The Project Gutenberg EBook of La corde au cou, by mile Gaboriau

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Title: La corde au cou

Author: mile Gaboriau

Posting Date: January 1, 2009 [EBook #15107]
Release Date: February 18, 2005

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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LA CORDE AU COU

PAR

mile Gaboriau

(1873)




Table des matires

PREMIRE PARTIE _Le feu du Valpinson_

DEUXIME PARTIE _L'affaire de Boiscoran_

TROISIME PARTIE _Cocoleu_ 1 2 3




PREMIRE PARTIE

_Le feu du Valpinson_

Du reste, voici les faits:




I


Dans la nuit du 22 au 23 juin 1871, vers une heure, le faubourg de
Paris, qui est le principal et le plus populeux faubourg de la jolie
ville de Sauveterre, fut mis en moi par le galop frntique d'un cheval
sonnant sur les pavs pointus.

Quantit de bourgeois se prcipitrent  leurs fentres. Ils ne virent
dans la nuit sombre qu'un paysan en bras de chemise et la tte nue,
talonnant et btonnant furieusement une grosse jument blanche qu'il
montait  cru.

Ce paysan, aprs avoir long le faubourg, prit  droite la rue
Nationale--rue Impriale jadis--, traversa la place du March-Neuf,
tourna la rue Mautrec et s'arrta court devant la belle maison qui fait
l'angle de la rue du Chteau. C'est l qu'habite le maire de Sauveterre,
M. Sneschal, ancien avou, membre du conseil gnral.

Ayant mis pied  terre, le campagnard empoigna la sonnette et se mit 
la secouer si violemment, qu' l'instant toute la maison fut debout. La
minute d'aprs, un gros et gras domestique, les yeux encore chargs de
sommeil, venait ouvrir, et d'un accent irrit s'criait tout d'abord:

--Qui tes-vous, l'homme? Que voulez-vous? Avez-vous bu un coup de trop?
Ignorez-vous chez qui vous cassez les sonnettes?

--Je veux parler  monsieur le maire, rpondit le paysan,  l'instant
mme, rveillez-le...

M. Sneschal tait tout rveill. Drap dans une ample robe de chambre
de molleton gris, un bougeoir  la main, inquiet et dissimulant mal son
inquitude, il venait d'apparatre dans le vestibule et avait entendu.

--Le voil, le maire, pronona-t-il du ton le plus mcontent. Que lui
voulez-vous  cette heure o tous les honntes gens sont couchs?

cartant le domestique, le paysan s'avana, et sans la moindre formule
de politesse:

--Je viens, rpondit-il, vous dire de nous envoyer les pompiers.

--Les pompiers!

--Oui, tout de suite, dpchez-vous! Le maire hochait la tte.

--Hum!... faisait-il, ce qui tait chez lui la manifestation d'une vive
perplexit, hum! hum!

Et qui n'et t perplexe  sa place!

Pour runir les pompiers, faire battre la gnrale tait indispensable;
or, en pleine nuit, faire battre la gnrale, c'tait mettre la ville
sens dessus dessous, c'tait faire bondir d'pouvante dans leur lit les
braves Sauveterriens, qui ne l'avaient que trop entendue, depuis un an,
cette lugubre batterie, lors de l'invasion prussienne et ensuite pendant
la Commune. Aussi:

--S'agit-il d'un incendie srieux? demanda M. Sneschal.

--Srieux! s'cria le paysan; comment ne le serait-il pas, par le vent
qu'il fait; un vent  dcorner les boeufs!

--Hum! fit encore le maire, hum! hum! C'est que ce n'tait pas la
premire fois, depuis qu'il administrait Sauveterre, qu'il tait ainsi
rveill par un campagnard venant crier sous ses fentres: Au secours!
au feu!...

 ses dbuts, saisi de compassion, il se htait de runir les pompiers,
il se mettait  leur tte et on courait au lieu du sinistre. Et quand on
arrivait, essouffl, suant, aprs cinq ou six kilomtres franchis au pas
de course, on trouvait quoi? Quelque mchant pailler valant bien dix
cus, achevant de se consumer. On s'tait drang pour rien.

Les paysans des environs avaient si souvent cri au loup, quand il y en
avait  peine l'ombre, que le loup venant pour tout de bon, on devait
hsiter  les croire.

--Voyons, reprit M. Sneschal, qu'est-ce qui brle, en dfinitive?...

En prsence de tant de dlais, le paysan mordait de rage le manche de
son fouet.

--Faut-il donc que je vous rpte, interrompit-il, que tout est en feu,
que tout flambe: granges, mtairies, rcoltes, maisons, chteau,
tout!... Si vous tardez encore, vous ne trouverez plus pierre sur pierre
du Valpinson.

L'effet de ce nom fut prodigieux.

--Quoi! demanda le maire d'une voix trangle, c'est au Valpinson qu'est
le feu?

--Oui.

--Chez le comte de Claudieuse?

--Comme de juste, pardi!

--Imbcile! que ne le disiez-vous immdiatement! s'cria le maire. (Il
n'hsitait plus.) Vite, dit-il  son domestique, viens me donner de quoi
m'habiller... C'est--dire, non! Madame m'aidera, car il n'y a pas une
seconde  perdre. Toi, tu vas courir chez Bolton, tu sais, le tambour,
et tu lui commanderas de ma part de battre la gnrale,  l'instant,
partout. Tu passeras ensuite chez le capitaine Parenteau, tu lui
expliqueras ce qui en est et tu le prieras de prendre la clef des pompes
 la mairie, chez le concierge. Attends!... Cela fait, tu reviendras
ici, atteler... Le feu au Valpinson!... J'accompagnerai les pompiers!...
Allons, cours, frappe aux portes, crie au feu! On se runira place du
March-Neuf!...

Et le domestique s'tant loign de toute la vitesse de ses jambes:

--Quant  vous, mon brave, reprit M. Sneschal en s'adressant au paysan,
enfourchez votre bte et allez rassurer monsieur de Claudieuse, qu'on ne
perde pas courage, qu'on redouble d'efforts, les secours arrivent.

Mais le paysan ne bougeait pas.

--Avant de retourner au Valpinson, dit-il, j'ai encore une commission 
faire en ville.

--Hein! vous dites?...

--Il faut que j'aille chercher, pour le ramener avec moi, monsieur
Seignebos, le mdecin...

--Le docteur! Y a-t-il donc quelqu'un de bless?

--Oui, le matre, monsieur de Claudieuse.

--L'imprudent! Il se sera jet au danger, selon son habitude...

--Oh, non! C'est qu'il a reu deux coups de fusil.

Peu s'en fallut que le maire de Sauveterre ne laisst chapper son
bougeoir.

--Deux coups de fusil! s'cria-t-il. O? Quand? Comment? De qui?

--Ah! je ne sais pas.

--Cependant...

--Tout ce que je peux vous dire, c'est qu'on l'a port dans une petite
grange, o le feu n'tait pas encore. C'est l que je l'ai vu, tendu
sur une botte de paille, blanc comme un linge, les yeux ferms et tout
couvert de sang.

--Mon Dieu! serait-il donc mort?

--Il ne l'tait pas quand je suis parti.

--Et la comtesse?

--La dame de Claudieuse, rpondit le paysan, avec un accent marqu de
vnration, tait dans la grange, agenouille prs de monsieur le comte,
lavant ses blessures avec de l'eau frache. Les deux petites demoiselles
taient l aussi...

M. Sneschal frissonnait.

--Un crime aurait donc t commis, murmura-t-il.

--Pour cela, oui, srement.

--Par qui? Dans quel but?

--Ah! voil!...

--Monsieur de Claudieuse est trs emport, c'est vrai, trs violent,
mais c'est le meilleur et le plus juste des hommes, tout le monde le
sait.

--Tout le monde.

--Il n'a jamais fait que du bien dans le pays.

--Personne n'oserait dire le contraire.

--Quant  la comtesse...

--Oh! fit vivement le paysan, c'est la sainte des saintes.

Le maire essayait de conclure.

--Le coupable, poursuivit-il, serait donc un tranger. Nous sommes
infests de vagabonds, de mendiants de passage. Il n'est pas de jour
qu'il ne se prsente  la mairie, pour demander des secours de route,
des hommes  figure patibulaire.

De la tte, le paysan approuvait.

--C'est bien mon ide, dit-il. Et la preuve, c'est qu'en venant je
songeais qu'aprs avoir averti le mdecin, je ferais peut-tre bien de
prvenir la justice...

--Inutile! interrompit M. Sneschal, c'est un soin qui me regarde. Avant
dix minutes je serai chez le procureur de la Rpublique... Allons, ne
mnagez pas votre cheval, et dites bien  madame de Claudieuse que nous
vous suivons.

De sa vie administrative, le maire de Sauveterre n'avait t si rudement
secou. Il en perdait la tte, ni plus ni moins que ce fameux jour o il
lui tait tomb  l'improviste neuf cents mobiles  nourrir et  loger.
Jamais, sans l'assistance de sa femme, il n'en et fini de se vtir.
Pourtant, il tait prt lorsque son domestique reparut.

Ce brave garon s'tait acquitt de toutes ses commissions, et dj,
dans le lointain de la haute ville, retentissaient les roulements sourds
de la gnrale.

--Maintenant, attelle, lui dit M. Sneschal. Que la voiture soit devant
la maison quand je reviendrai.

Dehors, il trouva tout en rumeur.  chaque fentre, une tte
s'allongeait, curieuse ou terrifie. De tous cts, des portes
brusquement refermes claquaient.

Pourvu, mon Dieu! pensait-il, que je trouve Daubigeon chez lui.

Successivement procureur imprial, puis procureur de la Rpublique, M.
Daubigeon tait un des grands amis de M. Sneschal. C'tait un homme
d'une quarantaine d'annes, au regard fin, au visage souriant, qui
s'tait obstin  rester clibataire et qui s'en vantait volontiers. On
ne lui trouvait  Sauveterre ni le caractre ni l'extrieur de sa svre
profession. Certes, on l'estimait fort, mais on lui reprochait amrement
sa philosophie optimiste, sa bonhomie souriante et surtout sa mollesse 
requrir, une mollesse qui, disait-on, dgnrait en une coupable
inertie dont le crime s'enhardissait.

Lui-mme s'accusait de n'avoir pas le feu sacr, et, selon son
expression, de drober  la froide Thmis le plus de temps qu'il
pouvait, pour le consacrer aux Muses familires. Collectionneur clair,
il avait la passion des beaux livres, des ditions rares, des reliures
prcieuses, des belles suites de gravures, et le plus clair de ses dix
mille francs de rentes passait  ses chers bouquins. rudit de la
vieille cole, il professait pour les potes latins, pour Virgile et
pour Juvnal, pour Horace surtout, un culte que trahissaient
d'incessantes citations.

Rveill en sursaut comme tout le monde, ce digne et galant homme se
dpchait de s'habiller pour courir aux renseignements, lorsque sa
vieille gouvernante, tout effare, vint lui annoncer la visite de M.
Sneschal.

--Qu'il entre! s'cria-t-il, qu'il entre! Et ds que le maire parut:

--Car vous allez m'apprendre, continua-t-il, pourquoi tout ce tumulte,
ces cris et ces roulements de tambour.

_Clamor que virum,_
_clangorque tubarum_.

--Un pouvantable malheur arrive, pronona M. Sneschal.

Tel tait son accent, qu'on et jur que c'tait lui qui tait atteint.
Et ce fut si bien l'impression de M. Daubigeon que tout aussitt:

--Qu'est-ce, mon cher ami? fit-il. _Quid?_ Du courage, morbleu! du
sang-froid!... Souvenez-vous que le pote conseille de garder dans
l'adversit une me toujours gale:

_quam, memento, rebus in_
_arduis, Servare mentem..._

--Des malfaiteurs ont mis le feu au Valpinson! l'interrompit le maire.

--Que me dites-vous l! grands dieux!

_O Jupiter._
_Quod verbum audio..._

--Victime d'une lche tentative d'assassinat, le comte de Claudieuse se
meurt peut-tre en ce moment.

--Oh!...

--Le tambour que vous entendez runit les pompiers, que je vais envoyer
combattre l'incendie, et si je me prsente chez vous  cette heure,
c'est officiellement, pour vous dnoncer le crime et demander bonne et
prompte justice!

Il n'en fallait pas tant pour glacer toutes les citations sur les lvres
du procureur de la Rpublique.

--Il suffit! dit-il vivement. Venez, nous allons prendre nos mesures
pour que les coupables ne puissent chapper.

Lorsqu'ils arrivrent dans la rue Nationale, elle tait plus anime
qu'en plein midi, car Sauveterre est une de ces sous-prfectures o les
distractions sont trop rares pour qu'on n'y saisisse pas avidement tout
prtexte d'motion.

Dj les tristes vnements taient connus et comments. On avait
commenc par douter, mais on avait t sr, lorsqu'on avait vu passer au
grand galop le cabriolet du docteur Seignebos, escort d'un paysan 
cheval.

Les pompiers, de leur ct, n'avaient pas perdu leur temps.

Ds que le maire et M. Daubigeon furent signals sur la place du
March-Neuf, le capitaine Parenteau se prcipita  leur rencontre, et
portant militairement la main  son casque:

--Mes hommes sont prts, dclara-t-il.

--Tous?

--Il n'en manque pas dix. Quand on a su qu'il s'agissait de porter
secours au comte et  la comtesse de Claudieuse, nom d'un tonnerre! vous
comprenez que personne ne s'est fait tirer l'oreille.

--Alors, partez et faites diligence, commanda M. Sneschal. Nous vous
rattraperons en route. Nous allons, de ce pas, monsieur Daubigeon et
moi, prendre monsieur Galpin-Daveline, le juge d'instruction.

Ils n'eurent pas loin  aller. Ce juge, prcisment, les cherchait par
la ville depuis une demi-heure, il arrivait sur la place et venait de
les apercevoir.

Vivant contraste du procureur de la Rpublique, M. Galpin-Daveline tait
bien l'homme de son tat, et mme quelque chose de plus. Tout en lui, de
la tte aux pieds, depuis ses gutres de drap jusqu' ses favoris d'un
blond risqu, dnonait le magistrat. Il n'tait pas grave, il tait
l'incarnation de la gravit. Nul, bien qu'il ft jeune encore, ne se
pouvait flatter de l'avoir vu sourire ni entendu plaisanter. Et, telle
tait sa roideur, qu'au dire de M. Daubigeon, on l'et cru empal par le
glaive mme de la loi.

 Sauveterre, M. Galpin-Daveline avait la rputation d'un homme
suprieur. Il pensait l'tre. Aussi s'indignait-il d'oprer sur un
thtre trop troit et de dpenser les grandes facults dont il se
croyait dou  des besognes vulgaires,  rechercher les auteurs d'un vol
de fagots ou de l'effraction d'un poulailler. C'est que ses dmarches
dsespres pour obtenir un poste en vidence avaient toujours chou.
Vainement, il avait mis tous ses amis en campagne. Inutilement, il
s'tait, en secret, ml de politique, dispos  servir le parti, quel
qu'il ft, qui le servirait le mieux.

Mais l'ambition de M. Galpin-Daveline n'tait pas de celles qui se
dcouragent, et en ces derniers temps,  la suite d'un voyage  Paris,
il avait donn  entendre qu'un brillant mariage ne tarderait pas  lui
assurer les protections qui, jusqu'alors, avaient manqu  ses mrites.

Lorsqu'il rejoignit M. Sneschal et M. Daubigeon:

--Eh bien! commena-t-il, voici une terrible affaire, et qui va
certainement avoir un immense retentissement.

Le maire voulait lui donner des dtails.

--Inutile, lui dit-il. Tout ce que vous savez, je le sais. J'ai
rencontr et interrog le paysan qui vous avait t expdi. (Puis, se
retournant vers le procureur de la Rpublique:) Je pense, monsieur,
poursuivit-il, que notre devoir est de nous transporter immdiatement
sur le thtre du crime.

--J'allais vous le proposer, rpondit M. Daubigeon.

--Il faudrait avertir la gendarmerie...

--Monsieur Sneschal vient de la faire prvenir. L'agitation du juge
d'instruction tait grande, si grande qu'elle faisait en quelque sorte
clater son corce d'impassible froideur.

--Il y a flagrant dlit, reprit-il.

--videmment.

--De telle sorte que nous pouvons agir de concert, et paralllement,
chacun selon notre fonction, vous requrant, moi statuant sur vos
rquisitions...

Un ironique sourire glissait sur les lvres du procureur de la
Rpublique.

--Vous devez assez me connatre, rpondit-il, pour savoir qu'il n'y a
jamais avec moi de conflit d'attributions; je ne suis plus qu'un vieux
bonhomme, ami du repos et de l'tude.

_Sum piger et senior, Pieridumque cornes..._

--Alors, rien ne nous retient plus! s'cria M. Sneschal, qui bouillait
d'impatience, ma voiture est attele! Partons!




II


De Sauveterre au Valpinson, par la traverse, on ne compte qu'une lieue;
seulement c'est une lieue de pays, elle a sept kilomtres.

Mais M. Sneschal avait un bon cheval, le meilleur peut-tre de
l'arrondissement, affirmait-il, en montant en voiture,  M.
Galpin-Daveline et  M. Daubigeon. Le fait est qu'en moins de dix
minutes ils eurent rejoint les pompiers, partis bien avant eux.

Ces braves gens, presque tous matres ouvriers de Sauveterre, maons,
charpentiers et couvreurs, se htaient cependant de toute leur nergie.
clairs par une demi-douzaine de torches fumeuses, ils allaient,
peinant et soufflant, le long du chemin raboteux, poussant leurs deux
pompes et le chariot qui contenait le matriel de sauvetage.

--Courage, mes amis! leur cria le maire en les dpassant. Bon courage!

 trois minutes de l, galopant dans la nuit du train d'un cavalier de
ballade, un paysan  cheval apparut sur la route.

M. Daubigeon lui commanda de s'arrter. Il obit. C'tait le mme homme
qui dj tait venu  Sauveterre donner l'alarme.

--Vous revenez du Valpinson? lui demanda M. Sneschal.

--Oui, rpondit le paysan.

--Comment va le comte de Claudieuse?

--Il a repris connaissance.

--Qu'a dit le mdecin?

--Qu'il s'en tirera probablement. Et moi je cours chez le pharmacien
chercher des remdes.

Pour mieux entendre, M. Galpin-Daveline, le juge d'instruction, se
penchait hors de la voiture.

--La rumeur publique accuse-t-elle quelqu'un? demanda-t-il.

--Personne.

--Et l'incendie?

--On a de l'eau, rpondit le paysan, mais pas de pompes, que voulez-vous
qu'on fasse!... Et le vent qui redouble!... Ah! quel malheur, quel
malheur!

Et il piqua des deux, pendant que M. Sneschal rouait de coups son
pauvre cheval, lequel, sous ce traitement extraordinaire, loin d'avancer
plus vite, se cabrait et faisait des bonds de ct.

C'est que l'excellent maire tait exaspr. C'est que ce crime lui
paraissait comme un dfi  son adresse et la plus cruelle injure qu'on
pt faire  son administration.

--Car, enfin, rptait-il pour la dixime fois  ses compagnons de
route, est-il naturel, je vous le demande, est-il logique qu'un
malfaiteur soit all s'adresser prcisment au comte et  la comtesse de
Claudieuse,  l'homme le plus considrable et le plus considr de
l'arrondissement,  une femme dont le nom est synonyme de vertu et de
charit?

Et intarissable, malgr les cahots de la voiture, M. Sneschal racontait
tout ce qu'il savait de l'histoire des propritaires du Valpinson.

Le comte Trivulce de Claudieuse tait le dernier descendant d'une des
plus vieilles familles du pays.  seize ans, vers 1832, il s'tait
embarqu en qualit d'enseigne de vaisseau, et pendant de longues annes
il n'avait fait  Sauveterre que de rares et de brves apparitions. Il
tait capitaine de vaisseau en 1859, et dsign pour l'paulette de
contre-amiral, lorsque tout  coup il avait donn sa dmission et tait
venu s'installer au chteau de Valpinson, lequel ne gardait plus, de ses
antiques splendeurs, que deux tourelles tombant en ruine au milieu
d'normes amas de pierres noircies et moussues. Deux annes durant, il y
avait vcu seul, se rdifiant tant bien que mal un logis, et, des
bribes parses de la fortune de ses anctres, se reconstituant,  force
de soin et d'activit, une modeste aisance.

On pensait bien qu'il finirait ses jours ainsi, lorsque le bruit s'tait
rpandu qu'il allait se marier. Et le bruit, chose rare, tait vrai. M.
de Claudieuse, un beau matin, tait parti pour Paris, et par les lettres
de faire-part qui taient arrives peu aprs, on avait appris qu'il
venait d'pouser la fille d'un de ses anciens camarades de promotion,
Mlle Genevive de Tassar de Bruc.

L'tonnement avait t grand. Le comte avait tout  fait grand air et
tait encore remarquablement bien de sa personne; mais il venait d'avoir
quarante-sept ans, et Mlle de Tassar de Bruc en avait  peine vingt.
Ah! si la nouvelle marie et t pauvre, on et compris et mme
approuv le mariage. Il est si naturel qu'une fille sans dot sacrifie
son coeur  la question du pain quotidien. Mais tel n'tait pas le cas.
Le marquis de Tassar de Bruc passait pour riche et avait, disait-on,
compt  son gendre cinquante mille cus.

Alors, on s'tait imagin que la jeune comtesse devait tre laide 
faire peur, infirme ou contrefaite pour le moins, idiote peut-tre ou
d'un caractre impossible. Erreur. Elle tait apparue, et on tait
demeur saisi de sa noble et calme beaut. Elle avait parl, et chacun
tait rest sous le charme. Ce mariage tait-il donc, comme on dit 
Sauveterre, un mariage d'inclination? On le crut. Ce qui n'empcha pas
quantit de vieilles dames de hocher la tte et de dclarer que
vingt-sept ans, c'est trop entre deux poux, et que cette union ne
serait pas heureuse.

Les faits n'avaient pas tard  dmentir ces sombres pronostics.  dix
lieues  la ronde, il n'existait pas de mnage aussi parfaitement uni
que celui de M. et Mme de Claudieuse, et deux enfants, deux filles,
qu'ils avaient eues  quatre ans d'intervalle, devaient avoir, pour
toujours, fix le bonheur  leur paisible foyer.

De son ancienne profession, de ce temps o il administrait les
possessions lointaines de la France, le comte avait, il est vrai, gard
ses habitudes hautaines de commandement, une attitude svre et froide,
une parole brve. Il tait, de plus, d'une si extrme violence que la
plus lgre contradiction empourprait son visage. Mais la comtesse tait
le calme et la douceur mmes, et comme elle savait toujours se jeter
entre la colre de son mari et celui qui se l'tait attire, comme ils
taient l'un et l'autre justes, bons jusqu' la faiblesse, gnreux et
pitoyables aux malheureux, ils taient adors.

Il n'y avait gure que sur l'article chasse que M. de Claudieuse
n'entendait pas raison. Chasseur passionn, il veillait toute l'anne
sur son gibier avec la sollicitude inquite d'un avare, multipliant les
gardes et les dfenses, poursuivant les braconniers avec un tel
acharnement qu'on disait: Mieux vaut lui voler cent pistoles que lui
tuer un merle.

M. et Mme de Claudieuse vivaient d'ailleurs assez isols, absorbs
par les soins d'une vaste exploitation agricole et par l'ducation de
leurs filles. Ils recevaient rarement, et on ne les voyait pas quatre
fois par hiver  Sauveterre, chez les demoiselles de Lavarande ou chez
le vieux baron de Chandor. Tous les ts, par exemple, vers la fin de
juillet, ils s'installaient, pour un mois,  Royan, o ils avaient un
chalet. Tous les ans, galement,  l'ouverture de la chasse, la comtesse
allait, avec ses filles, passer quelques semaines prs de ses parents
qui habitaient Paris.

Pour bouleverser cette paisible existence, il ne fallut pas moins que
les catastrophes de 1870. En apprenant que les Prussiens vainqueurs
foulaient le sol sacr de la patrie, l'ancien capitaine de vaisseau
sentit se rveiller en lui tous ses instincts de Franais et de soldat.
Quoi qu'on pt faire pour le retenir, il partit. Lgitimiste obstin, il
se dclarait prt  mourir pour la Rpublique, pourvu que la France ft
sauve. Sans l'ombre d'une hsitation, il offrit son pe  Gambetta,
qu'il dtestait. Nomm colonel d'un rgiment de marche, il se battit
comme un lion, depuis le premier jour jusqu'au dernier, o il fut
renvers et foul aux pieds en essayant d'arrter l'affreuse dbandade
d'un des corps d'arme de Chanzy.

Revenu au Valpinson  la signature de l'armistice, personne, hormis sa
femme, n'avait pu lui arracher un mot de cette douloureuse campagne. On
l'engageait  se prsenter aux lections, et certainement il et t
lu; il refusa, disant que s'il savait se battre, il ne savait pas
discourir.

Mais c'est d'une oreille distraite que le procureur de la Rpublique et
le juge d'instruction coutaient ces dtails, qu'ils connaissaient aussi
bien que M. Sneschal.

Aussi tout  coup:

--N'avanons-nous donc pas? demanda M. Galpin-Daveline; j'ai beau
regarder, je n'aperois aucune apparence d'incendie.

--C'est que nous sommes dans un bas-fond, rpondit le maire. Mais nous
approchons, et lorsque nous serons en haut de cette cte que nous
gravissons, soyez tranquille, vous verrez...

Cette cte est bien connue dans le dpartement, et mme clbre sous le
nom de montagne de Sauveterre. Elle est si raide et forme d'un granit
si dur que les ingnieurs qui ont trac la route nationale de Bordeaux 
Nantes se sont dtourns d'une demi-lieue pour l'viter. Elle domine
donc tout le pays, et, parvenus  son sommet, M. Sneschal et ses
compagnons ne purent retenir un cri.

--_Horresco!_ murmura le procureur de la Rpublique.

Le foyer mme de l'incendie leur tait encore cach par les hautes
futaies de Rochepommier, mais les jets de flamme s'lanaient bien
au-dessus des grands arbres, illuminant tout l'horizon de sinistres
lueurs...

Toute la campagne tait en mouvement. Le tocsin sonnait  coups
prcipits  l'glise de Brchy, dont le clocher tronqu se dtachait en
noir sur la pourpre du ciel. Dans l'ombre, retentissaient les rauques
mugissements de ces conques marines dont on se sert pour appeler les
ouvriers des champs. Des pas effars sonnaient le long des sentiers, et
des paysans passaient en courant, un seau de chaque main.

--Les secours arriveront trop tard! dit M. Galpin-Daveline.

--Une si belle proprit, dit le maire, si savamment amnage!

Et, au risque d'un accident, il lana son cheval au galop sur le revers
de la cte, car le Valpinson est tout au fond de la valle,  cinq cents
mtres de la petite rivire.

Tout y tait terreur, dsordre, confusion. Et pourtant les bras n'y
manquaient pas, ni la bonne volont. Aux premiers cris d'alarme, tous
les gens des environs taient accourus, et il en arrivait encore 
chaque minute, mais personne ne se trouvait l pour diriger.

Le sauvetage du mobilier surtout les proccupait. Les plus hardis
tenaient bon dans les appartements et, en proie  une sorte de vertige,
jetaient par les fentres tout ce qui leur tombait sous la main. Et dans
le milieu de la cour, s'amoncelaient ple-mle les lits, les matelas,
les chaises, le linge, les livres, les vtements...

Cependant une immense clameur salua l'arrive de M. Sneschal et de ses
compagnons.

--Voil monsieur le maire! s'criaient les paysans, rassurs par sa
seule prsence et prts  lui obir.

M. Sneschal, du reste, jugea bien d'un coup d'oeil la situation.

--Oui, c'est moi, mes amis, dit-il, et je vous flicite de votre
empressement, il s'agit,  cette heure, de ne pas gaspiller nos forces.
La ferme, les chais et les btiments d'exploitation sont perdus,
abandonnons-les. Concentrons nos efforts sur le chteau...
Organisons-nous! La rivire est tout proche, formons la chane. Tout le
monde  la chane, hommes et femmes!... Et de l'eau, de l'eau... voil
les pompes.

On les entendait, en effet, rouler comme un tonnerre. Les pompiers
parurent. Le capitaine Parenteau prit la direction des secours. Et,
enfin, M. Sneschal put s'informer du comte de Claudieuse.

--Le matre est l, lui rpondit une vieille femme en montrant,  cent
pas, une maisonnette  toit de chaume, c'est le mdecin qui l'y a fait
transporter.

--Allons le voir, messieurs, dit vivement le maire au procureur de la
Rpublique et au juge d'instruction.

Mais ils s'arrtrent au seuil de l'unique pice de cette pauvre
demeure. C'tait une grande chambre, au sol de terre battue, aux solives
noircies et toutes charges d'outils et de paquets de graines. Deux lits
 colonnes torses et  rideaux de serge jauntre, deux bons grands lits
de Saintonge, occupaient tout le fond. Sur celui de gauche, une petite
fille de quatre  cinq ans dormait, roule dans une couverture, sous la
garde de sa soeur, de deux ou trois ans plus ge. Sur le lit de droite,
le comte de Claudieuse tait tendu, ou plutt assis, car on avait
entass sous ses reins tout ce qu'on avait pu arracher d'oreillers 
l'incendie.

Il avait le torse nu et ruisselant de sang, et un homme, le docteur
Seignebos, en bras de chemise et les manches retrousses jusqu'au coude,
s'inclinait vers lui et, une ponge d'une main, un bistouri de l'autre,
semblait absorb par quelque grave et dlicate opration. Vtue d'une
robe de mousseline claire, la comtesse de Claudieuse tait debout au
pied du lit de son mari, ple, mais sublime de calme et de fermet
rsigne. Elle tenait une lampe et en dirigeait la lumire selon les
indications du docteur. Dans un coin, deux servantes taient assises sur
un coffre et, leur tablier relev sur la tte, pleuraient.

Singulirement mu, le maire de Sauveterre prit enfin sur lui d'entrer.
Ce fut le comte de Claudieuse qui le premier l'aperut:

--Eh! c'est ce brave Sneschal! dit-il. Approchez, cher ami,
approchez!... L'anne 1871, vous le voyez, est une anne fatale. De tout
ce que je possdais, il ne restera plus, au jour, que quelques pelletes
de cendres...

--C'est un grand malheur, rpondit le digne maire, mais nous en avons
craint un bien plus irrparable... Dieu merci, vous vivrez...

--Qui sait! Je souffre terriblement... Mme de Claudieuse tressaillit.

--Trivulce! murmura-t-elle d'une voix doucement suppliante, Trivulce!

Jamais amant n'arrta sur l'amie de son me un regard plus tendre que
celui dont M. de Claudieuse enveloppa sa femme.

--Pardonne-moi, chre Genevive, pardonne-moi mon manque de courage...

Un spasme nerveux lui coupa la parole, et tout aussitt, d'une voix
clatante comme une trompette:

--Monsieur! s'cria-t-il, docteur! Tonnerre du ciel!... Vous m'corchez!

--J'ai l du chloroforme, pronona froidement le mdecin.

--Je n'en veux pas!

--Rsignez-vous alors  souffrir... Et tenez-vous tranquille, car chacun
de vos mouvements augmente la souffrance. (Sur quoi, pongeant un filet
de sang qui venait de jaillir sous son bistouri:) Du reste, ajouta-t-il,
nous allons prendre quelques minutes de repos. Mes yeux et ma main se
fatiguent... Je ne suis plus jeune, dcidment.

Le docteur Seignebos avait soixante ans. C'tait un petit homme au teint
bilieux, maigre, chauve, d'une tenue plus que nglige, et porteur d'une
paire de lunettes d'or qu'il passait sa vie  retirer,  essuyer et 
remettre.

Sa rputation mdicale tait grande, on citait de lui,  Sauveterre, des
cures merveilleuses; cependant il n'avait que peu d'amis. Les ouvriers
lui reprochaient sa morgue ddaigneuse, les paysans son pret au gain,
et les bourgeois ses opinions politiques.

On rapporte qu'un soir, dans un banquet, il s'tait cri en levant son
verre: Je bois  la mmoire du seul mdecin dont j'envie la pure et
noble gloire:  la mmoire de mon compatriote le docteur Guillotin, de
Saintes! Avait-il vraiment port ce toast? Le positif, c'est qu'il se
posait en dmocrate farouche, et qu'il tait l'me et l'oracle des
petits conciliabules socialistes des environs. Il tonnait quand il
entamait le chapitre des rformes qu'il rvait et des progrs qu'il
concevait. Et il faisait frmir par le don dont il parlait de porter le
fer et le feu jusqu'au fond des entrailles pourries de la socit.

Ces opinions, des thories utilitaires souvent tranges, certaines
expriences plus tranges encore qu'il poursuivait au su et vu de tous,
avaient fait douter parfois de l'intgrit de l'intellect du docteur
Seignebos. Les plus bienveillants disaient: C'est un original.

Cet original, comme de raison, n'aimait gure M. Sneschal, un ancien
avou ractionnaire. Il tenait en pitre estime le procureur de la
Rpublique, un inutile fureteur de bouquins. Mais il dtestait
cordialement M. Galpin-Daveline.

Pourtant, il les salua tous les trois, et sans se soucier d'tre ou non
entendu de son malade:

--Vous voyez, leur dit-il, monsieur de Claudieuse en trs fcheux tat.
C'est avec un fusil charg de plomb de chasse qu'on lui a tir dessus,
et les dsordres des blessures de cette origine sont incalculables.
J'inclinerais volontiers  croire qu'aucun organe essentiel n'a t
atteint, mais je n'en rpondrais pas. J'ai vu souvent, dans ma pratique,
des lsions minuscules telles qu'en peut produire un grain de plomb,
lsions mortelles cependant, ne se rvler qu'aprs douze ou quinze
heures.

Il et continu longtemps, s'il n'et t brusquement interrompu:

--Monsieur le docteur, pronona le juge d'instruction, c'est parce qu'un
crime a t commis que je suis ici. Il faut que le coupable soit
retrouv et puni. Et c'est au nom de la justice que, ds ce moment, je
requiers le concours de vos lumires.




III


Par cette seule phrase, M. Galpin-Daveline s'emparait despotiquement de
la situation et relguait au second plan le docteur Seignebos, M.
Sneschal et le procureur de la Rpublique lui-mme. Rien plus
n'existait qu'un crime dont l'auteur tait  dcouvrir, et un juge: lui.

Mais il avait beau exagrer sa raideur habituelle et ce ddain des
sentiments humains qui a fait  la justice plus d'ennemis que ses plus
cruelles erreurs, tout en lui tressaillait d'une satisfaction contenue,
tout, jusqu'aux poils de sa barbe, taille comme les buis de Versailles.

--Donc, monsieur le mdecin, reprit-il, voyez-vous quelque inconvnient
 ce que j'interroge le bless?

--Mieux vaudrait certainement le laisser en repos, gronda le docteur
Seignebos, je viens de le martyriser pendant une heure, je vais dans un
moment recommencer  extraire les grains de plomb dont ses chairs sont
cribles. Cependant, si vous y tenez...

--J'y tiens...

--Eh bien! dpchez-vous, car la fivre ne va pas tarder  le prendre.

M. Daubigeon ne cachait gure son mcontentement.

--Daveline! faisait-il  demi-voix, Daveline!

L'autre n'y prenait garde. Ayant tir de sa poche un calepin et un
crayon, il s'approcha du lit de M. de Claudieuse, et toujours du mme
ton:

--Vous sentez-vous en tat, monsieur le comte, demanda-t-il, de rpondre
 mes questions?

--Oh! parfaitement.

--Alors, veuillez me dire ce que vous savez des funestes vnements de
cette nuit.

Aid de sa femme et du docteur Seignebos, le comte de Claudieuse se
haussa sur ses oreillers.

--Ce que je sais, commena-t-il, n'aidera gure, malheureusement, les
investigations de la justice... Il pouvait tre onze heures, car je ne
saurais mme prciser l'heure, j'tais couch, et depuis un bon moment
j'avais souffl ma bougie, lorsqu'une lueur trs vive frappa mes vitres.
Je m'en tonnai, mais trs confusment, car j'tais dans cet tat
d'engourdissement qui, sans tre le sommeil, n'est dj plus la veille.
Je me dis bien: Qu'est-ce que cela?, mais je ne me levai pas. C'est un
grand bruit, comme le fracas d'un mur qui s'croule, qui me rendit au
sentiment de la ralit. Oh! alors, je bondis hors de mon lit, en me
disant: C'est le feu!... Ce qui redoublait mon inquitude, c'est que
je me rappelais qu'il y avait, dans ma cour et autour des btiments,
seize mille fagots de la coupe de l'an dernier...  demi vtu, je
m'lanai dans les escaliers. J'tais fort troubl, je l'avoue,  ce
point que j'eus toutes les peines du monde  ouvrir la porte extrieure.
J'y parvins cependant. Mais  peine mettais-je le pied sur le seuil que
je ressentis au ct droit, un peu au-dessus de la hanche, une affreuse
douleur et que j'entendis tout prs de moi une dtonation...

D'un geste, le juge d'instruction interrompit.--Votre rcit, monsieur le
comte, dit-il, est certes d'une remarquable nettet. Cependant, il est
un dtail qu'il importe de prciser. C'est bien au moment juste o vous
paraissiez qu'on a tir sur vous?

--Oui, monsieur.

--Donc l'assassin tait tout prs,  l'afft. Il savait que, fatalement,
l'incendie vous attirerait dehors et il attendait...

--Telle a t, telle est encore mon impression, dclara le comte.

M. Galpin-Daveline se retourna vers M. Daubigeon.

--Donc, lui dit-il, l'assassinat est le fait principal que doit retenir
la prvention; l'incendie n'est qu'une circonstance aggravante, le moyen
imagin par le coupable pour arriver plus srement  la perptration du
crime... (Aprs quoi, revenant au comte:) Poursuivez, monsieur, dit le
juge d'instruction.

--Me sentant bless, continua M. de Claudieuse, mon premier mouvement,
mouvement tout instinctif, d'ailleurs, fut de me prcipiter vers
l'endroit d'o m'avait paru venir le coup de fusil. Je n'avais pas fait
trois pas que je me sentis atteint de nouveau  l'paule et au cou.
Cette seconde blessure tait plus grave que la premire, car le coeur me
faillit, la tte me tourna, et je tombai...

--Vous n'aviez pas mme entrevu le meurtrier?

--Pardonnez-moi. Au moment o je tombais, il m'a sembl voir... j'ai vu
un homme s'lancer de derrire une pile de fagots, traverser la cour et
disparatre dans la campagne.

--Le reconnatriez-vous?

--Non.

--Mais vous avez vu comment il tait vtu, vous pouvez me donner  peu
prs son signalement?

--Non plus. J'avais comme un nuage devant les yeux, et il a pass comme
une ombre.

Le juge d'instruction dissimula mal un mouvement de dpit.

--N'importe, fit-il, nous le retrouverons... Mais continuez, monsieur.

Le comte hocha la tte.

--Je n'ai plus rien  vous apprendre, monsieur, rpondit-il. J'tais
vanoui, et ce n'est que quelques heures plus tard que j'ai repris
connaissance, ici, sur ce lit.

Avec un soin extrme, M. Galpin-Daveline notait les rponses du comte.
Lorsqu'il eut termin:

--Nous reviendrons, reprit-il, et minutieusement, sur les circonstances
du meurtre. Pour le moment, monsieur le comte, il importe de savoir ce
qui s'est pass aprs votre chute. Qui pourrait me l'apprendre?

--Ma femme, monsieur.

--Je le pensais. Madame la comtesse a d se lever en mme temps que
vous?

--Ma femme n'tait pas couche, monsieur. Vivement le juge se retourna
vers la comtesse, et il lui suffit d'un coup d'oeil pour reconnatre que
le costume de la comtesse n'tait pas celui d'une femme veille en
sursaut par l'incendie de sa maison.

--En effet, murmura-t-il.

--Berthe, poursuivit le comte, la plus jeune de nos filles, celle qui
est l sur ce lit, enveloppe d'une couverture, est atteinte de la
rougeole et srieusement souffrante. Ma femme tait reste prs d'elle.
Malheureusement, les fentres de nos filles donnent sur le jardin, du
ct oppos  celui o le feu a t mis...

--Comment donc madame la comtesse a-t-elle t avertie du dsastre?
demanda le juge d'instruction.

Sans attendre une question plus directe, Mme de Claudieuse s'avana.

--Ainsi que mon mari vient de vous le dire, monsieur, rpondit-elle,
j'avais tenu  veiller ma petite Berthe. Ayant dj pass prs d'elle la
nuit prcdente, j'tais un peu lasse, et j'avais fini par m'assoupir,
lorsque je fus rveille par une dtonation...  ce qui m'a sembl. Je
me demandais si ce n'tait pas une illusion, quand un second coup
retentit presque immdiatement. Plus tonne qu'inquite, je quittai la
chambre de mes filles. Ah! monsieur, telle tait dj la violence de
l'incendie qu'il faisait clair, dans l'escalier, comme en plein jour. Je
descendis en courant. La porte extrieure tait ouverte, je sortis... 
cinq ou six pas,  la lueur des flammes, j'aperus le corps de mon mari.
Je me jetai sur lui, il ne m'entendait plus, son coeur avait cess de
battre, je le crus mort, j'appelai au secours d'une voix dsespre...

M. Sneschal et M. Daubigeon frmissaient.

--Bien! approuva d'un air satisfait M. Galpin-Daveline, trs bien!

--Vous savez, monsieur, continuait la comtesse, combien est profond le
sommeil des gens de la campagne... Il me semble que je suis reste bien
longtemps seule, agenouille prs de mon mari.  la longue, cependant,
les clarts de l'incendie veillaient nos mtayers, les ouvriers de la
ferme et nos domestiques. Ils se prcipitaient dehors en criant: Au
feu! M'apercevant, ils vinrent  moi et m'aidrent  transporter mon
mari loin du danger, qui grandissait de minute en minute. Attis par un
vent furieux, l'incendie se propageait avec une effrayante rapidit. Les
granges n'taient plus qu'une immense fournaise, la mtairie brlait,
les chais remplis d'eau-de-vie taient en feu, et la toiture de notre
maison s'allumait de tous cts. Et personne de sang-froid!... Ma tte
tait  ce point perdue que j'oubliais mes enfants et que leur chambre
tait dj pleine de fume, lorsqu'un honnte et courageux garon est
all les arracher au plus horrible des prils... Pour me rappeler 
moi-mme, il m'a fallu l'arrive du docteur Seignebos et ses paroles
d'espoir... Cet incendie nous ruine peut-tre; que m'importe, puisque
mes enfants et mon mari sont sauvs!

C'est d'un air d'impatience ddaigneuse que le docteur Seignebos
assistait  ces prliminaires invitables. Les autres, M. Sneschal, le
procureur de la Rpublique, les deux servantes, mme, avaient peine 
matriser leur motion. Lui haussait les paules et grommelait entre les
dents:

--Formalits! Subtilits! Purilits!

Aprs avoir retir, essuy et remis sur son nez ses lunettes d'or, il
s'tait assis devant la table boiteuse de la pauvre chambre, et il
comptait et alignait, dans une cuelle, les quinze ou vingt grains de
plomb qu'il avait extraits des blessures du comte de Claudieuse.

Mais, sur les derniers mots de la comtesse, il se leva et, d'un ton
bref, s'adressant  M. Galpin-Daveline:

--Maintenant, monsieur, dit-il, vous me rendez mon malade, sans doute?

Offens--on l'et t  moins--, le juge d'instruction frona le
sourcil, et froidement:

--Je sais, monsieur, dit-il, l'importance de votre besogne, mais ma
tche n'est ni moins grave ni moins urgente.

--Oh!...

--Par consquent, vous m'accorderez bien cinq minutes encore, monsieur
le docteur...

--Dix si vous l'exigez, monsieur le juge. Seulement, je vous dclare que
chaque minute qui s'coule dsormais peut compromettre la vie du bless.

Ils s'taient rapprochs et, la tte rejete en arrire, ils se
toisaient avec des yeux o clatait la plus violente animosit.
Allaient-ils donc se prendre de querelle au chevet mme de M. de
Claudieuse?

La comtesse dut le craindre, car, d'un accent de reproche:

--Messieurs, pronona-t-elle, messieurs, de grce...

Peut-tre son intervention n'et-elle pas suffi, si M. Sneschal et M.
Daubigeon ne se fussent entremis, chacun s'adressant en mme temps 
l'un des adversaires.

Des deux, M. Galpin-Daveline tait encore le plus obstin; car, en dpit
de tout, reprenant la parole:

--Je n'ai plus, monsieur, dit-il  M. de Claudieuse, qu'une question 
vous adresser: o et comment tiez-vous plac? O et comment pensez-vous
qu'tait plac l'assassin au moment du crime?

--Monsieur, rpondit le comte d'une voix videmment fatigue, j'tais,
je vous l'ai dit, debout, sur le seuil de ma porte, faisant face  la
cour. L'assassin devait tre post  une vingtaine de pas, sur ma
droite, derrire une pile de fagots.

Ayant crit la rponse du bless, le juge se retourna vers le mdecin.

--Vous avez entendu, monsieur, lui dit-il. C'est  vous maintenant 
fixer la prvention sur ce point dcisif:  quelle distance tait le
meurtrier lorsqu'il a fait feu?

--Je ne suis pas devin, rpondit brutalement le mdecin.

--Ah! prenez garde, monsieur, insista M. Galpin-Daveline, la justice,
dont je suis ici le reprsentant, a le droit et les moyens de se faire
respecter. Vous tes mdecin, monsieur, et la mdecine est arrive 
rpondre d'une faon presque mathmatique  la question que je vous
pose...

M. Seignebos ricanait.

--Vraiment, la mdecine est arrive  ce prodige! fit-il. Quelle
mdecine? La mdecine lgale, sans doute, celle qui est  la dvotion
des parquets et  la discrtion des prsidents d'assises...

--Monsieur!...

Mais le mdecin n'tait pas d'un naturel  supporter un second chec.

--Je sais ce que vous m'allez dire, poursuivit-il tranquillement. Il
n'est pas un manuel de mdecine lgale qui ne tranche souverainement le
problme dont il s'agit. Je les ai tudis, ces manuels, qui sont vos
armes  vous autres, messieurs les magistrats instructeurs. Je connais
l'opinion de Devergie et celle d'Orfila, et celle encore de Casper, de
Tardieu et de Briant et Chaudey... Je n'ignore pas que ces messieurs
prtendent dcider  un centimtre prs la distance d'o un coup de
fusil a t tir. Je ne suis pas si fort. Je ne suis qu'un pauvre
mdecin de campagne, moi, un simple gurisseur... Et, avant de donner
une opinion qui peut faire tomber la tte d'un pauvre diable, la tte
d'un innocent, peut-tre, j'ai besoin de rflchir, de me consulter, de
recourir  des expriences.

Il avait si videmment raison quant au fond, sinon quant  la forme, que
M. Galpin-Daveline se radoucit.

--C'est  titre de simple renseignement, monsieur, dit-il, que je vous
demande votre avis. Votre opinion raisonne et dfinitive fera
ncessairement l'objet d'un rapport motiv.

--Ah!... comme cela...

--Veuillez donc me communiquer officieusement les conjectures que vous a
inspires l'examen des blessures de monsieur de Claudieuse.

D'un geste prtentieux, M. Seignebos rajusta ses lunettes.

--Mon sentiment, rpondit-il, sous toutes rserves, bien entendu, est
que monsieur de Claudieuse s'est parfaitement rendu compte des faits. Je
crois volontiers que l'assassin tait embusqu  la distance qu'il
indique. Ce que je puis affirmer, par exemple, c'est que les deux coups
de fusil ont t tirs de distances diffrentes, l'un de beaucoup plus
prs que l'autre, et la preuve, c'est que si l'un d'eux, celui de la
hanche, a, comme disent les chasseurs, cart lgrement, l'autre,
celui de l'paule, a presque fait balle...

--Mais on sait  combien de mtres un fusil fait balle, interrompit M.
Sneschal, qu'agaait le ton dogmatique du docteur.

M. Seignebos salua.

--On sait cela? fit-il. Qui? Vous, monsieur le maire? Moi je dclare
l'ignorer. Il est vrai que je n'oublie pas, comme vous semblez
l'oublier, que nous n'avons plus, comme autrefois, deux ou trois types
seulement de fusils de chasse. Avez-vous rflchi  l'immense varit
d'armes franaises, anglaises, amricaines et allemandes qui sont
aujourd'hui rpandues partout? Comment osez-vous, monsieur, vous
prononcer si dlibrment? Ignorez-vous donc, vous, un ancien avou et
un magistrat municipal, que c'est sur cette grave question que roulera
tout le dbat de la cour d'assises?

Aprs quoi, dcid  ne plus rien rpondre, le mdecin reprenait son
bistouri et ses pinces, lorsque tout  coup, au-dehors, des clameurs
clatrent, si terribles que M. Sneschal, M. Daubigeon et Mme de
Claudieuse elle-mme se prcipitrent vers la porte.

Et ces clameurs, hlas!, n'taient que trop justifies.

La toiture du btiment principal venait de s'effondrer, ensevelissant
sous ses dcombres embrass le pauvre tambour qui, deux heures plus tt,
avait battu la gnrale, Bolton, et un pompier, nomm Guillebault, le
plus estim des charpentiers de Sauveterre, un pre de cinq enfants. Le
capitaine Parenteau semblait prs de devenir fou, et c'tait  qui se
dvouerait pour arracher  la plus horrible des morts ces infortuns,
dont on entendait, par-dessus le fracas de l'incendie, les hurlements
dsesprs.

Toutes les tentatives pour les secourir devaient chouer. Un gendarme et
un fermier des environs, qui avaient essay d'arriver jusqu' eux,
faillirent rester dans la fournaise et ne furent retirs qu'au prix
d'efforts inous, et dans le plus triste tat, le gendarme surtout.

Alors, vritablement, on se rendit compte de l'abominable crime de
l'incendiaire... Alors, en mme temps que les colonnes de fume et les
tourbillons d'tincelles, montrent vers le ciel des cris de vengeance:

-- mort, l'incendiaire,  mort!...

C'est  ce moment que la plus lgitime des fureurs inspira M. Sneschal.
Il savait, lui, ce qu'est la prudence des campagnes et combien il est
difficile d'arracher  un paysan ce qu'il sait. Se dressant donc sur un
monceau de dbris, d'une voix claire et forte:

--Oui, mes amis, s'cria-t-il, oui, vous avez raison;  mort! Oui, les
courageuses victimes du plus lche des crimes doivent tre venges... Il
faut retrouver l'incendiaire, il le faut absolument!... Vous le voulez,
n'est-ce pas? Cela dpend de vous... Il est impossible qu'il ne soit pas
parmi vous un homme qui sache quelque chose... Que celui-l se montre et
parle. Souvenez-vous que le plus lger indice peut guider la justice...
Se taire, mes amis, serait se rendre complice. Rflchissez,
consultez-vous...

De rapides chuchotements coururent  travers la foule, puis tout  coup:

--Il y a quelqu'un, dit une voix, qui peut parler.

--Qui?

--Cocoleu! Il tait l tout au commencement.

C'est lui qui est all chercher dans leur chambre les filles de la dame
de Claudieuse. Qu'est-il devenu? Cocoleu!... Cocoleu!...

Il faut avoir vcu tout au fond des campagnes, en pleins champs, pour
imaginer, pour comprendre l'motion et la colre de tous ces braves gens
qui se pressaient autour des ruines embrases du Valpinson. L'habitant
des villes, lui, n'a nul souci du brigand sinistre qui, pour voler, tue.
Il a le gaz, des portes solides, et la police veille sur son sommeil. Il
redoute peu l'incendie:  la premire tincelle, toujours quelque voisin
se trouve pour crier au feu! Les pompes accourent, et l'eau jaillit
comme par enchantement. Le paysan, au contraire, a la conscience des
prils de son isolement. Un simple loquet de bois ferme son huis, et nul
n'est charg d'assurer la scurit de ses nuits. Attaqu par un
assassin, ses cris, s'il appelle, ne seront pas entendus. Que le feu
soit mis  sa maison, elle sera en cendres avant l'arrive des premiers
secours, trop heureux s'il se sauve et s'il russit  sauver sa famille
des flammes.

Aussi, tous ces campagnards, que venait de remuer la parole de M.
Sneschal, s'employaient fivreusement  retrouver celui qui,
pensaient-ils, savait quelque chose: Cocoleu.

Tous le connaissaient bien, et de longue date. Il n'en tait pas un
seul, parmi eux, qui ne lui et donn une beurre ou une cuelle de
soupe, quand il avait faim; pas un seul qui ne lui et abandonn une
botte de paille dans le coin d'une curie, quand il pleuvait ou qu'il
faisait froid et qu'il voulait dormir. C'est que Cocoleu tait de ces
infortuns qui tranent  travers la campagne le poids de quelque
terrible difformit physique ou morale.

Quelque vingt ans plus tt, un des gros propritaires de Brchy, ayant
fait btir, avait fait venir d'Angoulme une demi-douzaine de
peintres-dcorateurs qui passrent chez lui presque tout l't. Un de
ces peintres avait mis  mal une pauvre fille de ferme des environs,
nomme Colette, qu'avaient affole sa longue blouse blanche, ses fines
moustaches brunes, sa gaiet, ses chansons et ses propos galants.

Mais les travaux achevs, le sducteur s'tait envol avec ses
camarades, sans plus se soucier de la malheureuse que du dernier cigare
qu'il avait fum. Elle tait enceinte, pourtant.

Lorsqu'elle ne sut plus dissimuler son tat, elle fut jete  la porte
de la maison o elle tait employe, et ses parents, qui avaient bien du
mal  se suffire, la repoussrent impitoyablement. Ds lors, hbte de
douleur, de honte et de regrets, elle erra de ferme en ferme, demandant
l'aumne, insulte, raille, brutalise mme quelquefois.

C'est au coin d'un bois, un soir d'hiver, que seule, sans secours, elle
mit au monde un garon. Comment la mre et l'enfant n'taient-ils pas
morts de froid, de faim et de misre!... Il est des grces d'tat
incomprhensibles.

Pendant plusieurs annes, on les vit traner leurs haillons autour de
Sauveterre, vivant de la gnrosit, chrement achete, des paysans.
Puis la mre mourut, abandonne, comme elle avait vcu. On ramassa son
corps un matin, sur le revers d'un foss. L'enfant restait seul.

Il avait huit ans, il tait assez fort pour son ge; un fermier en eut
piti et le prit pour garder ses vaches. Le petit misrable n'en tait
pas capable.

Tant qu'il avait eu sa mre, on avait attribu  son existence sauvage
son mutisme, ses regards effars, ses allures de bte traque. Lorsqu'on
essaya de s'occuper de lui, on reconnut que nulle intelligence ne
s'tait veille en ce pauvre cerveau dprim. Il tait idiot, et de
plus atteint d'une de ces effroyables maladies nerveuses dont les accs
agitent tout le corps, et particulirement les muscles du visage, de
mouvements convulsifs. Il n'tait pas muet, mais ce n'est qu'avec des
efforts inous et en bgayant lamentablement qu'il parvenait  articuler
quelques syllabes. Parfois, des paysans en belle humeur lui criaient:

--Dis-nous comment tu t'appelles, et tu auras un sou.

Il en avait pour cinq minutes  bgayer, avec toutes sortes de
contorsions, le nom de sa mre:

--Co... co... co... lette. De l son surnom.

On avait constat qu'il n'tait bon  rien; on cessa de s'intresser 
lui; il se remit  vagabonder comme jadis.

C'est vers cette poque que le docteur Seignebos, en allant  ses
visites, le rencontra un matin sur la grande route. Cet excellent
docteur, entre autres thories surprenantes, soutenait alors que
l'imbcillit n'est qu'une faon d'tre du cerveau, un oubli de la
nature aisment rparable par l'adjonction de certaines substances
connues, de phosphore, par exemple. L'occasion d'une exprience
mmorable tait trop belle pour qu'il ne s'empresst pas de la saisir.

Il fit monter Cocoleu prs de lui, dans son cabriolet, l'installa dans
sa maison et le soumit  un traitement dont le secret est rest entre
lui et un pharmacien de Sauveterre, bien connu pour ses opinions
avances.

Au bout de dix-huit mois, Cocoleu avait considrablement maigri. Il
parlait peut-tre un peu moins malaisment, mais son intelligence
n'avait fait aucun progrs apprciable.

Dcourag, M. Seignebos fit un paquet des quelques nippes qu'il avait
donnes  son pensionnaire, les lui mit dans la main et le poussa dehors
en lui dfendant de revenir jamais.

Le mdecin avait rendu un triste service  Cocoleu. Dsaccoutum des
privations, dshabitu d'aller de porte en porte demander son pain, le
pauvre idiot et pri de besoin si sa bonne toile ne l'et amen au
Valpinson. Touchs de sa dtresse, le comte et la comtesse de Claudieuse
rsolurent de se charger de lui.

Seulement, c'est en vain qu'ils essayrent de le fixer  l'une de leurs
mtairies, o ils lui avaient fait donner un lit. L'humeur vagabonde de
Cocoleu l'emportait sur tout, mme sur la faim. L'hiver, par le froid et
la neige, on le tenait encore. Mais ds les premires feuilles, il
reprenait ses courses sans but  travers les bois et les champs, restant
souvent des semaines entires sans reparatre.

 la longue, pourtant, s'tait veill en lui quelque chose qui
ressemblait assez  l'instinct d'un animal domestique patiemment dress.
Son affection pour Mme de Claudieuse se traduisait comme celle d'un
chien, par des gambades et des cris de joie ds qu'il l'apercevait.
Souvent, quand elle sortait, il l'accompagnait, courant et bondissant
autour d'elle, toujours comme un chien. Il aimait aussi les petites
filles, et il paraissait souffrir qu'on l'cartt d'elles, car on l'en
cartait, redoutant pour des enfants si jeunes la contagion de ses tics
nerveux.

Avec le temps aussi, il tait devenu capable de rendre quelques petits
services. Il tait certaines commissions faciles dont on pouvait le
charger. Il arrosait les fleurs, il allait appeler un domestique, il
savait porter une lettre  la poste de Brchy. Mme, ses progrs avaient
t assez sensibles pour inspirer des doutes  quelques paysans
dfiants, lesquels prtendaient que Cocoleu n'tait pas si innocent
qu'il en avait l'air, que c'tait un malin au contraire, qui faisait
la bte pour bien vivre sans travailler.

--Nous le tenons! crirent enfin quelques voix; le voil! le voil!...

La foule s'carta vivement, et presque aussitt, maintenu et pouss en
avant par plusieurs hommes, un jeune garon parut.

--Il s'tait cach l-bas, derrire une haie, disaient ces hommes, et il
ne voulait pas venir, le mtin!

Le dsordre des vtements de Cocoleu attestait en effet une rsistance
opinitre.

C'tait un garon de dix-huit ans, imberbe, trs grand,
extraordinairement maigre, et si dgingand qu'il en paraissait
contrefait. Une fort de rudes cheveux roux s'emmlait au-dessus de son
front troit et fuyant. Et ses petits yeux, sa large bouche meuble de
dents aigus, son nez, largement pat, et ses immenses oreilles
donnaient  sa physionomie une expression trange d'effarement et
d'idiotisme, et aussi, pourtant, de ruse bestiale.

--Qu'est-ce que nous allons en faire? demandrent les paysans  M.
Sneschal.

--Il faut le conduire au juge d'instruction, mes amis, rpondit le
maire, l, dans la petite maison o vous avez port monsieur de
Claudieuse...

--Et il faudra bien qu'il parle, grondrent les paysans. Tu entends,
n'est-ce pas? Allons! arrive...




IV


Mettant leur amour-propre  lutter de flegme et d'impassibilit, ni le
docteur Seignebos, ni M. Galpin-Daveline n'avaient fait un mouvement
pour reconnatre ce qui se passait au-dehors.

Le mdecin s'apprtait  reprendre son opration, et mthodiquement,
tranquille autant que s'il et t chez lui, dans son cabinet, il lavait
l'ponge dont il venait de se servir et essuyait ses pinces et ses
bistouris.

Le juge d'instruction, lui, debout au milieu de la chambre, les bras
croiss, semblait suivre de l'oeil, dans le vide, d'insaisissables
combinaisons. Peut-tre songeait-il que sa bonne toile l'avait enfin
guid vers cette cause retentissante qu'il avait si longtemps et si
inutilement appele de tous ses voeux.

Mais M. de Claudieuse tait loin de partager leur indiffrence. Il
s'agitait sur son lit, et ds que M. Sneschal et M. Daubigeon
reparurent, ples et bouleverss:

--Pourquoi tout ce tumulte? interrogea-t-il.

Et lorsqu'on lui eut appris la catastrophe:

--Mon Dieu!... s'cria-t-il, et moi qui gmissais de me voir en partie
ruin. Deux hommes morts!... Voil le vrai malheur!... Pauvres gens,
victimes de leur courage! Bolton, un garon de trente ans! Guillebault,
un pre de famille, qui laisse cinq enfants sans soutien!...

La comtesse, qui rentrait, avait entendu les derniers mots prononcs par
son mari.

--Tant qu'il nous restera une bouche de pain, interrompit-elle, d'une
voix profondment trouble, ni la mre de Bolton, ni les enfants de
Guillebault ne manqueront de rien!

Elle n'en put dire davantage. Les paysans qui avaient dcouvert Cocoleu
envahissaient la chambre, poussant devant eux leur prisonnier.

--O est le juge? demandaient-ils. Voil un tmoin...

--Quoi! Cocoleu! s'cria le comte.

--Oui, il sait quelque chose, il l'a dit, il faut qu'il le rpte  la
justice et que l'incendiaire soit retrouv.

M. Seignebos avait fronc le sourcil. Il excrait Cocoleu, ce cher
docteur, dont la vue lui rappelait cette fameuse exprience dont on fait
encore des gorges chaudes  Sauveterre.

--Est-ce que vritablement vous allez l'interroger? demanda-t-il  M.
Galpin-Daveline.

--Pourquoi non? fit schement le juge.

--Parce qu'il est compltement imbcile, monsieur, stupide, idiot. Parce
qu'il est incapable de saisir la valeur de vos questions et la porte de
ses rponses.

--Il peut nous fournir un indice prcieux, monsieur...

--Lui!... un tre dnu de raison!... Vous n'y pensez pas! Il est
impossible que la justice tienne compte des rponses incohrentes d'un
fou!

Le mcontentement de M. Galpin-Daveline se traduisait par un
redoublement de roideur.

--Je sais ce que j'ai  faire, monsieur, dit-il.

--Et moi, riposta le mdecin, je connais mon devoir. Vous avez requis le
concours de mes lumires, je vous l'apporte. Je vous dclare que l'tat
mental de ce garon est tel qu'il ne saurait tre entendu, mme  titre
de renseignements. J'en appelle  monsieur le procureur de la
Rpublique.

Il esprait un mot d'encouragement de M. Daubigeon. Le mot ne venant
pas:

--Prenez garde, monsieur, ajouta-t-il, vous vous engagez dans une voie
sans issue. Que ferez-vous si ce malheureux rpond  vos questions par
une accusation formelle? Poursuivrez-vous celui qu'il accusera?

Les paysans coutaient, bouche bante, cette discussion.

--Oh! Cocoleu n'est pas tant innocent qu'on croit, fit l'un d'eux.

--Il sait bien dire ce qu'il veut, le mtin! ajouta un autre.

--Je lui dois, en tout cas, la vie de mes enfants, pronona doucement
Mme de Claudieuse. Il s'est souvenu d'eux lorsque j'tais comme
frappe de vertige et que tout le monde les oubliait. Approche, Cocoleu,
approche, mon ami, n'aie pas peur, personne ici ne te veut de mal...

Il tait bien besoin de ces bonnes paroles. Effray au-del de toute
expression par les brutalits dont il venait d'tre l'objet, le pauvre
idiot tremblait si fort que ses dents en claquaient.

--Je... je n'ai pas... pas... peur..., bgaya-t-il.

--Une fois encore, je proteste, insista le mdecin.

Il venait de reconnatre qu'il n'tait pas seul de son avis.

--Je crois, en effet, qu'il est peut-tre dangereux d'interroger
Cocoleu, dit M. de Claudieuse.

--Je le crois aussi, appuya M. Daubigeon. Mais le juge tait le matre
de la situation, arm des pouvoirs presque illimits que la loi confre
au magistrat instructeur.

--Je vous en prie, messieurs, fit-il d'un ton qui ne souffrait pas de
rplique, laissez-moi agir  ma guise. (Et s'tant assis, et s'adressant
 Cocoleu:) Voyons, mon garon, reprit-il de sa meilleure voix,
coute-moi bien et tche de me comprendre. Sais-tu ce qu'il y a eu,
cette nuit, au Valpinson?

--Le feu, rpondit l'idiot.

--Oui, mon ami, le feu, qui a dtruit la maison de tes bienfaiteurs, le
feu o viennent de prir deux pauvres pompiers... Et ce n'est pas tout:
on a essay d'assassiner le comte de Claudieuse. Le vois-tu, dans ce
lit, bless et couvert de sang? Vois-tu la douleur de madame de
Claudieuse?...

Cocoleu comprenait-il? Sa figure grimaante ne trahissait rien de ce qui
pouvait se passer en lui.

--Absurdit! grommelait le docteur. Tmrit! Tnacit!

M. Galpin-Daveline l'entendit.

--Monsieur! pronona-t-il vivement, ne m'obligez pas  me rappeler qu'il
y a l, tout prs, des gens chargs de faire respecter mon caractre...
(Et revenant au pauvre idiot:) Tous ces malheurs, mon ami,
poursuivit-il, sont l'oeuvre d'un lche incendiaire. Tu le dtestes,
n'est-ce pas, ce misrable, tu le hais?...

--Oui, dit Cocoleu.

--Tu dsires qu'il soit puni...

--Oui, oui!

--Eh bien! il faut m'aider  le dcouvrir, pour qu'il soit arrt par
les gendarmes, mis en prison et jug. Tu le connais, tu as dit toi-mme
que tu le connaissais...

Il s'arrta, et au bout d'un instant, Cocoleu se taisant toujours:

--Dans le fait, demanda-t-il,  qui ce pauvre diable a-t-il parl?

C'est ce que pas un paysan ne put dire. On s'informa, on n'apprit rien.
Peut-tre Cocoleu n'avait-il pas tenu le propos qu'on lui attribuait.

--Ce qui est sr, dclara un des mtayers du Valpinson, c'est que ce
pauvre sans cervelle ne dort autant dire jamais, et que toutes les nuits
il rde comme un chien de garde autour des btiments...

Ce fut pour M. Galpin-Daveline un trait de lumire. Changeant
brusquement la forme de l'interrogatoire:

--O as-tu pass la soire? demanda-t-il  Cocoleu.

--Dans... dans... la cour...

--Dormais-tu, quand l'incendie s'est dclar?

--Non.

--Tu l'as donc vu commencer?

--Oui.

--Comment a-t-il commenc?

Obstinment, l'idiot tenait ses regards rivs sur Mme de Claudieuse,
avec l'expression craintive et soumise du chien qui cherche  lire dans
les yeux de son matre.

--Rponds, mon ami, insista doucement la comtesse, obis, parle...

Un clair brilla dans les yeux de Cocoleu.

--On... on a mis le feu, bgaya-t-il.

--Exprs?

--Oui.

--Qui?

--Un monsieur...

Il n'tait pas un des tmoins de cette scne qui, pour mieux entendre,
ne retnt sa respiration. Seul le docteur se dressa.

--Cet interrogatoire est insens! s'cria-t-il. Mais le juge
d'instruction ne parut pas l'entendre, et se penchant vers Cocoleu,
d'une voix qu'altrait l'motion:

--Tu l'as vu, ce monsieur? demanda-t-il.

--Oui.

--Et tu le connais?

--Trs... trs bien.

--Tu sais son nom?

--Oh, oui!

--Comment s'appelle-t-il?

Une expression d'affreuse angoisse contracta la figure blme de Cocoleu;
il hsita, puis enfin, avec un violent effort, il rpondit:

--Bois... Bois... Boiscoran.

Des murmures de mcontentement et des ricanements incrdules
accueillirent ce nom. D'hsitation, de doute, il n'y en eut pas l'ombre.

--Monsieur de Boiscoran, un incendiaire? disaient les paysans;  qui
jamais fera-t-on accroire a?

--C'est absurde! dclara M. de Claudieuse.

Insens! approuvrent M. Sneschal et M. Daubigeon.

Le docteur Seignebos avait retir ses lunettes et les essuyait d'un air
de triomphe.

--Qu'avais-je annonc! s'cria-t-il. Mais monsieur le juge d'instruction
n'a pas daign tenir compte de mes observations...

M. le juge d'instruction tait de beaucoup le plus mu de tous. Il tait
devenu excessivement ple, et les efforts taient visibles qu'il faisait
pour garder son impassible froideur.

Le procureur de la Rpublique se pencha vers lui.

-- votre place, murmura-t-il, j'en resterais l, considrant comme non
avenu ce qui vient de se passer.

Mais M. Galpin-Daveline tait de ces gens qu'aveugle l'opinion exagre
qu'ils ont d'eux-mmes, et qui se feraient hacher en morceaux plutt que
de reconnatre qu'ils ont pu se tromper.

--J'irai jusqu'au bout, rpondit-il.

Et s'adressant de nouveau  Cocoleu, au milieu d'un silence si profond
qu'on et entendu le bruissement des ailes d'une mouche:

--Comprends-tu bien, mon garon, lui demanda-t-il, ce que tu dis?
Comprends-tu que tu accuses un homme d'un crime abominable?

Que Cocoleu comprt ou non, il tait en tout cas agit d'une angoisse
manifeste. Des gouttes de sueur perlaient le long de ses tempes
dprimes, et des secousses nerveuses secouaient ses membres et
convulsaient sa face.

--Je... je dis la vrit, bgaya-t-il.

--C'est monsieur de Boiscoran qui a mis le feu au Valpinson?

--Oui.

--Comment s'y est-il pris?

L'oeil gar de Cocoleu allait incessamment du comte de Claudieuse, qui
semblait indign,  la comtesse, qui coutait d'un air de douloureuse
surprise.

--Parle! insista le juge d'instruction.

Aprs un moment d'hsitation encore, l'idiot entreprit d'expliquer ce
qu'il avait vu, et il en eut pour cinq minutes d'efforts, de contorsions
et de bgaiements  faire comprendre qu'il avait vu M. de Boiscoran,
qu'il connaissait bien, sortir des journaux de sa poche, les enflammer
avec une allumette et les placer sous une meule de paille qui tait tout
proche de deux normes piles de fagots, lesquelles piles s'appuyaient au
mur d'un chai plein d'eau-de-vie.

--C'est de la dmence! s'cria le docteur, traduisant certainement
l'opinion de tous.

Mais M. Galpin-Daveline avait russi  matriser son trouble. Promenant
autour de lui un regard mchant:

 la premire marque d'approbation ou d'improbation, dclara-t-il, je
requiers les gendarmes et je fais retirer tout le monde. (Aprs quoi,
revenant  Cocoleu:) Puisque tu as si bien vu monsieur de Boiscoran,
interrogea-t-il, comment tait-il vtu?

--Il avait un pantalon blanchtre, rpondit l'idiot, toujours en
bredouillant affreusement, une veste brune et un grand chapeau de
paille. Son pantalon tait rentr dans ses bottes.

Deux ou trois paysans s'entre-regardrent comme si enfin ils eussent t
effleurs d'un soupon. C'tait avec le costume dcrit par Cocoleu
qu'ils avaient l'habitude de rencontrer M. de Boiscoran.

--Et quand il eut mis le feu, poursuivit le juge, qu'a-t-il fait?

--Il s'est cach derrire les fagots.

--Et ensuite?

--Il a prpar son fusil, et, quand le matre est sorti, il a tir.

Oubliant la douleur de ses blessures, M. de Claudieuse bondissait
d'indignation sur son lit.

--Il est monstrueux, s'cria-t-il, de laisser ce misrable idiot salir
un galant homme de ses stupides accusations! S'il a vu monsieur de
Boiscoran mettre le feu et se cacher pour m'assassiner, pourquoi
n'a-t-il pas donn l'alarme, pourquoi n'a-t-il pas cri!

Docilement,  la grande surprise de M. Sneschal et de M. Daubigeon, M.
Galpin-Daveline rpta la question.

--Pourquoi n'as-tu pas appel? demanda-t-il  Cocoleu.

Mais les efforts qu'il faisait depuis une demi-heure avaient puis le
malheureux idiot. Il clata d'un rire hbt et, presque aussitt pris
d'une crise de son mal, il tomba en se dbattant et en criant, et il
fallut l'emporter.

Le juge d'instruction s'tait lev et, ple, mu, les sourcils froncs,
la lvre contracte, il semblait rflchir.

--Qu'allez-vous faire? lui demanda  l'oreille le procureur de la
Rpublique.

--Poursuivre! dit-il  voix basse.

--Oh!

--Puis-je faire autrement, dans ma situation? Dieu m'est tmoin qu'en
poussant ce malheureux idiot, mon but tait de faire clater l'absurdit
de son accusation. Le rsultat a tromp mon attente...

--Et maintenant...

--Il n'y a plus  hsiter: dix tmoins ont assist  l'interrogatoire,
mon honneur est en jeu, il faut que je dmontre l'innocence ou la
culpabilit de l'homme accus par Cocoleu... (Et tout aussitt,
s'approchant du lit de M. de Claudieuse:) Voulez-vous,  cette heure,
monsieur, m'apprendre ce que sont vos relations avec monsieur de
Boiscoran?

La surprise et l'indignation enflammaient les joues du comte.

--Est-il possible, monsieur, s'cria-t-il, que vous croyiez ce que vous
venez d'entendre!

--Je ne crois rien, monsieur, pronona le juge. J'ai mission de
dcouvrir la vrit, je la cherche...

--Le docteur vous a dit quel est l'tat mental de Cocoleu...

--Monsieur, je vous prie de me rpondre.

M. de Claudieuse eut un geste de colre, et vivement:

--Eh bien! rpondit-il, mes relations avec monsieur de Boiscoran ne sont
ni bonnes ni mauvaises; nous n'en avons pas.

--On prtend, je l'ai entendu dire, que vous tes fort mal ensemble...

--Ni bien, ni mal. Je ne quitte pas le Valpinson. Monsieur de Boiscoran
vit  Paris les trois quarts de l'anne. Il n'est jamais venu chez moi,
je n'ai jamais mis les pieds chez lui.

--On vous a entendu vous exprimer sur son compte en termes peu
mesurs...

--C'est possible. Nous n'avons ni le mme ge, ni les mmes gots, ni
les mmes opinions, ni les mmes croyances. Il est jeune, je suis vieux.
Il aime Paris et le monde, je n'aime que ma solitude et la chasse. Je
suis lgitimiste, il tait orlaniste et est devenu dmocrate. Je crois
que seul le descendant de nos rois lgitimes peut sauver notre pays, il
est persuad que la Rpublique est le salut de la France. Mais on peut
tre ennemis politiques sans cesser de s'estimer. Monsieur de Boiscoran
est un galant homme. Il est de ceux qui, pendant la guerre, ont fait
bravement leur devoir, il s'est bien battu, il a t bless.

Soigneusement, M. Galpin-Daveline notait les rponses du comte. Ayant
fini:

--Il ne s'agit pas seulement de dissentiments politiques, reprit-il.
Vous avez eu avec monsieur de Boiscoran des conflits d'intrts...

--Insignifiants.

--Pardon, vous avez chang du papier timbr.

--Nos terres se touchent, monsieur. Il y a entre nous un malheureux
cours d'eau qui est pour les riverains un ternel sujet de
contestations.

M. Galpin-Daveline hochait la tte.

--Vous n'avez pas eu que ces diffrends, monsieur, dit-il. Vous avez eu,
au su et vu de tout le pays, des altercations violentes.

Le comte de Claudieuse paraissait dsol.

--C'est vrai, nous avons chang quelques propos... Monsieur de
Boiscoran avait deux maudits bassets qui toujours s'chappaient de leur
chenil et venaient chasser sur mes terres. C'est incroyable ce qu'ils
dtruisaient de gibier...

--Prcisment... Et un jour que vous avez rencontr monsieur de
Boiscoran, vous l'avez menac de donner un coup de fusil  ses chiens...

--J'tais furieux, je le reconnais; mais j'avais tort, mille fois tort,
je l'ai menac.

--C'est bien cela. Vous tiez arms l'un et l'autre, vous vous tes
anims, vous menaciez, il vous a couch en joue... Ne le niez pas; dix
personnes l'ont vu, je le sais, il me l'a dit.




V


Il n'tait personne dans le pays qui ne st de quel mal affreux tait
atteint le pauvre Cocoleu, personne qui ne ft bien persuad qu'il n'y
avait pas de soins  lui donner. Les deux hommes qui l'avaient emport
avaient donc cru faire assez en le dposant sur un tas de paille humide.
L'abandonnant ensuite  lui-mme, ils s'taient mls  la foule pour
raconter ce qu'ils venaient d'entendre.

C'est une justice  rendre aux quelques centaines de paysans qui se
pressaient autour des dcombres fumants du Valpinson, que leur premier
mouvement fut d'accabler de quolibets ou de maldictions l'tre sans
cervelle qui venait d'attribuer l'incendie  M. de Boiscoran.

Malheureusement, les premiers mouvements, les bons, sont de courte
dure. Un de ces mauvais drles, paresseux, ivrognes et bassement
jaloux, comme il s'en trouve au fond des campagnes aussi bien que dans
les villes, s'cria: Pourquoi donc pas? Et ces seuls mots devinrent le
point de dpart des suppositions les plus hasardes.

Les querelles du comte de Claudieuse et de M. de Boiscoran avaient t
publiques. Il tait bien connu que presque toujours les premiers torts
taient venus du comte et que toujours son jeune voisin avait fini par
cder. Pourquoi M. de Boiscoran, humili, n'aurait-il pas eu recours 
ce moyen de se venger d'un homme qu'il devait har, pensait-on, et
surtout craindre?

Est-ce parce qu'il est noble et qu'il est riche? ricanait le
garnement.

De l  chercher des circonstances  l'appui des affirmations de
Cocoleu, il n'y avait qu'un pas et il fut vite franchi. Des groupes se
formrent, et bientt deux hommes et une femme donnrent  entendre
qu'on serait peut-tre bien surpris s'ils racontaient tout ce qu'ils
savaient. On les pressa de parler, et comme de raison, ils refusrent.
Mais dj ils en avaient trop dit. Bon gr mal gr ils furent conduits 
la maison o, dans le moment mme, M. Galpin-Daveline interrogeait le
comte de Claudieuse.

Telle tait l'animation de la foule et le tapage qu'elle menait, que M.
Sneschal, frmissant  l'ide d'un nouvel accident, se prcipita vers
la porte.

--Qu'est-ce encore? s'cria-t-il.

--Des tmoins! voil d'autres tmoins! rpondirent les paysans.

M. Sneschal se retourna vers l'intrieur de la chambre, et aprs un
regard chang avec M. Daubigeon:

--On vous amne des tmoins, monsieur, dit-il au juge.

Sans nul doute M. Galpin-Daveline maudit l'interruption. Mais il
connaissait assez les paysans pour savoir qu'il tait important de
profiter de leur bonne volont et qu'il n'en tirerait rien s'il laissait
 leur cauteleuse prudence le temps de reprendre le dessus.

--Nous reviendrons plus tard  notre... entretien, monsieur le comte,
dit-il  M. de Claudieuse. (Et rpondant  M. Sneschal:) Que ces
tmoins entrent, dit-il, mais seuls et un  un...

Le premier qui se prsenta tait le fils unique d'un fermier ais du
bourg de Brchy, nomm Ribot. C'tait un grand gars de vingt-cinq ans,
large d'paules, avec une tte toute petite, un front trs bas et de
formidables oreilles d'un rouge vif. Il avait  deux lieues  la ronde
la rputation d'un sducteur irrsistible et n'en tait pas mdiocrement
fier.

Aprs lui avoir demand son nom, ses prnoms et son ge:

--Que savez-vous? poursuivit M. Galpin-Daveline.

Le gars Ribot se redressa, et d'un air de fatuit qui fut si bien
compris que les paysans clatrent de rire:

--J'avais, ce soir, rpondit-il, une affaire... trs importante, de
l'autre ct du chteau de Boiscoran. On m'attendait, j'tais en retard,
je pris donc au plus court, par les marais. Je savais que par suite des
pluies de ces jours passs, les fosss seraient pleins d'eau, mais pour
une affaire comme celle que j'avais, on trouve toujours des jambes...

--pargnez-nous ces dtails oiseux, pronona froidement le juge.

Le beau gars parut plus surpris que choqu de l'interruption.

--Comme monsieur le juge voudra, fit-il. Pour lors, il tait un peu plus
de huit heures, et le jour commenait  baisser quand j'arrivai aux
tangs de la Seille. Ils taient si gonfls que l'eau passait de plus de
deux pouces par-dessus les pierres du dversoir. Je me demandais comment
traverser sans me mouiller, quand, de l'autre ct, venant en sens
inverse de moi, j'aperus monsieur de Boiscoran.

--Vous tes bien sr que c'tait lui?

--Pardi! puisque je lui ai parl!... Mais attendez. Il n'eut pas peur,
lui, de se mouiller. Sans faire ni une ni deux, il releva son pantalon,
le fourra dans les tiges de ses grandes bottes jaunes et passa. C'est
alors seulement qu'il me vit, et il parut tonn. Je ne l'tais pas
moins que lui. Comment! c'est vous, notre monsieur! lui dis-je. Il me
rpondit: Oui, j'ai quelqu'un  voir  Brchy. C'tait bien possible;
cependant je lui dis encore: Tout de mme, vous prenez un drle de
chemin! Il se mit  rire. Je ne savais pas que les tangs fussent
dbords, rpondit-il, et je comptais tirer des oiseaux d'eau... Et en
disant cela, il me montrait son fusil. Sur le moment, je ne vis rien 
rpliquer, mais maintenant, aprs ce qui s'est pass, je trouve que
c'est drle...

Cette dposition, M. Galpin-Daveline l'avait crite mot pour mot.
Ensuite:

--Comment tait vtu monsieur de Boiscoran? interrogea-t-il.

--Attendez... il avait un pantalon gristre, un veston de velours marron
et un panama  larges bords.

La stupeur et l'inquitude se peignaient sur les traits du comte et de
la comtesse de Claudieuse, de M. Daubigeon et mme du docteur Seignebos.
Une circonstance de la dposition de Ribot les frappait surtout: il
avait vu M. de Boiscoran rentrer son pantalon dans ses bottes pour
passer le dversoir...

--Vous pouvez vous retirer, dit M. Galpin-Daveline au gars Ribot: qu'un
autre tmoin se prsente.

Cet autre tait un vieil homme d'assez fcheux renom, qui habitait seul
une masure  une demi-lieue du Valpinson. On l'appelait le pre Gaudry.

Autant le fils Ribot avait montr d'assurance, autant ce bonhomme vtu
de haillons malpropres et puants semblait humble et craintif.

Aprs avoir donn son nom:

--Il pouvait tre onze heures du soir, dposa-t-il, et je traversais les
bois de Rochepommier par un des petits sentiers...

--Vous alliez voler des fagots! fit svrement le juge.

--Jour du bon Dieu! geignit le vieux en joignant les mains, est-il bien
possible de dire une chose pareille! Voler des fagots, moi!... Non, mon
bon monsieur, j'allais tout simplement coucher au fin fond du bois pour
y tre tout rendu au lever du soleil et chercher des champignons, des
cpes, que j'aurais t vendre  Sauveterre... Donc, je suivais le
routin, quand voil que tout  coup, derrire moi, j'entends les pas
d'un homme. Naturellement, la peur me prend...

--Parce que vous voliez!

--Oh, non! mon bon monsieur; seulement, la nuit, vous comprenez...
Enfin, je me cache derrire un arbre, et presque aussitt je vois passer
monsieur de Boiscoran, que je reconnais trs bien, malgr l'obscurit,
et qui devait tre trs en colre, car il parlait tout haut, il jurait,
il gesticulait, et par moments il arrachait aux branches des poignes de
feuilles.

--Avait-il un fusil?

--Oui, mon bon monsieur, puisque mme c'est  cause de ce fusil qu'il
m'avait fait peur, je l'avais pris pour un garde...

Le troisime et le dernier tmoin tait une bonne et brave mtayre,
matresse Courtois, dont la mtairie tait situe de l'autre ct du
bois de Rochepommier.

Interroge, aprs un moment d'indcision:

--Je ne sais pas grand-chose, rpondit-elle; mais je vais toujours le
dire: comme nous comptions avoir beaucoup d'ouvriers ces jours-ci, et
que je voulais faire une fourne demain, j'tais alle avec mon ne au
moulin de la montagne de Sauveterre pour chercher de la farine. Il n'y
en avait pas de prte, mais le meunier me dit qu'il m'en donnerait si je
voulais attendre, et je restai  souper avec lui. Vers dix heures, on me
livra un sac que les garons attachrent sur mon ne, et je me mis en
route. J'avais dj fait plus de la moiti du chemin, et il devait tre
onze heures, quand, en arrivant au bois de Rochepommier, mon ne fait un
faux pas, et le sac tombe. J'tais bien en peine, n'tant pas de force 
le recharger seule, lorsqu' dix pas de moi, un homme sort du bois. Je
l'appelle, il vient. C'tait monsieur de Boiscoran. Je lui demande de
m'aider, et aussitt, sans se faire prier, il pose son fusil  terre,
prend le sac et le remet sur l'ne. Je le remercie, il me dit qu'il n'y
a pas de quoi, et... voil tout.

Toujours debout sur le seuil de la chambre dont il disputait l'accs 
l'avide curiosit des paysans, le maire de Sauveterre se rsignait aux
humbles fonctions d'appariteur.

Lorsque matresse Courtois se retira toute confuse, et dj peut-tre
regrettant ce qu'elle venait de dire:

--Est-il encore quelqu'un qui sache quelque chose? cria-t-il. (Et, comme
nul ne se prsentait, il ferma sans faon la porte en ajoutant:) Alors,
loignez-vous, mes amis, et laissez la justice se recueillir en paix.

La justice, en la personne du juge d'instruction, tait alors en proie
aux plus cruelles perplexits.

Constern jusqu' ce point de n'essayer pas mme de ragir, M.
Galpin-Daveline demeurait accoud  la table devant laquelle il s'tait
assis pour crire, le front entre les mains, semblant chercher une issue
 l'impasse o il se trouvait engag.

Tout  coup il se dressa, et, oublieux de sa morgue accoutume, laissant
tomber son masque de glaciale impassibilit:

--Eh bien! fit-il comme si dans la dtresse de son esprit il et espr
un secours ou implor un conseil, eh bien!...

On ne lui rpondit pas.

Sa stupeur avait gagn tous ceux qui l'entouraient: le comte et la
comtesse de Claudieuse, M. Sneschal, le procureur de la Rpublique, et
mme le docteur Seignebos. Chacun d'eux en tait encore  se dbattre
contre ce rsultat invraisemblable, inconcevable, inou!

Enfin, aprs un moment de silence:

--Vous le voyez, messieurs, reprit le juge avec une amertume trange,
j'avais raison d'interroger Cocoleu. Oh! n'essayez pas de le nier: vous
partagez maintenant mes doutes et mes soupons. Qui de vous oserait
soutenir que, sous l'empire d'une motion terrible, ce malheureux n'a
pas recouvr durant quelques minutes la plnitude de sa raison!
Lorsqu'il vous a dit avoir vu le crime et qu'il vous a nomm le
coupable, vous avez hauss les paules. Mais d'autres tmoins sont
venus, et de l'ensemble de leurs dpositions rsulte un faisceau de
prsomptions terribles... (Il s'animait. L'habitude professionnelle,
plus forte que tout, reprenait le dessus:) Monsieur de Boiscoran,
poursuivait-il, est venu ce soir au Valpinson. C'est dsormais
incontestable. Or, comment y est-il venu? En se cachant. Du chteau de
Boiscoran au Valpinson, il y a deux chemins frquents, celui de Brchy
et celui qui tourne les tangs. Monsieur de Boiscoran prend-il l'un ou
l'autre? Non. Pour venir, il coupe droit  travers les marais, au risque
de s'embourber et d'tre forc de se mettre  l'eau jusqu'aux paules.
Pour retourner, il se jette dans les bois de Rochepommier, en dpit de
l'obscurit, et malgr le danger vident de s'y perdre et d'y errer
jusqu'au jour. Qu'esprait-il donc? N'tre pas vu, cela tombe sous le
sens. Et, de fait, qui rencontre-t-il? Un coureur de femmes, Ribot, qui
lui-mme se cache pour se rendre  un rendez-vous d'amour. Un voleur de
fagots, Gaudry, dont l'unique souci est d'viter les gendarmes. Une
fermire, enfin, matresse Courtois, attarde par une circonstance toute
fortuite. Toutes ses prcautions taient bien prises, mais la Providence
veillait...

--Oh! la Providence!... gronda le docteur Seignebos, la Providence!...

Mais M. Galpin-Daveline n'entendit mme pas l'interruption. Et toujours
plus vite:

--Peut-on, du moins, continua-t-il, invoquer en faveur de monsieur de
Boiscoran certaines discordances de temps?... Non.  quel moment est-il
aperu venant de ce ct?  la tombe de la nuit. Il tait huit heures
et demie, dclare Ribot, quand monsieur de Boiscoran traversait le
dversoir des tangs de la Seille. Donc, il pouvait tre au Valpinson
vers neuf heures et demie. Alors, le crime n'tait pas commis encore. 
quelle heure le rencontre-t-on, regagnant son logis? Gaudry et la femme
Courtois l'ont dit: aprs onze heures. Monsieur de Claudieuse tait
bless alors, et le Valpinson brlait. Savons-nous quelque chose des
dispositions d'esprit de monsieur de Boiscoran? Oui, encore. En venant,
il a tout son sang-froid. Il est fort surpris de rencontrer Ribot, et
cependant il lui explique sa prsence en cet endroit presque dangereux,
et aussi pourquoi il a un fusil sur l'paule. Il a, prtend-il,
quelqu'un  voir  Brchy, et il se proposait de tirer des oiseaux
d'eau. Est-ce admissible? Est-ce mme vraisemblable? Cependant,
examinons son attitude au retour. Il marchait trs vite, dpose Gaudry;
il semblait furieux et arrachait aux branches des poignes de feuilles.
Que dit-il  matresse Courtois? Rien. Quand elle l'appelle, il n'ose
fuir, ce serait un aveu, mais c'est en toute hte qu'il rend le service
qu'elle lui demande. Et aprs? Son chemin, pendant un quart d'heure, est
le mme que celui de cette femme. Marche-t-il avec elle? Non. Il la
quitte prcipitamment, il prend les devants, il se hte de rentrer chez
lui, car il croit que monsieur de Claudieuse est mort, car il sait que
le Valpinson est en flammes, car il tremble d'entendre sonner le tocsin
et crier au feu!...

Ce n'est pas d'ordinaire avec ce laisser-aller familier que procde la
justice, et ceux qui la reprsentent s'estiment, en gnral, trop
au-dessus du commun des mortels pour expliquer leurs impressions, rendre
compte de leurs agissements, et, en quelque sorte, demander conseil.
Cependant, lorsqu'il s'agit d'une enqute, il n'est pas,  proprement
parler, de rgles fixes. Du moment o un juge d'instruction est saisi
d'un crime, toute latitude lui est laisse pour arriver jusqu'au
coupable. Matre absolu, ne relevant que de sa conscience, arm de
pouvoirs exorbitants, il procde  sa guise...

Mais en cette affaire du Valpinson, M. Galpin-Daveline avait t emport
par la rapidit des vnements. Entre la premire question adresse 
Cocoleu et le moment prsent, il n'avait pas eu le temps de se
reconnatre. Et sa procdure ayant t publique, il tait fatalement
amen  l'expliquer.

--Dcidment, c'est un rquisitoire en rgle! s'cria le docteur
Seignebos. (Il avait retir et essuyait furieusement ses lunettes d'or.)
Et bas sur quoi? poursuivait-il avec trop de vhmence pour qu'on pt
esprer l'interrompre; bas sur les rponses d'un malheureux que moi,
mdecin, je dclare inconscient de ses paroles. C'est que l'intelligence
ne s'allume pas et ne s'teint pas dans un cerveau comme le gaz dans un
rverbre. On est ou on n'est pas idiot, il l'a toujours t, et
toujours il le sera. Mais, dites-vous, les autres dpositions sont
concluantes. Dites qu'elles vous paraissent telles. Pourquoi? Parce que
les accusations de Cocoleu vous ont influenc. Est-ce que sans cela vous
vous occuperiez de ce qu'a fait ou non monsieur de Boiscoran? Il s'est
promen toute la soire! N'est-ce pas son droit? Il a travers les
marais! Qui l'en empchait? Il a pass les bois! Est-ce dfendu? On l'a
rencontr! N'est ce pas naturel? Mais non, un idiot l'accuse, tous ses
gestes sont suspects. Il parle! C'est le sang-froid du sclrat endurci.
Il se tait! Remords d'un coupable tremblant de peur. Au lieu de nommer
monsieur de Boiscoran, Cocoleu pouvait me nommer, moi, Seignebos. C'est
alors mes dmarches qu'on incriminerait, et, soyez tranquille, on y
dcouvrirait mille preuves de ma culpabilit. On aurait beau jeu,
d'ailleurs. Mes opinions ne sont-elles pas plus avances encore que
celles de monsieur de Boiscoran! Car voil le grand mot lch: monsieur
de Boiscoran est rpublicain, monsieur de Boiscoran ne reconnat d'autre
souverainet, d'autre magistrature que celles du peuple...

--Docteur, interrompit le procureur de la Rpublique, docteur, vous ne
pensez pas ce que vous dites...

--Je le pense, morbleu! et mme...

Mais il fut de nouveau interrompu, et par M. de Claudieuse, cette fois:

--Pour moi, dclara le comte, je reconnais la force des probabilits
qu'invoque monsieur le juge d'instruction. Mais, au-dessus des
probabilits, je place un fait positif: le caractre de l'homme accus.
Monsieur de Boiscoran est un galant homme et un homme de coeur, incapable
d'un crime lche et odieux...

Les autres approuvaient.

--Et moi, pronona M. Sneschal, je dirai: pourquoi ce crime? Ah! si
monsieur de Boiscoran n'avait rien  perdre!... Mais est-il ici-bas un
homme plus heureux que lui, qui est jeune, bien de sa personne, dou
d'une sant admirable, immensment riche, estim et recherch de tous!
Enfin, il est un fait, qui est encore un secret de famille, mais que je
puis vous dire et qui seul carterait tout soupon: monsieur de
Boiscoran aime perdument mademoiselle Denise de Chandor, il est aim
d'elle  la folie, et depuis avant-hier leur mariage est fix au 20 du
mois prochain.

Le temps passait, cependant. La demie de quatre heures tintait au
clocher de Brchy. Le jour tait venu, faisant plir la lumire des
lampes. Dgag des brumes matinales, le soleil frappait les vitres de
ses gais rayons. Mais nul ne le remarquait, de ces hommes que de si
puissantes considrations runissaient autour du lit de M. de
Claudieuse.

Sans un mot, sans un geste, M. Galpin-Daveline avait cout les
objections qui lui taient prsentes, et il tait redevenu assez matre
de soi pour qu'il ft difficile de discerner l'impression qu'il en
ressentait.  la fin, hochant gravement la tte:

--Plus que vous, messieurs, pronona-t-il, j'ai besoin de croire 
l'innocence de monsieur de Boiscoran. Monsieur Daubigeon, qui sait ce
que je veux dire, peut vous l'affirmer... Mon coeur, avant le vtre,
plaidait sa cause. Mais je suis le reprsentant de la loi; mais,
au-dessus de mes affections, il y a mon devoir... Dpend-il de moi
d'anantir, si stupide, si absurde qu'elle paraisse, l'accusation de
Cocoleu! Puis-je faire que trois dpositions inattendues ne soient pas
venues donner  cette dnonciation un caractre de vraisemblance
inquitant! Le comte de Claudieuse se dsolait:

--Ce qu'il y a d'affreux, disait-il, c'est que monsieur de Boiscoran me
croit son ennemi. Pourvu qu'il n'aille pas imaginer que ces soupons
indignes ont t suggrs par ma femme ou par moi. Que ne puis-je me
lever!... Du moins, messieurs, que monsieur de Boiscoran sache bien que
j'ai dclar rpondre de lui comme de moi-mme!... Cocoleu, dtestable
idiot!... Ah! Genevive, chre femme aime, pourquoi l'avoir engag 
parler! Il se ft tu obstinment sans ton insistance!

Mme de Claudieuse succombait alors aux angoisses de cette affreuse
nuit. Pendant les premires heures, elle avait t soutenue par cette
exaltation qui suit les grandes crises; mais, depuis un moment, elle
s'tait affaisse sur un escabeau, prs du lit o reposaient ses deux
filles; et, la tte enfonce dans l'oreiller, elle paraissait dormir.
Elle ne dormait pas, pourtant.

Au reproche de son mari, elle se redressa, ple, les traits gonfls, les
yeux rouges, et, d'une voix pntrante:

--Quoi!... s'cria-t-elle, on a tent d'assassiner Trivulce, nos enfants
ont failli mourir au milieu des flammes, et j'aurais laiss chapper un
moyen de dcouvrir le misrable assassin, le lche incendiaire!... Non!
ce que j'ai fait, je devais le faire. Quoi qu'il advienne, je ne
regrette rien...

--Mais monsieur de Boiscoran n'est pas coupable, Genevive, il est
impossible qu'il le soit. Comment un homme qui a ce bonheur immense
d'tre aim de Denise de Chandor, qui compte les jours qui le sparent
de son mariage, et-il pu combiner un crime si abominable?

--Qu'il dmontre donc son innocence! fit durement la comtesse.

Le plus impertinemment du monde, le docteur faisait claquer ses lvres.

--Voil pourtant la logique des femmes, grommelait-il.

--Certes, reprit M. Sneschal, on ne tardera pas  reconnatre
l'innocence de monsieur de Boiscoran. Il n'en aura pas moins t
souponn. Et, tel est l'esprit de notre pays, que ce soupon fera ombre
 sa vie entire. Dans vingt ans d'ici, en parlant de monsieur de
Boiscoran, on dira encore: Ah! oui, celui qui a mis le feu au
Valpinson...

Ce fut non M. Galpin-Daveline, mais le procureur de la Rpublique qui
rpondit.

--Je ne saurais, fit-il tristement, partager la manire de voir de
monsieur le maire, mais peu importe. Aprs ce qui s'est pass, monsieur
le juge d'instruction ne peut plus reculer, son devoir le lui interdit,
et plus encore l'intrt de l'homme accus. Que diraient tous ces
paysans, qui ont entendu la dclaration de Cocoleu et la dposition des
tmoins, si l'enqute tait abandonne? Ils diraient que monsieur de
Boiscoran est coupable et que, si l'on ne le poursuit pas, c'est qu'il
est noble et trs riche. Sur mon honneur, je crois  son innocence
absolue. Mais prcisment parce qu'elle est ma conviction, je soutiens
qu'il faut le mettre  mme de la dmontrer victorieusement. Il doit en
avoir les moyens. Quand il a rencontr Ribot, il lui a dit qu'il se
rendait  Brchy pour voir quelqu'un...

--Et s'il n'y tait pas all? objecta M. Sneschal. Et s'il n'et vu
personne? Si ce n'et t l qu'un prtexte pour satisfaire l'indiscrte
curiosit de Ribot?

--Eh bien! il en serait quitte pour dire la vrit  la justice. Je ne
suis pas inquiet. Et, tenez, il est une preuve matrielle qui, mieux que
tout, disculpe monsieur de Boiscoran. Est-ce que si, par impossible, il
et eu dessein de tuer monsieur de Claudieuse, il n'et pas charg son
fusil  balle au lieu d'y laisser du plomb de chasse...

--Et il ne m'et point manqu  dix pas..., fit le comte.

Des coups prcipits, frapps  la porte, les interrompirent.

--Entrez! cria M. Sneschal.

La porte s'ouvrit, et trois paysans parurent, effars, mais visiblement
satisfaits.

--Nous venons, dit l'un d'eux, de trouver quelque chose de singulier.

--Quoi? interrogea M. Galpin-Daveline.

--On dirait, ma foi, un tui, mais Pitard prtend que c'est l'enveloppe
d'une cartouche.

M. de Claudieuse s'tait hauss sur ses oreillers.

--Montrez! fit-il vivement. J'ai tir, ces jours passs, plusieurs coups
de fusil autour de la maison, pour carter les oiseaux qui mangeaient
nos fruits; je verrai si cette enveloppe vient de moi.

Le paysan la lui tendit.

C'tait une enveloppe de plomb, trs mince, comme en ont les cartouches
de deux ou trois systmes de fusils de chasse amricains. Fait
singulier, elle avait t noircie par l'inflammation de la poudre, mais
elle n'avait t ni dchire, ni mme fausse par l'explosion. Elle
tait si parfaitement intacte qu'on y pouvait lire encore, en lettres
repousses, le nom du fabricant: Klebb.

--Cette enveloppe ne m'a jamais appartenu, fit le comte.

Mais il tait devenu fort ple en disant cela, si ple que sa femme se
rapprocha de lui, l'interrogeant d'un regard o se lisait la plus
horrible angoisse.

--Eh bien?...

Il ne rpondit pas. Et telle tait en ce moment l'loquence dcisive de
ce silence, que la comtesse parut sur le point de se trouver mal et
murmura:

--Cocoleu avait donc toute sa raison!

Pas un dtail de cette scne rapide n'avait chapp  M.
Galpin-Daveline. Sur tous les visages, autour de lui, il avait pu
surprendre l'expression d'une sorte d'pouvante. Pourtant, il ne fit
aucune remarque. Il prit des mains de M. de Claudieuse cette enveloppe
mtallique, qui pouvait devenir une pice  conviction de la plus
terrible importance, et durant plus d'une minute il la retourna en tous
sens, l'examinant au jour avec une scrupuleuse attention. Ensuite de
quoi, s'adressant aux paysans, debout et respectueusement dcouverts 
l'entre:

--O avez-vous trouv ce dbris de cartouche, mes amis? interrogea-t-il.

--Tout prs de cette vieille tour, qui reste du vieux chteau, o l'on
serre des outils et qui est toute couverte de lierre.

Dj M. Sneschal avait matris la stupeur dont il avait t saisi en
voyant blmir et se taire le comte de Claudieuse.

--Assurment, fit-il, ce n'est pas de l que l'assassin a tir. De cette
place, on ne voit mme pas l'entre de la maison.

--C'est possible, rpondit le juge, mais l'enveloppe d'une cartouche ne
tombe pas ncessairement  l'endroit d'o l'on fait feu. Elle tombe
quand on ouvre le tonnerre de l'arme pour recharger...

C'tait si exact que le docteur Seignebos lui-mme n'osa pas protester.

--Maintenant, mes amis, reprit M. Galpin-Daveline, lequel de vous a
trouv ce dbris de cartouche?

--Nous tions ensemble quand nous l'avons aperu et ramass.

--Eh bien! dites-moi tous trois votre nom et votre domicile, pour que je
puisse, au besoin, vous faire citer rgulirement.

Ils obirent, et cette formalit remplie, ils se retiraient, aprs force
salutations, quand le galop d'un cheval retentit sur l'aire qui
prcdait la maison.

L'instant d'aprs, l'homme qui avait t expdi  Sauveterre pour
chercher des mdicaments entrait. Il tait furieux.

--Gredin de pharmacien! s'cria-t-il, j'ai cru que jamais il ne
m'ouvrirait!

Le docteur Seignebos s'tait empar des objets qu'on lui rapportait.

S'inclinant alors devant le juge d'instruction, d'un air d'ironique
respect:

--Je n'ignore pas, monsieur, dit-il, combien il est urgent de faire
couper le cou de l'assassin, mais je crois aussi pressant de sauver la
vie de l'assassin. J'ai interrompu le pansement de monsieur de
Claudieuse plus peut-tre que ne le permettait la prudence. Et je vous
prie de vouloir bien me laisser seul faire en paix mon mtier...




VI


Rien, dsormais, ne retenait plus le juge d'instruction, le procureur de
la Rpublique ni M. Sneschal.  coup sr, M. Seignebos et pu
s'exprimer plus convenablement, mais on tait fait aux faons brutales
de ce cher docteur, car elle est inoue, la facilit avec laquelle, en
notre pays de courtoisie, les tres les plus grossiers se font accepter,
sous prtexte qu'ils sont comme cela et qu'il faut bien les prendre tels
qu'ils sont.

Donc, aprs avoir salu la comtesse de Claudieuse, aprs avoir serr la
main du comte en lui promettant de promptes et sres informations, ils
sortirent.

Faute d'aliments, l'incendie s'teignait. Quelques heures avaient suffi
pour anantir le fruit de longues annes de soins et de travaux
incessants. De ce domaine charmant et tant envi du Valpinson, rien ne
restait plus que des pans de murs calcins et croulants, des amas de
cendres noires et des monceaux de dcombres d'o montaient encore des
spirales de fume.

Grce au capitaine Parenteau, tout ce qu'on avait pu arracher aux
flammes avait t transport  une certaine distance et mis  l'abri
vers les ruines du vieux chteau. L s'entassaient les meubles et les
effets sauvs. L se voyaient les charrettes et les instruments
d'agriculture, des harnais, des barriques vides, des sacs d'avoine ou de
bl. L taient attachs les bestiaux qu'on tait parvenu, au prix de
mille dangers,  tirer de leurs curies: des chevaux, des boeufs,
quelques moutons et une douzaine de vaches qui meuglaient
lamentablement.

Peu de gens s'taient loigns. Avec plus d'acharnement que jamais, les
pompiers, aids des paysans, continuaient  inonder les restes du
btiment principal. Ils n'avaient rien  redouter du feu, mais ils
conservaient le vague espoir de prserver d'une carbonisation complte
les corps de Bolton et de Guillebault, ces deux infortuns qui avaient
pri victimes de leur courage.

--Quel flau que le feu!... murmura M. Sneschal.

Ni M. Daubigeon ni M. Galpin-Daveline ne rpondirent. Eux aussi, mme
aprs tant d'motions violentes, ils se sentaient le coeur serr par le
sinistre spectacle qui s'offrait  leurs regards.

C'est qu'un incendie n'est rien, sur le moment mme, tant que dure la
fivre du pril et l'espoir du salut, tant que les flammes clairent
l'horizon de leurs rouges reflets! Le lendemain seulement, quand tout
est fini, teint, on mesure l'horreur du dsastre.

Mais les pompiers venaient d'apercevoir le maire de Sauveterre et ils le
saluaient de leurs acclamations. Rapidement il se dirigea vers eux, et
pour la premire fois depuis que l'alarme avait t donne, le juge
d'instruction et le procureur de la Rpublique se trouvrent seuls.

Ils taient debout, trs rapprochs, et pendant un bon moment ils
gardrent le silence, chacun cherchant  surprendre dans les yeux de
l'autre le secret de ses penses.

Enfin:

--Eh bien?... demanda M. Daubigeon.

M. Galpin-Daveline tressaillit.

--C'est une pouvantable affaire! murmura-t-il.

--Quelle est votre opinion?

--Eh! le sais-je moi-mme!... J'ai la tte perdue, il me semble que je
suis le jouet d'un infernal cauchemar!

--Croiriez-vous donc  la culpabilit de monsieur de Boiscoran?

--Je ne crois rien. Ma raison me crie qu'il est innocent, qu'il ne peut
pas ne pas l'tre, et cependant je vois s'lever contre lui des charges
accablantes.

Le procureur de la Rpublique tait constern.

--Hlas! murmura-t-il, pourquoi vous tes-vous obstin, envers et contre
tous,  interroger Cocoleu, un malheureux idiot!...

Mais le juge d'instruction se rvolta.

--Me reprocheriez-vous donc, monsieur, interrompit-il violemment,
d'avoir obi aux inspirations de ma conscience?

--Je ne vous reproche rien.

--Un crime abominable a t commis; tout ce qui tait humainement
possible, mon devoir me commandait de le tenter pour en dcouvrir
l'auteur.

--Oui!... Et l'homme qu'on accuse est votre ami, et hier encore vous
mettiez son amiti au nombre de vos meilleures chances d'avenir...

--Monsieur!

--Cela vous tonne que je sois si exactement inform? Allez, rien
n'chappe  la curiosit dsoeuvre des petites villes... Je sais que
votre espoir le plus cher tait d'entrer dans la famille de monsieur de
Boiscoran, et que vous comptiez sur son appui pour obtenir la main d'une
de ses cousines...

--Je ne le nie pas.

--Malheureusement, vous avez t sduit par la perspective d'une affaire
retentissante; vous avez oubli toute prudence, et voil vos projets 
vau-l'eau. Que monsieur de Boiscoran soit innocent ou coupable, jamais
sa famille ne vous pardonnera votre intervention. Coupable, elle vous
reprochera de l'avoir livr  la cour d'assises; innocent, elle vous
reprochera plus cruellement encore de l'avoir souponn.

Peut-tre pour cacher son trouble, M. Galpin-Daveline baissait la tte.

--Que feriez-vous donc  ma place, monsieur? interrogea-t-il.

--Je me rcuserais, rpondit M. Daubigeon, quoiqu'il soit dj bien
tard.

--Ce serait compromettre ma carrire.

--Cela vaudrait mieux que de vous charger d'une affaire o vous
n'apporterez ni le calme, ni la froide impartialit qui sont les
premires et les plus indispensables vertus d'un magistrat instructeur.

Le juge peu  peu s'irritait.

--Monsieur! s'cria-t-il, me croyez-vous donc homme  me laisser
dtourner de mon devoir par des considrations d'amiti ou d'intrt
personnel?

--Je ne dis pas cela.

--Ne venez-vous pas de me voir  l'oeuvre! Ai-je bronch, quand le nom de
monsieur de Boiscoran est tomb des lvres de Cocoleu? S'il se ft agi
d'un autre, peut-tre en serais-je rest l. Mais monsieur de Boiscoran
est mon ami, mais j'ai beaucoup  attendre de lui, et, pour cela
prcisment, j'ai insist et persist, et j'insiste et je persiste
encore.

Le procureur de la Rpublique haussait les paules.

--C'est bien cela, fit-il. Parce que monsieur de Boiscoran est votre
ami, de peur d'tre tax de faiblesse, vous allez tre dur avec lui,
impitoyable, injuste mme... Parce que vous aviez beaucoup  attendre de
lui, vous voudrez absolument le trouver coupable! Et vous vous dites
impartial!

M. Galpin-Daveline se redressait de toute sa roideur accoutume.

--Je suis sr de moi! pronona-t-il.

--Prenez garde!

--Mon parti est arrt, monsieur.

Il tait temps. M. Sneschal revenait, accompagn du capitaine
Parenteau.

--Eh bien! messieurs, demanda-t-il, qu'avez-vous rsolu?

--Nous allons partir pour Boiscoran, rpondit le juge d'instruction.

--Quoi! tout de suite?

--Oui. Je tiens  trouver monsieur de Boiscoran encore couch. J'y tiens
si fort que je me passerai de mon greffier.

Le capitaine Parenteau s'inclina.

--Votre greffier est ici, monsieur, dit-il, et mme il vous demandait,
il n'y a qu'un instant...

Sur quoi, de sa plus belle voix, il se mit  appeler:

--Mchinet! Mchinet!

Un petit homme grisonnant, jovial et joufflu, accourut presque aussitt
et, bien vite, se mit  raconter comment un voisin tait venu le
prvenir des vnements et du dpart du juge d'instruction, et comment,
n'coutant que son zle, il s'tait mis en route, seul,  pied.

--Comment allez-vous, monsieur, vous rendre  Boiscoran? demanda le
maire  M. Galpin-Daveline.

--Je l'ignore, Mchinet va se mettre en qute d'un moyen de locomotion.

Prompt comme l'clair, le greffier s'lanait dj, M. Sneschal le
retint.

--Ne cherchez pas, dit-il, je vais mettre  votre disposition mon cheval
et ma voiture. Le premier paysan venu vous conduira. Le capitaine
Parenteau et moi profiterons, pour rentrer  Sauveterre, du cabriolet
d'un fermier de Brchy. Car il nous faut y rentrer au plus tt. Je viens
de recevoir des nouvelles inquitantes. Je crains du dsordre. Les
paysannes, qui se rendaient au march, y ont racont, avec toutes sortes
d'exagrations, les malheurs dj si grands de cette nuit. Elles ont
assur que dix ou douze hommes avaient t tus et blesss, et que
l'incendiaire, monsieur de Boiscoran, tait arrt. La foule s'est
porte chez la veuve du malheureux Guillebault, et il y a une
manifestation devant la maison des demoiselles de Lavarande, o demeure
la fiance de monsieur de Boiscoran, mademoiselle Denise de Chandor.

Pour rien au monde, en des temps ordinaires, M. Sneschal n'et consenti
 confier  des mains trangres son bon cheval--Caraby--, le meilleur
peut-tre de l'arrondissement. Mais il tait affreusement boulevers, on
le voyait bien, malgr ses efforts pour conserver cette impassible
dignit qui sied si bien  l'autorit.

Il fit un signe, et en un moment sa voiture fut prte. Seulement,
lorsqu'il demanda quelqu'un pour conduire, personne ne se prsenta. Tous
ces braves campagnards qui venaient de passer la nuit dehors avaient
hte de regagner leur logis, o les rclamaient les soins  donner 
leur btail. Voyant l'hsitation des autres:

--Eh bien! c'est moi qui mnerai la justice, dclara le fils Ribot, ce
gars avantageux qui avait rencontr M. de Boiscoran au dversoir de la
Seille.

Et s'emparant du fouet et des guides, il s'installa sur la banquette de
devant, pendant que prenaient place le procureur de la Rpublique, le
juge d'instruction et le greffier Mchinet.

--Surtout, mnage Caraby, recommanda M. Sneschal, qui sentit  cet
instant suprme se rveiller toute sa sollicitude.

--N'ayez pas peur, monsieur le maire, rpondit le gars en enlevant
vigoureusement le cheval, si je tapais trop fort, monsieur Mchinet me
retiendrait...

C'tait presque une puissance  Sauveterre que ce Mchinet, greffier du
juge d'instruction, et les plus hupps comptaient avec lui. Ses
fonctions officielles taient humbles et peu rtribues, mais il avait
eu l'art d'y adjoindre, sans que le tribunal y trouvt rien  redire,
quantit d'occupations parasites qui grandissaient singulirement son
importance et sextuplaient ses revenus.

Lithographe distingu, c'tait lui qui faisait toutes les cartes de
visite que l'on commandait  M. Serpin, le premier imprimeur de la ville
et le propritaire et grant responsable de L_'Indpendant de
Sauveterre_. Comptable expriment, il tenait les livres et dbrouillait
les comptes chez plusieurs ngociants. Il donnait aussi des
consultations de droit aux paysans processifs et rdigeait habilement
des actes sous seing priv. Depuis longtemps il tait chef de la musique
des pompiers et directeur de l'orphon.

Correspondant de la socit des auteurs dramatiques, dont il percevait
les droits, il devait  ce titre ses entres au thtre, non seulement
dans la salle, par la porte du public, mais dans les coulisses, par le
couloir troit et malpropre rserv aux artistes. Enfin, il donnait,
selon la volont des personnes, des leons d'criture et de franais aux
petites filles et des leons de flte ou de cornet  pistons aux jeunes
amateurs.

Tant de talents divers lui avaient longtemps attir la sourde inimiti
des autres employs de la localit, du secrtaire de la mairie, du
factotum de la sous-prfecture, du premier commis des hypothques et
mme du fond de pouvoir de la recette particulire. Mais tous ces
ennemis avaient fini par dsarmer devant une supriorit universellement
reconnue. Et de mme que tout le monde, lorsqu'un vnement imprvu les
prenait sans vert: Allons consulter Mchinet, disaient-ils.

Lui dissimulait, sous les apparences rassurantes d'une ternelle bonne
humeur, l'ambition qui le dvorait de devenir riche et l'un des premiers
personnages de Sauveterre. C'est que c'tait un diplomate retors que ce
Mchinet, fin comme l'ambre et plus dli que la soie. Il l'avait bien
prouv, en ralisant ce problme de remplir la ville du mouvement de sa
personnalit remuante, de se mler de tout et de tous sans se faire un
seul ennemi dclar.

Le fait est qu'on le craignait et qu'on avait une peur terrible de sa
langue. Non qu'il et jamais fait de mal  personne--il n'tait pas si
sot--, mais  cause du mal qu'il et pu faire, pensait-on, tant l'homme
le mieux au courant de tous les petits secrets de Sauveterre, et le plus
exactement inform de toutes les intrigues, de toutes les vilenies et de
tous les tripotages.

Cela tenait  sa situation particulire. Clibataire, il vivait chez ses
soeurs, les demoiselles Mchinet, qui taient les premires couturires
de la ville, et de plus des dvotes clbres affilies  toutes les
congrgations religieuses. Par elles, il avait l'oeil et l'oreille dans
la belle socit, et il savait le fin et le dernier mot des cancans dont
il recueillait l'cho, soit  son imprimerie, soit au Palais.

Il disait plaisamment: Comment m'chapperait-il quelque chose,  moi,
qui ai pour me renseigner l'glise et le journal, le tribunal et le
thtre?...

Un tel homme et failli  son rle s'il n'et pas connu sur le bout du
doigt tout ce qu'on pouvait connatre dans le pays des antcdents de M.
de Boiscoran. Aussi, tandis que roulait la voiture, sur la route bien
unie, par la plus belle matine de juin, dbitait-il ce qu'il appelait
le casier judiciaire du prvenu.

M. de Boiscoran--Jacques de son prnom--n'tait pas fix  sa proprit
et rarement y sjournait plus d'un mois de suite. Il vivait  Paris, o
sa famille possdait, rue de l'Universit, un confortable htel. Car il
avait encore ses parents.

Son pre, le marquis de Boiscoran, matre d'une belle fortune
territoriale, dput sous Louis-Philippe, reprsentant en 1848, s'tait
retir des affaires  l'avnement du Second Empire et dpensait, depuis,
tout ce qu'il avait d'activit et de capitaux  collectionner toutes
sortes de bibelots artistiques, des porcelaines spcialement et des
faences, dont il avait crit une monographie.

Sa mre, une Chalusse, avait eu la rputation d'une des plus charmantes
et des plus spirituelles femmes de la cour du roi-citoyen. Mme,  une
certaine poque, la mdisance ne l'avait pas pargne, et vers 1845 ou
1846, elle avait t, prtendait-on, l'hrone d'une aventure un peu
vive, dont le hros tait un galant substitut devenu depuis le plus
austre des magistrats.

En vieillissant, la marquise de Boiscoran avait inclin vers la
politique comme d'autres se jettent dans la dvotion. Et tandis que son
mari se vantait de n'avoir pas ouvert un journal depuis dix ans, elle
avait fait de son salon un petit centre parlementaire qui n'tait pas
sans influence.

Ayant encore son pre et sa mre, Jacques de Boiscoran possdait
nanmoins une fortune personnelle assez importante: vingt-cinq ou trente
mille livres de rentes. Cette fortune, qui comprenait le chteau de
Boiscoran, ses terres, ses prairies et ses bois, lui avait t lgue
par un de ses oncles, le frre an de son pre, mort veuf et sans
enfants en 1868...

Jacques de Boiscoran tait alors un homme de vingt-six  vingt-sept ans,
brun, grand, vigoureux, bien dcoupl, non pas joli garon prcisment,
mais ayant, ce qui vaut mieux, une de ces physionomies ouvertes et
intelligentes qui prviennent en leur faveur. Son caractre tait, 
Sauveterre, moins connu que sa personne. Les gens qui avaient eu avec
lui des relations le disaient loyal et gnreux, grand ami du plaisir,
spirituel et gai, de cette bonne et franche gaiet devenue si rare.

Lors de l'invasion prussienne, il avait t nomm capitaine d'une des
compagnies de mobiles de l'arrondissement, et mme--chose honteuse 
dire, et qu'il faut dire pourtant--il s'tait trouv des gens dans le
pays pour lui reprocher de n'avoir pas su, comme d'autres chefs, viter
le danger. Il avait vaillamment conduit ses hommes au feu et s'y tait
si bien comport que le gnral Chanzy avait cru devoir appliquer, sur
une blessure qu'il avait reue, un bout de ruban rouge.

--Et un tel homme aurait commis le crime si lche du Valpinson! dit M.
Daubigeon au juge d'instruction. Non! ce n'est pas possible, il va, ds
les premiers mots, dissiper les doutes affreux qui nous tourmentent...

--Et ce sera bientt, fit le gars Ribot, car nous arrivons...

En Saintonge, pays ais, mais o les grandes fortunes sont assez rares,
on donne carrment le nom de chteau  la moindre bicoque ayant
girouette sur un toit pointu. Mais Boiscoran est bel et bien un chteau.
C'est une construction de la fin du XVIIe sicle, d'un got
dplorable, mais massive comme une forteresse. L'emplacement en est
heureux. Tout autour verdoient des bois et des prairies, et, au bas des
jardins en pente, coule sur un lit de cailloux une petite rivire qui
doit sans doute  son perptuel gazouillement son nom: la Pibole, la
pie, en patois saintongeois.




VII


Il tait sept heures quand la voiture qui portait la justice entra
dans la cour de Boiscoran--une vaste cour plante de tilleuls et
entoure de btiments d'exploitation.

Le chteau tait bien veill. Devant la porte de son logis, la mtayre
rcurait le chaudron o elle avait fait cuire la soupe du matin; des
filles de ferme allaient et venaient, et, prs de l'curie, un robuste
gars brossait  tour de bras un cheval de sang. Debout sur le perron, le
valet de chambre de M. de Boiscoran, M. Antoine, surveillait tout en
fumant son cigare au soleil.

C'tait un homme d'une cinquantaine d'annes, fort alerte encore, qui
avait t lgu  Jacques de Boiscoran par son oncle, en mme temps que
sa fortune. Il avait t mari et il avait perdu sa femme, mais sa fille
tait au service de la marquise de Boiscoran. N dans la famille, ne
l'ayant jamais quitte, il se considrait comme en faisant partie et ne
voyait aucune diffrence entre son intrt  lui et celui de ses
matres. Et de fait, on le traitait moins en serviteur qu'en ami, et il
pensait bien ne rien ignorer des affaires de M. de Boiscoran.

Voyant descendre de voiture le juge d'instruction et le procureur de la
Rpublique, il jeta son cigare, et s'avanant rapidement vers eux en les
saluant de son plus accueillant sourire:

--Ah! messieurs, fit-il, quelle bonne surprise! Monsieur va tre bien
content!

Avec des trangers, Antoine ne se ft point permis cette familiarit,
car il tait formaliste, mais il avait dj vu au chteau M. Daubigeon,
et il savait quels projets avaient t agits entre son matre et M.
Galpin-Daveline. Aussi fut-il singulirement tonn de la raideur
embarrasse de ces messieurs, et de l'accent dont le juge d'instruction
lui demanda:

--Monsieur de Boiscoran est-il lev?

--Pas encore, rpondit-il, et mme monsieur m'avait bien recommand de
ne pas le rveiller. Comme il est rentr assez tard, il se proposait de
dormir la grasse matine...

Instinctivement, le juge et le procureur de la Rpublique dtournrent
la tte, chacun craignant de rencontrer le regard de l'autre.

--Ah! Monsieur de Boiscoran est rentr tard? insista M. Galpin-Daveline.

--Vers minuit; plutt aprs qu'avant.

--Et il tait sorti?...

--Sur les huit heures.

--Comment tait-il vtu?

--Comme d'ordinaire. Il avait un pantalon gris clair, de velours ctel,
une jaquette de velours marron et un grand chapeau de paille.

--Avait-il son fusil?

--Oui, monsieur.

--Savez-vous o il est all?

Le respect seul que professait Antoine pour les amis de son matre avait
pu le dterminer  rpondre  cet interrogatoire, qu'il jugeait  part
soi de la plus haute inconvenance. Mais cette dernire question lui
parut passer les bornes. Et c'est d'un ton de rserve offense qu'il
rpondit:

--Je n'ai pas l'habitude de demander  monsieur o il va quand il sort,
ni d'o il vient quand il rentre.

 quels honorables sentiments obissait l'honnte valet de chambre, M.
Daubigeon le comprit. Et c'est d'un air dont la conviction s'imposait
que, prenant la parole:

--Ne croyez pas, mon ami, dit-il, qu'une vaine curiosit nous fasse vous
poser toutes ces questions. Rpondez. Votre franchise peut servir votre
matre plus que vous ne l'imaginez.

C'est d'un regard dcidment stupfait qu'Antoine examinait tour  tour
le juge d'instruction et le procureur de la Rpublique, le greffier
Mchinet et enfin Ribot qui, descendu de son sige, avait droul la
longe de Caraby et l'attachait  un arbre.

--Je vous jure, messieurs, rpondit-il, que j'ignore o monsieur de
Boiscoran a pass la soire.

--Vous ne le souponnez mme pas?

--Non.

--Peut-tre tait-il  Brchy, chez un de ses amis?

--Je ne lui connais pas d'amis  Brchy.

--Qu'a-t-il fait en rentrant?

L'inquitude, visiblement, gagnait le digne serviteur.

--Attendez! rpondit-il. Monsieur, en rentrant, est mont  sa chambre
et y est rest quatre ou cinq minutes. Il est redescendu, ensuite, et a
mang une tranche de pt et bu un verre de vin. Aprs, il a allum un
cigare et m'a dit d'aller me coucher, qu'il voulait faire un tour et
qu'il se dshabillerait seul.

--Et vous tes all vous coucher?

--Naturellement.

--De sorte que vous ignorez ce qu'a pu faire votre matre?

--Pardonnez-moi: je l'ai entendu ouvrir la porte qui donne sur le
jardin.

--Il ne vous a pas paru... extraordinaire?

--Non... il tait comme tous les jours, plus gai, peut-tre, il
chantait...

--Pouvez-vous me montrer le fusil qu'il avait emport?

--Non... Monsieur a d le dposer dans sa chambre.

M. Daubigeon ouvrait la bouche pour prsenter une objection, le juge
l'arrta d'un geste, et vivement:

--Y a-t-il longtemps, demanda-t-il au domestique, que monsieur de
Boiscoran et monsieur de Claudieuse ne se sont rencontrs?

Antoine tressaillit, comme si un pressentiment et travers son esprit.

--Trs longtemps, rpondit-il.  ce que je crois, du moins.

--Vous n'ignorez pas qu'ils sont au plus mal?

--Oh!...

--Ils ont eu ensemble les altercations les plus violentes...

--Des fcheries, tout au plus... Ne se frquentant pas, comment se
seraient-ils has? Vingt fois, d'ailleurs, j'ai entendu monsieur dire
qu'il tenait le comte de Claudieuse pour le meilleur et le plus loyal
des hommes, et qu'il le respectait infiniment.

Durant plus d'une minute, M. Galpin-Daveline se tut, cherchant s'il
n'oubliait rien. Puis, tout  coup:

--Quelle distance y a-t-il d'ici au Valpinson? interrogea-t-il.

--Six kilomtres, monsieur, rpondit Antoine.

--Si vous aviez  vous rendre chez monsieur de Claudieuse, quel chemin
prendriez-vous?

--La grande route, celle qui passe par Brchy.

--Vous ne traverseriez pas les marais?

--Certes, non...

--Pourquoi?

--Parce que la Seille est dborde, monsieur, et que les fosss sont
pleins d'eau.

--Est-ce qu'en coupant  travers bois, on ne s'abrgerait pas?...

--On aurait moins de chemin  faire, mais on mettrait plus de temps...
les sentiers sont mal tracs et encombrs d'ajoncs.

Le procureur de la Rpublique dissimulait mal une relle douleur. De
plus en plus, les rponses d'Antoine lui semblaient fcheuses.

--Maintenant, reprit le juge, si le feu prenait  Boiscoran,
apercevrait-on l'incendie de la cour du Valpinson?

--Je ne le crois pas, monsieur; nous sommes spars par des collines et
des bois...

--D'ici, entendez-vous les cloches de Brchy?

--Quand le vent est au nord, oui, monsieur.

--Et hier soir? Et cette nuit?

--Le vent tait  l'ouest, comme toujours quand il y a tempte.

--De sorte que vous ne savez rien, vous n'avez pas entendu parler
d'un... accident pouvantable.

--Un accident... Je ne sais pas ce que monsieur veut dire.

C'est dans la cour qu'avait lieu cet interrogatoire, et sur ces derniers
mots parurent,  cheval, deux gendarmes  qui M. Galpin-Daveline, avant
de quitter le Valpinson, avait command de venir le rejoindre. Les
apercevant:

--Mon Dieu!... s'cria le vieil Antoine, qu'est-ce que cela signifie!...
Je cours rveiller monsieur!...

Le juge l'arrta.

--Pas un mouvement, lui dit-il durement, pas un mot! (Et montrant Ribot
aux gendarmes qui avaient mis pied  terre:) Vous allez garder ce garon
 vue, ajouta-t-il, et l'empcher de communiquer avec qui que ce soit.
(Puis, revenant  Antoine:) Et maintenant, commanda-t-il, conduisez-nous
 la chambre de monsieur de Boiscoran!




VIII


Avec ses apparences de demeure fodale, le chteau de Boiscoran n'tait
en ralit qu'un pied--terre de garon--pied--terre passablement
nglig, mme.

