Project Gutenberg's Le dernier des mohicans, by James Fenimore Cooper

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Title: Le dernier des mohicans
       Le roman de Bas-de-cuir

Author: James Fenimore Cooper

Translator: A.J.B. Defauconpret

Release Date: July 7, 2005 [EBook #16236]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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James Fenimore Cooper


LE DERNIER DES MOHICANS


Le roman de Bas-de-cuir


(1826)
Traduction par A. J. B. Defauconpret



Table des matires

Introduction de la nouvelle dition du Dernier des Mohicans
Prface de la premire dition
LE DERNIER DES MOHICANS
Chapitre premier
Chapitre II
Chapitre III
Chapitre IV
Chapitre V
Chapitre VI
Chapitre VII
Chapitre VIII
Chapitre IX
Chapitre X
Chapitre XI
Chapitre XII
Chapitre XIII
Chapitre XIV
Chapitre XV
Chapitre XVI
Chapitre XVII
Chapitre XVIII
Chapitre IXX
Chapitre XX
Chapitre XXI
Chapitre XXII
Chapitre XXIII
Chapitre XXIV
Chapitre XXV
Chapitre XXVI
Chapitre XXVII
Chapitre XXVIII
Chapitre XXIX
Chapitre XXX
Chapitre XXXI
Chapitre XXXII
Chapitre XXXIII


Introduction de la nouvelle dition du Dernier des Mohicans

L'auteur avait pens jusqu'ici, que la scne o se passe l'action
de cet ouvrage, et les diffrents dtails ncessaires pour
comprendre les allusions qui y ont rapport, sont suffisamment
expliqus au lecteur dans le texte lui-mme, ou dans les notes qui
le suivent. Cependant, il existe tant d'obscurit dans les
traditions indiennes, et tant de confusion dans les noms indiens,
que de nouvelles explications seront peut-tre utiles.

Peu de caractres d'hommes prsentent plus de diversit, ou, si
nous osons nous exprimer ainsi, de plus grandes antithses que
ceux des premiers habitants du nord de l'Amrique. Dans la guerre,
ils sont tmraires, entreprenants, russ, sans frein, mais
dvous et remplis d'abngation d'eux-mmes; dans la paix, justes,
gnreux, hospitaliers, modestes, et en gnral chastes; mais
vindicatifs et superstitieux. Les natifs de l'Amrique du Nord ne
se distinguent pas galement par ces qualits, mais elles
prdominent assez parmi ces peuples remarquables pour tre
caractristiques.

On croit gnralement que les aborignes de l'Amrique sont
d'origine asiatique. Il existe beaucoup de faits physiques et
moraux qui donnent du poids  cette opinion, quelques autres
semblent prouver contre elle.

L'auteur croit que la couleur des Indiens est particulire  ce
peuple. Les os de ses joues indiquent d'une manire frappante
l'origine tartare, tandis que les yeux de ces deux peuples n'ont
aucun rapport. Le climat peut avoir eu une grande influence sur le
premier point, mais il est difficile de dcider pourquoi il a
produit la diffrence immense qui existe dans le second.
L'imagination des Indiens, soit dans leur posie, soit dans leurs
discours, est orientale, et leurs compositions sont rendues plus
touchantes peut-tre par les bornes mmes de leurs connaissances
pratiques. Ils tirent leurs mtaphores des nuages, des saisons,
des oiseaux, des animaux et du rgne vgtal. En cela, ils ne font
pas plus que toute autre race  imagination nergique, dont les
images sont limites par l'exprience; mais il est remarquable que
les Indiens du nord de l'Amrique revtent leurs ides de couleurs
tout  fait orientales, et entirement opposes  celles des
Africains. Leur langage a toute la richesse et toute la plnitude
sentencieuse de celui des Chinois. Il exprime une phrase en un
mot, et il qualifiera la signification d'une sentence entire par
une syllabe; quelquefois mme il indiquera diffrents sens par la
seule inflexion de la voix.

Des philologistes, qui ont consacr beaucoup de temps  des
recherches sur ce sujet, assurent qu'il n'existe que deux ou trois
idiomes parmi les nombreuses tribus occupant autrefois le pays qui
compose aujourd'hui les tats-Unis. Ils attribuent les difficults
que ces tribus prouvent  se comprendre les unes les autres,  la
corruption des langages primitifs, et aux dialectes qui se sont
forms. L'auteur se rappelle avoir t prsent  une entrevue
entre deux chefs des grandes Prairies,  l'ouest du Mississipi;
les guerriers paraissaient de la meilleure intelligence et
causaient beaucoup ensemble en apparence; cependant, d'aprs le
rcit de l'interprte qui avait t ncessaire, chacun d'eux ne
comprenait pas un mot de ce que disait l'autre. Ils appartenaient
 des tribus hostiles, taient amens l'un vers l'autre par
l'influence du gouvernement amricain, et il est digne de remarque
qu'une politique commune les porta  adopter le mme sujet de
conversation. Ils s'exhortrent mutuellement  se secourir l'un
l'autre, si les chances de la guerre les jetaient entre les mains
de leurs ennemis. Quelle que soit la vrit touchant les racines
et le gnie des langues indiennes, il est certain qu'elles sont
maintenant si distinctes dans leurs mots, qu'elles ont tous les
inconvnients des langues trangres: de l naissent les
difficults que prsente l'tude de l'histoire des diffrentes
tribus, et l'incertitude de leurs traditions.

Comme les nations d'une plus haute importance, les Indiens
d'Amrique donnent sur leur propre caste des dtails bien
diffrents de ceux qu'en donnent les autres tribus. Ils sont trs
ports  estimer leurs perfections aux dpens de celles de leurs
rivaux ou de leurs ennemis; trait qui rappellera sans doute
l'histoire de la cration par Mose.

Les blancs ont beaucoup aid  rendre les traditions des
aborignes plus obscures, par leur manie de corrompre les noms.
Ainsi, le nom qui sert de titre  cet ouvrage a subi les divers
changements de Mahicanni, Mohicans et Mohegans; ce dernier est
communment adopt par les blancs. Lorsqu'on se rappelle que les
Hollandais, qui s'tablirent les premiers  New-York, les Anglais
et les Franais, donnrent tous des noms aux tribus qui habitrent
le pays o se passe la scne de ce roman, et que les Indiens non
seulement donnaient souvent diffrents noms  leurs ennemis, mais
 eux-mmes, on comprendra facilement la cause de la confusion.

Dans cet ouvrage, Lenni, Lenape, Lenope, Delawares, Wapanachki et
Mohicans sont le mme peuple, ou tribus de la mme origine. Les
Mengwe, les Maguas, les Mingoes et les Iroquois, quoique n'tant
pas absolument les mmes, sont confondus frquemment par l'auteur
de ce roman, tant runis par une mme politique, et opposs 
ceux que nous venons de nommer. Mingo tait un terme de reproche,
ainsi que Mingwe et Magua dans un moindre degr. Oneida est le nom
d'une tribu particulire et puissante de cette confdration.

Les Mohicans taient les possesseurs du pays occup d'abord par
les Europens dans cette partie de l'Amrique. Ils furent en
consquence les premiers dpossds, et le sort invitable de ces
peuples, qui disparaissaient devant les approches, ou, si nous
pouvons nous exprimer ainsi, devant l'invasion de la civilisation,
comme la verdure de leurs forts vierges tombait devant la gele
de l'hiver, avait t dj accompli  l'poque o commence
l'action de ce roman. Il existe assez de vrit historique dans le
tableau pour justifier l'usage que l'auteur en a fait.

Avant de terminer cette Introduction, il n'est peut-tre pas
inutile de dire un mot d'un personnage important de cette lgende,
et qui est aussi acteur dans deux autres ouvrages du mme auteur.
Reprsenter un individu comme batteur d'estrade[1] dans les guerres
pendant lesquelles l'Angleterre et la France se disputrent
l'Amrique; comme chasseur[2]  cette poque d'activit qui succda
si rapidement  la paix de 1783; et comme un vieux Trappeur[3] dans
la Prairie, lorsque la politique de la rpublique abandonna ces
immenses solitudes aux entreprises de ces tres  demi sauvages,
suspendus entre la socit et les dserts, c'est fournir
potiquement un tmoin de la vrit de ces changements
merveilleux, qui distinguent les progrs de la nation amricaine,
 un degr jusqu'ici inconnu, et que pourraient attester des
centaines de tmoins encore vivants. En cela le roman n'a aucun
mrite comme invention.

L'auteur ne dira rien de plus de ce caractre, sinon qu'il
appartient  un homme naturellement bon, loign des tentations de
la vie civilise, bien qu'il n'ait pas entirement oubli ses
prjugs, ses leons, transplant parmi les habitudes de la
barbarie, peut-tre amlior plutt que gt par ce mlange, et
trahissant alternativement les faiblesses et les vertus de sa
situation prsente et celles de sa naissance. Un meilleur
observateur des ralits de la vie lui aurait peut-tre donn
moins d'lvation morale, mais il et t alors moins intressant,
et le talent d'un auteur de fictions est d'approcher de la posie
autant que ses facults le lui permettent. Aprs cet aveu, il est
presque inutile d'ajouter que l'histoire n'a rien  dmler avec
ce personnage imaginaire. L'auteur a cru qu'il avait assez
sacrifi  la vrit en conservant le langage et le caractre
dramatique ncessaire  son rle.

Le pays qui est indiqu comme tant le thtre de l'action, a subi
quelques changements depuis les vnements historiques qui s'y
sont passs, ainsi que la plupart des districts d'une gale
tendue, dans les limites des tats-Unis. Il y a des eaux  la
mode et o la foule abonde, dans le mme lieu o se trouve la
source  laquelle OEil-de-Faucon s'arrte pour se dsaltrer, et
des routes traversent la fort o il voyageait ainsi que ses amis
sans rencontrer un sentier trac. Glenn a un petit village, et
tandis que William-Henry, et mme une forteresse d'une date plus
rcente, ne se retrouvent plus que comme ruines, il y a un autre
village sur les terres de l'Horican. Mais outre cela, un peuple
nergique et entreprenant, qui a tant fait en d'autres lieux, a
fait bien peu dans ceux-ci. L'immense terrain sur lequel eurent
lieu les derniers incidents de cette lgende est presque encore
une solitude, quoique les Peaux-Rouges aient entirement dsert
cette partie des tats-Unis. De toutes les tribus mentionnes dans
ces pages, il ne reste que quelques individus  demi civiliss des
Oneidas,  New-York. Le reste a disparu, soit des rgions
qu'habitaient leurs pres, soit de la terre entire.


Prface de la premire dition[4]

Le lecteur qui commence la lecture de ces volumes dans l'espoir
d'y trouver le tableau romanesque et imaginaire de ce qui n'a
jamais exist, l'abandonnera sans doute lorsqu'il se verra tromp
dans son attente. L'ouvrage n'est autre chose que ce qu'annonce
son titre, un rcit, une relation. Cependant, comme il renferme
des dtails qui pourraient n'tre pas compris de tous les
lecteurs, et surtout des lectrices qu'il pourrait trouver, en
passant pour une fiction, il est de l'intrt de l'auteur
d'claircir ce que les allusions historiques pourraient prsenter
d'obscur. Et c'est pour lui un devoir d'autant plus rigoureux,
qu'il a souvent fait la triste exprience que, lors mme que le
public ignorerait compltement les faits qui vont lui tre
raconts, ds l'instant que vous les soumettez  son tribunal
redoutable, il se trouve individuellement et collectivement, par
une espce d'intuition inexplicable, en savoir beaucoup plus que
l'auteur lui-mme. Ce fait est incontestable; eh bien! cependant,
qu'un crivain se hasarde  donner  l'imagination des autres la
carrire qu'il n'aurait d donner qu' la sienne, par une
contradiction nouvelle il aura presque toujours  s'en repentir.
Tout ce qui peut tre expliqu doit donc l'tre avec soin, au
risque de mcontenter cette classe de lecteurs qui trouvent
d'autant plus de plaisir  parcourir un ouvrage, qu'il leur offre
plus d'nigmes  deviner ou plus de mystres  claircir. C'est
par l'expos prliminaire des raisons qui l'obligent ds le dbut
 employer tant de mots inintelligibles que l'auteur commencera la
tche qu'il s'est impose. Il ne dira rien que ne sache dj celui
qui serait le moins vers du monde dans la connaissance des
antiquits indiennes.

La plus grande difficult contre laquelle ait  lutter quiconque
veut tudier l'histoire des sauvages indiens, c'est la confusion
qui rgne dans les noms. Si l'on rflchit que les Hollandais, les
Anglais et les Franais, en leur qualit de conqurants, se sont
permis tour  tour de grandes liberts sous ce rapport; que les
naturels eux-mmes parlent non seulement diffrentes langues, et
mme les dialectes de ces mmes langues, mais qu'ils aiment en
outre  multiplier les dnominations, cette confusion causera
moins de surprise que de regret; elle pourra servir d'excuse pour
ce qui paratrait obscur dans cet ouvrage, quels que soient
d'ailleurs les autres dfauts qu'on puisse lui reprocher.

Les Europens trouvrent cette rgion immense qui s'tend entre le
Penobscot et le Potomac, l'Ocan atlantique et le Mississipi, en
la possession d'un peuple qui n'avait qu'une seule et mme
origine. Il est possible que sur un ou deux points les limites de
ce vaste territoire aient t tendues ou restreintes par les
nations environnantes; mais telles en taient du moins les bornes
naturelles et ordinaires. Ce peuple avait le nom gnrique de
Wapanachki, mais il affectionnait celui de Lenni Lenape, qu'il
s'tait donn, et qui signifie un peuple sans mlange. L'auteur
avoue franchement que ses connaissances ne vont pas jusqu'
pouvoir numrer les communauts ou tribus dans lesquelles cette
race d'hommes s'est subdivise. Chaque tribu avait son nom, ses
chefs, son territoire particulier pour la chasse, et mme son
dialecte. Comme les princes fodaux de l'ancien monde, ces peuples
se battaient entre eux, et exeraient la plupart des privilges de
la souverainet; mais ils n'en reconnaissaient pas moins une
origine commune, leur langue tait la mme, ainsi que les
traditions qui se transmettaient avec une fidlit surprenante.
Une branche de ce peuple nombreux occupait les bords d'un beau
fleuve connu sous le nom de Lenapewihittuck. C'tait l que d'un
consentement unanime tait tablie la Maison Longue ou le Feu
du Grand Conseil de la nation.

La tribu possdant la contre qui forme  prsent la partie sud-
ouest de la Nouvelle-Angleterre, et cette portion de New-York qui
est  l'est de la baie d'Hudson, ainsi qu'une grande tendue de
pays qui se prolongeait encore plus vers le sud, tait un peuple
puissant appel les Mohicanni, ou plus ordinairement les
Mohicans. C'est de ce dernier mot que les Anglais ont fait
depuis, par corruption, Mohegans.

Les Mohicans taient encore subdiviss en peuplades.
Collectivement, ils le disputaient, sous le rapport de
l'antiquit, mme  leurs voisins qui possdaient la Maison
Longue; mais on leur accordait sans contestation d'tre le fils
an de leur grand-pre. Cette portion des propritaires
primitifs du sol fut la premire dpossde par les blancs. Le
petit nombre qui en reste encore s'est dispers parmi les autres
tribus, et il ne leur reste de leur grandeur et de leur puissance
que de tristes souvenirs.

La tribu qui gardait l'enceinte sacre de la maison du conseil fut
distingue pendant longtemps par le titre flatteur de Lenape; mais
lorsque les Anglais eurent chang le nom du fleuve en celui de
Delaware, ce nouveau nom devint insensiblement celui des
habitants. En gnral ils montrent beaucoup de dlicatesse et de
discernement dans l'emploi des dnominations. Des nuances
expressives donnent plus de clart  leurs ides, et communiquent
souvent une grande nergie  leurs discours.

Dans un espace de plusieurs centaines de milles, le long des
frontires septentrionales de la tribu des Lenapes, habitait un
autre peuple qui offrait les mmes subdivisions, la mme origine,
le mme langage, et que ses voisins appelaient Mengwe. Ces
sauvages du nord taient d'abord moins puissants et moins unis
entre eux que les Lenapes. Afin de remdier  ce dsavantage, cinq
de leurs tribus les plus nombreuses et les plus guerrires qui se
trouvaient le plus prs de la maison du conseil de leurs ennemis
se ligurent ensemble pour se dfendre mutuellement; et ce sont,
par le fait, les plus anciennes Rpubliques Unies dont l'histoire
de l'Amrique septentrionale offre quelque trace. Ces tribus
taient les Mohawks, les Oneidas, les Cenecas, les Cayugas et les
Onondagas. Par la suite, une tribu vagabonde de la mme race, qui
s'tait avance prs du soleil, vint se joindre  eux, et fut
admise  participer  tous les privilges politiques. Cette tribu
(les Tuscaroras) augmenta tellement leur nombre, que les Anglais
changrent le nom qu'ils avaient donn  la confdration, et ils
ne les appelrent plus les Cinq, mais les six Nations. On verra
dans le cours de cette relation que le mot nation s'applique
tantt  une tribu et tantt au peuple entier, dans son acception
la plus tendue. Les Mengwes taient souvent appels par les
Indiens leurs voisins Maquas, et souvent mme, par forme de
drision, Mingos. Les Franais leur donnrent le nom d'Iroquois,
par corruption sans doute de quelqu'une des dnominations qu'ils
prenaient.

Une tradition authentique a conserv le dtail des moyens peu
honorables que les Hollandais d'un ct, et les Mengwes de
l'autre, employrent pour dterminer les Lenapes  dposer les
armes,  confier entirement aux derniers le soin de leur dfense,
en un mot  n'tre plus, dans le langage figur des naturels, que
des femmes. Si la politique suivie par les Hollandais tait peu
gnreuse, elle tait du moins sans danger. C'est de ce moment que
date la chute de la plus grande et de la plus civilise des
nations indiennes qui occupaient l'emplacement actuel des tats-
Unis. Dpouills par les blancs, opprims et massacrs par les
sauvages, ces malheureux continurent encore quelque temps  errer
autour de leur maison du conseil, puis, se sparant par bandes,
ils allrent se rfugier dans les vastes solitudes qui se
prolongent  l'occident. Semblable  la clart de la lampe qui
s'teint, leur gloire ne brilla jamais avec plus d'clat qu'au
moment o ils allaient tre anantis.

On pourrait donner encore d'autres dtails sur ce peuple
intressant, surtout sur la partie la plus rcente de son
histoire; mais l'auteur ne les croit pas ncessaires au plan de
cet ouvrage. La mort du pieux et vnrable Heckewelder[5] est sous
ce rapport une perte qui ne sera peut-tre jamais rpare. Il
avait fait une tude particulire de ce peuple; longtemps il prit
sa dfense avec autant de zle que d'ardeur, non moins pour venger
sa gloire que pour amliorer sa condition morale.

Aprs cette courte Introduction, l'auteur livre son ouvrage au
lecteur. Cependant la justice ou du moins la franchise exige de
lui qu'il recommande  toutes les jeunes personnes dont les ides
sont ordinairement resserres entre les quatre murs d'un salon, 
tous les clibataires d'un certain ge qui sont sujets 
l'influence du temps, enfin  tous les membres du clerg, si ces
volumes leur tombent par hasard entre les mains, de ne pas en
entreprendre la lecture. Il donne cet avis aux jeunes personnes
qu'il vient de dsigner, parce qu'aprs avoir lu l'ouvrage elles
le dclareraient inconvenant; aux clibataires, parce qu'il
pourrait troubler leur sommeil; aux membres du clerg, parce
qu'ils peuvent mieux employer leur temps.


LE DERNIER DES MOHICANS


HISTOIRE DE MIL SEPT CENT CINQUANTE-SEPT


Ne soyez pas choqus de la couleur de mon teint; c'est la livre
un peu fonce de ce soleil brlant prs duquel j'ai pris
naissance.

Shakespeare. Le Marchand de Venise, acte II, scne I.

Chapitre premier

Mon oreille est ouverte. Mon coeur est prpar; quelque perte que
tu puisses me rvler, c'est une perte mondaine; parle, mon
royaume est-il perdu?

Shakespeare.

C'tait un des caractres particuliers des guerres qui ont eu lieu
dans les colonies de l'Amrique septentrionale, qu'il fallait
braver les fatigues et les dangers des dserts avant de pouvoir
livrer bataille  l'ennemi qu'on cherchait. Une large ceinture de
forts, en apparence impntrables, sparait les possessions des
provinces hostiles de la France et de l'Angleterre. Le colon
endurci aux travaux et l'Europen disciplin qui combattait sous
la mme bannire, passaient quelquefois des mois entiers  lutter
contre les torrents, et  se frayer un passage entre les gorges
des montagnes, en cherchant l'occasion de donner des preuves plus
directes de leur intrpidit. Mais, mules des guerriers naturels
du pays dans leur patience, et apprenant d'eux  se soumettre aux
privations, ils venaient  bout de surmonter toutes les
difficults; on pouvait croire qu'avec le temps il ne resterait
pas dans le bois une retraite assez obscure, une solitude assez
retire pour offrir un abri contre les incursions de ceux qui
prodiguaient leur sang pour assouvir leur vengeance, ou pour
soutenir la politique froide et goste des monarques loigns de
l'Europe.

Sur toute la vaste tendue de ces frontires il n'existait peut-
tre aucun district qui pt fournir un tableau plus vrai de
l'acharnement et de la cruaut des guerres sauvages de cette
poque, que le pays situ entre les sources de l'Hudson et les
lacs adjacents.

Les facilits que la nature y offrait  la marche des combattants
taient trop videntes pour tre ngliges. La nappe allonge du
lac Champlain s'tendait des frontires du Canada jusque sur les
confins de la province voisine de New-York, et formait un passage
naturel dans la moiti de la distance dont les Franais avaient
besoin d'tre matres pour pouvoir frapper leurs ennemis. En se
terminant du ct du sud, le Champlain recevait les tributs d'un
autre lac, dont l'eau tait si limpide que les missionnaires
jsuites l'avaient choisie exclusivement pour accomplir les rites
purificateurs du baptme, et il avait obtenu pour cette raison le
titre de lac du Saint-Sacrement. Les Anglais, moins dvots,
croyaient faire assez d'honneur  ces eaux pures en leur donnant
le nom du monarque qui rgnait alors sur eux, le second des
princes de la maison de Hanovre. Les deux nations se runissaient
ainsi pour dpouiller les possesseurs sauvages des bois de ses
rives, du droit de perptuer son nom primitif de lac Horican[6].

Baignant de ses eaux des les sans nombre, et entour de
montagnes, le saint Lac s'tendait  douze lieues vers le sud.
Sur la plaine leve qui s'opposait alors au progrs ultrieur des
eaux, commenait un portage d'environ douze milles qui conduisait
sur les bords de l'Hudson,  un endroit o, sauf les obstacles
ordinaires des cataractes, la rivire devenait navigable.

Tandis qu'en poursuivant leurs plans audacieux d'agression et
d'entreprise, l'esprit infatigable des Franais cherchait mme 
se frayer un passage par les gorges lointaines et presque
impraticables de l'Alleghany, on peut bien croire qu'ils
n'oublirent point les avantages naturels qu'offrait le pays que
nous venons de dcrire. Il devint de fait l'arne sanglante dans
laquelle se livrrent la plupart des batailles qui avaient pour
but de dcider de la souverainet sur les colonies. Des forts
furent construits sur les diffrents points qui commandaient les
endroits o le passage tait le plus facile, et ils furent pris,
repris, rass et reconstruits, suivant les caprices de la victoire
ou les circonstances. Le cultivateur, s'cartant de ce local
dangereux, reculait jusque dans l'enceinte des tablissements plus
anciens; et des armes plus nombreuses que celles qui avaient
souvent dispos de la couronne dans leurs mres-patries
s'ensevelissaient dans ces forts, dont on ne voyait jamais
revenir les soldats qu'puiss de fatigue ou dcourags par leurs
dfaites, semblables enfin  des fantmes sortis du tombeau.

Quoique les arts de la paix fussent inconnus dans cette fatale
rgion, les forts taient animes par la prsence de l'homme. Les
vallons et les clairires retentissaient des sons d'une musique
martiale, et les chos des montagnes rptaient les cris de joie
d'une jeunesse vaillante et inconsidre, qui les gravissait,
fire de sa force et de sa gaiet, pour s'endormir bientt dans
une longue nuit d'oubli.

Ce fut sur cette scne d'une lutte sanglante que se passrent les
vnements que nous allons essayer de rapporter, pendant la
troisime anne de la dernire guerre que se firent la France et
la Grande-Bretagne, pour se disputer la possession d'un pays qui
heureusement tait destin  n'appartenir un jour ni  l'une ni 
l'autre.

L'incapacit de ses chefs militaires, et une fatale absence
d'nergie dans ses conseils  l'intrieur, avaient fait dchoir la
Grande-Bretagne de cette lvation  laquelle l'avaient porte
l'esprit entreprenant et les talents de ses anciens guerriers et
hommes d'tat. Elle n'tait plus redoute par ses ennemis, et ceux
qui la servaient perdaient rapidement cette confiance salutaire
d'o nat le respect de soi-mme. Sans avoir contribu  amener
cet tat de faiblesse, et quoique trop mpriss pour avoir t les
instruments de ses fautes, les colons supportaient naturellement
leur part de cet abaissement mortifiant. Tout rcemment ils
avaient vu une arme d'lite, arrive de cette contre, qu'ils
respectaient comme leur mre-patrie, et qu'ils avaient regarde
comme invincible; une arme conduite par un chef que ses rares
talents militaires avaient fait choisir parmi une foule de
guerriers expriments, honteusement mise en droute par une
poigne de Franais et d'Indiens, et n'ayant vit une destruction
totale que par le sang-froid et le courage d'un jeune Virginien[7]
dont la renomme, grandissant avec les annes, s'est rpandue
depuis jusqu'aux pays les plus lointains de la chrtient avec
l'heureuse influence qu'exerce la vertu[8].

Ce dsastre inattendu avait laiss  dcouvert une vaste tendue
de frontires, et des maux plus rels taient prcds par
l'attente de mille dangers imaginaires. Les colons alarms
croyaient entendre les hurlements des sauvages se mler  chaque
bouffe de vent qui sortait en sifflant des immenses forts de
l'ouest. Le caractre effrayant de ces ennemis sans piti
augmentait au del de tout ce qu'on pourrait dire les horreurs
naturelles de la guerre. Des exemples sans nombre de massacres
rcents taient encore vivement gravs dans leur souvenir; et dans
toutes les provinces il n'tait personne qui n'et cout avec
avidit la relation pouvantable de quelque meurtre commis pendant
les tnbres, et dont les habitants des forts taient les
principaux et les barbares acteurs. Tandis que le voyageur crdule
et exalt racontait les chances hasardeuses qu'offraient les
dserts, le sang des hommes timides se glaait de terreur, et les
mres jetaient un regard d'inquitude sur les enfants qui
sommeillaient en sret, mme dans les plus grandes villes. En un
mot, la crainte, qui grossit tous les objets, commena 
l'emporter sur les calculs de la raison et sur le courage. Les
coeurs les plus hardis commencrent  croire que l'vnement de la
lutte tait incertain, et l'on voyait s'augmenter tous les jours
le nombre de cette classe abjecte qui croyait dj voir toutes les
possessions de la couronne d'Angleterre en Amrique au pouvoir de
ses ennemis chrtiens, ou dvastes par les incursions de leurs
sauvages allis.

Quand donc on apprit au fort qui couvrait la fin du portage situ
entre l'Hudson et les lacs, qu'on avait vu Montcalm remonter le
Champlain avec une arme aussi nombreuse que les feuilles des
arbres des forts, on ne douta nullement que ce rapport ne ft
vrai, et on l'couta plutt avec cette lche consternation de gens
cultivant les arts de la paix, qu'avec la joie tranquille
qu'prouve un guerrier en apprenant que l'ennemi se trouve 
porte de ses coups.

Cette nouvelle avait t apporte vers la fin d'un jour d't par
un courrier indien charg aussi d'un message de Munro, commandant
le fort situ sur les bords du Saint-Lac, qui demandait qu'on lui
envoyt un renfort considrable, sans perdre un instant. On a dj
dit que l'intervalle qui sparait les deux postes n'tait pas tout
 fait de cinq lieues. Le chemin, ou plutt le sentier qui
communiquait de l'un  l'autre, avait t largi pour que les
chariots pussent y passer, de sorte que la distance que l'enfant
de la fort venait de parcourir en deux heures de temps, pouvait
aisment tre franchie par un dtachement de troupes avec
munitions et bagages, entre le lever et le coucher du soleil
d't.

Les fidles serviteurs de la couronne d'Angleterre avaient nomm
l'une de ces citadelles des forts William-Henry, et l'autre
douard, noms des deux princes de la famille rgnante. Le vtran
cossais que nous venons de nommer avait la garde du premier avec
un rgiment de troupes provinciales, rellement beaucoup trop
faibles pour faire face  l'arme formidable que Montcalm
conduisait vers ses fortifications de terre; mais le second fort
tait command par le gnral Webb, qui avait sous ses ordres les
armes du roi dans les provinces du nord, et sa garnison tait de
cinq mille hommes. En runissant les divers dtachements qui
taient  sa disposition, cet officier pouvait ranger en bataille
une force d'environ le double de ce nombre contre l'entreprenant
Franais, qui s'tait hasard si imprudemment loin de ses
renforts.

Mais, domins par le sentiment de leur dgradation, les officiers
et les soldats parurent plus disposs  attendre dans leurs
murailles l'arrive de leur ennemi qu' s'opposer  ses progrs en
imitant l'exemple que les Franais leur avaient donn, au fort
Duquesne, en attaquant l'avant-garde anglaise, audace que la
fortune avait couronne.

Lorsqu'on fut un peu revenu de la premire surprise occasionne
par cette nouvelle, le bruit se rpandit dans toute la ligne du
camp retranch qui s'tendait le long des rives de l'Hudson, et
qui formait une chane de dfense extrieure pour le fort, qu'un
dtachement de quinze cents hommes de troupes d'lite devait se
mettre en marche au point du jour pour William-Henry, fort situ 
l'extrmit septentrionale du portage. Ce qui d'abord n'tait
qu'un bruit devint bientt une certitude, car des ordres
arrivrent du quartier gnral du commandant en chef, pour
enjoindre aux corps qu'il avait choisis pour ce service, de se
prparer promptement  partir.

Il ne resta donc plus aucun doute sur les intentions de Webb, et
pendant une heure ou deux, on ne vit que des figures inquites et
des soldats courant  et l avec prcipitation. Les novices dans
l'art militaire[9] allaient et venaient d'un endroit  l'autre, et
retardaient leurs prparatifs de dpart par un empressement dans
lequel il entrait autant de mcontentement que d'ardeur. Le
vtran, plus expriment, se disposait au dpart avec ce sang-
froid qui ddaigne toute apparence de prcipitation; quoique ses
traits annonassent le calme, son oeil inquiet laissait assez voir
qu'il n'avait pas un got bien prononc pour cette guerre redoute
des forts, dont il n'tait encore qu' l'apprentissage.

Enfin le soleil se coucha parmi des flots de lumire derrire les
montagnes lointaines situes  l'occident, et lorsque l'obscurit
tendit son voile sur la terre en cet endroit retir, le bruit des
prparatifs de dpart diminua peu  peu. La dernire lumire
s'teignit enfin sous la tente de quelque officier; les arbres
jetrent des ombres plus paisses sur les fortifications et sur la
rivire, et il s'tablit dans tout le camp un silence aussi
profond que celui qui rgnait dans la vaste fort.

Suivant les ordres donns la soire prcdente, le sommeil de
l'arme fut interrompu par le roulement du tambour, que les chos
rptrent, et dont l'air humide du matin porta le bruit de toutes
parts jusque dans la fort,  l'instant o le premier rayon du
jour commenait  dessiner la verdure sombre et les formes
irrgulires de quelques grands pins du voisinage sur l'azur plus
pur de l'horizon oriental. En un instant tout le camp fut en
mouvement, jusqu'au dernier soldat; chacun voulait tre tmoin du
dpart de ses camarades, des incidents qui pourraient
l'accompagner, et jouir d'un moment d'enthousiasme.

Le dtachement choisi fut bientt en ordre de marche. Les soldats
rguliers et soudoys de la couronne prirent avec fiert la droite
de la ligne, tandis que les colons, plus humbles, se rangeaient
sur la gauche avec une docilit qu'une longue habitude leur avait
rendue facile. Les claireurs partirent; une forte garde prcda
et suivit les lourdes voitures qui portaient le bagage; et ds le
point du jour le corps principal des combattants se forma en
colonne, et partit du camp avec une apparence de fiert militaire
qui servit  assoupir les apprhensions de plus d'un novice qui
allait faire ses premires armes. Tant qu'ils furent en vue de
leurs camarades, on les vit conserver le mme ordre et la mme
tenue. Enfin le son de leurs fifres s'loigna peu  peu, et la
fort sembla avoir englouti la masse vivante qui venait d'entrer
dans son sein.

La brise avait cess d'apporter aux oreilles des soldats rests
dans le camp le bruit de la marche de la colonne invisible qui
s'loignait; le dernier des traneurs avait dj disparu  leurs
yeux; mais on voyait encore des signes d'un autre dpart devant
une cabane construite en bois, d'une grandeur peu ordinaire, et
devant laquelle taient en faction des sentinelles connues pour
garder la personne du gnral anglais. Prs de l taient six
chevaux caparaonns de manire  prouver que deux d'entre eux au
moins taient destins  tre monts par des femmes d'un rang
qu'on n'tait pas habitu  voir pntrer si avant dans les lieux
dserts de ce pays. Un troisime portait les harnais et les armes
d'un officier de l'tat-major. La simplicit des accoutrements des
autres et les valises dont ils taient chargs prouvaient qu'ils
taient destins  des domestiques qui semblaient attendre dj le
bon plaisir de leurs matres.  quelque distance de ce spectacle
extraordinaire il s'tait form plusieurs groupes de curieux et
d'oisifs; les uns admirant l'ardeur et la beaut du noble cheval
de bataille, les autres regardant ces prparatifs avec l'air
presque stupide d'une curiosit vulgaire. Il y avait pourtant
parmi eux un homme qui, par son air et ses gestes, faisait une
exception marque  ceux qui composaient cette dernire classe de
spectateurs.

L'extrieur de ce personnage tait dfavorable au dernier point,
sans offrir aucune difformit particulire. Debout, sa taille
surpassait celle de ses compagnons; assis, il paraissait rduit
au-dessous de la stature ordinaire de l'homme. Tous ses membres
offraient le mme dfaut d'ensemble. Il avait la tte grosse, les
paules troites, les bras longs, les mains petites et presque
dlicates, les cuisses et les jambes grles, mais d'une longueur
dmesure, et ses genoux monstrueux l'taient moins encore que les
deux pieds qui soutenaient cet trange ensemble.

Les vtements mal assortis de cet individu ne servaient qu' faire
ressortir encore davantage le dfaut vident de ses proportions.
Il avait un habit bleu de ciel,  pans larges et courts,  collet
bas; il portait des culottes collantes de maroquin jaune, et
noues  la jarretire par une bouffette fltrie de rubans blancs;
des bas de coton rays, et des souliers  l'un desquels tait
attach un peron, compltaient le costume de la partie infrieure
de son corps. Rien n'en tait drob aux yeux; au contraire, il
semblait s'tudier  mettre en vidence toutes ses beauts, soit
par simplicit, soit par vanit. De la poche norme d'une grande
veste de soie plus qu' demi use et orne d'un grand galon
d'argent terni, sortait un instrument qui, vu dans une compagnie
aussi martiale, aurait pu passer pour quelque engin de guerre
dangereux et inconnu. Quelque petit qu'il ft, cet instrument
avait excit la curiosit de la plupart des Europens qui se
trouvaient dans le camp, quoique la plupart des colons le
maniassent sans crainte et mme avec la plus grande familiarit.
Un norme chapeau, de mme forme que ceux que portaient les
ecclsiastiques depuis une trentaine d'annes, prtait une sorte
de dignit  une physionomie qui annonait plus de bont que
d'intelligence, et qui avait videmment besoin de ce secours
artificiel pour soutenir la gravit de quelque fonction
extraordinaire.

Tandis que les diffrents groupes de soldats se tenaient  quelque
distance de l'endroit o l'on voyait ces nouveaux prparatifs de
voyage, par respect pour l'enceinte sacre du quartier gnral de
Webb, le personnage que nous venons de dcrire s'avana au milieu
des domestiques, qui attendaient avec les chevaux, dont il faisait
librement la censure et l'loge, suivant que son jugement trouvait
occasion de les louer ou de les critiquer.

-- Je suis port  croire, l'ami, dit-il d'une voix aussi
remarquable par sa douceur que sa personne l'tait par le dfaut
de ses proportions, que cet animal n'est pas n en ce pays, et
qu'il vient de quelque contre trangre, peut-tre de la petite
le au del des mers. Je puis parler de pareilles choses, sans me
vanter, car j'ai vu deux ports, celui qui est situ  l'embouchure
de la Tamise et qui porte le nom de la capitale de la vieille
Angleterre, et celui qu'on appelle Newhaven; et j'y ai vu les
capitaines de senaux et de brigantins charger leurs btiments
d'une foule d'animaux  quatre pieds, comme dans l'arche de No,
pour aller les vendre  la Jamaque; mais jamais je n'ai vu un
animal qui ressemblt si bien au cheval de guerre dcrit dans
l'criture:

-- Il bat la terre du pied, se rjouit en sa force, et va  la
rencontre des hommes arms. Il hennit au son de la trompette; il
flaire de loin la bataille, le tonnerre des capitaines, et le cri
de triomphe. -- Il semblerait que la race des chevaux d'Isral
s'est perptue jusqu' nos jours. Ne le pensez-vous pas, l'ami?

Ne recevant aucune rponse  ce discours extraordinaire, qui  la
vrit, tant prononc d'une voix sonore quoique douce, semblait
mriter quelque attention, celui qui venait d'emprunter ainsi le
langage des livres saints leva les yeux sur l'tre silencieux
auquel il s'tait adress par hasard, et il trouva un nouveau
sujet d'admiration dans l'individu sur qui tombrent ses regards.
Ils restaient fixs sur la taille droite et raide du coureur
indien qui avait apport au camp de si fcheuses nouvelles la
soire prcdente. Quoique ses traits fussent dans un tat de
repos complet, et qu'il semblt regarder avec une apathie stoque
la scne bruyante et anime qui se passait autour de lui, on
remarquait en lui, au milieu de sa tranquillit, un air de fiert
sombre fait pour attirer des yeux plus clairvoyants que ceux de
l'homme qui le regardait avec un tonnement qu'il ne cherchait pas
 cacher. L'habitant des forts portait le tomahawk[10] et le
couteau de sa tribu, et cependant son extrieur n'tait pas tout 
fait celui d'un guerrier. Au contraire, toute sa personne avait un
air de ngligence semblable  celle qui aurait pu tre la suite
d'une grande fatigue dont il n'aurait pas encore t compltement
remis. Les couleurs dont les sauvages composent le tatouage de
leur corps quand ils s'apprtent  combattre, s'taient fondues et
mlanges sur des traits qui annonaient la fiert, et leur
donnaient un caractre encore plus repoussant; son oeil seul,
brillant comme une toile au milieu des nuages qui s'amoncellent
dans le ciel, conservait tout son feu naturel et sauvage. Ses
regards pntrants, mais circonspects, rencontrrent un instant
ceux de l'Europen, et changrent aussitt de direction, soit par
astuce, soit par ddain.

Il est impossible de dire quelle remarque ce court instant de
communication silencieuse entre deux tres si singuliers aurait
inspire au grand Europen, si la curiosit active de celui-ci ne
se ft porte vers d'autres objets. Un mouvement gnral qui se
fit parmi les domestiques, et le son de quelques voix douces,
annoncrent l'arrive de celles qu'on attendait pour mettre la
cavalcade en marche. L'admirateur du beau cheval de guerre fit
aussitt quelques pas en arrire pour aller rejoindre une petite
jument maigre  tous crins, qui paissait un reste d'herbe fane
dans le camp. Appuyant un coude sur une couverture qui tenait lieu
de selle, il s'arrta pour voir le dpart, tandis qu'un poulain
achevait tranquillement son repas du matin de l'autre ct de la
mre.

Un jeune homme, avec l'uniforme des troupes royales, conduisit
vers leurs coursiers deux dames qui,  en juger par leur costume,
se disposaient  braver les fatigues d'un voyage  travers les
bois. L'une d'elles, celle qui paraissait la plus jeune, quoique
toutes deux fussent encore dans leur jeunesse, laissa entrevoir
son beau teint, ses cheveux blonds, ses yeux d'un bleu fonc,
tandis qu'elle permettait  l'air du matin d'carter le voile vert
attach  son chapeau de castor. Les teintes dont on voyait encore
au-dessus des pins l'horizon charg du ct de l'orient, n'taient
ni plus brillantes ni plus dlicates que les couleurs de ses
joues, et le beau jour qui commenait n'tait pas plus attrayant
que le sourire anim qu'elle accorda au jeune officier tandis
qu'il l'aidait  se mettre en selle. La seconde, qui semblait
obtenir une part gale des attentions du galant militaire, cachait
ses charmes aux regards des soldats avec un soin qui paraissait
annoncer l'exprience de quatre  cinq annes de plus. On pouvait
pourtant voir que toute sa personne, dont la grce tait releve
par son habit de voyage, avait plus d'embonpoint et de maturit
que celle de sa compagne.

Ds qu'elles furent en selle, le jeune officier sauta lestement
sur son beau cheval de bataille, et tous trois salurent Webb,
qui, par politesse, resta  la porte de sa cabane jusqu' ce
qu'ils fussent partis. Dtournant alors la tte de leurs chevaux,
ils prirent l'amble, suivis de leurs domestiques, et se dirigrent
vers la sortie septentrionale du camp.

Pendant qu'elles parcouraient cette courte distance, on ne les
entendit pas prononcer une parole; seulement la plus jeune des
deux dames poussa une lgre exclamation lorsque le coureur indien
passa inopinment prs d'elle pour se mettre en avant de la
cavalcade sur la route militaire. Ce mouvement subit de l'Indien
n'arracha pas un cri d'effroi  la seconde, mais dans sa surprise
elle laissa aussi son voile se soulever, et ses traits indiquaient
en mme temps la piti, l'admiration et l'horreur, tandis que ses
yeux noirs suivaient tous les mouvements du sauvage. Les cheveux
de cette dame taient noirs et brillants comme le plumage du
corbeau; son teint n'tait pas brun, mais color; cependant il n'y
avait rien de vulgaire ni d'outr dans cette physionomie
parfaitement rgulire et pleine de dignit. Elle sourit comme de
piti du moment d'oubli auquel elle s'tait laiss entraner, et
en souriant, elle montra des dents d'une blancheur clatante.
Rabattant alors son voile, elle baissa la tte, et continua 
marcher en silence, comme si ses penses eussent t occupes de
toute autre chose que de la scne qui l'entourait.

Chapitre II

Seule, seule! Quoi! seule?

Shakespeare.

Tandis qu'une des aimables dames dont nous venons d'esquisser le
portrait, s'garait ainsi dans ses penses, l'autre se remit
promptement de la lgre alarme qui avait excit son exclamation;
et souriant elle-mme de sa faiblesse, elle dit sur le ton du
badinage, au jeune officier qui tait  son ct:

-- Voit-on souvent dans les bois des apparitions de semblables
spectres, Heyward? ou ce spectacle est-il un divertissement
spcial qu'on a voulu nous procurer? En ce dernier cas, la
reconnaissance doit nous fermer la bouche; mais, dans le premier,
Cora et moi nous aurons grand besoin de recourir au courage
hrditaire que nous nous vantons de possder, mme avant que nous
rencontrions le redoutable Montcalm.

-- Cet Indien est un coureur de notre arme, rpondit le jeune
officier auquel elle s'tait adresse, et il peut passer pour un
hros  la manire de son pays. Il s'est offert pour nous conduire
au lac par un sentier peu connu, mais plus court que le chemin que
nous serions obligs de prendre en suivant la marche lente d'une
colonne de troupes, et par consquent beaucoup plus agrable.

-- Cet homme ne me plat pas, rpondit la jeune dame en
tressaillant avec un air de terreur affecte qui en cachait une
vritable. Sans doute vous le connaissez bien, Duncan, sans quoi
vous ne vous seriez pas si entirement confi  lui?

-- Dites plutt, Alice, s'cria Heyward avec feu, que je ne vous
aurais pas confie  lui. Oui, je le connais, ou je ne lui aurais
pas accord ma confiance, et surtout en ce moment. Il est, dit-on,
Canadien de naissance, et cependant il a servi avec nos amis les
Mohawks qui, comme vous le savez, sont une des six nations
allies[11]. Il a t amen parmi nous,  ce que j'ai entendu dire,
par suite de quelque incident trange dans lequel votre pre se
trouvait ml, et celui-ci le traita, dit-on, avec svrit dans
cette circonstance. Mais j'ai oubli cette vieille histoire; il
suffit qu'il soit maintenant notre ami.

-- S'il a t l'ennemi de mon pre, il me plat moins encore,
s'cria Alice, maintenant srieusement effraye. Voudriez-vous
bien, lui dire quelques mots, major Heyward, afin que je puisse
entendre sa voix? C'est peut-tre une folie, mais vous m'avez
souvent entendue dire que j'accorde quelque confiance au prsage
qu'on peut tirer du son de la voix humaine.

-- Ce serait peine perdue, rpliqua le jeune major; il ne
rpondrait probablement que par quelque exclamation. Quoiqu'il
comprenne peut-tre l'anglais, il affecte, comme la plupart des
sauvages, de ne pas le savoir, et il daignerait moins que jamais
le parler dans un moment o la guerre exige qu'il dploie toute sa
dignit. Mais il s'arrte: le sentier que nous devons suivre est
sans doute prs d'ici.

Le major Heyward ne se trompait pas dans sa conjecture. Lorsqu'ils
furent arrivs  l'endroit o l'Indien les attendait, celui-ci
leur montra de la main un sentier si troit que deux personnes ne
pouvaient y passer de front, et qui s'enfonait dans la fort qui
bordait la route militaire.

-- Voil donc notre chemin, dit le major en baissant la voix. Ne
montrez point de dfiance, ou vous pourriez faire natre le danger
que vous apprhendez.

-- Qu'en pensez-vous, Cora? demanda Alice agite par l'inquitude;
si nous suivions la marche du dtachement, ne serions-nous pas
plus en sret, quelque dsagrment qu'il pt en rsulter?

-- Ne connaissant pas les coutumes des sauvages, Alice, dit
Heyward, vous vous mprenez sur le lieu o il peut exister quelque
danger. Si les ennemis sont dj arrivs sur le portage, ce qui
n'est nullement probable puisque nous avons des claireurs en
avant, ils se tiendront sur les flancs du dtachement pour
attaquer les traneurs et ceux qui pourront s'carter. La route du
corps d'arme est connue, mais la ntre ne peut l'tre, puisqu'il
n'y a pas une heure qu'elle a t dtermine.

-- Faut-il nous mfier de cet homme parce que ses manires ne sont
pas les ntres, et que sa peau n'est pas blanche? demanda
froidement Cora.

Alice n'hsita plus, et donnant un coup de houssine  son
narrangaset[12], elle fut la premire  suivre le coureur et 
entrer dans le sentier troit et obscur, o  chaque instant des
buissons gnaient la marche. Le jeune homme regarda Cora avec une
admiration manifeste, et laissant passer sa compagne plus jeune,
mais non plus belle, il s'occupa  carter lui-mme les branches
des arbres pour que celle qui le suivait pt passer avec plus de
facilit. Il parat que les domestiques avaient reu leurs
instructions d'avance, car au lieu d'entrer dans le bois, ils
continurent  suivre la route qu'avait prise le dtachement.
Cette mesure, dit Heyward, avait t suggre par la sagacit de
leur guide, afin de laisser moins de traces de leur passage, si
par hasard quelques sauvages canadiens avaient pntr si loin en
avant de l'arme.

Pendant quelques minutes le chemin fut trop embarrass par les
broussailles pour que les voyageurs pussent converser; mais
lorsqu'ils eurent travers la lisire du bois, ils se trouvrent
sous une vote de grands arbres que les rayons du soleil ne
pouvaient percer, mais o le chemin tait plus libre. Ds que le
guide reconnut que les chevaux pouvaient s'avancer sans obstacle,
il prit une marche qui tenait le milieu entre le pas et le trot,
de manire  maintenir toujours  l'amble les coursiers de ceux
qui le suivaient.

Le jeune officier venait de tourner la tte pour adresser quelques
mots  sa campagne aux yeux noirs, quand un bruit, annonant la
marche de quelques chevaux, se fit entendre dans le lointain. Il
arrta son coursier sur-le-champ, ses deux compagnes l'imitrent,
et l'on fit une halte pour chercher l'explication d'un vnement
auquel on ne s'attendait pas.

Aprs quelques instants, ils virent un poulain courant comme un
daim  travers les troncs des pins, et le moment d'aprs ils
aperurent l'individu dont nous avons dcrit la conformation
singulire dans le chapitre prcdent, s'avanant avec toute la
vitesse qu'il pouvait donner  sa maigre monture sans en venir
avec elle  une rupture ouverte. Pendant le court trajet qu'ils
avaient eu  faire depuis le quartier gnral de Webb jusqu' la
sortie du camp, nos voyageurs n'avaient pas eu occasion de
remarquer le personnage bizarre qui s'approchait d'eux en ce
moment. S'il possdait le pouvoir d'arrter les yeux qui par
hasard tombaient un instant sur lui, quand il tait  pied avec
tous les avantages glorieux de sa taille colossale, les grces
qu'il dployait comme cavalier n'taient pas moins remarquables.

Quoiqu'il ne cesst d'peronner les flancs de sa jument, tout ce
qu'il pouvait obtenir d'elle tait un mouvement de galop des
jambes de derrire, que celles de devant secondaient un instant,
aprs quoi celles-ci, reprenant le petit trot, donnaient aux
autres un exemple qu'elles ne tardaient pas  suivre. Le
changement rapide de l'un de ces deux pas en l'autre formait une
sorte d'illusion d'optique, au point que le major, qui se
connaissait parfaitement en chevaux, ne pouvait dcouvrir quelle
tait l'allure de celui que son cavalier pressait avec tant de
persvrance pour arriver de son ct.

Les mouvements de l'industrieux cavalier n'taient pas moins
bizarres que ceux de sa monture.  chaque changement d'volution
de celle-ci, le premier levait sa grande taille sur ses triers,
ou se laissait retomber comme accroupi, produisant ainsi, par
l'allongement ou le raccourcissement de ses grandes jambes, une
telle augmentation ou diminution de stature, qu'il aurait t
impossible de conjecturer quelle pouvait tre sa taille vritable.
Si l'on ajoute  cela qu'en consquence des coups d'peron
ritrs et qui frappaient toujours du mme ct, la jument
paraissait courir plus vite de ce ct que de l'autre, et que le
flanc maltrait tait constamment indiqu par les coups de queue
qui le balayaient sans cesse, nous aurons le tableau de la monture
et du matre.

Le front mle et ouvert d'Heyward tait devenu sombre; mais il
s'claircit peu  peu quand il put distinguer cette figure
originale, et ses lvres laissrent chapper un sourire quand
l'tranger ne fut plus qu' quelques pas de lui. Alice ne fit pas
de grands efforts pour retenir un clat de rire, et les yeux noirs
et pensifs de Cora brillrent mme d'une gaiet que l'habitude
plutt que la nature parut contribuer  modrer.

-- Cherchez-vous quelqu'un ici? demanda Heyward  l'inconnu, quand
celui-ci ralentit son pas en arrivant prs de lui. J'espre que
vous n'tes pas un messager de mauvaises nouvelles?

-- Oui, sans doute, rpondit celui-ci en se servant de son castor
triangulaire pour produire une ventilation dans l'air concentr de
la fort, et laissant ses auditeurs incertains  laquelle des deux
questions du major cette rponse devait s'appliquer. -- Oui, sans
doute, rpta-t-il aprs s'tre rafrachi le visage et avoir
repris haleine, je cherche quelqu'un. J'ai appris que vous vous
rendiez  William-Henry, et comme j'y vais aussi, j'ai conclu
qu'une augmentation de bonne compagnie ne pouvait qu'tre agrable
des deux cts.

-- Le partage des voix ne pourrait se faire avec justice; nous
sommes trois, et vous n'avez  consulter que vous-mme.

-- Il n'y aurait pas plus de justice  laisser un homme seul se
charger du soin de deux jeunes dames, rpliqua l'tranger d'un ton
qui semblait tenir le milieu entre la simplicit et la causticit
vulgaire. Mais si c'est un vritable homme, et que ce soient de
vritables femmes, elles ne songeront qu' se dpiter l'une
l'autre, et adopteront par esprit de contradiction l'avis de leur
compagnon. Ainsi donc vous n'avez pas plus de consultation  faire
que moi.

La jolie Alice baissa la tte presque sur la bride de son cheval,
pour se livrer en secret  un nouvel accs de gaiet; elle rougit
quand les roses plus vives des joues de sa belle compagne plirent
tout  coup, et elle se remit en marche au petit pas, comme si
elle et dj t ennuye de cette entrevue.

-- Si vous avez dessein d'aller au lac, dit Heyward avec hauteur,
vous vous tes tromp de route. Le chemin est au moins  un demi-
mille derrire vous.

-- Je le sais, rpliqua l'inconnu sans se laisser dconcerter par
ce froid accueil; j'ai pass une semaine  douard, et il aurait
fallu que je fusse muet pour ne pas prendre des informations sur
la route que je devais suivre; et si j'tais muet, adieu ma
profession. Aprs une espce de grimace, manire indirecte
d'exprimer modestement sa satisfaction d'un trait d'esprit qui
tait parfaitement inintelligible pour ses auditeurs, il ajouta
avec le ton de gravit convenable: -- Il n'est pas  propos qu'un
homme de ma profession se familiarise trop avec ceux qu'il est
charg d'instruire, et c'est pourquoi je n'ai pas voulu suivre la
marche du dtachement. D'ailleurs, j'ai pens qu'un homme de votre
rang doit savoir mieux que personne quelle est la meilleure route,
et je me suis dcid  me joindre  votre compagnie, pour vous
rendre le chemin plus agrable par un entretien amical.

-- C'est une dcision trs arbitraire et prise un peu  la hte,
s'cria le major, ne sachant s'il devait se mettre en colre ou
clater de rire. Mais vous parlez d'instruction, de profession;
seriez-vous adjoint au corps provincial comme matre de la noble
science de la guerre? tes-vous un de ces hommes qui tracent des
lignes et des angles pour expliquer les mystres des
mathmatiques?

L'tranger regarda un instant avec un tonnement bien prononc
celui qui l'interrogeait ainsi; et changeant ensuite son air
satisfait de lui-mme pour donner  ses traits une expression
d'humilit solennelle, il lui rpondit:

-- J'espre n'avoir commis d'offense contre personne, et je n'ai
pas d'excuses  faire, n'ayant commis aucun pch notable depuis
la dernire fois que j'ai pri Dieu de me pardonner mes fautes
passes. Je n'entends pas bien ce que vous voulez dire
relativement aux lignes et aux angles; et quant  l'explication
des mystres, je la laisse aux saints hommes qui en ont reu la
vocation. Je ne rclame d'autre mrite que quelques connaissances
dans l'art glorieux d'offrir au ciel d'humbles prires et de
ferventes actions de grces par le secours de la psalmodie.

-- Cet homme est videmment un disciple d'Apollon, s'cria Alice
qui, revenue de son embarras momentan, s'amusait de cet
entretien. Je le prends sous ma protection spciale. Ne froncez
pas le sourcil, Heyward, et par complaisance pour mon oreille
curieuse, permettez qu'il voyage avec nous. D'ailleurs, ajouta-t-
elle en baissant la voix et en jetant un regard sur Cora qui
marchait  pas lents sur les traces de leur guide sombre et
silencieux, ce sera un ami ajout  notre force en cas
d'vnement.

-- Croyez-vous, Alice, que je conduirais tout ce que j'aime par un
chemin o je supposerais qu'il pourrait exister le moindre danger
 craindre?

-- Ce n'est pas  quoi je songe en ce moment, Heyward; mais cet
tranger m'amuse, et puisqu'il a de la musique dans l'me, ne
soyons pas assez malhonntes pour refuser sa compagnie.

Elle lui adressa un regard persuasif, et tendit sa houssine en
avant. Leurs yeux se rencontrrent un instant; le jeune officier
retarda son dpart pour le prolonger, et Alice ayant baiss les
siens, il cda  la douce influence de l'enchanteresse, fit sentir
l'peron  son coursier, et fut bientt  ct de Cora.

-- Je suis charme de vous avoir rencontr, l'ami, dit Alice 
l'tranger en lui faisant signe de la suivre, et en remettant son
cheval  l'amble. Des parents, peut-tre trop indulgents, m'ont
persuad que je ne suis pas tout  fait indigne de figurer dans un
duo, et nous pouvons gayer la route en nous livrant  notre got
favori. Ignorante comme je le suis, je trouverais un grand
avantage  recevoir les avis d'un matre expriment.

-- C'est un rafrachissement pour l'esprit comme pour le corps de
se livrer  la psalmodie en temps convenable, rpliqua le matre
de chant, en la suivant sans se faire prier, et rien ne
soulagerait autant qu'une occupation si consolante. Mais il faut
indispensablement quatre parties pour produire une mlodie
parfaite. Vous avez tout ce qui annonce un dessus aussi doux que
riche; grce  la faveur spciale du ciel, je puis porter le tnor
jusqu' la note la plus leve; mais il nous manque un contre et
une basse-taille. Cet officier du roi, qui hsitait  m'admettre
dans sa compagnie, parat avoir cette dernire voix,  en juger
par les intonations qu'elle produit quand il parle.

-- Prenez garde de juger tmrairement et trop  la hte, s'cria
Alice en souriant: les apparences sont souvent trompeuses. Quoique
le major Heyward puisse quelquefois produire les tons de la basse-
taille, comme vous venez de les entendre, je puis vous assurer que
le son naturel de sa voix approche beaucoup plus du tnor.

-- A-t-il donc beaucoup de pratique dans l'art de la psalmodie?
lui demanda son compagnon avec simplicit.

Alice prouvait une grande disposition  partir d'un clat de
rire, mais elle eut assez d'empire sur elle-mme pour rprimer ce
signe extrieur de gaiet.

-- Je crains, rpondit-elle, qu'il n'ait un got plus dcid pour
les chants profanes. La vie d'un soldat, les chances auxquelles il
est expos, les travaux continuels auxquels il se livre, ne sont
pas propres  lui donner un caractre rassis.

-- La voix est donne  l'homme, comme ses autres talents, pour
qu'il en use, et non pour qu'il en abuse, rpliqua gravement son
compagnon. Personne ne peut me reprocher d'avoir jamais nglig
les dons que j'ai reus du ciel. Ma jeunesse, comme celle du roi
David, a t entirement consacre  la musique; mais je rends
grces  Dieu de ce que jamais une syllabe de vers profanes n'a
souill mes lvres.

-- Vos tudes se sont donc bornes au chant sacr?

-- Prcisment. De mme que les psaumes de David offrent des
beauts qu'on ne trouve dans aucune autre langue, ainsi la mlodie
qui y a t adapte est au-dessus de toute harmonie profane. J'ai
le bonheur de pouvoir dire que ma bouche n'exprime que les dsirs
et les penses du roi d'Isral lui-mme, car quoique le temps et
les circonstances puissent exiger quelques lgers changements, la
traduction dont nous nous servons dans les colonies de la
Nouvelle-Angleterre l'emporte tellement sur toutes les autres par
sa richesse, son exactitude et sa simplicit spirituelle, qu'elle
approche autant qu'il est possible du grand ouvrage de l'auteur
inspir. Jamais je ne marche, jamais je ne sjourne, jamais je ne
me couche sans avoir avec moi un exemplaire de ce livre divin. Le
voici. C'est la vingt-sixime dition, publie  Boston, anno
Domini 1744, et intitule: Psaumes, Hymnes et Cantiques
spirituels de l'Ancien et du Nouveau-Testament, fidlement
traduits en vers anglais pour l'usage, l'dification et la
consolation des saints en public et en particulier, et
spcialement dans la Nouvelle-Angleterre.

Pendant qu'il prononait l'loge de cette production des potes de
son pays, le psalmodiste tirait de sa poche le livre dont il
parlait, et ayant affermi sur son nez une paire de lunettes
montes en fer, il ouvrit le volume avec un air de vnration
solennelle. Alors, sans plus de circonlocutions, et sans autre
apologie que le mot -- coutez! -- il appliqua  sa bouche
l'instrument dont nous avons dj parl, en tira un son trs lev
et trs aigu, que sa voix rpta une octave plus bas, et chanta ce
qui suit d'un ton doux, sonore et harmonieux, qui bravait la
musique, la posie, et mme le mouvement irrgulier de sa mauvaise
monture:

Combien il est doux,  voyez combien il est ravissant pour des
frres d'habiter toujours dans la concorde et la paix! tel fut ce
baume prcieux qui se rpandit depuis la tte jusqu' la barbe
d'Aaron, et de sa barbe descendit jusque dans les plis de sa
robe[13].

Ce chant lgant tait accompagn d'un geste qui y tait
parfaitement appropri, et qu'on n'aurait pu imiter qu'aprs un
long apprentissage. Chaque fois qu'une note montait sur l'chelle
de la gamme, sa main droite s'levait proportionnellement, et
quand le ton baissait, sa main suivait galement la cadence, et
venait toucher un instant les feuillets du livre saint. Une longue
habitude lui avait probablement rendu ncessaire cet
accompagnement manuel, car il continua avec la plus grande
exactitude jusqu' la fin de la strophe, et il appuya
particulirement sur les deux syllabes du dernier vers.

Une telle interruption du silence de la fort ne pouvait manquer
de frapper les autres voyageurs qui taient un peu en avant.
L'Indien dit  Heyward quelques mots en mauvais anglais, et celui-
ci, retournant sur ses pas et s'adressant  l'tranger,
interrompit pour cette fois l'exercice de ses talents en
psalmodie.

-- Quoique nous ne courions aucun danger, dit-il, la prudence nous
engage  voyager dans cette fort avec le moins de bruit possible.
Vous me pardonnerez donc, Alice, si je nuis  vos plaisirs en
priant votre compagnon de rserver ses chants pour une meilleure
occasion.

-- Vous y nuirez sans doute, rpondit Alice d'un ton malin, car je
n'ai jamais entendu les paroles et les sons s'accorder si peu, et
je m'occupais de recherches scientifiques sur les causes qui
pouvaient unir une excution parfaite  une posie misrable,
quand votre basse-taille est venue rompre le charme de mes
mditations.

-- Je ne sais ce que vous entendez par ma basse-taille, rpondit
Heyward videmment piqu de cette remarque; mais je sais que votre
sret, Alice, que la sret de Cora m'occupent en ce moment
infiniment plus que toute la musique d'Haendel.

Le major se tut tout  coup, tourna vivement la tte vers un gros
buisson qui bordait le sentier, et jeta un regard de soupon sur
le guide indien, qui continuait  marcher avec une gravit
imperturbable. Il croyait avoir vu briller  travers les feuilles
les yeux noirs de quelque sauvage; mais n'apercevant rien et
n'entendant aucun bruit, il crut s'tre tromp, et, souriant de sa
mprise, il reprit la conversation que cet incident avait
interrompue.

Heyward ne s'tait pourtant pas mpris, ou du moins sa mprise
n'avait consist qu' laisser endormir un instant son active
vigilance. La cavalcade ne fut pas plus tt passe que les
branches du buisson s'entrouvrirent pour faire place  une tte
d'homme aussi hideuse que pouvaient la rendre l'art d'un sauvage
et toutes les passions qui l'animent. Il suivit des yeux les
voyageurs qui se retiraient, et une satisfaction froce se peignit
sur ses traits quand il vit la direction que prenaient ceux dont
il comptait faire ses victimes. Le guide, qui marchait  quelque
distance en avant, avait dj disparu  ses yeux: les formes
gracieuses des deux dames, que le major suivait pas  pas, se
montrrent encore quelques instants  travers les arbres; enfin le
matre de chant, qui formait l'arrire-garde, devint invisible 
son tour dans l'paisseur de la fort.

Chapitre III

Avant que ces champs fussent dfrichs et cultivs, nos fleuves
remplissaient leur lit jusqu' leurs bords les plus levs; la
mlodie des ondes animait les forts verdoyantes et sans limites,
les torrents bondissaient, les ruisseaux s'garaient, et les
sources jaillissaient sous l'ombrage.

BRUYANT, pote amricain.

Laissant le trop confiant Heyward et ses deux jeunes compagnes
s'enfoncer plus avant dans le sein d'une fort qui recelait de si
perfides habitants, nous profiterons du privilge accord aux
auteurs, et nous placerons maintenant le lieu de la scne 
quelques milles  l'ouest de l'endroit o nous les avons laisss.

Dans le cours de cette journe, deux hommes s'taient arrts sur
les bords d'une rivire peu large, mais, trs rapide,  une heure
de distance du camp de Webb. Ils avaient l'air d'attendre
l'arrive d'un tiers, ou l'annonce de quelque mouvement imprvu.
La vote immense de la fort s'tendait jusque sur la rivire, en
couvrait les eaux, et donnait une teinte sombre  leur surface.
Enfin les rayons du soleil commencrent  perdre de leur force, et
la chaleur excessive du jour se modra  mesure que les vapeurs
sortant des fontaines, des lacs et des rivires, s'levaient comme
un rideau dans l'atmosphre. Le profond silence qui accompagne les
chaleurs de juillet dans les solitudes de l'Amrique rgnait dans
ce lieu cart, et n'tait interrompu que par la voix basse des
deux individus dont nous venons de parler, et par le bruit sourd
que faisait le pivert en frappant les arbres de son bec, le cri
discordant du geai, et le son loign d'une chute d'eau.

Ces faibles sons taient trop familiers  l'oreille des deux
interlocuteurs pour dtourner leur attention d'un entretien qui
les intressait davantage. L'un d'eux avait la peau rouge et les
accoutrements bizarres d'un naturel des bois; l'autre, quoique
quip d'une manire grossire et presque sauvage, annonait par
son teint, quelque brl qu'il ft par le soleil, qu'il avait
droit de rclamer une origine europenne.

Le premier tait assis sur une vieille souche couverte de mousse,
dans une attitude qui lui permettait d'ajouter  l'effet de son
langage expressif par les gestes calmes mais loquents d'un Indien
qui discute. Son corps presque nu prsentait un effrayant emblme
de mort, trac en blanc et en noir. Sa tte rase de trs prs
n'offrait d'autres cheveux que cette touffe[14] que l'esprit
chevaleresque des Indiens conserve sur le sommet de la tte, comme
pour narguer l'ennemi qui voudrait le scalper[15], et n'avait pour
tout ornement qu'une grande plume d'aigle, dont l'extrmit lui
tombait sur l'paule gauche; un tomahawk et un couteau  scalper
de fabrique anglaise taient passs dans sa ceinture, et un fusil
de munition, de l'espce de ceux dont la politique des blancs
armait les sauvages leurs allis, tait pos en travers sur ses
genoux. Sa large poitrine, ses membres bien forms et son air
grave faisaient reconnatre un guerrier parvenu  l'ge mr; mais
nul symptme de vieillesse ne paraissait encore avoir diminu sa
vigueur.

Le corps du blanc,  en juger par les parties que ses vtements
laissaient  dcouvert, paraissait tre celui d'un homme qui
depuis sa plus tendre jeunesse avait men une vie dure et pnible.
Il approchait plus de la maigreur que de l'embonpoint; mais tous
ses muscles semblaient endurcis par l'habitude des fatigues et de
l'intemprie des saisons. Il portait un vtement de chasse vert,
bord de jaune[16], et un bonnet de peau dont la fourrure tait
use. Il avait aussi un couteau pass dans une ceinture semblable
 celle qui serrait les vtements plus rares de l'Indien; mais
point de tomahawk. Ses mocassins[17] taient orns  la manire des
naturels du pays, et ses jambes taient couvertes de gutres de
peau laces sur les cts, et attaches au-dessus du genou avec un
nerf de daim. Une gibecire et une poudrire compltaient son
accoutrement; et un fusil  long canon[18], arme que les
industrieux Europens avaient appris aux sauvages  regarder comme
la plus meurtrire, tait appuy contre un tronc d'arbre voisin.
L'oeil de ce chasseur, ou de ce batteur d'estrade, ou quel qu'il
ft, tait petit, vif, ardent et toujours en mouvement, roulant
sans cesse de ct et d'autre pendant qu'il parlait, comme s'il
et guett quelque gibier ou craint l'approche de quelque ennemi.
Malgr ces symptmes de mfiance, sa physionomie n'tait pas celle
d'un homme habitu au crime; elle avait mme, au moment dont nous
parlons, l'expression d'une brusque honntet.

-- Vos traditions mme se prononcent en ma faveur, Chingachgook,
dit-il en se servant de la langue qui tait commune  toutes les
peuplades qui habitaient autrefois entre l'Hudson et le Potomac,
et dont nous donnerons une traduction libre en faveur de nos
lecteurs, tout en tchant d'y conserver ce qui peut servir 
caractriser l'individu et son langage. Vos pres vinrent du
couchant, traversrent la grande rivire, combattirent les
habitants du pays, et s'emparrent de leurs terres; les miens
vinrent du ct o le firmament se pare le matin de brillantes
couleurs, aprs avoir travers le grand lac d'eau sale[19], et ils
se mirent en besogne en suivant  peu prs l'exemple que les
vtres avaient donn. Que Dieu soit donc juge entre nous, et que
les amis ne se querellent pas  ce sujet!

-- Mes pres ont combattu l'homme rouge  armes gales, rpondit
l'Indien avec fiert. N'y a-t-il donc pas de diffrence, OEil-de-
Faucon, entre la flche arme de pierre de nos guerriers et la
balle de plomb avec laquelle vous tuez?

-- Il y a de la raison dans un Indien, quoique la nature lui ait
donn une peau rouge, dit le blanc en secouant la tte en homme
qui sentait la justesse de cette observation.

Il parut un moment convaincu qu'il ne dfendait pas la meilleure
cause; mais enfin, rassemblant ses forces intellectuelles, il
rpondit  l'objection de son antagoniste aussi bien que le
permettaient ses connaissances bornes.

-- Je ne suis pas savant, ajouta-t-il, et je ne rougis pas de
l'avouer; mais, en jugeant d'aprs ce que j'ai vu faire  vos
compatriotes en chassant le daim et l'cureuil, je suis port 
croire qu'un fusil aurait t moins dangereux entre les mains de
leurs grands-pres qu'un arc et une flche arme d'une pierre bien
affile, quand elle est dcoche par un Indien.

-- Vous contez l'histoire comme vos pres vous l'ont apprise,
rpliqua Chingachgook en faisant un geste ddaigneux de la main.
Mais que racontent vos vieillards? Disent-ils  leurs jeunes
guerriers que lorsque les Visages-Ples ont combattu les Hommes-
Rouges, ils avaient le corps peint pour la guerre, et qu'ils
taient arms de haches de pierre et de fusils de bois?

-- Je n'ai pas de prjugs, et je ne suis pas homme  me vanter de
mes avantages naturels, quoique mon plus grand ennemi, et c'est un
Iroquois, n'ost nier que je suis un vritable blanc, rpondit le
batteur d'estrade en jetant un regard de satisfaction secrte sur
ses mains brles par le soleil. Je veux bien convenir que les
hommes de ma couleur ont quelques coutumes que, comme honnte
homme, je ne saurais approuver. Par exemple, ils sont dans l'usage
d'crire dans des livres ce qu'ils ont fait et ce qu'ils ont vu,
au lieu de le raconter dans leurs villages, o l'on pourrait
donner un dmenti en face  un lche fanfaron, et o le brave peut
prendre ses camarades  tmoin de la vrit de ses paroles. En
consquence de cette mauvaise coutume, un homme qui a trop de
conscience pour mal employer son temps, au milieu des femmes, 
apprendre  dchiffrer les marques noires mises sur du papier
blanc, peut n'entendre parler jamais des exploits de ses pres, ce
qui l'encouragerait  les imiter et  les surpasser. Quant  moi,
je suis convaincu que tous les Bumppos taient bons tireurs, car
j'ai une dextrit naturelle pour le fusil, et elle doit m'avoir
t transmise de gnration en gnration, comme les saints
commandements nous disent que nous sont transmises toutes nos
qualits bonnes ou mauvaises, quoique je ne voulusse avoir 
rpondre pour personne en pareille matire. Au surplus, toute
histoire a ses deux faces: ainsi je vous demande, Chingachgook, ce
qui se passa quand nos pres se rencontrrent pour la premire
fois.

Un silence d'une minute suivit cette question, et l'Indien,
s'tant recueilli pour s'armer de toute sa dignit, commena son
court rcit avec un ton solennel qui servait  en rehausser
l'apparence de vrit.

-- coutez-moi, OEil-de-Faucon, dit-il, et vos oreilles ne
recevront pas de mensonges. Je vous dirai ce que m'ont dit mes
pres, et ce qu'ont fait les Mohicans. Il hsita un instant, puis,
jetant sur son compagnon un regard circonspect, il continua d'un
ton qui tenait le milieu entre l'interrogation et l'affirmation: -
- L'eau du fleuve qui coule sous nos pieds ne devient-elle pas
sale  certaines poques, et le courant n'en remonte-t-il pas
alors vers sa source?

-- On ne peut nier que vos traditions ne vous rapportent la vrit
 cet gard, car j'ai vu de mes propres yeux ce que vous me dites,
quoiqu'il soit difficile d'expliquer pourquoi l'eau qui est
d'abord si douce se charge ensuite de tant d'amertume.

-- Et le courant? demanda l'Indien, qui attendait la rponse avec
tout l'intrt d'un homme qui dsire entendre la confirmation
d'une merveille qu'il est forc de croire, quoiqu'il ne la
conoive pas; les pres de Chingachgook n'ont pas menti.

-- La sainte Bible n'est pas plus vraie, rpondit le chasseur, et
il n'y a rien de plus vritable dans toute la nature: c'est ce que
les blancs appellent la mare montante ou le contre-courant, et
c'est une chose qui est assez claire et facile  expliquer. L'eau
de la mer entre pendant six heures dans la rivire, et en sort
pendant six heures, et voici pourquoi: quand l'eau de la mer est
plus haute que celle de la rivire, elle y entre jusqu' ce que la
rivire devienne plus haute  son tour, et alors elle en sort.

-- L'eau des rivires qui sortent de nos bois et qui se rendent
dans le grand lac coule toujours de haut en bas jusqu' ce
qu'elles deviennent comme ma main, reprit l'Indien en tendant le
bras horizontalement, et alors elle ne coule plus.

-- C'est ce qu'un honnte homme ne peut nier, dit le blanc, un peu
piqu du faible degr de confiance que l'Indien semblait accorder
 l'explication qu'il venait de lui donner du mystre du flux et
du reflux; et je conviens que ce que vous dites est vrai sur une
petite chelle et quand le terrain est de niveau. Mais tout dpend
de l'chelle sur laquelle vous mesurez les choses: sur la petite
chelle la terre est de niveau, mais, sur la grande, elle est
ronde. De cette manire, l'eau peut tre stagnante dans les grands
lacs d'eau douce, comme vous et moi nous le savons, puisque nous
l'avons vu; mais quand vous venez  rpandre l'eau sur un grand
espace comme la mer, o la terre est ronde, comment croire
raisonnablement que l'eau puisse rester en repos? Autant vaudrait
vous imaginer qu'elle resterait tranquille derrire les rochers
noirs qui sont  un mille de nous, quoique vos propres oreilles
vous apprennent en ce moment qu'elle se prcipite par-dessus.

Si les raisonnements philosophiques du blanc ne semblaient pas
satisfaisants  l'Indien, celui-ci avait trop de dignit pour
faire parade de son incrdulit; il eut l'air de l'couter en
homme qui tait convaincu, et il reprit son rcit avec le mme ton
de solennit.

-- Nous arrivmes de l'endroit o le soleil se cache pendant la
nuit, en traversant les grandes plaines qui nourrissent les
buffles sur les bords de la grande rivire; nous combattmes les
Alligewis, et la terre fut rougie de leur sang. Depuis les bords
de la grande rivire jusqu'aux rivages du grand lac d'eau sale,
nous ne rencontrmes plus personne. Les Maquas nous suivaient 
quelque distance. Nous dmes que le pays nous appartiendrait
depuis l'endroit o l'eau ne remonte plus dans ce fleuve jusqu'
une rivire situe  vingt journes de distance du ct de l't.
Nous conservmes en hommes le terrain que nous avions conquis en
guerriers. Nous repoussmes les Maquas au fond des bois avec les
ours: ils ne gotrent le sel que du bout des lvres; ils ne
pchrent pas dans le grand lac d'eau sale, et nous leur jetmes
les artes de nos poissons.

-- J'ai entendu raconter tout cela, et je le crois, dit le
chasseur, voyant que l'Indien faisait une pause; mais ce fut
longtemps avant que les Anglais arrivassent dans ce pays.

-- Un pin croissait alors o vous voyez ce chtaignier. Les
premiers Visages-Ples qui vinrent parmi nous ne parlaient pas
anglais; ils arrivrent dans un grand canot, quand mes pres
eurent enterr le tomahawk[20] au milieu des hommes rouges. Alors,
OEil-de-Faucon, -- et la voix de l'Indien ne trahit la vive
motion qu'il prouvait en ce moment qu'en descendant  ce ton bas
et guttural qui rendait presque harmonieuse la langue de ce
peuple, -- alors, OEil-de-Faucon, nous ne faisions qu'un peuple,
et nous tions heureux. Nous avions des femmes qui nous donnaient
des enfants; le lac sal nous fournissait du poisson; les bois,
des daims; l'air, des oiseaux; nous adorions le Grand-Esprit, et
nous tenions les Maquas  une telle distance de nous, qu'ils ne
pouvaient entendre nos chants de triomphe.

-- Et savez-vous ce qu'tait alors votre famille? Mais vous tes
un homme juste, pour un Indien, et comme je suppose que vous avez
hrit de leurs qualits, vos pres doivent avoir t de braves
guerriers, des hommes sages ayant place autour du feu du grand
conseil.

-- Ma peuplade est la mre des nations; mais mon sang coule dans
mes veines sans mlange. Les Hollandais dbarqurent et
prsentrent  mes pres l'eau de feu[21]. Ils en burent jusqu' ce
que le ciel part se confondre avec la terre, et ils crurent
follement avoir trouv le Grand-Esprit. Ce fut alors qu'ils
perdirent leurs possessions; ils furent repousss loin du rivage
pied par pied, et moi qui suis un chef et un Sagamore, je n'ai
jamais vu briller le soleil qu' travers les branches des arbres,
et je n'ai jamais visit les tombeaux de mes pres.

-- Les tombeaux inspirent des penses graves et solennelles, dit
le blanc, touch de l'air calme et rsign de son compagnon; leur
aspect fortifie souvent un homme dans ses bonnes intentions. Quant
 moi, je m'attends  laisser mes membres pourrir sans spulture
dans les bois,  moins qu'ils ne servent de pture aux loups. Mais
o se trouve maintenant votre peuplade qui alla rejoindre ses
parents dans le Delaware il y a tant d'annes?

-- O sont les fleurs de tous les ts qui se sont succd depuis
ce temps? Elles se sont fanes, elles sont tombes les unes aprs
les autres. Il en est de mme de ma famille, de ma peuplade; tous
sont partis tour  tour pour la terre des esprits. Je suis sur le
sommet de la montagne, il faut que je descende dans la valle, et
quand Uncas m'y aura suivi, il n'existera plus une goutte du sang
des Sagamores, car mon fils est le dernier des Mohicans.

-- Uncas est ici, dit une autre voix  peu de distance, avec le
mme ton doux et guttural; que voulez-vous  Uncas?

Le chasseur tira son couteau de sa gaine de cuir, et fit un
mouvement involontaire de l'autre main pour saisir son fusil; mais
l'Indien ne parut nullement mu de cette interruption inattendue,
et ne dtourna pas mme la tte pour voir qui parlait ainsi.

Presque au mme instant un jeune guerrier passa sans bruit entre
eux d'un pas lger, et alla s'asseoir sur le bord du fleuve. Le
pre ne fit aucune exclamation de surprise, et tous restrent en
silence pendant quelques minutes, chacun paraissant attendre
l'instant o il pourrait parler sans montrer la curiosit d'une
femme ou l'impatience d'un enfant. L'homme blanc sembla vouloir se
conformer  leurs usages, et, remettant son couteau dans sa gaine,
il observa la mme rserve.

Enfin Chingachgook levant lentement les yeux vers son fils: -- Eh
bien! lui demanda-t-il, les Maquas osent-ils laisser dans ces bois
l'empreinte de leurs mocassins?

-- J'ai t sur leurs traces, rpondit le jeune Indien, et je sais
qu'ils y sont en nombre gal aux doigts de mes deux mains; mais
ils se cachent en poltrons.

-- Les brigands cherchent  scalper ou  piller, dit l'homme
blanc,  qui nous laisserons le nom d'OEil-de-Faucon que lui
donnaient ses compagnons. -- L'actif Franais Montcalm enverra ses
espions jusque dans notre camp, plutt que d'ignorer la route que
nous avons voulu suivre.

-- Il suffit, dit le pre en jetant les yeux vers le soleil qui
s'abaissait vers l'horizon; ils seront chasss comme des daims de
leur retraite. OEil-de-Faucon, mangeons ce soir, et faisons voir
demain aux Maquas que nous sommes des hommes.

-- Je suis aussi dispos  l'un qu' l'autre, rpondit le
chasseur; mais pour attaquer ces lches Iroquois, il faut les
trouver; et pour manger, il faut avoir du gibier. -- Ah! parlez du
diable et vous verrez ses cornes. Je vois remuer dans les
broussailles, au pied de cette montagne, la plus belle paire de
bois que j'aie aperue de toute cette saison. Maintenant, Uncas,
ajouta-il en baissant la voix en homme qui avait appris la
ncessit de cette prcaution, je gage trois charges de poudre
contre un pied de wampum[22], que je vais frapper l'animal entre
les deux yeux, et plus prs de l'oeil droit que du gauche.

-- Impossible, s'cria le jeune Indien en se levant avec toute la
vivacit de la jeunesse; on n'aperoit que le bout de ses cornes.

-- C'est un enfant, dit le blanc en secouant la tte et en
s'adressant au pre; croit-il que quand un chasseur voit quelque
partie du corps d'un daim, il ne connaisse pas la position du
reste?

Il prit son fusil, l'appuya contre son paule, et il se prparait
 donner une preuve de l'adresse dont il se vantait, quand le
guerrier rabattit son arme avec la main.

-- OEil-de-Faucon, lui dit-il, avez-vous envie de combattre les
Maquas?

-- Ces Indiens connaissent la nature des bois comme par instinct,
dit le chasseur en appuyant par terre la crosse de son fusil, en
homme convaincu de son erreur; et se tournant vers le jeune homme:
-- Uncas, lui dit-il, il faut que j'abandonne ce daim  votre
flche, sans quoi nous pourrions le tuer pour ces coquins
d'iroquois.

Le pre fit un geste d'approbation, et son fils, se voyant ainsi
autoris, se jeta ventre  terre, et s'avana vers l'animal en
rampant et avec prcaution. Lorsqu'il fut  distance convenable du
buisson, il arma son arc d'une flche avec le plus grand soin,
tandis que les bois du daim s'levaient davantage, comme s'il et
senti l'approche d'un ennemi. Un instant aprs on entendit le son
de la corde tendue; une ligne blanche sillonna l'air et pntra
dans les broussailles, d'o le daim sortit en bondissant. Uncas
vita adroitement l'attaque de son ennemi rendu furieux par sa
blessure, lui plongea son couteau dans la gorge tandis qu'il
passait prs de lui, et l'animal, faisant un bond terrible, tomba
dans la rivire dont les eaux se teignirent de son sang.

-- Voil qui est fait avec l'adresse d'un Indien, dit le chasseur
avec un air de satisfaction, et cela mritait d'tre vu. Il parat
pourtant qu'une flche a besoin d'un couteau pour finir la
besogne.

-- Chut! s'cria Chingachgook, se tournant vers lui avec la
vivacit d'un chien de chasse qui sent la piste du gibier.

-- Quoi! il y en a donc une troupe! dit le chasseur, dont les yeux
commenaient  briller de toute l'ardeur de sa profession
habituelle. S'ils viennent  porte d'une balle, il faut que j'en
abatte un, quand mme les Six Nations devraient entendre le coup
de fusil. -- Entendez-vous quelque chose, Chingachgook? Quant 
moi, les bois sont muets pour mes oreilles.

-- Il n'y avait qu'un seul daim, et il est mort, rpondit l'Indien
en se baissant tellement que son oreille touchait presque la
terre; mais j'entends marcher.

-- Les loups ont peut-tre fait fuir les daims dans les bois, et
les poursuivent dans les broussailles.

-- Non, non, dit l'Indien en se relevant avec un air de dignit,
et en se rasseyant sur la souche avec son calme ordinaire; ce sont
des chevaux d'hommes blancs que j'entends. Ce sont vos frres,
OEil-de-Faucon; vous leur parlerez.

-- Sans doute je leur parlerai, et dans un anglais auquel le roi
ne serait pas honteux de rpondre. Mais je ne vois rien approcher,
et je n'entends aucun bruit ni d'hommes ni de chevaux. Il est bien
trange qu'un Indien reconnaisse l'approche d'un blanc plus
aisment qu'un homme qui, comme ses ennemis mmes en conviendront,
n'a aucun mlange dans son sang, quoiqu'il ait vcu assez
longtemps avec les Peaux-Rouges pour en tre souponn. -- Ah!
j'ai entendu craquer une branche sche. -- Maintenant j'entends
remuer les broussailles. -- Oui, oui; je prenais ce bruit pour
celui de la chute d'eau. -- Mais les voici qui arrivent. -- Dieu
les garde des Iroquois!

Chapitre IV

Va, va ton chemin; avant que tu sois sorti de ce bois je te ferai
payer cet outrage.

Shakespeare. Le songe d'une nuit d't.

Le batteur d'estrade avait  peine prononc les paroles qui
terminent le chapitre prcdent, que le chef de ceux dont
l'oreille exerce et vigilante de l'Indien avait reconnu
l'approche, se montra compltement. Un de ces sentiers pratiqus
par les daims lors de leur passage priodique dans les bois,
traversait une petite valle peu loigne, et aboutissait  la
rivire prcisment  l'endroit o l'homme blanc et ses deux
compagnons rouges s'taient posts. Les voyageurs qui avaient
occasionn une surprise si rare dans les profondeurs des forts,
s'avanaient  pas lents, en suivant ce sentier, vers le chasseur
qui, plac en avant des deux Indiens, tait prt  les recevoir.

-- Qui va l? s'cria celui-ci en saisissant son fusil
nonchalamment appuy sur son paule gauche, et en plaant l'index
sur le chien, mais avec un air de prcaution plutt que de menace;
qui sont ceux qui ont brav pour venir ici les dangers du dsert
et des btes froces qu'il renferme?

-- Des chrtiens, rpondit celui qui marchait en tte des
voyageurs, des amis des lois et du roi; des gens qui ont parcouru
cette fort depuis le lever du soleil sans prendre aucune
nourriture, et qui sont cruellement fatigus de leur marche.

-- Vous vous tes donc perdus, et vous avez reconnu dans quel
embarras on se trouve quand on ne sait s'il faut prendre  droite
ou  gauche?

-- Vous avez raison: l'enfant  la mamelle n'est pas plus sous la
dpendance de celui qui le porte, et nous n'avons pas pour nous
guider plus de connaissances qu'il n'en aurait. Savez-vous 
quelle distance nous sommes d'un fort de la couronne, nomm
William-Henry?

-- Quoi! s'cria le chasseur en partant d'un grand clat de rire
qu'il rprima aussitt de crainte d'tre entendu par quelque
ennemi aux aguets; vous avez perdu la piste comme un chien qui
aurait le lac Horican entre lui et son gibier? William-Henry! Si
vous tes ami du roi et que vous ayez affaire  l'arme, vous
feriez mieux de suivre le cours de cette rivire jusqu'au fort
douard; vous y trouverez le gnral Webb qui y perd son temps au
lieu de s'avancer en tte des dfils pour repousser cet audacieux
Franais au del du lac Champlain.

Avant que le chasseur et pu recevoir une rponse  cette
proposition, un autre cavalier sortit des broussailles et s'avana
vers lui.

-- Et  quelle distance sommes-nous donc du fort douard? demanda
ce nouveau venu. Nous sommes partis ce matin de l'endroit o vous
nous conseillez de nous rendre, et nous dsirons aller  l'autre
fort qui est  l'extrmit du lac.

-- Vous avez donc perdu l'usage de vos yeux avant de prendre votre
chemin? car la route qui traverse tout le portage a deux bonnes
verges de largeur, et je doute fort qu'il y ait une rue aussi
large dans tout Londres, pas mme le palais du roi.

-- Nous ne contesterons ni l'existence ni la bont de cette route,
reprit le premier interlocuteur, en qui nos lecteurs ont sans
doute dj reconnu le major Heyward. Il nous suffira de vous dire
que nous nous sommes fis  un guide indien qui nous avait promis
de nous conduire par un sentier plus court, quoique moins large,
et que nous avons eu une trop bonne ide de ses connaissances: en
un mot, nous ne savons o nous sommes.

-- Un Indien qui se perd dans les bois! s'cria le chasseur en
secouant la tte d'un air d'incrdulit; quand le soleil brle
l'extrme cime des arbres! quand les rivires remplissent les
chutes d'eau! quand chaque brin de mousse qu'il aperoit lui dit
de quel ct l'toile du nord brillera pendant la nuit! Les bois
sont remplis de sentiers tracs par les daims pour se rendre sur
le bord des rivires, et toutes les troupes d'oies sauvages n'ont
pas encore pris leur vol vers le Canada! il est bien tonnant
qu'un Indien se perde entre l'Horican et le coude de la rivire.
Est-ce un Mohawk?

-- Il ne l'est point par naissance; mais il a t adopt dans
cette peuplade. Je crois qu'il est n plus avant du ct du nord,
et que c'est un de ceux que vous appelez Hurons.

-- Oh! oh! s'crirent les deux Indiens, qui pendant cette
conversation taient rests assis, immobiles, et en apparence
indiffrents  ce qui se passait, mais qui se levrent alors avec
une vivacit et un air d'intrt qui prouvaient que la surprise
les avait jets hors de leur rserve habituelle.

-- Un Huron! rpta le chasseur en secouant encore la tte avec un
air de mfiance manifeste; c'est une race de brigands, peu
m'importe par qui ils soient adopts. Puisque vous vous tes fis
 un homme de cette nation, toute ma surprise c'est que vous n'en
ayez pas rencontr d'autres.

-- Vous oubliez que je vous ai dit que notre guide est devenu un
Mohawk, un de nos amis; il sert dans notre arme.

-- Et moi je vous dis que celui qui est n Mingo mourra Mingo. Un
Mohawk! parlez-moi d'un Delaware ou d'un Mohican pour l'honntet;
et quand ils se battent, ce qu'ils ne font pas toujours,
puisqu'ils ont souffert que leurs tratres d'ennemis les Maquas
leur donnassent le nom de femmes; quand ils se battent, dis-je,
c'est parmi eux que vous trouverez un vrai guerrier.

-- Suffit, suffit, dit Heyward avec quelque impatience; je ne vous
demande pas un certificat d'honntet pour un homme que je connais
et que vous ne connaissez pas. Vous n'avez pas rpondu  ma
question.  quelle distance sommes-nous du gros de l'arme et du
fort douard?

-- Il semble que cela dpend de celui qui vous servira de guide.
On croirait qu'un cheval comme le vtre pourrait faire beaucoup de
chemin entre le lever et le coucher du soleil.

-- Je ne veux pas faire avec vous assaut de paroles inutiles,
l'ami, dit Heyward tchant de modrer son mcontentement, et
parlant avec plus de douceur. Si vous voulez nous dire  quelle
distance est le fort douard, et nous y conduire, vous n'aurez pas
 vous plaindre d'avoir t mal pay de vos peines.

-- Et si je le fais, qui peut m'assurer que je ne servirai pas de
guide  un ennemi; que je ne conduirai pas un espion de Montcalm
dans le voisinage de l'arme? Tous ceux qui parlent anglais ne
sont pas pour cela des sujets fidles.

-- Si vous servez dans les troupes dont je prsume que vous tes
un batteur d'estrade, vous devez connatre le soixantime rgiment
du roi.

-- Le soixantime! vous me citeriez peu d'officiers au service du
roi en Amrique dont je ne connaisse le nom, quoique je porte une
redingote de chasse au lieu d'un habit carlate.

-- En ce cas vous devez connatre le nom du major de ce rgiment.

-- Du major! s'cria le chasseur en se redressant avec un air de
fiert; s'il y a dans le pays un homme qui connaisse le major
Effingham, c'est celui qui est devant vous.

-- Il y a plusieurs majors dans ce corps. Celui que vous me citez
est le plus ancien, et je veux parler de celui qui a obtenu ce
grade le dernier, et qui commande les compagnies en garnison 
William-Henry.

-- Oui, oui, j'ai entendu dire qu'un jeune homme fort riche qui
vient d'une des provinces situes bien loin du ct du sud, a
obtenu cette place. Il est bien jeune pour occuper un pareil rang,
et passer ainsi sur le corps de gens dont la tte commence 
blanchir; et cependant on assure qu'il a toutes les connaissances
d'un bon soldat et qu'il est homme d'honneur!

-- Quel qu'il puisse tre et quels que soient les droits qu'il
peut avoir  son rang, c'est lui qui vous parle en ce moment, et
par consquent vous ne pouvez voir en lui un ennemi.

Le chasseur regarda Heyward avec un air de surprise, ta son
bonnet, et lui parla d'un ton moins libre qu'auparavant, quoique
de manire  laisser apercevoir encore quelques doutes:

-- On m'a assur qu'un dtachement devait partir du camp ce matin
pour se rendre sur les bords du lac.

-- On vous a dit la vrit; mais j'ai prfr prendre un chemin
plus court, me fiant aux connaissances de l'Indien dont je vous ai
parl.

-- Qui vous a tromp, qui vous a gar, et qui vous a ensuite
abandonn.

-- Il n'a rien fait de tout cela. Du moins il ne m'a pas
abandonn, car il est  quelques pas en arrire.

-- Je serais charm de le voir. Si c'est un vritable Iroquois, je
puis le dire  son air de corsaire et  la manire dont il est
peint.

 ces mots le chasseur passa derrire la jument du matre en
psalmodie, dont le poulain profitait de cette halte pour mettre 
contribution le lait de sa mre. Il entra dans le sentier,
rencontra  quelques pas les deux dames, qui attendaient avec
inquitude le rsultat de cette confrence, et qui n'taient mme
pas sans apprhension. Un peu plus loin, le coureur indien avait
le dos appuy contre un arbre, et il soutint les regards
pntrants du chasseur avec le plus grand calme, mais d'un air si
sombre et si sauvage qu'il suffisait pour inspirer la terreur.

Ayant fini son examen, le chasseur se retira. En repassant prs
des dames il s'arrta un instant, comme pour admirer leur beaut,
et rpondit avec un air de satisfaction manifeste  l'inclination
de tte qu'Alice accompagna d'un sourire agrable. En passant prs
de la jument qui allaitait son poulain, il fit encore une courte
pause, cherchant  deviner qui pouvait tre celui qui la montait.
Enfin il retourna prs d'Heyward.

-- Un Mingo est un Mingo, lui dit-il en secouant la tte et en
parlant avec prcaution; et Dieu l'ayant fait tel, il n'est au
pouvoir ni des Mohawks ni d'aucune autre peuplade de le changer.
Si nous tions seuls, et que vous voulussiez laisser ce noble
coursier  la merci des loups, je pourrais vous conduire moi-mme
 douard en une heure de temps; car il n'en faudrait pas
davantage pour nous y rendre d'ici: mais ayant avec vous des dames
comme celles que je viens de voir, c'est une chose impossible.

-- Et pourquoi? elles sont fatigues, mais elles sont encore en
tat de faire, quelques milles.

-- C'est une chose physiquement impossible, rpta le chasseur du
ton le plus positif. Je ne voudrais pas faire un mille dans ces
bois aprs la nuit tombe, en compagnie avec ce coureur, pour le
meilleur fusil qui soit dans les colonies. Il y a des Iroquois
cachs dans cette fort, et votre Mohawk btard sait trop bien o
les trouver pour que je le prenne pour compagnon.

-- Est-ce l votre opinion? dit Heyward en se baissant sur sa
selle et en parlant  voix basse. J'avoue que moi-mme je n'ai pas
t sans soupons, quoique j'aie tch de les cacher et d'affecter
de la confiance, pour ne pas effrayer mes compagnes. C'est parce
que je me mfiais de lui que j'ai refus de le suivre davantage,
et que j'ai pris le parti de marcher en avant.

-- Je n'ai eu besoin que de jeter les yeux sur lui pour m'assurer
qu'il tait un de ces bandits, dit le chasseur en appuyant un
doigt sur ses lvres en signe de circonspection. Le brigand est
appuy contre cet rable  sucre dont vous voyez les branches
s'lever au-dessus des broussailles; sa jambe droite est avance
sur la mme ligne que le tronc, et de l'endroit o je suis, je
puis, ajouta-t-il en frappant lgrement sur son fusil, lui
envoyer entre la cheville et le genou une balle qui le gurira de
l'envie de rder dans les bois pendant un grand mois. Si je
retournais  lui, le rus coquin se mfierait de quelque chose, et
disparatrait  travers les arbres comme un daim effarouch.

-- N'en faites rien, je n'y puis consentir; il est possible qu'il
soit innocent: et pourtant si j'tais bien convaincu de sa
trahison!...

-- On ne risque pas de se tromper en regardant un Iroquois comme
un tratre, dit le chasseur en levant son fusil comme par un
mouvement d'instinct.

-- Arrtez! s'cria Heyward: je n'approuve pas ce projet. Il faut
en chercher quelque autre; et cependant j'ai tout lieu de croire
que le coquin m'a tromp.

Le chasseur qui, obissant au major, avait dj renonc au dessein
de mettre le coureur hors d'tat de courir, rflchit un instant,
et fit un geste qui fit arriver sur-le-champ  ses cts ses deux
compagnons rouges. Il leur parla avec vivacit en leur langue
naturelle; et quoique ce ft  voix basse, ses gestes, qui se
dirigeaient souvent vers le haut des branches de l'rable  sucre,
indiquaient assez qu'il leur dcrivait la situation de leur ennemi
cach. Ils eurent bientt compris les instructions qu'il leur
donnait, et laissant leurs armes  feu, ils se sparrent, firent
un long dtour, et entrrent dans l'paisseur du bois, chacun de
son ct, avec tant de prcaution qu'il tait impossible
d'entendre le bruit de leur marche.

-- Maintenant allez le retrouver, dit le chasseur  Heyward, et
donnez de l'occupation  ce bandit en lui parlant: ces deux
Mohicans s'en empareront sans rien gter  la peinture de son
corps.

-- Je m'en emparerai bien moi-mme, dit Heyward avec fiert.

-- Vous! Et que pourriez-vous faire  cheval contre un Indien dans
les broussailles?

-- Je mettrai pied  terre.

-- Et croyez-vous que lorsqu'il verra un de vos pieds hors de
l'trier, il vous donnera le temps de dgager l'autre? Quiconque a
affaire aux Indiens dans les bois doit faire comme eux, s'il veut
russir dans ce qu'il entreprend. Allez donc, parlez  ce coquin
avec un air de confiance, et qu'il croie que vous pensez qu'il est
le plus fidle ami que vous ayez en ce monde.

Heyward se disposa  suivre ce conseil, quoique la nature du rle
qu'il allait jouer rpugnt  son caractre de franchise.
Cependant chaque moment lui persuadait de plus en plus que sa
confiance aveugle et intrpide avait plac dans une situation trs
critique les deux dames qu'il tait charg de protger. Le soleil
venait dj de disparatre, et les bois, privs de sa lumire[23],
se couvraient de cette obscurit profonde qui lui rappelait que
l'heure choisie ordinairement par le sauvage pour excuter les
projets atroces d'une vengeance sans piti tait sur le point
d'arriver.

Excit par de si vives alarmes, il quitta le chasseur sans lui
rpondre, et celui-ci entra en conversation  voix haute avec
l'tranger qui s'tait joint le matin avec si peu de crmonie 
la compagnie du major. En passant prs de ses compagnes, Heyward
leur dit quelques mots d'encouragement, et vit avec plaisir
qu'elles ne semblaient pas se douter que l'embarras dans lequel
elles se trouvaient pt avoir d'autre cause qu'un accident
fortuit. Les laissant croire qu'il s'occupait d'une consultation
sur le chemin qu'ils devaient suivre, il avana encore, et arrta
son cheval devant l'arbre contre lequel le coureur tait encore
appuy.

-- Vous voyez, Magua, lui dit-il en tchant de prendre un ton de
confiance et de franchise, que voici la nuit tombante; et
cependant nous ne sommes pas plus prs de William-Henry que
lorsque nous sommes partis du camp de Webb, au lever du soleil.
Vous vous tes tromp de chemin, et je n'ai pas eu plus de succs
que vous. Mais heureusement j'ai rencontr un chasseur, que vous
entendez causer maintenant avec notre chanteur; il connat tous
les sentiers et toutes les retraites de ces bois, et il m'a promis
de nous conduire dans un endroit o nous pourrons nous reposer en
sret jusqu'au point du jour.

-- Est-il seul? demanda l'Indien en mauvais anglais, en fixant sur
le major des yeux tincelants.

-- Seul! rpta Heyward en hsitant, car il tait trop novice dans
l'art de la dissimulation pour pouvoir s'y livrer sans embarras;
non, Magua, il n'est pas seul, puisque nous sommes avec lui.

-- En ce cas, le Renard-Subtil s'en ira, dit le coureur en
relevant avec le plus grand sang-froid une petite valise qu'il
avait dpose  ses pieds, et les Visages-Ples ne verront plus
d'autres gens que ceux de leur propre couleur.

-- S'en ira! Qui? Qui appelez-vous le Renard-Subtil?

-- C'est le nom que ses pres canadiens ont donn  Magua,
rpondit le coureur d'un air qui montrait qu'il tait fier d'avoir
obtenu la distinction d'un surnom, quoiqu'il ignort probablement
que celui dont on l'avait gratifi n'tait pas propre  lui
assurer une rputation de droiture. La nuit est la mme chose que
le jour pour le Renard-Subtil quand Munro l'attend.

-- Et quel compte le Renard-Subtil rendra-t-il des deux filles du
commandant de William-Henry? osera-t-il dire au bouillant cossais
qu'il les a laisses sans guide, aprs avoir promis de leur en
servir?

-- La tte grise a la voix forte et le bras long; mais le Renard
entendra-t-il l'une et sentira-t-il l'autre, quand il sera dans
les bois?

-- Mais que diront les Mohawks? ils lui feront des jupons, et
l'obligeront  rester au wigwam[24] avec les femmes, car il ne leur
paratra plus digne de figurer avec les hommes et parmi les
guerriers.

-- Le Renard connat le chemin des grands lacs; et il est en tat
de retrouver les os de ses pres.

-- Allons, Magua, allons; ne sommes-nous pas amis? pourquoi y
aurait-il une altercation entre nous? Munro vous a promis une
rcompense pour vos services, et je vous en promets une autre
quand vous aurez achev de nous les rendre. Reposez vos membres
fatigus, ouvrez votre valise, et mangez un morceau. Nous avons
peu de temps  perdre; quand ces dames seront un peu reposes,
nous nous remettrons en route.

-- Les Visages-Ples sont les chiens de leurs femmes, murmura
l'Indien en sa langue naturelle; et quand elles ont envie de
manger, il faut que leurs guerriers quittent le tomahawk pour
nourrir leur paresse.

-- Que dites-vous, le Renard?

-- Le Renard dit: C'est bon. L'Indien leva les yeux sur Heyward
avec une attention marque; mais, rencontrant ses regards, il
dtourna la tte, s'assit par terre avec nonchalance, ouvrit sa
valise, en tira quelques provisions, et se mit  manger, aprs
avoir jet autour de lui un coup d'oeil de prcaution.

-- C'est bien, dit le major; le Renard aura des forces et de bons
yeux pour retrouver le chemin demain matin. Il se tut un instant
en entendant dans le lointain un bruit lger de feuillages agits;
mais, sentant la ncessit de distraire l'attention du sauvage, il
ajouta sur-le-champ: -- Il faudra nous mettre en route avant le
lever du soleil, sans quoi Montcalm pourrait se trouver sur notre
passage, et nous boucher le chemin du fort.

Pendant qu'il parlait ainsi, la main de Magua tomba sur sa cuisse;
quoique ses yeux fussent fixs sur la terre, sa tte tait tourne
de ct, ses oreilles mme semblaient se dresser; il tait dans
une immobilit complte; en un mot, tout son extrieur tait celui
d'une statue reprsentant l'attention.

Heyward, qui surveillait tous ses mouvements avec vigilance,
dgagea doucement son pied droit de l'trier, et avana la main
vers la peau d'ours qui couvrait ses pistolets d'aron, dans
l'intention d'en prendre un; mais ce projet fut djou par la
vigilance du coureur, dont les yeux, sans se fixer sur rien, et
sans mouvement apparent, semblaient tout voir en mme temps.
Tandis qu'il hsitait sur ce qu'il avait  faire, l'Indien se leva
doucement et avec tant de prcaution, que ce mouvement ne causa
pas le moindre bruit. Heyward sentit alors qu'il devenait urgent
de prendre un parti, et, passant une jambe par-dessus sa selle, il
descendit de cheval, dtermin  retenir de force son perfide
compagnon, et comptant sur sa vigueur pour y russir. Cependant,
pour ne pas lui donner l'alarme, il conserva encore un air de
calme et de confiance.

-- Le Renard-Subtil ne mange pas, dit-il en lui donnant le nom qui
paraissait flatter davantage la vanit de l'Indien; son grain n'a-
t-il pas t bien apprt? il a l'air trop sec. Veut-il me
permettre de l'examiner?

Magua le laissa porter la main dans sa valise, et souffrit mme
qu'elle toucht la sienne, sans montrer aucune motion, sans rien
changer  son attitude d'attention profonde. Mais quand il sentit
les doigts du major remonter doucement le long de son bras nu, il
le renversa d'un grand coup dans l'estomac, sauta par-dessus son
corps, et en trois bonds s'enfona dans l'paisseur de la fort du
ct oppos, en poussant un cri perant. Un instant aprs,
Chingachgook arriva sans bruit comme un spectre, et s'lana  la
poursuite du fuyard; un grand cri d'Uncas sembla annoncer qu'il
l'avait aperu; un clair soudain illumina un moment la fort, et
la dtonation qui le suivit prouva que le chasseur venait de tirer
un coup de fusil.

Chapitre V

Ce fut dans une nuit semblable que Thish craintive foula aux
pieds la rose des champs et aperut l'ombre du lion.

Shakespeare. Le Marchand de Venise.

La fuite soudaine de son guide, les cris de ceux qui le
poursuivaient, le coup qu'il avait reu, l'explosion inattendue
qu'il venait d'entendre, tout contribua  jeter le major Heyward
dans une stupeur qui le tint dans l'inaction quelques instants. Se
rappelant alors combien il tait important de s'assurer de la
personne du fugitif, il s'lana dans les broussailles pour courir
sur ses traces. Mais  peine avait-il fait trois cents pas, qu'il
rencontra ses trois compagnons qui avaient dj renonc  une
poursuite inutile.

-- Pourquoi vous dcourager si promptement? s'cria-t-il; le
misrable doit tre cach derrire quelqu'un de ces arbres, et
nous pouvons encore nous en rendre matres. Nous ne sommes pas en
sret s'il reste en libert.

-- Voulez-vous charger un nuage de donner la chasse au vent?
demanda le chasseur d'un ton mcontent; j'ai entendu le bandit se
glisser  travers les feuilles comme un serpent noir, et l'ayant
entrevu un instant prs du gros pin que voici, j'ai lch mon coup
 tout hasard, mais je n'ai pas russi. Et cependant si tout autre
que moi avait tir sur ce chien, j'aurais dit qu'il n'avait pas
mal ajust: personne ne niera que je n'aie de l'exprience  cet
gard, et que je ne doive m'y connatre. Regardez ce sumac, il
porte quelques feuilles rouges, et cependant nous ne sommes pas
encore dans la saison o elles doivent avoir cette couleur.

-- C'est du sang! c'est celui de Magua! Il est bless, il est
possible qu'il soit tomb  quelques pas.

-- Non, non, ne le croyez pas. Je n'ai fait qu'effleurer le cuir,
et l'animal n'en a couru que plus vite. Quand une balle ne fait
qu'une gratignure  la peau, elle produit le mme effet qu'un
coup d'peron donn  un cheval, et cet effet est d'acclrer le
mouvement. Mais quand elle pntre dans les chairs, le gibier,
aprs un ou deux bonds, tombe ordinairement, que ce soit un daim
ou un Indien.

-- Mais pourquoi renoncer  la poursuite? Nous sommes quatre
contre un homme bless.

-- tes-vous donc las de vivre? ce diable rouge vous attirerait
jusque sous les tomahawks de ses camarades pendant que vous vous
chaufferiez  sa poursuite. Pour un homme qui s'est si souvent
endormi en entendant pousser le cri de guerre, j'ai agi
inconsidrment en lchant un coup de fusil dont le bruit a pu
tre entendu de quelque embuscade. Mais c'tait une tentation si
naturelle! Allons, mes amis, il ne faut pas rester plus longtemps
dans ces environs, et il faut en dguerpir de manire  donner le
change au plus malin Mingo, ou nos chevelures scheront demain en
plein air en face du camp de Montcalm.

Cet avis effrayant que le chasseur donna du ton d'un homme qui
comprenait parfaitement toute l'tendue du danger, mais avait tout
le courage ncessaire pour le braver, rappela cruellement au
souvenir d'Heyward les deux belles compagnes qu'il s'tait charg
de protger, et qui ne pouvaient avoir d'espoir qu'en lui. Jetant
les yeux autour de lui, et faisant de vains efforts pour percer
les tnbres qui s'paississaient sous la vote de la fort, il se
dsesprait en songeant qu'loignes de tout secours humain, deux
jeunes personnes seraient peut-tre bientt  la merci de barbares
qui, comme les animaux froces, attendaient la nuit pour porter 
leurs victimes des coups plus srs et plus dangereux. Son
imagination exalte, trompe par le peu de clart qui restait
encore, changeait en fantmes effrayants, tantt un buisson que le
vent agitait, tantt un tronc d'arbre renvers par les ouragans.
Vingt fois il crut voir les horribles figures des sauvages se
montrant entre les branches, et piant tous les mouvements de la
petite troupe. Levant alors les yeux vers le ciel, il vit que
quelques lgers nuages, auxquels le soleil couchant avait donn
une teinte de rose, perdaient dj leur couleur; et le fleuve qui
coulait au bas de la colline ne se distinguait plus que parce que
son lit faisait contraste avec les bois pais qui le bordaient des
deux cts.

-- Quel parti prendre? s'cria-t-il enfin, cdant aux inquitudes
qui le tourmentaient dans un danger si pressant; ne m'abandonnez
pas, pour l'amour du ciel! dfendez les malheureuses femmes que
j'accompagne, et fixez vous-mme  ce service tel prix qu'il vous
plaira.

Ses compagnons, qui conversaient entre eux dans la langue des
Indiens, ne firent pas attention  cette prire aussi fervente que
subite. Quoiqu'ils parlassent  voix basse et avec prcaution,
Heyward, en s'approchant d'eux, reconnut la voix du jeune homme
qui rpondait avec chaleur et vhmence  quelques mots que son
pre venait de prononcer d'un ton plus calme. Il tait vident
qu'ils discutaient quelque projet qui concernait la sret des
voyageurs. Ne pouvant supporter l'ide d'un dlai que son
imagination inquite lui reprsentait comme pouvant faire natre
de nouveaux prils, il s'avana vers le groupe dans l'intention de
faire d'une manire encore plus prcise les offres d'une
rcompense gnreuse. En ce moment le chasseur, faisant un geste
de la main, comme pour annoncer qu'il cdait un point contest,
s'cria en anglais, comme par forme de monologue:

-- Uncas a raison. Ce ne serait pas agir en homme que d'abandonner
 leur destin deux pauvres femmes sans dfense, quand mme nous
devrions perdre pour toujours notre refuge ordinaire. -- Monsieur,
ajouta-t-il en s'adressant au major qui arrivait, si vous voulez
protger ces tendres boutons contre la fureur des plus terribles
ouragans, nous n'avons pas un moment  perdre, et il faut vous
armer de toute votre rsolution.

-- Vous ne pouvez douter de mes sentiments, et j'ai dj offert...

-- Offrez vos prires  Dieu, qui seul peut nous accorder assez de
prudence pour tromper la malignit des dmons que cache cette
fort; mais dispensez-vous de vos offres d'argent. Nous ne vivrons
peut-tre pas assez longtemps, vous pour tenir de pareilles
promesses, et nous pour en profiter. Ces deux Mohicans et moi nous
ferons tout ce que l'homme peut faire pour sauver ces deux tendres
fleurs, qui, quelque douces qu'elles soient, ne furent jamais
cres pour le dsert. -- Oui, nous les dfendrons, et sans
attendre d'autre rcompense que celle que Dieu accorde toujours 
ceux qui font le bien. Mais d'abord il faut nous promettre deux
choses, tant pour vous que pour vos amis, sans quoi, au lieu de
vous servir, nous pourrions nous nuire  nous-mmes.

-- Quelles sont-elles?

-- La premire, c'est d'tre silencieux comme ces bois, quoi qu'il
puisse arriver. La seconde, c'est de ne jamais faire connatre 
qui que ce soit l'endroit o nous allons vous conduire.

-- Je me soumets  ces deux conditions; et autant qu'il est en mon
pouvoir, je les ferai observer par mes compagnons.

-- En ce cas, suivez-moi, car nous perdons un temps qui est aussi
prcieux que le sang que perd un daim bless.

Malgr l'obscurit croissante de la nuit, Heyward distingua le
geste d'impatience que fit le chasseur en reprenant sa marche
rapide, et il s'empressa de le suivre pas  pas. En arrivant 
l'endroit o il avait laiss les deux dames qui l'attendaient avec
une impatience mle d'inquitude, il leur apprit brivement les
conditions imposes par le nouveau guide, et leur fit sentir la
ncessit de garder le silence, et d'avoir assez d'empire sur
elles-mmes pour retenir toute exclamation que la crainte pourrait
vouloir leur arracher.

Cet avis tait assez alarmant par lui-mme, et elles ne
l'entendirent pas sans une secrte terreur.

Cependant l'air d'assurance et d'intrpidit du major, aid peut-
tre par la nature du danger, leur donna du courage, et les mit en
tat, du moins  ce qu'elles crurent, de supporter les preuves
inattendues auxquelles il tait possible qu'elles fussent bientt
soumises. Sans rpondre un seul mot, et sans un instant de dlai,
elles souffrirent que le major les aidt  descendre de cheval;
puis Heyward, prenant les deux chevaux en laisse, marcha en avant,
suivi de ses deux compagnes, et arriva au bout de quelques
instants sur le bord de la rivire, o le chasseur tait dj
runi avec les deux Mohicans et le matre en psalmodie.

-- Et que faire de ces cratures muettes? dit le chasseur qui
semblait seul charg de la direction des mouvements de toute la
troupe; leur couper la gorge et les jeter ensuite dans la rivire,
ce serait encore perdre bien du temps; et les laisser ici, ce
serait avertir les Mingos qu'ils n'ont pas bien loin  aller pour
trouver leurs matres.

-- Jetez-leur la bride sur le cou, et chassez-les dans la fort,
dit le major.

-- Non; il vaut mieux donner le change  ces bandits, et leur
faire croire qu'il faut qu'ils courent aussi vite que des chevaux
s'ils veulent attraper leur proie. Ah! Chingachgook, qu'entends-je
dans les broussailles?

-- C'est ce coquin de poulain qui arrive.

-- Il faut que le poulain meure, dit le chasseur en saisissant la
crinire de l'animal; et celui-ci lui ayant chapp: Uncas,
ajouta-t-il, une flche!

-- Arrtez! s'cria  haute voix le propritaire de l'animal
condamn, sans faire attention que ses compagnons ne parlaient
qu' voix basse; pargnez l'enfant de Miriam; c'est le beau
rejeton d'une mre fidle; il est incapable de nuire  personne
volontairement.

-- Quand les hommes luttent pour conserver la vie que Dieu leur a
donne, les jours de leurs semblables mme ne paraissent pas plus
prcieux que ceux des animaux des forts. Si vous prononcez encore
un mot, je vous laisse  la merci des Maquas: -- Une flche,
Uncas, et tirez  bout portant; nous n'avons pas le temps d'un
second coup.

Il parlait encore, que le poulain bless se dressa sur ses jambes
de derrire, pour retomber aussitt sur ses genoux de devant. Il
faisait un effort pour se relever, quand Chingachgook lui enfona
son couteau dans la gorge aussi vite que la pense, et le
prcipita ensuite dans la rivire.

Cet acte de cruaut apparente, mais de vritable ncessit, fit
sentir mieux que jamais aux voyageurs dans quel pril ils se
trouvaient, et l'air de rsolution calme de ceux qui avaient t
les acteurs de cette scne porta dans leur me une nouvelle
impression de terreur. Les deux soeurs se serrrent l'une contre
l'autre en frmissant, et Heyward, mettant la main comme par
instinct sur un de ses pistolets qu'il avait passs dans sa
ceinture en descendant de cheval, se plaa entre elles et ces
ombres paisses qui semblaient jeter un voile impntrable sur les
profondeurs de la fort.

Cependant les deux Indiens ne perdirent pas un instant, et prenant
les chevaux par la bride, ils les forcrent  entrer dans le lit
de la rivire.

 quelque distance du rivage ils firent un dtour, et furent
bientt cachs par la hauteur de la rive, le long de laquelle ils
marchaient dans une direction oppose au cours de l'eau.

Pendant ce temps, le chasseur mettait  dcouvert un canot
d'corce cach sous un buisson dont les longues branches formaient
une sorte de vote sur la surface de l'eau, aprs quoi il fit
signe aux deux dames d'y entrer. Elles obirent en silence, non
sans jeter un regard de frayeur derrire elles du ct du bois,
qui ne paraissait plus qu'une barrire noire tendue le long des
rives du fleuve.

Ds que Cora et Alice furent assises, le chasseur fit signe au
major d'entrer comme lui dans la rivire, et chacun d'eux poussant
un ct de la barque fragile, ils la firent remonter contre le
courant, suivis par le propritaire constern du poulain mort. Ils
avancrent ainsi quelque temps dans un silence qui n'tait
interrompu que par le murmure des eaux et le lger bruit que
faisait la nacelle en les fendant. Le major ne faisait rien que
d'aprs les signes de son guide, qui tantt se rapprochait du
rivage, tantt s'en loignait, suivant qu'il voulait viter des
endroits o l'eau tait trop basse pour que la nacelle pt y
passer, o trop profonde pour qu'un homme pt y marcher sans
risquer d'tre entran. De temps en temps il s'arrtait, et au
milieu du silence profond que le bruit croissant de la chute d'eau
rendait encore plus solennel, il coutait avec attention si nul
son ne sortait des forts endormies. Quand il s'tait assur que
tout tait tranquille, et que ses sens exercs ne lui rapportaient
aucun indice de l'approche des ennemis qu'il craignait, il se
remettait en marche lentement et avec prcaution.

Enfin, ils arrivrent  un endroit o l'oeil toujours aux aguets
du major dcouvrit  peu de distance un groupe d'objets noirs, sur
un point o la hauteur de la rive ensevelissait la rivire dans
une obscurit profonde. Ne sachant s'il devait avancer, il montra
du doigt  son compagnon l'objet qui l'inquitait.

-- Oui, oui, dit le chasseur avec calme: les Indiens ont cach les
animaux avec leur jugement naturel. L'eau ne garde aucune trace du
passage, et l'obscurit d'un tel trou rendrait aveugle un hibou.

Ils ne tardrent pas  arriver  ce point, et toute la troupe se
trouvant runie, une autre consultation eut lieu entre le chasseur
et les deux Mohicans. Pendant ce temps, ceux dont la destine
dpendait de la bonne foi et de l'intelligence de ces habitants
des bois, eurent le loisir d'examiner leur situation plus en
dtail.

La rivire tait resserre en cet endroit entre des rochers
escarps, et la cime de l'un d'eux s'avanait jusqu'au-dessus du
point o le canot tait arrt. Tous ces rochers tant couverts de
grands arbres, on aurait dit qu'elle coulait sous une vote, ou
dans un ravin troit et profond. Tout l'espace situ entre ces
rochers couverts d'arbres dont la cime se dessinait faiblement sur
l'azur du firmament, tait rempli d'paisses tnbres; derrire
eux, la vue tait borne par un coude que faisait la rivire, et
l'on n'apercevait que la ligne noire des eaux. Mais en face, et 
ce qu'il paraissait  peu de distance, l'eau semblait tomber du
ciel pour se prcipiter dans de profondes cavernes, avec un bruit
qui se faisait entendre bien loin dans les bois. C'tait un lieu
qui semblait consacr  la retraite et  la solitude, et les deux
soeurs, en contemplant les beauts de ce site  la fois gracieux
et sauvage, respirrent plus librement, et commencrent  se
croire plus en sret. Les chevaux avaient t attachs  quelques
arbres qui croissaient dans les fentes des rochers; et ils
devaient y rester toute la nuit les jambes dans l'eau. Un
mouvement gnral qui eut lieu alors parmi les conducteurs ne
permit pas aux voyageurs d'admirer davantage les charmes que la
nuit prtait  cet endroit. Le chasseur fit placer Heyward, ses
deux compagnes et le matre de chant  l'un des bouts du canot, et
prit possession de l'autre, aussi ferme que s'il et t sur le
gaillard d'arrire d'un vaisseau de ligne. Les deux Indiens
retournrent  l'endroit qu'ils avaient quitt pour les
accompagner jusqu'au canot, et le chasseur, appuyant une longue
perche contre une pointe de rocher, donna  sa nacelle une
impulsion qui la porta au milieu de la rivire. La lutte entre le
courant rapide et la frle barque qui le remontait fut pnible
pendant quelques minutes, et l'vnement en paraissait douteux.
Ayant reu l'ordre de ne pas changer de place et de ne faire aucun
geste, de crainte que le moindre mouvement ne ft chavirer le
canot, les passagers osaient  peine respirer, et regardaient en
tremblant l'eau menaante. Vingt fois ils se crurent sur le point
d'tre engloutis; mais l'adresse du pilote expriment triomphait
toujours. Un vigoureux effort, un effort dsespr,  ce que
pensrent les deux soeurs, termina cette navigation pnible. 
l'instant o Alice se couvrait les yeux par un instinct de
terreur, convaincue qu'ils allaient tre entrans dans le
tourbillon qui bouillonnait au pied de la cataracte, la barque
s'arrtait prs d'une plate-forme de rocher dont la surface ne
s'levait qu' deux pouces au-dessus de l'eau.

-- O sommes-nous, et que nous reste-t-il  faire? demanda
Heyward, voyant que le chasseur ne faisait plus usage ni des rames
ni de l'aviron.

