute, mais
quelques frmissements de ses roues attestaient la tension des
vapeurs qui emplissaient ses poumons d'acier.

Notre train partit donc de grand matin, le 24, avec une vitesse de
trois  quatre milles  l'heure.

La nuit s'tait passe sans incidents, et nous n'avions pas revu
le Bengali.

Mentionnons ici, une fois pour toutes, que le programme de chaque
journe, comprenant heures du lever, heures du coucher, djeuners,
lunchs, dners, sieste, s'accomplissait avec une exactitude
militaire. L'existence  Steam-House s'coulait aussi
rgulirement que dans le bungalow de Calcutta. Le paysage se
modifiait incessamment  nos regards, sans que notre habitation
et sembl se dplacer. Nous tions absolument faits  cette
nouvelle vie, comme un passager  la vie de bord d'un
transatlantique,--moins la monotonie, car nous n'tions pas
toujours enferms dans un mme horizon de mer.

 onze heures, ce jour-l, apparut dans la plaine un curieux
mausole, d'architecture mongole, qui a t dress en l'honneur de
deux saints personnages de l'Islam, Kassim-Soliman, pre et fils.
Une demi-heure aprs, c'tait l'importante forteresse de Chunar,
dont les pittoresques remparts couronnent un imprenable roc, lev
 pic de cent cinquante pieds au-dessus du Gange.

Il ne fut pas question de faire halte pour visiter cette
forteresse, une des plus importantes de la valle du Gange, situe
de manire  pouvoir conomiser la poudre et les boulets en cas
d'attaque. En effet, toute colonne d'assaut qui chercherait 
atteindre ses murailles, serait crase par une avalanche de
rochers disposs  cet effet.

Au pied s'tend la ville qui porte son nom, et dont les coquettes
habitations disparaissent sous la verdure.

 Bnars, on l'a vu, il existe plusieurs lieux privilgis, qui
sont considrs par les Indous comme les plus sacrs du monde. 
bien compter, on en trouverait des centaines de ce genre,  la
surface de la pninsule. La forteresse Chunar, elle aussi, possde
une de ces miraculeuses stations. L, on vous montre une plaque de
marbre, sur laquelle un dieu quelconque vient rgulirement faire
sa sieste quotidienne. Il est vrai que ce dieu est invisible.
Aussi n'avons-nous pas cherch  le voir.

Le soir, le Gant d'Acier faisait halte prs de Mirzapore pour y
passer la nuit. Si la ville n'est point dpourvue de temples, elle
a des usines aussi, et un port de chargement pour le coton que
produit ce territoire. Ce sera, un jour, une riche cit
commerante.

Le lendemain, 25 mai, vers deux heures aprs midi, nous
franchissions  gu la petite rivire la Tonsa, qui,  cette
poque, n'avait pas un pied d'eau.  cinq heures, tait dpass le
point o se soude le grand embranchement de Bombay  Calcutta.
Presque  l'endroit o la Jumna tombe dans le Gange, nous
admirions le magnifique viaduc en fer, qui mouille ses seize
piles, hautes de soixante pieds, dans les eaux de ce superbe
affluent. Arrivs au pont de bateaux, long d'un kilomtre, qui
runit la rive droite  la rive gauche du fleuve, nous le
traversions sans trop de difficults, et, dans la soire, nous
venions camper  l'extrmit de l'un des faubourgs d'Allahabad.

La journe du 26 devait tre consacre  la visite de cette
importante ville, de laquelle rayonnent les principaux chemins de
fer de l'Indoustan. Elle est assise dans une admirable position,
au milieu du plus riche territoire, entre les deux bras de la
Jumna et du Gange.

La nature a certainement tout fait pour qu'Allahabad soit la
capitale de l'Inde anglaise, le centre du gouvernement, la
rsidence du vice-roi. Il n'est donc pas impossible qu'elle le
devienne un jour, si les cyclones jouent quelques mauvais tours 
Calcutta, la mtropole actuelle. Ce qui est certain, c'est que
quelques bons esprits ont dj entrevu et prvu cette ventualit.
Dans ce grand corps qui s'appelle l'Inde, Allahabad est place l
o est le coeur, comme Paris est au coeur de la France. Il est
vrai que Londres n'est pas au centre du Royaume-Uni, mais aussi
Londres n'a-t-elle pas sur les grandes cits anglaises, Liverpool,
Manchester, Birmingham, la prminence de Paris sur toutes les
autres villes de France.

Et  partir de ce point, demandai-je  Banks, allons-nous marcher
directement dans le nord?

--Oui, rpondit Banks, ou du moins presque directement. Allahabad
est, dans l'ouest, la limite de cette premire partie de notre
expdition.

--Enfin! s'cria le capitaine Hod, les grandes villes, c'est
bien, mais les grandes plaines, les grandes jungles, c'est mieux!
 continuer de suivre ainsi les railways, nous finirions par
rouler dessus, et notre Gant d'Acier passerait  l'tat de simple
locomotive! Quelle dchance!

--Rassurez-vous, Hod, rpondit l'ingnieur, cela n'arrivera pas.
Nous allons nous aventurer bientt sur vos territoires de
prdilection.

--Ainsi, Banks, nous irons droit  la frontire indo-chinoise,
sans traverser Lucknow?

--Mon avis est d'viter cette ville, et surtout Cawnpore, trop
pleine de funestes souvenirs pour le colonel Munro.

--Vous avez raison, rpliquai-je, et nous n'en passerons jamais
assez loin!

--Dites-moi, Banks, demanda le capitaine Hod, pendant votre
visite  Bnars, vous n'avez rien appris sur Nana Sahib?

--Rien, rpondit l'ingnieur. Il est probable que le gouverneur
de Bombay aura t une fois de plus induit en erreur, et que le
Nana n'a jamais reparu dans la prsidence de Bombay.

--C'est probable, en effet, rpondit le capitaine, sans quoi
l'ancien rebelle aurait dj fait parler de lui!

--Quoi qu'il en soit, dit Banks, j'ai hte de quitter cette
valle du Gange, qui a t le thtre de tant de dsastres pendant
l'insurrection des Cipayes, depuis Allahabad jusqu' Cawnpore.
Mais, surtout, que le nom de cette ville ne soit pas plus prononc
devant le colonel que le nom de Nana Sahib! Laissons-le matre de
sa pense.

Le lendemain, Banks voulut encore m'accompagner pendant les
quelques heures que j'allais consacrer  visiter Allahabad.
Peut-tre aurait-il fallu trois jours pour bien voir les trois villes
qui la composent. Mais, en somme, elle est moins curieuse que
Bnars, bien qu'elle compte, elle aussi, parmi les cits saintes.

De la ville indoue, il n'y a rien  dire. C'est une agglomration
de maisons basses, que sparent des rues troites, domines a et
l par des tamarins, qui sont magnifiques.

De la ville anglaise et des cantonnements, rien non plus. Belles
avenues bien plantes, riches habitations, larges places, tous les
lments d'une ville destine  devenir une grande capitale.

Le tout est situ dans une vaste plaine, limite au nord et au sud
par le double cours de la Jumna et du Gange. On l'appelle la
plaine des Aumnes, parce que les princes indous y sont venus de
tout temps faire oeuvres de charit. D'aprs ce que rapporte
M. Rousselet, qui cite un passage de la _Vie de Hionen Thsang_,
il est plus mritoire de donner en ce lieu une pice de monnaie
que cent mille ailleurs.

Le Dieu des chrtiens, lui, ne rend qu'au centuple. C'est cent
fois moins, sans doute, mais il m'inspire plus de confiance.

Un mot du fort d'Allahabad, qui est curieux  visiter. Il est
construit  l'ouest de cette grande plaine des Aumnes, et profile
hardiment ses hautes murailles en grs rouge, dont les projectiles
peuvent, qu'on nous passe l'expression, casser les bras aux deux
fleuves. Au milieu du fort, un palais, devenu un arsenal,
autrefois rsidence prfre du sultan Akbar,--dans un des
coins, le Lt de Froze-Schachs, superbe monolithe de trente-six
pieds, qui supporte un lion,--non loin, un petit temple, que les
Indous, auxquels on refuse l'entre du fort, ne peuvent visiter,
bien qu'il soit un des endroits les plus sacrs du monde: tels
sont les principaux points de la forteresse qui attirent
l'attention des touristes.

Banks m'apprit que le fort d'Allahabad avait aussi sa lgende, qui
rappelle la lgende biblique, relative  la reconstruction du
temple de Salomon,  Jrusalem.

Lorsque le sultan voulut btir le fort d'Allahabad, il parat que
les pierres se montrrent fort rcalcitrantes. Un mur tait-il
construit, il s'croulait aussitt. On consulta l'oracle. L'oracle
rpondit, comme toujours, qu'il fallait une victime volontaire
pour conjurer le mauvais sort. Un Indou s'offrit en holocauste. Il
fut sacrifi, et le fort s'acheva. Cet Indou se nommait Brog, et
voil pourquoi la ville est encore dsigne aujourd'hui sous le
double nom de Brog-Allahabad.

Banks me conduisit ensuite aux jardins de Khoursou, qui sont
clbres et mritent leur clbrit. L, sous l'ombrage des plus
beaux tamarins du monde, s'lvent plusieurs mausoles mahomtans.
L'un d'eux est la dernire demeure du sultan dont ces jardins
portent le nom. Sur l'un des murs en marbre blanc est incruste la
paume d'une main norme. On nous la montra avec une complaisance
qui nous avait manqu pour les empreintes sacres de Gaya.

Il est vrai, ce n'tait pas la trace du pied d'un dieu, mais celle
de la main d'un simple mortel, petit neveu de Mahomet.

Pendant l'insurrection de 1857, le sang ne fut pas plus pargn 
Allahabad qu'aux autres villes de la valle du Gange. Le combat
livr par l'arme royale aux rvolts, sur le champ de manoeuvres
de Bnars, provoqua le soulvement des troupes natives, et, en
particulier, la rvolte du 6e rgiment de l'arme du Bengale. Huit
enseignes furent massacrs, tout d'abord; mais, grce  l'attitude
nergique de quelques artilleurs europens, qui appartenaient au
corps des invalides de Chounar, les Cipayes finirent par dposer
les armes.

Dans les cantonnements, ce fut plus srieux. Les natifs se
soulevrent, les prisons furent ouvertes, les docks furent pills,
les habitations europennes furent incendies. Sur ces
entrefaites, le colonel Neil, aprs avoir rtabli l'ordre 
Bnars, arriva avec son rgiment et cent fusiliers du rgiment de
Madras. Il reprit le pont de bateaux sur les insurgs, enleva les
faubourgs de la ville dans la journe du 18 juin, dispersa les
membres d'un gouvernement provisoire qu'un musulman avait
install, et redevint matre de la province.

Pendant cette courte excursion  Allahabad, Banks et moi nous
observmes avec soin si nous tions suivis comme nous l'avions t
 Bnars. Mais, cette fois, nous ne vmes rien de suspect.

N'importe, me dit l'ingnieur, il faut toujours se dfier!
J'aurais voulu passer incognito, car le nom du colonel Munro est
trop connu des natifs de cette province!

Nous tions de retour  six heures pour le dner. Sir Edward
Munro, qui avait quitt le campement pendant une heure ou deux,
tait de retour et nous attendait. Quant au capitaine Hod, qui
tait all rendre visite  quelques-uns de ses camarades en
garnison dans les cantonnements, il rentrait presque en mme temps
que nous.

J'observai alors et je fis observer  Banks que le colonel Munro
paraissait, non pas plus triste, mais plus soucieux que
d'habitude. Il me semblait surprendre dans ses regards un feu que
les larmes auraient d y avoir noy depuis longtemps!

Vous avez raison, me rpondit Banks, il y a quelque chose! Que
s'est-il donc pass?

--Si vous interrogiez Mac Neil? dis-je.

--Oui, Mac Neil saura peut-tre... Et l'ingnieur, quittant le
salon, alla ouvrir la porte de la cabine du sergent. Le sergent
n'tait pas l. O est Mac Neil? demanda Banks  Gomi, qui se
disposait  nous servir  table.

--Il a quitt le campement, rpondit Gomi.

--Depuis quand?

--Depuis une heure environ, et par ordre du colonel Munro.

--Vous ne savez pas o il est all?

--Non, monsieur Banks, et je ne saurais dire pourquoi il est
parti.

--Il n'y a rien eu de nouveau ici depuis noire dpart?

--Rien. Banks revint, m'apprit l'absence du sergent pour un
motif que personne ne connaissait, et rpta:

Je ne sais ce qu'il y a, mais trs certainement il y a quelque
chose! Attendons.

On se mit  table. Le plus ordinairement, le colonel Munro prenait
part  la conversation pendant les repas. Il aimait  se faire
raconter nos excursions. Il s'intressait  ce que nous avions
fait pendant la journe. J'avais soin de ne jamais lui parler de
ce qui pouvait lui rappeler, mme de loin, l'insurrection des
Cipayes. Je crois qu'il s'en apercevait; mais me tenait-il compte
de ma rserve? Cela, d'ailleurs, ne laissait pas d'tre assez
difficile, lorsqu'il s'agissait de villes, telles que Bnars ou
Allahabad, qui avaient t le thtre de scnes
insurrectionnelles.

Aujourd'hui, et pendant ce dner, je pouvais donc craindre d'tre
oblig de parler d'Allahabad. Crainte vaine. Le colonel Munro
n'interrogea ni Banks ni moi sur l'emploi de notre journe. Il
resta muet pendant toute la dure du repas. Sa proccupation
semblait mme s'accrotre avec l'heure. Il regardait frquemment
vers la route qui conduit aux cantonnements, et je crois mme
qu'il fut plusieurs fois sur le point de se lever de table pour
mieux voir dans cette direction. C'tait videmment le retour du
sergent Mac Neil que sir Edward Munro attendait avec impatience.

Le dner se passa donc assez tristement. Le capitaine Hod
interrogeait Banks du regard, pour lui demander ce qu'il y avait.
Or, Banks n'en savait pas plus que lui.

Lorsque le dner fut achev, le colonel Munro, au lieu de rester 
faire la sieste, suivant son habitude, descendit le marche-pied de
la vrandah, fit quelques pas sur la route, y jeta une dernire
fois un long regard; puis, se retournant vers nous:

Banks, Hod, et vous aussi, Maucler, dit-il, voudriez-vous
m'accompagner jusqu'aux premires maisons des cantonnements?

Nous quittmes immdiatement la table,  la suite du colonel, qui
marchait lentement, sans prononcer une parole.

Aprs avoir fait une centaine de pas, sir Edward Munro s'arrta
devant un poteau qui se dressait sur la droite de la route, et sur
lequel une notice tait affiche.

Lisez, dit-il.

C'tait la notice, vieille de plus de deux mois dj, qui mettait
 prix la tte du nabab Nana Sahib, et dnonait sa prsence dans
la prsidence de Bombay.

Banks et Hod ne purent retenir un geste de dsappointement.
Jusqu'alors, aussi bien  Calcutta que pendant le cours du voyage,
ils taient parvenus  viter que cette notice tombt sous les
yeux du colonel. Un fcheux hasard venait de djouer leurs
prcautions!

Banks, dit sir Edward Munro en saisissant la main de l'ingnieur,
tu connaissais cette notice?

Banks ne rpondit pas.

Tu savais, il y a deux mois, reprit le colonel, que la prsence
de Nana Sahib venait d'tre signale dans la prsidence de Bombay,
et tu ne m'as rien dit!

Banks restait muet, ne sachant que rpondre.

Eh bien, oui, mon colonel, s'cria le capitaine Hod, oui, nous le
savions, mais pourquoi vous le dire? Qui prouve que le fait
qu'annonce cette notice soit vrai, et  quoi bon vous rappeler des
souvenirs qui vous font tant de mal!

--Banks, s'cria le colonel Munro, dont la figure venait comme de
se transformer, as-tu donc oubli que c'est  moi,  moi plus qu'
tout autre, qu'il appartient de faire justice de cet homme! Sache
ceci: si j'ai consenti  quitter Calcutta, c'est que ce voyage
devait me ramener vers le nord de l'Inde, c'est que je n'ai pas
cru, un seul jour,  la mort de Nana Sahib, c'est que je n'ai
jamais oubli mes devoirs de justicier! En partant avec vous, je
n'ai eu qu'une ide, qu'un espoir! J'ai compt, pour me rapprocher
de mon but, sur les hasards du voyage et sur l'aide de Dieu! J'ai
eu raison! Dieu m'a conduit devant cette notice! Ce n'est plus au
nord qu'il faut aller chercher Nana Sahib, c'est au sud! Soit!
J'irai au sud!

Nos pressentiments ne nous avaient donc pas tromps! Il n'tait
que trop vrai! Une arrire-pense, mieux que cela, une ide fixe,
dominait encore, dominait plus que jamais le colonel Munro. Il
venait de nous la dvoiler tout entire.

Munro, rpondit Banks, si je ne t'ai parl de rien, c'est que je
ne croyais pas  la prsence de Nana Sahib dans la prsidence de
Bombay. L'autorit, ce n'est pas douteux, a t trompe une fois
de plus. En effet, cette notice est date du 6 mars, et, depuis
cette poque, rien n'est venu confirmer la nouvelle de
l'apparition du nabab.

Le colonel Munro ne rpondit pas, tout d'abord,  cette
observation de l'ingnieur. Il jeta encore un dernier regard sur
la route. Puis:

Mes amis, dit-il, je vais apprendre ce qu'il en est. Mac Neil est
all  Allahabad, avec une lettre pour le gouverneur. Dans un
instant, je saurai si Nana Sahib a en effet srieusement reparu
dans une des provinces de l'ouest, s'il y est encore ou s'il a
disparu.

--Et s'il y a t vu, si le fait est indubitable, Munro, que
feras-tu? demanda Banks, qui saisit la main du colonel.

--Je partirai! rpondit sir Edward Munro. J'irai partout o, au
nom de la suprme justice, il est de mon devoir d'aller!

--Cela est absolument dcid, Munro?

--Oui, Banks, absolument. Vous continuerez votre voyage sans moi,
mes amis... Ds ce soir, j'aurai pris le train de Bombay.

--Soit, mais tu n'iras pas seul! rpondit l'ingnieur, en se
retournant vers nous. Nous t'accompagnerons, Munro!

--Oui! oui! mon colonel! s'cria le capitaine Hod. Nous ne vous
laisserons pas partir sans nous! Au lieu de chasser les fauves, eh
bien! nous chasserons les coquins!

--Colonel Munro, ajoutai-je, vous me permettrez de me joindre au
capitaine et  vos amis!

--Oui, Maucler, rpondit Banks, et, ds ce soir, nous aurons tous
quitt Allahabad...

--Inutile! dit une voix grave. Nous nous retournmes. Le sergent
Mac Neil tait devant nous, un journal  la main. Lisez, mon
colonel, dit-il. Voici ce que le gouverneur m'a dit de mettre sous
vos yeux.

Et sir Edward Munro lut ce qui suit:

Le gouverneur de la prsidence de Bombay porte  la connaissance
du public que la notice du 6 mars dernier, concernant le nabab
Dandou-Pant, doit tre considre comme n'ayant plus d'objet.
Hier, Nana Sahib, attaqu dans les dfils des monts Sautpourra,
o il s'tait rfugi avec sa troupe, a t tu dans la lutte. Il
n'y a aucun doute possible sur son identit. Il a t reconnu par
des habitants de Cawnpore et de Lucknow. Un doigt lui manquait 
la main gauche, et l'on sait que Nana Sahib avait fait
l'amputation de l'un de ses doigts, au moment o, par de fausses
obsques, il voulut faire croire  sa mort. Le royaume de l'Inde
n'a donc plus rien  craindre des manoeuvres du cruel nabab qui
lui a cot tant de sang.

Le colonel Munro avait lu ces lignes d'une voix sourde; puis, il
laissa tomber le journal.

Nous nous taisions. La mort de Nana Sahib, indiscutable cette
fois, nous dlivrait de toute crainte dans l'avenir.

Le colonel Munro, aprs quelques minutes de silence, passa sa main
sur ses yeux comme pour effacer d'affreux souvenirs. Puis:

Quand devons-nous quitter Allahabad? demanda-t-il.

--Demain, au point du jour, rpondit l'ingnieur.

--Banks, reprit le colonel Munro, ne pouvons-nous nous arrter
quelques heures  Cawnpore?

--Tu veux?...

--Oui, Banks, je voudrais... je veux revoir encore une fois...
une dernire fois Cawnpore!

--Nous y serons dans deux jours! rpondit simplement l'ingnieur.

--Et aprs?... reprit le colonel Munro.

--Aprs?... rpondit Banks, nous continuerons notre expdition
vers le nord de l'Inde!

--Oui!... au nord! au nord!... dit le colonel d'une voix qui me
remua jusqu'au fond du coeur.

En vrit, il tait  croire que sir Edward Munro conservait
encore quelque doute sur l'issue de cette dernire lutte entre
Nana Sahib et les agents de l'autorit anglaise. Avait-il raison
contre ce qui semblait tre l'vidence mme?

L'avenir nous l'apprendra.


CHAPITRE X
Via Dolorosa.

Le royaume d'Oude tait autrefois un des plus importants de la
pninsule, et, aujourd'hui, c'est encore l'un des plus riches de
l'Inde. Il eut des souverains, ceux-ci forts, ceux-l faibles. La
faiblesse de l'un d'eux, Wajad-Ali-Schah, amena l'annexion de son
royaume au domaine de la Compagnie, le 6 fvrier 1857. On le voit,
c'tait quelques mois  peine avant le dbut de l'insurrection, et
c'est prcisment sur ce territoire que furent commis les plus
affreux massacres, suivis des plus terribles reprsailles.

Deux noms de villes sont rests tristement clbres depuis cette
poque, Lucknow et Cawnpore.

Lucknow est la capitale, Cawnpore est l'une des principales cits
de l'ancien royaume.

C'est  Cawnpore que voulait aller le colonel Munro, et c'est l
que nous arrivmes dans la matine du 29 mai, aprs avoir suivi la
rive droite du Gange,  travers une plaine plate o s'talaient
d'immenses champs d'indigotiers. Pendant deux jours, le Gant
d'Acier avait march avec une vitesse moyenne de trois lieues 
l'heure, franchissant ainsi les deux cent cinquante kilomtres qui
sparent Cawnpore d'Allahabad.

Nous tions alors  prs de mille kilomtres de Calcutta, notre
point de dpart.

Cawnpore est une ville de soixante mille mes environ. Elle occupe
sur la rive droite du Gange une bande de terrain longue de cinq
milles. Il s'y trouve un cantonnement militaire, dans lequel sont
caserns sept mille hommes.

Le touriste chercherait en vain, dans cette cit, quelque monument
digne d'attirer son attention, bien qu'elle soit de trs ancienne
origine et antrieure, dit-on,  l're chrtienne. Aucun sentiment
de curiosit ne nous et donc amens  Cawnpore. La volont seule
de sir Edward Munro nous y avait conduits.

Dans la matine du 30 mai, nous avions quitt notre campement.
Banks, le capitaine Hod et moi, nous suivions le colonel et le
sergent Mac Neil le long de cette voie douloureuse, dont sir
Edward Munro avait voulu refaire une dernire fois les stations.

Voici ce qu'il faut savoir, et ce que je vais dire brivement, en
rapportant le rcit que Banks m'avait fait.

Cawnpore, qui tait garnie de troupes trs sres au moment de
l'annexion du royaume d'Oude, ne comptait plus au dbut de
l'insurrection que deux cent cinquante soldats de l'arme royale
contre trois rgiments natifs d'infanterie, les 1er, 53e et 56e,
deux rgiments de cavalerie et une batterie d'artillerie de
l'arme du Bengale. En outre, il s'y trouvait un nombre assez
considrable d'Europens, employs, fonctionnaires, ngociants,
etc. plus, huit cent cinquante femmes et enfants du 32e rgiment
de l'arme royale, qui tenait garnison  Lucknow.

Depuis plusieurs annes, le colonel Munro habitait Cawnpore. Ce
fut l qu'il connut la jeune fille dont il fit sa femme.

Mis Laurence Honlay tait une jeune Anglaise charmante,
intelligente, d'un caractre plein d'lvation, d'un coeur noble,
d'une nature hroque, digne d'tre aime d'un homme comme le
colonel, qui l'admirait et l'adorait. Elle habitait avec sa mre
un bungalow aux environs de la ville, et ce fut l, en 1855,
qu'Edward Munro l'pousa.

Deux ans aprs son mariage, en 1857, lorsque les premiers actes
de la rvolte clatrent  Mirt, le colonel Munro dut rejoindre
son rgiment, sans perdre un jour. Il fut donc oblig de laisser
sa femme et sa belle-mre  Cawnpore, en leur recommandant de
faire immdiatement leurs prparatifs de dpart pour Calcutta. Le
colonel Munro pensait que Cawnpore n'tait pas sre, hlas! et les
faits n'avaient par la suite que trop justifi ses pressentiments.

Le dpart de Mrs. Honlay et de lady Munro prouva des retards qui
eurent des consquences funestes. Les malheureuses femmes furent
surprises par les vnements et ne purent quitter Cawnpore.

La division tait alors commande par le gnral sir Hugh
Wheeler, soldat droit et loyal, qui devait tre bientt victime
des astucieuses manoeuvres de Nana Sahib.

Le nabab occupait alors,  dix milles de Cawnpore, son chteau de
Bilhour, et, depuis longtemps, il affectait de vivre dans les
meilleurs termes avec les Europens.

Vous savez, mon cher Maucler, que les premires tentatives de
l'insurrection se produisirent  Mirt et  Delhi. La nouvelle en
arriva le 14 mai  Cawnpore. Ce jour mme, le 1er rgiment de
Cipayes montrait des dispositions hostiles.

Ce fut alors que Nana Sahib offrit au gouvernement ses bons
offices. Le gnral Wheeler fut assez malavis pour croire  la
bonne foi de ce fourbe, dont les soldats particuliers vinrent
aussitt occuper les btiments de la Trsorerie.

Le mme jour, un rgiment irrgulier de Cipayes, de passage 
Cawnpore, massacrait ses officiers europens aux portes mmes de
la ville.

Le danger apparut alors tel qu'il tait, immense. Le gnral
Wheeler donna ordre  tous les Europens de se rfugier dans la
caserne o demeuraient les femmes et les enfants du 32e rgiment
de Lucknow,--caserne situe au point le plus voisin de la route
d'Allahabad, la seule par laquelle les secours pussent arriver.

C'est l que lady Munro et sa mre durent s'enfermer. Pendant
toute la dure de cet emprisonnement, la jeune femme montra un
dvouement sans bornes pour ses compagnons d'infortune. Elle les
soigna de ses mains, elle les aida de sa bourse, elle les
encouragea par son exemple et ses paroles, elle se montra ce
qu'elle tait, un grand coeur, et, comme je vous l'ai dit, une
femme hroque.

Cependant, l'arsenal ne tarda pas  tre confi  la garde des
soldats de Nana Sahib.

Le tratre dploya alors le drapeau de l'insurrection, et, sur
ses propres instances, le 7 juin, les Cipayes attaqurent la
caserne, qui ne comptait pas trois cents soldats valides pour la
dfendre.

Ces braves se dfendirent, cependant, sous le feu des
assigeants, sous la pluie de leurs projectiles, au milieu des
maladies de toutes sortes, mourant de faim et de soif, sans
vivres, car les approvisionnements taient insuffisants, sans eau,
car les puits furent bientt taris.

Cette rsistance dura jusqu'au 27 juin.

Nana Sahib proposa alors une capitulation,  laquelle le gnral
Wheeler commit l'impardonnable faute de souscrire, malgr les
adjurations de lady Munro, qui le suppliait de continuer la lutte.

Par suite de cette capitulation, les hommes, femmes et enfants,
cinq cents personnes environ,--lady Munro et sa mre taient de
ce nombre,--furent embarqus sur des bateaux qui devaient
redescendre le Gange et les ramener  Allahabad.

 peine ces bateaux sont-ils dtachs de la rive, que le feu est
ouvert par les Cipayes. Grle de boulets et de mitraille! Les uns
coulrent, d'autres furent incendis. L'une de ces embarcations
parvint, cependant,  redescendre le fleuve pendant quelques
milles.

Lady Munro et sa mre taient sur cette embarcation. Elles purent
croire un instant qu'elles seraient sauves. Mais les soldats du
Nana les poursuivirent, les reprirent, les ramenrent aux
cantonnements.

L, on fit un choix entre les prisonniers. Tous les hommes furent
immdiatement passs par les armes. Quant aux femmes et aux
enfants, on les runit aux autres enfants et femmes qui n'avaient
pas t massacrs le 27 juin.

C'tait un total de deux cents victimes, auxquelles une longue
agonie tait rserve, et qui furent enfermes dans un bungalow,
dont le nom, Bibi-Ghar, est rest tristement clbre.

--Mais comment avez-vous connu ces horribles dtails? demandai-je
 Banks.

--Par un vieux sergent du 32e rgiment de l'arme royale, me
rpondit l'ingnieur. Cet homme, chapp par miracle, fut
recueilli par le rajah de Raschwarah, l'une des provinces du
royaume d'Oude, lequel le reut, ainsi que quelques autres
fugitifs, avec la plus grande humanit.

--Et lady Munro et sa mre, que devinrent-elles?

--Mon cher ami, me rpondit Banks, nous n'avons plus le
tmoignage direct de ce qui s'est pass depuis cette date, mais il
n'est que trop facile de le conjecturer. En effet, les Cipayes
taient matres de Cawnpore. Ils le furent jusqu'au 15 juillet, et
pendant ces dix-neuf jours, dix-neuf sicles! les malheureuses
victimes attendirent  chaque heure un secours qui ne devait
arriver que trop tard.

Depuis quelque temps dj, le gnral Havelock, parti de
Calcutta, marchait au secours de Cawnpore, et, aprs avoir battu
les rvolts  plusieurs reprises, il y entrait le 17 juillet.

Mais, deux jours avant, lorsque Nana Sahib apprit que les troupes
royales avaient franchi la rivire de Pandou-Naddi, il rsolut de
signaler par d'pouvantables massacres les dernires heures de son
occupation. Tout lui semblait permis vis--vis des envahisseurs de
l'Inde!

Quelques prisonniers, qui avaient partag la captivit des
prisonnires du Bibi-Ghar, furent amens devant lui et gorgs
sous ses yeux.

Restait la foule des femmes et des enfants, et, dans cette foule,
lady Munro et sa mre. Un peloton du 6e rgiment de Cipayes reut
l'ordre de les fusiller  travers les fentres du Bibi-Ghar.
L'excution commena, mais, comme elle ne se faisait pas assez
vite au gr du Nana, oblig de battre en retraite, ce prince
sanguinaire mla des bouchers musulmans aux soldats de sa garde...
Ce fut la tuerie d'un abattoir!

Le lendemain, morts ou vivants, enfants et femmes, taient
prcipits dans un puits voisin, et, lorsque les soldats
d'Havelock arrivrent, ce puits, combl de cadavres jusqu' la
margelle, fumait encore!

Alors les reprsailles commencrent. Un certain nombre de
rvolts, complices de Nana Sahib, taient tombs entre les mains
du gnral Havelock. Celui-ci lana le terrible ordre du jour
suivant, dont je n'oublierai jamais les termes:

Le puits dans lequel repose la dpouille mortelle des pauvres
femmes et des enfants massacrs par ordre du mcrant Nana Sahib
sera combl et couvert avec soin en forme de tombeau. Un
dtachement de soldats europens, command par un officier,
remplira ce soir ce pieux devoir. La maison et les chambres o le
massacre a eu lieu ne seront pas nettoyes ou blanchies par les
compatriotes des victimes. Le brigadier entend que chaque goutte
du sang innocent soit nettoye ou lche de la langue par les
condamns, avant l'excution, proportionnellement  leur rang de
caste et  la part qu'ils ont prise dans le massacre. En
consquence, aprs avoir entendu la lecture de la sentence de
mort, tout condamn sera conduit  la maison du massacre et forc
de nettoyer une certaine partie du plancher. On prendra soin de
rendre la tche aussi rvoltante que possible aux sentiments
religieux du condamn, et le prvt-marchal n'pargnera pas la
lanire, s'il en est besoin. La tche accomplie, la sentence sera
excute  la potence leve prs de la maison.

Tel fut, reprit Banks fort mu, cet ordre du jour. Il fut suivi
dans toutes ses prescriptions. Mais les victimes n'taient plus.
Elles avaient t massacres, mutiles, dchires! Lorsque le
colonel Munro, arriv deux jours aprs, voulut essayer de
reconnatre quelque reste de lady Munro et de sa mre, il ne
retrouva rien... rien!

Voil ce que m'avait racont Banks, avant notre arrive 
Cawnpore, et maintenant, c'tait vers le lieu mme o s'tait
accompli le hideux massacre que se dirigeait le colonel.

Mais, auparavant, il voulut revoir le bungalow o avait demeur
lady Munro, o elle avait pass sa jeunesse, cette demeure o il
l'avait vue pour la dernire fois, le seuil sur lequel il avait
reu ses derniers embrassements.

Ce bungalow tait bti un peu en dehors des faubourgs de la ville,
non loin de la ligne des cantonnements militaires. Des ruines, des
pans de murs encore noircis, quelques arbres couchs  terre et
desschs, voil tout ce qui restait de l'habitation. Le colonel
n'avait pas permis que rien ft rpar. Le bungalow tait tel,
aprs six ans, que l'avait fait la main des incendiaires.

Nous passmes une heure en ce lieu dsol. Sir Edward Munro allait
silencieusement  travers ces ruines, desquelles tant de souvenirs
sortaient pour lui. Sa pense voquait toute cette existence de
bonheur que rien ne pouvait dsormais lui rendre. Il revoyait la
jeune fille, heureuse, dans cette maison o elle tait ne, o il
l'avait connue, et, quelquefois, il fermait les yeux comme pour
mieux la revoir!

Mais enfin, brusquement, comme s'il et d se faire violence 
lui-mme, il revint en arrire et nous entrana au dehors.

Banks avait espr que le colonel se bornerait peut-tre  visiter
ce bungalow... Mais non! Sir Edward Munro avait rsolu d'puiser
jusqu' la dernire les amertumes que lui rservait cette ville
funeste! Aprs l'habitation de lady Munro, il voulut revoir la
caserne o tant de victimes, auxquelles l'nergique femme s'tait
si hroquement dvoue, avaient subi toutes les horreurs d'un
sige.

Cette caserne tait situe dans la plaine, en dehors de la ville,
et l'on btissait alors une glise sur son emplacement, l o la
population de Cawnpore avait d chercher refuge. Pour nous y
rendre, nous suivmes une route macadamise, ombrage par de beaux
arbres.

C'est l que s'tait accompli le premier acte de l'horrible
tragdie. L avaient vcu, souffert, agonis, lady Munro et sa
mre, jusqu'au moment o la capitulation remit aux mains de Nana
Sahib cette troupe de victimes, dj voues  un pouvantable
massacre, et que le tratre avait promis de faire conduire saines
et sauves  Allahabad.

Autour des constructions inacheves, on distinguait encore des
restes de murailles en briques, vestiges de ces travaux de dfense
qui avaient t levs par le gnral Wheeler.[5]

Le colonel Munro resta longtemps immobile et silencieux devant ces
ruines.  son souvenir se prsentaient plus vivement les affreuses
scnes dont elles avaient t le thtre. Aprs le bungalow o
lady Munro avait vcu heureuse, la caserne dans laquelle elle
avait souffert au del de tout ce qu'on peut imaginer!

Il restait  visiter le Bibi-Ghar, cette demeure dont le Nana fit
une prison, o se creusait ce puits au fond duquel les victimes
avaient t confondues dans la mort.

Lorsque Banks vit le colonel se diriger de ce ct, il lui saisit
le bras comme pour l'arrter.

Sir Edward Munro le regarda bien en face, et, d'une voix
horriblement calme:

Marchons! dit-il.

--Munro! je t'en prie!...

--J'irai donc seul. Il n'y avait pas  rsister. Nous nous
sommes alors dirigs vers le Bibi-Ghar, que prcdent des jardins
bien dessins et plants de beaux arbres.

L s'lve une colonnade en style gothique, de forme octogonale.
Elle entoure l'endroit o se creusait le puits, dont l'orifice est
maintenant ferm par un revtement de pierres. C'est une sorte de
socle, qui supporte une statue de marbre blanc, l'Ange de la
Piti, l'un des derniers ouvrages dus au ciseau de sculpteur
Marochetti.

Ce fut lord Canning, gouverneur gnral des Indes pendant la
terrible insurrection de 1857, qui fit lever ce monument
expiatoire, construit sur les dessins du colonel du gnie Yule, et
qu'il voulut mme payer de ses propres deniers.

Devant ce puits o les deux femmes, la mre et la fille, aprs
avoir t frappes par les bouchers de Nana Sahib, avaient t
prcipites, encore vivantes peut-tre, sir Edward Munro ne put
retenir ses larmes. Il tomba  genoux sur la pierre du monument.

Le sergent Mac Neil, prs de lui, pleurait en silence.

Nous avions tous le coeur bris, ne trouvant rien  dire pour
consoler cette inconsolable douleur, esprant que sir Edward Munro
puiserait l les dernires larmes de ses yeux!

Ah! s'il et t de ces premiers soldats de l'arme royale qui
entrrent  Cawnpore, qui pntrrent dans ce Bibi-Ghar, aprs
l'effroyable massacre, il serait mort de douleur!

En effet, voici ce que rapporte un des officiers anglais,--rcit
qui a t recueilli par M. Rousselet:

 peine entrs  Cawnpore, nous courmes  la recherche des
pauvres femmes que nous savions entre les mains de l'odieux Nana,
mais bientt nous apprmes l'affreuse excution. Torturs par une
terrible soif de vengeance, et pntrs du sentiment des
pouvantables souffrances qu'avaient d endurer les malheureuses
victimes, nous sentions se rveiller en nous d'tranges et
sauvages ides. Ardents et  moiti fous, nous courons vers le
triste lieu du martyre. Le sang coagul, ml de dbris sans nom,
couvrait le sol de la petite chambre o elles taient enfermes et
nous montait jusqu'aux chevilles. De longues tresses de cheveux
longs et soyeux, des lambeaux de robes, de petits souliers
d'enfants, des jouets, jonchaient ce sol mouill. Les murs,
barbouills de sang, portaient les traces de l'horrible agonie. Je
ramassai un petit livre de prires, dont la premire page portait
ces touchantes inscriptions: 27 juin, quitt les bateaux... 7
juillet, prisonniers du Nana... fatale journe. Mais ce n'taient
point l les seules horreurs qui nous attendaient. Bien plus
horrible encore tait la vue du puits profond et troit o taient
entasss les restes mutils de ces tendres cratures!...

Sir Edward Munro n'tait pas l, aux premires heures o les
soldats d'Havelock s'emparaient de la ville! Il n'arriva que deux
jours aprs l'odieuse immolation! Et maintenant, il n'avait plus
l devant les yeux que l'emplacement o s'ouvrait le funeste
puits, tombeau sans nom des deux cents victimes de Nana Sahib!

Cette fois, Banks, aid du sergent, parvint  l'entraner de
force.

Le colonel Munro ne devait jamais oublier ces deux mots que l'un
des soldats d'Havelock avait tracs avec sa baonnette sur la
margelle du puits:

Remember Cawnpore!

Souviens-toi de Cawnpore.


CHAPITRE XI
Le changement de mousson.

 onze heures, nous tions de retour au campement, ayant, on le
comprend, la plus grande hte de quitter Cawnpore; mais quelques
rparations  faire  la pompe d'alimentation de la machine ne
permettaient pas de partir avant le lendemain matin.

Il me restait donc une demi-journe. Je ne crus pas pouvoir mieux
l'employer qu' visiter Lucknow. L'intention de Banks tait de ne
point passer par cette ville, dans laquelle le colonel Munro se
serait retrouv sur l'un des principaux thtres de la guerre. Il
avait raison! C'taient encore l des souvenirs trop poignants
pour lui.

Donc,  midi, aprs avoir quitt Steam-House, je pris le petit
tronon de railway qui relie Cawnpore  Lucknow. Le parcours ne
dpasse pas une vingtaine de lieues, et j'arrivai en deux heures
dans cette importante capitale du royaume d'Oude, dont je ne
voulais prendre qu'une vue sommaire,--ce qu'on appelle une
impression.

Je reconnus, du reste, la vrit de ce que j'avais entendu dire 
propos des monuments de Lucknow, btis sous le rgne des empereurs
musulmans au XVIIe sicle.

Ce fut un Franais, un Lyonnais, nomm Martin, un simple soldat de
l'arme de Lally-Tollendal en 1730, devenu le favori du roi, qui
fut le crateur, l'ordonnateur, on pourrait dire l'architecte de
ces prtendues merveilles de la capitale de l'Oude. La rsidence
officielle des souverains, le Kaiser-bgh, htroclite assemblage
de tous les styles qui pouvaient sortir de l'imagination d'un
caporal, n'est qu'une oeuvre de surface. Rien au dedans, tout en
dehors, mais ce dehors est  la fois indou, chinois, mauresque
et... europen. Il en est de mme d'un autre palais plus petit, le
Farid Bkch, qui est galement l'ouvrage de Martin. Quant 
l'Immbara, bti au milieu de la forteresse par Kafitoulla, le
premier architecte des Indes au XVIIe sicle, il est rellement
superbe et produit un effet grandiose avec les mille clochetons
qui hrissent ses courtines.

Je ne pouvais quitter Lucknow sans visiter le palais Constantin,
qui est encore l'oeuvre personnelle du caporal franais, et porte
le nom de palais de la Martinire. Je voulus voir aussi le jardin
voisin, le Secunder Bgh, o furent massacrs par centaines les
Cipayes qui avaient viol la tombe de l'humble soldat avant
d'abandonner la ville.

Il faut ajouter que le nom de Martin n'est pas le seul nom
franais qui soit en honneur  Lucknow. Un ancien sous-officier de
chasseurs d'Afrique, appel Duprat, se distingua tellement par sa
bravoure pendant la priode insurrectionnelle, que les rvolts
lui offrirent de se mettre  leur tte. Duprat refusa noblement,
malgr les richesses qui lui furent promises, malgr les menaces
dont on l'accabla. Il resta fidle aux Anglais. Mais,
particulirement dsign aux coups des Cipayes qui n'avaient pu
faire de lui un tratre, il fut tu dans une rencontre: Chien
d'infidle, avaient dit les rvolts, nous t'aurons malgr toi!
Ils l'eurent, mort.

Les noms de ces deux soldats franais avaient donc t unis dans
les mmes reprsailles. Les Cipayes, qui avaient viol la tombe de
l'un et creus la tombe de l'autre, furent massacrs sans piti.

Enfin, aprs avoir admir les parcs superbes qui font  cette
grande cit de cinq cent mille habitants comme une ceinture de
verdure et de fleurs, aprs avoir parcouru  dos d'lphant ses
rues principales et son magnifique boulevard du Hazrat Gaudj, je
repris le railway et revins le soir mme  Cawnpore.

Le lendemain, 31 mai, ds l'aube, nous tions en route.

Enfin, s'cria le capitaine Hod, c'en est donc fini avec les
Allahabad, les Cawnpore, les Lucknow et autres villes, dont je me
soucie comme d'une cartouche vide!

--Oui, c'est fini, Hod, rpondit Banks, et maintenant, nous
allons marcher directement vers le nord, de manire  rejoindre
presque en droite ligne la base de l'Himalaya.

--Bravo! reprit le capitaine. Ce que j'appelle l'Inde par
excellence, ce ne sont pas les provinces hrisses de villes ou
peuples d'Indous, c'est le pays o vivent en libert mes amis les
lphants, les lions, les tigres, les panthres, les gupards, les
ours, les buffles, les serpents! L est la seule partie
vritablement habitable de la pninsule! Vous verrez cela,
Maucler, et vous n'aurez pas  regretter les merveilles de la
valle du Gange!

--Je ne regretterai rien en votre compagnie, mon cher capitaine,
rpondis-je.

--Cependant, dit Banks, il y a encore dans le nord-ouest d'autres
villes trs intressantes, Delhi, Agra, Lahore...

--Eh! ami Banks, s'cria Hod, qui a jamais entendu parler de ces
misrables bourgades!

--Misrables bourgades! rpliqua Banks, non pas, Hod, mais des
cits magnifiques! Soyez tranquille, mon cher ami, ajouta
l'ingnieur en se retournant vers moi, nous tcherons de vous
montrer cela, sans dranger les plans de campagne du capitaine.

-- la bonne heure, Banks, rpondit Hod, mais c'est d'aujourd'hui
seulement que notre voyage va commencer! Puis, d'une voix forte:
Fox? cria-t-il.

Le brosseur accourut. Prsent! mon capitaine, dit-il.

--Fox, que les fusils, les carabines et les revolvers soient en
tat!

--Ils le sont.

--Visite les batteries.

--Elles sont visites.

--Prpare les cartouches.

--Elles sont prpares.

--Tout est prt?

--Tout est prt.

--Que ce soit encore plus prt, si c'est possible!

--Ce le sera.

--Le trente-huitime ne tardera pas  prendre rang sur cette
liste qui fait ta gloire, Fox!

--Le trente-huitime! s'cria le brosseur, dont un rapide clair
alluma l'oeil. Je vais lui prparer une bonne petite balle
explosive dont il n'aura pas lieu de se plaindre!

--Va, Fox, va! Fox salua militairement, fit demi-tour et alla
s'enfermer dans son arsenal. Voici maintenant quel est
l'itinraire de cette seconde partie de notre voyage,--
itinraire qui ne doit point tre modifi,  moins d'vnements
impossibles  prvoir. Pendant soixante-quinze kilomtres environ,
cet itinraire remonte le cours du Gange en se dirigeant vers le
nord-ouest; mais,  partir de ce point, il se redresse, court
droit au nord entre un des affluents du grand fleuve et un autre
affluent important de la Goutmi. Il vite ainsi un certain nombre
de cours d'eau, qui se dispersent  droite et  gauche, et, par
Biswah, il s'lve obliquement jusqu'aux premires ondulations des
montagnes du Npaul,  travers la partie occidentale du royaume
d'Oude et du Rokilkhande. Ce parcours avait t judicieusement
choisi par l'ingnieur, de manire  tourner toutes difficults.
Si le charbon devenait plus difficile  trouver dans le nord de
l'Indoustan, le bois ne devait jamais faire dfaut. Quant  notre
Gant d'Acier, il pourrait aisment circuler, sous n'importe
quelle allure, le long de ces routes si bien entretenues, 
travers les plus belles forts de la pninsule indienne. Quatre-vingts
kilomtres environ nous sparaient de la petite ville de
Biswah. Il fut convenu que nous les franchirions avec une vitesse
trs modre,--en six jours. Cela permettait de s'arrter
lorsque le site plairait, et les chasseurs de l'expdition
auraient le temps d'accomplir leurs prouesses. D'ailleurs, le
capitaine Hod et le brosseur Fox, auxquels Gomi se joignait
volontiers, pourraient facilement battre l'estrade, tandis que le
Gant d'Acier s'en irait  pas compts. Il ne m'tait pas dfendu
de les accompagner dans leurs battues, bien que je fusse un
chasseur peu expriment, et je me joignis  eux quelquefois. Je
dois dire que depuis ce moment o notre voyage entra dans une
nouvelle phase, le colonel Munro se tint un peu moins  l'cart.
Il me parut devenir plus sociable, en dehors de la ligne des
villes, au milieu des forts et des plaines, loin de la valle du
Gange que nous venions de parcourir. Dans ces conditions, il
semblait retrouver le calme de cette existence qu'il menait 
Calcutta. Et cependant, pouvait-il oublier que sa maison roulante
s'levait vers ce nord de l'Inde, o l'attirait quelque fatalit
irrsistible! Quoi qu'il en soit, sa conversation tait plus
anime pendant les repas, pendant la sieste, et souvent mme, aux
heures de halte, elle se prolongeait fort avant dans ces belles
nuits que la saison chaude nous donnait encore. Quant  Mac Neil,
depuis la visite au puits de Cawnpore, il me paraissait plus
sombre que d'habitude. La vue du Bibi-Ghar avait-elle donc raviv
en lui une haine qu'il esprait encore assouvir? Nana Sahib, me
dit-il un jour, non, monsieur, non! il n'est pas possible qu'ils
nous l'aient tu! La premire journe se passa sans incidents qui
vaillent la peine d'tre rapports. Ni le capitaine Hod ni Fox
n'eurent l'occasion de mettre en joue le moindre animal. C'tait
dsolant, et mme assez extraordinaire pour qu'on pt se demander
si l'apparition du Gant d'Acier ne tenait pas  distance les
terribles fauves de ces plaines. En effet, on ctoya quelques
jungles, qui sont les repaires habituels des tigres et autres
carnassiers de la race fline. Pas un ne se montra. Les deux
chasseurs s'taient cependant carts d'un ou deux milles sur les
flancs de notre convoi. Ils durent donc se rsigner  emmener
Black et Phann, pour chasser le menu gibier, dont monsieur
Parazard rclamait sa fourniture quotidienne. Il n'entendait pas
raison l-dessus, notre chef noir, et lorsque le brosseur lui
parlait de tigres, de gupards ou autres btes peu comestibles, il
haussait ddaigneusement les paules en disant:

Est-ce que cela se mange!

Ce soir-l, nous campmes  l'abri d'un groupe d'normes banians.
Cette nuit fut aussi tranquille que le jour avait t calme. Le
silence ne fut pas mme troubl par des hurlements de fauves.
Notre lphant reposait, cependant. Ses hennissements ne se
faisaient plus entendre. Les feux du campement taient teints,
et, pour satisfaire le capitaine, Banks n'avait pas mme tabli le
courant lectrique, qui changeait les yeux du Gant d'Acier en
deux puissants fanaux. Mais rien!

Il en fut de mme pendant les journes du 1er et du 2 juin.
C'tait dsesprant.

On m'a chang mon royaume d'Oude! rptait le capitaine Hod. On
l'a transport en pleine Europe! Il n'y a pas plus de tigres ici
que dans les basses terres d'cosse!

--Il est possible, mon cher Hod, rpondit le colonel Munro, que
des battues aient t rcemment faites sur ces territoires, et que
les animaux aient migr en masse. Mais ne vous dsesprez pas, et
attendez que nous soyons aux pieds des montagnes du Npaul. Vous
aurez l de quoi exercer utilement vos instincts de chasseur.

--Il faut l'esprer, mon colonel, rpondit Hod en secouant la
tte, sans quoi nous n'aurions plus qu' refondre nos balles pour
en faire du petit plomb!

La journe du 3 juin fut une des plus chaudes que nous eussions
encore endures. Si la route n'avait pas t ombrage par de
grands arbres, je crois que nous aurions littralement cuit dans
notre demeure roulante. Le thermomtre monta  quarante-sept
degrs  l'ombre, et il n'y avait pas un souffle de vent. Il tait
donc possible que, par une pareille temprature, dans cette
atmosphre de feu, les carnassiers ne songeassent point  quitter
leurs tanires, mme pendant la nuit.

Le lendemain, 3 juin, au lever du soleil, l'horizon, pour la
premire fois, se montra assez brumeux dans l'ouest. Nous emes
alors le magnifique spectacle de l'un de ces phnomnes de mirage
que, dans certaines parties de l'Inde, on appelle seekote, ou
chteaux ariens, et, dans d'autres, dessasur, ou illusion.

Ce n'tait point une prtendue nappe d'eau avec ses curieux effets
de rfraction, qui se dveloppait devant nos regards, c'tait
toute une chane de collines peu leves, charge des plus
fantastiques chteaux du monde, quelque chose comme les hauteurs
d'une valle du Rhin, avec leurs antiques repaires de burgraves.
Nous nous trouvions en un instant transports, non seulement dans
la portion romane de la vieille Europe, mais  cinq ou six cents
ans en arrire, en plein moyen ge.

Ce phnomne, dont la nettet tait surprenante, nous donnait le
sentiment d'une ralit absolue. Aussi, le Gant d'Acier, avec
tout l'attirail de la machinerie moderne, marchant vers une ville
du onzime sicle, me semblait-il beaucoup plus dpays que
lorsqu'il courait, tout empanach de vapeurs, le pays de Vishnou
et de Brahma.

Merci, dame nature! s'cria le capitaine Hod. Aprs tant de
minarets et de coupoles, aprs tant de mosques et de pagodes,
voici donc quelque vieille cit de l'poque fodale, avec les
merveilles romanes ou gothiques qu'elle dploie  mes yeux!

--Quel pote, ce matin, que notre ami Hod! rpondit Banks. A-t-il
donc, avant djeuner, aval quelque ballade?

--Riez, Banks, plaisantez, moquez-vous! riposta le capitaine Hod,
mais regardez! Voici les objets qui s'agrandissent aux premiers
plans! Voici les arbrisseaux qui deviennent des arbres, les
collines qui deviennent des montagnes, les...

--Les simples chats qui deviendraient des tigres, s'il y avait
des chats, n'est-ce pas, Hod?

--Ah! Banks! ce ne serait pas  ddaigner!... Bon! s'cria le
capitaine, voil mes chteaux du Rhin qui s'effondrent, la ville
qui s'croule, et nous retombons dans le rel, un simple paysage
du royaume d'Oude, que les fauves ne veulent mme plus habiter!

Le soleil, dbordant l'horizon de l'est, venait de modifier
instantanment les jeux de la rfraction. Les burgs, comme des
chteaux de cartes, s'abattaient avec la colline qui se
transformait en plaine.

Eh bien, puisque le mirage a disparu, dit Banks, et qu'avec lui
s'est dissipe toute la verve potique du capitaine Hod, voulez-vous,
mes amis, savoir ce que ce phnomne prsage?

--Dites, ingnieur! s'cria le capitaine.

--Un trs prochain changement de temps, rpondit Banks. Du reste,
nous voici dans les premiers jours de juin, qui provoquent des
modifications climatriques. Le renversement de la mousson va
amener la saison des pluies priodiques.

--Mon cher Banks, dis-je, nous sommes clos et couverts, n'est-il
pas vrai? Eh bien, vienne la pluie! Ft-elle diluvienne, elle me
parat prfrable  ces chaleurs...

--Vous serez satisfait, mon cher ami, rpondit Banks. Je crois
que la pluie n'est pas loin, et que nous verrons bientt monter
les premiers nuages du sud-ouest!

Banks ne se trompait pas. Vers le soir, l'horizon occidental
commena  se charger de vapeurs, ce qui indiquait que la mousson,
ainsi que cela arrive le plus souvent, allait s'tablir pendant la
nuit. C'tait l'ocan Indien qui nous envoyait,  travers la
pninsule, ses brumes satures d'lectricit, comme autant de
grosses outres du dieu ole, qui contenaient l'ouragan et l'orage.

Quelques autres phnomnes, auxquels un Anglo-Indien n'et pu se
mprendre, s'taient manifests aussi pendant cette journe. Des
volutes d'une poussire trs tnue avaient tourbillonn sur la
route pendant la marche du train. Le mouvement des roues, peu
rapide d'ailleurs,--aussi bien les roues de notre moteur que
celles des deux chars roulants,--auraient certainement pu
soulever cette poussire, mais non pas avec une telle intensit.
On et dit un nuage de ces duvets que fait danser une machine
lectrique mise en mouvement. Le sol pouvait donc tre compar 
un immense rcepteur, dans lequel l'lectricit se serait
emmagasine depuis plusieurs jours. En outre, cette poussire se
teignait de reflets jauntres, du plus singulier effet, et dans
chaque molcule brillait un petit centre lumineux. Il y avait eu
des instants o tout notre appareil semblait marcher au milieu des
flammes,--flammes sans chaleur, mais qui, ni par leur couleur ni
par leur vivacit, ne rappelaient celles du feu Saint-Elme.

Storr nous raconta qu'il avait quelquefois vu des trains courir
ainsi sur leurs rails au milieu d'une double haie de poussire
lumineuse, et Banks confirma le dire du mcanicien. Pendant un
quart d'heure, j'avais pu observer trs exactement ce singulier
phnomne  travers les hublots de la tourelle, d'o je dominais
la route sur un parcours de cinq  six kilomtres. Le chemin, sans
arbres, tait poudreux, chauff  blanc par les rayons verticaux
du soleil.  ce moment, il me sembla que la chaleur de
l'atmosphre dominait encore celle du foyer de la machine. C'tait
vritablement insoutenable, et, lorsque je vins respirer un air
plus frais sous le battement d'ailes de la punka, j'tais  demi
suffoqu.

Le soir, vers sept heures, Steam-House s'arrta. Le lieu de halte,
choisi par Banks, fut la lisire d'une fort de magnifiques
banians, qui paraissait s'tendre  l'infini dans le nord. Une
assez belle route la traversait, et nous promettait pour le
lendemain un trajet plus facile sous de hauts et larges dmes de
verdure.

Les banians, ces gants de la flore indoue, sont de vritables
grands-pres, on pourrait dire des chefs de famille vgtale,
qu'entourent leurs enfants et petits-enfants. Ceux-ci, s'lanant
d'une racine commune, montent droit autour du tronc principal,
dont ils sont compltement dgags, et vont se perdre dans la
haute ramure paternelle. Ils ont vraiment l'air d'tre couvs sous
cet pais feuillage, comme les poussins sous les ailes de leur
mre. De l le curieux aspect que prsentent ces forts plusieurs
fois sculaires. Les vieux arbres ressemblent  des piliers
isols, supportant l'immense vote, dont les fines nervures
s'appuient sur de jeunes banians, qui deviendront piliers  leur
tour.

Ce soir-l, le campement fut organis plus compltement qu'
l'ordinaire. En effet, si la journe du lendemain devait tre
aussi chaude que celle-ci l'avait t, Banks se proposait de
prolonger la halte, quitte  voyager pendant la nuit.

Le colonel Munro ne demandait pas mieux que de passer quelques
heures dans cette belle fort, si ombreuse, si calme. Tous
s'taient rangs  son avis, les uns parce qu'ils avaient
vritablement besoin de repos, les autres parce qu'il voulaient
essayer de rencontrer enfin quelque animal, digne du coup de fusil
d'un Anderson ou d'un Grard. On devine quels taient ces
derniers.

Fox, Gomi, il n'est que sept heures! cria le capitaine Hod, Un
tour dans la fort, avant que la nuit ne soit tout  fait venue!--
Nous accompagnerez-vous, Maucler?

--Mon cher Hod, dit Banks, avant que je n'eusse pu rpondre, vous
feriez mieux de ne pas vous loigner du campement. Les menaces du
ciel sont srieuses. Que l'orage se dchane, vous aurez peut-tre
quelque peine  nous rejoindre. Demain, si nous restons  notre
lieu de halte, vous irez...

--Demain, il fera jour, rpondit le capitaine Hod, et l'heure est
propice pour tenter l'aventure!

--Je le sais, Hod, mais la nuit qui se prpare n'est vraiment pas
rassurante. En tout cas, si vous tenez absolument  partir, ne
vous loignez pas. Dans une heure il fera dj trs noir, et vous
pourriez tre fort embarrasss pour retrouver le campement.

--Soyez tranquille, Banks. Il est sept heures  peine, et je ne
demande  mon colonel qu'une permission de dix heures.

--Allez donc, mon cher Hod, rpondit sir Edward Munro, mais tenez
compte des recommandations de Banks.

--Oui, mon colonel. Le capitaine Hod, Fox et Gomi, arms
d'excellentes carabines de chasse, quittrent le campement et
disparurent sous les hauts banians qui bordaient la droite de la
route.

J'avais t si fatigu par la chaleur, pendant cette journe, que
je prfrai rester  Steam-House.

Cependant, par ordre de Banks, les feux, au lieu d'tre
compltement teints, furent seulement repousss au fond du foyer,
de manire  conserver une ou deux atmosphres de pression dans la
chaudire. L'ingnieur voulait tre, le cas chant, prt  tout
vnement.

Storr et Klouth s'occuprent alors de refaire le combustible et
l'eau. Un petit ruisseau, qui coulait sur la gauche de la route,
leur fournit le liquide ncessaire, et les arbres voisins le bois
dont ils avaient besoin pour charger le tender. Pendant ce temps,
monsieur Parazard vaquait  ses occupations habituelles, et, tout
en desservant les restes du dner du jour, il mditait le menu du
dner du lendemain.

Il faisait encore assez clair. Le colonel Munro, Banks, le sergent
Mac Neil et moi, nous allmes faire la sieste sur le bord du
ruisseau. Le courant de cette eau limpide rafrachissait
l'atmosphre, qui tait rellement touffante, mme  cette heure.
Le soleil n'tait pas encore couch. Sa lumire, par opposition,
teintait d'une couleur d'encre bleue la masse des vapeurs, que
l'on voyait s'accumuler peu  peu au znith,  travers les grandes
dchirures du feuillage. C'taient des nuages lourds, pais,
condenss, dont aucun vent ne semblait provoquer la marche, et qui
paraissaient avoir leur moteur en eux-mmes.

Notre causerie dura jusqu' huit heures environ. De temps en
temps, Banks se levait et allait prendre une vue plus tendue de
l'horizon, en s'avanant jusqu' la lisire de la fort qui
coupait brusquement la plaine,  moins d'un quart de mille du
campement. Lorsqu'il revenait, il hochait la tte d'un air peu
rassur.

La dernire fois, nous l'avions accompagn. Dj l'obscurit
commenait  se faire sous le couvert des banians. Arrivs  la
lisire, je vis qu'une immense plaine s'tendait vers l'ouest
jusqu' une srie de petites collines vaguement profiles, qui se
confondaient dj avec les nuages.

L'aspect du ciel tait alors terrible dans son calme. Aucun
souffle de vent n'agitait les hautes feuilles des arbres. Ce
n'tait pas le repos de la nature endormie, que les potes ont si
souvent chant; c'tait, au contraire, un sommeil pesant et
maladif. Il semblait qu'il y et comme une tension contenue de
l'atmosphre. Je ne puis mieux comparer l'espace qu' la bote 
vapeur d'une chaudire, lorsque le fluide trop comprim est prt 
faire explosion.

L'explosion tait imminente.

Les nuages orageux, en effet, taient trs levs, ainsi que cela
se produit gnralement au-dessus des plaines, et ils prsentaient
de larges contours curvilignes, trs nettement arrts. Ils
semblaient mme se gonfler, diminuer de nombre et augmenter de
grandeur, tout en restant attachs  la mme base. videmment,
avant peu, ils se seraient tous fondus en une seule masse, qui
accrotrait la densit du nuage unique. Dj les petites nues
additionnelles, subissant une sorte d'influence attractive,
heurtes, repousses, crases les unes contre les autres, se
perdaient confusment dans l'ensemble.

Vers huit heures et demie, un clair en zig-zag,  angles trs
aigus, dchira la masse sombre sur une longueur de deux mille cinq
cents  trois mille mtres.

Soixante-cinq secondes aprs, un coup de tonnerre clatait et
prolongeait ses roulements sourds, spciaux  la nature de ce
genre d'clairs, qui durrent environ, quinze secondes.

Vingt et un kilomtres, dit Banks, aprs avoir consult sa
montre. C'est presque la distance maximum  laquelle le tonnerre
peut se faire entendre. Mais l'orage, une fois dchan, viendra
vite, et il ne faut pas l'attendre. Rentrons, mes amis.

--Et le capitaine Hod? dit le sergent Mac Neil.

--Le tonnerre lui donne l'ordre de revenir, rpondit Banks.
J'espre qu'il obira.

Cinq minutes aprs, nous tions de retour au campement, et nous
prenions place sous la vrandah du salon.


CHAPITRE XII
Triples feux.

L'Inde partage avec certains territoires du Brsil,--celui de
Rio-Janeiro entre autres,--le privilge d'tre de tous les pays
du globe le plus troubl par les orages. Si en France, on
Angleterre, en Allemagne, dans cette partie moyenne de l'Europe,
on n'estime pas  plus de vingt par an le nombre des jours o les
clats du tonnerre se font entendre, il convient de savoir que,
dans la pninsule indienne, ce nombre s'lve annuellement au del
de cinquante.

Voil pour la mtorologie gnrale. Dans ce cas particulier, en
raison des circonstances dans lesquelles il se produisait, nous
devions attendre un orage d'une violence extrme.

Ds que nous fmes rentrs  Steam-House, je consultai le
baromtre. Une baisse de deux pouces s'tait subitement faite dans
la colonne mercurielle,--de vingt-neuf  vingt-sept pouces.[6]

Je le fis observer au colonel Munro.

Je suis inquiet de l'absence du capitaine Hod et de ses
compagnons, me rpondit-il. L'orage est imminent, la nuit vient,
les tnbres s'accroissent. Des chasseurs s'loignent toujours
plus qu'ils ne le promettent et mme plus qu'ils ne le veulent.
Comment retrouveront-ils leur chemin dans cette profonde
obscurit?

--Les enrags! dit Banks. Il a t impossible de leur faire
entendre raison! Trs certainement, ils auraient mieux fait de ne
pas partir!

--Sans doute, Banks, mais ils sont partis, rpondit le colonel
Munro, et il faut tout faire pour qu'ils reviennent.

--N'y a-t-il pas un moyen de signaler l'endroit o nous sommes?
demandai-je  l'ingnieur.

--Si, rpondit Banks, en allumant nos fanaux lectriques, qui
sont d'une grande puissance clairante et se voient de trs loin.
Je vais tablir le courant.

--Excellente ide, Banks.

--Voulez-vous que j'aille  la recherche du capitaine Hod?
demanda le sergent.

--Non, mon vieux Neil, rpondit le colonel Munro, tu ne le
retrouverais pas et tu t'garerais  ton tour.

Banks se mit en mesure d'utiliser les feux dont il disposait. Les
lments de la pile furent mis en activit, le courant tabli, et
bientt les deux yeux du Gant d'Acier, comme deux phares
lectriques, projetaient leur faisceau lumineux  travers le
sombre dessous des banians. Il est certain que, dans cette nuit
obscure, la porte de ces feux devait tre trs considrable et
pouvait guider nos chasseurs.

En ce moment, une sorte d'ouragan, d'une violence extrme, se
dchana. Il dchira la cime des arbres, obliqua vers le sol et
siffla  travers les colonnettes des banians, comme s'il et
travers les tuyaux sonores d'un buffet d'orgues.

Ce fut subit.

Une grle de branches mortes, une averse de feuilles arraches,
cribla la route. Les toitures de Steam-House rsonnrent
lamentablement sous cette projection qui produisait un roulement
continu.

Il fallut nous mettre  l'abri dans le salon et fermer toutes les
fentres. La pluie ne tombait pas encore.

C'est une espce de tofan, dit Banks.

Les Indous donnent ce nom aux ouragans imptueux et soudains, qui
dvastent plus particulirement les rgions montagneuses et sont
fort redouts dans le pays.

Storr! cria Banks au mcanicien, as-tu soigneusement clos les
embrasures de la tourelle?

--Oui, monsieur Banks, rpondit le mcanicien. Il n'y a rien 
craindre de ce ct.

--O est Klouth?

--Il finit d'arrimer le combustible dans le tender.

--Demain, rpondit l'ingnieur, nous n'aurons plus que la peine
de ramasser le bois! Le vent se fait bcheron, et il nous pargne
de la besogne! Maintiens ta pression, Storr, et reviens te mettre
 l'abri.

-- l'instant, monsieur.

--Tes bches sont pleines, Klouth? demanda Banks.

--Oui, monsieur Banks, rpondit le chauffeur. La rserve d'eau
est maintenant complte.

--Bien! Rentre! rentre! Le mcanicien et le chauffeur eurent
bientt pris place dans la seconde voiture. Les clairs taient
frquents alors, et l'explosion des nues lectriques faisait
entendre un roulement sourd. Le tofan n'avait pas rafrachi
l'atmosphre. C'tait un vent torride, un souffle embras, qui
brlait comme s'il ft sorti de la gueule d'un four.

Sir Edward Munro, Banks, Mac Neil et moi, nous ne quittions le
salon que pour aller sous la vrandah. En regardant la haute
ramure des banians, on la voyait se dessiner comme une fine
guipure noire sur le fond ignescent du ciel. Pas d'clair qui ne
ft suivi,  quelques secondes prs, des clats du tonnerre. Un
cho n'avait pas le temps de s'teindre, qu'un nouveau coup de
foudre tait rpercut par lui. Aussi, une basse profonde se
droulait-elle sans discontinuer, pendant que sur cette basse se
dtachaient ces dtonations sches que Lucrce a si justement
compares  l'aigre cri du papier qui se dchire.