Des quatre-vingts ou cent pices qui s'y trouvaient, c'est tout au plus
si huit ou dix taient meubles, et encore de la faon la plus
rudimentaire. Un salon, une salle  manger, quelques chambres d'amis,
c'tait tout autant qu'il en fallait pour les sjours de M. de
Boiscoran.

Lui-mme occupait au premier tage un tout petit appartement, dont la
porte ouvrait sur le palier du grand escalier.

Lorsqu'arrivrent devant cette porte, guids par le vieil Antoine, le
juge d'instruction, le procureur de la Rpublique et le greffier
Mchinet:

--Frappez, commanda M. Galpin-Daveline au valet de chambre.

Le bonhomme obit, et tout aussitt de l'intrieur:

--Qui est l? cria une voix jeune et forte.

--C'est moi, monsieur, rpondit le fidle serviteur, je voudrais...

--Va-t'en au diable! interrompit la voix.

--Cependant, monsieur...

--Laisse-moi dormir, bourreau, je n'ai pu fermer l'oeil qu'au jour...

Impatient, le juge d'instruction carta le domestique et, saisissant la
poigne de la porte, il essaya de l'ouvrir: elle tait ferme en dedans.

Mais il eut vite pris un parti.

--C'est moi, monsieur de Boiscoran, pronona-t-il, ouvrez...

--Eh! c'est ce cher Daveline! fit joyeusement la voix.

--Il faut que je vous parle...

--Et je suis  vous, magistrat trs illustre!... Le temps de voiler d'un
inexpressible[1] mes formes apolloniennes et j'apparais.

Presque aussitt, en effet, la porte s'ouvrit, et M. de Boiscoran se
montra, les cheveux bouriffs, les yeux encore chargs de sommeil, mais
rayonnant de jeunesse et de sant, la lvre souriante et la main
largement tendue.

--Par ma foi! disait-il, c'est une fameuse inspiration que vous avez eue
l, mon cher Daveline, de venir me demander  djeuner... (Et saluant M.
Daubigeon:) Sans compter, ajouta-t-il, que je ne saurais trop vous
remercier d'avoir dcid  vous accompagner notre cher procureur de la
Rpublique. C'est une vraie descente de justice...

Mais il s'arrta, glac par l'expression du visage de M. Daubigeon,
stupfait de voir M. Galpin-Daveline se reculer au lieu de prendre et de
serrer la main qu'il lui tendait.

--Ah , qu'est-ce qui arrive, mon cher ami?... Jamais le juge
d'instruction n'avait t si roide.

--Il nous faut oublier nos relations, monsieur, pronona-t-il. Ce n'est
pas l'ami qui se prsente chez vous aujourd'hui, c'est le juge.

M. de Boiscoran semblait confondu, mais nulle ombre d'inquitude
n'assombrissait sa franche et loyale physionomie.

--Je veux tre pendu, commena-t-il, si je comprends...

--Entrons! fit M. Daveline.

Ils entrrent, et au moment de passer la porte:

--Monsieur, murmura Mchinet  l'oreille de M. Daubigeon, cet homme est
certainement innocent. Jamais un coupable ne nous et accueillis
ainsi...

--Silence! monsieur, dit svrement le procureur de la Rpublique, qui,
cependant, tait un peu de l'avis du greffier; silence!

Et, grave et attrist, il alla se placer dans l'embrasure d'une fentre.

M. Galpin-Daveline, lui, tait debout au milieu de la chambre, et il
s'efforait d'en embrasser et d'en fixer, dans son esprit, jusqu'aux
moindres dtails.

Le dsordre de cette chambre disait avec quelle prcipitation M. de
Boiscoran avait d se coucher la veille. Ses effets, ses bottes, sa
chemise, son gilet, sa jaquette et son chapeau de paille taient jets
au hasard sur les meubles et  terre. Il avait sur lui ce pantalon gris
clair, reconnu et dsign successivement par Cocoleu, par Ribot, par
Gaudry et par la femme Courtois.

--Maintenant, monsieur, commena M. de Boiscoran, avec cette nuance de
mcontentement d'un homme qui se demande si on ne se moque pas de lui,
m'expliquerez-vous, puisque vous n'tes plus mon ami, ce qui me vaut
l'honneur matinal de votre visite?

Pas un muscle de la figure de M. Galpin-Daveline ne bougea. Et comme si
la question se ft adresse  tout autre qu' lui:

--Veuillez, monsieur, me montrer vos mains, dit-il froidement.

Une vive rougeur colora les joues de M. de Boiscoran, et une perplexit
singulire se lut dans ses yeux.

--Si c'est une plaisanterie, dit-il, elle a peut-tre trop dur!

Il allait s'emporter, c'tait vident. M. Daubigeon crut devoir
intervenir:

--Malheureusement, monsieur, pronona-t-il, jamais situation ne fut plus
grave. Faites ce que vous demande monsieur le juge d'instruction.

De plus en plus surpris, M. de Boiscoran promenait autour de lui un
rapide regard.

Dans le cadre de la porte, Antoine, le vieux valet de chambre, se tenait
debout, l'angoisse peinte sur le front. Prs de la chemine, le greffier
Mchinet avait avis une table, et il s'y tait install avec son
papier, ses plumes et son critoire de corne.

Alors, avec un mouvement d'paules qui annonait que, dcidment, il
renonait  comprendre, M. de Boiscoran montra ses mains. Elles taient
parfaitement blanches et nettes. Les ongles, assez longs, taient
soigneusement nettoys.

--Quand vous tes-vous lav les mains pour la dernire fois? demanda M.
Galpin-Daveline, aprs un minutieux examen.

 cette question, le visage de M. de Boiscoran s'claira, et clatant de
rire:

--Par ma foi! s'cria-t-il, j'avoue que j'ai t pris. J'allais
m'emporter. J'ai eu presque peur...

--Et vous aviez raison d'avoir peur, monsieur, pronona M.
Galpin-Daveline, car une accusation terrible pse sur vous. Et de votre
rponse  la question que je vous pose, et qui vous semble ridicule,
dpendent peut-tre votre honneur et votre libert...

Ah! il n'y avait plus cette fois  s'y mprendre. M. de Boiscoran se
sentit saisi de cet effroi que la justice inspire aux plus honntes, aux
plus srs d'eux-mmes.

Il plit, et d'une voix trouble:

--Quoi! dit-il, une accusation pse sur moi, et c'est vous, monsieur
Galpin-Daveline, qui vous prsentez chez moi pour m'interroger...

--Je suis magistrat, monsieur!

--Mais vous tiez aussi mon ami. Si quelqu'un devant moi se ft permis
de vous accuser d'un crime, d'une lchet, d'une infamie, je vous aurais
dfendu, monsieur, et de toute mon nergie, sans hsitation, sans
arrire-pense... Je vous aurais dfendu jusqu' ce qu'on m'et fourni
des preuves clatantes, irrcusables, matrielles, de votre culpabilit.
Et si,  la fin, il m'et t dmontr que vous tiez coupable, je vous
aurais plaint, et je ne m'en serais pas moins rappel qu' un certain
moment je vous avais assez estim pour vous faciliter une alliance qui
et fait de vous mon parent. Tandis que vous!... On m'accuse, je ne sais
de quoi, faussement, videmment, et tout de suite vous ajoutez foi 
l'accusation absurde, et vous acceptez d'tre mon juge... Eh bien! soit!
Je me suis lav les mains hier soir, en rentrant.

C'est avec raison que M. Galpin-Daveline avait vant son sang-froid et
sa puissance sur soi. Il ne sourcilla pas  cette rude apostrophe, et
toujours du mme ton:

--Qu'est devenue l'eau dont vous vous tes servi? demanda-t-il.

--Elle doit encore tre l, dans mon cabinet de toilette.

Le juge d'instruction y courut.

Sur la table de marbre tait une cuvette de porcelaine pleine d'eau.
Cette eau tait noire et sale. Au fond, on voyait distinctement des
rsidus de charbon.  la surface, mls  de la mousse de savon,
surnageaient quelques fragments d'une extrme tnuit, mais cependant
apprciables, de papier brl.

Avec des prcautions infinies, le juge d'instruction apporta lui-mme la
cuvette sur la table o crivait Mchinet, et la montrant  M. de
Boiscoran:

--Est-ce bien l, interrogea-t-il, l'eau dans laquelle vous vous tes
lav les mains en rentrant?

D'un ton d'insouciance ddaigneuse:

--Oui, rpondit M. de Boiscoran.

--Vous aviez donc mani du charbon, touch des matires enflammes?

--Vous le voyez bien!

Placs presque en face l'un de l'autre, le procureur de la Rpublique et
le greffier Mchinet changrent un rapide coup d'oeil. Ils avaient, en
mme temps, ressenti la mme impression.

Si M. de Boiscoran n'tait pas innocent, c'tait  coup sr un homme
d'une audace et d'une nergie extraordinaires, et qui obissait 
quelque plan longuement mdit, car ses rponses, comme autant d'aveux,
semblaient le livrer pieds et poings lis  la prvention.

Le juge d'instruction lui-mme parut frapp de stupeur. Mais ce ne fut
qu'un clair, et se retournant vers son greffier:

--crivez! lui commanda-t-il.

Et il lui dicta le procs-verbal de cette scne, exactement,
minutieusement, se reprenant mme parfois pour arriver  l'expression
juste et chtier son style.

Ayant termin:

--Reprenons, monsieur, dit-il  M. de Boiscoran. Vous avez pass dehors
la soire d'hier.

--Oui, monsieur.

--Sorti  huit heures, vous n'tes rentr qu' minuit.

--Aprs minuit.

--Vous aviez emport votre fusil?

--Oui.

--O est-il?

D'un geste insouciant, M. de Boiscoran le montra, dans l'angle de la
chemine, et dit:

--Le voil!

Vivement M. Galpin-Daveline s'en empara.

C'tait une arme de luxe,  double canon, d'un travail et d'un fini
exceptionnels. Sur les incrustations de la crosse se lisait le nom du
fabricant:

Klebb.

--Quand avez-vous fait feu avec ce fusil pour la dernire fois,
monsieur? interrogea le juge d'instruction.

--Il y a quatre ou cinq jours.

-- quelle occasion?

--Pour tuer des lapins qui ravagent mes bois. Avec toute l'attention
dont il tait capable, M. Galpin-Daveline examinait et faisait jouer la
batterie de cette arme, dont le mcanisme avait une certaine analogie
avec le systme Remington. Bientt il ouvrit le tonnerre et constata que
le fusil tait charg. Dans chacun des canons se trouvait une cartouche
 enveloppe de plomb. Cela fait, il remit l'arme  sa place, et tirant
de sa poche l'enveloppe mtallique trouve par Pitard, il la prsenta 
M. de Boiscoran, en demandant:

--Reconnaissez-vous ceci?

--Parfaitement! rpondit M. de Boiscoran. C'est l'enveloppe d'une de mes
cartouches que j'aurai jete aprs l'avoir brle.

--Croyez-vous donc tre le seul dans le pays  avoir une arme de ce
systme?

--Je ne le crois pas, j'en suis sr.

--De telle sorte qu'une enveloppe de cartouche Klebb, celle-ci, par
exemple, trouve dans un endroit quelconque, attesterait ncessairement
votre prsence?

--Ncessairement, non. J'ai vu plus d'une fois des enfants ramasser les
enveloppes que je venais de jeter et jouer avec.

Tout en faisant voler sa plume sur le papier, le greffier Mchinet se
permettait certaines grimaces des plus significatives. Il tait trop au
fait des allures d'une instruction criminelle pour ne pas se rendre
compte de la tactique de M. Galpin-Daveline, tactique horriblement
dangereuse et perfide, qui consiste  tourner le prvenu avant de
l'attaquer srieusement.

--Il joue serr, murmura-t-il en se penchant vers M. Daubigeon.

Le juge d'instruction s'tait assis.

--Ceci pos, reprit-il, je vous prie, monsieur, de vouloir bien me
donner l'emploi de votre soire de huit heures  minuit... Ne vous
pressez pas, rflchissez, prenez votre temps, votre rponse aura
certainement une influence dcisive.

M. de Boiscoran, jusqu' ce moment, tait demeur calme, mais de ce
calme inquitant qui dcle de terribles temptes intrieures,
difficilement contenues. Les avertissements du juge, et plus encore le
ton dont ils taient donns, le rvoltrent comme la plus odieuse des
hypocrisies, et cessant de se contenir, les yeux pleins d'clairs:

--Enfin, monsieur! s'cria-t-il, que voulez-vous de moi? De quoi
m'accuse-t-on?

M. Galpin-Daveline ne broncha pas.

--Vous le saurez, monsieur, quand le moment sera venu, rpondit-il.
Commencez par rpondre, et croyez-moi, dans votre intrt, rpondez
franchement. Qu'avez-vous fait hier soir?

--Eh! le sais-je!... Je me suis promen...

--Ce n'est pas une rponse.

--C'est cependant la vrit. J'tais sorti sans but, j'ai march au
hasard...

--Votre fusil sur l'paule.

--J'emporte toujours mon fusil, mon valet de chambre vous le dira.

--N'avez-vous pas travers les marais de la Seille?

--Non.

Le juge d'instruction hocha gravement la tte.

--Vous ne dites pas la vrit, monsieur, fit-il.

--Monsieur...

--Vos bottes, que j'aperois l, sur votre descente de lit, vous donnent
le dmenti le plus formel. D'o vient la boue dont elles sont couvertes?

--Les prairies, autour de Boiscoran, sont trs humides.

--N'insistez pas. Vous avez t vu.

--Cependant...

--Vous avez t rencontr par le fils Ribot au moment o vous passiez le
dversoir des tangs.

M. de Boiscoran ne rpondit pas.

--O alliez-vous? demanda le juge.

Pour la premire fois, une inquitude relle contracta les traits de M.
de Boiscoran, l'inquitude d'un homme qui voit tout  coup s'ouvrir sous
ses pas un prcipice qu'il ne souponnait pas.

Il hsita, et comprenant que nier tait inutile:

--J'allais  Brchy, rpondit-il.

--Chez qui?

--Chez le marchand de bois  qui j'ai vendu mes coupes de 1870. Ne
l'ayant pas trouv, je suis revenu par la grande route...

D'un geste, M. Galpin-Daveline l'arrta.

--C'est faux! pronona-t-il durement.

--Oh!

--Vous n'tes pas all  Brchy.

--Permettez...

--Et la preuve, c'est que, vers onze heures, vous traversiez d'un pas
htif les bois de Rochepommier.

--Moi!...

--Vous-mme. Et ne dites pas non, car, tenez, votre pantalon est encore
tout hriss des pines des ajoncs que vous avez traverss.

--Il y a des ajoncs ailleurs que dans les bois de Rochepommier.

--C'est vrai, mais on vous y a vu.

--Qui?

--Gaudry, le braconnier. Et il vous a si bien vu qu'il a pu nous dire
votre humeur. Vous tiez troubl et fort en colre, vous parliez haut,
vous juriez, vous arrachiez des feuilles aux branches d'arbres...

Tout en parlant, le juge d'instruction s'tait lev et avait pris sur un
fauteuil la jaquette de M. de Boiscoran. Il en fouilla les poches et en
retira une poigne de feuilles fltries.

--Et tenez, voil une preuve de la vracit de Gaudry.

--Il y a des feuilles d'arbres partout, murmura M. de Boiscoran.

--Oui, mais une femme, matresse Courtois, vous a vu sortir du bois de
Rochepommier. Vous l'avez aide  replacer sur son ne un sac qu'elle ne
pouvait soulever seule. Le niez-vous? Non. Vous avez raison, car ici,
tenez, sur la manche et sur un des pans de votre jaquette, j'aperois de
la poussire blanche qui certainement est de la farine.

M. de Boiscoran baissait la tte.

--Avouez donc, insista le juge d'instruction, que hier au soir, entre
dix et onze heures, vous tiez au Valpinson...

--Jamais, monsieur, cela n'est pas.

--C'est cependant au Valpinson, prs des ruines de l'ancien chteau,
qu'a t ramasse cette enveloppe de cartouche Klebb que je viens de
vous montrer...

--Eh! monsieur, interrompit M. de Boiscoran, ne vous ai-je pas dit que
vingt fois j'ai vu des enfants ramasser, pour jouer, de ces enveloppes
mtalliques?... (Et, essayant de ragir:) Si j'tais all au Valpinson,
ajouta-t-il, quel intrt aurais-je  le nier?

M. Galpin-Daveline se redressa, et de sa voix la plus solennelle:

--Je vais vous le dire, pronona-t-il. Hier soir, entre dix et onze
heures, le feu a t mis au Valpinson, dont il ne reste plus que des
cendres...

--Oh!...

--Hier au soir on a tir deux coups de fusil sur le comte de
Claudieuse...

--Grand Dieu!

--Et la justice pense, la justice a de fortes raisons de croire que
l'incendiaire, que l'assassin, c'est vous, Jacques de Boiscoran.




IX


Tel qu'un homme pris de vertige, ple comme si tout le sang de ses
veines et afflu  son coeur, Jacques de Boiscoran jetait autour de lui
des regards perdus. Il ne rencontra que des visages mornes et
consterns.

Antoine, son vieux valet de chambre, s'appuyait chancelant  l'huisserie
de la porte. Le greffier Mchinet restait la plume en l'air, bant de
stupeur. M. Daubigeon baissait la tte.

--C'est horrible, murmura-t-il, horrible!

Et lourdement il se laissa tomber sur un fauteuil, comprimant de ses
deux mains le sanglot qui brisait sa poitrine.

Il n'y avait que M. Galpin-Daveline  ne pas paratre mu. La loi, dont
il se considrait comme une imposante manifestation, ne s'meut pas.
Mme le pli de ses lvres minces trahissait comme l'bauche d'un sourire
aussitt rprim; le froid sourire de l'ambitieux, content d'avoir bien
jou son petit rlet.

Tout ne lui prouvait-il pas que Jacques de Boiscoran tait coupable, et
qu'ayant  choisir entre un ami et l'occasion de se mettre en vidence,
il avait habilement choisi?

Aprs une minute de silence qui parut un sicle, se posant debout, les
bras croiss, devant l'infortun:

--Avouez-vous? interrogea-t-il.

Comme s'il et t m par un ressort, M. de Boiscoran se dressa.

--Quoi? fit-il, que voulez-vous que j'avoue?

--Que vous tes l'auteur du crime de Valpinson. D'un mouvement
convulsif, le malheureux jeune homme pressait son front entre ses mains.

--Mais c'est de la folie! s'cria-t-il. Moi, l'auteur d'un tel crime, si
odieux, si lche!... Est-ce possible, est-ce vraisemblable! Je
l'avouerais, que vous ne voudriez pas me croire! Non, vous ne me
croiriez pas!

Il et russi  mouvoir le marbre de la chemine avant M.
Galpin-Daveline.

--Ce n'est pas de moi qu'il s'agit, pronona le magistrat d'un ton
glac. Pourquoi revenir sur des relations qui doivent tre oublies?
Ici, ce n'est plus l'ami, ce n'est mme plus l'homme qui vous parle,
c'est le juge. On vous a vu...

--Quel est le misrable?...

--Cocoleu.

M. de Boiscoran parut ananti.

--Cocoleu, balbutia-t-il, ce pauvre idiot pileptique recueilli par la
comtesse de Claudieuse!

--Lui-mme.

--Et il a suffi des propos incohrents d'un malheureux frapp
d'imbcillit pour que l'on me crt coupable, moi, d'un incendie, d'un
meurtre...

Jamais le juge d'instruction n'avait vis avec tant d'efforts  cette
solennit qui frappe les esprits et s'impose.

--Pendant une heure, au moins, monsieur, le pauvre Cocoleu a joui de la
plnitude de sa raison. Les desseins de la Providence sont
impntrables...

--Eh! monsieur...

--Qu'a dit Cocoleu? Qu'il vous a vu allumer l'incendie de vos mains,
puis vous cacher derrire une pile de fagots et tirer sur le comte de
Claudieuse deux coups de fusil...

--Et cela vous a paru tout simple!

--Non. J'ai t rvolt comme tout le monde. Vous sembliez planer si
haut au-dessus des soupons. Mais voil que l'instant d'aprs, on
ramasse sur le thtre du crime une enveloppe de cartouche qui ne peut
appartenir qu' vous. Mais voici que moi, arrivant ici,  l'improviste,
je trouve noire de charbon et de dbris de papier brl l'eau o vous
vous tes lav les mains en rentrant...

--Oui, murmura M. de Boiscoran, c'est une fatalit.

--Et ce n'est pas tout, poursuivit le juge, enflant de plus en plus la
voix. Je vous interroge et vous confessez tre rest dehors hier soir de
huit heures  minuit. Je vous demande l'emploi de ces quatre heures,
vous refusez de me le dire. J'insiste, vous mentez. Et je suis oblig,
pour vous confondre, de vous produire les tmoignages de Ribot, de
Gaudry et de la femme Courtois, qui vous ont reconnu l o vous
prtendez n'tre pas all. Cette dernire circonstance seule vous
condamne. Quel a donc t l'emploi de cette soire, que vous ne pouvez
le faire connatre!... Vous vous prtendez innocent. Aidez-moi  faire
clater votre innocence. Parlez. Qu'avez-vous fait, de huit heures 
minuit?...

M. de Boiscoran n'eut pas le temps de rpondre. Depuis un moment dj
montaient de la cour comme des clameurs sourdes et le tumulte d'une
foule irrite.

Un gendarme entra tout effar.

--Messieurs, dit-il, s'adressant au juge d'instruction et au procureur
de la Rpublique, il y a en bas une centaine de paysans, hommes et
femmes, qui veulent faire un mauvais parti  monsieur de Boiscoran; ils
le demandent, ils disent qu'il le leur faut pour le traner  la
rivire. Quelques hommes sont arms de fourches, mais les femmes sont
les plus enrages. Mon camarade et moi avons toutes les peines du monde
 les contenir...

Et, en effet, comme pour appuyer ses assertions, les clameurs se
rapprochrent et redoublrent, et trs distinctement, on entendit crier:

-- l'eau Boiscoran!  l'eau l'incendiaire! Le procureur de la
Rpublique se leva.

--Descendez dire  ces paysans, commanda-t-il, que la justice interroge
le prvenu, et qu'ils la troublent, et que s'ils continuent, c'est  moi
qu'ils auront affaire!

Le gendarme obit.

M. de Boiscoran tait devenu livide.

--Tous ces malheureux me croient donc coupable! murmura-t-il.

--Oui, rpondit M, Galpin-Daveline, et vous comprendriez leur
indignation, jusqu' un certain point lgitime, si vous connaissiez les
dplorables vnements de la nuit...

--Quoi encore!

--Deux pompiers de Sauveterre, dont un, pre de cinq enfants, ont pri
dans les flammes. Deux hommes, un fermier de Brchy et un gendarme, en
essayant de leur porter secours, ont t si grivement brls qu'on
craint pour leur vie.

M. de Boiscoran se taisait.

--Et c'est vous, poursuivit le juge, qu'on accuse de tant de malheurs.
Vous voyez combien il importerait de vous justifier.

--Eh! le puis-je...

--Si vous tes innocent, oui. Faites-moi connatre l'emploi de votre
soire...

--Je vous ai dit tout ce que je pouvais dire.

Le juge d'instruction, pendant une bonne minute, parut rflchir; puis:

--Prenez garde, monsieur de Boiscoran, pronona-t-il, je vais tre
oblig de dcerner contre vous un mandat...

--Faites.

--Je vais tre forc de vous faire arrter sance tenante et diriger sur
la prison de Sauveterre...

--Soit.

--Vous avouez donc!

--J'avoue que je suis victime d'un concours inou de circonstances.
J'avoue... que vous avez raison, et qu'il faut l'ide d'une Providence
pour expliquer certaines fatalits. Mais, par tout ce qu'il y a de saint
au monde, je le jure, je suis innocent.

--Prouvez-le!

--Eh! ce serait fait, si je pouvais.

--Veuillez alors vous habiller, monsieur, et vous prparer  suivre les
gendarmes.

Sans un mot, M. de Boiscoran passa dans son cabinet de toilette, et il y
fut suivi par son valet de chambre portant des vtements.

Tout occup de dicter  son greffier la dernire partie de
l'interrogatoire, M. Galpin-Daveline semblait oublier son prvenu.

Le vieil Antoine en profita.

--Monsieur..., souffla-t-il  l'oreille de son matre, tout en
paraissant l'aider.

--Quoi.

--Chut! Plus bas! La fentre du fond du cabinet est ouverte... Elle
n'est qu' vingt pieds du sol du jardin... La terre, au-dessous, est
molle... Tout prs est un des soupiraux des caves, et au fond est la
cachette que vous connaissez... La mer n'est qu' cinq lieues, j'aurai
un bon cheval cette nuit,  l'entre du parc.

Un amer sourire monta aux lvres de M. de Boiscoran.

--Et toi aussi, fit-il, toi, mon vieil ami, tu me crois coupable.

--Je vous en conjure, monsieur, insista Antoine, je rponds de tout; il
n'y a que vingt pieds... Au nom de votre mre!

Mais, au lieu de lui rpondre, Jacques de Boiscoran se retourna et
appela le juge d'instruction. Et quand M. Galpin-Daveline se fut
approch:

--Voyez cette fentre, monsieur, lui dit-il. J'ai de l'argent, de bons
chevaux, et la mer est  cinq lieues... Un coupable vous et chapp...
Je suis innocent, je reste.

En un point, du moins, M. de Boiscoran disait vrai: rien ne lui tait
plus ais que de s'vader et de gagner le jardin, et trs probablement
cette retraite que lui rappelait son valet de chambre. Mais aprs?

Il avait, c'tait incontestable, le vieil Antoine l'aidant surtout,
quelques chances de se soustraire  toutes les recherches. Mais il tait
plus probable, mille fois, qu'il serait dcouvert dans sa cachette mme,
ou rejoint en essayant d'atteindre la cte.

S'il russissait  fuir, que deviendrait-il? En quels pays et sous quels
travestissements viterait-il une extradition toujours menaante?

Ce serait bien autre chose, s'il tait repris. Sa situation, dj si
compromise, serait alors perdue sans ressources. Fatalement sa tentative
de fuite serait considre comme le plus explicite des aveux.

En de telles conditions, rsister  la tentation de s'vader, et bien
faire savoir qu'on rsistait, qu'on tenait  rester sous la main de la
justice, c'tait bien moins dmontrer son innocence que donner la preuve
d'une rare habilet. Voil ce qu'en clin d'oeil aperut ou crut
apercevoir M. Galpin-Daveline.

C'est d'aprs soi qu'on juge les autres. Calculateur oblique et
circonspect, il n'admettait pas les inspirations soudaines, les
mouvements irrflchis. Et dans cet accent de froid persiflage de
l'homme qui tient  bien faire comprendre qu'il n'est pas dupe:

--Il suffit, monsieur, fit-il. Cette circonstance, comme toutes les
autres, sera relate au procs-verbal.

Bien autres taient les ides du procureur de la Rpublique et du
greffier Mchinet.

Si le juge d'instruction tait trop aveugl par ses prventions pour
rien discerner, ils avaient fort bien remarqu, eux, par combien
d'motions trangement diverses venait de passer le prvenu.

tourdi tout d'abord, jusqu'au point de paratre croire  une
plaisanterie de mauvais got, sa contenance avait ensuite trahi la plus
violente colre, puis la peur, puis l'abattement le plus complet. Mais 
mesure que les charges s'taient accumules, toujours plus accablantes,
et que le cercle de l'accusation s'tait rtrci, bien loin de se
dmoraliser davantage, il avait sembl recouvrer son assurance.

--C'est tout de mme singulier, grommela Mchinet.

M. Daubigeon, lui, ne souffla mot. Mais lorsque M. de Boiscoran sortit
de son cabinet de toilette, habill et prt:

--Une question encore, monsieur, fit-il.

Le malheureux s'inclina. Il tait ple, mais calme et matre de soi.

--Je suis, dit-il, prt  rpondre.

--Je serai bref. Vous avez paru surpris et indign qu'on ost vous
accuser, c'est une faiblesse. Institution humaine, la justice ne peut
juger que sur des apparences. Rflchissez, et vous reconnatrez que
toutes les apparences sont contre vous.

--Je ne le reconnais que trop.

--Jur, vous n'hsiteriez pas  condamner un accus qui se trouverait
dans la mme situation que vous...

--Non, monsieur, non!

Le procureur de la Rpublique bondit sur sa chaise.

--Vous n'tes pas sincre, fit-il. Tristement, M. de Boiscoran hocha la
tte.

--C'est sans espoir de vous convaincre, monsieur, rpondit-il, mais
c'est en toute sincrit que je vous parle. Non, je ne condamnerais pas
l'homme que vous dites, s'il s'affirmait innocent, et si je ne
discernais pas le mobile de son action. Car enfin,  moins d'tre fou,
on ne commet pas un crime uniquement pour le commettre. Or, moi, je vous
le demande, moi pour qui la destine n'a eu que des sourires, moi qui
suis  la veille d'un mariage ardemment dsir, pourquoi, dans quel but,
dans quel intrt aurais-je t incendier le Valpinson et tenter
d'assassiner le comte de Claudieuse?...

Ce n'est pas sans une impatience mal dissimule que M. Galpin-Daveline
avait vu M. Daubigeon prendre la parole. Saisissant l'occasion qui
s'offrait d'intervenir:

--Votre mobile,  vous, monsieur, interrompit-il, tait la haine. Vous
hassiez mortellement le comte et la comtesse de Claudieuse. Ne
protestez pas, ce serait inutile, tout le pays le sait, vous me l'avez
dit  moi-mme!

Jacques de Boiscoran plit encore, s'il tait possible, et d'un ton
d'crasant ddain:

--Quand cela serait, pronona-t-il, je ne sais pas de quel droit vous
abuseriez des confidences d'un ami, vous qui proclamiez en entrant ici
qu'il n'tait plus d'amiti entre nous. Mais cela n'est pas. Jamais je
ne vous ai rien dit de pareil. Mes sentiments n'ayant pas vari, je puis
rpter mes paroles textuellement. Je vous ai dit que monsieur de
Claudieuse tait un voisin tracassier, entt de ses droits et jaloux de
son gibier jusqu' l'absurde. J'ai ajout que, s'il dclarait mes
opinions politiques excrables, j'estimais les siennes ridicules et
dangereuses. Pour ce qui est de la comtesse, je vous ai dit simplement,
en manire de plaisanterie, qu'une personne si parfaite ne serait pas
mon fait, et que je serais bien malheureux d'avoir pour femme une sorte
de Madone qui traverse la vie sans presque daigner toucher la terre du
bout de son orteil.

--Alors, c'est uniquement pour cela qu'un jour vous avez couch en joue
le comte de Claudieuse? Un flot de sang de plus  votre cerveau, et le
meurtre avait lieu ce jour-l...

Un geste terrible trahit la colre de M. de Boiscoran; mais se
matrisant:

--Mon emportement tait moins grand qu'il n'a d le paratre, dit-il.
J'ai pour le caractre de monsieur de Claudieuse la plus profonde
estime. Ce m'est une grande douleur ajoute  toutes les autres que de
penser qu'il a pu m'accuser...

--Mais il ne vous a pas accus! interrompit M. Daubigeon, il a t au
contraire le premier et le plus obstin  vous dfendre... (Et en dpit
des signes que lui faisait M. Galpin-Daveline:) Malheureusement,
poursuivit le procureur de la Rpublique, tout cela n'enlve rien de
l'vidence des faits qui vous accusent. Si vous vous obstinez  vous
taire, c'est la cour d'assises, c'est le bagne. Si vous tes innocent,
pourquoi ne pas essayer de vous justifier... Qu'attendez-vous,
qu'esprez-vous?

--Rien...

Mchinet venait d'achever la rdaction du procs-verbal.

--Il faut partir, dit M. Galpin-Daveline.

--Me sera-t-il permis, demanda M. de Boiscoran, d'crire quelques lignes
 mon pre et  ma mre? Ils sont vieux: un tel vnement peut les
tuer...

--Impossible! fit le juge. (Et, s'adressant au vieil Antoine:) Je vais
mettre les scells sur cette pice, dit-il, et vous en serez
provisoirement le gardien... Vous savez  quelle surveillance cela vous
oblige, et de quelles peines vous seriez puni si la justice ne
retrouvait pas les pices  conviction dcrites au procs-verbal...
Maintenant, comment regagner Sauveterre?

Aprs mre dlibration, il fut arrt que M. de Boiscoran ferait la
route dans une voiture  lui, o monterait un gendarme. M. Daubigeon, le
juge et le greffier devaient reprendre la voiture du maire, toujours
conduite par Ribot, lequel tait furieux d'avoir t gard  vue.

--Descendons, dit le juge, quand les dernires formalits furent
remplies.

Jacques de Boiscoran descendait lentement. Il savait sa cour pleine de
paysans furieux et s'attendait  des hues. Il se trompait. Le gendarme
dpch par M. Daubigeon avait si bien rempli sa mission que pas un cri
ne retentit. Mais lorsqu'il eut pris place dans sa voiture et que le
cheval partit au trot, des maldictions frntiques s'levrent, et une
vole de pierres fut lance, dont une blessa le gendarme au front.

--Dcidment, vous portez malheur, mon accus, dit cet homme, qui tait
un ami de celui qui avait t si cruellement bless au Valpinson.

M. de Boiscoran ne rpondit pas. Il s'enfona dans son coin et il parut
tomber dans une sorte d'anantissement dont il ne sortit qu'au moment o
la voiture s'arrta dans la cour de la prison de Sauveterre.

Sur le seuil de la gele, le gelier, matre Blangin, attendait,
souriant  l'ide de possder un prisonnier de cette importance.

--Je vais vous conduire  ma plus belle chambre, monsieur, dit-il au
malheureux, mais il faut auparavant que je donne un reu au gendarme et
que je vous croue.

Et en effet, atteignant son registre crasseux, il crivit le nom de
Jacques de Boiscoran au-dessous du nom de Frumence Cheminot, un vagabond
arrt la veille, au moment o il escaladait une clture.

C'en tait fait: Jacques de Boiscoran tait prisonnier, au secret...




DEUXIME PARTIE

_L'affaire de Boiscoran_




I


L'htel de Boiscoran, rue de l'Universit, 216, est d'apparence modeste.
troite est la cour qui le prcde, et il serait hardi de donner le nom
de jardin aux quelques mtres de terre humide qui s'tendent derrire.

Il ne faut pas se fier  ces dehors. Le logis lui-mme est un
chef-d'oeuvre de confortable, o des mains patientes et soigneuses ont
runi toutes les aises de la vie et ce luxe solide dont le got et le
secret se perdent.

Le pav du vestibule, une mosaque tonnante, a t rapport de Venise
en 1798, par un Boiscoran qui avait mal tourn et qui s'tait attach 
la fortune de Bonaparte. La rampe de l'escalier est un chef-d'oeuvre de
serrurerie, et les boiseries de la salle  manger sont sans rivales 
Paris, depuis qu'ont t disperses au vent des enchres les boiseries
fameuses du chteau de Bercy.

Le salon o la marquise aime  s'entourer d'hommes politiques est  la
hauteur de ces magnificences. Pas un meuble n'y a t admis qui n'ait sa
valeur artistique. On ferait un bon march en payant au poids de l'or la
garniture de la chemine. Le lustre est une merveille. Et chacune des
huit toiles suspendues aux lambris est une oeuvre hors ligne de quelque
matre illustre.

Tout cela n'est rien, pourtant, compar au cabinet de curiosits du
marquis de Boiscoran. Situ au second tage de l'htel, dont il occupe
toute la profondeur et la moiti de la largeur, ce cabinet, dispos en
faon d'atelier, prend jour par le haut et ferait les dlices d'un
artiste. Dans de vastes armoires vitres, places tout autour, s'talent
les collections du marquis, trsors de toutes les poques, ses ivoires,
ses maux, ses bronzes, ses manuscrits uniques, ses porcelaines
incomparables, et surtout ses faences, ses chres faences, la joie et
le tourment de sa vieillesse.

L'homme tait digne du cadre.  soixante et un ans qu'il avait alors, le
marquis tait droit comme un _i_ et de la maigreur la plus
aristocratique. Il avait un grand diable de nez qu'il ne cessait de
bourrer de tabac, la bouche large, mais encore bien meuble, et de
petits yeux brillants o se lisait toute la malice d'un amateur oblig
de lutter sans cesse de ruses avec les marchands de curiosits et les
brocanteurs de l'htel des ventes.

C'est vers 1845 qu'il avait atteint l'apoge de sa carrire, signale
par un grand discours sur le _droit de runion_; aussi semblait-il que
sa montre se ft arrte cette anne-l. Toutes ses ides trahissaient
l'homme de la dynastie de Juillet, de mme que son extrieur, son
costume, sa haute cravate, ses favoris et le toupet qui bouclait son
front dcelaient l'admirateur et l'ami du roi-citoyen. Il ne s'occupait
pas de politique pour cela, et mme,  vrai dire, il ne s'occupait de
rien.

 la seule condition de respecter l'inoffensive passion de son mari,
Mme de Boiscoran rgnait despotiquement au logis, administrant la
fortune, rgentant son fils unique, Jacques, dcidant sans appel de
toutes choses.

Inutile de rien demander au marquis, sa rponse tait invariable:

--Adressez-vous  ma femme.

Cet excellent homme avait achet la veille, un peu au hasard, un lot
assez considrable de faences, reprsentant des scnes de la
Rvolution, et sur les trois heures, install dans son cabinet, une
loupe  la main, il s'occupait d'tablir l'origine et la valeur de ses
plats et de ses assiettes, lorsque la porte s'ouvrit brusquement.

La marquise entra, tenant  la main un papier bleu.

Plus jeune de six ou huit ans que son mari, Mme de Boiscoran tait
bien la compagne qu'il fallait  cet esprit paresseux et ami du repos. 
sa dmarche,  son geste,  sa voix, on reconnaissait tout de suite la
femme qui tient le gouvernail, qui commande et qui veut tre obie  la
baguette.

D'une beaut jadis clbre, elle gardait encore d'assez remarquables
restes pour faire excuser bien des prtentions. Elle n'en avait aucune,
affirmait-elle, disant que, puisqu'il est impossible, d'viter les
ravages des annes, c'est faire preuve d'esprit que de les accepter de
bonne grce. Cependant, la coquetterie ne perd jamais ses droits. Si
Mme de Boiscoran ne se rajeunissait pas, elle se vieillissait 
plaisir. Les quelques annes que les femmes, d'ordinaire, s'efforcent de
dissimuler de leur ge, elle les ajoutait obstinment au sien. Il y
avait de l'affectation dans la faon dont elle faisait bouffer les
masses de ses cheveux gris autour de ses tempes encore fraches comme
celles d'une jeune fille. Pour bien peu, elle y et mis de la poudre.

Elle tait si dfaite et si terriblement agite quand elle entra dans le
cabinet de son mari, qu'il en fut mu, lui qui, depuis longues annes,
s'tait fait une loi de ne s'mouvoir de rien.

Abandonnant le plat qu'il tait en train d'examiner:

--Qu'est-ce? interrogea-t-il d'une voix inquite, qu'arrive-t-il?

--Un horrible malheur.

--Jacques est mort!... s'cria le vieux collectionneur.

La marquise secoua la tte.

--Non, c'est plus affreux peut-tre...

Le vieillard, qui s'tait dress  la vue de sa femme, se laissa
pesamment retomber sur son fauteuil.

--Dis, balbutia-t-il, parle... J'ai du courage. Elle lui tendit ce
papier bleu qu'elle tenait, et lentement:

--Voici, fit-elle, la dpche que je reois  l'instant du valet de
chambre de Jacques, de notre vieil Antoine.

D'une main tremblante, le marquis dplia le papier, et lut:

     _Malheur pouvantable. M. Jacques accuse d'avoir incendi chteau
     du Valpinson et assassin comte de Claudieuse. Charges terribles
     contre lui. Interrog, s'est  peine dfendu. Vient d'tre arrt
     et conduit en prison. Dsespr. Que faire...?_

La marquise avait trembl que son mari ne ft comme foudroy par cette
dpche, dont le laconisme rvlait les terreurs d'Antoine. Il n'en fut
rien.

C'est de l'air le plus calme qu'il la replaa sur la table et que,
haussant les paules, il dit:

--C'est absurde!

Mme de Boiscoran n'en pouvait revenir.

--Vous n'avez pas compris, mon ami..., commena-t-elle.

Il l'interrompit.

--J'ai compris, fit-il, que notre fils est accus d'un crime qu'il n'a
pas, qu'il ne peut pas avoir commis. Est-il possible que vous doutiez de
lui! Quelle mre tes-vous donc! Je suis, pour ma part, je vous
l'assure, parfaitement tranquille. Jacques incendiaire, Jacques
assassin!... C'est stupide.

--Ah! vous n'avez pas lu la dpche! s'cria la marquise.

--Pardonnez-moi.

--Vous n'avez pas vu qu'il y a contre lui des charges...

--S'il n'y en avait aucune, il est clair qu'on ne l'et pas arrt.
C'est dsagrable, c'est mme pnible...

--Mais il ne s'est pas dfendu, monsieur...

--Parbleu!... Croyez-vous que si demain on venait m'accuser d'avoir
dvalis la boutique d'un bijoutier, je prendrais la peine de me
dfendre.

--Vous ne voyez donc pas, monsieur, qu'Antoine croit notre fils
coupable...

--Antoine est un vieux sot, dclara le marquis. (Et, tirant sa tabatire
et bourrant son nez de tabac:)

D'ailleurs, raisonnons, fit-il. Ne m'avez-vous pas dit que Jacques est
amoureux de la petite Denise de Chandor?

--Comme un fou, monsieur, comme un enfant...

--Et elle?

--Elle adore Jacques, monsieur.

--Bon! et ne m'avez-vous pas dit aussi que le jour de leur mariage est
dfinitivement fix...

--Depuis trois jours.

--Jacques vous a crit  ce sujet?

--Une lettre adorable.

--O il vous annonce son arrive?

--Oui, il voulait faire lui-mme ses emplettes de noces.

D'un mouvement superbe d'insouciance, le marquis frappa sur le couvercle
de sa tabatire.

--Et vous voulez, fit-il, qu'un garon tel que notre fils, Jacques, un
Boiscoran, amoureux, aim, qui va se marier, qui a la tte pleine de
corbeilles de noces, ait commis un crime abominable!... Cela ne se
discute pas, et la preuve, c'est que je vais, si vous le voulez bien, me
remettre paisiblement  ma besogne.

Si le doute est contagieux, la foi est communicative. Peu  peu, la
marquise de Boiscoran se rassurait de l'assurance superbe de son mari.
Le sang remontait  ses joues et le sourire  ses lvres plies.

Et d'une voix plus ferme:

--Peut-tre, en effet, dit-elle, ai-je t trop prompte  m'alarmer.

Du geste, le marquis approuvait.

--Oui, beaucoup trop prompte, chre amie, fit-il. Et mme, entre nous,
je vous engage  ne point vous en vanter. Comment la justice
n'accuserait-elle pas ce pauvre Jacques, lorsque sa mre elle-mme le
souponne!

Mme de Boiscoran avait repris et relisait la dpche d'Antoine.

--Et cependant, murmura-t-elle, rpondant aux dernires objections de
son esprit, qui donc,  ma place, n'et t frapp d'pouvante! Ce nom
de Claudieuse, surtout...

--Eh bien! mais c'est le nom d'un trs digne et trs loyal gentilhomme,
le meilleur que je sache, en dpit de ses faons de loup de mer.

--Jacques le hait, mon ami.

--Jacques, ma chre, se soucie de lui comme de l'an quarante.

--Ils ont eu plusieurs querelles.

--Ncessairement; Claudieuse est un forcen lgitimiste, et comme tel,
c'est toujours avec le dernier mpris qu'il parle de nous autres tous,
qui avons servi la famille d'Orlans.

--Jacques lui a envoy du papier timbr.

--Et il a parbleu bien fait, de mme qu'il a eu tort de ne pas pousser
le procs jusqu'au bout. Claudieuse a, sur le cours de la rivire qui
nous spare, la Pibole, des prtentions par trop exorbitantes. Ne
voudrait-il pas, en toute saison et selon son gr, retenir les eaux, au
risque de noyer les prs de Boiscoran, qui sont bien plus bas que les
siens! Dj feu mon frre, qui tait un ange de patience et de douceur,
avait eu maille  partir avec ce despote.

Mais la marquise n'tait pas convaincue.

--Il y a autre chose, fit-elle.

--Quoi?

--Ah! c'est ce que je me demande.

--Jacques vous l'aurait-il donn  entendre?

--Non. Voici ce qui s'est pass. L'an dernier, chez la duchesse de
Champdoce, j'ai eu l'occasion de rencontrer la comtesse de Claudieuse et
ses filles. Elle est charmante, cette jeune femme, et comme nous
donnions un bal la semaine suivante, l'ide me vint, que je mis aussitt
 excution, de l'inviter. Elle refusa, et d'un ton de rserve si
glacial qu'il n'y avait pas  insister.

--C'est que probablement elle n'aime pas la danse, grommela le marquis.

--Le soir mme, je parlai de ma dmarche  Jacques. Il s'en montra trs
irrit et me dit, avec un emportement que son respect contenait  peine,
que j'avais eu grand tort, et qu'il avait ses raisons pour n'avoir rien
de commun avec ces gens-l...

Si parfaite tait la scurit de M. de Boiscoran qu'il n'coutait dj
plus que d'une oreille distraite, guignant du coin de l'oeil ses
prcieuses faences.

--Soit, interrompit-il. Jacques dteste les Claudieuse. Qu'est-ce que
cela prouve? On n'assassine pas, Dieu merci, tous les gens qu'on
dteste!

Mme de Boiscoran ne poursuivit pas.

--Enfin, demanda-t-elle, que faire?...

Elle avait si peu l'habitude de consulter son mari qu'il parut
stupfait.

--L'important, rpondit-il, est de tirer Jacques de prison. Il faudrait
voir, consulter...

Quelques coups rapides et lgers, frapps  la porte, l'interrompirent.

--Entrez! cria-t-il.

Un domestique entra, portant une large enveloppe avec cette mention:
_tlgraphie prive._

--Parbleu! s'cria le marquis, j'en tais bien sr!... Voil qui va nous
mettre l'esprit en repos!

Le domestique s'tait retir; il rompit l'enveloppe. Mais au dernier
regard jet sur cette dpche, le sourire se glaa sur ses lvres; il
plit et dit seulement:

--Mon Dieu!...

Rapide comme la pense, Mme de Boiscoran s'empara du papier fatal.
Elle lut d'un coup d'oeil:

     _Vite, arrivez. Jacques en prison, au secret, accus d'un crime
     affreux. Toute la ville dit qu'il est coupable et qu'il a mme
     avou. C'est une infme calomnie. Son juge est son ancien ami,
     Galpin-Daveline, qui devait pouser cousine Lavarande. Ne sais
     rien, sinon que Jacques est innocent. C'est une intrigue
     abominable. Grand-pre Chandor et moi ferons l'impossible. Votre
     secours indispensable. Venez, venez._

     DENISE DE CHANDOR

--Ah! mon fils est perdu! s'cria Mme de Boiscoran en fondant en
larmes.

Mais dj le marquis s'tait redress sous ce coup terrible.

--Et moi, s'cria-t-il, plus que jamais je dis, comme Denise, qui est
une brave fille: oui, Jacques est innocent! Mais il est en pril, je le
reconnais... c'est un dangereux engrenage que celui d'un procs
criminel. Que ne fait-on pas dire  un homme au secret!...

--Il faut agir! interrompit Mme de Boiscoran,  demi folle de
douleur.

--Oui, et sans perdre une seconde... Nous avons des amis. Cherchons
lesquels d'entre eux nous serviront le plus utilement.

--Je puis crire  monsieur de Margeril... De ple qu'il tait, le
marquis devint livide.

--C'est vous! s'cria-t-il, vous, qui osez prononcer ce nom devant moi!

--Il est tout-puissant, monsieur, mon fils est en danger...

D'un geste menaant, le marquis l'arrta.

--J'aimerais mieux, s'cria-t-il, de l'accent de la haine la plus
atroce, j'aimerais mieux mille fois laisser mon fils innocent prir sur
l'chafaud que de devoir son salut  cet homme!

Mme de Boiscoran semblait prs de s'vanouir.

--Mon Dieu! balbutia-t-elle, vous savez pourtant bien que je n'ai t
qu'imprudente...

--Assez! interrompit durement le marquis. (Et se matrisant, grce  un
puissant effort:) Avant de rien tenter, il faut savoir  quoi s'en
tenir, reprit-il. Ce soir, vous partirez pour Sauveterre...

--Seule?

--Non. Je vous trouverai un conseil, un lgiste habile et sr, un avocat
qui ne soit pas un homme politique, s'il en reste un... Il vous guidera,
l-bas, et me tiendra au courant, afin que je puisse agir ici selon les
circonstances. Denise a raison: Jacques doit tre victime de quelque
tnbreuse intrigue... N'importe, nous le sauverons. Mais il faut du
calme, beaucoup de calme...

Et ce disant, il sonnait avec une telle violence que tous les
domestiques accoururent, effars.

--Vite, commanda M. de Boiscoran, qu'on aille me chercher mon avou,
matre Chapelain... qu'on prenne une voiture.

Le domestique qui se chargea de la commission fit une telle diligence
que, vingt minutes plus tard, matre Chapelain arrivait.

--Ah! nous avons besoin de toute votre exprience, mon digne ami, lui
dit le marquis. Tenez, lisez ces dpches...

Fort heureusement l'avou savait garder le secret de ses impressions,
car il crut  la culpabilit de Jacques, sachant bien avec quelle
circonspection sont dlivrs les mandats d'arrt.

--J'ai l'homme qu'il faut  madame la marquise, dit-il enfin.

--Ah!

--Un garon que sa modestie a toujours empch de se produire, bien
qu'il soit un des plus habiles jurisconsultes que je sache, et un
admirable orateur.

--Et vous le nommez?...

--Manuel Folgat. Je vais vous l'envoyer... Deux heures aprs, en effet,
le protg de matre Chapelain franchissait le seuil de l'htel de
Boiscoran.

C'tait un homme de trente  trente-deux ans, trs brun, avec de grands
yeux bien ouverts, et dont toute la physionomie respirait l'intelligence
et l'nergie.

Il plut au marquis, lequel, aprs lui avoir expos ce qu'il savait de la
situation de Jacques, entreprit de lui faire connatre le terrain sur
lequel il allait manoeuvrer, lui disant quels allis et quels adversaires
il rencontrerait  Sauveterre, lui recommandant surtout de se fier  M.
Sneschal, un vieil ami de la famille, personnage influent et le plus
retors de tous ces diplomates de sous-prfecture, qui rendraient des
points  Machiavel.

--Tout ce qu'il est humainement possible de faire sera fait, monsieur,
dit l'avocat.

Et le soir mme,  huit heures quinze minutes, la marquise de Boiscoran
et Manuel Folgat prenaient place dans un coup du chemin de fer
d'Orlans.




II


Le chemin de fer qui relie Sauveterre  la ligne d'Orlans doit une
lgitime clbrit  une srie de courbes absolument inutiles, mais qui
sont comme un dfi au bon sens et qui seraient le thtre d'accidents
quotidiens si l'on s'avisait de marcher  une vitesse de plus de huit ou
dix kilomtres  l'heure. La gare, toujours pour la plus grande
commodit de messieurs les voyageurs, a t btie  une bonne demi-lieue
de la ville, sur l'emplacement des jardins de M. Thibault, le premier
banquier de l'arrondissement. On y arrive par une jolie route jalonne
d'auberges et de cabarets, lesquels, les jours de march, s'emplissent
de paysans qui, le verre  la main et la bouche pleine de protestations
de bonne foi, cherchent  se voler  qui mieux mieux.

Les jours ordinaires, mme, cette route est assez frquente, car le
chemin de fer est devenu un but de promenade. On y va voir arriver ou
partir les trains, dvisager les trangers, et aussi piloguer sur les
motifs connus ou secrets qui peuvent dterminer M. Untel ou Mme
Unetelle  se mettre en voyage.

Il tait neuf heures du matin, lorsqu'approcha enfin de Sauveterre le
train qui amenait la marquise de Boiscoran et matre Folgat.

La marquise tait brise des fatigues et des angoisses de cette nuit
passe tout entire  discuter les chances de salut de son fils, et
d'autant plus anantie que matre Folgat s'tait tudi  ne pas
encourager ses esprances. C'est qu'il partageait, sans en avoir rien
laiss paratre, les doutes de matre Chapelain. De mme que le vieil
avou, le jeune avocat s'tait dit qu'on n'arrte pas un homme tel que
Jacques de Boiscoran sans les plus fortes raisons, sans avoir en main de
ces preuves qui valent presque une certitude. Bientt le train ralentit
sa marche.

--Pourvu, mon Dieu! fit Mme de Boiscoran, pourvu que Denise et
monsieur de Chandor aient eu l'ide d'envoyer une voiture par-devant de
nous.

--Pourquoi cela, madame? demanda matre Folgat.

--Pour m'y jeter bien vite, monsieur, pour y drober  tous les yeux ma
douleur et mes larmes...

Le jeune avocat secoua la tte.

--C'est ce que vous vous garderez de faire, madame, dit-il, si j'ai sur
vos actions quelque influence...

Elle le regardait d'un air surpris.

--Je veux dire, insista-t-il, qu'il ne faut pas que vous paraissiez
viter les regards. Ce serait une faute immense, peut-tre irrparable.
Que penserait-on, si l'on vous voyait dsole et en pleurs? On penserait
que vous tes sre de la culpabilit de votre fils, et ceux qui doutent
encore ne douteraient plus. Il vous faut, du premier coup, conqurir
l'opinion; car elle est souveraine, madame, dans les petits pays
surtout, o chacun vit sous le contrle immdiat du voisin. L'opinion
s'impose  tous et, quoi qu'on dise, quoi qu'on fasse, elle poursuit les
jurs jusque dans la salle de leurs dlibrations...

--C'est vrai, murmurait la marquise, ce n'est que trop vrai...

--Donc, madame, au nom des intrts les plus sacrs, faites appel 
toute votre nergie, refoulez au plus profond de votre me vos
maternelles angoisses, schez vos larmes et montrez  tous une confiance
superbe. Que chacun, en vous apercevant, se dise: non, une mre n'est
pas ainsi quand son fils est coupable.

Mme de Boiscoran se redressa.

--Vous avez raison, monsieur, dit-elle, et je vous remercie. Oui, c'est
 moi de frapper l'opinion, et autant je souhaitais trouver la gare
dserte, autant je dsire maintenant qu'elle soit pleine de monde. Je
vous ferai voir ce que peut une femme que soutient la pense de son
fils.

La marquise de Boiscoran n'tait pas une femmelette. Tirant un peigne de
son sac de voyage, elle rpara le dsordre de sa coiffure; en quelques
gestes rapides, elle rtablit l'harmonie de sa toilette; ses traits,
grce  une puissante projection de volont, reprirent leur srnit
accoutume; elle contraignit sa bouche  sourire, sans qu'on discernt
l'effort, et d'une voix d'un timbre pur et net:

--Regardez-moi, monsieur, dit-elle. Puis-je paratre, maintenant?

Le train s'arrtait devant les btiments de la station. Matre Folgat
sauta lgrement  terre, et offrant la main  la marquise pour l'aider
 descendre:

--Soyez satisfaite, madame, lui dit-il, votre courage ne sera pas perdu;
tout Sauveterre doit tre l.

C'tait plus qu' moiti vrai. Ds la veille au soir, le bruit s'tait
rpandu--sem par qui? on ne sait--que la mre de l'assassin, comme on
disait dj charitablement, arriverait par le train de neuf heures, et
chacun s'tait bien promis  part soi de se trouver, par hasard,  la
gare  son arrive.

C'tait une motion  ne pas ngliger, dans une localit o la
conversation vit trois jours sur la dernire robe arbore par la
sous-prfte.

De l'impression de Mme de Boiscoran, en se trouvant en face de tant
de monde, nul ne s'tait inquit ni souci. C'est qu' Sauveterre la
curiosit a du moins cette qualit de n'tre pas hypocrite. On y est
indiscret navement et sans la moindre pudeur. On s'y plante carrment
devant vous, et les yeux dans vos yeux, on s'efforce de dmler le
secret de votre joie ou de votre douleur.

Il est vrai d'ajouter que les esprits taient fort monts contre Jacques
de Boiscoran. S'il n'y et eu  sa charge que la destruction du
Valpinson et les coups de fusil tirs  M. de Claudieuse, ce n'et t
que peu de chose. Mais l'incendie avait eu des consquences
pouvantables. Deux hommes y avaient pri, et deux autres y avaient t
blesss assez grivement pour qu'on les crt en danger de mort.

La veille, on avait vu un convoi sinistre traverser la rue Nationale.
Dans une charrette, recouverte d'un drap et prs de laquelle marchaient
deux prtres, on rapportait les restes carboniss et n'ayant plus forme
humaine de Bolton, le tambour, et du pauvre Guillebault. Dans une
voiture qui suivait taient les deux blesss, l'un, le gendarme,
impassible; l'autre, le fermier, poussant des cris dchirants.

Toute la ville avait pu voir la veuve de Guillebault se rendre chez le
maire, portant entre ses bras son dernier enfant et tranant, pendus 
ses jupes, les quatre autres, dont l'an n'avait pas douze ans.

Attribuant tous ces malheurs  Jacques, les gens le chargeaient de
maldictions et songeaient peut-tre  les faire remonter en hues
jusqu' sa mre, jusqu' la marquise de Boiscoran.

--La voil! la voil! murmura-t-on dans la foule quand elle parut sur le
seuil de la gare, donnant le bras  matre Folgat.

Seulement, on ne dit que cela, tant on tait surpris de l'assurance de
son maintien.

Deux courants aussitt divisrent l'opinion. Elle a du toupet! pensaient
les uns. Et les autres: elle est sre de l'innocence de son fils.

Elle avait, en tout cas, assez de sang-froid pour discerner l'impression
qu'elle produisait, et combien elle avait eu raison de suivre les
conseils de matre Folgat. Sa force en fut double. Et distinguant dans
la foule quelques personnes de sa connaissance, elle s'avana vers
elles, et toujours souriante:

--Eh bien! dit-elle, vous savez ce qui nous arrive! C'est inou! Voici
maintenant la libert d'un homme tel que mon fils  la merci du premier
soupon saugrenu qui passera par la cervelle d'un juge. J'ai appris la
nouvelle hier soir par le tlgraphe, et j'accours avec monsieur, qui
est de nos amis et l'un des plus remarquables avocats de Paris.

Matre Folgat fronait les sourcils. Il et voulu la marquise plus
mesure. Cependant il ne pouvait se dispenser de la soutenir.

--Ces messieurs du parquet, pronona-t-il d'un ton d'oracle,
regretteront peut-tre d'avoir t si prompts.

Heureusement, un jeune garon qui portait pour toute livre une
casquette  galon d'or s'approcha de Mme de Boiscoran.

--La voiture de monsieur de Chandor est l, dit-il, aux ordres de
madame la marquise.

--Je suis  vous, mon petit ami, dit-elle au jeune garon. (Et saluant
les braves Sauveterriens, interloqus de son assurance:) Excusez-moi de
vous quitter si brusquement, dit-elle, mais monsieur de Chandor
m'attend. J'espre d'ailleurs avoir, cet aprs-midi mme, le plaisir de
vous rendre visite... au bras de mon fils.

La maison de Chandor, pour parler comme  Sauveterre, est btie de
l'autre ct de la place du March-Neuf, tout au sommet de la rue de la
Rampe, une rue qui n'est gure plus praticable qu'un escalier et dont M.
Sneschal, le maire, ne cesse de demander la rectification au conseil
municipal, qui ne se lasse pas de la lui refuser.

C'est une construction toute moderne, gauche, massive, et flanque d'une
prtentieuse tourelle  toit pointu, que le radical docteur Seignebos
appelle une perptuelle menace du systme fodal. Il est certain que les
Chandor affichaient autrefois de hautes prtentions nobiliaires, le
ddain profond de quiconque n'avait pas eu des anctres aux croisades,
et la haine de toutes les ides qui datent de la Rvolution.

Mais s'ils avaient jamais t redoutables, ils avaient depuis longues
annes cess de l'tre. De cette grande famille, une des plus nombreuses
de Saintonge et des plus puissantes, il ne restait plus qu'un vieillard,
le baron de Chandor, et une enfant, sa petite-fille, la fiance de
Jacques de Boiscoran.

Denise tait orpheline. Elle n'avait pas trois ans, lorsqu' moins de
cinq mois d'intervalle elle perdit son pre, tu en duel,  la suite
d'une discussion futile, et sa mre, une demoiselle de Lavarande, qui
n'eut pas l'nergie de survivre  l'homme qu'elle avait aim. Ce fut,
certes, pour l'enfant, un immense malheur; mais ni les soins ni la
tendresse ne lui manqurent. Sur elle seule son grand-pre reporta
toutes ses affections et toutes ses esprances, et les deux soeurs de sa
mre, les demoiselles de Lavarande, dj d'un certain ge, prirent la
rsolution dfinitive de ne se jamais marier, afin de se consacrer plus
exclusivement  leur nice.

Ds cette poque, les deux bonnes demoiselles avaient demand  M. de
Chandor  venir demeurer avec lui. Il avait rejet bien loin leurs
propositions, dclarant que, sa petite-fille tant  lui seul, il
prtendait, sarpejeu! la garder pour lui seul. Il trouvait dj bien
beau, ajoutait-il, de permettre aux demoiselles de Lavarande de
s'occuper de Denise et de passer avec elle toutes les journes.

De ce diffrend devait natre et naquit en effet, entre les tantes et le
grand-pre, une rivalit qui se traduisit par les plus tonnantes
exagrations. Ce fut  qui capterait, et dame!, par n'importe quels
moyens, la premire place dans l'affection de la petite fille,  qui
droberait une de ses caresses ou achterait le plus cher un de ses
sourires.  cinq ans, Denise avait eu tous les joujoux qui ont t
invents.  dix ans, elle tait rassasie de robes et ne savait plus o
mettre ses bijoux.

Du soir au lendemain, pour ainsi dire, on avait vu se mtamorphoser M.
de Chandor. Brusque, svre, dur, il avait, sans transition, tourn au
papa gteau. Il avait teint l'clat mtallique de ses yeux, fix sur
ses lvres un perptuel sourire et donn  sa voix ces inflexions
mignardes que prennent les nourrices. On ne rencontrait que lui, par les
rues, en courses pour sa petite-fille, trottant de la boutique du
ptissier au magasin du marchand de jouets. Il invitait les petites
amies, organisait des dnettes, poussait le cerceau ou le volant, et
mme, au besoin, menait les rondes.

Denise fronait-elle le sourcil, il tressautait. Toussait-elle, il
devenait tout ple. Elle fut malade, une fois, elle eut la rougeole: il
resta douze nuits sans se coucher et fit venir de Paris des mdecins qui
lui rirent au nez.

Eh bien! les demoiselles de Lavarande trouvaient encore le moyen de
dpasser les folies de M. de Chandor. Certes, si Denise apprit quelque
chose, c'est bien parce qu'elle le voulut absolument, tant au moindre
signe d'impatience elles taient disposes  congdier le professeur
d'criture ou la matresse de piano.

C'est en haussant les paules que Sauveterre assistait  ce spectacle.
Quelle ducation pitoyable! disaient les dames de la socit. On n'a
pas ide d'une faiblesse pareille. C'est un joli service qu'on rend 
cette enfant.

Il est sr que tant et de si incroyables gteries, cette aveugle
soumission et ces adorations perptuelles couraient grand risque de
faire de Denise la plus dsagrable petite personne qui se pt voir. Pas
du tout. Il est de ces naturels si heureux que rien ne saurait les
pervertir. Et d'ailleurs, elle fut peut-tre prserve du danger par son
excs mme.

Plus ge, elle disait en riant: Grand-pre Chandor, tantes Lavarande
et moi, nous faisons tout ce que je veux.

Ce n'tait l qu'une plaisanterie. Jamais jeune fille ne rcompensa, par
des qualits si rares et si exquises, de plus pures affections.

Elle vivait donc heureuse et insoucieuse, et elle venait d'avoir
dix-sept ans lorsqu'arriva le grand vnement de sa vie.

M. de Chandor, ayant un matin rencontr Jacques de Boiscoran, dont
l'oncle avait t son ami, l'invita  dner. Jacques accepta
l'invitation; il vint. Mlle Denise le vit et... l'aima. De ce moment
et pour la premire fois, elle eut un secret que ne connurent ni
grand-pre Chandor ni tantes Lavarande, et, pendant deux ans, ses
fleurs et ses oiseaux furent les seuls confidents de cet amour qui
grandissait au fond de son me, doux comme le rve, idalis par
l'absence et potis par le souvenir. Car Jacques fut deux ans sans
voir...

Mais aussi, le jour o il vit clair, tourdi de son bonheur, bloui des
perspectives qui s'offraient  lui, il sentit que sa destine tait
fixe. Aussi n'hsita-t-il pas; et,  moins d'un mois de l, son pre,
le marquis de Boiscoran, faisait le voyage de Sauveterre pour demander
la main de Mlle Denise.

Ah! ce fut un rude coup pour grand-pre Chandor. Certes, il n'avait pas
t sans songer souvent au mariage de sa petite-fille, sans en parler
quelquefois, sans lui dire,  elle-mme, qu'il se faisait vieux et qu'il
se sentirait soulag d'une grosse inquitude quand il lui aurait trouv
un bon mari. Mais il parlait de cela comme d'une chose lointaine, comme
il parlait de mourir, par exemple.

La dmarche de M. de Boiscoran l'claira sur ses vritables sentiments.
La pense de donner Denise, de la voir lui prfrant un homme, d'abord,
puis des enfants qu'elle aurait de cet homme, lui fit horreur.

Pour bien peu, il et jet dehors l'ambassadeur. Cependant il se
contraignit et rpondit qu'il ne pouvait rien prendre sur lui et qu'il
lui fallait consulter sa petite-fille. Il gardait encore l'espoir
qu'elle repousserait cette demande.

Pauvre grand-pre! Aux premiers mots qu'il hasarda:

--Quel bonheur! s'cria la jeune fille. Mais je m'y attendais.

Sans doute pour cacher une larme qui jaillit brlante de ses yeux, M. de
Chandor baissa la tte.

--Ce mariage se fera donc, murmura-t-il.

Dj, un peu consol par la joie qu'il avait vu briller dans les yeux de
sa petite-fille, il en tait  se reprocher son froce gosme et  se
gourmander de ne pas s'estimer trs heureux lorsque Denise tait si
contente.

Jacques avait donc t admis  faire officiellement sa cour, et
l'avant-veille de l'incendie du Valpinson, aprs une longue
dlibration, o l'on avait calcul le temps strictement ncessaire aux
emplettes et  l'achvement du trousseau, le jour de la noce avait t
irrvocablement fix.

Ainsi, c'est en plein bonheur que Mlle Denise fut frappe,
lorsqu'elle apprit en mme temps de quels crimes on accusait Jacques de
Boiscoran et son arrestation. Foudroye d'abord, elle tait reste prs
de dix minutes sans connaissance entre les bras de ses tantes et de son
grand-pre pouvants. Mais ds qu'elle revint  elle:

--Suis-je donc folle, s'cria-t-elle, de m'mouvoir ainsi! N'est-il pas
vident qu'il est innocent!

C'est alors qu'elle avait adress une dpche au marquis de Boiscoran,
comprenant bien qu'avant de rien tenter, il tait indispensable de
s'entendre avec la famille de Jacques. Puis elle avait demand qu'on la
laisst seule, et sa nuit s'tait passe  compter les minutes qui la
sparaient encore de l'heure o arrivait le train de Paris.

Ds huit heures, elle descendit elle-mme donner au domestique l'ordre
d'atteler et de partir pour attendre Mme de Boiscoran  la gare, lui
recommandant surtout de revenir bride abattue. Elle alla ensuite
s'tablir dans le salon, o se trouvaient dj ses tantes et son
grand-pre. Ils lui parlaient, mais son attention tait ailleurs...

Bientt elle entendit une voiture remonter au galop la rue de la Rampe
et s'arrter devant la maison. Elle se dressa alors et s'lana dans le
vestibule en s'criant:

--Voil la mre de Jacques!




III


Ce n'est jamais impunment qu'on violente ses sentiments les plus chers.
Lorsqu'enfin la marquise de Boiscoran put se rfugier dans la voiture
envoye  sa rencontre, elle tait bien prs de dfaillir, brise par
l'effort inou qu'elle avait fait pour montrer aux impitoyables curieux
de Sauveterre une contenance assure et un visage riant.

--Quelle horrible comdie! murmura-t-elle en se laissant tomber sur les
coussins.

--Reconnaissez, du moins, madame, qu'elle tait ncessaire, pronona
matre Folgat. Vous venez de conqurir cent personnes peut-tre  votre
fils.

Elle ne rpondit pas. Les larmes l'touffaient. Que n'et-elle pas donn
pour se trouver seule, chez elle, pour s'abandonner librement  toutes
les lchets de sa douleur et de ses angoisses maternelles!

Jamais trajet ne lui avait paru aussi insupportablement long que celui
qui spare la gare de la rue de la Rampe. Lanc  toute vitesse, le
cheval faisait feu des quatre pieds; il lui semblait qu'il n'avanait
pas... Pourtant, la voiture finit par s'arrter. Le petit domestique
avait dj saut  terre, et il tournait la poigne de la portire en
disant:

--Nous voil arrivs.

Aide de matre Folgat, Mme de Boiscoran descendit, et son pied
touchait  peine le pav de la rue que la porte de la maison s'ouvrit et
que Mlle Denise se jeta dans ses bras, trop mue pour pouvoir rien
dire, sinon:

--Oh! ma mre, ma chre mre, quel horrible malheur!

Dans l'ombre du corridor, s'avanait M. de Chandor, qui s'tait lev en
mme temps que sa petite-fille.

--Rentrons, dit-il  ces infortunes, ne restons pas l... Dj derrire
tous les volets brillent des yeux qui nous pient.

Et il les entrana dans le salon.

Positivement, matre Folgat tait assez embarrass de son personnage.
Nul ne semblait s'apercevoir de son existence. Il avait suivi,
cependant, il tait entr dans le salon et, debout prs de la porte, mu
de l'motion de tous, il observait alternativement Mlle Denise, M. de
Chandor et les demoiselles de Lavarande.

Mlle Denise allait avoir vingt ans. On ne pouvait dire qu'elle ft
remarquablement jolie, mais il tait difficile de l'oublier quand on
l'avait vue une fois. Petite, elle tait la grce mme, et chacun de ses
mouvements trahissait quelque rare et exquise perfection. Avec des
cheveux noirs d'une merveilleuse abondance, elle avait les yeux bleus et
le teint d'une blonde des pays du Nord, un teint dont l'blouissante
blancheur faisait paratre jaunes toutes les comparaisons imagines par
les potes: le lis, la neige, le lait... En elle, tout exprimait une
anglique douceur et la plus excessive timidit. Et pourtant, certains
plis de ses lvres et le mouvement de ses sourcils devaient faire
souponner une grande nergie.

Prs d'elle, grand-pre Chandor tonnait par sa haute stature et par sa
carrure puissante. Soixante-douze annes n'avaient pas fait plier ses
reins d'hercule, et il semblait bti pour dfier tous les orages de la
vie. Ce qu'il avait surtout de singulier, c'tait un teint rouge brique,
uniformment cramoisi, un teint de vieux chef mohican, que faisaient
paratre plus dur et plus cru sa barbe, ses sourcils et ses cheveux
blancs. Son visage, malgr tout, exprimait une bont presque enfantine.
Mais il ne fallait pas le regarder deux fois pour comprendre qu'il et
t peu prudent de se fier au sourire bnin qui voltigeait sur ses
lvres charnues. Et,  certaines tincelles qui s'allumaient au fond de
ses yeux gris, on sentait, par exemple, que celui-l et pass un
fcheux quart d'heure entre ses mains, qui se ft permis d'offenser
Mlle Denise.

Quant aux tantes Lavarande, longues et minces comme une baguette de
saule, ples, discrtes, d'une rserve et d'une froideur
ultra-aristocratiques, elles avaient cette physionomie placide et cette
expression de sensibilit dvoue des vieilles filles dont le clibat
n'a pas aigri les illusions. Elles portaient des toilettes absolument
pareilles, comme c'tait leur invariable habitude depuis quarante ans,
des toilettes de couleur indcise, modestes comme toute leur personne.

Elles pleuraient, en ce moment, et matre Folgat se demandait de quel
sacrifice elles ne seraient pas capables pour racheter les larmes de
leur nice.

--Pauvre Denise! murmuraient-elles.

La jeune fille les entendit; et se dressant tout  coup, et rompant le
lourd silence qui durait depuis longtemps dj:

--Mais notre conduite est indigne! s'cria-t-elle. Que dirait Jacques,
si du fond de sa prison il lui tait donn de nous voir! Pourquoi nous
affliger? Est-il donc coupable?...

Ses yeux brillaient d'un clat extraordinaire, sa voix avait des
vibrations qui troublaient matre Folgat jusqu'au fond de l'me.

--Je puis, du moins, me rendre cette justice, poursuivit-elle, que je
n'ai pas dout de lui une seconde. Et comment le doute m'et-il
effleure? Le soir mme de l'incendie du Valpinson, Jacques m'a crit
une lettre de quatre pages, qu'il m'a envoye ici par un de ses
fermiers, et que j'ai reue  neuf heures... Je l'ai montre 
grand-pre, cette lettre, il l'a lue, et aussitt il s'est cri que
j'avais mille et mille fois raison et que jamais un homme mditant un
crime affreux n'et crit cela.

--Je l'ai dit et je le pense, approuva M. de Chandor, et tout homme
sens sera de mon avis, seulement...

Mais sa petite-fille ne le laissa pas achever.

--Il est donc vident, interrompit-elle, que Jacques est victime de
quelque intrigue abominable, c'est  nous  la djouer. Assez pleur, il
faut agir... (Et s'adressant  Mme de Boiscoran:) Et c'est pour nous
aider  cette oeuvre de salut, chre mre, que je vous ai appele...

--Et me voici, dit la marquise, non moins sre que vous, chre enfant,
de l'innocence de mon fils.

Ce n'tait sans doute pas tout ce qu'avait rv M. de Chandor, car
intervenant:

--Et le marquis? demanda-t-il.

--Mon mari reste  Paris.

Le vieillard eut une grimace des plus significatives.

--Ah! je le reconnais bien l! s'cria-t-il. Rien ne saurait l'mouvoir.
Son fils unique est lchement accus d'un crime, arrt, et en prison.
On le prvient, on pense qu'il va accourir... Erreur! Que son fils se
tire d'affaire s'il peut. Lui restera  surveiller ses potiches. Ah! si
j'avais encore un fils!...

--Mon mari, monsieur, protesta la marquise, pense qu'il sera plus utile
 Jacques en restant  Paris. Il peut y avoir des dmarches  faire...

--Le chemin de fer n'est-il pas l...

--Enfin, pronona Mme de Boiscoran, il m'a confie  monsieur...
(Elle montrait le jeune avocat.) Monsieur Manuel Folgat, dont
l'exprience, le talent et le dvouement nous sont acquis.

Ainsi prsent rgulirement, matre Folgat s'inclinait.

--Et j'ai bon espoir, dit-il, tant il avait t gagn par la confiance
de Mlle Denise. Mais je suis de l'avis de mademoiselle de Chandor.
Il faut agir sans perdre une seconde. Or, avant d'arrter une ligne de
conduite, j'aurais besoin de connatre exactement les faits.

--Malheureusement, nous ne savons rien, rpondit M. de Chandor. Rien,
sinon que Jacques est au secret.

--Eh bien! nous nous informerons. Vous connaissez sans doute les
magistrats de Sauveterre?

--Fort peu,  l'exception du procureur de la Rpublique...

--Et le juge charg de l'instruction?

L'ane des demoiselles de Lavarande se dressa.

Celui-l! s'cria-t-elle, monsieur Galpin-Daveline est un monstre
d'hypocrisie et d'ingratitude! Il se disait l'ami de Jacques. Et, en
effet, Jacques l'aimait assez pour nous avoir dcides, ma soeur et moi,
 accorder  ce petit juge la main d'une de nos cousines, une
Lavarande... Pauvre enfant! Quand elle a connu l'affreuse vrit:  mon
Dieu! s'est-elle crie, soyez bni de m'avoir pargn la honte d'tre
la femme d'un tel homme!

--Et en effet, ajouta l'autre vieille demoiselle, si tout Sauveterre
croit Jacques coupable, c'est que chacun se dit: c'est un ami qui est
son juge...

Matre Folgat hochait la tte.

--Il me faudrait des renseignements plus prcis, dit-il. Monsieur de
Boiscoran m'avait parl du maire de la ville, monsieur Sneschal.

M. de Chandor sauta sur son chapeau.

--En effet! s'cria-t-il, celui-l est notre ami, et si quelqu'un est
bien inform, c'est lui! Allons le trouver. Venez...

Certainement M. Sneschal tait l'ami des Chandor, et aussi des
Lavarande, et pareillement des Boiscoran. Si avou que l'on soit, ce ne
peut-tre sans s'attacher aux gens que, vingt annes durant, on est leur
confident et leur conseil.

Bien aprs avoir vendu sa charge, M. Sneschal tait encore le seul 
avoir l'absolue confiance de ses anciens clients. Jamais ils n'eussent
pris une dtermination grave sans avoir son avis. Ils s'adressaient 
son successeur, mais ils le consultaient avant. Les services,
d'ailleurs, taient rciproques. La clientle de grand-pre Chandor et
de l'oncle de Jacques n'avait pas t sans attirer plus d'un paysan
processif en l'tude de matre Sneschal. Leur appui ne lui avait pas
t inutile, lorsque, pris du vertigo[2] de l'ambition, il s'tait
sacrifi  son pays en sollicitant la place de maire et le mandat de
conseiller gnral.

Aussi, ce digne et excellent homme tait-il constern, lorsqu'au matin
de l'incendie du Valpinson, il rentra  Sauveterre. Il tait si blme et
si dfait que sa femme en fut toute saisie.

--Seigneur Dieu! Auguste! s'cria-t-elle, que t'est-il arriv?

Auguste tait le prnom de M. Sneschal.

--Il arrive quelque chose d'affreux! rpondit-il d'un accent si tragique
que Mme Sneschal en frmit.

Il est vrai que Mme Sneschal frmissait aisment. C'tait une femme
de quarante-huit  cinquante ans, trs brune, courte, dodue, et dont la
poitrine mettait  de rudes preuves les corsages que lui
confectionnaient ses couturires, les demoiselles Mchinet, les soeurs du
greffier.

Jeune, elle avait eu la beaut du diable. Elle gardait en vieillissant
des joues enlumines comme une image d'pinal, une fort de cheveux
noirs bien plants et des dents admirables. Pourtant elle n'tait pas
heureuse. Sa vie s'tait consume  souhaiter un enfant et elle n'en
avait pas eu. Ce qui doit, disait-elle, paratre inexplicable aux
personnes qui nous connaissent, monsieur Sneschal et moi; lui qui a t
un des beaux hommes de Sauveterre, et moi qui ai toujours joui d'une
sant exceptionnelle.

Et tout de suite, qu'on ft ou non de son intimit, elle entrait  ce
sujet dans les dtails les plus dlicats, disant ses dceptions et
celles de son mari, les plerinages qu'elle avait faits, le nom des
mdecins qu'ils avaient consults, et combien de mois elle avait passs
au bord de la mer, vivant presque exclusivement de poisson qu'elle
n'aimait point. Rien n'avait russi; et ses esprances s'vanouissant
avec les annes, elle s'tait rsigne, et l'amertume de ses regrets
s'tait change en une sorte de mlancolie sentimentale qu'elle
nourrissait de romans et de posies. Elle avait une larme au service de
toutes les infortunes, et quelques paroles de consolation pour toutes
les douleurs. Sa charit tait proverbiale. Jamais une pauvre femme en
couches ne s'tait inutilement adresse  son coeur.

Ce qui ne l'empchait pas d'tre une matresse femme qu'il tait malais
de duper, menant sa maison au doigt et  l'oeil, dirigeant une lessive ou
rglant un dner comme pas une dame de Sauveterre.

C'est donc en sanglotant qu'elle couta le rcit que lui fit son mari
des vnements de la nuit. Et lorsqu'il eut achev:

--Cette pauvre Denise, dit-elle, est capable d'en mourir.  ta place,
j'irais bien vite chez monsieur de Chandor, lui apprendre avec tous les
mnagements convenables cette funeste nouvelle.

--C'est ce dont je me garderai bien! s'cria M. Sneschal, et mme je te
dfends expressment d'y aller...

C'est qu'il n'tait pas un hros de stocisme et que, s'il se ft
cout, il et pris le chemin de fer et se ft enfui  cent lieues, pour
n'tre pas tmoin de la douleur de grand-pre Chandor et de tantes
Lavarande, du dsespoir de Denise, surtout, qu'il affectionnait
particulirement, et dont, depuis tant d'annes, il soignait et
arrondissait la dot avec autant de sollicitude que si elle et t sa
fille.

C'est qu'aussi il ne savait plus que croire, et qu'influenc par
l'assurance de M. Galpin-Daveline, dsorient par le dchanement de
l'opinion, il en arrivait  se demander si Jacques, vritablement,
n'avait pas commis les crimes dont on l'accusait.

Ses occupations, par bonheur, devaient tre, ce jour-l, trop nombreuses
pour lui laisser le loisir de la rflexion. Il avait  assurer le
transport des restes informes du tambour Bolton et du pauvre
Guillebault. Il dut recevoir la mre de l'un et la femme de l'autre,
couter leurs lamentations et essayer de les consoler; promettre  la
premire une petite pension, affirmer  la seconde qu'il ferait obtenir
 l'an de ses garons une bourse entire au collge de Sauveterre ou
au petit sminaire de Pons.

Il lui avait fallu, de plus, donner des ordres pour qu'on rapportt,
avec toutes les prcautions ncessaires, les blesss de l'incendie, le
gendarme et le paysan.

Il s'tait, aussitt aprs, mis en qute d'une maison pour le comte et
la comtesse de Claudieuse, et ne l'avait pas trouve sans peine.

Enfin, une bonne partie de son aprs-midi avait t prise par une
violente discussion avec le docteur Seignebos. Le docteur, au nom,
prtendait-il, de la science outrage, au nom de la justice et de
l'humanit, rclamait l'arrestation immdiate de Cocoleu, ce misrable
dont le tmoignage inconscient avait t la base de la prvention. Il
exigeait, jurait-il, en frappant du poing sur la table, que cet idiot
pileptique ft conduit  l'hpital et squestr, par mesure
administrative, pour tre ultrieurement soumis  l'examen des hommes de
l'art.

Longtemps le maire avait rsist  ces prtentions, qui lui paraissaient
exorbitantes, mais M. Seignebos avait parl si haut et si ferme qu' la
fin il avait expdi deux gendarmes  Brchy, avec l'ordre de ramener
Cocoleu.

Ils taient revenus quelques heures plus tard, les mains vides. L'idiot
avait disparu. Personne, dans le pays, n'avait pu leur donner de ses
nouvelles.

--Et vous trouvez cela naturel! s'tait cri le docteur Seignebos, dont
les yeux tincelaient sous ses lunettes d'or. Moi, j'y vois la preuve
irrcusable du complot organis pour perdre monsieur de Boiscoran.

--Mais, sacrebleu! soyez donc tranquille, avait rpondu M. Sneschal,
agac, Cocoleu n'est pas perdu, on le retrouvera.

Le mdecin s'tait loign sans insister, mais avant de rentrer chez
lui, il tait mont au cercle, et l, en prsence de plus de vingt
personnes, il avait dit avoir acquis la preuve que Jacques de Boiscoran
tait victime de ses opinions avances, que les partis monarchistes ne
lui pardonnaient pas d'avoir dsert leurs rangs, et que certainement
les jsuites n'taient pas trangers  l'affaire.

Cette intervention devait tre plus nuisible qu'utile  Jacques, et le
rsultat ne se fit pas attendre. Le soir mme, lorsque M.
Galpin-Daveline traversa la place du March-Neuf, il fut outrageusement
siffl.

Tout naturellement, le juge d'instruction, furieux, se transporta chez
le maire, s'en prenant  lui de l'insulte faite  la justice en sa
personne, et rclamant la plus nergique rpression. M. Sneschal promit
de prendre les mesures ncessaires et courut chez M. Daubigeon, le
procureur de la Rpublique, pour se concerter avec lui. L il apprit ce
qui s'tait pass  Boiscoran, et le rsultat terrible de
l'interrogatoire.

Il tait donc rentr chez lui fort triste, dsol de la situation de
Jacques et trs inquiet de la couleur politique que prenait cette
affaire.

Avec de telles proccupations, il avait pass une mauvaise nuit, et il
s'tait lev d'une humeur si massacrante que c'est  peine si sa femme
avait os lui adresser la parole.

C'est que tout n'tait pas fini.  deux heures prcises devait avoir
lieu l'enterrement de Bolton et de Guillebault, et il avait promis au
capitaine Parenteau qu'il y assisterait, ceint de son charpe,  la tte
d'une partie du conseil municipal. Il venait mme de donner l'ordre de
prparer ses habits de crmonie, quand son domestique lui annona la
visite de M. de Chandor et d'un autre monsieur.

--Il ne manquait que cela! s'cria-t-il. (Mais rflchissant:) Tt ou
tard, la scne aura toujours lieu... Qu'ils entrent!

M. Sneschal tait bien bon de s'mouvoir ainsi d'avance et de
s'affermir contre une dchirante explosion de douleur. Il fut stupfait
de l'air dgag dont M. de Chandor lui prsenta son compagnon:

--Monsieur Manuel Folgat, mon cher Sneschal, un des avocats en renom de
Paris, qui a bien voulu accompagner la marquise de Boiscoran, arrive ce
matin.

--Je suis tranger au pays, monsieur le maire, ajouta matre Folgat,
j'en ignore les ides, les coutumes, les moeurs, les intrts, les
prjugs, tout enfin, et je risquerais de commettre quelque grosse
sottise si je n'avais un conseiller expriment, habile et sr. Monsieur
de Boiscoran et monsieur de Chandor m'ont fait esprer que vous
voudriez bien tre ce conseiller...

--Assurment, monsieur, et du meilleur coeur, rpondit M. Sneschal tout
en s'inclinant, visiblement flatt de la dfrence de l'avocat de Paris.

Il avait avanc des siges  ses htes. Lui-mme s'tait assis et, le
coude appuy au bras de son fauteuil de cuir, il caressait de la main
son menton ras de frais.

--L'affaire est grave, messieurs, pronona-t-il enfin.

--Une accusation criminelle l'est toujours, dit matre Folgat.

--Sarpejeu! messieurs! s'cria M. de Chandor, doutez-vous donc de
l'innocence de Jacques?

M. Sneschal ne rpondit pas non. Il se taisait, il cherchait de ces
attnuations savantes dont sa femme parlait la veille.

--Comment imaginer, commena-t-il enfin, les ides qui peuvent germer
dans un cerveau de vingt-cinq ans, exalt par le souvenir de certaines
offenses! La colre est une conseillre perfide...

Grand-pre Chandor n'en put couter plus long.

--Que me parlez-vous de colre, interrompit-il, et o en voyez-vous
trace en cette affaire du Valpinson! Je n'aperois, moi, que le plus
lche des crimes, longuement prmdit et froidement excut.

Gravement, le maire hochait la tte.

--Vous ne savez pas tout ce qui s'est pass, fit-il.

--Monsieur, dit matre Folgat, c'est avec l'espoir d'tre renseigns que
nous sommes venus  vous.

--Soit, fit M. Sneschal.

Et tout de suite, avec la lucidit d'un vieil avou accoutum 
dbrouiller les fils les plus enchevtrs d'une procdure, il exposa les
faits dont il avait t tmoin au Valpinson, et ceux que le procureur de
la Rpublique lui avait dit s'tre passs  Boiscoran. Et en terminant:

--Enfin, conclut-il, savez-vous ce que m'a dit Daubigeon, dont certes
vous ne suspecterez pas le tmoignage? Il m'a dit en propres termes:
Daveline ne pouvait pas ne pas faire arrter monsieur de Boiscoran.
Est-il coupable? Je ne sais plus que penser. Les charges sont
crasantes. Il jure ses grands dieux qu'il est innocent, mais il refuse
de faire connatre l'emploi de sa soire....

M. de Chandor, cet homme si robuste, semblait prs de dfaillir, encore
bien que son visage conservt ses tons cramoisis, dont nulle motion ne
pouvait plir l'clat.

--Que va dire Denise, mon Dieu! murmura-t-il. (Puis, tout haut, et
s'adressant  matre Folgat:) Et cependant, fit-il, Jacques avait
certainement des projets pour ce soir-l.

--Vous croyez, monsieur?

--J'en suis sr. Est-ce que sans cela il ne ft pas venu  la maison
comme tous les soirs depuis un mois? Lui-mme le dit d'ailleurs, dans la
lettre qu'il a envoye  Denise par un de ses fermiers, cette lettre
dont elle vous a parl... Il lui crit: _C'est du fond du coeur que je
maudis l'affaire qui m'empchera de passer la soire prs de vous, mais
il m'est impossible de la remettre.  demain..._

--Vous voyez! s'cria M. Sneschal.

--Telle est cette lettre, continua le vieillard, qu'il est impossible,
je le rpte, qu'un homme mditant un odieux forfait l'ait pense et
crite. Pourtant,  vous, je puis l'avouer, lorsque j'ai appris la
funeste nouvelle, cette circonstance d'une affaire urgente m'a
impressionn pniblement.

Mais le jeune avocat semblait bien loin d'tre convaincu.

--Il est clair, pronona-t-il, que monsieur de Boiscoran ne veut, 
aucun prix, qu'on sache o il est all.

--Il a menti, monsieur, insista M. Sneschal, il a commenc par nier
avoir pris la route o les tmoins l'ont rencontr.

--Naturellement, puisqu'il tient  cacher l'endroit o il est all.

--Quand on lui a signifi qu'il tait arrt, il n'a pas parl.

--Parce qu'il espre se tirer d'affaire sans dire o il est all.

--Si c'tait vrai, ce serait bien trange!

--On a vu plus trange encore.

--Se laisser accuser de meurtre et d'incendie quand on est innocent...

--tre innocent et se laisser condamner est bien plus fort encore. Et
cependant, on en sait des exemples.

Le jeune avocat s'exprimait de cet accent imprieux et bref qui est
comme un des privilges de sa profession, et avec un tel accent de
certitude que M. de Chandor semblait renatre  la vie.

M. Sneschal en tait presque interloqu.

--Que pensez-vous donc, monsieur? interrogea-t-il.

--Que monsieur de Boiscoran doit tre innocent, rpondit le jeune
avocat. (Et sans permettre une objection:) C'est, insista-t-il, l'avis
d'un homme dont nulle considration ne trouble le jugement. J'arrive,
sans ide prconue, je ne connais pas plus monsieur de Claudieuse que
monsieur de Boiscoran. Un crime a t commis, on m'en dit les
circonstances, et tout aussitt je reconnais que les raisons mmes qui
ont fait arrter le prvenu me feraient le mettre en libert.

--Oh!...

--Je m'explique: si monsieur de Boiscoran est coupable, il a montr, par
la faon dont il a reu monsieur Galpin-Daveline, une puissance sur soi
inoue et un incomparable talent de comdien. Donc, s'il est coupable,
il est trs fort.

--Cependant...

--Permettez. S'il est coupable, il a fait preuve dans son interrogatoire
d'une absence de sang-froid insigne, et, tranchons le mot, d'une
imbcillit sans nom. Donc, s'il est coupable, il est trs faible.

--Mais...

--Pardon, j'achve. Le mme homme peut-il tre  la fois si fort et si
faible que cela? Dcidez... Il y a plus: si monsieur de Boiscoran tait
coupable, c'est  Charton et non au bagne qu'il faudrait l'envoyer, car
tout autre qu'un fou et jet l'eau o il avait lav ses mains noires de
charbon et enterr n'importe o ce fusil Klebb, que la prvention
brandit si victorieusement.

--Jacques est sauv! s'cria M. de Chandor. M. Sneschal n'tait pas si
prompt  l'enthousiasme.

--C'est spcieux, fit-il. Malheureusement, il faut autre chose qu'une
dduction, si logique qu'elle soit,  des juges qui ont les mains
pleines de preuves...

--On leur en trouvera de plus fortes.

--Que comptez-vous donc faire?

--Je ne sais pas... Je viens de vous dire ma premire impression;
maintenant, il faut que j'tudie l'affaire, que j'interroge les gens, 
commencer par le vieil Antoine.

M. de Chandor s'tait lev.

--Nous pouvons tre  Boiscoran dans une heure, fit-il. Dois-je envoyer
chercher ma voiture?...

--Le plus tt sera le mieux, rpondit le jeune avocat.

Charg de cette commission, le domestique de M. Sneschal tait de
retour moins d'un quart d'heure aprs, annonant que la voiture tait
devant la porte.

M. de Chandor et matre Folgat y prirent place, et tandis qu'ils
s'installaient:

--Surtout, recommanda le maire  l'avocat parisien, soyez prudent et
circonspect. Dj cette affaire ne passionne que trop l'opinion. La
politique s'en mle. Je crains une manifestation  l'enterrement des
pompiers, et l'on m'annonce que le docteur Seignebos prononcera un
discours au cimetire. Allons, bonne chance!

Le cocher fouetta le cheval, et pendant que la voiture roulait le long
du faubourg des Dames:

--Je ne m'explique pas, disait M. de Chandor, qu'Antoine ne soit pas
venu me trouver aussitt aprs l'arrestation de son matre. Que peut-il
lui tre arriv?




IV


Le cheval de M. Sneschal tait peut-tre un des meilleurs de
l'arrondissement; mais celui de M. de Chandor lui tait encore
suprieur.

En moins de cinquante minutes furent franchis les treize kilomtres qui
sparent Boiscoran de Sauveterre. Cinquante minutes pendant lesquelles
M. de Chandor et matre Folgat n'changrent pas cinquante mots.

Lorsqu'ils arrivrent, la cour du chteau de Boiscoran tait silencieuse
et dserte. Portes et fentres taient hermtiquement closes. Sur les
marches du perron tait assis un jeune paysan  robuste carrure, lequel,
 la vue des bourgeois, se leva et porta la main  son bonnet de
laine.

--O est Antoine? lui demanda M. de Chandor.

--L-haut, monsieur le baron.

Le vieux gentilhomme essaya d'ouvrir la porte; elle rsista.

--Oh! monsieur, Antoine est barricad en dedans, dit le paysan.

--Singulire ide, fit M. de Chandor en frappant du bout de sa canne.

Il frappait depuis un moment de plus en plus fort, quand enfin, de
l'intrieur:

--Qui va l? cria la voix d'Antoine.

--C'est moi, sarpejeu! le baron de Chandor. Bruyamment les barres
furent retires, et le vieux valet de chambre se montra. Il tait blme
et dfait. Au dsordre de sa barbe, de ses cheveux et de ses vtements,
il tait ais de voir qu'il ne s'tait pas couch. Et ce dsordre tait
fort significatif, de la part d'un homme qui, en toute circonstance,
mettait son amour-propre  afficher l'irrprochable tenue d'un gentleman
anglais. M. de Chandor en fut si frapp qu'avant tout:

--Qu'avez-vous, mon brave Antoine? demanda-t-il.

Au lieu de rpondre, le fidle serviteur attira le baron et son
compagnon  l'intrieur. Et aprs qu'il eut referm la porte, se
croisant les bras devant eux:

--J'ai, rpondit-il d'un accent trange, j'ai... que j'ai peur!

Le vieux gentilhomme et l'avocat se regardaient. Ce malheureux,
pensaient-ils, a perdu l'esprit.

Antoine comprit, car vivement:

--Non! je ne suis pas fou, dit-il, quoiqu'en vrit il se passe ici des
choses telles qu'on se demande si l'on jouit bien de tout son bon
sens!... Si j'ai peur, ce n'est pas sans motifs...

--Douteriez-vous de votre matre? interrogea matre Folgat.

Si menaant fut le regard que l'honnte domestique lana au
questionneur, que tout de suite M. de Chandor intervint:

--Mon cher Antoine, dit-il, monsieur est un ami, un ami dvou, un
avocat venu de Paris avec madame de Boiscoran pour dfendre Jacques. Non
seulement vous ne devez pas vous dfier de lui, mais il faut lui dire
tout ce que vous savez, tout absolument et quand mme...

Le visage du digne serviteur s'claira.

--Ah! monsieur est un avocat! s'cria-t-il. Qu'il soit le bienvenu. Je
vais pouvoir dire tout ce que j'ai sur le coeur... Non, certes, je ne
crois pas monsieur Jacques coupable, il est impossible qu'il le soit, il
est stupide de penser qu'il puisse l'tre. Mais ce que je crois, ce dont
je suis sr, c'est qu'il y a un coup mont pour lui mettre sur le dos
les horreurs du Valpinson...

--Un coup mont! interrompit matre Folgat, par qui, comment, dans quel
but?

--Ah! c'est ce que j'ignore. Mais je ne me trompe pas, et vous penseriez
comme moi si vous aviez assist  l'interrogatoire... C'tait effrayant,
messieurs, c'tait inou,  ce point que moi, j'ai t comme bloui, et
qu' un moment j'ai dout de mon matre et que je lui ai conseill de
fuir... Non, jamais on n'a entendu chose pareille. Tout tait contre
lui...

Chacune de ses rponses tait comme un aveu. Il y a eu un crime au
Valpinson... on l'y a vu aller et en revenir par des chemins dtourns.
On a mis le feu; l'eau o il s'tait lav les mains tait noire de
charbon. On a tir des coups de fusil... on a retrouv une de ses
cartouches prs de l'endroit o monsieur de Claudieuse a t bless.
Mme, c'est l que j'ai reconnu le coup mont. Est-ce que toutes les
circonstances se seraient ajustes si exactement, si elles n'eussent t
d'avance prvues, calcules et arranges!... Ce pauvre monsieur
Daubigeon avait les larmes aux yeux et ce tout se mle de Mchinet, le
greffier, lui-mme tait confondu. Il n'y avait  paratre content que
ce Galpin-Daveline de malheur. Car c'tait lui qui tait le juge et qui
interrogeait. Lui, l'ami de monsieur! Un homme qui  tout moment
arrivait ici manger notre pain, dormir dans nos lits et tirer notre
gibier. Il tait  genoux devant monsieur, alors, pour obtenir la main
de la nice des demoiselles de Lavarande. Alors, c'tait mon bon
Jacques par-ci, mon cher Boiscoran par-l, et des protestations et
des cajoleries  n'en plus finir, au point que je me disais toujours
qu'un matin je trouverais les bottes de monsieur cires par lui. Ah! il
a pris sa revanche, hier matin, et il fallait voir de quel air il disait
 monsieur: Nous ne sommes plus amis. Bandit!... non, nous ne sommes
plus amis, et si le bon Dieu tait juste, tu aurais dans le ventre les
deux coups de fusil qu'on a tirs sur monsieur de Claudieuse, et tu ne
les digrerais pas...

L'impatience de M. de Chandor tait grande. Aussi, ds qu'Antoine
s'arrta pour reprendre haleine:

--Pourquoi, fit-il, n'tes-vous pas venu me raconter cela tout de suite?

Le vieux serviteur se permit un haussement d'paules.

--Est-ce que je le pouvais! rpondit-il. Quand l'interrogatoire a t
fini, le Galpin a mis partout les scells, des bandes de toile fixes
avec de la cire, comme on en pose sur le secrtaire des morts. Oh! il en
a mis sur toutes les ouvertures, et deux plutt qu'une. Il en a plac
trois sur la porte extrieure. Puis il m'a dit qu'il me constituait
gardien, que j'aurais une rtribution pour cela, mais que les galres
m'attendaient si quelqu'un touchait aux scells, seulement du bout du
doigt. L-dessus, aprs avoir livr monsieur aux gendarmes, le Galpin
est parti, me laissant seul ici, hbt comme un homme qui aurait reu
un coup de marteau sur la tte... Pourtant, je serais all trouver
monsieur le baron, sans une ide qui m'est venue et qui m'a donn le
frisson.

Grand-pre Chandor frappait du pied.

--Au fait! dit-il. Au fait!...

--Voil. Il faut que ces messieurs sachent que, dans l'interrogatoire,
il a t beaucoup question du fusil Klebb que monsieur avait emport le
soir de l'incendie. Le Galpin a mani ce fusil et a ensuite demand
quand monsieur avait feu avec pour la dernire fois. Monsieur a rpondu
qu'il y avait cinq jours... Vous m'entendez, je dis: cinq jours. Et
l-dessus, mon Galpin a remis le fusil  sa place, sans examiner les
canons.

--Eh bien? fit matre Folgat.

--Eh bien! monsieur, moi, Antoine, j'avais, l'avant-veille--je dis bien
l'avant-veille--lav et nettoy  fond le Klebb de monsieur...

--Sarpejeu! s'cria M, de Chandor, comment n'avez-vous pas dit cela
plus tt, Antoine... Si les canons sont propres, c'est la preuve
irrcusable que Jacques est innocent!

Le vieux serviteur branla la tte.

--C'est vrai, dit-il, seulement... les canons sont-ils propres?

--Oh!

--Monsieur peut s'tre tromp quant  la date de son dernier coup de
fusil, et alors les canons seraient encrasss, et au lieu de le sauver,
ma dclaration le perdrait dfinitivement. Avant de parler, il faut tre
sr.

--Oui, approuva matre Folgat, et vous avez bien fait de vous taire, mon
brave, et je ne saurais trop vous adjurer de ne parler  personne au
monde de cette circonstance, qui peut devenir pour la dfense un
argument dcisif.

--Oh! je saurai tenir ma langue, monsieur; seulement vous devez
comprendre ce que je me suis fait de mauvais sang, devant ces maudits
scells qui m'empchaient d'aller m'assurer de l'tat du fusil... Oh! si
j'avais os les briser!...

--Malheureux!

--J'en ai eu l'ide, mais je me suis retenu. Seulement j'ai song,
aprs, que cette pense pouvait venir  d'autres. Les sclrats qui ont
organis ce complot abominable contre monsieur Jacques sont capables de
tout, n'est-ce pas? Pourquoi ne seraient-ils pas venus, de nuit, briser
les scells... J'ai mis le mtayer de garde dans le jardin, sous les
fentres; j'ai plac son fils de faction dans la cour, et moi je suis
rest en sentinelle devant les scells, avec des armes sous la main...
Les brigands pouvaient venir ils auraient trouv  qui parler!

On a beau dire, les avocats valent mieux que leur rputation. Il est des
grces d'tat. Le premier qui versera une larme  la reprsentation d'un
drame bien noir sera toujours dramaturge, un homme du mtier qui connat
toutes les ficelles et pour qui les coulisses n'ont plus de secrets.
L'avocat, tant accus de scepticisme, est par excellence crdule et
naf. C'est sincrement qu'il se passionne, et, quand on pense qu'il
joue la comdie, il est de bonne foi. Les trois quarts du temps est
gagne dans son esprit la cause dtestable qu'il plaide et qu'il perd
devant les juges.

D'heure en heure, depuis son arrive  Sauveterre, matre Folgat s'tait
pntr de l'innocence de Jacques de Boiscoran, et le rcit du vieil
Antoine n'tait pas fait pour branler ses convictions. Non qu'il admt
l'existence d'un complot. Mais il n'tait pas loign de croire 
l'audacieux calcul de quelque sclrat, profitant de circonstances
connues de lui seul pour faire retomber le chtiment de son crime sur M.
de Boiscoran.

Mais il avait bien d'autres explications  demander, et il tait
difficile de les obtenir d'Antoine, dans l'tat de fivreuse exaltation
o il se trouvait. Car interroger un homme, si dispos qu'il soit 
parler, n'est pas facile. Et si l'on n'apporte pas  cette tche un
grand sang-froid, beaucoup de soin et une mthode imperturbable, on
risque fort de passer  ct du fait le plus important  recueillir.

Donc, aprs un moment:

--Mon brave Antoine, reprit matre Folgat, je ne saurais trop louer
votre conduite en toute cette affaire. Nous sommes loin d'en avoir
fini... Seulement, comme je n'ai rien pris depuis hier  Paris, et que
j'entends sonner midi... M. de Chandor se frappa le front.

--Ah! vieil oublieux que je suis! interrompit-il. Comment ne vous ai-je
rien offert!... Pourtant, vous m'excuserez, n'est-ce pas, je suis si
boulevers!... Antoine, qu'avez-vous  nous servir?

--La mtayre a des oeufs, du confit d'oie, du jambon...

--Ce qui sera le plus vite prt sera le meilleur, dit le jeune avocat.

--Avant vingt minutes ces messieurs seront  table! s'cria le digne
serviteur.

Et il s'lana dehors, pendant que M. de Chandor faisait entrer matre
Folgat dans le salon.

Le pauvre grand-pre faisait appel  toute son nergie pour garder une
contenance assure.

--Cette circonstance du fusil, dit-il, c'est le salut, n'est-ce pas?

--Peut-tre, rpondit le jeune avocat.

Et ils gardrent le silence: le grand-pre songeant  la douleur de sa
petite-fille et maudissant le jour o, en ouvrant sa maison  Jacques,
il l'avait ouverte  tant et de si cruelles angoisses; l'avocat classant
dans son esprit les faits qu'il avait recueillis et prparant les
questions qu'il voulait poser encore.

Ils taient, l'un et l'autre, si profondment enfoncs dans leurs
rflexions qu'ils tressautrent quand Antoine reparut disant:

--Ces messieurs sont servis!

La table avait t dresse dans la salle  manger, et les deux convives
y ayant pris place, l'honnte domestique se plantait debout, prs d'eux,
la serviette au bras, quand M. de Chandor l'interpellant:

--Mettez un troisime couvert, Antoine, dit-il, et djeunez avec nous.

--Oh! monsieur, protesta le brave homme, monsieur le baron...

--Asseyez-vous, insista M. de Chandor, manger aprs nous vous ferait
perdre du temps, et un serviteur tel que vous fait partie de la famille.

Antoine obit, confus, mais rouge de plaisir de l'honneur qui lui tait
fait, car ce n'est pas par excs de familiarit que pchait le baron de
Chandor.

Et le jambon et les oeufs de la mtayre expdis:

--Maintenant, reprit matre Folgat, revenons  notre affaire, et vous,
mon cher Antoine, du calme, et rappelez-vous que si nous n'obtenons pas
une ordonnance de non-lieu, vos rponses seront les lments de ma
dfense! Quelles taient, ici, les habitudes de monsieur de Boiscoran?

--Ici, monsieur, il n'en avait pour ainsi dire pas. Nous venions si
rarement et pour si peu de temps...

--N'importe, quel tait son genre de vie?

--Il se levait tard, il se promenait beaucoup, il chassait quelquefois,
il dessinait, il lisait... car monsieur est un grand liseur, et qui aime
les livres autant que monsieur le marquis, son pre, aime la porcelaine.

--Qui recevait-il?

--Monsieur Galpin-Daveline, le plus souvent; le docteur Seignebos, le
cur de Brchy, monsieur Sneschal, monsieur Daubigeon...

--Comment passait-il ses soires?

--Chez monsieur le baron de Chandor, qui est ici pour le dire.

--Il n'avait pas d'autres relations dans le pays?

--Non.

--Vous ne lui connaissez pas quelque... bonne amie?

Antoine eut un geste pudibond.

--Oh! monsieur, pronona-t-il, monsieur, ne savez-vous donc pas que
monsieur est le fianc de mademoiselle Denise!

Le baron de Chandor n'tait pas n d'hier, ainsi qu'il se plaisait  le
dire. Si puissamment intress qu'il ft, il se leva.

--J'ai besoin de prendre l'air, fit-il.

Et il sortit, comprenant que sa qualit de grand-pre de Denise pouvait
arrter la vrit sur les lvres d'Antoine.

Voil un homme d'esprit, pensa matre Folgat.

Et tout haut:

--Puisque nous voil seuls, mon brave Antoine, reprit-il, parlons
nettement. Monsieur de Boiscoran avait-il quelque matresse dans le
pays?

--Non, monsieur.

--N'en a-t-il jamais eu?

--Jamais. On vous dira peut-tre que, dans le temps, il regardait avec
plaisir la Fougerouse, une grande rousse, la fille d'un meunier qui
demeure tout prs d'ici, et que la mtine venait au chteau plus souvent
qu'il n'tait besoin, tantt sous un prtexte, tantt sous un autre...
Mais c'tait pur enfantillage. D'ailleurs, il y a cinq ans de cela, et
depuis trois la Fougerouse est marie  un saunier des environs de
Marennes.

--Vous tes sr de ce que vous dites?

--Comme de mon existence. Et monsieur en serait sr connaissait le pays
comme moi, et la langue infernale des gens. Il n'y a pas de ruses qui
tiennent, ni prcautions; je dfie un homme de parler trois fois  une
femme sans que tout le monde le sache.  Paris, je dis pas...

Matre Folgat dressa l'oreille.

--Il y a donc eu quelque chose  Paris? interrogea-t-il.

Mais Antoine hsitait.

--C'est que, balbutia-t-il, les secrets de mon matre ne sont pas les
miens, et aprs le serment que je lui ai fait...

--De votre franchise dpend peut-tre le salut de votre matre
interrompit le jeune avocat, soyez sr qu'il ne vous en voudra pas
d'avoir parl.

Quelques secondes encore, l'honnte serviteur demeura indcis; puis:

--Eh bien! commena-t-il, monsieur a eu, comme on dit une grande
passion...

--Quand?

--Ah! je l'ignore; cela avait commenc avant mon entre au service de
monsieur. Ce que je sais, c'est que pour recevoir... la personne,
monsieur avait achet  Passy bout de la rue des Vignes, au milieu d'un
immense jardin, une belle maison qu'il avait fait meubler
magnifiquement.

--Ah!...

--C'est l un secret que ni le pre de monsieur ni sa mre comme de
juste, ne connaissent. Et si je le sais, c'est que monsieur, un jour
qu'il tait  cette maison, est tomb dans l'escalier et s'est dbot
le pied, et qu'il m'a fait venir pour le soigner. C'est probablement
sous son nom qu'il l'a achete, mais ce n'tait pas sous son nom qu'il
l'occupait. Il s'y faisait passer pour un Anglais, monsieur Burnett, et
c'tait une servante anglaise qui le servait.

--Et... la personne...

--Ah! monsieur, non seulement je ne la connais pas, niais je ne
souponne pas qui elle pouvait tre. Ah! monsieur, et elle prenait de
fires prcautions! tant ici pour tout dire, j'avouerai que j'ai eu la
curiosit de questionner la servante anglaise. Elle m'a rpondu qu'elle
n'tait pas plus avance que moi; qu'elle savait bien qu'il venait une
dame, mais que jamais elle n'avait russi  lui voir seulement le bout
du nez. Monsieur prenait si adroitement son temps que toujours la
servante tait en course quand la dame arrivait et repartait. Quand elle
tait  la maison, monsieur et elle se servaient seuls. Et s'ils
voulaient se promener dans le jardin, ils envoyaient la servante faire
une commission  tous les diables,  Versailles ou  Fontainebleau, ce
dont elle enrageait, comme de raison.

D'un mouvement machinal qui lui tait familier, matre Folgat tortillait
une mche de sa barbe noire. Un instant, il lui avait sembl voir
poindre la femme, cette invitable femme dont l'inspiration toujours se
retrouve au fond de toutes les actions d'un homme, et voici que
dcidment elle s'vanouissait. Car c'est en vain que d'un esprit alerte
il cherchait un rapport quelconque possible, sinon probable, entre la
mystrieuse visiteuse de la rue des Vignes et les vnements dont le
Valpinson venait d'tre le thtre; il n'en dcouvrait aucun.

Quelque peu dcourag:

--Enfin, mon brave Antoine, reprit-il, cette grande passion de votre
matre n'existe sans doute plus?

--videmment, monsieur, puisque monsieur Jacques allait pouser
mademoiselle Denise.

La raison n'tait peut-tre pas aussi premptoire que l'imaginait le
fidle serviteur; pourtant le jeune avocat ne fit aucune observation.

--Et, selon vous, poursuivit-il, quand cette passion aurait-elle pris
fin?

--Pendant la guerre, monsieur et la dame ont d se trouver spars, car
monsieur n'est pas rest  Paris. Il commandait une compagnie de nos
mobiles, et mme il a t bless  leur tte, ce qui lui a valu la
croix.

--Possde-t-il encore sa maison de la rue des Vignes?

--Je le crois.

--Pourquoi?

--Parce que monsieur et moi sommes alls passer huit jours  Paris,
aprs les vnements, et qu'un soir il m'a dit: La guerre et la Commune
me cotent bon. Ma bicoque a reu plus de vingt obus, et il y a log
tour  tour des francs-tireurs, des communeux et des soldats. Les murs
sont  jour, et il n'y reste pas un meuble intact. Mon architecte me dit
que, tout compris, j'aurai pour plus de quarante mille francs de
rparations...

--Comment! de rparations!... Il comptait donc encore utiliser cette
maison?

-- cette poque, monsieur, le mariage de monsieur n'tait pas encore
arrt.

--Soit, mais cette circonstance tendrait  prouver qu'il a revu  cette
poque la dame mystrieuse, et que la guerre n'avait pas bris leurs
relations...

--C'est possible.

--Et il ne vous a jamais reparl de cette dame?

--Jamais...

Il s'arrta. Dans le vestibule, on entendait M. de Chandor tousser avec
cette affectation d'un homme qui tient  s'annoncer.

Aussitt qu'il reparut:

--Par ma foi, monsieur, lui dit matre Folgat, lui indiquant ainsi que
sa prsence n'avait plus aucun inconvnient, je me disposais  aller 
votre recherche, craignant que vous ne fussiez incommod.

--Je vous remercie, rpondit le vieux gentilhomme, l'air m'a tout  fait
remis.

Il s'assit; et le jeune avocat se retournant vers Antoine:

--Revenons, dit-il,  monsieur de Boiscoran. Comment tait-il, le jour
qui a prcd l'incendie?

--Comme tous les autres jours, monsieur.

--Qu'a-t-il fait avant de sortir?

--Il a dn comme d'habitude, de bon apptit. Il est ensuite mont dans
son appartement, o il est rest plus d'une heure. En descendant il
tenait  la main une lettre, qu'il a remise  Michel, le fils du
fermier, pour la porter  Sauveterre,  mademoiselle Chandor...

--Prcisment. Dans cette lettre monsieur de Boiscoran dit 
mademoiselle Denise qu'il est retenu loin d'elle par une affaire
imprieuse.

--Ah!

--Avez-vous ide de ce que pouvait tre cette affaire?

--Aucunement, monsieur, je vous le jure.

--Cependant, voyons, ce ne peut tre sans raison que monsieur de
Boiscoran s'est priv du plaisir de passer la soire auprs de sa
fiance?

--Non, en effet.

--Ce ne peut tre sans but, qu'au lieu de suivre la grande route, il
s'est lanc  travers les marais inonds et qu'il est revenu  travers
bois...

Le vieil Antoine, littralement, s'arrachait les cheveux.

--Ah! monsieur! s'cria-t-il, vous dites l prcisment ce que disait
monsieur Galpin-Daveline!

--C'est malheureusement ce que dira tout homme sens.

--Je le sais, monsieur, je ne le sais que trop. Et monsieur Jacques
lui-mme l'a si bien senti qu'il a essay d'inventer un prtexte. Mais
il n'a jamais menti, monsieur Jacques, il ne sait pas mentir, et lui qui
a tant d'esprit, il n'a rien su trouver qu'un prtexte dont l'absurdit
saute aux yeux. Il dit qu'il allait  Brchy voir son marchand de
bois...

--Et pourquoi non! fit M. de Chandor. Antoine secoua la tte.

--Parce que, rpondit-il, le marchand de bois de Brchy est un voleur,
et qu'au su et vu de tout le monde, monsieur l'a mis dehors par les
paules, voil plus de trois ans. C'est  Sauveterre que nous vendons
nos coupes.

Matre Folgat venait de sortir de sa poche un agenda, et il y notait
certaines indications d'Antoine, arrtant dj les grandes lignes de sa
dfense.

Cela fait:

-- cette heure, commena-t-il, arrivons  Cocoleu.

--Ah! le misrable! s'cria Antoine.

--Vous le connaissez?

--Comment ne le connatrais-je pas, moi qui ai pass toute ma vie ici, 
Boiscoran, au service de dfunt l'oncle de monsieur!

--Alors, quel individu est-ce, dcidment?

--Un idiot, monsieur, ou, comme on dit ici, un innocent, qui a la danse
de Saint-Guy, par-dessus le march, et qui tombe du haut mal.

--Ainsi, il est de notorit publique qu'il est compltement imbcile?

--Oui, monsieur. Quoique pourtant j'ai entendu des gens soutenir qu'il
n'tait pas si dnu de bon sens qu'on croyait, et qu'il faisait, comme
on dit, l'ne pour avoir du son...

M. de Chandor l'interrompit.

--Sur ce sujet, dit-il, le docteur Seignebos peut donner les
renseignements les plus prcis, ayant gard Cocoleu chez lui prs de
deux ans.

--Aussi ai-je bien l'intention de voir le docteur, rpondit matre
Folgat. Mais, avant tout, il faudrait retrouver ce misrable idiot...

--Vous avez entendu monsieur Sneschal, monsieur, il a mis la
gendarmerie  sa poursuite.

Antoine se permit une grimace.

Quand les gendarmes prendront Cocoleu, dclara-t-il, c'est qu'il aura
voulu se laisser prendre.

--Pourquoi, s'il vous plat?

--Parce que, messieurs, il n'y a personne comme cet innocent pour
connatre les coins et les recoins du pays, les trous, les fourrs, les
cachettes, et qu'avec l'habitude qu'il a eu de vivre comme un sauvage,
de fruits, de racines et d'oiseaux, il peut, en cette saison, rester
trois mois sans approcher d'une maison.

--Diable! fit matre Folgat, dsappoint.

--Je ne connais qu'un homme, continua le vieux serviteur, capable de
dnicher Cocoleu, c'est le fils de notre mtayer, Michel, ce gars que
vous avez vu en bas.

--Qu'il vienne! dit M. de Chandor.

Appel, Michel ne tarda pas  paratre, et quand on lui eut expliqu ce
qu'on attendait de lui:

--Il y a moyen, rpondit-il, quoique certainement ce ne soit point ais.
Si Cocoleu n'a pas la raison d'un homme, il a la malice d'une bte...
Enfin, on va essayer.

Rien ne retenait plus  Boiscoran M. de Chandor ni matre Folgat.

Aprs avoir recommand au vieil Antoine de bien surveiller les scells
et de donner, s'il tait possible, un coup d'oeil au fusil de Jacques,
lorsque la justice viendrait enlever les pices  conviction, ils
remontrent en voiture.

Et cinq heures sonnaient  la cathdrale de Sauveterre quand ils
arrivrent rue de la Rampe.

Mlle Denise attendait dans le salon. Elle se leva lorsqu'ils
entrrent, ple, les yeux secs et brillants.

--Comment! tu es seule! s'cria M. de Chandor, on t'a laisse seule!

--Ne te fche pas, grand-pre. Je viens de dcider madame de Boiscoran,
qui tait puise de fatigue,  prendre, avant dner, une heure de
repos.

--Et tantes Lavarande?

--Elles sont sorties, grand-pre. Elles doivent tre en ce moment chez
monsieur Galpin-Daveline.

Matre Folgat tressauta.

--Oh!... fit-il.

--Mais c'est une dmarche insense! s'cria le vieux gentilhomme.

D'un mot la jeune fille lui ferma la bouche.

--C'est moi, dit-elle, qui l'ai voulu.




V


Oui, la dmarche des demoiselles de Lavarande tait insense. Au point
o en taient les choses, aller trouver M. Galpin-Daveline, c'tait
peut-tre lui porter des armes dont il craserait Jacques.

Mais,  qui la faute, sinon  M. Chandor et  matre Folgat?
N'avaient-ils pas commis une impardonnable imprudence en partant pour
Boiscoran sans prvenir, sans autre prcaution que de faire dire par le
domestique de M. Sneschal qu'ils seraient de retour pour dner et qu'il
ne fallait pas s'inquiter?

Ne pas s'inquiter!... Et c'est  la marquise de Boiscoran et  Mlle
Denise,  la mre et  la fiance de Jacques qu'ils disaient cela!...

Certainement, sur le premier moment, ces deux infortunes conservrent
un sang-froid relatif, chacune s'efforant de donner  l'autre l'exemple
du courage et de la confiance. Mais  mesure que s'taient coules les
heures, leurs angoisses avaient repris le dessus, et peu  peu leur
douleur s'tait exalte de l'change de leurs craintes. Elles se
reprsentaient Jacques innocent et cependant trait comme les pires
criminels, seul, au fond d'un cachot, livr aux plus horribles
inspirations du dsespoir. Quelles pouvaient tre ses rflexions depuis
plus de vingt-quatre heures qu'il tait sans nouvelle des siens? Ne
devait-il pas se croire mpris, abandonn, reni?

Cette ide est intolrable! s'cria enfin Mlle Denise.  tout prix,
il faut arriver jusqu' lui.

--Comment? demanda Mme de Boiscoran.

--Je ne sais, mais il doit y avoir un moyen. Il est des choses que,
seule, je n'aurais pas os; mais avec vous, ma chre mre, je puis tout
tenter. Allons  la prison...

Vivement, Mme de Boiscoran jeta sur ses paules son manteau de
voyage.

--Je suis prte, dit-elle, partons!

Elles avaient bien l'une et l'autre entendu dire que Jacques tait au
secret, mais ni l'une ni l'autre n'attachaient  cette expression sa
relle et effrayante signification. Elles n'avaient nulle ide de cette
mesure atroce et cependant indispensable en l'tat de notre lgislation,
qui supprime en quelque sorte un homme, qui le mure dans une cellule,
seul en face du crime dont il est accus, seul,  l'entire et absolue
discrtion d'un autre homme, charg de lui arracher la vrit.

Pour elles, le secret, ce n'tait que la privation de la libert, la
cellule avec son mobilier sinistre, les grilles aux fentres, les
verrous aux portes, le gelier secouant ses trousseaux de clefs le long
des corridors sombres et le soldat de faction dans la cour.

--Il est impossible, disait Mme de Boiscoran, qu'on me refuse de voir
mon fils.

--Impossible, approuvait Mlle Denise. Et, d'ailleurs, je connais le
gelier Blangin, dont la femme tait autrefois  notre service.

C'est donc avec une entire confiance que la jeune fille, de sa main
frle, souleva le lourd marteau de la porte de la prison.

Ce fut Blangin lui-mme qui vint ouvrir, et,  la vue des deux pauvres
femmes, un immense tonnement se peignit sur sa large face.

--Nous venons voir monsieur de Boiscoran, dit rsolument Mlle Denise.

--Ces dames ont donc une permission? demanda le gelier.

--Une permission!... De qui?

--De monsieur Galpin-Daveline.

--Nous n'avons pas de permission.

--Alors j'ai le regret de dire  ces dames qu'il est impossible qu'elles
voient monsieur de Boiscoran. Il est au secret, et j'ai les ordres les
plus rigoureux...

Mlle Denise fronait les sourcils.

--Vos ordres, monsieur Blangin, interrompit-elle, ne sauraient concerner
madame, qui est la marquise de Boiscoran.

--Mes ordres concernent tout le monde, mademoiselle.

--Vous empcheriez, vous, une mre dsole d'embrasser son fils!

--Eh! ce n'est pas moi, mademoiselle! Moi! Que suis-je? Rien, un verrou
que la justice pousse ou tire  son gr.

Pour la premire fois, la jeune fille eut l'ide que sa tentative
pouvait chouer.

--Mais moi, mon bon monsieur Blangin, insista-t-elle, avec des larmes
plein les yeux, moi, me refuserez-vous? Ne me connaissez-vous pas? Votre
femme ne vous a-t-elle jamais parl de moi?

Le gelier, certainement, tait mu.

--Je sais, rpondit-il, tout ce que ma femme et moi devons aux bonts de
mademoiselle, mais... J'ai ma consigne, mademoiselle ne voudrait pas
perdre la place d'un pauvre homme...

--Si vous perdez votre place, monsieur Blangin, moi, Denise de Chandor,
je vous en garantis une qui vous vaudra le double.

--Mademoiselle...

--Douteriez-vous de ma parole, monsieur Blangin?

--Dieu m'en garde! mademoiselle, mais ce n'est pas seulement de ma place
qu'il s'agit... Si je faisais ce que vous demandez, je serais puni
svrement...

 l'accent du gelier, Mme de Boiscoran comprit que Mlle de
Chandor n'obtiendrait rien.

--N'insistez pas, mon enfant, dit-elle, rentrons...

--Quoi! sans savoir rien de ce qui se passe derrire ces murs
implacables, sans savoir mme si Jacques est vivant ou mort!

Il tait clair qu'un rude combat se livrait dans le coeur du gelier.
Tout  coup, d'une voix brve, et en jetant autour de lui des regards
inquiets:

--Parler, dit-il, m'est interdit, mais n'importe... Je ne vous laisserai
pas vous loigner sans vous apprendre que monsieur de Boiscoran est en
bonne sant.

--Ah!

--Hier, quand on l'a amen, il tait comme hbt... Il s'est jet sur
son lit  corps perdu, et il y est rest sans faire un mouvement plus de
deux heures. Je crois bien qu'il pleurait...

Un sanglot, que ne put matriser Mlle Denise, fit tressaillir M.
Blangin.

--Oh! rassurez-vous, mademoiselle, reprit-il bien vite, cet tat n'a pas
dur. Bientt monsieur de Boiscoran s'est lev en s'criant: Ah !
mais je suis stupide de me dsesprer ainsi...

--Vous l'avez entendu? demanda Mme de Boiscoran.

--Pas personnellement. C'est Frumence Cheminot qui l'a entendu...

--Frumence Cheminot?

--Oui, un de nos dtenus. Oh! un simple vagabond, pas mchant du tout,
et qui a la commission de monter la garde au guichet de monsieur de
Boiscoran et de ne jamais le perdre de vue... C'est monsieur
Galpin-Daveline qui a eu l'ide de cette prcaution, parce que les
accuss, quelquefois, dans le premier moment, si le dsespoir les prend
et le dgot de la vie... Un malheur est si vite arriv! Frumence
empcherait le malheur...

Mme de Boiscoran frmissait d'horreur. Mieux que tout, cette
prcaution lui donnait la mesure exacte de la situation de son fils.

--Du reste, poursuivit M. Blangin, il n'y a plus rien  craindre.
Monsieur de Boiscoran est redevenu calme, tranquille et mme gai, si
j'ose m'exprimer ainsi. Quand il s'est lev ce matin, aprs avoir dormi
toute la nuit comme un loir, il m'a appel pour me demander du papier,
de l'encre et des plumes. C'est ce que les prisonniers demandent le
second jour. J'avais ordre de lui en donner: il en a eu. Et quand je
suis all lui porter son djeuner, il m'a remis une lettre,  l'adresse
de mademoiselle de Chandor.

--Comment! s'cria Mlle Denise, vous avez une lettre pour moi et vous
ne me la donnez pas!

--C'est que je ne l'ai plus, mademoiselle; c'est que je l'ai remise,
comme c'tait mon devoir,  monsieur Galpin-Daveline, quand il est venu,
avec son greffier Mchinet, pour interroger monsieur de Boiscoran.

--Et qu'a-t-il dit?

--Il a dcachet la lettre, il l'a lue, et il l'a mise dans sa poche en
disant: Bon!

Des larmes, mais de colre, cette fois, jaillirent des yeux de Mlle
Denise.

--Quelle honte! s'cria-t-elle. Cet homme, lire une lettre que Jacques
m'adressait! C'est infme!

Et, sans songer  remercier M. Blangin, elle entrana Mme de
Boiscoran, et jusqu' la maison elle ne pronona pas une parole.

--Ah! pauvre enfant, tu n'as pas russi! s'crirent tantes Lavarande
lorsqu'elles virent rentrer leur nice.

Mais quand Denise leur eut tout appris:

--Eh bien! s'crirent-elles, nous allons aller le voir, nous, ce petit
juge, qui avant-hier encore nous faisait bassement sa cour pour obtenir
la dot de notre nice. Et nous lui dirons son fait. Et si nous
n'obtenons pas qu'il nous rende Jacques, nous troublerons du moins son
triomphe et nous rabaisserons son orgueil.

Comment Mlle de Chandor n'et-elle pas adopt l'ide des tantes
Lavarande, un projet qui donnait  sa colre une satisfaction immdiate
et qui servait ses secrtes esprances!

--Oh, oui! vous avez raison, chres tantes! s'cria-t-elle. Vite, sans
perdre une minute, partez...

Incapables de rsister  de tels accents, elles se mirent en route, sans
couter les timides objections de la marquise de Boiscoran.

Seulement les bonnes demoiselles se trompaient quant aux dispositions
d'esprit de M. Galpin-Daveline. L'ex-prtendant de leur nice Lavarande
n'tait pas sur un lit de roses. Au dbut de cette trange affaire, il
s'y tait jet fivreusement, comme sur l'occasion admirable qu'il
guettait depuis tant d'annes et qui devait ouvrir  deux battants les
portes jusqu'alors fermes  son ambition. Puis, une fois engag,
l'enqute commence, il avait t emport par un courant plus rapide que
la rflexion. Aussi est-ce avec une sorte de satisfaction malsaine qu'il
avait vu les charges se multiplier et grossir, jusqu' le contraindre de
signer un mandat d'arrt contre son ancien ami. Alors, il tait comme
aveugl par les plus magnifiques esprances. Ne prouvait-elle pas les
plus hautes facults et un savoir-faire suprieur, cette enqute qui, en
quelques heures, avait conduit la justice d'un crime presque
inexplicable  un coupable que personne n'et os souponner?