-- Vous tes au pied du Glenn, lui rpondit le batteur d'estrade
parlant tout haut, et ne craignant plus que sa voix s'entendit au
loin, au milieu du vacarme de la cataracte; et ce qui nous reste 
faire, c'est de dbarquer avec prcaution, de peur de faire
chavirer le canot, car vous suivriez la mme route que vous venez
de faire, et d'une manire moins agrable, quoique plus prompte.
La rivire est dure  remonter quand les eaux sont hautes, et, en
consquence, cinq personnes sont trop pour une pauvre barque qui
n'est compose que d'corce et de gomme. Allons, montez sur le
rocher, et j'irai chercher les deux Mohicans avec le daim qu'ils
n'ont pas oubli de charger sur un des chevaux. Autant vaudrait
abandonner sa chevelure au couteau des Mingos que de jener au
milieu de l'abondance.

Ses passagers ne se firent pas presser pour obir  ses ordres. 
peine le dernier pied tait-il pos sur le rocher, que la barque
s'loigna avec la rapidit d'une flche. On vit un instant la
grande taille du chasseur, qui semblait glisser sur les ondes,
puis il disparut dans l'obscurit.

Privs de leur guide, les voyageurs ne savaient ce qu'ils devaient
faire; ils n'osaient mme s'avancer sur le rocher, de crainte
qu'un faux pas fait dans les tnbres ne les prcipitt dans une
de ces profondes cavernes o l'eau s'engloutissait avec bruit 
droite et  gauche. Leur attente ne fut pourtant pas longue: aid
par les deux Mohicans, le chasseur reparut bientt avec le canot,
et il fut de retour auprs de la plate-forme en moins de temps que
le major ne calculait qu'il lui en faudrait pour rejoindre ses
compagnons.

-- Nous voici maintenant dans un fort, avec bonne garnison, et
munis de provisions, s'cria Heyward d'un ton encourageant, et
nous pouvons braver Montcalm et ses allis. Dites-moi, ma brave
sentine, pouvez-vous voir ou entendre d'ici quelqu'un de ceux que
vous appelez Iroquois?

-- Je les appelle Iroquois, parce que je regarde comme ennemi tout
naturel qui parle une langue trangre, quoiqu'il prtende servir
le roi. Si Webb veut trouver de l'honneur et de la bonne foi dans
des Indiens, qu'il fasse venir les peuplades des Delawares, et
qu'il renvoie ses avides Mohawks, ses perfides Onidas, et six
nations de coquins, au fond du Canada, o tous ces brigands
devraient tre.

-- Ce serait changer des amis belliqueux pour des allis inutiles.
J'ai entendu dire que les Delawares ont dpos le tomahawk, et ont
consenti  porter le nom de femmes[25]!

-- Oui,  la honte ternelle des Hollandais et des Iroquois, qui
ont d employer le secours du diable pour les dterminer  un
pareil trait! mais je les ai connus vingt ans, et j'appellerai
menteur quiconque dira que le sang qui coule dans les veines d'un
Delaware est le sang d'un lche. Vous avez chass leurs peuplades
du bord de la mer, et aprs cela vous voudriez croire ce que
disent leurs ennemis, afin de vous mettre la conscience en repos
et dormir paisiblement. -- Oui, oui, tout Indien qui ne parle pas
la langue des Delawares est pour moi un Iroquois, n'importe que sa
peuplade ait ses villages[26] dans York ou dans le Canada.

Le major s'apercevant que l'attachement inbranlable du chasseur 
la cause de ses amis, les Delawares et les Mohicans, car c'taient
deux branches de la mme peuplade, paraissait devoir prolonger une
discussion inutile, changea adroitement le sujet de la
conversation.

-- Qu'il y ait eu un trait  ce sujet, ou non, dit-il, je sais
parfaitement que vos deux compagnons actuels sont des guerriers
aussi braves que prudents. Ont-ils vu ou entendu quelqu'un de nos
ennemis?

-- Un Indien est un homme qui se fait sentir avant de se laisser
voir, rpondit le chasseur en jetant nonchalamment par terre le
daim qu'il portait sur ses paules; je me fie  d'autres signes
que ceux qui peuvent frapper les yeux, quand je me trouve dans le
voisinage des Mingos.

-- Vos oreilles vous ont-elles appris qu'ils aient dcouvert notre
retraite?

-- J'en serais bien fch, quoique nous soyons dans un lieu o
l'on pourrait soutenir une bonne fusillade. Je ne nierai pourtant
pas que les chevaux n'aient trembl lorsque je passais prs d'eux
tout  l'heure, comme s'ils eussent senti le loup; et un loup est
un animal qui rde souvent  la suite d'une troupe d'Indiens, dans
l'espoir de profiter des restes de quelque daim tu par les
sauvages.

-- Vous oubliez celui qui est  vos pieds, et dont l'odeur a pu
galement attirer les loups. Vous ne songez pas au poulain mort.

-- Pauvre Miriam! s'cria douloureusement le matre de chant, ton
enfant tait prdestin  devenir la proie des btes farouches?
levant alors la voix au milieu du tumulte des eaux, il chanta la
strophe suivante:

Il frappa le premier-n de l'gypte, les premiers-ns de l'homme
et ceux de la bte:  gypte! quels miracles clatrent au milieu
de toi sur Pharaon et ses serviteurs!

-- La mort de son poulain lui pse sur le coeur, dit le chasseur;
mais c'est un bon signe de voir un homme attach aux animaux qui
lui appartiennent. Mais puisqu'il croit  la prdestination, il se
dira que ce qui est arriv devait arriver, et avec cette
consolation il reconnatra qu'il tait juste d'ter la vie  une
crature muette pour sauver celle d'tres dous de raison. -- Au
surplus ce que vous disiez des loups peut tre vrai, et c'est une
raison de plus pour dpecer ce daim sur-le-champ, et en jeter les
issues dans la rivire, sans quoi nous aurions une troupe de loups
hurlant sur les rochers, comme pour nous reprocher chaque bouche
que nous avalerions; et quoique la langue des Delawares soit comme
un livre ferm pour les Iroquois, les russ coquins ont assez
d'instinct pour comprendre la raison qui fait hurler un loup.

Tout en faisant ces observations, le chasseur prparait tout ce
qui lui tait ncessaire pour la dissection du daim. En finissant
de parler, il quitta les voyageurs, et s'loigna, accompagn des
deux Mohicans, qui semblaient comprendre toutes ses intentions
sans qu'il et besoin de les leur expliquer. Tous les trois
disparurent tour  tour, semblant s'vanouir devant la surface
d'un rocher noir qui s'levait  quelques toises du bord de l'eau.

Chapitre VI

Ces chants qui jadis taient si doux  Sion, il en choisit
judicieusement quelques-uns, et d'un air solennel: Adorons le
Seigneur, dit-il.

Burns.

Heyward et ses deux compagnes virent ce mouvement mystrieux avec
une inquitude secrte; car quoique la conduite de l'homme blanc
ne leur et donn jusqu'alors aucun motif pour concevoir des
soupons, son quipement grossier, son ton brusque et hardi,
l'antipathie prononce qu'il montrait pour les objets de sa haine,
le caractre inconnu de ses deux compagnons silencieux, taient
autant de causes qui pouvaient faire natre la mfiance dans des
esprits que la trahison d'un guide indien avait remplis si
rcemment d'une juste alarme.

Le matre de chant semblait seul indiffrent  tout ce qui se
passait. Il s'tait assis sur une pointe de rocher, et paraissait
absorb dans des rflexions qui n'taient pas d'une nature
agrable,  en juger par les soupirs qu'il poussait  chaque
instant. Bientt on entendit un bruit sourd, comme si quelques
personnes parlaient dans les entrailles de la terre, et tout 
coup une lumire frappant les yeux des voyageurs, leur dvoila les
secrets de cette retraite.

 l'extrmit d'une caverne profonde, creuse dans le rocher, et
dont la longueur paraissait encore augmente par la perspective et
par la nature de la lumire qui y brillait, tait assis le
chasseur, tenant en main une grosse branche de pin enflamme.
Cette lueur vive, tombant en plein sur sa physionomie basane et
ses vtements caractristiques, donnait quelque chose de
pittoresque  l'aspect d'un individu qui, vu  la clart du jour,
aurait encore attir les regards par son costume trange, la
raideur de membres qui semblaient tre de fer, et le mlange
singulier de sagacit, de vigilance et de simplicit, que ses
traits exprimaient tour  tour.

 quelques pas en avant de lui tait Uncas, que sa position et sa
proximit permettaient de distinguer compltement. Les voyageurs
regardrent avec intrt la taille droite et souple du jeune
Mohican, dont toutes les attitudes et tous les mouvements avaient
une grce naturelle. Son corps tait plus couvert qu' l'ordinaire
par un vtement de chasse, mais on voyait briller son oeil noir,
fier et intrpide, quoique doux et calme. Ses traits bien dessins
offraient le teint rouge de sa nation dans toute sa puret; son
front lev tait plein de dignit, et sa tte noble ne prsentait
 la vue que cette touffe de cheveux que les sauvages conservent
par bravoure, et comme pour dfier leurs ennemis de la leur
enlever.

C'tait la premire fois que Duncan Heyward et ses compagnes
avaient eu le loisir d'examiner les traits prononcs de l'un des
deux Indiens qu'ils avaient rencontrs si  propos, et ils se
sentirent soulags du poids accablant de leur inquitude en voyant
l'expression fire et dtermine, mais franche et ouverte, de la
physionomie du jeune Mohican. Ils sentirent qu'ils pouvaient avoir
devant les yeux un tre plong dans la nuit de l'ignorance, mais
non un perfide plein de ruses se consacrant volontairement  la
trahison. L'ingnue Alice le regardait avec la mme admiration
qu'elle aurait accorde  une statue grecque ou romaine qu'un
miracle aurait appele  la vie; et Heyward, quoique accoutum 
voir la perfection des formes qu'on remarque souvent chez les
sauvages que la corruption n'a pas encore atteints, exprima
ouvertement sa satisfaction.

-- Je crois, lui rpondit Alice que je dormirais tranquillement
sous la garde d'une sentinelle aussi gnreuse et aussi intrpide
que le parat ce jeune homme. Bien certainement, Duncan, ces
meurtres barbares, ces scnes pouvantables de torture, dont nous
avons tant entendu parler, dont nous avons lu tant d'horribles
relations, ne se passent jamais en prsence de semblables tres.

-- C'est certainement un rare exemple des qualits que ce peuple
possde, rpondit le major; et je pense comme vous qu'un tel front
et de tels yeux sont faits pour intimider des ennemis plutt que
pour tromper des victimes. Mais ne nous trompons pas nous-mmes en
attendant de ce peuple d'autres vertus que celles qui sont  la
porte des sauvages. Les brillants exemples de grandes qualits ne
sont que trop rares chez les chrtiens; comment seraient-ils plus
frquents chez les Indiens? Esprons pourtant, pour l'honneur de
la nature humaine, qu'on peut aussi en rencontrer chez eux, que ce
jeune Mohican ne trompera pas nos pressentiments, et qu'il sera
pour nous tout ce que son extrieur annonce, un ami brave et
fidle.

-- C'est parler comme il convient au major Heyward, dit Cora. En
voyant cet enfant de la nature, qui pourrait songer  la couleur
de sa peau?

Un silence de quelques instants, et dans lequel il paraissait
entrer quelque embarras, suivit cette remarque caractristique. Il
fut interrompu par la voix du chasseur, qui criait aux voyageurs
d'entrer dans la caverne.

-- Le feu commence  donner trop de clart, leur dit-il quand ils
furent entrs, et elle pourrait amener les Mingos sur nos traces.
Uncas, baissez la couverture, et que ces coquins n'y voient que du
noir. Nous n'aurons pas un souper tel qu'un major des Amricains
royaux aurait droit de l'attendre, mais j'ai vu des dtachements
de ce corps se trouver trs contents de manger de la venaison
toute crue et sans assaisonnement[27]. Ici nous avons du moins,
comme vous le voyez, du sel en abondance, et voil du feu qui va
nous faire d'excellentes grillades. Voil des branches de
sassafras sur lesquelles ces dames peuvent s'asseoir. Ce ne sont
pas des siges aussi brillants que leurs fauteuils d'acajou; ils
ne sont pas garnis de coussins rembourrs, mais ils exhalent une
odeur douce et suave[28]. Allons, l'ami, ne songez plus au poulain;
c'tait une crature innocente qui n'avait pas encore beaucoup
souffert: sa mort lui pargnera la gne de la selle et la fatigue
des jambes.

Uncas fit ce qui lui avait t ordonn, et quand OEil-de-Faucon
eut cess de parler, on n'entendit plus que le bruit de la
cataracte, qui ressemblait  celui d'un tonnerre lointain.

-- Sommes-nous en sret dans cette caverne? demanda Heyward. N'y
a-t-il nul danger de surprise? Un seul homme arm se plaant 
l'entre nous tiendrait  sa merci.

Une grande figure semblable  un spectre sortit du fond obscur de
la caverne, s'avana derrire le chasseur, et prenant dans le
foyer un tison enflamm, l'leva en l'air pour clairer le fond de
cet antre.  cette apparition soudaine, Alice poussa un cri de
terreur, et Cora mme se leva prcipitamment; mais un mot
d'Heyward les rassura en leur apprenant que celui qu'elles
voyaient tait leur ami Chingachgook. L'Indien, levant une autre
couverture, leur fit voir que la caverne avait une seconde issue,
et, sortant avec sa torche, il traversa ce qu'on pourrait appeler
une crevasse des rochers,  angle droit avec la grotte dans
laquelle ils taient, mais n'tant couverte que par la vote des
cieux, et aboutissant  une autre caverne  peu prs semblable 
la premire.

-- On ne prend pas de vieux renards comme Chingachgook et moi dans
un terrier qui n'a qu'une entre, dit le chasseur en riant. Vous
pouvez voir maintenant si la place est bonne. Le rocher est d'une
pierre calcaire, et tout le monde sait qu'elle est bonne et douce,
de sorte qu'elle ne fait pas un trop mauvais oreiller quand les
broussailles et le bois de sapin sont rares. Eh bien! la cataracte
tombait autrefois  quelques pas de l'endroit o nous sommes, et
elle formait une nappe d'eau aussi belle et aussi rgulire qu'on
puisse en voir sur tout l'Hudson. Mais le temps est un grand
destructeur de beaut, comme ces jeunes dames ont encore 
l'apprendre, et la place est bien change. Les rochers sont pleins
de crevasses, et la pierre en est plus molle  certains endroits
que dans d'autres; de sorte que l'eau y a pntr, y a form des
creux, a recul en arrire, s'est fray un nouveau chemin, et
s'est divise en deux chutes qui n'ont plus ni forme ni
rgularit.

-- Et dans quelle partie de ces rochers sommes-nous? demanda le
major.

-- Nous sommes prs de l'endroit o la Providence avait d'abord
plac les eaux, mais o,  ce qu'il parat, elles ont t trop
rebelles pour rester. Trouvant le rocher moins dur des deux cts,
elles l'ont perc pour y passer, aprs nous avoir creus ces deux
trous pour nous cacher, et ont laiss  sec le milieu de la
rivire.

-- Nous sommes donc dans une le?

-- Oui; ayant une chute d'eau de chaque ct, et la rivire par
devant et par derrire. Si nous avions la lumire du jour, je vous
engagerais  monter sur le rocher pour vous faire voir la
perversit de l'eau. Elle tombe sans rgle et sans mthode. Tantt
elle saute, tantt elle se prcipite; ici elle se glisse, l elle
s'lance; dans un endroit elle est blanche comme la neige, dans un
autre elle est verte comme l'herbe; d'un ct elle forme des
torrents qui semblent vouloir entrouvrir la terre; d'un autre,
elle murmure comme un ruisseau et a la malice de former des
tourbillons, pour user la pierre comme si ce n'tait que de
l'argile. Tout l'ordre de la rivire a t drang.  deux cents
toises d'ici, en remontant, elle coule paisiblement, comme si elle
voulait tre fidle  son ancien cours; mais alors les eaux se
sparent, et vont battre leurs rives  droite et  gauche; elles
semblent mme regarder en arrire, comme si c'tait  regret
qu'elles quittent le dsert pour aller se mler avec l'eau sale.
Oui, Madame, ce tissu aussi fin qu'une toile d'araigne, que vous
portez autour du cou, n'est qu'un filet  prendre du poisson
auprs des dessins dlicats que la rivire trace en certains
endroits sur le sable, comme si, ayant secou le joug, elle
voulait essayer toutes sortes de mtiers. Et que lui en revient-il
cependant? Aprs avoir fait ses fantaisies quelques instants,
comme un enfant entt, la main qui l'a faite la force  sauter le
pas; ses eaux se runissent, et elle va paisiblement se perdre
dans la mer, o il a t ordonn de tout temps qu'elle se
perdrait.

Quoique les voyageurs entendissent avec plaisir une description du
Glenn[29] faite avec tant de simplicit, et qui les portait 
croire qu'ils se trouvaient en lieu de sret, ils n'taient pas
disposs  apprcier les agrments de cette caverne aussi
favorablement qu'OEil-de-Faucon. D'ailleurs leur situation ne leur
permettait gure de chercher  approfondir toutes les beauts
naturelles de cet endroit; et comme le chasseur, tout en leur
parlant, n'avait interrompu ses oprations de cuisine que pour
leur indiquer avec une fourchette casse dont il se servait, la
direction de quelques parties du fleuve rebelle, ils ne furent pas
fchs que la proraison de son discours ft consacre  leur
annoncer que le souper tait prt.

Les voyageurs, qui n'avaient rien pris de la journe, avaient
grand besoin de ce repas, et, quelque simple qu'il ft, ils y
firent honneur. Uncas se chargea de pourvoir  tous les besoins
des dames, et il leur rendit tous les petits services qu'il tait
en son pouvoir, avec un mlange de grce et de dignit qui amusa
beaucoup Heyward, car il n'ignorait pas que c'tait une innovation
aux usages des Indiens, qui ne permettent pas aux guerriers de
s'abaisser  aucuns travaux domestiques, et surtout en faveur de
leurs femmes. Cependant, comme les droits de l'hospitalit taient
sacrs parmi eux, cette violation des coutumes nationales et cet
oubli de la dignit masculine ne donnrent lieu  aucun
commentaire.

S'il se ft trouv dans la compagnie quelqu'un assez peu occup
pour jouer le rle d'observateur, il aurait pu remarquer que le
jeune chef ne montrait pas une impartialit parfaite dans les
services qu'il rendait aux deux soeurs. Il est vrai qu'il
prsentait  Alice, avec toute la politesse convenable, la
calebasse remplie d'eau limpide, et l'assiette de bois bien
taille, remplie d'une tranche de venaison; mais quand il avait
les mmes attentions pour sa soeur, ses yeux noirs se fixaient sur
la physionomie expressive de Cora, avec une douceur qui en
bannissait la fiert qu'on y voyait ordinairement briller. Une ou
deux fois il fut oblig de parler pour attirer l'attention de
celles qu'il servait, et il le fit en mauvais anglais, mais assez
intelligible, et avec cet accent indien que sa voix gutturale
rendait si doux[30], que les deux soeurs le regardaient avec
tonnement et admiration. Quelques mots s'changrent pendant le
cours de ces services rendus et reus, et ils tablirent entre les
parties toutes les apparences d'une liaison cordiale.

Cependant la gravit de Chingachgook restait imperturbable; il
s'tait assis dans l'endroit le plus voisin de la lumire; et ses
htes, dont les regards inquiets se dirigeaient souvent vers lui,
en pouvaient mieux distinguer l'expression naturelle de ses
traits, sous les couleurs bizarres dont il tait chamarr. Ils
trouvrent une ressemblance frappante entre le pre et le fils,
sauf la diffrence qu'y apportaient le nombre des annes et celui
des fatigues et des travaux que chacun d'eux avait subis. La
fiert habituelle de sa physionomie semblait remplace par ce
calme indolent auquel se livre un guerrier indien quand nul motif
ne l'appelle  mettre en action son nergie. Il tait pourtant
facile de voir,  l'expression rapide que ses traits prenaient de
temps en temps, qu'il n'aurait fallu qu'exciter un instant ses
passions pour que les traits artificiels dont il s'tait bigarr
le visage afin d'intimider ses ennemis, produisissent tout leur
effet.

D'un autre ct, l'oeil actif et vigilant du chasseur n'tait
jamais en repos; il mangeait et buvait avec un apptit que la
crainte d'aucun danger ne pouvait troubler, mais son caractre de
prudence ne se dmentait jamais. Vingt fois la calebasse ou le
morceau de venaison restrent suspendus devant ses lvres, tandis
qu'il penchait la tte de ct comme pour couter si nul son
tranger ne se mlait au bruit de la cataracte; mouvement qui ne
manquait jamais de rappeler pniblement  nos voyageurs combien
leur situation tait prcaire, et qui leur faisait oublier la
singularit du local o la ncessit les avait forcs  chercher
un asile. Mais comme ces pauses frquentes n'taient suivies
d'aucune observation, l'inquitude qu'elles causaient se dissipait
bientt.

-- Allons, l'ami, dit OEil-de-Faucon vers la fin du repas, en
retirant de dessous des feuilles un petit baril, et en s'adressant
au chanteur qui, assis  son ct, rendait une justice complte 
sa science en cuisine, gotez ma bire de sapinette: elle vous
fera oublier le malheureux poulain, et ranimera en vous le
principe de la vie. Je bois a notre meilleure amiti, et j'espre
qu'un avorton de cheval ne smera pas de rancune entre nous.
Comment vous nommez-vous?

-- La Gamme, David La Gamme, rpondit le matre en psalmodie,
aprs s'tre machinalement essuy la bouche avec le revers de la
main, pour se prparer  noyer ses chagrins dans le breuvage qui
lui tait offert.

-- C'est un fort beau nom, rpliqua le chasseur aprs avoir vid
une calebasse de la liqueur qu'il brassait lui-mme, et qu'il
parut savourer avec le plaisir d'un homme qui s'admire dans ses
productions; un fort beau nom vraiment, et je suis convaincu qu'il
vous a t transmis par des anctres respectables. Je suis
admirateur des noms, quoique les coutumes des blancs  cet gard
soient bien loin de valoir celles des sauvages. Le plus grand
lche que j'aie jamais connu s'appelait Lion, et sa femme Patience
avait l'humeur si querelleuse, qu'elle vous aurait fait fuir plus
vite qu'un daim poursuivi par une meute de chiens. Chez les
Indiens, au contraire, un nom est une affaire de conscience, et il
indique en gnral ce qu'est celui qui le porte. Par exemple,
Chingachgook signifie grand serpent, non qu'il soit rellement un
serpent, grand ou petit, mais on lui a donn ce nom parce qu'il
connat tous les replis et les dtours du coeur humain, qu'il sait
garder prudemment le silence, et qu'il frappe ses ennemis 
l'instant o ils s'y attendent le moins. Et quel est votre mtier?

-- Matre indigne dans l'art de la psalmodie.

-- Comment dites-vous?

-- J'apprends  chanter aux jeunes gens de la leve du
Connecticut.

-- Vous pourriez tre mieux employ. Les jeunes chiens ne rient et
ne chantent dj que trop dans les bois, o ils ne devraient pas
respirer plus haut qu'un renard dans sa tanire. Savez-vous manier
le fusil?

-- Grce au ciel, je n'ai jamais eu occasion de toucher ces
instruments meurtriers.

-- Vous savez peut-tre dessiner, tracer sur du papier le cours
des rivires et la situation des montagnes dans le dsert, afin
que ceux qui suivent l'arme puissent les reconnatre en les
voyant?

-- Je ne m'occupe pas de semblables choses.

-- Avec de pareilles jambes, un long chemin doit tre court pour
vous. Je suppose que vous tes quelquefois charg de porter les
ordres du gnral?

-- Non; je ne m'occupe que de ma vocation, qui est de donner des
leons de musique sacre.

-- C'est une singulire vocation! passer sa vie comme l'oiseau-
moqueur[31]  imiter tous les tons hauts ou bas qui peuvent sortir
du gosier de l'homme; eh bien! l'ami, je suppose que c'est le
talent dont vous avez t dou; je regrette seulement que vous
n'en ayez pas reu un meilleur, comme celui d'tre bon tireur, par
exemple. Mais voyons, montrez-nous votre savoir-faire dans votre
mtier, ce sera une manire amicale de nous souhaiter le bonsoir:
il est temps que ces dames aillent reprendre des forces pour le
voyage de demain, car il faudra partir de grand matin, et avant
que les Maquas aient commenc  remuer.

-- J'y consens avec grand plaisir, rpondit David en ajustant sur
son nez ses lunettes montes en fer et tirant de sa poche son cher
petit volume. Que peut-il y avoir de plus convenable et de plus
consolant, ajouta-t-il en s'adressant  Alice, que de chanter les
actions de grces du soir aprs une journe o nous avons couru
tant de prils? Ne m'accompagnerez-vous pas?

Alice sourit; mais regardant Heyward, elle rougit et hsita.

-- Et pourquoi non? dit le major  demi-voix; srement ce que
vient de vous dire celui qui porte le nom du roi-prophte mrite
considration dans un pareil moment.

Encourage par ces paroles, Alice se dcida  faire ce que lui
demandait David et ce que lui suggraient en mme temps sa pit,
son got pour la musique, et sa propre inclination.

Le livre fut ouvert  un hymne qui tait assez bien adapt  la
situation dans laquelle se trouvaient les voyageurs, et o le
pote traducteur, se bornant  imiter simplement le monarque
inspir d'Isral, avait rendu plus de justice  la posie
brillante du prophte couronn. Cora dclara qu'elle chanterait
avec sa soeur, et le cantique sacr commena aprs que le
mthodique David eut prlud avec son instrument, suivant son
usage, pour donner le ton.

L'air tait lent et solennel. Tantt il s'levait aussi haut que
pouvait atteindre la voix harmonieuse des deux soeurs, tantt il
baissait tellement que le bruit des eaux semblait former un
accompagnement  leur mlodie. Le got naturel et l'oreille juste
de David gouvernaient les sons, et les modifiaient de manire 
les adapter au local dans lequel il chantait, et jamais des
accents aussi purs n'avaient retenti dans le creux de ces rochers.
Les Indiens taient immobiles, avaient les yeux fixes et
coutaient avec une attention qui semblait les mtamorphoser en
statues de pierre. Le chasseur, qui avait d'abord appuy son
menton sur sa main avec l'air d'une froide indiffrence, sortit
bientt de cet tat d'apathie.  mesure que les strophes se
succdaient, la raideur de ses traits se relchait: ses penses se
reportaient au temps de son enfance, o ses oreilles avaient t
frappes de semblables sons, quoique produits par des voix bien
moins douces, dans les glises des colonies. Ses yeux commencrent
 devenir humides; avant la fin du cantique, de grosses larmes
sortirent d'une source qui paraissait dessche depuis longtemps,
et coulrent sur des joues qui n'taient plus accoutumes qu'aux
eaux des orages.

Les chanteurs appuyaient sur un de ces tons bas et en quelque
sorte mourants que l'oreille saisit avec tant de volupt, quand un
cri qui semblait n'avoir rien d'humain ni de terrestre fut apport
par les airs, et pntra non seulement dans les entrailles de la
caverne, mais jusqu'au fond du coeur de ceux qui y taient runis.
Un silence profond lui succda, et l'on aurait dit que ce bruit
horrible et extraordinaire retenait les eaux suspendues dans leur
chute.

-- Qu'est-ce que cela? murmura Alice aprs quelques instants
d'inquitude terrible.

-- Que signifie ce bruit? demanda Heyward  voix haute. Ni le
chasseur ni aucun des Indiens ne lui rpondirent. Ils coutaient
comme s'ils se fussent attendus  entendre rpter une seconde
fois le mme cri; leur visage exprimait l'tonnement dont ils
taient eux-mmes saisis. Enfin ils causrent un moment en langue
delaware, et Uncas sortit de la caverne par l'issue oppose 
celle par laquelle les voyageurs y taient entrs. Aprs son
dpart, le chasseur rpondit en anglais  la question qui avait
t faite.

-- Ce que c'est ou ce que ce n'est pas, dit-il, voil ce que
personne ici ne saurait dire, quoique Chingachgook et moi nous
ayons parcouru les forts depuis plus de trente ans. Je croyais
qu'il n'existait pas un cri d'Indien ou de bte sauvage que mes
oreilles n'eussent entendu; mais je viens de reconnatre que je
n'tais qu'un homme plein de prsomption et de vanit.

-- N'est-ce pas le cri que poussent les guerriers sauvages quand
ils veulent pouvanter leurs ennemis? demanda Cora en ajustant son
voile avec un calme que sa soeur ne partageait pas.

-- Non, non! rpondit le chasseur; c'tait un cri terrible,
pouvantable, qui avait quelque chose de surnaturel; mais si vous
entendez une fois le cri de guerre, vous ne vous y mprendrez
jamais. Eh bien! ajouta-t-il en voyant rentrer le jeune chef, et
en lui parlant en son langage, qu'avez-vous vu? Notre lumire
perce-t-elle  travers les couvertures?

La rponse fut courte, faite dans la mme langue, et elle parut
dcisive.

-- On ne voit rien du dehors, dit OEil-de-Faucon en secouant la
tte d'un air mcontent, et la clart qui rgne ici ne peut nous
trahir. Passez dans l'autre caverne, vous qui avez besoin de
dormir, et tachez d'y trouver le sommeil, car il faut que nous
nous levions avant le soleil, et que nous tchions d'arriver 
douard pendant que les Mingos auront encore les yeux ferms.

Cora donna l'exemple  sa soeur en se levant sur-le-champ, et
Alice se prpara  l'accompagner. Cependant, avant de sortir, elle
pria tout bas le major de les suivre. Uncas leva la couverture
pour les laisser passer; et comme les soeurs se retournaient pour
le remercier de cette attention, elles virent le chasseur assis
devant les tisons qui s'teignaient, le front appuy sur ses deux
mains, de manire  prouver qu'il tait occup  rflchir
profondment sur le bruit inexplicable qui avait interrompu si
inopinment leurs dvotions du soir.

Heyward prit une branche de sapin embrase, traversa le passage,
entra dans la seconde caverne, et y ayant plac sa torche, de
manire qu'elle pt continuer  brler, il se trouva seul avec ses
deux compagnes, pour la premire fois depuis qu'ils avaient quitt
les remparts du fort douard.

-- Ne nous quittez pas, Duncan, dit Alice au major. Il est
impossible que nous songions  dormir en un lieu comme celui-ci,
quand cet horrible cri retentit encore  nos oreilles.

-- Examinons d'abord, rpondit Heyward, si vous tes bien en
sret dans votre forteresse, et ensuite nous parlerons du reste.

Il s'avana jusqu'au fond de la caverne, et il y trouva une issue
comme  la premire; elle tait galement cache par une
couverture qu'il souleva, et il respira alors l'air pur et frais
qui venait de la rivire. Une drivation de l'onde coulait avec
rapidit dans un lit troit et profond creus par elle dans le
rocher, prcisment  ses pieds; elle refluait sur elle-mme,
s'agitait avec violence, bouillonnait, cumait, et se prcipitait
ensuite en forme de cataracte dans un gouffre. Cette dfense
naturelle lui parut un boulevard qui devait mettre  l'abri de
toute crainte.

-- La nature a tabli de ce ct une barrire impntrable, leur
dit-il en leur faisant remarquer ce spectacle imposant avant de
laisser retomber la couverture; et comme vous savez que vous tes
gardes en avant par de braves et fidles sentinelles, je ne vois
pas pourquoi vous ne suivriez pas le conseil de notre bon hte. Je
suis sr que Cora conviendra avec moi que le sommeil vous est
ncessaire  toutes deux.

-- Cora peut reconnatre la sagesse de cet avis sans tre en tat
de le mettre en pratique, rpondit la soeur ane en se plaant 
ct d'Alice sur un amas de branches et de feuilles de sassafras.
Quand nous n'aurions pas entendu ce cri pouvantable, assez
d'autres causes devraient carter le sommeil de nos yeux.
Demandez-vous  vous-mme, Heyward, si des filles peuvent oublier
les inquitudes que doit prouver un pre quand il songe que des
enfants qu'il attend passent la nuit il ne sait o, au milieu
d'une fort dserte, et parmi des dangers de toute espce!

-- Votre pre est un soldat, Cora; il sait qu'il est possible de
s'garer dans ces bois, et...

-- Mais il est pre, Duncan, et la nature ne peut perdre ses
droits.

-- Que d'indulgence il a toujours eue pour tous mes dsirs, pour
mes fantaisies, pour mes folies! dit Alice en s'essuyant les yeux.
Nous avons eu tort, ma soeur, de vouloir nous rendre auprs de lui
dans un pareil moment!

-- J'ai peut-tre eu tort d'insister si fortement pour obtenir son
consentement; mais j'ai voulu lui prouver que si d'autres le
ngligeaient, ses enfants du moins lui restaient fidles.

-- Quand il apprit votre arrive  douard, dit le major, il
s'tablit dans son coeur une lutte violente entre la crainte et
l'amour paternel; mais ce dernier sentiment, rendu plus vif par
une si longue sparation, ne tarda pas  l'emporter. C'est le
courage de ma noble Cora qui les conduit, me dit-il, et je ne veux
pas tromper son espoir. Plt au ciel que la moiti de sa fermet
animt celui qui est charg de garder l'honneur de notre
souverain!

-- Et n'a-t-il point parl de moi, Heyward? demanda Alice avec une
sorte de jalousie affectueuse. Il est impossible qu'il ait tout 
fait oubli celle qu'il appelait sa petite Elsie!

-- Cela est impossible, aprs l'avoir si bien connue, rpondit le
major. Il a parl de vous dans les termes les plus tendres, et a
dit une foule de choses que je ne me hasarderai pas  rpter,
mais dont je sens bien vivement toute la justesse. Il tait une
fois...

Duncan s'interrompit, car tandis que ses yeux taient fixs sur
Alice, qui le regardait avec tout l'empressement d'une tendresse
filiale qui craignait de perdre une seule de ses paroles, le mme
cri horrible qui les avait dj effrays se fit entendre une
seconde fois. Quelques minutes se passrent dans le silence de la
consternation, et tous trois se regardaient, attendant avec
inquitude la rptition du mme cri. Enfin la couverture qui
fermait la premire entre se souleva lentement, et le chasseur
parut  la porte avec un front dont la fermet commenait 
s'branler devant un mystre qui semblait les menacer d'un danger
inconnu, contre lequel son adresse, son courage et son exprience
pouvaient chouer.


Chapitre VII

Ils ne dorment point; je les vois assis sur ce rocher, formant un
groupe frapp de crainte.

Gray.

-- Rester cachs plus longtemps quand de tels sons se font
entendre dans la fort, dit le chasseur, ce serait ngliger un
avertissement qui nous est donn pour notre bien. Ces jeunes dames
peuvent rester o elles sont, mais les Mohicans et moi, nous
allons monter la garde sur le rocher, et je suppose qu'un major du
soixantime rgiment voudra nous tenir compagnie.

-- Notre danger est-il donc si pressant? demanda Cora.

-- Celui qui peut crer des sons si tranges, et qui les fait
entendre pour l'utilit de l'homme, peut savoir quel est notre
danger. Quant  moi, je croirais me rvolter contre la volont du
ciel si je m'enterrais sous une caverne avec de tels avis dans
l'air. Le pauvre diable qui passe sa vie  chanter a t mu lui-
mme par ce cri, et il dit qu'il est prt  marcher  la bataille.
S'il ne s'agissait que d'une bataille, c'est une chose que nous
connaissons tous, et cela serait bientt arrang; mais j'ai
entendu dire que quand de pareils cris se font entendre entre le
ciel et la terre, ils annoncent une guerre d'une autre espce.

-- Si nous n'avons  redouter que des dangers rsultant de causes
surnaturelles, dit Cora avec fermet, nous n'avons pas de grands
motifs d'alarmes; mais tes-vous bien certain que nos ennemis
n'aient pas invent quelque nouveau moyen pour nous frapper de
terreur, afin que leur victoire en devienne plus facile?

-- Madame, rpondit le chasseur d'un ton solennel, j'ai cout
pendant trente ans tous les sons qu'on peut entendre dans les
forts, je les ai couts aussi bien qu'un homme puisse couter
quand sa vie dpend souvent de la finesse de son oue. Il n'y a
pas de hurlement de la panthre, de sifflement de l'oiseau-
moqueur, d'invention diabolique des Mingos, qui puisse me tromper.
J'ai entendu les forts gmir comme des hommes dans leur
affliction, j'ai entendu l'clair craquer dans l'air, comme le
bois vert, tout en dardant une flamme fourchue, et jamais je n'ai
pens entendre autre chose que le bon plaisir de celui qui tient
dans sa main tout ce qui existe. Mais ni les Mohicans, ni moi, qui
suis un homme blanc sans mlange de sang, nous ne pouvons
expliquer le cri que nous avons entendu deux fois en si peu de
temps. Nous croyons donc que c'est un signe qui nous est donn
pour notre bien.

-- Cela est fort extraordinaire, s'cria Heyward en reprenant ses
pistolets qu'il avait dposs dans un coin de la caverne lorsqu'il
y tait entr; mais que ce soit un signe de paix ou un signal de
guerre, il ne faut pas moins y faire attention. -- Montrez-moi le
chemin, l'ami, et je vous suis.

En sortant de la caverne pour entrer dans le passage, ou pour
mieux dire la crevasse qui la sparait de l'autre, ils sentirent
leurs forces se renouveler dans une atmosphre rafrachie et
purifie par les eaux limpides de la rivire. Une brise en ridait
la surface, et semblait acclrer la chute de l'eau dans les
gouffres o elle tombait avec un bruit semblable  celui du
tonnerre.  l'exception de ce bruit et du souffle des vents, la
scne tait aussi tranquille que la nuit et la solitude pouvaient
la rendre. La lune tait leve, et ses rayons frappaient dj sur
la rivire et sur les bois, ce qui semblait redoubler l'obscurit
de l'endroit o ils taient arrivs au pied du rocher qui
s'levait derrire eux. En vain chacun d'eux, profitant de cette
faible clart, portait ses yeux sur les deux rives, pour y
chercher quelque signe de vie qui pt leur expliquer la nature des
sons effrayants qu'ils avaient entendus, leurs regards dus ne
pouvaient dcouvrir que des arbres et des rochers.

-- On ne voit ici que le calme et la tranquillit d'une belle
soire, dit le major  demi-voix. Combien une telle scne nous
paratrait belle en tout autre moment, Cora! Imaginez-vous tre en
toute sret; et ce qui augmente peut-tre actuellement votre
terreur, sera pour vous une sorte de jouissance.

-- coutez! s'cria vivement Alice. Cet avis tait inutile. Le
mme cri, rpt pour la troisime fois, venait de se faire
entendre: il semblait partir du sein des eaux, du milieu du lit du
fleuve, et se rpandait de l dans les bois d'alentour, rpt par
tous les chos des rochers.

-- Y a-t-il ici quelqu'un qui puisse donner un nom  de pareils
sons? dit le chasseur; en ce cas qu'il parle, car, pour moi, je
juge qu'ils n'appartiennent pas  la terre.

-- Oui, il y a ici quelqu'un qui peut vous dtromper, dit Heyward.
Je reconnais maintenant ces sons parfaitement, je les ai entendus
plus d'une fois sur le champ de bataille et en diverses occasions
qui se prsentent souvent dans la vie d'un soldat: c'est
l'horrible cri que pousse un cheval  l'agonie; il est arrach par
la souffrance, et quelquefois aussi par une terreur excessive. Ou
mon cheval est la proie de quelque animal froce, ou il se voit en
danger, sans moyen de l'viter. J'ai pu ne pas le reconnatre
quand nous tions dans la caverne; mais, en plein air, je suis sr
que je ne puis me tromper.

Le chasseur et ses deux compagnons coutrent cette explication
bien simple avec l'empressement joyeux de gens qui sentent de
nouvelles ides succder dans leur esprit aux ides beaucoup moins
agrables qui l'occupaient. Les deux sauvages firent une
exclamation de surprise et de plaisir en leur langue, et OEil-de-
Faucon, aprs un moment de rflexion, rpondit au major:

-- Je ne puis nier ce que vous dites, car je ne me connais gure
en chevaux, quoiqu'il n'en manque pas dans le pays o je suis n.
Il est possible qu'il y ait une troupe de loups sur le rocher qui
s'avance sur leur tte, et les pauvres cratures appellent le
secours de l'homme aussi bien qu'elles le peuvent. -- Uncas,
descendez la rivire dans le canot, et jetez un tison enflamm au
milieu de cette bande furieuse, sans quoi la peur fera ce que les
loups ne peuvent venir  bout de faire, et nous nous trouverons
demain sans montures, quand nous aurions besoin de voyager grand
train.

Le jeune chef tait dj descendu sur le bord de l'eau, et il
s'apprtait  monter dans le canot pour excuter cet ordre, quand
de longs hurlements partant du bord de la rivire, et qui se
prolongrent quelques minutes jusqu' ce qu'ils se perdissent dans
le fond des bois, annoncrent que les loups avaient abandonn une
proie qu'ils ne pouvaient atteindre, ou qu'une terreur soudaine
les avait mis en fuite. Uncas revint sur-le-champ, et il eut une
nouvelle confrence  voix basse avec son pre et le chasseur.

-- Nous avons t ce soir, dit alors celui-ci, comme des chasseurs
qui ont perdu les points cardinaux, et pour qui le soleil a t
cach toute la journe; mais  prsent nous commenons  voir les
signes qui doivent nous diriger, et le sentier est dgag
d'pines. Asseyez-vous  l'ombre du rocher; elle est plus paisse
que celle que donnent les pins; et attendons ce qu'il plaira au
Seigneur d'ordonner de nous. Ne parlez qu' voix basse, et peut-
tre vaudrait-il mieux que personne ne s'entretnt qu'avec ses
propres penses, d'ici  quelque temps.

Il pronona ces mots d'un ton grave, srieux, et fait pour
produire une vive impression, quoiqu'il ne donnt plus aucune
marque de crainte. Il tait vident que la faiblesse momentane
qu'il avait montre avait disparu, grce  l'explication d'un
mystre que son exprience tait insuffisante pour pntrer; et
quoiqu'il sentt qu'ils taient encore dans une position trs
prcaire, il tait arm de nouveau de toute l'nergie qui lui
tait naturelle pour lutter contre tout ce qui pourrait arriver.
Les deux Mohicans semblaient partager le mme sentiment, et ils se
placrent  quelque distance l'un de l'autre, de manire  avoir
en vue les deux rives et  tre cachs eux-mmes dans l'obscurit.

En de pareilles circonstances, il tait naturel que nos voyageurs
imitassent la prudence de leurs compagnons. Heyward alla chercher
dans la caverne quelques brasses de sassafras, qu'il tendit dans
l'intervalle troit qui sparait les deux grottes, et y fit
asseoir les deux soeurs, qui se trouvaient ainsi  l'abri des
balles ou des flches que l'on pourrait lancer de l'une ou de
l'autre rive; ayant calm leurs inquitudes en les assurant
qu'aucun danger ne pouvait arriver sans qu'elles en fussent
averties, il se plaa lui-mme assez prs d'elles pour pouvoir
leur parler sans tre oblig de trop lever la voix. David La
Gamme, imitant les deux sauvages, tendit ses grands membres dans
une crevasse du rocher, de manire  ne pouvoir tre aperu.

Les heures se passrent ainsi sans autre interruption. La lune
tait arrive  son znith, et sa douce clart tombait presque
perpendiculairement sur les deux soeurs endormies dans les bras
l'une de l'autre. Heyward tendit sur elles le grand chle de
Cora, se privant ainsi d'un spectacle qu'il aimait  contempler,
et chercha  son tour un oreiller sur le rocher. David faisait
dj entendre des sons dont son oreille dlicate aurait t
blesse si elle avait pu les recueillir. En un mot, les quatre
voyageurs se laissrent aller au sommeil.

Mais leurs protecteurs infatigables ne se relchrent pas un
instant de leur vigilance. Immobiles comme le roc dont chacun
d'eux semblait faire partie, leurs yeux seuls se tournaient sans
cesse de ct et d'autre le long de la ligne obscure trace par
les arbres qui garnissaient les deux bords du fleuve et qui
formaient les lisires de la fort. Pas un mot ne leur chappait,
et l'examen le plus attentif n'aurait pu faire reconnatre qu'ils
respiraient. Il tait vident que cette circonspection, excessive
en apparence, leur tait inspire par une exprience que toute
l'adresse de leurs ennemis ne pouvait tromper; cependant leur
surveillance ne leur fit dcouvrir aucun danger. Enfin la lune
descendit vers l'horizon, et une faible lueur se montrant, au-
dessus de la cime des arbres,  un dtour que faisait la rivire 
quelque distance, annona que l'aurore ne tarderait pas 
paratre. Alors une de ces statues s'anima; le chasseur se leva,
se glissa en rampant le long du rocher, et veilla le major.

-- Il est temps de nous mettre en route, lui dit-il; veillez vos
dames, et soyez prts  monter dans le canot ds que je vous en
donnerai le signal.

-- Avez-vous eu une nuit tranquille? lui demanda Heyward; quant 
moi, je crois que le sommeil a triomph de ma vigilance.

-- Tout est encore aussi tranquille que l'heure de minuit,
rpondit OEil-de-Faucon. Du silence, mais de la promptitude.

Le major fut sur ses jambes en un clin d'oeil, et il leva sur-le-
champ le chle dont il avait couvert les deux soeurs. Ce mouvement
veilla Cora  demi, et elle tendit la main comme pour repousser
ce qui troublait son repos, tandis qu'Alice murmurait d'une voix
douce: -- Non, mon pre, nous n'tions pas abandonnes; Duncan
tait avec nous.

-- Oui, charmante innocente, dit  voix basse le jeune homme
transport, Duncan est avec vous, et tant que la vie lui sera
conserve, tant que quelque danger vous menacera, il ne vous
abandonnera jamais. Alice, Cora, veillez-vous! voici l'instant de
partir.

Un cri d'effroi pouss par la plus jeune des deux soeurs, et la
vue de l'ane, debout devant lui, image de l'horreur et de la
consternation, furent la seule rponse qu'il reut. Il finissait 
peine de parler, quand des cris et des hurlements pouvantables
retentirent dans les bois et refoulrent tout son sang vers son
coeur. On aurait dit que tous les dmons de l'enfer s'taient
empars de l'air qui les entourait, et exhalaient leur fureur
barbare par les sons les plus sauvages; on ne pouvait distinguer
de quel ct partaient ces cris, quoiqu'ils parussent remplir le
bois et qu'ils arrivassent sur la rivire, sur les rochers et
jusque dans les cavernes.

Ce tumulte veilla David: il leva sa grande taille dans toute sa
hauteur en se bouchant les oreilles des deux mains, et s'cria: --
Quel tapage! l'enfer s'est-il ouvert pour que nous entendions de
pareils sons?

Douze clairs brillrent en mme temps sur la rive oppose; autant
d'explosions les suivirent de prs, et le pauvre La Gamme tomba
priv de tout sentiment sur la mme place o il venait de dormir
si profondment. Les deux Mohicans rpondirent hardiment par des
cris semblables aux nouveaux cris de triomphe que poussrent leurs
ennemis en voyant tomber David. L'change de coups de fusil fut
vif et rapide; mais les combattants, de chaque ct, taient trop
habiles et trop prudents pour se montrer  dcouvert.

Le major, pensant que la fuite tait alors leur unique ressource,
attendait avec impatience que le bruit des rames lui annont
l'arrive du canot prs de la plate-forme; il voyait la rivire
couler avec sa rapidit ordinaire; mais le canot ne se montrait
pas. Il commenait  souponner le chasseur de les avoir
cruellement abandonns, quand une trane de lumire partant du
rocher situ derrire lui, et qui fut suivie d'un hurlement
d'agonie, lui apprit que le messager de mort parti du long fusil
d'OEil-de-Faucon avait frapp une victime.  ce premier chec, les
assaillants se retirrent sur-le-champ, et tout redevint aussi
tranquille qu'avant ce tumulte inopin.

Le major profita du premier moment de calme pour porter
l'infortun David dans la crevasse troite qui protgeait les deux
soeurs, et une minute aprs toute la petite troupe tait runie
dans le mme endroit.

-- Le pauvre diable a sauv sa chevelure, dit le chasseur avec un
grand sang-froid, en passant la main sur la tte de David; mais
c'est une preuve qu'un homme peut natre avec une langue trop
longue et une cervelle trop troite. N'tait-ce pas un acte de
folie que de montrer six pieds de chair et d'os sur un rocher nu,
 des sauvages enrags? Toute ma surprise, c'est qu'il s'en soit
tir la vie sauve.

-- N'est-il pas mort? demanda Cora d'une voix qui faisait
contraste avec la fermet qu'elle affectait; pouvons-nous faire
quelque chose pour soulager ce malheureux?

-- Ne craignez rien, la vie ne lui manque pas encore; il reviendra
bientt  lui, et il en sera plus sage, jusqu' ce que son heure
arrive. Et jetant sur David un regard oblique, tout en rechargeant
son fusil avec un sang-froid admirable: -- Uncas, ajouta le
chasseur, portez-le dans la caverne, et tendez-le sur le
sassafras. Plus il restera de temps en cet tat, et mieux cela
vaudra, car je doute qu'il puisse trouver sur ces rochers de quoi
mettre  l'abri ses grands membres, et les Iroquois ne se paieront
pas de ses chants.

-- Vous croyez donc qu'ils reviendront  la charge? demanda le
major.

-- Croirais-je qu'un loup affam se contentera d'avoir mang une
bouche? Ils ont perdu un homme, et c'est leur coutume de se
retirer quand ils ne russissent pas  surprendre leurs ennemis et
qu'ils font une perte; mais nous les verrons revenir avec de
nouveaux expdients pour se rendre matres de nous, et faire un
trophe de nos chevelures. Notre seule esprance est de tenir bon
sur ce rocher jusqu' ce que Munro nous envoie du secours; et Dieu
veuille que ce soit bientt, et que le chef du dtachement
connaisse bien les usages des Indiens!

Et tandis qu'il parlait ainsi, son front tait couvert d'une
sombre inquitude, mais qui se dissipa comme un lger nuage sous
les rayons du soleil.

-- Vous entendez ce que nous avons  craindre, Cora, dit Heyward;
mais vous savez aussi que nous avons tout  attendre de
l'exprience de votre pre et des inquitudes que lui causera
votre absence. Venez donc avec Alice dans cette caverne, o du
moins vous n'aurez rien  redouter des balles de nos farouches
ennemis s'ils se prsentent, et o vous pourrez donner  notre
infortun compagnon les soins que vous inspirera votre compassion.

Les deux soeurs le suivirent dans la seconde des deux cavernes, o
David commenait  donner quelques signes de vie, et, le
recommandant  leurs soins, il fit un mouvement pour les quitter.

-- Duncan!... dit Cora d'une voix tremblante  l'instant o il
allait sortir de la grotte, et ce mot suffit pour l'arrter. Il
tourna la tte: les couleurs du teint de Cora avaient fait place 
une pleur mortelle; ses lvres tremblaient, et elle le regardait
d'un air d'intrt qui le fit courir  elle sur-le-champ...
Souvenez-vous, Duncan, continua-t-elle, combien votre sret est
ncessaire  la ntre; n'oubliez pas le dpt sacr qu'un pre
vous a confi; songez que tout dpend de votre prudence et de
votre discrtion, et ne perdez jamais de vue, ajouta-t-elle,
combien vous tes cher  tout ce qui porte le nom de Munro.

 ces dernires paroles Cora retrouva tout le vermillon de son
teint, qui colora mme son front.

-- Si quelque chose pouvait ajouter  l'amour de la vie, ce serait
une si douce assurance, rpondit le major en laissant
involontairement tomber un regard sur Alice, qui gardait le
silence. Notre hte vous dira que, comme major du soixantime
rgiment, je dois contribuer  la dfense de la place; mais notre
tche sera facile; il ne s'agit que de tenir en respect une troupe
de sauvages pendant quelques heures.

Sans attendre de rponse, il s'arracha au charme qui le retenait
auprs des deux soeurs, et alla rejoindre le chasseur et ses
compagnons, qu'il trouva dans le passage troit qui communiquait
d'une caverne  l'autre.

-- Je vous rpte, Uncas, disait le chasseur lorsque le major
arriva, que vous gaspillez votre poudre; vous en mettez une charge
trop forte, et le recul du fusil empche la balle de suivre la
direction prcise qu'on veut lui donner. Peu de poudre, ce qu'il
faut de plomb, et un long bras, avec cela on manque rarement
d'arracher  un Mingo son hurlement de mort. Du moins c'est ce que
l'exprience m'a appris. Allons, allons, chacun  son poste, car
personne ne peut dire ni quand ni par quel ct un Maqua[32]
attaquera son ennemi...

Les deux Indiens se rendirent en silence au mme lieu o ils
avaient pass toute la nuit,  quelque distance l'un de l'autre,
dans des crevasses de rochers qui commandaient les approches de la
cataracte. Quelques petits pins rabougris avaient pris racine au
centre de la petite le, et y formaient une espce de buisson, et
ce fut l que se placrent le chasseur et Heyward. Ils s'y
tablirent derrire un rempart de grosses pierres, aussi bien que
les circonstances le permettaient. Derrire eux s'levait un
rocher de forme ronde que l'eau du fleuve battait en vain et qui
la forait  se prcipiter en se bifurquant dans les abmes dont
nous avons dj parl. Comme le jour commenait  paratre, les
deux rives n'opposaient plus  l'oeil une barrire de tnbres
impntrables, et la vue pouvait percer dans la fort jusqu' une
certaine distance.

Ils restrent assez longtemps  leur poste, sans que rien annont
que les ennemis eussent dessein de revenir  la charge, et le
major commena  esprer que les sauvages, dcourags par le peu
de succs de leur premire attaque, avaient renonc  en faire une
nouvelle. Il se hasarda  faire part  son compagnon de cette ide
rassurante.

-- Vous ne connaissez pas la nature d'un Maqua, lui rpondit OEil-
de-Faucon en secouant la tte, d'un air incrdule, si vous vous
imaginez qu'il battra en retraite aussi facilement sans avoir
seulement une de nos chevelures. Ils taient ce matin une
quarantaine  hurler, et ils savent trop bien combien nous sommes
pour renoncer si tt  leur chasse. Chut! regardez l-bas dans la
rivire, prs de la premire chute d'eau. Je veux mourir si les
coquins n'ont pas eu l'audace d'y passer  la nage; et comme notre
malheur le veut, ils ont t assez heureux pour se maintenir au
milieu de la rivire et viter les deux courants. Les voil qui
vont arriver  la pointe de l'le! Silence, ne vous montrez pas,
ou vous aurez la tte scalpe, sans plus de dlai qu'il n'en faut
pour faire tourner un couteau tout autour.

Heyward souleva la tte avec prcaution, et vit ce qui lui parut
avec raison un miracle d'adresse et de tmrit. L'action de l'eau
avait  la longue us le rocher de manire  rendre la premire
chute moins violente et moins perpendiculaire qu'elle ne l'est
ordinairement dans les cataractes. Quelques-uns de ces ennemis
acharns avaient eu l'audace de s'abandonner au courant, esprant
ensuite pouvoir gagner la pointe de l'le, aux deux cts de
laquelle taient les deux formidables chutes d'eau, et assouvir
leur vengeance en sacrifiant leurs victimes.

 l'instant o le chasseur cessait de parler, quatre d'entre eux
montrrent leur tte au-dessus de quelques troncs d'arbres que la
rivire avait entrans, et qui, s'tant arrts  la pointe de
l'le, avaient peut-tre suggr aux sauvages l'ide de leur
prilleuse entreprise. Un cinquime tait un peu plus loin; mais
il n'avait pu rsister au courant: il faisait de vains efforts
pour regagner la ligne de l'le; il tendait de temps en temps un
bras  ses compagnons, comme pour leur demander du secours; ses
yeux tincelants semblaient sortir de leur orbite; enfin la
violence de l'eau l'emporta; il fut prcipit dans l'abme, un
hurlement de dsespoir parut sortir du fond du gouffre, et il y
resta englouti.

Une impulsion de gnrosit naturelle fit faire un mouvement 
Duncan, pour voir s'il tait possible de secourir un homme qui
prissait; mais il se sentit arrt par la main de son compagnon.

-- Qu'allez-vous faire? lui demanda celui-ci d'une voix basse mais
ferme; voulez-vous attirer sur nous une mort invitable en
apprenant aux Mingos o nous sommes? C'est une charge de poudre
pargne, et les munitions nous sont aussi prcieuses que
l'haleine au daim poursuivi. Mettez une nouvelle amorce  vos
pistolets, car l'humidit de l'air, cause par la cataracte, peut
s'tre communique  la poudre; et apprtez-vous  un combat corps
 corps aussitt que j'aurai tir mon coup.

 ces mots, il mit un doigt dans sa bouche et fit entendre un
sifflement prolong, auquel on rpondit de l'autre ct du rocher,
o taient placs les deux Mohicans. Ce son fit encore paratre
les ttes des nageurs, qui cherchaient  distinguer d'o il
partait: mais elles disparurent au mme instant. En ce moment, un
lger bruit que le major entendit derrire lui, lui fit tourner la
tte, et il vit Uncas qui arrivait prs d'eux en rampant. OEil-de-
Faucon lui dit quelques mots en delaware, et le jeune homme prit
la place qui lui fut indique avec une admirable prudence et un
sang-froid imperturbable. Heyward prouvait toute l'irritation de
l'impatience; mais le chasseur, en ce moment critique, crut encore
pouvoir donner quelques leons  ses jeunes compagnons sur l'usage
des armes  feu.

-- De toutes les armes, dit-il, le fusil  long canon et bien
tremp est la plus dangereuse, quand elle se trouve en bonnes
mains, quoiqu'elle exige un bras vigoureux, un coup d'oeil juste
et une charge bien mesure pour rendre tous les services qu'on en
attend. Les armuriers ne rflchissent pas assez sur leur mtier
en fabriquant leurs fusils de chasse, et les joujoux qu'on appelle
pistolets d'ar...

Il fut interrompu par Uncas, qui fit entendre  demi-voix
l'exclamation ordinaire de sa nation: -- Hugh! hugh!

-- Je les vois, je les vois bien, dit OEil-de-Faucon; ils se
prparent  monter sur l'le, sans quoi ils ne montreraient pas
leur poitrine rouge hors de l'eau. Eh bien! qu'ils viennent,
ajouta-t-il en examinant de nouveau son amorce et sa pierre 
fusil; le premier qui avancera rencontrera srement la mort, quand
ce serait Montcalm lui-mme.

En ce moment les quatre sauvages mirent le pied sur l'le, au
milieu des hurlements pouvantables qui partirent en mme temps
des bois voisins. Heyward mourait d'envie de courir  leur
rencontre, mais il modra son impatience inquite en voyant le
calme inbranlable de ses compagnons. Quand les sauvages se mirent
 gravir les rochers qu'ils avaient russi  gagner, et qu'en
poussant des cris froces ils commencrent  avancer vers
l'intrieur de l'le, le fusil du chasseur se leva lentement du
milieu des pins, le coup partit, et l'Indien qui marchait le
premier, faisant un bond comme un daim bless, fut prcipit du
haut des rochers.

-- Maintenant, Uncas, dit le chasseur, les yeux tincelants
d'ardeur, et tirant son grand couteau, attaquez celui de ces
coquins qui est le plus loign, et nous aurons soin des deux
autres.

Uncas s'lana pour obir, et chacun n'avait qu'un ennemi 
combattre. Heyward avait donn au chasseur un de ses pistolets;
ils firent feu tous deux ds qu'ils furent  porte, mais sans
plus de succs l'un que l'autre.

-- Je le savais, je vous le disais, s'cria le chasseur en jetant
avec ddain par-dessus les rochers l'instrument qu'il mprisait.
Arrivez, chiens de l'enfer, arrivez! Vous trouverez un homme dont
le sang n'est pas crois.

 peine avait-il prononc ces mots, qu'il se trouva en face d'un
sauvage d'une taille gigantesque, et dont les traits annonaient
la frocit: Duncan, au mme instant, se trouvait attaqu par le
second. Le chasseur et son adversaire se saisirent avec une
adresse gale par celui de leurs bras qui tait arm du couteau
meurtrier. Pendant une minute, ils se mesurrent des yeux, chacun
d'eux faisant des efforts inous pour dgager son bras sans lcher
celui de son adversaire. Enfin les muscles robustes et endurcis du
blanc l'emportrent sur les membres moins exercs de son
antagoniste. Le bras de celui-ci cda aux efforts redoubls
d'OEil-de-Faucon, qui, recouvrant enfin l'usage de sa main droite,
plongea l'arme acre dans le coeur de son adversaire, qui tomba
sans vie  ses pieds.

Pendant ce temps, Heyward avait  soutenir une lutte encore plus
dangereuse. Ds sa premire attaque, son pe avait t brise par
un coup du redoutable couteau de son ennemi, et comme il n'avait
aucune autre arme dfensive, il ne pouvait plus compter que sur sa
vigueur et sur la rsolution du dsespoir. Mais il avait affaire 
un antagoniste qui ne manquait ni de vigueur ni de courage.
Heureusement il russit  le dsarmer, son couteau tomba sur le
rocher, et de ce moment il ne fut plus question que de savoir
lequel des deux parviendrait  en prcipiter l'autre. Chaque
effort qu'ils faisaient les approchait du bord de l'abme, et
Duncan vit que l'instant tait arriv o il fallait dployer
toutes ses forces pour sortir vainqueur de ce combat. Mais le
sauvage tait galement redoutable, et tous deux n'taient plus
qu' deux pas du prcipice au bas duquel tait le gouffre o les
eaux de la rivire s'engloutissaient. Heyward avait la gorge
serre par la main de son adversaire; il voyait sur ses lvres un
sourire froce qui semblait annoncer qu'il consentait  prir s'il
pouvait entraner son ennemi dans sa ruine; il sentait que son
corps cdait peu  peu  une force suprieure de muscles, et il
prouvait l'angoisse d'un pareil moment dans toute son horreur. En
cet instant d'extrme danger, il vit paratre entre le sauvage et
lui un bras rouge et la lame brillante d'un couteau: l'Indien
lcha prise tout  coup: des flots de sang jaillissaient de sa
main, qui venait d'tre coupe, et tandis que le bras sauveur
d'Uncas tirait Heyward en arrire, son pied prcipita dans l'abme
le farouche ennemi, dont les regards taient encore menaants.

-- En retraite! en retraite! cria le chasseur, qui venait alors de
triompher de son adversaire; en retraite! votre vie en dpend. Il
ne faut pas croire que ce soit une affaire termine.

Le jeune Mohican poussa un grand cri de triomphe, suivant l'usage
de sa nation, et les trois vainqueurs, descendant du rocher,
retournrent au poste qu'ils occupaient avant le combat.

Chapitre VIII

Vengeurs de leur patrie, ils attendent encore.

La prdiction que venait de faire le chasseur n'tait pas sans
motif. Pendant le combat que nous venons de dcrire, nulle voix
humaine ne s'tait mle au bruit de la cataracte; on aurait dit
que l'intrt qu'il inspirait imposait silence aux sauvages
assembls sur la rive oppose, et les tenait en suspens, tandis
que les changements rapides qui survenaient dans la position des
combattants leur interdisaient un feu qui aurait pu tre fatal 
un ami aussi bien qu' un ennemi. Mais ds que la victoire se fut
dclare, des hurlements de rage, de vengeance et de frocit
s'levrent sur toute la lisire de la fort; ils remplirent les
airs, et les coups de fusil se succdrent avec rapidit, comme si
ces barbares eussent voulu venger sur les rochers et les arbres la
mort de leurs compagnons.

Chingachgook tait rest  son poste pendant tout le combat, avec
une rsolution inbranlable, et, y tant  couvert, il rendait aux
sauvages un feu qui ne leur faisait pas plus de mal qu'il n'en
recevait. Lorsque le cri de triomphe d'Uncas tait arriv  ses
oreilles, le pre satisfait en avait tmoign sa joie par un cri
semblable, aprs quoi on ne s'aperut plus qu'il tait  son poste
que par les coups de fusil qu'il continuait  tirer. Plusieurs
minutes se passrent ainsi avec la vitesse de la pense, les
assaillants ne discontinuant pas leur feu, tantt par voles, par
coups dtachs. Les rochers, les arbres, les arbrisseaux portaient
les marques des balles autour des assigs; mais ils taient
tellement  l'abri dans la retraite qu'ils avaient choisie, que
David tait le seul parmi eux qui et t bless.

-- Qu'ils brlent leur poudre, dit le chasseur avec le plus grand
sang-froid, tandis que les balles sifflaient sur sa tte et sur
celle de ses compagnons; quand ils auront fini, nous aurons du
plomb  ramasser, et je crois que les bandits se lasseront du jeu
avant que ces vieilles pierres leur demandent quartier. Uncas, je
vous rpte que vous mettez une charge de poudre trop forte;
jamais fusil qui repousse ne lance une balle au but. Je vous avais
dit de viser ce mcrant au-dessous de la ligne blanche de son
front, et votre balle a pass deux pouces au-dessus. Les Mingos
ont la vie dure; et l'humanit nous ordonne d'craser un serpent
le plus vite possible.

Il avait parl ainsi en anglais, et un lger sourire du jeune
Mohican prouva qu'il entendait ce langage, et qu'il avait bien
compris ce qu'OEil-de-Faucon venait de dire. Cependant il n'y
rpondit pas, et ne chercha pas  se justifier.

-- Je ne puis vous permettre d'accuser Uncas de manquer de
jugement ni d'adresse, dit le major. Il vient de me sauver la vie
avec autant de sang-froid que de courage, et il s'est fait un ami
qui n'aura jamais besoin qu'on lui rappelle ce service.

Uncas se souleva  demi pour tendre la main  Heyward. Pendant ce
tmoignage d'affection, une telle intelligence brillait dans les
regards du jeune sauvage, que sa nation et sa couleur disparurent
aux yeux de Duncan.

OEil-de-Faucon regardait avec une indiffrence qui n'tait
pourtant pas de l'insensibilit la marque d'amiti que se
donnaient ces deux jeunes gens. -- La vie, dit-il d'un ton calme,
est une obligation que des amis se doivent souvent l'un  l'autre
dans le dsert. J'ose dire que moi-mme j'ai rendu quelques
services de ce genre  Uncas, et je me souviens fort bien qu'il
s'est plac cinq fois entre la mort et moi, trois fois en
combattant les Mingos, une autre en traversant l'Horican, et la
dernire quand...

-- Voici un coup qui tait mieux ajust que les autres, s'cria le
major en faisant un mouvement involontaire, pendant qu'une balle
rebondissait sur le rocher qu'elle venait de frapper  ct de
lui.

Le chasseur ramassa la balle, et l'ayant examine avec soin, il
dit en secouant la tte: -- Cela est bien trange! une balle ne
s'aplatit pas en tombant. Tire-t-on sur nous du haut des nuages?

Le fusil d'Uncas tait dj point vers le ciel, et OEil-de-
Faucon, en en suivant la direction, trouva sur-le-champ
l'explication de ce mystre. Un grand chne s'levait sur la rive
droite du fleuve prcisment en face de l'endroit o ils se
trouvaient. Un sauvage avait mont sur ses branches, et de l il
dominait sur ce que les trois allis avaient regard comme un fort
inaccessible aux balles. Cet ennemi, cach par le tronc de
l'arbre, se montrait en partie, comme pour voir l'effet qu'avait
produit son premier feu.

-- Ces dmons escaladeront le ciel pour tomber sur nous, dit le
chasseur; ne tirez pas encore, Uncas; attendez que je sois prt,
et nous ferons feu des deux cts en mme temps.

Uncas obit. OEil-de-Faucon donna le signal; les deux coups
partirent ensemble; les feuilles et l'corce du chne jaillirent
en l'air et furent emportes par le vent; mais l'Indien, protg
par le tronc, ne fut pas atteint, et se montrant alors avec un
sourire froce, il tira un second coup dont la balle pera le
bonnet du chasseur. Des hurlements sauvages partirent encore de la
fort, et une grle de plomb recommena  siffler sur la tte des
assigs, comme si leurs ennemis avaient voulu les empcher de
quitter un lieu o ils espraient qu'ils tomberaient enfin sous
les coups du guerrier entreprenant qui avait tabli son poste au
haut du chne.

-- Il faut mettre ordre  cela, dit le chasseur en regardant
autour de lui avec un air d'inquitude. -- Uncas, appelez votre
pre, nous avons besoin de toutes nos armes pour faire tomber
cette chenille de cet arbre.

Le signal fut donn sur-le-champ, et avant qu'OEil-de-Faucon et
recharg son fusil, Chingachgook tait arriv. Quand son fils lui
eut fait remarquer la situation de leur dangereux ennemi,
l'exclamation hugh! s'chappa de ses lvres, aprs quoi il ne
montra aucun symptme, ni de surprise, ni de crainte. Le chasseur
et les deux Mohicans causrent un instant en langue delaware,
aprs quoi ils se sparrent pour excuter le plan qu'ils avaient
concert, le pre et le fils se plaant ensemble sur la gauche, et
OEil-de-Faucon sur la droite.

Depuis le moment qu'il avait t dcouvert, le guerrier post sur
le chne avait continu son feu sans autre interruption que le
temps ncessaire pour recharger son fusil. La vigilance de ses
ennemis l'empchait de bien ajuster, car ds qu'il laissait 
dcouvert une partie de son corps, elle devenait le but des coups
des Mohicans ou du chasseur. Cependant ses balles arrivaient bien
prs de leur destination; Heyward, que son uniforme mettait plus
en vidence, eut ses habits percs de plusieurs balles; un dernier
coup lui effleura le bras, et en fit couler quelques gouttes de
sang.

Enhardi par ce succs, le sauvage fit un mouvement pour ajuster le
major avec plus de prcision, et ce mouvement mit  dcouvert sa
jambe et sa cuisse droite. Les yeux vifs et vigilants des deux
Mohicans s'en aperurent; leurs deux coups partirent  l'instant
mme, et ne produisirent qu'une explosion. Pour cette fois l'un
des deux coups, peut-tre tous les deux, avait port. Le sauvage
voulut retirer  lui sa cuisse blesse, et l'effort qu'il dut
faire dcouvrit l'autre ct de son corps. Prompt comme l'clair,
le chasseur fit feu  son tour, et au mme instant on vit le fusil
du Huron lui chapper des mains, lui-mme tomber en avant, ses
deux cuisses blesses ne pouvant plus le soutenir; mais dans sa
chute il s'accrocha des deux mains  une branche, qui plia sous
son poids sans se rompre, et il resta suspendu entre le ciel et le
gouffre, sur le bord duquel croissait le chne.

-- Par piti, envoyez-lui une autre balle, s'cria Heyward en
dtournant les yeux de ce spectacle horrible.

-- Pas un caillou! rpondit OEil-de-Faucon; sa mort est certaine,
nous n'avons pas de poudre  brler inutilement; car les combats
des Indiens durent quelquefois des jours entiers.

-- Il s'agit de leurs chevelures ou des ntres, et Dieu qui nous a
crs, a mis dans notre coeur l'amour de la vie.

Il n'y avait rien  rpondre  un raisonnement politique de cette
nature. En ce moment les hurlements des sauvages cessrent de se
faire entendre; ils interrompirent leur feu, et des deux cts
tous les yeux taient fixs sur le malheureux qui se trouvait dans
une situation si dsespre. Son corps cdait  l'impulsion du
vent, et quoiqu'il ne lui chappt ni plainte ni gmissement, on
voyait sur sa physionomie, malgr l'loignement, l'angoisse d'un
dsespoir qui semblait encore braver et menacer ses ennemis.

Trois fois OEil-de-Faucon leva son fusil, par un mouvement de
piti, pour abrger ses souffrances, trois fois la prudence lui en
fit appuyer la crosse par terre. Enfin une main du Huron puis
tomba sans mouvement  son ct, et les efforts inutiles qu'il fit
pour la relever et saisir de nouveau la branche  laquelle l'autre
l'attachait encore donnait  ce spectacle un nouveau degr
d'horreur. Le chasseur ne put y rsister plus longtemps; son coup
partit, la tte du sauvage se pencha sur sa poitrine, ses membres
frissonnrent, sa seconde main cessa de serrer la branche qui le
soutenait, et tombant dans le gouffre ouvert sous ses pieds, il
disparut pour toujours.

Les Mohicans ne poussrent pas le cri de triomphe; ils se
regardaient l'un l'autre comme saisis d'horreur. Un seul hurlement
se fit entendre du ct de la fort, et un profond silence y
succda. OEil-de-Faucon semblait uniquement occup de ce qu'il
venait de faire, et il se reprochait mme tout haut d'avoir cd 
un moment de faiblesse.

-- J'ai agi en enfant, dit-il; c'tait ma dernire charge de
poudre et ma dernire balle; qu'importait qu'il tombt dans
l'abme mort ou vif? il fallait qu'il fint par y tomber. --
Uncas, courez au canot, et rapportez-en la grande corne; c'est
tout ce qu'il nous reste de poudre, et nous en aurons besoin
jusqu'au dernier grain, ou je ne connais pas les Mingos.

Le jeune Mohican partit sur-le-champ, laissant le chasseur
fouiller dans toutes ses poches, et secouer sa corne vide avec un
air de mcontentement. Cet examen peu satisfaisant ne dura
pourtant pas longtemps, car il en fut distrait par un cri perant
que poussa Uncas, et qui fut mme pour l'oreille peu exprimente
de Duncan le signal de quelque nouveau malheur inattendu.
Tourment d'inquitude pour le dpt prcieux qu'il avait laiss
dans la caverne, il se leva sur-le-champ, sans songer au danger
auquel il s'exposait en se montrant  dcouvert. Un mme mouvement
de surprise et d'effroi fit que ses deux compagnons l'imitrent,
et tous trois coururent avec rapidit vers le dfil qui sparait
les deux grottes, tandis que leurs ennemis leur tiraient quelques
coups de fusil dont aucun ne les atteignit. Le cri d'Uncas avait
fait sortir de la caverne les deux soeurs et mme David, dont la
blessure n'tait pas srieuse. Toute la petite troupe se trouva
donc runie, et il ne fallut qu'un coup d'oeil jet sur le fleuve
pour apprendre ce qui avait occasionn le cri du jeune chef.

 peu de distance du rocher, on voyait le canot voguer de manire
 prouver que le cours en tait dirig par quelque agent cach.
Ds que le chasseur l'aperut, il appuya son fusil contre son
paule, comme par instinct, appuya sur la dtente, mais la pierre
ne produisit qu'une tincelle inutile.

-- Il est trop tard! s'cria-t-il avec un air de dpit et de
dsespoir; il est trop tard! le brigand a gagn le courant; et
quand nous aurions de la poudre,  peine pourrions-nous lui
envoyer une balle plus vite qu'il ne vogue maintenant.

Comme il finissait de parler, le Huron, courb dans le canot, se
voyant hors de porte, se montra  dcouvert, leva les mains en
l'air pour se faire remarquer par ses compagnons, et poussa un cri
de triomphe, auquel des hurlements de joie rpondirent, comme si
une bande de dmons se ft rjouie de la chute d'une me
chrtienne.

-- Vous avez raison de vous rjouir, enfants de l'enfer, dit OEil-
de-Faucon en s'asseyant sur une pointe de rocher, et en repoussant
du pied son arme inutile. Voil les trois meilleurs fusils qui se
trouvent dans ces bois, qui ne valent pas mieux qu'une branche de
bois vermoulu, ou les cornes jetes par les daims l'anne
dernire.

-- Et qu'allons-nous faire maintenant? demanda Heyward, ne voulant
pas cder au dcouragement, et dsirant connatre quelles
ressources il leur restait; qu'allons-nous devenir?

Le chasseur ne lui rpondit qu'en tournant une main autour de sa
chevelure d'une manire si expressive, qu'il ne fallait pas de
paroles pour expliquer ce qu'il voulait dire.

-- Nous ne sommes pas encore rduits  cette extrmit, reprit le
major; nous pouvons nous dfendre dans les cavernes, nous opposer
 leur dbarquement.

-- Avec quoi? demanda OEil-de-Faucon d'un ton calme: avec les
flches d'Uncas? avec des larmes de femmes? -- Non, non; le temps
de la rsistance est pass. Vous tes jeune, vous tes riche, vous
avez des amis; avec tout cela, je sens qu'il est dur de mourir.
Mais, ajouta-t-il en jetant un coup d'oeil sur les deux Mohicans,
souvenons-nous que notre sang est pur, et prouvons  ces habitants
de la fort que le blanc peut souffrir et mourir avec autant de
fermet que l'homme rouge, quand son heure est arrive.

Heyward, ayant jet un coup d'oeil rapide dans la direction
qu'avaient prise les yeux du chasseur, vit la confirmation de
toutes ses craintes dans la conduite des deux Indiens.
Chingachgook, assis dans une attitude de dignit sur un autre
fragment de rocher, avait dj t de sa ceinture son couteau et
son tomahawk, dpouill sa tte de sa plume d'aigle, et il passait
la main sur sa touffe de cheveux, comme pour la prparer 
l'opration qu'il s'attendait  subir incessamment. Sa physionomie
tait calme, quoique pensive, et ses yeux noirs et brillants,
perdant l'ardeur qui les avait anims pendant le combat, prenaient
une expression plus analogue  la situation dans laquelle il se
trouvait.

-- Notre position n'est pas encore dsespre, dit le major; il
peut nous arriver du secours  chaque instant. Je ne vois pas
d'ennemis dans les environs; ils se sont retirs; ils ont renonc
 un combat dans lequel ils ont reconnu qu'ils ont beaucoup plus 
perdre qu' gagner.

-- Il est possible qu'il se passe une heure, deux heures, rpondit
OEil-de-Faucon, avant que les maudits Serpents arrivent, comme il
est possible qu'ils soient dj  porte de nous entendre; mais
ils arriveront, et de manire  ne nous laisser aucune esprance.
-- Chingachgook, mon frre, ajouta-t-il en se servant alors de la
langue des Delawares, nous venons de combattre ensemble pour la
dernire fois, et les Maquas pousseront le cri de triomphe en
donnant la mort au sage Mohican et au Visage-Ple dont ils
redoutaient la vue la nuit comme le jour.

-- Que les femmes des Mingos pleurent leur mort! dit Chingachgook
avec sa dignit ordinaire et avec une fermet inbranlable; le
Grand-Serpent des Mohicans s'est introduit dans les wigwams, et il
a empoisonn leur triomphe par les cris des enfants dont les pres
n'y rentreront jamais. Onze guerriers ont t tendus sur la
terre, loin des tombeaux de leurs pres, depuis la dernire fonte
des neiges, et personne ne dira o l'on peut les trouver, tant que
la langue de Chingachgook gardera le silence. Qu'ils tirent leur
couteau le mieux affil, qu'ils lvent leur tomahawk le plus
lourd, car leur plus dangereux ennemi est entre leurs mains.
Uncas, mon fils, dernire branche d'un noble tronc, appelle-les
lches, dis-leur de se hter, ou leurs coeurs s'amolliront, et ils
ne seront plus que des femmes.

-- Ils sont  la pche de leurs morts, rpondit la voix douce et
grave du jeune Indien; les Hurons flottent dans la rivire avec
les anguilles; ils tombent des chnes comme le fruit mr, et les
Delawares en rient.

-- Oui, oui, dit le chasseur, qui avait cout les discours
caractristiques des deux Indiens; ils s'chauffent le sang, et
ils exciteront les Maquas  les expdier promptement: mais quant 
moi dont le sang est sans mlange, je saurai mourir comme doit
mourir un blanc, sans paroles insultantes dans la bouche, et sans
amertume dans le coeur.

-- Et pourquoi mourir? dit en s'avanant vers lui Cora, que la
terreur avait retenue jusqu'alors appuye sur le rocher; le chemin
vous est ouvert en ce moment; vous tes sans doute en tat de
traverser cette rivire  la nage; fuyez dans les bois que vos
ennemis viennent de quitter, et invoquez le secours du ciel.
Allez, braves gens; vous n'avez dj couru que trop de risques
pour nous; ne vous attachez pas plus longtemps  notre malheureuse
fortune.

-- Vous ne connaissez gure les Iroquois, si vous croyez qu'ils ne
surveillent pas tous les sentiers qui conduisent dans les bois,
rpondit OEil-de-Faucon, qui ajouta avec simplicit: Il est bien
vrai qu'en nous laissant seulement emporter par le courant nous
serions bientt hors de la porte de leurs balles et mme du son
de leurs voix.

-- Pourquoi donc tardez-vous? s'cria Cora; jetez-vous dans la
rivire; n'augmentez pas le nombre des victimes d'un ennemi sans
piti.

-- Non, dit le chasseur en tournant ses regards autour de lui avec
un air de fiert; il vaut mieux mourir en paix avec soi-mme que
de vivre avec une mauvaise conscience. Que pourrions-nous rpondre
 Munro, quand il nous demanderait o nous avons laiss ses
enfants et pourquoi nous les avons quitts?

-- Allez le trouver, et dites-lui de nous envoyer de prompts
secours, s'cria Cora avec un gnreux enthousiasme; dites-lui que
les Hurons nous entranent dans les dserts du ct du nord, mais
qu'avec de la vigilance et de la clrit il peut encore nous
sauver. Et s'il arrivait que le secours vnt trop tard, ajouta-t-
elle d'une voix plus mue, mais qui reprit bientt sa fermet,
portez-lui les derniers adieux, les assurances de tendresse, les
bndictions et les prires de ses deux filles; dites-lui de ne
pas pleurer leur fin prmature, et d'attendre avec une humble
confiance l'instant o le ciel lui permettra de les rejoindre.

Les traits endurcis du chasseur parurent agits d'une manire peu
ordinaire. Il avait cout avec grande attention; et quand Cora
eut fini de parler, il s'appuya le menton sur une main et garda le
silence en homme qui rflchissait sur la proposition qu'il venait
d'entendre.

-- Il y a de la raison dans cela, dit-il enfin, et l'on ne peut
nier que ce ne soit l'esprit du christianisme; mais ce qui peut
tre bien pour un homme rouge peut tre mal pour un blanc qui n'a
pas une goutte de sang ml  allguer pour excuse. Chingachgook,
Uncas, avez-vous entendu ce que vient de dire la femme blanche aux
yeux noirs?

Il leur parla quelques instants en delaware, et ses discours,
quoique prononcs d'un ton calme et tranquille, semblaient avoir
quelque chose de dcid. Chingachgook l'couta avec sa gravit
accoutume, parut sentir l'importance de ce qu'il disait et y
rflchir profondment. Aprs avoir hsit un moment, il fit de la
tte et de la main un geste d'approbation, et pronona en anglais
le mot -- Bon! -- avec l'emphase ordinaire  sa nation. Replaant
alors dans sa ceinture son tomahawk et son couteau, il se rendit
en silence sur le bord du rocher, du ct oppos  la rive que les
ennemis avaient occupe, s'y arrta un instant, montra les bois
qui taient de l'autre ct, dit quelques mots en sa langue, comme
pour indiquer le chemin qu'il devait suivre, se jeta dans la
rivire, gagna le courant rapide, et disparut en peu d'instants
aux yeux des spectateurs.

Le chasseur diffra un moment son dpart pour adresser quelques
mots  la gnreuse Cora, qui semblait respirer plus librement en
voyant le succs de ses remontrances.

-- La sagesse est quelquefois accorde aux jeunes gens comme aux
vieillards, lui dit-il, et ce que vous avez dit est sage, pour ne
rien dire de plus. Si l'on vous entrane dans les bois, c'est--
dire ceux de vous qu'on pourra pargner pour l'instant, cassez
autant de branches que vous le pourrez sur votre passage, et
appuyez le pied en marchant afin d'en imprimer les traces sur la
terre: si l'oeil d'un homme peut les apercevoir, comptez sur un
ami qui vous suivra jusqu'au bout du monde avant de vous
abandonner.

Il prit la main de Cora, la serra avec affection, releva son fusil
qu'il regarda un instant d'un air douloureux, et l'ayant cach
avec soin sous les broussailles, il s'avana vers le bord de
l'eau, au mme endroit que Chingachgook avait choisi. Il resta un
moment, comme encore incertain de ce qu'il devait faire, et,
regardant autour de lui avec un air de dpit, il s'cria: -- S'il
m'tait rest une corne de poudre, jamais je n'aurais subi une
telle honte! --  ces mots, se prcipitant dans la rivire, il
disparut en peu d'instants, comme l'avait fait le Mohican.

Tous les yeux se tournrent alors vers Uncas, qui restait appuy
contre le rocher avec un sang-froid imperturbable. Aprs un court
silence, Cora lui montra la rivire, et lui dit:

-- Vous voyez que vos amis n'ont pas t aperus; ils sont
probablement maintenant en sret; pourquoi tardez-vous  les
suivre?

-- Uncas veut rester ici, rpondit le jeune Indien en mauvais
anglais, du ton le plus calme.

-- Pour augmenter l'horreur de notre captivit et diminuer les
chances de notre dlivrance! s'cria Cora, baissant les yeux sous
les regards ardents du jeune Indien. -- Partez, gnreux jeune
homme, continua-t-elle, peut-tre avec un sentiment secret de
l'ascendant qu'elle avait sur lui; partez, et soyez le plus
confidentiel de mes messagers. Allez trouver mon pre, et dites-
lui que nous lui demandons de vous confier les moyens de nous
remettre en libert. Partez, sur-le-champ, je vous en prie, je
vous en conjure!

L'air calme et tranquille d'Uncas se changea en une expression
sombre et mlancolique; mais il n'hsita plus. Il s'lana en
trois bonds jusqu'au bord du rocher, et se prcipita dans la
rivire, o ceux qui le suivaient des yeux le perdirent de vue.
L'instant d'aprs ils virent sa tte reparatre au milieu du
courant rapide, et il disparut presque aussitt dans
l'loignement.

Ces trois preuves qui paraissaient avoir russi n'avaient occup
que quelques minutes d'un temps qui tait alors si prcieux. Ds
qu'Uncas ne fut plus visible, Cora se tourna vers le major, et lui
dit d'une voix presque tremblante:

-- J'ai entendu vanter votre habilet  nager, Duncan; ne perdez
donc pas de temps, et suivez le bon exemple que viennent de vous
donner ces tres gnreux et fidles.

-- Est-ce l ce que Cora Munro attend de celui qui s'est charg de
la protger? demanda Heyward en souriant avec amertume.

-- Ce n'est pas le moment de s'occuper de subtilits et de faire
valoir des sophismes, s'cria-t-elle avec vhmence; nous devons
maintenant ne considrer que notre devoir. Vous ne pouvez nous
rendre aucun service dans la situation o nous nous trouvons, et
vous devez chercher  sauver une vie prcieuse pour d'autres amis.

Il ne lui rpondit rien; mais il jeta un regard douloureux sur
Alice, qui s'appuyait sur son bras, presque incapable de se
soutenir.

-- Rflchissez, aprs tout, continua Cora aprs un court
intervalle pendant lequel elle parut lutter contre des
apprhensions plus vives qu'elle ne voulait le laisser paratre,
que la mort est le pire qui puisse nous arriver; et c'est un
tribut que toute crature doit payer au moment o il plat au
Crateur de l'exiger.

Heyward rpondit d'une voix sombre et d'un air mcontent de son
importunit: -- Cora, il est des maux pires que la mort mme, et
que la prsence d'un homme prt  mourir pour vous peut dtourner.

Cora ne rpliqua rien, et, se couvrant le visage de son schall,
elle prit le bras d'Alice et rentra avec elle dans la seconde
caverne.

Chapitre IX

Livre-toi  la joie en toute scurit; dissipe, ma bien aime, par
des sourires, les sombres images qui psent sur ton front
naturellement si pur.

La Mort d'Agrippine.

Le silence soudain et presque magique qui succdait au tumulte du
combat, et que troublait seulement la voix de la cataracte, eut un
tel effet sur l'imagination d'Heyward, qu'il croyait presque
sortir d'un rve; et quoique tout ce qu'il avait vu, tout ce qu'il
avait fait, tous les vnements qui venaient de se passer fussent
profondment gravs dans sa mmoire, il avait quelque peine  se
persuader que ce ft une ralit. Ignorant encore le destin de
ceux qui avaient confi leur sret  la rapidit du courant, il
couta d'abord avec grande attention si quelque signal, quelque
cri de joie ou de dtresse annoncerait la russite ou la fin
dsastreuse de leur hasardeuse entreprise. Mais ce fut en vain
qu'il couta; toute trace de ses compagnons avait disparu avec
Uncas, et il fallait qu'il restt dans l'incertitude sur leur
destine.

Dans un moment de doute si pnible, Duncan n'hsita pas 
s'avancer sur les bords du rocher, sans prendre pour sa sret
aucune des prcautions qui lui avaient t si souvent recommandes
pendant le combat; mais il ne put dcouvrir aucun indice qui lui
annont, soit que ses amis fussent en sret, soit que des
ennemis approchassent ou fussent cachs dans les environs. La
fort qui bordait la rivire semblait de nouveau abandonne par
tout ce qui jouissait du don de la vie. Les hurlements dont elle
avait retenti taient remplacs par le seul bruit de la chute
d'eau; un oiseau de proie, perch sur les branches dessches d'un
pin mort situ  quelque distance, et qui avait t spectateur
immobile du combat, prit son essor en ce moment, et dcrivit de
grands cercles dans les airs pour y chercher une proie; tandis
qu'un geai, dont la voix criarde avait t couverte par les
clameurs des sauvages, fit entendre son cri discordant, comme pour
se fliciter d'tre laiss en possession de ses domaines dserts.
Ces divers traits caractristiques de la solitude firent pntrer
dans le coeur d'Heyward un rayon d'esprance; il se sentit en tat
de faire de nouveaux efforts, et reprit quelque confiance en lui-
mme.

-- On ne voit pas les Hurons, dit-il en se rapprochant de David
qui tait assis sur une grosse pierre, le dos appuy contre le
rocher, et dont l'esprit n'tait pas encore bien remis du choc que
sa tte avait reu en tombant, chute qui avait contribu  lui
faire perdre connaissance plus que la balle qui l'avait atteint;
retirons-nous dans la caverne, et laissons le soin du reste  la
Providence.

-- Je me souviens, dit le matre en psalmodie, d'avoir uni ma voix
 celle de deux aimables dames pour rendre au ciel des actions de
grces, et depuis ce temps le jugement du ciel m'a chti de mes
pchs. Je me suis assoupi d'un sommeil qui n'tait pas un
sommeil, et mes oreilles ont t dchires par des sons
discordants, comme si la plnitude des temps ft arrive, et que
la nature et oubli son harmonie.

-- Pauvre diable! dit Heyward, il s'en est fallu de bien peu que
la plnitude des temps ne ft arrive pour toi. Mais allons
suivez-moi; je vais vous conduire dans un lieu o vous n'entendrez
d'autres sons que ceux de votre psalmodie.

-- Il y a de la mlodie dans le bruit d'une cataracte, dit David
en se pressant le front de la main, et les sons d'une chute d'eau
n'ont rien de dsagrable  l'oreille. Mais l'air n'est-il pas
encore rempli de cris horribles et confus, comme si les esprits de
tous les damns...

-- Non, non, dit Heyward en l'interrompant, les hurlements des
dmons ont cess, et j'espre que ceux qui les poussaient se sont
retirs; tout est tranquille et silencieux, except l'eau du
fleuve; entrez donc dans la caverne, et vous y pourrez faire
natre ces sons que vous aimez tant  entendre.

David sourit mlancoliquement, et cependant un clair de
satisfaction brilla dans ses yeux lorsqu'il entendit cette
allusion  sa profession chrie. Il n'hsita donc point  se
laisser conduire dans un endroit qui lui promettait de pouvoir se
livrer  son got, et appuy sur le bras du major il entra dans la
caverne.

Le premier soin d'Heyward, ds qu'ils y furent entrs, fut d'en
boucher l'entre par un amas de branches de sassafras qui en
drobait la vue  l'extrieur; et derrire ce faible rempart, il
tendit les couvertures des Indiens, pour la rendre encore plus
obscure, tandis qu'un faible jour pntrait dans la grotte par la
seconde issue qui tait fort troite, et qui, comme nous l'avons
dj dit, donnait sur un bras de la rivire qui allait se runir 
l'autre un peu plus bas.

-- Je n'aime pas, dit-il tout en achevant ses fortifications, ce
principe qui apprend aux Indiens  cder sans rsistance dans les
cas qui leur paraissent dsesprs. Notre maxime qui dit que
l'esprance dure autant que la vie, est plus consolante et
convient mieux au caractre d'un soldat. Quant  vous, Cora, je
n'ai pas besoin de vous adresser des paroles d'encouragement;
votre fermet, votre raison, vous apprennent tout ce qui peut
convenir  votre sexe; mais ne pouvons-nous trouver quelque moyen
pour scher les larmes de cette jeune soeur tremblante qui pleure
sur votre sein?

-- Je suis plus calme, Duncan, dit Alice en se drobant aux bras
de sa soeur, et en tchant de montrer quelque tranquillit 
travers ses larmes; je suis beaucoup plus calme  prsent. Nous
devons tre en sret dans ce lieu solitaire; nous n'y avons rien
 craindre; qui pourrait nous y dcouvrir? Mettons notre espoir en
ces hommes gnreux qui se sont dj exposs  tant de prils pour
nous servir.

-- Notre chre Alice parle maintenant en fille de Munro, dit
Heyward en s'avanant pour lui serrer la main; avec deux pareils
exemples de courage sous les yeux, quel homme ne rougirait de ne
pas se montrer un hros!

Il s'assit alors au milieu de la caverne, et serra fortement dans
sa main le pistolet qui lui restait, tandis que le froncement de
ses sourcils annonait la rsolution dsespre dont il tait
arm. Si les Hurons viennent, ils ne pntreront pas encore en ce
lieu aussi facilement qu'ils le pensent, murmura-t-il  demi-voix;
et appuyant la tte contre le rocher, il sembla attendre les
vnements avec patience et rsignation, les yeux toujours fixs
sur la seule issue qui restt ouverte, et qui tait dfendue par
la rivire.

Un long et profond silence succda aux derniers mots qu'avait
prononcs le major. L'air frais du matin avait pntr dans la
grotte, et sa douce influence avait produit un heureux effet sur
l'esprit de ceux qui s'y trouvaient. Chaque minute qui s'coulait
sans amener avec elle de nouveaux dangers, ranimait dans leur
coeur l'tincelle d'esprance qui commenait  y renatre, quoique
aucun d'eux n'ost communiquer aux autres un espoir que le moment
d'aprs pouvait dtruire.

David seul semblait tranger  ces motions. Un rayon de lumire
partant de l'troite sortie de la caverne tombait sur lui, et le
montrait occup  feuilleter son petit livre, comme s'il et
cherch un cantique plus convenable  sa situation qu'aucun de
ceux qui avaient frapp ses yeux jusqu'alors. Il agissait
probablement ainsi d'aprs un souvenir confus de ce que lui avait
dit le major en l'amenant dans la caverne. Enfin ses soins
diligents obtinrent leur rcompense. Sans apologie, sans
explication, il s'cria tout  coup  haute voix: -- L'le de
Wight![33] Prenant son instrument favori, il en tira quelques sons
pour se donner le ton juste; et sa voix harmonieuse fit entendre
le prlude de l'air qu'il venait d'annoncer.

-- N'y a-t-il pas de danger? demanda Cora en fixant ses yeux noirs
sur le major.

-- Le pauvre diable! dit Heyward, sa voix est maintenant trop
faible pour qu'on puisse l'entendre au milieu du bruit de la
cataracte. Laissons-le donc se consoler  sa manire, puisqu'il
peut le faire sans aucun risque.

-- L'le de Wight! rpta David en regardant autour de lui avec un
air de gravit imposante qui aurait rduit au silence une
vingtaine d'coliers babillards; c'est un bel air, et les paroles
en sont solennelles. Chantons-les donc avec tout le respect
convenable.

Aprs un moment de silence dont le but tait d'attirer de plus en
plus l'attention de ses auditeurs, le chanteur fit entendre sa
voix, d'abord sur un ton bas, qui, s'levant graduellement, finit
par remplir la caverne de sons harmonieux. La mlodie, que la
faiblesse de la voix rendait plus touchante, rpandit peu  peu
son influence sur ceux qui l'coutaient; elle triomphait mme du
misrable travestissement du cantique du Psalmiste, que La Gamme
avait choisi avec tant de soin; et la douceur inexprimable de la
voix faisait oublier le manque total de talent du pote. Alice
sentit ses pleurs se scher, et fixa sur le chanteur ses yeux
attendris, avec une expression de plaisir qui n'tait point
affecte et qu'elle ne cherchait pas  cacher. Cora accorda un
sourire d'approbation aux pieux efforts de celui qui portait le
nom du roi-prophte, et le front d'Heyward se drida tandis qu'il
perdait un instant de vue l'troite ouverture qui clairait la
caverne, et qu'il admirait alternativement l'enthousiasme qui
brillait dans les regards du chanteur, et l'clat plus doux des
yeux encore humides de la jeune Alice.

Le musicien s'aperut de l'intrt qu'il excitait; son amour-
propre satisfait lui inspira de nouveaux efforts, et sa voix
regagna tout son volume et sa richesse, sans rien perdre de sa
douceur. Les votes de la caverne retentissaient de ses sons
mlodieux, quand un cri horrible, se faisant entendre au loin, lui
coupa la voix aussi compltement que si on lui et mis tout  coup
un billon.

-- Nous sommes perdus! s'cria Alice en se jetant dans les bras de
Cora, qui les ouvrit pour la recevoir.

-- Pas encore, pas encore, dit Heyward; ce cri des sauvages part
du centre de l'le; il a t occasionn par la vue de leurs
compagnons morts. Nous ne sommes pas dcouverts, et nous pouvons
encore esprer.

Quelque faible que ft cette esprance, Duncan ne la fit pas luire
inutilement, car ses paroles servirent du moins  faire sentir aux
deux soeurs la ncessit d'attendre les vnements en silence.
D'autres cris suivirent le premier, et l'on entendit bientt les
voix des sauvages qui accouraient de l'extrmit de la petite le,
et qui arrivrent enfin sur le rocher qui couvrait les deux
cavernes. L'air continuait  retentir de hurlements froces tels
que l'homme peut en produire, et seulement quand il est dans
l'tat de la barbarie la plus complte.

Ces sons affreux clatrent bientt autour d'eux de toutes parts;
les uns appelaient leurs compagnons du bord de l'eau, et les
autres leur rpondaient du haut des rochers. Des cris plus
dangereux se firent entendre dans le voisinage de la crevasse qui
sparait les deux cavernes, et ils se mlaient  ceux qui
partaient du ravin dans lequel quelques Hurons taient descendus.
En un mot, ces cris effrayants se multipliaient tellement et
semblaient si voisins, qu'ils firent sentir mieux que jamais aux
quatre individus rfugis dans la grotte la ncessit de garder le
plus profond silence.

Au milieu de ce tumulte, un cri de triomphe partit  peu de
distance de l'entre de la grotte qui tait masque avec des
branches de sassafras amonceles. Heyward abandonna alors toute
esprance, convaincu que cette issue avait t dcouverte.
Cependant il se rassura en entendant les sauvages courir vers
l'endroit o le chasseur avait cach son fusil, que le hasard
venait de faire trouver. Il lui tait alors facile de comprendre
une partie de ce que disaient les Hurons, car ils mlaient  leur
langue naturelle beaucoup d'expressions empruntes  celle qu'on
parle dans le Canada[34]. Plusieurs voix s'crirent en mme temps:
La Longue-Carabine! et les chos rptrent ce nom, donn  un
clbre chasseur qui servait quelquefois de batteur d'estrade dans
le camp anglais, et ce fut ainsi que Heyward apprit quel tait
celui qui avait t son compagnon.

Les mots -- la Longue-Carabine! la Longue-Carabine! -- passaient
de bouche en bouche, et toute la troupe semblait s'tre runie
autour d'un trophe qui paraissait indiquer la mort de celui qui
en avait t le propritaire. Aprs une consultation bruyante
frquemment interrompue par les clats d'une joie sauvage, les
Hurons se sparrent et coururent de tous cts en faisant
retentir l'air du nom d'un ennemi dont Heyward comprit, d'aprs
quelques-unes de leurs expressions, qu'ils espraient trouver le
corps dans quelque fente de rocher.

-- Voici le moment de la crise, dit-il tout bas aux deux soeurs
qui tremblaient. Si cette grotte chappe  leurs recherches, nous
sommes en sret. Dans tous les cas nous sommes certains, d'aprs
ce qu'ils viennent de dire, que nos amis ne sont pas tombs entre
leurs mains, et d'ici  deux heures nous pouvons esprer que Webb
nous aura envoy du secours.

Quelques minutes se passrent dans le silence de l'inquitude, et
tout annonait que les sauvages redoublaient de soin et
d'attention dans leurs recherches. Plus d'une fois on les entendit
passer dans l'troit dfil qui sparait les deux cavernes; on le
reconnaissait au bruissement des feuilles de sassafras qu'ils
froissaient, et des branches sches qui se brisaient sous leurs
pieds. Enfin la pile amoncele par Heyward cda un peu, et un
faible rayon de lumire pntra de ce ct dans la grotte. Cora
serra Alice contre son sein, dans une angoisse de terreur, et
Duncan se leva avec la promptitude de l'clair. De grands cris
pousss en ce moment, et qui partaient videmment de la caverne
voisine, indiqurent que les Hurons l'avaient enfin dcouverte et
venaient d'y entrer; et d'aprs le nombre des voix qu'on
entendait, il paraissait que toute la troupe y tait runie, ou
s'tait rassemble  l'entre.

Les deux cavernes taient  si peu de distance l'une de l'autre
que le major regarda alors comme impossible qu'on ne dcouvrt pas
leur retraite; et rendu dsespr par cette ide cruelle, il
s'lana vers la fragile barrire qui ne le sparait que de
quelques pieds de ses ennemis acharns; il s'approcha mme de la
petite ouverture que le hasard y avait pratique, et y appliqua
l'oeil pour reconnatre les mouvements des sauvages.

 porte de son bras tait un Indien d'une taille colossale, dont
la voix forte semblait donner des ordres que les autres
excutaient. Un peu plus loin il vit la premire caverne remplie
de Hurons qui en examinaient tous les recoins avec la plus
scrupuleuse attention. Le sang qui avait coul de la blessure de
David avait communiqu sa couleur aux feuilles de sassafras sur un
amas desquelles on l'avait couch. Les naturels s'en aperurent,
et ils poussrent des cris de joie semblables aux hurlements d'une
meute de chiens qui retrouve la piste qu'elle avait perdue. Ils se
mirent sur-le-champ  parpiller toutes les branches, comme pour
voir si elles ne cachaient pas l'ennemi qu'ils avaient si
longtemps ha et redout; et pour s'en dbarrasser, ils les
jetrent dans l'intervalle qui sparait les deux cavernes. Un
guerrier  physionomie froce et sauvage s'approcha du chef,
tenant en main une brasse de ces branches, et lui fit remarquer
avec un air de triomphe les traces de sang dont elles taient
couvertes en prononant avec vivacit quelques phrases dont
Heyward devina le sens en entendant rpter plusieurs fois les
mots -- la Longue-Carabine. -- Il jeta alors les branches qu'il
portait sur l'amas de celles que le major avait accumules devant
l'entre de la seconde caverne, et boucha le jour que le hasard y
avait pratiqu. Ses compagnons, imitant son exemple, y jetrent
pareillement les branches qu'ils emportaient de la premire
caverne, et ajoutrent ainsi sans le vouloir  la scurit de ceux
qui s'taient rfugis dans la seconde. Le peu de solidit de ce
boulevard tait prcisment ce qui en faisait la force; car
personne ne songeait  dranger une masse de broussailles que
chacun croyait que ses compagnons avaient contribu  former dans
ce moment de confusion.

 mesure que les couvertures places  l'intrieur taient
repousses par les branches qu'on accumulait au dehors et qui
commenaient  former une masse plus compacte, Duncan respirait
plus librement. Ne pouvant plus rien voir, il retourna  la place
qu'il occupait auparavant au centre de la grotte, et d'o il
pouvait voir l'issue qui donnait sur la rivire. Pendant qu'il s'y
rendait, les Indiens parurent renoncer  faire des recherches; on
les entendit sortir de la caverne en paraissant se diriger vers
l'endroit d'o ils s'taient fait entendre en arrivant, et leurs
hurlements de dsespoir annonaient qu'ils taient assembls
autour des corps des compagnons qu'ils avaient perdus pendant
l'attaque de l'le.

Le major se hasarda alors  lever les yeux sur ses compagnes; car
pendant ce court intervalle de danger imminent, il avait craint
que l'inquitude peinte sur son front n'augmentt les alarmes des
deux jeunes personnes, dont la terreur tait dj si grande.

-- Ils sont partis, Cora, dit-il  voix basse; Alice, ils sont
retourns d'o ils sont venus; nous sommes sauvs. Rendons-en
grces au ciel, qui seul a pu nous dlivrer de ces ennemis sans
piti.

-- Que le ciel accepte donc mes ferventes actions de grces!
s'cria Alice en s'arrachant des bras de sa soeur, et en se jetant
 genoux sur le roc; ce ciel qui a pargn les pleurs d'un bon
pre! qui a sauv la vie de ceux que j'aime tant!

Heyward et Cora, plus matresse d'elle-mme que sa soeur, virent
avec attendrissement cet lan de forte motion, et le major pensa
que jamais la pit ne s'tait montre sous une forme plus
sduisante que celle de la jeune Alice. Ses yeux brillaient du feu
de la reconnaissance, ses joues avaient repris toute leur
fracheur, et ses traits loquents annonaient que sa bouche se
prparait  exprimer les sentiments dont son coeur tait rempli.
Mais quand ses lvres s'ouvrirent, la parole sembla s'y glacer; la
pleur de la mort couvrit de nouveau son visage, ses yeux
devinrent fixes et immobiles d'horreur; ses deux mains, qu'elle
avait leves vers le ciel, se dirigrent en ligne horizontale vers
l'issue qui donnait sur la rivire, et tout son corps fut agit de
violentes convulsions. Les yeux d'Heyward suivirent sur-le-champ
la direction des bras d'Alice, et sur la rive oppose du bras de
la rivire qui coulait dans le ravin, il vit un homme dans les
traits sauvages et froces duquel il reconnut son guide perfide le
Renard-Subtil.

En ce moment de surprise et d'horreur, la prudence du major ne
l'abandonna point. Il vit  l'air de l'Indien que ses yeux,
accoutums au grand jour, n'avaient pas encore pu pntrer 
travers l'obscurit qui rgnait dans la grotte. Il se flatta mme
qu'en se retirant avec ses deux compagnes dans un renfoncement
encore plus sombre o David tait dj, ils pourraient encore
chapper  ses regards; mais une expression de satisfaction froce
qui se peignit tout  coup sur les traits du sauvage lui apprit
qu'il tait trop tard, et qu'ils taient dcouverts.

L'air de triomphe brutal qui annonait cette terrible vrit fut
insupportable au major; il n'couta que son ressentiment, et ne
songeant qu' immoler son perfide ennemi, il lui tira un coup de
pistolet. L'explosion retentit dans la caverne comme l'ruption
d'un volcan, et lorsque la fume fut dissipe, Heyward ne vit plus
personne  l'endroit o il avait aperu l'Indien. Il courut 
l'ouverture, et vit le tratre se glisser derrire un rocher qui
le droba  ses yeux.

Un profond silence avait succd parmi les Indiens  l'explosion
qui leur semblait sortie des entrailles de la terre. Mais lorsque
le Renard eut pouss un long cri qu'un accent de joie rendait
intelligible, un hurlement gnral y rpondit: tous ses compagnons
se runirent de nouveau, rentrrent dans l'espce de dfil qui
sparait les cavernes, et avant que Heyward et le temps de
revenir de sa consternation, la faible barrire de sassafras fut
renverse, les sauvages se prcipitrent dans la grotte, et
saisissant les quatre individus qui s'y trouvaient, ils les
entranrent en plein air, au milieu de toute la troupe des Hurons
triomphants.

Chapitre X

J'ai peur que notre sommeil ne soit aussi prolong demain matin
que nos veilles l'ont t la nuit dernire.

Shakespeare. Le songe d'une nuit d't.

Ds que Heyward fut revenu du choc violent que lui avait fait
prouver cette infortune soudaine, il commena  faire ses
observations sur l'air et les manires des sauvages vainqueurs.
Contre l'usage des naturels, habitus  abuser de leurs avantages,
ils avaient respect non seulement les deux soeurs, non seulement
le matre en psalmodie, mais le major lui-mme, quoique son
costume militaire et surtout ses paulettes eussent attir
l'attention de quelques individus qui y avaient port la main
plusieurs fois avec le dsir vident de s'en emparer; mais un
ordre du chef, prononc d'un ton d'autorit, eut le pouvoir de les
contenir, et Heyward fut convaincu qu'on avait quelque motif
particulier pour les pargner, du moins quant  prsent.

Tandis que les plus jeunes de ces sauvages admiraient la richesse
d'un costume dont leur vanit aurait aim  se parer, les
guerriers plus gs et plus expriments continuaient  faire des
perquisitions dans les deux cavernes et dans toutes les fentes des
rochers, d'un air qui annonait que les fruits qu'ils venaient de
recueillir de leur victoire ne leur suffisaient pas encore.
N'ayant pu dcouvrir les victimes qu'ils dsiraient surtout
immoler  leur vengeance, ces barbares se rapprochrent de leurs
prisonniers, et leur demandrent d'un ton furieux en mauvais
franais ce qu'tait devenu la Longue-Carabine. Heyward affecta de
ne pas comprendre leurs questions, et David, ne sachant pas le
franais, n'eut pas besoin de recourir  l'affectation. Enfin,
fatigu de leurs importunits et craignant de les irriter par un
silence trop opinitre, il chercha des yeux Magua afin d'avoir
l'air de s'en servir comme d'interprte pour rpondre  un
interrogatoire qui devenait plus pressant et plus menaant de
moment en moment.

La conduite de ce sauvage formait un contraste frappant avec celle
de ses compagnons. Il n'avait pris aucune part aux nouvelles
recherches qu'on avait faites depuis la capture des quatre
prisonniers; il avait laiss ceux de ses camarades que la soif du
pillage tourmentait, ouvrir la petite valise du matre en
psalmodie et s'en partager les effets. Plac  quelque distance
derrire les autres Hurons, il avait l'air si tranquille, si
satisfait, qu'il tait vident que, quant  lui du moins, il avait
obtenu tout ce qu'il dsirait gagner par sa trahison. Quand les
yeux du major rencontrrent les regards sinistres quoique calmes
de son guide, il les dtourna d'abord avec horreur; mais sentant
la ncessit de dissimuler dans un pareil moment, il fit un effort
sur lui-mme pour lui adresser la parole.

-- Le Renard-Subtil est un trop brave guerrier, lui dit-il, pour
refuser d'expliquer  un ennemi sans armes ce que lui demandent
ceux dont il est le captif.

-- Ils lui demandent o est le Chasseur qui connat tous les
sentiers des bois, rpondit Magua en mauvais anglais; et appuyant
en mme temps la main avec un sourire froce sur des feuilles de
sassafras qui bandaient une blessure qu'il avait reue  l'paule;
la Longue-Carabine, ajouta-t-il: son fusil est bon, son oeil ne se
ferme jamais; mais de mme que le petit fusil du chef blanc, il ne
peut rien contre la vie du Renard-Subtil.

-- Le Renard est trop brave, dit Heyward, pour songer  une
blessure qu'il a reue  la guerre et pour la reprocher  la main
qui la lui a faite.

-- tions-nous en guerre, rpliqua Magua, quand l'Indien fatigu
se reposait au pied d'un chne pour manger son grain? qui avait
rempli la fort d'ennemis embusqus? qui a voulu lui saisir le
bras? qui avait la paix sur la langue et le sang dans le coeur?
Magua avait-il dit que sa hache de guerre tait hors de terre et
que sa main l'en avait retire?

Heyward, n'osant rtorquer l'argument de son accusateur en lui
reprochant la trahison qu'il avait lui-mme mdite, et ddaignant
de chercher  dsarmer son ressentiment par quelque apologie,
garda le silence. Magua, de son ct, ne parut pas vouloir
continuer la controverse, et s'appuyant de nouveau contre le
rocher dont il s'tait cart un instant, il reprit son attitude
d'indiffrence. Mais le cri de -- la Longue-Carabine! -- se
renouvela ds que les sauvages impatients s'aperurent que cette
courte confrence tait termine.

-- Vous l'entendez, dit Magua avec un air de nonchalance; les
Hurons demandent le sang de la Longue-Carabine, ou ils feront
couler celui de ceux qui le cachent.

-- Il est parti, chapp, bien loin de leur porte, rpondit le
major Magua sourit ddaigneusement.

-- Quand l'homme blanc meurt, dit-il, il se croit en paix; mais
l'homme rouge sait comment tourmenter l'esprit mme de son ennemi.
O est son corps? montrez sa tte aux Hurons.

-- Il n'est pas mort; il s'est chapp.

-- Est-il un oiseau qui n'ait qu' dployer ses ailes? demanda
l'Indien en secouant la tte avec un air d'incrdulit. Est-il un
poisson qui puisse nager sans regarder le soleil? Le chef blanc
lit dans ses livres, et croit que les Hurons n'ont pas de
jugement.

-- Sans tre un poisson, la Longue-Carabine peut nager. Aprs
avoir brl toute sa poudre, il s'est jet dans le courant qui l'a
entran bien loin, pendant que les yeux des Hurons taient
couverts d'un nuage.

-- Et pourquoi le chef blanc ne l'a-t-il pas imit? pourquoi est-
il rest? Est-il une pierre qui va au fond de l'eau, ou sa
chevelure lui brle-t-elle la tte?

-- Si votre camarade qui a perdu la vie dans le gouffre pouvait
vous rpondre, il vous dirait que je ne suis pas une pierre qu'un
faible effort suffit pour y prcipiter, rpondit le major, croyant
devoir faire usage de ce style d'ostentation qui excite toujours
l'admiration des sauvages; les hommes blancs pensent que les
lches seuls abandonnent leurs femmes.

Magua murmura entre ses dents quelques mots inintelligibles, et
dit ensuite: -- Et les Delawares savent-ils nager aussi bien que
se glisser entre les broussailles? -- O est le Grand-Serpent?

Heyward vit par cette demande que ses ennemis connaissaient mieux
que lui les deux sauvages qui avaient t ses compagnons de
danger.

-- Il est parti de mme  l'aide du courant, rpondit-il.

-- Et le Cerf-Agile? je ne le vois pas ici.

-- Je ne sais de qui vous voulez parler, rpondit le major,
cherchant  gagner du temps.

-- Uncas, dit Magua, prononant ce nom delaware avec encore plus
de difficult que les mots anglais. Bounding-Elk est le nom que
l'homme blanc donne au jeune Mohican.

-- Nous ne pouvions pas nous entendre, rpondit Heyward, dsirant
prolonger la discussion; le mot elk signifie un lan; comme celui
deer un daim; et c'est par le mot stag qu'on dsigne un cerf.

-- Oui, oui, dit l'Indien en se parlant  lui-mme dans sa langue
naturelle, les Visages-Ples sont des femmes bavardes; ils ont
plusieurs mots pour la mme chose, tandis que la Peau-Rouge
explique tout par le son de sa voix. -- Et s'adressant alors au
major, en reprenant son mauvais anglais, mais sans vouloir changer
le nom que les Canadiens avaient donn au jeune Mohican: -- Le
daim est agile, mais faible, dit-il; l'lan et le cerf sont
agiles, mais forts; et le fils du Grand-Serpent est le Cerf-Agile.
A-t-il saut par-dessus la rivire pour gagner les bois?

-- Si vous voulez parler du fils du Mohican, rpondit Heyward, il
s'est chapp comme son pre et la Longue-Carabine, en se confiant
au courant.

Comme il n'y avait rien d'invraisemblable pour un Indien dans
cette manire de s'chapper, Magua ne montra plus d'incrdulit;
il admit mme la vrit de ce qu'il venait d'entendre, avec une
promptitude qui tait une nouvelle preuve du peu d'importance
qu'il attachait personnellement  la capture de ces trois
individus. Mais il fut vident que ses compagnons ne partageaient
pas le mme sentiment.

Les Hurons avaient attendu le rsultat de ce court entretien avec
la patience qui caractrise les sauvages, et dans le plus profond
silence. Quand ils virent les deux interlocuteurs rester muets,
tous leurs yeux se tournrent sur Magua, lui demandant de cette
manire expressive le rsultat de ce qui venait d'tre dit.
L'Indien tendit le bras vers la rivire, et quelques mots joints
 ce geste suffirent pour leur faire comprendre ce qu'taient
devenus ceux qu'ils voulaient sacrifier  leur vengeance.

Ds que ce fait fut gnralement connu, les sauvages poussrent
des hurlements horribles qui annonaient de quelle fureur ils
taient transports en apprenant que leurs victimes leur avaient
chapp, les uns couraient comme des frntiques, en battant l'air
de leurs bras; les autres crachaient dans la rivire, comme pour
la punir d'avoir favoris l'vasion des fugitifs et priv les
vainqueurs de leurs droits lgitimes. Quelques-uns, et ce
n'taient pas les moins redoutables, jetaient de sombres regards
sur les captifs qui taient en leur pouvoir, et semblaient ne
s'abstenir d'en venir  des actes de violence contre eux que par
l'habitude qu'ils avaient de commander  leurs passions; il en
tait qui joignaient  ce langage muet des gestes menaants. Un
d'entre eux alla mme jusqu' saisir d'une main les beaux cheveux
qui flottaient sur le cou d'Alice, tandis que de l'autre,
brandissant un couteau autour de sa tte, il semblait annoncer de
quelle horrible manire elle serait dpouille de ce bel ornement.

Le jeune major ne put supporter cet affreux spectacle, et tenta un
effort aussi dsespr qu'inutile pour voler au secours d'Alice;
mais on lui avait li les mains, et au premier mouvement qu'il
fit, il sentit la main lourde du chef indien s'appesantir sur son
paule. Convaincu qu'une rsistance impuissante ne pourrait servir
qu' irriter encore davantage ces barbares, il se soumit donc 
son destin, et chercha  rendre quelque courage  ses malheureuses
compagnes, en leur disant qu'il tait dans le caractre des
sauvages d'effrayer par des menaces qu'ils n'avaient pas
l'intention d'excuter.

Mais tout en prononant des paroles de consolation qui avaient
pour but de calmer les apprhensions des deux soeurs, Heyward
n'tait pas assez faible pour se tromper lui-mme. Il savait que
l'autorit d'un chef indien tait tablie sur des fondements bien
peu solides, et qu'il la devait plus souvent  la supriorit de
ses forces physiques qu' aucune cause morale. Le danger devait
donc se calculer en proportion du nombre des tres sauvages qui
les entouraient. L'ordre le plus positif de celui qui paraissait
leur chef pouvait tre viol  chaque instant par le premier
furieux qui voudrait sacrifier une victime aux mnes d'un ami ou
d'un parent. Malgr tout son calme apparent et son courage, il
avait donc le dsespoir et la mort dans le coeur, quand il voyait
un de ces hommes froces s'approcher des deux malheureuses soeurs,
ou seulement fixer de sombres regards sur des tres si peu en tat
de rsister au moindre acte de violence.

Ses craintes se calmrent pourtant un peu quand il vit le chef
appeler autour de lui ses guerriers pour tenir une espce de
conseil de guerre. La dlibration fut courte; peu d'orateurs
prirent la parole, et la dtermination parut unanime. Les gestes
que tous ceux qui parlrent dirigeaient du ct du camp de Webb,
semblaient indiquer qu'ils craignaient une attaque de ce ct:
cette considration fut probablement ce qui acclra leur
rsolution, et ce qui mit ensuite une grande promptitude dans
leurs mouvements.

Pendant cette courte confrence, Heyward eut le loisir d'admirer
la prudence avec laquelle les Hurons avaient effectu leur
dbarquement aprs la cessation des hostilits.

On a dj dit que la moiti de cette petite le tait un rocher au
pied duquel s'taient arrts quelques troncs d'arbres que les
eaux y avaient entrans. Ils avaient choisi ce point pour y faire
leur descente, probablement parce qu'ils ne croyaient pas pouvoir
remonter le courant rapide, form plus bas par la runion des deux
chutes d'eau. Pour y russir, ils avaient port le canot dans les
bois, jusqu'au del de la cataracte; ils y avaient plac leurs
armes et leurs munitions, et tandis que deux sauvages les plus
expriments se chargeaient de le conduire avec le chef, les
autres le suivaient  la nage. Ils avaient dbarqu ainsi au mme
endroit qui avait t si fatal  ceux de leurs compagnons qui y
taient arrivs les premiers, mais avec l'avantage d'tre en
nombre bien suprieur et d'avoir des armes  feu. Il tait
impossible de douter que tel et t leur arrangement pour
arriver, puisqu'ils le conservrent pour partir. On transporta le
canot par terre, d'une extrmit de l'le  l'autre, et on le
lana  l'eau prs de la plate-forme o le chasseur avait lui-mme
amen ses compagnons.

Comme les remontrances taient inutiles et la rsistance
impossible, Heyward donna l'exemple de la soumission  la
ncessit en entrant dans le canot ds qu'il en reut l'ordre, et
il y fut suivi par David La Gamme. Le pilote charg de conduire le
canot, y prit place ensuite, et les autres sauvages le suivirent
en nageant. Les Hurons ne connaissaient ni les bas-fonds, ni les
rochers  fleur d'eau du lit de cette rivire, mais ils taient
trop experts dans ce genre de navigation pour commettre aucune
erreur, et pour ne pas remarquer les signes qui les annoncent. Le
frle esquif suivit donc le courant rapide sans aucun accident, et
au bout de quelques instants les captifs descendirent sur la rive
mridionale du fleuve, presque en face de l'endroit o ils
s'taient embarqus la soire prcdente.

Les Indiens y tinrent une autre consultation qui ne fut pas plus
longue que la premire, et pendant ce temps quelques sauvages
allrent chercher les chevaux, dont les hennissements de terreur
avaient probablement contribu  faire dcouvrir leurs matres. La
troupe alors se divisa; le chef, suivi de la plupart de ses gens,
monta sur le cheval du major, traversa la rivire, et disparut
dans les bois, laissant les prisonniers sous la garde de six
sauvages,  la tte desquels tait le Renard-Subtil. Ce mouvement
inattendu renouvela les inquitudes d'Heyward.

D'aprs la modration peu ordinaire de ces sauvages, il avait aim
 se persuader qu'on les gardait prisonniers pour les livrer 
Montcalm. Comme l'imagination de ceux qui sont dans le malheur
sommeille rarement, et qu'elle n'est jamais plus active que
lorsqu'elle est excite par quelque esprance, si faible et si
loigne qu'elle puisse tre, il avait mme pens que le gnral
franais pouvait se flatter que l'amour paternel l'emporterait
chez Munro sur le sentiment de ce qu'il devait  son roi; car,
quoique Montcalm passt pour un esprit entreprenant, pour un homme
plein de courage, on le regardait aussi comme expert dans ces
ruses politiques, qui ne respectent pas toujours les rgles de la
morale, et qui dshonoraient si gnralement  cette poque la
diplomatie europenne.