Comment l'orage ne les a-t-il pas ramens encore? disait le
colonel Munro.

--Peut-tre, rpondit le sergent, le capitaine Hod et ses
compagnons auront-ils trouv un abri dans la fort, dans le creux
de quelque arbre ou de quelque rocher, et ne nous rejoindront-ils
que demain matin! Le campement sera toujours l pour les
recevoir!

Banks secoua la tte en homme qui n'est pas rassur. Il ne
semblait pas partager l'avis de Mac Neil.

En ce moment,--il tait prs de neuf heures,--la pluie
commena  tomber avec une violence extrme. Elle tait mlange
d'normes grlons, qui nous lapidaient et crpitaient sur la
toiture sonore de Steam-House. C'tait comme un roulement sec de
tambours. Il et t impossible de s'entendre parler, quand bien
mme les clats du tonnerre n'auraient pas rempli l'espace. Les
feuilles des banians, haches par cette grle, tourbillonnaient de
toutes parts.

Banks, ne pouvant se faire entendre au milieu de cet assourdissant
tumulte, tendit alors le bras et nous montra les grlons qui
frappaient les flancs du Gant d'Acier.

C'tait  ne pas le croire! Tout scintillait au contact de ces
corps durs. On et dit que ce qui tombait des nuages tait de
vritables gouttes d'un mtal en fusion, qui, en choquant la tle,
renvoyaient un jet lumineux. Ce phnomne indiquait  quel point
l'atmosphre tait sature d'lectricit. La matire fulminante la
traversait incessamment, au point que tout l'espace semblait tre
en feu.

Banks, d'un geste, nous fit rentrer dans le salon et ferma la
porte qui s'ouvrait sur la vrandah. Il y avait certainement
danger  s'exposer, en plein air, au choc des effluences
lectriques.

Nous nous trouvions  l'intrieur, dans une obscurit que rendait
plus complte la fulguration du dehors. Quel fut notre tonnement,
lorsque nous vmes que notre salive elle-mme tait lumineuse! Il
fallait que nous fussions imprgns du fluide ambiant  un point
extraordinaire.

Nous crachions du feu, pour employer l'expression qui a servi 
caractriser ce phnomne, rarement observ, toujours effrayant.
En vrit, au milieu de cette dflagration continue, feu au
dedans, feu au dehors, dans le fracas de ces roulements accentus
par de grands clats de foudre, le coeur le plus ferme ne pouvait
s'empcher de battre plus rapidement.

Et eux! dit le colonel Munro.

--Eux!... oui!... eux! rpondit Banks. C'tait horriblement
inquitant. Nous ne pouvions rien faire pour venir en aide au
capitaine Hod et  ses compagnons, trs srieusement menacs. En
effet, s'ils avaient trouv quelque abri, ce ne pouvait tre que
sous les arbres, et l'on sait, dans ces conditions, quels dangers
on court pendant les orages. Au milieu de cette fort si dense,
comment auraient-ils pu se placer  cinq o six mtres de la
verticale qui passe par l'extrmit des plus longues branches,--
ainsi que cela est recommand aux personnes qui se trouvent
surprises dans le voisinage des arbres? Toutes ces rflexions me
venaient  l'esprit, lorsqu'un coup de tonnerre, plus sec que les
autres, clata soudain. Un intervalle d'une demi-seconde  peine
l'avait spar de l'clair. Steam-House en trembla et fut comme
souleve sur ses ressorts. Je crus que le train allait tre
culbut. En mme temps, une odeur forte emplit l'espace,--odeur
pntrante des vapeurs nitreuses,--et trs certainement, l'eau
de pluie, recueillie pendant cette tourmente, et contenu une
grande quantit d'acide nitrique. La foudre est tombe... dit Mac
Neil.

--Storr! Klouth! Parazard! cria Banks. Les trois hommes
accoururent dans le salon. Par bonheur, aucun n'avait t frapp.
L'ingnieur repoussa alors la porte de la vrandah, et s'avana
sur le balcon. L!... voyez!... dit-il. Un norme banian venait
d'tre foudroy,  dix pas,  la gauche de la route. Sous
l'incessante lueur lectrique, on y voyait alors comme en plein
jour. L'immense tronc, que ses rejetons ne pouvaient plus
soutenir, tait tomb en travers sur les arbres voisins. Il tait
nettement dcortiqu dans toute sa longueur, et une longue lanire
d'corce, que la rafale agitait comme un serpent, se tordait en
cinglant l'air. Il fallait que la dcortication se ft opre de
bas en haut, sous l'action d'un coup de foudre ascendant d'une
extrme violence.

Un peu plus, Steam-House tait foudroye! dit l'ingnieur.
Restons, cependant. C'est encore un abri plus sr que celui des
arbres!

--Restons! rpondit le colonel Munro. En ce moment, des cris se
firent entendre. taient-ce nos compagnons qui revenaient enfin?

C'est la voix de Parazard, dit Storr.

En effet, le cuisinier, qui tait sous la dernire vrandah, nous
appelait  grands cris.

Nous allmes aussitt le rejoindre.

 moins de cent mtres, en arrire et sur la droite du campement,
la fort de banians tait embrase. Les plus hautes cimes des
arbres disparaissaient dj dans un rideau de flammes. L'incendie
se dveloppait avec une incroyable intensit et se dirigeait sur
Steam-House plus rapidement qu'on ne l'aurait pu croire.

Le danger tait imminent. Une longue scheresse, l'lvation de la
temprature pendant les trois mois de la saison chaude, avaient
dessch arbres, arbustes, herbes. L'embrasement s'alimentait de
tout ce combustible extrmement inflammable. Ainsi que cela arrive
frquemment aux Indes, la fort tout entire menaait d'tre
dvore.

En effet, on voyait le feu tendre son cercle d'embrasement et
gagner de proche en proche. S'il atteignait le lieu du campement,
en quelques minutes les deux chars seraient dtruits, car leurs
minces panneaux ne pouvaient les dfendre du feu, comme font les
paisses parois de tle d'un coffre-fort.

Nous restions silencieux devant ce danger. Le colonel Munro se
croisait les bras. Puis: Banks, dit-il simplement, c'est  toi de
nous tirer de l!

--Oui, Munro, rpondit l'ingnieur, et puisque nous n'avons aucun
moyen d'teindre cet incendie, il faut le fuir!

-- pied? m'criai-je.

--Non, avec notre train.

--Et le capitaine Hod, et ses compagnons? dit Mac Neil.

--Nous ne pouvons rien pour eux! S'ils ne sont pas de retour
avant notre dpart, nous partirons quand mme!

--Il ne faut pas les abandonner! dit le colonel.

--Munro, rpondit Banks, lorsque le train sera en sret, hors
des atteintes du feu, nous reviendrons et nous battrons la foret
jusqu' ce que nous les ayons retrouvs!

--Fais donc, Banks, rpondit le colonel Munro, qui dut se rendre
 l'avis de l'ingnieur, en ralit le seul  suivre.

--Storr, dit Banks,  ta machine! Klouth,  ta chaudire, et
pousse les feux!--Quelle pression au manomtre?

--Deux atmosphres, rpondit le mcanicien.

--Il faut que, dans dix minutes, nous en ayons quatre! Allez! mes
amis, allez! Le mcanicien et le chauffeur ne perdirent pas un
instant. Bientt des torrents de fume noire jaillirent de la
trompe de l'lphant et se mlrent aux torrents de pluie, que le
gant semblait braver. Aux clairs qui embrasaient l'espace, il
rpondait par des tourbillons d'tincelles. Un jet de vapeur
sifflait dans la chemine, et le tirage artificiel activait la
combustion du bois que Klouth entassait dans son fourneau. Sir
Edward Munro, Banks et moi, nous tions rests sous la vrandah
d'arrire, observant les progrs de l'incendie  travers la fort.
Ils taient rapides et effrayants. Les grands arbres
s'effondraient dans cet immense foyer, les branches crpitaient
comme des coups de revolver, les lianes se tordaient d'un tronc 
l'autre, le feu se communiquait presque immdiatement  des foyers
nouveaux. En cinq minutes, l'embrasement avait gagn cinquante
mtres en avant, et les flammes, cheveles, on pourrait dire
billonnes par la rafale, s'levaient  une telle hauteur, que
les clairs les sillonnaient en tous sens.

Il faut que dans cinq minutes nous ayons quitt la place! dit
Banks, ou tout prendra feu!

--Il va vite, cet incendie! rpondis-je.

--Nous irons plus vite que lui!

--Si Hod tait l, si ses compagnons taient de retour! dit sir
Edward Munro.

--Des coups de sifflet! des coups de sifflet! s'cria Banks. Ils
les entendront peut-tre! Et, se prcipitant vers la tourelle, il
fit aussitt retentir l'air de sons aigus, qui tranchaient sur les
roulements profonds de la foudre, et devaient porter loin. On peut
se figurer cette situation, on ne saurait la dpeindre. D'une
part, ncessit de fuir au plus vite; de l'autre, obligation
d'attendre ceux qui n'taient pas de retour!

Banks tait revenu sous la vrandah de l'arrire. La lisire de
l'incendie se dveloppait maintenant  moins de cinquante pieds de
Steam-House. Une insoutenable chaleur se propageait, et l'air
brlant deviendrait bientt irrespirable. De nombreuses flammches
tombaient dj jusque sur notre train. Trs heureusement, les
torrentielles averses le protgeaient dans une certaine mesure,
mais elles ne pourraient videmment pas le dfendre de l'attaque
directe du feu.

La machine lanait toujours ses sifflets stridents. Ni Hod, ni
Fox, ni Gomi, ne reparaissaient. En ce moment, le mcanicien
rejoignit Banks. Nous sommes en pression, dit-il.

--Eh bien, en route, Storr! rpondit Banks, mais pas trop
vite!... Ce qu'il faut seulement pour nous tenir hors de porte de
l'incendie!

--Attends, Banks, attends! dit le colonel Munro, qui ne pouvait
se dcider  quitter le campement.

--Encore trois minutes, Munro, rpondit froidement Banks, mais
pas davantage. Dans trois minutes, l'arrire du train commencera 
prendre feu!

Deux minutes s'coulrent. Il tait maintenant impossible de
rester sous la vrandah. La main mme ne pouvait se poser sur les
tles brlantes qui commenaient  se gondoler. Demeurer quelques
instants de plus, c'tait de la dernire imprudence!

En route, Storr! cria Banks.

--Ah! s'cria le sergent.

--Eux!... dis-je. Le capitaine Hod et Fox apparaissaient sur la
droite de la route. Ils portaient dans leurs bras Gomi, comme un
corps inerte, et ils arrivrent au marche-pied de l'arrire.
Mort! s'cria Banks.

--Non, frapp de la foudre, qui a bris son fusil dans sa main,
rpondit le capitaine Hod, et paralys seulement de la jambe
gauche!

--Dieu soit lou! dit le colonel Munro.

--Merci, Banks! ajouta le capitaine. Sans vos coups de sifflet,
nous n'aurions pu retrouver le campement!

--En route! s'cria Banks, en route! Hod et Fox s'taient jets
dans le train, et Gomi, qui n'avait pas perdu l'usage de ses
sens, fut dpos dans sa cabine.

Quelle pression avons-nous? demanda Banks, qui venait de
rejoindre le mcanicien.

--Prs de cinq atmosphres, rpondit Storr.

--En route! rpta Banks. Il tait dix heures et demie. Banks et
Storr allrent se placer dans la tourelle. Le rgulateur fut
ouvert, la vapeur se prcipita dans les cylindres, les premiers
hennissements se firent entendre, et le train s'avana  petite
vitesse, au milieu de cette triple intensit de lumire, produite
par l'incendie de la fort, les feux lectriques des fanaux, les
fulgurations du ciel. En quelques mots, le capitaine Hod nous
raconta ce qui s'tait pass pendant son excursion. Ses compagnons
et lui n'avaient rencontr aucune trace d'animaux. Avec l'orage
qui montait, l'obscurit se fit plus rapidement et surtout plus
profondment qu'ils ne le pensaient. Ils furent donc surpris par
le premier coup de tonnerre, lorsqu'ils se trouvaient dj  plus
de trois milles du campement. Alors ils voulurent revenir sur
leurs pas; mais, quoi qu'ils fissent pour s'orienter, ils ne
tardrent pas  se perdre au milieu de ces groupes de banians qui
se ressemblent, et sans qu'aucun sentier leur indiqut la
direction  suivre. L'orage clata bientt avec une extrme
violence.  ce moment, tous trois se trouvaient hors de porte des
feux lectriques. Ils ne purent donc se diriger en droite ligne
vers Steam-House. La grle et la pluie tombaient  torrents.
D'abris, point, si ce n'est l'insuffisant dme des arbres, qui ne
tarda pas  tre cribl. Soudain, un coup de tonnerre clata dans
un clair intense. Gomi tomba foudroy prs du capitaine Hod, aux
pieds de Fox. Du fusil qu'il tenait  la main il ne restait plus
que la crosse. Canon, batterie, sous-garde, il avait t
instantanment dpouill de tout ce qui tait mtal. Ses
compagnons le crurent mort. Il n'en tait rien, heureusement; mais
sa jambe gauche, bien qu'elle n'et pas t directement atteinte
par le fluide, tait paralyse. Impossible au pauvre Gomi de
faire un pas. Il fallait donc le porter. En vain demanda-t-il
qu'on le laisst, quitte  venir le reprendre plus tard. Ses
compagnons n'y voulurent pas consentir, et, l'un le tenant par les
paules, l'autre par les pieds, ils s'aventurrent tant bien que
mal au milieu de l'obscure fort.

Pendant deux heures, Hod et Fox errrent au hasard, hsitant,
s'arrtant, reprenant leur marche, sans aucun point de repre qui
pt leur indiquer la direction de Steam-House.

Heureusement, enfin, les coups de sifflet, plus perceptibles que
n'eussent t des coups de fusil au milieu de ce fracas des
lments, retentirent dans la rafale. C'tait la voix du Gant
d'Acier.

Un quart d'heure aprs, tous trois arrivaient au moment o le lieu
de halte allait tre abandonn. Il n'tait que temps!

Cependant, si le train courait sur la route large et unie de la
fort, l'incendie marchait aussi vite que lui. Ce qui rendait le
danger plus menaant, c'est que le vent avait vari, ainsi qu'il
fait frquemment pendant ces mtores troublants des orages. Au
lieu de souffler de flanc, il soufflait maintenant de l'arrire,
et, par sa violence, activait tout cet embrasement, comme un
ventilateur qui sature un foyer d'oxygne. Le feu gagnait
visiblement. Les branches en ignition, les flammches ardentes
pleuvaient au milieu d'un nuage de cendres chaudes, souleves du
sol, comme si quelque cratre et vomi dans l'espace des matires
ruptives. Et vritablement, on ne pouvait mieux comparer cet
incendie qu' la marche d'un fleuve de lave, se droulant 
travers la campagne et dvorant tout sur son passage.

Banks vit cela. Il ne l'et pas vu qu'il l'aurait senti au souffle
torrfiant qui passait dans l'atmosphre.

La marche fut donc hte, bien qu'il y et quelque danger  le
faire sur ce chemin inconnu. Mais la route, alors envahie par les
eaux du ciel, tait si profondment ravine, que la machine ne put
tre pousse autant que l'ingnieur l'aurait voulu.

Vers onze heures et demie, nouvel clat de tonnerre, qui fut
terrible, nouveau coup de foudre! Un cri nous chappa. Nous crmes
que Banks et Storr avaient t foudroys tous deux dans la
tourelle d'o ils dirigeaient la marche du train.

Ce malheur nous avait t pargn. C'tait notre lphant qui
venait d'tre frapp par la dcharge lectrique  la pointe de
l'une de ses longues oreilles pendantes.

Il n'en tait rsult, heureusement, aucun dommage pour la
machine, et il sembla que le Gant d'Acier voult rpondre aux
coups de l'orage par ses hennissements plus prcipits.

Hurrah! cria le capitaine Hod, hurrah! Un lphant d'os et de
chair serait tomb sur le coup! Toi, tu braves la foudre, et rien
ne peut t'arrter! Hurrah! Gant d'Acier, hurrah!

Pendant une demi-heure encore, le train maintint sa distance. Dans
la crainte de heurter trop violemment quelque obstacle, Banks ne
le lanait qu' la vitesse ncessaire pour ne pas tre atteint par
le feu.

De la vrandah o le colonel Munro, Hod et moi avions pris place,
nous voyions passer de grandes ombres, qui bondissaient dans les
projections lumineuses de l'incendie et des clairs. C'taient
enfin des fauves!

Par prcaution, le capitaine Hod saisit son fusil, car il tait
possible que ces btes effares voulussent se jeter sur le train
pour y chercher un abri ou un refuge.

Et, en effet, un norme tigre le tenta; mais, en s'lanant d'un
bond prodigieux, il fut pris par le cou entre deux rejetons de
banians. L'arbre principal, se courbant alors sous la tempte,
tendit ses rejetons comme deux immenses cordes, qui tranglrent
l'animal.

Pauvre bte! dit Fox.

--Ces fauves-l, rpondit le capitaine Hod indign, c'est fait
pour tre tu par une honnte balle de carabine! Oui! pauvre
bte!

Vraiment, c'tait bien l sa mauvaise chance, au capitaine Hod!
Lorsqu'il cherchait des tigres, il n'en voyait pas, et, lorsqu'il
ne les cherchait plus, ils lui passaient au vol, sans qu'il pt
les tirer, ou ils s'tranglaient comme une souris dans les fils
d'une souricire!

 une heure du matin, le danger, si grand qu'il et t jusque-l,
redoubla encore.

Sous l'influence de ces vents affols, qui sautaient  tous les
points du compas, l'incendie avait gagn l'avant de la route, et,
maintenant, nous tions absolument cerns.

Cependant, l'orage avait beaucoup diminu de violence, ainsi que
cela arrive presque invariablement, lorsque ces mtores passent
au-dessus d'une fort, dont les arbres soutirent et puisent peu 
peu la matire lectrique. Mais si les clairs taient plus rares,
les coups de tonnerre plus espacs, si la pluie tombait avec moins
de force, le vent courait toujours  la surface du sol avec une
incroyable fureur.

Cote que cote, il fallut presser la marche du train, au risque
de le heurter contre un obstacle, ou de le prcipiter dans quelque
large fondrire.

C'est ce que fit Banks, mais il le fit avec un sang-froid
tonnant, les yeux colls aux verres lenticulaires de la tourelle,
la main sur le rgulateur, qu'elle ne quittait plus.

La route semblait encore tre  demi ouverte entre deux haies de
feu. Donc, ncessit de passer entre ces deux haies.

Banks s'y lana rsolument avec une vitesse de six  sept milles 
l'heure.

Je crus que nous y resterions, surtout lorsqu'il fallut franchir
un endroit trs restreint de la fournaise pendant un espace de
cinquante mtres. Les roues du train crirent sur les charbons
ardents qui jonchaient le sol, et une atmosphre brlante
l'enveloppa tout entier!...

Nous avions pass! Enfin,  deux heures du matin, l'extrme
lisire du bois apparut dans la lueur des rares clairs. Derrire
nous se dveloppait un vaste panorama de flammes. L'incendie ne
devait s'teindre qu'aprs avoir dvor jusqu'au dernier banian de
l'immense fort. Au jour, le train s'arrta enfin; l'orage s'tait
entirement dissip, et l'on disposa un campement provisoire.
Notre lphant, qui fut visit avec soin, avait la pointe de
l'oreille droite perce de plusieurs trous, dont les rebarbes
s'inflchissaient en directions inverses. Certes, sous un tel coup
de foudre, tout autre animal qu'un animal d'acier ft tomb pour
ne plus se relever, et l'incendie et rapidement dvor le train
en dtresse!

 six heures du matin, aprs un repos trs sommaire, la route
tait reprise, et,  midi, nous venions camper aux environs de
Rewah.


CHAPITRE XIII
Prouesses du capitaine Hod.

La demi-journe du 5 juin et la nuit suivante furent
tranquillement passes au campement. Aprs tant de fatigues,
accrues de tant de dangers, ce repos nous tait bien d.

Ce n'tait plus le royaume d'Oude qui dveloppait maintenant ses
riches plaines devant nos pas. Steam-House courait alors  travers
ce territoire, fertile encore, mais coup de nullahs, ou ravins,
qui forme le Rohilkhande. Bareilli est la capitale de ce vaste
carr de cent cinquante-cinq milles de ctes, trs arros par les
nombreux affluents ou sous-affluents de la Cogra, plant a et l
de groupes de magnifiques manguiers, sem d'paisses jungles, qui
tendent  disparatre devant la culture.

L fut le centre de l'insurrection, aprs la prise de Delhi; l se
fit une des campagnes de sir Colin Campbell; l, la colonne du
brigadier Walpole ne fut pas heureuse  ses dbuts; l prit un
ami de sir Edward Munro, le colonel du 93e cossais, qui s'tait
distingu aux deux assauts de Lucknow dans l'affaire du 14 avril.

tant donne la constitution de ce territoire, aucun autre n'et
t plus favorable  la marche de notre train. Belles routes, trs
galement niveles, cours d'eau faciles  franchir entre les deux
artres plus importantes qui descendent du nord, tout concourait 
rendre facile cette partie de l'itinraire. Il ne nous restait
plus que quelques centaines de kilomtres  parcourir, avant de
sentir ces premiers exhaussements du sol, qui relient la plaine
aux montagnes du Npaul.

Seulement, il fallait maintenant compter trs srieusement avec la
saison des pluies.

La mousson qui rgne du nord-est au sud-ouest pendant les premiers
mois de l'anne, venait d'tre renverse. La priode pluvieuse est
plus violente sur le littoral qu' l'intrieur de la pninsule, et
un peu plus tardive aussi. Cela tient  ce que les nuages
s'puisent avant d'atteindre le centre de l'Inde. En outre, leur
direction est quelque peu modifie par la barrire des hautes
montagnes, qui forme comme une espce de remous atmosphrique. Sur
la cte de Malabar, la mousson commence au mois de mai; au milieu
des provinces centrales et septentrionales, elle ne se fait sentir
que quelques semaines plus tard, au mois de juin.

Or, nous tions en juin, et c'est dans ces circonstances
particulires, mais prvues, que notre voyage allait dsormais
s'effectuer.

Je dois dire, tout d'abord, que, ds le lendemain, notre brave
Gomi, si malencontreusement dsarm par la foudre, alla mieux.
Cette paralysie de sa jambe gauche ne fut que temporaire. Il n'en
conserva aucune trace, mais il me sembla garder rancune au feu du
ciel.

Pendant les deux journes des 6 et 7 juin, le capitaine Hod fit
meilleure chasse avec l'aide de Phann et de Black. Il put tuer un
couple de ces antilopes appeles nilgaus dans le pays. Ce sont
les boeufs bleus des Indous, qu'il serait plus juste d'appeler
cerfs, puisqu'ils ressemblent plus aux cerfs qu'aux congnres du
dieu Apis. Il faudrait mme les nommer cerfs gris-perle, et leur
couleur rappelle assurment mieux la couleur du ciel orageux que
celle du ciel azur. On assure cependant que, chez quelques-unes
de ces magnifiques btes,  petites cornes acres et droites, 
tte longue et lgrement bombe, la robe devient presque bleue,--
teinte que la nature semble avoir invariablement refuse aux
quadrupdes, mme au renard bleu, dont la fourrure est plutt
noire.

Ce n'taient pas encore les carnassiers que rvait le capitaine
Hod. Cependant, le nilgau, s'il n'est pas froce, n'en est pas
moins dangereux, quand, bless lgrement, il revient sur le
chasseur. Une premire balle du capitaine, une seconde de Fox,
arrtrent net dans leur lan ces deux superbes animaux. Ils
furent tus comme au vol. Aussi, pour Fox, n'tait-ce que du
gibier de plume!

Monsieur Parazard, lui, fut d'une tout autre opinion, et les
excellents cuissots, rtis  point, qu'il nous servit le jour
mme, nous rangrent  son avis.

Le 8 juin, ds l'aube, nous quittions notre campement, qui avait
t tabli prs d'un petit village du Rohilkhande. Nous l'avions
atteint la veille au soir, aprs avoir franchi les quarante
kilomtres qui le sparent de Rewah. Notre train n'avait donc
march qu'avec une vitesse trs modre sur un sol que les pluies
continuaient  dtremper. En outre, les ruisseaux commenaient 
se gonfler, et plusieurs gus nous causrent un retard de quelques
heures. Mais, aprs tout, nous n'tions pas  un ou deux jours
prs. Cette rgion montagneuse, o nous comptions installer
Steam-House pendant plusieurs mois de la saison d't, comme au milieu
d'un sanitarium, nous tions assurs de l'atteindre avant la fin
de juin. Donc, nulle inquitude  cet gard.

Pendant cette journe du 8, le capitaine Hod eut  regretter un
beau coup de fusil.

Le chemin tait bord d'paisses jungles de bambous, comme il s'en
rencontre frquemment autour de ces villages, qui semblent btis
dans des corbeilles de fleurs. Ce n'tait pas encore la jungle
vritable, celle qui, au sens indou, s'applique  la plaine pre,
nue, strile, que dominent des lignes de buissons gristres. Nous
tions, au contraire, en pays cultiv, au milieu d'un fertile
territoire, que parquetaient le plus ordinairement des rizires
marcageuses.

Le Gant d'Acier s'en allait tranquillement, dirig par la main de
Storr, lanant ses jolis panaches de vapeur, que le vent
parpillait sur les bambous de la route.

Tout  coup, un animal bondit avec une agilit surprenante et se
jeta sur le cou de notre lphant.

Un tchta, un tchta! s'cria le mcanicien.

 ce cri, le capitaine Hod s'lana sur le balcon antrieur, et
saisit son fusil, toujours prt et toujours l. Un tchta!
s'cria-t-il  son tour.

--Tirez-le donc! m'criai-je.

--J'ai le temps! rpondit le capitaine Hod, qui se contenta de
tenir l'animal en joue. Le tchta est une sorte de lopard
particulier aux Indes, moins grand que le tigre, mais presque
aussi redoutable, tant il est vif, souple d'chine, robuste de
membres. Le colonel Munro, Banks et moi, debout sous la vrandah,
nous l'observions, attendant le coup de fusil du capitaine.

videmment, ce lopard avait t tromp  la vue de notre
lphant. Il s'tait hardiment prcipit sur lui; mais l o il
croyait trouver une chair vivante, dans laquelle il pt enfoncer
ses dents ou ses griffes, c'tait une chair de tle que ni ses
griffes ni ses dents ne pouvaient entamer. Furieux de sa
dconvenue, il se cramponnait aux longues oreilles du faux animal,
et il allait l'abandonner sans doute, lorsqu'il nous aperut.

Le capitaine Hod le tenait toujours au bout de son fusil, comme un
chasseur, sr de son coup, qui ne veut frapper la bte qu'au bon
moment et au bon endroit.

Le tchta se redressa, rugissant. Sans doute, il sentit le danger,
mais il ne sembla pas vouloir le fuir. Peut-tre cherchait-il le
moment favorable pour s'lancer sur la vrandah.

En effet, nous le vmes bientt grimper  la tte de l'lphant,
embrasser de ses pattes la trompe qui servait de chemine, puis
monter presque  son orifice, d'o s'chappaient les jets de
vapeur.

Tirez donc, Hod! dis-je encore.

--J'ai le temps, rpondit le capitaine. Puis, s'adressant  moi,
sans toutefois perdre de vue le lopard, qui nous regardait: Vous
n'avez jamais tu de tchta, Maucler? me demanda-t-il.

--Jamais.

--Voulez-vous en tuer un?

--Capitaine, rpondis-je, je ne veux pas vous priver de ce coup
magnifique...

--Peuh! fit Hod, ce n'est pas l un coup de chasseur! Prenez un
fusil, ajustez-moi cette bte-l au dfaut de l'paule! Si vous la
manquez, je la rattraperai au vol!

--Soit. Fox, qui tait venu nous rejoindre, me passa une
carabine double qu'il tenait  la main. Je la pris, je l'armai,
j'ajustai au dfaut de l'paule le lopard toujours immobile, et
je tirai. L'animal, bless, mais lgrement, fit un bond norme,
et, passant par-dessus la tourelle du mcanicien, il vint tomber
sur le premier toit de Steam-House. Le capitaine Hod, si bon
chasseur qu'il ft, n'avait pas eu le temps de le saisir au
passage...

 nous, Fox,  nous! s'cria-t-il.

Et tous deux, s'lanant hors de la vrandah, allrent se poster
dans la tourelle.

Le lopard, qui allait et venait, s'lana sur le second toit,
aprs avoir franchi la passerelle d'un bond. Au moment o le
capitaine allait faire feu, un autre bond emporta l'animal, qui se
prcipita sur le sol, se releva d'un vigoureux lan, et disparut
dans la jungle. Stoppe! stoppe! cria vivement Banks au
mcanicien, qui, fermant l'introduction de la vapeur, cala
instantanment les roues du train tout entier avec le frein
atmosphrique. Le capitaine et Fox sautrent sur la route, et
s'lancrent dans le fourr afin d'atteindre le tchta. Quelques
minutes se passrent. Nous coutions, non sans une certaine
impatience. Aucun coup de fusil ne se fit entendre. Les deux
chasseurs revinrent les mains vides. Disparu! envol! s'cria le
capitaine Hod, et pas mme une trace de sang sur les herbes!

--C'est ma faute! dis-je au capitaine. Vous auriez mieux fait de
tirer ce tchta  ma place! Il n'aurait pas t manqu!

--Bon! vous l'avez touch, rpondit Hod, j'en suis sr, mais pas
au bon endroit!

--Ce n'est pas celui-l, mon capitaine, qui fera mon trente-huitime
ni votre quarante et unime! dit Fox, assez dcontenanc.

--Bah! fit Hod, avec un ton d'insouciance un peu affect, un
tchta n'est point un tigre! Sans cela, mon cher Maucler, je
n'aurais pu prendre sur moi de vous cder ce coup de fusil!

-- table, mes amis, dit alors le colonel Munro. Le djeuner nous
attend et vous consolera...

--D'autant mieux, dit Mac Neil, que tout cela c'est la faute 
Fox!

--Ma faute? rpondit le brosseur, trs interloqu par cette
observation inattendue.

--Sans doute, Fox, reprit le sergent. La carabine que tu as
remise  monsieur Maucler n'tait charge qu'avec du six! Et Mac
Neil montrait la seconde cartouche qu'il venait de retirer de
l'arme dont je m'tais servi. Elle ne contenait effectivement que
du plomb  perdreaux. Fox! dit le capitaine Hod.

--Mon capitaine?

--Deux jours de salle de police!

--Oui, mon capitaine! Et Fox s'en alla dans sa cabine, rsolu 
ne pas reparatre devant nous avant quarante-huit heures. Il tait
tout honteux de son erreur et voulait cacher sa honte. Le
lendemain, 9 juin, le capitaine Hod, Gomi et moi, nous allmes
battre la plaine au long de la route, pendant la demi-journe de
halte que Banks venait d'accorder. Il avait plu pendant toute la
matine; mais, vers midi, le ciel s'tait un peu rassrn, et
l'on pouvait compter sur une claircie de quelques heures. Du
reste, ce n'tait pas Hod, le chasseur de fauves, qui m'emmenait
cette fois, c'tait le chasseur de gibier. Dans l'intrt de la
table, il allait tranquillement flner sur le bord des rizires,
en compagnie de Black et de Phann. Monsieur Parazard avait fait
savoir au capitaine que l'office tait vide, et il attendait de
Son Honneur que Son Honneur voult bien prendre les mesures
ncessaires pour le remplir. Le capitaine Hod se rsigna, et nous
partmes, arms de simples fusils de chasse. Pendant deux heures,
notre battue n'eut d'autre rsultat que de faire envoler quelques
perdrix ou lever quelques livres, mais  de telles distances,
que, malgr le bon vouloir de nos chiens, il fallut renoncer 
tout espoir de les atteindre. Aussi le capitaine Hod tait-il de
fort mauvaise humeur. D'ailleurs, au milieu de cette vaste plaine,
sans jungles, sans taillis, seme de villages et de fermes, il ne
pouvait compter sur la rencontre d'un carnassier quelconque, qui
l'et ddommag du lopard manqu de la veille. Il n'tait venu l
qu'en qualit de pourvoyeur, et songeait  la rception que lui
ferait monsieur Parazard s'il rentrait le carnier vide. Ce n'tait
pas notre faute, cependant.  quatre heures, nous n'avions pas eu
l'occasion de tirer un seul coup de fusil. Il ventait sec, et, je
l'ai dit, tout le gibier se levait hors de porte. Mon cher ami,
me dit alors le capitaine Hod, dcidment, a ne va pas! En
quittant Calcutta, je vous ai promis des chasses superbes, et une
mauvaise chance, une fatalit persistante,  laquelle je ne
comprends rien, m'empche de tenir ma promesse!

--Bon! mon capitaine, rpondis-je, il ne faut pas dsesprer. Si
j'prouve quelque regret, c'est moins pour moi que pour vous!...
Nous nous rattraperons, d'ailleurs, dans les montagnes du Npaul!

--Oui, dit le capitaine Hod, l, sur ces premires rampes de
l'Himalaya, les conditions seront meilleures pour oprer.
Voyez-vous, Maucler, je parierais que notre train, avec tout son
attirail, les mugissements de sa vapeur, et surtout son lphant
gigantesque, effraye ces damns fauves, plus encore que ne les
effrayerait un train de chemin de fer, et ce sera ainsi tant qu'il
sera en marche! Au repos, il faut l'esprer, nous serons plus
heureux. En vrit! ce lopard tait un fou! Il fallait qu'il
mourt de faim pour se jeter sur notre Gant d'Acier, et il tait
digne d'tre tu raide d'une bonne balle de calibre! Satan Fox!
je n'oublierai jamais ce qu'il a fait l!--Quelle heure est-il
maintenant?

--Il est prs de cinq heures!

--Cinq heures dj, et nous n'avons pas encore pu brler une
seule cartouche!

--On ne nous attend qu' sept heures au campement. Peut-tre
d'ici l!...

--Non! La chance est contre nous, s'cria le capitaine Hod, et,
voyez-vous, la chance, cela fait la moiti du succs!

--La persvrance aussi, rpondis-je. Eh bien, convenons,
capitaine, que nous ne rentrerons pas les mains vides! Cela vous
va-t-il?

--Si cela me va! s'cria Hod. Meure qui se ddit!

--Entendu.

--Voyez-vous, Maucler, je rapporterais un mulot ou un cureuil
plutt que de revenir bredouille!

Le capitaine Hod, Gomi et moi, nous tions dans cette disposition
d'esprit o tout est de bonne guerre. La chasse fut donc continue
avec un enttement digne d'un meilleur sort; mais il semblait que
les plus inoffensifs oiseaux eussent devin nos intentions
hostiles. Impossible de pouvoir en approcher un seul.

Nous allions ainsi entre les rizires, battant tantt un ct de
la route, tantt l'autre, revenant sur nos pas, afin de ne pas
trop nous loigner du campement. Peine inutile.  six heures et
demie du soir, les cartouches de nos fusils taient encore
intactes. Nous aurions pu venir l une canne  la main. Le
rsultat et t le mme.

Je regardais le capitaine Hod. Il marchait, les dents serres. Sur
son front, un gros pli, profondment creus entre les deux
sourcils, annonait une rage sourde. Il marmottait entre ses
lvres pinces je ne sais quelles vaines menaces contre tout tre
vivant de plume ou de poil, dont il n'apparaissait pas un seul
chantillon sur cette plaine. videmment, il en arriverait 
dcharger son fusil contre un objet quelconque, arbre ou rocher,--
une faon cyngtique de passer sa colre. Son arme lui brlait
les doigts. Cela se voyait. Il la jetait sur son bras, il la
rejetait en bandoulire, il l'paulait, comme malgr lui.

Gomi le regardait. Le capitaine deviendra enrag, si cela
continue! me dit-il, en secouant la tte.

--Oui, rpondis-je, et je payerais bien trente shillings le plus
modeste des pigeons domestiques qu'une main charitable lui
lancerait  bonne porte! a le calmerait!

Mais, ni pour trente shillings, ni pour le double, ni pour le
triple, on n'et pu,  cette heure, se procurer le moins coteux
et le plus vulgaire des gibiers. La campagne tait dserte alors,
et nous n'apercevions plus ni ferme ni village.

En vrit, je crois que si cela et t possible, j'aurais envoy
Gomi acheter  tout prix un volatile quelconque, ft-ce un poulet
dplum, pour le livrer en reprsailles aux coups de notre dpit
capitaine!

La nuit approchait, cependant. Avant une heure, il ne ferait plus
assez jour pour qu'il ft possible de continuer cette infructueuse
expdition. Bien que nous fussions convenus de ne point reparatre
au campement, la carnassire vide, nous y serions pourtant bien
obligs,  moins de passer la nuit dans la plaine. Mais, sans
compter que cette nuit menaait d'tre pluvieuse, le colonel Munro
et Banks, ne nous voyant pas revenir, auraient t dans une
inquitude qu'il fallait leur pargner.

Le capitaine Hod, l'oeil dmesurment ouvert, jetant son regard de
gauche  droite et de droite  gauche avec la prestesse d'un
oiseau, marchait  dix pas en avant, et dans une direction qui ne
nous rapprochait pas positivement de Steam-House.

J'allais presser le pas et le rejoindre pour lui dire de renoncer
enfin  lutter contre la mauvaise chance, lorsqu'un fort bruit
d'ailes se fit entendre sur ma droite. Je regardai.

Une masse blanchtre s'levait lentement au-dessus d'un fourr.

Vivement, sans laisser au capitaine Hod le temps de se retourner,
j'paulai mon fusil, et mes deux coups partirent successivement.

Le volatile inconnu que je venais de tirer s'abattit lourdement
sur le bord d'une rizire.

Phann s'lana d'un bond, s'empara du gibier que je venais
d'abattre, et le rapporta au capitaine.

Enfin! s'cria Hod, si monsieur Parazard n'est pas content, qu'il
se prcipite dans sa marmite, la tte la premire!

--Mais, au moins, est-ce un gibier qui se mange? demandai-je.

--Certainement...  dfaut d'autre! rpliqua le capitaine.

--Trs heureusement, personne ne vous a vu, monsieur Maucler! me
dit Gomi.

--Qu'ai-je donc fait de rprhensible?

--Eh! vous avez tu un paon, et il est dfendu de tuer les paons,
qui sont des oiseaux sacrs dans toute l'Inde.

--Le diable emporte les oiseaux sacrs et ceux qui les
consacrent! s'cria le capitaine Hod. Celui-ci est tu, on le
mangera... dvotement, si vous voulez, mais on le mangera!

En effet, dans ce pays des brahmanes, depuis l'expdition
d'Alexandre, poque  laquelle il se rpandit dans la pninsule,
le paon est un animal sacr entre tous. Les indous en ont fait
l'emblme de la desse Saravasti, qui prside aux naissances et
aux mariages. Il est dfendu de dtruire ce volatile sous des
peines que la loi anglaise a confirmes.

Cet chantillon des gallinaces, qui faisait la joie du capitaine
Hod, tait magnifique, avec ses ailes vert fonc aux reflets
mtalliques, que bordait un liser d'or. Sa queue, bien fournie et
finement ocelle, formait un superbe ventail de barbes soyeuses.

En route! en route! dit le capitaine. Demain, monsieur Parazard
nous fera manger du paon, quoi qu'en puissent penser tous les
brahmanes de l'Inde! Si le paon n'est, en somme, qu'un poulet
prtentieux, celui-ci, avec ses plumes artistement releves, fera
bon effet sur notre table!

--Enfin, vous voil satisfait, mon capitaine?

--Satisfait... de vous, oui, mon cher ami, mais pas content de
moi du tout! Ma mauvaise chance n'est pas encore passe, et il
faudra bien qu'elle se passe! En route!

Nous voil donc, revenant sur nos pas du ct du campement, dont
nous devions tre loigns de trois milles environ. Sur la route
qui traait son sinueux lacet  travers les paisses jungles de
bambous, nous marchions l'un prs de l'autre, le capitaine Hod et
moi. Gomi, portant notre gibier, tait  deux ou trois pas en
arrire. Le soleil n'avait pas encore disparu, mais de gros nuages
le voilaient, et il fallait chercher son chemin dans une
demi-obscurit.

Tout  coup, un formidable rugissement clata dans un fourr 
droite. Ce rugissement me parut si redoutable, que je m'arrtai
brusquement, comme malgr moi.

Le capitaine Hod me saisit la main.

Un tigre! dit-il.

Puis, un juron lui chappa.

Tonnerre des Indes! s'cria-t-il, il n'y a que du plomb 
perdreaux dans nos fusils!

Ce n'tait que trop vrai, et ni Hod, ni Gomi, ni moi, nous
n'avions de cartouches  balle!

D'ailleurs, nous n'aurions pas eu le temps de recharger nos armes.
Dix secondes aprs avoir pouss son rugissement, l'animal
s'lanait hors du fourr et retombait d'un seul bond  vingt pas
sur la route.

C'tait un magnifique tigre, de cette espce que les Indous
appellent les mangeurs d'hommes, men eater, froces carnassiers,
dont les victimes se comptent annuellement par centaines.

La situation tait terrible.

Je regardais le tigre, je le dvorais des yeux, mon, fusil
tremblant dans ma main, je l'avoue. Il mesurait neuf  dix pieds
de longueur, robe couleur orange, zbre de rayures blanches et
noires. Il nous regardait aussi. Son oeil de chat flamboyait dans
la demi-ombre. Sa queue balayait fbrilement le sol. Il se rasait
et se ramassait comme pour s'lancer. Hod n'avait rien perdu de
son sang-froid. Il tenait l'animal en joue, et murmurait avec un
accent impossible  rendre: Du six! Foudroyer un tigre avec du
six! Si je ne le tire pas  bout portant, dans les yeux, nous
sommes... Le capitaine ne put achever. Le tigre s'avanait, non
par bonds, mais  petits pas. Gomi, accroupi en arrire, le
visait aussi, mais son fusil ne contenait que du petit plomb.
Quant au mien, il n'tait mme plus charg. Je voulus prendre une
cartouche dans ma cartouchire. Pas un mouvement! me souffla le
capitaine  voix basse. Le tigre bondirait, et il ne faut pas
qu'il bondisse!

Tous trois nous restions donc sans bouger.

Le tigre avanait lentement. Sa tte, qu'il balanait tout 
l'heure, ne remuait plus. Ses yeux regardaient fixement, mais
comme en dessous. De sa vaste mchoire entr'ouverte, baisse au
ras du sol, il semblait en aspirer les manations.

Bientt, la formidable bte ne fut plus qu' dix pas du capitaine.

Hod, bien camp sur ses jambes, immobile comme une statue,
concentrait toute sa vie dans son regard. L'effroyable lutte qui
se prparait, dont nul de nous n'allait peut-tre sortir vivant,
ne lui faisait mme pas battre plus rapidement le coeur!

Je crus, en ce moment, que le tigre allait enfin bondir.

Il fit cinq pas encore. J'eus besoin de toute mon nergie pour ne
pas crier au capitaine Hod:

Mais tirez donc! tirez donc!

Non! Le capitaine l'avait dit,--et c'tait videmment le seul
moyen de salut,--il voulait brler les yeux  l'animal; mais,
pour cela, il fallait ne le tirer qu' bout portant.

Le tigre fit encore trois pas et se redressa pour s'lancer...

Une violente dtonation retentit, qui fut presque aussitt suivie
d'une seconde.

Cette seconde dtonation s'tait produite dans le corps mme de
l'animal, qui, aprs trois ou quatre soubresauts et des
rugissements de douleur, retomba inanim sur le sol.

Prodige! s'cria le capitaine Hod. Mon fusil tait donc charg 
balle! et  balle explosible! Ah! cette fois, merci, Fox, merci!

--Est-il possible! m'criai-je.

--Voyez! Et, rabattant son arme, le capitaine Hod en retira la
cartouche du canon de gauche. C'tait une cartouche  balle. Tout
s'expliquait. Le capitaine Hod avait une carabine double et un
fusil double, tous les deux du mme calibre. Or, en mme temps que
Fox, par erreur, avait charg la carabine avec les cartouches 
plomb de chasse, il avait charg le fusil de chasse avec les
cartouches  balle explosive. Et si, la veille, cette erreur avait
sauv la vie au lopard, aujourd'hui elle nous l'avait sauve!

Oui, rpondit le capitaine Hod, et jamais je ne me suis trouv
plus prs de la mort! Une demi-heure aprs, nous tions de retour
au campement. Hod faisait venir Fox devant lui, et racontait ce
qui s'tait pass.

--Mon capitaine, rpondit le brosseur, cela prouve qu'au lieu de
deux jours de consigne, j'en mrite quatre, puisque je me suis
tromp deux fois!

--C'est mon avis, rpondit le capitaine Hod; mais puisque ton
erreur m'a valu le quarante et unime, c'est aussi mon avis de
t'offrir cette guine...

--Comme le mien est de la prendre, rpondit Fox, qui empocha la
pice d'or.

Tels furent les incidents qui marqurent la premire rencontre du
capitaine Hod et de son quarante et unime tigre.

Le 12 juin au soir, notre train faisait halte prs d'une bourgade
peu importante, et, le lendemain, nous repartions pour franchir
les cent cinquante kilomtres qui nous sparaient encore des
montagnes du Npaul.


CHAPITRE XIV
Un contre trois.

Quelques jours encore, et nous allions enfin gravir les premires
rampes de ces rgions septentrionales de l'Inde, qui, d'tage en
tage, de collines en collines, de montagnes en montagnes, vont
atteindre les plus hautes altitudes du globe. Jusqu'alors, le sol
n'avait subi qu'une dnivellation insensible, sa dclivit ne
s'accusait que lgrement, et notre Gant d'Acier ne semblait mme
pas s'en apercevoir.

Le temps tait orageux, pluvieux surtout, mais la temprature se
maintenait  une moyenne supportable. Les chemins n'taient pas
encore mauvais et rsistaient bien aux larges jantes des roues du
train, si pesant qu'il ft. Lorsque quelque ornire les ravinait
trop profondment, un lger coup de la main de Storr au
rgulateur, provoquant une pousse plus violente de l'obissant
fluide, suffisait  passer l'obstacle. La puissance ne manquait
pas  notre machine, on le sait, et un quart de tour, imprim aux
valves d'introduction, ajoutait instantanment  sa force
effective quelques douzaines de chevaux-vapeur.

En vrit, nous n'avions jusqu'ici qu' nous louer aussi bien de
ce genre de locomotion que du moteur que Banks avait adopt et du
confort de nos maisons roulantes, toujours en qute de nouveaux
horizons, qui se modifiaient incessamment  nos regards.

Ce n'tait plus, en effet, cette plaine infinie qui s'tend depuis
la valle du Gange jusque sur les territoires de l'Oude et du
Rohilkhande. Les sommets de l'Himalaya formaient dans le nord une
gigantesque bordure, contre laquelle venaient buter les nuages
chasss par le vent du sud-ouest. Il tait encore impossible de
bien voir le pittoresque profil d'une chane qui se dcoupait 
une moyenne de huit mille mtres au-dessus du niveau de la mer;
mais, aux approches de la frontire thibtaine, l'aspect du pays
devenait plus sauvage, et les jungles envahissaient le sol aux
dpens des champs cultivs.

Aussi la flore de cette partie du territoire indou n'tait-elle
plus la mme. Dj, les palmiers avaient disparu pour faire place
 ces magnifiques bananiers,  ces manguiers touffus qui
fournissent le meilleur fruit de l'Inde, et plus particulirement
aux groupes de bambous, dont la ramure s'panouissait en gerbe
jusqu' cent pieds au-dessus du sol. L, aussi, apparaissaient des
magnolias, aux larges fleurs, qui chargeaient l'air de parfums
pntrants, des rables superbes, des chnes d'espces varies,
des marronniers aux fruits hrisss de pointes comme des oursins
de mer, des arbres  caoutchouc, dont la sve coulait par leurs
veines entr'ouvertes, des pins aux normes feuilles de l'espce
des pendanus; puis, plus modestes de taille, plus clatants de
couleurs, des graniums, des rhododendrons, des lauriers, disposs
en plates-bandes, qui bordaient les routes.

Quelques villages avec des huttes en paille ou en bambous, deux ou
trois fermes, perdues au milieu des grands arbres, se montraient
encore, mais spars dj par un plus grand nombre de milles. La
population diminuait  l'approche des hautes terres.

Sur ces vastes paysages, comme fond de cadre, il faut maintenant
tendre un ciel gris et brumeux. J'ajouterai mme que la pluie
tombait le plus souvent en fortes averses. Pendant quatre jours,
du 13 au 17 juin, nous n'emes peut-tre pas une demi-journe
d'accalmie. Donc, obligation de rester au salon de Steam-House,
ncessit de tromper les longues heures comme on l'et fait dans
une habitation sdentaire, en fumant, en causant, en jouant au
whist.

Pendant ce temps, les fusils chmaient, au grand dplaisir du
capitaine Hod; mais deux schlems, qu'il fit dans une seule
soire, lui rendirent sa bonne humeur habituelle.

On peut toujours tuer un tigre, dit-il, on ne peut pas toujours
faire un schlem!

Il n'y avait rien  rpondre  une proposition si juste et si
nettement formule.

Le 17 juin, le campement fut dress prs d'un sra,--nom que
portent les bungalows spcialement rservs aux voyageurs. Le
temps s'tait un peu clairci, et le Gant d'Acier, qui avait
rudement travaill pendant ces quatre jours, rclamait, sinon
quelque repos, du moins quelques soins. On convint donc de passer
la demi-journe et la nuit suivante en cet endroit.

Le sra, c'est le caravansrail, l'auberge publique des grandes
routes de la pninsule, un quadrilatre de btiments peu levs
entourant une cour intrieure, et, le plus ordinairement,
surmonts de quatre tourelles d'angle, ce qui lui donne un air
tout  fait oriental. L, dans ces sras, fonctionne un personnel
spcialement affect au service intrieur, le bhisti, ou porteur
d'eau, le cuisinier, cette providence des voyageurs qui, peu
exigeants, savent se contenter d'oeufs et de poulets, et le
khansama, c'est--dire le fournisseur de vivres, avec lequel on
peut traiter directement et assez gnralement  bas prix.

Le gardien du sra, le pon, est simplement un agent de la trs
honorable Compagnie,  laquelle la plupart de ces tablissements
appartiennent, et qui les fait inspecter par l'ingnieur en chef
du district.

Une rgle assez bizarre, mais rigoureusement applique dans ces
tablissements, est celle-ci: tout voyageur peut occuper le sra
pendant vingt-quatre heures; dans le cas o il veut y sjourner
plus longtemps, il lui faut une permission de l'inspecteur. Faute
de cette autorisation, le premier venu, Anglais ou Indou, peut
exiger qu'il lui cde la place.

Il va sans dire que, ds que nous fmes arrivs  notre lieu de
halte, le Gant d'Acier produisit son effet habituel, c'est--dire
qu'il fut trs remarqu, trs envi peut-tre. Cependant, je dois
constater que les htes actuels du sra le regardrent plutt
avec une sorte de ddain,--ddain trop affect pour tre rel.

Nous n'avions pas affaire, il est vrai,  de simples mortels,
voyageant pour leur commerce ou pour leurs plaisirs. Il ne
s'agissait l ni de quelque officier anglais, regagnant les
cantonnements de la frontire npalaise, ni de quelque marchand
indou, conduisant sa caravane vers les steppes de l'Afghanistan,
au del de Lahore ou de Peshawar.

Ce n'tait rien moins que le prince Gourou Singh en personne, fils
d'un rajah indpendant du Guzarate, rajah lui-mme, et qui
voyageait en grande pompe dans le nord de la pninsule indienne.

Ce prince occupait non seulement les trois ou quatre salles du
sra, mais encore tous les abords, qui avaient t amnags de
manire  loger les gens de sa suite.

Je n'avais pas encore vu de rajah en voyage. Aussi, ds que notre
halte eut t organise  un quart de mille environ du sra, dans
un site charmant, sur le bord d'un petit cours d'eau et  l'abri
de magnifiques pendanus, j'allai, en compagnie du capitaine Hod et
de Banks, visiter le campement du prince Gourou Singh.

Le fils d'un rajah qui se dplace ne se dplace pas seul, il s'en
faut! S'il est des gens que je n'envie pas, ce sont bien ceux qui
ne peuvent remuer une jambe ni faire un pas, sans mettre aussitt
en mouvement quelques centaines d'hommes! Mieux vaut tre simple
piton, sac au dos, bton  la main, fusil  l'paule, que prince
voyageant dans les Indes, avec tout le crmonial que son rang lui
impose.

Ce n'est pas un homme qui va d'une ville  l'autre, me dit Banks,
c'est une bourgade tout entire qui modifie ses coordonnes
gographiques!

--J'aime mieux Steam-House, rpondis-je, et je ne changerais pas
avec ce fils de rajah!

--Et qui sait, rpliqua le capitaine Hod, si ce prince ne
prfrerait pas notre maison roulante  tout cet encombrant
attirail de campagne!

--Il n'a qu'un mot  dire, s'cria Banks, et je lui fabriquerai
un palais  vapeur, pourvu qu'il y mette le prix! Mais, en
attendant sa commande, voyons un peu ce campement, s'il en vaut la
peine!

La suite du prince ne comprenait pas moins de cinq cents
personnes. Au dehors, sous les grands arbres de la plaine, deux
cents chariots taient disposs symtriquement comme les tentes
d'un vaste camp. Pour les traner, les uns avaient des zbus, les
autres des buffles, sans compter trois magnifiques lphants qui
portaient sur leur dos des palanquins de la plus grande richesse,
et une vingtaine de ces chameaux, venus des pays  l'ouest de
l'Indus, qui s'attellent  la Daumont. Rien ne manquait  cette
caravane, ni les musiciens qui charmaient les oreilles de Sa
Hautesse, ni les bayadres qui enchantaient ses yeux, ni les
faiseurs de tours qui amusaient ses loisirs. Trois cents porteurs
et deux cents hallebardiers compltaient ce personnel, dont la
solde et puis toute autre bourse que la bourse d'un rajah
indpendant de l'Inde.

Les musiciens, c'taient des joueurs de tambourin, de cymbales, de
tamtam, appartenant  cette cole qui remplace les sons par les
bruits; puis des rcleurs de guitares et de violons  quatre
cordes, dont les instruments n'avaient jamais pass par la main de
l'accordeur.

Parmi les faiseurs de tours, il y avait quelques-uns de ces
sapwallahs, ou charmeurs de serpents, qui, par leurs
incantations, chassent et attirent les reptiles; des nutuis,
trs habites aux exercices du sabre; des acrobates qui dansent sur
la corde lche, coiffs d'une pyramide de pots de terre et
chausss de cornes de buffles; et enfin de ces escamoteurs qui ont
le talent de changer en venimeuses cobras de vieilles peaux de
serpents, ou rciproquement, au gr du spectateur.

Quant aux bayadres, elles appartenaient  la classe de ces jolies
boundelis, si recherches pour les nautchs ou soires, dans
lesquelles elles remplissent le double rle de chanteuses et de
danseuses. Trs dcemment vtues, les unes de mousselines brodes
d'or, les autres de jupes plisses et d'charpes qu'elles
dploient dans leurs passes, ces ballerines taient pares de
riches bijoux, bracelets prcieux aux bras, bagues d'or aux doigts
des pieds et des mains, grelots d'argent  la cheville. Ainsi
accoutres, elles excutent la fameuse danse des oeufs avec une
grce et une adresse vritablement extraordinaires, et j'esprais
bien qu'il me serait donn de les admirer par invitation spciale
du rajah.

Puis, un certain nombre d'hommes, de femmes, d'enfants, figuraient
je ne sais  quel titre dans le personnel de la caravane. Les
hommes taient draps dans une longue bande d'toffe, qu'on
appelle dhoti, ou vtus de la chemise angarkah et de la longue
robe blanche jamah, qui leur faisait un costume trs
pittoresque.

Les femmes portaient le choli, sorte de jaquette  manches
courtes, et le sari, l'quivalent du dhoti des hommes, qu'elles
enroulent autour de leur taille et dont l'extrmit se rejette
coquettement sur leur tte.

Ces Indous, tendus sous les arbres, en attendant l'heure du
repas, fumaient des cigarettes enveloppes d'une feuille verte, ou
le gargouli, destin  l'incinration du gurago, sorte de
confiture noirtre qui se compose de tabac, de mlasse et d'opium.
D'autres mchaient ce mlange de feuilles de btel, de noix d'arec
et de chaux teinte, qui a certainement des proprits digestives,
trs utiles sous l'ardent climat de l'Inde.

Tout ce monde, habitu au mouvement des caravanes, vivait en bon
accord, et ne montrait d'animation qu' l'heure des ftes. On et
dit de ces figurants d'un cortge de thtre, qui retombent dans
la plus complte apathie ds qu'ils ne sont plus en scne.

Cependant, lorsque nous arrivmes au campement, ces Indous
s'empressrent de nous adresser quelques salams en s'inclinant
jusqu' terre. La plupart criaient: Sahib! sahib! ce qui veut
dire: Monsieur! monsieur! et nous leur rpondions par des gestes
d'amiti.

Je l'ai dit, il m'tait venu  la pense que le prince Gourou
Singh voudrait peut-tre donner en notre honneur une de ces ftes
dont les rajahs ne sont point avares. La grande cour du bungalow,
tout indique pour une crmonie de ce genre, me semblait
admirablement approprie aux danses des bayadres, aux
incantations des charmeurs, aux tours des acrobates. J'aurais t
ravi, je l'avoue, de pouvoir assister  ce spectacle au milieu
d'un sra, sous l'ombrage de magnifiques arbres, et avec cette
mise en scne naturelle qu'eut forme le personnel de la caravane.
Cela aurait mieux valu que les planches d'un troit thtre, avec
ses murailles de toile peinte, ses bandes de fausse verdure et sa
figuration restreinte.

Je communiquai ma pense  mes compagnons, qui, tout en partageant
ce dsir, ne crurent pas  sa ralisation.

Le rajah de Guzarate, me dit Banks, est un indpendant, qui s'est
 peine soumis, aprs la rvolte des Cipayes, pendant laquelle sa
conduite a t au moins louche. Il n'aime point les Anglais, et
son fils ne fera rien pour nous tre agrable.

--Eh bien, nous nous passerons de ses nautchs! rpondit le
capitaine Hod, avec un ddaigneux mouvement d'paules.

Il devait en tre ainsi, et nous ne fmes pas mme admis  visiter
l'intrieur du sra. Peut-tre le prince Gourou Singh attendait-il
la visite officielle du colonel, mais sir Edward Munro n'avait
rien  demander  ce personnage, il n'en attendait rien, il ne se
drangea pas.

Nous revnmes donc au lieu de halte, et nous fmes honneur 
l'excellent dner que monsieur Parazard nous servit. Je dois dire
que les conserves en formaient le menu principal. Depuis plusieurs
jours, la chasse nous avait t interdite pour cause de mauvais
temps; mais notre cuisinier tait un habile homme, et, sous sa
main savante, les viandes et les lgumes conservs reprirent leur
fracheur et leur saveur naturelles.

Pendant toute la soire, et quoi qu'eut dit Banks, un sentiment de
curiosit me poussant, j'attendis une invitation qui ne vint pas.
Le capitaine Hod plaisanta mes gots pour les ballets en plein
air, et me soutint mme que c'tait beaucoup mieux  l'Opra. Je
n'en voulus rien croire, mais, vu le peu d'amabilit du prince, il
me fut impossible de le constater.

Le lendemain, 18 juin, tout fut dispos pour que notre dpart
s'effectut au lever du jour.

 cinq heures, Klouth commena  chauffer. Notre lphant, qui
avait t dtel, se trouvait  une cinquantaine de pas du train,
et le mcanicien s'occupait  refaire la provision d'eau.

Pendant ce temps, nous nous promenions sur les bords de la petite
rivire.

Quarante minutes plus tard, la chaudire tait suffisamment en
pression, et Storr allait commencer sa manoeuvre en arrire,
lorsqu'un groupe d'Indous s'approcha.

Ils taient l cinq ou six, richement vtus, robes blanches,
tuniques de soie, turbans orns de broderies d'or. Une douzaine de
gardes, arms de mousquets et de sabres, les accompagnaient. L'un
de ces soldats portait une couronne de feuillage vert,--ce qui
indiquait la prsence de quelque personnage important.

En effet, le personnage important, c'tait le prince Gourou Singh
en personne, un homme de trente-cinq ans environ, l'air hautain,--
type assez russi des descendants de ces rajahs lgendaires,
dans les traits duquel se retrouvait le caractre maharatte.

Le prince ne daigna mme pas s'apercevoir de notre prsence. Il
fit quelques pas en avant, et s'approcha du gigantesque lphant
que la main de Storr allait mettre en marche. Puis, aprs l'avoir
considr, non sans un certain sentiment de curiosit, quoiqu'il
n'en voult rien laisser voir:

Qui a fait cette machine? demanda-t-il  Storr.

Le mcanicien montra l'ingnieur, qui nous avait rejoints et se
tenait  quelques pas.

Le prince Gourou Singh s'exprimait trs facilement en anglais, et,
se retournant vers Banks:

C'est vous qui avez?... dit-il du bout des lvres.

--C'est moi qui ai! rpondit Banks.

--Ne m'a-t-on pas dit que c'tait une fantaisie du dfunt rajah
de Bouthan? Banks fit de la tte un signe affirmatif.  quoi
bon, reprit Sa Hautesse, en haussant impoliment les paules, 
quoi bon se faire traner par une mcanique, lorsqu'on a des
lphants de chair et d'os  son service!

--C'est que probablement, rpondit Banks, cet lphant est plus
puissant que tous ceux dont le dfunt rajah faisait usage.

--Oh! fit Gourou Singh, en avanant ddaigneusement la bouche,
plus puissant!...

--Infiniment plus! rpondit Banks.

--Pas un des vtres, dit alors le capitaine Hod,  qui ces faons
dplaisaient souverainement, pas un des vtres ne serait capable
de lui faire bouger une patte,  cet lphant-l, s'il ne le
voulait pas.

--Vous dites?... fit le prince.

--Mon ami affirme, rpliqua l'ingnieur, et j'affirme aprs lui,
que cet animal artificiel pourrait rsister  la traction de dix
couples de chevaux, et que vos trois lphants, attels ensemble,
ne parviendraient pas  le faire reculer d'une semelle!

--Je n'en crois absolument rien, rpondit le prince.

--Vous avez tort de n'en croire absolument rien, rpondit le
capitaine Hod.

--Et lorsque Votre Hautesse voudra y mettre le prix, ajouta
Banks, je m'engage  lui en fournir un qui aura la force de vingt
lphants choisis parmi les meilleurs de ses curies!

--Cela se dit, rpliqua trs schement Gourou Singh.

--Et cela se fait, rpondit Banks. Le prince commenait 
s'animer. On voyait qu'il ne supportait pas facilement la
contradiction. On pourrait faire l'exprience ici mme, dit-il,
aprs un instant de rflexion.

--On le peut, rpondit l'ingnieur.

--Et mme, ajouta le prince Gourou Singh, faire de cette
exprience l'objet d'un pari considrable,-- moins que vous ne
reculiez devant la crainte de le perdre, comme reculerait votre
lphant, sans doute, s'il avait  lutter avec les miens!

--Gant d'Acier, reculer! s'cria le capitaine Hod. Qui ose
prtendre que Gant d'Acier reculerait?

--Moi, rpondit Gourou Singh.

--Et que parierait Votre Hautesse? demanda l'ingnieur, en se
croisant les bras.

--Quatre mille roupies, rpondit le prince, si vous aviez quatre
mille roupies  perdre!

Cela faisait environ dix mille francs. L'enjeu tait considrable,
et je vis bien que Banks, quelque confiance qu'il et, ne se
souciait gure de risquer une pareille somme.

Le capitaine Hod, lui, en et tenu le double, si sa modeste solde
le lui et permis. Vous refusez! dit alors Sa Hautesse, pour
laquelle quatre mille roupies reprsentaient  peine le prix d'une
fantaisie passagre. Vous craignez de risquer quatre mille
roupies?

--Tenu, dit le colonel Munro, qui venait de s'approcher et
intervenait par ce seul mot, qui avait bien sa valeur. Le colonel
Munro tient quatre mille roupies? demanda le prince Gourou Singh.

--Et mme dix mille, rpondit sir Edward Munro, si cela convient
 Votre Hautesse.

--Soit! rpondit Gourou Singh. En vrit, cela devenait
intressant. L'ingnieur avait serr la main du colonel, comme
pour le remercier de ne pas l'avoir laiss en affront devant ce
ddaigneux rajah, mais ses sourcils s'taient froncs un instant,
et je me demandai s'il n'avait pas trop prsum de la puissance
mcanique de son appareil. Quant au capitaine Hod, il rayonnait,
il se frottait les mains, et, s'avanant vers l'lphant:

Attention. Gant d'Acier! s'cria-t il. Il s'agit de travailler
pour l'honneur de notre vieille Angleterre!

Tous nos gens s'taient rangs sur un des cts de la route. Une
centaine d'Indous avaient quitt le campement du sra et
accouraient pour assister  la lutte qui se prparait.

Banks nous avait quitts pour monter dans la tourelle, prs de
Storr, qui, par un tirage artificiel, activait le foyer en lanant
un jet de vapeur  travers la trompe de Gant d'Acier.

Pendant ce temps, sur un signe du prince Gourou Singh, quelques-uns
de ses serviteurs taient alls au sra, et ils ramenaient
les trois lphants, dbarrasss de tout leur attirail de voyage.
C'taient trois magnifiques btes, originaires du Bengale, et
d'une taille plus leve que celle de leurs congnres de l'Inde
mridionale. Ces superbes animaux, dans toute la force de l'ge,
ne laissrent pas de m'inspirer une sorte d'inquitude.

Les mahouts, juchs sur leur norme cou, les dirigeaient de la
main et les excitaient de la voix.

Lorsque ces lphants passrent devant Sa Hautesse, le plus grand
des trois,--un vritable gant de l'espce,--s'arrta, flchit
les deux genoux, releva sa trompe, et salua le prince en courtisan
bien styl qu'il tait. Puis, ses deux compagnons et lui
s'approchrent de Gant d'Acier, qu'ils semblrent regarder avec
un tonnement ml de quelque effroi.

De fortes chanes de fer furent alors fixes sur le bti du
tender, aux barres d'attelage, que cachait l'arrire-train de
notre lphant.

J'avoue que le coeur me battait. Le capitaine Hod, lui, dvorait
sa moustache et ne pouvait rester en place.

Quant au colonel Munro, il tait aussi calme, je dirai mme plus
calme, que le prince Gourou Singh.

Nous sommes prts, dit l'ingnieur. Quand il plaira  Sa
Hautesse?...

--Il me plat, rpondit le prince. Gourou Singh fit un signe,
les mahouts poussrent un sifflement particulier, et les trois
lphants, arc-boutant sur le sol leurs jambes puissantes,
tirrent avec un parfait ensemble. La machine commena  reculer
de quelques pas.

Un cri m'chappa. Hod frappa du pied.

Cale les roues! dit simplement l'ingnieur, en se retournant
vers le mcanicien.

Et, d'un coup rapide, qui fut suivi d'un hennissement de vapeur,
le sabotage atmosphrique fut appliqu instantanment.

Le Gant d'Acier s'arrta et ne bougea plus.

Les mahouts excitrent les trois lphants, qui, les muscles
tendus, firent un nouvel effort. Ce fut inutile. Notre lphant
semblait tre enracin au sol. Le prince Gourou Singh se mordit
les lvres jusqu'au sang. Le capitaine Hod battit des mains. En
avant! cria Banks.

--Oui, en avant, rpta le capitaine, en avant!

Le rgulateur fut ouvert en grand, de grosses volutes de vapeur
s'chapprent coup sur coup de la trompe, les roues dcales
tournrent lentement en mordant le macadam de la route, et voil
les trois lphants, malgr leur rsistance effroyable, entrans
 reculons, en creusant dans le sol de profondes ornires.

Go ahead! Go ahead! hurlait le capitaine Hod.

Et, le Gant d'Acier allant toujours de l'avant, les trois normes
animaux tombrent sur le flanc, et furent trans pendant une
vingtaine de pas, sans que notre lphant part mme s'en
apercevoir.