Mais quelques heures plus tard, M. Galpin-Daveline ne voyait plus les
vnements du mme oeil. La rflexion le refroidissant, il commenait 
douter de son habilet et  se demander s'il n'avait pas agi avec trop
de prcipitation. Si Jacques tait coupable, rien de mieux. Il y avait,
c'tait clair, de l'avancement pour le juge d'instruction au bout d'une
condamnation. Oui, mais... si Jacques allait tre innocent!

Cette ide, se dressant pour la premire fois devant M. Galpin-Daveline,
le glaa jusqu' la moelle des os. Jacques innocent! c'tait sa
condamnation  lui, Galpin-Daveline, c'tait son avenir perdu, ses
esprances ananties, sa carrire  jamais entrave! Jacques innocent!
c'tait une disgrce certaine. On le retirerait de Sauveterre, devenue
impossible pour lui aprs un tel clat. Mais ce serait pour le relguer
dans quelque pays perdu, sans aucune chance d'avancement.

Vainement il objectait qu'il n'avait fait que son devoir. On lui
rpondait, si mme on daignait lui rpondre, qu'il est de ces
maladresses clatantes, de ces erreurs scandaleuses qu'un magistrat ne
doit pas commettre, et que, pour la gloire de la justice et dans
l'intrt de la magistrature si violemment attaque, mieux vaut, en
certaines circonstances, laisser un coupable impuni qu'emprisonner un
innocent.

Avec de telles angoisses, les plus cruelles qui puissent dchirer le
coeur d'un ambitieux, M. Galpin-Daveline devrait trouver son chevet
rembourr d'pines.

Ds six heures du matin, il tait debout.  onze heures, il envoyait
chercher son greffier, Mchinet, et ils se rendirent ensemble  la
prison, afin de procder  un nouvel interrogatoire. C'est  ce moment
qu'avait t remise au juge d'instruction la lettre adresse par Jacques
 Mlle Denise.

Elle tait brve, et telle que peut l'crire un homme trop intelligent
pour ne pas savoir qu'un prisonnier ne doit pas compter sur le secret de
sa correspondance. Elle n'tait mme pas cachete, circonstance qui
avait chapp  M. Blangin, le gelier.

     _Denise, ma bien-aime_, crivait Jacques, _la pense de l'horrible
     chagrin que je vous cause est ma plus cruelle et presque mon unique
     souffrance. Dois-je m'abaisser jusqu' vous jurer que je suis
     innocent? Non, n'est-ce pas? Je suis victime d'un si fatal concours
     de circonstances que la justice a d s'y tromper. Mais,
     rassurez-vous, soyez sans inquitude. Je saurai, le moment venu,
     dissiper cette funeste erreur._

     _ bientt..._

     JACQUES.

Bon! avait dit, en effet, M. Galpin-Daveline aprs avoir lu cette
lettre.

Elle ne lui en avait pas moins donn un coup au coeur.

Quelle assurance! avait-il pens.

Pourtant, il s'tait un peu remis en montant l'escalier de la prison.
Jacques, videmment, ne s'tait pas imagin que sa lettre arriverait
directement  destination; donc, il y avait lieu de conjecturer qu'il
l'avait crite pour la justice bien plus que pour Mlle Denise.
L'absence de cachet donnait  cette prsomption un certain poids.

Enfin, c'est ce que nous allons voir, se disait M. Galpin-Daveline,
pendant que Blangin lui ouvrait la cellule du prvenu.

Mais il trouva Jacques aussi calme que s'il et t libre  son chteau
de Boiscoran, hautain et mme railleur. Impossible de rien tirer de lui.
Press de questions, il se renfermait dans le silence le plus obstin ou
rpondait qu'il avait besoin de rflchir.

Le juge d'instruction tait donc rentr chez lui bien plus inquiet qu'il
n'en tait parti. L'attitude de Jacques le confondait. Ah! s'il et pu
reculer! Mais il ne le pouvait plus, il avait brl ses vaisseaux et il
tait condamn  aller quand mme jusqu'au bout. Pour son salut,
dsormais, pour son avenir, il fallait que Jacques de Boiscoran ft
coupable, qu'il ft traduit en cour d'assises et qu'il ft condamn. Il
le fallait absolument. C'tait une question de vie ou de mort.

Voil prcisment quelles taient ses rflexions, quand on vint lui
annoncer que les demoiselles de Lavarande demandaient  lui parler.

Il se dressa tout d'une pice, et, en moins d'une seconde, son esprit
surexcit embrassa toutes les ventualits imaginables. Que pouvaient
lui vouloir ces deux vieilles filles?

--Qu'elles entrent, dit-il enfin.

Elles entrrent, roides, hautaines, refusant le fauteuil que leur
avanait le magistrat.

--Je m'attendais peu  l'honneur de votre visite, mesdemoiselles...,
commena-t-il.

L'ane des tantes Lavarande, Mlle Adlade, lui coupa la parole:

--Je le conois, dit-elle, aprs ce qui s'est pass...

Et tout de suite, avec une nergie de dvote fltrissant l'impie, elle
se mit  lui reprocher ce qu'elle appelait son infme trahison. Quoi!
lui, prendre parti contre Jacques, son ami, un homme qui s'tait employ
 lui procurer la faveur d'une alliance inespre!... Par le seul fait
de ses esprances de mariage, il faisait en quelque sorte partie de la
famille. D'o tait-il donc n, pour avoir oubli qu'entre parents, se
hait-on  la mort, on se doit aide et protection, ds qu'il s'agit de
dfendre ce patrimoine sacr qui s'appelle l'honneur!

tourdi comme un passant qui reoit d'un cinquime tage une vole de
pierres, M. Galpin-Daveline gardait cependant assez de sang-froid pour
se demander s'il n'y avait nul parti  tirer de cet incident
extraordinaire. Un retour tait-il impossible?

Aussi, ds que Mlle Adlade s'arrta, entreprit-il de se justifier,
peignant en mtaphores hypocrites la douleur dont il tait saisi, jurant
qu'il n'avait pas pu matriser les vnements, que Jacques lui tait
plus cher que jamais...

--S'il vous est si cher, interrompit Mlle Adlade, faites-le mettre
en libert.

--Eh! le puis-je, mademoiselle.

--Alors, donnez  sa famille et  ses amis la permission de le voir.

--La loi me le dfend. S'il est innocent, qu'il se disculpe. S'il est
coupable, qu'il avoue. Dans le premier cas, il sera libre. Dans le
second, il recevra qui bon lui semblera...

--C'est peut-tre aussi par amiti que vous vous tes permis de lire une
lettre de Jacques  sa fiance...

--J'ai rempli en cela un des devoirs de ma pnible profession,
mademoiselle.

--Ah! Et cette profession vous dfend-elle de nous donner cette lettre
que vous avez lue?

--Oui... Mais je puis vous la communiquer.

Il la tira d'un dossier, en effet, et la plus jeune des tantes, Mlle
lisabeth, la copia au crayon. Cela fait, elles se retirrent presque
sans saluer.

M. Galpin-Daveline tait ivre de colre.

--Ah! vieilles sorcires! s'cria-t-il, votre dmarche me prouve que
vous tes loin de croire  l'innocence de Jacques. Pourquoi sa famille
tient-elle tant  arriver jusqu' lui? Sans doute pour lui fournir le
moyen de se soustraire, par le suicide, au chtiment de son crime...
Mais, de par Dieu, cela ne sera pas, je saurai l'empcher!

 quoi bon rcriminer sur un fait accompli contre lequel on ne peut
rien!

Si contrari que ft matre Folgat, lorsqu'il apprit de Mlle Denise
la dmarche des tantes Lavarande, il vita d'en rien laisser paratre.
N'tait-ce pas  lui d'avoir du sang-froid pour tous au milieu de cette
famille si cruellement prouve?

M. de Chandor, d'ailleurs, dissimulait mal son mcontentement. Et, en
dpit de son respect pour les volonts de Mlle Denise:

--Certes, chre fille, je ne dis pas que tu as eu tort... Cependant tu
connais tes tantes, et tu sais combien peu elles sont conciliantes.
Elles sont capables d'exasprer monsieur Galpin-Daveline...

--Qu'importe! interrompit firement la jeune fille. La circonspection ne
sied qu'aux coupables, et Jacques est innocent.

--Mademoiselle a raison, approuva matre Folgat, qui parut ainsi subir,
comme toute la famille, l'ascendant de Mlle Denise. Quoi que puissent
faire ou dire les demoiselles de Lavarande, elles n'empireront pas la
situation. Monsieur Galpin-Daveline n'en sera ni plus ni moins un ennemi
acharn.

Grand-pre Chandor eut un soubresaut.

--Cependant..., commena-t-il.

--Oh! ce n'est pas  lui que je m'en prends, interrompit le jeune
avocat, mais  l'institution dont il subit la fatalit. Est-il bien
possible qu'un juge d'instruction demeure absolument impartial, en
certaines causes retentissantes comme celle-ci, o il joue en quelque
sorte son avenir! On est certes un magistrat intgre, incapable de
forfaiture, troitement attach au devoir, mais on est homme, mais on a
ses intrts!... On n'aime pas au ministre les enqutes qui aboutissent
 une ordonnance de non-lieu. Le juge qu'on rcompense n'est pas
toujours celui qui a le mieux su dgager la vrit d'une tnbreuse
affaire...

--Mais monsieur Galpin-Daveline tait notre ami, monsieur...

--Oui, et c'est l ce qui m'pouvante. Quelle sera sa situation, le jour
o monsieur de Boiscoran sera reconnu innocent?

--Enfin!... nous allons savoir ce qu'ont fait les tantes Lavarande...

Elles rentraient, en effet, trs fires de leur expdition et agitant
triomphalement la copie de la lettre de Jacques.

Cette copie, Mlle Denise la prit, et, tandis qu'elle se retirait 
l'cart pour la lire, Mlle Adlade racontait l'entrevue, disant
combien elle avait t ferme et ddaigneuse, et combien M.
Galpin-Daveline lui avait paru humble et repentant.

--Car il a t foudroy, reprenaient, en duo, les vieilles demoiselles,
car il a t ananti, cras!

--Oui, vous venez de faire un beau coup, grommelait M. de Chandor, et
je vous engage  vous en vanter.

--Les tantes ont bien agi, dclara Mlle Denise. Voyez plutt ce que
m'crivait Jacques. C'est prcis, c'est net. Que pouvons-nous craindre
aprs cette dernire phrase: _Soyez sans inquitude. Je saurai, le
moment venu, dissiper cette funeste erreur._

Ayant pris la copie et l'ayant lue, matre Folgat hochait la tte.

--Il n'tait pas besoin de cette lettre, pronona-t-il, pour fixer mon
opinion. Au fond de cette affaire est un secret que nul de nous n'a
pntr. Seulement, monsieur de Boiscoran est bien tmraire de jouer
ainsi avec un procs criminel. Que ne s'est-il disculp tout de suite!
Ce qui tait facile hier peut devenir difficile demain et impossible
dans huit jours...

--Jacques, monsieur, s'cria Mlle Denise, est un homme trop suprieur
pour qu'on ne s'en remette pas absolument  ce qu'il dit!

Mme de Boiscoran, qui entrait, empcha l'avocat de rpondre.

Deux heures de repos avaient rendu  la malheureuse femme une partie de
son nergie et de sa prsence d'esprit accoutume, et elle venait
demander qu'on expdit un tlgramme  son mari.

--C'est le moins que nous puissions faire, murmura M. de Chandor,
quoiqu'en vrit ce soit bien inutile. Boiscoran se soucie bien de son
fils, ma foi! Ah! s'il s'agissait d'une faence rare, ou d'une assiette
qui manque  sa collection, ce serait une autre histoire!...

La dpche n'en fut pas moins rdige et envoye au tlgraphe, juste
comme un domestique venait annoncer que le dner tait servi.

Et ce repas fut moins triste qu'on ne l'et suppos. Certes, chacun
avait bien le coeur oppress, en songeant qu'en ce moment mme c'tait un
gelier qui servait  Jacques l'ordinaire de la prison. Certes, Mlle
Denise ne sut pas retenir une larme en voyant matre Folgat  la place
o s'asseyait son fianc... Mais personne, hormis le jeune avocat, ne
croyait que Jacques ft vraiment en pril.

M. Sneschal, par exemple, qui arriva au moment o on servait le caf,
partageait, c'tait manifeste, les anxits de matre Folgat.
L'excellent maire venait chercher des nouvelles de ses amis, et leur
dire comment s'tait passe sa journe.

L'enterrement des pompiers avait eu lieu sans bruit, sinon sans une
profonde motion. La manifestation qu'il redoutait n'avait pas donn
signe de vie, et le docteur Seignebos n'avait point pris la parole au
cimetire. Manifestation et discours eussent t, du reste, mal
accueillis, ajoutait M. Sneschal, car il avait eu la douleur de
constater que l'immense majorit des Sauveterriens croyait fermement 
la culpabilit de M. de Boiscoran. Dans plusieurs groupes, il avait
entendu des gens qui disaient: Et cependant, vous verrez qu'il ne sera
pas condamn. Un pauvre diable qui aurait commis ce crime abominable
serait sr d'avoir le cou coup. Mais lui, le fils du marquis de
Boiscoran... vous verrez qu'on le renverra blanc comme neige.

Le roulement d'une voiture qui s'arrtait  la porte de la rue lui coupa
fort  propos la parole.

--Qu'est-ce? fit Mlle Denise en se dressant.

On entendit, dans le corridor, un bruit de voix et de pas, quelque chose
comme le trpignement d'une lutte, et presque immdiatement la porte de
la salle  manger s'ouvrit, et le fils du mtayer de Boiscoran, Michel,
parut en s'criant:

--C'est fait, je le tiens, je l'amne!

Et en mme temps, il attirait Cocoleu, lequel se dbattait en grognant
et jetait autour de lui les regards effars de la bte prise au pige.

--Par ma foi! mon gars, s'cria M. Sneschal, vous avez t plus habile
que les gendarmes!

 la faon dont Michel cligna de l'oeil, il fut ais de voir que sa foi
en l'habilet de la gendarmerie n'tait pas illimite.

--Ce tantt, dit-il, quand j'ai promis  monsieur le baron de dnicher
Cocoleu, j'avais mon ide. Je savais que, dans le temps, il allait
souvent se terrer, comme une bte puante qu'il est, dans une manire de
trou qu'il s'tait creus sous des rochers, au plus pais des bois de
Rochepommier. C'tait le hasard qui m'avait fait dcouvrir ce terrier,
car on passerait bien cent fois  ct et mme dessus sans se douter
qu'il existe. Donc, quand monsieur le baron m'a dit que l'innocent
avait disparu, j'ai pens en moi-mme: sr, il se cache dans son trou,
allons voir!... L-dessus, je prends mes jambes  mon cou, j'arrive aux
rochers et je trouve Cocoleu... Seulement, je peux dire que j'ai eu du
mal  le tirer dehors, le gredin, il ne voulait pas venir, et en se
dfendant, il m'a mordu la main, comme un chien enrag qu'il est... (Sur
quoi, Michel agitait sa main gauche enveloppe d'un linge ensanglant.)
Pour amener mon idiot, poursuivit-il, a a t toute une histoire. J'ai
t oblig de lui lier les mains et de le porter jusque chez mon pre.
L, nous l'avons hiss dans notre cabriolet, et le voil... Regardez-moi
le joli garon!

Il tait hideux, en ce moment, avec sa face livide, marque de plaques
rouges, ses lvres pendantes, franges de bave, et ses regards hbts.

--Pourquoi ne voulais-tu pas venir? lui demanda M. Sneschal.

L'idiot ne sembla mme pas entendre.

--Pourquoi as-tu mordu Michel? insista le maire. Cocoleu ne rpondit
pas.

--Sais-tu que monsieur de Boiscoran est en prison  cause de ce que tu
as dit?

Toujours pas de rponse.

--Ah! ce n'est pas la peine de l'interroger, dit Michel. Vous le
battriez jusqu' demain, que vous lui feriez sortir l'me du corps
plutt qu'une parole de la bouche.

--J'ai... j'ai faim!... bgaya Cocoleu. Matre Folgat eut un geste
indign.

--Et penser, murmura-t-il, que c'est sur la dposition d'un tel tre
qu'on base une accusation capitale!

Grand-pre Chandor, lui, semblait assez embarrass.

--Avec tout cela, demanda-t-il, qu'allons-nous faire de ce misrable
idiot?

--Je vais moi-mme,  l'instant, rpondit M. Sneschal, le conduire 
l'hpital, et prvenir de la trouvaille le docteur Seignebos et le
procureur de la Rpublique.

Le docteur Seignebos avait des ridicules, c'est incontestable, et toutes
les burlesques aventures que lui attribuaient ses ennemis n'taient pas
imaginaires. Il avait, en tout cas, cette qualit, devenue rare, de
professer pour son art, comme il disait, un respect voisin du
fanatisme. La Facult, selon lui, tait impeccable, et volontiers il lui
attribuait l'infaillibilit qu'il dniait au pape. Il confessait bien
dans l'intimit que certains de ses confrres taient des nes nonnant,
mais jamais il n'et permis  un profane d'mettre, devant lui, cette
irrvrencieuse opinion. Du moment o un homme tait muni de ce fameux
diplme qui confre le droit de vie et de mort, cet homme,  son avis,
devait tre pour le vulgaire un personnage auguste. C'tait un crime, 
ses yeux, que de ne se point soumettre aveuglment  l'arrt d'un
mdecin.

De l son opinitret  tenir tte  M. Galpin-Daveline, l'amertume de
ses contradictions et le sans-faon avec lequel il avait pri messieurs
de la justice d'aller procder hors de la chambre o gisait _son_
malade.

--Car ces diables-l, avait-il dit, tueraient un homme pour en tirer le
moyen de faire couper la tte  un autre...

Et l-dessus, reprenant ses pinces, ses bistouris et son ponge, il
s'tait remis  l'oeuvre, et Mme de Claudieuse l'aidant, il avait
recommenc  extraire les grains de plomb qui criblaient les chairs du
comte.

 neuf heures, il avait fini.

--Non que je prtende avoir tout retir, dclara-t-il modestement, mais
s'il reste encore quelques grains, ils sont hors de ma porte, et il me
faut attendre que certains symptmes me rvlent leur prsence.

Du reste, ainsi qu'il l'avait prvu, la situation de M. de Claudieuse
paraissait fort empire.  son exaltation premire avait succd une si
grande prostration qu'il semblait insensible  tout ce qui se passait
autour de son lit. La fivre traumatique commenait  se manifester par
de lgers frissons, et tant donn la constitution du comte, il tait
ais de prvoir que la journe ne s'coulerait pas sans que le dlire
s'empart de son cerveau.

--Je considre cependant le danger comme nul, dit M. Seignebos  la
comtesse, aprs lui avoir signal, pour qu'elle ne s'en alarmt pas,
tous les accidents qui pouvaient survenir, aprs lui avoir bien
recommand, surtout, de ne laisser personne approcher du lit de son
mari, et M. Galpin-Daveline moins que quiconque.

La recommandation n'tait pas inutile, car presque au mme moment, un
paysan vint annoncer qu'il y avait l un bourgeois de Sauveterre, lequel
demandait  parler  M. de Claudieuse.

--Qu'il vienne, rpondit le docteur. C'est moi qui vais le recevoir.

C'tait un nomm Ttard, un ancien huissier qui avait vendu son tude
pour se lancer dans le commerce des pierres.

Seulement, outre qu'il tait ancien officier ministriel et ngociant,
ainsi que le portaient ses cartes de visite, ledit Ttard tait le
reprsentant d'une compagnie d'assurances contre l'incendie. C'est en
cette dernire qualit qu'il osait se prsenter, dclara-t-il  la
comtesse, parlant  sa personne.

Il avait ou dire que les btiments du Valpinson, assurs  sa
compagnie, venaient d'tre dtruits, et que l'incendie avait t allum
sciemment par M. de Boiscoran, et c'est sur ce sujet qu'il voulait
confrer avec M. de Claudieuse. Loin de lui, protestait-il, la pense de
dcliner la responsabilit de sa compagnie; seulement il tenait 
rserver pour elle le recours lgal contre M. de Boiscoran, lequel avait
de la fortune et serait certainement condamn  payer le sinistre dont
il tait l'auteur. Mais certaines formalits taient ncessaires, et il
venait engager M. de Claudieuse  prendre, de concert avec lui, Ttard,
les mesures...

--Et moi, je vous engage  me montrer les talons! s'cria M. Seignebos
d'une voix tonnante, et je vous trouve bien hardi de prononcer ainsi le
nom de monsieur de Boiscoran!

M. Ttard fila sans mot dire, et c'est tout mu de cet incident que le
docteur examina la plus jeune des filles de Mme de Claudieuse, celle
qu'elle veillait au moment de la catastrophe et qui allait dcidment
mieux.

Aprs cela, rien ne le retenait plus au Valpinson.

Il serra soigneusement dans sa trousse les grains de plomb extraits des
blessures du comte; puis, attirant Mme de Claudieuse jusqu'au seuil
de la pauvre masure:

--Avant de m'loigner, madame, dit-il, je tiens  vous demander ce que
vous pensez des vnements de cette nuit...

Plus ple qu'une morte, la malheureuse femme semblait ne tenir debout
que par un miracle d'nergie. Il n'y avait en elle de vivants que les
yeux, qui brillaient d'un clat extraordinaire.

--Eh! le sais-je, monsieur, rpondit-elle d'une voix faible. Ai-je donc,
aprs de si rudes preuves, la tte assez  moi pour rflchir?...

--Vous avez cependant interrog Cocoleu?...

--Qui n'aurais-je pas interrog pour dcouvrir la vrit!

--Et le nom qu'il a prononc ne vous a pas stupfie?

--Vous avez d le voir, monsieur...

--Je l'ai vu, et c'est pour cela que j'insiste et que je tiens  avoir
votre opinion sur l'tat mental de Cocoleu.

--Le malheureux est idiot, monsieur, ne le savez-vous pas?

--Je le sais, et c'est pour cela que j'ai t surpris de votre
insistance  le faire parler. Vous pensiez donc qu'en dpit de son
imbcillit habituelle, il peut avoir quelques lueurs de raison...

--Il venait, l'instant d'avant, d'arracher mes enfants aux flammes.

--Cela prouve son dvouement pour vous.

--Il m'est attach, en effet, comme le serait un pauvre animal que
j'aurais recueilli et dont j'aurais pris soin.

--Soit... Et pourtant son action dnote plus qu'un instinct purement
bestial.

--C'est possible. Il m'est arriv de surprendre chez Cocoleu des clairs
d'intelligence.

Ayant retir ses lunettes d'or, le docteur les essuyait avec fureur.

--Il est bien fcheux, grommela-t-il, qu'un de ces clairs ne l'ait pas
illumin, quand il a vu monsieur de Boiscoran allumer le feu et se
prparer  assassiner monsieur de Claudieuse.

Comme si elle et t prs de dfaillir, Mme de Claudieuse s'accotait
aux montants de la porte..

--C'est prcisment, murmura-t-elle,  l'motion qu'il a ressentie en
voyant les flammes et en entendant les coups de feu, que j'attribue le
rveil de la raison de Cocoleu.

--Possible! fit le docteur, possible! (Et, rajustant ses lunettes d'or:)
C'est, ajouta-t-il, ce que dcideront les hommes de l'art  l'examen
desquels ce misrable imbcile sera soumis...

--Comment, on va l'examiner!

--Et de prs, oui, madame, je vous le promets... Sur quoi je vais avoir
l'honneur de vous dire au revoir. Car je reviendrai ici ce soir, si vous
ne russissez pas  vous installer dans la journe  Sauveterre, ce qui
serait bien dsirable, pour moi d'abord, puis pour votre mari et votre
fille, qui sont fort mal dans cette cahute.

Et cela dit, soulevant lgrement son chapeau  larges bords, le docteur
Seignebos avait regagn Sauveterre et tait all tout droit demander
imprieusement  M. Sneschal l'arrestation de Cocoleu.

Malheureusement, les gendarmes avaient fait buisson creux, et M.
Seignebos, qui voyait la fcheuse tournure que prenait l'affaire de
Jacques, commenait  s'impatienter horriblement, lorsque le samedi
soir, sur les dix heures, M. Sneschal entra chez lui en s'criant:

--Cocoleu est retrouv!

D'un saut, le docteur fut debout, canne  la main, chapeau en tte,
demandant:

--O est-il?

-- l'hpital, o je l'ai moi-mme install dans une chambre isole.

--J'y cours.

--Quoi!  cette heure.

--Ne suis-je pas un des mdecins de l'hpital, ne doit-il pas m'tre
ouvert de nuit comme de jour?

--Les soeurs seront couches...

Le docteur,  dix reprises au moins, haussa les paules.

--C'est juste, fit-il ce serait un sacrilge que de troubler leur
sommeil,  ces bonnes soeurs,  ces chres soeurs, comme vous dites!...
Ah! monsieur le maire, quand donc ferons-nous de la mdecine laque, et
quand donc me remplacerez-vous vos saintes filles par de bons et solides
infirmiers?

M. Sneschal avait eu, sur ce sujet, trop de prises avec le docteur pour
entamer une nouvelle discussion. Il se tut et fit bien, car M. Seignebos
se rassit en disant:

--Enfin!... ce sera pour demain.




VI


L'hpital de Sauveterre, dit le _Guide Joanne_[3], est, malgr ses
proportions restreintes, un des tablissements hospitaliers les mieux
entendus des Deux-Charentes. La chapelle et les btiments neufs sont dus
 la pieuse munificence de la comtesse de Maupaisan, veuve du ministre
de Louis-Philippe.

Mais ce que ne dit pas Joanne, c'est que l'hpital doit  Mme
Sneschal la fondation de trois lits pour les femmes en couches. C'est
galement de ses deniers qu'ont t construits les deux pavillons qui
flanquent la grande porte. Un de ces pavillons, celui de droite, est
occup par le portier, le sieur Vaudevin, un vieillard superbe qui jadis
tait suisse  la cathdrale et qui aime encore  rappeler ce temps o,
par sa magnifique prestance, par son uniforme rouge, son baudrier d'or,
sa hallebarde et sa canne  pomme d'argent, il contribuait aux pompes du
culte.

Ce portier, le dimanche matin, un peu avant huit heures, fumait sa pipe
dans la cour, lorsqu'il vit arriver M. Seignebos.

Le docteur marchait d'un pas plus saccad que de coutume, le chapeau sur
les yeux, signe de bourrasque, et les mains enfonces jusqu'au coude
dans ses poches. Au lieu d'entrer, comme tous les jours avant sa visite,
dans le rduit de la soeur pharmacienne, c'est chez madame la suprieure
qu'il monta tout droit. L, aprs un lger salut:

--On a d, ma soeur, commena-t-il, vous amener hier soir un malade, un
idiot du nom de Cocoleu...

--En effet, docteur.

--O l'avez-vous plac?

--Monsieur le maire lui-mme l'a fait installer dans la petite chambre
qui est en face de la lingerie.

--Et comment s'est-il comport?

--Trs bien. La soeur veilleuse ne l'a pas entendu bouger.

--Merci, ma soeur, dit M. Seignebos.

Et dj il gagnait la porte, quand madame la suprieure le retint.

--Montez-vous donc visiter ce malheureux, monsieur le docteur?
demanda-t-elle.

--Oui, ma soeur, pourquoi?

--C'est que vous ne pouvez pas le voir.

--Je ne puis pas...

--Non, nous avons reu de monsieur le procureur de la Rpublique l'ordre
d'empcher qui que ce soit, hormis la soeur qui le soigne, d'approcher de
Cocoleu. Qui que ce soit, docteur, mme le mdecin,  moins d'urgence,
bien entendu.

M. Seignebos eut un geste ironique.

--Ah! vous avez cet ordre, fit-il en ricanant, eh bien, moi, je vous
dclare que je le tiens pour nul et non avenu. M'interdire l'accs de
mon malade!

Voyez-vous cela!... Que monsieur le procureur de la Rpublique mande,
ordonne et commande en son palais de justice, rien de mieux. Mais ici,
dans mon hpital!... Ma soeur, je monte chez Cocoleu...

--Docteur, vous n'entrerez pas, il y a un gendarme de faction devant la
porte.

--Un gendarme!

--Qui nous est arriv ce matin avec la consigne la plus svre.

Un instant le docteur demeura abasourdi. Puis tout  coup, avec une
violence extraordinaire et des clats de voix  faire trembler les
vitres:

--C'est un procd inou! s'cria-t-il, un abus de pouvoir intolrable!
Et par les cent mille tonnerres du ciel! j'en aurai raison, et justice
me sera rendue, quand je devrais aller jusqu' Thiers...

Et, sans saluer cette fois, il s'lana dehors, traversa la cour et
partit comme un trait dans la direction du logis du procureur de la
Rpublique.

En ce moment mme, M. Daubigeon se levait, mcontent parce qu'il avait
pass une mauvaise nuit, ayant pass une mauvaise nuit parce qu'il tait
horriblement proccup de cette affaire Boiscoran, comme on disait dj.

C'est qu'il partageait presque la conviction de M. Galpin-Daveline.
Vainement il se rappelait le noble caractre de Jacques, son admirable
loyaut, ses sentiments si vifs de l'honneur... les preuves taient l,
flagrantes, indiscutables.

Il voulait douter, mais l'impitoyable exprience lui criait que le pass
d'un homme ne rpond pas de son avenir. Et d'ailleurs, de mme que
plusieurs criminalistes, il pensait, sans trop oser le dire, que
beaucoup de grands coupables agissent sous l'empire d'une sorte de
vertige, et que c'est ainsi que s'explique la stupidit, la navet
presque de certains crimes, commis par des gens d'une intelligence
suprieure.

N'importe! Depuis son retour de Boiscoran, il s'tait tenu obstinment
enferm, et il tait en train de se promettre de ne pas sortir de la
journe lorsqu'on sonna chez lui  briser la sonnette.

L'instant d'aprs, le docteur Seignebos entrait comme une bombe.

--Je sais ce qui vous amne! s'cria M. Daubigeon. Vous venez pour cet
ordre que j'ai donn relativement  Cocoleu...

--C'est bien cela, oui, monsieur, cet ordre est une injure...

--Il m'a t formellement demand par monsieur Galpin-Daveline...

--Et vous ne le lui avez pas refus, monsieur. C'est vous seul par
consquent que j'en rends responsable. Vous tes procureur de la
Rpublique, c'est--dire le chef du parquet et le suprieur de monsieur
Galpin.

M. Daubigeon hochait la tte.

--C'est en quoi vous vous trompez, docteur, dit-il. Le juge
d'instruction ne dpend ni de moi ni du tribunal. Il est en quelque
sorte mme indpendant du procureur gnral, qui peut bien lui adresser
des avertissements, mais non lui tracer une ligne de conduite. Monsieur
Galpin-Daveline, en tant que juge d'instruction, exerce une juridiction
 part, et il est arm de pouvoirs presque illimits. Mieux que personne
un juge d'instruction peut dire avec le pote: Ainsi je veux et
j'ordonne, et ma volont suffit,

_Hoc volo, sic jubeo, sit pro ratione voluntas..._

Positivement, M. Seignebos se sentait dsarm par l'accent de M.
Daubigeon.

--Ainsi, fit-il, monsieur Galpin a mme le droit de priver un malade des
soins du mdecin...

--Sous sa responsabilit, oui. Mais telle n'est pas son intention. Il se
proposait mme de vous convoquer officiellement, quoique ce soit
aujourd'hui dimanche, pour assister ce matin  un nouvel interrogatoire
de Cocoleu... Je suis surpris que vous n'ayez pas reu son assignation
ou que vous ne l'ayez pas vu  l'hpital  l'heure de votre visite...

--Alors, j'y cours! s'cria le mdecin.

Et il repartit prcipitamment, et bien lui prit de se hter, car sur le
seuil de l'hpital, il se trouva en face de M. Galpin-Daveline, lequel
arrivait d'un pas solennel, suivi de son invitable greffier, Mchinet.

--Vous arrivez  propos, monsieur le docteur..., commena le juge.

Mais si rapide qu'et t la course du docteur, elle lui avait donn le
temps de rflchir et de se calmer. Au lieu donc d'clater en
rcriminations:

--Oui, je sais, rpondit-il d'un ton de politesse railleuse. C'est au
sujet de ce pauvre diable,  qui vous avez donn un gendarme pour
garde-malade. Nous pouvons monter, je suis tout  vos ordres...

La chambre o l'on avait plac Cocoleu tait vaste, blanchie  la chaux,
et n'avait pour tous meubles qu'un lit, une table et deux chaises. Le
lit devrait tre bon, mais l'idiot en avait enlev matelas et
couvertures et s'tait couch tout habill sur la paillasse. C'est l
que le trouvrent le mdecin et le juge.

Il se dressa  leur vue, mais apercevant le gendarme, il poussa un cri
et fit un mouvement pour se cacher sous le lit. Ce fut mme si manifeste
que M. Galpin-Daveline ordonna au gendarme de sortir. S'avanant alors:

--N'aie pas peur, mon garon, dit-il  Cocoleu, nous ne te ferons pas de
mal. Seulement, il faut nous rpondre. Te souviens-tu de ce qui est
arriv l'autre nuit au Valpinson?

Cocoleu clata de rire, de ce rire navrant particulier aux idiots, mais
il ne rpondit pas. Et c'est en vain que, pendant une heure, le juge
varia ses questions, priant, menaant et promettant tour  tour,
invoquant mme le souvenir de Mme de Claudieuse; il ne lui arracha
pas une syllabe.

 bout de patience:

--Allons-nous-en, dit-il enfin; ce misrable est dcidment au-dessous
de la brute.

--tait-il donc au-dessus, monsieur, demanda le docteur, quand il vous a
dsign monsieur de Boiscoran?

Mais le juge parut ne pas entendre; et au moment de quitter Cocoleu:

--Vous savez que j'attends votre rapport, docteur, dit-il au mdecin.

--Avant quarante-huit heures, j'aurai l'honneur de vous le remettre,
monsieur, rpondit M. Seignebos. (Et tout en s'loignant:) Mme,
grommelait-il, ce rapport pourrait bien vous gner, monsieur le juge.

M. Galpin-Daveline ft entr dans une belle colre s'il et souponn la
vrit! Le rapport de M. Seignebos tait prt, et s'il ne le remettait
pas immdiatement au juge d'instruction, c'est qu'il avait calcul que,
plus il tarderait, plus il aurait chance de dranger le plan de la
prvention.

Puisque je le garde encore deux jours, pensait-il, tout en regagnant sa
maison, pourquoi ne le communiquerais-je pas  cet avocat venu de Paris
avec Mme de Boiscoran? Rien ne m'en empche, que je sache, puisque,
dans son trouble, ce pauvre Galpin a totalement oubli de me faire
prter serment...

Mais il s'interrompit.

Oui ou non, selon le code qui rgit la mdecine lgale, avait-il le
droit de donner connaissance d'une pice de l'instruction  l'avocat du
prvenu?

Cette question le troublait. Car s'il se vantait de ne pas croire en
Dieu, il croyait fermement au devoir professionnel et se ft fait hacher
en morceaux plutt que de manquer aux obligations mdicales.

--Mais mon droit est clair, grommelait-il, et indiscutable. C'est le
serment seul qui engage. Les textes sont prcis et formels. J'ai pour
moi les arrts de la cour de cassation des 27 novembre et 27 dcembre
1828, et ceux du 13 juin 1835, du 9 mai 1844 et du 26 juin 1863.

Le rsultat de cette dlibration fut que le docteur Seignebos, ds
qu'il eut djeun, mit son rapport dans sa poche et s'en alla, par les
rues dtournes, sonner rue de la Rampe, chez M. de Chandor.

Tantes Lavarande et Mme de Boiscoran taient encore  la grand-messe,
o elles avaient cru politique de se montrer, et il n'y avait au salon
que Mlle Denise, grand-pre Chandor et matre Folgat.

Grande fut la surprise du vieux gentilhomme en voyant apparatre le
docteur. M. Seignebos tait bien son mdecin, mais il y avait entre eux
de telles divergences d'opinion que jamais, hors les cas de maladie, ils
ne se visitaient.

--Si vous me voyez, dit le docteur ds le seuil, c'est que, sur mon me
et conscience, je crois monsieur Boiscoran innocent.

Pour ces seuls mots, Mlle Denise lui et saut au cou, et c'est avec
l'empressement de la reconnaissance qu'elle lui avana un fauteuil en
lui disant de sa plus douce voix:

--Asseyez-vous donc, je vous prie, cher docteur.

--Merci, fit-il brusquement, bien oblig! (Et s'adressant plus
particulirement  matre Folgat:) Ma conviction, dit-il, revenant  sa
marotte, est que monsieur Boiscoran est victime du courage qu'il a eu
d'affirmer hautement ses opinions rpublicaines. Car votre futur
petit-fils est rpublicain, monsieur le baron...

Grand-pre Chandor ne sourcilla pas. On ft venu lui apprendre que
Jacques avait t membre de la Commune qu'il n'en et probablement pas
t plus mu. Denise l'aimait. Cela suffisait.

--Or, poursuivait le docteur, je suis radical, moi, matre...

--Folgat, dit l'avocat.

--Oui, matre Folgat, je suis radical, et il est de mon devoir de
dfendre un homme dont la religion politique se rapproche de la mienne.
C'est pourquoi je viens vous soumettre mon rapport mdical, afin que
vous en tiriez parti pour la dfense de monsieur Boiscoran et que vous
me suggriez vos ides.

--Ah! c'est un immense service, monsieur! s'cria le jeune avocat.

--Mais entendons-nous, fit svrement le mdecin. Lorsque je parle
d'adopter les ides que vous pourriez avoir, c'est en tant qu'elles ne
blesseront en rien la vrit. Pour arracher mon fils, si j'en avais un,
 l'chafaud, je ne souillerais pas mes lvres d'un mensonge qui serait
une atteinte  la majest de ma profession... (Il avait tir son rapport
de la poche de sa longue lvite, il le dposa sur la table en disant:)
Je viendrai le reprendre demain matin. D'ici l, vous aurez le temps de
le mditer. Je voudrais seulement vous en signaler la partie
essentielle, le point culminant, si j'ose m'exprimer ainsi...

Il s'exprimait, en tout cas, avec une sorte d'hsitation, et en
regardant fixement Mlle Denise, comme pour lui faire comprendre qu'il
et t content qu'elle se retirt.

--Une discussion mdico-lgale, fit-il, n'intressera gure
mademoiselle...

--Eh! monsieur, interrompit la jeune fille, comment ne serais-je pas
intresse passionnment, lorsqu'il s'agit de l'homme dont je dois
devenir la femme.

--C'est que les dames sont, en gnral, trs impressionnables, dit assez
peu poliment le docteur, trs sensibles...

--Rassurez-vous, docteur. Pour le salut de Jacques, je saurais montrer
une nergie virile.

Le docteur connaissait assez Mlle Denise pour comprendre qu'elle ne
s'loignerait pas.

--Comme il vous plaira! grommela-t-il. (Et se retournant vers matre
Folgat:) Vous le savez, reprit-il, deux coups de fusil ont t tirs sur
monsieur de Claudieuse. Le premier, qui l'a atteint au flanc, a, comme
on dit, lgrement cart. Le second, qui a frapp l'paule et le cou, a
fait balle...

--Je sais cela, dit l'avocat.

--La diffrence des effets prouve que ces deux coups de feu ont t
tirs de distances ingales, le second de plus prs que le premier.

--Je sais, je sais...

--Permettez... Si je rappelle ces dtails, c'est qu'ils ont leur valeur.
Appel au milieu de la nuit prs de monsieur de Claudieuse, je procdai
immdiatement  l'extraction des grains de plomb. Pendant que j'oprais,
monsieur Galpin est arriv. Je croyais qu'il allait me demander  voir
les plombs dj retirs, il n'en a pas eu l'ide, tant il avait la
cervelle  l'envers. Il ne songeait qu'au coupable,  son coupable. Je
ne lui ai pas rappel l'a b c de son mtier, ce n'est pas mon affaire.
Le mdecin doit obtemprer aux injonctions de la justice, mais non pas
aller au-devant...

--Et alors?

--Alors, monsieur Galpin est parti pour Boiscoran et j'ai continu ma
besogne. J'ai extrait cinquante-sept grains de plomb des plaies du ct,
et cent neuf des blessures de l'paule et du cou. Et cela fait,
savez-vous ce que j'ai constat?... (Il s'arrta, mnageant son effet;
et l'attention lui semblant assez surexcite:) J'ai constat, reprit-il,
que le plomb des deux blessures n'est pas pareil...

M. de Chandor et matre Folgat eurent en mme temps une mme
exclamation:

--Oh!...

--Le plomb du premier coup, continua M. Seignebos, celui qui a atteint
le flanc, est de la cendre aussi menue que possible. Le plomb des
blessures de l'paule, au contraire, est d'un numro assez fort, de
celui, je crois, qu'on emploie pour le livre... J'en ai l, d'ailleurs,
des chantillons.

Et, en disant cela, il dpliait un morceau de papier blanc o se
trouvaient dix ou douze grains de plomb, tachs de sang coagul, et dont
la diffrence de grosseur sautait aux yeux.

Matre Folgat semblait confondu.

--Y aurait-il donc eu deux assassins! murmura-t-il.

--Je pense plutt, dit M. de Chandor, que l'assassin, comme beaucoup de
chasseurs, avait un canon charg pour les petits oiseaux et l'autre pour
le livre ou le lapin...

--En tout cas, reprit matre Folgat, ceci carte toute ide de
prmditation. Ce n'est pas avec de la cendre qu'on charge son fusil,
quand on part pour tuer un homme.

En ayant assez dit,  ce qu'il pensait, le docteur Seignebos se levait
pour se retirer, lorsque M. de Chandor lui demanda des nouvelles du
comte de Claudieuse.

--Il n'est pas bien, rpondit le docteur, le dplacement, malgr toutes
les prcautions, l'a normment fatigu. Car il est  Sauveterre, depuis
hier, install provisoirement dans une maison que monsieur Sneschal lui
a loue, rue Mautrec. Toute la nuit il a eu le dlire, et quand je me
suis prsent chez lui, ce matin, je ne crois pas qu'il m'ait reconnu.

--Et la comtesse?... interrogea Mlle Denise.

--Madame de Claudieuse, mademoiselle, est tout aussi malade que son
mari, et si elle m'et cout, elle se ft mise au lit. Mais c'est une
femme d'une rare nergie, et qui, d'ailleurs, puise dans son affection
pour le comte une force de rsistance inconcevable. (Il avait, tout en
parlant, gagn la porte.) Pour ce qui est de Cocoleu, ajouta-t-il,
l'examen de son tat mental pourrait bien rvler des particularits
auxquelles on ne s'attend gure. Mais nous en recauserons plus tard...
Et sur ce, mademoiselle et messieurs, j'ai l'honneur de vous saluer.

--Eh bien? demandrent Mlle Denise et M. de Chandor ds qu'ils
eurent entendu la porte de la rue se refermer sur le docteur Seignebos.

Mais dj s'tait refroidi l'enthousiasme de matre Folgat.

--Avant de me prononcer, rpondit-il prudemment, j'ai besoin d'tudier
le rapport de ce digne mdecin.

Malheureusement, ce rapport ne contenait rien que n'et dit M.
Seignebos. Et c'est en vain que le jeune avocat employa son aprs-midi 
chercher comment en tirer parti. Il y dcouvrit, certes, des arguments
qui seraient d'une haute valeur pour la dfense, si M. de Boiscoran
venait  tre traduit en cour d'assises, mais il n'y trouvait aucun
moyen de nature  faire lcher prise  la prvention.

Toute la maison tait donc sous l'empire d'une dception cruelle,
lorsque, sur les cinq heures, le vieil Antoine arriva de Boiscoran. Il
semblait fort triste.

--Je suis relev de ma faction, dit-il; ce tantt,  deux heures,
monsieur Galpin est venu lever les scells. Il tait accompagn de son
greffier Mchinet et amenait monsieur Jacques, qui tait gard par deux
gendarmes en bourgeois. L'appartement ouvert, ce Galpin de malheur a
fait reconnatre  monsieur les vtements qu'il portait le soir de
l'incendie, ses bottes, son fusil Klebb et l'eau de la cuvette. La
reconnaissance termine, l'eau a t transvase dans un grand bocal qui
a t scell et confi  un gendarme. On a ensuite mis dans une malle
les effets de monsieur, son fusil, plusieurs paquets de cartouches, et
enfin divers objets que le juge appelait des pices  conviction. La
malle a t scelle comme le bocal, porte sur la voiture, et le Galpin
est parti en me disant que j'tais libre.

--Et Jacques, interrogea vivement Mlle Denise, quelle tait son
attitude?

--Monsieur, mademoiselle, souriait d'un air de mpris.

--Lui avez-vous parl? demanda matre Folgat.

--Impossible, monsieur, le Galpin ne l'a pas permis.

--Et... avez-vous eu le temps d'examiner le fusil?

--Je n'ai pu que donner un coup d'oeil  la batterie.

--Et vous avez vu?...

Le front du fidle serviteur s'assombrit encore.

--J'ai vu, rpondit-il d'une voix sourde, que j'ai bien fait de me
taire... La batterie est noire de poudre, preuve que monsieur a tir
depuis que j'ai nettoy ce maudit Klebb...

Grand-pre Chandor et matre Folgat changrent un regard dsol.
C'tait une esprance, encore, qui s'envolait.

--Maintenant, reprit le jeune avocat, dites-moi comment monsieur de
Boiscoran chargeait son fusil.

--Il le chargeait avec des cartouches, monsieur, naturellement. Il en
avait reu, je crois, deux mille avec le fusil, les unes  balles, les
autres  chevrotines, les autres  plombs de tous les numros. En ce
temps o la chasse est ferme, monsieur ne pouvait tirer que du lapin,
ou de ces petits oiseaux de passage, vous savez, qu'on trouve dans les
marais. C'est pourquoi il chargeait un des canons de plomb assez gros,
et l'autre de menue cendre...

Mais il s'arrta, pouvant de l'effet produit par ses paroles.

--C'est horrible! s'cria Mlle Denise, tout est contre nous.

Matre Folgat ne lui laissa pas le temps de s'expliquer davantage.

--Mon brave Antoine, interrogea-t-il, monsieur Galpin-Daveline a-t-il
saisi toutes les cartouches de votre matre?

--Non, certes, monsieur.

--Eh bien! vous allez  l'instant retourner  Boiscoran et vous nous
rapporterez trois ou quatre cartouches de chaque numro de plomb.

--Soyez tranquille, rpondit le bonhomme, je ne serai pas longtemps.

Il partit sur cette promesse, et il ft, en effet, une telle diligence
qu' sept heures sonnant, au moment o la famille finissait de dner et
se runissait au salon, il reparut et posa sur la table un lourd paquet
de cartouches.

M. de Chandor et matre Folgat eurent bientt fait d'en ouvrir
quelques-unes, et, ds la septime ou huitime, ils avaient trouv deux
numros de plomb qui semblaient exactement pareils aux chantillons que
leur avait laisss le docteur.

--C'est une fatalit inconcevable! murmura le vieux gentilhomme.

Le jeune avocat, lui-mme, semblait bien prs de perdre courage.

--C'est folie, pronona-t-il, que de chercher  tablir l'innocence de
monsieur de Boiscoran avant de pouvoir communiquer avec lui.

--Et si on le pouvait demain? demanda Mlle Denise.

--Alors, mademoiselle, il nous donnerait la clef du problme que nous
essayons en vain de rsoudre, ou, dans tous les cas, il nous dirait dans
quel sens diriger nos efforts... Mais il n'y faut point penser. Monsieur
de Boiscoran est au secret, et vous pouvez croire que monsieur
Galpin-Daveline a pris toutes ses prcautions pour que le secret ne soit
pas viol...

--Qui sait! interrompit la jeune fille.

Et tout de suite, entranant M. de Chandor dans un des petits salons de
jeu qui ouvraient sur le grand salon:

--Bon papa, demanda-t-elle, suis-je riche?

De sa vie elle ne s'tait proccupe de cela, et elle ignorait en
quelque sorte la valeur de l'argent.

--Oui, tu es riche, mon enfant, rpondit le vieux gentilhomme.

--Qu'est-ce que j'ai?

--Tu possdes,  toi appartenant, c'est--dire du chef de ta mre et de
ton pauvre pre, vingt-six mille livres de rentes, soit un capital de
plus de huit cent mille francs.

--Et c'est beaucoup?

--C'est assez pour que tu sois une des plus riches hritires de
Saintonge; car tu as, outre ta fortune actuelle, des esprances
considrables.

Mlle Denise tait si proccupe de son ide qu'elle ne protesta mme
pas.

--Qu'appelle-t-on l'aisance,  Sauveterre? poursuivit-elle.

--Cela dpend, ma chre fille, et si tu voulais me dire...

Elle l'interrompit en frappant du pied.

--Rien! fit-elle, je t'en prie, rponds.

--Eh bien! mais, dans notre petite ville, avec un revenu de quatre 
huit mille francs...

--Mettons six.

--Soit. Avec un revenu de six mille francs, on a une honorable aisance.

--Et combien faut-il de capital, pour faire six mille livres de rentes?

-- cinq pour cent, il faut cent vingt mille francs.

--C'est--dire, un peu plus du huitime de ma fortune.

--Justement.

--N'importe! Je comprends que ce doit tre une grosse somme et qu'il te
serait peut-tre bien difficile, bon papa, de la runir d'ici  demain.

--Non, parce que j'ai pour bien plus que cela d'obligations de chemins
de fer au porteur, et que les titres au porteur sont une monnaie
courante.

--Ah! c'est--dire que si je donnais  quelqu'un pour cent vingt mille
francs de ces titres, il n'en serait pas plus embarrass que de cent
vingt mille francs de billets de banque.

--Tu l'as dit.

Mlle Denise souriait, elle touchait au but.

--Cela tant, reprit-elle, je te prie, bon papa, de me donner cent vingt
mille francs en titres au porteur.

Le vieux gentilhomme tressauta.

--Plaisantes-tu! s'cria-t-il. Qu'en veux-tu faire? Mais tu plaisantes
srement...

--Jamais, au contraire, je n'ai parl si srieusement, pronona la jeune
fille d'un ton auquel il n'y avait pas  se mprendre. Je t'en conjure,
bon papa, au nom de ton affection pour moi, donne-moi ces cent vingt
mille francs ce soir,  l'instant... Tu hsites?  mon Dieu! c'est
peut-tre la vie que tu me refuses...

Non, M. de Chandor n'hsitait plus.

--Puisque tu le veux..., fit-il, je vais monter te les chercher.

Elle battait des mains de joie.

--C'est cela, dit-elle, va vite et habille-toi, parce qu'il faut que je
sorte et que tu m'accompagnes.

Et, revenant prs des tantes Lavarande et de Mme de Boiscoran:

--Vous m'excuserez de vous quitter, dit-elle, mais j'ai  sortir...

-- cette heure! interrompit tante lisabeth, o veux-tu aller?

--Chez mes couturires, mesdemoiselles Mchinet, j'ai envie d'une
robe...

--Doux Jsus! s'cria tante Adlade, cette petite perd l'esprit.

--Je t'assure que non, tante.

--Alors, je vais aller avec toi.

--Non, tante, j'irai seule, s'il te plat... c'est--dire, seule avec
bon papa.

Et comme M. de Chandor reparaissait, les poches gonfles de titres, le
chapeau sur la tte et la canne  la main, elle l'entrana en disant:

--Allons, viens, bon papa, viens, nous sommes trs presss...




VII


Si  genoux que ft M. de Chandor devant les volonts de sa
petite-fille, devant les moindres dsirs de cette enfant en qui
survivaient, pour lui, vieillard, toutes ses affections brises par la
mort et ses suprmes esprances, ce n'est pas sans une arrire-pense
qu'il tait mont prendre, dans son secrtaire, cette fortune qu'elle
lui demandait.

Aussi, ds qu'ils furent hors de la maison:

-- prsent que nous voil bien seuls, chre fille, commena-t-il, ne me
diras-tu pas ce que tu veux faire de tant d'argent?

--C'est mon secret, rpondit-elle.

--Et tu n'as plus assez de confiance en ton vieux pre pour le lui dire,
chrie?

Il s'arrtait. Elle l'entrana de nouveau.

--Tu sauras tout, poursuivit-elle, et avant une heure. Mais... oh! ne te
fche pas, bon papa... J'ai un projet dont je ne comprends que trop la
folie. Si je te le disais, tu voudrais peut-tre m'en dtourner, et si
tu russissais, et qu'ensuite il arrivt malheur  Jacques, je ne
survivrais pas  un malheur, et quels ne seraient pas tes regrets,
lorsque tu penserais: si je l'avais laisse faire, cependant!

--Denise, cruelle enfant!

--D'un autre ct, continuait-elle, si tu ne parvenais pas  me
dtourner de mes projets, tu diminuerais certainement mon courage, et
j'en ai besoin, va, grand-pre, pour oser ce que je vais tenter.

--C'est que, chre enfant, pardonne-moi de te rpter cela, cent vingt
mille francs, c'est une trs grosse somme, et il y a bien des gens
courageux et habiles qui travaillent et se privent toute leur vie sans
parvenir  l'amasser...

--Ah! tant mieux, interrompit la jeune fille, tant mieux mille fois.
Puisse, en effet, cette fortune tre assez tentante pour qu'on ne me la
refuse pas!

Grand-pre Chandor commenait  comprendre.

--Avec tout cela, fit-il, tu ne me dis pas o tu me conduis.

--Chez mes couturires.

--Chez les demoiselles Mchinet?

--Oui.

M. de Chandor dut tre fix.

--Nous ne les trouverons pas, dit-il. C'est aujourd'hui dimanche, elles
doivent tre  l'glise, pour le salut...

--Nous les trouverons, bon papa, parce qu'elles soupent toujours  sept
heures et demie,  cause de leur frre, le greffier. Mais il nous faut
nous hter.

Le vieux gentilhomme se htait bien; seulement, il y a loin de la rue de
la Rampe  la place du March-Neuf. Car c'est place du March-Neuf que
demeurent les soeurs Mchinet, et dans une maison  elles, s'il vous
plat--une maison qui devait raliser le rve de leurs jours et qui est
devenue le cauchemar de leurs nuits.

C'est l'anne qui a prcd la guerre qu'elles ont acquis cet immeuble,
sur les conseils de leur frre, et de moiti avec lui, moyennant une
somme totale de quarante-sept mille francs, y compris les frais. C'tait
une brillante affaire, car le rez-de-chausse et le premier tage sont
lous deux mille trois cents francs par an au plus gros picier de
Sauveterre.

Les Mchinet ne crurent pas commettre une imprudence en consacrant 
cette acquisition dix mille francs, et en s'engageant  payer le reste
en trois ans.

La premire anne, tout alla bien. Mais la guerre survenant et ses
dsastres, les revenus du frre et des deux soeurs se trouvrent taris,
et rduits aux moluments de la place de greffier, ils durent s'imposer
les plus rudes privations et encore emprunter pour faire face  leurs
engagements.

Avec la paix, l'argent commena  leur rentrer, et personne ne doutait 
Sauveterre qu'ils ne se sortissent d'affaire, le frre tant le plus
industrieux des hommes, et les soeurs ayant la clientle des dames les
plus distingues de l'arrondissement.

--Bon papa, elles sont chez elles, dclara Mlle Denise en arrivant 
la place.

--Tu crois?

--J'en suis sre. Je vois de la lumire  leurs fentres.

M. de Chandor s'arrta.

--Que dois-je faire, maintenant? demanda-t-il.

--Tu vas, grand-pre, me donner les titres que tu as dans ta poche et
m'attendre, en faisant les cent pas, pendant que je monterai chez
mesdemoiselles Mchinet. Je te dirais bien de venir, mais ta prsence
effrayerait... D'ailleurs, si la dmarche tournait mal, venant d'une
jeune fille elle serait sans consquences...

Le vieux gentilhomme n'avait plus de doutes.

--Tu ne russiras pas, ma pauvre enfant, fit-il.

--Oh! Mon Dieu! dit-elle, retenant  peine ses larmes, Pourquoi me
dcourager...

Il ne rpondit pas. touffant un soupir, il sortit ses titres que
Mlle Denise, tant bien que mal, logea dans toutes ses poches et dans
le petit sac qu'elle portait  la main.

--Allons,  tout  l'heure, grand-pre, dit-elle quand elle eut achev.

Et lgre comme l'oiseau, elle franchit la rue et monta chez ses
couturires.

Ces braves filles et leur frre achevaient en ce moment un souper
exclusivement compos d'un petit morceau de porc froid et d'une salade
largement vinaigre.

 l'entre inattendue de Mlle de Chandor, tous se dressrent.

--Vous, mademoiselle! s'cria l'ane des couturires, vous!...

Tout ce qu'il y avait dans ce vous, Mlle Denise ne le comprenait
que trop. Il signifiait, l'intonation aidant: Quoi! votre fianc est
accus d'un crime abominable, il a contre lui des charges accablantes,
il est en prison, au secret, tout le monde dit qu'il sera condamn, et
cependant vous voici!

Mais Mlle Denise garda aux lvres le sourire qu'elle s'tait impos.

--Oui, c'est moi, rpondit-elle. J'ai absolument besoin de deux robes
pour la semaine prochaine, et je viens vous prier de me montrer des
chantillons.

Toujours sur les conseils de leur frre, les demoiselles Mchinet
s'taient entendues avec un magasin de Bordeaux, qui leur confiait des
chantillons de toutes ses toffes et qui leur payait une remise sur ce
qu'elles vendaient.

--Je suis  vous, mademoiselle, rpondit la soeur ane, permettez-moi
seulement d'allumer une lampe, on n'y voit presque plus... (Et tout en
essuyant le verre et en coupant la mche:) Est-ce que tu ne vas pas 
ton orphon? demanda-t-elle  son frre.

--Pas ce soir, rpondit-il.

--On t'attend, cependant.

--Non, j'ai prvenu. J'ai deux cartes  mettre sur pierre pour mon
imprimeur, et des copies trs presses  achever pour le tribunal. (Tout
en rpondant, il avait pli sa serviette et allum une bougie.) Bonne
nuit, dit-il  ses soeurs, car vous ne me reverrez pas ce soir.

Et, s'tant inclin profondment devant Mlle de Chandor, il sortit,
sa bougie  la main.

--O va donc votre frre? demanda vivement Mlle Denise.

--Chez lui, mademoiselle. Sa chambre est en face de celle-ci, de l'autre
ct de l'escalier.

Mlle de Chandor tait plus rouge que le feu. Allait-elle donc
laisser chapper l'occasion qui la servait au-del de ses esprances?

Rassemblant tout ce qu'elle avait d'nergie:

--Mais au fait! s'cria-t-elle, j'ai deux mots  lui dire,  votre
frre, mes chres demoiselles... Attendez-moi, je reviens  l'instant.

Et elle s'lana dehors, laissant les couturires bantes de stupeur et
se demandant si le coup dont elle venait d'tre atteinte n'avait pas
troubl sa raison.

Le greffier, lui, tait encore sur le palier, cherchant dans sa poche la
clef de sa chambre.

--Il faut que je vous parle, lui dit Mlle Denise,  l'instant.

Si grand fut l'tonnement de Mchinet, qu'il ne trouva rien  rpondre.
Il fit seulement un mouvement comme pour revenir chez ses soeurs.

--Non, chez vous, fit la jeune fille, il ne faut pas qu'on puisse nous
entendre... Ouvrez, monsieur, mais ouvrez donc, on peut venir.

Le fait est qu'il tait tellement abasourdi qu'il fut plus d'une
demi-minute  introduire la clef dans la serrure. Enfin, la porte
s'tant ouverte, il s'effaa pour que Mlle Denise passt la premire.

Mais elle:

--Non, dit-elle, entrez...

Il obit. Elle le suivit, et, une fois dans la chambre, elle referma la
porte, poussant mme une targette qu'elle avait aperue.

Mchinet, le greffier, tait,  Sauveterre, renomm pour son aplomb.
Mlle de Chandor, elle, tait la timidit mme, et pour un rien
rougissait jusqu'au blanc des yeux et demeurait sans voix. Pourtant, ce
n'tait pas la jeune fille qui tait interdite, en ce moment.

--Asseyez-vous, monsieur Mchinet, dit-elle, et coutez-moi.

Il posa son flambeau sur la table et s'assit.

--Vous me connaissez, n'est-ce pas? commena Mlle Denise.

--Assurment, mademoiselle.

--Vous n'tes pas sans avoir entendu dire que mon mariage est arrt
avec monsieur Jacques de Boiscoran?

Comme s'il et t m par un ressort, le greffier se dressa, se frappant
le front d'un furieux coup de poing.

--Ah! fichue bte que je suis! s'cria-t-il, je comprends.

--Oui, c'est bien cela, continua la jeune fille, je viens vous parler de
monsieur de Boiscoran, de mon fianc, de mon mari!

Elle s'arrta, et durant plus d'une minute Mchinet et elle restrent
face  face, silencieux et immobiles, les yeux dans les yeux, lui se
demandant ce qu'elle allait lui proposer, elle essayant de deviner ce
qu'elle pouvait oser.

--Vous devez donc comprendre ce que je souffre, monsieur, reprit-elle
enfin, depuis trois jours que monsieur de Boiscoran est en prison,
accus du plus lche des crimes!

--Oh, oui! je le comprends! s'cria le greffier. (Et, emport par son
motion:) Mais je puis vous affirmer, poursuivit-il, que moi qui ai
assist  toute l'instruction et qui ai l'exprience des affaires
criminelles, je crois monsieur de Boiscoran innocent. Tel n'est pas, je
le sais, l'avis de monsieur Galpin-Daveline, ni de monsieur Daubigeon,
ni de ces messieurs du tribunal, ni de la ville entire, n'importe!
c'est le mien. J'tais l, voyez-vous, quand on est all prendre
monsieur de Boiscoran au saut du lit. Eh bien! rien qu'au timbre de sa
voix, quand il s'est cri: Eh! c'est ce cher Daveline!, je me suis
dit: cet homme n'est pas coupable!

--Oh! monsieur, balbutiait Mlle Denise, merci, merci...

--Il n'y a pas  me remercier, mademoiselle, car le temps n'a fait
qu'affermir ma conviction. Est-ce que jamais un coupable aurait
l'attitude de monsieur de Boiscoran! Tenez, ce tantt, lorsque nous
sommes alls lever les scells, il fallait le voir, calme, digne,
rpondant froidement aux questions qui lui taient adresses.  ce point
que je n'ai pu me retenir de dire  monsieur Galpin-Daveline ce que je
pensais. Il m'a rpondu que je n'tais qu'un sot. Eh bien! moi, je
soutiens que c'est lui qui est... pardon!... que c'est lui qui se
trompe. Plus j'tudie monsieur de Boiscoran, plus il me fait l'effet
d'un homme qui n'a qu'un mot  dire pour se justifier.

Mlle Denise coutait avec une telle intensit d'attention qu'elle
oubliait presque pourquoi elle tait venue.

--Ainsi, fit-elle, monsieur de Boiscoran ne vous semble pas trop
affect?

--Je mentirais, mademoiselle, si je vous disais qu'il n'est pas triste.
Mais pour inquiet, non, il ne l'est pas. Le premier tourdissement
pass, son sang-froid ne s'est plus dmenti, et c'est en vain que depuis
trois jours monsieur Galpin-Daveline puise tout ce qu'il a de
pntration et de sagacit...

Mais il s'arrta court, tel qu'un homme ivre qui, recouvrant soudain sa
lucidit, reconnat que le vin lui a trop dli la langue.

--Mon Dieu! qu'est-ce que je dis l! s'cria-t-il. Au nom du ciel,
mademoiselle, ne rptez  personne ce que vient de m'arracher ma
respectueuse sympathie.

Pour Mlle Denise, le moment dcisif tait arriv.

--Si vous me connaissiez mieux, monsieur, pronona-t-elle, vous sauriez
qu'on peut compter sur ma discrtion. Ne vous repentez pas d'avoir, par
votre confiance, apport quelque adoucissement  une horrible douleur.
Ne vous repentez pas, car... (Sa voix faiblissait, et il lui fallut un
effort pour ajouter:) Car je viens vous demander plus encore, oh, oui!
bien plus!...

Mchinet tait devenu affreusement ple.

--Plus un mot, mademoiselle, interrompit-il violemment, votre espoir
seul est une injure. Ignorez-vous donc ce qu'est ma profession, et que
par serment je me suis engag  tre aussi muet que les cellules o l'on
enferme les prisonniers. Moi, un greffier, livrer le secret d'une
instruction criminelle... Mlle de Chandor tremblait comme la
feuille, mais son esprit restait net et clair.

--Vous laisseriez plutt, fit-elle, prir un infortun...

--Mademoiselle!

Vous laisseriez condamner un innocent lorsqu'il vous serait possible de
dissiper, d'un mot, l'pouvantable erreur dont il est victime. Vous vous
diriez: c'est malheureux, mais j'ai jur de me taire... et vous le
verriez, d'une conscience tranquille, monter  l'chafaud!... Non, ce
n'est pas possible, ce n'est pas vrai!

--Je vous l'ai dit, mademoiselle, je crois monsieur de Boiscoran
innocent...

--Et vous refusez de m'aider  faire clater son innocence!  mon Dieu!
Quelle ide les hommes se font-ils donc du devoir! Comment vous
mouvoir, comment vous convaincre? Faut-il vous rappeler ce que doivent
tre les tortures de cet honnte homme, accus d'un ignoble assassinat!
Dois-je vous dire nos mortelles angoisses,  nous, ses amis, ses
parents, les larmes de sa mre, ma douleur  moi, sa fiance! Nous le
savons innocent, et cependant nous ne pouvons faire clater son
innocence, faute d'un ami qui ait piti de nous!

De sa vie, le greffier n'avait eu de tels accents. Remu jusqu'au plus
profond de l'me:

--Que voulez-vous donc de moi? demanda-t-il, frmissant.

--Oh! bien peu de chose, monsieur, bien peu... Que vous fassiez tenir
dix lignes  monsieur de Boiscoran, rien que dix lignes, et que vous
nous rapportiez sa rponse.

L'audace de la proposition parut frapper le greffier d'pouvante.

--Jamais! pronona-t-il.

--Vous resterez impitoyable!

--Ce serait forfaire  l'honneur...

--Et laisser condamner un innocent, que serait-ce donc?

L'angoisse de Mchinet tait visible. tourdi, boulevers, il ne savait
que rsoudre ni que rpondre. Enfin, un motif de refus se prsentant 
son esprit en dtresse:

--Et si j'tais dcouvert, balbutia-t-il. Ce serait perdre ma place,
ruiner mes soeurs, briser mon avenir...

D'une main fivreuse, Mlle Denise retirait de ses poches et jetait en
tas sur la table les titres que lui avait donns son grand-pre.

--Il y a l cent vingt mille francs..., commena-t-elle.

Violemment le greffier se rejeta en arrire.

--De l'argent! s'cria-t-il, vous m'offrez de l'argent!

--Oh! ne vous offensez pas, reprit la jeune fille, d'un accent 
mouvoir les pierres. Voudrais-je vous offenser, vous,  qui je demande
plus que la vie? Il est de ces services qui ne se payent pas. Mais si
les ennemis de monsieur de Boiscoran viennent  savoir que vous nous
avez aids, c'est contre vous que se tournera leur rage...

Machinalement, le greffier dnouait sa cravate. La lutte, au-dedans de
lui, devait tre terrible. Il touffait.

--Cent vingt mille francs! fit-il d'une voix rauque.

--N'est-ce pas assez! insista la jeune fille. Oui, vous avez raison,
c'est trop peu; mais j'en ai autant, j'en ai le double  votre
disposition!

Blme, les yeux hagards, Mchinet s'tait rapproch, et d'un geste
convulsif il maniait cette masse de titres en rptant:

--Six mille livres de rentes!... Six mille livres de rente!...

--Non, le double, dit Mlle Denise, et en mme temps notre
reconnaissance, notre amiti dvoue, toute l'influence des familles
runies de Chandor et de Boiscoran, c'est--dire la fortune, la
considration, une situation envie...

Mais dj, grce  une toute-puissante projection de volont, le
greffier avait repris possession de lui-mme.

--Assez, mademoiselle, dit-il, assez! (Et d'une voix rsolue, bien que
tremblante encore:) Reprenez cet argent, continua-t-il. Quand on fait ce
que vous me demandez, quand on trahit son devoir, si c'est pour de
l'argent, on est le dernier des misrables. Si on n'a eu d'autre mobile
qu'une conviction sincre et l'intrt de la vrit, on peut passer pour
fou, on n'en reste pas moins digne de l'estime des gens d'honneur...
Reprenez cette fortune, mademoiselle, qui a fait un instant vaciller la
conscience d'un honnte homme. Je ferai ce que vous dsirez, mais...
pour rien.

Si grand-pre Chandor s'impatientait  faire les cent pas sur la place
du March-Neuf, les soeurs Mchinet, dans leur atelier, trouvaient le
temps bien plus long encore.

--Qu'est-ce, se demandaient-elles l'une  l'autre, qu'est-ce que
mademoiselle de Chandor peut bien avoir  dire  notre frre?

Au bout de dix minutes, leur curiosit, irrite par les conjectures les
plus insenses, devint un tel supplice que, n'y tenant plus, elles se
dcidrent  aller frapper  la chambre du greffier.

--Ah! laissez-moi en repos! leur cria-t-il, irrit d'tre ainsi
interrompu. (Mais rflchissant, il courut ouvrir, et plus doucement:)
Rentrez chez vous, dit-il  ces bonnes filles, et si vous tenez 
m'pargner les plus graves dsagrments, ne parlez  personne de
l'entretien que mademoiselle de Chandor et moi avons en ce moment.

Dresses  obir, les deux soeurs se retirrent, mais non si vivement
qu'elles n'eussent eu le temps d'apercevoir les titres que Mlle
Denise avait jets sur la table, et qui taient des obligations de
Paris-Lyon-Mditerrane. Or, prcisment, les demoiselles Mchinet
connaissaient ces obligations pour en avoir possd huit, autrefois,
avant l'achat de leur maison.

Leur ardent dsir de savoir se compliqua donc aussitt d'une vague
terreur, et ds qu'elles furent rentres:

--Tu as vu? demanda la cadette.

--Oui, ces titres, rpondit l'autre.

--Il y en avait bien cinq ou six cents...

--Peut-tre plus.

--C'est--dire pour une somme considrable.

--norme.

--Qu'est-ce que cela signifie, sainte Vierge! et  quoi faut-il nous
attendre?

--Et notre frre qui nous recommande le secret!

--Il tait plus blanc que sa chemise, et affreusement troubl.

--Mademoiselle de Chandor pleurait comme une Madeleine...

C'tait vrai. Tant qu'elle avait dout du rsultat, Mlle Denise avait
t soutenue par cette ide que le salut de Jacques dpendait de son
courage  elle, sa fiance, et de sa prsence d'esprit. Certaine du
succs, elle n'avait plus su matriser son motion et, brise par
l'effort, elle s'tait affaisse sur une chaise en fondant en larmes.

Ayant referm sa porte, le greffier la considra un moment et, plus
matre de soi qu'il l'avait t jusqu'alors:

--Mademoiselle..., commena-t-il.

Mais, au son de sa voix, elle se dressa, et lui prenant les mains
qu'elle garda un instant entre les siennes:

--Comment vous remercier, monsieur! s'cria-t-elle, comment vous prouver
jamais l'tendue de ma reconnaissance!

Si l'ide tait venue au greffier de se ddire, elle se ft envole,
tant irrsistiblement il subissait le charme.

--Ne parlons pas de cela, dit-il avec la brusquerie des gens qui
essayent de dissimuler leur motion.

--Je n'en parlerai plus, monsieur, fit doucement la jeune fille, mais je
veux cependant vous dire que nul de nous n'oubliera jamais la dette que
nous contractons aujourd'hui. L'immense service que vous allez nous
rendre n'est pas sans danger, qu'avez-vous dit. Quoi qu'il advienne,
rappelez-vous que, de ce moment, vous avez en nous les plus dvous des
amis.

L'interruption des soeurs Mchinet avait eu cet effet de rendre au
greffier une bonne partie de son sang-froid.

--J'espre bien qu'il ne m'arrivera pas malheur, dit-il, et cependant,
mademoiselle, je ne dois pas vous cacher que le service que je vais
essayer de vous rendre prsente beaucoup plus de difficults qu'on ne
croirait...

--Mon Dieu! murmura Mlle Denise.

--Monsieur Daveline, poursuivit le greffier, n'a peut-tre pas une
intelligence trs suprieure, mais il sait son mtier, et il est de plus
trs fin et excessivement dfiant. Hier encore, il me disait qu'il
prvoyait que la famille de monsieur de Boiscoran tenterait l'impossible
pour le soustraire  l'action de la justice. De l, chez lui, des
transes incessantes, un redoublement de dfiance et un luxe de
prcautions dont on n'a pas l'ide. S'il osait, il tablirait son lit en
travers la porte de monsieur Jacques...

--Cet homme me hait, monsieur Mchinet...

--Non, mademoiselle, non; mais il est ambitieux, il croit que sa
carrire dpend du rsultat de cette instruction, et il tremble que son
prvenu ne s'envole ou qu'on ne le lui prenne... (Fort perplexe
videmment, Mchinet se grattait l'oreille.) Comment vais-je m'y
prendre, continuait-il, pour remettre un billet  monsieur de Boiscoran?
S'il tait averti, ce ne serait rien. Mais il ne l'est pas. Mais il est
tout aussi dfiant que monsieur Daveline. Il craint toujours qu'on ne
lui tende quelque pige, et il se tient sur ses gardes. Si je lui fais
un signe, me comprendra-t-il? Et si je fais un signe monsieur Daveline,
qui a l'oeil d'une pie, ne le surprendra-t-il pas?...

--N'tes-vous donc jamais seul avec monsieur de Boiscoran, monsieur?

--Jamais une seconde, mademoiselle. C'est avec le juge d'instruction que
j'entre dans la prison et avec lui que j'en sors. Vous me direz qu'en
sortant, comme je passe le dernier, je pourrais laisser tomber
adroitement le billet... Mais, quand nous sortons, le gelier, qui a de
bons yeux, est l. J'aurais, de plus,  redouter l'excs de prudence de
monsieur de Boiscoran. Voyant un billet lui arriver de cette faon, il
serait bien capable de le remettre, sans l'ouvrir,  monsieur
Galpin-Daveline... (Il s'arrta, et, aprs un moment de rflexion:) Le
plus sr, reprit-il, serait peut-tre de mettre dans la confidence le
gelier Blangin, ou un dtenu qui est charg de servir et d'espionner
monsieur de Boiscoran...

--Frumence Cheminot! fit vivement Mlle Denise. La plus extrme
surprise se peignit sur les traits de Mchinet.

--Vous savez son nom! dit-il.

--Je le sais, parce que Blangin m'a parl de ce prisonnier, et que son
nom m'a frapp le jour o madame de Boiscoran et moi, ignorant ce que
c'est que le secret, sommes alles  la prison demander  voir Jacques.

Le greffier eut un geste de dpit.

--Maintenant, fit-il, je m'explique les terreurs de monsieur Daveline.
Il aura eu vent de votre dmarche et se sera imagin que vous vouliez
lui enlever son prisonnier. (Il marmotta entre ses dents quelques mots
encore que Mlle Denise n'entendit pas; puis se dcidant:) N'importe!
pronona-t-il, j'agirai selon les circonstances. crivez votre lettre,
mademoiselle, voici de l'encre et du papier...

Pour toute rponse, la jeune fille s'assit  la table de Mchinet; mais
au moment de prendre la plume:

--Monsieur de Boiscoran a-t-il des livres dans sa prison?
demanda-t-elle.

--Oui, mademoiselle. Sur sa demande, monsieur Daveline est all de sa
personne lui chercher, chez monsieur Daubigeon, quelques volumes de
voyages et plusieurs romans de Cooper...

Une exclamation joyeuse de Mlle Denise l'interrompit.

-- Jacques! s'cria-t-elle, merci d'avoir compt sur moi!

Et sans remarquer le profond tonnement de Mchinet, elle crivit:

     _Nous sommes srs de votre innocence, Jacques, et cependant nous
     sommes au dsespoir. Votre mre est ici, avec un avocat de Paris,
     matre Folgat, tout dvou  nos intrts. Que devons-nous faire?
     Donnez-nous vos instructions. Vous pouvez rpondre sans crainte,
     puisque vous avez NOTRE livre._

     DENISE.

--Lisez, monsieur, dit-elle au greffier ds qu'elle eut termin.

Mais lui, au lieu d'user de la permission, plia le billet qu'elle lui
tendait et le glissa dans une enveloppe qu'il cacheta.

--Oh! vous tes bon, murmura la jeune fille, touche de cette
dlicatesse.

--Non, rpondit-il, je cherche simplement  faire le plus honntement
possible une action... malhonnte. Demain, mademoiselle, j'espre avoir
une rponse.

--Je viendrai la chercher...

Mchinet tressaillit.

--Gardez-vous-en bien, mademoiselle, interrompit-il. Les gens de
Sauveterre sont assez fins pour comprendre que la toilette ne doit gure
vous proccuper en ce moment, et vos visites ici sembleraient suspectes.
Remettez-vous-en  moi du soin de vous faire tenir la rponse de
monsieur de Boiscoran.

Pendant que Mlle Denise crivait, le greffier avait fait un paquet
des titres qu'elle avait apports. Il le lui remit en disant:

--Prenez, mademoiselle, s'il me fallait de l'argent pour Blangin ou pour
Frumence Cheminot, je vous le ferais savoir... Et maintenant... partez.
Il est inutile de revoir mes soeurs. Je me charge de leur expliquer votre
visite.




VIII


--Que peut-il tre arriv  Denise, qu'elle ne revient pas! murmurait
grand-pre Chandor en arpentant la place du March-Neuf et en
consultant sa montre pour la vingtime fois.

Longtemps la crainte de dplaire  sa petite-fille et la peur d'tre
grond le retinrent  l'endroit o elle lui avait command d'attendre;
mais  la fin, srieusement tourment: ah! ma foi, tant pis! se dit-il,
je me risque...

Et traversant la chausse qui spare la place des maisons, il s'engagea
dans le long corridor de l'immeuble des soeurs Mchinet. Dj il mettait
le pied sur la premire marche de l'escalier, lorsqu'il vit le haut
s'clairer. Il entendit presque aussitt la voix de sa petite-fille et
reconnut son pas lger.

Enfin!... pensa-t-il.

Et, leste comme l'colier qui entend le matre, tremblant d'tre pris en
flagrant dlit d'inquitude, il regagna la place.

Mlle Denise y fut presque en mme temps, et lui sautant au cou:

--Bon papa, dit-elle en faisant claquer ses lvres si fraches sur les
joues rudes du vieillard, je te rapporte tes titres.

Si une chose devait tonner M. de Chandor, c'tait qu'il se trouvt en
ce monde un tre assez dur, assez cruel, assez barbare pour rsister aux
prires et aux larmes de Mlle Denise--surtout  des larmes et  des
prires appuyes de cent vingt mille francs.

Nanmoins:

--Je t'avais bien dit, chre fillette, fit-il tristement, que tu ne
russirais pas.

--Et tu te trompais, bon papa, et tu te trompes encore, j'ai russi.

--Cependant... puisque tu rapportes l'argent.

--C'est que j'ai trouv un honnte homme, grand-pre, un homme de coeur.
Pauvre garon!  quelle preuve j'ai mis sa probit!... car il est trs
gn, je le sais de bonne source, depuis que ses soeurs et lui ont achet
leur maison. C'tait plus que l'aisance, c'tait videmment la fortune
que je lui offrais. Aussi, il fallait voir l'clat de ses yeux et le
tremblement de ses mains pendant qu'il regardait ces titres et qu'il les
maniait. Eh bien! il les a refuss, bon papa, il les refuse. Il ne veut
pas de rcompense pour l'immense service qu'il va nous rendre. De la
tte, M. de Chandor approuvait:

--Tu as raison, fillette, dit-il, ce greffier est un brave homme, et qui
vient d'acqurir des droits ternels  notre reconnaissance.

--Il convient d'ajouter, reprit Mlle Denise, que j'ai t
extraordinairement brave. Jamais je ne me serais crue capable de tant
d'audace. Que n'tais-tu cach dans un petit coin, bon papa, pour me
voir et pour m'entendre! Tu n'aurais pas reconnu ta petite-fille. J'ai
bien pleur un peu, mais aprs, quand j'ai obtenu ce que je voulais...

Oh! chre, chre enfant! murmurait le vieillard mu.

--C'est que, vois-tu, je ne songeais qu'au danger de Jacques et  la
gloire de me montrer digne de lui, qui est si courageux. J'espre qu'il
sera content de moi.

--Ce serait un seigneur difficile, s'il ne l'tait pas! s'cria M. de
Chandor.

Mais c'est sous les arbres de la place du March-Neuf que causaient le
grand-pre et sa petite-fille, et dj plusieurs promeneurs avaient
trouv le moyen de passer trois ou quatre fois prs d'eux, les oreilles
largement ouvertes, fidles  cette discrtion charmante qui est un des
agrments de Sauveterre.

Mise sur ses gardes par les prudentes recommandations de Mchinet,
Mlle Denise ne tarda pas  s'en apercevoir.

--On nous coute, dit-elle  son grand-pre, viens, je te dirai tout en
route.

Et en effet, tout en cheminant, elle lui racontait jusqu'aux moindres
dtails de son entrevue, et le vieux gentilhomme dclarait ne savoir en
vrit ce qu'il devait le plus admirer, de sa prsence d'esprit  elle
ou du dsintressement de Mchinet.

--Raison de plus, conclut la jeune fille, pour ne pas augmenter les
prils auxquels va s'exposer cet honnte homme. Je lui ai promis une
discrtion absolue, je tiendrai ma promesse. Si tu veux me croire, bon
papa, nous ne parlerons de rien, ni aux tantes ni  madame de Boiscoran.

--Dis tout de suite, ruse, que tu voudrais sauver Jacques  toi toute
seule...

--Ah! si je le pouvais!... Malheureusement il va falloir mettre matre
Folgat dans la confidence, car nous ne saurions nous passer de ses
conseils.

Ainsi fut-il fait. Tantes Lavarande et la marquise de Boiscoran durent
se contenter de l'explication assez peu vraisemblable que donnait, de sa
sortie, Mlle Denise.

Et quelques heures plus tard, la jeune fille, matre Folgat et M. de
Chandor tenaient conseil dans le cabinet du baron.

Plus que M. de Chandor encore, le jeune avocat devait tre surpris de
la conception de Mlle Denise et de sa hardiesse  l'excuter. Jamais
il ne l'et souponne capable d'une telle dmarche, tant, jeune fille,
elle gardait encore les grces naves et les timidits de l'enfant.

Il voulait la complimenter, mais elle:

--O est mon mrite? interrompit-elle vivement.  quel danger me suis-je
expose?

-- un danger fort rel, mademoiselle, je vous l'assure.

--Bah! ft M. de Chandor.

--Corrompre un fonctionnaire, poursuivait matre Folgat, c'est grave! Il
y a dans le Code pnal un certain article 179 qui ne plaisante pas et
qui assimile le corrupteur au corrompu...

--Eh bien! tant mieux! s'cria Mlle Denise, si ce pauvre Mchinet va
en prison, j'irai avec lui. (Et sans remarquer l'expression de
mcontentement de son grand-pre:) Enfin, monsieur, dit-elle  matre
Folgat, voici le voeu que vous formiez ralis. Maintenant nous allons
avoir des nouvelles positives de monsieur de Boiscoran, il nous donnera
ses instructions...

--Peut-tre, mademoiselle...

--Comment! peut-tre... Vous avez dit devant moi...

--Je vous ai dit, mademoiselle, qu'il serait inutile, imprudent
peut-tre, de rien tenter avant de savoir la vrit. La saurons-nous?
Pensez-vous que monsieur de Boiscoran, qui a tant de raisons de se
dfier de tout, la dira dans une rponse qui doit passer par plusieurs
mains avant de vous arriver?

--Il la dira, monsieur, sans restrictions, sans crainte, sans pril.

--Oh!...

--Mes mesures sont prises... Vous verrez.

--Alors nous n'avons plus qu' attendre. Hlas! oui, il fallait
attendre, et c'tait bien l ce qui dsolait Mlle Denise.  peine
dormit-elle. Sa journe du lendemain fut un supplice.  chaque coup de
sonnette, elle tressaillait et courait voir. Enfin, vers cinq heures,
rien n'tant venu:

--Ce ne sera pas pour aujourd'hui, dit-elle, pourvu, mon Dieu, que ce
pauvre Mchinet ne se soit pas laiss surprendre!

Et peut-tre pour chapper aux obsessions de ses craintes, elle
consentit  accompagner Mme de Boiscoran qui allait rendre visite.

Ah! si elle et su!... Il n'y avait pas dix minutes qu'elle tait dehors
quand un de ces gamins, comme on en rencontre  toute heure du jour,
polissonnant sur les places de Sauveterre, se prsenta, porteur d'une
lettre  l'adresse de Mlle Denise.

On la porta  M. de Chandor, qui, en attendant le dner, faisait un
tour de jardin en compagnie de matre Folgat.

--Une lettre pour Denise! s'cria le vieux gentilhomme ds que le
domestique se fut loign, c'est la rponse que nous attendons...

Il rompit le cachet bravement. Ah! empressement inutile. Le billet
renferm dans l'enveloppe tait ainsi conu:

_31: 9, 17, 19, 23, 25, 28, 32, 101, 102, 129, 137, 504, 515--37: 2, 3,
4, 5, 7, 8, 10, 11, 13, 14, 24, 27, 52, 54, 118, 119, 120, 200, 201--41:
7, 9, 17, 21, 22, 44, 45, 46..._

Et il y en avait deux pages comme cela.

--Tenez, matre, essayez de comprendre, dit M. de Chandor en tendant
cette rponse  matre Folgat.

Positivement, le jeune avocat essaya. Mais, aprs cinq minutes d'efforts
inutiles:

--Je comprends, fit-il, que mademoiselle de Chandor avait raison de
nous dire que nous saurions la vrit. Monsieur de Boiscoran et elle
taient convenus autrefois d'un chiffre...

Grand-pre Chandor leva les mains vers le ciel.

--Voyez-vous ces petites filles, dit-il, voyez-vous!... Nous voil  sa
discrtion, puisqu'il n'y a qu'elle pour nous traduire ce grimoire.

Si, en accompagnant la marquise de Boiscoran chez Mme Sneschal,
Mlle Denise esprait dissiper les tristes pressentiments dont elle
tait agite, son espoir fut du. L'excellente femme du maire n'tait
pas de celles  qui on peut aller demander du courage aux heures de
dfaillance. Elle ne sut que se jeter alternativement dans les bras de
Mme de Boiscoran et de Mlle de Chandor, et leur rpter, en
clatant en sanglots, qu'elle les tenait, l'une pour la plus malheureuse
des mres, l'autre pour la plus infortune des fiances.

Cette femme croit donc Jacques coupable? pensait, non sans irritation,
Mlle Denise.

Et ce n'est pas tout. En revenant, vers le haut de la rue Mautrec, non
loin de la maison o taient provisoirement installs le comte et la
comtesse de Claudieuse, elle entendit un jeune garon qui criait:
M'man, viens donc voir la mre et la bonne amie de l'assassin!

La pauvre jeune fille rentrait donc plus afflige qu'elle n'tait
partie, lorsque sa femme de chambre, qui, bien videmment, guettait son
retour, lui dit que son grand-pre et matre Folgat l'attendaient dans
le cabinet du baron.

Sans prendre le temps d'ter son chapeau, elle y courut, et ds qu'elle
entra:

--Voici la rponse, lui dit M. de Chandor en lui prsentant la lettre
de Jacques.

Elle ne put retenir un cri de joie, et d'un geste rapide elle porta
cette lettre  ses lvres, en rptant:

--Nous sommes sauvs, nous sommes sauvs! M. de Chandor souriait du
bonheur de sa petite-fille.

--Seulement, mademoiselle la cachottire, reprit-il, vous aviez,  ce
qu'il parat, de grands secrets  changer avec monsieur de Boiscoran,
puisque vous aviez adopt un chiffre, ni plus ni moins que des
conspirateurs. Matre Folgat et moi y avons perdu notre latin...

Alors seulement la jeune fille se rappela la prsence de l'avocat de
Paris, et, plus rouge qu'une pivoine:

--En ces derniers temps, dit-elle, Jacques et moi, je ne sais  quel
propos, avions eu l'occasion de parler des moyens imagins pour
correspondre secrtement, et il m'a enseign celui-ci. Deux
correspondants font choix d'un ouvrage quelconque et en ont chacun un
exemplaire de la mme dition. Celui qui crit cherche dans son
exemplaire les mots dont il a besoin et les indique par des chiffres.
Celui qui reoit la lettre, avec les chiffres, retrouve les mots. Ainsi,
dans le billet de Jacques, les numros suivis de deux points indiquent
une page, et les autres le numro d'ordre des mots choisis dans cette
page.

--Eh! eh! fit grand-pre Chandor, j'aurais cherch longtemps!

--C'est trs simple, continua Mlle Denise, trs connu et cependant
trs sr. Comment un tranger devinerait-il le livre choisi par les
correspondants? Puis il est des moyens encore, pour drouter les
indiscrtions. On convient, par exemple, que jamais les chiffres
n'auront leur valeur, ou plutt que cette valeur variera selon que le
jour o on reoit la lettre est le premier, le second, le troisime ou
le dernier de la semaine. Ainsi, aujourd'hui nous sommes lundi, premier
jour, n'est-ce pas? Eh bien! de chaque numro de page je dois retirer 1,
et ajouter 1  chaque numro de lettre.

--Et tu vas t'y reconnatre? fit M. de Chandor.

--Assurment, bon papa. Ds que Jacques m'a eu expliqu ce systme, j'ai
tenu  l'essayer, comme de juste. Nous avons choisi un livre que j'aime
beaucoup, _Le Lac Ontario_, de Cooper, et nous nous amusions  nous
crire des lettres infinies. Oh! cela occupe, va, et c'est long, parce
qu'on ne trouve pas toujours les mots qu'on voudrait employer, et qu'il
faut alors les dsigner lettre par lettre.

--Et monsieur de Boiscoran a le _Lac Ontario_ dans sa prison? demanda
Matre Folgat.

--Oui, monsieur, je l'ai appris par monsieur Mchinet. Le premier soin
de Jacques, ds qu'il s'est vu au secret, a t de demander quelques
romans de Cooper, et monsieur Galpin-Daveline qui est si fin, si
clairvoyant, si dfiant, est all les lui chercher lui-mme. Jacques
comptait sur moi, monsieur...

--Alors, chre fille, va nous dchiffrer cette nigme, dit M. de
Chandor.

Et ds qu'elle fut sortie:

--Comme elle l'aime, murmura-t-il, comme elle l'aime, ce Jacques!...
S'il lui arrivait malheur, monsieur, elle en mourrait...

Matre Folgat ne rpondit pas, et il s'coula prs d'une heure avant que
Mlle Denise, enferme dans sa chambre, russt  rassembler tous les
mots dsigns par les chiffres de Jacques de Boiscoran.

Mais lorsqu'elle eut achev et qu'elle reparut dans le cabinet de son
grand-pre, le plus profond dsespoir se lisait sur son jeune visage.

--C'est horrible! dit-elle.

La mme ide, telle qu'une flche aigu, traversa l'esprit de M. de
Chandor et de matre Folgat. Jacques avouait-il donc?

--Tenez, lisez, leur dit Mlle Denise en leur tendant sa traduction.

Jacques crivait:

_Merci de votre lettre, ma bien-aime. Un pressentiment me l'avait si
bien annonce, que je m'tais procur le_ Lac Ontario. _Je ne comprends
que trop votre douleur de voir que ma dtention se prolonge et que je ne
me disculpe pas. Si je me suis tu, c'est que j'esprais que les preuves
de mon innocence viendraient du dehors. Je reconnais que l'esprer
encore serait insens et qu'il faudra que je parle. Je parlerai. Mais ce
que j'ai  dire est si grave que je garderai le silence tant qu'il ne me
sera pas permis de consulter un homme qui ait toute ma confiance. C'est
plus que de la prudence qu'il me faut maintenant, c'est de l'habilet.
Jusqu' ce moment, fort de mon innocence, j'tais tranquille. Mon
dernier interrogatoire vient de m'ouvrir les yeux et de me montrer
l'tendue du danger que je cours._

_Mes angoisses seront affreuses jusqu'au jour o je pourrai voir un
avocat. Merci  ma mre d'en avoir amen un. J'espre qu'il me
pardonnera de m'adresser d'abord  un autre qu' lui. J'ai besoin d'un
homme qui connaisse  fond notre pays et ses moeurs. C'est matre Mergis
que je choisis, et je vous charge de l'avertir de se tenir prt pour le
jour o, l'instruction tant termine, le secret sera lev._

_Jusque-l, rien  faire, rien, que d'obtenir, si c'est possible, qu'on
retire mon affaire  G. D. et qu'on la confie  un autre. Cet homme se
conduit indignement. Il me veut coupable absolument, il commettrait un
crime pour m'en accuser, et il n'est sorte de pige qu'il ne me tende.
Il faut me faire violence pour garder mon calme, toutes les fois que je
vois entrer dans ma prison ce juge qui s'est dit mon ami._

_Ah! chers, j'expie bien cruellement une faute dont, jusqu'ici, je
n'avais pour ainsi dire pas eu conscience!_

_Et vous, mon unique amie, me pardonnerez-vous jamais les horribles
tourments que je vous cause..._

_J'en aurais beaucoup encore  vous dire; mais le dtenu qui m'a remis
votre billet m'a dit de me hter, et les mots sont longs 
rassembler..._

La lecture de cette lettre acheve, matre Folgat et M. de Chandor
dtournrent tristement la tte, craignant peut-tre que Mlle Denise
ne surprt dans leurs yeux le secret de leurs penses. Mais elle ne
comprit que trop ce que signifiait ce mouvement.

--Douterais-tu donc de Jacques, grand-pre! s'cria-t-elle.

--Non, murmura faiblement M. de Chandor, non...

--Et vous, matre Folgat, seriez-vous froiss de ce que Jacques veut
consulter un autre avocat que vous?

--J'aurais t le premier, mademoiselle,  lui conseiller de voir un
homme du pays.

Il fallait  Mlle Denise toute son nergie pour retenir ses larmes.

--Oui, cette lettre est terrible, dit-elle; mais comment ne le
serait-elle pas! Ne comprenez-vous pas que Jacques est dsespr, que sa
raison chancelle aprs tant de tortures immrites...

Quelques coups lgers frapps  la porte l'interrompirent.

--C'est moi, disait la voix de Mme de Boiscoran.

Grand-pre Chandor, matre Folgat et Mlle Denise se consultrent un
instant du regard. Enfin:

--La situation est trop grave, annona l'avocat, pour que la mre de
monsieur de Boiscoran ne soit pas consulte...

Et il se leva pour ouvrir.

Depuis que tenaient conseil Mlle Denise, son grand-pre et matre
Folgat, un domestique,  cinq reprises diffrentes, tait venu leur
crier  travers la porte ferme au verrou que la soupe tait sur la
table. C'est bien, avaient-ils rpondu  chaque fois. Mais comme ils
ne descendaient toujours pas, Mme de Boiscoran avait fini par
comprendre qu'il se passait quelque chose d'extraordinaire. Or, que
pouvait tre ce quelque chose, pour qu'on lui en ft mystre? On ne lui
et pas cach, pensait-elle, un vnement heureux!

C'est donc avec la trs ferme rsolution de se faire ouvrir qu'elle
tait monte frapper au cabinet de M. de Chandor. Et ds que matre
Folgat lui eut ouvert, ds en entrant:

--Je veux savoir! dit-elle.

Mlle Denise lui rpondit:

--Quoi qu'il arrive, madame, dit-elle, rappelez-vous qu'un seul mot de
ce que je vais vous confier, arrach  votre douleur ou  votre joie,
suffirait pour perdre un honnte homme envers qui nous avons contract
une de ces dettes dont on ne s'acquitte jamais. J'ai russi  lier une
correspondance entre nous et Jacques...

--Denise!

--Je lui ai crit, ma mre, je viens de recevoir sa rponse... lisez-la.

Saisie d'une sorte de dlire, la marquise de Boiscoran se jeta sur la
traduction que lui tendait la jeune fille.

Mais  mesure qu'elle lisait, on pouvait voir  chaque ligne tout son
sang se retirer de son visage, ses lvres blmir, ses yeux se voiler,
l'air manquer  sa poitrine haletante. Et  la fin, la lettre chappant
 ses mains dfaillantes, elle s'affaissa lourdement sur un fauteuil, en
balbutiant:

--Pourquoi lutter, puisque nous sommes perdus! Superbe fut le geste de
Mlle Denise, et admirable l'accent dont elle s'cria:

--Pourquoi ne dites-vous pas tout de suite, ma mre, que Jacques est un
incendiaire et un assassin!

Et secouant la tte d'un mouvement d'indomptable nergie, la lvre
frmissante, promenant autour d'elle un regard o clataient la colre
et le ddain:

--Resterais-je donc seule, fit-elle,  le dfendre, lui qui comptait
tant d'amis en ses jours prospres! Soit...

Moins mu, comme de raison, que M. de Chandor et Mme de Boiscoran,
matre Folgat avait t le premier  se remettre.

--Nous serions deux, en tout cas, mademoiselle, interrompit-il; car je
serais impardonnable si je me laissais influencer par cette lettre. Je
serais sans excuse, moi qui sais par exprience ce que votre coeur a
devin. La prison prventive a des angoisses qui dissolvent les
caractres les plus vigoureusement tremps. Les jours s'y tranent
interminables et les nuits y ont des terreurs sans nom. L'innocent, dans
la cellule des secrets, se voit devenir coupable, de mme que l'homme le
plus sain d'esprit sent son cerveau se troubler dans le cabanon des
fous...

Mlle de Chandor ne le laissa pas poursuivre.

--Voil, monsieur, s'cria-t-elle, ce que je sentais, ce que je n'aurais
pas su exprimer comme vous!

Honteux de leur dfaillance, grand-pre Chandor et la marquise de
Boiscoran s'efforaient de ragir contre le doute affreux qui un moment
les avait terrasss.

--Enfin, quel parti prendre? fit la marquise d'une voix faible.

--Votre fils nous l'indique, madame, rpondit l'avocat de Paris; nous
n'avons qu' attendre la fin de l'instruction.

--Pardon, dit M. de Chandor, nous avons  obtenir un changement de
juge...

Matre Folgat secoua la tte.

--Malheureusement, fit-il, ce n'est l qu'un rve irralisable. On ne
rcuse pas comme un simple jur un juge d'instruction agissant  ce
titre.

--Cependant...

--Le lgislateur a voulu, selon l'nergique expression d'Ayrault, que
rien ne pt prvaloir contre le juge d'instruction, lui couper le chemin
ou brider sa puissance. L'article 542 du code d'instruction criminelle
est formel.

--Et... que dit cet article? interrogea Mlle Denise.

--Il dit en substance, mademoiselle, que la rcusation propose par un
prvenu contre un juge d'instruction constitue une demande en renvoi
pour cause de suspicion lgitime, demande sur laquelle il n'appartient
qu' la cour de cassation de statuer, parce que le juge d'instruction,
dans les limites de sa comptence, constitue  lui seul une
juridiction... Je ne sais si je m'exprime clairement?

--Oh! trs clairement, dclara M. de Chandor. Seulement, puisque
Jacques le dsire...

--C'est vrai, monsieur; mais monsieur de Boiscoran ne sait pas...

--Pardon! Il sait que son juge est son mortel ennemi...

Soit. En quoi serons-nous plus avancs d'obir? Pensez-vous donc que la
demande en renvoi empcherait monsieur Galpin-Daveline de continuer 
suivre la procdure? Point. Il la suivrait jusqu' la dcision de la
cour de cassation. Il serait, jusque-l, c'est vrai, empch de rendre
une ordonnance dfinitive; mais monsieur de Boiscoran doit la souhaiter,
cette ordonnance, dont le premier effet sera de lever le secret et de
lui permettre de voir son avocat.

--C'est atroce! murmura M. de Chandor. Oui, c'est atroce, en effet,
mais c'est la loi. Et ils sont heureux, ceux qui jamais en leur vie,
qu'il s'agisse d'eux ou d'un tre cher, n'ont eu l'occasion d'ouvrir ce
livre formidable qui s'appelle le Code, et d'y chercher, le coeur serr
d'une inexplicable anxit, l'article fatidique et inexorable d'o
dpend leur destine...

Mais, depuis un moment dj, Mlle Denise rflchissait.

--Je vous ai bien compris, monsieur, dit-elle au jeune avocat, et ds
demain vos objections seront soumises  monsieur de Boiscoran.

--Et surtout, insista le jeune avocat, expliquez-lui bien que toutes nos
dmarches, dans le sens qu'il indique, tourneraient contre lui. Monsieur
Galpin-Daveline est notre ennemi, mais nous n'avons  articuler contre
lui aucun grief positif. On nous rpondrait toujours: Si monsieur de
Boiscoran est innocent, que ne parle-t-il...

C'est ce que ne voulait pas admettre grand-pre Chandor.

--Cependant, commena-t-il, si nous avions pour nous de hautes
influences...

--En avons-nous?

--Assurment. Boiscoran a des amis intelligents qui ont su rester fort
puissants sous tous les rgimes. Il a t fort li, jadis, avec monsieur
de Margeril...

Fort significatif fut le geste de matre Folgat.

--Diable! interrompit-il, si monsieur de Margeril voulait nous donner un
coup d'paule... Mais c'est un homme peu accessible.

--On peut toujours lui dpcher Boiscoran... Puisqu'il est rest  Paris
pour faire des dmarches, voil une occasion. Je lui crirai ce soir
mme.

Depuis que ce nom de Margeril avait t prononc, Mme de Boiscoran
tait devenue plus ple, s'il est possible. Sur les derniers mots du
vieux gentilhomme, elle se dressa, et vivement:

--N'crivez pas, monsieur, dit-elle, ce serait inutile, je ne le veux
pas...

Si vident tait son trouble que les autres en taient confondus.

--Boiscoran et monsieur de Margeril sont donc brouills? interrogea M.
de Chandor.

--Oui.

--Mais il s'agit du salut de Jacques, ma mre! s'cria Mlle Denise.

Hlas! la pauvre femme ne pouvait pas dire quels soupons avaient
troubl la vie du marquis de Boiscoran, ni combien cruellement la mre
payait en ce moment une imprudence de l'pouse.

--S'il le fallait absolument, fit-elle d'une voix touffe, si c'tait
l notre suprme ressource... c'est moi qui irais trouver monsieur de
Margeril...

Seul, matre Folgat eut le soupon des douloureux souvenirs que ce nom
veillait dans l'me de Mme de Boiscoran. Aussi, intervenant:

--En tout tat de cause, dclara-t-il, mon avis est d'attendre la fin de
l'instruction. Cependant je puis me tromper, et avant de rpondre 
monsieur Jacques, je dsire que l'avocat qu'il nous dsigne soit
consult.

Voil certainement le parti le plus sage, approuva M. de Chandor.

Et sonnant un domestique, il lui commanda de se rendre chez matre
Mergis, le prier de passer aprs son dner.

Le choix de Jacques de Boiscoran tait heureux. M. Magloire Mergis, plus
connu sous le nom de matre Magloire, passait  Sauveterre pour le plus
habile et le plus loquent avocat, non seulement du dpartement, mais
encore de tout le ressort de Poitiers. Il avait encore, ce qui est plus
rare et bien autrement glorieux, une rputation inattaquable et bien
mrite d'intgrit et d'honneur. Il tait connu que jamais il n'et
consenti  plaider une cause quivoque, et on citait de lui des traits
hroques, tels que de jeter  la porte par les paules les clients
assez mal aviss pour venir, l'argent  la main, le supplier de se
charger de quelque affaire vreuse.

Aussi n'tait-il gure riche et gardait-il,  cinquante-quatre ou cinq
ans qu'il avait, les habitudes modestes et frugales d'un dbutant sans
fortune. Mari jeune, matre Magloire avait perdu sa femme aprs
quelques mois de mnage, et jamais il ne s'tait consol de cette perte.
Aprs plus de trente ans, la plaie n'tait pas cicatrise, et toujours,
fidlement,  de certaines poques, on le voyait traverser la ville, un
gros bouquet  la main, et s'acheminer vers le cimetire.

De tout autre, les esprits forts de Sauveterre ne se fussent pas privs
de rire. De lui ils n'osaient, tant tait grand le respect qu'imposait
cet honnte homme, au visage calme et serein, aux yeux clairs et fiers,
aux lvres finement dessines, vritables lvres d'orateur, traduisant
tour  tour la piti ou la colre, la raillerie ou le ddain.

De mme que le docteur Seignebos, matre Magloire tait rpublicain, et
aux dernires lections de l'empire, il avait fallu aux bonapartistes
d'incroyables efforts, l'appui de l'administration et quantit de
manoeuvres assez louches pour parvenir  l'carter de la Chambre. Encore
n'eussent-ils pas russi sans le concours de M. de Claudieuse, qui ne
les aimait gure cependant, et qui avait dtermin un grand nombre
d'lecteurs  s'abstenir.

Voil l'homme qui, sur les neuf heures du soir, se rendant 
l'invitation de M. de Chandor, se prsentait rue de la Rampe.

Mlle Denise et son grand-pre, Mme de Boiscoran et matre Folgat
l'attendaient.

Il les salua d'un air affectueux, mais en mme temps si triste que
Mlle Denise en reut un coup au coeur. Elle crut comprendre que matre
Magloire n'tait pas loign de croire  la culpabilit de Jacques de
Boiscoran. Et elle ne se trompait pas, car matre Magloire ne tarda pas
 le donner  entendre, avec de grands mnagements, sans doute, mais
trs clairement.

Ayant pass la journe au Palais, il avait recueilli l'opinion des
membres du tribunal, et cette opinion tait loin d'tre favorable au
prvenu. En de telles conditions, se prter aux dsirs de Jacques et
introduire contre M. Daveline une demande en renvoi et t une
impardonnable faute.

--L'instruction durera donc des annes! s'cria Mlle Denise, puisque
monsieur Galpin-Daveline prtend obtenir de Jacques l'aveu d'un crime
qu'il n'a pas commis.

Matre Magloire secoua la tte.

--Je crois, au contraire, mademoiselle, rpondit-il, que l'instruction
sera bientt termine.

--Si Jacques se tait, cependant...

--Le mutisme d'un prvenu, pas plus que son caprice ou son obstination,
ne saurait entraver la marche de la procdure. Mis en demeure de
produire sa justification, s'il refuse de le faire, la justice passe
outre...

--Pourtant, monsieur, quand un prvenu a des raisons...

--Il n'y a jamais de raisons valables de se laisser accuser injustement.
Cependant le cas a t prvu. Libre au prvenu de ne pas rpondre  une
question qui l'embarrasse:

_Nemo tenetur prodere se ipsum._

Mais avouez que ce refus de rpondre autorise le juge  considrer comme
dcisives les charges sur lesquelles le prvenu ne s'explique pas.

Plus tait calme le clbre avocat de Sauveterre, plus ses auditeurs, 
l'exception de matre Folgat, taient effrays. En coutant ces
expressions techniques qu'il employait, ils se sentaient glacs
jusqu'aux moelles, comme les amis d'un bless qui entendent le
chirurgien repasser des bistouris.

--Ainsi, monsieur, demanda d'une voix faible Mme de Boiscoran, la
situation de mon malheureux fils vous parat grave...

--J'ai dit prilleuse, madame.

--Vous pensez avec matre Folgat que chaque jour qui s'coule ajoute au
danger qu'il court...

--Je n'en suis que trop sr. Et si monsieur de Boiscoran est rellement
innocent...

--Ah! monsieur, interrompit Mlle Denise, monsieur, pouvez-vous parler
ainsi, vous qui tes l'ami de Jacques...

C'est d'un air de commisration profonde, et bien sincre, que matre
Magloire considra un moment la jeune fille. Puis:

--C'est parce que je suis un ami, mademoiselle, rpondit-il, que je vous
dois la vrit. Oui, j'ai connu et apprci les hautes qualits de
monsieur de Boiscoran, je l'ai aim, je l'aime... Mais ce n'est pas avec
le coeur, c'est avec la raison qu'il faut examiner la situation. Jacques
est homme, c'est par d'autres hommes qu'il sera jug. Il y a de sa
culpabilit des indices matriels, palpables, tangibles. Quelles preuves
avez-vous  offrir de son innocence? Des preuves morales!...

--Mon Dieu! murmurait Mlle Denise.

Je pense donc comme mon honorable confrre... (Et matre Magloire
saluait matre Folgat.) Je crois fermement que si monsieur de Boiscoran
est innocent, il a adopt un systme dplorable. Ah! si par bonheur il a
un alibi, qu'il se hte, qu'il se hte de le produire! Qu'il ne laisse
pas la procdure arriver  la chambre des mises en accusation! Une fois
l, un prvenu est aux trois quarts condamn.

Positivement, le cramoisi des joues de M. de Chandor plissait.

--Et cependant, s'cria-t-il, Jacques ne changera pas de systme; ce
n'est que trop sr pour qui connat son enttement de mule!

--Et, malheureusement, sa rsolution est prise, dit Mlle Denise, et
matre Magloire, qui le connat bien, ne le verra que trop par cette
lettre qu'il nous crit.

Jusqu'alors, rien n'avait t dit qui pt faire souponner  l'avocat de
Sauveterre le moyen employ pour correspondre avec le prisonnier.

Lui montrant la lettre, il fallait le mettre dans la confidence, et
c'est ce que fit Mlle Denise.

tonn d'abord, il ne tarda pas  froncer le sourcil.

--C'est bien imprudent, murmura-t-il, ds qu'il sut tout, c'est bien
hardi... (Et regardant matre Folgat:) Notre profession, continua-t-il,
a certaines rgles dont il est toujours fcheux... de s'carter.

Corrompre un greffier, profiter de sa faiblesse et de sa piti! L'avocat
de Paris avait rougi imperceptiblement.

--Je n'aurais jamais conseill une telle imprudence, dit-il; mais du
moment o elle tait commise, je n'ai pas cru devoir refuser d'en
profiter, et duss-je encourir un blme svre, ou pis encore... j'en
profiterai.

Matre Magloire ne rpondit pas; mais ayant lu la lettre de Jacques:

--Je suis aux ordres de monsieur de Boiscoran, dit-il, et ds que le
secret sera lev, je me rendrai prs de lui. Je crois, comme
mademoiselle Denise, qu'il s'obstinera  garder le silence. Cependant,
puisque vous avez un moyen de lui faire parvenir une lettre... Allons,
bien! voici que, moi aussi, je profite de l'imprudence commise.
Suppliez-le, dans son intrt, au nom de tout ce qu'il a de plus cher,
de parler, de se disculper, de s'expliquer...

Et, saluant, matre Magloire se retira prcipitamment, laissant ses
auditeurs consterns, tant il tait visible que le but de sa brusque
retraite tait surtout de cacher la pnible impression qu'il ressentait
de la lettre de Jacques.

--Certes! dit M. de Chandor, nous allons lui crire, mais ce sera comme
si nous chantions... Il attendra la fin de l'instruction.

--Qui sait!... murmura Mlle Denise. (Et aprs une minute de
mditation:) On peut toujours essayer, ajouta-t-elle.

Et sans s'expliquer davantage, elle sortit et courut  sa chambre crire
ce laconique billet:

_Il faut que je vous parle. Notre jardin a une petite porte qui donne
sur la ruelle de la Charit, je vous y attends. Si tard que vous soit
remis ce mot, venez._

_Denise._

Puis, ayant mis ce billet sous enveloppe, elle appela la vieille bonne
qui l'avait leve, et aprs toutes les recommandations que la prudence
lui pouvait inspirer:

--Il faut, lui dit-elle, que monsieur Mchinet, le greffier, ait cette
lettre ce soir mme; pars, dpche-toi!




IX


Depuis vingt-quatre heures, Mchinet tait si chang que ses soeurs ne le
reconnaissaient plus.

Aussitt aprs le dpart de Mlle Denise, elles taient alles le
trouver, esprant qu'il leur apprendrait enfin ce que signifiait cette
mystrieuse entrevue; mais ds les premiers mots:

--Cela ne vous regarde pas! s'tait-il cri d'un accent qui fit frmir
les deux couturires. Cela ne regarde personne!

Et il tait rest seul, tout tourdi de l'aventure, et rvant aux moyens
de tenir sa promesse sans se compromettre. Ce n'tait pas ais.

Le moment dcisif arriv, il reconnut que jamais il ne russirait 
faire passer  Jacques de Boiscoran le billet qui brlait sa poche sans
tre aperu de l'oeil de lynx de M. Galpin-Daveline.

Force lui fut donc, aprs de longues hsitations, de recourir  la
complicit de l'homme qui servait Jacques, de Frumence Cheminot enfin.
C'tait, d'ailleurs, un assez bon diable que ce pauvre diable, dont le
vice capital tait une incurable paresse, et qui n'avait sur la
conscience que de lgers dlits de vagabondage.

Il aimait Mchinet, lequel, pendant ses sjours antrieurs  la prison
de Sauveterre, lui avait donn quelquefois du tabac ou quelques sous
pour s'acheter du vin. Il ne fit donc aucune objection  la proposition
que lui fit le greffier de remettre un billet  M. de Boiscoran et de
rapporter une rponse. Et il s'acquitta fidlement et honntement de la
commission.

Mais de ce que tout s'tait bien pass cette fois, il ne s'ensuivait pas
que Mchinet ft plus tranquille. Outre qu'il tait assailli de remords
en songeant  ses devoirs trahis, il frmissait de se sentir  la merci
d'un complice. Que fallait-il, pour qu'il ft dcouvert? Une
indiscrtion, une maladresse, un hasard malheureux. Qu'adviendrait-il
alors? Destitu, il perdrait successivement toutes ses places. La
confiance et la considration se retireraient de lui. Adieu les rves
ambitieux, les illusions de fortune, l'espoir d'arriver  une belle
position par un mariage avantageux.

Et cependant, contradiction bizarre, Mchinet ne regrettait pas ce qu'il
avait fait, et il se sentait prt  recommencer.

Telles taient ses dispositions, quand la vieille bonne de M. de
Chandor lui apporta la lettre de sa matresse.

--Quoi, encore! s'cria-t-il. (Et quand il eut parcouru les quelques
lignes:) Dites  mademoiselle de Chandor que je suis  ses ordres,
rpondit-il, persuad que quelque vnement fcheux tait survenu.

Moins d'un quart d'heure aprs, en effet, il sortit, et avec toutes
sortes de prcautions pour dpister les curieux, il gagna la ruelle de
la Charit.

La petite porte du jardin tait entrebille, il n'eut qu' la pousser
pour entrer.

Quoiqu'il n'y et pas de lune, la nuit tait fort claire:  quelques
pas, sous les arbres, il reconnut Mlle Denise et s'avana.

--Excusez-moi, monsieur, commena-t-elle, d'avoir os vous envoyer
chercher...

Toutes les angoisses de Mchinet se dissipaient. Il ne songeait plus
qu' l'tranget de la situation. Sa vanit se dlectait de se voir le
confident de cette jeune fille, la plus noble, la plus jolie et la plus
riche hritire du pays.

--Vous avez bien fait de me mander, si je puis vous tre utile,
mademoiselle, dit-il.

En peu de mots elle l'eut mis au fait, et quand elle lui demanda son
avis:

--Je pense comme matre Folgat, rpondit-il, que le chagrin et
l'isolement commencent  agir d'une faon dsastreuse sur le moral de
monsieur de Boiscoran.

--Oui, c'est  devenir fou! murmura la jeune fille.

--Je crois, avec matre Magloire, poursuivit le greffier, que monsieur
de Boiscoran, en s'obstinant  se taire, empire sa situation. J'en ai la
preuve. Monsieur Galpin-Daveline, si anxieux les deux premiers jours, a
recouvr toute son assurance. Le procureur gnral lui a crit pour le
fliciter de son nergie.

--Et alors...

--Alors, mademoiselle, il faudrait dterminer monsieur de Boiscoran 
parler. Je sens bien que sa rsolution est trs fermement arrte, mais
si vous lui criviez, puisque vous pouvez lui crire...

--Une lettre serait inutile.

--Cependant...

--Inutile, vous dis-je. Seulement, je sais un moyen...

--Employez-le bien vite, alors, mademoiselle, interrompit le greffier.
Ne perdez pas une minute, il n'est que temps.

Si claire que ft la nuit, Mchinet ne pouvait voir la pleur de la
jeune fille.

--Eh bien! reprit-elle, il faut que j'arrive jusqu' monsieur de
Boiscoran, que je le voie, que je lui parle...

Elle supposait que le greffier allait bondir, se rcrier, point:

--En effet, dit-il du ton le plus tranquille; mais comment?

--Blangin, le gelier, et sa femme ne tiennent  leur place que parce
qu'elle les fait vivre. Pourquoi ne leur offrirais-je pas, en change
d'une entrevue avec monsieur de Boiscoran, de quoi s'tablir  la
campagne?

--Pourquoi non? fit le greffier. (Et plus bas, rpondant aux objections
de son exprience:) La prison de Sauveterre, poursuivit-il, ne ressemble
en rien aux maisons d'arrt des grandes villes... Les prisonniers y sont
rares, la surveillance y est nulle. Les portes fermes, Blangin y est le
matre...

--J'irai le trouver demain!... dclara Mlle Denise.

Il est de ces pentes sur lesquelles on ne saurait se retenir. En cdant
une premire fois aux suggestions de Mlle Denise, Mchinet,  son
insu, s'tait engag pour l'avenir.

--Non, n'y allez pas, mademoiselle, dit-il. Vous ne sauriez ni dmontrer
 Blangin qu'il ne court aucun danger, ni exciter suffisamment ses
convoitises. C'est moi qui lui parlerai.

--Oh! monsieur! s'cria Mlle Denise, monsieur, comment jamais...

--Combien puis-je offrir? interrompit le greffier.

--Tout ce que vous jugerez convenable, tout...

--Alors, mademoiselle, demain, ici,  la mme heure qu'aujourd'hui, je
vous apporterai la rponse.

Et il s'loigna, laissant Mlle Denise si enflamme d'espoir que tout
le reste de la soire et toute la journe du lendemain, tantes Lavarande
et Mme de Boiscoran,  qui elle n'avait rien confi, ne cessrent de
se demander: qu'a donc cette petite?

Elle songeait que, si la rponse tait favorable, avant vingt-quatre
heures elle verrait Jacques, et elle se disait: pourvu que Mchinet soit
exact.

Il le fut.  dix heures prcises, comme la veille, il poussait la petite
porte, et tout d'abord:

--J'ai russi, dit-il.

Si violente fut l'motion de Mlle Denise, qu'elle dut s'appuyer  un
arbre.

--Blangin consent, poursuivit le greffier. Je lui ai promis seize mille
francs... C'est peut-tre beaucoup.

--C'est bien trop peu...

--Il exige qu'ils lui soient remis en or.

--Il les aura.

--Enfin, il met  l'entrevue des conditions qui vous paratront
peut-tre bien dures, mademoiselle...

Dj la jeune fille s'tait remise.

--Dites, monsieur.

--Tout en prenant ses prcautions pour le cas o il serait dcouvert,
Blangin tient  ne pas l'tre. Voici donc comment il a rgl les choses.
Demain soir,  six heures, vous passerez devant la prison. La porte sera
ouverte, et sur la porte se tiendra la femme de Blangin, que vous
connaissez bien, puisqu'elle a t  votre service. Si elle ne vous
salue pas, continuez votre chemin, il serait survenu quelque
empchement. Si elle vous salue, allez  elle, toute seule, et elle vous
conduira dans une petite pice qui dpend de son logement. Vous y
resterez jusqu' l'heure, assez avance ncessairement, o Blangin
croira pouvoir vous conduire sans danger  la cellule de monsieur de
Boiscoran. L'entrevue termine, vous reviendrez  votre petite chambre,
o un lit sera prpar, et vous y passerez le reste de la nuit. Car
voil la condition terrible, vous ne pourrez sortir de la prison que de
jour.

C'tait terrible, en effet.

Pourtant, aprs un moment de rflexion:

--N'importe! fit Mlle Denise. J'accepte. Dites  Blangin, monsieur
Mchinet, que tout est convenu.

Que Mlle Denise acceptt toutes les conditions du gelier Blangin,
rien de mieux--rien du moins de plus naturel. Obtenir l'assentiment de
M. de Chandor devait tre plus difficile.

La pauvre jeune fille le comprit si bien que, pour la premire fois,
elle se sentit mue en prsence de son grand-pre, qu'elle hsita,
qu'elle prpara ses phrases et qu'elle chercha ses mots.

Mais c'est en vain qu'avec un art dont la veille elle ne se ft pas crue
capable, elle mnagea l'tranget de sa requte; ds qu'elle se fut
explique:

--Jamais! s'cria M. de Chandor, jamais! jamais!...

Jamais, c'est positif, le vieux gentilhomme ne s'tait exprim avec
cette autorit dcisive. Jamais ses sourcils ne s'taient ainsi froncs.
Jamais,  une demande de sa petite-fille, il n'avait rpondu non, sans
que son oeil rpondt oui.

--Impossible! pronona-t-il encore, et d'un ton qui ne semblait pas
admettre de rplique.

Certes, en ces douloureuses circonstances, il ne s'tait pas marchand,
et il avait bien montr  Mlle Denise tout ce qu'elle pouvait
attendre de lui. Du doigt et de l'oeil, elle lui avait impos ses
volonts. Selon qu'elle lui avait souffl, il avait dit oui, il avait
dit non, il avait dit peut-tre. Que n'et-il pas dit encore?

Sans lui apprendre ce qu'elle en voulait faire, Mlle Denise lui avait
demand cent vingt mille francs, et il les lui avait donns, bien que ce
soit une grosse somme en tout pays, norme  Sauveterre, immense pour un
vieillard qui l'a conomise louis  louis. Il tait prt  en donner
autant,  en donner le double, sans plus d'explications.

Mais que Mlle Denise quittt la maison paternelle un soir,  six
heures, pour ne rentrer que le lendemain...

--C'est ce que je ne puis souffrir! rptait-il. Mais que Mlle Denise
allt passer la nuit dans la prison de Sauveterre, pour y avoir une
entrevue avec son fianc, prisonnier et accus de meurtre et d'incendie,
la nuit entire, seule,  l'absolue discrtion d'un gelier, d'un homme
dur, avide et grossier...

--C'est ce que je ne puis souffrir! rptait-il. C'est ce que je ne
permettrai pas! s'cria encore le vieux gentilhomme.

Calme, Mlle Denise avait laiss passer l'orage. Et lorsque son
grand-pre s'arrta:

--Et s'il le faut, cependant? dit-elle. M. de Chandor haussa les
paules.

--S'il le faut, insista-t-elle en haussant le ton, pour dterminer
Jacques  renoncer  un systme qui le perd, pour le dterminer  parler
avant la fin de l'instruction?

--Ce n'est pas ton rle, mon enfant, dit M. de Chandor.

--Oh!...

--C'est le rle de sa mre, de la marquise de Boiscoran. Ce que Blangin
consent  risquer pour toi, il le risquera pour elle au mme prix. Que
madame de Boiscoran aille passer la nuit  la prison, je l'approuverai;
qu'elle voie son fils, elle fera son devoir...

--Ce n'est pas elle qui changera les rsolutions de Jacques.

--Et tu te crois sur lui plus d'influence que sa mre.

--Ce n'est pas la mme chose, bon papa...

--N'importe!

Ce n'importe de M. de Chandor n'tait pas moins net que son
impossible, mais il discutait. Et discuter, c'est s'exposer  tre
entam par les objections de l'adversaire.

--N'insiste pas, chre fille, reprit-il, mon parti est irrvocablement
arrt, et je te jure...

--Ne jure pas, bon papa, interrompit la jeune fille.

Et si rsolue tait son attitude, et si ferme son accent, que le vieux
gentilhomme en demeura un instant abasourdi.

--Si je ne veux pas, cependant..., reprit-il.

--Tu consentiras, bon papa, tu ne mettras pas ta petite-fille, qui
t'aime tant, dans la douloureuse ncessit de te dsobir pour la
premire fois de sa vie.

--Parce que pour la premire fois, en effet, je ne fais pas la volont
de ma petite-fille.

--Bon papa, laisse-moi te dire...

--coute-moi, plutt, pauvre chre enfant, et laisse-moi te montrer 
quels dangers,  quels malheurs tu t'exposerais... Aller passer la nuit
 cette prison, ce serait risquer, entends-tu bien, ton honneur de jeune
fille, cette fleur de renomme qu'une mdisance fltrit, le bonheur et
le repos de toute la vie...

--L'honneur et la vie de Jacques sont en danger.

--Pauvre imprudente! Sais-tu seulement s'il ne serait pas le premier 
te reprocher cruellement ta dmarche?

--Lui!

--Les hommes sont ainsi faits qu'ils s'irritent des plus admirables
dvouements.

--Soit. Je souffrirais moins des injustes reproches de Jacques que de ne
pas faire mon devoir.

Le dsespoir gagnait M. de Chandor.

--Et si je priais, Denise, reprit-il, au lieu de commander... Si ton
vieux grand-pre te conjurait  genoux de renoncer  ce funeste
projet...

--Tu me ferais une peine affreuse, bon papa, et inutile; car je
rsisterais  tes prires, comme je rsiste  tes ordres.

--Implacable! s'cria le vieillard, elle est implacable! (Et, tout 
coup, changeant de ton:) Pourtant, je suis le matre! s'cria-t-il.

--Bon papa, de grce! Et puisque rien ne saurait te toucher, c'est 
Mchinet que je m'adresserai, c'est  Blangin que je signifierai ma
volont...

Plus blanche qu'un marbre, mais l'oeil tincelant, Mlle Denise recula
d'un pas.

--Si tu faisais cela, grand-pre, interrompit-elle, si tu brisais ma
dernire esprance...

--Eh bien!...

--Demain, je te le jure par la mmoire de ma mre, je serais dans un
couvent, et tu ne me reverrais de ma vie; non, pas mme au moment de ma
mort, qui ne tarderait pas...

D'un mouvement dsespr, M. de Chandor leva les bras vers le ciel et,
d'une voix rauque:

-- mon Dieu! s'cria-t-il, voil donc nos enfants, et voil ce qui nous
attend, nous, vieillards! Notre existence entire s'est passe  veiller
sur eux, nous avons t  genoux devant toutes leurs fantaisies, ils ont
t notre souci le plus cher et notre meilleure esprance; de mme que
nous leur avons donn notre vie jour  jour, nous voudrions leur donner
notre sang goutte  goutte, ils sont tout pour nous et nous nous croyons
aims!... Pauvres fous! Un jour, un jeune homme passe, insoucieux,
rieur, l'oeil brillant et quelques mots d'amour aux lvres, et c'est
fini, notre enfant n'est plus  nous, notre enfant ne nous connat
plus... Meurs en ton coin, vieillard...

Et succombant  son motion, de mme que le chne touch par la hache,
le vieux gentilhomme chancela et s'affaissa lourdement sur son fauteuil.

--Ah! c'est affreux, murmura Mlle Denise, c'est affreux ce que tu dis
l, grand-pre, toi, douter de moi!

Elle s'tait agenouille, elle pleurait, et ses larmes roulaient sur les
mains du vieux gentilhomme.

 cette sensation, il se dressa, et tentant un dernier effort:

--Malheureuse! reprit-il, et si Jacques tait coupable, et si, lorsque
tu paratras, il te faisait l'aveu de son crime...

Mlle Denise secoua la tte.

--C'est impossible, dit-elle, et cependant, si cela tait, je devrais
tre punie comme lui, car je sens que, s'il l'et voulu, j'aurais t sa
complice...

--Elle est folle! soupira M. de Chandor en retombant sur son fauteuil,
elle est folle!

Mais il tait vaincu, et le lendemain,  cinq heures du soir, le coeur
dchir d'une horrible douleur, il descendait la rue de la Rampe,
donnant le bras  sa petite-fille.

Mlle Denise avait choisi la plus simple et la plus sombre de ses
toilettes, et le petit sac qu'elle portait au bras renfermait non pas
seize, mais vingt mille francs en or.

Comme de raison, il avait fallu mettre dans la confidence Mme de
Boiscoran, tantes Lavarande et matre Folgat, et,  la profonde stupeur
de M. de Chandor, personne n'avait risqu une objection.

Jusqu' la rue de la prison, le grand-pre et sa petite-fille
n'changrent pas une parole. Mais l:

--Je vois madame Blangin sur sa porte, bon papa, dit Mlle Denise,
faisons bien attention...

Ils approchaient; Mme Blangin salua.

--Allons, le moment est venu, dit la jeune fille.  demain, bon papa, et
surtout rentre bien vite et ne t'inquite pas.

Et, rejoignant la femme du gelier, elle disparut dans l'intrieur de la
prison.




X


La prison,  Sauveterre, c'est le chteau situ tout en haut de la
vieille ville, au milieu d'un quartier pauvre et presque dsert.