Mais en ce moment tous ces calculs ingnieux se trouvaient
drangs par la conduite des Hurons. Le chef, et ceux qui
l'avaient suivi, se dirigeaient videmment vers l'extrmit de
l'Horican; et ils restaient au pouvoir des autres, qui allaient
les conduire sans doute au fond des dserts. Dsirant sortir 
tout prix de cette cruelle incertitude, et voulant dans une
circonstance si urgente essayer le pouvoir de l'argent, il
surmonta la rpugnance qu'il avait  parler  son ancien guide, et
se retournant vers Magua, qui avait pris l'air et le ton d'un
homme qui devait maintenant donner des ordres aux autres, il lui
dit d'un ton amical, et qui annonait autant de confiance qu'il
put prendre sur lui d'en montrer:

-- Je voudrais adresser  Magua des paroles qu'il ne convient qu'
un si grand chef d'entendre.

L'Indien se retourna, le regarda avec mpris, et lui rpondit:

-- Parlez, les arbres n'ont point d'oreilles.

-- Mais les Hurons ne sont pas sourds; et les paroles qui peuvent
passer par les oreilles des grands hommes d'une nation
enivreraient les jeunes guerriers. Si Magua ne veut pas couter,
l'officier du roi saura garder le silence.

Le sauvage dit quelques mots avec insouciance  ses compagnons,
qui s'occupaient gauchement  prparer les chevaux des deux
soeurs, et s'loignant d'eux de quelques pas, il fit un geste avec
prcaution pour indiquer  Heyward de venir le joindre.

-- Parlez  prsent, dit-il, si vos paroles sont telles que le
Renard-Subtil doive les entendre.

-- Le Renard-Subtil a prouv qu'il tait digne du nom honorable
que lui ont donn ses pres canadiens, dit le major. Je reconnais
maintenant la prudence de sa conduite; je vois tout ce qu'il a
fait pour nous servir; et je ne l'oublierai pas quand l'heure de
la rcompense sera arrive. Oui, le Renard a prouv qu'il est non
seulement un grand guerrier, un grand chef dans le conseil, mais
encore qu'il sait tromper ses ennemis.

-- Qu'a donc fait le Renard? demanda froidement l'Indien.

-- Ce qu'il a fait? rpondit Heyward; il a vu que les bois taient
remplis de troupes d'ennemis,  travers lesquels il ne pouvait
passer sans donner dans quelque embuscade, et il a feint de se
tromper de chemin afin de les viter; ensuite il a fait semblant
de retourner  sa peuplade,  cette peuplade qui l'avait chass
comme un chien de ses wigwams, afin de regagner sa confiance, et
quand nous avons enfin reconnu quel tait son dessein, ne l'avons-
nous pas bien second en nous conduisant de manire  faire croire
aux Hurons que l'homme blanc pensait que son ami le Renard tait
son ennemi? Tout cela n'est-il pas vrai? Et quand le Renard eut,
par sa prudence, ferm les yeux et bouch les oreilles des Hurons,
ne leur a-t-il pas fait oublier qu'ils l'avaient forc  se
rfugier chez les Mohawks? Ne les a-t-il pas engags ensuite 
s'en aller follement du ct du nord, en le laissant sur la rive
mridionale du fleuve avec leurs prisonniers? Et maintenant ne va-
t-il pas retourner sur ses pas et reconduire  leur pre les deux
filles du riche cossais  tte grise? Oui, oui, Magua, j'ai vu
tout cela, et j'ai dj pens  la manire dont on doit
rcompenser tant de prudence et d'honntet. D'abord le chef de
William-Henry sera gnreux comme doit l'tre un si grand chef
pour un tel service. La mdaille[35] que porte Magua sera d'or au
lieu d'tre d'tain; sa corne sera toujours pleine de poudre; les
dollars sonneront dans sa poche en aussi grande quantit que les
cailloux sur les bords de l'Horican; et les daims viendront lui
lcher la main, car ils sauront qu'ils ne pourraient chapper au
long fusil qui lui sera donn. Quant  moi, je ne sais comment
surpasser la gnrosit de l'cossais, mais je... oui... je...

-- Que fera le jeune chef qui est arriv du ct o le soleil est
le plus brlant? demanda l'Indien, voyant Heyward hsiter parce
qu'il dsirait terminer son numration par ce qui excite le plus
vivement les dsirs de ces peuplades sauvages.

-- Il fera couler devant le wigwam de Magua, rpondit le major,
une rivire d'eau de feu aussi intarissable que celle qu'il a
maintenant sous les yeux, au point que le coeur du grand chef sera
plus lger que les plumes de l'oiseau-mouche, et son haleine plus
douce que l'odeur du chvrefeuille sauvage.

Magua avait cout dans un profond silence le discours insinuant
et adroit de Duncan, qui s'tait expliqu avec lenteur pour
produire plus d'impression. Quand le major parla du stratagme
qu'il supposait avoir t employ par l'Indien pour tromper sa
propre nation, celui-ci prit un air de gravit prudente. Quand il
fit allusion aux injures qu'il prsumait avoir forc le Huron 
s'loigner de sa peuplade, il vit briller dans les yeux de Magua
un clair de frocit si indomptable, qu'il crut avoir touch la
corde sensible; et quand il arriva  la partie de son discours o
il cherchait  exciter la cupidit, comme il avait voulu animer
l'esprit de vengeance, il obtint du moins une srieuse attention
de son auditeur. La question que le Renard lui avait adresse
avait t faite avec tout le calme et toute la dignit d'un
Indien; mais il tait facile de voir  l'expression de ses traits
qu'il rflchissait profondment  la rponse qu'il devait faire 
son tour.

Aprs quelques instants de silence, le Huron porta une main sur
les feuilles qui servaient de bandage  son paule blesse, et dit
avec nergie:

-- Les amis font-ils de pareilles marques?

-- Une blessure faite par la Longue-Carabine  un ennemi aurait-
elle t aussi lgre?

-- Les Delawares rampent-ils comme des serpents dans les
broussailles pour infecter de leur venin ceux qu'ils aiment?

-- Le Grand-Serpent se serait-il laiss entendre par des oreilles
qu'il aurait voulu rendre sourdes?

-- Le chef blanc brle-t-il jamais sa poudre contre ceux qu'il
regarde comme ses frres?

-- Manque-t-il jamais son but quand il veut srieusement tuer? Ces
questions et les rponses se succdrent rapidement, et furent
suivies d'un autre intervalle de silence. Duncan crut que l'Indien
hsitait, et, pour s'assurer la victoire, il recommenait
l'numration de toutes les rcompenses qui lui seraient
accordes, quand celui-ci l'interrompit par un geste expressif.

-- Cela suffit, dit-il; le Renard-Subtil est un chef sage, et vous
verrez ce qu'il fera. Allez, et que votre bouche soit ferme.
Quand Magua parlera, il sera temps de lui rpondre.

Heyward, s'apercevant que les yeux de l'Indien taient fixs avec
une sorte d'inquitude sur ses compagnons, se retira sur-le-champ,
pour ne pas avoir l'air d'avoir des intelligences suspectes avec
leur chef. Magua s'approcha des chevaux, et affecta d'tre
satisfait des soins que ses camarades avaient pris pour les
quiper. Il fit signe alors au major d'aider les deux soeurs  se
mettre en selle, car il ne daignait se servir de la langue
anglaise que dans les occasions importantes et indispensables.

Il ne restait plus aucun prtexte plausible de dlai, et Duncan,
quoique bien  contrecoeur, rendant  ses compagnes dsoles le
service qui lui tait ordonn, tcha de calmer leurs craintes en
leur faisant part  voix basse et en peu de mots des nouvelles
esprances qu'il avait conues. Les deux soeurs tremblantes
avaient grand besoin de quelque consolation, car  peine osaient-
elles lever les yeux, de crainte de rencontrer les regards
farouches de ceux qui taient devenus les matres de leur
destine. La jument de David avait t emmene par la premire
troupe, de sorte que le matre de chant fut oblig de marcher 
pied aussi bien que Duncan. Cette circonstance ne parut pourtant
nullement fcheuse  celui-ci, qui pensa qu'il pourrait en
profiter pour rendre la marche des sauvages moins rapide, car il
tournait encore bien souvent ses regards du ct du fort douard,
dans le vain espoir d'entendre dans la fort quelque bruit qui
indiquerait l'arrive du secours dont ils avaient un si pressant
besoin.

Quand tout fut prpar, Magua donna le signal du dpart, et
reprenant ses fonctions de guide, il se mit lui-mme en tte de la
petite troupe pour la conduire. David marchait aprs lui;
l'tourdissement que lui avait caus sa chute tait compltement
dissip, la douleur de sa blessure tait moins vive, et il
semblait avoir pleine connaissance de sa fcheuse position. Les
deux soeurs le suivaient, ayant le major  leur ct; les Indiens
fermaient la marche, et ne se relchaient pas un instant de leur
prcaution et de leur vigilance.

Ils marchrent ainsi quelque temps dans un profond silence, qui
n'tait interrompu que par quelques mots de consolation que le
major adressait de temps en temps  ses deux compagnes, et par
quelques pieuses exclamations par lesquelles David exhalait
l'amertume de ses penses, en voulant exprimer une humble
rsignation. Ils s'avanaient vers le sud, dans une direction
presque oppose  la route qui conduisait  William-Henry. Cette
circonstance pouvait faire croire que Magua n'avait rien chang 
ses premiers desseins; mais Heyward ne pouvait supposer qu'il
rsistt  la tentation des offres sduisantes qu'il lui avait
faites, et il savait que le chemin le plus dtourn conduit
toujours  son but un Indien qui croit devoir recourir  la ruse.

Ils firent ainsi plusieurs milles dans des bois dont on ne pouvait
apercevoir la fin, et rien n'annonait qu'ils fussent prs du but
de leur voyage. Le major examinait souvent la situation du soleil,
dont les rayons doraient alors les branches des pins sous lesquels
ils marchaient. Il soupirait aprs l'instant o la politique de
Magua lui permettrait de prendre une route plus conforme  ses
esprances. Enfin il s'imagina que le rus sauvage, dsesprant de
pouvoir viter l'arme de Montcalm, qui avanait du ct du nord,
se dirigeait vers un tablissement bien connu situ sur la
frontire, appartenant  un officier distingu qui y faisait sa
rsidence habituelle, et qui jouissait d'une manire spciale des
bonnes grces des Six Nations. tre remis entre les mains de sir
William Johnson lui paraissait une alternative prfrable  celle
de gagner les dserts du Canada pour tourner l'arme de Montcalm;
mais, avant d'y arriver, il restait encore bien des lieues  faire
dans la fort, et chaque pas l'loignait davantage du thtre de
la guerre o l'appelaient son honneur et son devoir.

Cora seule se rappela les instructions que le chasseur leur avait
donnes en les quittant, et toutes les fois que l'occasion s'en
prsentait, elle tendait la main pour saisir une branche d'arbre
dans l'intention de la briser. Mais la vigilance infatigable des
Indiens rendait l'excution de ce dessein aussi difficile que
dangereuse, et elle renonait  ce projet, en rencontrant les
regards farouches des sombres gardiens qui la surveillaient, se
htant alors de faire un geste indiquant une alarme qu'elle
n'prouvait pas, afin d'carter leurs soupons. Une fois pourtant,
une seule fois elle russit  briser une branche de sumac, et par
une pense soudaine elle laissa tomber un de ses gants pour
laisser une marque plus certaine de leur passage. Cette ruse
n'chappa point  la pntration du Huron qui tait prs d'elle;
il ramassa le gant, le lui rendit, brisa et froissa quelques
branches de sumac, de manire  faire croire que quelque animal
sauvage avait travers ce buisson, et porta la main sur son
tomahawk avec un regard si expressif et si menaant, que Cora en
perdit compltement l'envie de laisser aprs elle le moindre signe
qui indiqut leur route.

 la vrit, les chevaux pouvaient imprimer sur la terre les
traces de leurs pieds; mais chaque troupe des Hurons en avait
emmen deux, et cette circonstance pouvait induire en erreur ceux
qui auraient pu arriver pour leur donner du secours.

Heyward aurait appel vingt fois leur conducteur, et se serait
hasard  lui faire une remontrance, si l'air sombre et rserv du
sauvage ne l'et dcourag. Pendant toute sa marche, Magua se
retourna  peine deux ou trois fois pour jeter un regard sur la
petite troupe, et ne pronona jamais un seul mot. N'ayant pour
guide que le soleil, ou consultant peut-tre ces marques qui ne
sont connues que de la sagacit des Indiens, il marchait d'un pas
assur, sans jamais hsiter, et presque en ligne directe, dans
cette immense foret, coupe par de petites valles, des montagnes
peu leves, des ruisseaux et des rivires. Que le sentier ft
battu, qu'il ft  peine indiqu ou qu'il dispart totalement, il
n'en marchait ni avec moins de vitesse, ni d'un pas moins assur:
il semblait mme insensible  la fatigue. Toutes les fois que les
voyageurs levaient les yeux, ils le voyaient  travers les troncs
de pins, marchant toujours du mme pas et le front haut. La plume
dont il avait par sa tte tait sans cesse agite par le courant
d'air que produisait la rapidit de sa marche.

Cette marche rapide avait pourtant son but. Aprs avoir travers
une valle o serpentait un beau ruisseau, il se mit  gravir une
petite montagne, mais si escarpe, que les deux soeurs furent
obliges de descendre de cheval pour pouvoir le suivre. Lorsqu'ils
en eurent gagn le sommet, ils se trouvrent sur une plate-forme
o croissaient quelques arbres, au pied de l'un desquels Magua
s'tait dj tendu pour y chercher le repos dont toute la troupe
avait le plus grand besoin.

Chapitre XI

Maudite soit ma tribu si je lui pardonne!

Shakespeare. Le Marchand de Venise.

Magua avait choisi pour la halte qu'il voulait faire une de ces
petites montagnes escarpes et de forme pyramidale, qui
ressemblent  des lvations artificielles, et qui se trouvent en
si grand nombre dans les valles des tats-Unis. Celle-ci tait
assez haute; le sommet en tait aplati, et la pente rapide, mais
avec une irrgularit plus qu'ordinaire d'un ct. Les avantages
que cette hauteur prsentait pour s'y reposer, semblaient
consister uniquement dans son escarpement et sa forme, qui
rendaient une surprise presque impossible, et la dfense plus
facile que partout ailleurs. Mais comme Heyward n'esprait plus de
secours, aprs le temps qui s'tait coul et la distance qu'on
avait parcourue, il regardait ces circonstances sans le moindre
intrt, et ne s'occupait qu' consoler et encourager ses
malheureuses compagnes. On avait dtach la bride des deux chevaux
pour leur donner les moyens de patre le peu d'herbe qui croissait
sur cette montagne, et l'on avait tal devant les quatre
prisonniers, assis  l'ombre d'un bouleau dont les branches
s'levaient en dais sur leurs ttes, quelques restes de provisions
que l'on avait emports de la caverne.

Malgr la rapidit de leur marche, un des Indiens avait trouv
l'occasion de percer un faon d'une flche. Il avait port l'animal
sur ses paules jusqu' l'instant o l'on s'tait arrt. Ses
compagnons, choisissant alors les morceaux qui leur paraissaient
les plus dlicats, se mirent  en manger la chair crue, sans aucun
apprt de cuisine. Magua fut le seul qui ne participa point  ce
repas rvoltant; il restait assis  l'cart, et paraissait plong
dans de profondes rflexions.

Cette abstinence, si remarquable dans un Indien, attira enfin
l'attention du major. Il se persuada que le Huron dlibrait sur
les moyens qu'il emploierait pour luder la vigilance de ses
compagnons, et se mettre en possession des rcompenses qui lui
taient promises. Dsirant aider de ses conseils les plans qu'il
pouvait former, et ajouter encore  la force de la tentation, il
se leva, fit quelques pas comme au hasard, et arriva enfin prs du
Huron, sans avoir l'air d'en avoir form le dessein prmdit.

-- Magua n'a-t-il pas march assez longtemps en face du soleil
pour n'avoir plus aucun danger  craindre des Canadiens? lui
demanda-t-il, comme s'il n'et pas dout de la bonne intelligence
qui rgnait entre eux; n'est-il pas  propos que le chef de
William-Henry revoie ses deux filles avant qu'une autre nuit ait
endurci son coeur contre leur perte, et le rende peut-tre moins
libral dans ses dons?

-- Les Visages-Ples aiment-ils moins leurs enfants le matin que
le soir? demanda l'Indien d'un ton froid.

-- Non, certainement, rpondit Heyward, s'empressant de rparer
l'erreur qu'il craignait d'avoir commise; l'homme blanc peut
oublier, et oublie souvent le lieu de la spulture de ses pres;
il cesse quelquefois de songer  ceux qu'il devrait toujours aimer
et qu'il a promis de chrir, mais la tendresse d'un pre pour son
enfant ne meurt jamais qu'avec lui.

-- Le coeur du vieux chef blanc est-il donc si tendre? demanda
Magua. Pensera-t-il longtemps aux enfants que ses squaws[36] lui
ont donns? Il est dur envers ses guerriers, et il a des yeux de
pierre.

-- Il est svre quand son devoir l'exige, et envers ceux qui le
mritent, dit le major; mais il est juste et humain  l'gard de
ceux qui se conduisent bien. J'ai connu beaucoup de bons pres,
mais je n'ai jamais vu une tendresse aussi vive pour ses enfants.
Vous avez vu la tte grise au premier rang de ses guerriers,
Magua; mais moi j'ai vu ses yeux baigns de larmes tandis qu'il me
parlait des deux filles qui sont maintenant en votre pouvoir.

Heyward se tut tout  coup, car il ne savait comment interprter
l'expression que prenaient les traits de l'Indien, qui l'coutait
avec une attention marque. D'abord il fut tent de supposer que
la joie vidente que montrait le Huron en entendant parler ainsi
de l'amour de Munro pour ses filles prenait sa source dans
l'espoir que sa rcompense en serait plus brillante et mieux
assure; mais,  mesure qu'il parlait, il voyait cette joie
prendre un caractre de frocit si atroce, qu'il lui fut
impossible de ne pas craindre qu'elle ft occasionne par quelque
passion plus puissante et plus sinistre que la cupidit.

-- Retirez-vous, lui dit l'Indien, supprimant en un instant tout
signe extrieur d'motion, et y substituant un calme semblable 
celui du tombeau; retirez-vous, et allez dire  la fille aux yeux
noirs que Magua veut lui parler. Le pre n'oubliera pas ce que la
fille aura promis.

Duncan regarda ce discours comme inspir par le dsir de tirer de
Cora, soit une rcompense encore plus forte, soit une nouvelle
assurance que les promesses qui lui avaient t faites seraient
fidlement excutes. Il retourna donc prs du bouleau sous lequel
les deux soeurs se reposaient de leurs fatigues, et il leur fit
part du dsir qu'avait montr Magua de parler  l'ane.

-- Vous connaissez quelle est la nature des dsirs d'un Indien,
lui dit-il en la conduisant vers l'endroit o le sauvage
l'attendait; soyez prodigue de vos offres de poudre, de
couvertures, et surtout d'eau-de-vie, l'objet le plus prcieux aux
yeux de toutes ces peuplades; et vous feriez bien de lui promettre
aussi quelques prsents de votre propre main, avec cette grce qui
vous est si naturelle. Songez bien, Cora, que c'est de votre
adresse et de votre prsence d'esprit que votre vie et celle
d'Alice peuvent dpendre dans cette confrence.

-- Et la vtre, Heyward?

-- La mienne est de peu d'importance; je l'ai dj dvoue  mon
roi, et elle appartient au premier ennemi qui aura le pouvoir de
la sacrifier. Je ne laisse pas un pre pour me regretter. Peu
d'amis donneront des larmes  une mort que j'ai cherche plus
d'une fois sur le chemin de la gloire. Mais silence! nous
approchons de l'Indien. -- Magua, voici la jeune dame  qui vous
dsirez parler.

Le Huron se leva lentement, et resta prs d'une minute silencieux
et immobile. Il fit alors un signe de la main, comme pour intimer
au major l'ordre de se retirer.

-- Quand le Huron parle  des femmes, dit-il d'un ton froid,
toutes les oreilles de sa peuplade sont fermes. Duncan parut
hsiter  obir.

-- Retirez-vous, Heyward, lui dit Cora avec un sourire calme; la
dlicatesse vous en fait un devoir. Allez retrouver Alice, et
tchez de lui faire concevoir d'heureuses esprances.

Elle attendit qu'il ft parti, et se tournant alors vers Magua,
elle lui dit d'une voix ferme, avec toute la dignit de son sexe:

-- Que veut dire le Renard  la fille de Munro?

-- coutez, dit le Huron en lui appuyant sa main sur le bras,
comme pour attirer plus fortement son attention, mouvement auquel
Cora rsista avec autant de calme que de fermet en retirant son
bras  elle; Magua tait un chef et un guerrier parmi les Hurons
des lacs; il avait vu les soleils de vingt ts faire couler dans
les rivires les neiges de vingt hivers avant d'avoir aperu un
Visage-Ple, et il tait heureux. Alors ses pres du Canada
vinrent dans les bois, lui apprirent  boire de l'eau de feu, et
il devint un furieux. Les Hurons le chassrent loin des spultures
de ses anctres comme ils auraient chass un buffle sauvage. Il
suivit les bords des lacs, et arriva  la ville de Canon. L il
vivait de sa chasse et de sa pche; mais on le repoussa encore
dans les bois, au milieu de ses ennemis; et enfin le chef, qui
tait n Huron, devint un guerrier parmi les Mohawks.

-- J'ai entendu dire quelque chose de cette histoire, dit Cora en
voyant qu'il s'interrompait pour matriser les passions
qu'enflammait en son coeur le souvenir des injustices qu'il
prtendait avoir t commises  son gard.

-- Est-ce la faute de Magua, continua-t-il, si sa tte n'a pas t
faite de rocher? Qui lui a donn de l'eau de feu  boire? qui l'a
chang en furieux? Ce sont les Visages-Ples, les hommes de votre
couleur.

-- Et s'il existe des hommes inconsidrs et sans principes, dont
le teint ressemble au mien, est-il juste que j'en sois
responsable?

-- Non; Magua est un homme et non pas un fou. Il sait que les
femmes comme vous n'entrouvrent jamais leurs lvres pour donner
passage  l'eau de feu; le Grand-Esprit vous a donn la sagesse.

-- Que puis-je donc dire ou faire relativement  vos infortunes,
pour ne pas dire vos erreurs?

-- coutez, comme je vous l'ai dj dit. -- Quand vos pres
anglais et franais tirrent de la terre la hache de guerre, le
Renard leva son tomahawk avec les Mohawks et marcha contre sa
propre nation. Les Visages-Ples ont repouss les Peaux-Rouges au
fond des bois, et maintenant, quand nous combattons c'est un blanc
qui nous commande. Le vieux chef de l'Horican, votre pre, tait
le grand capitaine de notre nation. Il disait aux Mohawks de faire
ceci, de faire cela, et il tait obi. Il fit une loi qui disait
que si un Indien buvait de l'eau de feu et venait alors dans les
wigwams de toile[37] de ses guerriers, il serait puni. Magua ouvrit
follement la bouche, et la liqueur ardente l'entrana dans la
cabane de Munro. -- Que fit alors la tte grise? -- Que sa fille
le dise!

-- Il n'oublia pas la loi qu'il avait faite, et il rendit justice
en faisant punir le coupable.

-- Justice! rpta l'Indien en jetant sur la jeune fille, dont les
traits taient calmes et tranquilles, un regard de ct dont
l'expression tait froce; est-ce donc justice que de faire le mal
soi-mme, et d'en punir les autres? Magua n'tait pas coupable,
c'tait l'eau de feu qui parlait et qui agissait pour lui; mais
Munro n'en voulut rien croire. Le chef huron fut saisi, li  un
poteau et battu de verges comme un chien, en prsence de tous les
guerriers  visage ple.

Cora garda le silence, car elle ne savait comment rendre excusable
aux yeux d'un Indien cet acte de svrit peut-tre imprudente de
son pre.

-- Voyez! continua Magua en entrouvrant le lger tissu d'indienne
qui couvrait en partie sa poitrine; voici les cicatrices qui ont
t faites par des balles et des couteaux; un guerrier peut les
montrer et s'en faire honneur devant toute sa nation: mais la tte
grise a imprim sur le dos du chef huron des marques qu'il faut
qu'il cache, comme un squaw, sous cette toile peinte par des
hommes blancs.

-- J'avais pens qu'un guerrier indien tait patient; que son
esprit ne sentait pas, ne connaissait pas les tourments qu'on
faisait endurer  son corps.

-- Lorsque les Chippewas lirent Magua au poteau et lui firent
cette blessure, rpondit le Huron avec un geste de fiert en
passant le doigt sur une longue cicatrice qui lui traversait toute
la poitrine, le Renard leur rit au nez et leur dit qu'il
n'appartenait qu' des squaws de porter des coups si peu
sensibles. Son esprit tait alors mont au-dessus des nuages; mais
quand il sentit les coups humiliants de Munro, son esprit tait
sous la terre. -- L'esprit d'un Huron ne s'enivre jamais, il ne
peut perdre la mmoire.

-- Mais il peut tre apais. Si mon pre a commis une injustice 
votre gard, prouvez-lui, en lui rendant ses deux filles, qu'un
Huron peut pardonner une injure; vous savez ce que le major
Heyward vous a promis, et moi-mme... Magua secoua la tte et lui
dfendit de rpter des offres qu'il mprisait.

-- Que voulez-vous donc? demanda Cora, convaincue douloureusement
que la franchise du trop gnreux Duncan s'tait laiss abuser par
la duplicit maligne d'un sauvage.

-- Ce que veut un Huron est de rendre le bien pour le bien et le
mal pour le mal.

-- Vous voulez donc vous venger de l'insulte que vous a faite
Munro, sur deux filles sans dfense? J'aurais cru qu'un chef tel
que vous aurait regard comme plus digne d'un homme de chercher 
le rencontrer face  face, et d'en tirer la satisfaction d'un
guerrier.

-- Les Visages-Ples ont de longs bras et des couteaux bien
affils, rpondit l'Indien avec un sourire de joie farouche;
pourquoi le Renard-Subtil irait-il au milieu des mousquets des
guerriers blancs, quand il tient entre ses mains l'esprit de son
ennemi?

-- Faites-moi du moins connatre vos intentions, Magua, dit Cora
en faisant un effort presque surnaturel pour parler avec calme.
Avez-vous dessein de nous emmener prisonnires dans les bois, ou
de nous donner la mort? n'existe-t-il pas de rcompenses, de
moyens de rparer votre injure, qui puissent vous adoucir le
coeur? Du moins rendez la libert  ma jeune soeur, et faites
tomber sur moi toute votre colre. Achetez la richesse en la
rendant  son pre, et que votre vengeance se contente d'une seule
victime. La perte de ses deux filles conduirait un vieillard au
tombeau; et quel profit, quelle satisfaction en retirera le
Renard?

-- coutez encore! -- La fille aux yeux bleus pourra retourner 
l'Horican, et dire au vieux chef tout ce qui a t fait, si la
fille aux yeux noirs veut me jurer par le Grand-Esprit de ses
pres de ne pas me dire de mensonges.

-- Et que voulez-vous que je vous promette? demanda Cora,
conservant un ascendant secret sur les passions indomptables du
sauvage, par son sang-froid et son air de dignit.

-- Quand Magua quitta sa peuplade, sa femme fut donne  un autre
chef. Maintenant il a fait la paix avec les Hurons, et il va
retourner prs de la spulture de ses pres, sur les bords du
grand lac. Que la fille du chef anglais consente  le suivre et 
habiter pour toujours son wigwam.

Quelque rvoltante qu'une telle proposition pt tre pour Cora,
elle conserva pourtant encore assez d'empire sur elle-mme pour y
rpondre sans montrer la moindre faiblesse.

-- Et quel plaisir pourrait trouver Magua  partager son wigwam
avec une femme qu'il n'aime point, avec une femme d'une nation et
d'une couleur diffrentes de la sienne? Il vaut mieux qu'il
accepte l'or de Munro, et qu'il achte par sa gnrosit la main
et le coeur de quelque jeune Huronne.

L'Indien resta prs d'une minute sans lui rpondre; mais ses
regards farouches se fixrent sur elle avec une expression telle
qu'elle baissa les yeux, et redouta quelque proposition d'une
nature encore plus horrible. Enfin Magua reprit la parole, et lui
dit avec le ton de l'ironie la plus insultante:

-- Lorsque les coups de verges tombaient sur le dos du chef huron,
il savait dj o trouver la femme qui en supporterait la
souffrance. Quel plaisir pour Magua de voir tous les jours la
fille de Munro porter son eau, semer et rcolter son grain, et
faire cuire sa venaison! Le corps de la tte grise pourra dormir
au milieu de ses canons; mais son esprit: ha! ha! le Renard-Subtil
le tiendra sous son couteau.

-- Monstre! s'cria Cora dans un transport d'indignation caus par
l'amour filial, tu mrites bien le nom qui t'a t donn! Un dmon
seul pouvait imaginer une vengeance si atroce! Mais tu t'exagres
ton pouvoir. Tu verras que c'est vritablement l'esprit de Munro
que tu as entre tes mains, et il dfie ta mchancet!

Le Huron rpondit  cet lan de sensibilit par un sourire de
ddain qui prouvait que sa rsolution tait inaltrable, et il lui
fit signe de se retirer, comme pour lui dire que la confrence
tait finie.

Cora, regrettant presque le mouvement de vivacit auquel elle
s'tait laiss entraner, fut oblige de lui obir; car Magua
l'avait dj quitte pour aller rejoindre ses compagnons, qui
finissaient leur dgotant repas. Heyward courut  la rencontre de
la soeur d'Alice, et lui demanda le rsultat d'une conversation
pendant laquelle il avait toujours eu les yeux fixs sur les deux
interlocuteurs. Mais ils taient dj  deux pas d'Alice, et Cora,
craignant d'augmenter encore ses alarmes, vita de rpondre
directement  cette question, et ne montra qu'elle n'avait obtenu
aucun succs que par ses traits ples et dfaits, et par les
regards inquiets qu'elle jetait sans cesse sur leurs gardiens.

Sa soeur lui demanda  son tour si elle savait du moins  quel
sort elles taient rserves; mais elle n'y rpondit qu'en
tendant un bras vers le groupe de sauvages, et en s'criant avec
une agitation dont elle ne fut pas matresse, tandis qu'elle
pressait Alice contre son sein:

-- L! l! -- Lisez notre destin sur leurs visages! -- Ne l'y
voyez-vous pas?

Ce geste et sa voix entrecoupe firent encore plus d'impression
que ses paroles sur ceux qui l'coutaient, et tous leurs regards
furent bientt fixs sur le point o les siens taient arrts
avec une attention qu'un moment si critique ne justifiait que
trop.

Quand Magua fut arriv prs des sauvages qui taient tendus par
terre avec une sorte d'indolence brutale, il commena  les
haranguer avec le ton de dignit d'un chef indien. Ds les
premiers mots qu'il pronona, ses auditeurs se levrent, et
prirent une attitude d'attention respectueuse. Comme il parlait sa
langue naturelle, les prisonniers, quoique la vigilance des
Indiens ne leur et pas permis de se placer  une grande distance,
ne pouvaient que former des conjectures sur ce qu'il leur disait,
d'aprs les inflexions de sa voix et la nature des gestes
expressifs qui accompagnent toujours l'loquence d'un sauvage.

D'abord le langage et les gestes de Magua parurent calmes.
Lorsqu'il eut suffisamment veill l'attention de ses compagnons,
il avana si souvent la main dans la direction des grands lacs,
qu'douard fut port  en conclure qu'il leur parlait du pays de
leurs pres et de leur peuplade loigne. Les auditeurs laissaient
chapper de temps en temps une exclamation qui paraissait une
manire d'applaudir, et ils se regardaient les uns les autres
comme pour faire l'loge de l'orateur.

Le Renard tait trop habile pour ne pas profiter de cet avantage.
Il leur parla de la route longue et pnible qu'ils avaient faite
en quittant leurs bois et leurs wigwams pour venir combattre les
ennemis de leurs pres du Canada. Il rappela les guerriers de leur
nation, vanta leurs exploits, leurs blessures, le nombre de
chevelures qu'ils avaient enleves, et n'oublia pas de faire
l'loge de ceux qui l'coutaient. Toutes les fois qu'il en
dsignait un en particulier, on voyait les traits de celui-ci
briller de fiert, et il n'hsitait pas  confirmer par ses gestes
et ses applaudissements la justice des louanges qui lui taient
accordes.

Quittant alors l'accent anim et presque triomphant qu'il avait
pris pour numrer leurs anciens combats et toutes leurs
victoires, il baissa le ton pour dcrire plus simplement la
cataracte du Glenn, la position inaccessible de la petite le, ses
rochers, ses cavernes, sa double chute d'eau. Il pronona le nom
de la Longue-carabine, et s'interrompit jusqu' ce que le dernier
cho et rpt les longs hurlements qui suivirent ce mot. Il
montra du doigt le jeune guerrier anglais captif, et dcrivit la
mort da vaillant Huron qui avait t prcipit dans un abme en
combattant avec lui. Il peignit ensuite la mort de celui qui,
suspendu entre le ciel et la terre, avait offert un si horrible
spectacle pendant quelques instants, en appuyant sur son courage
et sur la perte qu'avait faite leur nation par la mort d'un
guerrier si intrpide. Il donna de semblables loges  tous ceux
qui avaient pri dans l'attaque de l'le, et toucha son paule
pour montrer la blessure qu'il avait lui-mme reue.

Lorsqu'il eut fini ce rcit des vnements rcents qui venaient de
se passer, sa voix prit un accent guttural, doux, plaintif, et il
parla des femmes et des enfants de ceux qui avaient perdu la vie,
de l'abandon dans lequel ils allaient se trouver, de la misre 
laquelle ils seraient rduits, de l'affliction  laquelle ils
taient condamns, et de la vengeance qui leur tait due.

Alors, rendant tout  coup  sa voix toute son tendue, il s'cria
avec nergie: -- Les Hurons sont-ils des chiens, pour supporter de
pareilles choses! Qui ira dire  la femme de Menowgua que les
poissons dvorent son corps, et que sa nation n'en a pas tir
vengeance --? Qui osera se prsenter devant la mre de
Wassawattimie, cette femme si fire, avec des mains qui ne seront
pas teintes de sang? Que rpondrons-nous aux vieillards qui nous
demanderont combien nous rapportons de chevelures, quand nous n'en
aurons pas une seule  leur faire voir? Toutes les femmes nous
montreront au doigt. Il y aurait une tache noire sur le nom des
Hurons, et il faut du sang pour l'effacer.

Sa voix alors se perdit au milieu des cris de rage qui
s'levrent, comme si, au lieu de quelques Indiens, toute la
peuplade et t rassemble sur le sommet de cette montagne.

Pendant que Magua prononait ce discours, les infortuns qui y
taient le plus intresss voyaient trop clairement sur les traits
de ceux qui l'coutaient le succs qu'il obtenait. Ils avaient
rpondu  son rcit mlancolique par un cri d'affliction;  sa
peinture de leurs triomphes par des cris d'allgresse;  ses
loges par des gestes qui les confirmaient. Quand il leur parla de
courage, leurs regards s'animrent d'un nouveau feu; quand il fit
allusion au mpris dont les accableraient les femmes de leur
nation, ils baissrent la tte sur leur poitrine; mais ds qu'il
eut prononc le mot de vengeance, et qu'il leur eut fait sentir
qu'elle tait entre leurs mains, c'tait toucher une corde qui ne
manque jamais de vibrer dans le coeur d'un sauvage, toute la
troupe poussa  l'instant des cris de rage, et les furieux
coururent vers leurs prisonniers le couteau dans une main et le
tomahawk lev dans l'autre.

Heyward les vit arriver, se prcipita entre les deux soeurs et ces
ennemis forcens, et quoique sans armes, attaquant le premier avec
toute la force que donne le dsespoir, il russit d'autant mieux 
l'arrter un instant, que le sauvage ne s'attendait pas  cette
rsistance. Cette circonstance donna le temps  Magua
d'intervenir, et par ses cris, mais surtout par ses gestes, il
parvint  fixer de nouveau sur lui l'attention de ses compagnons.
Il tait pourtant bien loin de cder  un mouvement de
commisration; car la nouvelle harangue qu'il pronona n'avait
pour but que de les engager  ne point donner une mort si prompte
 leurs victimes, et  prolonger leur agonie; proposition qui fut
accueillie par les acclamations d'une joie froce, et qu'on se
disposa  mettre  excution sans plus de dlai.

Deux guerriers robustes se prcipitrent en mme temps sur
Heyward, tandis qu'un autre s'avanait contre le matre en
psalmodie, qui paraissait un adversaire moins redoutable.
Cependant aucun des deux captifs ne cda  son sort sans une
rsistance vigoureuse, quoique inutile. David lui-mme renversa le
sauvage qui l'assaillait, et ce ne fut qu'aprs l'avoir dompt que
les barbares, runissant leurs efforts, triomphrent enfin du
major. On le lia avec des branches flexibles, et on l'attacha au
tronc d'un sapin dont les branches avaient t utiles  Magua pour
raconter en pantomime la catastrophe du Huron.

Lorsque Duncan put lever les yeux pour chercher ses compagnons, il
eut la pnible certitude que le mme sort les attendait tous.  sa
droite tait Cora, attache comme lui  un arbre, ple, agite,
mais dont les yeux pleins d'une fermet qui ne se dmentait pas,
suivaient encore tous les mouvements de leurs ennemis. Les liens
qui enchanaient Alice  un autre sapin,  sa gauche, lui
rendaient un service qu'elle n'aurait pu attendre de ses jambes,
car elle semblait plus morte que vive; elle avait la tte penche
sur sa poitrine, et ses membres tremblants n'taient soutenus que
par les branches au moyen desquelles on l'avait garrotte. Ses
mains taient jointes comme pour prier; mais au lieu de lever les
yeux vers le ciel pour s'adresser au seul tre dont elle pt
attendre du secours, elle les fixait sur Duncan avec une sorte
d'garement qui semblait tenir de la navet de l'enfance. David
avait combattu; cette circonstance, toute nouvelle pour lui,
l'tonnait lui-mme; il gardait un profond silence, et
rflchissait s'il n'avait pas eu tort d'en agir ainsi.

Cependant la soif de vengeance des Hurons ne se ralentissait pas,
et ils se prparaient  l'assouvir avec tous les raffinements de
cruaut que la pratique de plusieurs sicles avait rendus
familiers  leur nation. Les uns coupaient des branches pour en
former des bchers autour de leurs victimes; les autres taillaient
des chevilles de bois pour les enfoncer dans la chair des
prisonniers quand ils seraient exposs  l'action d'un feu lent.
Deux d'entre eux cherchaient  courber vers la terre deux jeunes
sapins voisins l'un de l'autre pour y attacher Heyward par les
deux bras, et les laisser reprendre leur position verticale. Mais
ces tourments divers ne suffisaient pas encore pour rassasier la
vengeance de Magua.

Tandis que les monstres moins ingnieux qui composaient sa bande
prparaient sous les yeux de leurs infortuns captifs les moyens
ordinaires et connus de la torture  laquelle ils taient
destins, il s'approcha de Cora et lui fit remarquer avec un
sourire infernal tous les prparatifs de mort.

-- Eh bien! ajouta-t-il, que dit la fille de Munro? Sa tte est
trop fire pour se reposer sur un oreiller dans le wigwam d'un
Indien; cette tte se trouvera-t-elle mieux quand elle roulera
comme une pierre ronde au bas de la montagne, pour servir de jouet
aux loups? Son sein ne veut pas nourrir les enfants d'un Huron;
elle verra les Hurons souiller ce sein de leur salive.

-- Que veut dire ce monstre? s'cria Heyward, ne concevant rien 
ce qu'il entendait.

-- Rien, rpondit Cora avec autant de douceur que de fermet:
c'est un sauvage, un sauvage ignorant et barbare, et il ne sait ni
ce qu'il dit ni ce qu'il fait. Employons nos derniers moments 
demander au ciel qu'il puisse se repentir et obtenir son pardon.

-- Pardon! s'cria l'Indien qui, se mprenant dans sa fureur, crut
qu'on le suppliait de pardonner. La mmoire d'un Huron est plus
longue que la main des Visages-Ples, et sa merci plus courte que
leur justice. Parlez: renverrai-je  son pre la tte aux cheveux
blonds et vos deux autres compagnons? Consentez-vous  suivre
Magua sur les bords du grand lac pour porter son eau et prparer
sa nourriture?

-- Laissez-moi! lui dit Cora avec un air d'indignation qu'elle ne
put dissimuler, et d'un ton si solennel qu'il imposa un instant au
barbare, vous mlez de l'amertume  mes dernires prires, el vous
vous placez entre mon Dieu et moi.

La lgre impression qu'elle avait produite sur Magua ne fut pas
de longue dure.

-- Voyez, dit-il en lui montrant Alice avec une joie barbare, elle
pleure; elle est encore bien jeune pour mourir! Renvoyez-la 
Munro pour prendre soin de ses cheveux gris, et conservez la vie
dans le coeur du vieillard.

Cora ne put rsister au dsir de jeter un regard sur sa soeur, et
elle vit dans ses yeux la terreur, le dsespoir, l'amour de la
vie, si naturel  tout ce qui respire.

-- Que dit-il, ma chre Cora? s'cria la voix tremblante d'Alice,
ne parle-t-il pas de nous renvoyer  notre pre?

Cora resta quelques instants les yeux attachs sur sa soeur, les
traits agits de vives motions qui se disputaient l'empire dans
son coeur. Enfin elle put parler, et sa voix, en perdant son clat
accoutum, avait pris l'expression d'une tendresse presque
maternelle.

-- Alice, lui dit-elle, le Huron nous offre la vie  toutes deux;
il fait plus, il promet de vous rendre, vous et notre cher Duncan,
 la libert,  nos amis,  notre malheureux pre, si... je puis
dompter ce coeur rebelle, cet orgueil de fiert, au point de
consentir...

La voix lui manqua; elle joignit les mains, et leva les yeux vers
le ciel, comme pour supplier la sagesse infinie de lui inspirer ce
qu'elle devait dire, ce qu'elle devait faire.

-- De consentir  quoi? s'cria Alice; continuez, ma chre Cora!
qu'exige-t-il de nous? Oh! que ne s'est-il adress  moi! avec
quel plaisir je saurais mourir pour vous sauver, pour sauver
Duncan, pour conserver une consolation  notre pauvre pre!

-- Mourir! rpta Cora d'un ton plus calme et plus ferme; la mort
ne serait rien; mais l'alternative est horrible! Il veut,
continua-t-elle en baissant la tte de honte d'tre oblige de
divulguer la proposition dgradante qui lui avait t faite, il
veut que je le suive dans les dserts, que j'aille avec lui
joindre la peuplade des Hurons, que je passe toute ma vie avec
lui, en un mot que je devienne sa femme. Parlez maintenant, Alice,
soeur de mon affection, et vous aussi, major Heyward, aidez ma
faible raison de vos conseils. Dois-je acheter la vie par un tel
sacrifice? Vous, Alice, vous, Duncan, consentez-vous  la recevoir
de mes mains  un tel prix? Parlez! dites-moi tous deux ce que je
dois faire; je me mets  votre disposition.

-- Si je voudrais de la vie  ce prix! s'cria le major avec
indignation. Cora! Cora! ne vous jouez pas ainsi de notre
dtresse! ne parlez plus de cette dtestable alternative! la
pense seule en est plus horrible que mille morts!

-- Je savais que telle serait votre rponse, dit Cora, dont le
teint s'anima  ces mots et dont les regards brillrent un instant
comme l'clair. Mais que dit ma chre Alice? il n'est rien que je
ne sois prte  faire pour elle, et elle n'entendra pas un
murmure.

Heyward et Cora coutaient en silence et avec la plus vive
attention; mais nulle rponse ne se fit entendre. On aurait dit
que le jeu de mots qui venaient d'tre prononcs avaient ananti
ou du moins suspendu l'usage de toutes les facults d'Alice. Ses
bras taient tombs  ses cts, et ses doigts taient agits par
de lgres convulsions. Sa tte tait penche sur sa poitrine, ses
jambes avaient flchi sous elle, et elle n'tait soutenue que par
la ceinture de feuilles qui l'attachait  un bouleau. Cependant,
au bout de quelques instants, les couleurs reparurent sur ses
joues, et sa tte recouvra le mouvement pour exprimer par un geste
expressif combien elle tait loin de dsirer que sa soeur ft le
sacrifice dont elle venait de parler, et le feu de ses yeux se
ranima pendant qu'elle s'criait:

-- Non, non, non! mourons plutt! mourons ensemble, comme nous
avons vcu.

-- Eh bien! meurs donc! s'cria Magua en grinant les dents de
rage quand il entendit une jeune fille qu'il croyait faible et
sans nergie montrer tout  coup tant de fermet. Il lana contre
elle une hache de toutes ses forces, et l'arme meurtrire, fondant
l'air sous les yeux d'Heyward, coupa une tresse des cheveux
d'Alice, et s'enfona profondment dans l'arbre,  un pouce au-
dessus de sa tte.

Ce spectacle mit Heyward hors de lui-mme; le dsespoir lui donna
de nouvelles forces; un violent effort rompit les liens qui le
tenaient attach, et il se prcipita sur un autre sauvage qui, en
poussant un hurlement horrible, levait son tomahawk pour en porter
un coup plus sr  sa victime. Les deux combattants luttrent un
instant, et tombrent tous deux sans se lcher, mais le corps
presque nu du Huron offrait moins de prise au major; son
adversaire lui chappa, et lui appuyant un genou sur la poitrine,
il leva son couteau pour le lui plonger dans le coeur. Duncan
voyait l'instrument de mort prt  s'abaisser sur lui, quand une
balle passa en sifflant prs de son oreille; le bruit d'une
explosion se fit entendre en mme temps; Heyward sentit sa
poitrine soulage du poids qui pesait sur lui, et son ennemi,
aprs avoir chancel un moment, tomba sans vie  ses pieds.

Chapitre XII

LE CLOWN. Je pars, Monsieur, et dans un moment je serai de retour
auprs de vous.

Shakespeare. La soire des Rois.

Les Hurons restrent immobiles en voyant la mort frapper si
soudainement un de leurs compagnons. Mais tandis qu'ils
cherchaient  voir quel tait celui qui avait t assez hardi et
assez sr de son coup pour tirer sur son ennemi sans crainte de
blesser celui qu'il voulait sauver, le nom de la Longue-Carabine
sortit simultanment de toutes les bouches, et apprit au major
quel tait son librateur. De grands cris partant d'un buisson o
les Hurons avaient dpos leurs armes  feu, leur rpondirent 
l'instant, et les Indiens poussrent de nouveaux rugissements de
rage en voyant leurs ennemis placs entre eux et leurs fusils.

OEil-de-Faucon, trop impatient pour se donner le temps de
recharger sa longue carabine qu'il avait retrouve dans le
buisson, fendit l'air en se prcipitant sur eux, une hache  la
main. Mais quelque rapide que ft sa course, il fut encore devanc
par un jeune sauvage qui, un couteau dans une main, et brandissant
de l'autre le redoutable tomahawk, courut se placer en face de
Cora. Un troisime ennemi, dont le corps  demi nu tait peint des
emblmes effrayants de la mort, suivait les deux premiers dans une
attitude non moins menaante. Aux cris de fureur des Hurons
succdrent des exclamations de surprise, lorsqu'ils reconnurent
les ennemis qui accouraient contre eux; et les noms -- le Cerf-
Agile! le Grand-Serpent! -- furent successivement prononcs.

Magua fut le premier qui sortit de l'espce de stupeur dont cet
vnement imprvu les avait frapps, et voyant sur-le-champ qu'il
n'avait que trois adversaires  redouter, il encouragea ses
compagnons par sa voix et son exemple; et poussant un grand cri,
il courut, le couteau  la main, au-devant de Chingachgook, qui
s'arrta pour l'attendre. Ce fut le signal d'un combat gnral;
aucun des deux partis n'avait d'armes  feu, car les Hurons se
trouvaient dans l'impossibilit de reprendre leurs fusils, et la
prcipitation du chasseur n'avait pas donn le temps aux Mohicans
de s'en emparer. L'adresse et la force du corps devaient donc
dcider de la victoire.

Uncas tant le plus avanc, fut le premier attaqu par un Huron, 
qui il brisa le crne d'un coup de tomahawk, et cette premire
victoire ayant rendu le nombre des combattants gal, chacun d'eux
n'eut affaire qu' un ennemi. Heyward arracha la hache de Magua
reste enfonce dans l'arbre o Alice tait attache, et s'en
servit pour se dfendre contre le sauvage qui l'attaqua.

Les coups se succdaient comme les grains d'une grle d'orage, et
ils taient pars avec une adresse presque gale. Cependant la
force suprieure d'OEil-de-Faucon l'emporta bientt sur son
antagoniste qu'un coup de tomahawk tendit sur le carreau.

Pendant ce temps, Heyward, cdant  une ardeur trop bouillante,
avait lanc sa hache contre le Huron qui le menaait, au lieu
d'attendre qu'il ft assez prs de lui pour l'en frapper. Le
sauvage atteint au front, parut chanceler, et s'arrta dans sa
course un instant. L'imptueux major, enflamm par cette apparence
de succs, se prcipita sur lui sans armes, et reconnut bientt
qu'il avait commis une imprudence; car il eut besoin de toute sa
prsence d'esprit et de toute sa vigueur pour dtourner les coups
dsesprs que son ennemi lui portait avec son couteau. Ne pouvant
l'attaquer  son tour, il parvint  l'entourer de ses bras, et 
serrer ceux du sauvage contre ses cts; mais ce violent effort
puisait ses forces, et ne pouvait durer longtemps. Il sentait
mme qu'il allait se trouver  la merci de son adversaire, quand
il entendit prs de lui une voix s'crier:

-- Mort et extermination! Point de quartier aux maudits Mingos!

Et au mme instant la crosse du fusil du chasseur, tombant avec
une force irrsistible sur la tte nue du Huron, l'envoya
rejoindre ceux de ses compagnons qui avaient dj cess d'exister.

Ds que le jeune Mohican eut terrass son premier antagoniste, il
jeta les yeux autour de lui, comme un lion courrouc, pour en
chercher un autre. Dans le premier instant du combat, le cinquime
Huron, se trouvant sans antagoniste, avait d'abord fait quelques
pas pour aider Magua  se dfaire de Chingachgook; mais un esprit
infernal de vengeance le fit changer de dessein tout  coup, et
poussant un rugissement de rage, il courut aussitt vers Cora, et
lui lana sa hache de loin, comme pour l'avertir du sort qu'il lui
rservait. L'arme bien affile ne fit pourtant qu'effleurer
l'arbre, mais elle coupa les liens qui y attachaient Cora. Elle se
trouva en libert de fuir, mais elle n'en profita que pour courir
prs d'Alice, et la serrant dans ses bras, elle chercha d'une main
tremblante  dtacher les branches qui la retenaient captive. Ce
trait de gnreuse affection aurait mu tout autre qu'un monstre;
mais le sanguinaire Huron y fut insensible: il poursuivit Cora, la
saisit par ses beaux cheveux qui tombaient en dsordre sur son cou
et ses paules, et la forant  le regarder, il fit briller  ses
yeux son couteau, en le faisant tourner autour de sa tte, comme
pour lui faire voir de quelle manire cruelle il allait la
dpouiller de cet ornement. Mais il paya bien cher ce moment de
satisfaction froce. Uncas venait d'apercevoir cette scne
cruelle, et la foudre n'est pas plus prompte  frapper. En trois
bonds le jeune Mohican tomba sur ce nouvel ennemi, et le choc fut
si violent qu'ils en furent tous deux renverss. Ils se relevrent
en mme temps, combattirent avec une fureur gale, leur sang
coula; mais le combat fut bientt termin, car  l'instant o le
couteau d'Uncas entrait dans le coeur du Huron, le tomahawk
d'Heyward et la crosse du fusil du chasseur lui brisaient le
crne.

La lutte du Grand-Serpent avec le Renard-Subtil n'tait point
dcide; et ces guerriers barbares prouvaient qu'ils mritaient
bien les surnoms qui leur avaient t donns. Aprs avoir t
occups quelque temps  porter et  parer des coups dirigs par
une haine mutuelle contre la vie l'un de l'autre, ils se saisirent
au corps, tombrent tous deux, et continurent leur lutte par
terre, entrelacs comme des serpents.

 l'instant o les autres combats venaient de se terminer,
l'endroit o celui-ci se continuait encore ne pouvait se
distinguer que par un nuage de poussire et de feuilles sches qui
s'en levait, et qui semblait l'effet d'un tourbillon. Presss par
des motifs diffrents d'amour filial, d'amiti et de
reconnaissance, Uncas, le chasseur et le major y coururent  la
hte pour porter du secours  leur compagnon. Mais en vain le
couteau d'Uncas cherchait un passage pour percer le coeur de
l'ennemi de son pre; en vain OEil-de-Faucon levait la crosse de
son fusil pour la lui faire tomber sur la tte; en vain Heyward
piait l'instant de pouvoir saisir un bras ou une jambe du Huron;
les mouvements convulsifs des deux combattants, couverts de sang
et de poussire, taient si rapides que leurs deux corps
semblaient n'en former qu'un seul, et nul d'eux n'osait frapper,
de peur de se tromper de victime, et de donner la mort  celui
dont il voulait sauver la vie.

Il y avait des instants bien courts o l'on voyait briller les
yeux froces du Huron, comme ceux de l'animal fabuleux qu'on a
nomm basilic, et  travers le tourbillon de poussire qui
l'environnait, il pouvait lire dans les regards de ceux qui
l'entouraient, qu'il n'avait ni merci ni piti  attendre; mais
avant qu'on et eu le temps de faire descendre sur lui le coup
qu'on lui destinait, sa place tait prise par le visage enflamm
du Mohican. Le lieu du combat avait ainsi chang de place
insensiblement, et il se passait alors presque  l'extrmit de la
plate-forme qui couronnait la petite montagne. Enfin Chingachgook
trouva le moyen de porter  son ennemi un coup du couteau dont il
tait arm, et  l'instant mme Magua lcha prise, poussa un
profond soupir, et resta tendu sans mouvement et sans donner
aucun signe de vie. Le Mohican se releva aussitt, et fit retentir
les bois de son cri de triomphe.

-- Victoire aux Delawares! victoire aux Mohicans! s'cria OEil-de-
Faucon; mais, ajouta-t-il aussitt, un bon coup de crosse de fusil
pour l'achever, donn par un homme dont le sang n'est pas ml, ne
privera notre ami ni de l'honneur de la victoire, ni du droit
qu'il a  la chevelure du vaincu.

Il leva son fusil en l'air pour en faire descendre la crosse sur
la tte du Huron renvers; mais au mme instant le Renard-Subtil
fit un mouvement soudain qui le rapprocha du bord de la montagne;
il se laissa glisser le long de la rampe, et disparut en moins
d'une minute au milieu des buissons. Les deux Mohicans, qui
avaient cru leur ennemi mort, restrent un instant comme
ptrifis, et poussant ensuite un grand cri, ils se mirent  sa
poursuite avec l'ardeur de deux lvriers qui sentent la piste du
gibier; mais le chasseur, dont les prjugs l'emportaient toujours
sur son sentiment naturel de justice, en tout ce qui concernait
les Mingos, les fit changer de dessein et les rappela sur la
montagne.

-- Laissez-le aller, leur dit-il; o voudriez-vous le trouver? il
est dj blotti dans quelque terrier. Il vient de prouver que ce
n'est pas pour rien qu'on l'a nomm le Renard, le lche trompeur
qu'il est! Un honnte Delaware, se voyant vaincu de franc jeu, se
serait laiss donner le coup de grce sans rsistance; mais ces
brigands de Maquas tiennent  la vie comme des chats sauvages. Il
faut les tuer deux fois avant d'tre sr qu'ils sont morts. --
Laissez-le aller! il est seul, il n'a ni fusil, ni tomahawk; il
est bless, et il a du chemin  faire avant de rejoindre les
Franais ou ses camarades. C'est comme un serpent  qui on a
arrach ses dents venimeuses; il ne peut plus nous faire de mal,
du moins jusqu' ce que nous soyons en lieu de sret. -- Mais
voyez, Uncas, ajouta-t-il en delaware, voil votre pre qui fait
dj sa rcolte de chevelures. Je crois qu'il serait bon de faire
une ronde pour s'assurer que tous ces vagabonds sont bien morts;
car s'il leur prenait envie de se relever comme cet autre et
d'aller le rejoindre, ce serait peut-tre encore une besogne 
recommencer.

Et  ces mots, l'honnte mais implacable chasseur alla visiter
chacun des cinq cadavres tendus  peu de distance les uns des
autres, les remuant avec le pied, et employant mme la pointe de
son couteau pour s'assurer qu'il n'existait plus en eux une
tincelle de vie, avec une indiffrence aussi froide que celle
d'un boucher qui arrange sur son tal les membres des moutons
qu'il vient d'gorger. Mais il avait t prvenu par Chingachgook,
qui s'tait dj empar des trophes de la victoire, les
chevelures des vaincus.

Uncas au contraire, renonant  ses habitudes et peut-tre mme 
sa nature pour cder  une dlicatesse d'instinct, suivit Heyward,
qui courut vers ses compagnes, et lorsqu'ils eurent dtach les
liens qui retenaient encore Alice et que Cora n'avait pu rompre,
les deux aimables soeurs se jetrent dans les bras l'une de
l'autre.

Nous n'essaierons pas de peindre la reconnaissance dont elles
furent pntres pour l'arbitre suprme de tous les vnements en
se voyant rendues d'une manire inespre  la vie,  leur pre.
Les actions de grces furent solennelles et silencieuses. Alice
s'tait prcipite  genoux ds que la libert lui avait t
rendue, et elle ne se releva que pour se jeter de nouveau dans les
bras de sa soeur en l'accablant des plus tendres caresses, qui lui
furent rendues avec usure. Elle sanglota en prononant le nom de
son pre, et au milieu de ses larmes, ses yeux doux comme ceux
d'une colombe brillaient du feu de l'espoir qui la ranimait et
donnait  tous ses traits une expression qui semblait avoir
quelque chose de cleste.

-- Nous sommes sauves! s'cria-t-elle; nous sommes sauves! Nous
serons encore presses dans les bras de notre tendre pre; et son
coeur ne sera pas dchir par le cruel regret de notre perte. --
Et vous aussi, Cora, vous, ma chre soeur, vous qui tes plus que
ma soeur, vous m'tes rendue! -- Et vous, Duncan, ajouta-t-elle en
le regardant avec un sourire d'innocence anglique, notre cher et
brave Duncan, vous tes sauv de cet affreux pril!

 ces paroles prononces avec une chaleur qui tenait de
l'enthousiasme, Cora ne rpondit qu'en pressant tendrement sa
soeur sur son sein; Heyward ne rougit pas de verser des larmes; et
Uncas, couvert du sang des ennemis et du sien, et en apparence
spectateur impassible de cette scne attendrissante, prouvait par
l'expression de ses regards qu'il tait en avance de plusieurs
sicles peut-tre sur ses sauvages compatriotes.

Pendant ces scnes d'une motion si naturelle, OEil-de-Faucon
s'tant bien assur qu'aucun des ennemis tendus par terre ne
possdait plus le pouvoir de leur nuire, s'approcha de David et le
dlivra des liens qu'il avait endurs jusqu'alors avec une
patience exemplaire.

-- L! dit le chasseur en jetant derrire lui la dernire branche
qu'il venait de couper, vous voil encore une fois en toute
libert de vos membres, quoique vous ne vous en serviez pas avec
plus de jugement que la nature n'en a montr en les faonnant. Si
vous ne vous offensez pas des avis d'un homme qui n'est pas plus
vieux que vous, mais qui peut dire qu'ayant pass la plus grande
partie de sa vie dans les dserts il a acquis plus d'exprience
qu'il n'a d'annes, je vous dirai ce que je pense: c'est que vous
feriez sagement de vendre au premier fou que vous rencontrerez cet
instrument qui sort  moiti de votre poche, et avec l'argent que
vous en recevrez d'acheter quelque arme qui puisse vous tre
utile, quand ce ne serait qu'un mchant pistolet. Par ce moyen, et
avec du soin et de l'industrie, vous pourrez arriver  quelque
chose; car je m'imagine qu' prsent vos yeux doivent vous dire
clairement que le corbeau mme vaut mieux que l'oiseau-moqueur: le
premier contribue du moins  faire disparatre de la surface de la
terre les cadavres corrompus, et l'autre n'est bon qu' donner de
l'embarras dans les bois en abusant par des sons trompeurs tous
ceux qui l'entendent.

-- Les armes et les clairons pour la bataille, rpondit le matre
de chant redevenu libre, et le chant d'actions de grces pour la
victoire! -- Ami, dit-il en tendant au chasseur une petite main
dlicatement forme, tandis que ses yeux humides tincelaient, je
te rends grces de ce que mes cheveux croissent encore sur mon
chef. Il peut s'en trouver de plus beaux et de mieux friss; mais
je me suis toujours content des miens, et je les ai trouvs
convenables  la tte qu'ils couvrent. Si je n'ai point pris part
 la bataille, c'est moins faute de bonne volont qu' cause des
liens dont les paens m'avaient charg. Tu t'es montr vaillant et
habile pendant le combat, et si je te remercie avant de
m'acquitter d'autres devoirs plus solennels et plus importants,
c'est parce que tu as prouv que tu es digne des loges d'un
chrtien.

-- Ce que j'ai fait n'est qu'une bagatelle, rpondit OEil-de-
Faucon, regardant La Gamme avec un peu moins d'indiffrence,
depuis que celui-ci lui avait adress des expressions de
reconnaissance si peu quivoques, et vous en pourrez voir autant
plus d'une fois, si vous restez plus longtemps parmi nous. Mais
j'ai retrouv mon vieux compagnon, le tueur de daims, ajouta-t-il
en frappant sur le canon de son fusil, et cela seul vaut une
victoire. Ces Iroquois sont malins, mais ils ont oubli leur
malice en laissant leurs armes  feu hors de leur porte. Si Uncas
et son pre avaient eu l'esprit de prendre un fusil comme moi,
nous serions arrivs contre ces bandits avec trois balles au lieu
d'une, et tous y auraient pass, le coquin qui s'est sauv comme
les autres. Mais le ciel l'a ordonn ainsi, et tout est pour le
mieux.

-- Vous avez raison, rpondit La Gamme, et vous avez le vritable
esprit du christianisme. Celui qui doit tre sauv sera sauv, et
celui qui doit tre damn sera damn. C'est la doctrine de vrit,
et elle est consolante pour le vrai chrtien.

Le chasseur, qui s'tait assis et qui examinait toutes les parties
de son fusil avec le mme soin qu'un pre examine tous les membres
de l'enfant qui vient de faire une chute dangereuse, leva les yeux
sur lui avec un air de mcontentement qu'il ne cherchait pas 
dguiser, et ne lui laissa pas le temps d'en dire davantage.

-- Doctrine ou non doctrine, dit-il, c'est une croyance de coquin,
et qui sera maudite par tout honnte homme. Je puis croire que le
Huron que voil devait recevoir la mort de ma main, parce que je
le vois de mes propres yeux. Mais qu'il puisse trouver une
rcompense l-haut, c'est ce que je ne croirai que si j'en suis
tmoin; comme vous ne me ferez jamais croire que Chingachgook que
voil l-bas puisse tre condamn au dernier jour.

-- Vous n'avez nulle garantie pour une doctrine si audacieuse,
nulle autorit pour la soutenir, s'cria David, imbu des
distinctions subtiles et mtaphysiques dont on avait de son temps,
et surtout dans sa province, obscurci la noble simplicit de la
rvlation en cherchant  pntrer le mystre impntrable de la
nature divine; votre temple est construit sur le sable, et le
premier ouragan en branlera les fondations. Je vous demande
quelles sont vos autorits pour une assertion si peu charitable.
(David, comme tous ceux qui veulent soutenir un systme, n'tait
pas toujours trs heureux dans le choix de ses expressions.)
Citez-moi le chapitre et le verset qui contiennent un texte 
l'appui de votre doctrine, et dites-moi dans lequel des livres
saints il se trouve.

-- Des livres! rpta OEil-de-Faucon avec le ton du plus souverain
mpris: me prenez-vous pour un enfant pendu au tablier d'une de
nos vieilles grand'mres? Croyez-vous que cette bonne carabine qui
est sur mes genoux soit une plume d'oie, ma corne  poudre un
cornet  encre, et ma gibecire un mouchoir pour emporter mon
dner  l'cole? Des livres! quel besoin de livres a un homme
comme moi, qui suis un guerrier du dsert, quoique mon sang soit
pur? je n'en ai jamais lu qu'un seul, et les paroles qui y sont
crites sont trop claires et trop simples pour avoir besoin de
commentaire, quoique je puisse me vanter d'y avoir lu constamment
pendant quarante longues annes.

-- Et comment nommez-vous ce livre? demanda le matre en
psalmodie, se mprenant sur le sens que son compagnon attachait 
ce qu'il venait de dire.

-- Il est ouvert devant vos yeux, rpondit le chasseur, et celui 
qui il appartient n'en est point avare; il permet qu'on y lise.
J'ai entendu dire qu'il y a des gens qui ont besoin de livres pour
se convaincre qu'il y a un Dieu. Il est possible que les hommes,
dans les tablissements, dfigurent ses ouvrages au point de
rendre douteux au milieu des marchands et des prtres ce qui est
clair et vident dans le dsert. Mais s'il y a quelqu'un qui
doute, il n'a qu' me suivre d'un soleil  l'autre dans le fond
des bois, et je lui en ferai voir assez pour lui apprendre qu'il
n'est qu'un fou, et que sa plus grande folie est de vouloir
s'lever au niveau d'un tre dont il ne peut jamais galer ni la
bont ni le pouvoir.

Du moment que David reconnut qu'il discutait avec un homme qui
puisait sa foi dans les lumires naturelles, et qui mprisait
toutes les subtilits de la mtaphysique, il renona sur-le-champ
 une controverse dont il crut qu'il ne pouvait retirer ni honneur
ni profit. Pendant que le chasseur parlait encore, il s'tait
assis  son tour, et prenant son petit volume de psaumes et ses
lunettes montes en fer, il se prpara  remplir un devoir que
l'assaut que son orthodoxie venait de recevoir pouvait seul avoir
suspendu si longtemps. David tait dans le fait un mnestrel du
Nouveau-Monde, bien loin certes des temps de ces troubadours
inspirs qui, dans l'ancien, clbraient le renom profane d'un
baron ou d'un prince; mais c'tait un barde dans l'esprit du pays
qu'il habitait, et il tait prt  exercer sa profession pour
clbrer la victoire qui venait d'tre remporte, ou plutt pour
en rendre grces au ciel. Il attendit patiemment qu'OEil-de-Faucon
et fini de parler, et levant alors les yeux et la voix, il dit
tout haut:

-- Je vous invite, mes amis,  vous joindre  moi pour remercier
le ciel de nous avoir sauvs des mains des barbares infidles, et
 couter le cantique solennel sur le bel air appel Northampton.

Il indiqua la page o se trouvaient les vers qu'il allait chanter,
comme si ses auditeurs avaient eu en main un livre semblable pour
les y chercher, et suivant son usage il appliqua son instrument 
ses lvres pour prendre et donner le ton avec la mme gravit que
s'il et t dans un temple. Mais pour cette fois nulle voix
n'accompagna la sienne, car les deux soeurs taient alors occupes
 se donner les marques de tendresse rciproque dont nous avons
dj parl. La tideur apparente de son auditoire ne le dconcerta
nullement, et il commena son cantique, qu'il termina sans
interruption.

Le chasseur l'couta tout en finissant l'inspection de son fusil;
mais les chants de David ne parurent pas produire sur lui la mme
motion qu'ils lui avaient occasionne dans la grotte. En un mot,
jamais mnestrel n'avait exerc ses talents devant un auditoire
plus insensible; et cependant, en prenant en considration la
pit fervente et sincre du chanteur, il est permis de croire que
jamais les chants d'un barde n'arrivrent plus prs du trne de
celui  qui sont dus tout honneur et tout respect. OEil-de-Faucon
se leva enfin en hochant la tte, murmurant quelques mots parmi
lesquels on ne put entendre que ceux de -- gosier, d'Iroquois, --
et il alla examiner l'tat de l'arsenal des Hurons. Chingachgook
se joignit  lui, et reconnut son fusil avec celui de son fils.
Heyward et mme David y trouvrent aussi de quoi s'armer, et les
munitions ne manquaient pas pour que les armes pussent devenir
utiles.

Lorsque les deux amis eurent fait leur choix et termin la
distribution du reste, le chasseur annona qu'il tait temps de
songer au dpart. Les chants de David avaient cess, et les deux
soeurs commenaient  tre plus matresses de leurs motions.
Soutenues par Heyward et par le jeune Mohican, elles descendirent
cette montagne qu'elles avaient gravie avec des guides si
diffrents, et dont le sommet avait pens tre le thtre d'une
scne si horrible. Remontant ensuite sur leurs chevaux, qui
avaient eu le temps de se reposer et de patre l'herbe et les
bourgeons des arbrisseaux, elles suivirent les pas d'un conducteur
qui, dans des moments si terribles, leur avait montr tant de zle
et d'attachement. Leur premire course ne fut pas longue. OEil-de-
Faucon, quittant un sentier que les Hurons avaient suivi en
venant, tourna sur la droite, traversa un ruisseau peu profond, et
s'arrta dans une petite valle ombrage par quelques ormeaux.
Elle n'tait qu' environ un quart de mille de la fatale montagne,
et les chevaux n'avaient t utiles aux deux soeurs que pour les
mettre en tat de passer le ruisseau  pied sec.

Les Indiens et le chasseur paraissaient connatre cet endroit; car
ds qu'ils y furent arrivs, appuyant leurs fusils contre un
arbre, ils commencrent  balayer les feuilles sches non loin du
pied de trois saules pleureurs, et ayant ouvert la terre  l'aide
de leurs couteaux, on en vit jaillir une source d'eau pure et
limpide. OEil-de-Faucon regarda alors autour de lui, comme s'il
et cherch quelque chose qu'il comptait trouver et qu'il
n'apercevait pas.

-- Ces misrables coquins les Mohawks, ou leurs frres les
Turcaroras et les Onondagas, sont venus se dsaltrer ici, dit-il,
et les vagabonds ont emport la gourde. Voil ce que c'est que de
rendre service  des chiens qui en abusent. Dieu a tendu la main
sur ces dserts en leur faveur, et a fait sortir des entrailles de
la terre une source d'eau vive qui peut narguer toutes les
boutiques d'apothicaires des colonies; et voyez! les vauriens
l'ont bouche, et ont march sur la terre dont ils l'ont couverte,
comme s'ils taient des brutes, et non des cratures humaines!

Pendant que le chasseur exhalait ainsi son dpit, Uncas lui
prsenta silencieusement la gourde qu'il avait trouve place avec
soin sur les branches d'un saule, et qui avait chapp aux regards
impatients de son compagnon. L'ayant remplie d'eau, OEil-de-Faucon
alla s'asseoir  quelques pas, la vida,  ce qu'il parut, avec un
grand plaisir, et se mit  faire un examen srieux des restes de
vivres qu'avaient laisss les Hurons, et qu'il avait eu soin de
placer dans sa carnassire.

-- Je vous remercie, dit-il  Uncas en lui rendant la gourde vide.
Maintenant nous allons voir comment vivent ces sclrats de Hurons
dans leurs expditions. -- Voyez cela! Les coquins connaissent les
meilleurs morceaux d'un faon, et l'on croirait qu'ils sont en tat
de dcouper et de faire cuire une tranche de venaison aussi bien
que le meilleur cuisinier du pays. Mais tout est cru, car les
Iroquois sont de vritables sauvages. -- Uncas, prenez mon
briquet, et allumez du feu; un morceau de grillade ne sera pas de
trop aprs les fatigues que nous avons prouves.

Voyant que leurs guides avaient srieusement envie de faire un
repas, Heyward aida les deux soeurs  descendre de cheval, les fit
asseoir sur le gazon pour qu'elles prissent quelques instants de
repos, et pendant que les prparatifs de cuisine allaient leur
train, la curiosit le porta  s'informer par quel heureux
concours de circonstances les trois amis taient arrivs si 
propos pour les sauver.

-- Comment se fait-il que nous vous ayons revu si tt, mon
gnreux ami, dit-il au batteur d'estrade, et que vous n'ayez
amen aucun secours de la garnison d'douard?

-- Si nous avions dpass le coude de la rivire nous serions
arrivs  temps pour couvrir vos corps de feuilles, mais trop tard
pour sauver vos chevelures. Non, non; au lieu de nous puiser et
de perdre notre temps en courant au fort, nous sommes rests en
embuscade sur les bords de la rivire pour pier les mouvements
des Hurons.

-- Vous avez donc vu tout ce qui s'est pass?

-- Point du tout. Les yeux des Indiens sont trop clairvoyants pour
qu'on puisse leur chapper, et nous nous tenions soigneusement
cachs. Mais le plus difficile tait de forcer ce jeune homme 
rester en repos prs de nous. Ah! Uncas, vous vous tes conduit en
femme curieuse plutt qu'en guerrier de votre nation!

Les yeux perants d'Uncas se fixrent un instant sur le chasseur,
mais il ne lui rpondit pas, et ne montra aucun signe qui annont
le moindre repentir de sa conduite. Au contraire, Heyward crut
remarquer que l'expression des traits du jeune Mohican tait fire
et ddaigneuse, et que s'il gardait le silence sur ce reproche,
c'tait autant par respect pour ceux qui l'coutaient que par
suite de sa dfrence habituelle pour son compagnon blanc.

-- Mais vous avez vu que nous tions dcouverts? ajouta le major.

-- Nous l'avons entendu, rpondit OEil-de-Faucon en appuyant sur
ce mot: les hurlements des Indiens sont un langage assez clair
pour des gens qui ont pass leur vie dans les bois. Mais 
l'instant o vous avez dbarqu, nous avons t obligs de nous
glisser comme des serpents sous les broussailles pour ne pas tre
aperus, et depuis ce moment nous ne vous avons plus revus
qu'attachs  ces arbres l-bas, pour y prir  la manire
indienne.

-- Notre salut est l'ouvrage de la Providence, s'cria Heyward;
c'est presque un miracle que vous ayez pris le bon chemin, car les
Hurons s'taient spars en deux troupes, et chacune d'elles
emmenait deux chevaux.

-- Ah! rpliqua le chasseur du ton d'un homme qui se rappelle un
grand embarras dans lequel il s'est trouv, cette circonstance
pouvait nous faire perdre la piste, et cependant nous nous
dcidmes  marcher de ce ct, parce que nous jugemes, et avec
raison, que ces bandits n'emmneraient pas leurs prisonniers du
ct du nord. Mais quand nous emes fait quelques milles sans
trouver une seule branche casse, comme je l'avais recommand, le
coeur commena  me manquer, d'autant plus que je remarquais que
toutes les traces des pieds taient marques par des mocassins.

-- Les Hurons avaient pris la prcaution de nous chausser comme
eux, dit Duncan en levant le pied pour montrer la chaussure
indienne dont on l'avait garni.

-- C'tait une invention digne d'eux, mais nous avions trop
d'exprience pour que cette ruse pt nous donner le change.

-- Et  quelle circonstance sommes-nous redevables que vous ayez
persist  marcher sur la mme route?

--  une circonstance que devrait tre honteux d'avouer un homme
blanc qui n'a pas le moindre mlange de sang indien dans ses
veines; au jugement du jeune Mohican sur une chose que j'aurais d
connatre mieux que lui, et que j'ai encore peine  croire, 
prsent que j'en ai reconnu la vrit de mes propres yeux.

-- Cela est extraordinaire! Et ne me direz-vous pas quelle est
cette circonstance?

-- Uncas fut assez hardi, rpondit le chasseur en jetant un regard
d'intrt et de curiosit sur les chevaux des deux soeurs, pour
nous assurer que les montures de ces dames plaaient  terre en
mme temps les deux pieds du mme ct, ce qui est contraire 
l'allure de tous les animaux  quatre pieds ou  quatre pattes que
j'aie connus,  l'exception de l'ours. Et cependant voil deux
chevaux qui marchent de cette manire, comme mes propres yeux
viennent de le voir, et comme le prouvaient les traces que nous
avons suivies pendant vingt longs milles.

-- C'est un mrite particulier  ces animaux. Ils viennent des
bords de la baie de Narraganset, dans la petite province des
Plantations de la Providence. Ils sont infatigables, et clbres
par la douceur de leur allure, quoiqu'on parvienne  dresser
d'autres chevaux  prendre le mme pas.

-- Cela peut tre, dit OEil-de-Faucon qui avait cout cette
explication avec une attention toute particulire, cela est
possible; car, quoique je sois un homme qui n'a pas une goutte de
sang qui ne soit blanc, je me connais mieux en daims et en castors
qu'en btes de somme. Le major Effingham a de superbes coursiers,
mais je n'en ai jamais vu aucun marcher d'un pas si singulier.

-- Sans doute, rpliqua Duncan, parce qu'il dsire d'autres
qualits dans ses chevaux. Ceux-ci n'en sont pas moins d'une race
trs estime, et ils ont souvent l'honneur d'tre destins 
porter des fardeaux semblables  ceux dont vous les voyez chargs.

Les Mohicans avaient suspendu un instant leurs oprations de
cuisine pour couter la fin de cette conversation, et lorsque le
major eut fini de parler, ils se regardrent l'un l'autre d'un air
de surprise; le pre laissa chapper son exclamation ordinaire, et
le chasseur resta quelques instants  rflchir, en homme qui veut
ranger avec ordre dans son cerveau les nouvelles connaissances
qu'il vient d'acqurir.

Enfin, jetant encore un regard curieux sur les deux chevaux, il
ajouta: -- J'ose dire qu'on peut voir des choses encore plus
tranges dans les tablissements des Europens en ce pays; car
l'homme abuse terriblement de la nature quand il peut une fois
prendre le dessus sur elle. Mais n'importe quelle soit l'allure de
ces animaux, naturelle ou acquise, droite ou de ct, Uncas
l'avait remarque, et leurs traces nous conduisirent  un buisson
prs duquel tait l'empreinte du pied d'un cheval, et dont la plus
haute branche, une branche de sumac, tait casse par le haut 
une lvation qu'on ne pouvait atteindre qu' cheval, tandis que
celles de dessous taient brises et froisses comme  plaisir par
un homme  pied. J'en conclus qu'un de ces russ, ayant vu une de
ces jeunes dames casser la haute branche, avait fait tout ce dgt
pour faire croire que quelque animal sauvage s'tait vautr dans
ce buisson.

-- Votre sagacit ne vous a pas tromp; car tout cela est
prcisment arriv.

-- Cela tait facile  voir, et il ne fallait pas pour cela une
sagacit bien extraordinaire. C'tait une chose plus aise 
remarquer que l'allure d'un cheval. Il me vint alors  l'ide que
les Mingos se rendraient  cette fontaine; car les coquins
connaissent bien la vertu de son eau.

-- Elle a donc de la clbrit? demanda Heyward en examinant avec
plus d'attention cette valle retire et la petite source qui s'y
trouvait entoure d'une terre inculte.

-- Il y a peu de Peaux-Rouges, voyageant du sud  l'est des grands
lacs, qui n'en aient entendu vanter les qualits. -- Voulez-vous
la goter vous-mme?

Heyward prit la gourde, et, aprs avoir bu quelques gouttes de
l'eau qu'elle contenait, il la rendit en faisant une grimace de
dgot et de mcontentement. Le chasseur sourit et secoua la tte
d'un air de satisfaction.

-- Je vois que la saveur ne vous en plat pas, dit-il, et c'est
parce que vous n'y tes pas habitu. Il fut un temps o je ne
l'aimais pas plus que vous, et maintenant je la trouve  mon got,
et j'en suis altr comme le daim l'est de l'eau sale[38]. Vos
meilleurs vins ne sont pas plus agrables  votre palais que cette
eau ne l'est au gosier d'une Peau-Rouge, et surtout quand il se
sent dprir, car elle a une vertu fortifiante. -- Mais je vois
qu'Uncas a fini d'apprter nos grillades, et il est temps de
manger un morceau, car il nous reste une longue route  faire.

Ayant interrompu l'entretien par cette brusque transition, OEil-
de-Faucon se mit  profiter des restes du faon qui avaient chapp
 la voracit des Hurons. Le repas fut servi sans plus de
crmonie qu'on n'en avait mis  le prparer, et les deux Mohicans
et lui satisfirent leur faim avec ce silence et cette promptitude
qui caractrisent les hommes qui ne songent qu' se mettre en tat
de se livrer  de nouveaux travaux et de supporter de nouvelles
fatigues.

Ds qu'ils se furent acquitts de ce devoir ncessaire, tous trois
vidrent la gourde pleine de l'eau de cette source mdicinale,
alors solitaire et silencieuse, et autour de laquelle, depuis
cinquante ans, la beaut, la richesse et les talents de tout le
nord de l'Amrique se rassemblent pour y chercher le plaisir et la
sant[39].

OEil-de-Faucon annona ensuite qu'on allait partir. Les deux
soeurs se mirent en selle, Duncan et David reprirent leurs fusils
et se placrent  leurs cts ou derrire elles, suivant que le
terrain le permettait; le chasseur marchait en avant, suivant son
usage, et les deux Mohicans fermaient la marche. La petite troupe
s'avana assez rapidement vers le nord, laissant les eaux de la
petite source chercher  se frayer un passage vers le ruisseau
voisin, et les corps des Hurons morts pourrir sans spulture sur
le haut de la montagne; destin trop ordinaire aux guerriers de ces
bois pour exciter la commisration ou mriter un commentaire.

Chapitre XIII

Je vais chercher un chemin plus facile.

PARNELL.

La route que prit OEil-de-Faucon coupait diagonalement ces plaines
sablonneuses, couvertes de bois, et varies de temps en temps par
des valles et de petites montagnes, que les voyageurs avaient
traverses le matin comme prisonniers de Magua. Le soleil
commenait  baisser vers l'horizon, la chaleur n'tait plus
touffante, et l'on respirait plus librement sous la vote forme
par les grands arbres de la fort. La marche de nos voyageurs en
tait acclre, et longtemps avant que le crpuscule comment 
tomber, ils avaient dj fait du chemin.

De mme que le sauvage dont il avait pris la place, le chasseur
semblait se diriger d'aprs des indices secrets qu'il connaissait,
marchait toujours du mme pas, et ne s'arrtait jamais pour
dlibrer. Un coup d'oeil jet en passant sur la mousse des
arbres, un regard lev vers le soleil qui allait se coucher, la
vue du cours des ruisseaux, suffisaient pour l'assurer qu'il ne
s'tait pas tromp de route, et ne lui laissaient aucun doute  ce
sujet. Cependant la fort commenait  perdre ses riches teintes,
et ce beau vert qui avait brill toute la journe sur le feuillage
de ses votes naturelles se changeait insensiblement en un noir
sombre sous la lueur douteuse qui annonce l'approche de la nuit.

Tandis que les deux soeurs cherchaient  saisir  travers les
arbres quelques-uns des derniers rayons de l'astre qui se couchait
dans toute sa gloire, et qui tordaient d'une frange d'or et de
pourpre une masse de nuages amasss  peu de distance au-dessus
des montagnes occidentales, le chasseur s'arrta tout  coup et se
tourna vers ceux qui le suivaient:

-- Voil, dit-il en tendant le bras vers le ciel, le signal donn
 l'homme par la nature pour qu'il cherche le repos et la
nourriture dont il a besoin. Il serait plus sage s'il y obissait,
et s'il prenait une leon  cet gard des oiseaux de l'air et des
animaux des champs. Au surplus notre nuit sera bientt passe, car
il faudra que nous nous remettions en marche quand la lune
paratra. Je me souviens d'avoir combattu les Maquas ici, aux
environs, pendant la premire guerre dans laquelle j'ai fait
couler le sang humain. Nous construismes en cet endroit une
espce de petit fort en troncs d'arbres pour dfendre nos
chevelures; si ma mmoire ne me trompe pas, nous devons le trouver
 trs peu de distance sur la gauche.

Sans attendre qu'on rpondt, le chasseur tourna brusquement sur
la gauche, et entra dans un bois pais de jeunes chtaigniers. Il
cartait les branches basses en homme qui s'attendait  chaque pas
 dcouvrir l'objet qu'il cherchait. Ses souvenirs ne l'abusaient
pas; car aprs avoir fait deux ou trois cents pas au milieu de
broussailles et de ronces qui s'opposaient  sa marche, il entra
dans une clairire au milieu de laquelle tait un tertre couvert
de verdure, et couronn par l'difice en question, nglig et
abandonn depuis bien longtemps.

C'tait un de ces btiments grossiers, honors du nom de forts,
que l'on construisait  la hte quand la circonstance l'exigeait,
et auxquels on ne songeait plus quand le moment du besoin tait
pass. Il tombait en ruine dans la solitude de la fort,
compltement abandonn et presque entirement oubli. On trouve
souvent dans la large barrire de dserts qui sparait autrefois
les provinces ennemies, de pareils monuments du passage sanglant
des hommes. Ce sont aujourd'hui des ruines qui se rattachent aux
traditions de l'histoire des colonies, et qui sont parfaitement
d'accord avec le caractre sombre de tout ce qui les environne[40].
Le toit d'corces qui couvrait ce btiment s'tait croul depuis
bien des annes, et les dbris en taient confondus avec le sol;
mais les troncs de pins qui avaient t assembls  la hte pour
en former les murailles, se maintenaient encore  leur place,
quoiqu'un angle de l'difice rustique et considrablement flchi
et menat d'occasionner bientt sa destruction totale.

Tandis qu'Heyward et ses compagnons hsitaient  approcher d'un
btiment qui paraissait dans un tel tat de dcadence, OEil-de-
Faucon et les deux Indiens y entrrent non seulement sans crainte,
mais mme avec un air vident d'intrt. Tandis que le premier en
contemplait les ruines, tant dans l'intrieur qu' l'extrieur,
avec la curiosit d'un homme dont les souvenirs devenaient plus
vifs  chaque instant, Chingachgook racontait  son fils, dans sa
langue naturelle, l'histoire abrge du combat qui avait eu lieu
pendant sa jeunesse en ce lieu cart. Un accent de mlancolie se
joignait  l'accent de son triomphe.

Pendant ce temps, les soeurs descendaient de cheval, et se
prparaient avec plaisir  jouir de quelques heures de repos
pendant la fracheur de la soire, et dans une scurit qu'elles
croyaient que les animaux des forts pouvaient seuls interrompre.

-- Mon brave ami, demanda le major au chasseur qui avait dj fini
son examen rapide des lieux, n'aurions-nous pas mieux fait de
choisir pour faire halte un endroit plus retir, probablement
moins connu et moins frquent?

-- Vous trouveriez difficilement aujourd'hui, rpondit OEil-de-
Faucon d'un ton lent et mlancolique, quelqu'un qui sache que ce
vieux fort a jamais exist. Il n'arrive pas tous les jours qu'on
fasse des livres, et qu'on crive des relations d'escarmouches
semblables  celle qui a eu lieu ici autrefois entre les Mohicans
et les Mohawks, dans une guerre qui ne regardait qu'eux. J'tais
bien jeune alors, et je pris parti pour les Mohicans, parce que je
savais que c'tait une race injustement calomnie. Pendant
quarante jours et quarante nuits, les coquins eurent soif de notre
sang autour de ce btiment, dont j'avais conu le plan, et auquel
j'avais travaill moi-mme, tant, comme vous le savez, un homme
dont le sang est sans mlange, et non un Indien. Les Mohicans
m'aidrent  le construire, et nous nous y dfendmes ensuite dix
contre vingt, jusqu' ce que le nombre ft  peu prs gal des
deux cts; alors nous fmes une sortie contre ces chiens, et pas
un d'eux ne retourna dans sa peuplade pour y annoncer le sort de
ses compagnons. Oui, oui, j'tais jeune alors: la vue du sang
tait une chose toute nouvelle pour moi, et je ne pouvais me faire
 l'ide que des cratures, qui avaient t animes comme moi du
principe de la vie, resteraient tendues sur la terre pour tre
dvores par des btes froces; si bien que je ramassai tous les
corps, je les enterrai de mes propres mains, et ce fut ce qui
forma la butte sur laquelle ces dames sont assises, et qui n'est
pas un trop mauvais sige, quoiqu'il ait pour fondation les
ossements des Mohawks.

Les deux soeurs se levrent avec prcipitation en entendant ces
mots; car malgr les scnes terribles dont elles venaient d'tre
tmoins, et dont elles avaient manqu d'tre victimes, elles ne
purent se dfendre d'un mouvement d'horreur en apprenant qu'elles
taient assises sur la spulture d'une horde de sauvages. Il faut
avouer aussi que la sombre lueur du crpuscule qui s'paississait
insensiblement, le silence d'une vaste fort, le cercle troit
dans lequel elles se trouvaient, et autour duquel de grands pins,
trs proches les uns des autres, semblaient former une muraille,
tout concourait  donner plus de force  cette motion.

-- Ils sont partis; ils ne peuvent plus nuire  personne, continua
le chasseur avec un sourire mlancolique en voyant leur alarme;
ils ne sont plus en tat ni de pousser le cri de guerre, ni de
lever leur tomahawk. -- Et de tous ceux qui ont contribu  les
placer o ils sont, il n'existe aujourd'hui que Chingachgook et
moi. Les autres taient ses frres et leur famille, et vous avez
sous les yeux tout ce qui reste de leur race.

Les yeux des deux soeurs se portrent involontairement sur les
deux Indiens, pour qui ce peu de mots venaient de leur inspirer un
nouvel intrt caus par la compassion. On les distinguait 
quelque distance dans l'obscurit. Uncas coutait le rcit que lui
faisait son pre, avec la vive attention qu'excitait en lui la
relation des exploits des guerriers de sa race dont il avait
appris  respecter le courage et les vertus sauvages.

-- J'avais cru que les Delawares taient une nation pacifique, dit
le major; qu'ils ne faisaient jamais la guerre en personne, et
qu'ils confiaient la dfense de leur territoire  ces mmes
Mohawks contre lesquels vous avez combattu avec eux.

-- Cela est vrai en partie, rpondit OEil-de-Faucon, et pourtant
au fond c'est un mensonge infernal. C'est un trait qui a t fait
il y a bien longtemps, par les intrigues des Hollandais; ils
voulaient dsarmer les naturels du pays, qui avaient le droit le
plus incontestable sur le territoire o ils s'taient tablis. Les
Mohicans, quoique faisant partie de la mme nation, ayant affaire
aux Anglais, ne furent pour rien dans ce march, et se firent 
leur bravoure pour se protger; et c'est ce que firent aussi les
Delawares, lorsque leurs yeux furent une fois ouverts. Vous avez
devant vous un chef des grands Sagamores Mohicans. Sa famille
autrefois pouvait chasser le daim sur une tendue de pays plus
considrable que ce qui appartient aujourd'hui au Patron de
l'Albany[41], sans traverser un ruisseau, sans gravir une montagne
qui ne lui appartnt pas. Mais  prsent que reste-t-il au dernier
descendant de cette race? Il pourra trouver six pieds de terre
quand il plaira  Dieu, et peut-tre y rester en paix, s'il a un
ami qui veuille prendre la peine de le placer dans une fosse assez
profonde pour que le soc de la charrue ne puisse l'y atteindre.

-- Quelque intressant que soit cet entretien, je crois qu'il faut
l'interrompre, dit Heyward, craignant que le sujet que le chasseur
entamait n'ament une discussion qui pourrait nuire  une harmonie
qu'il tait si important de maintenir; nous avons beaucoup march;
et peu de personnes de notre couleur sont doues de cette vigueur
qui semble vous mettre en tat de braver les fatigues comme les
dangers.

-- Ce ne sont pourtant que les muscles et les os d'un homme dont
le sang n'est pas crois  la vrit, qui me mettent en tat de me
tirer d'affaire au milieu de tout cela, rpondit le chasseur, en
regardant ses membres nerveux avec un air de satisfaction qui
prouvait qu'il n'tait pas insensible au compliment qu'il venait
de recevoir. On peut trouver dans les tablissements des hommes
plus grands et plus gros; mais vous pourriez vous promener plus
d'un jour dans une ville avant d'y en rencontrer un qui soit en
tat de faire cinquante milles sans s'arrter pour reprendre
haleine, ou de suivre les chiens pendant une chasse de plusieurs
heures. Cependant, comme toute chair ne se ressemble pas, il est
raisonnable de supposer que ces dames dsirent se reposer, aprs
tout ce qui leur est arriv aujourd'hui. -- Uncas, dcouvrez la
source qui doit se trouver sous ces feuilles, tandis que votre
pre et moi nous ferons un toit de branches de chtaigniers pour
couvrir leurs ttes, et que nous leur prparerons un lit de
feuilles sches.

Ces mots terminrent la conversation, et les trois amis se mirent
 apprter tout ce qui pouvait contribuer  mettre leurs compagnes
 porte de prendre quelque repos aussi commodment que le local
et les circonstances le permettaient. Une source d'eau pure, qui
bien des annes auparavant avait engag les Mohicans  choisir cet
endroit pour s'y fortifier momentanment, fut bientt dbarrasse
des feuilles qui la couvraient, et rpandit son cristal liquide au
bas du tertre verdoyant. Un coin du btiment fut couvert de
branches touffues, pour empcher la rose, toujours abondante en
ce climat, d'y tomber; un lit de feuilles sches fut prpar
dessous ce toit; et ce qui restait du faon grill par les soins du
jeune Mohican, fournit encore un repas dont Alice et Cora prirent
leur part par ncessit plutt que par got.

Les deux soeurs entrrent alors dans le btiment en ruines; et
aprs avoir rendu grces  Dieu de la protection signale qu'il
leur avait accorde, l'avoir suppli de la leur continuer, elles
s'tendirent sur la couche qui leur avait t prpare. Bientt,
en dpit des souvenirs pnibles qui les agitaient, et de quelques
apprhensions auxquelles elles ne pouvaient encore s'empcher de
se livrer, elles y trouvrent un sommeil que la nature exigeait
imprieusement.

Duncan avait rsolu de passer la nuit  veiller  la porte du
vieux btiment honor du nom de fort; mais le chasseur,
s'apercevant de son intention, lui dit en s'tendant
tranquillement sur l'herbe, et en lui montrant Chingachgook:

-- Les yeux d'un homme blanc sont trop peu actifs et trop peu
clairvoyants pour faire le guet dans une circonstance comme celle-
ci. Le Mohican veillera pour nous, ne songeons plus qu' dormir.

-- Je me suis endormi  mon poste la nuit dernire, dit Heyward,
et j'ai moins besoin de repos que vous, dont la vigilance a fait
plus d'honneur  la profession de soldat; livrez-vous donc tous
trois au repos, et je me charge de rester en sentinelle.

-- Je n'en dsirerais pas une meilleure, rpondit OEil-de-Faucon,
si nous tions devant les tentes blanches du 60e rgiment, et en
face d'ennemis comme les Franais; mais dans les tnbres et au
milieu du dsert, votre jugement ne vaudrait pas mieux que celui
d'un enfant, et toute votre vigilance ne servirait  rien. Faites
donc comme Uncas et comme moi. -- Dormez, et dormez sans rien
craindre.

Heyward vit en effet que le jeune Indien s'tait dj couch au
bas du tertre revtu de gazon, en homme qui voulait mettre 
profit le peu d'instants qu'il avait  donner au repos. David
avait suivi cet exemple, et la fatigue d'une longue marche force
l'emportant sur la douleur que lui causait sa blessure, des
accents moins harmonieux que sa voix ordinaire annonaient qu'il
tait dj endormi. Ne voulant pas prolonger une discussion
inutile, le major feignit de cder, et alla s'asseoir le dos
appuy sur les troncs d'arbres qui formaient les murailles du
vieux fort, quoique bien dtermin  ne pas fermer l'oeil avant
d'avoir remis entre les mains de Munro le dpt prcieux dont il
tait charg. Le chasseur, croyant qu'il allait dormir, ne tarda
pas  s'endormir lui-mme, et un silence aussi profond que la
solitude dans laquelle ils taient rgna bientt autour d'eux.

Pendant quelque temps Heyward russit  empcher ses yeux de se
fermer, attentif au moindre son qui pourrait se faire entendre.
Cependant sa vue se troubla  mesure que les ombres de la nuit
s'paississaient. Lorsque les toiles brillrent sur sa tte il
distinguait encore ses deux compagnons tendus sur le gazon et
Chingachgook debout et aussi immobile que le tronc d'arbre contre
lequel il tait appuy  l'extrmit de la petite clairire dans
laquelle ils s'taient arrts. Enfin ses paupires appesanties
formrent un rideau  travers lequel il lui semblait voir briller
les astres de la nuit. En cet tat il entendait encore la douce
respiration de ses deux compagnes, dormant  quelques pieds
derrire lui, le bruit des feuilles agites par le vent, et le cri
lugubre d'un hibou. Quelquefois, faisant un effort pour entrouvrir
les yeux, il les fixait un instant sur un buisson et les refermait
involontairement, croyant avoir vu son compagnon de veille.
Bientt sa tte tomba sur son paule, son paule sentit le besoin
d'tre soutenue par la terre, et enfin il s'endormit d'un profond
sommeil, rvant qu'il tait un ancien chevalier veillant devant la
porte de la tente d'une princesse qu'il avait dlivre, et
esprant de gagner ses bonnes grces par une telle preuve de
dvouement et de vigilance.

Combien il resta de temps dans cet tat d'insensibilit, c'est ce
qu'il ne sut jamais lui-mme; mais il jouissait d'un repos
tranquille qui n'tait plus troubl par aucun rve, quand il en
fut tir par un lger coup qui lui fut donn sur l'paule.

veill en sursaut par ce signal, il fut sur ses pieds  l'instant
mme, avec un souvenir confus du devoir qu'il s'tait impos au
commencement de la nuit.

-- Qui va l? s'cria-t-il en cherchant son pe  l'endroit o il
la portait ordinairement; ami, ou ennemi?

-- Ami, rpondit Chingachgook  voix basse; et lui montrant du
doigt la reine de la nuit, qui lanait  travers les arbres un
rayon oblique sur leur bivouac, il ajouta en mauvais anglais: --
La lune est venue; le fort de l'homme blanc est encore loin, bien
loin. Il faut partir pendant que le sommeil ferme les deux yeux du
Franais.

-- Vous avez raison, rpliqua le major; veillez vos amis et
bridez les chevaux, pendant que je vais avertir mes compagnes de
se prparer  se remettre en marche.

-- Nous sommes veilles, Duncan, dit la douce voix d'Alice dans
l'intrieur du btiment, et nous avons retrouv des forces pour
voyager aprs avoir si bien dormi. Mais vous, je suis sre que
vous avez pass toute la nuit  veiller pour nous, -- et aprs une
si longue et si pnible journe!

-- Dites plutt que j'aurais voulu veiller, Alice, rpondit
Heyward; mais mes perfides yeux m'ont trahi. Voici la seconde fois
que je me montre indigne du dpt qui m'a t confi.

-- Ne le niez pas, Duncan, s'cria en souriant la jeune Alice qui
sortit en ce moment du vieux btiment, le clair de lune clairant
tous les charmes que quelques heures de sommeil tranquille lui
avaient rendus, je sais qu'autant vous tes insouciant quand vous
n'avez  songer qu' vous-mme, autant vous tes vigilant quand il
s'agit de la sret des autres. Ne pouvons-nous rester ici quelque
temps pendant que vous et ces braves gens vous prendrez un peu de
repos? Cora et moi nous nous chargerons de monter la garde  notre
tour; et nous le ferons avec autant de soin que de plaisir.

-- Si la honte pouvait m'empcher de dormir, je ne fermerais les
yeux de ma vie, rpondit le jeune officier, commenant  se
trouver assez mal  l'aise, et regardant les traits ingnus
d'Alice pour voir s'il n'y apercevrait pas quelques symptmes
d'une envie secrte de s'gayer  ses dpens; mais il n'y vit rien
qui pt confirmer ce soupon. -- Il n'est que trop vrai, ajouta-t-
il, qu'aprs avoir caus tous vos dangers par mon excs de
confiance imprudente, je n'ai pas mme le mrite de vous avoir
gardes pendant votre sommeil, comme aurait d le faire un soldat.

-- Il n'y a que Duncan qui ost adresser  Duncan un tel reproche,
dit Alice, dont la confiance gnreuse s'obstinait  conserver
l'illusion qui lui peignait son jeune amant comme un modle achev
de toute perfection; croyez-moi donc, allez prendre un repos de
quelques instants, et soyez sr que Cora et moi nous remplirons le
devoir d'excellentes sentinelles.

Heyward, plus embarrass que jamais, allait se trouver dans la
ncessit de faire de nouvelles protestations de son manque de
vigilance, quand son attention fut attire par une exclamation que
fit tout  coup Chingachgook, quoique d'une voix retenue par la
prudence, et par l'attitude que prit Uncas au mme instant pour
couter.

-- Les Mohicans entendent un ennemi, dit le chasseur, qui tait
depuis longtemps prt  partir; -- le vent leur fait sentir
quelque danger.

--  Dieu ne plaise! s'cria Heyward, il y a dj eu assez de sang
rpandu.

Cependant, tout en parlant ainsi, le major saisit son fusil, et
s'avana vers l'extrmit de la clairire, dispos  expier sa
faute vnielle en sacrifiant sa vie, s'il le fallait, pour la
sret de ses compagnons.

-- C'est quelque animal de la fort qui rde pour trouver une
proie, dit-il  voix basse, aussitt que les sons encore loigns
qui avaient frapp les oreilles des Mohicans arrivrent jusqu'aux
siennes.

-- Silence! rpondit le chasseur, c'est le pas de l'homme; je le
reconnais, quelque imparfaits que soient mes sens compars  ceux
d'un Indien. Le coquin de Huron qui nous a chapp aura rencontr
quelque parti avanc des sauvages de l'arme de Montcalm; ils
auront trouv notre piste, et l'auront suivie. Je ne me soucierais
pas moi-mme d'avoir encore une fois  rpandre le sang humain en
cet endroit, ajouta-t-il en jetant un regard inquiet sur les
objets qui l'entouraient; mais il faut ce qu'il faut. Uncas,
conduisez les chevaux dans le fort, et vous, mes amis, entrez-y
aussi. Tout vieux qu'il est, c'est une protection, et il a t
accoutum  entendre les coups de fusil.

On lui obit sur-le-champ; les deux Mohicans firent entrer les
chevaux dans le vieux btiment; toute la petite troupe les y
suivit et y resta dans le plus profond silence.

Le bruit des pas de ceux qui approchaient se faisait alors
entendre trop distinctement pour qu'on pt douter qu'il tait
produit par des hommes. Bientt on entendit des voix de gens qui
s'appelaient les uns les autres dans un dialecte indien, et le
chasseur, approchant sa bouche de l'oreille d'Heyward, lui dit
qu'il reconnaissait celui des Hurons. Quand ils arrivrent 
l'endroit o les chevaux taient entrs dans les broussailles, il
fut vident qu'ils se trouvaient en dfaut, ayant perdu les traces
qui les avaient dirigs jusqu'alors.

Il paraissait, par le nombre des voix, qu'une vingtaine d'hommes
au moins taient rassembls en cet endroit, et que chacun donnait
son avis en mme temps sur la marche qu'il convenait de suivre.

-- Les coquins connaissent notre faiblesse, dit OEil-de-Faucon qui
tait  ct d'Heyward, et qui regardait ainsi que lui  travers
une fente entre les troncs d'arbre; sans cela s'amuseraient-ils 
bavarder inutilement comme des squaws? coutez, on dirait que
chacun d'eux a deux langues et n'a qu'une jambe!

Heyward, toujours brave et quelquefois mme tmraire quand il
s'agissait de combattre, ne put, dans ce moment d'inquitude
pnible, faire aucune rponse  son compagnon. Il serra seulement
son fusil plus fortement, et appliqua l'oeil contre l'ouverture
avec un redoublement d'attention, comme si sa vue et pu percer 
travers l'paisseur du bois et en dpit de l'obscurit, pour voir
les sauvages qu'il entendait.

Le silence se rtablit parmi eux, et le ton grave de celui qui
prit la parole annona que c'tait le chef de la troupe qui
parlait, et qui donnait des ordres qu'on coutait avec respect.
Quelques instants aprs, le bruit des feuilles et des branches
prouva que les Hurons s'taient spars, et marchaient dans la
fort de divers cts pour retrouver les traces qu'ils avaient
perdues. Heureusement, la lune qui rpandait un peu de clart sur
la petite clairire, tait trop faible pour clairer l'intrieur
du bois, et l'intervalle que les voyageurs avaient travers pour
se rendre au vieux btiment tait si court, que les sauvages ne
purent distinguer aucune marque de leur passage, quoique, s'il et
fait jour, ils en eussent srement reconnu quelqu'une. Toutes
leurs recherches furent donc inutiles.

Il ne se passa pourtant que quelques minutes avant qu'on entendt
quelques sauvages s'approcher; et il devint vident qu'ils
n'taient plus qu' quelques pas de distance de la ceinture de
jeunes chtaigniers qui entourait la clairire.

-- Ils arrivent, dit Heyward en reculant d'un pas pour passer le
bout du canon de son fusil entre deux troncs d'arbres; faisons feu
sur le premier qui se prsentera.

-- Gardez-vous-en bien, dit OEil-de-Faucon; une amorce brle
ferait tomber sur nous toute la bande comme une troupe de loups
affams. Si Dieu veut que nous combattions pour sauver nos
chevelures, rapportez-vous-en  l'exprience d'hommes qui
connaissent les manires des sauvages, et qui ne tournent pas
souvent le dos quand ils les entendent pousser leurs cris de
guerre.

Duncan jeta un regard derrire lui, et vit les deux soeurs
tremblantes serres l'une contre l'autre  l'extrmit la plus
recule du btiment; tandis que les deux Mohicans, droits et
fermes comme des pieux, se tenaient  l'ombre aux deux cts de la
porte, le fusil en main, et prts  s'en servir ds que la
circonstance l'exigerait. Rprimant son imptuosit, et dcid 
attendre le signal de gens plus expriments dans ce genre de
guerre, il se rapprocha de l'ouverture, pour voir ce qui se
passait au dehors. Un grand Huron, arm d'un fusil et d'un
tomahawk, entrait dans ce moment dans la clairire, et y avana de
quelques pas. Tandis qu'il regardait le vieux btiment, la lune
tombait en plein sur son visage, et faisait voir la surprise et la
curiosit peintes sur ses traits. Il fit l'exclamation qui
accompagne toujours dans un Indien la premire de ces deux
motions, et sa voix fit venir  ses cts un de ses compagnons.

Ces enfants des bois restrent immobiles quelques instants, les
yeux fixs sur l'ancien fort, et ils gesticulrent beaucoup en
conversant dans la langue de leur peuplade; ils s'en approchrent
 pas lents, s'arrtant  chaque instant, comme des daims
effarouchs, mais dont la curiosit lutte contre leurs
apprhensions. Le pied de l'un d'eux heurta contre la butte dont
nous avons parl; il se baissa pour l'examiner, et ses gestes
expressifs indiqurent qu'il reconnaissait qu'elle couvrait une
spulture. En ce moment Heyward vit le chasseur faire un mouvement
pour s'assurer que son couteau pouvait sortir facilement de sa
gaine, et armer son fusil. Le major en fit autant, et se prpara 
un combat qui paraissait alors devenir invitable.

Les deux sauvages taient si prs que le moindre mouvement
qu'aurait fait l'un des deux chevaux n'aurait pu leur chapper.
Mais lorsqu'ils eurent dcouvert quelle tait la nature de
l'lvation de terre qui avait attir leurs regards, elle sembla
seule fixer leur entretien. Ils continuaient  converser ensemble;
mais le son de leur voix tait bas et solennel, comme s'ils
eussent t frapps d'un respect religieux ml d'une sorte
d'apprhension vague. Ils se retirrent avec prcaution en jetant
encore quelques regards sur le btiment en ruines, comme s'ils se
fussent attendus  en voir sortir les esprits des morts qui
avaient reu la spulture en ce lieu. Enfin ils rentrrent dans le
bois d'o ils taient sortis, et disparurent.

OEil-de-Faucon appuya la crosse de son fusil par terre, et respira
en homme qui, ayant retenu son haleine par prudence, prouvait le
besoin de renouveler l'air de ses poumons.

-- Oui, dit-il, ils respectent les morts, et c'est ce qui leur
sauve la vie pour cette fois, et peut-tre aussi nous-mmes.

Heyward entendit cette remarque, mais n'y rpondit pas. Toute son
attention se dirigeait vers les Hurons qui se retiraient, qu'on ne
voyait plus, mais qu'on entendait encore  peu de distance.
Bientt il fut vident que toute la troupe tait de nouveau runie
autour d'eux, et qu'elle coutait avec une gravit indienne le
rapport que leur faisaient leurs compagnons de ce qu'ils avaient
vu. Aprs quelques minutes de conversation, qui ne fut pas
tumultueuse comme celle qui avait suivi leur arrive, ils se
remirent en marche; le bruit de leurs mouvements s'affaiblit et
s'loigna peu  peu, et enfin il se perdit dans les profondeurs de
la fort.

Le chasseur attendit pourtant qu'un signal de Chingachgook l'et
assur qu'il n'existait plus aucun danger, et alors il dit  Uncas
de conduire les chevaux sur la clairire, et  Heyward d'aider ses
compagnes  y monter. Ces ordres furent excuts sur-le-champ; on
se mit en marche. Les deux soeurs jetrent un dernier regard sur
le btiment ruin qu'elles venaient de quitter, et sur la
spulture des Mohawks, et la petite troupe rentra dans la fort du
ct oppos  celui par lequel elle tait arrive.

Chapitre XIV

-- Qui va l?
-- Paysans, pauvres gens de France.

Shakespeare. Henri VI.

Nos voyageurs sortirent de la clairire, et entrrent dans les
bois dans un profond silence, dont la prudence faisait sentir 
chacun d'eux la ncessit. Le chasseur reprit son poste  l'avant-
garde comme auparavant; mais mme quand ils furent  une distance
qui les mettait  l'abri de toute crainte des ennemis, il marchait
avec plus de lenteur et de circonspection que la soire
prcdente, parce qu'il ne connaissait pas la partie du bois dans
laquelle il avait cru devoir faire un circuit pour ne pas
s'exposer  rencontrer les Hurons. Plus d'une fois il s'arrta
pour consulter ses compagnons, les deux Mohicans, leur faisant
remarquer la position de la lune, celle de quelques toiles, et
examinant avec un soin tout particulier les corces des arbres et
la mousse qui les couvrait.

Pendant ces courtes haltes, Heyward et les deux soeurs coutaient
avec une attention que la crainte que leur inspiraient leurs
ennemis barbares rendait doublement vive, si nul son ne leur
annoncerait la proximit des sauvages; mais la vaste tendue des
forts semblait ensevelie dans un silence ternel. Les oiseaux,
les animaux et les hommes, s'il s'en trouvait dans ce dsert,
semblaient galement livrs au repos le plus profond. Tout  coup
on entendit le bruit loign d'une eau courante, mais quoique ce
ne ft qu'un faible murmure, il mit fin aux incertitudes de leurs
guides, qui sur-le-champ dirigrent leur marche de ce ct.

En arrivant sur les bords de la petite rivire, on fit une
nouvelle halte; OEil-de-Faucon eut une courte confrence avec ses
deux compagnons, aprs quoi, tant leurs mocassins, ils invitrent
Heyward et La Gamme  en faire autant. Ils firent descendre les
chevaux dans le lit de la rivire, qui tait peu profonde, y
entrrent eux-mmes, et y marchrent pendant prs d'une heure pour
dpister ceux qui voudraient suivre leurs traces. Lorsqu'ils la
traversrent pour entrer dans les bois sur l'autre rive, la lune
s'tait dj cache sous des nuages noirs qui s'amoncelaient du
ct de l'occident; mais l le chasseur semblait se trouver de
nouveau en pays connu; il ne montra plus ni incertitude ni
embarras, et marcha d'un pas aussi rapide qu'assur.

Bientt le chemin devint plus ingal, les montagnes se
rapprochaient des deux cts, et les voyageurs s'aperurent qu'ils
allaient traverser une gorge. OEil-de-Faucon s'arrta de nouveau,
et attendant que tous ses compagnons fussent arrivs, il leur
parla d'un ton circonspect que le silence et l'obscurit rendaient
encore plus solennel.

-- Il est ais de connatre les sentiers et les ruisseaux du
dsert, dit-il, mais qui pourrait dire si une grande arme n'est
pas campe de l'autre ct de ces montagnes?

-- Nous ne sommes donc pas  une trs grande distance de William-
Henry? demanda Heyward, s'approchant du chasseur avec intrt.

-- Nous avons encore un bon bout de chemin  faire, et ce n'est
pas le plus facile; mais la plus grande difficult, c'est de
savoir comment et de quel ct nous approcherons du fort. Voyez, -
- ajouta OEil-de-Faucon en lui montrant  travers les arbres un
endroit o tait une pice d'eau dont la surface tranquille
rflchissait l'clat des toiles; -- voil l'tang de Sang. Je
suis sur un terrain que j'ai non seulement souvent parcouru, mais
sur lequel j'ai combattu depuis le lever jusqu'au coucher du
soleil.

-- Ah! c'est donc cette nappe d'eau qui est le tombeau des braves
qui prirent dans cette affaire? J'en connaissais le nom, mais je
ne l'avais jamais vue.

-- Nous y livrmes trois combats en un jour aux Hollando-Franais,
continua le chasseur, paraissant se livrer  la suite de ses
rflexions plutt que rpondre au major. L'ennemi nous rencontra
pendant que nous allions dresser une embuscade  son avant-garde,
et il nous repoussa  travers le dfil, comme des daims
effarouchs, jusque sur les bords de l'Horican. L, nous nous
rallimes derrire une palissade d'arbres abattus; nous attaqumes
l'ennemi sous les ordres de sir William, -- qui fut fait sir
William pour sa conduite dans cette journe, -- et nous nous
vengemes joliment de notre droute du matin. Des centaines de
Franais et de Hollandais virent le soleil pour la dernire fois,
et leur commandant lui-mme, Dieskau[42], tomba entre nos mains
tellement cribl de blessures, qu'il fut oblig de retourner dans
son pays, hors d'tat de faire dsormais aucun service militaire.

-- Ce fut une journe glorieuse! dit Heyward avec enthousiasme, et
la renomme en rpandit le bruit jusqu' notre arme du midi.

-- Oui, mais ce n'est pas la fin de l'histoire. Je fus charg par
le major Effingham, d'aprs l'ordre exprs de sir William lui-
mme, de passer le long du flanc des Franais, et de traverser le
portage, pour aller apprendre leur dfaite au fort plac sur
l'Hudson. Juste en cet endroit o vous voyez une hauteur couverte
d'arbres, je rencontrai un dtachement qui venait  notre secours,
et je le conduisis sur le lieu o l'ennemi s'occupait  dner, ne
se doutant gure que la besogne de cette journe sanglante n'tait
pas encore termine.

-- Et vous le surprtes?

-- Si la mort doit tre une surprise pour des gens qui ne songent
qu' se remplir l'estomac. Au surplus, nous ne leur donnmes pas
le temps de respirer, car ils ne nous avaient pas fait quartier
dans la matine, et nous avions tous  regretter des parents ou
des amis. Quand l'affaire fut finie, on jeta dans cet tang les
morts, mme les mourants, a-t-on dit, et j'en vis les eaux
vritablement rouges, telles que jamais eau ne sortit des
entrailles de la terre.

-- C'est une spulture bien tranquille pour des guerriers. -- Vous
avez donc fait beaucoup de service sur cette frontire?

-- Moi! rpondit le batteur d'estrade en se redressant avec un air
de fiert militaire, il n'y a gure d'chos dans toutes ces
montagnes qui n'aient rpt le bruit de mes coups de fusil; et il
n'y a pas un mille carr entre l'Horican et l'Hudson o ce tue-
daim que vous voyez n'ait abattu un homme ou une bte. Mais quant
 la tranquillit de cette spulture, c'est une autre affaire. Il
y a des gens dans le camp qui pensent et disent que, pour qu'un
homme reste tranquille dans son spulcre, il faut qu'il n'y soit
point plac pendant que son me est encore dans son corps; et dans
la confusion du moment, on n'avait pas le temps de bien examiner
qui tait mort ou vivant. -- Chut! ne voyez-vous pas quelque chose
qui se promne sur le bord de l'tang?

-- Il n'est gure probable que personne s'amuse  se promener dans
la solitude que la ncessit nous oblige  traverser.

-- Des tres de cette espce ne s'inquitent pas de la solitude,
et un corps qui passe la journe dans l'eau ne se met gure en
peine de la rose qui tombe la nuit, dit OEil-de-Faucon en serrant
le bras d'Heyward avec une force qui fit reconnatre au jeune
militaire qu'une terreur superstitieuse dominait en ce moment sur
l'esprit d'un homme ordinairement si intrpide.

-- De par le ciel! s'cria le major un instant aprs; c'est un
homme! Il nous a vus! Il s'avance vers nous! -- Prparez vos
armes, mes amis; nous ne savons pas qui nous allons rencontrer.

-- Qui vive? s'cria en franais une voix forte qui, au milieu du
silence et des tnbres, ne semblait pas appartenir  un habitant
de ce monde.

-- Que dit-il? demanda le chasseur. Il ne parle ni indien ni
anglais.

-- Qui vive? rpta la mme voix. Et ces mots furent accompagns
du bruit que fit un fusil, tandis que celui qui le portait prenait
une attitude menaante.

-- France! rpondit Heyward en la mme langue, qu'il parlait aussi
bien et aussi facilement que la sienne. Et en mme temps, sortant
de l'ombre des arbres qui le couvraient, il s'avana vers la
sentinelle.

-- D'o venez-vous, et o allez-vous de si bonne heure? demanda la
sentinelle.

-- Je viens de faire une reconnaissance, et je vais me coucher.

-- Vous tes donc officier du roi?

-- Sans doute, mon camarade! Me prends-tu pour un officier de la
colonie? Je suis capitaine dans les chasseurs.

Heyward parlait ainsi, parce qu'il voyait  l'uniforme de la
sentinelle qu'il servait dans les grenadiers.

-- J'ai avec moi les filles du commandant de William-Henry, que je
viens de faire prisonnires, continua-t-il; n'en as-tu pas entendu
parler? Je les conduis au gnral.

-- Ma foi, Mesdames, j'en suis fch pour vous, dit le jeune
grenadier en portant la main  son bonnet avec grce et politesse;
mais c'est la fortune de la guerre. Vous trouverez notre gnral
aussi poli qu'il est brave devant l'ennemi.

-- C'est le caractre des militaires franais, dit Cora avec une
prsence d'esprit admirable. Adieu, mon ami; je vous souhaiterais
un devoir plus agrable  remplir.

Le soldat la salua, comme pour la remercier de son honntet;
Heyward lui dit: -- Bonne nuit, camarade; et la petite troupe
continua sa route, laissant la sentinelle continuer sa faction sur
le bord de l'tang, en fredonnant: Vive le vin! vive l'amour! air
de son pays, que la vue de deux jeunes personnes avait peut-tre
rappel  son souvenir.

-- Il est fort heureux que vous ayez pu parler la langue du
Franais! dit OEil-de-Faucon, lorsqu'ils furent  une certaine
distance, en remettant le chien de sa carabine au cran du repos,
et en la replaant ngligemment sous son bras. J'ai vu sur-le-
champ que c'tait un de ces Franais, et bien lui en a pris de
nous parler avec douceur et politesse, sans quoi il aurait pu
rejoindre ses concitoyens au fond de cet tang. -- Srement
c'tait un corps de chair; car un esprit n'aurait pu manier une
arme avec tant de prcision et de fermet.

Il fut interrompu par un long gmissement qui semblait partir des
environs de la pice d'eau qu'ils avaient quitte quelques minutes
auparavant, et qui tait si lugubre qu'un esprit superstitieux
aurait pu l'attribuer  un fantme sortant de son spulcre.

-- Oui, c'tait un corps de chair; mais qu'il appartienne encore 
ce monde, c'est ce dont il est permis de douter, rpondit Heyward
en voyant que Chingachgook n'tait point avec eux.

Comme il prononait ces mots, on entendit un bruit semblable 
celui que produirait un corps pesant en tombant dans l'eau. Un
silence profond y succda. Tandis qu'ils hsitaient s'ils devaient
avancer ou attendre leur compagnon, dans une incertitude que
chaque instant rendait encore plus pnible, ils virent paratre
l'Indien, qui ne tarda pas  les rejoindre tout en attachant  sa
ceinture une sixime chevelure, celle de la malheureuse sentinelle
franaise, et en y replaant son couteau et son tomahawk encore
teints de sang. Il prit alors son poste accoutum, sur les flancs
de la petite troupe, et continua  marcher avec l'air satisfait
d'un homme qui croit qu'il vient de faire une action digne
d'loges.

Le chasseur appuya par terre la crosse de son fusil, croisa ses
deux mains sur le bout du canon, et resta quelques instants 
rflchir.

-- Ce serait un acte de cruaut et de barbarie de la part d'un
blanc, dit-il enfin en secouant la tte avec une expression
mlancolique, mais c'est dans la nature d'un Indien, et je suppose
que cela devait tre ainsi. J'aurais pourtant prfr que ce
malheur arrivt  un maudit Mingo plutt qu' ce joyeux jeune
homme, qui est venu de si loin pour se faire tuer.

-- N'en dites pas davantage, dit Heyward, craignant que ses
compagnes ne vinssent  apprendre quelque chose de ce cruel
incident, et matrisant son indignation par des rflexions  peu
prs semblables  celles du chasseur. C'est une affaire faite,
dit-il, et nous ne pouvons y remdier. -- Vous voyez videmment
que nous sommes sur la ligne des postes avancs de l'ennemi.
Quelle marche vous proposez-vous de suivre?

-- Oui, rpondit OEil-de-Faucon en appuyant son fusil sur son
paule, c'est une affaire faite, comme vous le dites, et il est
inutile d'y songer davantage. Mais il parat vident que les
Franais sont camps autour du fort; et passer au milieu d'eux,
c'est une aiguille difficile  enfiler.

-- Il nous reste peu de temps pour y russir, dit le major en
levant les yeux vers un pais nuage de vapeurs qui commenait  se
rpandre dans l'atmosphre.

-- Trs peu de temps sans doute, et nanmoins, avec l'aide de la
Providence, nous avons deux moyens pour nous tirer d'affaire, et
je n'en connais pas un troisime.

-- Quels sont-ils? expliquez-vous promptement; le temps presse.

-- Le premier serait de faire mettre pied  terre  ces deux
dames, et d'abandonner leurs chevaux  la garde de Dieu. Alors,
comme tout dort  prsent dans le camp, en mettant les deux
Mohicans  l'avant-garde, il ne leur en coterait probablement que
quelques coups de couteau et de tomahawk pour rendormir ceux dont
le sommeil pourrait tre troubl, et nous entrerions dans le fort
en marchant sur leurs cadavres.

-- Impossible! impossible! s'cria le gnreux Heyward; un soldat
pourrait peut-tre se frayer un chemin de cette manire, mais
jamais dans les circonstances o nous nous trouvons.

-- Il est vrai que les pieds dlicats de deux jeunes dames
auraient peine  les soutenir sur un sentier que le sang aurait
rendu glissant; mais j'ai cru que je pouvais proposer ce parti 
un major du soixantime, quoiqu'il ne me plaise pas plus qu'
vous. Notre seule ressource est donc de sortir de la ligne de
leurs sentinelles; aprs quoi, tournant vers l'ouest, nous
entrerons dans les montagnes, o je vous cacherai si bien que tous
les limiers du diable qui se trouvent dans l'arme de Montcalm
passeraient des mois entiers sans trouver votre piste.