Hurrah! hurrah! hurrah! criait le capitaine Hod, qui n'tait plus
matre de lui. On peut joindre  ses lphants tout le sra de Sa
Hautesse! Cela ne psera pas plus qu'une guigne  notre Gant
d'Acier!

Le colonel Munro fit un signe de la main. Banks ferma le
rgulateur, et l'appareil s'arrta.

Rien de plus piteux  voir que les trois lphants de Sa Hautesse,
la trompe affole, les pattes en l'air, qui s'agitaient comme de
gigantesques scarabes renverss sur le dos!

Quant au prince, non moins irrit que honteux, il tait parti,
sans mme attendre la fin de l'exprience.

Les trois lphants furent alors dtels. Ils se relevrent, trs
visiblement humilis de leur dfaite. Lorsqu'ils repassrent
devant le Gant d'Acier, le plus grand, en dpit de son cornac, ne
put s'empcher de flchir le genou et de saluer de la trompe,
comme il l'avait fait devant le prince Gourou Singh.

Un quart d'heure aprs, un Indou, le kmdar ou secrtaire de Sa
Hautesse, arrivait  notre campement et remettait au colonel un
sac contenant dix mille roupies, l'enjeu du pari perdu.

Le colonel Munro prit le sac, et, le rejetant avec ddain:

Pour les gens de Sa Hautesse! dit-il.

Puis, il se dirigea tranquillement vers Steam-House.

On ne pouvait mieux remettre  sa place le prince arrogant, qui
nous avait si ddaigneusement provoqus.

Cependant, le Gant d'Acier attel, Banks donna aussitt le signal
du dpart, et, au milieu d'un norme concours d'Indous
merveills, notre train partit  grande vitesse.

Des cris le salurent  son passage, et bientt nous avions perdu
de vue, derrire un tournant de la route, le sra du prince
Gourou Singh.

Le lendemain, Steam-House commena  s'lever sur les premires
rampes, qui relient le pays plat  la base de la frontire
himalayenne. Ce ne fut qu'un jeu pour notre Gant d'Acier, auquel
les quatre-vingts chevaux enferms dans ses flancs avaient permis
de lutter sans peine contre les trois lphants du prince Gourou
Singh. Il s'aventura donc aisment sur les routes ascendantes de
cette rgion, sans qu'il ft ncessaire de dpasser la pression
normale de la vapeur.

En vrit, c'tait un spectacle curieux de voir le colosse,
vomissant des gerbes d'tincelles, traner avec des hennissements
moins prcipits mais plus expansifs, les deux chars qui
s'levaient sur le lacet des chemins. La jante raye des roues
striait le sol, dont le macadam grinait en s'grenant. Il faut
bien l'avouer, notre pesant animal laissait aprs lui de profondes
ornires et endommageait la route, dj dtrempe par les pluies
torrentielles.

Quoi qu'il en soit, Steam-House s'levait peu  peu, le panorama
s'largissait en arrire, la plaine s'abaissait, et, vers le sud,
l'horizon, se droulant sur un plus large primtre, reculait 
perte de vue.

L'effet produit tait plus sensible encore, lorsque, pendant
quelques heures, la route s'engageait sous les arbres d'une
paisse fort. Quelque vaste clairire s'ouvrait-elle alors, comme
une immense fentre sur la croupe de la montagne, le train
s'arrtait,--un instant, si quelque humide brouillard embrumait
alors le paysage,--une demi-journe, si le paysage se dessinait
plus nettement aux regards. Et tous quatre, accouds sous la
vrandah de l'arrire, nous venions longuement contempler le
magnifique panorama qui se dveloppait  nos yeux.

Cette ascension, coupe par des haltes plus ou moins prolonges,
suivant le cas, interrompue par les campements de nuit, ne dura
pas moins de sept jours, du 19 au 25 juin.

Avec un peu de patience, disait le capitaine Hod, notre train
monterait jusqu'aux dernires cimes de l'Himalaya!

--Pas tant d'ambition, mon capitaine, rpondait l'ingnieur.

--Il le ferait, Banks!

--Oui, Hod, il le ferait, si la route praticable ne venait pas 
lui manquer bientt, et  la condition d'emporter du combustible,
qu'il ne trouverait plus  travers les glaciers, et de l'air
respirable, qui lui ferait dfaut  deux mille toises de hauteur.
Mais nous n'avons que faire de dpasser la zone habitable de
l'Himalaya. Lorsque le Gant d'Acier aura atteint l'altitude
moyenne des sanitarium, il s'arrtera dans quelque site agrable,
sur la lisire d'une fort alpestre, au milieu d'une atmosphre
rafrachie par les courants suprieurs de l'espace. Notre ami
Munro aura transport son bungalow de Calcutta dans les montagnes
du Npaul, voil tout, et nous y sjournerons tant qu'il le
voudra.

Ce lieu de halte, o nous devions camper pendant quelques mois,
fut heureusement trouv dans la journe du 25 juin. Depuis
quarante-huit heures, la route devenait de moins en moins
praticable, soit qu'elle ft incompltement tablie, soit que les
pluies l'eussent ravine trop profondment. Le Gant d'Acier eut
l du tirage, comme on dit vulgairement. Il en fut quitte pour
dvorer un peu plus de combustible. Quelques morceaux de bois,
ajouts au foyer de Klouth, suffisaient  accrotre la pression
de la vapeur, mais il ne fut jamais ncessaire de charger les
soupapes, dont le papillon ne laissait fuir le fluide que sous une
tension de sept atmosphres,--tension qui ne fut point dpasse.

Depuis quarante-huit heures, aussi, notre train s'aventurait sur
un territoire  peu prs dsert. De bourgades ou de villages, il
ne s'en rencontrait plus.  peine quelques habitations isoles,
parfois une ferme, perdue dans ces grandes forts de pins qui
hrissent la croupe mridionale des contreforts. Trois ou quatre
fois, de rares montagnards nous salurent de leurs interjections
admiratives.  voir cet appareil merveilleux s'lever dans la
montagne, ne devaient-ils pas croire que Brahma se passait la
fantaisie de transporter toute une pagode sur quelque inaccessible
hauteur de la frontire npalaise?

Enfin, dans cette journe du 25 juin, Banks nous jeta une dernire
fois le mot: Halte! qui terminait cette premire partie de notre
voyage dans l'Inde septentrionale. Le train s'arrtait au milieu
d'une vaste clairire, prs d'un torrent, dont l'eau limpide
devait suffire  tous les besoins d'un campement de quelques mois.
De l, le regard pouvait embrasser la plaine sur un primtre de
cinquante  soixante milles.

Steam-House se trouvait alors  trois cent vingt-cinq lieues de
son point de dpart,  deux mille mtres environ au-dessus du
niveau de la mer, et au pied de ce Dwalaghiri, dont la cime se
perdait  vingt-cinq mille pieds dans les airs.


CHAPITRE XV
Le pl de Tandt.

Il faut abandonner un instant le colonel Munro, ainsi que ses
compagnons, l'ingnieur Banks, le capitaine Hod, le Franais
Maucler, et interrompre pendant quelques pages le rcit de ce
voyage, dont la premire partie, comprenant l'itinraire de
Calcutta  la frontire indo-chinoise, se termine  la base des
montagnes du Thibet.

On se rappelle l'incident qui avait marqu le passage de Steam-House
 Allahabad. Un numro du journal de la ville, dat du 25
mai, apprenait au colonel Munro la mort de Nana Sahib. Cette
nouvelle, souvent rpandue, toujours dmentie, tait-elle vraie
cette fois? Sir Edward Munro, aprs des dtails si prcis,
pouvait-il douter encore, et ne devait-il pas renoncer enfin  se
faire justice du rvolt de 1857?

On en jugera.

Voici ce qui s'tait pass depuis cette nuit du 7 au 8 mars,
pendant laquelle Nana Sahib, accompagn de Balao Rao, son frre,
escort de ses plus fidles compagnons d'armes, et suivi de
l'Indou Klagani, avait quitt les caves d'Adjuntah.

Soixante heures plus tard, le nabab atteignait les troits dfils
des monts Sautpourra, aprs avoir travers la Tapi, qui va se
jeter  la cte ouest de la pninsule, prs de Surate. Il se
trouvait alors  cent milles d'Adjuntah, dans une partie peu
frquente de la province, ce qui, pour le moment, lui assurait
quelque scurit.

L'endroit tait bien choisi.

Les monts Sautpourra, de mdiocre hauteur, commandent au sud le
bassin de la Nerbudda, dont la limite septentrionale est couronne
par les monts Vindhyas. Ces deux chanes, courant presque
paralllement l'une  l'autre, enchevtrent leurs ramifications et
mnagent, dans ce pays accident, des retraites difficiles 
dcouvrir. Mais si les Vindhyas,  la hauteur du vingt-troisime
degr de latitude, coupent l'Inde presque entirement de l'ouest 
l'est, en formant un des grands cts du triangle central de la
pninsule, il n'en est pas ainsi des Sautpourra, qui ne dpassent
pas le soixante-quinzime degr de longitude, et viennent s'y
souder au mont Kaligong.

L, Nana Sahib se trouvait  l'entre du pays des Gounds,
redoutables tribus de ces peuplades de vieille race,
imparfaitement soumises, qu'il voulait pousser  la rvolte.

Un territoire de deux cents milles carrs, une population de plus
de trois millions d'habitants, tel est ce pays du Goudwana, dont
M. Rousselet considre les habitants comme autochtones et dans
lequel les ferments de rbellion sont toujours prts  lever.
C'est l une importante portion de l'Indoustan, et,  vrai dire,
elle n'est que nominalement sous la domination anglaise. Le
railway de Bombay  Allahabad traverse bien cette contre du
sud-ouest au nord-est, il jette mme un embranchement jusqu'au centre
de la province de Nagpore, mais les tribus sont restes sauvages,
rfractaires  toute ide de civilisation, impatientes du joug
europen, en somme, trs difficiles  rduire dans leurs
montagnes,--et Nana Sahib le savait bien.

C'tait donc l qu'il avait voulu tout d'abord chercher asile,
afin d'chapper aux recherches de la police anglaise, en attendant
l'heure de provoquer le mouvement insurrectionnel.

Si le nabab russissait dans son entreprise, si les Gounds se
levaient  sa voix et marchaient  sa suite, la rvolte pourrait
rapidement prendre une extension considrable.

En effet; au nord du Goudwana, c'est le Bundelkund, qui comprend
toute la rgion montagneuse situe entre le plateau suprieur des
Vindhyas et l'important cours d'eau de la Jumna. Dans ce pays,
couvert ou plutt hriss des plus belles forts vierges de
l'Indoustan, vit un peuple de Boundlas, fourbe et cruel, chez
lequel tous les criminels, politiques ou autres, cherchent
volontiers et trouvent facilement refuge; l, se masse une
population de deux millions et demi d'habitants sur une surface de
vingt-huit mille kilomtres carrs; l, les provinces sont restes
barbares; l, vivent encore de ces vieux partisans, qui luttrent
contre les envahisseurs sous Tippo Sahib; l, sont ns les
clbres trangleurs Thugs, si longtemps l'pouvante de l'Inde,
fanatiques assassins, qui, sans jamais verser de sang, ont fait
d'innombrables victimes; l, les bandes de Pindarris ont exerc
presque impunment les plus odieux massacres; l, pullulent encore
ces terribles Dacoits, secte d'empoisonneurs qui marchent sur les
traces des Thugs; l, enfin, s'tait dj rfugi Nana Sahib
lui-mme, aprs avoir chapp aux troupes royales, matresses de
Jansie; l, il avait dpist toutes les recherches, avant d'aller
demander un asile plus sr aux inaccessibles retraites de la
frontire indo-chinoise.

 l'est du Goudwana, c'est le Khondistan, ou pays des Khounds.
Ainsi se nomment ces farouches sectateurs de Tado Pennor, le dieu
de la terre, et de Maunck Soro, le dieu rouge des combats, ces
sanglants adeptes des mriahs, ou sacrifices humains, que les
Anglais ont tant de peine  dtruire, ces sauvages dignes d'tre
compars aux naturels des les les plus barbares de la Polynsie,
contre lesquels, de 1840  1854, le major gnral John Campbell,
les capitaines Macpherson, Macviccar et Frye, entreprirent de
pnibles et longues expditions,--fanatiques prts  tout oser,
lorsque, sous quelque prtexte religieux, une puissante main les
pousserait en avant.

 l'ouest du Goudwana, c'est un pays de quinze cent mille  deux
millions d'mes, occup par les Bhls, puissants autrefois dans le
Malwa et le Rajpoutuna, maintenant diviss en clans, rpandus dans
toute la rgion des Vindhyas, presque toujours ivres de cette
eau-de-vie que leur fournit l'arbre de mhowah, mais braves,
audacieux, robustes, agiles, l'oreille toujours ouverte au
kisri, qui est leur cri de guerre et de pillage.

On le voit, Nana Sahib avait bien choisi. Dans cette rgion
centrale de la pninsule, au lieu d'une simple insurrection
militaire, il esprait, cette fois, provoquer un mouvement
national, auquel prendraient part les Indous de toute caste.

Mais, avant de rien entreprendre, il convenait de se fixer dans le
pays, afin d'agir efficacement sur les populations dans la mesure
que les circonstances permettaient. Donc, ncessit de trouver un
asile sr, momentanment du moins, quitte  l'abandonner, s'il
devenait suspect.

Tel fut le premier soin de Nana Sahib. Les Indous qui l'avaient
suivi depuis Adjuntah, pouvaient aller et venir librement dans
toute la prsidence. Balao Rao, que ne visait pas la notice du
gouverneur, aurait pu, lui aussi, jouir de la mme immunit, n'et
t sa ressemblance avec son frre. Depuis sa fuite jusqu'aux
frontires du Npaul, l'attention n'avait plus t attire sur sa
personne, et l'on avait tout lieu de le croire mort. Mais, pris
pour Nana Sahib, il et t arrt,--ce qu'il fallait viter 
tout prix.

Ainsi donc, pour ces deux frres unis dans la mme pense,
marchant au mme but, un unique asile tait ncessaire. Quant  le
trouver, cela ne devait tre ni long ni difficile dans ces dfils
des monts Sautpourra.

Et, en effet, cet asile fut tout d'abord indiqu par un des Indous
de la troupe, un Gound, qui connaissait la valle jusque dans ses
plus profondes retraites.

Sur la rive droite d'un petit affluent de la Nerbudda se trouvait
un pl abandonn, nomm le pl de Tandit.

Le pl, c'est moins qu'un village,  peine un hameau, une runion
de huttes, souvent mme une habitation isole. La nomade famille,
qui l'occupe, est venue s'y fixer temporairement. Aprs avoir
brl quelques arbres, dont les cendres vivifient le sol pour une
courte saison, le Gound et les siens ont construit leur demeure.
Mais, comme le pays n'est rien moins que sr, la maison a pris
l'aspect d'un fortin. Un rang de palissades l'entoure, et elle
peut se dfendre contre une surprise. Cache, d'ailleurs, dans
quelque pais massif, enfouie, pour ainsi dire, sous un berceau de
cactus et de broussailles, il n'est pas ais de la dcouvrir.

Le plus ordinairement, le pl couronne quelque monticule, sur le
revers d'une valle troite, entre deux contreforts escarps, au
milieu d'impntrables futaies. Il ne semble pas que des cratures
humaines aient pu y chercher refuge. De routes pour y conduire,
point; de sentiers qui y donnent accs, on ne voit pas trace. Pour
l'atteindre, il faut quelquefois remonter le lit ravin d'un
torrent, dont l'eau efface toute empreinte. Qui le franchit ne
laisse aucun vestige aprs lui. Dans la saison chaude, on s'y
mouille jusqu' la cheville, dans la saison froide, jusqu'aux
genoux, et rien n'indique qu'un tre vivant y a pass. En outre,
une avalanche de roches, que la main d'un enfant suffirait 
prcipiter, craserait quiconque tenterait d'arriver au pl contre
la volont de ses habitants.

Cependant, si isols qu'ils soient dans leurs aires inaccessibles,
les Gounds peuvent rapidement communiquer de pl  pl. Du haut de
ces croupes ingales des Sautpourra, les signaux se propagent en
quelques minutes sur vingt lieues de pays. C'est un feu allum 
la cime d'une roche aigu, c'est un arbre chang en torche
gigantesque, c'est une simple fume qui empanache le sommet d'un
contrefort. On sait ce que cela signifie. L'ennemi, c'est--dire
un dtachement de soldats de l'arme royale, une escouade d'agents
de la police anglaise, a pntr dans la valle, remonte le cours
de la Nerbudda, fouille les gorges de la chane, en qute de
quelque malfaiteur, auquel ce pays offre volontiers refuge. Le cri
de guerre, si familier  l'oreille des montagnards, devient cri
d'alarme. Un tranger le confondrait avec le hululement des
oiseaux de nuit ou le sifflement des reptiles. Le Gound, lui, ne
s'y trompe pas. Il faut veiller, on veille; il faut fuir, on fuit.
Les pls suspects sont abandonns, brls mme. Ces nomades se
rfugient en d'autres retraites, qu'ils abandonneront encore,
s'ils sont presss de trop prs, et, sur ces terrains recouverts
de cendres, les agents de l'autorit ne trouvent plus que des
ruines.

C'tait  l'un de ces pls,--le pl de Tandt,--que Nana Sahib
et les siens taient venus demander refuge. L, les avait tout
d'abord conduits le fidle Gound dvou  la personne du nabab.
L, ils s'installrent dans la journe du 12 mars.

Le premier soin des deux frres, ds qu'ils eurent pris possession
du pl de Tandt, fut d'en reconnatre soigneusement les abords.
Ils observrent dans quelle direction et  quelle porte le regard
pouvait s'tendre. Ils se firent indiquer quelles taient les
habitations les plus rapproches, et s'enquirent de ceux qui les
occupaient. La position de cette croupe isole, que couronnait le
pl de Tandt, au milieu d'un massif d'arbres, ils l'tudirent,
et se rendirent finalement compte de l'impossibilit d'y avoir
accs, sans suivre le lit d'un torrent, le torrent de Nazzur,
qu'ils venaient de remonter eux-mmes.

Le pl de Tandt offrait donc toutes les conditions de scurit,
d'autant mieux qu'il s'levait au-dessus d'un souterrain, dont les
secrtes issues s'ouvraient sur le flanc du contrefort, et
permettaient de s'enfuir, le cas chant.

Nana Sahib et son frre n'auraient pu trouver un plus sr asile.

Mais il ne suffisait pas  Balao Rao de savoir ce qu'tait
actuellement le pl de Tandt, il voulait apprendre ce qu'il avait
t, et, pendant que le nabab visitait l'intrieur du fortin, il
continua d'interroger le Gound.

Quelques questions encore, lui dit-il. Depuis combien de temps ce
pl est-il abandonn?

--Depuis plus d'un an, rpondit le Gound.

--Qui l'habitait?

--Une famille de nomades, qui n'y est reste que quelques mois.

--Pourquoi l'ont-ils quitt?

--Parce que le sol, destin  les nourrir, ne pouvait plus leur
assurer la nourriture.

--Et depuis leur dpart, personne,  ta connaissance, n'y a
cherch refuge?

--Personne.

--Jamais un soldat de l'arme royale, jamais un agent de la
police n'a mis le pied dans l'enceinte de ce pl?

--Jamais.

--Aucun tranger ne l'a visit?

--Aucun... rpondit le Gound, si ce n'est une femme.

--Une femme? rpliqua vivement Balao Rao.

--Oui, une femme, qui, depuis trois ans environ, erre dans la
valle de la Nerbudda.

--Quelle est cette femme?

--Ce qu'elle est, je l'ignore, rpondit le Gound. D'o elle
vient, je ne puis le dire, et, dans toute la valle, personne n'en
sait plus que moi sur son compte! Est-ce une trangre, est-ce une
Indoue, on n'a jamais pu le savoir!

Balao Rao rflchit un instant; puis, reprenant: Que fait cette
femme? demanda-t-il.

--Elle va, elle vient, rpondit le Gound. Elle vit uniquement
d'aumnes. On a pour elle, dans toute la valle, une sorte de
vnration superstitieuse. Plusieurs fois, je l'ai reue dans mon
propre pl. Elle ne parle jamais. On pourrait croire qu'elle est
muette, et je ne serais pas tonn qu'elle le ft. La nuit, on la
voit se promener, tenant  la main une branche rsineuse allume.
Aussi, ne la connat-on que sous le nom de la Flamme Errante!

--Mais, dit Balao Rao, si cette femme connat le pl de Tandt,
ne peut-elle y revenir pendant que nous l'occuperons, et n'avons-nous
rien  craindre d'elle?

--Rien, rpondit le Gound. Cette femme n'a pas sa raison. Sa tte
ne lui appartient plus; ses yeux ne regardent pas ce qu'ils
voient; ses oreilles n'coutent pas ce qu'elles entendent; sa
langue ne sait plus prononcer une parole! Elle est ce que serait
une aveugle, une sourde, une muette, pour toutes les choses du
dehors. C'est une folle, et, une folle, c'est une morte qui
continue  vivre!

Le Gound, dans ce langage particulier aux Indous des montagnes,
venait de tracer le portrait d'une trange crature, trs connue
dans la valle, la Flamme Errante de la Nerbudda.

C'tait une femme, dont la figure ple, belle encore, vieillie et
non vieille, mais prive de toute expression, n'indiquait ni
l'origine, ni l'ge. On et dit que ses yeux hagards venaient de
se fermer  la vie intellectuelle sur quelque effroyable scne,
qu'ils continuaient  voir en dedans.

 cette crature inoffensive et prive de sa raison, les
montagnards avaient fait bon accueil. Les fous, pour ces Gounds,
comme pour toutes les populations sauvages, sont des tres sacrs
que protge un superstitieux respect. Aussi recevait on
hospitalirement la Flamme Errante partout o elle se prsentait.
Aucun pl ne lui fermait sa porte. On la nourrissait quand elle
avait faim, on la couchait lorsqu'elle tombait de fatigue, sans
attendre une parole de remerciement que sa bouche ne pouvait plus
formuler.

Depuis combien de temps durait cette existence? D'o venait cette
femme? Vers quelle poque avait-elle apparu dans le Goudwana? Il
et t difficile de le prciser. Pourquoi se promenait-elle, une
flamme  la main? tait-ce pour guider ses pas? tait-ce pour
loigner les fauves? on n'et pu le dire. Il lui arrivait de
disparatre pendant des mois entiers. Que devenait-elle alors?
Quittait-elle les dfils des monts Sautpourra pour les gorges des
Vindhyas? S'garait-elle au del de la Nerbudda, jusque dans le
Malwa ou le Bundelkund? Nul ne le savait. Plus d'une fois, tant
son absence se prolongea, on put croire que sa triste vie avait
pris fin. Mais non! On la revoyait revenir toujours la mme, sans
que ni la fatigue, ni la maladie, ni le dnuement, parussent avoir
prouv sa nature, si frle en apparence.

Balao Rao avait cout l'Indou avec une extrme attention. Il se
demandait toujours s'il n'y avait pas quelque danger dans cette
circonstance que la Flamme Errante connaissait le pl de Tandt,
qu'elle y avait dj cherch refuge, que son instinct pouvait l'y
ramener.

Il revint donc sur ce point, et demanda au Gound si lui ou les
siens savaient o se trouvait actuellement cette folle.

Je l'ignore, rpondit le Gound. Voil plus de six mois que
personne ne l'a revue dans la valle. Il est donc possible qu'elle
soit morte. Mais enfin, repart-elle et revnt-elle au pl de
Tandt, il n'y aurait rien  redouter de sa prsence. Ce n'est
qu'une statue vivante. Elle ne vous verrait pas, elle ne vous
entendrait pas, elle ne saurait pas qui vous tes. Elle entrerait,
elle s'assoirait  votre foyer, pour un jour, pour deux jours,
puis elle rallumerait sa rsine teinte, vous quitterait, et
recommencerait  errer de maison en maison. C'est l toute sa vie.
D'ailleurs, son absence se prolonge tellement cette fois, qu'il
est probable qu'elle ne reviendra jamais. Celle qui tait dj
morte d'esprit doit tre maintenant morte de corps!

Balao Rao ne crut pas devoir parler de cet incident  Nana Sahib,
et lui-mme n'y attacha bientt plus aucune importance.

Un mois aprs leur arrive au pl de Tandt, le retour de la
Flamme Errante n'avait pas t signal dans la valle de la
Nerbudda.


CHAPITRE XVI
La Flamme Errante.

Nana Sahib, pendant tout un mois, du 12 mars au 12 avril, resta
cach dans le pl. Il voulait donner aux autorits anglaises le
temps de prendre le change, soit en abandonnant les recherches,
soit en se lanant sur de fausses pistes.

Si, pendant le jour, les deux frres ne sortaient pas, leurs
fidles parcouraient la valle, visitaient les villages et les
hameaux, annonaient  mots couverts la prochaine apparition d'un
redoutable moulti, moiti dieu, moiti homme, et ils prparaient
les esprits  un soulvement national.

La nuit venue, Nana Sahib et Balao Rao se hasardaient  quitter
leur retraite. Ils s'aventuraient jusque sur les rives de la
Nerbudda. Ils allaient de village en village, de pl en pl, en
attendant l'heure  laquelle ils pourraient parcourir avec quelque
scurit le domaine des rajahs infods aux Anglais. Nana Sahib
savait, d'ailleurs, que plusieurs semi-indpendants, impatients du
joug tranger, se rallieraient  sa voix. Mais, en ce moment, il
ne s'agissait que des populations sauvages du Goudwana.

Ces Bhls barbares, ces Rounds nomades, ces Gounds, aussi peu
civiliss que les naturels des les du Pacifique, le Nana les
trouva prts  se lever, prts  le suivre. Si, par prudence, il
ne se fit connatre qu' deux ou trois puissants chefs de tribu,
cela suffit  lui prouver que son nom seul entranerait plusieurs
millions de ces Indous, qui sont rpartis sur le plateau central
de l'Indoustan.

Lorsque les deux frres taient rentrs au pl de Tandt, ils se
rendaient mutuellement compte de ce qu'ils avaient entendu, vu,
fait. Leurs compagnons les rejoignaient alors, apportant de toutes
parts la nouvelle que l'esprit de rvolte soufflait comme un vent
d'orage dans la valle de la Nerbudda. Les Gounds ne demandaient
qu' jeter le kisri, le cri de guerre des montagnards, et  se
prcipiter sur les cantonnements militaires de la prsidence.

Le moment n'tait pas venu.

Il ne suffirait pas, en effet, que toute la contre comprise entre
les monts Sautpourra et les Vindhyas ft en feu. Il fallait encore
que l'incendie pt gagner de proche en proche. Donc, ncessit
d'entasser les lments combustibles dans les provinces voisines
de la Nerbudda, qui taient plus directement sous l'autorit
anglaise. De chacune des villes, des bourgades du Bhopal, du
Malwa, du Bundelkund, et de tout ce vaste royaume de Scindia, il
importait de faire un immense foyer, prt  s'allumer. Mais Nana
Sahib, avec raison, ne voulait s'en rapporter qu' lui seul du
soin de visiter les anciens partisans de l'insurrection de 1857,
tous ces natifs, qui, rests fidles  sa cause et n'ayant jamais
cru  sa mort, s'attendaient  le voir reparatre de jour en jour.

Un mois aprs son arrive au pl de Tandt, Nana Sahib crut
pouvoir agir en toute scurit. Il pensa que le fait de sa
rapparition dans la province avait t reconnu faux. Des affids
le tenaient au courant de tout ce que le gouverneur de la
prsidence de Bombay avait fait pour oprer sa capture. Il savait
que, pendant les premiers jours, l'autorit s'tait livre aux
recherches les plus actives, mais sans rsultat. Le pcheur
d'Aurungabad, l'ancien prisonnier du Nana, tait tomb sous le
poignard, et nul n'avait pu souponner que le faquir fugitif ft
le nabab Dandou-Pant, dont la tte venait d'tre mise  prix. Une
semaine aprs, les rumeurs s'apaisrent, les aspirants  la prime
de deux mille livres perdirent tout espoir, et le nom de Nana
Sahib retomba dans l'oubli.

Le nabab put donc agir de sa personne, et, sans craindre d'tre
reconnu, recommencer sa campagne insurrectionnelle. Tantt sous le
costume d'un parsi, tantt sous celui d'un simple raot, un jour
seul, un autre accompagn de son frre, il commena  s'loigner
du pl de Tandt,  remonter vers le nord, de l'autre ct de la
Nerbudda, et mme au del du revers septentrional des Vindhyas.

Un espion, qui et voulu le suivre dans toutes ses dmarches,
l'aurait trouv  Indore, ds le 12 avril.

L, dans cette capitale du royaume d'Holcar, Nana Sahib, tout en
conservant le plus strict incognito, se mit en communication avec
la nombreuse population rurale, employe  la culture des champs
de pavots. C'taient des Rihillas, des Mkranis, des Valayalis,
ardents, courageux, fanatiques, pour la plupart Cipayes dserteurs
de l'arme native, qui se cachaient sous l'habit du paysan indou.

Puis, Nana Sahib passa la Betwa, affluent de la Jumna, qui court
vers le nord, sur la frontire occidentale du Bundelkund, et, le
19 avril,  travers une magnifique valle dans laquelle les
dattiers et les manguiers se multiplient  profusion, il arrivait
 Souari.

L s'lvent de curieuses constructions, d'une trs haute
antiquit. Ce sont des topes, sortes de tumuli, coiffs de dmes
hmisphriques, qui forment le groupe principal de Saldhara, au
nord de la valle. De ces monuments funraires, de ces demeures
des morts, dont les autels, consacrs aux rites bouddhiques, sont
abrits sous des parasols de pierre, de ces tombes vides depuis
tant de sicles, sortirent,  la voix de Nana Sahib, des centaines
de fugitifs. Enfouis dans ces ruines pour chapper aux terribles
reprsailles des Anglais, un mot suffit  leur faire comprendre ce
que le nabab attendait de leur concours; un geste suffirait,
l'heure venue,  les jeter en masse sur les envahisseurs.

Le 24 avril, Nana Sahib tait  Bhilsa, le chef-lieu d'un district
important du Malwa, et, dans les ruines de l'ancienne ville, il
rassemblait des lments de rvolte, que ne lui et pas fournis la
nouvelle.

Le 27 avril, Nana Sahib atteignit Raygurh, prs de la frontire du
royaume de Pannah, et, le 30, les restes de la vieille cit de
Sangor, non loin de l'endroit o le gnral sir Hugh Rose livra
aux insurgs une sanglante bataille, qui lui donna, avec le col de
Maudanpore, la clef des dfils des Vindhyas.

L, le nabab fut rejoint par son frre, que Klagani accompagnait,
et tous deux se firent connatre des chefs des principales tribus,
dont ils taient absolument srs. Dans ces conciliabules, les
prliminaires d'une insurrection gnrale furent discuts et
arrts. Tandis que Nana Sahib et Balao Rao opreraient au sud,
leurs allis devaient manoeuvrer sur le revers septentrional des
Vindhyas.

Avant de regagner la valle de la Nerbudda, les deux frres
voulurent encore visiter le royaume de Pannah. Ils s'aventurrent
le long de la Keyne, sous le couvert de teks gants, de bambous
colosses,  l'abri de ces innombrables multipliants qui semblent
destins  envahir l'Inde entire. L, furent enrls de nombreux
et farouches adeptes parmi ce misrable personnel qui exploite,
pour le compte du rajah, les riches mines diamantifres du
territoire. Ce rajah, dit M. Rousselet, comprenant la position
que fait la domination anglaise aux princes du Bundelkund, a
prfr le rle d'un riche propritaire foncier  celui d'un
insignifiant principicule. Riche propritaire, il l'est en effet!
La rgion adamantifre qu'il possde s'tend sur une longueur de
trente kilomtres au nord de Pannah, et l'exploitation de ses
mines de diamants, les plus estims sur les marchs de Bnars et
d'Allahabad, emploie un grand nombre d'Indous. Mais, chez ces
malheureux, soumis aux plus durs travaux, que le rajah fait
dcapiter ds que baisse le rendement de la mine, Nana Sahib
devait trouver des milliers de partisans, prts  se faire tuer
pour l'indpendance de leur pays, et il les trouva.

 partir de ce point, les deux frres redescendirent vers la
Nerbudda, afin de regagner le pl de Tandt. Cependant, avant
d'aller provoquer le soulvement du sud, qui devait concider avec
celui du nord, ils voulurent s'arrter  Bhopal. C'est une
importante ville musulmane, qui est reste la capitale de
l'islamisme dans l'Inde, et dont la bgum demeura fidle aux
Anglais pendant toute la priode insurrectionnelle.

Nana Sahib et Balao Rao, accompagns d'une douzaine de Gounds,
arrivrent  Bhopal, le 24 mai, dernier jour de ces ftes du
Moharum, institues pour clbrer le renouvellement de l'anne
musulmane. Tous deux avaient revtu le costume des joguis,
sinistres mendiants religieux, arms de longs poignards  lame
arrondie, dont ils se frappent par fanatisme, mais sans grand mal
ni danger.

Les deux frres, mconnaissables sous ce dguisement, avaient
suivi la procession dans les rues de la ville, au milieu des
nombreux lphants, qui portaient sur leurs dos des tadzias,
sorte de petits temples hauts de vingt pieds; ils avaient pu se
mler aux musulmans, richement vtus de tuniques brodes d'or et
coiffs de toques de mousseline; ils s'taient confondus dans les
rangs des musiciens, des soldats, des bayadres, des jeunes gens
travestis en femmes,--bizarre agglomration qui donnait  cette
crmonie une tournure carnavalesque. Avec ces Indous de toutes
sortes, dans lesquels ils comptaient de nombreux fidles, ils
avaient pu changer une sorte de signe maonnique, familier aux
anciens rvolts de 1857.

Le soir venu, tout ce monde s'tait port vers le lac qui baigne
le faubourg oriental de la ville.

L, au milieu de cris assourdissants, de dtonations d'armes 
feu, de crpitations de ptards,  la lueur de milliers de
torches, tous ces fanatiques prcipitrent les tadzias dans les
eaux du lac. Les ftes du Moharum taient finies.

 ce moment, Nana Sahib sentit une main se poser sur son paule.
Il se retourna. Un Bengali tait  ses cts.

Nana Sahib reconnut en cet Indou un de ses anciens compagnons
d'armes de Lucknow. Il l'interrogea du regard.

Le Bengali se borna  murmurer les mots suivants, que Nana Sahib
entendit sans qu'un geste et trahi son motion.

Le colonel Munro a quitt Calcutta.

--O est-il?

--Il tait hier  Bnars.

--O va-t-il?

-- la frontire du Npaul.

--Dans quel but?

--Pour y sjourner quelques mois.

--Et ensuite?...

--Revenir  Bombay. Un sifflement retentit. Un Indou, se
glissant  travers la foule, arriva prs de Nana Sahib.

C'tait Klagani.

Pars  l'instant, dit le nabab. Rejoins Munro qui remonte vers le
nord. Attache-toi  lui. Impose-toi par quelque service rendu, et
risque ta vie, s'il le faut. Ne le quitte pas avant qu'il n'ait
redescendu au del des Vindhyas, jusqu' la valle de la Nerbudda.
Alors, mais alors seulement, viens me donner avis de sa prsence.

Klagani se contenta de rpondre par un signe affirmatif, et
disparut dans la foule. Un geste du nabab tait pour lui un ordre.
Dix minutes aprs, il avait quitt Bhopal.  ce moment, Balao Rao
s'approcha de son frre. Il est temps de partir, lui dit-il.

--Oui, rpondit Nana Sahib, et il faut que nous soyons avant le
jour au pl de Tandt.

--En route. Tous deux, suivis de leurs Gounds, remontrent la
rive septentrionale du lac jusqu' une ferme isole. L, des
chevaux les attendaient pour eux et leur escorte. C'taient de ces
chevaux rapides, auxquels on donne une nourriture trs pice, et
qui peuvent faire cinquante milles dans une seule nuit.  huit
heures, ils galopaient sur la route de Bhopal aux Vindhyas. Si le
nabab voulait arriver avant l'aube au pl do Tandt, ce n'tait
que par mesure de prudence. Mieux valait, en effet, que son retour
dans la valle passt inaperu.

La petite troupe marcha donc de toute la vitesse de ses chevaux.

Nana Sahib et Balao Rao, l'un prs de l'autre, ne se parlaient
pas, mais la mme pense occupait leur esprit. De cette excursion
au del des Vindhyas, ils rapportrent plus que l'espoir, la
certitude que d'innombrables partisans se ralliaient  leur cause.
Le plateau central de l'Inde tait tout entier dans leurs mains.
Les cantonnements militaires, rpartis sur ce vaste territoire, ne
pourraient rsister aux premiers assauts des insurgs. Leur
anantissement ferait place libre  la rvolte, qui ne tarderait
pas  lever d'un littoral  l'autre toute une muraille d'Indous
fanatiss, contre laquelle viendrait se briser l'arme royale.

Mais, en mme temps, Nana Sahib songeait  cet heureux coup du
sort, qui allait lui livrer Munro. Le colonel venait enfin de
quitter Calcutta, o il tait difficile de l'atteindre. Dsormais,
aucun de ses mouvements n'chapperait au nabab. Sans qu'il pt
s'en douter, la main de Klagani le guiderait vers cette sauvage
contre des Vindhyas, et, l, nul ne pourrait le soustraire au
supplice que lui rservait la haine de Nana Sahib.

Balao Rao ne savait rien encore de ce qui s'tait dit entre le
Bengali et son frre. Ce ne fut qu'aux abords du pl de Tandt,
pendant que les chevaux soufflaient un instant, que Nana Sahib se
borna  le lui apprendre en ces termes:

Munro a quitt Calcutta et se dirige vers Bombay.

--La route de Bombay, s'cria Balao Rao, va jusqu'au rivage de
l'ocan Indien!

--La route de Bombay, cette fois, rpondit Nana Sahib, s'arrtera
aux Vindhyas! Cette rponse disait tout.

Les chevaux repartirent au galop et se lancrent  travers le
massif d'arbres, qui se dressait  la lisire de la valle de la
Nerbudda.

Il tait alors cinq heures du matin. Le jour commenait  se
faire. Nana Sahib, Balao Rao et leurs compagnons venaient
d'arriver au lit torrentueux du Nazzur, qui montait vers le pl.

Les chevaux s'arrtrent en cet endroit et furent laisss  la
garde de deux Gounds, chargs de les conduire au plus proche
village.

Les autres suivirent les deux frres, qui gravissaient les marches
tremblantes sous l'eau du torrent.

Tout tait tranquille. Les premiers bruits du jour n'avaient pas
encore interrompu le silence de la nuit.

Soudain, un coup de feu clata et fut suivi de plusieurs autres.
En mme temps, ces cris se faisaient entendre:

Hurrah! hurrah! en avant!

Un officier, prcdant une cinquantaine de soldats de l'arme
royale, apparut sur la crte du pl.

Feu! Que pas un ne s'chappe! cria-t-il encore.

Nouvelle dcharge, dirige presque  bout portant sur le groupe de
Gounds qui entourait Nana Sahib et son frre.

Cinq ou six Indous tombrent. Les autres, se rejetant dans le lit
du Nazzur, disparurent sous les premiers arbres de la fort.

Nana Sahib! Nana Sahib! crirent les Anglais, en s'engageant
dans l'troit ravin.

Alors, un de ceux qui avaient t frapps mortellement, se
redressa, la main tendue vers eux.

Mort aux envahisseurs! cria-t-il d'une voix terrible encore, et
il retomba sans mouvement.

L'officier s'approcha du cadavre.

Est-ce bien Nana Sahib? demanda-t-il.

--C'est lui, rpondirent deux soldats du dtachement, qui, pour
avoir tenu garnison  Cawnpore, connaissaient parfaitement le
nabab.

--Aux autres, maintenant! cria l'officier. Et tout le
dtachement se jeta dans la fort  la poursuite des Gounds. 
peine avait-il disparu, qu'une ombre se glissait sur l'escarpement
que couronnait le pl. C'tait la Flamme Errante, enveloppe d'un
long pagne brun, que le cordon d'un langouti serrait  la
ceinture. La veille au soir, cette folle avait t le guide
inconscient de l'officier anglais et de ses hommes. Rentre dans
la valle depuis la veille, elle regagnait machinalement le pl de
Tandt, vers lequel une sorte d'instinct la ramenait. Mais, cette
fois, l'trange crature, que l'on croyait muette, laissait
chapper de ses lvres un nom, rien qu'un seul, celui du
massacreur de Cawnpore! Nana Sahib! Nana Sahib! rptait-elle,
comme si l'image du nabab, par quelque inexplicable pressentiment,
se ft dresse dans son souvenir.

Ce nom fit tressaillir l'officier. Il s'attacha aux pas de la
folle. Celle-ci ne parut pas mme le voir, ni les soldats qui la
suivirent jusqu'au pl. tait-ce donc l que s'tait rfugi le
nabab dont la tte tait mise  prix? L'officier prit les mesures
ncessaires et fit garder le lit du Nazzur, en attendant le jour.
Lorsque Nana Sahib et ses Gounds s'y furent engags, il les
accueillit par une dcharge, qui en jeta plusieurs  terre, et,
parmi eux, le chef de l'insurrection des Cipayes.

Telle fut la rencontre que le tlgraphe signala le jour mme au
gouverneur de la prsidence de Bombay. Ce tlgramme se rpandit
dans toute la pninsule, les journaux le reproduisirent
immdiatement, et ce fut ainsi que le colonel Munro put en prendre
connaissance  la date du 26 mai, dans la Gazette d'Allahabad.

Il n'y avait pas  douter cette fois de la mort de Nana Sahib. Son
identit avait t constate, et le journal pouvait dire avec
raison: Le royaume de l'Inde n'a plus rien  craindre dsormais
du cruel rajah qui lui a cot tant de sang!

Cependant, la folle, aprs avoir quitt le pl, descendait le lit
du Nazzur. De ses yeux hagards sortait comme la lueur d'un feu
interne, qui se serait soudainement rallum en elle, et,
machinalement, ses lvres laissaient chapper le nom du nabab.

Elle arriva ainsi  l'endroit o gisaient les cadavres, et
s'arrta devant celui qui avait t reconnu par les soldats de
Lucknow. La figure contracte de ce mort semblait encore menacer.
On et dit qu'aprs n'avoir vcu que pour la vengeance, la haine
survivait en lui.

La folle s'agenouilla, posa ses deux mains sur ce corps trou de
balles, dont le sang tacha les plis de son pagne. Elle le regarda
longuement, puis, se relevant et secouant la tte, elle descendit
lentement le lit du Nazzur.

Mais alors, la Flamme Errante tait retombe dans son indiffrence
habituelle, et sa bouche ne rptait plus le nom maudit de Nana
Sahib.

FIN DE LA PREMIRE PARTIE

DEUXIEME PARTIE


CHAPITRE I
Notre sanitarium.

Les incommensurables de la cration! cette expression superbe,
dont le minralogiste Hay s'est servi pour qualifier les Andes
amricaines, ne serait-elle pas plus juste, si on l'appliquait 
l'ensemble de cette chane de l'Himalaya, que l'homme est encore
impuissant  mesurer avec une prcision mathmatique?

Tel est le sentiment que j'prouve  l'aspect de cette rgion
incomparable, au milieu de laquelle le colonel Munro, le capitaine
Hod, Banks et moi nous allons sjourner pendant quelques semaines.

Non seulement ces monts sont incommensurables, nous dit
l'ingnieur, mais leur cime doit tre regarde comme inaccessible,
puisque l'organisme humain ne peut fonctionner  de telles
hauteurs, o l'air n'est plus assez dense pour suffire aux besoins
de la respiration!

Une barrire de roches primitives, granit, gneiss, micaschiste,
longue de deux mille cinq cents kilomtres, qui se dresse depuis
le soixante-douzime mridien jusqu'au quatre-vingt-quinzime, en
couvrant deux prsidences, Agra et Calcutta, deux royaumes, le
Bouthan et le Npaul;--une chane, dont la hauteur moyenne,
suprieure d'un tiers  la cime du Mont-Blanc, comprend trois
zones distinctes, la premire, haute de cinq mille pieds, plus
tempre que la plaine infrieure, donnant une moisson de bl
pendant l'hiver, une moisson de riz pendant l't; la deuxime, de
cinq  neuf mille pieds, dont la neige fond au retour du
printemps; la troisime, de neuf mille pieds  vingt-cinq mille,
couverte d'paisses glaces, qui, mme en la saison chaude, dfient
les rayons solaires;-- travers cette grandiose tumescence du
globe, onze passes, dont quelques-unes trouent la montagne  vingt
mille pieds d'altitude, et qui, incessamment menaces par les
avalanches, ravines par les torrents, envahies par les glaciers,
ne permettent d'aller de l'Inde au Thibet qu'au prix de
difficults extrmes;--au-dessus de cette crte, tantt arrondie
en larges coupoles, tantt rase comme la Table du cap de
Bonne-Esprance, sept  huit pics aigus, quelques-uns volcaniques,
dominant les sources de la Cogra, de la Djumna et du Gange, le
Doukia et le Kinchinjunga, qui s'lvent au del de sept mille
mtres, le Dhiodounga  huit mille, le Dawaghaliri  huit mille
cinq cents, le Tchamoulari  huit mille sept cents, le mont
Everest, dressant  neuf mille mtres son pic du haut duquel
l'oeil d'un observateur parcourrait une priphrie gale  celle
de la France entire;--un entassement de montagnes, enfin, que
les Alpes sur les Alpes, les Pyrnes sur les Andes, ne
dpasseraient pas dans l'chelle des hauteurs terrestres, tel est
ce soulvement colossal, dont le pied des plus hardis
ascensionnistes ne foulera peut-tre jamais les dernires cimes,
et qui s'appelle les monts Himalaya!

Les premiers gradins de ces propyles gigantesques sont largement
et fortement boiss. On y trouve encore divers reprsentants de
cette riche famille des palmiers, qui, dans une zone suprieure,
vont cder la place aux vastes forts de chnes, de cyprs et de
pins, aux opulents massifs de bambous et de plantes herbaces.

Banks, qui nous donne ces dtails, nous apprend aussi que, si la
ligne infrieure des neiges descend  quatre mille mtres sur le
versant indou de la chane, elle se relve  six mille sur le
versant thibtain. Cela tient  ce que les vapeurs, amenes par
les vents du sud, sont arrtes par l'norme barrire. C'est
pourquoi, sur l'autre ct, des villages ont pu s'tablir jusqu'
une altitude de quinze mille pieds, au milieu de champs d'orge et
de prairies magnifiques.  en croire les indignes, il suffit
d'une nuit pour qu'une moisson d'herbe tapisse ces pturages!

Dans la zone moyenne, paons, perdrix, faisans, outardes, cailles,
reprsentent la gent aile. Les chvres y abondent, les moutons y
foisonnent. Sur la haute zone, on ne rencontre plus que le
sanglier, le chamois, le chat sauvage, et l'aigle est seul 
planer au-dessus de rares vgtaux, qui ne sont plus que les
humbles chantillons d'une flore arctique.

Mais ce n'tait pas l de quoi tenter le capitaine Hod. Pourquoi
ce Nemrod serait-il venu dans la rgion himalayenne, s'il ne
s'tait agi que de continuer son mtier de chasseur au gibier
domestique? Trs heureusement pour lui, les grands carnassiers,
dignes de son Enfield et de ses balles explosives, ne devaient pas
faire dfaut.

En effet, au pied des premires rampes de la chane, s'tend une
zone infrieure, que les Indous appellent la ceinture du Tarryani.
C'est une longue plaine dclive, large de sept  huit kilomtres,
humide, chaude,  vgtation sombre, couverte de forts paisses,
dans lesquelles les fauves cherchent volontiers refuge. Cet Eden
du chasseur qui aime les fortes motions de la lutte, notre
campement ne le dominait que de quinze cents mtres. Il tait donc
facile de redescendre sur ce terrain rserv, qui se gardait tout
seul.

Ainsi, il tait probable que le capitaine Hod visiterait les
gradins infrieurs de l'Himalaya plus volontiers que les zones
suprieures. L, pourtant, mme aprs le plus humoriste des
voyageurs, Victor Jacquemont, il reste encore  faire
d'importantes dcouvertes gographiques.

On ne connat donc que trs imparfaitement cette norme chane?
demandai-je  Banks.

--Trs imparfaitement, rpondit l'ingnieur. L'Himalaya, c'est
comme une sorte de petite plante, qui s'est colle  notre globe,
et qui garde ses secrets.

--On l'a parcourue, cependant, rpondis-je, on l'a fouille
autant que cela a t possible!

--Oh! les voyageurs himalayens n'ont pas manqu! rpondit Banks.
Les frres Grard de Webb, les officiers Kirpatrik et Fraser,
Hogdson, Herbert, Lloyd, Hooker, Cunningham, Strabing, Skinner,
Johnson, Moorcroft, Thomson Griffith, Vigne, Hgel, les
missionnaires Huc et Gabet, et plus rcemment les frres
Schlagintweit, le colonel Wangh, les lieutenants Reuillier et
Montgomery,  la suite de travaux considrables, ont fait
connatre dans une large mesure la disposition orographique de ce
soulvement. Nanmoins, mes amis, bien des desiderata restent 
raliser. La hauteur exacte des principaux pics a donn lieu  des
rectifications sans nombre. Ainsi, autrefois, le Dwalaghiri tait
le roi de toute la chane; puis, aprs de nouvelles mesures, il a
d cder la place au Kintchindjinga, qui parat tre dtrn
maintenant par le mont Everest. Jusqu'ici, ce dernier l'emporte
sur tous ses rivaux. Cependant, au dire des Chinois, le Kouin-Lun,
--auquel, il est vrai, les mthodes prcises des gomtres
europens n'ont pas encore t appliques,--dpasserait quelque
peu le mont Everest, et ce ne serait plus dans l'Himalaya qu'il
faudrait chercher le point le plus lev de notre globe. Mais, en
ralit, ces mesures ne pourront tre considres comme
mathmatiques que le jour o on les aura obtenues
baromtriquement, et avec toutes les prcautions que comporte
cette dtermination directe. Et comment les obtenir, sans emporter
un baromtre  la pointe extrme de ces pics presque
inaccessibles? Or, c'est ce qui n'a encore pu tre fait.

--Cela se fera, rpondit le capitaine Hod, comme se feront, un
jour, les voyages au ple sud et au ple nord!

--videmment!

--Le voyage jusque dans les dernires profondeurs de l'Ocan!

--Sans aucun doute!

--Le voyage au centre de la terre!

--Bravo, Hod!

--Comme tout se fera! ajoutai-je.

--Mme un voyage dans chacune des plantes du monde solaire!
rpondit le capitaine Hod, que rien n'arrtait plus.

--Non, capitaine, rpondis-je. L'homme, simple habitant de la
terre, ne saurait en franchir les bornes! Mais s'il est riv  son
corce, il peut en pntrer tous les secrets.

--Il le peut, il le doit! reprit Banks. Tout ce qui est dans la
limite du possible doit tre et sera accompli. Puis, lorsque
l'homme n'aura plus rien  connatre du globe qu'il habite...

--Il disparatra avec le sphrode qui n'aura plus de mystres
pour lui, rpondit le capitaine Hod.

--Non pas! reprit Banks. Il en jouira en matre, alors, et il en
tirera un meilleur parti. Mais, ami Hod, puisque nous sommes dans
la contre himalayenne, je vais vous indiquer  faire, entre
autres, une curieuse dcouverte qui vous intressera certainement.

--De quoi s'agit-il, Banks?

--Dans le rcit de ses voyages, le missionnaire Huc parle d'un
arbre singulier, que l'on appelle au Thibet l'arbre aux dix mille
images. Suivant la lgende indoue, Tong Kabac, le rformateur de
la religion bouddhiste, aurait t chang en arbre, quelque mille
ans aprs que la mme aventure fut arrive  Philmon,  Baucis, 
Daphn, ces curieux tres vgtaux de la flore mythologique. La
chevelure de Tong Kabac serait devenue le feuillage de cet arbre
sacr, et, sur ces feuilles, le missionnaire affirme avoir vu,--
de ses yeux vu,--des caractres thibtains, distinctement
forms par les traits de leurs nervures.

--Un arbre qui produit des feuilles imprimes! m'criai-je.

--Et sur lesquelles on lit des sentences de la plus pure morale,
rpondit l'ingnieur.

--Cela vaut la peine d'tre vrifi, dis-je en riant.

--Vrifiez-le donc, mes amis, rpondit Banks. S'il existe de ces
arbres dans la partie mridionale du Thibet, il doit s'en trouver
aussi dans la zone suprieure, sur le versant sud de l'Himalaya.
Donc, pendant vos excursions, cherchez ce... comment dirai-je?...
ce sentencier...

--Ma foi non! rpondit le capitaine Hod. Je suis ici pour
chasser, et je n'ai rien  gagner au mtier d'ascensionniste!

--Bon, ami Hod! reprit Banks. Un audacieux grimpeur tel que vous
fera bien quelque ascension dans la chane?

--Jamais! s'cria le capitaine.

--Pourquoi donc?

--J'ai renonc aux ascensions!

--Et depuis quand?...

--Depuis le jour o, aprs y avoir vingt fois risqu ma vie,
rpondit le capitaine Hod, je suis parvenu  atteindre le sommet
du Vrigel, dans le royaume de Bouthan. On affirmait que jamais
tre humain n'avait foul du pied la cime de ce pic! J'y mettais
donc quelque amour-propre! Enfin, aprs mille dangers, j'arrive au
fate, et que vois-je? ces mots gravs sur une roche: Durand,
dentiste, 14, rue Caumartin, Paris! Depuis lors, je ne grimpe
plus!...

Brave capitaine! Il faut pourtant avouer qu'en nous racontant
cette dconvenue, Hod faisait une si plaisante grimace, qu'il
tait impossible de ne pas rire de bon coeur!

J'ai parl plusieurs fois des sanitariums de la pninsule. Ces
stations, situes dans la montagne, sont trs frquentes, pendant
l't, par les rentiers, les fonctionnaires, les ngociants de
l'Inde, que dvore l'ardente canicule de la plaine.

Au premier rang, il faut nommer Simla, situe sur le trente et
unime parallle et  l'ouest du soixante-quinzime mridien.
C'est un petit coin de la Suisse, avec ses torrents, ses
ruisseaux, ses chalets agrablement disposs sous l'ombrage des
cdres et des pins,  deux mille mtres au-dessus du niveau de la
mer.

Aprs Simla, je citerai Dorjiling, aux maisons blanches, que
domine le Kinchinjinga,  cinq cents kilomtres au nord de
Calcutta, et  deux mille trois cent mtres d'altitude, prs du
quatre-vingt-sixime degr de longitude et du vingt-septime degr
de latitude,--une situation ravissante dans le plus beau pays du
monde.

D'autres sanitariums se sont aussi fonds en divers points de la
chane himalayenne.

Et maintenant,  ces stations fraches et saines, que rend
indispensables ce brlant climat de l'Inde, il convient d'ajouter
notre Steam-House. Mais celle-l nous appartient. Elle offre tout
le confort des plus luxueuses habitations de la pninsule. Nous y
trouverons, dans une zone heureuse, avec les exigences de la vie
moderne, un calme que l'on chercherait vainement  Simla ou 
Dorjiling, o les Anglo-Indiens abondent.

L'emplacement a t judicieusement choisi. La route, qui dessert
la portion infrieure de la montagne, se bifurque  cette hauteur
pour relier quelques bourgades parses dans l'est et dans l'ouest.
Le plus rapproch de ces villages est  cinq milles de Steam-House.
Il est occup par une race hospitalire de montagnards,
leveurs de chvres et de moutons, cultivateurs de riches champs
de bl et d'orge.

Grce au concours de notre personnel, sous la direction de Banks,
il n'a fallu que quelques heures pour organiser un campement, dans
lequel nous devons sjourner pendant six ou sept semaines.

Un des contreforts, dtach de ces capricieux chanons qui
contreboutent l'norme charpente de l'Himalaya, nous a offert un
plateau doucement ondul, long d'un mille environ sur un demi-mille
de largeur. Le tapis de verdure qui le recouvre est une
paisse moquette d'une herbe courte, serre, plucheuse, pourrait-on
dire, et pointille d'un semis de violettes. Des touffes de
rhododendrons arborescents, grands comme de petits chnes, des
corbeilles naturelles de camlias, y forment une centaine de
houppes d'un effet charmant. La nature n'a pas eu besoin des
ouvriers d'Ispahan ou de Smyrne pour fabriquer ce tapis de haute
laine vgtale. Quelques milliers de graines, apportes par le
vent du midi sur ce terrain fcond, un peu d'eau, un peu de
soleil, ont suffi  faire ce tissu moelleux et inusable.

Une douzaine de groupes d'arbres magnifiques se dveloppent sur ce
plateau. On dirait qu'ils se sont dtachs, comme des irrguliers,
de l'immense fort qui hrisse les flancs du contrefort, en
remontant sur les chanons voisins,  une hauteur de six cents
mtres. Cdres, chnes, pendanus  longues feuilles, htres,
rables, se mlent aux bananiers, aux bambous, aux magnolias, aux
caroubiers, aux figuiers du Japon. Quelques-uns de ces gants
tendent leurs dernires branches  plus de cent pieds au-dessus
du sol. Ils semblent avoir t disposs en cet endroit pour
ombrager quelque habitation forestire. Steam-House, venue 
point, a complt le paysage. Les toits arrondis de ses deux
pagodes se marient heureusement  toute cette ramure varie,
branches raides ou flexibles, feuilles petites et frles comme des
ailes de papillons, larges et longues comme des pagaies
polynsiennes. Le train des voitures a disparu sous un massif de
verdure et de fleurs. Rien ne dcle la maison mobile, et il n'y a
plus l qu'une habitation sdentaire, fixe au sol, faite pour
n'en plus bouger.

En arrire, un torrent, dont on peut suivre le lacet argent
jusqu' plusieurs mille pieds de hauteur, coule  droite du
tableau sur le flanc du contrefort, et se prcipite dans un bassin
naturel qu'ombrage un bouquet de beaux arbres.

De ce bassin, le trop-plein s'chappe en ruisseau, court  travers
la prairie, et finit en une cascade bruyante, qui tombe dans un
gouffre dont la profondeur chappe au regard.

Voici comment Steam-House a t dispose pour la plus grande
commodit de la vie commune et le plus parfait agrment des yeux.

Si l'on se porte  la crte antrieure du plateau, on le voit
dominer d'autres croupes moins importantes du soubassement de
l'Himalaya, qui descendent en gigantesques gradins jusqu' la
plaine. Le recul est suffisant pour permettre au regard de
l'embrasser dans tout son ensemble.

 droite, la premire maison de Steam-House est place
obliquement, de telle sorte que la vue de l'horizon du sud est
mnage aussi bien au balcon de la vrandah qu'aux fentres
latrales du salon, de la salle  manger et des cabines de gauche.
De grands cdres planent au-dessus et se dcoupent vigoureusement
en noir sur le fond loign de la grande chane, que tapisse une
neige ternelle.

 gauche, la seconde maison est adosse au flanc d'un norme
rocher de granit, dor par le soleil. Ce rocher, autant par sa
forme bizarre que par sa couleur chaude, rappelle ces gigantesques
plum-puddings de pierre, dont parle M. Russell-Killough dans le
rcit de son voyage  travers l'Inde mridionale. De cette
habitation, rserve au sergent Mac Neil et  ses compagnons du
personnel, on ne voit que le flanc. Elle est place  vingt pas de
l'habitation principale, comme une annexe de quelque pagode plus
importante.  l'extrmit de l'un des toits qui la couronnent, un
petit filet de fume bleutre s'chappe du laboratoire culinaire
de monsieur Parazard. Plus  gauche, un groupe d'arbres,  peine
dtachs de la fort, remonte sur l'paulement de l'ouest, et
forme le plan latral de ce paysage.

Au fond, entre les deux habitations, se dresse un gigantesque
mastodonte. C'est notre Gant d'Acier. Il a t remis sous un
berceau de grands pendanus. Avec sa trompe releve, on dirait
qu'il en broute les branches suprieures. Mais il est
stationnaire. Il se repose, bien qu'il n'ait nul besoin de repos.
Maintenant, inbranlable gardien de Steam-House, comme un norme
animai antdiluvien, il en dfend l'entre,  l'amorce de cette
route par laquelle il a remorqu tout ce hameau mobile.

Par exemple, si colossal que soit notre lphant.-- moins de le
dtacher par la pense de la chane qui se dresse  six mille
mtres au-dessus du plateau,--il ne parat plus rien avoir de ce
gant artificiel dont la main de Banks a dot la faune indoue.

Une mouche sur la faade d'une cathdrale! dit le capitaine Hod,
non sans un certain dpit.

Et rien n'est plus vrai. Il y a, en arrire, un bloc de granit,
dans lequel on taillerait aisment mille lphants de la grandeur
du ntre, et ce bloc n'est qu'un simple gradin, une des cent
marches de cet escalier qui monte jusqu' la crte de la chane et
que le Dwalaghiri domine de son pic aigu.

Parfois, le ciel de ce tableau s'abaisse  l'oeil de
l'observateur. Non seulement les hautes cimes, mais la crte
moyenne de la chane, disparaissent un instant. Ce sont d'paisses
vapeurs qui courent sur la zone moyenne de l'Himalaya et embrument
toute sa partie suprieure. Le paysage se rapetisse, et, alors,
par un effet d'optique, on dirait que les habitations, les arbres,
les croupes voisines, et le Gant d'Acier lui-mme, reprennent
leur grandeur relle.

Il arrive aussi que, pousss par certains vents humides, les
nuages, moins levs encore, se droulent au-dessous du plateau.
L'oeil ne voit plus alors qu'une mer moutonnante de nues, et le
soleil provoque  leur surface d'tonnants jeux de lumire. En
haut, comme en bas, l'horizon a disparu, et il semble que nous
soyons transports dans quelque rgion arienne, en dehors des
limites de la terre.

Mais le vent change, une brise du nord, se prcipitant par les
brches de la chane, vient balayer tout ce brouillard, la mer de
vapeurs se condense presque instantanment, la plaine remonte 
l'horizon du sud, les sublimes projections de l'Himalaya se
profilent  nouveau sur le fond nettoy du ciel, le cadre du
tableau retrouve sa grandeur normale, et le regard, dont rien ne
limite plus la porte, saisit tous les dtails d'une vue
panoramique sur un horizon de soixante milles.


CHAPITRE II
Mathias Van Guitt.

Le lendemain, 26 juin, un bruit de voix bien connues me rveilla
ds l'aube. Je me levai aussitt. Le capitaine Hod et son brosseur
Fox taient en grande conversation dans la salle  manger de
Steam-House. Je vins aussitt les rejoindre.

Au mme instant, Banks quittait sa chambre, et le capitaine
l'interpellait de sa voix sonore:

Eh bien, ami Banks, lui dit-il, nous voil enfin arrivs  bon
port! Cette fois, c'est dfinitif. Il ne s'agit plus d'une halte
de quelques heures, mais d'un sjour de quelques mois.

--Oui, mon cher Hod, rpondit l'ingnieur, et vous pouvez
organiser vos chasses tout  votre aise. Le coup de sifflet de
Gant d'Acier ne vous rappellera plus au campement.

--Tu entends, Fox?

--Oui, mon capitaine, rpondit le brosseur.

--Le ciel me vienne en aide! s'cria Hod, mais je ne quitterai
pas le sanitarium de Steam-House avant que le cinquantime ne soit
tomb sous mes coups! Le cinquantime, Fox! J'ai comme une ide
que celui-l sera particulirement difficile  dcrocher!

--On le dcrochera pourtant, rpondit Fox.

--D'o vous vient cette ide, capitaine Hod? demandai-je.

--Oh! Maucler, c'est un pressentiment... un pressentiment de
chasseur, rien de plus!

--Ainsi donc, dit Banks, ds aujourd'hui, vous allez quitter le
campement et vous mettre en campagne?

--Ds aujourd'hui, rpondit le capitaine Hod. Nous commencerons
d'abord par reconnatre le terrain, de manire  explorer la zone
infrieure, en descendant jusqu'aux forts du Tarryani. Pourvu que
les tigres n'aient pas abandonn cette rsidence!

--Pouvez-vous croire?...

--Eh! ma mauvaise chance!

--Mauvaise chance!... dans l'Himalaya!... rpondit l'ingnieur.
Est-ce que cela est possible!

--Enfin, nous verrons!--Vous nous accompagnerez, Maucler?
demanda le capitaine Hod, en se retournant vers moi.

--Oui, certainement.

--Et vous, Banks?

--Moi aussi, rpondit l'ingnieur, et je pense que Munro se
joindra  vous comme je vais le faire... en amateur!

--Oh! rpondit le capitaine Hod, en amateurs, soit! mais en
amateurs bien arms! Il ne s'agit pas d'aller se promener la canne
 la main! Voil qui humilierait les fauves du Tarryani!

--Convenu! rpondit l'ingnieur.

--Ainsi, Fox, reprit le capitaine en s'adressant  son brosseur,
pas d'erreur, cette fois! Nous sommes dans le pays des tigres!
Quatre carabines Enfield pour le colonel, Banks, Maucler et moi,
deux fusils  balle explosive pour toi et pour Gomi.

--Soyez tranquille, mon capitaine, rpondit Fox. Le gibier n'aura
pas  se plaindre!

Cette journe devait donc tre consacre  la reconnaissance de
cette fort du Tarryani qui hrisse la partie infrieure de
l'Himalaya, au-dessous de notre sanitarium. Donc, vers onze
heures, aprs le djeuner, sir Edward Munro, Banks, Hod, Fox,
Gomi et moi, tous bien arms, nous descendions la route qui
oblique vers la plaine, aprs avoir eu soin de laisser au
campement les deux chiens, dont nous n'avions que faire dans cette
expdition.

Le sergent Mac Neil tait rest  Steam-House, avec Storr, Klouth
et le cuisinier, afin d'achever les travaux d'installation. Aprs
un voyage de deux mois, le Gant d'Acier avait besoin d'tre,
intrieurement et extrieurement, visit, nettoy, mis en tat.
Cela constituait une besogne longue, minutieuse, dlicate, qui ne
laisserait pas chmer ses cornacs ordinaires, le chauffeur et le
mcanicien.

 onze heures, nous avions quitt le sanitarium, et, quelques
minutes aprs, au premier tournant de la route, Steam-House
disparaissait derrire son pais rideau d'arbres.

Il ne pleuvait plus. Sous la pousse d'un vent frais du nord-est,
les nuages, plus dbraills, courant dans les hautes zones de
l'atmosphre, chassaient avec vitesse. Le ciel tait gris,--
temprature convenable pour des pitons; mais, aussi, absence de
ces jeux de lumire et d'ombre qui sont le charme des grands bois.

Deux mille mtres  descendre sur un chemin direct, c'et t
l'affaire de vingt-cinq  trente minutes, si la route ne se ft
allonge de toutes les sinuosits par lesquelles elle rachetait la
raideur des pentes. Il ne nous fallut pas moins d'une heure et
demie pour atteindre la limite suprieure des forts du Tarryani,
 cinq ou six cents pieds au-dessus de la plaine. Le chemin
s'tait fait en belle humeur.

Attention! dit le capitaine Hod. Nous entrons sur le domaine des
tigres, des lions, des panthres, des gupards et autres animaux
bienfaisants de la rgion himalayenne! C'est bien de dtruire les
fauves, mais c'est mieux de ne pas tre dtruit par eux! Donc, ne
nous loignons pas les uns des autres, et soyons prudents!

Une telle recommandation dans la bouche du dtermin chasseur
avait une valeur considrable. Aussi, chacun de nous en tint-il
compte. Les carabines et les fusils furent chargs, les batteries
visites, les chiens mis au cran de sret. Nous tions prts 
tout vnement.

J'ajouterai qu'il y avait  se dfier non seulement des
carnassiers, mais aussi des serpents, dont les plus dangereux se
rencontrent dans les forts de l'Inde. Les belongas, les
serpents verts, les serpents-fouets, et bien d'autres, sont
extrmement venimeux. Le nombre des victimes qui succombent
annuellement aux morsures de ces reptiles est cinq ou six fois
plus considrable que celui des animaux domestiques ou des hommes
qui prissent sous la dent des fauves.