Trs important autrefois, le chteau de Sauveterre a t dmantel lors
du sige de La Rochelle, et il n'en reste plus que des dbris
maladroitement restaurs, des remparts dont les fosss ont t combls,
une porte surmonte d'un beffroi, une chapelle convertie en magasin
militaire, et enfin deux tours massives relies par un immense btiment
dont le rez-de-chausse est vot. Rien de moins triste que ces ruines
entoures d'un mur tapiss de lierre, et jamais on ne souponnerait leur
destination sans le soldat qui, nuit et jour, monte  l'entre sa
faction monotone.

Des ormes sculaires ombragent les vastes cours, et sur les
plates-formes, et dans les crevasses des murailles, il fleurit assez de
ravenelles et de lilas de terre pour faire la joie de cent prisonniers.

Mais les prisonniers manquent  cette potique prison. C'est une cage
sans oiseaux, dit parfois le gelier d'un ton mlancolique. Il en
profite pour cultiver des lgumes le long des praux, et l'exposition
est si favorable qu'il est toujours le premier,  Sauveterre,  cueillir
des petits pois. Il en a de mme profit--avec l'autorisation de
l'administration--pour s'attribuer dans une des tours un joli logement,
qui se compose de deux pices au rez-de-chausse et d'une chambre 
l'tage suprieur, o on arrive par un troit escalier pratiqu dans
l'paisseur du mur.

C'est dans cette chambre que la gelire, avec la promptitude de la
peur, entrana Mlle Denise.

La pauvre jeune fille suffoquait, tant son coeur violemment battait dans
sa poitrine, et,  peine entre, elle se laissa tomber sur une chaise.

--Jsus Dieu! s'cria la gelire, vous trouvez-vous donc mal, ma chre
demoiselle! Attendez, je descends vous qurir du vinaigre...

--C'est inutile, fit Mlle Denise d'une voix faible; restez prs de
moi, ma bonne Colette, restez!

Forte et robuste commre de quarante-cinq ans, brune comme le pain bis,
avec un pais duvet noir  la lvre suprieure, Mme Blangin
s'appelait Colette.

--Pauvre demoiselle, reprit-elle, cela vous semble drle de vous trouver
ici.

--Oui, trs drle, assurment. Mais o est donc votre mari?

--En bas,  faire le guet, mademoiselle. Il ne tardera pas  monter.

Bientt, en effet, un pas pesant retentit dans l'escalier, et Blangin
apparut, ple et l'oeil trouble, comme un homme qui vient de courir un
grand danger.

--Ni vu ni connu, dit-il, personne ne se doute de rien. Je ne craignais
que ce mauvais chien de factionnaire, et juste comme mademoiselle
arrivait, j'ai russi  l'attirer derrire le mur en lui offrant la
goutte. Je commence  croire que je ne perdrai pas ma place.

Mlle de Chandor prit cette phrase pour une mise en demeure.

--Eh! qu'importe votre place, dit-elle, affectant une gaiet bien loin
de son me, puisqu'il est convenu que je vous en assure une meilleure...

Et, ouvrant son sac, elle dposait sur la table les rouleaux qu'il
contenait.

--Ah! c'est l'or! fit Blangin, dont l'oeil tincela.

--Oui. Chacun de ces rouleaux contient mille francs, et en voici
seize...

Une tentation irrsistible contractait les traits du gelier.

--On peut voir? interrogea-t-il.

--Certes, rpondit la jeune fille, vrifiez...

Elle se trompait. Blangin songeait bien  vrifier, vraiment! Ce qu'il
voulait, c'tait repatre sa vue de cet or, l'entendre sonner, le
manier.

D'un geste fivreux, il dchira les enveloppes et se mit  faire tomber
les pices en cascades sur la table, et,  mesure que le tas
grossissait, ses lvres blmissaient et la sueur perlait  ses tempes.

--Tout cela est  moi! fit-il avec un rire stupide.

--Oui,  vous, rpondit Mlle Denise.

--Je ne me figurais pas ce que pouvaient faire seize mille francs. Comme
c'est beau, l'or! Regarde donc, ma femme.

Mais la gelire dtournait la tte. Elle tait aussi pre au gain que
son mari, et plus mue peut-tre, mais elle tait femme, elle savait
dissimuler.

--Ah! chre demoiselle, reprit-elle, jamais mon homme ni moi ne vous
aurions demand de l'argent pour vous rendre service, si nous n'avions 
songer qu' nous! Mais nous avons des enfants...

--Votre devoir est de vous proccuper de vos enfants, dit Mlle
Denise.

--Je sais bien que seize mille francs, c'est une grosse somme...
Mademoiselle regrette peut-tre de nous donner tant d'argent...

--Je le regrette si peu, interrompit la jeune fille, que j'ajouterais
volontiers quelque chose encore.

Et elle montrait un des quatre rouleaux rests dans son sac.

--Alors, en effet, au diable la place! s'cria Blangin. (Et gris par la
vue et le contact de l'or:) Vous tes ici chez vous, mademoiselle,
poursuivit-il, et la prison et le gelier sont  vos ordres. Que
dsirez-vous? Parlez. J'ai neuf prisonniers, sans compter monsieur de
Boiscoran et Cheminot. Voulez-vous que je leur donne la clef des champs?

--Blangin!... fit svrement la femme.

--Quoi! Ne suis-je pas le matre de lcher les prisonniers?

--Avant de faire le fier, attends d'avoir rendu  mademoiselle le
service qu'elle attend de toi.

--C'est juste.

--Alors, insista la prudente gelire, cache cet argent qui nous
trahirait.

Et, tirant de l'armoire un bas de laine, elle le tendit  son mari qui y
glissa les seize mille francs, moins une douzaine de pices qu'il garda
dans sa poche pour avoir sous la main une preuve matrielle de sa
fortune nouvelle.

Et quand ce fut fait, et quand le bas, plein  craquer, fut remis au
fond de l'armoire sous une pile de linge:

--Maintenant, descends, commanda la gelire  son mari. On peut encore
venir, et si tu n'allais pas ouvrir ds qu'on frappera, cela donnerait
des soupons.

poux bien dress, Blangin obit sans rplique, et aussitt la gelire
entreprit de distraire Mlle Denise. Elle esprait bien, disait-elle,
que sa chre demoiselle lui ferait l'honneur d'accepter quelque chose.
Cela la soutiendrait et, d'ailleurs, l'aiderait  passer le temps, car
il n'tait que sept heures, et ce ne serait qu'aprs dix que Blangin
pourrait la conduire sans danger  la cellule de M. de Boiscoran.

--Mais j'ai dn, objectait Mlle Denise, je n'ai besoin de rien.

L'autre n'en insistait que plus fort. Elle se rappelait bien, Dieu
merci, les gots de sa chre demoiselle, et elle lui avait prpar un
bouillon exquis et une crme incomparable. Et, tout en parlant, elle
dressait la table, ayant mis dans sa tte que, dt Mlle Denise en
prir, elle mangerait, ce qui est d'ailleurs une tradition de Saintonge.
Du moins, les fastidieux empressements de cette femme eurent cet
avantage qu'ils empchrent Mlle Denise de s'abandonner  ses
douloureuses penses.

La nuit tait venue. Neuf heures sonnrent, puis dix. Puis on entendit
le pas de la ronde qui allait relever les factionnaires.

Un quart d'heure aprs, Blangin reparut, portant une lanterne et un
norme trousseau de clefs.

--J'ai envoy coucher Cheminot, dit-il, mademoiselle peut venir.

Mlle Denise tait dj debout.

--Allons, dit-elle simplement.

Et,  la suite du gelier, elle traversa d'interminables corridors, puis
une immense salle vote o les pas retentissaient comme dans une
glise, puis une longue galerie.

Enfin, montrant une porte massive dont les fentes laissaient filtrer
quelques rayons de lumire:

--C'est l! dit Blangin.

Mais Mlle Denise lui prit le bras, et d'une voix  peine distincte:

--Attendez un moment, dit-elle.

C'est qu'elle tait prs de succomber  tant d'motions successives.
C'est qu'elle sentait ses jambes flchir et ses yeux se voiler. Son me
gardait toujours son admirable nergie, mais la chair chappait  sa
volont et lui manquait, en quelque sorte.

--tes-vous malade? interrogea le gelier. Que faites-vous?

Elle demandait  Dieu de lui donner du courage et des forces. Et, sa
prire acheve:

--Entrons, dit-elle.

Et, avec un grand bruit de clefs et de verrous, Blangin ouvrit la porte
de Jacques de Boiscoran.

Ce n'tait dj plus les jours, c'tait les heures que comptait Jacques
de Boiscoran depuis qu'il tait au secret.

Il avait t crou le vendredi matin, 23 juin, et on tait au mercredi
soir, 28. Il y avait donc cent trente-deux heures que, selon la terrible
expression d'Ayrault, il avait t vivant, ray du monde des vivants et
mur dans la tombe. Aussi, chacune de ces cent trente-deux heures
avait-elle pes sur son front autant qu'un mois entier. Aussi, en le
voyant ple et amaigri, les cheveux et la barbe en dsordre, les yeux
brillants de fivre comme des charbons mal teints, et-on eu peine 
reconnatre l'heureux et insoucieux chtelain de Boiscoran, ce Benjamin
de la destine,  qui toujours tout avait souri, ce fier et sceptique
garon qui, du haut de son pass, dfiait l'avenir.

C'est que de tous les supplices imagins par les socits obliges de se
dfendre, il n'en est pas de plus effroyable que le secret. C'est
qu'il n'en est pas qui, plus promptement, dtrempe les nergies,
dsarticule les volonts et rduise les plus indomptables organisations.

C'est qu'il n'est pas de lutte plus mouvante que la lutte qui s'tablit
entre un prvenu innocent ou coupable, et un juge inexorable ou clment;
o l'on voit un homme sans dfense se dbattre contre un autre homme
arm d'un pouvoir discrtionnaire.

Si les grandes douleurs n'avaient pas leur pudeur, Mlle Denise se
serait informe de Jacques. Rien ne lui tait plus facile. Et si elle se
ft informe, elle et appris par Blangin, qui gardait et piait M. de
Boiscoran, et par la gelire qui prparait ses repas, par quelles
phases il avait pass depuis son arrestation.

Ananti sur le premier moment, il n'avait pas tard  ragir, et, le
vendredi et le samedi, il s'tait montr tranquille et plein de
confiance, causeur et presque gai.

Le dimanche lui avait t fatal. Conduit  Boiscoran entre deux
gendarmes pour la leve des scells, il avait t, le long du chemin,
accabl d'injures et de maldictions par des gens qui l'avaient reconnu,
et il tait rentr mortellement triste.

Pendant toute la journe du lundi, il avait t tortur par le juge
d'instruction, et aprs six heures d'interrogatoire, quand on lui avait
apport son dner, il avait dit que sa sant n'y rsisterait pas, et
qu'autant vaudrait le tuer tout de suite.

Le mardi, il avait reu la lettre de Mlle Denise et y avait rpondu.
C'avait t pour lui le sujet d'une extrme agitation, et, pendant une
partie de la nuit, Frumence Cheminot l'avait vu se promener dans sa
cellule avec les gestes et les imprcations incohrentes d'un fou.

Il esprait un mot pour le mercredi. Ce mot n'tant pas venu, il tait
tomb dans une torpeur glace dont M. Galpin-Daveline n'avait pas pu le
tirer. Il n'avait rien pris de la journe qu'une tasse de bouillon et un
peu de caf. Et, le juge parti, il s'tait accoud  sa table, en face
de la fentre, et il y tait rest immobile comme une statue, les lvres
pendantes, le regard hbt, si profondment enfonc dans ses rveries
qu'il ne s'tait pas drang quand on lui avait mont de la lumire.

C'est ainsi qu'il tait encore, quand, un peu aprs dix heures, il
entendit grincer les verrous de sa porte. Dj il tait assez au fait de
la prison pour en connatre les usages. Il savait  quelles heures on
lui apportait ses repas,  quel moment Cheminot venait mettre en ordre
sa cellule, et quand enfin il devait s'attendre  voir paratre le juge
d'instruction.

La nuit venue, il s'appartenait jusqu'au lendemain. Donc, une visite si
tardive annonait immanquablement un vnement insolite--la libert,
peut-tre, cette visiteuse qu'implorent tous les prisonniers. Aussi se
dressa-t-il. Et ds qu'il distingua dans l'ombre le rude visage de
Blangin:

--Que me veut-on? demanda-t-il vivement. Blangin salua. C'tait un
gelier poli.

--Monsieur, rpondit-il, je vous amne une personne...

Et s'effaant, il livra passage  Mlle Denise, ou plutt il la poussa
dans la chambre, car elle semblait avoir perdu la facult de se mouvoir.

--Une personne..., rptait M. de Boiscoran. Mais le gelier ayant lev
sa lanterne, le malheureux reconnut sa fiance.

--Vous! s'cria-t-il, ici!

Et il se rejeta en arrire, tremblant d'tre dupe d'un rve, d'tre le
jouet d'une de ces effrayantes hallucinations qui prcdent la folie et
qui se fixent dans les cerveaux malades comme les orfraies au milieu des
ruines.

--Denise! murmura-t-il encore. Denise!

Quand il se ft agi, non de sa vie, elle n'y pensait pas, mais de la vie
de Jacques, la pauvre jeune fille n'et pu articuler une parole, tant
l'motion serrait sa gorge et contractait ses lvres.

Le gelier rpondit pour elle:

--Oui, fit-il, mademoiselle de Chandor...

-- cette heure, dans ma prison!

--Elle avait quelque chose d'important  vous communiquer, elle est
venue me trouver...

-- Denise, balbutia Jacques, amie incomparable!

--Et j'ai consenti, poursuivait Blangin d'un ton paterne,  l'introduire
secrtement... C'est une grande faute que je commets, si cela venait 
se savoir!... Mais on a beau tre gelier, on a un coeur comme tout le
monde! Si je dis cela  monsieur, c'est que mademoiselle oublierait
peut-tre de le prvenir... Si le secret n'tait pas bien gard, je
perdrais ma place, et je ne suis qu'un pauvre homme, j'ai femme et
enfants...

--Vous tes le meilleur des hommes! s'cria M. de Boiscoran, bien
loign de souponner le prix de la sensibilit de Blangin, et le jour
o je serai libre, je vous prouverai, mon brave, que vous n'avez pas
oblig des ingrats!

--Bien  votre service, monsieur, fit modestement le gelier.

Mais peu  peu, Mlle Denise reprenait possession d'elle-mme.

--Laissez-nous, mon ami, dit-elle doucement  Blangin.

Et ds qu'il se fut retir, sans laisser  M. de Boiscoran le temps de
prononcer une parole:

--Jacques, murmura-t-elle, mon grand-pre m'a dit qu'en venant  vous,
seule, en secret, la nuit, je m'exposais  diminuer votre affection pour
moi et  amoindrir votre estime...

--Ah!... vous ne l'avez pas cru!...

--Mon grand-pre a plus d'exprience que moi, Jacques... Pourtant je
n'ai pas hsit, me voici, et j'aurais brav bien d'autres prils, parce
qu'il s'agit de votre honneur qui est le mien, de votre vie qui est la
mienne, de notre avenir, de notre bonheur, de toutes nos esprances
ici-bas!

Une joie dlirante avait comme transfigur le visage du prisonnier.

--Grand Dieu! s'cria-t-il, un tel moment rachterait des annes de
tortures!

Mais Mlle Denise s'tait jur, en venant, que rien ne la dtournerait
de son oeuvre.

--J'en atteste la mmoire de ma mre, Jacques, continua-t-elle, jamais
une seconde je n'ai dout de votre innocence.

Le malheureux eut un geste dsol.

--Vous! dit-il, mais les autres, mais monsieur de Chandor...

--Serais-je donc ici, s'il vous croyait coupable!... Mes tantes et votre
mre sont aussi sres de vous que je le suis moi-mme.

--Et mon pre? Vous ne m'en parlez pas dans votre lettre...

--Votre pre est rest  Paris, pour le cas o il y aurait quelque
dmarche  faire.

Jacques de Boiscoran secouait la tte.

--Je suis en prison  Sauveterre, murmura-t-il, accus d'un crime
atroce, et mon pre reste  Paris... Est-ce donc vrai qu'il ne m'a
jamais aim! J'ai toujours t un bon fils, cependant, et jamais,
jusqu' cette catastrophe effroyable, il n'a eu  se plaindre de moi.
Non, mon pre ne m'aime pas...

Mlle Denise ne pouvait le laisser s'garer ainsi.

--coutez-moi, Jacques, interrompit-elle, coutez pourquoi je risque
cette dmarche si grave et qui me cote tant! C'est au nom de tous nos
amis que je viens, au nom de matre Folgat, cet avocat de Paris que
votre mre a amen, et que vous ne connaissez pas, et aussi au nom de
matre Magloire, en qui vous avez tant de confiance. Tous sont d'accord.
Vous avez adopt un systme affreux. Vous obstiner  vous taire, c'est
courir volontairement aux abmes. Entendez bien ce que je vous dis: si
vous attendez, pour vous disculper, que l'instruction soit close, vous
tes perdu. Le jour o la chambre des mises en accusation sera saisie du
procs, c'est en vain que vous parlerez. Il sera trop tard. Et vous
irez, vous, innocent, grossir la liste dplorable des erreurs
judiciaires...

C'est en silence, et le front pench vers la terre, comme pour en
drober la pleur, que Jacques de Boiscoran avait cout Mlle de
Chandor.

Et ds qu'elle s'arrta, palpitante:

--Hlas! murmura-t-il, tout ce que vous venez de me dire, je me l'tais
dj dit.

--Et vous vous tes tu!

--Je me suis tu.

--Ah! c'est que vous ne souponnez pas le danger que vous courez,
Jacques, c'est que vous ne savez pas...

Il l'interrompit d'un geste. Et d'une voix sourde:

--Je sais, pronona-t-il, que c'est l'chafaud que je risque... ou le
bagne.

Mlle Denise tait ptrifie d'horreur. Pauvre jeune fille! Elle
s'tait imagine qu'elle n'aurait qu' paratre pour triompher de
l'obstination de M. de Boiscoran, et que ds qu'elle l'aurait entendu
elle serait rassure. Et au lieu de cela!

--Malheureux! s'cria-t-elle, ces pouvantables ides vous sont venues,
et vous persisteriez  garder le silence!

--Il le faut.

--C'est impossible... Vous n'avez pas rflchi!

--Pas rflchi!... rpta-t-il. (Et plus bas:) Que croyez-vous donc que
j'aie fait, depuis cent trente mortelles heures que je suis seul dans
cette prison, seul en face d'une accusation terrible et des plus
effroyables ventualits...

--Voil le malheur, Jacques, vous avez t dupe de votre imagination!
Qui ne l'et t,  votre place! Matre Folgat me le disait hier encore:
il n'est pas d'homme qui, aprs quatre jours de secret, ait tout son
sang-froid. La douleur et la solitude sont de mauvaises conseillres.
Jacques, revenez  vous, coutez vos amis les plus chers dont ma voix
vous transmet les conseils... Jacques, votre Denise vous en conjure,
parlez...

--Je ne puis.

--Pourquoi?

Elle attendit quelques secondes, et comme il ne rpondait pas:

--Le premier des devoirs, insista-t-elle, non sans une nuance
d'amertume, n'est-il donc pas, quand on est innocent, de faire clater
son innocence?

D'un mouvement dsespr, le prisonnier treignait son front de ses
mains crispes. Se penchant vers Mlle Denise, si prs qu'elle sentit
son souffle dans ses cheveux:

--Et quand on ne peut pas, dit-il, quand on ne peut pas faire clater
son innocence!

Elle recula, ple comme pour mourir, chancelant  ce point d'tre
rduite  s'appuyer au mur, et fixant sur Jacques de Boiscoran des
regards o montaient toutes les pouvantes de son me.

--Que dites-vous, mon Dieu! balbutia-t-elle.

Il riait, le malheureux, de ce rire sinistre qui est la dernire
expression du dsespoir.

--Je dis, rpondit-il, qu'il est de ces circonstances fatales qui
confondent la raison, de ces concidences inoues qui feraient douter de
soi. Je dis que tout m'accuse, que tout m'accable, que tout tmoigne
contre moi. Je dis que si j'tais  la place de Galpin-Daveline, et
qu'il ft  la mienne, j'agirais certainement comme lui!

--C'est de la dmence! s'cria Mlle de Chandor.

Mais Jacques de Boiscoran ne l'entendit pas. Toutes les amertumes des
jours passs lui remontaient  la gorge; il s'animait, ses joues
s'empourpraient.

Et toujours plus vite, en phrases haletantes:

--Faire clater son innocence! poursuivait-il. Ah! c'est ais 
conseiller... Mais comment?... Non, je ne suis pas coupable, mais un
crime a t commis, et pour ce crime il faut un coupable  la justice!
Si ce n'est pas moi qui ai tir sur monsieur de Claudieuse et mis le feu
au Valpinson, qui donc est-ce?... O tiez-vous, me dit-on, au moment de
l'attentat? O j'tais?... Est-ce que je puis le dire! Me disculper,
c'est accuser! Et si je me trompais!... Et si, ne me trompant pas,
j'tais incapable de dmontrer la ralit de mes accusations!... Est-ce
que le meurtrier, est-ce que l'incendiaire n'a pas pris toutes ses
mesures pour chapper au chtiment et le faire retomber sur ma tte!
J'tais averti! Il est des haines qui mditent de ces vengeances
excrables!... Ah! si on savait, si on pouvait prvoir!... Comment
lutter!... Et moi, qui le premier jour me disais: une telle imputation
ne saurait m'atteindre, c'est un nuage que d'un souffle je dissiperai!
Misrable fou! Le nuage est devenu avalanche et je puis tre cras!...
Je ne suis ni un enfant, ni un lche, et j'ai toujours march droit aux
fantmes... J'ai mesur le pril, il est immense! Mlle Denise
frissonnait.

--Qu'allons-nous devenir! s'cria-t-elle.

Cette fois, M. de Boiscoran l'entendit, et il eut honte de sa faiblesse.
Mais avant qu'il russt  matriser son trouble:

--Qu'importent, reprit la jeune fille, ces considrations vaines!
Au-dessus des calculs les plus habiles et des systmes les mieux
combins, il y a la vrit, invincible, immuable! Il faut dire la
vrit, Jacques, sans arrire-pense, sans restrictions, sans dtours...

--Ce n'est plus possible! murmura l'infortun.

--Elle est donc bien affreuse?

--Elle est invraisemblable.

Ce n'est pas sans effroi que Mlle Denise le considrait. Elle ne
retrouvait en lui ni l'expression de son visage, ni son regard, ni le
timbre de sa voix. Elle s'approcha, et lui prenant la main entre ses
petites mains blanches:

--Mais  moi, fit-elle,  moi, votre amie, vous pouvez la dire, cette
vrit!

Il tressaillit, et reculant:

-- vous moins qu' tout autre! s'cria-t-il. (Et comprenant ce que
cette rponse avait d'affligeant:) Trop pur est votre esprit,
ajouta-t-il, pour de si honteuses intrigues. Je ne veux pas que sur
votre robe de noces rejaillisse une tache de cette boue o l'on m'a
prcipit!

Fut-elle dupe? Non, mais elle eut ce courage de sembler l'tre.

--Soit, poursuivit-elle, mais cette vrit, il vous faudra la dire tt
ou tard...

--Oui,  matre Magloire.

--Eh bien! Jacques, ce que vous lui diriez, crivez-le-lui, voici des
plumes et de l'encre, je porterai fidlement votre lettre.

--Il est des choses qu'on n'crit pas, Denise! Elle se sentait vaincue,
elle comprenait que rien ne ferait plier cette volont glace; et
cependant:

--Mais si je vous suppliais, Jacques, reprit-elle, au nom de notre pass
et de notre avenir, au nom de cet amour unique et ternel que vous me
juriez...

--Voulez-vous donc, interrompit-il, rendre mille fois plus atroces
encore mes heures de prison! Voulez-vous m'enlever ce qu'il me reste
encore de forces et de courage! N'avez-vous plus en moi aucune
confiance! Ne sauriez-vous me faire crdit de quelques jours encore...

Il s'arrta. On frappait  la porte; et presque aussitt:

--Le temps passe! cria Blangin par le guichet, je voudrais tre en bas
quand on relvera les factionnaires! Je joue gros jeu... je suis un pre
de famille...

--loignez-vous, Denise, dit Jacques vivement, loignez-vous... La
pense qu'on vous surprendrait ici m'est odieuse.

Combien elle courait peu de risques d'tre surprise, Mlle de Chandor
avait pay pour le savoir. Pourtant elle ne rsista pas.

Elle tendit son front  Jacques qui l'effleura de ses lvres et, plus
morte que vive et se tenant aux murs, elle regagna la chambrette du
gelier. On lui avait prpar un lit, elle s'y jeta toute habille et
elle y resta, aussi immobile que si elle et t morte, plonge dans un
anantissement qui lui enlevait jusqu' la facult de souffrir.

Il faisait grand jour, il tait huit heures, quand elle se sentit tire
par le bras.

--Chre demoiselle, lui disait la gelire, le moment serait bien
propice pour vous esquiver. On s'tonnera peut-tre de vous voir seule
dans les rues, mais on se dira que vous revenez de la messe de sept
heures.

Sans mot dire, Mlle Denise sauta  terre, et en un tour de main elle
eut rpar le dsordre de sa toilette. Puis, comme Blangin, inquiet,
venait voir si elle se dcidait  partir:

--Tenez, lui dit-elle en lui donnant un des rouleaux de mille francs
rests dans son sac, ceci est pour que vous vous souveniez de moi si
j'avais encore besoin de vous.

Et, rabattant sa voilette sur son visage, elle sortit.




XI


Le baron de Chandor avait eu, en sa vie, une nuit terrible, dont il
avait compt les secondes au pouls de son fils agonisant. La veille au
soir, les mdecins lui avaient dit: S'il passe cette nuit, il peut tre
sauv. Au jour, il avait rendu le dernier soupir.

Eh bien! c'est  peine si, pour le vieux gentilhomme, cette nuit fatale
avait eu plus d'angoisses que celle-ci, passe tout entire hors de la
maison par Mlle Denise. Il savait bien que Blangin et sa femme
taient de braves gens, malgr leur avarice et leur pret au gain; il
savait bien que Jacques de Boiscoran tait un homme d'honneur.
N'importe!... Toute la nuit, son vieux valet de chambre l'entendit se
promener de long en large dans sa chambre, et ds sept heures du matin,
il tait sur le seuil de la porte, interrogeant d'un oeil inquiet le
lointain de la rue.

Vers sept heures et demie, matre Folgat vint le rejoindre, mais c'est 
peine s'il lui souhaita le bonjour, et certainement il n'entendit rien
de tout ce que lui dit l'avocat pour le rassurer.

Jusqu' ce qu'enfin:

--La voil! s'cria le vieillard.

Il ne se trompait pas. Mlle Denise venait de tourner le coin de la
rue de la Rampe. Elle remontait avec une hte fivreuse, comme si elle
et senti que ses forces taient  bout et qu'il lui en resterait bien
juste assez pour arriver.

C'est avec une sorte de joie farouche que grand-pre Chandor se jeta
au-devant d'elle et qu'il la serra entre ses bras en rptant:

-- Denise,  ma fille bien-aime, comme j'ai souffert, comme tu as
tard!... Mais tout est oubli, viens, viens vite!

Et il l'entrana, il la porta plutt, dans le salon, et il l'assit
mollement sur une causeuse. Il s'agenouilla ensuite prs d'elle, riant
de bonheur. Mais ds qu'il lui eut pris les mains:

--Tes mains sont brlantes! s'cria-t-il. Tu as la fivre...

Il la regarda. Elle venait de relever son voile.

--Tu es ple comme la mort, continua-t-il, tu as les yeux rouges et
gonfls...

--J'ai pleur, bon papa, rpondit-elle doucement.

--Pleur!... Pourquoi?

--Hlas! je n'ai pas russi!

Comme s'il et t m par un ressort, M. de Chandor se dressa.

--Par le saint nom de Dieu! s'cria-t-il, on n'a jamais rien ou de
pareil depuis que le monde est monde!... Quoi! tu es alle, toi, Denise
de Chandor, le trouver dans sa prison, tu l'as suppli...

--Et il est rest inflexible, oui, bon papa. Il ne parlera pas avant la
fin de l'instruction.

--C'est que nous nous tions tromps, ce garon n'a ni coeur ni me...

Pniblement, Mlle Denise s'tait souleve.

--Ah! ne l'accuse pas, bon papa, interrompit-elle, ne l'accuse pas. Il
est si malheureux!

--Enfin, que dit-il, pour ses raisons?

--Il dit que la vrit est tellement invraisemblable que certainement on
refusera de le croire, et qu'il se perdrait s'il parlait tant qu'il est
au secret et priv de l'assistance d'un dfenseur. Il dit que son
horrible situation est le rsultat d'une excrable vengeance. Il dit
qu'il croit connatre le coupable, et que, puisqu'il y est rduit, pour
se dfendre il accusera...

Tmoin silencieux jusqu' ce moment, matre Folgat s'approcha.

--tes-vous bien sre, mademoiselle, interrogea-t-il, que monsieur de
Boiscoran se soit exprim ainsi?

--Oh! trs sre, monsieur, et je vivrais des milliers d'annes que je
n'oublierais ni l'expression de son regard, ni le timbre de sa voix...

M. de Chandor ne permit pas qu'on l'interrompt davantage.

--Mais  toi, reprit-il,  toi, chre fille, Jacques a d dire quelque
chose de plus prcis.

--Rien.

--Tu ne lui as donc pas demand ce qu'est cette vrit si
invraisemblable?

--Oh, si!...

--Eh bien?

--Il s'est cri que c'tait  moi surtout qu'il ne pouvait pas la dire,
que j'tais la dernire personne du monde  qui il la dirait...

--Cet homme mriterait d'tre brl  petit feu! gronda M. de Chandor.
(Puis,  haute voix:) Et tout cela, chre fille, interrogea-t-il, ne te
parat pas bien extraordinaire, bien trange?

--Tout cela me semble affreux...

--J'entends... Mais que penses-tu de la conduite de Jacques?

--Je pense, bon papa, que s'il agit ainsi, c'est qu'il ne peut agir
autrement. Jacques est un homme trop suprieur par l'intelligence et par
le courage pour s'abuser grossirement. tant seul  savoir, il est seul
bon juge de la situation. Plus que personne je dois respecter ses
raisons...

Mais le vieux gentilhomme ne se croyait pas oblig de les respecter,
lui, et cette rponse rsigne de sa petite-fille achevant de
l'exasprer, il allait lui dire toute sa pense, lorsqu'elle se leva,
non sans effort.

--Je suis brise, bon papa, fit-elle d'une voix expirante, permets-moi,
je te prie, de regagner ma chambre...

Elle quitta le salon, en effet; M. de Chandor la suivit jusqu' la
porte, et il y resta jusqu' ce qu'il l'et vue monter l'escalier au
bras de sa femme de chambre.

Revenant alors  matre Folgat:

--On me la tuera, monsieur! s'cria-t-il, avec une explosion de colre
et de dsespoir effrayants chez un homme de cet ge. J'ai vu dans ses
yeux,  travers ses larmes, le regard qu'avait sa mre, quand aprs la
mort de son mari, de mon fils, elle me disait: Je n'y survivrai pas.
Elle n'y a pas survcu, en effet... Et alors, moi, vieillard, je suis
rest seul avec cette enfant qui peut-tre avait en elle le germe du mal
affreux qui a emport sa mre. Seul!... et voil vingt ans que je
retiens mon haleine pour couter si elle respire toujours du mme
souffle gal et pur...

--Vous vous alarmez  tort, monsieur..., commena matre Folgat.

Grand-pre Chandor secoua la tte.

--Non, dit-il, mon enfant est peut-tre frappe au coeur. Ne venez-vous
donc pas de la voir, plus blanche que la cire, et d'entendre sa voix,
sans vie et sans chaleur!... Mon Dieu! de quelle faute me punissez-vous
en mes enfants! Par piti, rappelez-moi  vous avant celle qui est la
joie de ma vie! Et ne rien pouvoir pour conjurer le malheur! Vieillard
inepte et stupide! Ah! ce Jacques de Boiscoran!... S'il tait coupable
cependant!... Si cet homme que Denise aime tait un assassin! Ah! le
misrable! j'achterais la place du bourreau pour qu'il prisse de mes
mains!...

Profondment mu, matre Folgat arrta du geste M. de Chandor.

--N'accablez pas monsieur de Boiscoran, alors que tout l'accable,
monsieur, pronona-t-il. De nous tous, c'est encore lui le plus
cruellement prouv, car il est innocent.

--Le croyez-vous toujours?

--Plus que jamais. Si peu qu'il ait parl, il en a dit assez 
mademoiselle Denise pour me dmontrer la justesse de mes conjectures et
me prouver que j'avais touch du doigt le point prcis...

--Quand?

--Le jour o nous sommes alls ensemble  Boiscoran, monsieur le
baron...

M. de Chandor parut chercher.

--Je ne me rappelle pas..., commena-t-il.

--Et cependant, insista l'avocat, vous tes sorti pour permettre au
vieil Antoine, que j'interrogeais, de me rpondre plus librement...

--C'est juste! interrompit M. de Chandor, c'est trs juste! Et alors
vous supposez...

--Je crois que mon point de dpart tait exact, oui, monsieur. Quant 
chercher comment, c'est ce que je ne ferai pas. Monsieur de Boiscoran
nous dit que la vrit est invraisemblable, j'en serai donc pour mes
conjectures. Seulement, puisque nous voici les mains lies et rduits 
attendre la fin de l'instruction, j'en profiterai pour questionner des
gens du pays, qui me rpondront peut-tre mieux qu'Antoine. Vous avez
parmi vos amis des personnes qui doivent tre bien informes, monsieur
Sneschal, le docteur Seignebos...

Pour ce dernier, matre Folgat ne devait pas avoir longtemps  attendre,
car au moment o son nom tait prononc, il le criait au domestique,
dans le corridor:

--C'est moi, Seignebos, le docteur Seignebos! Et presque aussitt, il
entra comme une trombe dans le salon.

Il y avait alors quatre jours que le docteur Seignebos n'avait paru rue
de la Rampe. Car il n'tait pas venu reprendre lui-mme le rapport et
les grains de plomb qu'il avait confis  matre Folgat; il les avait
envoy chercher par son domestique, s'excusant sur l'importance et la
multiplicit de ses occupations.

Il est de fait que ces quatre jours, il les avait autant dire passs 
l'hpital, en compagnie d'un sien confrre, mdecin au chef-lieu, mand
par le parquet pour procder, conjointement avec le docteur Seignebos,
 l'examen de l'tat mental de Cocoleu.

--Et c'est cette expertise qui m'amne! s'cria-t-il, ds en entrant,
c'est cette expertise qui, si nous n'y mettons bon ordre, est en train
d'enlever  monsieur de Boiscoran sa plus belle et sa plus sre chance
de salut.

Aprs ce que venait de leur rapporter Mlle Denise, ni M. de Chandor
ni matre Folgat n'attachaient une grande importance  l'tat de
Cocoleu.

Ce mot de salut leur fit pourtant dresser l'oreille. Il n'y a pas de
circonstance indiffrente, dans un procs criminel.

--Il y a donc du nouveau, docteur? demanda l'avocat.

Le mdecin commena par fermer soigneusement les portes, et posant sur
la table sa canne et son chapeau  larges bords:

--Non, il n'y a rien de nouveau, rpondit-il. On continue, comme par le
pass,  vouloir perdre monsieur de Boiscoran, et, pour y parvenir, on
ne recule devant aucune manoeuvre.

--On... qui, on? demanda M. de Chandor. Ddaigneusement, le docteur
haussa les paules.

--En tes-vous vraiment encore  vous le demander, monsieur?
rpondit-il. Les faits, cependant, parlent assez haut. Du reste,
coutez. Dans notre dpartement, comme dans plusieurs autres, on trouve,
j'ai la douleur de l'avouer, un certain nombre de mdecins qui ne sont
pas  la hauteur de leur grande mission et qui, mme, pour parler net,
sont des nes bts!

Si grave que ft la situation, matre Folgat avait quelque peine 
rprimer un sourire, tant le docteur avait de singulires faons.

--Mais il est un de ces nes, poursuivait-il, qui, pour l'paisseur du
sabot et la longueur des oreilles, dpasse de beaucoup tous les autres.
Eh bien! c'est celui-l que le parquet a tri sur le volet et m'a
adjoint.

Sur ce chapitre, il tait prudent de brider la verve du docteur
Seignebos.

--Bref?... interrogea M. de Chandor.

--Bref, monsieur, mon docte confrre est absolument persuad que sa
mission de mdecin lgiste consiste uniquement  opiner du bonnet et 
dire _amen_  toutes les antiennes de la prvention. Cocoleu est
idiot! dclare premptoirement monsieur Galpin-Daveline. Il l'est ou
doit l'tre, rpond mon docte confrre. S'il a parl lors du crime,
c'est par suite d'une inspiration d'en haut, reprend le juge
d'instruction. videmment, conclut le confrre, il y a eu inspiration
d'en haut. Car enfin, voil la conclusion du rapport de ce savant
docteur: Cocoleu est un idiot qui a t providentiellement illumin par
un clair de raison. Il ne l'a pas crit en propres termes, mais c'est
tout comme.

Il avait retir ses lunettes d'or, et il les essuyait avec une sorte de
rage.

--Mais votre opinion  vous, docteur? demanda matre Folgat.

D'un geste solennel, M. Seignebos rajusta ses lunettes, et froidement:

--Mon avis, rpondit-il, et je l'ai longuement dvelopp dans mon
rapport, mon avis est que Cocoleu n'est pas idiot.

M. de Chandor tressauta, tant la proposition lui parut monstrueuse. Il
connaissait Cocoleu, lui. Il l'avait vu traner par les rues de
Sauveterre, pendant les dix-huit mois que ce misrable tait rest en
traitement chez le docteur.

--Quoi! Cocoleu ne serait pas idiot? rptait-il.

--Non, dclara premptoirement M. Seignebos, et, pour en acqurir la
certitude, il n'y a qu' l'examiner. A-t-il la face large et plate, la
bouche dmesure, la peau jaune et tanne, les lvres paisses, les
dents caries et les yeux louches? Sa tte dforme se balance-t-elle
d'une paule  l'autre, trop lourde pour le cou? Sa taille est-elle
difforme, sa colonne vertbrale dvie? Lui trouvez-vous un ventre
volumineux et lche, les mains lourdes et paisses pendant sur les
hanches, les jambes gauches, les articulations d'une paisseur
insolite?... Messieurs, ce sont l les caractres principaux de l'idiot.
Les apercevez-vous chez Cocoleu? Moi je vois un gaillard qui a une sant
de fer, adroit de ses mains, qui grimpe comme un singe sur les arbres
pour y dnicher des nids et qui franchit des fosss de dix pieds...
Certes, je ne prtends pas qu'il ait une intelligence normale, mais je
soutiens qu'il faut le classer parmi ces imbciles chez qui certaines
autres facults, en quelque sorte plus essentielles...

Si matre Folgat coutait avec toutes les marques d'un puissant intrt,
il n'en tait pas de mme de M. de Chandor.

--Entre un idiot et un imbcile..., commena-t-il.

--Il y a un abme! s'cria M. Seignebos. (Et tout de suite, avec une
volubilit torrentielle:) L'imbcile, poursuivit-il, garde encore des
fragments d'intelligence. Il sait parler, exprimer ses sensations,
traduire ses besoins. Il associe des ides, compare ses impressions, se
souvient, acquiert de l'exprience. Il est capable de ruse et de
dissimulation. Il hait, il aime ou il craint. S'il n'est pas toujours
sociable, il est toujours accessible aux suggestions d'autrui. On arrive
aisment  exercer sur lui une domination absolue. L'inconsistance de
ses desseins est caractristique, et cependant il est souvent d'une
obstination inexpugnable et peut s'attacher  une ide avec une
opinitret extraordinaire. Enfin, les imbciles, prcisment  cause de
cette demi-lucidit, sont frquemment dangereux. C'est parmi eux que se
trouvent presque tous ces misrables monomanes que la socit est
oblige de squestrer, faute de savoir comment refrner leurs
instincts...

--Trs bien! approuva matre Folgat, qui trouvait peut-tre l les
lments d'une plaidoirie, trs bien...

Le docteur s'inclina.

--Tel est Cocoleu, pronona-t-il. S'ensuit-il que je l'estime
responsable de ses actes? Non, certes. Mais il s'ensuit que je puis voir
en lui un faux tmoin styl pour perdre un honnte homme.

Il tait clair qu'un tel systme ne plaisait pas  M. de Chandor.

--Autrefois, docteur, fit-il, vous ne disiez pas cela...

--Je disais mme prcisment le contraire, monsieur, rpondit, non sans
dignit, M. Seignebos. Je n'avais pas assez tudi Cocoleu, et j'ai t
sa dupe, il ne m'en cote pas de l'avouer. Mais, de mon aveu
prcisment, je tirerai une preuve de l'astuce et de la perversit
obstines de ces demi-idiots, et de leur aptitude  poursuivre un
dessein. Aprs un an d'expriences, j'ai renvoy Cocoleu en dclarant et
en croyant certes qu'il tait incurable. La vrit est qu'il ne voulait
pas tre guri. Les campagnards, ces fins et souponneux observateurs,
ne s'y sont pas tromps, eux. Presque tous vous diront que Cocoleu est
bien plus malin que bte. C'est exact. Il a constat qu'en exagrant son
imbcillit, qui, je le rpte, existe, il gagnerait de pouvoir vivre
sans travailler, et il l'a exagre. Install chez monsieur de
Claudieuse, il a eu l'art de montrer juste assez d'intelligence pour se
rendre plus supportable et s'attirer un meilleur traitement, sans
toutefois tre astreint  aucune besogne.

--En un mot, fit M. de Chandor, toujours incrdule, Cocoleu serait un
grand comdien...

--Assez grand pour m'avoir tromp, oui, monsieur, rpondit le docteur.
(Et s'adressant  matre Folgat:) Tout cela, reprit-il, je l'avais dit 
mon docte confrre avant de le conduire  l'hpital. Nous y avons trouv
Cocoleu plus que jamais obstin dans le mutisme dont n'avait jamais pu
le tirer monsieur Galpin-Daveline. Tous nos efforts pour lui arracher un
mot ont chou, bien qu'il ft trs vident pour moi qu'il comprenait.
Je voulais recourir  certains artifices fort licites, selon moi, qu'on
emploie pour dcouvrir les simulateurs, mon confrre s'y est oppos et a
t encourag dans sa rsistance, je ne sais de quel droit, par le juge
d'instruction. Alors j'ai demand qu'on ft venir madame de Claudieuse,
et qu'on la prit d'interroger Cocoleu, puisqu'elle a le talent de le
faire parler... Monsieur Daveline ne l'a pas permis. Et voil o nous en
sommes...

Il arrive tous les jours que deux mdecins chargs d'une expertise
mdico-lgale diffrent totalement de sentiment. La justice aurait fort
 faire si elle prtendait les mettre d'accord. Elle nomme donc
simplement un troisime expert dont l'opinion dcide. Ainsi allait-il
arriver, ncessairement, pour le cas de Cocoleu.

--Et non moins ncessairement, concluait le docteur Seignebos, le
parquet, qui m'a adjoint un premier ne, m'en adjoindra un second. Ils
s'entendront comme baudets en foire, et je serai atteint et convaincu
d'ignorance et de prsomption.

Si donc il se prsentait chez M. de Chandor, ajoutait-il, c'est qu'il
avait  rclamer un coup d'paule. Il demandait que les familles de
Boiscoran et de Chandor missent en branle toutes leurs relations et
fissent jouer toutes leurs influences pour obtenir qu'une commission de
mdecins trangers au pays, et parisiens s'il tait possible, ft
charge d'examiner Cocoleu et de se prononcer sur son tat mental.

-- des hommes clairs, disait-il, je me fais fort de dmontrer que
l'imbcillit de ce triste sujet est en partie simule, et que son
mutisme obstin n'est qu'un systme pour s'viter des rponses
compromettantes.

Mais ni M. de Chandor ni matre Folgat ne rpondirent tout d'abord. Ils
mditaient.

--Notez, insista M. Seignebos, choqu de leur silence, notez, je vous
prie, que si mon opinion triomphe, comme je suis en droit de l'esprer,
l'affaire prend aussitt une tournure nouvelle.

Eh! oui, assurment, les bases de l'accusation pouvaient, par suite, se
trouver en quelque sorte dplaces, et c'tait l ce qui proccupait si
fort matre Folgat.

--Et c'est ce qui fait, commena-t-il, que je me demande s'il ne sera
pas plutt nuisible qu'utile  monsieur de Boiscoran de dmontrer la
fourberie de Cocoleu...

Le docteur Seignebos bondit.

--Je voudrais, parbleu, savoir...

--Rien de si simple, rpondit l'avocat. L'idiotie de Cocoleu est
peut-tre le plus grave embarras de la prvention et le plus solide
argument de la dfense. Que peut rpondre monsieur Galpin-Daveline,
lorsque monsieur de Boiscoran lui reproche de baser une accusation
capitale sur les propos incohrents d'un malheureux priv de toute
intelligence, et par suite irresponsable?

--Ah! permettez!... s'cria M. Seignebos. Mais M. de Chandor ne perdait
pas une syllabe.

--Permettez vous-mme, docteur, interrompit-il.

Cet argument de l'imbcillit de Cocoleu est celui que vous avez invoqu
ds le premier jour, et qui vous paraissait, disiez-vous, si dcisif
qu'il n'tait pas besoin d'en chercher un autre...

Avant que le mdecin et trouv une rplique matre Folgat poursuivit:

--Qu'il soit tabli, au contraire, que Cocoleu a vritablement
conscience de ses paroles, et tout change, et la prvention est en
droit, de par un arrt de la Facult, de dire  monsieur de Boiscoran:
Il n'y a plus  nier, vous avez t vu, voil un tmoin.

Il fallait que ces considrations frappassent bien vivement M.
Seignebos, car il demeura court dix bonnes secondes, essuyant d'un air
pensif ses lunettes d'or. Allait-il donc avoir nui  Jacques de
Boiscoran en prtendant le servir? Mais il n'tait pas homme  douter
longtemps de soi.

--Je ne discuterai pas, messieurs, reprit-il d'un ton sec. Je vous
adresserai seulement une question: oui ou non, croyez-vous  l'innocence
de Jacques de Boiscoran?

--Nous y croyons absolument, rpondirent M. de Chandor et matre
Folgat.

--Alors, messieurs, nous ne courons, ce me semble, aucun risque 
essayer de dmasquer un misrable garnement.

Tel n'tait pas l'avis du jeune avocat.

--Dmontrer que Cocoleu a conscience de ce qu'il dit, reprit-il, serait
funeste, si l'on ne russissait pas  prouver en mme temps qu'il a
menti et que son accusation lui a t suggre. Peut-on le prouver?
Est-il un moyen d'tablir que, s'il s'obstine  ne rpondre  aucune
question, c'est qu'il redoute les consquences de son faux
tmoignage?... Le docteur n'en voulut pas couter davantage.

--Arguties d'avocat, que tout cela! s'cria-t-il assez peu poliment. Je
ne connais qu'une chose, moi, la vrit...

--Elle n'est pas toujours bonne  dire, murmura l'avocat.

--Si, monsieur, toujours! riposta le mdecin, toujours et quand mme, et
quoi qu'il puisse arriver. Je suis l'ami de monsieur de Boiscoran, mais
je suis encore plus l'ami de la vrit. Si Cocoleu est un misrable
fourbe, comme j'en ai la conviction, notre devoir est de le dmasquer.

Ce que ne disait pas M. Seignebos--et peut-tre ne se l'avouait-il
pas--, c'est que c'tait entre Cocoleu et lui une affaire personnelle.
Cocoleu l'avait jou, pensait-il, et lui avait t l'occasion d'une
averse de quolibets dont il avait cruellement souffert, sans qu'il y
part. Dmasquer Cocoleu, c'tait prendre sa revanche et renvoyer  ses
ennemis le ridicule dont ils l'avaient accabl.

--Ainsi, reprit-il, mon parti est pris, et quoi que vous dcidiez,
messieurs, je vais ds aujourd'hui me mettre en campagne, pour obtenir,
s'il est possible, la nomination d'une commission.

--Il serait peut-tre prudent, objecta matre Folgat, de rflchir avant
de rien faire, de consulter matre Magloire...

--Je n'ai pas besoin des consultations de matre Magloire, quand le
devoir parle.

--Vous nous accorderez bien vingt-quatre heures... Le docteur Seignebos
fronait les sourcils en broussaille.

--Pas une heure! s'cria-t-il, et je me rends de ce pas chez monsieur
Daubigeon, le procureur de la Rpublique!

Sur quoi, reprenant son chapeau et sa canne, il salua et sortit, aussi
mcontent que possible, sans daigner rpondre  grand-pre Chandor qui
lui demandait des nouvelles de M. de Claudieuse, dont la situation,
d'aprs ce qui se disait en ville, loin de s'amliorer empirait de jour
en jour.

--Le diable emporte le vieil original! s'cria M. de Chandor avant mme
que le mdecin et quitt le corridor. (Puis, s'adressant  matre
Folgat:) Bien que je doive convenir, ajouta-t-il, que vous avez un peu
froidement accueilli les grandes nouvelles qu'il nous apportait.

--C'est prcisment parce qu'elles sont terriblement graves, rpondit
l'avocat, que j'aurais voulu qu'il me laisst le temps de rflchir.
Cocoleu jouant l'imbcillit, ou du moins exagrant son
inintelligence!... c'est la confirmation de ce que disait hier monsieur
de Boiscoran  mademoiselle Denise. C'est la preuve d'un odieux
guet-apens, d'une excrable vengeance longuement mdite et prpare. L
est le noeud de l'affaire, videmment...

M. de Chandor tombait de son haut.

--Quoi! s'cria-t-il, telle est votre opinion, et vous avez hsit 
appuyer les dmarches de Seignebos, qui est un brave homme,
dcidment...

Le jeune avocat hochait la tte.

--Si je tenais  gagner vingt-quatre heures, c'est que je crois
indispensable de consulter monsieur de Boiscoran. Pouvais-je dire cela 
monsieur Seignebos? Avais-je le droit de lui livrer le secret de
mademoiselle Denise?

--C'est juste, murmura M. de Chandor, c'est juste...

Mais pour crire  M. de Boiscoran, l'assistance de Mlle Denise tait
indispensable, et ce n'est que dans l'aprs-midi qu'elle reparut, trs
ple encore, mais arme, visiblement, d'une nergie nouvelle.

Matre Folgat lui dicta les questions  poser au prisonnier, elle se
hta de les traduire, et, vers les quatre heures, la lettre fut porte
au greffier Mchinet.

Le lendemain soir, la rponse arriva.

_Le docteur Seignebos doit avoir raison, mes chers amis_, crivait
Jacques. _Je n'ai que trop de raisons d'tre sr que l'imbcillit de
Cocoleu est en partie simule et que sa dposition lui a t suggre.
Cependant, je vous en prie, ne faites aucune dmarche pour provoquer une
nouvelle enqute mdicale. La moindre imprudence peut me perdre. Au nom
du ciel, attendez pour agir la fin de l'instruction, qui est prochaine
maintenant, d'aprs ce que me dit Daveline..._

C'est en famille que fut lue cette rponse, et sa concision rsigne
arracha  Mme de Boiscoran un cri de dsespoir.

--Lui obirons-nous donc! s'cria-t-elle, lorsqu'il est vident qu'il se
perd, le malheureux, en s'obstinant ainsi...

Mlle Denise se leva.

--Seul juge de la situation, pronona-t-elle, Jacques a le droit de
commander, et notre devoir est d'obir... J'en appelle  matre Folgat.

Du geste le jeune avocat approuvait.

--Tout ce qui tait possible a t fait, dit-il. Maintenant, il ne reste
plus qu' attendre.




XII


Depuis la nuit fameuse de l'incendie du Valpinson, Sauveterre ne
s'ennuyait plus. Sauveterre avait sur le tapis, dsormais, palpitant
d'un intrt toujours renouvel, intarissable, fcond en discussions et
en conjectures, un sujet de conversation: l'affaire Boiscoran. O en
est l'affaire? se demandaient les gens qui s'abordaient.

Aussi, lorsque M. Galpin-Daveline se rendait du Palais  la prison et
qu'il remontait de son pas solennel et roide la rue Nationale, vingt
bourgeoises embusques derrire leurs rideaux cherchaient  surprendre
sur son visage les secrets de l'instruction. Elles n'y surprenaient que
l'empreinte des plus cuisants soucis, et une pleur de jour en jour plus
visible. De sorte qu'elles se disaient: Vous verrez que ce pauvre
monsieur Galpin finira par attraper la jaunisse.

Si triviale que ft l'expression, elle traduisait exactement les
sensations de l'ambitieux magistrat. Cette affaire de Boiscoran lui
tait devenue comme une de ces plaies vives, dont rien ne saurait calmer
l'incessante irritation.

--J'en ai perdu le sommeil, disait-il au procureur de la Rpublique.

L'excellent M. Daubigeon, qui avait toutes les peines du monde  modrer
les ardeurs de son zle, ne le plaignait que mdiocrement.

-- qui la faute! rpondait-il. Mais on veut parvenir, et les soucis
suivent de prs la fortune croissante:

_Crescentem sequitur cura pecuniam,_
_Majorumque fames..._

--Eh! je n'ai fait que mon devoir! s'criait le juge d'instruction, et
ce serait  recommencer que j'agirais de mme.

Pourtant, chaque jour lui clairait d'une lumire plus crue la fausset
de sa situation. L'opinion publique, tout en tant hostile  M. de
Boiscoran, tait bien loin de lui tre favorable,  lui, Daveline. On
croyait gnralement  la culpabilit de Jacques, et on appelait sur lui
toute la rigueur des lois; mais, d'un autre ct, on s'tonnait que M.
Galpin-Daveline et accept cette mission si cruelle de juge
d'instruction. Ce fait d'instruire contre un ancien ami, de rechercher
les preuves de ses crimes, de le pousser vers la cour d'assises,
c'est--dire au bagne ou  l'chafaud, avait comme un reflet de trahison
qui rvoltait les consciences.

Rien qu' la faon dont les gens lui rendaient son salut, ou mme
l'vitaient, le magistrat pouvait se rendre compte du sentiment dont il
tait l'objet.

Sa colre contre Jacques en redoublait, et, par contre, son inquitude.

Il avait reu, c'est vrai, des flicitations du procureur gnral, mais
est-on jamais sr de l'issue d'une instruction tant que le coupable n'a
pas avou? Certes, les charges qui s'levaient contre Jacques taient
trop accablantes pour que la dcision de la chambre des mises en
accusation ft douteuse. Mais, au-dessus de la chambre des mises en
accusation, il y a le jury.

--Et, en somme, mon cher, objectait le procureur de la Rpublique, vous
n'avez pas un seul tmoin oculaire. Et, comme le dit Loisel en ses
_Maximes du droit coutumier:_

    _Un seul oeil a plus de crdit_
    _Que deux oreilles n'ont d'audivi._
    --_Tmoin qui l'a vu est meilleur_
    _Que cil qui a ouy, et plus seur..._

--J'ai Cocoleu, interrompit M. Daveline, que les ternelles citations de
M. Daubigeon avaient le don d'exasprer.

--Les mdecins ont donc dcid qu'il n'est pas idiot?

--Non. Monsieur Seignebos est toujours seul de son avis.

--Alors, du moins, Cocoleu consent  rpter son tmoignage?

--Non.

--C'est donc comme si vous n'aviez personne. Eh! oui, M. Daveline ne le
comprenait que trop.

De l ses angoisses.

Plus il tudiait _son_ prvenu, plus il lui trouvait une attitude
nigmatique et menaante qui ne prsageait rien de bon.

Aurait-il un alibi? pensait-il. Tiendrait-il en rserve, pour le dernier
moment, quelqu'un de ces moyens imprvus qui dmolissent tout
l'chafaudage de la prvention et couvrent de ridicule le magistrat
instructeur!

Lorsque de telles ides lui venaient, si invraisemblables qu'elles
fussent, elles faisaient perler des gouttes de sueur  ses tempes, et il
traitait comme un ngre son pauvre greffier Mchinet.

Et ce n'tait pas tout. Si retir qu'il vct depuis cette affaire, bien
des chos lui arrivaient encore de la rue de la Rampe. Certes, il tait
 mille lieues d'imaginer qu'on y et des intelligences avec son
prvenu, et des intelligences, qui plus est, noues et servies par
Mchinet, par son propre greffier. Il et hauss les paules, si on ft
venu lui dire que Mlle Denise avait pass une nuit dans la prison et
rendu une visite  Jacques. Mais il lui revenait toujours quelque chose
des esprances et des projets des parents et des amis de Jacques, et ce
n'est pas sans une secrte terreur qu'il se les reprsentait puissants
par la fortune et par l'honorabilit, appuys par de hautes relations,
aims et estims de tous.

Il savait que prs de Mlle Denise se groupaient des hommes
intelligents et dvous, grand-pre Chandor, M. Sneschal, le docteur
Seignebos, matre Magloire, et, enfin, cet avocat que la marquise de
Boiscoran avait amen de Paris, matre Folgat.

Et Dieu sait ce qu'ils tenteraient, pensait-il, pour soustraire le
coupable  l'action de la justice.

Aussi peut-on dire que jamais instruction ne fut conduite avec tant
d'ardeur passionne, avec un zle si mticuleux. Chacun des points
acquis  la prvention fut pour M. Galpin-Daveline le sujet d'une
laborieuse enqute. En moins de quinze jours, soixante-sept tmoins
dfilrent dans son cabinet. Il fit comparatre le quart de la
population de Brchy. Il et cit le pays entier, s'il et os.

Inutiles efforts! Aprs des semaines d'investigations enrages,
l'instruction restait au mme point, le mystre demeurait aussi
impntrable. Le prvenu n'avait pas dissip une seule des charges
crasantes qui pesaient sur lui, mais le juge n'avait pas recueilli une
preuve nouvelle  ajouter aux preuves qu'il avait runies ds le premier
jour.

Il fallait en finir cependant.

Par une chaude aprs-midi de juillet, les bourgeoises de la rue
Nationale crurent remarquer que M. Daveline tait plus soucieux encore
que d'ordinaire. Elles ne se trompaient pas. Aprs une longue confrence
avec le procureur de la Rpublique et le prsident du tribunal, le juge
d'instruction avait pris son parti.

Arriv  la prison, il se fit conduire  la cellule de Jacques de
Boiscoran, et l, voilant son motion d'une roideur plus grande:

--Ma pnible mission touche  sa fin, monsieur, commena-t-il,
l'instruction dont j'tais charg va tre close. Ds demain, les pices
de la procdure, avec un tat des pices servant  conviction, seront
transmises  monsieur le procureur gnral, pour tre soumises  la
chambre d'accusation.

Jacques ne sourcilla pas.

--Bien! fit-il simplement.

--N'avez-vous rien  ajouter, monsieur? insista le juge.

--Rien, sinon que je suis innocent.

C'est  peine si M. Daveline russit  rprimer un mouvement
d'impatience.

--Alors, prouvez-le, fit-il. Alors, dtruisez les charges qui vous
accusent, qui vous accablent, qui font que pour moi, pour la justice,
pour tout le monde vous tes coupable. Alors, parlez, expliquez votre
conduite...

Obstinment, Jacques garda le silence.

--Votre rsolution est bien arrte, reprit encore le juge, vous ne
voulez rien dire?

--Je suis innocent!

Ce n'tait pas la peine d'insister, M. Galpin-Daveline le comprit.

-- dater de ce moment, monsieur, dit-il, votre secret est lev. Vous
pourrez recevoir, au parloir de la prison, les visites de votre famille.
Le dfenseur que vous dsignerez sera admis dans votre cellule pour
confrer avec vous...

--Enfin! s'cria Jacques avec une explosion de joie. (Et tout de suite:)
M'est-il permis, demanda-t-il, d'crire  monsieur de Chandor?

--Oui, rpondit le juge, et si vous voulez crire immdiatement, mon
greffier se chargera de faire parvenir votre lettre ce soir mme.

 l'instant mme Jacques de Boiscoran profita de l'occasion, et il eut
vite fini, car le billet qu'il crivit et qu'il remit  Mchinet n'avait
que ces deux lignes:

_J'attends matre Magloire demain matin,  neuf heures._

_J._

Du jour o ils avaient compris qu'une fausse dmarche pouvait avoir les
plus funestes consquences, les amis de Jacques de Boiscoran s'taient
scrupuleusement abstenus.  quoi bon des dmarches, d'ailleurs!

Sur sa seule requte, le docteur Seignebos avait t en partie exauc,
et le parquet avait dsign pour dcider de l'tat mental de Cocoleu un
mdecin de Paris, un aliniste clbre. C'est un samedi que M. Seignebos
vint tout triomphant annoncer rue de la Rampe cette heureuse nouvelle.
Ds le mardi suivant, il revenait, blme de colre, raconter son chec.

--Il y a des nes  Paris comme ailleurs! s'criait-il, d'une voix 
faire vibrer les vitres du salon Chandor, ou plutt, en ce temps
d'gosmes trembleurs et de servilits avides, les hommes indpendants
sont aussi introuvables  Paris qu'en province! J'attendais un savant
inaccessible  toutes les considrations mesquines; on m'envoie un
farceur qui serait dsol d'tre dsagrable  messieurs du parquet...
Ah! la surprise est cruelle! (Et toujours, comme de coutume, tracassant
ses lunettes d'or:) J'tais inform, poursuivait-il, de l'arrive du
confrre de la capitale, et j'tais all, de ma personne, l'attendre au
chemin de fer. Le train arrive, et immdiatement je distingue mon homme
dans la foule. Belle tte, bien encadre de cheveux grisonnants, oeil
fin, lvre gourmande et narquoise... C'est lui, me dis-je. Hum! il avait
bien un peu la mise d'un freluquet, beaucoup de dcorations  la
boutonnire, des favoris taills comme les buis de mon jardin, et au
lieu de fidles lunettes, un binocle impertinent... mais nul n'est
parfait. Je m'approche, je me nomme, nous changeons une poigne de
main, je l'invite  djeuner; il accepte, et bientt nous voil  table,
lui rendant bonne justice  mon vin de Bordeaux, moi lui exposant
mthodiquement l'affaire. Le repas fini, il veut voir Cocoleu; nous nous
rendons  l'hpital, et l, tout de suite, aprs un seul coup d'oeil: Ce
garon, s'crie-t-il, est tout bonnement le plus complet type d'idiot
que j'aie vu de ma vie!... Un peu dconcert, j'entreprends de lui
rexpliquer l'affaire; il refuse de m'couter. Je le supplie de revoir
Cocoleu; il m'envoie promener. Bless, je lui demande alors comment il
explique le tmoignage si net de cet idiot, la nuit du crime. Il me
rpond en chantonnant qu'il ne l'explique pas. Je veux discuter, il me
plante l pour se rendre au tribunal... Et savez-vous o il dnait, le
soir mme?  l'htel, avec notre confrre du chef-lieu. Et l, ils
rdigeaient, de concert, un rapport qui boucle Cocoleu dans la plus
parfaite imbcillit qui se puisse rver... (Il se promenait  grands
pas par le salon et, sans rien couter, il continuait:) Mais le sieur
Galpin aurait tort de chanter victoire! Tout n'est pas dit! On ne se
dbarrasse pas comme cela du docteur Seignebos... J'ai dit que Cocoleu
est un ignoble fourbe, un misrable simulateur, un faux tmoin, je le
prouverai. Boiscoran peut compter sur moi... (Il s'interrompit sur ces
mots, et se plantant devant matre Folgat:) Et si je dis que Boiscoran
peut compter sur moi, ajouta-t-il, c'est que j'ai mes raisons. Il m'est
venu de singuliers soupons, monsieur l'avocat, trs singuliers...

Matre Folgat, Mlle Denise et la marquise de Boiscoran le pressaient
de s'expliquer, mais il dclara que le moment n'tait pas venu encore,
et que, d'ailleurs, il n'tait pas assez sr... Et il s'chappa, jurant
qu'il tait trs press, ayant abandonn ses malades depuis
quarante-huit heures et tant attendu par la comtesse de Claudieuse,
dont le mari allait de mal en pis.

--Quels soupons peut avoir ce vieil original? demandait encore
grand-pre Chandor, une heure aprs le dpart du mdecin.

Matre Folgat et pu rpondre que ces soupons vraisemblablement
n'taient autres que les siens, mais plus prcis alors et appuys sur
des indices positifs.

Mais  quoi bon dire cela, puisque toute investigation tait interdite,
puisqu'un seul mot imprudemment prononc pouvait donner l'veil?  quoi
bon troubler d'esprances peut-tre aussitt dues la morne tristesse
de ces longues journes qui, l'une aprs l'autre, s'coulaient 
attendre le bon plaisir de M. Galpin-Daveline.

Dj,  ce moment, les nouvelles de Jacques de Boiscoran taient
devenues plus rares. Les interrogatoires n'ayant lieu qu' d'assez longs
intervalles, Mchinet tait quelquefois jusqu' quatre ou cinq jours
sans apporter de lettre.

--C'est la plus intolrable des agonies..., ne cessait de rpter Mme
de Boiscoran.

L'heure du dnouement allait sonner.

Mlle Denise se trouvait seule au salon, un aprs-midi, lorsqu'elle
crut reconnatre dans le vestibule la voix du greffier.

Prcipitamment, elle sortit. Elle ne s'tait pas trompe.

--Ah! l'instruction est termine! s'cria-t-elle, comprenant bien qu'il
ne fallait rien moins que ce grave vnement pour dcider Mchinet  se
montrer en plein jour rue de la Rampe.

--En effet, mademoiselle, rpondit le brave garon, et c'est sur l'ordre
de monsieur Daveline que je vous apporte ce billet de monsieur de
Boiscoran...

Elle le prit, elle le lut d'un coup d'oeil et, oubliant tout,  demi
folle de joie, elle courut  son grand-pre et  matre Folgat, criant
en mme temps  un domestique d'aller bien vite chercher matre
Magloire.

Moins d'une heure plus tard, le premier avocat de Sauveterre arrivait,
et quand on lui eut remis le billet qui le mandait:

--J'ai promis mon assistance  monsieur de Boiscoran, dit-il d'un ton
embarrass, elle ne lui fera pas dfaut... Je serai demain prs de lui 
l'ouverture de la prison, et je viendrai vous rendre compte de notre
entrevue.

On ne put lui rien tirer de plus; il tait visible qu'il ne croyait pas
 l'innocence de son client. Ds qu'il fut sorti:

--Jacques est fou, s'cria M. de Chandor, de confier sa dfense  un
homme qui doute ainsi de lui!

--Matre Magloire est un honnte homme, bon papa, dit Mlle Denise,
s'il pensait compromettre Jacques, il se retirerait.

Pour cela, oui, matre Magloire tait un honnte homme, et encore assez
accessible aux sentiments tendres pour que l'ide lui ft affreuse de
revoir prisonnier, accus d'un crime odieux, et accus justement,
pensait-il, un homme qu'il avait aim et que, malgr tout, il aimait
encore.

Il n'en dormit pas de la nuit, et chacun put remarquer sa mine soucieuse
lorsqu'il traversa la ville le lendemain matin, pour se rendre  la
prison.

Blangin, le gelier, le guettait.

--Ah! venez vite, monsieur, lui cria-t-il, le prvenu est fou
d'impatience!

Lentement, et avec un sourd battement de coeur, le clbre avocat gravit
l'troit escalier. Il traversa la longue galerie. Blangin lui ouvrit une
porte... Il tait dans la cellule de Jacques de Boiscoran.

--Enfin, vous voil! s'cria le malheureux jeune homme en se jetant au
cou de matre Magloire. Enfin, je vois un visage ami et je presse une
main loyale! Ah! j'ai cruellement souffert, si cruellement que je
m'tonne que ma raison ait rsist! Mais vous voici, vous tes prs de
moi, je suis sauv!

Si l'avocat se taisait, c'est qu'il tait effray des ravages de la
douleur sur la physionomie si noble et si intelligente de Jacques. C'est
qu'il s'pouvantait du dsordre de ses traits, de l'clat dlirant de
ses yeux, du rire convulsif qui pinait ses lvres.

--Malheureux! murmura-t-il enfin.

Jacques se mprit, et il devait se mprendre au sens de cette
exclamation. Il recula, plus blanc que le pltre du mur.

--Vous me croyez coupable! s'cria-t-il.

--Je crois, mon pauvre ami, que tout vous accuse..., rpondit l'avocat.

Une expression d'indicible dsespoir contracta le visage de Jacques.

--En effet, interrompit-il, avec un clat de rire terrible, il faut que
les charges soient bien accablantes, puisqu'elles ont convaincu mes amis
les plus chers. Aussi, pourquoi me suis-je tu, le premier jour?...
L'honneur! Effroyable duperie!... Et cependant, victime d'une
inconcevable vengeance, je me tairais encore, s'il ne s'agissait que de
la vie. Mais il y va de mon honneur, de l'honneur des miens, de la vie
de Denise... Je parlerai.  vous, Magloire, je dirai la vrit, je puis
me disculper d'un mot... (Et saisissant le poignet de matre Magloire,
et le serrant  le briser:) D'un mot, fit-il d'une voix sourde, je vais
tout vous expliquer: j'tais l'amant de la comtesse de Claudieuse.




XIII


Moins affreusement troubl, Jacques de Boiscoran et reconnu combien
sagement il avait t inspir en choisissant, pour se confier  lui, le
clbre avocat de Sauveterre.

Un tranger, matre Folgat, par exemple, l'et cout sans sourciller,
n'et vu dans la rvlation que le fait lui-mme et ne lui et donn que
son impression personnelle. Par matre Magloire, au contraire, il eut
l'impression du pays entier. Et matre Magloire, en l'entendant dclarer
que la comtesse de Claudieuse avait t sa matresse, eut un geste de
rprobation et s'cria:

--C'est impossible!

Du moins, Jacques ne fut pas surpris. Il avait t le premier  dire
qu'on refuserait de le croire quand il avouerait la vrit, et cette
conviction n'avait pas peu contribu  retenir les aveux sur ses lvres.

--C'est invraisemblable, je le sais, dit-il, et cependant cela est...

--Des preuves! interrompit matre Magloire.

--Je n'ai pas de preuves.

L'expression attriste et bienveillante du visage de l'avocat de
Sauveterre venait de changer du tout au tout. Il y avait de l'tonnement
et de l'indignation dans le regard obstin qu'il fixait sur le
prisonnier.

--Il est de ces choses, reprit-il, qu'il est bien tmraire d'avancer,
lorsqu'on n'est pas  mme de les prouver. Rflchissez...

--Ma situation me commande de tout dire.

--Pourquoi avoir tant attendu?

--J'esprais qu'on m'pargnerait cette horrible extrmit...

--Qui, on?

--Madame de Claudieuse.

De plus en plus, matre Magloire fronait les sourcils.

--Je ne suis pas suspect de partialit, pronona-t-il. Le comte de
Claudieuse est peut-tre le seul ennemi que j'aie en ce pays, mais c'est
un ennemi acharn, irrconciliable. Pour m'empcher d'arriver  la
Chambre et m'enlever des voix, il est descendu  des actes peu dignes
d'un galant homme. Je ne l'aime point. Mais la justice m'oblige 
dclarer hautement que je considre la comtesse de Claudieuse comme la
plus haute, la plus pure et la plus noble manifestation de la femme, de
l'pouse, de la mre de famille...

Un sourire amer crispait les lvres de Jacques.

--Et cependant j'tais son amant, dit-il.

--Quand? Comment? Madame de Claudieuse habitait le Valpinson, vous
habitiez Paris.

--Oui, mais tous les ans madame de Claudieuse venait passer le mois de
septembre  Paris, et je venais plusieurs fois  Boiscoran.

--Il est bien difficile que, d'une telle intrigue, il n'ait pas
transpir quelque chose.

--C'est que nous avons su prendre nos prcautions.

--Et personne, jamais, ne s'est dout de rien?

--Personne...

Mais Jacques s'irritait,  la fin, de l'attitude de matre Magloire. Il
oubliait qu'il n'avait que trop prvu les fltrissants soupons auxquels
il se voyait en butte.

--Pourquoi toutes ces questions? s'cria-t-il. Vous ne me croyez pas?
Soit. Laissez-moi du moins essayer de vous convaincre. Voulez-vous
m'couter?

Matre Magloire attira une chaise et, s'y plaant, non  la faon
ordinaire, mais  cheval et croisant les bras sur le dossier:

--Je vous coute, dit-il.

Livide, l'instant d'avant, la face de Jacques de Boiscoran tait devenue
pourpre. La colre flambait dans ses yeux. tre trait ainsi, lui!
Jamais les hauteurs de M. Galpin-Daveline ne l'avaient offens autant
que cette condescendance froidement ddaigneuse de matre Magloire. La
pense de lui commander de sortir traversa son esprit. Mais aprs?... Il
tait condamn  vider jusqu' la lie le calice des humiliations. Car il
fallait se sauver, avant tout, se retirer de l'abme.

--Vous tes dur, Magloire, pronona-t-il d'un ton de ressentiment 
grand-peine contenu, et vous me faites impitoyablement sentir l'horreur
de ma situation. Oh! ne vous excusez pas!  quoi bon!... Laissez-moi
parler, plutt...

Il fit au hasard quelques pas dans sa cellule, passant et repassant la
main sur son front, comme pour y rassembler ses souvenirs.

Puis, d'un accent plus calme:

--C'est, commena-t-il, dans les premiers jours du mois d'aot 1866, 
Boiscoran, o j'tais venu passer quelques semaines prs de mon oncle,
que, pour la premire fois, j'ai aperu la comtesse de Claudieuse. Le
comte de Claudieuse et mon oncle taient alors au plus mal, toujours au
sujet de ce malheureux cours d'eau qui traverse nos proprits, et un
ami commun, monsieur de Besson, s'tait mis en tte de les rconcilier
et les avait dcids  se rencontrer chez lui  dner. Mon oncle m'avait
emmen avec lui. La comtesse avait accompagn son mari. Je venais
d'avoir vingt ans, elle en avait vingt-six. En la voyant, je restai bat
d'admiration. Il me semblait que jamais encore je n'avais rencontr une
femme si parfaitement belle et gracieuse, ni contempl un si charmant
visage, des yeux si beaux, un sourire si doux. Elle ne parut pas me
remarquer je ne lui adressai pas la parole, et cependant je sentis en
moi comme un pressentiment que cette femme jouerait un rle dans ma vie,
et un rle fatal... Mme, l'impression fut si vive qu'en sortant de la
maison o nous avions dn, je ne pus me retenir d'en dire quelque chose
 mon oncle. Il se mit  rire et me rpondit que je n'tais qu'un
nigaud, et que si jamais mon existence tait trouble par une femme, ce
ne serait pas par la comtesse de Claudieuse.

En apparence, il avait mille fois raison.  peine pouvait-on imaginer
un vnement qui, de nouveau, me rapprocht de la comtesse. La tentative
de rconciliation de monsieur de Besson avait compltement chou,
madame de Claudieuse vivait au Valpinson, je repartais le surlendemain
pour Paris... Je partis cependant proccup, et le souvenir du dner de
monsieur de Besson palpitait encore dans mon esprit, quand  un mois de
l,  Paris, me trouvant  une soire chez monsieur de Chalusse, le
frre de ma mre, il me sembla reconnatre madame de Claudieuse...

C'tait bien elle. Je la saluai. Et voyant,  la faon dont elle me
rendait mon salut, qu'elle me reconnaissait, je m'approchai tout
tremblant, et elle me permit de m'asseoir prs d'elle. Elle m'apprit
qu'elle tait  Paris pour un mois, comme tous les ans, chez son pre,
le marquis de Tassar de Bruc. Elle tait venue  cette soire  son
corps dfendant et ne s'y amusait gure, dtestant le monde. Elle ne
dansait pas, je restai  causer avec jusqu'au moment o elle se
retira...

J'tais amoureux fou en la quittant, et cependant je ne cherchai pas 
la revoir... C'tait encore le hasard qui nous runit. Un jour que
j'avais affaire  Melun, arrivant  la gare comme le train allait
partir, je n'eus que le temps de me jeter dans le wagon le plus
rapproch de l'entre. Dans ce wagon tait madame de Claudieuse! Elle me
dit, et je ne retins que cela de tout ce qu'elle me dit, qu'elle se
rendait  Fontainebleau chez une de ses amies avec laquelle, chaque
semaine, elle passait le mardi et le samedi. Le plus ordinairement, elle
prenait le train de neuf heures... C'tait un mardi, et, pendant les
trois jours qui suivirent, se livrrent en moi les plus tranges
combats. J'tais passionnment pris de la comtesse, et cependant elle
me faisait peur...

Mais ma mauvaise toile l'emporta, et le samedi suivant,  neuf heures,
j'arrivais  la gare de Lyon. Madame de Claudieuse, elle me l'a avou
depuis, m'attendait. M'apercevant, elle me fit un signe, et, lorsqu'on
ouvrit les portes, j'allai me placer dans le mme compartiment
qu'elle...

Dj, depuis un moment, matre Magloire s'agitait sur sa chaise avec
tous les signes de la plus extrme impatience. N'y tenant plus,  la
fin:

--C'est trop invraisemblable! s'cria-t-il. Jacques de Boiscoran ne
rpondit pas tout d'abord.  remuer ainsi les cendres de son pass, il
frissonnait, troubl d'motions indicibles. Il tait comme frapp de
stupeur de sentir monter  ses lvres le secret, si longtemps enseveli
au plus profond de son coeur, de ses amours teintes.

Il avait aim, aprs tout, et il avait t aim. Et il est de ces
sensations poignantes qui jamais plus ne se renouvellent et que rien ne
saurait effacer. L'attendrissement le gagnait, des larmes mouillaient
ses yeux... Pourtant, comme le clbre avocat de Sauveterre rptait son
exclamation et disait encore:

--Non, ce n'est pas croyable!

--Je ne vous demande pas de me croire, mon ami, dit Jacques doucement,
je vous demande seulement de m'couter. (Et ragissant de toute son
nergie contre la torpeur qui l'envahissait:) Ce voyage  Fontainebleau,
reprit-il, dcida de notre destine. Bien d'autres le suivirent. Madame
de Claudieuse passait la journe chez son amie, et moi j'usais les
longues heures  errer dans la fort. Mais nous nous retrouvions le soir
 la gare. Nous nous jetions dans un coup que je faisais garder depuis
Lyon, et nous rentrions ensemble  Paris, et je l'accompagnais en
voiture jusqu' la rue de la Ferme-des-Mathurins, o demeurait le
marquis de Tassar de Bruc, son pre... Puis enfin, un soir, elle sortit
bien de chez son amie de Fontainebleau  l'heure ordinaire... mais elle
ne rentra chez son pre que le lendemain...

--Jacques! interrompit matre Magloire, rvolt comme s'il et entendu
un blasphme, Jacques!

M. de Boiscoran ne broncha pas.

--Oh! je sais, dit-il, je sens ce que doit vous paratre ma conduite,
Magloire. Vous pensez qu'il n'est point d'excuses pour l'homme qui
trahit la confiance de la femme qui s'est abandonne  lui! Attendez
avant de me juger. (Et d'un accent plus ferme:) Alors, poursuivit-il, je
m'estimais le plus heureux des hommes, et mon coeur se gonflait de
vanits malsaines en songeant qu'elle tait  moi, cette femme si belle,
et dont la pure renomme planait bien au-dessus de toutes les calomnies.

Je venais de nouer autour de mon cou une de ces cordes fatales que la
mort seule peut trancher, et, insens que j'tais, je me flicitais.
Peut-tre m'aimait-elle vritablement alors. Elle ne calculait pas, du
moins, et, bouleverse par la seule, par l'unique passion de sa vie,
elle me dcouvrait son me jusqu'en ses plus sombres profondeurs...
Alors, elle ne songeait pas encore  se mettre en garde contre moi et 
m'asservir  toutes ses volonts, et elle me disait le secret de son
mariage, de ce mariage qui autrefois avait stupfi le pays.

Ayant donn sa dmission, le marquis de Bruc, son pre, n'avait pas
tard  se lasser de son oisivet et  s'irriter de la mdiocrit de sa
fortune. Il s'tait lanc dans des spculations hasardeuses; il avait
perdu tout ce qu'il possdait et compromis jusqu' son honneur.
Dsespr, dvor de regrets et de craintes, il songeait au suicide,
lorsque tomba chez lui  l'improviste un de ses anciens camarades de
promotion, le comte de Claudieuse. En un moment d'expansion, monsieur de
Tassar de Bruc avoua tout, et l'autre lui jura de l'arracher  cet abme
de honte. C'tait beau et grand, cela. Il devait en coter une somme
considrable. Et ils sont rares, les amis d'enfance capables de si
ruineux dvouements.

Malheureusement, le comte de Claudieuse ne sut pas rester le hros
qu'annonait le dbut. Ayant vu mademoiselle Genevive de Tassar de
Bruc, il fut bloui de sa beaut; pris d'une de ces passions que rien
n'entrave, oubliant qu'elle n'avait que vingt ans et qu'il allait en
avoir cinquante, il fit comprendre  son ami qu'il tait toujours
dispos  lui rendre le service promis, mais... qu'il voulait en change
la main de mademoiselle Genevive.

Le soir mme, le gentilhomme ruin entrait dans la chambre de sa fille,
et, les larmes aux yeux, lui exposait l'horrible situation. Elle
n'hsita pas. "Avant tout, dit-elle  son pre, sauvons l'honneur que
votre mort ne rachterait pas. Monsieur de Claudieuse est un fou cruel
d'oublier qu'il a trente ans de plus que moi. De ce moment, je le
mprise et je le hais. Dites-lui que je suis prte  devenir sa femme."

Et comme son pre, perdu de douleur, s'criait que jamais le comte
n'accepterait un tel consentement: "Oh! soyez tranquille, lui
rpondit-elle-- ce qu'elle m'a dit, du moins--, je saurai m'excuter de
bonne grce, et votre ami ne fera pas un march de dupe. Mais je sais ma
valeur, et si grand que soit le service qu'il vous rend, rappelez-vous
que vous ne lui devez rien..."

 moins de quinze jours de l, en effet, mademoiselle Genevive avait
laiss souponner au comte de Claudieuse qu'elle pouvait l'aimer, et, un
mois plus tard, elle devenait sa femme. Le comte, de son ct, avait
dpass ses promesses et dploy la plus habile dlicatesse pour que nul
ne souponnt la ruine de monsieur de Tassar de Bruc. Il lui avait remis
deux cent mille francs pour arranger ses affaires, il avait reconnu  sa
jeune femme une dot de cinquante mille cus, qui n'avait pas t verse,
et, enfin, il s'tait engag  servir  monsieur et madame de Bruc, leur
vie durant, dix mille livres de rentes. Plus de la moiti de sa fortune
y avait pass...

Matre Magloire, alors, ne songeait plus  protester. Roide sur sa
chaise, les pupilles dilates par la stupeur, tel qu'un homme qui se
demande s'il veille ou s'il est le jouet d'un rve.

--C'est inconcevable, murmurait-il, c'est inou!...

Jacques, lui, s'animait peu  peu.

--Voil, poursuivait-il, ce que madame de Claudieuse me racontait aux
premires heures d'enivrement. Et c'est posment qu'elle me le
racontait, froidement, et comme une chose toute naturelle. "Et certes,
disait-elle, monsieur de Claudieuse n'a jamais eu  regretter le march
qui me livrait  lui. S'il a t gnreux, j'ai t loyale. Mon pre lui
doit la vie, mais je lui ai donn des annes d'un bonheur qui n'tait
plus fait pour lui. S'il n'a pas eu l'amour, il en a eu la comdie
divine, et des apparences plus dlicieuses que la ralit."

Et, comme je ne savais pas dissimuler mon tonnement: "Seulement,
ajoutait-elle en riant, j'apportais au march une restriction mentale.
Je me rservais de prendre, quand elle passerait  ma porte, ma part de
bonheur ici-bas. Cette part, c'est vous, Jacques. Et ne croyez pas
qu'aucun remords me trouble. Tant que mon mari se croira heureux, je
serai dans les termes du contrat..."

Ainsi elle parlait, en ce temps, Magloire, et un homme plus expriment
et t effray... Mais j'tais un enfant, mais je l'aimais de toute mon
me et de toute ma chair, j'admirais son gnie et je m'prenais de ses
sophismes...

Une lettre du comte de Claudieuse nous veilla de notre songe.
Imprudente pour la premire et la dernire fois de sa vie, la comtesse
tait reste  Paris trois semaines de plus qu'il n'tait convenu, et
son mari inquiet parlait de venir la chercher. "Il faut rentrer au
Valpinson, me dit-elle, car il n'est rien que je ne sacrifie  la
renomme que j'ai su me faire. Ma vie, la vtre, la vie de ma fille, je
sacrifierais tout, sans hsiter,  ma rputation d'honnte femme." Nous
tions alors--ah! les dates sont restes dans ma mmoire comme dans du
bronze--, nous tions, dis-je, au 12 octobre. "Je ne saurais, me
dit-elle, rester plus d'un mois sans vous voir. D'aujourd'hui en un
mois, c'est--dire le 12 novembre,  trois heures prcises, trouvez-vous
dans le bois de Rochepommier, au carrefour des Hommes-Rouges... J'y
serai..."

Et elle partit, me laissant plong dans une extase qui m'empchait de
souffrir de notre sparation. La pense que j'tais aim d'une telle
femme m'emplissait d'un orgueil excessif, et qui m'vita, je puis
l'avouer, bien des carts. L'ambition me mordait au coeur, en songeant 
elle. Je voulais travailler, me distinguer, conqurir une supriorit
quelconque... Je veux qu'elle soit fire de moi, me disais-je, honteux
de n'tre rien  mon ge que le fils d'un pre riche.

Dix fois dj, matre Magloire s'tait soulev sur sa chaise, et ses
lvres avaient remu comme s'il allait prsenter une objection. Mais il
s'tait engag, vis--vis de lui-mme,  ne pas interrompre, et de son
mieux il tenait parole.

--Cependant, continuait Jacques, l'poque fixe par madame de Claudieuse
approchait. Je partis pour Boiscoran, et au jour dit, un peu aprs
l'heure indique, j'arrivais au carrefour des Hommes-Rouges. Si j'tais
ainsi en retard, ce dont j'tais dsol, c'est que je connaissais fort
imparfaitement les bois de Rochepommier, et que l'endroit choisi par la
comtesse, pour notre rendez-vous, est situ au plus pais des futaies.

Le temps tait d'une rigueur extraordinaire pour la saison. Il tait
tomb beaucoup de neige, la veille, les sentiers taient tout blancs, et
une bise pre secouait les flocons dont les arbres taient chargs. De
loin, j'aperus la comtesse de Claudieuse, marchant avec une sorte
d'impatience fbrile dans un troit espace o le terrain tait sec et
abrit du vent par d'normes blocs de rochers. Elle portait une robe de
soie grenat, trs longue, un manteau de drap garni de fourrure et une
toque de velours pareil  sa robe.

En trois bonds, je fus prs d'elle. Mais elle ne sortit pas la main de
son manchon, pour me la tendre, et sans me permettre de m'excuser de mon
retard: "Quand tes-vous arriv  Boiscoran? me demanda-t-elle d'un ton
sec.--Hier soir.--Quel enfant vous faites! s'cria-t-elle en frappant du
pied. Hier soir!... Et sous quel prtexte?--Je n'ai pas besoin de
prtexte pour venir visiter mon oncle.--Et il n'a pas t surpris de
vous voir tomber chez lui, en cette saison, par un temps
pareil?--Mais... si, un peu", rpondis-je niaisement, incapable que
j'tais de lui dissimuler la vrit. Son mcontentement redoublait. "Et
ici, reprit-elle, comment tes-vous ici? Vous connaissiez donc ce
carrefour?--Non, je me le suis fait indiquer.--Par qui?--Par un des
domestiques de mon oncle, et mme ses renseignements taient si peu
clairs que je me suis tromp de chemin..." Elle me regarda en souriant
d'un sourire tellement ironique que je m'arrtai. "Et tout cela vous
parat simple! interrompit-elle. Vous croyez qu'on va trouver tout
naturel  Boiscoran de vous voir arriver comme une bombe, et tout de
suite vous mettre en qute du carrefour des Hommes-Rouges? Qui sait si
l'on ne vous a pas suivi! qui sait si derrire quelqu'un de ces arbres
il n'y a pas deux yeux qui nous pient!" Et comme, en parlant, elle
regardait autour d'elle avec la plus vive expression d'inquitude, je ne
pus me retenir de lui dire: "Que craignez-vous? Ne suis-je pas l!..."

Il me semble voir encore le coup d'oeil dont elle me toisa. "Je n'ai
peur de rien, entendez-vous, me dit-elle, de rien au monde... que
d'tre, je ne dirai pas compromise, mais seulement souponne. Il me
plat d'agir comme j'agis, il me convient d'avoir un amant. Mais je ne
veux pas qu'on le sache. C'est si on savait ce que je fais que je ferais
mal. Entre ma rputation et ma vie, ce n'est pas ma vie que je
choisirais.  ce point que si je devais tre surprise avec vous,
j'aimerais mieux que ce ft par mon mari que par un tranger. Je n'ai
nulle affection pour monsieur de Claudieuse, et je ne lui pardonnerai
jamais notre mariage, mais il a sauv l'honneur de mon pre, je dois
garder le sien intact. Il est mon mari, d'ailleurs, le pre de ma fille,
je porte son nom, je prtends qu'il soit respect. Je mourrais de
douleur, de honte et de rage, s'il me fallait donner le bras  un homme
qu'accueilleraient des sourires mal dissimuls. Les femmes sont
lchement stupides, qui ne comprennent pas que, sur elles, rejaillit en
mpris le ridicule btement injuste dont elles n'ont pas su prserver
l'homme qu'elles ont trahi. Non, je n'aime pas monsieur de Claudieuse,
Jacques, et je vous adore... Mais entre vous et lui, rappelez-vous que
je ne balancerais pas une seconde et que, pour lui pargner l'ombre d'un
soupon, dt mon coeur s'en briser, c'est le sourire aux lvres que je
sacrifierais votre vie et votre honneur..." Je voulais rpliquer.
"Assez, fit-elle. Chaque minute que nous passons ici est une imprudence
de plus. De quel prtexte allez-vous colorer votre voyage 
Boiscoran?--Je ne sais, rpondis-je.--Il faut emprunter de l'argent 
votre oncle, une certaine somme, pour payer des dettes. Il se fchera
peut-tre, mais s'expliquera votre soudaine passion de voyage au mois de
novembre. Allons, adieu..." tourdi, confondu: "Quoi! m'criai-je, sans
nous revoir, ne ft-ce que de loin...-- ce voyage, rpondit-elle, ce
serait une insigne folie. Attendez, cependant... Restez  Boiscoran
jusqu' dimanche. Votre oncle ne manque jamais la grand-messe;
accompagnez-le. Mais prenez garde, soyez matre de vous, surveillez vos
yeux. Une imprudence, une faiblesse, et je vous mpriserais...
Maintenant, il faut nous quitter. Vous trouverez  Paris une lettre de
moi..."

Jacques s'arrta sur ces mots, cherchant sur le visage de matre
Magloire un reflet de ses impressions et de ses penses. Mais le clbre
avocat demeurant impassible, il soupira et reprit:

--Si je suis entr dans de tels dtails, Magloire, c'est qu'il faut que
vous sachiez quelle femme est madame de Claudieuse, pour comprendre sa
conduite. Elle ne me prenait pas en tratre, vous le voyez; elle
m'clairait de ses mains l'abme o je devais rouler... Hlas! loin de
m'effrayer, les cts sombres de ce caractre trange exaltaient ma
passion. J'admirais ses airs imprieux, sa bravoure et sa prudence, son
absence de toute morale qui contrastait si trangement avec sa terreur
de l'opinion. Celle-l, me disais-je avec une fiert imbcile, celle-l
est une femme forte.

Elle dut tre contente de moi,  la grand-messe de Brchy, car je sus
mme me dfendre d'un tressaillement en la voyant et en la saluant, et
en passant prs d'elle, si prs que ma main frla sa robe. Je lui obis
d'ailleurs scrupuleusement. Je demandai six mille francs  mon oncle,
qui me les donna en souriant, car c'tait le plus gnreux des hommes,
mais qui me dit en mme temps: "Je me doutais bien que ce n'tais pas
uniquement pour courir les bois de Rochepommier que tu tais venu 
Boiscoran."

Cette futile circonstance devait encore contribuer  redoubler mon
admiration pour madame de Claudieuse. Comme elle avait su prvoir
l'tonnement de mon oncle, alors que moi, je n'y avais pas song! Elle a
le gnie de la prudence, pensais-je.

Oui, en effet, elle l'avait, et celui du calcul aussi, et je ne tardai
pas  en avoir une preuve. En arrivant  Paris, j'avais trouv une
lettre d'elle, qui n'tait qu'une longue paraphrase de ses
recommandations au carrefour des Hommes-Rouges. Cette lettre fut suivie
de plusieurs autres, qu'elle me recommandait de garder pour l'amour
d'elle, et qui toutes avaient  l'un des angles un numro d'ordre.

La premire fois que je la revis: "Pourquoi ces numros? lui
demandai-je.--Mon cher monsieur Jacques, me rpondit-elle, une femme
doit toujours savoir combien elle a crit de lettres  son amant...
Jusqu' ce moment, vous avez d en recevoir neuf..."

Cela se passait au mois de mai 1867,  Rochefort, o elle tait alle
pour assister  la mise  l'eau d'une frgate, o je m'tais rendu sur
son ordre, et o nous avions pu drober quelques heures. Comme un niais
je me mis  rire de cette ide de comptabilit pistolaire, et je n'y
pensai plus. J'avais alors bien d'autres proccupations. Elle m'avait
fait remarquer que le temps passait, malgr les tristesses de notre
sparation, et que le mois de septembre, son mois de libert, serait
bientt arriv. En serions-nous rduits, comme l'anne prcdente,  ces
voyages de Fontainebleau, si prilleux malgr nos prcautions?...
Pourquoi ne pas se procurer une maison isole dans un quartier
dsert?... Chacun de ses dsirs tait un ordre. La gnrosit de mon
oncle tait inpuisable. J'achetai une maison...

Enfin,  travers les explications de Jacques de Boiscoran, une
circonstance apparaissait, qui allait peut-tre devenir un commencement
de preuve. Aussi, matre Magloire tressaillit-il, et vivement:

--Ah! vous avez achet une maison? interrompit-il.

--Oui, une jolie maison, avec un grand jardin, rue des Vignes, ...

--Et elle vous appartient encore?

--Oui.

--Vous en avez les titres, par consquent. Jacques eut un geste dsol.

--Ici encore, dit-il, la fatalit est contre moi. Il y a toute une
histoire au sujet de cette maison.

Plus promptement qu'elle s'tait claircie, la physionomie de l'avocat
de Sauveterre se rembrunit.

--Ah! il y a une histoire, fit-il, ah! ah!...

--J'tais  peine majeur, reprit Jacques, lorsque je voulus acheter
cette maison. Je craignis des difficults, j'eus peur que mon pre n'en
apprt quelque chose; enfin, je tins  me hausser jusqu' la prudence
savante de madame de Claudieuse. Je priai donc un de mes amis, un
gentleman anglais, sir Francis Burnett, de faire cette acquisition  son
nom. Il y consentit volontiers. Et l'acte, une fois pass et enregistr,
il me le remit en mme temps qu'une contre-lettre qui constatait mes
droits...

--Eh bien! mais alors...

--Oh! attendez. Je n'emportai pas ces titres dans le logement que
j'occupais chez mon pre. Je les dposai dans le tiroir d'un meuble de
ma maison de Passy. Quand la guerre clata, je ne songeai pas  les
reprendre. J'avais quitt Paris avant l'investissement, vous le savez,
puisque je commandais une compagnie de mobiles du dpartement. Pendant
les deux siges, ma maison fut successivement occupe par des gardes
nationaux, par des soldats de la Commune et par les troupes rgulires.
Lorsque je rentrai, je retrouvai bien les quatre murs trous par les
obus, mais tous les meubles avaient disparu et mes titres avec eux...

--Et sir Francis Burnett?...

--Il a quitt la France au moment de l'invasion, et j'ignore ce qu'il
est devenu. Deux de ses amis d'Angleterre auxquels j'ai crit m'ont
rpondu, l'un qu'il devait tre en Australie, l'autre qu'il le croyait
mort.

--Et vous n'avez fait aucune dmarche pour vous assurer la proprit
d'un immeuble qui vous appartient lgitimement?

--Aucune, jusqu' prsent.

--C'est--dire, que, selon vous, il y aurait  Paris une maison sans
propritaire, oublie de tout le monde, mme du percepteur...

--Pardon! Les contributions ont toujours t fort justement acquittes,
et pour tout le quartier, le propritaire, c'est moi. C'est sur la
personnalit qu'il y a erreur. Je me suis empar sans faon de celle de
mon ami. Pour les voisins, pour les fournisseurs des environs, pour les
ouvriers et les entrepreneurs que j'ai employs, pour le tapissier et
pour le jardinier, je suis sir Francis Burnett. Allez demander Jacques
de Boiscoran, rue des Vignes, on vous rpondra: Connais pas. Demandez
sir Burnett, on vous dira: Ah! trs bien! et on vous tracera mon
portrait.

C'est d'un air peu convaincu que matre Magloire branlait la tte.

--Alors, fit-il, vous dites que madame de Claudieuse est alle dans
cette maison de Passy.

--Plus de cinquante fois en trois ans.

--Cela tant, on l'y connat.

--Non.

--Cependant...

--Paris n'est pas Sauveterre, Magloire, et on n'y est pas exclusivement
proccup de ce que fait, dit ou pense le voisin. La rue des Vignes est
fort dserte, et la comtesse prenait, pour venir et pour partir, les
plus habiles prcautions...

--Soit, j'admets cela pour l'extrieur. Mais  l'intrieur? Vous aviez
bien quelqu'un pour garder et entretenir cette maison que vous
n'habitiez pas, et pour vous servir quand vous y veniez.

--J'avais une servante anglaise...

--Eh bien! cette fille doit connatre madame de Claudieuse.

--Jamais elle ne l'a seulement entrevue.

--Oh!...

--Lorsque la comtesse devait venir, ou quand elle sortait, ou quand nous
voulions nous promener dans le jardin, j'envoyais cette fille aux
courses. Je l'ai envoye jusqu' Orlans, pour nous dbarrasser d'elle
vingt-quatre heures. Le reste du temps, nous nous tenions  l'tage
suprieur, et nous nous servions nous-mmes...

Visiblement, matre Magloire tait au supplice.

--Vous devez vous abuser, reprit-il. Les domestiques sont curieux, et se
cacher d'eux, c'est irriter leur curiosit jusqu' la folie. Cette fille
doit vous avoir pi. Cette fille doit avoir trouv le moyen de voir la
femme que vous receviez. On peut l'interroger. Est-elle toujours  votre
service?

--Non. Elle m'a quitt lors de la guerre.

--Pour aller?...

--En Angleterre, je suppose.

--De sorte qu'il faut renoncer  la retrouver.

--Je le crois.

--Renonons-y donc. Mais votre valet de chambre?... Le vieil Antoine
avait toute votre confiance; ne lui avez-vous jamais rien dit?

--Jamais. Une seule fois je l'ai fait venir rue des Vignes, et encore
tait-ce parce qu'en glissant dans l'escalier, je m'tais foul le pied.

--De sorte qu'il vous est impossible de prouver que madame de Claudieuse
est alle  la maison de Passy. Vous n'avez ni une preuve, ni un tmoin
de sa prsence.

--J'ai eu des preuves autrefois. Elle avait apport divers menus objets
 son usage, ils ont disparu pendant la guerre...

--Ah! oui, fit matre Magloire, toujours la guerre... elle rpond 
tout.

Jamais aucun des interrogatoires de M. Galpin-Daveline n'avait t aussi
pnible  Jacques de Boiscoran que cette srie de questions rapides
trahissant une dsolante incrdulit.

--Ne vous ai-je pas dit, Magloire, reprit-il, que madame de Claudieuse
avait le gnie de la circonspection? Il est ais de se cacher quand on
peut jeter l'argent sans compter. Est-il possible que vous me fassiez un
crime de n'avoir pas de preuves  fournir! Le devoir d'un homme
d'honneur n'est-il pas de tout faire au monde pour prserver de l'ombre
d'un soupon la rputation de la femme qui s'est fie  lui! J'ai fait
mon devoir, et quoi qu'il advienne, je ne m'en repens pas. Pouvais-je
prvoir des vnements inous? Pouvais-je prvoir qu'un jour fatal
viendrait, o ce serait moi, Jacques de Boiscoran, qui dnoncerais la
comtesse de Claudieuse et qui en serais rduit  chercher contre elle
des preuves et des tmoins!

Le clbre avocat de Sauveterre dtournait la tte. Et, au lieu de
rpondre:

--Continuez, Jacques, dit-il d'une voix altre, continuez...

Surmontant le dcouragement qui le gagnait:

--C'est le 2 septembre 1867, reprit Jacques de Boiscoran, que, pour la
premire fois, madame de Claudieuse entra dans cette maison de Passy
achete et dcore pour elle, et, pendant cinq semaines qu'elle resta 
Paris cette anne-l, elle vint presque tous les jours y passer quelques
heures.

Elle jouissait chez ses parents d'une indpendance absolue, presque
sans contrle. Elle confiait  sa mre, la marquise de Tassar de Bruc,
sa fille--car elle n'avait qu'une fille,  cette poque--, et elle tait
libre de sortir et d'aller o bon lui semblait. Lorsqu'elle voulait une
libert plus grande, elle allait visiter son amie de Fontainebleau, et,
 chaque fois, elle gagnait vingt-quatre ou quarante-huit heures sur le
voyage. De mon ct, pour ne pas tre gn par les obligations de la
famille, j'tais ostensiblement parti pour l'Irlande, et j'tais venu me
fixer  demeure rue des Vignes.

Ces cinq semaines passrent comme un rve, et cependant je dois dire
que la sparation ne me fut pas aussi douloureuse que je l'aurais
suppos. Non que le prisme ft bris! Mais j'ai toujours trouv
humiliant d'tre oblig de se cacher. Je commenais  me lasser de cette
existence de prcautions incessantes, et il me tardait un peu
d'abandonner la personnalit de mon ami Francis Burnett et de reprendre
la mienne. Nous nous tions bien jurs, d'ailleurs, madame de Claudieuse
et moi, de ne jamais rester un mois sans passer quelques heures
ensemble, et elle avait imagin divers expdients pour nous voir sans
danger.

Un malheur de famille vint prcisment,  cette poque, servir nos
projets. Le frre an de mon pre, cet oncle indulgent qui m'avait
donn de quoi acheter ma maison de Passy, mourut en me lguant toute sa
fortune. Propritaire de Boiscoran, j'allais dsormais avoir des raisons
srieuses d'habiter le pays et d'y venir, en tout cas sans que personne
s'inquitt de ce que j'y venais faire.




XIV


Jacques de Boiscoran, c'tait manifeste, avait hte d'en finir, d'en
arriver  la nuit de l'incendie du Valpinson et de savoir enfin, du
clbre avocat de Sauveterre, ce qu'il avait  craindre ou  esprer.

Aprs un moment de silence, car la respiration lui manquait, aprs
quelques pas au hasard dans sa cellule:

--Mais  quoi bon des dtails, Magloire, reprit-il d'un ton amer.
Aurez-vous la foi qui vous manque, parce que je vous aurai numr une 
une mes entrevues avec la comtesse de Claudieuse et que je vous aurai
rapport jusqu' ses moindres paroles?

Nous en tions vite venus  calculer si exactement et si prudemment nos
pas et nos dmarches, que nous nous rencontrions assez frquemment sans
danger. Nous nous disions en nous quittant, ou elle m'crivait: " tel
jour,  telle heure, en tel endroit", et si loign que ft le jour, si
incommode que ft l'heure, si grande que ft la distance, nous
arrivions.

J'tais parvenu promptement  connatre le pays mieux que les plus
vieux braconniers, et rien ne nous servait autant que cette connaissance
parfaite de toutes les retraites ignores. La comtesse, de son ct, ne
laissait jamais s'couler trois mois sans dcouvrir quelque motif urgent
de se rendre  La Rochelle ou  Angoulme, et, de Paris, j'allais l'y
rejoindre. Et rien ne la retenait. Sa grossesse mme, car c'est cette
anne de 1867 qu'elle eut sa seconde fille, n'empcha pas ses voyages.
Il est vrai que ma vie  moi se passait sur les grands chemins, et qu'
tout moment, lorsqu'on s'y attendait le moins, je disparaissais des
semaines entires. Voil l'explication de cette humeur vagabonde dont se
moquait mon pre, et que vous-mme, Magloire, m'avez reproche
autrefois...

--C'est vrai! approuva l'avocat. Je me souviens...

Jacques de Boiscoran ne releva pas l'approbation.

--Je mentirais, poursuivait-il, si je disais que cette vie me
dplaisait. Non. Le mystre et le danger ajoutaient  l'attrait de nos
amours. Les obstacles irritaient ma passion. Je trouvais quelque chose
de sublime dans ce fait de deux tres intelligents consacrant
exclusivement tout ce qu'ils avaient d'intelligence  poursuivre et 
cacher une dangereuse intrigue.

Mieux je constatais la vnration dont la comtesse de Claudieuse tait
l'objet dans le pays, mieux j'acqurais la preuve de l'habilet de sa
dissimulation et de la profondeur de sa perversit, et plus j'tais fier
d'elle. L'orgueil, en chaudes bouffes, me montait au cerveau, quand, 
Brchy, o je me rendais le dimanche, uniquement pour elle, je la voyais
passer calme et sereine, dans l'imposante scurit de sa pure
renomme... Je riais de la navet de ces braves dupes qui s'inclinaient
si bas, croyant saluer une sainte, et c'est avec un ravissement idiot
que je me flicitais d'tre le seul  connatre la vritable comtesse de
Claudieuse, celle qui prenait si gaiement sa revanche dans notre maison
de la rue des Vignes.

Mais de tels dlires ne sauraient durer... Il ne m'avait pas fallu
beaucoup de temps pour reconnatre que je m'tais donn un matre, et le
plus imprieux et le plus exigeant qui fut jamais. J'avais en quelque
sorte cess de m'appartenir. J'tais devenu sa chose et je ne devais
plus vivre, respirer, penser, agir que pour elle. Que lui importaient
mes rpugnances et mes gots! Elle voulait, cela suffisait. Elle
m'crivait: _Venez_, il fallait accourir  l'instant. Elle me disait:
Partez, je n'avais qu' m'loigner au plus vite. Au dbut, c'est avec
joie que j'acceptais le despotisme de son amour; mais peu  peu je me
fatiguai de cette abdication perptuelle de ma volont. Il me dplut de
ne pouvoir disposer de moi, de n'oser plus faire un projet vingt-quatre
heures d'avance. Je commenai  sentir la gne de la corde que je
m'tais passe autour du cou.

L'ide de fuir me vint. Un de mes amis allait entreprendre un voyage
autour du monde, qui devait durer dix-huit mois ou deux ans; j'eus envie
de partir avec lui. Qui me retenait? J'tais, par ma position et par ma
fortune, absolument indpendant. Pourquoi ne pas suivre cette
inspiration? Ah! pourquoi!... C'est que le prisme n'tait pas bris
encore. C'est que si je maudissais la tyrannie de madame de Claudieuse,
je tressaillais encore quand j'entendais prononcer son nom. C'est que si
je songeais  la fuir, un seul de ses regards me remuait encore jusqu'au
fond des veines. C'est que je lui tais attach par les mille fils de
l'habitude et de la complicit, ces fils qui semblent plus tnus qu'un
fil de la Vierge, et qui sont plus durs  briser que le cble d'un
vaisseau.

Pourtant, cette ide qui m'tait venue fut cause que, pour la premire
fois, je prononai devant elle le mot de sparation, lui demandant ce
qu'elle ferait si je venais  la quitter. Elle me regarda d'un air
singulier, et, au bout d'un moment: "Est-ce srieux? me demanda-t-elle.
Est-ce une prface?" Je n'osai pas pousser plus loin, et, m'efforant de
sourire: "Ce n'est qu'une plaisanterie, rpondis-je.

--Alors, fit-elle, n'en parlons pas. Si jamais vous en veniez l, vous
verriez ce que je ferais." Je n'insistai plus, mais son regard me resta
dans l'esprit et me fit comprendre que j'tais bien plus troitement li
encore que je ne l'avais suppos. Pour cette raison, rompre devint mon
ide fixe.

--Eh bien! il fallait rompre! s'cria l'avocat. Jacques de Boiscoran
secoua la tte.

--C'est ais  conseiller, rpondit-il. J'ai essay, je n'ai pas pu. Dix
fois je suis arriv prs de madame de Claudieuse, rsolu  lui dire: Ne
nous revoyons plus, dix fois, au dernier moment, le courage m'a manqu.
Elle m'irritait, j'en arrivais presque  la har, mais pouvais-je
oublier combien je l'avais aime et tout ce qu'elle avait risqu pour
moi?... Puis, pourquoi ne pas l'avouer? elle me faisait peur. Ce
caractre inflexible que j'avais tant admir jadis m'pouvantait, et je
frissonnais, saisi de vagues et sinistres apprhensions, en songeant 
tout ce dont je la savais capable.

J'tais donc en proie aux plus affreuses perplexits, lorsque ma mre
me parla d'un mariage qu'elle rvait pour moi depuis longtemps. Ce
pouvait tre le prtexte que je n'avais pas su trouver.  tout hasard,
je demandai  rflchir. Et la premire fois que je me trouvai avec
madame de Claudieuse, rassemblant tout mon courage: "Vous savez ce qui
arrive, lui dis-je, ma mre veut me marier." Elle devint plus ple que
la mort, et me fixant bien dans les yeux, comme si elle et espr lire
jusqu'au fond de mon me: "Et vous, me demanda-t-elle, que
voulez-vous?--Moi, rpondis-je en riant d'un rire forc, je ne veux rien
pour le moment. Mais il faudra bien tt ou tard en passer par l. Il
faut  un homme un intrieur, des affections que le monde
reconnaisse...--Et moi, interrompit-elle, que suis-je donc pour
vous?--Vous! m'criai-je, Genevive, je vous aime de toutes les forces
de mon me, mais un abme nous spare, vous tes marie." Elle me fixait
toujours obstinment. "En d'autres termes, reprit-elle, vous m'avez
aime pour passer le temps... J'ai t la distraction de votre jeunesse,
la posie de vos vingt ans, ce roman d'amour que tout homme veut
avoir... Mais vous vous faites grave, il vous faut des affections
srieuses, et vous m'abandonnez... Soit. Mais que vais-je devenir, moi,
si vous vous mariez?" Je souffrais cruellement. "Vous avez votre mari,
balbutiai-je, vos enfants..." Elle m'arrta. "C'est cela, fit-elle, je
retournerai vivre au Valpinson, dans ce pays tout plein de votre
souvenir, dont chaque site me rappelle un de nos rendez-vous, prs de
mon mari que j'ai trahi, prs de mes filles dont une est vtre... Ce
n'est pas possible, Jacques..." J'tais alors en veine de courage.
"Cependant, dis-je, il est possible que je me marie. Que
feriez-vous?--Oh! peu de chose, me rpondit-elle. Je remettrais toutes
vos lettres au comte de Claudieuse..."

Depuis tantt trente ans qu'il plaidait aux assises, matre Magloire
avait entendu d'tranges confidences. Jamais cependant ses ides
n'avaient t bouleverses comme en ce moment.

--C'est  confondre l'esprit, murmurait-il. Mais Jacques, dj,
poursuivait:

--La menace de la comtesse de Claudieuse tait-elle srieuse? Je n'en
doutais pas. Affectant cependant un grand calme: Vous ne feriez pas
cela, lui dis-je.--Sur tout ce que j'ai au monde de cher et de sacr, me
rpondit-elle, je le ferais!...

Bien des mois se sont couls depuis cette scne, Magloire, bien des
vnements se sont succds, et cependant, il me semble qu'elle date
d'hier. Je revois encore la comtesse, plus blanche qu'un spectre,
j'entends toujours sa voix frmissante, et c'est presque textuellement
que je vous rapporte ses paroles: "Ah! ma rsolution vous tonne,
Jacques, continuait-elle en phrases enflammes. Je le conois. Les
femmes qui manquent  leurs devoirs n'ont pas habitu leurs amants 
compter avec elles. Trahies, elles se taisent. Dlaisses, elles se
rsignent. Sacrifies, elles cachent leurs larmes, car pleurer, ce
serait avouer la faute. Qui les plaindrait, d'ailleurs, si elles
laissaient souponner leur dsespoir? L'abandon n'est-il pas le
chtiment prvu! Aussi, parmi les hommes, et il en est d'assez bassement
cyniques pour l'avouer, est-il convenu qu'une femme marie est une
matresse commode, dont on n'a jamais  craindre la jalousie, et qu'on
peut toujours quitter comme on l'a prise, en un moment de caprice! Ah!
lches que nous sommes! Si nous avions plus de courage, on y regarderait
 deux fois avant de s'emparer de la femme d'autrui!... Mais ce que les
autres n'osent pas, je l'oserai, moi! Il ne sera pas dit que de notre
faute commune il sera fait deux parts, que vous en aurez recueilli tout
le bnfice et que j'en supporterai tout le chtiment... Quoi! vous,
demain, vous seriez libre de courir  de nouvelles amours et de
recommencer votre vie, et moi, je resterais, seule, au fond de l'abme
de honte, dchire de regrets et ronge de remords! Je ne serais dans
votre pass qu'un rve charmant, et vous seriez dans le mien un souvenir
affreux! Non, non!... Des liens tels que les ntres, rivs par des
annes de complicit, ne se brisent pas ainsi! Vous m'appartenez, vous
tes  moi, et envers et contre toutes je vous dfendrai avec les seules
armes qui soient  ma porte!... Je vous ai dit que je tenais  ma
rputation plus qu' la vie, mais je ne vous ai pas dit que je tinsse 
la vie!... Mariez-vous... La veille de votre mariage, mon mari saura
tout... Je ne survivrai pas  la perte de mon honneur, mais du moins je
serai venge! Si vous chappez  la haine du comte de Claudieuse, votre
nom restera attach  une si tragique histoire que votre vie en sera 
tout jamais perdue..."

Ainsi elle s'exprimait, Magloire, et avec des emportements dont je ne
saurais vous donner une ide. C'tait absurde, ce qu'elle disait,
c'tait insens! Mais la passion n'est-elle pas insense et absurde? Ce
n'tait pas, d'ailleurs, une inspiration soudaine de son orgueil bless,
que cette vengeance dont elle me menaait.  la prcision de ses
phrases,  la sret de ses coups, il m'tait impossible de ne pas
reconnatre un projet longuement mdit, dont elle avait calcul
l'effroyable porte, et irrvocablement arrt.

J'tais atterr. Et comme je gardais un morne silence: "Eh bien!" me
demanda-t-elle froidement. Il me fallait gagner du temps avant tout. "Eh
bien! rpondis-je, je ne m'explique pas votre colre. Ce mariage dont je
viens de vous parler n'a jamais exist que dans l'imagination de ma
mre...--Bien vrai? interrogea-t-elle.--Je vous l'affirme." Elle
m'examinait d'un oeil souponneux. "Allons, je vous crois, dit-elle
enfin, avec un grand soupir. Mais vous voil prvenu. Et maintenant
chassons ces vilaines ides."

Elle pouvait les chasser, peut-tre; moi, non. C'est la rage dans le
coeur que je la quittai. Ainsi donc, elle avait dispos de moi. J'avais
pour la vie autour du cou cette corde fatale dont les meurtrissures
devenaient chaque jour plus douloureuses. Et  la moindre tentative pour
la rompre, je devais m'attendre  un scandale abominable,  quelqu'une
de ces aventures sinistres qui crasent un homme. Pouvais-je, du moins,
esprer lui faire entendre raison? Non, je n'en tais que trop sr. Je
ne savais que trop que je perdrais mon temps  essayer de lui rappeler
que je n'tais pas si coupable qu'elle le voulait bien dire,  essayer
de lui dmontrer que sa vengeance atteindrait plus que moi encore son
mari et ses enfants, et que si elle avait  reprocher au comte de
Claudieuse les conditions de leur mariage, ses filles, elles, taient
innocentes...

Mais c'est en vain que je m'puisais  chercher une issue  cette
horrible situation. Sur mon honneur, Magloire, il y avait des moments o
j'tais tent de passer outre et d'imaginer un semblant de mariage, pour
dterminer la comtesse  agir, pour faire clater enfin sur moi ces
menaces toujours suspendues sur ma tte. Je ne crains pas le danger,
mais savoir qu'il existe et l'attendre les bras croiss m'est
insupportable. Il faut que je marche  lui. L'ide que madame de
Claudieuse se servait du comte pour me retenir me rvoltait. Il me
semblait ridicule et ignoble  la fois qu'elle ft de son mari le
gendarme de son amant. Pensait-elle donc qu'il me faisait peur!... Ah!
comme je lui eusse tout crit, si cette dnonciation ne m'et pas paru
si odieuse!

Ma mre, cependant, m'avait demand le rsultat de mes rflexions au
sujet de ce mariage dont elle m'avait entretenu, et c'est avec un pouce
de rouge sur la face que je lui avais rpondu que, dcidment, je ne
voulais pas me marier encore, que je me trouvais trop jeune pour
accepter la responsabilit d'une famille. C'tait vrai; mais ce ne l'et
pas t qu'il m'et fallu le rpondre quand mme.

Voil o j'en tais, me rptant qu'il fallait en finir et flottant
entre plusieurs partis contraires, quand la guerre clata. Mes opinions
plus encore que mon ge me faisaient soldat. J'accourus  Boiscoran. On
venait d'organiser les mobiles du pays, et ils me nommrent leur
capitaine, et c'est  leur tte que je rejoignis l'arme de la Loire.
Dans la disposition d'esprit o je me trouvais, la guerre n'avait rien
qui m'effrayt; toute motion me semblait bonne, qui pouvait me donner
l'oubli. Et si j'ai montr quelque bravoure, mon mrite n'est pas grand.

Pourtant, comme les semaines s'coulaient, puis les mois, et que je
n'entendais plus parler de la comtesse de Claudieuse, un secret espoir
me venait qu'elle m'oubliait et que, le temps et l'absence faisant leur
oeuvre, elle se rsignait.

La paix signe, je revins  Boiscoran, et pas plus que les mois passs,
la comtesse ne me donna signe de vie. Je commenais  me rassurer et 
reprendre possession de moi-mme, quand un jour monsieur de Chandor, me
rencontrant, m'invita  dner. J'y allai. Je vis mademoiselle Denise. Il
y avait dj longtemps que je la connaissais, et son souvenir n'avait
peut-tre pas t sans contribuer  me dtacher de madame de Claudieuse.
Pourtant, j'avais toujours eu la raison de la fuir, tremblant d'attirer
sur elle quelque sinistre vengeance.

Rapproch d'elle par son grand-pre, je n'eus plus le courage de
m'loigner. Et le jour o il me sembla lire dans ses yeux si beaux
qu'elle m'aimait, mon parti fut pris, et je me dis que je braverais
tout. Mais comment exprimer mes angoisses, Magloire, et avec quelles
anxits chaque soir, en rentrant  Boiscoran, je demandais: "Il n'est
pas venu de lettre?"

Il n'en venait toujours pas. Et cependant il tait impossible que la
comtesse de Claudieuse n'et pas t informe de mon mariage. Mon pre
tait venu demander la main de Denise; on me l'avait accorde, j'avais
t admis officiellement  faire ma cour, il ne restait plus  fixer que
le jour de la crmonie... Ce calme m'pouvantait!

puis, haletant, Jacques de Boiscoran s'tait arrt, appuyant ses deux
mains sur sa poitrine, comme pour comprimer les battements dsordonns
de son coeur.

Il touchait au dnouement. Et cependant, c'est en vain qu'il attendait
de l'avocat de Sauveterre un mot, un signe d'encouragement. Matre
Magloire demeurait impntrable, son visage restait aussi impassible
qu'un masque de plomb.

Enfin, avec un grand effort:

--Oui, reprit Jacques, ce calme me semblait prsager la tempte. tre
aim de Denise, c'tait trop de bonheur. J'attendais un clat, une
catastrophe, quelque chose de funeste. Je l'attendais si positivement
que j'avais fini par dcider en moi-mme qu'il tait de mon devoir de
tout avouer  monsieur de Chandor. Vous le connaissez, Magloire. Il
est, ce vieux gentilhomme, la plus pure, la plus respectable expression
de l'honneur. Je pouvais lui confier mon secret tout aussi impunment
qu'autrefois, en mes heures de dlire, je livrais au vent de la nuit le
nom de Genevive.

Hlas! pourquoi ai-je tant hsit, tant combattu, tant tard?... Un mot
prononc alors me sauvait, et je ne serais pas ici, accus d'un crime
atroce, innocent et rduit  vous voir douter de mes paroles. Mais la
fatalit tait sur moi. Aprs avoir durant toute une semaine remis mes
aveux, un soir, sur un mot de Denise  propos des pressentiments, je me
dis, bien dcid  me tenir parole: ce sera demain. Et le lendemain, en
effet, je partis de Boiscoran de bien meilleure heure que de coutume, et
 pied, parce que j'avais  donner des ordres  une douzaine d'ouvriers
qui travaillaient  mes vignes. Je pris au plus court, par les champs.
Hlas! pas un dtail n'est sorti de ma mmoire! Et mes ordres donns, je
venais de regagner la grande route, quand je rencontrai le vieux cur de
Brchy, qui est mon ami. "Il faut, me dit-il, que vous me fassiez un
bout de conduite. Puisque vous allez  Sauveterre, cela ne vous
allongera pas beaucoup de prendre la traverse, qui passe par le
Valpinson et les bois de Rochepommier."  quoi tiennent les destines,
cependant! J'accompagnai le cur, et je ne le quittai qu' cet endroit
o la grande route et la traverse se croisent, et qu'on appelle dans le
pays la Cafourche des Marchaux. Sitt seul, je doublai le pas, et
j'avais presque travers le bois, quand tout  coup,  vingt pas de moi,
venant en sens inverse, je reconnus la comtesse de Claudieuse...

Si grand que ft mon moi, je poursuivis mon chemin, rsolu  me
contenter de la saluer sans lui adresser la parole. Ainsi je fis, et
dj je la dpassais, quand je l'entendis m'appeler: "Jacques!..." Je
m'arrtai, ou plutt je fus clou sur place par cette voix qui, si
longtemps, avait eu sur mon me un empire absolu. Aussitt elle
s'approcha. Elle tait plus mue que moi encore, son regard vacillait,
ses lvres tremblaient. "Eh bien! me dit-elle, ce n'est pas une
illusion, cette fois vous pousez mademoiselle de Chandor." Le temps
tait pass des mnagements. "Oui, rpondis-je.--Ainsi, c'est bien vrai,
reprit-elle, tout est bien fini! C'est en vain que je vous rappellerais
ces serments d'un ternel amour que vous me juriez autrefois, tenez,
l-bas, sous ce bouquet de chnes, en face de cet admirable horizon...
Ce sont les mmes arbres et le mme paysage, et je suis toujours la mme
femme... Votre coeur seul a chang..." Je ne rpondis pas. "Vous l'aimez
donc bien!" insista-t-elle. Obstinment je gardai le silence. "Je vous
comprends, fit-elle, je ne vous comprends que trop. Et elle, Denise?
Elle vous aime  ce point de ne savoir plus le dissimuler. Elle arrte
ses amies pour leur apprendre son mariage et leur dire combien elle est
heureuse... Oh, oui! bien heureuse, en effet!... Cet amour qui tait ma
honte est sa gloire,  elle... J'tais rduite  m'en cacher comme d'un
crime, elle s'en pare comme d'une vertu... Les conventions sociales sont
absurdes et iniques, mais bien fou qui cherche  s'y soustraire..." Des
larmes, les premires que je lui aie vues rpandre, brillaient entre ses
longs cils. "N'tre plus rien pour vous, reprit-elle, rien!... Ah! j'ai
trop calcul! Vous souvient-il qu'au lendemain de la mort de votre
oncle, riche dsormais, vous me proposiez de fuir?... J'ai refus. Je
tenais  ma renomme, j'avais soif de considration. Je croyais qu'on
peut faire deux parts de sa vie: consacrer l'une au plaisir et l'autre 
l'hypocrisie du devoir. Pauvre folle!... Et cependant, il y a bien
longtemps que j'ai devin votre lassitude. Je vous connaissais si bien!
Votre coeur tait pour moi comme un livre ouvert o je lisais vos plus
secrtes penses. Alors je pouvais vous retenir encore. Il fallait me
faire humble, prvenante, soumise. Au lieu de cela, j'ai prtendu
m'imposer..." Un spasme lui coupa la parole, puis brusquement: "Et vous,
me demanda-t-elle, tes-vous heureux, au moins?--Je ne puis l'tre
compltement, vous sachant malheureuse rpondis-je. Mais il n'est pas de
douleur que le temps ne cicatrise, vous oublierez...--Jamais!"
s'cria-t-elle. Et baissant la voix: "Puis-je vous oublier,
poursuivit-elle, alors que sans cesse je retrouve votre regard dans les
yeux de ma plus jeune fille!... Monsieur de Claudieuse est pour elle
plus affectueux que pour l'ane... Vous doutez-vous ce que je souffre,
quand il la tient sur ses genoux, quand il la caresse, quand il
l'embrasse?... Comprenez-vous quelle violence je dois me faire, pour ne
pas la lui arracher, pour ne pas lui crier: "Eh! tu vois bien qu'elle
n'est pas tienne, celle-l! Ah! le crime est affreux, mon Dieu! mais
quel chtiment!"

Des gens, au loin, apparaissaient sur la route. "Remettez-vous", lui
dis-je. Elle se roidit contre son motion. Les gens passrent en nous
saluant poliment. Et aprs un moment: "Enfin, reprit-elle,  quand le
mariage?" Je tressaillis. D'elle-mme elle venait au-devant de
l'explication. "Il n'est pas encore fix, dis-je. Ne devais-je pas vous
voir avant? Vous m'avez fait autrefois certaines menaces...--Et vous
aviez peur?--Non. Je croyais vous connatre assez pour tre sr que vous
ne voudriez me punir comme d'un crime de vous avoir aime. Tant
d'vnements sont survenus depuis ce jour o vous me menaciez...--Oui,
bien des vnements en effet, interrompit-elle. Mon pauvre pre est
incorrigible. Une fois encore, il s'est expos follement, et de nouveau
mon mari a d sacrifier une grosse somme pour le sauver. Ah! monsieur de
Claudieuse est un noble coeur, et il est bien fcheux que je sois la
seule envers qui jamais il ait manqu de gnrosit. Chacun de ces
bienfaits dont il me comble, dont il m'crase, est pour moi un nouveau
grief... mais en les acceptant je me suis enlev le droit de le frapper
d'un coup plus terrible que le coup de la mort... Vous pouvez pouser
Denise, Jacques, vous n'avez rien  craindre de moi..."

Ah! je n'esprais pas tant, Magloire. perdu de joie, je saisis sa
main, et la portant  mes lvres: "Vous tes la meilleure des amies!",
m'criai-je. Mais vivement, et comme si mes lvres l'eussent brle,
elle retira sa main: "Non, pas cela", dit-elle en plissant. Et
matrisant  peine son trouble: "Cependant, il faut nous revoir encore
une fois, reprit-elle. Vous avez mes lettres, n'est-ce pas?--Je les ai
toutes.--Eh bien! il faut me les rapporter... Mais o, et comment? Il
m'est bien difficile de m'absenter, en ce moment, la plus jeune de mes
filles... notre fille, Jacques, est bien malade... Cependant il faut en
finir. Voyons, jeudi, tes-vous libre?... Oui... En ce cas, jeudi soir,
vers neuf heures, soyez au Valpinson... Vous me trouverez de l'autre
ct des chais,  l'entre du bois, prs de ces vieilles tours de
l'ancien chteau que mon mari a fait rparer.--Est-ce bien prudent?
demandai-je.--Ai-je jamais rien livr au hasard, me rpondit-elle, et
est-ce en ce moment que je manquerais de prudence! Fiez-vous  moi!
Allons, il faut nous sparer, Jacques.  jeudi, et soyez exact."

tais-je donc libre? La chane tait-elle brise, redevenais-je enfin
mon matre? Je le crus, et dans le dlire de ma libert, je pardonnais 
madame de Claudieuse toutes mes angoisses depuis un an. Que dis-je? Dj
je m'accusais d'injustice et de cruaut. Je l'admirais de s'immoler 
mon bonheur. J'aurais voulu, dans l'effusion de ma reconnaissance,
m'agenouiller  ses pieds et baiser le bas de sa robe. Confier mon
secret  monsieur de Chandor devenait inutile. Je pouvais rentrer 
Boiscoran.

Mais j'tais  plus de moiti chemin, je continuai, et quand j'arrivai
 Sauveterre, mon visage refltait si bien l'panouissement de mon me,
que Denise me dit: "Il vous arrive quelque chose d'heureux, Jacques!..."
Oh, oui! de bien heureux. Pour la premire fois prs d'elle, je
respirais librement. Il m'tait permis de l'aimer sans trembler que mon
amour ne lui ft fatal.

Cette scurit dura peu. Rflchissant, je ne tardai pas  m'tonner du
singulier rendez-vous que madame de Claudieuse m'avait assign. Ne
serait-ce pas un pige? pensais-je,  mesure que le jour approchait.