-- Prenons donc ce parti, s'cria le major avec un accent
d'impatience, et que ce soit sur-le-champ.

Il n'eut pas besoin d'en dire davantage, car  l'instant mme
OEil-de-Faucon, prononant seulement les mots: -- Suivez-moi! fit
volte-face, et reprit le chemin qui les avait conduits dans cette
situation dangereuse. Ils marchaient en silence et avec
prcaution, car ils avaient  craindre  chaque pas qu'une
patrouille, un piquet, une sentinelle avance ne leur barrt le
chemin. En passant auprs de l'tang qu'ils avaient quitt si peu
de temps auparavant, Heyward et le chasseur ne purent s'empcher
de jeter un coup d'oeil  la drobe sur ses bords. Ils y
cherchrent en vain le jeune grenadier qu'ils y avaient vu en
faction; mais une mare de sang, prs de l'endroit o tait son
poste, fut pour eux une confirmation de la dplorable catastrophe
dont ils ne pouvaient dj plus douter.

Le chasseur changeant alors de direction, marcha vers les
montagnes qui bornent cette petite plaine du ct de l'occident.
Il conduisit ses compagnons  grands pas, jusqu' ce qu'ils se
trouvassent ensevelis dans l'ombre paisse que jetaient leurs
sommets levs et escarps. La route qu'ils suivaient tait
pnible, car la valle tait parseme d'normes blocs de rochers,
coupe par de profonds ravins, et ces divers obstacles, se
prsentant  chaque pas, ralentissaient ncessairement leur
marche. Il est vrai que d'une autre part les hautes montagnes qui
les entouraient les indemnisaient de leurs fatigues en leur
inspirant un sentiment de scurit.

Enfin ils commencrent  gravir un sentier troit et pittoresque
qui serpentait entre des arbres et des pointes de rochers; tout
annonait qu'il n'avait pu tre pratiqu, et qu'il ne pouvait tre
reconnu que par des gens habitus  la nature la plus sauvage. 
mesure qu'ils s'levaient au-dessus du niveau de la valle,
l'obscurit qui rgnait autour d'eux devenait moins profonde, et
les objets commencrent  se dessiner  leurs yeux sous leurs
couleurs vritables. Quand ils sortirent des bois forms d'arbres
rabougris qui puisaient  peine quelques gouttes de sve dans les
flancs arides de cette montagne, ils arrivrent sur une plate-
forme couverte de mousse qui en faisait le sommet, et ils virent
les brillantes couleurs du matin se montrer  travers les pins qui
croissaient sur une montagne situe de l'autre ct de la valle
de l'Horican.

Le chasseur dit alors aux deux soeurs de descendre de cheval, et
dbarrassant de leurs selles et de leurs brides ces animaux
fatigus, il leur laissa la libert de se repatre o bon leur
semblerait du peu d'herbe et de branches d'arbrisseaux qu'on
voyait en cet endroit.

-- Allez, leur dit-il, et cherchez votre nourriture o vous
pourrez la trouver; mais prenez garde de devenir vous-mmes la
pture des loups affams qui rdent sur ces montagnes.

-- N'aurons-nous plus besoin d'eux? demanda Heyward; si l'on nous
poursuivait?

-- Voyez et jugez par vos propres yeux, rpondit OEil-de-Faucon en
s'avanant vers l'extrmit orientale de la plate-forme, et en
faisant signe  ses compagnons de le suivre. S'il tait aussi ais
de voir dans le coeur de l'homme que de dcouvrir d'ici tout ce
qui se passe dans le camp de Montcalm, les hypocrites
deviendraient rares, et l'astuce d'un Mingo serait reconnue aussi
facilement que l'honntet d'un Delaware.

Lorsque les voyageurs se furent placs  quelques pieds du bord de
la plate-forme, ils virent d'un seul coup d'oeil que ce n'tait
pas sans raison que le chasseur leur avait dit qu'il les
conduirait dans une retraite inaccessible aux plus fins limiers,
et ils admirrent la sagacit avec laquelle il avait choisi une
telle position.

La montagne sur laquelle Heyward et ses compagnons se trouvaient
alors s'levait  environ mille pieds au-dessus du niveau de la
valle. C'tait un cne immense, un peu en avant de cette chane
qu'on remarque pendant plusieurs milles le long des rives
occidentales du lac, et qui semble fuir ensuite vers le Canada en
masses confuses de rochers escarps, couverts de quelques arbres
verts. Sous leurs pieds, les rives mridionales de l'Horican
traaient un grand demi-cercle d'une montagne  une autre, autour
d'une plaine ingale et un peu leve. Vers le nord se droulait
le Saint-Lac dont la nappe limpide, vue de cette hauteur,
paraissait un ruban troit, et qui tait comme dentel par des
baies innombrables, embelli de promontoires de formes
fantastiques, et rempli d'une foule de petites les.  quelques
milles plus loin, ce lac disparaissait  la vue, cach par des
montagnes, ou couvert d'une masse de vapeurs qui s'levaient de sa
surface, et qui suivaient toutes les impulsions que lui donnait
l'air du matin. Mais entre les cimes des deux montagnes on le
revoyait trouvant un passage pour s'avancer vers le nord, et
montrant ses belles eaux dans l'loignement avant d'en aller
verser le tribut dans le Champlain, Vers le sud taient les
plaines, ou pour mieux dire les bois, thtre des aventures que
nous venons de rapporter.

Pendant plusieurs milles dans cette direction, les montagnes
dominaient tout le pays d'alentour; mais peu  peu on les voyait
diminuer de hauteur, et elles finissaient par s'abaisser au niveau
des terres qui formaient ce qu'on appelle le portage. Le long des
deux chanes de montagnes qui bordaient la valle et les rives du
lac, s'levaient des nuages de vapeur qui, sortant des solitudes
de la fort, montaient en lgers tourbillons, et qu'on aurait pu
prendre pour autant de colonnes de fume produites par les
chemines de villages cachs dans le fond des bois, tandis qu'en
d'autres endroits elles avaient peine  se dgager au brouillard
qui couvrait les endroits bas et marcageux. Un seul nuage d'une
blancheur de neige flottait dans l'atmosphre, et tait plac
prcisment au-dessus de la pice d'eau qu'on nommait l'tang-de-
Sang.

Sur la rive mridionale du lac, et plutt vers l'ouest que du ct
de l'orient, on voyait les fortifications en terre et les
btiments peu levs de William-Henry. Les deux principaux
bastions semblaient sortir des eaux du lac qui en baignaient les
pieds, tandis qu'un foss large et profond, prcd d'un marcage,
en dfendait les cts et les angles. Les arbres avaient t
abattus jusqu' une certaine distance des lignes de dfense du
fort; mais partout ailleurs s'tendait un tapis vert, 
l'exception des endroits o l'eau limpide du lac se prsentait 
la vue, et o des rochers escarps levaient leurs ttes noires
bien au-dessus de la cime des arbres les plus levs des forts
voisines.

En face du fort taient quelques sentinelles occupes  surveiller
les mouvements de l'ennemi; et dans l'intrieur mme des murs on
apercevait,  la porte des corps de garde, des soldats qui
semblaient engourdis par le sommeil aprs les veilles de la nuit.
Vers le sud-est, mais en contact immdiat avec le fort, tait un
camp retranch plac sur une minence, o il aurait t beaucoup
plus sage de construire le fort mme. OEil-de-Faucon fit remarquer
au major que les troupes qui s'y trouvaient taient les compagnies
auxiliaires qui avaient quitt douard quelques instants avant
lui. Du sein des bois situs un peu vers le sud, on voyait en
diffrents endroits, plus loin, s'lever une paisse fume, facile
 distinguer des vapeurs plus diaphanes dont l'atmosphre
commenait  se charger, ce que le chasseur regarda comme un
indice sr que des troupes de sauvages y taient stationnes.

Mais ce qui intressa le plus le jeune major fut le spectacle
qu'il vit sur les bords occidentaux du lac quoique trs prs de sa
rive mridionale. Sur une langue de terre qui, de l'lvation o
il se trouvait, paraissait trop troite pour contenir une arme si
considrable, mais qui dans le fait s'tendait sur plusieurs
milliers de pieds, depuis les bords de l'Horican jusqu' la base
des montagnes, des tentes avaient t dresses en nombre suffisant
pour une arme de dix mille hommes: des batteries avaient dj t
tablies en avant, et tandis que nos voyageurs regardaient, chacun
avec des motions diffrentes, une scne qui semblait une carte
tendue sous leurs pieds, le tonnerre d'une dcharge d'artillerie
s'leva de la valle, et se propagea d'cho en cho jusqu'aux
montagnes situes vers l'orient.

-- La lumire du matin commence  poindre l-bas dit le chasseur
avec le plus grand sang-froid, et ceux qui ne dorment pas veulent
veiller les dormeurs au bruit du canon. Nous sommes arrivs
quelques heures trop tard; Montcalm a dj rempli les bois de ses
maudits Iroquois.

-- La place est rellement investie, rpondit Heyward; mais ne
nous reste-t-il donc aucun moyen pour y entrer? Ne pourrions-nous
du moins l'essayer? Il vaudrait encore mieux tre faits
prisonniers par les Franais que de tomber entre les mains des
Indiens.

-- Voyez comme ce boulet a fait sauter les pierres du coin de la
maison du commandant! s'cria OEil-de-Faucon, oubliant un instant
qu'il parlait devant les deux filles de Munro. Ah! ces Franais
savent pointer un canon, et ils abattront le btiment en moins de
temps qu'il n'en a fallu pour le construire, quelque solide qu'il
soit.

-- Heyward, dit Cora, la vue d'un danger que je ne puis partager
me devient insupportable. Allons trouver Montcalm, et demandons-
lui la permission d'entrer dans le fort. Oserait-il refuser la
demande d'une fille qui ne veut que rejoindre son pre?

-- Vous auriez de la peine  arriver jusqu' lui avec votre tte,
rpondit tranquillement le chasseur. Si j'avais  ma disposition
une de ces cinq cents barques qui sont amarres sur le bord du
rivage, nous pourrions tenter d'entrer dans le fort; mais... Ah!
le feu ne durera pas longtemps, car voil un brouillard qui
commence, et qui changera bientt le jour en nuit, ce qui rendra
la flche d'un Indien plus dangereuse que le canon d'un chrtien.
Eh bien! cela peut nous favoriser, et si vous vous en sentez le
courage, nous essaierons de faire une troue; car j'ai grande
envie d'approcher de ce camp, quand ce ne serait que pour dire un
mot  quelqu'un de ces chiens de Mingos que je vois rder l-bas
prs de ce bouquet de bouleaux.

-- Nous en avons le courage, dit Cora avec fermet; nous vous
suivrons sans craindre aucun danger, quand il s'agit d'aller
retrouver notre pre.

Le chasseur se tourna vers elle, et la regarda avec un sourire
d'approbation cordiale.

-- Si j'avais avec moi, s'cria-t-il, seulement un millier
d'hommes ayant de bons yeux, des membres robustes, et autant de
courage que vous en montrez, avant qu'il se passe une semaine, je
renverrais tous ces Franais au fond de leur Canada, hurlant comme
des chiens  l'attache ou comme des loups affams. Mais allons,
continua-t-il en s'adressant  ses autres compagnons, partons
avant que le brouillard arrive jusqu' nous; il continue de
s'paissir, et il servira  masquer notre marche. S'il m'arrive
quelque accident, souvenez-vous de conserver toujours le vent sur
la joue gauche, ou plutt suivez les Mohicans, car ils ont un
instinct qui leur fait connatre leur route la nuit comme le jour.

Il leur fit signe de la main de le suivre, et se mit  descendre
la montagne d'un pas agile, mais avec prcaution. Heyward aida la
marche timide des deux soeurs; et ils arrivrent au bas de la
montagne avec moins de fatigue, et en beaucoup moins de temps
qu'ils n'en avaient mis  la gravir.

Le chemin que le chasseur avait pris conduisit les voyageurs
presque en face d'une poterne place  l'ouest du fort, qui
n'tait gure qu' un demi-mille de l'endroit o il s'tait arrt
pour donner  Heyward le temps de le rejoindre avec ses deux
compagnes. Favoriss par la nature du terrain et excits par leur
empressement, ils avaient devanc la marche du brouillard qui
couvrait alors tout l'Horican, et qu'un vent trs faible chassait
lentement de leur ct: il devint donc ncessaire d'attendre que
les vapeurs eussent tendu leur manteau sombre sur le camp des
ennemis. Les deux Mohicans profitrent de ce moment de dlai pour
avancer vers la lisire du bois et reconnatre ce qui se passait
au dehors. OEil-de-Faucon les suivit quelques instants aprs, afin
de savoir plus vite ce qu'ils auraient vu, et d'y ajouter ses
observations personnelles.

Son absence ne fut pas longue; il revint rouge de dpit, et exhala
sur-le-champ son mcontentement en ces termes:

-- Les russ chiens de Franais ont plac justement sur notre
chemin un piquet de Peaux-Rouges et de Peaux Blanches! Et comment
savoir, pendant le brouillard, si nous passerons  ct ou au beau
milieu?

-- Ne pouvons-nous faire un dtour pour viter l'endroit
dangereux? demanda Heyward, sauf  rentrer ensuite dans le bon
chemin.

-- Quand on s'carte une fois, pendant un brouillard, de la ligne
qu'on doit suivre, rpondit le chasseur, qui peut savoir quand et
comment on la retrouvera? Il ne faut pas croire que les
brouillards de l'Horican ressemblent  la fume qui sort d'une
pipe ou  celle qui suit un coup de mousquet.

Comme il finissait de parler, un boulet de canon passa dans le
bois  deux pas de lui, frappa la terre, rejaillit contre un
sapin, et retomba, sa force tant puise. Les deux Indiens
arrivrent presque en mme temps que ce redoutable messager de
mort, et Uncas parla au chasseur en langue delaware avec vivacit
et en gesticulant beaucoup.

-- Cela est possible, rpondit OEil-de-Faucon, et il faut risquer
l'affaire, car on ne doit pas traiter une fivre chaude comme un
mal de dents. -- Allons, marchons; voil le brouillard arriv.

-- Un instant! s'cria Heyward; expliquez-moi d'abord quelles
nouvelles esprances vous avez conues.

-- Cela sera bientt fait, rpliqua le chasseur, et l'esprance
n'est pas grande, quoiqu'elle vaille mieux que rien. Uncas dit que
le boulet que vous voyez a labour plusieurs fois la terre en
venant des batteries du fort jusqu'ici, et que, si tout autre
indice nous manque pour diriger notre marche, nous pourrons en
retrouver les traces. Ainsi donc, plus de discours et en avant,
car pour peu que nous tardions, nous risquons de voir le
brouillard se dissiper, et nous laisser  mi-chemin, exposs 
l'artillerie des deux armes.

Reconnaissant que dans un pareil moment de crise il tait plus
convenable d'agir que de parler, Heyward se plaa entre les deux
soeurs, afin d'acclrer leur marche, et principalement occup 
ne pas perdre de vue leur conducteur. Il fut bientt vident que
celui-ci n'avait pas exagr l'paisseur des brouillards de
l'Horican, car  peine avaient-ils fait une cinquantaine de pas
qu'ils se trouvrent envelopps d'une obscurit si profonde,
qu'ils se distinguaient trs difficilement les uns les autres 
quelques pieds de distance.

Ils avaient fait un petit circuit sur la gauche, et commenaient
dj  retourner vers la droite, tant alors, comme Heyward le
calculait,  peu prs  mi-chemin de la poterne tant dsire,
quand tout  coup leurs oreilles furent salues par un cri
redoutable qui semblait partir  vingt pas d'eux.

-- Qui vive?

-- En avant, vite! dit le chasseur  voix basse.

-- En avant! rpta Heyward sur le mme ton.

-- Qui vive? crirent en mme temps une douzaine de voix avec un
accent de menace.

-- C'est moi! dit Duncan pour gagner du temps, et doublant le pas
en entranant ses compagnes effrayes.

-- Bte! qui, moi[43]?

-- Un ami de la France, reprit Duncan sans s'arrter.

-- Tu m'as plus l'air d'un ennemi de la France. Arrte! ou de par
Dieu, je te ferai ami du Diable! -- Non? Feu, camarades, feu!

L'ordre fut excut  l'instant, et une vingtaine de coups de
fusil partirent en mme temps. Heureusement on avait tir presque
au hasard, et dans une direction qui n'tait pas tout  fait celle
des fugitifs. Cependant les balles ne passrent pas trs loin
d'eux, et les oreilles de David, peu exerces  ce genre de
musique, crurent les entendre siffler  deux pouces de lui. Les
Franais poussrent de grands cris, et Heyward entendit donner
l'ordre de tirer une seconde fois, et de se mettre  la poursuite
de ceux qui ne paraissaient pas vouloir se montrer. Le major
expliqua en deux mots au chasseur ce qui venait de se dire en
franais, et celui-ci, s'arrtant sur-le-champ, prit son parti
avec autant de promptitude que de fermet.

-- Faisons feu  notre tour, dit-il; ils croiront que c'est une
sortie de la garnison du fort; ils appelleront du renfort, et
avant qu'il leur en arrive nous serons en sret.

Le projet tait bien conu; mais l'excution ne russit pas. La
premire dcharge d'armes  feu avait excit l'attention gnrale
du camp; la seconde y jeta l'alarme, depuis le bord du lac
jusqu'au pied des montagnes, le tambour battit de tous cts, et
l'on y entendit un mouvement universel.

-- Nous allons attirer sur nous leur arme entire, dit Heyward;
en avant, mon brave ami, en avant! il y va de votre vie comme des
ntres.

Le chasseur paraissait dispos  suivre cet avis; mais dans ce
moment de trouble et de confusion, il avait chang de position, et
il ne savait de quel ct marcher. Il exposa en vain ses deux
joues  l'action du vent; il ne faisait plus le moindre souffle
d'air. En ce cruel embarras, Uncas remarqua des sillons tracs par
le boulet qui tait arriv dans le bois, et qui avait emport en
cet endroit le haut de trois petites fourmilires.

-- Laissez-moi en voir la direction, dit OEil-de-Faucon en se
baissant pour l'examiner; et se relevant  l'instant, il se remt
en marche avec rapidit.

Des voix, des cris, des jurements, des coups de fusil, se
faisaient entendre de toutes parts, et mme  assez peu de
distance. Tout  coup un vif clat de lumire fendit un moment le
brouillard; une forte dtonation qui le suivit fut rpte par
tous les chos des montagnes, et plusieurs boulets traversrent la
plaine.

-- C'est du fort! s'cria le chasseur en s'arrtant sur-le-champ;
et nous courons comme des fous vers les bois pour nous jeter sous
les couteaux des Maquas!

Ds qu'ils se furent aperus de leur mprise, ils se htrent de
la rparer, et, pour marcher plus vite, Duncan cda au jeune
Mohican le soin de soutenir Cora, qui parut consentir  cet
change sans rpugnance.

Cependant il tait manifeste que, sans savoir prcisment o les
trouver, on les poursuivait avec ardeur, et chaque instant
semblait devoir tre celui de leur mort ou du moins de leur
captivit.

-- Point de quartier aux coquins! s'cria une voix qui semblait
celle d'un officier dirigeant la poursuite, et qui tait  peu de
distance derrire eux. Mais au mme instant une voix forte,
parlant avec un ton d'autorit, cria en face d'eux, du haut d'un
bastion du fort:

--  vos postes, camarades! attendez que vous puissiez voir les
ennemis; et alors tirez bas, et balayez le glacis.

-- Mon pre! mon pre! s'cria une voix de femme partant du milieu
du brouillard; c'est moi, c'est Alice, votre Elsie; c'est Cora!
Sauvez vos deux filles!

-- Arrtez! s'cria la premire voix avec le ton d'angoisse de
toute la tendresse paternelle: ce sont elles! Le ciel me rend mes
enfants! -- Qu'on ouvre la poterne! -- Une sortie, mon brave
soixantime, une sortie! Mais ne brlez pas une amorce! une charge
 la baonnette!

Nos voyageurs touchaient alors presque  la poterne, et ils en
entendirent crier les gonds rouills. Duncan en vit sortir une
longue file de soldats en uniforme rouge. Il reconnut le bataillon
qu'il commandait, et passant le bras d'Alice sous celui de David,
il se mit  leur tte, et fora bientt ceux qui l'avaient
poursuivi  reculer  leur tour.

Alice et Cora restrent un instant surprises et confondues en se
voyant si subitement abandonnes par le major; mais avant qu'elles
eussent le temps de se communiquer leur tonnement et mme de
songer  le faire, un officier d'une taille presque gigantesque,
dont les cheveux avaient t blanchis par ses services militaires,
encore plus que par les annes, et dont le temps avait adouci
l'air de fiert guerrire sans en diminuer le caractre imposant,
sortit de la poterne, s'lana vers elles, les serra tendrement
contre son coeur; tandis que de grosses larmes coulaient le long
de ses joues et mouillaient celles des deux soeurs, il s'criait
avec un accent cossais bien prononc:

-- Je te remercie de cette grce,  mon Dieu! Maintenant, quelque
danger qui se prsente, ton serviteur y est prpar!

Chapitre XV

Allons, et apprenons le but de son ambassade; c'est ce que j'aurai
devin facilement avant que le Franais en ait dit un mot.

Shakespeare. Henri V.

Quelques jours qui suivirent l'arrive d'Heyward et de ses deux
compagnes  William-Henry se passrent au milieu des privations,
du tumulte et des dangers d'un sige que pressait avec vigueur un
ennemi contre les forces suprieures duquel Munro n'avait pas de
moyens suffisants de rsistance. Il semblait que Webb se ft
endormi avec son arme sur les bords de l'Hudson, et et oubli
l'extrmit  laquelle ses compatriotes taient rduite. Montcalm
avait rempli tous les bois du portage de ses sauvages, dont on
entendait les cris et les hurlements dans tout le camp anglais, ce
qui ne contribuait pas peu  jeter une nouvelle terreur dans le
coeur des soldats dcourags, parce qu'ils sentaient leur
faiblesse, et par consquent disposs  s'exagrer les dangers
qu'ils avaient  craindre.

Il n'en tait pourtant pas de mme de ceux qui taient assigs
dans le fort. Anims par les discours de leurs, chefs, et excits
par leur exemple, ils taient encore arms de tout leur courage et
soutenaient leur ancienne rputation avec un zle auquel rendait
justice leur svre commandant.

De son ct le gnral franais, quoique connu par son exprience
et son habilet, semblait se contenter d'avoir travers les
dserts pour venir attaquer son ennemi; il avait nglig de
s'emparer des montagnes voisines, d'o il aurait pu foudroyer le
fort avec impunit, avantage que dans la tactique moderne on
n'aurait pas manqu de se procurer.

Cette sorte de mpris pour les hauteurs, ou pour mieux dire cette
crainte de la fatigue qu'il faut endurer pour les gravir, peut
tre regarde comme la faute habituelle dans toutes les guerres de
cette poque. Peut-tre avait-elle pris son origine dans la nature
de celles qu'on avait eu  soutenir contre les Indiens, qu'il
fallait poursuivre dans les forts o il ne se trouvait pas de
forteresses  attaquer, et o l'artillerie devenait presque
inutile. La ngligence qui en rsulta se propagea jusqu' la
guerre de la rvolution, et fit perdre alors aux Amricains la
forteresse importante de Ticonderago, perte qui ouvrit  l'arme
de Burgoyne un chemin dans ce qui tait alors le coeur du pays.
Aujourd'hui on regarde avec tonnement cette ngligence, quel que
soit le nom qu'on veuille lui donner. On sait que l'oubli des
avantages que pourrait procurer une hauteur, quelque difficile
qu'il puisse tre de s'y tablir, difficult qu'on a souvent
exagre, comme cela est arriv  Mont-Dfiance, perdrait de
rputation l'ingnieur charg de diriger les travaux militaires et
mme le gnral commandant l'arme.

Le voyageur oisif, le valtudinaire, l'amateur des beauts de la
nature, traversent maintenant dans une bonne voiture la contre
que nous avons essay de dcrire, pour y chercher l'instruction,
la sant, le plaisir, ou bien il navigue sur ces eaux
artificielles[44], sorties de terre  la voix d'un homme d'tat qui
a os risquer sa rputation politique dans cette entreprise
hardie[45]; mais on ne doit pas supposer que nos anctres
traversaient ces bois, gravissaient ces montagnes ou voguaient sur
ces lacs avec la mme facilit. Le transport d'un seul canon de
gros calibre passait alors pour une victoire remporte, si
heureusement les difficults du passage n'taient pas de nature 
empcher le transport simultan des munitions, sans quoi ce
n'tait qu'un tube de fer, lourd, embarrassant, et inutile.

Les maux rsultant de cet tat de choses se faisaient vivement
sentir au brave cossais qui dfendait alors William-Henry.
Quoique Montcalm et nglig de profiter des hauteurs, il avait
tabli avec art ses batteries dans la plaine, et elles taient
servies avec autant de vigueur que d'adresse. Les assigs ne
pouvaient lui opposer que des moyens de dfense prpars  la hte
dans une forteresse situe dans le fond d'un dsert; et ces belles
nappes d'eau qui s'tendaient jusque dans le Canada ne pouvaient
leur procurer aucun secours, tandis qu'elles ouvraient un chemin
facile  leurs ennemis.

Ce fut dans la soire du cinquime jour du sige, le quatrime
depuis qu'il tait rentr dans le fort, que le major Heyward
profita d'un pourparler pour se rendre sur les parapets d'un des
bastions situs sur les bords du lac, afin de respirer un air
frais, et d'examiner quels progrs avaient faits dans la journe
les travaux des assigeants. Il tait seul, si l'on excepte la
sentinelle qui se promenait sur les remparts, car les artilleurs
s'taient retirs pour profiter aussi de la suspension momentane
de leurs devoirs. La soire tait calme, et l'air qui venait du
lac, doux et rafrachissant: dlicieux paysage o nagure le
retentissement de l'artillerie et le bruit des boulets qui
tombaient dans le lac frappaient les oreilles. Le soleil clairait
cette scne de ses derniers rayons. Les montagnes couvertes de
verdure s'embellissaient sous la clart plus douce du dclin du
jour, et l'on voyait se dessiner successivement l'ombre de
quelques petits nuages chasss par une brise frache. Des les
sans nombre paraient l'Horican, comme les marguerites ornent un
tapis de gazon, les unes basses et presque  fleur d'eau, les
autres formant de petites montagnes vertes. Une foule de barques
voguant sur la surface du lac taient remplies d'officiers et de
soldats de l'arme des assigeants, qui gotaient tranquillement
les plaisirs de la pche ou de la chasse.

Cette scne tait en mme temps paisible et anime. Tout ce qui y
appartenait  la nature tait plein de douceur et d'une simplicit
majestueuse, et l'homme y mlait un agrable contraste de
mouvement et de varit...

Deux petits drapeaux blancs taient dploys, l'un  l'angle du
fort le plus voisin du lac, l'autre sur une batterie avance du
camp de Montcalm, emblme de la trve momentane qui suspendait
non seulement les hostilits, mais mme l'animosit des
combattants. Un peu en arrire, on voyait flotter les longs plis
de soie des tendards rivaux de France et d'Angleterre.

Une centaine de jeunes Franais, aussi gais qu'tourdis, tiraient
un filet sur le rivage sablonneux du lac,  porte des canons du
fort, dont l'artillerie gardait alors le silence: des soldats
s'amusaient  divers jeux au pied des montagnes, qui
retentissaient de leurs cris de joie; les uns accouraient sur le
bord du lac pour suivre de plus prs les diverses parties de pche
et de chasse, les autres gravissaient les hauteurs pour avoir en
mme temps sous les yeux tous les diffrents traits de ce riant
tableau. Les soldats en faction n'en taient pas mme spectateurs
indiffrents, quoiqu'ils ne relchassent rien de leur
surveillance. Plusieurs groupes dansaient et chantaient au son du
tambour et du fifre, au milieu d'un cercle d'Indiens que ce bruit
avait attirs du fond d'un bois, et qui les regardaient avec un
tonnement silencieux. En un mot, tout avait l'aspect d'un jour de
plaisir plutt que d'une heure drobe aux fatigues et aux dangers
d'une guerre.

Duncan contemplait ce spectacle depuis quelques minutes, et se
livrait aux rflexions qu'il faisait natre en lui, quand il
entendit marcher sur le glacis en face de la poterne dont nous
avons dj parl. Il s'avana sur un angle du bastion pour voir
quels taient ceux qui s'en approchaient, et vit arriver OEil-de-
Faucon, sous la garde d'un officier franais. Le chasseur avait
l'air soucieux et abattu, et l'on voyait qu'il se sentait humili
et presque dshonor, par le fait qu'il tait tomb au pouvoir des
ennemis. Il ne portait plus son arme favorite, son tueur-de-daims,
comme il l'appelait, et il avait mme les mains lies derrire le
dos avec une courroie. Des drapeaux blancs avaient t envoys si
souvent pour couvrir quelque message, que le major, en s'avanant
sur le bord du bastion, ne s'tait attendu  voir qu'un officier
franais charg d'en apporter quelqu'un; mais ds qu'il eut
reconnu la grande taille et les traits de son ancien compagnon, il
tressaillit de surprise, et se hta de descendre du bastion pour
regagner l'intrieur de la forteresse.

Le son de quelques autres voix attira pourtant son attention, et
lui fit oublier un instant son dessein.  l'autre bout du bastion,
il rencontra Alice et Cora qui se promenaient sur le parapet, o
de mme que lui elles taient venues pour respirer l'air frais du
soir. Depuis le moment pnible o il les avait quittes,
uniquement pour assurer leur entre sans danger dans le fort, en
arrtant ceux qui les poursuivaient, il ne les avait pas vues un
seul instant, car les devoirs qu'il avait  remplir ne lui avaient
pas laiss une minute de loisir. Il les avait quittes alors
ples, puises de fatigue, abattues par les dangers qu'elles
avaient courus, et maintenant il voyait les roses refleurir sur
leurs joues et la gaiet reparatre sur leur front, quoiqu'elle ne
ft pas sans mlange d'inquitude. Il n'tait donc pas surprenant
qu'une pareille rencontre ft oublier un instant tout autre objet
au jeune militaire, et ne lui laisst que le dsir de les
entretenir. Cependant la vivacit d'Alice ne lui donna pas le
temps de leur adresser la parole le premier.

-- Vous voil donc, chevalier dloyal et discourtois, qui
abandonnez vos damoiselles dans la lice pour courir au milieu des
hasards du combat! s'cria-t-elle en affectant un ton de reproche
que dmentaient ses yeux, son sourire et le geste de sa main;
voil plusieurs jours, plusieurs sicles que nous nous attendons 
vous voir tomber  nos pieds pour implorer notre merci, et nous
demander humblement pardon de votre fuite honteuse; car jamais
daim effarouch, comme le dirait notre digne ami OEil-de-Faucon,
n'a pu courir plus vite.

-- Vous savez qu'Alice veut parler du dsir que nous avions de
vous faire tous les remerciements que nous vous devons, dit Cora
plus grave et plus srieuse. Mais il est vrai que nous avons t
surprises de ne pas vous avoir vu plus tt, quand vous deviez tre
sr que la reconnaissance des deux filles tait gale  celle de
leur pre.

-- Votre pre lui-mme pourrait vous dire, rpondit le major, que,
quoique loign de vous, je n'en ai pas moins t occup de votre
sret. La possession de ce village de tentes, ajouta-t-il en
montrant le camp retranch occup par le dtachement venu du fort
douard, a t vivement conteste; et quiconque est matre de
cette position doit bientt l'tre du fort et de tout ce qu'il
contient. J'ai pass tous les jours et toutes les nuits depuis
notre arrive au fort. Mais, continua-t-il en dtournant un peu la
tte avec un air de chagrin et d'embarras, quand je n'aurais pas
eu une raison aussi valable pour m'absenter, la honte aurait peut-
tre d suffire pour m'empcher d'oser me montrer  vos yeux.

-- Heyward! Duncan! s'cria Alice, se penchant en avant, pour lire
dans ses traits si elle ne se trompait pas en devinant  quoi il
voulait faire allusion en parlant ainsi; si je croyais que cette
langue babillarde vous et caus quelque peine, je la condamnerais
 un silence ternel! Cora peut dire, si elle le veut, combien
nous avons apprci votre zle, et quelle est la sincrit,
j'allais presque dire l'enthousiasme de notre reconnaissance.

-- Et Cora attestera-t-elle la vrit de ce discours? demanda
gaiement Heyward, les manires cordiales d'Alice ayant dissip un
premier sentiment d'inquitude; que dit notre grave soeur? Le
soldat plein d'ardeur, qui veille  son poste, peut-il faire
excuser le chevalier ngligent qui s'est endormi au sien?

Cora ne lui rpondit pas sur-le-champ, et elle resta quelques
instants le visage tourn vers l'Horican, comme si elle et t
occupe de ce qui se passait sur la surface du lac. Lorsqu'elle
fixa ensuite ses yeux noirs sur le major, ils avaient une telle
expression d'anxit que l'esprit du jeune militaire ne put se
livrer  aucune autre ide que celle de l'inquitude et de
l'intrt qu'elle faisait natre en lui.

-- Vous tes indispose, ma chre miss Munro, lui dit-il; je
regrette que nous nous soyons livrs au badinage pendant que vous
souffrez.

-- Ce n'est rien, rpondit-elle sans accepter le bras qu'il lui
offrait. Si je ne puis voir le ct brillant du tableau de la vie
sous les mmes couleurs que cette jeune et innocente enthousiaste,
ajouta-t-elle en appuyant une main avec affection sur le bras de
sa soeur, c'est un tribut que je paie  l'exprience, et peut-tre
un malheur de mon caractre. Mais voyez, major Heyward, continua-
t-elle en faisant un effort sur elle-mme pour carter toute
apparence de faiblesse, comme elle pensait que son devoir
l'exigeait, regardez autour de vous, et dites-moi quel spectacle
est celui qui nous environne, pour la fille d'un soldat qui ne
connat d'autre bonheur que son honneur et son renom militaire.

-- Ni l'un ni l'autre ne peuvent tre ternis par des circonstances
qu'il lui est impossible de matriser, rpondit Duncan avec
chaleur. Mais ce que vous venez de me dire me rappelle  mon
devoir. Je vais trouver votre pre pour savoir quelle
dtermination il a prise sur des objets importants relatifs 
notre dfense. -- Que le ciel veille sur vous! noble Cora, car je
dois vous nommer ainsi. (Elle lui offrit la main, mais ses lvres
tremblaient, et son visage se couvrit d'une pleur mortelle.) Dans
le bonheur comme dans l'adversit, je sais que vous serez toujours
l'ornement de votre sexe. -- Adieu, Alice, ajouta-t-il avec un
accent de tendresse au lieu de celui de l'admiration; nous nous
reverrons bientt comme vainqueurs, j'espre, et au milieu des
rjouissances.

Sans attendre leur rponse, il descendit rapidement du bastion,
traversa une petite esplanade, et au bout de quelques instants il
se trouva en prsence du commandant. Munro se promenait tristement
dans son appartement quand Heyward y arriva.

-- Vous avez prvenu mes dsirs, major, dit-il; j'allais vous
faire prier de me faire le plaisir de venir ici.

-- J'ai vu avec peine, Monsieur, que le messager que je vous avais
recommand avec tant de chaleur est arriv ici prisonnier des
Franais. -- J'espre que vous n'avez aucune raison pour suspecter
sa fidlit?

-- La fidlit de la Longue-Carabine m'est connue depuis
longtemps, et elle est au-dessus de tout soupon, quoique sa bonne
fortune ordinaire semble avoir fini par se dmentir. Montcalm l'a
fait prisonnier, et avec la maudite politesse de son pays il me
l'a renvoy en me faisant dire, que sachant le cas que je faisais
de ce drle il ne voulait pas me priver de ses services. C'est une
manire jsuitique d'apprendre  un homme ses infortunes, major
Heyward!

-- Mais le gnral Webb, -- le renfort que nous en attendons...

-- Avez-vous regard du ct du sud? n'avez-vous pas pu
l'apercevoir? s'cria le commandant avec un sourire plein
d'amertume; allons, allons, vous tes jeune, major, vous n'avez
pas de patience, vous ne laissez pas  ces messieurs le temps de
marcher!

-- Ils sont donc en marche? Votre messager vous en a-t-il assur?

-- Quand arriveront-ils, et par quel chemin, c'est ce qu'il lui
est impossible de me dire. Il parat aussi qu'il tait porteur
d'une lettre, et c'est la seule partie de l'affaire qui semble
agrable; car malgr les attentions ordinaires de votre marquis de
Montcalm, je suis convaincu que si cette missive avait contenu de
mauvaises nouvelles, la politesse du Monsieur[46] l'aurait
certainement empch de me les laisser ignorer.

-- Ainsi donc il a renvoy le messager et gard le message?

-- Prcisment, c'est ce qu'il a fait; et tout cela par suite de
ce qu'on appelle sa bonhomie. Je gagerais que si la vrit tait
connue, on verrait que le grand-pre du noble marquis donnait des
leons de l'art sublime de la danse.

-- Mais que dit le chasseur? il a des yeux, des oreilles, une
langue. Quel rapport verbal vous a-t-il fait?

-- Oh! il a certainement tous les organes que la nature lui a
donns, et il est fort en tat de dire tout ce qu'il a vu et
entendu. Eh bien! le rsultat de son rapport est qu'il existe sur
les bords de l'Hudson un certain fort appartenant  Sa Majest
britannique, nomm douard, en l'honneur de Son Altesse le duc
d'York, et qu'il est dfendu par une nombreuse garnison, comme
cela doit tre.

-- Mais n'y a-t-il vu aucun mouvement, aucun signe qui annont
l'intention de marcher  notre secours?

-- Il y a vu une parade le matin et une parade le soir, et quand
un brave garon des troupes provinciales... Mais vous tes  demi
cossais, Duncan, et vous connaissez le proverbe qui dit que,
quand on laisse tomber sa poudre, si elle touche un charbon elle
prend feu, ainsi... Ici le vtran s'interrompit tout  coup, et
quittant le ton d'ironie amre, il en prit un plus grave et plus
srieux. -- Et cependant il pouvait, il devait y avoir dans cette
lettre quelque chose dont il aurait t bon que nous fussions
instruits.

-- Notre dcision doit tre prompte, dit Duncan, se htant de
profiter du changement d'humeur qu'il remarquait dans son
commandant, pour lui parler d'objets qu'il regardait comme encore
plus importants; je ne puis vous cacher que le camp fortifi ne
peut tenir longtemps encore, et je suis fch d'avoir  ajouter
que les choses ne me paraissent pas aller beaucoup mieux dans le
fort. -- La moiti de nos canons sont hors de service.

-- Cela pourrait-il tre autrement? Les uns ont t pchs dans le
lac, les autres se sont rouills au milieu des bois depuis la
dcouverte de ce pays, et les meilleurs ne sont que des joujoux de
corsaires; ce ne sont pas des canons. Croyez-vous, Monsieur, que
vous puissiez avoir une artillerie bien monte au milieu du
dsert,  trois mille milles de la Grande-Bretagne?

-- Nos murs sont prs de tomber, continua Heyward sans se laisser
dconcerter par ce nouvel lan d'indignation du vtran; les
provisions commencent  nous manquer, et les soldats donnent mme
dj des signes de mcontentement et d'alarmes.

-- Major Heyward, rpondit Munro en se tournant vers lui avec
l'air de dignit que son ge et son grade suprieur lui
permettaient de prendre, j'aurais inutilement servi Sa Majest
pendant un demi-sicle et vu ma tte se couvrir de ces cheveux
blancs, si j'ignorais ce que vous venez de me dire et tout ce qui
a rapport aux circonstances pnibles et urgentes dans lesquelles
nous nous trouvons; mais nous devons tout  l'honneur des armes du
roi, et nous nous devons aussi quelque chose  nous-mmes. Tant
qu'il me restera quelque espoir d'tre secouru, je dfendrai ce
fort, quand ce devrait tre avec des pierres ramasses sur le bord
du lac. -- C'est cette malheureuse lettre que nous aurions besoin
de voir, afin de connatre les intentions de l'homme que le comte
de Soudon nous a laiss pour le remplacer.

-- Et puis-je vous tre de quelque utilit dans cette affaire?

-- Oui, Monsieur, vous le pouvez. En addition  ses autres
civilits, le marquis de Montcalm m'a fait inviter  une entrevue
personnelle avec lui dans l'espace qui spare nos fortifications
des lignes de son camp. Or je pense qu'il ne convient pas que je
montre tant d'empressement  le voir, et j'ai dessein de vous
employer, vous, officier revtu d'un grade honorable, comme mon
substitut; car ce serait manquer  l'honneur de l'cosse que de
laisser dire qu'un de ses enfants a t surpass en civilit par
un homme n dans quelque autre pays que ce soit de la terre.

Sans entrer dans une discussion sur le mrite comparatif de la
politesse des diffrents pays, Duncan se borna  assurer le
vtran qu'il tait prt  excuter tous les ordres dont il
voudrait le charger. Il s'ensuivit une longue conversation
confidentielle, pendant laquelle Munro informa le jeune officier
de tout ce qu'il aurait  faire, en y ajoutant quelques avis
dicts par son exprience; aprs quoi Heyward prit cong de son
commandant.

Comme il ne pouvait agir qu'en qualit de reprsentant du
commandant du fort, on se dispensa du crmonial qui aurait
accompagn une entrevue des deux chefs des forces ennemies. La
suspension d'armes durait encore, et aprs un roulement de
tambours, Duncan sortit par la poterne, prcd d'un drapeau
blanc, environ dix minutes aprs avoir reu ses instructions. Il
fut accueilli par l'officier qui commandait les avant-postes avec
les formalits d'usage, et conduit sur-le-champ sous la tente du
gnral renomm qui commandait l'arme franaise.

Montcalm reut le jeune major, entour de ses principaux officiers
et ayant prs de lui les chefs des diffrentes tribus d'Indiens
qui l'avaient accompagn dans cette guerre. Heyward s'arrta tout
 coup involontairement quand, en jetant les yeux sur cette troupe
d'hommes rouges, il distingua parmi eux la physionomie farouche de
Magua, qui le regardait avec cette attention calme et sombre qui
tait le caractre habituel des traits de ce rus sauvage. Une
exclamation de surprise pensa lui chapper; mais se rappelant sur-
le-champ de quelle mission il tait charg, et en prsence de qui
il se trouvait, il supprima toute apparence extrieure d'motion,
et se tourna vers le gnral ennemi, qui avait dj fait un pas
pour aller au-devant de lui.

Le marquis de Montcalm,  l'poque dont nous parlons, tait dans
la fleur de son ge; et l'on pourrait ajouter qu'il tait arriv 
l'apoge de sa fortune. Mais mme dans cette situation digne
d'envie, il tait poli et affable, et il se distinguait autant par
sa scrupuleuse courtoisie que par cette valeur chevaleresque dont
il donna tant de preuves, et qui deux ans aprs lui cota la vie
dans les plaines d'Abraham. Duncan, en dtournant les yeux de la
physionomie froce et ignoble de Magua, en vit avec plaisir le
contraste parfait dans l'air noble et militaire, les traits
prvenants et le sourire gracieux du gnral franais.

-- Monsieur, dit Montcalm, j'ai beaucoup de plaisir... Eh bien! o
est donc cet interprte?

-- Je crois, Monsieur, qu'il ne sera pas ncessaire, dit Heyward
avec modestie; je parle un peu le franais.

-- Ah! j'en suis charm, rpliqua le marquis; et prenant
familirement Duncan sous le bras, il le conduisit  l'extrmit
de la tente, o ils pouvaient s'entretenir sans tre entendus. --
Je dteste ces fripons-l, ajouta-t-il en continuant  parler
franais; car on ne sait jamais sur quel pied on est avec eux. --
Eh bien! Monsieur, je me serais fait honneur d'avoir une entrevue
personnelle avec votre brave commandant; mais je me flicite qu'il
se soit fait remplacer par un officier aussi distingu que vous
l'tes, et aussi aimable que vous le paraissez.

Duncan le salua, car le compliment ne pouvait lui dplaire, en
dpit de la rsolution hroque qu'il avait prise de ne pas
souffrir que les politesses ou les ruses du gnral ennemi lui
fissent oublier un instant ce qu'il devait  son souverain.
Montcalm reprit la parole aprs un moment de silence et de
rflexion.

-- Votre commandant est plein de bravoure, Monsieur, dit-il alors;
il est plus en tat que personne de rsister  une attaque. Mais
n'est-il pas temps qu'il commence  suivre les conseils de
l'humanit, plutt que ceux de la valeur? L'une et l'autre
contribuent galement  caractriser le hros.

-- Nous regardons ces deux qualits comme insparables, rpondit
Duncan en souriant; mais tandis que vous nous donnez mille motifs
pour stimuler l'une, nous n'avons encore jusqu' prsent aucune
raison particulire pour mettre l'autre en action.

Montcalm salua  son tour; mais ce fut avec l'air d'un homme trop
habile pour couter le langage de la flatterie, et il ajouta:

-- Il est possible que mes tlescopes m'aient tromp, et que vos
fortifications aient rsist  notre artillerie mieux que je ne le
supposais. -- Vous savez sans doute quelle est notre force?

-- Nos rapports varient  cet gard, rpondit Heyward
nonchalamment; mais nous ne la supposons que de vingt mille hommes
tout au plus.

Le Franais se mordit les lvres, et fixa ses yeux sur le major
comme pour lire dans ses penses, et alors il ajouta avec une
indiffrence bien joue et comme s'il et voulu reconnatre la
justesse d'un calcul auquel il voyait fort bien que Duncan
n'ajoutait pas foi:

-- C'est un aveu mortifiant pour un soldat, Monsieur; mais il faut
convenir que, malgr tous nos soins, nous n'avons pu dguiser
notre nombre. On croirait pourtant que, s'il tait possible d'y
russir, ce devrait tre dans ces bois. -- Mais quoique vous
pensiez qu'il est encore trop tt pour couter la voix de
l'humanit, continua-t-il en souriant, il m'est permis de croire
qu'un jeune guerrier comme vous ne peut tre sourd  celle de la
galanterie. Les filles du commandant,  ce que j'ai appris, sont
entres dans le fort depuis qu'il est investi?

-- Oui, Monsieur, rpondit Heyward; mais cette circonstance, bien
loin d'affaiblir notre rsolution, ne fait que nous exciter  de
plus grands efforts par l'exemple de courage qu'elle nous a mis
sous les yeux. S'il ne fallait que de la fermet pour repousser
mme un ennemi aussi habile que monsieur de Montcalm, je
confierais volontiers la dfense de William-Henry  l'ane de ces
jeunes dames.

-- Nous avons dans nos lois saliques une sage disposition en vertu
de laquelle la couronne de France ne peut jamais tomber en
quenouille, rpondit Montcalm un peu schement et avec quelque
hauteur; mais reprenant aussitt son air d'aisance et d'affabilit
ordinaire, il ajouta: -- Au surplus, comme toutes les grandes
qualits sont hrditaires, c'est un motif de plus pour vous
croire; mais ce n'est pas une raison pour oublier que, comme je
vous le disais, le courage mme doit avoir des bornes, et qu'il
est temps de faire parler les droits de l'humanit. -- Je prsume,
Monsieur, que vous tes autoris  traiter des conditions de la
reddition du fort?

-- Votre Excellence trouve-t-elle que nous nous dfendions assez
faiblement pour regarder cette mesure comme nous tant impose par
la ncessit?

-- Je serais fch de voir la dfense se prolonger de manire 
exasprer mes amis rouges, dit Montcalm sans rpondre  cette
question, en jetant un coup d'oeil sur le groupe d'Indiens
attentifs  un entretien que leurs oreilles ne pouvaient entendre;
mme  prsent je trouve assez difficile d'obtenir d'eux qu'ils
respectent les usages de la guerre des nations civilises.

Heyward garda le silence, car il se rappela les dangers qu'il
avait courus si rcemment parmi ces sauvages, et les deux faibles
compagnes qui avaient partag ses souffrances.

-- Ces messieurs-l, continua Montcalm voulant profiter de
l'avantage qu'il croyait avoir remport, sont formidables quand
ils sont courroucs, et vous savez combien il est difficile de
modrer leur colre. -- Eh bien! Monsieur, parlerons-nous des
conditions de la reddition?

-- Je crois que Votre Excellence n'apprcie pas assez la force de
William-Henry et les ressources de sa garnison.

-- Ce n'est pas Qubec que j'assige; c'est une place dont toutes
les fortifications sont en terre, et dfendue par une garnison qui
ne consiste qu'en deux mille trois cents hommes, quoique un ennemi
doive rendre justice  leur bravoure.

-- Il est trs vrai que nos fortifications sont en terre,
Monsieur, et qu'elles ne sont point assises sur le rocher du
Diamant; mais elles sont leves sur cette rive qui a t si
fatale  Dieskau et  sa vaillante arme; et vous ne faites pas
entrer dans vos calculs une force considrable qui n'est qu'
quelques heures de marche de nous, et que nous devons regarder
comme faisant partie de nos moyens de dfense.

-- Oui, rpondit Montcalm avec le ton d'une parfaite indiffrence,
de six  huit mille hommes, que leur chef circonspect juge plus
prudent de garder dans leurs retranchements que de mettre en
campagne.

Ce fut alors le tour d'Heyward de se mordre les lvres de dpit,
en entendant le marquis parler avec tant d'insouciance d'un corps
d'arme dont il savait que la force effective tait fort exagre.
Tous deux gardrent le silence quelques instants, et Montcalm
reprit la parole de manire  annoncer qu'il croyait que la visite
de l'officier anglais n'avait d'autre but que de proposer des
conditions de capitulation. De son ct le major chercha  donner
 la conversation une tournure qui ament le gnral franais 
faire quelque allusion  la lettre qu'il avait intercepte; mais
ni l'un ni l'autre ne russit  atteindre son but, et aprs une
longue et inutile confrence, Duncan se retira avec une impression
favorable des talents et de la politesse du gnral ennemi, mais
aussi peu instruit sur ce qu'il dsirait apprendre que lorsqu'il
tait arriv.

Montcalm l'accompagna jusqu' la porte de sa tente, et le chargea
de renouveler au commandant du fort l'invitation qu'il lui avait
dj fait faire de lui accorder le plus tt possible une entrevue
sur le terrain situ entre les deux armes. L ils se sparrent;
l'officier qui avait amen Duncan le reconduisit aux avant-postes,
et le major tant rentr dans le fort se rendit sur-le-champ chez
Munro.

Chapitre XVI

Mais avant de combattre ouvrez donc cette lettre.

Shakespeare. Le Roi Lear.

Munro tait seul avec ses deux filles lorsque le major entra dans
son appartement. Alice tait assise sur un de ses genoux, et ses
doigts dlicats s'amusaient  sparer les cheveux blancs qui
tombaient sur le front de son pre. Cette sorte d'enfantillage fit
froncer le sourcil du vtran; mais elle ramena la srnit sur
son front en y appuyant ses lvres de rose. Cora, toujours calme
et grave, tait assise prs d'eux, et regardait le badinage de sa
jeune soeur avec cet air de tendresse maternelle qui caractrisait
son affection pour elle.

Au milieu des plaisirs purs et tranquilles dont elles jouissaient
dans cette runion de famille, les deux soeurs semblaient avoir
oubli momentanment, non seulement les dangers qu'elles avaient
si rcemment courus dans les bois, mais mme ceux qui pouvaient
encore les menacer dans une forteresse assige par une force si
suprieure. On et pu croire qu'elles avaient voulu profiter de
cet instant de trve pour se livrer  l'effusion de leurs plus
tendres sentiments, et tandis que les filles oubliaient leurs
craintes, le vtran lui-mme, dans ce moment de repos et de
scurit, ne songeait qu' l'amour paternel.

Duncan, qui, dans l'empressement qu'il avait d rendre compte de
sa mission au commandant, tait entr sans se faire annoncer,
resta une minute ou deux spectateur immobile d'une scne qui
l'intressait vivement et qu'il ne voulait pas interrompre; mais
enfin les yeux actifs d'Alice virent son image dans une glace
place devant elle, et elle se leva en s'criant:

-- Le major Heyward!

-- Eh bien! qu'avez-vous  en dire? lui demanda son pre sans
changer de position; il est  prsent  jaser avec le Franais
dans son camp, o je l'ai envoy.

Duncan s'tant avanc vers lui: -- Ah! vous voil, Monsieur!
continua-t-il; vous tes jeune, et leste par consquent. --
Allons, enfants, retirez-vous! que faites-vous ici? croyez-vous
qu'un soldat n'ait pas dj assez de choses dans la tte, sans
venir la remplir encore de bavardages de femmes?

Cora se leva sur-le-champ, voyant que leur prsence n'tait plus
dsire, et Alice la suivit, un sourire sur les lvres.

Au lieu de demander au major le rsultat de sa mission, Munro se
promena quelques instants, les mains croises derrire le dos et
la tte penche sur sa poitrine, en homme livr  de profondes
rflexions. Enfin il leva sur Duncan des yeux exprimant sa
tendresse paternelle, et s'cria:

-- Ce sont deux excellentes filles, Heyward! Qui ne serait fier
d'tre leur pre!

-- Je crois que vous savez dj tout ce que je pense de ces deux
aimables soeurs, colonel Munro.

-- Sans doute, sans doute, et je me rappelle mme que le jour de
votre arrive au fort vous aviez commenc  m'ouvrir votre coeur 
ce sujet d'une manire qui ne me dplaisait nullement; mais je
vous ai interrompu, parce que je pensais qu'il ne convenait pas 
un vieux soldat de parler de prparatifs de noces, et de se livrer
 la joie qu'elles entranent, dans un moment o il tait possible
que les ennemis de son roi voulussent avoir leur part du festin
nuptial sans y avoir t invits. Cependant je crois que j'ai eu
tort, Duncan. -- Oui, j'ai eu tort, et je suis prt  entendre ce
que vous avez  me dire.

-- Malgr tout le plaisir que me donne cette agrable assurance,
mon cher monsieur, il faut d'abord que je vous rende compte d'un
message que le marquis de...

-- Au diable le Franais et toute son arme! s'cria le vtran en
fronant le sourcil; Montcalm n'est pas encore matre de William-
Henry, et il ne le sera jamais si Webb se conduit comme il le
doit. Non, Monsieur, non; grce au ciel, nous ne sommes pas encore
rduits  une extrmit assez urgente pour que Munro ne puisse
donner un instant  ses affaires domestiques, aux soins de sa
famille. Votre mre tait fille unique de mon meilleur ami,
Duncan, et je vous couterai en ce moment, quand mme tous les
chevaliers de Saint-Louis, avec leur patron  leur tte, seraient
 la poterne, me suppliant de leur accorder un moment d'audience.
-- Jolie chevalerie, ma foi, que celle qu'on peut acheter avec
quelques tonnes de sucre! -- Et leurs marquisats de deux sous? On
en ferait de semblables par douzaines dans le Lothian. -- Parlez-
moi du Chardon[47], quand vous voudrez me citer un ordre de
chevalerie antique et vnrable; le vritable nemo me impun
lacessit[48] de la chevalerie! Vous avez eu des anctres qui en ont
t revtus, Duncan, et ils faisaient l'ornement de la noblesse
d'cosse.

Heyward vit que son commandant se faisait un malin plaisir de
montrer son mpris pour les Franais et pour le message de leur
gnral; sachant que l'humeur de Munro ne serait pas de longue
dure, et qu'il reviendrait de lui-mme sur ce sujet, il n'insista
plus pour rendre compte de sa mission, et parla d'un objet qui
l'intressait davantage.

-- Je crois, Monsieur, lui dit-il, vous avoir fait connatre que
j'aspirais  tre honor du nom de votre fils.

-- Oui, j'ai eu assez d'intelligence pour le comprendre; mais
avez-vous parl aussi intelligiblement  ma fille?

-- Non, sur mon honneur, Monsieur! j'aurais cru abuser de la
confiance que vous m'aviez accorde si j'avais profit d'une
pareille occasion pour lui faire connatre mes dsirs.

-- Vous avez agi en homme d'honneur, Heyward, et je ne puis
qu'approuver de tels sentiments; mais Cora est une fille sage,
discrte, et dont l'me est trop leve pour qu'elle ait besoin
qu'un pre exerce quelque influence sur son choix.

-- Cora!

-- Oui, Monsieur, Cora! -- De quoi parlons-nous, Monsieur? N'est-
ce pas de vos prtentions  la main de miss Munro?

-- Je... je... ne crois pas avoir prononc son nom, balbutia le
major avec embarras.

-- Et pour pouser qui me demandez-vous donc mon consentement? dit
le vtran en se redressant, avec un air de mcontentement et de
dignit blesse.

-- Vous avez une autre fille, Monsieur, rpondit Heyward; une
fille non moins aimable, non moins intressante.

-- Alice! s'cria Munro avec une surprise gale  celle que Duncan
venait de montrer en rptant le nom de Cora.

-- C'est  elle que s'adressent tous mes voeux, Monsieur. Le jeune
homme attendit en silence le rsultat de l'effet extraordinaire
que produisait sur le vieux guerrier une dclaration  laquelle il
tait vident que celui-ci s'attendait si peu. Pendant quelques
minutes Munro parcourut sa chambre  grands pas, comme agit de
convulsions et absorb par des rflexions pnibles. Enfin il
s'arrta en face d'Heyward, fixa les yeux sur les siens, et lui
dit avec une motion qui rendait ses lvres tremblantes:

-- Duncan Heyward, je vous ai aim pour l'amour de celui dont le
sang coule dans vos veines. -- Je vous ai aim pour vous-mme, 
cause des bonnes qualits que j'ai reconnues en vous. Je vous ai
aim parce que j'ai pens que vous pourriez faire le bonheur de ma
fille; mais toute cette affection se changerait en haine si
j'tais sr que ce que j'apprhende soit vrai!

--  Dieu ne plaise que je puisse faire, dire, ou penser la
moindre chose capable d'amener un si cruel changement! s'cria
Heyward, qui soutint d'un oeil ferme les regards fixes et
pntrants de son commandant.

Sans rflchir  l'impossibilit o se trouvait le jeune homme qui
l'coutait de comprendre des sentiments qui taient cachs au fond
de son coeur, Munro se laissa pourtant flchir par l'air de
candeur et de sincrit qu'il remarqua en lui, et reprit la parole
d'un ton plus doux. -- Vous dsirez tre mon fils, Duncan, lui
dit-il, et vous ignorez encore l'histoire de celui que vous voulez
appeler votre pre. Asseyez-vous, et je vais vous ouvrir, aussi
brivement qu'il me sera possible de le faire, un coeur dont les
blessures ne sont pas encore cicatrises.

Le message de Montcalm fut alors compltement oubli; et celui qui
en tait charg n'y songeait pas plus que celui  qui il tait
destin. Chacun d'eux prit une chaise, et tandis que le vieillard
gardait le silence pour rassembler ses ides, en se livrant  des
souvenirs qui paraissaient mlancoliques, le jeune homme rprima
son impatience, et prit un air et une attitude d'attention
respectueuse; enfin Munro commena son rcit.

-- Vous savez dj, major Heyward, dit l'cossais, que ma famille
est ancienne et honorable, quoique la fortune ne l'ait pas
favorise d'une manire proportionne  sa noblesse. J'avais  peu
prs votre ge quand j'engageai ma foi  Alice Graham, fille d'un
laird du voisinage, propritaire de biens assez considrables;
mais divers motifs, peut-tre ma pauvret, firent que son pre
s'opposa  notre union: en consquence je fis ce que tout homme
honnte devait faire, je rendis  Alice sa parole, et tant entr
au service du roi, je quittai l'cosse. J'avais dj vu bien des
pays, mon sang avait dj coul dans bien des contres, quand mon
devoir m'appela dans les les des Indes occidentales: l le hasard
me fit faire la connaissance d'une dame qui avec le temps devint
mon pouse, et me rendit pre de Cora. Elle tait fille d'un homme
bien n, dont la femme avait le malheur, si le terme vous
convient, Monsieur, dit le vieillard avec un accent de fiert, de
descendre, quoiqu' un degr dj loign, de cette classe
infortune qu'on a la barbarie de rduire  un infme esclavage
pour fournir aux besoins de luxe des nations civilises. -- Oui,
Monsieur, et c'est une maldiction qui a frapp l'cosse mme, par
suite de son union contre nature  une terre trangre et  un
peuple de trafiquants. Mais si je trouvais parmi eux un homme qui
ost se permettre une rflexion mprisante sur la naissance de ma
fille, sur ma parole, il sentirait tout le poids du courroux d'un
pre! -- Mais vous-mme, major Heyward, vous tes n dans les
colonies du sud, o ces tres infortuns et tous ceux qui en
descendent sont regards comme appartenant  une race infrieure 
la ntre.

-- Cela n'est malheureusement que trop vrai, Monsieur, dit Duncan
avec un tel embarras qu'il ne put s'empcher de baisser les yeux.

-- Et vous en faites un sujet de reproche  ma fille! s'cria le
pre d'un ton o l'on reconnaissait en mme temps le chagrin et la
colre, l'ironie et l'amertume; quelque aimable, quelque vertueuse
qu'elle soit, vous ddaignez de mler le sang des Heyward  un
sang si dgrad, si mpris?

-- Dieu me prserve d'un prjug si indigne et si draisonnable!
rpondit Heyward, quoique la voix de sa conscience l'avertit en
secret que ce prjug, fruit de l'ducation, tait enracin dans
son coeur aussi profondment que s'il y et t implant par les
mains de la nature: -- la douceur, l'ingnuit, les charmes et la
vivacit de la plus jeune de vos filles, colonel Munro, vous
expliquent assez mes motifs pour qu'il soit inutile de m'accuser
d'une injustice.

-- Vous avez raison, Monsieur, dit le vieillard, prenant une
seconde fois un ton radouci; elle est l'image parlante de ce
qu'tait sa mre  son ge avant qu'elle et connu le chagrin.
Lorsque la mort m'eut priv de mon pouse, je retournai en cosse,
enrichi par ce mariage; et le croiriez-vous, Duncan? j'y retrouvai
l'ange qui avait t mon premier amour, languissant dans le
clibat depuis vingt ans, et uniquement par affection pour
l'ingrat qui avait pu l'oublier; elle fit encore plus, elle me
pardonna mon manque de foi, et comme elle tait encore sa
matresse, elle m'pousa...

-- Et devint mre d'Alice! s'cria Heyward avec un empressement
qui aurait pu tre dangereux dans un moment o le vieux militaire
aurait t moins occup des souvenirs qui le dchiraient.

-- Oui, rpondit Munro, et elle paya de sa vie le prcieux prsent
qu'elle me fit; mais c'est une sainte dans le ciel, Monsieur, et
il conviendrait mal  un homme sur le bord du tombeau de murmurer
contre un sort si dsirable. Elle ne vcut avec moi qu'une seule
anne, terme de bonheur bien court pour une femme qui avait pass
toute sa jeunesse dans la douleur.

Munro se tut, et son affection muette avait quelque chose de si
imposant et de si majestueux qu'Heyward n'osa hasarder un seul mot
de conversation. Le vieillard semblait avoir oubli qu'il n'tait
pas seul, et ses traits agits annonaient sa vive motion, tandis
que de grosses larmes coulaient le long de ses joues.

Enfin il parut revenir  lui; il se leva tout  coup, fit un tour
dans l'appartement, comme pour se donner le temps de retrouver le
calme que ce rcit lui avait fait perdre, et se rapprocha
d'Heyward avec un air de grandeur et de dignit.

-- Major, lui dit-il, n'avez-vous pas un message  me communiquer
de la part du marquis de Montcalm?

Duncan tressaillit  son tour, car ce message tait alors bien
loin de ses penses, et il commena sur-le-champ, quoique non sans
embarras,  rendre le compte qu'il devait de son ambassade. Il est
inutile d'appuyer ici sur la manire adroite, mais civile, avec
laquelle le gnral franais avait su luder toutes les tentatives
qu'avait faites Heyward pour tirer de lui le motif de l'entrevue
qu'il avait propose au commandant de William-Henry, et sur le
message conu en termes toujours polis, mais trs dcids, par
lequel il lui donnait  entendre qu'il fallait qu'il vnt chercher
cette explication lui-mme, ou qu'il se dtermint  s'en passer.

Pendant que Munro coutait le rcit dtaill que lui faisait le
major de sa confrence avec le gnral ennemi, les sensations que
l'amour paternel avait excites en lui s'affaiblissaient
graduellement pour faire place aux ides que lui inspirait le
sentiment de ses devoirs militaires; et lorsque Duncan eut fini de
rendre compte de sa mission, le pre avait disparu, il ne restait
plus devant lui que le commandant de William-Henry, mcontent et
courrouc.

-- Vous m'en avez dit assez, major Heyward, s'cria le vieillard
d'un ton qui prouvait combien il tait bless de la conduite du
marquis, assez pour faire un volume de commentaires sur la
civilit franaise. Voil un monsieur qui m'invite  une
confrence, et quand je me fais remplacer par un substitut trs
capable, car vous l'tes, Duncan, quoique vous soyez encore jeune,
il refuse de s'expliquer et me laisse tout  deviner!

-- Mon cher monsieur, reprit le major en souriant, il est possible
qu'il ait une ide moins favorable du substitut. D'ailleurs,
faites attention que l'invitation qu'il vous a faite et qu'il m'a
charg de vous ritrer s'adresse au commandant en chef du fort,
et non  l'officier qui commande en second.

-- Eh bien! Monsieur, rpondit Munro, un substitut n'est-il pas
investi de tout le pouvoir et de toute la dignit de celui qu'il
reprsente? -- Il veut avoir une confrence avec le commandant en
personne! Sur ma foi, Duncan, j'ai envie de la lui accorder, ne
ft-ce que pour lui montrer une contenance ferme, en dpit de son
arme nombreuse et de ses sommations. Ce serait un coup de
politique qui ne serait peut-tre pas mauvais, jeune homme.

Duncan, qui croyait de la dernire importance de connatre le plus
promptement possible le contenu de la lettre dont le batteur
d'estrade tait charg, se hta d'appuyer sur cette ide.

-- Sans aucun doute, dit-il, la vue de notre air d'indiffrence et
de tranquillit ne sera pas propre  lui inspirer de la confiance.

-- Jamais vous n'avez dit plus grande vrit. -- Je voudrais qu'il
vnt inspecter nos fortifications en plein jour, et en manire
d'assaut, ce qui est le meilleur moyen pour voir si un ennemi fait
bonne contenance, et ce qui serait infiniment prfrable au
systme de canonnade qu'il a adopt. La beaut de l'art de la
guerre a t dtruite, major, par les pratiques modernes de votre
M. Vauban. Nos anctres taient fort au-dessus de cette lchet
scientifique.

-- Cela peut tre vrai, Monsieur, mais nous sommes obligs
maintenant de nous dfendre avec les mmes armes qu'on emploie
contre nous. -- Que dcidez-vous, relativement  l'entrevue?

-- Je verrai le Franais; je le verrai sans crainte et sans dlai,
comme il convient  un fidle serviteur du roi mon matre. --
Allez, major Heyward, faites-leur entendre une fanfare de musique,
et envoyez un trompette pour informer le marquis que je vais me
rendre  l'endroit indiqu. Je le suivrai de prs avec une
escorte, car honneur est d  celui qui est charg de garder
l'honneur de son roi. Mais coutez, Duncan, ajouta-t-il en
baissant la voix, quoiqu'ils fussent seuls, il sera bon d'avoir un
renfort  porte, dans le cas o quelque trahison aurait t
prmdite.

Heyward profita sur-le-champ de cet ordre pour quitter
l'appartement; et comme le jour approchait de sa fin, il ne perdit
pas un instant pour faire les arrangements ncessaires. Il ne lui
fallut que quelques minutes pour dpcher au camp des Franais un
trompette avec un drapeau blanc, afin d'y annoncer l'arrive trs
prochaine du commandant du fort, et pour ordonner  quelques
soldats de prendre les armes. Ds qu'ils furent prts, il se
rendit avec eux  la poterne, o il trouva son officier suprieur
qui l'attendait dj. Ds qu'on eut accompli le crmonial
ordinaire du dpart militaire, le vtran et son jeune compagnon
sortirent de la forteresse, suivis de leur escorte.

Ils n'taient qu' environ cent cinquante pas des bastions quand
ils virent sortir d'un chemin creux, ou pour mieux dire d'un ravin
qui coupait la plaine entre les batteries des assigeants et le
fort, une petite troupe de soldats qui accompagnaient leur
gnral. En quittant ses fortifications pour aller se montrer aux
ennemis, Munro avait redress sa grande taille, et pris un air et
une dmarche tout  fait militaires; mais ds qu'il aperut le
panache blanc qui flottait sur le chapeau de Montcalm, ses yeux
s'enflammrent; il sentit renatre en lui la vigueur de la
jeunesse.

-- Dites  ces braves gens de se tenir sur leurs gardes, Monsieur,
dit-il  Duncan  demi-voix, et d'tre prts  se servir de leurs
armes au premier signal; car sur quoi peut-on compter avec ces
Franais? En attendant, nous nous prsenterons devant eux en
hommes qui ne craignent rien. -- Vous me comprenez, major Heyward?

Il fut interrompu par le son d'un tambour des Franais; il fit
rpondre  ce signal de la mme manire; chaque parti envoya en
avant un officier d'ordonnance, porteur d'un drapeau blanc, et le
prudent cossais fit halte; Montcalm s'avana vers la troupe
ennemie avec une dmarche pleine de grce, et salua le vtran en
tant son chapeau, dont le panache toucha presque la terre. Si
l'aspect de Munro avait quelque chose de plus mle et de plus
imposant, il n'avait pas l'air d'aisance et de politesse
insinuante de l'officier franais. Tous deux restrent un moment
en silence, se regardant avec intrt et curiosit. Enfin Montcalm
parla le premier, comme semblaient l'exiger son rang suprieur et
la nature de la confrence.

Aprs avoir fait un compliment  Munro, et adress  Duncan un
sourire agrable comme pour lui dire qu'il le reconnaissait, il
dit  ce dernier en franais:

-- Je suis doublement charm, Monsieur, de vous voir ici en ce
moment; votre prsence nous dispensera d'avoir recours  un
interprte ordinaire; car si vous voulez bien nous en servir,
j'aurai la mme scurit que si je parlais moi-mme votre langue.

Duncan rpondit  ce compliment par une inclination de tte, et
Montcalm, se tournant vers son escorte, qui,  l'imitation de
celle de Munro, s'tait range derrire lui, dit en faisant un
signe de la main:

-- En arrire, mes enfants; il fait chaud; retirez-vous un peu.

Avant d'imiter cette preuve de confiance, le major Heyward jeta un
coup d'oeil autour de lui dans la plaine, et ce ne fut pas sans
quelque inquitude qu'il vit des groupes nombreux de sauvages sur
toutes les lisires des bois, dont ils taient sortis par
curiosit pour voir de loin cette confrence.

-- Monsieur de Montcalm reconnatra aisment la diffrence de
notre situation, dit-il avec quelque embarras, en lui montrant en
mme temps ces troupes d'auxiliaires barbares; si nous renvoyons
notre escorte, nous restons  la merci de nos plus dangereux
ennemis.

-- Monsieur, dit Montcalm avec force, en plaant une main sur son
coeur, vous avez pour garantie la parole d'honneur d'un
gentilhomme franais, et cela doit vous suffire.

-- Et cela suffira, Monsieur, rpondit Duncan. Et se tournant vers
l'officier qui commandait l'escorte, il ajouta: -- En arrire,
Monsieur. Retirez-vous hors de la porte de la voix, et attendez
de nouveaux ordres.

Tout ce dialogue ayant eu lieu en franais, Munro, qui n'en avait
pas compris un seul mot, vit ce mouvement avec un mcontentement
manifeste, et il en demanda sur-le-champ l'explication au major.

-- N'est-il pas de notre intrt, Monsieur, de ne montrer aucune
mfiance? dit Heyward. Monsieur de Montcalm nous garantit notre
sret sur son honneur, et j'ai ordonn au dtachement de se
retirer  quelque distance, pour lui prouver que nous comptons sur
sa parole.

-- Vous pouvez avoir raison, major; mais je n'ai pas une confiance
excessive en la parole de tous ces marquis, comme ils se nomment.
Les lettres de noblesse sont trop communes dans leur pays pour
qu'on puisse y attacher une ide d'honneur vritable.

-- Vous oubliez, mon cher Monsieur, que nous sommes en confrence
avec un militaire qui s'est distingu par ses exploits en Europe
et en Amrique. Nous n'avons certainement rien  apprhender d'un
homme qui jouit d'une rputation si bien mrite.

Le vieux commandant fit un geste de rsignation; mais ses traits
rigides annonaient qu'il n'en persistait pas moins dans une
mfiance occasionne par une sorte de haine hrditaire contre les
Franais, plutt que par aucun signe extrieur qui pt alors
donner lieu  un sentiment si peu charitable. Montcalm attendit
patiemment la fin de cette petite discussion qui eut lieu en
anglais et  demi-voix, et s'approchant alors des deux officiers
anglais, il ouvrit la confrence.

-- J'ai dsir avoir cette entrevue avec votre officier suprieur,
Monsieur, dit-il en adressant la parole  Duncan, parce que
j'espre qu'il se laissera convaincre qu'il a dj fait tout ce
qu'on peut exiger de lui pour soutenir l'honneur de son souverain,
et qu'il consentira maintenant  couter les avis de l'humanit.
Je rendrai un tmoignage ternel qu'il a fait la plus honorable
rsistance, et qu'il l'a continue aussi longtemps qu'il a eu la
moindre esprance de la voir couronne par le succs.

Lorsque ce discours eut t expliqu  Munro, il rpondit avec
dignit et avec assez de politesse:

-- Quelque prix que j'attache  un pareil tmoignage, rendu par
monsieur de Montcalm, il sera encore plus honorable quand je
l'aurai mieux mrit.

Le gnral franais sourit pendant que Duncan lui traduisait cette
rponse, et ajouta sur-le-champ:

-- Ce qu'on accorde volontiers  la valeur qu'on estime, peut se
refuser  une obstination inutile. Monsieur veut-il voir mon camp,
compter lui-mme les soldats qu'il renferme, et se convaincre par
l de l'impossibilit de rsister plus longtemps?

-- Je sais que le roi de France est bien servi, rpondit
l'cossais imperturbable, ds que Duncan eut fini sa traduction;
mais le roi mon matre a des troupes aussi braves, aussi fidles
et aussi nombreuses.

-- Qui malheureusement ne sont pas ici, s'cria Montcalm emport
par son ardeur, sans attendre que Duncan et jou son rle
d'interprte. Il y a dans la guerre une destine  laquelle un
homme brave doit se soumettre avec le mme courage qu'il fait face
 l'ennemi.

-- Si j'avais su que monsieur de Montcalm st si bien l'anglais,
je me serais pargn la peine de lui faire une mauvaise traduction
de ce que lui a adress mon commandant, dit Duncan d'un ton piqu,
en se rappelant le dialogue qu'il avait eu avec Munro un instant
auparavant.

-- Pardon, Monsieur, rpondit le gnral franais, il y a une
grande diffrence entre pouvoir comprendre quelques mots d'une
langue trangre et tre en tat de la parler; je vous prierai
donc de vouloir bien continuer  me servir d'interprte. Ces
montagnes, ajouta-t-il aprs un instant de silence, nous procurent
toutes les facilits possibles pour reconnatre l'tat de vos
fortifications, et je puis vous assurer que je connais leur tat
actuel de faiblesse aussi bien que vous le connaissez vous-mme. -
- Demandez au gnral, dit Munro avec fiert, si la porte de ses
tlescopes peut s'tendre jusqu' l'Hudson, et s'il a vu les
prparatifs de marche de Webb.

-- Que je gnral Webb rponde lui-mme  cette question, rpondit
le politique marquis en offrant  Munro une lettre ouverte. Vous
verrez dans cette ptre, Monsieur, qu'il n'est pas probable que
les mouvements de ses troupes soient inquitants pour mon arme.

Le vtran saisit la lettre qui lui tait prsente, avec un
empressement qui ne lui permit pas d'attendre que Duncan lui et
interprt ce discours, et qui prouvait combien il attachait
d'importance  ce que pouvait contenir cette missive. Mais  peine
l'eut-il parcourue qu'il changea de visage: ses lvres
tremblrent, le papier lui chappa des mains, sa tte se pencha
sur sa poitrine.

Duncan ramassa la lettre, et sans songer  s'excuser de la libert
qu'il prenait, il n'eut besoin que d'un coup d'oeil pour s'assurer
de la cruelle nouvelle qu'elle contenait. Leur chef commun, le
gnral Webb, bien loin de les exhorter  tenir bon, leur
conseillait, dans les termes les plus clairs et les plus prcis,
de se rendre sur-le-champ, en allguant pour raison qu'il ne
pouvait envoyer un seul homme  leur secours.

-- Il n'y a ici ni erreur ni dception, s'cria Heyward en
examinant la lettre avec une nouvelle attention: c'est bien le
cachet et la signature de Webb; c'est certainement la lettre
intercepte.

-- Je suis donc abandonn, trahi! s'cria Munro avec amertume:
Webb veut couvrir de honte des cheveux qui ont honorablement
blanchi! il verse le dshonneur sur une tte qui a toujours t
sans reproche!

-- Ne parlez pas ainsi! s'cria Duncan avec feu  son tour; nous
sommes encore matres du fort et de notre honneur. Dfendons-nous
jusqu' la mort, et vendons notre vie si cher que l'ennemi soit
forc de convenir qu'il en a trop pay le sacrifice!

-- Je te remercie, jeune homme, dit le vieillard sortant d'une
sorte de stupeur; pour cette fois, tu as rappel Munro au
sentiment de ses devoirs. Retournons au fort, et creusons notre
spulture derrire nos remparts!

-- Messieurs, dit Montcalm en s'avanant vers eux avec un air de
vritable intrt et de gnrosit, vous connaissez peu Louis de
Saint-Vran, si vous le croyez capable de vouloir profiter de
cette lettre pour humilier de braves soldats, et se dshonorer
lui-mme. Avant de vous retirer, coutez du moins les conditions
de la capitulation que je vous offre.

-- Que dit le Franais? demanda le vtran avec une fiert
ddaigneuse. Se fait-il un mrite d'avoir fait prisonnier un
batteur d'estrade, et d'avoir intercept un billet venant du
quartier gnral? Major, dites-lui que s'il veut intimider ses
ennemis par des bravades, ce qu'il a de mieux  faire est de lever
le sige de William-Henry et d'aller investir le fort douard.

Duncan lui expliqua ce que venait de dire le marquis.

-- Monsieur de Montcalm, nous sommes prts  vous entendre, dit
Munro d'un ton plus calme.

-- Il est impossible que vous conserviez le fort, rpondit le
marquis, et l'intrt du roi mon matre exige qu'il soit dtruit.
Mais quant  vous et  vos braves camarades, tout ce qui peut tre
cher  un soldat vous sera accord.

-- Nos drapeaux? demanda Heyward.

-- Vous les remporterez en Angleterre, comme une preuve que vous
les avez vaillamment dfendus.

-- Nos armes?

-- Vous les conserverez. Personne ne pourrait mieux s'en servir.

-- La reddition de la place? Notre dpart?

-- Tout s'effectuera de la manire la plus honorable pour vous, et
comme vous le dsirerez.

Duncan expliqua toutes ces propositions  son commandant, qui les
entendit avec une surprise manifeste, et dont la sensibilit fut
vivement mue par un trait de gnrosit si extraordinaire et
auquel il s'attendait si peu.

-- Allez, Duncan, dit-il, allez avec ce marquis, et il est
vraiment digne de l'tre. Suivez-le dans sa tente, et rglez avec
lui toutes les conditions. -- J'ai assez vcu pour voir dans ma
vieillesse deux choses que je n'aurais jamais crues possibles: --
un Anglais refusant de secourir son compagnon d'armes; -- un
Franais ayant trop d'honneur pour profiter de l'avantage qu'il a
obtenu.

Aprs avoir ainsi parl, le vtran laissa tomber sa tte sur sa
poitrine; et ayant salu le marquis, il retourna vers le fort avec
sa suite. Son air abattu et constern annonait dj  la garnison
qu'il n'tait pas satisfait du rsultat de l'entrevue qui venait
d'avoir lieu.

Duncan resta pour rgler les conditions de la reddition de la
place. Il rentra au fort pendant la premire veille de la nuit, et
aprs un court entretien avec le commandant on l'en vit sortir de
nouveau pour retourner au camp franais. On annona alors
publiquement la cessation de toutes hostilits, Munro ayant sign
une capitulation en vertu de laquelle le fort devait tre rendu 
l'ennemi le lendemain matin, et la garnison en sortir avec ses
drapeaux, ses armes, ses bagages, et par consquent, suivant les
ides militaires, avec tout honneur.


Chapitre XVII

Tissons, tissons la laine. Le fil est fil, la trame est tisse;
le travail est fini.

Gray.

Les armes ennemies campes dans les solitudes de l'Horican
passrent la nuit du 9 aot 1757  peu prs comme elles l'auraient
passe si elles se fussent trouves sur le plus beau champ de
bataille de l'Europe, les vaincus dans l'accablement de la
tristesse, les vainqueurs dans la joie du triomphe. Mais il y a
des bornes  la tristesse comme  la joie, et lorsque la nuit
commena  s'avancer, le silence de ces immenses forts n'tait
interrompu que par la voix insouciante de quelque jeune Franais
fredonnant une chanson aux avant-postes, ou par le Qui va l? des
sentinelles, prononc d'un ton menaant; car les Anglais gardaient
encore les bastions du fort, et ne voulaient pas souffrir qu'un
ennemi en approcht avant l'instant qui avait t fix pour en
faire la reddition. Mais quand l'heure solennelle qui prcde la
naissance du jour fut arrive, on aurait en vain cherch quelque
signe qui indiqut la prsence d'un si grand nombre d'hommes arms
sur les rives du Saint-Lac.

Ce fut pendant cet intervalle de silence complet que la toile qui
couvrait l'entre de la plus grande tente du camp franais se
souleva doucement. Ce mouvement tait produit par un homme qui
tait dans l'intrieur, et qui en sortit sans bruit. Il tait
envelopp d'un grand manteau qui pouvait avoir pour but de le
garantir de l'humidit pntrante des bois, mais qui servait
galement  cacher toute sa personne. Le grenadier qui tait de
garde  l'entre de la tente du gnral franais le laissa passer
sans opposition, lui prsenta les armes avec la dfrence
militaire accoutume, et le vit s'avancer d'un pas agile  travers
la petite cit de tentes en se dirigeant vers William-Henry. Quand
il rencontrait sur son passage quelqu'un des nombreux soldats qui
veillaient  la sret du camp, il rpondait brivement  la
question d'usage, et  ce qu'il paraissait d'une manire
satisfaisante, car sa marche n'prouvait jamais la moindre
interruption.

 l'exception de ces rencontres, qui se rptrent assez
frquemment, nul vnement ne troubla sa promenade silencieuse, et
il s'avana ainsi depuis le centre du camp jusqu'au dernier des
avant-postes du ct du fort. Lorsqu'il passa devant le soldat qui
tait en faction le plus prs de l'ennemi, celui-ci fit entendre
le cri ordinaire:

-- Qui vive?

-- France.

-- Le mot d'ordre?

-- La victoire, rpondit le personnage mystrieux en s'approchant
de la sentinelle pour prononcer ce mot  voix basse.

-- C'est bon, rpliqua le soldat en replaant son mousquet sur son
paule; vous vous promenez bien matin, Monsieur?

-- Il est ncessaire d'tre vigilant, mon enfant.

En prononant ces paroles, tandis qu'il tait en face de la
sentinelle, un pan de son manteau s'carta. Il s'en enveloppa de
nouveau, et continua  s'avancer vers le fort anglais, pendant que
le soldat, faisant un mouvement de surprise, lui rendait les
honneurs militaires de l manire la plus respectueuse; aprs quoi
celui-ci, continuant sa faction, murmura  demi-voix:

-- Oui, ma foi, il faut tre vigilant, car je crois que nous avons
l un caporal qui ne dort jamais!

L'officier n'entendit pas ou feignit de ne pas avoir entendu les
paroles qui venaient d'chapper  la sentinelle; il continua sa
marche, et ne s'arrta qu'en arrivant sur la rive sablonneuse du
lac, assez prs du bastion occidental du fort pour que le
voisinage et pu en tre dangereux. Quelques nuages roulaient dans
l'atmosphre, et l'un d'eux cachant en ce moment le globe de la
lune, elle ne donnait qu'une clart suffisante pour qu'on pt
distinguer confusment les objets. Il prit la prcaution de se
placer derrire le tronc d'un gros arbre, et il y resta appuy
quelque temps, paraissant contempler avec une profonde attention
les fortifications silencieuses de William-Henry. Les regards
qu'il dirigeait vers les remparts n'taient pas ceux d'un
spectateur oisif et curieux. Ses yeux semblaient distinguer les
endroits forts des parties plus faibles, et ses recherches avaient
mme un air de dfiance. Enfin il parut satisfait de son examen,
et ayant jet les yeux avec une expression d'impatience vers le
sommet des montagnes du ct du levant, comme s'il lui et tard
de voir le lever de l'aurore, il allait retourner sur ses pas
quand un lger bruit qu'il entendit sur le bastion dont il tait
voisin, le dtermina  rester.

Il vit alors un homme s'approcher du bord du rempart, et s'y
arrter, paraissant contempler  son tour les tentes du camp
franais qu'on apercevait  quelque distance. Il jeta aussi un
regard du ct de l'orient, comme s'il et craint ou dsir d'y
voir l'annonce du jour, et il tourna ensuite ses yeux sur la vaste
tendue des eaux du lac, qui semblait un autre firmament liquide
orn de mille toiles. L'air mlancolique de cet individu qui
restait appuy sur le parapet, livr,  ce qu'il paraissait,  de
sombres rflexions, sa grande taille, l'heure  laquelle il se
trouvait en cet endroit, tout se runit pour ne laisser 
l'observateur cach qui piait ses mouvements, aucun doute que ce
ne ft le commandant du fort.

La dlicatesse et la prudence lui prescrivaient alors de se
retirer, et il tournait autour du tronc d'arbre afin de faire sa
retraite de manire  courir moins de chance d'tre aperu, quand
un autre bruit attira son attention, et arrta une seconde fois
ses pas: ce bruit semblait produit par le mouvement des eaux du
lac, mais il ne ressemblait nullement  celui qu'elles font quand
elles sont agites par le vent, et l'on entendait de temps en
temps les caques[49] frapper les uns contre les autres. L'instant
d'aprs il vit le corps d'un Indien se lever lentement du bord du
lac, monter sans bruit sur le rivage, s'avancer vers lui, et
s'arrter de l'autre ct de l'arbre derrire lequel il tait lui-
mme plac. Le canon d'un fusil se dirigea alors vers le bastion;
mais avant que le sauvage et eu le temps de lcher son coup, la
main de l'officier tait dj sur le chien de l'arme meurtrire.

L'Indien, dont le lche et perfide projet se trouvait djou d'une
manire si inattendue, fit une exclamation de surprise.

Sans prononcer un seul mot, l'officier franais lui appuya la main
sur l'paule, et l'emmena en silence  quelque distance d'un
endroit o la conversation qu'ils eurent ensuite aurait pu devenir
dangereuse  tous deux. Alors entr'ouvrant son manteau de manire
 laisser voir son uniforme et la croix de Saint-Louis attache
sur sa poitrine, Montcalm -- car c'tait lui -- dit d'un ton
svre:

-- Que signifie cela? Mon fils ne sait-il pas que la hache de
guerre est enterre entre ses pres du Canada et les Anglais?

-- Que peuvent donc faire les Hurons? rpondit l'Indien en mauvais
franais; pas un de leurs guerriers n'a une chevelure  montrer,
et les Visages-Ples deviennent amis les uns des autres!

-- Ah! c'est le Renard-Subtil! Il me semble que ce zle est
excessif dans un ami qui tait notre ennemi il y a si peu de
temps! Combien de soleils se sont levs depuis que le Renard a
touch le poteau de guerre des Anglais?

-- O est le soleil? Derrire les montagnes, et il est noir et
froid; mais quand il reviendra il sera brillant et chaud. Le
Renard-Subtil est le soleil de sa peuplade. Il y a eu bien des
nuages et des montagnes entre lui et sa nation; mais  prsent il
brille, et le firmament est sans nuages.

-- Je sais fort bien que le Renard exerce une puissance sur ses
concitoyens; car hier il cherchait  se faire un trophe de leurs
chevelures, et aujourd'hui ils l'coutent devant le feu de leur
conseil.

-- Magua est un grand chef.

-- Qu'il le prouve en apprenant  sa nation  se conduire
convenablement envers nos nouveaux amis!

-- Pourquoi le chef de nos pres du Canada a-t-il amen ses jeunes
guerriers dans ces bois? Pourquoi a-t-il fait tirer ses canons
contre cette maison de terre?

-- Pour en prendre possession. C'est  mon matre que ce pays
appartient, et il a ordonn  votre pre du Canada d'en chasser
les Anglais qui s'en taient empars. Ils ont consenti  se
retirer, et maintenant il ne les regarde plus comme ses ennemis.

-- C'est bien; mais Magua a dterr la hache pour la teindre de
sang. Elle est brillante  prsent; quand elle sera rouge, il
consentira  l'enterrer de nouveau.

-- Mais Magua ne doit pas souiller par le sang les lis blancs de
la France. Les ennemis du grand roi qui rgne au del du lac d'eau
sale doivent tre les ennemis des Hurons, comme ses amis doivent
tre leurs amis.

-- Leurs amis! rpta l'Indien avec un sourire amer; que le pre
de Magua lui permette de lui prendre la main.

Montcalm, qui savait que l'influence dont il jouissait sur les
peuplades sauvages devait se maintenir par des concessions plutt
que par l'autorit, lui tendit la main, quoique avec rpugnance.
Magua la saisit, et plaant un doigt du gnral franais sur une
cicatrice profonde au milieu de sa poitrine, il lui demanda d'un
ton de triomphe:

-- Mon pre sait-il ce que c'est que cela?

-- Quel guerrier pourrait l'ignorer? C'est la marque qu'a laisse
une balle de plomb.

-- Et cela? continua l'Indien en lui montrant son dos nu; car il
n'avait alors d'autre vtement qu'une ceinture et ses mocassins.

-- Cela?

-- Mon fils a reu une cruelle injure.

-- Qui a fait cela?

-- Magua a couch sur un lit bien dur dans les wigwams des
Anglais, et ces marques en sont le rsultat.

Le sauvage accompagna encore ces paroles d'un sourire amer, mais
qui ne cachait pas sa frocit barbare. Enfin, matrisant sa
fureur, et prenant l'air de sombre dignit d'un chef indien, il
ajouta:
-- Allez; apprenez  vos jeunes guerriers qu'ils sont en paix! Le
Renard-Subtil sait ce qu'il doit dire aux guerriers hurons.

Sans daigner prononcer un mot de plus, et sans attendre une
rponse, Magua mit son fusil sous son bras, et reprit en silence
le chemin qui conduisait dans la partie du bois o campaient ses
compatriotes. Tandis qu'il traversait la ligne des postes,
plusieurs sentinelles lui crirent: Qui vive? mais il ne daigna
pas leur rpondre, et il n'eut la vie sauve que parce que les
soldats le reconnurent pour un Indien du Canada, et qu'ils
savaient quelle tait l'opinitret intraitable de ces sauvages.

Montcalm resta quelque temps sur le lieu o son compagnon l'avait
laiss, absorb dans une mditation mlancolique, et songeant au
caractre indomptable que venait de dployer un de ses allis
sauvages. Dj sa renomme avait t compromise par une scne
horrible, dans des circonstances semblables  celle dans laquelle
il se trouvait alors. Au milieu de pareilles ides, il sentit bien
vivement de quelle responsabilit se chargent ceux qui ne sont pas
scrupuleux sur le choix des moyens pour parvenir  leur but, et
combien il est dangereux de mettre en mouvement un instrument dont
on n'a pas le pouvoir de matriser les effets.

Bannissant enfin des rflexions qu'il regardait comme une
faiblesse dans un tel moment de triomphe, il retourna vers sa
tente; et l'aurore commenant  poindre lorsqu'il y entra, il
ordonna que le tambour donnt le signal pour veiller toute
l'arme.

Ds que le premier coup de baguettes eut t donn dans le camp
des Franais, ceux du fort y rpondirent, et presque au mme
instant les sons d'une musique vive et guerrire se firent
entendre dans toute la valle, et couvrirent cet accompagnement
bruyant. Les cors et les clairons des vainqueurs ne cessrent de
sonner de joyeuses fanfares que lorsque le dernier traneur fut
sous les armes; mais ds que les fifres du fort eurent donn le
signal de la reddition, tout rentra dans le silence au camp.

Pendant ce temps, le jour avait paru, et lorsque l'arme franaise
se fut forme en ligne pour attendre son gnral, les rayons du
soleil en faisaient tinceler toutes les armes. La capitulation,
dj gnralement connue, fut alors officiellement annonce, et la
compagnie destine  garder les portes du fort conquis dfila
devant son chef; le signal de la marche fut donn, et tous les
prparatifs ncessaires pour que le fort changet de matres se
firent en mme temps des deux cts, quoique avec des
circonstances qui rendaient la scne bien diffrente.

Ds que le signal de l'vacuation du fort eut t donn, toutes
les lignes de l'arme anglo-amricaine prsentrent les signes
d'un dpart prcipit et forc. Les soldats jetaient sur leur
paule, d'un air sombre, leur fusil non charg, puis formaient
leurs rangs en hommes dont le sang avait t chauff par la
rsistance qu'ils avaient oppose  l'ennemi, et qui ne dsiraient
que l'occasion de se venger d'un affront qui blessait leur fiert,
quoique l'humiliation en fut adoucie par la permission qui leur
avait t accorde de sortir avec tous les honneurs militaires.
Les femmes et les enfants couraient  et l, les uns portant les
restes peu lourds de leur bagage, les autres cherchant dans les
rangs ceux sur la protection desquels ils devaient compter.

Munro se montra au milieu de ses troupes silencieuses avec un air
de fermet, mais d'accablement. Il tait manifeste que la
reddition inattendue du fort tait un coup qui l'avait frapp au
coeur, quoiqu'il tcht de le supporter avec la mle rsolution
d'un guerrier.

Heyward fut profondment mu. Il s'tait acquitt de tous les
devoirs qu'il avait  remplir, et il s'approcha du vieillard pour
lui demander en quoi il pourrait maintenant tre utile.

Munro ne lui rpondit que deux mots: Mes filles! Mais de quel ton
expressif ces deux mots furent prononcs!

-- Juste ciel! s'cria Duncan, n'a-t-on pas encore fait les
dispositions ncessaires pour leur dpart?

-- Je ne suis aujourd'hui qu'un soldat, major Heyward, rpondit le
vtran; tous ceux que vous voyez autour de moi ne sont-ils pas
mes enfants?

Le major en avait assez entendu. Sans perdre un de ces instants
qui devenaient alors si prcieux, il courut au logement qu'avait
occup le commandant, pour y chercher les deux soeurs. Il les
trouva  la porte, dj prtes  partir, et entoures d'une troupe
de femmes qui pleuraient et se lamentaient, et qui s'taient
runies en cet endroit par une sorte d'instinct qui les portait 
croire que c'tait le point o elles trouveraient le plus de
protection. Quoique Cora ft ple et inquite, elle n'avait rien
perdu de sa fermet; mais les yeux d'Alice, rouges et enflamms,
annonaient combien elle avait vers de larmes. Toutes deux virent
le jeune militaire avec un plaisir qu'elles ne songrent pas 
dguiser, et Cora, contre son usage, fut la premire  lui
adresser la parole.

-- Le fort est perdu, lui dit-elle avec un sourire mlancolique;
mais du moins j'espre que l'honneur nous reste.

-- Il est plus brillant que jamais! s'cria Heyward. Mais, ma
chre miss Munro, il est temps de songer un peu moins aux autres
et un peu plus  vous-mme. L'usage militaire, l'honneur, cet
honneur que vous savez si bien apprcier, exige que votre pre et
moi nous marchions  la tte des troupes, au moins jusqu' une
certaine distance; et o chercher maintenant quelqu'un qui puisse
veiller sur vous et vous protger, au milieu de la confusion et du
dsordre d'un pareil dpart?

-- Nous n'avons besoin de personne, rpondit Cora: qui oserait
songer  injurier ou  insulter les filles d'un tel pre, dans un
semblable moment?

-- Je ne voudrais cependant pas vous laisser seules pour le
commandement du meilleur rgiment des troupes de Sa Majest,
rpliqua le major en jetant les yeux autour de lui, et en n'y
apercevant que des femmes et quelques enfants. Songez que notre
Alice n'est pas doue de la mme fermet d'me que vous, et Dieu
seul sait  quelles terreurs elle peut tre en proie.

-- Vous pouvez avoir raison, reprit Cora avec un sourire encore
plus triste que le premier; mais coutez: le hasard nous a envoy
l'ami dont vous pensez que nous avons besoin.

Duncan couta et comprit sur-le-champ ce qu'elle voulait dire. Le
son lent et srieux de la musique sacre, si connu dans les
colonies situes  l'est, frappa son oreille, et le fit courir
sur-le-champ dans un btiment adjacent qui avait dj t
abandonn par ceux qui l'avaient occup. Il y trouva David La
Gamme.

Duncan resta  la porte sans se montrer, jusqu'au moment o le
mouvement de main dont David accompagnait toujours son chant ayant
cess, il crut que sa prire tait termine; et lui touchant alors
l'paule, pour attirer son attention, il lui expliqua en peu de
mots ce qu'il dsirait de lui.

-- Bien volontiers, rpondit l'honnte disciple du roi-prophte.
J'ai trouv dans ces deux jeunes dames tout ce qu'il y a de plus
avenant et de plus mlodieux; et aprs avoir partag de si grands
prils, il est juste que nous voyagions ensemble en paix. Je les
suivrai ds que j'aurai termin ma prire du matin, et il n'y
manque plus que la doxologie[50]. Voulez-vous la chanter avec moi?
L'air en est facile: c'est celui qui est connu sous le nom de
Southwell.

Rouvrant alors son petit volume, et se servant de nouveau de son
instrument pour suivre le ton exact de l'air, David continua son
cantique avec une attention si scrupuleuse, que Duncan fut oblig
d'attendre jusqu' ce que le dernier verset fut termin; mais ce
ne fut pas sans plaisir qu'il le vit remettre ses lunettes dans
leur tui et son livre dans sa poche.

-- Vous aurez soin, lui dit-il alors, que personne ne manque au
respect d  ces jeunes dames, et ne se permette devant elles
aucun propos grossier qui aurait pour but de blmer la conduite de
leur pre ou de plaisanter sur ses infortunes. Les domestiques de
sa maison vous aideront  vous acquitter de ce devoir.

-- Bien volontiers, rpta David.

-- Il est possible, continua le major, que vous rencontriez en
chemin quelque parti d'Indiens ou quelques rdeurs franais: en ce
cas, vous leur rappellerez les termes de la capitulation, et vous
les menacerez, si cela tait ncessaire, de faire rapport de leur
conduite  Montcalm. Un seul mot suffira.

-- Et s'il ne suffisait pas, je leur parlerais sur un autre ton,
rpondit David en reprenant son livre et ses lunettes avec un air
de pieuse confiance. J'ai ici un cantique qui, chant
convenablement et en mesure, imposerait au caractre le plus
indomptable.

Et en mme temps il entonna:

Pourquoi, paens, cette rage barbare?...

-- Suffit! suffit! s'cria Heyward, interrompant cette apostrophe
musicale. Nous nous entendons, et il est temps que nous songions
tous deux  nos devoirs respectifs.

David fit un signe d'assentiment, et ils se rendirent sur-le-champ
auprs des deux soeurs. Cora reut avec politesse son nouveau et
un peu extraordinaire protecteur, et les joues ples d'Alice se
ranimrent un instant d'un sourire malin, quand elle remercia
Duncan des soins qu'il avait pris pour faire un si bon choix.

Le major lui rpondit qu'il avait fait tout ce que les
circonstances permettaient, et que, comme il n'y avait pas le
moindre danger rel, la prsence de David devait suffire pour lui
donner toute assurance. Enfin, leur ayant promis qu'il viendrait
les rejoindre  quelques milles de l'Hudson, il les quitta pour se
rendre  son poste  la tte des troupes.

Le signal du dpart avait dj t donn, et la colonne anglaise
tait en mouvement. Le son du tambour se fit entendre  peu de
distance, les deux soeurs tressaillirent  ce bruit, et elles
virent les uniformes blancs des grenadiers franais qui avaient
dj pris possession des portes du fort. Comme elles arrivaient
prs des remparts, il leur sembla qu'un nuage passait sur leur
tte; elles levrent les yeux, et virent les longs plis blancs de
l'tendard de la France planer au-dessus d'elles.

-- Htons-nous, dit Cora, ce lieu ne convient plus aux filles d'un
officier anglais.

Alice prit le bras de sa soeur, et toutes deux s'avancrent vers
la porte, toujours accompagnes de la foule de femmes et d'enfants
qui les entouraient. Lorsqu'elles y passrent, les officiers
franais qui s'y trouvaient, et qui avaient appris qu'elles
taient filles du commandant, les salurent avec respect; mais ils
s'abstinrent de tout autres attentions, parce qu'ils avaient trop
de tact pour ne pas voir qu'elles ne seraient pas agrables  de
jeunes dames dans une pareille situation.

Comme il y avait  peine assez de voitures et de chevaux pour les
blesss et les malades, Cora et sa soeur avaient rsolu de faire
la route  pied plutt que de priver quelqu'un de ces malheureux
d'un secours qui leur tait si ncessaire. Et malgr cela bien des
soldats, commenant  peine  entrer en convalescence, taient
obligs de traner leurs membres puiss en arrire de la colonne,
que leur faiblesse ne leur permettait pas de suivre, parce qu'il
avait t impossible, dans ce dsert, de leur procurer des moyens
de transport. Cependant tout tait alors en marche, les soldats
dans un sombre silence, les blesss et les malades gmissant et
souffrant, les femmes et les enfants frapps de terreur,
quoiqu'ils n'eussent pu dire ce qui la causait.

Lorsque ce dernier groupe eut quitt les fortifications qui ne
pouvaient plus protger ni la force arme ni la faiblesse sans
armes, tout ce tableau se dveloppa en mme temps sous les yeux. 
quelque distance sur la droite, l'arme franaise tait sous les
armes, Montcalm ayant rassembl toutes ses troupes ds que ses
grenadiers avaient pris la garde des portes du fort. Les soldats
regardaient avec attention, mais en silence, dfiler les vaincus,
ne manquaient pas de leur rendre tous les honneurs militaires
convenus, et ne se permettaient, au milieu de leur triomphe, ni
insulte ni sarcasme qui pt les humilier. L'arme anglaise, forte
d'environ trois mille hommes, formait deux divisions, et marchait
sur deux lignes qui se rapprochaient successivement pour aboutir
au chemin trac dans les bois, et qui conduisait  l'Hudson. Sur
les lisires de la fort,  quelque distance, tait un nuage
d'Indiens qui regardaient passer leurs ennemis, et qui semblaient
des vautours que la prsence et la crainte d'une arme suprieure
empchaient seules de fondre sur leur proie. Quelques-uns d'entre
eux s'taient pourtant mls aux diffrents groupes qui suivaient
le corps d'arme d'un pas ingal, et auquel se joignaient les
traneurs, malgr la dfense svre qui avait t publie que
personne ne s'cartt de la troupe: mais ils semblaient n'y jouer
que le rle d'observateurs sombres et silencieux.

L'avant-garde, conduite par Heyward, avait dj atteint le dfil
et disparaissait peu  peu parmi les arbres, quand l'attention de
Cora fut attire par un bruit de discorde qui se fit entendre dans
le groupe le plus voisin de celui des femmes avec lesquelles elle
se trouvait. Un traneur, soldat dans les troupes provinciales,
subissait le chtiment de sa dsobissance en se voyant dpouill
du bagage dont le poids trop pesant l'avait engag  ralentir sa
marche. Un Indien voulut s'en emparer; l'Amricain tait
vigoureux, et trop avare pour cder sans rsistance ce qui lui
appartenait. Un combat s'ensuivit; la querelle devint gnrale;
une centaine de sauvages parurent tout  coup comme par miracle
dans un endroit o l'on en aurait  peine compt une douzaine
quelques minutes auparavant; et tandis que ceux-ci voulaient aider
le pillage, et que les Amricains cherchaient  s'y opposer, Cora
reconnut Magua au milieu de ses compatriotes, leur parlant avec
son loquence insidieuse. Les femmes et les enfants s'arrtrent
et se pressrent les uns contre les autres comme un troupeau de
brebis effrayes; mais la cupidit de l'Indien fut bientt
satisfaite, il emporta son butin: les sauvages se retirrent en
arrire, comme pour laisser passer les Amricains sans autre
opposition, et l'on se remit en marche.

Lorsque la troupe de femmes approcha d'eux, la couleur brillante
d'un chle que portait l'une d'elles excita la cupidit d'un
Huron, qui s'avana sans hsiter pour s'en emparer. Cette femme
portait un jeune enfant que couvrait un pan de son chle, et
plutt par terreur que par envie de conserver cet ornement, elle
serra fortement le chle et l'enfant contre son sein. Cora tait
sur le point de lui adresser la parole pour lui dire d'abandonner
au sauvage ce qui allumait tellement ses dsirs; mais celui-ci,
lchant le chle sur lequel il avait port la main, arracha
l'enfant des bras de sa mre. La femme, perdue et le dsespoir
peint sur le visage, se prcipita sur lui pour rclamer son fils,
et l'Indien lui tendit une main avec un sourire froce, comme pour
lui indiquer qu'il consentait  faire un change, tandis que de
l'autre il faisait tourner autour de sa tte l'enfant qu'il tenait
par les pieds, comme pour lui faire mieux sentir la valeur de la
ranon qu'il exigeait.

-- Le voil! Tenez! tenez! tout! tout! s'cria la malheureuse
mre, pouvant  peine respirer, tandis que, d'une main tremblante
et mal assure, elle se dpouillait elle-mme de tout ce qu'elle
pouvait retrancher de ses vtements; prenez tout ce que je
possde, mais rendez-moi mon enfant!

Le sauvage s'apercevant qu'un de ses compagnons s'tait dj
empar du chle qu'il convoitait, foula aux pieds tous les autres
objets qu'elle lui prsentait, et, sa frocit se changeant en
rage, il brisa la tte de l'enfant contre un rocher et en jeta les
membres encore palpitants aux pieds de la mre. L'infortune resta
un instant comme une statue; ses yeux gars se fixrent sur
l'tre dfigur qu'une minute auparavant elle serrait si
tendrement contre son sein tandis qu'il lui souriait. Elle leva
ensuite la tte vers le ciel, comme pour appeler sa maldiction
sur celle du meurtrier de son fils; mais le barbare, dont la vue
du sang qu'il avait fait couler augmentait encore la fureur, lui
fendit la tte d'un coup de tomahawk. Elle tomba et mourut sur le
corps de son enfant.

En ce moment de crise Magua porta ses deux mains  sa bouche, et
poussa le fatal et effrayant cri de guerre. Tous les Indiens pars
le rptrent  l'envi; des hurlements affreux retentirent sur
toute la lisire du bois et  l'extrmit de la plaine.

 l'instant, et avec la mme rapidit que des chevaux de course 
qui l'on vient d'ouvrir la barrire, environ deux mille sauvages
sortirent de la fort, et s'lancrent avec fureur sur l'arrire-
garde de l'arme anglaise encore dans la plaine, et sur les
diffrents groupes qui la suivaient de distance en distance. Nous
n'appuierons pas sur la scne d'horreur qui s'ensuivit; elle est
trop rvoltante. Les Indiens taient compltement arms; les
Anglais ne s'attendant pas  tre attaqus, leurs armes n'taient
pas charges, et la plupart de ceux qui composaient les derniers
groupes taient mme dpourvus de tous moyens de dfense. La mort
tait donc partout, et elle se montrait sous son aspect le plus
hideux. La rsistance ne servait qu' irriter la fureur des
meurtriers, qui frappaient encore, mme quand leur victime ne
pouvait plus sentir leurs coups. Le sang coulait par torrents, et
ce spectacle enflammant la rage de ces barbares, on en vit
s'agenouiller par terre pour le boire avec un plaisir infernal.

Les troupes disciplines se formrent  la hte en bataillon carr
pour imposer aux sauvages. L'exprience leur russit assez bien,
car elles ne furent pas entames, quoique bien des soldats se
laissassent arracher des mains leurs fusils non chargs, dans le
vain espoir d'apaiser la fureur de leurs cruels ennemis. Mais
c'tait parmi les groupes qui suivaient que se consommait l'oeuvre
du carnage.

Au milieu d'une telle scne, pendant dix minutes qui leur parurent
autant de sicles, les deux soeurs taient restes immobiles
d'horreur. Lorsque le premier coup fut frapp, toutes leurs
compagnes s'taient presses autour d'elles en poussant de grands
cris, et les avaient empches de pouvoir songer  la fuite, et
lorsqu'elles s'en furent spares pour chercher vainement  viter
le sort qui les attendait, Cora et sa soeur ne pouvaient se sauver
d'aucun ct sans tomber sous les tomahawks des sauvages qui les
entouraient.

Des cris, des gmissements, des pleurs et des maldictions se
mlaient aux rugissements des Indiens.

En ce moment, Alice entrevit un guerrier anglais de grande taille,
qui traversait rapidement la plaine en prenant la direction du
camp de Montcalm. Elle crut reconnatre son pre, et c'tait lui
vritablement. Bravant tous les dangers, il courait vers le
gnral franais pour lui demander o tait la sret qu'il avait
promise, et rclamer un secours bien tardif. Cinquante tomahawks
furent levs successivement contre lui, cinquante couteaux le
menacrent tour  tour; le bras encore nerveux du vtran
repoussait d'un air calme la main qui semblait vouloir l'immoler,
sans se dfendre autrement, sans ralentir un instant ses pas. Il
semblait que les sauvages respectassent son rang, son ge, son
intrpidit. Pas un seul n'avait le courage de porter le coup dont
tous le menaaient. Heureusement pour lui le vindicatif Magua
cherchait alors sa victime au milieu de l'arrire-garde que le
vieillard venait de quitter.

-- Mon pre! mon pre! Nous sommes ici! s'cria Alice ds qu'elle
crut l'avoir reconnu. Au secours! au secours! mon pre, ou nous
sommes perdues!

Elle rpta plusieurs fois ces cris, d'un ton qui aurait attendri
un coeur de pierre; mais ils furent inutiles. La dernire fois,
Munro parut pourtant avoir entendu quelques sons; mais Alice
venait de tomber  terre prive de connaissance, et Cora s'tait
prcipite sur sa soeur, qu'elle baignait de ses larmes. Le
vieillard ne put donc les voir; le cri qui avait enfin frapp ses
oreilles ne se rpta plus, et secouant la tte d'un air chagrin,
il, se remit en marche, et ne songea plus qu' s'acquitter de ce
que son devoir exigeait de lui.

-- Jeunes dames, dit David, qui, quoique lui-mme sans dfense,
n'avait pas encore song  abandonner son poste, c'est ici le
jubil des diables, et il ne convient pas  des chrtiens de
rester en ce lieu. Levez-vous, et fuyons!

-- Fuyez! rpondit Cora, serrant toujours sa soeur dans ses bras,
tchez de vous sauver! vous ne pouvez nous tre d'aucun secours.

Le geste expressif dont elle accompagna ces paroles attira
l'attention de La Gamme, et il comprit qu'Alice tant prive de
sentiment, sa soeur tait dtermine  ne pas l'abandonner. Il
jeta un coup d'oeil sur les dmons qui poursuivaient  peu de
distance de lui le cours de leurs meurtres; sa poitrine se
souleva, sa grande taille se redressa, et tous ses traits
annoncrent qu'il tait agit par une nouvelle sensation pleine
d'nergie.

-- Si le jeune berger hbreu, dit-il, a pu dompter le mauvais
esprit de Sal par le son de sa harpe et les expressions de ses
cantiques divins, pourquoi n'essaierions-nous pas ici le pouvoir
de la musique sacre?

Donnant alors  sa voix toute son tendue, il entonna un cantique
sur un ton si haut, qu'on l'entendait par-dessus les cris, les
gmissements des mourants, et les hurlements des froces
meurtriers.

Quelques sauvages s'avanaient vers eux en ce moment, dans
l'intention de dpouiller les deux soeurs des ornements qu'elles
portaient, et de leur enlever leurs chevelures; mais quand ils
virent ce grand spectre debout,  ct d'elles, immobile et comme
absorb dans l'esprit du cantique qu'il chantait, ils s'arrtrent
pour l'couter. Leur tonnement se changea en admiration, et,
s'exprimant les uns aux autres leur satisfaction de la fermet
avec laquelle le guerrier blanc chantait son chant de mort, ils
allrent chercher d'autres victimes et un autre butin.

Encourag et tromp par ce premier succs, David redoubla
d'efforts pour augmenter le pouvoir de ce qu'il regardait comme
une sainte influence. Ces sons extraordinaires frapprent
l'oreille d'un sauvage qui courait de groupe en groupe, en homme
qui, ddaignant d'immoler une victime vulgaire, en cherchait une
plus digne de lui: C'tait Magua, qui poussa un long hurlement de
triomphe en voyant ses anciennes prisonnires de nouveau  sa
merci.

-- Viens, dit-il en saisissant d'une main teinte de sang les
vtements de Cora, le wigwam du Huron t'attend. Ne t'y trouveras-
tu pas mieux qu'ici?

-- Retire-toi! rpondit Cora en dtournant la tte.

L'Indien tendit devant elle sa main ensanglante, et lui dit avec
un sourire froce:

-- Elle est rouge; mais ce rouge sort des veines des blancs!

-- Monstre! s'cria-t-elle, c'est toi qui es l'auteur de cette
scne horrible!

-- Magua est un grand chef! rpondit-il d'un air de triomphe. Eh
bien! la fille aux cheveux noirs veut-elle le suivre dans sa
peuplade?

-- Non, jamais! rpondit Cora avec fermet. Frappe! si tu le veux,
et assouvis ton infernale vengeance!

Il porta la main sur son tomahawk, hsita un instant, et, comme
par un mouvement subit, saisissant entre ses bras le corps inanim
d'Alice, il prit sa course du ct des bois.

-- Arrtez! s'cria Cora en le poursuivant les yeux gars;
arrtez, misrable! Laissez cette enfant! Que voulez-vous donc
faire?

Mais Magua tait sourd  sa voix, ou plutt il voyait quelle
influence exerait sur elle le fardeau dont il s'tait charg, et
il pouvait profiter de cet avantage.

-- Attendez! jeune dame, attendez! s'cria David; le saint charme
commence  oprer, et vous verrez bientt cet horrible tumulte
s'apaiser.

S'apercevant  son tour qu'il n'tait pas cout, le fidle David
suivit la soeur dsespre, en commenant un nouveau cantique
qu'il accompagnait, suivant son usage, du mouvement de son long
bras, lev et baiss alternativement. Ils traversrent ainsi le
reste de la plaine, au milieu des mourants et des morts, des
bourreaux et des victimes. Alice, porte dans les bras du froce
Huron, ne courait en ce moment aucun danger; mais Cora aurait plus
d'une fois succomb sous les coups de ses barbares ennemis sans
l'tre extraordinaire qui s'tait attach  ses pas, et qui
semblait alors, aux yeux des sauvages tonns, dou d'un esprit de
folie qui faisait sa protection.

Magua, qui connaissait les moyens d'viter les dangers les plus
pressants et d'luder toutes poursuites, entra dans les bois par
une petite ravine, o l'attendaient les deux chevaux que les
voyageurs avaient abandonns quelques jours auparavant, et qu'il
avait trouvs. Ils taient gards par un autre sauvage dont la
physionomie n'tait pas moins sinistre que la sienne. Jetant en
travers sur l'un d'eux le corps d'Alice, encore prive de
sentiment, il fit signe  Cora de monter sur l'autre.

Malgr l'horreur qu'excitait en elle la prsence de cet homme
farouche, elle sentait qu'elle prouvait une sorte de soulagement
en cessant d'avoir sous les yeux le spectacle affreux que
prsentait la plaine. Elle monta  cheval, et tendit les bras
vers sa soeur avec un air si touchant, que le Huron n'y fut pas
insensible. Ayant donc plac Alice sur le mme cheval que sa
soeur, il en prit la bride et s'enfona dans les profondeurs de la
fort.

David, regard probablement comme un homme qui ne valait pas le
coup de tomahawk qu'il aurait fallu lui donner pour s'en dfaire,
s'apercevant qu'on le laissait seul sans que personne songet 
lui, jeta une de ses longues jambes par-dessus la selle du cheval
qui restait, et, toujours fidle  ce qui lui paraissait son
devoir, suivit les deux soeurs d'aussi prs que le permettaient
les difficults du chemin.

Ils commencrent bientt  monter; mais comme le mouvement du
cheval ranimait peu  peu les facults d'Alice, l'attention de
Cora, partage entre sa tendre sollicitude pour sa soeur et les
cris qu'elle entendait encore pousser dans la plaine, ne lui
permit pas de remarquer de quel ct on les conduisait. Mais, en
arrivant sur la plate-forme d'une montagne qu'on venait de gravir,
elle reconnut l'endroit o un guide plus humain l'avait conduite
quelques jours auparavant comme en un lieu de sret. L, Magua
leur permit de mettre pied  terre, et, malgr la triste captivit
 laquelle elles taient elles-mmes rduites, la curiosit, qui
semble insparable de l'horreur, les porta  jeter un coup d'oeil
sur la scne lamentable qui se passait presque sous leurs pieds.

L'oeuvre de mort durait encore. Les Hurons poursuivaient de toutes
parts les victimes qu'ils n'avaient pas encore sacrifies, et les
colonnes de l'arme franaise, quoique sous les armes, restaient
dans une apathie qui n'a jamais t explique, et qui laisse une
tache ineffaable sur la rputation de leur chef. Les sauvages ne
cessrent de frapper que lorsque la cupidit l'emporta sur la soif
du sang. Peu  peu les cris des mourants et les clameurs des
assassins furent touffs sous le cri gnral de triomphe que
poussrent les sauvages[51].

Chapitre XVIII

Eh! n'importe quoi: un meurtrier honorable si vous voulez; car je
ne fis rien par haine, mais bien en tout honneur.

Shakespeare, Othello.

La scne barbare et sanglante que nous avons  peine esquisse
dans le chapitre prcdent porte, dans les annales des colonies,
un titre bien mrit: le massacre de William-Henry. Un vnement
de cette nature, arriv peu de temps auparavant, avait dj
compromis la rputation du gnral franais; sa mort glorieuse et
prmature n'a pu mme effacer entirement cette tache, dont
cependant le temps a affaibli l'impression. Montcalm mourut en
hros dans les plaines d'Abraham; mais on n'a pas oubli qu'il lui
manquait ce courage moral sans lequel il n'est point de vritable
grandeur. On pourrait crire un volume pour prouver, d'aprs cet
illustre exemple, l'imperfection des vertus humaines; dmontrer
combien il est ais aux sentiments les plus gnreux, la
courtoisie et le courage chevaleresque, de perdre leur ascendant
sous la froide influence des faux calculs et de l'intrt
personnel: on pourrait en appeler  cet homme, qui fut grand dans
tous les attributs secondaires de l'hrosme, mais qui resta au-
dessous de lui-mme quand il devint ncessaire de prouver combien
un principe est suprieur  la politique. Ce serait une tche qui
excderait les bornes de nos prrogatives de romancier; et comme
l'histoire, de mme que l'amour, se complat  entourer ses hros
d'une aurole imaginaire, il est probable que la postrit ne
verra dans Louis de Saint-Vran que le vaillant dfenseur de son
pays, et qu'elle oubliera son apathie cruelle sur les rives de
l'Oswego et de l'Horican. Dplorant avec douleur cette faiblesse
de la muse de l'histoire, nous nous retirerons de l'enceinte
sacre de ses domaines pour rentrer dans les sentiers plus humbles
de la fiction.

Le troisime jour aprs la reddition du fort allait finir,
cependant il faut que nos lecteurs nous accompagnent encore dans
le voisinage du Saint-Lac. Quand nous l'avons quitt, tous les
environs prsentaient une scne de tumulte et d'horreur;
maintenant le profond silence qui y rgnait pourrait s'appeler 
juste titre le silence de la mort. Les vainqueurs taient dj
partis, aprs avoir dtruit les circonvallations[52] de leur camp,
qui n'tait plus marqu que par quelques huttes construites par
des soldats. L'intrieur du fort avait t livr aux flammes; on
en avait fait sauter les remparts; les pices d'artillerie avaient
t emportes ou dmontes et encloues; enfin le dsordre et la
confusion rgnaient partout, et l'oeil n'y apercevait plus qu'une
masse de ruines encore fumantes, et un peu plus loin plusieurs
centaines de cadavres sans spulture, et dont quelques-uns avaient
dj servi, de pture aux oiseaux de proie et aux animaux froces.

La saison mme paraissait avoir subi un changement aussi complet.
Une masse innombrable de vapeurs privait le soleil de sa chaleur
en interceptant le passage de ses rayons. Ces vapeurs, qu'on avait
vues s'lever au-dessus des montagnes et se diriger vers le nord,
taient alors repousses vers le midi en longue nappe noire, par
un vent imptueux, arm de toute la fureur d'un ouragan, et
semblait dj charg des frimas de novembre. On ne voyait plus une
foule de barques voguer sur l'Horican, qui battait avec violence
contre la rive mridionale, comme s'il et voulu rejeter sur les
sables l'cume souille de ses flots. On pouvait pourtant encore
admirer sa limpidit constante; mais elle ne rflchissait que le
sombre nuage qui couvrait toute la surface du firmament. Cette
atmosphre douce et humide, qui, quelques jours auparavant,
faisait un des charmes de ce paysage, et adoucissait ce qu'il
avait d'inculte et de sauvage, avait entirement disparu, et le
vent du nord, soufflant  travers cette longue pice d'eau avec
toute sa violence, ne laissait ni  l'oeil ni  l'imagination
aucun objet digne de les occuper un instant.

Ce vent imptueux avait dessch l'herbe qui couvrait la plaine,
comme si un feu dvorant y avait pass. Cependant une touffe de
verdure s'levait a et l, comme pour offrir une trace de la
fertilit future d'un sol qui venait de s'abreuver de sang humain.
Tous ces environs, qui paraissaient si attrayants sous un beau
ciel et au milieu d'une temprature agrable, prsentaient alors
une sorte de tableau allgorique de la vie, o les objets se
montraient sous leurs couleurs saillantes, sans tre adoucis par
aucune ombre.

Mais si la violence de l'aquilon[53] fougueux permettait  peine
d'apercevoir ces touffes solitaires de verdure qui avaient chapp
 ses ravages, il ne laissait voir que trop distinctement les
masses de rochers arides qui s'levaient presque tout autour de la
plaine, et l'oeil aurait en vain cherch un aspect plus doux dans
le firmament, dont l'azur tait drob  la vue par les vapeurs
paisses qui flottaient dans l'air avec rapidit.