Donc, dans cette rgion du Tarryani, avoir l'oeil  tout, regarder
o l'on pose le pied, o l'on appuie la main, prter l'oreille aux
moindres bruits qui courent sous les herbes ou se propagent 
travers les buissons, ce n'est que stricte prudence.

 midi et demi, nous tions entrs sous le couvert des grands
arbres groups  la lisire de la fort. Leur haute ramure se
dveloppait au-dessus de quelques larges alles, par lesquelles le
Gant d'Acier, suivi du train qu'il tranait d'ordinaire, et
pass facilement. En effet, cette partie de la fort tait depuis
longtemps amnage pour les charrois des bois exploits par les
montagnards. Cela se voyait  de certaines ornires frachement
creuses dans la glaise molle. Ces alles principales couraient
dans le sens de la chane, et, suivant la plus grande longueur du
Tarryani, reliaient entre elles les clairires mnages a et l
par la hache du bcheron; mais, de chaque ct, elles ne donnaient
accs qu' d'troites sentes, qui se perdaient sous des futaies
impntrables.

Nous suivions donc ces avenues, plutt en gomtres qu'en
chasseurs, de manire  reconnatre leur direction gnrale. Aucun
hurlement ne troublait le silence dans la profondeur du bois. De
larges empreintes, cependant, rcemment laisses sur le sol,
prouvaient que les carnassiers n'avaient point abandonn le
Tarryani.

Soudain, au moment o nous tournions un des coudes de l'alle,
rejete sur la droite par le pied d'un contrefort, une exclamation
du capitaine Hod, qui marchait en avant, nous fit arrter.

 vingt pas,  l'angle d'une clairire, borde de grands pendanus,
s'levait une construction, au moins singulire par sa forme. Ce
n'tait pas une maison: elle n'avait ni chemine ni fentres. Ce
n'tait pas une hutte de chasseurs: elle n'avait ni meurtrires ni
embrasures. On et plutt dit une tombe indoue, perdue au plus
profond de cette fort.

En effet, qu'on imagine une sorte de long cube, form de troncs,
juxtaposs verticalement, solidement fichs dans le sol, relis 
leur partie suprieure par un pais cordon de branchages. Pour
toit, d'autres troncs transversaux, fortement emmortaiss dans le
bti suprieur. Trs videmment, le constructeur de ce rduit
avait voulu lui donner une solidit  toute preuve sur ses cinq
cts. Il mesurait environ six pieds de haut, sur douze de long et
cinq de large. D'ouverture, nulle apparence,  moins qu'elle ne
ft cache, sur sa face antrieure, par un pais madrier, dont la
tte arrondie dpassait quelque peu l'ensemble de la construction.

Au-dessus du toit se dressaient de longues perches flexibles,
singulirement disposes et relies entre elles.  l'extrmit
d'un levier horizontal, qui supportait cette armature, pendait un
noeud coulant, ou plutt une boucle, forme par une grosse tresse
de lianes.

Eh! qu'est cela? m'criai-je.

--Cela, rpondit Banks, aprs avoir bien regard, c'est tout
simplement une souricire, mais je vous laisse  penser, mes amis,
quelles souris elle est destine  prendre!

--Un pige  tigres? s'cria le capitaine Hod.

--Oui, rpondit Banks, un pige  tigres, dont la porte, ferme
par le madrier que retenait cette boucle de lianes, est retombe,
parce que la bascule intrieure a t touche par quelque animal.

--C'est la premire fois, rpondit Hod, que je vois dans une
fort de l'Inde un pige de ce genre. Une souricire, en effet!
Voil qui n'est pas digne d'un chasseur!

--Ni d'un tigre, ajouta Fox.

--Sans doute, rpondit Banks, mais s'il s'agit de dtruire ces
froces animaux, et non de les chasser par plaisir, le meilleur
pige est celui qui en attrape le plus. Or, celui-ci me parat
ingnieusement dispos pour attirer et retenir des fauves, si
mfiants et si vigoureux qu'ils soient!

--J'ajoute, dit alors le colonel Munro, que, puisque l'quilibre
de la bascule qui retenait la porte du pige a t rompu, c'est
que probablement quelque animal s'y est fait prendre.

--Nous le saurons bien! s'cria le capitaine Hod, et si la souris
n'est pas morte!... Le capitaine, joignant le geste aux paroles,
fit sonner la batterie de sa carabine. Tous l'imitrent et se
tinrent prts  faire feu. videmment, nous ne pouvions mettre en
doute que cette construction ne ft un pige, du genre de ceux qui
se rencontrent frquemment dans les forts de la Malaisie. Mais,
s'il n'tait pas l'oeuvre d'un Indou, il prsentait toutes les
conditions qui rendent trs pratiques ces engins de destruction:
sensibilit excessive, solidit  toute preuve. Nos dispositions
prises, le capitaine Hod, Fox et Gomi s'approchrent du pige
dont ils voulaient d'abord faire le tour. Nul interstice entre les
troncs verticaux ne leur permit de regarder  l'intrieur. Ils
coutrent avec attention. Aucun bruit ne dcelait la prsence
d'un tre vivant dans ce cube de bois, aussi muet qu'une tombe. Le
capitaine Hod et ses compagnons revinrent  la face antrieure.
Ils s'assurrent que le madrier mobile avait gliss dans deux
larges rainures verticalement disposes. Il suffisait donc de le
relever pour pntrer  l'intrieur du pige.

Pas le moindre bruit! dit le capitaine Hod, qui avait coll son
oreille contre la porteras le moindre souffle! La souricire est
vide!

--N'importe, soyez prudents! rpondit le colonel Munro. Et il
alla s'asseoir sur un tronc d'arbre,  gauche de la clairire. Je
me plaai prs de lui.

Allons, Gomi! dit le capitaine Hod.

Gomi, leste, bien dcoupl dans sa petite taille, agile comme un
singe, souple comme un lopard, un vritable clown indou, comprit
ce que voulait le capitaine. Son adresse le dsignait tout
naturellement pour le service qu'on attendait de lui. Il sauta
d'un bond sur le toit du pige, et, en un instant, il eut atteint,
 la force du poignet, une des perches qui formaient l'armature
suprieure. Puis, il se glissa le long du levier jusqu' l'anneau
de lianes, et, par son poids, il le courba jusqu' la tte du
madrier qui fermait l'ouverture.

Cet anneau fut alors pass dans un paulement mnag  la tte du
madrier. Il n'y avait plus qu' produire un mouvement de bascule,
en pesant sur l'autre extrmit du levier.

Mais alors, il fallut faire appel aux forces runies de notre
petite troupe. Le colonel Munro, Banks, Fox et moi nous allmes
donc  l'arrire du pige, afin de produire ce mouvement.

Gomi tait rest dans l'armature, pour dgager le levier, au cas
o quelque obstacle l'et empch de fonctionner librement.

Mes amis, nous cria le capitaine Hod, s'il est ncessaire que je
me joigne  vous, j'irai, mais, si vous pouvez vous passer de moi,
je prfre rester par le travers du pige. Au moins, s'il en sort
un tigre, il sera salu d'une balle  son passage!

--Et celui-l comptera-t-il pour le quarante-deuxime? demandai-je
au capitaine.

--Pourquoi pas? rpondit Hod. S'il tombe sous mon coup de fusil,
il sera du moins tomb en toute libert!

--Ne vendons pas la peau de l'ours... rpliqua l'ingnieur, avant
qu'il ne soit par terre!

--Surtout quand cet ours pourrait bien tre un tigre!... ajouta
le colonel Munro.

--Ensemble, mes amis, cria Banks, ensemble! Le madrier tait
pesant. Il glissait mal dans ses rainures. Cependant, nous
parvnmes  l'branler. Il oscilla un instant et demeura suspendu
 un pied au-dessus du sol. Le capitaine Hod,  demi courb, sa
carabine en joue, cherchait  voir si quelque norme patte ou
quelque gueule haletante ne se montrait pas  l'orifice du pige.

Rien n'apparaissait encore.

Encore un effort, mes amis! cria Banks.

Et grce  Gomi, qui vint donner quelques secousses  l'arrire
du levier, le madrier commena  remonter peu  peu. Bientt
l'ouverture fut suffisante pour livrer passage, mme  un animal
de grande taille.

Pas d'animal, quel qu'il ft.

Mais il tait possible, aprs tout, qu'au bruit qui se faisait
autour du pige, le prisonnier se ft rfugi  la partie la plus
recule de sa prison. Peut-tre mme n'attendait-il que le moment
favorable pour s'lancer d'un bond, renverser quiconque
s'opposerait  sa fuite, et disparatre dans les profondeurs de la
fort.

C'tait assez palpitant.

Je vis alors le capitaine Hod faire quelques pas en avant, le
doigt sur la gchette de sa carabine, et manoeuvrer de manire 
plonger son regard jusqu'au fond du pige.

Le madrier, tait entirement relev alors, et la lumire entrait
largement par l'orifice.

En ce moment, un lger bruit de se produire  travers les parois,
puis un ronflement sourd, ou plutt un formidable billement que
je trouvai trs suspect.

videmment, un animal tait l, qui dormait, et nous venions de le
rveiller brusquement.

Le capitaine Hod s'approcha encore et braqua sa carabine sur une
masse qu'il vit remuer dans la pnombre.

Soudain, un mouvement se fit  l'intrieur. Un cri de terreur
retentit, qui fut aussitt suivi de ces mots, prononcs en bon
anglais:

Ne tirez pas, pour Dieu! Ne tirez pas!

Un homme s'lana hors du pige.

Notre tonnement fut tel, que, nos mains lchant l'armature, le
madrier retomba lourdement avec un bruit sourd devant l'orifice,
qu'il boucha de nouveau.

Cependant, le personnage si inattendu qui venait d'apparatre,
revenait sur le capitaine Hod, dont la carabine le visait en
pleine poitrine, et d'un ton assez prtentieux, accompagn d'un
geste emphatique:

Veuillez relever votre arme, monsieur, lui dit-il. Ce n'est point
 un tigre du Tarryani que vous avez affaire!

Le capitaine Hod, aprs quelque hsitation, remit sa carabine dans
une position moins menaante.

 qui avons-nous l'honneur de parler? demanda Banks, en
s'avanant vers ce personnage.

--Au naturaliste Mathias Van Guitt, fournisseur ordinaire de
pachydermes, tardigrades, plantigrades, proboscidiens, carnassiers
et autres mammifres pour la maison Charles Rice de Londres et la
maison Hagenbeck de Hambourg!

Puis, nous dsignant d'un geste circulaire: Messieurs?...

--Le colonel Munro et ses compagnons de voyage, rpondit Banks,
qui nous montra de la main.

--En promenade dans les forts de l'Himalaya! reprit le
fournisseur. Charmante excursion, en vrit!  vous rendre mes
devoirs, messieurs,  vous les rendre!

Quel tait cet original  qui nous avions affaire? Ne pouvait-on
penser que sa cervelle s'tait dtraque pendant cet
emprisonnement dans le pige  tigres? tait-il fou ou avait-il
son bon sens? Enfin,  quelle catgorie de bimanes appartenait cet
individu?

Nous allions le savoir, et, dans la suite, nous devions mieux
apprendre  connatre ce personnage singulier, qui se qualifiait
de naturaliste et l'avait t en effet.

Le sieur Mathias Van Guitt, fournisseur de mnageries, tait un
homme  lunettes, g de cinquante ans. Sa face glabre, ses yeux
clignotants, son nez  l'vent, le remuement perptuel de toute sa
personne, ses gestes ultra-expressifs, appropris  chacune des
phrases qui tombaient de sa large bouche, tout cela en faisait le
type trs connu du vieux comdien de province. Qui n'a pas
rencontr de par le monde un de ces anciens acteurs, dont toute
l'existence, limite  l'horizon d'une rampe et d'un rideau de
fond, s'est coule entre le ct cour et le ct jardin d'un
thtre de mlodrame? Parleurs infatigables, gesticulateurs
gnants, poseurs infatus d'eux-mmes, ils portent haut, en la
rejetant en arrire, leur tte, trop vide dans la vieillesse pour
avoir jamais t bien remplie dans l'ge mr. Il y avait
certainement du vieil acteur dans ce Mathias Van Guitt.

J'ai entendu quelquefois raconter cette plaisante anecdote, au
sujet d'un pauvre diable de chanteur, qui croyait devoir souligner
par un geste spcial tous les mots de son rle.

Ainsi, dans l'opra de _Masaniello_, lorsqu'il entonnait  pleine
voix:

_Si d'un pcheur Napolitain..._

son bras droit, tendu vers la salle, remuait fbrilement comme
s'il et tenu au bout de sa ligne le brochet que venait de ferrer
son hameon. Puis, continuant:

_Le Ciel voulait faire un monarque,_

tandis que l'une de ses mains se dressait droit vers le znith
pour indiquer le ciel, l'autre, traant un cercle autour de sa
tte firement releve, figurait une couronne royale.

_Rebelle aux arrts du destin,_

Tout son corps rsistait violemment  une pousse qui tendait  le
rejeter en arrire,

_Il dirait en guidant sa barque..._

Et alors ses deux bras, vivement ramens de gauche  droite et de
droite  gauche, comme s'il et manoeuvr la godille, tmoignaient
de son adresse  diriger une embarcation.

Eh bien, ces procds, familiers au chanteur en question,
c'taient,  peu prs, ceux du fournisseur Mathias Van Guitt. Il
n'employait dans son langage que des termes choisis, et devait
tre trs gnant pour l'interlocuteur, qui ne pouvait se mettre
hors du rayon de ses gestes.

Ainsi que nous l'apprmes plus tard et de sa bouche mme, Mathias
Van Guitt tait un ancien professeur d'histoire naturelle au
Musum de Rotterdam, auquel le professorat n'avait pas russi. Il
est certain que ce digne homme devait prter  rire, et que si les
lves venaient en foule  sa chaire, c'tait pour s'amuser, non
pour apprendre. En fin de compte, les circonstances avaient fait
que, las de professer sans succs la zoologie thorique, il tait
venu faire aux Indes de la zoologie pratique. Ce genre de commerce
lui russit mieux, et il devint le fournisseur attitr des
importantes maisons de Hambourg et de Londres, auxquelles
s'approvisionnent gnralement les mnageries publiques et prives
des deux mondes.

Et si Mathias Van Guitt se trouvait actuellement dans le Tarryani,
c'est qu'une importante commande de fauves pour l'Europe l'y avait
amen. En effet, son campement n'tait pas  plus de deux milles
de ce pige, dont nous venions de l'extraire.

Mais pourquoi le fournisseur tait-il dans ce pige? C'est ce que
Banks lui demanda tout d'abord, et voici ce qu'il rpondit dans un
langage soutenu par une grande varit de gestes.

C'tait hier. Le soleil avait dj accompli le demi-cercle de sa
rotation, diurne. La pense me vint alors d'aller visiter l'un des
piges  tigres dresss par mes mains. Je quittai donc mon kraal,
que vous voudrez bien honorer de votre visite, messieurs, et
j'arrivai  cette clairire. J'tais seul, mon personnel vaquait 
des travaux urgents, et je n'avais pas voulu l'en distraire.
C'tait une imprudence. Lorsque je fus devant ce pige, je
constatai tout d'abord que la trappe, forme par le madrier
mobile, tait releve. D'o je conclus, non sans quelque logique,
qu'aucun fauve ne s'y tait laiss prendre. Cependant, je voulus
vrifier si l'appt tait toujours en place, et si le bon
fonctionnement de la bascule tait assur. C'est pourquoi, d'un
adroit mouvement de reptation, je me glissai par l'troite
ouverture.

La main de Mathias Van Guitt indiquait par une ondulation lgante
le mouvement d'un serpent qui se faufile  travers les grandes
herbes.

Quand je fus arriv au fond du pige, reprit le fournisseur,
j'examinai le quartier de chvre, dont les manations devaient
attirer les htes de cette partie de la fort. L'appt tait
intact. J'allais me retirer, lorsqu'un choc involontaire de mon
bras fit jouer la bascule; l'armature se dtendit, la trappe
retomba, et je me trouvai pris  mon propre pige, sans aucun
moyen d'en pouvoir sortir.

Ici, Mathias Van Guitt s'arrta un instant pour mieux faire
comprendre toute la gravit de sa situation.

Cependant, messieurs, reprit-il, je ne vous cacherai pas que
j'envisageai tout d'abord la chose par son ct comique. J'tais
emprisonn, soit! Pas de gelier pour m'ouvrir la porte de ma
prison, d'accord! Mais je pensai bien que mes gens, ne me voyant
pas reparatre au kraal, s'inquiteraient de mon absence prolonge
et se livreraient  des recherches qui tt ou tard aboutiraient.
Ce n'tait qu'une affaire de temps.

_Car que faire en un gte,  moins que l'on ne songe,_

a dit un fabuliste franais. Je songeai donc, et des heures
s'coulrent sans que rien vnt modifier ma situation. Le soir
venu, la faim se fit sentir. J'imaginai que ce que j'avais de
mieux  faire, c'tait de la tromper par le sommeil. Je pris donc
mon parti en philosophe, et je m'endormis profondment. La nuit
fut calme au milieu des grands silences de la fort. Rien ne
troubla mon sommeil, et peut-tre dormirais-je encore, si je
n'eusse t rveill par un bruit insolite. La trappe du pige se
relevait, le jour entrait  flots dans mon rduit obscur, je
n'avais plus qu' m'lancer au dehors!... Quel fut mon trouble,
quand je vis l'instrument de mort dirig vers ma poitrine! Encore
un instant, j'allais tre frapp! L'heure de ma dlivrance aurait
t la dernire de ma vie!... Mais monsieur le capitaine voulut
bien reconnatre en moi une crature de son espce... et il ne me
reste qu' vous remercier, messieurs, de m'avoir rendu  la
libert.

Tel fut le rcit du fournisseur. Il faut bien avouer que ce ne fut
pas sans peine que nous parvnmes  matriser le sourire que
provoquaient son ton et ses gestes.

Ainsi, monsieur, lui demanda Banks, votre campement est tabli
dans cette portion du Tarryani?

--Oui, monsieur, rpondit Mathias Van Guitt. Comme j'ai eu le
plaisir de vous l'apprendre, mon kraal n'est pas  plus de deux
milles d'ici, et si vous voulez l'honorer de votre prsence, je
serai heureux de vous y recevoir.

--Certainement, monsieur Van Guitt, rpondit le colonel Munro,
nous irons vous rendre visite!

--Nous sommes chasseurs, ajouta le capitaine Hod, et
l'installation d'un kraal nous intressera.

--Chasseurs! s'cria Mathias Van Guitt, chasseurs! Et il ne put
empcher sa physionomie d'exprimer qu'il n'avait pour les fils de
Nemrod qu'une estime fort modre.

Vous chassez les fauves... pour les tuer, sans doute? reprit-il
en s'adressant au capitaine.

--Uniquement pour les tuer, rpondit Hod.

--Et moi, uniquement pour les prendre! rpliqua le fournisseur,
qui eut l un beau mouvement de fiert.

--Eh bien, monsieur Van Guitt, nous ne nous ferons pas
concurrence! riposta le capitaine Hod. Le fournisseur hocha la
tte. Toutefois, notre qualit de chasseur n'tait pas pour le
faire revenir sur son invitation. Quand vous voudrez me suivre,
messieurs! dit-il en s'inclinant avec grce.

Mais, en ce moment, plusieurs voix se firent entendre sous bois,
et une demi-douzaine d'Indous apparurent au tournant de la grande
alle, qui se dveloppait au del de la clairire.

Ah! voil mes gens, dit Mathias Van Guitt.

Puis, s'approchant de nous et mettant un doigt sur sa bouche, en
avanant quelque peu les lvres:

Pas un mot de mon aventure! ajouta-t-il. Il ne faut pas que le
personnel du kraal sache que je me suis laiss prendre  mon pige
comme un vulgaire animal! Cela pourrait affaiblir le degr de
correction que je dois toujours conserver  ses yeux!

Un signe d'acquiescement de notre part rassura le fournisseur.

Matre, dit alors un des Indous, dont l'impassible et
intelligente figure attira mon attention, matre, nous vous
cherchons depuis plus d'une heure sans avoir...

--J'tais avec ces messieurs qui veulent bien m'accompagner
jusqu'au kraal, rpondit Van Guitt. Mais, avant de quitter la
clairire, il convient de remettre ce pige en tat.

Sur l'ordre du fournisseur, les Indous procdrent donc  la
rinstallation de la trappe. Pendant ce temps, Mathias Van Guitt
nous invita  visiter l'intrieur du pige. Le capitaine Hod s'y
glissa  sa suite, et je le suivis. La place tait un peu troite
pour le dveloppement des gestes de notre hte, qui oprait l
comme s'il et t dans un salon. Mes compliments, dit le
capitaine Hod, aprs avoir examin l'appareil. C'est fort bien
imagin!

--N'en doutez pas, monsieur le capitaine, rpondit Mathias Van
Guitt. Ce genre de pige est infiniment prfrable aux anciennes
fosses garnies de pieux en bois durci, et aux arbres flexibles
recourbs en arcs que maintient un noeud coulant. Dans le premier
cas, l'animal s'ventre; dans le second, il se strangule. Cela
importe peu, videmment, lorsqu'il ne s'agit que de dtruire les
fauves! Mais,  moi qui vous parle, il les faut vivants, intacts,
sans aucune dtrioration!

--videmment, rpondit le capitaine Hod, nous ne procdons pas de
la mme manire.

--La mienne est peut-tre la bonne! rpliqua le fournisseur. Si
l'on consultait les fauves...

--Je ne les consulte pas! rpondit le capitaine. Dcidment, le
capitaine Hod et Mathias Van Guitt auraient quelque peine 
s'entendre.

Mais, demandai-je au fournisseur, lorsque ces animaux sont pris
au pige, comment faites-vous pour les en retirer?

--Une cage roulante est amene prs de la trappe, rpondit
Mathias Van Guitt, les prisonniers s'y jettent d'eux-mmes, et je
n'ai plus qu' les ramener au kraal, au pas tranquille et lent de
mes buffles domestiques.

Cette phrase tait  peine acheve, que des cris se faisaient
entendre au dehors. Notre premier mouvement, au capitaine Hod et 
moi, fut de nous prcipiter hors du pige. Que s'tait-il donc
pass?

Un serpent-fouet, de la plus maligne espce, venait d'tre coup
en deux par la baguette qu'un Indou tenait  la main, et cela, au
moment mme o le venimeux reptile s'lanait sur le colonel.

Cet Indou tait celui que j'avais dj remarqu. Son intervention
rapide avait certainement sauv sir Edward Munro d'une mort
immdiate, comme il nous fut donn de le voir.

En effet, les cris que nous avions entendus taient pousss par un
des serviteurs du kraal, qui se tordait sur le sol dans les
dernires contorsions de l'agonie.

Par une dplorable fatalit, la tte du serpent, coupe net, avait
saut sur sa poitrine, ses crochets s'y taient fixs, et le
malheureux, pntr par le subtile poison, expirait en moins d'une
minute, sans qu'il et t possible de lui porter secours.

Tout d'abord atterrs par cet affreux spectacle, nous nous tions
ensuite prcipits vers le colonel Munro.

Tu n'as pas t touch? demanda Banks, qui lui saisit
prcipitamment la main.

--Non, Banks, rassure-toi. rpondit sir Edward Munro. Puis, se
relevant et allant vers l'Indou, auquel il devait la vie: Merci,
ami, lui dit-il. L'Indou, d'un geste, fit comprendre qu'aucun
remerciement ne lui tait d pour cela. Quel est ton nom? lui
demanda le colonel Munro.

--Klagani, rpondit l'Indou.


CHAPITRE III
Le kraal.

La mort de ce malheureux nous avait vivement impressionns,
surtout dans les conditions o elle venait de se produire. Mais la
morsure du serpent-fouet, l'un des plus venimeux de la pninsule,
ne pardonne pas. C'tait une victime de plus  ajouter aux
milliers que font annuellement dans l'Inde ces redoutables
reptiles.[7]

On a dit,--plaisamment, je suppose,--qu'il n'y avait pas de
serpents, autrefois,  la Martinique, et que ce sont les Anglais
qui les y ont imports, lorsqu'ils ont d rendre l'le  la
France. Les Franais n'ont pas eu  user de ce genre de
reprsailles, quand ils ont abandonn leurs conqutes de l'Inde.
C'tait inutile, et il faut convenir que la nature s'est montre
prodigue  cet gard.

Le corps de l'Indou, sous l'influence du venin, se dcomposait
rapidement. On dut procder  son inhumation immdiate. Ses
compagnons s'y employrent, et il fut dpos dans une fosse assez
profonde pour que les carnassiers ne pussent le dterrer.

Ds que cette triste crmonie eut t acheve, Mathias Van Guitt
nous invita  l'accompagner au kraal,--invitation qui fut
accepte avec empressement.

Une demi-heure nous suffit pour atteindre l'tablissement du
fournisseur. Cet tablissement justifiait bien ce nom de kraal,
qui est plus spcialement employ par les colons du sud de
l'Afrique.

C'tait un grand enclos oblong, dispos au plus profond de la
fort, au milieu d'une vaste clairire. Mathias Van Guitt l'avait
amnag avec une parfaite entente des besoins du mtier. Un rang
de hautes palissades, perc d'une porte assez large pour livrer
passage aux chariots, l'entourait sur ses quatre cts. Au fond,
au milieu, une longue case, faite de troncs d'arbres et de
planches, servait d'unique habitation  tous les habitants du
kraal. Six cages, divises en plusieurs compartiments, montes sur
quatre roues chacune, taient ranges en querre  l'extrmit
gauche de l'enceinte. Aux rugissements qui s'en chappaient alors,
on pouvait juger que les htes ne leur manquaient pas.  droite,
une douzaine de buffles, que nourrissaient les gras pturages de
la montagne, taient parqus en plein air. C'tait l'attelage
ordinaire de la mnagerie roulante. Six charretiers, prposs  la
conduite des chariots, dix Indous, spcialement exercs  la
chasse des fauves, compltaient le personnel de l'tablissement.

Les charretiers taient lous seulement pour la dure de la
campagne. Leur service consistait  conduire les chariots sur les
lieux de chasse, puis  les ramener  la plus prochaine station du
railway. L, ces chariots prenaient place sur des truks et
pouvaient gagner rapidement, par Allahabad, soit Bombay, soit
Calcutta.

Les chasseurs, Indous de race, appartenaient  cette catgorie de
gens du mtier qu'on appelle chikaris. Ils ont pour emploi de
rechercher les traces des animaux froces, de les dbusquer et
d'en oprer la capture.

Tel tait le personnel du kraal. Mathias Van Guitt et ses gens y
vivaient ainsi depuis quelques mois. Ils s'y trouvaient exposs,
non seulement aux attaques des animaux froces, mais aussi aux
fivres dont le Tarryani est particulirement infest. L'humidit
des nuits, l'vaporation des ferments pernicieux du sol, la
chaleur aqueuse dveloppe sous le couvert des arbres que les
vapeurs solaires ne pntrent qu'imparfaitement, font de la zone
infrieure de l'Himalaya une contre malsaine.

Et cependant, le fournisseur et ses Indous taient si bien
acclimats  cette rgion, que la malaria ne les atteignait pas
plus que les tigres ou autres habitus du Tarryani. Mais il ne
nous et pas t permis,  nous, de sjourner impunment dans le
kraal. Cela n'entrait pas, d'ailleurs, dans le plan du capitaine
Hod.  part quelques nuits passes  l'afft, nous devions vivre 
Steam-House, dans cette zone suprieure, que les bues de la
plaine ne peuvent atteindre.

Nous tions donc arrivs au campement de Mathias Van Guitt. La
porte s'ouvrit pour nous y donner accs.

Mathias Van Guitt paraissait tre trs particulirement flatt de
notre visite.

Maintenant, messieurs, nous dit-il, permettez-moi de vous faire
les honneurs du kraal. Cet tablissement rpond  toutes les
exigences de mon art. En ralit, ce n'est qu'une hutte en grand,
ce que, dans la pninsule, les chasseurs appellent un houddi.

Tout en parlant, le fournisseur nous avait ouvert les portes de la
case, que ses gens et lui occupaient en commun. Rien de moins
luxueux. Une premire chambre pour le matre, une seconde pour les
chikaris, une troisime pour les charretiers; dans chacune de ces
chambres, et pour tout mobilier, un lit de camp; une quatrime
salle, plus grande, servant  la fois de cuisine et de salle 
manger. La demeure de Mathias Van Guitt, on le voit, n'tait qu'
l'tat rudimentaire et mritait justement la qualification de
houddi. Un huttier dans sa hutte, rien de plus.

Aprs avoir visit l'habitation de ces bimanes appartenant au
premier groupe des mammifres, nous fmes convis  voir de plus
prs la demeure des quadrupdes.

C'tait la partie intressante de l'amnagement du kraal. Elle
rappelait plutt la disposition d'une mnagerie foraine que les
installations confortables d'un jardin zoologique. Il n'y
manquait, en effet, que ces toiles peintes  la dtrempe,
suspendues au-dessus des trteaux, et reprsentant avec des
couleurs violentes un dompteur en maillot rose et en frac de
velours, au milieu d'une horde bondissante de ces fauves, qui, la
gueule sanglante, les griffes ouvertes, se courbent sous le fouet
d'un Bidel ou d'un Pezon hroque! Il est vrai, le public n'tait
pas l pour envahir la loge.

 quelques pas taient groups les buffles domestiques. Ils
occupaient,  droite, une portion latrale du kraal, dans laquelle
on leur apportait quotidiennement leur ration d'herbe frache. Il
et t impossible de laisser ces animaux errer dans les pturages
voisins. Ainsi que le dit lgamment Mathias Van Guitt, cette
libert de pacage, permise dans les contres du Royaume-Uni, est
incompatible avec les dangers que prsentent les forts
himalayennes.

La mnagerie proprement dite comprenait six cages, montes sur
quatre roues. Chaque cage, grillage  sa face antrieure, tait
divise en trois compartiments. Des portes, ou plutt des
cloisons, mobiles de bas en haut, permettaient de repousser les
animaux d'un compartiment dans l'autre pour les besoins du
service. Ces cages contenaient alors sept tigres, deux lions,
trois panthres et deux lopards.

Mathias Van Guitt nous apprit que son stock ne serait complt que
lorsqu'il aurait encore captur deux lopards, trois tigres et un
lion. Alors, il quitterait le campement, gagnerait la station du
railway la plus rapproche, et prendrait la direction de Bombay.

Les fauves, que l'on pouvait facilement observer dans leurs cages,
taient magnifiques, mais particulirement froces. Ils avaient
t trop rcemment pris pour tre dj faits  cet tat de
squestration. Cela se reconnaissait  leurs rugissements
effroyables,  leurs brusques alles et venues d'une cloison 
l'autre, aux violents coups de patte qu'ils allongeaient  travers
les barreaux, fausss en maint endroit.

 notre arrive devant les cages, ces violences redoublrent
encore, sans que Mathias Van Guitt part s'en mouvoir.

Pauvres btes! dit le capitaine Hod.

--Pauvres btes! rpta Fox.

--Croyez-vous donc qu'elles soient plus  plaindre que celles que
vous tuez? demanda le fournisseur d'un ton assez sec.

--Moins  plaindre qu' blmer... de s'tre laiss prendre!
riposta le capitaine Hod.

S'il est vrai qu'un long jene s'impose quelquefois aux
carnassiers dans les pays tels que le continent africain, o sont
rares les ruminants dont ils font leur unique nourriture, il n'en
est pas de mme dans toute cette zone du Tarryani. L abondent les
bisons, les buffles, les zbus, les sangliers, les antilopes,
auxquels lions, tigres et panthres donnent incessamment la
chasse. En outre, les chvres, les moutons, sans parler des
raots qui les gardent, leur offrent une proie assure et
facile. Ils trouvent donc, dans les forts de l'Himalaya, 
satisfaire aisment leur faim. Aussi, leur frocit, qui ne
dsarme jamais, n'a-t-elle pas d'excuse.

C'tait principalement de chair de bison et de zbu que le
fournisseur nourrissait les htes de sa mnagerie, et aux chikaris
revenait le soin de les ravitailler  de certains jours.

On aurait tort de croire que cette chasse soit sans dangers. Bien
au contraire. Le tigre lui-mme a beaucoup  redouter du buffle
sauvage, qui est un animal terrible, lorsqu'il est bless. Plus
d'un chasseur l'a vu draciner  coups de cornes l'arbre sur
lequel il avait cherch refuge. Sans doute, on dit bien que l'oeil
du ruminant est une vritable lentille grossissante, que la
grandeur des objets se triple  ses yeux, que l'homme, sous cet
aspect gigantesque, lui impose. On prtend aussi que la position
verticale de l'tre humain, en marche, est de nature  effrayer
les animaux froces, et que mieux vaut les braver debout
qu'accroupi ou couch.

Je ne sais ce qu'il y a de vrai dans ces observations, mais il est
certain que l'homme, mme quand il se redresse de toute sa taille,
ne produit aucun effet sur le buffle sauvage, et si son arme vient
 lui manquer, il est  peu prs perdu.

Il en est ainsi du bison de l'Inde,  tte courte et carre, aux
cornes sveltes et aplaties vers leur base, au dos gibbeux,--
cette contexture le rapproche de son congnre d'Amrique,--aux
pattes blanches depuis le sabot jusqu'au genou, et dont la taille,
mesure de la naissance de la queue  l'extrmit du museau,
compte parfois quatre mtres. Lui aussi, s'il est peut-tre moins
farouche, lorsqu'il pat en troupe dans les hautes herbes de la
plaine, devient terrible  tout chasseur qui l'attaque
imprudemment.

Tels taient donc les ruminants plus particulirement destins 
nourrir les carnassiers de la mnagerie Van Guitt. Aussi, afin de
s'en emparer plus srement et presque sans danger, les chikaris
cherchaient-ils de prfrence  les prendre dans des trappes, d'o
ils ne les retiraient que morts ou peu s'en fallait.

D'ailleurs, le fournisseur, en homme qui savait son mtier, ne
dispensait que trs parcimonieusement la nourriture  ses htes.
Une fois par jour,  midi, quatre  cinq livres de viande leur
taient distribues, et rien de plus. Et mme,--ce n'tait
certes pas pour ce motif dominical?--les laissait-on jener du
samedi au lundi. Triste dimanche de dite, en vrit! Aussi,
lorsque, aprs quarante-huit heures, arrivait la modeste pitance,
c'tait une rage impossible  contenir, un concert de hurlements,
une redoutable agitation, des bonds formidables, qui imprimaient
aux cages roulantes un mouvement de va-et-vient  faire craindre
qu'elles ne se dmolissent!

Oui, pauvres btes! serait-on tent de rpter avec le capitaine
Hod. Mais Mathias Van Guitt n'agissait pas ainsi sans raison.
Cette abstinence dans la squestration pargnait des affections
cutanes  ses fauves et haussait leur prix sur les marchs de
l'Europe.

Cependant, on doit aisment l'imaginer, tandis que Mathias Van
Guitt nous exhibait sa collection, plutt en naturaliste qu'en
montreur de btes, sa bouche ne chmait pas. Au contraire. Il
parlait, il contait, il racontait, et comme les carnassiers du
Tarryani faisaient le principal sujet de ses redondantes priodes,
cela nous intressait dans une certaine mesure. Aussi, ne devions-nous
quitter le kraal que lorsque la zoologie de l'Himalaya nous
aurait livr ses derniers secrets.

Mais, monsieur Van Guitt, dit Banks, pourriez-vous m'apprendre si
les bnfices du mtier sont en rapport avec ses risques?

--Monsieur, rpondit le fournisseur, ils taient autrefois trs
rmunrateurs. Cependant, depuis quelques annes, je suis oblig
de le reconnatre, les animaux froces sont en baisse. Vous
pourriez en juger par les prix courants de la dernire cote. Notre
principal march, c'est le jardin zoologique d'Anvers. Volatiles,
ophidiens, chantillons des familles simiennes et sauriennes,
reprsentants des carnassiers des deux mondes, c'est l que
j'expdie consutudinairement...

Le capitaine Hod s'inclina devant ce mot. ... les produits de nos
aventureuses battues dans les forts de la pninsule. Quoi qu'il
en soit, le got du public semble se modifier, et les prix de
vente arriveront  tre infrieurs aux prix de revient! Ainsi,
dernirement, une autruche mle ne s'est vendue que onze cents
francs, et, la femelle, huit cents seulement. Une panthre noire
n'a trouv acqureur qu' seize cents francs, une tigresse de Java
 deux mille quatre cents, et une famille de lions,--le pre, la
mre, un oncle, deux lionceaux pleins d'avenir,-- sept mille
francs en bloc!

--C'est vraiment pour rien! rpondit Banks.

--Quant aux proboscidiens... reprit Mathias Van Guitt.

--Proboscidiens? dit le capitaine Hod.

--Nous appelons de ce nom scientifique les pachydermes auxquels
la nature a confi une trompe.

--Les lphants alors!

--Oui, les lphants, depuis l'poque quaternaire, les
mastodontes dans les priodes prhistoriques...

--Je vous remercie, rpondit le capitaine Hod.

--Quant aux proboscidiens, reprit Mathias Van Guitt, il faut
renoncer  en oprer la capture, si ce n'est pour rcolter leurs
dfenses, car la consommation de l'ivoire n'a pas diminu. Mais,
depuis que des auteurs dramatiques,  bout de procds, ont
imagin de les exhiber dans leurs pices, les imprsarios les
promnent de ville en ville, et le mme lphant, courant la
province avec la troupe ambulante, suffit  la curiosit de tout
un pays. Aussi les lphants sont-ils moins recherchs
qu'autrefois.

--Mais, demandai-je, ne fournissez-vous donc qu'aux mnageries de
l'Europe ces chantillons de la faune indoue?

--Vous me pardonnerez, rpondit Mathias Van Guitt, si  ce sujet
monsieur, je me permets, sans tre trop curieux, de vous poser une
simple question. Je m'inclinai en signe d'acquiescement.

Vous tes Franais, monsieur, reprit le fournisseur. Cela se
reconnat non seulement  votre accent, mais aussi  votre type,
qui est un mlange agrable de gallo-romain et de celte. Or, comme
Franais, vous devez n'avoir que peu de propension pour les
voyages lointains, et, sans doute, vous n'avez pas fait le tour du
monde?

Ici, le geste de Mathias Van Guitt dcrivit un des grands cercles
de la sphre. Je n'ai pas encore eu ce plaisir! rpondis-je.

--Je vous demanderai donc, monsieur, reprit le fournisseur, non
pas si vous tes venu aux Indes, puisque vous y tes, mais si vous
connaissez  fond la pninsule indienne?

--Imparfaitement encore, rpondis-je. Cependant, j'ai dj visit
Bombay, Calcutta, Bnars, Allahabad, la valle du Gange. J'ai vu
leurs monuments, j'ai admir...

--Eh! qu'est cela, monsieur, qu'est cela! rpondit Mathias Van
Guitt, dtournant la tte, tandis que sa main, fbrilement agite,
exprimait un ddain suprme. Puis, procdant par hypotypose,
c'est--dire se livrant  une description vive et anime:

Oui, qu'est cela, si vous n'avez pas visit les mnageries de ces
puissants rajahs, qui ont conserv le culte des animaux superbes
dont s'honore le territoire sacr de l'Inde! Alors, monsieur,
reprenez le bton du touriste! Allez dans le Guicowar rendre
hommage au roi de Baroda! Voyez ses mnageries, qui me doivent la
plupart de leurs htes, lions du Kattyvar, ours, panthres,
tchitas, lynx, tigres! Assistez  la crmonie du mariage de ses
soixante mille pigeons, qui se clbre, chaque anne, en grande
pompe! Admirez ses cinq cents boulbouls, rossignols de la
pninsule, dont on soigne l'ducation comme s'ils taient les
hritiers du trne! Contemplez ses lphants, dont l'un, vou au
mtier d'excuteur des hautes-oeuvres, a pour mission d'craser la
tte du condamn sur la pierre du supple! Puis, transportez-vous
aux tablissements du rajah de Massour, le plus riche des
souverains de l'Asie! Pntrez dans ce palais o se comptent par
centaines les rhinocros, les lphants, les tigres, et tous les
fauves de haut rang qui appartiennent  l'aristocratie animalire
de l'Inde! Et quand vous aurez vu cela, monsieur, peut-tre alors
ne pourrez-vous plus tre accus d'ignorance  l'endroit des
merveilles de cet incomparable pays!

Je n'avais qu' m'incliner devant les observations de Mathias Van
Guitt. Sa faon passionne de prsenter les choses ne permettait
videmment pas la discussion.

Cependant, le capitaine Hod le pressa plus directement sur la
faune spciale  cette rgion du Tarryani.

Quelques renseignements, s'il vous plat, lui demanda-t-il, 
propos des carnassiers que je suis venu chercher dans cette partie
de l'Inde. Bien que je ne sois qu'un chasseur, je vous le rpte,
je ne vous ferai pas concurrence, monsieur Van Guitt, et mme, si
je puis vous aider  prendre quelques-uns des tigres qui manquent
encore  votre collection, je m'y emploierai volontiers. Mais, la
mnagerie au complet, vous ne trouverez pas mauvais que je me
livre  la destruction de ces animaux pour mon agrment
personnel!

Mathias Van Guitt prit l'attitude d'un homme rsign  subir ce
qu'il dsapprouve, mais ce qu'il ne saurait empcher. Il convint,
d'ailleurs, que le Tarryani renfermait un nombre considrable de
btes malfaisantes, gnralement peu demandes sur les marchs de
l'Europe, et dont le sacrifice lui semblait permis.

Tuez les sangliers, j'y consens, rpondit-il. Bien que ces
suilliens, de l'ordre des pachydermes, ne soient pas des
carnaires...

--Des carnaires? dit le capitaine Hod.

--J'entends par l qu'ils sont herbivores; leur frocit est si
profonde, qu'ils font courir les plus grands dangers aux chasseurs
assez audacieux pour les attaquer!

--Et les loups?

--Les loups sont nombreux dans toute la pninsule, et trs 
redouter, quand ils se jettent en troupes sur quelque ferme
solitaire. Ces animaux-l ressemblent quelque peu au loup fauve de
Pologne, et je n'en fais pas plus de cas que des chacals ou des
chiens sauvages. Je ne nie point, d'ailleurs, les ravages qu'ils
commettent, mais comme ils n'ont aucune valeur marchande et sont
indignes de figurer parmi les zoocrates des hautes classes, je
vous les abandonne aussi, capitaine Hod.

--Et les ours? demandai-je.

--Les ours ont du bon, monsieur, rpondit le fournisseur en
approuvant d'un signe de tte. Si ceux de l'Inde ne sont pas
recherchs aussi avidement que leurs congnres de la famille des
oursins, ils possdent nanmoins une certaine valeur commerciale
qui les recommande  la bienveillante attention des connaisseurs.
Le got peut hsiter entre les deux types que nous devons aux
valles du Cachemir et aux collines du Raymahal. Mais, sauf
peut-tre dans la priode d'hibernation, ces animaux sont presque
inoffensifs, en somme, et ne peuvent tenter les instincts
cyngtiques d'un vritable chasseur, tel que se prsente  mes
yeux le capitaine Hod.

Le capitaine s'inclina d'un air significatif, indiquant bien
qu'avec ou sans la permission de Mathias Van Guitt, il ne s'en
rapporterait qu' lui-mme sur ces questions spciales.

D'ailleurs, ajouta le fournisseur, ces ours ne sont que des
animaux botanophages...

--Botanophages? dit le capitaine.

--Oui, rpondit Mathias Van Guitt, ils ne vivent i que de
vgtaux, et n'ont rien de commun avec les espces froces, dont
la pninsule s'enorgueillit  juste titre.

--Comptez-vous le lopard au nombre de ces fauves? demanda le
capitaine Hod.

--Sans contredit, monsieur. Ce flin est agile, audacieux, plein
de courage, il grimpe aux arbres, et, par cela mme, il est
quelquefois plus redoutable que le tigre...

--Oh! fit le capitaine Hod.

--Monsieur, rpondit Mathias Van Guitt d'un ton sec, quand un
chasseur n'est plus assur de trouver refuge dans les arbres, il
est bien prs d'tre chass  son tour!

--Et la panthre? demanda le capitaine Hod, qui voulut couper
court  cette discussion.

--Superbe, la panthre, rpondit Mathias Van Guitt, et vous
pouvez voir, messieurs, que j'en ai de magnifiques spcimens!
tonnants animaux, qui, par une singulire contradiction, une
antilogie, pour employer un mot moins usuel, peuvent tre dresss
aux luttes de la chasse! Oui, messieurs, dans le Guicowar
spcialement, les rajahs exercent les panthres  ce noble
exercice! On les amne dans un palanquin, la tte encapuchonne
comme un gerfaut ou un merillon! En vrit, ce sont de vritables
faucons  quatre pattes! Ds que les chasseurs sont en vue d'un
troupeau d'antilopes, la panthre est dchaperonne et s'lance
sur les timides ruminants, que leurs jambes, si agiles qu'elles
soient, ne peuvent drober  ses terribles griffes! Oui, monsieur
le capitaine, oui! Vous trouverez des panthres dans le Tarryani!
Vous en trouverez plus que vous ne le voudrez peut-tre, mais je
vous prviens charitablement que celles-l ne sont pas
apprivoises!

--Je l'espre bien, rpondit le capitaine Hod.

--Pas plus que les lions, d'ailleurs, ajouta le fournisseur,
assez vex de cette rponse.

--Ah! les lions! dit le capitaine Hod. Parlons un peu des lions,
s'il vous plat!

--Eh bien, monsieur, reprit Mathias Van Guitt, je regarde ces
prtendus rois de l'animalit comme infrieurs  leurs congnres
de l'antique Lybie. Ici les mles ne portent pas cette crinire
qui est l'apanage du lion africain et ce ne sont plus,  mon avis,
que des Samsons regrettablement tondus! Ils ont d'ailleurs,
presque entirement disparu de l'Inde centrale pour se rfugier
dans le Kattyawar, le dsert de Theil, et dans le Tarryani. Ces
flins dgnrs, vivant maintenant en ermites, en solitaires, ne
peuvent se retremper  la frquentation de leurs semblables.
Aussi, je ne les place pas au premier rang dans l'chelle des
quadrupdes. En vrit, messieurs, on peut chapper au lion: au
tigre, jamais!

--Ah! les tigres! s'cria le capitaine Hod.

--Oui! les tigres! rpta Fox.

--Le tigre, rpondit Mathias Van Guitt en s'animant,  lui la
couronne! On dit le tigre royal, non le lion royal, et c'est
justice! L'Inde lui appartient tout entire et se rsume en lui!
N'a-t-il pas t le premier occupant du sol? N'est-ce pas son
droit de considrer comme envahisseur, non seulement les
reprsentants de la race anglo-saxonne, mais aussi les fils de la
race solaire? N'est-ce pas lui qui est le vritable enfant de
cette terre sainte de l'Argavarta? Aussi voit-on ces admirables
fauves rpandus sur toute la surface de la pninsule, et n'ont-ils
pas abandonn un seul des districts de leurs anctres, depuis le
cap Comorin jusqu' la barrire himalayenne!

Et le bras de Mathias Van Guitt, aprs avoir figur un promontoire
avanc du sud, remonta au nord pour dessiner toute une crte de
montagnes.

Dans le Sunderbund, reprit-il, ils sont chez eux! L, ils rgnent
en matres, et malheur  qui tenterait de leur disputer ce
territoire! Dans les Nilgheries, ils rdent en masse, comme des
chats sauvages,

_Si parva licet componere magnis!_

Vous comprendrez, ds lors, pourquoi ces flins superbes sont
demands sur tous les marchs de l'Europe et font l'orgueil des
belluaires! Quelle est la grande attraction des mnageries
publiques ou prives? Le tigre! Quand craignez-vous pour la vie du
dompteur? Lorsque le dompteur entre dans la cage du tigre! Quel
animal les rajahs payent-ils au poids de l'or pour l'ornement de
leurs jardins royaux? Le tigre! Qui fait prime aux bourses
animalires de Londres, d'Anvers, de Hambourg? Le tigre! Dans
quelles chasses s'illustrent les chasseurs indiens, officiers de
l'arme royale ou de l'arme native? Dans la chasse au tigre!
Savez-vous, messieurs, quel plaisir les souverains de l'Inde
indpendante offrent  leurs htes? On amne un tigre royal dans
une cage. La cage est place au milieu d'une vaste plaine. Le
rajah, ses invits, ses officiers, ses gardes, sont arms de
lances, de revolvers et de carabines, et pour la plupart monts
sur de vaillants solipdes...

--Solipdes? dit le capitaine Hod.

--Leurs chevaux, si vous prfrez ce mot un peu vulgaire. Mais
dj ces solipdes, effrays par le voisinage du flin, son odeur
sauvage, l'clair qui jaillit de ses yeux, se cabrent, et il faut
toute l'adresse de leurs cavaliers pour les retenir. Soudain, la
porte de la cage est ouverte! Le monstre s'lance, il bondit, il
vole, il se jette sur les groupes pars, il immole  sa rage une
hcatombe de victimes! Si quelquefois il parvient  briser le
cercle de fer et de feu qui l'treint, le plus souvent il
succombe, un contre cent! Mais, au moins, sa mort est glorieuse,
elle est venge d'avance!

--Bravo! monsieur Mathias Van Guitt, s'cria le capitaine Hod,
qui s'animait  son tour. Oui! cela doit tre un beau spectacle!
Oui! le tigre est le roi des animaux!

--Une royaut qui dfie les rvolutions! ajouta le fournisseur.

--Et si vous en avez pris, monsieur Van Guitt, rpondit le
capitaine Hod, moi j'en ai tu, et j'espre, ne pas quitter le
Tarryani avant que le cinquantime ne soit tomb sous mes coups!

--Capitaine, dit le fournisseur en fronant le sourcil, je vous
ai abandonn les sangliers, les loups, les ours, les buffles! Cela
ne suffit donc pas  votre rage de chasseur?

Je vis que notre ami Hod allait s'emballer avec autant d'entrain
que Mathias Van Guitt sur cette question palpitante.

L'un avait-il pris plus de tigres que l'autre n'en avait tu?
quelle matire  discussion! Valait-il mieux les capturer que les
dtruire? quelle thse  faire valoir!

Tous deux, le capitaine et le fournisseur, commenaient dj 
changer des phrases rapides, et, pour tout dire,  parler  la
fois, sans plus se comprendre.

Banks intervint.

Les tigres, dit-il, sont les rois de la cration, c'est entendu,
messieurs, mais je me permettrai d'ajouter que ce sont des rois
trs dangereux pour leurs sujets. En 1862, si je ne me trompe, ces
excellents flins ont dvor tous les tlgraphistes de la station
de l'le Sangor. On cite galement une tigresse qui, en trois ans,
n'a pas fait moins de cent dix-huit victimes, et une autre qui,
dans le mme espace de temps, a dtruit cent vingt-sept personnes.
C'est trop, mme pour des reines! Enfin, depuis le dsarmement des
Cipayes, dans un intervalle de trois ans, douze mille cinq cent
cinquante-quatre individus ont pri sous la dent des tigres.

--Mais, monsieur, rpondit Mathias Van Guitt, vous semblez
oublier que ces animaux sont omophages?

--Omophages? dit le capitaine Hod.

--Oui, mangeurs de chair crue, et mme les Indous prtendent que,
lorsqu'ils ont got une fois de la chair humaine, ils n'en
veulent plus d'autre!

--Eh bien, monsieur?... dit Banks.

--Eh bien, monsieur, rpondit en souriant Mathias Van Guitt, ils
obissent  leur nature!... Il faut bien qu'ils mangent!


CHAPITRE IV
Une reine du Tarryani.

Cette observation du fournisseur termina notre visite au kraal.
L'heure tait venue de regagner Steam-House.

En somme, le capitaine Hod et Mathias Van Guitt ne se sparaient
pas les deux meilleurs amis du monde. Si l'un voulait dtruire les
fauves du Tarryani, l'autre voulait les prendre, et cependant il y
en avait assez pour les contenter tous les deux.

Il fut pourtant convenu que les rapports seraient frquents entre
le kraal et le sanitarium. On s'avertirait rciproquement des
beaux coups  faire. Les chikaris de Mathias Van Guitt, trs au
courant de ce genre expdition, connaissant les dtours du
Tarryani, taient  mme de rendre service au capitaine Hod, en
lui signalant des passes d'animaux. Le fournisseur les mit
obligeamment  sa disposition, et plus spcialement Klagani. Cet
Indou, bien que rcemment entr dans le personnel du kraal, se
montrait trs entendu, et l'on pouvait absolument compter sur lui.

En revanche, le capitaine Hod promit d'aider, dans la limite de
ses moyens,  la capture des fauves qui manquaient au stock de
Mathias Van Guitt.

Avant de quitter le kraal, sir Edward Munro, qui ne comptait
probablement pas y faire de frquentes visites, remercia encore
une fois Klagani, dont l'intervention l'avait sauv. Il lui dit
qu'il serait toujours le bienvenu  Steam-House.

L'Indou s'inclina froidement. Quelque sentiment de satisfaction
qu'il prouvt  entendre ainsi parler l'homme qui lui devait la
vie, il n'en laissa rien paratre.

Nous tions rentrs pour l'heure du dner. Mathias Van Guitt, on
le pense bien, fit les frais de la conversation.

Mille diables! quels beaux gestes il vous a, ce fournisseur!
rptait le capitaine Hod. Quel choix de mots! Quel tour
d'expressions! Seulement, s'il ne voit dans les fauves que des
sujets d'exhibition, il se trompe!

Les jours suivants, 27, 28 et 29 juin, la pluie tomba avec une
telle violence que nos chasseurs, si enrags qu'ils fussent, ne
purent quitter Steam-House. Par ce temps horrible, d'ailleurs, les
traces sont impossibles  reconnatre, et les carnassiers, qui
n'aiment pas plus l'eau que les chats, ne quittent pas volontiers
leur gte.

Le 30 juillet, meilleur temps, meilleure apparence du ciel. Ce
jour-l, le capitaine Hod, Fox, Gomi et moi, nous fmes nos
prparatifs pour descendre au kraal.

Pendant la matine quelques montagnards vinrent nous rendre
visite. Ils avaient entendu dire qu'une pagode miraculeuse s'tait
transporte dans la rgion de l'Himalaya, et un vif sentiment de
curiosit venait de les conduire  Steam-House.

Beaux types que ceux de cette race de la frontire thibtaine,
indignes aux vertus guerrires, d'une loyaut  toute preuve,
pratiquant largement l'hospitalit, bien suprieurs, moralement et
physiquement, aux Indous des plaines.

Si la prtendue pagode les merveilla, le Gant d'Acier les
impressionna jusqu' provoquer de leur part des signes
d'adoration. Il tait au repos, cependant. Qu'auraient-ils donc
prouv, ces braves gens, s'ils l'avaient vu, vomissant fume et
flamme, gravir d'un pas assur les rudes rampes de leurs
montagnes!

Le colonel Munro fit bon accueil  ces indignes, dont quelques-uns
parcourent le plus habituellement les territoires du Npaul, 
la limite indo-chinoise. La conversation porta un instant sur
cette partie de la frontire o Nana Sahib avait cherch refuge,
aprs la dfaite des Cipayes, lorsqu'il fut traqu sur tout le
territoire de l'Inde.

Ces montagnards ne savaient, en somme, que ce que nous savions
nous-mmes. Le bruit de la mort du nabab tait venu jusqu' eux,
et ils ne paraissaient pas la mettre en doute. Quant  ceux de ses
compagnons qui lui avaient survcu, il n'en tait plus question.
Peut-tre avaient-ils t chercher un asile plus sr jusque dans
les profondeurs du Thibet; mais les retrouver dans cette contre
et t difficile.

En vrit, si le colonel Munro avait eu cette pense, en s'levant
vers le nord de la pninsule, de tirer au clair tout ce qui
touchait de prs ou de loin  Nana Sahib, cette rponse tait bien
faite pour l'en dtourner. Cependant, en coutant ces montagnards,
il resta songeur et ne prit plus part  la conversation.

Le capitaine Hod, lui, leur posa quelques questions, mais  un
tout autre point de vue. Ils lui apprirent que des fauves, plus
particulirement des tigres, faisaient d'effrayants ravages dans
la zone infrieure de l'Himalaya. Des fermes et mme des villages
entiers avaient d tre abandonns par leurs habitants. Plusieurs
troupeaux de chvres et de moutons taient dj dtruits, et l'on
comptait aussi de nombreuses victimes parmi les indignes. Malgr
la prime considrable offerte au nom du gouvernement,--trois
cents roupies par tte de tigre,--le nombre de ces flins ne
semblait pas diminuer, et l'on se demandait si l'homme n'en serait
pas bientt rduit  leur cder la place.

Les montagnards ajoutrent aussi ce renseignement: c'est que les
tigres ne se confinaient pas seulement dans le Tarryani. Partout
o la plaine leur offrait de hautes herbes, des jungles, des
buissons dans lesquels ils pouvaient se mettre  l'afft, on les
rencontrait en grand nombre.

Malfaisantes btes! dirent-ils.

Ces braves gens, et pour cause, on le voit, ne professaient pas 
l'endroit des tigres les mmes ides que le fournisseur Mathias
Van Guitt et notre ami le capitaine Hod.

Les montagnards se retirrent, enchants de l'accueil qu'ils
avaient reu, et promirent de renouveler leur visite  Steam-House.

Aprs leur dpart, nos prparatifs tant achevs, le capitaine
Hod, nos deux compagnons et moi, bien arms, prts  toute
rencontre, nous descendmes vers le Tarryani.

En arrivant  la clairire, o se dressait le pige dont nous
avions si heureusement extrait Mathias Van Guitt, celui-ci se
prsenta  nos yeux, non sans quelque crmonie.

Cinq ou six de ses gens, et, dans le nombre, Klagani, taient
occups  faire passer du pige dans une cage roulante un tigre
qui s'tait laiss prendre pendant la nuit.

Magnifique animal, en vrit, et s'il fit envie au capitaine Hod,
cela va sans dire!

Un de moins dans le Tarryani! murmura-t-il entre deux soupirs,
qui trouvrent un cho dans la poitrine de Fox.

--Un de plus dans la mnagerie, rpondit le fournisseur. Encore
deux tigres, un lion, deux lopards, et je serai en mesure de
faire honneur  mes engagements avant la fin de la campagne.
Venez-vous avec moi au kraal, messieurs?

--Nous vous remercions, dit le capitaine Hod; mais, aujourd'hui,
nous chassons pour notre compte.

--Klagani est  votre disposition, capitaine Hod, rpondit le
fournisseur. Il connat bien la fort et peut vous tre utile.

--Nous l'acceptons volontiers pour guide.

--Maintenant, messieurs, ajouta Mathias Van Guitt, bonne chance!
Mais promettez-moi de ne pas tout massacrer!

--Nous vous en laisserons! rpondit le capitaine Hod. Et Mathias
Van Guitt, nous saluant d'un geste superbe, disparut sous les
arbres  la suite de la cage roulante. En route, dit le capitaine
Hod, en route, mes amis.  mon quarante-deuxime!

-- mon trente-huitime! rpondit Fox.

-- mon premier! ajoutai-je. Mais le ton avec lequel je
prononai ces mots fit sourire le capitaine. videmment, je
n'avais pas le feu sacr. Hod s'tait retourn vers Klagani. Tu
connais bien le Tarryani? lui demanda-t-il.

--Je l'ai vingt fois parcouru, nuit et jour, dans toutes les
directions, rpondit l'Indou.

--As-tu entendu dire qu'un tigre ait t plus particulirement
signal aux environs du kraal?

--Oui, mais ce tigre est une tigresse. Elle a t vue  deux
milles d'ici, dans le haut de la fort, et, depuis quelques jours,
on cherche  s'en emparer. Voulez-vous que...

--Si nous voulons! rpondit le capitaine Hod, sans laisser 
l'Indou le temps d'achever sa phrase. En effet, nous n'avions rien
de mieux  faire qu' suivre Klagani, et c'est ce qui fut fait.

Il n'est pas douteux que les fauves ne soient trs nombreux dans
le Tarryani, et l, comme ailleurs, il ne leur faut pas moins de
deux boeufs par semaine pour leur consommation particulire!
Calculez ce que cet entretien cote  la pninsule entire!

Mais si les tigres y sont en grand nombre, qu'on ne s'imagine pas
qu'ils courent les territoires sans ncessit. Tant que la faim ne
les pousse pas, ils restent cachs dans leurs repaires, et ce
serait une erreur de penser qu'on les rencontre  chaque pas.
Combien de voyageurs ont parcouru les forts ou les jungles, sans
en avoir jamais vu! Aussi, lorsqu'une chasse s'organise, doit-on
commencer par reconnatre les passes habituelles de ces animaux,
et, surtout, dcouvrir le ruisseau ou la source  laquelle ils
vont ordinairement se dsaltrer.

Cela ne suffit mme pas, et il faut encore les attirer. On le fait
assez facilement, en plaant un quartier de boeuf, attach  un
poteau, dans quelque endroit entour d'arbres ou de rochers, qui
peuvent servir d'abri aux chasseurs. C'est ainsi, du moins, que
l'on procde en fort.

En plaine, c'est autre chose, et l'lphant devient le plus utile
auxiliaire de l'homme dans ces dangereuses chasses  courre. Mais
ces animaux doivent tre parfaitement dresss  cette manoeuvre.
Malgr tout, ils sont parfois pris de paniques, ce qui rend trs
prilleuse la position des chasseurs juchs sur leur dos. Il
convient de dire aussi que le tigre n'hsite pas  se jeter sur
l'lphant. La lutte entre l'homme et lui se fait alors sur le dos
du gigantesque pachyderme, qui s'emporte, et il est rare qu'elle
ne se termine pas  l'avantage du fauve.

C'est ainsi, cependant, que s'accomplissent les grandes chasses
des rajahs et des riches sportsmen de l'Inde, dignes de figurer
dans les annales cyngtiques.

Mais telle n'tait point la manire de procder du capitaine Hod.
C'tait  pied qu'il s'en allait  la recherche des tigres,
c'tait  pied qu'il avait coutume de les combattre.

Cependant, nous suivions Klagani, qui marchait d'un bon pas.
Rserv comme un Indou, il causait peu et se bornait  rpondre
brivement aux questions qui lui taient poses.

Une heure aprs, nous faisions halte prs d'un ruisseau
torrentueux, dont les berges portaient des empreintes d'animaux,
fraches encore. Au milieu d'une petite clairire se dressait un
poteau, auquel pendait tout un quartier de boeuf.

L'appt n'avait pas t entirement respect. Il venait d'tre
rcemment dchiquet par la dent des chacals, ces filous de la
faune indienne, toujours en qute de quelque proie, cette proie ne
leur ft-elle pas destine. Une douzaine de ces carnassiers
s'enfuirent  notre approche et nous laissrent la place libre.

Capitaine, dit Klagani. c'est ici que nous allons attendre la
tigresse. Vous voyez que l'endroit est favorable pour un afft.

En effet, il tait facile de se poster dans les arbres ou derrire
les roches, de manire  pouvoir croiser ses feux sur le poteau
isol au milieu de la clairire.

C'est ce qui fut fait immdiatement. Gomi et moi, nous avions
pris place sur la mme branche. Le capitaine Hod et Fox, tous deux
perchs  la premire bifurcation de deux grands chnes verts, se
faisaient vis--vis.

Klagani, lui, s'tait  demi cach derrire une haute roche,
qu'il pouvait gravir si le danger devenait imminent.

L'animal serait ainsi pris dans un cercle de feux, dont il ne
pourrait sortir. Toutes les chances taient donc contre lui, bien
qu'il fallt, pourtant, compter avec l'imprvu.

Nous n'avions plus qu' attendre.

Les chacals, disperss a et l, faisaient toujours entendre leurs
rauques aboiements dans les taillis voisins, mais ils n'osaient
plus venir s'attaquer au quartier de boeuf.

Une heure ne s'tait pas coule, que ces aboiements cessrent
subitement. Presque aussitt, deux ou trois chacals bondirent hors
du fourr, traversrent la clairire et disparurent au plus pais
du bois.

Un signe de Klagani, qui se prparait  gravir la roche, nous
prvint de nous tenir sur nos gardes.

En effet, cette fuite prcipite des chacals n'avait pu tre
provoque que par l'approche de quelque fauve,--la tigresse sans
doute,--et il fallait se prparer  la voir paratre d'un
instant  l'autre sur quelque point de la clairire.

Nos armes taient prtes. Les carabines du capitaine Hod et de son
brosseur, dj braques vers l'endroit du taillis d'o s'taient
chapps les chacals, n'attendaient qu'une pression de doigt pour
clater.

Bientt, je crus voir se produire une lgre agitation des
branches suprieures du fourr. Un craquement de bois sec se fit
entendre au mme instant. Un animal, quel qu'il ft, s'avanait,
mais prudemment, sans se hter. De ces chasseurs qui le guettaient
 l'abri d'un pais feuillage, il ne pouvait videmment rien voir.
Toutefois, son instinct devait lui laisser pressentir que
l'endroit n'tait pas sr pour lui. Trs certainement, s'il n'et
t pouss par la faim, si le quartier de boeuf ne l'et attir
par ses manations, il ne se serait pas hasard plus loin.

Il se montra, cependant,  travers les branches d'un buisson, et
s'arrta, par un sentiment de dfiance.

C'tait bien une tigresse, de grande taille, puissante de tte,
souple de corps. Elle commena  s'avancer en se rasant, avec le
mouvement ondulatoire d'un reptile.

D'un commun accord, nous la laissmes s'approcher vers le poteau.
Elle flairait la terre, elle se redressait, elle faisait le gros
dos, comme un norme chat qui ne cherche pas  bondir.

Soudain, deux coups de carabine clatrent.

Quarante-deux! cria le capitaine Hod.

--Trente-huit! cria Fox. Le capitaine et son brosseur avaient
tir en mme temps, et si juste, que la tigresse, frappe d'une
balle au coeur, si ce n'est de deux, roulait sur le sol.

Klagani s'tait prcipit vers l'animal. Nous avions aussitt
saut  terre.

La tigresse ne remuait plus.

Mais  qui revenait l'honneur de l'avoir mortellement frappe? Au
capitaine ou  Fox? Cela importait, comme on pense! La bte fut
ouverte. Le coeur avait t travers de deux balles. Allons, dit
le capitaine Hod, non sans quelque regret, un demi  chacun de
nous!

--Un demi, mon capitaine! rpondit Fox du mme ton. Et je crois
que ni l'un ni l'autre n'aurait cd la part qu'il convenait
d'inscrire  son compte. Tel fut ce coup merveilleux, dont le
rsultat le plus net tait que l'animal avait succomb sans lutte,
et, consquemment, sans danger pour les assaillants,--rsultat
bien rare dans les chasses de ce genre. Fox et Gomi restrent sur
le champ de bataille, afin de dpouiller la bte de sa superbe
fourrure, pendant que le capitaine Hod et moi nous revenions 
Steam-House. Mon intention n'est pas de noter par le menu les
incidents de nos expditions dans le Tarryani,  moins qu'ils ne
prsentent quelque caractre particulier. Je me borne donc  dire,
ds  prsent, que le capitaine Hod et Fox n'eurent point  se
plaindre. Le 10 juillet, pendant une chasse au houddi, c'est--dire
 la hutte, une heureuse chance les favorisa encore, sans
qu'ils eussent couru de rels dangers. Le houddi, d'ailleurs, est
bien dispos pour l'afft des grands fauves. C'est une sorte de
petit fortin crnel, dont les murailles, perces de meurtrires,
commandent les bords d'un ruisseau, auquel les animaux ont
l'habitude d'aller boire. Accoutums  voir ces constructions, ils
ne peuvent se dfier, et s'exposent directement aux coups de feu.
Mais, l comme partout, il s'agit de les frapper mortellement
d'une premire balle, ou la lutte devient dangereuse, et le houddi
ne met pas toujours le chasseur  l'abri des bonds formidables de
ces btes que leur blessure rend furieuses.

Ce fut ce qui arriva prcisment dans cette occasion, ainsi qu'on
va le voir.

Mathias Van Guitt nous accompagnait. Peut-tre esprait-il qu'un
tigre, lgrement bless, pourrait tre emmen au kraal, o il se
chargerait de le soigner et de le gurir.

Or, ce jour-l, notre troupe de chasseurs eut affaire  trois
tigres, que la premire dcharge n'empcha pas de s'lancer sur
les murs du houddi. Les deux premiers, au grand chagrin du
fournisseur, furent tus d'une seconde balle, lorsqu'ils
franchissaient l'enceinte crnele. Quant au troisime, il bondit
jusque dans l'intrieur, l'paule en sang, mais non mortellement
touch.