Toute la journe du jeudi, je fus assailli par les plus tristes
pressentiments. Si j'avais su comment faire prvenir la comtesse, trs
certainement je ne serais pas all  son rendez-vous. Mais je n'avais
aucun moyen de l'avertir. Et je la connaissais assez pour savoir que lui
manquer de parole, ce serait tout remettre en question.

Je dnai cependant  mon heure accoutume, et, quand j'eus achev, je
montai  mon appartement, o j'crivis  Denise de ne pas m'attendre de
la soire, que je serais retenu loin d'elle par une affaire de la plus
haute importance. Je remis cette lettre au fils de mon fermier, Michel,
en lui commandant de la porter sans perdre une minute. Cela fait, je
runis toutes les lettres de madame de Claudieuse en un paquet que je
mis dans ma poche. Je pris mon fusil, et je partis. Il pouvait tre huit
heures. Il faisait encore grand jour...

Que matre Magloire ajoutt ou non foi au rcit du prvenu, il tait
manifestement intress au plus haut point. Il avait rapproch sa
chaise.  tout moment des exclamations sourdes lui chappaient.

--En toute autre circonstance, reprit Jacques, j'aurais suivi, pour me
rendre au Valpinson, une des deux routes ordinaires. Travaill de
dfiances comme je l'tais, je ne songeai qu' me cacher, et je pris 
travers les marais. Ils taient en partie inonds, je le savais, mais je
comptais, pour n'tre pas arrt par l'eau, sur ma parfaite connaissance
du terrain et sur mon agilit. Je me disais que par-l je ne serais
certainement pas vu, que je ne rencontrerais personne...

Je me trompais. En arrivant au dversoir de la Seille, et au moment de
le traverser, je me trouvai en face du gars Ribot, le fils d'un fermier
de Brchy. Il parut tellement surpris de me voir en cet endroit que je
me crus oblig de lui expliquer ma prsence, et mon trouble me rendant
stupide, je lui dis que j'avais affaire  Brchy et que je traversais
les marais pour tirer des oiseaux d'eau. "Si c'est ainsi, fit-il en
ricanant, nous ne chassons point le mme gibier." Il s'loigna, mais
cette rencontre me contraria vivement. Et c'est en envoyant le gars
Ribot  tous les diables que je continuai ma route qui, de plus en plus,
devenait difficile et prilleuse. Neuf heures devaient tre sonnes
depuis longtemps, lorsque j'arrivai aux environs du Valpinson. Mais la
nuit tait fort claire. Je redoublai de prcautions. L'endroit choisi
par la comtesse pour notre rendez-vous tait loign de plus de deux
cents mtres de l'habitation et des mtairies, abrit par les btiments
des chais et tout rapproch du bois.

C'est par le bois que j'approchai. Cach par les arbres, j'explorai le
terrain, et je ne tardai pas  apercevoir madame de Claudieuse, debout
prs d'une des vieilles tours. Elle tait vtue d'un peignoir de
mousseline claire qui se voyait de trs loin.

Ne dcouvrant rien de suspect, j'avanai, et ds qu'elle m'aperut:
"Voil prs d'une heure que je vous attends", me dit-elle. Je lui
expliquai les difficults du chemin que j'avais pris, et tout de suite:
"Mais o est votre mari? lui demandai-je.--Il souffre de ses
rhumatismes, me rpondit-elle, il est couch.--Ne s'tonnera-t-il pas de
votre absence?--Non. Il sait que je dois veiller la plus jeune de mes
filles... Je suis sortie par la petite porte de la buanderie." Et sans
me laisser rpliquer: "Mais o sont mes lettres? reprit-elle.--Les
voici", dis-je en les lui tendant. Elle les prit d'un mouvement
fivreux, en disant  demi-voix: "Il y en a quatre-vingt-quatre." Et
sans le souci de l'injure qu'elle me faisait, elle se mit  les compter.
"Elles y sont bien toutes", dit-elle quand elle eut fini. Et tirant un
paquet de son sein: "Et voici les vtres", ajouta-t-elle. Mais elle ne
me les donna pas. "Nous allons, dclara-t-elle, les brler." Je
tressaillis de surprise. "Y pensez-vous? m'criai-je, ici,  cette
heure... La flamme attirerait quelqu'un.--Qui? Que craignez-vous?
D'ailleurs nous allons entrer sous bois... Allons, donnez-moi des
allumettes." Je cherchai dans toutes mes poches, mais inutilement. "Je
n'en ai pas, rpondis-je.--Allons donc, vous, un fumeur obstin, vous
qui, mme prs de moi, ne saviez pas renoncer  vos cigares...--J'ai
oubli ma bote hier chez monsieur de Chandor." Elle frappait du pied
violemment. "Puisque c'est ainsi, dit-elle, je vais rentrer en
prendre..." C'tait un retard et une imprudence nouvelle. Comprenant
qu'il fallait en passer par o elle voulait: "C'est inutile, dis-je,
attendez."

Il est un moyen, connu de tous les chasseurs, de remplacer les
allumettes. Je l'employai. Retirant de mon fusil une cartouche, j'en
enlevai la charge de plomb, que je remplaai par un morceau de papier.
Appuyant ensuite mon arme contre terre, pour touffer l'explosion,
j'enflammai la poudre... Nous avions du feu, je le communiquai aux
lettres... Et quelques minutes aprs, il ne restait plus que des dbris
noircis que j'miettai entre mes mains et que j'parpillai au vent...

Immobile autant qu'une statue, madame de Claudieuse me regardait
faire... "Voil donc, murmura-t-elle, ce qu'il reste de cinq annes de
notre vie, de nos amours et de vos serments! Des cendres..." Je ne
rpondis que par une exclamation quivoque. J'avais hte de me retirer.
Elle ne le comprit que trop, et violemment: "Dcidment, je vous fais
donc horreur! s'cria-t-elle.--Nous venons, dis-je, de commettre une
imprudence inoue...--Eh! qu'importe!" Puis, d'une voix sourde: "Le
bonheur vous attend, vous, ajouta--elle, et une nouvelle vie pleine
d'enivrantes promesses, il est naturel que vous ayez peur... Moi, dont
la vie est finie et qui n'ai plus rien  attendre, en qui vous avez tu
jusqu' l'esprance, moi je ne crains pas..." Je sentais monter sa
colre. "Regretteriez-vous donc votre gnrosit, Genevive? dis-je
doucement.--Peut-tre! rpondit-elle d'un accent qui me fit frmir. J'ai
t bien faible et bien lche... Comme vous devez rire de moi... Quelle
chose misrable qu'une femme abandonne qui se rsigne et qui
pleure!..." Puis brusquement: "Avouez, reprit-elle, que vous ne m'avez
jamais aime.--Ah! vous savez bien le contraire.--Pourtant, vous
m'abandonnez... pour une autre... pour cette Denise!--Vous tes marie,
vous ne pouviez tre  moi.--Alors si j'avais t... libre... Si j'avais
t... veuve...--Vous seriez ma femme, vous le savez bien!" D'un geste
perdu elle leva les bras au ciel, et d'une voix qui me parut retentir
jusqu'au chteau: "Sa femme! s'cria-t-elle. Si j'tais veuve, je serais
sa femme...  mon Dieu! heureusement, cette ide affreuse ne m'est pas
venue plus tt!..."

Tout d'une pice,  ces mots, le clbre avocat de Sauveterre se dressa,
et se plantant devant Jacques de Boiscoran et l'enveloppant d'un de ces
regards qui essayent de fouiller au plus profond des consciences:

--Et aprs? interrogea-t-il.

Pour conserver encore quelques apparences de sang-froid, Jacques n'avait
pas trop de toute sa volont.

--Ensuite, rpondit-il, je tentai l'impossible pour calmer madame de
Claudieuse, pour l'mouvoir, pour la ramener aux sentiments gnreux des
jours passs... J'tais boulevers au point de ne plus voir clair en
moi... Je la hassais d'une haine mortelle, et cependant je ne pouvais
m'empcher de la plaindre... Je suis homme, et il n'est pas d'homme qui
ne soit touch de se voir l'objet de tels regrets et d'un si effrayant
dsespoir... Sais-je tout ce que je lui ai dit! Il y allait de mon
bonheur et du bonheur de Denise. Je ne suis pas un hros de roman, moi!
J'ai t lche, je me suis humili, j'ai suppli, j'ai menti... J'ai
jur que c'tait ma famille surtout qui voulait mon mariage...
J'esprais,  force de paroles caressantes, adoucir l'amertume de mon
abandon... grossier!

Elle coutait plus froide qu'un bloc de glace, et ds que je m'arrtai:
"Et c'est  moi que vous contez tout cela, fit-elle avec un rire
sinistre. Votre Denise!... Eh! si j'tais une femme comme les autres, je
me tairais aujourd'hui, et avant un an je vous reverrais  mes pieds."
Avait-elle donc rflchi depuis notre rencontre sur la grande route?
tait-ce la convulsion suprme de la passion, au moment o se brisaient
nos derniers liens! Je voulais parler encore, mais brusquement: Oh!
assez! interrompit-elle, pargnez-moi du moins l'offense de votre
commisration! Je verrai... Je ne vous promets rien... Adieu!..."

Et elle s'enfuit vers le chteau, et je restai plant sur mes jambes,
hbt de stupeur, me demandant si elle ne courait pas tout avouer au
comte de Claudieuse. C'est mme  ce moment que, machinalement, je
retirai de mon fusil la cartouche brle et que je la remplaai par une
neuve... Puis, comme rien ne bougeait, je m'loignai  grands pas.

--Quelle heure tait-il? interrogea matre Magloire.

--Il me serait impossible de le prciser. Il est de ces tourmentes
pendant lesquelles on perd toute notion du temps. J'ai pris, pour
revenir, par les bois de Rochepommier...

--Et vous n'avez rien vu?

--Non.

--Rien entendu?

--Rien.

--Pourtant, d'aprs votre rcit, vous ne pouviez tre loin du Valpinson
quand l'incendie a clat...

--C'est vrai, et en rase campagne j'aurais certainement aperu les
flammes. Mais j'tais sous bois, les arbres me drobaient l'horizon...

--Et ces mmes arbres ont empch la dtonation des deux coups de fusil
tirs sur monsieur de Claudieuse d'arriver jusqu' vous...

--Ils auraient pu y contribuer. Mais il n'en tait pas besoin. Je
remontais le vent qui tait dj violent, et il est prouv que dans de
telles conditions, on n'entend pas  cinquante mtres de l'explosion
d'une arme de chasse.

C'est bien juste si matre Magloire rprimait ses mouvements
d'impatience. Et, sans s'apercevoir que lui, l'avocat, il tait plus dur
que le juge d'instruction:

--Ainsi, reprit-il, vous croyez que votre rcit rpond  tout!

--Je crois que mon rcit, qui est l'expression de la plus scrupuleuse
vrit, explique les charges releves contre moi par monsieur
Galpin-Daveline... Il explique comment je tenais  cacher ma visite au
Valpinson, comment j'ai t rencontr  l'aller et au retour, et  des
heures qui correspondent  celles de l'incendie; comment enfin mon
premier mouvement a t de tout nier... Il explique encore pourquoi
l'enveloppe d'une de mes cartouches a t ramasse prs des ruines, et
pourquoi l'eau o j'avais lav mes mains en rentrant tait noire...

Rien ne semblait devoir branler les convictions de l'avocat de
Sauveterre.

--Et le lendemain, demanda-t-il, quand on est venu vous arrter, quelle
a t votre premire impression?

--J'ai pens immdiatement au Valpinson...

--Et quand on vous a appris quel crime avait t commis?

--Je me suis dit que madame de Claudieuse avait voulu devenir veuve.

Tout le sang de matre Magloire affluait  son visage.

--Malheureux! s'cria-t-il, osez-vous bien accuser la comtesse de
Claudieuse d'un tel forfait!

La colre rendait des forces  Jacques.

--Qui donc accuserais-je! rpondit-il. Un crime a t commis, et dans de
telles conditions qu'il ne peut l'avoir t que par elle ou par moi. Je
suis innocent, donc elle est coupable...

--Pourquoi n'avoir pas dit tout cela le premier jour?

Jacques haussa les paules.

--Combien donc de fois, rpondit-il d'un ton d'ironie arrire, et sous
combien de formes faudra-t-il que je vous expose mes raisons? Si je me
suis tu le premier jour, c'est que j'ignorais les circonstances du
crime, c'est qu'il me rpugnait d'accuser une femme qui a t ma
matresse et que la passion a rendue criminelle; c'est qu'enfin, tout en
me sentant compromis, je ne me croyais pas en danger... Plus tard, j'ai
gard le silence, parce que j'esprais que la justice saurait dcouvrir
la vrit, ou que madame de Claudieuse ne pourrait supporter l'ide de
me voir accus, moi, innocent... Plus tard, enfin, quand j'ai reconnu le
pril, j'ai eu peur de la vrit...

L'honntet de l'avocat semblait rvolte.

--Vous mentez, Jacques! interrompit-il, et je vais vous dire pourquoi
vous vous tes tu! C'est qu'il tait difficile de trouver un roman qui
s'ajustt  toutes les circonstances de la prvention... Mais vous tes
un homme de ressources, vous avez cherch et vous avez trouv. Rien ne
manque  votre rcit, rien... que la vraisemblance. Vous me diriez que
madame de Claudieuse a vol son clatante renomme, qu'elle a t cinq
ans votre matresse, peut-tre consentirais-je  vous croire... Mais
qu'elle ait de sa main incendi sa maison, et qu'elle se soit arme d'un
fusil pour tirer sur son mari, c'est ce que jamais vous ne me ferez
admettre...

--C'est la vrit, pourtant.

--Non, car le tmoignage de monsieur de Claudieuse est prcis, il a vu
son assassin, c'est un homme qui a tir sur lui...

--Et qui vous dit que monsieur de Claudieuse ne sait pas tout, et qu'il
ne veut pas sauver sa femme et me perdre... Ce serait une vengeance,
cela...

L'objection blouit une seconde l'avocat, mais la rejetant bien vite:

--Ah! taisez-vous! s'cria-t-il, ou prouvez...

--Toutes les lettres sont brles.

--Quand on a t cinq ans l'amant d'une femme, on a toujours des
preuves.

--Vous voyez bien que non.

--Ne vous obstinez pas, pronona matre Magloire. (Et d'une voix
qu'altraient l'motion et la piti:) Malheureux! ajouta-t-il, ne
comprenez-vous donc pas que, pour chapper au chtiment d'un crime, vous
commettez un crime mille fois plus grand?...

Jacques se tordait les mains.

--C'est  devenir fou! disait-il.

--Et quand moi, votre ami, je vous croirais, poursuivait matre
Magloire,  quoi cela vous servirait-il? Les autres vous
croiraient-ils!... Tenez, je vais vous dire toute ma pense: je serais
sr de la vrit de votre rcit, que jamais, sans preuves, je n'en
ferais mon moyen de dfense... Plaider cela, entendez-vous bien, ce
serait vous perdre.

--C'est cependant ce qui sera plaid, puisque c'est la vrit...

--Alors, interrompit matre Magloire, vous chercherez un autre
dfenseur.

Et il se dirigeait vers la porte, il se retirait.

--Dieu puissant! s'cria Jacques, perdu, il m'abandonne...

--Non, rpondit l'avocat; mais je ne saurais discuter avec vous dans
l'tat d'exaltation o vous tes... Vous rflchirez... Je reviendrai
demain...

Il sortit, et Jacques de Boiscoran s'affaissa comme une masse sur une
des chaises de la prison.

--C'en est fait, balbutiait-il, je suis perdu!




XV


Pendant ce temps, rue de la Rampe, l'anxit tait affreuse.

Ds huit heures du matin, tantes Lavarande et la marquise de Boiscoran,
M. de Chandor et matre Folgat taient venus s'tablir au salon et y
attendre le rsultat de l'entrevue.

Mlle Denise ne descendit que plus tard, et son grand-pre ne put
s'empcher de remarquer qu'elle s'tait proccupe de sa toilette.

--N'allons-nous pas revoir Jacques! rpondit-elle avec un sourire o
clataient la confiance et la joie.

C'est qu'en effet elle tait bien persuade qu'il devait suffire d'un
mot de Jacques  son avocat pour confondre la prvention, et qu'il
allait reparatre triomphant au bras de matre Magloire.

Les autres ne partageaient pas ces esprances. Tantes Lavarande, plus
jaunes que leurs vieilles dentelles, se tenaient immobiles dans un coin,
Mme de Boiscoran dvorait ses larmes, et matre Folgat faisait son
possible pour paratre absorb dans la contemplation d'un recueil de
gravures. Moins matre de soi, grand-pre Chandor arpentait le salon,
les mains derrire le dos, rptant toutes les dix minutes:

--C'est incroyable comme le temps semble long quand on attend!

 dix heures, pas de nouvelles.

--Matre Magloire aurait-il donc oubli sa promesse? dit Mlle Denise
que l'inquitude gagnait.

--Non, il ne l'a pas oublie, dit un nouvel arrivant.

C'tait l'excellent M. Sneschal qui, en effet, une heure plus tt,
avait crois matre Magloire rue Nationale, et qui venait aux
informations, un peu pour lui, ajoutait-il, mais beaucoup pour Mme
Sneschal qui, depuis vingt-quatre heures, tait malade d'anxit.

Onze heures sonnrent. La marquise de Boiscoran se leva.

--Je ne saurais, dit-elle, supporter une minute de plus cette mortelle
incertitude; je vais  la prison.

--Et je vous y accompagne, chre mre, dclara Mlle Denise.

Mais une telle dmarche n'tait gure raisonnable. M. de Chandor la
combattit, soutenu par M. Sneschal et par matre Folgat.

--On peut, du moins, envoyer quelqu'un, proposrent timidement les
tantes Lavarande.

--C'est une ide, approuva M. de Chandor.

Il sonna, et ce fut le vieil Antoine qui accourut  l'appel de la
sonnette, le vieil Antoine qui, depuis la veille, sachant la fin de
l'instruction, tait venu s'tablir  Sauveterre.

Ds qu'on lui eut expliqu ce qu'on attendait de lui:

--Avant une demi-heure je serai de retour, dit-il.

Et c'est en effet au pas de course qu'il descendit la rue de la Rampe,
qu'il suivit la rue Nationale et remonta la rue du Chteau.

En le voyant paratre, M. Blangin, le gelier, devint tout ple. M.
Blangin ne dormait plus depuis qu'il avait reu de Mlle Denise
dix-sept mille francs en or... Lui, l'ami des gendarmes autrefois, il
frissonnait maintenant lorsqu'il voyait le brigadier entrer dans sa
gele. Ce n'est pas qu'il et des remords d'avoir trahi son devoir, non,
c'est qu'il tremblait d'tre dcouvert. Dj,  plus de dix reprises, il
avait chang de place le bas de laine qui renfermait son trsor; mais en
quelque endroit qu'il l'enfout, il lui semblait toujours que les
regards de ses visiteurs s'arrtaient obstinment sur sa cachette.

Il se rassura, cependant, lorsque Antoine lui eut expos l'objet de sa
mission, et du ton le plus civil:

--Matre Magloire, rpondit-il, tait ici  neuf heures prcises. Je
l'ai conduit immdiatement  la cellule de monsieur de Boiscoran, et,
depuis ce moment, ils parlent, ils parlent...

--Vous en tes sr?

--Naturellement. Ne dois-je pas savoir tout ce qui se passe dans ma
prison!... Je suis all prter l'oreille... Mais on n'entend rien du
corridor. Ils ont ferm le guichet, et la porte est paisse.

--C'est singulier, murmura le vieux serviteur.

--C'est mauvais signe aussi, dclara le gelier d'un air capable. J'ai
remarqu que les prvenus qui en ont si long  conter  leur dfenseur
attrapent toujours le maximum...

Antoine, comme de raison, ne rapporta pas  ses matres la lugubre
rflexion de Blangin; mais ce qu'il leur apprit de la longueur de
l'entrevue suffit  accrotre leurs apprhensions.

Peu  peu, les couleurs avaient disparu des joues de Mlle Denise, et
c'est d'une voix dont les larmes altraient le timbre si pur qu'elle dit
que peut-tre elle et mieux fait de prendre des vtements de deuil, et
que de voir ainsi toute la famille runie, cela lui rappelait les
apprts d'une crmonie funbre...

L'arrive soudaine du docteur Seignebos lui coupa la parole. Il tait
fort en colre, comme toujours, il ne salua personne, selon son
habitude. Mais ds le seuil:

--Sotte ville que Sauveterre! s'cria-t-il, ville de cancans et de
caquets, ville d'indiscrets et de bavards... C'est  se cacher, 
dserter,  fuir... De chez moi  ici, vingt curieux implacables m'ont
arrt, sous prtexte que je suis votre mdecin, pour me demander o en
est l'affaire de monsieur de Boiscoran. Car la ville est en rumeur... La
ville sait que Magloire est  la prison, et c'est  qui saura le premier
ce que Jacques et lui ont pu se dire... (Il avait dpos sur la table
son chapeau  bords immenses, et tout en promenant autour du salon un
regard un peu inquiet:) Et ici, interrogea-t-il, on ne sait rien encore.

--Rien, rpondirent en mme temps M. Sneschal et matre Folgat.

--Et ce retard nous pouvante, dit Mlle Denise.

--Pourquoi donc? fit le mdecin. (Et retirant et essuyant vivement ses
lunettes d'or:) Pensiez-vous donc, chre demoiselle, fit-il, que
l'affaire de Jacques de Boiscoran serait termine en cinq minutes? Si on
vous l'a laiss croire, on a eu tort...

Moi qui mprise les mnagements, je vais vous dire toute ma pense... Au
fond de ces vnements du Valpinson, s'agite, j'en mettrais la main au
feu, quelque tnbreuse intrigue qu'il ne sera pas facile de
dbrouiller. Certainement nous tirerons Jacques d'affaire, mais je
crains que ce ne soit pas sans peine...

--Monsieur Magloire Mergis! annona le vieil Antoine.

Le clbre avocat de Sauveterre entra. Il tait si dfait et ses traits
gardaient si profondment la trace de ses motions, qu' tous vint la
mme et fatale pense qu'exprima Mlle Denise en s'criant:

--Jacques est perdu!

Matre Magloire ne rpondit pas non.

--Je crois sa situation prilleuse, dit-il.

--Jacques! murmura la marquise de Boiscoran, mon fils!

--J'ai dit prilleuse, reprit l'avocat; mais c'est trange que j'aurais
d dire, inimaginable et de nature  dconcerter toutes les
prvisions...

--Parlez, monsieur, fit Mme de Boiscoran. L'embarras de l'avocat
tait extrme, et c'est avec une visible dtresse que ses regards
allaient alternativement des tantes Lavarande  Mlle Denise. Mais
personne n'y prenait garde. Ce que voyant:

--Il faut avant, dclara-t-il, que je reste seul avec ces messieurs...

Docilement, les tantes Lavarande se levrent et entranrent dehors la
mre et la fiance de Jacques, qui semblait prs de dfaillir.

Et, ds que la porte fut referme:

--Merci, matre Magloire! s'cria grand-pre Chandor, fou de douleur,
merci de me donner le temps de prparer mon enfant au coup terrible, car
je ne vous ai que trop compris, Jacques est coupable...

--Arrtez, interrompit l'avocat, je n'ai rien dit de pareil... Plus que
jamais, monsieur de Boiscoran proteste de son innocence; seulement, il
allgue pour se justifier un fait tellement invraisemblable, tellement
inadmissible...

--Enfin, que dit-il? interrogea M. Sneschal.

--Il prtend que la comtesse de Claudieuse tait... sa matresse.

Le docteur Seignebos bondit et, rajustant ses lunettes d'or d'un geste
triomphant:

--J'en tais sr! s'cria-t-il. Je l'avais devin! Matre Folgat, en
cette occasion, ne pouvait avoir, il le comprenait bien, voix
dlibrative. Il arrivait de Paris avec les ides de Paris, et quoi
qu'il et entendu dire dj, le nom de la comtesse de Claudieuse ne lui
rvlait rien.

Mais  l'effet qu'il fit sur les autres, il put juger l'allgation de
Jacques de Boiscoran.

Loin de partager l'impression du docteur Seignebos, grand-pre Chandor
et M. Sneschal parurent aussi rvolts que matre Magloire.

--Ce n'est pas croyable! dclara l'un.

--C'est impossible! pronona l'autre. Matre Magloire secouait la tte.

--Et voil justement, fit-il, ce que j'ai rpondu  Jacques.

Mais le docteur n'tait pas de ces hommes qui s'tonnent ou s'effrayent
de n'tre pas de l'avis de tout le monde.

--Vous ne m'avez donc pas entendu! s'cria-t-il, vous ne m'avez donc pas
compris! La preuve que le fait n'est ni invraisemblable ni impossible,
c'est que je le souponnais. Et c'tait indiqu, pardieu!...  quel
propos un garon tel que Jacques, heureux comme pas un, riche, bien
tourn, amoureux et aim d'une charmante fille, irait-il s'amuser 
incendier les maisons et assassiner les gens!... Vous me rpondrez que
monsieur de Claudieuse ne lui tait pas sympathique! Diable! Si tous les
gens qui excrent le docteur Seignebos se mettaient  lui tirer dessus,
savez-vous que j'aurais le corps plus trou qu'une cumoire! De vous
tous, matre Folgat ici prsent est le seul  n'avoir pas eu la
berlue...

Modestement, le jeune avocat essaya de protester:

--Monsieur...

Mais l'autre lui coupant la parole:

--Oui, monsieur, poursuivit-il, vous y avez vu clair, et, la preuve,
c'est que tout de suite vous avez cherch l'me, l'inspiration, la
cause, la pense, le mobile, la femme, enfin, de l'nigme. La preuve,
c'est que vous tes all demandant  tous,  Antoine, le valet de
chambre,  monsieur de Chandor,  monsieur Sneschal,  moi-mme, si
Jacques de Boiscoran n'avait pas ou n'avait pas eu quelque passion dans
le pays. Tous vous ont rpondu non, tant  mille lieues de se douter de
la vrit. Seul, sans vous rpondre prcisment, je vous ai donn 
entendre que votre sentiment tait le mien, et ce en prsence de
monsieur de Chandor.

--C'est exact! affirmrent le vieux gentilhomme et matre Folgat.

M. Seignebos triomphait. Et toujours gesticulant, et toujours retirant
et remettant ses lunettes d'or:

--C'est que j'ai appris  me dfier des apparences, continuait-il; c'est
que ds les premiers moments j'avais eu d'tranges soupons. tudiant
l'attitude de madame de Claudieuse, pendant la nuit de l'incendie, je
l'avais trouve embarrasse, anormale, quivoque, suspecte... Je m'tais
tonn de sa complaisance  cder aux fantaisies du sieur Galpin et de
sa facilit  se prter  l'interrogatoire de Cocoleu... Car enfin,
c'est elle seule qui a fait parler ce soi-disant idiot. J'ai de bons
yeux, messieurs, sous mes lunettes. Eh bien! sur tout ce que j'ai de
plus sacr, sur ma foi rpublicaine, je suis prt  le jurer, quand
Cocoleu a prononc le nom de monsieur de Boiscoran, la comtesse de
Claudieuse n'a pas t surprise...

De leur vie, en aucune circonstance, sur n'importe quel sujet, le maire
de Sauveterre et le docteur Seignebos n'avaient pu s'entendre. La
question qui s'agitait n'tait pas de nature  les mettre d'accord.

--J'tais prsent  l'interrogatoire de Cocoleu, dclara M. Sneschal,
et j'ai, au contraire, constat la stupeur de la comtesse...

Le mdecin levait les paules.

--Assurment, dit-il, elle a fait Ah!..., mais ce n'est ni une
difficult, ni une preuve. Moi aussi, je saurais trs bien faire comme
cela: Ah!, si l'on venait me dire que monsieur le maire a tort, et
cependant je n'en serais pas tonn...

--Docteur! fit M. de Chandor d'un ton conciliant, docteur...

Mais dj M. Seignebos s'tait retourn vers matre Magloire, qu'il
avait  coeur de convaincre. Et il poursuivait:

--Oui, le visage de la comtesse de Claudieuse a exprim la stupeur, mais
ses yeux trahissaient la colre la plus atroce, la haine et la joie de
la vengeance... Et ce n'est pas tout! Que monsieur le maire me dise,
s'il lui plat, o tait madame de Claudieuse quand son mari a t
rveill par les flammes... tait-elle prs de lui?... Non. Elle
veillait la plus jeune de ses filles, atteinte de la rougeole... Hum!
Que pensez-vous de cette rougeole qui exige une garde de nuit?... Et
quand les deux coups de feu ont t tirs, o se trouvait la comtesse?
Toujours prs de sa fille, et de l'autre ct de la maison, prcisment
du ct oppos  celui o a clat l'incendie...

Le maire de Sauveterre n'tait pas moins entt que le mdecin.

--Je vous ferai remarquer, docteur, objecta-t-il, que monsieur de
Claudieuse lui-mme a dclar que, lorsqu'il avait couru au feu, il
avait retrouv la porte de la maison ferme en dedans, telle qu'il
l'avait ferme de sa main quelques heures auparavant.

De son air le plus ironique, le docteur Seignebos saluait.

--N'y avait-il donc qu'une porte au chteau de Valpinson? demanda-t-il.

-- ma connaissance, dclara M. de Chandor, il y en avait au moins
trois.

--Je dois dire, ajouta matre Magloire, que selon les allgations de
monsieur de Boiscoran, la comtesse de Claudieuse, pour venir le
rejoindre, ce soir-l, serait sortie par la porte de la buanderie...

--Que disais-je! s'cria M. Seignebos. (Et essuyant ses lunettes  en
briser les verres:) Et les enfants!... continua-t-il. Monsieur le maire
trouve-t-il naturel que madame de Claudieuse, cette mre incomparable,
selon lui, ait oubli ses enfants au milieu de l'incendie?...

--Quoi! cette malheureuse femme est attire dehors par l'explosion de
deux coups de feu, elle voit sa maison en flammes, elle trbuche contre
le corps inanim de son mari, et vous lui reprochez de n'avoir pas gard
sa libert d'esprit!

--C'est une apprciation, mais ce n'est pas la mienne. Je crois plus
volontiers que la comtesse, s'tant attarde dehors, a t empche de
rentrer par l'incendie... Je trouve aussi que Cocoleu est arriv l bien
 propos, et qu'il est bien heureux que la Providence ait illumin sa
cervelle vide de cette ide sublime de sauver les enfants au pril de
ses jours!

M. Sneschal, cette fois, ne rpliqua pas.

--Fortifis de toutes ces circonstances, reprit le docteur, mes soupons
devinrent tels que je rsolus de les vrifier, s'il tait possible. Ds
le lendemain, j'interrogeai madame de Claudieuse, et non sans perfidie,
je puis l'avouer. Ses rponses et sa contenance furent loin de modifier
mes impressions. Quand je lui demandai en la regardant bien dans le
blanc des yeux ce qu'elle pensait de l'tat mental de Cocoleu, elle fut
sur le point de se trouver mal, et c'est d'une voix  peine intelligible
qu'elle me confessa avoir surpris chez lui quelques clairs
d'intelligence. Lorsque je voulus savoir si Cocoleu lui tait attach,
c'est avec un trouble insurmontable qu'elle me dclara que son
dvouement tait celui d'un animal reconnaissant des soins qu'on lui
donne. Que pensez-vous de cela, messieurs?... Moi, je pensai que Cocoleu
tait le noeud de l'affaire, qu'il savait la vrit, et que je sauverais
Jacques si j'arrivais  dmontrer que l'imbcillit de Cocoleu est en
partie simule, et que son mutisme est un artifice de la peur. Et je
l'aurais dmontr, si on m'et adjoint d'autres experts que cet ne du
chef-lieu et ce farceur de Paris... (Il s'arrta dix secondes. Mais sans
laisser  personne le temps de rpliquer:) Maintenant, reprit-il,
revenons au point de dpart et concluons. Pourquoi,  votre avis, est-il
impossible et invraisemblable que madame de Claudieuse ait trahi ses
devoirs? Parce qu'elle jouit d'une clatante renomme de sagesse et de
vertu? Eh bien! mais il me semble que la rputation d'honneur de Jacques
de Boiscoran tait indiscutable. Selon vous il est absurde de souponner
madame de Claudieuse d'avoir eu un amant. Serait-il donc naturel que, du
soir au lendemain, Jacques ft devenu un abject sclrat!

--Oh! ce n'est pas la mme chose, fit M. Sneschal.

--C'est vrai! s'cria le docteur, et cette fois, monsieur le maire, vous
avez raison. Commis par monsieur de Boiscoran, le crime du Valpinson
serait un de ces crimes absurdes qui rvoltent le bon sens... Commis par
la comtesse, il n'est plus que le dnouement fatal d'une situation cre
par monsieur de Claudieuse, le jour o il a pous une femme plus jeune
que lui de trente ans.

Il ne fallait pas trop se fier aux grandes colres du docteur Seignebos.
Alors mme qu'il semblait le plus hors de soi, il ne disait jamais que
ce qu'il voulait bien dire, possdant cette facult admirable et
mridionale de jeter feu et flammes et de rester intrieurement aussi
glac qu'une banquise. Mais cette fois, il dcouvrait bien toute sa
pense. Et il en avait assez dit, et il avait montr la situation sous
un aspect assez nouveau pour donner  rflchir  ses auditeurs.

--Vous m'auriez converti, docteur, lui dit matre Folgat, si je ne
l'avais t d'avance.

--Il est certain, fit M. de Chandor, qu'aprs avoir entendu le docteur,
le fait ne parat plus impossible...

--Tout est possible! murmura philosophiquement M. Sneschal lui-mme.

Seul, le clbre avocat de Sauveterre n'tait pas branl.

--Eh bien! moi, pronona-t-il, j'admets plutt une heure de vertige que
des annes d'une monstrueuse hypocrisie. Jacques peut avoir commis le
crime et n'tre qu'un fou. Si madame de Claudieuse tait coupable, ce
serait  dsesprer de l'humanit et  ne plus croire  rien au monde.
Je l'ai vue, messieurs, entre son mari et ses enfants... on ne feint pas
les regards d'exquise tendresse dont elle les enveloppait...

--Il n'en dmordra pas! interrompit le docteur Seignebos. (Et frappant
sur l'paule de son ami--car matre Magloire tait son ami depuis bien
des annes, et mme ils se tutoyaient:) Ah! je te reconnais bien l,
poursuivit-il, avocat singulier qui, jugeant les autres d'aprs toi,
refuse de croire au mal... Oh! ne proteste pas, car c'est pour cela
surtout que nous t'aimons et que nous t'admirons, et que nous sommes
fiers de te voir dans les rangs rpublicains... Mais il faut bien
l'avouer, tu n'es pas l'homme qu'il faut pour dbrouiller une telle
intrigue.  vingt-huit ans, tu as pous une jeune fille que tu adorais,
tu as eu le malheur de la perdre et, depuis, chastement fidle  son
souvenir, tu as vcu si loin des passions que tu ne sais plus si elles
existent... Homme heureux, dont le coeur a vingt ans et qui, avec des
cheveux blancs, croit encore aux sourires et aux regards des femmes!

Il y avait beaucoup de vrai l-dedans, mais il est certaines vrits
qu'on n'aime pas toujours  s'entendre dire.

--Ma navet ne fait rien  l'affaire, dit matre Magloire. Je prtends
et je soutiens qu'il est impossible qu'aprs avoir t cinq ans l'amant
d'une femme, on n'en puisse pas administrer la preuve.

--Eh bien! tu te trompes, matre! fit le mdecin en rajustant ses
lunettes d'or d'un air de fatuit qui et t bien comique en tout autre
moment.

--Quand les femmes se mettent  tre prudentes et dfiantes, pronona M.
de Chandor, elles ne le sont pas  demi...

--Il tombe sous le sens, d'ailleurs, ajouta matre Folgat, que jamais
madame de Claudieuse ne se ft dtermine  un crime si audacieux si
elle n'et pas t sre que, les lettres brles, nulle preuve ne
subsistait contre elle.

--Voil la vrit! s'cria M. Seignebos. Matre Magloire ne dissimulait
pas son impatience.

--Malheureusement, messieurs, reprit-il d'un ton sec, ce n'est pas de
vous que dpend l'acquittement ou la condamnation de monsieur de
Boiscoran. Ce n'est ni pour vous convaincre, ni pour tre convaincu que
je suis ici. Je suis venu pour discuter avec les amis de monsieur de
Boiscoran la conduite  suivre, et arrter les bases de la dfense.

 matre Magloire, videmment, appartenait la situation. Il alla
s'adosser  la chemine, et quand les autres se furent assis en face de
lui:

--Tout d'abord, commena-t-il, je veux admettre les allgations de
monsieur de Boiscoran. Il est innocent. Il a t l'amant de madame de
Claudieuse, mais il n'a pas de preuves. Ceci admis, quel parti prendre?
Dois-je lui conseiller de faire appeler le juge d'instruction et de tout
lui raconter?

Personne ne rpondit d'abord. Et ce n'est qu'aprs un assez long silence
que le docteur Seignebos dit:

--Ce serait bien grave...

--Trs grave, en effet, insista le clbre avocat de Sauveterre. Par nos
impressions, il nous est ais d'imaginer l'impression de monsieur
Galpin-Daveline. Avant tout il demanderait des preuves, la dclaration
d'un tmoin, un indice quelconque... Et ds que Jacques lui rpondrait
qu'il ne peut rien que donner sa parole, monsieur Daveline lui dirait
qu'il ment.

--Il se dciderait peut-tre  un supplment d'instruction, dit M.
Sneschal. Il manderait probablement madame de Claudieuse...

De la tte matre Magloire approuvait.

--Il la manderait certainement, dclara-t-il. Mais aprs...
Avouerait-elle? Ce serait folie que de l'esprer. Si elle est coupable,
c'est une femme d'une trop robuste nergie pour se laisser arracher la
vrit. Elle nierait donc tout, superbement, magnifiquement, et de faon
 ne pas laisser subsister l'ombre d'un doute.

--Ce n'est que trop probable, grommela le docteur; ce pauvre Galpin
n'est pas fort...

--Que rsulterait-il donc de cette dmarche? poursuivait matre
Magloire. La cause de monsieur de Boiscoran en deviendrait mille fois
plus mauvaise, car  l'horreur de son crime s'ajouterait l'odieux de la
plus vile, de la plus lche des calomnies.

Plus que tous les autres, matre Folgat tait attentif.

--N'ayant pas de preuves, dit-il, mon avis est que monsieur de Boiscoran
ne doit pas demander de supplment d'instruction.

L'avocat de Sauveterre s'inclina.

--Je suis bien aise, fit-il, que cette opinion vienne de mon honorable
confrre. Donc, il ne faut plus songer  viter le jugement  monsieur
de Boiscoran... il passera en cour d'assises.

D'un mouvement dsespr, M. de Chandor leva les bras au ciel.

--Mais Denise en mourra de douleur et de honte! s'cria-t-il.

Emport par la situation, matre Magloire continuait:

--Nous voici donc en cour d'assises,  Sauveterre, devant des magistrats
du ressort, devant des jurs du pays, incapables de forfaiture, j'en
suis sr, mais fatalement accessibles  l'opinion qui, depuis longtemps,
a condamn monsieur de Boiscoran... L'audience est ouverte, le prsident
interroge l'accus. Dira-t-il ce qu'il m'a dit  moi, qu'tant l'amant
de madame de Claudieuse, il tait all au Valpinson lui reporter ses
lettres et prendre les siennes, et que toutes ont t brles? Soit, il
le dit. Et aussitt s'lve une clameur indigne et un concert de
maldictions et de mpris... N'importe! Arm de ses pouvoirs
discrtionnaires, le prsident suspend l'audience et envoie chercher la
comtesse de Claudieuse. Puisque nous la supposons coupable, nous croyons
 son infernale nergie, n'est-ce pas?... Elle a prvu ce qui arrive, et
elle a rpt son rle. Cite, elle vient ple, vtue de deuil, et un
murmure de respectueuse sympathie salue son entre. Vous voyez son
attitude, n'est-ce pas? Le prsident lui explique ce dont il s'agit, et
elle ne comprend pas, elle ne peut comprendre une si pouvantable
calomnie. Mais quand elle a compris... Voyez-vous le regard superbe dont
elle crase Jacques, et de quelle hauteur elle rpond: N'ayant pas
russi  assassiner le mari, cet homme essaye de dshonorer la femme...
Je vous confie mon honneur de mre et d'pouse, messieurs, je ne
rpondrai pas aux infamies de cet abject calomniateur...

--Mais ce serait le bagne! s'cria M. de Chandor, ce serait l'chafaud!

--Ce serait le maximum, en tout cas, rpondit l'avocat de Sauveterre.
Mais les dbats continueraient, le ministre public prononcerait un
rquisitoire foudroyant, et enfin viendrait le tour du dfenseur de
prendre la parole... Messieurs, vous vous tes irrits de mon
obstination... Je n'ajoute pas foi, je l'avoue, aux allgations de
monsieur de Boiscoran. Mais mon jeune confrre y croit, lui. Eh bien!
qu'il rponde franchement: oserait-il plaider le systme de l'accus et
essayer de dmontrer que madame de Claudieuse tait la matresse de
Jacques?

Matre Folgat fronait les sourcils.

--Je ne sais, murmura-t-il.

--Eh bien! moi je sais que vous n'oseriez pas! s'cria matre Magloire,
et vous auriez raison, car ce serait vous perdre de rputation, sans
nulle chance de sauver Jacques. Oui, sans nulle chance... Car, enfin,
supposons un rsultat inespr, supposons que vous parveniez  dmontrer
que Jacques a dit vrai, qu'il a t l'amant de la comtesse...
Qu'arrivera-t-il? On arrte madame de Claudieuse. Relche-t-on monsieur
de Boiscoran pour cela? Non, assurment. On le garde et on lui dit:
Oui, cette femme a essay d'assassiner son mari, mais elle tait votre
matresse, vous tes donc son complice... Messieurs, voil la
situation!

Dgageant la question des commentaires inutiles, des vaines
apprciations et de toute phrasologie sentimentale, matre Magloire la
posait enfin comme elle devait tre pose pour tre rsolue, et dans
toute son effrayante simplicit.

perdu, grand-pre Chandor se dressa sur ses pieds, et d'une voix
rauque:

--Alors, tout est bien fini! s'cria-t-il. Innocent ou coupable, Jacques
de Boiscoran doit tre condamn.

Matre Magloire ne rpondit pas.

--Et c'est l, dit encore le vieux gentilhomme, ce que vous appelez la
justice!

--Hlas! fit M. Sneschal, il serait puril de le nier, la cour
d'assises est une loterie...

M. de Chandor, d'un geste terrible de colre, l'interrompit:

--En d'autres termes, reprit-il, l'honneur et la vie de Jacques
dpendent  cette heure d'un caprice du sort, d'un hasard, du temps
qu'il fera le jour de l'audience ou des dispositions d'un jur! Et s'il
ne s'agissait que de Jacques, encore... Mais c'est la vie de mon enfant,
messieurs, c'est la vie de Denise qui est en jeu... Frapper Jacques,
c'est la frapper...

Matre Folgat dissimulait assez mal une larme; M. Sneschal et le
docteur Seignebos lui-mme frissonnaient, tant faisait mal  voir la
douleur de ce vieillard, menac en sa plus chre, en son unique, en sa
suprme affection.

Il avait pris les mains de l'avocat de Sauveterre, et les serrant d'une
treinte dsespre:

--Mais vous le sauverez, n'est-ce pas, Magloire? poursuivit-il. Innocent
ou coupable, qu'importe, puisque Denise l'aime! Vous en avez sauv tant
d'autres!... Les juges, c'est bien connu, ne savent pas rsister 
l'autorit de votre parole. Vous trouverez des accents irrsistibles
pour sauver un malheureux qui a t votre ami...

Le clbre avocat et t lui-mme le coupable qu'il n'et pas t plus
abattu. Ce que voyant:

--Qu'est-ce  dire, ami Magloire! s'cria le docteur Seignebos, n'es-tu
plus l'homme dont l'admirable loquence est l'honneur de notre pays!
Haut le front, morbleu! Jamais plus noble cause ne te fut confie!

Mais il secouait la tte.

--Je n'ai pas la foi, murmura-t-il, et je ne sais pas plaider quand ce
n'est pas ma conscience qui me fournit mes arguments... (Et son embarras
redoublant:) Seignebos, ajouta-t-il, l'a dit tout  l'heure: je ne suis
pas l'homme d'une telle cause. Toute mon exprience n'y servirait de
rien. Mieux vaut confier l'affaire  mon jeune confrre...

Pour la premire fois de sa vie, matre Folgat trouvait un de ces procs
qui mettent un homme  mme de montrer toute sa valeur et qui lui
ouvrent les deux battants de l'avenir. Pour la premire fois, il
rencontrait une de ces causes o tout se runit pour exalter l'intrt:
la grandeur du crime, la situation de la victime, le caractre de
l'accus, le mystre, la diversit des avis, la difficult de la
dfense, l'incertitude du rsultat... une de ces causes pour lesquelles
un avocat se passionne, qu'il embrasse de toute son nergie, o il se
met tout entier, o il partage les angoisses et les esprances de son
client.

Il et donn de grand coeur cinq ans de ses honoraires pour en tre
charg. Mais il tait honnte homme, avant tout.

--Songeriez-vous donc  abandonner monsieur de Boiscoran, matre
Magloire? s'cria-t-il.

--Vous le servirez mieux que moi, rpondit le clbre avocat.

Peut-tre tait-ce l'intime conviction de matre Folgat. N'importe:

--Vous n'avez pas rflchi  l'effet que cela produirait, mon cher
matre, dit-il.

--Oh!...

--Que penserait-on dans le public, si l'on apprenait tout  coup que
vous vous retirez? Il faut, dirait-on, que l'affaire de monsieur de
Boiscoran soit bien mauvaise pour que matre Magloire renonce  la
plaider... Et ce serait une charge ajoute  toutes celles qui accablent
cet infortun...

Le docteur ne laissa pas  son ami le temps de rpliquer.

--Il est interdit  Magloire de se retirer, dclara-t-il, mais il a le
droit de s'adjoindre un confrre. Il doit rester l'avocat et le conseil
de Jacques de Boiscoran, mais matre Folgat peut lui prter le concours
de ses lumires, le renfort de sa jeunesse et de son activit,
l'assistance mme de sa parole.

Une fugitive rougeur colora les joues du jeune avocat.

--Je suis tout aux ordres de matre Magloire, dit-il.

Le clbre avocat de Sauveterre rflchissait. Et, aprs un moment, se
retournant vers son jeune confrre:

--Avez-vous une ide, lui demanda-t-il, un plan? Que feriez-vous?

 l'tonnement de tous, un nouveau Folgat se rvla, en quelque sorte.
Il parut grandir, son visage s'illumina, ses yeux brillrent, et d'une
voix pleine et sonore, d'une de ces voix dont le timbre mtallique vibre
dans la poitrine des auditeurs:

--Avant tout, commena-t-il, je verrais monsieur de Boiscoran. Seul, il
dicterait mes rsolutions dfinitives. Mais dj mon plan est
esquiss... Moi, j'ai la foi, messieurs, je vous l'ai dit... L'homme
aim de mademoiselle Denise ne saurait tre un sclrat...
Qu'entreprendrais-je donc? De prouver la vrit du rcit de monsieur de
Boiscoran. Est-ce possible? Je l'espre. Monsieur de Boiscoran assure
qu'il n'existe ni tmoins ni preuves de ses relations avec madame de
Claudieuse. Je suis persuad qu'il se trompe. Elle a t, dit-il, d'une
prudence et d'une habilet extraordinaires. Peu importe. La dfiance
veille la dfiance, et c'est quand on prend le plus de prcautions
qu'on est observ. On veut se cacher, on se dcouvre. On ne voit
personne, on est vu...

Matre de la dfense, ds demain je commencerais une
contre-instruction. L'argent ne nous manque pas, le marquis de Boiscoran
a de hautes influences, nous serions bien servis... Avant quarante-huit
heures, j'aurais mis en campagne des hommes expriments. Je connais la
rue des Vignes, elle est fort dserte, mais il s'y trouve des yeux comme
partout. Pourquoi certains de ces yeux n'auraient-ils pas remarqu la
mystrieuse visiteuse de monsieur de Boiscoran?... Voil ce que mes
agents iraient demander de porte en porte. Et pour cette besogne,
inutile de leur livrer un nom. Ce n'est pas madame de Claudieuse qu'ils
auraient mission de rechercher, mais bien une inconnue vtue de telle et
telle faon. Et s'ils dcouvraient quelqu'un l'ayant vue, et capable de
la reconnatre, ce quelqu'un serait notre premier tmoin...

En attendant, je m'informerais de l'ami de monsieur de Boiscoran, de
cet Anglais dont il portait le nom, et je me mettrais en rapport avec la
police de Londres. Si cet Anglais tait mort, je le saurais, et ce
serait un malheur... S'il n'tait qu' l'autre bout du monde, le cble
transatlantique me permettrait de l'interroger et d'avoir ses rponses
en moins d'une semaine.

Dj j'aurais lanc d'habiles limiers sur les traces de cette servante
anglaise qui tenait la maison de la rue des Vignes. Monsieur de
Boiscoran dclare que jamais elle n'a seulement entrevu madame de
Claudieuse. Erreur. Il est impossible qu'une servante n'ait pas eu envie
et trouv le moyen de dvisager une femme que reoit son matre...
Retrouve, elle parlerait.

Et ce n'est pas tout: il venait des trangers dans cette maison de la
rue des Vignes. Je les interrogerais un  un. Je questionnerais le
jardinier et ses aides, le porteur d'eau, le tapissier, les garons de
tous les fournisseurs. Qui nous dit que l'un d'eux n'est pas en
possession de cette vrit que nous cherchons en ce moment?

Enfin, quand une femme a pass tant de journes dans une maison, il est
impossible qu'elle n'y ait pas laiss des traces de son passage. Depuis,
m'objecterez-vous, la guerre est survenue, puis la Commune... N'importe.
J'interrogerais les dbris, je fouillerais les ruines, j'examinerais
chaque arbre du jardin, je chercherais sur les vitres pargnes un nom
crit  la pointe d'un diamant, je forcerais les glaces restes intactes
 me livrer l'image qu'elles ont reflte si souvent...

--Ah! voil qui est parler! s'cria le docteur Seignebos, enthousiasm.

Les autres frissonnaient d'motion. Ils comprenaient que la lutte allait
enfin commencer. Mais dj, insoucieux des impressions de ses auditeurs,
matre Folgat continuait:

--Ici,  Sauveterre, la tche serait plus difficile, mais en cas de
succs, plus dcisifs aussi seraient les rsultats. Ici, j'amnerais
quelqu'un de ces policiers au flair subtil, qui ont su faire un art de
leur profession, un Lecoq ou un Tabaret quelconque, dont j'aurais
intress la vanit.  celui-l, il faudrait tout dire, et mme livrer
les noms. Mais ce serait sans inconvnient. Son dsir de russir, la
magnificence de la rcompense, l'habitude professionnelle enfin, nous
garantiraient son silence. Il arriverait secrtement, cach sous le
travestissement qui lui semblerait devoir le mieux servir ses
investigations, et recommencerait, au bnfice de la dfense, l'enqute
faite par monsieur Galpin-Daveline au profit de la prvention.
Dcouvrirait-il quelque chose? On est en droit de l'esprer. Je sais des
policiers qui, avec des indices bien moins positifs, ont su remonter
jusqu' des vrits bien autrement invraisemblables.

Littralement, grand-pre Chandor, l'excellent M. Sneschal, le docteur
Seignebos et matre Magloire lui-mme buvaient les paroles du jeune
avocat.

--Est-ce tout, messieurs? poursuivait-il. Pas encore.

Servi par sa vieille exprience, M. le docteur Seignebos avait, ds le
premier jour, pressenti le personnage essentiel de cette tnbreuse
intrigue.

--Cocoleu!

--Oui, docteur, Cocoleu. Acteur, confident ou tmoin, Cocoleu a
videmment le mot de l'nigme. Ce mot, il faut  tout prix essayer de le
lui arracher. Une expertise mdico-lgale vient de lui dcerner un
brevet d'idiotie. N'importe, nous protestons. Nous n'avons plus  garder
les mnagements d'autrefois. Nous prtendons que l'imbcillit de ce
misrable est  dessein exagre. Nous soutenons que son mutisme
opinitre est une insigne fourberie. Quoi! il aurait eu assez
d'intelligence pour tmoigner contre nous, et il ne lui en resterait
plus pour expliquer ou seulement rpter son tmoignage? C'est
inadmissible. Nous soutenons qu'il se tait maintenant, de mme qu'il a
parl la nuit de l'incendie, par ordre. Si son silence servait moins la
prvention, elle trouverait bien un moyen de le lui faire rompre. Nous
exigeons que ce moyen soit recherch. Nous demandons qu'on assigne la
personne qui, une fois dj, a su lui dlier la langue, et qu'on lui
ordonne de recommencer l'exprience. Nous voulons une expertise
nouvelle, ce n'est pas au pied lev et en quarante-huit heures qu'on
dcide de l'tat mental d'un individu intress  jouer l'imbcillit.
Et nous voulons surtout que les nouveaux experts nous prsentent  nous,
faussement accuss par Cocoleu, des garanties de savoir et
d'indpendance!

Le docteur Seignebos trpignait d'enthousiasme. Sous une forme prcise
et nergique, il retrouvait toutes ses ides.

--Oui! s'cria-t-il, voil la marche  suivre! Qu'on me donne carte
blanche, et avant quinze jours Cocoleu est dmasqu.

Moins bruyamment expansif, le clbre avocat de Sauveterre serrait la
main de matre Folgat.

--Vous le voyez, lui dit-il, c'est  vous que doit tre confie
l'affaire de Jacques de Boiscoran.

Le jeune avocat n'essaya pas de protester. Quand il avait pris la
parole, sa dtermination tait arrte.

--Tout ce qu'il est humainement possible de faire, pronona-t-il, je le
ferai. La tche accepte, je m'y dvoue corps et me. Mais je tiens  ce
qu'il soit bien entendu et bien rpt, dans le public, que matre
Magloire ne se retire pas, que je ne suis que son second...

--C'est convenu, dit le vieil avocat.

--Alors, quand verrons-nous monsieur de Boiscoran?

--Demain matin.

--C'est qu'il m'est impossible de rien entreprendre sans l'avoir
consult.

--Oui, mais vous ne pouvez tre admis prs de lui que sur une
autorisation de monsieur Galpin-Daveline, et je doute que nous puissions
l'obtenir aujourd'hui.

--C'est fcheux...

--Non, parce que nous avons pour aujourd'hui notre besogne toute
taille. Nous avons  examiner les pices de la procdure mises  ma
disposition par le juge d'instruction...

Le docteur Seignebos bouillait d'impatience.

--Oh! que de paroles! interrompit-il.  l'oeuvre, avocats,  l'oeuvre...
Allons, partons-nous?

Ils sortaient. D'un geste, M. de Chandor les retint.

--Jusqu'ici, messieurs, dit-il, nous n'avons pens qu' Jacques... Et
Denise?...

D'un air surpris, les autres le regardaient.

--Que vais-je lui rpondre, poursuivit-il, quand elle me demandera le
rsultat de l'entrevue de Jacques et de matre Magloire, et pourquoi on
n'a pas voulu parler en sa prsence?

Le docteur Seignebos l'avait dclar; il n'tait pas partisan des
mnagements.

--Vous lui rpondrez la vrit, conseilla-t-il.

--Quoi! je lui dirais que Jacques tait l'amant de madame de Claudieuse!

--Ne l'apprendra-t-elle pas tt ou tard! Mademoiselle Denise est une
fille nergique...

--Oui, mais mademoiselle Denise est la plus saintement ignorante des
jeunes filles, interrompit vivement matre Folgat, et elle aime monsieur
de Boiscoran. Pourquoi troubler la puret de ses penses et sa scurit?
N'est-elle pas assez malheureuse! Monsieur de Boiscoran n'est plus au
secret; il verra sa fiance, libre  lui de parler s'il le juge
convenable. Seul il en a le droit. Je l'en dissuaderai, pourtant. Du
caractre dont je connais mademoiselle de Chandor, il lui serait
impossible de garder le silence si le hasard la mettait en prsence de
madame de Claudieuse.

--Monsieur de Chandor doit se taire, dcida matre Magloire. C'est dj
trop d'tre oblig de tout confier  madame de Boiscoran. Car, ne
l'oubliez pas, messieurs, la moindre indiscrtion ferait srement
chouer le projet, si chanceux dj, de matre Folgat.

Tous sortirent sur ces mots, et quand M. de Chandor se trouva seul:

--Oui, ils ont raison! murmura-t-il, mais que dire?

Il cherchait dans sa tte une explication plausible, quand une femme de
chambre vint lui annoncer que Mlle Denise le demandait.

--Je vous suis! lui rpondit-il.

Et il la suivit, en effet, d'un pas pesant, et composant de son mieux
son visage, pour y effacer les traces des terribles motions par
lesquelles il venait de passer.

C'est dans son salon du premier tage que les tantes Lavarande avaient
entran Denise et Mme de Boiscoran. C'est l que M. de Chandor alla
les rejoindre et qu'il les trouva, Mme de Boiscoran affaisse sur un
fauteuil, ple et toute dfaillante, Mlle Denise, au contraire,
marchant de  et de l d'un pas fivreux, la joue en feu, les yeux
tincelants.

Ds qu'il parut:

--Eh bien! il n'y a plus d'espoir, n'est-ce pas? lui demanda sa
petite-fille d'un ton bref.

--Plus que jamais, au contraire, rpondit-il en se forant  sourire.

--Alors pourquoi matre Magloire nous a-t-il fait sortir?

Le vieux gentilhomme avait eu le temps de ruminer un mensonge.

--Parce que, dit-il, Magloire avait  nous annoncer une nouvelle
fcheuse. Impossible d'esprer une ordonnance de non-lieu. Jacques
subira un jugement...

Tout d'un bloc, Mme de Boiscoran se dressa.

--Jacques en cour d'assises! s'cria-t-elle, mon fils, un Boiscoran!

Et elle retomba comme une masse. Pas un muscle du visage de Mlle
Denise n'avait tressailli.

--J'attendais pis! fit-elle d'un accent trange. On peut viter la cour
d'assises...

Et elle sortit en repoussant la porte avec une telle violence que les
tantes Lavarande s'lancrent  sa poursuite.

Dsormais, M. de Chandor ne se croyait plus oblig de se contraindre.
Il vint se planter devant Mme de Boiscoran, et donnant cours enfin 
l'effroyable colre qu'il refoulait depuis si longtemps:

--Votre fils! s'cria-t-il, votre Jacques!... Je le voudrais mort mille
fois, le misrable qui tue mon enfant, car il me la tue, vous le voyez
bien...

Et, impitoyable, il se mit  raconter l'histoire de Jacques et de la
comtesse de Claudieuse.

Anantie, brise par les sanglots, Mme de Boiscoran n'avait mme pas
la force de lui demander grce... Et quand il eut achev, avec
l'expression du plus affreux garement:

--L'adultre! murmura-t-elle.  mon Dieu!... Voil donc le chtiment!




XVI


C'est au palais de justice, qu'au sortir du salon de M. de Chandor, se
rendaient matre Folgat et matre Magloire. Et tout en descendant la rue
de la Rampe:

--Il faut, disait l'avocat parisien, que monsieur Galpin-Daveline se
croie terriblement sr de son affaire, pour accorder ainsi  la dfense
la communication de la procdure instruite contre monsieur de Boiscoran.

C'est qu'en effet, le Code d'instruction criminelle semble n'ordonner,
n'autoriser mme, cette communication qu'aprs l'arrt de la chambre des
mises en accusation, et aprs que l'accus a t interrog par le
prsident des assises. Parce qu'alors seulement, disent tous ces
commentateurs, qui sont le flau de notre jurisprudence, parce qu'alors
seulement l'instruction peut tre considre comme termine, et que de
ce moment seulement se fait sentir le besoin d'une dfense libre
d'entraves et base sur la connaissance de tout ce qui a prcd.

Le bon sens et l'quit se rvoltent d'une telle doctrine. Elle n'en a
pas moins t consacre et confirme par des arrts de la cour de
Poitiers et de la cour de cassation.

Ainsi, voil un malheureux accus de quelque crime atroce, accus
faussement peut-tre, prsum innocent de par la loi, et il devra
ignorer les charges accumules secrtement contre lui, les preuves
recueillies, les dpositions des tmoins! Ses intrts les plus chers
sont en jeu, il y va de son bonheur et de sa vie, de l'honneur et de la
vie des siens, n'importe!... On lui drobera les rsultats de
l'instruction.

Et c'est au dernier moment, lorsque dj l'opinion est faite, quand dj
sont convoqus les jurs qui doivent dcider de son sort, qu'il lui sera
permis de prendre connaissance de son dossier.

 cela, les sempiternels commentateurs rpondent par des volumes
d'arguments et d'arguties. Ils invoquent, pour justifier cette terrible
doctrine, les intrts de l'univers entier, de la socit, du juge, des
tmoins... Comme s'il pouvait tre des intrts plus sacrs que ceux de
la dfense! Comme si la justice humaine tait infaillible! Comme s'il ne
valait pas mieux mille fois laisser chapper mille coupables que risquer
de condamner un seul innocent!

Heureusement, il est avec la loi des accommodements. Et moyennant
l'assentiment du procureur de la Rpublique, et sous sa responsabilit,
le juge d'instruction peut donner officieusement communication, lecture
ou copie, au prvenu ou  son conseil, de tout ou partie des
procs-verbaux, des interrogatoires ou des informations...

Ainsi avait fait M. Galpin-Daveline. Et de la part d'un tel homme,
toujours dispos  interprter la loi dans son sens le plus rigoureux,
et qui ne marchait pas plus sans ses textes qu'un aveugle sans son
bton--de la part d'un ennemi avou de Boiscoran--, cette facilit
donne  la dfense acqurait immdiatement une relle signification.

Mais tait-ce celle que lui attribuait matre Folgat?

--Je parierais que non, rpondit matre Magloire, moi qui connais le
paroissien pour l'avoir pratiqu pendant des annes. Sr de soi, il
serait impitoyable. Il est bienveillant, c'est qu'il a peur. Cette
concession, c'est une porte drobe qu'il se mnage en cas d'chec.

Le clbre avocat de Sauveterre avait raison. Si convaincu que ft M.
Galpin-Daveline de la culpabilit de Jacques, il tait toujours aussi
inquiet de ses moyens de dfense. Vingt interrogatoires n'avaient rien
arrach au prvenu que des protestations d'innocence.

Pouss  bout par le juge:

--Je m'expliquerai, rpondait-il, quand j'aurai vu mon dfenseur.

C'est le plus souvent l'unique rponse du stupide gredin qui ne cherche
qu' gagner du temps. Mais M. Galpin-Daveline avait de l'intelligence de
son ancien ami une trop haute ide pour n'tre pas persuad que son
mutisme opinitre cachait quelque chose de srieux...

Quoi! un mensonge savant, un alibi laborieusement mnag, des
tmoignages achets de longue main? M. Galpin-Daveline et donn bonne
chose pour savoir. Et c'est pour savoir plus tt qu'il avait accord
cette communication.

Avant de se dcider, cependant, il tait all soumettre ses perplexits
au procureur de la Rpublique. L'excellent M. Daubigeon, qu'il avait
trouv en train de se mirer dans la tranche dore de ses bouquins
chris, l'avait fort mal reu.

--Est-ce encore des signatures que vous voulez? s'tait-il cri, je
suis prt  vous en donner! Pour autre chose, serviteur:

        Quand la sottise est faite,
    Il est trop tard, ma foi!, de demander conseil!

Si peu encourageant que ft l'accueil, M. Galpin-Daveline avait insist:

--En sommes-nous donc l, avait-il repris d'un ton amer, que ce soit une
sottise de faire son devoir! Un crime a-t-il t commis? Avais-je
mission de le poursuivre et d'en rechercher l'auteur? Oui. Eh bien!
est-ce ma faute si l'auteur de ce crime a t mon ami, et si j'ai d
jadis pouser une de ses parentes!... Il n'est personne au tribunal qui
doute de la culpabilit de monsieur de Boiscoran, personne qui ose
blmer ma conduite, et cependant c'est  qui me tmoignera le plus de
froideur.

--Voil le monde! avait dit M. Daubigeon avec une grimace ironique: on
vante la vertu, mais on la laisse se morfondre.

_Probitas laudatur et alget!_

--Eh bien! oui, c'est vrai! s'tait cri  son tour M. Galpin-Daveline.
Oui, on en veut aux gens qui font ce qu'on n'et pas eu le courage de
faire. Monsieur le procureur gnral m'a adress des flicitations,
parce qu'il juge les choses de haut et de loin. Ici, on subit les
influences des coteries. Ceux-l mmes qui devraient me soutenir,
m'encourager, me rconforter, se dclarent contre moi. Le procureur de
la Rpublique, mon alli naturel, m'abandonne et me raille. C'est d'un
ton d'insupportable ironie que monsieur le prsident, mon chef immdiat,
me disait ce matin: Je ne sais gure de magistrats capables, comme
vous, de sacrifier  l'intrt de la vrit et de la justice leurs
relations et leurs amitis, vous tes un homme antique, vous irez
loin!...

Le procureur de la Rpublique n'en avait pu supporter davantage.

--Brisons l, avait-il dit, nous ne pouvons pas nous entendre... Jacques
de Boiscoran est-il innocent ou coupable? Je l'ignore. Ce que je sais,
c'est que c'tait le plus aimable garon de la terre, un hte admirable,
un causeur et un rudit, et qu'il possdait les plus jolies ditions
d'Horace et de Juvnal que je connaisse. Je l'aimais, je l'aime encore,
et je suis dsol de le savoir en prison. Ce qui est positif, c'est que
j'avais  Sauveterre les plus agrables relations, et que les voil
brises. Et c'est vous qui vous plaignez! Est-ce donc moi qui suis
l'ambitieux? Est-ce donc moi qui ai tenu  attacher un nom  un procs
retentissant? Est-ce moi qui ai refus de me rcuser quand on me le
conseillait? Monsieur de Boiscoran sera probablement condamn. Vous
devriez tre au comble de vos voeux... Vous vous plaignez, cependant. Que
diable! on ne peut pas tout avoir. Qui donc jamais a conu un projet
assez admirable pour n'avoir jamais  se repentir de l'entreprise et du
succs...

Quid, tam dextro pede concipis ut te,
Conatus non poeniteat votique peracti!

Aprs cela, M. Galpin-Daveline n'avait plus qu' se retirer.

Et il s'tait loign, en effet, furieux, mais en mme temps bien rsolu
 faire profit des rudes vrits dont venait de le souffleter M.
Daubigeon, en qui il lui fallait bien reconnatre l'interprte de la
pense de tous.

C'tait plus qu'il n'en fallait pour vaincre ses dernires hsitations.
Et tout de suite il avait accord la communication des pices, en
recommandant  son greffier la plus grande complaisance.

Ce n'est pas sans un profond tonnement que Mchinet avait entendu M.
Galpin-Daveline lui donner l'ordre de communiquer toute la procdure. Il
connaissait  fond son patron, ce juge d'instruction dont il tait comme
l'ombre depuis des annes.

Toi, s'tait-il dit, tu as peur.

Et comme M. Daveline insistait encore, ajoutant que c'est l'honneur de
la justice de se dpartir de ses rigueurs lorsqu'elles ne sont pas
indispensables:

--Oh! soyez tranquille, monsieur, avait rpondu gravement le greffier,
ce n'est pas la bienveillance qui me manquera.

Mais, ds que le juge d'instruction eut le dos tourn, Mchinet se mit 
rire.

Il ne me ferait pas toutes ces recommandations, pensait-il, s'il
souponnait la vrit, et  quel point je suis dvou  la dfense...
Quelle fureur, sac  papier! s'il venait jamais  apprendre que j'ai
trahi le secret de l'instruction, que j'ai t le messager de la
correspondance de monsieur de Boiscoran avec ses amis, que j'ai fait de
Frumence Cheminot mon complice, que j'ai corrompu Blangin, le gelier,
pour que mademoiselle de Chandor pt visiter son fianc!

Car il avait fait tout cela, c'est--dire quatre fois plus qu'il n'en
fallait pour tre chass du tribunal, et mme pour devenir, pendant
quelques mois, le pensionnaire de Blangin.

Il sentait des frissons lui courir le long de l'chine, quand il y
rflchissait froidement, et il tait entr dans une furieuse colre, un
soir que ses soeurs, les dvotes couturires, s'taient avises de lui
dire: Dcidment, Mchinet, tu es tout chose, depuis cette visite de
mademoiselle de Chandor.

--Bavardes infernales! s'tait-il cri d'un accent  les faire rentrer
sous terre, voulez-vous donc me voir sur l'chafaud!

Mais s'il avait des moments de transes, il n'avait pas l'ombre d'un
remords. Mlle Denise l'avait compltement ensorcel, et non moins
svrement qu'elle, il jugeait la conduite de M. Galpin-Daveline.
Assurment, M. Daveline n'avait rien fait de contraire  la loi, mais il
avait viol l'esprit de la loi. Ayant eu le triste courage d'instruire
contre un ami, il n'avait pas su demeurer impartial. Craignant d'tre
tax de faiblesse, il avait exagr la duret. Et, surtout, il avait
dirig l'enqute uniquement dans le sens de ses convictions, comme si le
crime et t prouv, et sans tenir compte des intrts d'un prvenu qui
protestait de son innocence.

Or, Mchinet y croyait fermement,  cette innocence, et il tait
intimement persuad que le jour o Jacques de Boiscoran verrait son
dfenseur serait le jour de sa justification. C'est dire avec quelle
ponctualit il se rendit au Palais attendre matre Magloire.

Mais  midi, le clbre avocat de Sauveterre n'avait pas paru. Il tait
encore en confrence chez M. de Chandor.

Serait-il survenu quelque anicroche? pensa le greffier.

Et telle tait son inquitude qu'au lieu de rentrer djeuner avec ses
soeurs, il envoya un garon de bureau lui chercher un petit pain qu'il
arrosa d'un verre d'eau.

Enfin, comme trois heures sonnaient, matre Magloire et matre Folgat
arrivrent, et rien qu' leur contenance, Mchinet comprit qu'il s'tait
tromp, et que Jacques ne s'tait pas justifi.

Cependant, devant matre Magloire, il n'osa pas s'informer.

--Voici les pices, dit-il simplement, en posant sur une table un
immense carton. (Mais, tirant matre Folgat  l'cart:) Qu'arrive-t-il
donc? demanda-t-il.

Certes, le greffier s'tait conduit de faon  ce qu'on n'et pas de
secret pour lui, et il s'tait trop compromis pour qu'on ne ft pas
assur de sa discrtion. Pourtant, matre Folgat n'osa pas prendre sur
lui de livrer le nom de Mme de Claudieuse, et vasivement:

--Il arrive, rpondit-il, que monsieur de Boiscoran se justifie
pleinement... il ne manque que des preuves  ses allgations, et nous
nous occupons de les runir...

Et il alla s'asseoir prs de matre Magloire, lequel tait attabl dj
et retirait du carton des quantits de paperasses. Avec ces documents,
il tait ais de suivre pas  pas l'oeuvre de M. Galpin-Daveline, de se
rendre compte de ses efforts et de comprendre sa stratgie.

C'est le dossier de Cocoleu que les avocats cherchrent tout d'abord.
Ils ne le trouvrent pas. De la dposition de l'idiot, la nuit de
l'incendie, des tentatives faites depuis pour lui arracher un nouveau
tmoignage, de l'expertise des mdecins, rien, pas un mot. M.
Galpin-Daveline supprimait Cocoleu. Et c'tait son droit. L'accusation
retient les tmoins qui lui conviennent et carte les autres.

--Ah! le mtin est habile! grommela matre Magloire, dsappoint.

L'habilet, en effet, tait grande. M. Galpin-Daveline privait ainsi la
dfense d'un de ses moyens les plus srs, d'un effet prvu, d'un sujet
de discussion passionn, d'un de ces incidents d'audience, peut-tre,
qui agissent si puissamment sur l'esprit des jurs.

--Nous avons toujours la ressource de le faire citer, ajouta matre
Magloire.

Ils avaient cette ressource, c'est vrai. Mais quelle diffrence d'effet
et de rsultat! Invoqu par l'accusation, Cocoleu tait un tmoin 
charge, et la dfense pouvait s'crier d'un accent indign: Quoi! c'est
sur le tmoignage d'un tre pareil que vous nous avez souponn d'un
crime!...

Appel par la dfense, au contraire, Cocoleu devenait en quelque sorte
un tmoin  dcharge, c'est--dire un de ces tmoins que suspecte
toujours le jury, et c'tait alors l'accusation qui s'criait:
Qu'esprez-vous de ce pauvre idiot, dont l'tat mental est tel que nous
avons nglig sa dposition quand il vous accusait!

--S'il nous faut aller en cour d'assises, murmura matre Folgat, c'est
videmment une chance considrable qui nous est ravie. Voil le pivot de
l'affaire chang. Mais alors, comment monsieur Daveline tablit-il la
culpabilit?

Oh! le plus simplement du monde.

La dclaration de M. de Claudieuse prcisant l'heure du crime tait le
point de dpart de M. Daveline. De l, il passait immdiatement  la
dposition du gars Ribot, qui avait rencontr M. de Boiscoran se
dirigeant vers le Valpinson par le marais, avant le crime; et au
tmoignage de Gaudry, qui l'avait vu revenant du Valpinson par les bois
aprs le crime commis. Trois autres tmoins dcouverts au cours de
l'instruction prcisaient encore l'itinraire de M. de Boiscoran. Et
avec cela seul, en rapprochant les heures, M. Daveline arrivait 
prouver jusqu' l'vidence que le prvenu tait all au Valpinson et non
ailleurs, et qu'il s'y trouvait au moment du crime.

Qu'y faisait-il?  cette question, la prvention rpondait par les
charges releves ds le premier jour: par l'eau o Jacques s'tait lav
les mains, par l'enveloppe de cartouche trouve sur le thtre du crime,
par l'identit des grains de plomb extraits de la blessure de M. de
Claudieuse et des grains de plomb des cartouches du fusil Klebb, saisies
 Boiscoran.

Et nulle discussion, nul cart, pas une supposition. C'tait simple,
prcis et formidable  la fois, et en apparence aussi irrfutable qu'une
dduction mathmatique.

--Innocent ou coupable, dit matre Magloire  son jeune confrre,
Jacques est perdu si vous n'arrivez pas  recueillir quelque preuve
contre madame de Claudieuse. Et mme en ce cas, mme si la justice admet
que madame de Claudieuse est coupable, jamais elle ne voudra croire que
Jacques n'est pas complice...

Cependant, ils passrent une partie de la nuit  bien examiner tous les
interrogatoires et  tudier chacun des points de l'accusation.

Et le matin, sur les neuf heures, aprs quelques heures seulement de
sommeil, ils se rendaient ensemble  la prison.




XVII


Le gelier de Sauveterre, la veille au soir, en soupant, avait dit  sa
femme:

--J'en ai assez dcidment de l'existence que je mne ici. J'ai trop
peur. On m'a pay pour perdre ma place, n'est-ce pas? Je veux m'en
aller.

--Tu n'es qu'un sot, lui avait rpondu sa femme. Tant que monsieur de
Boiscoran sera prisonnier, on peut esprer des profits. Tu ne sais pas
ce que ces Chandor sont riches. Il faut rester...

Ainsi que beaucoup de maris, Blangin avait la prtention d'tre le
matre du logis. Il y criait trs fort. Il y jurait  cailler le crpi
des murs. Il s'oubliait jusqu' dmontrer  tour de bras qu'il tait le
plus fort. Seulement... Seulement, Mme Blangin ayant dcid qu'il
resterait, il restait... Et assis  l'ombre, devant sa porte, en proie
aux plus sombres pressentiments, il fumait sa pipe, lorsque matre
Magloire et matre Folgat se prsentrent  la prison, munis d'un
laissez-passer de M. Galpin-Daveline.

Ds qu'ils entrrent, il se leva. Pensant bien que Mlle Denise les
avait mis dans le secret, il les craignait. Aussi souleva-t-il poliment
son bonnet de laine, et retirant sa pipe de sa bouche:

--Ah! ces messieurs viennent pour monsieur de Boiscoran, fit-il avec un
sourire obsquieux. Je vais les conduire. Le temps seulement de prendre
la clef de la cellule.

Matre Magloire le retint.

--Avant tout, demanda-t-il, comment va monsieur de Boiscoran?

--Comme ci comme a, rpondit le gelier.

--Qu'a-t-il?

--Eh! ce qu'ont tous les accuss quand ils voient que leur affaire prend
une vilaine tournure.

Les dfenseurs changrent un regard attrist. Il tait clair que
Blangin croyait  la culpabilit de Jacques, et c'tait d'un sinistre
augure. Les gens qui gardent les prisonniers ont d'ordinaire le flair
excellent, et souvent les avocats les consultent,  peu prs comme un
auteur prend l'avis des gens du thtre o il donne une pice.

--Vous a-t-il dit quelque chose? interrogea matre Folgat.

-- moi, personnellement, presque rien, rpondit le gelier. (Et
secouant la tte:) Mais on a son exprience, n'est-ce pas?
poursuivit-il. Quand un accus vient de recevoir son avocat, je monte
toujours lui rendre une petite visite et lui offrir quelque chose,
histoire de lui remettre du coeur au ventre... C'est pourquoi, hier, ds
que matre Magloire a t parti, j'ai grimp les escaliers quatre 
quatre...

--Et vous avez trouv monsieur de Boiscoran malade!

--Je l'ai trouv dans un tat  faire piti, messieurs. Il tait tendu
 plat ventre sur son lit, la tte enfonce dans son oreiller, ne
bougeant pas plus qu'une souche. J'tais dans sa cellule depuis plus
d'une minute, qu'il n'avait encore rien entendu... Je secouais mes
clefs, je pitinais, je toussais, rien... L'inquitude me prend, je
m'approche et je lui tape sur l'paule: H! monsieur!... Cristi! Il
bondit haut comme a, et se mettant sur son sant. Qu'est-ce que vous
me voulez? dit-il. Naturellement j'essaye de le consoler, de lui
expliquer qu'il faut se faire une raison, que c'est bien dsagrable de
passer aux assises, mais qu'aprs tout on n'en meurt pas, et que mme on
en sort blanc comme neige quand on a un bon avocat... J'aurais aussi
bien fait de chanter femme sensible![4]... Plus je lui parlais, plus
ses yeux flamboyaient, et sans seulement me laisser finir: Sortez! se
met-il  crier, sortez!...

Il s'interrompit et se dtourna pour tirer une bouffe de sa pipe. Mais
elle tait teinte. Il la mit dans la poche de sa veste et continua:

--Je pouvais lui rpondre que j'ai le droit d'entrer dans les cellules
quand il me plat et d'y rester tant que je veux. Mais les prisonniers
sont des enfants, il ne faut pas les contrarier. Je sortis donc;
seulement, j'eus soin d'ouvrir le guichet, et j'y restai en faction...
Ah! messieurs... depuis vingt ans que je suis dans les prisons, j'ai vu
des dsespoirs... Jamais je n'en ai vu d'aussi terrible que celui de ce
pauvre jeune homme. Il avait saut  terre ds que j'avais eu les talons
tourns, et il allait, et il venait dans sa cellule en sanglotant tout
haut. Il tait plus blanc que sa chemise, et il lui roulait le long des
joues des larmes si grosses que je les voyais...

Chacun de ces dtails veillait un remords dans le coeur de matre
Magloire. Son opinion, depuis la veille, ne s'tait pas sensiblement
modifie, mais il avait eu le temps de rflchir et il se reprochait
amrement sa duret.

--J'tais en observation depuis une bonne heure, au moins, poursuivait
le gelier, quand voil que tout  coup, monsieur de Boiscoran saute sur
la porte et se met  la secouer et  la taper  grands coups de pied et
 appeler de toutes ses forces. Je le fais attendre un peu, pour qu'il
ne me sache pas si prs, et enfin j'ouvre en faisant celui qui a mont
l'escalier en courant. Ds que je parais: J'ai le droit, n'est-ce pas,
de recevoir des visites?... Et personne n'est venu me
demander?--Personne.--Vous en tes bien sr?... Trs sr!...

C'tait comme le coup de la mort que je lui donnais. Il se tenait le
front  deux mains, comme cela, et il disait: "Personne! Et j'ai une
mre, une fiance, des amis! Allons, c'est fini!... Je n'existe plus, je
suis abandonn, rprouv, reni!..." Il disait cela d'une voix  tirer
des larmes des pierres de la prison, et moi, mu, je lui proposai
d'crire une lettre que je ferais porter chez monsieur de Chandor. Mais
aussitt, entrant en fureur: "Non, jamais! s'cria-t-il, jamais,
laissez-moi, je n'ai plus qu' mourir..."

Matre Folgat n'avait pas prononc une parole, mais sa pleur trahissait
son motion.

--Vous devez comprendre, messieurs, disait Blangin, que je n'tais pas
rassur du tout. La cellule qu'occupe monsieur de Boiscoran n'a pas de
chance. J'y ai eu, depuis que je suis  Sauveterre, un suicide et une
tentative de suicide. Sitt sorti, j'appelai Frumence Cheminot, un
pauvre diable de dtenu qui m'aide dans mon service, et il fut convenu
que nous monterions la garde  tour de rle, pour ne pas perdre l'accus
de vue une minute. Mais la prcaution tait inutile. Le soir, quand on
monta le dner de monsieur de Boiscoran, il tait tout  fait calme, et
mme il me dit qu'il allait essayer de manger parce qu'il voulait
conserver ses forces. Pauvre malheureux! s'il n'a de forces que celles
que lui donnera son dner d'hier, il n'ira pas loin.  peine avait-il
aval quatre bouches qu'il fut pris d'un tel touffement que nous avons
cru, Cheminot et moi, qu'il allait nous passer entre les mains, et mme
je pensais que ce serait peut-tre un bonheur. Enfin, vers neuf heures,
il tait  peu prs remis, et il est rest toute la nuit accoud  sa
fentre...

Matre Magloire tait  bout.

--Montons, dit-il  son jeune confrre.

Ils montrent. Mais en s'engageant dans le corridor des cellules, ils
aperurent Cheminot, qui de loin leur faisait signe de marcher
doucement.

--Qu'arrive-t-il donc? demandrent-ils  voix basse.

--Je crois qu'il dort, rpondit le dtenu. Pauvre homme! Il rve
peut-tre qu'il est libre dans son beau chteau.

Sur la pointe du pied, matre Folgat s'approcha du guichet.

Mais Jacques tait veill. Il avait entendu des pas et des voix, et il
venait de sauter  terre.

Blangin ouvrit donc la porte, et ds le seuil:

--Je vous amne du renfort, mon ami, dit matre Magloire au prisonnier.
Matre Folgat, mon confrre venu de Paris avec votre mre...

Froidement, sans un mot, M. de Boiscoran s'inclina.

--Je vois que vous m'en voulez, reprit le clbre avocat de Sauveterre,
j'ai t vif, hier, beaucoup trop vif...

Jacques secoua la tte et reprit d'un ton glac:

--Je vous en ai voulu, dit-il, mais j'ai rflchi, et maintenant je vous
remercie de votre franchise... Au moins je sais mon sort. Si je passais
en cour d'assises, innocent, je serais condamn comme assassin et
incendiaire. J'aviserai  ne pas passer en cour d'assises...

--Malheureux! Tout espoir n'est pas perdu!

--Si. Du moment o vous, qui tes mon ami, vous ne m'avez pas cru, qui
donc me croirait!

--Moi! s'cria matre Folgat. Moi, qui sans vous connatre croyais 
votre innocence, et qui l'affirme maintenant que je vous ai vu!

Plus prompt que la pense, Jacques de Boiscoran saisit la main du jeune
avocat, et la serrant d'une treinte convulsive:

--Pour cette seule parole que vous venez de prononcer, s'cria-t-il,
merci!... Soyez bni, monsieur, de cette foi que vous avez en moi!

C'tait la premire fois, depuis son arrestation, que l'infortun
tressaillait d'esprance et de joie. Ce ne fut, hlas, qu'un
tressaillement. Son regard, presque aussitt, s'teignit, son front
devint plus sombre encore, et d'une voix sourde:

--Malheureusement, reprit-il, nul dsormais ne peut rien pour moi.
Matre Magloire a d vous dire, monsieur, ma lamentable histoire et mes
explications; je n'ai pas de preuves... ou du moins, pour en fournir, il
me faudrait descendre  de tels dtails que la justice ne saurait les
admettre, ou que si, par impossible, elle les admettait, j'en resterais
 tout jamais avili  mes yeux... Il est de ces confidences dont il est
interdit de profiter, de ces secrets qu'on ne livre jamais, de ces
voiles que, mme au prix de la vie, on ne soulve pas... Mieux vaut tre
condamn innocent qu'tre acquitt infme et dgrad. Messieurs, je
renonce  me dfendre...

Pour examiner ainsi,  quel parti dsespr s'tait-il donc arrt? Ses
dfenseurs tremblaient de le deviner.

--Vous n'avez pas le droit de vous abandonner ainsi, monsieur, dit
matre Folgat.

--Pourquoi?

--Parce que vous n'tes pas seul en cause, monsieur. Parce que vous avez
des parents, des amis...

Un sourire d'amre ironie crispait les lvres de Jacques de Boiscoran.

--Leur dois-je donc quelque chose, interrompit-il,  eux qui n'ont pas
mme eu le courage d'attendre, pour me renier, que le jugement ft
rendu!...  eux dont le verdict impitoyable a devanc celui de la cour
d'assises! C'est d'un inconnu, c'est de vous, monsieur Folgat, que me
vient le premier tmoignage de sympathie.

--Ah! ce n'est pas vrai! s'cria matre Magloire, et vous le savez bien!

Jacques ne parut pas l'entendre.

--Des amis! poursuivait-il, c'est vrai, oui, j'en avais aux jours
prospres... Monsieur Galpin-Daveline et monsieur Daubigeon taient mes
amis... L'un est devenu mon juge, le plus cruel et le plus implacable
des juges, et l'autre, qui est procureur de la Rpublique, n'a pas mme
essay de venir  mon secours... Matre Magloire aussi tait mon ami, et
cent fois il m'avait dit que je pouvais compter sur lui comme il
comptait sur moi, aussi est-ce lui que j'avais choisi entre tous pour
m'assister de ses conseils et de son exprience... Et quand j'ai
entrepris de lui dmontrer mon innocence, il m'a rpondu que je mentais.

De nouveau le clbre avocat de Sauveterre essaya de protester, en vain.

--Des parents! continuait Jacques d'un accent o vibraient toutes ses
colres, j'en ai, vous avez raison, j'ai un pre et une mre... O
sont-ils, pendant que leur fils, victime d'une fatalit inoue, se dbat
misrablement dans les mailles de la plus odieuse et de la plus perfide
des intrigues? Mon pre, tranquillement, reste  Paris, tout  ses
occupations et  ses plaisirs accoutums... Ma mre est accourue 
Sauveterre, elle y est en ce moment, mais c'est inutilement qu'on lui a
fait savoir qu'il m'tait permis de recevoir sa visite. Je l'attendais
hier, mais le malheureux accus d'un crime n'est plus son fils! C'est en
vain que du fond de l'abme je l'ai appele, c'est en vain que je l'ai
attendue, comptant les secondes aux palpitations de mon coeur! Elle n'est
pas venue. Personne n'est venu. Je suis seul au monde dsormais, et vous
voyez bien que j'ai le droit de disposer de moi...

Matre Folgat n'eut pas l'ide de discuter.  quoi bon! Est-ce que le
dsespoir raisonne? Il dit simplement:

--Vous oubliez mademoiselle de Chandor, monsieur.

Un flot de sang empourpra les joues de Jacques, et avec un long
frmissement:

--Denise!... murmura-t-il.

--Oui, Denise, poursuivit le jeune avocat. Vous oubliez son courage, son
dvouement et tout ce qu'elle a tent pour vous. Direz-vous qu'elle vous
abandonne et qu'elle vous renie, celle qui, oubliant pour vous toutes
ses timidits et toutes ses pudeurs, est venue s'enfermer une nuit dans
votre prison! C'est son honneur de jeune fille qu'elle risquait, car
elle pouvait tre dcouverte ou trahie, elle le savait. N'importe! elle
n'a pas hsit...

--Ah! vous tes cruel, monsieur, interrompit Jacques. (Et serrant  le
briser le bras de l'avocat:) Ne comprenez-vous donc pas, continua-t-il,
que c'est son souvenir qui me tue, et que mon malheur est d'autant plus
affreux que je sais quelles flicits je perds! Ne voyez-vous donc pas
que j'aime Denise comme jamais femme n'a t aime! Ah! s'il ne
s'agissait que de moi!... Moi, du moins, j'ai une faute  expier. Mais
elle! Pourquoi, mon Dieu, me suis-je trouv sur son chemin! (Il demeura
pensif une minute, puis:) Et cependant, ajouta-t-il, pas plus que ma
mre, elle n'est venue hier! Pourquoi? Ah! c'est que sans doute on lui a
tout rvl. On lui a dit comment je me trouvais au Valpinson le soir du
crime...

--Vous vous trompez, Jacques, pronona matre Magloire, mademoiselle de
Chandor ne sait rien...

--Est-ce possible!

--Matre Magloire n'a point parl devant elle, ajouta matre Folgat, et
nous avons fait promettre  monsieur de Chandor de garder le secret.
J'ai soutenu que vous seul aviez le droit d'apprendre la vrit 
mademoiselle Denise.

--Alors, comment s'explique-t-elle que je ne me sois pas disculp?

--Elle ne se l'explique pas.

--Grand Dieu! me croirait-elle donc coupable?

--Vous lui diriez que vous l'tes, qu'elle refuserait de vous croire...

--Et cependant elle n'est pas venue hier...

--Elle ne le pouvait pas, monsieur. Si on lui a tu la vrit, on a d la
rvler  votre mre. Madame de Boiscoran a t comme foudroye par ce
dernier coup. Pendant plus d'une heure elle est reste sans connaissance
entre les bras de mademoiselle Denise. Quand elle est revenue  elle, sa
premire parole a t pour vous, mais il tait trop tard pour se
prsenter  la prison...

En invoquant le nom de Mlle Denise, matre Folgat avait trouv le
moyen le plus sr, et peut-tre le seul, de briser la volont de
Jacques.

--Comment jamais m'acquitter envers vous, monsieur! murmura-t-il.

--En me jurant de renoncer au funeste dessein que vous aviez conu,
rpondit le jeune avocat. Coupable, je vous dirais: Soit! Et je serais
le premier  vous fournir une arme. Le suicide serait une expiation.
Innocent, vous n'avez pas le droit de vous tuer, car le suicide serait
un aveu.

--Que faire?

--Vous dfendre, lutter...

--Sans espoir?

--Oui, mme sans espoir. Est-ce que jamais, en prsence de l'ennemi,
vous avez t tent de vous faire sauter la cervelle? Non. Vous saviez
cependant que les Prussiens taient les plus nombreux et que
probablement ils seraient vainqueurs! N'importe! Eh bien! vous tes en
prsence de l'ennemi, et eussiez-vous la certitude d'tre vaincu,
c'est--dire condamn, que je vous dirais encore: Il faut combattre!
Vous seriez condamn et  la veille de monter  l'chafaud, que je vous
dirais toujours: Il faut vivre jusque-l, car d'ici l tel vnement
peut surgir qui dnonce le coupable! Et dt cet vnement ne se pas
prsenter, je vous rpterais quand mme: Il faut attendre le bourreau
pour protester du haut de la plate-forme contre l'erreur judiciaire dont
vous tes victime et une dernire fois affirmer votre innocence...

Peu  peu,  la voix de matre Folgat, Jacques s'tait redress.

--Sur mon honneur, monsieur, pronona-t-il, je vous jure que j'aurai le
courage d'aller jusqu'au bout.

--Bien! approuva matre Magloire, bien, trs bien!

--Mais qu'allons-nous tenter? demanda Jacques.

--Avant tout, rpondit matre Folgat, je prtends recommencer,  votre
profit, l'instruction si incomplte de monsieur Galpin-Daveline. Ce soir
mme, madame votre mre et moi partons pour Paris. Je viens vous
demander les renseignements ncessaires, et aussi les moyens d'explorer
votre maison de la rue des Vignes et de rechercher l'ami dont vous aviez
emprunt le nom et la servante qui vous servait...

Un grincement de verrous l'interrompit.

Le judas pratiqu dans la porte de la cellule s'ouvrait, et au grillage
se collait le visage rubicond de Blangin.

--Monsieur, dit-il, madame de Boiscoran est au parloir, et elle vous
prie de descendre ds que vous aurez termin avec ces messieurs...

Jacques tait devenu trs ple.

--Ma mre! murmura-t-il. (Et tout aussitt:) Ne vous loignez pas!
cria-t-il au gelier, nous allons avoir fini! (Trop grande tait son
agitation pour qu'il pt la matriser.) Il faut que nous en restions l
pour aujourd'hui, messieurs, dit-il  matre Magloire et  matre
Folgat, je n'ai plus ma tte  moi...

Mais matre Folgat, ainsi qu'il venait de l'annoncer, tait rsolu 
partir pour Paris le soir mme.

--Le succs dpend de la rapidit de nos mouvements, pronona-t-il.
Permettez-moi d'insister pour obtenir immdiatement les quelques
renseignements dont j'ai besoin.

--C'est une tche impossible que vous entreprenez, monsieur...,
commena-t-il.

--Faites toujours ce que mon confrre vous demande, interrompit matre
Magloire.

Sans plus rsister, et, qui sait!, agit peut-tre du secret espoir
qu'il ne s'avouait pas, Jacques de Boiscoran mit le jeune avocat au fait
des moindres circonstances de ses relations avec Mme de Claudieuse.
Il lui apprit  quelle heure elle venait rue des Vignes, quel chemin
elle prenait, et comment elle tait vtue le plus habituellement.

Les clefs de la maison taient  Boiscoran, dans un tiroir que Jacques
indiquait. Il n'y avait qu' les demander  Antoine.

Il dit ensuite comment on arriverait peut-tre  savoir au juste ce
qu'tait devenu cet Anglais, son ami, dont il avait emprunt le nom. Sir
Francis Burnett avait un frre  Londres. Jacques ignorait son adresse
prcise, mais il savait qu'il faisait des affaires considrables avec
l'Inde, et qu'il avait t autrefois le caissier principal de la clbre
maison de banque Gilmour et Benson.

Quant  sa servante anglaise, qui avait tenu pendant trois ans son
mnage, rue des Vignes, Jacques l'avait prise les yeux ferms, sur la
seule recommandation d'un bureau de placement de la rue du
Faubourg-Saint-Honor, et jamais il ne s'tait occup d'elle autrement
que pour lui payer ses gages ou lui donner de temps  autre quelque
gratification. Ce qu'il pouvait dire, et encore est-ce par hasard qu'il
l'avait appris, c'est que cette fille s'appelait Suky Wood, qu'elle
tait ne  Folkestone, o ses parents tenaient une auberge de matelots,
et qu'avant de venir en France, elle avait habit Liverpool, o elle
tait femme de chambre  l'htel _Adolphi._

Soigneusement, matre Folgat prit note de tous ces renseignements.

--En voici plus qu'il ne faut, s'cria-t-il, pour ouvrir la campagne! Je
n'ai plus  vous demander que l'adresse et le nom de vos fournisseurs de
la rue des Vignes.

--Vous en trouverez la liste sur un petit portefeuille qui est dans le
mme tiroir que les clefs. L sont aussi tous les titres et tous les
papiers relatifs  la maison. Enfin, vous feriez peut-tre bien
d'emmener Antoine, qui est un homme dvou.

--Certes, je l'emmnerai, puisque vous le permettez, dit le jeune
avocat. (Et serrant prcieusement toutes ses notes:) Mon voyage,
ajouta-t-il, ne durera pas plus de trois ou quatre jours, et,  mon
retour, selon les circonstances, nous dresserons notre plan de
dfense... D'ici l, mon cher client, bon courage.

Sur quoi, ayant appel Blangin pour qu'il leur ouvrt la porte, et donn
 Jacques de Boiscoran une poigne de main, matre Folgat et matre
Magloire se retirrent.

--Eh bien! descendons-nous,  prsent? demanda le gelier.

Mais Jacques ne lui rpondit pas. C'est du plus profond du coeur qu'il
avait souhait la visite de sa mre; puis voici qu'au moment de la voir,
il se sentait assailli de toutes sortes d'apprhensions vagues. La
dernire fois qu'il l'avait embrasse, c'tait  Paris, dans le beau
salon de leur htel. Il partait, le coeur gonfl d'esprance et de joie,
pour rejoindre Mlle Denise, et il se rappelait que sa mre lui avait
dit: Je ne te verrai plus, maintenant, que la veille de ton mariage...

Et c'est dans le parloir d'une prison, accus d'un crime abominable,
qu'il allait la revoir... Et peut-tre doutait-elle de son innocence!

--Monsieur, madame la marquise vous attend, insista le gelier.

 la voix de cet homme, Jacques tressaillit.

--Je suis  vous, rpondit-il, marchons!

Et tout en descendant l'escalier, il n'tait proccup que de composer
son visage et de s'armer de courage et de sang-froid. Car il ne faut
pas, se disait-il, qu'elle se doute de l'horreur de la situation.

Au bas de l'escalier, montrant une porte:

--Voil le parloir, dit Blangin. Quand madame la marquise voudra sortir,
vous m'appellerez.

Sur le seuil, Jacques s'arrta.

Le parloir de la prison de Sauveterre est une immense salle vote,
claire par deux troites fentres armes d'une double range de
solides barreaux. Point de meubles, sinon un banc grossier scell dans
le mur humide et malpropre. Et sur ce banc, en pleine lumire, tait
assise ou plutt affaisse, et comme prive de sentiment, la marquise de
Boiscoran.

L'apercevant, Jacques eut  peine la force d'touffer un cri de douleur
et d'effroi. tait-ce bien sa mre, cette vieille femme amaigrie, au
teint plomb, aux yeux rougis, et dont les mains tremblaient!

-- mon Dieu! murmura-t-il.

Elle l'entendit, car elle releva la tte; et le reconnaissant, elle
essaya de se dresser; mais ses forces la trahirent, et elle retomba
lourdement sur le banc en s'criant:

--Jacques, mon fils!

Elle aussi, elle tait pouvante, en voyant ce qu'avaient fait de
Jacques deux mois d'angoisses et d'insomnies.

Mais dj il s'tait agenouill  ses pieds, sur les dalles boueuses, et
d'une voix  peine intelligible:

--Me pardonnes-tu, balbutia-t-il, les horribles souffrances que je te
cause?

Elle le considra un moment avec une expression, dlirante, puis tout 
coup, lui prenant la tte  deux mains et l'embrassant avec une violence
passionne:

--Si je te pardonne!... s'cria-t-elle. Hlas! qu'ai-je  te pardonner!
Coupable, je t'aimerais toujours, et tu es innocent!

Jacques respira plus librement.  l'accent de sa mre, il comprit
qu'elle tait sre de lui.

--Et mon pre? interrogea-t-il.

De fugitives rougeurs marbrrent les joues blmes de la marquise.

--Je le verrai demain, rpondit-elle, car je pars ce soir avec matre
Folgat...

--Quoi! faible comme tu l'es!

--Il le faut.

--Mon pre ne saurait-il abandonner ses collections huit jours? Comment
n'est-il pas ici? Me croit-il donc coupable?

--C'est prcisment parce qu'il est sr de ton innocence qu'il reste 
Paris. Il ne te croit pas en danger. Il prtend que la justice ne
saurait se tromper...

--Je l'espre bien! fit Jacques avec un sourire forc. (Et changeant
aussitt de ton:) Et Denise, demanda-t-il, pourquoi ne t'a-t-elle pas
accompagne?

--Parce que je ne l'ai pas voulu. Elle ne sait rien. Il a t convenu
qu'on ne prononcerait pas devant elle le nom de madame de Claudieuse, et
je voulais, moi, te parler de cette excrable femme! Jacques, mon pauvre
enfant, vois o t'a conduit une passion coupable!

Il ne rpondit pas.

--Tu l'aimais? reprit Mme de Boiscoran.

--J'ai cru l'aimer.

--Et elle?

--Oh! elle! Dieu seul peut savoir le secret de cette me trouble.

--Il n'y a donc rien  esprer d'elle, ni piti ni remords...

--Rien. Je l'ai abandonne, elle s'est venge. Elle m'avait prvenu...

Mme de Boiscoran soupira.

--C'est ce que je pensais, dit-elle. Dimanche dernier, alors que
j'ignorais tout, je me suis trouve prs d'elle  l'glise, et
involontairement, j'admirais son calme recueillement, la puret de son
regard, la noblesse et la simplicit de son maintien.

Hier, quand j'ai appris la vrit, j'ai frmi! J'ai compris combien doit
tre redoutable une femme qui peut affecter un tel calme, alors que son
amant est en prison accus du crime qu'elle a commis!

--Rien au monde ne saurait la troubler, ma mre.

--Elle doit trembler, cependant, elle doit bien imaginer que tu nous a
tout dit. Que faudrait-il pour qu'elle ft dmasque?

Mais l'heure passait, et Blangin ne tarda pas  paratre, annonant 
Mme de Boiscoran qu'il lui fallait se retirer.

Elle se retira, en effet, aprs avoir une dernire fois embrass son
fils.

Et le soir mme, ainsi qu'il tait convenu, elle prenait, avec matre
Folgat et le vieil Antoine, l'express de Paris.




XVIII


Tous  Sauveterre, M. de Chandor aussi bien que Jacques lui-mme,
calomniaient le marquis de Boiscoran.

Il s'obstinait  demeurer  Paris, c'est vrai, mais ce n'tait certes
pas par indiffrence, car il s'y mourait d'anxit. Il avait svrement
dfendu sa porte, mme pour ses plus vieux amis, mme pour ses marchands
de curiosits; il ne sortait plus, la poussire s'amassait sur ses
collections, et rien n'tait capable de le tirer de son morne abattement
que l'arrive d'une lettre de Sauveterre.

Chaque matin, il en recevait jusqu' trois ou quatre, de la marquise ou
de matre Folgat, de M. Sneschal ou de matre Magloire, de M. de
Chandor, de Mlle Denise et du docteur Seignebos lui-mme. Et ainsi
il pouvait suivre  distance toutes les phases et jusqu'aux moindres
incidents du procs.

Seulement, c'est en vain qu'on le pressait de venir, qu'on l'en
conjurait dans l'intrt mme de son fils. Il ne bougeait toujours pas.

Une seule fois, ayant reu, par l'entremise de Mlle de Chandor, une
lettre de Jacques, il commanda  son valet de chambre de prparer sa
malle pour le soir mme. Mais, au dernier moment, il avait ordonn de la
dfaire, disant qu'il avait rflchi, qu'il ne partirait pas. Il se
passe quelque chose d'extraordinaire dans l'esprit de monsieur le
marquis, disait aux autres domestiques le valet de chambre de
confiance.

Et, dans le fait, il passait ses journes et une partie de ses nuits
dans son cabinet, affaiss sur son fauteuil, mangeant  peine, ne
dormant plus, insensible  tout ce qui s'agitait autour de lui. Sur sa
table, il avait rang bien en ordre toutes ses lettres de Sauveterre, et
sans cesse il les lisait et les relisait, les comparant entre elles,
commentant toutes les phrases, essayant, sans y parvenir, de dgager la
vrit de cette masse de dtails et de renseignements.

C'est qu'il tait bien loin de sa scurit superbe du premier moment.
C'est que chaque jour lui avait apport un doute, chaque courrier une
incertitude. C'est que, sans trve ni relche, il tait assailli par les
plus horribles craintes. Il les cartait, mais toujours elles
revenaient, plus fortes et plus irrsistibles  chaque fois, comme les
lames de la mare montante.

Ainsi un matin, de trs bonne heure, il tait dans son cabinet. Ses
angoisses taient plus intolrables que de coutume, car la veille matre
Folgat lui avait crit: _Demain cesseront nos incertitudes. Demain le
secret sera lev, et M. Jacques pourra recevoir matre Magloire, le
dfenseur qu'il a choisi. Aussitt, vous aurez des nouvelles._

Ces nouvelles, M. le marquis de Boiscoran les attendait. Et, deux fois
dj, il avait sonn pour demander si le facteur n'tait pas venu,
lorsque tout  coup son valet de chambre parut, et d'un air effar:

--Madame la marquise, monsieur, dit-il. Elle vient d'arriver avec
Antoine, le domestique de monsieur Jacques...

Il n'avait pas achev que la marquise entrait, plus dfaite encore que
la veille dans le parloir de la prison, crase qu'elle tait par les
fatigues d'une nuit de chemin de fer.

Le marquis, lui, s'tait dress tout d'une pice. Et ds que le valet de
chambre fut sorti et la porte referme, d'une voix frmissante, de cette
voix qui sollicite et cependant redoute une rponse dcisive:

--Il arrive quelque chose d'extraordinaire? dit-il.

--Oui.

--Heureux ou malheureux?

--Triste!

--Dieu! Jacques aurait-il avou?

--Comment avouerait-il, puisqu'il est innocent!

--Il s'est disculp, alors?

--Pour moi, pour matre Folgat, pour le docteur Seignebos, pour nous
tous qui le connaissons et qui l'aimons, oui. Non pour le public, pour
ses ennemis, pour la justice... Il explique tout, mais les preuves lui
manquent.

Le visage dj si sombre du marquis de Boiscoran s'assombrit encore.

--En d'autres termes, on doit le croire sur parole, fit-il.

--Ne le croyez-vous donc pas?

--Ce n'est pas de moi qu'il s'agit, mais de ses juges...

--Eh bien! pour ses juges, on trouvera des preuves. Matre Folgat, qui
vient d'arriver par le mme train que moi, et que vous verrez
aujourd'hui mme, espre en dcouvrir.

--Des preuves de quoi?

Peut-tre Mme de Boiscoran avait-elle apprhend cet accueil. Elle
avait d s'y prparer, et cependant il la troublait.

--Jacques, commena-t-elle, a t l'amant de la comtesse de
Claudieuse...

--Ah! ah! interrompit le marquis. (Et d'un ton d'offensante ironie:)
C'est une histoire d'adultre, ajouta-t-il.

La marquise ne rpondit pas.

--Quand madame de Claudieuse, poursuivit-elle, a appris le mariage de
Jacques et qu'il l'abandonnait, exaspre, elle a voulu se venger...

--Et, pour se venger, elle a essay d'assassiner son mari.

--Elle voulait tre libre...

D'un formidable juron, le marquis de Boiscoran interrompit sa femme:

--Et voil tout ce que Jacques a trouv! s'cria-t-il. C'est pour
aboutir  cette histoire qu'il s'est tu pendant l'instruction!

--Vous ne me laissez pas parler, monsieur. Notre fils est victime de
concidences inoues...

--Naturellement! Les concidences inoues sont l'ternel refrain de
quelques milliers de gredins que l'on condamne chaque anne. Pensez-vous
donc qu'ils avouent? Jamais. Interrogez-les, tous vous prouveront qu'ils
sont victimes de la fatalit, d'une intrigue tnbreuse et, enfin, d'une
erreur judiciaire. Comme s'il pouvait y avoir des erreurs judiciaires, 
notre poque, aprs l'enqute du juge d'instruction et l'examen de la
chambre des mises en accusation...

--Vous verrez matre Folgat, il vous dira ses esprances.

--Et si elles chouent?... Mme de Boiscoran baissa la tte.

--Qu'adviendrait-il? insista le marquis.

--Tout ne serait pas encore perdu, monsieur; mais alors nous aurions
cette horrible douleur de voir notre fils traduit en cour d'assises.

La haute taille du vieux gentilhomme s'tait redresse, sa face
s'empourprait, ses narines se gonflaient, la plus pouvantable colre
tincelait dans ses yeux.

--Jacques en cour d'assises! s'cria-t-il d'une voix formidable, et
c'est vous qui venez me dire cela, froidement, comme une chose toute
naturelle, comme une chose possible!... Et qu'arrivera-t-il, s'il passe
en cour d'assises? Il sera condamn, et on verra un Boiscoran au
bagne!... Mais non, ce n'est pas vrai!... Je ne prtends pas qu'un
Boiscoran ne puisse commettre un crime, la passion a des entranements
insenss... Seulement, un Boiscoran revenu  lui se ferait justice
lui-mme. Le sang lave tout. Jacques, lui, prfre le bourreau, il
attend, il ruse, il veut plaider... Pourvu qu'il sauve sa tte, il sera
content. Il s'estimera heureux s'il en est quitte pour quelques annes
de travaux forcs... Et ce lche serait un Boiscoran, il coulerait de
mon sang dans ses veines! Allons donc, madame. Jacques n'est pas mon
fils!

Si crase que ft la marquise, elle se redressa sous cette injure
atroce.

--Monsieur! s'cria-t-elle.

Mais M. de Boiscoran tait hors d'tat de rien entendre.

--Je sais ce que je dis, continua-t-il. Je me souviens de tout, moi, si
vous avez tout oubli... Allons, un retour sur votre pass...
Rappelez-vous la date de la naissance de Jacques, et dites-moi en quelle
anne monsieur de Margeril a refus de se battre avec moi!

L'indignation rendait des forces  la marquise.

--Et c'est aujourd'hui, s'cria-t-elle, que vous venez me dire cela,
aprs trente ans, et dans quelles circonstances,  mon Dieu!

--Oui, aprs trente ans! L'ternit passerait sur de tels souvenirs
qu'elle ne les effacerait pas. Et sans ces circonstances que vous
invoquez, je ne vous aurais rien dit, jamais... Au temps dont je vous
parle, j'avais  choisir entre deux rles: je pouvais tre  mon gr
ridicule ou odieux. J'ai prfr me taire et ne pas claircir mes
doutes... C'en tait fait du bonheur, j'ai voulu conserver le repos.
Nous avons vcu en bonne intelligence, mais entre nous, toujours, ainsi
qu'un mur d'airain, s'est dress le soupon.

Doutant, je me suis tu. Mais, aujourd'hui que les faits donnent raison 
mes doutes, je vous le rpte: Jacques n'est pas mon fils!

Au fond de combien d'existences, paisibles en apparence et heureuses,
reposent ainsi, comme de subtils poisons au fond d'une coupe d'eau
limpide, d'atroces dfiances qui,  la moindre secousse, remontent  la
surface.

perdue de douleur, de honte et de colre, la marquise de Boiscoran se
tordait les mains.

--Quelle humiliation! s'criait-elle. Ce que vous faites est horrible,
monsieur. C'est une indignit que d'ajouter ce supplice infme au
martyre que j'endure!

M. de Boiscoran riait d'un rire convulsif.

--Eh bien! oui, c'est vrai, un jour j'ai t imprudente et inconsidre.
J'tais jeune, je ne savais rien de la vie, le monde me faisait fte, et
vous, mon mari, mon guide, tout  votre ambition, vous paraissiez
m'abandonner... Je n'ai pas su prvoir les consquences d'une
coquetterie bien inoffensive...

--Voyez-les donc, maintenant, ces consquences. Aprs trente ans, je
renie l'enfant qui porte mon nom et je dis que, s'il est innocent, il
expie la faute de sa mre. Fatalement, votre fils devait convoiter et
prendre la femme d'un autre, et, l'ayant prise, c'est justice qu'il
prisse par un adultre...

--Mais vous savez bien que je n'ai pas trahi mes devoirs, monsieur!

--Je ne sais rien...

--Vous l'avez reconnu, cependant, puisque vous vous tes refus  une
explication qui m'et justifie...

--C'est vrai, j'ai recul devant une explication qui, avec votre
intraitable orgueil, et abouti fatalement  une rupture, c'est--dire 
un affreux scandale.

La marquise et pu rpondre  son mari qu'en se refusant  sa
justification, il avait renonc au droit d'articuler un reproche.  quoi
bon!

--Tout ce que je sais, continuait-il, c'est qu'il y a de par le monde un
homme que j'ai voulu tuer. Les propos de deux fats m'avaient livr son
nom. Je suis all le trouver en lui disant que j'exigeais une
satisfaction et que je comptais assez sur son honneur pour dissimuler,
mme  nos tmoins, le motif rel de notre rencontre. Il m'a refus la
satisfaction que je lui demandais, rpondant qu'il ne me la devait pas,
que vous aviez t calomnie et qu'il ne se battrait avec moi que si je
l'insultais publiquement...

--Eh bien!...

--Que faire aprs cela? Commencer une enqute? Vos prcautions devaient
tre prises pour qu'elle n'aboutt pas. Vous pier? C'et t me
dgrader inutilement, puisque vous tiez sur vos gardes. Fallait-il
plaider en sparation? La loi m'offrait cette ressource. Je pouvais vous
traner devant des juges, vous livrer aux sarcasmes de mon avocat et
m'exposer aux railleries du vtre... J'avais le droit de nous avilir, de
dshonorer mon nom, de clamer notre honte, de l'afficher, de la publier
dans les journaux... Ah! plutt tre dupe mille fois!

Mme de Boiscoran semblait confondue.

--Voil donc, murmura-t-elle, l'explication de votre conduite depuis
tant d'annes...

--Oui. Voil pourquoi, tout  coup, j'ai renonc aux affaires, moi que
vous appeliez ambitieux. Voil pourquoi je me suis drob au monde, o
toujours il me semblait voir les visages sourire sur mon passage...
Voil pourquoi, vous abandonnant l'ducation de votre fils et la
direction de votre maison, je suis devenu l'enrag collectionneur, le
maniaque goste que l'on connat! Est-ce donc d'aujourd'hui seulement
que vous dcouvrez que vous avez gt ma vie?

Il y avait plus de compassion que de ressentiment dans le regard dont
Mme de Boiscoran enveloppait son mari.

--Vous m'aviez dit vos injustes soupons, monsieur, rpondit-elle, mais
j'tais forte de mon innocence, et j'esprais que le temps et ma
conduite les avaient effacs...

--La foi perdue ne revient plus.

--Jamais l'pouvantable ide ne m'tait venue que vous doutiez, que vous
pouviez douter de votre paternit!

Le marquis de Boiscoran secouait la tte.

--C'tait ainsi, cependant, dit-il. J'ai cruellement souffert. J'aimais
Jacques. Oui, malgr tout, malgr moi-mme, je l'aimais! N'avait-il pas
toutes les qualits qui sont l'orgueil et la joie d'une famille!
N'tait-il pas gnreux et fier, ouvert  tous les nobles sentiments,
affectueux et toujours empress de me plaire! Jamais je n'ai eu qu' me
louer de lui. Et encore en ces derniers temps, pendant cette excrable
guerre, n'a-t-il pas fait preuve de la plus rare bravoure, et n'a-t-il
pas vaillamment conquis la croix qu'on lui a donne!... Toujours, de
tous cts, me sont venues  son sujet des flicitations. On me vantait
son intelligence, son application au travail. Hlas! c'est quand on me
disait que j'tais un heureux pre que j'tais le plus malheureux des
hommes. Combien de fois ne m'est-il pas arriv, d'un mouvement
irrsistible, de l'attirer sur mon coeur! Mais aussitt le doute horrible
tressaillait en moi. S'il n'tait pas mon fils!... Et je le repoussais,
et dans ses traits je cherchais quelque chose des traits de l'autre.

Sa colre s'puisait, use par son excs mme. Il s'attendrissait. Et se
laissant tomber sur un fauteuil, et cachant son visage entre ses mains:

--S'il tait mon fils, cependant! murmura-t-il. S'il tait innocent...
Ah! ce doute est intolrable!... et moi qui me suis obstin  ne pas
bouger d'ici!... Moi qui n'ai rien fait pour lui!... Je pouvais tout, au
dbut. Il m'et t si facile d'obtenir que l'instruction ft confie 
un autre qu' ce Galpin-Daveline, son ami autrefois, maintenant son
ennemi mortel!

M. de Boiscoran l'avait dit, l'orgueil de la marquise tait intraitable.
Et cependant, blesse aussi cruellement qu'une femme puisse l'tre, elle
refoulait toutes les rvoltes de son tre et, songeant  son fils, elle
demeurait humble.

Tirant de son sein une lettre que Jacques lui avait fait parvenir dans
la soire de son dpart, elle la tendit  son mari en disant:

--Voulez-vous lire ce que vous crit notre fils, monsieur?

D'une main tremblante, le marquis prit cette lettre, et, l'enveloppe
brise, il lut:

_M'abandonnez-vous donc, mon pre, quand tout le monde m'abandonne?
Jamais votre affection ne m'a t si ncessaire. Le pril est immense.
Tout est contre moi. Jamais un tel concours de circonstances fatales ne
s'est vu. Peut-tre me sera-t-il impossible de dmontrer mon innocence.
Mais vous, est-il possible que vous croyiez votre fils coupable d'un
crime stupide et lche?... Oh, non! n'est-ce pas? Ma rsolution est
prise, je lutterai jusqu'au bout... Jusqu' mon dernier souffle, je
dfendrai, non ma vie, mais mon honneur... Ah! si vous saviez!... Mais
il est de ces choses qu'on n'crit pas, et qu'on ne peut dire qu' son
pre... Je vous en conjure, venez, que je vous voie, que votre main
serre la mienne... Ne refusez pas cette consolation suprme  votre
malheureux fils._

D'un bloc, le marquis s'tait dress.

--Oh, oui! bien malheureux! s'cria-t-il. (Et s'inclinant  demi devant
sa femme:) Je vous ai interrompue, fit-il. Maintenant, je vous prie de
tout me dire...

L'amour de la mre touffa le ressentiment de la femme. Sans l'ombre
d'une hsitation, et comme si rien ne se ft pass, Mme de Boiscoran
rpta le rcit de Jacques  matre Magloire.

Le marquis semblait un homme assomm.

--C'est inou! rptait-il. (Et quand sa femme eut achev:) Voil donc,
reprit-il, pourquoi Jacques s'tait si fort irrit quand vous lui avez
parl d'inviter madame de Claudieuse, et pourquoi il vous avait dit que,
s'il la voyait entrer par une porte, il sortirait par l'autre... Nous ne
comprenions pas cette aversion...

--Hlas! ce n'tait pas de l'aversion. Jacques ne faisait en cela que
servir la savante dissimulation de madame de Claudieuse.

En moins d'une minute, les rsolutions les plus opposes se lurent sur
le visage de M. de Boiscoran. Il hsita, et enfin:

--Tout ce qui est possible pour rparer mon inaction, dit-il, je le
ferai. J'irai  Sauveterre. Il faut que Jacques soit sauv. Monsieur de
Margeril est tout-puissant, voyez-le, je vous le permets, je vous le
demande...

Deux larmes brlantes, les premires depuis le commencement de cette
scne, jaillirent des yeux de la marquise.

--Ne comprenez-vous donc pas, monsieur, dit-elle, que ce que vous me
demandez est maintenant impossible... Tout, oui, tout au monde, except
cela!... Mais Jacques et moi sommes innocents; Dieu aura piti de nous,
matre Folgat nous sauvera.




XIX


Dj matre Folgat tait  l'oeuvre.

Confiance en sa cause, conviction de l'innocence de Jacques, attrait de
l'inconnu, fivre de la lutte, incertitude du rsultat, convoitise du
succs, affection, intrt, passion, tout se runissait pour exalter le
gnie du jeune avocat et fouetter son activit. Et au-dessus de tout
encore planait, mystrieux et indfinissable, le sentiment que lui
inspirait Mlle de Chandor.

Car il avait subi le charme, comme tous les autres. Ce n'tait pas de
l'amour, car dire amour, c'est dire esprance, et il savait bien que
toute et  tout jamais Mlle Denise appartenait  Jacques; c'tait un
sentiment puissant et doux, qui lui faisait souhaiter se dvouer pour
elle et dsirer d'tre pour quelque chose dans sa vie et dans son
bonheur. C'est pour elle que, sacrifiant toutes ses affaires et oubliant
ses clients, il tait rest  Sauveterre. C'est pour elle surtout qu'il
voulait sauver Jacques de Boiscoran.

 peine arriv  la gare, il avait laiss la marquise de Boiscoran  la
garde du vieil Antoine et, sautant dans une voiture, il s'tait fait
conduire chez lui.

La veille, il avait adress une dpche, son domestique l'attendait. En
moins de rien, il eut chang de vtements. Remontant aussitt en
voiture, il partit  la recherche de l'homme le plus apte, selon lui, 
claircir cette tnbreuse intrigue.

C'tait un certain Goudar, qui avait  la prfecture de police des
fonctions assez mal dfinies, mais assez bien rtribues pour lui donner
l'aisance. C'tait un de ces agents  tout faire, que la police rserve
pour les oprations dlicates et les expditions scabreuses, o il faut
 la fois du flair et du tact, une intrpidit  toute preuve et un
imperturbable sang-froid.

Matre Folgat avait eu occasion de le connatre et de l'apprcier, lors
de l'affaire de la Socit d'Escompte mutuel. Lanc sur les traces du
grant, qui s'tait enfui laissant un dficit de plusieurs millions,
Goudar l'avait rejoint et arrt au Canada, aprs trois mois de courses
effrnes  travers l'Amrique.

Mais le jour de son arrestation, ce grant n'avait sur lui, dans son
portefeuille et dans ses malles, que quarante-trois mille francs.
Qu'taient devenus les millions? Lorsqu'on l'interrogea, il rpondit
qu'ils taient dissips; qu'il avait jou  la Bourse, qu'il avait t
malheureux...

Tout le monde le crut, sauf Goudar. Surexcit par l'appt d'une
rcompense magnifique, il se remit en campagne et russit, en moins de
six semaines,  retrouver seize cent mille francs qui avaient t
dposs  Londres chez une femme de moeurs quivoques.

L'histoire elle-mme est bien connue. Ce qu'on ignore, c'est le gnie
d'investigation, la fertilit de ressources et d'expdients qu'avait d
dployer Goudar pour obtenir un tel rsultat. Or, matre Folgat le
savait exactement, lui qui avait t le conseil et l'avocat des
actionnaires de la Socit d'Escompte mutuel. Et il s'tait bien jur
que si jamais une occasion se prsentait, c'est  cet habile homme qu'il
aurait recours.

Goudar, qui tait mari et pre de famille, demeurait au diable, route
de Versailles, tout prs des fortifications.

Il occupait, seul avec les siens, une petite maison dont il tait, ma
foi, propritaire, vritable retraite du sage, avec un jardinet sur la
route et, de l'autre ct, un vaste jardin o il cultivait des plantes
et des fruits admirables, et o il levait toutes sortes d'animaux.

Car c'est un fait  remarquer que tous ces hommes de police, qui remuent
 la journe le fumier social, adorent la campagne et, dgots sans
doute des hommes, aiment de passion les btes et les fleurs.

Lorsque matre Folgat descendit de voiture devant cette plaisante
habitation, une jeune femme de vingt-cinq ans, blouissante de beaut,
de jeunesse et de fracheur, jouait dans le jardinet avec une petite
fille de trois  quatre ans, toute blonde et toute rose.

--Monsieur Goudar, madame? demanda matre Folgat aprs avoir salu.

La jeune femme rougit lgrement, et modeste, mais non embarrasse:

--Mon mari, monsieur, rpondit-elle d'une voix admirablement timbre,
est dans le jardin, et vous le trouverez en prenant cette alle qui
tourne la maison.

Ayant suivi l'indication, le jeune avocat ne tarda pas  apercevoir son
homme.

La tte couverte d'un vieux chapeau de paille, en pantoufles et en bras
de chemise, ayant devant lui un tablier bleu  pice et  poche comme en
portent les jardiniers, Goudar tait grimp sur une chelle et
s'appliquait  loger dans des sacs de crin les superbes chasselas de ses
treilles.

Entendant le sable crisser sous des pas, il tourna la tte, et tout de
suite:

--Tiens! fit-il, matre Folgat chez moi!... Bonjour, matre!

Grande fut la surprise du jeune avocat de se voir ainsi reconnu du
premier coup d'oeil. Il n'et certes pas, lui, reconnu ainsi le policier.
Plus de trois ans s'taient couls depuis qu'ils ne s'taient vus. Et
combien de temps s'taient-ils vus! pas une heure en deux fois.

Il est vrai que Goudar tait un de ces hommes dont on ne garde pas
souvenir. De taille moyenne, il n'tait ni gras ni maigre, ni brun ni
blond, ni jeune ni vieux. Un employ aux passeports et certainement
crit ainsi son signalement: front ordinaire, nez ordinaire, bouche
ordinaire, yeux de couleur indcise, absence de signes particuliers.

On ne pouvait pas dire qu'il et l'air niais, mais il n'avait pas l'air
intelligent. En lui, tout tait ordinaire, moyen et indcis. Pas un
trait saillant. Il devait fatalement passer inaperu et tre oubli
aussitt pass.

--Vous me voyez en train de prparer ma rcolte pour l'hiver, dit-il 
matre Folgat. Agrable besogne! Cependant je suis  vous. Encore ces
trois grappes dans ces trois sacs, et je descends.

Ce fut l'affaire d'un instant, et ds qu'il fut  terre:

--Eh bien! interrogea-t-il, que dites-vous de mon jardin?

Et tout de suite il voulut faire visiter son domaine, et avec les
extases d'un propritaire, il vantait la saveur de ses poires duchesse,
il exaltait les couleurs clatantes de ses dahlias, il clbrait
l'amnagement de sa basse-cour, o se voyaient des cabanes pour les
lapins et un bassin pour les canards de toutes couleurs et des espces
les plus varies.

Du fond du coeur, matre Folgat maudissait ces enthousiasmes. Que de
temps perdu!... Mais quand on attend un service d'un homme, c'est bien
le moins qu'on flatte sa manie. Aussi renchrissait-il sur tous les
loges. Et toujours dans le but de se concilier les bonnes grces du
policier, tirant un tui  cigares et le lui prsentant tout ouvert:

--Vous en offrirais-je un? fit-il.

--Merci, je ne fume jamais, rpondit Goudar. (Et voyant l'tonnement de
l'avocat:) Jamais chez moi, du moins, ajouta-t-il. J'ai cru remarquer
que l'odeur du tabac dplat  ma femme...

Positivement, si matre Folgat n'et pas connu l'homme, il l'et pris
pour quelque bon et simple rentier, inoffensif et rien moins que subtil,
et, lui tirant sa rvrence, il se ft retir. Mais il l'avait vu 
l'oeuvre, et  sa suite il visita et admira encore une serre bien
tablie, la couche des melons et la force des asperges.

Jusqu' ce qu'enfin, conduisant son hte au fond du jardin, sous une
tonnelle o se trouvaient une table et des siges rustiques:

--Maintenant, dit Goudar, asseyons-nous, matre, et dites-moi votre
affaire, car ce n'est pas pour l'unique plaisir de visiter mon domaine
que vous tes venu...

Goudar tait de ces hommes qui ont reu en leur vie plus de confidences
que dix confesseurs, dix avous et dix mdecins ensemble. On pouvait
tout lui dire.

Sans l'ombre d'une hsitation, et tout d'un trait, matre Folgat lui dit
l'histoire de Jacques et de Mme de Claudieuse.

Il couta sans un mot, sans un geste, sans qu'un des muscles de son
visage tressaillt. Et quand l'avocat eut achev:

--Eh bien! demanda-t-il.

--Avant tout, rpondit matre Folgat, je voudrais votre impression.
Admettez-vous les explications de monsieur de Boiscoran?

--Pourquoi non? J'en ai, par ma foi, vu bien d'autres!

--Alors vous pensez que, malgr tant de charges qui l'accablent, il faut
croire  son innocence?

--Permettez, je ne pense rien. Diable! il faut tudier une affaire avant
d'mettre son opinion. (Il sourit, et regardant le jeune avocat:) Mais
voil bien des prambules, fit-il. Qu'attendez-vous donc de moi?

--Votre aide, pour faire jaillir la vrit. L'homme de la prfecture,
assurment, s'attendait  quelque proposition de ce genre. Aprs une
minute de rflexion, regardant fixement matre Folgat:

--Si je vous ai bien compris, reprit-il, vous voudriez procder  une
contre-instruction au bnfice de la dfense?

--Prcisment.

--Et  l'insu de l'accusation?

--Juste.

--Eh bien! il m'est impossible de vous servir. Le jeune avocat tait
trop au courant des affaires pour n'avoir pas prvu une certaine
rsistance, et il s'tait proccup des moyens de triompher.

--Ce n'est pas votre dernier mot, mon cher Goudar, dit-il.

--Pardonnez-moi. Je ne m'appartiens pas, j'ai un emploi et des
occupations journalires...

--Vous pouvez demander, et on ne vous refuserait certainement pas un
cong d'un mois.

--C'est vrai, mais il est certain aussi qu'on s'inquiterait  la
prfecture de ce cong. On me surveillerait probablement. Et si l'on
venait  dcouvrir que je me mle de faire de la police pour le compte
des particuliers, on me laverait la tte solidement et on se priverait
de mes services.

--Oh!...

--Il n'y a pas de oh! On ferait ce que je vous dis, et on aurait
raison. Car enfin, o irions-nous, et que deviendraient la scurit et
la libert individuelles, si le premier venu avait le droit d'embaucher
les agents de la prfecture et de les employer  sa fantaisie? Et que
deviendrais-je, si je venais  perdre ma place?

--La famille de monsieur de Boiscoran est riche et tmoignerait
magnifiquement sa reconnaissance  l'homme qui le sauverait...

--Et si je ne le sauvais pas! Et si au lieu de russir  dmontrer son
innocence, je ne parvenais qu' recueillir des preuves nouvelles de sa
culpabilit?

L'objection tait si forte que matre Folgat n'essaya mme pas de la
discuter.