Le vent tait pourtant ingal; tantt il rasait la surface de la
terre avec une sorte de gmissement sourd qui semblait s'adresser
 la froide oreille de la mort, tantt, sifflant avec force dans
les hautes rgions de l'air, il pntrait dans les bois, brisait
les branches des arbres et jonchait le sol de leurs feuilles. Des
corbeaux, luttant contre la fureur du vent, taient les seules
cratures vivantes qui animassent ce dsert; mais ds qu'ils
avaient dpass dans leur vol le vert ocan des forts, ils
s'abattaient sur le lieu qui avait t une scne de carnage pour y
chercher une horrible pture.

En un mot, tous les environs offraient une scne de dsolation. On
aurait dit que c'tait une enceinte dont l'entre tait interdite
 toutes les personnes, et o la mort avait frapp tous ceux qui
s'taient permis de la violer. Mais la prohibition n'existait
plus, et pour la premire fois depuis le dpart de ceux qui
avaient commis et laiss commettre cette oeuvre de sang et de
carnage, des tres humains osaient s'avancer vers cette scne
pouvantable.

Dans la soire du jour dont nous parlons, environ une heure avant
le coucher du soleil, cinq hommes sortaient du dfil qui
conduisait  travers les bois sur les bords de l'Hudson, et
s'avanaient dans la direction du fort ruin; D'abord leur marche
tait lente, et circonspecte, comme si c'et t avec rpugnance
qu'ils se fussent approchs de cette scne d'horreur, ou qu'ils
eussent craint de la voir se renouveler. Un jeune homme leste et
agile marchait en avant des autres avec la prcaution et
l'activit d'un naturel du pays, montant sur toutes les hauteurs
qu'il rencontrait pour reconnatre les environs, et indiquant par
ses gestes  ses compagnons la route qu'il jugeait le plus prudent
de suivre. De leur ct, ceux qui le suivaient ne manquaient ni de
prudence ni de vigilance. L'un d'eux, et c'tait aussi un Indien,
se tenait  quelque distance sur le flanc, et fixait sans cesse
sur la lisire du bois voisin des yeux accoutums  distinguer le
moindre signe qui annont la proximit de quelque danger. Les
trois autres taient des blancs, et ils avaient pris des vtements
dont la couleur et l'toffe convenaient  leur entreprise
dangereuse, celle de suivre la marche d'une arme nombreuse qui se
retirait.

Les effets que produisait sur chacun d'eux le spectacle horrible
qui se prsentait  leur vue presque  chaque pas, variaient
suivant le caractre des individus qui composaient cette petite
troupe. Celui qui marchait en avant jetait un coup d'oeil furtif
sur les victimes mutiles qu'il rencontrait en traversant
lgrement la plaine, craignant de laisser apercevoir les motions
naturelles qu'il prouvait, mais encore trop jeune pour rsister 
leur soudaine impulsion. L'autre Indien se montrait fort au-dessus
d'une telle faiblesse. Il marchait  travers les groupes de
cadavres d'un pas ferme et assur, et avec un air si calme qu'il
tait facile de voir qu'il tait depuis longtemps familiaris avec
de pareilles scnes.

Les sensations produites par ce spectacle sur l'esprit des trois
blancs avaient aussi un caractre diffrent, quoiqu'elles fussent
galement douloureuses. L'un, dont le port martial, les cheveux
blancs et les rides annonaient, en dpit du dguisement qu'il
avait pris, un homme habitu depuis longtemps aux suites affreuses
de la guerre, ne rougissait pas de gmir tout haut quand les
traces d'une cruaut plus ordinaire frappaient ses regards. Le
jeune homme qui tait  son ct frmissait d'horreur, mais
semblait se contenir par mnagement pour son compagnon. Celui qui,
marchant derrire eux, semblait former l'arrire-garde, paraissait
seul se livrer sans contrainte et sans rserve  tous les
sentiments qu'il prouvait. Le spectacle le plus rvoltant ne
faisait pas mouvoir un seul de ses muscles; il le considrait d'un
oeil sec, mais en indiquant par des imprcations et des
maldictions l'horreur et l'indignation dont il tait transport.

Dans ces cinq individus le lecteur a sans doute dj reconnu les
deux Mohicans, leur ami blanc OEil-de-Faucon, le colonel Munro et
le major Heyward. C'tait un pre qui cherchait ses enfants, avec
le jeune homme qui prenait un si puissant intrt  toute cette
famille, et trois hommes qui avaient dj donn tant de preuves de
bravoure et de fidlit dans les circonstances cruelles que nous
avons rapportes.

Quand Uncas, qui continuait  marcher en avant, fut  peu prs 
mi-chemin entre la fort et les ruines de William-Henry, il poussa
un cri qui attira sur-le-champ ses compagnons prs de lui. Il
venait d'arriver  l'endroit o les femmes sans dfense avaient
t massacres par les sauvages, et o les corps, dj attaqus
par la corruption, taient amoncels. Quelque pnible que ft
cette tche, Munro et Duncan eurent le courage d'examiner avec
attention tous ces cadavres plus ou moins mutils, pour voir s'ils
n'y reconnatraient pas les traits d'Alice et de Cora. Cet examen
procura un peu de soulagement au pre et  l'amant, qui non
seulement n'y trouvrent pas celles qu'ils y cherchaient avec tant
de crainte de les apercevoir, mais qui mme ne reconnurent, parmi
le peu de vtements que les meurtriers avaient laisss  leurs
victimes, rien qui et appartenu aux deux soeurs.

Ils n'en taient pas moins condamns aux tourments d'une
incertitude presque aussi pnible que la plus cruelle vrit. Ils
taient debout, dans un silence mlancolique, devant cet horrible
amas de cadavres, quand le chasseur adressa la parole  ses
compagnons pour la premire fois depuis leur dpart.

-- J'ai vu plus d'un champ de bataille, dit-il le visage enflamm
de colre; j'ai suivi plus d'une fois des traces de sang pendant
plusieurs milles: mais je n'ai jamais vu nulle part la main du
diable si visiblement imprime qu'elle l'est ici! L'esprit de
vengeance est un sentiment qui appartient particulirement aux
Indiens, et tous ceux qui me connaissent savent qu'il ne coule pas
une goutte de leur sang dans mes veines; mais je dois dire ici, 
la face du ciel, que sous la protection du Seigneur, qui rgne
mme sur ces dserts, si jamais un de ces coquins de Franais qui
ont souffert un tel massacre se trouve  porte de fusil, voici
une arme qui jouera son rle tant que sa pierre pourra produire
une tincelle pour mettre le feu  la poudre. Je laisse le
tomahawk et le couteau  ceux qui ont un don naturel pour s'en
servir. Qu'en dites-vous, Chingachgook, ajouta-t-il en delaware,
ces Hurons rouges se vanteront-ils de cet exploit  leurs squaws,
quand les grandes neiges arriveront?

Un clair de ressentiment passa sur les traits du Mohican: il tira
 demi son couteau hors de sa gaine, et dtournant ensuite les
yeux, sa physionomie redevint aussi calme que s'il n'et t agit
par aucun mouvement de courroux.

-- Montcalm! Montcalm! continua le chasseur vindicatif, d'une voix
pleine d'nergie, les prtres disent qu'il viendra un jour o tout
ce qu'on aura fait dans la chair se verra d'un coup d'oeil, et
avec des yeux qui n'auront plus rien de la faiblesse humaine.
Malheur  celui qui est n pour avoir  rendre compte de ce qui
s'est pass dans cette plaine!... Ah!... aussi vrai que mon sang
est sans mlange, voil parmi les morts une Peau-Rouge  qui on a
enlev sa chevelure!... Examinez-le, Chingachgook; c'est peut-tre
un de ceux qui vous manquent, et en ce cas il faudrait lui donner
la spulture, comme le mrite un brave guerrier... Je lis dans vos
yeux, Sagamore; je vois qu'un Huron vous paiera le prix de cette
vie avant que le vent ait emporte l'odeur du sang.

Le Mohican s'approcha du cadavre dfigur, et l'ayant retourn; il
reconnut sur lui les marques distinctives d'une des Six Nations
allies, comme on les appelait, et qui, quoique combattant dans
les rangs des Anglais, taient ennemies mortelles de sa nation.
Aussitt, le repoussant du pied avec un air de ddain, il s'en
loigna avec la mme indiffrence que si c'et t le cadavre d'un
chien. Le chasseur comprit fort bien ce geste, et se livrant  la
suite de ses propres ides, il continua les dclamations que le
ressentiment lui inspirait contre le gnral franais.

-- Il n'appartient qu' une sagesse infinie et  un pouvoir sans
bornes, dit-il, de balayer ainsi tout  coup de la surface de la
terre une pareille multitude d'hommes; car Dieu seul sait quand il
doit frapper ou retenir son bras. Et quel tre aurait le pouvoir
de remplacer une seule des cratures qu'il prive du jour? Quant 
moi, je me fais mme scrupule de tuer un second daim avant d'avoir
mang le premier,  moins que je n'aie  faire une longue marche,
ou  rester en embuscade. C'est tout autre chose quand on se
trouve sur un champ de bataille en face de l'ennemi; car alors il
faut qu'on meure le fusil ou le tomahawk  la main, suivant qu'on
a la peau blanche ou rouge. Uncas, venez par ici, et laissez ce
corbeau descendre sur le Mingo. Je sais par exprience que ces
cratures ont naturellement un got particulier pour la chair d'un
Onida: et  quoi bon empcher l'oiseau de se satisfaire?

-- Hugh! s'cria le jeune Mohican en se levant sur la pointe des
pieds, et les yeux fixs sur la lisire du bois en face; et cette
interjection dtermina le corbeau  aller chercher sa pture un
peu plus loin.

-- Qu'y a-t-il donc? demanda le chasseur en baissant la voix, et
en se courbant comme une panthre qui va s'lancer sur sa proie.
Dieu veuille que ce soit quelque traneur franais qui rde dans
les environs pour piller les morts, quoiqu'on ne leur ait pas
laiss grand chose: je crois que mon tueur de daims enverrait en
ce moment une balle droit au but.

Uncas ne rpondit rien; mais bondissant avec la lgret d'un
faon, il fut en un instant sur la lisire du bois, brisa une
branche d'pines, et en dtacha un lambeau du voile vert de Cora,
qu'il agita en triomphe au-dessus de sa tte. Le second cri que
poussa le jeune Mohican et ce lger tissu eurent bientt attir
prs de lui ses autres compagnons.

-- Ma fille! s'cria Munro d'une voix entrecoupe; qui me rendra
ma fille!

-- Uncas le tchera, rpondit le jeune Indien avec autant de
simplicit que de chaleur.

Cette promesse et l'accent avec lequel elle fut faite ne
produisirent aucun effet sur le malheureux pre, qui avait  peine
entendu les paroles d'Uncas. Saisissant le lambeau du voile de
Cora, il le serra dans sa main tremblante, tandis que ses yeux
gars se promenaient sur les buissons voisins, comme s'il et
espr qu'ils allaient lui rendre sa fille, ou qu'il et craint de
n'y retrouver que ses restes ensanglants.

-- Il n'y a point de morts ici, dit Heyward d'une voix creuse et
presque touffe par la crainte; il ne parat pas que l'orage se
soit dirig de ce ct.

-- Cela est vident et plus clair que le firmament, dit OEil-de-
Faucon avec son sang-froid imperturbable; mais il faut que ce soit
elle ou ceux qui l'ont enleve qui aient pass par ici; car je me
rappelle fort bien que le voile qu'elle portait pour cacher un
visage que tout le monde aimait  voir tait semblable  cette
gaze.

-- Oui, Uncas, vous avez raison, rpondit-il  quelques mots que
celui-ci lui avait adresss en delaware; je crois que c'est elle-
mme qui a pass par ici. Elle aura fui dans les bois comme un
daim effarouch; et dans le fait, quel est l'tre qui, ayant des
jambes, serait rest pour se faire assommer? Maintenant cherchons
les traces qu'elle a d laisser, et nous les trouverons; car je
croirais volontiers quelquefois que les yeux d'un Indien
reconnatraient dans l'air les marques du passage d'un oiseau-
mouche.

-- Que le ciel vous bnisse, digne homme! s'cria le pre vivement
agit; que Dieu vous rcompense! Mais o peuvent-elles avoir fui?
o trouverons-nous mes deux filles?

Pendant ce temps, le jeune Mohican s'occupait dj avec activit
de la recherche dont OEil-de-Faucon venait de parler; et Munro
avait  peine fini une question  laquelle il ne pouvait gure
esprer une rponse satisfaisante, qu'il poussa une nouvelle
exclamation de joie  peu de distance le long de la mme lisire
du bois. Ses compagnons coururent  lui et il leur remit un autre
fragment du mme voile, qu'il avait trouv accroch  la dernire
branche d'un bouleau.

-- Doucement! doucement! dit OEil-de-Faucon en tendant sa longue
carabine pour empcher Heyward de courir en avant: il ne faut pas
que trop d'ardeur risque de nous dtourner de la voie sur laquelle
nous sommes. Un pas fait sans prcaution peut nous donner des
heures d'embarras. Nous sommes sur la piste; c'est ce qu'on ne
peut nier.

-- Mais par o faut-il prendre pour les suivre? demanda Heyward
avec quelque impatience.

-- Le chemin qu'elles peuvent avoir pris dpend de bien des
circonstances, rpondit le chasseur: si elles sont seules, elles
peuvent avoir march en tournant, au lieu de suivre une ligne
droite, et dans ce cas il est possible qu'elles ne soient qu' une
douzaine de milles de nous. Si au contraire elles sont emmenes
par les Hurons ou par quelques autres Indiens allis des Franais,
il est  croire qu'elles sont dj sur les frontires du Canada.
Mais qu'importe! ajouta-t-il en voyant l'inquitude et le
dsappointement se peindre sur tous les traits du colonel et du
major; nous voici, les deux Mohicans et moi,  un bout de leur
piste, et nous arriverons  l'autre, quand il serait  cent
lieues. Pas si vite! Uncas! pas si vite! vous tes aussi impatient
que si vous tiez n dans les colonies. Vous oubliez que des pieds
lgers ne laissent pas de traces bien profondes.

-- Hugh! s'cria Chingachgook qui s'occupait  examiner des
broussailles qu'on paraissait avoir froisses pour s'ouvrir un
passage dans la fort, et qui, se redressant de toute sa hauteur,
dirigeait une main vers la terre, dans l'attitude et avec l'air
d'un homme qui voit un reptile dgotant.

-- C'est l'impression vidente du pied d'un homme! s'cria Duncan
en se baissant pour examiner l'endroit dsign. Il est venu sur le
bord de cette mare d'eau; on ne peut s'y tromper. Cela n'est que
trop sr, elles sont prisonnires.

-- Cela vaut mieux que de mourir de faim en errant dans les bois,
dit tranquillement OEil-de-Faucon, et nous n'en serons que plus
srs de ne pas perdre leurs traces. Maintenant je gagerais
cinquante peaux de castor contre cinquante pierres  fusil, que
les Mohicans et moi nous trouverons les wigwams des coquins avant
qu'un mois soit coul. Baissez-vous, Uncas, et voyez si vous ne
pourrez rien faire de ce mocassin; car c'est videmment la marque
d'un mocassin, et non celle d'un soulier.

Le jeune Mohican s'agenouilla, carta avec beaucoup de prcaution
quelques feuilles sches qui auraient gn son examen, qu'il fit
avec autant de soin qu'un avare considre une pice d'or qui lui
semble suspecte. Enfin il se releva d'un air qui annonait qu'il
tait satisfait du rsultat de ses recherches.

-- Eh bien! demanda le chasseur, que vous a-t-il dit? En avez-vous
pu faire quelque chose?

-- C'est le Renard-Subtil.

-- Encore ce maudit rdeur! Nous n'en serons, dbarrasss que
lorsque mon tueur de daims aura pu lui dire un mot d'amiti.

Cette annonce parut  Heyward un prsage de nouveaux malheurs, et
quoiqu'il ft port  en admettre la vrit, il exprima des doutes
dans lesquels il trouvait une consolation.

-- Il peut y avoir ici quelque mprise, dit-il: un mocassin est si
semblable  un autre!

-- Un mocassin semblable  un autre! s'cria OEil-de-Faucon;
autant vaudrait dire que tous les pieds se ressemblent, et
cependant tout le monde sait qu'il y en a de longs et de courts,
de larges et d'troits; que ceux-ci ont le cou-de-pied plus haut,
ceux-l plus bas; que les uns marchent en dehors, les autres en
dedans. Les mocassins ne se ressemblent pas plus que les livres,
quoique ceux qui lisent le mieux dans ceux-ci ne soient pas les
plus capables de bien distinguer ceux-l. Tout cela est ordonn
pour le mieux, afin de laisser  chacun ses avantages naturels.
Faites-moi place, Uncas; qu'il s'agisse de livres ou de mocassins,
deux opinions valent toujours mieux qu'une.

Il se baissa  son tour, examina la trace avec attention, et se
releva au bout de quelques instants.

-- Vous avez raison, Uncas, dit-il: c'est la trace que nous avons
vue si souvent l'autre jour, quand nous lui donnions la chasse, et
le drle ne manquera jamais de boire quand il en trouvera
l'occasion. Vos Indiens buveurs marchent toujours en talant et en
appuyant le pied plus que le sauvage naturel, parce qu'un ivrogne
a besoin d'une base plus solide, que sa peau soit rouge ou
blanche. C'est justement la mme longueur et la mme largeur.
Examinez  votre tour, Sagamore; vous avez mesur plus d'une fois
les traces de cette vermine, quand nous nous sommes mis  sa
poursuite depuis le rocher de Glenn jusqu' la source de Sant.

Chingachgook s'agenouilla  son tour, et aprs un court examen il
se releva, et pronona d'un air grave, quoique avec un accent
tranger, le mot Magua.

-- Oui, dit OEil-de-Faucon, c'est une chose dcide; la jeune dame
aux cheveux noirs et Magua ont pass par ici.

-- Et Alice? demanda Heyward en tremblant.

-- Nous n'en avons encore aperu aucune trace, rpondit le
chasseur tout en examinant avec attention les arbres, les buissons
et la terre. Mais que vois-je l-bas? Uncas, allez chercher ce qui
est par terre, prs de ce buisson d'pines.

Le jeune Indien obit  l'instant, et ds qu'il eut remis au
chasseur l'objet qu'il venait de ramasser, celui-ci le montra 
ses compagnons en riant de bon coeur, mais d'un air de ddain.

-- C'est le joujou, le sifflet de notre chanteur, dit-il; il a
donc pass par ici, et maintenant nous aurons des traces qu'un
prtre mme pourrait suivre. Uncas, cherchez les marques d'un
soulier assez long et assez large pour contenir un pied capable de
soutenir une masse de chair mal btie, de six pieds deux pouces de
hauteur. Je commence  ne pas dsesprer de ce bltre[54],
puisqu'il a abandonn ce brimborion[55], peut-tre pour commencer
un mtier plus utile.

-- Du moins il a t fidle  son poste, dit Heyward, et Cora et
Alice ont encore un ami auprs d'elles.

-- Oui, dit OEil-de-Faucon en appuyant par terre la crosse de son
fusil et en baissant la tte sur le canon avec un air de mpris
vident; un ami qui sifflera tant qu'elles le voudront. Mais
tuera-t-il un daim pour leur dner? Reconnatra-t-il son chemin
par la mousse des arbres? Coupera-t-il le cou d'un Huron pour les
dfendre? S'il ne peut rien faire de tout cela, le premier oiseau-
moqueur[56] qu'il rencontrera est aussi adroit que lui. Eh bien!
Uncas, trouvez-vous quelque chose qui ressemble  l'impression
d'un pareil pied?

-- Voici une trace qui parat avoir t forme par un pied humain,
dit Heyward, qui saisit avec plaisir cette occasion pour changer
le sujet d'une conversation qui lui dplaisait, parce qu'il savait
le meilleur gr  David de ne pas avoir abandonn les deux soeurs;
croyez-vous que ce puisse tre le pied de notre ami?

-- Touchez les feuilles avec plus de prcaution! s'cria le
chasseur, ou vous gterez toute l'empreinte. Cela! c'est la marque
d'un pied, mais de celui de la chevelure noire, et il est assez
petit pour une si belle taille: le talon du chanteur le couvrirait
tout entier.

-- O? Laissez-moi voir les traces des pieds de ma fille! s'cria
Munro en s'avanant  travers les buissons, et se mettant  genoux
pour en rapprocher ses regards.

Quoique le pas qui avait laiss cette marque et t lger et
rapide, elle tait pourtant encore suffisamment visible, et les
yeux du vtran s'obscurcirent en la considrant; car, lorsqu'il
se releva, Duncan remarqua qu'il avait mouill de ses larmes la
trace du passage de sa fille. Voulant le distraire d'une angoisse
qui menaait d'clater  chaque instant, et qui l'aurait rendu
incapable des efforts qu'il avait  faire, il dit au chasseur:

-- Maintenant que nous avons trouv ces signes infaillibles, ne
perdons pas un instant pour nous mettre en marche. En de pareilles
circonstances, chaque minute doit paratre un sicle aux
malheureuses prisonnires.

-- Ce n'est pas toujours le chien qui court le plus vite qui
attrape le daim, rpondit OEil-de-Faucon sans cesser d'avoir les
yeux attachs sur les indices de passage qui avaient t
dcouverts. Nous savons que le Huron rdeur a pass par ici, ainsi
que la chevelure noire et le chanteur; mais la jeune dame aux
cheveux blonds et aux yeux bleus, qu'est-elle devenue? Quoique
plus petite et beaucoup moins brave que sa soeur, elle est bonne 
voir et agrable  entendre. D'o vient que personne ne parle
d'elle? N'a-t-elle pas d'amis ici?

--  Dieu ne plaise qu'elle en manque jamais! s'cria Duncan avec
chaleur. Mais pourquoi une telle question? Ne sommes-nous pas
occups  la chercher? Quant  moi, je continuerai ma poursuite
jusqu' ce que je l'aie trouve.

-- En ce pas, nous pourrons avoir  marcher par diffrents
chemins, dit le chasseur, car il est constant qu'elle n'a point
pass par ici. Quelque lger que puisse tre son pas, nous en
aurions aperu quelques traces.

Heyward fit un pas en arrire, et toute son ardeur parut
s'teindre et cder  l'accablement. Le chasseur, aprs avoir
rflchi un instant, continua sans faire la moindre attention au
changement de physionomie du major.

-- Il n'existe pas dans les bois, dit-il, une femme dont le pied
puisse laisser une pareille empreinte. Elle a donc t faite par
celui de la chevelure noire ou de sa soeur. Les deux haillons que
nous avons trouvs prouvent que la premire a pass par ici; mais
o sont les indices du passage de l'autre? N'importe; suivons les
traces qui se prsentent, et si nous n'en voyons pas d'autres,
nous retournerons dans la plaine pour chercher une autre voie.
Avancez, Uncas, et ayez toujours l'oeil sur les feuilles sches;
je me charge d'examiner Les buissons. Allons, mes amis, en avant;
voil le soleil qui descend derrire les montagnes.

-- Et moi, demanda Heyward, n'y a-t-il rien que je puisse faire?

-- Vous, dit OEil-de-Faucon qui tait dj en marche ainsi, que
ses deux amis rouges, marchez derrire nous, et si vous apercevez
quelques traces, prenez garde d'y rien gter.

Il y avait  peine quelques minutes qu'ils marchaient quand les
deux Indiens s'arrtrent pour examiner de nouveau quelques signes
sur la terre; Le pre et le fils se parlaient  voix haute et avec
vivacit; tantt les yeux fixs sur l'objet qui occasionnait leur
discussion, tantt se regardant l'un l'autre avec un air de
satisfaction non quivoque.

-- Il faut qu'ils aient trouv le petit pied! s'cria OEil-de-
Faucon en courant  eux sans penser davantage  la part qu'il
s'tait rserve dans la recherche gnrale. Qu'avons nous ici?
Quoi! il y a eu une embuscade en ce lieu? Eh non! par le meilleur
fusil qui soit sur toutes les frontires, voil encore les chevaux
dont les jambes de chaque ct marchent en mme temps! Il n'y a
plus de secret  prsent, la chose est aussi claire que l'toile
du nord  minuit. Ils sont  cheval. Voil le sapin o les chevaux
ont t attachs, car ils ont pitin tout autour, et voil le
grand sentier qui conduit vers le nord, dans le Canada.

-- Mais nous n'avons encore aucune preuve qu'Alice, que miss Munro
la jeune, ft avec sa soeur, dit Duncan.

-- Non, rpondit le chasseur,  moins que nous n'en trouvions une
dans je ne sais quoi que le jeune Mohican vient de ramasser.
Passez nous cela, Uncas, afin que nous puissions l'examiner.

Heyward reconnut sur-le-champ un bijou qu'Alice aimait  porter;
et avec la mmoire fidle d'un amant, il se souvint qu'il le lui
avait vu au cou dans la fatale matine du jour du massacre. Il se
hta de l'annoncer  ses compagnons, et le plaa sur son coeur
avec tant de vivacit que le chasseur crut qu'il l'avait laiss
tomber, et se mit  le chercher par terre.

-- Ah! dit-il aprs avoir inutilement cart les feuilles avec la
crosse de son fusil, c'est un signe certain de vieillesse quand la
vue commence  baisser. Un joyau si brillant, et ne pas
l'apercevoir! N'importe! j'y vois encore assez pour guider une
balle qui sort du canon de mon fusil, et cela suffit pour arranger
toutes les disputes entre les Mingos et moi. J'aurais pourtant t
bien aise de retrouver cette babiole, quand ce n'aurait t que
pour la rendre  celle  qui elle appartient; ce serait ce que
j'appelle bien rejoindre les deux bouts d'une longue piste; car 
prsent le fleuve Saint-Laurent et peut-tre mme les grands lacs
sont dj entre elles et nous.

-- Raison de plus pour ne pas nous arrter, dit Heyward;
remettons-nous en marche sur-le-champ.

-- Jeune sang et sang chaud sont, dit-on,  peu prs la mme
chose, rpliqua OEil-de-Faucon. Nous ne partons pas pour chasser
les cureuils ou pour pousser un daim dans l'Horican. Nous
commenons une course qui durera des jours et des nuits, et nous
avons  traverser des dserts o les pieds de l'homme ne se
montrent que bien rarement, et o toutes les connaissances de vos
livres ne pourraient vous guider. Jamais un Indien ne part pour
une pareille expdition sans avoir fum devant le feu du conseil;
et quoique je sois un homme blanc, dont le sang est sans mlange,
j'approuve leur usage en ce cas, parce qu'il donne le temps de la
rflexion. D'ailleurs nous pourrions perdre notre piste pendant
l'obscurit. Nous retournerons donc sur nos pas; nous allumerons
notre feu cette nuit dans les ruines du vieux fort, et demain  la
pointe du jour nous serons frais, dispos, et prts  accomplir
notre entreprise en hommes, et non comme des femmes bavardes ou
des enfants impatients.

Au ton et aux manires du chasseur, Heyward vit sur-le-champ qu'il
serait inutile de lui faire des remontrances. Munro tait retomb
dans cette sorte d'apathie dont il sortait rarement depuis ses
dernires infortunes, et dont il ne pouvait tre tir
momentanment que par quelque forte motion. Se faisant donc une
vertu de la ncessit, le jeune major donna le bras au vtran, et
ils suivirent le chasseur et les deux Indiens, qui taient dj en
marche en se dirigeant du ct de la plaine.

Chapitre IXX

SAI. S'il ne te rembourse pas, bien certainement tu ne prendras
pas sa chair;  quoi te servirait-elle?
LE JUIF.  en faire des appts pour les poissons; et si elle ne
satisfait pas leur apptit, elle assouvira du moins ma soif de
vengeance.

Shakespeare, Le marchand de Venise.

Les ombres du soir taient venues augmenter l'horreur des ruines
de William-Henry, quand nos cinq compagnons y arrivrent. Le
chasseur et les deux Mohicans s'empressrent de faire leurs
prparatifs pour y passer la nuit, mais d'un air grave et srieux
qui prouvait que l'horrible spectacle qu'ils avaient eu sous les
yeux avait fait sur leur esprit plus d'impression qu'ils ne
voulaient en laisser voir. Quelques poutres  demi brles furent
appuyes par un bout contre un mur, pour former une espce
d'appentis, et quand Uncas les eut couvertes avec des branches,
cette demeure prcaire fut termine. Le jeune Indien montra du
doigt cet abri grossier, ds qu'il eut termin ses travaux, et
Heyward, qui entendit le langage de ce geste silencieux, y
conduisit Munro et le pressa de prendre quelque repos. Laissant le
vtran seul avec ses chagrins, il retourna sur-le-champ en plein
air, se trouvant trop agit pour suivre le conseil qu'il venait de
donner  son vieil ami.

Tandis qu'OEil-de-Faucon et ses deux compagnons allumaient leur
feu et prenaient leur repas du soir, repas frugal qui ne
consistait qu'en chair d'ours sche, le jeune major monta sur les
dbris d'un bastion qui dominait sur l'Horican. Le vent tait
tomb, et les vagues frappaient avec moins de violence et plus de
rgularit contre le rivage sablonneux qui tait sous ses pieds.
Les nuages, comme fatigus de leur course imptueuse, commenaient
 se diviser; les plus pais se rassemblant en masses noires 
l'horizon, et les plus lgers, planant encore sur les eaux du lac
et sur le sommet des montagnes, comme une vole d'oiseaux
effrays, mais qui ne peuvent se rsoudre  s'loigner de
l'endroit o ils ont laiss leurs nids.  et l une toile
brillante luttait contre les vapeurs qui roulaient encore dans
l'atmosphre, et semblait un rayon lumineux perant la sombre
vote du firmament. Des tnbres impntrables couvraient dj les
montagnes qui entouraient les environs, et la plaine tait comme
un vaste cimetire abandonn, o rgne le silence de la mort au
milieu de ceux qu'elle a frapps.

Duncan resta quelque temps  contempler une scne si bien d'accord
avec tout ce qui s'tait pass. Ses regards se tournaient tour 
tour vers les ruines, au milieu desquelles le chasseur et ses deux
amis taient assis autour d'un bon feu, et vers la faible lueur
qu'on distinguait encore du ct du couchant, par le rouge ple
dont elle teignait les nuages, et se reposait ensuite sur cette
sombre obscurit qui bornait sa vue  l'enceinte o tant de morts
taient tendus.

Bientt il crut entendre s'lever de cet endroit des sons
inintelligibles, si bas, si confus, qu'il ne pouvait ni s'en
expliquer la nature, ni mme se convaincre qu'il ne se trompait
pas. Honteux des inquitudes auxquelles il se livrait malgr lui,
il chercha  s'en distraire en jetant les yeux sur le lac, et en
contemplant les toiles qui se rflchissaient sur sa surface
mouvante. Cependant son oreille aux aguets l'avertit de la
rptition des mmes sons, comme pour le mettre en garde contre
quelque danger cach. Il y donna alors toute son attention, et le
bruit qu'il entendit enfin partir plus distinctement du sein des
tnbres lui parut celui que produirait une marche rapide.

Ne pouvant plus matriser son inquitude, il appela le chasseur 
voix basse, et l'invita  venir le trouver. Celui-ci prit son
fusil sous son bras, et se rendit prs du major d'un pas si lent,
et avec un air si calme et si insouciant, qu'il tait facile de
juger qu'il se croyait en toute sret dans la situation o il
tait.

-- coutez, lui dit Duncan lorsque le chasseur se fut plac
tranquillement  son ct; j'entends dans la plaine des sons qui
peuvent prouver que Montcalm n'a pas encore entirement abandonn
sa conqute.

-- En ce cas, les oreilles valent mieux que les yeux, rpondit le
chasseur avec sang-froid, en s'occupant en mme temps  finir la
mastication d'un morceau de chair d'ours dont il avait la bouche
pleine; je l'ai vu moi-mme entrer dans le Ty avec toute son
arme; car vos Franais, quand ils ont remport un succs, aiment
assez s'en retourner chez eux pour le clbrer par des danses et
des ftes.

-- Cela est possible, mais un Indien dort rarement pendant la
guerre, et l'envie de piller peut retenir ici un Huron, mme aprs
le dpart de ses compagnons. Il serait prudent d'teindre le feu
et de rester aux coutes. coutez! n'entendez-vous pas le bruit
dont je vous parle?

-- Un Indien rde rarement au milieu des morts. Quand il a le sang
chauff et qu'il est en fureur, il est toujours prt  tuer et
n'est pas trs scrupuleux sur les moyens; mais quand il a enlev
la chevelure de son ennemi, et que l'esprit est spar du corps,
il oublie son inimiti, et laisse au mort le repos qui lui est d;
En parlant des esprits, major, croyez-vous que les Peaux-Rouges et
nous autres blancs nous ayons un jour le mme paradis?

-- Sans doute, sans doute. Ah! J'ai cru entendre encore les mmes
sons, mais c'tait peut-tre le bruit des feuilles de ce bouleau.

-- Quant  moi, continua OEil-de-Faucon en tournant la tte un
instant avec nonchalance du ct qu'Heyward lui dsignait, je
crois que le paradis doit tre un sjour de bonheur et que par
consquent chacun y sera trait suivant ses gots et ses
inclinations. Je pense donc, moi, que les Peaux-Rouges ne
s'loignent pas beaucoup de la vrit en croyant qu'aprs leur
mort ils iront dans de beaux bois remplis de gibier, comme le
disent toutes leurs traditions. Et, quant  cela, je crois que ce
ne serait pas une honte pour un blanc dont le sang est sans
mlange, que de passer son temps ...

-- Eh bien! vous l'entendez  prsent?

-- Oui, oui; quand la pture est abondante, les loups sont en
campagne comme lorsqu'elle est rare. S'il faisait clair, et qu'on
en et le loisir, on n'aurait que la peine de choisir leurs plus
belles peaux. Mais pour en revenir  la vie du paradis, major,
j'ai entendu les prdicateurs dire que le ciel est un sjour de
flicit; mais tous les hommes ne sont pas d'accord dans leurs
ides relativement au bonheur. Moi, par exemple, soit dit sans
manquer de respect aux volonts de la Providence, je n'en
trouverais pas un trs grand  tre enferm toute la journe pour
entendre prcher, vu mon penchant naturel pour le mouvement et
pour la chasse.

Duncan qui, d'aprs l'explication du chasseur, croyait reconnatre
la nature du bruit qui l'avait inquit, donnait alors plus
d'attention aux discours de son compagnon, et tait curieux de
voir o le mnerait cette discussion.

-- Il est difficile, dit-il, de rendre compte des sentiments que
l'homme prouvera lors de ce grand et dernier changement.

-- C'en serait un terrible, reprit le chasseur suivant le fil de
la mme ide, pour un homme qui a pass tant de jours et de nuits
en plein air. Ce serait comme si l'on s'endormait prs de la
source de l'Hudson, et qu'on se rveillt  ct d'une cataracte.
Mais c'est une consolation de savoir que nous servons un matre
misricordieux, quoique nous le fassions chacun  notre manire,
et que nous soyons spars de lui par d'immenses dserts. Ah!
qu'est-ce que j'entends?

-- N'est-ce pas le bruit que font les loups en cherchant leur
proie, comme vous venez de le dire? demanda Duncan.

OEil-de-Faucon secoua la tte, et fit signe au major de le suivre
dans un endroit que la lumire du feu n'clairait pas. Aprs avoir
pris cette prcaution, il se plaa dans une attitude d'attention,
et couta de toutes ses oreilles, dans l'attente que le bruit qui
les avait enfin frappes se rpterait. Mais sa vigilance fut
inutile, et aprs quelques minutes de silence complet, il dit 
Heyward  demi-voix:

-- Il faut que nous appelions Uncas; il a les sens d'un Indien, et
il entendra ce que nous ne pouvons entendre; car tant une Peau-
Blanche, je ne puis renier ma nature.

En achevant ces mots, il imita le cri du hibou. Ce son fit
tressaillir le jeune Mohican, qui s'entretenait avec son pre prs
du feu. Il se leva sur-le-champ, regarda de diffrents cts pour
s'assurer d'o partait ce cri, et le chasseur l'ayant rpt,
Duncan aperut Uncas qui s'approchait d'eux avec prcaution.

OEil-de-Faucon lui donna quelques instructions en peu de mots, en
langue delaware, et ds que le jeune Indien eut appris ce dont il
s'agissait, il s'loigna de quelques pas, s'tendit le visage
contre terre, et, aux yeux d'Heyward, parut y rester dans un tat
d'immobilit parfaite. Quelques minutes se passrent. Enfin le
major, surpris qu'il restt si longtemps dans cette attitude, et
curieux de voir de quelle manire il se procurait les
renseignements qu'on dsirait, s'avana vers l'endroit o il
l'avait vu tomber; mais,  son grand tonnement, il trouva en y
arrivant qu'Uncas avait disparu, et que ce qu'il avait pris pour
son corps tendu par terre n'tait qu'une ombre produite par
quelques ruines.

-- Qu'est donc devenu le jeune Mohican? demanda-t-il au chasseur
ds qu'il fut de retour auprs de lui; je l'ai vu tomber en cet
endroit, et je pourrais faire serment qu'il ne s'est pas relev.

-- Chut! parlez plus bas! Nous ne savons pas quelles oreilles sont
ouvertes autour de nous, et les Mingos sont d'une race qui en a de
bonnes. Uncas est parti en rampant: il est maintenant dans la
plaine, et si quelque Maqua se montre a lui, il trouvera  qui
parler.

-- Vous croyez donc que Montcalm n'a pas emmen tous ses Indiens?
Donnons l'alarme  nos compagnons, et prparons nos armes; nous
sommes cinq, et jamais un ennemi ne nous a fait peur.

-- Ne leur dites pas un mot, si vous faites cas de la vie! Voyez
le Sagamore assis devant son feu! n'a-t-il pas l'air d'un grand
chef indien? S'il y a quelques rdeurs dans les environs, ils ne
se douteront pas  ses traits que nous souponnons qu'un danger
nous menace.

-- Mais ils peuvent le dcouvrir, et lui envoyer une flche ou une
balle presque  coup sr. La clart du feu le rend trop visible,
et il deviendra trs certainement la premire victime.

-- On ne peut nier qu'il y ait de la raison dans ce que vous
dites, rpondit OEil-de-Faucon d'un air qui annonait plus
d'inquitude qu'il n'en avait encore montr; mais que pouvons-nous
faire? le moindre mouvement suspect peut nous faire attaquer avant
que nous soyons prts  rsister. Il sait dj, par le signal que
j'ai fait  Uncas, qu'il se passe quelque chose d'inattendu, et je
vais l'avertir par un autre que nous sommes  peu de distance de
quelques Mingos. Sa nature indienne lui dira alors ce qu'il doit
faire.

Le chasseur approcha ses doigts de sa bouche, et fit entendre une
sorte de sifflement qui fit tressaillir Duncan, comme s'il avait
entendu un serpent. Chingachgook avait la tte appuye sur une
main, et semblait se livrer  ses rflexions quand il entendit le
signal que semblait lui donner le reptile dont il portait le nom.
Il releva la tte, et ses yeux noirs se tournrent  la hte
autour de lui. Ce mouvement subit, et peut-tre involontaire, ne
dura qu'un instant, et fut le seul symptme de surprise et
d'alarme qu'on pt remarquer en lui. Il ne toucha pas son fusil,
qui tait  porte de sa main; son tomahawk, qu'il avait dtach
de sa ceinture pour tre plus  l'aise, resta par terre  ct de
lui. Il reprit sa premire attitude, mais en appuyant sa tte sur
son autre main, comme pour faire croire qu'il n'avait fait ce
mouvement que pour dlasser l'autre bras, et il attendit
l'vnement avec un calme et une tranquillit dont tout autre
qu'un Indien et t incapable.

Heyward remarqua pourtant que tandis qu' des yeux moins attentifs
le chef mohican pouvait paratre sommeiller, ses narines taient
plus ouvertes que de coutume; sa tte tait tourne un peu de
ct, comme pour entendre plus facilement le moindre son, et ses
yeux lanaient des regards vifs et rapides sur tous les objets.

-- Voyez ce noble guerrier! dit OEil-de-Faucon  voix basse, en
prenant le bras d'Heyward; il sait que le moindre geste
dconcerterait notre prudence, et nous mettrait tous  la merci de
ces coquins de ...

Il fut interrompu par un clair produit par un coup de mousquet;
une dtonation le suivit, et l'air fut rempli d'tincelles de feu
autour de l'endroit o les yeux d'Heyward taient encore attachs
avec admiration. Un seul coup d'oeil l'assura que Chingachgook
avait disparu pendant cet instant de confusion. Cependant le
chasseur avait arm son fusil, se tenant prt  s'en servir et
n'attendant que l'instant o quelque ennemi se montrerait  ses
yeux. Mais l'attaque parut se terminer avec cette vaine tentative
contre la vie de Chingachgook. Deux ou trois fois les deux
compagnons crurent entendre un bruit loign dans les
broussailles; mais les yeux exercs du chasseur reconnurent
bientt une troupe de loups qui fuyaient, effrays sans doute par
le coup de fusil qui venait d'tre tir. Aprs un nouveau silence
de quelques minutes qui se passrent dans l'incertitude et
l'impatience, on entendit un grand bruit dans l'eau, et il fut
immdiatement suivi d'un second coup de feu.

-- C'est le fusil d'Uncas, dit le chasseur; j'en connais le son
aussi bien qu'un pre connat la voix de son fils. C'est une bonne
carabine; et je l'ai porte longtemps avant d'en avoir une
meilleure.

-- Que veut dire tout cela? demanda Duncan; il parat que des
ennemis nous guettent et ont jur notre perte.

-- Le premier coup qui a t tir prouve qu'ils ne nous voulaient
pas du bien, et voici un Indien qui prouve aussi qu'ils ne nous
ont pas fait de mal, rpondit OEil-de-Faucon en voyant
Chingachgook reparatre  peu de distance du feu.

Et s'avanant vers lui:

-- Eh bien! qu'est-ce, Sagamore? lui dit-il; les Mingos nous
attaquent-ils tout de bon, ou n'est-ce qu'un de ces reptiles qui
se tiennent sur les derrires d'une arme pour tcher de voler la
chevelure d'un mort, et aller se vanter  leurs squaws de leurs
exploits contre les Visages-Ples?

Chingachgook reprit sa place avec le plus grand sang-froid, et ne
fit aucune rponse avant d'avoir examin un tison qu'avait frapp
la balle qui lui tait destine. Ensuite, levant un doigt, il se
borna  prononcer en anglais la monosyllabe hum.

-- C'est comme je le pensais, dit le chasseur en s'asseyant auprs
de lui; et comme il s'est mis  couvert dans le lac avant qu'Uncas
lcht son coup, il est plus que probable qu'il s'chappera, et
qu'il ira conter forte mensonges comme quoi il avait dresse une
embuscade  deux Mohicans et  un chasseur blanc; car les deux
officiers ne peuvent pas compter pour grand chose dans ce genre
d'escarmouches. Eh bien! qu'il aille! il y a des honntes gens
partout, quoiqu'il ne s'en trouve gure parmi les Maquas, comme
Dieu le sait; mais il peut se rencontrer, mme parmi eux, quelque
brave homme qui se moque d'un fanfaron quand il se vante contre
toute raison. Le plomb de ce coquin vous a siffl aux oreilles,
Sagamore.

Chingachgook jeta un coup d'oeil calme et insouciant vers le tison
que la balle avait frapp, et conserva son attitude avec un sang-
froid qu'un pareil incident ne pouvait troubler. Uncas arriva en
ce moment, et s'assit devant le feu prs de ses amis, avec le mme
air d'indiffrence et de tranquillit que son pre.

Heyward suivait des yeux tous leurs mouvements avec un vif intrt
ml d'tonnement et de curiosit; et il tait port  croire que
le chasseur et les deux Indiens avaient de secrets moyens
d'intelligence qui chappaient  son attention. Au lieu de ce
rcit dtaill qu'un jeune Europen se serait empress de faire
pour apprendre  ses compagnons, peut-tre mme avec quelque
exagration, ce qui venait de se passer au milieu des tnbres qui
couvraient la plaine; il semblait que le jeune guerrier se
contentt de laisser ses actions parler pour lui. Dans le fait ce
n'tait ni le lieu ni le moment qu'un Indien aurait choisi pour se
vanter de ses exploits; et il est probable que si Heyward n'et
pas fait de questions, pas un seul mot n'aurait t prononc alors
sur ce sujet.

-- Qu'est devenu notre ennemi, Uncas? lui demanda-t-il; nous avons
entendu votre coup de fusil, et nous esprions que vous ne
l'auriez pas tir en vain.

Le jeune Mohican releva un pan de son habit, et montra le trophe
sanglant de sa victoire, une chevelure qu'il avait attache  sa
ceinture.

Chingachgook y porta la main, et la regarda un instant avec
attention. La laissant ensuite retomber avec un ddain bien
prononc, il s'cria:

-- Hugh! Onida!

-- Un Onida! rpta le chasseur qui commenait  perdre son air
anim pour prendre une apparence d'apathie semblable  celle de
ses deux compagnons, mais qui s'avana avec curiosit pour
examiner ce gage hideux du triomphe; au nom du ciel! si les
Onidas nous suivent tandis que nous suivons les Hurons, nous nous
trouverons entre deux bandes de diables! Eh bien! aux yeux d'un
blanc, il n'y a pas de diffrence entre cette chevelure et celle
d'un autre Indien, et cependant le Sagamore assure qu'elle a
pouss sur la tte d'un Mingo, et il dsigne mme sa peuplade!

-- Et vous, Uncas, qu'en dites-vous? de quelle nation tait le
coquin que vous avez justement expdi?

Uncas leva les yeux sur le chasseur, et lui rpondit avec sa voix
douce et musicale:

-- Onida.

-- Encore Onida! s'cria OEil-de-Faucon. Ce que dit un indien est
ordinairement vrai; mais quand ce qu'il dit est confirm par un
autre, on peut le regarder comme paroles d'vangile.

-- Le pauvre diable s'est mpris, dit Heyward; il nous a pris pour
des Franais; il n'aurait pas attaqu les jours d'un ami.

-- Prendre un Mohican, peint des couleurs de sa nation, pour un
Huron! s'cria le chasseur; autant voudrait dire qu'on pourrait
prendre les habits blancs des grenadiers de Montcalm pour les
vestes rouges des Anglais. Non, non; le reptile savait bien ce
qu'il faisait, et il n'y a pas eu de mprise dans cette affaire,
car il n'y a pas beaucoup d'amiti perdu entre un Mingo et un
Delaware, n'importe du ct de quels blancs leurs peuplades soient
ranges. Et quant  cela, quoique les Onidas servent Sa Majest
le roi d'Angleterre, qui est mon souverain et mon matre, mon
tueur de daims n'aurait pas dlibr longtemps pour envoyer une
drage  cette vermine, si mon bonheur me l'avait fait rencontrer
sur mon chemin.

-- C'et t violer nos traits et agir d'une manire indigne de
vous.

-- Quand un homme vit longtemps avec d'autres hommes, s'il n'est
pas coquin et que les autres soient honntes, l'affection finit
par s'tablir entre eux. Il est vrai que l'astuce des blancs a
russi  jeter la confusion dans les peuplades en ce qui concerne
les amis et les ennemis; car les Hurons et les Onidas, parlant la
mme langue, et qu'on pourrait dire tre la mme nation, cherchent
 s'enlever la chevelure les uns aux autres; et les Delawares sont
diviss entre eux, quelques-uns restant autour du feu de leur
grand conseil sur les bords de leur rivire, et combattant pour la
mme cause que les Mingos, tandis que la plupart d'entre eux sont
alls dans le Canada, par suite de leur haine naturelle contre ces
mmes Mingos. Cependant il n'est pas dans la nature d'une Peau-
Rouge de changer de sentiments  tout coup de vent, et c'est
pourquoi l'amiti d'un Mohican pour un Mingo est comme celle d'un
homme blanc pour un serpent.

-- Je suis fch de vous entendre parler ainsi, car je croyais que
les naturels qui habitent les environs de nos tablissements nous
avaient trouvs trop justes pour ne pas s'identifier compltement
 nos querelles.

-- Ma foi, je crois qu'il est naturel de donner  ses propres
querelles la prfrence sur celles des trangers. Quant  moi,
j'aime la justice, et c'est pourquoi... Non, je ne dirai pas que
je hais un Mingo, cela ne conviendrait ni  ma couleur ni  ma
religion, mais je rpterai encore que si mon tueur de daims n'a
pas envoy une drage  ce coquin de rdeur, c'est l'obscurit qui
en est cause.

Alors, convaincu de la force de ses raisonnements, quel que pt
tre leur effet sur celui  qui il en faisait part, l'honnte mais
implacable chasseur tourna la tte d'un autre ct, comme s'il et
voulu mettre fin  cette controverse.

Heyward remonta sur le rempart, trop inquiet et trop peu au fait
des escarmouches des bois pour ne pas craindre le renouvellement
de quelque attaque semblable. Il n'en tait pas de mme du
chasseur et des Mohicans. Leurs sens longtemps exercs, et rendus
plus srs et plus actifs par l'habitude et la ncessit, les
avaient mis en tat non seulement de dcouvrir le danger, mais de
s'assurer qu'ils n'avaient plus rien  craindre. Aucun des trois
ne paraissait conserver le moindre doute relativement  leur
sret parfaite; et ils en donnrent la preuve en s'occupant des
prparatifs pour se former en conseil, et dlibrer sur ce qu'ils
avaient  faire.

La confusion des nations et mme des peuplades  laquelle OEil-de-
Faucon venait de faire allusion existait  cette poque dans toute
sa force. Le grand lien d'un langage commun et par consquent
d'une origine commune avait t rompu; et c'tait par suite de
cette dsunion que les Delawares et les Mingos, nom gnral qu'on
donnait aux six nations allies, combattaient dans les mmes
rangs, quoique ennemis naturels, tandis que les derniers taient
opposs aux Hurons. Les Delawares taient eux-mmes diviss entre
eux. L'amour du sol qui avait appartenu  leurs anctres avait
retenu le Sagamore et son fils sous les bannires du roi
d'Angleterre avec une petite troupe de Delawares qui servaient au
fort douard; mais on savait que la plus grande partie de sa
nation, ayant pris parti pour Montcalm par haine contre les
Mingos, tait en campagne.

Il est bon que le lecteur sache, s'il ne l'a pas suffisamment
appris dans ce qui prcde, que les Delawares ou Lenapes avaient
la prtention d'tre la tige de ce peuple nombreux, autrefois
matre de toutes les forts et plaines du nord et de l'est, de ce
qui forme aujourd'hui les tats-Unis de l'Amrique, et dont la
peuplade des Mohicans tait une des branches les plus anciennes et
les plus distingues.

C'tait donc avec une connaissance parfaite des intrts
contraires qui avaient arm des amis les uns contre les autres et
qui avaient dcid des ennemis naturels  devenir les allis d'un
mme parti, que le chasseur et ses deux compagnons se disposrent
 dlibrer sur la manire dont ils concerteraient leurs
mouvements au milieu de tant de races de sauvages. Duncan
connaissait assez les coutumes des Indiens pour savoir pourquoi le
feu avait t aliment de nouveau, et pourquoi les deux Mohicans
et mme le chasseur s'taient gravement assis sous un dais de
fume: se plaant dans un endroit o il pourrait tre spectateur
de cette scne, sans cesser d'avoir l'oreille attentive au moindre
bruit qui pourrait se faire entendre dans la plaine, il attendit
le rsultat de la dlibration avec toute la patience dont il put
s'armer.

Aprs un court intervalle de silence, Chingachgook alluma une pige
dont le godet tait une pierre tendre du pays, trs artistement
taille, et le tuyau un tube de bois. Aprs avoir fum quelques
instants, il la passa  OEil-de-Faucon, qui en fit autant et la
remit ensuite  Uncas. La pipe avait ainsi fait trois fois le tour
de la compagnie, au milieu du silence le plus profond, avant que
personne part songer  ouvrir la bouche. Enfin Chingachgook,
comme le plus g et le plus lev en rang, prit la parole, fit
l'expos du sujet de la dlibration, et donna son avis en peu de
mots avec calme et dignit. Le chasseur lui rpondit, le Mohican
rpliqua, son compagnon fit de nouvelles objections, mais le jeune
Uncas couta dans un silence respectueux, jusqu' ce qu'OEil-de-
Faucon lui et demand son avis. D'aprs le ton et les gestes des
orateurs, Heyward conclut que le pre et le fils avaient embrass
la mme opinion, et que leur compagnon blanc en soutenait une
autre. La discussion s'chauffait peu  peu, et il tait vident
que chacun tenait fortement  son avis.

Mais malgr la chaleur croissante de cette contestation amicale,
l'assemble chrtienne la mieux compose, sans mme en excepter
ces synodes o il ne se trouve que de rvrends ministres de la
parole divine, aurait pu puiser une leon salutaire de modration
dans la patience et la courtoisie des trois individus qui
discutaient ainsi. Les discours d'Uncas furent couts avec la
mme attention que ceux qui taient inspirs par l'exprience et
la sagesse plus mre de son pre, et bien loin de montrer quelque
impatience de parler, chacun des orateurs ne rclamait la parole
pour rpondre  ce qui venait d'tre dit qu'aprs avoir consacr
quelques minutes  rflchir en silence sur ce qu'il venait
d'entendre et sur ce qu'il devait rpliquer.

Le langage des Mohicans tait accompagn de gestes si naturels et
si expressifs, qu'il ne fut pas trs difficile  Heyward de suivre
le fil de leurs discours. Ceux du chasseur lui parurent plus
obscurs, parce que celui-ci, par suite de l'orgueil secret que lui
inspirait sa couleur, affectait ce dbit froid et inanim qui
caractrise toutes les classes d'Anglo-Amricains quand ils ne
sont pas mus par quelque passion. La frquente rptition des
signes par lesquels les deux Indiens dsignaient les diffrentes
marques de passage qu'on peut trouver dans une fort, prouvait
qu'ils insistaient pour continuer la route par terre, tandis que
le bras d'OEil-de-Faucon, plusieurs fois dirig vers l'Horican,
semblait indiquer, qu'il tait d'avis de voyager par eau.

Le chasseur paraissait pourtant cder, et la question tait sur le
point d'tre dcide contre lui, quand tout  coup il se leva, et
secouant son apathie, il prit toutes les manires et employa
toutes les ressources de l'loquence indienne. Traant un demi-
cercle en l'air, d'orient en occident, pour indiquer le cours du
soleil, il rpta ce signe autant de fois qu'il jugeait qu'il leur
faudrait de jours pour faire leur voyage dans les bois. Alors il
traa sur la terre une longue ligne tortueuse, indiquant en mme
temps par ses gestes les obstacles que leur feraient prouver les
montagnes et les rivires. Il peignit, en prenant un air de
fatigue, l'ge et la faiblesse de Munro qui tait en ce moment
enseveli dans le sommeil, et parut mme ne pas avoir une trs
haute ide des moyens physiques de Duncan pour surmonter tant de
difficults; car celui-ci s'aperut qu'il tait question de lui
quand il vit le chasseur tendre la main, et qu'il l'entendit
prononcer les mots la Main-Ouverte, surnom que la gnrosit du
major lui avait fait donner par toutes les peuplades d'Indiens
amis. Il imita ensuite le mouvement lger d'un canot fendant les
eaux d'un lac  l'aide de la rame, et en tablit le contraste, en
contrefaisant La marche, lente d'un homme, fatigu. Enfin, il
termina par tendre le bras vers la chevelure de l'Onida,
probablement pour faire sentir la ncessit de partir promptement,
et de ne laisser aprs eux aucune trace.

Les Mohicans l'coutrent avec gravit et d'un air qui prouvait
l'impression que faisait sur eux ce discours: la conviction
s'insinua peu  peu dans leur esprit, et vers la fin de la
harangue d'OEil-de-Faucon, ils accompagnaient toutes ses phrases
de cette exclamation qui chez les sauvages est un signe
d'approbation ou d'applaudissement. En un mot, Chingachgook et son
fils se convertirent  l'avis du chasseur, renonant  l'opinion
qu'ils avaient d'abord soutenue, avec une candeur qui, s'ils
eussent t les reprsentants de quelque grand peuple civilis,
aurait ruin  jamais leur rputation politique, en prouvant
qu'ils pouvaient se rendre  de bonnes raisons.

Ds l'instant que la dtermination eut t prise, on ne s'occupa
plus que du rsultat seul de la discussion: OEil-de-Faucon, sans
jeter un regard autour de lui pour lire son triomphe dans les yeux
de ses compagnons, s'tendit tranquillement devant le feu qui
brlait encore, et ne tarda pas  s'endormir.

Laisss alors en quelque sorte  eux-mmes, les Mohicans, qui
avaient consacr tant de temps aux intrts et aux affaires des
autres, saisirent ce moment pour s'occuper d'eux-mmes; se
dpouillant de la rserve grave et austre d'un chef indien,
Chingachgook commena  parler  son fils avec le ton doux et
enjou de la tendresse paternelle; Uncas rpondit  son pre avec
une cordialit respectueuse; et le chasseur, avant de s'endormir,
put s'apercevoir du changement complet qui venait de s'oprer tout
 coup dans les manires de ses deux compagnons.

Il est impossible de dcrire la musique de leur langage, tandis
qu'ils s'abandonnaient ainsi  la gaiet et aux effusions de leur
tendresse mutuelle. L'tendue de leurs voix, particulirement de
celle du jeune homme, partait du ton le plus bas et s'levait
jusqu'aux sons les plus hauts avec une douceur qu'on pourrait dire
fminine. Les yeux du pre suivaient les mouvements gracieux et
ingnus de son fils avec un air de satisfaction, et il ne manquait
jamais de sourire aux reparties que lui faisait celui-ci. Sous
l'influence de ces sentiments aussi tendres que naturels, les
traits de Chingachgook ne prsentaient aucune trace de frocit,
et l'image de la mort, peinte sur sa poitrine, semblait plutt un
dguisement adopt par plaisanterie qu'un emblme sinistre.

Aprs avoir donn une heure  cette douce jouissance, le pre
annona tout  coup son envie de dormir en s'enveloppant la tte
de la couverture qu'il portait sur ses paules et en s'tendant
par terre: ds lors Uncas ne se permit plus un seul mot; il
rassembla les tisons de manire  entretenir une douce chaleur
prs des pieds de son pre, et chercha  son tour un oreiller au
milieu des ruines.

La scurit que montraient ces hommes de la vie sauvage rendit de
la confiance  Heyward: il ne tarda pas  les imiter, et longtemps
avant que la nuit ft au milieu de sa course, tous ceux qui
avaient cherch un abri dans les ruines de William-Henry dormaient
aussi profondment que les victimes d'une trahison barbare, dont
les ossements taient destins  blanchir sur cette plaine.

Chapitre XX

Terre d'Albanie! permets-moi d'arrter sur toi mes regards,  toi,
nourrice svre d'hommes sauvages!

Lord Biron.

Le ciel tait encore parsem d'toiles quand OEil-de-Faucon se
disposa  veiller les dormeurs. Munro et Heyward entendirent le
bruit, et secouant leurs habits, ils taient dj sur pied tandis
que le chasseur les appelait  voix basse  l'entre de l'abri
grossier sous lequel ils avaient pass la nuit. Lorsqu'ils en
sortirent, ils trouvrent leur guide intelligent qui les
attendait, et qui ne les salua que par un geste expressif pour
leur recommander le silence.

-- Dites vos prires en penses, leur dit-il  l'oreille en
s'approchant d'eux; celui  qui vous les adressez connat toutes
les langues, celle du coeur, qui est la mme partout, et celles de
la bouche, qui varient suivant les pays. Mais ne prononcez pas une
syllabe, car il est rare que la voix d'un blanc sache prendre le
ton qui convient dans les bois, comme nous l'avons vu par
l'exemple de ce pauvre diable, le chanteur. Venez, continua-t-il
en marchant vers un rempart dtruit: descendons par ici dans le
foss, et prenez garde en marchant de vous heurter contre les
pierres et les dbris.

Ses, compagnons se conformrent  ses injonctions, quoique la
cause de toutes ces prcautions extraordinaires ft encore un
mystre pour l'un d'eux. Lorsqu'ils eurent march quelques minutes
dans le foss qui entourait le fort de trois cts, ils le
trouvrent presque entirement combl par les ruines des btiments
et des fortifications croules. Cependant avec du soin et de la
patience ils parvinrent  y suivre leurs conducteurs, et ils se
trouvrent enfin sur les rives sablonneuses de l'Horican.

-- Voil une trace que l'odorat seul peut suivre, dit le chasseur
en jetant en arrire un regard satisfait sur le chemin difficile
qu'ils venaient de parcourir; l'herbe est un tapis dangereux pour
l'homme qui y marche en fuyant; mais le bois et la pierre ne
prennent pas l'impression du mocassin. Si vous aviez port vos
bottes, il aurait pu y avoir quelque chose  craindre; mais quand
on a sous les pieds une peau de daim convenablement prpare, on
peut en gnral se fier en toute sret sur les rochers. Faites
remonter le canot un peu plus haut, Uncas;  l'endroit o vous
tes, le sable prendrait la marque d'un pied aussi facilement que
le beurre des Hollandais dans leur tablissement sur la Mohawk.
Doucement! doucement! que le canot ne touche pas terre; sans quoi
les coquins sauraient  quel endroit nous nous sommes embarqus.

Le jeune Indien ne manqua pas de suivre cet avis, et le chasseur,
prenant dans les ruines une planche dont il appuya un bout sur le
bord du canot o Chingachgook tait dj avec son fils, fit signe
aux deux officiers d'y entrer; il les y suivit, et aprs s'tre
bien assur qu'ils ne laissaient derrire eux aucune de ces traces
qu'il semblait tellement apprhender, il tira la planche aprs lui
et la lana avec force au milieu des ruines qui s'tendaient
jusque sur le rivage.

Heyward continua  garder le silence jusqu' ce que les deux
Indiens, qui s'taient chargs de manier les rames, eussent fait
remonter le canot jusqu' quelque distance du fort, et qu'il se
trouvt au milieu des ombres paisses que les montagnes situes 
l'orient jetaient sur la surface limpide du lac.

-- Quel besoin avions-nous de partir d'une manire si prcipite,
et avec tant de prcautions? demanda-t-il  OEil-de-Faucon.

-- Si le sang d'un Onida pouvait teindre une nappe d'eau comme
celle que nous traversons, vous ne me feriez pas une telle
question; vos deux yeux y rpondraient. Ne vous souvenez-vous pas
du reptile qu'Uncas a tu hier soir?

-- Je ne l'ai pas oubli; mais vous m'avez dit qu'il tait seul,
et un homme mort n'est plus  craindre.

-- Sans doute, il tait seul pour faire son coup; mais un Indien
dont la peuplade compte tant de guerriers a rarement  craindre
que son sang coule sans qu'il en cote promptement le cri de mort
 quelqu'un de ses ennemis.

-- Mais notre prsence, l'autorit du colonel Munro seraient une
protection suffisante contre le ressentiment de nos allis,
surtout quand il s'agit d'un misrable qui avait si bien mrit
son sort. J'espre qu'une crainte si futile ne vous a pas fait
dvier de la ligne directe que nous devons suivre?

-- Croyez-vous que la balle de ce coquin aurait dvi si Sa
Majest le roi d'Angleterre se ft trouve sur son chemin?
Pourquoi ce Franais, qui est capitaine gnral du Canada, n'a-t-
il pas enterr le tomahawk de ses Hurons, si vous croyez qu'il
soit si facile  un blanc de faire entendre raison  des Peaux-
Rouges?

La rponse qu'Heyward se disposait  faire fut interrompue par un
gmissement profond, arrach  Munro par les images cruelles que
lui retraait cette question; mais aprs un moment de silence, par
dfrence pour les chagrins de son vieil ami, il rpondit  OEil-
de-Faucon d'un ton grave et solennel:

-- Ce n'est qu'avec Dieu que le marquis de Montcalm peut rgler
cette affaire.

-- Oui, il y a de la raison dans ce que vous dites  prsent, car
cela est fond sur la religion et sur l'honneur. Il y aune grande
diffrence pourtant entre jeter un rgiment d'habits blancs entre
des sauvages et des prisonniers qu'ils massacrent, et faire
oublier par de belles paroles  un Indien courrouc qu'il porte un
fusil, un tomahawk et un couteau, quand la premire que vous lui
adressez doit tre pour l'appeler mon fils. Mais, Dieu merci,
continua le chasseur en jetant un regard de satisfaction sur le
rivage du fort William-Henry qui commenait  disparatre dans
l'obscurit, et en riant tout bas  sa manire, il faut qu'ils
cherchent nos traces sur la surface de l'eau; et  moins qu'ils ne
se fassent amis des poissons, et qu'ils n'apprennent d'eux quelles
sont les mains qui tenaient les rames, nous aurons mis entre eux
et nous toute la longueur de l'Horican avant qu'ils aient dcid
quel chemin ils doivent suivre.

-- Avec des ennemis en arrire et des ennemis en face, notre
voyage parat devoir tre trs dangereux.

-- Dangereux! rpta OEil-de-Faucon d'un ton fort tranquille; non
pas absolument dangereux; car avec de bons yeux et de bonnes
oreilles, nous pouvons toujours avoir quelques heures d'avance sur
les coquins. Et au pis aller, s'il fallait en venir aux coups de
fusil, nous sommes ici trois qui savons ajuster aussi bien que le
meilleur tireur de toute votre arme. Non pas dangereux. Ce n'est
pas que je prtende qu'il soit impossible que nous nous trouvions
serrs de prs, comme vous dites vous autres, que nous ayons
quelque escarmouche, mais nous ne manquons pas de munitions, et
nous trouverons de bons couverts.

Il est probable qu'en parlant de danger, Heyward, qui s'tait
distingu par sa bravoure, l'envisageait sous un tout autre
rapport qu'OEil-de-Faucon. Il s'assit en silence; et le canot
continua  voguer sur les eaux du lac pendant plusieurs milles[57].

Le jour commenait  paratre quand ils arrivrent dans la partie
de l'Horican qui est parseme d'une quantit innombrable de
petites les, la plupart couvertes de bois. C'tait par cette
route que Montcalm s'tait retir avec son arme, et il tait
possible qu'il et laiss quelques dtachements d'Indiens, soit
pour protger son arrire-garde, soit pour runir les traneurs.
Ils s'en approchrent donc dans le plus grand silence, et avec
toutes leurs prcautions ordinaires.

Chingachgook quitta la rame, et le chasseur la prenant, se chargea
avec Uncas de diriger l'esquif dans les nombreux canaux qui
sparaient toutes ces petites les, sur chacune desquelles des
ennemis cachs pouvaient se montrer tout  coup pendant qu'ils
avanaient. Les yeux du Mohican roulaient sans cesse d'le en le
et de buisson en buisson,  mesure que le canot marchait, et l'on
aurait mme dit que sa vue voulait atteindre jusque sur le sommet
des rochers qui s'levaient sur les rives du lac, et pntrer dans
le fond des forts.

Heyward, spectateur doublement intress, tant  cause des beauts
naturelles de ce lieu, que par suite des inquitudes qu'il avait
conues, commenait  croire qu'il s'tait livr  la crainte sans
motif suffisant, quand les rames restrent immobiles tout  coup,
 un signal donn par Chingachgook.

-- Hugh! s'cria Uncas presque au mme instant que son pre
frappait un lger coup sur le bord du canot, pour donner avis de
l'approche de quelque danger.

-- Qu'y a-t-il donc? demanda le chasseur; le lac est aussi uni que
si jamais le vent n'y et souffl, et je puis voir sur ses eaux
jusqu' la distance de plusieurs milles; mais je n'y aperois pas
mme un canard.

L'Indien leva gravement une rame, et la dirigea vers le point sur
lequel ses regards taient constamment fixs.  quelque distance
devant eux tait une de ces les couvertes de bois, mais elle
paraissait aussi paisible que si le pied de l'homme n'en et
jamais troubl la solitude.

Duncan avait suivi des yeux le mouvement de Chingachgook:

-- Je ne vois que la terre et l'eau, dit-il, et le paysage est
charmant.

-- Chut! dit le chasseur. Oui, Sagamore, vous ne faites jamais
rien sans raison. Ce n'est qu'une ombre; mais cette ombre n'est
pas naturelle. Voyez-vous, major, ce petit brouillard qui se forme
au-dessus de cette le? Mais on ne peut l'appeler un brouillard,
car il ressemble plutt  un petit nuage en forme de bande.

-- Ce sont des vapeurs qui s'lvent de l'eau.

-- C'est ce que dirait un enfant. Mais ne voyez-vous pas que ces
prtendues vapeurs sont plus noires vers leur base? On les voit
distinctement sortir du bois qui est  l'autre bout de l'le. Je
vous dis, moi, que c'est de la fume, et, suivant moi, elle
provient d'un feu qui est prs de s'teindre.

-- Eh bien! abordons dans l'le, et sortons de doute et
d'inquitude. Elle est trop petite pour qu'il s'y trouve une
troupe bien nombreuse, et nous sommes cinq.

-- Si vous jugez de l'astuce d'un Indien par les rgles que vous
trouvez dans vos livres, ou seulement avec la sagacit d'un blanc,
vous vous tromperez souvent, et votre chevelure courra grand
risque.

OEil-de-Faucon s'interrompit un instant pour rflchir en
examinant avec encore plus d'attention les signes qui lui
paraissaient indiquer la prsence de quelques ennemis; aprs quoi
il ajouta:

-- S'il m'est permis de donner mon avis en cette affaire, je dirai
que nous n'avons que deux partis  prendre: le premier est de
retourner sur nos pas, et de renoncer  la poursuite des Hurons;
le...

-- Jamais! s'cria Heyward plus haut que les circonstances ne le
permettaient.

-- Bien, bien, continua le chasseur en lui faisant signe de se
modrer davantage. Je suis moi-mme de votre avis: mais j'ai cru
devoir  mon exprience de vous exposer les deux alternatives. En
ce cas, il faut pousser en avant, et s'il y a des Indiens ou des
Franais dans cette le, ou dans quelque autre, nous verrons qui
saura le mieux ramer. Y a-t-il de la raison dans ce que je dis,
Sagamore?

Le Mohican ne rpondit qu'en laissant tomber sa rame. Comme il
tait charg de diriger le canot, ce mouvement indiqua
suffisamment son intention, et il fut si bien second, qu'en
quelques minutes ils arrivrent  un point d'o ils pouvaient voir
la rive septentrionale de l'le.

-- Les voil! dit le chasseur. Vous voyez bien clairement la fume
 prsent, et deux canots, qui plus est. Les coquins n'ont pas
encore jet les yeux de notre ct, sans quoi nous entendrions
leur maudit cri de guerre. Allons, force de rames, mes amis, nous
sommes dj loin d'eux, et presque hors de porte d'une balle.

Un coup de fusil l'interrompit, et la balle tomba dans l'eau 
quelques pieds du canot. D'affreux hurlements qui partirent en
mme temps de l'le leur annoncrent qu'ils taient dcouverts, et
presque au mme instant une troupe de sauvages, se prcipitant
vers leurs canots, y montrent  la hte, et se mirent  leur
poursuite.  cette annonce d'une attaque prochaine, la physionomie
du chasseur et des deux Mohicans resta impassible; mais ils
appuyrent davantage sur leurs rames, de sorte que leur petite
barque semblait voler sur les eaux comme un oiseau.

-- Tenez-les  cette distance, Sagamore, dit OEil-de-Faucon en
regardant tranquillement par-dessus son paule, en agitant encore
sa rame; tenez-les  cette distance. Les Hurons n'ont jamais eu
dans toute leur nation un fusil qui ait une pareille porte, et je
sais le chemin que peut faire mon tueur de daims.

S'tant assur qu'on pouvait sans lui maintenir le canot  une
distance convenable, le chasseur quitta la rame et prit sa
carabine. Trois fois il en appuya la crosse  son paule, et trois
fois il la baissa pour dire  ses compagnons de laisser les
ennemis s'approcher un peu plus. Enfin, ses yeux ayant bien mesur
l'espace qui l'en sparait, il parut satisfait, et plaant sa main
gauche sous le canon de son fusil, il allait en lcher le chien
quand une exclamation soudaine d'Uncas lui fit tourner la tte de
son ct.

-- Qu'y a-t-il donc? lui demanda-t-il. Votre hugh! vient de sauver
la vie  un Huron que je tenais au bout de ma carabine. Quelle
raison avez-vous eue pour crier ainsi?

Uncas ne lui rpondit qu'en lui montrant le rivage oriental du
lac, d'o venait de partir un autre canot de guerre qui se
dirigeait vers eux en ligne droite. Le danger dans lequel ils se
trouvaient tait alors trop vident pour qu'il ft besoin
d'employer la parole pour le confirmer: OEil-de-Faucon quitta sur-
le-champ son fusil pour reprendre la rame, et Chingachgook dirigea
le canot plus prs de la rive occidentale, afin d'augmenter la
distance qui se trouvait entre eux et ses nouveaux ennemis
poussant des cris de fureur. Cette scne inquitante tira Munro
lui-mme de la stupeur dans laquelle ses infortunes l'avaient
plong.

-- Gagnons la rive, dit-il avec l'air et le ton d'un soldat
intrpide; montons sur un de ces rochers, et attendons-y ces
sauvages.

--  Dieu ne plaise que moi ou aucun de ceux qui me sont attachs
nous accordions une seconde fois quelque confiance  la bonne foi
des Franais ou de leurs adhrents!

-- Celui qui veut russir quand il a affaire aux Indiens, rpliqua
OEil-de-Faucon, doit oublier sa fiert, et s'en rapporter 
l'exprience des naturels du pays. Tirez davantage du ct de la
terre, Sagamore; nous gagnons du terrain sur les coquins; mais ils
pourraient manoeuvrer de manire  nous donner de l'embarras,  la
longue.

Le chasseur ne se trompait pas; car lorsque les Hurons virent que
la ligne qu'ils suivaient les conduirait fort en arrire du canot
qu'ils cherchaient  atteindre, ils en dcrivirent une plus
oblique, et bientt les deux canots se trouvrent voguant
paralllement  environ cent toises de distance l'un de l'autre.
Ce fut alors une sorte de dfi de vitesse, chacun des deux canots
cherchant  prendre l'avance sur l'autre, l'un pour attaquer,
l'autre pour chapper. Ce fut sans doute par suite de la ncessit
o ils taient de ramer que les Hurons ne firent pas feu sur-le-
champ; mais ils avaient l'avantage du nombre, et les efforts de
ceux qu'ils poursuivaient ne pouvaient durer longtemps. Duncan en
ce moment vit avec inquitude le chasseur regarder autour de lui
avec une sorte d'embarras, comme s'il et cherch quelque nouveau
moyen pour acclrer ou assurer leur fuite.

-- loignez-vous encore un peu plus du soleil, Sagamore, dit OEil-
de-Faucon; je vois un de ces coquins quitter la rame, et c'est
sans doute pour prendre un fusil. Un seul membre atteint parmi
nous pourrait leur valoir nos chevelures. Encore plus  gauche,
Sagamore; mettons cette le entre eux et nous.

Cet expdient ne fut pas inutile; car, tandis qu'ils passaient sur
la gauche d'une longue le couverte de bois, les Hurons, dsirant
se maintenir sur la mme ligne, furent obligs de prendre la
droite. Le chasseur et ses compagnons ne ngligrent pas cet
avantage, et ds qu'ils furent hors de la porte de la vue de
leurs ennemis, ils redoublrent des efforts qui taient dj
prodigieux. Les deux canots arrivrent enfin  la pointe
septentrionale de l'le comme deux chevaux de course qui terminent
leur carrire; cependant les fugitifs taient en avance, et les
Hurons, au lieu de dcrire une ligne parallle, les suivaient par
derrire, mais  moins de distance.

-- Vous vous tes montr connaisseur en canots, Uncas, en
choisissant celui-ci parmi ceux que les Hurons avaient laisss
prs de William-Henry, dit le chasseur en souriant et plus
satisfait de la supriorit de son esquif que de l'espoir qu'il
commenait  concevoir d'chapper aux sauvages. Les coquins ne
songent plus qu' ramer, et au lieu de plomb et de poudre, c'est
avec des morceaux de bois plats qu'il nous faut dfendre nos
chevelures.

-- Ils se prparent  faire feu, s'cria Heyward quelques instants
aprs, et comme ils sont en droite ligne, ils ne peuvent manquer
de bien ajuster.

-- Cachez-vous au fond du canot avec le colonel, dit le chasseur.

-- Ce serait donner un bien mauvais exemple, rpondit Heyward en
souriant, si nous nous cachions  l'instant du danger.

-- Seigneur Dieu! s'cria OEil-de-Faucon, voila bien le courage
d'un blanc! mais de mme que beaucoup de ses actions, il n'est pas
fond en raison. Croyez-vous que le Sagamore, qu'Uncas, que moi-
mme, qui suis un homme de sang pur, nous hsiterions  nous
mettre  couvert dans une circonstance o il n'y aurait aucune
utilit  nous montrer? Et pourquoi donc les Franais ont-ils
entour Qubec de fortifications, s'il faut toujours combattre
dans des clairires?

-- Tout ce que vous dites peut tre vrai, mon digne ami, rpliqua
Heyward; mais nos usages ne nous permettent pas de faire ce que
vous nous conseillez.

Une dcharge des Hurons interrompit la conversation, et tandis que
les balles sifflaient  ses oreilles, Duncan vit Uncas tourner la
tte pour savoir ce qu'il devenait ainsi que Munro. Il fut mme
oblig de reconnatre que, malgr la proximit des ennemis et le
danger qu'il courait lui-mme, la physionomie du jeune guerrier ne
portait les traces d'aucune autre motion que l'tonnement de voir
des hommes s'exposer volontairement  un pril inutile.

Chingachgook connaissait probablement mieux les ides des blancs 
ce sujet, car il ne fit pas un seul mouvement, et continua 
s'occuper exclusivement de diriger la course du canot. Une balle
frappa la rame qu'il tenait,  l'instant o il la levait, la lui
fit tomber des mains, et la jeta  quelques pieds en avant dans le
lac. Un cri de joie s'leva parmi les Hurons, qui rechargeaient
leurs fusils. Uncas dcrivit un arc dans l'eau avec sa rame, et,
par ce mouvement, faisant passer le canot prs de celle de son
pre qui flottait sur la surface, celui-ci la reprit, et la
brandissant au-dessus de sa tte en signe de triomphe, il poussa
le cri de guerre des Mohicans, et ne songea plus qu' acclrer la
marche du frle esquif.

Les cris -- Le Grand-Serpent! la Longue-Carabine! le Cerf-Agile!
partirent  la fois des canots qui les poursuivaient, et
semblrent animer d'une nouvelle ardeur les sauvages qui les
remplissaient. Le chasseur, tout en ramant vigoureusement de la
main droite, saisit son tueur de daims de la gauche, et releva au-
dessus de sa tte en le brandissant comme pour narguer les
ennemis. Les Hurons rpondirent  cette insulte, d'abord par des
hurlements de fureur, et presque au mme instant par une seconde
dcharge de leurs mousquets. Une balle pera le bord du canot; et
l'on entendit les autres tomber dans l'eau  peu de distance. On
n'aurait pu dcouvrir en ce moment critique aucune trace d'motion
sur le visage des deux Mohicans; leurs traits n'exprimaient ni
crainte ni esprance; leur rame tait le seul objet qui part les
occuper. OEil-de-Faucon tourna la tte vers Heyward et lui dit en
souriant:

-- Les oreilles des coquins aiment  entendre le bruit de leurs
fusils; mais il n'y a point parmi les Mingos un oeil qui soit
capable de bien ajuster dans un canot qui danse sur l'eau. Vous
voyez que les chiens de dmons ont t obligs de diminuer le
nombre de leurs rameurs pour pouvoir charger et tirer, et en
calculant au plus bas, nous avanons de trois pieds pendant qu'ils
en font deux.

Heyward, qui ne se piquait pas de si bien calculer les degrs de
vitesse relative des deux canots, n'tait pas tout  fait aussi
tranquille que ses compagnons; cependant il reconnut bientt que,
grce aux efforts et  la dextrit de ceux-ci, et  la soif du
sang qui tourmentait les autres, ils avaient vritablement gagn
quelque chose sur leurs ennemis.

Les Hurons firent feu une troisime fois, et une balle toucha la
rame du chasseur  vingt lignes de sa main.

--  merveille! dit-il aprs avoir examin avec attention
l'endroit que la balle avait frapp; elle n'aurait pas entam la
peau d'un enfant, bien moins encore celle de gens endurcis par les
fatigues, comme nous le sommes. Maintenant, major, si vous voulez
remuer cette rame, mon tueur de daims ne sera pas fch de prendre
part  la conversation.

Duncan saisit la rame, et s'en servit avec une ardeur qui suppla
 ce qui pouvait lui manquer du ct de l'exprience. Cependant le
chasseur avait pris son fusil, et aprs en avoir renouvel
l'amorce, il coucha en joue un Huron, qui se disposait de son ct
 tirer. Le coup partit, et le sauvage tomba  la renverse,
laissant chapper son fusil dans l'eau. Il se releva pourtant
presque au mme instant; mais ses mouvements et ses gestes
prouvaient qu'il tait grivement bless. Ses camarades,
abandonnant leurs rames, s'attrouprent autour de lui, et les
trois canots devinrent stationnaires.

Chingachgook et Uncas profitrent de ce moment de relche pour
reprendre haleine; mais Duncan continua  ramer avec le zle le
plus constant. Le pre et le fils jetrent l'un sur l'autre un
coup d'oeil d'un air calme, mais plein d'intrt. Chacun d'eux
voulait savoir si l'autre n'avait pas t bless par le feu des
Hurons, car ils savaient tous deux que dans un pareil moment ni
l'un ni l'autre n'aurait fait connatre cet accident par une
plainte ou une exclamation de douleur. Quelques gouttes de sang
coulaient de l'paule du Sagamore, et celui-ci, voyant que les
yeux d'Uncas y taient attachs avec inquitude, prit de l'eau
dans le creux de sa main pour laver la blessure, se contentant de
lui prouver ainsi que la balle n'avait fait qu'effleurer la peau
en passant.

-- Doucement, major, plus doucement! dit le chasseur aprs avoir
recharg sa carabine. Nous sommes dj un peu trop loin pour qu'un
fusil puisse bien faire son devoir. Vous voyez que ces coquins
sont  tenir conseil; laissons-les venir  porte: on peut se fier
 mon oeil en pareil cas. Je veux les promener jusqu'au bout de
l'Horican, en les maintenant  une distance d'o je vous garantis
que pas une de leurs balles ne nous fera plus de mal qu'une
gratignure tout au plus, tandis que mon tueur de daims en abattra
un deux fois sur trois.

-- Vous oubliez ce qui doit nous occuper le plus, rpondit Heyward
en remuant la rame avec un nouveau courage. Pour l'amour du ciel,
profitons de notre avantage, et mettons plus de distance entre
nous et nos ennemis.

-- Songez  mes enfants! s'cria Munro d'une voix touffe, et au
dsespoir d'un pre! Rendez-moi mes enfants!

Une longue habitude de dfrence aux ordres de ses suprieurs
avait appris au chasseur la vertu de l'obissance. Jetant un
regard de regret vers les canots ennemis, il dposa son fusil dans
le fond de l'esquif; et prit la place de Duncan, dont les forces
commenaient  s'puiser. Ses efforts furent seconds par ceux des
Mohicans, et quelques minutes mirent un tel intervalle entre les
Hurons et eux, que Duncan en respira plus librement, et se flatta
de pouvoir arriver au but de tous ses dsirs.

Le lac prenait en cet endroit une largeur beaucoup plus
considrable, et la rive dont ils taient peu loigns continuait
encore  tre borde par de hautes montagnes escarpes. Mais il
s'y trouvait peu d'les, et il tait facile de les viter. Les
coups de rames bien mesurs se succdaient sans interruption, et
les rameurs montraient autant de sang-froid que s'ils venaient de
disputer le prix d'une course sur l'eau.

Au lieu de ctoyer la rive occidentale, sur laquelle il fallait
qu'ils descendissent, le prudent Mohican dirigea sa course vers
ces montagnes, derrire lesquelles on savait que Montcalm avait
conduit son arme dans la forteresse redoutable de Ticonderoga.
Comme les Hurons paraissaient avoir renonc  les poursuivre, il
n'existait pas de motif apparent pour cet excs de prcaution.
Cependant ils continurent pendant plusieurs heures  suivre la
mme direction, et ils arrivrent enfin dans une petite baie, sur
la rive septentrionale du lac: les cinq navigateurs descendirent 
terre, et le canot fut retir sur le sable. OEil-de-Faucon et
Heyward montrent sur une hauteur voisine, et le premier, aprs
avoir considr avec attention pendant quelques minutes les eaux
limpides du lac, aussi loin que la vue pouvait s'tendre, fit
remarquer  Heyward un point noir, plac  la hauteur d'un grand
promontoire,  plusieurs milles de distance.

-- Le voyez-vous? lui demanda-t-il, et si vous le voyez, votre
exprience d'homme blanc et votre science dans les livres vous
apprendraient-elles ce que ce peut tre, si vous tiez seul 
trouver votre chemin dans ce dsert?

--  cette distance, je le prendrais pour quelque oiseau
aquatique, si c'est un tre anim.

-- C'est un canot de bonne corce de bouleau, et sur lequel se
trouvent de russ Mingos qui ont soif de notre sang. Quoique la
Providence ait donn aux habitants des bois de meilleurs yeux qu'
ceux qui vivent dans des pays peupls, et qui n'ont pas besoin
d'une si bonne vue, cependant il n'y a pas de sauvages assez
clairvoyants pour apercevoir tous les dangers qui nous environnent
en ce moment. Les coquins font semblant de ne songer qu' leur
souper; mais ds que le soleil sera couch, ils seront sur notre
piste comme les plus fins limiers. Il faut leur donner le change,
ou nous ne russirons pas dans notre poursuite, et le Renard-
Subtil nous chappera. Ces lacs sont quelquefois utiles,
particulirement quand le gibier se jette  l'eau, ajouta le
chasseur en regardant autour de lui avec une lgre expression
d'inquitude, mais ils ne mettent pas  couvert,  moins que ce ne
soient les poissons. Dieu sait ce que deviendrait le pays si les
tablissements des blancs s'tendaient jusqu'au del des deux
rivires. La chasse et la guerre perdraient tout leur charme.

-- Fort bien; mais ne perdons pas un instant sans ncessit
absolue.

-- Je n'aime pas beaucoup cette fume que vous voyez s'lever tout
doucement le long de ce rocher, derrire le canot. Je rponds
qu'il y a d'autres yeux que les ntres qui la voient, et qu'ils
savent ce qu'elle veut dire. Mais les paroles ne peuvent remdier
 rien, et il est temps d'agir.

OEil-de-Faucon descendit de l'minence sur laquelle il tait avec
le major, en ayant l'air de rflchir profondment; et ayant
rejoint ses compagnons, qui taient rests sur le rivage, il leur
fit part du rsultat de ses observations en langue delaware, et il
s'ensuivit une courte et srieuse consultation. Ds qu'elle fut
termine, on excuta sur-le-champ ce qui venait d'tre rsolu.

Le canot, qu'on avait tir sur le sable, fut port sur les
paules, et la petite troupe entra dans le bois, en ayant soin de
laisser des marques trs visibles de son passage. Ils
rencontrrent une petite rivire qu'ils traversrent, et
trouvrent  peu de distance un grand rocher nu et strile, et sur
lequel ceux qui auraient voulu suivre leurs traces n'auraient pu
esprer de voir les marques de leurs pas. L ils s'arrtrent et
retournrent sur leurs pas jusqu' la rivire, en ayant soin de
marcher  reculons. Elle pouvait porter leur canot, et y tant
monts, ils la descendirent jusqu' son embouchure, et rentrrent
ainsi dans le lac. Un rocher qui s'y avanait considrablement,
empchait heureusement que cet endroit pt tre aperu du
promontoire, prs duquel ils avaient vu un des canots des Hurons,
et la fort s'tendant jusqu'au rivage, il paraissait impossible
qu'ils fussent dcouverts de si loin. Ils profitrent de ces
avantages pour ctoyer la rivire en silence, et quand les arbres
furent sur le point de leur manquer, OEil-de-Faucon dclara qu'il
croyait prudent de dbarquer de nouveau.

La halte dura jusqu'au crpuscule. Ils remontrent alors dans leur
canot, et favoriss par les tnbres, ils firent force de rames
pour gagner la cte occidentale. Cette cte tait hrisse de
hautes montagnes, qui semblaient serres les unes contre les
autres; cependant l'oeil exerc de Chingachgook y distingua un
petit havre, dans lequel il conduisit, le canot avec toute
l'adresse d'un pilote expriment.

La barque fut encore tire sur le rivage, et transporte jusqu'
une certaine distance dans l'intrieur du bois, o elle fut cache
avec soin sous un amas de broussailles. Chacun prit ses armes et
ses munitions, et le chasseur annona  Munro et  Heyward que ses
deux compagnons et lui taient maintenant prts  commencer leurs
recherches.

Chapitre XXI

Si vous trouvez l un homme, il mourra de la mort d'un prince.

Shakespeare.

Nos cinq voyageurs taient arrivs au bord d'une contre qui, mme
encore aujourd'hui, est moins connue des habitants des tats-Unis
que les dserts de l'Arabie et les steppes de la Tartarie. C'est
le district strile et montagneux qui spare les eaux tributaires
du Champlain de celles qui vont se jeter dans l'Hudson, le Mohawk
et le Saint-Laurent. Depuis l'poque o se sont passs les
vnements que nous rapportons, l'esprit actif du pays l'a entour
d'une ceinture d'tablissements riches et florissants; mais on ne
connat encore que le chasseur et l'Indien qui pntrent dans son
enceinte inculte et sauvage.

OEil-de-Faucon et les Mohicans ayant travers plus d'une fois les
montagnes et les valles de ce vaste dsert, n'hsitrent pas  se
plonger dans la profondeur des bois avec l'assurance de gens
habitus aux privations. Pendant plusieurs heures ils continurent
leur marche, tantt guids par une toile, tantt suivant le cours
de quelque rivire. Enfin le chasseur proposa une halte, et aprs
s'tre consult avec les Indiens, ils allumrent du feu et firent
leurs prparatifs d'usage pour passer le reste de la nuit.

Imitant l'exemple de leurs compagnons plus expriments  cet
gard, et se livrant  la mme confiance, Munro et Duncan
s'endormirent sans crainte, sinon sans inquitude. Le soleil avait
dissip les brouillards, et rpandait une brillante clart dans la
fort, quand les voyageurs se remirent en marche le lendemain.

Aprs avoir fait quelques milles, OEil-de-Faucon, qui tait
toujours en tte, commena  s'avancer avec plus de lenteur et
d'attention. Il s'arrtait souvent pour examiner les arbres et les
broussailles, et il ne traversait pas un ruisseau sans examiner la
vitesse de son cours, la profondeur et la couleur de ses eaux. Se
mfiant de son propre jugement, il interrogeait souvent
Chingachgook, et avait avec lui une courte discussion. Pendant la
dernire de ces confrences, Heyward remarqua que le jeune Uncas
coutait en silence, sans se permettre une rflexion, quoiqu'il
part prendre grand intrt  l'entretien. Il tait fortement
tent de s'adresser au jeune Indien, pour lui demander s'il
pensait qu'ils fussent bien avancs vers le but de leur voyage;
mais il n'en fit rien, parce qu'il supposa que, de mme que lui,
il s'en rapportait  l'intelligence et  la sagacit de son pre
et du chasseur. Enfin celui-ci adressa lui-mme la parole au
major, et lui expliqua l'embarras dans lequel il se trouvait.

-- Quand j'eus remarqu que les traces de Magua conduisaient vers
le nord, dit-il, il ne fallait pas le jugement de bien longues
annes pour en conclure qu'il suivrait les valles, et qu'il se
tiendrait entre les eaux de l'Hudson et celles de l'Horican
jusqu' ce qu'il arrivt aux sources des rivires du Canada, qui
le conduiraient dans le coeur du pays occup par les Franais.
Cependant nous voici  peu de distance du Scaroon[58], et nous
n'avons pas encore trouv une seule marque de son passage! La
nature humaine est sujette  se tromper, et il est possible que
nous ne soyons pas sur la bonne piste.

-- Que le ciel nous prserve d'une telle erreur! s'cria Duncan.
Retournons sur nos pas, et examinons le terrain avec plus
d'attention. Uncas n'a-t-il pas quelque conseil  nous donner,
dans un tel embarras?

Le jeune Mohican jeta un regard rapide sur son pre; mais,
reprenant aussitt son air rserv, il continua  garder le
silence. Chingachgook avait remarqu son coup d'oeil, et lui
faisant un signe de la main, il lui dit de parler.

Ds que cette permission lui eut t accorde, ses traits, nagure
si paisibles, prouvrent un changement soudain et brillrent de
joie et d'intelligence. Bondissant avec la lgret, d'un daim, il
courut vers une petite hauteur, qui n'tait qu' une centaine de
pas en avant, et s'arrta avec un air de triomphe sur un endroit
o la terre semblait avoir t entame par le passage de quelque
animal. Tous les yeux suivaient avec attention chacun de ses
mouvements, et l'on voyait un gage de succs dans les traits
anims et satisfaits du jeune Indien.

-- Ce sont leurs traces! s'cria le chasseur en arrivant prs
d'Uncas; le jeune homme a une intelligence prcoce et une vue
excellente pour son ge!

-- Il est bien extraordinaire qu'il ne nous ait pas informs plus
tt de sa dcouverte, dit Duncan.

-- Il aurait t encore bien plus tonnant qu'il et parl sans
ordre, rpondit OEil-de-Faucon. Non, non. Vos jeunes blancs, qui
prennent dans les livres tout ce qu'ils savent, peuvent s'imaginer
que leurs connaissances, de mme que leurs jambes, vont plus vite
que celles de leurs pres; mais le jeune Indien, qui ne reoit que
les leons de l'exprience, apprend  connatre le prix des
annes, et respecte la vieillesse.

-- Voyez! dit Uncas en montrant les marques de diffrents pieds,
toutes du ct du nord; la chevelure brune s'avance du ct du
froid.

-- Jamais limier n'a trouv une plus belle piste, dit le chasseur
en se mettant en marche sur la route trace par les signes qu'il
apercevait. Nous sommes favoriss, grandement favoriss par la
Providence, et nous pouvons les suivre le nez en l'air. Voil
encore les pas des deux animaux qui ont un trot si singulier. Ce
Huron voyage en gnral blanc! il est frapp de folie et
d'aveuglement!

Et se tournant en arrire en riant:

-- Sagamore, ajouta-t-il, cherchez si vous ne verrez pas de traces
de roues; car sans doute nous verrons bientt l'insens voyager en
quipage, et cela quand il a sur les talons les meilleurs yeux du
pays!

L'air de satisfaction du chasseur, l'ardeur joyeuse d'Uncas,
l'expression calme et tranquille de son pre, et le succs
inespr qu'on venait d'obtenir dans une poursuite pendant
laquelle on avait dj parcouru plus de quarante milles, tout
concourut  rendre l'esprance  Munro et au major. Ils marchaient
 grands pas, et avec la mme confiance que des voyageurs qui
auraient suivi une grande route. Si un rocher, un ruisseau, un
terrain plus dur que de coutume interrompaient la chane des
traces qu'ils suivaient, les yeux exercs du chasseur ou des deux
Mohicans les retrouvaient  peu de distance, et rarement ils
taient obligs de s'arrter un instant. D'ailleurs, leur marche
tait plus assure par la certitude qu'ils venaient d'acqurir que
Magua avait jug  propos de voyager  travers les valles,
circonstance qui ne leur laissait aucun doute sur la direction
qu'ils devaient suivre.

Le Renard-Subtil n'avait pourtant pas tout  fait nglig les
ruses auxquelles les Indiens ne manquent jamais d'avoir recours
lorsqu'ils font retraite devant un ennemi. De fausses traces,
laisses  dessein, se rencontraient souvent, toutes les fois
qu'un ruisseau ou la nature du terrain le permettait; mais ceux
qui le poursuivaient s'y laissaient rarement tromper, et lorsqu'il
leur arrivait de prendre le change, ils le reconnaissaient
toujours avant d'avoir perdu beaucoup de temps et fait bien du
chemin sur ces traces trompeuses.

Vers le milieu de l'aprs-midi, ils avaient travers le Scaroon et
ils se dirigeaient vers le soleil qui commenait  descendre vers
l'horizon. Ayant franchi une troite valle arrose par un petit
ruisseau, ils se trouvrent dans un endroit o il tait vident
que le Renard avait fait une halte avec ses prisonnires. Des
tisons  demi brls prouvaient qu'on y avait allum un grand feu;
les restes d'un daim taient encore  peu de distance; et l'herbe
tondue de prs autour des deux arbres dmontrait que les chevaux y
avaient t attachs. Heyward dcouvrit  quelques pas un beau
buisson prs duquel l'herbe tait foule; il contempla avec
motion le lieu o il supposait qu'Alice et Cora s'taient
reposes. Mais quoique cet endroit offrt de toutes parts les
traces laisses tant par les hommes que par les animaux, celles
des premiers cessaient tout  coup, et ne conduisaient pas plus
loin.

Il tait facile de suivre les traces des deux chevaux; mais ils
semblaient avoir err au hasard, sans guides, et suivant que leur
instinct les avait dirigs en cherchant leur pture. Enfin Uncas
trouva leurs traces rcentes. Avant de les suivre, il fit part de
sa dcouverte  ses compagnons, et tandis qu'ils taient encore 
se consulter sur cette circonstance singulire, le jeune Indien
reparut avec les deux chevaux, dont les selles, les harnais et
tout l'quipement taient briss et souills, comme s'ils avaient
t abandonns  eux-mmes depuis plusieurs jours.

-- Que peut signifier cela? demanda Heyward en plissant et en
jetant les yeux autour de lui en frmissant, comme s'il et craint
que les buissons et les broussailles ne fussent sur le point de
lui dvoiler quelque horrible secret.

-- Cela signifie que nous sommes dj presque au bout de notre
course et que nous nous trouvons en pays ennemi, rpondit le
chasseur. Si le coquin avait t serr de prs, et que les jeunes
dames n'eussent pas eu de chevaux pour le suivre assez vite, il
aurait bien pu se faire qu'il n'et emport d'elles que leurs
chevelures; mais ne croyant pas avoir d'ennemis sur les talons, et
ayant d'aussi bonnes montures que celles-ci, je rponds qu'il ne
leur a pas retir un seul cheveu de la tte. Je lis dans vos
penses, major, et c'est une honte pour notre couleur que vous
ayez sujet de penser ainsi; mais celui qui croit que mme un Mingo
maltraiterait une femme qui serait en son pouvoir,  moins que ce
ne ft pour lui donner un coup de tomahawk, ne connat rien  la
nature des Indiens ni  la vie qu'ils mnent dans leurs bois. Mais
j'ai entendu dire que les Indiens amis des Franais sont descendus
dans ces bois pour y chercher l'lan, et en ce cas nous ne devons
pas tre  une trs grande distance de leur camp. Et pourquoi n'y
viendraient-ils pas? que risquent-ils? Il n'y a pas de jour o
l'on ne puisse entendre matin et soir, dans ces montagnes, le
bruit des canons de Ty; car les Franais lvent une nouvelle
ligne de forts entre les provinces du roi et le Canada. Au surplus
il est certain que voil les deux chevaux; mais que sont devenus
ceux qui les conduisaient? il faut absolument que nous dcouvrions
leurs traces.

OEil-de-Faucon et les Mohicans s'appliqurent srieusement  cette
tche. Un cercle imaginaire de quelques centaines de pieds fut
trac autour de l'endroit o le Renard avait fait une halte, et
chacun d'eux se chargea d'en examiner une section: cet examen ne
fut pourtant d'aucune utilit. Les impressions de pied se
montrrent en grand nombre; mais elles paraissaient avoir t
faites par des gens qui allaient  et l sans intention de
s'loigner. Tous trois firent ensemble ensuite le tour de cette
circonfrence, et enfin ils allrent rejoindre leurs deux
compagnons blancs sans avoir trouv un seul indice qui indiqut le
dpart de ceux qui s'taient arrts en ce lieu.

-- Une telle malice est inspire par le diable! s'cria le
chasseur un peu dconcert. Sagamore, il faut que nous fassions de
nouvelles recherches en partant de cette petite source, et que
nous examinions le terrain pouce  pouce. Il ne faut pas que ce
chien de Huron aille se vanter  ses camarades d'avoir un pied qui
ne laisse aucun vestige.

Il joignit l'exemple  ses discours, et ses deux compagnons et
lui, anims d'une nouvelle ardeur, ne laissrent pas une branche
sche, pas une feuille, sans la dranger et examiner la place
qu'elle couvrait; car ils savaient que l'astuce et la patience des
Indiens allaient quelquefois jusqu' s'arrter  chaque pas pour
cacher ainsi celui qu'ils venaient de faire. Cependant, malgr ce
soin minutieux, ils ne purent rien dcouvrir.

Enfin Uncas, qui, avec son activit ordinaire, avait le premier
termin sa tche, s'imagina d'tablir une petite digue avec des
pierres et de la terre en travers du ruisseau qui sortait de la
source dont nous avons dj parl. Par ce moyen il arrta le cours
de l'eau, qui fut oblige de chercher un autre chemin pour
s'couler. Ds que le lit fut  sec, il se pencha pour l'examiner
avec attention, et le cri hugh! qui lui chappa, annona le succs
qu'il venait d'obtenir. Toute la petite troupe se runit 
l'instant autour de lui, et Uncas montra sur le sable fin et
humide qui en composait le fond plusieurs empreintes de mocassin
parfaitement traces, mais toutes semblables.

-- Ce jeune homme sera l'honneur de sa nation, s'cria OEil-de-
Faucon regardant ces traces avec la mme admiration qu'un
naturaliste accorderait aux ossements d'un mammouth ou d'un
kracken[59]; oui, il sera une pine dans les ctes des Hurons.
Cependant ces marques n'ont pas t faites par le pied d'un
Indien; elles sont trop appuyes sur le talon, et puis un pied si
long et si large et carr par le bout... Ah! Uncas, courez me
chercher la mesure du pied du chanteur; vous en trouverez une
superbe empreinte au pied du rocher qui est en face de nous.

Pendant qu'Uncas excutait sa commission, son pre et le chasseur
restrent  contempler ces traces; et lorsque le jeune Indien fut
de retour, les mesures s'accordrent parfaitement. OEil-de-Faucon
pronona donc trs affirmativement que les marques qu'ils avaient
sous les yeux avaient t produites par le pied de David.

-- Je sais tout maintenant, ajouta-t-il, aussi bien que si j'avais
tenu conseil avec Magua. Le chanteur tant un homme qui n'a de
talent que dans le gosier et dans les pieds, on lui a fait mettre
une seconde fois des mocassins; on l'a fait marcher le premier, et
ceux qui le suivaient ont eu soin de mettre le pied sur les mmes
pas que lui; ce qui n'tait pas bien difficile, l'eau tant claire
et peu profonde.

-- Mais, s'cria Duncan, je ne vois aucune trace qui indique la
marche de...

-- Des deux jeunes dames? dit le chasseur. Le coquin aura trouv
quelque moyen pour les porter jusqu' ce qu'il ait cru qu'il
n'avait plus rien  craindre. Je gagerais ma vie que nous
retrouverons les marques de leurs jolis petits pieds avant que
nous soyons bien loin.

On se remit en marche, en suivant le cours du ruisseau, dans le
lit duquel on voyait toujours les mmes impressions. L'eau ne
tarda pas  y rentrer; mais tant bien assurs de la direction de
la marche du Huron, ils ctoyrent les deux rives de l'eau, en se
bornant  les examiner avec grande attention, afin de reconnatre
l'endroit o il avait quitt l'eau pour reprendre terre.

Aprs avoir fait ainsi plus d'un demi-mille, ils arrivrent  un
endroit o le ruisseau faisait un coude au pied d'un grand rocher
aride dont toute la surface n'offrait ni terre ni vgtation. L
nos voyageurs s'arrtrent pour dlibrer; car il n'tait pas
facile de savoir si le Huron et ceux qui le suivaient avaient
travers cette montagne qui ne pouvait recevoir aucune empreinte,
ou s'ils avaient continu  marcher dans le ruisseau.

Ils se trouvrent bien d'avoir pris ce parti, car pendant que
Chingachgook et OEil-de-Faucon raisonnaient sur des probabilits,
Uncas, qui cherchait des certitudes, examinait les environs du
rocher, et il trouva bientt sur une touffe de mousse la marque du
pas d'un Indien qui y avait sans doute march par inadvertance:
remarquant que la pointe du pied tait dirige vers un bois
voisin, il y courut  l'instant, et l il retrouva toutes les
traces, aussi distinctes, aussi bien marques que celles qui les
avaient conduits jusqu' la source qu'ils venaient de quitter. Un
second hugh! annona cette dcouverte  ses compagnons, et mit fin
 leur dlibration.

-- Oui, oui, dit le chasseur, c'est le jugement d'un Indien qui a
prsid  tout cela, et il y en avait assez pour aveugler des yeux
blancs.

-- Nous mettrons-nous en marche? demanda Heyward.

-- Doucement! doucement! rpondit OEil-de-Faucon; nous connaissons
le chemin, mais il est bon d'examiner les choses  fond. C'est l
ma doctrine, major; il ne faut jamais ngliger les moyens
d'apprendre  lire dans le livre que la Providence nous ouvre, et
qui vaut mieux que tous les vtres. Tout est maintenant clair 
mes yeux, une seule chose excepte; comment le coquin est-il venu
 bout de faire passer les deux jeunes dames tout le long du
ruisseau, depuis la source jusqu'au rocher? car je dois convenir
qu'un Huron est trop fier pour les avoir forces  mettre les
pieds dans l'eau.

-- Cela pourrait-il vous aider  expliquer la difficult? demanda
Heyward en lui montrant quelques branches rcemment coupes, prs
desquelles on en voyait de plus petites et de plus flexibles qui
semblaient avoir servi de liens, et qu'on avait jetes  l'entre
du bois.

-- C'est cela mme! s'cria le chasseur d'un air satisfait, et il
ne manque plus rien  prsent. Ils ont fait une espce de litire
ou de hamac avec des branches, et ils s'en sont dbarrasss quand
ils n'en ont plus eu besoin. Tout est expliqu; mais je parierais
qu'ils ont mis bien du temps  imaginer tous ces moyens de cacher
leur marche; au surplus, j'ai vu des Indiens y passer une journe
entire, et ne pas mieux russir. Eh bien! nous avons ici trois
paires de mocassins et deux paires de petits pieds. N'est-il pas
tonnant que de faibles cratures puissent se soutenir sur de si
petits membres! Uncas, passez-moi votre courroie, que je mesure le
plus petit, celui de la chevelure blonde. De par le ciel, c'est le
pied d'un enfant de huit ans! et cependant les deux jeunes dames
sont grandes et bien faites. Il faut en convenir, et celui de nous
qui est le mieux partag et le plus content de son partage doit
l'avouer, la Providence est quelquefois partiale dans ses dons;
mais elle a sans doute de bonnes raisons pour cela.

-- Mes pauvres filles sont hors d'tat de supporter de pareilles
fatigues! s'cria Munro en regardant avec une tendresse paternelle
les traces que leurs pieds avaient laisses. Elles auront pri de
lassitude dans quelque coin de ce dsert!

-- Non, non, dit le chasseur en secouant lentement la tte, il n'y
a rien  craindre  ce sujet. Il est ais de voir ici que, quoique
les enjambes soient courtes, la marche est ferme et le pied
lger. Voyez cette marque;  peine le talon a-t-il appuy pour la
former; et ici la chevelure noire a saut pour viter cette grosse
racine. Non, non, autant que j'en puis juger, ni l'une ni l'autre
ne risquait de rester en chemin faute de forces. Quant au
chanteur, c'est une autre affaire; il commenait  avoir mal aux
pieds et  tre las. Vous voyez qu'il glissait souvent, que sa
marche est lourde et mal assure. On dirait qu'il marchait avec
des souliers pour la neige. Oui, oui, un homme qui ne songe qu'
son gosier ne peut s'entretenir convenablement les jambes.

C'tait avec de pareils raisonnements que le chasseur expriment
arrivait  la vrit presque avec une certitude et une prcision
miraculeuse. Son assurance rendit un certain degr de confiance et
d'espoir  Munro et  Heyward, et, rassurs par des inductions qui
taient aussi simples que naturelles, ils s'arrtrent pour faire
une courte halte et prendre un lger repas avec leurs guides.

Ds que ce repas fait  la hte fut termin, le chasseur jeta un
coup d'oeil vers le soleil couchant, et se remit en marche avec
tant de rapidit, que le colonel et le major ne pouvaient le
suivre que trs difficilement.

Ils marchaient alors le long du ruisseau, dont il a dj t
parl; et comme les Hurons avaient cru pouvoir cesser de prendre
des prcautions pour cacher leur marche, la course de ceux qui les
poursuivaient n'tait plus retarde par les dlais causs par
l'incertitude. Cependant, avant qu'une heure se fut coule, le
pas d'OEil-de-Faucon se ralentit sensiblement; au lieu de marcher
en avant avec hardiesse et sans hsiter, on le voyait sans cesse
tourner la tte, tantt  droite, tantt  gauche, comme s'il et
souponn le voisinage de quelque danger. Enfin, il s'arrta, et
attendit que tous ses compagnons l'eussent rejoint.

-- Je sens les Hurons, dit-il en s'adressant aux Mohicans; je vois
le ciel qui se couvre l-bas  travers le haut des arbres; ce doit
tre une grande clairire, et les coquins peuvent y avoir tabli
leur camp. Sagamore, allez sur les montagnes  droite; Uncas
montera sur celles qui bordent le ruisseau, et moi je continuerai
 suivre la piste. Celui qui apercevra quelque chose en donnera
avis aux autres par trois cris de corbeau. Je viens de voir
plusieurs de ces oiseaux voler au-dessus de ce chne mort, et
c'est encore un signe qu'il y a un camp d'Indiens dans les
environs.

Les Mohicans partirent chacun de leur ct, sans juger ncessaire
de lui rien rpondre, et le chasseur continua  marcher avec les
deux officiers. Heyward doubla le pas pour se placer  ct de son
guide, empress de voir le plus tt possible ces ennemis qu'il
avait poursuivis avec tant d'inquitude et de fatigue. Bientt son
compagnon lui dit de se retirer sur la lisire du bois, qui tait
entour d'une bordure de buissons pais, et de l'y attendre.
Duncan lui obit, et se trouva au bout de quelques minutes sur une
petite hauteur d'o il dominait sur une scne qui lui parut aussi
extraordinaire que nouvelle.

Sur un espace de terrain trs considrable, tous les arbres
avaient t abattus, et la lumire d'une belle soire d't,
tombant sur cette grande clairire, formait un contraste
blouissant avec le jour sombre qui rgne toujours dans une fort.
 peu de distance de l'endroit o tait alors Duncan, le ruisseau
formait un petit lac dans un vallon resserr entre deux montagnes.
L'eau sortait ensuite de ce bassin par une pente si douce et si
rgulire, qu'elle semblait l'ouvrage de la main de l'homme plutt
que celui de la nature. Plusieurs centaines de petites habitations
en terre s'levaient sur les bords de ce lac, et sortaient mme du
sein des eaux, qu'on aurait dit s'tre rpandues au del des
limites ordinaires. Leurs toits arrondis, admirablement calculs
pour servir de dfense contre les lments, annonaient plus
d'industrie et de prvoyance qu'on n'en trouve ordinairement dans
les habitations que construisent les naturels de ce pays, surtout
celles qui ne sont destines qu' leur servir de demeure
temporaire pendant les saisons de la chasse et de la pche. Du
moins, tel fut le jugement qu'il en porta.

Il contemplait ce spectacle depuis quelques minutes, quand il vit
plusieurs hommes,  ce qu'il lui parut, s'avanant vers lui en
marchant sur les mains et sur les pieds, et en tranant aprs eux
quelque chose de lourd, peut-tre quelque instrument de guerre qui
lui tait inconnu. Au mme instant, plusieurs ttes noirtres se
montrrent  la porte de quelques habitations, et bientt les
bords du lac furent couverts d'une multitude d'tres allant et
venant dans tous les sens, toujours en rampant, mais qui
marchaient avec une telle clrit et qui chappaient si
promptement  sa vue, cachs tantt par les arbres, tantt par les
habitations, qu'il lui fut impossible de reconnatre quelles
taient leur occupation ou leurs intentions.

Alarm de ces mouvements suspects et inexplicables, il tait sur
le point d'essayer d'imiter le cri du corbeau pour appeler  lui
ses compagnons, quand un bruit soudain, qu'il entendit dans les
broussailles, lui fit tourner la tte d'un autre ct.

Il tressaillit et recula involontairement en arrire; mais, 
l'aspect d'un tre qui lui parut tre un Indien, au lieu de donner
un signal d'alarme qui probablement mal imit aurait pu lui
devenir funeste  lui-mme, il resta immobile derrire un buisson,
et surveilla avec attention la conduite de ce nouvel arriv.

Un moment d'attention suffit pour l'assurer qu'il n'avait pas t
aperu. L'Indien, de mme que lui, semblait entirement occup 
contempler les petites habitations  toit rond du village et les
mouvements vifs et rapides de ses habitants. Il tait impossible
de dcouvrir l'expression de ses traits sous le masque grotesque
de peinture dont son visage tait couvert, et cependant elle avait
un air de mlancolie plutt que de frocit. Il avait les cheveux
rass suivant l'usage, si ce n'est sur le sommet de la tte, o
trois ou quatre vieilles plumes de faucon taient attaches  la
portion de la chevelure en cet endroit. Une pice de calicot en
grande partie use lui couvrait  peine la moiti du corps, dont
la partie infrieure n'avait pour tout vtement qu'une chemise
ordinaire, dans les manches de laquelle ses jambes et ses cuisses
taient passes. Le bas de ses jambes tait nu et dchir par les
ronces; mais ses pieds taient couverts d'une bonne paire de
mocassins de peau d'ours. En dernier rsultat, l'extrieur de cet
individu tait misrable.

Duncan examinait encore son voisin avec curiosit, quand le
chasseur arriva  ct de lui en silence et avec prcaution.

-- Vous voyez, lui dit le major d'une voix trs basse, que nous
avons atteint leur tablissement ou leur camp, et voici un sauvage
dont la position parat devoir nous gner dans notre marche.

OEil-de-Faucon tressaillit, et leva son fusil sans bruit, tandis
que ses yeux suivaient la direction du doigt de Duncan. Allongeant
alors le cou comme pour mieux reconnatre cet individu suspect,
aprs un instant d'examen, il baissa son arme meurtrire.

-- Ce n'est point un Huron, dit-il, et il n'appartient mme 
aucune des peuplades du Canada. Et cependant vous voyez  ses
vtements qu'il a pill un blanc. Oui, oui, Montcalm a recrut
dans tous les bois pour son expdition, et il a enrl toutes les
races de coquins qu'il a pu trouver. Mais il n'a ni couteau ni
tomahawk! Savez-vous o il a dpos son arc et son fusil?

-- Je ne lui ai vu aucune arme, rpondit le major, et ses manires
n'annoncent pas des dispositions sanguinaires. Le seul danger que
nous ayons  craindre de lui, c'est qu'il ne donne l'alarme  ses
compagnons, qui, comme vous le voyez, se tranent en rampant sur
le bord du lac.

Le chasseur se retourna pour regarder Heyward en face, et il resta
un instant les yeux fixs sur lui et la bouche ouverte avec un air
d'tonnement qu'il serait impossible de dcrire. Enfin, tous ses
traits exprimrent un accs de rire, sans produire pour cela le
moindre son, expression qui lui tait particulire, et que
l'habitude des dangers lui avait apprise.

-- Ses compagnons qui se tranent en rampant sur le bord du lac!
rpta-t-il; voil la science qu'on gagne  passer des annes 
l'cole,  lire des livres et  ne jamais sortir des
tablissements des blancs! Quoi qu'il en soit, le coquin a de
longues jambes, et il ne faut pas nous fier  lui. Tenez-le en
respect avec votre fusil, tandis que je vais faire un dtour pour
le prendre par derrire sans lui entamer la peau. Mais ne faites
feu pour quelque motif que ce soit.

-- Si je vous vois en danger, dit Heyward, ne puis-je...

OEil-de-Faucon l'interrompit par un nouveau rire muet, en le
regardant en homme qui ne savait trop comment rpondre  cette
question.

-- En ce cas, major, dit-il enfin, feu de peloton.

Le moment d'aprs il tait cach par les broussailles. Duncan
attendait avec impatience l'instant o il pourrait le voir; mais
ce ne fut qu'au bout de plusieurs minutes qu'il le vit reparatre
derrire le prisonnier qu'il voulait faire, et se glissant comme
un serpent le ventre contre terre. Lorsqu'il ne fut qu' quelques
pieds de l'Indien, il se releva lentement et sans le moindre
bruit. Au mme instant les eaux du lac retentirent d'un tumulte
soudain, et Duncan, y jetant un coup d'oeil  la hte, vit une
centaine des tres dont les mouvements l'avaient tellement
intrigu s'y prcipiter ensemble.

Saisissant son fusil, le major reporta les yeux sur l'Indien qu'il
observait, et qui, au lieu de prendre l'alarme, avait le cou
allong vers le lac, et regardait avec une sorte de curiosit
stupide. En ce moment la main menaante d'OEil-de-Faucon tait
leve sur lui, mais, au lieu de frapper, il la laissa retomber sur
sa cuisse, sans aucune raison apparente, et il s'abandonna encore
 un de ses accs de rire silencieux. Enfin, au lieu de saisir sa
victime  la gorge, il lui frappa lgrement sur l'paule, et lui
dit:

-- Eh bien! l'ami, voudriez-vous apprendre aux castors  chanter?

-- Eh! pourquoi non? rpondit David; l'tre qui leur a donn une
intelligence et des facults si merveilleuses ne leur refuserait
peut-tre pas la voix pour chanter ses louanges.

Chapitre XXII

BOY. Sommes-nous tous runis?
QUI. Sans doute; et voici un endroit admirable pour faire
notre rptition.

Shakespeare, Le songe d'une nuit d't.

Le lecteur peut s'imaginer, mieux que nous ne pourrions le
dcrire, quelle fut la surprise d'Heyward. Son camp d'Indiens
redoutables se mtamorphosait en une troupe de castors; son lac
n'tait plus qu'un tang form  la longue par ces ingnieux
quadrupdes; sa cataracte devenait une cluse construite par
l'industrie naturelle de ces animaux, et dans le sauvage dont la
proximit l'avait inquit, il reconnaissait son ancien compagnon
David La Gamme. La prsence inattendue du matre en psalmodie fit
concevoir au major un tel espoir de revoir bientt les deux
soeurs, que sans hsiter un instant il sortit de son embuscade, et
courut rejoindre les deux principaux acteurs de cette scne.

L'accs de gaiet d'OEil-de-Faucon n'tait point encore pass
quand Heyward arriva. Il fit tourner David sur les talons sans
crmonie pour l'examiner plus  son aise, et jura plus d'une fois
que la manire dont il tait accoutr faisait grand honneur au
got des Hurons. Enfin il lui saisit la main, la lui serra avec
une force qui fit venir des larmes aux yeux de l'honnte David, et
le flicita sur sa mtamorphose.

-- Et ainsi, vous vous disposiez  apprendre un cantique aux
castors, n'est-ce pas? lui dit-il; les russ animaux savent dj
quelque chose de votre mtier, car ils battent la mesure avec la
queue, comme vous venez de le voir. Au surplus il tait temps
qu'ils plongeassent, car j'tais bien tent de leur donner le ton
avec mon tueur de daims, J'ai connu bien des gens qui savaient
lire et crire, et qui n'avaient pas l'intelligence d'un castor;
mais quant au chant, le pauvre animal est n muet. Et que pensez-
vous de l'air que voici?

Il imita trois fois le cri du corbeau; David pressa ses deux mains
sur ses oreilles dlicates, et Heyward, quoique averti que c'tait
le signal convenu, ne put s'empcher de lever les yeux en l'air
pour voir s'il n'y apercevrait pas un oiseau.

-- Voyez, continua le chasseur en montrant les deux Mohicans qui,
ayant entendu le signal, arrivaient dj de diffrents cts;
c'est une musique qui a une vertu particulire; elle attire prs
de moi deux bons fusils, pour ne rien dire des couteaux et des
tomahawks. Eh bien! nous voyons qu'il ne vous est rien arriv de
fcheux; mais dites-nous maintenant ce que sont devenues les deux
jeunes dames.

-- Elles sont captives des paens, rpondit David; mais, quoique
troubles d'esprit, elles sont en toute sret de corps.

-- Toutes deux? demanda Heyward respirant  peine.

-- Toutes deux, rpta David. Quoique notre voyage ait t
fatigant, et notre nourriture peu abondante, nous n'avons gure eu
 nous plaindre que de la violence qu'on a faite  notre volont
en nous emmenant en captivit dans un pays lointain.

-- Que le ciel vous rcompense de la consolation que vos paroles
me procurent! s'cria Munro avec agitation; mes chres filles me
seront donc rendues, aussi pures, aussi innocentes que
lorsqu'elles m'ont t ravies!

-- Je doute que le moment de leur dlivrance soit arriv, rpliqua
David d'un air grave. Le chef de ces sauvages est possd d'un
malin esprit que la toute puissance du ciel peut seule dompter.
J'ai tout essay prs de lui; mais ni l'harmonie des sons ni la
force des paroles ne semblent toucher son me.

-- Et o est le coquin? demanda brusquement le chasseur.

-- Il chasse l'lan aujourd'hui avec ses jeunes guerriers, et
demain,  ce que j'ai appris, nous devons nous enfoncer plus avant
dans ces forts, et nous rapprocher des frontires du Canada.
L'ane des deux soeurs habite avec une peuplade voisine dont les
habitations sont places au del de ce grand rocher noir que vous
voyez l-bas. L'autre est retenue avec les femmes des Hurons qui
sont camps  deux petits milles d'ici, sur un plateau o le feu a
rempli les fonctions de la hache pour faire disparatre les
arbres.

-- Alice! ma pauvre Alice! s'cria Heyward; elle a donc mme perdu
la consolation d'avoir sa soeur auprs d'elle!

-- Elle l'a perdue; mais elle a joui de toutes celles que peut
donner  l'esprit dans l'affliction la mlodie des chants
religieux.

-- Quoi! s'cria OEil-de-Faucon, elle trouve du plaisir  couter
votre musique!

-- Une musique d'un caractre grave et solennel, quoique je doive
convenir qu'en dpit de tous mes efforts pour la distraire je la
vois pleurer plus souvent que sourire. Dans de pareils instants,
je suspends la mlodie des chants sacrs; mais il en est de plus
heureux o j'prouve de grandes consolations, quand je vois les
sauvages s'attrouper autour de moi pour m'entendre invoquer la
merci cleste.

-- Et comment se fait-il qu'on vous permette d'aller seul? qu'on
ne vous surveille pas? demanda Heyward.

-- Il ne faut pas en faire un mrite  un vermisseau tel que moi,
rpondit La Gamme en cherchant  donner  ses traits une
expression d'humilit modeste; mais quoique le pouvoir de la
psalmodie ait t suspendu pendant la terrible affaire de la
plaine de sang que nous avons traverse, elle a recouvr son
influence mme sur les mes des paens, et c'est pourquoi il m'est
permis d'aller o bon me semble.