Celui-l, nous l'aurons! s'cria Mathias Van Guitt, qui
s'aventurait quelque peu en parlant ainsi, nous l'aurons
vivant!...

Il n'avait pas achev son imprudente phrase, que l'animal se
prcipitait sur lui, le renversait, et c'en tait fait du
fournisseur, si une balle du capitaine Hod n'et frapp  la tte
le tigre, qui tomba foudroy.

Mathias Van Guitt s'tait relev lestement.

Eh! capitaine, s'cria-t-il, au lieu de remercier notre
compagnon, vous auriez bien pu attendre!...

--Attendre... quoi?... rpondit le capitaine Hod... Que cet
animal vous et ouvert la poitrine d'un coup de griffe?

--Un coup de griffe n'est pas mortel!...

--Soit! rpliqua tranquillement le capitaine Hod. Une autre fois,
j'attendrai! Quoi qu'il en soit, la bte, hors d'tat de figurer
dans la mnagerie du kraal, n'tait plus bonne qu' faire une
descente de lit; mais cette heureuse expdition porta  quarante-deux
pour le capitaine et  trente-huit pour son brosseur le
chiffre des tigres tus par eux, sans compter la demi-tigresse qui
figurait dj  leur actif. Il ne faudrait pas croire que ces
grandes chasses nous fissent oublier les petites. Monsieur
Parazard ne l'et pas permis. Antilopes, chamois, grosses
outardes, qui taient trs nombreuses autour de Steam-House,
perdrix, livres, fournissaient  notre table une grande varit
de gibier. Lorsque nous allions courir le Tarryani, il tait rare
que Banks se joignt  nous. Si ces expditions commenaient 
m'intresser, lui n'y mordait gure. Les zones suprieures de
l'Himalaya lui offraient videmment plus d'attrait, et il se
plaisait  ces excursions, surtout lorsque le colonel Munro
consentait  l'accompagner. Mais, une ou deux fois seulement, les
promenades de l'ingnieur se firent dans ces conditions. Il avait
pu observer que, depuis son installation au sanitarium, sir Edward
Munro tait redevenu soucieux. Il parlait moins, il se tenait plus
 l'cart, il confrait quelquefois avec le sergent Mac Neil.
Mditaient-ils donc tous deux quelque nouveau projet qu'ils
voulaient cacher, mme  Banks? Le 13 juillet, Mathias Van Guitt
vint nous rendre visite. Moins favoris que le capitaine Hod, il
n'avait pu ajouter un nouvel hte  sa mnagerie. Ni tigres, ni
lions, ni lopards, ne paraissaient disposs  se laisser prendre.
L'ide d'aller s'exhiber dans les contres de l'extrme Occident
ne les sduisait pas, sans doute. De l, un trs rel dpit que le
fournisseur ne cherchait pas  dissimuler.

Klagani et deux chikaris de son personnel accompagnaient Mathias
Van Guitt pendant cette visite.

L'installation du sanitarium, dans cette situation charmante, lui
plut infiniment. Le colonel Munro le pria de rester  dner. Il
accepta avec empressement, et promit de faire honneur  notre
table.

En attendant le dner, Mathias Van Guitt voulut visiter Steam-House,
dont le confort contrastait avec sa modeste installation du
kraal. Les deux maisons roulantes provoqurent de sa part quelque
compliment; mais je dois avouer que le Gant d'Acier n'excita
point son admiration. Un naturaliste tel que lui ne pouvait que
rester insensible devant ce chef-d'oeuvre de mcanique. Comment
et-il approuv, si remarquable qu'elle ft, la cration de cette
bte artificielle!

Ne pensez pas de mal de notre lphant, monsieur Mathias Van
Guitt! lui dit Banks. C'est un puissant animal, et, s'il le
fallait, il ne serait pas embarrass de traner, avec nos deux
chars, toutes les cages de votre mnagerie roulante!

--J'ai mes buffles, rpondit le fournisseur, et je prfre leur
pas tranquille et sr.

--Le Gant d'Acier ne craint ni la griffe ni la dent des tigres!
s'cria le capitaine Hod.

--Sans doute, messieurs, rpondit Mathias Van Guitt, mais
pourquoi les fauves l'attaqueraient-ils? Ils font peu de cas d'une
chair de tle!

En revanche, si le naturaliste ne dissimula pas son indiffrence
pour notre lphant, ses Indous, et Klagani plus
particulirement, ne cessaient de le dvorer des yeux. On sentait
que, dans leur admiration pour le gigantesque animal, il entrait
une certaine dose de superstitieux respect.

Klagani parut mme trs surpris lorsque l'ingnieur rpta que le
Gant d'Acier tait plus puissant que tout l'attelage du kraal. Ce
fut une occasion pour le capitaine Hod de raconter, non sans
quelque fiert, notre aventure avec les trois proboscidiens du
prince Gourou Singh. Un certain sourire d'incrdulit erra sur les
lvres du fournisseur, mais il n'insista pas.

Le dner se passa dans des conditions excellentes. Mathias Van
Guitt lui fit largement honneur. Il faut dire que l'office tait
agrablement garni des produits de nos dernires chasses, et que
monsieur Parazard avait tenu  se surpasser.

La cave de Steam-House fournit aussi quelques boissons varies,
que parut apprcier notre hte, surtout deux ou trois verres de
vin de France, dont l'absorption fut suivie d'un claquement de
langue incomparable.

Si bien qu'aprs dner, au moment de nous sparer, on put juger, 
l'incertitude de sa dambulation, que, si le vin lui montait 
la tte, il lui descendait aussi dans les jambes.

La nuit venue, on se spara les meilleurs amis du monde, et, grce
 ses compagnons de route, Mathias Van Guitt put regagner le kraal
sans encombre.

Cependant, le 16 juillet, un incident faillit amener la brouille
entre le fournisseur et le capitaine Hod.

Un tigre fut tu par le capitaine, au moment o il allait entrer
dans un des piges  bascule. Mais si celui-l fit son
quarante-troisime, il ne fit pas le huitime du fournisseur.

Toutefois, aprs un change d'explications un peu vives, les bons
rapports furent repris, grce  l'intervention du colonel Munro,
et le capitaine Hod s'engagea  respecter les fauves, qui
auraient l'intention de se faire prendre dans les piges de
Mathias Van Guitt.

Pendant les jours suivants, le temps fut dtestable. Il fallut,
bon gr mal gr, rester  Steam-House. Nous avions hte que la
saison des pluies toucht  sa fin,--ce qui ne pouvait tarder,
puisqu'elle durait dj depuis plus de trois mois. Si le programme
de notre voyage s'excutait dans les conditions que Banks avait
tablies, il ne nous restait plus que six semaines  passer au
sanitarium.

Le 23 juillet, quelques montagnards de la frontire vinrent rendre
une seconde fois visite au colonel Munro. Leur village, nomm
Souari, n'tait situ qu' cinq milles de notre campement, presque
 la limite suprieure du Tarryani.

L'un d'eux nous apprit que, depuis quelques semaines, une tigresse
faisait d'effrayants ravages sur cette partie du territoire. Les
troupeaux taient dcims, et l'on parlait dj d'abandonner
Souari, devenu inhabitable. Il n'y avait plus de scurit, ni pour
les animaux domestiques, ni pour les gens. Piges, trappes,
affts, rien n'avait eu raison de cette froce bte, qui prenait
dj rang parmi les plus redoutables fauves dont les vieux
montagnards eussent jamais entendu parler.

Ce rcit, on le pense, tait bien fait pour surexciter les
instincts du capitaine Hod. Il offrit immdiatement aux
montagnards de les accompagner au village de Souari, tout dispos
 mettre son exprience de chasseur et la sret de son coup
d'oeil au service de ces braves gens, qui, je l'imagine,
comptaient un peu sur cette offre.

Viendrez-vous, Maucler? me demanda le capitaine Hod, du ton d'un
homme que ne cherche point  influencer une dtermination.

--Certainement, rpondis-je. Je ne veux pas manquer une
expdition aussi intressante!

--Je vous accompagnerai, cette fois, dit l'ingnieur.

--Voil une excellente ide, Banks.

--Oui, Hod! J'ai un vif dsir de vous voir  l'oeuvre.

--Est-ce que je n'en serai pas, mon capitaine? demanda Fox.

--Ah! l'intrigant! s'cria le capitaine Hod. Il ne serait pas
fch de complter sa demi-tigresse! Oui, Fox! oui! tu en seras!
Comme il s'agissait de quitter Steam-House pour trois ou quatre
jours. Banks demanda au colonel s'il lui conviendrait de nous
accompagner au village de Souari.

Sir Edward Munro le remercia. Il se proposait de profiter de notre
absence pour visiter la zone moyenne de l'Himalaya, au-dessus du
Tarryani, avec Gomi et le sergent Mac Neil.

Banks n'insista pas. Il fut donc dcid que nous partirions le
jour mme pour le kraal, afin d'emprunter  Mathias Van Guitt
quelques-uns de ses chikaris, qui pouvaient nous tre utiles. Une
heure aprs, vers midi, nous tions arrivs. Le fournisseur fut
mis au courant de nos projets. Il ne cacha point sa secrte
satisfaction, en apprenant les exploits de cette tigresse, bien
faite, dit-il, pour rehausser dans l'esprit des connaisseurs la
rputation des flins de la pninsule. Puis, il mit  notre
disposition trois de ses Indous, sans compter Klagani, toujours
prt  marcher au danger. Il fut seulement bien entendu avec le
capitaine Hod, que si, par impossible, cette tigresse se laissait
prendre vivante, elle appartiendrait de droit  la mnagerie de
Mathias Van Guitt. Quelle attraction, lorsqu'une notice, appendue
aux barreaux de sa cage, raconterait en chiffres loquents les
hauts faits de l'une des reines du Tarryani, qui n'a pas dvor
moins de cent trente-huit personnes des deux sexes!

Notre petite troupe quitta le kraal vers deux heures de l'aprs-midi.
Avant quatre heures, aprs avoir remont obliquement dans
l'est, elle arrivait  Souari sans incidents.

La panique tait l  son comble. Dans la matine mme, une
malheureuse Indoue, inopinment surprise par la tigresse prs d'un
ruisseau, avait t emporte dans la fort.

La maison de l'un des montagnards, riche fermier anglais du
territoire, nous reut hospitalirement. Notre hte avait eu plus
que tout autre  se plaindre de l'imprenable fauve, et il et
volontiers pay sa peau de plusieurs milliers de roupies.

Capitaine Hod, dit-il, il y a quelques annes, dans les provinces
du centre, une tigresse a oblig les habitants de treize villages
 prendre la fuite, et deux cent cinquante milles carrs de bon
sol ont d rester en friche! Eh bien, ici, pour peu que cela
continue, ce sera la province entire qu'il faudra abandonner!

--Vous avez employ tous les moyens de destruction possibles
contre cette tigresse? demanda Banks.

--Tous, monsieur l'ingnieur, piges, fosses, mme les appts
prpars  la strychnine! Rien n'a russi!

--Mon ami, dit le capitaine Hod, je n'affirme pas que nous
arriverons  vous donner satisfaction, mais nous ferons de notre
mieux!

Ds que notre installation  Souari eut t acheve, une battue
fut organise le jour mme.  nous,  nos gens, aux chikaris du
kraal, se joignirent une vingtaine de montagnards, qui
connaissaient parfaitement le territoire sur lequel il s'agissait
d'oprer.

Banks, si peu chasseur qu'il ft, me parut devoir suivre notre
expdition avec le plus vif intrt.

Pendant trois jours, les 24, 25 et 26 juillet, toute cette partie
de la montagne fut fouille, sans que nos recherches eussent amen
aucun rsultat, si ce n'est que deux autres tigres, auxquels on ne
songeait gure, tombrent encore sous la balle du capitaine.

Quarante-cinq! se contenta de dire Hod, sans y ajouter autrement
d'importance.

Enfin, le 27, la tigresse signala son apparition par un nouveau
mfait. Un buffle, appartenant  notre hte, disparut d'un
pturage voisin de Souari, et l'on n'en retrouva plus que les
restes  un quart de mille du village. L'assassinat,--meurtre
avec prmditation, et dit un lgiste,--s'tait accompli un peu
avant le lever du jour. L'assassin ne pouvait tre loin.

Mais l'auteur principal du crime, tait-ce bien cette tigresse, si
inutilement recherche jusqu'alors?

Les Indous de Souari n'en doutrent pas.

C'est mon oncle, ce ne peut tre que lui, qui a fait le coup!
nous dit un des montagnards. Mon oncle! C'est ainsi que les Indous
dsignent gnralement le tigre dans la plupart des territoires de
la pninsule. Cela tient  ce qu'ils croient que chacun de leurs
anctres est log pour l'ternit dans le corps de l'un de ces
membres de la famille des flins. Cette fois, ils auraient pu plus
justement dire: C'est ma tante!

La dcision fut aussitt prise de se mettre en qute de l'animal,
sans mme attendre la nuit, puisque la nuit lui permettrait de se
mieux drober aux recherches. Il devait tre repu, d'ailleurs, et
n'aurait plus quitt son repaire avant deux ou trois jours.

On se mit en campagne.  partir de l'endroit o le buffle avait
t saisi, des empreintes sanglantes marquaient le chemin suivi
par la tigresse. Ces empreintes se dirigeaient vers un petit
taillis, qui avait t battu dj plusieurs fois, sans qu'on y pt
rien dcouvrir. On rsolut donc de cerner ce taillis, de manire 
former un cercle que l'animal ne pourrait pas franchir, du moins
sans tre vu.

Les montagnards se dispersrent de manire  se rabattre peu  peu
vers le centre, en rtrcissant leur cercle. Le capitaine Hod,
Klagani et moi, nous tions d'un ct, Banks et Fox de l'autre,
mais en constante communication avec les gens du kraal et ceux du
village. videmment, chaque point de cette circonfrence tait
dangereux, puisque, sur chaque point, la tigresse pouvait essayer
de la rompre.

Nul doute, d'ailleurs, que l'animal ne ft dans le taillis. En
effet, les empreintes, qui y aboutissaient par un ct, ne
reparaissaient pas de l'autre. Que l ft sa retraite habituelle,
ce n'tait pas prouv, car on l'y avait dj cherch sans succs;
mais, en ce moment, toutes les prsomptions taient pour que ce
taillis lui servt de refuge.

Il tait alors huit heures du matin. Toutes les dispositions
prises, nous avancions peu  peu, sans bruit, en resserrant de
plus en plus le cercle d'investissement. Une demi-heure aprs,
nous tions  la limite des premiers arbres.

Aucun incident ne s'tait produit, rien ne dnonait la prsence
de l'animal, et, pour mon compte, je me demandais si nous ne
manoeuvrions pas en pure perte.

 ce moment, il n'tait plus possible de se voir qu' ceux qui
occupaient un arc restreint de la circonfrence, et il importait,
cependant, de marcher avec un parfait ensemble.

Il avait donc t pralablement convenu qu'un coup de fusil serait
tir au moment o le premier de nous pntrerait dans le bois.

Le signal fut donn par le capitaine Hod, qui tait toujours en
avant, et la lisire fut franchie. Je regardai l'heure  ma
montre. Elle marquait alors huit heures trente-cinq.

Un quart d'heure aprs; le cercle s'tant resserr, on se touchait
les coudes, et l'on s'arrtait dans la partie la plus paisse du
taillis, sans avoir rien rencontr.

Le silence n'avait t troubl jusque-l que par le bruit des
branches sches qui, quelques prcautions que l'on prt,
s'crasaient sous nos pieds.

En ce moment, un hurlement se fit entendre.

La bte est l! s'cria le capitaine Hod, en montrant l'orifice
d'une caverne, creuse dans un amoncellement de rocs que
couronnait un groupe de grands arbres.

Le capitaine Hod ne se trompait pas. Si ce n'tait pas le repaire
habituel de la tigresse, c'tait l du moins qu'elle s'tait
rfugie, se sentant traque par toute une bande de chasseurs.

Hod, Banks, Fox, Klagani, plusieurs des gens du kraal, nous nous
tions approchs de l'troite ouverture,  laquelle venaient
aboutir les empreintes sanglantes.

Il faut pntrer l dedans, dit le capitaine Hod.

--Manoeuvre dangereuse! fit observer Banks. Il y a risque de
blessures graves pour le premier qui entrera.

--J'entrerai, cependant! dit Hod, en s'assurant que sa carabine
tait prte  faire feu.

--Aprs moi, mon capitaine! rpondit Fox, qui se baissa vers
l'ouverture de la caverne.

--Non, Fox, non! s'cria Hod. Ceci me regarde!

--Ah! mon capitaine! rpondit doucement Fox, avec un accent de
reproche, je suis en retard de sept!... Ils en taient  compter
leurs tigres dans un pareil moment!

Ni l'un ni l'autre vous n'entrerez l! s'cria Banks. Non! Je ne
vous laisserai pas...

--Il y aurait peut-tre un moyen, dit alors Klagani, en
interrompant l'ingnieur.

--Lequel?

--Ce serait d'enfumer ce repaire, rpondit l'Indou. L'animal
serait forc de dguerpir. Nous aurions moins de risques et plus
de facilit pour le tuer au dehors.

--Klagani a raison, dit Banks. Allons, mes amis, du bois mort,
des herbes sches! Obstruez-moi convenablement cette ouverture! Le
vent chassera les flammes et la fume  l'intrieur. Il faudra
bien que la bte se laisse griller ou se sauve!

--Elle se sauvera, reprit l'Indou.

--Soit! rpondit le capitaine Hou. Nous serons l pour la saluer
au passage! En un instant, des broussailles, des herbes sches,
du bois mort,--et il n'en manquait pas dans ce taillis,--tout
un amas de matires combustibles fut empil devant l'entre de la
caverne. Rien n'avait boug  l'intrieur. Rien n'apparaissait
dans ce boyau sombre, qui devait tre assez profond. Cependant,
nos oreilles n'avaient pu nous tromper. Le hurlement tait
certainement parti de l. Le feu fut mis aux herbes, et le tout
flamba. De ce foyer se dgageait une fume acre et paisse que le
vent rabattit, et qui devait rendre l'air irrespirable au dedans.
Un second rugissement, plus furieux que le premier, clata alors.
L'animal se sentait accul dans son dernier retranchement, et,
pour ne pas tre suffoqu, il allait tre contraint de s'lancer
au dehors. Nous l'attendions, posts en querre sur les faces
latrales du rocher,  demi couverts par les troncs d'arbres, de
manire  viter le choc d'un premier bond. Le capitaine, lui,
avait choisi une autre place, et, il faut bien en convenir, la
plus prilleuse. C'tait  l'entre d'une troue du taillis, la
seule qui pt livrer passage  la tigresse, lorsqu'elle essayerait
de fuir  travers le bois. Hod avait mis un genou en terre, afin
de mieux assurer son coup, et sa carabine tait solidement
paule; tout son tre avait l'immobilit d'un marbre. Trois
minutes s'taient coules  peine depuis le moment o le feu
avait t mis au tas de bois, qu'un troisime hurlement, ou
plutt, cette fois, un rle de suffocation, retentit  l'orifice
du repaire. Le foyer fut dispers en un instant, et un norme
corps apparut dans les tourbillons de fume. C'tait bien la
tigresse. Feu! cria Banks.

Dix coups de fusil clatrent, mais nous pmes constater plus tard
qu'aucune balle n'avait touch l'animal. Son apparition avait t
trop rapide. Comment l'et-on pu viser avec quelque justesse au
milieu des volutes de vapeur qui l'enveloppaient?

Mais, aprs son premier bond, si la tigresse avait touch terre,
ce n'avait t que pour reprendre un point d'appui et s'lancer
vers le fourr par un autre bond plus allong encore.

Le capitaine Hod attendait l'animal avec le plus grand sang-froid,
et, le saisissant pour ainsi dire au vol, il lui envoya une balle
qui ne l'atteignit qu'au dfaut de l'paule.

Dans la dure d'un clair, la tigresse s'tait prcipite sur
notre compagnon, elle l'avait renvers, elle allait lui fracasser
la tte d'un coup de ses formidables pattes...

Klagani bondit, un large couteau  la main.

Le cri qui nous chappa durait encore, que le courageux Indou,
tombant sur le fauve, le saisissait  la gorge au moment o sa
griffe droite allait s'abattre sur le crne du capitaine.

L'animal, dtourn par cette brusque attaque, renversa l'Indou
d'un mouvement de hanche, et s'acharna contre lui.

Mais le capitaine Hod s'tait relev d'un bond, et, ramassant le
couteau que Klagani avait laiss tomber, d'une main sre il le
plongea tout entier dans le coeur de la bte.

La tigresse roula  terre.

Cinq secondes au plus avaient suffi aux diverses pripties de
cette mouvante scne.

Le capitaine Hod tait encore  genoux quand nous arrivmes prs
de lui. Klagani, l'paule ensanglante, venait de se relever.

Bag mahryaga! Bag mahryaga! criaient les Indous,--ce qui
signifiait: la tigresse est morte!

Oui, bien morte! Quel superbe animal! Dix pieds de longueur du
museau  l'extrmit de la queue, taille  proportion, des pattes
normes, armes de longues griffes acres, qui semblaient avoir
t afftes sur la meule de l'aiguiseur!

Tandis que nous admirions ce fauve, les Indous, trs rancuniers et
 bon droit, l'accablaient d'invectives. Quant  Klagani, il
s'tait approch du capitaine Hod.

Merci, capitaine! dit-il.

--Comment! merci? s'cria Hod. Mais c'est bien moi, mon brave,
qui te dois des remerciements! Sans ton aide, c'en tait fait de
l'un des capitaines du 1er escadron de carabiniers de l'arme
royale!

--Sans vous, je serais mort! rpondit froidement l'indou.

--Eh! mille diables! Ne t'es-tu pas lanc, le couteau  la main,
pour poignarder cette tigresse, au moment o elle allait me
fracasser le crne!

--C'est vous qui l'avez tue, capitaine, et cela fait votre
quarante-sixime!

--Hurrah! hurrah! crirent les Indous! Hurrah pour le capitaine
Hod!

Et, en vrit, le capitaine avait bien le droit de porter cette
tigresse  son compte, mais il paya Klagani d'une bonne poigne
de main.

Revenez  Steam-House, dit Banks  Klagani. Vous avez l'paule
dchire d'un coup de griffe, mais nous trouverons dans la
pharmacie de voyage de quoi soigner votre blessure.

Klagani s'inclina en signe d'acquiescement, et tous, aprs avoir
pris cong des montagnards de Souari, qui n'pargnrent pas leurs
remerciements, nous nous dirigemes vers le sanitarium.

Les chikaris nous quittrent pour retourner au kraal. Cette fois
encore, ils y revenaient les mains vides, et si Mathias Van Guitt
avait compt sur cette reine du Tarryani, il lui faudrait en
faire son deuil. Il est vrai que, dans ces conditions, il et t
impossible de la prendre vivante.

Vers midi, nous tions arrivs  Steam-House. L, incident
inattendu.  notre extrme dsappointement, le colonel Munro, le
sergent Mac Neil et Gomi taient partis.

Un billet, adress  Banks, lui disait de ne pas s'inquiter de
leur absence, que sir Edward Munro, dsireux de pousser une
reconnaissance jusqu' la frontire du Npaul, voulait encore
claircir certains doutes relatifs aux compagnons de Nana Sahib,
et qu'il serait de retour avant l'poque  laquelle nous devions
quitter l'Himalaya.

 la lecture de ce billet, il me sembla qu'un mouvement de
contrarit, presque involontaire, chappait  Klagani.

Pourquoi ce mouvement? Je me trompais, sans doute.


CHAPITRE V
Attaque nocturne.

Le dpart du colonel n'tait pas sans nous laisser de vives
inquitudes. Il se rattachait videmment  un pass que nous
avions cru ferm  jamais. Mais que faire? Se lancer sur les
traces de sir Edward Munro? Nous ignorions quelle direction il
avait prise, quel point de la frontire npalaise il se proposait
d'atteindre. Nous ne pouvions, d'autre part, nous dissimuler que,
s'il n'avait parl de rien  Banks, c'est parce qu'il craignait
les observations de son ami, auxquelles il voulait se soustraire.
Banks regretta vivement de nous avoir suivis dans cette
expdition.

Il fallait donc se rsigner et attendre. Le colonel Munro serait
certainement de retour avant la fin d'aot,--ce mois tant le
dernier que nous dussions passer au sanitarium, avant de prendre,
 travers le sud-ouest, la route de Bombay.

Klagani, bien soign par Banks, ne resta que vingt-quatre heures
 Steam-House. Sa blessure devait rapidement se cicatriser, et il
nous quitta pour aller reprendre son service au kraal.

Le mois d'aot commena encore par des pluies violentes,--un
temps  enrhumer des grenouilles,--disait le capitaine Hod;
mais, en somme, il devait tre moins pluvieux que le mois de
juillet, et, par consquent, plus propice  nos excursions dans le
Tarryani.

Cependant, les rapports taient frquents avec le kraal. Mathias
Van Guitt ne laissait pas d'tre peu satisfait. Il comptait, lui
aussi, quitter le campement dans les premiers jours de septembre.
Or, un lion, deux tigres, deux lopards, manquaient encore  sa
mnagerie, et il se demandait s'il pourrait complter sa troupe.

En revanche,  dfaut des acteurs qu'il voulait engager pour le
compte de ses commettants, d'autres vinrent se prsenter  son
agence, dont il n'avait que faire.

C'est ainsi que, dans la journe du 4 aot, un bel ours se fit
prendre dans l'un de ses piges.

Nous tions prcisment au kraal, lorsque ses chikaris lui
amenrent dans la cage roulante un prisonnier de grande taille,
fourrure noire, griffes acres, longues oreilles garnies de
poils,--ce qui est spcial  ces reprsentants de la famille des
oursins dans les Indes.

Eh! qu'ai-je besoin de cet inutile tardigrade! s'cria le
fournisseur, en haussant les paules.

--Frre Ballon! frre Ballon! rptaient les Indous. Il parat
que, si les Indous ne sont que les neveux des tigres, ils sont les
frres des ours. Mais Mathias Van Guitt, nonobstant ce degr de
parent, reut frre Ballon avec un sentiment de mauvaise humeur
peu quivoque. Prendre des ours quand il lui fallait des tigres,
ce n'tait pas pour le contenter. Que ferait-il de cette importune
bte? Il lui convenait peu de la nourrir sans espoir de rentrer
dans ses frais. L'ours indien n'est que peu demand sur les
marchs de l'Europe. Il n'a pas la valeur marchande du grizzly
d'Amrique ni celle de l'ours polaire. C'est pourquoi Mathias Van
Guitt, bon commerant, ne se souciait pas d'un animal encombrant,
dont il ne trouverait que difficilement  se dfaire!

Le voulez-vous? demanda-t-il au capitaine Hod.

--Et que voulez-vous que j'en fasse! rpondit le capitaine.

--Vous en ferez des beefsteaks, dit le fournisseur, si toutefois
je puis employer cette catachrse!

--Monsieur Van Guitt, rpondit srieusement Banks, la catachrse
est une figure permise, quand,  dfaut de toute autre expression,
elle rend convenablement la pense.

--C'est aussi mon avis, rpliqua le fournisseur.

--Eh bien, Hod, dit Banks, prenez-vous ou ne prenez-vous pas
l'ours de monsieur Van Guitt?

--Ma foi non! rpondit le capitaine Hod. Manger des beefsteaks
d'ours, quand l'ours est tu, passe encore; mais tuer l'ours
exprs, pour manger ses beefsteaks, cela ne me met pas en apptit!

--Alors, qu'on rende ce plantigrade  la libert, dit Mathias
Van Guitt, en se retournant vers ses chikaris. On obit au
fournisseur. La cage fut ramene hors du kraal. Un des Indous en
ouvrit la porte.

Frre Ballon, qui semblait tout honteux de sa situation, ne se le
fit pas dire deux fois. Il sortit tranquillement de la cage, fit
un petit hochement de tte que l'on pouvait prendre pour un
remerciement, et il dtala en poussant un grognement de
satisfaction.

C'est une bonne action que vous avez faite l, dit Banks. Cela
vous portera bonheur, monsieur Van Guitt!

Banks ne savait pas dire si juste. La journe du 6 aot devait
rcompenser le fournisseur, en lui procurant un des fauves qui
manquaient  sa mnagerie.

Voici dans quelles circonstances:

Mathias Van Guitt, le capitaine Hod et moi, accompagns de Fox, du
mcanicien Storr et de Klagani, nous battions, depuis l'aube, un
pais fourr de cactus et de lentisques, lorsque des hurlements 
demi touffes se firent entendre.

Aussitt, nos fusils prts  faire feu, bien groups tous les six,
de manire  nous garder contre une attaque isole, nous nous
dirigeons vers l'endroit suspect.

Cinquante pas plus loin, le fournisseur nous faisait faire halte.
 la nature des rugissements, il semblait avoir reconnu ce dont il
s'agissait, et, en s'adressant tout spcialement au capitaine Hod.

Surtout pas de coup de feu inutile, dit-il.

Puis, s'tant avanc de quelques pas, tandis que, sur un signe de
lui, nous restions en arrire:

Un lion! s'cria-t-il.

En effet,  l'extrmit d'une forte corde, attache  la fourche
d'une solide branche d'arbre, un animal se dbattait.

C'tait bien un lion, un de ces lions sans crinire,--que cette
particularit distingue de leurs congnres d'Afrique,--mais un
vritable lion, le lion rclam par Mathias Van Guitt.

La farouche bte, pendue par une de ses pattes de devant, que
serrait le noeud coulant de la corde, donnait de terribles
secousses, sans parvenir  se dgager.

Le premier mouvement du capitaine Hod, malgr la recommandation du
fournisseur, fut de faire feu.

Ne tirez pas, capitaine! s'cria Mathias Van Guitt, Je vous en
conjure, ne tirez pas!

--Mais...

--Non! non! vous dis-je! Ce lion s'est pris  l'un de mes piges
et il m'appartient! C'tait un pige, en effet,--un pige-potence,
 la fois trs simple et trs ingnieux. Une corde rsistante
est fixe  une branche d'arbre forte et flexible.
Cette branche est recourbe vers le sol, de manire que
l'extrmit infrieure de la corde, termine par un noeud coulant,
puisse tre engage dans l'entaille d'un pieu solidement fich en
terre.  ce pieu on place un appt, de telle faon que si un
animal veut y toucher, il devra engager dans le noeud soit sa
tte, soit l'une de ses pattes. Mais  peine l'a-t-il fait, que
l'appt, si peu qu'il ait t remu, dgage la corde de
l'entaille, la branche se redresse, l'animal est enlev, et, au
mme moment, un lourd cylindre de bois, glissant le long de la
corde, tombe sur le noeud, l'assujettit fortement et empche qu'il
puisse se desserrer sous les efforts du pendu. Ce genre de pige
est frquemment dress dans les forts de l'Inde, et les fauves
s'y laissent prendre beaucoup plus communment qu'on ne serait
tent de le croire. Le plus souvent, il arrive que la bte est
saisie par le cou, ce qui amne une strangulation presque
immdiate, en mme temps que sa tte est  demi fracasse par le
lourd cylindre de bois. Mais le lion qui se dbattait sous nos
yeux n'avait t pris que par la patte. Il tait donc vivant, bien
vivant, et digne de figurer parmi les htes du fournisseur.
Mathias Van Guitt, enchant de l'aventure, dpcha Klagani vers
le kraal, avec ordre d'en ramener la cage roulante sous la
conduite d'un charretier. Pendant ce temps, nous pmes observer
tout  l'aise l'animal, dont notre prsence redoublait la fureur.
Le fournisseur, lui, ne le quittait pas des yeux. Il tournait
autour de l'arbre, ayant soin, d'ailleurs, de se tenir hors de
porte des coups de griffe que le lion dtachait  droite et 
gauche. Une demi-heure aprs, arrivait la cage, trane par deux
buffles. On y descendait le pendu, non sans quelque peine, et nous
reprenions le chemin du kraal.

Je commenais vritablement  dsesprer, nous dit Mathias Van
Guitt. Les lions ne figurent pas pour un chiffre important parmi
les btes nmorales de l'Inde...

--Nmorales? dit le capitaine Hod.

--Oui, les btes qui hantent les forts, et je m'applaudis
d'avoir pu capturer ce fauve, qui fera honneur  ma mnagerie!

Du reste, Mathias Van Guitt,  dater de ce jour, n'eut plus  se
plaindre de la malchance.

Le 11 aot, deux lopards furent pris conjointement dans ce
premier pige  tigres, dont nous avions extrait le fournisseur.

C'taient deux tchitas, semblables  celui qui avait si
audacieusement attaqu le Gant d'Acier dans les plaines du
Rohilkhande, et dont nous n'avions pu nous emparer.

Il ne manquait plus que deux tigres pour que le stock de Mathias
Van Guitt ft complet.

Nous tions au 15 aot. Le colonel Munro n'avait pas encore
reparu. De nouvelles de lui, pas la moindre. Banks tait inquiet
plus qu'il ne le voulait paratre. Il interrogea Klagani, qui
connaissait la frontire npalaise, sur les dangers que pouvait
courir sir Edward Munro  s'aventurer sur ces territoires
indpendants. L'Indou lui assura qu'il ne restait plus un seul des
partisans de Nana Sahib aux confins du Thibet. Toutefois, il parut
regretter que le colonel ne l'et pas choisi pour guide. Ses
services lui auraient t trs utiles, dans un pays dont les
moindres sentiers lui taient connus. Mais il ne fallait pas
songer maintenant  le rejoindre.

Cependant, le capitaine Hod et Fox, plus particulirement,
continuaient leurs excursions dans le Tarryani. Aids des chikaris
du kraal, ils parvinrent  tuer trois autres tigres de moyenne
taille, non sans grands risques. Deux de ces fauves furent ports
au compte du capitaine, le troisime au compte du brosseur.

Quarante-huit! dit Hod, qui aurait bien voulu atteindre le
chiffre rond de cinquante, avant de quitter l'Himalaya.

--Trente-neuf! avait dit Fox, sans parler d'une redoutable
panthre, qui tait tombe sous ses balles.

Le 20 aot, l'avant-dernier des tigres rclams par Mathias Van
Guitt se fit prendre dans une de ces fosses, auxquelles, soit
instinct, soit hasard, ils avaient chapp jusqu'alors. L'animal,
ainsi qu'il arrive le plus souvent, se blessa dans sa chute, mais
la blessure ne prsentait aucune gravit. Quelques jours de repos
suffiraient  assurer sa gurison, et il n'y devait plus rien
paratre, lorsque la livraison serait faite pour le compte de
Hagenbeck, de Hambourg.

L'emploi de ces fosses est regard par les connaisseurs comme une
mthode barbare. Lorsqu'il ne s'agit que de dtruire les animaux,
il est vident que tout moyen est bon; mais, quand on tient  les
prendre vivants, la mort est trop souvent la consquence de leur
chute, surtout lorsqu'ils tombent dans ces fosses, profondes de
quinze  vingt pieds, qui sont destines  la capture des
lphants. Sur dix,  peine peut-on compter en retrouver un qui
n'ait quelque fracture mortelle. Aussi, mme dans le Mysore, o ce
systme tait surtout prconis, nous dit le fournisseur, on
commence  l'abandonner.

En fin de compte, il ne manquait plus qu'un tigre  la mnagerie
du kraal, et Mathias Van Guitt aurait bien voulu le tenir en cage.
Il avait hte de partir pour Bombay.

Ce tigre, il ne devait pas tarder  s'en rendre matre, mais 
quel prix! Cela demande  tre racont avec quelques dtails, car
l'animal fut chrement,--trop chrement,--pay.

Une expdition avait t organise, par les soins du capitaine
Hod, pour la nuit du 26 aot. Les circonstances se prtaient  ce
que la chasse se ft dans des circonstances favorables, ciel
dgag de nuages, atmosphre calme, lune en dcroissance. Lorsque
les tnbres sont trs profondes, les fauves quittent moins
volontiers leurs repaires, tandis qu'une demi-obscurit les y
invite. Prcisment, le mnisque,--un mot de Mathias Van Guitt
qui s'applique au croissant lunaire,--le mnisque allait jeter
quelques lueurs aprs minuit.

Le capitaine Hod et moi, Fox et Storr, qui y prenait got, nous
formions le noyau de cette expdition,  laquelle devaient se
joindre le fournisseur, Klagani et quelques-uns de ses Indous.

Donc, le dner achev, aprs avoir pris cong de Banks, qui avait
dclin l'invitation de nous accompagner, nous quittmes Steam-House
vers sept heures du soir, et,  huit, nous arrivions au
kraal, sans avoir fait aucune rencontre fcheuse.

Mathias Van Guitt achevait de souper en ce moment. Il nous reut
avec ses dmonstrations ordinaires. On tint conseil, et le plan de
chasse fut aussitt arrt.

Il s'agissait d'aller prendre l'afft sur le bord d'un torrent, au
fond de l'un de ces ravins qu'on appelle nullah,  deux milles
du kraal, en un endroit qu'un couple de tigres visitait assez
rgulirement pendant la nuit. Aucun appt n'y avait t
pralablement plac. Au dire des Indous, c'tait inutile. Une
battue, rcemment faite dans cette portion du Tarryani, prouvait
que le besoin de se dsaltrer suffisait  attirer les tigres au
fond de cette nullah. On savait aussi qu'il serait facile de s'y
poster avantageusement.

Nous ne devions pas quitter le kraal avant minuit. Or, il n'tait
encore que sept heures. Il s'agissait donc d'attendre sans trop
s'ennuyer le moment du dpart.

Messieurs, nous dit Mathias Van Guitt, mon habitation est tout
entire  votre disposition. Je vous engage  faire comme moi, 
vous coucher. Il s'agt d'tre plus que matinal, et quelques
heures de sommeil ne peuvent que nous mieux prparer  la lutte--
Est-ce que vous avez envie de dormir, Maucler? me demanda le
capitaine Hod.

--Non, rpondis-je, et j'aime mieux attendre l'heure en me
promenant, que d'tre forc de me rveiller en plein sommeil.

--Comme il vous plaira, messieurs, rpondit le fournisseur. Pour
moi, j'prouve dj ce clignotement spasmodique des paupires que
provoque le besoin de dormir. Vous le voyez, j'en suis dj aux
mouvements de pendiculation!

Et Mathias Van Guitt, levant les bras, renversant la tte et le
tronc en arrire par une involontaire extension des muscles
abdominaux, laissa chapper quelques billements significatifs.

Donc, quand il eut bien pendicul tout  son aise, il nous fit
un dernier geste d'adieu, entra dans sa case, et, sans doute, il
ne tarda pas  s'y endormir. Et nous, qu'allons-nous faire?
demandai-je.

--Promenons-nous, Maucler, me rpondit le capitaine Hod,
promenons-nous dans le kraal. La nuit est belle, et je serai plus
dispos au dpart, que si je me mettais trois ou quatre heures de
sommeil sur les yeux. D'ailleurs, si le sommeil est notre meilleur
ami, c'est un ami qui souvent se fait bien attendre!

Nous voil donc arpentant le kraal, songeant et causant tour 
tour. Storr, que son meilleur ami n'avait pas l'habitude de faire
attendre, tait couch au pied d'un arbre et dormait dj. Les
chikaris et les charretiers s'taient galement blottis dans leur
coin, et il n'y avait plus personne qui veillt dans l'enceinte.

C'tait inutile, en somme, puisque le kraal, entour d'une solide
palissade, tait parfaitement clos.

Klagani alla s'assurer lui-mme que la porte avait t
soigneusement ferme; puis, cela fait, aprs nous avoir donn le
bonsoir en passant, il regagna la demeure commune  ses compagnons
et  lui.

Le capitaine Hod et moi, nous tions absolument seuls.

Non seulement les gens de Van Guitt, mais les animaux domestiques
et les fauves dormaient galement, ceux-ci dans leurs cages, ceux-l
groups sous les grands arbres,  l'extrmit du kraal. Silence
complet au dedans comme au dehors.

Notre promenade nous amena d'abord vers la place occupe par les
buffles. Ces magnifiques ruminants, doux et dociles, n'taient pas
mme entravs. Habitus  reposer sous le feuillage de
gigantesques rables, nous les voyions l, tranquillement tendus,
les cornes enchevtres, les pattes replies sous eux, et l'on
entendait une lente et bruyante respiration qui sortait de ces
masses normes.

Ils ne se rveillrent mme pas  notre approche. L'un deux,
seulement, redressa un instant sa grosse tte, jeta sur nous ce
regard sans fixit qui est particulier aux animaux de cette
espce, puis il se confondit de nouveau dans l'ensemble.

Voil  quel tat les rduit la domesticit, ou plutt la
domestication, dis-je au capitaine.

--Oui, me rpondit Hod, et, cependant, ces buffles sont de
terribles animaux, quand ils vivent  l'tat sauvage. Mais, s'ils
ont pour eux la force, ils n'ont pas la souplesse, et que peuvent
leurs cornes contre la dent des lions ou la griffe des tigres?
Dcidment, l'avantage est aux fauves.

Tout en causant, nous tions revenus vers les cages. L, aussi,
repos absolu. Tigres, lions, panthres, lopards, dormaient dans
leurs compartiments spars. Mathias Van Guitt ne les runissait
que lorsqu'ils taient assouplis par quelques semaines de
captivit, et il avait raison. Trs certainement, en effet, ces
froces animaux, aux premiers jours de leur squestration, se
seraient dvors entre eux.

Les trois lions, absolument immobiles, taient couchs en demi-cercle
comme de gros chats. On ne voyait plus leur tte, perdue
dans un pais manchon de fourrure noire, et ils dormaient du
sommeil du juste.

Assoupissement moins complet dans les compartiments des tigres.
Des yeux ardents flamboyaient dans l'ombre. Une grosse patte
s'allongeait de temps en temps et griffait les barreaux de fer.
C'tait un sommeil de carnassiers qui rongent leur frein.

Ils font de mauvais rves, et je comprends cela! dit le
compatissant capitaine. Quelques remords, sans doute, agitaient
aussi les trois panthres, ou, tout au moins, quelques regrets. 
cette heure, libres de tout lien, elles auraient couru la fort!
Elles auraient rd autour des pturages, en qute de chair
vivante! Quant aux quatre lopards, nul cauchemar ne troublait
leur sommeil. Ils reposaient paisiblement. Deux de ces flins, le
mle et la femelle, occupaient la mme chambre  coucher, et se
trouvaient aussi bien l que s'ils eussent t au fond de leur
tanire. Un seul compartiment tait vide encore,--celui que
devait occuper le sixime et imprenable tigre, dont Mathias Van
Guitt n'attendait plus que la capture pour quitter le Tarryani.
Notre promenade dura une heure  peu prs. Aprs avoir fait le
tour de l'enceinte intrieure du kraal, nous revnmes prendre
place au pied d'un norme mimosa.

Un silence absolu rgnait dans la fort tout entire. Le vent, qui
bruissait encore  travers le feuillage  la tombe du jour,
s'tait tu. Pas une feuille ne remuait aux arbres. L'espace tait
aussi calme  la surface du sol que dans ces hautes rgions, vides
d'air, o la lune promenait son disque  demi rong.

Le capitaine Hod et moi, assis l'un prs de l'autre, nous ne
causions plus. Le sommeil ne nous envahissait pas, cependant.
C'tait plutt cette sorte d'absorption, plus morale que physique,
dont on subit l'influence pendant le repos parfait de la nature.
On pense, mais on ne formule point sa pense. On rve, comme
rverait un homme qui ne dormirait pas, et le regard, que les
paupires ne voilent pas encore, tend plutt  se perdre dans
quelque vision fantasmatique.

Cependant, une particularit tonnait le capitaine, et, parlant 
voix basse ainsi qu'on le fait presque inconsciemment, lorsque
tout se tait autour de soi, il me dit:

Maucler, un pareil silence a lieu de me surprendre! Les fauves
rugissent habituellement dans l'ombre, et, pendant la nuit, la
fort est bruyante.  dfaut de tigres ou de panthres, ce sont
les chacals, qui ne chment jamais. Ce kraal, empli d'tres
vivants, devrait les attirer par centaines, et, pourtant nous
n'entendons rien, pas un seul craquement du bois sec sur le sol,
pas un seul hurlement au dehors. Si Mathias Van Guitt tait
veill, il ne serait pas moins surpris que moi, sans doute, et il
trouverait quelque mot tonnant pour exprimer sa surprise!

--Votre observation est juste, mon cher Hod, rpondis-je, et je
ne sais  quelle cause attribuer l'absence de ces rdeurs de nuit.
Mais prenons garde  nous-mmes, ou bien, au milieu de ce calme,
nous finirions par nous endormir!

--Rsistons, rsistons! rpondit le capitaine Hod, en se dtirant
les bras. L'heure approche,  laquelle il faudra partir. Et nous
nous reprmes  causer par phrases qui tranaient, entrecoupes de
longs silences. Combien de temps dura cette rverie, je n'aurais
pu le dire; mais soudain une sourde agitation se produisit, qui me
tira subitement de cet tat de somnolence. Le capitaine Hod,
galement secou de sa torpeur, s'tait lev en mme temps que
moi. Il n'y avait pas  en douter, cette agitation venait de se
produire dans la cage des fauves.

Lions, tigres, panthres, lopards, tout  l'heure si paisibles,
faisaient entendre maintenant un sourd murmure de colre. Debout
dans leurs compartiments, allant et venant  petits pas, ils
aspiraient fortement quelque manation du dehors, et se dressaient
en renclant contre les barreaux de fer de leurs compartiments.

Qu'ont-ils donc? demandai-je.

--Je ne sais, rpondit le capitaine Hod, mais je crains qu'ils
n'aient senti l'approche de... Tout  coup, de formidables
rugissements clatrent autour de l'enceinte du kraal. Des
tigres! s'cria le capitaine Hod, en se prcipitant vers la case
de Mathias Van Guitt. Mais, telle avait t la violence de ces
rugissements, que tout le personnel du kraal tait dj sur pied,
et le fournisseur, suivi de ses gens, apparaissait sur la porte.
Une attaque!... s'cria-t-il.

--Je le crois, rpondit le capitaine Hod.

--Attendez! Il faut voir!... Et, sans prendre le temps d'achever
sa phrase, Mathias Van Guitt, saisissant une chelle, la dressa
contre la palissade. En un instant, il en eut atteint le dernier
chelon. Dix tigres et une douzaine de panthres! s'cria-t-il.

--Ce sera srieux, rpondit le capitaine Hod. Nous voulions aller
les chasser, et ce sont eux qui nous donnent la chasse!

--Aux fusils! aux fusils! cria le fournisseur. Et tous,
obissant  ses ordres, en vingt secondes nous tions prts 
faire feu. Ces attaques d'une bande de fauves ne sont pas rares
aux Indes. Combien de fois les habitants des territoires
frquents par les tigres, plus particulirement ceux des
Sunderbunds, n'ont-ils pas t assigs dans leurs habitations!
C'est l une redoutable ventualit, et, trop souvent, c'est aux
assaillants que reste l'avantage!

Cependant,  ces rugissements du dehors s'taient joints les
hurlements du dedans. Le kraal rpondait  la fort. On ne pouvait
plus s'entendre dans l'enceinte.

Aux palissades! s'cria Mathias Van Guitt, qui se fit comprendre
par le geste plutt que par la voix.

Et chacun de nous se prcipita vers l'enceinte.

En ce moment, les buffles, en proie  l'pouvante, se dmenaient
pour quitter la place o ils taient parqus. Les charretiers
essayaient en vain de les y retenir.

Soudain, la porte, dont la barre tait mal assujettie sans doute,
s'ouvrit violemment, et une bande de fauves fora l'entre du
kraal.

Cependant, Klagani avait ferm cette porte avec le plus grand
soin, ainsi qu'il le faisait chaque soir!

 la case!  la case! cria Mathias Van Guitt, en s'lanant vers
la maison, qui seule pouvait offrir un refuge.

Mais aurions-nous le temps d'y arriver?

Dj deux des chikaris, atteints par les tigres, venaient de
rouler  terre. Les autres, ne pouvant plus atteindre la case,
fuyaient  travers le kraal, cherchant un abri quelconque.

Le fournisseur, Storr et six des Indous taient dj dans la
maison, dont la porte fut referme au moment o deux panthres
allaient s'y prcipiter.

Klagani, Fox et les autres, s'accrochant aux arbres, s'taient
hisss dans les premires branches.

Le capitaine Hod et moi, nous n'avions eu ni le temps ni la
possibilit de rejoindre Mathias Van Guitt.

Maucler! Maucler! cria le capitaine Hod, dont le bras droit
venait d'tre dchir par un coup de griffe.

D'un coup de sa queue, un norme tigre m'avait jet  terre. Je me
relevais au moment o l'animal revenait sur moi, et je courus au
capitaine Hod pour lui porter secours.

Un seul refuge nous restait alors: c'tait le compartiment vide de
la sixime cage. En un instant, Hod et moi nous nous y tions
blottis, et la porte referme nous mettait momentanment  l'abri
des fauves, qui se jetrent en hurlant sur les barreaux de fer.

Tel fut alors l'acharnement de ces btes furieuses, joint  la
colre des tigres emprisonns dans les compartiments voisins, que
la cage, oscillant sur ses roues, fut sur le point d'tre
chavire.

Mais les tigres l'abandonnrent bientt pour s'attaquer  quelque
proie plus sre.

Quelle scne, dont nous ne perdions aucun dtail, en regardant 
travers les barreaux de notre compartiment!

C'est le monde renvers! s'cria le capitaine Hod, qui enrageait.
Eux dehors, et nous dedans!

--Et votre blessure? demandai-je.

--Ce n'est rien! Cinq ou six coups de feu clatrent en ce
moment. Ils partaient de la case, occupe par Mathias Van Guitt,
contre laquelle s'acharnaient deux tigres et trois panthres. L'un
de ces animaux tomba foudroy d'une balle explosible, qui devait
sortir de la carabine de Storr. Quant aux autres, ils s'taient
tout d'abord prcipits sur le groupe des buffles, et ces
malheureux ruminants allaient se trouver sans dfense contre de
tels adversaires. Fox, Klagani et les Indous, qui avaient d
jeter leurs armes pour grimper plus vite dans les arbres, ne
pouvaient leur venir en aide. Cependant, le capitaine Hod, passant
sa carabine  travers les barreaux de notre cage, fit feu. Bien
que son bras droit,  demi paralys par sa blessure, ne lui permt
pas de tirer avec sa prcision habituelle, il eut la chance
d'abattre son quarante-neuvime tigre.  ce moment, les buffles,
affols, se prcipitrent en beuglant  travers l'enceinte.
Vainement, ils essayrent de faire tte aux tigres, qui, par des
bonds formidables, chappaient aux coups de cornes. L'un d'eux,
coiff d'une panthre, dont les griffes lui dchiraient le garrot,
arriva devant la porte du kraal et s'lana au dehors. Cinq ou six
autres, serrs de plus prs par les fauves, s'chapprent  sa
suite et disparurent. Quelques-uns des tigres se mirent  leur
poursuite; mais ceux de ces buffles qui n'avaient pu abandonner le
kraal, gorgs, ventrs, gisaient dj sur le sol. Cependant,
d'autres coups de feu clataient  travers les fentres de la
case. De notre ct, le capitaine Hod et moi, nous faisions de
notre mieux. Un nouveau danger nous menaait. Les animaux
renferms dans les cages, surexcits par l'acharnement de la
lutte, l'odeur du sang, les hurlements de leurs congnres, se
dbattaient avec une indescriptible violence. Allaient-ils
parvenir  briser leurs barreaux? Nous devions vritablement le
craindre. En effet, une des cages  tigres fui renverse. Je crus
un instant que ses parois rompues leur avaient livr passage!...
Il n'en tait rien, heureusement, et les prisonniers ne pouvaient
mme plus voir ce qui se passait au dehors, puisque c'tait la
face grillage de leur cage qui posait sur le sol.

Dcidment, il y en a trop! murmura le capitaine Hod, en
rechargeant sa carabine.

 ce moment, un tigre fit un bond prodigieux, et, ses griffes
aidant, il parvint  s'accrocher  la fourche d'un arbre, sur
laquelle deux ou trois chikaris avaient cherche refuge.

L'un de ces malheureux, saisi  la gorge, essaya vainement de
rsister et fut prcipit  terre.

Une panthre vint disputer au tigre ce corps dj priv de vie,
dont les os craqurent au milieu d'une mare de sang.

Mais feu! feu donc! criait le capitaine Hod, comme s'il et pu
se faire entendre de Mathias Van Guitt et de ses compagnons.

Quant  nous, impossible d'intervenir maintenant! Nos cartouches
taient puises, et nous ne pouvions plus tre que les
spectateurs impuissants de cette lutte!

Mais voici que, dans le compartiment voisin du ntre, un tigre,
qui cherchait  briser ses barreaux, parvint, en donnant une
secousse violente,  rompre l'quilibre de la cage. Elle oscilla
un instant et se renversa presque aussitt.

Contusionns lgrement dans la chute, nous nous tions relevs
sur les genoux. Les parois avaient rsist, mais nous ne pouvions
plus rien voir de ce qui se passait au dehors.

Si l'on ne voyait pas, on entendait, du moins! Quel sabbat de
hurlements dans l'enceinte du kraal! Quelle odeur de sang
imprgnait l'atmosphre! Il semblait que la lutte et pris un
caractre plus violent. Que s'tait-il donc pass? Les prisonniers
des autres cages s'taient-ils chapps? Attaquaient-ils la case
de Mathias Van Guitt? Tigres et panthres s'lanaient-ils sur les
arbres pour en arracher les Indous?

Et ne pouvoir sortir de cette bote! s'criait le capitaine Hod,
en proie  une rage vritable.

Un quart d'heure environ,--un quart d'heure dont nous comptions
les interminables minutes!--s'coula dans ces conditions.

Puis, le bruit de la lutte diminua peu  peu. Les hurlements
s'affaiblirent. Les bonds des tigres, qui occupaient les
compartiments de notre cage, devinrent plus rares. Le massacre
avait-il donc pris fin?

Soudain, j'entendis la porte du kraal qui se refermait avec
fracas. Puis, Klagani nous appela  grands cris.  sa voix se
joignait celle de Fox, rptant:

Mon capitaine! mon capitaine!

--Par ici! rpondit Hod. Il fut entendu, et, presque aussitt,
je sentis que la cage se relevait. Un instant aprs, nous tions
libres. Fox! Storr! s'cria le capitaine, dont la premire pense
fut pour ses compagnons.

--Prsents! rpondirent le mcanicien et le brosseur. Ils
n'taient pas mme blesss. Mathias Van Guitt et Klagani se
trouvaient galement sains et saufs. Deux tigres et une panthre
gisaient sans vie sur le sol. Les autres avaient quitt le kraal,
dont Klagani venait de refermer la porte. Nous tions tous en
sret.

Aucun des fauves de la mnagerie n'tait parvenu  s'chapper
pendant la lutte, et, mme, le fournisseur comptait un prisonnier
de plus. C'tait un jeune tigre, emprisonn dans la petite cage
roulante, qui s'tait renverse sur lui, et sous laquelle il avait
t pris comme dans un pige.

Le stock de Mathias Van Guitt tait donc au complet; mais que cela
lui cotait cher! Cinq de ses buffles taient gorgs, les autres
avaient pris la fuite, et trois des Indous, horriblement mutils,
nageaient dans leur sang sur le sol du kraal!


CHAPITRE VI
Le dernier adieu de Mathias Van Guitt.

Pendant le reste de la nuit, aucun incident ne se produisit, ni en
dedans, ni en dehors de l'enceinte. La porte avait t solidement
assujettie, cette fois. Comment avait-elle pu s'ouvrir au moment
o la bande des fauves contournait la palissade? Cela ne laissait
pas d'tre inexplicable, puisque Klagani avait lui-mme repouss
dans leurs mortaises les fortes traverses qui en assuraient la
fermeture.

La blessure du capitaine Hod le faisait assez souffrir, bien que
ce ne ft qu'une raflure de la peau. Mais peu s'en tait fallu
qu'il ne perdt l'usage du bras droit.

Pour mon compte, je ne sentais plus rien du violent coup de queue
qui m'avait jet  terre.

Nous rsolmes donc de retourner  Steam-House, ds que le jour
commencerait  paratre.

Quant  Mathias Van Guitt, si ce n'est le regret trs rel d'avoir
perdu trois de ses gens, il ne se montrait pas autrement dsespr
de la situation, bien que la privation de ses buffles dt le
mettre dans un certain embarras, au moment de son dpart.

Ce sont les chances du mtier, nous dit-il, et j'avais comme un
pressentiment qu'il m'arriverait quelque aventure de ce genre.

Puis, il fit procder  l'enterrement des trois Indous, dont les
restes furent dposs dans un coin du kraal, et assez profondment
pour que les fauves ne pussent les dterrer.

Cependant, l'aube ne tarda pas  blanchir les dessous du Tarryani,
et, aprs force poignes de mains, nous prmes cong de Mathias
Van Guitt.

Pour nous accompagner, au moins pendant notre passage  travers la
fort, le fournisseur voulut mettre  notre disposition Klagani
et deux de ses Indous. Son offre fut accepte, et,  six heures,
nous franchissions l'enceinte du kraal.

Aucune mauvaise rencontre ne signala notre retour. De tigres, de
panthres, il n'y avait plus aucune trace. Les fauves, fortement
repus, avaient sans doute regagn leur repaire, et ce n'tait pas
le moment d'aller les y relancer.

Quant aux buffles qui s'taient chapps du kraal, ou bien ils
taient gorgs et gisaient sous les hautes herbes, ou bien,
gars dans les profondeurs du Tarryani, il ne fallait pas compter
que leur instinct les rament au kraal. Ils devaient donc tre
considrs comme dfinitivement perdus pour le fournisseur.

 la lisire de la fort, Klagani et les deux Indous nous
quittrent. Une heure aprs, Phann et Black annonaient par leurs
aboiements notre retour  Steam-House.

Je fis  Banks le rcit de nos aventures. S'il nous flicita d'en
avoir t quittes  si bon march, cela va sans dire! Trop
souvent, dans des attaques de ce genre, pas un des assaillis n'a
pu revenir pour raconter les hauts faits des assaillants!

Quant au capitaine Hod, il dut, bon gr, mal gr, porter son bras
en charpe; mais l'ingnieur, qui tait le vritable mdecin de
l'expdition, ne trouva rien de grave  sa blessure, et il affirma
que dans quelques jours il n'y paratrait plus.

Au fond, le capitaine Hod tait trs mortifi d'avoir reu un coup
sans avoir pu le rendre. Et, cependant, il avait ajout un tigre
aux quarante-huit qui figuraient  son actif.

Le lendemain, 27 aot, dans l'aprs-midi, les aboiements des
chiens retentirent avec force, mais joyeusement.

C'taient le colonel Munro, Mac Neil et Gomi qui rentraient au
sanitarium. Leur retour nous procura un vritable soulagement. Sir
Edward Munro avait-il men  bonne fin son expdition? nous ne le
savions pas encore. Il revenait sain et sauf. L tait
l'important.

Tout d'abord, Banks avait couru  lui, il lui serrait la main, il
l'interrogeait du regard.

Rien! se contenta de rpondre le colonel Munro par un simple
signe de tte.

Ce mot signifiait non seulement que les recherches entreprises sur
la frontire npalaise n'avaient donn aucun rsultat, mais aussi
que toute conversation sur ce sujet devenait inutile. Il semblait
nous dire qu'il n'y avait plus lieu d'en parler.

Mac Neil et Gomi, que Banks interrogea dans la soire, furent
plus explicites. Ils lui apprirent que le colonel Munro avait
effectivement voulu revoir cette portion de l'Indoustan, o Nana
Sahib s'tait rfugi avant sa rapparition dans la prsidence de
Bombay. S'assurer de ce qu'taient devenus les compagnons du
nabab, rechercher si, de leur passage sur ce point de la frontire
indo-chinoise, il ne restait plus trace, tcher d'apprendre si, 
dfaut de Nana Sahib, son frre Balao Rao ne se cachait pas dans
cette contre soustraite encore  la domination anglaise, tel
avait t le but de Sir Edward Munro. Or, de ses recherches, il
rsultait,  n'en plus douter, que les rebelles avaient quitt le
pays. De leur campement, o avaient t clbres les fausses
obsques destines  accrditer la mort de Nana Sahib, il n'y
avait plus vestige. De Balao Rao, aucune nouvelle De ses
compagnons, rien qui pt permettre de se lancer sur leur piste. Le
nabab tu dans les dfils des monts Sautpourra, les siens
disperss trs probablement au del des limites de la pninsule,
l'oeuvre du justicier n'tait plus  faire. Quitter la frontire
himalayenne, continuer le voyage en revenant au sud, achever enfin
notre itinraire de Calcutta  Bombay, c'est  quoi nous devions
uniquement songer.

Le dpart fut donc arrt et fix  huit jours de l, au 3
septembre. Il convenait de laisser au capitaine Hod le temps
ncessaire  la complte gurison de sa blessure. D'autre part, le
colonel Munro, visiblement fatigu par cette rude excursion dans
un pays difficile, avait besoin de quelques jours de repos.

Pendant ce temps, Banks commencerait  faire ses prparatifs.
Remettre notre train en tat pour redescendre dans la plaine et
prendre la route de l'Himalaya  la prsidence de Bombay, c'tait
l de quoi l'occuper pendant toute une semaine.

Tout d'abord, il fut convenu que l'itinraire serait une seconde
fois modifi, de manire  viter ces grandes villes du nord-ouest,
Mirat, Delhi, Agra, Gwalior, Jansie et autres, dans lesquelles
la rvolte de 1857 avait laiss trop de dsastres. Avec
les derniers rebelles de l'insurrection devait disparatre tout ce
qui pouvait en rappeler le souvenir au colonel Munro. Nos demeures
roulantes iraient donc  travers les provinces, sans s'arrter aux
cits principales, mais le pays valait la peine d'tre visit rien
que pour ses beauts naturelles. L'immense royaume du Sindia, sous
ce rapport, ne le cde  aucun autre. Devant notre Gant d'Acier
allaient s'ouvrir les plus pittoresques routes de la pninsule.

La mousson avait pris fin avec la saison des pluies, dont la
priode ne se prolonge pas au del du mois d'aot. Les premiers
jours de septembre promettaient une temprature agrable, qui
devait rendre moins pnible cette seconde partie du voyage.

Pendant la deuxime semaine de notre sjour au sanitarium, Fox et
Gomi durent se faire les pourvoyeurs quotidiens de l'office.
Accompagns des deux chiens, ils parcoururent cette zone moyenne
o pullulent les perdrix, les faisans, les outardes. Ces
volatiles, conservs dans la glacire de Steam-House, devaient
fournir un gibier excellent pour la route.

Deux ou trois fois encore, on alla rendre visite au kraal. L,
Mathias Van Guitt, lui aussi, s'occupait  prparer son dpart
pour Bombay, prenant ses ennuis en philosophe qui se tient
au-dessus des petites ou grandes misres de l'existence.

On sait que, par la capture du dixime tigre, qui avait cot si
cher, la mnagerie tait au complet. Mathias Van Guitt n'avait
donc plus qu' se proccuper de refaire ses attelages de buffles.
Pas un des ruminants qui s'taient enfuis pendant l'attaque
n'avait reparu au kraal. Toutes les probabilits taient pour que,
disperss  travers la fort, ils eussent pri de mort violente.
Il s'agissait donc de les remplacer,--ce qui, en ces
circonstances, ne laissait pas d'tre difficile. Dans ce but, le
fournisseur avait envoy Klagani visiter les fermes et les
bourgades voisines du Tarryani, et il attendait son retour avec
quelque impatience.

Cette dernire semaine de notre sjour au sanitarium se passa sans
incidents. La blessure du capitaine Hod se gurissait peu  peu.
Peut-tre mme comptait-il clore sa campagne par une dernire
expdition; mais il dut y renoncer sur les instances du colonel
Munro. Puisqu'il n'tait plus aussi sr de son bras, pourquoi
s'exposer? Si quelque fauve se rencontrait sur sa route, pendant
le reste du voyage, n'aurait-il pas l une occasion toute
naturelle de prendre sa revanche?

D'ailleurs, lui fit observer Banks, vous tes encore vivant, mon
capitaine, et quarante-neuf tigres sont morts de votre main, sans
compter les blesss. La balance est donc encore en votre faveur!

--Oui, quarante-neuf! rpondit en soupirant le capitaine Hod,
mais j'aurais bien voulu complter la cinquantaine! videmment,
cela lui tenait au coeur. Le 2 septembre arriva. Nous tions  la
veille du dpart. Ce jour-l, dans la matine, Gomi vint nous
annoncer la visite du fournisseur.

En effet, Mathias Van Guitt, accompagn de Klagani, arrivait 
Steam-House. Sans doute, au moment du dpart, il voulait nous
faire ses adieux suivant toutes les rgles.

Le colonel Munro le reut avec cordialit. Mathias Van Guitt se
lana dans une suite de priodes o se retrouvait tout l'inattendu
de sa phrasologie habituelle. Mais il me sembla que ses
compliments cachaient quelque arrire-pense qu'il hsitait 
formuler.

Et, prcisment, Banks toucha le vif de la question, lorsqu'il
demanda  Mathias Van Guitt s'il avait eu l'heureuse chance de
pouvoir renouveler ses attelages.

Non, monsieur Banks, rpondit le fournisseur, Klagani a
vainement parcouru les villages. Bien qu'il ft muni de mes pleins
pouvoirs, il n'a pu se procurer un seul couple de ces utiles
ruminants. Je suis donc oblig de confesser,  regret, que, pour
diriger ma mnagerie vers la station la plus rapproche, le moteur
me fait absolument dfaut. La dispersion de mes buffles, provoque
par la soudaine attaque de la nuit du 25 au 26 aot, me met donc
dans un certain embarras... Mes cages, avec leurs htes  quatre
pattes, sont lourdes... et...

--Et comment allez-vous faire pour les conduire  la station?
demanda l'ingnieur.

--Je ne sais trop, rpondit Mathias Van Guitt. Je cherche... je
combine... j'hsite... Cependant... l'heure du dpart a sonn, et
c'est le 20 septembre, c'est--dire dans dix-huit jours, que je
dois livrer  Bombay ma commande de flins...

--Dix-huit jours! rpondit Banks, mais alors vous n'avez pas une
heure  perdre!

--Je le sais, monsieur l'ingnieur. Aussi n'ai-je plus qu'un
moyen, un seul!...

--Lequel?

--C'est, tout en ne voulant aucunement le gner, d'adresser au
colonel une demande trs indiscrte... sans doute...

--Parlez donc, monsieur Van Guitt, dit le colonel Munro, et si je
puis vous obliger, croyez bien que je le ferai avec plaisir.

Mathias Van Guitt s'inclina, sa main droite se porta  ses lvres,
la partie suprieure de son corps s'agita doucement, et toute son
attitude fut celle d'un homme qui se sent accabl par des bonts
inattendues.

En somme, le fournisseur demanda, tant donne la puissance de
traction du Gant d'Acier, s'il ne serait pas possible d'atteler
ses cages roulantes  la queue de notre train, et de les remorquer
jusqu' Etawah, la plus prochaine station du railway de Delhi 
Allahabad.

C'tait un trajet qui ne dpassait pas trois cent cinquante
kilomtres, sur une route assez facile. Est-il possible de
satisfaire monsieur Van Guitt? demanda le colonel  l'ingnieur.

--Je n'y vois aucune difficult, rpondit Banks, et le Gant
d'Acier ne s'apercevra mme pas de ce surcrot de charge.

--Accord, monsieur Van Guitt, dit le colonel Munro. Nous
conduirons votre matriel jusqu' Etawah. Entre voisins, il faut
savoir s'entr'aider, mme dans l'Himalaya.

--Colonel, rpondit Mathias Van Guitt, je connaissais votre
bont, et, pour tre franc, comme il s'agissait de me tirer
d'embarras, j'avais un peu compt sur votre obligeance!

--Vous aviez eu raison, rpondit le colonel Munro. Tout tant
ainsi convenu, Mathias Van Guitt se disposa  retourner au kraal,
afin de congdier une partie de son personnel, qui lui devenait
inutile. Il ne comptait garder avec lui que quatre chikaris,
ncessaires  l'entretien des cages.  demain donc, dit le
colonel Munro.

-- demain, messieurs, rpondit Mathias Van Guitt. J'attendrai au
kraal l'arrive de votre Gant d'Acier!