--Je pourrais, dit-il, vous remettre comme entre de jeu une certaine
somme qui vous resterait acquise quel que ft le rsultat...

--Quelle somme? Une centaine de louis? Certes, cent louis ne sont pas 
ddaigner, mais qu'en ferais-je, si j'tais mis  pied? Je n'ai pas 
penser qu' moi; j'ai une femme et un enfant, et pour toute fortune
cette bicoque qui n'est mme pas finie de payer. Ma femme, qui est
orpheline, n'avait en dot que son tat de repriseuse de dentelles et de
cachemires. Ma place n'est pas le Prou, mais avec les gratifications
extraordinaires, elle me vaut, bon an mal an, sept ou huit mille francs,
sur lesquels j'en conomise deux ou trois...

D'un geste amical, le jeune avocat l'arrta.

--Si je vous offrais dix mille francs?...

--Une anne d'appointements...

--Si je vous en offrais quinze mille?... Goudar ne rpondit pas, mais
son oeil brilla.

--C'est une affaire intressante que celle de monsieur de Boiscoran,
poursuivit matre Folgat, et telle qu'il ne s'en prsente gure. L'homme
qui parviendrait  dmontrer l'inanit de l'accusation grandirait
singulirement sa rputation...

--Se ferait-il aussi des amis au parquet?

--J'avoue que je ne le pense pas. L'homme de la police secouait la tte.

--Eh bien! moi, dit-il, j'avoue que ce n'est ni pour la gloire ni par
amour de l'art que je travaille. Oh! je sais bien que la vanit est le
grand mobile de quelques-uns de mes confrres; j'ai connu le pre
Tabaret, je connais Lecoq... je suis plus positif. Mon mtier ne m'a
jamais plu, et si je continue  l'exercer, c'est faute d'argent pour en
entreprendre un autre. Il dsespre ma femme, d'ailleurs, qui ne vit pas
tant que je suis dehors, et qui tremble toujours qu'on ne me rapporte un
beau matin avec un couteau plant entre les paules.

Sans cesser d'couter, matre Folgat avait tir de sa poche et pos sur
la table un portefeuille fort gonfl.

--Avec quinze mille francs, pronona-t-il, on peut entreprendre quelque
chose...

--C'est vrai... Il y a  vendre, touchant mon jardin, un terrain qui
m'irait comme un gant. Le commerce des fleurs rapporte gros  Paris et
plairait joliment  ma femme. On peut gagner beaucoup avec les fruits...

L'avocat comprenait bien qu'il tenait son homme.

--Ajoutez, mon cher Goudar, insista-t-il, qu'en cas de succs, ces
quinze mille francs ne seraient qu'un acompte. Peut-tre les
doublerait-on. Monsieur de Boiscoran est le plus gnreux des hommes, et
ce lui serait une joie que de rcompenser royalement l'homme qui
l'aurait sauv...

Il ouvrait son portefeuille, tout en parlant, et il en tirait quinze
billets de mille francs qu'il talait sur la table.

-- tout autre qu' vous, continua-t-il, j'hsiterais  remettre
d'avance une somme aussi forte. Un autre, l'argent reu, ne s'occuperait
peut-tre plus de mon affaire. Mais je sais votre probit, et si en
change de mes billets, vous me donnez votre parole, je serai
tranquille... Voyons, est-ce dit?

L'motion du policier tait grande, car si matre qu'il ft de ses
impressions, il avait lgrement pli.

Hsitant, il maniait les billets de banque d'une main frmissante,
jusqu' ce que tout  coup:

--Attendez-moi deux minutes, dit-il.

Et se levant brusquement, il courut vers la maison.

Va-t-il consulter sa femme? se demandait matre Folgat.

Il y allait positivement, car le moment d'aprs ils apparurent au bout
de l'alle, discutant avec une certaine animation.

D'ailleurs, la discussion dura peu. Revenant  la tonnelle:

--C'est entendu, dclara Goudar, je suis votre homme.

Joyeusement, l'avocat lui serra la main.

--Merci! s'cria-t-il, car, aid par vous, je rponds presque du
succs... Malheureusement le temps presse... Quand nous mettrons-nous 
l'oeuvre?

-- l'instant. Permettez-moi de changer de costume et je suis  vous. Il
faudra que vous me donniez les clefs de la maison de la rue des Vignes.

--Je les ai dans ma poche...

--En ce cas, nous allons y aller immdiatement, car il me faut avant
tout reconnatre le terrain... Et vous allez voir si je suis long  ma
toilette!

Moins d'un quart d'heure aprs, effectivement, il reparaissait, vtu
d'une longue redingote noire et gant, prsentant le type achev de ces
dignes boutiquiers retirs, aprs fortune faite, qu'on rencontre dans la
banlieue de Paris, promenant au soleil l'ennui de leur oisivet et
l'incurable regret de leur boutique.

--Partons, dit-il  l'avocat.

Et aprs avoir salu Mme Goudar, qui les accompagna de son plus
radieux sourire, ils montrent en voiture en criant au cocher:

--Rue des Vignes, 23!

C'est une singulire rue que cette rue des Vignes, qui ne mne nulle
part, peu connue et si peu frquente que l'herbe y pousse dru. Trs
longue, elle affecte la forme d'un vaste demi-cercle dont la rue de
Boulainvilliers est la corde. Montueuse, tortueuse, raboteuse,  peine
pave, elle ressemble bien plus  une ruelle de village qu' une des
voies de Paris. Point de boutiques,  peine quelques maisons, mais de
droite et de gauche d'interminables murs de jardins, au-dessus desquels
s'lvent de grands arbres.

--Ah! l'endroit est bien choisi pour de mystrieux rendez-vous,
grommelait Goudar. Trop bien choisi mme, car nous n'y trouverons pas de
renseignements.

La voiture s'arrta devant une petite porte perce dans un vieux mur
dont les nombreuses rparations trahissaient les ravages des deux
siges.

--Nous voil au 23, bourgeois, dit le cocher, mais je ne vois pas de
maison...

On ne la voyait pas de la rue, mais tant entrs, matre Folgat et
Goudar l'aperurent, s'levant au milieu d'un immense jardin, simple et
coquette, avec son double perron, son toit d'ardoises et ses persiennes
frachement peintes.

--Mon Dieu! s'cria l'homme de la prfecture, qu'un jardinier serait
bien ici!

Et matre Folgat devina  son accent de telles convoitises que, tout
aussitt:

--Si nous sauvons monsieur de Boiscoran, dit-il, je suis bien sr qu'il
ne gardera pas cette habitation...

--Visitons! dit l'agent d'un ton qui rvlait une envie immense de
russir.

Malheureusement Jacques de Boiscoran avait dit vrai. Meubles, tapis,
tentures, tout tait neuf, et c'est inutilement que Goudar et matre
Folgat explorrent les quatre pices du rez-de-chausse et les quatre
pices de l'tage suprieur, le sous-sol, o tait la cuisine, et enfin
les greniers.

--Nous ne recueillerons pas un indice dans cette maison, dclara l'homme
de la prfecture. Pour l'acquit de ma conscience, j'y viendrai passer un
aprs-midi, mais aujourd'hui nous avons mieux  faire. Voyons les gens
des environs...

Les habitants ne sont pas nombreux, rue des Vignes. Un chef
d'institution et un nourrisseur, un serrurier en btiments et un loueur
de voitures, cinq ou six propritaires et l'invitable marchand de
vin-traiteur constituent toute la population.

--Notre tourne sera bientt faite, dit l'homme de police, aprs avoir
ordonn au cocher d'aller attendre au bout de la rue.

Ni le chef d'institution ni ses employs ne savaient rien.

Le nourrisseur avait ou dire que la maison numro 23 appartenait  un
Anglais, mais il ne l'avait jamais aperu et ignorait mme son nom.

Le serrurier, lui, savait que cet Anglais s'appelait Francis Burnett. Il
avait fait pour lui divers travaux dont il avait t fort bien pay et
avait eu par consquent occasion de le voir, mais il y avait si
longtemps de cela qu'il se dclarait incapable de le reconnatre.

--Nous jouons de malheur, disait matre Folgat aprs cette troisime
visite.

Plus fidle tait la mmoire du loueur de voitures. Il connaissait fort
bien, affirma-t-il, l'Anglais du numro 23, l'ayant conduit deux ou
trois fois, et le signalement qu'il en donna tait exactement celui de
Jacques de Boiscoran. Il se rappelait encore qu'un soir qu'il faisait un
temps affreux, sir Burnett tait venu de sa personne lui demander une
voiture. C'tait pour une dame qui y tait monte seule et qui s'tait
fait conduire place de la Madeleine. Mais la nuit tait sombre, la dame
portait un voile pais, il n'avait pas distingu ses traits, et tout ce
qu'il pouvait dire, c'est qu'elle lui avait paru d'une taille au-dessus
de la moyenne.

--C'est toujours cela, disait Goudar en quittant le loueur. Mais le
mieux renseign doit tre le marchand de vin. Si j'tais seul, je
djeunerais chez lui.

--J'y djeunerai volontiers avec vous, dclara matre Folgat.

Ainsi fut-il fait, et ce fut sagement fait.

Le marchand de vin ne savait pas grand-chose; mais son garon, qui
habitait le quartier depuis cinq ou six ans, connaissait de vue sir
Burnett et avait surtout bien connu sa domestique anglaise, Suky Wood.

Et, tout en servant, il donnait quantit de dtails.

Suky, racontait-il, tait une grande diablesse de plus de cinq pieds,
rousse  mettre le feu  ses bonnets, et qui avait les grces d'un
cuirassier habill en femme. Il avait souvent et longuement caus avec
elle, quand elle venait chercher une portion du plat du jour pour son
dner, ou acheter de la bire qu'elle aimait beaucoup.

Elle se dclarait fort satisfaite de sa place, disant qu'elle y tait
bien paye et qu'elle n'avait autant dire rien  faire, puisqu'elle
tait seule  la maison les trois quarts de l'anne.

Par elle, le garon marchand de vin avait appris que M. Burnett devait
avoir un autre domicile, et qu'il ne venait rue des Vignes que pour
recevoir une dame. Mme, cette dame intriguait beaucoup Suky. Jamais,
prtendait-elle, jamais elle n'avait pu seulement lui voir le bout du
nez, tant elle savait bien prendre ses prcautions; mais elle se
promettait bien qu'elle finirait par la dvisager...

--Et comptez qu'elle y aura russi tt ou tard, souffla Goudar 
l'oreille de matre Folgat.

Enfin, par ce garon marchand de vin, on sut encore que Suky avait t
trs lie avec la servante d'un vieux rentier clibataire qui demeurait
au numro 27.

--Il faut y aller, dcida Goudar.

Prcisment, le matre de cette fille venait de sortir, et elle tait
seule au logis. Un peu effraye d'abord de la visite et des questions de
ces deux inconnus, elle ne tarda pas  se rassurer aux patelinages de
l'homme de la prfecture, et, comme elle avait la langue des mieux
pendues, elle confirma pleinement et dveloppa toutes les assertions du
garon marchand de vin.

Suky, dont elle avait eu toute la confiance, ne s'tait pas gne pour
lui dire que M. Burnett n'tait pas anglais et ne s'appelait pas
Burnett, et que s'il venait se cacher ainsi rue des Vignes sous un faux
nom, c'tait pour y recevoir sa bonne amie, qui tait une femme du grand
monde, admirablement belle.

Enfin, au moment de la guerre, quand elle avait quitt Paris, Suky avait
annonc qu'elle se rendait en Angleterre dans sa famille.

En sortant de la maison du vieux rentier:

--C'est bien peu, ce que nous venons de recueillir, disait Goudar au
jeune avocat, et des jurs ne s'en contenteraient pas... Mais c'est
assez pour confirmer, au moins en partie, le rcit de monsieur Jacques
de Boiscoran. Il nous est prouv dsormais qu'il recevait une femme qui
avait le plus grand intrt  se cacher. tait-ce, comme il l'affirme,
madame de Claudieuse? C'est ce que Suky nous apprendrait, car
certainement elle l'a vue. Donc, il faut retrouver Suky... Et,
maintenant, remontons en voiture et rendons-nous  la prfecture. Vous
m'attendrez au caf du Palais-de-Justice. Je n'en ai pas pour plus d'un
quart d'heure...

Il en eut pour une grande heure et demie, et matre Folgat commenait 
presque s'inquiter quand enfin il reparut, l'air fort satisfait.

--Garon, un bock, commanda-t-il. (Et s'asseyant en face de l'avocat:)
J'ai t longtemps, dit-il, mais je n'ai pas perdu mon temps. D'abord,
j'ai obtenu un cong d'un mois. J'ai ensuite mis la main prcisment sur
le gaillard dont je rvais pour expdier  la recherche de sir Burnett
et de Suky. C'est un brave garon nomm Barousse, fin comme l'ambre, et
qui parle anglais comme s'il tait n  Londres. Il demande, ses frais
de voyage pays, vingt-cinq francs par jour, plus quinze cents francs de
gratification s'il russit. J'ai rendez-vous avec lui  six heures, pour
lui rendre une rponse dfinitive. Si ces conditions vous conviennent,
ce soir mme, bien styl par moi, il sera en route pour l'Angleterre.

Pour toute rponse, matre Folgat sortit un billet de mille francs en
disant:

--Voil pour les premiers frais. Goudar avait achev son bock.

--Cela tant, matre, reprit-il, je vous quitte... Je vais aller rder
rue de la Ferme-des-Mathurins, autour de la maison de monsieur de Tassar
de Bruc, le pre de madame de Claudieuse. Peut-tre y rcolterai-je
quelque chose. Demain, je passerai la journe  tudier  la loupe la
maison de la rue des Vignes, et  interroger les fournisseurs dont vous
m'avez donn la liste. Aprs-demain, j'aurai probablement fini ici.
Donc, dans quatre ou cinq jours, vous verrez arriver  Sauveterre un
individu qui sera moi. (Et se levant:) Car il faut que je sauve monsieur
de Boiscoran, ajouta-t-il; je le veux, il le faut... il a une trop jolie
maison... Allons, au revoir  Sauveterre.

Quatre heures sonnaient.

Sur les talons de Goudar, matre Folgat quitta le caf et descendit les
quais pour gagner la rue de l'Universit. Il avait hte de revoir M. et
Mme de Boiscoran.

--Madame la marquise repose, lui rpondit le valet auquel il s'adressa,
mais monsieur le marquis est dans son cabinet.

C'est l, en effet, que le jeune avocat le trouva, encore tout
boulevers de l'pouvantable scne du matin.

Il n'avait rien dit  sa femme qu'il ne penst, malheureusement; mais il
tait dsespr de l'avoir dit en de telles circonstances. Et,
cependant, il en prouvait un grand soulagement, car, en vrit, il se
sentait en partie dlivr des horribles doutes dont il avait si
longtemps gard le secret.

Lorsqu'il vit entrer matre Folgat:

--Eh bien? interrogea-t-il d'une voix altre. Minutieusement le jeune
avocat rpta le rcit de la marquise; mais il dit, en outre, ce qu'elle
n'avait pas pu dire, puisqu'elle l'ignorait: les projets dsesprs de
Jacques.

 cette rvlation, M. de Boiscoran eut un geste dsol.

--Malheureux! s'cria-t-il. Et moi qui l'accusais!... Il songeait  se
tuer!

--Et nous avons eu bien de la peine, matre Magloire et moi, ajouta
matre Folgat,  triompher de sa rsolution, bien de la peine  lui
faire comprendre que jamais, quoi qu'il arrive, un innocent n'a le droit
de recourir au suicide...

Une grosse larme roulait le long des joues du vieux gentilhomme.

--Ah! j'ai t cruellement injuste! murmura-t-il. Pauvre malheureux
enfant! (Puis, tout haut:) Mais je le verrai, reprit-il, je suis rsolu
 accompagner madame de Boiscoran  Sauveterre... Quand partez-vous?

--Rien ne me retient plus  Paris, tout ce que j'avais  y faire est
fait, et je pourrais partir ce soir mme... Mais je suis vraiment trop
fatigu. Je compte prendre demain matin le train de dix heures
quarante-cinq.

--Cela tant, nous ferons le voyage ensemble. C'est entendu, n'est-ce
pas? Demain,  dix heures  la gare d'Orlans. Nous serons  Sauveterre
 minuit.




XX


Lorsque la marquise de Boiscoran, le jour de son dpart de Sauveterre,
tait alle rendre visite  son fils, Mlle Denise de Chandor avait
demand  y aller avec elle.

Refuse, la jeune fille n'avait pas insist.

--Je vois bien qu'on me cache quelque chose, avait-elle dit simplement,
mais qu'importe!

Et elle s'tait rfugie au salon, et l, assise  la place o elle
s'asseyait autrefois, en ces temps heureux o Jacques passait prs
d'elle toutes ses soires, elle tait reste de longues heures immobile,
les sourcils froncs, semblant suivre de l'oeil dans l'espace des scnes
invisibles pour les autres.

L'inquitude tait sans bornes de grand-pre Chandor et des tantes
Lavarande. C'est qu'ils savaient, mieux peut-tre qu'elle ne se savait
elle-mme, Denise, leur enfant adore, leur plus cher et leur unique
souci depuis bientt vingt ans. C'est qu'ils connaissaient chacune des
expressions de cette physionomie, miroir fidle de l'me la plus pure.
C'est qu' un tressaillement de son visage,  un geste,  une intonation
de sa voix, ils s'taient habitus  dmler ses penses.

--Certainement, Denise mdite quelque grave projet, disaient les tantes
 M. de Chandor. Elle rflchit, elle calcule, elle est en train de
prendre une rsolution.

C'tait l'avis du vieux gentilhomme. Et  plusieurs reprises:

-- quoi penses-tu, chre fille? lui demanda-t-il.

-- rien, bon papa, rpondit-elle.

--Tu es plus triste encore qu' l'ordinaire; pourquoi?

--Hlas! le sais-je moi-mme! Sait-on pourquoi, selon les jours, on a le
coeur plein de soleil ou plein de brume!

Mais, le lendemain, elle voulut absolument qu'on la conduist chez ses
couturires, et, comme elle y trouva Mchinet, le greffier, elle resta
en confrence avec lui une grosse demi-heure. Puis, le soir, le docteur
Seignebos tant venu, elle le guetta  sa sortie et le tint longtemps 
causer tout bas devant la porte.

Et enfin, le lendemain encore, elle demanda qu'il lui ft permis d'aller
visiter Jacques.

Il n'y avait pas  lui refuser cette triste satisfaction. Il fut convenu
que l'ane des tantes Lavarande, Mlle Adlade, l'accompagnerait.

Et, sur les deux heures, elles frappaient  la porte de la prison et
demandaient Jacques au gelier qui tait venu leur ouvrir.

--Je cours le chercher, mademoiselle, rpondit Blangin. En attendant,
prenez donc la peine d'entrer chez moi, car le parloir est tellement
humide que moins vous y resterez, mieux cela vaudra.

Ainsi fit Mlle Denise, ou plutt elle fit plus, car laissant la tante
Lavarande dans la pice du bas, elle entrana Mme Blangin dans la
chambre du haut, ayant, prtendit-elle, quelque chose  lui dire.

Quand elles redescendirent, Blangin tait de retour, annonant que M. de
Boiscoran attendait.

--Viens! dit la jeune fille en entranant sa tante. Mais elle n'avait
pas fait dix pas dans l'troit et long corridor qui menait au parloir,
qu'elle s'arrta. Saisie par l'humidit qui tombait des votes comme un
linceul glac, flchissant sous l'excs des plus terribles motions,
elle chancelait et en tait rduite  s'appuyer au mur tout fleuri de
salptre.

--Seigneur! elle se trouve mal! s'cria Mlle Adlade.

Du geste, Mlle Denise lui imposa silence.

--Ce n'est rien, dit-elle, tais-toi! (Et rassemblant toute son nergie,
et appuyant sa petite main caressante sur l'paule de la vieille
demoiselle:) Tante aime, ajouta-t-elle, il faut que tu nous rendes un
immense service... C'est bien important, ce que j'ai  dire  Jacques,
et il serait trs dangereux qu'on l'entendt... Je sais qu'on pie
souvent les conversations des prisonniers. Reste, je t'en prie, dans ce
corridor; si quelqu'un venait, tu nous prviendrais...

--Y songes-tu, chre enfant, serait-il convenable...

La jeune fille l'arrta encore.

--Quand je suis venue passer la nuit ici, dit-elle, tait-ce convenable?
Hlas! dans notre situation, toute dmarche est convenable qui peut tre
utile!

Et comme tante Lavarande ne rpondait pas, certaine de sa ponctuelle
soumission, elle s'avana vers le parloir.

--Denise! s'cria Jacques ds qu'elle apparut sur le seuil. Denise!...

Il tait debout, le malheureux, au milieu de cette grande salle lugubre,
plus blanc que le pltre de la muraille, mais calme, en apparence, et
presque souriant. La violence qu'il se faisait tait horrible. Mais
pouvait-il laisser voir  sa fiance l'horreur de son dsespoir! Ne
devait-il pas tout faire, au contraire, pour la rassurer?

S'avanant vers elle et lui prenant les mains:

--Ah! vous tes bonne d'tre venue, commena-t-il, trop bonne! Et
cependant je vous attendais. Depuis ce matin, j'ai l'oreille au guet et
je tressaille  tous les grincements de la porte de la prison. Mais me
pardonnerez-vous jamais de vous avoir rduite  pntrer, pour me voir,
dans un lieu tel que celui-ci, malpropre et laid, et qui n'a pas mme la
sinistre posie de l'horrible?

Elle le regardait avec une fixit si obstine que les paroles finirent
par expirer sur ses lvres.

--Pourquoi me mentir, Jacques? dit-elle tristement.

--Je vous mens, moi?...

--Oui. Pourquoi affecter cette tranquillit si loin de votre me, et
cette gaiet qui fait mal? N'avez-vous plus confiance en moi? Me
jugez-vous si enfant qu'il faille me dissimuler la vrit, ou si faible
et si veule que je ne puisse porter ma moiti de nos peines!... Cessez
de sourire, Jacques, car vous n'avez plus d'espoir...

--Vous vous trompez, Denise, je vous le jure.

--Non, Jacques. On me cache quelque chose, je m'en suis bien aperue, et
je ne vous demande pas ce que c'est... Ce que je sais suffit: vous tes
renvoy devant la cour d'assises...

--Pardon, la chambre des mises en accusation n'a pas encore rendu son
arrt!

--Mais elle le rendra, et il sera fatal.

C'tait bien l'opinion et la terreur de Jacques. Il frmit. Et pourtant,
s'obstinant au rle qu'il s'tait impos:

--Baste! fit-il, si je passe en cour d'assises, je serai acquitt.

--En tes-vous bien sr?

--J'ai pour moi quatre-vingt-dix-neuf chances sur cent.

--Il en est donc une contre! s'cria la jeune fille. (Et, saisissant les
poignets de Jacques et les serrant avec une force dont jamais on ne
l'et crue capable:) Cette chance unique, ajouta-t-elle, vous n'avez pas
le droit de la courir.

Jacques tressaillit de tout son corps. tait-ce possible! Comprenait-il
bien? Denise venait-elle lui conseiller cet acte de suprme dsespoir
auquel l'avaient fait renoncer ses dfenseurs!

--Que voulez-vous dire? fit-il d'une voix trouble.

--Je dis qu'il faut fuir.

--Fuir!...

--Rien n'est si facile. J'ai rflchi, consult, tout prvu. Les
geliers sont  nous. Je viens de m'entendre avec la femme de Blangin.
Un soir, sitt la nuit, on vous ouvre les portes. Un cheval sell vous
attend hors de la ville et des relais ont t prpars. Vous montez 
cheval, et en quatre heures vous tes  La Rochelle. L, un de ces
bateaux pilotes qui peuvent braver les plus grosses mers vous prend 
son bord et vous transporte en Angleterre...

Jacques hochait la tte.

--Ceci est impossible, murmura-t-il. Je suis innocent... Je ne puis pas
abandonner tout ce qui m'est cher, vous, Denise, vous...

Une paisse rougeur couvrait les joues de la jeune fille.

--Je me suis mal explique, Jacques, balbutia-t-elle, vous ne partiriez
pas seul...

D'un mouvement perdu, il leva les mains vers le ciel.

--Dieu juste! s'cria-t-il, tu me devais cette compensation!

Et cependant, d'une voix plus forte, Mlle Denise poursuivait:

--Me supposeriez-vous assez lche pour abandonner l'ami que tout trahit.
Non! non!... Grand-papa et tantes Lavarande m'accompagneront, et nous
vous rejoindrons en Angleterre... Vous changerez de nom et nous
passerons en Amrique, et nous chercherons bien avant dans les terres,
loin des villes et des hommes, quelque contre nouvelle o nous nous
fixerons. Ce ne sera pas la France, c'est vrai. Mais la patrie, Jacques,
c'est le pays o l'on est libre, o l'on est aim, o l'on vit heureux!

Remu jusqu'aux dernires, jusqu'aux plus subtiles fibres de son tre
par les plus dlirantes sensations, Jacques de Boiscoran laissait tomber
son masque d'impassible insouciance.

tait-il au monde un homme ayant reu une preuve plus tonnante de
dvouement et d'amour! Et de quelle femme? D'une jeune fille qui
runissait toutes ces qualits dont une seule rend fires les autres
jeunes filles, l'esprit et la grce, la noblesse, la fortune, la beaut,
et qui tait la ralisation sublime de tout ce qui se peut concevoir
d'anglique et de pur.

Ah! elle ne calculait pas, celle-l--comme l'autre!... Elle ne songeait
pas  prendre ses srets avant de tendre ses lvres  un premier
baiser! Elle ne faisait pas de la duplicit une science, et de
l'hypocrisie son unique vertu! C'est bien entirement et sans
arrire-pense qu'elle s'abandonnait!

Et c'est au moment o Jacques voyait tout s'crouler autour de lui, et
lorsqu'il touchait aux plus sombres abmes du dsespoir, que ce bonheur
lui arrivait, si grand et si inattendu que son me flchissait sous le
poids.

Un instant il demeura immobile, perdu de stupeur. Puis tout  coup,
d'une treinte convulsive, attirant  lui sa fiance, la pressant contre
sa poitrine et inondant de baisers ses cheveux  demi dnous:

--Soyez bnie,  ma bien-aime! s'cria-t-il, soyez bnie de votre
fidlit au malheur. Je ne me plaindrai plus. J'aurai eu, quoi qu'il
advienne, ma part de flicit...

Elle crut qu'il consentait. Plus palpitante qu'une msange aux mains
d'un enfant, elle se dgagea, et se reculant et plongeant son beau
regard dans les yeux de Jacques:

--Fixons donc le jour, dit-elle.

--Quel jour?

--Celui de votre vasion.

Ce seul mot rappela Jacques au sentiment affreux de sa situation. Il
planait au plus haut de l'azur, il retomba dans les fanges de la
ralit. Son visage rayonnant d'une joie cleste s'assombrit tout 
coup, et d'une voix rauque:

--C'est un rve trop beau, pronona-t-il, que nous venons de faire, il
ne saurait se raliser...

Ah! la pauvre jeune fille ne vit que trop qu'elle s'tait trop tt
rjouie.

--Que dites-vous? balbutia-t-elle.

--Je ne peux pas, je ne dois pas, je ne veux pas fuir!

--Vous me refusez, Jacques! Il ne rpondit pas.

--Vous me refusez lorsque je vous jure que j'irai vous rejoindre et
partager votre exil! Doutez-vous donc de ma parole? Craignez-vous que
mon grand-pre et mes tantes Lavarande ne me retiennent ici malgr
moi?...

Aux accents de cette voix suppliante, Jacques sentait en quelque sorte
se dtremper son nergie, et sa volont vaciller.

--Je vous en conjure, Denise, interrompit-il, n'insistez pas, ne
m'enlevez pas mon courage!

Elle devait souffrir horriblement. Ses yeux brillaient d'un clat
insupportable. Ses lvres sches tremblaient.

--Vous vous rsignez donc  passer en cour d'assises? dit-elle.

--Oui.

--Et si vous tes condamn?...

--Je puis l'tre, je le sais.

--C'est insens! s'cria la jeune fille. Dsespre, elle se tordait les
mains; et sans suite, les paroles jaillissaient de sa bouche:

--Mon Dieu! disait-elle, inspirez-moi! Comment le flchir, quelles
paroles employer?...

Jacques, ne m'aimez-vous donc plus? Pour moi, si ce n'est pour vous, je
vous en supplie, fuyons! C'est la honte vite, c'est la libert, c'est
le salut! Rien ne peut donc vous toucher!... Que voulez-vous? Faut-il
que je me trane  vos pieds! (Et elle se laissait, en effet, glisser
aux pieds de Jacques.) Fuyez, rptait-elle, fuyez!

Ainsi que tous les hommes vraiment nergiques, Jacques, par l'excs mme
de l'motion, recouvrait la plnitude de son sang-froid. Matrisant
l'affreux dsordre de sa pense, il releva Mlle Denise et la porta
toute dfaillante jusqu'au banc grossier du parloir.

S'agenouillant ensuite devant elle, et lui prenant les mains:

--Denise, commena-t-il, par piti, revenez  vous et coutez-moi. Je
suis innocent, et fuir, ce serait avouer que je suis coupable...

--Eh! qu'importe!

--Pensez-vous donc que ma fuite arrterait le procs? Non. Absent, je
n'en serais pas moins jug, et, reconnu coupable sans discussion, je
serais condamn, fltri, dshonor sans retour...

--Qu'importe! dit-elle encore.

Alors il comprit que ce ne serait pas avec de telles objections qu'il la
ramnerait  la raison. Il se releva et d'une voix ferme:

--Laissez-moi donc, pronona-t-il, vous apprendre ce que vous ignorez.
M'vader est ais, j'en conviens. Je crois comme vous que nous
gagnerions facilement l'Angleterre, et mme que nous russirions  nous
embarquer sans tre inquits... Mais aprs? Le cble transatlantique
devance les plus rapides paquebots, et en mettant le pied sur le sol
amricain, j'y trouverais sans doute des agents chargs de m'arrter...
Supposons cependant que j'chappe  ce premier danger! Croyez-vous qu'il
soit au monde un lieu d'asile pour les incendiaires et les assassins? Il
n'en est pas... Aux plus extrmes limites de la civilisation, je
rencontrerais toujours une police et des soldats qui, le trait
d'extradition  la main, me livreraient  la justice de mon pays. Seul,
je parviendrais peut-tre  djouer toutes les recherches. Je n'y
russirais jamais vous ayant avec moi et ayant prs de nous votre
grand-pre et les tantes Lavarande.

Frappe de ces objections dont elle n'avait pas mme eu l'ide, Mlle
de Chandor se taisait.

--Cependant, continuait Jacques, j'admets que nous ayons chapp  tous
les prils. Quelle serait notre vie? Vous imaginez-vous ce que doit tre
que de toujours fuir et toujours se cacher, que de n'oser affronter les
regards d'un tranger et de trembler sans cesse d'tre dcouvert!...
Avec moi, Denise, votre existence serait celle de la femme d'un de ces
bandits que traquent toutes les polices du monde. Et, sachez-le, cette
existence est si pouvantable qu'on a vu des sclrats endurcis se
livrer pour en finir, et donner leur tte en change d'une nuit de
sommeil!

Pareilles aux perles d'un collier qui s'grne, de grosses larmes
roulaient silencieuses sur les joues de Mlle Denise.

--Peut-tre avez-vous raison, Jacques, murmura-t-elle. Mais, malheureux,
si vous tes condamn!...

--Eh bien! j'aurai du moins fait mon devoir. J'aurai tenu tte  la
destine et dfendu mon honneur. Et, quelle que puisse tre la
condamnation, elle ne me terrassera pas, et tant que mon coeur n'aura pas
cess de battre, je continuerai  lutter. Et si je meurs avant d'avoir
dmontr mon innocence, c'est  mes amis,  mes parents,  vous, Denise,
que je lguerai la tche de poursuivre ma rhabilitation!

Elle tait digne de comprendre et de partager de tels sentiments.

--J'ai eu tort, Jacques, dit-elle en lui tendant la main, il faut me
pardonner...

Elle s'tait leve, et aprs quelques instants elle s'apprtait  se
retirer, lorsque Jacques la retint.

--Je ne veux pas fuir, dit-il, mais les gens qui consentaient 
favoriser mon vasion ne consentiraient-ils pas  me fournir le moyen de
passer un soir quelques heures hors de la prison?

--Je le crois, rpondit la jeune fille, et si vous le voulez, je m'en
assurerai.

--Oui. Ce serait peut-tre une suprme ressource...

Ils se sparrent, sur ces mots, en s'exhortant au courage et en se
promettant de se revoir les jours suivants.

Mlle Denise rejoignit la pauvre tante Lavarande, bien lasse de sa
longue faction, et elles se htrent de regagner la rue de la Rampe.

--Comme tu es ple, mon Dieu! s'cria M. de Chandor en apercevant sa
petite-fille, comme tu as les yeux rouges! Qu'est-il donc arriv?

Elle lui raconta tout, et le vieux gentilhomme se sentit glac jusque
dans la moelle des os, en reconnaissant qu'il n'avait dpendu que de
Jacques de Boiscoran de lui enlever sa petite-fille. Il ne l'avait pas
fait, cependant.

--Ah! C'est un honnte homme! s'cria-t-il. (Et effleurant de ses lvres
le front de Mlle Denise:) Mais tu l'aimes donc plus que jamais?
murmura-t-il.

--Hlas! rpondit-elle, n'est-il pas plus que jamais malheureux?




XXI


--Vous savez la nouvelle?

--Non.

--Mademoiselle de Chandor est alle visiter monsieur de Boiscoran.

--Est-ce possible!

--C'est exact. Vingt personnes l'ont vue remonter la rue du Chteau, au
bras de l'ane des demoiselles de Lavarande. Entre  la prison  deux
heures dix minutes, elle n'en est ressortie qu' trois heures un quart.

--Cette jeune personne est folle!

--Et la tante, que dites-vous de la tante?

--Qu'elle est plus folle encore que sa nice.

--Et monsieur de Chandor?

--Il faut qu'il ait perdu la tte pour autoriser des frasques pareilles.
Aprs cela, vous savez, tantes et grand-pre ont toujours fait les
quatre volonts de mademoiselle Denise...

--Jolie ducation!

--Voil ce qu'elle produit. Aprs un tel clat, il est impossible qu'une
jeune fille trouve un homme qui consente  l'pouser...

Ainsi fut accueillie  Sauveterre la nouvelle de la visite de Mlle
Denise  Jacques, nouvelle qui, en un moment, eut fait le tour de la
ville.

Les dames de la socit n'en revenaient pas. C'est qu'on est
excessivement vertueux  Sauveterre, et qu'on s'y croit, en consquence,
le droit d'tre encore plus svre, et que surtout on n'y badine pas sur
le chapitre des convenances. Braver l'opinion y est un crime qui ne se
pardonne pas. Or, l'opinion, de plus en plus, se dclarait contre
Jacques de Boiscoran. Il tait  terre, on se disputait la gloire de le
frapper.

S'en tirera-t-il? Ce problme, quotidiennement pos au Cercle
littraire, avait fait jaillir des flots d'loquence, provoqu
d'ardentes discussions et mme soulev des disputes terribles, dont
l'une avait failli se terminer par un duel. Mais nul ne se demandait
plus: Est-il innocent?

L'loquence du docteur Seignebos, l'influence de M. Sneschal, les
habiles efforts de Mchinet avaient galement chou.

Ah! nous aurons une session intressante! disaient quantit de gens
qui dj s'inquitaient de savoir quel serait le prsident des assises,
afin d'tre des premiers  lui demander des places.

Aussi, de jour en jour, s'intressait-on plus passionnment au procs et
 tous ceux qui directement ou indirectement s'y trouvaient mls. On
voulait savoir ce que faisaient, disaient et pensaient M. et Mme de
Claudieuse, Cocoleu, M. Galpin-Daveline, matre Magloire, Mlle de
Chandor, Mme de Boiscoran, le docteur Seignebos.

On puisait dans l'absence du marquis de Boiscoran une preuve nouvelle de
la culpabilit de Jacques.

On s'tonnait du sjour prolong de matre Folgat, lequel avait
gnralement dplu, par suite de son extrme rserve qu'on attribuait 
une fiert aussi excessive que dplace, et on disait: Il faut qu'il
n'ait gure d'ouvrage  Paris, pour rester comme cela des mois 
Sauveterre...

Tout naturellement le rdacteur de L_'Indpendant de Sauveterre_
exploitait d'une ardeur sans pareille cette mine inespre d'intrt. Il
en oubliait sa grande querelle avec le rdacteur de L_'Impartial de la
Seudre_, qu'il accusait de bonapartisme et qui lui rpondait par
l'pithte de communard.

Chaque jour, en dehors de la chronique locale, il ajoutait un paragraphe
 _l'Affaire Boiscoranz_. Et il crivait, usant et abusant de
l'initiale:

     La sant du comte de C..., bien loin de s'amliorer, dcline
     visiblement. Il se levait lors de son installation  Sauveterre, et
     maintenant il ne quitte plus le lit. Celle de ses blessures qui,
     dans le principe, semblait prsenter le moins de danger, celle de
     l'paule, s'est soudainement aggrave sous l'influence des chaleurs
     tropicales de ces derniers jours.  un moment, on a pu redouter la
     gangrne, et croire qu'il en faudrait venir  une amputation. Hier,
     M. le docteur S... nous a paru inquiet.

     Et comme un malheur ne vient jamais seul, la plus jeune des filles
     du comte de C... est trs souffrante. Elle tait malade de la
     rougeole, lors de l'incendie; la terreur, le froid et le
     dplacement ont amen une rechute qui peut n'tre pas sans danger.
     Au milieu de si cruelles preuves, Mme la comtesse de C... est
     admirable de dvouement, de courage et de rsignation. Aussi,
     lorsqu'il lui arrive de quitter un moment ses chers malades pour
     venir  l'glise prier pour eux, recueille-t-elle sur son passage
     les marques de la plus respectueuse sympathie et la plus sincre
     admiration.

Ah! misrable Boiscoran! s'criaient les Sauveterriens aprs un tel
article. Le lendemain, ils lisaient:

     Nous avons envoy prendre  l'hpital, et Mme la suprieure a
     bien voulu nous donner des nouvelles de C..., le pauvre idiot dont
     le rle a t si dcisif dans le drame sanglant du Valpinson.
     L'tat mental de C... ne s'est pas modifi depuis qu'il a t
     soumis  l'examen des hommes de l'art. L'tincelle d'intelligence
     allume en son cerveau par l'horreur du crime semble dcidment et
      tout jamais teinte. Impossible de lui arracher une parole. 
     peine semble-t-il reconnatre les gens qui prennent soin de lui. Il
     n'est cependant pas enferm. Inoffensif et doux, comme un pauvre
     animal qui aurait perdu son matre, il erre tristement  travers
     les cours et les jardins de l'hospice.

     M. le docteur S..., qui s'tait beaucoup occup de lui, a presque
     totalement renonc  le voir.

     Quelques personnes pensaient que C... serait appel en tmoignage.
     Des informations puises aux meilleures sources nous autorisent 
     croire, au contraire, que les dbats perdront cet lment si
     dramatique d'intrt, et que C... ne paratra pas devant le jury.

Dcidment la dclaration de Cocoleu a t un coup de la Providence,
disaient, aprs cela, en hochant la tte, des gens qui n'taient pas
bien loigns d'y voir un miracle.

Le jour suivant, le rdacteur de L_'Indpendant_ s'occupait de M.
Galpin-Daveline:

     M. G.-D..., crivait-il, le juge d'instruction, est en ce moment
     assez souffrant, ce qui est bien comprhensible, aprs une enqute
     aussi laborieuse que celle de l'affaire Boiscoran. On nous assure
     qu'il n'attend que l'arrt de la chambre des mises en accusation
     pour prendre un cong qu'il compte passer  une des stations
     thermales des Pyrnes.

Arrivait alors le tour de Jacques:

     M. J. de B... supporte mieux qu'on ne s'y serait attendu la
     dtention prventive. Sa sant, d'aprs les renseignements qui nous
     parviennent, serait excellente, et son moral n'aurait point
     souffert. Il lit beaucoup et consacre une partie de ses nuits 
     prparer sa dfense et  rdiger des notes pour ses avocats...

Puis venaient au jour le jour de moindres nouvelles:

     Le secret de M. J. de B... vient d'tre lev.

Ou:

     M. de B... a eu ce matin une entrevue avec ses dfenseurs, matre
     M..., l'homme le plus minent de notre barreau, et matre F..., un
     jeune et dj clbre avocat de Paris. Cette confrence a dur
     plusieurs heures. Nous nous abstiendrons de dtails, mais nos
     lecteurs comprendront la rserve que nous impose la situation
     pnible d'un prvenu qui continue  protester nergiquement de son
     innocence...

Et encore:

     M. de B... a reu hier la visite de sa mre.

Ou enfin:

     Nous apprenons,  l'instant, le dpart pour Paris de Mme la
     marquise de B... et de matre F...--Notre correspondant de Poitiers
     nous crit que la dcision de la chambre des mises en accusation ne
     saurait tarder.

Jamais L_'Indpendant de Sauveterre_ n'avait eu tant de lecteurs
assidus.

Et comme c'tait  qui serait le mieux renseign, quantit de dsoeuvrs
s'taient constitus les espions volontaires des amis de Jacques et
passaient leur vie  essayer de surprendre ce qui se passait chez M. de
Chandor. Les plus hardis arrtaient les domestiques et les
interrogeaient.

Voil comment, le soir de la visite de Mlle Denise  la prison, il se
trouvait des gens  flner rue de la Rampe.

Vers les dix heures et demie, ils virent la voiture de M. de Chandor
sortir de sa remise et venir s'arrter devant la porte.

 onze heures, M. de Chandor et le docteur Seignebos y prirent place,
et le cocher fouetta son cheval qui partit au grand trot.

O peuvent-ils bien aller? se demandrent les curieux.

Et ils suivirent la voiture.

C'est  la gare que se faisaient conduire le docteur et grand-pre
Chandor. Prvenus par une dpche, ils se rendaient au-devant du
marquis et de la marquise de Boiscoran et de matre Folgat.

Ils arrivrent bien trop tt. Le chemin de fer d'intrt local qui
dessert Sauveterre n'est pas le premier du monde pour la rgularit et
garde encore dans son service certaines habitudes de ces anciennes
pataches, dont le conducteur, au moment du dpart, avait toujours oubli
une commission.

 minuit et quart, le train qui et d tre en gare  onze heures
cinquante-cinq n'tait pas encore signal. Tout aux environs tait
silencieux et dsert.  travers les vitres, on apercevait le chef de la
station sommeillant dans son grand fauteuil de cuir. Employs et
facteurs dormaient, allongs sur les banquettes de la salle d'attente.

Mais on est fait  ce systme,  Sauveterre, on en a pris son parti, et
c'est sans tonnement ni impatience que M. de Chandor et le docteur
Seignebos se mirent  se promener de long en large dans la cour.

On ne les et pas beaucoup plus surpris, car ils connaissaient leur
ville, si on leur et dit qu'en ce moment mme ils taient observs.
C'tait ainsi, pourtant. Deux curieux, plus obstins que les autres,
avaient pris, pour les suivre jusqu'au bout, l'omnibus qui dessert tous
les trains. Et, posts un peu  l'cart, ils se disaient: ah !
qu'attendent-ils comme cela?

Enfin, vers une heure moins le quart, une sonnette tinta, et la station
parut s'veiller en sursaut. Le chef de gare ouvrit son guichet, les
facteurs se dressrent en se dtirant les bras et en se frottant les
yeux, des jurons retentirent, les portes claqurent, et le sable cria
sous la roue des brouettes.

Bientt on entendit dans le lointain comme un sourd roulement de
tonnerre, et presque aussitt, tout  l'extrmit de la voie, brilla
dans la nuit, comme une boule de feu, la lanterne rouge de la
locomotive... M. de Chandor et le docteur coururent  la salle
d'attente.

Le train s'arrtait. Une porte s'ouvrit, et Mme de Boiscoran parut,
s'appuyant au bras de matre Folgat. Le marquis de Boiscoran, un sac de
voyage  la main, suivait.

Tout s'explique! se dirent les espions volontaires qui taient venus
coller l'oeil  une des fentres.

Et comme le train n'amenait aucun autre voyageur, ils obtinrent du
conducteur de l'omnibus de partir  l'instant mme, presss qu'ils
taient d'annoncer l'arrive du pre de l'accus.

L'heure tait indue; depuis longtemps la ville dormait, mais ils ne
dsespraient pas de trouver encore quelques habitus au Cercle
littraire. On veille souvent fort avant dans la nuit,  ce cercle,
depuis qu'on y joue, car on y joue, et mme assez gros jeu pour y perdre
trs joliment son billet de cinq cents francs.

Cette aimable distraction,  vrai dire, ne date que de quelques annes.
 dix heures sonnantes, autrefois, les journaux lus et relus et les
cancans puiss, chacun regagnait tranquillement son logis. Mais voil
que, vers 1850, un homme de plaisir, grand ami de la vie joyeuse, et
d'ailleurs fort spirituel, fut nomm sous-prfet  Sauveterre. Il s'y
ennuya et, pour se distraire, il eut l'ide d'inoculer aux habitus du
cercle le virus du baccarat tournant. Il n'y avait pas de chance, mais
les autres y prirent un got extrme. Et, depuis, le sous-prfet a t
chang, mais le baccarat est rest, au grand dsespoir des dames de la
socit.

Donc les implacables curieux avaient chance de trouver des oreilles pour
leur grosse nouvelle. Et cependant, moins presss de la rpandre, ils
eussent assist, et non sans motion peut-tre,  cette premire
entrevue de M. de Chandor et du marquis de Boiscoran.

D'un mme mouvement instinctif, ils s'taient prcipits  la rencontre
l'un de l'autre et, dsesprment, ils se serraient les mains... Ils
avaient des larmes dans les yeux. Ils ouvraient la bouche pour se
parler, puis ils se taisaient, comme si les plaintes qui leur montaient
aux lvres leur fussent retombes dans le coeur... Entre eux, d'ailleurs,
qu'tait-il besoin de paroles! N'tait-ce pas assez de cette muette
treinte pour que le pre de Jacques comprt tout ce que devait souffrir
le grand-pre de Denise!

Et ils demeuraient immobiles, en face l'un de l'autre, quand le docteur
Seignebos, qui se donnait comme toujours beaucoup de mouvement, vint 
eux.

--Les bagages sont sur la voiture, leur dit-il, venez-vous?

Ils sortirent.

La nuit tait fort claire et,  l'horizon, au-dessus de la masse noire
de la ville endormie, se dtachaient sur le bleu ple du ciel les deux
tours du vieux chteau transform en prison.

--Voil donc o est Jacques! murmura M. de Boiscoran. Voil o est
enferm mon fils accus d'un crime atroce...

--Nous l'en tirerons, morbleu! interrompit M. Seignebos en aidant le
marquis  monter en voiture.

Mais c'est en vain que, durant le trajet, le docteur essaya, ainsi qu'il
le dit, de remonter le courage de ses compagnons de route. Ses
esprances ne trouvaient nul cho en ces mes dsoles.

Matre Folgat s'informa de Mlle Denise, qu'il avait t surpris de ne
pas voir  la gare. M. de Chandor lui rpondit qu'elle tait reste 
la maison avec les tantes Lavarande, pour tenir compagnie  matre
Magloire. Et ce fut tout. Il est de ces situations o parler est un
supplice.

Le marquis de Boiscoran n'avait pas trop de toute sa volont pour
matriser des spasmes qui ressemblaient fort  des sanglots. De se voir
 Sauveterre, cela le bouleversait. La distance, quoi qu'on dise,
mousse les sensations. Une poigne de main de M. de Chandor l'avait
plus remu que toutes les lettres qu'il avait reues depuis un mois. Et,
en dcouvrant au loin la prison de Jacques, il avait eu la notion exacte
de l'pouvantable torture de ce malheureux impuissant  se disculper.

Mme de Boiscoran, elle, tait depuis la veille anantie, comme si
tous les ressorts de son me se fussent briss d'un coup.

Et M. de Chandor frmissait de les voir ainsi accabls. S'ils
dsespraient, qu'avait-il  esprer, lui qui savait la destine de
Denise indissolublement lie  la destine de Jacques.

La voiture, cependant, s'arrtait rue de la Rampe. La porte de la maison
s'ouvrit aussitt, et Mme de Boiscoran se trouva dans les bras de
Denise, qui la soutint jusqu' un fauteuil du salon.

Les autres avaient suivi. Il tait plus de deux heures, mais chaque
minute dsormais avait sa valeur.

Rajustant ses lunettes:

--Je suis d'avis, commena le docteur Seignebos, d'changer nos
renseignements. Moi, ici, j'en suis toujours au mme point. Mais, vous
savez mes convictions? Je n'en dmords pas. Cocoleu est un simulateur et
je le prouverai. Je semble ne plus m'occuper de lui; en ralit, je
l'observe de plus prs que jamais...

Mlle Denise l'interrompit:

--Avant de rien dcider, fit-elle, il est un fait qu'il faut que vous
sachiez. coutez-moi...

Et ple, car il lui en cotait affreusement de livrer le secret de son
coeur, mais l'oeil tincelant d'nergie et d'une voix vibrante, elle
raconta ce que dj elle avait avou  son grand-pre, c'est--dire les
propositions qu'elle tait alle porter  Jacques et son refus obstin
de fuir.

--Bien! jeune fille, approuvait M. Seignebos enthousiasm, trs bien! Si
malheureux que soit Jacques, on peut encore envier son sort.

Mlle Denise terminait.

Adressant  matre Magloire un regard de triomphe:

--Aprs cela, ajouta-t-elle, est-il quelqu'un encore qui puisse croire
que Jacques est un lche assassin!

Le clbre avocat de Sauveterre n'tait pas de ceux qui tiennent  leur
opinion plus qu' la vrit.

--J'avoue, dit-il, que si j'avais  voir Jacques demain pour la premire
fois, je ne lui parlerais pas comme je l'ai fait...

--Et moi! s'cria le marquis de Boiscoran, je dclare que je rponds de
mon fils comme de moi-mme, et je le lui dirai demain... (Et, se
penchant vers sa femme, et assez bas pour qu'elle ft seule 
l'entendre:) Et j'espre, ajouta-t-il, que vous me pardonnerez des
soupons qui maintenant me font horreur.

Mais les forces de la marquise taient  bout; elle dfaillait et elle
dut se retirer, accompagne de Denise et des tantes Lavarande.

Sur leurs talons, le docteur Seignebos donna un tour de clef  la porte,
et s'adossant  la chemine et retirant, pour les essuyer, ses lunettes
d'or:

--Maintenant, matre Folgat, dit-il, nous pouvons parler librement.
Quelles nouvelles apportez-vous?




XXII


Onze heures venaient de sonner, quand le gelier Blangin entra tout
effar dans la cellule de Jacques de Boiscoran.

--Monsieur, votre pre est en bas! D'un bond le prisonnier fut debout.

Ds la veille au soir, un billet de M. de Chandor l'avait prvenu de
l'arrive du marquis de Boiscoran, et tout son temps, depuis, s'tait
pass  se prparer  cette premire entrevue.

Que serait-elle? Rien ne pouvait le lui faire prvoir.

Aussi s'tait-il rsolu  se tenir sur la rserve. Et tout en suivant
Blangin le long des escaliers et des interminables corridors, ne se
proccupait-il que de se composer un visage impassible et de prparer
une phrase strictement respectueuse.

Mais, avant d'avoir pu prononcer un seul mot, il tait dans les bras de
son pre, qui le serrait contre sa poitrine en balbutiant:

--Jacques, mon pauvre fils, malheureux enfant!

De sa vie, longue et dj bien prouve, le marquis de Boiscoran n'avait
t si rudement secou.

Attirant Jacques sous une des fentres du parloir, et se reculant pour
le mieux considrer, il s'tonnait des doutes qui si longtemps l'avaient
dchir.

Il lui semblait se revoir  l'ge de Jacques. Il reconnaissait son
attitude et son visage, ses traits, l'expression franche et un peu
hautaine de sa physionomie, son regard droit et clair... Puis, soudain,
passant aux dtails, il s'inquitait de l'amaigrissement extraordinaire
de Jacques, de sa pleur, et il s'effrayait de lui voir aux tempes,
entre les boucles de ses cheveux noirs, quelques mches blanches.

--Malheureux! s'cria-t-il, comme tu as d souffrir!

--J'ai cru que je deviendrais fou, rpondit simplement Jacques. (Et avec
un tremblement dans la voix:) Mais vous, mon pre, reprit-il, comment ne
m'avez-vous pas donn signe de vie? Pourquoi avez-vous tant tard?

Le marquis de Boiscoran ne s'attendait que trop  cette question. Mais
pouvait-il y rpondre? Pouvait-il livrer  Jacques le secret lamentable
de son abstention!

Dtournant un peu la tte:

--En restant  Paris, lui dit-il, j'esprais te servir plus utilement.

Mais son embarras tait trop manifeste pour chapper  Jacques.

--Doutiez-vous donc de votre fils, mon pre? fit-il tristement.

--Jamais! s'cria le marquis, jamais je n'en ai dout une minute!
Interroge ta mre, elle te dira que c'est la certitude superbe de ton
innocence qui m'a empch de partir avec elle. Quand j'ai su de quoi on
t'accusait, j'ai rpondu: C'est absurde!

Jacques hochait la tte.

--L'accusation tait absurde, en effet, pronona-t-il, et cependant vous
voyez o elle m'a conduit.

Deux grosses larmes longtemps contenues jaillirent brlantes des yeux du
marquis de Boiscoran.

--Vous m'en voulez, murmura-t-il, Jacques, mon fils...

Il n'est pas d'homme qui, en voyant pleurer son pre, ne sente son coeur
se briser. Toutes les rsolutions de Jacques s'vanouirent. Et serrant
entre les siennes les mains du vieux gentilhomme:

--Non, je ne vous en veux pas, mon pre, interrompit-il, non! Et
cependant il n'est pas de mots pour vous exprimer tout ce que votre
absence a ajout de douleurs  mes mortelles angoisses... Je me croyais
abandonn, reni!

Pour la premire fois depuis son arrestation, le malheureux trouvait un
coeur o verser toutes les amertumes dont son coeur dbordait. Devant sa
mre et devant Mlle Denise, l'honneur lui commandait de dissimuler
son dsespoir. L'incrdulit de matre Magloire avait empch toute
expansion; matre Folgat, tout en lui tant aussi sympathique que
possible, n'tait pour lui qu'un inconnu.

Tandis qu'en ce moment, devant cet ami, le plus cher et le plus prcieux
qu'ait jamais un homme, devant son pre, qu'avait-il  craindre de se
livrer?

--Est-il au monde, poursuivait-il, un exemple d'une infortune aussi
inoue!... tre innocent et ne pouvoir le dmontrer! Connatre le
coupable et n'oser le nommer!... Ah! je n'avais pas compris ds le
premier jour toute l'horreur de la situation. J'avais bien t un
instant effray en reconnaissant l'importance des charges qui
s'levaient contre moi, mais je n'avais pas tard  me rassurer en me
disant que la justice saurait bien dmler la vrit. La justice!
C'tait mon ami Galpin-Daveline qui la reprsentait, et il se souciait
bien de la vrit, vraiment, pourvu qu'il prouvt que son coupable tait
le coupable. Et comment ne l'et-il pas prouv! Lisez les pices de
l'instruction, mon pre, et vous verrez de quel concours infernal de
circonstances je suis victime. Pas une circonstance qui ne m'accuse.
Jamais ne s'est ainsi manifeste cette puissance mystrieuse, aveugle et
absurde, qui se joue de nous et que nous appelons la fatalit.

Presque inquiet de la violence de son fils, M. de Boiscoran se taisait.
Et Jacques continuait:

--L'honneur d'abord, la prudence ensuite ont retenu sur mes lvres le
nom de madame de Claudieuse. Le jour o je l'ai livr, matre Magloire,
mon ami, m'a dit que je mentais. Alors il m'a sembl que tout tait
perdu. Alors je n'ai plus aperu d'autre issue que la cour d'assises,
c'est--dire le bagne ou l'chafaud. J'ai voulu me tuer. J'tais rsolu
 me dbarrasser d'un fardeau devenu trop lourd pour mes forces. Mes
amis m'ont fait comprendre que je ne m'appartiens pas, et que tant qu'il
me restera une lueur d'intelligence et une tincelle d'nergie, je n'ai
pas le droit de disposer de ma vie...

--Malheureux! s'cria M. de Boiscoran, non, vous n'en avez pas le droit!

--Hier, poursuivait Jacques, Denise est venue me visiter... Savez-vous
ce qu'elle m'offrait?... De fuir; non pas seul, mais avec elle. Mon
pre, la tentation a t terrible... Libre, Denise  moi, que
m'importerait l'opinion du monde! Et elle insistait, cette amie
incomparable, et tenez, l,  cette place o vous tes, elle s'est mise
 mes genoux! Je suis rest, cependant. Je doute du salut, et je reste!

Il s'attendrissait. Il s'affaissa sur le banc grossier du parloir,
cachant son visage entre ses mains, sans doute pour cacher ses larmes.
Jusqu' ce que tout  coup, pris d'un de ces accs de rage, comme il en
avait eu trop depuis son emprisonnement:

--Mais qu'ai-je fait! s'cria-t-il, qu'ai-je fait pour mriter un tel
chtiment!

Le front du marquis de Boiscoran s'tait soudainement assombri.

--Vous avez pris la femme d'un autre, mon fils, pronona-t-il.

Jacques haussa les paules.

--J'aimais madame de Claudieuse, fit-il, elle m'aimait...

--L'adultre est un crime, Jacques...

--Un crime!... C'est ce que me disait Magloire. Mais vous, mon pre,
vous, le croyez-vous vraiment?... Alors c'est un crime qui n'a rien de
sinistre, auquel tout engage et encourage, dont on se vante volontiers,
dont tout le monde plaisante!... La loi, c'est vrai, arme le mari du
droit de vie ou de mort. Mais quand on s'adresse  la loi, elle punit
les coupables de six mois de prison, qu'ils font dans une maison de
sant...

Ah! s'il et su, le malheureux.

--Jacques, interrompit M. de Boiscoran, madame de Claudieuse prtend, 
ce que vous avez dit, qu'une de ses filles, la plus jeune, est votre
fille...

--C'est possible...

Le marquis de Boiscoran frmit.

--C'est possible! s'cria-t-il, et vous dites cela ainsi,
insoucieusement. Insens!... Vous n'avez donc jamais song  ce que
serait la douleur du comte de Claudieuse, s'il venait  apprendre la
vrit! Et s'il la souponnait, seulement!... Vous ne comprenez donc pas
qu'il suffirait d'un soupon pour empoisonner sa vie, pour perdre
probablement la vie de cette fille, qui est la vtre... Vous ne vous
tes donc jamais dit qu'il est de ces doutes atroces dont un homme
souffre plus cruellement que vous n'avez souffert de l'erreur dont vous
tes victime...

Il s'arrta. Vingt mots de plus et il livrait peut-tre son secret... Se
matrisant, grce  un hroque effort:

--Mais je ne suis pas venu pour discuter, reprit-il, je suis venu vous
dire que, quoi qu'il arrive, votre pre ne vous abandonnera pas, et que,
s'il vous faut subir l'opprobre de la cour d'assises, je serai assis 
vos cts...

Si extrme que ft le dsordre de l'esprit de Jacques, il avait t
frapp du trouble de son pre, de l'intensit de son accent et de sa
vhmence soudaine. Durant un dixime de seconde, il eut comme une
perception vague de la dsolante vrit. Mais avant d'tre formul, le
soupon s'vanouit devant cette promesse que lui faisait le marquis de
Boiscoran d'affronter  ses cts l'pouvantable humiliation d'un
jugement. Promesse sublime d'abngation et de pit paternelle, pour qui
savait son horreur du scandale, sa rserve hautaine et son respect de
soi pouss jusqu' l'exagration.

Aussi, transport de reconnaissance:

--Ah! c'est  moi, mon pre, s'cria Jacques, de vous demander pardon, 
moi qui avais dout de votre coeur!

De son mieux, M. de Boiscoran se remettait de la secousse.

--Oui, je vous aime, mon fils, pronona-t-il d'une voix grave, et
cependant ne me faites pas plus hroque que je ne le suis rellement.
J'espre encore que la cour d'assises nous sera pargne.

--Est-il donc survenu quelque incident nouveau?

--Sans avoir prcisment russi, les investigations de matre Folgat ont
rvl des indices sur lesquels on peut baser de lgitimes esprances.

Jacques eut un geste de dcouragement.

--Des indices, murmura-t-il.

--Attendez! ils sont faibles, j'en conviens, et tels qu'il serait
insens de les produire devant un jury. Mais, d'un jour  l'autre, ils
peuvent devenir dcisifs. Et dj ils ont assez de valeur pour vous
avoir ramen matre Magloire.

--Mon Dieu! serais-je donc sauv!

--Je veux laisser  matre Folgat, poursuivit M. de Boiscoran, la
satisfaction de vous apprendre le rsultat de ses dmarches. Mieux que
moi, il vous en expliquera toute la porte. Et vous n'aurez pas
longtemps  attendre, car hier soir, ou plutt ce matin, quand nous nous
sommes spars, matre Magloire et lui ont pris rendez-vous pour tre 
la prison avant deux heures...

Quelques instants plus tard, en effet, un pas rapide retentit dans le
corridor, et Frumence Cheminot parut. C'tait ce dtenu dont Blangin
avait fait son aide, et que Mchinet avait employ pour la
correspondance de Jacques et de Mlle Denise.

Frumence Cheminot tait un grand et robuste gars de vingt-cinq 
vingt-six ans, dont la large bouche et les petits yeux riaient d'une
ternelle bonne humeur.

Vagabond, sans feu ni lieu, Cheminot avait t propritaire autrefois. 
la mort de son pre et de sa mre, et lorsqu'il n'avait que dix-huit
ans, il s'tait trouv possesseur,  deux portes de fusil de la
Tremblade, d'une maison entoure d'un courtil, d'un pr, de quelques
arpents d'une bonne terre et d'un marais salant, le tout valant bien
trois mille cus.

Malheureusement l'poque de la conscription arriva. Ainsi que beaucoup
de gars du pays, Cheminot, qui avait une foi profonde aux sorciers,
tait all s'acheter un sortilge, et il lui en avait cot 50 francs
pour obtenir un sort infaillible, c'est--dire trois branches de
tamarin, cueillies pendant la nuit de Nol et lies par un nombre
fatidique de cheveux coups sur la tte d'un mort.

Ayant cousu son sort dans la poche de sa veste, Cheminot s'en tait
all au chef-lieu, et plongeant bravement la main dans l'urne, il en
avait tir le numro 3[5]. Ce rsultat l'avait beaucoup tonn. Mais
comme il avait horreur du service militaire, et que, bti comme il
l'tait, il tait bien sr de n'tre pas rform, il s'tait rsolu 
employer, pour n'tre pas soldat, un sortilge d'une efficacit plus
prouve, c'est--dire  emprunter de l'argent pour acheter un
remplaant.

Propritaire, il trouva sans trop de difficults,  la Tremblade, un
homme obligeant qui, moyennant une bonne premire hypothque, consentit
 lui prter pour deux ans 3 500 francs. L'obligation signe, et son
argent en poche, Cheminot se rendit  Rochefort, o les marchands
d'hommes pullulaient, malgr la rude concurrence que leur faisait
l'tat. Et moyennant une somme de 2 000 francs et quelques menus frais,
on lui fournit un remplaant de premire qualit.

Ravi de son opration, Cheminot devait partir le lendemain pour la
Tremblade, quand sa mauvaise toile amena dans l'auberge o il soupait
un pays, ancien camarade d'cole, matelot  bord d'un navire
charbonnier en charge  Charente. Que faire, entre pays,  moins que
l'on ne boive?

Ils burent, et le matelot, ayant eu tt flair les quelque douze cents
francs qu'avait encore Cheminot, se jura qu'il allait s'amuser et qu'il
ne rentrerait pas  bord tant qu'il resterait un centime. Ainsi fut-il
fait. Et aprs quinze jours d'une noce  tout casser, le marin tait
arrt et conduit en prison, et Cheminot, pour regagner la Tremblade, en
tait rduit  emprunter cent sous au conducteur de la voiture.

Ces quinze jours devaient dcider de son existence. Il y avait perdu le
got du travail et gagn la passion de ces bons cabarets o l'on boit en
battant des cartes grasses. Rentr chez lui, il prtendit continuer sa
belle vie de Rochefort, et, pour ce, il se mit  faire des dettes, 
emprunter et  vendre pice  pice tout ce qu'il possdait de vendable,
depuis ses matelas jusqu' ses outils.

Ce n'tait pas le moyen de rembourser les 3 500 francs qu'il devait.
Aussi, l'chance venue, le crancier, qui voyait son gage dprir, n'y
alla pas par quatre chemins. Commandement, assignation, jugement,
saisie, vente par autorit de justice; en deux temps, Cheminot fut
excut et se trouva sur le pav, les bras ballants, ne possdant plus
au monde que les mchants habits qu'il avait sur le dos.

Il et aisment trouv  s'employer, tant bon ouvrier et aim malgr
tout. Mais il avait encore plus l'horreur du travail que l'amour de la
boisson.

Si le besoin le sanglait par trop, il faisait quelques journes. Mais
ds qu'il avait gagn dix francs, bonsoir! Il s'en allait, flnant le
long des routes, causant avec les rouliers, ou bien il rdait autour des
villages, guettant quelqu'un de ces bons ivrognes qui, plutt que de
boire seuls, invitent le premier venu.

Cheminot n'tait pas le premier venu. Il se flattait d'tre connu tout
le long de la cte, depuis Royan jusqu' Fouras, et dans une bonne
partie du dpartement, plus loin que Rochefort et que Sauveterre. Et ce
qu'il y a de plus surprenant, c'est qu'on ne lui en voulait pas trop de
sa paresse. Les mnagres de campagne le saluaient bien d'un: Que
cherches-tu par ici, fainant!..., mais elles ne lui refusaient gure
une cuelle de soupe sur un coin de table et un verre de vin blanc.

Sa bonne humeur inaltrable et son obligeance expliquaient cette
indulgence. Ce garon, qui refusait des journes bien payes, tait
toujours prt  donner gratis un solide coup de main. Et il tait bon 
tout--sur terre et sur mer, disait-il. Et, en effet, c'est  lui que
s'adressait indiffremment le fermier dont la besogne pressait, ou le
patron de bateau pcheur qui avait un de ses hommes malade.

Le diable, c'est que cette existence de gueuserie rustique, si elle a
ses bons jours, a ses mauvaises sries. Par certaines semaines, on ne
rencontre ni ivrognes bon enfant, ni fermires hospitalires. La faim,
elle, vient toujours. Alors, il faut marauder, dterrer des pommes de
terre qu'on fait cuire au coin d'un bois, ou secouer les arbres des
vergers. Et si en pleins champs on ne trouve ni fruits ni pommes de
terre, dame! on force les cltures ou on escalade les murs...
Relativement, Cheminot tait un honnte garon et incapable de voler une
pice d'argent. Mais des lgumes, des volailles, des fruits... Voil
comment deux fois dj il avait t arrt et condamn  quelques jours
de prison, et  chaque fois il avait jur ses grands dieux qu'on ne l'y
reprendrait plus et qu'il allait se remettre  l'ouvrage. Et, cependant,
on l'y avait repris...

Ce pauvre diable avait racont ses infortunes  Jacques. Et Jacques, qui
lui devait d'avoir pu, tant au secret, recevoir des nouvelles de
Mlle Denise, l'avait pris en affection.

Aussi, le voyant arriver, respectueusement, son bonnet  la main:

--Qu'est-ce, Cheminot? lui demanda-t-il.

--Monsieur, rpondit le vagabond, monsieur Blangin vous fait savoir que
messieurs vos avocats viennent de monter  votre chambre.

Une dernire fois le marquis de Boiscoran embrassa son fils.

--Ne les fais pas attendre, lui dit-il, va, et bon courage...




XXIII


Le marquis de Boiscoran avait dit vrai. Fortement branl dj par le
rcit de Mlle Denise, matre Magloire avait t dfinitivement vaincu
par les explications de matre Folgat, et il arrivait  la prison prt 
rpondre de l'innocence de Jacques.

--Mais je doute fort qu'il me pardonne mon incrdulit, disait-il 
matre Folgat pendant qu'ils attendaient le prisonnier dans sa cellule.

Jacques entrait, sur ces mots, tout mu encore du dernier embrassement
de son pre. Matre Magloire s'avana vers lui.

--Je n'ai jamais su dguiser ma pense, Jacques, pronona-t-il. Vous
croyant coupable, et persuad que vous accusiez faussement la comtesse
de Claudieuse, je vous l'ai dit franchement, brutalement mme. Revenu de
mon erreur et convaincu de la sincrit de votre relation, non moins
simplement je viens vous dire: Jacques, j'ai eu tort de croire  la
rputation d'une femme plus qu' la parole d'un ami. Voulez-vous me
donner la main?

C'est avec un transport de joie que le prisonnier serra cette main
loyale qui lui tait offerte.

--Puisque vous croyez  mon innocence, s'cria-t-il, d'autres peuvent y
croire, l'heure du salut est proche!

Au visage attrist des deux avocats, il comprit qu'il se rjouissait
trop tt. Ses traits se contractrent, mais c'est d'une voix ferme qu'il
dit:

--Allons, je vois que la lutte sera longue encore, et que l'issue en est
toujours incertaine... N'importe! soyez srs que je ne faiblirai pas...

Dj matre Folgat avait tal sur la table de la prison tous les
papiers de son portefeuille, des copies qui lui avaient t fournies par
Mchinet et les notes de son rapide voyage.

--Avant tout, mon cher client, commena-t-il, je dois vous mettre au
fait de mes dmarches.

Et lorsqu'il eut expos jusqu'en ses moindres dtails son expdition en
compagnie de Goudar:

--Rsumons la situation, dit-il. Nous sommes ds aujourd'hui en mesure
de prouver trois choses: 1 que la maison de la rue des Vignes vous
appartient et que le sir Francis Burnett qu'on y connat n'est autre que
vous; 2 que vous receviez dans cette maison la visite d'une dame qui, 
en juger par les prcautions qu'elle prenait, avait un puissant intrt
 se cacher; 3 que les visites de cette dame n'avaient lieu qu' une
certaine poque, chaque anne, laquelle concidait prcisment avec
celle des voyages  Paris de la comtesse de Claudieuse.

De la tte, le clbre avocat de Sauveterre acquiesait.

--Oui, dit-il, tout ceci est dfinitivement acquis au procs.

--Pour nous-mmes, continua son jeune confrre, nous avons une certitude
nouvelle, c'est que la servante du faux sir Francis Burnett, Suky Wood,
a pi la mystrieuse visiteuse et l'a vue, et par consquent la
reconnatrait.

--Parfaitement. Cela rsulte de la dposition de l'amie de cette fille.

--Donc, si nous retrouvons Suky Wood, la comtesse de Claudieuse est
dmasque...

--Si nous la retrouvons! fit matre Magloire. Et ici, malheureusement,
nous rentrons dans le domaine de l'hypothse...

--Hypothses, soit, interrompit matre Folgat, mais bases sur des faits
positifs et dont cent exemples confirment la probabilit. Pourquoi donc
ne retrouverions-nous pas cette Suky, dont nous connaissons le lieu de
naissance et la famille, et qui n'a aucune raison de se cacher? (Et
s'animant  mesure qu'il numrait les chances favorables:) Goudar en a
retrouv bien d'autres, poursuivait-il, et Goudar est avec nous. Et
soyez tranquille, il ne s'endormira pas. J'ai laiss tomber dans son
coeur un espoir qui lui fera faire des miracles, l'espoir de recevoir en
rcompense du salut de monsieur de Boiscoran la maison de la rue des
Vignes. Trop magnifique est l'enjeu pour qu'il ne gagne pas cette
partie, lui qui en a tant gagn. Qui sait ce qu'il a trouv, depuis
qu'il m'a quitt! Qui peut dire ce qu'il dcouvrira ici! N'est-ce donc
rien, ce qu'il a fait en une journe?...

--C'est immense! s'cria Jacques, merveill des rsultats obtenus.

Plus vieux que matre Folgat et que Jacques, le premier avocat de
Sauveterre tait moins prompt  l'enthousiasme.

--Oui, c'est immense, rpta-t-il, et si nous avions du temps devant
nous, je dirais avec vous: nous l'emportons. Mais le temps manque pour
les investigations de Goudar; mais la session est proche, et obtenir la
remise de l'affaire me semble bien difficile...

--Et d'ailleurs je ne veux pas de remise, moi, interrompit Jacques.

--Cependant...

-- aucun prix, Magloire, jamais! Quoi!... il me faudrait endurer trois
mois encore les angoisses qui me torturent!... Je ne le pourrais pas,
mes forces sont  bout!... Assez d'incertitudes comme cela! Il faut en
finir...

D'un geste, matre Folgat l'arrta.

--Ne vous dbattez pas, fit-il, obtenir une remise est impossible. Quel
prtexte invoquerions-nous, pour la demander? L'insuffisance de
l'instruction? En l'tat, l'enqute est irrprochable. Il nous faudrait
introduire dans l'affaire un lment nouveau, c'est--dire nommer madame
de Claudieuse...

Une immense surprise se peignit sur le visage de Jacques.

--Ne la nommerez-vous donc pas quand mme? interrogea-t-il.

--Cela dpend.

--Je ne vous comprends pas...

--C'est bien simple, cependant. Si, avant les dlais, Goudar runissait
contre elle des lments suffisants d'accusation, oui, je la nommerais,
et alors fatalement l'affaire serait retire du rle, et l'on
recommencerait une instruction o, trs probablement, vous
n'interviendriez qu'en qualit de tmoin. Si, au contraire, avant le
jour du jugement, nous ne recueillons pas contre elle d'autres preuves
que celles que nous possdons, non, je ne la nommerais pas, car ce
serait, et tel est l'avis de matre Magloire, perdre irrmissiblement
votre cause...

--Oui, telle est mon opinion, approuva le vieil avocat.

La stupeur de Jacques n'avait plus de bornes.

--Cependant, fit-il, pour ma dfense, si je passe en cour d'assises, il
faudra bien parler de mes relations avec madame de Claudieuse...

--Non.

--Mais elles expliquent tout...

--Si on les admet...

--Prtendez-vous donc me dfendre, esprez-vous donc me sauver en ne
disant pas la vrit?

Matre Folgat secouait la tte.

--En cour d'assises, pronona-t-il, la vrit est la moindre des
choses...

--Oh!...

--Les jurs admettraient-ils des allgations que n'a point admises
matre Magloire, votre ami? Non. N'en parlons donc pas, et ne songeons
qu' trouver une explication admissible aux charges releves contre
vous. Croyez-vous que nous serons les premiers  agir ainsi? Nullement.
Il est peu de cause o le ministre public dise tout ce qu'il sait, et
il en est moins encore o le dfenseur invoque tout ce qu'il pourrait
invoquer. Sur dix procs criminels, il en est au moins trois qui se
plaident  ct. Que sera le rquisitoire prononc contre vous? Le
rsum du roman imagin par le juge d'instruction pour dmontrer que
vous tes coupable. Opposez-lui un autre roman qui prouve que vous tes
innocent!

--La vrit, pourtant...

--Est prime par la vraisemblance, mon cher client. Interrogez matre
Magloire. C'est de la vraisemblance seule que s'inquite l'accusation;
donc, la vraisemblance doit tre l'unique souci de la dfense. Faillible
et borne en ses moyens, la justice humaine ne saurait descendre au fond
des choses, discerner les mobiles et sonder les consciences. C'est sur
des probabilits qu'elle dcide, sur des apparences, et il n'est gure
d'affaire qui ne garde pour elle des cts mystrieux et inexplors. Je
n'en finirais pas si je vous numrais les nigmes judiciaires. A-t-on
su jamais le dernier mot de l'assassinat de Fualds, du meurtre
Marcellange et de l'empoisonnement Bocarm? Non, et on ne le saura
jamais. A-t-on tout dit lors du procs Lafarge, a-t-on parl du complice
qui, videmment, existait!... La vrit!... Vous imaginez-vous que
monsieur Galpin-Daveline l'a cherche! Si oui, que ne laisse-t-il
comparatre Cocoleu? Mais non, du moment o, pour le crime commis, il
produit un coupable probable, il est content. La vrit!... Qui donc de
nous la sait! Votre affaire, monsieur de Boiscoran, est de celles dont
ni l'accusation, ni la dfense, ni l'accus lui-mme ne possdent le
secret.

Un long silence suivit, si profond qu'on put entendre le pas monotone du
soldat de la ligne de faction sous les fentres de la prison.

Matre Folgat avait dit tout ce qu'il estimait pouvoir dire. Il et cru,
en insistant davantage, assumer une responsabilit trop lourde. C'tait
de Jacques que l'honneur et la vie taient en question. C'tait 
Jacques  dcider du systme de dfense. Peser sur sa dcision, c'tait,
en cas d'insuccs possible, sinon probable, s'exposer  ce qu'il
s'crit: Que ne m'a-t-on laiss libre, je n'en serais pas l!

Et pour bien indiquer cette nuance:

--Le conseil que je vous donne, mon cher client, pronona-t-il, est,
selon moi, le meilleur, et c'est celui que je donnerais  mon frre. Je
ne puis dire, malheureusement, qu'il soit infaillible.  vous donc de
choisir. Quelle que soit votre dtermination, je reste  vos ordres...

Jacques ne rpondit pas. Les coudes sur la table, le front entre les
mains, il demeurait aussi immobile qu'une statue, abm en ses
rflexions.

Que rsoudre? Suivre son premier mouvement, dchirer tous les voiles,
clamer la vrit! C'tait chanceux, mais quel triomphe que de russir
ainsi! Adopter le systme de ses avocats, manoeuvrer, ruser, mentir...
C'tait plus sr, mais l'emporter de la sorte, tait-ce vaincre?

Les perplexits de Jacques taient affreuses. Il ne le sentait que trop:
du parti qu'il allait prendre pouvait dpendre sa destine.

Tout  coup, redressant la tte:

--Votre avis, Magloire? demanda-t-il.

Le clbre avocat de Sauveterre frona les sourcils, et d'un ton bourru:

--Tout ce que vient de vous dire mon jeune confrre, rpondit-il, j'ai
eu l'honneur de l'exposer  madame votre mre. Matre Folgat n'a eu
qu'un tort, c'est d'y mettre tant de mnagements. Le mdecin n'a pas 
s'inquiter de ce que pense le malade, des remdes qu'il lui prescrit.
Il se peut que nos prescriptions ne soient pas le salut, mais si vous ne
les suivez pas, vous tes perdu srement.

Quelques minutes encore, Jacques hsita. Ces prescriptions, comme disait
matre Magloire, rpugnaient horriblement  son caractre chevaleresque
et hardi.

--tre acquitt ainsi, murmurait-il, serait-ce bien l'tre? Serais-je
rellement, et pour tous, disculp?... Toute mon existence, ensuite, ne
serait-elle pas fltrie par de vagues soupons... Je ne serais pas sorti
des dbats le front haut, je me serais esquiv en quelque sorte par un
escalier de service et une porte drobe...

--Cela vaut encore mieux que d'aller au bagne par la grande porte! dit
brutalement matre Magloire.

 ce mot de bagne, Jacques avait bondi comme au contact d'une batterie
lectrique. Il se leva, et aprs quelques tours dans sa prison, se
posant en face de ses dfenseurs:

--Je m'abandonne  vous, messieurs, pronona-t-il Dictez-moi ma
conduite, j'obirai...

Jacques avait du moins les qualits de ses dfauts: une rsolution
prise, il ne revenait plus sur celles qu'il et pu prendre.

Calme, dsormais, et de sang-froid, il s'assit, et avec un sourire
triste:

--Voyons le plan de bataille, dit-il.

Ce plan, depuis un mois, tait la constante et presque unique
proccupation de matre Folgat. Tout ce qu'il avait d'intelligence, de
pntration et de pratique des affaires, il l'avait appliqu  dissquer
cette cause devenue sienne, en quelque sorte, par l'intrt passionn
qui l'y attachait. Il connaissait la tactique de l'accusation aussi bien
que M. Galpin-Daveline, et mieux que lui il en savait le fort et le
faible.

--Ainsi donc, commena-t-il, nous allons procder comme si madame de
Claudieuse n'existait pas. Nous ne la connaissons plus. Il n'est plus
question du rendez-vous au Valpinson, ni de lettres brles...

--C'est convenu.

--Cela tant, nous avons tout d'abord  chercher, non l'emploi de notre
temps, mais l'explication de notre sortie le soir du crime. Ah! si nous
en pouvions imaginer une plausible, bien vraisemblable, je rpondrais
presque du succs, car ne nous y mprenons pas, l est le noeud de
l'affaire, et c'est sur ce point que s'acharneront les dbats.

C'est ce dont Jacques ne semblait pas parfaitement convaincu.

--Est-ce bien possible! fit-il.

--Ce n'est que trop certain, malheureusement. Et si je dis
malheureusement, c'est que nous avons ici contre nous une charge
terrible, la plus dcisive,  coup sr, qui ait t releve, sur
laquelle monsieur Galpin-Daveline n'a pas insist--il est bien trop fin
pour cela--mais qui, entre les mains du ministre public, peut tre
l'arme du coup de grce...

--Je dois avouer, commena Jacques, que je ne vois pas trop...

--Oubliez-vous donc la lettre que vous avez crite  mademoiselle Denise
le jour du crime? interrompit matre Magloire.

Alternativement, Jacques regardait ses deux dfenseurs.

--Quoi, fit-il, cette lettre...

--Nous accable, mon cher client, acheva matre Folgat. Ne vous la
rappelez-vous donc plus? Vous y dites  votre fiance que vous serez
priv du bonheur de passer la soire prs d'elle par une affaire de la
plus haute importance et qui ne souffre point de retard. Donc, d'avance,
et aprs mres rflexions, vous vous proposiez d'employer votre soire 
une certaine chose. Quelle? L'assassinat de monsieur de Claudieuse,
prtend l'accusation. Que lui rpondrons-nous?

--Mais, pardon, cette lettre, mademoiselle Denise ne l'a certainement
pas communique.

--Non, mais l'accusation sait son existence. Monsieur de Chandor et
monsieur Sneschal, croyant vous disculper, en ont dit et redit le
contenu. Et monsieur Galpin-Daveline la connat si bien qu'il vous en a
parl  diverses reprises, et que vous avez avou tout ce qu'il pouvait
souhaiter.

Le jeune avocat cherchait parmi les papiers tals sur la table. Bientt
il eut trouv.

--Tenez, reprit-il, dans votre troisime interrogatoire, voici ce que je
lis:

_DEMANDE.--Vous deviez pouser prochainement mademoiselle de Chandor?_

_RPONSE.--Oui._

_D.--Vous passiez prs d'elle, depuis assez longtemps, toutes vos
soires?_

_R.--Toutes._

_D.--Sauf celle du crime, cependant._

_R.--Malheureusement._

_D.--Cela tant, votre fiance a d s'tonner de votre absence?_

_R.--Non, je lui avais crit..._

Entendez-vous, Jacques? s'cria matre Magloire. Et remarquez que
monsieur Daveline se garde bien d'insister. Il craint de vous donner
l'veil. Il a obtenu un aveu, cela lui suffit.

Mais dj matre Folgat avait cherch et trouv une autre copie.

--Dans votre sixime interrogatoire, continua-t-il, voil ce que j'ai
not:

_D.--Ainsi, c'est sans but arrt que, le soir du crime, vous tes sorti
emportant votre fusil?_

_R.--Je m'expliquerai sur ce sujet lorsque j'aurai consult mon
dfenseur._

_D.--Il n'est pas besoin de consultation pour dire la vrit._

_R.--Rien ne me fera revenir sur ma dtermination._

_D.--Alors, pas plus qu'hier, vous ne direz o vous tes all de huit
heures  minuit?_

_R.--Je rpondrai  cette question en mme temps qu' l'autre._

_D.--Il vous fallait un motif bien grave pour vous retenir dehors, car
vous vous saviez attendu par votre fiance, mademoiselle de Chandor?_

_R.--Je lui avais crit de ne pas m'attendre._

--Ah! Galpin-Daveline est un habile mtin! grommela matre Magloire.

--Enfin, reprit matre Folgat, voici un passage de l'avant-dernier
interrogatoire:

_D.--Quand vous aviez une commission  faire  Sauveterre,  qui
aviez-vous coutume de la confier?_

_R.--Au fils de mon mtayer, Michel._

_D.--Alors, c'est lui qui, le soir du crime, a port  mademoiselle de
Chandor la lettre que vous lui criviez pour lui dire de ne pas compter
sur vous?_

_R.--Oui._

_D.--Vous vous prtendiez retenu par quelque grave affaire?_

_R.--C'est le prtexte ordinaire._

_D.--Mais, de votre part, ce n'tait pas un prtexte. O aviez-vous 
aller, o tes-vous all?_

_R.--Tant que je n'aurai pas vu mon dfenseur, je me tairai._

_D.--Prenez garde! le systme de dngations et de rticences est
prilleux!_

_R.--J'en connais et j'en accepte le danger._

Jacques tait confondu. Et fatalement, il en est ainsi de tout accus
auquel on reprsente le procs-verbal de ses interrogatoires. Pas un qui
ne s'crie: Quoi! j'ai dit cela, moi! Il l'a dit, et il n'y a pas  le
nier, c'est crit et il l'a sign. Comment donc l'a-t-il pu dire?... Ah!
voil!... Si fort que soit un homme, il ne saurait, durant des mois
entiers, tendre au mme degr toutes ses facults et toute son nergie.
Il a ses heures d'accablement et ses heures d'esprance, ses accs de
rvolte et ses moments d'abandon...

Et l'impassible juge d'instruction profite de tout. Innocent ou
coupable, il n'est pas de prvenu qui puisse lutter. Si prodigieuse que
puisse tre sa mmoire, comment se rappellerait-il une rponse
inoffensive qui a des semaines de date! Le juge, lui, l'a recueillie, et
vingt fois, s'il le faut, il la reprsentera sous une forme nouvelle. Et
de mme que l'impalpable flocon de neige devient l'irrsistible
avalanche, le mot insignifiant prononc au hasard, abandonn, puis
repris, puis dvelopp, comment et interprt, peut devenir une charge
crasante.

Il faut avoir pass par l, il faut avoir t l'accus ou le juge pour
comprendre combien ingale est la partie, pour comprendre que les
dispositions de la loi ne sont quitables que si le prvenu est
coupable, et qu'en dfinitive il s'en faut bien que l'innocence trouve
autant de protection que le crime.

Voil ce que Jacques constata. Si habilement et  de si longs
intervalles lui avaient t poses ces questions qu'il les avait
oublies; et cependant, rapprochant ses rponses, il lui fallait bien
reconnatre que trs positivement il avait avou qu'il se proposait de
consacrer  une affaire importante la soire du crime.

--C'est pouvantable! s'cria-t-il. (Et pntr de l'affreuse ralit
des apprhensions de matre Folgat, il ajouta:) Comment sortir de l?

Peut-tre les dfenseurs, matre Magloire surtout, ne furent-ils pas
mcontents de cet effroi qui leur garantissait la docilit de Jacques.

--Je vous l'ai dit, rpondit matre Folgat, il faut trouver une
explication plausible.

--C'est ce dont je me dclare incapable.

Le jeune avocat parut rassembler ses souvenirs; puis:

--Vous tes prisonnier, monsieur, reprit-il, et j'tais libre. Depuis un
mois que je mdite un systme de dfense, je me suis proccup de ce
point, qui en est la base...

--Ah!...

--O devait se clbrer votre mariage?

--Chez moi,  Boiscoran.

--O devait avoir lieu la crmonie religieuse?

-- l'glise de Brchy.

--En avez-vous parl au cur?

--Plusieurs fois. Et mme,  ce sujet, un jour, en plaisantant, il m'a
dit: Je vais enfin vous tenir dans mon confessionnal!

Matre Folgat eut comme un tressaillement de joie qui n'chappa pas 
Jacques.

--Donc, poursuivit-il, le cur de Brchy tait votre ami?

--Assez intime, oui. Il venait quelquefois me demander  dner, sans
faon, et jamais je ne passais prs de chez lui sans entrer lui serrer
la main... La satisfaction du jeune avocat tait devenue tout  fait
visible.

--Dcidment, s'cria-t-il, mon explication n'est pas invraisemblable!
coutez, et croyez que je suis parfaitement sr de mes informations. De
neuf  onze heures, le soir du crime, il n'y avait personne au
presbytre de Brchy. Le cur dnait au chteau de Besson, et sa
servante tait alle au-devant de lui avec une lanterne...

--Compris! murmura matre Magloire.

--Pourquoi, mon cher client, continua matre Folgat, pourquoi ne
seriez-vous pas all chez le cur de Brchy? D'abord, vous aviez  vous
entendre avec lui sur les dtails de la crmonie, puis, comme il est
votre ami, homme d'exprience, prtre, vous vouliez, au moment de vous
marier, prendre ses conseils, et enfin, vous vous proposiez de remplir
ce devoir religieux dont il vous avait parl, et qui vous rpugnait un
peu.

--Bon, cela! approuvait le clbre avocat de Sauveterre, trs bon!

--Donc, poursuivait le jeune avocat, c'est pour aller chez le cur de
Brchy, mon cher client, que vous vous tes priv du bonheur de passer
la soire prs de votre fiance. Voyons comment cela rpond aux charges
de l'accusation. On vous demande en premier lieu pourquoi vous avez pris
par les marais. Pourquoi? C'est que c'est de beaucoup le chemin le plus
court, et que vous aviez peur de trouver le cur de Brchy couch. Rien
de plus naturel, car il est bien connu que cet excellent homme a
l'habitude de se mettre au lit ds neuf heures. Cependant, c'est en vain
que vous vous tes ht, car lorsque vous avez frapp  la porte du
presbytre, personne n'est venu vous ouvrir...

D'un geste, matre Magloire interrompit son jeune confrre.

--Jusqu'ici, dit-il, trs bien. Mais l, une invraisemblance se
prsente. Jamais, pour revenir de Brchy  Boiscoran, personne ne
s'avisera d'aller prendre par les bois de Rochepommier. Si vous
connaissiez le pays...

--Je le connais pour l'avoir soigneusement explor. Et la preuve, c'est
que, prvoyant votre objection, j'y ai trouv une rponse. Pendant que
monsieur de Boiscoran frappait  la porte du presbytre, une petite
paysanne, qu'il ne connat pas, est passe et lui a dit qu'elle venait
de rencontrer le cur sur la route, prs de l'endroit qu'on appelle la
Cafourche des Marchaux. La situation du presbytre, isol  l'entre du
bourg, rend trs admissible cet incident. Pour ce qui est du cur, voici
que le hasard m'a rvl: prcisment  l'heure o monsieur de Boiscoran
pouvait tre  Brchy, un prtre passait prs de la Cafourche des
Marchaux, et ce prtre, auquel j'ai parl, est le desservant d'une
commune voisine, qui dnait chez monsieur de Besson, lui aussi, et qu'on
tait all chercher pour administrer une femme qui se mourait... La
petite paysanne ne mentait donc pas, elle se trompait...

--tonnant! fit matre Magloire.

--Cependant, poursuivit matre Folgat, qu'a fait monsieur de Boiscoran,
ainsi averti?... Il s'est lanc sur cette route et, croyant aller  la
rencontre du cur, il a march jusqu'au bois de Rochepommier.
Reconnaissant enfin que, volontairement ou non, la petite paysanne
l'avait induit en erreur, il s'est dcid  regagner Boiscoran par les
bois... Mais il tait de trs mauvaise humeur d'avoir perdu ainsi une
soire qu'il et pu passer prs de sa fiance, et c'est pour cela qu'il
pestait et jurait, ainsi que l'a dclar le tmoin Gaudry...

Le clbre avocat de Sauveterre secouait la tte.

--C'est ingnieux, pronona-t-il, je le reconnais, et j'avoue en toute
humilit que jamais je n'aurais trouv aussi bien. Seulement... car il y
a un seulement, mon cher confrre, votre rcit pche par son admirable
simplicit mme. L'accusation vous rpondra: Si telle est la vrit,
comment monsieur de Boiscoran ne l'a-t-il pas dite immdiatement, et
qu'avait-il besoin, pour la dire, de consulter ses dfenseurs?...

 la contraction des traits de matre Folgat, on devinait l'effort de sa
pense.

--Je ne le sais que trop, rpondit-il, l est le dfaut de la
cuirasse... Dfaut considrable, car il est bien clair que si, le jour
de son arrestation, monsieur de Boiscoran et donn cette explication,
on le relchait. Mais comment trouver mieux!... Comment trouver
seulement autre chose!... Ce n'est l d'ailleurs que le premier jet de
mon ide, et c'est la premire fois que je la formule... Aid de vous,
matre Magloire, de Mchinet, auquel je dois mes plus prcieux
renseignements, aid de tous nos amis, enfin, je ne dsespre pas
d'ajouter  mon rcit quelque particularit mystrieuse qui explique un
peu les rticences de monsieur de Boiscoran... J'avais bien pens  y
faire intervenir la politique,  prtendre qu'en raison des opinions
qu'on lui suppose, monsieur de Boiscoran tenait  dissimuler ses
relations avec le cur de Brchy...

--Oh! ce serait du plus dtestable effet! interrompit matre Magloire.
Nous ne sommes pas religieux,  Sauveterre, mais nous sommes dvots,
confrre, excessivement dvots...

--Aussi ai-je renonc  mon ide. Silencieux et jusque-l immobile,
Jacques se dressa tout  coup.

--N'est-il pas prodigieux, s'cria-t-il d'un accent de rage concentre,
n'est-il pas inou de nous voir ici rduits  combiner un mensonge! Et
je suis innocent!... Que serait-ce de plus si j'tais assassin!

Jacques avait raison mille fois: c'tait quelque chose de monstrueux que
cette ncessit o il se trouvait de taire la vrit.

Pourtant ses dfenseurs ne relevrent pas l'exclamation, absorbs qu'ils
taient par l'examen minutieux du systme de dfense.

--Abordons les autres points de l'accusation, fit matre Magloire.

--Si ma version tait admise, rpondit matre Folgat, le reste irait
tout seul. Mais le sera-t-elle?... Le jour o on est venu l'arrter,
cherchant un prtexte  sa sortie de la veille, monsieur de Boiscoran a
dit qu'il allait  Brchy chez son marchand de bois... Imprudence
dsastreuse! Voil le danger! Quant au reste, qu'est-ce en somme?...
L'eau o monsieur de Boiscoran s'est lav les mains en rentrant, et o
on a retrouv des dbris de papier carbonis... Nous n'avons qu'
altrer lgrement la vrit pour l'expliquer. Nous n'avons qu' dire ce
qu'a fait rellement monsieur de Boiscoran, en attribuant son action 
un autre motif. Monsieur de Boiscoran est un fumeur dtermin, n'est-ce
pas?... Pour son excursion  Brchy, il s'tait muni d'une provision de
cigarettes, mais il n'avait pas pris d'allumettes... Et ceci n'est pas
une allgation en l'air. Nous fournissons des preuves, nous produisons
des tmoins. Si nous n'avions pas d'allumettes, c'est que la veille nous
avons oubli chez monsieur de Chandor la bote que nous portons
habituellement sur nous, que tout le monde nous connat, et qui depuis
est reste sur la chemine du petit salon de mademoiselle Denise, o
elle est encore... Donc, nous n'avions pas d'allumettes, et nous tions
dj loin de Boiscoran quand nous nous en sommes aperus. Fallait-il
donc ou nous passer de fumer ou retourner sur nos pas?... Non! Nous
avions notre fusil et nous connaissons le procd qu'emploient tous les
chasseurs en pareille occurrence. Nous avons retir la charge de plomb
d'une de nos cartouches et, en enflammant la poudre, nous avons enflamm
un morceau de papier... C'est une opration qu'il est impossible de
russir sans se salir et se noircir les mains. Comme nous l'avons
rpte plusieurs fois, nous avions les mains trs sales et trs noires,
et les ongles pleins de dbris de papier brl...

--Ah! cette fois, s'cria le clbre avocat de Sauveterre, bravo!

Son jeune confrre s'animait. Et toujours employant le nous, qui est
dans les habitudes du barreau:

--Cette eau, d'ailleurs, poursuivit-il, cette eau que vous nous
reprochez, est le plus magnifique tmoignage moral de notre innocence.
Incendiaire, nous l'eussions jete avec la prcipitation que met le
meurtrier  effacer de ses habits les taches de sang qui le dnoncent...

--Trs bien encore! approuva matre Magloire.

--Et vos autres charges, continua matre Folgat, comme s'il et t 
l'audience et se ft adress au ministre public, vos autres charges
sont toutes de cette valeur. Notre lettre  mademoiselle Denise,
pourquoi l'invoquez-vous? Parce que, selon vous, elle tablit notre
prmditation... Ah! ici je vous arrte. Sommes-nous donc stupide et
dnu du plus vulgaire bon sens? Telle n'est pas notre rputation...
Quoi! prmditant un crime, nous ne nous serions pas dit que nous
pouvions tre dcouvert, et nous ne nous serions pas mnag un alibi!
Quoi! nous serions parti de chez nous avec l'intention bien arrte
d'aller tuer un homme, et c'est avec du plomb de livre et de la cendre
que nous aurions charg notre fusil!... En vrit, vous nous faites la
dfense trop facile, car votre accusation ne soutient pas l'examen...

Du geste, vivement, Jacques  son tour approuvait.

--Voil, interrompit-il, ce que je n'ai cess de rpter  Daveline, et
ce  quoi il ne trouvait rien  rpondre... C'est sur ce point qu'il
faut insister!

Matre Folgat consultait ses notes.

--J'arrive, maintenant, reprit-il,  une circonstance capitale, et dont
je ferais, si elle nous tait favorable, un incident d'audience
dcisif... Votre valet de chambre, mon cher client, votre vieil Antoine,
m'a dclar que l'avant-veille du crime, il a lav et nettoy  fond
votre fusil Klebb...

--Mon Dieu! s'exclama Jacques.

--Bien. Je vois que vous mesurez la porte de ce fait. Depuis ce
nettoyage jusqu'au moment o vous avez enflamm une cartouche pour
brler les lettres de madame de Claudieuse, avez-vous fait feu? Si oui,
n'en parlons plus. Si non, il est clair qu'un des canons de votre Klebb
est rest propre, et alors, c'est le salut...

Durant prs d'une minute, Jacques garda le silence, rflchissant.

--Il me semble, rpondit-il enfin, je rpondrais presque que, le matin
du crime, j'ai tir un lapin...

Matre Magloire eut un geste de dcouragement.

--Fatalit! dit-il.

--Oh! attendez, reprit Jacques. Ce dont je suis sr, en tout cas, c'est
que j'ai tu ce lapin d'un seul coup. Donc, je n'ai encrass qu'un des
canons de mon fusil. Si, au Valpinson, je me suis servi du mme canon
pour enflammer une cartouche, je suis sauv. Et notez que c'est
probable. Quand on a une arme double, machinalement, on presse toujours
en premier la dtente de droite...

Matre Magloire fronait les sourcils.

--N'importe, dit-il, ce n'est pas sur une donne aussi incertaine que
nous pouvons avancer un argument qui, en cas d'erreur, se retournerait
contre nous. Mais  l'audience, quand on vous reprsentera votre fusil,
examinez-le de faon  pouvoir me dire ce qu'il en est.

Ainsi se trouvaient esquisses les lignes gnrales du plan de dfense.
Il ne restait plus qu' perfectionner les dtails, et c'est  quoi
s'appliquaient les deux avocats, lorsque,  travers le guichet, Blangin,
le gelier, vint leur crier que les portes de la prison allaient fermer.

--Encore cinq minutes, mon brave Blangin! cria Jacques. (Et, attirant le
plus loin possible du guichet ses deux dfenseurs, d'une voix basse et
trouble:) Une ide m'est venue, messieurs, dit-il, que je dois vous
soumettre... Il est impossible que depuis mon arrestation la comtesse de
Claudieuse ne soit pas au supplice... Si sre qu'elle puisse tre de
n'avoir laiss traner aucun indice qui la dnonce, elle doit trembler
que je ne me dfende en disant la vrit... Elle nierait, je le sais
bien, et elle est assez sre de son prestige pour savoir que mes
accusations n'entameront pas son admirable rputation. N'importe! Il est
impossible qu'elle ne s'pouvante pas du scandale. Qui sait si, pour
l'viter, elle ne nous donnerait pas un moyen de salut... Pourquoi l'un
de vous, messieurs, ne tenterait-il pas prs d'elle une dmarche?

Matre Folgat tait l'homme des dcisions rapides.

--Je la tenterai, dit-il, si vous me donnez un mot d'introduction.

Pour toute rponse, Jacques prit une plume et crivit:

     J'ai tout dit  mon dfenseur, matre Folgat. Sauvez-moi, et je
     vous jure un secret ternel. Me laisserez-vous prir, Genevive,
     vous qui savez si bien que je suis innocent?

     JACQUES.

--Est-ce suffisant? demanda-t-il en tendant ce billet au jeune avocat.

--Oui, et je vous promets qu'avant quarante-huit heures j'aurai vu
madame de Claudieuse...

Blangin s'impatientait cependant, les dfenseurs durent se retirer et,
sortis de la prison, ils traversaient la place du March-Neuf, quand, 
quelques pas, ils aperurent un musicien ambulant que suivaient quelques
galopins.

C'tait une espce de mntrier de campagne, vtu d'un de ces habits
d'ordre composite qui ne sont pas encore une redingote, mais qui ne sont
dj plus une veste. Raclant d'un mauvais violon, il chantait avec le
plus pur accent du terroir une chanson saintongeoise.

    _Au printemps,_
    _la mre ageace,_
    _Fit son nid dans les popillons,_
          _La pible!..._
    _Fit son nid dans les popillons,_
           _Pibolon!..._

Machinalement, matre Folgat cherchait quelques sous dans son gousset,
lorsque le chanteur, s'approchant de lui et tendant son chapeau comme
pour recevoir l'aumne, lui dit:

--Vous ne me reconnaissez pas, cher matre. L'avocat tressauta.

--Vous ici!... fit-il.

--Moi-mme,  Sauveterre depuis ce matin. Je vous guettais, car il faut
que je vous parle. Ce soir,  neuf heures, venez m'ouvrir la petite
porte du jardin de monsieur de Chandor...

Et reprenant son violon, il s'loigna en continuant d'une voix
tranante:

    _Au bout de cinq  six semaines,_
    _Elle oyut un petit ageasson._




XIV


Bien autrement encore que matre Folgat, le clbre avocat de Sauveterre
avait t surpris de l'imprvu de la rencontre et de l'tranget du
personnage. Et ds que le mntrier ambulant se fut loign:

--Vous connaissez cet individu? demanda-t-il  son jeune confrre.

--Cet individu, rpondit matre Folgat, n'est autre que cet agent dont
je vous ai parl, et dont j'ai achet les services.

--Goudar!

--Oui, Goudar.

--Et vous ne le reconnaissiez pas! Le jeune avocat souriait.

--Avant qu'il et parl, non, dit-il. Le Goudar que je connais est assez
grand, maigre, imberbe, et porte les cheveux taills en brosse. Ce
musicien des rues est petit, replet, barbu, et ses longs cheveux plats
lui tombent jusqu'au milieu du dos. Comment deviner mon homme, sous son
costume de vagabond, un violon  la main et patoisant une ronde
saintongeoise?

Matre Magloire souriait lui aussi.

--Que sont les comdiens de profession compars  ces gens-l! dit-il.
En voici un qui se prtend arriv de ce matin et qui, dj, semble du
pays autant que Cheminot lui-mme. Il n'y a pas douze heures qu'il est 
Sauveterre, et il sait l'existence de la petite porte du jardin de
monsieur de Chandor.

--Oh! je m'explique maintenant cette circonstance, qui d'abord m'avait
tonn. Ayant tout racont en dtail  Goudar, j'ai d ncessairement
lui parler de cette porte,  propos de Mchinet.

Causant ainsi, ils avaient atteint l'extrmit de la rue Nationale. Ils
s'arrtrent.

--Un mot encore avant de nous sparer, reprit matre Magloire. Vous tes
bien dcid  voir madame de Claudieuse?

--Je l'ai promis.

--Que lui direz-vous?

--Je ne sais. Cela dpendra de son accueil.

--Du caractre dont je la connais,  la seule vue du billet de Jacques,
elle va vous commander de sortir.

--Qui sait!... Je n'aurai pas, en tout cas,  me reprocher d'avoir
recul devant une dmarche qu'en mon me et conscience je juge
ncessaire.

--Quoi qu'il arrive, soyez prudent, ne vous laissez pas emporter...
Songez qu'un clat nous obligerait  changer notre systme de dfense,
le seul qui prsente quelques chances.

--Oh! soyez sans inquitudes...

Sur quoi, changeant une dernire poigne de main, ils se sparrent.
Matre Magloire regagnant son logis, matre Folgat remontant la rue de
la Rampe.

La demie de six heures venait de sonner; aussi le jeune avocat se
htait-il, craignant de faire attendre. On l'attendait, en effet, pour
se mettre  table, mais en entrant au salon, il ne songea plus 
s'excuser, tant il fut frapp de l'accablement et de la morne tristesse
des amis et des parents du prisonnier.

--Avons-nous donc quelque fcheuse nouvelle? interrogea-t-il d'une voix
hsitante.

--La plus fcheuse que nous eussions  redouter, oui, monsieur, rpondit
le marquis de Boiscoran. Elle n'tait que trop prvue de nous tous, et,
cependant, vous le voyez, elle nous surprend comme un coup de foudre...

Le jeune avocat se frappa le front.

--La chambre des mises en accusation a rendu son arrt! s'cria-t-il.

De la tte, comme si la voix lui et manqu, le marquis rpondit:

--Oui!

--C'est encore un grand secret, ajouta Mlle Denise, et si nous le
savons, c'est grce  une indiscrtion de notre bon, de notre dvou
Mchinet. Jacques est renvoy devant la cour d'assises...

Elle fut interrompue par un domestique qui entrait annoncer que
mademoiselle tait servie.

On passa dans la salle  manger; mais, sous l'empire de ce dernier
vnement, le dner fut lugubre. Seule, Mlle Denise, qui devait  la
fivre son tonnante nergie, aida matre Folgat  maintenir la
conversation vivante. Par elle, le jeune avocat apprit que, dcidment,
le comte de Claudieuse tait au plus mal, et qu'on lui et administr,
dans la journe, les derniers sacrements, sans le docteur Seignebos qui
s'y tait oppos en dclarant que la plus lgre motion pouvait tuer
son malade.

--Et s'il meurt, pronona M. de Chandor, ce sera notre dernier coup.
L'opinion, dj si monte contre Jacques, deviendra implacable.

Cependant le repas finissait, matre Folgat s'approcha de Mlle
Denise.

--J'ai  vous prier, mademoiselle, lui dit-il, de me confier la clef de
la petite porte du jardin...

Elle le regardait d'un air tonn.

J'ai  recevoir secrtement, ajouta-t-il, l'homme de la police qui m'a
promis son concours.

--Il est ici?

--De ce matin...

Mlle Denise lui ayant remis la clef, matre Folgat se hta de gagner
le fond du jardin, et au troisime coup de neuf heures, le mntrier de
la place du March-Neuf, Goudar, poussa la petite porte et entra, son
violon sous le bras.

--Un jour de perdu! commena-t-il, sans mme songer  saluer, tout un
jour, car je ne pouvais rien tenter avant de vous avoir vu...

Il semblait si furieux que matre Folgat entreprit de le calmer.

--Laissez-moi d'abord, dit-il, vous complimenter de votre
travestissement...

Mais Goudar n'tait point sensible aux loges.

--Que serait un policier qui ne saurait pas se travestir!
interrompit-il. Beau mrite, ma foi! Et croyez que rien ne me rpugne
davantage. Mais pouvais-je tomber  Sauveterre avec ma vritable
personnalit? Un homme de la police! brrr... tout le monde m'et fui
comme la peste et on n'et rpondu que des mensonges  toutes mes
questions... Alors, je me suis affubl de cette dfroque honteuse qui
m'est familire, et pour laquelle, mme, j'ai pris pendant six mois un
professeur de violon. Un musicien ambulant fait ce qu'il veut sans
veiller les soupons; il erre dans les rues ou le long des routes, il
entre dans les cours, se glisse dans les maisons, visite les cafs et
les cabarets; il peut, sous prtexte de demander l'aumne, accoster les
gens, leur parler, les suivre... Et, pour ce qui est de la faon dont je
baragouine le saintongeois, sachez que j'ai pass six mois dans les
Charentes,  la piste des faux billets de banque du fameux Gtebourse.
Si au bout de six mois on ne tient pas l'accent d'une province, on ne
sera jamais un policier. Or, je le suis, moi, je suis condamn  cet
excrable mtier, qui fait le dsespoir de ma femme...

--Si votre ambition est vraiment ce que vous m'avez dit, mon cher
Goudar, interrompit matre Folgat, peut-tre pourrez-vous le quitter
bientt, ce mtier que vous dtestez tant. Si vous russissez  tirer
d'affaire monsieur de Boiscoran...

--Il me donnerait la maison de la rue des Vignes?...

--De grand coeur.

L'homme de la prfecture leva les mains au ciel.

--La maison de la rue des Vignes, rpta-t-il. Le paradis en ce monde.
Un jardin immense, une terre d'une qualit suprieure. Et quelle
exposition, mon matre! J'y ai lorgn des murs o j'obtiendrais des
pches plus belles que celles de Montreuil et des chasselas plus
parfums que ceux de Fontainebleau.

--Y avez-vous trouv quelque nouvel indice? demanda matre Folgat.

Brusquement rappel  la ralit, Goudar s'assombrit.

--Aucun, rpondit-il, et c'est inutilement que j'ai interrog tous les
fournisseurs. Je ne suis pas plus avanc que le premier jour.

--Esprons que vous serez plus heureux ici.

--Je l'espre, mais pour commencer mes oprations, il me faut votre
assistance. J'ai besoin de voir le docteur Seignebos et le greffier
Mchinet. Priez-les de se trouver au rendez-vous qu'un billet de moi
leur assignera.

--Ils seront prvenus.

--Maintenant, si je veux que mon incognito soit respect, il me faut un
permis de sjour du maire, au nom de Goudar, musicien ambulant. Je garde
mon nom que personne ici ne connat. Mais il me faut ce permis ce soir
mme. O que je me prsente pour coucher, on me demandera mes papiers...

--Attendez-moi un quart d'heure, l, sur ce banc, dit matre Folgat, je
cours chez le maire...

Un quart d'heure plus tard, en effet, Goudar avait son permis en poche
et s'en allait demander un gte  l'auberge du _Mouton-Rouge_, la plus
malfame de Sauveterre.

En prsence d'une obligation pnible et invitable, les tempraments se
dclent. Les uns ajournent tant qu'ils peuvent, tergiversent,
lanternent, pareils  ces dvotes qui renvoient leur gros pch  la fin
de leur confession; les autres, au contraire, ont hte de se dbarrasser
de l'anxit et en finissent le plus tt qu'il est possible.

Matre Folgat tait de ces derniers. Rveill avec le jour, le lendemain
de l'arrive de Goudar: je verrai Mme de Claudieuse ce matin mme, se
dit-il.

Et en effet, ds huit heures, vtu avec plus de recherche peut-tre que
de coutume, il sortit en disant au domestique qu'on ne l'attendt pas
s'il n'tait pas rentr au moment du djeuner.

C'est au palais de justice qu'il se rendit tout d'abord, esprant bien y
rencontrer le greffier. Et son espoir ne fut pas du. La salle des pas
perdus tait dserte, mais dj Mchinet tait  son bureau, grossoyant
avec l'activit fivreuse qu'imprime l'ide constante d'un immeuble 
payer.

Il se dressa en voyant entrer matre Folgat, et tout de suite:

--Vous savez l'arrt de la chambre! fit-il.

--Oui, grce  votre obligeance, et je dois vous avouer qu'il ne m'a pas
surpris. Qu'en pense-t-on au Palais?

--Tout le monde croit  une condamnation.

--Nous le verrons bien! fit le jeune avocat. (Et baissant la voix:) Mais
je viens encore pour autre chose, continua-t-il. L'agent que j'attendais
est arriv et dsirerait vous entretenir. Il vous crira pour vous
assigner un rendez-vous, accordez-le-lui, je vous en prie.

--Certes, de tout mon coeur, rpondit le greffier. Et Dieu veuille qu'il
russisse  disculper monsieur de Boiscoran, quand ce ne serait que pour
rabaisser un peu le caquet de mon cher patron.

--Ah! monsieur Galpin-Daveline triomphe!

--Sans la moindre pudeur. Il voit dj son ancien ami au bagne! Il a
reu de monsieur le procureur gnral une nouvelle lettre de
flicitations, et il est venu hier,  l'issue de l'audience, la montrer
 qui voulait la lire. Tous ces messieurs l'ont compliment, sauf
monsieur le prsident, toutefois, qui lui a tourn le dos, et monsieur
le procureur de la Rpublique, qui lui a dit en latin de ne pas vendre
la peau de l'ours avant qu'il ft par terre...

Dj, depuis un moment, on commenait  entendre des pas dans les
corridors.

--Vite une dernire recommandation, fit matre Folgat. Goudar tient 
dissimuler sa personnalit, ne parlez de lui  me qui vive. Et surtout
ne vous tonnez pas du costume sous lequel il vous apparatra...

Le bruit de la porte qui s'ouvrait lui coupa la parole.

Un juge entra, qui aprs avoir salu fort civilement se mit  demander
au greffier une multitude de renseignements au sujet d'une affaire qui
venait au rle le jour mme.

--Au revoir, monsieur Mchinet, dit le jeune avocat.

Et, reprenant sa course, il alla sonner  la porte du docteur Seignebos.

--Monsieur le docteur est sorti, rpondit le domestique, mais il va
rentrer, et il m'a recommand de prier monsieur de l'attendre dans son
cabinet.

La preuve de confiance que donnait le docteur  matre Folgat tait
inoue, en lui permettant de rester seul dans le sanctuaire de ses
mditations.

C'tait une pice immense, tout encombre d'objets disparates et
incohrents, et qui du premier coup rvlait les ides, les opinions,
les gots et les aspirations du mdecin. Ce qui frappait, ds l'entre,
c'tait, sur la chemine, un admirable buste de Bichat, flanqu des
bustes plus petits de Robespierre  droite et de Rousseau  gauche. Une
horloge du temps de Louis XIV, dresse entre les deux fentres, battait
les secondes avec des grincements de vieille ferraille. Tout un des
cts tait occup par une bibliothque de bois noir bonde,  dfoncer,
de livres de toutes sortes, brochs ou habills de reliures qui auraient
bien fait rire M. Daubigeon. Un de ces meubles comme on en fabrique pour
classer les herbiers disait la passion passagre du docteur pour la
flore de Sauveterre. Une machine lectrique rappelait le temps o le
docteur s'tait engou de l'lectrothrapie.

Sur la table, place au milieu de la pice, des montagnes de bouquins
trahissaient les rcentes tudes du mdecin. Tous les auteurs qui se
sont occups de la folie et de l'idiotie taient l, depuis Apostolids
jusqu' Tardieu, en passant par Broussais et Fodr, par Spurzheim,
Guardia, Marc, Esquiros, Blanche et vingt autres encore.

Matre Folgat achevait l'inventaire quand le docteur Seignebos entra,
toujours comme une trombe, mais beaucoup plus joyeux que de coutume.

--Je savais bien, parbleu, que je vous trouverais ici! s'cria-t-il ds
le seuil. Vous venez me demander un rendez-vous pour Goudar.

Le jeune avocat tressauta.

--Qui a pu vous le dire? fit-il abasourdi.

--Goudar en personne! Il me plat,  moi, ce garon. videmment on ne
saurait me suspecter de tendresse pour tout ce qui, de prs ou de loin,
tient  la prfecture, moi qui ai travers la vie avec des mouchards 
mes trousses... Mais votre homme me raccommoderait presque avec la
police.

--Quand l'avez-vous vu?

--Ce matin,  sept heures. Il s'ennuyait si prodigieusement de perdre
son temps dans son galetas du _Mouton-Rouge_, que l'ide lui est venue
de feindre une indisposition et de m'envoyer chercher. J'y suis all, et
j'ai trouv une manire de mntrier de campagne qui m'a paru se porter
comme un charme. Mais ds que nous avons t seuls, il m'a dgois toute
son affaire, en me demandant mon opinion et en me disant ses ides.
Matre Folgat, ce Goudar est trs fort, c'est moi qui vous le dis, et
nous nous sommes parfaitement entendus...

--Vous a-t-il donc expliqu ce qu'il compte faire?

-- peu prs... Mais il ne m'a pas autoris  le divulguer. Patience,
laissez faire, attendez, et vous verrez que le vieux Seignebos a encore
un certain flair!

Et, ce disant d'un air de fatuit superbe, il retirait, essuyait et
replaait sur son nez ses lunettes d'or.

--J'attendrai donc, dit le jeune avocat, et puisque voici ma commission
faite, je vous demanderai la permission de vous entretenir d'une autre
affaire... Je suis charg par monsieur Jacques de Boiscoran de voir la
comtesse de Claudieuse.

--Fichtre!

--Et de tcher d'obtenir d'elle un moyen de nous disculper...

--Va-t'en voir s'ils viennent! Difficilement, matre Folgat dissimula un
mouvement d'impatience.

--J'ai accept cette mission, fit-il d'un ton sec, je tiens  la
remplir.

--Je le comprends, mon cher matre, seulement vous n'arriverez pas
jusqu' madame de Claudieuse. Le comte est trs mal, elle ne quitte pas
son chevet et ne reoit mme pas les personnes de son intimit.

--Et cependant, il faut que je parvienne jusqu' elle... Il faut  tout
prix que je lui remette en mains propres le billet que m'a confi mon
client. Et, tenez, docteur, je vais tre franc avec vous. C'est parce
que je prvoyais des difficults que je viens vous demander un moyen de
les surmonter ou de les tourner.

-- moi!

--N'tes-vous pas le mdecin du comte de Claudieuse?

--Dix mille diables! s'cria M. Seignebos, vous ne doutez de rien, vous
autres avocats! (Et plus bas, rpondant plutt aux objections de son
esprit qu' matre Folgat:) Certainement, grommelait-il, je soigne
monsieur de Claudieuse, dont, entre parenthses, la maladie droute
toutes mes conjectures, mais c'est pour cela prcisment que je ne puis
rien. Notre profession a des rgles qu'on ne saurait enfreindre sans
compromettre la dignit du corps mdical tout entier.

--Mais il y va de l'honneur et de la vie de Jacques, monsieur, d'un
ami...

--Et d'un coreligionnaire politique, c'est trs vrai. Mais je ne puis
vous aider sans abuser de la confiance de madame de Claudieuse...

--Eh! monsieur, cette femme n'a-t-elle pas commis le crime pour lequel
monsieur de Boiscoran, innocent, va passer en cour d'assises...

--Je le crois, et cependant... (Il se tut, rflchissant, jusqu' ce que
soudain, prenant son chapeau  larges bords et l'enfonant d'un coup sec
sur sa tte:) Au fait! s'cria-t-il, tant pis! Il est des intrts
sacrs qui priment tout! Venez...




XXV


C'est rue Mautrec qu'aprs l'incendie du Valpinson taient venus
s'tablir provisoirement le comte et la comtesse de Claudieuse. La
maison loue pour eux par le maire, M. Sneschal, a t pendant plus
d'un sicle la demeure de la famille de Juliac et passe pour une des
plus anciennes et des plus magnifiques de Sauveterre.

En moins de dix minutes, le docteur Seignebos et matre Folgat y furent
arrivs.

De la rue on n'aperoit qu'un grand mur, contemporain du chteau,  ce
que prtendent les archologues, et tout fleuri de paritaires, de
girofles et de gueules-de-lion. Dans ce mur est encastre une lourde
porte  deux battants. Le jour, on ouvre un de ces battants et on le
remplace par un portillon  claires-voies, qui, ds qu'on le pousse, met
en mouvement une sonnette. On traverse alors un grand jardin o une
douzaine de statues, vertes de mousse, s'miettent sur leur pidestal 
l'ombre des vieux tilleuls plants en quinconce.

La maison n'a que deux tages. Un large vestibule traverse le
rez-de-chausse, et l'on distingue au fond l'escalier de pierre avec sa
rampe en fer ouvr.

Une fois dans ce vestibule, M. Seignebos ouvrit une porte  droite.

--Entrez l, dit-il  matre Folgat, et attendez. Je monte chez le
comte, dont la chambre est au premier, et je vous envoie la comtesse.

Le jeune avocat obit, et il se trouva dans un vaste salon largement
clair par trois portes-fentres ouvrant de plain-pied sur le jardin.
Ce salon avait d tre superbe jadis. De belles menuiseries peintes en
blanc, rehausses de filets et d'arabesques d'or, lambrissaient les
murs. Au plafond, une vaste composition allgorique reprsentait des
amours joufflus foltrant dans un ciel toil.

Mais le temps avait promen ses doigts crasseux sur toutes ces
magnificences d'un autre sicle, effac  demi les peintures, terni l'or
des arabesques, fan l'azur du plafond et caill les amours. Et certes
l'ameublement n'tait pas fait pour attnuer la mlancolie de ces
ruines. Aux fentres, pas de rideaux. Sur la chemine, une pendule et
des candlabres  moiti briss. Puis  et l, et comme au hasard, des
meubles disparates arrachs  l'incendie du Valpinson, des chaises, des
canaps, des fauteuils et une table ronde toute disloque et noircie par
les flammes.

Mais qu'importaient  matre Folgat ces dtails. Il ne songeait qu' la
dmarche qu'il risquait, et dont il comprenait alors seulement l'audace
extraordinaire et l'tranget. Peut-tre et-il battu en retraite s'il
l'et pu; et il n'avait pas trop de toute sa volont pour dominer son
trouble.

Enfin, il entendit un pas rapide et lger dans le vestibule, et presque
aussitt la comtesse de Claudieuse parut. C'tait bien elle, telle
qu'elle lui avait t dcrite par Jacques, calme, grave et sereine,
comme si son me et plan bien au-dessus des passions humaines.

Loin d'altrer son exquise beaut, les vnements terribles qui se
succdaient depuis un mois lui avaient mis au front comme une aurole
divine. Elle avait quelque peu maigri, cependant. Et le cercle de bistre
qui entourait ses yeux et le dsordre de ses cheveux admirables
trahissaient la fatigue et les angoisses des longues nuits passes au
chevet de son mari.

Pendant que matre Folgat s'inclinait:

--Vous tes le dfenseur de monsieur de Boiscoran, monsieur?
demanda-t-elle.

--Oui, madame, rpondit le jeune avocat.

--Vous dsirez me parler,  ce que vient de me dire le docteur...

--Oui, madame.

D'un geste de reine, elle montra un sige, et s'asseyant elle-mme:

--Je vous coute, monsieur, dit-elle.

Non sans une importune palpitation au coeur, matre Folgat commena:

--Je dois d'abord, madame, vous exposer la situation de mon client.

--C'est inutile, monsieur, je la connais.

--Vous savez alors, madame, qu'il vient d'tre renvoy devant la cour
d'assises, et qu'il peut tre condamn!

D'un mouvement douloureux, elle secoua la tte, et doucement:

--Je sais, monsieur, que le comte de Claudieuse a t victime du plus
lche des attentats, que sa vie est en pril, qu'avant peu, s'il ne
survient un miracle de Dieu, je n'aurai plus de mari, mes enfants
n'auront plus de pre...

--Mais monsieur de Boiscoran est innocent, madame!

Une profonde surprise se peignit sur les traits de Mme de Claudieuse,
et fixant matre Folgat:

--Qui donc est l'assassin? interrogea-t-elle.

Ah! ce n'est pas sans peine que le jeune avocat arrta sur ses lvres ce
seul mot terrible: Vous!, qui montait au fond de sa conscience
rvolte.

Mais il songea au succs de sa mission, et au lieu de rpondre:

--Pour un accus, madame, reprit-il, pour un malheureux  la veille du
jugement, un avocat est un confesseur auquel il ne cache rien.
J'ajouterai que le dfenseur a la discrtion du prtre, et qu'il sait
oublier les secrets qui lui ont t confis.

--Je ne comprends pas, monsieur...

--Mon client, madame, avait un moyen bien simple de se disculper,
c'tait de dire toute la vrit. Il a mieux aim risquer son bonheur que
de compromettre celui d'une autre personne...

La comtesse eut un geste d'impatience.

--Mes moments sont compts, monsieur, interrompit-elle. Veuillez vous
expliquer plus clairement.

Mais matre Folgat tait aussi loin que possible.

--Je suis charg par monsieur de Boiscoran, madame, reprit-il, de vous
remettre une lettre.

La surprise de Mme de Claudieuse parut se changer en stupeur.

-- moi! fit-elle.  quel titre?

Sans mot dire, le jeune avocat tira de son portefeuille la lettre de
Jacques, et la tendant  la comtesse:

--La voici, dit-il.

Elle la prit, d'une main qui ne tremblait pas, et l'ouvrit lentement.
Mais, ds qu'elle l'eut parcourue, se dressant en pied, pourpre et les
yeux pleins d'clairs:

--Savez-vous ce que contient cette lettre, monsieur? s'cria-t-elle.

--Oui.

--Vous savez que monsieur de Boiscoran ose m'y appeler de mon nom de
jeune fille, Genevive, comme mon mari, comme mon pre!

Le moment dcisif venu, matre Folgat avait tout son sang-froid.

--Monsieur de Boiscoran, madame, prtend qu'il vous nommait ainsi
autrefois... rue des Vignes... au temps o vous l'appeliez Jacques...

La comtesse paraissait abasourdie.

--Mais c'est infme, monsieur, balbutia-t-elle, ce que vous dites l!
Quoi! monsieur de Boiscoran a pu vous dire que moi, la comtesse de
Claudieuse, j'ai t... sa matresse.

--Il me l'a dit, oui, madame, et il affirme que peu d'instants avant
l'incendie, il tait prs de vous, et que s'il avait les mains noircies,
c'est qu'il venait de brler votre correspondance et la sienne...

Elle se redressa sur ces mots, et d'une voix vibrante:

--Et vous avez pu croire cela! s'cria-t-elle, vous?... Ah! le premier
crime de monsieur de Boiscoran n'est rien, compar  celui-ci! Il ne lui
suffisait pas d'avoir incendi notre maison et de nous avoir ruins, il
veut nous dshonorer. Il ne lui suffit pas d'avoir pris la vie du mari,
il lui faut l'honneur de la femme!

Elle parlait si haut que du vestibule on devait entendre les clats de
sa voix.

--Plus bas, madame, de grce, fit matre Folgat, plus bas...

Elle le foudroya d'un regard de mpris souverain, et haussant encore le
ton:

--Oui, continua-t-elle, je conois que vous ayez peur d'tre entendu...
Mais moi, qu'ai-je  craindre! Je voudrais que l'univers entier nous
coutt et nous juget. Plus bas, dites-vous. Pourquoi plus bas!
Pensez-vous donc que si monsieur de Claudieuse n'tait pas mourant,
celle lettre ne serait pas dj entre ses mains! Ah! il saurait faire
justice de cette lettre infme, lui!... Tandis que moi, une femme!...
Jamais je n'avais compris si terriblement que tout le monde croit mon
mari perdu, et que je vais rester seule au monde, sans protecteur, sans
amis...

--Mais, madame, monsieur de Boiscoran vous jure le secret le plus
absolu...

--Le secret de quoi? De vos lches insultes, de l'abominable intrigue
dont ceci n'est sans doute que le prlude!

Matre Folgat plit sous l'outrage.

--Ah! prenez garde, madame, fit-il d'une voix sourde, nous avons des
preuves flagrantes, irrcusables...

D'un geste imprieux, Mme de Claudieuse l'arrta et, superbe de
douleur, de ddain et de colre:

--Eh bien! s'cria-t-elle, produisez-les, ces preuves! Allez, faites,
agissez, parlez! nous saurons si la vile calomnie d'un criminel peut
entamer l'intacte rputation d'une honnte femme!... Nous verrons si de
cette boue o vous vous dbattez, une seule claboussure jaillira
jusqu' moi!

Et jetant aux pieds du jeune avocat la lettre de Jacques, elle gagna la
porte.

--Madame, dit encore matre Folgat, madame!

Elle ne daigna mme pas tourner la tte, et elle disparut, le laissant
seul au milieu du salon, si cras de stupeur qu'il en perdait jusqu'
la facult de rflchir.

Heureusement, le docteur Seignebos revenait.

--Par ma foi, commena-t-il, je ne me serais jamais imagin que madame
de Claudieuse prendrait si bien ma trahison... C'est exactement comme 
l'ordinaire qu'elle vient, en vous quittant, de me demander comment j'ai
trouv son mari, ce matin, et ce qu'il y a  faire. Je lui ai rpondu...

Mais le reste de sa phrase s'touffa dans sa gorge; il s'apercevait
enfin de l'attitude de matre Folgat.

--Ah ! qu'avez-vous? interrogea-t-il.

Le jeune avocat le regardait de l'air d'un homme pris de vertige.

--J'ai, rpondit-il, que je me demande si je veille ou si je rve! J'ai
que, si cette femme est coupable, son audace passe toute croyance.

--Comment, si... En tes-vous  douter de sa culpabilit?

Tout en matre Folgat trahissait le plus affreux dcouragement.