OEil-de-Faucon se mit  rire, se toucha le front du doigt, d'un
air expressif, en regardant le major, et il rendit peut-tre son
ide plus intelligible en ajoutant en mme temps:

-- Jamais les Indiens ne maltraitent celui qui manque de cela.
Mais dites-moi, l'ami, quand le chemin tait ouvert devant vous,
pourquoi n'tes-vous pas retourn sur vos pas? Les traces en sont
plus visibles que celles que laisserait un cureuil. Pourquoi ne
vous tes-vous pas press de porter ces nouvelles au fort douard?

Le chasseur, ne songeant qu' sa vigueur et  l'habitude qu'il
avait de reconnatre les moindres traces, oubliait qu'il proposait
 David une tche qu'il aurait probablement t impossible 
celui-ci de jamais excuter. Mais le psalmodiste, sans rien perdre
de son air de simplicit ordinaire, se contenta de lui rpondre:

-- Quoique c'et t une grande joie pour mon me de revoir les
habitations des chrtiens, mes pieds auraient suivi les pauvres
jeunes dames confies  mes soins, mme jusque dans la province
idoltre des jsuites, plutt que de faire un pas en arrire,
pendant qu'elles languissent dans l'affliction et la captivit.

Quoique le langage figur de David ne ft pas compltement  la
porte de tous ceux qui l'entendaient, son ton ferme, l'expression
de ses yeux, et son air de franchise et de sincrit,
l'expliquaient assez pour que personne ne pt s'y mprendre. Uncas
s'avana, et jeta sur lui en silence un regard d'approbation,
tandis que Chingachgook exprimait sa satisfaction par cette
exclamation qui remplace les applaudissements chez les Indiens.

-- Le Seigneur n'a jamais voulu, dit le chasseur en secouant la
tte, que l'homme donnt tous ses soins  son gosier, au lieu de
cultiver les plus nobles facults dont il lui a plu de le douer.
Mais ce pauvre diable a eu le malheur de tomber entre les mains de
quelque sotte femme quand il aurait d travailler  son ducation
en plein air et au milieu des beauts de la fort. Au surplus, il
n'a que de bonnes intentions. Tenez, l'ami, voici un joujou que
j'ai trouv et qui vous appartient. J'avais dessein de m'en servir
pour allumer le feu; mais comme vous y tes attach, reprenez-le,
et grand bien vous fasse!

La Gamme reut son instrument avec une expression de plaisir aussi
vive qu'il crut pouvoir se le permettre sans droger  la grave
profession qu'il exerait. Il en tira sur-le-champ quelques sons,
qu'il fit suivre tout aussitt des accents de sa propre voix pour
s'assurer que son instrument favori n'avait rien perdu de ses
qualits, et ds qu'il en fut bien convaincu, il prit gravement
dans sa poche le petit livre dont il a t si souvent parl, et se
mit  le feuilleter pour y chercher quelque long cantique d'action
de grces.

Mais Heyward mit obstacle  ce pieux dessein en lui faisant
questions sur questions sur les captives. Le vnrable pre
l'interrogeait aussi  son tour avec un intrt trop puissant pour
que David pt se dispenser de lui rpondre, quoiqu'il jett
toujours de temps en temps sur son instrument un coup d'oeil qui
annonait le dsir de s'en servir. Le chasseur lui-mme faisait
quelques questions quand l'occasion semblait l'exiger.

Ce fut de cette manire, et avec quelques intervalles, que David
remplissait du prlude menaant d'un long cantique, qu'ils
apprirent enfin les dtails dont la connaissance pouvait leur tre
utile pour l'accomplissement de leur grande entreprise, la
dlivrance des deux soeurs.

Magua tait rest sur la montagne o il avait conduit ses deux
prisonnires, jusqu' ce que le tumulte et le carnage qui
rgnaient dans la plaine fussent compltement calms. Vers le
milieu du jour il en tait descendu, et avait pris la route du
Canada,  l'ouest de l'Horican. Comme il connaissait parfaitement
ce chemin et qu'il savait qu'il n'tait pas en danger d'une
poursuite immdiate, il ne mit pas une hte extraordinaire dans sa
marche, quoiqu'il prt toutes les prcautions pour en drober la
trace  ceux qui pourraient le poursuivre. Il paraissait, d'aprs
la relation nave de David, que sa prsence avait t plutt
endure que souhaite; mais Magua lui-mme n'tait pas tout  fait
exempt de cette vnration superstitieuse avec laquelle les
Indiens regardent les tres dont il plat au grand Esprit de
dranger l'intelligence. Lorsque la nuit tait arrive, on avait
pris les plus grandes prcautions, tant pour mettre les deux
prisonnires  l'abri de la rose que pour empcher qu'elles
pussent s'chapper.

En arrivant au camp des Hurons, Magua, conformment  une
politique dont un sauvage s'cartait rarement, avait spar ses
prisonnires. Cora avait t envoye dans une peuplade nomade qui
occupait une valle loigne; mais David ignorait trop l'histoire
et les coutumes des Indiens pour pouvoir dire quel tait le
caractre de ceux-ci, et quel nom portait leur tribu. Tout ce
qu'il savait, c'tait qu'ils n'avaient point pris part 
l'expdition qui venait d'avoir lieu contre William-Henry; que, de
mme que les Hurons, ils taient allis de Montcalm, et qu'ils
avaient des liaisons amicales avec cette nation belliqueuse et
sauvage dans le voisinage dsagrable de laquelle le hasard les
avait placs.

Les Mohicans et le chasseur coutrent cette narration imparfaite
et interrompue avec un intrt qui croissait videmment  chaque
instant; et tandis que David cherchait  dcrire les moeurs de la
peuplade d'Indiens parmi lesquels Cora avait t conduite, OEil-
de-Faucon lui demanda tout  coup:

-- Avez-vous remarqu leurs couteaux? Sont-ils de fabrique
anglaise ou franaise?

-- Mes penses ne s'arrtaient point  de telles vanits, rpondit
David; je partageais les chagrins des deux jeunes dames, et je ne
songeais qu' les consoler.

-- Le temps peut venir o vous ne regarderez pas le couteau d'un
sauvage comme une vanit si mprisable, dit le chasseur en prenant
lui-mme un air de mpris qu'il ne cherchait pas  dguiser. Ont-
ils clbr leur fte des grains? Pouvez-vous nous dire quelque
chose de leurs totems?

-- Le grain ne nous a jamais manqu; nous en avons en abondance,
et Dieu en soit lou, car le grain cuit dans le lait est doux  la
bouche et salutaire  l'estomac. Quant au totem[60], je ne sais ce
que vous voulez dire. Si c'est quelque chose qui ait rapport 
l'art de la musique indienne, ce n'est pas chez eux qu'il faut le
chercher: jamais ils n'unissent leurs voix pour chanter les
louanges de Dieu, et ils paraissent les plus profanes de tous les
idoltres.

-- C'est calomnier la nature d'un Indien! Les Mingos eux-mmes
n'adorent que le vrai Dieu! Je le dis  la honte de ma couleur;
mais c'est un mensonge impudent des blancs que de prtendre que
les guerriers des bois se prosternent devant les images qu'ils ont
tailles eux-mmes. Il est bien vrai qu'ils tchent de vivre en
paix avec le diable; mais qui ne voudrait vivre en paix avec un
ennemi qu'il est impossible de vaincre? Il n'en est pas moins
certain qu'ils ne demandent de faveur et d'assistance qu'au bon et
grand Esprit.

-- Cela peut tre; mais j'ai vu des figures bien tranges au
milieu des peintures dont ils se couvrent le corps; le soin qu'ils
en prennent, l'admiration qu'elles leur inspirent, sentent une
espce d'orgueil spirituel; j'en ai vu une entres autres qui
reprsentait un animal dgotant et impur.

-- tait-ce un serpent? demanda vivement le chasseur.

-- Pas tout  fait; mais c'tait la ressemblance d'un animal
rampant comme lui, d'une vile tortue de terre.

-- Hugh! s'crirent en mme temps les deux Mohicans, tandis que
le chasseur secouait la tte avec l'air d'un homme qui vient de
faire une dcouverte importante, mais peu agrable.

Chingachgook prit alors la parole, et s'exprima en delaware avec
un calme et une dignit qui excitrent l'attention mme de ceux
qui ne pouvaient le comprendre; ses gestes taient expressifs, et
quelquefois mme nergiques. Une fois il leva le bras droit, et en
le laissant retomber lentement, il appuya un doigt sur sa
poitrine, comme pour donner une nouvelle force  quelque chose
qu'il disait. Ce mouvement carta le tissu de calicot qui le
couvrait, et Duncan, qui suivait des yeux tous ses gestes, vit sur
sa poitrine la reprsentation en petit, ou plutt l'esquisse de
l'animal dont on venait de parler, bien trace en beau bleu. Tout
ce qu'il avait entendu dire de la sparation violente des tribus
nombreuses des Delawares se prsenta alors  son esprit, et il
attendit le moment o il pourrait faire quelques questions, avec
une impatience qu'il ne matrisait qu'avec de grands efforts,
malgr le vif intrt qu'il prenait au discours du chef mohican,
discours qui malheureusement tait inintelligible pour lui.

OEil-de-Faucon ne lui donna pas le temps de l'interroger; car ds
que Chingachgook eut fini de parler, il prit la parole  son tour,
et s'adressa au major en anglais.

-- Nous venons de dcouvrir, lui dit-il, ce qui peut nous tre
utile ou prjudiciable, suivant que le ciel en disposera. Le
Sagamore est du sang le plus ancien des Delawares, et il est grand
chef de leurs Tortues. Qu'il y ait parmi la peuplade dont le
chanteur nous parle quelques individus de cette race, c'est ce
dont nous ne pouvons douter d'aprs ce qu'il vient de nous dire;
et s'il avait pargn, pour faire quelques questions prudentes, la
moiti de l'haleine qu'il a mal employe  faire une trompette de
son gosier, nous aurions pu savoir quel est le nombre des
guerriers de cette caste qui s'y trouve. Dans tous les cas, nous
sommes sur un chemin qui offre bien des dangers; car un ami dont
le visage s'est dtourn de vous est souvent plus mal intentionn
que l'ennemi qui en veut ouvertement  votre chevelure.

-- Expliquez-vous, dit Duncan.

-- Ce serait une histoire aussi triste que longue, et  laquelle
je n'aime pas  penser, rpondit le chasseur; car on ne peut nier
que le mal n'ait t principalement fait par des hommes  peau
blanche. Le rsultat en est que les frres ont lev leurs
tomahawks les uns contre les autres, et que les Mingos et les
Delawares se sont trouvs cte  cte sur le mme sentier.

-- Et vous croyez que c'est avec une partie de cette dernire
nation que Cora se trouve en ce moment? demanda Heyward.

OEil-de-Faucon ne rpondit que par un signe affirmatif, et parut
dsirer de mettre fin  une conversation sur un sujet qui lui
tait pnible. L'impatient Duncan s'empressa alors de proposer
d'employer pour la dlivrance des deux soeurs des moyens
impraticables, et qui ne pouvaient tre suggrs et adopts que
par le dsespoir. Munro parut secouer son accablement pour couter
les projets extravagants du jeune major avec un air de dfrence,
et il sembla y donner une approbation que son jugement et ses
cheveux blancs auraient refuse en toute autre circonstance. Mais
le chasseur, aprs avoir attendu patiemment que la premire ardeur
de l'amant s'vaport un peu, vint  bout de le convaincre de la
folie qu'il y aurait  adopter des mesures prcipites et plus que
hasardeuses dans une affaire qui exigeait autant de sang-froid et
de prudence que de courage et de dtermination.

-- Voici ce qu'il y a de mieux  faire, ajouta-t-il: que ce
chanteur retourne chanter chez les Indiens; qu'il informe les deux
jeunes dames que nous sommes dans les environs, et qu'il vienne
nous rejoindre pour se concerter avec nous quand nous lui en
donnerons le signal. Vous qui tes musicien, l'ami, vous tes
srement en tat de distinguer le cri du corbeau de celui du whip-
poor-will[61]?

-- Bien certainement. Celui-ci est un oiseau dont la voix est
douce et mlancolique; et quoiqu'elle n'ait que deux notes mal
cadences, elle n'a rien de dsagrable.

-- Il veut parler du wish-ton-wish, dit le chasseur. Eh bien!
puisque sa voix vous plat, elle vous servira de signal. Quand
vous entendrez le whip-poor-will chanter trois fois, ni plus ni
moins, souvenez-vous de venir dans le bois,  l'endroit o vous
croirez l'avoir entendu.

-- Un instant, dit Heyward; je l'accompagnerai.

-- Vous! s'cria OEil-de-Faucon en le regardant avec surprise;
tes-vous las de voir le soleil se lever et se coucher?

-- David est une preuve vivante que les Hurons eux-mmes ne sont
pas toujours sans merci.

-- Mais le gosier de David lui rend des services que jamais homme
de bon sens n'exigerait du sien.

-- Je puis aussi jouer le rle de fou, d'insens, de hros, de
tout ce qu'il vous plaira, pourvu que je dlivre celle que j'aime
d'une telle captivit. Ne me faites plus d'objections, je suis
dtermin.

Le chasseur le regarda une seconde fois avec un tonnement qui le
rendait muet. Mais Duncan, qui, par dfrence pour l'exprience de
son compagnon, et par gard pour les services qu'il en avait
reus, s'tait soumis jusqu'alors presque aveuglment  tous ses
avis, prit l'air de supriorit d'un homme habitu au
commandement. Il fit un geste de la main pour indiquer qu'il ne
voulait couter aucune remontrance, et dit ensuite d'un ton plus
modr:

-- Vous connaissez les moyens de me dguiser, employez-les sur-le-
champ; changez tout mon extrieur. Peignez-moi, si vous le jugez 
propos; en un mot, faites de moi ce qu'il vous plaira: un fou
suppos, si vous ne voulez pas que je le devienne vritablement.

Le chasseur secoua la tte d'un air mcontent.

-- Ce n'est pas  moi, reprit-il, qu'il appartient de dire que
celui qui a t form par une main aussi puissante que celle de la
Providence a besoin de subir quelque changement. D'ailleurs vous
autres mme, quand vous envoyez des dtachements en campagne, vous
leur donnez des mots d'ordre, et vous leur dsignez des lieux de
ralliement, afin que ceux qui combattent du mme ct puissent se
reconnatre, et sachent o retrouver leurs amis; ainsi...

-- coutez-moi, s'cria Duncan sans lui laisser le temps d'achever
sa phrase, vous venez d'apprendre de ce brave homme, qui a si
fidlement suivi les deux prisonnires, que les Indiens avec
lesquels elles se trouvent sont de deux tribus diffrentes, sinon
de deux diffrentes nations: celle que vous nommez la chevelure
noire est avec la peuplade que vous croyez tre une branche des
Delawares; l'autre, la plus jeune, est incontestablement entre les
mains de nos ennemis dclars, les Hurons. La dlivrer est donc la
partie la plus difficile et la plus dangereuse de notre
entreprise, et je prtends tenter cette aventure comme ma jeunesse
et mon rang l'exigent. Ainsi donc, tandis que vous ngocierez avec
vos amis la dlivrance de l'une, j'effectuerai celle de l'autre,
ou j'aurai cess d'exister.

L'ardeur martiale du jeune major ainsi rveille brillait dans ses
yeux, et donnait  toute sa personne un air imposant auquel il
tait difficile de rsister. OEil-de-Faucon, quoique connaissant
trop bien la clairvoyance de l'astuce des Indiens pour ne pas
prvoir tout le danger d'une pareille tentative, ne sut trop
comment combattre cette rsolution soudaine. Peut-tre mme
trouvait-il en secret dans ce projet quelque chose qui tait
d'accord avec sa hardiesse naturelle, et avec ce got invincible
qu'il avait toujours eu lui-mme pour les entreprises hasardeuses,
et qui avait augment avec son exprience, au point que les prils
taient devenus, pour ainsi dire, une jouissance ncessaire  son
existence. Changeant donc de dessein tout  coup, il cessa de
faire des objections au projet du major Heyward, et se prta de
bonne grce  lui faciliter les moyens de l'excuter.

-- Allons, dit-il en souriant avec un air de bonne humeur, quand
un daim veut se jeter  l'eau, il faut se mettre en face pour l'en
empcher, et non le poursuivre par derrire. Chingachgook a dans
sa carnassire autant de couleurs que la femme d'un officier
d'artillerie que je connais, qui met la nature sur des morceaux de
papier, fait des montagnes semblables  une meule de foin, et
place le bleu firmament  la porte de la maison. Le Sagamore sait
s'en servir aussi. Asseyez-vous sur cette souche, et je vous
rponds sur ma vie qu'il aura bientt fait de vous un fou aussi
naturel que vous pouvez le dsirer.

Duncan s'assit, et Chingachgook, qui avait cout toute cette
conversation avec une grande attention, se mit sur-le-champ en
besogne. Exerc depuis longtemps dans tous les mystres d'un art
que connaissent plus ou moins presque tous les sauvages, il mit
tous ses soins  lui donner l'extrieur de ce qu'il voulait
paratre.

Il traa sur son front cette ligne que les Indiens sont accoutums
 regarder comme le symbole d'un caractre cordial et joyeux. Il
vita avec soin tous les traits qui auraient pu indiquer des
dispositions belliqueuses, et dessina sur ses joues des figures
fantastiques, qui travestissaient le militaire en bouffon. Les
gens de cette humeur n'taient pas un phnomne chez les Indiens;
et comme Duncan tait dj suffisamment dguis par le costume
qu'il avait pris en partant du fort douard, il y avait
certainement quelque raison de se flatter, qu'avec la connaissance
parfaite qu'il avait du franais, il pourrait passer pour un
jongleur de Ticonderoga faisant une ronde parmi les peuplades
allies.

Quand on jugea que rien ne manquait  la peinture, le chasseur lui
donna beaucoup d'avis et d'instructions sur la manire dont il
devrait se conduire parmi les Hurons; ils convinrent des signaux,
et de l'endroit o ils se rejoindraient en cas de succs de part
et d'autre, enfin rien ne fut oubli de ce qui pouvait contribuer
 la russite de l'entreprise.

La sparation de Munro et de son jeune ami fut douloureuse.
Cependant le colonel parut s'y soumettre avec une sorte
d'indiffrence, qu'il n'aurait jamais montre si son esprit se ft
trouv dans sa situation ordinaire, et que son accablement ne
l'et pas emport sur son naturel cordial et affectueux.

Le chasseur, tirant alors  part le major, l'informa de
l'intention o il tait de laisser le vtran dans quelque
retraite sre, sous la garde de Chingachgook, tandis qu'Uncas et
lui chercheraient  se procurer quelques renseignements sur la
tribu d'Indiens qu'ils avaient de bonnes raisons pour croire des
Delawares. Lui ayant ensuite renouvel le conseil qu'il lui avait
dj donn de consulter principalement la prudence dans tout ce
qu'il croirait devoir dire ou faire, il finit par lui dire d'un
ton solennel, ml d'une sensibilit dont Duncan fut profondment
touch:

-- Et maintenant, major, que Dieu vous inspire et vous protge!
Vous avez montr une ardeur qui me plat; c'est un don qui
appartient  la jeunesse, et surtout quand elle a le sang chaud et
le coeur brave. Mais croyez-en les avis d'un homme  qui
l'exprience a appris que ce qu'il vous dit est la pure vrit:
vous aurez besoin de tout votre sang-froid, et d'un esprit plus
subtil que celui qu'on peut trouver dans les livres pour djouer
les ruses d'un Mingo et matriser sa rsolution. Que Dieu veille
sur vous! Mais enfin, s'ils font un trophe de votre chevelure,
comptez sur la promesse d'un homme qui a deux braves guerriers
pour le soutenir; les Hurons paieront leur triomphe par autant de
morts qu'ils y auront trouv de cheveux! je le rpte, major:
puisse la Providence bnir votre entreprise, car elle est juste et
honorable; mais souvenez-vous que pour tromper ces coquins il est
permis de faire des choses qui ne sont pas tout  fait dans la
nature du sang blanc.

Heyward serra la main de son digne compagnon, qui ne savait trop
s'il devait se prter  un tel honneur; il recommanda de nouveau
son vieil ami  ses soins, lui rendit tous les voeux de russite
qu'il en avait reus, et, faisant signe  David de venir le
joindre, il partit sur-le-champ avec lui.

Le chasseur suivit des yeux le jeune major, aussi longtemps qu'il
put l'apercevoir, d'un air qui exprimait l'admiration que lui
inspiraient son courage et sa rsolution. Ensuite, secouant la
tte en homme qui semblait douter s'il le reverrait jamais, il
rejoignit ses trois compagnons, et disparut avec eux dans
l'paisseur du bois.

La route que David fit prendre  Heyward traversait la clairire
o se trouvait l'tang des castors, dont elle ctoyait les bords.
Quand le major se trouva seul avec un tre si simple, si peu en
tat de lui tre du moindre secours dans la circonstance la plus
urgente, il commena  sentir mieux qu'auparavant toutes les
difficults de son entreprise, mais sans dsesprer d'y russir.

Le jour qui commenait alors  tomber donnait un caractre encore
plus sombre et plus sauvage au dsert qui s'tendait bien loin
autour de lui. On aurait mme pu trouver quelque chose d'effrayant
dans le silence et la tranquillit qui rgnait dans ces petites
habitations  toits ronds, qui taient pourtant si bien peuples.
En contemplant ces constructions admirables, en voyant l'tonnante
sagacit qui y prsidait, la pense qui le frappa fut que, mme
les animaux de ces vastes solitudes, possdaient un instinct
presque comparable  la raison, et il ne put songer sans
inquitude  la lutte ingale qu'il allait avoir  soutenir, et
dans laquelle il s'tait si tmrairement engag. Mais au milieu
de ces ides, l'image d'Alice, sa dtresse, son isolement, le
danger qu'elle courait, se prsentrent  son imagination, et les
prils qu'il pouvait courir lui-mme ne furent plus rien pour lui.
Encourageant David par ses discours et son exemple, il se sentit
enflamm d'une nouvelle ardeur, et marcha en avant avec le pas
lger et vigoureux de la jeunesse et du courage.

Aprs avoir dcrit  peu prs un demi-cercle autour de l'tang des
castors, ils s'en loignrent pour gravir une petite hauteur, sur
le plateau de laquelle ils marchrent quelque temps. Au bout d'une
demi-heure, ils arrivrent dans une autre clairire, galement
traverse par un ruisseau, et qui paraissait aussi avoir t
habite par des castors, mais que ces animaux intelligents avaient
sans doute abandonne pour se fixer dans la situation prfrable
qu'ils occupaient  peu de distance. Une sensation fort naturelle
porta Duncan  s'arrter un instant avant de quitter le couvert de
la fort, comme un homme qui recueille toutes ses forces avant de
faire un effort pnible pour lequel il sait qu'elles lui seront
ncessaires. Il profita de cette courte halte pour se procurer les
informations qu'il pouvait obtenir par un coup d'oeil jet  la
hte.

 l'autre extrmit de la clairire, prs d'un endroit o le
ruisseau redoublait de rapidit pour tomber en cascades sur un sol
moins lev, on voyait une soixantaine de cabanes grossirement
construites, dont les matriaux taient des troncs d'arbres, des
branches, des broussailles et de la terre. Elles semblaient
places au hasard, sans aucune prtention  la beaut, ni mme 
la propret de l'extrieur. Elles taient si infrieures, sous
tous les rapports, aux habitations des castors que Duncan venait
de voir, que ce spectacle lui occasionna une seconde surprise
encore plus forte que la premire.

Son tonnement redoubla quand,  la lueur du crpuscule, il vit
vingt  trente figures qui s'levaient alternativement du milieu
des hautes herbes qui croissaient en face des huttes des sauvages,
et qui disparaissaient successivement  sa vue, comme si elles se
fussent ensevelies dans les entrailles de la terre. Ne pouvant
qu'entrevoir ces formes bizarres, qui ne se rendaient visibles
qu'un instant, elles lui paraissaient ressembler  de sombres
spectres ou  des tres surnaturels plutt qu' des cratures
humaines formes des matriaux vulgaires et communs de chair, d'os
et de sang. Un corps nu se montrait un moment, agitant les bras en
l'air avec des gestes bizarres, et il s'vanouissait sur-le-champ
pour reparatre tout  coup en un endroit plus loign, ou pour
tre remplac par un autre, qui conservait le mme caractre
mystrieux.

David, voyant que son compagnon s'tait arrt, suivit la
direction de ses regards, et continua  rappeler Heyward  lui-
mme en lui adressant la parole.

-- Il y a ici beaucoup de sol fertile qui languit sans culture,
lui dit-il, et je puis dire, sans aucun mlange coupable d'un
levain d'amour-propre, que, depuis le court sjour que j'ai fait
parmi ces paens, j'y avais rpandu bien du bon grain, sans avoir
la consolation de le voir fructifier.

-- Ces peuplades sauvages s'occupent plus de la chasse que des
travaux auxquels les hommes sont habitus dans nos provinces,
rpondit Heyward les yeux toujours fixs sur les objets qui
continuaient  l'tonner.

-- Il y a plus de joie que de travail pour l'esprit  lever la
voix pour faire entendre les louanges de Dieu, rpliqua David,
mais ces enfants abusent cruellement des dons du ciel; j'en ai
rarement trouv de leur ge  qui la nature et accord plus
libralement tous les lments qui peuvent constituer la bonne
psalmodie, et bien certainement on n'en trouverait aucun qui ne
nglige ce talent. Trois soires successives, je me suis rendu en
ce lieu; je les ai runis autour de moi, et je les ai engags 
rpter le cantique sacr que je leur chantais, et jamais ils ne
m'ont rpondu que par des cris aigus et sans accord qui me
peraient l'me et me dchiraient les oreilles.

-- De qui parlez-vous? demanda Duncan.

-- De ces enfants du dmon que vous voyez perdre  des jeux
purils un temps qu'ils pourraient employer si utilement s'ils
voulaient m'couter. Mais la contrainte salutaire de la discipline
est inconnue parmi ce peuple abandonn  lui-mme. Dans un pays o
il crot tant de bouleaux, on ne connat pas mme l'usage des
verges, et ce ne doit pas tre une merveille pour mes yeux de voir
abuser des bienfaits de la Providence pour produire des sons
discords comme ceux-ci.

En achevant ces mots, David appliqua ses mains contre ses oreilles
pour ne pas entendre les cris des enfants qui faisaient retentir
en ce moment toute la fort. Duncan, souriant des ides
superstitieuses qui s'taient prsentes un instant  son
imagination, lui dit avec fermet:

-- Avanons.

Le matre en psalmodie obit sans dranger les sauvegardes qui
garantissaient ses oreilles, et ils marchrent hardiment vers ce
que David appelait quelquefois les tentes des Philistins.

Chapitre XXIII

Mais quoique les btes fauves obtiennent un privilge de chasse,
quoique nous donnions au cerf un espace rgl par des lois, avant
de lancer nos meutes ou dbander notre arc, qui trouvera jamais 
redire  la manire dont ce perfide renard est attir dans le
pige ou tu?

Sir Walter Scott, La Dame du Lac.

Il arrive trs rarement que les camps des Indiens soient gards
par des sentinelles armes, comme ceux des blancs, plus instruits:
avertis par leurs sens de l'approche du danger pendant qu'il est
encore loign, les sauvages se reposent en gnral sur la
connaissance parfaite qu'ils ont des indices que prsente la
fort, et sur l'tendue de pays et la difficult des chemins qui
les sparent de ceux qu'ils ont  craindre. L'ennemi qui, par
quelque heureux concours d'vnements, a lud la vigilance des
batteurs d'estrade qui sont  quelque distance, ne trouve donc
presque jamais auprs des habitations d'autres vedettes pour
donner l'alarme. Indpendamment de cet usage gnralement adopt,
les peuplades allies aux Franais connaissaient trop bien la
force du coup qui venait d'tre frapp pour redouter quelque
danger immdiat de la part des nations ennemies qui s'taient
dclares pour les Anglais.

Ce fut ainsi qu'Heyward et David se trouvrent tout  coup au
milieu des enfants occups de leurs jeux, comme on vient de le
dire, sans que personne et donn le moindre avis de leur
approche. Mais ds qu'ils furent aperus, toute la bande
d'enfants, comme par un accord unanime, poussa des cris qui
n'taient rien moins qu'harmonieux, et disparut  leurs yeux comme
par l'effet d'un enchantement, la couleur sombre de leurs corps
nus se confondant,  cette heure du jour, avec celle des hautes
herbes sches qui les cachaient. Et cependant, quand la surprise
eut permis  Duncan d'y jeter un coup d'oeil, ses regards
rencontraient partout sous l'herbe des yeux noirs et vifs
constamment fixs sur lui.

La curiosit des enfants fut pour le major un prsage qui ne lui
parut pas encourageant, et pendant un moment il aurait volontiers
battu en retraite. Mais il tait trop tard mme pour avoir l'air
d'hsiter. Les clameurs bruyantes des enfants avaient attir une
douzaine de guerriers  la porte de la hutte la plus voisine, o
ils taient assembls en groupe, attendant gravement que ceux qui
arrivaient si inopinment s'approchassent d'eux.

David, dj un peu familiaris avec de pareilles scnes, marchait
le premier, en droite ligne, d'un pas ferme qu'il aurait fallu un
obstacle peu ordinaire pour dranger, et il entra dans la hutte
avec un air d'assurance et de tranquillit: c'tait le principal
et le plus grand difice de cette espce de village, quoiqu'il ne
ft pas construit avec plus de soin ou avec d'autres matriaux que
les autres. En ce local se tenaient les conseils et les assembles
publiques de la peuplade, pendant sa rsidence temporaire sur les
frontires, de la province anglaise.

Duncan trouva quelque difficult  prendre l'air d'indiffrence
qui lui tait ncessaire quand il passa entre les sauvages
robustes et gigantesques qui taient attroups  la porte; mais,
songeant que sa vie dpendait de sa prsence d'esprit, il imita
son compagnon, qu'il suivait pas  pas, et s'effora tout en
s'avanant de rallier ses ides. Un instant son coeur avait cess
de battre quand il s'tait trouv en si proche contact avec des
ennemis froces et implacables; mais il parvint  matriser son
motion, et marcha jusqu'au centre de la cabane sans donner aucun
signe de faiblesse. Suivant l'exemple de David, il s'avana vers
une pile de fagots de branches odorantes qui taient dans un coin
de la hutte, en prit un, et s'assit en silence.

Ds que le nouveau venu fut entr, ceux des sauvages qui taient
sortis de la hutte y rentrrent sur-le-champ, et se rangeant
autour de lui, ils semblrent attendre avec patience que la
dignit de l'tranger lui permt de parler. D'autres taient
appuys avec une sorte d'indolence sur les troncs d'arbres qui
servaient de piliers pour soutenir cet difice presque chancelant.
Trois ou quatre des plus gs et des plus renomms de leurs
guerriers s'taient assis, suivant leur usage, un peu en avant des
autres.

Une torche brlait dans cet appartement, et rflchissait
successivement une lueur rouge sur toutes les physionomies de ces
Indiens, suivant que les courants d'air en portaient la flamme
d'un ct ou d'un autre. Duncan en profita pour tcher de
reconnatre sur leur visage  quelle espce d'accueil il devait
s'attendre; mais il n'tait pas en tat de lutter contre la froide
astuce des sauvages avec lesquels il se trouvait.

Les chefs, placs en face de lui, dirigrent  peine un coup
d'oeil de son ct: ils restaient les yeux fixs vers la terre,
dans une attitude qu'on aurait pu prendre pour du respect, mais
qu'il tait facile d'attribuer  la mfiance. Ceux des Indiens qui
se trouvaient dans l'ombre taient moins rservs; et Duncan les
surprit plus d'une fois jetant sur lui  la drobe un regard
curieux et pntrant; et dans le fait il n'avait pas un seul trait
de son visage, il ne faisait pas un geste, il ne remuait pas un
muscle, qui n'attirassent leur attention, et dont ils ne tirassent
quelque conclusion.

Enfin un homme dont les cheveux commenaient  grisonner, mais
dont les membres nerveux, la taille droite et le pas assur
annonaient qu'il avait encore toute la vigueur de l'ge mr,
s'avana d'un des bouts de l'appartement o il tait rest,
probablement pour faire ses observations sans tre vu, et
s'adressant  Heyward, il lui parla en se servant de la langue des
Wyandots ou Hurons. Son discours tait par consquent
inintelligible pour le major, quoique d'aprs les gestes qui
l'accompagnaient il crt y reconnatre un ton de politesse plutt
que de courroux. Il fit donc quelques gestes pour lui faire
comprendre qu'il ne connaissait pas cette langue.

-- Aucun de mes frres ne parle-t-il franais ou anglais? demanda
ensuite Duncan en franais, en regardant tour  tour ceux qui se
trouvaient prs de lui, dans l'espoir que quelqu'un d'entre eux
lui rpondrait.

La plupart se tournrent vers lui comme pour l'couter avec plus
d'attention; mais il n'obtint de rponse de personne.

-- Je serais fch de croire, dit Heyward toujours en franais, et
en parlant lentement dans l'espoir d'tre mieux compris, que dans
cette brave et sage nation il ne se trouve personne qui entende la
langue dont le grand monarque se sert quand il parle  ses
enfants. Il aurait un poids sur le coeur, s'il pensait que ses
guerriers rouges aient si peu de respect pour lui.

Une longue pause s'ensuivit; une gravit imperturbable rgnait sur
tous les visages, et pas un geste, pas un clin d'oeil n'indiquait
quelle impression cette observation pouvait avoir faite. Duncan,
qui savait que le don de se taire tait une vertu chez les
sauvages, rsolut d'en donner lui-mme un exemple, et il profita
de cet intervalle pour mettre de l'ordre dans ses ides.

Enfin le mme guerrier qui lui avait dj adress la parole lui
demanda d'un ton sec, et en employant le patois franais du
Canada:

-- Quand notre pre, le grand monarque, parle  son peuple, se
sert-il de la langue du Huron?

-- Il parle  tous le mme langage, rpondit Heyward; il ne fait
aucune distinction entre ses enfants, n'importe que la couleur de
leur peau soit rouge, blanche ou noire; mais il estime
particulirement ses braves Hurons.

-- Et de quelle manire parlera-t-il, continua le chef, quand on
lui prsentera les chevelures qui, il y a cinq nuits, croissaient
sur les ttes des Yengeese[62]?

-- Les Yengeese taient ses ennemis, dit Duncan avec un
frissonnement intrieur, et il dira: Cela est bon, mes Hurons ont
t vaillants, comme ils le sont toujours.

-- Notre pre du Canada ne pense pas ainsi. Au lieu de regarder en
avant pour rcompenser ses Indiens, il jette les yeux en arrire.
Il voit les Yengeese morts, et ne voit pas les Hurons. Que veut
dire cela?

-- Un grand chef comme lui a plus de pense que de langue. Il
jette les yeux en arrire pour voir si nul ennemi ne suit ses
traces.

-- Le canot d'un ennemi mort ne peut flotter sur l'Horican,
rpondit le Huron d'un air sombre. Ses oreilles sont ouvertes aux
Delawares qui ne sont pas nos amis, et ils les remplissent de
mensonges.

-- Cela peut tre. Voyez, il m'a ordonn,  moi qui suis un homme
instruit dans l'art de gurir, de venir parmi ses enfants les
Hurons rouges des grands lacs, et de leur demander s'il y en a
quelqu'un de malade.

Un second silence, aussi long et aussi profond que le premier,
suivit la dclaration que Duncan venait de faire de la qualit en
laquelle il se prsentait, ou pour mieux dire du rle qu'il se
proposait de jouer. Mais en mme temps, et comme pour juger de la
vrit ou de la fausset de ce qu'il venait de dire, tous les yeux
se fixrent sur lui avec un air d'attention et de pntration qui
lui donna des inquitudes srieuses sur le rsultat de cet examen.
Enfin le mme Huron reprit la parole.

-- Les hommes habiles du Canada se peignent-ils la peau? lui
demanda-t-il froidement; nous les avons entendus se vanter d'avoir
le visage ple.

-- Quand un chef indien vient parmi ses pres les blancs, rpondit
Heyward, il quitte sa peau de buffle pour prendre la chemise qui
lui est offerte: mes frres indiens m'ont donn cette peinture, et
je la porte par affection pour eux.

Un murmure d'approbation annona que ce compliment fait aux
Indiens tait reu favorablement. Le chef fit un geste de
satisfaction en tendant la main; la plupart de ses compagnons
l'imitrent, et une exclamation gnrale servit d'applaudissement
 l'orateur. Duncan commena  respirer plus librement, croyant se
sentir dcharg du poids de cet examen embarrassant; et comme il
avait dj prpar une histoire simple et plausible  l'appui de
son innocente imposture, il se livra  l'espoir de russir dans
son entreprise.

Un autre guerrier se leva, et aprs un silence de quelques
instants, comme s'il et rflchi pour rpondre convenablement 
ce que l'tranger venait de dire, il fit un geste pour annoncer
qu'il allait parler. Mais  peine avait-il entr'ouvert ses lvres
qu'un bruit sourd, mais effrayant, partit de la fort, et presque
au mme instant il fut remplac par un cri aigu et perant
prolong, de manire  ressembler au hurlement plaintif d'un loup.

 cette interruption soudaine, qui excita visiblement toute
l'attention des Indiens, Duncan se leva en tressaillant, tant
avait fait d'impression sur lui ce cri pouvantable, quoiqu'il
n'en connt ni la cause ni la nature. Au mme instant tous les
guerriers se prcipitrent hors de la cabane, et remplirent l'air
de grands cris qui touffaient presque les sons affreux que le
major entendait encore de temps en temps retentir dans les bois.

Ne pouvant plus rsister au dsir de savoir ce qui se passait, il
sortit  son tour de la hutte, et se trouva sur-le-champ au milieu
d'une cohue en dsordre, paraissant tre compose de tout ce qui
tait dou de la vie dans le camp. Hommes, femmes, vieillards,
enfants, infirmes, toute la peuplade tait runie. Les uns
poussaient des exclamations avec un air de triomphe, les autres
battaient des mains avec une joie qui avait quelque chose de
froce; tous montraient une satisfaction sauvage de quelque
vnement inattendu. Quoique tourdi d'abord par le tumulte,
Heyward trouva bientt la solution de ce mystre dans la scne qui
suivit.

Il restait encore assez de clart dans les cieux pour qu'on pt
distinguer entre les arbres un sentier qui,  l'extrmit de la
clairire, conduisait dans la fort. Une longue file de guerriers
en sortit et s'avana vers les habitations. Celui qui marchait en
tte portait un bton auquel taient suspendues, comme on le vit
ensuite, plusieurs chevelures. Les sons horribles qu'on avait
entendus taient ce que les blancs ont nomm avec assez de raison
le cri de mort, et la rptition de ce cri avait pour but de faire
connatre  la peuplade le nombre des ennemis qu'on avait privs
de la vie. Heyward connaissait cet usage des Indiens, et cette
connaissance l'aida  trouver cette explication. Sachant donc
alors que cette interruption avait pour cause le retour imprvu
d'une troupe de guerriers partis pour une expdition, ses
inquitudes se calmrent, et il se flicita d'une circonstance
grce  laquelle on ferait probablement moins d'attention  lui.

Les guerriers qui arrivaient s'arrtrent  une centaine de toises
des habitations. Leurs cris, tantt plaintifs, tantt triomphants,
et qui avaient pour but d'exprimer les gmissements des mourants
et la joie des vainqueurs, avaient entirement cess. L'un d'eux
fit quelques pas en avant, et appela les morts  voix haute,
quoique ceux-ci ne pussent pas entendre ses paroles plus que les
hurlements affreux qui les avaient prcdes. Ce fut ainsi qu'il
annona la victoire qui venait d'tre remporte; et il serait
difficile de donner une ide de l'extase sauvage et des transports
de joie avec lesquels cette nouvelle fut reue.

Tout le camp devint en un instant une scne de tumulte et de
confusion. Les guerriers tirrent leurs couteaux, et les
brandirent en l'air; rangs sur deux lignes, ils formaient une
avenue qui s'tendait depuis l'endroit o les vainqueurs s'taient
arrts jusqu' la porte de la hutte d'o Duncan venait de sortir.
Les femmes saisirent des btons, des haches, la premire arme
offensive qui s'offrait  elles, et se mirent en rang pour prendre
leur part du divertissement cruel qui allait avoir lieu. Les
enfants mme ne voulaient pas en tre privs; ils arrachaient de
la ceinture de leurs pres les tomahawks qu'ils taient  peine en
tat de soulever, et se glissaient entre les guerriers pour imiter
leurs sauvages parents.

Plusieurs tas de broussailles avaient t prpars dans la
clairire, et les vieilles femmes s'occupaient  y mettre le feu,
pour clairer les nouveaux vnements qui allaient se passer.
Lorsque la flamme s'en leva elle clipsa le peu qui restait de la
clart du jour, et servit en mme temps  rendre les objets plus
distincts et plus hideux. Cet endroit offrait alors aux yeux un
tableau frappant dont le cadre tait une masse sombre de grands
pins, et dont l'arrire-plan tait anim par les guerriers qui
venaient d'arriver.

 quelques pas en avant d'eux taient deux hommes qui semblaient
destins  jouer le principal rle dans la scne cruelle qui
allait avoir lieu. La lumire n'tait pas assez forte pour
qu'Heyward pt distinguer leurs traits,  la distance o il se
trouvait; mais leur contenance annonait qu'ils taient anims par
des sentiments tout diffrents. L'un d'eux avait la taille droite,
l'air ferme, et semblait prt  subir son destin en hros; l'autre
avait la tte courbe sur sa poitrine, comme s'il eut t accabl
par la honte ou paralys parla terreur.

Duncan avait trop de grandeur d'me pour ne pas prouver un vif
sentiment d'admiration et de piti pour le premier, quoiqu'il
n'et pas t prudent  lui de manifester cette gnreuse motion.
Cependant sa vue ne pouvait s'en dtacher; il suivait des yeux ses
moindres mouvements, et en voyant en lui des membres qui
paraissaient aussi agiles que robustes et bien proportionns, il
cherchait  se persuader que s'il tait au pouvoir de l'homme,
aid par une noble rsolution, d'chapper  un si grand pril, le
jeune prisonnier qu'il avait sous les yeux pouvait esprer de
survivre  la course  laquelle il prvoyait qu'on allait le
forcer entre deux ranges d'tres furieux arms contre ses jours.
Insensiblement le major s'approcha davantage des Hurons, et il
pouvait  peine respirer, tant il prenait d'intrt  l'infortun
prisonnier. En ce moment il entendit un seul cri qui donnait le
signal de la course fatale. Un profond silence l'avait prcd
pendant quelques instants, et il fut suivi par des hurlements
infernaux, tels qu'il n'en avait pas encore entendus. L'une des
deux victimes resta immobile; l'autre partit  l'instant mme avec
la lgret d'un daim. Il entra dans l'avenue forme par ses
ennemis, mais il ne continua pas  parcourir ce dangereux dfil
comme on s'y attendait.  peine y tait-il engag qu'avant qu'on
et le temps de lui porter un seul coup il sauta par-dessus la
tte de deux enfants, et s'loigna rapidement des Hurons par un
chemin moins dangereux. L'air retentit d'imprcations, les rangs
furent rompus, et chacun se mit  courir de ct et d'autre.

Des broussailles enflammes rpandaient alors une clart rougetre
et sinistre. Ceux des sauvages qu'on ne pouvait qu'entrevoir
semblaient des spectres fendant l'air avec rapidit, et
gesticulant avec une espce de frnsie, tandis que la frocit de
ceux qui passaient dans le voisinage des brasiers tait peinte en
caractres plus prononcs par l'clat que les flammes faisaient
rejaillir sur leurs visages basans.

On comprendra facilement qu'au milieu d'une telle foule d'ennemis
acharns le fugitif n'avait pas le temps de respirer. Il y eut un
seul moment o il se crut sur le point de rentrer dans la fort,
mais il la trouva garde par ceux qui l'avaient fait prisonnier,
et il fut contraint de se jeter dans le centre de la clairire. Se
retournant comme un daim qui voit le chasseur devant lui, il
franchit d'un seul bond un grand tas de broussailles embrases, et
passant avec la rapidit d'une flche  travers un groupe de
femmes, il parut tout  coup  l'autre bout de la clairire; mais
il y trouva encore des Hurons qui veillaient de ce ct. Il
dirigea alors sa course vers l'endroit o il rgnait plus
d'obscurit, et Duncan, ayant t quelques instants sans le
revoir, crut que l'actif et courageux jeune homme avait enfin
succomb sous les coups de ses barbares ennemis.

Il ne pouvait alors distinguer qu'une masse confuse de figures
humaines courant  et l en dsordre. Les couteaux, les btons,
les tomahawks taient levs en l'air, et cette circonstance
prouvait que le coup fatal n'avait pas encore t port. Les cris
perants des femmes et les hurlements affreux des guerriers
ajoutaient encore  l'effet de ce spectacle. De temps en temps
Duncan entrevoyait clans l'obscurit une forme lgre sauter avec
agilit pour franchir quelque obstacle qu'elle rencontrait dans sa
course, et il esprait alors que le jeune captif conservait encore
son tonnante activit et des forces qui paraissaient
inpuisables.

Tout  coup la foule se porta en arrire, et s'approcha de
l'endroit o le major continuait  rester. Quelques sauvages
voulurent passer  travers un groupe nombreux de femmes et
d'enfants, dont ils renversrent quelques-uns, et au milieu de
cette confusion il vit reparatre le captif. Les forces humaines
ne pouvaient pourtant rsister encore bien longtemps a une preuve
si terrible, et l'infortun semblait le sentir lui-mme. Anim par
le dsespoir, il traversa un groupe de guerriers confondus de son
audace, et bondissant comme un faon, il fit, ce qui parut 
Duncan, un dernier effort pour gagner la fort. Comme s'il et su
qu'il n'avait aucun danger  redouter de la part du jeune officier
anglais, le fugitif passa si prs de lui qu'il toucha ses
vtements en courant.

Un sauvage d'une taille gigantesque le poursuivait, le tomahawk
lev, et menaait de lui donner le coup de la mort, quand Duncan,
voyant le pril imminent du prisonnier, allongea le pied comme par
hasard, le plaa, entre les jambes du Huron, et celui-ci tomba
presque sur les talons de celui qu'il poursuivait. Le fugitif
profita de cet avantage, et tout en lanant un coup d'oeil vers
Duncan, il disparut comme un mtore. Heyward le chercha de tous
cts, et, ne pouvant le dcouvrir, il se flattait qu'il avait
russi  se sauver dans les bois, quand tout  coup il l'aperut
tranquillement appuy contre un poteau peint de diverses couleurs,
plac prs de la porte de la principale cabane.

Craignant qu'on ne s'apert de l'assistance qu'il avait donne si
 propos au fugitif, et que cette circonstance ne lui devnt
fatale  lui-mme, Duncan avait chang de place ds qu'il avait vu
tomber le sauvage qui menaait celui  qui il prenait tant
d'intrt sans le connatre. En ce moment il se mla parmi la
foule qui se runissait autour des habitations avec un air aussi
mcontent que la populace assemble pour voir l'excution d'un
criminel, quand elle apprend qu'il a obtenu un sursis.

Un sentiment inexplicable, plus fort que la curiosit, le portait
 s'approcher du prisonnier; mais il aurait fallu s'ouvrir un
passage presque de vive force dans les rangs d'une multitude
serre, ce qu'il ne jugea pas prudent dans la situation o il se
trouvait lui-mme. Il vit cependant,  quelque distance, que le
captif avait un bras pass autour du poteau qui faisait sa
protection, videmment puis de fatigue, respirant avec peine,
mais rprimant avec fiert tout signe qui pourrait indiquer la
souffrance. Un usage immmorial et sacr protgeait sa personne,
jusqu' ce que le conseil de la peuplade et dlibr sur son
sort; mais il n'tait pas difficile de prvoir quel serait le
rsultat de la dlibration,  en juger par les sentiments que
manifestaient ceux qui l'environnaient.

La langue des Hurons ne fournissait aucun terme de mpris, aucune
pithte humiliante, aucune invective, que les femmes
n'adressassent au jeune tranger qui s'tait soustrait  leur
rage. Elles allaient jusqu' lui faire un reproche des efforts
qu'il avait faits pour s'chapper, et lui disaient, avec une
ironie amre, que ses pieds valaient mieux que ses mains, et qu'on
aurait du lui donner des ailes, puisqu'il ne savait faire usage ni
de la flche, ni du couteau. Le captif ne rpondait rien  toutes
ces injures, et ne montrait ni crainte ni colre, mais seulement
un ddain ml de dignit. Aussi courrouces de son calme
imperturbable que du succs qu'il avait obtenu, et ayant puis le
vocabulaire des invectives, elles y firent succder d'horribles
hurlements.

Une des vieilles qui avaient allum les feux dans la clairire se
fraya alors un chemin parmi la foule, et se plaa en face du
captif. Son visage rid, ses traits fltris et sa malpropret
dgotante, auraient pu la faire prendre pour une sorcire.
Rejetant en arrire le vtement lger qui la couvrait, elle
tendit son long bras dcharn vers le prisonnier, et lui adressa
la parole en delaware pour tre plus sre qu'il l'entendrait.

-- coutez-moi, Delaware, lui dit-elle avec un sourire moqueur;
votre nation est une race de femmes, et la bche convient mieux 
vos mains que le fusil. Vos squaws ne donnent le jour qu' des
daims; et si un ours, un serpent, un chat sauvage, naissait parmi
vous, vous prendriez la fuite. Les filles des Hurons vous feront
des jupons, et nous vous trouverons un mari.

Des clats de rire sauvages et longtemps prolongs suivirent cette
dernire saillie, et l'on distinguait les accents des jeunes
femmes au milieu des voix casses ou criardes des vieilles, dont
la mchancet semblait s'tre accrue avec les annes. Mais
l'tranger tait suprieur aux sarcasmes comme aux injures; il
tenait toujours la tte aussi leve, et l'on aurait dit qu'il se
croyait seul, s'il n'et jet de temps en temps un coup d'oeil de
ddain et de fiert sur les guerriers qui restaient en silence
derrire les femmes.

Furieuse du calme du prisonnier, la vieille dont nous avons dj
parl s'appuya les mains sur les cts, prit une attitude qui
annonait la rage dont elle tait anime, et vomit de nouveau un
torrent d'invectives, que nous essaierions vainement de retracer
sur le papier. Mais, quoiqu'elle et une longue exprience dans
l'art d'insulter les malheureux captifs, et qu'elle se ft fait
une rputation en ce genre dans sa peuplade, elle et beau
s'emporter jusqu' un excs de fureur qui lui faisait sortir
l'cume de la bouche, elle ne put faire mouvoir un seul muscle du
visage de celui qu'elle voulait tourmenter.

Le dpit occasionn par cet air d'insouciance commena  se
communiquer  d'autres spectateurs. Un jeune homme, qui, sortant 
peine de l'enfance, avait pris place tout rcemment parmi les
guerriers de sa nation, vint  l'aide de la sorcire, et voulut
intimider leur victime par de vaines bravades, et en faisant
brandir son tomahawk sur sa tte. Le prisonnier tourna la tte
vers lui, le regarda avec un air de piti mprisante, et reprit
l'attitude tranquille qu'il avait constamment maintenue
jusqu'alors. Mais le mouvement qu'il avait fait lui avait permis
de fixer un instant ses yeux fermes et perants sur ceux de
Duncan, et celui-ci avait reconnu en lui le jeune Mohican Uncas.

Frapp d'une surprise qui lui laissait  peine la facult de
respirer, et frmissant de la situation critique dans laquelle se
trouvait son ami, Heyward baissa les yeux, de crainte que leur
expression n'acclrt le sort du prisonnier, qui pourtant ne
paraissait avoir rien  redouter, du moins en ce moment.

Presque au mme instant, un guerrier, poussant de ct assez
rudement les femmes et les enfants, s'ouvrit un chemin  travers
la foule, prit Uncas par le bras, et le fit entrer dans la grande
cabane. Ils y furent suivis par tous les chefs et par tous les
guerriers les plus distingus de la peuplade, et Heyward, guid
par l'inquitude, trouva le moyen de se glisser parmi eux, sans
attirer sur lui une attention qui aurait pu tre dangereuse.

Les Hurons passrent quelques minutes  se ranger d'aprs le rang
qu'ils occupaient dans leur nation, et l'influence dont ils
jouissaient. L'ordre qui fut observ en cette occasion tait  peu
prs le mme qui avait eu lieu lorsque Heyward avait paru devant
eux. Les vieillards et les principaux chefs taient assis au
centre de l'appartement, partie qui tait plus claire que le
reste par la flamme d'une grande torche. Les jeunes gens et les
guerriers d'une classe infrieure taient placs en cercle par
derrire. Au centre de l'appartement, sous une ouverture pratique
pour donner passage  la fume et par laquelle on voyait alors
briller deux ou trois toiles, tait Uncas, debout, dans une
attitude de calme et de fiert. Cet air de hauteur et de dignit
n'chappa point aux regards pntrants de ceux qui taient les
arbitres de son sort, et ils le regardaient souvent avec des yeux
qui n'avaient rien perdu de leur frocit, mais qui montraient
videmment l'admiration que leur inspirait son courage.

Il n'en tait pas de mme de l'individu qui, comme le jeune
Mohican, avait t condamn  passer entre les deux files de
sauvages arms. Il n'avait pas profit de la scne de trouble et
de confusion que nous venons de dcrire pour chercher  se sauver;
et, quoique personne n'et song  le surveiller, il tait rest
immobile, semblable  la statue de la Honte. Pas une main ne
l'avait saisi pour le conduire dans la cabane du conseil; il y
tait entr de lui-mme, comme entran par un destin auquel il
sentait qu'il ne pouvait se soustraire.

Duncan profita de la premire occasion pour le regarder en face,
craignant en secret de reconnatre encore un ami. Mais le premier
regard qu'il jeta sur lui n'offrit  sa vue qu'un homme qui lui
tait tranger, et ce qui lui parut encore plus inexplicable,
c'est que, d'aprs la manire dont son corps tait peint, il
paraissait tre un guerrier huron. Mais, au lieu de prendre place
parmi ses concitoyens, il s'tait assis seul dans un coin, la tte
penche sur sa poitrine, et accroupi comme s'il et voulu occuper
le moins de place possible.

Quand chacun eut pris la place qui lui appartenait, un profond
silence s'tablit dans l'assemble, et le chef  cheveux gris dont
il a t parl adressa la parole  Uncas en se servant de la
langue des Delawares.

-- Delaware, lui dit-il, quoique vous soyez d'une nation de
femmes, vous avez prouv que vous tes un homme. Je vous offrirais
volontiers  manger; mais celui qui mange avec un Huron devient
son ami. Reposez-vous jusqu'au soleil de demain, et vous entendrez
les paroles du conseil.

-- J'ai jen sept nuits de longs jours d't en suivant les
traces des Hurons, rpondit Uncas; les enfants des Lenapes savent
parcourir le chemin de la justice sans s'arrter pour manger.

-- Deux de mes guerriers sont  la poursuite de votre compagnon,
reprit le vieux chef sans paratre faire attention  la bravade
d'Uncas; quand ils seront revenus, la voix des sages du conseil
vous dira: Vivez! ou mourez!

-- Les Hurons n'ont-ils donc pas d'oreilles? s'cria le jeune
Mohican. Depuis qu'il est votre prisonnier, le Delaware a entendu
deux fois le son d'un fusil bien connu. Vos deux guerriers ne
reviendront jamais.

Un silence de quelques minutes suivit cette dclaration hardie qui
faisait allusion au fusil d'OEil-de-Faucon. Duncan, inquiet de
cette taciturnit subite, avana la tte pour tcher de voir sur
la physionomie des sauvages quelle impression avait faite sur leur
esprit ce que venait de dire son jeune ami; mais le chef reprit la
parole en ce moment, et se contenta de dire:

-- Si les Lenapes sont si habiles, pourquoi un de leurs plus
braves guerriers est-il ici?

-- Parce qu'il a suivi les pas d'un lche qui fuyait, rpondit
Uncas, et qu'il est tomb dans un pige. Le castor est habile, et
pourtant on peut le prendre.

En parlant ainsi, il dsigna du doigt le Huron solitaire tapi dans
un coin, mais sans lui accorder d'autre attention qu'un regard de
mpris. Ses paroles, son geste, son regard, produisirent une forte
sensation parmi ses auditeurs. Tous les yeux se tournrent  la
fois vers l'individu qu'il avait dsign, et le murmure sourd qui
se fit entendre arriva jusqu' la foule de femmes et d'enfants
attroups  la porte, et tellement serrs qu'il n'y avait pas
entre eux une ligne d'espace qui ne ft remplie.

Cependant les chefs les plus gs se communiquaient leurs
sentiments par quelques phrases courtes, prononces d'une voix
sourde, et accompagnes de gestes nergiques. Un long silence
s'ensuivit encore, grave, prcurseur, comme le savaient tous ceux
qui taient prsents, du jugement solennel et important qui allait
tre prononc. Les Hurons placs en arrire se soulevaient sur la
pointe des pieds pour satisfaire leur curiosit; et le coupable
lui-mme, oubliant un instant la honte qui le couvrait, releva la
tte avec inquitude, pour lire dans le regard des chefs quel
tait le sort qui l'attendait. Enfin le vieux chef, dont nous
avons si souvent parl, se leva, passa prs d'Uncas, s'avana vers
le Huron solitaire, et resta debout devant lui dans une attitude
de dignit.

En ce moment la vieille qui avait accabl Uncas de tant d'injures,
entra dans l'appartement, prit en main l'unique torche qui
l'clairait, et se mit  excuter une espce de danse, en
murmurant des paroles qu'on aurait pu prendre pour une
incantation. Personne ne l'avait appele dans la cabane; mais
personne ne parut dispos  lui dire d'en sortir.

S'approchant alors d'Uncas, elle plaa devant lui la torche dont
elle s'tait empare, de manire  rendre visible la moindre
motion qui pourrait se peindre sur son visage. Mais le Mohican
soutint parfaitement cette nouvelle preuve; il conserva son
attitude fire et tranquille; ses yeux ne changrent pas de
direction, et il ne daigna pas mme les fixer un instant sur les
traits repoussants de cette mgre: satisfaite de son examen, elle
le quitta en laissant paratre une lgre expression de plaisir,
et alla jouer le mme rle auprs de son compatriote, qui ne
montrait pas la mme assurance.

Celui-ci tait encore dans la fleur de l'ge, et le peu de
vtements qu'il portait ne pouvaient cacher la belle conformation
de tous ses membres, qui se dessinaient parfaitement  la lueur de
la torche. Duncan jeta les yeux sur lui; mais il les en dtourna
avec dgot et horreur en voyant tout son corps agit par les
convulsions de la peur.  la vue de ce spectacle, la vieille
commenait une sorte de chant bas et plaintif, quand le chef
tendit les bras et la repoussa doucement.

-- Roseau-Pliant, dit-il en s'adressant au jeune Huron, car tel
tait son nom, quoique le grand Esprit vous ait donn une forme
agrable  l'oeil, il et mieux valu pour vous que vous ne fussiez
pas n. Votre langue parle beaucoup dans le combat. Aucun de mes
jeunes guerriers ne fait entrer la hache plus profondment dans le
poteau de guerre; aucun n'en frappe si faiblement les Yengeese.
Nos ennemis connaissent la forme de votre dos, mais ils n'ont
jamais vu la couleur de vos yeux. Trois fois ils vous ont appel 
les combattre, et trois fois vous avez refus de leur rpondre.
Vous n'tes plus digne de votre nation. Votre nom n'y sera plus
prononc. Il est dj oubli.

Tandis que le chef prononait ces derniers mots, en faisant une
pause entre chaque phrase, le Huron leva la tte par dfrence
pour l'ge et le rang de celui qui lui parlait. La honte, la
crainte, l'horreur et la fiert se peignaient en mme temps sur
ses traits, et s'y disputaient la prminence. Enfin le dernier de
ces sentiments l'emporta. Ses yeux se ranimrent tout  coup et
regardrent avec fermet les guerriers dont il voulait mriter les
loges, du moins dans ses derniers moments. Il se leva, et
dcouvrant sa poitrine, regarda sans trembler le fatal couteau qui
brillait dj dans la main de son juge inexorable. On le vit mme
sourire pendant que l'instrument de mort s'enfonait lentement
dans son coeur, comme s'il prouvait quelque joie  ne pas trouver
l mort aussi terrible que sa timidit naturelle la lui avait fait
redouter. Enfin il tomba sans mouvement presque aux pieds d'Uncas
toujours calme et inbranlable.

L vieille femme poussa un hurlement plaintif, teignit la torche
en la jetant par terre, et une obscurit complte rgna tout 
coup dans la cabane. Tous ceux qui s'y trouvaient en sortirent
sur-le-champ, comme des esprits troubls, et Duncan crut qu'il y
tait rest seul avec le corps encore palpitant de la victime d'un
jugement indien.

Chapitre XXIV

Ainsi parla le sage; les rois, sans plus de retard, terminent le
conseil et obissent  leur chef.

Pope, Traduction de l'Iliade.

Un seul instant suffit pouf convaincre Heyward qu'il s'tait
tromp en se croyant rest seul dans la hutte. Une main s'appuya
sur son bras en le serrant fortement, et il reconnut la voix
d'Uncas, qui lui disait bien bas  l'oreille:

-- Les Hurons sont des chiens. La vue du sang d'un lche ne peut
jamais faire trembler un guerrier. La Tte-Grise et le Sagamore
sont en sret; le fusil d'OEil-de-Faucon ne dort pas. Sortez
d'ici; Uncas et la Main-Ouverte doivent paratre trangers l'un 
l'autre. Pas un mot de plus!

Duncan aurait voulu en apprendre davantage; mais son ami, le
poussant vers la porte avec une force mle de douceur, l'avertit
 propos des nouveaux dangers qu'ils couraient tous deux si l'on
venait  dcouvrir leur liaison.

Cdant donc  la ncessit, quoiqu' contre-coeur, il sortit, et
se mla dans la foule qui tait prs des cabanes. Les feux qui
expiraient dans la clairire ne jetaient plus qu'une lumire
sombre et douteuse sur les tres qui allaient et venaient ou
s'assemblaient en groupes, et cependant il arrivait quelquefois
que la flamme, se ranimant un instant, jetait un clat passager
qui pntrait jusque dans l'intrieur de la grande cabane, o l'on
voyait Uncas, seul, debout, dans la mme attitude, ayant  ses
pieds le corps du Huron qui venait d'expirer. Quelques guerriers y
entrrent alors, et emportrent le cadavre dans les bois, soit
pour lui donner la spulture, soit pour le livrer  la voracit
des animaux.

Aprs la fin de cette scne solennelle, Duncan entra dans
diffrentes cabanes sans qu'on lui adresst aucune question, sans
qu'on ft mme attention  lui, dans l'espoir d'y trouver quelques
traces de celle pour l'amour de qui il s'tait expos  de tels
risques. Dans la situation o se trouvait en ce moment toute la
peuplade, il lui aurait t facile de fuir et de rejoindre ses
compagnons, s'il en avait eu le moindre dsir. Mais indpendamment
de l'inquitude continuelle qui tourmentait son esprit
relativement  Alice, un intrt nouveau, quoique moins puissant,
l'entranait chez les Hurons.

Il continua ainsi pendant quelque temps  aller de hutte en hutte,
vivement contrari de n'y avoir rien trouv de ce qu'il cherchait.
Renonant enfin  une poursuite inutile, il retourna vers la
cabane du conseil, dans l'espoir d'y rencontrer David, et dans le
dessein de le questionner pour mettre fin  des doutes qui lui
devenaient trop pnibles.

En arrivant  la porte de la hutte qui avait t la salle de
justice et le lieu de l'excution, il vit que le calme tait
rtabli sur tous les visages. Les guerriers y taient assembls de
nouveau; ils fumaient tranquillement, et conversaient gravement
sur les principaux incidents de leur expdition  William-Henry.
Quoique le retour de Duncan dt leur rappeler les circonstances un
peu suspectes de son arrive parmi eux, il ne produisit aucune
sensation visible. La scne horrible qui venait de se passer lui
parut donc favoriser ses vues, et il se promit de ne ngliger
aucun moyen de profiter de cet avantage inespr.

Il entra dans la cabane sans avoir l'air d'hsiter, et s'assit
avec gravit. Un seul coup d'oeil furtif suffit pour l'assurer que
Uncas tait encore  la mme place, mais que David ne se trouvait
pas dans l'assemble. Le jeune Mohican n'tait soumis  aucune
contrainte; seulement un jeune Huron, assis  peu de distance,
fixait sur lui des regards vigilants, et un guerrier arm tait
appuy contre le mur, prs de la porte. Sous tout autre rapport,
le captif semblait en libert; cependant il lui tait interdit de
prendre part  la conversation, et son immobilit l'aurait fait
prendre pour une belle statue plutt que pour un tre dou de la
vie.

Heyward avait vu trop rcemment un exemple terrible des chtiments
infligs dans cette peuplade, entre les mains de laquelle il
s'tait volontairement livr en voulant montrer un excs
d'assurance. Il aurait de beaucoup prfr le silence et la
mditation aux discours, dans un moment o la dcouverte de ce
qu'il tait vritablement pouvait lui tre si funeste.
Malheureusement pour cette prudente rsolution, tous ceux avec qui
il se trouvait ne paraissaient pas en avoir adopt une semblable.
Il n'tait assis que depuis quelques minutes,  la place qu'il
avait sagement choisie, un peu  l'ombre, quand un vieux chef qui
tait  son ct, lui adressa la parole en franais:

-- Mon pre du Canada n'oublie pas ses enfants, dit-il, et je l'en
remercie. Un mauvais esprit vit dans la femme d'un de mes jeunes
guerriers. Le savant tranger peut-il l'en dlivrer?

Heyward avait quelque connaissance des jongleries que pratiquent
les charlatans indiens, quand on suppose que le malin esprit s'est
empar de quelqu'un de leur peuplade. Il vit  l'instant que cette
circonstance pouvait favoriser ses projets, et il aurait t
difficile de lui faire en ce moment une proposition plus
satisfaisante. Sentant pourtant la ncessit de conserver la
dignit du personnage qu'il avait adopt, il calma son motion, et
rpondit avec un air de mystre convenable  son rle:

-- Il y a des esprits de diffrentes sortes; les uns cdent au
pouvoir de la sagesse, les autres lui rsistent.

-- Mon frre est un grand mdecin, rpondit l'Indien; il essaiera.

Un geste de consentement fait avec gravit, fut toute la rponse
d'Heyward. Le Huron se contenta de cette assurance, et reprenant
sa pipe, il attendit le moment convenable pour sortir. L'impatient
Heyward maudissait tout bas les graves coutumes des sauvages; mais
il fut oblig d'affecter une indiffrence semblable  celle du
vieux chef, qui tait pourtant le pre de la prtendue possde.

Dix minutes se passrent, et ce court dlai parut un sicle au
major, qui brlait de commencer son noviciat en empirisme. Enfin
le Huron quitta sa pipe, et croisa sur sa poitrine sa pice de
calicot, pour se disposer  partir. Mais en ce moment, un guerrier
de grande taille entra dans l'appartement, et s'avanant en
silence, il s'assit sur le mme fagot qui servait de sige 
Duncan. Celui-ci jeta un regard sur son voisin, et un frisson
involontaire parcourut tout son corps lorsqu'il reconnut Magua.

Le retour soudain de ce chef artificieux et redoutable retarda le
dpart du vieux chef. Il ralluma sa pipe; plusieurs autres en
firent autant, et Magua lui-mme, prenant la sienne, la remplit de
tabac, et se mit  fumer avec autant d'indiffrence et de
tranquillit que s'il n'et pas t deux jours absent, occup
d'une chasse fatigante.

Un quart d'heure, dont la dure parut au major gale  l'ternit,
se passa de cette manire, et tous les guerriers taient
envelopps d'un nuage de fume, quand l'un d'eux, s'adressant au
nouveau venu, lui dit:

-- Magua a-t-il trouv les lans?

-- Mes jeunes guerriers flchissent sous le poids, rpondit Magua;
que Roseau-Pliant aille  leur rencontre, il les aidera.

Ce nom, qui ne devait plus tre prononc dans la peuplade, fit
tomber les pipes de toutes les bouches, comme si le tuyau n'en
avait plus transmis que des exhalaisons impures. Un sombre et
profond silence se rtablit dans l'assemble, pendant que la
fume, s'levant en petites colonnes spirales, montait vers le
toit pour s'chapper par l'ouverture, dgageant de ses tourbillons
le bas de l'appartement, et permettant  la torche d'clairer les
visages basans des chefs.

Les yeux de la plupart d'entre eux taient baisss vers la terre;
mais quelques jeunes gens dirigrent les leurs vers un vieillard 
cheveux blancs qui tait assis entre deux des plus vnrables
chefs de la peuplade. On ne remarquait pourtant en lui rien qui
attirt particulirement l'attention. Il avait l'air mlancolique
et abattu, et son costume tait celui des Indiens de la classe
ordinaire. De mme que la plupart de ceux qui l'entouraient, il
avait les yeux fixs sur la terre; mais les ayant levs un instant
pour jeter un regard autour de lui, il vit qu'il tait devenu
l'objet d'une curiosit presque gnrale, et se levant aussitt,
il rompit le silence en ces termes:

-- C'est un mensonge! Je n'avais pas de fils. Celui qui en portait
le nom est oubli. Son sang tait ple, et ne sortait pas des
veines d'un Huron. Les maudits Chippewas ont tromp ma squaw. Le
grand Esprit a voulu que la race Wiss-en-tush s'teignt. Je suis
content qu'elle se termine en moi. J'ai dit.

Le malheureux pre jeta un regard autour de lui, comme pour
chercher des applaudissements dans les yeux de ceux qui l'avaient
cout; mais les usages svres de sa nation avaient exig un
tribut trop pnible d'un faible vieillard. L'expression de ses
yeux dmentait le langage fier et figur qui venait de sortir de
sa bouche; la nature triomphait intrieurement du stocisme, et
tous les muscles de son visage rid taient agits par suite de
l'angoisse intrieure qu'il prouvait. Il resta debout une minute,
pour jouir d'un triomphe si chrement achet, et alors, comme si
la vue des hommes lui et t  charge, il s'enveloppa la tte
dans sa couverture, et sortit avec le pas silencieux d'un Indien,
pour aller dans sa hutte se livrer  sa douleur avec une compagne
qui avait le mme ge que lui et le mme sujet d'affliction.

Les Indiens, qui croient  la transmission hrditaire des vertus
et des dfauts, le laissrent partir en silence; et aprs son
dpart un des chefs, avec une dlicatesse qui pourrait quelquefois
servir d'exemple dans une socit civilise, dtourna l'attention
des jeunes gens du spectacle de faiblesse dont ils venaient d'tre
tmoins, en adressant la parole  Magua d'une voix enjoue.

-- Les Delawares, dit-il, ont rd dans nos environs comme des
ours qui cherchent des ruches pleines de miel. Mais qui a jamais
surpris un Huron endormi?

Un sombre et sinistre nuage couvrit le front de Magua, tandis
qu'il s'criait:

-- Les Delawares des Lacs?

-- Non; ceux qui portent le jupon de squaw sur les bords de la
rivire du mme nom. Un d'entre eux est venu jusqu'ici.

-- Nos guerriers lui ont-ils enlev sa chevelure?

-- Non, rpondit le chef en lui montrant Uncas toujours ferme et
immobile; il a de bonnes jambes, quoique son bras soit fait pour
la bche plutt que pour le tomahawk.

Au lieu de montrer une vaine curiosit pour ce captif d'une nation
odieuse, Magua continua  fumer avec son air habituel de
rflexion, quand il n'avait pas besoin de recourir  l'astuce ou
d'employer son loquence sauvage. Quoique secrtement tonn de ce
qu'il venait d'apprendre, il ne se permit de faire aucune
question, se rservant d'claircir ses doutes dans un moment plus
convenable. Ce ne fut qu'au bout de quelques minutes, que,
secouant les cendres de sa pipe, et se levant pour resserrer la
ceinture qui soutenait son tomahawk, il tourna la tte du ct du
prisonnier qui tait  quelque distance derrire lui.

Uncas paraissait mditer profondment, mais il voyait tout ce qui
se passait; s'apercevant du mouvement de Magua, il en fit un de
son ct, afin de ne pas avoir l'air de le craindre, et leurs
regards se rencontrrent. Pendant deux minutes, ces deux hommes,
fiers et indomptables, restrent les yeux fixs l'un sur l'autre,
sans qu'aucun d'eux pt faire baisser ceux de son ennemi. Le jeune
Mohican semblait dvor par un feu intrieur, ses narines taient
ouvertes comme celles d'un tigre forc par les chasseurs, et son
attitude tait si fire, si imposante, que l'imagination n'aurait
pas eu besoin d'un grand effort pour se le reprsenter comme
l'image du dieu de la guerre de sa nation. Les traits de Magua
n'taient pas moins enflamms; il semblait d'abord ne respirer que
la rage et la vengeance; mais sa physionomie n'exprima plus qu'une
joie froce lorsqu'il s'cria  haute voix:

-- Le Cerf-Agile!

En entendant ce nom formidable et bien connu, tous les guerriers
se levrent en mme temps, et la surprise l'emporta un instant sur
le calme stoque des Indiens. Toutes les bouches semblrent ne
former qu'une seule voix en rptant ce nom ha et respect; les
femmes et les enfants, qui taient prs de la porte, le rptrent
comme en cho; leurs cris furent ports jusqu'aux habitations les
plus loignes; tous ceux qui s'y trouvaient en sortirent, et de
longs hurlements terminrent cette scne.

Cependant les chefs avaient repris leur place, comme s'ils eussent
t honteux du mouvement auquel ils s'taient laisss entraner.
Ils gardaient le silence; mais tous, les yeux fixs sur le captif,
examinaient avec curiosit un ennemi dont la bravoure avait t
fatale  tant de guerriers de leur nation.

C'tait un triomphe pour Uncas, et il en jouissait, mais sans en
donner d'autre preuve extrieure que ce fier et calme mouvement
des lvres qui, dans tous les pays et dans tous les temps, fut
toujours l'emblme du mpris. Magua s'en aperut; serrant le
poing, il tendit le bras en le secouant d'un air de menace vers
le prisonnier, et s'cria en anglais:

-- Mohican, il faut mourir!

-- Les eaux de la source de Sant, rpondit Uncas en delaware, ne
rendraient pas la vie aux Hurons qui sont morts sur la montagne;
leurs ossements, y blanchiront. Les Hurons sont des squaws, et
leurs femmes des hiboux. Allez, rassemblez tous les chiens de
Hurons, afin qu'ils puissent voir un guerrier. Mes narines sont
offenses; elles sentent le sang d'un lche.

Cette dernire allusion excita un profond ressentiment; car un
grand nombre des Hurons entendaient, de mme que Magua, la langue
dont Uncas venait de se servir. Le rus sauvage vit sur-le-champ
qu'il pouvait tirer avantage de la disposition gnrale des
esprits, et il rsolut d'en profiter.

Laissant tomber la peau qui lui couvrait une paule, il tendit un
bras, et annona ainsi qu'il allait se livrer aux inspirations de
sa fatale et astucieuse loquence. Quoiqu'il et perdu, par suite
de sa dsertion, une partie de son influence sur ses concitoyens,
personne ne lui refusait du courage, et on le regardait comme le
premier orateur de la nation. Aussi ne manquait-il jamais
d'auditeurs, et presque toujours il russissait  entraner les
autres  son opinion; mais en cette occasion ses moyens naturels
puisaient une nouvelle fore dans sa soif de vengeance.

Il commena par raconter tout ce qui s'tait pass  l'attaque du
rocher de Glenn, la mort de plusieurs de ses compagnons, et la
manire dont les plus redoutables de leurs ennemis leur avaient
chapp; il peignit ensuite la situation de la petite montagne sur
laquelle il s'tait retir avec les prisonniers tombs entre ses
mains, ne dit pas un mot du supplice barbare qu'il avait voulu
leur faire subir, et passa rapidement  l'attaque subite de la
Longue-Carabine, du Grand-Serpent et du Cerf-Agile, qui avaient
massacr ses compagnons par surprise, et l'avaient lui-mme laiss
pour mort.

Ici il fit une pause, comme pour payer un tribut de regrets aux
dfunts, mais plutt pour examiner quel effet produisait sur ses
auditeurs le commencement de son discours. Tous les yeux taient
fixs sur lui, et tous les Indiens l'coutaient avec une telle
attention et dans une immobilit si complte, qu'il aurait pu se
croire environn de statues.

Alors baissant sa voix, qu'il avait jusqu'alors tenue sur un ton
clair, sonore et lev, il numra les qualits admirables des
dfunts, sans en oublier aucune qui pt faire une impression
favorable: l'un n'avait jamais t  la chasse sans revenir charg
de gibier; l'autre savait dcouvrir les traces des ennemis les
plus russ; celui-ci tait brave  toute preuve, celui-l d'une
gnrosit sans exemple. En un mot, il traa ses portraits de
manire que, dans une peuplade qui n'tait compose que d'un petit
nombre de familles, chaque corde qu'il touchait tour  tour
vibrait dans le coeur de quelqu'un de ses auditeurs.

-- Les ossements de ces guerriers, continua-t-il, sont-ils dans la
spulture de leurs anctres? Vous savez qu'ils n'y sont pas. Leurs
esprits sont alls du ct du soleil couchant; ils traversent dj
les grandes eaux pour se rendre dans la terre des esprits. Mais
ils sont partis sans vivres, sans fusils, sans couteaux, sans
mocassins, nus et pauvres comme  l'instant de leur naissance.
Cela est-il quitable? Entreront-ils dans le pays des justes comme
des Iroquois affams ou de misrables Delawares? Rencontreront-ils
leurs frres sans armes entre leurs mains, sans vtements sur
leurs paules! Que penseront nos pres en les voyant arriver
ainsi? Ils croiront que les peuplades Wyandots ont dgnr; ils
les regarderont de mauvais oeil, et diront: Un Chippewas est venu
ici sous le nom de Huron. Mes frres, il ne faut pas oublier les
morts; une Peau-Rouge n'oublie jamais. Nous chargerons le dos de
ce Mohican jusqu' ce qu'il plie sous le faix, et nous le
dpcherons aprs nos compagnons. Ils nous appellent  leur
secours; et, quoique nos oreilles ne soient pas ouvertes pour les
entendre, ils nous crient: Ne nous oubliez pas! Quand ils verront
l'esprit de ce Mohican courir aprs eux avec son lourd fardeau,
ils sauront que nous ne les avons pas oublis, et ils continueront
leur voyage plus tranquillement; et nos enfants diront: Voil ce
que nos pres ont fait pour leurs amis, et nous devons en faire
autant pour eux. Qu'est-ce qu'un Yengeese? Nous en avons tu un
grand nombre; mais la terre est encore ple. Ce n'est que le sang
d'un Indien qui peut laver une tache faite au nom des Hurons. Que
ce Delaware meure donc!

Il est ais de s'imaginer quel effet une telle harangue, prononce
avec force, dut produire sur un tel auditoire. Magua avait mlang
avec tant d'adresse ce qui devait mouvoir les sentiments naturels
de ses concitoyens et ce qui pouvait veiller leurs ides
superstitieuses, que leurs esprits, dj disposs par une longue
habitude  sacrifier des victimes aux mnes de leurs compagnons,
perdirent tout vestige d'humanit pour ne plus songer qu'
satisfaire  l'instant mme leur soif de vengeance.

Un guerrier dont les traits respiraient une frocit plus que
sauvage s'tait fait remarquer par la vive attention avec laquelle
il avait cout l'orateur. Son visage avait exprim successivement
toutes les motions qu'il prouvait, jusqu' ce qu'il n'y restt
plus que l'expression de la haine et de la rage. Ds que Magua eut
cess de parler, il se leva en poussant un hurlement qu'on aurait
pu prendre pour celui d'un dmon, et brandit au-dessus de sa tte
sa hache brillante et bien affile. Ce cri, ce mouvement furent
trop prompts pour que quelqu'un et pu s'opposer  son projet
sanguinaire, si quelqu'un en avait eu le dessein.  la lumire de
la torche, on vit une ligne brillante traverser l'appartement, et
une autre ligne noire la croiser au mme instant: la premire
tait la hache, qui volait vers son but; la seconde tait le bras
de Magua, qui en dtournait la direction. Le mouvement de celui-ci
ne fut pas sans utilit; car l'arme tranchante ne fit qu'abattre
la longue plume qui ornait la touffe de cheveux d'Uncas; et elle
traversa le faible mur de terre de la hutte, comme si elle et t
lance par une baliste ou une catapulte.

Duncan avait entendu l'horrible cri du guerrier barbare: il avait
vu son geste, mais  peine un mouvement machinal l'avait-il port
 se lever, comme s'il et pu tre de quelque secours  Uncas,
qu'il vt que le pril tait pass, et sa terreur se changea en
admiration. Le jeune Mohican tait debout, les yeux fixs sur son
ennemi, et sans montrer la moindre motion. Il sourit comme de
piti, et pronona en sa langue quelques expressions de mpris.

-- Non, dit Magua aprs s'tre assur que le captif n'tait pas
bless; il faut que le soleil brille sur sa honte; il faut que les
squaws voient sa chair trembler, et prennent part  son supplice,
sans quoi notre vengeance ne serait qu'un jeu d'enfant. Qu'on
l'emmne dans le sjour des tnbres et du silence. Voyons si un
Delaware peut dormir aujourd'hui et mourir demain.

De jeunes guerriers saisirent alors le prisonnier, le garrottrent
avec des liens d'corce, et l'emmenrent hors de la cabane. Uncas
marcha d'un pas ferme; cependant cette fermet sembla se dmentir
quand il arriva  la porte; car il s'y arrta un instant; mais ce
n'tait que pour se retourner, et jeter  la ronde sur le cercle
de ses ennemis un regard de fiert ddaigneuse. Ses yeux
rencontrrent ceux de Duncan, et ils semblaient lui dire que toute
esprance n'tait pas encore perdue.

Magua, satisfait du succs qu'il avait obtenu, ou occup de
projets ultrieurs, ne songea pas  faire de nouvelles questions.
Croisant sur sa poitrine la peau qui le couvrait, il sortit de
l'appartement sans parler davantage d'un sujet qui aurait pu
devenir fatal  celui auprs duquel il s'tait plac. Malgr son
ressentiment toujours croissant, sa fermet naturelle et sa vive
inquitude pour Uncas, Heyward se sentit soulag par le dpart
d'un ennemi si dangereux et si subtil. L'agitation qu'avait
produite le discours de Magua commenait aussi  se calmer. Les
guerriers avaient repris leur place, et de nouveaux nuages de
fume remplirent l'appartement. Pendant prs d'une demi-heure on
ne pronona pas une syllabe, et  peine remua-t-on les yeux, un
silence grave et rflchi tant la suite ordinaire de toutes les
scnes de tumulte et de violence parmi ces peuples  la fois si
imptueux et si impassibles.

Au lieu de se diriger vers les cabanes o le major avait dj fait
des recherches inutiles, son compagnon s'avana, en droite ligne
vers la base d'une montagne voisine couverte de bois, qui dominait
le camp des Hurons. D'pais buissons en dfendaient les approches,
et ils furent obligs de suivre un sentier troit et tortueux. Les
enfants avaient recommenc leurs jeux dans la clairire. Arms de
branches d'arbres, ils s'taient rangs sur deux lignes, entre
lesquelles chacun d'eux courait tour  tour  toutes jambes pour
gagner le poteau protecteur.

Pour rendre l'imitation plus complte, ils avaient allum
plusieurs grands feux de broussailles, dont la lueur clairait les
pas de Duncan et donnait un caractre encore plus sauvage au
paysage. En face d'un grand rocher, ils entrrent dans une espce
d'avenue forme dans la fort par les daims lors de leurs
migrations priodiques. Prcisment en cet instant les enfants
jetrent de nouveaux combustibles sur le brasier le plus voisin;
il en jaillit une vive flamme dont l'clat frappa la surface
blanche du rocher, fut rpercut dans l'avenue o ils venaient
d'entrer, et leur fit apercevoir une espce de grosse boule noire
qui se trouvait  quelque distance sur le chemin.

L'Indien s'arrta, comme s'il n'et su s'il devait avancer
davantage, et son compagnon s'approcha de lui. La boule noire, qui
d'abord avait paru stationnaire, commena alors  se mouvoir d'une
manire qui parut inexplicable  Duncan. Le feu ayant jet en ce
moment un nouvel clat, montra cet objet sous une forme plus
distincte. Heyward reconnut que c'tait un ours monstrueux; mais
quoiqu'il grondt d'une manire effrayante, il ne donnait aucun
autre signe d'hostilit, et au lieu de continuer  s'avancer, il
se rangea sur le bord du chemin, et s'assit sur ses pattes de
derrire. Le Huron l'examina avec beaucoup d'attention, et s'tant
sans doute assur que cet intrus n'avait pas de mauvaises
intentions, il continua tranquillement  marcher.

Duncan, qui savait que les Indiens apprivoisaient quelquefois ces
animaux, suivit l'exemple de son compagnon, croyant que c'tait
quelque ours favori de la peuplade qui tait entr dans la fort
pour y chercher des ruches de mouches  miel, dont ces animaux
sont fort friands.

Ils passrent  deux ou trois pieds de l'ours, qui n'apporta
aucune opposition  leur marche, et le Huron, qui en l'apercevant
avait hsit  avancer et l'avait examin avec tant d'attention,
ne montra plus la moindre inquitude, et ne jeta pas mme un seul
regard du ct de l'animal. Cependant Heyward ne pouvait
s'empcher de tourner la tte en arrire de temps en temps pour
surveiller les mouvements du monstre et se mettre en garde contre
une attaque soudaine. Il prouva un certain malaise en le voyant
suivre leurs pas, et il allait en prvenir l'Indien, quand celui-
ci, ouvrant une porte d'corce qui fermait l'entre d'une caverne
creuse par la nature, sous la montagne, lui fit signe de l'y
suivre. Duncan ne fut pas fch de trouver une retraite si 
propos, et il allait tirer la porte aprs lui, quand il sentit une
rsistance qui s'opposait  ses efforts. Il se retourna, vit la
patte de l'ours tenant la porte, et l'animal suivit ses pas. Ils
taient alors dans un passage troit et obscur, et il tait
impossible de retourner en arrire sans rencontrer le redoutable
habitant des bois. Faisant donc de ncessit vertu, il continua 
avancer en se tenant aussi prs de son conducteur qu'il tait
possible. L'ours tait toujours sur ses talons; il grondait de
temps en temps, et il appuya mme deux ou trois fois ses pattes
normes sur le dos du major, comme s'il et voulu empcher qu'on
pntrt plus avant dans la caverne.

Il est difficile de dcider si Heyward aurait pu soutenir
longtemps une position si extraordinaire; mais il y trouva bientt
quelque soulagement. Il avait march en ligne droite vers une
faible lumire. Au bout de deux ou trois minutes de marche il
arriva  l'endroit d'o partait cette clart.

Une grande cavit du rocher avait t arrange avec art, de
manire  former diffrents appartements, dont les murs de
sparation taient construits en corce, en branches et en terre;
des crevasses  la vote y laissaient entrer la lumire pendant le
jour, et l'on y supplait la nuit par du feu et des torches:
c'tait le magasin des armes, des approvisionnements, des effets
les plus prcieux des Hurons, et principalement des objets qui
appartenaient  la peuplade en gnral, sans tre la proprit
particulire d'aucun individu. La femme malade, qu'on croyait
victime d'un pouvoir surnaturel, y avait t transporte parce
qu'on supposait que le malin esprit qui la tourmentait trouverait
plus de difficult  pntrer  travers les pierres d'un rocher
qu' travers les feuilles formant le toit d'une cabane.
L'appartement dans lequel entrrent Duncan et son guide lui avait
t abandonn. Elle tait couche sur un lit de feuilles sches et
entoure d'un groupe de femmes, au milieu desquelles Heyward
reconnut son ami David La Gamme.

Un seul coup d'oeil suffit pour apprendre au prtendu mdecin que
la malade tait dans un tat qui ne lui laissait aucun espoir de
faire briller des talents qu'il ne possdait pas. Elle tait
attaque d'une paralysie universelle, avait perdu la parole et le
mouvement, et ne semblait pas mme sentir ses souffrances. Heyward
ne fut pas fch que les simagres qu'il allait tre oblig de
faire pour jouer convenablement son rle aux yeux des Indiens ne
fussent que pour une femme trop malade pour y prendre intrt et
se livrer  de vaines esprances. Cette ide contribua  calmer
quelques scrupules de conscience, et il allait commencer ses
oprations mdicales et magiques, quand il fut prvenu par un
docteur aussi savant que lui dans l'art de gurir, et qui voulait
essayer le pouvoir de la psalmodie.

David, qui tait prt  entonner un cantique lorsque le Huron et
Duncan taient arrivs, attendit d'abord quelques instants, et
prenant ensuite le ton de son instrument, se mit  chanter avec
une ferveur qui aurait opr un miracle s'il n'avait fallu pour
cela que la foi dans l'efficacit de ce remde. Personne ne
l'interrompit, les Indiens croyant que sa faiblesse d'esprit le
mettait sous la protection immdiate du ciel, et Duncan tant trop
charm de ce dlai pour chercher  l'abrger. Tandis que le
chanteur appuyait sur la cadence qui terminait la premire
strophe, le major tressaillit en entendant les mmes sons rpts
par une voix spulcrale qui semblait n'avoir rien d'humain; il
regarda autour de lui, et vit dans le coin le plus obscur de
l'appartement l'ours assis sur ses pattes de derrire, balanant
son corps  la manire de ces animaux, et imitant par des
grondements sourds les sons que produisait la mlodie du chanteur.

Il est plus facile de se figurer que de dcrire l'effet que
produisit sur David un cho si trange et si inattendu. Il ouvrit
de grands yeux, sa bouche, quoique galement ouverte, resta muette
sur-le-champ. La terreur, l'tonnement, l'admiration, lui firent
oublier quelques phrases qu'il avait prpares pour annoncer 
Heyward des nouvelles importantes, et s'criant  la hte en
anglais: Elle vous attend, elle est ici! Il s'enfuit de la
caverne.

Chapitre XXV

-- Avez-vous transcrit le rle au lion? En ce cas donnez-le moi;
car j'ai la mmoire ingrate.
-- Vous pouvez le jouer impromptu: il ne s'agit que de hurler.

Shakespeare, Le Songe d'une nuit d't.

La scne que prsente un lit de mort a toujours quelque chose de
solennel; mais il se joignait  celle-ci un trange mlange de
burlesque. L'ours continuait  se balancer de droite  gauche,
quoique ses tentatives pour imiter la mlodie de David eussent
cess ds que celui-ci avait renonc  la partie. Le peu de mots
que La Gamme avait adresss  Heyward ayant t prononcs en
anglais, n'avaient t compris que de lui seul. Elle vous attend!
Elle est ici! Ces mots devaient avoir un sens cach; il portait
ses regards sur tous les coins de l'appartement, et n'y voyait
rien qui pt servir  clairer ses doutes.

Il n'eut qu'un instant pour se livrer  ses conjectures, car le
chef huron, s'avanant prs du lit de la malade, fit signe au
groupe de femmes de se retirer. La curiosit les avait amenes
pour assister aux conjurations du mdecin tranger; cependant
elles obirent, quoique fort  regret, et ds que l'Indien eut
entendu le bruit sourd de la porte qu'elles fermaient en se
retirant, il se tourna vers Duncan.

-- Maintenant, lui dit-il, que mon frre montre son pouvoir!

Interpell d'une manire aussi formelle, Heyward craignit que le
moindre dlai ne devnt dangereux, Recueillant donc ses penses 
la hte, il se prpara  imiter cette sorte d'incantation et ces
rites bizarres dont se servent les charlatans indiens pour cacher
leur ignorance; mais ds qu'il voulut commencer, il fut interrompu
par l'ours, qui se mit  gronder d'une manire effrayante. Il fit
la mme tentative une seconde et une troisime fois, et la mme
interruption se renouvela et devint chaque fois plus sauvage et
plus menaante.

-- Les savants sont jaloux, dit le Huron; ils veulent tre seuls;
je m'en vais. Mon frre, cette femme est l'pouse d'un de nos plus
braves guerriers; chassez sans dlai l'esprit qui la tourmente.

-- Paix! dit-il  l'ours qui continuait  gronder; paix! je m'en
vais.

Il tint sa parole sur-le-champ, et Duncan se trouva seul dans le
creux d'un rocher avec une femme mourante et un animal redoutable.
Celui-ci semblait couter le bruit des pas de l'Indien avec l'air
de sagacit d'un ours. Enfin le bruit que fit la porte annona
qu'il tait aussi sorti de la caverne. Alors l'ours s'avana
lentement vers Heyward, et lorsqu'il en fut  deux pas, il se leva
sur ses pattes de derrire, et se tint debout devant lui, dans
l'attitude que prendrait un homme. Duncan chercha des yeux de tous
cts pour voir s'il trouverait quelque arme pour se dfendre
contre une attaque qu'il attendait alors  chaque instant, mais il
n'aperut pas mme un bton.

Il semblait pourtant que l'humeur de l'animal et chang tout 
coup: il ne grondait plus, ne donnait plus aucun signe de colre,
et au lieu de conserver son mouvement rgulier de droite  gauche,
tout son corps velu semblait agit par quelque trange convulsion
intrieure. Il porta ses pattes de devant sur sa tte, sembla la
secouer avec force, et pendant qu'Heyward regardait ce spectacle
avec un tonnement qui le rendait immobile, cette tte tomba  ses
pieds, et il vit paratre celle de l'honnte et brave chasseur,
qui se livrait de tout son coeur  sa manire silencieuse de rire.

-- Chut! dit tout bas OEil-de-Faucon, prvenant une exclamation de
surprise qui allait chapper  Duncan; les coquins ne sont pas
bien loin, et s'ils entendaient quelques sons qui n'eussent pas un
air de sorcellerie, ils nous tomberaient sur le dos.

-- Mais dites-moi ce que signifie cette mascarade, et pourquoi
vous avez risqu une dmarche si hasardeuse.

-- Ah! le hasard fait souvent plus que le raisonnement et le
calcul. Mais comme une histoire doit toujours commencer par le
commencement, je vous raconterai tout dans l'ordre. Aprs votre
dpart, je mis le commandant et le Sagamore dans une vieille
habitation de castors, o ils ont moins  craindre les Hurons que
s'ils taient au milieu de la garnison d'douard, car nos Indiens
du nord-ouest n'ayant pas encore beaucoup de relations avec vos
commerants, continuent  avoir du respect pour les castors. Aprs
cela, Uncas et moi nous sommes partis, comme cela tait convenu,
pour aller reconnatre l'autre camp. Et  propos, l'avez-vous vu?

--  mon grand chagrin. Il est prisonnier, et condamn  prir
demain  la pointe du jour.

-- J'avais un pressentiment que cela finirait par l, dit le
chasseur d'un ton moins gai et moins confiant.

Mais reprenant bientt son accent naturellement ferme, il ajouta:

-- Et c'est la vraie raison qui fait que vous me voyez ici; car
comment se rsoudre  abandonner aux Hurons un si brave jeune
homme! Comme les coquins seraient joyeux s'ils pouvaient attacher
dos  dos au mme poteau le Cerf-Agile et la Longue-Carabine,
comme ils m'appellent! Et cependant je ne puis m'imaginer pourquoi
ils m'ont donn un pareil surnom, car il y a autant de diffrence
entre mon tueur de daims et une vraie carabine du Canada qu'entre
la pierre  fusil et la terre  pipes.

-- Continuez votre rcit, et ne faites pas de digressions. Nous ne
savons pas quand les Hurons peuvent revenir.

-- Il n'y a pas de danger, ils savent qu'il faut laisser  un
sorcier le temps de faire ses sortilges. Nous sommes aussi srs
de ne pas tre interrompus qu'un missionnaire le serait dans les
colonies en commenant un sermon de deux heures. Eh bien! en
marchant vers l'autre camp, nous rencontrmes une bande de ces
coquins qui retournaient au leur. Uncas a trop d'imptuosit pour
faire une reconnaissance; mais  cet gard je ne puis le blmer,
c'est la chaleur du sang. Il poursuivit un Huron qui fuyait comme
un lche, et qui le fit tomber dans une embuscade.

-- Et il a pay bien cher sa lchet.

-- Oui! je vous comprends, et cela ne me surprend pas; c'est leur
manire. Mais pour en revenir  moi, je n'ai pas besoin de vous
dire que quand je vis mon jeune camarade prisonnier, je ne manquai
pas de suivre les Hurons, quoique avec les prcautions
convenables. J'eus mme deux escarmouches avec deux ou trois de
ces coquins; mais ce n'est pas ce dont il s'agit. Aprs leur avoir
mis du plomb dans la tte, je m'avanai sans bruit du ct des
habitations. Le hasard, et pourquoi appeler le hasard une faveur
spciale de la Providence? un coup du ciel, pour mieux dire, me
conduisit prcisment  l'endroit o un de leurs jongleurs tait
occup  s'habiller pour livrer, comme ils le disent, quelque
grande bataille  Satan. Un coup de crosse de fusil bien appliqu
sur la tte l'endormit pour quelque temps, et de peur qu'il ne lui
prt envie de brailler quand il s'veillerait, je lui mis entre
les dents, pour son souper, une bonne branche du pin que je lui
attachai derrire le cou. Alors l'ayant li  un arbre, je
m'emparai de son dguisement, et je rsolus de jouer son rle
d'ours, pour voir ce qui en rsulterait.

-- Et vous l'avez jou  merveille. Votre imitation aurait fait
honte  l'animal lui-mme.

-- Un homme qui a tudi si longtemps dans le dsert serait un
pauvre colier s'il ne savait pas imiter la voix et les mouvements
d'un ours. Si c'et t un chat sauvage ou une panthre, vous
auriez vu quelque chose qui aurait mrit plus d'attention: mais
ce n'est pas une grande merveille que d'imiter les manires d'un
animal si lourd. Et cependant, mme le rle d'ours peut tre mal
jou, car il est plus facile d'outrer la nature que de bien
l'imiter, et c'est ce que tout le monde ne sait pas. Mais songeons
 nos affaires. O est la jeune dame?

-- Dieu le sait. J'ai visit toutes les habitations des Hurons, et
je n'ai dcouvert aucun indice qui pt me faire croire qu'elle
soit dans leur camp.

-- N'avez-vous pas entendu ce que le chanteur a dit en partant?
Elle vous attend! Elle est ici!

-- J'ai fini par m'imaginer qu'il parlait de cette pauvre femme,
qui attendait ici de moi une gurison que je ne puis lui procurer.

-- L'imbcile a eu peur, et il s'est mal expliqu. C'tait
srement de la fille du commandant qu'il voulait parler. Voyons!
Il y a ici des murs de sparation. Un ours doit savoir grimper,
ainsi je vais jeter un coup d'oeil par-dessus. Il peut s'y trouver
quelque ruche, et vous savez que je suis un animal qui aime les
douceurs.

 ces mots, le chasseur s'avana vers la muraille en imitant les
mouvements lourds et gauches de l'animal qu'il reprsentait; il y
grimpa facilement; mais ds qu'il en eut atteint le sommet, il fit
signe au major de garder le silence, et en redescendit sur-le-
champ.

-- Elle est l, lui dit-il  voix basse, et vous pouvez y entrer
par cette porte. J'aurais voulu lui dire un mot de consolation;
mais la vue d'un pareil monstre lui aurait fait perdre la raison,
quoiqu' cet gard, major vous ne soyez pas beaucoup plus beau,
grce  votre peinture.

Duncan, qui s'tait dj avanc vers la porte, s'arrta en
entendant ces paroles dcourageantes.

-- Je suis donc bien hideux? dit-il avec un air de chagrin
manifeste.

-- Pas assez pour faire peur  un loup, ou pour faire reculer un
rgiment au milieu d'une charge, rpondit OEil-de-Faucon; mais
j'ai vu le temps o sans vous flatter vous aviez meilleure mine.
Les squaws des Indiens ne trouveront rien  redire  votre visage
bigarr; mais les jeunes filles du sang blanc prfrent leur
propre couleur. Voyez, ajouta-t-il en lui montrant un endroit o
l'eau sortant d'une crevasse du rocher formait une petite fontaine
de cristal, et s'chappait ensuite par une autre ouverture, vous
pouvez aisment vous dbarrasser de l peinture dont le Sagamore
vous a orn, et quand vous reviendrez je vous en ferai moi-mme
une nouvelle. Que cela ne vous inquite pas; rien n'est plus
commun que de voir un jongleur changer la peinture de son visage
dans le cours de ses conjurations.

Le chasseur n'eut pas besoin de s'puiser en arguments pour le
convaincre. Il parlait encore que Duncan travaillait dj 
effacer jusqu'aux moindres vestiges de son masque emprunt.
S'tant ainsi prpar pour l'entrevue qu'il allait avoir avec sa
matresse, il prit cong de son compagnon, et disparut par la
porte qui lui avait t indique.

OEil-de-Faucon le vit partir avec un air de satisfaction, lui
recommanda de ne pas perdre trop de temps en propos inutiles, et
profita de son absence pour examiner l'tat du garde-manger des
Hurons; car, comme nous l'avons dj dit, cette caverne tait le
magasin des provisions de la peuplade.

Duncan se trouvait alors dans un second passage troit et obscur;
mais une lumire qui brillait sur la droite tait pour lui
l'toile polaire. C'tait une autre division de la caverne, et on
l'avait destine  servir de prison  une captive aussi importante
que la fille du ci-devant commandant de William-Henry. On y voyait
une foule d'objets provenant du pillage de cette forteresse, et le
sol tait couvert d'armes, d'habits, d'toffes, de malles et de
paquets de toute espce. Au milieu de cette confusion il trouva
Alice, ple, tremblante, agite, mais toujours charmante. Elle
avait t informe par David de l'arrive de Duncan chez les
Hurons.

-- Duncan! s'cria-t-elle comme effraye des sons de sa propre
voix.

-- Alice! rpondit le major en sautant lgrement par-dessus tous
les obstacles qui s'opposaient  son passage pour s'lancer  son
ct.

-- Je savais que vous ne m'abandonneriez jamais, Duncan, lui dit-
elle; mais je ne vois personne avec vous, et quelque agrable que
me soit votre prsence, j'aimerais  croire que vous n'tes pas
tout  fait seul.

Heyward, voyant qu'elle tremblait de manire  lui faire craindre
qu'elle ne pt se soutenir sur ses jambes, la pria de s'asseoir,
et lui raconta trs brivement tous les vnements que nos
lecteurs connaissent dj. Alice l'coutait avec un intrt qui
lui permettait  peine de respirer; et quoique le major n'et pas
longtemps appuy sur le dsespoir de Munro, les larmes coulrent
abondamment le long des joues d'Alice. Son motion se calma
pourtant insensiblement, et elle couta la fin du rcit de Duncan,
sinon avec calme, du moins avec beaucoup d'attention.

-- Et maintenant, Alice, ajouta-t-il, votre dlivrance dpend de
vous en grande partie. Avec le secours de notre expriment et
inapprciable ami le chasseur, nous pouvons russir  chapper 
cette peuplade barbare; mais il faut vous armer de tout votre
courage. Songez que vous allez vous jeter dans les bras de votre
vnrable pre, et que son bonheur et le vtre dpendent de vos
efforts.

-- Et que ne ferais-je pas pour un pre qui a tant fait pour moi!

-- Et ne feriez-vous rien pour moi, Alice?

Le regard d'innocence et de surprise qu'elle jeta sur Heyward lui
apprit qu'il devait s'expliquer plus clairement.

-- Ce n'est ni le moment ni le lieu convenables pour vous faire
part de mes dsirs ambitieux, chre Alice; mais quel coeur
oppress comme le mien ne chercherait pas quelque soulagement! On
dit que le malheur est le plus fort de tous les liens, et ce que
nous avons souffert tous deux depuis votre captivit a rendu les
explications bien faciles entre votre pre et moi.

-- Et ma chre Cora, Duncan! srement on n'a pas oubli Cora!

-- Oublie! non sans doute. Elle a t regrette, pleure, comme
elle mritait de l'tre. Votre respectable pre ne fait aucune
diffrence entre ses enfants; mais moi... Vous ne vous offenserez
pas, Alice, si j'exprime une prfrence...

-- Parce que vous ne lui rendiez pas justice, s'cria Alice en
retirant une main dont le major s'tait empar; elle ne parle
jamais de vous que comme de l'ami le plus cher.

-- Je veux tre son ami; je dsire mme lui appartenir de plus
prs. Mais votre pre, Alice, m'a permis d'esprer qu'un noeud
encore plus cher, encore plus sacr, pourra m'unir  vous.

Cdant  l'motion naturelle  son ge et  son sexe, Alice
trembla, et dtourna un instant la tte; mais redevenant presque
aussitt matresse d'elle-mme, elle jeta sur son amant un regard
touchant d'innocence et de candeur.

-- Heyward, lui dit-elle, rendez-moi  mon pre, et laissez-moi
obtenir son approbation avant de m'en dire davantage.

-- Et comment aurais-je pu vous en dire moins? allait rpondre le
jeune major, quand il se sentit frapper doucement sur l'paule par
derrire. Il se retourna en tressaillant pour voir qui les
interrompait ainsi, et il rencontra les yeux du farouche Magua,
brillant d'une joie infernale. S'il avait obi  son premier
mouvement, il se serait prcipit sur le sauvage, et aurait
hasard toutes ses esprances sur l'issue d'un combat  mort. Mais
il tait sans armes, et le Huron avait son couteau et son
tomahawk; il ignorait s'il n'avait pas quelques compagnons  sa
porte, et il ne devait pas risquer de laisser sans dfenseur
celle qui lui devenait en ce moment plus chre que jamais, et ces
rflexions lui firent abandonner un projet qui n'tait inspir que
par le dsespoir.

-- Que me voulez-vous encore? dit Alice en croisant les bras sur
sa poitrine, et cherchant  cacher l'angoisse de la crainte qui la
faisait trembler pour Heyward, sous l'air de froideur hautaine
avec lequel elle recevait toujours les visites du barbare qui
l'avait enleve  son pre.

L'Indien regarda Alice et Heyward d'un air menaant, sans
interrompre un travail dont il s'occupait dj, et qui consistait
 amonceler devant une porte par laquelle il tait entr,
diffrente de celle par o Duncan tait arriv, de lourdes caisses
et d'normes souches, que malgr sa force prodigieuse il semblait
avoir peine  remuer.

Heyward comprit alors de quelle manire il avait t surpris, et
se croyant perdu sans ressource, il serra Alice contre son coeur,
regrettant  peine la vie, s'il pouvait arrter sur elle ses
derniers regards. Mais Magua n'avait pas le projet de terminer si
promptement les souffrances de son nouveau prisonnier. Il voulait
seulement lever une barricade suffisante devant la porte pour
djouer les efforts que pourraient faire les deux captifs, et il
continua son travail sans jeter sur eux un second regard, jusqu'
ce qu'il l'et entirement termin. Le major, tout en soutenant
entre ses bras Alice, dont les jambes pliaient sous elle, suivait
des yeux tous les mouvements du Huron; mais il tait trop fier et
trop courrouc pour invoquer la piti d'un ennemi  la rage duquel
il avait dj chapp deux fois, et il savait d'ailleurs que rien
n'tait capable de le flchir.

Lorsque le sauvage se fut assur qu'il avait t aux captifs tout
moyen d'vasion, il se tourna vers eux, et leur dit en anglais:

-- Les Visages-Ples savent prendre l'adroit castor dans des
piges; mais les Peaux-Rouges savent comment garder les Visages-
Ples.

-- Faites tout ce qu'il vous plaira, misrable! s'cria le major,
oubliant en ce moment qu'il avait un double motif pour tenir  la
vie, je vous brave et vous mprise galement, vous et votre
vengeance.

-- L'officier anglais parlera-t-il de mme quand il sera attach
au poteau? demanda Magua avec un ton d'ironie qui prouvait qu'il
doutait de la fermet d'un blanc au milieu des tortures.

-- Ici, face  face avec vous, en prsence de toute votre nation!
s'cria Heyward.

-- Le Renard-Subtil est un grand chef, dit le Huron; il ira
chercher ses jeunes guerriers pour qu'ils voient avec quelle
bravoure un Visage-Ple sait souffrir les tortures.

 ces mots il se dtourna et s'avana vers la porte par o Duncan
tait arriv; mais il s'arrta un instant en la voyant occupe par
un ours assis sur ses pattes de derrire, grondant d'une manire
effrayante et s'agitant le corps de droite  gauche suivant
l'habitude de ces animaux. De mme que le vieil Indien qui avait
conduit Heyward en ce lieu, Magua examina l'animal avec attention
et reconnut le dguisement du jongleur.

Le long commerce qu'il avait eu avec les Anglais l'avait affranchi
en partie des superstitions vulgaires de sa nation, et il n'avait
pas un grand respect pour ses prtendus sorciers. Il se disposait
donc  passer prs de lui avec un air de mpris; mais au premier
mouvement qu'il fit, l'ours gronda encore plus fort et prit une
attitude menaante.

Magua s'arrta une seconde fois; mais enfin il parut dtermin 
ne pas laisser dranger ses projets par des grimaces de charlatan.
Il arriva donc  la porte, et l'ours, se levant sur ses pattes de
derrire, se mit  battre l'air de celles de devant  la manire
de ces animaux.

-- Fou! s'cria le Huron, allez intimider les squaws et les
enfants, et n'empchez pas les hommes de faire leurs affaires.

Il fit encore un pas en avant sans croire mme avoir besoin de
recourir au couteau ou au tomahawk pour intimider le prtendu
jongleur. Mais  l'instant o il se trouva prs de l'ours, OEil-
de-Faucon tendit les bras, les lui jeta autour du corps, et le
serra avec toute la force et l'treinte d'un de ces animaux.

Heyward avait suivi avec la plus vive attention tous les
mouvements de l'ours suppos. D'abord il fit asseoir Alice sur une
caisse, et ds qu'il vit son ennemi troitement serr entre les
bras du chasseur, de manire  n'avoir l'usage ni des bras ni des
mains, il saisit une courroie qui avait servi  lier quelque
paquet, et se prcipitant sur Magua, il lui en entoura vingt fois
les bras, les jambes et les cuisses, et le mit dans
l'impossibilit de faire un seul mouvement. Quand le formidable
Huron eut t ainsi compltement garrott, OEil-de-Faucon le
laissa tomber par terre o il resta tendu sur le dos.

Pendant cette attaque aussi subite qu'extraordinaire, Magua avait
rsist de toutes ses forces, quoiqu'il et bientt reconnu que
son ennemi tait plus vigoureux que lui, mais il n'avait pas
laiss chapper une seule exclamation. Ce ne fut que lorsque le
chasseur, pour lui faciliter l'explication de cette conduite, eut
expos  ses regards sa propre tte au lieu de celle de l'ours,
que le Huron ne put retenir un cri de surprise.

-- Ah! vous avez donc retrouv votre langue? dit OEil-de-Faucon
fort tranquillement; c'est bon  savoir; il n'y a plus qu'une
petite prcaution  prendre pour que vous ne puissiez pas vous en
servir contre nous.

Comme il n'y avait pas de temps  perdre, le chasseur se mit sur-
le-champ  billonner son ennemi, et aprs cette opration le
redoutable Indien n'tait plus  craindre.

-- Mais comment le coquin est-il entr ici? demanda-t-il ensuite
au major. Personne n'a pass dans l'autre appartement depuis que
vous m'avez quitt.

Heyward lui montra la porte par o le sauvage tait arriv, et les
obstacles qui les exposaient  perdre beaucoup de temps s'ils
voulaient y passer eux-mmes.

-- Puisque nous n'avons pas  choisir, dit le chasseur, il faudra
bien sortir par l'autre et tcher de gagner le bois. Allons,
prenez la jeune dame par-dessous le bras.

-- Impossible! Voyez, elle nous voit, elle nous entend; mais la
terreur lui a t l'usage de ses membres; elle ne peut se
soutenir.

-- Partez, mon digne ami, sauvez-vous, et abandonnez-moi  mon
destin.

-- Il n'y a pas de transe qui n'ait sa fin, et chaque malheur est
une leon qu'on reoit. Enveloppez-la dans cette pice d'toffe
fabrique par les squaws des Hurons. Pas comme cela; couvrez bien
toute sa personne, qu'on n'en aperoive rien. Cachez bien ces
petits pieds qui nous trahiraient, car on en chercherait en vain
de pareils dans toutes les forts de l'Amrique.  prsent, portez
la dans vos bras; laissez-moi remettre ma tte d'ours, et suivez-
moi.

Duncan, comme on peut le voir par ce que lui disait son compagnon,
s'empressait d'excuter ses ordres. Portant Alice dans ses bras,
fardeau qui n'tait pas bien lourd et qui lui paraissait bien
lger, il entra avec le chasseur dans la chambre de la malade,
qu'ils trouvrent comme ils l'avaient laisse, seule et paraissant
ne tenir  la vie que par un fil. On juge bien qu'ils ne s'y
arrtrent pas; mais en entrant dans le passage dont il a t
parl, ils entendirent un assez grand nombre de voix derrire la
porte, ce qui leur fit penser avec raison que les parents et les
amis de la malade s'y taient runis pour apprendre plus vite quel
succs avaient obtenu les conjurations du mdecin tranger.

-- Si j'ouvre la bouche pour parler, dit OEil-de-Faucon  demi-
voix, mon anglais, qui est la langue naturelle des Peaux-Blanches,
apprendra  ces coquins qu'ils ont un ennemi parmi eux. Il faut
que vous leur donniez du jargon de sorcier, major; dites-leur que
vous avez enferm l'esprit dans la caverne, et que vous emportez
la femme dans les bois pour complter sa gurison. Tchez de ruser
comme il faut; la ruse est lgitime en pareil cas.

La porte s'entr'ouvrit, comme si quelqu'un et voulu couter ce
qui se passait dans l'intrieur. L'ours gronda d'une manire
furieuse, et on la referma prcipitamment. Alors ils avancrent
vers la porte. L'ours sortit le premier en jouant  merveille le
rle de cet animal, et Duncan, qui le suivait pas  pas, se trouva
entour d'une vingtaine de personnes qui l'attendaient avec
impatience.

La foule se spara pour laisser approcher de Duncan le vieux chef
qui l'avait amen, et un jeune guerrier qu'il supposa le mari de
la malade.

-- Mon frre a-t-il vaincu le malin esprit? lui demanda le
premier. Qu'emporte-il entre ses bras?

-- La femme qui tait malade, rpondit Duncan d'un ton grave. J'ai
fait sortir la maladie de son corps et je l'ai enferme dans cette
caverne. Maintenant j'emporte votre fille dans le bois pour lui
exprimer dans la bouche le jus d'une racine que je connais, et qui
n'a d'effet qu'en plein air et dans une solitude complte. C'est
le seul moyen de la mettre  l'abri de nouvelles attaques du malin
esprit. Avant le point du jour elle sera reconduite dans le wigwam
de son mari.

Le vieux chef traduisit aux sauvages ce que Duncan venait de
prononcer en franais; et un murmure gnral annona la
satisfaction qu'ils prouvaient de ces heureuses nouvelles. Il
tendit lui-mme le bras en faisant signe au major de continuer sa
route, et ajouta d'une voix ferme:

-- Allez, je suis un homme; j'entrerai dans la caverne, et je
combattrai le malin esprit.

Heyward s'tait dj mis en marche; mais il s'arrta en entendant
ces paroles effrayantes.

-- Que dit mon frre? s'cria-t-il; veut-il tre cruel envers lui-
mme, ou a-t-il perdu la raison? Veut-il aller trouver la maladie
pour qu'elle s'empare de lui? Ne craint-il pas qu'elle ne
s'chappe, et qu'elle ne poursuive sa victime dans les bois? C'est
moi qui dois reparatre devant elle pour la conjurer quand la
gurison de cette femme sera complte. Que mes frres gardent
cette porte  vue, et si l'esprit se prsente pour en sortir, sous
quelque forme que ce soit, assommez-le  coups de massue. Mais il
est malin, il se tiendra renferm sous la montagne quand il verra
tant de guerriers disposs  le combattre.

Ce discours produisit l'effet que Duncan en esprait. Les hommes
appuyrent leurs tomahawks sur leurs paules pour en frapper
l'esprit s'il se montrait; les femmes et les enfants s'armrent de
pierres et de btons pour exercer de mme leur vengeance sur
l'tre imaginaire qu'ils supposaient l'auteur des souffrances de
la malade, et les deux prtendus sorciers saisirent ce moment
favorable pour s'loigner.

OEil-de-Faucon, tout en comptant ainsi sur les ides
superstitieuses des Indiens, savait fort bien qu'elles taient
plutt tolres que partages par les plus sages de leurs chefs.
Il sentait donc combien le temps tait prcieux en pareille
occasion. Quoique les ennemis eussent favoris ses projets par
leur crdulit, il n'ignorait pas que le moindre soupon qui se
prsenterait  l'esprit d'un seul Indien pouvait lui devenir
fatal. Il prit un sentier dtourn pour viter de passer devant
les habitations. Les enfants avaient cess leurs jeux, et les feux
qu'ils avaient allums commenaient  s'teindre; mais ils
donnaient encore assez de clart pour laisser apercevoir de loin
quelques groupes de guerriers qui restaient dans la clairire:
cependant le silence et la tranquillit de la nuit faisaient dj
contraste avec le tumulte et le dsordre qui avaient rgn dans le
camp pendant une soire signale par tant d'vnements.
L'influence du grand air rendit bientt  Alice toutes ses forces.

-- Je suis en tat de marcher, dit-elle quand ils furent entrs
dans la fort, en faisant un effort pour se dgager des bras
d'Heyward, qui cherchait  la retenir; je me sens  prsent
parfaitement bien.

-- Non, Alice, rpliqua Duncan, vous tes trop faible.

Mais Alice insista; le major fut oblig malgr lui de dposer son
prcieux fardeau.

Le chevalier de l'ours n'avait srement rien compris  la
sensation dlicieuse qu'prouve un jeune amant qui tient entre ses
bras celle qu'il aime, et trs probablement il ne comprenait pas
davantage ce sentiment de pudeur ingnue qui agitait le sein
d'Alice tandis qu'ils s'loignaient  grands pas de leurs ennemis.
Mais quand il se trouva  une distance qu'il jugea convenable du
camp des Hurons, il s'arrta pour leur parler d'un objet qu'il
connaissait mieux.

-- Ce sentier, leur dit-il, vous conduira  un ruisseau: suivez-en
le cours jusqu' ce que vous arriviez  une cataracte. L, sur une
montagne qui en est  la droite, vous trouverez une autre
peuplade. Il faut vous y rendre et demander sa protection. Si ce
sont de vrais Delawares, vous ne la demanderez pas en vain. Fuir
loin d'ici en ce moment avec cette jeune fille est impossible. Les
Hurons suivraient nos traces, et seraient matres de nos
chevelures avant que nous eussions fait douze milles. Allez, et
que la Providence veille sur vous!

-- Et vous? demanda Heyward avec surprise; srement nous ne nous
sparerons pas ici?

-- Les Hurons tiennent captif celui qui fait la gloire des
Delawares, rpondit le chasseur; ils peuvent faire couler la
dernire goutte du sang des Mohicans; je vais voir ce qu'il est
possible de faire pour sauver mon jeune ami. S'ils avaient enlev
votre chevelure, major, il en aurait cot la vie  autant de ces
coquins qu'il s'y trouve de cheveux, comme je vous l'avais promis;
mais si le jeune Sagamore est li au poteau, les Hurons verront
aussi comment sait mourir un homme dont le sang est sans mlange.

Sans s'offenser de la prfrence dcide que le franc chasseur
donnait  un jeune homme qu'on pouvait appeler son fils
d'adoption, Heyward essaya de faire valoir toutes les raisons qui
devaient le dtourner d'une rsolution si dsespre. Alice
joignit ses prires  celles de Duncan, et le conjura de renoncer
 un projet qui prsentait tant de prils et si peu d'espoir de
succs. Raisonnements, prires, tout fut inutile. Le chasseur
parut les couter attentivement, mais avec impatience, et enfin il
leur rpondit d'un ton si ferme, qu'il rduisit Alice au silence,
et fit sentir au major que toute autre objection serait aussi
infructueuse.

-- J'ai entendu dire, ajouta-t-il, qu'il y a un sentiment qui dans
la jeunesse attache l'homme  la femme plus fortement qu'un pre
n'est attach  son fils. Cela peut tre vrai. J'ai rarement vu
des femmes de ma couleur, et tel peut tre le penchant de la
nature dans les tablissements des blancs. Vous avez risqu votre
vie et tout ce qui doit vous tre le plus cher pour sauver cette
jeune dame, et je suppose qu'au fond de tout cela il y a en vous
quelque disposition semblable. Mais moi, j'ai appris  Uncas  se
servir comme il faut d'un fusil, et il m'en a bien pay. J'ai
combattu  son ct dans bien des escarmouches; et tant que je
pouvais entendre le bruit de son fusil d'une oreille, et le son de
celui du Sagamore de l'autre, je savais que je n'avais pas 
craindre d'ennemis par derrire. Nous avons pass ensemble les
hivers et les ts, partageant la mme nourriture, l'un dormant,
l'autre veillant; et avant qu'on puisse dire qu'Uncas a t soumis
 la torture, et que... Oui, il n'y a qu'un seul tre qui nous
gouverne tous, quelle que soit la couleur de notre peau, et c'est
lui que je prends  tmoin qu'avant que le jeune Mohican prisse
faute d'un ami, il n'y aura plus de bonne foi sur la terre, et mon
tueur de daims ne vaudra pas mieux que le petit instrument du
chanteur.

Duncan lcha le bras du chasseur, dont il s'tait empar, et
celui-ci, retournant sur ses pas, reprit le chemin qui conduisait
aux habitations des Hurons. Aprs avoir suivi des yeux un instant
leur gnreux ami, ils le perdirent de vue dans l'obscurit, et
suivant les instructions qu'il leur avait donnes, ils se
dirigrent vers le camp des Delawares.

Chapitre XXVI

Laissez-moi aussi jouer le rle du lion.

Shakespeare, Le Songe d'une nuit d't.

Le chasseur ne s'aveuglait pas sur les prils et les difficults
de son entreprise audacieuse. En approchant du camp des Hurons, il
avait calcul tous les moyens d'chapper  la vigilance et aux
soupons d'ennemis dont il savait que la sagacit tait gale  la
sienne. C'tait la couleur de la Peau d'OEil-de-Faucon qui avait
sauv la vie de Magua et celle du jongleur, car, quoique le
meurtre d'un ennemi sans dfense ft une chose toute simple dans
les moeurs des sauvages, il aurait cru en le commettant faire une
action indigne d'un homme dont le sang tait sans mlange. Il
compta donc pour sa sret sur les liens dont il avait charg ses
captifs, et continua  s'avancer vers les habitations.

En entrant dans la clairire, il marcha avec plus de prcaution et
de lenteur, reprenant les allures de l'animal dont il portait la
peau. Cependant ses yeux vigilants taient toujours en mouvement
pour pier s'ils ne dcouvriraient pas quelques indices qui
pussent tre dangereux ou utiles pour lui.  quelque distance des
autres cabanes, il en aperut une dont l'extrieur semblait encore
plus nglig que de coutume; elle paraissait mme n'avoir pas t
acheve, probablement parce que celui qui avait commenc  la
construire s'tait aperu qu'elle serait trop loigne de deux
objets de premire ncessit, du bois et de l'eau. Une faible
lumire brillait pourtant  travers les crevasses du mur, qui
n'avaient pas t enduits de terre. Il se dirigea donc de ce ct,
en gnral prudent qui veut reconnatre les avant-postes de
l'ennemi avant de hasarder une attaque.