Et le fournisseur, trs heureux du succs de sa visite  Steam-House,
se retira, non sans avoir fait sa sortie  la manire d'un
acteur qui rentre dans la coulisse selon toutes les traditions de
la comdie moderne.

Klagani, aprs avoir longuement regard le colonel Munro, dont le
voyage  la frontire du Npaul paraissait l'avoir srieusement
proccup, suivit le fournisseur.

Nos derniers prparatifs taient achevs. Le matriel avait t
remis en place. Du sanitarium de Steam-House, il ne restait plus
rien. Les deux chars roulants n'attendaient plus que notre Gant
d'Acier. L'lphant devait les descendre d'abord jusqu' la
plaine, puis aller au kraal prendre les cages et les ramener pour
former le train. Cela fait, il s'en irait directement  travers
les plaines du Rohilkhande.

Le lendemain, 3 septembre,  sept heures du matin, le Gant
d'Acier tait prt  reprendre les fonctions qu'il avait si
consciencieusement remplies jusqu'alors. Mais,  cet instant, un
incident, trs inattendu, se produisit au grand bahissement de
tous.

Le foyer de la chaudire, enferme dans les flancs de l'animal,
avait t charg de combustible. Klouth, qui venait de l'allumer,
eut alors l'ide d'ouvrir la bote  fume,-- la paroi de
laquelle se soudent les tubes destins  conduire les produits de
la combustion  travers la chaudire,--afin de voir si rien ne
gnait le tirage.

Mais,  peine eut-il ouvert les portes de cette bote, qu'il
recula prcipitamment, et une vingtaine de lanires furent
projetes au dehors avec un sifflement bizarre.

Banks, Storr et moi, nous regardions, sans pouvoir deviner la
cause de ce phnomne.

Eh! Klouth, qu'y a-t-il? demanda Banks.

--Une pluie de serpents, monsieur! s'cria le chauffeur. En
effet, ces lanires taient des serpents, qui avaient lu domicile
dans les tubes de la chaudire, pour y mieux dormir sans doute.
Les premires flammes du foyer venaient de les atteindre.
Quelques-uns de ces reptiles, dj brls, taient tombs sur le
sol, et si Klouth n'et pas ouvert la bote  fume, ils eussent
tous t rtis en un instant. Comment! s'cria le capitaine Hod,
qui accourut, notre Gant d'Acier a un nid de serpents dans les
entrailles! Oui, ma foi! et des plus dangereux, de ces whip
snakes, serpents-fouets, goulabis, cobras noirs, najas 
lunettes, appartenant aux plus venimeuses espces. Et, en mme
temps, un superbe python-tigre, de la famille des boas, montrait
sa tte pointue  l'orifice suprieur de la chemine, c'est--dire
 l'extrmit de la trompe de l'lphant, qui se droulait au
milieu des premires volutes de vapeur. Les serpents, sortis
vivants des tubes, s'taient rapidement et lestement disperss
dans les broussailles, sans que nous eussions eu le temps de les
dtruire. Mais le python ne put dguerpir si aisment du cylindre
de tle. Aussi le capitaine Hod se hta-t-il d'aller prendre sa
carabine, et, d'une balle, il lui brisa la tte. Gomi, grimpant
alors sur le Gant d'Acier, se hissa  l'orifice suprieur de sa
trompe, et, avec l'aide de Klouth et de Storr, il parvint  en
retirer l'norme reptile. Rien de plus magnifique que ce boa, avec
sa robe d'un vert ml de bleu, dcore d'anneaux rguliers et qui
semblait avoir t taille dans une peau de tigre. Il ne mesurait
pas moins de cinq mtres de long sur une grosseur gale  celle du
bras. C'tait donc un superbe chantillon de ces ophidiens de
l'Inde, et il et avantageusement figur dans la mnagerie de
Mathias Van Guitt, vu le nom de python-tigre qu'on lui donne.
Cependant, je dois avouer que le capitaine Hod ne crut pas devoir
le porter  son propre compte.

Cette excution faite, Klouth referma la bote  fume, le tirage
s'opra rgulirement, le feu du foyer s'activa au passage du
courant d'air, la chaudire ne tarda pas  ronfler sourdement, et,
trois quarts d'heure aprs, le manomtre indiquait une pression
suffisante de la vapeur. Il n'y avait plus qu' partir.

Les deux chars furent attels l'un  l'autre, et le Gant d'Acier
manoeuvra de manire  venir prendre la tte du train.

Un dernier coup d'oeil fut donn  l'admirable panorama qui se
droulait dans le sud, un dernier regard  cette merveilleuse
chane dont le profil dentelait le fond du ciel vers le nord, un
dernier adieu au Dawalaghiri, qui dominait de sa cime tout ce
territoire de l'Inde septentrionale, et un coup de sifflet annona
le dpart.

La descente sur la route sinueuse s'opra sans difficult. Le
serre-frein atmosphrique retenait irrsistiblement les roues sur
les pentes trop raides. Une heure aprs, notre train s'arrtait 
la limite infrieure du Tarryani,  la lisire de la plaine.

Le Gant d'Acier fut alors dtach, et, sous la conduite de Banks,
du mcanicien et du chauffeur, il s'enfona lentement sur l'une
des larges routes de la fort.

Deux heures plus tard, ses hennissements se faisaient entendre, et
il dbouchait de l'pais massif, remorquant les six cages de la
mnagerie.

Ds son arrive, Mathias Van Guitt renouvela ses remerciements au
colonel Munro. Les cages, prcdes d'une voiture destine au
logement du fournisseur et de ses hommes, furent atteles  notre
train,--un vritable convoi, compos de huit wagons.

Nouveau signal de Banks, nouveau coup de sifflet rglementaire, et
le Gant d'Acier, s'branlant, s'avana majestueusement sur la
magnifique route qui descendait vers le sud. Steam-House et les
cages de Mathias Van Guitt, charges de fauves, ne semblaient pas
plus lui peser qu'une simple voiture de dmnagement.

Eh bien, qu'en pensez-vous, monsieur le fournisseur? demanda le
capitaine Hod.

--Je pense, capitaine, rpondit, non sans quelque raison, Mathias
Van Guitt, que si cet lphant tait de chair et d'os, il serait
encore plus extraordinaire!

Cette route n'tait plus celle qui nous avait amens au pied de
l'Himalaya. Elle obliquait au sud-ouest vers Philibit, petite
ville qui se trouvait  cent cinquante kilomtres de notre point
de dpart.

Ce trajet se fit tranquillement,  une vitesse modre, sans
ennuis, sans encombre. Mathias Van Guitt prenait quotidiennement
place  la table de Steam-House, o son magnifique apptit faisait
toujours honneur  la cuisine de monsieur Parazard. L'entretien de
l'office exigea bientt que les pourvoyeurs habituels fussent mis
 contribution, et le capitaine Hod, bien guri,--le coup de feu
 l'adresse du python l'avait prouv,--reprit son fusil de
chasseur. D'ailleurs, en mme temps que les gens du personnel, il
fallait songer  nourrir les htes de la mnagerie. Ce soin
revenait aux chikaris. Ces habiles Indous, sous la direction de
Klagani, trs adroit tireur lui-mme, ne laissrent pas
s'appauvrir la rserve de chair de bison et d'antilope. Ce
Klagani tait vraiment un homme  part. Bien qu'il ft peu
communicatif, le colonel Munro le traitait fort amicalement,
n'tant pas de ceux qui oublient un service rendu. Le 10
septembre, le train contournait Philibit, sans s'y arrter, mais
il ne put viter un rassemblement considrable d'Indous, qui
vinrent lui rendre visite. Dcidment, les fauves de Mathias Van
Guitt, si remarquables qu'ils fussent, ne pouvaient supporter
aucune comparaison avec le Gant d'Acier. On ne les regardait mme
pas  travers les barreaux de leurs cages, et toutes les
admirations allaient  l'lphant mcanique.

Le train continua  descendre ces longues plaines de l'Inde
septentrionale, en laissant,  quelques lieues dans l'ouest;
Bareilli, l'une des principales villes du Rohilkhande. Il
s'avanait, tantt au milieu de forts peuples d'un monde
d'oiseaux dont Mathias Van Guitt nous faisait admirer l'clatant
pennage, tantt en plaine,  travers ces fourrs d'acacias
pineux, hauts de deux  trois mtres, nomms par les Anglais
wait-a-bit-bush. L se rencontraient en grand nombre des
sangliers, trs friands de la baie jauntre que produisent ces
arbustes. Quelques uns de ces suiliens furent tus, non sans
pril, car ce sont des animaux vritablement sauvages et
dangereux. En diverses occasions, le capitaine Hod et Klagani
eurent lieu de dployer ce sang-froid et cette adresse qui en
faisaient deux chasseurs hors ligne.

Entre Philibit et la station d'Etawah, le train dut franchir une
portion du haut Gange, et, peu de temps aprs, l'un de ses
importants tributaires, le Kali-Nadi.

Tout le matriel roulant de la mnagerie fut dtach, et Steam-House,
transform en appareil flottant, se transporta aisment
d'une rive  l'autre  la surface du fleuve.

Il n'en fut pas de mme pour le train de Mathias Van Guitt. Le bac
fut mis en rquisition, et les cages durent traverser les deux
cours d'eau l'une aprs l'autre. Si ce passage exigea un certain
temps, il s'effectua, du moins, sans grandes difficults. Le
fournisseur n'en tait pas  son coup d'essai, et ses gens avaient
eu dj  franchir plusieurs fleuves, lorsqu'ils se rendaient  la
frontire himalayenne.

Bref, sans incidents dignes d'tre relats,  la date du 17
septembre, nous avions atteint le railway de Delhi  Allahabad, 
moins de cent pas de la station d'Etawah.

C'tait l que notre convoi allait se diviser en deux parties, qui
n'taient pas destines  se rejoindre.

La premire devait continuer  descendre vers le sud  travers les
territoires du vaste royaume de Scindia, de manire  gagner les
Vindhyas et la prsidence de Bombay.

La seconde, place sur les truks du chemin de fer, allait
rejoindre Allahabad, et, de l, par le railway de Bombay,
atteindre le littoral de la mer des Indes.

On s'arrta donc, et le campement fut organis pour la nuit. Le
lendemain, ds l'aube, pendant que le fournisseur prendrait la
route du sud-est, nous devions, en coupant cette route  angle
droit, suivre  peu prs le soixante-dix-septime mridien.

Mais, en mme temps qu'il nous quittait, Mathias Van Guitt allait
se sparer de la partie de son personnel qui ne lui tait plus
utile.  l'exception de deux Indous, ncessaires au service des
cages pendant un voyage qui ne devait durer que deux ou trois
jours, il n'avait besoin de personne. Arriv au port de Bombay, o
l'attendait un navire en partance pour l'Europe, le transbordement
de sa marchandise se ferait par les chargeurs ordinaires du port.

De ce fait, quelques-uns de ses chikaris redevenaient libres, et
en particulier Klagani.

On sait comment et pourquoi nous nous tions vritablement
attachs  cet Indou, depuis les services qu'il avait rendus au
colonel Munro et au capitaine Hod.

Lorsque Mathias Van Guitt eut congdi ses hommes, Banks crut voir
que Klagani ne savait trop que devenir, et il lui demanda s'il
lui conviendrait de nous accompagner jusqu' Bombay.

Klagani, aprs avoir rflchi un instant, accepta l'offre de
l'ingnieur, et le colonel Munro lui tmoigna la satisfaction
qu'il prouvait  lui venir en aide en cette occasion. L'Indou
allait donc faire partie du personnel de Steam-House, et, par sa
connaissance de toute cette partie de l'Inde, il pouvait nous tre
fort utile.

Le lendemain, le camp tait lev. Il n'y avait plus aucun intrt
 prolonger notre halte. Le Gant d'Acier tait en pression. Banks
donna  Storr l'ordre de se tenir prt.

Il ne restait plus qu' prendre cong de notre ami le fournisseur.
Ce fut trs simple de notre part. De la sienne, ce fut
naturellement plus thtral.

Les remerciements de Mathias Van Guitt pour le service que venait
de lui rendre le colonel Munro prirent ncessairement la forme
amplicative. Il joua remarquablement ce dernier acte, et fut
parfait dans la grande scne des adieux.

Par un mouvement des muscles de l'avant-bras, sa main droite se
plaa en pronation, de telle sorte que la paume en tait tourne
vers la terre. Cela voulait dire qu'ici-bas, il n'oublierait
jamais ce qu'il devait au colonel Munro, et que si la
reconnaissance tait bannie de ce monde, elle trouverait un
dernier asile dans son coeur.

Puis, par un mouvement inverse, il reploya sa main en supination,
c'est--dire qu'il en retourna la paume, en l'levant vers le
znith. Ce qui signifiait que, mme l-haut, les sentiments ne
s'teindraient pas en lui, et que toute une ternit de gratitude
ne saurait acquitter les obligations qu'il avait contractes.

Le colonel Munro remercia Mathias Van Guitt comme il convenait,
et, quelques minutes aprs, le fournisseur des maisons de Hambourg
et de Londres avait disparu  nos yeux.


CHAPITRE VII
Le passage de la Betwa.

 cette date prcise du 18 septembre, voici quelle tait
exactement notre position, calcule du point de dpart, du point
de halte, du point d'arrive:

1 De Calcutta, treize cents kilomtres;

2 Du sanitarium de l'Himalaya, trois cent quatre-vingts
kilomtres;

3 De Bombay, seize cents kilomtres.

 ne considrer que la distance, nous n'avions pas encore accompli
la moiti de notre itinraire; mais, en tenant compte des sept
semaines que Steam-House avait passes sur la frontire
himalayenne, plus de la moiti du temps qui devait tre consacr 
ce voyage tait coule. Nous avions quitt Calcutta le 6 mars.
Avant deux mois, si rien ne contrariait notre marche, nous
pensions avoir atteint le littoral ouest de l'Indoustan.

Notre itinraire, d'ailleurs, allait tre rduit dans une certaine
mesure. La rsolution prise d'viter les grandes villes
compromises dans la rvolte de 1857, nous obligeait  descendre
plus directement au sud.  travers les magnifiques provinces du
royaume de Scindia, s'ouvraient de belles routes carrossables, et
le Gant d'Acier ne devait rencontrer aucun obstacle, au moins
jusqu'aux montagnes du centre. Le voyage promettait donc de
s'accomplir dans les meilleures conditions de facilit et de
scurit.

Ce qui devait le rendre plus ais encore, c'tait la prsence de
Klagani dans le personnel de Steam-House. Cet Indou connaissait
admirablement toute cette partie de la pninsule. Banks put le
constater ce jour-l. Aprs djeuner, pendant que le colonel Munro
et le capitaine Hod faisaient leur sieste, Banks lui demanda en
quelle qualit il avait maintes fois parcouru ces provinces.

J'tais attach, rpondit Klagani,  l'une de ces nombreuses
caravanes de Banjaris, qui transportent  dos de boeufs des
approvisionnements de crales, soit pour le compte du
gouvernement, soit pour le compte des particuliers. En cette
qualit, j'ai vingt fois remont ou descendu les territoires du
centre et du nord de l'Inde.

--Ces caravanes parcourent-elles encore cette partie de la
pninsule? demanda l'ingnieur.

--Oui, monsieur, rpondit Klagani, et,  cette poque de
l'anne, je serais bien surpris si nous ne rencontrions pas une
troupe de Banjaris en marche vers le nord.

--Eh bien, Klagani, reprit Banks, la parfaite connaissance que
vous avez de ces territoires nous sera fort utile. Au lieu de
passer par les grandes villes du royaume de Scindia, nous irons 
travers les campagnes, et vous serez notre guide.

--Volontiers, monsieur, rpondit l'Indou, de ce ton froid qui
lui tait habituel et auquel je n'tais pas encore parvenu 
m'accoutumer. Puis, il ajouta: Voulez-vous que je vous indique
d'une faon gnrale la direction qu'il faudra suivre?

--S'il vous plat. Et, ce disant, Banks tala sur la table une
carte  grands points qui retraait cette portion de l'Inde, afin
de contrler l'exactitude des renseignements de Klagani. Rien
n'est plus simple, reprit l'Indou. Une ligne presque droite va
nous conduire du railway de Delhi au railway de Bombay, qui font
leur jonction  Allahabad. De la station d'Etawah que nous venons
de quitter  la frontire du Bundelkund, il n'y aura qu'un cours
d'eau important  franchir, la Jumna, et de cette frontire aux
monts Vindhyas, un second cours d'eau, la Betwa. Au cas mme o
ces deux rivires seraient dbordes  la suite de la saison des
pluies, le train flottant ne sera pas gn, je pense, pour passer
d'une rive  l'autre.

--Il n'y aura aucune difficult srieuse, rpondit l'ingnieur;
et, une fois arrivs aux Vindhyas?...

--Nous inclinerons un peu vers le sud-est, afin de choisir un col
praticable. L encore, aucun obstacle n'entravera notre marche. Je
connais un passage dont les pentes sont modres. C'est le col de
Sirgour, que les attelages prennent de prfrence.

--Partout o passent des chevaux, dis-je, notre Gant d'Acier ne
peut-il passer?

--Il le peut certainement, rpondit Banks; mais, au del du col
de Sirgour, le pays est trs accident. N'y aurait-il pas lieu
d'aborder les Vindhyas, en prenant direction  travers le Bhopal?

--L, les villes sont nombreuses, rpondit Klagani, il sera
difficile de les viter, et les Cipayes s'y sont plus
particulirement signals dans la guerre de l'indpendance.

Je fus un peu surpris de cette qualification, guerre de
l'indpendance, que Klagani donnait  la rvolte de 1857. Mais
il ne fallait pas oublier que c'tait un Indou, non un Anglais,
qui parlait. Il ne semblait pas, d'ailleurs, que Klagani et pris
part  la rvolte, ou, du moins, il n'avait jamais rien dit qui
pt le faire croire.

Soit, reprit Banks, nous laisserons les villes du Bhopal dans
l'ouest, et si vous tes certain que le col de Sirgour nous donne
accs  quelque route praticable...

--Une route que j'ai souvent parcourue, monsieur, et qui, aprs
avoir contourn le lac Puturia, va,  quarante milles de l,
aboutir au railway de Bombay  Allahabad, prs de Jubbulpore.

--En effet, rpondit Banks, qui suivait sur la carte les
indications donnes par l'Indou; et  partir de ce point?...

--La grande route se dirige vers le sud-ouest et longe pour ainsi
dire la voie ferre jusqu' Bombay.

--C'est entendu, rpondit Banks. Je ne vois aucun obstacle
srieux  traverser les Vindhyas, et cet itinraire nous convient.
Aux services que vous nous avez dj rendus, Klagani, vous en
ajoutez un autre, que nous n'oublierons pas.

Klagani s'inclina, et il allait se retirer, lorsque, se ravisant,
il revint vers l'ingnieur. Vous avez une question  me faire?
dit Banks.

--Oui, monsieur, rpondit l'Indou. Pourrais-je vous demander
pourquoi vous tenez plus particulirement  viter les principales
villes du Bundelkund?

Banks me regarda. Il n'y avait aucune raison pour cacher 
Klagani ce qui concernait sir Edward Munro, et l'Indou fut mis au
courant de la situation du colonel.

Klagani couta trs attentivement ce que lui apprit l'ingnieur.
Puis, d'un ton qui dnotait quelque surprise:

Le colonel Munro, dit-il, n'a plus rien  redouter de Nana Sahib,
au moins dans ces provinces.

--Ni dans ces provinces ni ailleurs, rpondit Banks. Pourquoi
dites-vous dans ces provinces?

--Parce que, si le nabab a reparu, comme on l'a prtendu, il y a
quelques mois, dans la prsidence de Bombay, dit Klagani, les
recherches n'ont pu faire connatre sa retraite, et il est trs
probable qu'il a de nouveau franchi la frontire indochinoise.

Cette rponse semblait prouver ceci: c'est que Klagani ignorait
ce qui s'tait pass dans la rgion des monts Sautpourra, et que,
le mois de mai dernier, Nana Sahib avait t tu par des soldats
de l'arme royale au pl de Tandt.

Je vois, Klagani, dit alors Banks, que les nouvelles qui courent
l'Inde ont quelque peine  arriver jusqu'aux forets de
l'Himalaya! L'Indou nous regarda fixement, sans rpondre, comme
un homme qui ne comprend pas. Oui, reprit Banks, vous semblez
ignorer que Nana Sahib est mort.

--Nana Sahib est mort? s'cria Klagani.

--Sans doute, rpondit Banks, et c'est le gouvernement qui a fait
connatre dans quelles circonstances il a t tu.

--Tu? dit Klagani, en secouant la tte. O donc Nana Sahib
aurait-il t tu?

--Au pl de Tandt, dans les monts Sautpourra.

--Et quand?...

--Il y a prs de quatre mois dj, rpondit l'ingnieur, le 25
mai dernier. Klagani, dont le regard me parut singulier en ce
moment, s'tait crois les bras et restait silencieux. Avez-vous
des raisons, lui demandai-je, de ne pas croire  la mort de Nana
Sahib?

--Aucune, messieurs, se contenta de rpondre Klagani. Je crois
ce que vous me dites. Un instant aprs, Banks et moi, nous tions
seuls, et l'ingnieur ajoutait, non sans raison:

Tous les Indous en sont l! Le chef des Cipayes rvolts est
devenu lgendaire. Jamais ces superstitieux ne croiront qu'il a
t tu, puisqu'ils ne l'ont pas vu pendre!

--Il en est d'eux, rpondis-je, comme des vieux grognards de
l'Empire, qui, vingt ans aprs sa mort, soutenaient que Napolon
vivait toujours!

Depuis le passage du haut Gange, que Steam-House avait effectu
quinze jours auparavant, un fertile pays dveloppait ses
magnifiques routes devant le Gant d'Acier. C'tait le Dob,
compris dans cet angle que forment le Gange et la Jumna, avant de
se rejoindre prs d'Allahabad. Plaines alluvionnaires, dfriches
par les brahmanes vingt sicles avant l're chrtienne, procds
de culture encore trs rudimentaires chez les paysans, grands
travaux de canalisation dus aux ingnieurs anglais, champs de
cotonniers qui prosprent plus spcialement sur ce territoire,
gmissements de la presse  coton qui fonctionne auprs de chaque
village, chant des ouvriers qui la mettent en mouvement, telles
sont les impressions qui me sont restes de ce Dob, o fut
autrefois fonde la primitive glise.

Le voyage s'accomplissait dans les meilleures conditions. Les
sites variaient, on pourrait dire, au gr de notre fantaisie.
L'habitation se dplaait, sans fatigue, pour le plaisir de nos
yeux. N'tait-ce donc pas l, ainsi que l'avait prtendu Banks, le
dernier mot du progrs dans l'art de la locomotion? Charrettes 
boeufs, voitures  chevaux ou  mules, wagons de railways,
qu'tes-vous auprs de nos maisons roulantes!

Le 19 septembre. Steam-House s'arrtait sur la rive gauche de la
Jumna. Cet important cours d'eau dlimite dans la partie centrale
de la pninsule le pays des Rajahs proprement dit ou Rajasthan, de
l'Indoustan, qui est plus particulirement le pays des Indous.

Une premire crue commenait  lever les eaux de la Jumna. Le
courant se faisait plus rapidement sentir; mais, tout en rendant
notre passage un peu moins facile, il ne pouvait l'empcher. Banks
prit quelques prcautions, Il fallut chercher un meilleur point
d'atterrissement. On le trouva. Une demi-heure aprs, Steam-House
remontait la berge oppose du fleuve. Aux trains des railways, il
faut des ponts tablis  grands frais, et l'un de ces ponts, de
construction tubulaire, enjambe la Jumna prs de la forteresse de
Selimgarh, prs de Delhi.  notre Gant d'Acier, aux deux chars
qu'il remorquait, les cours d'eau offraient une voie aussi facile
que les plus belles routes macadamises de la pninsule.

Au del de la Jumna, les territoires du Rajasthan comptent un
certain nombre de ces villes que la prvoyance de l'ingnieur
voulait carter de son itinraire. Sur la gauche, c'tait Gwalior,
au bord de la rivire de Sawunrika, campe sur son bloc de
basalte, avec sa superbe mosque de Musjid, son palais de Pl, sa
curieuse porte des lphants, sa forteresse clbre, son Vihara de
cration bouddhique; vieille cit,  laquelle la ville moderne de
Lashkar, btie  deux kilomtres plus loin, fait maintenant une
srieuse concurrence. L, au fond de ce Gibraltar de l'Inde, la
Rani de Jansi, la compagne dvoue de Nana Sahib, avait lutt
hroquement jusqu' la dernire heure. L, dans cette rencontre
avec deux escadrons du 8e hussards de l'arme royale, elle fut
tue, on le sait, de la main mme du colonel Munro, qui avait pris
part  l'action avec un bataillon de son rgiment. De ce jour, on
le sait aussi, cette implacable haine de Nana Sahib, dont le nabab
avait poursuivi la satisfaction jusqu' son dernier soupir! Oui!
mieux valait que sir Edward Munro n'allt pas raviver ses
souvenirs aux portes de Gwalior!

Aprs Gwalior, dans l'ouest de notre nouvel itinraire, c'tait
Antri, et sa vaste plaine, d'o mergent a et l de nombreux
pics, comme les lots d'un archipel. C'tait Duttiah, qui ne
compte pas encore cinq sicles d'existence, dont on admire les
maisons coquettes, la forteresse centrale, les temples  flches
varies, le palais abandonn de Birsing-Deo, l'arsenal de
Tpe-Kana,--le tout formant la capitale de ce royaume de Duttiah,
dcoup dans l'angle nord du Bundelkund, et qui s'est rang sous
la protection de l'Angleterre. Ainsi que Gwalior, Antri et Duttiah
avaient t gravement touches par le mouvement insurrectionnel de
1857.

C'tait enfin Jansi, dont nous passions  moins de quarante
kilomtres,  la date du 22 septembre. Cette cit forme la plus
importante station militaire du Bundelkund, et l'esprit de rvolte
y est toujours vivace dans le bas peuple. Jansi, ville
relativement moderne, fait un important commerce de mousselines
indignes et de cotonnades bleues. Il ne s'y trouve aucun monument
antrieur  sa fondation, qui ne date que du XVIIe sicle.
Cependant, il est intressant de visiter sa citadelle, dont les
projectiles anglais n'ont pu dtruire les murailles extrieures,
et sa ncropole des rajahs, d'un aspect extrmement pittoresque.
Mais l fut la principale forteresse des Cipayes rvolts de
l'Inde centrale. L, l'intrpide Rani provoqua le premier
soulvement qui devait bientt envahir tout le Bundelkund. L, sir
Hugh Rose dut livrer un combat qui ne dura pas moins de six jours,
pendant lequel il perdit quinze pour cent de son effectif. L,
malgr leur acharnement, Tantia Topi, Balao Rao, frre de Nana
Sahib, la Rani enfin, bien qu'ils fussent aids d'une garnison de
douze mille Cipayes et secourus par une arme de vingt mille,
durent cder  la supriorit des armes anglaises! L, ainsi que
nous l'avait racont Mac Neil, le colonel Munro avait sauv la vie
de son sergent, en lui faisant aumne de la dernire goutte d'eau
qui lui restait. Oui! Jansi, plus que n'importe quelle autre de
ces cits aux funestes souvenirs, devait tre carte d'un
itinraire dont les meilleurs amis du colonel avaient choisi les
tapes!

Le lendemain, 23 septembre, une rencontre, qui nous retarda
pendant quelques heures, vint justifier une des observations
prcdemment faites par Klagani.

Il tait onze heures du matin. Le djeuner achev, nous tions
tous assis pour la sieste, les uns sous la vrandah, les autres
dans le salon de Steam-House. Le Gant d'Acier marchait  raison
de neuf  dix kilomtres  l'heure. Une magnifique route, ombrage
de beaux arbres, se dessinait devant lui entre des champs de
cotonniers et de crales. Le temps tait beau, le soleil vif. Un
arrosage municipal de ce grand chemin n'et pas t  ddaigner,
il faut en convenir, et le vent soulevait une fine poussire
blanche en avant de notre train.

Mais ce fut bien autre chose, lorsque, dans une porte de deux ou
trois milles, l'atmosphre nous parut emplie de tels tourbillons
de poussire, qu'un violent simoun n'et pas soulev de plus pais
nuage dans le dsert lybique.

Je ne comprends pas comment peut se produire ce phnomne, dit
Banks, puisque la brise est lgre.

--Klagani nous expliquera cela, rpondit le colonel Munro. On
appela l'Indou, qui vint jusqu' la vrandah, observa la route,
et, sans hsiter: C'est une longue caravane qui remonte vers le
nord, dit-il, et, ainsi que je vous en ai prvenu, monsieur Banks,
c'est trs probablement une caravane de Banjaris.

--Eh bien, Klagani, dit Banks, vous allez sans doute retrouver
l quelques-uns de vos anciens compagnons?

--C'est possible, monsieur, rpondit l'Indou, puisque j'ai
longtemps vcu parmi ces tribus nomades.

--Avez-vous donc l'intention de nous quitter pour vous joindre 
eux? demanda le capitaine Hod.

--Nullement, rpondit Klagani. L'Indou ne s'tait pas tromp.
Une demi-heure plus tard, le Gant d'Acier, si puissant qu'il ft,
tait forc de suspendre sa marche devant une muraille de
ruminants.

Mais il n'y eut pas lieu de regretter ce retard. Le spectacle qui
s'offrait  nos yeux valait la peine d'tre observ.

Un troupeau, comptant au moins quatre  cinq mille boeufs,
encombrait la route, vers le sud, sur un espace de plusieurs
kilomtres. Ainsi que venait de l'annoncer Klagani, ce convoi de
ruminants appartenait  une caravane de Banjaris.

Les Banjaris, nous dit Banks, sont les vritables Zingaris de
l'Indoustan. Peuple plutt que tribu, sans demeure fixe, ils
vivent l't sous la tente, l'hiver sous la hutte. Ce sont les
porte-faix de la pninsule, et je les ai vus  l'oeuvre pendant
l'insurrection de 1857. Par une sorte de convention tacite entre
les belligrants, on laissait leurs convois traverser les
provinces troubles par la rvolte. C'taient, en effet, les
approvisionneurs du pays, et ils nourrissaient aussi bien l'arme
royale que l'arme native. S'il fallait absolument leur assigner
une patrie dans l'Inde,  ces nomades, ce serait le Rapoutana, et
plus spcialement peut-tre le royaume de Milwar. Mais, puisqu'ils
vont dfiler devant nous, mon cher Maucler. je vous engage 
examiner attentivement ces Banjaris.

Notre train s'tait prudemment rang sur l'un des cts de la
grande route. Il n'aurait pu rsister  cette avalanche de btes
cornues, devant laquelle les fauves eux-mmes n'hsitent pas 
dguerpir.

Ainsi que me l'avait recommand Banks, j'observai avec attention
ce long cortge; mais, auparavant, je dois constater que Steam-House,
en cette circonstance, ne parut pas produire son effet
ordinaire. Le Gant d'Acier, si habitu  provoquer l'admiration
gnrale, attira  peine l'attention de ces Banjaris, accoutums
sans doute  ne s'tonner de rien.

Hommes et femmes de cette race bohmienne taient admirables;--
ceux-l grands, vigoureux, les traits fins, le nez aquilin, les
cheveux boucls, couleur d'un bronze dans lequel le cuivre rouge
dominerait l'tain, vtus de la longue tunique et du turban, arms
de la lance, du bouclier, de la rondache et de la grande pe qui
se porte en sautoir;--celles-l, hautes de stature, bien
proportionnes, fires comme les hommes de leur clan, le buste
emprisonn dans un corselet, le bas du corps perdu sous les plis
d'une large jupe, le tout envelopp, de la tte aux pieds, dans
une draperie lgante, bijoux aux oreilles, colliers au cou,
bracelets aux bras, anneaux aux chevilles, en or, en ivoire, en
coquillages.

Prs de ces hommes, femmes, vieillards, enfants, marchaient d'un
pas paisible des milliers de boeufs, sans selle ni licou, agitant
les glands rouges ou faisant sonner les clochettes de leurs ttes,
portant sur l'chine un double sac, qui contient le bl ou autres
crales.

C'tait l une tribu tout entire, partie en caravane, sous la
direction d'un chef lu, le naik, dont le pouvoir est sans
limite pendant la dure de son mandat.  lui seul de diriger le
convoi, de fixer les heures de halte, de disposer les lignes de
campement.

En tte marchait un taureau de grande taille, aux allures
superbes, drap d'toffes clatantes, agrment d'une grappe de
sonnettes et d'ornements de coquillages. Je demandai  Banks s'il
savait quelles taient les fonctions de ce magnifique animal.

Klagani pourrait nous le dire avec certitude, rpondit
l'ingnieur. O donc est-il?

Klagani fut appel. Il ne parut pas. On le chercha. Il n'tait
plus  Steam-House.

Il est all sans doute renouveler connaissance avec quelqu'un de
ses anciens compagnons, dit le colonel Munro, mais il nous
rejoindra avant le dpart.

Rien de plus naturel. Aussi n'y avait-il pas  s'inquiter de
l'absence momentane de l'Indou; et, cependant,  part moi, elle
ne laissa pas de me proccuper.

Eh bien, dit alors Banks, si je ne me trompe, ce taureau, dans
les caravanes de Banjaris, est le reprsentant de leur divinit.
Par o il va, on va. Quand il s'arrte, on campe, mais j'imagine
bien qu'il obit secrtement aux injonctions du naik. Bref, c'est
en lui que se rsume toute la religion de ces nomades.

Ce ne fut que deux heures aprs le commencement du dfil, que
nous commenmes  apercevoir la fin de cet interminable cortge.
Je cherchais Klagani dans l'arrire-garde, lorsqu'il parut,
accompagn d'un Indou qui n'appartenait pas au type banjari. Sans
doute, c'tait un de ces indignes qui louent temporairement leurs
services aux caravanes, ainsi que l'avait fait plusieurs fois
Klagani. Tous deux causaient froidement,  mi-lvres, pourrait-on
dire. De qui ou de quoi parlaient-ils? Probablement du pays que
venait de traverser la tribu en marche,--pays dans lequel nous
allions nous engager sous la direction de notre nouveau guide.

Cet indigne, qui tait rest  la queue de la caravane, s'arrta
un instant en passant devant Steam-House. Il observa avec intrt
le train prcd de son lphant artificiel, et il me sembla qu'il
regardait plus particulirement le colonel Munro, mais il ne nous
adressa pas la parole. Puis, faisant un signe d'adieu  Klagani,
il rejoignit le cortge et eut bientt disparu dans un nuage de
poussire.

Lorsque Klagani fut revenu prs de nous, il s'adressa au colonel
Munro sans attendre d'tre interrog:

Un de mes anciens compagnons, qui est depuis deux mois au service
de la caravane, se contenta-t-il de dire.

Ce fut tout. Klagani reprit sa place dans notre train, et bientt
Steam-House courait sur la route, frappe de larges empreintes par
le sabot de ces milliers de boeufs.

Le lendemain, 24 septembre, le train s'arrtait pour passer la
nuit  cinq ou six kilomtres dans l'est d'Ourtcha, sur la rive
gauche de la Betwa, l'un des principaux tributaires de la Jumna.

D'Ourtcha, rien  dire ni  voir. C'est l'ancienne capitale du
Bundelkund, une ville qui fut florissante dans la premire moiti
du dix-septime sicle. Mais les Mongols d'une part, les Maharates
de l'autre, lui portrent de terribles coups, dont elle ne se
releva pas. Et, maintenant, l'une des grandes cits de l'Inde
centrale n'est plus qu'une bourgade, qui abrite misrablement
quelques centaines de paysans.

J'ai dit que nous tions venus camper sur les bords de la Betwa.
Il est plus juste de dire que le train fit halte  une certaine
distance de sa rive gauche.

En effet, cet important cours d'eau, en pleine crue, dbordait
alors de son lit et recouvrait largement ses berges. De l
quelques difficults, peut-tre, pour effectuer notre passage. Ce
serait  examiner le lendemain. La nuit tait dj trop sombre
pour permettre  Banks d'aviser.

Il s'ensuit donc qu'aussitt aprs la sieste du soir, chacun de
nous regagna sa cabine et alla se coucher.

Jamais,  moins de circonstances particulires, nous ne faisions
surveiller le campement pendant la nuit.  quoi bon? Pouvait-on
enlever nos maisons roulantes? Non! Pouvait-on voler notre
lphant? Pas davantage. Il se serait dfendu rien que par son
propre poids. Quant  la possibilit d'une attaque de la part des
quelques maraudeurs qui courent ces provinces, c'et t bien
invraisemblable. D'ailleurs, si aucun de nos gens ne montait la
garde pendant la nuit, les deux chiens, Phann et Black, taient
l, qui nous auraient prvenus de toute approche suspecte.

C'est prcisment ce qui arriva pendant cette nuit. Vers deux
heures du matin, des aboiements nous rveillrent. Je me levai
aussitt et trouvai mes compagnons sur pied.

Qu'y a-t-il donc? demanda le colonel Munro.

--Les chiens aboient, rpondit Banks, et, certainement, ils ne le
font pas sans raison.

--Quelque panthre qui aura touss dans les fourrs voisins! dit
le capitaine Hod. Descendons, visitons la lisire du bois, et, par
prcaution, prenons nos fusils.

Le sergent Mac Neil, Klagani, Gomi, taient dj sur le front du
campement, coutant, discutant, tchant de se rendre compte de ce
qui se passait dans l'ombre. Nous les rejoignmes.

Eh bien, dit le capitaine Hod, n'avons-nous pas affaire  deux ou
trois fauves qui seront venus boire sur la berge?

--Klagani ne le pense pas, rpondit Mac Neil.

--Qu'y a-t-il, selon vous? demanda le colonel Munro  l'Indou,
qui venait de nous rejoindre.

--Je ne sais, colonel Munro, rpondit Klagani, mais il ne s'agit
l ni de tigres, ni de panthres, ni mme de chacals. Je crois
entrevoir sous les arbres une masse confuse...

--Nous le saurons bien! s'cria le capitaine Hod, songeant
toujours au cinquantime tigre qui lui manquait.

--Attendez, Hod, lui dit Banks. Dans le Bundelkund, il est
toujours bon de se dfier des coureurs de grandes routes.

--Nous sommes en nombre et bien arms! rpondit le capitaine Hod.
Je veux en avoir le coeur net!

--Soit! dit Banks. Les deux chiens aboyaient toujours, mais sans
manifester aucun symptme de cette colre qu'eut invitablement
provoque l'approche d'animaux froces.

Munro, dit alors Banks, demeure au campement avec Mac Neil et les
autres. Pendant ce temps, Hod, Maucler, Klagani et moi, nous
irons en reconnaissance.

--Venez-vous? cria le capitaine Hod, qui, en mme temps, fit
signe  Fox de l'accompagner. Phann et Black, dj sous le couvert
des premiers arbres, montraient le chemin. Il n'y avait qu' les
suivre.

 peine tions-nous sons bois, qu'un bruit de pas se fit entendre.
videmment, une troupe nombreuse battait l'estrade sur la lisire
de notre campement. On entrevoyait quelques ombres silencieuses,
qui s'enfuyaient  travers les fourrs.

Les deux chiens, courant, aboyant, allaient et venaient  quelques
pas en avant.

Qui va l? cria le capitaine Hod.

Pas de rponse.

Ou ces gens-l ne veulent pas rpondre, dit Banks, ou ils ne
comprennent pas l'anglais.

--Eh bien, ils comprennent l'indou, rpondis-je.

--Klagani, dit Banks, criez en indou que si l'on ne rpond pas,
nous faisons feu. Klagani, employant l'idiome particulier aux
indignes de l'Inde centrale, donna l'ordre aux rdeurs d'avancer.

Pas plus de rponse que la premire fois.

Un coup de fusil clata alors. L'impatient capitaine Hod venait de
tirer, au jug, sur une ombre qui se drobait entre les arbres.
Une confuse agitation suivit la dtonation de la carabine. Il nous
sembla que toute une troupe d'individus se dispersait  droite et
 gauche. Cela fut mme certain, lorsque Phann et Black, qui
s'taient lancs en avant, revinrent tranquillement, ne donnant
plus aucun signe d'inquitude. Quels qu'ils soient, rdeurs ou
maraudeurs, dit le capitaine Hod, ces gens-l ont battu vite en
retraite!

--videmment, rpondit Banks, et nous n'avons plus qu' revenir 
Steam-House. Mais, par prcaution, on veillera jusqu'au jour.

Quelques instants aprs, nous avions rejoint nos compagnons. Mac
Neil, Gomi, Fox, s'arrangrent pour prendre  tour de rle la
garde du camp, pendant que nous regagnions nos cabines.

La nuit s'acheva sans trouble. Il y avait donc lieu de penser que,
voyant Steam-House bien dfendue, les visiteurs avaient renonc 
prolonger leur visite.

Le lendemain, 25 septembre, tandis que se faisaient les
prparatifs du dpart, le colonel Munro, le capitaine Hod, Mac
Neil, Klagani et moi, nous voulmes explorer une dernire fois la
lisire de la fort.

De la bande qui s'y tait aventure pendant la nuit, il ne restait
aucune trace. En tout cas, nulle ncessit de s'en proccuper.

Lorsque nous fmes de retour, Banks prit ses dispositions pour
effectuer le passage de la Betwa. Cette rivire, largement
dborde, promenait ses eaux jauntres bien au del de ses berges.
Le courant se dplaait avec une extrme rapidit, et il serait
ncessaire que le Gant d'Acier lui ft tte, afin de ne pas tre
entran trop en aval.

L'ingnieur s'tait d'abord occup de trouver l'endroit le plus
propice au dbarquement. Sa longue-vue aux yeux, il essayait de
dcouvrir le point o il conviendrait d'atteindre la rive droite.
Le lit de la Betwa se dveloppait, en cette portion de son cours
sur une largeur d'un mille environ, Ce serait donc le plus long
trajet nautique que le train flottant aurait eu  faire jusqu'ici.

Mais, demandai-je, comment s'y prennent les voyageurs ou les
marchands, lorsqu'ils se trouvent arrts devant les cours d'eau
par de pareilles crues? Il me semble difficile que des bacs
puissent rsister  de tels courants, qui ressemblent  des
rapides.

--Eh bien, rpondit le capitaine Hod, rien n'est plus simple! Ils
ne passent pas!

--Si, rpondit Banks, ils passent, quand ils ont des lphants 
leur disposition.

--Eh quoi! des lphants peuvent-ils donc franchir de telles
distances  la nage?

--Sans doute, et voici comment on procde, rpondit l'ingnieur.
Tous les bagages sont placs sur le dos de ces...

--Proboscidiens!... dit le capitaine Hod, en souvenir de son ami
Mathias Van Guitt.

--Et les mahouts les forcent d'entrer dans le courant, reprit
Banks. Tout d'abord, l'animal hsite, il recule, il pousse des
hennissements; mais, prenant bientt son parti, il entre dans le
fleuve, il se met  la nage et traverse bravement le cours d'eau.
Quelques-uns, j'en conviens, sont parfois entrans et
disparaissent au milieu des rapides; mais c'est assez rare,
lorsqu'ils sont dirigs par un guide adroit.

--Bon! dit le capitaine Hod, si nous n'avons pas des lphants,
nous en avons un...

--Et celui-l nous suffira, rpondit Banks. N'est-il pas
semblable  cet _Oructor Amphibolis_ de l'Amricain Evans, qui,
ds 1804, roulait sur la terre et nageait sur les eaux?

Chacun reprit sa place dans le train, Klouth  son foyer, Storr
dans sa tourelle, Banks prs de lui, faisant office de timonier.

Il fallait franchir une cinquantaine de pieds sur la berge
inonde, avant d'atteindre les premires nappes du courant.
Doucement, le Gant d'Acier s'branla et se mit en marche. Ses
larges pattes se mouillrent, mais il ne flottait pas encore. Le
passage du terrain solide  la surface liquide ne devait se faire
qu'avec prcaution.

Soudain, le bruit de cette agitation qui s'tait produite pendant
la nuit, se propagea jusqu' nous. Une centaine d'individus,
gesticulant et grimaant, venaient de sortir du bois. Mille
diables! C'taient des singes! s'cria le capitaine Hod, en riant
de bon coeur. Et, en effet, toute une troupe de ces reprsentants
de la gent simiesque s'avanait vers Steam-House en un groupe
compact. Que veulent-ils? demanda Mac Neil.

--Nous attaquer, sans doute! rpondit le capitaine Hod, toujours
prt  la dfense.

--Non! Il n'y a rien  craindre, dit Klagani, qui avait eu le
temps d'observer la bande de singes.

--Mais enfin que veulent-ils? demanda une seconde fois le sergent
Mac Neil.

--Passer la rivire en notre compagnie, et rien de plus!
rpondit l'Indou. Klagani ne se trompait pas. Nous n'avions point
affaire  des gibbons aux longs bras velus, importuns et
insolents, ni  des membres de l'aristocratique famille qui
habite le palais de Bnars. C'taient des singes de l'espce des
Langours, les plus grands de la pninsule, souples quadrumanes, 
la peau noire,  la face glabre, entoure d'un collier de favoris
blancs, qui leur donne l'aspect de vieux avocats. En fait de poses
bizarres et de gestes dmesurs, ils en auraient remontr 
Mathias Van Guitt lui-mme. Leur fourrure chinchilla tait grise
au dos, blanche au ventre, et ils portaient la queue en trompette.
Ce que j'appris alors, c'est que ces Langours sont des animaux
sacrs dans toute l'Inde. Une lgende dit qu'ils descendent de ces
guerriers du Rama qui conquirent l'le de Ceylan.  Amber, ils
occupent un palais, le Zenanah, dont ils font amicalement les
honneurs aux touristes. Il est expressment dfendu de les tuer,
et la dsobissance  cette loi a dj cot la vie  plusieurs
officiers anglais. Ces singes, assez doux de caractre, facilement
domesticables, sont trs dangereux lorsqu'on les attaque, et,
s'ils ne sont que blesss, M. Louis Rousselet a pu justement dire
qu'ils devenaient aussi redoutables que des hynes ou des
panthres.

Mais il n'tait pas question d'attaquer ces Langours, et le
capitaine Hod mit son fusil au repos.

Klagani avait-il donc raison de prtendre que toute cette troupe,
n'osant affronter le courant de ces eaux dbordes, voulait
profiter de notre appareil flottant pour passer la Betwa?

C'tait possible, et nous l'allions bien voir.

Le Gant d'Acier, qui avait travers la berge, venait d'atteindre
le lit de la rivire. Bientt tout le train y flotta avec lui. Un
coude de la rive produisait en cet endroit une sorte de remous
d'eaux stagnantes; et, tout d'abord, Steam-House demeura  peu
prs immobile.

La troupe de singes s'tait approche et barbottait dj dans la
nappe peu profonde qui recouvrait le talus de la berge.

Pas de dmonstrations hostiles. Mais, tout  coup, les voil,
mles, femelles, vieux, jeunes, gambadant, sautant, se prenant par
la main, et, finalement, bondissant jusque sur le train qui
semblait les attendre.

En quelques secondes, il y en eut dix sur le Gant d'Acier, trente
sur chacune des maisons, en tout une centaine, gais, familiers, on
pourrait dire causeurs,--du moins entre eux,--et se
flicitant, sans doute, d'avoir rencontr si  propos un appareil
de navigation qui leur permt de continuer leur voyage.

Le Gant d'Acier entra aussitt dans le courant, et, se tournant
vers l'amont, il lui fit tte.

Banks avait pu un instant craindre que le train ne ft trop pesant
avec cette surcharge de passagers. Il n'en fut rien. Ces singes
s'taient rpartis d'une faon fort judicieuse. Il y en avait sur
la croupe, sur la tourelle, sur le cou de l'lphant, jusqu'
l'extrmit de sa trompe, et qui ne s'effrayaient nullement des
jets de vapeur. Il y en avait sur les toits arrondis de nos
pagodes, les uns accroupis, les autres debout, ceux-ci arcbouts
sur leurs pattes, ceux-l pendus par la queue, mme sous la
vrandah des balcons, Mais Steam-House se maintenait dans sa ligne
de flottaison, grce  l'heureuse disposition de ses botes  air,
et il n'y avait rien  redouter de cet excs de poids.

Le capitaine Hod et Fox taient merveills,--le brosseur
surtout. Pour un peu, il et fait les honneurs de Steam-House 
cette troupe grimaante et sans gne. Il parlait  ces Langours,
il leur serrait la main, il les saluait du chapeau. Il aurait
volontiers puis toutes les sucreries de l'office, si monsieur
Parazard, formalis de se trouver dans une socit pareille, n'y
et mis bon ordre.

Cependant, le Gant d'Acier travaillait rudement de ses quatre
pattes, qui battaient l'eau et fonctionnaient comme de larges
pagaies. Tout en drivant, il suivait la ligne oblique par
laquelle nous devions gagner le point d'atterrissement.

Une demi-heure aprs, il l'avait atteint; mais,  peine eut-il
accost la rive, que toute la troupe de ces clowns quadrumanes
sauta sur la berge et disparut avec force gambades.

Ils auraient bien pu dire merci! s'cria Fox, mcontent du
sans-faon de ces compagnons de passage.

Un clat de rire lui rpondit. C'tait tout ce que mritait
l'observation du brosseur.


CHAPITRE VIII
Hod contre Banks.

La Betwa tait franchie. Cent kilomtres nous sparaient dj de
la station d'Etawah.

Quatre jours s'coulrent sans incidents,--pas mme des
incidents de chasse. Les fauves taient peu nombreux dans cette
partie du royaume de Scindia.

Dcidment, rptait le capitaine Hod, non sans un certain dpit,
j'arriverai  Bombay sans avoir tu mon cinquantime!

Klagani nous guidait avec une merveilleuse sagacit  travers
cette portion la moins peuple du territoire dont il connaissait
bien la topographie, et, le 29 septembre, le train commenait 
monter le revers septentrional des Vindhyas, afin d'aller prendre
passage au col de Sirgour.

Jusqu'ici notre traverse du Bundelkund s'tait effectue sans
encombre. Ce pays, cependant, est l'un des plus suspects de
l'Inde. Les criminels y cherchent volontiers refuge. Les coureurs
de grands chemins n'y manquent pas. C'est l que les Dacoits se
livrent plus particulirement  leur double mtier d'empoisonneurs
et de voleurs. Il est donc prudent de se garder trs srieusement,
lorsqu'on traverse ce territoire.

La partie la plus mauvaise du Bundelkund est prcisment cette
rgion montagneuse des Vindhyas, dans laquelle Steam-House allait
pntrer. Le parcours n'tait pas long,--cent kilomtres au
plus,--jusqu' Jubbulpore, la station la plus rapproche du
railway de Bombay  Allahabad. Mais, de marcher aussi rapidement,
aussi aisment que nous l'avions fait  travers les plaines du
Scindia, il n'y fallait pas compter. Pentes assez raides, routes
insuffisamment tablies, sol rocailleux, tournants brusques,
troitesse de certaines portions des chemins, tout devait
concourir  rduire la moyenne de notre vitesse. Banks ne pensait
pas obtenir plus de quinze  vingt kilomtres dans les dix heures
dont se composaient nos journes de marche. J'ajoute que, jour et
nuit, on prendrait soin de surveiller l'abord des routes et des
campements avec une extrme vigilance.

Klagani avait t le premier  nous donner ces conseils. Ce n'est
pas que nous ne fussions en force et bien arms. Notre petite
troupe, avec ses deux maisons et cette tourelle,--vritable
casemate que le Gant d'Acier portait sur son dos,--offrait une
certaine surface de rsistance, pour employer une expression 
la mode. Des maraudeurs, Dacoits ou autres, ft-ce mme des Thugs,
--s'il en restait encore dans cette portion sauvage du
Bundelkund,--eussent hsit, sans doute,  nous assaillir.
Enfin, la prudence n'est jamais un mal, et mieux valait tre prts
 toute ventualit.

Pendant les premires heures de cette journe, le col de Sirgour
fut atteint, et le train s'y engagea sans trop de peine. Par
instants, en remontant des dfils un peu ardus, il fallut forcer
de vapeur; mais le Gant d'Acier, sous la main de Storr, dployait
instantanment la puissance ncessaire, et, plusieurs fois,
certaines rampes de douze  quinze centimtres par mtre furent
franchies.

Quant aux erreurs d'itinraire, il ne semblait pas qu'elles
fussent  craindre. Klagani connaissait parfaitement ces
sinueuses passes de la rgion des Vindhyas, et plus
particulirement ce col de Sirgour. Aussi n'hsitait-il jamais,
mme lorsque plusieurs routes venaient s'amorcer  quelque
carrefour perdu dans les hautes roches, au fond de gorges
resserres au milieu de ces paisses forts d'arbres alpestres qui
limitaient  deux ou trois centaines de pas la porte du regard.
S'il nous quittait parfois, s'il allait en avant, tantt seul,
tantt accompagn de Banks, de moi ou de tout autre de nos
compagnons, c'tait pour reconnatre, non la route, mais son tat
de viabilit.

En effet, les pluies, pendant l'humide saison qui venait  peine
de finir, n'taient pas sans avoir dtrior les chausses, ravin
le sol,--circonstances dont il convenait de tenir compte, avant
de s'engager sur des chemins o le recul n'et pas t facile.

Au simple point de vue de la locomotion, on allait donc aussi bien
que possible. La pluie avait absolument cess. Le ciel,  demi
voil par de lgres brumes qui tamisaient les rayons solaires, ne
contenait aucune menace de ces orages dont on redoute
particulirement la violence dans la rgion centrale de la
pninsule. La chaleur, sans tre intense, ne laissait pas de nous
prouver un peu pendant quelques heures du jour; mais, en somme,
la temprature se tenait  un degr moyen, trs supportable pour
des voyageurs parfaitement clos et couverts. Le menu gibier ne
manquait pas, et nos chasseurs pourvoyaient aux besoins de la
table, sans s'carter de Steam-House plus qu'il ne convenait.

Seul, le capitaine Hod,--Fox aussi, sans doute,--pouvaient
regretter l'absence de ces fauves, qui abondaient dans le
Tarryani. Mais devaient-ils s'attendre  rencontrer des lions, des
tigres, des panthres, l o les ruminants, ncessaires  leur
nourriture, faisaient dfaut?

Cependant, si ces carnassiers manquaient  la faune des Vindhyas,
l'occasion se prsenta pour nous de faire plus amplement
connaissance avec les lphants de l'Inde,--je veux dire les
lphants sauvages, dont nous n'avions aperu jusqu'ici que de
rares chantillons.

Ce fut dans la journe du 30 septembre, vers midi, qu'un couple de
ces superbes animaux fut signal  l'avant du train.  notre
approch, ils se jetrent sur les cts de la route, afin de
laisser passer cet quipage nouveau pour eux, qui les effrayait
sans doute.

Les tuer sans ncessit, par pure satisfaction de chasseur,  quoi
bon? Le capitaine Hod n'y songea mme pas. Il se contenta
d'admirer ces magnifiques btes, en pleine libert, parcourant ces
gorges dsertes, o ruisseaux, torrents et pturages devaient
suffire  tous leurs besoins.

Une belle occasion, dit-il, qu'aurait l notre ami Van Guitt de
nous faire un cours de zoologie pratique!

On sait que l'Inde est, par excellence, le pays des lphants. Ces
pachydermes appartiennent tous  une mme espce, qui est un peu
infrieure  celle des lphants d'Afrique,--aussi bien ceux qui
parcourent les diffrentes provinces de la pninsule, que ceux
dont on va rechercher les traces dans la Birmanie, dans le royaume
de Siam et jusque dans tous les territoires situs  l'est du
golfe de Bengale.

Comment les prend-on? Le plus ordinairement, dans un kiddah,
enceinte entoure de palissades. Lorsqu'il s'agit de capturer un
troupeau tout entier, les chasseurs, au nombre de trois  quatre
cents, sous la conduite spciale d'un djamadar ou sergent
indigne, les repoussent peu  peu dans le kiddah, les y
enferment, les sparent les uns des autres avec l'aide d'lphants
domestiques, dresss ad hoc, les entravent aux pieds de derrire,
et la capture est opre.

Mais cette mthode, qui exige du temps et un certain dploiement
de forces, est le plus souvent inefficace, lorsqu'on veut
s'emparer des gros mles. Ceux-l, en effet, sont des animaux plus
malins, assez intelligents pour forcer le cercle des rabatteurs,
et ils savent viter leur emprisonnement dans le kiddah. Aussi,
des femelles apprivoises sont-elles charges de suivre ces mles
pendant quelques jours. Elles portent sur leur dos leurs mahouts,
envelopps dans des couvertures de couleur sombre, et, lorsque les
lphants, qui ne se doutent de rien, se livrent tranquillement
aux douceurs du sommeil, ils sont saisis, enchans, entrans,
sans mme avoir eu le temps de se reconnatre.

Autrefois,--j'ai dj eu occasion de le dire,--on capturait
les lphants au moyen de fosses, creuses sur leurs pistes, et
profondes d'une quinzaine de pieds; mais, dans sa chute, l'animal
se blessait, ou se tuait, et l'on a presque gnralement renonc 
ce moyen barbare.

Enfin, le lasso est encore employ dans le Bengale et dans le
Npaul. C'est une vraie chasse, avec d'intressantes pripties.
Des lphants, bien dresss, sont monts par trois hommes. Sur
leur cou, un mahout, qui les dirige; sur leur arrire-train, un
aiguillonneur, qui les stimule du maillet ou du croc; sur leur
dos, l'Indou, qui est charg de lancer le lasso, muni de son noeud
coulant. Ainsi quips, ces pachydermes poursuivent l'lphant
sauvage, pendant des heures quelquefois, au milieu des plaines, 
travers les forts, souvent pour le plus grand dommage de ceux qui
les montent, et, finalement, la bte, une fois lasse, tombe
lourdement sur le sol,  la merci des chasseurs.

Avec ces diverses mthodes, il se prend annuellement dans l'Inde
un grand nombre d'lphants. Ce n'est pas une mauvaise
spculation. On vend jusqu' sept mille francs une femelle, vingt
mille un mle, et mme cinquante mille francs, lorsqu'il est pur
sang.

Sont-ils donc rellement utiles, ces animaux, qu'on les paye de
tels prix? Oui, et,  condition de les nourrir convenablement,--
soit six  sept cents livres de fourrage vert par dix-huit
heures, c'est--dire  peu prs ce qu'ils peuvent porter en poids
pour une tape moyenne, on en obtient de rels services: transport
de soldats et d'approvisionnements militaires, transport de
l'artillerie dans les pays montagneux ou dans les jungles
inaccessibles aux chevaux, travaux de force pour le compte des
particuliers qui les emploient comme btes de trait. Ces gants,
puissants et dociles, facilement et rapidement dressables, par
suite d'un instinct spcial qui les porte  l'obissance, sont
d'un emploi gnral dans les diverses provinces de l'Idoustan. Or,
comme ils ne multiplient pas  l'tat de domesticit, il faut les
chasser sans cesse pour suffire aux demandes de la pninsule et de
l'tranger.

Aussi les poursuit-on, les traque-t-on, les prend-on par les
moyens susdits. Et cependant, malgr la consommation qui s'en
fait, leur nombre ne parat pas diminuer; il en reste en quantits
considrables sur les divers territoires de l'Inde.

Et, j'ajoute, il en reste trop, ainsi qu'on va bien le voir.

Les deux lphants s'taient rangs, comme je l'ai dit, de manire
 laisser passer notre train; mais, aprs lui, ils avaient repris
leur marche, un moment interrompue. Presque aussitt, d'autres
lphants apparaissaient en arrire, et, pressant le pas,
rejoignaient le couple que nous venions de dpasser. Un quart
d'heure plus tard, on en pouvait compter une douzaine. Ils
observaient Steam-House, ils nous suivaient, se tenant  une
distance de cinquante mtres au plus. Ils ne paraissaient point
dsireux de nous rattraper; de nous abandonner, pas davantage. Or,
cela leur tait d'autant plus facile, que, sur ces rampes qui
contournaient les principales croupes des Vindhyas, le Gant
d'Acier ne pouvait acclrer son pas.

Un lphant, d'ailleurs, sait se mouvoir avec une vitesse plus
considrable qu'on n'est tent de le croire,--vitesse qui,
suivant M. Sanderson, trs comptent en cette matire, dpasse
quelquefois vingt-cinq kilomtres  l'heure.  ceux qui taient
l, rien de plus ais, consquemment, soit de nous atteindre, soit
de nous devancer.

Mais il ne paraissait pas que ce ft leur intention,--en ce
moment du moins. Se runir en plus grand nombre, c'est ce qu'ils
voulaient sans doute. En effet,  certains cris, lancs comme un
appel par leur vaste gosier, rpondaient des cris de retardataires
qui suivaient le mme chemin.

Vers une heure aprs-midi, une trentaine d'lphants, masss sur
la route, marchaient  notre suite. C'tait maintenant toute une
bande. Rien ne prouvait que leur nombre ne s'accrotrait pas
encore. Si un troupeau de ces pachydermes se compose ordinairement
de trente  quarante individus, qui forment une famille de parents
plus ou moins rapprochs, il n'est pas rare de rencontrer des
agglomrations d'une centaine de ces animaux, et les voyageurs ne
sauraient envisager sans une certaine inquitude cette
ventualit.

Le colonel Munro, Banks, Hod, le sergent, Klagani, moi, nous
avions pris place sous la vrandah de la seconde voiture, et nous
observions ce qui se passait  l'arrire.

Leur nombre augmente encore, dit Banks, et il s'accrotra sans
doute de tous les lphants disperss sur le territoire!

--Cependant, fis-je observer, ils ne peuvent s'entendre au del
d'une distance assez restreinte.

--Non, rpondit l'ingnieur, mais ils se sentent, et telle est la
finesse de leur odorat, que des lphants domestiques
reconnaissent la prsence d'lphants sauvages, mme  trois ou
quatre milles.

--C'est une vritable migration, dit alors le colonel Munro.
Voyez! Il y a l, derrire notre train, tout un troupeau, spar
par groupes de dix  douze lphants, et ces groupes viennent
prendre part au mouvement gnral. Il faudra presser notre marche,
Banks.

--Le Gant d'Acier fait ce qu'il peut, Munro, rpondit
l'ingnieur. Nous sommes  cinq atmosphres de pression, il y a du
tirage, et la route est trs raide!

--Mais  quoi bon se presser? s'cria le capitaine Hod, dont ces
incidents ne manquaient jamais d'exciter la bonne humeur.
Laissons-les nous accompagner, ces aimables btes! C'est un
cortge digne de notre train! Le pays tait dsert, il ne l'est
plus, et voil que nous marchons escorts comme des rajahs en
voyage!

--Les laisser faire, rpondit Banks, il le faut bien! Je ne vois
pas, d'ailleurs, comment nous pourrions les empcher de nous
suivre!

--Mais que craignez-vous? demanda le capitaine Hod. Vous ne
l'ignorez pas, un troupeau est toujours moins redoutable qu'un
lphant solitaire! Ces animaux-l sont excellents!... Des
moutons, de grands moutons  trompe, voil tout!

--Bon! Hod qui s'enthousiasme dj! dit le colonel Munro. Je veux
bien convenir que, si ce troupeau reste en arrire et conserve sa
distance, nous n'avons rien  redouter; mais s'il lui prend
fantaisie de vouloir nous dpasser sur cette troite route, il en
pourrait rsulter plus d'un dommage pour Steam-House!

--Sans compter, ajoutai-je, que lorsqu'ils se trouveront, pour la
premire fois, face  face avec notre Gant d'Acier, je ne sais
trop quel accueil ils lui feront!

--Ils le salueront, mille diables! s'cria le capitaine Hod. Ils
le salueront comme l'ont salu les lphants du prince Gourou
Singh!

--Ceux-l taient des lphants apprivoiss, fit observer, non
sans raison, le sergent Mac Neil.

--Eh bien, riposta le capitaine Hod, ceux-ci s'apprivoiseront, ou
plutt, devant notre gant, ils seront frapps d'un tonnement qui
se changera en respect!

On voit que notre ami n'avait rien perdu de son enthousiasme pour
l'lphant artificiel, ce chef-d'oeuvre de la cration mcanique,
cr par la main d'un ingnieur anglais!

D'ailleurs, ajouta-t-il, ces proboscidiens,--il tenait
vritablement  ce mot,--ces proboscidiens sont trs
intelligents, ils raisonnent, ils jugent, ils comparent, ils
associent leurs ides, ils font preuve d'une intelligence quasi
humaine!

--Cela est contestable, rpondit Banks.

--Comment, contestable! s'cria le capitaine Hod. Mais il ne
faudrait pas avoir vcu aux Indes pour parler ainsi! Est-ce qu'on
ne les emploie pas, ces dignes animaux,  tous les usages
domestiques? Y a-t-il un serviteur  deux pieds sans plumes qui
puisse les galer? Dans la maison de son matre, l'lphant n'est-il
pas prt  tous les bons offices? Ne savez-vous donc pas,
Maucler, ce qu'en disent les auteurs qui l'ont le mieux connu? 
les en croire, l'lphant est prvenant pour ceux qu'il aime, il
les dcharge de leurs fardeaux, il va cueillir pour eux des fleurs
ou des fruits, il qute pour la communaut comme le font les
lphants de la clbre pagode de Willenoor, prs de Pondichry,
il paye dans les bazars les cannes  sucre, les bananes ou les
mangues qu'il achte pour son propre compte, il protge dans le
Sunderbund les troupeaux et l'habitation de son matre contre les
fauves, il pompe l'eau des citernes, il promne les enfants qu'on
lui confie avec plus de soin que la meilleure des bonnes de toute
l'Angleterre! Et humain, reconnaissant, car sa mmoire est
prodigieuse, il n'oublie pas plus les bienfaits que les
injustices! Tenez, mes amis,  ces gants de l'humanit,--oui,
je dis de l'humanit,--on ne ferait pas craser un inoffensif
insecte! Un de mes amis,--ce sont l des traits qu'on ne peut
oublier,--a vu placer une petite bte  bon Dieu sur une pierre,
et ordonner  un lphant domestique de l'craser! En bien,
l'excellent pachyderme levait sa patte toutes les fois qu'il
passait au-dessus de la pierre, et ni ordres ni coups ne
l'auraient dtermin  la poser sur l'insecte! Bien au contraire,
si on lui commandait de l'apporter, il le prenait dlicatement
avec cette sorte de main merveilleuse qu'il a au bout de sa
trompe, et il lui donnait la libert! Direz-vous, maintenant,
Banks, que l'lphant n'est pas bon, gnreux, suprieur  tous
les autres animaux, mme au singe, mme au chien, et ne faut-il
pas reconnatre que les Indous ont raison, lorsqu'ils lui
accordent presque autant d'intelligence qu' l'homme!

Et le capitaine Hod, pour terminer sa tirade, ne trouva rien de
mieux que d'ter son chapeau pour saluer le redoutable troupeau,
qui nous suivait  pas compts. Bien parl, capitaine Hod!
rpondit le colonel Munro en souriant. Les lphants ont en vous
un chaud dfenseur!

--Mais n'ai-je pas absolument raison, mon colonel? demanda le
capitaine Hod.

--Il est possible que le capitaine Hod ait raison, rpondit
Banks, mais je crois que j'aurai raison avec Sanderson, un
chasseur d'lphants, pass matre en tout ce qui les concerne.

--Et que dit-il donc, votre Sanderson? s'cria le capitaine d'un
ton assez ddaigneux.

--Il prtend que l'lphant n'a qu'une moyenne d'intelligence
trs ordinaire, que les actes les plus tonnants qu'on voie ces
animaux accomplir ne rsultent que d'une obissance assez servile
aux ordres que leur donnent plus ou moins secrtement leurs
cornacs!

--Par exemple! riposta le capitaine Hod, qui s'chauffait.

--Aussi remarque-t-il, reprit Banks, que les Indous n'ont jamais
choisi l'lphant comme un symbole d'intelligence, pour leurs
sculptures ou leurs dessins sacrs, et qu'ils ont accord la
prfrence au renard, au corbeau et au singe!

--Je proteste! s'cria le capitaine Hod, dont le bras, en
gesticulant, prenait le mouvement ondulatoire d'une trompe.