--Eh! le sais-je moi-mme, dit-il, ne voyez-vous pas que je n'ai plus ma
tte  moi, que je ne sais plus qu'imaginer ni que croire?

--Oh!...

--C'est ainsi! Et cependant, docteur, je ne suis pas un naf, et depuis
cinq ans que je plaide au criminel et que je fouille aux plus bas fonds
des couches sociales, j'ai dcouvert d'tranges choses, rencontr des
types inous et cout d'effroyables confidences...

Le docteur,  son tour, tait abasourdi, jusqu' ce point d'oublier de
tracasser ses lunettes d'or.

--Que vous a donc dit madame de Claudieuse? demanda-t-il.

--Je vous le rpterais, rpondit matre Folgat, que vous n'en seriez
pas plus avanc. Il vous et fallu tre l, et la voir, et
l'entendre!... Quelle femme!... Pas un des muscles de son visage ne
tressaillait, son oeil restait limpide et clair, nulle motion n'altrait
le timbre de sa voix. Et de quel air elle me dfiait!... Mais tenez,
docteur, je vous en prie, sortons...

Ils sortirent, en effet, et dj ils taient au tiers de la longue alle
du jardin, lorsqu'ils aperurent s'avanant vers eux l'ane des filles
de la comtesse de Claudieuse, rentrant, avec sa bonne, de la promenade.

M. Seignebos s'arrta, et serrant le bras du jeune avocat et se penchant
 son oreille:

--Attention! fit-il. La vrit se trouve dans la bouche des enfants,
n'est-ce pas?

--Qu'esprez-vous? murmura matre Folgat.

--claircir un point douteux... Silence, et laissez-moi faire.

Dj la petite fille arrivait  eux. C'tait une gracieuse enfant de
huit  neuf ans, blonde, avec de beaux yeux bleus, grande pour son ge,
et qui avait presque toute l'intelligence d'une jeune fille, sans en
avoir les timidits.

--Bonjour, ma petite Marthe, lui dit le docteur de sa plus douce voix,
qui tait fort douce quand il voulait.

--Bonjour, messieurs, rpondit-elle avec une jolie rvrence.

Se penchant vers elle, M. Seignebos mit un bon baiser sur ses joues
roses, puis la regardant:

--Mais tu as l'air toute triste, Marthe, ajouta-t-il.

--C'est que papa et ma petite soeur sont bien malades, monsieur, dit-elle
avec un gros soupir.

--Et aussi parce que tu regrettes le Valpinson...

--Oh, oui!

--C'est cependant bien joli, ici, et tu as pour jouer un grand jardin.

Elle secoua la tte, et baissant la voix:

--C'est vrai que c'est joli, dit-elle, seulement... j'y ai peur.

--Et de quoi, ma mignonne?

Elle montra les statues, et toute frissonnante:

--Le soir, rpondit-elle,  la brune, il me semble toujours qu'elles
remuent, et je crois voir des personnes qui se cachent derrire les
arbres, comme l'homme qui a voulu tuer papa...

--Il faut chasser ces vilaines ides, mademoiselle, interrompit matre
Folgat.

Mais M. Seignebos ne le laissa pas poursuivre:

--Comment, Marthe, tu es si peureuse que cela! Je te croyais, au
contraire, trs brave... Ton papa m'avait affirm que, la nuit de
l'incendie du Valpinson, tu n'avais pas t effraye du tout.

--Papa a dit la vrit.

--Et cependant, quand tu as t rveille par les flammes, ce devait
tre terrible...

Oh! ce n'est pas les flammes qui m'ont rveille, docteur.

--Pourtant, quand le feu a clat...

--Je ne dormais pas plus qu'en ce moment, docteur, parce que j'avais t
rveille par le bruit de la porte que maman avait ferme trs fort en
rentrant.

Un mme pressentiment terrible fit tressaillir le mdecin et l'avocat.

--Tu dois te tromper, Marthe, reprit le docteur, ta maman n'tait pas
rentre, au moment de l'incendie...

--Pardonnez-moi, monsieur...

--Non, tu te trompes...

La fillette se redressa, et de cette mine grave que prennent les enfants
lorsqu'ils voient qu'on doute de leur parole:

--Je suis sre de ce que je dis, insista-t-elle, et je me souviens trs
bien de tout. On m'avait couche  l'heure ordinaire, et comme j'tais
trs lasse d'avoir jou, je m'tais endormie tout de suite... Pendant
que je dormais, maman est sortie, mais en rentrant, elle m'a rveille.
Sitt rentre, elle est alle se pencher sur le lit de ma petite soeur,
et elle l'a regarde un bon moment d'un air si triste que j'ai eu envie
de pleurer. Aprs cela, elle est alle s'asseoir prs de la fentre, et
de mon lit, n'osant lui parler, je voyais de grosses larmes rouler le
long de ses joues, quand un coup de fusil a retenti au-dehors...

C'est un regard d'angoisse qu'changeaient matre Folgat et M.
Seignebos.

--Ainsi, ma mignonne, insista le mdecin, tu es bien certaine que ta
maman tait dans votre chambre, quand on a tir un premier coup de
fusil?

--Certainement, docteur. Et mme, en l'entendant, maman s'est dresse
toute droite, la tte penche, comme quelqu'un qui coute. Presque
aussitt, le second coup a retenti, maman a lev les bras en l'air, en
s'criant:  mon Dieu!..., et tout de suite elle est sortie en
courant.

Jamais sourire ne fut plus faux que celui que le docteur Seignebos, non
sans un grand effort de volont, maintenait sur ses lvres.

--Tu as rv cela, Marthe..., fit-il.

Ce fut la bonne, jusque-l silencieuse, qui rpondit:

--Mademoiselle ne rvait pas, pronona-t-elle. Moi aussi, j'avais
entendu les dtonations, et j'avais ouvert la porte de ma chambre pour
savoir ce que ce pouvait tre, quand j'ai vu madame traverser le palier
en deux sauts et se lancer dans l'escalier...

--Oh! je ne discute pas, interrompit le docteur, du ton le plus
indiffrent qu'il put prendre, qu'importe cette circonstance.

Mais la fillette tenait  achever son rcit:

--Maman partie, continua-t-elle, l'inquitude me prit, et je me soulevai
sur mon lit, prtant l'oreille... Je ne tardai pas  entendre des bruits
que je ne connaissais pas, des craquements et des ptillements, et aussi
comme des cris dans le lointain. La peur me prenant, je sautai  terre,
et je courus ouvrir la porte. Mais je faillis tre renverse par un
tourbillon de fume et d'tincelles... Pourtant je ne perdis pas la
tte. Je rveillai ma petite soeur, je la pris dans mes bras, et j'allais
essayer de gagner l'escalier quand Cocoleu arriva comme un fou, qui nous
enleva toutes deux et nous emporta...

--Marthe! cria une voix de la maison, Marthe! L'enfant interrompit court
son histoire.

--C'est maman qui m'appelle, dit-elle. (Et, faisant une belle
rvrence:) Au revoir, messieurs...

Dj Marthe avait disparu, que Seignebos et matre Folgat restaient
encore plants sur leurs pieds, se regardant d'un air de suprme
dtresse.

--Nous n'avons plus rien  faire ici, docteur, dit enfin le jeune
avocat.

--En effet, rentrons, et mme htons-nous, car on m'attend peut-tre...
Vous djeunez avec moi...

Ils se retirrent alors, la tte basse, et  ce point abms dans leurs
rflexions qu'ils oubliaient de rendre les coups de chapeau qu'on leur
tirait le long des rues, circonstance qui fut remarque de plusieurs
bourgeois.

En arrivant chez lui:

--Deux couverts, dit le docteur  son domestique, et monte une bouteille
de vin de Mdis... (Et lorsqu'il eut conduit l'avocat  son cabinet de
travail:) Maintenant, commena-t-il, que pensez-vous de l'aventure?

Matre Folgat eut un geste de douloureux abattement.

--Je m'y perds! murmura-t-il.

--Peut-on admettre que madame de Claudieuse ait fait le mot  sa fille?

--Non.

--Et  sa femme de chambre?

--Encore moins. Une femme de cette trempe ne se confie  personne; elle
combat, triomphe ou succombe seule.

--Donc la bonne et l'enfant nous ont dit la vrit.

--Je le crois fermement.

--C'est ma conviction... Alors, elle n'est pour rien dans le meurtre de
son mari?

--Hlas!

Ce que matre Folgat ne remarquait pas, c'est qu'un victorieux sourire
clairait la physionomie du docteur Seignebos. Il avait retir ses
lunettes d'or, et les essuyant vigoureusement:

--Si la comtesse tait innocente, reprit-il, Jacques serait donc
coupable! Jacques nous aurait donc dups tous...

Matre Folgat secouait la tte.

--De grce, docteur, fit-il avec un effort, ne me pressez pas ainsi,
laissez-moi me recueillir, rassembler mes ides. Je suis pouvant de
mes conjectures. Non, monsieur de Boiscoran ne nous a pas menti, et
assurment madame de Claudieuse a t sa matresse. Non, il ne nous a
pas tromps, et certainement le soir du crime, il a eu une entrevue avec
la comtesse. Marthe ne nous a-t-elle pas dit que sa mre tait sortie?
O allait-elle, sinon au rendez-vous? Seulement...

Il hsitait.

--Oh! allez, allez, dit le mdecin, vous n'avez rien  craindre de
moi...

--Eh bien, il se pourrait qu'aprs que madame de Claudieuse a eu quitt
monsieur de Boiscoran, la fatalit s'en ft mle. Monsieur de Boiscoran
nous a cont comment les lettres qu'il brlait s'taient enflammes tout
 coup, avec une telle violence qu'il en avait t effray. Qui nous dit
qu'une flammche emporte par le vent n'a pas mis le feu aux paillers!
Tirez les consquences. Au moment de se retirer, monsieur de Boiscoran
aperoit ce commencement d'incendie; il court essayer de l'teindre; ses
efforts sont inutiles, la flamme gagne de proche en proche, elle
grandit, elle illumine dj toute la faade du chteau...  ce moment,
monsieur de Claudieuse sort... Monsieur de Boiscoran se croit surpris,
il voit ses amours dvoiles, son mariage rompu, sa vie manque, son
avenir bris, son bonheur ananti... Il perd la tte, il ajuste le
comte, il fait feu et s'enfuit perdu... Et ainsi s'explique la
maladresse des coups et aussi cette circonstance jusqu'ici inexplicable
d'un assassinat tent avec du plomb de chasse...

--Malheureux! interrompit le docteur.

--Quoi! Qu'ai-je dit?

--Gardez-vous de jamais rpter ceci. Telle est l'effroyable
vraisemblance de votre hypothse que, si elle s'bruitait, vous ne
trouveriez plus personne pour vous croire le jour o vous direz la
vrit.

--La vrit!... Vous pensez donc que je m'abuse?

--Positivement. (Et rajustant ses lunettes:) Ce que je ne pouvais
admettre, reprit M. Seignebos, c'tait que madame de Claudieuse et de
sa main fait feu sur son mari... J'avais raison. Elle n'a pas commis le
crime, matriellement, elle l'a seulement command...

--Oh!...

--Serait-elle donc la premire? Voil mon hypothse,  moi: avant de
rejoindre Jacques au rendez-vous, madame de Claudieuse avait pris son
parti et combin ses mesures. L'assassin tait  son poste. Si elle et
russi  ramener Jacques, le complice dsarmait son fusil et allait
tranquillement se coucher. N'ayant pu obtenir que Jacques renont  son
mariage, rsolue  se faire libre pour l'empcher, elle a donn le
signal, l'incendie a t allum et on a tir sur le comte.

Le jeune avocat ne semblait pas absolument convaincu.

--En ce cas, il y aurait eu prmditation, objecta-t-il, et alors,
comment le fusil n'tait-il charg que de cendre?

--C'est que le complice manquait d'intelligence... Encore bien qu'il et
prvu o tendait le docteur, matre Folgat se dressa vivement.

--Toujours Cocoleu! fit-il.

Du bout du doigt, M. Seignebos se toucha le front.

--Quand une ide est entre l, rpondit-il, elle y est solidement
fixe... Oui, madame de Claudieuse a un complice, et ce complice est
Cocoleu. Et si l'intelligence lui a fait dfaut, vous voyez jusqu'o ce
misrable idiot pousse le dvouement et la discrtion...

Si vous dites vrai, docteur, jamais nous n'aurons la clef de cette
affaire, car jamais Cocoleu ne parlera...

--Ne jurez de rien. On m'a propos un expdient...

Il fut interrompu par l'entre brusque de son domestique.

--Monsieur, lui dit ce brave garon, il y a en bas un gendarme qui vous
amne un individu qu'il faudrait faire admettre d'urgence  l'hpital.

--Qu'ils montent, rpondit le mdecin. (Et pendant que le domestique
courait remplir la commission:) Voil mon expdient, matre Folgat, dit
M. Seignebos. Attention...

Un pas pesant branlait dj l'escalier, et presque aussitt un gendarme
parut, qui, d'une main, tenait un violon, et de l'autre aidait  marcher
un pauvre diable.

Goudar! faillit s'crier matre Folgat.

C'tait Goudar, en effet, mais en quel tat! Les vtements dchirs et
tachs de boue, ple, l'oeil hagard, la barbe et les lvres souilles
d'une cume blanchtre.

--Voil l'histoire, major, pronona le gendarme. Ce particulier jouait
du violon dans la cour de la caserne, et nous tions plusieurs aux
fentres quand, tout  coup, nous l'avons vu tomber par terre et se
rouler, et se tordre, et se dbattre en hurlant et en cumant comme un
loup enrag. Nous l'avons ramass, soign, et je vous l'amne pour
savoir...

--Laissez-nous seuls avec lui, ordonna le mdecin.

Le gendarme sortit, et la porte ferme:

--Quel mtier! s'cria Goudar d'un accent d'invincible dgot.
Regardez-moi un peu!... Quelle honte si ma femme me voyait ainsi. Pouah!

Et sortant un mouchoir de sa poche, il s'essuyait le visage et retirait
de sa bouche un petit morceau de savon.

--L'important, dit le docteur, c'est que vous avez si bien jou votre
rle d'pileptique que les gendarmes y ont t pris.

--Belle malice, en vrit, et bien honorable surtout!

--Malice excellente, puisque, grce  elle, avant une heure vous serez 
l'hpital. On vous placera dans le quartier de Cocoleu, et je vous
verrai tous les matins...  vous d'agir...

--Soyez tranquille, rpondit l'homme de la prfecture, j'ai mon ide.
(Puis se tournant vers matre Folgat:) Me voil prisonnier, ajouta-t-il,
mais mes prcautions sont prises. C'est  vous que l'agent que j'ai
envoy en Angleterre fera parvenir ses renseignements. J'ai, de plus, un
service  vous demander: j'ai crit  ma femme de vous adresser mes
lettres; vous me les ferez parvenir par le docteur... Sur quoi, me voil
prt  devenir le compagnon de Cocoleu et bien rsolu  gagner la maison
de la rue des Vignes.

M. Seignebos avait sign le billet d'admission. Il rappela le gendarme
et, aprs l'avoir lou de son humanit, il le pria de conduire ce
pauvre diable  l'hpital.

Et rest seul avec matre Folgat:

-- prsent, cher matre, dit-il, convenons de nos faits. Devons-nous
parler du rcit de Marthe et des projets de Goudar?... Non, car
Galpin-Daveline veille, et il suffirait d'un soupon arrivant jusqu'
l'accusation pour tout faire chouer. Donc, bornez-vous  rapporter 
Jacques votre entrevue avec madame de Claudieuse, et sur tout le reste,
silence!




XVI


Comme presque tous les gens trs fins, le docteur Seignebos avait cette
faiblesse d'attribuer aux autres une partie de sa clairvoyance.

M. Galpin-Daveline veillait assurment, mais non pas avec l'pre
attention qu'on et d attendre d'un tel ambitieux. Avis le premier de
la dcision de la chambre des mises en accusation, il se sentit dlivr
des angoisses qui le torturaient. Il respira. De remords, il n'en eut
pas l'ombre. Il n'eut pas un regret... Il ne songea pas que ce prvenu
que la chambre renvoyait devant la cour d'assises avait t son ami
autrefois, et un ami dont il tait fier, dont l'hospitalit
l'enchantait, dont il avait sollicit l'alliance... Non! Ce qu'il se
dit, c'est qu'ayant hasard une partie scabreuse, dont son avenir tait
l'enjeu, il venait de la gagner haut la main.

videmment, sa responsabilit tait loin d'tre dgage, mais son rle
de magistrat instructeur tait termin. Il n'avait pas  paratre aux
dbats. Quoi qu'il advnt, il chappait, pensait-il,  la rprobation
qui l'et frapp si son enqute et abouti  une ordonnance de non-lieu.

Il ne se dissimulait pas que jamais il ne serait vu d'un bon oeil 
Sauveterre, que ses relations y resteraient pnibles, que jamais
volontiers une main ne serrerait la sienne! Il s'en inquitait peu.
Sauveterre, une misrable sous-prfecture de cinq mille mes! Il
esprait bien n'y plus moisir longtemps, et qu'un brillant avancement
allait rcompenser son audace et le dlivrer des sottes
rcriminations... Ailleurs, dans la ville o il serait nomm--une grande
ville, supposait-il--, l'loignement attnuerait et effacerait mme ce
que sa conduite avait eu d'odieux. Il ne lui resterait du pass que la
rputation d'un de ces magistrats tonnants, comme les dpeignent les
formulaires, qui sacrifient tout  l'intrt sacr de la justice, qui
placent l'inflexible devoir bien au-dessus de toutes ces considrations
qui troublent et meuvent le vulgaire, dont l'me est comme un roc o
viennent se briser, impuissantes, toutes les passions humaines. Et avec
une telle rputation, son savoir-faire et son envie de parvenir, les
occasions ne lui manqueraient plus de se produire, de montrer sa valeur,
de se rendre utile, indispensable... Il se voyait escaladant l'chelle
prilleuse des hautes situations. Il se voyait  Bordeaux,  Lyon, 
Paris...

C'est dans les draps de pourpre d'un premier succs qu'il s'endormit ce
soir-l. Et le lendemain, rien qu' le voir traverser les rues, plus
roide et plus hautain qu' l'ordinaire, les lvres pinces, le regard
froid et dur, les bourgeois observateurs comprirent qu'il devait y avoir
du nouveau.

Il faut que les affaires de M. de Boiscoran aillent bien mal, se
dirent-ils, pour que M. Galpin-Daveline soit si fier.

C'est chez le procureur de la Rpublique qu'il se rendait. Le prtexte
de sa visite tait le besoin de quelques signatures, qu'en toute autre
occasion il et envoy prendre par son greffier. La vrit est qu'il
avait sur le coeur les svres reproches de M. Daubigeon, et qu'il
comptait savourer le rgal d'une revanche.

Il trouva le vieux collectionneur au milieu de ses bouquins chris,
comme toujours, et plus que jamais d'une humeur massacrante. N'importe!
Il lui soumit les pices  signer, et, cette besogne faite, tout en
replaant les paperasses dans une serviette  son chiffre:

--Eh bien! cher procureur, demanda-t-il d'un ton dgag, vous connaissez
l'arrt?... Qui de nous deux avait raison?

M. Daubigeon haussa les paules.

--C'est entendu, gronda-t-il, je ne suis plus qu'un vieil imbcile, un
maniaque, je l'avoue, je me rends  l'vidence, et comme l'homme
d'Horace,

     Stultum me fateor, liceat concedere veris, At que etiam insanum...

--Vous plaisantez... Que serait-il arriv, pourtant, si je vous avais
cout?

--Je ne tiens pas  le savoir.

--Monsieur de Boiscoran n'en et t ni plus ni moins renvoy devant le
jury.

--Peut-tre...

--Tout autre que moi et aussi bien recueilli les preuves qui
tablissent irrvocablement sa culpabilit.

--C'est une question.

--Et j'aurais entrav ma carrire en me faisant la rputation d'un de
ces magistrats timides qu'un rien arrte...

--C'est une rputation qui en vaut bien une autre, interrompit le
procureur de la Rpublique.

Il s'tait jur de ne rien rpondre que par monosyllabes, mais la colre
lui faisait oublier son serment.

--Un autre que vous, reprit-il d'un ton amer, ne se serait pas
uniquement attach  prouver que monsieur de Boiscoran tait le
coupable...

--Je l'ai prouv, c'est vrai.

--Un autre que vous et cherch le mot de cette nigme.

--Mais je l'ai, ce me semble.

D'un air ironique, M. Daubigeon s'inclina.

--Mes compliments, fit-il. On est heureux de si bien connatre la fin
des choses,

_Felix qui potuit rerum cognoscere causas_;

seulement vous vous abusez peut-tre. Vous tes un juge d'instruction
trs fort, mais je suis plus vieux que vous dans le mtier. Plus je
rflchis  cette affaire, moins je me l'explique. Si vous savez si bien
tout, expliquez-moi donc le mobile du crime, car enfin on ne risque pas
l'chafaud ou le bagne sans un intrt considrable, positif, vident...
O est l'intrt de Jacques? Vous allez me rpondre qu'il hassait
monsieur de Claudieuse? Est-ce bien une rponse? Voyons, fouillez un peu
votre conscience... Mais, baste! personne n'aime  descendre en
soi-mme,

_Nemi in sese tentat descendere..._

M. Daveline en tait presque  regretter d'tre venu. Il avait pens
trouver M. Daubigeon fort penaud, et voil que pas du tout.

--La chambre des mises en accusation n'a pas eu vos scrupules, fit-il
schement.

--Non, mais les jurs peuvent les avoir. Il en est d'intelligents
quelquefois...

--Les jurs condamneront monsieur de Boiscoran sans hsitation.

--Je n'en mettrais pas la main au feu.

--Vous l'y mettriez si vous saviez qui prendra la parole.

--Oh!...

--L'accusation sera soutenue par monsieur Du Lopt de la Gransire
lui-mme...

--Malepeste!

--Prtendriez-vous nier son talent? Visiblement, le juge d'instruction
s'irritait, ses oreilles rougissaient, et par contre M. Daubigeon
semblait recouvrer toute sa belle humeur.

--Dieu me garde, rpondit-il, de nier l'loquence de monsieur Du Lopt de
la Gransire, c'est un homme trs fort et qui rarement manque son homme.
Seulement vous savez... il en est des rquisitoires comme des livres,
ils ont leurs destines, _habent sua fata..._ Jacques sera bien dfendu.

--Je ne crains gure matre Magloire.

--Mais l'autre, matre Folgat...

--Un jeune homme, sans autorit. Je redouterais bien autrement matre
Lachaud.

--Connaissez-vous leur systme de dfense? C'tait bien l que le bt
blessait M. Galpin-Daveline, mais loin d'en rien laisser paratre:

--Pas du tout, rpondit-il, mais que m'importe! Les amis de monsieur de
Boiscoran avaient d'abord song  tirer parti de Cocoleu, ils y ont
renonc. Je suis sr de ce fait. Le commissaire de police que j'avais
charg d'avoir l'oeil de ce ct m'a assur que le docteur Seignebos ne
s'occupait mme plus de ce pauvre idiot...

M. Daubigeon souriait d'un sourire ironique, et bien plus pour taquiner
M. Daveline que parce qu'il le pensait rellement.

--Prenez garde, dit-il, ne vous fiez pas aux apparences; vous avez
affaire  des gens trs fins. Je vous l'ai toujours dit, Cocoleu est
peut-tre le noeud de l'affaire... Prcisment parce que monsieur de la
Gransire portera la parole, vous devez trembler. S'il allait
chouer!... C'est  vous qu'il s'en prendrait de l'chec, et de sa vie
il ne vous le pardonnerait. Or, il peut chouer. Il y a loin de la coupe
aux lvres,

_Multa cadunt inter calicem supremaque labra_,

et je suis l'avis de mon vieux Villon,

Rien ne m'est seur que la chose incertaine...

 l'accent du procureur de la Rpublique, M. Daveline comprit bien qu'il
ne gagnerait rien  discuter davantage.

--Advienne que pourra! interrompit-il. L'approbation de ma conscience me
suffit.

En se htant, de peur d'une rplique, d'expdier les formules de
politesse, il sortit; et, tout en descendant l'escalier:

--C'est perdre son temps, grommelait-il, que de vouloir raisonner avec
un bonhomme pour qui les vnements ne sont plus que des prtextes 
citations.

Mais il avait beau se dbattre, c'en tait fait de sa belle assurance.
M. Daubigeon venait de lui montrer un pril qu'il n'avait pas prvu. Et
quel pril! La rancune d'un des personnages les plus influents de la
magistrature, d'un de ces hommes bilieux et froids qui ne pardonnent
pas.

M. Daveline avait bien song  la possibilit d'un chec, c'est--dire
d'un acquittement. Mais il n'avait pas rflchi aux consquences de cet
chec. Qui en serait atteint? Le ministre public surtout, puisqu'en
France le ministre public fait de l'accusation une question personnelle
et s'estime offens et humili s'il manque son homme. Or,
qu'adviendrait-il en ce cas? C'est que Du Lopt de la Gransire s'en
prendrait au juge d'instruction. C'est dans votre travail, lui
dirait-il, que j'ai puis les lments de mon rquisitoire. Si je n'ai
pas obtenu une condamnation, c'est que votre travail tait incomplet. On
n'expose pas un homme comme moi  l'humiliation d'un acquittement, et
surtout dans une affaire dont le retentissement doit tre immense. Vous
ne savez pas votre mtier.

Une telle parole tait une disgrce positive. C'tait, au lieu de
l'avancement tant rv, l'exil pour la vie, en Algrie ou en Corse...

M. Galpin-Daveline en frissonnait. Il se voyait enseveli sous les
dcombres de ses chteaux en Espagne. Et fatalement, il repassait une
fois de plus tous les dtails de l'instruction, analysant toutes les
preuves qu'il avait fournies, pareil au soldat qui,  la veille d'une
bataille, s'assure de l'tat de ses armes.

Vritablement, il ne dcouvrait qu'une seule objection: celle du
procureur de la Rpublique. O tait l'intrt de Jacques  commettre un
si grand crime?

L, videmment, est le dfaut de la cuirasse, pensait-il, et j'agirai
sagement en en prvenant M. de la Gransire. Les dfenseurs de Jacques
sont fort capables de faire de cet argument le pivot de leurs
plaidoiries.

Et quoi qu'il en et dit  M. Daubigeon, il les craignait beaucoup, ces
dfenseurs. Il n'ignorait pas l'influence norme que matre Magloire
devait  l'intgrit de sa vie et  son dsintressement. Il savait fort
bien qu'il suffisait que matre Magloire se charget d'une affaire pour
qu'on l'estimt bonne. On disait de lui: Il peut se tromper, mais ce
qu'il plaide, il le croit.

Quelle action un tel homme ne devait-il pas avoir, non sur des
magistrats qui arrivent  l'audience avec une opinion inbranlable, mais
sur des jurs qui subissent l'impression du moment et se laissent
enlever par un discours? Matre Magloire, c'est vrai, n'avait pas cette
loquence dramatique qui fait vibrer les entrailles des foules, mais
matre Folgat l'avait, lui.

M. Galpin-Daveline avait pris des informations, et un de ses amis de
Paris lui avait rpondu:

Se dfier du Folgat. Logicien bien
autrement dangereux que Lachaud, il possde  un gal degr l'art
de troubler la conscience des jurs, de les mouvoir, de leur
tirer des larmes et de leur arracher un verdict d'acquittement.
Redouter surtout avec lui les incidents d'audience, car il a
toujours quelque surprise en rserve!

Voil mes adversaires, pensait M. Daveline. Quelle surprise me
rservent-ils? Ont-ils vritablement renonc  se servir de Cocoleu?

Il n'avait aucune raison de se dfier de son commissaire de police, et
cependant son inquitude devint si grande qu'il se dtourna de son
chemin pour passer  l'hpital.

La soeur suprieure, comme de raison, le reut avec toutes les marques
d'une profonde dfrence, et ds qu'il s'informa de Cocoleu:

--Voulez-vous le voir, monsieur? lui demanda-t-elle.

--J'avoue, ma soeur, que j'en serais bien aise.

--Venez avec moi, alors.

C'est dans le jardin qu'elle le conduisit, et l, s'adressant  un
jardinier:

--O est l'idiot? interrogea-t-elle.

L'homme planta sa bche en terre, et de ce respect doucereux qui est le
trait distinctif de tous les employs des maisons religieuses:

--L'idiot est dans l'alle du fond, ma mre,  cette place qu'il a
choisie, vous savez, et d'o on ne peut le faire partir...

Bientt, en effet, M. Daveline et la suprieure l'aperurent.

On lui avait retir les haillons qu'il portait  son entre, et on lui
avait donn l'uniforme de l'hpital, une grande capote grise et un
bonnet de coton. Il n'en avait pas la mine plus intelligente, mais il
tait moins repoussant. Assis  terre, il jouait avec des cailloux.

--Eh bien! mon garon, lui demanda M. Daveline, comment te trouves-tu
ici?

Il leva sa face hbte, arrta son oeil morne sur la suprieure, mais ne
rpondit pas.

--Veux-tu revenir au Valpinson? continua le juge.

Il tressaillit, mais ne desserra pas les dents.

--Voyons, insista M. Daveline, rponds, et je te donnerai une pice de
dix sous.

Baste! Cocoleu s'tait remis  jouer.

--Voil comme il est toujours, monsieur, dclara la suprieure.
Personne, depuis qu'il est ici, n'a pu lui tirer un mot. Promesses,
menaces, rien n'y fait. Un jour, pour tenter une exprience, au lieu de
lui donner son djeuner, je lui ai dit: Tu n'auras  manger que quand
tu m'auras dit: "J'ai faim!..." Au bout de vingt-quatre heures, j'ai d
lui rendre sa pitance; il se serait laiss prir d'inanition plutt que
d'articuler une syllabe...

--Qu'en pense monsieur Seignebos?

--Le docteur ne veut plus en entendre parler, rpondit la suprieure.
(Et levant les yeux au ciel:) Ce qui prouve bien, ajouta-t-elle, que
sans une intervention de la Providence, jamais ce malheureux n'et
dnonc le crime dont il a t tmoin... (Et tout de suite, revenant aux
choses de la terre:) Mais ne nous dbarrassera-t-on pas bientt de ce
pauvre idiot qui est une lourde charge pour notre hpital? Puisqu'il
trouvait  vivre dans son village, pourquoi ne pas l'y renvoyer? Nos
malades et nos vieillards sont nombreux, et nous avons peu de place.

--Il faut attendre, ma soeur, que le procs de monsieur de Boiscoran soit
termin, rpondit le juge d'instruction.

La suprieure eut un geste rsign.

--C'est ce que le maire m'a dclar, dit-elle, et c'est bien fcheux. Je
dois dire pourtant qu'on m'a permis de lui retirer la chambre o il
avait t d'abord consign. Je l'ai relgu au quartier des fous. Nous
appelons ainsi quatre petites loges entoures d'un mur o nous plaons
les pauvres insenss qu'on nous confie provisoirement...

Mais elle s'arrta, le portier de l'hpital, le sieur Vaudevin,
s'avanait en saluant.

--Qu'est-ce? demanda-t-elle. Vaudevin lui tendit un billet.

--C'est un homme que vous amne un gendarme, rpondit-il. Admission
d'urgence...

La suprieure parcourait ce billet sign Seignebos.

--pileptique, fit-elle, et un peu idiot, il ne nous manquait plus que
cela!... Et tranger, par-dessus le march! En vrit, monsieur
Seignebos est trop facile. Que ne renvoie-t-il tous ces gens-l se faire
soigner dans leur commune!

Et d'un pas assez leste pour son ge, suivie du portier et de M.
Daveline, elle se dirigea vers le parloir. C'est l qu'on avait fait
entrer le nouveau malade et, affaiss sur un banc, il prsentait l'image
acheve du plus parfait abrutissement.

L'ayant examin une minute:

--Qu'on le mette au quartier des fous, dit-elle, il tiendra compagnie 
Cocoleu. Et qu'on prvienne la soeur pharmacienne. Mais non, j'y vais
moi-mme. Monsieur le juge m'excusera...

Et elle sortit, laissant M. Daveline un peu rassur.

L n'est pas le danger, pensait-il en se retirant. Et si matre Folgat
compte sur un incident d'audience, ce n'est pas Cocoleu qui le lui
fournira.




XXVII


 l'heure mme o le juge d'instruction sortait de l'hpital, le docteur
Seignebos et matre Folgat se sparaient, aprs un frugal djeuner, l'un
pour courir  ses malades, l'autre pour se rendre  la prison.

Le jeune avocat tait cruellement proccup, c'est la tte basse qu'il
s'en allait le long des rues, et les diplomates bourgeois qui l'piaient
au passage, comparant sa mine sombre  l'air vainqueur de M. Daveline,
se persuadaient que bien dcidment Jacques de Boiscoran tait perdu.

En ce moment, c'tait presque l'avis de matre Folgat. Il traversait une
de ces phases de morne dcouragement dont ne savent pas se prserver les
hommes les plus nergiques lorsqu'ils s'acharnent  la poursuite de
quelque but incertain et passionnment dsir.

Les dclarations de la petite Marthe et de la femme de chambre lui
avaient cass bras et jambes. Aprs avoir cru bien tenir tous les fils
de l'affaire, voil que soudain l'cheveau se brouillait plus que
jamais. Et c'tait ainsi depuis le commencement.  chaque pas qu'il
avait fait, le problme s'tait compliqu de quelque circonstance
inexplicable.  chacun de ses efforts, les tnbres, au lieu de se
dissiper, s'taient paissies. Ce n'tait pas qu'il doutt plus qu'avant
de l'innocence de Jacques. Non. Le soupon qui avait travers son esprit
s'tait vanoui comme l'clair. Il admettait, avec le docteur Seignebos,
la probabilit d'un complice, Cocoleu sans doute, charg de l'excution
matrielle du crime.

Mais quel parti tirer pour la dfense de cette hypothse? Aucun.

Goudar tait un habile homme, et sa faon de s'introduire  l'hpital et
prs de Cocoleu rvlait un matre. Mais si subtil qu'il ft, et rompu 
toutes les astuces de son mtier, parviendrait-il  confesser un gredin
qui se retranchait imperturbablement derrire la feinte imbcillit?

Si encore il et eu du temps devant soi! Mais les jours taient compts,
et il allait tre forc de brusquer ses manoeuvres...

C'est  jeter le manche aprs la cogne, pensait le jeune avocat.

Cependant, il arrivait  la prison. Il sentit la ncessit de refouler
toutes ses angoisses. Et tandis que Blangin le prcdait  travers les
corridors en faisant tinter ses clefs, il imposait  son visage
l'expression de la confiance.

--Enfin, c'est vous! s'cria Jacques.

Il avait videmment souffert terriblement depuis la veille. La fivre de
l'inquitude avait gonfl ses traits et inject ses yeux de sang. Un
tremblement nerveux le secouait.

Pourtant il attendit que le gelier et referm la porte, et alors:

--Qu'a-t-elle dit? demanda-t-il d'une voix rauque.

Minutieusement, matre Folgat rendit compte de sa mission, rapportant
presque textuellement les paroles de Mme de Claudieuse.

--Je la reconnais bien l! s'exclamait le prisonnier. Il me semble
l'entendre... Quelle femme! me dfier ainsi!...

Et dans sa colre, il serrait les poings jusqu' s'enfoncer les ongles
dans la chair.

--Vous le voyez, reprit le jeune avocat, il n'y a pas  essayer de
sortir de notre cercle de dfense. Toute nouvelle dmarche serait
inutile!...

--Non! interrompit Jacques, non, je n'en resterai pas l! (Et aprs
quelques secondes de rflexion si toutefois il tait en tat de
rflchir:) Pardonnez-moi, mon cher matre, dit-il, de vous avoir expos
 de tels outrages. J'aurais d les prvoir, ou, pour mieux dire, je les
prvoyais... Je savais bien que ce n'tait pas ainsi que je devais
engager le combat! Mais j'ai t lche, j'ai eu peur, j'ai recul.
Insens!... Comme si je n'avais pas senti qu'il en faudrait toujours
venir au suprme expdient!... Eh bien! j'y arrive aujourd'hui, et mon
parti est pris...

--Que voulez-vous faire!

--Aller trouver la comtesse de Claudieuse, la voir, lui parler...

--Oh!...

-- moi, elle ne niera pas, peut-tre!  moi, quand je la tiendrai sous
mon regard, il faudra bien qu'elle avoue le crime dont je suis accus...

Matre Folgat avait promis au docteur Seignebos de ne point parler des
dclarations de Marthe et de sa bonne, mais il ne s'tait pas interdit
de s'en servir.

--Et si madame de Claudieuse n'tait pas coupable? fit-il.

--Qui donc le serait?

--Si elle avait un complice?

--Eh bien! elle me le nommera, je l'exige, il le faut... Je ne veux pas
tre dshonor, je suis innocent, je ne veux pas aller au bagne...

Essayer de faire entendre raison  Jacques, c'et t se montrer aussi
fou que lui.

--Prenez garde, dit simplement le jeune avocat, notre dfense est dj
difficile, ne la rendez pas impossible...

--Je serai prudent.

--Un scandale nous perd sans rmission.

--Soyez sans inquitude.

Matre Folgat se tut. Comment Jacques s'y prendrait pour sortir de la
prison, il le devinait. Et s'il ne lui demandait pas de dtails, c'est
que sa situation de dfenseur lui faisait une loi d'ignorer--ou du moins
de paratre ignorer--certaines choses.

--Maintenant, mon cher matre, reprit le prisonnier, un service, s'il
vous plat...

--Parlez.

--Je voudrais connatre aussi exactement que possible les dispositions
de l'habitation de madame de Claudieuse.

Sans mot dire, matre Folgat prit une feuille de papier et traa le plan
de ce qu'il connaissait de la maison de la rue Mautrec, du jardin, du
vestibule et du salon.

--Et la chambre du comte, interrogea Jacques, o est-elle?

--Au premier tage.

--Vous tes sr qu'il ne peut pas se lever?

--Le docteur Seignebos me l'a dit.

Le prisonnier eut un mouvement de joie.

--Alors tout va bien, fit-il, et il ne me reste plus, mon cher
dfenseur, qu' vous prier de dire  mademoiselle de Chandor que j'ai
besoin de la voir aujourd'hui, le plus tt possible. Qu'elle vienne
accompagne seulement d'une des tantes Lavarande. Et, je vous en
conjure, htez-vous...

Matre Folgat se hta si bien que, vingt minutes plus tard, il arrivait
rue de la Rampe.

Mlle Denise tait dans sa chambre. Il la fit prier de descendre, et
ds qu'il lui eut dit que Jacques l'attendait:

--Je pars, rpondit-elle simplement. (Et, appelant une des demoiselles
Lavarande:) Vite, tante lisabeth, commanda-t-elle, vite, ton chle et
ton chapeau, je sors et tu viens avec moi.

Le prisonnier comptait si bien sur l'empressement de sa fiance, que
dj il s'tait fait conduire au parloir lorsqu'elle y arriva, tout
essouffle de la rapidit de sa course.

Il lui prit les mains, et les pressant contre ses lvres:

-- mon amie, balbutia-t-il, comment vous remercier jamais de votre
sublime fidlit au malheur! Sera-ce assez de toute ma vie, si je la
sauve, pour vous tmoigner ma reconnaissance!

Mais il se raidit contre l'attendrissement qui le gagnait, et
s'adressant  la tante lisabeth:

--Pardonnez-moi, lui dit-il, d'oser vous demander un service qu'une fois
dj vous avez bien voulu nous rendre... Il serait bien important qu'on
n'entendt rien de ce que j'ai  confier  Denise, et je crains d'tre
pi...

Faonne  l'obissance passive, la brave demoiselle sortit sans se
permettre une rflexion et alla se mettre au guet dans le corridor.

L'tonnement de Mlle de Chandor tait grand, mais Jacques ne lui
laissa pas le temps de prononcer une parole:

--Ici mme, commena-t-il, vous m'avez dit que si je voulais m'vader,
Blangin m'en fournirait les moyens...

La jeune fille recula, et d'un accent de stupeur immense:

--Voudriez-vous donc fuir? balbutia-t-elle.

--Jamais,  aucun prix... Seulement, vous devez vous rappeler que tout
en rsistant  vos prires, je vous ai dit qu'un jour peut-tre j'aurais
besoin de quelques heures de libert...

--Je me souviens.

--Je vous ai prie de pressentir le gelier  ce sujet.

--C'est fait. Avec de l'argent il sera toujours  notre discrtion.

Jacques parut respirer plus librement.

--Eh bien! reprit-il, le moment est venu. Il faut que demain je passe la
soire hors de la prison. Je voudrais sortir vers neuf heures, je serai
rentr avant minuit...

Mlle Denise l'arrta.

--Attendez, dit-elle, je vais appeler la femme de Blangin.

Le mnage des geliers de Sauveterre ressemblait  beaucoup de mnages.
Brutal, exigeant, despote, l'homme se coiffait sur l'oreille, parlait
haut et ferme en roulant de gros yeux, et, de par la raison du plus
fort, prtendait rgner. Humble, soumise, rsigne en apparence, la
femme baissait la tte, semblait toujours obir, mais en ralit, de par
le droit de l'intelligence, gouvernait. Quand le mari avait promis, il
fallait encore le consentement de la femme. Ds que la femme s'tait
engage, elle se chargeait de faire vouloir son mari.

Mlle Denise avait donc bien fait de s'adresser tout d'abord  Mme
Blangin. Appele, elle accourut au parloir, la bouche pleine
d'hypocrites protestations, jurant qu'elle tait tout  la dvotion de
sa chre demoiselle, rappelant le temps o elle tait au service de M.
de Chandor, le seul bon temps de sa pauvre vie, soupirait-elle, et
qu'elle regrettait toujours...

--Je sais, interrompit la jeune fille, que vous m'tes dvoue. Mais
coutez-moi...

Et vivement elle se mit  expliquer ce qu'elle souhaitait, tandis que
Jacques, retir un peu  l'cart, dans l'ombre, piait les impressions
de la femme du gelier.

Petit  petit, elle redressait la tte, et, quand Mlle Denise eut
achev:

--Je comprends trs bien, rpondit-elle, et si j'tais la matresse, je
dirais: C'est fait... Mais c'est Blangin qui est le matre dans la
prison... Oh! il n'est pas mchant, seulement il tient  son devoir...
Nous n'avons que notre place pour vivre...

--Ne vous l'ai-je pas dj paye!

--Oh! je sais que mademoiselle n'est pas regardante...

--Vous m'aviez promis de parler de cette affaire  votre mari.

--Je lui en ai bien parl, seulement...

--Je donnerai la mme somme que l'autre fois.

--En or?

--Soit, en or.

Un clair de convoitise brilla sous les pais sourcils de la gelire,
et nanmoins, se possdant toujours:

--Moyennant cela, dit-elle, mon homme consentira peut-tre. Je vais
l'arraisonner, et je vous l'envoie.

Elle sortit en courant, et ds qu'elle eut disparu:

--Combien donc avez-vous dj donn  Blangin? demanda Jacques  Mlle
Denise.

--Dix-sept mille francs.

--Ces gens-l nous exploitent indignement!

--Eh! qu'importe l'argent! Que ne sommes-nous ruins l'un et l'autre, et
que n'tes-vous libre!

Mais la gelire n'avait pas t longue  dcider son mari. Dj le pas
lourd de Blangin retentissait dans le corridor, et presque aussitt il
se montra, son bonnet de laine  la main, la mine obsquieuse et l'oeil
inquiet.

--Ma femme m'a tout dit, commena-t-il, et je consens... Seulement, il
faut nous entendre... Ce n'est pas une petite chose que vous me
demandez...

D'un geste, Jacques l'interrompit.

--N'exagrons rien, fit-il. Je ne prtends pas m'vader. Je veux
seulement sortir. Je vous reviendrai, je vous en donne ma parole.

--Pardi! c'est bien a qui me tourmente! S'il ne s'agissait que de vous
donner dfinitivement la clef des champs, je vous ouvrirais la prison,
et puis allez, des jambes! Un prisonnier qui s'vade, cela se trouve
tous les jours. Tandis que sortir, vous promener, revenir... Diable! Et
si l'on vous rencontre en ville? Et si l'on vient vous demander pendant
que vous serez dehors? Et si l'on vous voit rentrer? Qu'est-ce que je
rpondrai? Je veux bien tre mis  pied pour ngligence, je suis pay et
je m'en moque. Mais tre accus de complicit et fourr en prison,
halte-l! Je n'en suis plus!

Visiblement, ce n'tait qu'une prface.

--Oh! que de paroles perdues! fit Mlle Denise. Expliquez-vous
clairement.

--Voil. Il est impossible que monsieur passe par la porte.  la
retraite, c'est--dire  huit heures du soir, en cette saison, les
soldats de garde s'installent  l'intrieur de la prison, et jusqu' la
diane, le lendemain, ou autrement dit jusqu' cinq heures du matin, je
ne puis ni ouvrir ni fermer sans le sergent qui commande le poste...

Voulait-il se faire valoir? Faisait-il les difficults plus srieuses
qu'elles n'taient vritablement?

--Enfin, interrompit Jacques, si vous consentez, c'est qu'il existe un
moyen.

--J'en connais un, dclara le gelier. (Et trop grossier pour savoir
dissimuler une longue prmditation:) Pour que la chose se fasse,
continua-t-il, monsieur devra sortir de la prison comme s'il s'vadait
pour tout de bon. Le mur qui relie les deux tours n'a pas,  un certain
endroit que j'ai sond, plus de deux pieds d'paisseur, et de l'autre
ct, qui donne sur les terrains vagues des anciens remparts, on ne
place jamais de factionnaire. Je procurerai  monsieur un pic et un
levier, et il fera un trou dans ce mur.

Jacques haussa les paules.

--Et le lendemain, fit-il, quand je serai rentr, comment
expliquerez-vous ce trou bant?

Blangin souriait.

--Bien sr, rpondit-il, je ne dirai pas qu'il a t fait par les rats.
J'ai song  tout. En mme temps que monsieur, sortira par le trou un
prisonnier qui, lui, ne reviendra pas...

--Quel prisonnier?

--Frumence Cheminot, pardi!, qui ne demandera pas mieux que de prendre
sa vole, et qui donnera mme un bon coup de main pour percer le mur.
Que monsieur s'entende avec lui, mais sans lui dire, par exemple, que je
suis de l'affaire. Comme cela, quoi qu'il arrive, je ne serai pas
compromis.

Le plan tait bon, en effet. Seulement Blangin avait tort de s'en faire
honneur. L'ide tait de sa femme.

--Eh bien! dit Jacques, voil qui est entendu. Procurez-nous le pic et
le levier, montrez-moi l'endroit o il faut attaquer le mur, et je me
charge de Cheminot. Demain, dans la journe, l'argent vous sera remis.

Et il s'apprtait  suivre le gelier, qui venait de sortir, quand
Mlle Denise le retint. Levant sur son fianc ses beaux yeux
tremblants:

--Vous le voyez, Jacques, pronona-t-elle, je n'ai pas hsit  tout
tenter pour vous faire obtenir ces quelques heures de libert que vous
souhaitiez. Puis-je maintenant vous demander ce que vous en comptez
faire?

Et comme il se taisait:

--O voulez-vous aller? insista-t-elle.

Un flot de sang empourprait le visage du malheureux, et d'une voix
trouble:

--Je vous en conjure, Denise, dit-il, n'exigez pas que je vous rponde.
Permettez-moi de garder ce secret, le seul que j'aurai jamais pour
vous...

Deux larmes qui tremblaient dans les longs cils de la jeune fille
roulrent sur ses joues.

--Je vous entends, balbutia-t-elle, je ne vous entends que trop!...
Quoique ne sachant rien de la vie, dj, en dcouvrant qu'on me cachait
quelque chose, j'avais eu comme un pressentiment... Dsormais je ne puis
plus douter. C'est prs d'une femme que vous vous rendrez demain soir...

--Denise! suppliait Jacques  mains jointes, Denise, par piti!

Elle ne l'coutait pas. Secouant doucement la tte:

--Prs d'une femme, poursuivait-elle, que vous avez aime sans doute, ou
que vous aimez encore, aux genoux de laquelle vous avez peut-tre
murmur ces mmes paroles que vous murmuriez  mes genoux! Comment
avez-vous pu vous souvenir d'elle, au milieu de nos angoisses! Elle ne
vous aime donc pas! Comment n'est-elle pas venue, vous sachant
prisonnier et faussement accus d'un crime abominable?

Jacques n'en pouvait supporter davantage.

--Grand Dieu! s'cria-t-il, plutt mille fois tout vous dire que de
laisser un soupon effleurer votre coeur! coutez et pardonnez-moi...

Mais elle l'arrta en lui posant la main sur les lvres, et toute
palpitante:

--Non, je ne veux rien savoir, dit-elle, rien!... J'ai foi en vous!
Rappelez-vous seulement que vous tes tout pour moi: l'esprance,
l'avenir, la vie... Si vous m'aviez trompe, je sens bien, malheureuse,
que je ne cesserais pas de vous aimer, mais je sais aussi que je
n'aurais pas longtemps  souffrir...

perdu de douleur et d'amour:

--Denise, rptait Jacques, Denise, mon amie adore, laissez-moi vous
avouer ce qu'est cette femme, et pourquoi il faut que je la voie...

--Non, interrompit-elle, non! Faites ce que vous dit votre conscience,
je crois en vous...

Et au lieu de lui tendre son front comme d'ordinaire, elle s'enfuit en
entranant la tante lisabeth, et si vite qu'il se prcipitt hors du
parloir, il n'aperut plus qu'une ombre glissant au fond du corridor.

Jamais encore, jusqu' ce jour, Jacques n'avait pu prendre sur lui de
har vritablement la comtesse de Claudieuse, de cette haine aveugle et
farouche qui ne rve plus que vengeance.

Bien des fois, sans doute, dans la solitude de sa prison, il l'avait
maudite, mais toujours, au plus fort de ses colres, s'levait du fond
de son me un sentiment de misricorde et de piti pour cette matresse
qu'il avait tant aime. Car il l'avait adore follement, il ne se le
dissimulait pas. Il lui avait d les premires ivresses de son
adolescence, ces sensations pres ou exquises qu'on ne saurait oublier.
Dans sa cellule mme, il tressaillait au souvenir de certaines de ses
attitudes, il revoyait ses yeux noys de voluptueuses langueurs, il
entendait le timbre charmant de sa voix, il respirait le parfum qu'elle
portait d'habitude.

Situation, avenir, honneur, elle l'avait mis dans le cadre de tout
perdre qu'il se sentait encore bien prs de pardonner... Mais lui
enlever le coeur de sa fiance, lui ravir cet amour ardent et pur comme
la flamme! Ah! c'tait combler la mesure.

Et je la mnagerais encore! se disait-il, ivre de rage. J'hsiterais 
la perdre! Je n'en ai plus le droit, c'est l'existence de Denise que je
dfends...

Plus que jamais, il tait rsolu  l'expdition du lendemain, sentant
bien que le courage ne lui manquerait plus.

Prcisment--et c'tait une adresse du gelier--, c'est Cheminot qui fut
charg de le reconduire  sa cellule, et selon l'expression des geles,
de l'y boucler. Il le fit entrer, et tout de suite, carrment, il lui
exposa ce qu'il attendait de lui.

Sur la foi de Blangin, il tait persuad qu' la seule ide de s'vader,
le vagabond allait bondir de joie. Il n'en fut pas ainsi. La visage
souriant de Frumence Cheminot s'assombrit, et se grattant l'oreille d'un
air perplexe:

--C'est que, rpondit-il, faites excuse, je n'ai pas du tout envie de
m'ensauver.

Jacques en tressauta de stupeur sur sa chaise. Cheminot lui refusant son
concours, c'tait sa sortie manque, ou tout au moins remise.

--Parlez-vous srieusement, Frumence? demanda-t-il.

--Dame! oui, mon pauvre monsieur! Ici, voyez-vous, je ne suis point mal,
j'ai un bon lit, je mange deux fois tous les jours, je n'ai rien  faire
et j'attrape par-ci par-l, de l'un ou de l'autre, quelques sous pour
m'acheter du vin et du tabac.

--Mais la libert, mon brave...

--Eh bien! quoi, on me la rendra... Je n'ai point commis de crime,
n'est-ce pas? J'ai escalad un brin le mur d'un verger; on n'est pas
pendu pour a. J'ai consult monsieur Magloire et il m'a dit tout net
mon affaire. Je passerai en police correctionnelle et j'en aurai pour
trois ou six mois. Ce n'est pas le diable  tirer. Tandis que si je
m'vade, on mettra les gendarmes  mes trousses, ils me rattraperont, je
serai ramen ici, et alors, comment me traitera-t-on! Sans compter que
de s'vader et de dgrader une prison, c'est grave...

Comment combattre une rsolution si sage et de si bonnes raisons!
L'inquitude prenait presque Jacques.

--Pourquoi les gendarmes vous reprendraient-ils, mon brave? fit-il.

--Parce qu'ils sont les gendarmes, mon bon monsieur. Et puis, ce n'est
pas tout, si nous tions au printemps, je vous dirais: J'en suis. Mais
nous voil en automne, les mauvais temps vont venir, l'ouvrage va
manquer...

Fainant incurable, Cheminot se proccupait toujours beaucoup de
l'ouvrage.

--Les vendanges se feront donc sans vous! reprit Jacques.

Le vagabond eut un geste de regret.

--C'est vrai qu'on s'amuse aux vendanges, dit-il.

--Eh bien!...

--Mais c'est l'affaire d'une quinzaine. Aprs les vendanges, l'hiver
vient. Et l'hiver, bonne gent! c'est mon ennemi. Je me suis vu, des fois
qu'il gelait  pierre fendre et qu'il tombait de la neige, ne savoir o
gter... brrr!... Ici, il y a des poles et l'administration donne des
chaussons bien chauds...

--Oui, mais il n'y a pas de veilles... hein! Frumence... de ces bonnes
veilles o l'on boit du vin cuit et o l'on conte des gaillardises aux
filles en cossant des haricots ou en grenant du mas...

--Oh! je sais... J'ai bien ri  des moments. Mais le froid!... o aller
sans le sou!

C'tait l justement que Jacques en voulait venir.

--J'ai de l'argent, dit-il.

--Je le sais bien.

--Croyez-vous donc que je vous laisserais filer les poches vides! Ce que
vous me demanderiez, je vous le donnerais...

--Vrai! s'cria le vagabond. (Et arrtant sur Jacques un regard o se
peignaient  la fois la surprise, l'esprance et la joie:) C'est qu'il
me faudrait beaucoup, reprit-il. L'hiver est long... Il me faudrait, oh,
oui! il me faudrait bien cinquante pistoles.

Cinquante pistoles, c'est cinq cents francs.

--Je vous en donnerai cent, dit Jacques.

L'oeil de Cheminot tincela. Il dut avoir comme une vision de ces
irrsistibles cabarets de Rochefort, o il avait men si joyeuse vie.
Mais hsitant  croire  tant de bonheur:

--Monsieur ne voudrait-il pas se moquer de moi? fit-il timidement.

--Voulez-vous la somme tout de suite, rpondit Jacques, attendez...

Il sortit du tiroir de la table un billet de mille francs. Mais  la vue
de ce billet, le vagabond retira vivement la main qu'il tendait dj.

--Oh! comme cela, fit-il, non!... Je sais ce que vaut ce papier, en
ayant eu de pareils autrefois. Mais en ce moment, qu'en ferais-je? Ce
serait dans ma poche comme une feuille d'arbre, car au premier endroit
o je voudrais le changer, on me mettrait la main au collet...

--Ce n'est pas une difficult. Avant demain je me serai procur de l'or,
des pices de cent sous ou des petits billets,  votre choix.

Cette fois, Cheminot battit gaiement des mains.

--Mettez un peu de l'un et un peu de l'autre! s'cria-t-il, et je suis
votre homme!... Vive la libert!... O est le mur  percer?

--Je vous le montrerai demain... Et d'ici l, Cheminot, silence...

C'est le lendemain seulement, en effet, que Blangin montra  Jacques
l'endroit o la muraille avait le moins d'paisseur. C'tait dans une
espce de cellier o personne jamais ne venait, o l'on serrait des
outils de rebut et o se trouvaient des pics et des leviers.

--Et pour que nul ne vous drange, dit le gelier, j'aurai ce soir 
dner deux camarades, et j'inviterai le sergent de garde. On rira, on ne
pensera pas aux prisonniers... Ma femme aura l'oeil au guet, et s'il se
prsentait quelque ronde, elle viendrait vite vous prvenir, et
dare-dare vous remonteriez chez vous.

Tout bien convenu, sitt la nuit venue, Jacques et Frumence Cheminot,
munis d'une bougie, se glissaient dans le cellier et se mettaient  la
besogne.

Rude besogne que de percer ce vieux mur, et jamais Jacques n'en ft venu
 bout tout seul. L'paisseur n'tait mme pas ce qu'avait annonc
Blangin, mais la solidit passait toute attente. Nos pres btissaient
bien. Le temps aidant, le ciment avait fait corps avec la pierre et en
avait acquis la duret. C'tait comme si l'on et attaqu un bloc de
granit.

Le vagabond, heureusement, avait la poigne solide. Et, malgr les
prcautions qu'il prenait pour que son travail ne s'entendt pas, en
moins d'une heure il eut creus un trou par o un homme pouvait passer.

Il y avana la tte, et aprs un moment d'observation:

--Tout va bien! dit-il, la nuit est noire et l'endroit est dsert! Ma
foi! je me risque...

Il passa, Jacques le suivit, et instinctivement ils se htrent de
gagner une place o les arbres faisaient l'ombre encore plus paisse.

Une fois l:

--Tenez, dit Jacques en tendant  Cheminot une liasse de billets de cinq
francs, joignez ceci aux cent pistoles que je vous ai donnes tantt...
Merci, vous tes un brave garon, et si je me tire d'affaire, je ne vous
oublierai pas... Et maintenant, sparons-nous. Jouez des jambes, soyez
prudent, et... bonne chance.

Ayant dit, il s'loigna  grands pas. Mais Cheminot ne tira pas de son
ct, comme c'tait convenu.

Tout de mme, pensait le vagabond, c'est une drle d'histoire que celle
de ce pauvre monsieur! O peut-il bien aller ainsi?

Et la curiosit l'emportant sur la prudence, il suivit.




XXVIII


C'est rue Mautrec que se rendait Jacques de Boiscoran. Mais il savait de
quelle rprobation effroyable il tait l'objet.  prendre le chemin le
plus court,  traverser les rues frquentes, il et risqu d'tre
reconnu et peut-tre arrt. Il s'tait donc rsign  un long dtour,
et il s'tait engouffr dans le ddale des ruelles sombres et tortueuses
de la vieille ville. Il s'en allait d'un pied fivreux, se dtournant
des rares passants, son chapeau de feutre rabattu sur les yeux, et, pour
plus de sret encore, tenant son mouchoir appliqu contre sa figure.

Il tait bien prs de neuf heures et demie lorsqu'il arriva  la maison
qu'habitaient le comte et la comtesse de Claudieuse. Le portillon tait
enlev et la porte ferme. N'importe, Jacques avait son plan. Il sonna.

Une bonne qui ne le connaissait pas vint ouvrir.

--Madame la comtesse de Claudieuse? demanda-t-il.

--Madame ne peut recevoir personne, rpondit cette fille. Madame est
prs de monsieur qui est au plus mal ce soir.

--Il faut pourtant que je lui parle...

--Impossible.

--Allez lui dire qu'un monsieur, qui est envoy par le juge
d'instruction, dsire l'entretenir un instant. C'est pour l'affaire
Boiscoran.

--Que ne le disiez-vous tout de suite! fit la servante. Venez...

Et dans sa prcipitation, oubliant de refermer la porte, elle prcda
Jacques  travers le jardin. Une fois dans le vestibule, ouvrant le
salon:

--Que monsieur entre, dit-elle, et s'assoit pendant que je monte
prvenir madame...

Et, ayant allum les bougies d'un des candlabres de la chemine, elle
s'loigna.

Tout, jusqu' ce moment, marchait au gr de Jacques, et mieux mme qu'il
n'et os le souhaiter. Restait  empcher la comtesse de se retirer en
l'apercevant et de lui chapper. Trs heureusement, la porte du salon
ouvrait en dedans. Il alla se poster derrire le battant rest ouvert et
attendit.

Depuis vingt-quatre heures qu'il se prparait  cette entrevue, il avait
arrang dans sa tte ce qu'il aurait  dire. Mais voici qu'au dernier
moment, de mme que les feuilles mortes au souffle de la tempte, toutes
ses ides s'parpillaient... Son coeur battait avec une telle violence
qu'il lui semblait remplir du bruit de ses battements ce grand salon
dlabr. Il se croyait de sang-froid pourtant, et de fait, il avait
cette lucidit particulire qui donne  certains actes des fous une
apparence de logique.

Il commenait  s'tonner d'attendre si longtemps, quand enfin des pas
lgers et le frlement d'une robe lui annoncrent Mme de Claudieuse.

Elle entra, vtue d'un long peignoir de couleur sombre, et fit quelques
pas dans le salon, tonne de n'apercevoir pas celui qui la demandait.

C'tait bien ce qu'avait prvu Jacques.

Violemment, il repoussa le battant de la porte, et se dressant devant:

-- nous deux! fit-il. Se retournant au bruit:

--Jacques! s'cria la comtesse.

Et terrifie, comme d'une apparition, elle regardait autour d'elle,
cherchant une issue. Une des portes-fentres du salon tait demeure
entrebille, et elle allait s'y prcipiter.

Jacques s'avana.

--N'essayez pas de m'chapper, pronona-t-il; car je vous le jure, je
vous poursuivrais jusque dans la chambre de votre mari, jusqu'au pied de
son lit.

Elle le regardait comme si elle n'et pas compris.

--Vous! balbutia-t-elle, ici!

--Oui, rpondit-il, moi! Cela vous tonne, n'est-ce pas? Vous vous
disiez: il est prisonnier, bien gard par les verrous et par les
geliers, je puis dormir tranquille... Pas de preuves, il ne parlera
pas...

J'ai commis le crime et c'est lui qui sera condamn. Coupable, je suis
sauve; innocent, il est perdu!... Vous pensiez que tout tait dit? Eh
bien! non, me voici!

L'expression d'une indicible horreur contractait les traits si beaux de
la comtesse.

--C'est monstrueux! fit-elle.

--Monstrueux, en effet!

--Assassin! Incendiaire!

Il clata de rire, d'un rire strident, convulsif, terrible.

--C'est vous, dit-il, qui m'appelez ainsi!

En un suprme effort, Mme de Claudieuse rassemblait toute son
nergie.

--Oui, rpondit-elle, oui!  moi, vous ne pouvez pas nier le crime. Je
sais, moi, les mobiles que les juges ignorent... Croyant que j'allais
excuter mes menaces, vous avez eu peur... Lorsque je vous ai quitt en
courant, vous vous tes dit: c'est fini, elle va tout rvler  son
mari!... Et alors vous avez allum l'incendie pour attirer mon mari
dehors, incendiaire! Et vous avez fait feu sur lui, assassin!...

--Et voil ce que vous avez trouv! interrompit-il.  qui esprez-vous
faire croire cette explication absurde? Nos lettres taient brles, et
de mme que vous niez avoir t ma matresse, je pouvais nier avoir t
jamais votre amant! Et d'ailleurs, est-ce moi qu'un scandale et
atteint? Vous savez bien que non! Vous n'ignorez pas que la mme chose
qui dshonore une femme dcore un homme d'un lustre nouveau. Telles sont
nos moeurs!... Et quant  redouter monsieur de Claudieuse, on me connat
assez pour savoir que je ne crains personne. Au temps o nous cachions
nos amours au fond de la rue des Vignes, oui, je pouvais avoir peur de
votre mari, venant nous surprendre, le Code d'une main, un revolver de
l'autre, fort de cette loi sauvage et stupide qui fait du mari le juge
de sa propre cause et l'excuteur du jugement qu'il prononce... Hors de
l, hors ce cas de flagrant dlit qui permet  un homme de tuer comme un
chien un autre homme qui ne peut ou ne veut se dfendre, que m'importait
le comte de Claudieuse! Que m'importaient vos menaces  vous et sa haine
 lui!

C'est froidement qu'il s'exprimait ainsi, d'un accent pre et tranchant
comme un glaive, et avec cette certitude qui pntre, qui s'enfonce dans
l'esprit.

La comtesse chancelait.

--Est-ce imaginable! bgayait-elle, est-ce possible! (Puis tout  coup,
redressant le front:) Mais je deviens folle! reprit-elle. Si vous tiez
innocent, qui donc serait le coupable?...

D'un mouvement frntique, Jacques lui saisit les poignets, et les
serrant  les meurtrir, et se penchant vers elle, si prs qu'elle sentit
son souffle comme une flamme sur son visage:

--Toi! excrable crature, dit-il, toi! (Et la repoussant avec une si
furieuse violence qu'elle tomba sur un fauteuil:) Toi! poursuivit-il,
qui voulais tre veuve pour m'empcher de briser ma chane!...  notre
dernier rendez-vous, te croyant crase de douleur et bouleverse par
tes larmes hypocrites, n'ai-je pas eu l'indigne faiblesse, la stupide
lchet de te dire que si j'pousais Denise, c'tait uniquement parce
que tu n'tais pas libre! Alors, ne t'es-tu pas crie:  mon Dieu!
heureusement cette pouvantable ide ne m'est pas venue plus tt! De
quelle ide s'agissait-il, Genevive?... Allons, rponds et avoue
qu'elle venait trop tt encore, puisque tu l'as mise  excution... (Et
rptant d'un ton d'crasante ironie la phrase que venait de prononcer
Mme de Claudieuse:) Qui donc serait le coupable, ajouta-t-il, si vous
tiez innocente?...

Hors de soi, elle bondit de son fauteuil, et plongeant dans les yeux de
Jacques un de ces regards qui fouillent jusqu'aux plus sombres
profondeurs de l'me:

--Est-il bien possible, demanda-t-elle, que vous n'ayez pas commis le
crime affreux?...

Il haussa les paules.

--Mais alors, insista-t-elle, haletante, c'est donc vrai, c'est donc
rel, vous croyez que c'est moi qui l'ai commis?

--Peut-tre l'avez-vous seulement command! D'un geste dlirant, elle
leva au ciel ses mains jointes, et d'une voix dchirante:

-- mon Dieu! s'cria-t-elle, il le croit! Il le croit sincrement...

Un grand silence suivit, sinistre, formidable, tel que celui qui succde
au fracas de la foudre.

Debout en face l'un de l'autre, Jacques et la comtesse de Claudieuse
s'examinaient perdument, comprenant que l'heure suprme de leur
destine sonnait. En chacun d'eux clatait, fulgurante, la conviction de
l'innocence de l'autre. Pas besoin d'explications. Ils avaient t
abuss par les apparences, et ils le reconnaissaient, ils en taient
srs. Et tel tait pour eux l'effarement de cette dcouverte que l'ide
ne leur venait pas de rechercher quel pouvait tre le coupable.

--Que faire? interrogea enfin la comtesse.

--Dire la vrit! rpondit Jacques.

--Quelle?

--Que j'tais votre amant... Que si je suis all au Valpinson, c'est que
vous m'y aviez donn rendez-vous... Que si on a retrouv l'enveloppe
d'une de mes cartouches, c'est que je l'avais brle pour obtenir du
feu... Que si j'avais les mains noircies, c'est que j'avais miett,
pour les parpiller au vent, les dbris carboniss de nos lettres...

--Jamais! s'cria la comtesse.

Des flots de sang empourpraient le visage de Jacques, et d'un accent
d'impitoyable nergie:

--Ce sera, cependant, pronona-t-il; je le veux, il le faut...

Mme de Claudieuse se tordait les bras.

--Jamais! rpta-t-elle, jamais... (Et avec une prcipitation
convulsive:) Ne comprends-tu donc pas, poursuivit-elle, que la vrit
est impossible  dire? Ce n'est pas  notre innocence qu'on croirait,
mais  notre complicit...

--N'importe! Je ne veux pas prir.

--Dites que vous ne voulez pas prir seul...

--Soit!

--Tout avouer ne serait pas vous sauver, mais ce serait me perdre
srement! Est-ce l ce que vous exigez? Quand il y aura deux victimes au
lieu d'une, votre sort vous paratra-t-il moins cruel?...

Il l'arrta d'un geste menaant.

--Toujours la mme! s'cria-t-il. Je sombre, je me noie, et elle
rflchit, elle calcule, elle se marchande... Et elle disait m'aimer!...

--Jacques! interrompit Mme de Claudieuse. (Et se rapprochant de lui:)
Ah! je calcule, fit-elle. Ah! je rflchis! Eh bien, coute... Oui,
c'est vrai, je tenais  mon intacte renomme d'honnte femme mille fois
plus qu' la vie, mais, au-dessus de ma vie et de ma renomme, il y a
toi! Tu sombres, dis-tu... Eh bien, partons! Un mot de tes lvres et
j'abandonne tout, honneur, pays, famille, mon mari, mes enfants. Parle,
et je te suis sans dtourner la tte, sans un regret, sans un remords...

De grands frissons lui couraient par tout le corps, sa poitrine
haletait, ses yeux tincelaient d'un insupportable clat. Dans
l'emportement de ses gestes, son peignoir attach  la hte se dnouait,
et sur son sein et sur ses paules qui avaient les blancheurs
blouissantes du marbre, ses cheveux drouls retombaient en masses
fauves.

Et d'une voix frmissante de passions contenues, douce et molle comme
une caresse ou sonore comme un cuivre:

--Qui nous retient? poursuivait-elle. Puisque tu as su sortir de prison,
le plus difficile est fait. Je songeais d'abord  emmener notre fille,
ta fille, Jacques, mais elle est bien malade, et d'ailleurs un enfant
nous trahirait. Seuls, on ne nous rejoindra jamais... Ce n'est pas
l'argent qui nous manquera, n'est-ce pas? Nous nous envolerons vers ces
contres lointaines dont on voit les descriptions feriques dans les
livres de voyages... L, inconnus de tous, oublis, ignors, notre vie
ne sera plus qu'un long enchantement! Tu ne diras plus alors que je me
marchande, je serai bien  toi, toute et uniquement  toi, corps et me,
ta femme, ta matresse, ton amie, ton esclave...

Elle renversait la tte en arrire, et les paupires mi-closes, avanant
les lvres avec des inflexions nervantes:

--Dis, insista-t-elle, veux-tu?... Jacques!

Il l'carta d'un geste farouche. Ce lui semblait un sacrilge qu'elle
ost, de mme que Denise, lui proposer de fuir.

--Plutt le bagne! s'cria-t-il.

Elle blmit, un spasme de rage convulsa ses traits, et se reculant,
roide et tout d'une pice:

--Que voulez-vous donc? interrogea-t-elle.

--Que vous m'aidiez  me sauver, rpondit-il.

--Quitte  me perdre moi-mme? Il ne rpondit pas.

Alors elle, si humble l'instant d'avant, se redressant tout  coup, et
d'un accent de haineuse raillerie:

--En d'autres termes, reprit-elle, tu viens me demander de me sacrifier,
et de sacrifier du mme coup tous les miens. Pour toi? oui. Mais bien
plus encore pour mademoiselle de Chandor. Et cela te parat tout
simple!... Je suis le pass, moi, le rassasiement, le dgot. Elle est
l'avenir, elle, le dsir, le rve... Et tu trouves tout naturel que la
vieille matresse fasse litire de son amour et de son honneur  la
jeune fiance. Il t'importe peu que je sois avilie, pourvu qu'elle soit
honore, que je pleure pourvu qu'elle sourie!... Eh bien, non! et c'est
de la folie que de venir me prier de te sauver pour te jeter dans les
bras d'une autre. C'est de la dmence, quand, pour t'arracher  Denise,
je suis prte  me perdre, pourvu que tu sois  jamais perdu...

--Misrable! s'cria Jacques.

Elle le regardait en ricanant, et de ses yeux s'irradiait une infernale
audace.

--Ne me connais-tu donc pas? insista-t-elle. Va, parle, dnonce. Matre
Folgat a d te dire comment je sais nier et me dfendre...

Ivre de colre, arriv  ce degr o la raison s'gare, Jacques de
Boiscoran marchait la main leve sur Mme de Claudieuse, quand tout 
coup:

--Ne frappez pas cette femme! dit une voix. Jacques et la comtesse se
retournrent, et un mme cri aigu et terrible, qui dut s'entendre au
loin, s'chappa de leur gorge.

Dans le cadre de la porte, le comte de Claudieuse se tenait debout, le
revolver prt  faire feu. Il tait plus ple qu'un spectre, et la robe
de chambre de flanelle blanche qu'il avait jete sur ses paules
flottait comme un linceul autour de ses membres amaigris.

Le premier cri de Mme de Claudieuse tait mont jusqu'au lit o il se
mourait. Un pressentiment horrible lui avait travers le coeur. Il
s'tait lev. Et se tranant, et s'accrochant  la rampe, il tait venu.

--J'ai tout entendu, dit-il, foudroyant les coupables d'un regard
implacable.

Avec un gmissement sourd, la comtesse s'affaissa sur un fauteuil. Mais
Jacques se redressa.

--L'outrage est flagrant, monsieur, dit-il, vengez-vous!

Le comte haussa les paules.

--C'est la cour d'assises qui me vengera, dit-il.

--Dieu juste! me laisseriez-vous condamner pour un crime que je n'ai pas
commis! Ah! ce serait une lchet indigne...

M. de Claudieuse tait si faible qu'il en tait rduit  s'accoter
contre le montant de la porte.

--Serait-ce une lchet? fit-il. Alors, comment appelez-vous l'acte du
misrable qui, bassement, honteusement, vole la femme d'un autre homme
et le charge de ses btards?... C'est vrai, vous n'tes ni un
incendiaire, ni un assassin... Mais qu'est l'incendie de ma maison, prs
de l'effondrement de toutes mes croyances! Que sont les blessures du
corps, compares  cette autre blessure de l'me, que rien ne saurait
cicatriser!...  vous la cour d'assises, monsieur...

Terrifi, Jacques se sentait rouler au fond d'indfinissables abmes.

--La mort, plutt! s'cria-t-il, la mort! (Et entrouvrant ses
vtements:) Mais tirez donc, monsieur, tirez donc, le sang vous fait-il
peur? Tirez... j'ai t l'amant de votre femme, votre plus jeune fille
est ma fille...

Le comte, au contraire, abaissa son arme.

--La cour d'assises est plus sre, pronona-t-il. Vous m'avez pris mon
honneur, je veux le vtre. Et s'il le faut, pour que vous soyez
condamn, je dirai, et j'en ferai le serment, que je vous ai reconnu...
Vous irez au bagne, monsieur de Boiscoran...

Il voulut s'avancer, mais ses forces taient  bout, et il tomba roide,
en avant, la face contre terre, les bras en croix.

Saisi d'horreur, perdu, fou, Jacques s'enfuit.




XXIX


Matre Folgat venait de se lever.

Debout, dans l'embrasure d'une des croises de sa chambre, en face de
son miroir, il achevait de se faire la barbe, quand sa porte s'ouvrit
violemment.

Blme et tout effar, le vieil Antoine entra.

--Ah! monsieur, quelle affaire!

--Quoi?

--Parti, ensauv, disparu!

--Qui?

--Monsieur Jacques...

Le rasoir, tant la surprise fut grande, faillit chapper des mains du
jeune avocat. Et cependant:

--C'est faux! dit-il.

--Hlas! monsieur, reprit le vieux serviteur, tout le monde le raconte
en ville. On donne des dtails. Je viens de voir un homme qui prtend
avoir rencontr monsieur Jacques, hier soir, sur les onze heures,
courant comme un fou le long de la rue Nationale.

--C'est absurde.

--Je n'ai encore prvenu que mademoiselle Denise, et c'est elle qui m'a
dit de venir avertir monsieur... Monsieur devrait aller aux
informations...

Le conseil tait superflu.

S'essuyant le visage  la hte, dj matre Folgat s'habillait. En un
moment, il fut prt, et ayant descendu l'escalier quatre  quatre, il
traversait le corridor, quand il s'entendit appeler.

Il se retourna. Mlle Denise lui faisait signe d'entrer dans le petit
salon o elle se tenait d'habitude. Il obit.

Mlle Denise et le jeune avocat taient les seuls de la maison 
savoir quel coup de parti dsespr Jacques avait d risquer la veille.
Ils n'avaient pas chang un mot  ce sujet, mais chacun avait bien
remarqu la proccupation de l'autre. De toute la soire, matre Folgat
n'avait pas prononc dix paroles, et Mlle Denise, sitt le dner,
tait remonte chez elle.

--Eh bien?... interrogea-t-elle.

--Le bruit qui court est faux, mademoiselle, rpondit le jeune avocat.

--Qui sait!

--Une vasion serait un aveu. Il n'y a que les coupables qui fuient, et
monsieur de Boiscoran est innocent. Ainsi, tranquillisez-vous,
mademoiselle, de grce, rassurez-vous.

Qui n'et eu, comme lui, piti de la pauvre jeune fille! Elle tait plus
blanche que sa collerette et tremblait si fort que ses dents claquaient.
Des larmes roulaient dans ses yeux, et  chaque parole un sanglot lui
montait  la gorge.

--Vous savez o Jacques est all, hier soir? reprit-elle.

--Oui...

Elle dtourna  demi la tte, et d'une voix  peine distincte:

--Il a voulu revoir, poursuivit-elle, une... personne dont l'influence
sur lui est peut-tre toute-puissante... Il se peut qu'elle l'ait
boulevers, tourdi. Pourquoi ne l'aurait-elle pas dtermin  se
soustraire  l'ignominie de la cour d'assises?...

--Non, mademoiselle, non!

--Cette personne a t le mauvais gnie de Jacques. Elle l'aime, sans
doute. Elle devait tre dsespre de savoir qu'il allait tre mon mari.
Peut-tre, pour le dterminer  fuir, s'est-elle enfuie avec lui...

--Ah! ne craignez rien, mademoiselle, madame de Claudieuse est incapable
d'un tel dvouement...

Vivement Mlle de Chandor se rejeta en arrire, et levant sur le
jeune avocat ses yeux agrandis par la stupeur:

--Madame de Claudieuse..., balbutia-t-elle. Matre Folgat comprit son
imprudence. Il tait persuad que Jacques avait tout dit  sa fiance,
et la faon dont elle lui avait parl n'avait pu que l'affermir dans son
erreur.

--Ah! c'est madame de Claudieuse, poursuivait la jeune fille, cette
femme rvre de tous  l'gal d'une sainte! Et moi qui l'autre jour, 
l'glise, admirais la ferveur de ses prires; moi qui la plaignais de
toute mon me... Maintenant, oui, je commence  comprendre ce qu'on me
cachait...

Dsol de l'irrparable faute qu'il venait de commettre:

--Jamais, mademoiselle, dit matre Folgat, jamais je ne me pardonnerai
d'avoir prononc ce mot devant vous.

Elle sourit tristement.

--C'est peut-tre un grand service que vous m'aurez rendu, dit-elle.
Mais, de grce, courez voir ce qu'il en est.

Matre Folgat n'avait pas fait cinquante pas qu'il reconnut que, bien
rellement, il devait y avoir quelque chose d'extraordinaire. La ville
tait tout en rumeur. Sur les portes, les gens causaient. Des groupes
proraient avec une surprenante animation. Prcipitant sa course, il
venait de tourner le coin de la rue Nationale, quand il fut arrt par
un des trois ou quatre bourgeois dont il lui avait absolument fallu
faire la connaissance depuis qu'il tait  Sauveterre.

--Eh bien, monsieur l'avocat, lui dit civilement cet homme aimable,
voil votre plaidoirie qui court les champs...

--Je ne comprends pas, rpondit matre Folgat d'un ton glac.

--Dame! puisque votre client a fil.

--En tes-vous bien sr?

--Parbleu! c'est par la femme d'un ouvrier que j'emploie que l'vasion a
t dcouverte. Elle tait alle le long des anciens remparts couper de
l'herbe pour sa chvre, quand, passant prs du mur de la prison, elle y
a aperu un grand trou bant. Elle a aussitt donn l'alarme, le poste
est arriv, on est all prvenir le procureur de la Rpublique...

Pour matre Folgat, ce n'tait pas encore une preuve.

--Et alors, demanda-t-il, monsieur de Boiscoran...

--Est introuvable... Ah! c'est comme je vous l'affirme... Je le tiens
d'un ami qui le tenait lui-mme d'un employ de la sous-prfecture.
Blangin le gelier est,  ce qu'il parat, gravement compromis...

-- l'honneur de vous revoir, cher monsieur, interrompit le jeune
avocat.

Et plantant l le bourgeois trs offens de ce qui lui parut une
grossire inconvenance, il traversa comme un trait la place du
March-Neuf. L'inquitude le gagnait. Non qu'il pt croire  une
vasion, mais il se demandait s'il n'tait pas survenu quelque
catastrophe.

Cent personnes au moins, difficilement contenues par des factionnaires,
stationnaient devant la prison, le cou tendu et la bouche bante.

Fendant la foule, matre Folgat entra. Dans la cour, devant la loge du
gelier, discutaient le procureur de la Rpublique, le commissaire de
police, le capitaine de gendarmerie, M. Sneschal et enfin M.
Galpin-Daveline.

Le juge d'instruction tait plus blme encore que de coutume et, comme
on dit  Sauveterre, d'une humeur de dogue. Non sans raison. Prvenu
tout aussi brusquement que matre Folgat, il s'tait vtu non moins
prcipitamment et s'tait ht d'accourir. Et tout le long du chemin,
des tmoignages non quivoques lui avaient prouv que si l'opinion tait
fort monte contre l'accus, elle ne l'tait pas moins contre le juge
d'instruction.

De tous cts sur son passage il avait recueilli des saluts ironiques,
des sourires gouailleurs, ou des compliments de condolances sur ce que
l'oiseau s'tait envol. Et mme, deux individus qu'il souponnait
d'avoir des relations avec l'carlate docteur Seignebos avaient murmur
en le coudoyant: Enfonc, le pourvoyeur!

Il fut le premier  apercevoir le jeune avocat, et tout de suite:

--Eh bien! monsieur, dit-il, vous venez aux renseignements?

Mais matre Folgat n'tait pas homme  se laisser prendre deux fois sans
vert dans la mme journe. Voilant ses apprhensions d'un salut
crmonieux:

--Il m'est revenu certains propos, rpondit-il, mais je n'en ai t
nullement mu. Monsieur de Boiscoran a trop de confiance en l'excellence
de sa cause et en la justice de son pays pour songer  s'vader. Je
viens simplement confrer avec lui...

--Et vous avez parbleu raison! interrompit M. Daubigeon. Monsieur de
Boiscoran est bien tranquillement dans sa cellule, ne se doutant gure
des bruits qui courent. C'est Frumence Cheminot qui s'est enfui.
Frumence aux pieds lgers... C'est un dtenu qu'on laissait fort libre
dans la prison, dont on avait mme fait une espce d'aide gardien, et
qui en a profit pour percer un trou dans le mur, estimant, le gaillard,

               Et certes il n'a pas tort,
    Que clef des champs vaut mieux que clef de coffre-fort.

 quelques pas en arrire, la mine contrite et sournoise, se tenait
plant sur ses pieds le gelier Blangin.

--Conduisez le dfenseur prs du sieur Boiscoran, lui dit schement M.
Galpin-Daveline, lequel tremblait peut-tre de voir M. Daubigeon donner
une dition publique des pigrammes amres dont il le gratifiait en
particulier.

Saluant jusqu' terre, le gelier obit. Mais ds qu'il se vit sous le
porche de la prison, seul avec matre Folgat, gonflant une de ses joues
et la frappant de son poing ferm:

--Ni vu ni connu! dit-il en clatant de rire.

Le jeune avocat n'eut pas l'air de comprendre. Il ne pouvait lui
convenir de paratre inform des vnements de la nuit ni de se donner
les apparences d'une complicit qui, matriellement, n'existait pas.

--Et cependant, reprit Blangin, tout n'est pas fini. Les gendarmes sont
en mouvement. S'ils allaient rattraper mon Cheminot! Ce garon est si
bte que le plus bte des juges d'instruction lui aurait vite tir les
vers du nez. Et alors, qui est-ce qui serait dans de beaux draps?

Matre Folgat ne rpondait toujours pas, mais l'autre semblait s'en
soucier fort peu.

--Je ne demande qu'une chose, poursuivit-il, c'est de rendre mes clefs
le plus tt possible. J'en ai par-dessus les yeux de ce mtier de
gelier. La place, d'ailleurs, ne va plus tre tenable. Cette vasion a
mis la puce  l'oreille de tous nos messieurs du tribunal, et
l'administration vient de me donner un second, un ancien sergent de
ville, un mauvais chien qui ne connat que la consigne... Ah! les beaux
jours de monsieur de Boiscoran sont passs, plus de visites en cachette,
plus de sorties... Ordre de ne pas le perdre de vue une seconde.

C'est arrt au pied de l'escalier que Blangin donnait ces explications.

--Montons, dit brusquement matre Folgat, que l'impatience gagnait.

Il trouva Jacques tendu sur son lit, tout habill, et il ne lui fallut
qu'un regard pour deviner un grand malheur.

--Encore une esprance envole, n'est-ce pas? fit-il.

Pniblement, le prisonnier se redressa et s'assit sur le bord de sa
couchette. Et de l'accent du plus extrme dcouragement:

--Je suis perdu, rpondit-il, et cette fois sans retour.

--Oh!...

--coutez plutt!...

C'est en frissonnant que le jeune avocat entendit le rcit, pourtant
bien attnu, de la veille. Et lorsque Jacques, ayant achev, s'arrta:

--Ce n'est que trop vrai! murmura-t-il. Si monsieur de Claudieuse
excute ses menaces, ce peut tre une condamnation.

--Ce doit tre, voulez-vous dire... Eh bien, n'en doutez pas, il les
excutera. (Et hochant la tte d'un geste dsol:) Et, ce qu'il y a
d'pouvantable, continua-t-il, c'est que je ne saurais l'en blmer. La
jalousie des maris, le plus souvent, n'est qu'une question
d'amour-propre. Tromps, ils sont frapps dans leur vanit, mais non pas
atteints au coeur. Tandis que le comte de Claudieuse!... Ah! il aimait sa
femme, lui, il l'adorait, elle tait son bonheur et sa vie. En la lui
prenant, je lui ai tout pris, oui, tout! C'est en le voyant perdu de
douleur et de rage que j'ai compris seulement l'adultre... Tout lui
manquait  la fois. Sa femme avait un amant, sa fille prfre n'tait
pas de lui!... Je souffre cruellement, mais lui, ce qu'il endure, c'est
un supplice sans nom. Et vous voulez qu'ayant une arme entre les mains,
il ne s'en serve pas!... C'est une arme tratresse et dloyale, c'est
vrai, mais ai-je t loyal et honnte? Ce sera une lche et ignoble
vengeance, mais qu'tait donc l'offense?  sa place, j'agirais comme
lui.

Matre Folgat tait atterr.

--Mais aprs? interrogea-t-il, en sortant de la maison?...

D'un geste machinal, Jacques passait et repassait la main sur son front,
comme s'il et pu ainsi rassembler ses ides.

--Aprs, rpondit-il, je me suis enfui pouvant, tel que l'homme qui
vient de commettre un crime... La porte du jardin tait ouverte, je me
prcipitai dehors. Quelle direction j'ai prise, quelles rues ai-je
traverses, je serais incapable de le dire avec quelque certitude. Je
n'avais plus qu'une ide fixe, obsdante: m'loigner le plus vite et le
plus loin possible de cette maison maudite. Je n'avais plus la tte 
moi, j'allais, j'allais... Quand la raison m'est revenue, j'tais en
pleine campagne,  une lieue de Sauveterre, sur la route de Boiscoran.
L'instinct de la bte, plus rsistant que l'intelligence, m'avait guid
par des chemins familiers et me ramenait  ma maison... Sur le premier
moment, j'eus peine  comprendre comment je me trouvais l. J'tais
comme l'ivrogne qui, s'veillant, le cerveau plein de vapeurs de
l'alcool, cherche  se ressouvenir de ce qui s'est pass durant son
ivresse... Hlas! je ne me suis que trop ressouvenu de l'affreuse
ralit. Il me fallait rentrer  la prison, il le fallait absolument, et
je me sentais accabl d'une telle lassitude que j'ai craint un instant
de n'avoir pas la force de revenir. Je suis revenu, pourtant... Blangin
m'attendait, dvor d'angoisses, car il tait prs de deux heures. Il
m'a aid  remonter ici, je me suis jet tout habill sur mon lit et je
me suis endormi aussitt, d'un sommeil atroce, peupl de visions
sinistres o je me voyais enchan au bagne, ou gravissant au bras d'un
prtre les marches de l'chafaud... Et en ce moment, je me demande
presque si je suis bien veill, ou si ce n'est pas l'odieux cauchemar
qui continue encore...

Se dtournant, matre Folgat essuya une larme furtive.

--Malheureux! murmura-t-il.

--Oh, oui! bien malheureux, en effet, rpta Jacques. Que n'ai-je suivi
la premire inspiration qui m'est venue cette nuit, quand je me suis
retrouv sur la grande route! Je serais all jusqu' Boiscoran, je
serais mont chez moi, et je me serais brl la cervelle... Maintenant,
je ne souffrirais plus...

Allait-il donc s'attacher de nouveau  cette fatale pense du suicide?

--Et vos parents! pronona matre Folgat.

--Mes parents!... Esprez-vous donc qu'ils survivront  la condamnation
qui va me frapper?

--Et mademoiselle de Chandor! Il tressaillit, et vivement:

--Ah! c'est pour elle, s'cria-t-il, que je devrais en finir!... Pauvre
Denise! Certes, en apprenant mon suicide, sa douleur serait horrible...
Mais elle n'a pas vingt ans. Mon souvenir s'effacerait de son me, mon
image deviendrait moins distincte, et les mois s'ajoutant aux semaines,
et les annes aux mois, elle se consolerait. Vivre, n'est-ce pas
oublier?...

--Non! vous ne pensez pas ce que vous dites, interrompit matre Folgat.
Vous savez bien qu'elle n'oublierait pas, elle!

Une larme brilla dans les yeux de l'infortun, et d'une voix teinte:

--C'est vrai, dit-il, je crois que me frapper, ce serait frapper Denise.
Mais songez-vous  ce que serait sa vie, aprs ma condamnation? Vous
reprsentez-vous ce que seraient ses sensations quand,  chaque instant
du jour, elle se rpterait: Celui que j'aime uniquement est au bagne,
confondu parmi les plus vils criminels,  tout jamais souill,
dshonor, fltri!... Ah! mille fois la mort plutt...

--Jacques! monsieur de Boiscoran, oubliez-vous que j'ai votre parole?

--La preuve que je ne l'ai pas oublie, c'est que je suis ici...
Seulement, laissez faire, le jour n'est pas loin o vous me verrez si
misrable que vous serez le premier  me mettre une arme entre les
mains.

Mais le jeune avocat tait de ceux que les obstacles irritent et
passionnent au lieu de les dcourager. Et dj remis de la rude
secousse:

--Avant de jeter les cartes, dit-il, attendez au moins que la partie
soit perdue. tes-vous condamn? Pas encore; vous tes innocent, et il
est une justice au ciel pour rparer les bvues de la justice sur la
terre. Qui nous dit que monsieur de Claudieuse parlera? Savons-nous
seulement si, en ce moment mme, il n'a pas rendu le dernier soupir?...

D'un bond, Jacques se dressa sur ses pieds, et plissant encore:

--Ah! taisez-vous! s'cria-t-il, car dj cette fatale ide m'est venue
qu'hier soir, peut-tre, il ne s'est pas relev! Fasse Dieu qu'il n'en
soit pas ainsi! C'est alors, vritablement, que je serais un
assassin!... C'est pour lui qu' mon rveil a t ma premire pense. Je
voulais envoyer prendre de ses nouvelles. Je ne l'ai pas os.

Non moins que le prisonnier, matre Folgat se sentait le coeur serr
d'une anxit poignante.

--Nous ne pouvons, pronona-t-il, demeurer dans cette incertitude.
Qu'aurions-nous  nous dire, ignorant le sort de monsieur de Claudieuse,
d'o dpend le ntre?... Souffrez que je vous quitte. Ds que je saurai
quelque chose de positif, je vous en informerai par un mot. Et pas de
faiblesse, surtout, quoi qu'il advienne.

Chez le docteur Seignebos le jeune avocat devait tre certainement
renseign. Il y courut, et ds qu'il parut:

--Arrivez donc! morbleu! s'cria le mdecin. Je laisse vingt malades se
morfondre pour vous attendre. J'tais bien sr que vous viendriez... Que
s'est-il pass hier soir chez les Claudieuse?

--Alors, vous savez...

--Rien. J'ai vu l'effet, mais je n'ai pu que souponner la cause.
L'effet, le voici: hier soir, vers les onze heures, je venais de me
mettre au lit, rompu de fatigue, lorsque tout  coup on s'est mis 
tirer ma sonnette  la briser... Je n'aime pas qu'on carillonne si fort
chez moi, et je me levais pour laver la tte du carillonneur, quand le
domestique du comte de Claudieuse, bousculant mon domestique  moi, qui
voulait le retenir, est entr comme un fou en me criant de venir bien
vite, que son matre venait de mourir.

--Ah! mon Dieu!...

--Voil justement ce que je me suis cri, parce que tout en jugeant le
comte fort malade, je ne le croyais pas si prs de sa fin...

--Il est donc mort...

--Pas du tout... Mais si vous m'interrompez sans cesse, nous n'en
finirons jamais... (Et retirant, pour les essuyer et les remettre, ses
lunettes  branches d'or:) En un tour de main je fus habill, poursuivit
le docteur Seignebos, et en trois sauts j'arrivai rue Mautrec. C'est
dans le salon du rez-de-chausse qu'on me fit entrer. L,  ma grande
stupeur, je trouvai monsieur de Claudieuse gisant sur un canap. Il
tait ple et roide, ses traits taient affreusement dcomposs et il
portait au front une lgre blessure d'o un mince filet de sang avait
jailli. Par ma foi! je crus bien que tout tait fini...

--Et la comtesse?

--Madame de Claudieuse tait agenouille prs de son mari et, aide de
ses femmes, elle essayait de le rappeler  la vie en le frictionnant et
en lui appliquant sur la poitrine des serviettes brlantes... Sans ces
soins intelligents, elle serait veuve  cette heure, tandis qu'au
contraire elle ne le sera peut-tre pas d'ici longtemps... Ce sacr
comte a l'me cheville dans le corps...  quatre que nous tions l,
nous l'avons pris, mont dans sa chambre et couch dans son lit,
pralablement chauff fortement. Bientt il a remu, ses yeux se sont
rouverts, et au bout d'un quart d'heure il avait repris toute sa
connaissance et parlait fort librement, bien que d'une voix encore
faible. Alors, comme de raison, je demandai ce qui s'tait pass, et
pour la premire fois je vis se dmentir l'effrayant sang-froid de la
comtesse. Elle balbutiait pitoyablement, et c'est avec une expression
effare qu'elle regardait son mari, comme pour lire dans ses yeux ce
qu'elle devait me rpondre... C'est lui qui me rpondit, et avec un
embarras qui ne pouvait pas m'chapper. Il me conta que s'tant trouv
seul, et se sentant mieux que de coutume, il avait eu la fantaisie
d'essayer ses forces. Il s'tait donc lev, avait pass sa robe de
chambre et tait descendu. Mais en entrant dans le salon, il avait t
pris d'un tourdissement et tait tomb si malheureusement que son front
avait heurt l'angle d'un meuble. Feignant d'tre dupe: C'est fort
imprudent, lui dis-je, ce que vous avez fait l, et il ne faudrait pas
recommencer... Alors, lui, regardant sa femme d'un air singulier: Oh!
soyez tranquille, me rpondit-il, je ne ferai plus d'imprudence, j'ai
trop envie de gurir, jamais je n'ai tant tenu  la vie...

Matre Folgat remuait les lvres pour rpliquer; le docteur, d'un geste,
lui ferma la bouche.

--Attendez, fit-il, je n'ai pas termin... (Et toujours tracassant ses
lunettes:) J'allais me retirer, continua-t-il, lorsque soudain, arrive
une femme de chambre, qui d'un air trs effray annonce  madame de
Claudieuse que l'ane de ses filles, la petite Marthe, que vous
connaissez, vient d'tre prise de convulsions terribles. Tout
naturellement je me rends prs d'elle, et je la trouve en proie  une
crise nerveuse d'un caractre vritablement alarmant. Avec beaucoup de
peine je la calmai, et lorsqu'elle me parut remise, entrevoyant une
relation entre l'indisposition de la fille et l'accident du pre:
Maintenant, mon enfant, lui dis-je d'un ton paternel, il faut
m'apprendre ce que vous avez eu. Elle hsita, puis: J'ai eu peur,
rpondit-elle. Peur de quoi? ma mignonne. Elle se haussait sur son lit,
cherchant du regard les yeux de sa mre, mais je m'tais plac de faon
qu'elle ne les pt apercevoir. Ayant rpt ma question: Eh bien,
voil! docteur, me dit-elle: on venait de me coucher, lorsque j'entendis
sonner. Je me levai et j'allai me placer  la fentre pour regarder qui
pouvait venir si tard. Je vis la bonne aller ouvrir, un flambeau  la
main, et revenir vers la maison suivie d'un monsieur que je ne connais
pas... La comtesse interrompit, et vivement: C'tait, s'cria-t-elle,
un envoy du tribunal, charg d'une communication pressante! Mais je
n'eus pas l'air de l'entendre, et toujours m'adressant  Marthe: Est-ce
donc, lui demandai-je, ce monsieur qui vous a fait si grand peur?--Oh,
non!--Quoi, alors?... Du coin de la paupire j'piais madame de
Claudieuse. Elle tait sur des charbons. Pourtant, elle n'osa pas
imposer silence  sa fille. Eh bien, docteur! reprit la petite, le
monsieur tait  peine entr dans la maison que je vis, entre les
arbres, une des statues qui bougeait sur son pidestal, qui se mettait
en mouvement et qui, tout doucement, glissait le long de l'alle de
tilleuls...

Matre Folgat tressaillit.

--Vous souvient-il, docteur, fit-il, que le jour o nous avons interrog
Marthe, elle nous a avou que les statues du jardin lui causaient une
invincible frayeur?

--Parbleu! rpondit le docteur. Seulement, attendez encore. La comtesse,
prcipitamment, interrompit sa fille. Dfendez-lui donc, cher docteur,
me dit-elle, de se loger de pareilles ides dans la tte. Elle qui
n'avait peur de rien au Valpinson et qui allait, le soir, par tout le
chteau, sans lumire, depuis que nous sommes ici, elle s'pouvante de
tout, et ds que la nuit vient, elle croit voir notre jardin se peupler
d'ombres... Tu es cependant assez grande, Marthe, pour comprendre que
des statues, qui sont en pierre, ne peuvent pas s'animer et marcher...
L'enfant frissonnait. Les autres fois, maman, insista-t-elle, je
doutais... mais cette fois je suis bien sre... Je voulais me retirer de
la fentre, et je ne le pouvais pas, c'tait plus fort que moi, de sorte
que j'ai vu, et bien vu... J'ai vu la statue, l'ombre, s'avancer dans
l'alle, lentement, avec prcaution, et venir se placer debout tout
contre le dernier tilleul, le plus rapproch des fentres du salon.
Alors, j'ai entendu un grand cri... puis, plus rien. L'ombre restait
toujours contre l'arbre, et je distinguais tous ses mouvements; elle se
penchait d'un ct ou d'un autre; elle se haussait ou s'abaissait
jusqu' terre... Tout  coup, deux grands cris, oh! terribles ceux-l...
Aussitt, l'ombre qui tait prs de l'arbre a lev les bras en l'air,
comme cela, et soudain s'est enfuie... mais presque au mme moment une
autre s'est montre qui a disparu aussi vite...

Matre Folgat tait comme ptrifi de surprise.

--Oh! ces ombres..., commena-t-il.

--Vous sont suspectes, n'est-ce pas? Elles me le furent autant qu'
vous. Je n'en affectai pas moins de tourner en plaisanterie le rcit de
Marthe, lui expliquant comment, dans l'obscurit, on est sujet  de
singulires illusions d'optique. Et lorsque je me retirai, clair par
le domestique qui tait venu me chercher, la comtesse, j'en suis sr,
tait bien persuade que je n'avais pas le moindre soupon. J'avais
mieux que cela... Aussi, ds en mettant le pied dans le jardin, n'eus-je
rien de plus press que de laisser tomber une pice de monnaie que je
tenais toute prte pour cela. Naturellement, c'est du ct du tilleul le
plus rapproch du salon que je la cherchai, clair par le domestique...
Eh bien, matre Folgat, je vous garantis que ce n'tait pas une ombre
qui avait pitin le terrain autour de l'arbre... et si les empreintes
que j'ai aperues provenaient d'une statue, cette statue avait de
matres pieds chausss de souliers joliment ferrs...

Voil ce qu'attendait le jeune avocat.

--Il n'en faut pas douter, s'cria-t-il, la scne a eu un tmoin!




XXX


--Quelle scne? Quel tmoin?... C'est pour que vous me l'appreniez que
je vous attendais avec tant d'impatience, dit le docteur Seignebos 
matre Folgat. J'ai constat l'effet:  vous de m'expliquer la cause...

Il ne parut cependant nullement surpris de ce que lui raconta le jeune
avocat de la dmarche dsespre de Jacques et de son tragique rsultat.
Et ds que ce fut fini:

--Je l'avais devin! s'cria-t-il. Oui, sur ma parole,  force de me
creuser la cervelle, j'tais presque arriv  la vrit! Qui donc,  la
place de Jacques, n'et voulu tenter un suprme effort? Mais la fatalit
est sur lui...

--Qui sait! interrompit matre Folgat. (Et sans laisser le mdecin
rpliquer:) Nos chances, poursuivit-il, sont-elles donc moindres
qu'avant cet accident?... Non. Tout aussi bien qu'hier nous pouvons,
d'un moment  l'autre, mettre la main sur ces preuves qui existent, nous
le savons, et qui nous sauveraient. Qui nous dit qu'au moment o nous
parlons, sir Francis Burnett et Suky Wood ne sont pas retrouvs? Votre
confiance en Goudar en est-elle moins grande?

--Oh! pour cela, non. Je l'ai vu ce matin  l'hpital, au moment de ma
visite, et il a trouv le moyen de me dire qu'il tait  peu prs
certain de russir.

--Eh bien!...

--Je suis donc persuad que Cocoleu parlera. Parlera-t-il  temps? Voil
la question. Ah! si nous avions seulement un mois devant nous, je vous
dirais: Jacques est sauv. Mais les heures sont comptes. N'est-ce pas
la semaine prochaine que s'ouvre la session. Dj, m'a-t-on affirm, le
prsident des assises est arriv, et monsieur Du Lopt de la Gransire a
fait retenir son appartement  _l'Htel des Messageries_. Que ferez-vous
si rien de nouveau n'est survenu le jour des dbats?

--Matre Magloire et moi, nous nous renfermerons obstinment dans le
systme de dfense convenu...

--Et si le comte de Claudieuse tient ses menaces, s'il dclare qu'il a
reconnu Jacques faisant feu sur lui?

--Nous dirons qu'il s'est tromp...

--Et Jacques sera condamn.

--Soit, fit le jeune avocat. (Et baissant la voix, comme s'il et craint
d'tre entendu:) Seulement, la condamnation ne sera pas dfinitive...
Oh! ne m'interrogez pas, docteur, et sur votre vie, sur le salut de
Jacques, pas un mot... Un soupon effleurant l'esprit de monsieur
Galpin-Daveline serait l'anantissement de notre dernire esprance, car
il aurait le temps de rparer la bvue qu'il a commise, et qui fait que
je puis vous dire: mme aprs que le comte aurait parl, mme aprs une
condamnation, rien ne serait perdu... (Il s'animait, et,  son accent et
 son geste, on sentait l'homme sr de soi.) Non, rien ne serait perdu,
continuait-il, et alors nous aurions du temps devant nous, en attendant
une seconde preuve pour retrouver nos tmoins, pour arracher la vrit
 Cocoleu... Que monsieur de Claudieuse parle donc, je l'aime autant, il
m'enlvera ainsi mes derniers scrupules. Trahir madame de Claudieuse me
paraissait odieux, parce que je me disais que le plus cruellement puni
serait alors le comte. Mais le comte nous attaque, nous nous dfendons;
l'opinion sera pour nous. Bien plus, on nous admirera d'avoir sacrifi
notre honneur  celui d'une femme, et de nous tre laiss condamner,
nous, innocent, plutt que de livrer le nom de celle qui s'tait donne
 nous...

Le docteur ne semblait pas convaincu, mais le jeune avocat n'y prenait
garde.

--Non, poursuivait-il, le succs  une seconde preuve ne serait pas
douteux. La scne de la rue Mautrec a eu un tmoin; n'est-ce pas celui
dont les souliers ferrs avaient laiss leur empreinte sous le tilleul
le plus rapproch du salon, celui dont la petite Marthe a suivi tous les
mouvements? Quel peut tre ce tmoin, sinon Cheminot? Eh bien, nous
saurons le retrouver. Il tait plac de faon  tout voir et  ne pas
perdre une parole. Il dira ce qu'il a vu et entendu. Il dira comment le
comte de Claudieuse criait  monsieur Jacques de Boiscoran: Non, je ne
veux pas vous tuer, j'ai une vengeance plus sre, je vous enverrai au
bagne...

Tristement, M. Seignebos hochait la tte.

--Puissent vos esprances se raliser, mon cher matre, pronona-t-il.

Mais, pour la troisime fois depuis une heure, on venait chercher le
docteur. changeant une poigne de main, ils se sparrent, et aprs une
courte visite  matre Magloire, qu'il importait de tenir au courant,
matre Folgat se hta de regagner la rue de la Rampe.

 la seule physionomie de Mlle Denise, il comprit qu'elle n'avait
rien  lui apprendre, qu'elle savait la vrit et l'injustice de ses
soupons.

--Que vous avais-je dit, mademoiselle? fit-il simplement.

Elle rougit, honteuse d'avoir livr le secret des doutes qui l'avaient
dchire, et au lieu de rpondre:

--Il est venu des lettres pour vous, matre Folgat, dit-elle, et on les
a montes dans votre chambre...

Deux lettres taient arrives, en effet, une de Mme Goudar, l'autre
de l'agent expdi en Angleterre.

La premire tait insignifiante. Mme Goudar priait simplement le
jeune avocat de faire passer  son mari un billet qu'elle lui adressait.

La seconde tait, au contraire, du plus haut intrt.

L'agent d'Angleterre crivait:

_Non sans de grandes difficults, non sans de fortes dpenses surtout,
j'ai russi  dcouvrir,  Londres, le frre de sir Francis Burnett,
ancien caissier de la maison Gilmour et Benson._

_Notre sir Francis n'est pas mort. Envoy par son pre  Madras, pour y
rgler une trs importante affaire de banque, il est attendu par le
prochain paquebot. Le jour mme o il mettra pied  terre, nous serons
aviss de son retour._

_J'ai eu moins de peine  dnicher les parents de Suky Wood, qui sont
des gens trs  leur aise, tenant  Folkestone une auberge bien
achalande. Il n'y a pas trois semaines qu'ils ont eu des nouvelles de
leur fille, qu'ils aiment beaucoup,  ce qu'ils m'ont affirm. Malgr ce
grand amour, ils n'ont pu me dire au juste o je la trouverais. Tout ce
qu'ils savent, c'est qu'elle doit tre  Jersey, servante dans quelque_
public-house.

_Mais cela me suffit. L'le n'est pas grande, et je la connais bien pour
y avoir fil autrefois un notaire qui tait parti avec l'argent de ses
clients. On peut donc considrer Suky comme prise._

_Lorsque vous recevrez cette lettre, je serai en route pour Jersey.
Adressez-m'y des fonds  l_'Htel de la Pomme-d'Or, _o je me propose de
descendre. La vie est si incroyablement chre  Londres que c'est 
peine s'il me reste quelque chose de la somme qui m'a t remise  mon
dpart..._

Ainsi, de ce ct du moins, tout allait bien.

Tout heureux de ce premier succs, matre Folgat mit sous pli, 
l'adresse indique, un billet de mille francs qu'il fit porter  la
poste.

Aprs quoi, demandant  M. de Chandor sa voiture et son cheval, il se
fit conduire  Boiscoran. Il voulait voir Michel, le fils du mtayer, ce
brave garon qui avait su retrouver si promptement Cocoleu. Justement,
lorsqu'il arriva, Michel rentrait  la mtairie, conduisant une
charrette de paille. Le prenant  part:

--Voulez-vous rendre un grand service  monsieur Jacques de Boiscoran?
lui demanda le jeune avocat.

--Que faut-il faire? rpondit le digne gars d'un accent qui, mieux que
toutes les protestations, prouvait qu'il tait prt  tout.

--Connaissez-vous Frumence Cheminot?

--L'ancien saunier de la Tremblade?

--Prcisment.

--Pardi! si je le connais! Il m'a assez vol de pommes, le clin!...
Mais je ne lui en veux pas, parce que, malgr tout, c'est un bon garon.

--Il tait en prison  Sauveterre.

--Oui, je sais, pour avoir enfonc la porte d'un enclos, prs de Brchy.

--Eh bien! il s'est vad.

--Ah! le mtin!

--Et il faudrait absolument le retrouver. On a mis les gendarmes  ses
trousses, mais le prendront-ils?

Michel clata de rire.

--Jamais de la vie, rpondit-il. Cheminot va gagner l'le d'Olron, o
il a des amis... les gendarmes peuvent courir.

Amicalement, matre Folgat frappa sur l'paule du jeune gars.

--Mais vous, fit-il, si vous vouliez... Oh! ne froncez pas le sourcil,
il ne s'agit pas de le faire arrter... Je vous demande seulement de lui
remettre le billet que voici, et de me rapporter sa rponse.

--Si ce n'est que cela, je suis votre homme! Le temps de me changer, de
prvenir mon pre, et je pars...

Ainsi, autant qu'il tait en lui, matre Folgat ensemenait l'avenir et
prparait les vnements, opposant aux savantes manoeuvres de
l'accusation toutes les combinaisons que lui pouvaient suggrer son
exprience et son gnie.

S'ensuivait-il que sa foi en un succs dfinitif ft telle qu'il le
disait  ceux-l mmes dont il tait le plus sr, au docteur Seignebos,
par exemple,  matre Magloire et au bon greffier Mchinet? Non...
Portant toute la responsabilit, il avait trop bien valu les chances
contraires de la terrible partie qui allait s'engager, et dont l'enjeu
tait l'honneur et la vie d'un innocent. Mieux que personne il savait
qu'il suffisait d'un rien pour anantir ses esprances, et que la
destine de Jacques tait  la merci du plus vulgaire incident. Mais tel
qu'un gnral  la veille d'une bataille, il matrisait ses motions,
affectant, pour l'inspirer aux autres, une assurance qu'il n'avait pas,
et rien sur son visage ne trahissait le secret des angoisses poignantes
qui, le plus souvent, le tenaient veill une partie de la nuit.

Et certes, pour demeurer impassible et rsolu, il lui fallait un
caractre d'une trempe exceptionnelle. On dsesprait autour de lui, on
s'abandonnait... La maison de la rue de la Rampe, si riante autrefois et
si vivante, tait dsormais silencieuse et morne comme un tombeau.

En deux mois, grand-pre Chandor tait devenu dcidment un vieillard.
Sa robuste taille s'tait affaisse, courbe et casse. Son pas
tranait, ses mains tremblaient.

Plus rudement encore, le marquis de Boiscoran avait t frapp. Lui, si
vert quelques semaines plus tt, il semblait toucher  la dcrpitude.
Il ne mangeait ni ne dormait, pour ainsi dire. Sa maigreur devenait
effrayante. Prononcer une parole lui cotait un effort.

Quant  la marquise, elle, c'est aux sources mmes de la vie qu'elle
avait t atteinte. N'avait-elle pas entendu matre Magloire dclarer
que le salut si problmatique de Jacques et t assur, si l'on et
obtenu le renvoi de l'affaire  une autre session! Et c'tait elle qui
avait empch de solliciter ce renvoi! Cette ide la tuait!  peine lui
restait-il assez de forces pour se traner chaque jour  la prison
embrasser son fils.

Sur les tantes Lavarande retombaient tous les dtails matriels, et on
les voyait, ples comme des ombres, aller et venir, parlant bas et
marchant sur la pointe du pied, comme dans la maison d'un mort.

Seule, Mlle Denise haussait son nergie au niveau de son malheur.
Elle ne se berait pas d'illusions: Je sens que Jacques sera condamn!
avait-elle dit  matre Folgat. Mais elle ajoutait que l'abattement et
le dsespoir sont le fait des criminels, et que l'erreur affreuse dont
Jacques, innocent, tait victime ne devait inspirer  ses amis que
colre et dsir de vengeance.

Et pendant que son grand-pre et le marquis de Boiscoran sortaient le
moins possible, elle affectait de se montrer par la ville, tonnant les
dames de la socit par la faon dont elle recevait leurs hypocrites
compliments de condolances. Mais il tait vident que la fivre seule
la soutenait, donnant  ses joues leur pourpre,  ses yeux leur clat, 
sa voix son timbre mtallique et vibrant.

Ah! c'est pour elle surtout que matre Folgat souhaitait la fin de cette
incertitude plus douloureuse que le pire malheur.

Ce terme approchait. Ainsi que l'avait annonc le docteur Seignebos, le
prsident des assises, M. Domini, venait de s'installer  Sauveterre.
C'tait un de ces hommes dont le caractre est l'honneur de la
magistrature, pntr de la majest de sa mission, mais ne se croyant
pas infaillible, ferme sans rigueurs inutiles, froid et cependant
bienveillant, n'ayant d'autre passion que la justice, d'autre ambition
que de faire clater la vrit.

Il avait interrog Jacques. Mais cet interrogatoire n'tait qu'une
formalit dont il n'tait rien rsult. Il avait de plus procd  la
formation du jury. Dj les jurs dsigns par le sort arrivaient de
tous les coins du dpartement. Ils descendaient tous  l'_Htel de
France_, o ils prenaient leurs repas en commun, dans la grande salle du
fond, qu'on leur rserve  toutes les sessions.

Et, dans l'aprs-midi, on les voyait, graves et soucieux, se promener
sur la place du March-Neuf ou le long des anciens remparts.

M. Du Lopt de la Gransire aussi tait arriv. Mais il se tenait, lui,
svrement enferm dans son appartement de _l'Htel des Messageries_, o
chaque jour M. Galpin-Daveline allait passer de longues heures.

--Il parat, disait confidentiellement Mchinet  matre Folgat, il
parat qu'il prpare un rquisitoire foudroyant...

Le lendemain, en ouvrant L_'Indpendant de Sauveterre_, Mlle Denise
put lire l'ordre des affaires de la session.

LUNDI.--_Banqueroute frauduleuse, dtournements, faux._

MARDI.--_Assassinat et vol._

MERCREDI.--_Infanticide.--Vols domestiques._

JEUDI.--_Incendie et tentative d'assassinat (affaire Boiscoran)._

C'est donc pour ce jeudi fameux que les habitants de Sauveterre se
promettaient les plus tonnantes motions.

Aussi, tait-ce  qui se procurerait une carte d'entre  la cour
d'assises. M. Domini, M. Du Lopt de la Gransire, M. Daubigeon et
Mchinet lui-mme taient harcels de demandes. Des gens qui, la veille,
ne saluaient pas M. Daveline l'arrtaient dans la rue et sollicitaient
la faveur d'une petite place, non pour eux, mais pour leur dame. Fait
sans exemple, il se ngocia des billets  prix d'argent. Une famille,
enfin, eut l'inconcevable courage d'crire au marquis de Boiscoran pour
lui demander trois entres, promettant en change de contribuer, par
son attitude,  l'acquittement de l'accus.

Et c'est au plus fort de ces rumeurs que tout  coup circula dans la
ville une liste de souscription en faveur des parents des malheureux
pompiers qui avaient pri  l'incendie du Valpinson. Qui avait lanc
cette liste? C'est en vain que M. Sneschal essaya de dcouvrir la main
d'o partait le coup. Le secret de la perfidie fut bien gard. Et
c'tait une perfidie atroce que de venir ainsi,  la veille des dbats,
rappeler des souvenirs sinistres et raviver les haines.

--Il y a du Galpin l-dessous, disait en grinant des dents le docteur
Seignebos. Et penser qu'il l'emportera peut-tre... Ah! pourquoi Goudar
n'a-t-il pas commenc plus tt son exprience?

C'est qu'en effet Goudar, tout en rpondant du succs, demandait du
temps. Ce ne pouvait tre l'oeuvre d'un jour que de calmer les dfiances
de l'ombrageux Cocoleu. Il dclarait que, s'il prcipitait le
dnouement, il perdrait tout irrmissiblement. D'ailleurs, rien de
nouveau ne survenait. Le comte de Claudieuse allait plutt mieux que
mal. L'agent de Jersey avait tlgraphi qu'il tait sur la piste de
Suky, qu'il la rejoindrait srement, mais qu'il ne pouvait dire quand.
Michel, enfin, avait inutilement couru tout l'arrondissement et fouill
l'le d'Olron, personne n'avait pu lui donner des nouvelles de
Cheminot.

Si bien que le jour mme de la session, aprs un conseil auquel prirent
part tous les amis de Jacques, il fut arrt que les dfenseurs ne
prononceraient pas le nom de Mme de Claudieuse et s'en tiendraient,
quoi que pt dire le comte, au systme de dfense imagin par matre
Folgat.

Hlas! il n'avait que de bien faibles chances de succs, car le jury,
contre l'ordinaire, se montrait d'une excessive svrit. Le
banqueroutier fut condamn  vingt ans de travaux forcs. L'homme accus
de meurtre n'obtint pas de circonstances attnuantes et fut condamn 
mort. On tait alors au mercredi. Il fut dcid que le marquis et la
marquise de Boiscoran et M. de Chandor assisteraient aux dbats. On
voulait pargner  Mlle Denise cette pouvantable motion, mais elle
dclara qu'elle irait seule  l'audience, et force fut de se rendre  sa
volont.

Grce  une autorisation de M. Domini, matre Folgat et matre Magloire
passrent la soire prs de Jacques,  arrter les derniers dtails et 
bien convenir de certaines rponses.

Jacques tait excessivement ple, mais trs calme. Et quand ses
dfenseurs le quittrent en lui disant:

--Bon espoir et bon courage...

--D'espoir, rpondit-il, je n'en ai plus. Mais du courage, soyez
tranquilles, j'en aurai!




XXXI


Enfin, du fond de sa prison, Jacques de Boiscoran vit se lever le jour
qui allait dcider de sa destine... Il allait tre jug!

Trop rare tait l'occasion pour que L_'Indpendant de Sauveterre_ la
laisst chapper. Paraissant le matin, il publia, vu la gravit des
circonstances, une dition du soir, qui jusqu' minuit fut crie dans
les rues par une douzaine de gamins.

Et voici son compte rendu:

_COUR D'ASSISES DE SAUVETERRE_

_Audience du jeudi 23..._

_PRSIDENCE DE M. DOMINI_

_Assassinat--Incendie_

(Correspondance particulire de l'INDPENDANT)

Pourquoi dans notre paisible cit ce mouvement inaccoutum, ce tumulte,
cette animation! Pourquoi ces rassemblements sur nos places publiques,
ces groupes devant les maisons? Pourquoi sur tous les visages
l'inquitude, dans tous les yeux l'anxit?

C'est que c'est aujourd'hui qu'arrive devant la cour cette tnbreuse
affaire du Valpinson qui, depuis tant de semaines, tient en veil nos
populations. C'est que c'est aujourd'hui que doit tre jug l'homme
accus de ce grand crime...

Aussi, est-ce vers le palais de justice que chacun se hte, se
prcipite, court...

Le palais de justice!... Longtemps avant le jour il tait assig par la
multitude, difficilement contenue par les appariteurs aids de la
gendarmerie. Et on se presse, on se pousse, on se heurte. Des paroles
grossires sont changes. Des mots on passe aux gestes, une rixe est
imminente, les femmes crient, les hommes menacent, et nous voyons
conduire au poste deux paysans de Brchy.

C'est qu'il y aura peu d'lus, on le sait. La place du March-Neuf ne
contiendrait pas toute cette foule, accourue des quatre points de
l'arrondissement. Comment donc notre salle des assises suffirait-elle?

Et cependant nos diles, toujours empresss  satisfaire les citoyens
qui ont mis en eux leur confiance, ont eu recours  des expdients
hroques. Ils ont fait abattre deux cloisons, runissant ainsi  la
salle des assises une portion de notre belle salle des pas perdus.

M. Lantier, l'architecte de la ville, bon juge en pareille matire, nous
affirme que douze cents personnes trouveront place dans l'immense
vaisseau. Mais qu'est-ce que douze cents personnes!

Bien longtemps avant l'heure fixe pour l'ouverture de l'audience, tout
est plein, comble, bond. Une pingle qu'on lancerait ne tomberait
certes pas  terre.

Pas un pouce d'espace n'a t perdu. Tout autour, le long du mur, les
hommes se tiennent debout. Sur les deux cts de l'estrade, des chaises
ont t disposes, o viennent prendre place un grand nombre de dames de
la socit, tant de Sauveterre que des environs et mme des villes
voisines. Quelques-unes ont des toilettes ravissantes.

Mille versions circulent, mille conjectures, mille suppositions que nous
nous garderons de rapporter...  quoi bon! Disons pourtant que l'accus
n'a pas us du droit que la loi lui confre de rcuser un certain nombre
de jurs. Il a accept tous les noms qui sortaient de l'urne et que ne
rcusait pas le ministre public. C'est d'un avocat de nos amis que nous
tenons cette particularit, et juste comme il achevait de la raconter,
un grand bruit se fait  la porte, suivi d'un rapide mouvement de
chaises et d'exclamations touffes.

C'est la famille de l'accus qui vient occuper les places qui lui ont
t rserves tout prs de l'estrade.

M. le marquis de Boiscoran donne le bras  Mlle de Chandor, qui
porte avec une exquise distinction une toilette d'un gris fonc, releve
d'agrments cerise. M. le baron de Chandor soutient Mme la marquise
de Boiscoran. Le marquis et le baron sont graves et froids. La mre de
l'accus nous parat extrmement affaisse. Mlle de Chandor, au
contraire, est trs anime et ne parat nullement inquite, et c'est en
souriant qu'elle rpond aux saluts assez rares qui lui sont adresss de
divers cts de la salle.

Mais on cesse bientt de s'occuper d'eux. Toute l'attention est absorbe
par une grande table dresse au milieu du prtoire, et sur laquelle se
trouvent quantit d'objets qu'on ne peut voir, recouverts qu'ils sont
d'un grand tapis rouge. L, sont les pices  conviction.

Cependant onze heures sonnent. Les serviteurs du Palais circulent,
donnant  tout un dernier coup d'oeil. Puis une petite porte s'ouvre, 
gauche, et les dfenseurs entrent. Nos lecteurs les connaissent. L'un
est matre Magloire Mergis, l'honneur de notre barreau. L'autre, un
avocat de la capitale, matre Folgat, jeune encore et clbre.

Matre Magloire a son visage des bons jours, et c'est en souriant qu'il
s'entretient avec le maire de Sauveterre, M. Sneschal, pendant que
matre Folgat ouvre sa serviette et consulte ses dossiers. Onze heure et
demie. Un huissier annonce:

--La cour!

M. Domini prend place au fauteuil de la prsidence. M. Du Lopt de la
Gransire vient occuper le sige du ministre public.

Derrire eux, silencieux et graves, se rangent messieurs les jurs.

Tout  coup, grand tumulte. Chacun se lve, chacun se dresse et se
hausse sur la pointe des pieds. Quelques assistants, mme, dans le fond,
montent sur leur chaise. C'est que M. le prsident vient de donner
l'ordre d'introduire l'accus... Il parat...

Il est strictement vtu de noir, et avec une rare lgance. On remarque
beaucoup qu'il porte  la boutonnire son ruban de la Lgion d'honneur.
Il est ple, mais son regard est droit et clair, assur, sans dfi. Son
attitude est triste, mais fire.

 peine est-il assis qu'un des assistants enjambe trois ranges de
chaises et, malgr les huissiers, vient lui serrer la main. C'est le
docteur Seignebos.

Mais M. le prsident commande aux huissiers de faire faire silence, et
aprs avoir rappel que toutes marques d'approbation ou d'improbation
sont svrement interdites, et s'adressant  l'accus:

--Dites-moi vos prnoms, lui demande-t-il, votre nom, votre ge, votre
profession, votre domicile...

L'accus rpond:

--Louis, Trivulce, Jacques de Boiscoran, vingt-sept ans, propritaire,
domicili  Boiscoran, arrondissement de Sauveterre.

--Asseyez-vous, et coutez l'expos des faits dont vous tes accus.

M. le greffier Mchinet donne lecture de l'acte d'accusation, dont la
simplicit terrible fait frissonner l'auditoire.

Nous ne le rapporterons pas, tous les incidents qu'il relate tant bien
connus de nos lecteurs.

=Interrogatoire de l'accus.=

M. LE PRSIDENT.--Accus, levez-vous, et rpondez catgoriquement. Vous
avez, pendant l'instruction, refus de rpondre  beaucoup de questions.
Ici, il faut que la lumire se fasse. Et, je dois vous le dire, il est
de votre intrt d'tre franc.

L'ACCUS.--Nul plus que moi ne souhaite que la vrit soit connue. Je
suis prt  rpondre...

D.--Pourquoi vos rticences pendant l'instruction?

R.--Je croyais de mon intrt de ne rpondre qu'ici.

D.--Vous venez d'entendre de quels crimes vous tes accus?

R.--Je suis innocent... Et avant tout, monsieur le prsident,
permettez-moi une observation. Le crime du Valpinson est atroce, lche,
odieux... mais il est en mme temps si absurde et si stupide qu'il me
semble l'oeuvre inconsciente d'un fou. Or, on ne m'a jamais refus une
certaine intelligence...

D.--Ceci est de la discussion...

R.--Cependant, monsieur...

D.--Plus tard, vous aurez libert pleine et entire de faire valoir vos
raisons. Pour le moment, contentez-vous de rpondre aux questions que je
vous adresse.

R.--Je me soumets, monsieur.

LE PRSIDENT.--Ne deviez-vous pas vous marier prochainement?

 cette question, tous les regards se tournent vers Mlle de Chandor,
qui devient plus rouge qu'une pivoine, mais qui ne baisse pas les yeux.

L'ACCUS (_d'une voix faible_).--Oui.

D.--Le soir du crime, quelques heures seulement avant qu'il ne ft
commis, n'avez-vous pas crit  votre fiance?

R.--Oui, monsieur, et je lui ai fait porter ma lettre par le fils de mon
mtayer, Michel.

D.--Que lui disiez-vous?

R.--Qu'une affaire importante me priverait de passer la soire prs
d'elle.

D.--Quelle tait cette affaire?

Au moment o l'accus ouvre la bouche pour rpondre, M. le prsident
l'arrte d'un geste:

D.--Prenez garde... Cette question vous a t adresse pendant
l'instruction, et vous avez rpondu que vous aviez  aller  Brchy voir
votre marchand de bois.

R.--J'ai rpondu cela, en effet, sur le premier moment... Ce n'est pas
exact.

D.--Pourquoi avez-vous menti?

L'ACCUS  (_avec un mouvement de colre qui n'chappe  personne_).--Je
ne pouvais croire  la gravit de ma situation. Je ne pensais pas
pouvoir, moi, tre srieusement compromis par l'accusation qui,
cependant, m'amne sur ce banc... Ce tant, je ne voyais pas la
ncessit de livrer le secret de mes affaires prives.

D.--Mais vous n'avez pas tard  reconnatre la gravit de votre
situation.

R.--En effet.

D.--Comment alors n'avez-vous pas dit la vrit?

R.--Parce que le magistrat charg de l'instruction avait t jadis trop
avant dans mon intimit pour m'inspirer une entire confiance.

D.--Expliquez-vous clairement.

R.--Je vous demanderai la permission de me taire, monsieur le prsident.
Peut-tre, en parlant de monsieur Galpin-Daveline, manquerais-je de
modration...

Un sourd murmure accueille cette rponse de l'accus.

LE PRSIDENT.--Ces murmures sont inconvenants, et je rappelle
l'assemble au respect de la justice.

M. l'avocat gnral Du Lopt de la Gransire se lve.

--Nous ne saurions tolrer de telles rcriminations contre un magistrat
qui a fait noblement, et quoi qu'il en cott, son devoir. Si l'accus
avait contre le juge des motifs de suspicion lgitimes, que ne les
faisait-il valoir!... Il ne saurait arguer de son ignorance, il connat
la loi, il est avocat. Ses dfenseurs sont des hommes d'exprience.

MATRE MAGLOIRE (_de sa place_).--Aussi tions-nous d'avis que monsieur
de Boiscoran prsentt  la cour une demande de renvoi. Il a refus de
suivre notre conseil, confiant, nous a-t-il dit, en la bont de sa
cause.

M. DU LOPT DE LA GRANSIRE (_se rasseyant_).--Messieurs les jurs
apprcieront ce systme...

LE PRSIDENT (_ l'accus_).--Et maintenant, tes-vous dispos  dire la
vrit au sujet de cette affaire qui vous privait de passer la soire
prs de votre fiance?