OEil-de-Faucon s'approcha d'une fente d'o il pouvait voir
l'intrieur de l'appartement. Il reconnut que c'tait l que le
matre en psalmodie avait fix sa demeure. Le fidle David La
Gamme venait d'y entrer avec tous ses chagrins, toutes ses
craintes, et toute sa pieuse confiance en la protection du ciel;
il tait en ce moment absorb dans de profondes rflexions sur le
prodige dont ses yeux et ses oreilles avaient t tmoins dans la
caverne.

Quelque ferme que ft la foi de David dans les anciens miracles,
il ne croyait pas aussi implicitement aux miracles modernes. Il ne
doutait nullement que l'ne de Balaam[63] n'et parl, mais qu'un
ours pt chanter... Cependant c'tait un fait dont l'assurait le
tmoignage d'une oreille infaillible.

Il y avait dans son air et dans ses manires quelque chose qui
rendait son trouble manifeste. Il tait assis sur un tas de
broussailles dont il tirait de temps en temps quelques branches
pour empocher son feu de s'teindre. Son costume, que nous avons
dj dcrit, n'avait subi aucun changement, si ce n'est qu'il
avait sur la tte son vieux chapeau de forme triangulaire qui
n'avait excit l'envie d'aucun des Hurons.

Le chasseur, qui se rappelait la manire dont David s'tait enfui
prcipitamment de la caverne, souponna le sujet de ses
mditations. Ayant fait d'abord le tour de la hutte pour s'assurer
qu'elle tait isole de toutes parts, et ne prsumant pas qu'il
arrivt aucune visite au chanteur  une pareille heure, il se
hasarda  y entrer sans bruit, et s'assit sur ses jambes de
derrire, en face de David dont il n'tait spar que par le feu.
Une minute se passa en silence, chacun d'eux ayant les yeux fixs
sur l'autre. Mais enfin la vue soudaine du monstre qui occupait
toutes ses penses l'emporta, nous ne dirons pas sur la
philosophie de David, mais sur sa foi et sa rsolution. Il prit
son instrument, et se leva avec une intention confuse d'essayer un
exorcisme en musique.

-- Monstre noir et mystrieux! s'cria-t-il en affermissant d'une
main tremblante ses lunettes sur son nez, et en feuilletant
ensuite sa version potique des psaumes pour y chercher un
cantique convenable a la circonstance, j'ignore quelle est votre
nature et quelles sont vos intentions; mais si vous mditez
quelque chose contre un des plus humbles serviteurs du temple,
coutez la langue inspire du roi-prophte, et repentez-vous.

L'ours se serra les ctes en pouffant de rire, et lui rpondit:

-- Remettez votre joujou dans votre poche, et ne vous fatiguez pas
le gosier. Cinq mots de bon anglais vaudront mieux en ce moment.

-- Qui es-tu donc? demanda David respirant  peine.

-- Un homme comme vous, rpondit le chasseur, un homme dans les
veines duquel il n'y a pas plus de mlange de sang d'ours que dans
les vtres. Avez-vous si tt oubli celui qui vous a rendu le sot
joujou que vous avez  la main?

-- Est-il possible! s'cria David respirant plus librement,
quoique sans comprendre encore bien clairement cette mtamorphose,
qui le faisait penser  celle de Nabuchodonosor; j'ai vu bien des
merveilles depuis que je vis avec des paens, mais pas encore un
prodige comme celui-ci.

-- Attendez, attendez, dit OEil-de-Faucon en se dpouillant de sa
tte pour rassurer compltement son compagnon; vous allez voir une
peau qui, si elle n'est pas aussi blanche que celle des deux
jeunes dames, ne doit ses couleurs qu'au Vent et au soleil. Et 
prsent que vous me voyez, parlons d'affaires.

-- Parlez-moi d'abord de la captive et du brave jeune homme qui
est venu pour la dlivrer.

-- Ils sont heureusement tous deux  l'abri des tomahawks de ces
coquins. Mais pouvez-vous me mettre sur la piste d'Uncas?

-- Uncas est prisonnier, et je crains bien que sa mort ne soit
dcide. C'est bien dommage qu'un pareil jeune homme meure dans
son ignorance, et j'ai choisi une hymne...

-- Pouvez-vous me conduire prs de lui?

-- La tche ne sera pas difficile, quoique je craigne que votre
prsence ne fasse qu'ajouter  son infortune, au lieu de
l'adoucir.

-- Plus de paroles; montrez-moi le chemin.

En parlant ainsi, OEil-de-Faucon replaait la tte d'ours sur ses
paules, et il donna l'exemple  son compagnon en sortant le
premier de la cabane.

Chemin faisant, David apprit  son compagnon qu'il avait dj
rendu une visite  Uncas, sans que personne s'y oppost; ce dont
il tait redevable, tant  l'alination d'esprit qu'on lui
supposait et qu'on respectait, qu' la circonstance qu'il
jouissait des bonnes grces particulires d'un des gardes du
Mohican, qui savait quelques mots d'anglais, et que le zl
chanteur avait choisi comme un sujet propre  mettre en vidence
ses talents pour convertir. Il est fort douteux que le Huron
comprit parfaitement les intentions de son nouvel ami; mais comme
des attentions exclusives sont flatteuses pour un sauvage aussi
bien que pour un homme civilis, celles de David avaient
certainement produit sur lui l'effet que nous venons de rapporter.

Il est inutile de parler de la manire adroite avec laquelle OEil-
de-Faucon tira tous ces dtails du bon David; nous ne dirons mme
rien des instructions qu'il lui donna; nos lecteurs en verront le
rsultat se dvelopper avant la fin du prsent chapitre.

La cabane dans laquelle Uncas tait gard tait prcisment au
centre des autres habitations, et dans une situation qui rendait
trs difficile d'en approcher ou de s'en loigner sans tre
aperu. Mais le chasseur n'avait pas dessein de s'y introduire
furtivement. Comptant sur son dguisement, et se sentant en tat
de jouer le rle dont il se chargeait, il prit le chemin le plus
direct pour se rendre vers cette hutte.

L'heure avance de la nuit le favorisait mieux que toutes les
prcautions qu'il aurait pu prendre. Les enfants taient ensevelis
dans leur premier sommeil; les Hurons et leurs femmes taient
rentrs dans leurs cabanes, et l'on ne voyait plus dans les
environs des huttes que quatre ou cinq guerriers qui veillaient
sur le prisonnier, et qui de temps en temps avanaient la tte 
la porte de sa prison, pour voir si sa constance se dmentait.

En voyant La Gamme s'avancer avec l'ours, qu'ils prenaient pour un
de leurs jongleurs les plus distingus, ils les laissrent passer
sans opposition, mais sans montrer aucune intention de s'carter
de la porte. Au contraire, ils s'en approchrent davantage, sans
doute par curiosit de voir les simagres mystrieuses qu'ils
supposaient devoir tre le rsultat d'une pareille visite.

OEil-de-Faucon avait deux excellentes faisons pour garder le
silence. D'abord il n'tait pas en tat de parler la langue des
Hurons; ensuite il avait  craindre qu'on ne reconnt que sa voix
n'tait pas celle du jongleur dont il portait le dguisement. Il
avait donc prvenu David qu'il devait faire tous les frais de la
conversation, et lui avait donn  ce sujet des avis dtaills
dont celui-ci, malgr sa simplicit, profita mieux qu'on n'aurait
pu l'esprer.

-- Les Delawares sont des femmes, dit-il en s'adressant  celui
qui entendait un peu l'anglais; les Yengeese, mes concitoyens, ont
t assez fous pour leur mettre le tomahawk  la main afin d'en
frapper leur pre du Canada, et ils ont oubli leur sexe. Mon
frre ne serait-t-il pas charm d'entendre le Cerf-Agile demander
des jupons, et de le voir pleurer devant tous les Hurons, quand il
sera attach au poteau?

Une exclamation d'assentiment prouva avec quelle satisfaction le
sauvage verrait cette faiblesse dgradante dans un ennemi que sa
nation avait appris  har et  redouter.

-- Eh bien! reprit David, retirez-vous un peu, et l'homme savant
soufflera sur le chien. Dites-le  mes frres.

Le Huron expliqua  ses compagnons ce que David venait de lui
dire, et ceux-ci ne manqurent pas d'exprimer tout le plaisir que
pouvait causer  des esprits froces un tel raffinement de
cruaut. Ils se retirrent  deux ou trois pieds de la porte, et
firent signe au prtendu jongleur d'entrer dans la cabane.

Mais l'ours n'obit point; il resta assis sur ses jambes de
derrire, et se mit  gronder.

-- L'homme savant craint que son souffle ne tombe sur ses frres,
et ne leur te leur courage, dit David; il faut qu'ils se tiennent
plus  l'cart.

Les Hurons, qui auraient regard un tel accident comme la plus
cruelle des calamits, reculrent  l'instant beaucoup plus loin,
mais en ayant soin de prendre une position d'o ils pussent
toujours avoir les yeux sur la porte de la cabane; alors l'ours,
aprs avoir jet un regard vers eux, comme pour s'assurer que son
compagnon et lui n'avaient plus rien  craindre  cette distance,
entra lentement dans la hutte.

Elle n'tait claire que par quelques tisons, restes d'un feu qui
s'teignait, et qui avait servi  prparer le souper des gardes,
et Uncas y tait seul, assis dans un coin, le dos appuy contre le
mur, et ayant les pieds et les mains soigneusement lis avec des
liens d'corce.

Le chasseur, qui avait laiss David  la porte pour s'assurer si
l'on ne songeait point  les pier, crut prudent de conserver son
dguisement jusqu' ce qu'il en et acquis la certitude; et en
attendant il s'amusa  contrefaire les gestes et les mouvements de
l'animal qu'il reprsentait. Dans le premier moment, le jeune
Mohican avait cru que c'tait un ours vritable que ses ennemis
avaient lch contre lui pour mettre sa fermet  l'preuve, et 
peine avait-il daign jeter un coup d'oeil sur lui. Mais quand il
vit que l'animal ne manifestait aucune intention de l'attaquer, il
le considra avec plus d'attention, et remarqua dans l'imitation
qu'OEil-de-Faucon croyait si parfaite, quelques dfauts qui lui
firent reconnatre l'imposture.

Si le chasseur et pu se douter du peu de cas que son jeune ami
faisait de la manire dont il doublait le rle de l'ours, un peu
de dpit l'aurait peut-tre port  prolonger ses efforts pour
tcher de lui prouver qu'il l'avait jug avec trop de
prcipitation. Mais l'expression mprisante des yeux d'Uncas tait
susceptible de tant d'autres interprtations qu'OEil-de-Faucon ne
fit pas cette dcouverte mortifiante; et ds que David lui eut
fait signe que personne ne songeait  pier ce qui se passait dans
la cabane, au lieu de continuer  gronder comme un ours, il se mit
 siffler comme un serpent.

Uncas avait ferm les yeux pour tmoigner son indiffrence  tout
ce que la malice de ses ennemis pourrait inventer pour le
tourmenter; mais ds qu'il entendit le sifflement d'un serpent, il
avana la tte comme pour mieux voir, jeta un regard attentif tout
autour de sa prison, et rencontrant les yeux du monstre, les siens
y restrent attachs comme par une attraction irrsistible. Le
mme son se rpta, et il semblait sortir de la gueule de
l'animal. Les yeux du jeune homme firent une seconde fois le tour
de la cabane, et ils revinrent encore se fixer sur l'ours, pendant
qu'il s'criait d'une voix retenue par la prudence:
-- Hugh!

-- Coupez ses liens, dit le chasseur  David qui venait de
s'approcher d'eux.

Le chanteur obit, et les membres d'Uncas recouvrrent leur
libert.

Au mme instant OEil-de-Faucon, tant d'abord sa tte d'ours,
dtacha quelques courroies qui en attachaient la peau sur son
corps, et se montra  son ami en propre personne. Le jeune Mohican
parut comprendre sur-le-champ, comme par instinct, le stratagme
qui avait t employ; mais ni sa bouche ni ses yeux ne laissrent
chapper aucun autre symptme de surprise que l'exclamation hugh!
Alors le chasseur, tirant un couteau dont la longue lame tait
tincelante, le remit entre les mains d'Uncas.

-- Les Hurons rouges sont  deux pas, lui dit-il; soyons sur nos
gardes.

Et en mme temps il appuya la main d'un air expressif sur un
couteau semblable pass dans sa ceinture, et qui, de mme que le
premier, tait le fruit de ses exploits pendant la soire
prcdente.

-- Partons! dit Uncas.

-- Pour allier o?

-- Dans le camp des Tortues. Ce sont des enfants de mes pres.

-- Sans doute, sans doute, dit le chasseur en anglais, car il
avait jusque alors parl en delaware, mais l'anglais semblait
revenir naturellement dans sa bouche toutes les fois qu'il se
livrait  des rflexions embarrassantes; je crois bien que le mme
sang coule dans vos veines; mais le temps, et l'loignement
peuvent en avoir un peu chang la couleur. Et que ferons nous des
Mingos qui sont  la porte? Ils sont six, et ce chanteur ne compte
pour rien.

-- Les Hurons sont des fanfarons, dit Uncas d'un air de mpris.
Leur totem est l'lan, et ils marchent comme un limaon; celui des
Delawares est la tortue, mais ils courent plus vite que le daim.

-- Oui, oui, reprit OEil-de-Faucon, il y a de la vrit dans ce
que vous dites. Je suis convaincu qu' la course, vous battriez
toute leur nation, que vous arriveriez au camp de l'autre
peuplade, et que vous auriez le temps d'y reprendre haleine avant
qu'on pt seulement y entendre la voix d'un de ces coquins. Mais
les hommes blancs sont plus forts des bras que des jambes, et,
quant  moi, il n'y a pas de Huron que je craigne corps  corps;
mais s'il s'agit d'une course, je crois qu'il serait plus habile
que moi.

Uncas, qui s'tait dj approch de la porte afin d'tre prt 
partir, retourna sur ses pas et regagna l'autre extrmit de la
cabane. Le chasseur tait trop occup de ses propres penses pour
remarquer ce mouvement, et il continua, plutt en se parlant 
lui-mme qu'en adressant la parole  son compagnon:

-- Aprs tout, dit-il, il n'est pas raisonnable d'enchaner les
talents naturels d'un homme  ceux d'un autre. Non. Ainsi, Uncas,
vous ferez bien d'essayer la course, et moi, je vais remettre
cette peau d'ours, et je tcherai de me tirer d'affaire par la
ruse.

Le jeune Mohican ne rpondit rien. Il croisa tranquillement ses
bras sur sa poitrine, et s'appuya le dos contre un des troncs
d'arbre qui soutenaient le btiment.

-- Eh bien! dit OEil-de-Faucon en le regardant avec quelque
surprise, qu'attendez-vous? Quant  moi, il vaut mieux que je ne
parte que lorsque ces coquins seront occups  courir aprs vous.

-- Uncas restera ici.

-- Et pourquoi?

-- Pour combattre avec le frre de son pre, et mourir avec l'ami
des Delawares.

-- Oui, oui, dit le chasseur en serrant la main du jeune Indien
entre ses doigts robustes; c'et t agir en Mingo plutt qu'en
Mohican que de m'abandonner ici. Mais j'ai cru devoir vous en
faire la proposition, parce qu'il est naturel  la jeunesse de
tenir  la vie. Eh bien! dans la guerre, ce dont on ne peut venir
 bout, de vive force, il faut le faire par adresse. Mettez cette
peau d'ours  votre tour; je ne doute pas que vous soyez presque
aussi en tat que moi d'en jouer le rle.

Quelque opinion qu'Uncas pt avoir en secret de leurs talents
respectifs  cet gard, sa contenance grave ne put donner 
supposer en lui aucune prtention  la supriorit. Il se couvrit
 la hte et en silence de la dpouille de l'habitant des forts,
et attendit que son compagnon lui dit ce qu'il devait faire
ensuite.

--  prsent, l'ami, dit OEil-de-Faucon  David, un change de vos
vtements contre les miens doit vous convenir; car vous n'tes pas
habitu au costume lger des dserts. Tenez, prenez mon bonnet
fourr, ma veste de chasse, mes pantalons. Donnez-moi votre
couverture, votre chapeau. Il me faut mme votre livre, vos
lunettes et votre instrument. Je vous rendrai tout cela, si nous
nous revoyons jamais, avec bien des remerciements par-dessus le
march.

David lui remit le peu de vtements qu'il portait, avec une
promptitude qui aurait fait honneur  sa libralit si l'change
pris en lui-mme ne lui et t avantageux sous tous les rapports.
Il n'y eut que le livre de psaumes, l'instrument et les lunettes
qu'il parut n'abandonner qu'avec regret.

Le chasseur fut bientt mtamorphos; et quand ses yeux vifs et
toujours en mouvement furent cachs sous les verres des lunettes,
et que sa tte fut couverte du chapeau triangulaire, il pouvait
aisment, dans l'obscurit, passer pour David.

-- tes-vous naturellement trs lche? lui demanda-t-il alors
franchement, en mdecin qui veut bien connatre la maladie avant
de donner une ordonnance.

-- Toute ma vie s'est passe, Dieu merci, dans la paix et la
charit, rpondit David un peu piqu de cette brusque attaque
contre sa bravoure, mais personne ne peut dire que j'aie oubli ma
foi dans le Seigneur, mme au milieu des plus grands prils.

-- Votre plus grand pril, dit le chasseur, arrivera au moment o
les sauvages s'apercevront qu'ils ont t tromps, et que leur
prisonnier s'est chapp. Si vous ne recevez pas alors un bon coup
de tomahawk, et il est possible que le respect qu'ils ont pour
votre esprit vous en prserve, il y a tout lieu de croire que vous
mourrez de votre belle mort. Si vous restez ici, il faut vous
tenir dans l'ombre au bout de la cabane, et jouer le rle d'Uncas,
jusqu' ce que les Hurons aient reconnu la ruse, et alors, comme
je vous l'ai dj dit, ce sera le moment de la crise; si vous le
prfrez, vous pouvez faire usage de vos jambes dans le cours de
la nuit; ainsi c'est  vous  choisir de courir ou de rester.

-- Je resterai, rpondit David avec fermet, je resterai en place
du jeune Delaware; il s'est battu pour moi gnreusement, et je
ferai pour lui ce que vous me demandez, et plus encore s'il est
possible.

-- C'est parler en homme, dit OEil-de-Faucon, et en homme qui
aurait t capable de grandes choses avec une meilleure ducation.
Asseyez-vous l-bas, baissez la tte, et repliez vos jambes sous
vous; car leur longueur pourrait nous trahir trop tt. Gardez le
silence aussi longtemps que vous le pourrez: et quand il faudra
que vous parliez, vous feriez sagement d'entonner un de vos
cantiques, afin de rappeler  ces coquins que vous n'tes pas tout
 fait aussi responsable de vos actions que le serait un de nous,
par exemple. Au surplus, s'ils vous enlvent votre chevelure, ce
qu' Dieu ne plaise, soyez bien sr qu'Uncas et moi nous ne vous
oublierons pas, et que nous vous vengerons comme il convient  des
guerriers et  des amis.

-- Un instant! s'cria David, voyant qu'ils allaient partir aprs
lui avoir donn cette assurance consolante; Je suis l'humble et
indigne disciple d'un matre qui n'enseigne pas le principe
diabolique de la vengeance. Si je pris, n'immolez pas de victimes
 mes mnes; pardonnez  mes assassins; et si vous pensez  eux,
que ce soit pour prier le ciel d'clairer leur esprit et de leur
inspirer le repentir.

Le chasseur hsita et rflchit quelques instants.

-- Il y a dans ce que vous dites, reprit-il enfin, un principe
tout diffrent de la loi qu'on suit dans les bois; mais il est
noble, et il donne  rflchir.

Et poussant un profond soupir, le dernier peut-tre que lui
arracha l'ide de la socit civilise  laquelle il avait renonc
depuis si longtemps, il ajouta:

-- C'est un principe que je voudrais pouvoir suivre moi-mme, en
homme qui n'a pas une goutte de sang qui ne soit pur; mais il
n'est pas toujours facile de se conduire avec un Indien comme on
le ferait avec un chrtien. Adieu, l'ami; que Dieu veille sur
vous! Je crois que, tout bien considr et ayant l'ternit devant
les yeux, vous n'tes pas loin de la bonne piste; mais tout dpend
des dons naturels et de la force de la tentation.

 ces mots il prit la main de David, la serra cordialement, et
aprs cette dmonstration d'amiti, il sortit de la cabane, suivi
par le nouveau reprsentant de l'ours.

Ds l'instant qu'OEil-de-Faucon se trouva  porte d'tre observ
par les Hurons, il se redressa pour prendre la tournure raide de
David, tendit un bras comme lui pour battre la mesure; et
commena ce qu'il regardait comme une heureuse imitation de la
psalmodie du chanteur. Heureusement pour le succs de cette
entreprise hasardeuse, il avait affaire  des oreilles qui
n'taient ni dlicates, ni exerces, sans quoi ces misrables
efforts n'auraient servi qu' le faire dcouvrir.

Cependant il tait indispensable qu'ils passassent  une distance
dangereuse des gardes, et plus ils en approchaient, plus le
chasseur cherchait  donner de l'clat  sa voix. Enfin quand ils
furent  quelques pas, le Huron qui savait un peu d'anglais
s'avana vers eux, et arrta le prtendu matre en psalmodie.

-- Eh bien! dit-il en allongeant la tte du ct de la cabane,
comme s'il et cherch  en pntrer l'obscurit pour voir quel
effet avaient produit sur le prisonnier les conjurations du
jongleur, ce chien de Delaware tremble-t-il? Les Hurons auront-ils
le plaisir de l'entendre gmir?

L'ours gronda en ce moment d'une manire si terrible et si
naturelle, que l'Indien recula de quelques pas, comme s'il et cru
que c'tait un ours vritable qui se trouvait prs de lui. Le
chasseur, qui craignait que s'il rpondait un seul mot on ne
reconnt que ce n'tait pas la voix de David, ne vit d'autre
ressource que de chanter plus fort que jamais, ce qu'on aurait
appel beugler en toute autre socit, mais ce qui ne produisit
d'autre effet sur ses auditeurs que de lui donner de nouveaux
droits au respect qu'ils ne refusent jamais aux tres prive de
raison. Le petit groupe de Hurons se retira, et ceux qu'ils
prenaient pour le jongleur et le matre de chant continurent leur
chemin sans obstacle.

Uncas et son compagnon eurent besoin de tout leur courage et de
toute leur prudence pour continuer  marcher du pas lent et grave
qu'ils avaient pris en sortant de la cabane, d'autant plus qu'ils
s'aperurent que la curiosit l'emportant sur la crainte, les six
gardes taient dj rassembls devant la porte de la hutte pour
voir si leur prisonnier continuait  faire bonne contenance, ou si
le souffle du jongleur l'avait dpouill de tout son courage. Un
mouvement d'impatience, un geste fait mal  propos par La Gamme,
pouvait les trahir, et il leur fallait ncessairement du temps
pour se mettre en sret. Pour ne donner aucun soupon, le
chasseur crut devoir continuer son chant, dont le bruit attira
quelques curieux  la porte de plusieurs cabanes. Un guerrier
avana mme une fois jusqu' eux pour les reconnatre; mais, ds
qu'il les eut vus, il se retira, et les laissa passer sans
interruption. La hardiesse de leur entreprise et l'obscurit
taient leur meilleure sauvegarde. Ils taient dj  quelque
distance des habitations, et ils touchaient  la lisire du bois,
quand ils entendirent un cri dans la direction de la cabane o ils
avaient laiss David. Le jeune Mohican, cessant aussitt d'tre
quadrupde, se leva sur ses pieds et fit un mouvement pour se
dbarrasser de la peau d'ours.

-- Un moment, lui dit son ami en le prenant par le bras; ce n'est
qu'un cri de surprise: attendons le second.

Cependant ils doublrent le pas, et entrrent dans la fort. Ils
n'y avaient pas march deux minutes quand d'affreux hurlements se
firent entendre dans tout le camp des Hurons.

-- Maintenant,  bas la peau d'ours, dit OEil-de-Faucon, et tandis
qu'Uncas travaillait  s'en dpouiller, il ramassa deux fusils,
deux cornes  poudre et un petit sac de balles, qu'il avait cachs
sous des broussailles aprs sa rencontre avec le jongleur, et
frappant sur l'paule du jeune Mohican, il dit en lui en plaant
un entre les mains:

--  prsent, que les dmons enrags suivent nos traces dans les
tnbres, s'ils le peuvent; voici la mort des deux premiers que
nous verrons.

Et plaant leurs armes dans une position qui leur permettait de
s'en servir au premier instant, ils s'enfoncrent dans l'paisseur
du bois.

Chapitre XXVII

ASTOISE. Je m'en souviendrai; quand Csar dit faites cela, c'est
fait.

Shakespeare, Jules Csar.

L'impatience des sauvages, chargs de la garde du prisonnier,
l'avait emport sur la frayeur que leur inspirait le souffle du
jongleur. Ils n'osrent pourtant entrer sur-le-champ dans la
hutte, de peur d'en prouver encore l'influence pernicieuse; mais
ils s'approchrent d'une crevasse par laquelle, grce au reste du
feu qui brlait encore, on pouvait distinguer tout ce qui se
passait dans l'intrieur.

Pendant quelques minutes, il continurent  prendre David pour
Uncas; mais l'accident qu'OEil-de-Faucon avait prvu ne manqua pas
d'arriver. Fatigu d'avoir ses longues jambes replies sous lui,
le chanteur les laissa se dployer insensiblement dans toute leur
longueur, et son norme pied toucha les cendres du feu.

D'abord les Hurons pensrent que le Delaware avait t rendu
difforme par l'effet de la sorcellerie; mais quand David releva
par hasard la tte, et laissa voir son visage simple, naf et bien
connu, au lieu des traits fiers et hardis du prisonnier, il aurait
fallu plus qu'une crdulit superstitieuse pour qu'ils ne
reconnussent pas leur erreur. Ils se prcipitrent dans la cabane,
saisirent le chanteur, le secourent rudement, et ne conservrent
aucun doute sur son identit.

Ce fut alors qu'ils poussrent le premier cri que les fugitifs
avaient entendu, et ce cri fut suivi d'imprcations et de menaces
de vengeance. David, interrog par le Huron qui parlait anglais,
et rudoy par les autres, rsolut de garder un silence profond 
toutes les questions qu'on lui ferait, afin de couvrir la retraite
de ses amis. Croyant que sa dernire heure tait arrive, il
songea pourtant  sa panace universelle; mais priv de son livre
et de son instrument, il fut oblig de se fier  sa mmoire, et
chercha  rendre plus doux son passage dans l'autre monde en
chantant une antienne funraire. Ce chant rappela dans l'esprit
des Indiens l'ide qu'il tait priv de raison, et sortant 
l'instant de la hutte, ils jetrent l'alarme dans tout le camp.

La toilette d'un guerrier indien n'est pas longue, et la nuit
comme le jour ses armes sont toujours  sa porte.  peine le cri
d'alarme s'tait-il fait entendre que deux cents Hurons taient
debout, compltement arms, et prts  combattre. L'vasion du
prisonnier fut bientt gnralement connue, et toute la peuplade
s'attroupa autour de la cabane du conseil, attendant avec
impatience les ordres des chefs, qui raisonnaient sur ce qui avait
pu causer un vnement si extraordinaire, et dlibraient sur les
mesures qu'il convenait de prendre. Ils remarqurent l'absence de
Magua; ils furent surpris qu'il ne ft point parmi eux dans une
circonstance semblable; ils sentirent que son gnie astucieux et
rus pouvait leur tre utile, et ils envoyrent un messager dans
sa hutte pour le demander sur-le-champ.

En attendant, quelques jeunes gens, les plus lestes et les plus
braves, reurent ordre de faire le tour de la clairire, et de
battre le bois du ct de leurs voisins suspects les Delawares,
afin de s'assurer si ceux-ci n'avaient pas favoris la fuite du
prisonnier, et s'ils ne se disposaient pas  les attaquer 
l'improviste. Pendant que les chefs dlibraient ainsi avec
prudence et gravit dans la cabane du conseil, tout le camp
offrait une scne de confusion, et retentissait des cris des
femmes et des enfants, qui couraient  et l en dsordre.

Des clameurs partant de la lisire du bois annoncrent bientt
quelque nouvel vnement, et l'on espra qu'il expliquerait le
mystre que personne ne pouvait comprendre. On ne tarda pas 
entendre le bruit des pas de plusieurs guerriers qui
s'approchaient; la foule leur fit place, et ils entrrent dans la
cabane du conseil avec le malheureux jongleur qu'ils avaient
trouv  peu de distance de la lisire du bois, dans la situation
gnante o OEil-de-Faucon l'avait laiss.

Quoique les Hurons fussent partags d'opinion sur cet individu,
les uns le regardant comme un imposteur, les autres croyant
fermement  son pouvoir surnaturel, tous, en cette occasion,
l'coutrent avec une profonde attention. Lorsqu'il eut fini sa
courte histoire, le pre de la femme malade s'avana, et raconta 
son tour ce qu'il avait fait et ce qu'il avait vu dans le cours de
la soire, et ces deux rcits donnrent aux ides une direction
plus fixe et plus juste; on jugea que l'individu qui s'tait
empar de la peau d'ours du jongleur avait jou le principal rle
dans cette affaire, et l'on rsolut de commencer par aller visiter
la caverne pour voir ce qui s'y tait pass, et si la prisonnire
en avait aussi disparu.

Mais au lieu de procder  cette visite en foule et en dsordre,
on jugea a propos d'en charger dix chefs des plus graves et des
plus prudents. Ds que le choix en eut t fait, les dix
commissaires se levrent en silence, et partirent sur-le-champ
pour se rendre  la caverne, les deux chefs les plus gs marchant
 la tte des autres. Tous entrrent dans le passage obscur qui
conduisait de la porte  la grande grotte, avec la fermet de
guerriers prts  se dvouer pour le bien public, et  combattre
l'ennemi terrible qu'on supposait encore enferm dans ce lieu,
quoique quelques-uns d'entre eux doutassent secrtement du pouvoir
et mme de l'existence de cet ennemi.

Le silence rgnait dans le premier appartement o ils entrrent;
le feu y tait teint, mais ils avaient eu la prcaution de se
munir de torches. La malade tait encore tendue sur son lit de
feuilles, quoique le pre et dclar qu'il l'avait vue emporter
dans le bois par le mdecin des hommes blancs. Piqu du reproche
que lui adressait le silence de ses compagnons, et ne sachant lui-
mme comment expliquer cette circonstance, il s'approcha du lit
avec un air d'incrdulit et une torche  la main pour reconnatre
les traits de sa fille, et il vit qu'elle avait cess d'exister.

Le sentiment de la nature l'emporta d'abord sur la force d'me
factice du sauvage, et le vieux guerrier porta les deux mains sur
ses yeux avec un geste qui indiquait la violence de son chagrin;
mais redevenant  l'instant matre lui-mme, il se tourna vers ses
compagnons, et leur dit avec calme:

-- La femme de notre jeune frre nous a abandonns. Le grand
Esprit est courrouc contre ses enfants.

Cette triste nouvelle fut coute avec un profond silence, et en
ce moment on entendit dans l'appartement voisin une espce de
bruit sourd dont il aurait t difficile d'expliquer la nature.
Les Indiens les plus superstitieux se regardaient les uns les
autres, et ne se souciaient pas d'avancer vers un endroit dont le
malin esprit qui, suivant eux, avait caus l mort de cette femme
s'tait peut-tre empar. Cependant quelques-uns plus hardis tant
entrs dans le passage qui y conduisait, nul n'osa rester en
arrire, et en arrivant dans le second appartement, ils y virent
Magua qui se roulait par terre avec fureur, dsespr de ne
pouvoir se dbarrasser de ses liens. Une exclamation annona la
surprise gnrale.

Ds qu'on eut reconnu la situation dans laquelle il se trouvait,
on s'empressa de le dlivrer de son billon, et de couper les
courroies qui le garrottaient. Il se releva, secoua ses membres,
comme un lion qui sort de son antre, et sans prononcer un seul
mot, mais la main appuye sur le manche de son couteau, il jeta un
coup d'oeil rapide sur tous ceux qui l'entouraient, comme s'il et
cherch quelqu'un qu'il pt immoler  sa vengeance.

Ne voyant partout que des visages amis, le sauvage grina les
dents avec un bruit qui aurait fait croire qu'elles taient de fer
et dvora sa rage, faute de trouver sur qui la faire tomber.

Tous les tmoins de cette scne redoutaient d'abord d'exasprer
davantage un caractre si irritable; quelques minutes se passrent
en silence. Enfin le plus g des chefs prit la parole.

-- Je vois que mon frre a trouv un ennemi, dit-il; est-il prs
d'ici, afin que les Hurons puissent le venger?

-- Que le Delaware meure! s'cria Magua d'une voix de tonnerre.

Un autre intervalle de silence, occasionn par la mme cause,
suivit cette exclamation, et ce fut le mme chef qui dit aprs un
certain temps:

-- Le Mohican a de bonnes jambes, et il sait s'en servir; mais nos
jeunes guerriers sont sur ses traces.

-- Il est sauv! s'cria Magua d'une voix si creuse et si sourde
qu'elle semblait sortir du fond de sa poitrine.

-- Un mauvais esprit s'est gliss parmi nous, reprit le vieux
chef, et il a frapp les Hurons d'aveuglement.

-- Un mauvais esprit! rpta Magua avec une ironie amre; oui, le
mauvais esprit qui a fait prir tant de Hurons; le mauvais esprit
qui a tu nos compagnons sur le rocher de Glenn; celui qui a
enlev les chevelures de cinq de nos guerriers prs de la source
de Sant; celui qui vient de lier les bras du Renard-Subtil!

-- De qui parle mon frre? demanda le mme chef.

-- Du chien qui porte sous une peau blanche la force et l'adresse
d'un Huron, s'cria Magua; de la Longue-Carabine.

Ce nom redout produisit son effet ordinaire sur ceux qui
l'entendirent. Le silence de la consternation rgna un instant
parmi les guerriers. Mais quand ils eurent eu le temps de
rflchir que leur plus mortel ennemi, un ennemi aussi formidable
qu'audacieux, avait pntr jusque dans leur camp pour les braver
et les insulter, en leur ravissant un prisonnier, la mme rage qui
avait transport Magua s'empara d'eux  leur tour, et elle
s'exhala en grincements de dents, en hurlements affreux, en
menaces terribles. Mais ils reprirent peu  peu le calme et la
gravit qui taient leur caractre habituel.

Magua, qui pendant ce temps avait aussi fait quelques rflexions,
changea galement de manires, et dit avec le sang-froid et l
dignit que comportait un pareil sujet:

-- Allons rejoindre les chefs; ils nous attendent.

Ses compagnons y consentirent en silence, et sortant tous de la
caverne, ils retournrent dans la chambre du conseil. Lorsqu'ils
se furent assis, tous les yeux se tournrent vers Magua, qui vit
par l qu'on attendait de lui le rcit de ce qui lui tait arriv.
Il le fit sans en rien dguiser et sans aucune exagration, et
lorsqu'il l'eut termin, les dtails qu'il venait de donner,
joints  ceux qu'on avait dj, prouvrent si bien que les Hurons
avaient t dupes des ruses de Duncan et de la Longue-Carabine,
qu'il ne resta plus le moindre prtexte  la superstition pour
prtendre qu'un pouvoir surnaturel avait eu quelque part aux
vnements de cette nuit-l. Il n'tait que trop vident qu'ils
avaient t tromps de la manire la plus insultante.

Lorsqu'il eut cess de parler, tous les guerriers, car tous ceux
qui avaient pu trouver place dans la chambre du conseil y taient
entrs pour l'couter, se regardrent les uns les autres,
galement tonns de l'audace inconcevable de leurs ennemis, et du
succs qu'elle avait obtenu. Mais ce qui les occupait par-dessus
tout, c'tait le moyen d'en tirer vengeance.

Un certain nombre de guerriers partirent encore pour chercher 
dcouvrir les traces des fugitifs; et pendant ce temps les chefs
dlibrrent de nouveau.

Plusieurs vieux guerriers proposrent divers expdients, et Magua
les couta sans prendre aucune part  la discussion. Ce rus
sauvage avait repris son empire sur lui-mme avec sa dissimulation
ordinaire, et il marchait vers son but avec l'adresse et la
prudence qui ne le quittaient jamais. Ce ne fut que lorsque tous
ceux qui taient disposs  parler eurent donn leur avis qu'il se
leva pour exprimer son opinion, et elle eut d'autant plus de poids
que quelques-uns des guerriers envoys  la dcouverte taient
revenus vers la fin de la discussion, et avaient annonc qu'on
avait reconnu les traces des fugitifs, et qu'elles conduisaient
vers le camp des Delawares.

Avec l'avantage de possder cette importante nouvelle, Magua
exposa son plan  ses compagnons, et il le fit avec tant d'adresse
et d'loquence que ceux-ci l'adoptrent tout d'une voix. Il nous
reste  faire connatre quel tait ce plan et quels motifs le lui
avaient fait concevoir.

Nous avons dj dit que, d'aprs une politique dont on s'cartait
trs rarement, on avait spar les deux soeurs ds l'instant
qu'elles taient arrives dans le camp des Hurons. Magua s'tait
dj convaincu qu'en conservant Alice en son pouvoir, il
s'assurait un empire plus certain sur Cora, que s'il la gardait
elle-mme entre ses mains. Il avait donc retenu prs de lui la
plus jeune des deux soeurs, et avait confi l'ane  la garde des
allis douteux des Hurons, les Delawares. Du reste il tait bien
entendu de part et d'autre que cet arrangement n'tait que
temporaire, et qu'il ne durerait que tant que les deux peuplades
resteraient dans le voisinage l'une de l'autre. Il avait pris ce
parti autant pour flatter l'amour-propre des Delawares en leur
montrant de la confiance que pour se conformer  l'usage constant
de sa nation.

Tandis qu'il tait incessamment stimul par cette soif ardente de
vengeance, qui ne s'teint ordinairement chez un sauvage que
lorsqu'elle est satisfaite, Magua ne perdait pourtant pas de vue
ses autres intrts personnels. Les fautes et les folies de sa
jeunesse devaient s'expier par de longs et pnibles services avant
qu'il pt se flatter de recouvrer toute la confiance de son
ancienne peuplade, et sans confiance il n'y a point d'autorit
chez les Indiens. Dans cette situation difficile, le rus Huron
n'avait nglig aucun moyen d'augmenter son influence, et un des
plus heureux expdients pour y russir tait l'adresse qu'il avait
eue de gagner les bonnes grces de leurs puissants et dangereux
voisins. Le rsultat de ses efforts avait rpondu aux esprances
de sa politique, car les Hurons n'taient nullement exempts de ce
principe prdominant de notre nature, qui fait que l'homme value
ses talents en proportion de ce qu'ils sont apprcis par les
autres.

Mais tout en faisant des sacrifices aux considrations gnrales,
Magua n'oubliait jamais pour cela ses intrts particuliers. Des
vnements imprvus venaient de renverser tous ses projets, en
mettant tout  coup ses prisonniers hors de son pouvoir; et il se
trouvait maintenant rduit  la ncessit de demander une grce 
ceux que son systme politique avait t d'obliger jusque alors.

Plusieurs chefs avaient propos divers projets pour surprendre les
Delawares, s'emparer de leur camp, et reprendre les prisonniers;
car tous convenaient qu'il y allait de l'honneur de leur nation
qu'ils fussent sacrifis  leur vengeance et  leur ressentiment.
Mais Magua trouva peu de difficult  faire rejeter des plans dont
l'excution tait dangereuse et le succs incertain. Il en exposa
les difficults avec son habilet ordinaire, et ce ne fut qu'aprs
avoir dmontr qu'on ne pouvait adopter aucun des plans proposs,
qu'il se hasarda  parler du sien.

Il commena par flatter l'amour-propre de ses auditeurs. Aprs
avoir fait une longue numration de toutes les occasions o les
Hurons avaient donn des preuves du courage et de la persvrance
qu'ils mettaient  se venger d'une insulte, il commena une
digression pour faire un grand loge de la prudence, et peignit
cette vertu comme tant le grand point de diffrence entre le
castor et les autres brutes, entre toutes les brutes et les
hommes, et enfin entre les Hurons et tout le reste de la race
humaine. Aprs avoir assez longtemps appuy sur l'excellence de
cette vertu, il se mit  dmontrer de quelle manire il tait 
propos d'en faire usage dans la situation o se trouvait alors la
peuplade. D'une part, dit-il, ils devaient songer  leur pre, le
grand Visage-Ple, le gouverneur du Canada, qui avait regard ses
enfants les Hurons de mauvais oeil en voyant que leurs tomahawks
taient si rouges; d'un autre ct, ils ne devaient pas oublier
qu'il s'agissait d'une nation aussi nombreuse que la leur, parlant
une langue diffrente, qui n'aimait pas les Hurons, qui avait des
intrts diffrents, et qui saisirait volontiers la moindre
occasion d'attirer sur eux le ressentiment du grand chef blanc.

Il parla alors de leurs besoins, des prsents qu'ils avaient droit
d'attendre en rcompense de leurs services, de la distance o ils
se trouvaient des forts dans lesquelles ils chassaient
ordinairement, et il leur fit sentir la ncessit, dans des
circonstances si critiques, de recourir  l'adresse plutt qu' la
force.

Quand il s'aperut que tandis que les vieillards donnaient des
marques d'approbation  des sentiments si modrs, les jeunes
guerriers les plus distingus par leur bravoure fronaient le
sourcil, il les ramena adroitement au sujet qu'ils prfraient. Il
dit que le fruit de la prudence qu'il recommandait serait un
triomphe complet. Il donna mme  entendre qu'avec les prcautions
convenables leur succs pourrait entraner la destruction de tous
leurs ennemis, de tous ceux qu'ils avaient sujet de har. En un
mot, il mla les images de guerre aux ides d'adresse et de ruse,
de manire  flatter le penchant de ceux qui n'avaient du got que
pour les armes, et la prudence de ceux dont l'exprience ne
voulait y recourir qu'en cas de ncessit, et  donner aux deux
partis un motif d'esprance, quoique ni l'un ni l'autre ne comprt
encore bien clairement quelles taient ses intentions.

L'orateur ou le politique qui est en tat de placer les esprits
dans une telle situation manque rarement d'obtenir une grande
popularit parmi ses concitoyens, quelque jugement que puisse en
porter la postrit. Tous s'aperurent que Magua n'avait pas dit
tout ce qu'il pensait, et chacun se flatta que ce qu'il n'avait
pas dit tait conforme  ce qu'il dsirait lui-mme.

Dans cet heureux tat de choses, l'adresse de Magua russit donc
compltement, et rien n'est moins surprenant quand on rflchit 
la manire dont les esprits se laissent entraner par un orateur
dans une assemble dlibrante. Toute la peuplade consentit  se
laisser guider par lui, et confia d'une voix unanime le soin de
diriger toute cette affaire au chef qui venait de parler avec tant
d'loquence pour proposer des expdients sur lesquels il ne
s'tait point expliqu d'une manire trs intelligible.

Magua avait alors atteint le but auquel tendait son esprit
astucieux et entreprenant. Il avait compltement regagn le
terrain qu'il avait perdu dans la faveur de ses concitoyens, et il
se voyait plac  la tte des affaires de sa nation. Il se
trouvait, par le fait, investi du gouvernement, et tant qu'il
pourrait maintenir sa popularit, nul monarque n'aurait pu jouir
d'une autorit plus despotique, surtout tant que la peuplade se
trouverait en pays ennemi. Cessant donc d'avoir l'air de consulter
les autres, il commena sur-le-champ  prendre tout sur lui, avec
l'air de gravit ncessaire pour soutenir la dignit du chef
suprme d'une peuplade de Hurons.

Il expdia des coureurs de tous cts pour reconnatre plus
positivement encore les traces des fugitifs; ordonna  des espions
adroits d'aller s'assurer de ce qui se passait dans le camp des
Delawares; renvoya les guerriers dans leurs cabanes en les
flattant de l'espoir qu'ils auraient bientt l'occasion de
s'illustrer par de nouveaux exploits, et dit aux femmes de se
retirer avec leurs enfants, en ajoutant que leur devoir tait de
garder le silence, et de ne pas se mler des affaires des hommes.

Aprs avoir donn ces diffrents ordres, il fit le tour du camp,
s'arrtant de temps en temps pour entrer dans une cabane, quand il
croyait que sa prsence pouvait tre agrable ou flatteuse pour
l'individu qui l'habitait. Il confirmait ses amis dans la
confiance qu'ils lui avaient accorde, dcidait ceux qui
balanaient encore, et satisfaisait tout le monde.

Enfin il retourna dans son habitation. La femme qu'il avait
abandonne quand il avait t oblig de fuir sa nation, tait
morte; il n'avait pas d'enfants, et il occupait une hutte en
vritable solitaire: c'tait la cabane  demi construite dans
laquelle OEil-de-Faucon avait trouv David,  qui le Huron avait
permis d'y demeurer, et dont il supportait la prsence, quand ils
s'y trouvaient ensemble, avec l'indiffrence mprisante d'une
supriorit hautaine.

Ce fut donc l que Magua se retira quand ses travaux politiques
furent termins. Mais tandis que les autres dormaient, il ne
songeait pas  prendre du repos. Si quelque Huron avait t assez
curieux pour pier les actions du nouveau chef qui venait d'tre
lu, il l'aurait vu assis dons un coin, rflchissant sur ses
projets depuis l'instant o il tait entr dans sa cabane, jusqu'
l'heure o il avait donn ordre  un certain nombre de guerriers
choisis de venir le joindre le lendemain. De temps en temps le
feu, attis par lui, faisait ressortir sa peau rouge et ses traits
froces, et il n'aurait pas t difficile de s'imaginer voir en
lui le prince des tnbres occup  ourdir de noirs complots.

Longtemps avant le lever du soleil, des guerriers arrivrent les
uns aprs les autres dans la cabane solitaire de Magua, et ils s'y
trouvrent enfin runis au nombre de vingt. Chacun d'eux portait
un fusil et ses autres armes; mais leur visage tait pacifique, et
n'tait pas peint des couleurs qui annoncent la guerre. Leur
arrive n'amena aucune conversation. Les uns s'assirent dans un
coin, les autres restrent debout, immobiles comme des statues, et
tous gardrent un profond silence, jusqu' ce que le dernier
d'entre eux et complt leur nombre.

Alors Magua se leva, se mit  leur tte, et donna le signal du
dpart. Ils le suivirent un  un, dans cet ordre auquel on a donn
le nom de file indienne. Bien diffrents des soldats qui se
mettent en campagne, et dont le dpart est toujours bruyant et
tumultueux, ils sortirent du camp sans bruit, ressemblant  des
spectres qui se glissent dans les tnbres, plutt qu' des
guerriers qui vont acheter une renomme frivole au prix de leur
sang.

Au lieu de prendre le chemin qui conduisait directement au camp
des Delawares, Magua suivit quelque temps les bords du ruisseau,
et alla jusqu'au petit lac artificiel des Castors. Le jour
commenait  poindre quand ils entrrent dans la clairire forme
par ces animaux industrieux. Magua, qui avait repris le costume de
Huron, portait sur la peau qui lui servait de vtement, la figure
d'un renard; mais il se trouvait  sa suite un chef qui avait pris
pour symbole ou pour totem, le castor; et passer prs d'une
communaut si nombreuse de ses amis, sans leur donner quelque
marque de respect, c'et t, suivant lui, se rendre coupable de
profanation.

En consquence, il s'arrta pour leur adresser un discours, comme
s'il et parl  des tres intelligents et en tat de le
comprendre. Il les appela ses cousins; leur rappela que c'tait 
sa protection et  son influence qu'ils devaient la tranquillit
dont ils jouissaient, tandis que tant de marchands avides
excitaient les Indiens  leur ter la vie; leur promit de leur
continuer ses bonnes grces, et les exhorta  en tre
reconnaissants. Il leur parla ensuite de l'expdition pour
laquelle il partait, et leur fit entrevoir, quoique avec de
dlicates circonlocutions, qu'il serait  propos qu'ils
inspirassent  leur parent une partie de la prudence pour laquelle
ils taient si renomms[64].

Pendant qu'il prononait ce discours extraordinaire, ses
compagnons taient graves et attentifs, comme s'ils eussent tous
t galement convaincus qu'il ne disait que ce qu'il devait dire.
Quelques ttes de castors se montrrent sur la surface de l'eau,
et le Huron en exprima sa satisfaction, persuad qu'il ne les
avait pas harangus inutilement. Comme il finissait sa harangue,
il crut voir la tte d'un gros castor sortir d'une habitation
loigne des autres, et qui, n'tant pas en trs bon tat, lui
avait paru abandonne. Il regarda cette marque extraordinaire de
confiance comme un prsage trs favorable; et quoique l'animal se
ft retir avec quelque prcipitation, il n'en fut pas moins
prodigue d'loges et de remerciements.

Lorsque Magua crut avoir accord assez de temps  l'affection de
famille du guerrier, il donna le signal de se remettre en marche.
Tandis que les Indiens s'avanaient en corps, d'un pas que les
oreilles d'un Europen n'auraient pu entendre, le mme castor
vnrable montra encore sa tte hors de son habitation. Si quelque
Huron et alors dtourn la tte pour le regarder, il aurait vu
l'animal surveiller les mouvements de la troupe avec un air
d'intrt et de sagacit qu'on aurait pu prendre pour de la
raison. Dans le fait, toutes les manoeuvres du quadrupde
semblaient si bien diriges vers ce but, que l'observateur le plus
attentif et le plus clair n'aurait pu en expliquer le motif
qu'en voyant, lorsque les Hurons furent entrs dans la fort,
l'animal se montrer tout entier, et le grave et silencieux
Chingachgook dbarrasser sa tte d'un masque de fourrure qui la
couvrait.

Chapitre XXVIII

Soyons bref, car vous voyez que j'ai plus d'une affaire.

Shakespeare, Beaucoup de bruit pour rien.

La tribu, ou pour mieux dire la demi-tribu des Delawares dont le
camp tait plac  si peu de distance de celui des Hurons,
comptait  peu prs autant de guerriers que la peuplade voisine.
De mme que plusieurs autres tribus de ces cantons, ils avaient
suivi Montcalm sur le territoire de la couronne d'Angleterre, et
avaient fait de frquentes et srieuses incursions dans les bois,
dont les Mohawks regardaient le gibier comme leur appartenant
exclusivement; mais, avec cette rserve si naturelle aux Indiens,
ils avaient jug  propos de cesser de cooprer avec le gnral
franais  l'instant o leur secours pouvait lui tre le plus
utile, c'est--dire lorsqu'il avait march sur William-Henry.

Les Franais avaient expliqu de diffrentes manires cette
dfection inattendue de leurs allis; cependant l'opinion assez
gnrale tait que les Delawares n'avaient voulu ni enfreindre
l'ancien trait, qui avait charg les Iroquois de les dfendre et
de les protger, ni s'exposer  tre obligs de combattre ceux
qu'ils taient accoutums  regarder comme leurs matres. Quant
aux Delawares, ils s'taient contents de dire  Montcalm, avec le
laconisme indien, que leurs haches taient mousses, et qu'elles
avaient besoin d'tre aiguises. La politique du commandant
gnral du Canada avait cru plus prudent de conserver un ami
passif que d'en faire un ennemi dclar par quelque acte de
svrit mal entendue.

Dans la matine o Magua conduisit sa troupe silencieuse dans la
fort, en passant prs de l'tang des castors, comme nous l'avons
dj rapport, le soleil, en se levant sur le camp des Delawares,
trouva un peuple aussi activement occup que s'il et t plein
midi. Les femmes taient toutes en mouvement, les unes pour
prparer le repas du matin, les autres pour porter l'eau et le
bois dont elle avaient besoin; mais la plupart interrompaient ce
travail pour s'arrter de cabane en cabane, et changer quelques
mots  la hte et  voix basse avec leurs voisines et leurs amies.
Les guerriers taient rassembls en diffrents groupes, semblant
rflchir plutt que converser, et quand ils prononaient quelques
mots, c'tait avec le ton de gens qui avaient mdit avant de
parler. Les instruments ncessaires  la chasse taient prpars
dans les cabanes; mais personne ne paraissait press de s'en
servir.  et l on voyait un guerrier examiner ses armes avec une
attention qu'on y donne rarement quand on s'attend  ne rencontrer
d'autres ennemis que les animaux des forts. De temps en temps les
yeux de tout un groupe se tournaient en mme temps vers une grande
cabane place au centre du camp, comme si elle et contenu le
sujet de toutes les penses et de tous les discours.

Pendant que cette scne se passait, un homme parut tout  coup 
l'extrmit de la plate-forme du rocher sur laquelle le camp tait
situ. Il tait sans armes, et la manire dont son visage tait
peint semblait avoir pour but d'adoucir la frocit naturelle de
ses traits. Lorsqu'il fut en vue des Delawares il s'arrta et fit
un signe de paix et d'amiti en levant d'abord un bras vers le
ciel, et en appuyant ensuite une main sur sa poitrine. Les
Delawares y rpondirent de la mme manire, et l'encouragrent 
s'approcher en rptant ces dmonstrations amicales.

Assur ainsi de leurs dispositions favorables, cet individu quitta
le bord du rocher o il s'tait arrt un instant, son corps se
dessinant sur un horizon par des belles couleurs du matin, et
s'avana lentement et avec dignit vers les habitations. Tandis
qu'il s'en approchait, on n'entendait que le bruit des lgers
ornements d'argent suspendus  son cou et  ses bras, et des
petites sonnettes qui ornaient ses mocassins de peau de daim. Il
faisait des signes d'amiti  tous les hommes prs desquels il
passait, mais n'accordait aucune marque d'attention aux femmes,
comme s'il et pens qu'il n'avait pas besoin de capter leur
bienveillance pour russir dans l'affaire qui l'amenait. Quand il
arriva prs du groupe qui contenait les principaux chefs, comme
l'annonait leur air de hauteur et de dignit, il s'arrta, et les
Delawares virent que l'tranger qui arrivait parmi eux tait un
chef huron qui leur tait bien connu, le Renard-Subtil.

Il fut reu d'une manire grave, silencieuse et circonspecte. Les
guerriers qui taient sur la premire ligne s'cartrent pour
faire place  celui d'entre eux qu'ils regardaient comme leur
meilleur orateur, et qui parlait toutes les langues usites parmi
les sauvages du nord de l'Amrique.

-- Le sage Huron est le bienvenu, dit le Delaware en maqua; il
vient manger son suc-ca-tush[65] avec ses frres des lacs.

-- Il vient pour cela, rpondit Magua avec toute la dignit d'un
prince de l'Orient.

Le chef delaware tendit le bras, serra le poignet du Huron en
signe d'amiti, et celui-ci en fit autant  son tour. Alors le
premier invita Magua  entrer dans sa cabane et  partager son
repas du matin. L'invitation fut accepte, et les deux guerriers,
suivis de trois ou quatre vieux chefs, se retirrent, laissant les
autres Delawares en proie au dsir de connatre le motif de cette
visite extraordinaire, mais ne tmoignant leur curiosit ni par
une syllabe ni par le moindre geste.

Pendant le repas, la conversation fut extrmement rserve, et ne
roula que sur la grande chasse dont on savait que Magua s'tait
occup quelques jours auparavant. Les courtisans les plus dlis
n'auraient pu mieux que ses htes avoir l'air de regarder sa
visite comme une simple attention d'amiti, quoique chacun d'eux
ft intrieurement convaincu qu'elle devait avoir quelque motif
secret et important. Ds que l'apptit fut satisfait, les squaws
enlevrent les gourdes et les restes du djeuner, et les deux
orateurs se prparrent  faire assaut d'esprit et d'adresse.

-- Le visage de notre pre du Canada s'est-il retourn vers ses
enfants les Hurons? demanda le Delaware.

-- Quand s'en est-il jamais retourn? dit Magua; il appelle les
Hurons ses enfants trs chris.

Le Delaware fit un signe grave d'assentiment, quoiqu'il st
parfaitement que cette assertion tait fausse, et ajouta:

-- Les haches de vos guerriers ont t bien rouges!

-- Oui, dit Magua, mais  prsent elles sont mousses, quoique
brillantes; car les Yengeese sont morts, et nous avons les
Delawares pour voisins.

Le Delaware rpondit  ce compliment par un geste gracieux de la
main, et garda le silence. Profitant de l'allusion que son hte
venait de faire au massacre de William-Henry, Magua lui demanda:

-- Ma prisonnire donne-t-elle de l'embarras  mes frres?

-- Elle est la bienvenue parmi nous.

-- Le chemin qui spare le camp des Delawares de celui des Hurons
n'est pas long, et il est facile; si elle cause de l'embarras 
mes frres, ils peuvent la renvoyer  mes squaws.

-- Elle est la bienvenue, rpta le Delaware avec plus d'emphase
que la premire fois.

Magua dconcert garda le silence quelques instants, mais en
paraissant indiffrent  la rponse vasive que venait de recevoir
sa premire tentative pour retirer des mains de ses voisins la
prisonnire qu'il leur avait confie.

-- J'espre, dit-il enfin, que mes jeunes guerriers laissent  mes
amis les Delawares un espace suffisant pour chasser sur les
montagnes.

-- Les Lenapes n'ont besoin de la permission de personne pour
chasser sur leurs montagnes, rpondit l'autre avec hauteur.

-- Sans, doute, la justice doit rgner entre les Peaux-Rouges;
pourquoi lveraient-ils le tomahawk et le couteau les uns contre
les autres? les Visages-Ples ne sont-ils pas leurs ennemis
communs?

-- Bien! s'crirent en mme temps deux ou trois de ses auditeurs.

Magua attendit quelques minutes pour laisser  ce qu'il venait de
dire le temps de produire tout son effet sur les Delawares.

-- N'est-il pas venu des mocassins trangers dans ces bois?
demanda-t-il; mes frres n'ont-il pas senti les traces des hommes
blancs?

-- Que mon pre du Canada vienne; ses enfants sont prts  le
recevoir.

-- Quand le grand chef viendra, ce sera pour fumer avec les
Indiens dans leurs wigwams, et les Hurons diront aussi: Il est le
bienvenu. Mais les Yengeese ont de longs bras, et des jambes qui
ne se fatiguent jamais. Mes jeunes guerriers ont rv qu'ils
avaient vu les traces de Yengeese prs du camp des Delawares.

-- Qu'ils viennent! ils ne trouveront pas les Lenapes endormis.

-- C'est bien! le guerrier dont l'oeil est ouvert peut voir son
ennemi, dit Magua.

Et, voyant qu'il ne pouvait djouer la circonspection de son
compagnon, il changea une seconde fois de manoeuvre.

-- J'ai apport quelques prsents  mon frre, dit-il: sa nation a
eu ses raisons pour ne pas vouloir marcher sur le terrain de la
guerre; mais ses amis n'ont pas oubli o elle demeure.

Aprs avoir annonc ainsi ses intentions librales, le chef
astucieux se leva, et tala gravement ses prsents devant les yeux
blouis de ses htes. Ils consistaient en bijoux de peu de valeur,
pris aux malheureuses femmes qui avaient t pilles ou massacres
prs de William-Henry, et il mit beaucoup d'adresse dans la
manire dont il en fit le partage. Il prsenta ceux qui brillaient
davantage aux yeux, aux deux guerriers les plus distingus, parmi
lesquels tait le Coeur-Dur, son hte; et en offrant les autres
aux chefs d'un rang subalterne, il eut le soin d'en relever le
prix par des compliments qui ne leur laissaient aucun motif pour
se plaindre d'tre moins bien partags. En un mot, il fit un si
heureux mlange de flatterie et de libralit, qu'il ne lui fut
pas difficile de lire dans les yeux de ceux  qui il offrait ces
prsents, l'effet que produisaient sur eux ses loges et sa
gnrosit.

Le coup politique qu'il venait de frapper eut des rsultats
immdiats. La gravit des Delawares se relcha; leurs traits
prirent une expression plus cordiale; et le Coeur-Dur, qui devait
peut-tre ce surnom franais  quelque exploit honorable, dont les
dtails ne sont point parvenus jusqu' nous, dit  Magua, aprs
avoir contempl quelques instants sa part du butin avec une
satisfaction manifeste:

-- Mon frre est un grand chef! il est le bienvenu.

-- Les Hurons sont amis des Delawares, dit Magua. Et pourquoi ne
le seraient-ils pas N'est-ce pas le mme soleil qui colore leur
peau? Ne chasseront-ils pas dans les mmes forts aprs leur mort?
Les Peaux-Rouges doivent tre amies, et avoir les yeux ouverts sur
les blancs. Mon frre n'a-t-il pas vu des traces d'espions dans
les bois?

Le Delaware oublia la rponse vasive qu'il venait de faire  la
mme question lorsqu'elle lui avait t adresse en d'autres
termes, et la duret de son coeur se trouvant sans doute amollie
par les prsents qu'il avait reus, il daigna alors rpondre d'une
manire plus directe:

-- On a vu des mocassins trangers autour de notre camp. Ils sont
mme entrs dans nos habitations.

-- Et mon frre a-t-il chass les chiens? demanda Magua sans avoir
l'air de remarquer que cette rponse dmentait celle qu'il avait
reue auparavant.

-- Non. L'tranger est toujours le bienvenu chez les enfants des
Lenapes.

-- L'tranger, bien; mais l'espion?

-- Les Yengeese emploient-ils leurs femmes comme espions? Le chef
huron n'a-t-il pas dit qu'il avait fait des femmes prisonnires
pendant la bataille?

-- Il n'a pas dit un mensonge. Les Yengeese ont envoy des
espions. Ils sont venus dans nos wigwams, mais ils n'y ont trouv
personne pour leur dire: Vous tes les bienvenus. Ils ont fui
alors vers les Delawares, car ils disent que les Delawares sont
leurs amis, et qu'ils ont dtourn leur visage de leur pre du
Canada.

Cette insinuation adroite dans un tat de socit plus avanc,
aurait valu  Magua la rputation d'habile diplomate. Ses htes
savaient fort bien que l'inaction de leur peuplade pendant
l'expdition contre William-Henry avait t un motif de bien des
reproches faits aux Delawares par les Franais, et ils sentaient
que cette conduite devait les faire regarder par ceux-ci avec
mfiance. Il n'tait pas besoin d'approfondir beaucoup les causes
et les effets pour juger qu'une telle situation de choses pouvait
leur devenir prjudiciable  l'avenir, puisque leurs habitations
ordinaires et les bois qui fournissaient  leur subsistance se
trouvaient dans les limites du territoire des Franais. Les
derniers mots prononcs par le Huron furent donc couts avec un
air de dsapprobation, sinon d'alarme.

-- Que notre pre du Canada nous regarde en face, dit le Coeur-
Dur; il verra que ses enfants ne sont pas changs. Il est vrai que
nos jeunes guerriers n'ont pas march sur le terrain de la guerre;
ils avaient eu des rves qui les en ont empchs. Mais ils n'en
aiment et n'en respectent pas moins le grand chef blanc.

-- Le croira-t-il, quand il apprendra que son plus grand ennemi
est nourri dans le camp de ses enfants? Quand on lui dira qu'un
Yengeese couvert de sang fume devant leur feu? Quand il saura que
le Visage-Ple qui a fait prir tant de ses amis, est en libert
au milieu des Delawares? Allez, allez! notre pre du Canada n'est
point fou.

-- Quel est ce Yengeese que les Delawares doivent craindre, qui a
tu leurs guerriers, qui est l'ennemi mortel du grand chef blanc?

-- La Longue-Carabine.

Ce nom bien connu fit tressaillir les guerriers delawares, et ils
prouvrent par leur tonnement qu'ils apprenaient seulement alors
qu'un homme qui s'tait rendu si redoutable aux peuplades
indiennes allies de la France, tait en leur pouvoir.

-- Que veut dire mon frre? demanda le Coeur-Dur d'un ton de
surprise qui dmentait l'apathie ordinaire de sa race.

-- Un Huron ne ment jamais, rpondit Magua en croisant les bras
avec un air d'indiffrence; que les Delawares examinent leurs
prisonniers, et ils en trouveront un dont la peau n'est ni rouge
ni blanche.

Un long silence s'ensuivit. Le Coeur-Dur tira ses compagnons 
l'cart pour dlibrer ensemble. Enfin des messagers furent
envoys pour appeler  la consultation les chefs les plus
distingus de la peuplade.

Les guerriers arrivrent bientt les uns aprs les autres. 
mesure que l'un d'eux entrait, on lui faisait part de la nouvelle
importante que Magua venait d'annoncer, et l'exclamation gutturale
hugh! ne manquait jamais d'annoncer sa surprise. Cette nouvelle se
rpandit de bouche en bouche, et parcourut tout le camp. Les
femmes suspendirent leurs travaux pour tcher de saisir le peu de
mots que laissait chapper la bouche des guerriers. Les enfants
oubliaient leurs jeux pour suivre leurs pres, et semblaient
presque aussi tonns que ceux-ci de la tmrit de leur
redoutable ennemi. En un mot toute espce d'occupation fut
momentanment abandonne, et toute la peuplade ne parut plus
songer qu' exprimer, chacun  sa manire, le sentiment gnral
qu'elle prouvait.

Lorsque la premire agitation commena  se calmer, les vieillards
se mirent  mditer mrement sur les mesures que l'honneur et la
sret de leur nation leur prescrivaient de prendre dans une
circonstance si dlicate et si embarrassante. Pendant tous ces
mouvements, Magua restait debout, nonchalamment appuy contre un
mur de la cabane, et aussi impassible en apparence que s'il n'eut
pris aucun intrt au rsultat que pourrait avoir la dlibration.
Cependant nul indice des intentions futures de ses htes
n'chappait  ses yeux vigilants. Connaissant parfaitement le
caractre des Indiens auxquels il avait affaire, il prvoyait
souvent leur dtermination avant qu'ils l'eussent prise, et l'on
aurait mme pu dire qu'il connaissait leurs intentions avant
qu'ils les connussent eux-mmes.

Le conseil des Delawares ne dura pas longtemps, et lorsqu'il fut
termin, un mouvement gnral annona qu'il allait tre
immdiatement suivi d'une assemble de toute la peuplade. Ces
assembles solennelles tant rares, et n'ayant lieu que dans les
occasions de la plus grande importance, le rus Huron, rest seul
dans un coin, silencieux mais clairvoyant observateur de tout ce
qui se passait, vit que l'instant tait arriv o ses projets
devaient russir ou chouer. Il sortit donc de la cabane, et se
rendit en face des habitations, o les guerriers commenaient dj
 se rassembler.

Il se passa environ une demi-heure avant que tout ce qui composait
la peuplade ft runi en cet endroit, car femmes, enfants,
personne n'y manqua. Ce dlai avait t occasionn par les graves
prparatifs qui avaient t jugs ncessaires pour une assemble
solennelle et extraordinaire. Mais quand le soleil parut au-dessus
du sommet de la haute montagne, sur un des flancs de laquelle les
Delawares avaient tabli leur camp, ses rayons, dards entre les
branches touffues des arbres qui y croissaient, tombrent sur une
multitude aussi attentive que si chacun et eu un intrt
personnel dans le sujet de la discussion, et dont le nombre
s'levait  environ douze cents mes, en y comprenant les femmes
et les enfants.

Dans de pareilles assembles de sauvages il ne se trouve jamais
personne qui aspire impatiemment  une distinction prcoce, et qui
soit prt  entraner les autres dans une discussion prcipite.
L'ge et l'exprience sont les seuls titres qui puissent autoriser
 exposer au peuple le sujet de l'assemble, et  donner un avis.
Jusque l, ni la force du corps, ni une bravoure prouve, ni le
don de la parole, ne justifieraient celui qui voudrait interrompre
cet ancien usage.

En cette occasion, plusieurs chefs semblaient pouvoir user des
droits de ce double privilge; mais tous gardaient le silence,
comme si l'importance du sujet les et effrays. Le silence qui
prcde toujours les dlibrations des Indiens avait dj dur
plus que de coutume, sans qu'un signe d'impatience ou de surprise
chappt mme au plus jeune enfant. La terre semblait le but de
tous les regards; seulement ces regards se dirigeaient de temps en
temps vers une cabane qui n'avait pourtant rien qui la distingut
de celles qui l'entouraient, si ce n'tait qu'on l'avait couverte
avec plus de soin pour la protger contre les injures de l'air.

Enfin un de ces murmures sourds qui ont lieu si souvent dans une
multitude assemble se fit entendre, et toute la foule qui s'tait
assise se leva sur-le-champ, comme par un mouvement spontan. La
porte de la cabane en question venait de s'ouvrir, et trois hommes
en sortant s'avanaient  pas lents vers le lieu de la runion.
C'taient trois vieillards, mais tous trois d'un ge plus avanc
qu'aucun de ceux qui se trouvaient dj dans l'assemble; et l'un
d'eux, plac entre les deux autres qui le soutenaient, comptait un
nombre d'annes auquel il est bien rare que la race humaine
atteigne. Sa taille tait courbe sous le poids de plus d'un
sicle; il n'avait plus le pas lastique et lger d'un Indien, et
il tait oblig de mesurer le terrain pouce  pouce. Sa peau rouge
et ride faisait un singulier contraste avec les cheveux blancs
qui lui tombaient sur les paules, et dont la longueur prouvait
qu'il s'tait peut-tre pass des gnrations depuis qu'il ne les
avait coups.

Le costume de ce patriarche, car son ge, le nombre de ses
descendants et l'influence dont il jouissait dans sa peuplade
permettent qu'on lui donne ce nom, tait riche et imposant. Son
manteau tait fait des plus belles peaux; mais on en avait fait
tomber le poil, pour y tracer une reprsentation hiroglyphique
des exploits guerriers par lesquels il s'tait illustr un demi-
sicle auparavant. Sa poitrine tait charge de mdailles, les
unes en argent et quelques autres mme en or, prsents qu'il avait
reus de divers potentats europens pendant le cours d'une longue
vie. Des cercles du mme mtal entouraient ses bras et ses jambes;
et sa tte, sur laquelle il avait laiss crotre toute sa
chevelure depuis que l'ge l'avait forc  renoncer au mtier des
armes, portait une espce de diadme d'argent surmont par trois
grandes plumes d'autruche qui retombaient en ondulant sur ses
cheveux dont elles relevaient encore la blancheur. La poigne de
son tomahawk tait entoure de plusieurs cercles d'argent, et le
manche de son couteau brillait comme s'il et t d'or massif.

Aussitt que le premier mouvement d'motion et de plaisir caus
par l'apparition soudaine de cet homme rvr se fut un peu calm,
le nom de Tamenund passa de bouche en bouche. Magua avait souvent
entendu parler de la sagesse et de l'quit de ce vieux guerrier
delaware. La renomme allait mme jusqu' lui attribuer le don
d'avoir des confrences secrtes avec le grand Esprit, ce qui a
depuis transmis son nom, avec un lger changement, aux usurpateurs
blancs de son territoire, comme celui du saint tutlaire et
imaginaire d'un vaste empire[66]. Le chef huron s'carta de la
foule, et alla se placer dans un endroit d'o il pouvait
contempler de plus prs les traits d'un homme dont la voix
semblait devoir avoir tant d'influence sur le succs de ses
projets.

Les yeux du vieillard taient ferms, comme s'ils eussent t
fatigus d'avoir t si longtemps ouverts sur les passions
humaines. La couleur de sa peau diffrait de celle des autres
Indiens; elle semblait plus fonce, et cet effet tait produit par
une foule innombrable de petites lignes compliques, mais
rgulires, et de figures diffrentes qui y avaient t traces
par l'opration du tatouage.

Malgr la position qu'avait prise le Huron, Tamenund passa devant
lui sans lui accorder aucune attention. Appuy sur ses deux
vnrables compagnons, il s'avana au milieu de ses concitoyens,
qui se rangeaient pour le laisser passer, et s'assit au centre
avec un air qui respirait la dignit d'un monarque et la bont
d'un pre.

Il serait impossible de donner une ide du respect et de
l'affection que tmoigna toute la peuplade en voyant arriver
inopinment un homme qui semblait dj appartenir  un autre
monde. Aprs quelques instants passs dans un silence command par
l'usage, les principaux chefs se levrent, s'approchrent de lui
tour  tour, lui prirent une main et l'appuyrent sur leur tte,
comme pour lui demander sa bndiction. Les guerriers les plus
distingus se contentrent ensuite de toucher le bord de sa robe.
Les autres semblaient se trouver assez heureux de pouvoir respirer
le mme air qu'un chef qui avait t si vaillant et qui tait
encore si juste et si sage. Aprs avoir rendu au patriarche cet
hommage de vnration affectueuse, les chefs et les guerriers
retournrent  leurs places, et un silence complet s'tablit dans
l'assemble.

Quelques jeunes guerriers,  qui un des vieux compagnons de
Tamenund avait donn des instructions  voix basse, se levrent
alors, et entrrent dans la cabane situe au centre du camp.

Au bout de quelques instants, ces guerriers reparurent, escortant
les individus qui taient la cause de ces prparatifs solennels,
et les conduisant vers l'assemble. Les rangs s'ouvrirent pour les
laisser passer, et se refermrent ensuite. Les prisonniers se
trouvrent donc au milieu d'un grand cercle form par toute la
peuplade.

Chapitre XXIX

L'assemble s'assit, et surpassant par sa taille les autres chefs,
Achille s'adressa en ces mots au roi des hommes.

L'Homre de Pope.

Au premier rang des prisonniers se trouvait Cora, dont les bras
entrelacs dans ceux d'Alice annonaient toute l'ardeur de sa
tendresse pour sa soeur. Malgr l'air terrible et menaant des
sauvages qui l'entouraient de tous cts, l'me noble de cette
fille gnreuse ne craignait rien pour elle, et ses regards
restaient attachs sur les traits ples et dconcerts de la
tremblante Alice.

Auprs d'elles, Heyward, immobile, semblait prendre un si vif
intrt aux deux soeurs, que, dans ce moment d'angoisse, son coeur
tablissait  peine une distinction en faveur de celle qu'il
aimait le plus. OEil-de-Faucon s'tait plac un peu en arrire,
par dfrence pour le rang de ses compagnons, rang que la fortune,
en les accablant des mmes coups, avait paru vouloir lui faire
oublier, mais qu'il n'en respectait pas moins. Uncas n'tait pas
parmi eux.

Lorsque le silence le plus parfait fut rtabli, aprs la pause
d'usage, cette pause longue et solennelle, un des deux chefs gs,
qui taient assis auprs du patriarche, se leva, et demanda 
haute voix, en anglais trs intelligible:

-- Lequel de mes prisonniers est la Longue-Carabine?

Duncan et le chasseur gardrent le silence. Le premier promena ses
regards sur la grave et silencieuse assemble, et il recula d'un
pas lorsqu'ils tombrent sur Magua, dont la figure peignait la
malice et la perfidie. Il reconnut aussitt que c'tait 
l'instigation secrte de ce rus sauvage qu'ils taient traduits
devant la nation, et il rsolut de mettre tout en oeuvre pour
s'opposer  l'excution de ses sinistres desseins. Il avait dj
vu un exemple de la manire sommaire dont les Indiens se faisaient
justice, et il craignait que son compagnon ne ft destin  en
servir  son tour. Dans cette conjoncture critique, sans s'arrter
 de timides rflexions, il se dtermina sur-le-champ  protger
son ami, quelque danger qu'il dt courir lui-mme. Cependant,
avant qu'il et eu le temps de rpondre, la question fut rpte
avec plus de force et de vhmence.

-- Donnez-nous des armes! s'cria le jeune homme avec fiert,
mettez-nous dans ces bois: nos actions parleront pour nous!

-- C'est le guerrier dont le nom a rempli nos oreilles, reprit le
chef en regardant Heyward avec cet intrt, cette curiosit vive
qu'on ne peut manquer d'prouver quand on voit pour la premire
fois un homme que sa gloire ou ses malheurs, ses vertus ou ses
crimes ont rendu clbre. D'o vient que l'homme blanc est venu
dans le camp des Delawares? Qui l'amne?

-- Le besoin. Je viens chercher de la nourriture, un abri et des
amis.

-- Ce ne saurait tre. Les bois sont remplis de gibier. La tte
d'un guerrier n'a besoin pour abri que d'un ciel sans nuage; et
les Delawares sont les ennemis, et non les amis des Yengeese.
Allez, votre bouche a parl, mais votre coeur n'a rien dit.

Duncan, ne sachant trop ce qu'il devait rpondre, garda le
silence; mais le chasseur, qui avait tout cout attentivement,
s'avana hardiment, et prit  son tour la parole.

-- Si je n'ai pas rpondu, dit-il, au nom de la Longue-Carabine,
ne croyez pas que ce soit ou par honte ou par crainte; ces deux
sentiments sont inconnus  l'honnte homme. Mais je ne reconnais
pas aux Mingos le droit de donner un nom  celui dont les services
ont mrit de la part de ses amis un surnom plus honorable,
surtout lorsque ce nom est une insulte et un mensonge; car le
tueur de daims est un bon et franc fusil, et non pas une carabine.
Toutefois, je suis l'homme qui reut des miens le nom de
Nathanias; des Delawares qui habitent les bords de la rivire du
mme nom, le titre flatteur d'OEil-de-Faucon, et que les Iroquois
se sont permis de surnommer la Longue-Carabine, sans que rien pt
les y autoriser.

Tous les yeux, qui jusque alors taient rests gravement attachs
sur Duncan, se portrent  l'instant sur les traits mles et
nerveux de ce nouveau prtendant  un titre aussi glorieux. Ce
n'tait pas un spectacle bien extraordinaire de voir deux
personnes se disputer un si grand honneur; car les imposteurs,
quoique rares, n'taient pas inconnus parmi les sauvages; mais il
importait essentiellement aux Delawares, qui voulaient tre tout 
la fois justes et svres, de connatre la vrit. Quelques-uns
des vieillards se consultrent entre eux, et le rsultat de cette
confrence parut tre d'interroger leur hte  ce sujet.

-- Mon frre  dit qu'un serpent s'tait gliss dans mon camp, dit
le chef  Magua; quel est-il?

Le Huron montra du doigt le chasseur; mais il continua  garder le
silence.

-- Un sage Delaware prtera-t-il l'oreille aux aboiements d'un
loup? s'cria Duncan confirm encore plus dans l'ide que son
ancien ennemi n'avait que de mauvaises intentions; un chien ne
ment jamais; mais quand a-t-on vu un loup dire la vrit?

Les yeux de Magua lancrent des clairs; puis tout  coup se
rappelant la ncessit de conserver sa prsence d'esprit, il se
dtourna d'un air de ddain, bien convaincu que la sagacit des
Indiens ne se laisserait pas blouir par des paroles. Il ne se
trompait pas, car aprs une nouvelle consultation fort courte, le
mme chef qui avait dj pris la parole se tourna de son ct, et
lui fit part de la dtermination des vieillards, quoique dans les
termes les plus circonspects.

-- Mon frre, lui dit-il, a t trait d'imposteur, et ses amis en
sont dans la peine. Ils montreront qu'il a dit vrai. Qu'on donne
des fusils  mes prisonniers, et qu'ils prouvent par des faits
lequel des deux est le guerrier que nous voulons connatre.

Magua vit bien que dans le fond cette preuve n'tait propose que
parce qu'on se mfiait de lui; mais il feignit de ne la considrer
que comme un hommage qui lui tait rendu. Il fit donc un signe
d'assentiment, sachant bien que le chasseur tait trop bon tireur
pour que le rsultat de l'preuve ne confirmt point ce qu'il
avait dit. Des armes furent mises aussitt entre les mains des
deux amis rivaux, et ils reurent l'ordre de tirer, au-dessus de
la multitude assise, contre un vase de terre qui se trouvait par
hasard sur un tronc d'arbre,  cinquante verges environ (cent
cinquante pieds) de l'endroit o ils taient placs.

Heyward sourit en lui-mme  l'ide du dfi qu'il tait appel 
soutenir contre le chasseur; mais il n'en rsolut pas moins de
persister dans son gnreux mensonge, jusqu' ce qu'il connt les
projets de Magua. Il prit donc le fusil, visa  trois repriss
diffrentes avec le plus grand soin, et fit feu. La balle fendit
l'arbre  quelques pouces du vase, et un cri gnral de
satisfaction annona que cette preuve avait donn la plus haute
ide de son habilet  manier son arme. OEil-de-Faucon lui-mme
inclina la tte, comme pour dire que c'tait mieux qu'il ne s'y
tait attendu. Mais au lieu de manifester l'intention d'entrer en
lutte et de disputer au moins le prix de l'adresse  son heureux
rival, il resta plus d'une minute appuy sur son fusil, dans
l'attitude d'un homme qui est plong dans de profondes rflexions.
Il fut tir de cette rverie par l'un des jeunes Indiens qui
avaient fourni les armes, et qui lui frappa sur l'paule en lui
disant en trs mauvais anglais:

-- L'autre blanc peut-il en faire autant?

-- Oui! Huron! s'cria le chasseur en regardant Magua, et sa main
droite saisit le fusil et l'agita en l'air avec autant d'aisance
que si c'et t un roseau; oui, Huron, je pourrais vous tendre 
mes pieds  prsent, aucune puissance de la terre ne saurait m'en
empcher. Le faucon qui fond sur la colombe n'est pas plus sr de
son vol que je ne le suis de mon coup, si je voulais vous envoyer
une balle  travers le coeur! Et pourquoi ne le fais-je pas?
Pourquoi? parce que les lois qui rgissent ceux de ma couleur me
le dfendent, et que je pourrais attirer par l de nouveaux
malheurs sur des ttes innocentes! Si vous savez ce que c'est
qu'un Dieu, remerciez-le donc, remerciez-le du fond de votre
coeur; vous aurez raison!

L'air du chasseur, ses yeux tincelants, ses joues enflammes,
jetrent une sorte de terreur respectueuse dans l'me de tous ceux
qui l'entendaient. Les Delawares retinrent leur haleine pour mieux
concentrer leur attention; et Magua, sans ajouter pourtant une
entire confiance aux paroles rassurantes de son ennemi, resta
aussi calme, aussi immobile au milieu de la foule dont il tait
entour que s'il et t clou  la place o il se trouvait.

-- Faites-en autant, rpta le jeune Delaware qui tait auprs du
chasseur.

-- Que j'en fasse autant, insens! que j'en fasse autant! s'cria
OEil-de-Faucon en brandissant de nouveau son arme au-dessus de sa
tte, d'un air menaant, quoique ses yeux ne cherchassent plus la
personne de Magua.

-- Si l'homme blanc est le guerrier qu'il prtend tre, dit le
chef, qu'il frappe plus prs du but.

Le chasseur fit un clat de rire si bruyant pour exprimer son
mpris, que le bruit fit tressaillir Heyward, comme s'il et
entendu des sons surnaturels. OEil-de-Faucon laissa tomber
lourdement le fusil sur la main gauche qu'il avait tendue; au
mme instant le coup partit, comme si la secousse seule et
occasionn l'explosion; le vase de terre bris vola en mille
clats, et les dbris retombrent avec fracas sur le tronc.
Presque en mme temps on entendit un nouveau bruit; c'tait le
fusil que le chasseur avait laiss tomber ddaigneusement  terre.

La premire impression produite par une scne aussi trange fut un
sentiment exclusif d'admiration. Bientt aprs un murmure confus
circula dans les rangs de la multitude; insensiblement ce murmure
devint plus distinct, et annona qu'il rgnait parmi les
spectateurs une grande diversit d'opinions. Tandis que quelques-
uns tmoignaient hautement l'admiration que leur inspirait une
adresse aussi inoue, le reste de la peuplade, et c'tait de
beaucoup le plus grand nombre, semblait croire que ce succs
n'tait d qu'au hasard. Heyward s'empressa de confirmer une
opinion qui favorisait ses prtentions.

-- C'est un hasard! s'cria-t-il; personne ne saurait tirer sans
avoir ajust son coup.

-- Un hasard! rpta le chasseur qui, s'chauffant de plus en
plus, voulait alors  tout prix tablir son identit, et auquel
Heyward faisait en vain des signes pour l'engager  ne pas le
dmentir. Ce Huron pense-t-il aussi que c'est un hasard? S'il le
pense, donnez-lui un autre fusil, placez-nous face  face, et l'on
verra lequel a le coup d'oeil le plus juste. Je ne vous fais pas
cette offre, major, car notre sang est de la mme couleur, et nous
servons le mme matre.

-- Il est vident que le Huron est un imposteur, dit froidement
Heyward; vous l'avez entendu vous-mme affirmer que vous tiez la
Longue-Carabine.

Il serait impossible de dire  quelles assertions violentes OEil-
de-Faucon ne se ft point port dans son dsir opinitre de
constater son identit, si le vieux Delaware ne se ft entremis de
nouveau.

-- Le faucon qui vient des nuages sait y retourner quand il le
veut, dit-il; donnez-leur des fusils.

Pour cette fois, le chasseur saisit l'arme avec ardeur, et quoique
Magua pit avec soin ses moindres mouvements, il crut n'avoir
rien  craindre.

-- Eh bien! qu'il soit constat en prsence de cette peuplade de
Delawares quel est le meilleur tireur, s'cria le chasseur en
frappant sur le chien de son fusil avec ce doigt qui avait fait
partir tant de balles meurtrires. Vous voyez la gourde qui pend 
cet arbre l-bas, major; puisque vous tes si bon tireur, voyez si
vous pourrez l'atteindre.

Duncan regarda le but qui lui tait propos, et il se prpara 
renouveler l'preuve. La gourde tait un de ces petits vases qui
servent  l'usage habituel des Indiens; elle tait suspendue par
une attache de peau de daim  une branche morte d'un pin peu
lev: la distance tait au moins de cent verges (trois cents
pieds).

Telles sont les bizarreries de l'amour-propre, que le jeune
officier, malgr le peu de cas qu'il faisait du suffrage des
sauvages qui s'taient constitus ses arbitres, oublia la premire
cause du dfi pour tre tout entier au dsir de l'emporter. On a
dj vu que son adresse n'tait pas  ddaigner, et il rsolut de
profiter de tous ses avantages. Sa vie et-elle dpendu du coup
qu'il allait tirer, il n'aurait pu mettre plus de soin  viser. Il
fit feu, et trois ou quatre jeunes Indiens, qui s'taient
prcipits aussitt vers le but, annoncrent  grands cris que la
balle tait dans l'arbre,  trs peu de distance de la gourde. Les
guerriers poussrent des acclamations unanimes, et leurs regards
se portrent sur son rival pour observer ce qu'il allait faire.

-- C'est assez bien pour les troupes royales d'Amrique, dit OEil-
de-Faucon en riant  sa manire; mais si mon fusil s'tait souvent
dtourn autant du but qu'il devait atteindre, combien de
martinets dont la peau est dans le manchon d'une dame courraient
encore dans les bois! combien de Mingos sanguinaires qui sont
alls rendre leur dernier compte exerceraient encore aujourd'hui
leurs ravages au milieu des provinces! J'espre que la squaw  qui
appartient la gourde en a d'autres dans son wigwam; car celle-ci
ne contiendra plus jamais d'eau.

Tout en parlant, le chasseur avait charg son fusil, et lorsqu'il
eut fini il retira un pied en arrire, et leva lentement l'arme de
terre. Lorsqu'elle fut parfaitement de niveau, il la laissa un
seul instant dans une immobilit complte; on et dit que l'homme
et le fusil taient de pierre. Pendant cette pause d'un moment,
l'arme partit en jetant une flamme claire et brillante. Les jeunes
Indiens s'lancrent de nouveau au pied de l'arbre; ils
cherchrent de tous cts, mais inutilement: ils revinrent dire
qu'ils n'avaient vu nulle part la trace de la balle.

-- Va, dit le vieux chef au chasseur d'un ton de mpris; tu es un
loup sous la peau d'un chien. Je vais parler  la Longue-Carabine
des Yengeese.

-- Ah! si j'avais l'arme qui vous a fourni le nom dont vous vous
servez, je m'engagerais  couper l'attache, et  faire tomber la
gourde au lieu de la percer, s'cria OEil-de-Faucon sans se
laisser intimider par le ton svre du vieillard. Insenss! si
vous voulez trouver la balle lance par un bon tireur de ces bois,
ce n'est pas autour du but, c'est dans le but mme qu'il faut la
chercher.

Les jeunes Indiens comprirent  l'instant ce qu'il voulait dire;
car cette fois il avait parl dans la langue des Delawares. Ils
coururent arracher la gourde de l'arbre, et l'levant en l'air en
poussant des cris de joie, ils montrrent que la balle l'avait
traverse par le milieu, et en avait perc le fond.

 cette vue, un cri d'admiration partit de la bouche de tous les
guerriers prsents. La question se trouva dcide, et OEil-de-
Faucon vit enfin reconnatre ses droits  son honorable, mais
dangereux surnom. Ces regards de curiosit et d'admiration qui
s'taient de nouveau concentrs sur Heyward, se reportrent tous
sur le chasseur, qui devint l'objet de l'attention gnrale pour
les tres simples et nafs dont il tait entour. Lorsque le calme
fut rtabli, le vieux chef reprit son interrogatoire.

-- Pourquoi avez-vous cherch  boucher mes oreilles? dit-il en
s'adressant  Duncan; croyez-vous les Delawares assez insens pour
ne pas distinguer la jeune panthre du chat sauvage?

-- Ils reconnatront bientt que le Huron n'est qu'un oiseau qui
gazouille, dit Duncan, cherchant  imiter le langage figur des
Indiens.

-- C'est bon, nous saurons qui prtend fermer nos oreilles. Mon
frre, ajouta le chef en regardant Magua, les Delawares coutent.

Lorsqu'il se vit interpell directement, le Huron se leva, et
s'avanant d'un pas grave et dlibr au centre du cercle, en face
des prisonniers, il parut se disposer  prendre la parole.
Cependant avant d'ouvrir la bouche il promena lentement ses
regards sur toutes les figures qui l'entouraient, comme pour
mettre ses expressions  la porte de ses auditeurs. Ses yeux, en
se portant sur OEil-de-Faucon, exprimrent une inimiti
respectueuse; en se dirigeant sur Duncan, une haine implacable;
ils s'arrtrent  peine sur la tremblante Alice; mais lorsqu'ils
tombrent sur Cora,  qui son maintien fier et hardi ne faisait
rien perdre de ses charmes, ils s'y fixrent un instant avec une
expression qu'il et t difficile de dfinir. Alors, poursuivant
ses sinistres desseins, il parla dans la langue des Canadiens,
langue qu'il savait tre comprise de la plupart de ses auditeurs.

-- L'Esprit qui fit les hommes leur donna des couleurs
diffrentes, dit en commenant le Renard-Subtil. Les uns sont plus
noirs que l'ours des forts. Il dit que ceux-l seraient esclaves;
et il leur ordonna de travailler  jamais, comme le castor: vous
pouvez les entendre gmir, lorsque le vent du midi vient 
souffler; leurs gmissements se font entendre au-dessus des
beuglements des buffles, le long des bords de la grande eau sale,
o les grands canots qui vont et viennent en sont chargs. 
d'autres il donna une peau plus blanche que l'hermine, il leur
commanda d'tre marchands, chiens pour leurs femmes, et loups pour
leurs esclaves. Il voulut que, comme les pigeons, ils eussent des
ailes qui ne se lassassent jamais; des petits plus nombreux que
les feuilles sur les arbres, un apptit  dvorer la terre. Il
leur donna la langue perfide du chat sauvage, le coeur des lapins,
la malice du pourceau, mais non pas celle du renard, et des bras
plus longs que les pattes de la souris; avec sa langue cette race
bouche les oreilles des Indiens; son coeur lui apprend  payer des
soldats pour se battre; sa malice lui enseigne le moyen
d'accumuler pour son usage tous les biens du monde; et ses bras
entourent la terre depuis les bords de l'eau sale jusqu'aux les
du grand lac. Sa gloutonnerie la rend insatiable; Dieu lui a donn
suffisamment, et cependant elle veut tout avoir. Tels sont les
blancs. D'autres enfin ont reu du grand Esprit des peaux plus
brillantes et plus rouges que le soleil qui nous claire, ajouta
Magua en montrant par un geste expressif cet astre resplendissant
qui cherchait  percer le brouillard humide qui couvrait
l'horizon; et ceux-l furent ses enfants de prdilection; il leur
donna cette le telle qu'il l'avait faite, couverte d'arbres et
remplie de gibier. Le vent fit leurs clairires, et le soleil et
les pluies mrirent leurs fruits; quel besoin avaient-ils de
routes pour voyager? ils semaient au travers des rochers; lorsque
les castors travaillaient, ils restaient tendus  l'ombre et
regardaient. Les vents les rafrachissaient dans l't; dans
l'hiver, des peaux leur prtaient leur chaleur. S'ils se battaient
entre eux, c'tait pour prouver qu'ils taient hommes. Ils taient
braves, ils taient justes, ils taient heureux.

Ici l'orateur s'arrta et regarda de nouveau autour de lui, pour
voir si sa lgende avait excit dans l'esprit de ses auditeurs
l'intrt qu'il esprait: il vit les yeux fixs avidement sur lui,
les ttes droites, les narines ouvertes, comme si chaque individu
prsent se ft senti anim du dsir de rtablir sa race dans tous
ses droits.

Si le grand Esprit donna des langues diffrentes  ses enfants
rouges, ajouta-t-il d'une voix basse, lente et lugubre, ce fut
pour que tous les animaux pussent le comprendre. Il plaa les uns
au milieu des neiges avec les ours; il en mit d'autres prs du
soleil couchant, sur la route qui conduit aux bois heureux o nous
chasserons aprs notre mort; d'autres sur les terres qui entourent
les grandes eaux douces; mais  ses enfants les plus chers il
donna les sables du lac sal; mes frres savent-ils le nom de ce
peuple favoris?

-- C'taient les Lenapes, s'crirent en mme temps vingt voix
empresses.

-- C'taient les Lenni-Lenapes, reprit Magua en affectant
d'incliner la tte par respect pour leur ancienne grandeur. Le
soleil se levait du sein de l'eau qui tait sale, et il se
couchait dans l'eau qui tait douce; jamais il ne se cachait 
leurs yeux: mais est-ce  moi,  un Huron des bois,  faire
connatre  un peuple sage ses propres traditions? pourquoi
retracer leur infortune, leur ancienne grandeur, leurs exploits,
leur gloire, leur prosprit, leurs revers, leurs dfaites, leur
dcadence? n'y a-t-il pas quelqu'un parmi eux qui  vu tout cela,
et qui sait que c'est la vrit? J'ai dit; ma langue est muette,
mais mes oreilles sont ouvertes.

Il cessa de parler, et tous les yeux se tournrent en mme temps
par un mouvement unanime vers le vnrable Tamenund. Depuis qu'il
s'tait assis, jusqu' ce moment, les lvres du patriarche taient
restes fermes, et  peine avait-il donn le moindre signe de
vie. Il s'tait tenu courb presque jusqu' terre, sans paratre
prendre aucun intrt  ce qui se passait autour de lui pendant le
commencement de cette scne solennelle, lorsque le chasseur avait
tabli son identit d'une manire si palpable. Cependant lorsque
Magua prit la parole et qu'il sut graduer avec art les inflexions
de sa voix, Tamenund parut reprendre quelque connaissance, et une
ou deux fois mme il leva la tte, comme pour couter. Enfin le
Renard-Subtil ayant prononc le nom de sa nation, les paupires du
vieillard s'entr'ouvrirent, et il regarda la multitude avec cette
expression vague, insignifiante, qui semble devoir tre celle des
spectres dans le tombeau. Alors il fit un effort pour se lever,
et, soutenu par les deux chefs placs  ses cts, il resta
debout, dans une position propre  commander le respect, quoique
l'ge ft flchir sous lui ses genoux.

-- Qui parle des enfants des Lenapes? dit-il d'une voix sourde et
gutturale qui se faisait entendre distinctement  cause du
religieux silence observ par le peuple; qui parle de choses qui
ne sont plus? L'oeuf ne se change-t-il pas en ver, et le ver en
mouche? La mouche ne prit-elle pas? Pourquoi parler aux Delawares
des biens qu'ils ont perdus! Remercions plutt le Manitou de ceux
qu'il leur a laisss.

-- C'est un Wyandot, dit Magua en s'approchant davantage de la
plate-forme grossire sur laquelle le vieillard tait plac, c'est
un ami de Tamenund.

-- Un ami! rpta le sage; et son front se couvrit d'un sombre
nuage qui donna  sa physionomie une partie de cette svrit qui
avait rendu son regard si terrible lorsqu'il n'tait encore qu'au
milieu de sa carrire. Les Mingos sont-ils matres de la terre? Un
Huron ici! Que veut-il?

-- Justice! Ses prisonniers sont au pouvoir de ses frres, et il
vient les rclamer.

Tamenund tourna la tte du ct de l'un des chefs qui le
soutenaient, et couta les courtes explications que celui-ci lui
donna. Ensuite envisageant Magua, il le regarda un instant avec
une profonde attention; puis il dit  voix basse et avec une
rpugnance marque:

-- La justice est la loi du grand Manitou. Mes enfants, offrez des
aliments  l'tranger. Ensuite, Huron, prends ton bien et laisse-
nous.

Aprs avoir prononc ce jugement solennel, le patriarche s'assit
et ferma de nouveau les yeux, comme s'il prfrait les images que
la maturit de son exprience lui offrait dans son coeur, aux
objets visibles du monde. Ce dcret une fois rendu, il n'y avait
pas un seul Delaware assez audacieux pour se permettre le moindre
murmure,  plus forte raison la moindre opposition.  peine ces
paroles taient-elles prononces que quatre ou cinq des jeunes
guerriers, s'lanant derrire Heyward et le chasseur, leur
passrent des liens autour des bras avec tant de rapidit et
d'adresse que les deux prisonniers se trouvrent dans
l'impossibilit de faire aucun mouvement. Le premier tait trop
occup de soutenir la malheureuse Alice, qui presque insensible
tait appuye sur son bras, pour souponner leurs intentions avant
qu'elles fussent excutes; et le second, qui regardait mme les
peuplades ennemies des Delawares comme une race d'tres
suprieurs, se soumit sans rsistance. Peut-tre n'et-il pas t
si endurant s'il avait entendu le dialogue qui venait d'avoir lieu
dans une langue qu'il ne comprenait pas bien.

Magua jeta un regard de triomphe sur toute l'assemble avant de
procder  l'excution de ses desseins. Voyant que les hommes
taient hors d'tat de rsister, il tourna les yeux sur celle qui
tait pour lui le bien le plus prcieux. Cora lui lana un regard
si ferme et si calme que sa rsolution faillit l'abandonner. Se
rappelant alors l'artifice qu'il avait dj employ, il s'approcha
d'Alice, la souleva dans ses bras, et ordonnant  Heyward de le
suivre, il fit signe  la foule de s'ouvrir pour les laisser
passer. Mais Cora, au lieu de cder  l'impulsion sur laquelle il
avait compt, se prcipita aux pieds du patriarche, et levant la
voix, elle s'cria:

-- Juste et vnrable Delaware, nous implorons ta sagesse et ta
puissance, nous rclamons ta protection. Sois sourd aux perfides
artifices de ce monstre inaccessible aux remords, qui souille tes
oreilles par des impostures, pour assouvir la soif de sang qui le
dvore. Toi qui as vcu longtemps, et qui connais les malheurs de
cette vie, tu dois avoir appris  compatir au sort des malheureux.

Les yeux du vieillard s'taient ouverts avec effort, et s'taient
de nouveau ports sur le peuple.  mesure que le son touchant de
la voix de la suppliante vint frapper son oreille ils se
dirigrent lentement vers Cora et finirent par se fixer sur elle
sans que rien pt les en dtourner. Cora s'tait jete  genoux;
les mains serres l'une dans l'autre et appuyes contre son sein,
le front fltri par la douleur, mais plein de majest, elle tait
encore, au milieu de son dsespoir, l'image la plus parfaite de la
beaut. La physionomie de Tamenund s'anima insensiblement; ses
traits perdirent ce qu'ils avaient de vague et de hagard pour
exprimer l'admiration, et ils brillrent encore d'une tincelle de
ce feu lectrique qui, un demi-sicle auparavant, se communiquait
avec tant de force aux bandes nombreuses des Delawares. Se levant
sans aide, et en apparence sans effort, il demanda d'une voix dont
la fermet fit tressaillir la multitude:

-- Qui es-tu?

-- Une femme; une femme d'une race dteste, si tu veux, une
Yengeese; mais qui ne t'a jamais fait de mal, qui ne peut en faire
 ton peuple quand mme elle le voudrait, et qui implore ta
protection.

-- Dites-moi, mes enfants, dit le patriarche d'une voix
entrecoupe en interpellant du geste ceux qui l'entouraient,
quoique ses yeux restassent fixs sur Cora agenouille, o les
Delawares ont-ils camp?

-- Sur les montagnes des Iroquois, au del des sources limpides de
l'Horican.

-- Que d'ts arides, ajouta le sage, ont pass sur ma tte depuis
que j'ai bu les eaux de mon fleuve! Les enfants de Miquon[67] sont
les hommes blancs les plus justes; mais ils avaient soif, et ils
le prirent pour eux. Nous suivent-ils jusqu'ici?

-- Nous ne suivons personne, nous ne dsirons rien, rpondit
vivement Cora. Retenus contre notre volont, nous avons t amens
parmi vous; et nous ne demandons que la permission de nous retirer
tranquillement dans notre pays. N'es-tu pas Tamenund, le pre, le
juge, j'allais dire le prophte de ce peuple?

-- Je suis Tamenund, qui ai vu bien des jours.

-- Il y a sept ans environ que l'un des tiens tait  la merci
d'un chef blanc, sur les frontires de cette province. Il se dit
du sang du bon et juste Tamenund. Va, dit le chef des blancs, par
gard pour ton parent, tu es libre. Te rappelles-tu le nom de ce
guerrier anglais?

-- Je me rappelle que lorsque j'tais bien jeune, reprit le
patriarche dont les souvenirs se reportaient plus aisment  ses
premires annes qu' toutes celles qui les avaient suivies, je
jouais sur le sable au bord de la mer, et je vis un grand canot
ayant des ailes plus blanches que celles du cygne, plus grandes
que celles de plusieurs aigles ensemble, qui venait du soleil
levant...

-- Non, non, je ne parle pas d'un temps si loign, mais d'une
grce accorde  ton sang par l'un des miens, grce assez rcente
pour que le plus jeune de tes guerriers puisse s'en souvenir.

-- tait-ce lorsque les Yengeese et les Hollandais se battaient
pour les bois o chassaient les Delawares? Alors Tamenund tait un
chef puissant, et pour la premire fois il dposa son arc pour
s'armer du tonnerre des blancs...

-- Non, s'cria Cora en l'interrompant encore, c'est remonter
beaucoup trop haut; je parle d'une chose d'hier. Assurment tu
n'as pu l'oublier.

-- Hier, reprit le vieillard, et sa voix creuse prit une
expression touchante; hier les enfants des Lenapes taient matres
du monde! Les poissons du lac sal, les oiseaux, les btes et les
Mingos des bois les reconnaissaient pour les Sagamores.

Cora baissa la tte dans l'amertume de sa douleur; puis, ranimant
son courage et voulant faire un dernier effort, elle prit une voix
presque aussi touchante que celle du patriarche lui-mme:

-- Dites-moi, Tamenund est-il pre?

Le vieillard promena lentement ses regards sur toute l'assemble;
un sourire de bienveillance se peignit dans ses traits, et,
abaissant ses regards sur Cora, il rpondit:

-- Pre d'une nation.

-- Je ne demande rien pour moi. Comme toi et les tiens, chef
vnrable, ajouta-t-elle en serrant ses mains sur son coeur par un
mouvement convulsif, et en laissant retomber sa tte, au point que
ses joues brlantes taient presque entirement caches sous les
cheveux noirs et boucls qui se rpandaient en dsordre sur ses
paules, la maldiction transmise par mes anctres est tombe de
tout son poids sur leur enfant! Mais voil une infortune qui n'a
jamais prouv jusqu' prsent la colre cleste. Elle a des
parents, des amis qui l'aiment, dont elle fait les dlices; elle
est trop bonne, sa vie est trop prcieuse pour devenir la victime
de ce mchant.

-- Je sais que les blancs sont une race d'hommes fiers et affams.
Je sais qu'ils prtendent non seulement possder la terre, mais
que le dernier de leur couleur s'estime plus que les Sachems de
l'homme rouge: les chiens de leurs tribus, ajouta le vieillard
sans faire attention que chacune de ses paroles tait un trait
acr pour l'me de Cora, aboieraient avec fureur plutt que
d'emmener dans leurs wigwams des femmes dont le sang ne serait pas
de la couleur de la neige; mais qu'ils ne se vantent pas trop haut
en prsence du Manitou. Ils sont entrs dans le pays au lever du
soleil, ils peuvent encore en sortir  son coucher. J'ai souvent
vu les sauterelles dpouiller les arbres de leurs feuilles, mais
toujours la saison des feuilles est revenue, et je les ai vues
reparatre.

-- Il est vrai, dit Cora en poussant un long soupir, comme si elle
sortait d'une pnible agonie; et sa main rejetant ses cheveux en
arrire, laissa voir un regard plein de feu qui contrastait avec
la pleur mortelle de sa figure; mais quelle en est la raison?
c'est ce qu'il ne nous est pas donn de connatre, il y a encore
un prisonnier qui n'a pas t amen devant toi; il est de ton
peuple. Avant de laisser partir le Huron en triomphe, entends-le.

Voyant que Tamenund regardait autour de lui d'un air de doute, un
des compagnons s'cria:

-- C'est un serpent! une peau rouge  la solde des Yengeese. Nous
le rservons pour la torture.

-- Qu'il vienne, reprit le sage.

Tamenund se laissa de nouveau retomber sur son sige, et il rgna
un si profond silence tandis que les jeunes Indiens se prparaient
 excuter ses ordres, qu'on entendait distinctement les feuilles
lgrement agites par le vent du matin frmir au milieu de la
fort voisine.

Chapitre XXX

Si vous me refusez, j'en appelle  vos lois! sont-elles sans force
maintenant  Venise? je demande  tre jug; rpondez: y
consentiriez-vous?

Shakespeare, Le Marchand de Venise.

Aucun bruit humain ne rompit pendant quelques minutes le silence
de l'attente. Enfin les flots de la multitude s'agitrent,
s'ouvrirent pour laisser passer Duncan, et se refermrent derrire
lui en l'entourant comme les vagues d'une mer en courroux. Tous
les yeux de ceux qui jusqu'alors avaient cherch  lire dans les
traits expressifs du sage ce qu'ils devaient penser de ce qui se
passait se tournrent  l'instant, et restrent fixs avec une
admiration muette sur la taille souple, lance et pleine de grce
du captif.

Mais ni la foule dont il tait entour, ni l'attention exclusive
dont il tait l'objet, ne parurent intimider le jeune Mohican.
Jetant autour de lui un regard observateur et dcid, il supporta
avec le mme calme l'expression hostile qu'il remarqua sur la
figure des chefs et l'attention curieuse des jeunes gens. Mais
lorsque son regard scrutateur, aprs s'tre promen autour de lui,
vint  apercevoir Tamenund, son me entire parut avoir pass dans
ses yeux, et il sembla oublier dans cette contemplation le
souvenir de tout ce qui l'entourait. Enfin s'avanant d'un pas
lent et sans bruit, il se plaa devant l'estrade peu leve sur
laquelle tait le sage, qu'il continua  regarder sans en tre
remarqu, jusqu' ce qu'un des chefs dit  Tamenund que le
prisonnier tait arriv.

-- Quelle langue le prisonnier parlera-t-il devant le grand
Manitou? demanda le patriarche sans ouvrir les yeux.

-- Celle de ses pres, rpondit Uncas, celle d'un Delaware.

 cette dclaration soudaine et inattendue, on entendit s'lever
du milieu de la multitude un murmure farouche et menaant,
semblable au rugissement du lion qui n'est pas encore l'expression
de sa colre, mais qui fait prsager combien l'explosion en sera
terrible. L'effet que cette dcouverte produisit sur le sage fut
aussi violent, quoique diffremment exprim. Il se mit la main
devant les yeux, comme pour s'pargner la vue d'un spectacle si
honteux pour sa race, et rpta de la voix gutturale et accentue
qui lui tait propre les mots qu'il avait entendus.

-- Un Delaware!... Et j'ai assez vcu pour voir les tribus des
Lenapes abandonner le feu de leurs conseils, et se rpandre comme
un troupeau de daims disperss dans les montagnes des Iroquois!
J'ai vu la cogne d'un peuple tranger abattre les bois, honneur
de la valle, que les vents du ciel avaient pargns; j'ai vu les
maux qui couraient sur les montagnes, et les oiseaux qui se
perdaient dans les nues, tenus captifs dans les wigwams des
hommes; mais je n'avais pas encore vu un Delaware assez vil pour
s'insinuer en rampant comme un serpent venimeux dans les champs de
sa nation.

-- Les oiseaux ont chant, rpondit Uncas de la voix douce et
harmonieuse qui lui tait naturelle, et Tamenund a reconnu leur
voix.

Le sage tressaillit, et pencha la tte comme pour saisir les sons
fugitifs d'une mlodie loigne.

-- Tamenund est-il le jouet d'un songe! s'cria-t-il. Quelle voix
a retenti  son oreille? L'hiver nous a-t-il quitts sans retour,
et les beaux jours vont-ils renatre pour les enfants des Lenapes?

Un silence respectueux et solennel succda  l'exclamation
vhmente du prophte delaware. Ceux qui l'entouraient, tromps
par son langage inintelligible, crurent qu'il avait reu quelque
rvlation de l'intelligence suprieure avec laquelle on le
croyait en relation, et ils attendaient avec une terreur secrte
le rsultat de cette mystrieuse confrence. Aprs une longue
pause cependant, un des chefs les plus gs, s'apercevant que le
sage avait perdu tout souvenir du sujet qui les occupait, se
hasarda  lui rappeler de nouveau que le prisonnier tait en leur
prsence.

-- Le faux Delaware tremble d'entendre les paroles que va
prononcer Tamenund, dit-il; c'est un limier qui aboie lorsque les
Yengeese lui ont montr la piste.

-- Et vous, rpondit Uncas en regardant autour de lui d'un air
svre, vous tes des chiens qui vous couchez par terre lorsque
les Franais vous jettent les restes de leurs daims.

 cette rplique mordante, et peut-tre mrite, vingt couteaux
brillrent dans l'air, et autant de guerriers se relevrent
prcipitamment; mais l'ordre d'un de leurs chefs suffit pour
apaiser cette effervescence, et leur donna, du moins pour le
moment, l'apparence du calme; il est vrai qu'il et t peut-tre
beaucoup plus difficile de faire renatre la tranquillit, si
Tamenund n'et fait un mouvement qui indiquait qu'il allait
prendre la parole.

-- Delaware, dit le sage, Delaware indigne de ce nom, depuis bien
des hivers mon peuple n'a pas vu briller un soleil pur; et le
guerrier qui abandonne sa tribu tandis qu'elle est enveloppe par
le nuage de l'adversit, est doublement tratre envers elle. La
loi du Manitou est juste, elle est immuable; elle le sera tant que
les rivires couleront, et que les montagnes resteront debout,
tant qu'on verra la feuille de l'arbre natre, se desscher et
tomber.

-- Cette loi, mes enfants, vous donne tout pouvoir sur ce frre
indigne; je l'abandonne  votre justice.

Aucun mouvement, aucun bruit n'avait interrompu Tamenund; il
semblait que chacun retint sa respiration pour ne rien perdre des
paroles que ferait entendre le prophte delaware. Mais ds qu'il
eut fini de parler, un cri de vengeance s'leva de toutes parts,
signal effrayant de leurs intentions froces et sanguinaires. Au
milieu de ces acclamations sauvages et prolonges, un des chefs
proclama  haute voix que le captif tait condamn  subir
l'effroyable preuve du supplice du feu.

Le cercle se rompit, et les accents d'une joie barbare se mlrent
au tumulte et aux embarras qu'occasionnaient ces affreux
prparatifs. Heyward, avec un dsespoir presque frntique,
luttait contre ceux qui le retenaient; les regards inquiets
d'OEil-de-Faucon commencrent  se promener autour de lui avec une
expression d'intrt et de sollicitude, et Cora se jeta de nouveau
aux pieds du patriarche pour implorer sa piti.

Au milieu de toute cette agitation, Uncas seul avait conserv
toute sa srnit. Il regardait les prparatifs de son supplice
d'un oeil indiffrent, et lorsque les bourreaux s'approchrent
pour le saisir, il les vit arriver avec une contenance ferme et
intrpide. L'un d'eux, plus sauvage et plus froce que ses
compagnons, s'il tait possible, prit le jeune guerrier par sa
tunique de chasse, et d'un seul coup l'arracha de son corps;
alors, avec un rugissement sauvage, il sauta sur sa victime sans
dfense, et se prpara  la traner au poteau.

Mais dans le moment o il paraissait le plus tranger aux
sentiments humains, le sauvage fut arrt aussi soudainement dans
ses projets barbares que si un tre surnaturel se ft plac entre
lui et Uncas. Les prunelles de ce Delaware parurent prtes 
sortir de leurs orbites; il ouvrit la bouche sans pouvoir
articuler un son, et on et dit un homme ptrifi dans l'attitude
du plus profond tonnement. Enfin, levant lentement et avec effort
sa main droite, il montra du doigt la poitrine du jeune
prisonnier. En un instant la foule entoura celui-ci, et tous les
yeux exprimrent la mme surprise en apercevant sur le sein du
captif une petite tortue, tatoue avec le plus grand soin, et
d'une superbe teinte bleue.

Uncas jouit un moment de son triomphe, et regarda autour de lui
avec un majestueux sourire: mais bientt, cartant la foule d'un
geste fier et impratif, il s'avana de l'air d'un roi qui entre
en possession de ses tats, et prit la parole d'une voix sonore et
clatante, qui se fit entendre au-dessus du murmure d'admiration
qui s'tait lev de toutes parts.

-- Hommes de Lenni-Lenapes! dit-il, ma race soutient la terre[68]!
votre faible tribu repose sur mon caille. Quel feu un Delaware
pourrait-il allumer qui ft capable de brler l'enfant de mes
pres? ajouta-t-il en dsignant avec orgueil les armoiries que la
main des hommes avait imprimes sur sa poitrine; le sang qui est
sorti d'une telle source teindrait vos flammes. Ma race est la
mre des nations.

-- Qui es-tu? demanda Tamenund en se levant, mu par le son de
voix qui avait frapp son oreille, plutt que par les paroles
mmes du jeune captif.

-- Uncas, le fils de Chingachgook, rpondit le prisonnier avec
modestie et en s'inclinant devant le vieillard, par respect pour
son caractre et son grand ge, le fils de la grande Unamis[69].

-- L'heure de Tamenund est proche, s'cria le sage; le jour de son
existence est au moins bien prs de la nuit! Je remercie le grand
Manitou qui a envoy celui qui doit prendre ma place au feu du
conseil. Uncas, le fils d'Uncas est enfin trouv! Que les yeux de
l'aigle prs de mourir se fixent encore une fois sur le soleil
levant.

Le jeune homme s'avana d'un pas lger, mais fier, sur le bord de
la plate-forme, d'o il pouvait tre aperu par la multitude
agite et curieuse qui s'empressait  l'entour. Tamenund regarda
longtemps sa taille majestueuse et sa physionomie anime; et dans
les yeux affaiblis du vieillard on lisait que cet examen lui
rappelait sa jeunesse et des jours plus heureux.

-- Tamenund est-il encore enfant? s'cria le prophte avec
exaltation. Ai-je rv que tant de neiges ont pass sur ma tte,
que mon peuple tait dispers comme le sable des dserts, que les
Yengeese, plus nombreux que les feuilles des forts, se
rpandaient sur cette terre dsole? La flche de Tamenund
n'effraierait mme plus le jeune faon; son bras est affaibli comme
la branche du chne mourant; l'escargot le devancerait  la
course; et cependant Uncas est devant lui, tel qu'il tait
lorsqu'ils partirent ensemble pour combattre les blancs! Uncas! l
panthre de sa tribu, le fils an des Lenapes, le Sagamore le
plus sage des Mohicans! Delawares qui m'entourez, rpondez-moi,
Tamenund dort-il depuis cent hivers?

Le profond silence qui suivit ces paroles tmoignait assez le
respect ml de crainte avec lequel le patriarche tait cout.
Personne n'osait rpondre, quoique tous retinssent leur haleine,
de peur de perdre un seul mot de ce qu'il aurait pu ajouter. Mais
Uncas, le regardant avec le respect et la tendresse d'un fils
chri, prit la parole; sa voix tait touchante, comme s'il et
cherch  adoucir la triste vrit qu'il allait rappeler au
vieillard.

-- Quatre guerriers de sa race ont vcu et sont morts, dit-il,
depuis le temps o l'ami de Tamenund guidait ses peuples au
combat; le sang de la tortue a coul dans les veines de plusieurs
chefs, mais tous sont retourns dans le sein de la terre d'o ils
avaient t tirs, except Chingachgook et son fils.

-- Cela est vrai, cela est vrai, rpondit le sage accabl sous le
poids des tristes souvenirs qui venaient dtruire de sduisantes
illusions, et lui rappeler la vritable histoire de son peuple;
nos sages ont souvent rpt que deux guerriers de la race sans
mlange taient dans les montagnes des Yengeese; pourquoi leurs
places au feu du conseil des Delawares ont-elles t si longtemps
vacantes?

 ces mots, Uncas releva la tte que jusque alors il avait tenue
incline par respect, et parlant de manire  tre entendu de
toute la multitude, il rsolut d'expliquer une fois pour toutes la
politique de sa famille, et dit  haute voix:

-- Il fut un temps o nous dormions dans un lieu o nous pouvions
entendre les eaux du lac sal mugir avec fureur. Alors nous tions
les matres et les Sagamores du pays. Mais lorsqu'on vit les
blancs aux bords de chaque ruisseau, nous suivmes le daim qui
fuyait avec vitesse vers la rivire de notre nation. Les Delawares
taient partis! bien peu de leurs guerriers taient rests pour se
dsaltrer  la source qu'ils aimaient. Alors mes pres me dirent:
C'est ici que nous chasserons. Les eaux de la rivire vont se
perdre dans le lac sal. Si nous allions vers le soleil couchant,
nous trouverions des sources qui roulent leurs eaux dans les
grands lacs d'eau douce. L un Mohican mourrait bientt comme les
poissons de la mer s'ils se trouvaient dans une eau limpide.
Lorsque le Manitou sera prt et dira: Venez, nous descendrons la
rivire jusqu' la mer, et nous reprendrons notre bien. Telle est,
Delawares, la croyance des enfants de la tortue, nos yeux sont
toujours fixs sur le soleil levant, et non sur le soleil
couchant! Nous savons d'o il vient, mais nous ignorons o il va.

J'ai dit.

Les enfants des Lenapes coutaient avec tout le respect que peut
donner la superstition, trouvant un charme secret dans le langage
nigmatique et figur du jeune Sagamore. Uncas lui-mme piait
d'un oeil intelligent l'effet qu'avait produit sa courte
explication, et  mesure qu'il voyait que ses auditeurs taient
contents, il adoucissait l'air d'autorit qu'il avait pris
d'abord. Ayant promen ses regards sur la foule silencieuse qui
entourait le sige lev de Tamenund, il aperut OEil-de-Faucon
qui tait encore garrott. Descendant aussitt de l'lvation sur
laquelle il tait mont, il fendit la foule, s'lana vers son
ami, et tirant un couteau, il coupa ses liens. Il fit alors signe
 la multitude de se diviser; les Indiens, graves et attentifs,
obirent en silence, et se formrent de nouveau en cercle, dans le
mme ordre o ils se trouvaient lorsqu'il avait paru au milieu
d'eux. Uncas, prenant le chasseur par la main, le conduisit aux
pieds du patriarche.

-- Mon pre, dit-il, regardez ce blanc; c'est un homme juste, et
l'ami des Delawares.

-- Est-ce un fils de Miquon[70]?

-- Non, c'est un guerrier connu des Yengeese, et redout des
Maquas.

-- Quel nom ses actions lui ont-elles mrit?

-- Nous l'appelons OEil-de-Faucon, reprit Uncas, se servant de la
phrase delaware; car son coup d'oeil ne le trompe jamais. Les
Mingos le connaissent par la mort qu'il donne  leurs guerriers:
pour eux il est la Longue-Carabine.

-- La Longue-Carabine! s'cria Tamenund en ouvrant les yeux et en
regardant fixement le chasseur; mon fils a eu tort de lui donner
le nom d'ami.

-- Je donne ce nom  qui s'est montr tel, reprit le jeune chef
avec calme, mais avec un maintien assur. Si Uncas est le bienvenu
auprs des Delawares, OEil-de-Faucon doit l'tre aussi auprs de
mes amis.

-- Il a immol mes jeunes guerriers; son nom est clbre par les
coups qu'il a ports aux Lenapes.

-- Si un Mingo a insinu une pareille calomnie dans l'oreille d'un
Delaware, il a montr seulement qu'il est un imposteur, s'cria le
chasseur, qui crut qu'il tait temps de repousser des inculpations
aussi outrageantes; j'ai immol des Maquas, je ne le nierai pas,
et cela mme auprs des feux de leurs conseils; mais que sciemment
ma main ait jamais fait le moindre mal  un Delaware, c'est une
infme calomnie, en opposition avec mes sentiments, qui me portent
 les aimer, ainsi que tout ce qui appartient  leur nation.

De grandes acclamations se tirent entendre parmi les guerriers,
qui se regardrent les uns les autres comme des hommes qui
commenaient  apercevoir leur erreur.

-- O est le Huron? demanda Tamenund; a-t-il ferm mes oreilles?

Magua, dont il est plus facile de se figurer que de dcrire les
sentiments pendant cette scne dans laquelle Uncas avait triomph,
s'avana hardiment en face du patriarche ds qu'il entendit
prononcer son nom.

-- Le juste Tamenund, dit-il, ne gardera pas ce qu'un Huron a
prt.

-- Dites-moi, fils de mon frre, reprit le sage, vitant la
physionomie sinistre du Renard-Subtil et contemplant avec plaisir
l'air franc et ouvert d'Uncas, l'tranger a-t-il sur vous les
droits d'un vainqueur?

-- Il n'en a aucun. La panthre peut tomber dans les piges qui
lui sont dresss; mais sa force sait les franchir.

-- Et sur la Longue-Carabine?

-- Mon ami se rit des Mingos. Allez, Hurons, demandez  vos
pareils la couleur d'un ours.

-- Sur l'tranger et la fille blanche qui sont venus ensemble dans
mon camp?

-- Ils doivent voyager librement.

-- Sur la femme que le Huron a confie  mes guerriers?

Uncas garda le silence.

-- Sur la femme que le Mingo a amene dans mon camp? rpta
Tamenund d'un ton grave.

-- Elle est  moi! s'cria Magua en faisant un geste de triomphe
et regardant Uncas. Mohican, vous savez qu'elle est  moi.

-- Mon fils se tait, dit Tamenund, s'efforant de lire ses
sentiments sur sa figure qu'il tenait dtourne.

-- Il est vrai, rpondit Uncas  voix basse.

Il se fit un moment de silence; il tait vident que la multitude
n'admettait qu'avec une extrme rpugnance la justice des
prtentions du Mingo.  la fin le sage, de qui dpendait la
dcision, dit d'une voix ferme:

-- Huron, partez.