--Protestez, mon capitaine, mais coutez! reprit Banks. Sanderson
ajoute que ce qui distingue plus particulirement l'lphant,
c'est qu'il a au plus haut degr la bosse de l'obissance, et cela
doit faire une jolie protubrance sur son crne! Il observe aussi
que l'lphant se laisse prendre  des piges enfantins,--c'est
le mot,--tels que les fosses recouvertes de branchages, et qu'il
ne fait aucun effort pour en sortir! Il remarque qu'il se laisse
traquer dans des enclos o il serait impossible de pousser
d'autres animaux sauvages! Enfin, il constate que les lphants
captifs, qui parviennent  se sauver, se font reprendre avec une
facilit qui n'est pas  l'honneur de leur bon sens! L'exprience
ne leur apprend pas mme  tre prudents!

--Pauvres btes! riposta le capitaine Hod d'un ton comique, comme
cet ingnieur vous arrange!

--J'ajoute enfin, et c'est un dernier argument en faveur de ma
thse, rpondit Banks, que les lphants rsistent souvent 
toutes les tentatives de domestication, faute d'une intelligence
suffisante, et il est souvent bien difficile de les rduire,
surtout lorsqu'ils sont jeunes, ou lorsqu'ils appartiennent au
sexe faible!

--C'est une ressemblance de plus avec les tres humains! rpondit
le capitaine Hod. Est-ce que les hommes ne sont pas plus faciles 
mener que les enfants et les femmes?

--Mon capitaine, rpondit Banks, nous sommes tous les deux trop
clibataires pour tre comptents en cette matire-l!

--Bien rpondu!

--Pour conclure, ajouta Banks, je dis qu'il ne faut pas se fier 
la bont surfaite de l'lphant, qu'il serait impossible de
rsister  une troupe de ces gants, si quelque cause les rendait
furieux, et j'aimerais autant que ceux qui nous escortent en ce
moment eussent affaire au nord, puisque nous allons au sud!

--D'autant plus, Banks, rpondit le colonel Munro, que, pendant
que vous discutez, Hod et toi, leur nombre s'accrot dans une
proportion inquitante!


CHAPITRE IX
Cent contre un.

Sir Edward Munro ne se trompait pas. Une masse de cinquante 
soixante lphants marchait maintenant derrire notre train. Ils
allaient en rangs presss, et dj les premiers s'taient assez
rapprochs de Steam-House,-- moins de dix mtres,--pour qu'il
ft possible de les observer minutieusement.

En tte marchait alors l'un des plus grands du groupe, quoique sa
taille, mesure verticalement  l'paule, ne dpasst certainement
pas trois mtres. Ainsi que je l'ai dit, c'est une taille
infrieure  celle des lphants d'Afrique, dont quelques-uns
atteignent quatre mtres. Ses dfenses, galement moins longues
que celles de son congnre africain, n'avaient pas plus d'un
mtre cinquante  la courbure extrieure, sur quarante  leur
sortie du pivot osseux qui sert de base. Si l'on rencontre  l'le
de Ceylan un certain nombre de ces animaux, qui sont privs de ces
appendices, arme formidable dont ils se servent avec adresse, ces
mucknas,--c'est le nom qu'on leur donne,--sont assez rares
sur les territoires proprement dits de l'Indoustan.

En arrire de cet lphant venaient plusieurs femelles, qui sont
les vritables directrices de la caravane. Sans la prsence de
Steam-House, elles auraient form l'avant-garde, et ce mle ft
certainement rest en arrire dans les rangs de ses compagnons. En
effet, les mles n'entendent rien  la conduite du troupeau. Ils
n'ont point la charge de leurs petits; ils ne peuvent savoir quand
il est ncessaire de faire halte pour les besoins de ces bbs,
ni quelles sortes de campements leur conviennent. Ce sont donc les
femelles qui, moralement, portent les dfenses, dans le mnage,
et dirigent les grandes migrations.

Maintenant,  la question de savoir pourquoi s'en allait ainsi
toute cette troupe, si le besoin de quitter des pturages puiss,
la ncessit de fuir la piqre de certaines mouches trs
pernicieuses, ou peut-tre l'envie de suivre notre singulier
quipage, la poussait  travers les dfils des Vindhyas, il et
t difficile de rpondre. Le pays tait assez dcouvert, et,
conformment  leur habitude, lorsqu'ils ne sont plus dans les
rgions boises, ces lphants voyageaient en plein jour.
S'arrteraient-ils, la nuit venue, comme nous serions obligs de
le faire nous-mmes? nous le verrions bien.

Capitaine Hod, demandai-je  notre ami, voici cette arrire-garde
d'lphants qui s'augmente! Persistez-vous  ne rien craindre?...

--Peuh! fit le capitaine Hod. Pourquoi ces btes-l nous
voudraient-elles du mal? Ce ne sont pas les tigres, n'est-ce pas,
Fox?

--Pas mme des panthres! rpondit le brosseur, qui
naturellement s'associait aux ides de son matre. Mais,  cette
rponse, je vis Klagani hocher la tte en signe de
dsapprobation. videmment, il ne partageait pas la parfaite
quitude des deux chasseurs.

Vous ne paraissez pas rassur, Klagani, lui dit Banks, qui le
regardait au mme moment.

--Ne peut-on presser un peu la marche du train? se contenta de
rpondre l'Indou.

--C'est assez difficile, rpliqua l'ingnieur. Nous allons,
cependant, essayer.

Et Banks, quittant la vrandah de l'arrire, regagna la tourelle
dans laquelle se tenait Storr. Presque aussitt, les hennissements
du Gant d'Acier devinrent plus prcipits, et la vitesse du train
s'acclra.

C'tait peu, car la route tait dure. Mais et-on doubl la marche
du train, l'tat des choses ne se ft aucunement modifi. Le
troupeau d'lphants aurait ht son pas, voil tout. C'est mme
ce qu'il fit, et la distance qui le sparait de Steam-House ne
diminua pas.

Plusieurs heures se passrent ainsi, sans modification importante.
Aprs le dner, nous revnmes prendre place sous la vrandah de la
seconde voiture.

En ce moment, la route prsentait en arrire une direction
rectiligne de deux milles au moins. La porte du regard n'tait
donc plus limite par de brusques tournants.

Quelle fut notre trs srieuse inquitude, en voyant que le nombre
des lphants s'tait encore accru depuis une heure! On ne pouvait
en compter moins d'une centaine.

Ces animaux marchaient alors en file double ou triple, suivant la
largeur du chemin, silencieusement, du mme pas, pour ainsi dire,
les uns la trompe releve, les autres les dfenses en l'air.
C'tait comme le moutonnement d'une mer, que soulvent de grandes
lames de fond. Rien ne dferlait encore, pour continuer la
mtaphore; mais si une tempte dchanait cette masse mouvante, 
quels dangers ne serions-nous pas exposs?

Cependant, la nuit venait peu  peu,--une nuit  laquelle
allaient manquer la lumire de la lune et la lueur des toiles.
Une sorte de brume courait dans les hautes zones du ciel.

Ainsi que l'avait dit Banks, lorsque cette nuit serait profonde,
on ne pourrait s'obstiner  suivre ces routes difficiles, il
faudrait bien s'arrter. L'ingnieur rsolut donc de faire halte,
ds qu'un large vasement de la valle, ou quelque fond dans une
gorge moins troite, pourrait permettre au menaant troupeau de
passer sur les flancs du train et de continuer sa migration vers
le sud.

Mais le ferait-il, ce troupeau, et ne camperait-il pas plutt sur
le lieu o nous camperions nous-mmes?

C'tait la grosse question.

Il fut, d'ailleurs, visible qu'avec la tombe de la nuit, les
lphants manifestaient quelque apprhension, dont nous n'avions
observ aucun symptme pendant le jour. Une sorte de mugissement,
puissant mais sourd, s'chappa de leurs vastes poumons.  ce
brouhaha inquitant succda un autre bruit d'une nature
particulire.

Quel est donc ce bruit? demanda le colonel Munro.

--C'est le son que produisent ces animaux, rpondit Klagani,
lorsque quelque ennemi se trouve en leur prsence!

--Et c'est nous, ce ne peut tre que nous qu'ils considrent
comme tels? demanda Banks.

--Je le crains! rpondit l'Indou. Ce bruit ressemblait alors 
un tonnerre lointain. Il rappelait celui que l'on produit dans les
coulisses d'un thtre par la vibration d'une tle suspendue. En
frottant l'extrmit de leur trompe sur le sol, les lphants
chassaient d'normes bouffes d'air, emmagasin par une aspiration
prolonge. De l cette sonorit puissante et profonde qui vous
serrait le coeur comme un roulement de foudre.

Il tait alors neuf heures du soir.

En cet endroit, une sorte de petite plaine, presque circulaire,
large d'un demi-mille, servait de dbouch  la route qui
conduisait au lac Puturia, prs duquel Klagani avait eu la pense
d'asseoir notre campement. Mais ce lac se trouvait encore  quinze
kilomtres, et il fallait renoncer  l'atteindre avant la nuit.

Banks donna donc le signal d'arrt. Le Gant d'Acier demeura
stationnaire, mais on ne le dtela pas. Les feux ne furent pas
mme repousss au fond du foyer. Storr reut l'ordre de se tenir
toujours en pression, afin que le train restt en tat de partir
au premier signal. Il fallait tre prt  toute ventualit.

Le colonel Munro se retira dans sa cabine. Quant  Banks et au
capitaine Hod, ils ne voulurent pas se coucher, et je prfrai
demeurer avec eux. Tout le personnel, d'ailleurs, tait sur pied.
Mais que pourrions-nous faire, s'il prenait fantaisie aux
lphants de se jeter sur Steam-House?

Pendant la premire heure de veille, un sourd murmure continua 
se propager autour du campement. videmment, ces grandes masses se
dployaient sur la petite plaine. Allaient-elles donc la traverser
et poursuivre leur route au sud?

C'est possible, aprs tout, dit Banks.

--C'est mme probable, ajouta le capitaine Hod, dont l'optimisme
ne bronchait pas. Vers onze heures environ, le bruit diminua peu 
peu, et, dix minutes aprs, il avait totalement cess.

La nuit, alors, tait parfaitement calme. Le moindre son tranger
ft arriv jusqu' notre oreille. On n'entendait rien, si ce n'est
le sourd ronflement du Gant d'Acier dans l'ombre. On ne voyait
rien, si ce n'est cette gerbe d'tincelles qui s'chappait parfois
de sa trompe.

Eh bien, dit le capitaine Hod, avais-je raison? Ils sont partis,
ces braves lphants!

--Bon voyage! rpliquai-je.

--Partis! rpondit Banks, en hochant la tte. C'est ce que nous
allons savoir! Puis, appelant le mcanicien: Storr, dit-il, les
fanaux.

-- l'instant, monsieur Banks! Vingt secondes aprs, deux
faisceaux lectriques jaillissaient des yeux du Gant d'Acier, et,
par un mcanisme automatique, ils se promenaient  tous les points
de l'horizon. Les lphants taient l, en grand cercle, autour de
Steam-House, immobiles, comme endormis, dormant peut-tre. Ces
feux, qui clairaient confusment leurs masses profondes,
semblaient les animer d'une vie surnaturelle. Par une simple
illusion d'optique, ceux de ces monstres sur lesquels se
plaquaient de violents mnisques de lumire, prenaient alors des
proportions gigantesques, dignes de rivaliser avec celles du Gant
d'Acier. Frapps de ces vives projections, ils se relevaient
soudain, comme s'ils eussent t touchs par un aiguillon de feu.
Leur trompe pointait en avant, leurs dfenses se redressaient. On
et dit qu'ils allaient s'lancer  l'assaut du train. Des
grognements rauques s'chappaient de leur vaste mchoire. Bientt,
mme, cette subite fureur se communiqua  tous, et il s'leva
autour de notre campement un assourdissant concert, comme si cent
clairons eussent  la fois sonn quelque retentissant appel.

teins! cria Banks.

Le courant lectrique fut subitement interrompu, et le sabbat
cessa presque instantanment.

Ils sont l, camps en cercle, dit l'ingnieur et ils seront
encore l au lever du jour!

--Hum! fit le capitaine Hod, dont la confiance me parut quelque
peu branle. Quel parti prendre? Klagani fut consult. Il ne
cacha point l'inquitude qu'il prouvait. Pouvait-on songer 
quitter le campement, au milieu de cette nuit obscure? C'tait
impossible.  quoi cela et-il servi, d'ailleurs? La troupe
d'lphants nous aurait certainement suivis, et les difficults
eussent t plus grandes que pendant le jour. Il fut donc convenu
que le dpart ne s'effectuerait qu' la premire aube. On
marcherait avec toute la prudence et toute la clrit possibles,
mais sans effaroucher ce redoutable cortge. Et si ces animaux
s'enttent  nous escorter? demandai-je.

--Nous essayerons de gagner quelque endroit o Steam-House puisse
se mettre hors de leurs atteintes, rpondit Banks.

--Trouverons-nous cet endroit, avant notre sortie des Vindhyas?
dit le capitaine Hod.

--Il en est un, rpondit l'Indou.

--Lequel? demanda Banks.

--Le lac Puturia.

-- quelle distance est-il?

-- neuf milles environ.

--Mais les lphants nagent, rpondit Banks, et mieux peut-tre
qu'aucun autre quadrupde! On en a vu se soutenir  la surface de
l'eau pendant plus d'une demi-journe! Or, n'est-il pas  craindre
qu'ils ne nous suivent sur le lac Puturia, et que la situation de
Steam-House n'en soit encore plus compromise?

--Je ne vois pas d'autre moyen de se soustraire  leur attaque!
dit l'Indou.

--Nous le tenterons donc! rpondit l'ingnieur. C'tait, en
effet, le seul parti  prendre. Peut-tre les lphants
n'oseraient-ils pas s'aventurer  la nage dans ces conditions, et
peut-tre aussi pourrions-nous les gagner de vitesse! On attendit
impatiemment le jour. Il ne tarda pas  paratre. Aucune
dmonstration hostile n'avait t faite pendant le reste de la
nuit; mais, au lever du soleil, pas un lphant n'avait boug, et
Steam-House tait entoure de toutes parts. Il se fit alors un
remuement gnral sur le lieu de halte. On et dit que les
lphants obissaient  un mot d'ordre. Ils secourent leur
trompe, frottrent leurs dfenses contre le sol, firent leur
toilette en s'aspergeant d'eau frache, achevrent de brouter a
et l quelques poignes d'une herbe paisse, dont ce pturage
tait amplement fourni, et, finalement, ils se rapprochrent de
Steam-House au point qu'on aurait pu les atteindre  coups de
piques  travers les fentres.

Banks, cependant, nous fit l'expresse recommandation de ne point
les provoquer. L'important tait de ne donner aucun prtexte  une
agression soudaine.

Cependant, quelques-uns de ces lphants serraient de plus prs
notre Gant d'Acier. videmment ils tenaient  reconnatre ce
qu'tait cet norme animal, immobile alors. Le considraient-ils
comme un de leurs congnres? Souponnaient-ils qu'il y et en lui
une merveilleuse puissance? La veille, ils n'avaient point eu
l'occasion de le voir  l'oeuvre, puisque leurs premiers rangs
s'taient toujours tenus  une certaine distance sur l'arrire du
train.

Mais que feraient-ils, quand ils l'entendraient hennir, lorsque sa
trompe lancerait des torrents de vapeur, quand ils le verraient
lever et abaisser ses larges pattes articules, se mettre en
marche, traner les deux chars roulants  sa suite?

Le colonel Munro, le capitaine Hod, Klagani et moi, nous avions
pris place  l'avant du train. Le sergent Mac Neil et ses
compagnons se tenaient  l'arrire.

Klouth tait devant le foyer de sa chaudire, qu'il continuait 
charger de combustible, bien que la pression de la vapeur et dj
atteint cinq atmosphres.

Banks, dans la tourelle, prs de Storr, appuyait sa main sur le
rgulateur.

Le moment de partir tait venu. Sur un signe de Banks, le
mcanicien pressa le levier du timbre, et un violent coup de
sifflet se fit entendre.

Les lphants dressrent l'oreille; puis, reculant un peu, ils
laissrent la route libre sur un espace de quelques pas.

Le fluide fut introduit dans les cylindres, un jet de vapeur
jaillit de la trompe, les roues de la machine, mises en mouvement,
actionnrent les pattes du Gant d'Acier, et le train s'branla
tout d'une pice.

Aucun de mes compagnons ne me contredira, si j'affirme qu'il y eut
tout d'abord un vif mouvement de surprise chez les animaux qui se
pressaient aux premiers rangs. Entre eux s'ouvrit un plus large
passage, et la route parut tre assez dgage pour permettre
d'imprimer  Steam-House une vitesse qui et gal celle d'un
cheval au petit trot.

Mais, aussitt, toute la masse proboscidienne,--une expression
du capitaine Hod,--de se mouvoir en avant, en arrire. Les
premiers groupes prirent la tte du cortge, les derniers
suivirent le train. Tous paraissaient bien dcids  ne point
l'abandonner.

En mme temps, sur les cts de la route, plus large en cet
endroit, d'autres lphants nous accompagnrent, comme des
cavaliers aux portires d'un carrosse. Mles et femelles taient
mlangs. Il y en avait de toutes tailles, de tout ge, des
adultes de vingt-cinq ans, des hommes faits de soixante, de
vieux pachydermes plus que centenaires, des bbs prs de leurs
mres, qui, les lvres appliques  leurs mamelles, et non leur
trompe,--comme on l'a cru quelquefois,--les ttaient en
marchant. Toute cette troupe gardait un certain ordre, ne se
pressait pas plus qu'il ne fallait, rglait son pas sur celui du
Gant d'Acier.

Qu'ils nous escortent ainsi jusqu'au lac, dit le colonel Munro,
j'y consens...

--Oui, rpondit Klagani, mais qu'arrivera-t-il, lorsque la route
redeviendra plus troite? L tait le danger.

Aucun incident ne se produisit pendant les trois heures qui furent
employes  franchir douze kilomtres sur les quinze que mesurait
la distance du campement au lac Puturia. Deux ou trois fois
seulement, quelques lphants s'taient ports en travers de la
route, comme si leur intention et t de la barrer; mais le Gant
d'Acier, ses dfenses pointes horizontalement, marcha sur eux,
leur cracha sa vapeur  la face, et ils s'cartrent pour lui
livrer passage.

 dix heures du matin, quatre  cinq kilomtres restaient  faire
pour atteindre le lac. L,--on l'esprait du moins,--nous
serions relativement en sret.

Il va sans dire que, si les dmonstrations hostiles de l'norme
troupeau ne s'accentuaient pas avant notre arrive au lac, Banks
comptait laisser le Puturia dans l'ouest, sans s'y arrter, de
manire  sortir le lendemain de la rgion des Vindhyas. De l 
la station de Jubbulpore, ce ne serait plus qu'une question de
quelques heures.

J'ajouterai ici que le pays tait non seulement trs sauvage, mais
absolument dsert. Pas un village, pas une ferme,--ce que
motivait l'insuffisance des pturages,--pas une caravane, pas
mme un voyageur. Depuis notre entre dans cette partie
montagneuse du Bundelkund, nous n'avions rencontr me qui vive.

Vers onze heures, la valle que suivait Steam-House, entre deux
puissants contreforts de la chane, commena  se resserrer. Ainsi
que l'avait dit Klagani, la route allait redevenir trs troite
jusqu' l'endroit o elle dbouchait sur le lac.

Notre situation, dj fort inquitante, ne pouvait donc que
s'aggraver encore. En effet, si les files d'lphants s'taient
tout simplement allonges en avant et en arrire du train, la
difficult ne se ft pas accrue. Mais ceux qui marchaient sur les
flancs n'y pouvaient rester. Ils nous eussent broys contre les
parois rocheuses de la route, ou ils auraient t culbuts dans
les prcipices qui la bordaient en maint endroit. Par instinct,
ils tentrent donc de se placer, soit en tte, soit en queue. Il
en rsulta bientt qu'il ne fut plus possible ni de reculer ni
d'avancer. Cela se complique, dit le colonel Munro.

--Oui, rpondit Banks, et nous voil dans la ncessit d'enfoncer
cette masse.

--Eh bien, fonons, enfonons! s'cria le capitaine Hod. Que
diable! Les dfenses d'acier de notre gant valent bien les
dfenses d'ivoire de ces sottes btes! Les proboscidiens
n'taient plus que de sottes btes pour le mobile et changeant
capitaine! Sans doute, rpondit le sergent Mac Neil, mais nous
sommes un contre cent!

--En avant, quand mme! s'cria Banks, ou tout ce troupeau va
nous passer dessus!

Quelques coups de vapeur imprimrent un mouvement plus rapide au
Gant d'Acier. Ses dfenses atteignirent  la croupe un des
lphants qui se trouvaient devant lui.

Cri de douleur de l'animal, auquel rpondirent les clameurs
furieuses de toute la troupe. Une lutte, dont on ne pouvait
prvoir l'issue, tait imminente.

Nous avions pris nos armes, les fusils chargs de balles coniques,
les carabines charges de balles explosibles, les revolvers garnis
de leurs cartouches. Il fallait tre prt  repousser toute
agression.

La premire attaque vint d'un gigantesque mle, de farouche mine,
qui, les dfenses en arrt, les pattes de derrire puissamment
arcboutes sur le sol, se retourna contre le Gant d'Acier.

Un gunesh! s'cria Klagani.

--Bah! il n'a qu'une dfense! rpliqua le capitaine Hod, qui
haussa les paules en signe de mpris.

--Il n'en est que plus terrible! rpondit l'Indou. Klagani
avait donn  cet lphant le nom dont les chasseurs se servent
pour dsigner les mles qui ne portent qu'une seule dfense. Ce
sont des animaux particulirement rvrs des Indous, surtout
lorsque c'est la dfense droite qui leur manque. Tel tait celui-ci,
et, ainsi que l'avait dit Klagani, il tait trs redoutable,
comme tous ceux de son espce. On le vit bien. Ce gunesh poussa
une longue note de clairon, recourba sa trompe, dont les lphants
ne se servent jamais pour combattre, et se prcipita contre notre
Gant d'Acier. Sa dfense frappa normalement la tle de la
poitrine, la traversa de part en part; mais, rencontrant l'paisse
armure du foyer intrieur, elle se brisa net au choc. Le train
tout entier ressentit la secousse. Cependant, la force acquise
l'entrana en avant, et il repoussa le gunesh, qui, lui faisant
tte, essaya vainement de rsister. Mais son appel avait t
entendu et compris. Toute la masse antrieure du troupeau s'arrta
et prsenta un insurmontable obstacle de chair vivante. Au mme
moment, les groupes de l'arrire, continuant leur marche, se
poussrent violemment contre la vrandah. Comment rsister  une
pareille force d'crasement? En mme temps, quelques-uns de ceux
que nous avions en flanc, leurs trompes leves, se cramponnaient
aux montants des voitures qu'ils secouaient avec violence. Il ne
fallait pas s'arrter, ou c'en tait fait du train, mais il
fallait se dfendre. Plus d'hsitation possible. Fusils et
carabines furent braqus sur les assaillants. Que pas un coup ne
soit perdu! cria le capitaine Hod. Mes amis, visez-les  la
naissance de la trompe, ou dans le creux qui est au-dessous de
l'oeil. C'est souverain! Le capitaine Hod fut obi. Plusieurs
dtonations clatrent, qui furent suivies de hurlements de
douleur. Trois ou quatre lphants, touchs au bon endroit,
taient tombs, en arrire et latralement,--circonstance
heureuse, puisque leurs cadavres n'obstruaient pas la route. Les
premiers groupes s'taient un peu reculs, et le train put
continuer sa marche.

Rechargez et attendez! cria le capitaine Hod.

Si ce qu'il commandait d'attendre tait l'attaque du troupeau tout
entier, ce ne fut pas long. Elle se fit avec une violence telle,
que nous nous crmes perdus. Un concert de furieux et rauques
hurlements clata soudain. On et dit de ces lphants de combat
que les Indous, par un traitement particulier, amnent  cette
surexcitation de la rage nomme musth. Rien n'est plus terrible,
et les plus audacieux lphantadors, levs dans le Guicowar
pour lutter contre ces redoutables animaux, auraient certainement
recul devant les assaillants de Steam-House. En avant! criait
Banks.

--Feu! criait Hod.

Et, aux hennissements plus prcipits de la machine, se joignaient
les dtonations des armes. Or, dans cette masse confuse, il
devenait difficile de viser juste, ainsi que l'avait recommand le
capitaine. Chaque balle trouvait bien un morceau de chair 
trouer, mais elle ne frappait pas mortellement. Aussi, les
lphants, blesss, redoublaient-ils de fureur, et,  nos coups de
fusil, ils rpondaient par des coups de dfenses, qui ventraient
les parois de Steam-House.

Cependant, aux dtonations des carabines, dcharges  l'avant et
 l'arrire du train,  l'clatement des balles explosibles dans
le corps des animaux, se joignaient les sifflements de la vapeur,
surchauffe par le tirage artificiel. La pression montait
toujours. Le Gant d'Acier entrait dans le tas, le divisait, le
repoussait. En mme temps, sa trompe mobile, se levant et
s'abattant comme une massue formidable, frappait  coups redoubls
sur la masse charnue que dchiraient ses dfenses.

Et l'on avanait sur l'troite route. Quelquefois, les roues
patinaient  la surface du sol, mais elles finissaient par le
remordre de leurs jantes rayes, et nous gagnions du ct du lac.

Hurrah! criait le capitaine Hod, comme un soldat qui se jette au
plus fort de la mle.

--Hurrah! hurrah! rptions-nous aprs lui. Mais, bientt, une
trompe s'abat sur la vrandah de l'avant. Je vois le moment o le
colonel Munro, enlev par ce lasso vivant, va tre prcipit sous
les pieds des lphants. Et il en et t ainsi, sans
l'intervention de Klagani, qui trancha la trompe d'un vigoureux
coup de hache. Ainsi donc, tout en prenant part  la dfense
commune, l'Indou ne perdait pas de vue sir Edward Munro. Dans ce
dvouement  la personne du colonel, qui ne s'tait jamais
dmenti, il semblait comprendre que c'tait celui de nous qu'il
fallait avant tout protger. Ah! quelle puissance notre Gant
d'Acier contenait dans ses flancs! Avec quelle sret il
s'enfonait dans la masse,  la manire d'un coin, dont la force
de pntration est pour ainsi dire infinie! Et, comme au mme
moment, les lphants de l'arrire-garde nous poussaient de la
tte, le train s'avanait sans arrt, sinon sans secousses, et
marchait mme plus vite que nous n'eussions pu l'esprer.

Tout  coup, un bruit nouveau se fit entendre au milieu du vacarme
gnral.

C'tait la seconde voiture qu'un groupe d'lphants crasait
contre les roches de la route. Rejoignez-nous! rejoignez-nous!
cria Banks  ceux de nos compagnons qui dfendaient l'arrire de
Steam-House. Dj, Gomi, le sergent, Fox, avaient prcipitamment
pass de la seconde voiture dans la premire. Et Parazard? dit le
capitaine Hod.

--Il ne veut pas quitter sa cuisine, rpondit Fox.

--Enlevez-le! enlves-le! Sans doute notre chef pensait que
c'tait un dshonneur pour lui d'abandonner le poste qui lui avait
t confi. Mais rsister aux bras vigoureux de Gomi, lorsque ces
bras se mettaient  l'oeuvre, autant aurait valu prtendre
chapper aux mchoires d'une cisaille. Monsieur Parazard fut donc
dpos dans la salle  manger. Vous y tes tous? cria Banks.

--Oui, monsieur, rpondit Gomi.

--Coupez la barre d'attelage!

--Abandonner la moiti du train!... s'cria le capitaine Hod.

--Il le faut! rpondit Banks. Et la barre coupe, la passerelle
brise  coups de hache, notre seconde voiture resta en arrire.
Il tait temps. Cette voiture venait d'tre branle, souleve,
puis chavire, et les lphants, se jetant sur elle, achevrent de
l'craser de tout leur poids. Ce n'tait plus qu'une ruine
informe, qui maintenant obstruait la route en arrire. Hein! fit
le capitaine Hod, d'un ton qui nous et fait rire, si la situation
y et prt, et dire que ces animaux n'craseraient mme pas une
bte  bon Dieu! Si les lphants, devenus froces, traitaient la
premire voiture comme ils avaient trait la seconde, il n'y avait
plus aucune illusion  se faire sur le sort qui nous attendait.

Force les feux, Klouth! cria l'ingnieur.

Un demi-kilomtre encore, un dernier effort, et le lac Puturia
tait peut-tre atteint!

Ce dernier effort qu'on attendait du Gant d'Acier, le puissant
animal le fit sous la main de Storr, qui ouvrit en grand le
rgulateur. Il fit une vritable troue  travers ce rempart
d'lphants, dont les arrire-trains se dessinaient au-dessus de
la masse comme ces normes croupes de chevaux qu'on voit dans les
tableaux de bataille de Salvator Rosa. Puis, il ne se contenta pas
de les larder de ses dfenses; il leur lana des fuses de vapeur
brlante, ainsi qu'il avait fait aux plerins du Phalgou, il leur
cingla des jets d'eau bouillante!... Il tait magnifique!

Le lac apparut enfin au dernier tournant de la route.

S'il pouvait rsister dix minutes encore, notre train y serait
relativement en sret.

Les lphants, sans doute, sentirent cela,--ce qui prouvait en
faveur de leur intelligence, dont le capitaine Hod avait soutenu
la cause. Ils voulurent une dernire fois renverser notre voiture.

Mais les armes  feu tonnrent de nouveau. Les balles s'abattirent
comme grle jusque sur les premiers groupes.  peine cinq ou six
lphants nous barraient-ils encore le passage. La plupart
tombrent, et les roues grincrent sur un sol rouge de sang.

 cent pas du lac, il fallut repousser ceux de ces animaux qui
formaient un dernier obstacle.

Encore! encore! cria Banks au mcanicien.

Le Gant d'Acier ronflait comme s'il et renferm un atelier de
dvideuses mcaniques dans ses flancs. La vapeur fusait par les
soupapes sous une pression de huit atmosphres.  les charger, si
peu que ce ft, on et fait clater la chaudire, dont les tles
frmissaient. Ce fut inutile, heureusement. La force de Gant
d'Acier tait maintenant irrsistible. On et pu croire qu'il
bondissait sous les coups de piston. Ce qui restait du train le
suivit, crasant les membres des lphants jets  terre, au
risque d'tre culbut. Si un pareil accident se ft produit, c'en
tait fait de tous les htes de Steam-House.

L'accident n'arriva pas, la berge du lac fut enfin atteinte, et le
train flotta bientt sur les eaux tranquilles.

Dieu soit lou! dit le colonel Munro.

Deux ou trois lphants, aveugls par la fureur, se prcipitrent
dans le lac, et ils essayrent de poursuivre  sa surface ceux
qu'ils n'avaient pu anantir en terre ferme.

Mais les pattes du Gant firent leur office. Le train s'loigna
peu  peu de la rive, et quelques dernires balles, convenablement
ajustes, nous dlivrrent de ces monstres marins, au moment ou
leurs trompes allaient s'abattre sur la vrandah de l'arrire.

Eh bien, mon capitaine, s'cria Banks, que pensez-vous de la
douceur des lphants de l'Inde?

--Peuh! fit le capitaine Hod, a ne vaut pas les fauves! Mettez-moi
une trentaine de tigres seulement  la place de cette centaine
de pachydermes, et que je perde ma commission, si,  l'heure qu'il
est, un seul de nous serait encore vivant pour raconter
l'aventure!


CHAPITRE X
Le lac Puturia.

Le lac Puturia, sur lequel Steam-House venait de trouver
provisoirement refuge, est situ  quarante kilomtres environ
dans l'est de Dumoh. Cette ville, chef-lieu de la province
anglaise  laquelle elle a donn son nom, est en voie de
prosprit, et avec ses douze mille habitants, renforcs d'une
petite garnison, elle commande cette dangereuse portion du
Bundelkund. Mais, au del de ses murailles, surtout vers la partie
orientale du pays, dans la plus inculte rgion des Vindhyas, dont
le lac occupe le centre, son influence ne se fait que
difficilement sentir.

Aprs tout, que pouvait-il, maintenant, nous arriver de pire que
cette rencontre d'lphants, dont nous nous tions tirs sains et
saufs?

La situation, cependant, ne laissait pas d'tre inquitante,
puisque la plus grande partie de notre matriel avait disparu.
L'une des voitures composant le train de Steam-House tait
anantie. Il n'y avait aucun moyen de la renflouer, pour
employer une expression de la langue maritime. Renverse sur le
sol, crase contre les roches, de sa carcasse, sur laquelle avait
invitablement pass la masse des lphants, il ne devait plus
rester que des dbris informes.

Et cependant, en mme temps qu'elle servait  loger le personnel
de l'expdition, cette voiture contenait, non seulement la cuisine
et l'office, mais aussi la rserve de nourriture et de munitions.
De celles-ci, il ne nous restait plus qu'une douzaine de
cartouches, mais il n'tait pas probable que nous eussions  faire
usage des armes  feu avant notre arrive  Jubbulpore.

Quant  la nourriture, c'tait une autre question, et plus
difficile  rsoudre.

En effet, il n'y avait plus rien des provisions de l'office. En
admettant que, le lendemain soir, nous eussions pu atteindre la
station, encore loigne de soixante-dix kilomtres, il faudrait
se rsigner  passer vingt-quatre heures sans manger.

Ma foi, on en prendrait son parti!

Dans cette circonstance, le plus dsol de tous, ce fut
naturellement monsieur Parazard. La perte de son office, la
destruction de son laboratoire, la dispersion de sa rserve,
l'avaient frapp au coeur. Il ne cacha pas son dsespoir, et,
oubliant les dangers auxquels nous venions presque miraculeusement
d'chapper, il ne se montra proccup que de la situation
personnelle qui lui tait faite.

Donc, au moment o, runis dans le salon, nous allions discuter le
parti qu'il convenait de prendre dans ces circonstances, monsieur
Parazard, toujours solennel, apparut sur le seuil et demanda 
faire une communication de la plus haute gravit.

Parlez, monsieur Parazard, lui rpondit le colonel Munro, en
l'invitant  entrer.

--Messieurs, dit gravement notre chef noir, vous n'tes pas sans
savoir que tout le matriel qu'emportait la seconde habitation de
Steam-House a t dtruit dans cette catastrophe! Au cas mme o
il nous serait rest quelques provisions, j'aurais t fort gn,
faute de cuisine, pour vous prparer un repas, si modeste qu'il
ft.

--Nous le savons, monsieur Parazard, rpondit le colonel Munro.
Cela est regrettable, mais nous ferons comme nous pourrons, et
nous jenerons, s'il faut jener.

--Cela est d'autant plus regrettable, en effet, messieurs, reprit
notre chef, qu' la vue de ces groupes d'lphants qui nous
assaillaient, et dont plus d'un est tomb sous vos balles
meurtrires...

--Belle phrase, monsieur Parazard! dit le capitaine Hod. Avec
quelques leons, vous arriveriez  vous exprimer avec autant
d'lgance que notre ami Mathias Van Guitt.

Monsieur Parazard s'inclina devant ce compliment, qu'il prit trs
au srieux, et, aprs un soupir, il continua ainsi:

Je dis donc, messieurs, qu'une occasion unique de me signaler
dans mes fonctions m'tait offerte. La chair d'lphant, quoi
qu'on ait pu penser, n'est pas bonne en toutes ses parties, dont
quelques-unes sont incontestablement dures et coriaces; mais il
semble que l'Auteur de toutes choses ait voulu mnager, dans cette
masse charnue, deux morceaux de premier choix, dignes d'tre
servis sur la table du vice-roi des Indes. J'ai nomm la langue de
l'animal, qui est, extraordinairement savoureuse, lorsqu'elle est
prpare d'aprs une recette dont l'application m'est
exclusivement personnelle, et les pieds du pachyderme...

--Pachyderme?... Trs bien, quoique proboscidien soit plus
lgant, dit le capitaine Hod, en approuvant du geste.

--... Pieds, reprit monsieur Parazard, avec lesquels on fait un
des meilleurs potages connus dans cet art culinaire dont je suis
le reprsentant  Steam-House.

--Vous nous mettez l'eau  la bouche, monsieur Parazard, rpondit
Banks. Malheureusement d'une part, heureusement de l'autre, les
lphants ne nous ont pas suivis sur le lac, et je crains bien
qu'il nous faille renoncer, pour quelque temps du moins, au potage
de pied et au ragot de langue de ce savoureux mais redoutable
animal.

--Il ne serait pas possible, reprit le chef, de retourner  terre
pour se procurer?...

--Cela n'est pas possible, monsieur Parazard. Si parfaites
qu'eussent t vos prparations, nous ne pouvons courir ce risque.

--Eh bien, messieurs, reprit notre chef, veuillez recevoir
l'expression de tous les regrets que me fait prouver cette
dplorable aventure.

--Vos regrets sont exprims, monsieur Parazard, rpondit le
colonel Munro, et nous vous en donnons acte. Quant au dner et au
djeuner, ne vous en proccupez pas avant notre arrive 
Jubbulpore.

--Il ne me reste donc qu' me retirer, dit monsieur Parazard, en
s'inclinant, sans rien perdre de la gravit qui lui tait
habituelle. Nous aurions ri volontiers de l'attitude de notre
chef, si nous n'eussions obi  d'autres proccupations.

En effet, une complication venait s'ajouter  tant d'autres. Banks
nous apprit qu'en ce moment le plus regrettable n'tait ni le
manque de vivres, ni le manque de munitions, mais le dfaut de
combustible. Rien d'tonnant  cela, puisque, depuis quarante-huit
heures, il n'avait pas t possible de renouveler la provision de
bois ncessaire  l'alimentation de la machine. Toute la rserve
tait puise  notre arrive au lac. Une heure de marche de plus,
il et t impossible de l'atteindre, et la premire voiture de
Steam-House aurait eu le mme sort que la seconde.

Maintenant, ajouta Banks, nous n'avons plus rien  brler, la
pression baisse, elle est dj tombe  deux atmosphres, et il
n'est aucun moyen de la relever!

--La situation est-elle donc aussi grave que tu sembls le
croire, Banks? demanda le colonel Munro.

--S'il ne s'agissait que de revenir  la rive dont nous sommes
peu loigns encore, rpondit Banks, ce serait faisable. Un quart
d'heure suffirait  nous y ramener. Mais retourner l o le
troupeau d'lphants est encore runi sans doute, ce serait trop
imprudent. Non, il faut, au contraire, traverser le Puturia et
chercher sur sa rive du sud un point de dbarquement.

--Quelle peut tre la largeur du lac en cet endroit? demanda le
colonel Munro.

--Klagani value cette distance  sept ou huit milles environ.
Or, dans les conditions o nous sommes, plusieurs heures seraient
ncessaires pour la franchir, et, je vous le rpte, avant
quarante minutes, la machine ne sera plus en tat de fonctionner.

--Eh bien, rpondit sir Edward Munro, passons tranquillement la
nuit sur le lac. Nous y sommes en sret. Demain, nous aviserons.

C'tait ce qu'il y avait de mieux  faire. Nous avions,
d'ailleurs, grand besoin de repos. Au dernier lieu de halte,
entour de ce cercle d'lphants, personne n'avait pu dormir 
Steam-House, et la nuit, comme on dit, avait t une nuit blanche.

Mais si celle-l avait t blanche, celle ci devait tre noire, et
plus mme qu'il ne convenait.

En effet, vers sept heures, un lger brouillard commena  se
lever sur le lac. On se rappelle que de fortes brumes couraient
dj dans les hautes zones du ciel pendant la nuit prcdente.
Ici, une modification s'tait produite, due aux diffrences de
localits. Si, au campement des lphants, ces vapeurs s'taient
maintenues  quelques centaines de pieds au-dessus du sol, il n'en
fut pas de mme  la surface du Puturia, grce  l'vaporation des
eaux. Aprs une journe assez chaude, il y eut confusion entre les
hautes et les basses couches de l'atmosphre, et tout le lac ne
tarda pas  disparatre sous un brouillard, peu intense d'abord,
mais qui s'paississait d'instant en instant.

Ceci tait donc, comme l'avait dit Banks, une complication dont il
y avait lieu de tenir compte.

Ainsi qu'il l'avait galement annonc, vers sept heures et demie,
les derniers gmissements du Gant d'Acier se firent entendre, les
coups de piston devinrent moins rapides, les pattes articules
cessrent de battre l'eau, la pression descendit au-dessous d'une
atmosphre. Plus de combustible, ni aucun moyen de s'en procurer.

Le Gant d'Acier et l'unique voiture qu'il remorquait alors
flottaient paisiblement sur les eaux du lac, mais ne se
dplaaient plus.

Dans ces conditions, au milieu des brumes, il et t difficile de
relever exactement notre situation. Pendant le peu de temps que la
machine avait fonctionn, le train s'tait dirig vers la rive
sud-est du lac, afin d'y chercher un point de dbarquement. Or,
comme le Puturia affecte la forme d'un ovale assez allong, il
tait possible que Steam-House ne ft plus trop loign de l'une
ou l'autre de ses rives.

Il va sans dire que les cris des lphants, qui nous avaient
poursuivis pendant une heure environ, maintenant teints dans
l'loignement, ne se faisaient plus entendre. Nous causions donc
des diverses ventualits que nous rservait cette nouvelle
situation. Banks fit appeler Klagani, qu'il tenait  consulter.
L'Indou vint aussitt et fut invit  donner son avis.

Nous tions runis alors dans la salle  manger, qui, recevant le
jour par la claire-voie suprieure, n'avait point de fentres
latrales. De cette faon, l'clat des lampes allumes ne pouvait
se transmettre au dehors. Prcaution utile, en somme, car mieux
valait que la situation de Steam-House ne pt tre connue des
rdeurs qui couraient peut-tre les rives du lac.

Aux questions qui lui furent poses, Klagani,--du moins cela me
parut ainsi,--sembla tout d'abord hsiter  rpondre. Il
s'agissait de dterminer la position que devait occuper le train
flottant sur les eaux du Puturia, et je conviens que la rponse ne
laissait pas d'tre embarrassante. Peut-tre une faible brise de
nord-ouest avait-elle agi sur la masse de Steam-House? Peut-tre
aussi un lger courant nous entranait-il vers la pointe
infrieure du lac.

Voyons, Klagani, dit Banks, en insistant, vous connaissez
parfaitement quelle est l'tendue du Puturia?

--Sans doute, monsieur, rpondit l'Indou, mais il est difficile,
au milieu de cette brume...

--Pouvez-vous estimer approximativement la distance  laquelle
nous sommes actuellement de la rive la plus rapproche?

--Oui, rpondit l'Indou, aprs avoir rflchi quelque temps.
Cette distance ne doit pas dpasser un mille et demi.

--Dans l'est? demanda Banks.

--Dans l'est.

--Ainsi donc, si nous accostions cette rive, nous serions plus
prs de Jubbulpore que de Dumoh?

--Assurment.

--C'est donc  Jubbulpore qu'il conviendrait de nous ravitailler,
dit Banks. Or, qui sait quand et comment nous pourrons atteindre
la rive! Cela peut durer un jour, deux jours, et nos provisions
sont puises!

--Mais, dit Klagani, ne pourrait-on tenter, ou, au moins, l'un
de nous ne pourrait-il tenter de prendre terre cette nuit mme?

--Et comment?

--En gagnant la rive  la nage.

--Un mille et demi, au milieu de cet pais brouillard! rpondit
Banks. Ce serait risquer sa vie...

--Ce n'est point une raison pour ne pas l'essayer, rpondit
l'Indou. Je ne sais pourquoi, il me sembla encore que la voix de
Klagani n'avait pas sa franchise habituelle.

Tenteriez-vous de traverser le lac  la nage? demanda le colonel
Munro, qui observait attentivement l'Indou.

--Oui, colonel, et j'ai lieu de croire que j'y russirais.

--Eh bien, mon ami, reprit Banks, vous nous rendriez l un grand
service! Une fois  terre, il vous serait facile d'atteindre la
station de Jubbulpore et d'en amener les secours dont nous avons
besoin.

--Je suis prt  partir! rpondit simplement Klagani.

J'attendais que le colonel Munro remercit notre guide, qui
s'offrait  remplir une tche assez prilleuse, en somme; mais,
aprs l'avoir regard avec une attention plus soutenue encore, il
appela Gomi.

Gomi parut aussitt.

Gomi, dit sir Edward Munro, tu es un excellent nageur?

--Oui, mon colonel.

--Un mille et demi  faire, cette nuit, sur ces eaux calmes du
lac, ne t'embarrasseraient pas?

--Ni un mille, ni deux.

--Eh bien, reprit le colonel Munro, voici Klagani qui s'offre
pour gagner  la nage la rive la plus rapproche de Jubbulpore.
Or, aussi bien sur le lac que dans cette partie du Bundelkund,
deux hommes intelligents et hardis, pouvant se porter assistance,
ont plus de chance de russir.--Veux-tu accompagner Klagani?

-- l'instant, mon colonel, rpondit Gomi.

--Je n'ai besoin de personne, rpondit Klagani, mais si le
colonel Munro y tient, j'accepte volontiers Gomi pour compagnon.

--Allez donc, mes amis, dit Banks, et soyez aussi prudents que
vous tes courageux!

Cela convenu, le colonel Munro, prenant Gomi  l'cart, lui fit
quelques recommandations, brivement formules. Cinq minutes
aprs, les deux Indous, un paquet de vtements sur leur tte, se
laissaient glisser dans les eaux du lac. Le brouillard tait trs
intense alors, et quelques brasses suffirent  les mettre hors de
vue.

Je demandai alors au colonel Munro pourquoi il avait paru si
dsireux d'adjoindre un compagnon  Klagani. Mes amis, rpondit
sir Edward Munro, les rponses de cet Indou, dont je n'avais
jamais suspect jusqu'ici la fidlit, ne m'ont pas paru tre
franches!

--J'ai prouv la mme impression, dis-je.

--Pour mon compte, je n'ai rien remarqu... fit observer
l'ingnieur.

--coute, Banks, reprit le colonel Munro. En nous offrant de se
rendre  terre, Klagani avait une arrire-pense.

--Laquelle?

--Je ne sais, mais s'il a demand  dbarquer, ce n'est pas pour
aller chercher des secours  Jubbulpore!

--Hein! fit le capitaine Hod. Banks regardait le colonel en
fronant les sourcils. Puis: Munro, dit-il, jusqu'ici cet Indou
s'est toujours montr trs dvou, et plus particulirement envers
toi! Aujourd'hui, tu prtends que Klagani nous trahit! Quelle
preuve en as-tu?

--Pendant que Klagani parlait, rpondit le colonel Munro, j'ai
vu sa peau noircir, et lorsque les gens  peau cuivre
noircissent, c'est qu'ils mentent! Vingt fois, j'ai pu confondre
ainsi Indous et Bengalis, et jamais je ne me suis tromp. Je
rpte donc que Klagani, malgr toutes les prsomptions en sa
faveur, n'a pas dit la vrit.

Cette observation de sir Edward Munro,--je l'ai souvent constat
depuis,--tait fonde.

Quand ils mentent, les Indous noircissent lgrement comme les
blancs rougissent. Ce symptme n'avait pu chapper  la
perspicacit du colonel, et il fallait tenir compte de son
observation.

Mais quels seraient donc les projets de Klagani, demanda Banks,
et pourquoi nous trahirait-il?

--C'est ce que nous saurons plus tard... rpondit le colonel
Munro, trop tard peut-tre!

--Trop tard, mon colonel! s'cria le capitaine Hod! Eh! nous ne
sommes pas en perdition, j'imagine!

--En tout cas, Munro, reprit l'ingnieur, tu as bien fait de lui
adjoindre Gomi. Celui-l nous sera dvou jusqu' la mort.
Adroit, intelligent, s'il souponne quelque danger, il saura...

--D'autant mieux, rpondit le colonel Munro, qu'il est prvenu et
se dfiera de son compagnon.

--Bien, dit Banks. Maintenant, nous n'avons plus qu' attendre le
jour. Ce brouillard se lvera sans doute avec le soleil, et nous
verrons alors quel parti prendre!

Attendre, en effet! Cette nuit devait donc se passer encore dans
une insomnie complte.

Le brouillard s'tait paissi, mais rien ne faisait prsager
l'approche du mauvais temps. Et cela tait heureux, car, si notre
train pouvait flotter, il n'tait pas fait pour tenir la mer. On
pouvait donc esprer que toutes ces vsicules de vapeur se
condenseraient au lever du jour, ce qui assurerait une belle
journe pour le lendemain.

Donc, tandis que notre personnel prenait place dans la salle 
manger, nous nous installmes sur les divans du salon, causant
peu, mais prtant l'oreille  tous les bruits du dehors.

Tout  coup, vers deux heures aprs minuit, un concert de fauves
vint troubler le silence de la nuit.

La rive tait donc l, dans la direction du sud-est, mais elle
devait tre assez loigne encore. Ces hurlements taient encore
trs affaiblis par la distance, et cette distance, Banks ne
l'valua pas  moins d'un bon mille. Une troupe d'animaux
sauvages, sans doute, tait venue se dsaltrer  la pointe
extrme du lac.

Mais, bientt aussi, il fut constat que, sous l'influence d'une
lgre brise, le train flottant drivait vers la rive, d'une faon
lente et continue. En effet, non seulement ces cris arrivaient
plus distinctement  notre oreille, mais on distinguait dj le
grave rugissement du tigre du hurlement enrou des panthres.

Hein! ne put s'empcher de dire le capitaine Hod, quelle occasion
de tuer l son cinquantime!

--Une autre fois, mon capitaine! rpondit Banks. Le jour venu,
j'aime  penser qu'au moment o nous accosterons la rive, cette
bande de fauves nous aura cd la place!

--Y aurait-il quelque inconvnient, demandai-je,  mettre les
fanaux lectriques en activit?

--Je ne le pense pas, rpondit Banks. Cette partie de la berge
n'est trs probablement occupe que par des animaux en train de
boire. Il n'y a donc aucun inconvnient  tenter de la
reconnatre.

Et, sur l'ordre de Banks, deux faisceaux lumineux furent projets
dans la direction du sud-est. Mais la lumire lectrique,
impuissante  percer cette opaque brume, ne put l'clairer que
dans un court secteur en avant de Steam-House, et la rive demeura
absolument invisible  nos regards.

Cependant, ces hurlements, dont l'intensit s'accroissait peu 
peu, indiquaient que le train ne cessait de driver  la surface
du lac. videmment, les animaux, rassembls en cet endroit,
devaient tre fort nombreux.  cela rien d'tonnant, puisque le
lac Puturia est comme un abreuvoir naturel pour les fauves de
cette partie du Bundelkund.

Pourvu que Gomi et Klagani ne soient pas tombs au milieu de la
bande! dit le capitaine Hod.

--Ce ne sont pas les tigres que je crains pour Gomi! rpondit
le colonel Munro. Dcidment, les soupons n'avaient fait que
grandir dans l'esprit du colonel. Pour ma part, je commenais 
les partager. Et pourtant, les bons offices de Klagani, depuis
notre arrive dans la rgion de l'Himalaya, ses services
incontestables, son dvouement dans ces deux circonstances o il
avait risqu sa vie pour Sir Edward Munro et pour le capitaine
Hod, tout tmoignait en sa faveur. Mais, lorsque l'esprit se
laisse entraner au doute, la valeur des faits accomplis s'altre,
leur physionomie change, on oublie le pass, on craint pour
l'avenir. Cependant, quel mobile pouvait pousser cet Indou  nous
trahir? Avait-il des motifs de haine personnelle contre les htes
de Steam-House? Non, assurment! Pourquoi les aurait-il attirs
dans un guet-apens? C'tait inexplicable. Chacun se livrait donc 
des penses fort confuses, et l'impatience nous prenait  attendre
le dnouement de cette situation. Soudain, vers quatre heures du
matin, les animaux cessrent brusquement leurs cris. Ce qui nous
frappa tous, c'est qu'ils ne semblaient pas s'tre loigns peu 
peu, les uns aprs les autres, donnant un dernier coup de gueule
aprs une dernire lampe. Non, ce fut instantan. On et dit
qu'une circonstance fortuite venait de les troubler dans leur
opration, et avait provoqu leur fuite. videmment, ils
regagnaient leurs tanires, non en btes qui y rentrent, mais en
btes qui se sauvent. Le silence avait donc succd au bruit, sans
transition. Il y avait l un effet dont la cause nous chappait
encore, mais qui ne laissa pas d'accrotre notre inquitude. Par
prudence, Banks donna l'ordre d'teindre les fanaux. Si les
animaux avaient fui devant quelque bande de ces coureurs de grande
route qui frquentent le Bundelkund et les Vindhyas, il fallait
soigneusement cacher la situation de Steam-House. Le silence,
maintenant, n'tait plus mme troubl par le lger clapotis des
eaux. La brise venait de tomber. Si le train continuait  driver
sous l'influence d'un courant, il tait impossible de le savoir.
Mais le jour ne pouvait tarder  paratre, et il balayerait sans
doute ces brumes, qui n'occupaient que les basses couches de
l'atmosphre. Je regardai ma montre. Il tait cinq heures. Sans le
brouillard, l'aube et dj largi le cercle de vision sur une
porte de quelques milles. La rive aurait donc t en vue. Mais le
voile ne se dchirait pas. Il fallait patienter encore.

Le colonel Munro, Mac Neil et moi,  l'avant du salon, Fox,
Klouth et monsieur Parazard,  l'arrire de la salle  manger,
Banks et Storr dans la tourelle, le capitaine Hod juch sur le dos
du gigantesque animal, prs de la trompe, comme un matelot de
garde  l'avant d'un navire, nous attendions que l'un de nous
crit: Terre!

Vers six heures, une petite brise se leva,  peine sensible, mais
elle frachit bientt. Les premiers rayons du soleil percrent la
brume, et l'horizon se dcouvrit  nos regards.

La rive apparut dans le sud-est. Elle formait  l'extrmit du lac
une sorte d'anse aigu, trs boise sur son arrire-plan. Les
vapeurs montrent peu  peu et laissrent voir un fond de
montagnes, dont les cimes se dgagrent rapidement.

Terre! avait cri le capitaine Hod.

Le train flottant n'tait pas alors  plus de deux cents mtres du
fond de l'anse du Puturia, et il drivait sous la pousse de la
brise, qui soufflait du nord-ouest.

Rien sur cette rive. Ni un animal, ni un tre humain. Elle
semblait tre absolument dserte. Pas une habitation, d'ailleurs,
pas une ferme sous l'pais couvert des premiers arbres. Il
semblait donc que l'on pt atterrir sans danger.

Le vent aidant, l'accostage se fit avec facilit prs d'une berge
plate comme une grve de sable. Mais, faute de vapeur, il n'tait
possible ni de la remonter, ni de se lancer sur une route qui, 
consulter la direction donne par la boussole, devait tre la
route de Jubbulpore.

Sans perdre un instant, nous avions suivi le capitaine Hod, qui,
le premier, avait saut sur la berge.

Au combustible! cria Banks. Dans une heure, nous serons en
pression, et en avant!

La rcolte tait facile. Du bois, il y en avait partout sur le
sol, et il tait assez sec pour tre immdiatement utilis. Il
suffisait donc d'en emplir le foyer, d'en charger le tender.

Tout le monde se mit  l'oeuvre. Klouth seul demeura devant sa
chaudire, pendant que nous ramassions du combustible pour
vingt-quatre heures. C'tait plus qu'il ne fallait pour atteindre la
station de Jubbulpore, o le charbon ne nous manquerait pas. Quant
 la nourriture, dont le besoin se faisait sentir, eh bien! il ne
serait pas interdit aux chasseurs de l'expdition d'y pourvoir en
route. Monsieur Parazard emprunterait le feu de Klouth, et nous
apaiserions notre faim tant bien que mal.

Trois quarts d'heure aprs, la vapeur avait atteint une pression
suffisante, le Gant d'Acier se mettait en mouvement, et il
prenait enfin pied sur le talus de la berge,  l'entre de la
route.

 Jubbulpore! cria Banks.

Mais Storr n'avait pas eu le temps de donner un demi-tour au
rgulateur, que des cris furieux clataient  la lisire de la
fort. Une bande, comptant au moins cent cinquante Indous, se
jetait sur Steam-House. La tourelle du Gant d'Acier, la voiture,
par l'avant et l'arrire, taient envahies, avant mme que nous
eussions pu nous reconnatre!

Presque aussitt, les Indous nous entranaient  cinquante pas du
train, et nous tions mis dans l'impossibilit de fuir!

Que l'on juge de notre colre, de notre rage, devant la scne de
destruction et de pillage qui suivit. Les Indous, la hache  la
main, se prcipitrent  l'assaut de Steam-House. Tout fut pill,
dvast, ananti. Du mobilier intrieur, il ne resta bientt plus
rien! Puis, le feu acheva l'oeuvre de ruine, et, en quelques
minutes, tout ce qui pouvait brler de notre dernire voiture fut
dtruit par les flammes!

Les gueux! les canailles! s'cria le capitaine Hod, que
plusieurs Indous pouvaient  peine contenir.

Mais, comme nous, il en tait rduit  d'inutiles injures, que ces
Indous ne semblaient mme pas comprendre. Quant  chapper  ceux
qui nous gardaient, il n'y fallait pas songer.

Les dernires flammes s'teignirent, et il ne resta bientt plus
que la carcasse informe de cette pagode roulante, qui venait de
traverser une moiti de la pninsule!

Les Indous s'taient ensuite attaqus  notre Gant d'Acier. Ils
auraient voulu le dtruire, lui aussi! Mais l, ils furent
impuissants. Ni la hache ni le feu ne pouvaient rien contre
l'paisse armature de tle qui formait le corps de l'lphant
artificiel, ni contre la machine qu'il portait en lui. Malgr
leurs efforts, il demeura intact, aux applaudissements du
capitaine Hod, qui poussait des hurrahs de plaisir et de rage.

En ce moment, un homme parut. Ce devait tre le chef de ces
Indous.

Toute la bande vint aussitt se ranger devant lui.

Un autre homme l'accompagnait. Tout s'expliqua. Cet homme, c'tait
notre guide, c'tait Klagani.

De Gomi, il n'y avait pas trace. Le fidle avait disparu, le
tratre tait rest. Sans doute, le dvouement de notre brave
serviteur lui avait cot la vie, et nous ne devions plus le
revoir! Klagani s'avana vers le colonel Munro, et, froidement,
sans baisser les yeux, le dsignant:

Celui-ci! dit-il.

Sur un geste, sir Edward Munro fut saisi, entran, et il disparut
au milieu de la bande, qui remontait la route vers le sud, sans
avoir pu ni nous serrer une dernire fois la main, ni nous donner
un dernier adieu!

Le capitaine Hod, Banks, le sergent, Fox, tous, nous avions voulu
nous dgager pour l'arracher aux mains de ces Indous!...

Cinquante bras nous avaient couchs  terre. Un mouvement de plus,
nous tions gorgs.

Pas de rsistance! dit Banks.

L'ingnieur avait raison. Nous ne pouvions rien, en ce moment,
pour dlivrer le colonel Munro. Mieux valait donc se rserver en
vue des vnements ultrieurs.

Un quart d'heure aprs, les Indous nous abandonnaient  leur tour,
et se lanaient sur les traces de la premire bande. Les suivre
et amen une catastrophe, sans profit pour le colonel Munro, et,
cependant, nous allions tout tenter pour le rejoindre...

Pas un pas de plus, dit Banks.

On lui obit.

En somme, c'tait donc bien au colonel Munro,  lui seul, qu'en
voulaient ces Indous, amens par Klagani. Quelles taient les
intentions de ce tratre? Il ne pouvait agir pour son propre
compte, videmment. Mais alors  qui obissait-il?... Le nom de
Nana Sahib se prsenta  mon esprit!...

Ici s'arrte le manuscrit qui a t rdig par Maucler. Le jeune
Franais ne devait plus rien voir des vnements qui allaient
prcipiter le dnouement de ce drame. Mais ces vnements ont t
connus plus tard, et, runis sous la forme d'un rcit, ils
compltent la relation de ce voyage  travers l'Inde
septentrionale.


CHAPITRE XI
Face  face.

Les Thugs, de sanglante mmoire, dont l'Indoustan semble tre
dlivr, ont laiss cependant des successeurs dignes d'eux. Ce
sont les Dacoits, sortes de Thugs transforms. Les procds
d'excution de ces malfaiteurs ont chang, le but des assassins
n'est plus le mme, mais le rsultat est identique: c'est le
meurtre prmdit, l'assassinat.

Il ne s'agit plus, sans doute, d'offrir une victime  la farouche
Kli, desse de la mort. Si ces nouveaux fanatiques n'oprent pas
par strangulation, ils empoisonnent pour voler. Aux trangleurs
ont succd des criminels plus pratiques, mais tout aussi
redoutables.

Les Dacoits, qui forment des bandes  part sur certains
territoires de la pninsule, accueillent tout ce que la justice
anglo-indoue laisse passer de meurtriers  travers les mailles de
son filet. Ils courent jour et nuit les grandes routes, surtout
dans les rgions les plus sauvages, et l'on sait que le Bundelkund
offre des thtres tout prpars pour ces scnes de violence et de
pillage. Souvent mme, ces bandits se runissent en plus grand
nombre pour attaquer un village isol. La population n'a qu'une
ressource alors, c'est de prendre la fuite; mais la torture, avec
tous ses raffinements, attend ceux qui restent aux mains des
Dacoits. L reparaissent les traditions des chauffeurs de
l'extrme Occident.  en croire M. Louis Rousselet, les ruses de
ces misrables, leurs moyens d'action, dpassent tout ce que les
plus fantastiques romanciers ont jamais imagin!

C'tait au pouvoir d'une bande de Dacoits, amens par Klagani,
qu'tait tomb le colonel Munro. Avant qu'il et eu le temps de se
reconnatre, brutalement spar de ses compagnons, il avait t
entran sur la route de Jubbulpore.

La conduite de Klagani, depuis le jour o il tait entr en
relation avec les htes de Steam-House, n'avait t que celle d'un
tratre. C'tait bien par Nana Sahib qu'il avait t dpch.
C'tait bien par lui seul qu'il avait t choisi pour prparer ses
vengeances.

On se souvient que, le 24 mai dernier,  Bhpal, pendant les
dernires ftes du Moharum, auxquelles il s'tait audacieusement
ml, le nabab avait t prvenu du dpart de sir Edward Munro
pour les provinces septentrionales de l'Inde. Sur son ordre,
Klagani, l'un des Indous les plus absolument dvous  sa cause
et  sa personne, avait quitt Bhpal. Se lancer sur les traces du
colonel, le retrouver, le suivre, ne plus le perdre de vue, jouer
sa vie, s'il le fallait, pour se faire admettre dans l'entourage
de l'implacable ennemi de Nana Sahib, telle tait sa mission.

Klagani tait parti sur l'heure, se dirigeant vers les contres
du nord.  Cawnpore, il avait pu rejoindre le train de Steam-House.
Depuis ce moment, sans jamais se laisser voir, il avait
guett des occasions qui ne vinrent pas. C'est pourquoi, pendant
que le colonel Munro et ses compagnons s'installaient au
sanitarium de l'Himalaya, il se dcidait  entrer au service de
Mathias Van Guitt.

L'instinct de Klagani lui disait que des rapports presque
quotidiens s'tabliraient forcment entre le kraal et le
sanitarium. C'est ce qui arriva, et, ds le premier jour, il fut
assez heureux, non seulement pour se signaler  l'attention du
colonel Munro, mais aussi pour acqurir des droits  sa
reconnaissance.

Le plus fort tait fait. On sait le reste. L'Indou vint souvent 
Steam-House. Il fut mis au courant des projets ultrieurs de ses
htes, il connut l'itinraire que Banks se proposait de suivre.
Ds lors, une seule ide domina tous ses actes: arriver  se faire
accepter comme le guide de l'expdition, lorsqu'elle redescendrait
vers le sud.

Pour atteindre ce but, Klagani ne ngligea rien. Il n'hsita pas
 risquer, non seulement la vie des autres, mais la sienne. Dans
quelles circonstances? on ne l'a pas oubli.

En effet, la pense lui tait venue que, s'il accompagnait
l'expdition, ds le dbut du voyage, tout en restant au service
de Mathias Van Guitt, cela djouerait tout soupon et amnerait
peut-tre le colonel Munro  lui offrir ce qu'il voulait
prcisment obtenir.

Mais, pour en arriver l, il fallait que le fournisseur, priv de
ses attelages de buffles, en ft rduit  rclamer l'aide du Gant
d'Acier. De l cette attaque des fauves,--attaque inattendue, il
est vrai,--mais dont Klagani sut profiter. Au risque de
provoquer un dsastre, il n'hsita pas, sans qu'on s'en apert, 
retirer les barres qui maintenaient la porte du kraal. Les tigres,
les panthres, se prcipitrent dans l'enceinte, les buffles
furent disperss ou anantis, plusieurs Indous succombrent, mais
le plan de Klagani avait russi. Mathias Van Guitt allait tre
forc d'avoir recours au colonel Munro pour reprendre avec sa
mnagerie roulante le chemin de Bombay.

En effet, renouveler ses attelages, dans cette rgion presque
dserte de l'Himalaya, et t difficile. En tout cas, ce fut
Klagani qui se chargea de cette affaire pour le compte du
fournisseur. Il va de soi qu'il n'y russit point, et c'est ainsi
que Mathias Van Guitt, marchant  la remorque du Gant d'Acier,
descendit avec tout son personnel jusqu' la station d'Etawah.

L, le chemin de fer devait emporter le matriel de la mnagerie.
Les chikaris furent donc congdis, et Klagani, qui n'tait plus
utile, allait partager leur sort. C'est alors qu'il se montra trs
embarrass de ce qu'il deviendrait. Banks y fut pris. Il se dit
que cet Indou, intelligent et dvou, connaissant parfaitement
toute cette partie de l'Inde, pourrait rendre de vritables
services. Il lui offrit d'tre leur guide jusqu' Bombay, et, de
ce jour, le sort de l'expdition fut dans les mains de Klagani.

Nul ne pouvait souponner un tratre dans cet Indou, toujours prt
 payer de sa personne.

Un instant, Klagani faillit se trahir. Ce fut lorsque Banks lui
parla de la mort de Nana Sahib. Il ne sut retenir un geste
d'incrdulit, et secoua la tte en homme qui n'y pouvait croire.
Mais n'en et-il pas t ainsi de tout Indou, pour qui le
lgendaire nabab tait un de ces tres surnaturels que la mort ne
peut atteindre!

Klagani,  ce sujet, eut-il la confirmation de cette nouvelle,
lorsque,--ce ne fut point un hasard,--il rencontra un de ses
anciens compagnons dans la caravane des Banjaris? On l'ignore,
mais il est  supposer qu'il sut exactement  quoi s'en tenir.

Quoi qu'il en soit, le tratre n'abandonna pas ses odieux
desseins, comme s'il et voulu reprendre  son compte les projets
du nabab.

C'est pourquoi Steam-House continua sa route  travers les dfils
des Vindhyas, et, aprs les pripties que l'on connat, les
voyageurs arrivrent sur les bords du lac Puturia, auquel il
fallut demander refuge.

L, lorsque Klagani voulut quitter le train flottant, sous
prtexte de se rendre  Jubbulpore, il se laissa deviner. Si
matre de lui qu'il ft, un simple phnomne physiologique, qui ne
pouvait chapper  la perspicacit du colonel, l'avait rendu
suspect, et l'on sait maintenant que les soupons de sir Edward
Munro n'taient que trop justifis.

On le laissa partir, mais Gomi lui fut adjoint. Tous deux se
prcipitrent dans les eaux du lac, et, une heure aprs, ils
avaient atteint la rive sud-est du Puturia.

Les voil donc, marchant de concert, dans cette nuit obscure, l'un
souponnant l'autre, l'autre ne se sachant pas souponn.
L'avantage tait alors pour Gomi, ce second Mac Neil du colonel
Munro.

Pendant trois heures, les deux Indous allrent ainsi sur cette
grande route, qui traverse les chanons mridionaux des Vindhyas
pour aboutir  la station de Jubbulpore. Le brouillard tait
beaucoup moins intense dans la campagne que sur le lac. Gomi
surveillait de prs son compagnon. Un solide couteau tait attach
 sa ceinture. Au premier mouvement suspect, trs expditif de
caractre, il se proposait de bondir sur Klagani et de le mettre
hors d'tat de nuire.

Malheureusement, le fidle Indou n'eut pas le temps d'agir comme
il l'esprait.

La nuit, sans lune, tait noire.  vingt pas, on n'et pas
distingu un homme en marche.