L'ACCUS .--Oui, monsieur. Mon mariage devait tre clbr  l'glise de
Brchy, et j'avais  m'entendre avec le cur au sujet de la crmonie.
J'avais, de plus,  remplir des devoirs religieux. Monsieur le cur de
Brchy, qui est mon ami, vous dira que, sans qu'il y et rendez-vous
pris, il tait convenu qu'un des soirs de la semaine, puisqu'il
l'exigeait, j'irais me confesser.

L'assemble, qui s'attendait  quelque rvlation mouvante, semble fort
dsappointe, et des rires moqueurs clatent de divers cts.

LE PRSIDENT (_d'une voix svre_).--Ces ricanements sont indcents et
odieux. Huissiers, faites sortir les personnes qui se permettent de
rire. Et une dernire fois je prviens qu' la premire manifestation,
je ferai vacuer la salle. (_Revenant ensuite  l'accus_:) Continuez.

R.--C'est donc chez le cur de Brchy que je suis all le soir du crime.
Malheureusement, il n'y avait personne au presbytre lorsque je m'y
prsentai. Je sonnais inutilement pour la troisime ou quatrime fois,
quand une petite paysanne passa, qui me dit qu'elle venait de rencontrer
le cur prs de la Cafourche des Marchaux. Immdiatement, pensant aller
 sa rencontre, je me lanai sur la route. Mais c'est en vain que je fis
plus d'une lieue. Reconnaissant que la petite fille s'tait trompe ou
m'avait tromp, je rentrai chez moi.

D.--C'est l votre explication?

R.--Oui.

D.--Et vous la trouvez vraisemblable?

R.--Je me suis engag non  dire une chose vraisemblable, mais  dire la
vrit. Je puis bien l'avouer, d'ailleurs, c'est prcisment parce que
l'explication est si simple que, ne l'ayant pas donne tout d'abord,
j'hsitais  la donner. Et cependant, si le crime n'et pas t commis,
et si, le lendemain, j'tais venu dire: Je suis all hier soir 
Brchy, voir le cur, et je ne l'ai pas trouv, qui donc et pens que
ce n'tait pas tout naturel?

D.--Et c'est pour vous rendre  un devoir si naturel que vous preniez un
chemin dtourn, difficile, presque dangereux, les marais?

R.--Je choisissais le chemin le plus court...

D.--Alors pourquoi cet effroi lorsque vous avez rencontr le fils Ribot
au dversoir de la Seille?

R.--Je n'ai pas t effray, mais surpris, comme on l'est de rencontrer
quelqu'un l o on pensait ne trouver personne. Et si j'ai t tonn,
le fils Ribot ne l'a pas t moins que moi.

D.--Vous voyez bien que vous espriez ne rencontrer personne.

R.--Pardon, monsieur, je ne dis pas cela, supposer n'est pas esprer.

D.--Pourquoi, en ce cas, essayer d'expliquer votre prsence en cet
endroit?

R.--Je n'ai pas donn d'explications. Le fils Ribot, le premier, m'a dit
en riant o il se rendait, et je lui ai rpondu que j'allais  Brchy.

D.--Vous lui avez dit aussi que vous preniez par les marais pour tirer
des oiseaux d'eau. Et, en mme temps, vous lui montriez votre fusil.

R.--C'est possible. Mais est-ce une preuve contre moi? Je crois tout le
contraire. Si j'avais eu les intentions criminelles que me suppose
l'accusation, me voyant rencontr, c'est--dire en grand danger d'tre
dcouvert, je serais rentr chez moi... J'allais chez mon ami le cur.

D.--Et, pour cette visite, vous emportiez votre fusil?

R.--Mes proprits sont situes entre des bois et des marais, et il ne
se passait pas de jour que je n'eusse l'occasion de tirer un lapin ou un
oiseau d'eau. Tous les gens du pays affirmeront que jamais je ne sortais
sans mon fusil.

D.--Et pour revenir, pourquoi avez-vous pris par les bois de
Rochepommier?

R.--Parce que, de l'endroit de la route o j'tais  Boiscoran, c'tait
le plus court, probablement... Je dis probablement, parce que sur le
moment, ce n'a pas t pour moi le sujet d'une dlibration. Un homme
qui se promne serait bien embarrass, neuf fois sur dix, si on lui
demandait pour quelle raison il a pris tel chemin plutt que tel
autre...

D.--Vous avez t aperu dans les bois par un bcheron nomm Gaudry.

R.--Le juge d'instruction me l'a dit.

D.--Ce tmoin affirme que vous tiez en proie  une violente motion.
Vous arrachiez des feuilles aux branches, vous parliez haut...

R.--Il est certain que j'tais trs mcontent d'avoir perdu ma soire,
trs vex surtout de m'tre fi  la petite paysanne, et il est fort
possible que tout en marchant il me soit chapp de m'crier: La peste
soit de mon ami le cur, qui s'en va dner en ville!, ou tout autre
chose pareille...

On sourit dans l'assistance, mais point assez ouvertement pour s'attirer
une rprimande de M. le prsident.

D.--Vous savez donc que monsieur le cur de Brchy dnait dehors le soir
du crime?

M. L'AVOCAT GNRAL (_se levant_):--C'est par nous, monsieur le
prsident, que monsieur de Boiscoran connat ce dtail. Lorsqu'il nous a
eu dit l'emploi de sa soire, nous nous sommes transports prs de
monsieur le cur de Brchy, qui nous a expliqu comment ni lui ni sa
vieille servante ne se trouvaient au presbytre.  notre requte,
monsieur le cur de Brchy a t cit. Nous ferons entendre aussi un
autre prtre qui,  cette heure-l, passait prs de la Cafourche des
Marchaux et qui est celui qu'avait vu la petite paysanne.

Ayant fait signe au dfenseur de se rasseoir, M. le prsident s'adresse
de nouveau  l'accus:

D.--La femme Courtois, qui vous a rencontr, dclare qu'elle vous a
trouv l'air tout extraordinaire. Vous ne lui avez pas parl, vous vous
tes ht de la quitter...

R.--La nuit tait trop sombre pour que cette femme pt voir ma
physionomie. Elle me demandait un lger service, je le lui ai rendu. Je
ne lui ai pas parl, parce que je n'avais rien  lui dire. Je ne l'ai
pas quitte brusquement, je l'ai devance parce que son ne marchait
trs lentement.

 un signe de M. le prsident, des huissiers enlvent le tapis qui
recouvre les pices  conviction.

Un vif sentiment de curiosit se manifeste aussitt dans l'auditoire, et
c'est  qui se dressera et tendra le cou pour mieux voir.

Sur la table sont tals des vtements, un pantalon de velours gris
clair, une jaquette de velours marron, un vieux chapeau de paille et des
bottes de cuir fauve.  ct, se trouvent un fusil  deux coups, des
paquets de cartouches, deux sbiles remplies de grains de plomb et enfin
une grande cuvette de faence anglaise, au fond de laquelle on distingue
comme une boue noirtre.

LE PRSIDENT (_montrant les vtements  l'accus_).--Sont-ce bien l les
habits que vous portiez le soir du crime?

L'ACCUS .--Oui, monsieur.

D.--Singulier costume pour rendre visite  un vnrable ecclsiastique
et remplir de graves devoirs religieux.

R.--Monsieur le cur de Brchy tait mon ami. Notre intimit explique,
si elle ne le justifie pas, ce laisser-aller...

D.--Reconnaissez-vous aussi cette cuvette? On a fait vaporer l'eau avec
les plus grandes prcautions, les dtritus seuls sont rests au fond.

R.--C'est vrai, lorsque monsieur le juge d'instruction s'est prsent
chez moi, il a trouv cette cuvette remplie d'une eau noire et toute
paisse de dbris carboniss. Il m'a interrog au sujet de cette eau, et
je n'ai fait aucune difficult de lui avouer que la veille, en rentrant,
je m'y tais lav les mains. Ne tombe-t-il pas sous le sens que si
j'eusse t coupable, ma premire proccupation et t de faire
disparatre les traces de mon crime?... N'importe! cette circonstance
fut considre comme la preuve vidente de ma culpabilit, et c'est
aujourd'hui la charge la plus forte que l'accusation produise contre
moi...

D.--C'est une charge trs forte, en effet.

R.--Eh bien, rien ne m'est si facile que d'expliquer cette circonstance.
Je suis fumeur. En sortant de chez moi, le soir du crime, je m'tais
muni de cigares, mais lorsque je voulus en allumer un, je m'aperus que
je n'avais pas d'allumettes.

MATRE MAGLOIRE se lve.

--Et je ferai remarquer, dit-il, que ce n'est pas l une de ces
explications imagines aprs coup pour les besoins d'une cause douteuse.
La preuve, me demanderez-vous. La preuve? Nous l'avons, concluante,
irrcusable. Si monsieur de Boiscoran n'avait pas sur lui la boite
d'allumettes qu'il porte toujours, c'est qu'il l'avait oublie la veille
chez monsieur de Chandor, o elle est reste depuis, o je l'ai vue, o
elle est encore...

M. LE PRSIDENT.--Il suffit, matre Magloire, laissez continuer
l'accus.

L'ACCUS .--Voulant fumer, j'eus recours  l'expdient qu'emploient tous
les chasseurs en pareil cas. Je dfis une de mes cartouches, je
remplaai la charge de plomb par un morceau de papier, et je
l'enflammai.

D.--Et de cette faon on obtient du feu?

R.--Pas  tout coup, mais certainement une fois sur trois.

D.--Et cette opration noircit les mains?

R.--L'opration elle-mme, non. Mais une fois mon cigare allum,
devais-je jeter tout enflamm le papier dont je venais de me servir?...
C'et t risquer d'allumer un incendie...

D.--Dans les marais?

R.--Mais, monsieur, j'ai fum dans la soire cinq ou six cigares, ce qui
revient  dire que j'ai rpt huit ou dix fois l'opration en autant
d'endroits diffrents, sur la grande route et mme dans les bois. Et 
chaque fois j'ai teint le papier enflamm entre mes doigts, ce qui,
joint  la crasse de la poudre, suffisait pour me rendre les mains aussi
noires que celles d'un charbonnier.

C'est du ton le plus simple, bien qu'avec une certaine chaleur, que
l'accus donne cette explication, laquelle semble frapper beaucoup
l'auditoire.

LE PRSIDENT.--Passons  votre fusil. Le reconnaissez-vous, l?

L'ACCUS .--Oui, monsieur. M'est-il permis de le manier?

R.--Faites.

C'est avec un mouvement fbrile que l'accus s'empare de l'arme, en fait
jouer les batteries et introduit un de ses doigts dans les canons.

Il devient aussitt fort rouge, et se penchant vers ses dfenseurs, il
leur adresse rapidement et  voix basse quelques mots qui n'arrivent pas
jusqu' nous.

LE PRSIDENT.--Qu'est-ce?

MATRE MAGLOIRE (_se levant_).--Une circonstance se prsente, qui doit
faire clater l'innocence de monsieur de Boiscoran. Par un hasard
providentiel, son domestique Antoine, deux jours avant celui du crime,
avait nettoy ce fusil. Or, aujourd'hui, un des canons est propre et
net. Donc, ce n'est pas monsieur de Boiscoran qui a tir les deux coups
de feu qui ont atteint monsieur de Claudieuse.

Pendant ce temps, l'accus s'est rapproch de la table des pices 
conviction. Il enroule son mouchoir autour de la baguette du fusil, il
le glisse dans un des canons, le retire et montre qu'il est  peine
noirci...

La plus violente motion tient l'auditoire haletant.

LE PRSIDENT (_ l'accus_).--Rptez l'exprience sur l'autre canon.

L'accus obit. Son mouchoir reste blanc.

LE PRSIDENT.--Vous voyez! Et cependant vous venez de nous dire que,
pour allumer vos cigares, vous avez brl huit ou dix cartouches. Mais
l'accusation avait prvu votre objection, et elle est en mesure d'y
rpondre... Huissiers, faites entrer le tmoin Maucroy...

Tous nos lecteurs connaissent ce tmoin, dont le beau magasin d'armes et
d'ustensiles de chasse et de pche est un des ornements de notre place
du March-Neuf. Il a fait toilette, et c'est sans le moindre embarras
qu'il prte serment.

LE PRSIDENT.--Rptez votre dposition au sujet du fusil que voici.

LE TMOIN.--C'est une arme excellente et d'une grande valeur, telle
qu'il ne s'en fabrique pas en France, o on se proccupe trop du bon
march...

 cette rponse, la salle entire clate de rire, M. Maucroy n'ayant pas
prcisment la rputation de donner sa marchandise. Quelques jurs mme
ont peine  tenir leur srieux.

LE PRSIDENT.--Dispensez-vous de vos rflexions et dites-nous seulement
ce que vous savez des qualits de ce fusil.

LE TMOIN.--Eh bien, grce  une disposition particulire de
l'enveloppe des cartouches, grce aussi  la qualit spciale de la
composition fulminante, les canons ne s'encrassent presque pas.

L'ACCUS  (_vivement_).--Vous vous trompez, monsieur. J'ai plusieurs
fois, moi-mme, nettoy mon fusil, et j'ai trouv, au contraire, les
canons fort encrasss.

LE TMOIN.--Parce que vous vous en tiez beaucoup servi. Mais je
prtends qu'on peut brler une ou deux cartouches sans que les canons en
portent trace.

L'ACCUS .--C'est ce que je nie formellement.

LE PRSIDENT (_au tmoin_).--Et si l'on brlait huit ou dix cartouches?

LE TMOIN.--Oh! alors les canons seraient fort encrasss.

LE PRSIDENT.--Examinez ceux-ci et dites-nous votre avis.

LE TMOIN (_aprs un minutieux examen_).--J'affirme qu'on n'y a pas
brl deux cartouches depuis le dernier nettoyage.

LE PRSIDENT _( l'accus_).--Eh bien! que deviennent ces dix cartouches
brles pour allumer vos cigares, et qui vous avaient tant noirci les
mains?

L'accus, qui, depuis le commencement, avait fait preuve d'un admirable
sang-froid et d'une rare fermet, plit visiblement et ne rpond pas.

MATRE MAGLOIRE.--La question est trop grave pour qu'on s'en rapporte 
la seule opinion du tmoin.

M. L'AVOCAT GNRAL.--Nous ne cherchons que la vrit. Une exprience
est aise  faire.

LE TMOIN.--Oh! assurment...

LE PRSIDENT.--Faites.

Le tmoin introduit une cartouche dans chaque canon et va les brler 
la fentre qui est derrire l'estrade. Le fracas de l'explosion arrache
 plusieurs dames un cri de frayeur.

LE TMOIN (_revenant et montrant que les canons ne sont pas plus
encrasss qu'avant l'exprience_).--Eh bien, avais-je raison?

LE PRSIDENT (_ l'accus_).--Vous le voyez, cette circonstance que vous
invoquiez si fort, bien loin d'tre en votre faveur, dmontre que vous
nous avez donn une explication mensongre de l'tat de vos mains...

Sur l'ordre de M. le prsident, le tmoin se retire, et l'interrogatoire
de l'accus continue.

D.--Quelles taient vos relations avec monsieur de Claudieuse?

R.--Nous n'en avions pas.

D.--Pardon. Il est notoire dans le pays que vous le hassiez.

R.--C'est une erreur. J'affirme sur l'honneur que je le tenais pour le
meilleur et le plus honnte des hommes.

D.--En cela du moins, vous tes d'accord avec tous ceux qui le
connaissaient. Pourtant vous tiez en procs...

R.--Mon oncle m'avait lgu ce procs avec sa fortune. Je le
poursuivais, mais sans passion. Je ne demandais qu' transiger...

D.--Et monsieur de Claudieuse refusant, vous lui en vouliez
mortellement.

R.--Non.

D.--Vous lui en vouliez au point de l'avoir une fois couch en joue; au
point d'avoir dit une fois: Il ne me laissera pas en repos tant que je
ne lui aurai pas tir un coup de fusil... Ne niez pas. Vous allez
entendre les tmoins.

C'est la tte haute et le regard assur que, sur l'injonction de M. le
prsident, l'accus regagne sa place. Il a compltement triomph de son
accs de dfaillance, et c'est de l'air le plus calme qu'il s'entretient
avec ses dfenseurs.

Incontestablement, l'opinion est pour lui en ce moment. Il a conquis les
sympathies de ceux-l mmes qui taient venus avec les plus fortes
prventions. Il n'est personne qui n'ait t mu de son attitude  la
fois si fire et si triste, personne qui n'ait t saisi par l'extrme
simplicit de ses rponses.

Encore bien que la discussion relative au fusil n'ait pas paru tourner 
son avantage, elle ne lui a nullement nui. La question de l'encrassement
des canons est vivement controverse. Quantit d'incrdules, que
l'exprience n'a pas convertis, trouvent que M. Maucroy a t bien hardi
dans ses allgations.

D'autres s'tonnent de la placidit des avocats, moins de matre Folgat,
qui est peu connu  Sauveterre, que de matre Magloire, dont on sait
l'habilet  profiter du moindre incident.

L'audience n'est pas prcisment suspendue, mais il y a un temps d'arrt
rempli par les alles et les venues des huissiers, qui remettent un
tapis sur les pices  conviction et qui roulent un fauteuil au bas de
l'estrade. Enfin, un huissier vient se pencher  l'oreille de M. le
prsident et lui parle un moment  voix basse. De la tte, M. le
prsident rpond oui.

Et l'huissier s'tant loign:

--Nous allons, prononce-t-il, procder  l'audition des tmoins, et
c'est par monsieur de Claudieuse que nous commencerons. Bien que trs
gravement malade, il a tenu  se prsenter  l'audience.

Nous voyons,  ces mots, M. le docteur Seignebos se dresser comme s'il
allait prendre la parole, mais un de ses amis, plac prs de lui, le
tire par un pan de sa redingote; Matre Folgat lui adresse un signe
d'intelligence, et il se rassoit.

LE PRSIDENT.--Huissier, introduisez monsieur le comte de Claudieuse.

=Audition des tmoins.=

La petite porte qui a livr passage  l'armurier Maucroy s'ouvre de
nouveau, et le comte de Claudieuse entre, soutenu, presque port par son
valet de chambre.

Un murmure de sympathique piti le salue. Sa maigreur est terrifiante,
ses traits sont aussi dcomposs que s'il allait rendre le dernier
soupir. Toute la vitalit de son tre semble s'tre rfugie dans ses
yeux qui brillent d'un clat extraordinaire.

C'est d'une voix affaiblie qu'il prte serment. Mais si profond est le
silence, qu' la formule prononce par M. le prsident, Jurez-vous de
dire toute la vrit?, on l'entend de tous les coins de la salle
rpondre clairement: Je le jure!...

LE PRSIDENT (_avec bont_).--Nous vous sommes reconnaissant, monsieur,
de l'effort que vous faites... C'est pour vous que ce fauteuil a t
apport; asseyez-vous...

M. DE CLAUDIEUSE.--Je vous remercie, monsieur; il me reste assez de
forces pour parler debout.

D.--Veuillez nous dire, monsieur, ce que vous savez de l'attentat dont
vous avez t victime.

R.--Il pouvait tre onze heures... J'tais couch depuis un moment,
j'avais souffl ma bougie, et j'tais entre le sommeil et la veille,
lorsque je vis ma chambre illumine de clarts aveuglantes. Comprenant
que c'tait le feu, je bondis hors de mon lit, et,  peine vtu, je
m'lanai dans les escaliers. J'eus quelque difficult  ouvrir la porte
extrieure, que j'avais ferme moi-mme... J'y parvins, cependant. Mais
 peine mettais-je le pied sur le seuil que je ressentis au ct droit
une douleur terrible, en mme temps que j'entendais tout prs de moi
l'explosion d'une arme  feu... Instinctivement, je m'lanai vers
l'endroit d'o partait le coup, mais je n'avais pas fait trois pas que,
frapp de nouveau  l'paule, je tombai sans connaissance.

D.--Entre le premier et le second coup, que s'est-il coul de temps?

R.--Trois ou quatre secondes au plus.

D.--C'est--dire autant qu'il en fallait pour apercevoir l'agresseur.

R.--Aussi l'ai-je aperu, s'lanant de derrire les fagots, o il tait
 l'afft, et gagnant la campagne.

D.--Alors vous pouvez nous apprendre comment il tait vtu.

R.--Certes. Il portait un pantalon gris clair, un veston noir et un
large chapeau de paille.

Sur un geste de M. le prsident, et au milieu d'un silence tel qu'on
entendrait les araignes du plafond filer leur toile, les huissiers
dcouvrent les pices  conviction.

LE PRSIDENT (_montrant les habits de l'accus_).--Le costume que vous
avez aperu rpondait-il  celui-ci?

M. DE CLAUDIEUSE.--Ncessairement, puisque c'est le mme.

D.--Mais alors, monsieur, vous avez reconnu l'assassin?

R.--Dj les flammes taient si violentes qu'on y voyait comme en plein
midi. J'ai reconnu monsieur Jacques de Boiscoran.

Il n'tait plus, dans l'immense salle des assises, un auditeur qui
n'attendt, le coeur serr d'une indicible angoisse, cette rponse
crasante. Nous l'attendions si bien que nous tenions les yeux
obstinment fixs sur l'accus. Pas un des muscles de son visage ne
tressaille. Ses dfenseurs sont aussi impassibles que lui. De mme que
nous, M. le prsident et M. l'avocat gnral observaient l'accus et ses
avocats. Attendaient-ils une protestation, une rplique, un mot? C'est
probable.

Rien ne venant, M. le prsident reprend, s'adressant au tmoin:

D.--Votre dposition est terriblement grave, monsieur.

R.--J'en sais la porte.

D.--Elle diffre absolument de votre dposition premire reue par
monsieur le juge d'instruction.

R.--En effet.

D.--Interrog quelques heures aprs le crime, vous avez dclar n'avoir
pas reconnu l'assassin. Bien plus, le nom de monsieur de Boiscoran ayant
t prononc, vous avez paru rvolt qu'on ost le souponner, vous vous
portiez presque garant de son innocence...

R.--Alors, je trahissais la vrit. Alors, par un sentiment de
commisration bien ais  comprendre, j'essayais d'arracher  une
condamnation infamante un homme appartenant  une famille justement
estime.

D.--Et maintenant?

R.--Maintenant, je reconnais que j'ai eu tort et qu'il faut que justice
soit faite. Et c'est pour cela que, frapp d'un mal qui ne pardonne pas
et bien prs de paratre devant Dieu, je suis venu vous dire: monsieur
de Boiscoran est le coupable, je l'ai reconnu.

LE PRSIDENT ( _l'accus_).--Vous entendez?

L'ACCUS  (_se levant_).--Sur tout ce que j'ai de cher et de sacr au
monde, je jure que je suis innocent. Monsieur le comte de Claudieuse va,
dit-il, paratre devant Dieu, c'est  la justice de Dieu que j'en
appelle...

Des sanglots couvrent la voix de l'accus. Mme la marquise de
Boiscoran vient d'tre prise d'une crise nerveuse des plus graves. On
l'emporte, raide et inanime, et  sa suite s'lancent le docteur
Seignebos et Mlle de Chandor.

L'ACCUS  (_ M. de Claudieuse_).--C'est ma mre qui se meurt, monsieur!

Certes, ceux qui s'attendaient  des motions poignantes ne sont pas
dus. Tous les visages sont bouleverss. Des larmes brillent dans les
yeux de toutes les femmes.

Et cependant, lorsqu'on examine la faon dont M. de Claudieuse et M. de
Boiscoran se mesurent du regard, on est  se demander si, vritablement,
il n'y a entre ces deux hommes que ce que nous ont rvl les dbats.
Nous ne pouvons nous empcher de faire remarquer l'tranget de leurs
rpliques, et autour de nous, on ne comprend rien non plus au mutisme
obstin des dfenseurs. Abandonnent-ils leur client? Non, car nous les
voyons lui serrer les mains et lui prodiguer les consolations et les
encouragements de la plus fervente amiti.

Nous sera-t-il permis de dire que M. le prsident et M. l'avocat gnral
nous ont paru avoir un moment de stupeur? Oui, puisque c'est
l'expression de notre pense.

Mais dj M. le prsident poursuit:

D.--Il n'y a qu'un instant, monsieur le comte, je demandais  l'accus
s'il n'y avait pas entre vous quelque grave sujet de haine.

M. DE CLAUDIEUSE (_d'une voix de plus en plus faible_).--Je n'en connais
pas d'autre que notre procs au sujet d'un cours d'eau...

D.--L'accus ne vous a-t-il pas un jour menac de son fusil?

R.--Oui, mais je n'avais pas pris la menace au srieux, et je ne lui en
avais pas gard rancune.

D.--Persistez-vous dans votre dclaration?

R.--Je persiste. Et, de nouveau, sous la foi du serment, j'affirme avoir
reconnu, et de faon  ne pouvoir me tromper, monsieur Jacques de
Boiscoran...

Il tait temps que M. le comte de Claudieuse achevt sa dposition. Il
chancelle, ses yeux se voilent, sa tte oscille sur ses paules, et,
pour se retirer, il lui faut l'assistance de deux huissiers qui aident
son valet de chambre  le porter plutt qu' le soutenir.

Mme de Claudieuse va-t-elle lui succder? Nous le pensions, et
l'assistance le croyait comme nous. Mais il n'en est pas ainsi. Retenue
au chevet de la dernire de ses filles, qui est  toute extrmit, la
comtesse ne sera pas entendue, et M. le greffier donne lecture de sa
dposition.

Bien que fort mouvante, cette dposition ne rvle aucun fait nouveau
et sera sans influence sur l'issue des dbats.

Le tmoin Ribot est alors introduit. C'est un beau gars saintongeois, un
vrai coq de village, une cravate bleu et rose autour du cou, une
brillante chane de montre au gousset. Il parat fier de son rle et
promne sur l'assistance un regard o reluit le plus extrme
contentement de soi.

C'est d'un ton plein d'importance qu'il raconte sa rencontre avec
l'accus. Il prtend tout savoir, tout expliquer. Pour bien peu, il
affirmerait que l'accus lui a confi ses projets de meurtre et
d'incendie. Ses rponses sont presque toutes accueillies par des accs
d'hilarit, qui attirent  l'assemble une nouvelle et verte semonce de
M. le prsident.

Le tmoin Gaudry, qui lui succde, est un petit homme chtif et plot, 
mine sournoise,  l'oeil faux et craintif, et qui se confond en
salutations.

 l'encontre avec Ribot, il semble avoir tout oubli. On voit qu'il
craint de se compromettre. Il clbre M. de Claudieuse, mais il ne loue
gure moins M. de Boiscoran. Il proteste aussi de son respect pour les
bons juges, pour ces messieurs et ces dames, et pour toute la compagnie
pareillement.

La femme Courtois, qui dpose aprs Gaudry, voudrait videmment tre 
cent pieds sous terre. Ce n'est qu'avec des efforts inous que M. le
prsident lui arrache mot par mot sa dposition, assez insignifiante
d'ailleurs.

Viennent ensuite deux mtayers de Brchy, qui ont assist  cette
violente discussion  la suite de laquelle M. de Boiscoran aurait couch
en joue le comte de Claudieuse. Leur rcit, tout coup d'interminables
parenthses, est peu clair. Sur une observation des dfenseurs, ils
entreprennent de s'expliquer, et alors on ne les comprend plus du tout.

Ils se contredisent, d'ailleurs. L'un n'a vu dans le geste de l'accus
qu'une plaisanterie. L'autre l'a pris tellement au srieux qu'il s'est
jet, dit-il, sur M. de Boiscoran pour l'empcher de tirer, et que sans
son intervention le crime et t commis ce jour-l.

De nouveau l'accus proteste avec une rare nergie. Il ne hassait pas
M. de Claudieuse, il n'avait pas de raisons de le har...

Le ttu paysan soutient qu'un procs est un suffisant motif de haine. Et
l-dessus il entreprend d'expliquer le procs et comment M. de
Claudieuse, en retenant l'eau de la Seille pour son moulin, inondait les
prairies de M. de Boiscoran.

M. le prsident met fin  la discussion qui s'engage, en ordonnant
d'introduire un autre tmoin.

Celui-l a entendu, jure-t-il, M. de Boiscoran s'crier que tt ou tard
il f...lanquerait un coup de fusil au comte de Claudieuse. Il ajoute
que l'accus tait un homme terrible qui, pour un oui et pour un non,
menaait les gens de son fusil. Et  l'appui de son dire, il raconte
qu'il est bien connu dans le pays qu'une fois dj M. de Boiscoran a
tir sur un homme.

L'accus explique cette dposition. Un mauvais drle qui n'est autre,
pensait-il, que le tmoin en personne venait toutes les nuits voler des
fruits et des lgumes  ses mtayers. Une nuit, il l'a guett, et le
surprenant, lui a envoy une charge de gros sel. Il ignore s'il l'a
touch. Le voleur, quel qu'il soit, ne s'tait jamais plaint.

Le tmoin suivant est l'huissier de Brchy. Il sait qu'une fois, en
retenant l'eau de la Seille, M. de Claudieuse a fait perdre  M. de
Boiscoran plus de vingt milliers d'un foin de premire qualit. Il ne
cache pas qu'un si dsagrable voisin l'et exaspr.

M. l'avocat gnral ne conteste pas le fait. Mais il sait que M. de
Claudieuse a fait offrir le prix du dommage. M. de Boiscoran a refus
avec une hauteur insultante. L'accus rpond qu'il a refus sur le
conseil de son avou, mais qu'il ne s'est pas servi de paroles
injurieuses.

Encore six dpositions sans intrt, et la liste des tmoins  charge
est puise.

Alors paraissent les tmoins cits  la requte de la dfense.

Le premier est le respectable cur de Brchy. Il confirme les
explications donnes par l'accus. Le soir du crime, il dnait au
chteau de Besson, sa servante tait venue  sa rencontre, et le
presbytre tait seul. Il dit qu'en effet, il avait t convenu que M.
de Boiscoran viendrait un soir remplir les devoirs religieux que
l'glise exige avant de consacrer un mariage. Il connat Jacques de
Boiscoran depuis son enfance et ne sait pas d'homme plus honnte ni
meilleur.  son avis, la haine dont on parle tant n'a jamais exist. Il
ne peut pas croire, il ne croit pas que l'accus soit coupable.

Le second tmoin est le desservant d'une commune voisine. Il dclare
qu'entre neuf et dix heures, il tait sur la route, non loin de la
Cafourche des Marchaux. La nuit tait assez obscure; il est de mme
taille que M. le cur de Brchy, une petite paysanne a trs bien pu les
prendre l'un pour l'autre et tromper involontairement l'accus.

Trois autres tmoins sont encore entendus, et l'accus ni ses dfenseurs
n'ayant rien  ajouter, la parole est donne au ministre public.

=Le rquisitoire.=

L'loquence de M. Du Lopt de la Gransire est trop justement clbre
pour qu'il soit ncessaire d'en parler. Nous dirons seulement qu'il
s'est surpass lui-mme en ce rquisitoire qui, pendant plus d'une
heure, a tenu suspendue  ses lvres une assemble haletante et remue
des plus poignantes motions.

C'est par une description du Valpinson qu'il dbute, de ce sjour
potique et charmant comme son nom, o les admirables futaies de
Rochepommier se mirent au mobile cristal de la Seille...

--L, poursuit-il, vivaient le comte et la comtesse de Claudieuse; le
comte, un de ces gentilshommes du temps pass, qui n'avaient d'autre
culte que l'honneur, d'autre passion que le devoir; la comtesse, une de
ces femmes qui sont la glorification de leur sexe et le modle achev de
toutes les vertus domestiques... Le ciel avait bni leur union et leur
avait donn deux filles qu'ils adoraient. La fortune souriait  leurs
efforts intelligents. Estims de tous, vnrs, chris, ils vivaient
heureux, ils avaient le droit de compter encore sur bien des annes
prospres...

Mais non, la haine veillait. Un soir, des lueurs sinistres veillent le
comte. Il se prcipite dehors, deux coups de fusil lui sont tirs et il
tombe baign dans son sang... Attire par l'explosion, la comtesse
accourt. Elle trbuche contre le corps inanim de son mari et, glace
d'horreur, elle s'affaisse sans connaissance... Les enfants vont-ils
donc prir?... Non. La Providence veille. Elle allume une lueur
d'intelligence dans le cerveau d'un insens, et, se prcipitant 
travers la fume, il arrache les petites filles aux flammes qui dj
treignent leur berceau... La famille est sauve, mais l'incendie
redouble de fureur. Aux lugubres voles du tocsin, tous les habitants
des villages d'alentour se sont hts d'accourir. Mais sans personne qui
les commande, sans outillage, ils s'puisent en striles efforts.
Cependant, un roulement lointain retient dans leurs mes l'esprance
prs de s'envoler... Ce roulement annonce l'arrive des pompes... Elles
arrivent, elles sont l, tout ce qui est humainement possible va tre
tent!

Mais, grand Dieu! qu'est-ce que cette clameur d'pouvante et d'horreur
qui monte jusqu' nous?... La toiture du chteau s'croule,
ensevelissant sous ses dcombres enflamms deux hommes, les plus dvous
et les plus intrpides de tous ces hommes si intrpides et si dvous:
Bolton, le tambour, qui l'instant d'avant battait la gnrale;
Guillebault, le pre de cinq enfants... Au-dessus du fracas des flammes,
s'lvent leurs cris dchirants. Ils appellent au secours... Les
laissera-t-on prir?... Un gendarme s'lance, et avec lui un fermier de
Brchy. Hrosme inutile! Le flau veut garder sa proie... Les
sauveteurs vont prir, et ce n'est qu'au prix d'effroyables prils qu'on
les arrache  la fournaise, respirant encore, mais atteints de si
cruelles blessures qu'ils en resteront jusqu' la fin de leurs jours
infirmes et rduits pour vivre  implorer la charit publique...

C'est des plus sombres couleurs de son loquence que M. l'avocat gnral
charge ce tableau des dsastres du Valpinson, reprsentant la comtesse
de Claudieuse agenouille prs de son mari mourant, tandis que la foule
s'empresse autour des blesss et dispute aux flammes les restes
carboniss de Bolton et de Guillebault.

Puis, redoublant d'nergie:

--Et pendant ce temps, poursuivit-il, que devient l'auteur de tant de
forfaits?... Sa haine assouvie, il fuit  travers bois, il regagne sa
demeure. De remords, il n'en a pas. Sitt rentr, il mange, il boit, il
fume un cigare... Telle est sa situation dans le pays, et il a si bien
pris toutes ses mesures qu'il se croit au-dessus du soupon. Il est
tranquille, si tranquille que les plus vulgaires prcautions sont par
lui ngliges, et qu'il ne prend mme pas la peine de jeter l'eau o il
a lav ses mains, noires de l'incendie qu'il vient d'allumer.

C'est qu'il oublie la Providence, dont le flambeau, en ces occasions
dcisives, claire et guide la justice humaine. Et comment, en effet,
sans une intervention providentielle, la justice serait-elle alle
chercher le coupable dans un des plus somptueux chteaux de la contre?
C'tait l, cependant, qu'est l'assassin, l qu'tait l'incendiaire...
Et qu'on ne nous vienne pas dire que le pass de Jacques de Boiscoran le
dfend contre l'accusation formidable qui pse sur lui! Ce pass, nous
le connaissons.

Type achev de ces jeunes oisifs qui jettent  tous les vents de leurs
caprices la fortune amasse par leurs pres, Jacques de Boiscoran
n'avait pas mme de profession. Inutile  la socit,  charge 
lui-mme, il s'en allait dans la vie sans gouvernail et sans boussole,
s'adressant  toutes les passions malsaines pour combler le vide de ses
heures de dsoeuvrement. Et cependant il tait ambitieux, de cette
ambition dangereuse et mauvaise qui demande  l'intrigue et non pas au
travail ses assouvissements.

Aussi le voyons-nous ardemment ml aux luttes striles et coupables de
notre poque trouble, battant  grands coups de phrases creuses tout ce
qui est responsable et sacr, sonnant l'appel aux plus dtestables
passions...

M. L'AVOCAT GNRAL.--Si c'est un procs politique, il faut nous en
prvenir...

M. L'AVOCAT GNRAL.--Il ne s'agit pas de politique ici, mais des
agissements d'un homme qui a t un aptre de discorde.

M. L'AVOCAT GNRAL.--Le ministre public croit-il donc qu'il prche la
concorde?

LE PRSIDENT.--J'invite la dfense  ne pas interrompre.

M. L'AVOCAT GNRAL.--...Et c'est dans cette ambition de l'accus qu'il
faut chercher surtout l'origine de cette haine farouche qui devait le
conduire au crime. Le procs au cours d'eau n'est qu'une question
secondaire. Jacques de Boiscoran prparait sa candidature pour les
prochaines lections...

L'ACCUS .--Je n'y ai jamais pens...

M. L'AVOCAT GNRAL (_sans remarquer l'interruption_).--...Il ne le
disait pas; mais ses amis le disaient pour lui et allaient partout
rptant que, par sa situation, sa fortune et ses opinions, il tait
l'homme dsign aux suffrages des rpublicains. Et, en effet, il et eu
beaucoup de chances si, entre lui et le but de ses convoitises, ne se
ft dress un homme, le comte de Claudieuse, dont l'influence en avait
dj fait chouer d'autres...

M. L'AVOCAT GNRAL (_vivement_).--C'est  moi que s'adresse l'allusion?

M. L'AVOCAT GNRAL.--Je ne dsigne personne.

M. L'AVOCAT GNRAL.--Pourquoi ne pas dire franchement que mes amis et
moi sommes les complices de monsieur de Boiscoran et qu'il a t charg
de nous dbarrasser d'un adversaire politique!

M. L'AVOCAT GNRAL (_continuant_).--Messieurs, voil le vrai mobile du
crime. De l cette haine dont l'accus ne sait bientt plus garder le
secret, qui drobe en invectives, qui se rpand en menaces de mort, et
qui va jusqu' coucher en joue le comte de Claudieuse.

M. l'avocat gnral passe alors  l'examen des charges qu'il dclare
dcisives, irrcusables. Puis:

--Mais qu'est-il besoin, poursuit-il, de cet examen, aprs l'crasante
dposition du comte de Claudieuse? Ne l'avez-vous pas entendu? Prs de
paratre devant Dieu!... Sur le premier moment, abus par la gnrosit
de son me, il pardonnait, il voulait sauver l'homme qui avait essay de
l'assassiner... Mais aux approches de la mort, il a compris qu'il
n'avait pas le droit de soustraire un coupable  l'action de la justice,
il s'est rappel qu'il tait d'autres victimes. Et alors, se levant de
son lit d'agonie, il s'est tran jusqu'ici pour vous dire: C'est
lui!... Aux lueurs de l'incendie qu'il venait d'allumer, je l'ai vu, je
l'ai reconnu, c'est lui!...

Et aprs cela vous hsiteriez  frapper?... Non, je ne puis le croire.
Aprs de tels forfaits la socit attend que justice soit faite! Justice
au nom de monsieur de Claudieuse mourant!... Justice au nom des morts...
Justice au nom de la mre de Bolton, au nom de la veuve de Guillebault
et de ses cinq enfants...

Un murmure d'approbation se prolonge bien aprs les derniers mots de M.
Du Lopt de la Gransire. Il n'est pas dans l'assemble une femme qui ne
verse des larmes.

LE PRSIDENT.--La parole est au dfenseur.

=Plaidoiries.=

Matre Magloire ayant soutenu seul jusqu' ce moment la discussion, on
pensait qu'il prsenterait la dfense. On se trompait, c'est matre
Folgat qui se lve.

Notre palais de justice de Sauveterre, en des occasions solennelles, a
retenti des accents de presque tous les matres de la parole. Nous avons
entendu Berryer, Dufaure, Jules Favre, Lachaud... Mme aprs ces
orateurs illustres, matre Folgat trouve le secret de nous tonner et de
nous mouvoir.

Au vol de la stnographie, nous fixons sur le papier quelques-unes de
ses phrases, mais ce que nous renonons  rendre, c'est son attitude
superbe de fiert et de ddain, l'clat de son regard, son geste
admirable d'autorit, sa voix surtout, pleine et sonore, et dont le
timbre mtallique vibre dans toutes les poitrines.

--Dfendre certains hommes de certaines imputations, commence-t-il, ce
serait les rabaisser. Ils ne sont pas atteints. Au portrait de monsieur
de Boiscoran trac par le ministre public, j'opposerai simplement la
rponse du vnrable cur de Brchy. Que vous a-t-il dit? Monsieur de
Boiscoran est le meilleur et le plus honnte homme que je sache. Voil
la vrit. On veut en faire un intrigant ambitieux. En effet, il avait
l'ambition d'tre utile  son pays. Pendant que d'autres discutaient, il
agissait. Les mobiles de Sauveterre vous diront  quelles passions il
faisait appel devant l'ennemi, et par quelles intrigues il a conquis le
ruban que Chanzy a attach  sa poitrine... Il souhaitait le pouvoir,
dites-vous? Non, il rvait le bonheur... Vous parlez d'une lettre qu'il
crivait  sa fiance quelques heures avant le crime... Je vous mets au
dfi de la lire. Elle a quatre pages, ds la seconde vous seriez forc
d'abandonner l'accusation...

Alors, avec une logique implacable, le jeune avocat reprend le systme
de l'accus et, vritablement, sous les coups de son loquence,
l'accusation semble tomber en poussire, on est fascin, bloui...

--Et maintenant, poursuit-il, que reste-t-il des preuves? La dposition
de monsieur de Claudieuse. Elle est crasante, dites-vous. Je dis
qu'elle est trange. Quoi! voil un tmoin qui attend la dernire heure,
la dernire minute pour parler, et cela vous semble naturel!... C'est
par gnrosit, prtendez-vous, qu'il s'est tu. Moi, je vous demande
comment et agi notre plus cruel ennemi...

Jamais cause ne fut plus claire, dit le ministre public. Je soutiens,
moi, que jamais cause, au contraire, ne fut plus obscure, et que, loin
de nous en livrer le secret, l'instruction n'en a pas trouv le premier
mot...

Matre Folgat se rassoit, et il faut l'intervention des huissiers pour
arrter les applaudissements. Si l'on allait aux voix en ce moment, M.
de Boiscoran serait certainement acquitt. Mais l'audience est suspendue
pendant un quart d'heure, et l'on en profite pour allumer les lampes,
car la nuit vient.

Ayant repris son fauteuil, M. le prsident donne la parole au ministre
public.

M. L'AVOCAT GNRAL.--Je renonce  la rplique que je me proposais de
prononcer. Monsieur le comte de Claudieuse va payer de la vie l'effort
qu'il a fait pour vous apporter son tmoignage. On n'a pas pu le
reporter chez lui. Peut-tre, en ce moment mme, rend-il le dernier
soupir dans la salle voisine...

Les dfenseurs ne demandant pas la parole, et l'accus dclarant qu'il
n'a rien  ajouter, M. le prsident rsume les dbats, et les jurs se
retirent dans la salle des dlibrations.

La chaleur est accablante, la gne intolrable, tous les visages portent
l'empreinte d'une crasante fatigue, et nanmoins personne ne songe  se
retirer. Mille bruits contradictoires circulent parmi cette foule
palpitante d'anxit. Les uns disent que M. de Claudieuse est mort,
d'autres, au contraire, qu'il va mieux et qu'il vient de faire appeler
M. le cur de Brchy.

Enfin, quelques minutes aprs neuf heures, messieurs les jurs
reparaissent.

Reconnu coupable, avec admission de circonstances attnuantes, Jacques
de Boiscoran est condamn  vingt ans de travaux forcs.




TROISIME PARTIE

_Cocoleu_




I


Ainsi M. Galpin-Daveline l'emportait, et M. Du Lopt de la Gransire
avait lieu d'tre fier de son loquence. Jacques de Boiscoran tait
dclar coupable.

Mais c'est le front haut et le regard assur qu'il entendit M. le
prsident Domini prononcer la terrible formule--plus courageux en cela
mille fois que le condamn  mort qui, en face du peloton d'excution,
refuse de se laisser bander les yeux et d'une voix ferme commande le
feu.

Le matin mme, quelques instants avant l'ouverture de l'audience, il
l'avait dit  Mlle de Chandor:

--Je sais ce qui m'attend. Mais je suis innocent. On ne me verra ni
plir ni demander grce.

Et rassemblant, en effet, en un suprme effort tout ce qu'une me
humaine peut fournir d'nergie, il avait tenu parole.

Se penchant seulement vers ses dfenseurs, au moment o les derniers
mots du prsident s'teignaient dans le brouhaha soudain de l'assemble:

--Ne vous avais-je pas dit, murmura-t-il, qu'un jour viendrait o vous
seriez les premiers  me mettre une arme entre les mains!

Matre Folgat se dressa vivement. Il n'avait rien de la colre ni du
dcouragement de l'avocat qui vient de perdre une cause qu'il sait
juste.

--Mais ce jour n'est pas venu, rpondit-il. Vous savez votre serment.
Tant qu'une lueur d'espoir nous restera, nous lutterons. Or, c'est plus
que de l'espoir que nous avons  cette heure. Avant un mois, avant une
semaine, demain peut-tre, nous aurons notre revanche...

Le malheureux hochait la tte.

--Je n'en aurai pas moins subi l'ignominie d'une condamnation,
murmura-t-il. (Et dtachant de sa boutonnire le ruban de la Lgion
d'honneur, et le tendant  matre Folgat:) Vous le garderez en mmoire
de moi, pronona-t-il, si je ne reconquiers pas le droit de le porter.

Mais dj les gendarmes chargs de la surveillance de l'accus s'taient
levs.

--Il faut venir, monsieur, dit  Jacques le brigadier. Allons, venez...
Et il ne faut pas vous dsesprer, que diable! ni perdre courage. Tout
n'est pas fini. Vous avez encore le pourvoi et le recours en grce, sans
compter ce qui peut arriver et qu'on ne prvoit pas...

Matre Folgat pouvait accompagner son client et il se prparait  le
suivre. Mais lui:

--Laissez-moi seul, mon ami, fit-il avec un geste douloureux. D'autres
plus que moi ont besoin de vos encouragements... Denise, ma pauvre mre,
mon pre!... Voyez-les... Dites-leur que c'est leur cher souvenir qui
fait l'horreur de ma condamnation.

Qu'ils me pardonnent l'affliction dont je leur suis le sujet et la honte
de m'avoir pour fils pour fianc... (treignant alors les mains de ses
dfenseurs:) Et vous, mes amis, ajouta-t-il, comment vous tmoigner
jamais l'tendue de ma reconnaissance! Ah! s'il et suffi, pour me
sauver, d'un talent incomparable et du plus admirable dvouement, je
serais libre. Et au lieu de cela... (Il montra la petite porte par o il
allait se retirer, et d'un accent dchirant:) C'est la porte du bagne!
s'cria-t-il. C'est dsormais...

Un sanglot lui coupa la parole. Ses forces taient  bout, car s'il
n'est pas de limites, pour ainsi dire aux tortures que peut endurer
l'me, l'nergie physique a des bornes.

Et, repoussant le bras que lui offrait le brigadier de gendarmerie, il
s'lana dehors. Matre Magloire tait comme fou de douleur.

--Et n'avoir pas pu le sauver! dit-il  son jeune confrre. Qu'on vienne
donc encore me parler de la puissance de la conviction. Mais ne restons
pas l sortons...

Et ils se jetrent dans la foule qui s'coulait lentement, toute
palpitante encore des motions de la journe.

Un revirement trange, illogique, et cependant expliqu et frquemment
observ en pareille circonstance, se produisait dj. Objet de
l'excration de tous, alors qu'il n'tait qu'accus, Jacques de
Boiscoran condamn recouvrait toutes les sympathies. C'tait comme si la
sentence fatale et effac l'horreur du forfait. On le plaignait, on
s'apitoyait sur son sort, et songeant  sa famille,  sa mre,  sa
fiance, on maudissait la svrit des juges.

C'est que les moins clairvoyants des assistants avaient t frapps de
l'allure singulire des dbats. Il n'en tait presque pas un qui n'et
devin en cette affaire tout un ct mystrieux et inexplor que
l'accusation aussi bien que la dfense avaient vit d'aborder. Comment
n'avait-il t que fort incidemment question de Cocoleu? Il tait idiot,
c'tait entendu, mais il n'en tait pas moins vrai que sa dposition
seule avait mis la justice sur les traces de M. de Boiscoran. Pourquoi
donc n'avait-il t cit ni par le ministre public ni par les avocats?

La dposition de M. de Claudieuse, qui avait paru si concluante sur le
moment, tait maintenant svrement commente.

Les plus indulgents disaient: C'est mal, ce qu'il a fait l. C'est un
coup de matre. Que ne parlait-il plus tt. On n'attend pas qu'un homme
soit perdu pour le frapper.  quoi d'autres rpondaient: Et avez-vous
vu de quels regards se mesuraient le comte et monsieur de Boiscoran?
Avez-vous remarqu les paroles qu'ils changeaient? N'et-on pas jur
qu'il tait question entre eux de tout autre chose que du procs... Et
de tous cts: C'est gal, rptait-on, matre Folgat avait raison,
cette affaire est loin d'tre claire... Les jurs hsitaient. Peut-tre
monsieur de Boiscoran et-il t acquitt si, au dernier moment,
monsieur Du Lopt de la Gransire ne ft venu dire que le comte de
Claudieuse agonisait dans la pice voisine.

C'est avec une joie bien vive que matre Magloire et matre Folgat
recueillaient ces impressions de la foule. Car le ministre public a
beau dire, beau tonner contre cette tendance funeste, beau affirmer que
nul bruit du dehors ne trouve un cho dans le sanctuaire de la justice,
ce sera toujours l'opinion publique qui dictera le verdict des jurs.

--Et dsormais, soufflait matre Magloire  l'oreille de son jeune
confrre, soyez sans inquitude. Je sais mon Sauveterre par coeur.
L'opinion est pour nous.

 force de jouer des coudes, ils venaient enfin de franchir l'troite
porte de la salle des assises, quand un huissier les arrta.

--On vous demande, messieurs, leur dit cet homme.

--Qui?

--Les parents du condamn. Pauvres gens!... ils sont tous l, dans le
cabinet de monsieur Mchinet, que monsieur Daubigeon nous avait dit de
mettre  leur disposition. C'est mme l qu'on a port madame la
marquise de Boiscoran, lorsqu'elle s'est trouve mal  l'audience.

Il entranait, tout en disant cela, les dfenseurs jusqu' l'extrmit
de la salle des pas perdus. Leur ouvrant alors une porte: l, sur un
fauteuil, les paupires closes, la bouche entrouverte, gisait la mre de
Jacques.  sa pleur livide,  la roideur de son attitude, on et pu la
croire morte, sans les spasmes qui de moments en moments la secouaient
de la nuque aux talons. Debout, de chaque ct du fauteuil, M. de
Chandor et le marquis de Boiscoran la considraient d'un oeil morne,
sans expression, sans chaleur. Ils avaient t foudroys, et depuis le
moment o avait retenti  leurs oreilles la condamnation fatale, ils
n'avaient pas chang une parole.

Seule, Mlle Denise paraissait avoir conserv la facult de raisonner
et de se mouvoir. Mais sa face tait pourpre, ses yeux secs brillaient
de l'clat sinistre de la fivre, tout son corps tremblait. Ds que les
deux dfenseurs parurent:

--Voil donc la justice humaine! s'cria-t-elle. Et comme ils se
taisaient:

--Voil donc Jacques condamn au bagne, poursuivit-elle, c'est--dire,
de par la justice, dshonor, fltri, perdu, retranch  jamais du monde
des gens d'honneur... Il est innocent, mais peu importe; ses meilleurs
amis vont le renier et se dtourner de lui, nulle main ne se tendra plus
vers la sienne; ceux-l mmes qui taient le plus fiers de son
affection, affecteront d'avoir oubli son nom...

--Je ne comprends que trop votre douleur, mademoiselle..., commena
matre Magloire.

--Ma douleur est moins grande que ma colre! interrompit-elle. Il faut
que Jacques soit veng, et il le sera... Je n'ai que vingt ans, il n'en
a pas trente, c'est toute une longue vie que nous avons  consacrer 
l'oeuvre de sa rhabilitation. Car je ne l'abandonnerai pas, moi... Son
malheur immrit me le fait plus cher mille fois, et comme sacr.
J'tais sa fiance ce matin, je suis sa femme ce soir. Sa condamnation a
t notre bndiction nuptiale. Et s'il est vrai, ainsi que le dit mon
grand-pre, que la loi dfende au forat d'pouser la femme qu'il aime,
eh bien, je serai sa matresse!...

C'est d'une voix clatante que parlait Mlle Denise, disant qu'elle
et voulu, qu'elle et t fire que toute la terre l'entendt.

--Ah! laissez-moi vous rassurer d'un mot, mademoiselle, interrompit
matre Folgat. Nous n'en sommes pas o vous croyez. La condamnation
n'est pas dfinitive.

Le marquis de Boiscoran et grand-pre Chandor se redressrent.

--Que voulez-vous dire?

--Une ngligence de monsieur Galpin-Daveline frappe de nullit toute la
procdure. Comment un homme de sa trempe, si mticuleux et si
formaliste, a-t-il pu commettre une telle faute? C'est que probablement
la passion l'aveuglait... Comment personne n'a-t-il remarqu cet oubli?
C'est que la destine nous devait bien cette revanche... Le cas n'est
pas discutable. Il s'agit d'un vice de forme, et les textes sont
formels. Le jugement sera cass et nous serons renvoys devant d'autres
juges...

--Et vous ne nous aviez pas dit cela! s'cria Mlle Denise.

-- peine osions-nous y penser, rpondit matre Magloire. C'tait l un
de ces secrets qu'on ne confie mme pas  son oreiller... Songez qu'au
cours de l'audience, l'erreur pouvait encore tre rpare. Maintenant,
il est trop tard... Nous avons du temps devant nous, et la conduite de
monsieur de Claudieuse nous dgage. Tous les voiles seront dchirs...

La porte, s'ouvrant avec fracas, lui coupa la parole. Le docteur
Seignebos entrait, rouge de colre et les yeux tincelants sous ses
lunettes d'or.

--Monsieur de Claudieuse?... demanda vivement matre Folgat.

--Il est  ct, rpondit le docteur. On l'a tendu sur un matelas et sa
femme est prs de lui... Quel mtier que celui de mdecin! Voil un
homme, un misrable, que j'aurais eu du bonheur  trangler de mes
mains, et pas du tout, il m'a fallu le rappeler  la vie, lui prodiguer
mes soins, chercher un moyen d'attnuer ses souffrances...

--Va-t-il donc mieux?

-- moins d'un de ces miracles comme on en voit dans _La Vie des
Saints_, il ne sortira du palais de justice que les pieds les premiers,
et ce, avant vingt-quatre heures... Je ne l'ai point dissimul  la
comtesse, et je lui ai dit que si elle voulait que son mari mourt en
rgle avec le ciel, elle n'avait que le temps bien juste d'envoyer
chercher un prtre.

--Et elle en a envoy chercher un...

--Point. Elle a rpondu que la vue d'une soutane pouvanterait son mari
et hterait sa fin. Et mme, le brave cur de Brchy s'tant prsent,
elle l'a congdi carrment.

--Ah! la misrable! s'cria Mlle Denise. (Et aprs une seconde de
rflexion:) Pourtant le salut est l, poursuivit-elle. Oui, la certitude
du salut... Pourquoi donc hsiter! Attendez-moi, je reviens...

Elle s'lana dehors. Son grand-pre voulait se prcipiter aprs elle,
mais matre Folgat l'arrta.

--Laissez-la faire, monsieur le baron, dit-il. Laissez-la.

Dix heures venaient de sonner. Le palais de justice, si bruyant toute la
journe, tait redevenu silencieux et morne. Dans l'immense salle des
pas perdus,  peine claire par un rverbre fumeux, il n'y avait plus
que deux hommes, un prtre, le cur de Brchy, qui priait, agenouill
prs d'une porte, et le gardien de service qui se promenait de long en
large, et dont les pas sonnaient comme dans une glise.

Mlle Denise alla droit  ce gardien.

--O est le comte de Claudieuse? interrogea-t-elle.

--L, mademoiselle, rpondit l'homme en lui montrant la porte prs de
laquelle priait le prtre, l, dans le propre cabinet de monsieur le
procureur de la Rpublique.

--Qui est prs de lui?

--Sa femme, mademoiselle, et une domestique.

--Eh bien! entrez dire  madame de Claudieuse, et sans que son mari
l'entende, que mademoiselle de Chandor dsire lui parler.

Sans une objection, le gardien obit. Mais lorsqu'il reparut:

--Mademoiselle, dit-il  la jeune fille, la comtesse vous fait rpondre
qu'elle ne peut quitter son mari, qui est au plus bas...

Elle l'arrta d'un geste imprieux.

--Assez! Retournez dire  madame de Claudieuse que si elle ne sort pas,
je vais entrer  l'instant, que j'entrerai de force s'il le faut, que
j'appellerai au secours, que rien ne me retiendra. Je veux la voir
absolument.

--Cependant, mademoiselle...

--Allez! Ne voyez-vous donc pas que c'est une question de vie ou de
mort!

Il y avait dans son accent une telle autorit que le gardien n'hsita
plus. Il disparut de nouveau, et l'instant d'aprs:

--Entrez, revint-il dire  la jeune fille.

Elle entra et se trouva dans la salle d'attente qui prcde le cabinet
du procureur de la Rpublique. Une grosse lampe de cuivre l'clairait
d'une lumire crue. La porte ouvrant sur le cabinet o gisait le comte
tait ferme.

Au milieu de la pice, la comtesse de Claudieuse se tenait debout. Tant
de coups successifs n'avaient pas bris son indomptable nergie. Elle
tait horriblement ple, mais calme:

--Puisque vous y tenez, mademoiselle, commena-t-elle, je viens moi-mme
vous rpter que je ne saurais vous entendre. Ignorez-vous donc que je
suis entre deux tombes ouvertes, entre ma fille qui se meurt  la maison
et mon mari qui agonise l...

Elle faisait un mouvement pour se retirer, Mlle de Chandor la retint
d'un geste menaant, et d'une voix frmissante:

--Si vous rentrez dans la pice o est votre mari, dit-elle, j'y rentre
avec vous, et ce sera devant lui que je vous parlerai. C'est devant lui
que je vous demanderai comment vous avez dfendu  un prtre l'accs de
son lit de mort, et si aprs lui avoir pris son bonheur en ce monde,
vous voulez le lui ravir encore dans l'ternit...

Instinctivement, la comtesse recula.

--Je ne vous comprends pas!... dit-elle.

--Si, vous me comprenez, madame.  quoi bon nier? Ne voyez-vous pas bien
que je sais tout et que j'ai devin ce qu'on ne m'a pas dit! Jacques
tait votre amant, et votre mari s'est veng...

--Ah! c'en est trop! rptait Mme de Claudieuse, c'en est trop...

--Et vous avez souffert cela, poursuivait Mlle Denise en phrases
haletantes, et vous n'tes pas venue crier en plein tribunal que votre
mari est un faux tmoin! Quelle femme tes-vous donc! Il vous importe
donc peu que votre amour conduise un malheureux au bagne! Vous pourrez
donc vivre avec cette ide que l'homme que vous aimez est innocent et
cependant  tout jamais fltri et confondu parmi les plus vils
sclrats!... Un prtre saurait bien obtenir de monsieur de Claudieuse
qu'il rtractt son infme dposition, vous le savez bien; aussi
refusez-vous votre porte au cur de Brchy... Et pourquoi tant de
crimes! Pour sauver votre menteuse rputation d'honnte femme... Ah!
c'est misrable, c'est lche, c'est bas...

La comtesse,  la fin, se rvoltait. Ce que n'avait pu obtenir toute
l'habilet de matre Folgat, la passion de Mlle Denise l'obtenait.
Jetant le masque:

--Eh bien! non! s'cria-t-elle avec un emportement terrible, non, ce
n'est pas pour sauver ma rputation que j'ai laiss faire. Ma
rputation! Eh! que m'importe! Il n'y a pas une semaine, le soir o
Jacques s'est vad de la prison, je lui proposais de fuir. Il n'avait
qu'un mot  dire, et pour lui, patrie, famille, enfants, j'abandonnais
tout. Il m'a rpondu: Plutt le bagne!

Au milieu de tant d'angoisses, une joie immense inonda le coeur de
Mlle de Chandor. Ah! elle n'avait plus  douter de Jacques,  cette
heure.

--C'est donc lui qui s'est condamn, poursuivait Mme de Claudieuse.
Je voulais bien me perdre pour lui, pour une autre, non.

--Et cette autre... c'est moi, sans doute.

--Oui, vous, pour qui il m'avait abandonne, vous qu'il allait pouser,
vous avec qui il se promettait de longues annes de bonheur, non d'un
bonheur honteux et furtif tel que le ntre, mais d'un bonheur lgitime
et respect...

Des larmes tremblaient dans les cils de Mlle Denise. Elle tait
aime... Elle songeait  ce que devait souffrir l'autre, qui ne l'tait
pas.

--J'aurais cependant t plus gnreuse..., murmura-t-elle.

La comtesse eut un clat de rire farouche.

--Et la preuve, insista la jeune fille, c'est que je suis venue vous
proposer un march...

--Un march?

--Oui. Sauvez Jacques, et sur tout ce que j'ai de sacr au monde, je
vous jure d'entrer dans un couvent, de disparatre, et que jamais vous
n'entendrez prononcer mon nom.

Une stupeur immense clouait sur place la comtesse de Claudieuse, et
c'est d'un regard de doute et de dfiance qu'elle examinait Mlle de
Chandor. Un tel dvouement lui paraissait trop sublime pour ne pas
cacher quelque pige.

--Vous feriez vraiment cela? demanda-t-elle enfin.

--Sans hsiter.

--Ce serait un grand sacrifice que vous me feriez.

-- vous, madame!... Non.  Jacques.

--Vous l'aimez donc bien!

--Assez pour prfrer mille fois, s'il me fallait choisir, son bonheur
au mien. Ensevelie au fond d'un couvent, ce me serait une consolation
encore de me dire qu'il me doit sa rhabilitation, et je souffrirais
moins de le savoir  une autre que de penser qu'il est innocent et
cependant condamn!

Mais  mesure que la jeune fille affirmait sa sincrit, les sourcils de
la comtesse se fronaient et de fugitives rougeurs montaient  ses joues
plies.

Et de son ironie la plus hautaine:

--C'est admirable! fit-elle.

--Madame...

--Vous daignez m'abandonner monsieur de Boiscoran. M'aimera-t-il pour
cela? Vous savez que non, et que c'est vous seule qui tes aime.
L'hrosme en de telles conditions est facile!... Que craignez-vous?
Cache au fond d'un couvent, il ne vous en aimera que plus ardemment, et
il ne m'en excrera que davantage, moi...

--Il ne saura rien de notre march...

--Eh! qu'importe! Il le devinera si vous ne le lui apprenez pas...
Allez, je sais mon avenir. Voil deux ans que j'endure ce supplice sans
nom de le sentir peu  peu se dtacher de moi. Que n'ai-je pas tent
pour le retenir! Quelle lchets m'ont cot et quelles bassesses, pour
le garder un jour de plus, ou seulement une heure! Tout devait tre
inutile. Je lui devenais  charge. Il ne m'aimait plus, et mon amour lui
semblait plus lourd que le boulet qu'on rivera  sa chane de galrien.

Mlle Denise frissonnait.

--C'est horrible! murmura-t-elle.

--Horrible, oui, et vrai. Vous semblez confondue? C'est que vous n'en
tes encore qu' l'aube riante de vos amours. Attendez le soir sombre,
et vous me comprendrez. Est-ce que notre histoire  toutes n'est pas
pareille? J'ai vu Jacques  mes genoux comme vous le voyez aux vtres,
les serments qu'il vous jure, il me les a jurs de la mme voix
frmissante de passion et avec les mmes regards enflamms... Mais
j'tais sa matresse, pensez-vous, et vous tes sa fiance. Qu'importe!
Que vous dit-il? Qu'il vous aimera ternellement parce que vos amours
sont de celles que Dieu et les hommes protgent!... Il me disait,  moi,
que prcisment parce que nous nous placions au-dessus de l'opinion et
des lois, nous serions unis par des liens indissolubles et suprieurs 
tout! Vous avez la foi. Je l'ai eue. Et la preuve, c'est que je lui ai
tout donn, mon honneur et l'honneur des miens, et que j'aurais voulu
lui donner plus encore, et que bien des fois j'ai cherch en moi-mme
par quel sacrifice immense, inou, et que nulle femme n'et encore fait,
je pourrais lui prouver combien absolument j'tais  lui. Et tre
trahie, abandonne, mprise, descendre de chute en chute jusqu' ce
degr de misre de devenir l'objet de votre piti!... tre tombe si bas
que vous osiez venir me proposer de renoncer pour moi  Jacques... Ah!
c'est  devenir folle de rage! Et je laisserais chapper la vengeance
que je tiens! Et je serais assez stupide, assez lche, assez veule, pour
me laisser toucher par vos armes hypocrites! Et j'assurerais votre
bonheur aux dpens de ma rputation! Ah! ne l'esprez pas!

La voix dans sa gorge expirait comme un rle. Elle fit au hasard
quelques pas dans la petite salle. Puis, revenant se planter en face de
Mlle de Chandor, tout prs, les yeux dans les yeux de la jeune
fille:

--Qui vous a conseill, demanda-t-elle, cette dmarche qui est pour moi
comme le suprme outrage?

Glace d'une indicible horreur, Mlle Denise eut quelque peine 
rpondre.

--Personne, murmura-t-elle.

--Matre Folgat...

--Ne sait rien.

--Et Jacques?...

--Je ne l'ai pas revu. C'est  l'instant que cette ide m'est venue,
soudainement, comme une inspiration du ciel. En apprenant par monsieur
Seignebos que vous aviez repouss le cur de Brchy, je me suis dit:
voil le dernier malheur et le plus grand de tous. Si monsieur de
Claudieuse meurt sans s'tre rtract, quoi qu'il advienne, Jacques
ft-il rhabilit, toujours un soupon planera sur lui. Alors, je me
suis dcide  venir  vous... Ah! cela me cotait cruellement. Mais
j'esprais que je saurais vous mouvoir. Que vous seriez touche de la
grandeur du sacrifice...

Mme de Claudieuse tait mue, en effet. Dans le bien comme dans le
mal, il n'est point d'me absolue. Aux accents suppliants de Mlle
Denise, elle sentait faiblir ses rsolutions.

--Le sacrifice serait-il donc si grand! dit-elle. Des larmes jaillirent
des yeux de la pauvre fille.

--Hlas! rpondit-elle, c'est ma vie mme que je vous offre... Je sens
bien que vous n'avez pas longtemps  tre jalouse de moi...

Elle fut interrompue par des gmissements qui partaient de la pice
voisine, o agonisait le comte de Claudieuse.

La comtesse alla entrebiller la porte, et tout de suite:

--Genevive! fit une voix faible et cependant imprieuse, Genevive!

--Je suis  vous, mon ami, rpondit la comtesse,  l'instant... (Et
refermant la porte, et revenant  Mlle de Chandor:) Qui me garantit,
fit-elle, d'un accent bref et dur, qui m'assure que si Jacques tait
reconnu innocent et rhabilit, vous vous souviendriez de vos
promesses...

--Ah! madame! s'cria la jeune fille, sur quoi voulez-vous que je vous
jure de disparatre! Cherchez des garanties. Celles que vous exigerez,
je vous les donnerai. (Et se laissant glisser  genoux:) Me voil  vos
pieds, poursuivit-elle, suppliante, humilie, moi que vous accusiez de
vouloir vous outrager... Ayez piti de Jacques... Ah! si vous l'aimiez
autant que je l'aime, vous n'hsiteriez pas!

D'un mouvement rapide, Mme de Claudieuse la releva et, lui tenant les
mains entre les siennes, durant plus d'une minute, elle la considra
sans parler, l'oeil voil, les lvres tremblantes, le sein palpitant...
Jusqu' ce qu'enfin, d'une voix si profondment altre qu' peine elle
tait distincte:

--Que dois-je faire? demanda-t-elle.

--Obtenir de monsieur de Claudieuse qu'il se rtracte.

La comtesse hocha la tte.

--Je le tenterais inutilement, rpondit-elle. Vous ne connaissez pas le
comte. Il est de fer. Vous lui arracheriez la chair lambeau par lambeau
avec des tenailles rougies qu'il ne retirerait pas une seule de ses
paroles... Vous ne pouvez concevoir tout ce qu'il a souffert, ni tout ce
qu'il y a dans son me de haine et de rage de vengeance. C'est pour me
torturer qu'il m'a fait venir prs de lui. Il n'y a pas cinq minutes
encore, il me disait qu'il mourait content, puisque Jacques tait
reconnu coupable et condamn sur sa dposition.

Elle tait vaincue, son nergie faiblissait, des larmes mouillaient ses
yeux.

--Il a t si cruellement prouv! continuait-elle. Il m'aimait, lui, 
l'adoration, il n'aimait que moi au monde, et moi... Voil l'adultre,
cependant... Ah! si l'on savait, si l'on pouvait prvoir!... Non, je
n'obtiendrai jamais qu'il se rtracte.

Mlle Denise oubliait presque sa propre douleur.

--Aussi n'est-ce pas  vous  faire la dmarche, madame, dit-elle
doucement.

-- qui donc?

--Au cur de Brchy... Il saura trouver, lui, des paroles qui branlent
les rsolutions les plus fortes. Il parlera au nom de ce Dieu qui,
mourant sur la croix, pardonnait  ses bourreaux.

Un instant encore la comtesse hsita, et triomphant enfin des dernires
rvoltes de son orgueil:

--Soit! fit-elle, je vais appeler le prtre.

--Et moi, madame, je vous jure que je tiendrai ma promesse.

Mais la comtesse l'arrta, et avec un effort extraordinaire:

--Non, pronona-t-elle, c'est sans conditions que je vais essayer de
sauver Jacques. Qu'il soit  vous. Aime, vous vouliez lui sacrifier
votre vie. Dlaisse, je lui sacrifie mon honneur. Adieu!

Et, courant  la porte pendant que Mlle Denise rejoignait ses amis,
elle appela le cur de Brchy.




II


C'est par son substitut que le lendemain matin, sur les neuf heures, le
procureur de la Rpublique, M. Daubigeon, apprit ce qui se passait, et
comment des vices de forme irrmdiables frappaient de nullit le
jugement qui condamnait Jacques de Boiscoran.

Dj les dfenseurs venaient de prsenter un mmoire qu'ils avaient
pass la nuit  rdiger.

Le procureur de la Rpublique ne prenait pas la peine de dissimuler sa
satisfaction.

--Voil, s'cria-t-il, qui va singulirement rogner les ailes de ce cher
Daveline! Je lui avais cependant cit, avec Horace, l'exemple de
Phaton:

    Terret ambustus Phaeton avaras,
    Spes...,

il n'a pas voulu m'couter, oubliant que, sans la prudence, la force est
un danger:

Vis consilii expers mote ruit su...,

et le voil certainement dans un cruel embarras...

Et tout de suite, il se hta de s'habiller et de courir chez M.
Daveline, pour avoir des dtails prcis, disait-il  son substitut, mais
en ralit pour se donner le savoureux spectacle de la dconvenue de
l'ambitieux juge d'instruction.

Il le trouva blme de colre et s'arrachant les cheveux.

--Je suis un homme dshonor, rptait-il, perdu, ruin; c'en est fait
de mon avenir!... Jamais on ne me pardonnera cette cole[6].

 voir M. Daubigeon, on l'et cru dsol.

--Alors, reprit-il d'un ton d'hypocrite commisration, ce qu'on m'a dit
est exact: c'est bien de vous que proviennent ces malheureux vices de
forme.

--De moi seul!... J'ai oubli de ces formalits qu'un tudiant de
premire anne ne ngligerait pas. Comprenez-vous cela! Et dire que
personne ne s'est aperu de mon inconcevable tourderie! Ni la chambre
des mises en accusation, ni le ministre public, ni le prsident des
assises n'ont rien vu! C'est une fatalit! Voil le fruit de ma
rputation. Chacun s'est dit: c'est Daveline qui a conduit la procdure,
inutile de la revoir, pas une des herbes de la Saint-Jean[7] n'y
manque... Et pas du tout!... C'est  se briser la tte contre les
murs...

--D'autant mieux, observa M. Daubigeon, qu'hier, l'acquittement de
Jacques n'a tenu qu' un fil.

L'autre, de rage, grinait des dents.

--Oui,  un fil, rpondit-il, et cela par la faute de monsieur Domini,
dont la faiblesse ne se comprend pas, et qui n'a pas su, qui n'a pas
voulu tirer parti des lments de l'affaire. Par la faute du Du Lopt de
la Gransire aussi, qui s'en va mler la politique  son rquisitoire.
Et qui vise-t-il, s'il vous plat? Magloire, l'homme le plus estim de
l'arrondissement, et l'ami personnel de trois de nos jurs. Je l'avais
prvenu, je lui avais signal l'cueil... Mais il y a des gens qui ne
veulent rien entendre! monsieur de la Gransire veut tre dput, lui
aussi, c'est une fureur, une monomanie, tout le monde veut tre dput.
Que le ciel confonde les ambitieux!

Pour la premire fois de sa vie, et la dernire sans doute, le procureur
de la Rpublique se rjouissait du malheur d'autrui.

Et prenant plaisir  retourner le poignard dans la blessure du pauvre
juge:

--Le plaidoyer de matre Folgat, dit-il, y est bien pour quelque chose.

--Pour rien!

--Il a eu un grand succs...

--Succs de surprise, comme en obtiendront toujours en France les
priodes sonores et les mots  effet.

--Cependant...

--Qu'a-t-il dit, en somme? Que l'accusation ignore le premier mot de
l'affaire de monsieur de Boiscoran. C'est absurde...

--Tel peut n'tre pas l'avis des nouveaux juges.

--Nous verrons bien...

--Monsieur de Boiscoran se dfendra terriblement, cette fois. Il ne
mnagera rien. Il est  terre, il n'a plus de chute  redouter.

_Qui jacet in terr non habet und cadat..._

--Soit. Mais il risque aussi de trouver des jurs moins indulgents et de
n'en pas tre quitte pour vingt ans.

--Que disent les dfenseurs?

--Je l'ignore. Mais je viens d'envoyer mon greffier aux renseignements,
et si vous voulez l'attendre...

M. Daubigeon attendit, et il fit bien, car Mchinet ne tarda pas 
paratre, la figure longue d'une aune, mais ravi intrieurement.

--Eh bien? demanda vivement Daveline.

Il secoua la tte, et d'un accent mlancolique:

--C'est inou, rpondit-il, combien l'opinion est inconstante.
Avant-hier, monsieur de Boiscoran n'et pas travers Sauveterre sans
tre charp. Aujourd'hui, s'il se prsentait, on le porterait en
triomphe. Il est condamn, le voil pass martyr. On sait que le
jugement sera rform, et on se frotte les mains. Je sais, par mes
soeurs, que les dames de la socit veulent s'entendre pour donner  la
marquise de Boiscoran et mademoiselle de Chandor un tmoignage public
de leur sympathie. La chambre des avocats va offrir un banquet  matre
Folgat.

--C'est monstrueux! s'cria le juge d'instruction.

--Bast! fit M. Daubigeon, plus incertains et changeants sont les avis
des hommes que les flots de la mer...

Mais coupant court  la citation:

--Aprs? fit M. Daveline  son greffier.

--Ensuite, continua Mchinet, je suis all remettre  monsieur Du Lopt
de la Gransire la lettre dont vous m'aviez charg.

--Qu'a-t-il rpondu?

--Je l'ai trouv en grande confrence avec monsieur le prsident Domini.
Il a pris la lettre, l'a lue d'un coup d'oeil et m'a dit d'un ton  vous
donner froid dans le dos: Il suffit!  parler net, malgr sa mine
roide et calme, il m'a paru furibond.

Le juge eut un geste d'absolu dcouragement.

--Il me brisera, gmit-il. Ces hommes qui ont dans les veines non du
sang mais du fiel sont implacables.

--Vous chantiez ses louanges, avant-hier...

--Avant-hier, je ne lui avais pas t l'occasion d'une msaventure
ridicule.

Dj Mchinet poursuivait:

--En quittant monsieur Du Lopt de la Gransire, je me suis transport au
palais de justice, o j'ai appris la grosse nouvelle qui met la ville en
moi: monsieur le comte de Claudieuse est mort.

M. Daveline et M. Daubigeon eurent une exclamation pareille.

--Ah! mon Dieu! Est-ce bien sr?

--C'est ce matin,  six heures moins deux ou trois minutes, qu'il a
rendu le dernier soupir. J'ai vu son corps dans le cabinet de monsieur
le procureur de la Rpublique, veill par monsieur le cur de Brchy et
deux curs de la paroisse. On attendait un brancard de l'hpital pour le
reporter chez lui.

--Malheureux homme! murmura M. Daubigeon.

--Mais j'ai appris bien d'autres choses, continua Mchinet, par le
gardien de nuit du tribunal. Hier soir,  l'issue de l'audience,
apprenant que monsieur de Claudieuse tait  toute extrmit, monsieur
le cur de Brchy s'est prsent pour lui administrer les derniers
secours de la religion. La comtesse a refus de le laisser pntrer prs
de son mari. Le gardien n'en revenait pas quand, tout  coup,
mademoiselle de Chandor l'a envoy demander de sa part  madame de
Claudieuse un moment d'entretien.

--Est-ce possible!

--C'est sr. Elles sont restes ensemble un bon quart d'heure. Que se
sont-elles dit? Le gardien m'a dit qu'il mourait d'envie d'couter, mais
qu'il n'a pu le faire, parce que le cur de Brchy s'tait obstin 
rester dans la salle des pas perdus. Quand elles se sont spares, elles
avaient l'air affreusement troubl. Aussitt madame de Claudieuse a fait
entrer le prtre, qui est rest prs du comte jusqu'au dernier moment...

M. Daubigeon et M. Daveline n'taient pas revenus de la stupeur o les
plongeait ce rcit, lorsqu'on frappa timidement  la porte.

--Entrez! cria Mchinet.

La porte s'ouvrit, et le brigadier de gendarmerie parut.

--Je viens de chez monsieur le procureur de la Rpublique, dit-il, et
c'est la bonne qui m'a dit que je le trouverais ici. Nous venons
d'arrter Cheminot...

--Ce dtenu qui s'tait vad...

--Juste. Nous voulions le conduire  la prison, mais il nous a dclar
qu'il avait des rvlations  faire trs importantes et trs presses,
relativement au condamn Boiscoran.

--Cheminot!

--Alors nous l'avons men au tribunal, et je viens savoir...

--Courez lui dire que je vais l'entendre! s'cria M. Daubigeon. Courez,
je vous suis!

Modle achev de l'obissance passive, le brigadier n'avait pas attendu
la fin de la phrase pour gagner l'escalier.

--Je vous quitte, Daveline, reprit M. Daubigeon, en proie  la plus
extrme agitation. Vous avez entendu. Il faut savoir ce que cela
signifie...

Mais le juge d'instruction n'tait gure moins boulevers.

--Vous me permettrez bien de vous accompagner, dit-il.

C'tait son droit.

--Soit, rpondit le procureur de la Rpublique, mais dpchez-vous...

La recommandation tait inutile. Dj M. Galpin-Daveline avait chauss
ses bottines; il endossa un paletot par-dessus ses vtements de chambre:
il tait prt.

Suivis de Mchinet, les deux magistrats se htrent de sortir, et ce fut
pour les bourgeois de Sauveterre un bahissement nouveau que de voir en
ce nglig le juge d'instruction, dont la mise, d'ordinaire, tait si
svrement correcte.

Debout sur le pas de leur porte: il faut, se disaient les boutiquiers,
qu'il soit arriv quelque chose de bien extraordinaire; regarde un peu
ces messieurs...

Et de fait, ils marchaient d'un pas  justifier toutes les conjectures,
et sans changer une parole. Pourtant, en arrivant au palais de justice,
ils furent contraints de s'arrter. Quatre ou cinq cents curieux
emplissaient la cour, se pressaient sur les marches du perron et
obstruaient les portes.

Presque aussitt un grand silence se fit, toutes les ttes se
dcouvrirent, et la foule s'carta, ouvrant un passage. Sur le haut du
perron, le cur de Brchy et deux autres prtres venaient de paratre...
Derrire eux, les employs de l'hpital s'avanaient, portant un
brancard recouvert d'un drap noir, et sous ce drap se dessinaient les
formes rigides d'un cadavre. Les femmes se signaient, et celles qui
avaient assez d'espace s'agenouillaient.

--Pauvre madame de Claudieuse, murmurait l'une d'elles, voil qu'on lui
rapporte le corps de son mari, et l'on dit que la plus jeune de ses
filles vient de mourir...

Mais M. Daubigeon, le juge et Mchinet taient trop fortement proccups
pour songer  vrifier cette dernire nouvelle. Le passage tait libre,
ils entrrent et s'empressrent de gagner la salle du greffe, o les
gendarmes avaient conduit et gardaient leur prisonnier.

Il se leva ds qu'il reconnut les magistrats, retirant respectueusement
sa casquette.

C'tait bien Cheminot, seulement l'insoucieux vagabond n'avait plus sa
physionomie souriante. Il tait un peu ple et visiblement mu.

--Eh bien, lui dit M. Daubigeon, vous vous tes donc laiss reprendre?

--Faites excuse, mon juge, rpondit le pauvre diable, on ne m'a pas
repris. C'est moi qui me suis livr.

--Involontairement...

--Oh! bien de mon gr, au contraire! demandez plutt au brigadier.

Le brigadier fit un pas en avant, et s'inclinant:

--C'est la pure vrit, dclara-t-il. C'est Cheminot lui-mme qui est
venu me trouver  la caserne, en me disant: Je me reconstitue
prisonnier, je veux parler au procureur de la Rpublique pour des
rvlations...

Le vagabond se redressa firement.

--Monsieur le juge voit que je ne mens pas, reprit-il. Pendant que ces
messieurs galopaient aprs moi, sur toutes les grandes routes, j'tais
bien tranquillement install dans une des mansardes du _Mouton-Rouge_,
et je comptais bien n'en sortir que quand on m'aurait oubli...

--Oui, mais pour loger au _Mouton-Rouge_, il faut de l'argent, et vous
n'en aviez pas...

Tranquillement Cheminot tira de sa poche et montra une poigne de pices
d'or et de billets de cinq et de vingt francs.

--Ces messieurs voient que j'avais de quoi payer ma chambre, dit-il. Si
je me suis livr, c'est que je suis honnte, malgr tout; et que j'aime
mieux qu'il m'arrive un peu de peine que de voir aller aux galres un
malheureux qui n'est pas coupable.

--Monsieur de Boiscoran...

--Oui! Il est innocent. Je le sais, j'en suis sr, j'en ai des
preuves... Et s'il a refus de parler, je dirai tout, moi!

M. Daubigeon et M. Galpin-Daveline taient abasourdis.

--Expliquez-vous, dirent-ils en mme temps. Mais le vagabond clignait la
tte et montrait les gendarmes, et en homme trs au fait des formes de
la justice:

--C'est que c'est un grand secret, rpondit-il, et quand on est en
confesse, on n'aime pas  tre entendu d'un autre que de son cur...
Ensuite je voudrais que ma dposition ft couche par crit...

Sur un signe de M. Daveline, les gendarmes se retirrent pendant que
Mchinet s'asseyait  sa table devant un cahier de papier blanc.

--Maintenant qu'on peut causer, reprit Cheminot, voil la chose. Ce
n'est pas  moi qu'est venue l'ide de m'en sauver. Je n'tais pas mal,
dans la prison: voil l'hiver qui vient, je n'avais pas le sou, et je
savais que si j'tais repris, ma position serait trs mauvaise. Mais
monsieur Jacques de Boiscoran avait envie de passer une soire dehors...

--Prenez garde  ce que vous allez dire, interrompit svrement M.
Galpin-Daveline, ce n'est pas impunment qu'on se joue de la justice.

--Que je meure si je ne dis pas la vrit! s'cria le vagabond. Monsieur
Jacques a pass toute une soire dehors.

Le juge d'instruction tressauta.

--Quel conte nous faites-vous l? dit-il.

--J'ai des preuves, rpondit froidement Cheminot, et je les donnerai...
Donc, voulant sortir, c'est  moi que monsieur Jacques s'adressa, et il
fut convenu que, moyennant une certaine somme qu'il m'a donne, et dont
je viens de vous montrer le reste, je percerais un trou dans le mur et
que je m'vaderais pour tout de bon, tandis que lui rentrerait aprs
avoir termin ses affaires.

--Et le gelier? demanda M. Daubigeon.

Vrai paysan saintongeois, Cheminot tait bien trop retors pour
compromettre inutilement Blangin. Assumant toute la responsabilit de
l'vasion:

--Le gelier, dclara-t-il, n'y a vu que du feu. Nous n'avions pas
besoin de lui. N'tais-je pas quasiment sous-gelier? N'avais-je pas t
charg par monsieur le juge d'instruction lui-mme de la surveillance
particulire de monsieur Jacques? N'tait-ce pas moi qui ouvrais et
fermais sa porte, qui le conduisais au parloir et qui l'en ramenais?

C'tait rigoureusement exact.

--Passez! fit M. Daveline d'un ton dur.

--Pour lors, continua Cheminot, ce qui fut dit fut fait... Un soir, sur
les neuf heures, je perce le mur, et nous voil, monsieur Jacques et
moi, sur les anciens remparts. L, il me met dans la main un paquet de
billets et me commande de filer pendant qu'il va se rendre  ses
affaires. Dj,  ce moment, je le croyais innocent, mais dame! vous
comprenez, je n'en aurais pas mis la main au feu... Et en moi-mme je me
disais que peut-tre il se moquait de moi, et qu'ayant pris sa vole il
ne serait pas si bte que de rentrer  la cage... C'est pourquoi, le
voyant s'loigner, la curiosit me prend, et ma foi tant pis! je me mets
 le suivre...

Si accoutums qu'ils fussent par leur profession mme  garder le secret
de leurs impressions, le procureur de la Rpublique et le juge
d'instruction dissimulaient mal, l'un les esprances qui tressaillaient
en lui, l'autre le vague effroi dont il se sentait saisi. Mchinet, qui
savait, lui, ce qu'ils allaient apprendre, riait dans sa barbe tout en
faisant voler sa plume sur le papier.

--Craignant d'tre reconnu, poursuivait le vagabond, monsieur Jacques
tait all un train du diable, en rasant les murs et rien que par les
ruelles. Heureusement, j'ai de bonnes jambes... Il traverse Sauveterre
tout d'une course et, arriv rue Mautrec,  un mur qui n'en finit pas,
il se met  sonner  une grande porte...

--Chez monsieur de Claudieuse...

--Je le sais maintenant, mais alors je ne le savais pas... Donc, il
sonne. Une bonne vient lui ouvrir. Il lui parle, et tout de suite elle
le fait entrer, et avec tant d'empressement qu'elle oublie de refermer
la porte...

D'un geste, M. Daubigeon l'arrta.

--Attendez! fit-il.

Et, prenant un imprim dans un carton, il en remplit les blancs; aprs
quoi, sonnant un huissier qui accourut:

--Que ceci, dit-il en lui remettant l'imprim, soit port immdiatement.
Htez-vous... et pas un mot.

Invit  poursuivre, ds que l'huissier fut sorti:

--Me voil donc tout penaud au milieu de la rue Mautrec, reprit
Cheminot. Je n'avais plus rien  faire qu' m'en aller et  jouer des
jambes; c'tait le plus sr... Mais cette coquine de porte entrebille
m'attirait. Je me disais bien: si tu entres et qu'on te surprenne, on
croira que tu es venu pour voler, et il t'en cuira! C'tait plus fort
que moi, j'en avais comme mal au coeur de curiosit... Arrive qui plante,
je me risque. Je pousse la porte, juste pour passer, et me voil dans un
grand jardin. Il faisait noir comme dans un four, mais tout au fond, au
rez-de-chausse, trois fentres taient claires. J'avais trop os pour
reculer... J'avance donc,  pas de loup, et j'arrive jusqu' un arbre
contre lequel je me colle,  une longueur de bras de ces fentres qui
taient celles d'un beau salon. Je regarde, et je reconnais qui?
monsieur de Boiscoran. Les fentres n'ayant pas de rideaux, je le voyais
comme je vous vois. Il avait un visage terrible. Je me demandais qui il
pouvait bien attendre l, quand je l'aperois qui se cache derrire le
battant ouvert de la porte du salon, comme un homme qui en guette un
autre avec de mchantes intentions. Je commenais  tre inquiet, quand
l'instant d'aprs entre une femme. Aussitt, _vlan_, monsieur Jacques
referme la porte, la femme se retourne, l'aperoit et pousse un grand
cri. Cette femme tait madame de Claudieuse...

Il fit mine de s'arrter pour juger de l'effet. Mais telle tait
l'impatience de Mchinet qu'il en oubliait l'humilit de ses fonctions.

--Allez, dit-il vivement, allez...

--Une des fentres tait entrouverte, continua le vagabond, de sorte que
j'entendais presque aussi bien que je voyais. En me baissant  quatre
pattes et en avanant la tte au ras du sol, je ne perdais pas une
parole. C'tait terrible. Ds les premiers mots, j'avais compris que
monsieur Jacques et madame de Claudieuse taient amant et matresse: ils
se tutoyaient...

--C'est insens! s'cria M. Daveline.

--Aussi tais-je tout ahuri. Madame de Claudieuse, une sainte femme!...
Mais j'ai des oreilles, n'est-ce pas? Monsieur Jacques lui rappelait que
le soir du crime, quelques instants avant l'incendie, ils taient
ensemble, prs du Valpinson,  un rendez-vous qu'ils s'taient donns. 
ce rendez-vous, ils avaient brl toutes leurs lettres d'amour, et c'est
en les brlant que monsieur Jacques s'tait noirci les mains...

--Vous avez entendu cela! interrompit M. Daubigeon.

--Comme vous m'entendez, mon juge.

--crivez, Mchinet, dit vivement le procureur de la Rpublique. crivez
textuellement...

Le greffier n'avait garde d'y manquer.

--Ce qui m'tonnait plus que tout, poursuivait Cheminot, c'est que
madame de Claudieuse semblait croire monsieur Jacques coupable, et
rciproquement. Chacun accusait l'autre du crime. Elle disait: C'est
toi qui as essay d'assassiner mon mari, parce qu'il te faisait peur.
Et lui: C'est toi qui as voulu le tuer pour tre libre et empcher mon
mariage!...

M. Galpin-Daveline s'tait laiss tomber sur une chaise.

--C'est inou! balbutia-t-il, inou...

--Cependant ils s'expliquent, et bientt ils arrivaient  reconnatre
qu'ils taient galement innocents... Alors monsieur Jacques suppliait
madame de Claudieuse de le sauver, et elle rpondait qu'elle ne le
sauverait certainement pas au prix de sa rputation, et pour qu'une fois
sauv il poust mademoiselle de Chandor. Alors, il lui disait: Eh
bien, je rvlerai tout. Et elle: On ne te croira pas; je nierai, tu
n'as pas de preuves!... Dsespr, il lui reprochait de ne l'avoir
jamais aim. Elle lui jurait qu'elle l'adorait plus que jamais, au
contraire, et que, puisqu'il avait russi  s'vader, elle tait prte 
tout quitter pour passer avec lui  l'tranger. Et elle le conjurait de
fuir, d'une voix qui me troublait jusque dans l'me, avec des paroles
d'amour comme je n'en ai jamais entendu, avec des regards qui vous
brlaient. Quelle femme!... Je ne croyais pas qu'il pt rsister... Il
rsistait cependant et, tout enflamm de colre, il s'criait qu'il
prfrait le bagne... Elle ricanait et disait: Eh bien, soit! tu iras
au bagne...

Quoiqu'il entrt dans bien des dtails, encore il tait vident que
Cheminot ne disait pas tout.

Pourtant, M. Daubigeon n'osait pas le questionner, craignant de rompre
le fil de son rcit.

--Mais tout cela n'est rien, continuait le vagabond. Pendant que
monsieur Jacques et madame de Claudieuse se disputaient ainsi, je venais
de voir la porte du salon s'ouvrir tout doucement, et apparatre comme
un fantme envelopp de son linceul... C'tait le comte de Claudieuse.
Son visage tait effrayant, et il tenait  la main un revolver. Il tait
appuy contre le chambranle de la porte et il coutait, pendant que sa
femme et l'autre parlaient de leurs amours d'autrefois.  certaines
paroles, il levait son arme comme pour faire feu... puis il baissait le
bras et continuait  couter. C'tait si terrible que je n'avais pas un
fil de sec sur moi! J'avais toutes les peines du monde  me retenir de
crier  monsieur Jacques et  madame de Claudieuse: Malheureux!... vous
ne voyez donc pas que le mari est l!... Non, ils ne voyaient rien, car
ils taient comme fous de dsespoir et de rage, et mme monsieur Jacques
levait la main sur madame de Claudieuse: Je vous dfends de frapper ma
femme, dit alors le comte. Ils se retournent, ils le voient et poussent
un cri effrayant. La comtesse tombe comme une masse sur un fauteuil...
J'tais comme hbt. Jamais je n'ai vu un homme si beau que monsieur
Jacques en ce moment... Au lieu de chercher  s'chapper, il cartait
son paletot, et prsentant la poitrine: Tirez! disait-il au mari, c'est
votre droit, vengez-vous! Monsieur de Claudieuse ricanait: C'est la
justice qui me vengera.--Vous savez bien que je suis innocent.--Raison
de plus.--Me laisser condamner serait abominable.--Je ferai mieux: pour
tre plus sr de votre condamnation, je dirai que je vous ai reconnu...
Le comte voulut s'avancer, en disant cela; mais il tait mourant, cet
homme, bonnes gens!... et il tomba tout de son long en avant... La peur
alors me prit, je me sauvai...

Grce  un puissant effort de volont, le procureur de la Rpublique
matrisait, tant bien que mal, les motions qui le bouleversaient. D'une
voix fort altre:

--Comment n'tes-vous pas venu raconter immdiatement tout cela?
demanda-t-il  Cheminot.

Le vagabond secoua la tte:

--J'en ai eu envie, je n'ai pas os. Monsieur le juge doit me
comprendre... Je craignais qu'on ne me ft payer cher mon vasion...

--Votre silence exposait la justice  une dplorable erreur.

--Je ne pouvais croire que monsieur Jacques ft condamn. Je me disais:
des gros comme lui, qui ont de bons avocats, s'en tirent toujours... Je
ne pensais pas, d'ailleurs, que le comte de Claudieuse tnt ses menaces.
tre trahi par sa femme, c'est dur. Mais envoyer un innocent aux
galres...

--Vous voyez, cependant...

--Ah! si j'avais pu prvoir!... Mes intentions taient bonnes, et si je
ne suis pas venu tout de suite dnoncer la chose, je m'tais bien jur
que je la dnoncerais s'il arrivait malheur  monsieur Jacques. Et la
preuve, c'est qu'au lieu de me sauver bien loin, je me suis cach au
_Mouton-Rouge_, dcid  y attendre le jugement. Ds que je l'ai connu,
je n'ai pas hsit, je me suis livr aux gendarmes.

Surmontant son crasante stupeur, M. Daveline s'tait dress.

--Cet homme est un imposteur! s'cria-t-il. L'argent qu'il nous a montr
est le prix de son faux tmoignage. Comment admettre son rcit?...

--Nous allons le vrifier, interrompit M. Daubigeon.

Il sonna, et un huissier s'tant prsent:

--Mes ordres sont-ils excuts? demanda-t-il.

--Oui, monsieur, rpondit l'huissier. Monsieur de Boiscoran et la bonne
de monsieur de Claudieuse sont l...

--Introduisez la bonne. Lorsque je sonnerai, vous ferez entrer monsieur
de Boiscoran...

Cette bonne tait une grosse Saintongeoise,  la taille plate et carre.
Elle tait fort mue et avait un pouce de rouge sur les joues.

--Vous souvient-il, lui demanda M. Daubigeon, qu'un des soirs de l'autre
semaine, un homme s'est prsent chez vos matres?

--Oh! trs bien! rpondit la brave fille. Je ne voulais pas le recevoir;
mais comme il m'a dit qu'il tait envoy par les juges, je l'ai fait
entrer...

--Le reconnatriez-vous?

--Parfaitement.

Le procureur de la Rpublique tira sa sonnette, la porte s'ouvrit,
Jacques parut, l'tonnement peint sur le visage.

--C'est lui! s'cria la bonne.

--Pourrais-je savoir?... commena le malheureux.

--En ce moment, rien! rpondit M. Daubigeon. Retirez-vous et... bon
espoir.

Mais, tel qu'un homme pris d'blouissement, Jacques demeurait immobile,
les talons clous au sol, promenant autour de lui un regard hbt de
stupeur.

Comment et-il compris? On tait venu brusquement le tirer de sa prison,
on l'avait amen au palais de justice, et l il trouvait en prsence
Frumence Cheminot, qu'il croyait bien loin, et la domestique de M. de
Claudieuse.

M. Galpin-Daveline paraissait constern. M. Daubigeon, la figure
radieuse, lui disait d'esprer. D'esprer quoi? Comment?  quel
propos?...

Et Mchinet qui lui faisait des signes...

Il fallut que l'huissier qui l'avait amen l'entrant.

Et tout aussitt:

--Maintenant, ma bonne fille, reprit le procureur de la Rpublique,
est-ce que la visite de ce monsieur que vous venez de reconnatre n'a
pas t signale par certaines circonstances particulires?

--Il y a eu entre mes matres et lui une scne trs forte.

--Vous y avez assist?

--Non, mais je suis sre de ce que je dis.

--Comment cela?

--Ah! voil! Lorsque je suis monte prvenir madame la comtesse qu'un
monsieur, qui venait de la part des juges, l'attendait au salon, elle
s'est dpche de descendre en me commandant de rester prs de monsieur
le comte. J'ai obi, naturellement. Mais madame tait  peine en bas que
j'entendis un grand cri. Monsieur, tout assoupi qu'il semblait tre,
l'entendit aussi; car il se haussa sur ses oreillers en me demandant o
tait madame. Je le lui dis, et dj il se retournait pour tcher de se
rendormir, quand de grands clats de voix montrent jusqu' nous. C'est
bien extraordinaire! dit monsieur. Je lui proposai d'aller voir ce que
ce pouvait tre, mais il me dfendit rudement de bouger. Et comme les
clats de voix redoublaient: C'est moi qui vais descendre, me dit-il,
donnez-moi ma robe de chambre. Malade comme il l'tait, extnu,
mourant, c'tait une imprudence qui pouvait lui coter la vie. Je me
risquai  le lui faire remarquer; mais il me rpondit en jurant de me
taire et de faire ce qu'il m'ordonnait.

Monsieur le comte, Dieu ait son me, tait un bien brave homme, c'est
certain, mais il tait terrible aussi, et quand il se mettait en colre
et qu'il parlait d'une certaine faon, tout le monde tremblait dans la
maison, mme madame... Je fis donc ce qu'il voulait... Pauvre homme!...
Il tait si faible qu'il ne tenait pas debout, et qu'il se cramponnait 
une chaise pendant que je l'aidais  passer sa robe de chambre. Alors,
je lui offris de le soutenir pour descendre l'escalier. Mais, me
regardant avec des yeux effrayants: "Vous allez me faire le plaisir de
rester ici, me dit-il, et si en mon absence, quoi qu'il arrive, vous
vous permettiez seulement d'ouvrir la porte, vous ne resteriez pas une
heure  mon service." Il sortit l-dessus en se tenant au mur, et je
restai seule dans la chambre, toute tremblante et l'estomac serr comme
si j'avais pu deviner qu'il allait arriver un grand malheur...

Cependant, je n'entendais plus rien, et, les minutes s'coulant, je
commenais  me dire que j'tais bien bte de me faire comme cela des
ides, lorsque deux cris retentirent, mais si aigus et si horribles que
j'en eus froid jusque dans les os. N'osant sortir, j'allai coller
l'oreille contre la porte, et je distinguai trs bien la voix de
monsieur se disputant avec un autre homme. Impossible de saisir un seul
mot, mais je compris bien qu'il s'agissait de choses trs graves.

Tout  coup, un grand bruit sourd, comme celui de la chute d'un corps,
puis encore un cri de terreur... Je n'avais plus une goutte de sang dans
les veines. Heureusement, les autres domestiques, qui taient couchs,
avaient entendu quelque chose, ils s'taient levs et on marchait dans
l'escalier...  tous risques, je sors de la chambre, je descends avec
les autres et nous trouvons dans le salon madame vanouie sur le
fauteuil, et monsieur tendu tout  plat sur le plancher et comme mort!

--Qu'avais-je dit! s'cria Cheminot.

Mais le procureur de la Rpublique lui fit signe de se taire, et
s'adressant  la bonne:

--Et le visiteur? demanda-t-il.

--Parti, monsieur, envol, disparu...

--Qu'avez-vous fait alors?

--Nous avons relev monsieur le comte et nous l'avons port sur son lit.
Nous avons fait revenir madame, et le valet de chambre est all chercher
monsieur Seignebos, le mdecin.

--Qu'a dit madame de Claudieuse, lorsqu'elle a repris connaissance?

--Rien. Madame tait comme une personne qui aurait reu un coup de
massue sur la tte.

--Il n'y a pas eu autre chose?

--Oh, si! monsieur.

--Quoi?

--L'ane de nos demoiselles, mademoiselle Marthe, a t prise de
convulsions terribles.

--Comment cela?

--Dame! Je ne sais que ce que mademoiselle a racont...

--Rptez-le-moi.

--Ah! c'est trs singulier. Lorsque ce monsieur que je viens de
reconnatre a sonn  notre porte, mademoiselle Marthe, qui tait
couche, s'est leve et est alle se mettre  la fentre, pour regarder
qui c'tait. Elle m'a vue aller ouvrir, une bougie  la main, et revenir
suivie du monsieur. Elle allait regagner son lit quand il lui sembla
voir une des statues du jardin remuer et se mettre  marcher. Tout ce
qu'on a pu lui dire n'a servi  rien... Elle affirme qu'elle ne s'est
pas trompe, qu'elle a bien vu cette statue s'avancer doucement le long
de l'alle et venir se placer tout contre l'arbre le plus rapproch du
salon.

Cheminot triomphait:

--C'tait moi! s'cria-t-il.

La bonne le regarda, et, sans trop de surprise:

--C'est bien possible, fit-elle.

--Qu'en savez-vous? interrogea M. Daubigeon.

--Je sais que ce doit tre un homme qui s'tait introduit dans le
jardin, qui a fait tant de peur  mademoiselle Marthe, et voici
pourquoi: monsieur Seignebos, en se retirant, a laiss tomber une pice
de cinq francs, qui est alle rouler juste au pied de l'arbre o
mademoiselle dit avoir vu la statue. Le valet de chambre qui
accompagnait le mdecin l'a aid  retrouver sa pice et, en
l'clairant, il a trs bien vu  terre des empreintes de souliers
ferrs...

--Les empreintes de mes souliers, interrompit Cheminot. (Et s'asseyant
et levant les jambes:) Regardez plutt mes semelles, monsieur le juge,
disait-il, regardez si les clous y manquent...

Mais l'opinion du procureur de la Rpublique tait faite.

--Il suffit, dit-il au vagabond, je vous crois... (Et  la femme de
chambre:) Et vous, ma fille, savez-vous si,  la suite de ces scnes, il
n'y a pas eu d'explication entre monsieur et madame de Claudieuse?

--Je l'ignore. Seulement madame et monsieur n'taient plus du tout
ensemble comme avant.

Elle ne savait rien de plus. Aprs lui avoir fait signer le
procs-verbal de son interrogatoire, M. Daubigeon la congdia. (Puis
s'adressant  Cheminot:) On va vous conduire en prison, lui dit-il. Mais
vous tes un brave garon, et vous pouvez tre sans inquitudes. Allez!

Le procureur de la Rpublique et le juge d'instruction restaient seuls,
puisqu'il est entendu que le greffier n'existe pas.

--Eh bien! commena M. Daubigeon, que dites-vous de cela?

M. Daveline tait atterr.

--C'est  confondre l'esprit! murmura-t-il.

--Commencez-vous  croire que matre Folgat avait raison, et que
l'affaire n'tait pas aussi claire que vous le prtendiez!

--Eh! qui ne s'y ft tromp comme moi! Vous mme,  un moment,
n'avez-vous pas t de mon avis... Et cependant, si Jacques de Boiscoran
et madame de Claudieuse sont innocents, qui donc est coupable?...

--C'est ce que nous saurons bientt, car je suis fermement rsolu  ne
pas goter un instant de repos avant d'avoir fait clater la vrit!
Quel bonheur que des vices de forme frappent le jugement de nullit...
(Il tait tellement mu qu'il oubliait ses ternelles citations.
S'adressant au greffier:) Mais il n'y a pas une minute  perdre,
reprit-il. Prenez vos jambes  votre cou, mon cher Mchinet, et courez
prier matre Folgat de passer au parquet. Je l'attends...




III


Lorsqu'en quittant la comtesse de Claudieuse, Mlle de Chandor
rejoignit les parents et les amis de Jacques:

--Maintenant, oui, leur dit-elle, rayonnante d'espoir, maintenant nous
l'emportons.

Son grand-pre et le marquis de Boiscoran la pressaient de s'expliquer,
elle refusa de rien dire, et ce n'est que plus tard, dans la soire,
qu'elle avoua  matre Folgat ce qu'elle avait obtenu, et comment il
tait plus que probable que le comte, avant de mourir, reviendrait sur
sa dposition.

--Cela seul sauverait Jacques, dclara le jeune avocat.

Mais cette esprance lui tait un nouvel encouragement  redoubler
d'efforts, et, tout bris qu'il ft des motions et des luttes de
l'audience, il passa la nuit dans le cabinet de grand-pre Chandor 
rdiger, de concert avec matre Magloire, la requte o il exposait les
causes de nullit du jugement. N'ayant achev que lorsqu'il faisait dj
grand jour, il ne voulut pas se coucher, et c'est sur un fauteuil qu'il
s'tablit, pour prendre quelques heures de repos. Il n'y avait pas une
heure qu'il dormait lorsqu'il fut rveill par le vieil Antoine, lequel
venait lui annoncer qu'il y avait en bas un inconnu qui demandait
instamment  lui parler.

Tout en se frottant les yeux, il descendit et, arriv dans le corridor,
il se trouva en face d'un homme d'une cinquantaine d'annes, de mise
passablement suspecte, portant moustache et barbiche, et vtu de ce
pantalon large et de cette redingote troite qu'affectionnent les
anciens militaires.

--Vous tes matre Folgat? lui demanda cet individu.

--Oui.

--Eh bien, moi, je suis l'agent que l'ami Goudar avait expdi en
Angleterre...

Le jeune avocat tressauta.

--De quand, ici?

--De ce matin, par l'express. Vingt-quatre heures trop tard, je le sais,
je l'ai appris par un journal que j'ai achet  la gare... Monsieur de
Boiscoran est condamn. Et cependant, je vous jure que je n'ai pas perdu
une minute et que j'ai bien gagn la prime qui m'avait t promise en
cas de succs...

--Vous avez donc russi?

--Naturellement. Ne vous disais-je pas dans ma lettre de Jersey que
j'tais sr de mon fait?...

--Vous avez retrouv Suky?

--Vingt-quatre heures aprs vous avoir crit, dans un _public-house_ de
Bouly-Bay... Elle ne voulait pas venir, la mtine!

--Vous l'avez amene...

--Parbleu! Elle est  _l'Htel de France_, o je l'ai dpose avant de
venir vous demander.

--Sait-elle quelque chose?

--Tout.

--Courez me la chercher...

Depuis le temps qu'il esprait ce succs, matre Folgat s'tait prpar
 en tirer tout le parti possible. Dans un album de Mlle Denise, il
avait, au milieu d'une trentaine de photographies, gliss le portrait de
Mme de Claudieuse. Il alla chercher cet album, et il venait de le
poser sur la table du salon quand l'agent reparut, suivi de sa capture.

Suky avait t fort exactement dpeinte par le garon traiteur de la rue
des Vignes. C'tait une grande diablesse d'une quarantaine d'annes, aux
traits durs, aux manires hommasses, habille avec cette prtention si
comique des Anglaises des basses classes qui peuvent disposer de quelque
argent.

Interroge par matre Folgat:

--Je suis reste quatre ans rue des Vignes, rpondit-elle en franais
trs comprhensible, bien qu'avec un dplorable accent, et j'y serais
encore sans la guerre. Ds les premiers jours que j'y fus place, je
reconnus que j'tais la gardienne d'une maison o des amoureux se
donnaient rendez-vous. Cela ne me convenait pas trop, parce qu'on a son
amour-propre, n'est-ce pas; mais la place tait bonne, je n'avais rien 
faire; bref, je restai. Cependant mes patrons se dfiaient de moi, je le
voyais bien... Quand ils devaient se rencontrer, monsieur m'envoyait en
course  Versailles,  Saint-Germain,  Orlans mme... Cela me blessait
si fort que je rsolus de dcouvrir ce qu'on me cachait... Je n'y eus
pas beaucoup de peine, et ds la semaine suivante je savais que monsieur
ne s'appelait pas plus sir Burnett que moi, et que c'tait l un nom de
guerre qu'il avait emprunt  un de ses amis.

--Comment vous y tes-vous prise?

--Oh! bien simplement. Un jour que monsieur s'en allait  pied, je le
suivis et je le vis entrer dans un htel de la rue de l'Universit. En
face, des domestiques causaient sur une porte; je leur demandai qui
tait ce monsieur, et ils me rpondirent que c'tait le fils du marquis
de Boiscoran.

--Voil pour votre patron. Mais la visiteuse... Suky Wood souriait.

--Pour la dame, rpondit-elle, je fis exactement la mme chose... Il me
fallut du temps, par exemple, et de la patience, parce qu'elle prenait
des prcautions incroyables, et j'ai perdu plus d'un aprs-midi  la
guetter. Mais plus elle se cachait, plus j'avais envie de savoir, comme
de juste... Enfin, un soir qu'elle quitta la maison en voiture, je pris
un fiacre, moi aussi, et je la suivis... C'est rue de la
Ferme-des-Mathurins qu'elle se fit conduire. Le lendemain, je vins aux
informations chez les concierges, sous prtexte de demander une place,
et j'appris que cette dame tait marie en province, qu'elle venait tous
les ans passer un mois chez ses parents, et qu'elle s'appelait la
comtesse de Claudieuse...

Et Jacques qui prtendait, qui soutenait que Suky ne devait rien, ne
pouvait rien savoir!

--Mais l'avez-vous vue, cette dame? interrogea matre Folgat.

--Comme je vous vois.

--La reconnatriez-vous?

--Entre mille.

--Et si l'on vous montrait son portrait?

--Je ne m'y tromperais pas. Matre Folgat lui tendit l'album.

--Eh bien! cherchez, dit-il. Ce fut l'affaire d'une minute.

--La voil! s'cria Suky en mettant le doigt sur la photographie de
Mme de Claudieuse.

Il n'y avait plus  douter.

--Seulement, reprit le jeune avocat, il faudrait, miss Suky, rpter
devant la justice tout ce que vous venez de dire.

--Je le rpterai volontiers, puisque c'est la vrit.

--Cela tant, on va vous chercher un logement, et vous y resterez 
notre disposition. Soyez sans crainte, vous ne manquerez de rien, et
l'on vous payera des gages comme si vous tiez en place.

Matre Folgat n'eut pas le temps d'en dire davantage, le docteur
Seignebos entrait comme un coup de vent, en criant  pleine voix:

--Victoire! cette fois. Victoire complte!

Mais il ne pouvait parler devant Suky Wood et l'agent. Il les congdia
sans plus de faon, et ds qu'ils furent dehors:

--Je sors de l'hpital, dit-il  matre Folgat. J'ai vu Goudar. Il a
russi, il a fait parler Cocoleu...

--Qu'a-t-il dit?

--Ce que je savais bien qu'il dirait, si l'on parvenait  lui dlier la
langue... Mais vous l'entendrez, car il ne suffit pas que Cocoleu avoue
tout  Goudar, il faut qu'il se trouve l des tmoins pour recueillir
les aveux de ce misrable...

--Devant des tmoins, il ne parlera pas...

--Il ne les verra pas, ils resteront cachs, l'endroit est admirablement
dispos pour une surprise.

--Et si, une fois les tmoins cachs, Cocoleu s'obstine  se taire?

--Point. Goudar a trouv le secret de le faire jaser quand il veut. Ah!
c'est un habile mtin, et qui sait son mtier... Avez-vous confiance en
lui?

--Oh! compltement.

--Eh bien, il rpond du succs. Venez aujourd'hui mme, m'a-t-il dit,
entre une heure et deux, avec matre Folgat, le procureur de la
Rpublique et monsieur Daveline, placez-vous  l'endroit que je vais
vous montrer, et laissez-moi faire. Et l-dessus, il m'a fait voir o
nous mettre et m'a indiqu comment je lui ferais connatre notre
prsence.

Matre Folgat n'hsita pas.

--Nous n'avons pas un moment  perdre, dit-il, courons au parquet.

Mais dans le corridor mme, le docteur et matre Folgat furent arrts
par Mchinet, lequel arrivait hors d'haleine, et  demi fou de joie.

--C'est monsieur Daubigeon qui m'envoie vous chercher, leur dit-il,
coutez ce qui arrive...

Et rapidement il les met au fait des vnements de la matine, du rcit
de Cheminot et de la dposition de la bonne de Mme de Claudieuse.

--Ah! cette fois, c'est bien le salut! s'cria M. Seignebos.

Matre Folgat plissait d'motion.

--Avant de nous loigner, proposa-t-il, apprenons ce qui se passe au
marquis de Boiscoran et  mademoiselle Denise...

--Non, interrompit le mdecin, attendons une certitude. En route,
plutt, en route!

Ils avaient raison de se hter. Le procureur de la Rpublique et le juge
d'instruction les attendaient avec une impatience sans nom. Et ds
qu'ils entrrent dans la petite salle du greffe:

--Eh bien! s'cria M. Daubigeon, Mchinet vous a tout dit...

--Oui, rpondit matre Folgat, mais nous savons encore autre chose que
vous ignorez.

Et il se mit  raconter l'arrive de Suky Wood et sa dposition.

cras sous tant de preuves de son erreur, M. Galpin-Daveline s'tait
affaiss sur sa chaise, sans mouvement, sans voix. Mais M. Daubigeon
tait radieux.

--Dcidment, s'cria-t-il, Jacques est innocent!

--Il l'est srement, pronona le docteur Seignebos, et la preuve, c'est
que je connais le coupable...

--Oh!...

--Et vous le connatrez comme moi, si vous voulez prendre, ainsi que
monsieur le juge d'instruction, la peine de me suivre  l'hpital...

Une heure venait de sonner, et aucun d'eux n'avait rien pris de la
journe. Mais c'tait bien le moment de songer  djeuner!

Sans l'ombre d'une hsitation:

--Venez-vous, Daveline? dit simplement le procureur de la Rpublique.

Machinalement, avec des mouvements d'automate, le pauvre juge se leva,
et ils partirent, laissant le long des rues les gens de Sauveterre
stupfaits de les voir ensemble.

C'est  Mme la suprieure de l'hpital que M. Daubigeon s'adressa
d'abord, et quand il lui eut expliqu ce dont il s'agissait, levant au
ciel des yeux rsigns:

--Faites, messieurs, rpondit-elle, faites, et puissiez-vous russir,
car c'est une lourde croix que ces perptuelles descentes de justice
dans notre paisible maison.

--Suivez-moi donc au quartier des fous, messieurs, dit le docteur.

On appelle le quartier des fous,  l'hpital de Sauveterre, une petite
construction basse, devant laquelle est une cour sable, entoure d'un
mur fort lev. Cette btisse est divise en six cellules, ayant chacune
deux portes, l'une qui donne sur la cour  l'usage des fous, l'autre
s'ouvrant  l'extrieur et destine aux gens de service.

C'est une de ces dernires qu'ouvrit le docteur Seignebos. Et aprs
avoir recommand le plus religieux silence, car le moindre bruit suspect
pouvait rveiller les dfiances de Cocoleu, il fit entrer ses compagnons
dans une cellule dont la porte, donnant sur la cour, tait ferme.

Mais cette porte tait perce d'un large judas grill d'o, sans tre
vu, on pouvait voir et entendre ce qui se passait et se disait dans la
cour.

 moins de deux mtres du judas, sur un banc de bois, taient assis au
soleil Goudar et Cocoleu.

 force d'tudes et de volont, le policier avait russi  donner  son
visage une affreuse expression d'hbtude.  ce point que les gens de
l'hpital l'estimaient plus idiot que l'autre. Il tenait son violon qui,
sur l'ordre du docteur, lui avait t laiss, et il s'en accompagnait,
tout en rptant cette ronde saintongeoise qu'il chantait le jour o,
sur le March-Neuf, il avait accost matre Folgat.

    _Quand l'ageasson y yut des ailes,_
    _Y s'envolit sur les maisons,_
           _La pible!_
    _Y s'envolit sur les maisons,_
            _Pibolon!..._

Cocoleu, une large tartine d'une main et un gros couteau de paysan de
l'autre, achevait son repas. Mais cette musique le ravissait si fort
qu'il en oubliait de manger et, la lvre pendante, l'oeil  demi clos, il
se dodelinait en mesure.

--Ils sont hideux! ne put s'empcher de murmurer matre Folgat.

Cependant Goudar, prvenu par le signal convenu, venait de finir son
couplet. Il se pencha et retira de dessous le banc une norme bouteille,
dont il parut avaler une large lampe. Il passa ensuite la bouteille 
Cocoleu, lequel  son tour se mit  boire, avidement, longtemps, et avec
une expression de batitude idiote. Aprs quoi, se passant la main sur
le creux de l'estomac:

--C'est, c'est, c'est... bon! bgaya-t-il.

M. Daubigeon s'tait pench  l'oreille du docteur Seignebos.

--Ah! je comprends, maintenant, murmura-t-il, et aux yeux de Cocoleu je
vois qu'il y a longtemps dj que dure cet exercice de bouteille... le
misrable est ivre...

Ayant repris son violon, Goudar chantait:

    _Et des maisons sur une glise,_
    _Qu'tait l'glise d'Avallon,_
            _La pible!_
    _Qu'tait l'glise d'Avallon,_
            _Pibolon!_

-- boire!... interrompit Cocoleu.

Aprs s'tre fait un peu prier, Goudar lui tendit la bouteille, et
tandis que, la tte renverse, il buvait  perdre la respiration:

--Eh bien, lui dit-il, tu n'avais pas de bon vin comme cela au
Valpinson?

--Oh!... si! rpondit Cocoleu.

--Mais pas tant que tu voulais?

--Si. Tout mon sol... (Et riant d'un rire pais:) J'en... j'en...
j'entrais dans le cellier par une fentre, bgaya-t-il, et je... je...
je buvais avec une paille...

--Tu dois regretter ce temps-l!

--Oh, oui!

--Seulement, puisque tu tais si bien au Valpinson, pourquoi y as-tu mis
le feu?

Presss autour du guichet de la cellule, les tmoins de cette scne
trange retenaient leur respiration.

--Je... je ne voulais brler que les fagots, pour faire sortir monsieur
le comte, rpondit Cocoleu. Ce n'est pas ma faute si le feu a pris
partout.

--Et pourquoi voulais-tu tuer le comte?

--Pour que la dame se marie avec monsieur de Boiscoran...

--C'est donc elle qui te l'avait command?

--Oh, non!... Mais elle disait en pleurant qu'elle serait heureuse si
son mari tait mort... Alors, comme elle tait bonne pour Cocoleu et le
comte mauvais, j'ai tir...

--Bon! mais alors pourquoi dire que c'tait monsieur de Boiscoran qui
avait fait le coup.

--On commenait  dire que c'tait moi. Tant pis! J'aime mieux qu'on lui
coupe le cou qu' moi!

Il frissonnait en disant cela, tellement que Goudar, craignant d'tre
all un peu vite, reprit sa chanson:

    _Le cur disait: dominus,_
    _L'ageasson y dit vobiscum,_
          _La pible!_
    _L'ageasson y dit vobiscum,_
          _Pibolon!_

Puis, sans cesser de racler une mlodie vague, et aprs une nouvelle
caresse de Cocoleu  la bouteille:

--O avais-tu pris le fusil? demanda le policier.

--Je... je... je l'avais pris au comte, pour tirer des oiseaux... et
je... je... je l'ai encore, cach dans le trou o Michel m'a retrouv...

C'est tout ce qu'en put supporter le bouillant docteur Seignebos.
Ouvrant brusquement la porte, et s'lanant dans la cour:

--Bravo! Goudar! s'cria-t-il.

Mais, au bruit, Cocoleu s'tait dress. Il comprit, car la terreur
dissipa son ivresse et dcomposa ses traits.

--Ah! brigand! hurla-t-il.

Et, se jetant sur Goudar, il le frappa de deux coups de couteau. Trop
rapide et trop imprvu avait t le mouvement pour qu'il ft possible de
s'y opposer.

Repoussant violemment matre Folgat qui cherchait  le dsarmer, Cocoleu
bondit jusqu' l'un des angles de la cour, et l, terrible comme la bte
accule, l'oeil inject de sang, la bouche cumante, il menaait de son
redoutable couteau quiconque faisait mine d'approcher.

Aux cris de M. Daubigeon et de M. Daveline, les employs de l'hpital
s'taient hts d'accourir, et cependant la lutte et t sanglante,
probablement, sans la prsence d'esprit d'un gardien qui, se hissant sur
la crte du mur, russit  prendre dans un noeud coulant le bras du
misrable.

En un instant il fut renvers, dsarm et mis hors d'tat de nuire.

--On... on... on fera de... de moi ce qu'on voudra, dit-il alors, je...
je... je ne prononcerai plus une parole.

Pendant ce temps, l'involontaire et dsol auteur de la catastrophe, le
docteur Seignebos, s'empressait prs de Goudar, lequel gisait inanim
sur le sable de la cour. Les deux blessures du malheureux policier
taient graves, mais non mortelles, ni mme trs dangereuses, le couteau
ayant gliss sur les ctes. Transport dans une des chambres
particulires de l'hpital, il ne tarda pas  reprendre connaissance. Et
voyant penchs sur son lit M. Daubigeon et M. Daveline, le docteur et
matre Folgat:

--Eh bien, murmura-t-il avec un triste sourire, n'avais-je pas raison de
dire que mon mtier est un fichu mtier...

--Mais rien ne vous empche de l'abandonner, rpondit matre Folgat, si
vritablement certaine maison que nous avons visite ensemble suffit 
votre ambition...

Le visage pli du policier s'illumina.

--On me la donnerait? s'cria-t-il.

--N'avez-vous pas dcouvert et livr  la justice le vrai coupable?

--Bnis soient, en ce cas, les coups de couteau. Je sens qu'avant quinze
jours je serai sur pied! Vite une plume et de l'encre, que j'envoie ma
dmission et que j'annonce  ma femme la bonne nouvelle...

Il fut interrompu par l'entre d'un des huissiers du tribunal.
S'approchant du procureur de la Rpublique:

--Monsieur, dit respectueusement cet homme, monsieur le cur de Brchy
vous attend au parquet.

--Je suis  lui  l'instant, rpondit M. Daubigeon. (Et s'adressant 
ses compagnons:) Venez, messieurs, dit-il, venez...

Le cur de Brchy l'y attendait, en effet, et il se leva vivement du
fauteuil o il tait assis lorsqu'il vit entrer le procureur de la
Rpublique et M. Daveline, matre Folgat et le docteur Seignebos.

--Peut-tre est-ce  moi seul que vous voulez parler, monsieur le
cur?... demanda M. Daubigeon.

--Non, monsieur, rpondit le vieux prtre, non... L'oeuvre de rparation
dont je suis charg doit tre publique. (Et prsentant une lettre:)
Lisez, ajouta-t-il, lisez  haute voix...

Rompant d'une main tremblante d'motion le cachet armori, le procureur
de la Rpublique lut:

     --_Au moment de mourir en chrtien, comme j'ai vcu, je me dois 
     moi-mme, je dois  Dieu que j'ai offens et aux hommes que j'ai
     tromps, de proclamer ce qui est la vrit:_

     _Inspir par la haine, je me suis rendu coupable d'un faux
     tmoignage excrable, en disant que l'homme qui a tir sur moi est
     monsieur de Boiscoran et que je l'ai reconnu._

_Non seulement je ne l'ai pas reconnu, mais je sais qu'il est
     innocent, j'en suis sr, je le jure par tout ce qu'il y a de sacr
     en ce monde que je vais quitter, et en l'autre, o m'attend le
     souverain juge._

_Puisse monsieur de Boiscoran me pardonner comme je pardonne
     moi-mme!_

_TRIVULCE DE CLAUDIEUSE._

--Malheureux homme! murmura matre Folgat. Mais dj le cur reprenait:

--Vous le voyez, messieurs, monsieur de Claudieuse ne met  sa
rtractation aucune condition. Il ne demande rien, sinon que la vrit
clate. Et cependant, je serai l'interprte des derniers dsirs d'un
mourant, en vous suppliant de ne pas prononcer, dans le nouveau procs,
le nom de la comtesse de Claudieuse.

Des larmes brillaient dans tous les yeux.

--Soyez sans inquitude, monsieur le cur, rpondit M. Daubigeon, les
derniers voeux de monsieur de Claudieuse seront exaucs. Le nom de la
comtesse ne sera pas prononc, il n'en sera pas besoin. Le secret de sa
faute sera religieusement gard par ceux qui le connaissent.

Il tait quatre heures  ce moment.

Une heure plus tard, arrivrent au tribunal un gendarme et Michel, le
fils du mtayer de Boiscoran, qui avaient t chargs d'aller vrifier
les dclarations de Cocoleu.

Ils rapportaient le fusil dont le misrable s'tait servi, et qu'il
avait cach dans une tanire qu'il s'tait creuse dans les bois de
Rochepommier, et o Michel l'avait dcouvert le lendemain du crime.

Dsormais l'innocence de Jacques tait plus claire que le jour, et bien
qu'il dt rester sous le coup de sa condamnation jusqu' la rforme du
jugement, il fut dcid, le prsident des assises, M. Domini, et M. Du
Lopt de la Gransire s'en mlant, qu'il serait mis le soir mme en
libert provisoire.

 matre Folgat et  matre Magloire revenait l'agrable mission
d'annoncer au prisonnier cette heureuse nouvelle.

Ils le trouvrent marchant comme un fou dans sa cellule, en proie aux
plus indicibles angoisses, depuis les mots d'espoir que lui avait, le
matin, adresss M. Daubigeon. Oui, il esprait... et cependant, quand il
sut qu'il tait sauv, qu'il tait libre, il s'affaissa comme une masse
sur une chaise, moins fort contre la joie que contre la douleur. Mais on
se remet vite de telles motions. Quelques instants plus tard, Jacques
de Boiscoran, donnant le bras  ses dfenseurs, sortait de cette prison
o il avait, pendant des mois, endur tout ce que peut souffrir un
honnte homme. Effroyable expiation de ce qui, pour tant de gens, est 
peine une faute lgre.

En arrivant rue de la Rampe:

--On ne vous attend certes pas, dit matre Folgat  son client;
ralentissez le pas, tandis que je me prsenterai le premier.

Il trouva les parents et les amis de Jacques runis au salon, dvors
d'anxit, car ils ignoraient encore ce qu'il pouvait y avoir de fond
dans les bruits vagues arrivs jusqu' eux. Avec les plus savantes
prcautions, le jeune avocat entreprit de les prparer  la vrit; mais
Mlle Denise l'interrompit:

--O est Jacques?

Jacques tait  ses genoux, perdu de reconnaissance et d'amour...

       *       *       *       *       *




IV


Le lendemain eut lieu l'enterrement du comte de Claudieuse et de la plus
jeune de ses filles, et le soir mme, la comtesse quittait Sauveterre
pour s'tablir chez son pre,  Paris, o elle ne devait pas tarder 
grossir le _Clan des rvoltes..._

       *       *       *       *       *

Ainsi que cela devait tre, le jugement qui frappait Jacques fut
rform, et Cocoleu, reconnu coupable du crime du Valpinson, tait
condamn aux travaux forcs  perptuit.

Un mois plus tard, Jacques de Boiscoran pousait,  l'glise de Brchy,
Mlle Denise de Chandor. Les tmoins du mari taient matre Magloire
et le docteur Seignebos, et ceux de la marie matre Folgat et M.
Daubigeon.

Mme l'excellent procureur de la Rpublique oublia quelque peu, ce
jour-l, la gravit de ses fonctions. Il ne cessait de rpter:

    _Nunc est bibendum, nunc pede libero,_
    _Pulsanda tellus..._

Et il but, en effet, et il ouvrit le bal avec la marie.

M. Galpin-Daveline, envoy en Afrique, n'assista pas  ces noces. Mais
Mchinet y brilla, dbarrass, grce  Jacques, de tous ses soucis
d'argent.

Et, aujourd'hui, les poux Blangin ont presque tout dvor l'argent
qu'ils avaient extorqu  Mlle Denise de Chandor.

Cheminot, garde particulier de Boiscoran, est la terreur des vagabonds.

Et Goudar, jardinier ppiniriste, vend les plus belles pches de Paris.

FIN


NOTES:

[1] Pantalon.

[2] Caprice, fantaisie.

[3] Anctre des guides Michelin.

[4] Chanter femme sensible: se dit d'une demande qui restera sans
rsultat.

[5]  l'poque, les conscrits taient tirs au sort. Les premiers
numros, dans la limite du contingent prvu devaient faire leur service
militaire.

[6] Une cole: une faute de conduite, une sottise.

[7] Toutes les herbes de la Saint-Jean: tous les moyens ncessaires.







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