-- Comme il est venu, juste Tamenund? demanda le rus Magua, ou
les mains pleines de la bonne foi des Delawares? Le wigwam du
Renard-Subtil est vide. Rendez-lui son bien.

Le vieillard rflchit un instant en lui-mme, et penchant la tte
du ct d'un de ses vnrables compagnons, il lui demanda:

-- Mes oreilles sont-elles ouvertes?

-- C'est la vrit.

-- Ce Mingo est-il un chef?

-- Le premier de sa nation!

-- Fille, que veux-tu? un grand guerrier te prend pour femme. Va,
ta race ne s'teindra jamais.

-- Que plutt mille fois elle s'teigne, s'cria Cora glace
d'horreur, que d'en tre rduite  ce comble de dgradation.

-- Huron, son esprit est dans les tentes de ses pres. Une fille
qui n'entre dans un wigwam qu'avec rpugnance, en fait le malheur.

-- Elle parle avec la langue de son peuple, reprit Magua en jetant
sur sa victime un regard plein d'une amre ironie; elle est d'une
race de marchands, et elle veut vendre un regard favorable. Que le
grand Tamenund prononce.

-- Que veux-tu?

-- Magua ne veut rien que ce qu'il a lui-mme amen ici.

-- Eh bien! pars avec ce qui t'appartient. Le grand Manitou dfend
qu'un Delaware soit injuste.

Magua s'avana, et saisit sa captive par le bras; les Delawares
reculrent en silence, et Cora, comme si elle sentait que de
nouvelles instances seraient inutiles, parut rsigne  se
soumettre  son sort.

-- Arrtez, arrtez! s'cria Duncan en s'lanant en avant. Huron,
coute la piti! Sa ranon te rendra plus riche qu'aucun de tes
pareils n'a jamais pu l'tre.

-- Magua est une Peau-Rouge; il n'a pas besoin des colifichets des
blancs.

-- De l'or, de l'argent, de la poudre, du plomb, tout ce qu'il
faut  un guerrier, sera dans ton wigwam; tout ce qui convient au
plus grand chef.

-- Le Renard-Subtil est bien fort, s'cria Magua en agitant avec
violence la main qui avait saisi le bras de Cora, il a pris sa
revanche.

-- Puissant matre du monde, dit Heyward en serrant ses mains
l'une contre l'autre dans i'agonie du dsespoir, de pareils
attentats seront-ils permis! c'est  vous que j'en appelle, juste
Tamenund, ne vous laisserez-vous pas flchir?

-- Le Delaware a parl, rpondit le sage en fermant les yeux et en
baissant la tte, comme si le peu de forces qui lui restaient
avaient t absorbes par tant d'motions diverses. Les hommes ne
parlent pas deux fois.

-- Il est sage, il est raisonnable, dit OEil-de-Faucon en faisant
signe  Duncan de ne pas l'interrompre, qu'un chef ne perde pas
son temps  revenir sur ce qui a t prononc; mais l prudence
veut aussi qu'un guerrier fasse de mres rflexions avant de
frapper de son tomahawk la tte de son prisonnier. Huron, je ne
vous aime pas, et je ne dirai point qu'aucun Mingo ait jamais eu
beaucoup  se louer de moi. On peut en conclure sans peine que si
cette guerre ne finit pas bientt, un grand nombre de vos
guerriers apprendront ce qu'il en cote de me rencontrer dans les
bois. Rflchissez donc s'il vaut mieux pour vous emmener captive
une femme dans votre camp, ou bien un homme comme moi, que ceux de
votre nation ne seront pas fchs de savoir dsarm.

-- La Longue-Carabine offre-t-il sa vie pour racheter ma captive?
demanda Magua en revenant sur ses pas d'un air indcis; car dj
il s'loignait avec sa victime.

-- Non, non, je n'ai pas t jusque-l, dit OEil-de-Faucon,
montrant d'autant plus de rserve que Magua semblait montrer plus
d'empressement  couter son offre; l'change ne serait pas gal.
La meilleure femme des frontires vaut-elle un guerrier dans toute
la force de l'ge, lorsqu'il peut rendre le plus de services  sa
nation? Je pourrais consentir  entrer maintenant en quartier
d'hiver, du moins pour quelque temps,  condition que vous
relcherez la jeune fille.

Magua branla la tte avec un froid ddain, et d'un air
d'impatience il fit signe  la foule de le laisser passer.

-- Eh bien! donc, ajouta le chasseur de l'air indcis d'un homme
qui n'a pas encore d'ides bien arrtes, je donnerai le tueur de
daims par-dessus le march; croyez-en un chasseur expriment, il
n'a pas son pareil dans toutes les provinces.

Magua ddaigna de rpondre, et continua  faire des efforts pour
disperser la foule.

-- Peut-tre, ajouta le chasseur, s'animant  mesure que l'autre
semblait se refroidir, si je m'engageais  apprendre  vos jeunes
guerriers le maniement de cette arme, vous n'auriez plus aucune
objection  me faire?

Le Renard-Subtil ordonna firement aux Delawares qui formaient
toujours une barrire impntrable autour de lui, dans l'espoir
qu'il couterait ces propositions, de lui laisser le chemin libre,
les menaant par un geste imprieux de faire un nouvel appel  la
justice infaillible de leur prophte.

-- Ce qui est ordonn doit arriver tt ou tard, reprit OEil-de-
Faucon en regardant Uncas d'un air triste et abattu. Ce mchant
connat ses avantages, il n'en veut rien perdre! Dieu vous
protge, mon garon; vous tes au milieu de vos amis naturels,
j'espre qu'ils vous seront aussi attachs que quelques-uns que
vous avez rencontrs dont le sang tait sans mlange. Quant  moi,
un peu plus tt, un peu plus tard, il faut que je meure; j'ai
d'ailleurs peu d'amis qui pousseront le cri de mort quand j'aurai
cess de vivre. Aprs tout, il est probable que les forcens
n'auraient pas eu de repos qu'ils ne m'eussent fait sauter la
cervelle; ainsi deux ou trois jours ne feront pas beaucoup de
diffrence dans le grand compte de l'ternit. Dieu vous bnisse!
ajouta-t-il en regardant de nouveau son jeune ami; je vous ai
toujours aim, Uncas, vous et votre pre, quoique nos peaux ne
soient pas tout  fait de la mme couleur, et que les dons que
nous avons reus du ciel diffrent entre eux. Dites au Sagamore
qu'il a toujours t prsent  ma pense dans mes plus grandes
traverses; et vous, pensez quelquefois  moi lorsque vous serez
sur une bonne piste, et soyez sr, mon enfant, soit qu'il n'y ait
qu'un ciel ou qu'il y en ait deux, qu'il y a du moins dans l'autre
monde un sentier dans lequel les honntes gens ne peuvent manquer
de se rencontrer. Vous trouverez le fusil dans l'endroit o nous
l'avons cach; prenez-le, et gardez-le par amour pour moi, et
coutez, mon garon, puisque vos dons naturels ne vous dfendent
pas le plaisir de la vengeance, usez-en, mon ami, usez-en un peu
largement  l'gard des Mingos; cela soulagera la douleur que
pourra vous causer ma mort, et vous vous en trouverez bien. Huron,
j'accepte votre offre; relchez la jeune fille, je suis votre
prisonnier.

 cette offre gnreuse un murmure d'approbation se fit entendre,
et il n'y eut pas de Delaware dont le coeur ft assez dur pour ne
pas tre attendri d'un dvouement aussi courageux. Magua s'arrta,
il parut balancer un moment; puis, jetant sur Cora un regard o se
peignait  la fois la frocit et l'admiration, sa physionomie
changea tout  coup, sa rsolution devint invariable.

Il fit entendre par un mouvement de tte mprisant qu'il
ddaignait cette offre, et il dit d'une voix ferme et fortement
accentue:

-- Le Renard-Subtil est un grand chef; il n'a qu'une volont:
allons, ajouta-t-il en posant familirement la main sur l'paule
de sa captive pour la faire avancer; un guerrier huron ne perd pas
son temps en paroles; partons.

La jeune fille recula d'un air plein de dignit et de rserve; ses
yeux tincelrent, son front se couvrit d'une vive rougeur, en
sentant la main odieuse de son perscuteur.

-- Je suis votre captive, dit-elle, et quand il en sera temps je
serai prte  vous suivre, ft-ce mme  la mort. Mais la violence
n'est point ncessaire, ajouta-t-elle froidement; et se tournant
aussitt vers OEil-de-Faucon, elle lui dit: Homme gnreux, je
vous remercie du fond de l'me. Votre offre est inutile, elle ne
pouvait tre accepte; mais, vous pouvez encore m'tre utile, bien
plus mme que s'il vous et t permis d'accomplir vos nobles
rsolutions. Regardez cette infortune que sa douleur accable; ne
l'abandonnez pas que vous ne l'ayez conduite dans les habitations
d'hommes civiliss. Je ne vous dirai pas, s'cria-t-elle en
serrant dans ses mains dlicates la main rude du chasseur, je ne
vous dirai pas que son pre vous rcompensera; des hommes tels que
vous sont au-dessus de toutes les rcompenses; mais il vous
remerciera, il vous bnira. Ah! croyez-moi, la bndiction d'un
vieillard est toute puissante auprs du ciel, et plt  Dieu que
je pusse la recevoir moi-mme de sa bouche, dans ce moment
terrible!

Sa voix tait entrecoupe, et elle garda un moment le silence:
alors, s'approchant de Duncan qui soutenait sa soeur tombe sans
connaissance, elle ajouta d'une voix tendre  laquelle les
sentiments qui l'agitaient donnaient la plus touchante expression:

-- Je n'ai pas besoin de vous dire de veiller sur le trsor que
vous possdez. Vous l'aimez, Heyward, et votre amour vous
cacherait tous ses dfauts si elle en avait. Elle est aussi bonne,
aussi douce, aussi aimante qu'une mortelle peut l'tre. Ce front
clatant de blancheur n'est qu'une faible image de la puret de
son me, ajouta-t-elle en sparant avec sa main les cheveux blonds
qui couvraient le front d'Alice; et combien de traits ne pourrais-
je pas ajouter encore  son loge! Mais ces adieux sont
dchirants; il faut que j'aie piti de vous et de moi.

Cora se baissa sur sa malheureuse soeur, et la tint serre
quelques instants dans ses bras. Aprs lui avoir donn un baiser
brlant, elle se leva, et la pleur de la mort sur le visage, sans
qu'aucune larme coult de ses yeux tincelants, elle se retourna
et dit au sauvage avec dignit:

-- Maintenant, Monsieur, je suis prte  vous suivre.

-- Oui, partez, s'cria Duncan en remettant Alice entre les mains
d'une jeune Indienne; partez, Magua, partez: les Delawares ont
leurs lois qui les empchent de vous retenir; mais moi je n'ai pas
de semblable motif; allez, monstre, allez; qui vous arrte?

Il serait difficile de dpeindre l'expression que prirent les
traits de Magua en coutant cette menace de le suivre. Ce fut
d'abord un mouvement de joie extraordinaire qu'il rprima aussitt
pour prendre un air de froideur qui n'en tait que plus perfide.

-- Les bois sont ouverts, rpondit-il tranquillement; la Main-
Ouverte peut nous suivre.

-- Arrtez, s'cria OEil-de-Faucon en saisissant Duncan par le
bras, et en le retenant de force; vous ne connaissez pas le
monstre; il vous conduirait dans une embuscade, et votre mort...

-- Huron, dit Uncas, qui soumis aux coutumes rigides de sa nation,
avait cout attentivement tout ce qui s'tait pass; Huron, la
justice des Delawares vient du Manitou. Regardez le soleil. Il est
 prsent dans les branches de ces arbres. Lorsqu'il en sera
sorti, il y aura des guerriers sur vos pas.

-- J'entends une corneille! s'cria Magua avec un rire insultant.
Place, ajouta-t-il en regardant le peuple qui se rangeait
lentement pour lui ouvrir un passage; o sont les femmes des
Delawares, qu'elles viennent essayer leurs flches et leurs fusils
contre les Wyandots? Chiens, lapins, voleurs, je vous crache au
visage.

Ces adieux insultants furent couts dans un morne silence; et
Magua, d'un air triomphant, prit le chemin de la fort, suivi de
sa captive afflige, et protg par les lois inviolables de
l'hospitalit amricaine.

Chapitre XXXI

FLUELLER. Tuer les tranards et les gens de bagage, c'est
expressment contre les lois de la guerre, c'est une lchet,
voyez-vous bien, une lchet sans pareille en ce monde.

Shakespeare, Henry V.

Tant que Magua et sa victime furent en vue, la multitude resta
immobile, comme si quelque pouvoir surnaturel, favorable au Huron,
la tenait enchane  la mme place. Mais du moment qu'il
disparut, elle s'branla, courut en tumulte de ct et d'autre,
livre  une agitation extraordinaire. Uncas resta sur le tertre
o il s'tait plac, ses yeux fixs sur Cora jusqu' ce que la
couleur de ses vtements se confondt avec le feuillage de la
fort; alors il en descendit, et traversant en silence la foule
qui l'entourait, il rentra dans la cabane d'o il tait sorti.

Quelques-uns des chefs les plus graves et les plus prudents,
remarquant les clairs d'indignation qui jaillissaient des yeux du
jeune chef, le suivirent dans le lieu qu'il avait choisi pour se
livrer  ses mditations. Au bout de quelque temps Tamenund et
Alice partirent, et on ordonna aux femmes et aux enfants de se
disperser. Bientt le camp ressembla  une vaste ruche dont les
abeilles auraient attendu l'arrive et l'exemple de leur reine
pour commencer une expdition importante et loigne.

Un jeune guerrier sortit enfin de la cabane o tait entr Uncas,
et d'un pas grave, mais dcid, il s'approcha d'un arbre nain qui
avait pouss dans les crevasses de la terrasse rocailleuse; il en
arracha presque toute l'corce, et retourna sans parler dans la
cabane d'o il venait. Un autre guerrier en sortit ensuite, et
dpouillant le jeune pin de toutes ses branches, ne laissa plus
qu'un tronc nu et dsol[71]. Un troisime vint ensuite peindre
l'arbre de larges raies d'un rouge fonc. Tous ces emblmes
indicatifs des desseins hostiles des chefs de la nation, furent
reus par les hommes du dehors avec un sombre et morne silence.
Enfin le Mohican lui-mme reparut, dpouill de tous ses
vtements, n'ayant gard que sa ceinture.

Uncas s'approcha lentement de l'arbre, et il commena sur-le-champ
 danser autour, d'un pas mesur, en levant de temps en temps la
voix pour faire entendre les sons sauvages et irrguliers de son
chant de guerre. Tantt c'taient des accents tendres et plaintifs
d'une mlodie si touchante, qu'on et dit le chant d'un oiseau;
tantt, par une transition brusque et soudaine, c'taient des cris
si nergiques et si terribles, qu'ils faisaient tressaillir ceux
qui les entendaient. Le chant de guerre se composait d'un petit
nombre de mots souvent rpts; il commenait par une sorte
d'hymne ou d'invocation  la Divinit; il annonait ensuite les
projets du guerrier; et la fin comme le commencement tait un
hommage rendu au grand Esprit. Dans l'impossibilit de traduire la
langue mlodieuse et expressive que parlait Uncas, nous allons
donner du moins le sens des paroles:

-- Manitou! Manitou! Manitou! tu es bon, tu es grand, tu es sage!
Manitou! Manitou! tu es juste!

Dans les cieux, dans les nuages, oh! combien je vois de taches,
les unes noires, les autres rouges! Oh! combien de taches dans les
cieux!

Dans les bois et dans l'air, j'entends le cri, le long cri de
guerre; oh! dans les bois le cri, le long cri de guerre a retenti!

Manitou! Manitou! Manitou! je suis faible, tu es fort; Manitou!
Manitou! viens  mon secours!

 la fin de ce qu'on pourrait appeler chaque strophe, Uncas
prolongeait le dernier son, en donnant  sa voix l'expression qui
convenait au sentiment qu'il venait de peindre: aprs la premire
strophe, sa voix prit un ton solennel qui exprimait la vnration;
aprs la seconde elle eut quelque chose de plus nergique; la
troisime se termina par le terrible cri de guerre, qui, en
s'chappant des lvres du jeune guerrier, sembla reproduire tous
les sons effrayants des combats.  la dernire, ses accents furent
doux, humbles et touchants comme au commencement de l'invocation.
Il rpta trois fois ce chant, et trois fois en dansant il fit le
tour de l'arbre.

 la fin du premier tour, un chef des Lenapes, grave et vnrable,
suivit son exemple et se mit  danser galement en chantant
d'autres paroles sur un air  peu prs semblable. D'autres
guerriers se joignirent successivement  la danse, et bientt tous
ceux qui avaient quelque renom ou quelque autorit furent en
mouvement. Le spectacle que prsentaient ces guerriers prit alors
un caractre plus sauvage et plus terrible, les regards menaants
des chefs devenant plus farouches  mesure qu'ils s'exaltaient en
chantant leur fureur d'une voix rauque et gutturale. En ce moment
Uncas enfona sa hache dans le pin dpouill, et fit une
exclamation vhmente qu'on pourrait appeler son cri de guerre, ce
qui annonait qu'il prenait possession de l'autorit pour
l'expdition projete.

Ce fut un signal qui rveilla toutes les passions endormies de la
nation. Plus de cent jeunes gens, qui jusque alors avaient t
contenus par la timidit de leur ge, s'lancrent avec fureur
vers le tronc qui tenait la place de leur ennemi, et le taillrent
en pices jusqu' ce qu'il n'en restt plus que des clats
informes.

Cet enthousiasme fut contagieux, tous les guerriers se
prcipitrent vers les fragments de bois qui jonchaient la terre,
et les brisrent avec la mme fureur que s'ils eussent dispers
les membres palpitants de leur victime. Tous les couteaux, toutes
les haches tincelaient; enfin, en voyant l'exaltation et la joie
froce qui animaient la physionomie sauvage de ces guerriers, on
ne pouvait douter que l'expdition commence sous de tels auspices
ne devint une guerre nationale.

Aprs avoir donn le premier signal, Uncas tait sorti du cercle,
et ayant jet les yeux sur le soleil, il vit qu'il venait
d'atteindre le point o expirait la trve faite avec Magua. Un
grand cri suivi d'un geste nergique en instruisit bientt les
autres guerriers, et toute la multitude transporte s'empressa
d'abandonner un simulacre de guerre pour se disposer  une
expdition plus relle.

En un instant le camp prit une face toute nouvelle. Les guerriers
qui dj taient peints et arms devinrent aussi calmes que s'ils
eussent dj t incapables de ressentir aucune motion vive. Les
femmes sortirent des cabanes en poussant des cris de joie et de
douleur si trangement mls, qu'on n'et pu dire laquelle de ces
deux passions l'emportait sur l'autre. Aucune cependant ne restait
oisive: quelques-unes emportaient ce qu'elles avaient de plus
prcieux; les autres se htaient de mettre  l'abri du danger
leurs enfants ou leurs parents infirmes, et toutes se dirigeaient
vers la fort qui se dployait comme un riche tapis de verdure sur
le flanc de la montagne.

Tamenund s'y retira aussi avec calme et dignit, aprs une courte
et touchante entrevue avec Uncas, dont le sage ne se sparait
qu'avec la rpugnance d'un pre qui vient de retrouver un fils
perdu depuis longtemps. Duncan, aprs avoir plac Alice en lieu de
sret, revint auprs du chasseur avec des yeux rayonnants qui
prouvaient tout l'intrt qu'il prenait aux vnements qui se
prparaient.

Mais OEil-de-Faucon tait trop accoutum aux chants de guerre et 
l'motion qu'ils produisaient pour trahir par aucun mouvement
celle qu'ils excitaient dans son coeur. Il se contentait de
remarquer le nombre et la qualit des guerriers qui tmoignaient
le dsir de suivre Uncas au combat, et il eut bientt lieu d'tre
satisfait en voyant que l'enthousiasme du jeune chef avait
lectris tous les hommes en tat de combattre. Il rsolut alors
d'envoyer un jeune garon chercher le tueur de daims et le fusil
d'Uncas sur la lisire du bois o ils avaient dpos leurs armes
en approchant du camp des Delawares par une mesure doublement
prudente, d'abord pour qu'elles ne partageassent pas leur sort
s'ils taient reconnus captifs, et pour pouvoir se mler parmi les
trangers sans inspirer de dfiance, ayant plutt l'air de pauvres
voyageurs que d'hommes pourvus de moyens de dfense. En
choisissant un autre que lui pour aller chercher l'arme prcieuse
 laquelle il attachait un si grand prix, le chasseur avait cout
sa prudence et sa prvoyance ordinaires. Il savait que Magua
n'tait pas venu dans leur camp sans une suite nombreuse, et il
savait aussi que le Huron piait les mouvements de ses nouveaux
ennemis tout le long de la lisire du bois. Il n'aurait donc pu
s'y engager sans que sa tmrit lui devint fatale; tout autre
guerrier l'aurait probablement paye de sa vie; mais un enfant
pouvait entrer dans la fort sans inspirer de soupons, et peut-
tre mme ne s'apercevrait-on de son dessein que lorsqu'il serait
trop tard pour y mettre obstacle. Lorsque Heyward le joignit,
OEil-de-Faucon attendait froidement le retour de son messager.

L'enfant, qui tait trs adroit, et qui avait reu les
instructions ncessaires, partit palpitant d'esprance et de joie,
heureux d'avoir su inspirer une telle confiance, et rsolu de la
justifier. Il suivit d'un air indiffrent le bord de la clairire,
et il n'entra dans le bois que lorsqu'il fut prs de l'endroit o
taient cachs les fusils. Bientt il disparut derrire le
feuillage des buissons, et il se glissa comme un reptile adroit
vers le trsor dsir. Il ne tarda pas  le trouver; car il
reparut l'instant d'aprs fuyant avec la vitesse d'une flche 
travers l'troit passage qui sparait le bois du tertre lev, sur
lequel tait le village, et portant un fusil dans chaque main. Il
venait d'atteindre le pied des rochers, qu'il gravissait avec une
incroyable agilit, lorsqu'un coup de feu parti du bois prouva
combien avaient t justes les calculs du chasseur. L'enfant y
rpondit par un cri de ddain; mais bientt une seconde balle,
venant d'un autre point de la fort, fut encore lance contre lui.
Au mme instant il arriva sur la plate-forme, levant ses fusils
d'un air de triomphe, tandis qu'il se dirigeait avec la fiert
d'un conqurant vers le clbre chasseur qui l'avait honor d'une
si glorieuse mission.

Malgr le vif intrt qu'OEil-de-Faucon avait pris au sort du
jeune messager, le plaisir qu'il eut  revoir le tueur de daims
absorba un moment tous les autres souvenirs. Aprs avoir examin
d'un coup d'oeil vif et intelligent si rien n'tait drang  son
arme chrie, il en fit jouer le ressort dix ou quinze fois, et
aprs s'tre assur qu'elle tait en bon tat, il se tourna vers
l'enfant et lui demanda avec la bont la plus compatissante s'il
n'tait pas bless, Celui-ci le regarda d'un air de fiert, mais
ne rpondit point.

-- Pauvre enfant, les coquins t'ont perc le bras! s'cria le
chasseur en apercevant une large blessure qui lui avait t faite
par une des balles. Mais quelques feuilles d'aune froisses
t'auront bientt guri, avec la promptitude d'un charme. Tu as
commenc de bonne heure l'apprentissage du guerrier, mon brave
enfant, et tu sembles destin  porter au tombeau d'honorables
cicatrices. Je connais de jeunes guerriers qui se sont signals
dans plus d'une rencontre, et qui ne portent pas des marques aussi
glorieuses! Allez! ajouta-t-il en finissant le pansement du jeune
bless, un jour vous deviendrez un chef.

L'enfant s'loigna, plus fier du sang qui sortait de sa blessure
que le courtisan le plus vain aurait pu l'tre d'une brillante
dcoration, et il alla rejoindre ses jeunes compagnons, pour qui
il tait devenu un objet d'admiration et d'envie.

Mais dans un moment o tant de devoirs srieux et importants
absorbaient l'attention des guerriers, ce trait isol de courage
ne fut pas aussi remarqu qu'il n'et pas manqu de l'tre dans un
moment plus calme. Il avait nanmoins servi  apprendre aux
Delawares la position et les projets de leurs ennemis. En
consquence un dtachement de jeunes guerriers partit aussitt
pour dloger les Hurons qui taient cachs dans le bois; mais dj
ceux-ci s'taient retirs d'eux-mmes en voyant qu'ils taient
dcouverts. Les Delawares les poursuivirent jusqu' une certaine
distance de leur camp, et alors ils s'arrtrent pour attendre des
ordres, de peur de tomber dans quelque embuscade.

Cependant Uncas, cachant sous une apparence de calme l'impatience
qui le dvorait, rassembla ses chefs, et leur partagea son
autorit. Il prsenta OEil-de-Faucon comme un guerrier prouv
qu'il avait toujours trouv digne de toute sa confiance. Voyant
que tous s'empressaient de faire  son ami la rception la plus
favorable, il lui donna le commandement de vingt hommes, braves,
actifs et rsolus comme lui. Il expliqua aux Delawares le rang que
Heyward occupait dans les troupes des Yengeese, et il voulut lui
faire le mme honneur; mais Duncan demanda  combattre comme
volontaire  ct du chasseur. Aprs ces premires dispositions,
le jeune Mohican dsigna diffrents chefs pour occuper les postes
les plus importants; et comme le temps pressait, il donna le
signal du dpart. Aussitt plus de deux cents guerriers se mirent
en marche avec joie, mais en silence.

Ils entrrent dans la fort sans tre inquits, et ils marchrent
quelque temps sans rencontrer aucun tre vivant qui fit mine de
leur rsister, ou qui pt leur donner les renseignements dont ils
avaient besoin. Une halte fut alors ordonne, et, dans un endroit
o des arbres plus touffus les drobaient entirement aux regards,
les chefs furent assembls pour tenir conseil entre eux  voix
basse. On proposa plusieurs plans d'opration; mais aucun ne
rpondait  l'impatience de leur chef. Si Uncas n'et cout que
l'impulsion de son caractre, il aurait men sa troupe  la charge
sans dlibrer, et il et tout fait dpendre des hasards d'un
combat; mais c'et t violer les usags de ses compatriotes et
blesser toutes les opinions reues: force lui fut donc d'entendre
proposer, des mesures de prudence que son caractre bouillant et
imptueux lui faisait dtester, et d'couter des conseils qui lui
semblaient pusillanimes lorsqu'il se reprsentait les dangers
auxquels Cora tait expose, et l'insolence de Magua.

Aprs une confrence de quelques minutes qui n'avait encore
produit aucun rsultat, ils virent paratre un homme dans
l'loignement. Il tait seul et venait de l'endroit o devait tre
l'ennemi. Il marchait d'un pas si rapide qu'on pouvait croire que
c'tait un messager charg de faire quelques propositions de paix.
Lorsque cet homme fut  deux ou trois cents pas du taillis
derrire lequel se tenait le conseil des Delawares, il hsita,
paraissant indcis sur le chemin qu'il devait prendre, et il finit
par s'arrter. Tous les yeux se tournrent alors sur Uncas, comme
pour lui demander ce qu'il fallait faire.

-- OEil-de-Faucon, dit le jeune chef  voix basse, il ne faut pas
qu'il revoie jamais les Hurons.

-- Ton heure est venue, dit le chasseur laconique en abaissant la
pointe de son fusil  travers le feuillage. Il semblait ajuster
son coup lorsqu'au lieu de lcher la dtente on le vit poser
tranquillement son arme  terre, et se livrer  ces clats de rire
qui lui taient ordinaires.

-- Foi de misrable pcheur, dit-il, je prenais ce pauvre diable
pour un Mingo! Mais lorsque mes yeux ont parcouru son corps pour
choisir l'endroit le plus propre  recevoir la balle que je lui
destinais, le croiriez-vous jamais, Uncas? j'ai reconnu notre
chanteur! Ainsi ce n'est aprs tout que l'imbcile qu'on appelle
La Gamme, dont la mort ne saurait servir  personne, et dont la
vie peut nous tre utile, s'il est possible d'en tirer autre chose
que des chansons. Si l'harmonie de ma voix n'a pas perdu son
pouvoir, je vais lui faire entendre des sons qui lui seront plus
agrables que celui du tueur de daims.

En disant ces mots OEil-de-Faucon se glissa  travers les
broussailles, jusqu' ce qu'il ft  porte d'tre entendu de
David, et il chercha  rpter ce concert harmonieux grce auquel
il avait travers si heureusement le camp des Hurons. La Gamme
avait l'oreille trop fine et trop exerce pour ne pas reconnatre
les sons qu'il avait dj entendus prcdemment, et pour ne pas
distinguer d'o ils partaient. Et d'ailleurs il aurait t
difficile pour tout autre qu'OEil-de-Faucon de produire un bruit
semblable. Le pauvre diable parut aussitt soulag d'un grand
poids, et se mettant  courir dans la direction de la voix, ce qui
pour lui tait aussi facile que l'est  un guerrier de se porter 
l'endroit o retentit le bruit du canon, il dcouvrit bientt le
chanteur cach qui produisait des sons si harmonieux.

-- Je voudrais savoir ce que les Hurons vont penser de cela, dit
le chasseur en riant, tandis qu'il prenait son compagnon par le
bras pour le conduire aux Delawares. Si les drles sont  porte
de nous entendre, ils diront qu'il y a deux fous au lieu d'un.
Mais ici nous sommes en sret, ajouta-t-il en lui montrant Uncas
et sa troupe. Maintenant racontez-nous toutes les trames des
Mingos en bon anglais, et sans faire tous vos roucoulements.

David regarda autour de lui; en voyant l'air sombre et sauvage des
chefs qui l'entouraient, son premier mouvement fut l'effroi, mais
bientt, les reconnaissant, il se rassura assez pour pouvoir
rpondre.

-- Les paens sont en campagne, et en bon ordre, dit David; je
crains bien qu'ils n'aient de mauvaises intentions. Il y a eu bien
des cris, bien du tapage, enfin un tumulte diabolique dans leurs
habitations depuis une heure; tellement, en vrit, que je me suis
enfui pour venir chercher la paix auprs des Delawares.

-- Vos oreilles n'auraient gure gagn au change si vous aviez
fait un peu plus de diligence, rpondit le chasseur? mais laissons
cela, o sont les Hurons?

-- Ils sont cachs dans la fort entre ce lieu et leur village, et
ils sont en si grand nombre que la prudence doit vous engager 
retourner sur-le-champ sur vos pas.

Uncas jeta un regard noble et fier sur ses compagnons:

-- Et Magua? demanda-t-il.

-- Il est avec eux. Il a amen la jeune fille qui a sjourn chez
les Delawares, et la laissant dans les cavernes, il s'est mis
comme le loup furieux  la tte de ses sauvages. Je ne sais ce qui
a pu l'agitera ce point.

-- Vous dites qu'il l'a laisse dans la caverne? s'cria Heyward;
par bonheur nous savons o elle est situe. Ne pourrait-on pas
trouver quelque moyen de la dlivrer sur-le-champ?

Uncas regarda fixement le chasseur avant de dire:

-- Qu'en pense OEil-de-Faucon?

-- Donnez-moi mes vingt hommes; je prendrai sur la droite, le long
de l'eau, et passant  ct des huttes des castors, j'irai joindre
le Sagamore et le colonel. Vous entendrez bientt le cri de guerre
retentir de ce ct; le vent vous l'apportera sans peine. Alors,
Uncas, chassez-les devant vous; lorsqu'ils seront  porte de nos
fusils, je vous promets, foi de digne chasseur, de les faire plier
comme un arc de bois de frne. Aprs cela, nous entrerons dans le
village, et nous irons droit  la caverne pour en tirer la jeune
femme. Ce n'est pas un plan bien savant, major; mais avec du
courage et de la patience on peut l'excuter.

-- C'est un plan que j'aime, et beaucoup, s'cria Duncan, qui vit
que la dlivrance de Cora devait en tre le rsultat. Il faut le
tenter  l'instant.

Aprs une courte confrence le projet fut approuv; il ne resta
plus qu' l'expliquer aux diffrents chefs, et aussitt aprs,
chacun alla prendre le poste qui lui avait t assign.

Chapitre XXXII

Mais les flaux se rpandront au loin, et les feux des funrailles
se multiplieront jusqu' ce que le grand roi ait renvoy, sans
ranon, la fille aux yeux noirs  Chrysa.

Pope, Traduction d'Homre.

Pendant qu'Uncas disposait ainsi ses forces, les bois taient
aussi paisibles, et  l'exception de ceux qui s'taient runis au
conseil, aussi dpourvus d'habitants en apparence qu' l'instant
o ils taient sortis pour la premire fois des mains du Crateur.
L'oeil pouvait plonger dans toutes les directions  travers les
intervalles que laissent entre eux les arbres touffus; mais nulle
part il ne dcouvrait rien qui ne fit partie du site et qui ne ft
en harmonie avec le calme qui y rgnait.

Si parfois un oiseau agitait le feuillage, si un cureuil, en
faisant tomber une noix, attirait un instant l'attention des
Delawares sur l'endroit d'o partait le bruit, cette interruption
momentane ne faisait que rendre ensuite le silence plus paisible
et plus solennel, et l'on n'entendait plus que le murmure de l'air
qui rsonnait sur leurs ttes en frisant la cime verdoyante de la
fort, qui s'tendait sur une vaste tendue de pays.

En considrant la solitude profonde de cette partie du bois qui
sparait les Delawares du village de leurs ennemis, on et dit que
le pied de l'homme n'y avait jamais pass: tout y portait un
caractre d'immobilit et de repos; mais OEil-de-Faucon, qui se
trouvait charg de diriger l'expdition principale, connaissait
trop bien le caractre de ceux  qui il allait avoir affaire pour
se fier  ces apparences trompeuses.

Lorsque sa petite bande se trouva de nouveau runie, le chasseur
jeta le tueur de daims sous son bras, et faisant signe  ses
compagnons de le suivre, il rebroussa chemin jusqu' ce qu'il ft
arriv sur les bords d'une petite rivire qu'ils avaient traverse
en venant. Il s'arrta alors, attendit que ses guerriers l'eussent
rejoint, et lorsqu'il les vit autour de lui, il demanda en
delaware:

-- Y a-t-il quelqu'un ici qui sache o conduit ce courant d'eau?

Un Delaware tendit une main, ouvrit deux doigts, et montrant la
manire dont ils se runissaient, il rpondit:

-- Avant que le soleil ait achev son tour, la petite rivire sera
dans la grande.

Puis il ajouta en faisant un nouveau geste expressif:

-- Les deux runies en font une seule pour les castors.

-- C'est ce que je pensais d'aprs le cours qu'il suit et d'aprs
la position des montagnes, reprit le chasseur en dirigeant sa vue
perante  travers les ouvertures qui sparaient le sommet des
arbres. Guerriers, nous nous tiendrons  couvert sur ses bords,
jusqu' ce que nous sentions la piste des Hurons.

Ses compagnons exprimrent, selon leur usage, leur assentiment par
une courte acclamation; mais voyant que leur chef se prparait
lui-mme  leur montrer le chemin, quelques-uns d'entre eux lui
firent entendre par des signes que tout n'tait pas comme il
devait tre. OEil-de-Faucon les comprit, et se retournant
aussitt, il aperut le matre de chant qui les avait suivis.

-- Savez-vous, mon ami, dit le chasseur d'un ton grave, et peut-
tre avec un peu d'orgueil du commandement honorable qui lui avait
t confi; savez-vous que cette troupe est compose de guerriers
intrpides choisis pour l'entreprise la plus hasardeuse, et
commande par quelqu'un qui, sans savoir faire de belles phrases,
ne sera pas d'humeur  les laisser sans besogne? Il ne se passera
peut-tre pas dix minutes avant que nous marchions sur le corps
d'un Huron, vivant ou mort.

-- Quoique je n'aie pas t instruit verbalement de vos projets,
rpondit David dont la physionomie s'tait anime, et dont les
regards ordinairement calmes et sans expression brillaient d'un
feu qui ne leur tait pas ordinaire, vos soldats m'ont rappel les
enfants de Jacob allant combattre les Sichemites, parce que leur
chef avait voulu s'unir  une femme d'une race qui tait favorise
du Seigneur. Or, voyez-vous, j'ai voyag longtemps avec la jeune
fille que vous cherchez; j'ai sjourn longtemps auprs d'elle
dans des circonstances bien diverses; et sans tre homme de
guerre, sans avoir d'pe ni de ceinturon au ct, j'aimerais
pourtant  me signaler en sa faveur.

Le chasseur hsita, comme s'il calculait en lui-mme les suites
que pourrait avoir un enrlement aussi trange.

-- Vous ne savez manier aucune arme, lui dit-il aprs un moment de
rflexion. Vous n'avez pas de fusil; croyez-moi, laissez-nous
faire; les Mingos rendront bientt ce qu'ils ont pris.

-- Si je n'ai pas la jactance et la frocit d'un Goliath,
rpondit David en tirant une fronde de dessous ses vtements, je
n'ai pas oubli l'exemple de l'enfant juif. Dans mon enfance je me
suis souvent exerc  manier cette arme; peut-tre n'en ai-je pas
encore entirement perdu l'habitude.

-- Ah! dit OEil-de-Faucon en regardant la fronde et le tablier de
peau de daim d'un oeil de froideur et de mpris, ce serait bon si
nous n'avions  nous dfendre que contre des flches ou mme des
couteaux; mais ces Mingos ont t pourvus par les Franais d'un
bon fusil chacun. Cependant comme vous avez le don,  ce qu'il
parat, de passer au milieu du feu sans qu'il vous arrive rien, et
puisque jusqu' prsent vous avez eu le bonheur... Major, pourquoi
votre fusil n'est-il pas en arrt? Tirer un seul coup avant le
temps, ce serait faire fracasser vingt crnes sans ncessit.
Chanteur, vous tes libre de nous suivre; vous pourrez nous tre
utile lorsque nous pousserons le cri de guerre.

-- Ami, je vous remercie, rpondit David, qui,  l'instar du saint
roi dont il tait fier de porter le nom, remplissait son tablier
de cailloux qui se trouvaient au bord de la rivire, sans avoir
beaucoup de propension  tuer personne; mon me aurait t dans
l'affliction si vous m'aviez renvoy.

-- N'oubliez pas, ajouta le chasseur en lui lanant un regard
expressif, que nous sommes venus ici pour nous battre, et non pour
faire de la musique. Songez qu' l'exception du cri de guerre,
lorsque le moment sera venu de le pousser, on ne doit entendre ici
d'autre son que celui du fusil.

David exprima par un signe de tte respectueux qu'il acceptait les
conditions qui lui taient prescrites, et OEil-de-Faucon, jetant
un nouveau coup d'oeil sur ses compagnons comme pour les passer en
revue, donna l'ordre de se remettre en marche.

Ils suivirent pendant un mille le cours de la rivire. Les bords
en taient assez escarps pour drober leur marche aux regards qui
auraient pu les guetter; l'paisseur des buissons qui bordaient le
courant leur offrit encore de nouveaux motifs de scurit;
nanmoins pendant toute la route ils ne ngligrent aucune des
prcautions en usage chez les Indiens lorsqu'ils se prparent 
une attaque. De chaque ct de la rivire un Delaware plac en
avant rampait plutt qu'il ne marchait, toujours l'oeil fix sur
la fort, et plongeant la vue au milieu des arbres ds qu'il
s'offrait une ouverture. Ce n'tait pas encore assez; toutes les
cinq minutes la troupe s'arrtait pour couter s'ils n'entendaient
pas quelque bruit, avec une finesse d'organe qui serait  peine
concevable dans des hommes moins rapprochs de l'tat de nature.
Cependant leur marche ne fut pas inquite, et ils atteignirent
l'endroit o la petite rivire se perdait dans la plus grande,
sans que rien annont qu'ils eussent t dcouverts. Le chasseur
ordonna alors de nouveau de faire halte, et il se mit  considrer
le ciel.

-- Il est probable que nous aurons une bonne journe pour nous
battre, dit-il en anglais en s'adressant  Heyward, les yeux fixs
sur les nuages qui commenaient  s'amonceler sur le firmament.
Soleil ardent, fusil qui brille, empchent de viser juste. Tout
nous favorise; les Hurons ont le vent contre eux, de sorte que la
fume se dirigera sur eux, ce qui n'est pas un mdiocre avantage,
tandis que nous au contraire nous tirerons librement et sans que
rien nuise  la justesse de notre coup d'oeil. Mais ici finit
l'ombrage pais qui nous protgeait; le castor est en possession
des bords de cette rivire depuis des centaines d'annes; aussi
voyez combien de troncs consums! bien peu d'arbres conservent
encore quelque apparence de vie.

OEil-de-Faucon dans ce peu de mots avait peint avec assez de
vrit la perspective qui s'offrait alors devant eux. La rivire
suivait un cours irrgulier; tantt elle s'chappait par
d'troites ouvertures qu'elle s'tait creuses dans les rochers;
tantt se rpandant dans des valles profondes, elle y formait de
vastes tangs. Partout sur ses bords on voyait des restes
desschs d'arbres morts, dans tous les priodes du dprissement,
depuis ceux dont il ne restait plus qu'un tronc informe jusqu'
ceux qui avaient t rcemment dpouills de cette corce
prservatrice qui contient le principe mystrieux de leur vie. Un
petit nombre de ruines couvertes de mousse semblaient n'avoir t
pargnes par le temps que pour attester qu'une gnration avait
autrefois peupl cette solitude, et qu'il n'en restait plus
d'autres vestiges.

Jamais le chasseur n'avait observ avec autant d'intrt et de
soin toutes les parties du site au milieu duquel il se trouvait.
Il savait que les habitations des Hurons n'taient tout au plus
qu' un demi-mille de distance, et craignant quelque embuscade, il
tait dans une grande inquitude de ne pas apercevoir la plus
lgre trace de ses ennemis.

Une ou deux fois il fut tent de donner le signal de l'attaque, et
de chercher  prendre le village par surprise; mais son exprience
lui faisait sentir au mme instant le danger d'une tentative aussi
incertaine. Alors il coutait de toutes ses oreilles, dans une
pnible attente, s'il n'entendait pas quelque bruit hostile partir
de l'endroit o Uncas tait rest; mais il n'entendait que les
sifflements du vent qui commenait  balayer tout ce qu'il
rencontrait dans les cavits de la fort, et prsageait une
tempte.  la fin, las de ne prendre conseil que de la prudence,
ne consultant plus qu'une impatience qui ne lui tait pas
naturelle, il rsolut d'agir sans tarder davantage.

Le chasseur s'tait arrt derrire un buisson pour faire ses
observations, tandis que ses guerriers taient rests cachs prs
du lit de la rivire. En entendant le signal que leur chef donna 
voix basse, ils remontrent sur les bords en se glissant
furtivement comme autant de spectres lugubres, et ils se
grouprent en silence autour de lui. OEil-de-Faucon leur indiqua
du doigt la direction qu'ils devaient suivre, et il s'avana 
leur tte. Toute la troupe se forma sur une seule ligne, et marcha
si exactement sur ses pas, qu' l'exception d'Heyward et de David
on ne voyait que la trace des pas d'un seul homme.

 peine s'taient-ils montrs  dcouvert, qu'une dcharge d'une
douzaine de fusils se fit entendre derrire eux, et un Delaware,
sautant en l'air comme un daim atteint par la balle d'un chasseur,
retomba lourdement  terre et y resta dans l'immobilit de la
mort.

-- Ah! je craignais quelque diablerie de ce genre! s'cria le
chasseur en anglais; puis, avec la rapidit de la pense, il
ajouta dans la langue des Delawares: Vite  couvert, et chargez!

 ces mots la troupe se dispersa, et avant qu'Heyward ft revenu
de sa surprise, il se trouva seul avec David. Heureusement les
Hurons s'taient dj replis en arrire, et pour le moment il
n'avait rien  craindre. Mais cette trve ne devait pas tre de
longue dure; le chasseur reparut aussitt, donna l'exemple de les
poursuivre en dchargeant son fusil, et courut d'arbre en arbre,
chargeant et tirant tour  tour tandis que l'ennemi reculait
lentement.

Il paratrait que cette attaque soudaine avait t faite par un
trs petit dtachement de Hurons; mais  mesure qu'ils se
retiraient leur nombre augmentait sensiblement, et bientt ils se
trouvrent en tat de soutenir le feu des Delawares, et mme de le
repousser sans trop de dsavantage. Heyward se jeta au milieu des
combattants, et imitant la prudence de ses compagnons, il tira
coup sur coup, se cachant et se montrant tour  tour. Ce fut alors
que le combat devint anim; les Hurons ne reculaient plus; les
deux troupes restaient en place. Peu de guerriers taient blesss,
parce que chacun avait soin de se tenir autant que possible 
l'abri derrire un arbre, et ne dcouvrait jamais une partie de
son corps qu'au moment d'ajuster.

Cependant les chances du combat devenaient de plus en plus
dfavorables pour OEil-de-Faucon et pour ses guerriers. Le
chasseur tait trop clairvoyant pour ne pas apercevoir tout le
danger de sa position, mais sans savoir comment y remdier. Il
voyait qu'il tait plus dangereux de battre en retraite que de se
maintenir o il tait; mais, d'un autre ct, l'ennemi, qui
recevait  chaque instant de nouveaux renforts, commenait 
s'tendre sur les flancs de sa petite troupe, de sorte que les
Delawares, ne pouvant presque plus se mettre  couvert,
ralentissaient leur feu. Dans cette conjoncture critique,
lorsqu'ils commenaient  croire que bientt ils allaient tre
envelopps par toute la peuplade des Hurons, ils entendirent tout
 coup des cris de guerre et un bruit d'armes  feu retentir sous
les votes paisses de la fort, vers l'endroit o Uncas tait
post, dans une valle profonde, beaucoup au-dessus du terrain sur
lequel OEil-de-Faucon se battait avec acharnement.

Les effets de cette attaque inattendue furent instantans, et elle
fit une diversion bien utile pour le chasseur et ses amis. Il
parait que l'ennemi avait prvu le coup de main qu'ils avaient
tent, ce qui l'avait fait chouer; mais s'tant tromp sur leur
nombre, il avait laiss un dtachement trop faible pour rsister 
l'attaque imptueuse du jeune Mohican. Ce qui rendait ces
conjectures plus que probables, c'est que le bruit du combat qui
s'tait engag dans la fort approchait de plus en plus, et que
d'un autre ct ils virent diminuer tout  coup le nombre de leurs
agresseurs, qui volrent au secours de leurs compagnons repousss,
et se htrent de se porter sur leur principal point de dfense.

Animant les guerriers de la voix et par son exemple, OEil-de-
Faucon donna ordre aussitt de fondre sur l'ennemi. Dans leur
manire de se battre, la charge ne consistait qu' s'avancer
d'arbre en arbre en restant  couvert, mais en s'approchant
toujours davantage. Cette manoeuvre fut excute  l'instant; elle
eut d'abord tout le succs dsirable. Les Hurons furent forcs de
se retirer, et ils ne s'arrtrent que lorsqu'ils trouvrent  se
retrancher derrire un taillis pais. Ils se retournrent alors,
et le combat prit une nouvelle face; le feu tait galement bien
nourri des deux cts; la vigueur de la rsistance rpondait 
l'ardeur de l'attaque, et il tait impossible de prvoir pour qui
se dciderait le sort des armes. Les Delawares n'avaient encore
perdu aucun guerrier; mais leur sang commenait  couler en
abondance, par suite de la position dsavantageuse qu'ils
occupaient.

Dans cette nouvelle crise OEil-de-Faucon trouva moyen de se
glisser derrire le mme arbre qui servait dj d'abri  Heyward;
la plupart de ses guerriers taient un peu sur sa droite,  porte
de sa voix, et ils continuaient  faire des dcharges rapides mais
inutiles sur leurs ennemis que le taillis protgeait.

-- Vous tes jeune, major, dit le chasseur en posant  terre le
tueur de daims et en s'appuyant sur son arme favorite, un peu
fatigu de l'activit qu'il venait de dployer; vous tes jeune,
et peut-tre aurez-vous occasion quelque jour de mener des troupes
contre ces diables de Mingos. Vous pouvez voir ici toute la
tactique d'un combat indien. Elle consiste principalement  avoir
la main leste, le coup d'oeil rapide et un abri tout prt. Je
suppose que vous ayez ici une compagnie des troupes royales
d'Amrique, voyons un peu comment vous vous y prendriez.

-- Je ferais charger ces misrables la baonnette en avant.

-- Oui, c'est ainsi que raisonnent les blancs. Mais dans ces
dserts, un chef doit se demander combien il peut pargner de
vies. Hlas! ajouta-t-il en secouant la tte comme quelqu'un qui
fait de tristes rflexions, je rougis de le dire, mais il viendra
un temps o le cheval dcidera tout dans ces escarmouches[72]. Les
btes valent mieux que l'homme, et il faudra qu' la fin nous en
venions aux chevaux. Mettez un cheval aux trousses d'une Peau-
Rouge, et que son fusil soit une fois vide, le naturel ne
s'arrtera jamais pour le recharger.

-- C'est un sujet qu'il serait mieux de discuter dans un autre
moment, rpondit Heyward; irons-nous  la charge?

-- Je ne vois pas pourquoi, lorsqu'on est oblig de respirer un
moment, on n'emploierait pas ce temps en rflexions utiles, reprit
le chasseur d'un ton de douceur. Brusquer la charge, c'est une
mesure qui ne me plat pas trop, parce qu'il faut toujours
sacrifier quelques ttes dans ces sortes d'attaques. Et cependant,
ajouta-t-il en penchant la tte pour entendre le bruit du combat
qui se livrait dans l'loignement, si Uncas a besoin de notre
secours, il faut que nous chassions ces drles qui nous barrent le
passage.

Aussitt, se dtournant d'un air prompt et dcid, il appela 
grands cris ses Indiens. Ceux-ci lui rpondirent par des
acclamations prolonges; et  un signal donn, chaque guerrier fit
un mouvement rapide autour de son arbre.  la vue de tant de corps
qui se montrent en mme temps  leurs yeux, les Hurons
s'empressent d'envoyer une dcharge qui, faite prcipitamment, ne
produit aucun rsultat. Alors les Delawares, sans se donner le
temps de respirer, s'lancent par bonds imptueux vers le taillis
comme autant de panthres qui se jettent sur leur proie. Quelques
vieux Hurons plus fins que les autres, et qui ne s'taient pas
laiss prendre  l'artifice employ pour leur faire dcharger
leurs fusils, attendirent qu'ils fussent tout prs d'eux, et
firent alors une dcharge terrible. Les craintes du chasseur se
trouvrent malheureusement justifies, et il vit tomber trois de
ses compagnons. Mais cette rsistance n'tait pas suffisante pour
arrter les autres; les Delawares pntrrent dans le taillis, et
dans leur fureur de l'attaque, avec la frocit de leur caractre,
ils balayrent tout ce qui s'opposait  leur passage.

Le combat corps  corps ne dura qu'un instant, et les Hurons
lchrent pied jusqu' ce qu'ils eussent atteint l'autre extrmit
du petit bois sur lequel ils s'taient appuys. Alors ils firent
face, et parurent de nouveau dcids  se dfendre avec cette
sorte d'acharnement que montrent les btes froces lorsqu'elles se
trouvent relances dans leur tanire. Dans ce moment critique,
lorsque la victoire allait redevenir douteuse, un coup de fusil se
fit entendre derrire les Hurons; une balle partit en sifflant du
milieu de quelques habitations de castors qui taient situes dans
la clairire, et aussitt aprs retentit l'effroyable cri de
guerre.

-- C'est le Sagamore! s'cria OEil-de-Faucon en rptant le cri de
sa voix de stentor; nous les tenons maintenant en face et par
derrire: ils ne sauraient nous chapper.

L'effet que cette attaque soudaine produisit sur les Hurons ne
saurait se dcrire. N'ayant plus de moyens de se mettre  l'abri,
ils poussrent tous ensemble un cri de dsespoir, et sans penser 
opposer la moindre rsistance, ils ne cherchrent plus leur salut
que dans la fuite. Beaucoup, en voulant se sauver, tombrent sous
les balles des Delawares.

Nous ne nous arrterons pas pour dcrire l'entrevue du chasseur et
de Chingachgook, ou, plus touchante encore, celle que Duncan eut
avec le pre de son Alice. Quelques mots dits rapidement et  la
hte leur suffirent pour s'expliquer mutuellement l'tat des
choses; ensuite OEil-de-Faucon, montrant le Sagamore  sa troupe,
remit l'autorit entre les mains du chef mohican. Chingachgook
prit le commandement auquel sa naissance et son exprience lui
donnaient des droits incontestables, avec cette gravit qui ajoute
du poids aux ordres d'un chef amricain. Suivant les pas du
chasseur, il traversa le taillis qui venait d'tre le thtre d'un
combat si acharn. Lorsque les Delawares trouvaient le cadavre
d'un de leurs compagnons, ils le cachaient avec soin; mais si
c'tait celui d'un ennemi, ils lui enlevaient sa chevelure. Arriv
sur une hauteur, le Sagamore fit faire halte  sa troupe.

Aprs une expdition aussi active, les vainqueurs avaient besoin
de reprendre haleine. La colline sur laquelle ils s'taient
arrts tait entoure d'arbres assez pais, pour les cacher.
Devant eux s'tendait, pendant l'espace de plusieurs milles, une
valle sombre, troite et boise. C'tait au milieu de ce dfil
qu'Uncas se battait encore contre le principal corps des Hurons.

Le Mohican et ses amis s'avancrent sur la pente de la colline, et
ils prtrent une oreille attentive. Le bruit du combat semblait
moins loign; quelques oiseaux voltigeaient au-dessus de la
valle, comme si la frayeur leur avait fait abandonner leurs nids,
et une fume assez paisse, qui semblait dj se mler 
l'atmosphre, s'levait au-dessus des arbres, et dsignait la
place o l'engagement, devait avoir t plus vif et plus anim.

-- Ils approchent de ce ct, dit Duncan au moment o une nouvelle
explosion d'armes  feu venait de se faire entendre; nous sommes
trop au centre de leur ligne pour pouvoir agir efficacement.

-- Ils vont se diriger vers ce bas-fond o les arbres sont plus
pais, dit le chasseur, et nous pourrons alors les prendre en
flanc. Allons, Sagamore, il sera bientt temps de pousser le cri
de guerre et de nous mettre  leurs trousses. Je me battrai cette
fois avec des guerriers de ma couleur: vous me connaissez,
Mohican; tenez pour certain que pas un Huron ne traversera la
rivire qui est derrire nous, sans que le tueur de daims ait
retenti  ses oreilles.

Le chef indien s'arrta encore un moment pour contempler le lieu
du combat, qui semblait se rapprocher de plus en plus, preuve
vidente que les Delawares triomphaient; et il ne quitta la place
que lorsque les balles qui tombrent  quelques pas d'eux comme
des grains de grle qui annoncent l'approche de la tempte, lui
firent reconnatre que leurs amis ainsi que leurs ennemis taient
encore plus prs qu'il ne l'avait souponn. OEil-de-Faucon et ses
amis se retirrent derrire un buisson assez pais pour leur
servir de rempart, et ils attendirent la suite des vnements avec
ce calme parfait qu'une grande habitude peut seule donner dans un
moment semblable.

Bientt le bruit des armes cessa d'tre rpt par les chos des
bois, et rsonna comme si les coups taient ports en plein air.
Ils virent alors quelques Hurons paratre l'un aprs l'autre,
repousss hors de la fort jusque dans la clairire; ils se
ralliaient derrire les derniers arbres comme  l'endroit o il
fallait faire les derniers efforts. Un grand nombre de leurs
compagnons les rejoignirent successivement, et abrits par les
arbres, ils paraissaient dtermins  ne prendre conseil que de
leur dsespoir. Heyward commena  montrer de l'impatience; il ne
tenait plus en place, et ses regards tincelants cherchaient sans
cesse ceux de Chingachgook comme pour lui demander s'il n'tait
pas temps d'agir. Le chef tait assis sur un roc, le visage plein
de calme et de dignit, regardant le combat d'un oeil aussi
tranquille que s'il n'tait plac l que pour en tre spectateur.

-- Le moment est venu pour le Delaware de frapper! s'cria Duncan.

-- Non, non, pas encore, rpondit le chasseur; lorsque ses amis
approcheront, il leur fera connatre qu'il est ici. Voyez! les
drles se groupent derrire ce bouquet de pins, comme des mouches
qui se rassemblent autour de leur reine. Sur mon me, un enfant
serait sr de placer une balle au milieu de cet essaim de corps
amoncels.

Dans ce moment Chingachgook donna le signal; sa troupe fit feu, et
une douzaine de Hurons tombrent morts. Au cri de guerre qu'il
avait pouss rpondirent des acclamations parties de la fort; et
alors un cri si perant retentit dans les airs, qu'on et dit que
mille bouches s'taient runies pour le faire entendre. Les Hurons
consterns abandonnrent le centre de leur ligne, et Uncas sortit
de la fort par le passage qu'ils laissaient libre,  la tte de
plus de cent guerriers.

Agitant ses mains  droite et  gauche, le jeune chef montra
l'ennemi  ses compagnons, qui se mirent aussitt  sa poursuite.
Le combat se trouva alors divis. Les deux ailes des Hurons qui se
trouvaient rompues rentrrent dans les bois pour y chercher un
abri, et elles furent suivies de prs par les enfants victorieux
des Lenapes.  peine une minute s'tait coule que dj le bruit
s'loignait dans diffrentes directions, et devenait moins
distinct  mesure que les combattants s'enfonaient dans la fort.
Cependant un petit noyau de Hurons s'tait form, qui, ddaignant
de prendre ouvertement la fuite, se retiraient lentement comme des
lions aux abois, et montaient la colline que Chingachgook et sa
troupe venaient d'abandonner pour prendre part de plus prs au
combat. Magua se faisait remarquer au milieu d'eux par son
maintien fier et sauvage, et par l'air imprieux qu'il conservait
encore.

Dans son empressement  mettre tous ses compagnons  la poursuite
des fuyards, Uncas tait rest presque seul; mais du moment que
ses yeux eurent aperu le Renard-Subtil, il oublia toute autre
considration. Poussant son cri de guerre, qui ramena autour de
lui cinq ou six de ses guerriers, et sans faire attention 
l'ingalit du nombre, il se prcipita sur son ennemi. Magua, qui
piait tous ses mouvements, s'arrta pour l'attendre, et dj son
me froce tressaillait de joie de voir le jeune hros, dans son
imptuosit tmraire, venir se livrer  ses coups, lorsque de
nouveaux cris retentirent, et la Longue-Carabine parut tout  coup
 la tte d'une troupe de blancs. Le Huron tourna le dos et se mit
 battre en retraite sur la colline.

Uncas s'aperut  peine de la prsence de ses amis, tant il tait
anim  la poursuite des Hurons; il continua  les harceler sans
relche. En vain OEil-de-Faucon lui criait de ne point s'exposer
tmrairement; le jeune Mohican n'coutait rien, bravait le feu
des ennemis, et il les fora bientt  fuir avec la mme rapidit
qu'il mettait  les poursuivre. Heureusement cette course force
ne dura pas longtemps, et les blancs que le chasseur conduisait se
trouvaient par leur position avoir un espace moins grand 
parcourir, autrement le Delaware et bientt devanc tous ses
compagnons, et et t victime de sa tmrit. Mais avant qu'un
pareil malheur pt arriver, les fuyards et les vainqueurs
entrrent presque en mme temps dans le village des Wyandots.

Excits par la prsence de leurs habitations, les Hurons
s'arrtrent, et ils se battirent en dsesprs autour du feu du
conseil. Le commencement et la fin du combat se touchrent de si
prs, que le passage d'un tourbillon est moins rapide, et ses
ravages moins effrayants. La hache d'Uncas, le fusil d'OEil-de-
Faucon, et mme le bras encore nerveux de Munro, firent de tels
prodiges, qu'en un instant la terre fut jonche de cadavres.
Cependant Magua, malgr son audace, et quoiqu'il s'expost sans
cesse, chappa  tous les efforts que faisaient ses ennemis pour
lui arracher la vie. On et dit que, comme ces hros favoriss
dont d'anciennes lgendes nous conservent la fabuleuse histoire,
il avait un charme secret pour protger ses jours. Poussant un cri
dans lequel se peignait l'excs de sa fureur et de son dsespoir,
le Renard-Subtil, aprs avoir vu tomber ses compagnons autour de
lui, s'lana hors du champ de bataille, suivi de deux amis, qui
seuls avaient survcu, et laissant les Delawares occups 
recueillir les trophes sanglants de leur victoire.

Mais Uncas, qui l'avait vainement cherch dans la mle, se
prcipita  sa poursuite; OEil-de-Faucon, Heyward et David se
pressrent de voler sur ses pas. Tout ce que le chasseur pouvait
faire avec les plus grands efforts, c'tait de le suivre de
manire  tre toujours  porte de le dfendre. Une fois Magua
parut vouloir se retourner pour essayer s'il ne pourrait pas enfin
assouvir sa vengeance; mais ce projet fut abandonn presque
aussitt qu'il avait t conu; et se jetant au milieu d'un
buisson pais  travers lequel il fut suivi par ses ennemis, il
entra tout  coup dans la caverne qui est dj connue du lecteur.
OEil-de-Faucon poussa un cri de joie en voyant que maintenant leur
proie ne pouvait plus leur chapper. Il se prcipita avec son
compagnon dans la caverne dont l'entre tait longue et troite,
assez  temps pour apercevoir les Hurons qui se retiraient. Au
moment o ils pntraient dans les galeries naturelles et dans les
passages souterrains de la caverne, des centaines de femmes et
d'enfants s'enfuirent en poussant des cris horribles.  la clart
sombre et spulcrale qui rgnait dans ce lieu, on et pu les
prendre dans l'loignement pour des ombres et des fantmes qui
fuyaient l'approche des mortels.

Cependant Uncas ne voyait toujours que Magua; ses yeux ne
cherchaient que lui, ne s'attachaient que sur lui; ses pas
pressaient les siens. Heyward et le chasseur continuaient  le
suivre, anims par le mme sentiment, quoique port peut-tre  un
moindre degr d'exaltation. Mais plus ils avanaient, plus la
clart diminuait, et plus ils avaient de peine  distinguer leurs
ennemis qui, connaissant les chemins, leur chappaient lorsqu'ils
se croyaient le plus prs de les atteindre; ils crurent mme un
instant avoir perdu la trace de leurs pas lorsqu'ils aperurent
une robe blanche flotter  l'extrmit d'un passage troit qui
semblait conduire sur la montagne.

-- C'est Cora! s'cria Heyward d'une voix tremblante d'motion.

-- Cora! Cora! rpta Uncas en s'lanant en avant comme le daim
des forts.

-- C'est elle-mme, rpta le chasseur. Courage, jeune fille; nous
voici! nous voici!

Cette vue les enflamma d'une nouvelle ardeur, et sembla leur
donner des ailes. Mais le chemin tait alors ingal, rempli
d'asprits, et dans quelques endroits presque impraticable. Uncas
jeta son fusil qui retardait sa course, et s'lana avec une
ardente imptuosit. Heyward en fit autant; mais l'instant d'aprs
ils reconnurent leur imprudence en entendant un coup de fusil que
les Hurons trouvrent le temps de tirer tout en gravissant le
passage pratiqu dans le roc; la balle fit mme une lgre
blessure au jeune Mohican.

-- Il faut les atteindre! s'cria le chasseur devanant ses amis
par un lan de dsespoir; les coquins ne nous manqueraient pas 
cette distance; et, voyez! ils tiennent la jeune fille de manire
qu'elle leur serve de rempart.

Sans faire attention  ces paroles, ou plutt sans les entendre,
ses compagnons suivirent du moins son exemple, et par des efforts
incroyables ils s'approchrent assez des fugitifs pour voir que
Cora tait entrane par les deux Hurons tandis que Magua leur
montrait le chemin qu'ils devaient suivre. Dans ce moment une
clart soudaine pntra la caverne; les formes de la jeune fille
et de ses perscuteurs se dessinrent un instant contre le mur, et
ils disparurent tous quatre. Livrs  une sorte de frnsie cause
par le dsespoir, Uncas et Heyward redoublrent des efforts qui
semblaient dj plus qu'humains, et voyant une ouverture, ils
s'lancrent hors de la caverne, et se trouvrent en face de la
montagne,  temps pour apercevoir la route que les fugitifs
avaient prise.

Il fallait gravir un chemin escarp et rocailleux. Gn par son
fusil, et peut-tre n'tant pas soutenu par un intrt aussi vif
pour la captive que ses compagnons, le chasseur se laissa devancer
un peu; et Heyward  son tour fut devanc par Uncas. Ils
franchirent de cette manire en un instant des rocs, des
prcipices, qui dans d'autres circonstances auraient paru
inaccessibles. Mais enfin ils se trouvrent rcompenss de leurs
fatigues en voyant qu'ils gagnaient rapidement du terrain sur les
Hurons, dont Cora retardait la marche.

-- Arrte, chien des Wyandots! s'cria Uncas du haut d'un roc en
agitant son tomahawk; arrte! c'est une fille[73] delaware qui te
crie de t'arrter!

-- Je n'irai pas plus loin! s'cria Cora, s'arrtant tout  coup
sur le bord d'un prcipice profond,  peu de distance du sommet de
la montagne. Tu peux me tuer, dtestable Huron; je n'irai pas plus
loin!

Les deux Hurons qui l'entouraient levrent aussitt sur elle leurs
tomahawks avec cette joie cruelle que les dmons gardent, dit-on,
en accomplissant l'oeuvre du mal; mais Magua arrta leurs bras. Il
leur arracha leurs armes, les jeta loin de lui, et tirant son
couteau, il se tourna vers sa captive, et tandis que les passions
les plus violences et les plus opposes se peignaient sur sa
figure:

-- Femme, dit-il, choisis ou le wigwam ou le couteau du Renard-
Subtil!

Cora, sans le regarder, se jeta  genoux; tous ses traits taient
anims d'une expression extraordinaire; elle leva les yeux et
tendit les bras vers le ciel en disant d'une voix douce, mais
pleine de confiance:

-- Mon Dieu, je suis  toi; fais de moi ce qu'il te plaira!

-- Femme, rpta Magua d'une voix rauque, choisis!

Mais Cora, dont la figure annonait la srnit d'un ange,
n'entendit point sa demande, et n'y fit point de rponse. Le Huron
tremblait de tous ses membres; il leva le bras tout  coup, puis
il le laissa retomber comme s'il ne savait  quoi se rsoudre. Il
semblait se passer un combat violent dans son me; il leva de
nouveau l'arme menaante; mais dans cet instant un cri perant se
fit entendre au-dessus de sa tte; Uncas ne se possdant plus
s'lana d'une hauteur prodigieuse sur le bord dangereux o se
trouvait son ennemi; mais au moment o Magua levait les yeux en
entendant le cri terrible, un de ses compagnons, profitant de ce
mouvement, plongea son couteau dans le sein de la jeune fille.

Le Huron se prcipita comme un tigre sur l'ami qui l'offensait et
qui dj s'tait retir; mais Uncas dans sa chute terrible les
spara et roula aux pieds de Magua. Ce monstre, oubliant alors ses
premires ides de vengeance, et rendu plus froce encore par le
meurtre dont il venait d'tre tmoin, enfona son arme entre les
deux paules d'Uncas renvers, et il poussa un cri infernal en
commettant ce lche attentat. Mais Uncas trouva encore la force de
se relever; et comme la panthre blesse qui s'lance sur son
ennemi, par un dernier effort dans lequel il puisa tout ce qui
lui restait de vigueur, il tendit  ses pieds le meurtrier de
Cora, et retomba lui-mme sur la terre. Dans cette position, il se
retourna vers le Renard-Subtil, lui adressant un regard fier et
intrpide, et semblant lui faire entendre ce qu'il ferait si ses
forces ne l'avaient pas abandonn. Le froce Magua saisit par le
bras le jeune Mohican incapable d'opposer aucune rsistance, et il
lui enfona un couteau dans le sein  trois reprises diffrentes
avant que sa victime, l'oeil toujours fix sur son ennemi avec
l'expression du plus profond mpris, tombt morte  ses pieds.

-- Grce! grce! Huron, s'cria Heyward du haut du roc avec une
expression dchirante; aie piti des autres si tu veux qu'on ait
piti de toi.

Magua vainqueur regarda le jeune guerrier, et lui montrant l'arme
fatale toute teinte du sang de ses victimes, il poussa un cri si
froce, si sauvage, et qui en mme temps peignait si bien son
barbare triomphe, que, ceux qui se battaient dans la valle  plus
de mille pieds au-dessous d'eux l'entendirent, et ne purent en
mconnatre la cause. Il fut suivi d'une exclamation terrible qui
s'chappa des lvres du chasseur qui, franchissant les rocs et les
ravins, s'avanait vers lui d'un pas aussi rapide, aussi dlibr
que si quelque pouvoir invisible le soutenait au milieu de l'air;
mais lorsqu'il arriva sur le thtre mme du massacre, il n'y
trouva plus que les cadavres des victimes.

OEil-de-Faucon jeta sur eux un seul regard, et aussitt son oeil
perant se porta sur la montagne qui s'levait presque
perpendiculairement devant lui. Un homme en occupait le sommet; il
avait les bras levs; son attitude tait menaante. Sans s'arrter
 le considrer, OEil-de-Faucon leva son fusil; mais un fragment
de rocher qui roula sur la tte de l'un des fugitifs qu'il n'avait
pas aperu laissa voir  dcouvert la personne de l'honnte La
Gamme, dont les traits tincelaient d'indignation. Magua sortit
alors d'une cavit dans laquelle il s'tait enfonc, et marchant
avec une froide indiffrence sur le cadavre du dernier de ses
compagnons, il franchit d'un saut une large ouverture, et gravit
les rochers dans un endroit o le bras de David ne pouvait
l'atteindre. Il n'avait plus qu'un lan  prendre pour se trouver
de l'autre ct du prcipice, et  l'abri de tout danger. Avant de
s'lancer, le Huron s'arrta un instant, et jetant un regard
ironique sur le chasseur, il s'cria:

-- Les blancs sont des chiens! les Delawares sont des femmes!
Magua les laisse sur les rocs pour qu'ils servent de pture aux
corbeaux!

 ces mots il poussa un clat de rire effrayant, et prit un lan
terrible; mais il n'atteignit pas le roc sur lequel il voulait
sauter, il retomba, et ses mains s'attachrent  des broussailles
sur le flanc du rocher. OEil-de-Faucon suivait tous ses
mouvements, et ses membres taient agits d'un tel tremblement,
que le bout de son fusil  demi lev flottait en l'air comme la
feuille agite par le vent. Sans s'puiser en efforts inutiles, le
Renard-Subtil laissa retomber son corps de toute la longueur de
ses bras, et il trouva un fragment de rocher pour poser le pied un
instant. Alors, rassemblant toutes ses forces, il renouvela sa
tentative, et russit  amener ses genoux sur le bord de la
montagne. Ce fut dans ce moment, lorsque le corps de son ennemi
tait comme repli sur lui-mme, que le chasseur le coucha en
joue. Au moment o le ressort fut lch, l'arme tait aussi
immobile que les rochers environnants. Les bras du Huron se
dtendirent, et son corps retomba un peu en arrire, tandis que
ses genoux conservaient toujours leur position. Jetant un regard
teint sur son ennemi, il fit un geste pour le braver encore. Mais
dans ce moment ses genoux flchirent, et le monstre, tombant la
tte la premire, alla rouler au fond du prcipice qui devait lui
servir de tombeau.

Chapitre XXXIII

Ils combattirent comme des braves, longtemps et avec vigueur: ils
amoncelrent des cadavres musulmans sur ce rivage; ils furent
victorieux, mais Botzaris tomba; il tomba baign dans son sang.
Ses compagnons, ceux qui lui survcurent en petit nombre, le
virent sourire quand leur cri de triomphe retentit et que le champ
de bataille fut  eux: ils virent la mort clore ses paupires, et
il s'endormit paisiblement de son dernier sommeil, comme une fleur
qui se penche au dclin du jour.

Hallege.

La tribu des Lenapes, au lever du soleil, ne prsentait plus
qu'une scne de dsolation et de douleur. Le bruit du combat avait
cess, et ils avaient plus que veng leur ancienne inimiti et
leur nouvelle querelle avec les Mingos, en dtruisant toute la
peuplade. Le silence et l'obscurit qui couvraient la place o les
Hurons avaient camp n'annonaient que trop le sort de cette tribu
errante, tandis que des nues de corbeaux, se disputant leur proie
sur le sommet des montagnes, ou se prcipitant en tourbillons
bruyants dans les larges sentiers des bois, taient autant de
guides affreux qui indiquaient o avait t la vie et o rgnait 
prsent la mort. Enfin l'oeil le moins habitu  remarquer le
spectacle que n'offrent que trop souvent les frontires de deux
peuplades ennemies, n'aurait pu mconnatre les effrayants
rsultats d'une vengeance indienne.

Cependant le soleil levant trouva les Lenapes dans les larmes.
Aucun cri de victoire, aucun chant de triomphe ne se faisait
entendre. Le dernier guerrier avait quitt le champ de bataille
aprs avoir enlev toutes les chevelures de ses ennemis, et 
peine s'tait-il donn le temps de faire disparatre les traces de
sa mission sanglante, pour se joindre plus tt aux lamentations de
ses concitoyens. L'orgueil et l'enthousiasme avaient fait place 
l'humanit, et les plus vives dmonstrations de douleur avaient
succd aux acclamations de la vengeance.

Les cabanes taient dsertes; mais tous ceux que la mort avait
pargns s'taient rassembls dans un champ voisin, o ils
formaient un cercle immense dans un silence morne et solennel.
Quoique d'ge, de rang et de sexe diffrents, ils prouvaient tous
la mme motion. Tous les yeux taient fixs sur le centre du
cercle, o se trouvaient les objets d'une douleur si vive et si
universelle.

Six filles delawares, dont les longues tresses noires flottaient
sur leurs paules, paraissaient  peine avoir le courage de jeter
de temps en temps quelques herbes odorifrantes ou des fleurs des
forts sur une litire de plantes aromatiques, o reposait sous un
pole form  la hte avec des robes indiennes tout ce qui restait
de la noble, de l'ardente et gnreuse Cora. Sa taille lgante
tait cache sous plusieurs voiles de la mme simplicit, et ses
traits nagure si charmants taient drobs pour toujours aux
regards des mortels.  ses pieds tait assis le dsol Munro. Sa
tte vnrable tait courbe jusqu' terre, en tmoignage de la
soumission avec laquelle il recevait le coup dont la Providence
l'avait frapp; mais l'expression de la douleur la plus dchirante
se lisait sur son front. La Gamme tait prs de lui; sa tte tait
expose aux rayons du soleil, tandis que ses yeux expressifs se
portaient sans cesse de l'ami qu'il lui tait si pnible et si
difficile de consoler, sur le livre saint qui pouvait seul lui en
donner la force et les moyens. Heyward, appuy contre un arbre 
quelques pas de l, s'efforait de rprimer les lans d'une
douleur contre laquelle venait chouer toute sa force de
caractre.

Mais quelque triste et quelque mlancolique que ft le groupe que
nous venons de reprsenter, il l'tait encore moins que celui qui
occupait le ct oppos du cercle. Uncas, assis comme si la vie
l'et encore anim, tait par des ornements les plus magnifiques
que la richesse de sa tribu et pu rassembler. De superbes plumes
flottaient sur sa tte, des armes menaantes taient encore dans
sa main glace, ses bras et son col taient orns d'une profusion
de bracelets et de mdailles de toute espce, quoique son oeil
teint et ses traits immobiles fissent un affreux contraste avec
la pompe dont l'orgueil l'avait entour.

Chingachgook tait vis--vis de son malheureux fils, sans armes ni
ornements d'aucune espce; toute peinture avait t efface de son
corps, except la brillante tortue de sa race, qu'une marqu
indlbile avait imprime sur sa poitrine. Depuis que la tribu
s'tait rassemble, le guerrier mohican n'avait pas dtourn un
instant ses yeux dsesprs des traits glacs et insensibles de
son fils. Son regard tait tellement fixe, et son attitude si
immobile, qu'un tranger n'et pu reconnatre quel tait celui des
deux que la mort avait frapp, que par les mouvements convulsifs
que le dlire de la douleur arrachait au pre, et le calme de la
mort qui tait empreint pour toujours sur la physionomie du fils.

Le chasseur, pench prs de lui dans une attitude pensive,
s'appuyait sur cette arme qui n'avait pu dfendre son ami, tandis
que Tamenund, soutenu par les anciens de la tribu, occupait un
petit tertre d'o il pouvait embrasser d'un coup d'oeil la scne
muette et triste que formait son peuple.

Dans le cercle, mais assez prs du bord, se trouvait un militaire
revtu d'un uniforme tranger, et hors de l'enceinte son cheval de
bataille tait entour de quelques domestiques  cheval qui
semblaient prts  commencer quelque long voyage. L'uniforme du
militaire annonait qu'il tait attach au service du commandant
du Canada; venu comme un ambassadeur de paix, l'imptuosit
farouche de ses allis avait rendu sa mission inutile, et il tait
rduit  tre spectateur silencieux des tristes rsultats d'une
contestation qu'il tait arriv trop tard pour prvenir.

Le soleil avait dj parcouru le quart de sa course, et depuis
l'aube du jour la tribu dsole tait reste dans ce calme
silencieux, emblme de la mort qu'elle dplorait. Aucun son ne se
faisait entendre, except quelques sanglots touffs; aucun
mouvement ne se faisait remarquer au milieu de la multitude, si ce
n'est les touchantes offrandes faites  Cora par ses jeunes
compagnes. On et dit que chaque acteur de cette scne
extraordinaire venait d'tre chang en statue de pierre.

Enfin le sage tendant les bras et s'appuyant sur les paules de
ceux qui le soutenaient, se leva d'un air si faible et si
languissant, qu'on et dit qu'un sicle entier s'tait appesanti
sur celui qui la veille encore prsidait le conseil de sa nation
avec l'nergie de la jeunesse.

-- Hommes des Lenapes! dit-il d'une voix sombre et prophtique, la
face du Manitou est derrire un nuage, ses yeux se sont dtourns
de vous, ses oreilles sont fermes, ses lvres ne vous adressent
aucune rponse. Vous ne le voyez point, et cependant ses jugements
vous frappent. Ouvrez vos coeurs et ne vous laissez point aller au
mensonge. Hommes des Lenapes! la face du Manitou est derrire un
nuage.

Un silence profond et solennel suivit ces paroles simples et
terribles, comme si l'Esprit vnr qu'adorait la tribu se ft
fait entendre, et Uncas paraissait le seul tre dou de vie au
milieu de cette multitude prosterne et immobile.

Aprs quelques minutes un doux murmure de voix commena une espce
de chant en l'honneur des victimes de la guerre. Ces voix taient
celles des femmes, et leur son pntrant et lamentable allait
jusqu' l'me. Les paroles de ce chant triste n'avaient point t
prpares; mais ds que l'une cessait, une autre reprenait ce
qu'on pourrait appeler l'oraison funbre, et disait tout ce que
son motion et ses sentiments lui inspiraient.

Par intervalle les chants taient interrompus par des explosions
de sanglots et de gmissements, pendant lesquels les jeunes filles
qui entouraient le cercueil de Cora se prcipitaient sur les
fleurs qui la couvraient et les en arrachaient dans l'garement de
la douleur. Mais lorsque cet lan de chagrin en avait un peu
diminu l'amertume, elles se htaient de replacer ces emblmes de
la puret et de la douceur de celle qu'elles pleuraient. Quoique
souvent interrompus, ces chants n'en offraient pas moins des ides
suivies qui toutes se rapportaient  l'loge d'Uncas et de Cora.

Une jeune fille distingue entre ses compagnes, par son rang et
ses qualits, avait t choisie pour faire l'loge du guerrier
mort; elle commena par de modestes allusions  ses vertus,
embellissant son discours de ces images orientales que les Indiens
ont probablement rapportes des extrmits de l'autre continent,
et qui forment en quelque sorte la chane qui lie l'histoire des
deux mondes. Elle l'appela la panthre de sa tribu; elle le montra
parcourant les montagnes d'un pas si lger que son pied ne
laissait aucune trace sur le sable; sautant de roc en roc avec l
grce et la souplesse du jene daim. Elle compara son oeil  une
toile brillante  travers une nuit obscure, et sa voix au milieu
d'une bataille au tonnerre du Manitou. Elle lui rappela la mre
qui l'avait conu, et s'tendit sur le bonheur qu'elle devait
prouver d'avoir un tel fils; elle le chargea de lui dire,
lorsqu'il la rencontrerait dans le monde des Esprits, que les
filles delawares avaient vers des larmes sur le tombeau de son
fils, et l'avaient appele bienheureuse[74].

D'autres lui succdrent alors, et donnant au son de leur voix
encore plus de douceur, avec ce sentiment de dlicatesse propre 
leur sexe, elles firent allusion  la jeune trangre ravie  la
terre en mme temps que le jeune hros, le grand Esprit montrant
par l que sa volont tait qu'ils fussent  jamais runis. Ils
l'invitrent  se montrer doux et bienveillant pour elle, et de
l'excuser si elle ignorait ces notions essentielles que personne
n'avait pris soin de lui inculquer, si elle n'tait pas au fait de
ces services qu'un guerrier tel que lui tait en droit d'attendre
d'elle. Elles s'tendirent sur sa beaut incomparable, et sur son
noble courage, sans qu'aucun sentiment d'envie se glisst dans
leurs chants; et elles ajoutrent que ses hautes qualits
supplaient suffisamment  ce qui avait pu manquer  son
ducation.

Aprs elles, d'autres tour  tour s'adressrent directement  la
jeune trangre; leurs accents taient ceux de la tendresse et de
l'amour. Elles l'exhortaient  se rassurer, et  ne rien craindre
pour son bonheur  venir. Un chasseur serait son compagnon, qui
saurait pourvoir  ses moindres besoins; un guerrier veillerait
auprs d'elle, qui tait en tat de la garantir de tous les
dangers. Elles lui promirent que son voyage serait paisible et son
fardeau lger; elles l'avertirent de ne pas s'abandonner  des
regrets inutiles pour les amis de son enfance et pour les lieux o
ses pres avaient demeur, l'assurant que les bois bienheureux o
les Lenapes chassaient aprs leur mort contenaient des valles
aussi riantes, des sources aussi limpides, des fleurs aussi belles
que le ciel des blancs. Elles lui recommandrent d'tre attentive
aux besoins de son compagnon, et de ne jamais oublier la
distinction que le Manitou avait si sagement tablie entre eux.

Alors s'animant tout  coup, elles se runirent pour chanter les
qualits du Mohican. Il tait noble, brave et gnreux, tout ce
qui convenait  un guerrier, tout ce qu'une jeune fille pouvait
aimer. Revtant leurs ides des images les plus subtiles et les
plus loignes, elles firent entendre que, dans les courts
instants qu'il avait passs auprs d'elle, elles avaient dcouvert
avec l'instinct de leur sexe la pente naturelle de ses
inclinations. Les filles delawares taient sans attraits pour lui.
Il tait d'une race qui avait autrefois t Sagamore, sur les
bords du lac sal, et ses affections s'taient reportes sur un
peuple qui demeurait au milieu des tombeaux de ses anctres. Cette
prdilection d'ailleurs ne s'expliquait-elle pas assez? Tous les
yeux pouvaient voir que la jeune fille blanche tait d'un sang
plus pur que le reste de sa nation. Sa conduite avait prouv
qu'elle tait capable de braver les fatigues et les dangers d'une
vie passe au milieu des bois; et maintenant, ajoutrent-elles, le
grand Esprit l'a transporte dans un lieu o elle sera
ternellement heureuse.

Changeant alors de voix et de sujet, elles firent allusion  la
compagne de Cora, qui se lamentait dans l'habitation voisine.
Elles comparrent son caractre doux et sensible aux flocons de
neige purs et sans tache qui se fondent aussi facilement aux
rayons du soleil qu'ils se sont gels pendant le froid hiver.
Elles ne doutaient pas qu'Alice ne possdt toutes les affections
du jeune chef blanc, dont la douleur sympathisait si bien avec la
sienne; mais quoiqu'elles se gardassent bien de l'exprimer, on
voyait qu'elles ne la croyaient pas doue des grandes qualits qui
distinguaient Cora. Elles comparaient les boucles de cheveux
d'Alice aux tendrons de la vigne, son oeil  la vote azure, et
son teint  un nuage clatant de blancheur embelli des rayons du
soleil levant.

Pendant ces chants tristes et doux, le silence le plus profond
rgnait dans l'assemble, et il n'tait interrompu de temps en
temps que lorsque les assistants ne pouvaient plus rsister  la
violence de leur douleur. Les Delawares coutaient avec la mme
attention que s'ils eussent t sous l'influence d'un charme, et
on lisait sur leurs physionomies expressives les motions vives et
sympathiques qu'ils ressentaient. David lui-mme trouvait une
sorte de soulagement en entendant ces voix si douces; et longtemps
aprs que les chants eurent cess, ses regards vifs et brillants
attestaient l'impression qu'ils avaient faite sur son me.

Le chasseur, qui seul de tous les blancs comprenait la langue des
Delawares, releva un peu la tte pour ne rien perdre des chants
des jeunes filles; mais quand elles vinrent  parler de la vie
qu'Uncas et Cora mneraient dans les bois bienheureux, il secoua
la tte comme un homme qui connaissait l'erreur de leur simple
croyance, et il la laissa retomber jusqu' ce que la lugubre
crmonie ft termine. Heureusement pour Heyward et Munro ils ne
comprenaient pas le sens des paroles sauvages qui frappaient leurs
oreilles et qui auraient renouvel leur douleur.

Chingachgook seul faisait exception au vif intrt tmoign par
les Delawares; son regard fixe ne s'tait point dtourn une seule
fois, et mme dans les moments les plus pathtiques des
lamentations, aucun muscle de ses traits n'avait trahi la moindre
motion. Les restes froids et insensibles de son fils taient tout
pour lui, et hors celui de la vue, tous ses sens paraissaient
glacs; il ne semblait plus vivre que pour contempler ces traits
qu'il avait tant aims, et qui bientt lui seraient enlevs pour
toujours.

En ce moment des obsques funraires, un homme d'une contenance
grave et svre, guerrier renomm pour ses faits d'armes, et
particulirement pour les services qu'il avait rendus dans le
dernier combat, s'avana lentement du milieu de la foule, et se
plaa prs des restes d'Uncas.

-- Pourquoi nous as-tu quitts, orgueil du Wapanachki? dit-il en
s'adressant au jeune guerrier, comme si ses restes inanims
pouvaient l'entendre encore; ta vie n'a dur qu'un instant, mais
ta gloire a t plus brillante que les feux du soleil; tu es
parti, jeune vainqueur; mais cent Wyandots t'ont devanc dans le
sentier qui mne au monde des Esprits, et t'ont fray le passage
au milieu des ronces. Quel est celui qui, t'ayant vu au milieu
d'une bataille, aurait pu croire que tu pouvais mourir? Qui, avant
toi, avait jamais montr  Utsawa le chemin du combat? Tes pieds
ressemblaient aux ailes de l'aigle, ton bras tait plus pesant que
les hautes branches qui tombent du sommet du pin, et ta voix tait
comme celle du Manitou lorsqu'il parle du sein des nuages. Les
paroles d'Utsawa sont bien faibles, ajouta-t-il tristement, et son
coeur est perc de douleur; orgueil du Wapanachki, pourquoi nous
as-tu quitts?

 Utsawa succdrent plusieurs autres guerriers, jusqu' ce que
tous les premiers chefs de la nation eussent pay leur tribut de
louanges  la mmoire de leur frre d'armes; ensuite le plus
profond silence recommena  rgner.

En ce moment on entendit un murmure sourd et lger comme celui
d'une musique loigne. Les sons en taient si incertains qu'
peine on les saisissait et qu'il tait difficile de dire
prcisment d'o ils sortaient. Cependant ils devenaient de moment
en moment plus levs et plus sonores; on distingua bientt des
plaintes, des exclamations de douleur, et enfin quelques phrases
entrecoupes. Les lvres tremblantes de Chingachgook annonaient
que c'tait lui qui avait voulu joindre les accents de sa voix aux
honneurs qu'on rendait  son fils. Tous les regards s'taient
baisss par respect pour la douleur paternelle qui cherchait en
vain  s'exhaler; aucun signe ne trahissait l'motion
qu'prouvaient les Delawares, mais on lisait sur toutes les
physionomies et jusque dans leur attitude qu'ils coutaient avec
une avidit et une force d'attention que jusqu'alors Tamenund
avait seul commandes.

Mais ils coutaient en vain: les sons s'affaiblirent, devinrent
tremblants, inintelligibles, et s'teignirent enfin tout  fait,
comme les accords fugitifs d'une musique qui s'loigne et dont le
vent emporte les derniers sons. Les lvres du Sagamore se
refermrent, ses yeux se fixrent de nouveau sur Uncas. Ses
muscles contracts ne faisaient aucun mouvement, et on et dit une
crature chappe des mains du Tout-Puissant avant d'en avoir reu
une me. Les Delawares, voyant que leur ami n'tait pas encore
suffisamment prpar  soutenir un effort si pnible, rsolurent
d'accorder encore quelques moments  ce malheureux pre, et avec
un instinct de dlicatesse qui leur tait naturel, ils parurent
prter toute leur attention aux obsques de la jeune trangre.

Un des chefs les plus anciens de la tribu donna le signal aux
femmes qui taient groupes le plus prs de l'endroit o reposait
le corps de Cora.  l'instant les jeunes filles levrent la
litire, et marchrent d'un pas lent et rgulier en chantant d'un
ton doux et bas les louanges de leur compagne. La Gamme, qui avait
suivi d'un oeil attentif des crmonies qu'il trouvait si
paennes, se pencha alors sur l'paule de son ami, et lui dit 
voix basse:

-- Ils emportent les restes de votre enfant, ne les suivrons-nous
pas? ne prononcerons-nous pas au moins sur sa tombe quelques
paroles chrtiennes?

Munro tressaillit comme si le son de la trompette dernire et
retenti  son oreille, et jetant autour de lui un regard inquiet
et dsol, il se leva, et suivit le simple cortge avec le
maintien d'un soldat, mais le coeur d'un pre accabl sous le
poids du malheur. Ses amis l'entourrent, pntrs aussi de
douleur, et le jeune officier franais lui-mme paraissait
profondment touch de la mort violente et prmature d'une femme
si aimable. Mais lorsque les dernires femmes de la tribu eurent
pris les places qui leur taient assignes dans le cortge
funbre, les hommes des Lenapes rtrcirent leur cercle, et se
grouprent de nouveau autour d'Uncas, aussi immobiles, aussi
silencieux qu'auparavant.

L'endroit fix pour la spulture de Cora tait une petite colline,
o un bouquet de pins jeunes et vigoureux avait pris racine et
formait une ombre lugubre et convenable pour un tombeau. En y
arrivant, les jeunes filles dposrent leur fardeau, et avec la
patience caractristique des Indiennes, et la timidit de leur
ge, elles attendirent qu'un des amis de Cora leur donnt
l'encouragement d'usage. Enfin le chasseur, qui seul tait au fait
de leurs crmonies, leur dit en langue delaware:

-- Ce que mes filles ont fait est bien, et les hommes blancs les
en remercient.

Satisfaites de ce tmoignage d'approbation, les jeunes filles
dposrent le corps de Cora dans une espce de bire faite
d'corce de bouleau avec beaucoup d'adresse, et mme avec une
certaine lgance, et elles la descendirent ensuite dans son
obscure et dernire demeure. La crmonie ordinaire de couvrir la
terre frachement remue avec des feuilles et des branchages fut
accomplie avec les mmes formes simples et silencieuses.
Lorsqu'elles eurent rempli ce dernier et triste devoir, les jeunes
filles s'arrtrent, ne sachant si elles devaient continuer 
procder suivant les rites de leur tribu; alors le chasseur prit
de nouveau la parole:

-- Mes jeunes femmes en ont fait assez, dit-il; l'esprit d'un
blanc n'a besoin ni de vtements ni de nourriture. Mais, ajouta-t-
il en jetant les yeux sur David qui venait d'ouvrir son livre et
se disposait  entonner un chant sacr, je vais laisser parler
celui qui connat mieux que moi les usages des chrtiens.

Les femmes se retirrent modestement de ct, et aprs avoir jou
le premier rle dans cette triste scne, elles en devinrent les
simples et attentives spectatrices. Pendant tout le temps que
durrent les pieuses prires de David, il ne leur chappa ni un
regard de surprise ni un signe d'impatience. Elles coutaient
comme si elles avaient compris les mots qu'il prononait, et
paraissaient aussi mues que si elles eussent ressenti la douleur,
l'esprance et la rsignation qu'ils taient faits pour inspirer.

Excit par le spectacle dont il venait d'tre tmoin, et peut-tre
aussi par l'motion secrte qu'il prouvait, le matre de chant se
surpassa lui-mme. Sa voix pleine et sonore, retentissant aprs
les accents plaintifs des jeunes filles, ne perdait rien  la
comparaison; et ses chants, plus rgulirement cadencs, avaient
de plus le mrite d'tre intelligibles pour ceux auxquels il
s'adressait particulirement. Il finit le psaume comme il l'avait
commenc, au milieu d'un silence grave et solennel.

Lorsqu'il eut fini le dernier verset, les regards inquiets et
craintifs de l'assemble, la contrainte encore plus grande que
chacun s'imposait pour ne pas faire le plus lger bruit,
annoncrent qu'on s'attendait que le pre de la jeune victime
allait prendre la parole. Munro parut s'apercevoir en effet que le
moment tait venu pour lui de faire ce qui peut tre regard comme
le plus grand effort dont la nature humaine soit capable. Il
dcouvrit ses cheveux blancs, et prenant un maintien ferme et
compos, il regarda la foule immobile dont il tait entour. Alors
faisant signe au chasseur d'couter, il s'exprima ainsi:

-- Dites  ces jeunes filles qui montrent tant de douceur et de
bont, qu'un vieillard dfaillant dont le coeur est bris les
remercie du fond du coeur. Dites-leur que l'tre que nous adorons
tous leur tiendra compte de leur charit, et qu'il viendra un jour
o nous pourrons nous trouver runis autour de son trne, sans
distinction de sexe, de rang ni de couleur.

Le chasseur couta attentivement le vieillard, qui pronona ces
mots d'une voix tremblante. Lorsqu'il eut fini, il branla la tte
comme pour faire entendre qu'il doutait de leur efficacit.

-- Leur tenir ce langage, rpondit-il, ce serait leur dire que la
neige ne tombe point dans l'hiver, ou que le soleil ne brille
jamais avec plus de force que lorsque les arbres sont dpouills
de leurs feuilles.

Alors, se tournant du ct des hommes, il leur exprima la
reconnaissance de Munro dans les termes qu'il crut le mieux
appropris  l'intelligence de ses auditeurs. La tte du vieillard
tait dj retombe sur sa poitrine, et il se livrait de nouveau 
sa morne douleur, lorsque le jeune Franais dont nous avons dj
parl, se hasarda  lui toucher lgrement l'paule. Ds qu'il eut
attir l'attention du pre infortun, il lui fit remarquer un
groupe de jeunes Indiens qui s'approchaient, portant une litire
entirement ferme; et ensuite, par un geste expressif, il lui
montra le soleil.

-- Je vous comprends, Monsieur, rpondit Munro en s'efforant de
parler d'une voix ferme, je vous comprends. C'est la volont du
ciel, et je m'y soumets. Cora, mon enfant, si la bndiction d'un
pre au dsespoir peut parvenir encore jusqu' toi, reois-la avec
mes ferventes prires! Allons, Messieurs, ajouta-t-il en regardant
autour de lui d'un air calme en apparence, quoique la douleur dont
il tait navr ft trop violente pour pouvoir tre cache
entirement, nous n'avons plus rien  faire ici; partons.

Heyward obit sans peine  un ordre qui lui faisait quitter un
lieu o  chaque instant il sentait son courage prt 
l'abandonner. Cependant, tandis que ses compagnons montaient 
cheval, il trouva le temps de serrer la main du chasseur, et de
lui rappeler la promesse qu'il lui avait faite de venir le
rejoindre dans les rangs de l'arme anglaise. Alors se mettant en
selle, il alla se mettre  ct de la litire; les sanglots
touffs qui en sortaient annonaient seuls la prsence d'Alice.
Tous les blancs, Munro  leur tte, suivi d'Heyward et de David,
plongs dans un morne abattement, s'loignrent de ce lieu de
douleur,  l'exception d'OEil-de-Faucon, et ils disparurent
bientt dans les profondeurs de la fort.

La sympathie que les mmes infortunes avaient tablie entre les
simples habitants de ces bois et les trangers qui les avaient
visits ne s'teignit pas si aisment. Pendant bien des annes,
l'histoire de la jeune fille blanche et du jeune guerrier des
Mohicans charma les longues soires, et entretint dans le coeur
des jeunes Delawares la soif de la vengeance contre leurs ennemis
naturels.

Les acteurs qui avaient jou un rle secondaire dans ces
vnements ne furent pas non plus oublis. Par l'intermdiaire du
chasseur, qui pendant longtemps encore servit en quelque sorte de
point de communication entre la civilisation et la vie sauvage,
les Delawares apprirent que le vieillard aux cheveux blancs
n'avait pas tard  aller rejoindre ses pres, succombant,  ce
qu'on croyait gnralement, aux fatigues prolonges de l'tat
militaire, mais plus probablement  l'excs de sa douleur, et que
la Main-Ouverte avait emmen la seconde fille du bon vieillard
bien loin dans les habitations des blancs, o ses larmes, aprs
avoir coul bien longtemps, avaient enfin fait place au sourire du
bonheur, beaucoup plus en harmonie avec son caractre. Mais ces
vnements sont postrieurs  l'poque qu'embrasse notre histoire.
Aprs avoir vu partir tous ceux de sa couleur, OEil-de-Faucon
revint vers le lieu qui lui rappelait de si tristes souvenirs. Les
Delawares commenaient dj  revtir Uncas de ses derniers
vtements de peaux. Ils s'arrtrent un moment pour permettre au
chasseur de jeter un long regard sur son jeune ami, et de lui dire
un dernier adieu. Le corps fut ensuite envelopp pour ne plus
jamais tre dcouvert. Alors commena une procession solennelle
comme pour Cora, et toute la nation se runit autour du tombeau
provisoire du jeune chef, provisoire, car il tait convenable
qu'un jour ses ossements reposassent au milieu de ceux de son
peuple.

Le mouvement de la foule avait t simultan et gnral. Elle
montra autour de la tombe la mme douleur, la mme gravit, le
mme silence que nous avons dj eu l'occasion de dcrire. Le
corps fut dpos dans l'attitude du repos, le visage tourn vers
le soleil levant; ses instruments de guerre, ses armes pour la
chasse taient  ses cts; tout tait prpar pour le grand
voyage. Une ouverture avait t pratique dans l'espce de bire
qui renfermait le corps, pour que l'esprit pt communiquer avec
ces dpouilles terrestres, lorsqu'il en serait temps; et les
Delawares, avec cette industrie qui leur est propre, prirent les
prcautions d'usage pour le mettre  l'abri des ravages des
oiseaux de proie.

Ces arrangements tant termins, l'attention gnrale se porta de
nouveau sur Chingachgook. Il n'avait pas encore parl, et l'on
attendait quelques paroles de consolation, quelques avis
salutaires de la bouche d'un chef aussi renomme, dans une
circonstance aussi solennelle. Devinant les dsirs du peuple, le
malheureux pre leva la tte qu'il avait laiss retomber sur la
poitrine, et promena un regard calme et tranquille sur
l'assemble. Ses lvres s'ouvrirent alors, et pour la premire
fois, depuis le commencement de cette longue crmonie, il
pronona des paroles distinctement articules:

-- Pourquoi mes frres sont-ils dans la tristesse? dit-il en
regardant l'air abattu des guerriers qui l'entouraient; pourquoi
mes filles pleurent-elles? Parce qu'un jeune guerrier est all
chasser dans les bois bienheureux! parce qu'un chef a fourni sa
carrire avec honneur! Il tait bon; il tait soumis; il tait
brave. Le Manitou avait besoin d'un pareil guerrier, et il l'a
appel  lui. Pour moi, je ne suis plus qu'un tronc dessch que
les blancs ont dpouill de ses racines et de ses rameaux. Ma race
a disparu des bords du lac sal et du milieu des rochers des
Delawares; mais qui peut dire quel serpent de sa tribu a oubli sa
sagesse! Je suis seul...

-- Non, non, s'cria OEil-de-Faucon qui jusque-l s'tait contenu
en tenant les yeux fixs sur les traits rigides de son ami, mais
dont la philosophie ne put durer plus longtemps; non, Sagamore,
vous n'tes pas seul. Notre couleur peut tre diffrente, mais
Dieu nous a placs dans la mme route pour que nous fissions
ensemble le voyage. Je n'ai pas de parents, et je puis aussi dire,
comme vous, pas de peuple. Uncas tait votre fils, c'tait une
Peau-Rouge; le mme sang coulait dans vos veines; mais si jamais
j'oublie le jeune homme qui a si souvent combattu  mes cts en
temps de guerre, et repos auprs de moi en temps de paix, puisse
celui qui nous a tous crs, quelle que soit notre couleur,
m'oublier aussi au dernier jour! L'enfant nous a quitts pour
quelque temps; mais, Sagamore, vous n'tes pas seul!

Chingachgook saisit la main que dans l'excs de son motion OEil-
de-Faucon lui avait tendue au-dessus de la terre frachement
remue, et ces deux fiers et intrpides chasseurs inclinrent en
mme temps la tte sur la tombe, tandis que de grosses larmes
s'chappant de leurs yeux arrosaient la terre o reposaient les
restes d'Uncas.

Au milieu du silence imposant qui s'tait tabli  la vue de cette
scne attendrissante, Tamenund leva la voix pour disperser la
multitude:

-- C'est assez, dit-il. Allez, enfants des Lenapes; la colre du
Manitou n'est pas apaise. Pourquoi Tamenund attendrait-il encore?
Les blancs sont matres de la terre, et l'heure des Peaux-Rouges
n'est pas encore arrive. Le jour de ma vie a trop dur. Le matin
j'ai vu les fils d'Unamis forts et heureux; et cependant, avant
que la nuit soit venue, j'ai vcu pour voir le dernier guerrier de
l'antique race des MOHICANS!



     [1] Scout.
     [2] Hunter (Voyez Les Pionniers.)
     [3] Trapper (Voyez La Prairie.)
     [4] Bien que cette prface soit supprime dans la
dernire dition, nous avons cru qu'elle valait la peine
d'tre conserve, comme renfermant des claircissements
qui ne se rencontrent pas dans l'Introduction nouvelle.
     [5] Le rvrend Heckewelder pourrait tre appel le
Las Casas de l'Amrique du Nord. Ses crits sur les
Indiens, auxquels nous emprunterons plus d'une note, ont
t consigns dans les Transactions philosophiques
amricaines, anne 1819.
     [6] Comme chaque tribu indienne a son langage ou
son dialecte, elles donnent ordinairement diffrents noms
aux mmes lieux, quoique presque tous leurs termes
soient descriptifs. Ainsi la traduction littrale du nom de
cette belle pice d'eau adopt par la tribu qui habite ces
rivages, est  La Queue du Lac . Le lac Georges, comme
on l'appelait vulgairement, et comme il est maintenant
lgalement appel, forme une espce de queue au lac
Champlain, lorsqu'on le regarde sur la carte. De l vient le
nom.
     [7] Ce jeune Virginien tait Washington lui-mme,
alors colonel d'un rgiment de troupes provinciales ; le
gnral dont il est ici question est le malheureux Braddock,
qui fut tu et perdit par sa prsomption la moiti de son
arme. La rputation militaire de Washington date de cette
poque : il conduisit habilement la retraite et sauva le reste
des troupes. Cet vnement eut lieu en 1755. Washington
tait n en 1732 ; il n'avait donc que vingt-trois ans.
Suivant une tradition populaire, un chef sauvage prdit que
le jeune Virginien ne serait jamais tu dans une bataille ; il
avait mme vainement tir sur lui plusieurs fois, et son
adresse tait cependant remarquable ; mais Washington
fut le seul officier  cheval de l'arme amricaine qui ne fut
pas bless ou tu dans cette droute.
     [8] Washington, qui avertit plus tard, mais
inutilement, le gnral europen de la position dangereuse
dans laquelle il se plaait sans ncessit, sauva le reste de
l'arme anglaise, dans cette occasion, par sa dcision et son
courage. La rputation que s'acquit Washington dans cette
bataille fut la principale cause du choix que l'on fit de lui
plus tard pour commander les armes amricaines. Une
circonstance digne de remarque, c'est que, tandis que toute
l'Amrique retentissait de la gloire dont il venait de se
couvrir, son nom ne fut inscrit dans aucun bulletin
d'Europe sur cette bataille. C'est de cette manire que la
mre patrie cachait mme la gloire des Amricains, pour
obir  son systme d'oppression.
     [9] Les nouvelles leves.
     [10] Un tomahawk est une petite hache. Avant
l'arrive des colons europens, les tomahawks taient faits
avec des pierres ; aujourd'hui les blancs les fabriquent eux-
mmes avec du fer, et les vendent aux sauvages. Il y a deux
espces de tomahawks, le tomahawk  pipe et le tomahawk
sans pipe. Le premier ne peut tre lanc, la tte de la hache
formant un fourneau de pipe, et le manche un tuyau : c'est
le second que les sauvages manient et jettent avec une
adresse remarquable comme le dgerid des Maures.
     [11] Il exista pendant longtemps une confdration
parmi les tribus indiennes occupant le nord-ouest de la
colonie de New-York, qui fut d'abord dsigne sous le nom
des Cinq Nations. Plus tard, elle admit une autre tribu, et
prit le titre des Six Nations. La confdration premire
tait compose des Mohawks, des Oncidas, des Sncas,
des Cayugas, et des Onondagas. La sixime tribu s'appelait
Tuscaroras. Il y a des restes de tous ces peuples encore
existants sur des territoires qui leur sont assigns par le
gouvernement, mais ils disparaissent tous les jours, soit
par la mort, soit parce qu'ils se transportent au milieu de
scnes plus en rapport avec leurs habitudes. Sous peu, il ne
restera plus rien, que leur nom, de ces peuples
extraordinaires, dans les rgions o leurs pres ont vcu
pendant des sicles. L'tat de New-York a des comts qui
portent leurs noms, except celui des Mohawks et celui des
Tuscaroras ; mais une des rivires principales de cet tat
s'appelle La Mohawk.
     [12] Narrangaset. Dans l'tat de Rhode-lsland il y a
une baie appele Narrangaset, portant le nom d'une
puissante tribu qui habitait autrefois ces rivages. Ce pays
abondait autrefois en chevaux bien connus en Amrique
sous le nom de Narrangaset. Ils taient petits et d'une
couleur appele ordinairement sorrel (alezan, saure) en
Amrique. Ils se distinguaient par leur pas. Les chevaux de
cette race taient et sont encore recherchs comme
chevaux de selle,  cause de leur sobrit et de l'aisance de
leur allure. Comme ils ont aussi le pied trs sr, les
narrangasets taient gnralement recherchs pour servir
de monture aux femmes qui taient obliges de voyager
parmi les racines et les trous des nouveaux-pays.
     [13] Le personnage de David n'a pas t, selon
l'auteur, bien compris en Europe. C'est le type d'une classe
d'hommes particulire aux tats-Unis. M. Fenimore
Cooper se rappelle avoir vu lui-mme le temps o le chant
des psaumes tait une des rcrations favorites de la
socit amricaine ; aussi n'a-t-il prtendu jeter sur ce
personnage qu'une teinte trs lgre d'ironie.
     [14] Les guerriers de l'Amrique du Nord se rasaient
les cheveux et ne conservaient qu'une petite touffe sur le
sommet de la tte, afin que leurs ennemis pussent s'en
servir en arrachant le scalp au moment de leur chute. Le
scalp tait le seul trophe admissible de la victoire ; aussi il
tait plus important d'obtenir le scalp d'un guerrier que de
le tuer. Quelques tribus attachaient une grande importance
 l'honneur de frapper un corps mort. Ces pratiques ont
presque entirement disparu parmi les Indiens des tats
de l'Atlantique.
     [15] Le lecteur doit excuser l'introduction du mot
scalper. Il se prsentera trop souvent pour y suppler par
une priphrase.
     [16] Hunting-shirt, espce de blouse de chasse. C'est
un vtement pittoresque, court et orn de franges et de
glands. Les couleurs ont la prtention d'imiter les nuances
du feuillage, afin de cacher le chasseur aux yeux de sa
proie. Plusieurs corps des milices amricaines ont t
habills ainsi, et cet uniforme est un des plus
remarquables des temps modernes. La blouse de chasse est
souvent blanche.
     [17] Ou mocassine, espce de chaussure.
     [18] Le fusil de l'arme est toujours court, celui du
chasseur est long.
     [19] Mississipi. Le chasseur fait allusion  une
tradition qui est trs populaire parmi les tats de
l'Atlantique ; on dduit de cette circonstance une nouvelle
preuve de leur origine asiatique, quoiqu'une grande
incertitude rgne dans l'histoire des Indiens.
     [20] Les Indiens enterraient un tomahawk pour
exprimer que la guerre tait finie.
     [21] L'eau-de-vie.
     [22] Le wampum est la monnaie des sauvages de
l'Amrique septentrionale : ils composent le wampum arec
des coquillages d'une certaine espce qu'ils unissent eu
forme de chapelets, de ceintures, etc. ; cette monnaie se
mesure au lieu de se compter. Des prsents de wampum
prcdent tous les traits de paix et d'amiti.
     [23] Cette scne se passait au 42 degr de latitude, o
le crpuscule ne dure jamais longtemps.
     [24] Le wigwam est la tente des sauvages, et signifie
aussi le camp ou le village d'une tribu, etc.
     [25] Le lecteur se rappellera que New-York tait
originairement une colonie hollandaise.
     [26] Castles. Les principaux villages des Indiens sont
encore appels chteaux (castles) par les blancs de New-
York. Oneida-Castle n'est plus qu'un hameau a moiti
ruin ; cependant ce nom lui est encore conserv.
     [27] Relish. Dans le langage vulgaire,
l'assaisonnement d'un plat est appel par les Amricains
relish, et l'on semble attacher plus d'importance 
l'assaisonnement qu'au met principal. Ces termes
provinciaux sont souvent placs dans la bouche des
acteurs, suivant leur condition. La plupart de ces termes
sont d'un usage local, et d'autres sont tout  fait
particuliers  la classe d'hommes  laquelle le personnage
appartient. Dans le cas prsent le chasseur se sert de ce
mot sans faire positivement allusion au sel dont la socit
tait abondamment pourvue.
     [28] Il y a ici un jeu de mots qu'il faut dsesprer de
traduire. L'acajou se dit en anglais mahogany : OEil-de-
Faucon le prononce my hog-Guinca, ce qui veut dire mon
cochon de Guine, et il ajoute que le sassafras a une odeur
bien suprieure  celle du cochon de Guine et de tous les
cochons du monde. C'est un calembour sauvage qui ne
ferait peut-tre pas fortune  Paris ; mais il est
intraduisible.
     [29] Les chutes du Glenn sont sur l'Hudson,  environ
quarante ou cinquante milles au-dessus de la tte de la
mare, c'est--dire au lieu o la rivire devient navigable
pour des sloops. La description de cette pittoresque et
remarquable petite cataracte est suffisamment correcte,
quoique l'application de l'eau aux usages de la vie civilise
ait matriellement altr ses beauts. L'le rocheuse et les
deux cavernes sont bien connues des voyageurs, et la
premire supporte maintenant la pile d'un pont qui est jet
sur la rivire, immdiatement au-dessus de la chute. Pour
expliquer le got d'OEil-de-Faucon, on doit se rappeler que
les hommes prisent le plus ce dont ils jouissent le moins.
Ainsi, dans un nouveau pays, les bois et autres beauts
naturelles, que dans l'ancien monde on conserverait  tout
prix, sont dtruits simplement dans la vue d'amliorer
(improving), comme on dit aujourd'hui.
     [30] Le sens des mots indiens se dtermine
principalement par le ton avec lequel ils sont prononcs.
     [31] On connat l'aptitude de ces oiseaux  imiter la
voix et le chant des autres.
     [32] Il faut observer qu'OEil-de-Faucon donne
diffrents noms  ses ennemis. Mingo et Maqua sont des
termes de mpris, et Iroquois est un nom donn par les
Franais. Les Indiens font rarement usage du mme nom
lorsque diffrentes tribus parlent les unes des autres.
     [33] C'est une particularit de la psalmodie
amricaine, que les airs sont distingus les uns des autres
par des noms de villes ou de provinces, etc., comme
Danemark, Lorraine, le de Wight, et ces trois derniers sont
les plus estims.
     [34] Le franais.
     [35] Il a longtemps t d'usage parmi les blancs qui
voulaient se concilier les Indiens les plus importants, de
leur donner des mdailles pour porter  la place de leurs
grossiers ornements. Celles qui sont donnes par les
Anglais ont pour mpreinte l'image du roi rgnant, et celles
qui sont donnes par les Amricains, l'image du prsident.
     [36] Nom que les Indiens donnent  leurs femmes.
     [37] Les tentes.
     [38] Plusieurs des animaux des forts de l'Amrique
s'arrtent dans les lieux o se trouvent des sources d'eau
sale. On les appelle licks ou salt-licks ; dans le langage du
pays cela signifie que le quadrupde est suvent oblig de
lcher (to licks) la terre afin d'en obtenir les particules
sales. Ces licks sont d'un grand secours aux chasseurs,
parce qu'elles mettent sur la piste du gibier, qui se tient
souvent dans les environs.
     [39] Cette scne se passe dans le lieu o l'on a bti
depuis le village de Balliston, une des principales eaux
thermales de l'Amrique.
     [40] Il y a quelques annes, l'auteur chassait dans les
environs des ruines du fort Oswego, lev sur le territoire
du lac Ontario. Il faisait la chasse aux daims dans une fort
qui s'tendait presque sans interruption l'espace de
cinquante milles ; il aperut tout d'un coup six ou huit
chelles tendues dans le bois  peu de distance les unes
des autres ; elles taient grossirement faites et en trs
mauvais tat ; surpris de voir de tels objets dans un pareil
lieu, il eut recours, pour en avoir l'explication,  un
vieillard qui demeurait dans les environs.

      - Pendant la guerre de 1776, le fort Oswego tait
occup par les Anglais ; une expdition fut envoye 
travers deux cents milles de la fort pour surprendre le
fort. Il parat qu'en arrivant au lieu o les chelles taient
dposes, les Amricains apprirent qu'ils taient attendus
et en grand danger d'tre coups. Ils jetrent leurs chelles
et firent une rapide retraite. Ces chelles taient restes
pendant cinquante ans dans le lieu o elles avaient t
ainsi dposes. 
     [41] On donne encore le titre de Patron au gnral Van
Nenpelen, qui est propritaire d'un immense domaine
dans le voisinage d'Albany.  New-York, ce propritaire est
gnralement connu comme le Patron par excellence.
     [42] Le baron Dieskau, Allemand au service de France.
Quelques annes avant l'poque de cette histoire, cet
officier fut dfait par sir William Johnson, de Johnstown
(tat de New-York), sur les terres du lac George.
     [43] L'auteur a mis en franais les interpellations des
sentinelles franaises et les rponses de Duncan,
lorsqu'elles sont faites en franais. Nous avons conserv
les phrases telles qu'elles ont t crites par l'auteur.
     [44] On a creus plus de trois cents lieues de canaux
dans les tats-Unis depuis dix ans, et ils sont dus  la
premire entreprise d'un administrateur, M. Clinton,
gouverneur de l'tat de New-York en 1828.
     [45] Le plan de M. Clinton ne pouvait en effet tre
justifi que par le succs ; il l'a t : il s'agissait de joindre
par un canal les grands lacs  l'Ocan atlantique. Cette
entreprise gi-gantesque a t excute en huit ans, et n'a
cot que 50, 000, 000 fr.
     [46] Mot quivalent de celui de - Franais - dans la
bouche d'un Anglais.
     [47] Ordre de chevalerie cossais.
     [48] Devise de cet ordre : Personne impunment
n'oserait m'attaquer.
     [49] Petite embarcation lgre  voiles ou  rames,
longue de 6  7 m, releve  chaque extrmit.
     [50] Finale de prires (psaumes, hymnes, collectes,
canon de la messe, etc.)  la louange de la Trinit.
     [51] Le nombre des combattants qui prirent dans
cette malheureuse affaire varie depuis cinq jusqu' quinze
cents.
     [52] Ligne de dfense matrialise par une tranche
avec palissades ou parapets, tablie par l'assigeant d'une
place pour se protger contre les attaques extrieures et
couper  la place assige toute communication.
     [53] Vent du nord, et plus gnralement, tout vent
violent, froid et orageux.
     [54] Homme de rien, sot, importun.
     [55] Petit objet de peu de valeur.
     [56] Les talents de l'oiseau-moqueur d'Amrique sont
gnralement connus ; mais le vritable oiseau-moqueur
ne se trouve pas aussi loin vers le nord que l'tat de New-
York, o il a cependant deux substituts de mrite
infrieur : le cat-bird (oiseau-chat, ainsi nomm parce qu'il
imite le miaulement d'un petit chat), souvent cit par le
chasseur, et l'oiseau vulgairement nomm groum-thresher.
Ces deux derniers oiseaux sont suprieurs au rossignol et 
l'alouette, quoique en gnral les oiseaux d'Amrique ne
soient pas aussi harmonieux que les oiseaux d'Europe.
     [57] Les beauts du lac George sont bien connues de
tout voyageur amricain ; relativement  la hauteur des
montagnes qui l'entourent et  ses accessoires, il est
infrieur aux plus beaux lacs de la Suisse et de l'Italie.
Dans ses contours et la puret de son eau, il est leur gal ;
dans le nombre et la disposition de ses les et de ses lots, il
est de beaucoup au-dessus d'eux tous.
     On assure qu'il y a quelques centaines de ces les sur
une pice d'eau qui a moins de trente milles de longueur.
Les canaux naturels qui unissent ce qu'on peut appeler en
effet deux lacs, sont couverts d'les qui n'ont quelquefois
entre elles que quelques pieds de distance. Le lac lui-mme
varie, dans sa largeur, de un a trois milles.
     L'tat de New-York est remarquable par le nombre et
la beaut de ses lacs ; une de ses frontires repose sur la
vaste tendue du lac Ontario, tandis que le lac Champlain
s'tend presque pendant cent milles le long d'un autre.
Onida, Cayuga, Canandaigua, Seneca et George sont des
lacs de trente milles de longueur ; ceux d'une plus petite
proportion sont innombrables. Sur la plupart de ces lacs il
y a maintenant de superbes villages, et on y voyage trs
souvent sur des bateaux a vapeur.
     [58] Nom d'un lac dans l'tat de New-York.
     [59] Ce nom est moins connu en France que celui de
mammouth : il est employ par les naturalistes du nord de
l'Europe et de l'Amrique, pour dsigner un animal marin
monstrueux par la grandeur et par la forme.
     [60] Les totems forment une espce de blason.
Chaque famille sauvage se supposant descendue de
quelque animal, adopte pour ses armoiries la
reprsentation de cette origine bizarre qui peut-tre n'est
qu'une allgorie. Le tombeau est orn du totem qui a
distingu le sauvage pendant sa vie et jou un rle dans
toutes les solennits de son existence aventureuse.
     [61] C'est le nom local d'une espce d'mrillon (petit
rapace diurne du genre des faucons, que l'on dressait
autrefois pour la chasse ) particulire  l'Amrique.
     [62] Les Yenguis, les Anglais.
     [63] Balaam, devin que la Bible dcrit comme un faux
prophte de Pthor en Msopotamie, fut mand par Balac,
roi des Moabites, pour maudire les Isralites, qui, aprs
avoir travers le dsert venaient envahir ses tats. Pendant
qu'il se rendait prs de ce prince, un ange arm d'une pe
nue s'offrit aux yeux de l'nesse qui le portait ; celle-ci
s'arrta tout  coup, et, comme Balaam la frappait, l'animal,
miraculeusement dou de la parole, lui reprocha sa
cruaut ; en mme temps, le devin aperut un ange qui lui
dfendit, au nom du Seigneur, de maudire les isralites.
Balaam, en effet n'osa profrer des imprcations ; tout au
contraire il bnit le peuple de Dieu, malgr les instances et
la colre de Balac.
     [64] Ces harangues adresses  des animaux sont
frquentes chez les Indiens ; ils en font aussi souvent 
leurs victimes, leur reprochant leur poltronnerie ou louant
leur courage, selon qu'elles montrent de la force ou de la
faiblesse dans les souffrances.
     [65] Le suc-ca-tush est un mets compos de mas et
d'autres ingrdients mls : ordinairement il n'y entre que
du mas et des fves. Ce mets est trs connu et trs estim
des blancs des tats-Unis, qui le dsignent par le mme
nom.
     [66] Les Amricains appellent quelquefois leur saint
tutlaire Tameny, corruption du nom du clbre chef que
nous introduisons ici. Il y a beaucoup de traditions qui
parlent de la rputation et de la puissance de Tamenund.
     [67] William-Penn tait appel Miquon par les
Delawares, et comme il n'usa jamais ni d'injustices ni de
violences dans ses relations avec eux, sa rputation de
probit est passe en proverbe. L'Amricain est justement
fier de l'origine de sa nation parce qu'elle est peut-tre
unique dans l'histoire du monde, mais les Pensylvaniens et
les habitants de Jersey ont encore plus de raisons de se
glorifier de leurs anctres que les habitants d'aucun autre
tat, puisque aucune injustice n'a t commise par eux
envers les premiers propritaires du sol natal.
     [68] Allusion  l'opinion de quelques nations sauvages
que la terre est place sur le dos d'une grande tortue.
     [69] De la Grande Tortue.
     [70] Guillaume Penn.
     [71] Un tronc nu et blazed. On dit, dans le langage du
pays, d'un arbre qui a t partiellement ou entirement
dpouill de son corce, qu'il a t blazed. Ce terme est
tout  fait anglais, car on dit, en Angleterre, d'un cheval qui
a une marque blanche qu'il est blazed.
     [72] Les forts amricaines permettent le passage du
cheval, parce qu'il y a peu de buissons et de branches
pendantes. Le plan d'OEil-de-Faucon est un de ceux qui ont
russi le plus souvent dans les combats entre les blancs et
les Indiens. Wayne, dans sa clbre campagne sur le
Miami, reut le feu de ses ennemis en ligne, et alors
ordonnant a ses dragons de tourner autour de ses flancs,
les Indiens furent chasses de leur couvert sans avoir le
temps de charger leurs armes. Un des principaux chefs qui
se trouvait au combat de Miami, assura  l'auteur que les
Peaux-Rouges ne pouvaient pas vaincre les guerriers qui
portaient  de longs couteaux et des bas de peau  faisant
allusion aux dragons avec leurs sabres et leurs bottes.
     [73] Cette phrase est une expression de mpris
adresse  l'ennemi en fuite, et qui n'a aucune liaison avec
les paroles qui suivent immdiatement.
     [74] Il est curieux de comparer ce chant de mort avec
le coronach du jeune Duncan dans la Dame du Lac.





End of Project Gutenberg's Le dernier des mohicans, by James Fenimore Cooper

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Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.net

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.

*** END: FULL LICENSE ***