Il arriva donc,  l'un des tournants du chemin, qu'une voix se fit
brusquement entendre, appelant Klagani.

Oui! Nassim! rpondit l'Indou.

Et, au mme moment, un cri aigu, trs bizarre, retentit sur la
gauche de la route.

Ce cri, c'tait le kisri de ces farouches tribus du Gondwana,
que Gomi connaissait bien!

Gomi, surpris, n'avait pu rien tenter. D'ailleurs, Klagani mort,
qu'aurait-il pu faire contre toute une bande d'Indous  laquelle
ce cri devait servir de ralliement. Un pressentiment lui dit de
fuir, pour essayer le prvenir ses compagnons. Oui! rester libre,
d'abord, puis revenir au lac, et chercher  rejoindre  la nage le
Gant d'Acier pour l'empcher d'accoster la rive, il n'y avait pas
autre chose  faire.

Gomi n'hsita pas. Au moment o Klagani rejoignait ce Nassim qui
lui avait rpondu, il se jeta de ct et disparut dans les jungles
qui bordaient la route.

Et, lorsque Klagani revint avec son complice, dans l'intention de
se dbarrasser du compagnon que lui avait impos le colonel Munro,
Gomi n'tait plus l.

Nassim tait le chef d'une bande de Dacoits, dvou  la cause de
Nana Sahib. Lorsqu'il apprit la disparition de Gomi, il lana ses
hommes  travers les jungles.  tout prix, il voulait reprendre le
hardi serviteur qui venait de s'chapper.

Les recherches furent inutiles. Gomi, soit qu'il se ft perdu
dans l'obscurit, soit qu'un trou quelconque lui servt de refuge,
avait disparu, et il fallut renoncer  le retrouver.

Mais, en somme, que pouvaient-ils craindre, ces Dacoits, de Gomi,
livr  ses seules ressources, au milieu de cette rgion sauvage,
 trois heures de marche dj du lac Puturia, qu'il ne pourrait,
quelle que ft sa diligence, rejoindre avant eux?

Klagani en prit donc son parti. Il confra un instant avec le
chef des Dacoits, qui semblait attendre ses ordres. Puis, tous,
redescendant la route, se portrent  grands pas dans la direction
du lac.

Et maintenant, si cette troupe avait quitt les gorges des
Vindhyas, o elle campait depuis quelque temps, c'est que Klagani
avait pu faire connatre la prochaine arrive du colonel Munro aux
environs du lac Puturia. Par qui? Par cet Indou, qui n'tait autre
que Nassim et qui suivait la caravane des Banjaris.  qui?  celui
dont la main dirigeait dans l'ombre toute cette machination!

En effet, ce qui s'tait pass, ce qui se passait alors, c'tait
le rsultat d'un plan bien arrt, auquel le colonel Munro et ses
compagnons ne pouvaient se soustraire. C'est pourquoi, au moment
o le train accostait la pointe mridionale du lac, les Dacoits
purent l'attaquer sous les ordres de Nassim et de Klagani.

Mais c'tait au colonel Munro qu'on en voulait,  lui seul. Ses
compagnons, abandonns dans ce pays, leur dernire maison
dtruite, n'taient plus  craindre. Il fut donc entran, et, 
sept heures du matin, six milles le sparaient dj du lac
Puturia.

Que sir Edward Munro ft conduit par Klagani  la station de
Jubbulpore, ce n'tait pas admissible. Aussi se disait-il qu'il ne
devait pas quitter la rgion des Vindhyas, et que, tomb au
pouvoir de ses ennemis, il n'en sortirait peut-tre jamais.

Cependant, cet homme courageux n'avait rien perdu de son sang-froid.
Il allait, au milieu de ces farouches Indous, prt  tout
vnement. Il affectait mme de ne pas apercevoir Klagani. Le
tratre avait pris la tte de la troupe, et il en tait bien le
chef en effet. Quant  fuir, ce n'tait pas possible. Bien qu'il
ne ft pas garrott, le colonel Munro ne voyait, ni en avant, ni
en arrire, ni sur les flancs de son escorte, aucun vide qui et
pu lui livrer passage. D'ailleurs, il aurait t repris
immdiatement.

Il rflchissait donc aux consquences de sa situation. Pouvait-il
croire que la main de Nana Sahib ft dans tout ceci? Non! Pour
lui, le nabab tait bien mort. Mais, quelque compagnon de l'ancien
chef des rebelles, Balao Rao peut tre, n'avait-il pas rsolu de
satisfaire sa haine, en accomplissant cette vengeance,  laquelle
son frre avait vou sa vie? Sir Edward Munro pressentait quelque
manoeuvre de ce genre.

En mme temps, il songeait au malheureux Gomi, qui n'tait pas
prisonnier des Dacoits. Avait-il pu s'chapper? c'tait possible.
N'avait-il pas tout d'abord succomb? c'tait plus probable.
Pouvait-on compter sur son aide, au cas o il serait sain et sauf?
c'tait difficile.

En effet, si Gomi avait cru devoir pousser jusqu' la station de
Jubbulpore pour y chercher secours, il arriverait trop tard.

Si, au contraire, il tait venu rejoindre Banks et ses compagnons
 la pointe mridionale du lac, que feraient ceux-ci, presque
dpourvus de munitions? Se jetteraient-ils sur la route de
Jubbulpore?... Mais, avant qu'ils eussent pu l'atteindre, le
prisonnier aurait dj t entran dans quelque inaccessible
retraite des Vindhyas!

Donc, de ce ct, il ne fallait garder aucun espoir.

Le colonel Munro envisageait froidement la situation. Il ne
dsesprait pas, n'tant point homme  se laisser abattre, mais il
prfrait voir les choses dans toute leur ralit, au lieu de
s'abandonner  quelque illusion indigne d'un esprit que rien ne
pouvait troubler.

Cependant, la troupe marchait avec une extrme rapidit.
videmment, Nassim et Klagani voulaient arriver, avant le coucher
du soleil,  quelque rendez-vous convenu, o se dciderait le sort
du colonel. Si le tratre tait press, sir Edward Munro ne
l'tait pas moins d'en finir, quelle que ft la fin qui
l'attendit.

Une seule fois, vers midi, pendant une demi-heure, Klagani fit
faire halte. Les Dacoits taient pourvus de vivres et mangrent
sur le bord d'un petit ruisseau.

Un peu de pain et de viande sche fut mis  la disposition du
colonel, qui ne refusa point d'y toucher. Il n'avait rien pris
depuis la veille, et ne voulait pas donner  ses ennemis la joie
de le voir faiblir physiquement  l'heure suprme.

 ce moment, prs de seize milles avaient t franchis pendant
cette marche force. Sur l'ordre de Klagani, on se remit en
route, en suivant toujours la direction de Jubbulpore.

Ce ne fut que vers cinq heures du soir que la bande des Dacoits
abandonna le grand chemin, pour se jeter sur la gauche. Si donc le
colonel Munro avait pu conserver un semblant d'espoir, tant qu'il
le suivait, il comprit alors qu'il n'tait plus qu'entre les mains
de Dieu.

Un quart d'heure aprs, Klagani et les siens traversaient un
troit dfil, qui formait l'extrme limite de la valle de la
Nerbudda, vers la partie la plus sauvage de Bundelkund.

L'endroit tait situ  trois cent cinquante kilomtres environ du
pl de Tandit, dans l'est de ces monts Sautpourra, que l'on peut
considrer comme le prolongement occidental des Vindhyas.

L, sur un des derniers contreforts, s'levait la vieille
forteresse de Ripore, abandonne depuis longtemps, parce qu'elle
ne pouvait tre ravitaille, pour peu que les dfils de l'ouest
fussent occups par l'ennemi.

Cette forteresse dominait un des derniers saillants de la chane,
une sorte de redan naturel, haut de cinq cents pieds, qui
surplombait un large vasement de la gorge, au milieu des croupes
avoisinantes. On ne pouvait y accder que par un troit sentier,
tortueusement vid dans le massif rocheux, sentier  peine
praticable pour des pitons.

L, sur ce plateau, se profilaient encore des courtines
dmanteles, quelques bastions en ruines. Au milieu de
l'esplanade, ferme sur l'abme par un parapet de pierre, se
dressait un btiment,  demi dtruit, qui servait autrefois de
caserne  la petite garnison de Ripore, et dont on n'aurait pas
voulu maintenant pour table.

Sur le milieu du plateau central, un seul engin restait de tous
ceux qui s'allongeaient autrefois  travers les embrasures du
parapet. C'tait un norme canon, braqu vers la face antrieure
de l'esplanade. Trop lourd pour tre descendu, trop dtrior,
d'ailleurs, pour conserver une valeur quelconque, il avait t
laiss l, sur son afft, livr aux morsures de la rouille qui
rongeait son enveloppe de fer.

C'tait bien, par sa longueur et par sa grosseur, le digne pendant
du clbre canon de bronze de Bhilsa, qui fut fondu au temps de
Jehanghir, norme pice, longue de six mtres, avec un calibre de
quarante-quatre. On et pu le comparer galement au non moins
fameux canon de Bidjapour, dont la dtonation, au dire des
indignes, n'et pas laiss debout un seul des monuments de la
cit.

Telle tait la forteresse de Ripore, o le prisonnier fut amen
par la troupe de Klagani. Il tait cinq heures du soir, quand il
y arriva, aprs une journe de marche de plus de vingt-cinq
milles.

En face duquel de ses ennemis le colonel Munro allait-il enfin se
trouver? Il ne devait pas tarder  l'apprendre.

Un groupe d'Indous occupait alors le btiment en ruines, qui
s'levait au fond de l'esplanade. Ce groupe s'en dtacha, tandis
que la bande des Dacoits se rangeait en cercle le long du parapet.

Le colonel Munro occupait le centre de ce cercle. Les bras
croiss, il attendait.

Klagani quitta la place qu'il occupait dans le rang, et fit
quelques pas au devant du groupe.

Un Indou, simplement vtu, marchait en tte.

Klagani s'arrta devant lui et s'inclina. L'Indou lui tendit une
main que Klagani baisa respectueusement. Un signe de tte lui
tmoigna qu'on tait content de ses services.

Puis, l'Indou s'avana vers le prisonnier, lentement, mais l'oeil
en feu, avec tous les symptmes d'une colre  peine contenue. On
et dit d'un fauve marchant sur sa proie.

Le colonel Munro le laissa approcher, sans reculer d'un pas, le
regardant avec autant de fixit qu'il tait regard lui-mme.

Lorsque l'Indou ne fut plus qu' cinq pas de lui:

Ce n'est que Balao Rao, le frre du nabab! dit le colonel, d'un
ton qui indiquait le plus profond mpris.

--Regarde mieux! rpondit l'Indou.

--Nana Sahib! s'cria le colonel Munro, en reculant, cette fois,
malgr lui. Nana Sahib vivant!... Oui, le nabab lui-mme,
l'ancien chef de la rvolte des Cipayes, l'implacable ennemi de
Munro! Mais qui avait donc succomb dans la rencontre au pl de
Tandt? C'tait Balao Rao, son frre.

L'extraordinaire ressemblance de ces deux hommes, tous deux grls
 la face, tous deux amputs du mme doigt de la mme main, avait
tromp les soldats de Lucknow et de Cawnpore. Ceux-ci n'avaient
pas hsit  reconnatre le nabab dans celui qui n'tait que son
frre, et il et t impossible de ne pas commettre cette mprise.
Ainsi, lorsque la communication, faite aux autorits, annona la
mort du nabab, Nana Sahib vivait encore: c'tait Balao Rao qui
n'tait plus.

Cette nouvelle circonstance, Nana Sahib avait eu grand soin de
l'exploiter. Une fois de plus, elle lui assurait une scurit
presque absolue. En effet, son frre ne devait pas tre recherch
par la police anglaise avec le mme acharnement que lui, et il ne
le fut pas. Non seulement les massacres de Cawnpore ne lui taient
point imputs, mais il n'avait pas sur les Indous du centre
l'influence pernicieuse que possdait le nabab.

Nana Sahib, se voyant traqu de si prs, avait donc rsolu de
faire le mort jusqu'au moment o il pourrait dfinitivement agir,
et, renonant temporairement  ses projets insurrectionnels, il
s'tait donn tout entier  sa vengeance. Jamais, d'ailleurs, les
circonstances n'avaient t plus favorables. Le colonel Munro,
toujours surveill par ses agents, venait de quitter Calcutta pour
un voyage qui devait le conduire  Bombay. Ne serait-il pas
possible de l'amener dans la rgion des Vindhyas,  travers les
provinces du Bundelkund? Nana Sahib le pensa, et ce fut dans ce
but qu'il lui dpcha l'intelligent Klagani.

Le nabab quitta alors le pl de Tandt, qui ne lui offrait plus un
abri sr. Il s'enfona dans la valle de la Nerbudda, jusqu'aux
dernires gorges des Vindhyas. L s'levait la forteresse de
Ripore, qui lui parut un lieu de refuge o la police ne songerait
gure  le relancer, puisqu'elle devait le croire mort.

Nana Sahib s'y installa donc avec les quelques Indous dvous  sa
personne. Il les renfora bientt d'une bande de Dacoits, dignes
de se ranger sous les ordres d'un tel chef, et il attendit.

Mais qu'attendait-il depuis quatre mois? Que Klagani et rempli
sa mission, et lui fit connatre la prochaine arrive, du colonel
Munro dans cette partie des Vindhyas, o il serait sous sa main.

Toutefois, une crainte s'empara de Nana Sahib. Ce fut que la
nouvelle de sa mort, rpandue dans toute la pninsule, n'arrivt
aux oreilles de Klagani. Si celui-ci y ajoutait foi,
n'abandonnerait-il pas son oeuvre de trahison vis--vis du colonel
Munro?

De l, l'envoi d'un autre Indou  travers les routes du
Bundelkund, ce Nassim qui, ml  la caravane des Banjaris,
rencontra le train de Steam-House sur la route du Scindia, se mit
en communication avec Klagani, et l'instruisit du vritable tat
des choses.

Cela fait, Nassim, sans perdre une heure, revint  la forteresse
de Ripore, et il informa Nana Sahib de tout ce qui s'tait pass
depuis le jour o Klagani avait quitt Bhopal. Le colonel Munro
et ses compagnons s'avanaient  petites journes vers les
Vindhyas, Klagani les guidait, et c'tait aux environs du lac
Puturia qu'il fallait les attendre.

Tout avait donc russi aux souhaits du nabab. Sa vengeance ne
pouvait plus lui chapper.

Et, en effet, ce soir-l, le colonel Munro tait seul, dsarm, en
sa prsence,  sa merci.

Aprs les premiers mots changs, ces deux hommes se regardrent
un instant sans prononcer une seule parole.

Mais, soudain, l'image de lady Munro repassant plus vivement
devant ses yeux, le colonel eut comme un afflux de sang de son
coeur  sa tte. Il s'lana sur le meurtrier des prisonniers de
Cawnpore!...

Nana Sahib se contenta de faire deux pas en arrire.

Trois Indous s'taient subitement jets sur le colonel, et ils le
matrisrent, non sans peine.

Cependant, sir Edward Munro avait repris possession de lui-mme.
Le nabab le comprit sans doute, car, d'un geste, il carta les
Indous.

Les deux ennemis se retrouvrent de nouveau face  face.

Munro, dit Nana Sahib, les tiens ont attach  la bouche de leurs
canons les cent vingt prisonniers de Peschawar, et, depuis ce
jour, plus de douze cents Cipayes ont pri de cette pouvantable
mort! Les tiens ont massacr sans piti les fugitifs de Lahore,
ils ont gorg, aprs la prise de Delhi, trois princes et vingt-neuf
membres de la famille du roi, ils ont massacr  Lucknow six
mille des ntres, et trois mille aprs la campagne du Pendjab! En
tout, par le canon, le fusil, la potence ou le sabre, cent vingt
mille officiers ou soldats natifs et deux cent mille indignes ont
pay de leur vie ce soulvement pour l'indpendance nationale!

-- mort!  mort! s'crirent les Dacoits et les Indous rangs
autour de Nana Sahib. Le nabab leur imposa silence de la main, et
attendit que le colonel Munro voult lui rpondre. Le colonel ne
rpondit pas. Quant  toi, Munro, reprit le nabab, tu as tu de
ta main la Rani de Jansi, ma fidle compagne... et elle n'est pas
encore venge! Pas de rponse du colonel Munro.

Enfin, il y a quatre mois, dit Nana Sahib, mon frre Balao Rao
est tomb sous les balles anglaises diriges contre moi... et mon
frre n'est pas encore veng!

-- mort!  mort! Ces cris clatrent avec plus de violence,
celle fois, et toute la bande fit un mouvement pour se ruer sur le
prisonnier.

Silence! s'cria Nana Sahib. Attendez l'heure de la justice!

Tous se turent.

Munro, reprit le nabab, c'est un de tes anctres, c'est Hector
Munro, qui a os appliquer pour la premire fois cet pouvantable
supplice, dont les tiens ont fait un si terrible usage pendant la
guerre de 1857! C'est lui qui a donn l'ordre d'attacher vivants,
 la bouche de ses canons, des Indous, nos parents, nos frres...

Nouveaux cris, nouvelles dmonstrations, que Nana Sahib n'aurait
pu rprimer cette fois. Aussi:

Reprsailles pour reprsailles! ajouta-t-il. Munro, tu priras
comme tant des ntres ont pri!

Puis, se retournant:

Vois ce canon!

Et le nabab montrait l'norme pice, longue de plus de cinq
mtres, qui occupait le centre de l'esplanade.

Tu vas tre attach, dit-il,  la bouche de ce canon! Il est
charg, et demain, au lever du soleil, sa dtonation, se
prolongeant jusqu'aux fonds de Vindhyas, apprendra  tous que la
vengeance de Nana Sahib est enfin accomplie!

Le colonel Munro regardait fixement le nabab avec un calme que
l'annonce de son prochain supplice ne pouvait troubler.

C'est bien, dit-il, tu fais ce que j'aurais fait, si tu tais
tomb entre mes mains!

Et, de lui-mme, le colonel Munro alla se placer devant la bouche
du canon,  laquelle, les mains lies derrire le dos, il fut
attach par de fortes cordes.

Et alors, pendant une longue heure, toute cette bande de Dacoits
et d'Indous vint l'insulter lchement. On et dt des Sioux de
l'Amrique du Nord autour d'un prisonnier enchan au poteau du
supplice.

Le colonel Munro demeura impassible devant l'outrage, comme il
voulait l'tre devant la mort. Puis, la nuit venue, Nana Sahib,
Klagani et Nassim se retirrent dans la vieille caserne. Toute la
bande, lasse enfin, quitta la place et rejoignit ses chefs. Sir
Edward Munro resta en prsence de la mort et de Dieu.


CHAPITRE XII
 la bouche d'un canon.

Le silence ne dura pas longtemps. Des provisions avaient t mises
 la disposition de la bande des Dacoits. Pendant qu'ils
mangeaient, on pouvait les entendre crier, vocifrer, sous
l'influence de cette violente liqueur d'arak, dont ils faisaient
un usage immodr.

Mais tout ce vacarme s'apaisa peu  peu. Le sommeil ne devait pas
tarder  s'emparer de ces brutes, trs surmenes dj par une
longue journe de fatigue.

Sir Edward Munro allait-il donc tre laiss sans gardien jusqu'au
moment o sonnerait l'heure de sa mort? Nana Sahib ne ferait-il
pas veiller sur son prisonnier, bien que celui-ci, solidement
attach par les triples tours de corde qui lui cerclaient les bras
et la poitrine, ft hors d'tat de faire un mouvement?

Le colonel se le demandait, quand, vers huit heures, il vit un
Indou quitter la caserne et s'avancer sur l'esplanade.

Cet Indou avait pour consigne de rester pendant toute la nuit
auprs du colonel Munro.

Tout d'abord, aprs avoir travers obliquement le plateau, il vint
droit au canon, afin de s'assurer que le prisonnier tait toujours
l. D'une main vigoureuse, il essaya les cordes, qui ne cdrent
point. Puis, sans s'adresser au colonel, mais se parlant  lui-mme:

Dix livres de bonne poudre! dit-il. Il y a longtemps que le vieux
canon de Ripore n'a parl, mais, demain, il parlera!...

Cette rflexion amena un sourire de ddain sur le fier visage du
colonel Munro. La mort n'tait pas pour l'effrayer, si
pouvantable qu'elle dt tre.

L'indou, aprs avoir examin la partie antrieure de la bouche 
feu, revint un peu en arrire, caressa de sa main l'paisse
culasse, et son doigt se posa un instant sur la lumire, que la
poudre de l'amorce emplissait jusqu' l'orifice.

Puis, l'Indou resta appuy sur le bouton de la culasse. Il
semblait avoir absolument oubli que le prisonnier ft l, comme
un patient au pied du gibet, attendant que la trappe se drobe
sous lui.

Indiffrence ou effet de l'arak qu'il venait de boire, l'Indou
chantonnait entre ses dents un vieux refrain du Goundwana. Il
s'interrompait et recommenait, comme un homme auquel, sous
l'influence d'une demi-ivresse, sa pense chappe peu  peu.

Un quart d'heure plus tard, l'Indou se redressa. Sa main se
promena sur la croupe du canon. Il en fit le tour, et, s'arrtant
devant le colonel Munro, il le regarda en murmurant d'incohrentes
paroles. Par instinct, ses doigts saisirent une dernire fois les
cordes, comme pour les serrer plus solidement; puis, hochant la
tte, en homme qui est rassur, il alla s'accouder sur le parapet,
 une dizaine de pas, vers la gauche de la bouche  feu.

Pendant dix minutes encore, l'Indou demeura dans cette position,
tantt tourn vers le plateau, tantt pench en dehors, et
plongeant ses regards dans l'abme qui se creusait au pied de la
forteresse.

Il tait visible qu'il faisait un dernier effort pour ne pas
succomber au sommeil. Mais enfin, la fatigue l'emportant, il se
laissa glisser jusqu'au sol, s'y tendit, et l'ombre du parapet le
rendit absolument invisible.

La nuit, d'ailleurs, tait dj profonde. D'pais nuages,
immobiles, s'allongeaient sur le ciel. L'atmosphre tait aussi
calme que si les molcules de l'air eussent t soudes l'une 
l'autre. Les bruits de la valle n'arrivaient pas  cette hauteur.
Le silence tait absolu.

Ce qu'allait tre une telle nuit d'angoisses pour le colonel
Munro, il convient de le dire,  l'honneur de cet homme nergique.
Pas un instant, il ne songea  cette dernire seconde de sa vie,
pendant laquelle les tissus de son corps, rompus violemment, ses
membres effroyablement disperss, iraient se perdre dans l'espace.
Ce ne serait qu'un coup de foudre, aprs tout, et ce n'tait pas
l de quoi branler une nature sur laquelle jamais effroi physique
ou moral n'avait eu prise. Quelques heures lui restaient encore 
vivre: elles appartenaient  cette existence, qui avait t si
heureuse pendant sa plus longue priode. Sa vie se rouvrait tout
entire avec une singulire prcision. Tout son pass se
reprsentait  son esprit.

L'image de lady Munro se dressait devant lui. Il la revoyait, il
l'entendait, cette infortune qu'il pleurait comme aux premiers
jours, non plus des yeux, mais du coeur! Il la retrouvait jeune
fille, au milieu de cette funeste ville de Cawnpore, dans cette
habitation o il l'avait pour la premire fois admire, connue,
aime! Ces quelques annes de bonheur, brusquement termines par
la plus pouvantable des catastrophes, se ravivrent dans son
esprit. Tous leurs dtails, si lgers qu'ils fussent, lui
revinrent  la mmoire avec une telle nettet, que la ralit
n'eut peut-tre pas t plus relle! Le milieu de la nuit tait
dj pass que sir Edward Munro ne s'en tait pas aperu. Il avait
vcu tout entier dans ses souvenirs, sans que rien l'en et pu
distraire, l-bas, prs de sa femme adore. En trois heures
s'taient rsums les trois ans qu'il avait vcu prs d'elle! Oui!
son imagination l'avait irrsistiblement enlev de ce plateau de
la forteresse de Ripore, elle l'avait arrach  la bouche de ce
canon, dont le premier rayon du soleil allait, pour ainsi dire,
enflammer l'amorce!

Mais alors, l'horrible dnouement du sige de Cawnpore lui
apparut, l'emprisonnement de lady Munro et de sa mre dans le
Bibi-Ghar, le massacre de leurs malheureuses compagnes, et enfin
ce puits, tombeau de deux cents victimes, sur lequel, quatre mois
auparavant, il tait all une dernire fois pleurer.

Et cet odieux Nana Sahib qui tait l,  quelques pas, derrire
des murs de cette caserne en ruines, l'ordonnateur des massacres,
le meurtrier de lady Munro et de tant d'autres infortunes! Et
c'tait entre ses mains qu'il venait de tomber, lui, qui avait
voulu se faire le justicier de cet assassin que la justice n'avait
pu atteindre!

Sir Edward Munro, sous la pousse d'une colre aveugle, fit un
effort dsespr pour rompre ses liens. Les cordes craqurent, et
les noeuds, resserrs, lui entrrent dans les chairs. Il poussa un
cri, non de douleur, mais d'impuissante rage.

 ce cri, l'Indou, tendu dans l'ombre du parapet, redressa la
tte. Le sentiment de sa situation le reprit. Il se souvint qu'il
tait le gardien du prisonnier.

Il se releva donc, s'avana en hsitant vers le colonel Munro, lui
posa la main sur l'paule, pour s'assurer qu'il tait toujours l,
et, du ton d'un homme  moiti endormi:

Demain, dit-il, au lever du soleil... Boum!

Puis, il retourna vers le parapet, afin d'y reprendre un point
d'appui. Ds qu'il l'eut touch, il se coucha sur le sol et ne
tarda pas  s'assoupir compltement.

 la suite de cet inutile effort, une sorte de calme avait repris
le colonel Munro. Le cours de ses penses se modifia, sans qu'il
songet davantage au sort qui l'attendait. Par une association
d'ides toute naturelle, il pensa  ses amis,  ses compagnons. Il
se demanda si, eux aussi, n'taient pas tombs entre les mains
d'une autre bande de ces Dacoits qui fourmillent dans les
Vindhyas, si on ne leur rservait pas un sort identique au sien,
et cette pense lui serra le coeur.

Mais, presque aussitt, il se dit que cela ne pouvait tre. En
effet, si le nabab avait rsolu leur mort, il les aurait runis 
lui dans le mme supplice. Il et voulut doubler ses angoisses de
celles de ses amis. Non! ce n'tait que sur lui, sur lui seul,--
il essayait de l'esprer,--que Nana Sahib voulait assouvir sa
haine!

Cependant, si dj et par impossible, Banks, le capitaine Hod,
Maucler, taient libres, que faisaient-ils? Avaient-ils pris la
route de Jubbulpore, sur laquelle le Gant d'Acier, que n'avaient
pu dtruire les Dacoits, pouvait les transporter rapidement? L,
les secours ne manqueraient pas! Mais  quoi bon? Comment
auraient-ils su o tait le colonel Munro? Nul ne connaissait
cette forteresse de Ripore, ce repaire de Nana Sahib. Et,
d'ailleurs, pourquoi le nom du nabab leur serait-il venu  la
pense? Nana Sahib n'tait-il pas mort pour eux? N'avait-il pas
succomb  l'attaque du pl de Tandt? Non! ils ne pouvaient rien
pour le prisonnier!

Du ct de Gomi, nul espoir non plus. Klagani avait eu tout
intrt  se dfaire de ce dvou serviteur, et puisque Gomi
n'tait pas l, c'est qu'il avait prcd son matre dans la mort!

Compter sur une chance quelconque de salut, c'et t inutile. Le
colonel Munro n'tait point homme  s'illusionner. Il voyait les
choses dans leur vrai, et il revint  ses premires penses, au
souvenir des jours heureux qui emplissait son coeur.

Combien d'heures s'taient coules, pendant qu'il rvait ainsi,
il lui et t difficile de l'valuer. La nuit tait toujours
obscure. Rien n'apparaissait encore  la cime des montagnes de
l'est, qui annont les premires lueurs de l'aube.

Cependant, il devait tre environ quatre heures du matin, lorsque
l'attention du colonel Munro fut attire par un phnomne assez
singulier. Jusqu' ce moment, pendant ce retour sur son existence
passe, il avait plutt regard en dedans qu'en dehors de lui. Les
objets extrieurs, peu distincts au milieu de ces profondes
tnbres, n'auraient pu le distraire; mais alors, ses yeux
devinrent plus fixes, et toutes les images, voques dans son
souvenir, s'effacrent soudain devant une sorte d'apparition,
aussi inattendue qu'inexplicable.

En effet, le colonel Munro n'tait plus seul sur le plateau de
Ripore. Une lumire, encore indcise, venait de se montrer vers
l'extrmit du sentier,  la poterne de la forteresse. Elle allait
et venait, vacillante, trouble, menaant de s'teindre, reprenant
son clat, comme si elle et t tenue par une main peu sre.

Dans la situation o se trouvait le prisonnier, tout incident
pouvait avoir son importance. Ses yeux ne quittrent donc plus ce
feu. Il observa qu'une sorte de vapeur fuligineuse s'en dgageait
et qu'il tait mobile. D'o cette conclusion qu'il ne devait pas
tre enferm dans un fanal.

Un de mes compagnons, se dit le colonel Munro... Gomi peut-tre!
Mais non!... Il ne serait pas l avec une lumire qui le
trahirait... Qu'est-ce donc?

Le feu s'approchait lentement. Il glissa, d'abord, le long du mur
de la vieille caserne, et sir Edward Munro put craindre qu'il ne
ft aperu de quelques-uns des Indous endormis au dedans.

Il n'en fut rien. Le feu passa sans tre remarqu. Parfois,
lorsque la main qui le portait s'agitait d'un mouvement fbrile,
il se ravivait et brillait d'un plus vif clat.

Bientt le feu eut atteint le mur du parapet, et il en suivit la
crte, comme une flamme de Saint-Elme dans les nuits d'orage.

Alors le colonel Munro commena  distinguer une sorte de fantme,
sans forme apprciable, une ombre, que cette lumire clairait
vaguement. L'tre quelconque, qui s'avanait ainsi, devait tre
recouvert d'un long pagne, sous lequel se cachaient ses bras et sa
tte.

Le prisonnier ne remuait pas. Il retenait son souffle. Il
craignait d'effaroucher cette apparition, de voir s'teindre la
flamme dont la clart la guidait dans l'ombre. Il tait aussi
immobile que la pesante pice de mtal qui semblait le tenir dans
son norme gueule.

Cependant, le fantme continuait  glisser le long du parapet. Ne
pouvait-il arriver qu'il heurtt le corps de l'Indou endormi? Non.
L'Indou tait tendu  gauche du canon, et l'apparition venait par
la droite, s'arrtant parfois, puis reprenant sa marche,  petits
pas.

Enfin, elle fut bientt assez rapproche pour que le colonel Munro
pt la distinguer plus nettement.

C'tait un tre de moyenne taille, dont un long pagne, en effet,
recouvrait tout le corps. De ce pagne sortait une main, qui tenait
une branche de rsine enflamme.

Quelque fou, qui a l'habitude de visiter le campement des
Dacoits, se dit le colonel Munro, et auquel on ne prend plus
garde! Au lieu d'un feu, que n'a-t-il un poignard  la main!...
Peut-tre pourrais-je?...

Ce n'tait point un fou, et, cependant, sir Edward Munro avait 
peu prs devin.

C'tait la folle de la valle de la Nerbudda, l'inconsciente
crature, qui, depuis quatre mois, errait  travers les Vindhyas,
toujours respecte et hospitalirement accueillie de ces Gounds
superstitieux. Ni Nana Sahib, ni aucun de ses compagnons ne
savaient quelle part la Flamme Errante avait prise  l'attaque
du pl de Tandt. Souvent ils l'avaient rencontre dans cette
partie montagneuse du Bundelkund, et ils ne s'taient jamais
inquits de sa prsence. Plusieurs fois dj, dans ses courses
incessantes, elle avait port ses pas jusqu' la forteresse de
Ripore, et nul n'avait song  l'en chasser. Ce n'tait que le
hasard de ses prgrinations nocturnes qui venait de l'y amener
cette nuit mme.

Le colonel Munro ne savait rien de ce qui concernait la folle. De
la Flamme Errante, il n'avait jamais entendu parler, et pourtant,
cet tre inconnu qui s'approchait, qui allait le toucher, lui
parler peut-tre, faisait battre son coeur avec une inexplicable
violence.

Peu  peu, la folle s'tait rapproche du canon. Sa rsine ne
jetait plus que de faibles lueurs, et elle ne semblait pas voir le
prisonnier, bien qu'elle ft en face de lui, et que ses yeux
fussent presque visibles  travers ce pagne, perc de trous comme
la cagoule d'un pnitent.

Sir Edward Munro ne bougeait pas. Ni par un mouvement de tte, ni
par un mot, il n'essayait d'attirer l'attention de cette trange
crature.

D'ailleurs, elle revint presque aussitt sur ses pas, de manire 
faire le tour de l'norme pice,  la surface de laquelle sa
rsine dessinait de petites ombres flottantes.

Comprenait-elle, l'insense,  quoi devait servir ce canon,
allong l comme un monstre, pourquoi cet homme tait attach 
cette gueule, qui allait vomir le tonnerre et l'clair au premier
rayon du jour?

Non, sans doute. La Flamme Errante tait l, comme elle tait
partout, inconsciemment. Elle errait, cette nuit, ainsi qu'elle
l'avait dj fait bien des fois, sur le plateau de Ripore. Puis,
elle le quitterait, elle redescendrait le sentier sinueux, elle
regagnerait la valle, et reporterait ses pas l o la pousserait
son imagination falote.

Le colonel Munro, qui pouvait librement tourner la tte, suivait
tous ses mouvements. Il la vit passer derrire la pice. De l,
elle se dirigea de manire  rejoindre le mur du parapet, afin de
le suivre, sans doute, jusqu'au point o il se reliait  la
poterne.

En effet, la Flamme Errante marcha ainsi, mais, s'tant arrte
soudain,  quelques pas de l'Indou endormi, elle se retourna.
Quelque lien invisible l'empchait-il donc d'aller plus avant?
Quoi qu'il en soit, un inexplicable instinct la ramena vers le
colonel Munro, et elle demeura encore immobile devant lui.

Cette fois, le coeur de sir Edward Munro battit avec une telle
force, qu'il et voulu y porter ses mains pour le contenir!

La Flamme Errante s'tait approche plus prs. Elle avait lev sa
rsine  la hauteur du visage du prisonnier, comme si elle et
voulu le mieux voir.  travers les trous de sa cagoule, ses yeux
s'allumrent d'une flamme ardente.

Le colonel Munro, involontairement fascin par ce feu, la dvorait
du regard.

Alors, la main gauche de la folle carta peu  peu les plis de son
pagne. Bientt son visage se montra  dcouvert, et,  ce moment,
de sa main droite, elle agita la rsine, qui jeta une lueur plus
intense.

Un cri!--un cri  demi touff,--s'chappa de la poitrine du
prisonnier.

Laurence! Laurence!

Il se crut fou  son tour!... Ses yeux se fermrent un instant.

C'tait lady Munro! Oui! lady Munro elle-mme,--qui se dressait
devant lui!

Laurence... toi... toi! rpta-t-il.

Lady Munro ne rpondit rien. Elle ne le reconnaissait pas. Elle ne
semblait mme pas l'entendre.

Laurence! Folle! folle, oui!... mais vivante!

Sir Edward Munro n'avait pu se tromper  une prtendue
ressemblance. L'image de sa jeune femme tait trop profondment
grave en lui. Non! mme aprs neuf annes d'une sparation qu'il
devait croire ternelle, c'tait lady Munro, change sans doute,
mais belle encore, c'tait lady Munro, chappe par miracle aux
bourreaux de Nana Sahib, qui tait devant lui!

L'infortune, aprs avoir tout fait pour dfendre sa mre, gorge
sous ses yeux, tait tombe. Frappe, mais non mortellement, et
confondue avec tant d'autres, une des dernires elle fut
prcipite dans le puits de Cawnpore, sur les victimes amonceles
qui le remplissaient dj. La nuit venue, un suprme instinct de
conservation la ramena  la margelle du puits,--l'instinct seul,
car la raison,  la suite de ces effroyables scnes, l'avait dj
abandonne. Aprs tout ce qu'elle avait souffert depuis le
commencement du sige, dans la prison du Bibi-Ghar, sur le thtre
du massacre, aprs avoir vu gorger sa mre, sa tte s'tait
perdue. Elle tait folle, folle, mais vivante! ainsi que venait de
le reconnatre Munro. Folle, elle s'tait trane hors du puits,
elle avait rd aux environs, elle avait pu quitter la ville, au
moment o Nana Sahib et les siens l'abandonnaient, aprs la
sanglante excution. Folle, elle s'tait sauve dans les tnbres,
allant devant elle,  travers la campagne. vitant les villes,
fuyant les territoires habits, a et l recueillie par de pauvres
raots, respecte comme un tre priv de raison, la pauvre folle
tait alle ainsi jusqu'aux monts Sautpourra, jusqu'aux Vindhyas!
Et, morte pour tous, depuis neuf ans, mais l'esprit toujours
frapp par le souvenir des incendies du sige, elle errait sans
cesse!

Oui! c'tait bien elle!

Le colonel Munro l'appela encore... Elle ne rpondit pas. Que
n'aurait-il pas donn pour pouvoir l'treindre dans ses bras,
l'enlever, l'emporter, recommencer prs d'elle une nouvelle
existence, lui rendre la raison  force de soins et d'amour!... Et
il tait li  cette masse de mtal, le sang coulait de ses bras
par les entailles qu'y creusaient ces cordes, et rien ne pouvait
l'arracher avec elle de ce lieu maudit!

Quel supplice, quelle torture, que n'avait mme pu rver la
cruelle imagination de Nana Sahib! Ah! si ce monstre et t l,
s'il et su que lady Munro tait en son pouvoir, quelle horrible
joie il en et ressenti! Quel raffinement il aurait sans doute
ajout aux angoisses du prisonnier!

Laurence! Laurence! rptait sir Edward Munro.

Et il l'appelait  voix haute, au risque de rveiller l'Indou,
endormi  quelques pas, au risque d'attirer les Dacoits, couchs
dans la vieille caserne, et Nana Sahib lui-mme!

Mais lady Munro, sans comprendre, continuait  le regarder de ses
yeux hagards. Elle ne voyait rien, des pouvantables souffrances
que subissait cet infortun, qui la retrouvait au moment o lui-mme
allait mourir! Sa tte se balanait, comme si elle n'et pas
voulu rpondre!

Quelques minutes s'coulrent ainsi; puis, sa main s'abaissa, son
voile retomba sur sa figure, et elle recula d'un pas.

Le colonel Munro crut qu'elle allait s'enfuir!

Laurence! cria-t-il une dernire fois, comme s'il lui et jet
un suprme adieu.

Mais non! Lady Munro ne songeait pas  quitter le plateau de
Ripore, et la situation, quelque pouvantable qu'elle ft dj,
allait encore s'aggraver.

En effet, lady Munro s'arrta. videmment, ce canon avait attir
son attention. Peut-tre s'veillait-il en elle quelque souvenir
obscurci du sige de Cawnpore! Elle revint donc,  pas lents. Sa
main, qui tenait la rsine, promenait sa flamme sur le tube de
mtal, et il suffisait d'une tincelle, enflammant l'amorce, pour
que le coup partt!

Munro allait-il donc mourir de cette main?

Cette ide, il ne put la supporter! Mieux valait prir sous les
yeux de Nana Sahib et des siens!

Munro allait appeler, rveiller ses bourreaux!...

Soudain, il sentit de l'intrieur du canon une main presser ses
mains, attaches derrire son dos. C'tait la pression d'une main
amie qui cherchait  dnouer ses liens. Bientt, le froid d'une
lame d'acier, se glissant avec prcaution entre les cordes et ses
poignets, l'avertit que, dans l'me mme de cette pice norme, se
tenait, mais par quel miracle! un librateur.

Il ne pouvait s'y tromper! On coupait les cordes qui
l'attachaient!...

En une seconde, ce fut fait! Il put faire un pas en avant. Il
tait libre!

Si matre de lui qu'il ft, un cri allait le perdre!...

Une main s'allongea hors de la pice... Munro la saisit, il la
tira, et un homme, qui venait de se dgager par un dernier effort
de l'orifice du canon, tombait  ses pieds.

C'tait Gomi!

Le fidle serviteur, aprs s'tre chapp, avait continu 
remonter la route de Jubbulpore, au lieu de revenir au lac, vers
lequel se dirigeait la troupe de Nassim. Arriv au chemin de
Ripore, il avait d se cacher une seconde fois. Un groupe d'Indous
tait l, parlant du colonel Munro que les Dacoits, dirigs par
Klagani, allaient amener  la forteresse, o Nana Sahib lui
rservait la mort par le canon. Sans hsiter, Gomi s'tait gliss
dans l'ombre jusqu'au sentier tournant, il avait atteint
l'esplanade, en ce moment dserte. Et alors, l'ide hroque lui
tait venue de s'introduire dans l'norme engin, en vritable
clown qu'il tait, avec la pense de dlivrer son matre, si les
circonstances s'y prtaient, ou, s'il ne pouvait le sauver, de se
confondre avec lui dans la mme mort!

Le jour va venir! dit Gomi  voix basse. Fuyons!

--Et lady Munro? Le colonel montrait la folle, debout, immobile.
Sa main tait, en ce moment, pose sur la culasse du canon.

Dans nos bras... matre... rpondit Gomi, sans demander d'autre
explication.

Il tait trop tard!

Au moment o le colonel et Gomi s'approchaient d'elle pour la
saisir, lady Munro, voulant leur chapper, se raccrocha de la main
 la pice, sa rsine s'abattit sur l'amorce, et une effroyable
dtonation, rpercute par les chos des Vindhyas, remplit d'un
roulement de tonnerre toute la valle de la Nerbudda.


CHAPITRE XIII
Gant d'Acier!

Au bruit de cette dtonation, lady Munro tait tombe vanouie
dans les bras de son mari.

Sans perdre un instant, le colonel s'lana  travers l'esplanade,
suivi de Gomi. L'Indou, arm de son large couteau, eut en un
instant raison du gardien ahuri que la dtonation avait remis sur
ses pieds. Puis, tous deux se jetrent dans l'troit sentier qui
conduisait au chemin de Ripore.

Sir Edward Munro et Gomi avaient  peine franchi la poterne que
la troupe de Nana Sahib, brusquement rveille, envahissait le
plateau.

Il y eut l, parmi les Indous, un moment d'hsitation qui pouvait
tre favorable aux fugitifs.

En effet, Nana Sahib passait rarement la nuit entire dans la
forteresse. La veille, aprs avoir fait attacher le colonel Munro
 la bouche du canon, il tait all rejoindre quelques chefs de
tribus du Goundwana, qu'il ne visitait jamais au grand jour. Mais
c'tait l'heure  laquelle il rentrait ordinairement, et il ne
pouvait tarder  reparatre.

Klagani, Nassim, les Indous, les Dacoits, plus de cent hommes,
taient prts  se lancer  la poursuite du prisonnier. Une pense
les retenait encore. Ce qui s'tait pass, ils l'ignoraient
absolument. Le cadavre de l'Indou, qui avait t prpos  la
garde du colonel, ne pouvait rien leur apprendre.

Or, de toutes les probabilits, il devait rsulter ceci pour eux:
c'est que, par une circonstance fortuite, le feu avait t mis au
canon, avant l'heure fixe pour le supplice, et que du prisonnier
il ne restait plus maintenant que d'informes dbris!

La fureur de Klagani et des autres se manifesta par un concert de
maldictions. Ni Nana Sahib ni aucun d'eux n'auraient donc cette
joie d'assister aux derniers moments du colonel Munro!

Mais le nabab n'tait pas loin. Il avait d entendre la
dtonation. Il allait revenir en toute hte  la forteresse. Que
lui rpondrait-on, lorsqu'il demanderait compte du prisonnier
qu'il y avait laiss?

De l, chez tous, une hsitation, qui avait donn aux fugitifs le
temps de prendre quelque avance, avant d'avoir t aperus.

Aussi, sir Edward Munro et Gomi, pleins d'espoir, aprs cette
miraculeuse dlivrance, descendaient-ils rapidement le sinueux
sentier. Lady Munro, bien qu'vanouie, ne pesait gure aux bras
vigoureux du colonel. Son serviteur tait l, d'ailleurs, pour lui
venir en aide.

Cinq minutes aprs avoir pass la poterne, tous deux taient 
moiti chemin du plateau et de la valle. Mais le jour commenait
 se faire, et les premires blancheurs de l'aube pntraient dj
jusqu'au fond de l'troite gorge.

De violents cris clatrent alors au-dessus de leur tte.

Pench au-dessus du parapet, Klagani venait d'apercevoir
vaguement la silhouette des deux hommes qui fuyaient. L'un de ces
hommes ne pouvait tre que le prisonnier de Nana Sahib!

Munro! C'est Munro! cria Klagani, ivre de fureur.

Et, franchissant la poterne, il se jeta  sa poursuite, suivi de
toute sa bande.

Nous avons t aperus! dit le colonel, sans ralentir son pas.

--J'arrterai les premiers! rpondit Gomi. Ils me tueront, mais
cela vous donnera peut-tre le temps de gagner la route!

--Ils nous tueront tous les deux, ou nous leur chapperons
ensemble! s'cria Munro.

Le colonel et Gomi avaient ht leur marche. Arrivs sur la
partie infrieure du sentier, dj moins raide, ils pouvaient
courir. Il ne s'en fallait plus que d'une quarantaine de pas
qu'ils eussent atteint le chemin de Ripore, qui aboutissait  la
grande route, et sur lequel la fuite leur deviendrait plus facile.

Mais, plus facile aussi serait la poursuite. Chercher un refuge,
c'tait inutile. Tous deux auraient t bientt dcouverts. Donc,
ncessit de distancer les Indous, et, en outre, de sortir avant
eux du dernier dfil des Vindhyas.

La rsolution du colonel Munro fut aussitt prise. Il ne
retomberait pas vivant aux mains de Nana Sahib. Celle qui venait
de lui tre rendue, il la frapperait du poignard de Gomi, plutt
que de la livrer au nabab, et de ce poignard il se frapperait
ensuite!

Tous deux avaient alors une avance de prs de cinq minutes. Au
moment o les premiers Indous franchissaient la poterne, le
colonel Munro et Gomi entrevoyaient dj le chemin auquel se
reliait le sentier, et la grande route n'tait qu' un quart de
mille.

Hardi, matre! disait Gomi, prt  faire au colonel un rempart
de son corps. Avant cinq minutes, nous serons sur la route de
Jubbulpore!

--Dieu fasse que nous y trouvions du secours! murmura le colonel
Munro. Les clameurs des Indous devenaient de plus en plus
distinctes. Au moment o les fugitifs dbouchaient sur le chemin,
deux hommes, qui marchaient rapidement, arrivaient au bas du
sentier. Il faisait assez jour alors pour que l'on pt se
reconnatre, et deux noms, comme deux cris de haine, se
rpondirent  la fois: Munro!

--Nana Sahib! Le nabab, au bruit de la dtonation, tait accouru
et remontait en toute hte  la forteresse. Il ne pouvait
comprendre pourquoi ses ordres avaient t excuts avant l'heure.
Un Indou l'accompagnait, mais, avant que cet Indou n'et pu faire
ni un pas ni mme un geste, il tombait aux pieds de Gomi,
mortellement frapp de ce couteau qui avait coup les liens du
colonel.  moi! cria Nana Sahib, appelant toute la troupe qui
descendait le sentier.

--Oui,  toi! rpondit Gomi. Et, plus prompt que l'clair, il
se jeta sur le nabab. Son intention avait t,--du moins s'il ne
parvenait pas  le tuer du premier coup,--de lutter du moins
avec lui, de manire  donner au colonel Munro le temps de gagner
la route; mais la main de fer du nabab avait arrt la sienne, et
son couteau venait de lui chapper.

Furieux de se sentir dsarm, Gomi saisit alors son adversaire 
la ceinture, et, le serrant sur sa poitrine, il l'emporta dans ses
bras vigoureux, dcid  se prcipiter avec lui dans le premier
abme qu'il rencontrerait.

Cependant, Klagani et ses compagnons, se rapprochant, allaient
atteindre l'extrmit infrieure du sentier, et alors plus
d'esprance de pouvoir leur chapper!

Encore un effort! rpta Gomi. Je tiendrai bon pendant quelques
minutes, en me faisant un bouclier de leur nabab! Fuyez, matre,
fuyez sans moi!

Mais trois minutes  peine sparaient maintenant les fugitifs de
ceux qui les poursuivaient, et le nabab appelait Klagani d'une
voix touffe.

Tout  coup,  vingt pas en avant, des cris retentirent.

Munro! Munro!

Banks tait l, sur le chemin de Ripore, avec le capitaine Hod,
Maucler, le sergent Mac Neil, Fox, Parazard, et,  cent pas d'eux,
sur la grande route, le Gant d'Acier, lanant des tourbillons de
fume, les attendait avec Storr et Klouth!

Aprs la destruction de la dernire maison de Steam-House,
l'ingnieur et ses compagnons n'avaient plus qu'un parti 
prendre: utiliser comme vhicule l'lphant que la bande des
Dacoits n'avait pu dtruire. Donc, juchs sur le Gant d'Acier,
ils avaient aussitt quitt le lac Puturia et remont la route de
Jubbulpore. Mais, au moment o ils passaient devant le chemin qui
menait  la forteresse, une formidable dtonation avait retenti
au-dessus de leurs ttes, et ils s'taient arrts.

Un pressentiment, un instinct, si l'on veut, les avait pousss 
se lancer sur ce chemin. Qu'espraient-ils? Ils n'auraient pu le
dire.

Toujours est-il que, quelques minutes aprs, le colonel tait
devant eux, qui leur criait:

Sauvez lady Munro!

--Et tenez bon Nana Sahib, le vrai! s'cria Gomi. Il avait,
dans un dernier effort de furie, jet  terre le nabab,  demi
suffoqu, dont se saisirent le capitaine Hod, Mac Neil et Fox.
Puis, sans demander aucune explication, Banks et les siens
rejoignirent le Gant d'Acier sur la route. Par ordre du colonel,
qui voulait le livrer  la justice anglaise, Nana Sahib fut
attach sur le cou de l'lphant. Quant  lady Munro, on la dposa
dans la tourelle, et son mari prit place  ses cts. Tout  sa
femme, qui commenait  reprendre ses sens, il piait en elle
quelque lueur de raison. L'ingnieur et ses compagnons s'taient
hisss rapidement sur le dos du Gant d'Acier.

 toute vitesse! cria Banks.

Il faisait jour alors. Un premier groupe d'Indous apparaissait
dj  une centaine de pas en arrire.  tout prix il fallait
atteindre, avant eux, le poste avanc du cantonnement militaire de
Jubbulpore, qui commande le dernier dfil des Vindhyas.

Le Gant d'Acier avait abondamment eau, combustible, tout ce qui
tait ncessaire pour le maintenir en pression et lui donner son
maximum de vitesse. Mais, sur cette route aux tournants brusques,
il ne pouvait se lancer en aveugle.

Les cris des Indous redoublaient alors, et toute la troupe gagnait
visiblement sur lui.

Il faudra se dfendre, dit le sergent Mac Neil.

--Nous nous dfendrons! rpondit le capitaine Hod. Il restait
encore une douzaine de coups  tirer. Donc, ncessit de ne pas
perdre une seule balle, car les Indous taient arms, et il
importait de les tenir  distance. Le capitaine Hod et Fox, leur
carabine  la main, se postrent sur la croupe de l'lphant, un
peu en arrire de la tourelle. Gomi, en avant, le fusil 
l'paule, se tenait de manire  pouvoir tirer obliquement. Mac
Neil, prs de Nana Sahib, un revolver d'une main, un poignard de
l'autre, tait prt  le frapper, si les Indous arrivaient jusqu'
lui. Klouth et Parazard, devant le foyer, le chargeaient de
combustible. Banks et Storr dirigeaient la marche du Gant
d'Acier. La poursuite durait dj depuis dix minutes. Deux cents
pas, au plus, sparaient les Indous, Banks et les siens. Si ceux-l
allaient plus vite, l'lphant artificiel pouvait aller plus
longtemps qu'eux. Toute la tactique consistait donc  les empcher
de gagner de l'avant.

En ce moment, une dizaine de coups de feu clatrent.

Les balles passrent en sifflant au-dessus du Gant d'Acier, sauf
une, qui le frappa  l'extrmit de sa trompe.

Ne tirez pas! Il ne faut tirer qu' coup sr! cria le capitaine
Hod. Mnageons nos balles! Ils sont encore trop loin!

Banks, voyant alors devant lui un mille de route qui se
dveloppait presque en ligne droite, ouvrit largement le
rgulateur, et le Gant d'Acier, accroissant sa vitesse, laissa la
bande de plusieurs centaines de pas en arrire.

Hurrah! hurrah pour notre Gant! s'cria le capitaine Hod, qui ne
pouvait se contenir! Ah! les canailles! Ils ne l'auront pas!

Mais,  l'extrmit de cette partie rectiligne de la route, une
sorte de dfil montant et sinueux, dernier col du revers
mridional des Vindhyas, allait ncessairement retarder la marche
de Banks et de ses compagnons. Klagani et les autres, le sachant
bien, n'abandonnrent pas leur poursuite.

Le Gant d'Acier eut rapidement atteint cet tranglement du
chemin, qui se glissait entre deux hauts talus rocheux.

Il fallut alors ralentir la vitesse et ne plus avancer qu'avec une
extrme prcaution. Par suite de ce retard, les Indous regagnrent
tout le terrain perdu. S'ils n'avaient plus l'espoir de sauver
Nana Sahib, qui tait  la merci d'un coup de poignard, du moins
ils vengeraient sa mort.

Bientt, de nouvelles dtonations clatrent, mais sans atteindre
aucun de ceux qu'emportait le Gant d'Acier.

Cela va devenir srieux! dit le capitaine Hod, en paulant sa
carabine. Attention!

Gomi et lui firent feu, simultanment. Deux des Indous les plus
rapprochs, frapps en pleine poitrine, tombrent sur le sol.
Deux de moins! dit Gomi, en rechargeant son arme.

--Deux pour cent! s'cria le capitaine Hod. Ce n'est pas assez!
Il faut leur prendre plus cher que cela!

Et les carabines du capitaine et de Gomi, auxquelles se joignit
le fusil de Fox, atteignirent mortellement trois autres Indous.

Mais,  s'avancer  travers ce sinueux dfil, on n'allait pas
vite. En mme temps qu'elle se rtrcissait, la route, on le sait,
offrait une rampe trs prononce. Pourtant, encore un demi-mille,
et la dernire rampe des Vindhyas serait franchie, et le Gant
d'Acier dboucherait  cent pas d'un poste, presque en vue de la
station de Jubbulpore!

Les Indous n'taient pas gens  reculer devant le feu du capitaine
Hod et de ses compagnons. Leur vie ne comptait plus quand il
s'agissait de sauver ou de venger Nana Sahib! Dix, vingt d'entre
eux tomberaient sous les balles, mais quatre-vingts seraient
encore l pour se jeter sur le Gant d'Acier et avoir raison de la
petite troupe,  laquelle il servait de citadelle roulante! Aussi
redoublrent-ils d'efforts afin de rejoindre ceux qu'ils
poursuivaient.

Klagani n'ignorait pas, d'ailleurs, que le capitaine Hod et les
siens devaient en tre  leurs dernires cartouches, et que
bientt fusils et carabines ne seraient plus que des armes
inutiles entre leurs mains.

En effet, les fugitifs avaient puis la moiti des munitions qui
leur restaient, et ils allaient tre dans l'impossibilit de se
dfendre.

Cependant, quatre coups de feu retentirent encore, et quatre
Indous tombrent.

Il ne restait plus au capitaine Hod et  Fox que deux coups 
tirer.

 ce moment, Klagani, qui s'tait mnag jusque-l, se porta en
avant plus que la prudence ne le voulait.

Ah! toi! je te tiens! s'cria le capitaine Hod, en le visant
avec le plus grand calme.

La balle ne quitta la carabine du capitaine que pour aller frapper
le tratre au milieu du front. Ses mains s'agitrent un instant,
il tourna sur lui-mme et tomba.

 cet instant, l'extrmit sud du dfil apparut. Le Gant d'Acier
fit un suprme effort. Une dernire fois, la carabine de Fox se
fit entendre. Un dernier Indou roula  terre.

Mais les Indous s'aperurent presque aussitt que le feu avait
cess, et ils se lancrent  l'assaut de l'lphant, dont ils
n'taient plus qu' cinquante pas.

 terre!  terre! cria Banks.

Oui! En l'tat des choses, mieux valait abandonner le Gant
d'Acier, et courir vers le poste qui n'tait plus loign.

Le colonel Munro, emportant sa femme dans ses bras, prit pied sur
la route.

Le capitaine Hod, Maucler, le sergent et les autres avaient
immdiatement saut  terre.

Seul, Banks tait rest dans la tourelle.

Et ce gueux! s'cria le capitaine Hod, en montrant Nana Sahib,
attach au cou de l'lphant.

--Laisse-moi faire, mon capitaine! rpondit Banks d'un ton
singulier. Puis, donnant un dernier tour au rgulateur, il
descendit  son tour. Tous s'enfuirent alors, le poignard  la
main, prts  vendre chrement leur vie. Cependant, sous la
pousse de la vapeur, le Gant d'Acier, bien qu'abandonn  lui-mme,
continuait  remonter la rampe; mais, n'tant plus dirig,
il vint buter contre le talus gauche du chemin, comme un blier
qui veut faire tte, et, s'arrtant brusquement, il barra presque
entirement la roule.

Banks et les siens en taient dj  une trentaine de pas, lorsque
les Indous se jetrent en masse sur le Gant d'Acier, afin de
dlivrer Nana Sahib.

Soudain, un fracas pouvantable, gal aux plus violents coups de
tonnerre, secoua les couches d'air avec une indescriptible
violence.

Banks, avant de quitter la tourelle, avait lourdement charg les
soupapes de l'appareil. La vapeur atteignit donc une tension
extrme, et, lorsque le Gant d'Acier buta contre la paroi de roc,
cette vapeur, ne trouvant plus d'issue par les cylindres, fit
clater la chaudire, dont les dbris se dispersrent en toutes
directions.

Pauvre Gant! s'cria le capitaine Hod, mort pour nous sauver!


CHAPITRE XIV
Le cinquantime tigre du capitaine Hod.

Le colonel Munro, ses amis, ses compagnons, n'avaient plus rien 
craindre, ni du nabab, ni des Indous, qui s'taient attachs  sa
fortune, ni de ces Dacoits, dont il avait form une redoutable
bande dans cette partie du Bundelkund.

Au bruit de l'explosion, les soldats du poste de Jubbulpore
taient sortis en nombre imposant. Ce qui restait des compagnons
de Nana Sahib, se trouvant sans chef, avait aussitt pris la
fuite.

Le colonel Munro se fit reconnatre. Une demi-heure aprs, tous
arrivaient  la station, o ils trouvrent abondamment ce qui leur
manquait, et particulirement les vivres, dont ils avaient le plus
pressant besoin.

Lady Munro fut loge dans un confortable htel, en attendant le
moment de la conduire  Bombay. L, sir Edward Munro esprait
rendre la vie de l'me  celle qui ne vivait plus que de la vie du
corps, et qui serait toujours morte pour lui, tant qu'elle
n'aurait pas recouvr la raison!

 vrai dire, aucun de ses amis ne se rsignait  dsesprer de la
prochaine gurison de lady Munro. Tous attendaient avec confiance
un vnement qui seul pouvait profondment modifier l'existence du
colonel.

Il fut convenu que, ds le lendemain, on partirait pour Bombay. Le
premier train ramnerait tous les htes de Steam-House vers la
capitale de l'Inde occidentale. Cette fois, ce serait la vulgaire
locomotive qui les emporterait  toute vitesse, et non plus
l'infatigable Gant d'Acier, dont il ne restait maintenant que des
dbris informes.

Mais ni le capitaine Hod, son fanatique admirateur, ni Banks, son
crateur ingnieux, ni aucun des membres de l'expdition, ne
devaient jamais oublier ce fidle animal, auquel ils avaient
fini par accorder une vie relle. Longtemps le bruit de
l'explosion qui l'avait ananti retentirait dans leur souvenir.
Aussi ne s'tonnera-t-on pas qu'avant de quitter Jubbulpore,
Banks, le capitaine Hod, Maucler, Fox, Gomi, eussent voulu
retourner sur le thtre de la catastrophe.

Il n'y avait videmment plus rien  craindre de la bande des
Dacoits. Toutefois, par surcrot de prcaution, lorsque
l'ingnieur et ses compagnons arrivrent au poste des Vindhyas, un
dtachement de soldats se joignit  eux, et vers onze heures, ils
atteignaient l'entre du dfil.

Tout d'abord, ils trouvrent, pars sur le sol, cinq ou six
cadavres mutils. C'taient ceux des assaillants, qui s'taient
jets sur le Gant d'Acier, afin de dgager Nana Sahib.

Mais c'tait tout. Du reste de la bande, il n'y avait plus trace.
Au lieu de retourner  leur repaire de Ripore, maintenant connu,
les derniers fidles de Nana Sahib avaient d se disperser dans la
valle de la Nerbudda.

Quant au Gant d'Acier, il tait entirement dtruit par
l'explosion de la chaudire. L'une de ses larges pattes avait t
rejete  une grande distance. Une partie de sa trompe, lance
contre le talus, s'y tait enfonce et ressortait comme un bras
gigantesque. Partout des tles gondoles, des crous, des boulons,
des grilles, des dbris de cylindre, des articulations de bielles.
Au moment de l'explosion, lorsque les soupapes charges ne
pouvaient plus lui offrir d'issue, la tension de la vapeur avait
du tre effroyable et dpasser peut-tre vingt atmosphres.

Et maintenant, de l'lphant artificiel dont les htes de Steam-House
se montraient si fiers, de ce colosse qui provoquait la
superstitieuse admiration des Indous, du chef-d'oeuvre mcanique
de l'ingnieur Banks, de ce rve ralis du fantaisiste rajah de
Bouthan, il ne restait plus rien qu'une carcasse mconnaissable et
sans valeur!

Pauvre bte! ne put s'empcher de s'crier le capitaine Hod,
devant le cadavre de son cher Gant d'Acier.

--On pourra en fabriquer un autre... un autre, qui sera plus
puissant encore! dit Banks.

--Sans doute, rpondit le capitaine, en laissant chapper un gros
soupir, mais ce ne sera plus lui!

Pendant qu'ils se livraient  ces investigations, l'ingnieur et
ses compagnons eurent la pense de rechercher s'ils ne
trouveraient pas quelques restes de Nana Sahib.  dfaut de la
figure du nabab, facile  reconnatre, celle de ses mains 
laquelle il manquait un doigt leur et suffi pour constater
l'identit. Ils auraient bien voulu avoir cette preuve
incontestable de la mort de celui qu'on ne pouvait plus confondre
avec Balao Rao, son frre.

Mais aucun des dbris sanglants, qui jonchaient le sol, ne
semblait avoir appartenu  celui qui fut Nana Sahib. Ses
fanatiques avaient-ils emport jusqu'au dernier vestige de ses
reliques? Cela tait plus que probable.

Il devait nanmoins en rsulter ceci: c'est que, puisqu'il n'y
avait aucune preuve certaine de la mort de Nana Sahib, la lgende
allait reprendre ses droits; c'est que, dans l'esprit des
populations de l'Inde centrale, l'insaisissable nabab passerait
toujours pour vivant, en attendant que l'on fit un dieu immortel
de l'ancien chef des Cipayes.

Mais, pour Banks et les siens, il n'tait pas admissible que Nana
Sahib et pu survivre  l'explosion.

Ils revinrent  la station, non sans que le capitaine Hod et
ramass un morceau d'une des dfenses du Gant d'Acier,--
prcieux dbris, dont il voulait faire un souvenir.

Le lendemain, 4 octobre, tous quittaient Jubbulpore dans un wagon
mis  la disposition du colonel Munro et de son personnel.
Vingt-quatre heures plus tard, ils franchissaient les Ghtes
occidentales, ces Andes indoues, qui se dveloppent sur une
longueur de trois cent soixante lieues, au milieu d'paisses
forts de banians, de sycomores, de teks, entremls de palmiers,
de cocotiers, d'areks, de poivriers, de sandals, de bambous.
Quelques heures aprs, le railway les dposait  l'le de Bombay,
qui, avec les les Salcette, lphanta et autres, forme une
magnifique rade et porte  son extrmit sud-est la capitale de la
Prsidence.

Le colonel Munro ne devait pas rester dans cette grande ville, o
se coudoient des Arabes, des Persans, des Banyans, des
Abyssiniens, des Parsis ou Gubres, des Scindes, des Europens de
toutes nationalits, et mme,--parat-il,--des Indous.

Les mdecins, consults sur l'tat de lady Munro, recommandrent
de la conduire dans une villa des environs, o le calme, joint 
leurs soins de tous les jours, au dvouement incessant de son
mari, ne pouvait manquer de produire un salutaire effet.

Un mois se passa. Pas un des compagnons du colonel, pas un de ses
serviteurs n'avait song  le quitter. Le jour, qui n'tait pas
loign, o l'on pourrait entrevoir la gurison de la jeune femme,
ils voulaient tous tre l.

Ils eurent enfin cette joie. Peu  peu lady Munro revint  la
raison. Ce charmant esprit se reprit  penser. De ce qu'avait t
la Flamme Errante, il ne resta plus rien, pas mme le souvenir.

Laurence! Laurence! s'tait cri le colonel, et lady Munro, le
reconnaissant enfin tait tombe dans ses bras.

Une semaine plus tard, les htes de Steam-House taient runis
dans le bungalow de Calcutta. L allait recommencer une existence
bien diffrente de celle qui avait empli jusqu'alors la riche
habitation. Banks y devait passer les loisirs que ses travaux lui
laisseraient, le capitaine Hod les congs dont il pourrait
disposer. Quant  Mac Neil et Gomi, ils taient de la maison et
ne devaient jamais se sparer du colonel Munro.

 cette poque, Maucler fut oblig de quitter Calcutta pour
revenir en Europe. Il le fit en mme temps que le capitaine Hod,
dont le cong tait expir et que le dvou Fox allait suivre aux
cantonnements militaires de Madras.

Adieu! capitaine, lui dit le colonel Munro. Je suis heureux de
penser que vous n'avez rien  regretter de votre voyage  travers
l'Inde septentrionale, si ce n'est peut-tre de n'avoir pas tu
votre cinquantime tigre.

--Mais il est tu, mon colonel.

--Comment! Il est tu?

--Sans doute, rpondit le capitaine Hod avec un geste superbe.
Quarante-neuf tigres et... Klagani... cela ne fait-il pas mes
cinquante?

FIN DE LA DEUXIME ET DERNIRE PARTIE



    [1] Une femme non titre, qui pouse un baronnet ou
un chevalier, prend le titre de lady devant le nom de son
mari. Mais cette qualification de lady ne peut prcder le
nom de baptme, car, dans ce cas, elle est uniquement
rserve aux filles de pairs.
    [2] Nom des porteurs de palanquins dans l'Inde.
    [3] Environ 8 kilomtres.
    [4] Deux millions de francs.
    [5] Depuis cette poque, l'glise commmorative a t
acheve. Sur les tablettes de marbre, des inscriptions
rappellent la mmoire des ingnieurs du chemin de fer
East-Indian qui moururent de maladie ou de leurs
blessures pendant la grande insurrection de 1857, la
mmoire des officiers, sergents et soldats du 34e rgiment
de l'arme royale tus au combat du 17 novembre devant
Cawnpore, du capitaine Stuart Beatson, des officiers,
hommes et femmes, du 32e rgiment, morts pendant les
siges de Lucknow et de Cawnpore ou pendant
l'insurrection, la mmoire enfin des martyrs du Bibi-Ghar,
massacrs en juillet 1857.
    [6] Environ sept cent trente millimtres.
    [7] En 1877, 1677 tres humains ont pri par la
morsure des serpents. Les primes payes par le
gouvernement pour la destruction de ces reptiles indiquent
qu'en cette mme anne on en a tu 127,295.





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effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
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works, and the medium on which they may be stored, may contain
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with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
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that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.net

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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